The Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir 
l'histoire de l'empereur Napolon, Tome 3, by Duc de Rovigo

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Title: Mmoires du duc de Rovigo, pour servir  l'histoire de l'empereur Napolon, Tome 3

Author: Duc de Rovigo

Release Date: April 10, 2007 [EBook #21023]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR  L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLON.

       *       *       *       *       *

TOME TROISIME.

       *       *       *       *       *

PARIS,

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLE, RUE GUNGAUD, N 25.

1828.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE PREMIER.

L'Autriche menace de reprendre les armes.--Dispositions pour la
contenir.--Mesures administratives.--Organisation de la
Prusse.--L'empereur chelonne ses troupes sur la Vistule.--Prtentions
de l'Angleterre.--Blocus continental.


Pendant que nous achevions de disperser les forces qui nous taient
opposes, l'empereur s'occupait d'asseoir sa position. Nous longions la
Bohme pour courir aux Russes; l'Autriche en prit occasion d'affecter
des craintes pour sa neutralit; et, comme si nous n'eussions pas eu
assez de l'hiver et des Moscovites, elle feignit de redouter que nous ne
franchissions les gorges de ses montagnes que pour la chercher.
L'empereur ne pouvait se mprendre au prtexte: l'irruption de la
Bavire lui avait appris le cas qu'il devait faire de la foi des
cabinets. Il appela une nouvelle conscription, la fit rapidement arriver
sur le Rhin, admit sous ses drapeaux les troupes de l'lecteur de Hesse,
qui venaient d'tre licencies. Il les envoya, partie en France, partie
en Hollande et  Naples; il les loigna, en un mot, des lieux o on et
pu les ameuter contre nous. Il ne se borna pas  ces mesures; il fit
armer les places, occuper les dbouchs qui couvrent l'Italie; il runit
des troupes considrables  Vrone,  Brescia, sur l'Izonso; le roi de
Bavire en assembla sur l'Inn. Nous fmes bientt en mesure sur tous les
points.

Un autre objet non moins important tait de rgulariser l'action de la
conqute. L'empereur y pourvut avec la supriorit de vues qui lui tait
propre; il donna une nouvelle organisation aux vastes possessions que le
sort des armes lui avait livres; il divisa la Prusse en quatre
dpartemens, auxquels il assigna pour chefs-lieux, Berlin, Custrin,
Stettin et Magdebourg. Il fixa les limites de chacun, conserva les
subdivisions, les institutions qui pouvaient faciliter la marche des
affaires; il ne dplaa aucun fonctionnaire, laissa chacun grer son
emploi, juger, administrer, et se borna  exiger qu'ils ne tournassent
pas contre lui la portion d'autorit dont il leur continuait
l'exercice[1]. Un administrateur gnral des finances et des domaines,
un receveur gnral des contributions, furent chargs de surveiller, de
diriger l'action de cette vaste machine, et de prendre les mesures que
les circonstances exigeraient. Chaque dpartement reut aussi un
commissaire imprial, qui assistait aux dlibrations des chambres de
guerre et des domaines, et chaque province un intendant, qui remplissait
les fonctions de prfet. Des receveurs particuliers furent institus
pour veiller aux recettes, constater les versemens.

Les mouvemens, les passions qui agitaient la Prusse, exigeaient des
moyens de rpression capables de rprimer le pillage et la malveillance.
Des brigades de gendarmerie furent dtaches; le gouverneur gnral
devait en dterminer l'emplacement et la force, mais elles ne pouvaient
se recruter que parmi les propritaires du pays. Les commandans
particuliers conservrent, en outre, auprs d'eux, des piquets de
troupes franaises.

Berlin, comme centre du mouvement, mritait une attention particulire.
L'empereur unit sa magistrature aux lections: deux mille bourgeois se
runirent, et choisirent soixante magistrats, pour les gouverner. Ils
formrent galement une garde nationale de seize cents hommes pour faire
la police de leur ville.

Les revenus, qui s'tendirent bientt  la Hesse, au Hanovre, au duch
de Brunswick, au Mecklembourg et aux villes ansatiques, prvinrent le
gaspillage, assurrent des rentres abondantes, et pourvurent aux
besoins de l'arme, sans fouler le peuple.

L'empereur tait encore occup  organiser la Prusse, lorsque les
dputs du palatinat de Posen vinrent lui prsenter les voeux de leurs
concitoyens, et le solliciter de proclamer l'indpendance de leur
patrie. Il les accueillit avec une bienveillance particulire, mais
refusa de faire la reconnaissance qu'ils demandaient. La France, leur
dit-il, n'a jamais reconnu les diffrens partages de la Pologne; je ne
puis nanmoins proclamer votre indpendance que lorsque vous serez
dcids  dfendre vos droits, comme nation, les armes  la main, par
toutes sortes de sacrifices, celui mme de la vie. On vous a reproch
d'avoir, dans vos continuelles dissensions civiles, perdu de vue les
vrais intrts et le salut de votre patrie. Instruits par vos malheurs,
runissez-vous, et prouvez au monde qu'un mme esprit anime toute la
nation polonaise.

Je cite cette rponse parce qu'elle fait voir combien sont dnus de
sens les reproches que l'on a faits  l'empereur de n'avoir pas proclam
l'indpendance de la Pologne au dbut de la campagne de 1812.
L'indpendance est une force; rien ne peut l'empcher de la reconnatre
lorsqu'elle existe, tandis que la proclamer lorsqu'elle n'existe pas,
c'est prendre pour un intrt tranger un engagement dont on ne peut
mesurer les suites. L'empereur rpta, en 1812, ce qu'il avait dit en
1807, et ne pouvait, sans compromettre la France, faire plus qu'il n'a
fait.

Je reviens aux affaires de Prusse. Avec quelque instance que
Frdric-Guillaume et sollicit un armistice, l'empereur n'avait mis
qu'une mdiocre confiance en ses protestations. C'tait moins d'ailleurs
ce prince que l'Angleterre qu'il voulait atteindre, et il savait que
celle-ci, toujours ardente  provoquer la guerre, tait insensible aux
malheurs de ses allis. Il prit ses mesures en consquence; il disposa
ses corps de manire  prendre immdiatement possession des places dont
il exigeait l'abandon, et  marcher aux allis suivant que l'armistice
serait ou ne serait pas ratifi. Ses ordres avaient t donns dans
cette double hypothse; rien n'tait prcis comme les instructions qu'il
avait fait expdier au grand-duc de Berg.

L'empereur, mandait  ce prince le major-gnral, me charge de vous
faire connatre qu'il vient de recevoir des dpches du marchal Davout,
dates de Sampolno, le 20,  deux heures du matin. Il rsulte de ces
dpches que les Russes sont arrivs, le 13,  Varsovie, et que, le 18,
ils avaient une avant-garde d'infanterie et de cavalerie le long de la
rivire de Bsura, c'est--dire  plus de dix lieues de Varsovie, sur
Jochazew et Lowicz. Par l'ordre que j'ai envoy  ... le 18, je lui ai
prescrit, dans le cas o il ne serait pas entr  Thorn, de longer la
rive gauche de la Vistule, en s'tendant sur la droite. Le marchal
Augereau a eu l'ordre de suivre les mouvemens du marchal Lannes  une
journe en arrire. Sur ces entrefaites, l'armistice est venu. Le
marchal Duroc est arriv, le 20,  Grandentz pour rejoindre le
quartier-gnral du roi de Prusse; et, dans le cas o le roi de Prusse
aurait ratifi la suspension, l'empereur avait dcid que le marchal
Lannes, avec son corps d'arme, occuperait Thorn; que le marchal
Augereau occuperait Grandentz et Dantzick, et qu'enfin le marchal
Davout occuperait Varsovie, mais dans le nouvel tat de choses, S. M.
pense que le marchal Davout seul ne suffirait pas pour occuper
Varsovie, mme pendant le temps de l'armistice. L'intention de
l'empereur, monseigneur, est donc que vous vous rendiez  Varsovie avec
la brigade du gnral Milhaud, qui a t augmente du 1er rgiment de
hussards; avec la brigade du gnral Lasalle, partie aujourd'hui de
Berlin; avec les divisions Klein, Beaumont et Nansouty: ils sont avec le
marchal Davout depuis plusieurs jours; enfin, avec le corps d'arme de
M. le marchal Davout tout entier et celui de M. le marchal Lannes, ce
qui fera plus de cinquante mille hommes. Si la suspension d'armes est
ratifie, la cavalerie lgre bordera la rivire de Bug, et le reste de
vos troupes  cheval sera cantonn  plusieurs jours de Varsovie, de
manire  pouvoir vivre facilement; et ces troupes s'tendraient
davantage  mesure que les Russes s'loigneraient, et que les
dispositions de la suspension d'armes se trouveraient excutes. Le
corps du marchal Augereau occuperait Thorn, Grandentz et Dantzick,
tenant ses principales forces  Thorn. Voil, monseigneur, les
dispositions pour le cas d'armistice.

Si, dans la supposition contraire, la suspension d'armes n'est pas
ratifie par le roi de Prusse, le marchal Augereau maintiendra sa
brigade de cavalerie sur l'extrmit de la gauche, prs de Grandentz,
bordant la Vistule, et il filera avec toute son infanterie, en suivant,
 une marche en arrire, le marchal Lannes,  la rive gauche de la
Vistule, par Bresec et Koweld; de manire que, si vous pouviez penser
que l'ennemi voult risquer une bataille avant d'vacuer Varsovie, le
marchal Augereau puisse vous joindre, hormis sa cavalerie, qui
resterait toujours dtache le long de la Vistule pour observer la
gauche. Vous aurez bien soin, monseigneur, si l'ennemi passait la
Vistule  Varsovie, que le corps du marchal Augereau se trouvt
toujours assez lev le long de ce fleuve pour dfendre le passage entre
Varsovie et Thorn, et maintenir la jonction du corps d'arme qui se
runira  Posen avec celui de Varsovie. Ainsi donc vous recevrez cette
lettre le 24; vous expdierez de suite les ordres ci-joints aux
marchaux Lannes et Augereau, et vous vous porterez de votre personne 
Sampolno, de manire  pouvoir arriver  Varsovie, avant le 30 du mois,
avec votre rserve de cavalerie et avec les corps des marchaux Davout
et Lannes, si la suspension d'armes est ratifie, et vous laisserez le
corps du marchal Augereau  Thorn pour occuper Grandentz et Dantzick;
et si la suspension d'armes n'est pas ratifie, vous arriverez 
Varsovie avec votre rserve de cavalerie, les corps des marchaux
Davout, Lannes et Augereau, et vous aurez sur le champ de bataille
quatre-vingt mille hommes.

Le 24 de ce mois, la tte du corps du marchal Ney arrivera  Posen, o
son corps d'arme sera runi le 26, fort d'environ douze mille hommes,
par les corps qu'il a t oblig de laisser, tant pour la garnison de
Magdebourg que pour l'escorte de prisonniers.

Le 25, le corps entier du marchal Soult sera runi 
Francfort-sur-l'Oder. Enfin le prince Jrme reoit l'ordre de partir le
24 du blocus de Glogau, avec le corps bavarois, fort d'environ quatorze
 quinze mille hommes, et sera rendu le 28 de ce mois  Kalitsch.

Je viens d'ordonner  la division de dragons du gnral Becker, qui est
avec le marchal Lannes, de vous joindre  Sampolno; le 25e de dragons,
qui est parti aujourd'hui de Berlin, a reu l'ordre de rejoindre la
division Becker.

L'empereur, comme on vient de le voir, avait chelonn les troupes avec
une admirable prvoyance. Il tait prt; que la guerre ft suspendue ou
se continut, il tait galement en mesure. Mais ces dispositions
n'atteignaient l'Angleterre que par ricochet: c'tait cette puissance
qu'il s'agissait de toucher au vif. La victoire avait agrandi notre
influence; nous disposions d'une tendue de ctes immense; nous tions
matres de l'embouchure de la plupart des grands fleuves. L'empereur
rsolut de la frapper avec les armes dont elle faisait usage. Elle avait
mis notre littoral en interdit; elle avait proclam un blocus que ses
flottes taient hors d'tat de raliser: il s'empara de cette conception
vigoureuse, et rsolut de lui fermer le continent. La mesure tait
svre; mais l'Angleterre mconnaissait tous les droits: il fallait
mettre un terme  ses violences, la contraindre d'abjurer ses injustes
prtentions. La marche de la civilisation a depuis long-temps assign des
bornes  la guerre: restreinte aux gouvernemens, l'action de ce flau ne
s'tend plus aux individus; les proprits ne changent plus de mains,
les magasins sont respects, les personnes restent libres; les
combattans, ceux qui portent les armes, sont, de toute la population
vaincue, les seuls individus exposs  perdre leur libert. Ces
principes sont consacrs par une foule de traits reconnus par tous les
peuples. Cependant les Anglais affichrent tout  coup des prtentions
qu'ils n'avaient jamais leves avant que la prise de Toulon et la
guerre de l'Ouest n'eussent ananti notre marine. riger en maximes que
les proprits particulires qui se trouvaient  bord des btimens de
commerce sous pavillon ennemi devaient tre saisies et les passagers
faits prisonniers, c'tait nous ramener aux sicles de barbarie o
paysans et soldats taient rduits en esclavage, o personne n'chappait
au vainqueur qu'en lui payant ranon. Le ministre des relations
extrieures, charg de dvelopper la matire, fltrit justement les
odieuses prtentions de l'Angleterre et les considrations dont elle les
appuyait. Ses rapports firent sur nous une impression dont je conserve
encore le souvenir, le dernier surtout; il est ainsi conu:

Trois sicles de civilisation ont donn  l'Europe un droit des gens
que, selon l'expression d'un crivain illustre, la nature humaine ne
saurait assez reconnatre.

Ce droit est fond sur le principe que les nations doivent se faire
dans la paix le plus de bien, et dans la guerre le moins de mal qu'il
est possible.

D'aprs la maxime que la guerre n'est point une relation d'homme 
homme, mais d'tat  tat, dans laquelle les particuliers ne sont
ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes, non pas mme comme
membres ou sujets de l'tat, mais uniquement comme ses dfenseurs, le
droit des gens ne permet pas que le droit de la guerre, et le droit de
conqute qui en drive, s'tendent aux citoyens paisibles sans armes,
aux habitations et aux proprits prives, aux marchandises du commerce,
aux magasins qui les renferment, aux chariots qui les transportent, aux
btimens non arms qui les voiturent sur les rivires ou sur les mers;
en un mot,  la puissance et aux biens des particuliers.

Ce droit, n de la civilisation, en a favoris les progrs. C'est  lui
que l'Europe est redevable du maintien et de l'accroissement de ses
prosprits, au milieu des guerres frquentes qui l'ont divise.

L'Angleterre seule a repris l'usage des temps barbares. La France a
tout fait pour adoucir du moins un mal qu'elle n'avait pu empcher.
L'Angleterre, au contraire, a tout fait pour l'aggraver. Non contente
d'attaquer les navires du commerce, et de traiter comme prisonniers de
guerre les quipages de ces navires dsarms, elle a rput ennemi
quiconque appartenait  l'tat ennemi, et elle a aussi fait prisonniers
de guerre les facteurs du commerce et les ngocians qui voyageaient pour
les affaires de leur ngoce.

Reste long-temps en arrire des nations du continent qui l'ont
prcde dans la route de la civilisation, et en ayant reu d'elles tous
les bienfaits, elle a conu le projet insens de les possder seule et
de les leur ter. C'est dans cette vue que, sous le nom de droit de
blocus, elle a invent et mis en pratique la thorie la plus
monstrueuse.

D'aprs la raison et l'usage de tous les peuples polics, le droit de
blocus n'est applicable qu'aux places fortes. L'Angleterre a prtendu
l'tendre aux places du commerce non fortifies, aux navires, 
l'embouchure des rivires.

Une place n'est bloque que quand elle est tellement investie, qu'on ne
puisse tenter d'en approcher, sans s'exposer  un danger imminent.
L'Angleterre a dclar bloqus des lieux devant lesquels elle n'avait
pas un btiment de guerre. Elle a fait plus: elle a os dclarer en tat
de blocus des ctes immenses; et tout un vaste empire.

Tirant ensuite d'un droit chimrique et d'un fait suppos la
consquence qu'elle pouvait justement faire sa proie, et la faisait en
effet, de tout ce qui allait aux lieux mis en interdit par une simple
dclaration de l'amiraut britannique, et de tout ce qui en provenait,
elle a effray les navigateurs neutres, et les a loigns des ports que
leur intrt et que la loi des nations les invitaient  frquenter.

Le droit de dfense naturelle permet d'opposer  son ennemi les armes
dont il se sert, et de faire ragir contre lui ses propres fureurs et sa
folie.

Puisque l'Angleterre a os dclarer la France entire en tat de
blocus, que la France dclare  son tour que les les britanniques sont
bloques! Puisque l'Angleterre rpute ennemi tout Franais, que tout
Anglais ou sujet de l'Angleterre trouv dans les pays occups par les
armes franaises soit fait prisonnier de guerre! Puisque l'Angleterre
attente aux proprits prives des ngocians paisibles, que les
proprits de tout Anglais ou sujet de l'Angleterre, de quelque nature
qu'elles soient, soient confisques; que tout commerce de marchandises
anglaises soit dclar illicite, et que tout produit de manufactures des
colonies anglaises trouv dans les lieux occups par les troupes
franaises soit confisqu!

Puisque l'Angleterre veut interrompre toute navigation et tout commerce
maritime, qu'aucun navire venant des les ou des colonies britanniques
ne soit reu ni dans les ports de France, ni dans ceux des pays occups
par l'arme franaise; et que tout navire qui tenterait de se rendre de
ces ports en Angleterre soit saisi et confisqu!

... Aussitt que l'Angleterre admettra le droit des gens que suivent
universellement les peuples polics; aussitt qu'elle reconnatra que le
droit de guerre est un et le mme sur mer que sur terre, que ce droit et
celui de conqute ne peuvent s'tendre ni aux proprits prives, ni aux
individus non arms et paisibles, et que le droit de blocus doit tre
restreint aux places fortes rellement investies, Votre Majest fera
cesser ces mesures rigoureuses, mais non pas injustes, car la justice
entre les nations n'est que l'exacte rciprocit.

L'empereur adopta les considrations et les mesures que lui proposait
son ministre. Il interdit tout commerce, toute correspondance avec
l'Angleterre; il dclara ce pays en tat de blocus[2], l'isola
tout--fait du continent, et le plaa dans une situation dont il ne
tarda pas  sentir les fcheuses consquences.




CHAPITRE II.

L'arme entre en Pologne.--Chute du grand-marchal.--Fatigues et
privations des troupes.--L'arme prend ses cantonnemens.--Le
quartier-gnral revient  Varsovie.


Ces mesures prises, l'empereur se mit en route pour la Pologne. Il
savait que l'arme russe continuait sa marche; il lui importait, pour le
succs de ses oprations ultrieures, de ne pas lui laisser le temps de
franchir la Vistule; autrement nous aurions t obligs de prendre nos
quartiers d'hiver dans une mauvaise position, entre l'Oder et la
Vistule, ou bien de repasser l'Oder pour hiverner en Prusse. Dans ce
cas, nous aurions dcouvert la Silsie, o nous avions des oprations 
suivre; nous aurions vu, en outre, l'arme prussienne se recruter de
tous les Polonais, qui, au lieu de cela, se rangrent sous nos drapeaux.

D'aprs ces considrations, l'empereur se dtermina  mettre l'arme en
campagne au mois de dcembre; elle marcha  la fois sur Varsovie, Thorn
et Dirschau; elle ne rencontra ni obstacle, ni troupes russes, si ce
n'est quelques centaines de cosaques,  quinze ou vingt lieues en de
de Varsovie, auxquels elle ne fit point attention. Elle arriva sur les
bords du fleuve, dont on rtablit les ponts de bateaux avec les moyens
du pays.

Celui de Varsovie venait d'tre brl; il tait sur pilotis, on le
reconstruisit en bateaux; celui de Thorn, galement sur pilotis, n'tait
que lgrement endommag; celui de Dirschau, qui tait en bateaux, fut
rtabli de mme.

Nous avions trouv dans les arsenaux de Berlin tous les moyens de la
monarchie prussienne; runis  ceux que nous avions, ils nous mettaient
 mme d'aplanir en un instant des difficults qui paraissaient
insurmontables. Par exemple, ces trois ponts furent rtablis si vite,
que les troupes ne furent pas retardes une heure: elles eurent 
traverser des boues affreuses entre l'Oder et la Vistule.

L'empereur fit ce trajet en voiture; celle qui tait devant la sienne
versa, la nuit, dans un mauvais passage. Le marchal Duroc, qui s'y
trouvait, eut la clavicule droite casse; on fut oblig de le laisser
sur la place, et de l'envoyer chercher du premier village que l'on
rencontra.

L'empereur arriva le lendemain  Varsovie; son entre dans cette ville
mit la Pologne en dlire; il ne put y rester. L'arme russe
s'approchait, il n'y avait pas un instant  perdre; il fit passer la
majeure partie de l'arme par Varsovie pour la porter sur le Bug.

Le reste s'avana par Thorn, et vint par sa droite se mettre en
communication avec ce qui avait pass  Varsovie; tout ce qui avait
travers la Vistule plus bas que Thorn marcha sur Marienbourg et Elbing.

Dantzick, ds ce moment, n'eut plus de communication avec sa mtropole
(Koenigsberg) que par la langue de sable qui spare le Frisch-Haff de la
mer.

La droite de l'arme, qui avait pass  Varsovie, eut bientt rencontr
les Russes; ils se retirrent par des plaines de terre noire et lgre
qui taient transformes en tangs de boue: il fallait quadrupler les
attelages de l'artillerie pour la faire avancer; aussi en avaient-ils
laiss une bonne partie en chemin.

L'empereur faisait manoeuvrer les corps qui avaient paru  Thorn, pour
venir couper la route de Preuss-Eylau  Varsovie, de manire  faire
abandonner ce chemin aux Russes; mais malheureusement ils trouvaient
aussi de la boue, et ne marchaient qu' trs petites journes pour ne
pas abandonner leur artillerie.

Le besoin de subsistances se fit bientt sentir; on trouvait de quoi se
chauffer et nourrir les chevaux, mais aucun chariot de vivres n'tait
encore entr mme  Varsovie, et d'ailleurs il n'aurait pu arriver o
tait l'arme; il n'y avait donc que la gat du caractre du soldat qui
pouvait lui donner la force de supporter toutes ces privations et toutes
ces fatigues. L'empereur se montrait beaucoup au milieu d'eux dans ces
momens de souffrance; il tait toujours  cheval, et ne s'pargnait ni 
la boue, ni  la fatigue, ni aux dangers: aussi les soldats
l'accueillaient-ils toujours avec plaisir. Il causait avec eux; souvent
ils lui disaient les choses les plus singulires; un jour qu'il faisait
un temps affreux, l'un d'eux lui dit: Il faut que vous ayez un fameux
coup dans la tte, pour nous mener sans pain par des chemins comme a.
L'empereur rpondit: Encore quatre jours de patience, et je ne vous
demande plus rien; alors vous serez cantonns. Et les soldats de
rpondre: Allons, quatre jours encore; eh bien! ce n'est pas trop, mais
souvenez-vous-en, parce que nous nous cantonnerons tout seuls aprs. Il
aimait les soldats qui prenaient la libert de lui parler, et riait
toujours avec eux; il tait persuad que ceux-l taient les plus
braves.

 force d'opinitret et de patience, on parvint enfin  joindre l'arme
russe  l'entre de la fort, au-del de la petite ville de Pultusk, o
elle s'tait forme pour couvrir la route qui mne par Macloff 
Preuss-Eylau, ainsi que celle qui mne par Ostrolenka vers Grodno.

L'empereur la fit attaquer sur-le-champ. On avait de part et d'autre
trs peu de canons, de sorte que la mousqueterie fut vive; et comme 
chaque heure il nous arrivait quelque nouveau corps qui parvenait  se
tirer de la boue, nous emes, vers trois heures aprs midi, une
supriorit numrique si forte, que l'on attaqua de front la ligne
russe, qui fut rompue et disperse dans les bois. On la poursuivit
pendant plusieurs jours. La partie de cette arme qui avait pris la
route de Preuss-Eylau tomba sur une suite d'chelons de corps de troupes
qui lui firent prouver des pertes considrables, et lui prirent environ
cinquante ou soixante pices de canon, avec sept ou huit mille hommes
prisonniers.

L'empereur tint parole aux troupes: il trouva qu'il y aurait eu de
l'inhumanit  leur en demander davantage; il fit prendre des
cantonnemens  l'arme.

Elle fut place  cheval sur la Vistule, l'infanterie le plus resserre
possible; la grosse cavalerie sur la rive gauche. La cavalerie lgre
eut un mauvais hiver  passer, parce qu'elle resta dans le pays
qu'avaient abandonn les deux armes, et o elle fut sans cesse harcele
par les cosaques.

L'arme russe se retira jusque derrire la Pregel, occupant Koenigsberg
comme point central.

L'empereur vint s'tablir  Varsovie; c'tait le 1er janvier 1807: il
comptait y rester jusqu'au retour de la belle saison, et employer ce
temps  tcher de faire la paix.

Il envoya ordre  M. de Talleyrand de venir le joindre  Varsovie, et de
faire connatre aux ministres accrdits prs de lui par les puissances
trangres, qu'il dsirait qu'ils y vinssent aussi. Cette mesure eut
plusieurs bons effets: d'abord ces divers agens taient plus promptement
et plus exactement informs de tout ce qu'il y avait  leur communiquer,
et ensuite ils n'taient pas dupes de tous les mauvais contes qui se
dbitent dans une grande ville comme Paris. L'Autriche envoya, de
Vienne, au quartier imprial,  la place de M. de Metternich, qui resta
 Paris, le gnral Vincent. Je n'ai pas su si cette disposition avait
t la consquence d'un dsir manifest par la France, ou une mesure du
gouvernement autrichien.

Tant de monde runi  Varsovie en avait fait de nouveau une capitale. Il
y avait une exactitude dans tous les services de la maison civile de
l'empereur, qui faisait que le luxe et les agrmens de la manire de
vivre de France le suivaient partout, sans que cela ft ni talage, ni
efforts: on tait accoutum  emballer et dballer avec une promptitude
incroyable; j'ai vu la mme argenterie qui servait  Paris, servir 
l'arme, et retourner  Paris sans tre endommage le moins du monde.

Le sjour de Varsovie eut pour nous quelque chose d'enchanteur; au
spectacle prs, c'tait la mme vie qu' Paris: il y avait deux fois par
semaine concert chez l'empereur,  la suite desquels il tenait un cercle
de cour o se formaient beaucoup de parties de socit. Un grand nombre
de dames de la premire qualit s'y faisaient admirer par l'clat de
leur beaut et par une amabilit remarquable. On peut dire avec raison
que les dames polonaises inspireraient de la jalousie  tout ce qu'il y
a de femmes gracieuses dans les autres pays les plus civiliss; elles
joignent, pour la plupart,  l'usage du grand monde, un fonds
d'instruction qui ne se trouve pas communment, mme chez les
Franaises, et qui est fort au-dessus de celui qu'on remarque dans les
villes o l'habitude de se runir est la suite d'un besoin. Il nous a
paru que les Polonaises, obliges de passer la belle moiti de l'anne
dans leurs terres, s'y adonnaient  la lecture ainsi qu' la culture des
talens, et que c'tait ainsi que, dans les capitales, o elles vont
passer l'hiver, elles paraissent suprieures  toutes leurs rivales.

L'empereur, comme les officiers, paya tribut  leur beaut. Il ne put
rsister aux charmes de l'une d'entre elles; il l'aima tendrement, et
fut pay d'un noble retour. Elle reut l'hommage d'une conqute qui
comblait tous les dsirs et la fiert de son coeur, et c'est la nommer
que dire qu'aucun danger n'effraya sa tendresse, lorsqu'au temps des
revers, il ne lui restait plus qu'elle pour amie.

C'tait ainsi que se passait le temps  Varsovie. Les devoirs n'y
taient cependant pas ngligs. L'empereur travaillait  ravitailler son
arme et  se crer des approvisionnemens: la gele tait venue scher
les chemins, les convois pouvaient voyager; mais le dsordre de nos
administrations tait  son comble, et au milieu d'un pays bien pourvu
nous tions au moment d'prouver les plus insupportables privations.

 cette occasion, l'empereur prit un peu d'humeur contre l'intendant
gnral. Il n'y avait cependant pas trop de sa faute, il ne pouvait
qu'crire et requrir; mais comme chaque gnral, dans les cantonnemens
occups par les troupes sous ses ordres, agissait en matre absolu, il
dfendait aux employs civils d'excuter les rquisitoires de
l'intendant.

L'empereur fut oblig de soigner lui-mme ce service, et de donner des
ordres svres pour faire cesser les abus d'autorit, qui n'auraient pas
manqu de nous devenir funestes; en mme temps, pour obvier  tout ce
qu'ils pourraient entraner  l'avenir, il fit faire les
approvisionnemens de l'arme par la rgence polonaise, qui crivit
directement  tous ses agens dans les provinces: on leur donna ordre de
dresser procs-verbal de la moindre difficult que leur feraient
prouver les officiers-gnraux ou autres employs militaires qui
tenteraient de les empcher d'obir aux rquisitoires qu'ils taient
chargs d'excuter pour l'approvisionnement de l'arme.

L'ordre s'tablit alors, et nous vmes arriver l'abondance  Varsovie.
Toutes les distributions furent assures, et les magasins regorgrent
bientt. Il ne restait plus qu' tablir le service des hpitaux, 
assurer  nos malades les moyens de soulager leurs souffrances et de
rparer leurs forces; l'empereur s'appliqua avec un soin particulier 
pourvoir  tout ce qu'exigeait leur fcheuse position. On peut juger de
sa sollicitude  cet gard par les instructions suivantes qu'il avait
dj adresses de Posen  l'intendant gnral.

     Posen, le 12 dcembre.

1 Il sera confectionn sans le moindre dlai,  Berlin, six mille
matelas; on emploiera  cet effet les cent vingt mille livres de laine
qui se trouvent en magasin, et les seize mille aunes de toile
d'emballage ou de coutil qui sont tant  Berlin qu' Spandau.  mesure
que deux cents matelas seront faits, ils seront envoys  Posen, et
ainsi de tous successivement.

2 Douze mille tentes seront sur-le-champ employes pour confectionner
neuf mille paires de draps, et douze mille autres tentes seront
galement employes pour la confection de quarante mille chemises, et
pour celle de quarante mille pantalons, affects au service des
hpitaux.  mesure que cinq mille de chacun de ces objets seront
confectionns, on les enverra par la voie la plus prompte  Posen, pour
tre affects au service des hpitaux dans la Pologne.

3 Il sera pass  Posen un march pour la confection de mille
paillasses. M. l'intendant gnral fera requrir dans la Basse-Silsie
deux mille couvertures et deux mille matelas; il fera galement requrir
 Stettin deux mille couvertures et deux mille matelas. Il sera requis
dans le dpartement de Custrin, et plus particulirement  Landsberg et
Francfort, quatre mille couvertures.

4 Le prix des objets requis ainsi qu'il est ordonn ci-dessus, sera
fix par l'intendant gnral, et la valeur en sera dduite sur la
contribution impose  chaque dpartement.  mesure qu'il y aura mille
couvertures de fournies de celles requises dans le dpartement de
Custrin, elles seront diriges sur Posen. On fera en sorte qu'il y en
ait mille de livres avant le 18 dcembre; il faut,  cet effet, prendre
de prfrence celles qui sont dj faites.

5 Il sera attach  chaque hpital, en Pologne, un prtre catholique
comme chapelain; il sera nomm par l'intendant gnral. Ce prtre sera
aussi charg de la surveillance des infirmiers, et il lui sera allou 
cet effet une somme de 100 francs par mois, qui lui sera paye le 30 de
chaque mois.

Les infirmiers seront pays tous les jours par les soins du chapelain,
 raison de 20 sous par jour, et indpendamment d'une ration de vivres
qui leur sera distribue. Le directeur de l'hpital paiera les
infirmiers en prsence du chapelain, sur les fonds mis  sa disposition,
ainsi qu'il sera dit ci-aprs.

6 L'intendant gnral, sur les fonds mis  sa disposition par le
ministre de la guerre, prendra des mesures pour que chaque directeur
d'hpital ait toujours en caisse, et par avance, un fonds gal  12
francs pour chaque malade que l'hpital doit contenir par son
organisation. Ce fonds servira  payer la solde des infirmiers, 
subvenir  l'achat des menus besoins, comme oeufs, lait, etc. La viande,
le pain et le vin seront fournis par l'administration; en consquence,
il est expressment dfendu, et sous la responsabilit de chacun, de
faire aucune rquisition aux municipalits pour les petits alimens ou
menus besoins. Tous les huit jours, le commissaire des guerres charg de
la surveillance de l'hpital fera connatre  l'intendant gnral la
dpense faite sur le fonds de 12 francs par malade que peut contenir
l'hpital, et qui aura t paye par l'conome pour le paiement des
infirmiers et pour l'achat des petits alimens, ainsi que pour le
blanchissage, afin que l'intendant gnral fasse de nouveaux fonds pour
remplacer ce qui aura t dpens au fur et  mesure.

Les commissaires des guerres chargs de la surveillance des hpitaux en
sont responsables.

7 Cet ordre tant commun  tous les hpitaux de l'arme,  l'exception
du chapelain dans les hpitaux hors de la Pologne, S. M. ordonne que
vingt-quatre heures aprs que les prsentes dispositions seront connues
 qui de droit, toutes les pharmacies soient approvisionnes pour deux
mois, et pour le nombre de malades que les hpitaux doivent contenir, en
payant comptant les mdicamens aux apothicaires du lieu qui les
fourniront, et sur les fonds que l'intendant gnral mettra  cet effet
 la disposition des directeurs d'hpitaux. S. M. ordonne que tout ce
qui peut tre d jusqu' ce jour aux diffrens apothicaires qui, sur les
lieux, ont fourni nos hpitaux, sera pay sans dlai par les soins de
l'intendant gnral, et ce qui peut tre d,  Posen, aux apothicaires
leur sera pay aujourd'hui.

L'intendant gnral prendra les mesures ncessaires, et le ministre de
la guerre mettra  sa disposition les fonds dont il aura besoin.

8 L'inventaire gnral des achats de mdicamens dont les pharmacies
des hpitaux doivent tre approvisionnes pour deux mois, sera envoy au
bureau gnral des hpitaux de l'arme; mais lesdits mdicamens seront
pays avant la livre desdits inventaires, et le seront sur les lieux
d'aprs l'ordonnance du commissaire des guerres charg de la police de
l'hpital, sur le crdit que lui aura ouvert l'intendant gnral. Les
intendans de province ou de dpartement sont autoriss  faire acquitter
d'urgence ces ordonnances, sauf aux receveurs de province ou de
dpartement  porter les ordonnances acquittes en paiement.

9 Lorsqu'un mdicament ne se trouvera pas dans la pharmacie de
l'hpital, d'aprs l'approvisionnement fait en consquence des
dispositions ci-dessus, le directeur d'hpital sera, dans ce cas seul,
autoris  acheter ce mdicament o il le trouvera, sur le fonds des
petits alimens, c'est--dire sur celui de 12 francs; et dans les huit
jours au plus tard, toute dpense faite sur ce fonds par l'conome sera
vise par le commissaire des guerres charg de la police de l'hpital.

10 Il sera pris des mesures pour qu'il soit fabriqu du bon pain
affect au service des hpitaux, et fait avec de la farine de froment;
M. l'intendant gnral fera, autant qu'il pourra, distribuer du vin de
Stettin, qui est le meilleur qu'on puisse se procurer.

Indpendamment de ces minutieux dtails que j'ai pris plaisir  citer,
parce qu'ils prouvent toute la sollicitude de l'empereur pour les
blesss, d'autres soins l'occupaient encore: il passait une partie de la
nuit avec M. de Talleyrand; il songeait srieusement  faire la paix, et
 ce qu'il pouvait tre oblig d'entreprendre pour en finir, si on ne
parvenait pas  nouer une ngociation.

Cette pense, ainsi que les dtails de son arme, ne l'occupaient
cependant pas exclusivement. Pendant ses absences, le conseil des
ministres se tenait  Paris sous la prsidence de l'archichancelier;
mais il ne s'y rapportait que des affaires d'un intrt gnral. Les
rapports y taient faits comme  l'empereur, et accompagns d'un projet
de dcret; mais lorsqu'il s'agissait de quelque chose de dlicat qui
touchait la politique ou se rattachait  quelque projet d'un intrt
particulier, les ministres lui en crivaient confidentiellement, et
presque toujours il dcidait sans l'intermdiaire de personne.

Quant au grand travail de tout le personnel de l'administration des
affaires locales des dpartemens ou des communes, il passait par la
secrtairerie d'tat; ce qui donnait  M. Maret un crdit et une
influence considrable au-dehors.

Ce travail des ministres tait apport de Paris  l'arme par un
auditeur au conseil d'tat, qui, en arrivant au quartier-gnral,
descendait chez le secrtaire d'tat pour lui remettre tous les
portefeuilles dont sa voiture tait remplie. Celui-ci les lisait tous,
et prenait ensuite les ordres de l'empereur pour le travail. Cette
habitude eut un mauvais rsultat en ce qu'elle mcontenta plusieurs
ministres. Cela se conoit aisment, parce que tout le travail
administratif passant d'abord entre les mains du secrtaire d'tat, il
tait naturel que ce ft lui qui, en le portant  la signature, donnt 
l'empereur des dtails que le ministre avait omis pour abrger le
travail: c'est l prcisment ce qui est devenu funeste, parce que le
succs d'une proposition d'un ministre quelconque dpendait de M. Maret.

Par exemple, dans les nominations aux places de finance, de tribunaux et
de l'administration de l'intrieur, il tait devenu impossible de faire
passer l'homme que le ministre ne voulait pas admettre. Aprs une
rvolution comme la ntre, il n'y a gure d'hommes (dans la catgorie de
ceux propres aux emplois) qui n'aient eu quelque part  des faits que
l'opinion n'a pas toujours approuvs, et c'tait l que l'on trouvait
facilement une cause d'exclusion, lorsqu'on voyait sur un travail de
proposition le nom de l'homme qui dplaisait. Comme le ministre qui le
proposait n'avait pas prvu un refus, et qu'il fallait bien pourvoir 
l'emploi vacant dans son dpartement, M. Maret proposait de suite un
autre sujet; l'empereur en tait satisfait, et appelait cela du zle 
lui aplanir les difficults. On se gardait bien de lui dire que les
ministres taient fort mcontens de voir  chaque instant leurs
propositions ou tronques ou rejetes; cela faisait rejaillir sur eux
une sorte de dconsidration: on les appelait mchamment les premiers
commis du secrtaire d'tat. Personne ne s'abusait: on faisait croire 
l'empereur que l'on disait  Paris que l'on ne comprenait rien  son
activit; qu'il n'tait pas possible de lui en imposer, mme sur les
moindres choses; qu'il lisait tout. Basse adulation qui eut des
consquences fcheuses. Il se forma autour de la secrtairerie d'tat
une clientelle compose de tous les postulans qui taient en instance
auprs des autres ministres; avec eux arrivrent les coteries de femmes
et d'hommes qui protgeaient telle personne au prjudice de telle autre,
et avec celles-ci les intrigues, qui sont toujours aux aguets du vent
qui souffle, et qui trouvrent le moyen de s'introduire dans la
secrtairerie d'tat: en sorte que ce n'tait pas assez d'tre agr par
le ministre dans le dpartement duquel on tait plac, il fallait encore
tre agrable au secrtaire d'tat et  ses amis, d'abord pour tre
nomm, puis ensuite pour tre conserv, et tre  l'abri de toute
atteinte et des suites de mauvais rapports.

Cette manire de travailler commena  Varsovie; elle tait trop commode
 l'empereur, auquel on ne parlait pas des plaintes qu'elle excitait, et
trop avantageuse  quelqu'un qui recherchait le pouvoir, pour qu'elle
changet jamais. Les ministres, malgr leur rpugnance, durent s'y
soumettre, mais n'en furent pas plus satisfaits[3].

Je n'ai cit ceci que parce que j'ai vu, quelques annes aprs, combien
de mal nous en avons prouv: j'ai t le premier  oser en faire la
remarque  l'empereur, et  lui dire que les nombreux ennemis que tout
cela nous faisait se runissaient  ceux que nous n'avions pas cess
d'avoir, et qu'un jour pourrait venir o le tort qu'ils nous feraient
serait irrparable.




CHAPITRE III.

Les Russes essaient de nous surprendre dans nos quartiers
d'hiver.--Mouvement de Mohrungen.--L'empereur me confie le commandement
du 5e corps.--Bataille d'Eylau.--Bernadotte.--Affaire d'Ostrolenka.


Le mois de janvier s'coulait assez paisiblement; l'arme se reposait;
la tte de l'empereur n'tait gure occupe de ce qui se passait 
Paris, mais bien de ce qui pouvait arriver autour de lui.

L'Autriche venait de rassembler un corps d'observation de quarante mille
hommes en Bohme; il pouvait devenir offensif le lendemain d'un revers,
surtout depuis que les souverains avaient adopt de ne plus dclarer la
guerre que par les hostilits, sans avertir ni faire connatre de
motifs.

L'empereur tait trs-proccup de ce qui pourrait rsulter dans un cas
de succs comme dans un cas de malheur, et allait se dterminer  tenter
une nouvelle ouverture, lorsqu'une entreprise de l'arme russe vint
l'obliger de remettre la sienne en mouvement, le 31 janvier, par une
gele  fendre les pierres. Voici comment cela arriva:

Le corps du marchal Bernadotte tait  notre extrme gauche; son
quartier-gnral tait  Mohrungen. Il avait ordre d'tendre sa gauche
le plus possible, mais de manire  ne donner aucune inquitude 
l'ennemi, avec lequel on voulait passer l'hiver en repos. Dans cette
position, il couvrait les oprations que l'on se disposait  ouvrir
devant Dantzick, et pour lesquelles on rassemblait un corps dont je
parlerai plus bas. On avait envoy le gnral Victor pour en prendre le
commandement; mais il fut enlev en chemin par un parti prussien sorti
de Colberg, et qui ne craignit pas de pousser jusqu'aux environs de
Varsovie.

Le marchal Lefebvre fut envoy pour remplacer le gnral Victor. La
rigueur de la saison ne permettait pas d'ouvrir la terre devant
Dantzick. La garnison n'entreprenait rien; ainsi le compltement du
corps qui devait agir contre cette place ne devenait pas pressant: on se
contenta d'observer.

 la droite du marchal Bernadotte tait le marchal Ney, qui avait,
comme tout le monde, l'ordre de se tenir en repos. Tout  coup il lui
prend fantaisie, sans ordre, de porter son corps d'arme en avant. On
lui imputa des intentions d'intrt personnel; on eut tort: on ne met
pas une arme en marche pour cela.  la vrit, le marchal Ney marcha
sans en avoir reu l'ordre, et dcouvrit, par son mouvement, la droite
du marchal Bernadotte; mais aussi il rencontra en pleine route l'arme
russe qui venait  l'improviste fondre sur Bernadotte par son centre;
mouvement qui, sans cela, serait rest ignor. Ney donna de suite
l'alarme  toute l'arme, jusqu' Varsovie.

On fut bientt revenu de l'opinion que l'ennemi ne voulait que repousser
des maraudeurs. On se convainquit qu'il tait en pleine opration, dans
l'esprance de nous surprendre dans nos cantonnemens, de pouvoir nous
jeter au-del de la Vistule, et, selon les circonstances, achever
l'hivernage sur ses bords, ou passer ce fleuve sur le pont de Dantzick.

Il n'y avait pas un moment  perdre; l'ennemi avait dj l'initiative
sur nous, lorsque l'empereur envoya ordre  ses diffrens corps d'arme
de se centraliser, et de le rejoindre sur la route de Varsovie 
Koenigsberg. Il ordonna  Bernadotte de refuser sa gauche, et de se
retirer lui-mme, s'il y tait oblig, de manire  refuser toute la
gauche de l'arme, et de laisser l'ennemi s'enfoncer sur la
Basse-Vistule; c'est ce qu'excuta ce marchal. Il revint jusqu' une
petite ville qu'on appelle Strasbourg. L'ennemi, en s'avanant sur notre
gauche, nous donnait autant d'avance par notre droite, qui marchait
toujours, que lui-mme en prenait du ct oppos.

L'arme russe, indpendamment de sa masse principale, qui partait de
Koenigsberg, avait un corps de vingt-deux mille hommes en observation sur
le Bug, et menaant Varsovie.

Les choses en taient l lorsque l'empereur quitta cette ville en mme
temps que les troupes. Il s'arrta  Pultusk, o le marchal Lannes
tait rest malade, ayant t oblig de quitter le commandement du
cinquime corps, qui avait pass par cette ville pour aller s'opposer 
ce corps russe, qui tait sur le Haut-Bug. Il alla voir ce marchal, et
le trouva en si mauvais tat, qu'il le fit transporter  Varsovie.

L'empereur passa ce jour-l  dix lieues plus loin que Pultusk; le soir,
tant couch, il me fit appeler et me demanda si je me sentais en tat
d'aller commander le cinquime corps en place du marchal Lannes.
J'acceptai; et, pendant que le prince de Neufchtel crivait les ordres
dont j'avais besoin, l'empereur me donna ses instructions: elles taient
d'observer le corps russe de si prs, qu'il ne pt ni faire un mouvement
sur lui pendant qu'il allait attaquer la grande arme russe, ni surtout
marcher  Varsovie, que je devais couvrir  tout prix; et enfin, si ce
corps russe n'tait pas tellement fort que je pusse le culbuter, de le
faire, mais  coup sr; me recommandant de ne pas me laisser sduire par
un espoir de succs.

Je quittai l'empereur, et passai chez le major-gnral, qui me remit une
lettre de commandement, avec les instructions qui devaient me diriger.
Les deux pices taient ainsi conues:

     _Au gnral Savary._

     Praznitz, le 31 janvier.

Je vous prviens, gnral, que la sant de M. le marchal Lannes ne lui
permettant pas de commander son corps d'arme, S. M. vous donne une
marque clatante de la confiance qu'elle porte  vos talens militaires,
en vous nommant commandant en chef du 5e corps.

Vous partirez sur-le-champ pour vous rendre au quartier-gnral, 
Brock, o le plus ancien gnral de division de ce corps d'arme vous
fera recevoir. Vous ferez mettre votre nomination  l'ordre du corps
d'arme; vous jouirez des honneurs, appointemens et traitemens attachs
au grade de gnral en chef.

     _Ordres et instructions pour le gnral Savary._

Le 5e corps de la grande arme, que vous commandez, gnral, occupe en
ce moment Brock; le corps russe command par le gnral Essen occupe
Nur. Si les forces de ce gnral ne sont pas trop considrables, vous
devez l'attaquer, et le culbuter dans sa position de Nur; mais, pour peu
que les renseignemens que l'on aurait portassent  penser que le corps
du gnral Essen, au lieu de s'tre affaibli, se serait augment, vous
vous bornerez  occuper Brock et Ostrolenka avec votre cavalerie.

Vous consulterez le gnral Gazan et le gnral Campana, qui, tant
depuis long-temps en prsence de l'ennemi, connaissent ses mouvemens.

Que l'on reste en observation, qu'on attaque l'ennemi, ou qu'on n'ait
point de succs, le principal but du corps d'arme que vous commandez
est de couvrir la rive droite de la Narew, depuis la rivire de l'Omulew
(c'est--dire la petite rivire qui se jette prs d'Ostrolenka) jusqu'
Sirock; de garder la position de Sirock et la rive droite du Bug,
depuis Sirock jusqu' la partie autrichienne.

Il serait trs utile, gnral, de faire construire un petit pont au
confluent de la Narew dans le Bug, c'est--dire au-dessus du confluent.
C'est un travail peu considrable, et ce pont sur le Bug rendrait
beaucoup plus faciles les subsistances  tirer de Varsovie.

Vous ordonnerez que l'on travaille avec activit  la tte de pont de
Pultusk; car, en cas d'vnement, la plus grande partie de votre corps
d'arme devrait se retirer sur Pultusk ou sur Ostrolenka; un rgiment et
quelques pices d'artillerie se retireraient aussi sur le Bug pour
garder la rive gauche de cette rivire. Vous sentez bien que ce que je
vous dis l est hypothtique, mais vous prouve la ncessit de
travailler  la tte de pont.

Envoyez dans la Gallicie pour savoir si les nouvelles que l'on donne,
et qui font connatre que le gnral Essen se retire, sont vraies.

Je dois vous faire observer qu'il faudra mettre quelque infanterie 
Ostrolenka avec quelques pices de canon, sans quoi votre cavalerie
serait trop inquite. Jamais cette infanterie ne peut tre compromise,
puisqu'en passant le pont elle se trouve couverte.

Je me mis aussitt en route, et allai prendre le commandement de ce 5e
corps,  Brock, en avant de Pultusk, au-del de la Narew.

Je n'y fus pas trs bien reu, parce que tous les gnraux de division
qui y taient employs taient mes ans en grade; il fallut donc, par
de bons procds, leur rendre supportable ce qui leur paraissait une
injustice.

Ce corps tait compos de deux divisions d'infanterie, une aux ordres du
gnral Suchet, l'autre commande par le gnral Gazan; de trois
rgimens de cavalerie lgre et d'une division de dragons, aux ordres du
gnral Becker: il devait tre appuy par le corps des grenadiers
runis, commands par le gnral Oudinot, qui en achevait la formation 
Varsovie, et avait reu ordre de venir se placer  Pultusk.

J'avais pris le commandement du 5e corps le 2 fvrier; le 5, je reus
ordre de quitter ma position de Brock, et de venir me placer 
Ostrolenka pour me mettre en communication avec l'empereur, qui avait
rencontr l'avant-garde ennemie  Hoff, et se disposait  lui livrer
bataille.

Les troupes taient bien souffrantes; elles taient sans cesse  la
maraude pour trouver quelques pommes de terre. Je fis, par cette raison,
mon mouvement sur Ostrolenka par Pultusk, en remontant la Narew, au lieu
de le faire par un mouvement de flanc gauche, qui m'aurait fait perdre
un nombre considrable d'hommes isols et de maraudeurs.

Je vis bientt que j'avais mal fait; la faute tenait  ce que je
connaissais mal la topographie du pays. Si mon commandement avait dat
de quelques jours de plus, je n'aurais pas expos la division Becker 
une dfaite dont l'habilet de son gnral la prserva. Nanmoins je ne
me laissai pas dcourager; je bouillonnais d'impatience d'en venir aux
mains  la premire occasion que la fortune m'offrirait. Heureusement
pour moi, l'empereur tait occup d'autres choses; il ne vit que le
rsultat de mon mouvement, qui, en dfinitive, s'tait fait sans
accident, sans quoi j'aurais eu la tte lave de main de matre, pour
m'y tre pris comme je l'avais fait.

En approchant de l'arme ennemie, l'empereur resserrait les corps de la
sienne; il leur avait envoy  chacun, par un officier diffrent,
l'ordre d'tre rendus  Preuss-Eylau dans la journe du 8, _de manire 
pouvoir livrer bataille le 9_; il avait ajout cette phrase afin que
chacun ament tout ce dont il prvoyait avoir besoin.

Le malheur voulut que celui de ces officiers qui allait au corps du
marchal Bernadotte ft un jeune homme sans exprience, qui, sans
prendre aucun renseignement en chemin, se dirigea sur le lieu qu'on lui
avait indiqu; il alla, de cette manire, se faire prendre par les
cosaques, sans avoir dtruit sa dpche, qui fut porte au gnral en
chef de l'arme russe. Ce petit accident, qui n'aurait eu que peu
d'importance dans toute autre circonstance, eut, comme on le verra, des
consquences dsastreuses dans celle-ci.

En voyant le contenu de l'ordre, le gnral Benningsen abandonna ses
projets, et ne songea qu' runir son arme; elle tait dj rassemble.
Il prit immdiatement le chemin de Koenigsberg, et se trouva, le 7
fvrier, en mesure d'attaquer l'arme franaise, qui ne devait tre
runie que dans la journe du 8, de manire  pouvoir oprer le 9.

L'empereur arriva la veille  Eylau avec le 7e corps, command par le
marchal Augereau, la garde et le corps du marchal Davout,  peu de
distance. Il fut en effet attaqu par toute l'arme russe le 8,  sept
heures du matin, par une neige trs paisse. Le 7e corps, serr en
colonne, fit une rsistance extrmement vigoureuse; mais la supriorit
du feu des ennemis parvint  teindre le sien en dcomposant les
rgimens qui formaient ce corps. Le marchal Davout arriva, et donna
vivement. Les ennemis marchaient toujours; dj ils taient prs de
Preuss-Eylau, lorsque l'empereur fit donner la garde, dont l'artillerie
l'arrta. Le combat de canon s'engagea, et devint terrible. Le marchal
Soult et le marchal Ney arrivrent sur ces entrefaites. L'action
continua; des charges de cavalerie, conformment aux instructions qu'ils
avaient reues, souvent rptes, empchaient les progrs des Russes,
mais ne mettaient pas l'empereur en tat d'entreprendre quelque chose de
dcisif; on attendait le marchal Bernadotte, qui avait quatre divisions
d'infanterie et deux de cavalerie. On ignorait l'aventure arrive 
l'officier qui lui avait port des ordres; on tait impatient; on
envoyait  sa rencontre dans toutes les directions: ce fut en vain. On
fut oblig de gagner la nuit comme l'on put, et on s'estima heureux
d'avoir pu coucher sur le champ de bataille aprs tout ce que l'on avait
perdu.

Ce combat d'Eylau n'avait t donn par les Russes que pour faire
respecter leur retraite, qu'ils effecturent ensuite sur Koenigsberg,
sans coup frir. On les suivit, pour l'honneur des armes, avec de la
cavalerie; mais, pendant ce temps, on vacuait de Preuss-Eylau les
blesss avec tout le matriel inutile.

On accusa le gnral Bernadotte de n'tre pas arriv sur le champ de
bataille, encore bien que l'ordre ne lui ft pas parvenu. Ceci parat
singulier; mais le fait est qu'il tait en communication avec la
division de cuirassiers du gnral d'Hautpoult, lorsque celui-ci reut
l'ordre de se runir  l'empereur pour livrer bataille. Il a mme dit
qu'il avait averti Bernadotte de son dpart, et de ce qu'on allait
faire. Quoi qu'il en soit, d'Hautpoult arriva, fut tu, en sorte qu'on
ne put donner suite  cette affaire. D'ailleurs comment Bernadotte
n'avait-il pas march d'aprs la communication que lui avait faite le
gnral d'Hautpoult? Il avait trop d'exprience de la guerre et de ses
vnemens pour ne pas voir que, s'il n'avait pas reu d'ordre direct,
c'est que quelque mprise ou quelque accident avait empch qu'il ne lui
parvnt. Il attendit; enfin, il marcha lui-mme avec son corps, autant
pour s'informer de ce qui se passait que pour mettre sa responsabilit 
couvert; mais il tait trop tard. Arriv prs d'Osterode, il apprit le
mouvement rtrograde de l'arme, qui venait se placer derrire la
Passarge.

L'empereur eut l'air d'attribuer  la prise de l'officier une ngligence
sur laquelle son opinion tait arrte, il se souvint d'Ina; mais le
mal tait fait, il ne lui en parla qu'en termes de douceur.

Aprs cette mauvaise journe d'Eylau, nous nous trouvmes heureux de
passer le reste de l'hiver derrire la Passarge, tandis que, sans la
prise de l'officier porteur de la dpche de l'empereur au marchal
Bernadotte, l'arme russe aurait continu son mouvement offensif sur la
Basse-Vistule; et l'empereur l'et force de combattre accule, ou au
Frisch-Haff, ou  la Vistule. Que l'on juge maintenant de la diffrence
qu'il y aurait eu dans les rsultats: l'arme russe ne pouvait pas
manquer d'tre dtruite, la paix se serait faite sur-le-champ; au lieu
de cela, le succs de nos armes devint douteux, et la fiert empcha
rciproquement de se rien proposer.

La position militaire de l'empereur tait moins bonne qu'en partant de
Varsovie, tandis qu'elle aurait d tre infiniment meilleure; elle eut
des inconvniens de toute espce, dont un autre que lui ne se serait
jamais tir. Avant d'en tracer le tableau, je vais achever de parler de
la bataille d'Eylau, que les Russes prtendent avoir gagne, et que nous
voulons n'avoir pas perdue.

Bernadotte ayant dclar qu'il n'avait pas reu l'ordre de marcher, et
Berthier soutenant le lui avoir envoy, on alla aux recherches sur le
registre des expditions, et l'on trouva que l'officier qui avait t
porteur de cet ordre tait un jeune lve de l'cole de Fontainebleau,
qui rejoignait un rgiment du corps du marchal Bernadotte; on avait mal
 propos profit de son dpart pour la transmission d'un ordre aussi
important. L'empereur en leva les paules de piti, et ne dit pas un mot
de reproche  Berthier. Bernadotte fut en partie justifi, quoiqu'il
n'et fait aucun cas de l'avis que lui avait donn d'Hautpoult en
quittant sa position pour rejoindre la grande arme.

Si l'on appelle gagner une batailler, rester matre du champ de bataille
et suivre la retraite de son ennemi, il n'y a pas de doute que nous
n'ayons gagn celle d'Eylau; elle l'et t bien mieux, et d'une manire
incontestable si l'arme russe, au lieu de se retirer sur Koenigsberg,
et encore suivi son premier plan de se porter sur la Vistule, et et
t force de l'abandonner par suite de la bataille. Au lieu de cela,
elle a suivi tranquillement son plan de retraite, elle ne peut donc
avoir perdu la bataille; il est bien vrai qu'elle n'a tir aucun
avantage de sa supriorit, et que, si elle avait t commande par un
homme comme l'empereur, c'en tait fait de l'arme franaise; cela est
d'autant plus extraordinaire de la part du gnral russe, qu'il
connaissait le plan d'oprations de l'empereur, et qu'il n'a attaqu que
parce qu'il tait convaincu qu'il surprendrait l'arme franaise dans
son mouvement de runion, et que, de plus, il tait assur que
Bernadotte, avec quatre divisions d'infanterie et deux de cavalerie, ne
s'y trouverait pas. Ces considrations obscurcissent le succs des
Russes, surtout si l'on remarque que leur arme, dont le but avait t
de nous jeter derrire la Vistule, fut oblige d'aller passer le reste
de l'hiver derrire Koenigsberg, et de laisser l'arme franaise se
replacer dans la position qu'elle occupait auparavant derrire la
Passarge; elle couvrait ainsi le blocus de Dantzick, dont le sige fut
commenc au mois de mars, et men jusqu' la fin sans que les Russes
entreprissent de le faire lever (cette place ne capitula que le 12 de
mai). En cela, au moins, l'arme russe a manqu le but pour lequel elle
s'tait mise en mouvement.

D'un autre ct, si l'on appelle perdre la bataille, la perte
considrable qu'a prouve l'arme franaise, dont les corps
combattaient l'un aprs l'autre,  mesure qu'ils arrivaient sur le champ
de bataille, contre toute l'arme russe, on peut dire, sous ce point de
vue, que les Franais ont perdu la bataille; car cette perte fut telle
qu'il devenait impossible  notre arme de rien entreprendre d'offensif
le lendemain, et qu'elle aurait t compltement battue, si les Russes,
au lieu de se retirer, l'eussent attaque de nouveau, parce que
Bernadotte ne pouvait arriver que le surlendemain.

Si l'on prtendait que, parce que le plan qu'avait l'empereur d'acculer
l'arme ennemie au Frisch-Haff, ou  la Vistule, pour la combattre avec
tous ses moyens runis, a totalement manqu, il a perdu la bataille, ce
serait une erreur: ce plan ne manqua pas par suite de la bataille, mais
bien parce que, d'une part, les Russes se retirrent, et que, de
l'autre, le corps de Bernadotte n'avait pas rejoint.

L'empereur aurait eu toute son arme runie, que si l'arme russe, ayant
t informe de son projet, et pris le parti de la retraite avant que
notre droite l'et dborde, au lieu de poursuivre son premier mouvement
sur la Vistule, le plan de l'empereur aurait encore chou, et  plus
forte raison avec toutes les circonstances qui survinrent.

Le fait est que les deux armes ont manqu chacune leur but; qu'elles se
sont trouves aprs la bataille dans la mme position qu'avant de
s'branler, et que leurs pertes ont t rciproquement sans rsultats;
mais cet vnement donna au moral et  l'opinion une secousse qui ne fut
point favorable  l'empereur, et sans son extrme habilet, il et eu
des consquences bien fcheuses, que j'expliquerai plus loin. Je vais
auparavant terminer le rcit des vnemens militaires qui firent suite 
ceux d'Eylau.

L'empereur m'crivit ce qui venait d'arriver en me mandant que, si je ne
pouvais rien entreprendre sur les ennemis, je vinsse me mettre en
communication avec la grande arme, dans la position qu'elle prenait
derrire la Passarge. La dpche ne m'en disait pas autant que
l'officier qui en tait porteur m'en racontait.

Aprs avoir rflchi  ma situation, je me dcidai  sortir de ma
position et  marcher aux ennemis: je fis porter ma cavalerie lgre en
avant, et la fortune lui fit prendre un officier russe en dpche, qui
tait expdi en retour par le gnral en chef du corps d'observation
sur le Haut-Bug[4], au gnral en chef Benningsen, commandant la grande
arme russe. Par le contenu des lettres dont il tait porteur, je vis
que le gnral Benningsen avait fait sonner haut son succs d'Eylau;
qu'il n'avait pas parl de sa retraite, et avait donn ordre aux
gnraux Essen et Muller, commandant le corps du Haut-Bug, de marcher
franchement sur moi et de m'attaquer; cet officier m'apprit qu'il avait
laiss ces deux gnraux faisant leurs prparatifs pour excuter cet
ordre.

J'tais  Sniadow, en avant d'Ostrolenka, lorsque cette circonstance
m'arriva, et j'y fus inform qu'un corps russe de quatre  cinq mille
hommes avait t envoy pour me tourner par ma gauche, et avait dj
pass la Narew, qui tait gele partout,  Tikolshin. Je ne crus pas
prudent de sortir de ma position d'Ostrolenka, d'autant plus que j'avais
encore un ou deux jours  marcher avant de joindre les Russes, et que,
pendant ce temps, ce corps de quatre  cinq mille hommes pouvait tre
arriv par la rive droite de la Narew et m'y faire beaucoup de mal;
d'ailleurs, les Russes venaient eux-mmes m'attaquer, il tait inutile
que je leur diminuasse le trajet en perdant de mes avantages. Je revins
donc le lendemain reprendre ma premire position, et portai un corps de
troupes sur la rive droite de la Narew  la rencontre de celui que les
Russes y avaient envoy.

Je ne tardai pas  tre resserr par l'arme russe; le 15 fvrier, je
l'tais  un point extrme, et je devais m'attendre  un vnement;
j'adoptai pour dispositions de garder Ostrolenka en dfensive, et de
prendre vivement l'offensive sur le corps qui venait par la rive droite.
Pour cela, je fis repasser mes troupes sur la rive droite derrire
Ostrolenka, ne laissant que trois brigades d'infanterie places hors de
l'insulte du canon, dans les dunes de sable qui entourent cette ville;
je plaai mon artillerie de manire  flanquer, de la rive droite, les
ailes des brigades d'infanterie dont je viens de parler; ma cavalerie me
fut inutile, et je la laissai en repos.

Je fis attaquer, le 16, de grand matin, le corps russe qui descendait la
rive droite de la Narew; il fut men vivement par le gnral Gazan, qui
le rencontra en marche pour venir l'attaquer lui-mme; il le refoula sur
une chausse troite entre deux bois, sans qu'il pt jamais s'arrter
pour se dployer; et comme le gnral Gazan avait eu la prcaution de le
faire prolonger par des colonnes d'infanterie qui passaient des deux
cts de la route dans les deux bois, il le mena battant plus de deux
lieues, le fusillant  mi-porte de mousqueterie. Cette attaque eut un
succs si prompt, qu'il surpassa mon esprance.

J'entendais une bien vive canonnade  Ostrolenka; j'y envoyai le gnral
Reille, qui tait chef d'tat-major du corps d'arme; il y arriva bien 
propos pour me suppler: les Russes dbouchaient par les trois routes
qui arrivent  cette petite ville; ils la canonnaient avec  peu prs
cinquante bouches  feu, et les officiers qui commandaient les troupes
demandaient des ordres.

Je voyais bien que l'on n'tait pas trs dispos  faire quelque chose
pour ma propre gloire; mais je ne fus pas dupe, et j'tais dtermin 
me faire obir.

J'envoyai ordre au gnral Reille de tenir Ostrolenka jusqu' mon
arrive, ajoutant que je partais pour m'y rendre; je laissai Gazan
poursuivre son succs, en le prvenant de ne pas aller trop loin, parce
que je ne pouvais pas le faire chelonner, ayant besoin de mes troupes 
Ostrolenka o je courais.

J'y arrivai comme le gnral Reille venait de soutenir le choc de
l'attaque des trois colonnes russes, qui vinrent, sans tirer un coup de
fusil, sous la protection du feu de leur artillerie, pour forcer la
ville.

Le gnral Reille les attendit bravement jusqu' porte de pistolet;
alors, comme ils ne pouvaient plus tre protgs par leurs canons, il
fit habilement dbusquer ses troupes et les accueillit par toute la
mitraille et la mousqueterie qu'il avait de prtes  leur envoyer: il
les arrta sur place, et son feu continuant avec la mme vivacit, il
les fit rebrousser chemin.

Les deux colonnes qui venaient par les deux ailes pour forcer la ville
par le bord de la Narew, furent repousses par le canon de la rive
droite. Le premier moment de fureur des Russes une fois pass, je fis 
la hte repasser toute l'infanterie et la cavalerie sur la rive gauche;
je me dployai en avant de la ville, et aprs m'tre form, et couvert
de mon artillerie, je marchai droit aux ennemis et les menai battant
jusqu' la nuit; je leur tuai beaucoup de monde, surtout  l'attaque du
gnral Gazan; je leur pris sept pices de canon et trois drapeaux. Ils
me laissrent environ mille blesss sur le terrain, mais je ne fis pas
un grand nombre de prisonniers; parce que je ne pus pas les poursuivre,
le gnral Oudinot ayant reu l'ordre de partir avec son corps pour
rejoindre l'empereur.

Je perdis dans cette action le gnral Campana, qui fut tu; le gnral
Boussard fut grivement bless, ainsi que presque tous les colonels des
rgimens que j'avais engags.

Je fus satisfait, parce que le but de l'empereur tait bien rempli: les
Russes s'en allrent reprendre la position qu'ils avaient quitte pour
venir m'attaquer. La tranquillit de Varsovie fut assure et la
communication avec l'empereur couverte. L'empereur lui-mme fut
satisfait, il me fit l'honneur de me l'crire et de m'envoyer le
grand-cordon de la Lgion-d'Honneur avec le brevet d'une pension viagre
de 20,000 francs: il y avait un certain nombre de ces pensions sur la
Lgion-d'Honneur; le gnral d'Hautpoult, qui venait de mourir, en avait
laiss une vacante. Mais comme chaque chose doit porter son correctif
avec soi, Berthier m'adressa une longue dpche[5] qu'il sema de
conseils, d'assertions propres  temprer la satisfaction que le succs
et les flicitations de l'empereur m'avaient cause. Ces conseils, sa
longue exprience l'autorisait sans doute  les donner, et je les reus
avec reconnaissance; mais sa constance  reproduire une valuation dont
je lui avais fait connatre l'inexactitude m'tonna. Je le lui
tmoignai, il persista; de mon ct, je restai bien convaincu que
j'avais devant moi les forces que j'aurais  combattre.




CHAPITRE IV.

L'empereur  Osterode.--tat de l'opinion.--Fouch.--Agitation du
cabinet de Madrid.--Mesures diverses de l'empereur--Le divan arme contre
les Russes.--Mission du gnral Gardanne.


Je me mis en mesure d'excuter les ordres que m'avait transmis le
major-gnral; je me portai  Pultusk et me mis en communication avec
Osterode, o l'empereur s'tait tabli. J'tais  peine arriv dans la
premire de ces deux places, qu'il envoya le marchal Massna pour
prendre le commandement du cinquime corps, m'enjoignant de le rejoindre
le plus tt possible.

Je le fis en passant par Varsovie, o M. de Talleyrand tait encore avec
le corps diplomatique, que l'on s'applaudissait beaucoup de n'avoir pas
laiss  Paris dans une semblable circonstance; les contes qui se
dbitaient auraient gt l'opinion et le jugement de tous ses membres.

M. de Talleyrand servait l'empereur on ne pouvait pas mieux; il avait 
mnager l'Autriche,  laquelle l'vnement d'Eylau donnait la tentation
d'en venir aux mains, d'autant plus qu'il venait d'y avoir  Vienne des
altercations entre notre ambassadeur et quelques personnages importans,
et que ces diffrends se seraient volontiers mis sur le compte de la
politique pour justifier une aigreur que l'on voulait exciter, afin de
la faire suivre d'une rupture. Heureusement, notre ambassadeur tint
ferme et fut prudent, et, par cette conduite, il aida M. de Talleyrand 
maintenir l'harmonie. D'un autre ct, il avait  donner de la confiance
 la rgence polonaise, qui tait fort effraye, prcisment au moment
o l'empereur lui demandait des efforts en tous genres.

L'administration de l'arme avait t transfre  Thorn; je trouvai
l'empereur  Osterode,  peu de choses prs comme au bivouac;
travaillant, mangeant, donnant audience et couchant dans la mme
chambre: il rsistait  tout ce qui l'entourait, ainsi qu'au grand-duc
de Berg et au marchal Berthier, qui le sollicitaient de repasser la
Vistule; lui seul tenait tte. Il venait de recevoir de Paris la
nouvelle de l'arrive du bulletin de la bataille d'Eylau dans cette
capitale; les esprits en taient retourns: ce n'taient que
lamentations partout; les fonds publics avaient prouv une baisse
notable. Il comprit bien qu'il arriverait pis encore, si,  la suite de
cela, il repassait la Vistule: sa position morale tait horrible; il
luttait contre tous; il tint tte  l'orage, eut du courage pour tout le
monde, et son inflexible opinitret fit rentrer la raison dans les
ttes d'o elle tait sortie.

Il crivit d'une manire svre au ministre de la police sur la baisse
des fonds, lui faisant observer qu'il ne pouvait qu'y avoir inertie de
sa part, puisqu'il n'y avait pas lieu  un pareil discrdit, ou bien
qu'il avait laiss le champ libre  la malveillance, habile  saisir
tout ce qui peut nuire  l'autorit souveraine.

Le ministre, effray par la seule pense de voir, pour la seconde fois
de la campagne, l'empereur de mauvaise humeur contre lui, se procura une
lettre du gnral Defrance  son beau-pre, dans laquelle il lui
racontait l'vnement d'Eylau, ajoutant qu'il allait, avec sa brigade de
carabiniers, reprendre les cantonnemens qu'il avait auparavant derrire
la Vistule. Il envoya cette lettre  l'empereur, comme la cause du
mouvement des fonds publics, parce que, disait-il, le beau-pre du
gnral Defrance l'avait fait circuler.

L'empereur gronda le gnral Defrance; mais le ministre avait fait un
lourd mensonge: il aurait mieux fait de dire que cette baisse provenait
de la frayeur dont tout le monde tait atteint, chaque fois que l'on
voyait les destines de la France et de chaque famille soumises  un
coup de canon. Mais il ne l'osait pas, et l'empereur, tout en grondant
le gnral Defrance, ne fut pas dupe du verbiage de son ministre; il
s'occupa moins de tout ce qui se passait  Paris que de ce qu'il avait 
faire  l'arme.

Il faisait runir les lmens du corps du marchal Lefebvre, qui devait
commencer le sige de Dantzick. Les pertes d'Eylau l'avaient oblig de
supprimer le 7e corps, dont les rgimens taient rduits  un bataillon;
le marchal Augereau, qui l'avait command, ayant t bless d'un coup
de feu, partit pour la France; une partie de ses troupes forma le noyau
du corps assigeant.

Depuis que l'empereur avait fait la paix avec la Saxe, il avait demand
au souverain de ce pays de porter son arme  Posen; elle y tait
arrive, et il la fit venir devant Dantzick au corps de sige. Il y
ajouta des troupes de Baden et de quelques principauts d'Allemagne, de
mme que quelques corps francs qu'il avait fait former des dserteurs;
enfin il eut  la fin de mars une arme de sige respectable, quoique
compose de troupes de toutes les nations.

C'tait lui seul qui soignait les dtails infinis que cela entranait;
en mme temps, il avait son arme mobile  renforcer.

Aprs la bataille d'Ina et l'occupation de la Prusse, il avait offert
la paix au roi de Prusse; aprs celle d'Eylau il aurait eu l'air de la
demander: d'ailleurs, le roi de Prusse s'tait mis dans la dpendance de
l'empereur de Russie, dont les troupes taient sa sauvegarde; il
n'aurait rien pu faire sans le lui communiquer, et l'empereur de Russie
n'tait pas  l'arme, il tait  Saint-Ptersbourg; une ngociation
aurait donc t impossible  nouer. Cependant on essaya de parlementer;
on saisit des prtextes frivoles, mais on ne trouva que hauteur et
fiert, quelquefois mme de l'arrogance.

Tout en ne ngligeant pas les moyens d'amener un rapprochement, on
suivait vivement ceux de se rendre respectable.

On appela le corps du marchal Mortier, qui tait en Pomranie; il prit
le n 7; on le grossit de quelques troupes saxonnes, et il remplit
compltement le vide qu'avait fait la disparition du corps d'Augereau.

Le prince Jrme avait assez avanc les oprations en Silsie pour qu'on
pt lui retirer quelque chose; on lui prit deux divisions bavaroises: il
jeta les hauts cris, mais on ne l'couta pas.

On fit venir en poste, de France, tout ce qui tait dans les dpts des
diffrens rgimens; on imprima dcidment un grand mouvement  la
Pologne, et on ne craignit pas de se compromettre avec elle, ni de la
compromettre vis--vis de qui que ce ft.

L'empereur envoya ordre  son ambassadeur  Constantinople de faire
dclarer la guerre aux Russes par les Turcs; c'taient les travaux
d'Hercule, cependant il fut obi.

Il crivit au roi d'Espagne pour rclamer l'excution des conditions de
l'alliance qu'il avait contracte avec lui, et lui demander de faire
passer en France un corps de troupes dont il dtermina la force, et de
le mettre  sa disposition pour l'appeler sur l'Elbe au besoin, bien
entendu qu'il passait ds-lors  la solde de la France. Enfin il peignit
la situation de l'Europe au snat, et demanda qu'on rappelt, par
prcaution, la conscription de 1807, ce qui fut fait.

Il fut partout servi  souhait, hormis de l'Espagne, qui fit des
observations que je n'ai pas trop bien connues; mais elle avait fait
paratre, au mois d'octobre prcdent, une proclamation au peuple
espagnol, tendant  le porter aux armes. Comme le gouvernement n'avait
donn  ce sujet aucune explication pralable, on ne put se dfendre
d'inquitude, d'autant plus que l'empereur avait dj t tromp deux
fois, et que les souverains paraissaient avoir renonc  toute espce de
loyaut vis--vis de lui, ne reconnaissant de juste que ce qui pouvait
tre excut.

Cependant nos liaisons avec l'Espagne taient si troites et si
anciennes, que l'on se dfendait encore, quoique mal, d'un mauvais
soupon. On avait dj su que l'intrigue ennemie, qui poursuivait notre
politique, de cabinet en cabinet, avait trouv quelque accs prs de
celui de Madrid, o le prince de la Paix, qui y tait soutenu en grande
partie par la pense qu'il nous tait agrable, avait d se relcher et
cder pour ne pas faire clater l'orage qui le menaait. Les intrigues
des favoris, des confesseurs, des chevaliers, avaient quelquefois port
le trouble dans l'intrieur de la famille du roi, qui avait t oblig
de parler en matre  ses enfans, et d'envoyer dans leurs terres ou au
couvent les courtisans et les confesseurs.

 la distance o tait l'empereur, on n'en voyait le mal qu'avec un
verre  multiplians, en sorte que, quoiqu'ayant l'air rassur, on resta
impatient de savoir  quoi on devait attribuer ce changement subit de la
part de l'Espagne; elle en avait trop fait par sa proclamation pour le
maintien de la scurit, et pas assez pour faire la guerre, si tel avait
t son projet.

L'empereur reut bien toutes les excuses qu'on lui donna, d'autant qu'il
tait occup ailleurs srieusement; il ne devait donc pas fournir  ses
ennemis une circonstance favorable pour se rapprocher de l'Espagne, mais
il n'en resta pas moins convaincu qu'il y avait quelque chose  revoir
dans ses affaires avec ce pays.

Il en insista d'autant plus sur l'entre en France du contingent
espagnol, et on le lui fournit; il le fit venir dans les villes
ansatiques pour relever les Hollandais, qui vinrent remplacer le corps
de Mortier dans la Pomranie; un autre corps espagnol passa en Italie.

Tous les ordres qu'il avait  donner pour le recrutement et le
ravitaillement de l'arme taient partis; tout ce qu'il avait 
communiquer  ses allis l'tait aussi, et enfin les coups de levier qui
devaient branler de tous cts la puissance de ses ennemis taient
donns; il avait envoy jusqu'en Perse, pour porter cette puissance 
prendre les armes. Ses ennemis personnels ont envenim cette dmarche,
en lui donnant un motif d'ambition, dont le but aurait t de
s'approcher de l'Inde: l'empereur n'a pas donn  son ambassadeur
d'autres instructions que de suivre avec activit tout ce qui pouvait
amener les Persans  tablir une arme rgulire, et  les rendre assez
menaans pour obliger les Russes  diviser les forces qu'ils avaient
contre lui[6]. Les Anglais eux-mmes gagnaient  cela, et sont
aujourd'hui les plus intresss  reprendre l'ouvrage de l'empereur dans
cette partie.

La Perse doit devenir pour l'Inde, ce que la Pologne et la Sude ont t
pour l'Europe jusqu' leur destruction.

Si au lieu d'tre rest dans un trou comme Osterode, o chacun tait
sous sa main et o il pouvait faire marcher tout le monde, l'empereur
et t se mettre dans une grande ville, il aurait employ trois mois
pour faire ce qu'il obtint en moins d'un mois.




CHAPITRE V.

Sige de Dantzick.--Le gnral Kalkreuth.--L'ambassadeur du shah de
Perse arrive  Finkenstein.--L'arme ennemie se remet en
campagne.--Bernadotte et Soult.--Affaire de Heelsberg.--Murat s'entte 
faire donner la cavalerie.--L'empereur envoie  son secours.--Je suis
charg de conduire les fusiliers de la garde  l'ennemi.--Belle conduite
de cette jeunesse.


Aussitt que le soleil eut reparu et sch la terre, l'empereur fit
camper toute l'infanterie dans chaque corps d'arme; ds-lors il vint
tablir son quartier-gnral  Finkenstein, o il resta jusqu'au
renouvellement des oprations qui terminrent la campagne.

C'est de l qu'il fit commencer srieusement le sige de Dantzick; cette
place n'tait pas encore bloque par la langue de terre qui spare le
Frisch-Haff de la mer, et le gouverneur, le gnral Manstein, avait t
relev par le marchal Kalkreuth. Cette ville, d'un immense
dveloppement, exigea des remuemens de terre considrables, et le sige
fut long, laborieux et savant; les dtails seraient trop longs 
rapporter ici.

On l'attaqua avec l'artillerie prussienne que l'on tira de Stettin, de
Custrin et de Breslau; on fut oblig de faire la descente du foss dans
les rgles, et de faire brche. On en tait l, nous tions presss par
la belle saison, qui devait probablement remettre les armes en
campagne, lorsque la garnison demanda, vers la mi-mai,  sortir avec les
honneurs de la guerre, pour aller rejoindre son arme.

Tout bien considr, l'empereur imagina qu'en faisant traner le sige
plus long-temps, il s'exposait  voir la saison trop avance pour
esprer finir la campagne cette mme anne, au lieu qu'en runissant 
son arme le corps de sige, et en marchant de suite, il tait
vraisemblable qu'il trouverait encore l'arme russe en cantonnement, o
on la croyait hors d'tat d'agir, puisqu'elle n'entreprenait rien pour
faire lever le sige; alors il y avait lieu d'esprer que le rsultat
serait dcisif et amenerait la paix.

Il ordonna donc qu'on accordt  M. de Kalkreuth les conditions qu'il
demandait, et le marchal Lefebvre, avec son corps d'arme, entra dans
la place vers le 14 ou 15 de mai: cette ville fut d'une immense
ressource pour nous; on y tablit l'administration de l'arme, et on se
prpara  commencer les hostilits.

La Perse venait d'envoyer un ambassadeur  l'empereur; il vint de
Constantinople joindre notre quartier-gnral  Finkenstein. L'empereur
le mena  Dantzick pour voir le spectacle d'une arme europenne; ce
grave Oriental ne concevait pas pourquoi, puisque nous tions ennemis,
nous ne faisions pas couper la tte  tous les habitans: il tait
curieux de tout, la parade l'amusait beaucoup; il demandait comment il
pouvait se faire que tous les soldats marchassent ensemble, et il aimait
particulirement la musique militaire. Il demandait si l'empereur
voudrait bien lui donner quelques uns des musiciens, comme s'ils avaient
t des esclaves.

L'empereur ne resta  Dantzick que le temps ncessaire pour voir la
place, et visiter les travaux du sige; il les approuva tous. Il donna
audience de cong  l'ambassadeur de Perse, qui retourna chez lui, 
Thran (en Perse), et l'on envoya comme notre ambassadeur en ce pays le
gnral Gardanne, gouverneur des pages. Il faisait cette campagne comme
aide-de-camp de l'empereur, et lui tmoigna le dsir d'aller en Perse;
il emmena avec lui des officiers de toutes armes, et partit. La paix se
fit pendant qu'il tait encore  Constantinople.

Il y avait  peine sept  huit jours que l'empereur tait rentr 
Finkenstein, de retour de Dantzick, que le marchal Ney fut attaqu le 5
juin  Guttstadt, o il avait son quartier-gnral: comme il tait trs
en avant de la ligne de l'arme, il fut tourn par sa gauche, perdit son
parc de munitions, et eut beaucoup de difficults  revenir se placer
derrire la Passarge; il s'y maintint cependant jusqu' ce que toute
l'arme ft rassemble.

Au moment o les hostilits recommencrent, l'arme tait poste ainsi:

Bernadotte occupait la gauche derrire la Passarge, depuis le
Frisch-Haff, ayant sa droite au pont de Spanden, o il avait fait faire
une bonne tte de pont; il avait  sa droite le marchal Soult, dont le
quartier tait  Mohrungen; ses troupes taient sur la Passarge, dont il
avait fait couper le pont.

L'empereur fut mcontent de la coupure de ce pont; il nous disait:
Voyez, Bernadotte a agi plus militairement, il a gard son pont, et
Soult, qui aurait d le garder plutt que Bernadotte, l'a coup; par l
il s'est mis dans l'impossibilit d'aller secourir Ney, que les Russes
n'auraient pas attaqu peut-tre, s'ils avaient su que Soult avait
conserv un pont sur la Passarge, parce que le corps qui a tourn Ney se
serait expos  une destruction totale.

 la droite de Soult tait le marchal Ney, et  la droite de ce dernier
Davout.

Le reste tait en deuxime ligne.

Aprs l'affaire de Guttstadt, les Russes vinrent pour forcer aussi le
marchal Bernadotte dans sa tte de pont de Spanden; ils y furent
repousss, et le marchal bless  la tte par une balle qui lui entra
derrire l'oreille. Il fut oblig de quitter l'arme, et fut relev par
le gnral Victor, qui venait d'tre chang contre le gnral Blcher,
pris  Lubeck, comme on peut se le rappeler.

Les Russes firent la faute de ne pas se retirer de suite et de nous
donner le temps d'arriver.

Le marchal Soult, qui tait  la gauche du marchal Ney, vint sur
Guttstadt; la droite, o tait le corps du marchal Davout, se porta
galement d'Osterode sur Guttstadt.

Le gnral Victor et le marchal Mortier, qui taient  la gauche et au
centre, marchrent devant eux, en passant la Passarge  Spanden.

Les grenadiers runis, la garde, ainsi que des troupes nouvellement
arrives de France en poste, marchrent aussi des environs de
Finkenstein sur Guttstadt; la cavalerie en fit de mme.

Ce mouvement s'excuta avec une rapidit incroyable; le 8 juin, tout
tait concentr derrire la Passarge, que l'on passa le 9. On poussa
devant soi la cavalerie lgre ennemie, et on entra le mme soir 
Guttstadt. Le 10, de grand matin, l'on partit en descendant l'Alle, et
vers le soir on accula l'arrire-garde ennemie sur le bord de cette
rivire,  Heelsberg; la majeure partie de l'arme ennemie occupait la
rive droite, qui est beaucoup plus leve que la rive gauche; toute son
artillerie y tait porte.

Le grand-duc de Berg s'entta  faire donner plusieurs fois sa
cavalerie, qui avait fait des merveilles toute la matine, mais qui,
arrive sous le feu de ce canon, fut assaillie de boulets qui
l'obligrent  rtrograder; elle le fit en dsordre; les Russes la
firent poursuivre par quelques escadrons, qui achevrent de la mettre en
droute totale.

Heureusement pour elle, l'empereur, qui, du point o il observait,
l'avait vue s'engager maladroitement, avait bien vite fait marcher la
brigade des fusiliers de la garde avec douze pices de canon pour
prvenir une chauffoure; il m'en donna le commandement.

Cette brigade, nouvellement forme, n'tait pas encore une troupe sre.
Elle tait compose de deux rgimens de trs beaux jeunes gens.

Pour arriver dans la plaine o manoeuvrait le grand-duc de Berg, j'avais
un long dfil de marais et un village  traverser; je ne me mis pas en
mouvement sans inquitude, parce que c'tait le seul chemin par lequel
notre cavalerie pouvait se retirer, si elle avait t culbute avant que
j'eusse achev de passer; cependant il le fallait, et je le fis au pas
le plus acclr possible, et sur le plus grand front que je pouvais
montrer: bien m'en prit, car  peine tais-je form dans la plaine, 
deux cent cinquante toises de l'autre ct du dfil, ayant en avant
deux bataillons dploys et mes deux ailes serres en colonne, et 
peine ma dernire pice tait-elle en batterie, que je fus envelopp par
la droute de notre cavalerie, qui revenait sur le dfil ple-mle avec
la cavalerie russe. Je n'eus que le temps d'ouvrir le feu de tout mon
front; il arrta la cavalerie russe et donna  la ntre le temps de se
rallier et de se reformer.

Les Russes avaient fait suivre leur cavalerie par de l'infanterie et du
canon, qu'ils avaient plac dans des redoutes bauches, en avant de
Heelsberg, du ct par o nous arrivions. Il fallut s'engager avec
ceux-l. La canonnade et la fusillade furent vives, et j'aurais eu une
mauvaise journe, si une des divisions du marchal Soult, commande par
le gnral Saint-Hilaire, qui tait  ma droite, ainsi qu'une du
marchal Lannes[7], commande par le gnral Verdier, qui tait  ma
gauche, n'eussent pas joint leurs feux aux miens; nanmoins je fus bien
maltrait: je couchai encore  deux cents toises en avant du terrain sur
lequel j'avais combattu; mais j'prouvai une perte considrable: j'eus 
regretter la mort du gnral de brigade Roussel, et j'eus plusieurs
caissons de munitions, entre autres un d'obus, qui sautrent pendant le
combat, et qui nous firent beaucoup de mal, tant forms dans un ordre
serr.

Sans l'intrpidit du commandant de notre artillerie, le colonel
Greiner, qui fit un feu des plus vifs et des plus meurtriers, j'aurais
t enfonc et par consquent sabr et pris par toute la cavalerie russe
qui m'entourait et qui venait dj de maltraiter la ntre; le danger
tait d'autant plus grand, que la division Saint-Hilaire tait en
retraite dcide.

J'eus une explication vive avec le grand-duc de Berg, qui m'envoya, dans
le plus chaud de l'action, l'ordre de me porter en avant et d'attaquer;
j'envoyai l'officier qui me l'apportait  tous les diables, en lui
demandant s'il ne voyait pas ce que je faisais. Ce prince, qui voulait
commander partout, aurait voulu que je cessasse mon feu, dans le moment
le plus vif, pour me mettre en marche; il ne voulait pas voir que
j'aurais t dtruit avant d'arriver: il y avait un quart d'heure que
mon artillerie changeait de la mitraille avec celle des Russes, et il
n'y avait que la vivacit de la mienne qui me donnt de la supriorit.

La nuit arriva bien  propos: pendant que tout sommeillait, l'empereur
m'envoya chercher pour venir lui parler. Il tait content du coup
d'essai de cette jeune troupe; mais il me gronda pour avoir manqu au
grand-duc de Berg; et en me dfendant, je me hasardai  lui dire que
c'tait un extravagant qui nous ferait perdre un jour quelque bonne
bataille; et qu'enfin il vaudrait mieux pour nous qu'il ft moins brave,
et et un peu plus de sens commun. L'empereur me fit taire en me disant
que j'tais passionn, mais il n'en pensa pas moins.

Le lendemain, c'tait le 11 juin, les Russes restrent toute la journe
en avant d'Heelsberg; on releva de part et d'autre ses blesss; et nous
en avions autant que si nous avions eu une grande bataille. L'empereur
tait de fort mauvaise humeur; le marchal Davout venait d'arriver, il
le fit manoeuvrer sur notre gauche, et son seul mouvement fit vacuer aux
Russes leur position en avant d'Heelsberg; ils repassrent l'Alle, et
dans la nuit du 11 au 12 ils partirent pour Friedland.

L'empereur coucha le 12  Heelsberg, et, selon son habitude, il alla
visiter la position que les ennemis avaient occupe la veille; il devint
furieux lorsqu'il vit que l'on avait t assez imprudent pour venir se
faire mitrailler d'un bord de la rivire  l'autre, comme cela tait
arriv.

C'est  Heelsberg qu'il apprit du bourguemeister, que l'empereur de
Russie tait l'avant-veille en ville avec le roi de Prusse, et qu'ils en
taient partis avant l'arme. Le 13 nous partmes de bon matin pour
aller  Preuss-Eylau; l'empereur y coucha la nuit du 13 au 14. Notre
cavalerie ne put fournir un rapport prcis de la marche de l'arme
ennemie, en sorte que ce fut encore l'empereur, qui, de son cabinet,
ordonna de marcher sur trois directions o il tait impossible que
l'arme russe n'et pas t chercher  passer pour gagner les bords de
la Pregel et couvrir Koenigsberg; il jugeait des oprations de l'ennemi
d'aprs ce qu'il aurait fait  sa place.

Il fit marcher le marchal Soult avec le grand-duc de Berg sur
Koenigsberg, o ce dernier affirmait que s'tait retire l'arme ennemie;
il fit marcher le corps de Davout  la droite de celui du marchal
Soult, et l'empereur garda avec lui le reste de l'arme.

Il avait fait marcher ds la veille, aprs midi, par le chemin de
Friedland; c'tait le gnral Oudinot, qui, avec les grenadiers runis,
tait en tte de la colonne, sous les ordres du marchal Lannes; la
division des cuirassiers du gnral Nansouty tait de cette colonne.




CHAPITRE VI.


L'arme russe repasse sur la rive droite.--L'empereur ne peut croire 
cette imprudence.--Nos colonnes dbouchent.--Belle conduite du gnral
Dupont.--L'action devient gnrale.--Bataille de Friedland.--Les Russes
sont culbuts.


Les grenadiers du gnral Oudinot taient en face de Friedland le matin
du 14,  la pointe du jour. L'arme russe tait de l'autre ct de la
rivire; elle apprend qu'il n'y a devant elle que cette division de
grenadiers, et conoit le projet d'aller  elle et de l'attaquer avec
toute la supriorit qu'elle tait en mesure de lui opposer, ne se
doutant pas qu'elle serait soutenue aussi promptement. Effectivement
elle passe le pont, et attaque avec furie le marchal Lannes; il avait
les divisions d'Oudinot et de Verdier. Nous tions dans la saison des
grands jours, qui, sous cette latitude-l, n'ont presque pas de nuit.

L'empereur est presque aussitt averti; il part de Preuss-Eylau,
pressant la marche de la garde  pied et  cheval, ainsi que celle du
marchal Ney, du marchal Mortier et du corps de Bernadotte, que
commandait le gnral Victor.

Il ne tarda gure  arriver sur le champ de bataille, o il trouva le
marchal Lannes, qui venait de prendre une position  l'entre des bois
qui bordent la circonfrence de la plaine autour de Friedland. Il avait
soutenu, depuis la pointe du jour, avec une grande infriorit de
forces, un combat qui avait dj cot passablement de monde.

L'empereur, en arrivant, alla lui-mme reconnatre l'arme russe; il ne
croyait pas qu'elle resterait de ce ct-ci de Friedland; il ne
concevait pas son but, puisqu'elle tait infrieure en forces  ce qu'il
pouvait lui opposer: la position lui paraissait si extraordinaire, qu'il
envoya en reconnaissance tous les officiers qui taient autour de lui.
Il me donna,  moi, l'ordre de m'en aller seul, le long du bois qui
tait  notre droite, chercher un point d'o l'on pt dcouvrir le pont
de Friedland, et, aprs avoir bien observ si les Russes passaient sur
notre rive ou bien s'ils repassaient sur la rive droite, de venir lui en
rendre compte.

Je pus excuter cet ordre avec facilit; je revins trouver l'empereur,
et lui dire que non seulement les Russes ne se retiraient pas, mais
qu'au contraire ils passaient tous sur notre rive, et que chaque
demi-heure on voyait leurs masses grossir sensiblement; qu'ainsi il
fallait s'attendre  ce qu'ils seraient prts dans une bonne heure.

H bien! moi, dit l'empereur, je le suis; j'ai donc une heure sur eux,
et, puisqu'ils le veulent, je vais leur en donner; aussi-bien c'est
aujourd'hui l'anniversaire de Marengo; c'est un jour o la fortune est
pour moi. Il avait fait former ses colonnes dans les immenses bois  la
lisire desquels s'tait plac le marchal Lannes; l'artillerie seule
tait sur les grands chemins, et ne sortait pas non plus du bois; par
bonheur pour nous, il y avait dans le bois trois belles et larges
perces qui permettaient de mettre dans chacune une colonne d'infanterie
et une de cavalerie ou d'artillerie.

Tout ce que l'empereur attendait tait arriv; on laissa une demi-heure
au soldat pour se reposer; on s'assura, par les plus minutieuses
observations, si les armes taient en bon tat, si chaque soldat tait
amplement pourvu de munitions. Cela fini, l'empereur, qui tait sur le
terrain, fit dboucher tout  la fois: ses instructions taient donnes
comme pour une manoeuvre d'exercice; aussi on ne s'arrta point. Il y
avait un dfil  passer pour joindre les Russes  la mousqueterie.
L'empereur avait prvu l'embarras, et chaque colonne le traversa par un
passage diffrent, de sorte qu'elles se formrent toutes ensemble de
l'autre ct. La majeure partie de la cavalerie tait  notre gauche.

L'empereur pressa l'attaque: le marchal Ney occupait la droite sur le
champ de bataille;  sa gauche, en chelons, tait le corps du gnral
Victor;  la gauche de celui-ci tait le marchal Mortier, qui avait peu
de monde, et  la gauche de Mortier tait le marchal Lannes.

En deuxime ligne, au centre, tait la garde, et en deuxime ligne,  sa
gauche, tait la brigade de fusiliers, dont l'empereur me fit reprendre
le commandement pour cette action. Lors du commencement de l'attaque
l'arme tait gnralement en chelons, la droite en tte, refusant
lgrement sa gauche.

Le marchal Ney commena, et s'engagea trs vivement; ses troupes
s'emportrent, et voulurent, d'un premier lan, insulter jusqu'au pont
de Friedland. La division qui l'avait entrepris fut si vertement
ramene, qu'elle aurait entran infailliblement le reste de ce corps
d'arme si la premire division du corps de Victor, commande par le
gnral Dupont, n'et fait, fort  propos, sans l'ordre de son marchal,
un changement de direction  droite, et n'et charg rudement tout ce
qui poursuivait le marchal Ney.

J'ai entendu l'empereur louer, d'une manire toute particulire, ce
mouvement du gnral Dupont, et dire hautement qu'il avait beaucoup
avanc la bataille. Le marchal Ney arrta ses troupes, les reforma, et
attaqua de nouveau, si rapidement, que l'on s'aperut  peine de son
accident.

Le mouvement que venait de faire le gnral Dupont avait allum le feu
d'un bout  l'autre de la ligne, et c'est  cette bataille, comme 
celle d'Eylau, que l'on vit encore dployer une artillerie effroyable;
le corps de Bernadotte, entre autres, que commandait Victor, avait runi
quarante-huit pices de canon dans la mme batterie; c'est avec cela
qu'il reut l'attaque de la colonne russe qui venait  lui. Le gnral
en chef russe vit bientt qu'il avait fait une faute; qu'il trouvait des
forces considrables o il ne croyait rencontrer qu'une division; il
aurait voulu tre encore de l'autre ct de la rivire; mais il ne
pouvait entreprendre d'y repasser sans s'exposer  perdre son arme: le
gant tait jet, il aima mieux le ramasser de bonne grce. Nous tions
dj si prs de lui qu'il n'eut que le temps de se former en beaucoup de
carrs, qui se flanquaient rciproquement, et une fois dans cette
position, qui le privait d'une grande partie de son feu, il attendit une
destruction devenue invitable. Ses masses taient amonceles en avant
de Friedland; accules  la ville elles formaient le centre d'un
demi-cercle dont nous occupions presque toute la circonfrence. Chaque
coup de nos canons portait, et dmolissait les carrs russes l'un aprs
l'autre. Vers six heures du soir, l'empereur les fit aborder  la
mousqueterie, ce fut leur coup de grce: leurs masses furent tellement
dcomposes, que l'on ne remarquait plus d'ordre dans leurs
dispositions, et, par suite d'un instinct naturel  l'homme, tous ceux
qui faisaient partie de ces dbris cherchrent leur salut en fuyant vers
le pont. Ils furent obligs d'y renoncer parce que l'artillerie de notre
centre, qui tirait dans cette direction, en faisait un carnage affreux.
Ils se jetrent alors ple-mle dans la rivire avant de s'tre assurs
s'il y avait un gu: beaucoup s'y noyrent[8], mais d'autres trouvrent
un gu en face de notre gauche; ds-lors rien ne put retenir le reste,
qui s'enfuit vers ce point, sans ordre et semblable  un troupeau de
moutons.

Les Russes avaient  leur droite vingt-deux escadrons de cavalerie, qui
protgeaient cette retraite; nous en avions plus de quarante, par
lesquels nous aurions d les faire charger; mais, par une fatalit sans
exemple, les quarante escadrons ne reurent aucun ordre, et ne montrent
mme pas  cheval; ils restrent, pendant toute la bataille, pied 
terre, sur un vaste terrain, en arrire de notre gauche. En voyant cela,
j'ai regrett sincrement le grand-duc de Berg: s'il et t l, il
n'et pas manqu d'employer ces quarante escadrons, et certes pas un
Russe n'chappait.

La nuit tait close, et le feu teint; notre arme coucha dans la
position o elle avait combattu. L'empereur passa aussi cette nuit au
bivouac, et, le lendemain,  la pointe du jour, il tait  cheval,
parcourant les lignes de ses troupes, dont les soldats dormaient encore,
et taient fort fatigus. Il dfendit qu'on les veillt pour lui rendre
des honneurs, ainsi que cela tait d'usage; il passa ensuite sur le
champ de bataille des Russes: c'tait un spectacle hideux  voir; on
suivait l'ordre des carrs russes par la ligne des monceaux de leurs
cadavres; on jugeait de la position de leur artillerie par les chevaux
morts. On pouvait se dire avec raison qu'il fallait que les souverains
eussent de bien grands intrts  dmler en faveur de leurs peuples
pour ncessiter une semblable destruction.

On prit  Friedland beaucoup d'artillerie, environ quinze ou vingt mille
blesss et quatre ou cinq mille prisonniers.




CHAPITRE VII.

L'empereur reoit la nouvelle de la prise de Koenigsberg.--Je suis nomm
gouverneur de cette place.--Ressources de toute espce.--Affluence des
blesss qui rejoignent leurs corps.--Organisation et tenue des
hpitaux.--Les Russes demandent un armistice.--Entrevue de Tilsitt.


L'arme russe, qui ne consistait plus que dans quelques bataillons des
rgimens des gardes, prit en toute hte le chemin du Nimen par
Tilsitt[9].

Nous partmes de suite pour la suivre, et arrivmes le mme jour 15, 
Vehlau sur la Pregel. Les Russes en avaient brl le pont; mais il y
avait un bon gu pour la cavalerie: l'infanterie se fit un pont avec le
bois dont ce pays-l est couvert. L'empereur resta  Vehlau la journe
du 16, pour faire dfiler son arme; il y reut le mme jour la nouvelle
de l'occupation de Koenigsberg, cela lui fit grand plaisir: il m'en nomma
le gouverneur, ainsi que de la Vieille-Prusse, et ne me donna pas
d'autres instructions que d'empcher le pillage, de bien soigner les
hpitaux, et de lui envoyer abondamment des vivres et des munitions pour
l'arme qui marchait sur Tilsitt.

J'arrivai  Koenigsberg le 17; le marchal Soult y avait son
quartier-gnral, et son corps d'arme tait camp sous les murs de
cette grande ville.

En faisant la reconnaissance des magasins, je fus bien tonn d'y
trouver de quoi nourrir toute la grande-arme pendant au moins quatre
mois: c'tait un bien grand avantage que cette prise de Koenigsberg, si
l'on avait d continuer la guerre. La ligne d'oprations fut tablie par
cette ville, Braunsberg et Marienbourg ou Marienverder.

L'empereur tait si prvoyant, que, ds les premiers jours de mon
installation  Koenigsberg, je recevais de tous les points de la Vistule
o nous avions des tablissemens, des colonnes entires de soldats de
tous les corps, qui, sortant des hpitaux o ils avaient t bien guris
de leurs blessures, avaient t forms en bataillons de marche, et
runis  des conscrits venant de France, et sous la conduite d'officiers
de diffrens corps sortis aussi des hpitaux.  leur arrive 
Koenigsberg, ils taient quips compltement, et encadrs dans les corps
auxquels ils appartenaient avant d'aller  l'hpital.

Il y avait des jours o je recevais jusqu' sept mille hommes de toutes
armes: or, j'ai t trente jours  Koenigsberg, pendant lesquels j'ai
reu plus de cinquante mille hommes, que j'ai envoys aux diffrens
corps de l'arme. Cette affluence, et les fonctions dont j'tais revtu,
me firent porter mon attention sur une branche d'administration 
laquelle j'avais donn peu d'importance jusqu'alors: je fus curieux de
connatre l'organisation et la tenue des hpitaux. Je fis des
recherches, et j'acquis de nouvelles preuves que l'empereur n'tait pas
moins admirable dans sa sollicitude pour les blesss, que dans ses
combinaisons de batailles. Le compte-rendu que lui adressa quelques mois
plus tard l'intendant gnral, montre l'intrt avec lequel il suivait
tous les dtails qui intressaient la vie des hommes; je reproduis
quelques fragmens de cette pice remarquable, parce qu'elle fera
apprcier le reproche d'indiffrence pour les victimes de la guerre, si
grotesquement imagin par des crivains qui srement ne l'ont jamais
faite.

     _Premire poque._

Aprs le combat de Saalfeld et la bataille d'Ina, le nombre des
blesss s'levait  plus de cinq mille; la marche rapide de l'arme par
des routes difficiles n'avait pas permis aux magasins des hpitaux de
suivre le mouvement gnral; ainsi on n'eut d'autres moyens de secours
que ceux que l'on trouva dans les caissons d'ambulance des divisions, et
ceux bien insuffisans que l'on prit  l'ennemi: il fallut se procurer
des ressources dans le pays mme. On frappa des rquisitions d'effets et
de denres; on tablit des hpitaux sur tous les points susceptibles de
recevoir des malades, les principaux furent  Saalfeld, Ina, Erfurt,
Schlitz, Weimar, Hall, Nieubourg, etc.; avant la fin d'octobre, la ligne
d'vacuation fut tablie sur l'arme, par Leipsick, Wittemberg, Potsdam
et Berlin: elle fut ensuite prolonge jusqu' Posen.

Ce fut dans cette dernire ville qu'on travailla  se procurer des
ressources pour la campagne de Pologne; S. M. ordonna de confectionner
des chemises avec la toile de trente mille tentes qui venaient d'tre
prises au campement  Berlin: cette ressource tait prcieuse dans le
moment. Quatre mille cinq cent quatre-vingt-seize matelas et six mille
cinq cent trente-cinq couvertures furent livrs par les villes de
Custrin, Stettin, Francfort et Glogau; cette fourniture tait imputable
sur la contribution de guerre, et cota 316,225 francs 44 centimes;
cependant les effets du magasin gnral, partis de Broberg, taient
dirigs sur Custrin. Les ordonnances des corps d'arme, et les
commissaires des guerres des divisions remplaaient  mesure, par des
rquisitions, les effets qui avaient t consomms dans les diffrentes
affaires.

La dfaite du gnral Blcher, et la prise de Lubeck, avaient fourni
beaucoup de blesss; la fatigue avait aussi dvelopp des maladies: des
hpitaux furent ouverts  Hambourg, Lunebourg, Lubeck, etc., et
entretenus aux frais du pays. En gnral la plupart des dpenses des
hpitaux, jusqu' l'arrive de l'arme franaise  Varsovie, furent
supportes par les villes conquises; la caisse de l'arme fournit des
fonds pour la solde des officiers de sant et autres employs, ainsi que
pour les achats d'alimens lgers et d'autres dpenses extraordinaires
dans plusieurs tablissemens.

De cette manire, dans moins de deux mois et demi, une ligne
d'vacuation fut tablie depuis Ina, Hambourg et Lubeck, jusqu'
Varsovie.

Avant le premier janvier 1807, tous les hpitaux tablis dans le
Wurtemberg et la Bavire taient vacus, et les malades en taient tous
sortis,  l'exception d'environ deux cents incurables qui furent vacus
sur Strasbourg; et le seul hpital qui ft encore en activit dans cette
partie, tait celui de _Braunau_, qui recevait les malades de la
garnison.

Pendant cette poque, la mortalit fut dans la proportion de cinquante
sur mille malades, ou de vingt-un hommes pour dix mille journes.

     _Deuxime poque._

Cette poque a t la plus pnible pour le service des hpitaux:
l'arme se trouvait dans un pays o les communications taient
difficiles, soit par le mauvais tat des chemins, soit par le dfaut de
moyens de transport; cependant, aprs l'affaire de Pultusk, il y avait
en Pologne plusieurs milliers de blesss ou de malades, et il fallait
crer ou organiser des hpitaux pour les recevoir. Les emplacemens
taient peu convenables; on n'avait ni effets, ni fournitures, ni
ustensiles.

Les employs et les officiers taient en nombre insuffisant; plusieurs
avaient t retenus dans les tablissemens qui se trouvaient sur les
derrires de l'arme; cependant, avant la fin du mois de janvier, il y
avait vingt-un hpitaux en activit dans la seule ville de _Varsovie_,
et plus de dix mille malades y avaient t reus. Le mobilier et
quelques denres provenaient de rquisitions; mais on avait pass des
marchs pour la fourniture du pain, du vin et des mdicamens. Les
malades arrivaient dans ces tablissemens sur des voitures ou des
traneaux; ceux qui taient lgrement blesss, s'y rendaient  pied:
c'est ainsi qu'on trouva moyen d'vacuer en partie les tablissemens de
premire ligne de _Nasielzk_ et _Pultusk_.

Aprs la bataille d'Eylau, on eut besoin de faire de nouveaux efforts;
on tait loign des grandes villes, qui eussent pu offrir de grandes
ressources. Les hpitaux que l'on russit  tablir se trouvrent
encombrs, parce que les vacuations taient difficiles.

L'empereur ayant dsir que l'on constatt, par un recensement exact,
le nombre de nos blesss aprs la bataille d'_Eylau_, et aux affaires
qui l'avaient prcde, il fut fait le mme jour une revue nominative
dans tous ces hpitaux: le rsultat en est tabli dans un des tats
ci-joints.

On ouvrit des hpitaux  Bromberg, Fordon, Schwedt, Nieubourg,
Dirschau, Marienverder, Marienbourg, et Elbing.

Dans quelques uns de ces tablissemens, le vin, les alimens lgers
taient pays sur le fonds des hpitaux; il en tait de mme pour les
dpenses de propret et de mdicamens.

Pendant cette poque, le nombre des morts fut dans la proportion de
soixante-dix-neuf sur mille malades, ou de vingt-neuf sur dix mille
journes.

     _Troisime poque._

Dans les premiers jours de mai, les circonstances taient beaucoup plus
favorables: la prise de Dantzick le 27 mai, et postrieurement
l'occupation de Koenigsberg, facilitaient l'arrivage des subsistances et
le passage des vacuations. Elles se faisaient par le Frisch-Haff, sur
Elbing et Dantzick, et ensuite sur Bromberg, par Marienbourg, Mewe,
Marienverder, etc. L'encombrement des hpitaux de la Pologne avait cess
en partie; on avait prcdemment vacu sur Breslau environ trois mille
malades; ils y trouvrent de superbes casernes qui servirent d'hpitaux.
Le pays fournit le mobilier, les subsistances, les mdicamens; on n'eut
besoin que de quelques officiers de sant franais pour surveiller et
diriger le traitement: le plus grand nombre de ces malades sortit aprs
gurison.

Cependant, le nombre des malades augmenta journellement jusqu'au mois
de juin 1807. Il tait, le 30, de vingt-sept mille trois cent
soixante-seize, et on calculait,  cette poque, que le nombre des
tablissemens en activit pouvait en recevoir plus de cinquante-sept
mille; mais la prompte paix qui fut le rsultat de la victoire de
Friedland, obligea de resserrer la ligne des hpitaux, pour vacuer le
pays qui allait tre rendu  l'ennemi.

Tous les malades qui se trouvaient sur la rive droite de la Vistule
durent tre envoys  _Thorn_ et _Bromberg_ avant le 31 juillet; il n'y
eut d'exception,  cet gard, que pour les hpitaux de Koenigsberg,
Elbing, Marienverder et Marienbourg.

Au 24 juillet, il n'y avait plus que quatre cent soixante-dix malades 
Koenigsberg; jusqu'au 25 aot il y eut six cent quatorze entrans, sept
cent trente-quatre sortans et quarante-deux morts; ainsi,  cette
dernire poque, il restait deux cent huit malades, qui furent presque
tous vacus aprs gurison.

Cet hpital fut form le 20 novembre 1807. Par suite de cette mesure
d'vacuation, les hpitaux de Thorn et de Bromberg taient menacs
d'encombrement; il fallait prvenir cet inconvnient: on passa un march
pour le transport des malades par le canal de la _Netz_, et on les
vacua sur Custrin, Berlin, Spandau, Potsdam et Magdebourg; plus de
vingt mille malades furent transports de cette manire. Ceux qui
appartenaient au 3e corps restrent en Pologne, et ceux du 4e furent
rpartis dans les hpitaux entre l'_Oder_ et la _Vistule_.

L'hpital d'Elbing et celui de Marienbourg furent conservs. Le premier
fut supprim le 26 mars 1808, aprs la gurison de presque tous les
malades; le dernier subsiste encore et va tre vacu.

Pendant cette poque, le nombre des morts fut dans la proportion de
quatre-vingt-quinze sur mille malades, ou de trente-cinq sur dix mille
journes.

     _Quatrime poque._

Au mois de dcembre 1807, les vacuations taient finies; les malades
ne sortaient des hpitaux qu'aprs gurison, pour rejoindre leurs corps.
La ligne d'tablissement s'tendait depuis _Elbing_ jusqu' _Mayence_,
et embrassait la Pologne, la Silsie, la Saxe, la Pomranie, la
Westphalie, le Hanovre et les villes ansatiques. Chaque tablissement
recevait les malades des corps cantonns aux environs, en sorte que les
hommes guris n'avaient qu'un court trajet  faire pour rejoindre leurs
rgimens. Ds le mois de septembre 1807, les officiers de sant franais
avaient remplac les officiers de sant du pays, que le besoin du moment
avait forc de mettre en activit.

Les hpitaux avaient des fournitures et des effets en quantit
suffisante; les comptes et les registres de l'tat civil taient tenus
avec autant de soin que dans l'intrieur. Le pays faisait presque tous
ces frais, comme par le pass; les officiers de sant, les employs et
les servans franais taient seuls pays par la caisse des hpitaux. Il
n'y avait eu exception,  cet gard, que pour les hpitaux de
_Leipsick_, de _Weisserfels en Saxe_: on avait pass un march  la
journe,  raison de 1 fr. 50 cent. pour l'un, et de 1 fr. 60 cent. pour
l'autre. Enfin, dans plusieurs tablissemens, et notamment dans ceux de
la Pologne, on acheta le pain blanc, les alimens lgers, et quelques
objets de pansement et de mdicamens; cette objection avait cess
entirement lorsqu'on avait eu connaissance de la dcision de
l'empereur, du 31 octobre 1807, qui laissait les dpenses quelconques
des hpitaux  la charge du pays o ils taient tablis.

Depuis cette poque, le service dans toute l'tendue de l'arme a t 
la charge des villes.

Ce principe a prouv depuis une autre modification, relativement au
duch de _Varsovie_; l'empereur, d'aprs une convention conclue avec la
cour de Saxe, ordonna que toutes les dpenses de l'arme en Pologne
seraient acquittes par la caisse franaise, et mme rembourses 
partir du 17 septembre 1807. Les paiemens devaient se faire en bons de
Saxe, et le remboursement tait l'objet d'une liquidation, dont
l'ordonnateur en chef du 3e corps eut la direction.

Une somme de 575,000 francs en bons de Saxe, fut mise  la disposition
de cet ordonnateur pour assurer le service des hpitaux de la Pologne;
mais on ne trouvait point d'entrepreneurs pour les hpitaux, ce qui
laissait beaucoup d'inquitudes pour l'avenir; ces incertitudes
cessrent, le ministre de l'intrieur du duch de _Varsovie_ consentit 
un accommodement, au moyen duquel la journe du soldat revint  2 fr. 30
cent. et celle d'officier  3 francs, payables en bons, ou susceptibles
de compensation avec la valeur des magasins runis  la Pologne. Ces
prix taient trs levs, mais le 3e corps ayant quitt la Pologne, il
n'y eut pas beaucoup de malades dans les hpitaux du duch.

Vers le commencement du printemps de 1808, le nombre des malades
augmenta beaucoup, et plusieurs points furent menacs d'encombrement: on
ouvrit quelques nouveaux tablissemens, et on donna de l'extension 
ceux qui existaient dj, et toute inquitude fut bientt dissipe  cet
gard.

Cependant, il y avait dans les hpitaux un grand nombre de militaires,
que leurs infirmits ou leurs blessures rendaient incapables de servir;
ils couraient risque d'y contracter de nouvelles maladies.

Ce fut l'objet d'un rapport  son altesse le prince vice-conntable,
qui autorisa le renvoi de ces invalides en France, aprs leur avoir fait
subir deux inspections. La premire, dans l'hpital o ils se
trouvaient; la dernire, qui tait dfinitive, dans trois villes
centrales, _Berlin_, _Hanovre_, et _Francfort-sur-le-Mein_. Cette
inspection eut pour rsultat de dbarrasser l'arme de quelques
centaines de bouches inutiles.

Trois cent quatre-vingt-seize militaires furent visits  Berlin, et
trente-neuf  Hanovre; sur ce nombre, soixante-quatorze furent rforms
dfinitivement, et deux cent soixante-un furent envoys en convalescence
aux dpts de leurs corps. On n'a pas eu de renseignemens exacts sur
l'inspection qui devait avoir lieu  _Francfort_, parce que M. le
marchal duc de Valmy l'a fait faire  Mayence, et que les rsultats en
ont t adresss directement au ministre de la guerre. Elle a d tre
moindre que celle du _Hanovre_.

La position stationnaire de l'arme fit penser qu'on pourrait profiter
de la belle saison pour tablir des hpitaux prs les eaux minrales.
_Warbrunn_, en Silsie, et _Rehbourg_, dans le Hanovre, furent dsignes
par le premier mdecin comme les points les plus convenables.
Malheureusement les corps d'arme ne purent envoyer leurs malades aussi
promptement qu'il et t  dsirer, et l'tendue de chaque
tablissement ne permettait pas de les traiter tous  la fois. Les
malades durent tre admis successivement; plus de cinq cents militaires,
soldats et officiers, ont pris les eaux, et le sixime de ce nombre en a
ressenti les effets salutaires. Les corps qui ont envoy des malades aux
eaux sont le 3e et le 4e, et la division de grenadiers. Les 5e et 6e ont
fourni principalement des officiers. Celui du prince de Ponte-Corvo n'a
envoy qu'une trentaine d'hommes, parce que les vnemens survenus en
Danemarck ne lui ont pas permis d'en envoyer un plus grand nombre. Les
hpitaux d'eaux minrales ont t forms le 1er octobre.

Au mois de juin 1808 les ambulances de tous les corps d'arme se
trouvaient approvisionns au grand complet; mais l'empereur, ayant
dcid qu'il serait attach  chaque rgiment d'infanterie et de
cavalerie de la grande arme, un caisson d'ambulance, muni d'objets de
premiers secours, des mesures furent prises pour l'excution de cette
dcision.

Les rgimens qui n'avaient pas de caissons reurent des fonds pour en
faire construire sur le modle adopt par le ministre directeur de
l'administration de la guerre, et on demanda en France le linge 
pansement, la charpie et les caisses de chirurgie qui devaient servir 
l'approvisionnement de ces caissons. Soixante assortimens de ce genre
furent envoys et distribus aux 1er, 5e et 6e corps,  la division des
grenadiers, et  vingt-deux rgimens de la rserve de cavalerie.

Cinquante-six nouveaux assortimens envoys de France sont encore
arrivs  Berlin, et sont destins aux diffrens rgimens de l'arme du
Rhin et des villes ansatiques.

On n'a point achet ces objets dans ces pays, parce qu'ils auraient
cot beaucoup plus; et d'ailleurs la qualit en est bien meilleure en
France. Cette observation est surtout applicable au linge  pansement et
aux caisses de chirurgie.

Pendant tout le cours de 1808 on a travaill  faire blanchir et rparer
les effets du magasin gnral, et ceux qui y ont t verss des autres
tablissemens de l'arme, et on a cherch  complter
l'approvisionnement de charpie et de linge dans le cas o l'arme
devrait entrer en campagne. Quatre mille livres de charpie et douze
mille aunes de toile blanche ont t achetes  Berlin; deux mille
matelas ont t confectionns avec des laines qui existaient en magasin;
le linge hors de service a t converti en bandes et compresses. On a
fait quarante caisses de linge prpar, et autant de caisses de premiers
secours pour la pharmacie. Enfin on s'est procur six mille paires de
draps  une place. Cette dernire fourniture compltait un
approvisionnement indispensable pour la guerre, et elle tait
avantageuse dans tous les cas par la modicit du prix d'achat. La paire
de draps revenait  16 francs 70 centimes, pendant qu'elle tait estime
20 francs en France, malgr la diffrence de qualit dans la toile.

Tous ces objets furent emballs, et le magasin fut prt  suivre le
mouvement de l'arme.

On donna des ordres pour faire expdier sur le magasin gnral tous les
objets appartenant  l'administration franaise dans les hpitaux, 
mesure que ces objets devenaient disponibles par la diminution du nombre
des malades; et on calcula approximativement que ces objets, une fois
runis, formeraient environ vingt-quatre mille demi-fournitures.

Le magasin gnral des mdicamens tait approvisionn pour assurer le
service de l'arme pendant deux mois. Dans le courant de mars,
l'empereur donna l'ordre d'y verser le quinquina saisi par les douanes 
Hambourg. Il y en avait trois mille quatre cent vingt livres, suivant le
procs-verbal de rception dress  Berlin le 9 avril. Malgr cette
prcieuse ressource, on ne s'carta point du systme d'conomie qu'on
avait suivi jusqu'alors. Afin de mnager les ressources du pays, on fit
des essais pour le remplacement du quinquina par des amers ou l'corce
du marronnier; mais les preuves n'ayant point t assez multiplies, il
n'a pas t possible d'apprcier bien au juste l'efficacit des
mdicamens qu'on essayait.

Les travaux du matriel n'ont pas fait ngliger les autres parties du
service. Les registres de l'tat civil ont t tenus avec une rgularit
qui ne laissait rien  dsirer. Les feuilles d'appel des militaires
dcds dans les hpitaux de l'arme ont t dresses afin de faciliter
les moyens de satisfaire aux demandes des familles; enfin, on a suivi
ponctuellement les dispositions arrtes par le ministre directeur de
l'administration de la guerre, pour la destination  donner aux effets
laisss par des morts. On s'est assur chaque mois de l'excution
prcise de ces dispositions dans tout l'arrondissement de l'arme.

Pendant cette poque, le nombre des morts a t dans la proportion de
trente-cinq sur mille malades, ou de treize sur dix mille journes.

Qu'on juge d'aprs ces dtails, qu'on aura sans doute trouvs bien
longs, si l'empereur tait un homme  coeur dur qui livrait bataille pour
le plaisir de la livrer, et pour qui les souffrances de ses soldats
n'taient rien. Qu'on me cite un souverain qui ait gmi davantage du
prix auquel s'achte la gloire, et qui ait fait preuve d'une sollicitude
plus paternelle pour les blesss? Mais il est un fait que personne ne
contestera, c'est l'enthousiasme et le dvoment que les soldats avaient
alors pour sa personne; c'est, au moment o je parle, le respect
religieux qu'ils ont tous gard pour sa glorieuse mmoire. Ils disent
que ce n'est pas lui qui causait leurs maux, et que c'tait  lui seul
qu'ils devaient les consolations et les bienfaits.

Qu'on me pardonne cette digression, je reprends le fil de mon rcit.

L'arme avait rpar ses pertes; elle avait des magasins dans
Koenigsberg, dans Dantzick et tout le long de la Vistule; une navigation
par le Frisch-Haff de Dantzick  Koenigsberg, un canal superbe de
Koenigsberg  Tilsitt; on pouvait donc transporter dans cette dernire
ville une surabondance de tout.

De plus, les ennemis avaient fait construire  Koenigsberg un quipage de
ponts de bateaux, qu'ils destinaient au passage de la Vistule; je
trouvai cet quipage tout entier avec ses agrs  Koenigsberg; ainsi ce
n'tait donc pas le passage du Nimen qui nous aurait arrts. Avec cela
plus d'arme russe, tout au plus vingt ou vingt-cinq mille Prussiens, en
y comptant ce qui tait rentr de la garnison de Dantzick.

En outre, l'empereur avait les corps des marchaux Davout et Soult qui
ne s'taient pas trouvs  la bataille, et il tait au 20 juin, ayant
dtruit l'arme ennemie.

Je demande  tout homme raisonnable si un souverain qui aurait aim la
guerre, qui l'aurait prfre  tout, qui aurait eu une ambition
dangereuse pour la sret des autres tats, si, dis-je, un souverain
possd de ce mal pouvait dsirer une position meilleure? et si l'on ne
doit pas rendre justice  celui qui a renonc  tous les avantages qu'il
avait, pour accepter les conditions qu'on est venu lui demander, tandis
que peu de mois auparavant on avait refus les siennes!

Il n'y a nul doute que, dans cette position, l'empereur pouvait ce qu'il
aurait voulu; quels qu'eussent t ses projets, leur excution ne l'et
pas oblig de passer plus que l'automne en Pologne.

Par exemple, s'il et pass le Nimen (cela pouvait tre fait avant le
24 juin), il est incontestable qu'il se ft trouv sur la Dwina dans les
premiers jours de juillet; il n'y avait pas de bataille  redouter; il
n'y avait pas d'arme ennemie; qu'arriv  Wilna, il et proclam
l'indpendance de la Pologne, et il y a d'autant moins de doute qu'elle
n'et clat avec transport, que les Polonais vinrent mme avant Tilsitt
demander s'ils pouvaient commencer. Il enlevait d'abord  l'arme russe
les moyens de se recruter et de se remonter; elle n'aurait pu le faire
qu'avec des Russes, et par consquent au milieu d'une infinit
d'embarras, parce qu'on ne l'aurait pas laisse en paix.

L'empereur avait, pour armer les Polonais, tous les arsenaux prussiens,
indpendamment de tout ce qu'il avait tir d'ailleurs, comme de France,
par exemple; qui est-ce qui aurait pu s'opposer  l'excution de ce
projet, qu'enfin il aurait bien fallu suivre si la paix ne s'tait pas
faite? Ce n'auraient pas t les Russes ni les Prussiens.

tait-ce l'Autriche? Il n'y avait plus que cette puissance qui ft
intresse  intervenir.

Or, nous avions une arme considrable en Italie et en Dalmatie; et
avant que l'arme russe et t ravitaille, nous aurions eu le temps de
descendre sur les Autrichiens et de terminer avec eux, pendant que l'on
aurait habill et exerc les Polonais; ce qui aurait bien t aussi vite
fait que chez les Russes. On et donc t en tat de se prsenter en
campagne la saison suivante, si l'on y avait t oblig.

L'empereur avait ordonn qu'on runt dans le Dauphin et lieux
environnans, la portion de conscription provenant des dpartemens
mridionaux; elle aurait pu passer en Italie pour y grossir l'arme.

Cependant, malgr tous ces avantages, la paix s'est conclue; on est bien
oblig de convenir qu'au moins il n'y a pas eu d'opposition de la part
de l'empereur, et qu'il n'avait pas d'autre projet de ce ct-l.

C'est ici le moment de parler d'autres choses que des vnemens de
guerre, et de se rendre un compte fidle de tout ce qui s'est pass
depuis l'arrive de l'empereur  Tilsitt, jusqu' son dpart pour Paris.

 Tilsit, il y eut un parlementage entre notre avant-garde et
l'arrire-garde russe. Un officier de celle-ci fut envoy avec une
lettre  l'adresse du gnral en chef de l'arme franaise, pour
proposer un armistice. On sut que l'empereur de Russie tait de l'autre
ct du Nimen, dans un village trs peu loign. L'empereur ne voulait
pas tre tromp, comme cela tait dj arriv; il voulait bien faire la
paix; mais, si elle ne devait pas se conclure, il ne voulait point d'un
armistice qui n'aurait t qu' son dsavantage. Pour viter toutes ces
observations que l'on rend moins bien dans une lettre que dans une
conversation, il envoya le marchal Duroc porter sa rponse. Je crois
qu'il fut reu par le prince Labanow[10], qui tait arriv depuis peu
avec quelques milliers de basquirs, de kalmouks et de cosaques, le tout
formant  peu prs dix mille hommes. Cela ne produisit pas d'autre effet
sur nous que de nous persuader que c'tait le _nec plus ultra_ des
efforts de la puissance russe dans cette campagne, d'autant plus que
c'tait la premire fois qu'elle avait recours  l'emploi des peuplades
asiatiques.

Le prince Labanow, qui n'avait pas de pouvoir pour traiter l'objet de la
mission du marchal Duroc, en rfra  l'empereur de Russie, qui tait
trs prs et commandait son arme; il proposa au marchal Duroc de le
voir. Celui-ci rpondit que si l'empereur de Russie tmoignait le dsir
d'avoir des explications sur l'objet de sa mission ou de l'entendre de
lui, il ne faisait non seulement aucune difficult de se rendre prs de
lui, mais qu'il saisirait avec empressement cette occasion de lui rendre
ses hommages. Cette disposition du marchal Duroc satisfit tant le
prince Labanow, qu'il l'eut bientt amen chez l'empereur de Russie.

Je crois bien que le marchal Duroc n'avait pas commission de proposer
une entrevue; mais il avait au moins l'ordre de ne pas la refuser, si on
la dsirait; c'est--dire de se borner  rpondre que cela n'avait pas
t prvu, lorsqu'il avait t dpch, mais que si c'tait l'intention
de l'empereur Alexandre, il allait retourner en faire part  l'empereur,
et lui rapporterait sa rponse. Je le crois d'autant mieux, que le
marchal Duroc est revenu  Tilsit, et est retourn une seconde fois
prs de l'empereur de Russie, et que c'est  la suite de cette seconde
mission que l'on a prpar tout  Tilsit pour cette clbre entrevue. Ce
qui me confirme dans cette opinion, c'est que j'ai vu entre les mains de
M. de Talleyrand, qui venait d'arriver  Koenigsberg, la lettre par
laquelle l'empereur lui ordonnait de venir  Tilsit, et dans laquelle il
y avait cette phrase: On me demande une entrevue: je ne m'en soucie que
mdiocrement; cependant je l'ai accepte; mais si la paix n'est pas
faite dans quinze jours, je passe le Nimen.

Je reus en mme temps l'ordre de disposer l'quipage de pont que
j'avais trouv dans l'arsenal, de manire  pouvoir l'expdier au
premier mot. Je fis part de cette circonstance  M. de Talleyrand. Ne
vous pressez pas, me rpondit ce ministre;  quoi bon pousser au-del du
Nimen? qu'aller chercher derrire ce fleuve? Il faut que l'empereur
abandonne ses ides sur la Pologne; cette nation n'est propre  rien, on
ne peut organiser que le dsordre avec elle. Nous avons un autre compte
bien autrement important  rgler. Voici une occasion honorable d'en
finir avec ceux-ci, il ne faut pas la laisser chapper. Je ne compris
rien d'abord au discours ni aux prvisions du diplomate; ce ne fut que
plus tard, lorsque je le vis drouler ses projets sur l'Espagne, que je
me les expliquai. M. de Talleyrand partit le mme soir pour Tilsit,
aprs, toutefois, avoir envoy un courrier  Constantinople pour
prvenir le gnral Sbastiani de ce qui allait probablement se faire.

L'entrevue eut effectivement lieu, le lendemain ou le surlendemain du
second retour du marchal Duroc. L'empereur, qui tait gracieux dans
tout ce qu'il faisait, avait fait tablir, au milieu de la rivire, un
large radeau, sur lequel tait construit un grand salon bien dcor et
bien couvert, avec deux portes opposes, prcdes chacune d'une petite
salle d'attente; on n'aurait rien fait de mieux avec les ouvriers de
Paris. La toiture tait surmonte de deux girouettes, l'une  l'aigle de
Russie, l'autre  l'aigle de France; les deux portes d'entre taient
galement surmontes des mmes armes.

Le radeau fut plac au plus juste milieu du fleuve, prsentant les deux
portes d'entre du salon aux deux rives opposes.

Les deux empereurs arrivrent en mme temps sur les deux rives, et
s'embarqurent au mme moment; mais l'empereur Napolon ayant un canot
bien arm, mont par des marins de la garde, arriva le premier dans le
salon, et alla  la porte oppose, qu'il ouvrit; il se plaa sur le bord
du radeau pour recevoir l'empereur Alexandre, qui avait encore un peu de
trajet  faire, n'ayant pas eu d'aussi bons rameurs que l'empereur
Napolon.

L'accueil qu'ils se firent fut amical, au moins il en eut l'air; ils
restrent assez long-temps ensemble, et se quittrent avec le mme
extrieur que l'on avait remarqu lorsqu'ils s'taient abords.

Le lendemain, l'empereur de Russie vint s'tablir  Tilsit, avec un
bataillon de sa garde; on avait eu soin de faire vacuer la portion de
la ville o il devait loger, ainsi que le bataillon; et quoique l'on ft
trs  l'troit, on ne pensa jamais  se donner du large en s'tendant
dans la partie destine aux Russes.

Le jour de l'entre de l'empereur Alexandre  Tilsit, toute l'arme prit
les armes; la garde impriale borda la haie sur trois rangs, depuis
l'embarcadaire jusqu'au logement de l'empereur, et jusqu' celui de
l'empereur de Russie; l'artillerie le salua de cent un coups de canon,
au moment o il mit pied  terre  l'endroit o l'empereur Napolon
l'attendait pour le recevoir; il avait pouss la recherche jusqu'
envoyer de chez lui tout ce qui devait meubler la chambre  coucher de
l'empereur Alexandre[11]; le lit tait un lit de campagne de l'empereur;
il l'offrit  l'empereur Alexandre, qui parut accepter ce cadeau avec
plaisir.

Cette runion, la premire de ce genre et de cette importance dont
l'histoire nous ait transmis le souvenir, attira  Tilsit une foule de
curieux de cent lieues  la ronde; M. de Talleyrand tait arriv, et
l'on commena  parler d'affaires aprs les complimens d'usage.

Le ministre des affaires trangres de Russie tait M. de Budberg, homme
absolument incapable de ngocier avec M. de Talleyrand: aussi les
questions se dcidaient-elles par les deux souverains.

Ces confrences impriales durrent une quinzaine de jours; on parlait
d'affaires le matin, on dnait ensemble, et pour passer le reste de la
journe on faisait manoeuvrer quelques unes des troupes des corps d'arme
qui taient aux environs.

L'empereur de Russie avait plus  traiter pour la Prusse que pour lui.
L'empereur Napolon avait plusieurs intrts; d'abord la Pologne,
c'est--dire la partie qu'il occupait et  laquelle il avait fait
prendre les armes, puis la Turquie,  laquelle il avait fait dclarer la
guerre aux Russes.

La Sude avait le malheur d'tre gouverne par un prince qui avait pris
conseil de la haine, et qui ne voulait pas comprendre que lorsque la
France se battait avec la Russie, cela devait tourner au profit de la
Sude comme de la Pologne et de la Turquie; il tait en guerre contre
nous, et, quoi qu'on ait tent, on ne put faire changer la politique de
ce prince, qui, dans cette occasion montra moins de sens que les Turcs.

Ces derniers avaient t malheureux dans leur guerre; aprs s'tre
rveills lentement d'un long assoupissement, ils entrrent en campagne,
comme ils avaient coutume de le faire; mais l'Europe tait change, et
leurs antagonistes, dj redoutables pour eux dans leurs guerres
prcdentes, avaient plus qu'eux suivi les progrs des lumires; la
Porte vit trop tard qu'il lui fallait faire des efforts extraordinaires;
elle s'y dtermina, et au moment de les employer, il clata dans ce pays
une rvolution de srail qui les neutralisa: le sultan fut dpos, et
retenu prisonnier par un de ses propres neveux, qui s'tait assur des
moyens de faire russir sa coupable entreprise.




CHAPITRE VIII.

Rvolution de srail.--Le sultan Slim est trangl.--Son successeur se
montre peu favorable  la France.--L'empereur ne sait que prsumer de la
politique turque.--Il abandonne les intrts des Osmanlis.--Les
Grecs.--Considrations gnrales sur les vues et la politique de
l'empereur.--Mprise de la France.


L'ambassadeur de France, le gnral Sbastiani, surpris par cet
vnement, ne se dconcerta pas, et songea  prcipiter l'usurpateur. Il
trouva les moyens de communiquer avec le sultan dpos et captif, et
dj il avait fait mettre l'arme turque en marche sur Constantinople,
dont elle n'tait pas loigne, lorsque cet usurpateur, effray du sort
qui va l'atteindre, entre comme un furieux chez son oncle, et l'trangle
de ses propres mains. Cependant l'arme turque arriva, et il fut fait
justice de cet homme dnatur. Un autre neveu de l'infortun sultan lui
succda.

Je n'ai su ces vnemens que sommairement; mais il est vrai que ce
mouvement que l'arme turque fut oblige de faire devint funeste aux
provinces de cet empire qui sont situes sur la rive gauche du Danube,
lesquelles passrent de suite sous la domination russe. L'arme turque
ne put pas les reconqurir.

Cette rvolution de Constantinople changea rciproquement la politique
de l'Europe envers cette puissance, et la sienne envers le reste de
l'Europe. Il arriva malheureusement que nous traitions de la paix dans
un moment o nous devions stipuler pour un sultan avec lequel nous
ignorions sur quel pied et en quels termes nous allions tre. Le temps
tait trop court pour s'assurer  la fois des intentions du nouveau
sultan, et pour rgler avec les Russes la position dans laquelle on
voulait se placer. Cependant la Turquie ne pouvait pas y tre considre
comme un objet indiffrent; on ne pouvait s'expliquer pour quelle cause
cette rvolution de srail s'tait faite; puisque le sultan trangl
tait notre alli et notre ami, on souponna son successeur de favoriser
la faction ennemie de la France. On le crut d'autant mieux que ce sultan
avait fait dcapiter le prince Sutzo, comme agent du parti franais; il
avait effectivement rendu compte  notre ambassadeur, que la Porte, dont
il tait alors premier drogman, traitait de la paix avec l'Angleterre,
ce qui tait vrai.

 travers toutes les catastrophes orientales, on jugea que, quoi que
l'on ft  Constantinople, on ne s'y tablirait jamais d'une manire
durable. Les Russes y entretenaient avec activit une influence qui
tait leur affaire principale, et depuis qu'ils taient possesseurs de
la majeure partie des ctes de la mer Noire et des embouchures des
fleuves qui s'y jettent aprs avoir travers les tats russes, leur
domination s'y faisait sentir sans qu'on pt y apporter du contre-poids.
La nation grecque commenait  entrevoir le moment o elle secouerait le
joug sous lequel elle gmit depuis si long-temps. Le gouvernement turc
tait sans ressort, et n'offrait aucun point d'appui o poser le levier
dont le jeu pouvait l'affermir. On venait de perdre le seul prince avec
lequel on pt stipuler d'une manire  peu prs sre.

En Europe, on considrait les Turcs moins comme une nation que comme une
grande tribu  laquelle les Grecs sont devenus suprieurs, et qu'ils
pourraient bien un jour rejeter en Asie, tant aids par une forte
puissance. On prfra donc s'arranger avec la Russie, indpendamment des
Turcs, et au moyen de la politique, qui justifie les actions des
souverains, nous nous servmes de la circonstance de la mort du sultan
pour abandonner la nation. Fmes-nous bien? fmes-nous mal? je ne m'en
tablis pas le juge; mais du moins il faut convenir que nous ne fmes
point une action loyale, d'autant plus que c'tait nous qui leur avions
fait faire la guerre.

Une considration qui dtermina encore  abandonner les Turcs fut
celle-ci: nous traitions en gardant la majeure partie de nos conqutes;
c'tait la rsolution prise; on ne pouvait donc pas raisonnablement
exiger que les Russes rendissent les provinces turques dont ils
s'taient empars, sans que la Porte puisse les reconqurir. Or, si dj
les Russes menaaient de ruiner l'empire de Constantinople, que
devait-il devenir aprs la perte de ses provinces? Pour le soutenir, il
fallait videmment soutenir la guerre avec tous les moyens de la nation,
et par consquent ne se dessaisir d'aucun des avantages dont on se
trouvait pourvu, et renoncer  l'ouvrage dont on s'occupait pour
commencer celui qu'il y aurait eu  faire; c'est--dire marcher  la
destruction de l'empire russe. Ce plan fut propos  l'empereur; mais il
tait occup d'une autre ide; il voulait mettre fin  la guerre, et
contracter une alliance dont il avait besoin en Europe. Il croyait
pouvoir le faire avec l'empereur de Russie, pour lequel il se sentait de
l'attraction.

Si l'on partait du point qui avait, jusqu' cette poque, servi de
rgulateur  la politique de la France vis--vis des puissances
orientales, il n'y a nul doute que l'on serait autoris  dire que c'est
une grande faute que d'avoir abandonn les Turcs  Tilsitt; moi-mme,
quoique soumis  l'empereur en tout, j'ai trouv que nous manquions  la
loyaut; mais, en examinant les choses de prs et sans passion, on ne
peut s'empcher de justifier l'empereur, s'il a eu le projet de prendre
dans le Levant une position meilleure, d'autant plus qu'il avait bien
pntr ce qui devait infailliblement arriver dans ces contres, surtout
lui n'tant plus sur la scne du monde, et la France sous une minorit.

Dans le cours de son administration, il avait fait faire beaucoup
d'observations sur l'Orient, et il y avait t bien servi.

Pendant que toutes les nations de l'Europe avaient les regards tourns
vers la rvolution franaise, et qu'en gnral les ides anciennes
faisaient petit  petit place aux nouvelles, avec lesquelles on tait
successivement oblig de transiger, les Turcs sont rests dans leur
lthargie, et ont fini par se trouver  une distance trs grande de
celle  laquelle ils taient dj,  la fin de leur dernire guerre avec
la Russie et l'Autriche.

La disparition de la Pologne et de la Sude a particulirement pes sur
eux; les moyens de ces deux puissances, jadis leurs allies, tant
passs entre les mains de leurs ennemis, leur sort est devenu
indubitable, et il ne faut pas tre profond politique pour voir que la
Turquie ne sera bientt plus qu'une vassale de la Russie.

Toutes les nations qui ont intrt  la conservation des Turcs, n'ont
pas fait assez d'attention aux diffrentes routes que les Russes se sont
ouvertes  travers ce pays; tout le monde a t plus ou moins accessible
 la sduction du cabinet de Saint-Ptersbourg, qui fera payer fort cher
les services qu'il a rendus pour la destruction de la France. Il y a
travaill avec ardeur, parce que cela assurait l'excution de ses
projets  venir, en ne la faisant dpendre que de lui; mais il n'a pas
cess de faire marcher sa politique dans le Levant, et, depuis
vingt-cinq ans, il s'est distribu dans les les de la Grce et dans la
Gorgie plus de bagues, de diamans au chiffre de l'empereur de Russie,
qu'il n'y en a eu de donnes dans toutes les autres cours de l'Europe.

Les Grecs, qui sont naturellement observateurs et commerans, n'ont pas
tard  s'apercevoir de ce qui pouvait les favoriser. La mesure qu'a
prise le gouvernement franais de rendre le commerce du Levant libre,
servira les Grecs au gr de leurs dsirs, et ils ont commenc  voir
luire l'esprance depuis qu'en France et en Italie ils ont part aux
mmes faveurs de commerce que les nationaux de ce pays.

La guerre ayant introduit le commerce anglais dans la Mditerrane, et
lui-mme ayant t exclu des ports d'Italie, les Grecs en sont devenus
les facteurs, et se sont ainsi cr une marine marchande, qui compte
dj au-del de mille btimens de toute grandeur, et qui ont remplac
ceux que la France avait autrefois dans ces mers, sous le nom de
btimens de caravane.

Les tablissemens franais dans les chelles du Levant ont vu leurs
affaires passer successivement entre les mains des Grecs, qui sont
devenus riches de la dpouille de la France. Avec l'opulence sont venus
les gots de luxe et de science, parce que l'on sait que l'ambition est
inutile aux Grecs, puisque les Turcs ne les admettent dans aucun emploi;
ils n'ont pas mme le droit d'tre arms. Mais sous le rapport des
sciences et des arts, ils ont fait de grands pas pendant que les Turcs
dormaient. Aujourd'hui les Grecs ont des collges dans toutes les les,
et trois grands, entre autres,  Smyrne, Chio et Athnes, o leur
populeuse jeunesse apprend, avec des succs remarquables, les langues;
le latin; dont ils traduisent tous les bons auteurs; l'histoire, et
particulirement celle de leur pays; la gographie, les mathmatiques,
la physique et la chimie; ils ont des postes, et des professeurs
excellens dans toutes les parties. Leur got est born par la crainte de
s'attirer des impositions arbitraires de la part du gouverneur turc; en
sorte que les bnfices de leur commerce sont enfouis et drobs aux
regards observateurs.

Voil donc une nation riche, industrieuse et savante qui, chaque jour,
sent mieux le poids de sa servitude qu'avant d'avoir pu en juger par des
objets de comparaison dsavantageux pour elle. Dans cette situation,
elle tourne ses regards vers un librateur[12], et secondera des efforts
qui doivent lui devenir aussi profitables.

Il y a vingt-cinq ans, on aurait eu de la peine  faire raccommoder une
chaloupe en Grce; aujourd'hui on y fait des vaisseaux, de la
tonnellerie, de la corderie, de la voilerie; on y travaille le fer et le
cuivre comme  Marseille; il y a beaucoup de fabriques, entre autres une
verrerie  l'le de Chio, qui aura plus d'un imitateur; et il est 
remarquer que tous les tablissemens commencent en adoptant les mmes
perfections que toutes les nations trangres ont fini par prfrer
aprs avoir travers les ges.

Un peuple nombreux, robuste et sobre, comme le Grec, qui a tous les
germes d'un retour  la civilisation, ne peut pas reculer; il y est sans
cesse rappel par les souvenirs de son histoire, et il n'est pas
difficile de prvoir qu'il doit ncessairement reprendre un rang parmi
les nations indpendantes[13]; il n'a besoin pour cela que de secouer le
joug des Turcs. Les Grecs les mprisent, mais ils les craignent, et ils
n'ont pas assez de confiance en eux-mmes pour tenter de secouer le joug
seuls.

Il faut que les Turcs s'croulent, ou par la guerre, ou par l'intrigue,
ou par vtust; ce qui ne peut tarder. Alors les Grecs n'auront plus
qu' se reconstituer, si la puissance prpondrante le leur permet; ils
auront, dans un mme jour, un gouvernement d'hommes sages et clairs,
une foule de jeunes gens trs instruits, une marine, une arme, enfin
une industrie et des richesses, qui ne craindront plus de se montrer
lorsqu'elles seront protges.

Le rsultat de cette mancipation des Grecs sera immense pour la
puissance riveraine de la Mditerrane, et le commerce franais achvera
d'en tre chass. On a beau vouloir s'en imposer sur cette poque, elle
est marque et rserve au rgne de l'empereur Alexandre[14]: il ne
voudra pas laisser  son successeur le rle de rgnrateur de la Grce;
tout lui permet de hter cet vnement, qui, comme tous ceux de cette
importance, n'ont qu'un moment pour clore, aprs quoi ils avortent ou
rencontrent des difficults.

Si, comme cela est probable, la catastrophe des Turcs arrive, on voudra
venir  leur secours, au moins on peut le penser; mais il ne sera plus
temps: les troupes russes seront aux Dardanelles avant l'arrive des
flottes qui voudront protger les Turcs. Il n'y aura donc qu'une guerre
par terre qui sera de quelque effet; mais les puissances qui pourraient
la faire efficacement n'ont pas toutes le mme intrt  ce que la
marine de guerre et marchande russe ne vienne point dans la
Mditerrane; aussi les Anglais, qui sont prvoyans, ont pris  l'avance
les les Ioniennes, et nous les verrons aller en gypte lorsque les
Turcs s'crouleront: c'est le seul point d'o ils pourront rester encore
quelque temps les matres exclusifs du commerce de l'Inde, jusqu' ce
que les ides d'indpendance y soient inocules.

C'est vraisemblablement parce que l'empereur avait envisag les choses
sous ce rapport-l  Tilsit, qu'il renona  soutenir seul les Turcs, et
il aima mieux saisir les avantages que lui avait donns la guerre, pour
profiter d'une catastrophe invitable, que de remettre encore les armes
 la main pour juger une difficult qu'il tait le matre de faire
tourner  sa guise, dans ce moment-l, en s'alliant avec les Russes, et
en les intressant  son systme politique[15].

L'Autriche avait une arme d'observation en Gallicie et en Bohme,
c'est--dire sur nos derrires; son ambassadeur, M. de Vincent, tait,
ainsi que tout le corps diplomatique,  Varsovie, et ne pouvait pas
pntrer ce qui se faisait  Tilsit, d'o l'on avait cart tout ce qui
n'tait pas partie contractante. L'Autriche y envoya directement, de
Vienne, le gnral Stuterheim, qui y arriva pendant les confrences; il
eut soin de prendre sa route de manire  viter Koenigsberg, o bien
certainement je l'aurais retenu; il tait charg des complimens d'usage
en pareil cas; mais je crois que le vritable motif de sa mission tait
de suppler  ce que M. de Vincent se trouvait dans l'impossibilit de
faire  Varsovie.

M. de Stuterheim tait parti de Vienne aprs que l'on y avait su la
bataille de Friedland: venait-il savoir quels en seraient les rsultats
pour les Russes, juger de ce qu'ils pouvaient encore, et leur donner des
paroles de consolation de la part de sa cour: cela n'tait pas
invraisemblable; comme aussi il pouvait avoir la mission inverse,
c'est--dire en cas que les Russes fussent perdus, et la Pologne
rgnre, ainsi que cela dpendait de l'empereur alors, M. de
Stuterheim pouvait tre charg d'un arrangement  conclure avec la
France pour ce cas-l.

Je pense bien que le ministre de l'empereur a considr les choses sous
les deux points de vue, et qu'il s'en est servi pour dcider l'empereur
 faire la guerre. Or, comme il ne cherchait qu' lier une puissance 
son systme, et  contracter une alliance pour la France et lui, il crut
l'avoir trouve, et renona au reste. On ne pourra pas du moins le
suspecter de mauvaise foi; et il lui paraissait moins difficile de
rapprocher la Russie de la France que la France de l'Autriche. Les
Prussiens avaient donn une mission semblable  M. Haugwitz en 1805.

Aprs la bataille de Friedland, les moyens de l'empereur Napolon
taient immenses. La Russie n'avait plus d'arme, et l'empereur pouvait,
en quelques marches au-del du Nimen, se trouver matre de la meilleure
partie des moyens de recrutement de la Russie, comme du reste de la
Prusse. La Pologne pouvait tre rgnre, et son arme organise avant
que les armes autrichiennes pussent se mettre en opration. Tout cela
ne se fit pas, parce que l'empereur Napolon cherchait de bonne foi une
alliance, et les confrences de Tilsit eurent lieu. Les deux puissances
ne cherchant qu' se rapprocher, ne songrent qu' s'accorder, ce qui
faisait l'objet de leurs dsirs, et non  ouvrir de nouvelles
contestations.

La France demandait  la Russie d'entrer franchement dans sa querelle
contre l'Angleterre, et de consentir  des changemens en Espagne, qui
devaient d'abord tre le dpart de la maison rgnante pour l'Amrique,
et la runion des corts pour le changement de la dynastie, c'est--dire
recommencer l'ouvrage de Louis XIV en sens inverse.

La Russie demandait la Finlande et les provinces turques, jusqu'au
Danube, avec les arrangemens que les localits obligeraient de prendre,
telles que l'mancipation des Serviens; et, si cela tait possible, la
sparation de la Hongrie.

La rvolution de srail, qui venait d'clater  Constantinople contre le
sultan Slim, et le rapprochement subit de son successeur avec
l'Angleterre, donna de l'inquitude  l'empereur Napolon, qui n'avait
plus assez de temps pour refaire l sa politique. On pouvait craindre
que les Anglais ne fissent faire la paix aux Turcs, et que l'arme russe
de Moldavie ne vnt rparer les pertes de Friedland. Si cela tait
arriv, la Russie aurait tran en longueur, et donn  l'Autriche la
possibilit d'entreprendre quelque chose avec succs; il aima donc mieux
saisir ce qui se prsentait que de courir de nouvelles chances; il
traita sans les Turcs, et laissa les Russes continuer leurs oprations
contre eux, et en retour, les Russes promirent de le laisser agir de
mme en Espagne.

Les Russes allrent franchement contre les Sudois et les Turcs; mais
les affaires d'Espagne ayant pris une fcheuse tournure, l'empereur
Napolon en prvit les suites et demanda l'entrevue d'Erfurth pour
affermir sa politique avec la Russie. Il en revint moins satisfait qu'il
ne l'esprait; mais cependant loin de la pense de croire  la guerre
qui eut lieu en 1809. Elle fit vanouir sa confiance dans son alliance
de Tilsit, et en demandant les provinces Illyriennes au mois d'octobre
1809, c'tait un chemin de plus qu'il voulait s'ouvrir pour marcher au
secours des Turcs, sans compliquer sa politique en passant par des pays
trangers; il tait alors rsolu de dfendre les Turcs, trouvant que la
Russie avait dj trop acquis par la seule rsistance que lui-mme
prouvait en Espagne.

Il aurait cependant voulu s'unir  cette puissance; mais il vit que son
ouvrage de Tilsit tait  refaire en entier, puisque la seule guerre que
la Russie pouvait faire aux Anglais tait par le commerce, qui tait
protg  peu de chose prs comme auparavant: on vendait  Mayence du
sucre et du caf qui venait de Riga. Ds lors il ne restait que les
inconvniens du trait de Tilsit, sans aucun de ses avantages; et il se
dtermina  son alliance avec l'Autriche, avec la rsolution de
reprendre tous les avantages qu'il avait aprs Friedland. Depuis le
mariage la Russie le voyait bien, ou du moins il ne lui tait pas permis
d'en douter.

Si la guerre de 1812 avait t heureuse, il n'y a pas de doute que
l'Illyrie ne ft point reste dtache de l'Autriche; et c'est pourquoi
l'empereur en avait fait un gouvernement spar, afin de pouvoir la
ngocier plus facilement.

Maintenant que la France ne porte plus d'ombrage  la Russie, doit-on
croire qu'elle se gnera davantage pour excuter ce qu'elle n'avait pas
craint d'entreprendre avant. Il y aurait de la draison  le penser.
Peut-tre y mettra-t-elle un peu plus de temps; mais le rsultat sera le
mme. Son commerce la pousse dans la Mditerrane, et il faudra malgr
elle qu'elle arrive aux Dardanelles. Il n'y a pas un Grec qui n'en soit
convaincu et ne l'attende. Les Russes n'ont que des armes  porter 
cette population, qui tend  sortir du joug qui pse sur elle, et les
Russes le savent.




CHAPITRE IX.

L'empereur Napolon cde aux instances de l'empereur
Alexandre.--L'autocrate prend une part de la dpouille de son alli.--Le
roi et la reine de Prusse  Tilsit.--Formation du royaume de
Westphalie.--M. de Nowosilsow avertit l'empereur Alexandre de se
rappeler le sort de son pre.


L'empereur de Russie fut oblig de nous faire, de son ct, des
abandons.

Le ministre franais proposait d'abord de rayer la Prusse du nombre des
puissances, et ce n'est assurment qu'aux instances de l'empereur de
Russie qu'elle doit d'avoir t conserve; elle fit des pertes normes,
mais il n'y avait pas de compensation  donner pour leur restitution:
elle fut donc oblige d'y souscrire.

L'empereur de Russie lui-mme prit  la Prusse, sur les bords de la
Narew, le district de Bialystock; nous devions donc, nous, ennemis, nous
attendre  ne pas tre taxs de spoliation en la divisant comme nous
l'avons fait, parce qu'enfin, si la conqute est un droit, nous l'avions
acquis.

Le roi de Prusse et mme la reine de Prusse vinrent  Tilsitt[16], pour
chercher  conjurer cette ruine; ils y furent reus avec gards,
beaucoup de dmonstrations de respect; mais ni l'un ni l'autre
n'obtinrent rien. L'empereur de Russie, leur protecteur, fut oblig de
songer  lui, ne pouvant rien faire pour eux.

Il y avait bien autour de l'empereur Napolon un petit parti qui
cherchait  loigner la paix dans des vues particulires d'ambition; M.
de Talleyrand le voyait, et se htait tant qu'il pouvait de conclure. Un
jour qu'il sortait du cabinet de l'empereur, il trouva dans le salon 
ct le grand-duc de Berg, qui, pendant ces confrences, se donnait
beaucoup de mouvement pour obtenir quelques portions de territoire qu'il
trouvait  sa convenance; M. de Talleyrand lui dit haut devant tout le
monde: Monseigneur, vous nous avez fait faire la guerre, mais vous ne
nous empcherez pas de faire la paix. Il n'en dit pas davantage, et
quitta la compagnie; la paix se signa effectivement deux ou trois jours
aprs.

L'empereur de Russie reconnut tout ce qu'on voulait lui faire
reconnatre  Austerlitz, et s'il avait accept le rendez-vous qui lui a
t propos alors, il aurait pargn la vie de bien des braves gens, et
aurait empch le malheur d'un grand nombre de familles.

 Tilsit, la Prusse rendit tout ce qu'elle avait acquis depuis
l'avnement de Frdric II au trne, except la Silsie; mais elle
perdit Magdebourg.

La Hesse, le duch de Brunswick, avec quelques autres territoires,
formrent le royaume de Westphalie, que l'empereur de Russie reconnut.

La portion de la Pologne qui tait chue  la Prusse, dans les divers
partages, fut rige en grand-duch de Varsovie[17], et place sous la
domination de la Saxe.

L'empereur de Russie reconnut aussi la possession du Hanovre par la
France; il lui rendit Corfou. En gnral, il fut d'accord avec
l'empereur Napolon, non seulement sur les changemens qui taient la
consquence du trait patent, mais encore sur d'autres changemens que
l'empereur mditait et dont il avait confr avec lui; j'expliquerai du
mieux qu'il me sera possible les raisons que j'ai de le croire.

Comme la Russie tait encore en guerre avec la Porte, il ne fut stipul
autre chose sinon que nous emploierions nos bons offices pour dterminer
la Porte  faire la paix; et je crois, sans en tre bien assur, que
nous avions consenti  la cession des provinces occupes par les Russes
au moment de l'ouverture des ngociations, bien entendu que dans le cas
o les Turcs se refuseraient  traiter, notre intervention cesserait
sur-le-champ, c'est ce qui arriva; ils furent indigns d'tre abandonns
dans une querelle dont ils ne s'taient mls que par respect pour leur
alliance avec nous; et je viens d'expliquer comment nous fmes obligs
de les abandonner, et il est juste d'ajouter que le nouveau sultan avait
cherch  nous devancer en faisant la paix avec l'Angleterre, qui
ensuite la lui aurait fait faire avec les Russes. Ds ce moment, il
fallut renoncer plus que jamais  rien obtenir de la Turquie, et notre
ambassadeur, aprs avoir joui  Constantinople de la plus haute estime
et de la plus grande faveur, ne fut tranquille que lorsqu'il eut obtenu
son rappel.

Les choses rgles  Tilsitt[18], les deux souverains se quittrent
paraissant s'estimer et s'aimer beaucoup; l'empereur Napolon accompagna
l'empereur de Russie jusque sur la rive gauche du Nimen, o la garde
Russe tait en bataille; c'est l qu'en s'embrassant l'empereur Napolon
dtacha sa croix de la Lgion-d'Honneur, et l'attacha  la boutonnire
du grenadier qui tait  la droite du premier rang de la garde russe, en
disant: Tu te souviendras que c'est le jour o nous sommes devenus
amis, ton matre et moi.




CHAPITRE X.

Retour de l'empereur.--Ivresse de la France.--Ftes: Opra de
Trajan.--Mission pour Saint-Ptersbourg.--Instructions de
l'empereur.--Mon arrive  Ptersbourg.--Exaspration contre les
Franais.--J'ai peine  trouver un logement.--L'empereur Alexandre.


Aprs la paix de Tilsit, l'empereur revint  Koenigsberg; il n'y resta
que peu de temps, aprs quoi il partit pour Paris en passant par Dresde,
o il s'arrta deux jours.

La France tait en dlire et croyait jouir d'une paix qui serait suivie
d'une longue srie de bonheur. L'empereur arriva  Saint-Cloud avec la
rapidit d'un trait, et deux jours plus tt qu'on ne l'attendait; il fut
content de tout ce qu'il vit, et fut convaincu que l'administration
n'avait failli en rien pendant sa longue absence. Tout prosprait,
finances, industrie, et en gnral tout ce qui touche  la flicit
publique.

Il vint de tous les points de la France des dputations lui prsenter
des hommages avec des assurances de dvouement. Il en eut pour plus de
quinze jours  recevoir les uns et les autres; il aurait eu de quoi tre
enivr, s'il n'avait su depuis long-temps apprcier tout cela  sa juste
valeur. On tait d'autant plus aise de le revoir, que l'on n'ignorait
pas  combien d'avantages il avait renonc pour mettre fin  la guerre.

Paris fut tout en fte; il tait entr un argent norme provenant des
contributions leves en Prusse[19]; lequel, joint  celui qui aurait d
tre envoy pour l'entretien de l'arme, et qui n'en tait pas sorti,
avait rpandu partout une aisance inconnue jusqu'alors. Des travaux
publics taient ouverts partout; les diffrentes classes d'artisans
avaient leurs mtiers en activit; chacun d'eux gagnait honorablement sa
vie et de quoi augmenter ses jouissances. Grandes routes nouvelles,
canaux et tablissemens publics, tout tait entrepris  la fois et
marchait avec un ordre admirable. Il fallait bien que l'administration
ft confie  des mains habiles et probes, pour qu'aucune partie de
cette immense machine ne restt en souffrance, ou n'embarrasst l'autre.

Dans le nombre des ftes publiques qui eurent lieu  cette occasion, il
ne faut pas omettre l'opra du triomphe de Trajan. Le ministre de la
police, qui n'avait point de tmoignage de son zle  donner, par des
travaux semblables  ceux des ministres de l'intrieur, des finances et
autres; qui, de plus, ne pouvait en faire accroire sur la part qu'il
avait eue  l'enthousiasme public rsultant des heureux vnemens qui
avaient amen la paix, ayant au contraire lieu de craindre une nouvelle
rprimande pour avoir mal fait son devoir dans deux occasions pendant la
mme campagne, le ministre, dis-je, eut recours  l'adulation pour
dsarmer une colre dont il se croyait menac, lors mme que l'empereur
n'y pensait pas. C'est pour cela qu'il fit faire l'opra de Trajan, dont
il ne rcompensa mme pas l'auteur, duquel je tiens ces dtails. Ce
dernier prit le sujet de son pome dans le trait que j'ai rapport
relativement  madame la princesse de Hatzfeld de Berlin.

Cet opra plut beaucoup par le spectacle magnifique qui y tait tal,
et par tout ce que les grces et les talens des incomparables actrices
de ce thtre peuvent offrir de mieux dans ce genre. La musique eut le
mme succs; mais la louange tait trop directe et ne plut point. On
aurait d mettre plus de tact dans la manire de l'adresser; aussi
l'empereur ne put-il pas en supporter la reprsentation, et cependant il
eut plusieurs fois l'occasion d'entendre dire qu'on lui imputait d'avoir
donn l'ordre de faire cet opra. C'tait assez l'habitude de se
retrancher derrire son autorit, quand on ne se sentait pas la force de
braver la critique.

Malgr le zle du ministre, l'empereur ne fut point dupe; il avait une
adresse pour deviner tout ce qui ne lui paraissait pas naturel. Il
apprit une quantit de petites intrigues qui avaient eu lieu  Paris
pendant son absence, et desquelles il aurait d tre inform par son
ministre, qui eut l'air de les avoir ignores. J'en parlerai plus bas,
parce que c'est sous mon administration que l'empereur apprit, d'une
manire vidente, les motifs qu'on avait eus de les lui cacher. Il resta
persuad depuis lors qu'on n'avait cherch qu' l'abuser.

Sa confiance dans M. Fouch tait disparue; il ne lui disait plus rien,
il le laissait faire. Je dirai tout  d'heure ce qu'il en arriva, et ce
qui faillit perdre le ministre de la police pour jamais. Mais avant je
veux rendre compte de ce qui se passait  Ptersbourg, parce que c'est
le moment d'en parler.

Avant de quitter Koenigsberg, l'empereur me fit appeler; il venait de
voir le corps du marchal Soult. Aprs m'avoir gard quelques minutes,
il me dit: Je viens de faire la paix; on me dit que j'ai eu tort, que
je serai tromp; mais, ma foi, c'est assez faire la guerre, il faut
donner du repos au monde. Je veux vous envoyer  Saint-Ptersbourg, en
attendant que j'aie fait choix d'un ambassadeur; je vous donnerai pour
l'empereur Alexandre une lettre qui sera votre lettre de crance. Vous
ferez l mes affaires: souvenez-vous que je ne veux faire la guerre avec
qui que ce soit; et tablissez-vous sur ce principe-l. Ce serait me
dplaire beaucoup que de ne pas m'viter de nouveaux embarras. Voyez
Talleyrand, il vous dira ce qu'il y a  faire pour le moment, et ce qui
a t rgl entre l'empereur de Russie et moi. Je vais laisser reposer
l'arme dans les pays que je dois encore occuper, et faire achever le
paiement des contributions. C'est le seul cas qui pourrait ramener des
difficults; mais tenez-vous pour dit que je n'en rabattrai rien. Vous
aurez  presser le dpart d'un ambassadeur; faites en sorte que le choix
tombe sur un homme qui ne vienne pas chez nous pour y faire ce qu'ont
fait ceux que nous avons dj eus.

Je vous ferai envoyer le trait secret aprs que j'aurai reu vos
premiers rapports. Dans vos conversations, vitez soigneusement tout ce
qui peut choquer. Par exemple, ne parlez jamais de guerre; ne frondez
aucun usage, ne remarquez aucun ridicule: chaque peuple a ses usages, et
il n'est que trop dans l'habitude des Franais de rapporter tout aux
leurs, et de se donner pour modles. C'est une mauvaise marche, qui vous
empchera de russir en vous rendant insupportable  toute la socit.
Enfin, si je puis resserrer mon alliance avec ce pays, et y faire
quelque chose de durable, ne ngligez rien pour cela. Vous avez vu comme
j'ai t tromp avec les Autrichiens et les Prussiens; j'ai confiance
dans l'empereur de Russie, et il n'y a rien entre les deux nations qui
s'oppose  un entier rapprochement; allez y travailler.

C'tait l toute ma mission; elle tait pacifique; et n'avait rien qui
sentt l'envoy d'un conqurant. L'empereur partit le mme soir pour
Paris, et le lendemain je me mis en route pour Ptersbourg. Nous
commencions l'vacuation des bords du Nimen, lorsque je traversai ce
fleuve, et de l'autre ct taient encore les milices asiatiques que le
prince Labanow avait amenes pour former une rserve  l'arme du
gnral Benningsen, qui revenait de la bataille de Friedland.

La garde russe tait partie depuis quelques jours, et ce qui restait l
de troupes russes, comme sauvegarde de cet empire, ne pouvait pas tre
oppos  un seul de nos corps d'arme.

J'arrivai  Ptersbourg le 14 juillet, vers onze heures du matin; je fus
frapp d'admiration en me trouvant dans une aussi belle ville aprs
avoir travers un pays  l'extrmit duquel j'aurais t moins surpris
de rencontrer le chaos; mais il faut tre arriv jusqu' la porte pour
s'apercevoir que l'on approche d'une grande capitale.

J'avais envoy la veille les officiers qui taient avec moi, afin de
retenir un logement convenable, pour moi et pour tout ce qui
m'accompagnait. Mais quel fut mon tonnement de les trouver encore le
lendemain, cherchant eux-mmes o s'tablir: l'opinion tait tellement
monte contre les Franais, que dans aucun htel garni on ne voulait me
loger; j'ai t au moment d'tre oblig d'avoir recours  des moyens
extraordinaires, lorsque le plus heureux hasard me fit rencontrer, dans
le propritaire de l'htel de Londres, un homme qui tait de mon
dpartement; il passa sur toutes les considrations et me logea.

Le jour mme de mon arrive  Saint-Ptersbourg, j'eus l'honneur d'tre
prsent  l'empereur de Russie et de lui remettre la lettre dont
j'tais porteur pour lui. Il tait tabli dans un petit chteau de
plaisance nomm Kamemostrow, distant d'une bonne lieue de la ville,
au-del de la Neva.

J'tais bien loin de m'attendre  un accueil aussi bienveillant que
celui que j'en reus. Cette premire rception ne fut qu'une
conversation de bont de sa part; elle ne dura qu'un quart d'heure, et
il la termina en me faisant l'honneur de me faire inviter  dner pour
le lendemain; c'est dans l'aprs-dner de ce jour-l, qu'tant rest
seul avec lui, il me prit  part et commena la premire conversation
d'affaires. Je dois hommage  la vrit, et convenir qu'en le quittant
j'tais convaincu qu'il tiendrait toutes les conditions de son alliance
avec nous; mais aussi il me parla de sa position vis--vis des Turcs, en
termes si clairs, que je ne pouvais me mprendre sur la conclusion qu'il
en tirerait.

Il me rptait souvent que l'empereur lui avait dit qu'il n'avait point
d'engagemens avec le nouveau sultan, que les changemens survenus dans le
monde changeaient naturellement les relations des diffrens tats entre
eux. Je vis bien que cette matire avait t le sujet de plus d'un
entretien  Tilsit; mais comme l'empereur Napolon ne m'avait pas parl
de cela, je ne pouvais qu'couter sans rpondre. Je fus persuad
ds-lors qu'il ne demanderait pas mieux que de ne pouvoir pas faire la
paix avec la Porte, parce que la consquence tait naturelle dans ce
cas; et je ne pus mettre hors de mon esprit qu'il y avait eu entre eux
deux quelque confidence rciproque sur des projets mdits depuis
long-temps; parce que je ne pouvais pas me persuader que nous eussions
renonc aux Turcs, sans quelque convention de la part de la Russie de
nous laisser faire ailleurs, par compensation, ce qui pourrait nous
convenir. J'ai mme de fortes raisons pour croire qu' ce mme Tilsit il
fut question de l'Espagne.

C'tait la seule affaire qui occupt srieusement l'empereur; et comme
il ne voulait plus de guerre, comment aurait-il manqu l'occasion de
parler au seul monarque qui pouvait la faire d'une manire inquitante
pour nous, d'un projet qui l'aurait infailliblement rallume, s'il avait
t dans l'intention de s'y opposer. Il tait bien plus naturel et
raisonnable de le lui communiquer franchement, puisque le mme monarque
avait, de son ct, un autre projet, dont l'excution pouvait tre
traverse par la France, si elle n'y avait pas pralablement donn son
assentiment.

Ce qui me confirme encore dans cette opinion, c'est que, lors du
commencement des affaires d'Espagne (que j'expliquerai tout  l'heure),
on dbitait  Saint-Ptersbourg, aussi-bien que dans les autres villes,
des contes de toutes les faons sur ce qui se prparait  Madrid.
L'empereur de Russie ne l'ignorait pas: il ne m'en dit que quelques
mots, et l'empereur, qui m'crivait de Paris toutes les semaines, ne
m'en parlait pas du tout. Or, comme il avait  coeur de resserrer son
alliance avec la Russie, qui aurait pu souffrir par le seul fait de son
entreprise sur l'Espagne, il n'aurait pas manqu de me faire adresser
des instructions  ce sujet, si tout n'avait t convenu d'avance 
Tilsit: il ne le fit pas, parce qu'il avait bien jug que cela ne serait
pas ncessaire.

J'ai pass six mois  Saint-Ptersbourg, combl des bonts de l'empereur
Alexandre  un tel point, qu'il ne m'avait plus laiss le moyen de me
renfermer dans la gravit du caractre diplomatique, si j'avais eu 
traiter d'affaires importantes. Je le sentais bien; mais j'eus le
bonheur de n'en avoir que d'agrables, car ces six mois furent ce qu'on
appelle, dans le mariage, la lune de miel; je n'avais que de bonnes
communications  faire; je n'tais,  proprement parler, que
l'intermdiaire confidentiel d'un change de courtoisie accompagne de
dons de toutes les espces. Je n'ai point perdu le souvenir de tous ces
heureux temps-l, o il nous tait permis de nous livrer  l'esprance
de jouir d'un bonheur achet par beaucoup de fatigues et de dangers.

L'accueil de la socit envers moi et ce qui m'accompagnait, tait en
raison inverse des bonts de l'empereur Alexandre. Pendant les six
premires semaines de mon sjour chez lui, je n'ai pu me faire ouvrir
aucune porte, et, hormis les jours o j'avais l'honneur de dner chez
l'empereur, la promenade publique tait mon seul amusement; et chez
l'empereur mme, je voyais la premire noblesse partir le soir pour
quelques assembles ou bals, et moi je revenais tristement  mon
secrtaire. L'empereur de Russie voyait tout cela, il aurait voulu qu'on
et agi autrement; mais toutefois je n'ai jamais eu l'air, vis--vis de
lui, d'en souffrir, et je n'en ai jamais parl.




CHAPITRE XI.

Ptersbourg.--Ftes de Petershoff.--Les princes de la maison de Bourbon
se retirent soudainement.--Communications de l'empereur Alexandre  cet
gard.--Rponse de l'empereur Napolon.--Les princes peuvent venir
habiter Versailles.--Mission de M. de Blacas.--Ma biographie.--Allusions
de l'impratrice.


Au moment de mon arrive  Ptersbourg, on rcitait publiquement, dans
les glises, des prires contre nous et particulirement contre
l'empereur Napolon. Comme j'arrivai le premier en Russie, je recueillis
tout ce qu'on y avait sem. Pendant cette rigoureuse quarantaine 
laquelle je fus soumis, j'employai mon temps  visiter tout ce que cette
belle ville offre de curieux: c'est en la parcourant que j'ai entendu
moi-mme, dans des glises, rciter les prires dont je viens de parler;
il est vrai de dire que l'empereur de Russie ne se les rappelait plus,
et qu'il les fit cesser aussitt.

Ptersbourg est bti avec tout le luxe d'Italie et la profusion de
granit et de marbre que les historiens nous rapportent avoir t
remarque dans les villes anciennes dont le nom seul nous est rest. On
n'y voyait pas encore de muse ni d'acadmie de belles-lettres; mais le
germe de la civilisation se reconnaissait partout, et, avec fort peu de
temps, ce pays fera peut-tre trembler le monde. Ses peuples sont neufs
et vigoureux; ils ne sont point nervs par la jouissance; chaque guerre
qu'ils feront vers l'occident leur apportera quelque connaissance de
plus. C'est, selon moi, une bien grande faute de la part des souverains
qui gouvernent des pays riches et des peuples aiss, que d'ouvrir leurs
barrires  ceux qui viennent pour y prendre, sans jamais y rien
apporter que le flau insparable d'une multitude avide de jouissances
qui lui taient inconnues: les Russes en connaissent maintenant le
chemin, qui les empchera d'essayer de le reprendre?

J'ai eu occasion de voir les ftes de Petershoff. C'est un trs beau
spectacle: je l'ai trouv assez ressemblant  celui que prsentent en
France les ftes de Saint-Cloud, lorsque l'empereur est dans cette
rsidence; mais j'ai trouv la classe des bourgeois et artisans russes
plus aise et talant plus de luxe dans sa mise extrieure qu'on ne le
voit dans la classe correspondante en France.

Petershoff a t construit  l'imitation de Marly prs Saint-Germain. La
cour y a une quantit de petits pavillons isols les uns des autres, et
contenant chacun tout ce qui est ncessaire  l'tablissement complet
d'une maison de reprsentation. L'empereur Alexandre me fit donner un de
ces petits pavillons pour le temps que durrent les ftes de Petershoff,
et il eut la bont de s'occuper de moi les jours o le public et la cour
taient tout occups de lui.

Les ftes ont rgulirement lieu pendant les premiers jours d'aot. On y
clbre le jour de naissance ou de nom de sa majest l'impratrice-mre.
Elle donne  toute la Russie l'exemple d'une grande pit et de grandes
vertus; sa protection est accorde  tous les tablissemens de charit,
et, en gnral, son nom est insparable des actes de bienfaisance de ce
pays-l.

C'est au retour de Petershoff  Ptersbourg que j'appris la nomination
de M. de Champagny au ministre des relations extrieures, et celle de
M. de Talleyrand  la dignit de vice-grand-lecteur; on apprit aussi,
par le gouverneur de Mittau, le dpart des princes de la maison de
Bourbon, qui taient retirs dans cette rsidence. Ils s'taient
embarqus pour la Sude: je n'en ai pas connu le motif; mais ce que je
me rappelle trs bien, c'est que l'empereur Alexandre m'envoya chercher
tout exprs, et me dit: Gnral (c'est ainsi qu'il m'appelait), je vous
ai fait demander pour vous communiquer ce que je viens de recevoir de
mon gouverneur  Mittau. Il me montra la lettre, qu'il avait eu la
bont de faire traduire en franais. Vous verrez, ajouta-t-il, qu'il me
rend compte du dpart inopin du comte de Lille et de sa famille; je
n'en ai pas t prvenu d'une autre manire, et n'ai reu  l'avance, ni
mme au moment de leur dpart, aucune communication relativement  cette
rsolution dont je ne devine pas le motif. J'ai voulu vous en faire part
pour que vous en rendiez compte chez vous, afin que l'empereur ordonne
ce qu'il jugera convenable. Vous savez que, plus d'une fois, les
dplacemens de cette famille ont t, en France, les prcurseurs
d'agitations, et je serais dsespr que l'empereur crt que j'y ai la
moindre part. Ce n'est pas qu'en mon particulier je croie qu'il et la
moindre chose  redouter de ces princes: je ne connaissais pas le comte
de Lille, quoiqu'il rsidt  Mittau. En partant pour la Moravie, en
1805, je ne pouvais passer par cette ville sans lui faire une visite.

Je suis persuad, qu' moins d'vnemens bien extraordinaires que
l'intelligence humaine ne peut pas prvoir, cette famille ne remontera
jamais sur le trne; elle finira comme celle des Stuarts.

Je reus cette communication avec le respect que je devais, et
conformment aux ordres d'Alexandre, j'en rendis compte  l'empereur
Napolon.

Ce dpart me surprit; je ne savais  quoi l'attribuer. Je me mis 
couter ce qu'en disaient les salons, et j'appris que cette fuite
prcipite tait attribue  quelques dmarches de ma part. L'on ne
craignait pas mme de rpandre, qu'on avait laiss entrevoir  la
famille royale qu'elle n'tait pas  l'abri d'une nouvelle entreprise
semblable  celle qui avait t tente lorsqu'elle habitait Varsovie.
Tout cela tant de l'nigme pour moi, je n'en devins que plus curieux,
et je saisis une des occasions de mes entretiens particuliers avec
l'empereur Alexandre pour m'en expliquer. J'ai appris de lui-mme,
qu'effectivement il y avait eu une entreprise forme contre les jours du
comte de Lille, tandis qu'il habitait Varsovie; que son opinion avait
t long-temps incertaine l-dessus, mais qu'il avait fini par
reconnatre que c'tait l'oeuvre de quelque basse intrigue  laquelle un
gouvernement comme celui de l'empereur Napolon n'avait pu jamais avoir
part. Ce ne fut qu'aprs mon installation au ministre, en 1810, que je
pus approfondir ce que cela signifiait, et je sus effectivement que l'on
n'y avait connu cette affaire que par le bruit qu'avait fait alors
l'administration prussienne de Varsovie, qui avait voulu lui donner une
suite srieuse; et j'appris que les soupons s'taient arrts sur un
sieur Galomboyer, chef de division aux relations extrieures de France,
qui,  cette poque-l, avait effectivement paru  Varsovie; qu'il y
avait eu des rapports avec des serviteurs de la maison du roi, qu'il en
tait parti subitement lorsque tout fut dcouvert, tait revenu en
France, et tait mort peu de temps aprs son arrive, sans avoir t
remploy.

Ce ne fut qu'alors que je m'expliquai combien taient naturelles les
craintes du roi, en voyant arriver  Ptersbourg un ministre de
l'empereur, et qui tait en mme temps un homme de sa confiance.

Je donne ces dtails au public, parce qu'il existe encore des
contemporains de l'poque o ces faits ont eu lieu, et qui pourront
juger de leur vracit.

J'tais encore occup d'claircir cette affaire, lorsque je reus la
rponse que l'empereur fit  ma dpche; elle tait conue en ces
termes:

M. le gnral Savary, j'ai reu votre lettre de ... Remerciez
l'empereur Alexandre de la communication qu'il vous a charg de me
faire. Il est dans l'erreur s'il croit que j'attache la moindre
importance  ce que peut faire le comte de Lille; s'il est las d'habiter
la Russie, il peut venir  Versailles, je ferai pourvoir  tout ce qui
lui sera ncessaire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, etc., etc.

Je suis trs sr d'avoir laiss cette lettre dans le nombre de celles
que j'ai remises  mon successeur, comme document appartenant 
l'ambassade: s'il l'a conserve, elle doit se retrouver dans le dossier
du mois de septembre 1807, ou du mois d'octobre; mais j'atteste sur ma
vie qu'elle est vraie,  de trs lgers changemens prs dans les
expressions de la dernire phrase. Je l'ai laisse dans les dossiers de
ma correspondance, afin que, si mon successeur rencontrait encore
quelques cas semblables, il ft dispens d'en crire  Paris pour
connatre les intentions de l'empereur sur cette matire.

Lorsque cette lettre me parvint, cette question tait dj loin, et il
n'en fut plus fait mention dans les conversations subsquentes: il y en
avait une autre qui m'occupait dans ce moment-l. L'empereur Napolon,
d'aprs les arrangemens de Tilsit, avait rig la Hesse, avec quelques
pays qu'il y avait runis, en royaume de Westphalie, et y avait plac le
prince Jrme, le plus jeune de ses frres. Le mariage de ce prince avec
la fille du roi de Wurtemberg venait de se conclure  Paris, et l'on
m'avait envoy des lettres des nouveaux poux pour leur tante
l'impratrice-mre de Russie: je ne voulais point faire une affaire
ministrielle de ce message, d'autant plus que je n'avais d'autre
caractre officiel que celui que la bont de l'empereur Alexandre
m'accordait; ce fut donc  lui-mme que je confiai les deux lettres, en
ne lui cachant pas que le peu de bienveillance[20] que je savais 
l'impratrice-mre pour nous, m'avait t le courage de lui demander la
permission de les lui remettre moi-mme.

L'empereur Alexandre les reut, en me disant qu'il s'en chargeait; il
partait pour Paulwski, o rsidait sa mre, et effectivement je reus le
lendemain les deux rponses aux deux missives dont il avait daign se
charger; elles taient accompagnes d'une lettre de l'empereur Alexandre
pour moi, qui aurait satisfait la vanit d'un premier-ministre.
J'envoyai le tout  Paris, cherchant par tous les moyens possibles 
persuader  l'empereur que l'ouvrage de Tilsit pouvait se consolider, et
j'ajoutai que je ne pouvais qu'tre satisfait de tout ce que je voyais.

Il y avait  Ptersbourg, comme envoy de M. le comte de Lille, M. de
Blacas; il y tait arriv peu de temps aprs moi. Les affaires qu'il
pouvait y venir traiter ne devaient point m'occuper; elles taient
purement domestiques. Je ne fais aucun doute que si j'avais demand son
loignement, si mme j'avais laiss entrevoir que cela me faisait
plaisir, j'aurais t satisfait  l'instant; mais j'tais si loin de
cette pense, qu'ayant connu une partie des objets de sa mission, sur
laquelle il avait de la peine  obtenir satisfaction, j'ai contribu 
faire disparatre les difficults qu'il rencontrait; non pas que j'en
aie fait l'objet d'une communication officielle, mais j'ai employ un
moyen qui a galement russi.

M. de Blacas avait, entre autres choses,  solliciter des rparations
d'ameublement pour l'appartement qu'occupait madame la duchesse
d'Angoulme. tait-ce un motif vrai ou apparent de sa mission? au moins
on le disait dans la socit; le fait est que, soit crainte d'un ct de
se mettre l'envoy de la France  dos, ou, ce qui est vraisemblable, le
peu de temps convenable que l'on avait pour entretenir l'empereur
Alexandre de ces sollicitations, M. de Blacas restait sans rien obtenir.
Lorsque je sus ce qui l'occupait dans le moment, un des premiers usages
que j'aie fait de la faveur que l'on m'avait accorde a t de
m'expliquer l-dessus en termes catgoriques, vis--vis des personnes
auxquelles M. de Blacas avait affaire; ajoutant que, si je ne craignais
pas de blesser l'empereur Alexandre, je prendrais des mesures pour que
les rparations qu'on sollicitait fussent excutes, et me chargerais
d'y faire face, bien persuad que je serais approuv par l'empereur.
Cela fut droit  son adresse, et M. de Blacas a srement ignor ces
dtails.

Au milieu de l'ennui dont j'tais accabl, et de la tristesse qui tait
entre dans mon esprit, j'tais all dans un grand magasin de librairie:
en y cherchant ce que je ne trouvais pas, je jetai les yeux sur quelques
pamphlets imprims en Angleterre, contre les Franais, et
particulirement contre l'empereur. J'en achetai la collection la plus
complte que je pus runir; ma voiture en tait pleine: je les ai lus
tous d'un bout  l'autre; et, comme vridiquement parlant, c'tait un
tissu de mensonges parmi lesquels j'avais peine  deviner mme ce que
les auteurs avaient voulu dire, quoique je connusse toutes les personnes
dont ils parlaient, je n'eus besoin d'aucun des secours de la
philosophie pour en supporter la lecture.

C'taient cependant ces mprisables productions qui avaient form
l'opinion sur nous, aussi bien en Russie qu'en Angleterre, et notre
ministre de la police n'avait fait paratre aucune rponse  tous ces
mensonges. Je trouvai ma note biographique dans un de ces ouvrages,
accompagne de mon portrait physique et moral; ni l'un ni l'autre
n'tait flatt: l'on me disait le fils d'un suisse de porte cochre; que
je m'tais engag,  la suite de quelque mauvaise action, pour me
drober  la justice; et qu' travers les dsordres de la rvolution,
j'avais fait remarquer ma perspicacit dans les scnes sanglantes dont
elle a offert le tableau. Mon extrait de naissance aurait pu rpondre 
cette injurieuse assertion; mais enfin cette ide tait loge dans
toutes les ttes.

Mon portrait moral tait encore pire, et  en croire ces lumineux
directeurs de l'opinion de la multitude, il n'y avait gure d'excuteur
de hautes-oeuvres qui et mieux mrit que moi les pithtes qu'ils me
prodiguaient.

Quoique, au fond, je ressentisse une peine vive d'tre prsent sous ces
couleurs  l'opinion des trangers, qui pouvait toujours ragir un peu
sur celle de mes compatriotes, je pris le seul parti qui me convenait,
ce fut de descendre dans ma conscience; elle est toujours le meilleur
juge des hommes de bien, et dans cette occasion elle ne m'inspira que du
mpris pour ces sortes d'accusations. Elle me conseilla bien; car il
n'en est rest dans mon coeur aucun ressentiment, quoique j'aie eu plus
d'une fois l'occasion de me venger.

Je pris donc le parti de rire de tout cela, et d'employer tout mon
esprit  aider aux plaisanteries que l'on cherchait  m'en faire. On a
tant d'avantage sur les imposteurs, lorsque l'on se sent honnte homme,
que je me retirais toujours victorieux de ces sortes d'explications. Je
me rappelle qu'un jour je dnais chez l'empereur de Russie; il n'y avait
jamais moins de douze ou quinze personnes: l'impratrice rgnante me fit
l'honneur de m'adresser la parole, en me disant: Gnral, de quel pays
tes-vous?--Madame, je suis de la Champagne.--Mais votre famille
est-elle franaise?--Oui, madame, elle est aussi de la Champagne, de
Sedan, qui est le pays o l'on fait les beaux draps.--Je vous croyais
tranger, on m'avait dit que vous tiez Suisse.--Madame, je vois ce que
votre majest veut dire; je sais qu'on l'a crit; j'ai lu tout cela, et
je la prie de ne pas arrter son opinion sur de pareilles productions.
L'impratrice vit que je l'avais devine, et la conversation en resta
l. Le hasard avait fait que le mme jour j'avais lu ce qui me
concernait dans les pamphlets dont je viens de parler. L'impratrice de
Russie avait probablement voulu s'assurer s'ils avaient dit la vrit,
et elle avait un jugement trop sain pour ne pas mettre la justice du
ct o elle devait tre.

Diffrentes petites circonstances de cette espce contriburent  me
rendre la socit moins dfavorable, et, peu  peu, je parvins, non sans
peine,  me faire ouvrir les portes des maisons devant lesquelles,
quinze jours avant, il aurait fallu que j'ouvrisse la tranche; et comme
les extrmes se touchent dans le monde, et surtout en Russie, j'eus, par
la suite, autant  faire pour me drober aux prvenances du grand monde
que j'avais eu besoin de patience pour supporter ses rigueurs.

Je ferai observer ici que c'tait prcisment dans ce temps que
l'ambassadeur de Russie arrivait  Paris. Je m'tais employ  le
recommander, ainsi que toute sa suite,  tout ce que les cercles de
cette capitale prsentaient de dames aimables; je n'en avais except
aucune. Paris tait enivr de plaisir lorsqu'ils y arrivrent: on les
invitait partout, et certes, alors, je n'tais pas pay de retour en
Russie. J'en ai agi ainsi, parce que les premires dpches d'un
ambassadeur se ressentent toujours de l'impression qui a frapp son
esprit en arrivant, laquelle dpend aussi fort souvent de l'accueil
qu'il a reu tant du souverain que de la socit.

Mon but fut rempli, et j'eus lieu d'tre bien ddommag de toutes les
bouderies que l'on m'avait faites, lorsqu'on ne put douter que j'avais
vit un accueil pareil  la lgation russe qui allait  Paris.




CHAPITRE XII.

Les Turcs refusent notre mdiation.--Le gnral Guilleminot.--L'empereur
Alexandre va inspecter son arme.--Invitation de
l'impratrice.--Questions de cette princesse sur le got de Napolon
pour le spectacle.--Surprise de Copenhague.--Indignation que cet
attentat cause en Russie.


L'empereur Alexandre venait de recevoir des nouvelles de Turquie. Les
Turcs refusaient de faire la paix. Ceci a besoin d'tre expliqu.

Il avait t convenu  Tilsit que la France interposerait ses bons
offices pour amener la conclusion de la paix entre la Russie et la
Porte. En excution de cet article du trait, l'empereur Napolon avait
fait envoyer  l'arme turque le gnral Guilleminot, pour aplanir les
diffrends, aprs en avoir fait crire au gnral Sbastiani, son
ambassadeur  Constantinople.

Les Turcs voulurent bien traiter; mais, lorsqu'ils virent qu'il tait
question de cder aux Russes la Valachie et la Moldavie, et que nous les
laissions dans cette position, leur indignation se manifesta; les bonnes
gens avaient assez de bon sens pour voir que nous nous tions arrangs 
leurs dpens. Ils disaient avec raison: Que nous serait-il arriv de
pis, si, au lieu d'tre vainqueurs, les Franais avaient t battus?
Ils avaient raison, et peut-tre ne devions-nous pas les abandonner, au
risque de faire une campagne de plus.

Ils dclarrent donc qu' moins qu'on ne leur restitut les provinces
qu'ils avaient perdues, ils ne traiteraient pas, et renonceraient 
l'intervention de la France. Ils allrent mme jusqu' demander la
restitution d'un vaisseau de guerre qu'ils venaient de perdre dans
l'Archipel,  la suite d'un combat entre leur escadre et l'escadre
russe, lequel vaisseau tait dj emmen par celle-ci.

Les Russes auraient volontiers fait la paix avec les Turcs; ils en
avaient besoin, mais pas au point de signer des conditions ridicules:
j'oserai mme ajouter que, si l'on avait insist un peu, ils n'auraient
pas couru de nouveaux risques pour conserver les deux provinces en
question.

Les choses en taient l lorsque l'empereur Alexandre m'envoya chercher
pour me les expliquer, et me demander si je pouvais prendre sur moi
d'crire au gnral Guilleminot, pour qu'il s'employt  faire entendre
raison aux Turcs, tant sur la paix que sur l'armistice pralablement
ncessaire pour la ngocier. Je le fis en termes prcis, quoique cela
ft tout--fait en dehors de mes instructions. Ce qui m'y dcida, c'est
que je ne voulais pas laisser  l'empereur de Russie le moindre doute
sur la sincrit des sentimens dont j'tais quelquefois charg de lui
renouveler l'assurance. Je lui remis moi-mme ma lettre ouverte, et il
la fit parvenir au gnral Guilleminot; elle ne produisit aucun effet.
Le gnral Guilleminot fut oblig de quitter les Turcs sans en avoir
rien pu obtenir, et la guerre continua.

L'empereur Alexandre s'occupait beaucoup de la rorganisation de son
arme aux frontires de Pologne. Il avait, aprs les malheurs de
Friedland, demand de grands efforts  la nation russe, en hommes,
chevaux et denres; tout cela venait d'arriver aux lieux o tait son
arme. Il partit de Saint-Ptersbourg, pour aller diriger lui-mme
l'emploi de tous ces moyens; et, quoique la saison ft mauvaise, il fit
le trajet avec une incroyable rapidit.

Je restai  Ptersbourg pendant son absence, et je fus aussi surpris que
flatt d'tre invit une fois  dner chez l'impratrice rgnante. Sa
soeur, la princesse Amlie de Bade, y tait, ainsi que le comte de
Romanzoff, ministre des relations extrieures, et M. le comte
Kotchoubey, ministre de l'intrieur.

Je cite ces dtails, parce qu' ce dner sa majest l'impratrice mit la
conversation presque continuellement sur la France et sur Paris. Il
tait difficile de parler de quelque chose qu'elle ne connt pas. Notre
littrature lui tait extrmement familire; elle me faisait l'honneur
de me parler de nos spectacles; elle aimait nos productions tragiques,
et connaissait le mrite de tous nos bons acteurs. Elle me dit:
L'empereur aime-t-il le spectacle?--Beaucoup, madame, et prfrablement
la tragdie.--Quelles sont celles qu'il prfre?--Madame, il aime
beaucoup tous les ouvrages de Racine et de Corneille.--Je le conois
sans peine; mais encore y a-t-il du choix dans ces chefs-d'oeuvre-l?--Je
l'ai vu aller souvent voir jouer _Mithridate_.--Ne fait-il jamais jouer
_Mrope_?--Pardonnez-moi, madame.

Je crus d'abord qu'il y avait dans cette question une intention maligne,
et que l'impratrice voulait faire allusion  Polyphonte; mais je ne me
dconcertai pas: peut-tre, au reste, tait-ce une consquence de ce que
je m'tais imagin sur la manire dont on pensait gnralement  notre
gard en Russie.

L'empereur Alexandre revint de Pologne fort content de son arme; ses
pertes taient rpares, et il avait prpar le mouvement de la portion
de cette mme arme, qu'il voulait porter en Finlande pour attaquer
cette province, et forcer enfin la Sude  faire la paix.

Nous tions  la fin d'octobre, lorsque les premires colonnes des
troupes destines  agir contre les Sudois arrivrent  Ptersbourg
pour y passer la Neva; l'empereur les passait en revue corps par corps.
Il m'a quelquefois permis de l'accompagner  ces sortes de revues, et
j'tais tonn de voir des troupes en aussi bon tat aprs une aussi
longue route.

 cette mme poque, les Anglais venaient de s'emparer de Copenhague et
de la flotte danoise. Il n'y avait qu'un cri en Russie contre cette
agression; le ministre de Danemarck  Saint-Ptersbourg se donnait
beaucoup de mouvement pour obtenir des secours de la part des Russes,
qui ne pouvaient rien dans ce moment-l.

L'empereur Napolon m'crivit de Paris  ce sujet, et me disait que cet
vnement le contrariait fort, mais qu'il tait le rsultat de la
politique quivoque du Danemarck, qui, dans la campagne prcdente,
avait retir toutes ses troupes des les pour les runir en Holstein, o
elles s'taient encore trouves lors de l'apparition des Anglais, et
n'avaient pu porter du secours  la capitale. Cette disposition avait
t prise par le gouvernement danois, sans doute par un effet de la mme
influence qui agissait contre nous-mmes en Espagne; et, dans le cas o
un malheur nous serait arriv, ils auraient t prts  prendre le parti
qui aurait t le plus conforme  leurs intrts.

Nanmoins la Russie sentit cette perte du Danemarck, dont la flotte
tait un bon tiers de la garantie de neutralit de la Baltique.
L'empereur Alexandre fit dclarer par son ministre,  l'ambassadeur
d'Angleterre, qu'il prendrait fait et cause en faveur du Danemarck, et
qu'il ne resterait pas indiffrent  l'agression dont cette puissance
avait t la victime.

Le mois d'octobre se passa sans rien offrir de remarquable; les liens
entre la Russie et la France se resserraient. L'empereur Alexandre
lui-mme luttait contre l'opinion la plus gnrale, qui ne nous tait
pas favorable; et, en ce qui dpendait de la France, je m'efforai de
lui rendre facile ce que je lui voyais faire pour ramener tout le monde
 sa manire de penser. Rien n'tait gal  l'irrvrence avec laquelle
la jeunesse russe osait s'expliquer sur le compte de son souverain.
Quelquefois je me suis trouv oblig d'en reprendre plusieurs et de
relever leurs inconvenantes rflexions. Pendant quelque temps, je conus
de l'inquitude sur la suite que ces licences pourraient avoir dans un
pays o les rvolutions de palais n'avaient t que trop communes. Je me
mis ds-lors  observer, sous ce rapport, les plus audacieux parleurs,
qui ne tendaient  rien moins qu' porter toute cette jeunesse  la plus
criminelle des entreprises. J'tudiai toutes les conjurations qui ont eu
lieu en Russie depuis un sicle. La dernire tait si rcente, que tous
les contes absurdes qui se dbitaient sur elle taient encore le sujet
des conversations de plusieurs mchantes coteries de socit, dont
Ptersbourg a, comme plusieurs grandes villes, le malheur d'tre
afflig.

Lorsque des circonstances politiques qui surviennent, sortent de la
sphre de leurs petites ides, il part de ces coteries un dluge de
mauvais quolibets, de faux avis, et de tout ce qui peut garer le
jugement des bons citoyens, accoutums  suivre l'exemple de
l'obissance. Tous ces nergumnes ne sont pas redoutables pour un
gouvernement fort; mais ils s'attachent  toutes ses actions, comme la
rouille s'attache aux mtaux, et les corrode. On est tout tonn
d'apercevoir, au bout d'un certain laps de temps, le mal qu'on a prouv
de ces chenilles qu'on a nglig d'craser lorsque le temps pour le
faire tait favorable.

J'eus le courage d'couter tout ce que l'on voulut me dire sur la mort
de l'empereur Paul. Les divers rcits de cette scne tragique me
faisaient connatre beaucoup de dtails personnels sur des hommes de
marque, et il serait heureux que des ambassadeurs eussent beaucoup de
renseignemens comme ceux que je pus mettre sur mes tablettes.

Voici ce que j'ai appris sur cet vnement, car mon auteur tait un
grand personnage russe, ami de l'empereur Paul; c'est sa propre
narration que je rapporte. Je pourrais le nommer, parce que je le crois
mort depuis; mais l'autorit de son nom ne donnerait pas plus de force 
la vrit pour les Russes contemporains qui liront ces Mmoires.




CHAPITRE XIII.

Conspiration contre l'empereur Paul.--Le comte P...--Le gnral B...--Le
grand-duc.--Assassinat de l'empereur Paul.--On rpand qu'il est mort de
maladie.--Position critique de l'empereur Alexandre.--Le marchal Soult
intercepte une bauche de conspiration.--Ses ramifications.


L'empereur Paul tait mont fort tard sur le trne; il avait eu 
supporter les hauteurs de tous les favoris de sa mre, et de plus il
avait t souvent en butte aux intrigues des courtisans, qui, pour faire
valoir leur zle, lui avaient plus d'une fois suppos des projets de
rbellion et de vengeance pour le meurtre de son pre Pierre III. Ces
dsagrmens avaient empoisonn sa jeunesse, et avaient jet dans son
esprit des dispositions de mfiance, qui taient toujours accompagnes
d'aigreur envers tout ce qu'il souponnait avoir eu quelque part aux
perscutions qu'il avait prouves.

Lorsqu'il fut empereur, il ne se dfia pas des ressentimens du grand-duc
Paul, et s'occupa un peu trop  faire justice de ceux dont il avait eu 
se plaindre. Il se fit par l beaucoup d'ennemis; la plupart taient
puissans de richesse et d'honneurs, auxquels les hommes renoncent
difficilement: les soupons et la terreur rgnrent bientt autour de
lui; au lieu de ramener les esprits par la douceur, il les exaspra par
de la svrit. Il crut, en vain, se faire des amis par des libralits
qu'il porta jusqu' la profusion la plus irrflchie; il tait dans le
mme jour, bon jusqu' la faiblesse, svre jusqu' l'inhumanit, et
quelquefois injuste jusqu' la cruaut, autant qu'irrsolu et variable
jusqu' la dmence;  tel point qu'il rendit des ukases ridicules pour
interdire l'usage des chapeaux ronds et des pantalons, et pour dfendre
de porter les cheveux coups  la franaise: on tait puni du knout
lorsque l'on tait trouv en contravention avec de pareilles lois!!

Cette manire de gouverner ne pouvait pas donner de scurit pour
l'avenir  tous ceux qui croyaient avoir quelque chose  redouter de la
versatilit de son caractre et de sa violence: ce parti tait nombreux,
et songea ds-lors  sa sret. En Russie, comme dans tous les autres
pays, c'est un trs petit nombre d'individus riches, et le plus souvent
mal fams, qui s'emparent du domaine de l'opinion publique, qu'ils
dirigent pour ou contre le souverain, selon qu'il leur plat ou ne leur
plat pas; leur aropage le juge sans appel, et, une fois qu'ils ont
prononc, ils ne s'occupent plus que de l'excution de leur arrt: ce
fut le cas de l'empereur Paul.

Ses sujets le condamnrent sous les prtextes les plus frivoles, et les
passions, qui ne calculent pas, l'accusrent de tout ce qu'il y avait de
plus draisonnable et  la fois de plus criminel. Les plus ardens  le
prcipiter du trne furent bientt d'accord; mais de grandes difficults
traversaient l'excution de ce dessein: c'est  Moscou qu'il se trama,
parce que, dans cette ville loigne de la cour, on peut s'envelopper de
tout le mystre qu'exige une pareille entreprise.

Elle ne pouvait russir sans la participation du gouverneur militaire de
Saint-Ptersbourg, qui est tout  la fois le chef des citoyens, le
gnral de la garnison et le gardien de l'empereur. Il exerce une
surveillance qui lui et infailliblement fait dcouvrir les petites
menes par lesquelles il tait ncessaire de commencer cette entreprise.
Les conjurs prirent donc la rsolution d'associer le gouverneur
militaire  leurs projets: ce gouverneur tait le comte de P...
L'empereur Paul avait une extrme confiance en lui, et ne l'avait fait
gouverneur de cette capitale que parce qu'il le regardait comme le plus
attach  sa personne et le plus incorruptible: ce comte P... tait un
homme profondment astucieux, et,  ce qu'il parat, d'une duplicit de
caractre semblable  celle des personnages principaux que l'on voit
figurer dans les rvolutions d'Orient. Un conjur, dont je dois taire le
nom, se chargea de sonder P..., sans lui rien dire du projet arrt,
mais de connatre directement de lui-mme sa manire de penser sur
l'empereur, et sur tout ce qui tait le sujet du mcontentement gnral.
P... s'ouvrit, et la confiance s'tablit entre lui et le conjur, qui ne
manqua pas de lui rpter souvent que l'extrme confiance dont il
jouissait en ce moment ne tarderait pas  tre suivie d'un exil en
Sibrie, aussitt qu'un envieux, dont les hommes en place ne manquent
jamais, serait parvenu  entretenir l'empereur un instant; que cela ne
dpendait que d'une matresse, et qu'enfin, avec un homme du caractre
de l'empereur, rien n'tait stable. M. de P... sentit toute la force de
ce raisonnement, et vit bien qu'il tait le prcurseur de quelque chose:
lorsqu'on lui eut droul le projet, il s'engagea dans l'entreprise, et
en connut tous les conjurs, dont il devint ds-lors le chef, parce que
la russite dpendait de lui. Il demanda quelques jours pour y
rflchir; il comprit bien que, si le coup manquait, il devenait lui
seul plus coupable que les autres, dont les dpositions l'auraient
accabl, et que, s'il russissait, il devait craindre le ressentiment du
grand-duc qui allait monter sur le trne, ainsi que celui de la veuve,
qui ne mettrait pas de bornes  ses vengeances; qu'enfin si le projet
venait  s'venter avant son excution, il avait  mettre les apparences
de son infidlit  l'abri des reproches que l'empereur Paul lui aurait
adresss: il songea  parer  tous ces incidens.

Son emploi lui donnait beaucoup d'accs dans l'intrieur de l'empereur,
et il n'tait pas sans savoir que Paul faisait prouver  son fils
plusieurs dsagrmens semblables  ceux dont il avait lui-mme eu tant 
se plaindre tant grand-duc. P..., au lieu de calmer l'empereur,
l'excita, et lui parla en termes ambigus de ce qu'il voyait et entendait
dire, laissant entrevoir  l'empereur qu'il fallait bien que les plus
audacieux comptassent sur l'impunit qu'on leur avait sans doute promise
pour oser parler de la sorte.

De pareilles rflexions ne manqurent pas d'atteindre leur but; elles
mettaient dans l'esprit de l'empereur une mfiance sombre qui le porta
jusqu' suspecter ses propres enfans, et  les entourer de surveillans:
c'tait ce que P... voulait. Le grand-duc, poursuivi par les soupons de
son pre, fut rduit  se rapprocher de P..., qui, d'un mot, pouvait
attirer sur lui un accs de fureur de Paul, accs dont les suites
taient imprvoyables.

Le gouverneur militaire, ainsi plac entre le pre et le fils, jouait 
coup sr; il gagna la confiance du grand-duc en l'entretenant du malheur
auquel lui, P..., serait expos s'il venait  recevoir l'ordre de le
faire arrter; qu'il n'osait pas rpondre que cela n'arrivt pas d'un
instant  l'autre; qu'il ne pouvait deviner quel tait celui qui montait
la tte de l'empereur contre ses enfans, mais qu'il tait exaspr au
dernier point. Il tait difficile qu'une pareille duplicit n'en impost
pas  une me neuve comme celle du grand-duc, qui commenait  trembler
sur le sort qui lui tait rserv.

Lorsque M. de P... l'eut amen au point d'anxit o il voulait le voir,
avant de lui rien communiquer, il se dcida  l'en entretenir, en
commenant par lui faire un tableau effrayant de l'tat dans lequel les
profusions de son pre avaient mis les finances de l'empire, ainsi que
l'tat d'humiliation sous laquelle on vivait, avec la perspective de se
voir chaque jour arrach  sa famille, mutil, et jet en exil pour le
reste de sa vie; ajoutant que la fureur avec laquelle on procdait  ces
sortes d'excutions menaait tout le monde, depuis le plus grand
jusqu'au plus petit; qu'enfin lui-mme y tait expos; qu'il venait lui
donner une preuve de son dvouement  sa personne en le prvenant de
prendre ses prcautions, parce qu'il serait peut-tre une des premires
victimes. Un pareil discours tait bien fait pour achever de troubler
une me dj alarme.

Le grand-duc demandait le remde  opposer  cet orage, qu'il voulait
dtourner; P... rpliquait de manire  augmenter les inquitudes que
ses artifices avaient jetes dans l'esprit du prince, et s'engagea, pour
dernire preuve de fidlit,  lui donner avis des ordres qu'il pourrait
recevoir contre lui, en lui faisant observer que, s'il prenait un parti
sans l'en prvenir (comme de s'enfuir), il l'exposait  tous les
ressentimens de l'empereur, qui ne lui pardonnerait pas cette
infidlit; qu'en consquence il le sommait, avant tout, de lui donner
sa parole d'honneur de se conformer  ce qu'il lui proposerait ds qu'il
aurait reu l'ordre en question, si toutefois il arrivait. Le grand-duc
donna la parole (assure-t-on), et crut ainsi avoir un protecteur dans le
gouverneur militaire; tandis qu'au contraire le gouverneur rendait ce
prince l'instrument de sa perfidie.

Les choses en taient  ce point lorsque P... fait parvenir, avec
adresse,  l'empereur, par une voie dtourne, quelques avis sur les
dangers dont il est menac; ce moyen lui russit encore. L'empereur
l'envoya chercher, et, lui ayant communiqu l'avis qu'il venait de
recevoir, lui tmoigna son tonnement de ce qu'il n'avait pas su cela,
et ne lui en avait pas parl. P... rpondit qu'il n'ignorait rien du
projet, et qu'il prenait des mesures pour le prvenir; il en rcita
quelques dtails  l'empereur, qui parut tranquille en voyant que son
gouverneur militaire s'tait occup de la sret de sa personne. Il fut
tout--fait rassur lorsque M. de P... lui eut dit qu'il attendait la
liste des conjurs, qu'on devait lui donner le mme jour; mais qu'il
n'avait encore os faire arrter personne, parce qu'il lui tait revenu,
et qu'il tait forc de l'avouer  Sa Majest, que ses enfans n'taient
pas trangers  cette entreprise; qu'il ne pouvait pas l'assurer, mais
qu'enfin, si ses soupons se vrifiaient et taient fonds, il lui
demandait quelle conduite il devait tenir dans cette circonstance, tant
pour empcher le grand-duc d'tre averti que pour lui ter les moyens
d'chapper.

L'empereur, enchant de tant de zle, lui ordonna, dans ce cas-l, de ne
point balancer  l'arrter. P... rpondit que, bien que son dvouement
ft sans bornes, comme il pourrait se faire que ce ne ft pas lui-mme
qui excutt cet ordre, et qu'il pourrait arriver un malheur si le
grand-duc rsistait, il voulait avoir un mandat sign de l'empereur pour
que le grand-duc n'et rien  rpliquer, et qu'il obt.

L'empereur Paul trouva la mesure sage, et signa de suite le mandat, que
P... emporta; il alla avec cette pice chez le grand-duc, et, la lui
montrant, lui dit que, quoi qu'il et pu faire, l'arrt fatal tait
prononc; qu'il n'y avait plus  feindre; qu'il fallait prendre un
parti; que lui, gouverneur militaire pourrait bien diffrer de quelques
jours l'excution de l'ordre qu'il voyait, mais qu'enfin il ne pourrait
pas l'luder, et que, ds ce moment, il tait oblig de le faire
observer; qu'il l'en prvenait[21]. Il avait un intrt immense  ce que
le grand-duc ne vt personne  qui il aurait pu s'ouvrir, et qui lui
aurait donn le sage conseil d'aller trouver son pre.

Lorsque P... le vit bien abattu, il alla promptement rassembler les
principaux chefs des conjurs, avec lesquels il convint de tout, du
jour, de l'heure et des officiers de leur connaissance qu'il ferait en
sorte de faire tomber de garde cette nuit-l au chteau; enfin, il leur
donna le mot d'ordre; et, aprs qu'il eut arrt toutes les
dispositions, il revint trouver le grand-duc, et lui dit qu'il n'y avait
plus  balancer; que toute la ville et la garnison se prononceraient
pour lui s'il voulait se dcider pour le salut de tout le monde et pour
le sien; qu'il n'tait point question d'une scne sanglante, mais que
l'on tait dcid  ter le pouvoir  son pre pour l'en revtir, s'il
tait dcid  faire grce aux auteurs de cette rvolution et  ne pas
les poursuivre; qu'autrement lui, P..., ne rpondait de rien, parce
qu'une fois qu'il aurait excut l'ordre de son pre de l'arrter, si,
comme il n'en faisait aucun doute, l'empereur Paul tait victime d'une
conjuration, il n'y avait rien de moins sr qu'on appelt le grand-duc 
lui succder,  moins qu'on ne ft tout--fait rassur sur les
poursuites qu'il pourrait tre dispos  exercer contre ceux qui
l'auraient mis sur le trne.

Un argument aussi perfidement imagin tait trop fort pour un coeur neuf
comme celui auquel on s'adressait, aprs avoir pris les prcautions de
lui fermer toutes les portes de salut. Dans cette situation, le
grand-duc s'appuya encore sur celui qui le perdait, et promit tout ce
qu'on voult pourvu qu'on ne ft point de mal  son pre. Cet
assentiment une fois obtenu, P... eut encore un autre soin: ce fut de
prvoir le cas o le coup manquerait, ou bien celui o il serait vent.
On verra comment il s'y prit pour se mnager une retraite; il va d'abord
retrouver les conjurs, et fixe l'excution  la nuit mme; ils se
runissent dans la maison de l'un d'eux; ils partent la nuit, vtus de
leurs uniformes et arms de leurs pes, au nombre de treize ou quatorze
en tout. P... avait fait mettre de garde des officiers  lui pour toute
main; avec le mot d'ordre les conjurs passent partout dans les
vestibules et les appartemens du palais: c'tait au chteau
Saint-Michel.

Ils arrivent, de pice en pice, jusqu' celle qui prcde la chambre 
coucher de l'empereur: il y avait, pour toute garde, un cosaque qui
tait couch sur un matelas. Il se lve en sursaut, et jette un cri
perant en prononant le mot _trahison!_ il tombe aussitt perc de
coups. Les conjurs se jettent  la porte de la chambre  coucher, une
lumire  la main: sept d'entre eux restent  la premire porte de
l'appartement, les sept autres entrent dans la chambre et vont droit au
lit; ils n'y trouvent personne, et se croient dj perdus, persuads que
l'empereur n'avait pas pass la nuit chez lui. Le courage en abandonne
quelques uns qui voulaient fuir, mais les autres les retinrent, lorsque
l'un d'eux, B..., observe que le lit de l'empereur est encore chaud.
L'empereur Paul, au cri du cosaque, s'tait jet  bas de son lit, et,
soit qu'il et perdu la tte, ou qu'il ft mal veill, au lieu de se
couler par la porte qui, de la tte de son lit, ouvrait sur un petit
passage qui menait chez l'impratrice, et alors il tait sauv, il se
blottit derrire un paravent  glace, sans avoir eu le temps de mettre
aucun vtement. Les conjurs dlibraient sur ce qu'ils allaient faire,
lorsque B..., plus froid dans le crime, se met  chercher par toute la
chambre, et dcouvre l'empereur: il appelle ses complices, en lanant
des pithtes ironiques  la malheureuse victime, et, la prenant par le
bras, il l'amne au milieu de la chambre; l commencent des injures et
des reproches que tous lui adressent, aprs quoi ils lui proposent
d'abdiquer: il s'y refuse; le moment tait dcisif.

Les conjurs qui taient rests  la premire porte venaient presser les
autres d'en finir, disant qu'ils entendaient du bruit; enfin, l'un
d'entre eux, qui s'en vantait encore  table, lorsqu'il commandait
l'arme en 1807, dit aux autres: Messieurs, le vin est vers, il faut
le boire. En mme temps il assne un coup sur la tte du monarque
infortun; ds-lors les monstres le prennent  la gorge, le mutilent par
tout le corps, et terminent par l'trangler avec sa propre charpe: ils
lui avaient donn un coup  la partie suprieure de l'oeil, qui avait
fait une plaie[22].

Ce meurtre commis, ils le remirent dans son lit, et le couvrirent. Ils
emportrent le cadavre du cosaque, et s'en allrent chacun chez soi,
comme s'ils n'avaient rien fait. Ils rencontrrent P..., qui s'avanait,
avec un bataillon des gardes, pour venir au secours de l'empereur si le
coup avait manqu; mais voyant qu'il avait russi, ce fut au secours des
conjurs qu'il venait: il avait enfin pour troisime but de mettre le
grand-duc  l'abri d'une entreprise de leur part.

Le jour avait  peine clair le lendemain de cette sanglante
catastrophe, que toute la ville en tait informe; on fit rpandre le
bruit que l'empereur tait mort d'une attaque d'apoplexie, et l'on
disposa tout ce qui tait d'usage dans cette circonstance, tant pour lui
succder, ce qui tait dans l'ordre naturel, que pour lui rendre les
derniers devoirs.

On plaa le corps sur un lit de parade, selon la coutume; et, pour que
le sang qui, dans la strangulation, s'tait port avec abondance  la
plaie qu'il avait au-dessus de l'oeil, ne ft point faire de rflexions
aux spectateurs, qui commenaient  mditer sur cet vnement
extraordinaire, on eut soin de lui mettre du blanc sur le visage, de
manire  rparer l'altration qui tait la suite des mauvais traitemens
qu'on lui avait fait prouver. Personne ne fut dupe: les gens qui
l'avaient lav, habill, pour le mettre sur le lit de parade, et ceux
qui l'avaient trouv, le matin en entrant dans sa chambre, donnrent
tous les dtails que l'on voulut apprendre. De plus, le sang du cosaque
avait rougi le parquet, et l'on est toujours bien mieux inform de ce
qui se passe au fond du palais des rois, lorsque cela blesse la morale
publique, que l'on ne sait ce qui concerne l'intrieur d'un particulier.

Aprs cette exposition publique, l'empereur Paul fut inhum avec toute
la pompe due  son rang.

La vrit ne tarda pas  se dcouvrir: le grand-duc Alexandre voulut la
savoir tout entire, et l'impratrice veuve n'entendait  aucun
mnagement. Si justice n'a pas t faite sur-le-champ, de tout ce qui
avait eu part  ce crime, c'est probablement par crainte des troubles
que le crdit des conjurs et probablement excits dans l'empire:
nanmoins les meurtriers, atteints par l'indignation publique, furent
exils; presque tous moururent dans leurs terres, loin de la capitale.

En coutant ce rcit de la bouche de ceux qui n'avaient pas perdu le
souvenir des bonts de l'empereur Paul, je fus effray de la facilit
avec laquelle les conjurs s'taient accords et avaient excut un tel
projet, sans qu'une seule circonstance ft venue le traverser, ni que le
remords ft entr dans l'me d'aucun d'entre eux: je frmis en pensant
que le sort d'un monarque, celui de tout un tat, tait  la merci d'un
simple officier qui, le plus souvent, se trouve, par l'effet du hasard,
plac au poste principal, et sur la fidlit duquel reposent tous les
intrts de la socit.

Plus j'y rflchissais, plus je croyais voir dans tout ce que
j'entendais et dans ce que j'apercevais, les premiers lmens d'une
conspiration de la mme nature. Ce qui contribua  me le persuader, fut
l'arrive subite,  Saint-Ptersbourg, d'un aide-de-camp du marchal
Soult (M. de Saint-Chamans), que ce marchal m'envoya en courrier, des
bords de la Vistule, o tait encore son corps d'arme. Le marchal
Soult avait saisi une correspondance toute frache, dans laquelle, parmi
beaucoup de lettres pleines, de phrases nigmatiques, il y en avait qui,
d'un bout  l'autre, ne traitaient que d'une matire semblable. Je me
rappelle que, dans une de ces lettres entre autres, il y avait ces
expressions: Est-ce que vous n'avez donc plus chez vous des P..., des
Pl..., des N..., des B..., ni des V...?[23] Ces lettres taient crites
de la Prusse  des Russes. Quoiqu'elles me parussent plutt tre la
production de quelque imagination exalte, que la consquence d'un
commencement d'entreprise criminelle, je trouvai le cas trop grave pour
me charger de la responsabilit, en prenant sur moi de ne pas les
communiquer  l'empereur Alexandre, d'autant plus que je devais supposer
qu'il aurait probablement quelques informations d'autre part; et
d'ailleurs je devais saisir cette occasion de lui prouver ma
reconnaissance des bonts qu'il avait pour moi.

Je m'y pris donc du mieux qu'il me fut possible pour les lui faire
parvenir, en l'informant de l'arrive de M. de Saint-Chamans; il voulut
bien ne voir, dans cette communication, que les sentimens qui me
l'avaient dicte, et m'en tmoigner de la satisfaction. Je me permis de
l'engager  ne pas trop se fier sur les apparences extrieures, en lui
faisant observer que c'tait dj tre bien gard que de faire croire
que l'on se gardait, parce que, d'ordinaire, les assassins sont des
lches. Je le trouvai l-dessus tout--fait indiffrent, et il me dit
mme: Je ne crois pas qu'ils l'osent, faisant allusion  ceux qui en
auraient eu la pense; j'ai confiance dans l'attachement de mes sujets;
mais si, enfin, ils veulent le faire, qu'ils le fassent, mais je ne leur
cderai en rien: d'ailleurs, il ne faut pas croire tout ce que l'on dit;
dans ce pays-ci on parle beaucoup, mais on n'est pas mchant.

Je me trouvai soulag d'un grand poids, lorsque je vis entre ses mains
tout ce que m'avait envoy le marchal Soult. Sans tre plus satisfait
de la mauvaise disposition d'esprit dont j'tais moi-mme le juge, je
n'osais m'en plaindre, parce que rellement l'empereur Alexandre y
faisait tout ce qu'il pouvait: l'opinion d'une ville comme
Saint-Ptersbourg ne pouvait pas se retourner facilement, et il fallait
de la patience pour obtenir ce que l'on dsirait; la violence et tout
gt.

Dans les premiers jours de novembre, j'eus occasion de lui faire
remettre plusieurs pices imprimes contenant les expressions les plus
injurieuses pour lui: c'taient des productions toutes fraches, de la
mme espce que celles qui avaient t dbites de Paris si long-temps
contre l'empereur Napolon: il fit si bien qu'il en dcouvrit le
colporteur, et sut, par l, comment ces monstruosits avaient t
apportes dans ses tats. Il fut moins sensible  l'outrage qu'on
dirigeait contre lui, qu'il n'tait indign de reconnatre que c'tait
un Russe attach  sa maison qui l'avait rpandu; il le fit venir, lui
lava la tte d'importance, mais ne le punit pas.




CHAPITRE XIV.

L'empereur Alexandre se constitue en tat d'hostilit avec
l'Angleterre.--Nomination du duc de Vicence  l'ambassade de
Ptersbourg.--le duc de Serra-Capriola.--Le comte de
Meerfeld.--L'opinion est peu favorable  mon successeur.--Moyens que
j'emploie pour la lui ramener.--Le comte de Mestre.--Audience de
cong.--Tmoignage d'intrt de l'empereur Alexandre.


C'est aussi dans les premiers jours de novembre que je reus un courrier
de l'empereur, qui m'annonait son dpart pour l'Italie; le mme
courrier m'apportait les instructions du ministre des relations
extrieures, pour rclamer l'excution d'un des articles du trait
secret fait  Tilsit. M. Louis de Prigord en tait porteur; il avait
aussi une lettre de l'empereur Napolon pour l'empereur Alexandre; il
m'arriva  Saint-Ptersbourg, dans la matine d'un jour o je dnais
chez l'empereur Alexandre; et comme dans la soire ce souverain avait
l'habitude de m'entretenir  part, c'tait ce moment-l que je prenais
pour baucher les affaires dont j'tais charg. Dans cette occasion, je
lui parlai de l'arrive de M. Louis de Prigord, qui tait porteur d'une
lettre pour lui, que je lui remis, en lui demandant la permission de le
lui prsenter le lendemain  la parade; il me l'accorda, et reut la
lettre, qui tait trangre  un sujet qui faisait l'objet de la mienne.

L'empereur Alexandre me demanda si j'avais reu quelque chose, et de
quoi on me parlait. Sire, dis-je, on me charge de tmoigner  votre
majest le dsir de la voir joindre sa puissance  la ntre, pour nous
faire couter de l'Angleterre, qui parat n'avoir pas accept, ou avoir
rpondu d'une manire vasive aux ouvertures qui lui ont t faites
depuis le retour de l'empereur  Paris.--Fort bien, rpondit-il, votre
matre ne m'en dit pas un mot; mais il suffit; je le lui ai promis, je
lui tiendrai parole; voyez Romanzoff, et venez me parler de cela
demain.

Je n'y manquai pas; j'tais bien aise que l'empereur et la nuit pour
penser au parti que j'allais lui proposer, parce que cela me donnait
aussi le temps de me prparer  rpondre aux objections, et, dans ce cas
surtout, il devait naturellement y en avoir. Le lendemain, aprs avoir
reu M. Louis de Prigord, l'empereur me parla le premier d'affaires, et
commena par me dire qu'il avait t convenu que l'on se runirait pour
faire en commun une sommation  l'Angleterre, et lui offrir la mdiation
de la Russie pour ngocier la paix et qu'il lui semblait que c'tait la
dmarche pralable  faire.

Je rpondis que cette dmarche avait t faite; qu'il savait bien que
l'Angleterre avait dclin sa mdiation; que, quant  la sommation, elle
tait inutile de notre part, puisque depuis long-temps nous tions en
tat d'hostilits; que, pour lui, il pouvait, si cela tait dans ses
intentions, commencer par une sommation; mais que je ne croyais pas
qu'elle avant les choses parce que, si l'Angleterre avait t dispose
 traiter, elle n'aurait pas refus d'une manire si positive sa
mdiation; il rflchit un moment, et, reprenant la parole, il me dit:
Je comprends cela, et puisqu'on le dsire chez vous, je suis bien aise
de montrer de l'empressement  remplir mes engagemens; ds aujourd'hui,
je donnerai des ordres  Romanzoff, et il ajouta: Je vous assure que
cela ne sera pas long.

Effectivement, le surlendemain, on me remit la note que le gouvernement
russe se proposait de faire remettre  l'ambassadeur d'Angleterre; je
n'avais aucune observation  y faire, et elle fut envoye le lendemain 
l'htel de l'ambassadeur, qui en accusa rception, en demandant ses
passe-ports.

Il y avait alors, tant dans la rivire de Saint-Ptersbourg que dans le
port de Cronstadt, plusieurs centaines de navires marchands anglais,
tous chargs en retour pour l'Angleterre; et quoique le principal but de
la France ft de frapper le commerce anglais, en faisant dclarer la
guerre  cette puissance par la Russie, qui n'avait aucun moyen maritime
pour la rendre de quelque efficacit, je n'eus pas l'air de m'apercevoir
de tout le loisir qu'on leur donnait pour s'loigner, d'autant plus
qu'on y mettait de la dcence; j'y mis de mon ct de la modration,
parce que cette mesure du gouvernement russe n'tait pas populaire 
Ptersbourg, et que, si j'avais exig que l'on employt de la rigueur,
je courais le risque de rompre la corde de l'arc, qui ne pouvait se
tendre qu'avec de la patience; l'on m'a su gr d'en avoir agi ainsi.

L'ambassadeur d'Angleterre partit par la Sude pour retourner 
Londres[24]. La campagne contre les Sudois en Finlande tait ouverte,
et n'offrait aucun dtail bien intressant.

J'envoyai  l'empereur Napolon tout ce qui m'avait t remis par le
ministre russe sur la question dont je viens de parler, et mon courrier
ne l'ayant pas trouv  Paris, courut sur ses traces, et ne le joignit
qu' Venise.

Vers la fin de novembre, je reus l'avis officiel de mon remplacement 
Saint-Ptersbourg par M. de Caulaincourt, qui y tait nomm ambassadeur.
Je m'occupais de chercher  lui louer un htel, afin qu'il ft tabli
d'une manire convenable tout en arrivant, et j'avais russi lorsque
l'empereur Alexandre, en me faisant demander le bail que j'en avais
pass, me fit entrer en possession d'un magnifique htel qu'il avait
fait acheter sur le grand quai de la Neva; il le donnait  la France en
retour de celui que l'empereur Napolon avait donn  la Russie au
moment de l'arrive de son ambassadeur  Paris. Nous gagnmes  ce
march, parce que l'htel que nous remes  Saint-Ptersbourg tait
bien plus complet que celui que nous avions donn  Paris.

L'empereur Alexandre eut la bont de me dire des choses personnelles
extrmement flatteuses sur la contrarit que lui causait mon rappel, et
je puis dire que, si j'prouvais quelque satisfaction  quitter sa cour,
ce fut parce que je le trouvais personnellement trop entranant. Combl
de ses bonts comme je l'avais t, il tait  craindre pour moi, que
dans des circonstances o il aurait fallu se retrancher dans l'austrit
du caractre diplomatique, la reconnaissance et l'attachement que
j'prouvais pour lui m'en eussent empch. Je me serais alors trouv
dans une position gnante, ou oblig de trahir mon devoir pour suivre
une inclination bien naturelle: lui-mme ne m'aurait pas estim, et les
affaires dont on m'aurait charg n'eussent pas t faites.

Je ne dois pas taire ici que l'opinion la plus gnrale de la socit
tait tout--fait dfavorable  M. de Caulaincourt, et je m'aperus
bientt que cette mauvaise disposition apporterait des difficults  la
marche qu'il aurait  tenir, pour la conduite des affaires que j'allais
lui remettre en bon chemin. En cherchant la cause de cette disposition,
je fus forc d'en reconnatre la source dans la part qu'on lui supposait
avoir eue dans l'affaire du duc d'Enghien: j'tais dj devenu assez
fort en Russie, par le retour de l'opinion en ma faveur pour l'employer
 servir mon successeur, auquel j'tais attach par des liens d'amiti
trangers  notre situation politique rciproque; je balanai d'autant
moins  le faire, qu'en rendant service  un camarade, je servais  la
fois mon pays, en lui aplanissant des difficults qui, tt ou tard,
auraient nui  ses intrts.

L'on se gnait peu  Saint-Ptersbourg pour parler de M. de Caulaincourt
sous ce rapport, et je n'eus pas de peine  rencontrer l'occasion
d'entreprendre sa justification; je le fis encore pour l'empereur
Alexandre lui-mme, qui ne m'en avait cependant pas parl, mais qui ne
pouvait ignorer tout ce qui se disait autour de lui  ce sujet, et je
voulais que l'accueil qu'il allait faire  l'ambassadeur de France ft
dgag de toute espce de mauvaise impression ou arrire-pense
fcheuse.

Il y avait  Saint-Ptersbourg des petits cercles de conversations,
desquels s'coulait, dans le reste de la socit, tout ce que l'on
voulait y rpandre. Ce moyen me parut le plus favorable  l'excution de
mon projet: je choisis celui de M. de Laval[25], qui habite sur le quai
Anglais; je croyais, ce jour-l, y trouver plusieurs Russes, ainsi que
le duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples, et M. le comte de
Mestre, ambassadeur du roi de Sardaigne; mais je n'y rencontrai que ce
dernier, de sorte que la conversation s'engagea, entre nous trois
seulement, sur les affaires du temps. En leur demandant leur amiti pour
mon successeur, je les vis  peu prs muets; j'y tais prpar, et
j'ouvris l'explication que je dsirais; elle est prsente  ma mmoire.
 cette poque, j'ignorais la circonstance de la mprise qui avait rendu
le duc d'Enghien victime de son malheureux sort, puisque ce n'est qu'en
1812 que je l'ai appris; mais je connaissais tout ce que les pamphlets
avaient rpandu sur cette catastrophe, et ils n'avaient pas mnag M. de
Caulaincourt, non plus que moi. Il me fut donc facile de rfuter ce
qu'ils lui imputaient d'une scne  laquelle il n'avait pas assist,
puisqu'il est vrai qu'il n'arriva  Paris que le lendemain de son
dnoment; je le pouvais, et le fis avec d'autant plus de force que moi,
qui avais t  Vincennes, comme je l'ai dit dans le cours de ces
Mmoires, je ne l'y avais pas vu, et que je pouvais en cela redresser
l'injustice de ses accusateurs. Je ne savais que ce qu'il m'avait dit
lui-mme de sa mission  Strasbourg, et cette communication de sa part
faisait toute la force de mon argument; mais j'tais loin de vouloir
tendre au-del l'intrt que mon amiti lui portait. Je lui en ai
depuis parl  lui-mme, et j'ai fait un appel  son honneur de me dire
si, dans cette circonstance, je pouvais avoir un autre but que
d'changer avec lui la mauvaise couverture dont on l'enveloppait, en
arrivant, contre les avantages de position que je m'tais donns. Je
n'ai laiss ignorer aucun de ces dtails  M. de Caulaincourt  son
arrive, et pendant les douze jours que j'ai passs avec lui 
Saint-Ptersbourg. S'il est vrai que, depuis mon dpart, on lui ait
rapport qu'on m'avait entendu dire, dans une socit de trente
personnes, _que lui, M. de Caulaincourt, tait tranger  cette affaire,
et qu'elle ne regardait que moi_[26], il avait les mmes moyens de me
dfendre; cela lui tait plus facile que lorsque j'ai entrepris la mme
chose pour lui, et je devais esprer le retour de mon procd. Je lui en
ai donn une double preuve au mois d'avril 1813, en arrtant le jeune
Ordener, qui, bless de l'outrage fait  la cendre de son pre, voulait
faire publier plusieurs pices qu'il trouva dans les papiers de sa
succession. Je demande ce que cette publication aurait produit le
lendemain du jour o l'on venait de voir, dans les journaux, cette
justification, qui souleva l'opinion contre lui, lorsqu'on lut la lettre
qu'il crivit  l'empereur Alexandre sur ce sujet, tant prs de lui le
ministre de l'empereur Napolon.

M. de Caulaincourt arriva  Saint-Ptersbourg vers le 10 ou le 15
dcembre 1807. Je lui remis l'ouvrage que j'avais cr, et passai prs
de lui tout le temps ncessaire pour lui donner les explications dont il
avait besoin; aprs quoi, je demandai mes audiences de cong. Celle que
me donna l'empereur fut presque amicale; sa fte se clbrait le 25
dcembre; je voulus y assister; et c'est en m'invitant  dner pour le
lendemain, qu'il m'emmena dans son cabinet pour me fournir l'occasion de
lui tmoigner ma reconnaissance de tant de bonts. Il m'entretint assez
long-temps des matires politiques que j'avais traites avec lui, et me
dit encore un mot du regret qu'il voulait bien avoir de mon dpart, et,
enfin, en m'embrassant, il me donna cong.  tous ses bons procds, il
joignit des tmoignages de sa gnrosit: outre les diamans d'usage, qui
consistaient dans une tabatire de grand prix, il me fit remettre un
collier d'amthystes, qui tait le plus bel ouvrage qu'il y et chez le
joaillier de la couronne; il tait accompagn de tous les accessoires de
cette parure; il y ajouta deux fourrures, l'une de martre zibeline, qui
fit l'admiration des dames de Paris, et l'autre d'oursin noir, d'une
gale raret. Je partis de Russie combl, et de plus j'tais persuad
d'y avoir fait succder une estime gnrale aux fcheuses prventions
que j'avais trouves tablies contre moi en y arrivant.

Je pris mon chemin par Wilna, Varsovie et la Silsie. L'empereur
Alexandre avait donn ordre que l'on me ft accompagner par deux
feldjgers (courriers de cabinet) jusqu' Varsovie, de sorte que je
n'prouvai pas la moindre difficult aux postes. En passant en Silsie,
je rencontrai la tte des colonnes des prisonniers russes, qui
retournaient de France dans leur pays. L'empereur les avait fait armer
et habiller en uniforme russe. Cette galanterie avait t apprcie en
Russie, o elle tait connue avant mon dpart. Ce fut le 16 janvier 1808
que j'arrivai  Paris, o j'eus encore le plaisir de m'entendre donner
des marques de satisfaction par l'empereur; j'y attachai d'autant plus
de prix que ce n'tait pas trop son habitude, sans que pour cela il en
estimt moins.

Pendant plusieurs jours, il me questionna sur tout ce que j'avais
remarqu en Russie, et me demandait souvent si j'tais parti convaincu
qu'il pouvait faire quelque chose de solide dans ce pays-l; je
rpondais affirmativement, car c'tait mon opinion, et j'ai souvent
regrett d'avoir vu gter des affaires qu'il tait possible de toujours
tenir en bon train. Il n'y avait sorte de chose que l'empereur n'et
prfre  l'ide d'aller recommencer la guerre au-del de la Vistule;
il avait soign cette ambassade de Russie de tout ce qui pouvait
contribuer aux succs qu'il en attendait; rien n'avait t pargn en
dpense, ni en dtails de tout genre de tout ce qui compose la
reprsentation. Tout cela avait t port jusqu' la somptuosit.

L'on verra, par la suite de ces Mmoires, comment la confiance que
l'empereur avait place dans cette alliance, a t petit  petit
altre, au point d'avoir t suivie de la catastrophe qui a englouti
l'esprance et l'avenir de tant de familles dignes de l'estime publique.




CHAPITRE XV.

Expdition de Portugal.--Junot.--Composition de son arme.--Entre 
Lisbonne.--Prvoyance du rgent.--Nos troupes s'approchent
d'Espagne.--Considrations politiques.--Talleyrand.--Part vritable de
ce diplomate  l'entreprise sur la Pninsule.--Tentative inconcevable de
Fouch.


L'empereur avait pass la saison des chasses d'automne  Fontainebleau,
o il avait donn la premire audience  l'ambassadeur de Russie, qui
tait le gnral comte de Tolsto, frre du grand-marchal de la cour de
l'empereur Alexandre. Je vais rendre compte de ce qui s'est pass
pendant le sjour que fit la cour dans cette rsidence.

Depuis le refus qu'avait fait l'Angleterre d'accepter la mdiation de la
Russie pour ngocier la paix avec la France, l'empereur avait somm le
Portugal de prendre un parti, le menaant de faire marcher contre lui
les troupes franaises, s'il persistait dans son alliance avec
l'Angleterre. Le prince rgent de Portugal hsitait et rpondait d'une
manire vasive aux sollicitations pressantes qu'on lui faisait faire 
la fois,  Lisbonne et par la voie de son ambassadeur  Paris, le comte
de Lima.

Il est  remarquer que le prince rgent avait t un des premiers
souverains qui eussent recherch l'alliance de la France, et que
cependant, ds le temps du consulat, on avait t oblig de le faire
attaquer par les troupes franaises et espagnoles combines, pour
l'obliger  entrer avec nous dans l'alliance contre l'Angleterre.
C'tait cet ouvrage que l'on voulait recommencer: l'ambassadeur de ce
pays en France jugeant de ce qui allait arriver, crut qu'il pourrait
conjurer l'orage en allant lui-mme  Lisbonne faire ouvrir les yeux 
son gouvernement sur les dangers d'invasion dont le Portugal tait
menac; il partit de Fontainebleau, et comme courrier prs de son
souverain; mais il tait trop tard, toute transaction tait devenue
impossible; le prince n'eut d'autre parti  prendre que de s'embarquer
sur sa flotte pour le Brsil, abandonnant ainsi ses tats d'Europe  ce
que la fortune en dciderait. Il partit effectivement avant l'arrive du
corps de troupes qui s'approchait de sa frontire. Ce corps tait
command par le gnral Junot, qui avait t gouverneur de Paris pendant
la longue absence de l'empereur. Les troupes qui le composaient avaient
t formes du troisime bataillon, et des escadrons de dpt de
plusieurs des rgimens qui taient  la grande arme.

Il pntra sur le territoire portugais, prit possession des places
fortes, sans rencontrer d'autre rsistance que celle que lui opposaient
les torrens, les prcipices, qu'il eut  franchir. Il parvint enfin 
vaincre tous ces obstacles, et,  force de constance, il triompha de la
faim et de la fatigue, et entra dans Lisbonne sans que le gouvernement
essayt de s'opposer  sa marche. Loin de la, le prince rgent prit soin
de lui aplanir les difficults. Il prvint ses vassaux que la dfense
tait inutile; qu'il allait s'absenter pour laisser couler l'orage;
qu'il reviendrait quand la tempte serait passe, et venait, en
attendant, d'organiser un gouvernement charg surtout de procurer de
bons logemens aux troupes franaises, de pourvoir  leurs besoins, et
d'empcher qu'il ne leur ft fait aucune insulte[27]. On ne pouvait
faire les choses de meilleure grce, ni tre plus prvenant. Il n'avait
oubli qu'une chose, c'tait de parler de l'imprudence qui attirait
l'orage sur ses tats: il n'avait cependant pu imaginer que le trait
qui devait soulever toutes les forces de la Pninsule, ne nous avait pas
chapp, et que, quoique l'Espagne seule et clat, nous savions  quoi
nous en tenir sur les projets du Portugal.

Pendant que l'empereur prenait ce parti vis--vis du Portugal, il fit
rapprocher des frontires d'Espagne, du ct de la Catalogne et de la
Navarre, deux corps d'arme, dont les troupes taient encore bien moins
organises que celles du corps du gnral Junot: ce n'taient pour la
plupart que des bataillons de marche. On appelait ainsi des bataillons
que l'on formait des dtachemens de plusieurs rgimens diffrens, qui
avaient un long trajet  faire pour se rendre  la mme arme. Les
meilleurs taient composs d'hommes appartenant  trois rgimens
diffrens; mais il y en avait dont les compagnies avaient des soldats de
plusieurs corps, et mme des officiers tirs d'autres corps que ces
mmes soldats; il fallait bien certainement que l'empereur crt n'avoir
pas de grandes oprations  faire excuter pour s'tre dcid  employer
des troupes dans cet tat d'organisation; enfin la meilleure portion
tait la conscription des provinces mridionales, qui avait t appele
en 1806, lorsque l'on entra en Pologne, aprs que la Prusse eut refus
de traiter et se fut jete dans les bras des Russes, lorsque nous tions
 Berlin. L'empereur avait ordonn que cette portion de conscription
restt en France, et il l'avait fait organiser en plusieurs corps
rguliers, que l'on nomma lgions: ces lgions furent rassembles 
Grenoble, Dijon, Toulouse, et, je crois, Bordeaux: cette disposition fut
prise aprs la bataille d'Eylau, et c'est d'Osterode que l'empereur
ordonna d'en former des corps de rserve, dont il donna le commandement
 des snateurs qui avaient t militaires.

La proclamation de l'Espagne avait paru quelques mois auparavant;
l'arme d'observation de l'Autriche tait dans les environs de Prague.
Ces corps de rserve auraient t grossir l'arme d'Italie, si
l'Autriche avait entrepris quelques hostilits, ou bien ces mmes corps
auraient form une arme pour s'opposer aux Espagnols, si la
proclamation de leur gouvernement avait t suivie de quelques
oprations offensives de sa part: ni l'un ni l'autre cas n'tait arriv,
et l'empereur trouva les lgions disponibles  son retour de Tilsit.
C'est ici que commencrent les affaires d'Espagne, que je crois
ncessaire de faire prcder de quelques dtails.

On a dbit avec affectation dans le monde que M. de Talleyrand avait
t d'un avis oppos  cette entreprise: il a pu convenir  quelques
esprits de parti de chercher  tablir cette opinion, mais elle est
contraire  la vrit: non seulement il n'y tait point oppos, mais
encore il la conseilla, et fut celui qui en posa les prliminaires; et
c'est dans le but de la terminer qu'il pressa tant la conclusion de la
paix  Tilsit, disant  l'empereur que son affaire la plus importante
tait celle du Midi, d'o tt ou tard un prince belliqueux pourrait
tenter d'branler son ouvrage, lui faisant remarquer qu'il avait suffi
d'une proclamation pour mettre tout le pays en alarme, et que, s'il y
avait eu une seconde bataille d'Eylau, ce qui pouvait arriver au centre
des provinces russes, o il aurait bien fallu aller si l'on n'avait pas
fait la paix, il tait possible que les Espagnols et les Autrichiens
arrivassent  Paris avant qu'il pt en tre inform; que, d'un autre
ct, s'il faisait la paix avec l'Angleterre sans avoir rgl  sa
convenance les affaires d'Espagne, il y fallait renoncer pour jamais,
parce qu'il retrouverait l'Europe contre lui aussitt qu'il voudrait en
entreprendre l'excution, au lieu que, si on tait assez heureux pour
russir, on traiterait avec l'Angleterre sur cette base, en faisant,
d'un autre ct, les sacrifices auxquels on pourrait tre oblig de
souscrire. M. de Talleyrand est le premier qui ait song  l'opration
d'Espagne; il avait prpar les ressorts qu'il fallait mettre en jeu
pour la faire consommer: il est bien vrai qu'il voulut la faire d'une
autre manire, et peut-tre l'et-il mene  meilleure fin.

Le hasard a voulu que, dans la circonstance o l'on aurait eu le plus
besoin de toutes les ressources de son esprit, de son habilet et de ses
talens, qui taient dans tout le lustre que leur donnaient les succs
des armes de l'empereur, il se retirt des affaires. Par son absence, on
fut priv de tous ces moyens d'intrigues dont l'Espagne fourmillait, et
que M. de Talleyrand avait fait mouvoir  son gr pendant plus de dix
ans; en sorte que l'on attaqua la politique maladroitement en heurtant
des intrts que l'on aurait pu se rendre favorables, si on ne les avait
pas d'abord effarouchs.

On a dit aussi que c'tait par suite de son opposition  cette affaire
qu'il avait quitt le ministre: c'est une autre erreur, encore plus
lourde que la premire; l'empereur lui en a voulu long-temps d'avoir
quitt la direction des affaires dans cette circonstance, pour une
question de vanit. Au retour de Tilsit, il avait fait Berthier
vice-conntable, ce qui le crait grand-dignitaire; il le remplaa, au
ministre de la guerre par le gnral Clarke, dont les talens
administratifs s'taient dvelopps en Prusse et  Vienne.

M. de Talleyrand voulait tre grand-dignitaire; il souffrait de voir
l'archichancelier et Berthier au-dessus de lui. Il commena  dire qu'il
tait fatigu; que sa sant ne lui permettait plus de suivre un
quartier-gnral; qu'il dsirait de tout son coeur servir l'empereur,
mais qu'il avait besoin de repos: il fit parvenir cela par le moyen des
femmes qui avaient accs chez l'impratrice, et, enfin, l'empereur
devina le reste.

Il tait trop content de M. de Talleyrand pour lui refuser ce qu'il
paraissait dsirer si vivement; il le fit donc vice-grand-lecteur, et,
ainsi que Berthier l'avait t, il fut remplac au ministre par M. de
Champagny. L'empereur fut trs fch de ce changement, surtout dans la
circonstance qui approchait, et M. de Talleyrand ne tarda pas  s'en
repentir lui-mme, parce que, une fois hors du ministre, il fut en
butte  une foule d'intrigues et de mauvais propos. On lui prta toutes
sortes d'indiscrtions sur des faits antrieurs  sa retraite des
affaires et sur les projets  venir de l'empereur. L'empereur lui-mme
disait-il quelque chose, on en raisonnait dans tous les sens, et on en
faisait des critiques mchantes que l'on attribuait  M. de Talleyrand.
N'ayant plus de confrences particulires, dans lesquelles il aurait pu
dtruire les menes de ses ennemis, ces absurdits, quelque ridicules
qu'elles fussent, n'en laissaient pas moins une impression fcheuse dans
l'esprit de l'empereur.

Il devint bientt le point de mire de tout ce qui voulait faire fortune
et participer aux honneurs attachs  la place qu'il venait de quitter.
On chercha  le rendre odieux  l'empereur; on imagina mille contes,
productions de gens qui ne peuvent soutenir la concurrence de ceux dont
ils sont forcs de reconnatre la supriorit; guids par leurs intrts
particuliers, et pousss par les passions de ceux dont ils se sont
entours, ils aiment mieux perdre un tat entier en touffant la lumire
autour du monarque, que de voir plir leur toile en laissant accs aux
hommes qui vritablement peuvent le servir. L'empereur rsista
long-temps; il continua  voir avec bont M. de Talleyrand; mais comme
tout cde  l'importunit qui ne se rebute point, Talleyrand tomba
bientt dans une sorte de disgrce. Il n'abandonna pas nanmoins
l'entreprise qu'il avait suggre  l'empereur; au contraire, il la
suivit avec constance, et profitant, avec son adresse ordinaire, d'une
inspiration de colre qui tait chappe  Charles IV, il alla jusqu'
vouloir intervertir l'ordre de succession au trne d'Espagne. Charg,
conjointement avec le grand-marchal, de suivre les ngociations que le
prince de la Paix avait ouvertes au sujet du Portugal, il ne se borna
pas  demander que Charles IV livrt le commerce de ses colonies aux
Franais, il voulait encore qu'il nous abandonnt celles de ses
provinces qui touchent nos frontires, et qu'il ret en change les
dpouilles du souverain qui s'tait enfui  la vue de nos drapeaux.
Voici, au reste, une pice qui fixe l'tat o il avait plac la
question; c'est le compte-rendu de la dernire confrence qui eut lieu 
ce sujet entre lui et Izquierdo.

     Paris, 24 mars 1808.

     _Au prince de la Paix._

L'tat des affaires ne permet pas d'crire tous les dtails des
entretiens qu'aprs mon retour de Madrid j'ai eus ici par ordre de
l'empereur, avec le gnral Duroc, grand-marchal du palais imprial, et
avec le vice-grand-lecteur de l'empire, le prince de Bnvent.

Je rduis mon discours  l'explication des moyens qui sont proposs
pour rgler et mme pour terminer  l'amiable les affaires qui pendent
entre l'Espagne et la France, car on m'a charg de les faire connatre 
mon gouvernement, en recommandant la rponse le plus tt possible.

Il est notoire que plusieurs corps de troupes franaises se trouvent 
prsent en Espagne: on ignore quel en sera le rsultat. Quelques
arrangemens entre les gouvernemens des deux nations pourront empcher de
mauvais effets et mme produire un trait dfinitif et solennel sur les
bases qui suivent.

1re base. Les Franais pourront faire leur commerce dans les colonies
espagnoles aussi librement que s'ils taient Espagnols, et les
Espagnols, dans les colonies franaises, comme s'ils taient Franais:
les uns et les autres paieront les droits de douanes, comme s'ils
taient natifs du territoire. Cette prrogative leur appartiendra
exclusivement, de manire que la France ne l'accordera qu'aux Espagnols,
et l'Espagne, non plus, qu'aux Franais.

2me base. Le Portugal se trouve aujourd'hui sous le pouvoir de la
France: la nation franaise a besoin d'une route militaire pour le
passage continuel des troupes qui doivent y aller, avec l'objet de
conserver les garnisons et de dfendre le pays contre les incursions des
Anglais. Il est vraisemblable que cette affaire produira beaucoup de
dpenses, de chagrins, d'obstacles, et mme de frquentes occasions de
dsordres; tout serait parfaitement arrang, si l'Espagne possdait
entirement tout le Portugal: elle indemniserait la France, en lui
cdant l'quivalent sur le territoire des provinces contigus  l'empire
franais.

3me base. Rgler dfinitivement la succession au trne d'Espagne[28].

4me base. Faire un trait offensif et dfensif d'alliance, en stipulant
le nombre de troupes que chaque nation doit donner  son allie dans le
cas de guerre.

Voil les bases sur lesquelles on pourra faire un trait dfinitif
capable de terminer heureusement la crise actuelle o les deux tats se
trouvent aujourd'hui; mais, dans les affaires d'une telle nature, je ne
dois qu'obir. Quand on parle de l'existence de l'tat, de son honneur,
de son estime et de son gouvernement, les dcisions doivent avoir leur
origine seulement dans le conseil du souverain; nanmoins, mon amour
ardent pour la patrie m'a inspir de faire au prince de Bnvent les
observations qui suivent:

1. Accorder aux Franais une libert de commerce gale  celle des
Espagnols, c'est diviser les Amriques mmes entre les nations franaise
et espagnole; et l'accorder exclusivement, c'est s'loigner de plus en
plus de la paix, perdre toutes nos relations commerciales, et celles des
Franais, avec l'Amrique, jusqu' la signature de la paix avec
l'Angleterre, except seulement le cas o l'arrogance de cette puissance
serait chtie. J'ai dit aussi que si mon souverain accdait  cet
article, il fallait y ajouter, que les marchands franais qui voudraient
fixer leur domicile n'auraient pas les droits de citoyens, mais
seulement de demeurans, d'aprs les lois expresses qui ont servi de base
pour le domicile des trangers jusqu'ici.

2. En parlant de l'affaire du Portugal, j'ai fait une rminiscence du
trait du 27 octobre dernier. J'ai cherch  faire connatre le
sacrifice du roi d'trurie, que le Portugal tout entier ne vaut rien
pour l'Espagne, s'il est spar de ses colonies; que les habitans des
provinces contigus aux Pyrnes ne souffriraient pas la perte de leurs
lois, exemptions, privilges et langue, moins encore le changement de
souverain. J'ai ajout aussi qu'il me serait absolument impossible de
signer la cession de la Navarre, parce que, si je le faisais, je serais
sans doute l'objet de l'excration de tous mes compatriotes,  cause de
ma naissance en Navarre.  la fin, je n'ai pas hsit  dire que, si
l'intention dfinitive est de sparer du royaume d'Espagne lesdites
provinces contigus aux Pyrnes, on pourrait crer un autre royaume,
nomm d'_Ibrie_, pour l'indemnit du roi d'trurie, sur les bases de
conserver aux habitans du pays leurs lois, exemptions, usages et langue,
et d'appartenir toujours  un prince de la famille royale des Bourbons
d'Espagne, et, qu'en autre cas, la sparation pourrait avoir lieu sous
le titre de vice-royaut, avec la condition d'tre possdes toujours
par un prince _Infant d'Espagne_.

3. En parlant de la succession au trne d'Espagne, j'ai dit tout ce
que le roi notre seigneur m'avait fait l'honneur de m'ordonner, ainsi
que tout ce qui a t ncessaire pour dmentir les calomnies inventes
par les mchans hommes d'Espagne, et racontes ici comme vrits,
jusqu'au point d'avoir perverti l'opinion publique.

Relativement  l'alliance offensive et dfensive, j'ai demand au
prince de Bnvent si l'on projetait de rduire l'Espagne  l'tat de la
confdration du Rhin, en lui imposant l'obligation de fournir des
troupes, ce qui serait rellement l'assujettir au paiement d'un tribut
de guerre, par honntet sous le nom d'alliance; car si l'Espagne est en
paix avec la France, jamais elle n'aura besoin des secours franais pour
la dfense du territoire espagnol, ainsi qu'on peut le voir dans les
les Canariennes, les provinces de Bunos-Ayres et le port du Frol.
Quant  l'Afrique, elle est compte pour rien.

Sur l'affaire du mariage, le prince et moi sommes rests d'accord; il
n'y a pas eu de difficults. Mais on m'a dit que dans le trait qui doit
avoir lieu, sur lesdites bases, on ne parlerait plus de mariage, pour
lequel il y aura convention spare.

Il n'y a pas aussi de difficults sur le titre d'_Empereur des
Amriques_ que notre roi doit prendre.

On m'a dit qu'il fallait rpondre, sur l'acceptation des bases, tout de
suite, sans aucun dlai, pour viter les mauvais effets qui pourraient
en rsulter.

On m'a dit aussi qu'il fallait omettre tout acte ou mouvement
d'hostilit capable d'loigner l'arrangement amiable qui peut encore
avoir lieu.

J'ai t interrog s'il tait vrai que le roi notre seigneur projetait
d'aller en Andalousie; j'ai rpondu que je n'en savais rien, et j'ai dit
la vrit. Croyez-vous (m'a-t-on dit alors) que Charles IV ait dj fait
ce voyage? Je crois que non, ai-je rpondu, parce que le roi, la reine
et le prince de la Paix restent tranquilles sur la bonne foi de
l'empereur.

J'ai demand la suspension de l'entre des troupes franaises dans les
provinces intrieures de l'Espagne, jusqu' ce que je reusse la rponse
de cette note, et cependant que les troupes franaises qui sont en
Castille en sortissent. Je n'ai rien obtenu; on m'a fait esprer
seulement que si les bases taient acceptes par le roi, on ordonnerait
que les troupes s'loignassent de la province o LL. MM. se
trouveraient.

Il y a ici des lettres dates d'Espagne, qui disent que quelques
troupes espagnoles marcheront vers Madrid par la route de Talavera, et
que V. A. m'en a donn avis par un courrier extraordinaire. J'y ai
rpondu, en disant la vrit sur ce que je savais sur cet article.

On prsume que V. A. tait partie pour Sville, en accompagnant le roi
et la reine; je n'en sais rien, et c'est pourquoi j'ai ordonn au
courrier qu'il ne s'arrtt pas jusqu'au lieu de la rsidence de V. A.

Les troupes franaises n'arrteront pas le courrier, du moins le
grand-marchal du palais m'a offert cette scurit.

     Paris, 24 mars 1808. EUGNE IZQUIERDO.

La rvolution d'Aranjuez tait faite lorsque cette dpche arriva.

       *       *       *       *       *

Il s'tait pass  Paris, avant mon retour, une autre affaire qui avait
donn beaucoup d'humeur  l'empereur: c'est lui-mme qui me l'a apprise.
Il avait t peu satisfait de M. Fouch, et celui-ci voyant la France
entire dans l'ivresse, cherchait tous les moyens, de rentrer en grce
en signalant son dvouement. Ce ministre, auquel on prtait tant de
lumires et de finesse, tait l'homme le plus mal inform de ce qui se
passait, et l'homme qui connaissait le moins les convenances et l'usage
du monde: c'tait la consquence naturelle de l'tat dans lequel il
tait rest. Ayant appartenu  tous les partis de la rvolution, et les
ayant tour  tour abandonns pour suivre le plus heureux dans le moment,
il n'avait pu se dfaire des habitudes que cette manire de vivre lui
avait fait contracter; il tait toujours domin, lorsqu'au contraire il
croyait lui-mme diriger les conducteurs. En suivant cette marche il se
trompait souvent; aussi l'empereur disait-il de lui: M. Fouch veut
toujours tre mon guide et conduire la tte de toutes les colonnes; mais
comme je ne lui dis jamais rien, il ne sait pas o il faut aller, et il
s'gare toujours.

Je ne sais o M. Fouch avait pris que l'empereur voulait, ou du moins
tait occup d'un divorce. Comme il voyait que l'on ne ngligeait rien
pour resserrer l'alliance avec la Russie, il imagina que, sans lui, on
n'aurait pas observ qu'il y avait dans la famille impriale russe une
princesse charmante, digne de la plus belle couronne du monde, dont elle
aurait encore rehauss l'clat par tous ses brillans avantages. On lui
dit que l'empereur avait quelque scrupule de sparer sa destine de
celle d'une personne qu'il avait associe  son existence, et qui lui
tmoignait sa reconnaissance par les soins les plus vigilans dans tout
ce qui pouvait l'intresser.

M. Fouch entreprend de se placer entre les deux poux, et de faire
sortir de la tte de quelques snateurs dont les opinions taient
rgles d'ordinaire sur la sienne, l'ide de tmoigner  l'impratrice
qu'elle ferait une dmarche utile  l'tat et en mme temps agrable 
l'empereur, en lui proposant elle-mme un divorce dont il n'osait
l'entretenir: il parla  ces snateurs comme un homme qui avait une
instruction conforme au langage qu'il leur tenait, et tous approuvrent;
aucun n'eut garde de faire la moindre objection. Le ministre, qui se
croit fort d'une opinion manifeste par d'autres, qu'il avait commenc
par tablir, pousse l'audace jusqu' venir lui-mme trouver
l'impratrice, et ne craint pas de dchirer son coeur en l'entretenant de
la ncessit de faire un sacrifice si douloureux pour elle; il lui parle
du voeu du snat et de la reconnaissance nationale.

La premire pense qui vint  l'impratrice fut que le ministre de la
police n'tait que l'interprte de l'empereur, qui n'avait pas voulu
tre tmoin de ses larmes, et lui avait donn cette commission; mais
elle ne se dconcerta pas et lui rpondit: Monsieur, je dois ici
l'exemple de l'obissance aux ordres de l'empereur; vous pouvez aller
lui dire qu'aucun sacrifice ne me cotera, lorsqu'il sera accompagn de
la pense consolante de m'tre conforme  ses dsirs. Elle laissa le
ministre dans le salon et rentra chez elle. Ce n'tait pas l ce que M.
Fouch voulait; il esprait nouer une longue conversation avec
l'impratrice, et la porter  cette dmarche comme d'elle-mme, en
faisant disparatre ce qui tait relatif au snat et  lui, au lieu que
ce cong qu'il reut lui laissa tout le caractre officiel qu'il avait
pris pour son introduction.

L'empereur, qui dans la journe descendait souvent de son cabinet chez
l'impratrice, la trouva ce jour-l tout en larmes, et voulut en savoir
la raison; elle lui rpondit: Pouvez-vous me le demander, aprs ce que
vous m'avez fait dire. C'tait une nigme pour lui: il se la fit
expliquer, et resta stupfait de l'audace de son ministre: il l'envoya
chercher, et jamais personne, dans quelque condition qu'il soit, n'a t
trait comme le fut le ministre de la police dans cette circonstance;
l'empereur tait indign, et l'on ne doit attribuer qu' la facilit
avec laquelle il pardonnait les injures qui lui taient personnelles,
qu'il lui ait permis de continuer l'exercice de ses fonctions dans une
place dont on pouvait si facilement abuser; mais il n'eut plus aucune
confiance en lui, et le considra comme un homme qui avait un systme
personnel  lui, auquel systme il rapportait les affaires d'tat; mais
dont tout le talent tait de la subtilit, et qui n'avait que de
l'intrigue sans aucune suite d'ide, et particulirement point
d'attachement pour lui. S'il s'tait trouv l un homme en tat
d'exercer son emploi, il en aurait t pourvu  l'instant.

Cette audace du ministre de la police tait seule capable de faire
rompre une alliance de cette nature avec la Russie, s'il y avait eu
toutefois des ouvertures de ce genre, parce qu'il donna tant de
publicit  ce projet pour en paratre l'auteur, que l'empereur n'aurait
eu l'air d'avoir contract cette union que par la force d'une opinion
forme par son ministre, et ds-lors il n'en aurait retir aucun fruit.




CHAPITRE XVI.

Formation de la gendarmerie d'lite.--Composition de ce corps.--Hpital
de Sedan.--Cration d'une nouvelle noblesse.--L'empereur ne hassait pas
l'opposition.


M. Fouch parvint  se faire pardonner; il employa le grand-duc de Berg,
qui avait plusieurs raisons de le mnager, comme on le verra par la
suite de ces Mmoires; il s'appuya aussi de quelques membres de la
famille de l'empereur, qui avaient la faiblesse de croire qu'ils taient
redevables  M. Fouch de tout le bien que l'empereur leur faisait;
qu'il cartait de son esprit tout ce que de prtendus mchans ne
cessaient de lui rapporter sur leur intrieur, tandis que jamais
personne n'en parlait  l'empereur, que lui, Fouch. Il avait une
habitude de lui dire: on a dbit telle mauvaise chose qui aurait pu
nuire au prince un tel ou  madame une telle; on a tenu tel ou tel
mauvais propos; mais j'ai empch que cela n'allt plus loin. On ne lui
avait rien dit; on ne disait ni ceci, ni cela; c'tait lui qui avait
invent les mauvais propos, et qui les mettait sur le compte d'un autre;
il en imposait  l'empereur en venant lui faire un faux rapport, auquel
il avait soin de faire une prface piquante; il avait beau y mettre de
l'esprit, son crdit tait us.

C'est dans ce temps-l qu'il a le plus abus de la facilit qu'il avait
de jeter, sur la gendarmerie d'lite, tout l'odieux de son
administration et de ses actes particuliers. Il avait l'habitude, aprs
avoir attir sur un individu une mesure de rigueur qui tait la suite
d'un rapport qu'il avait fait prcdemment, de dire aux personnes qui
s'intressaient  celle qu'il avait fait frapper: Ce n'est pas ma
faute; l'empereur ne me consulte plus: aussi il fait des choses en dpit
du bon sens; il a sa gendarmerie qui fait sa police; moi je n'ai plus
rien  faire qu' prendre garde  moi-mme, car un jour cela pourrait
bien tre mon tour.

C'est par des discours aussi artificieux que ce ministre astucieux
loignait de lui tout l'odieux des mesures qu'il faisait prendre 
l'empereur. Lorsque je serai  l'poque o je lui ai succd, je
rapporterai plus en dtail ce qui le concerne.

C'est ici le moment de parler de cette gendarmerie d'lite, qui a t si
utile au ministre de la police pour voiler ses oprations, et tre
accable de l'odieuse opinion qu'il en avait donne ou qu'il avait
laiss tablir sur elle.

C'est moi qui ai cr ce corps, et je l'ai command huit ans; j'atteste
ici que jamais je n'ai reu de l'empereur aucun ordre d'en employer les
gendarmes  un service qui ne ft pas rigoureusement conforme  leur
institution, et particulirement aux dispositions des lois  l'gard de
la gendarmerie. Jamais l'empereur ne les a chargs d'aucune police
secrte, et j'atteste sur l'honneur, qu'avant d'tre moi-mme le chef de
celle de l'tat, je n'avais pas la premire ide de ce que cela pouvait
tre; je me suis dit souvent qu'il aurait t heureux pour moi que la
gendarmerie d'lite m'et offert quelques ressources en ce genre; mais
personne de ce corps n'y entendait rien, pas plus que moi alors. Je vais
plus loin; dans les huit ans que je l'ai commande, je n'ai pas connu un
seul individu, dans ses rangs, auquel on et os aller proposer une
commission du genre de celles qu'on les accuse d'avoir remplies, et la
plupart de leurs accusateurs ou dtracteurs n'auraient pas os leur dire
en face la moindre partie de ce qu'on a imprim contre eux depuis; je
n'avais pas un gendarme qui n'et t sous-officier dans les rangs de
l'arme; tous m'taient attachs parce que je ne craignais pas de
paratre pour les dfendre contre la calomnie, et leur faire obtenir
justice. Leur attachement tait la suite de leur estime, et quelle que
soit la persvrance de la basse rcrimination qui les a fait dissoudre,
ils n'en sont que plus recommandables  l'estime publique. Quant  moi,
je regarderai toute m'a vie comme des jours heureux ceux o je pourrai
tre utile  quelques uns d'eux.

Il y avait encore  Paris, au moment de mon retour de Russie, quelques
unes des dputations que les dpartemens avaient envoyes pour
complimenter l'empereur; celle de mon dpartement (les Ardennes) tait
de ce nombre; elle vint me faire une visite, et me donna en corps un
dner comme  un compatriote qu'elle estimait. Cette circonstance mit le
comble  tout ce que j'prouvais de satisfaction  cette poque-l.

Parmi la dputation du dpartement des Ardennes, il y avait le maire de
la ville de Sedan, qui, avec quelques dputs de cette ville, tait en
instance pour obtenir d'abord un btiment de l'tat pour un
tablissement de bienfaisance publique, et qui, en second lieu,
sollicitait la remise,  l'hpital militaire de cette ville, de la
dotation que le marchal de Turenne lui avait donne sur ses biens en la
fondant[29]. Cette dotation avait t engloutie dans la rvolution, et
les hritiers de la maison de Bouillon, ayant eu leur fortune en grande
partie confisque, entendaient que le paiement de cette dotation ft
revers sur la portion des biens dont ils avaient t dpouills. Le
ministre observait avec raison que si l'empereur commenait une fois 
faire droit  une rclamation de ce genre, toutes les villes qui taient
dans le mme cas que Sedan viendraient successivement rclamer, et qu'il
n'y avait aucune raison pour leur refuser ce que l'on aurait accord 
celle-ci, en sorte que leur demande fut carte.

Mes compatriotes espraient que je pourrais vaincre les obstacles qu'ils
avaient rencontrs, et me priaient de les aider. Je saisis cette
occasion de leur tmoigner combien j'tais attach aux lieux o j'tais
n. Je donnai procuration au maire de Sedan, M. de Neuflize, l'homme le
plus considrable du pays, qui voulut bien s'en charger, de chercher
prs de la ville une partie de bien d'une valeur gale au revenu de la
dotation du marchal de Turenne, et  l'abri de toute espce de
rvolution, de confiscation ou alination, libre d'hypothque, dont on
pt faire l'acquisition de suite, et que j'en ferais les fonds, en
mettant pour condition que cette acquisition ne serait rien autre chose
que la reconstitution de la dotation du marchal de Turenne, telle
qu'elle existait avant la rvolution, aux mmes obligations de
reconnaissance envers sa mmoire, c'est--dire que ses armoiries
seraient replaces dans l'glise, et que tous les ans, au 26 de juillet,
pour anniversaire de sa mort, on y clbrerait le service divin, comme
cela tait d'habitude avant la rvolution. Il fallut un rapport du
conseil d'tat  l'empereur sur toutes ces propositions, qui furent
sanctionnes par un dcret, et c'est depuis cette poque que l'hpital
militaire de Sedan a recouvr ce qu'il avait perdu, c'est--dire une
rente de 1,200 fr., pour le capital de laquelle j'ai donn de mes
conomies 40,000 fr.

C'est aussi au mois de janvier 1808, et pendant le mois de fvrier
suivant, que l'empereur faisait discuter au conseil d'tat son projet de
recrer une noblesse. Cette question causa beaucoup de dbats; elle
trouva des contradicteurs, et il est  remarquer que l'empereur,  qui
on supposait des ides de despotisme, affectait toujours de faire
prendre, dans des cas semblables, la parole  ceux des conseillers
d'tat qu'il savait tre d'une opinion oppose  la sienne; il
recommandait toujours que l'on parlt franchement, disant quelquefois,
sur cette matire comme sur d'autres: Ne mnagez pas la question
pendant qu'on la discute, parce qu'une fois qu'elle aura pass, et que
le dcret en aura t sign, il n'y aura plus  y revenir, ni  se
plaindre.

Il n'en a jamais voulu  personne pour avoir manifest franchement de
l'opposition  ses opinions; il aimait qu'on les combattt, et il ne lui
en cotait aucun effort pour revenir  celle qui lui tait dmontre
tre la plus raisonnable: c'tait une bonne note dans son esprit, en
faveur de celui qui lui avait donn quelque lumire en lui rsistant.

Cette question de noblesse fut vivement discute; il en cotait  tous
les hommes de la rvolution de devenir transfuges  leur parti; mais,
cependant, elle passa, soit que la raison ou l'amour-propre l'et
emport, et, dans le mois de fvrier, l'empereur cra seize ducs avec un
grand nombre de comtes et de barons; il me fit l'honneur de me
comprendre dans les seize premiers, et d'ajouter  cette faveur une
riche dotation, que j'ai perdue par suite des revers qui ont caus des
pertes semblables  tout ce qui vivait de ses bienfaits.




CHAPITRE XVII.

Le prince de la Paix dispose souverainement de toutes les ressources de
la monarchie espagnole.--Animadversion de la nation.--Il est forc
d'avoir recours aux partis extrieurs.--La duchesse d'Orlans, M. de La
Bouillerie.--Nos troupes s'emparent d'une partie de
l'Espagne.--Conjuration d'Aranjuez.--Ferdinand proclam roi d'Espagne.


Au mois de fvrier 1808, l'empereur avait fait approcher sur l'extrme
frontire d'Espagne les troupes dont j'ai parl plus haut; le Portugal
tait occup, et la politique de la Russie se dessinait de manire 
donner de la scurit. Il avait sign,  Fontainebleau, le 27 octobre
1807, un trait avec l'Espagne, en vertu duquel une partie des provinces
portugaises restait en dpt, dans nos mains, jusqu' la paix; une autre
passait sous la domination de la reine d'trurie, qui nous cdait, en
change, la Toscane; le reste constituait une autre souverainet pour le
prince de la Paix, qui n'avait assurment pas obtenu cette lvation au
suprme pouvoir, sans quelque retour en services du genre de ceux qu'il
pouvait nous rendre, comme on pourra le juger.

Cet homme, qu'une faveur extraordinaire avait mis  la tte de toutes
les affaires d'Espagne, gouvernait la monarchie en matre absolu, depuis
plus de dix ans; il avait tabli son pouvoir en faisant nommer ses
cratures aux emplois civils, militaires et ecclsiastiques, tant en
Espagne que dans les Indes.

Il tait devenu l'arbitre de toutes les grces, et s'tait si bien rendu
matre des dcisions du roi, qu'il rpondait  tout ce qu'on lui
demandait: voyez Emmanuel (le prince de la Paix s'appelait Emmanuel
Godoi). Cette suprme autorit avait lev contre lui une masse de
haine, qui contre-balanait la faveur dont il tait combl, parce qu'il
avait ncessairement commis beaucoup d'injustices pour tablir sa
puissance. Le prince des Asturies tait dj entr au conseil; il avait
eu aussi  se plaindre des hauteurs du favori, qui ne craignait pas de
le blesser, en laissant apercevoir la source d'un despotisme qui ne
s'arrtait mme pas devant l'hritier de la couronne. Plus celui-ci
avanait en ge, plus il portait d'ombrage au prince de la Paix, qui ne
dissimulait plus son aversion pour lui. De son ct, le prince des
Asturies devint son ennemi, au point de saisir toutes les occasions de
travailler  sa perte; il y tait encourag par l'opinion publique, qui
faisait une justice svre de la cour, et qui, ainsi que la fiert
nationale, tournait ses regards vers lui, et y rattachait ses
esprances.

De tous cts on s'levait contre le prince de la Paix, qui voyait
s'chapper un pouvoir qu'il exerait depuis long-temps; bientt il dut
recourir aux derniers expdiens pour le ressaisir. Il avait senti,
depuis long-temps, le besoin de consolider son autorit par la
protection d'une puissance trangre, et il n'avait rien nglig pour se
rendre agrable  la France, qui avait accept tout ce qui pouvait tre
utile  son influence en Espagne, dont ce favori disposait sous tous les
rapports, et lui tait ainsi devenu ncessaire  sa cour, qui le croyait
plus agrable que qui que ce soit  la France. Ses ennemis saisirent
encore ce moyen pour lui nuire, en disant qu'il tait un tratre; qu'il
avait vendu l'Espagne  la France, et en avait fait une de ces
vice-royauts, dans lesquelles on n'obissait plus qu'aux ordres de
l'empereur.

D'un autre ct, on attribuait  la France tout le mal dont on croyait
avoir  se plaindre en Espagne, et on l'accusait d'y soutenir le prince
de la Paix. Cet tat de choses amenait tous les jours de l'aigreur entre
les partisans du prince des Asturies et les cratures du favori, qui
craignaient sa disgrce autant que les premiers dsiraient son renvoi.
Les conseils du prince royal ne furent sans doute pas assez prudens, et
s'chauffrent un peu en voyant la chaleur de l'opinion publique; ils
firent peut-tre entrer dans son esprit le projet d'arrter l'ambition
du prince de la Paix, en l'en rendant lui-mme victime. Celui-ci, voyant
une catastrophe s'approcher, et toute l'Espagne prononce, jugea qu'il
tait perdu, lorsque les troupes franaises avancrent sur le territoire
espagnol pour l'excution du trait de Fontainebleau, dont il avait le
secret  peu prs tout seul, et qui mme n'tait pas sign. Mais il vit
bien que l'on ne manquerait pas d'attribuer l'invasion qui en serait la
suite, au dsir de le protger personnellement.

En consquence, pour consolider le reste du pouvoir qui lui tait encore
ncessaire pour l'excution de son projet, il ne vit de ressource que de
dcider le roi Charles IV  crire  l'empereur, pour lui faire part des
msintelligences qui divisaient l'Espagne, et qu'il tait assez
malheureux pour tre forc de reconnatre une trame contre ses jours,
ourdie jusque dans son propre palais, par des malheureux qui entouraient
son fils; et, en mme temps, qu'il lui annonait le projet d'en faire un
exemple, il lui demandait des conseils[30].

Ce dernier coup de vigueur rendit une nouvelle autorit au prince de la
Paix, mais il ne lui ramena pas l'opinion publique, qui s'attacha tout
entire au prince des Asturies, que l'on considra comme sa victime.

Le prince des Asturies se vit dans une mauvaise position: on avait
arrt ses plus fidles partisans; on informait contre eux; il avait
tout  craindre des entreprises d'un homme  qui sa perte tait
ncessaire. Il chercha  se mettre en mesure contre la malveillance du
favori; dj il s'tait adress  l'empereur, et avait trouv moyen de
lui faire parvenir une lettre, dans laquelle il lui demandait sa
protection contre des intrigans qui avaient jur sa perte, et voulaient
le rendre victime de l'ambition d'un homme qui ne mettait plus de bornes
aux humiliations qu'il lui faisait prouver.

L'empereur avait rpondu  la lettre du roi, mais il avait gard le
silence  l'gard du prince des Asturies. Cette circonstance arriva au
retour du voyage que l'empereur avait fait en Italie, et je crois mme
que c'est au moment de partir pour s'y rendre, qu'il reut les deux
lettres dont je viens de parler.

Lorsque les troupes franaises entrrent en Espagne, elles
rencontrrent, en Catalogne, M. le prince de Conti, madame la duchesse
de Bourbon et madame la duchesse d'Orlans, qui y vivaient paisiblement,
depuis que, pour vendre leurs biens, le Directoire les avait obligs 
sortir de France, en leur faisant,  chacun, une pension de 20 ou 25,000
francs, qui leur taient pays sur des certificats de vie, et en suivant
toutes les formalits prescrites pour les plus simples particuliers, qui
sont rentiers viagers de l'tat; en sorte que ces princes taient soumis
 tout ce qu'il y avait de plus outrageant, quoiqu'on ne leur payt pas
le dixime de ce qu'on leur avait pris, aprs les avoir forcs de
quitter la France. Ils avaient sans doute jug inutile de rclamer. Les
choses taient toujours restes dans cet tat, lorsque l'empereur en
entendit parler, pour la premire fois, par le gnral Canclaux, qui a
donn l'veil sur la situation de ces princes: il tait rest l'ami
chaud du prince de Conti. Puis le ministre des finances, M. le duc de
Gate vint l'en entretenir, et l'informer de tout ce qui tait relatif 
ces princes. M. le duc de Gate avait fait son affaire personnelle de
celle-ci, et il connaissait si bien l'me de l'empereur, qu'il avait
joint, au rapport qu'il lui faisait, un projet de dcret pour porter
chaque pension  60,000 francs, au lieu des 20 ou 25 du Directoire, et
portant dans sa rdaction que ces pensions seraient payes aux lieux de
la rsidence de chacun des princes, par le soin du ministre du trsor,
qui verserait, pour cela, ces sommes  une maison de banque de Paris,
qui avait ordre de payer exactement, et de se pourvoir au trsor.

L'empereur signa de suite, en remerciant le ministre des finances. Ainsi
disparurent les formalits auxquelles on avait assujetti ces illustres
infortuns. Elles taient telles qu'ils taient obligs d'avoir un
procureur fond de pouvoirs  Paris, et de lui envoyer des certificats
de vie signs des agens de la rpublique, qui, sans doute, grapillaient
comme de coutume, autour de l'infortune.

L'empereur avait de mme fait une pension  la nourrice de feu M. le
dauphin, ainsi qu' celle de madame la duchesse d'Angoulme; c'tait
madame la comtesse de Sgur, la mre, qui les lui avait demandes. Mais
une chose qui ne peut s'expliquer que par l'esprit de raction, c'est
que, dans le commencement de la restauration, cette pension a t
supprime, et n'a t paye de nouveau que long-temps aprs.

On a beaucoup dit que l'empereur tait tyran et avide de spoliations; le
fait suivant prouve que ces actes taient toujours l'oeuvre du ministre
proposant.

Le domaine extraordinaire tait sous la direction de M. de La
Bouillerie, c'est--dire les caisses, car M. Defermon en tait
l'intendant, et l'on avait runi  ce domaine toutes les saisies
provenant de l'excution des dcrets prohibitifs de Berlin et de Milan.
Un jour, M. de La Bouillerie reut, de l'intendant, l'avis qu'une saisie
de deux navires venait d'tre faite au Havre; qu'elle tait value
environ 800,000 fr., dont il lui ordonnait de surveiller et de faire
oprer la rentre. Il tait fort tard quand M. de La Bouillerie reut
cet avis, ainsi que les pices qui l'accompagnaient.

Il y remarqua une extension outre, que l'on s'tait efforc de donner
au sens des dcrets de Berlin et de Milan, pour atteindre ces deux
navires. Il fit sur-le-champ un rapport particulier  l'empereur, chez
lequel il avait le droit d'entrer  toute heure; mais comme il tait
dj fort tard, et qu'il pouvait se faire que l'empereur ne pt pas lire
son rapport, M. de La Bouillerie crivit lui-mme en haut de la marge:

Il est urgent d'envoyer de suite un courrier au Havre, porter l'ordre
de rendre les deux navires saisis.

M. de La Bouillerie porta lui-mme son rapport. L'empereur le fit entrer
de suite; il feuilleta le rapport, qui tait trs long, et, sans le
lire, il mit, de sa main, sous l'margement de La Bouillerie, ces mots:
_Approuv_. NAPOLON; ordonna  M. de La Bouillerie d'expdier l'ordre,
et garda le rapport, en lui disant de revenir le lendemain. Le courrier
fut expdi dans la nuit, et les navires rendus. Le lendemain, La
Bouillerie s'tant fait prsenter, l'empereur lui dit: j'ai lu votre
rapport, et je vous remercie d'avoir empch que l'on me ft commettre
cette odieuse injustice; c'est comme cela qu'il faut me servir.

Je reprends ma narration.

Lorsque les troupes furent arrives sur les frontires, on les fit
entrer dans Saint-Sbastien, Pampelune, Roses, Figuires et Barcelone,
et ds-lors commencrent nos premiers actes vis--vis des Espagnols.
Cette entre sur le territoire fut attribue au prince de la Paix, par
la partie adverse, et aux intrigues des partisans du prince des
Asturies, par ceux du prince de la Paix. Cette rivalit hta le
dnoment des vnemens: le prince de la Paix avait l'air de croire que
ces prises de possession, et cette marche de troupes, n'avaient lieu que
pour assurer l'excution du trait de Fontainebleau.

Le prince des Asturies, de son ct, ne voulait y voir qu'une trahison
du prince de la Paix, parce que l'opinion la plus gnrale l'accusait de
nous tre vendu.

Le prince de la Paix lui-mme joua l'homme effray, et peut-tre
l'tait-il rellement de la marche de nos troupes, qui taient, d'une
part, arrives  Burgos, et, de l'autre, entres  Barcelone. Il dclara
qu'il n'y avait d'autre parti  prendre, pour la famille royale, que de
se retirer  Sville, et d'appeler la nation espagnole aux armes. Il
tait convenu qu'il jouerait ce rle pour faire partir le roi et sa
famille pour l'Amrique; qu'il les quitterait clandestinement  Sville,
pour venir jouir des avantages que lui assurait le trait de
Fontainebleau. Telle est la version que j'ai entendu faire, mais je n'ai
rien vu qui m'autorise  le penser, du moins quant au dessein de venir
jouir des vastes tats qu'il s'tait assurs. Loin de l, le prince de
la Paix connaissait le dcret de Milan, qui nommait Junot gouverneur du
Portugal, et le chargeait de l'administrer au nom de l'empereur. Il
n'tait donc plus question de la principaut des Algarves, et, sans
doute, ce prince ne se faisait plus illusion sur sa principaut. Il fit
assembler le conseil du roi au palais d'Aranjuez, et aprs y avoir
expos les malheurs qui menaaient la monarchie, il fit prvaloir son
avis et arrter le dpart de la famille royale pour Sville. C'est en
sortant de ce conseil que le prince des Asturies dit aux
gardes-du-corps, en traversant la salle dans laquelle ils se tenaient:

Le prince de la Paix est un tratre; il veut emmener mon pre,
empchez-le de partir. Ce propos courut bientt la ville, et la
populace se porta au palais du prince de la Paix, y mit tout en pices,
et aprs les plus minutieuses recherches, elle le trouva cach dans un
grenier: il serait infailliblement devenu victime de ses fureurs, si,
pour le sauver, on ne se ft servi du nom mme du prince des Asturies
pour le mener en prison.

Ce signal de rvolte donn, elle prit presque aussitt des caractres
qui effrayrent le roi. On profita de ce moment pour lui demander son
abdication en faveur de son fils; il la donna pour sauver sa vie, et
resta dans sa rsidence pendant que le prince des Asturies vint 
Madrid.

Cet vnement a sans doute t accompagn de beaucoup de dtails qu'il
serait intressant de rapporter; mais la crainte d'tre inexact m'oblige
 n'en parler que sommairement.

Cette rvolution fut annonce, sur tous les points de l'Espagne, par des
courriers; et la joie d'tre dbarrass du prince de la Paix y excita de
l'enthousiasme.

Le grand-duc de Berg tait arriv  l'arme lorsqu'il apprit cet
vnement; il reut, par la mme occasion, une lettre de Charles IV pour
Napolon, par laquelle le roi d'Espagne faisait part  son alli de la
violence qui lui avait t faite.

Monsieur mon frre, lui mandait-il, vous apprendrez sans doute avec
peine les vnemens d'Aranjuez et leurs rsultats; V. M. ne verra pas
sans quelque intrt un roi qui, forc d'abdiquer la couronne, vient se
jeter dans les bras d'un monarque son alli, se remettant en tout  sa
disposition, qui peut seule faire son bonheur, celui de toute sa famille
et de ses fidles sujets. Je n'ai dclar me dmettre de ma couronne en
faveur de mon fils, que par la force des circonstances, et lorsque le
bruit des armes et les clameurs d'une garde insurge me faisaient assez
connatre qu'il fallait choisir entre la vie et la mort, qui et t
suivie de celle de la reine. J'ai t forc d'abdiquer; mais rassur
aujourd'hui, et plein de confiance dans la magnanimit et le gnie du
grand homme qui s'est toujours montr mon ami, j'ai pris la rsolution
de me remettre en tout ce qu'il voudra bien disposer de mon sort, de
celui de la reine et de celui du prince de la Paix. J'adresse  V. M. I.
et R. une protestation contre les vnemens d'Aranjuez et contre mon
abdication. Je m'en remets et me confie entirement dans le coeur de V.
M. Sur ce, je prie Dieu, etc.

De V. M. I. et R., le trs affectionn frre et ami,

     CHARLES.

Je proteste et dclare que mon dcret du 19 mars, par lequel j'ai
abdiqu la couronne en faveur de mon fils, est un acte auquel j'ai t
forc pour prvenir de plus grands malheurs et l'effusion du sang de mes
sujets bien aims; il doit, en consquence, tre regard comme nul.

     CHARLES.

     Aranjuez, 21 mars 1808.

Le grand-duc de Berg envoya cette lettre  l'empereur, et le prvint
qu'il marchait, avec l'arme, sur Madrid, o il entra dans les premiers
jours d'avril 1808.




CHAPITRE XVIII.

Rflexions de Napolon au sujet de la rvolution d'Aranjuez.--Je pars
pour Madrid.--Instructions que me donne l'empereur.--L'infant don
Carlos.--L'pe de Franois Ier.--Lettre de l'empereur au grand-duc de
Berg.


L'empereur reut ce courrier,  Saint-Cloud, un samedi soir. Le
lendemain, dimanche,  la messe, il paraissait un peu proccup, quoique
cela ne ft pas son habitude. Il avait fait partir la veille son
ambassadeur, M. de Tournon, pour porter au grand-duc de Berg de
nouvelles instructions.

Il m'envoya chercher, aprs que tout le monde fut retir, et, me
conduisant dans le parc, o nous restmes deux heures, il me parla
ainsi:

Vous allez partir pour Madrid. On me mande de cette ville que le roi
Charles IV a abdiqu et que son fils lui succde, et en mme temps l'on
m'apprend que cela est arriv  la suite d'une rvolution dans laquelle
le prince de la Paix parat avoir succomb, ce qui me donne  penser que
l'abdication du roi n'a pas t volontaire. J'tais bien prpar 
quelques changemens en Espagne; mais je crois voir,  la tournure des
affaires, qu'elles prennent une marche tout autre que je ne croyais.
Voyez notre ambassadeur, et dites-moi ce qu'il a fait dans tout cela.
Comment n'a-t-il pas empch une rvolution que l'on ne manquera pas de
m'attribuer, et dans laquelle je suis forc d'intervenir? Avant de
reconnatre le fils, je veux tre instruit des sentimens du pre: c'est
lui qui est mon alli, c'est avec lui que j'ai des engagemens; et s'il
rclame mon appui, je le lui donnerai tout entier, et le remettrai sur
le trne en dpit de toutes les intrigues. Je vois maintenant qu'il
avait raison d'accuser son fils d'avoir tram contre lui: cet vnement
le dcle; et jamais je ne donnerai mon assentiment  une pareille
action, elle dshonorerait ma politique et tournerait un jour contre
moi.

Mais si l'abdication du pre est volontaire, et, pour qu'elle le soit,
il faut qu'elle en porte les caractres, au lieu que celle-ci n'a que
ceux de la violence, alors je verrai si je puis m'arranger avec le fils
comme je m'arrangeai avec le pre.

Lorsque Charles-Quint abdiqua, il ne se contenta pas d'une dclaration
crite, il la rendit authentique par les crmonies d'usage en pareil
cas, il la renouvela plusieurs fois, et ne remit le pouvoir seulement
qu'aprs que tout le monde fut convaincu que rien autre chose que sa
volont ne l'avait port  ce sacrifice.

Cette abdication avait un bien autre caractre que celle d'un souverain
dont on viole le ministre, et que l'on met entre la mort et la
signature de cet acte.

Rien ne pourra me le faire reconnatre, avant qu'il ne soit revtu de
toute la lgalit qui lui manque; autrement, il suffira d'une troupe de
tratres qui s'introduira, la nuit, chez moi, pour me faire abdiquer et
renverser l'tat.

Si le prince des Asturies rgne, j'ai besoin de connatre ce prince, de
savoir s'il est capable de gouverner lui-mme, et, dans ce cas, quels
sont ses principes.

S'il doit gouverner par ses ministres, je veux savoir par quelle
intrigue il est domin, et si nos affaires pourront rester  cette cour
sur le pied o elles taient  la cour du roi son pre.

Je ne le crois pas, parce que les extrmes se touchent en rvolution;
et il est vraisemblable qu'un des grands moyens de popularit du nouveau
roi aura t l'intention manifeste de suivre une marche oppose  celle
de son pre, qui, lui-mme, m'avait dj donn de l'inquitude aprs
Ina.

Sans doute les alentours du prince des Asturies seront diffrens, et il
fera bien; cela m'importe peu. Le roi son pre trouvait bien la manire
dont il s'tait tabli, ce n'tait pas  moi  le dsapprouver: j'avais
fini par m'en accommoder et par m'en trouver trs bien.

Je voudrais pouvoir m'tablir sur le mme pied avec le fils, et finir
d'une manire honorable avec le pre.

Si, comme je le crains, le fils a donn dans une marche oppose, il se
sera entour de tout ce que le roi Charles IV avait loign de sa cour
et de ses affaires; alors je dois m'attendre  avoir des embarras, parce
que, les hommes se gouvernent le plus souvent par leurs passions, et que
ceux-ci, ayant attribu leur disgrce  l'influence de la France, ne
laisseront chapper aucune occasion de s'en venger, si je leur en laisse
le temps et les moyens.

Lorsque j'ai fait la paix avec les Russes, je pouvais rtablir la
Pologne, dont les sentimens taient tout  moi. La confiance que j'ai
eue dans l'empereur de Russie, pour maintenir la paix en Europe et me
garantir, par son alliance, de nouvelles entreprises semblables  celles
dont j'ai heureusement triomph, m'a fait abandonner mon projet,  la
renonciation duquel j'ai mis pour condition que l'empereur de Russie se
rendrait mdiateur de la paix  laquelle je dsire enfin amener
l'Angleterre, et qu'en cas de refus de la part de cette puissance, il
s'unirait avec moi dans la guerre contre elle, malgr tout ce que la
Russie a  souffrir d'une privation de commerce avec l'Angleterre!

Il faudrait que l'on et bien peu de sens en Espagne, si on croyait
que, n'ayant retir que ce seul avantage de tous ceux que m'offrait une
guerre heureuse, je laisserais les Espagnols me prparer de nouveaux
embarras en s'alliant avec l'Angleterre, et donnant par l,  cette
puissance, des avantages beaucoup au-dessus de ceux que la dclaration
de guerre des Russes leur fait perdre.

Je crains tout d'une rvolution dont je ne conois ni la direction ni
l'intrigue; le mieux du mieux serait d'viter une guerre avec l'Espagne;
elle serait une sorte de _sacrilge_ (ce fut son expression); mais je ne
balancerai pas  la faire  la maison de Bourbon, si le prince qui veut
gouverner cet tat adoptait une politique semblable.

Je me trouverais alors dans la mme position o se trouva Louis XIV,
lorsque ce monarque s'occupa de la succession de Charles II: on a dit
que c'tait par ambition, mais non; c'est que s'il n'avait pas mis un de
ses petits-fils sur le trne d'Espagne, un archiduc d'Autriche y et t
appel; ds-lors l'Espagne devenait l'allie naturelle de l'Angleterre,
et Louis XIV, dans toutes les guerres qu'il aurait eues, soit avec
l'une, ou avec l'autre de ces deux puissances, aurait eu bientt les
deux ensemble  combattre. Comment aurait-il rsist  une guerre
maritime accompagne d'attaques en Flandre, en Alsace, en Italie, en
Roussillon et en Navarre.

Voil le motif qui lui a fait faire la guerre en faveur de son
petit-fils;  la vrit il avait pour lui le testament de Charles II,
qui appelait le duc d'Anjou au trne d'Espagne, et malgr la lgitimit
de ce titre, l'Autriche lui a fait la guerre pour mettre l'archiduc
Charles sur le trne d'Espagne.

Ici ce n'est pas le mme cas: le trne est occup, il a mme des
hritiers; cela rend la question plus complique, mais cela ne change
rien  la politique ni  l'intrt des peuples; et la France a
aujourd'hui, comme elle l'avait dans ce temps-l, le mme besoin de
rester allie de l'Espagne, dans la paix comme dans la guerre.

Tant que Charles IV aurait rgn, je pouvais compter sur la paix, et je
n'avais que trs peu de changemens  lui demander. Nous aurions bientt
t d'accord si le prince de la Paix n'avait pas succomb, parce que
nous pouvions compter sur lui. Aussi vous voyez que les troupes que j'ai
fait marcher ne sont que des enfans et des dpts.

Mais si l'Espagne veut prendre une marche oppose, je ne balancerai pas
 y entrer, parce que ce pays peut, un jour, tre gouvern par un prince
belliqueux, qui saura diriger contre nous toutes les ressources de cette
nation, et qui finira peut-tre par se mettre en tte de faire rentrer
le trne de France dans sa famille; voyez o on en serait en France si
cela arrivait: c'est  moi  le prvoir et  en ter les moyens  celui
qui pourrait l'entreprendre.

Je vous le rpte, si le pre veut remonter sur le trne, je suis prt
 le seconder; s'il persiste dans son abdication, mandez-moi ce que je
puis croire des sentimens du fils, et de ses alentours, que je ne
connais pas.

Dans tous les cas, je ne reconnatrai pas la marche qui a t suivie
pour le faire succder  son pre; il faudra que cet acte soit _purifi_
par une sanction publique du roi Charles IV. Mais si je ne puis
m'arranger avec le fils ni avec le pre, je ferai maison nette;
j'assemblerai les corts, et je recommencerai l'ouvrage de Louis XIV; je
suis prt pour ce cas l.

Je vais me rendre  Bayonne; si les circonstances l'exigent, j'irai 
Madrid, mais pour cela il faudrait que j'y fusse absolument forc.

Il me congdia, et je partis le mme jour pour Madrid.

Chemin faisant, je rencontrais presqu' chaque poste un courrier
espagnol qui allait  Paris, avec des dpches pour l'ambassadeur
d'Espagne, que le nouveau roi s'tait empress d'accrditer prs de
l'empereur.

Vers Poitiers, je rencontrai le comte de Fernand-Nuez, chambellan de la
cour d'Espagne; il tait porteur d'une lettre du roi Ferdinand VII pour
l'empereur, et allait  Paris.

 Bayonne, je trouvai l'infant don Carlos, qui venait au-devant de
l'empereur. Il croyait le trouver dans cette ville, d'aprs ce qui lui
avait t dit lors de son dpart de Madrid. Lorsque j'entrai en Espagne,
je vis, dans toute la Biscaye, des arcs de triomphe levs pour le
passage de l'empereur; le peuple espagnol tait impatient de le voir
arriver, et vocifrait partout contre le prince de la Paix.

Je rencontrai  Vittoria un officier franais que le grand-duc de Berg
envoyait  l'empereur pour lui porter l'pe de Franois Ier, qu'il
avait demande au cabinet de l'arsenal de Madrid; c'tait un moyen de la
recouvrer qui n'effaait pas l'affront de l'avoir vu conqurir. Louis
XIV aurait pu la demander cent ans avant le grand-duc de Berg; mais ce
monarque avait sagement pens qu'il ne fallait pas outrager une nation
jusque dans les monumens de sa gloire. Les Espagnols furent sensibles 
cette offense, qui fit tort  la popularit du grand-duc de Berg.
L'empereur ne cessait cependant de lui recommander la plus grande
rserve. Sans doute il se dfiait de ses accs de zle ou d'ambition,
car j'avais dj t prcd de plusieurs courriers, et cependant, je
n'tais pas en route qu'il lui expdia de nouvelles instructions. On
jugera, d'aprs la nature de cette pice, de l'incertitude de ses ides,
et du point de vue sous lequel la question se montrait  ses yeux.

     _Lettre de l'empereur au grand-duc de Berg._

     29 mars 1808.

Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur la
situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-mme.
L'affaire du 19 mars a singulirement compliqu les vnemens: je reste
dans une grande perplexit. Ne croyez pas que vous attaquiez une nation
dsarme, et que vous n'ayez que des troupes  montrer pour soumettre
l'Espagne. La rvolution du 20 mars prouve qu'il y a de l'nergie chez
les Espagnols. Vous avez affaire  un peuple neuf: il a tout le courage,
et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre chez des hommes que
n'ont point uss les passions politiques.

L'aristocratie et le clerg sont les matres de l'Espagne; s'ils
craignent pour leurs privilges et pour leur existence, ils feront
contre nous des leves en masse _qui pourront terniser la guerre_. J'ai
des partisans; si je me prsente en conqurant, je n'en aurai plus.

Le prince de la Paix est dtest, parce qu'on l'accuse d'avoir livr
l'Espagne  la France; voil le grief qui a servi l'usurpation de
Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.

Le prince des Asturies n'a aucune des qualits qui sont ncessaires au
chef d'une nation; cela n'empchera point que, pour nous l'opposer, on
en fasse un hros. Je ne veux pas que l'on use de violence envers les
personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre odieux
et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille hommes sous
les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec avantage une
guerre intrieure; diviss sur plusieurs points, ils peuvent servir de
noyau au soulvement total de la monarchie.

Je vous prsente l'ensemble des obstacles qui sont invitables, il en
est d'autres que vous sentirez.

L'Angleterre ne laissera pas chapper cette occasion de multiplier nos
embarras: elle expdie journellement des avisos aux forces qu'elle tient
sur les ctes du Portugal et dans la Mditerrane; elle fait des
enrlemens de Siciliens et de Portugais.

La famille royale n'ayant point quitt l'Espagne pour aller s'tablir
aux Indes, il n'y a qu'une rvolution qui puisse changer l'tat de ce
pays: c'est peut-tre celui de l'Europe qui y est le moins prpar. Les
gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement, et l'anarchie
qui a pris la place de l'autorit lgale, font le plus petit nombre; le
plus grand nombre profite de ces vices et de cette anarchie.

Dans l'intrt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien 
l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens  prendre?

Irai-je  Madrid? exercerai-je l'acte d'un grand protectorat, en
prononant entre le pre et le fils? Il me semble difficile de faire
rgner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement
dpopulariss, qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.

Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait
roi. Le placer sur le trne sera servir les factions qui, depuis
vingt-cinq ans, veulent l'anantissement de la France. Une alliance de
famille serait un faible lien: la reine Elisabeth et d'autres princesses
franaises ont pri misrablement, lorsqu'on a pu les immoler impunment
 d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien prcipiter, qu'il
convient de prendre conseil des vnemens qui vont suivre... Il faudra
fortifier les corps d'arme qui se tiendront sur les frontires du
Portugal, et attendre...

Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi
prcipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'arme  dix lieues de la
capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la magistrature
allaient reconnatre Ferdinand sans constitution. Le prince de la Paix
doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; il y a d'ailleurs
un attachement d'habitude au vieux roi, qui pouvait produire des
rsultats. Votre entre  Madrid, en inquitant les Espagnols, a
puissamment servi Ferdinand. J'ai donn ordre  Savary d'aller auprs du
vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera avec V. A. I.
J'aviserai ultrieurement au parti qui sera  prendre; en attendant,
voici ce que je juge convenable de vous prescrire. Vous ne m'engagerez 
une entrevue, _en Espagne_, avec Ferdinand, que si vous jugez la
situation des choses telle que je doive le reconnatre comme roi
d'Espagne. Vous userez de bons procds envers le roi, la reine et le
prince Godoy. Vous exigerez pour eux, et vous leur rendrez les mmes
honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent
pas souponner le parti que je prendrai: cela ne vous sera pas
difficile, _je n'en sais rien moi-mme_.

Vous ferez entendre  la noblesse et au clerg que, si la France doit
intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs privilges et leurs
immunits seront respects. Vous leur direz que l'empereur dsire le
perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la
mettre en rapport avec l'tat de civilisation de l'Europe, pour la
soustraire au rgime des favoris... Vous direz aux magistrats et aux
bourgeois des villes, aux gens clairs, que l'Espagne a besoin de
recrer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui
garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la
fodalit, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et
les arts. Vous leur peindrez l'tat de tranquillit et d'aisance dont
jouit la France, malgr les guerres o elle s'est trouve engage; la
splendeur de la religion, qui doit son rtablissement au concordat que
j'ai sign avec le pape. Vous leur dmontrerez les avantages qu'ils
peuvent tirer d'une rgnration politique: l'ordre et la paix dans
l'intrieur, la considration et la puissance  l'extrieur. Tel doit
tre l'esprit de vos discours et de vos crits. Ne brusquez aucune
dmarche. Je puis attendre  Bayonne, je puis passer les Pyrnes, et,
me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce ct.

Je songerai  vos intrts particuliers, n'y songez pas vous-mme... Le
Portugal restera  ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne vous
occupe, et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous nuirait
encore plus qu' moi. Vous allez trop vite dans vos instructions du 14.
La marche que vous prescrivez au gnral Dupont est trop rapide;  cause
de l'vnement du 19 mars, il y a des changemens  faire. Vous donnerez
de nouvelles dispositions; vous recevrez des instructions de mon
ministre des affaires trangres. J'ordonne que la discipline soit
maintenue de la manire la plus svre: point de grce pour les plus
petites fautes. L'on aura pour l'habitant les plus grands gards; l'on
respectera principalement les glises et les couvens.

L'arme vitera toute rencontre, soit avec les corps de l'arme
espagnole, soit avec des dtachemens: il ne faut pas que d'aucun ct il
soit brl une amorce.

Laissez Solano dpasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-mme
l'indication des marches de mon arme pour la tenir toujours  une
distance de plusieurs lieues des corps espagnols. _Si la guerre
s'allumait, tout serait perdu_.

C'est  la politique et aux ngociations qu'il appartient de dcider
des destines de l'Espagne. Je vous recommande d'viter des explications
avec Solano comme avec les autres gnraux et les gouverneurs espagnols.

Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'vnemens majeurs,
vous m'expdierez des officiers d'ordonnance; vous me renverrez
sur-le-champ le chambellan de T..., qui vous porte cette dpche; vous
lui remettrez un rapport dtaill. Sur ce, etc.

     _Sign_, NAPOLON.

En arrivant  Madrid, je descendis chez le grand-duc de Berg, qui tait
log au palais du prince de la Paix.




CHAPITRE XIX.

Le grand-duc de Berg et le prince de la Paix.--Analogie de leurs
positions.--Charles IV invoque l'appui de l'empereur Napolon.--Sa
protestation.--Escoiquiz.--Le duc de l'Infantado.--Ma conversation avec
ces deux personnages.--Je suis prsent  Ferdinand.


Le grand-duc de Berg avait conduit les affaires de l'empereur un peu
trop  sa manire, et je vis,  sa conversation, qu'il songeait  celles
de l'Espagne un peu pour lui. La porte d'esprit de ce prince n'tait
pas des plus tendues, et les premiers malheurs que nous avons prouvs
dans ce pays sont dus en grande partie  sa lgret et  ses folles
esprances.

J'appris de lui que, depuis plusieurs annes, il avait une
correspondance avec le prince de la Paix: la raison en aurait t
difficile  donner, et je ne puis me l'expliquer que par les rflexions
suivantes.

Ils taient tous deux placs au mme degr d'lvation dans les deux
pays, et n'avaient pas moins d'ambition l'un que l'autre. Leur fortune
ayant t la mme, ils avaient cru devoir se rapprocher; mais, de la
part de Murat, c'tait un calcul, comme on pourra en juger par la suite
de ces Mmoires, et de la part du prince de la Paix, c'tait finesse,
parce qu'il n'avait pas le mme genre d'ambition que le grand-duc de
Berg. Mais comme il tait le seul homme vraiment fort que l'Espagne et
alors, soit pour l'intrigue, soit pour la rsolution, il avait jug que
cette correspondance, outre qu'elle tait sans inconvnient pour lui,
pouvait un jour lui devenir utile, si le grand-duc de Berg parvenait 
l'excution du projet qu'il lui supposait.

 la rception de la lettre qu'il avait transmise  l'empereur, Murat
avait mis les troupes en mouvement, et avait envoy l'adjudant-gnral
Monthion prendre les ordres de Charles IV; mais il n'tait pas en route,
qu'il reut une seconde lettre, qui lui tait personnellement adresse:

Monsieur et trs cher frre, lui crivait en italien le roi dtrn,
j'ai inform votre adjudant de tout ce qui s'est pass. Je vous prie de
me rendre le service de faire connatre  l'empereur la prire que je
lui fais de dlivrer le prince de la Paix, qui ne souffre que pour avoir
t l'ami de la France, et de nous laisser aller avec lui dans le pays
qui conviendra le mieux  notre sant. Pour le prsent, nous allons 
Badajoz; j'espre qu'avant que nous partions, vous nous ferez rponse,
si vous ne pouvez absolument nous voir, car je n'ai confiance que dans
vous et dans l'empereur. En attendant, je suis votre trs affectionn
frre et ami de tout mon coeur.

     CHARLES IV.

 cette pice tait jointe une note, de la main de la reine d'Espagne,
non moins pressante, qui peint toute l'anxit des souverains dtrns,
et donne une ide des violences qui avaient amen l'abdication; elle
tait conue en ces termes:

Le roi mon mari, qui me fait crire, ne pouvant le faire  cause des
douleurs et enflure qu'il a  la main droite, dsirerait savoir si le
grand-duc de Berg voudrait bien prendre sur lui, et faire tous ses
efforts avec l'empereur pour assurer la vie du prince de la Paix, et
qu'il ft assist de quelques domestiques ou chapelains. Si le grand-duc
pouvait aller le voir, ou du moins le consoler, ayant en lui toutes ses
esprances, tant son grand ami, il espre tout de lui et de l'empereur,
 qui il a toujours t trs attach. Que le grand-duc obtienne de
l'empereur qu'on donne au roi mon mari,  moi et au prince de la Paix de
quoi vivre ensemble tous trois dans un endroit bon pour nos sants, sans
commandemens ni intrigues, et nous n'en aurons certainement pas.
L'empereur est gnreux: c'est un hros; il a toujours soutenu ses
fidles allis et ceux qui sont poursuivis. Personne ne l'est plus que
nous trois; et pourquoi? parce que nous avons toujours t ses fidles
allis. De mon fils nous ne pourrons jamais esprer, sinon misres et
perscutions. L'on a commenc  forger, et l'on continue, tout ce qui
peut rendre aux yeux du public et de l'empereur mme, le plus criminel,
cet innocent ami et dvou aux Franais, au grand-duc et  l'empereur,
le pauvre prince de la Paix: qu'il ne croie rien; ils ont la force et
tous les moyens pour faire paratre comme vritable ce qui est faux.

Le roi dsire, de mme que moi, de voir et de parler au grand-duc;
qu'il lui donne lui-mme la protection qu'il a en son pouvoir. Nous
sommes bien sensibles  ces troupes qu'il nous a envoyes, et  toutes
les marques qu'il nous a donnes de son amiti. Qu'il soit bien persuad
de celle que nous avons toujours eue et avons pour lui; que nous sommes
entre ses mains et celles de l'empereur, et que nous sommes bien
persuads qu'il nous accordera ce que nous lui demandons, qui sont tous
nos dsirs, tant entre les mains d'un si grand et gnreux monarque et
hros.

La reine ne se contenta pas de rclamer la protection du grand-duc au
nom de son mari, elle la sollicita elle-mme[31]. La reine d'trurie
joignit ses instances  celles de sa mre. Toute cette correspondance
portait l'empreinte de la consternation et de l'abattement. Il fallait
que la violence et t bien grande, que la menace et t bien loin,
pour avoir rduit toute cette famille  craindre pour son existence, 
ne plus songer qu' implorer un asile o la vie ft sauve et les besoins
physiques assurs.

Charles IV tait naturellement, pour le grand-duc, le roi des Espagnes,
jusqu' ce que son gouvernement lui et fait connatre que Ferdinand
tait devenu le chef de la nation espagnole. Il dut cder  ses
instances,  celles de la reine, qui taient plus vives encore, et prit
le prince de la Paix sous la protection de ses drapeaux: il fit plus, il
envoya une garde d'honneur  Charles IV, et annona ouvertement, jusqu'
plus ample information, qu'il ne reconnaissait pas d'autre souverain
d'Espagne.

Ds-lors le parti du prince des Asturies, c'est--dire la nation, et le
grand-duc de Berg furent en observation rciproque, et, par consquent,
en mfiance l'un de l'autre.

J'tais fort mcontent de ce que j'apercevais, et qui n'tait que le
rsultat de la conduite de deux partis l'un envers l'autre, qui ne
voulaient pas apprcier la position du gnral en chef; il tait
difficile qu'on ne juget pas, par sa conduite, de la nature des
instructions qu'il avait reues. Il se permettait d'ailleurs une foule
d'actes qu'elles ne commandaient pas. Les Espagnols ne savaient
qu'augurer, et je n'tais pas moi-mme plus avanc. Tout ce que je
voyais tait contraire  ce que l'empereur m'avait dit. Je ne fus pas
long-temps dans l'incertitude. Lorsque le grand-duc de Berg commenait
le chapitre de notre ambassadeur (M. de Beauharnais), il en disait des
choses draisonnables et marques au coin de la passion: je ne doutai
plus ds-lors de la ralit des projets que je ne faisais d'abord que
souponner, et je me htai de les traverser.

J'allai chez notre ambassadeur, qui jouissait de beaucoup d'estime 
Madrid, o il servait bien, mais n'intriguait pas. Lorsque j'entrai chez
lui, il y avait dans son cabinet un prtre espagnol de haute stature,
qu'il me prsenta, et je sus aprs que c'tait le confesseur du prince
des Asturies (M. d'Escoiquiz). Il venait entretenir l'ambassadeur de
France de tout ce qui tourmentait le roi Ferdinand, et du dsir qu'il
avait de faire ce qui plairait  l'empereur.

M. de Beauharnais tait embarrass, il n'avait point de lettres de
crance prs du nouveau roi. On ne lui avait adress aucune instruction
depuis la rvolution d'Aranjuez, et il se trouva d'autant plus  son
aise en me voyant arriver, que le grand-duc de Berg le traitait mal.

M. d'Escoiquiz, particulirement, tait impatient de causer avec moi,
qui venais de Paris, afin d'aller rapporter au roi Ferdinand ma
conversation.

Nous causmes effectivement trs longuement; je ne connaissais de
l'Espagne que son histoire et sa carte de gographie, et n'avais pas la
premire ide de toutes les intrigues qui ont dsol ce malheureux pays
pendant une longue suite d'annes.

Le cabinet de Madrid avait t accoutum  traiter l'argent  la main,
et on avait l'air de croire que je ne venais que pour faire mon prix.

L'abb d'Escoiquiz m'inspira de la vnration, par l'attachement que je
lui vis manifester pour son prince: ce bon chanoine versait un torrent
de larmes  la seule pense de le voir malheureux. La confiance
s'tablit entre nous deux, autant que cela se pouvait dans une premire
conversation, et je commenai  lui tmoigner mon tonnement d'un
changement si subit de l'Espagne  notre gard, et sans motif. Le
chanoine se dfendait de ce projet, et assurait que le roi n'avait rien
tant  coeur que de continuer  bien vivre avec la France. Je lui dis que
je ne pouvais m'empcher de remarquer que, jusqu' prsent, les
apparences ne rpondaient pas aux bonnes intentions dont il me donnait
l'assurance, parce que ce qui frappait le regard de l'observateur
impartial, c'tait l'attitude du gouvernement espagnol vis--vis de
notre arme, et celle de notre arme vis--vis de lui; qu'enfin il tait
difficile que, de part et d'autre, cela n'occasionnt pas un peu
d'aigreur, ce qui tait au moins une maladresse dans une circonstance
pareille, o l'Espagne avait tant besoin de l'intervention de la France,
pour une rvolution qu'elle commenait, et qui pouvait devenir une
seconde reprsentation de la ntre, d'autant plus qu'il ne faudrait,
pour la contrarier, qu'appuyer le rappel du pre au trne; ce qui tait
une chose facile, puisque une bonne partie de l'Espagne, tout en se
rjouissant d'tre dbarrasse du prince de la Paix, tait cependant
fort attache au roi Charles IV, et que la masse de la nation
n'approuvait assurment pas la violence qui lui avait t faite pour lui
arracher la couronne; que, quant  l'empereur, cet vnement le
contrariait d'autant plus qu'il n'y tait pas prpar.

On lui a bien envoy des courriers, ajoutai-je, mais il n'en recevra pas
un avant de savoir si le roi Charles IV est content, parce que c'est
avec lui qu'il a des engagemens, et, avant d'en prendre avec son fils,
il faut qu'il rgle avec le pre. Ce sera malgr lui qu'il interviendra
dans une discussion d'intrieur de famille; mais il ne permettra pas
qu'elle se termine  son prjudice. C'est  tous les Espagnols qui
entourent le roi  le prserver d'une direction qui serait le rsultat
de la rcrimination de quelques favoris, parce que nous n'attendrions
pas, pour nous trouver offenss, que vos armes fussent sur la Bidassoa.

Le bon chanoine m'coutait trs attentivement, et me disait, de tout son
coeur, qu'il tait bien malheureux que l'empereur n'et pas envoy un
autre marchal pour commander l'arme en Espagne; mais qu'il ne pouvait
me cacher que le grand-duc de Berg se conduisait mal avec le roi. Il
entendait, sans doute, qu'il ne l'avait pas reconnu; mais cependant il
ajoutait quelques dtails de plus, comme d'insister sur la mise en
libert du prince de la Paix, et de faire rpandre partout le bruit que
l'empereur ne reconnatrait pas le prince des Asturies comme roi; que
c'tait cela qui jetait de l'inquitude partout, et refroidissait
l'enthousiasme. Il finit par me demander la permission d'aller rapporter
cette conversation au roi, et de lui dire en mme temps o j'tais log.

La conversation que j'eus avec notre ambassadeur, aprs le dpart du
chanoine Escoiquiz, me confirma dans l'opinion o j'tais dj, que la
rvolution d'Aranjuez n'tait que la suite d'une conjuration, ourdie de
longue main, et qui venait d'clater dans une circonstance qui avait
paru favorable  l'excution des projets du parti ennemi du prince de la
Paix, et je commenai  m'expliquer l'empressement que l'on mettait 
obtenir l'assentiment de l'empereur, sans lequel cette rvolution ne
pouvait se consolider. On tait plus occup d'obtenir le sien que celui
des autres puissances de l'Europe, parce qu'on ne doutait pas qu'elles
ne l'auraient jamais refus  un nouvel ordre de choses qui pouvait
diminuer l'influence de la France en Espagne. En mme temps j'acquis la
preuve que l'abdication du roi Charles IV n'avait pas t volontaire;
autrement elle et t solennelle, revtue de toute la pompe qu'un
peuple aussi formaliste que l'Espagnol met  tous ses actes.

Peu d'heures aprs tre rentr chez moi, je reus la visite du duc de
l'Infantado, prsident du conseil de Castille, homme jouissant d'une
grande faveur auprs du prince des Asturies. Il sortait de chez le roi
Ferdinand, et avait entendu le rapport de M. Escoiquiz, qui venait de me
quitter. Nous emes ensemble  peu prs la mme conversation que celle
que j'avais eue avec le chanoine; mais il me demanda si je voulais voir
le roi. Je lui rpondis que je serais flatt d'avoir cet honneur-l, si
telle tait sa volont; mais que je lui faisais observer que je n'avais
aucune mission pour l'entretenir, et que je ne pourrais que lui rpter
ce que j'avais dit  M. d'Escoiquiz, ainsi qu' lui. Il me rpliqua
qu'il serait bien aise que j'entendisse, de la bouche du roi lui-mme,
l'expression des sentimens qui l'animaient pour la France, et l'empereur
en particulier.  cela je n'avais rien  rpondre, et je lui dis que
j'attendrais les ordres du roi Ferdinand.

Il me quittait, lorsque, s'arrtant, il me demanda: Comment le
traiterez-vous?--Que voulez-vous dire? rpondis-je.--Mais, oui, dit le
duc de l'Infantado; l'appellerez-vous Votre Majest? Je ne pus
m'empcher de rire, et de dire au prsident du conseil de Castille que
c'tait jouer  des jeux d'enfans; que peu importait que je le saluasse
du titre de majest ou de sultan, puisque je n'tais point accrdit
prs de lui; que l'on ne pourrait jamais rien arguer de l'expression
dont je me serais servi, et que le roi me faisant, comme  un voyageur,
l'honneur de m'admettre prs de lui, je me servirais de l'expression qui
lui serait la plus agrable; qu'autrement je dclinerais la proposition
du duc de l'Infantado.

Je ne m'abusai point sur le but de cette visite de M. de l'Infantado; il
avait t une victime du prince de la Paix, et n'avait t rappel de
ses terres que par le prince des Asturies. Il tait bon Espagnol, mais
naturellement mal dispos pour la France,  l'influence de laquelle il
attribuait toutes les tracasseries auxquelles il avait t en butte.

Il y avait  peine quarante-huit heures que j'tais  Madrid, que je
voyais partout un extrme dsir de faire sanctionner la rvolution
d'Aranjuez; si elle avait t naturelle, on n'aurait pas t aussi
inquiet.

M. de l'Infantado vint me chercher dans l'aprs-midi, et je crois que
c'est lui qui me conduisit chez le roi Ferdinand; peut-tre fut-ce une
autre personne du palais, mais toujours est-il que M. de l'Infantado
vint me prvenir que le roi me recevrait aprs son dner.

J'y allai, et, sans me faire attendre, on m'introduisit dans son
cabinet: il y avait avec lui le chanoine Escoiquiz, le duc de San-Carlos
et M. de Ovallos. Je le saluai comme je l'avais dit  M. de l'Infantado,
et m'exprimai ainsi:

Sire, l'empereur ne prvoyait pas que j'aurais l'honneur d'tre
prsent  Votre Majest, et ne m'a charg d'aucune mission prs d'elle;
il venait d'apprendre sommairement ce qui s'tait pass  Aranjuez:
comme il n'y tait pas prpar, il en a t tonn, et en a cherch la
cause.

L'attachement qu'il portait au roi votre pre lui a fait prendre un
grand intrt  ce qui lui est arriv, et, dans son premier mouvement,
il a craint que la rvolution qui a plac Votre Majest sur le trne, en
paraissant dirige contre des projets que l'on suppose  la France, ne
ft le signal d'une rupture entre deux pays qui ont essentiellement
besoin l'un de l'autre; dans ce cas, l'empereur est tout prpar. Je
crois qu'il n'entre point dans les intentions de Votre Majest de lui
faire la guerre; mais, sire, on est souvent entran par une masse
d'opinions que l'on n'est plus matre de ramener, lorsqu'une fois elle a
t mise en mouvement; et il faut avouer que ce qui frappe les regards
des moins clairvoyans, c'est un revirement subit de tout ce que l'on
voyait il y a moins de quinze jours. On ne nous accuse pas encore, mais
on y pense.

Le roi et ses deux conseillers m'interrompirent pour me dire: Non, on
n'en veut pas  la France; on croit que vous voulez protger le prince
de la Paix, et cela indispose contre vous; dans le fait, cela ne vous
regarde pas.

--J'ignorais que nous nous occupassions de cette question-l; je
conois l'effet qu'elle produirait. On m'objecta que le grand-duc de
Berg le rclamait tous les jours.

--Je ne le savais pas; mais cependant ce serait un bien lger motif
pour commencer une querelle. Le prince de la Paix a pu nous intresser
beaucoup dans le temps qu'il tait l'arbitre de tout en Espagne; telle
tait la volont du roi: nous n'avions pas d'observations  y faire, et
nous avons trouv plus simple de nous arranger avec le favori; mais
notre intrt, sous ce rapport, l'abandonne avec son crdit.

Je ne vois qu'un cas o nous le couvririons de notre protection: ce
serait celui o le roi Charles IV la rclamerait, parce que nos liens
avec lui ne sont pas rompus, et, jusqu' ce que Votre Majest soit
reconnue, nous suivrons ponctuellement nos engagemens avec le roi son
pre. Or, comme il s'est mis sous la protection de notre arme, elle
fera son devoir, s'il tait dans le cas de le lui demander.

Je le rpte  Votre Majest, l'empereur est inquiet de la marche que
peut prendre cet vnement; il a besoin de connatre si les sentimens de
Votre Majest sont les mmes que ceux qui animaient votre pre, et si
nos rapports politiques doivent souffrir de ce changement.

Le roi, ou, pour dire plus vrai, le chanoine Escoiquiz et M. de
San-Carlos reprirent vivement: Ah! mon Dieu non; nous voulions vivre
avec l'empereur encore mieux qu'on y vivait auparavant.

--Je le crois, messieurs; mais il faut que les effets rpondent aux
assurances que vous m'en donnez, et vous conviendrez que, jusqu'
prsent, les apparences ne sont pas en votre faveur. Je rendrai un
compte fidle des uns et des autres; au reste, l'empereur met tant
d'intrt  ce qui se passe en Espagne, qu'il s'approche lui-mme de la
frontire, et je suis assur qu'en ce moment il est parti de Paris. Il
recevra mon courrier en chemin, ainsi que beaucoup d'autres que lui
adresseront les diffrentes autorits qui sont ici. Vous avez  craindre
que beaucoup de rapports ne vous soient pas aussi favorables que vous
paraissez le croire, et que l'empereur ne veuille prendre aucun parti
avant de s'tre entendu avec Charles IV sur tout ceci, parce qu'il sait
ce qu'il peut perdre par l'effet de sa retraite, et il n'y restera pas
indiffrent avant de connatre sur quel pied il sera avec son
successeur: voil la disposition d'esprit o je l'ai laiss.

Mon audience se termina l, et je reus cong.




CHAPITRE XX.

Le roi et la reine d'Espagne rclament l'assistance du grand-duc de
Berg.--Considrations qui dcident Ferdinand  se rendre  Bayonne.--Il
s'arrte  Vittoria.--Entretien avec ses ministres.--Rflexions sur
l'crit de M. Cevallos.


Je fus en causer avec le grand-duc de Berg, qui, de son ct, tait en
communication trs active avec le roi Charles IV, la reine et le prince
de la Paix; ils taient rests  Aranjuez, et lui crivaient plusieurs
fois par jour. Le gnral qui commandait la division franaise poste 
Aranjuez servait d'intermdiaire. Leurs lettres, les dtails qu'il
donnait lui-mme, taient dchirans.

Conformment aux ordres de Votre Altesse Impriale, lui mandait-il le
23 mars, je me suis rendu  Aranjuez avec la lettre de Votre Altesse
pour la reine d'Etrurie. Il tait huit heures du matin; la reine tait
encore couche: elle se leva de suite, et me fit entrer. Je lui remis
votre lettre. Elle m'invita  attendre un moment, en me disant qu'elle
allait en prendre lecture avec le roi et la reine. Une demi-heure aprs,
je vis entrer la reine d'trurie avec le roi et la reine d'Espagne.

Sa Majest me dit qu'elle remerciait Votre Altesse Impriale de la part
que vous preniez  ses malheurs, d'autant plus grands que c'est un fils
qui s'en trouve l'auteur. Le roi me dit que cette rvolution avait t
machine; que de l'argent avait t distribu, et que les principaux
personnages taient son fils et M. Cavallero, ministre de la justice;
qu'il avait t forc d'abdiquer pour sauver la vie de la reine et la
sienne; qu'il savait que, sans cet acte, ils auraient t assassins
pendant la nuit; que la conduite du prince des Asturies tait d'autant
plus affreuse, que, s'tant aperu du dsir qu'il avait de rgner, et
lui approchant de la soixantaine, il tait convenu qu'il lui cderait la
couronne lors de son mariage avec une princesse franaise, ce que le roi
dsirait ardemment.

Le roi a ajout que le prince des Asturies voulait qu'il se retirt
avec la reine  Badajoz, frontire de Portugal; qu'il lui avait observ
que le climat de ce pays ne lui convenait pas, qu'il le priait de
permettre qu'il choist un autre endroit, qu'il dsirait obtenir de
l'empereur la permission d'acqurir un bien en France, et d'y finir son
existence. La reine m'a dit qu'elle avait pri son fils de diffrer le
dpart pour Badajoz, qu'elle n'avait rien obtenu, et qu'il devait avoir
lieu lundi prochain.

Au moment de prendre cong de Leurs Majests, le roi me dit: J'ai crit
 l'empereur, entre les mains duquel je remets mon sort. Je voulais
faire partir ma lettre par un courrier; mais je ne saurais avoir une
occasion plus sre que la vtre. Le roi me quitta alors pour entrer dans
son cabinet. Bientt aprs, il en sortit tenant  la main la lettre
ci-jointe, qu'il me remit, et il me dit encore ces mots: Ma situation
est des plus tristes; on vient d'enlever le prince de la Paix, qu'on
veut conduire  la mort. Il n'a d'autre crime que celui de m'avoir t
toute sa vie attach. Il ajouta qu'il n'y avait sorte de sollicitations
qu'il n'et faites pour sauver la vie de son malheureux ami, mais qu'il
avait trouv tout le monde sourd  ses prires et enclin  l'esprit de
vengeance; que la mort du prince de la Paix entranerait la sienne;
qu'il n'y survivrait pas.

Le grand-duc voyait tous les soirs la soeur du roi Ferdinand, la reine
d'trurie, qui habitait le chteau de Madrid avec son frre. Cette
princesse n'tait pas contente de la retraite de son pre: elle perdait,
avec son existence, ses esprances et celles de son fils; en
consquence, elle ne cachait rien au grand-duc de Berg de tout ce qu'il
avait envie de connatre du despotisme de son frre, avec qui elle
passait sa vie. On n'ignorait donc rien des mauvaises intentions du roi
Ferdinand envers la France; et toutes ces communications faisaient la
matire de frquens rapports  l'empereur. Il tait bien difficile qu'il
se formt une autre ide que celle qu'il avait dj sur ces vnmns,
en voyant d'o partaient les informations qu'on lui envoyait; cependant
il n'y ajoutait pas une confiance exclusive, et n'en devenait que plus
impatient de connatre la vrit.

Le grand-duc de Berg montrait un dsir de voir partir le roi qui ne
pouvait que lui dplaire beaucoup; et je crois que, s'il s'est dcid
aussi promptement qu'il l'a fait  venir traiter ses affaires
personnelles lui-mme, c'est qu'il a craint que la rsolution de
l'empereur ne ft prise d'aprs une quantit d'avis qu'il aurait reus
de tous cts, de la part de personnes qu'il souponnait ne lui tre pas
favorables, et ensuite parce qu'il savait que son pre avait protest
contre son abdication, et qu'il craignait qu'en remontant sur le trne,
il ne reprt son ministre le prince de la Paix, dont les ressentimens
auraient mis le prince des Asturies dans la plus fcheuse position.

Je ne sais pas ce qui fut object dans le conseil tenu avant de
s'arrter au parti de venir  Bayonne; mais cette observation n'a pas d
manquer d'y tre expose une des premires.

J'allai rendre  M. le duc de l'Infantado la visite qu'il m'avait faite,
et il m'apprit le dpart du roi pour le lendemain, me disant qu'il
serait parti le jour mme, s'il n'avait pas fallu un jour au moins pour
placer les relais sur la route.

Je demandai la faveur d'accompagner le roi, uniquement par ce motif-ci:
j'tais venu de Bayonne  Madrid  franc trier, ainsi que cela tait
alors l'usage de voyager en Espagne; j'tais  peine arriv, qu'il
fallait refaire le mme chemin, de la mme manire, pour arriver prs de
l'empereur en mme temps que Ferdinand, et je trouvai beaucoup plus
commode de prier le grand-cuyer du roi de comprendre un attelage pour
moi dans les relais destins  ce prince. Je l'obtins, et c'est ce qui a
fait que ma voiture s'est trouve dans le convoi des siennes.

M. le duc de l'Infantado ne paraissait pas content de ce dpart:
tait-ce parce qu'il y souponnait un pige, ou parce qu'il se doutait
que l'empereur serait dj inform de quelques particularits sur
lesquelles on aurait de la peine  s'expliquer d'une manire
satisfaisante? Je l'ignore; mais il est bien rest dans mon esprit qu'il
n'en tait pas satisfait. Pour un pige, il n'y en avait pas; il n'tait
pas autoris  le croire, ou du moins, s'il avait des motifs pour le
souponner, il ne serait pas excusable de ne pas s'tre oppos de toute
sa force  un voyage dans lequel il croyait que le roi courait des
dangers. S'il avait d'autres craintes, il devait descendre dans sa
conscience, et savoir si elles taient fondes: il n'y avait qu'elle qui
pouvait le rassurer.

Toutes ces incertitudes, de la part d'une cour qui recherchait tant
l'appui de la ntre, n'taient pas faites pour inspirer de la confiance,
et recommandaient au contraire beaucoup de prudence dans les engagemens
que l'on allait prendre avec elle.

Je prvins le grand-duc de Berg de la rsolution du roi. En entrant chez
lui, pour lui faire cette communication, j'y trouvai M. de la Forest
(notre dernier ministre en Prusse): l'empereur l'avait envoy pour tre
encore mieux inform de ce qui se passait  Madrid. Il avait sans doute
des instructions pour tous les cas qui pouvaient arriver.

Le roi Ferdinand VII partit comme il l'avait annonc, et nomma son
oncle, l'infant don Antonio, pour prsider au gouvernement pendant son
absence. Je suivis le roi, qui alla coucher le premier jour  Buitrago,
o j'eus l'honneur de dner avec lui. Le deuxime jour, il vint 
Arenda-del-Duero, et le troisime,  Burgos: il y avait dans cette ville
plusieurs grands personnages espagnols, entre autres M. de Valdez et M.
de la Cuesta, tous deux grands partisans de la rvolution contre le
prince de la Paix, et ennemis trs prononcs de la France; ils furent
ceux que le roi accueillit le mieux et auxquels il donna le plus de
marques de sa bienveillance. Nous avions  Burgos un petit corps de
troupes, command par le marchal Bessires, duc d'Istrie. Ce marchal
tait naturellement bon observateur, et sans que nous ayons t dans le
cas d'changer nos opinions, il ne me cacha pas que tout ce qu'il
apercevait ne lui inspirait aucune confiance.

Je laissai le roi au milieu de l'enivrement que lui causaient les
premiers honneurs qu'il recevait des Espagnols, et ne vins que le soir 
son logement, pour apprendre  quelle heure il partirait le lendemain.
Lorsque j'en fus inform, je revins m'entretenir avec le marchal
Bessires, et en mme temps l'en prvenir, afin qu'il rendt les
honneurs dus au roi au moment de son dpart, ce qu'il fit, en mettant
ses troupes sous les armes, et en faisant saluer par son artillerie.

Le roi arriva  Vittoria, o il fut reu avec les mmes dmonstrations
qu' Burgos, et o se trouvaient runies les autorits civiles et
militaires des provinces de Biscaye et d'Alava.

Nous avions galement  Vittoria une division aux ordres du gnral
Verdier.

Le soir, je me rendis au quartier du roi, ainsi que je l'avais fait 
Burgos, pour prendre l'heure du dpart que je croyais devoir s'effectuer
le lendemain; le roi ne me reut pas, et me fit dire par M. de Cevallos
qu'il tait fatigu.

C'est ici qu'eut lieu cette conversation dont M. de Cevallos a parl
dans son Mmoire[32], o elle est rapporte d'une manire
invraisemblable pour un homme de sens et accoutum aux affaires. Ce
Mmoire est crit dans le style d'un homme qui a t plus occup de se
justifier aux yeux d'un parti violent, avec lequel il lui importait de
se raccommoder, que dans le style d'un homme impartial qui n'aurait rien
eu  redouter de la vrit. Voici, mot  mot, comme les choses se sont
passes.

Le logement du roi tait peu spacieux; aprs la pice qui prcdait
celle o il couchait, il n'y en avait pas une autre o on pt
s'entretenir.

Ce fut donc lui, M. de Cevallos, qui me mena dans la chambre o le
chanoine Escoiquiz tait couch: il tait indispos, mais cependant il
prit part  notre conversation,  laquelle taient aussi prsens les
ducs de l'Infantado et de San-Carlos.

M. de Cevallos parla le premier, et me dit d'un ton assez impoli:
Monsieur, le roi n'ira pas plus loin; ce n'tait mme pas son projet de
venir jusqu'ici; il y attendra l'empereur, s'il vient; d'ailleurs, il
n'est pas encore arriv  Bayonne, et il ne nous convient pas que le roi
d'Espagne aille l'attendre; il faut au moins que l'empereur l'ait fait
prvenir de son arrive.

M. de Cevallos parlait mal le franais, et comme je ne parlais pas
l'espagnol, M. de l'Infantado tait oblig de rpondre souvent pour M.
de Cevallos.

Monsieur, rpondis-je, le roi est le matre de rester o il veut, comme
il a t le matre de partir. Cette rsolution a t prise dans son
conseil, comme l'a t sans doute celle dont vous me faites part.
Cependant, j'ai du regret de ce changement, parce que sur ce qui m'a t
dit  Madrid, de l'intention o tait le roi de venir au-devant de
l'empereur, je me trouve avoir annonc cette rsolution en prvenant
l'empereur de son dpart, et en lui envoyant l'itinraire de sa marche.
Je vais avoir l'air d'un homme qui ne s'est pas fait informer, ou qui a
t dupe; ou bien, s'il en tait autrement, ce changement de
dtermination de la part du conseil du roi ne peut manquer de lui donner
beaucoup  penser. Puisque je me trouve en communication avec vous sur
cette partie de vos affaires, sans avoir aucune mission pour m'en
charger (je l'ai dit au roi lorsque j'ai eu l'honneur de lui tre
prsent), pouvez-vous me faire connatre les motifs qui vous ont ports
 suspendre la marche du roi?

--Nous ne l'ayons pas suspendue, dit M. de Cevallos, le roi ne devait
mme aller qu' Burgos, et cependant il est venu jusqu'ici.

--Monsieur, repris-je, ce n'est pas moi qu'on abuse. Le roi est parti
de Madrid avec l'intention d'aller voir l'empereur, et vous ne pouvez me
nier qu'en ce moment mme les relais ne soient placs sur la route d'ici
 Bayonne. Croyez-vous que la remarque ne m'en sera pas faite? il y a
donc un motif pour ce changement. Que vous ne me le disiez pas, je le
conois, vous en tes le matre; mais que vous prtendiez m'abuser par
une question d'tiquette, j'en croirai ce que je voudrai, et ne serai
point votre dupe. Je ne vous ai point press de partir, et j'ai commenc
par vous dire que je n'avais prs de votre matre aucun caractre.

Puisque vous soumettez  l'tiquette la situation du roi, par la mme
raison, nous nous conformerons  la ntre, qui a aussi ses difficults;
de cette manire, les deux souverains viendront chacun de leur ct
jusqu' l'extrmit du pont de la Bidassoa.

Cevallos. Mais c'est ainsi que cela devait tre, et que cela s'est dj
pass.

--Fort bien, Messieurs, il y aura encore  faire mesurer exactement la
longueur du pont, afin que chacun fasse le mme nombre de pas.
J'ajouterai  tout cela une observation: c'est que l'empereur n'a pas
manifest le dsir de cette visite d'tiquette; vous viendriez 
Irun[33], qu'il ne serait pas oblig de venir  Saint-Jean-de-Luz[34].
Attendez-vous de lui qu'il vienne vous reconnatre roi d'Espagne, et
peut-tre vous prter foi et hommage pour le Roussillon? Mais, Monsieur,
aux yeux de l'empereur, le trne d'Espagne n'est pas vacant, c'est
Charles IV qui l'occupe. S'il nous appelle  son aide, il nous trouvera
prts  le servir;  quoi bon alors prendre tant de soins de ce que l'on
fera et de ce que l'on croit ne devoir pas faire. L'tiquette sur
laquelle vous vous appuyez ne peut apporter de difficults dans une
question o elle n'a point de droits; si c'est elle qui est la rgle de
votre conduite, elle ne permettait peut-tre pas au roi de sortir de
Madrid, dans ce cas-ci; et si vous avez eu d'autres motifs pour porter
le roi  cette dmarche, ce qui est plus vraisemblable, c'est  vous 
juger si vous avez assez fait en l'amenant jusqu'ici, et  rflchir aux
consquences qui peuvent tre le rsultat d'une rticence sur laquelle
on pensera ce que l'on voudra, puisque vous ne voulez en donner aucune
explication.

Le chanoine Escoiquiz prit la parole, et, de son lit, me rpondit qu'il
tait inutile de me cacher l'inquitude o l'on tait; qu'il revenait de
tous cts que l'empereur tait mal dispos pour le roi, et qu'il ne le
reconnatrait pas. Il ajouta: Combien il serait malheureux pour moi et
pour ces messieurs, en voulant servir le roi, d'tre cause de sa perte.
Enfin, il me dit que cette ide s'tait empare d'eux, et qu'il ne
pouvait me dissimuler tout le chagrin qu'il en prouvait.

 cela, je n'ai rien  rpondre; il ne m'est rien parvenu depuis mon
dpart de Paris, et je ne suis point autoris  donner  l'instruction
de l'empereur une autre interprtation que celle qui tait manifeste
par les sentimens dans lesquels il m'a parl en m'envoyant en Espagne.
Je n'y ai rien aperu qui pt faire augurer ce que vous craignez. Si,
depuis, le roi a appris quelque chose de plus, comme je l'ignore, je ne
puis m'en faire juge. Vous ne m'avez pas manifest cette crainte-l en
partant de Madrid; elle vous est venue depuis; il faut prendre garde ici
d'attirer le mal que vous redoutez. Je ne puis vous gurir de la peur;
c'est  vous  voir si elle est fonde.

Cevallos. Mais nous n'avons pas besoin de l'empereur; nous nous
arrangerons bien sans son secours; nous ne voulons rien avoir  faire
avec lui.

--Monsieur, voil une mauvaise rponse, parce que l'on ne fait pas ce
que l'on veut en ce monde; et si l'empereur veut avoir affaire avec
vous, il faudra bien malgr vous avoir affaire avec lui.

Cevallos. Mais pouvez-vous assurer le roi que l'empereur le
reconnatra.

--Je n'en sais rien; je ne suis autoris ni  l'affirmer ni  en
douter, et il n'y a rien  arguer de ce que je puis dire l-dessus,
parce que je ne connais rien de la dtermination de l'empereur. Mais je
crois en conscience qu'avant tout il veut viter une guerre avec
l'Espagne. Il m'a dit, en m'en parlant, qu'il la regarderait comme une
_guerre sacrilge_; mais aussi je suis convaincu que sa dtermination
sera subordonne  ce qu'il aura appris et  ce qu'il jugera par ce
qu'il verra. Tout cela dpend de vous. Descendez dans votre conscience,
et voyez si ce qui s'y trouve est conforme  ce que l'empereur peut
dsirer. Surtout ne croyez pas l'abuser; vous savez qu'il est difficile
de le tromper.

Cevallos. Le roi a les meilleures intentions pour la France, mais il ne
veut dpendre que de lui. La France s'est trop mle de nos affaires; il
faut que cela finisse.

--Ceci peut s'entendre de bien des manires. Est-ce un cong que vous
nous donnez, ou que vous voulez prendre? Sans y tre autoris, je
prendrai sur moi d'accepter l'un et l'autre, et vous laisserai,
Monsieur, la responsabilit des consquences.

Cevallos. Mais je ne vois pas pourquoi l'empereur voudrait se mler de
nos affaires; avons-nous manqu  quoi que ce soit de notre alliance?

--L'empereur se mle de vos affaires parce qu'elles sont devenues
celles d'Espagne, et que celles d'Espagne sont lies aux siennes. Peu
lui importe qui rgnera en Espagne lorsque ses relations avec ce pays
n'en souffriront pas. Enfin, Monsieur, en dernire analyse, ou vous avez
le projet de lui rsister, et alors il prendra son parti; ou bien vous
avez l'intention de le satisfaire, et dans ce dernier cas vous ne devez
pas tre embarrasss de lui en donner la preuve, puisque, vous
particulirement, monsieur de Cevallos, vous savez bien mieux qu'aucun
de ces Messieurs ce que l'empereur peut dsirer; ayant t attach au
prince de la Paix, vous connaissez toutes nos relations les plus intimes
avec votre pays. Je ne comprends rien  toutes les objections que vous
me faites, et je ne puis que prjuger qu'elles cachent de mauvais
desseins...

Avez-vous le projet de faire la guerre? Nous serons bientt prts...

Nous souponnez-vous de mauvaises intentions envers le roi? il serait
trop tard pour en tre effray; et comment, dans ce cas, vous
justifierez-vous de l'avoir amen jusqu'ici au milieu de nos troupes?
N'est-il pas ici sous notre garde et  notre dvotion? Nous avons ici
une division d'infanterie, une  Brivierca, et une  Burgos; si vous
commencez les hostilits, dites-moi par o vous vous retirerez?

Avez-vous le projet d'tre pour nous ce que l'Espagne a t sous le
pre du roi Ferdinand? Si cela est, d'o viennent toutes vos
inquitudes, qui ne sont propres qu' nous en communiquer d'autres? Si
le roi se sent dispos  satisfaire l'empereur, pourquoi craindrait-il
d'aller le joindre n'importe o, s'expliquer franchement avec lui, tant
sur ce qui a amen son avnement au trne, que sur ce qui peut en tre
la suite? Il me semble que cette conduite serait conforme aux sentimens
qui ont port le prince des Asturies  avoir recours  l'empereur pour
flchir son pre offens. Cette poque est rcente: comment,  travers
tout ce qui tourmente votre imagination, ne vous tes-vous pas aussi
arrts  l'ide que la premire rception de l'empereur serait
peut-tre un peu froide[35]? Parce qu'enfin il est l'an en ge et en
droit; mais une fois la rgle des biensances observe et les intrts
nationaux rgls d'une manire conforme  notre vieille alliance,
pourquoi ne serait-il pas le premier  reconnatre le roi Ferdinand?
Montrez-moi l'impossibilit que cela soit ainsi? cela dpend plus de
vous que de l'empereur.

Je vais, au reste, aller le rejoindre, et lui dirai tout ce qu'il faut
craindre, ainsi que ce que l'on doit esprer, et je ne doute pas qu'il
ne me renvoie ici sous deux ou trois jours.

Je quittai ces messieurs pour m'occuper de mon voyage  Bayonne.




CHAPITRE XXI.

Encore M. Cevallos.--Retour  Bayonne.--Arrive de l'empereur dans cette
ville.--Je lui rends compte de ma mission.--Vues de l'empereur.


J'avais emmen de Paris  Madrid le fils an de M. Hervas; il avait
besoin de s'y rendre, et cela me convenait d'autant mieux que je ne
savais pas un mot d'espagnol. Je le pris aussi avec moi pour retourner 
Bayonne.

Pendant que l'on disposait ma voiture, et que l'on cherchait mes mules,
ce qui n'est pas l'affaire d'un instant en Espagne, je le priai d'aller,
de ma part, trouver M. de Cevallos, et de lui dire que je ne concevais
rien  l'opposition qu'il m'avait manifeste d'autant plus que, si ma
mission en Espagne avait eu quelque but obscur ou quivoque, je me
serais encore moins attendu  le rencontrer dans mon chemin, puisque
depuis qu'il tait employ aux affaires d'Espagne, il avait fait
ouvertement profession d'tre dvou aux intrts de la France; qu'il
avait t l'intermdiaire dont le prince de la Paix s'tait servi encore
rcemment pour les arrangemens conclus  Fontainebleau entre la France
et l'Espagne; qu'il ne pouvait douter que la faction qui avait fait
succomber le prince de la Paix n'ignorait pas la part qu'il avait eue 
sa confiance, et que, lorsqu'elle se serait servi de lui, il
n'chapperait pas  ses ressentimens, comme tout ce qui avait t
attach  ce premier ministre, dont il avait pous la soeur; qu'enfin,
dans tous les cas, il ne pouvait manquer de devenir victime du juste
ressentiment de la France, dont il dnaturait les intentions, aprs
avoir servi ses projets pendant aussi long-temps.

M. Hervas trouva M. de Cevallos, et fit ma commission: on verra dans peu
que ce dernier tait d'une opinion tout oppose  celle qu'il
manifestait dans cette circonstance-l.

Je partis pour Bayonne, o j'arrivai quelques heures avant l'empereur
que l'on attendait de Bordeaux. M. de Champagny, alors ministre des
relations extrieures, y tait arriv, et je l'entretins long-temps de
tout l'embarras que je prvoyais avant de parvenir  rtablir l'harmonie
entre nous et l'Espagne; je lui dis que je n'pargnerais pas l'empereur
dans les dtails que je lui donnerais, et que, sans rien prjuger de la
marche qu'il adopterait pour s'tablir en Espagne sur le pied o il
tait avant la rvolution dans laquelle il tait forc d'intervenir, je
le prviendrais de l'opposition qu'il rencontrerait partout; que l'on
avait os lui supposer des projets desquels on parlait tout haut chez le
grand-duc de Berg; que je ne savais qu'en croire, parce que l'empereur
ne m'avait paru dtermin  rien encore; que j'ignorais si depuis il
avait chang d'avis, mais que l'on devait se mfier beaucoup de
l'opinion que le grand-duc de Berg ne manquerait pas de vouloir donner,
tant des individus que des dispositions du pays mme; qu'il avait dj
fait un tort notable aux sentimens qui animaient les Espagnols pour la
France et pour l'empereur, particulirement avant qu'il allt y
commander.

J'ajoutai que cette rvolution espagnole pouvait mener l'empereur
au-del de ce que l'on croyait, et que j'tais persuad que nous
n'avions jamais jug ce pays qu' travers toutes les intrigues qui
l'avaient gouvern sous l'abri de notre protection; mais qu'aujourd'hui
que l'idole (le prince de la Paix) tait abattue, nous allions voir le
peuple espagnol prendre un essor qui trouverait des imitateurs.

L'empereur arriva le mme soir, et eut un long entretien avec M. de
Champagny, qui lui rendit compte de ma conversation. Il ne tarda pas 
me faire appeler. Il n'avait encore reu d'Espagne que les rapports
journaliers du grand-duc de Berg, dans les lumires duquel il avait
moins de confiance que dans son courage au moment d'un danger. Il avait
aussi reu toutes les lettres que le roi Charles IV, ainsi que la reine,
avaient crites au grand-duc: tout cela occupait son esprit, mais ne
suffisait pas pour l'clairer. Il me garda une grande partie de la nuit
pour lui raconter tout ce que j'avais vu et fait; il tait contrari de
tout ce que je lui apprenais, et surtout mcontent des projets qu'on lui
supposait; je lui rpondis que cela n'tait que la consquence de tout
ce qui se rpandait autour du grand-duc de Berg, ajoutant que, s'il
n'agissait pas d'aprs des instructions de lui, il tait grandement tenu
d'y prendre garde, qu'autrement on lui prparait beaucoup d'embarras.

L'empereur me rpliqua: Mais enfin, le prince des Asturies, quel homme
est-ce? Gouvernera-t-il, ou sera-t-il gouvern? De quelle manire
pourrai-je m'arranger avec lui, ou bien faudra-t-il y renoncer? Je ne
suis pas prt pour ce dernier cas, parce que, si, comme vous le dites,
cela doit amener la guerre, je voudrais l'viter.

Je rpondis  l'empereur: Sire, on m'a manifest les meilleures
intentions du monde; pour des promesses, j'en ai plein mes poches,
autant du prince que des ministres; mais, pour vous les garantir, je
m'en garderai bien; et je lui racontai tout ce que l'on m'avait dit, et
qu'on vient de lire.

Il n'y a nul doute, ajoutai-je, que la rvolution d'Aranjuez n'ait t
faite contre le gr du roi Charles IV, et que consquemment son
abdication n'ait t  peu prs force, n'y en aurait-il pour preuve que
l'empressement du roi Charles IV  se mettre sous la protection de nos
troupes, qui, en effet, le gardent au palais d'Aranjuez; et, de l'autre
part, le mme empressement que tmoigne le prince des Asturies, de voir
Votre Majest sanctionner l'vnement qui le met sur le trne, parce que
cela une fois fait, il n'y aura pas la plus lgre difficult  obtenir
l'assentiment des autres puissances de l'Europe.

Je ne crois pas que vous parveniez  tre en Espagne, avec le prince
Ferdinand, sur le mme pied qu'avec son pre, quoiqu'il le promette:
cela ne dpendra pas de lui, et c'est l'esprance qu'il a donne  ses
adhrens de secouer le joug de la France, qui lui a prt toute la force
d'opinion qui, dans ce moment, s'est rallie  lui, au point que lutter
contre ce prince serait lutter contre la nation, qui nous sera
entirement oppose sur ce point.

Il manifeste les meilleures dispositions pour Votre Majest; mais il
est tourment de tout ce qu'on lui dit: que Votre Majest ne le
reconnatra pas; qu'une fois arriv  Bayonne, il ne pourra plus en
sortir. Il a de la peine  se le persuader; mais nanmoins cela occupe
son esprit, et parat lui avoir fait prendre la rsolution de rester 
Vittoria.

Pour gouverner par lui-mme, il ne le peut pas; il a reu une ducation
de palais, et n'a pas la premire ide d'une affaire de gouvernement. Ce
seront des ministres qui feront tout pendant qu'il trnera, et ses
ministres me paraissent avoir des principes qui ne vous conviendront
gure.

L'empereur rpliqua: Voil une affaire qui se prsente mal; mais o
a-t-il pris que je ne le reconnatrais pas: cela dpendra de lui, sinon
je remets son pre sur le trne. Je m'accommodais si bien avec lui
qu'avant d'tre instruit des projets du prince des Asturies, je faisais
des voeux pour qu'il vct cent ans; mais s'il faut que je me brouille
avec le fils, je ne commencerai pas par faire ce qu'il dsire de moi:
j'aime mieux voir sur le trne d'Espagne un de mes amis qu'un de mes
ennemis. D'o lui vient donc cette peur qu'il a conue de moi?

--Plusieurs causes y ont concouru: d'abord sa position, qui le rend
inquiet. Peut-tre se reproche-t-il quelque chose, je n'en sais rien; et
comme il est naturellement timide, il a conu beaucoup de frayeur du
grand-duc de Berg, dont il se plaint beaucoup, comme voulant le
dpopulariser, et cherchant  lui nuire personnellement; il a cru voir
dans cette conduite la consquence des ordres donns par V. M., et cela
lui donne  penser.

Par exemple, le grand-duc insiste chaque jour pour obtenir la libert
du prince de la Paix; il a mis l toute sa sollicitude, et semble n'tre
venu en Espagne que pour le dlivrer, tandis que, d'un autre ct, il
met tout en oeuvre contre le prince des Asturies. Il y a au moins de la
maladresse  vouloir dtacher la nation d'un prince qui est l'objet de
son culte en ce moment, et d'employer tous ses moyens  en protger un
autre qui est l'objet de son excration: la moindre consquence d'une
telle conduite est un cri de vengeance contre nous, et l'on part de l
pour dranger toutes les ttes et les prparer aux troubles.

L'empereur rpondit: Je n'ai pas dit un mot qui ressemble  ce que vous
me dites. Il faut que le grand-duc de Berg soit fou.

--Je ne le crois pas si fou; mais il fait beaucoup de calculs dans
lesquels il se trompe, sans doute; et je ne serais pas surpris qu'il et
envisag les choses comme devant tourner  son profit. Il parat s'tre
mis dans la tte qu'il remplacera le roi d'Espagne.

L'empereur ne put s'empcher de rire. Il me demanda ce que pensaient les
ministres du prince Ferdinand.

Les ministres du prince sont tout aussi inquiets que lui, et partagent
la rsolution qu'il a prise d'attendre  Vittoria, aprs cependant lui
avoir conseill de partir de Madrid. Je crois que c'est  Burgos qu'ils
ont commenc  tre atteints de frayeur, autant par ce qu'on leur aura
dit dans cette ville, que par ce qu'ils auront pu recevoir de Madrid,
d'o on leur expdie un courrier tous les jours; et je crois qu'aprs le
dpart du roi, le grand-duc de Berg aura voulu aller trop vite en
besogne, et qu'on le leur a crit.

Les ministres du prince des Asturies sont des hommes de parti: ils ont
une manire d'envisager cette rvolution qui ne vous conviendra pas, du
moins je le pense; d'ailleurs la plupart ne connaissent pas assez les
affaires de leur pays, et il n'est pas possible que l'Espagne n'ait pas
des hommes plus forts que ceux-l. Si V. M. ne trouve pas un moyen de
les appeler prs d'elle, elle aura mille peines  savoir la vrit,
d'autant plus qu'il n'est pas certain que le prince des Asturies vienne
 Bayonne.

--Il faudra cependant bien que nous nous entendions ici ou ailleurs;
autrement, comment s'arranger?

--Alors il faut que V. M. lui rende de la scurit.

Il tait trs tard, l'empereur tait fatigu, et il me congdia en me
disant: Nous verrons cela demain, la nuit porte conseil. Je ne fais
aucune difficult de lui crire, si nous devons nous entendre; mais
c'est que, dans le cas contraire, il sera autoris  dire que je l'ai
attir dans un guet--pens, et, dans le fait, cela en aura l'air. D'un
autre ct, s'il ne vient pas, je marche pour m'entendre avec le pre,
et assembler les corts  Madrid. Si le prince des Asturies avait t
bien conseill, j'aurais d le trouver ici; mais je conois, d'aprs
tout ce que vous me dites, qu'il a eu peur des dmonstrations du
grand-duc de Berg. Allez vous reposer, et tenez-vous prt  partir
demain.

Il me fit effectivement appeler le lendemain, aprs qu'il eut reu
l'estafette de Madrid. Il y rpondit par le courrier qui m'accompagna,
et me remit une lettre pour le prince des Asturies, en me disant: Allez
le trouver et remettez-lui cette lettre de ma part. Laissez-lui faire
ses rflexions. Il n'y a pas de finesse  employer, cela l'intresse
plus que moi; qu'il fasse ce qu'il voudra. Sur votre rponse, ou sur son
silence, je prendrai mon parti, ainsi que des mesures pour qu'il n'aille
pas ailleurs que prs de son pre. Il ajouta: Voyez o mnent les
mauvais conseils; voil un prince qui, peut-tre, ne rgnera pas dans
quelques jours, ou qui apportera  l'Espagne une guerre avec la France.
Parbleu, les peuples sont bien  plaindre lorsqu'ils tombent en de
pareilles mains! Allez au plus vite.

Il crivit au grand-duc de Berg, et lui ordonna de ne pas souffrir que
l'on attentt  la vie du prince de la Paix, de se le faire remettre, et
de prendre des mesures pour le lui envoyer  Bayonne, en le prservant
de tout accident en chemin. Il lui dit aussi, par le mme courrier, de
lui envoyer M. Dazenza, le ministre des Indes, ainsi que plusieurs
autres Espagnols clairs et jouissant d'une considration bien acquise;
il voulait s'en former un conseil, avant de se dcider  quelque chose.




CHAPITRE XXII.

On dissuade Ferdinand de poursuivre son
voyage.--Urquijo.--Considrations qu'il oppose  la politique des
ministres de Ferdinand.--Lettre de l'empereur Napolon  Ferdinand.


Je revins rapidement  Vittoria, mais tout avait chang depuis mon
dpart. Plusieurs Espagnols taient accourus auprs de Ferdinand. Ils
lui avaient reprsent l'imprudence de sa dmarche, la facilit de
revenir sur ses pas; et s'ils ne lui avaient pas fait abandonner la
rsolution de poursuivre son voyage, ils l'avaient du moins fort
branl. Urquijo, ancien ministre de Charles IV, fut celui de tous qui
insista le plus vivement sur les dangers de passer la frontire. Il a
lui-mme rendu compte de la discussion qu'il eut  cet gard avec les
conseillers de Ferdinand. Je reproduis sa relation, parce qu'elle prouve
qu'on n'employa ni insinuations, ni supercheries pour dterminer ce
prince  poursuivre sa route, et que tout fut spontan de sa part ou de
celle de ses ministres. Elle est ainsi conue:

     _ D. Gregorio de la Cuesta, capitaine-gnral de la
     Vieille-Castille._

Mon cher ami, j'ai reu hier  midi la lettre date du 11, que vous
m'envoytes par l'exprs; je montai de suite  cheval, et je suis arriv
en cette ville  trois heures et demie du soir: notre ami Mazzanedo n'a
pas pu m'accompagner, parce qu'il tait au lit,  cause d'une forte
attaque de goutte, et ceci a t son bonheur, puisque, outre l'inutilit
du voyage, il aurait t tmoin de scnes trs dsagrables. Vous me
tmoignez, dans votre lettre, que je serai trs bien reu, d'aprs ce
que vous aviez entendu dire au roi Ferdinand et  sa suite  l'gard de
ma personne, et que vous ne doutiez pas que, par mes persuasions et les
notions qu'ils pourraient avoir acquises, ils s'arrteraient dans un
voyage si dangereux, et n'iraient pas plus avant.

Quant au premier point, vous avez trs bien prvu, et moi-mme je ne
pouvais en douter, puisque le roi,  peine assis sur son trne, avait
dclar spontanment injuste et arbitraire tout ce que j'avais souffert
par la voie du mme Cevallos, qui avait t l'un des ministres qui
avaient sign les ordres pour toutes les vexations faites contre ma
personne pendant sept ans. Lorsque j'arrivai, je me prsentai  Sa
Majest, qui venait d'arriver depuis une demi-heure; elle me traita avec
la plus grande bont, me combla d'honneurs et m'invita  son dner. Ceux
qui l'accompagnaient m'ont fait beaucoup de politesse, particulirement
les ducs de San-Carlos et de l'Infantado; j'ai eu aussi le plaisir de
revoir mes amis Muzquiz et Labrador.

La seconde partie est la plus affligeante; je crois qu'ils sont tous
aveugles, et marchent  une ruine invitable. J'ai expos la manire
dont le _Moniteur_ (qu'ils n'avaient pas bien lu  ce qu'il parat)
rapportait le tumulte d'Aranjuez qui occasionna l'abdication du roi
Charles IV; je leur ai fait voir que le langage de ces gazettes n'tait
que l'explication des desseins de l'empereur; je leur ai rappel la
proclamation adresse aux Espagnols en 1805, parce que depuis ce temps
j'ai toujours cru que Napolon projetait d'teindre la dynastie rgnante
en Espagne, comme absolument contraire  l'lvation de la sienne; que
ce dessein n'avait t suspendu que jusqu'au moment d'une occasion
favorable, et qu'elle venait de se prsenter dans les malheureux dmls
du pre avec le fils, arrivs  l'Escurial; que les projets de
l'empereur se faisaient voir clairement par la manire dont il avait
rempli l'Espagne de troupes, et pris possession des places fortes, des
arsenaux et de la capitale; que, dans cette mme ville de Vittoria, le
roi et tous ceux qui l'accompagnaient taient comme dans une prison, et
gards  vue par le gnral Savary, et que l'ordre que j'avais observ,
depuis mon entre, pour l'emplacement des troupes et la situation des
casernes, tout venait  l'appui de mes soupons.

Aprs tout cela, je leur demandai quel tait l'objet de leur voyage;
comment le souverain d'une monarchie telle que celle de l'Espagne et des
Indes avilissait sa dignit aussi publiquement? comment on le conduisait
vers un royaume tranger, sans invitation, sans prparatifs, sans toute
l'tiquette que, dans de pareils cas, on doit observer, et sans avoir
t reconnu comme roi, puisqu'on l'appelait toujours le prince des
Asturies? qu'ils devaient se rappeler l'le des Faisans dans les
Pyrnes, o on prit tant de prcautions pour l'entrevue qui devait y
avoir lieu entre les souverains d'Espagne et de France; qu'il y eut un
gal nombre de troupes des deux cts de la rivire Bidassoa, et qu'on
pesa jusqu'aux harnais afin d'viter toute crainte.

tonnez-vous-en, mon cher ami: on m'a seulement rpondu qu'ils allaient
contenter l'ambition de l'empereur par quelques cessions de territoire
et de commerce. Je ne pus m'empcher de dire, en entendant cette
rponse: Vous pouvez lui donner toute l'Espagne.

Il y en eut qui parlrent de guerre ternelle entre les deux nations,
de construire deux forteresses inexpugnables dans chacune des deux
Pyrnes, d'avoir toujours sous les armes cent cinquante mille hommes,
enfin de mille autres chimres. Je fis observer seulement que, du ct
des Pyrnes occidentales, il n'existait d'autre place plus forte que
Pampelune, et que, d'aprs les gnraux les plus expriments, et parmi
plusieurs, mon ami le gnral Vnutia ( qui je l'avais moi-mme entendu
dire), elle offrait trs peu de rsistance; qu'on n'avait pas les cent
cinquante mille hommes; qu'une grande partie de l'arme avait t
envoye au nord, sous le prtexte du trait d'alliance; que les armes
ne s'organisaient pas, ni les forteresses ne se construisaient pas dans
un jour; que la guerre perptuelle tait un dlire, car les nations
avaient leurs relations naturelles, et elles taient trs intimes avec
la France et trs resserres; qu'il ne fallait pas confondre celles-ci,
dans les tats, avec les hommes qui se trouvent momentanment  leur
tte; et surtout qu'il ne s'agissait aujourd'hui que d'abolir la
dynastie des Bourbons en Espagne, en imitant l'exemple de Louis XIV, et
d'tablir celle de France, et qu'ils allaient eux-mmes inviter
l'empereur  le faire. L'Infantado (sur qui je crois que mon langage a
fait plus d'impression), qui sentit le poids de mes rflexions, me dit:
Serait-il possible qu'un hros tel que Napolon ft capable de se
souiller d'une semblable action, quand le roi se met entre ses mains de
la meilleure foi possible? Je lui rpondis: Lisez _Plutarque_, et vous
trouverez que tous ces hros de la Grce et de Rome n'acquirent leur
renomme et leur gloire qu'en montant sur des milliers de cadavres, mais
qu'on oubliait tout cela, et qu'on le lisait sans attention, voyant
seulement les rsultats avec respect et tonnement; qu'il devait se
rappeler des couronnes que Charles V avait enleves, des cruauts qu'il
avait exerces envers les souverains prisonniers de guerre, ou par la
perfidie, et malgr cela, il tait compt parmi les hros; qu'il ne
devait pas oublier non plus que nous en avions fait autant avec les
empereurs et rois des Indes, et que, si nous voulions dfendre ces
actions sous prtexte de religion, on pourrait bien le faire maintenant
sous prtexte de politique; qu'il pouvait appliquer cela  l'origine de
toutes les dynasties de l'univers; que, dans notre Espagne ancienne, on
trouvait des exemples d'assassinats de rois par des usurpateurs qui
s'taient ensuite assis sur le trne, et que mme, dans les sicles
postrieurs, nous avions celui qui avait t commis par le btard
Henrique II, et l'exclusion de la famille de Henri IV; que les dynasties
autrichienne et des Bourbons drivaient de cet inceste, ainsi que de ces
crimes, et que par consquent ils ne devaient pas avoir confiance dans
les hros, ni permettre que Ferdinand s'en allt plus avant vers la
France.

Mais quel motif, au moins apparent, m'a-t-il dit, pourrait justifier la
conduite que vous supposez  l'empereur? Je lui rpondis que le langage
du _Moniteur_ me faisait voir qu'il ne reconnaissait pas Ferdinand comme
roi; qu'il disait que l'abdication de son pre avait t faite au milieu
d'un tumulte populaire et des armes, que Charles IV lui-mme
l'avouerait, s'il tait ncessaire; que, sans parler de ce qui tait
arriv au roi de Castille Jean Ier, il y avait eu deux abdications
pendant le rgne des dynasties autrichienne et des Bourbons: une faite
par Charles Ier d'Espagne, ou Charles V d'Allemagne, et l'autre par
Philippe V; et que, dans ces deux abdications, on avait procd avec le
plus grand calme et la plus sage dlibration, et que mme ceux qui
reprsentaient la nation demandrent jusqu'o l'abdication devait
s'tendre, en cas que les personnes qui devaient rgner de suite en
seraient empches, et que c'est par cette raison que Philippe V rgna
une seconde fois, aprs la mort de Louis Ier, en faveur de qui S. M.
avait renonc  la couronne; enfin qu'il est  craindre que si le pre
rclame contre la violence de son abdication, et qu'ils poursuivent le
voyage jusqu' Bayonne, aucun d'eux ne rgne, et que tous les Espagnols
soient malheureux.

Il me rpliqua alors que l'Europe et la France mme condamnerait ce
trait, et que l'Espagne pourrait devenir redoutable, tant soutenue par
l'Angleterre. Je lui rpondis sur les trois points. Quant  l'Europe,
elle tait pauvre et sans moyens pour entreprendre de nouvelles guerres
sans union, parce que les intrts particuliers, et les vues ambitieuses
de chaque souverain et de chaque tat avaient plus de force que la
ncessit de faire de grands sacrifices pour dtruire le systme adopt
par la France depuis sa funeste rvolution. Je lui expliquai, pour
preuve de ce que j'avanais, la conduite des coalitions, leurs plans mal
combins, leurs dfections, et que le rsultat de ces ligues avait
lui-mme produit l'accroissement de la France; que je ne voyais d'autre
cour que celle de Vienne capable de s'opposer actuellement aux projets
de l'empereur, si l'Espagne se soulevait, et qu'elle serait appuye par
l'Angleterre; mais que si la Russie, l'Allemagne et le monde europen se
montraient contraires  ce systme, l'Autriche essuierait des revers et
perdrait une partie de son territoire, nous perdrions entirement notre
marine, et l'Espagne serait seulement le thtre de la guerre des
Anglais contre la France, et o jamais ils ne seraient exposs,  moins
qu'ils n'eussent quelque chose  gagner, puisque l'Angleterre n'est pas
une puissance capable de tenir tte  la France dans une guerre
continentale; enfin que tout finirait par une conqute aprs avoir
produit notre dsolation.

Quant au second point, du mcontentement de la France pour une conduite
aussi injuste de l'empereur, je suis entr diffusment dans
l'explication du caractre de cette nation; qu'elle est toujours
enchante de tout ce qui est surprenant; qu'elle n'avait d'autre esprit
public pour agir, que l'impulsion donne par le gouvernement; que, d'un
autre ct, la nation franaise elle-mme gagnerait beaucoup pour
l'intrt de son commerce, si les souverains des deux nations taient
d'une mme famille; que si l'empereur se contenait dans de certaines
limites d'agrandissement, et s'il consolidait son empire par de bonnes
institutions morales, la France l'adorerait, le regarderait comme un
librateur de la terrible rvolution dans laquelle la nation avait t
plonge, bnirait sa dynastie, et regarderait comme une gloire
l'occupation de plusieurs trnes de l'Europe par des membres de la
famille de son souverain, et que par consquent l'argument n'effaait
pas mes suspicions; que d'ailleurs nous ne devions jamais oublier que
les rois espagnols s'appelaient Bourbons, et qu'ils taient une branche
de l'ancienne maison de France; qu'il existait en France beaucoup de
changement dans les fortunes, par la suppression de plusieurs
corporations privilgies, des confiscations et des ventes; car il est
certain que tous les Franais avaient eu plus ou moins de part dans la
rvolution; que ces derniers, les littrateurs, ceux qui aiment la
rforme, les juifs et les protestans composent la partie la plus
nombreuse de la nation. Ils sont maintenant libres de l'oppression qui
pesait sur eux avant cette poque, et il est trs probable qu'ils
regarderont sans chagrin l'anantissement des Bourbons en Espagne,
craignant que l'un d'eux pourrait contraindre un jour peut-tre les
Franais  recevoir malgr eux un Bourbon, si l'Espagne tait bien
gouverne.

Sur le troisime point, relativement  l'armement de notre nation, je
suis entr encore dans de plus grands dtails; j'ai fait voir que par
malheur, depuis Charles V, la nation n'existe plus, parce qu'il
n'existait point rellement de corps qui la reprsentt, ni d'intrts
communs qui la runissent vers un mme but; que notre Espagne tait un
difice gothique compos de morceaux avec autant de forces, de
privilges, de lgislations et de coutumes qu'il y a presque de
provinces; que l'esprit public n'existe plus; que ces causes
empcheraient la formation d'un gouvernement solidement constitu pour
runir les forces, l'activit et le mouvement ncessaires; que les
meutes et les tumultes populaires taient de trs courte dure; que
tous ces troubles produiraient des effets pernicieux dans nos Amriques,
parce que les naturels du pays voudraient dvelopper leurs forces et
secouer le joug qui pesait beaucoup sur eux depuis la conqute de leur
pays; que l'Angleterre mme les aiderait, en juste revanche de ce que
nous fmes imprudemment, unis aux Franais, pour soulever leurs
colonies; qu'on ne devait pas oublier les tentatives du cabinet de
Saint-James  Caracas et dans d'autres provinces de notre Amrique.
Enfin, mon ami, j'ai dit  l'Infantado tout ce qu'on peut dire sur les
dangers de ce voyage, et qu'il pouvait produire la ruine de notre
nation. Je me suis plus avanc encore: j'ai promis d'aller, en qualit
d'ambassadeur,  Bayonne, s'ils se dsistaient du voyage; de parler,
faire des conventions avec l'empereur, et terminer cette affaire, autant
bien que possible, si dsagrable, si mal commence et dirige; mais
qu'en attendant on pouvait faire partir,  minuit, le roi incognito par
une des maisons voisines de celle o logeait Sa Majest, et le faire
conduire en Aragon; que M. Urbina, alcade de la ville, faciliterait les
moyens de cette fuite, qui, lorsqu'elle serait parvenue aux oreilles de
Napolon, et qu'il saurait que le roi aurait la libert d'agir par
lui-mme, l'obligerait  changer ses plans. Mais tout a t inutile,
absolument tout.

Aprs cet entretien, on m'a prsent don Joseph Hervas, qui m'a
confirm dans l'opinion que l'empereur projetait de changer notre
dynastie; car il m'a pri d'agir de manire que le voyage de France
n'et pas lieu. Ce jeune homme (qui a beaucoup d'esprit et de
clairvoyance, promet beaucoup et est un excellent Espagnol) vient
d'arriver de Paris avec le gnral Savary. Comme il est le beau-frre du
gnral Duroc, grand-marchal du palais de l'empereur, il connat tous
les complots de cette affaire; il me les a raconts, et se plaint du
mauvais traitement qu'il avait prouv  Madrid, et de ce qu'on n'avait
pas voulu l'couter lorsqu'il avait voulu parler. Il me pria de lui
obtenir une audience particulire du duc de l'Infantado: je la lui ai
obtenue. Il a parl, mais il n'a pu rien obtenir. M. Escoiquiz s'tait
mis au lit, parce qu'il tait enrhum; il tait entour de beaucoup de
monde, de sorte que je n'ai pu lui parler. J'ignore sa manire de
penser, et mme l'influence qu'il exerce sur les affaires. Labrador et
Muzquiz sont piqus de ce qu'on semble les mpriser; et qu'on ne les
consulte nullement et dans aucun cas, par la rivalit de M. Cevallos. Je
vois avec la plus profonde affliction qu'ils sont tous aveugles, et
qu'ils marchent tous vers le prcipice.

Le dner fini, et S. M. s'tant retire, un aide-de-camp est arriv
avec des dpches de l'empereur. Le ton avec lequel il s'est annonc, en
exigeant que S. M. l'coutt de suite; la condescendance qu'on lui
montra en l'annonant au roi; la manire dont j'ai vu moi-mme qu'on l'a
fait sortir, et la circonstance d'avoir compris quelque chose dans
l'affaire dont il tait question, tout cela a aigri mon amour-propre
d'Espagnol, et j'ai pris enfin mon cong, leur rappelant, mais
inutilement, mes prdictions, et suis entr dans mon logement pour vous
crire si diffusment, comme je l'ai fait, pour vous faire connatre ce
qui s'est pass; car demain  la pointe du jour, ou dans trois heures,
je pars pour Bilbao.

Un officier de marine, appel don Miguel de Alava, neveu du gnral de
marine de mme nom, que vous connaissez, vient de me faire une visite
dans ce moment; il tait chez moi quand j'y revins; il causait avec un
ami qui m'avait accompagn depuis Bilbao. En profitant de cette
occasion, je lui ai dit, ainsi qu' tous ceux qui voulaient m'couter,
que si le roi quittait l'Espagne, les Bourbons seraient loigns pour
jamais du trne; que toute l'Espagne pourrait tre dans la dsolation,
et que nous aurions beaucoup  pleurer. J'ai parl dans ce sens  M.
Alava, en dsirant qu'il profite de l'influence qu'il peut avoir dans la
ville et dans la province pour tcher de l'empcher. C'est tout ce que
j'ai pu faire. On a beaucoup de considration pour moi dans cette
province, par la protection que j'ai procure  ses habitans, et parce
que j'y ai pris naissance. Peut-tre que les peuples verront plus clair
et feront plus; peut-tre aussi dchireront-ils le voile pais qui
couvre les yeux de ces personnes.

Quand je pris mon cong, il m'a sembl que le duc de l'Infantado tait
piqu de voir que je ne pensais pas  les accompagner, au moins jusqu'
Bayonne. Je lui ai dit que j'tais prt  tout, si on voulait suivre mon
plan; mais que, dans le cas contraire, je ne voulais pas ternir ni
perdre ma rputation, seule idole de mon coeur. Vous serez tmoin de
mille malheurs; je ne sais qui en est le coupable. Je plains l'Espagne,
et je retourne dans mon coin pour y pleurer. Plt  Dieu que toutes mes
craintes fussent vaines!

Quand je serai sr que vous tes  Valladolid, je vous y crirai, et en
attendant faites-moi le plaisir de dire bien des choses de ma part 
madame. Je suis bien triste. Adieu; vous savez que je suis toujours tout
 vous.

     _Sign_, URQUIJO.

     Vittoria, 13 avril 1808.

Cet aide-de-camp si brusque, et qui par consquent cherchait si peu 
sduire, c'est moi. J'ignorais la rsolution du conseil; tout me portait
mme  la croire oppose  ce qu'elle tait en effet. Les ministres de
Ferdinand n'avaient adopt des conseils d'Urquijo que ce qui pouvait les
compromettre. Au lieu de prendre une rsolution franche, nergique, ils
n'avaient su se rsoudre  rien. Ils voulaient courir les chances du
voyage, et cependant ils avaient essay une sorte d'insurrection.
Vittoria tait rempli de gens de la campagne, tous arms, et qui
certainement n'y taient pas venus sans avoir t appels, ni mme sans
qu'on leur et dit  quoi on se proposait de les employer.

Je ne fus tranquille que lorsque j'entendis le gnral Verdier, qui y
commandait nos troupes, me dire qu'il avait prvenu les rixes, en les
consignant dans leurs quartiers. Sans cette prvoyance de sa part, il
aurait suffi d'un excs de vin pour allumer la guerre entre la France et
l'Espagne; c'tait, je crois, ce que l'on voulait, afin d'avoir une
occasion de se tirer de l'embarras o l'on croyait tre. On n'aurait pas
manqu de s'en justifier en rpandant partout que nous avions t les
agresseurs, et que nous avions voulu enlever le roi.

Nanmoins j'crivis au marchal Bessires,  Burgos, pour lui faire
connatre la position du gnral Verdier, et le prier de faire marcher
quelques troupes  Miranda, afin que nous pussions tre secourus, en cas
d'une entreprise dans le genre des vpres siciliennes. Il y fit
effectivement marcher quatre bataillons, avec six pices de canon et six
escadrons de cavalerie.

Ce ne fut qu'aprs avoir reu toutes les informations dont j'avais
besoin, et pris mes prcautions, que je fis prvenir le prince des
Asturies de mon retour avec mission de lui remettre une lettre de la
part de l'empereur. Il envoya de suite un de ses officiers pour me
prendre et m'accompagner prs de lui. La maison dans laquelle je l'avais
laiss presque seul quatre jours auparavant, tait transforme en un
vritable corps-de-garde. La place de Vittoria, sur laquelle elle tait
situe, tait un bivouac de paysans espagnols arms; le vestibule, ainsi
que les degrs de l'escalier de la maison, taient jonchs de soldats,
d'hommes arms de poignards, au point de ne savoir o mettre le pied; et
jusqu' la pice qui prcdait celle dans laquelle le prince se tenait,
les prparatifs de dfense taient tels que je n'en vis pas les
murailles.

Je fus introduit de suite prs de Ferdinand, et, aprs les saluts
d'usage, je lui remis la lettre dont l'empereur m'avait rendu porteur.
Elle tait conue en ces termes:

Mon frre, j'ai reu la lettre de Votre Altesse Royale: elle doit avoir
acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son pre, de
l'intrt que je lui ai toujours port. Elle me permettra, dans la
circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyaut. En
arrivant  Madrid, j'esprais porter mon illustre ami  quelques
rformes ncessaires dans ses tats, et  donner quelque satisfaction 
l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait
ncessaire pour son bonheur et celui de ses peuples. Les affaires du
Nord ont retard mon voyage. Les vnemens d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne
suis pas juge de ce qui s'est pass et de la conduite du prince de la
Paix; mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois
d'accoutumer les peuples  rpandre du sang et  se faire justice
eux-mmes. Je prie Dieu que Votre Altesse Royale n'en fasse pas
elle-mme un jour l'exprience. Il n'est pas de l'intrt de l'Espagne
de faire du mal  un prince qui a pous une princesse du sang royal, et
qui a si long-temps rgi le royaume. Il n'a plus d'amis: Votre Altesse
Royale n'en aura plus, si elle est jamais malheureuse. Les peuples se
vengent volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment,
d'ailleurs, pourrait-on faire le procs du prince de la Paix sans le
faire  la reine et au roi votre pre? Ce procs alimentera les haines
et les passions factieuses; Le rsultat en sera funeste pour votre
couronne; Votre Altesse Royale n'y a de droits que ceux que lui a
transmis sa mre. Si ce procs la dshonore, Votre Altesse Royale
dchire par l ses droits: qu'elle ferme l'oreille  des conseils
faibles ou perfides; elle n'a pas le droit de juger le prince de la
Paix; ses crimes, si on lui en reproche, se perdent dans les droits du
trne. J'ai souvent manifest le dsir que le prince de la Paix ft
loign des affaires. L'amiti du roi Charles m'a port plus souvent 
me taire et  dtourner les yeux des faiblesses de son attachement.
Misrables hommes que nous sommes! faiblesse et erreur, c'est l notre
devise. Mais tout peut se concilier: que le prince de la Paix soit exil
d'Espagne, et je lui offre un refuge en France. Quant  l'abdication de
Charles IV, elle a eu lieu dans un moment o nos armes couvraient les
Espagnes; et aux yeux de l'Europe et de la postrit, je paratrais
n'avoir envoy tant de troupes que pour prcipiter du trne mon alli et
mon ami. Comme souverain voisin, il m'est permis de vouloir connatre
avant de reconnatre cette abdication. Je le dis  Votre Altesse, aux
Espagnols et au monde entier, si l'abdication du roi Charles est de pur
mouvement, s'il n'y a pas t forc par l'insurrection et par l'meute
d'Aranjuez, je ne fais aucune difficult de l'admettre, et je reconnais
Votre Altesse Royale comme roi d'Espagne. Je dsire donc causer avec lui
sur cet objet. La circonspection que je porte depuis un mois dans ces
affaires doit lui tre garant de l'appui qu'elle trouverait en moi, si,
 son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient, venaient 
l'inquiter sur son trne.

Quand le roi Charles me fit part des vnemens du mois d'octobre
dernier, j'en fus douloureusement affect, et je pense avoir contribu,
par les insinuations que j'ai faites,  la bonne issue de l'affaire de
l'Escurial. Votre Altesse Royale avait bien des torts: je n'en veux pour
preuve que la lettre qu'elle m'a crite, et que j'ai constamment voulu
oublier. Roi  son tour, elle saura combien les droits du trne sont
sacrs. Toute dmarche prs d'un souverain tranger, de la part d'un
prince hrditaire, est criminelle. Votre Altesse Royale doit se dfier
des carts et des motions populaires.

On pourra commettre quelques meurtres sur nos soldats isols; mais la
ruine de l'Espagne en serait le rsultat. J'ai vu avec peine qu' Madrid
on ait rpandu des lettres du capitaine-gnral de la Catalogne, et fait
tout ce qui pouvait donner du mouvement aux ttes!

Votre Altesse Royale connat ma pense tout entire; elle voit que je
flotte entre diverses ides qui ont besoin d'tre fixes. Elle peut tre
certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme
envers le roi son pre. Qu'elle croie  mon dsir de tout concilier, et
de trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et
de ma parfaite estime.

Sur ce, je prie Dieu, etc.

     NAPOLON.

     Bayonne, le 16 avril 1808.

Nous parlmes peu; je n'avais rien  ajouter  tout ce que j'avais eu
l'honneur de lui dire prcdemment. La lettre tait d'ailleurs si
positive, qu'il n'y avait pas  s'y mprendre: l'empereur s'tait
expliqu sans dtour.

Le conseil de Ferdinand, qui tait l, et compos toujours des mmes
personnes, ne parut pas fort satisfait de la manire dont s'exprimait
l'empereur, parce qu'il traitait le prince des Asturies d'altesse
royale. Je fus encore oblig de leur faire observer que l'empereur ne
pouvait pas employer d'autre expression, parce qu'enfin cette
reconnaissance de sa part n'tait pas une chose faite; qu'il y avait
bien des points sur lesquels il tait plus important de s'entendre que
sur celui-l: ceux-ci une fois rgls, dis-je, le reste me parat
naturel.

Le roi me congdia en me disant qu'il me ferait connatre sa
dtermination. Elle me fut communique  la sortie de son conseil; et
l'on me fit dire qu'il partirait le lendemain pour Bayonne, que je
pouvais en prvenir l'empereur.




CHAPITRE XXIII.

meute de Vittoria.--Ferdinand applaudit  la tentative.--M. de
l'Infantado.--Ferdinand continue son voyage.--Arrive 
Bayonne.--Rception que lui fait l'empereur.--Ide qu'il prend de
Ferdinand.


Le roi tait prt  monter en voiture lorsqu'il clata une meute parmi
cette foule de gens que l'on avait imprudemment appels de la campagne
dans la ville: en un instant, la place publique et les rues furent
remplies d'hommes en armes. Heureusement nos troupes taient enfermes
dans leurs casernes; autrement on n'et pas manqu d'insulter quelques
soldats, et comme il y avait une disposition rciproque  l'aigreur,
cela aurait eu des consquences funestes.

Malgr la foule qui obstruait les issues qui aboutissaient au quartier
du roi, l'on parvint  faire approcher ses voitures  l'heure qu'il
avait dsigne lui-mme pour son dpart. Celle dans laquelle il devait
monter tait dj au bas de l'escalier; tout  coup un redoublement de
fureur se manifeste parmi le peuple; j'tais moi-mme en frac, et sans
aucune partie d'uniforme, au milieu de cette foule, en sorte que, sans
tre reconnu, j'ai pu tre tmoin de ce que je rapporte.

Pendant que j'observais cette meute, ma voiture tait chez moi toute
prte  suivre celles du convoi du roi; j'tais persuad que tout se
passerait avec calme, lorsqu'un individu d'une figure effroyable,
accompagne d'un costume  l'avenant, et arm jusqu'aux dents,
s'approche de la voiture du roi, saisit d'une main les traits des huit
mules qui composaient l'attelage[36], et de l'autre, dans laquelle il
tenait une serpe qui ressemblait  une faucille, il coupe d'un seul coup
les traits de toutes les mules qui taient fixes au mme point d'arrt.
Chacun chasse les mules; la foule crie des bravo, et le tumulte
s'chauffe; les autres voitures sont loignes, et enfin le dpart du
roi prouve une opposition ouverte.

J'tais encore sur la place, lorsque le roi lui-mme se montra  la
fentre en souriant  cette multitude, qui y rpondit par mille cris de
_viva Fernando!_ C'est  ce moment-l que je fus atteint de la pense
que cette scne dont j'tais tmoin n'tait qu'un jeu prpar. En effet,
comment en douter? Il y avait  Vittoria une compagnie de
gardes-du-corps et un bataillon de gardes espagnoles: les uns et les
autres taient sous les armes devant le quartier du roi; c'tait bien le
moins qu'ils pussent faire que d'empcher que l'on insultt la voiture
du roi; s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils n'ignoraient pas que leur
matre n'tait point offens de ce mouvement et que peut-tre on ne
l'avait fait que dans la persuasion de lui plaire.

En effet, depuis le dpart de Madrid, le prince des Asturies tait tout
chang: soit par ce qu'il avait vu en chemin, soit par ce qu'on lui
avait dit, il s'tait cru le plus fort, et cependant il ne ngligeait
pas les petits moyens, comme on le verra bientt.

En parcourant cette meute, je rencontrai M. le duc de l'Infantado, qui
se donnait beaucoup de peine pour la calmer; je m'approchai de lui, et
m'en fis reconnatre, en tmoignant que je n'tais pas dupe de ce
dsordre; il me rpondit d'un ton sincre: Gnral, au nom du ciel,
allez-vous en; que vos troupes ne paraissent point, sinon tout est
perdu, et je ne rponds de rien. Je vais faire mon possible pour calmer
ce dsordre, et faire ramener les mules.

Il tint parole, car en moins d'une demi-heure, sans que j'eusse besoin
de le voir, le roi tait parti; il alla sans s'arrter jusqu' Irun,
c'est--dire  la dernire commune espagnole[38]. Il y passa la nuit, et
partit le lendemain pour Bayonne. Comme il n'y avait aucunes troupes
dans ce moment-l, on lui rendit peu d'honneurs de parade. L'empereur
n'tait point log en ville; il habitait une maison de campagne appele
_Marac_, o il tait avec moins de cent hommes de gardes.

Il avait envoy le marchal Duroc  la rencontre du prince des Asturies,
pour le saluer de sa part; mais je doute qu'il ait t omis une seule
des formalits que M. de Cevallos se plaint de n'avoir pas vu observer.
D'ailleurs, il faut considrer que le voyage de l'empereur n'tait pas
un voyage de cour; il tait  Marac sans tiquette, et ensuite, il en
aurait eu dans ce moment, qu'elle aurait toujours t diffrente pour le
prince des Asturies que pour le roi d'Espagne.

Cependant on le salua de l'artillerie des remparts, et tous les corps
civils et militaires lui rendirent leurs devoirs. L'empereur lui-mme
fut le premier  aller le visiter; sa voiture ne s'tant pas trouve
prte aussitt qu'il le dsirait, il s'y rendit  cheval. Je
l'accompagnai  cette visite; elle se passa comme elle le devait.

M. de Cevallos se plaint du logement qui avait t donn au roi; on ne
peut que lui rpondre qu'il n'y avait pas une plus belle maison dans
Bayonne, et qu'on ne pouvait rien donner de mieux que ce que l'on avait.
Si M. de Cevallos avait eu moins de tourment dans l'esprit, il n'aurait
pas remarqu une chose si peu importante qu'un logement dans la
circonstance d'alors.

Au retour  Marac, l'empereur envoya prier le prince  dner, et je
crois que c'est l o la mauvaise humeur aura commenc, parce que
l'empereur ne l'aura pas trait de majest; il y avait beaucoup de
personnes du service de table qui taient prsentes.

Le prince des Asturies n'tait venu  Bayonne que pour se faire
reconnatre roi; il croyait que cet acte ne consistait que dans une
expression que l'on aurait employe, et, sans considrer l'importance
que l'empereur mettait au changement de rgne, il avait considr comme
les moindres choses prcisment celles sur lesquelles il aurait d fixer
toute son attention, en ce qu'elles intressaient bien plus la France
que le nom du monarque qui occupait le trne.

Malheureusement le prince avait t lev dans un loignement des
affaires, qui l'avait rendu tranger au rle que sa naissance lui
destinait, et il n'avait autour de lui que des personnes qui ne
pouvaient pas le diriger dans une circonstance aussi importante pour
lui.

L'empereur nous dit, le soir, qu'il avait bien du regret de le trouver
si mdiocre, et qu'il regrettait beaucoup son pre. Le lendemain et les
jours suivans, il fit successivement appeler le duc de l'Infantado,
ainsi que les autres Espagnols qui l'avaient accompagn  Bayonne. Il ne
trouva pas encore ce qu'il cherchait, non pas qu'il ne les estimt
beaucoup, et particulirement le duc de San-Carlos; mais il ne trouvait
en eux que des sentimens opposs  ceux qu'il tait accoutum 
rencontrer dans le ministre d'Espagne, et je crois que, sous ce
rapport, l'opinion qu'il s'en forma ne leur fut pas favorable. Il
commena  tre gn d'tre oblig de parler lui-mme d'affaires, parce
qu'un souverain grave toujours ce qu'il dit, et n'a plus de moyen de se
retirer, si par hasard il s'est trop avanc. Je crois que cette occasion
est une de celles o il a le plus dsir avoir prs de lui M. de
Talleyrand, et qu'il l'aurait fait venir, s'il n'avait craint de blesser
M. de Champagny. L'empereur tait ainsi; il lui arrivait souvent de
blesser, dans les moindres choses, des hommes faciles  irriter, et,
dans d'autres occasions, il sacrifiait ses propres intrts  la crainte
d'offenser l'amour-propre d'un bon serviteur.

Je ne fais nul doute que, si M. de Talleyrand ft venu  Bayonne,
lorsqu'il en tait temps encore, les affaires d'Espagne eussent pris une
tout autre marche. Il y aurait mis beaucoup de temps, parce qu'il aurait
parl long-temps avant de rien crire; en outre, il avait tant
d'aboutissans dans ce pays-l, qu'il aurait pu prendre, vis--vis de
ceux qui avaient accompagn le prince des Asturies, l'attitude qui
convenait  la question que l'on voulait traiter; il aurait pu former 
Bayonne une cour espagnole, en opposition avec celle du prince des
Asturies, qui aurait vers en Espagne le contre-poison de ce que
celle-ci y envoyait. M. de Champagny, nouvellement arriv au ministre,
ne pouvait pas encore avoir tous ces avantages-l: faute de ce moyen, le
temps se passait  boire,  manger et  s'ennuyer; les journes ne
finissaient pas, lorsqu'elles auraient d tre trop courtes; il n'y
avait que pour la malveillance qu'elles n'taient pas perdues. Cette
situation avait forc de se reposer sur l'empereur pour tout; il tait
oblig de discuter lui-mme ce que, dans d'autres circonstances, on lui
aurait prsent tout fait; et, comme il avait mille autres occupations,
il tait difficile qu'on ne le trouvt pas quelquefois de mauvaise
humeur, ce qui rebutait les personnes qui n'taient pas accoutumes 
son travail. M. de Talleyrand avait cette excellente qualit, d'tre
impassible; lorsqu'il ne trouvait pas l'empereur dans une disposition
d'esprit telle qu'il le fallait pour traiter le sujet dont il venait
l'entretenir, il n'en parlait pas avant d'avoir ramen le calme dans
lequel il aimait  voir l'empereur. Si par hasard on lui donnait un
ordre dans un moment d'humeur, il trouvait le moyen d'en luder
l'excution, et il tait bien rare qu'on ne lui st pas gr d'avoir pris
sur lui un retard qui avait toujours de bons effets.

Peu de jours aprs l'arrive du prince des Asturies  Bayonne, le prince
de la Paix arriva, conduit dans une voiture, et accompagn d'un
aide-de-camp du grand-duc de Berg; il n'avait pas t reconnu en chemin.
L'empereur le fit descendre dans une maison de campagne,  une lieue de
Bayonne, par mnagement pour le prince des Asturies, et ce fut moi qui
allai le chercher, le lendemain de son arrive, pour l'amener chez
l'empereur. Il y resta fort long-temps, et lui donna sans doute des
dtails qui lui taient inconnus jusqu'alors sur ces tranges vnemens.

Il demeura dans cette maison de campagne jusqu' l'arrive du roi
Charles IV, qui, du palais d'Aranjuez, venait d'crire  l'empereur, et
de lui dclarer que son intention n'avait point t d'abdiquer, qu'il y
avait t forc: en mme temps il le prvenait qu'il allait se rendre 
Bayonne, pour lui en renouveler l'assurance. Il arriva effectivement peu
de jours aprs avec la reine.




CHAPITRE XXIV.

Arrive de Charles IV  Bayonne.--Il repousse Ferdinand.--Ses plaintes 
l'empereur.--On intercepte les dpches de Ferdinand.--On y acquiert la
preuve de ses sentimens hostiles envers la France.--L'empereur reoit la
nouvelle de l'insurrection de Madrid.--Rflexion de Charles IV.--Scne
violente entre le pre et le fils.--Les irrsolutions de l'empereur sont
fixes.


L'empereur le fit recevoir comme roi d'Espagne. Tout ce qu'il y avait de
troupes  Bayonne prit les armes; l'artillerie tira cent et un coups de
canon, et les officiers attachs  la maison de l'empereur allrent
augmenter son cortge, qui le conduisit au logement destin auparavant
pour l'empereur lui-mme.

J'tais  la descente de voiture. Le prince de la Paix tait venu
quelques momens auparavant pour recevoir les ordres du roi. La cour de
la maison tait fort petite; il ne put y entrer que la voiture du roi.
Ce respectable vieillard, en descendant de sa voiture, parla  tout le
monde, mme  ceux qu'il ne connaissait pas, et, voyant ses deux enfans
au pied de l'escalier, o ils l'attendaient, il eut l'air de ne pas les
apercevoir; il dit  l'infant don Carlos: Bonjour, Carlos. La reine
l'embrassa. Il ne dit rien au prince des Asturies. Celui-ci s'avana
pour l'embrasser; le roi s'arrta, manifesta un mouvement d'indignation,
et passa, sans s'arrter, jusqu' son appartement. La reine, qui le
suivait, fut moins svre, et l'embrassa.

Le roi et la reine tmoignrent tous deux beaucoup de joie de revoir le
prince de la Paix, avec lequel ils se retirrent. Les deux infans
prirent le chemin de leur logement.

Cette arrive du roi Charles IV changeait tout--fait la position du
prince Ferdinand, et livrait son esprit  toutes les conjectures les
moins rassurantes pour la suite de ses projets, et je crois que c'est de
ce moment que sa conduite est devenue hostile. Ce n'est point, comme l'a
dit M. de Cevallos, le jour o il avait dn chez l'empereur, que je
vins lui proposer la Toscane; ce ne fut que lorsque l'empereur eut
appris la protestation du pre contre la violence qui avait t exerce
envers lui. Le prince des Asturies, qui ignorait cette circonstance,
refusa, et on ne lui parla plus de rien.

Le roi Charles IV vint dner avec l'empereur le jour mme de son
arrive; il avait de la peine  monter le perron pour arriver au salon,
il disait  l'empereur, qui lui donnait le bras: C'est parce que je
n'en puis plus, qu'on a voulu me chasser. L'empereur lui rpondit: Oh!
oh! nous verrons! appuyez-vous sur moi, j'aurai de la force pour nous
deux.  ce mot, le roi s'arrta, et dit en regardant l'empereur: Pour
cela, je le crois et l'espre. Puis il reprit son bras, et continua de
monter jusqu' l'appartement. Je ne sais ce qui s'est dit ni fait dans
la conversation qui prcda, ainsi que dans celle qui suivit le dner;
mais l'on ne peut douter que toutes deux n'aient t relatives aux
affaires, parce que le prince de la Paix, qui dnait, ce jour-l, avec
nous,  la table du grand-marchal, fut appel chez l'empereur avant
mme la fin du dner.

Voil ce qui se passait  Bayonne.  Madrid, il s'oprait une raction,
parce que le grand-duc de Berg avait, aussitt aprs la dclaration du
roi Charles IV, dissous la junte du gouvernement, prside par l'infant
don Antonio, que le prince Ferdinand avait investi du pouvoir au moment
de son dpart. Le grand-duc de Berg, sans doute d'aprs des insinuations
de l'empereur, avait t nomm, par Charles IV, lieutenant-gnral du
royaume, et il avait, en consquence, saisi toute l'autorit. Il reut
et ouvrit, comme tel, les paquets adresss de Bayonne, par le prince des
Asturies,  son oncle l'infant don Antonio, prsident de la junte du
gouvernement. Il les envoya aussitt  l'empereur; et ce fut le mauvais
esprit des ordres que contenaient ces paquets, qui suggra l'ide de les
faire arrter  leur dpart de Bayonne, parce que l'on prsumait qu'il
s'en trouverait dedans pour Vittoria, Burgos, et autres lieux o nous
avions des troupes.

Le prince Ferdinand, qui voyait son pre, sa mre et le prince de la
Paix en confrence journalire avec l'empereur, ne douta plus qu'il
tait perdu, et, en consquence, il eut recours aux partis extrmes. 
quelques lieues de Bayonne, on arrtait les courriers qu'il envoyait en
Espagne, ainsi que ceux qui en venaient; on les mettait dans une maison
o ils taient gards  vue, bien nourris et soigns, mais on leur
prenait leurs dpches, que l'on apportait  l'empereur. Les premires
que l'on saisit donnrent le regret de ne pas s'tre avis de ce moyen
plus tt, parce qu'elles tablissaient d'une manire vidente que le
prince des Asturies avait donn, en Espagne, des ordres dont on ne
devait pas tarder  prouver les funestes effets. J'ai vu la lettre dans
laquelle il mandait  son oncle, en parlant de sa position, et d'un
Espagnol qui tait  Madrid: Mfie-toi de ***, c'est un tratre dvou
 ces coquins de Franais, et qui fera manquer tout. Il ajoutait:
Bonaparte est venu aujourd'hui en ville; il n'y avait pas plus d'une
vingtaine de polissons qui couraient devant son cheval, en criant: _Vive
l'empereur!_ et encore taient-ils pays par la police. Et cette lettre
tait d'un prince qui briguait son appui pour monter sur le trne, d'o
il venait de faire descendre son pre! Un homme raisonnable aurait-il
os, en voyant cela, conseiller  l'empereur de se fier  l'alliance
d'un tel prince? On a eu mille fois tort de ne pas imprimer tous ces
dtails.

L'empereur causait de ces petites trahisons avec le prince de la Paix,
qui n'en tait ni fch ni tonn, et c'tait avec lui qu'il traitait la
question qui l'occupait entre le pre et le fils.

Ce que l'empereur apprenait par le prince de la Paix et par les autres
Espagnols qu'il avait ordonn au grand-duc de Berg de lui envoyer, et ce
qu'il voyait des sentimens du prince des Asturies et de ses alentours,
ne tarda pas  lui faire prendre la rsolution de tenter de remettre le
pre sur le trne. Ce parti n'tait pas sans inconvniens, parce que le
roi Charles IV tant trs-g, le mme embarras ne pouvait tarder
long-temps  se reproduire, et l'on et alors trouv le fils dans une
disposition d'esprit bien plus mauvaise encore. D'un autre ct, comment
l'exclure de son droit de succession? Cela ne pouvait se faire que par
suite d'une condamnation motive, et avec le concours et l'assentiment
de la nation. D'ailleurs l'infant don Carlos ne prsentait pas des
sentimens beaucoup plus conformes  la politique des deux pays, que ceux
de son frre, et le prince des Asturies avait dj tellement chauff
les esprits, qu'il aurait t impossible d'assembler les corts sans
mettre toute l'Espagne en feu; puis un vnement qui survint en ta
tout--fait la pense.

L'empereur se promenait  cheval; j'tais avec lui, lorsqu'il rencontra
un officier qui lui tait envoy  franc trier de Madrid par le
grand-duc de Berg. Cet officier tait M. Daneucourt, capitaine des
chasses, et officier d'ordonnance de l'empereur, qui avait t envoy 
Madrid quelque temps auparavant.

Il tait porteur des dtails que ce prince donnait  l'empereur sur le
massacre des soldats isols, des hpitaux; et de tous les Franais qui
taient tombs sous le poignard d'une populace en furie dans la journe
du 2 mai. Les meneurs avaient bien organis leur entreprise; l'arsenal
royal leur fut ouvert, le silence imperturbablement gard, et, au signal
donn par eux, on assassina tout ce que l'on trouva de Franais dans les
rues.

Les assassins avaient compt sur une surprise complte, et croyaient
qu'au moins, s'ils ne tuaient pas tout ce qui se trouvait  Madrid, ils
mettraient le reste en fuite; et afin qu'aucun n'chappt, ils avaient
fait prvenir partout, dans les villes et villages sur la route, qu'on
et  se tenir prt  tuer tout ce qui repasserait.

Heureusement ils commencrent trop tard; les troupes furent bientt sous
les armes, et, dans le premier moment, chaque officier particulier fit
de lui-mme ce qui lui parut le plus utile dans une circonstance aussi
pressante. Les bataillons caserns prs de l'arsenal y marchrent de
suite sans attendre d'ordre, et tirrent une vengeance sanglante de tout
ce qu'ils y trouvrent enlevant des armes.

On marcha de mme au grand hpital, o ces misrables coupaient la gorge
aux soldats malades dans leurs lits. Le spectacle de tant de barbarie
excita la fureur des troupes, et il y eut un moment de reprsailles de
leur part qui cota la vie  bien des malheureux. Une pareille scne ne
pouvait manquer d'tre accompagne de beaucoup de dsordres; cependant,
quand le feu qui partait des croises fut teint, et que l'on put
traverser les rues sans recevoir des coups de fusil, on parvint 
ramener les troupes  l'ordre, et  modrer leur vengeance. Le calme se
rtablit. Nous perdmes beaucoup d'officiers et de soldats qui se
promenaient, et qui furent victimes de leur scurit; d'autres furent
tus par la mousqueterie qui partait des croises.

 la lecture de ces dtails, l'empereur fut transport de colre; il
alla directement chez le roi Charles IV, au lieu de retourner chez lui;
je l'accompagnai. En entrant, il dit au roi: Voyez ce que je reois de
Madrid; je ne puis m'expliquer cela. Le roi lut la lettre que
l'empereur venait de recevoir du grand-duc de Berg; il avait  peine
fini, que, d'une voix ferme, il dit au prince de la Paix: Emmanuel,
fais chercher Carlos et Ferdinand. Ils tardaient  arriver; le roi
Charles IV dit  l'empereur: Ou je me trompe, ou les drles savent
quelque chose de cela; j'en suis au dsespoir, mais je ne m'en tonne
pas.

Les deux infans arrivrent; toutefois je ne pourrais pas assurer que
l'infant don Carlos vnt, parce que je crois me rappeler que ceci se
passa dans le temps qu'il eut une lgre indisposition: mais, pour le
prince des Asturies, il entra dans le salon de son pre, o taient
l'empereur et la reine sa mre.

Nous ne perdmes pas un mot de tout ce qui lui fut dit dans cette
occasion; le prince de la Paix coutait avec nous. Le roi Charles IV lui
demanda d'un ton svre: As-tu des nouvelles de Madrid? (Nous
n'entendmes pas la rponse du prince.) Mais le roi repartit vivement:
Eh bien! je vais t'en donner, moi; et il lui raconta ce qui s'y tait
pass. Crois-tu, lui dit-il, me persuader que tu n'as eu aucune part 
ce _saccage_ (il employa cette expression), toi ou les misrables qui te
dirigent? tait-ce pour faire gorger mes sujets que tu t'es empress de
me faire descendre du trne? Dis-moi, crois-tu rgner long-temps par de
tels moyens?

Qui est celui qui t'a conseill cette monstruosit? N'as-tu de gloire 
acqurir que celle d'un assassin? Parle donc[39].

Le prince se taisait, ou au moins nous ne l'entendmes presque point;
mais nous entendmes distinctement la reine qui lui disait:

Eh bien! je te l'avais bien dit que tu te perdrais; voil o tu te
mets, et nous aussi: tu nous aurais donc fait prir, si nous avions
encore t  Madrid? Comment l'aurais-tu pu empcher? Probablement le
prince des Asturies se taisait toujours, car nous entendmes la reine
lui dire: Eh bien! parleras-tu[40]? Voil comme tu faisais;  chacune
de tes sottises tu n'en savais jamais rien.

La position de Ferdinand devait tre affreuse; la prsence de l'empereur
le gnait horriblement, et ce fut l'empereur que nous entendmes lui
dire, d'une voix assure:

Prince, jusqu' ce moment je ne m'tais arrt  aucun parti sur les
vnemens qui vous ont amen ici; mais le sang rpandu  Madrid fixe mes
irrsolutions. Ce massacre ne peut tre que l'oeuvre d'un parti que vous
ne pouvez pas dsavouer, et je ne reconnatrai jamais pour roi d'Espagne
celui qui le premier a rompu l'alliance qui depuis si long-temps
l'unissait  la France, en ordonnant le meurtre des soldats franais,
lorsque lui-mme venait me demander de sanctionner l'action impie par
laquelle il voulait monter au trne. Voil le rsultat des mauvais
conseils auxquels vous avez t entran; vous ne devez vous en prendre
qu' eux.

Je n'ai d'engagemens qu'avec le roi votre pre; c'est lui que je
reconnais, et je vais le reconduire  Madrid, s'il le dsire.

Le roi Charles IV rpliqua vivement: Moi, je ne veux pas. Eh!
qu'irais-je faire dans un pays o il a arm toutes les passions contre
moi? Je ne trouverais partout que des sujets soulevs; et, aprs avoir
t assez heureux pour traverser sans pertes un bouleversement de toute
l'Europe, irai-je dshonorer ma vieillesse en faisant la guerre aux
provinces que j'ai eu le bonheur de conserver, et conduire mes sujets 
l'chafaud? Non, je ne le veux pas; il s'en chargera mieux que moi.
Regardant son fils, il lui dit: Tu crois donc qu'il n'en cote rien de
rgner? Vois les maux que tu prpares  l'Espagne. Tu as suivi de
mauvais conseils, je n'y puis rien; tu t'en tireras comme tu pourras; je
ne veux pas m'en mler, va-t'en.

Le prince sortit, et fut suivi par les Espagnols de son parti, qui
l'attendaient dans la pice  ct.

Il aurait fallu voir comment, aprs cette scne, les Espagnols qui
avaient accompagn le prince des Asturies taient soumis et humbles
devant le pre, dont ils parlaient si mal avant son arrive; ils
auraient bais la terre sous ses pas.

L'empereur resta encore un gros quart d'heure avec le roi Charles IV, et
revint  Marac  cheval. Il n'allait pas vite, comme il en avait la
coutume. En chemin, il nous disait: Il n'y a qu'un tre d'un naturel
mchant, qui puisse avoir eu la pense d'empoisonner la vieillesse d'un
pre aussi respectable. En mme temps, il donna ordre  un officier
d'aller dire au prince de la Paix qu'il dsirait qu'il vnt  Marac.

Ce fut ce mme jour qu'il conclut tout ce qui concernait le prince des
Asturies et son frre don Carlos, ainsi que leur oncle l'infant don
Antonio, qui, tant tous trois ennemis du roi Charles IV, ne purent plus
rentrer en Espagne; on s'occupa de leur sort.

On ngocia de mme avec le roi Charles IV; il ne voulait point rentrer
en Espagne, du moins il le manifestait ouvertement. D'ailleurs il n'y
serait rentr qu'avec le prince de la Paix, auquel il tait accoutum
depuis un grand nombre d'annes, et celui-ci ayant beaucoup de
vengeances  exercer et de ressentimens  redouter, il y aurait eu
ncessairement des scnes sanglantes; l'un et l'autre en redoutaient les
suites. On fut quelques momens indcis; puis enfin le roi Charles IV
demanda un asile en France  l'empereur, et lui cda tous ses droits sur
l'Espagne. Le mme acte fut donn par les deux infans.




CHAPITRE XXV.

Titres des Bourbons d'Espagne  la couronne.--Politique de
l'empereur.--Convocation des notables.--L'insurrection se propage en
Espagne.--Les Bourbons abdiquent.--Dispositions militaires.--Arrive de
Joseph Napolon  Bayonne.--Coup d'oeil sur son administration 
Naples.--Constitution de Bayonne.


Je ne veux point ici entrer en discussion sur la lgalit ou
l'illgalit de ces deux actes; je ne veux pas mme examiner si un grand
nombre d'tats en Europe n'ont pas perdu leur constitution, leur gloire
et leur nom par suite d'actes semblables appuys par la force: je ne
veux que raconter ce dont j'ai t le tmoin, ou ce que j'ai appris
d'une manire positive. Je pourrais cependant faire remarquer que,
lorsque Louis XIV entreprit de mettre son petit-fils sur le trne
d'Espagne, il n'avait de droits que ceux que la terreur lui avait
donns, et sa puissance pour faire valoir le testament que les menaces
et l'habilet du duc d'Harcourt avaient arrach  Charles II. Le roi
d'Espagne ne se dcida en faveur du duc d'Anjou, prfrablement 
l'archiduc Charles d'Autriche, que dans la vue d'viter le morcellement
de l'Espagne et le partage de ses tats, que Louis XIV avait
successivement ngoci avec le roi d'Angleterre, les tats de Hollande
et l'empereur d'Allemagne.

Le duc d'Anjou fut reconnu roi d'Espagne par la France et ses allis:
mais l'empereur Napolon runissait alors une puissance morale et
physique plus considrable que celle qu'avait Louis XlV dans ce
moment-l surtout.  la vrit, Charles II ne dshritait personne et
une partie de la nation espagnole se dclara en faveur du duc d'Anjou;
l'Autriche nanmoins leva des prtentions, les fit valoir par les
armes, et une autre partie de la nation espagnole se dclara pour elle.

La lgitimit des droits des prtendans fut donc soumise au sort des
batailles. Cette longue guerre fut chanceuse, et Philippe V fut oblig
de sortir de Madrid plusieurs fois.

Si la mort de l'empereur d'Allemagne, qui survint, n'et pas fait
appeler l'archiduc Charles au trne imprial, et n'et par l
dsintress la portion de la nation espagnole qui avait pris parti pour
lui; enfin, si ce mme archiduc Charles et t vainqueur, que serait
devenu le testament de Charles II? Sans doute l'archiduc Charles aurait
rgn, et aurait, malgr le testament de Charles II, apport le trne
d'Espagne dans la maison d'Autriche, qui serait devenue hritire
lgitime de la souverainet d'Espagne et des Indes, ainsi que l'tait
Charles-Quint, et on et dit que Louis XIV n'tait qu'un ambitieux, un
usurpateur, etc., etc., et on ne lui aurait pas fait grce de toutes les
intrigues qui ont d tre employes pour arracher le testament de
Charles II. La lgitimit n'eut donc d'autre source que la victoire.

Que faut-il conclure de ce qu'il est arriv le contraire? Rien, sinon
que Louis XIV a t heureux par l'effet d'une mort qui l'a dispens
d'avoir  construire depuis le port de Cette, en Languedoc, et depuis
Perpignan jusqu' Bayonne, une ligne de places fortes semblables 
celles qu'il faisait lever en Flandre, et en un mot, qui le mit dans
une position meilleure que celle o Franois Ier s'tait trouv. La mme
ncessit se reproduisait dans ce cas-ci pour la France:  la vrit, le
trne d'Espagne ne courait aucun risque de passer dans la maison
d'Autriche; mais celui de France pouvait repasser dans la maison
d'Espagne, dont le trne tait occup par une famille avec laquelle il y
avait encore moins de possibilit de rapprochement qu'il ne pouvait y en
avoir entre l'Autriche et la France. Il est encore vrai de dire que
cette famille avait des hritiers: la difficult tait bien l; mais
fallait-il, pour des intrts individuels, compromettre l'harmonie qui
confondait les deux nations, lorsque cette mme considration avait t,
un sicle auparavant, le motif de la dtermination qu'avait prise le roi
Charles II de transmettre son hritage  la maison de France?

Ce n'tait ni par amour pour elle, ni par conviction de ses droits  sa
succession, qu'il l'avait fait: c'tait par amour pour ses peuples,
auxquels il ne voulait pas lguer pour hritage, en mourant, une guerre
perptuelle avec la France, qui aurait toujours eu un avantage sur eux,
ou enfin, parce qu'il tait convaincu qu'en s'entre-dtruisant toutes
deux, elles auraient servi la cause de leurs ennemis. Ce sage monarque
savait sans doute que les souverains sont souvent moins disposs 
sacrifier leurs sentimens personnels  l'intrt des peuples qu'ils
gouvernent, qu' employer les efforts de ces mmes peuples  servir
leurs vengeances et leurs ressentimens particuliers.

L'empereur sentait nanmoins la faiblesse des deux titres qui le
mettaient en possession de l'Espagne. Il voyait bien qu'ils n'avaient
d'effet rel que de rendre le trne vacant, et par la raison que
lui-mme n'tait pas mont sur celui de France sans l'assentiment de la
nation, il voulait faire intervenir la nation espagnole dans le choix du
monarque qu'il voulait faire succder aux princes de la maison de
Bourbon. C'est encore dans cette circonstance qu'il fut mal second, et
c'est encore une de celles o M. de Talleyrand lui aurait t le plus
utile.

L'empereur, faisant tout lui-mme, envoya sur-le-champ un courrier  son
frre le roi de Naples, en lui mandant de venir sur-le-champ  Bayonne,
et en mme temps il fit donner ordre en Espagne[41] qu'on envoyt
galement  Bayonne, de chaque province et gouvernement, une dputation
des hommes les plus considrables, tant dans le clerg que dans le civil
et le militaire: il voulait en faire une junte, avec laquelle il se
serait expliqu sur la politique qui le forait  se mler de leurs
affaires intrieures; c'tait par eux qu'il voulait clairer les
Espagnols, et ter de leur esprit l'ide qu'il avait le projet de
conqurir l'Espagne. Il voulait, au contraire, leur dmontrer que leur
scurit pour l'avenir serait bien plus assure sous un monarque dont le
premier intrt personnel serait de repousser toute insinuation perfide
qui aurait pour but une sparation des intrts de la nation d'avec ceux
de la France, parce que le premier effet qui en rsulterait serait la
perte du trne pour le monarque, qui ne manquerait pas d'tre sacrifi
par l'intrigue mme qui serait parvenue  le sduire.

L'unique but de l'empereur tait de lier indissolublement l'Espagne  la
France par des principes uniformes de gouvernement et par les mmes
intrts.

Le pays est gographiquement la continuation du sol de la France: il n'a
de communication qu'avec elle; au bout ce sont les colonnes d'Hercule;
enfin, il n'y a plus de Pyrnes. L'immense tendue de ses ctes le rend
vulnrable de ce ct, la proie de l'Angleterre sous une mauvaise
administration, et formidable sous une bonne.

Dans le systme de l'empereur, comme dans tout autre temps, il tait
dans l'intrt de la France de mettre l'Espagne au niveau de la
civilisation, de lui donner des institutions qui l'attachassent  nous,
et d'extirper les causes du cancer qui la ronge.

Sous ce rapport, l'empereur faisait un acte de la plus haute politique
en mme temps qu'une grande et bonne action: tout le mal a t dans la
forme; on a brusqu le dnoment de l'affaire, et on n'a pas assez
mnag l'amour-propre national.

Si Charles IV et son fils eussent convenu  ce grand projet, il les
aurait gards pour s'aplanir des difficults; mais indpendamment de ce
que l'tat de dnment de l'Espagne prvenait peu en leur faveur, il
reconnut, en les voyant, qu'il ne pouvait rien faire avec eux, et sentit
de mme qu'il n'y avait qu'un homme li  lui par des liens de parent,
ou par le baptme du sang, qui pt raliser un plan qui aurait eu
l'assentiment de tous les Espagnols clairs, et mme de la noblesse.

L'empereur ne s'attendait pas  trouver fondue dans la nation une
moinaille toute-puissante par ses relations dans chaque famille, car il
n'y en avait pas une, dans toutes les classes, qui n'et un membre
prtre ou moine, qui tait le mentor, le suprme rgulateur de ses
sentimens. Ce sont tous des hommes ignorans, sans ducation, et qui, par
leurs vices et leurs dfauts, s'ingrent bien mieux avec la population
que nos prtres, qui ont tous fait quelques tudes, et sont soumis  une
discipline que ne subit pas, en Espagne, cette milice ignoble,
intolrante, superstitieuse, et ennemie furibonde de toute amlioration.
Cette milice est la seule cause de l'exaltation des Espagnols: elle n'a
eu qu'un mot d'ordre  donner pour exciter au plus haut degr les
esprits contre un ordre de choses qui allait amener la destruction de
tout ce qui favorisait la fainantise et ses jouissances; elle seule en
fanatisant les peuples, renversa les projets de l'empereur.

Les Espagnols les plus  l'abri de ces entranemens ont reconnu de suite
que la lutte tait inutile; ayant peu d'espoir dans nos succs, et
tmoins de l'influence des moines, ils se sont retirs et ont fini par
suivre le torrent.

Le sang africain coule encore dans les veines des Espagnols, spars des
Europens; leur union avec nous aurait retremp leur caractre et leurs
moeurs, aurait achev leur civilisation, et, par suite, port le coup de
grce  l'Angleterre; mais l'on sait combien cette puissance est habile
 manier les lmens de discorde.

L'empereur voulait enfin entretenir cette junte du besoin qu'avait
l'Espagne d'adopter quelques principes libraux, afin de la mettre plus
en harmonie autant avec la France qu'avec les autres puissances de
l'Europe, dont elle diffrait trop par la distance norme  laquelle
elle tait reste. Cette junte devait ramener le roi Joseph en Espagne,
aprs avoir pris connaissance de tout ce qui s'tait pass  Bayonne
entre l'empereur et Charles IV. Indpendamment de cette mesure, les
corts du royaume devaient tre assembles  Madrid, et procder
constitutionnellement  l'lection du nouveau roi. On n'aurait pas eu
grand'peine  faire russir cette lection: le roi Joseph tait
avantageusement devanc par la rputation de ses qualits personnelles
et par la bonne administration qu'il avait tablie dans le royaume de
Naples; de plus, il apportait avec lui des amliorations
constitutionnelles qui, depuis long-temps, taient tellement dsires
par la nation espagnole, qu'il serait devenu en peu de temps l'objet de
l'amour de ce peuple.

Comment tout cela n'a-t-il pas eu lieu? C'est ce que je vais dire.

Peu de jours aprs que l'insurrection de Madrid eut clat, il s'en
manifesta de semblables  Valence,  Cadix, en Andalousie, en Aragon, en
Estramadure et  Santander, sur la cte de Biscaye. Les ordres du prince
Ferdinand taient arrivs sur tous ces diffrens points, o le fanatisme
aveugle des prtres et de la noblesse mit tout en armes contre nous.
L'empereur ne s'attendait pas  cela; il n'avait en Espagne, comme je
l'ai dit, que peu de troupes, encore taient-elles moins propres  tre
mises en mouvement que suffisantes pour appuyer un parti qui se serait
indubitablement dclar pour ce que l'on voulait faire, si on avait
mieux agi dans cette entreprise, et qu'il ne ft pas survenu des
incidens qu'on ne pouvait prvoir.

Non seulement il fallut faire marcher les mdiocres troupes que nous
avions vers les points importans qui, par leur population, influent sur
une grande tendue de pays; mais indpendamment de ce que nous n'en
retirmes rien, c'est que ces mmes lieux insurgs n'envoyrent aucun
dput  Bayonne. Le temps se passait et n'amenait point d'amlioration:
il ne put venir  Bayonne que les dputs des quartiers que nous
occupions; cela tait bien quelque chose, puisqu'ils taient environ
cent vingt, en y comprenant les Espagnols qui taient venus avec Charles
IV et les deux infans. Le tmoignage de tout ce monde aurait produit
quelque chose; mais on verra comment il demeura sans aucun effet.

L'empereur, pour viter des embarras et des scnes dsagrables qui
auraient eu lieu journellement  l'arrive de tous ces dputs 
Bayonne, fit hter ce qui concernait tant le roi Charles IV que les
infans. Le roi partit le premier pour Compigne; il avait prfr cette
rsidence, parce qu'on lui en avait beaucoup parl sous le rapport de la
chasse, qu'il aimait passionnment. Les infans partirent aprs pour
Valenay. Comme l'empereur fut surpris lui-mme par ce dnoment, il ne
sut quelle rsidence leur donner. Il demanda  M. de Talleyrand son
chteau de Valenay, et lui crivit de s'y rendre lui-mme pour recevoir
les princes, et leur tenir compagnie tant qu'ils le trouveraient bon. Il
n'y eut que le prince de la Paix avec un ou deux Espagnols qui suivirent
Charles IV. M. de San-Carlos et Escoiquiz furent aussi les seuls qui
n'abandonnrent pas le prince des Asturies; M. de l'Infantado, Cevallos
et autres restrent  Bayonne pour attendre le nouveau roi.

Il se passa huit ou dix jours entre le dpart de Charles IV et des
infans, et l'arrive  Bayonne du roi Joseph. Pendant ce laps de temps,
l'empereur ordonna, en Espagne, les mouvemens de troupes qu'il croyait
ncessaires au maintien de la tranquillit. Il fit envoyer le marchal
Moncey  Valence avec une division de son corps d'arme, et porter le
gnral Dupont avec une division en Andalousie.

D'aprs les rapports du grand-duc de Berg, qui avait envoy des
officiers sur tous les points de l'Espagne o nous n'avions pas de
troupes, et mme jusqu'aux les Balares et  Ceuta en Afrique, il crut
pouvoir compter sur les sentimens du gnral Castaos, ainsi que sur les
troupes qu'il commandait au camp de Saint-Roch, vis--vis de Gibraltar.
L'illusion du grand-duc de Berg nous cota cher.

Le marchal Bessires, qui commandait  Burgos, fut charg de contenir
l'insurrection des Gallices, et de faire en mme temps un dtachement
sur Santander o l'vque s'tait mis  la tte de la population arme.

L'on organisa  Bayonne un petit corps de troupes que l'on fit marcher
vers Saragosse, sous les ordres du gnral Lefebvre-Desnouettes. Tous
ces diffrens mouvemens s'excutaient, lorsque le roi Joseph arriva 
Bayonne. L'empereur alla  sa rencontre jusqu' plusieurs lieues de la
ville; je l'accompagnai ce jour-l. Il fit monter son frre dans sa
calche, et le mena  Marac, sans s'arrter au logement qui lui tait
prpar  Bayonne. Les Espagnols qui taient dans cette ville, tant ceux
qui taient attachs  Charles IV qu'aux infans, ainsi que les dputs
qui y taient dj arrivs, avaient t prvenus, par le ministre des
relations extrieures, de l'arrive du roi  Marac: tous s'y trouvrent
une heure avant qu'il y arrivt.

Ce prince quittait  regret le royaume de Naples, o il commenait 
jouir de tout le bien qu'il avait fait dans ce pays, et des immenses
amliorations qu'il y avait opres. La renomme de quelques actes de
son administration, qui s'tait rpandue en Espagne, avait dispos
favorablement les Espagnols en sa faveur. Ce rgne trs court, qui fit
prendre au royaume de Naples une face nouvelle, est si peu connu, que
mes lecteurs me sauront gr de leur en tracer une esquisse rapide.

Lorsque le roi Ferdinand, comblant la mesure de tant de violations de la
foi jure, recevait une arme anglo-russe dans ses tats, il ne s'tait
pas coul six semaines depuis qu'un trait de neutralit avec la France
avait t ratifi par lui[42].  cette nouvelle, le roi Joseph fut
envoy pour prendre le commandement d'une arme destine  punir cette
inconcevable dfection, en prenant possession du royaume de Naples.

 l'approche de l'arme franaise, les Anglais et les Russes s'taient
retirs en Calabre, o ils essuyrent plusieurs dfaites, entre autres
celle de Campotenese, qui les dcida  se rembarquer. Le roi Ferdinand
avait pass en Sicile, laissant ses tats  la discrtion du vainqueur.
Le prince Joseph fit son entre  Naples, o il fut reu avec
enthousiasme. Son premier soin fut d'y organiser un gouvernement. Une
partie de l'arme franaise, sous le commandement des gnraux Saint-Cyr
et Reynier, fut dirige sur la province des Abruzzes, la Pouille,
Tarente et sur la Calabre; le marchal Massna fut charg de garder
Naples et de presser le sige de Gate.

Aprs avoir fait ces dispositions, le prince Joseph partit pour visiter
les diffrentes provinces, et surtout la Calabre, pays infest de
brigands, et habit par une population aussi sauvage que ses montagnes,
s'arrtant dans tous les villages, entrant dans les glises o le peuple
se prcipitait en foule, et partout accueilli par les acclamations de
toutes les classes.

Forc de remettre  un autre temps l'expdition projete contre la
Sicile, le prince Joseph continua son inspection, interrogeant les
administrations sur leurs besoins, et les peuples sur leurs sujets de
plaintes; recueillant des notes et des mmoires; faisant lever des plans
pour l'tablissement de nouvelles routes, de ponts, et entre autres
celui d'un canal de communication entre les deux mers. Ce projet, que le
temps ne permit pas d'excuter, devait puissamment contribuer  la
civilisation de la Calabre.

La nouvelle de son lvation au trne de Naples lui tait parvenue au
fond de cette province.  son retour  Naples, il y fut reu avec de
nouveaux transports; les malheureux Napolitains, en proie  l'anarchie
et dcims par la vengeance, levaient les mains vers leur librateur, et
le dbut du nouveau roi lui donnait la confiance d'un heureux avenir.

Une des premires mesures du roi fut de former un conseil d'tat, auquel
il appela les hommes les plus distingus que lui signalait la voix
publique, sans distinction de rang ni de parti, et qui le secondrent
avec zle dans le travail des rformes et des crations auquel il se
livra avec ardeur.

La fodalit, qui tenait le peuple dans une dpendance servile de
quelques familles, et que soutenait l'esprit de superstition, fut abolie
de l'aveu des nobles, qui se prtrent  cette rforme: ceux-ci furent
rembourss de leurs droits de proprit par des cdules acquittables sur
le produit de la vente des biens nationaux.

Les ordres monastiques furent supprims; le produit de la vente des
biens qui en provenaient pourvut aux besoins du trsor public, et
contribua  la fondation de collges et d'autres tablissemens
d'instruction. Trois abbayes clbres, entre autres celle du
Mont-Cassin, o taient rassembles des collections prcieuses de
manuscrits et d'anciennes chartres, furent conserves; mais le nombre
des religieux fut rduit  celui ncessaire pour la conservation de ces
archives.

Les moines rforms qui taient propres  l'instruction ou  propager
l'tude des sciences, reurent une destination conforme  leurs talens;
d'autres furent envoys comme curs dans les campagnes; quelques uns
furent runis dans des tablissemens forms sur le modle du
Saint-Bernard, pour veiller  la sret des voyageurs dans les montagnes
de la Calabre et des Abruzzes, qui sont couvertes de neige pendant la
plus grande partie de l'anne.

Les religieux que l'ge ou les infirmits condamnaient au repos furent
runis et aliments dans de grands tablissemens forms  cet effet.

Le peuple et mme les classes leves croupissaient dans l'ignorance.
L'instruction publique excita la sollicitude du roi: de nouvelles coles
normales furent cres, et dans chaque commune on vit s'lever des
coles primaires pour les deux sexes. Trente coles furent tablies dans
les diffrens quartiers de Naples, et l'enseignement y tait gratuit.

Chaque province eut un collge et une maison d'ducation de filles; une
maison centrale fut fonde  Averse pour recevoir les filles des
officiers et des fonctionnaires publics, sous la protection de la reine.
 la fin de chaque anne, un concours tait ouvert pour l'admission,
dans cette maison, des lves les plus distingues des maisons
d'ducation des provinces.

Des chaires, depuis long-temps vacantes dans les diffrentes facults
des lettres ou des sciences, furent rtablies.

Une acadmie royale fut fonde sur le modle de l'Institut de France.

Les deux conservatoires de musique furent runis en un seul qui reut
une meilleure organisation. L'usage infme de la castration fut aboli.

L'acadmie de peinture reut de nouveaux encouragemens; elle comptait
douze cents lves.

Les fouilles furent encourages  Pompi et dans toute la grande Grce.

Les douanes furent recules jusqu'aux frontires.

Des fabriques d'armes furent tablies sur diffrens points du royaume.

L'arme et la marine reurent un commencement d'organisation.

Le recrutement dans les prisons fut aboli.

Quatre tribunaux furent institus pour vider les prisons encombres de
malheureux qui y languissaient depuis nombre d'annes.

Des dotations de biens nationaux furent assignes aux hpitaux.

Une foule de taxes et de contributions de toute nature, tablies sur des
bases arbitraires et ingales, disparurent et furent remplaces par un
seul impt foncier qui rpartit plus galement les charges publiques.
L'ordre rgna dans les finances.

La dette publique tait en partie acquitte, et une caisse
d'amortissement, destine  son extinction, fut cre et dote. Les
fonds assigns au paiement de la dette nationale furent administrs par
une direction des domaines: ces fonds furent augments par les produits
des biens des ordres religieux supprims, et par ceux des plaines
immenses de la Pouille, qui appartenaient  la couronne. Ces plaines
taient, depuis les temps les plus reculs, enleves  l'agriculture, et
destines  la pture d'innombrables troupeaux qui y affluaient chaque
anne de tous les points du royaume: ce systme nuisait  la culture des
terres; il fut aboli, au grand avantage du trsor public et de
l'agriculture.

La maison du Tasse,  Sorrente, fut rpare, et toutes les ditions des
oeuvres de ce grand pote y furent runies sous la garde de son
descendant le plus direct, auquel un traitement fut allou. Cette maison
tait inaccessible; une route commode fut pratique pour y arriver.

Le roi s'occupa des embellissemens de la ville de Naples. Des rglemens
particuliers furent faits pour chaque objet de police. Au lieu de n'tre
claire que par quelques lampes brlant devant des madones, un systme
d'clairage par des rverbres y fut introduit. Sa nombreuse population,
adoucie par une administration paternelle, renona  ses habitudes
d'oisivet et de dsordre, et eut des moyens de travail. Des ateliers de
lazzaroni furent tablis: un emplacement avait t reconnu pour former
un village o devaient tre employs ceux qui ne pouvaient pas l'tre
dans la ville; deux mille d'entre eux taient enrgiments en compagnies
d'ouvriers occups des travaux des routes.

La moiti de la liste civile, perue en cdules hypothcaires, tait
employe  acqurir des proprits nationales dont le roi gratifia
plusieurs des officiers de l'arme et de sa cour: ces proprits
entouraient sa principale rsidence. Le but de ces largesses tait
d'inspirer aux seigneurs napolitains le got de la vie rurale.

Il encourageait les barons dont il traversait les terres  rtablir
leurs anciennes habitations, et  se montrer les protecteurs du pays et
les amis des pauvres: il s'en faisait accompagner dans ses voyages. Il
avait dsign plusieurs grandes maisons, sur les points les plus
loigns de la capitale, pour y passer quelques mois de l'anne, et tre
 mme de juger des progrs de ses institutions. Il tait accessible 
tout le monde, nobles, ministres, officiers, fonctionnaires, drogeant 
l'habitude de ses prdcesseurs, qui se renfermaient dans un petit
cercle de favoris. Il prchait aux nobles la popularit, au peuple les
gards pour les propritaires, qu'il lui montrait disposs  renoncer 
des droits dgradans et  des privilges ruineux.  toutes les classes
de la nation, il prsentait les Franais comme des amis, concourant avec
lui  dlivrer le pays des entraves qui s'opposaient  sa prosprit. Il
recommandait la justice et la modration, employant l'amnit de ses
formes et la sagesse de son caractre au succs de ses conseils et de
ses exemples.

Des routes carrossables furent ouvertes ou perfectionnes, qui
traversaient le royaume d'une extrmit  l'autre. La route des Calabres
n'tait connue que par une contribution destine  sa confection, et qui
n'y tait point affecte: cette route fut acheve, et la contribution
abolie.

Les officiers de la maison du roi qui l'accompagnaient dans ses voyages
jouissaient de certains droits  la charge des villes: ces taxes
onreuses furent abolies.

Pendant le court intervalle de temps que Joseph rgna  Naples, il fit
plusieurs voyages dans des buts d'utilit et d'amliorations qu'il
poursuivit sans relche. Aprs avoir chass les ennemis du royaume et
pris Gate, dissip les troubles et les insurrections qui clatrent, 
plusieurs reprises, dans les Calabres, et pacifi ces provinces par un
mlange de svrit et de douceur, second par les gardes nationales que
commandaient les plus grands propritaires, il revenait  Naples, riche
des connaissances qu'il avait recueillies sur les besoins et les dsirs
des peuples, pour donner une nouvelle impulsion aux travaux des
ministres et des diffrentes sections du conseil d'tat.

Il visita les Abruzzes, trouvant partout les routes couvertes par la
population qui y travaillait avec ardeur, et tmoignait, par son
empressement  excuter ses ordres, qu'elle comprenait leur utilit, et
qu'elle savait que cela tait agrable au roi.

Les anciens chefs de bandes venaient voir le roi, qui ne refusait point
de les admettre, et avait mme avec eux de longs entretiens: il employa
plusieurs d'entre eux, et n'eut point lieu de s'en repentir; d'autres
lui amenaient leurs troupes, qu'il incorpora dans des rgimens, et qui
servirent bien.

Il prsidait toujours le conseil d'tat; et, quoique roi absolu, il ne
se dcida jamais que par la pluralit des voix. La facilit avec
laquelle il parlait l'italien le servait merveilleusement pour dmontrer
les thories d'administration et de gouvernement dont l'exemple de la
France avait prouv la bont.

Toutes les amliorations dont le royaume de Naples fut redevable  son
nouveau roi furent obtenues par la persuasion et par une fusion
habilement mnage de tous les intrts. Depuis son arrive dans le
pays, il avait doubl les revenus publics de moiti: la dette, qui tait
de cent millions, tait rduite  cinquante millions, et les moyens
d'extinction taient assurs.

Tous les germes de prosprit qui furent dvelopps sous le rgne de son
successeur taient prpars, lorsqu'il fut appel  Bayonne.

Ces rsultats lui avaient concili l'opinion. Les Espagnols se
montrrent satisfaits de le voir appel  rgnrer leur patrie. J'ai
eu l'honneur d'tre prsent au roi, qui est arriv hier de Naples,
mandait confidentiellement Cevallos  son ami Azara, et je crois que sa
seule prsence, sa bont et la noblesse de son coeur, qu'on dcouvre  la
premire vue, suffiront pour pacifier les provinces, sans qu'il soit
besoin de recourir aux armes. Le grand-inquisiteur et tous ses
subordonns taient pleins de fidlit et d'affection; tous formaient
des voeux pour que Joseph, charg de rgir la patrie, trouvt le bonheur
dans son sein, et l'levt au degr de prosprit qu'on devait attendre
de lui.

Le duc de l'Infantado alla plus loin encore: Nous prouvons une vive
joie, dit-il au nom des grands d'Espagne,  Joseph; nous prouvons une
grande joie en nous prsentant devant Votre Majest, les Espagnols
esprant tout de son rgne.

La prsence de Votre Majest est vivement dsire en Espagne, surtout
pour fixer les ides, concilier les intrts et rtablir l'ordre si
ncessaire pour la restauration de la patrie espagnole. Sire, les grands
d'Espagne ont t clbres long-temps pour leur fidlit envers leurs
souverains; Votre Majest trouvera en eux la mme fidlit et le mme
dvoment. Qu'elle reoive nos hommages avec cette bont dont elle a
donn tant de preuves  ses peuples de Naples, et dont la renomme est
venue jusqu' nous.

Je ne sais ce qui mcontenta le duc de l'Infantado; mais, malgr des
protestations aussi positives, il ne tarda pas  jouer le scrupule, 
insinuer  ses compatriotes des craintes sur ce qu'on allait exiger
d'eux. L'empereur en fut inform, et prit de l'humeur, parce que les
engagemens de M. de l'Infantado lui donnaient le droit d'attendre tout
autre chose. Si le prince de la Paix avait encore t  Bayonne,
j'aurais cru que cela venait de lui; il n'y tait plus, mes soupons
s'arrtrent sur M. de Cevallos.

L'empereur voulut donner une verte leon  M. de l'Infantado; le roi
Joseph s'tait retir dans le cabinet de l'empereur.

M. de l'Infantado fut introduit; j'tais prsent dans le salon, ainsi
que plusieurs de mes camarades, lorsque l'empereur lui dit d'un ton
svre: Monsieur, prtendriez-vous me jouer ou me braver? N'tes-vous
rest ici que pour entraver au lieu d'aider  la conclusion des affaires
de votre pays, dans lesquelles vous m'aviez dit que vous vouliez
apporter toute votre influence? Que signifient les observations
d'incomptence par lesquelles vous cherchez  branler vos compatriotes?
Vous me prenez donc pour un insens? Croyez-vous que c'est avec cent
Espagnols qui sont ici que je veux faire reconnatre un roi d'Espagne?
Parbleu! vous tes bien abuss, si vous croyez que tous, et vous
particulirement, vous n'aurez pas besoin de mon appui pour vous
soutenir prs de vos compatriotes. Croyez-vous que je ne sache pas,
comme vous, qu'il n'y a que les corts qui puissent proclamer le roi?
Mais qui est-ce qui peut les assembler? Voulez-vous que je les runisse
ici? cela a-t-il le sens commun? Je veux que vous emmeniez le roi 
Madrid, et que, l, vous clairiez vos compatriotes sur ce que vous avez
vu et fait. Je m'en rapporte  la masse des lumires, qui est plus
grande en Espagne que l'on ne pense, pour approuver et donner une force
nationale  une oeuvre fonde sur une politique raisonnable. Votre
conduite est d'autant plus trange, que lorsque je vous ai parl de tout
cela, en vous proposant de vous mettre  la tte des principales
affaires de l'Espagne, je vous ai moi-mme fait l'observation que si
cela ne vous convenait point je ne le prendrais pas en mauvaise part. Je
vous ai offert de rester en France pendant une couple d'annes; vous
aimez l'tude; vous y passerez le temps ncessaire pour que tout se
consolide en Espagne: vous m'avez rpondu que non, que vous n'prouviez
aucune rpugnance, que vous entreriez avec plaisir dans les affaires de
votre pays; que je pouvais disposer de vous, et vous tes le premier
dont j'aie  me plaindre! Il n'y a rien de pire que ce rle-l; soyez un
honnte homme ou un franc ennemi. Je ne vous retiens pas; vous pouvez
demander un passe-port pour rejoindre les insurgs, je ne m'en
offenserai point; mais si vous restez, conduisez-vous bien, parce que je
ne vous manquerai pas.

M. de l'Infantado fut fort embarrass; il testa contre cette calomnie,
et renouvela les assurances de son dvoment et de sa fidlit  ses
engagemens.

L'empereur s'apaisa, parce qu'il n'avait grond aussi fort que pour
n'tre plus dans le cas d'y revenir, tant avec M. de l'Infantado qu'avec
aucun autre Espagnol.

Le moment d'humeur pass, l'empereur causa comme s'il ne se ft point
fch; il fit appeler le roi Joseph, qui fut salu comme roi d'Espagne
par M. le duc de l'Infantado, ainsi que par les ministres espagnols, que
l'on fit entrer. Il s'entretint un moment avec eux. La curiosit me
porta  sortir du salon en mme temps qu'eux, pour entendre ce qui se
dirait dans la pice  ct, o tous les dputs espagnols attendaient
le moment d'tre prsents. Je m'approchai de la porte, et aussitt
qu'aprs le cong donn par le roi aux ministres, elle s'ouvrit, je
sortis le premier. La curiosit dvorait tous ceux qui taient dans le
salon; ils questionnaient  droite et  gauche. J'entendis M. de
Cevallos dire en franais: Ma foi il faudrait tre bien difficile pour
ne pas aimer un roi comme celui-l, il a l'air si doux! il n'y a pas 
craindre qu'il ne russisse pas en Espagne, il n'a qu' s'y montrer au
plus vite.

Le propos que M. de Cevallos tenait devant moi devait me faire croire 
sa profession de foi dont il tait le cachet, et je fus bien tonn de
lire le pamphlet qu'il imprima moins d'un mois aprs.

Les dputs furent introduits dans le salon un peu aprs que les
ministres en furent sortis. Le roi leur parla  tous, et chacun parut
content; ils revinrent fort tard  Bayonne. Ds le lendemain, les mmes
Espagnols qui, huit jours auparavant, remplissaient des charges de cour
prs de Charles IV et des deux infans, commencrent  faire le mme
service d'honneur prs du roi Joseph.

Les notables espagnols que l'empereur avait convoqus taient, du moins
en assez grand nombre, arrivs  Bayonne; ils taient chargs de
discuter l'acte constitutionnel. Les principales dispositions du projet
qu'on leur prsenta taient aussi librales, aussi judicieuses qu'ils
pouvaient le dsirer: elles consacraient la division du trsor public et
de la liste civile; elles fixaient les bases du pouvoir lgislatif,
prcisaient les attributions de l'autorit excutive, consacraient
l'indpendance de l'ordre judiciaire, la libert individuelle et la
libert de la presse. La propagation des ides librales, les
amliorations qui pourraient contribuer aux progrs de l'agriculture,
des manufactures, des sciences, des arts, de l'industrie, du commerce,
tout ce qui, en un mot, tait de nature  assurer la prosprit de la
patrie espagnole tait sanctionn.

Les notables accueillirent ce projet avec reconnaissance; ils y firent
les changemens qu'exigeaient les habitudes locales, et tmoignrent la
satisfaction qu'ils prouvaient de voir enfin leurs droits garantis.
Tout marchait; chacun augurait bien de l'avenir.




CHAPITRE XXVI.

Le grand-duc de Berg tombe malade.--Je pars pour Madrid.--Instructions
que me donne l'empereur.--Situation des esprits  mon arrive.--J'envoie
au secours de Dupont.--Cuesta marche contre le gnral Bessires.--Je
rappelle le corps qui occupe l'Andalousie.--Dupont conserve sa position.


Comme on vient de le voir, tout allait au mieux  Bayonne; mais il n'en
tait pas de mme en Espagne, et, pour surcrot de contrarit, le
grand-duc de Berg fut atteint d'une maladie grave, qui le mit dans
l'impossibilit de vaquer aux affaires. L'empereur voulait, avant de
faire partir le roi, que les vieux rgimens qu'il faisait venir 
Bayonne y fussent arrivs, parce qu'ils devaient composer une rserve
qui aurait t en mme temps la garnison de Madrid, et l'escorte du roi.
Ces rgimens, au nombre de six, faisaient partie de ceux qui taient
revenus en France aprs la paix de Tilsit. Cependant, comme il fallait
absolument quelqu'un pour suppler au grand-duc de Berg, et qu'il n'y
avait personne  Bayonne, l'empereur m'envoya  Madrid, o je me trouvai
dans la plus singulire position o un officier-gnral se soit jamais
trouv. Ma mission tait de lire tous les rapports qui taient adresss
au grand-duc de Berg, de faire les rponses, de donner tous les ordres
d'urgence; mais je ne devais rien signer: c'tait le gnral Belliard
qui, en sa qualit de chef d'tat-major, devait tout oprer. L'empereur
avait pris cette disposition, parce qu'il tait dans l'intention de
faire partir le roi promptement, et qu'il tait inutile de rien changer
avant son arrive, poque  laquelle il m'aurait rappel.

Il me donna des instructions verbales au moment de mon dpart; elles
portaient en substance qu'il fallait, autant que possible, calmer les
esprits, et que, si je pouvais viter les dsordres, je me ferais
beaucoup d'honneur. Il me recommanda de ne pas perdre un moment pour
rtablir la communication entre Madrid et le gnral Dupont, qui avait
t envoy en Andalousie, et duquel on n'avait pas de nouvelles depuis
vingt et un jours. Il me dit:

L'essentiel dans ce moment-ci, c'est d'occuper beaucoup de points, afin
d'y rpandre ce que l'on voudra inoculer aux Espagnols; mais pour viter
des malheurs en s'parpillant ainsi, il faut tre sage, modr, et faire
observer une grande discipline. Pour Dieu, ajouta-t-il, ne laissez point
piller. Je n'ai encore aucune nouvelle du parti qu'aura pris le gnral
Castaos, qui commande le camp de Saint-Roch. Le grand-duc me dit bien
qu'il lui a crit; il s'en promet beaucoup de succs, mais vous savez
comme il est.

Il ne faut rien entreprendre au-dessus des moyens des troupes que vous
avez: pour des renforts, vous savez o sont ceux que je pourrais vous
envoyer: ne vous mettez donc pas dans le cas d'en avoir besoin avant
qu'ils puissent arriver. Faites en sorte d'attendre l'arrive du roi;
rpandez le bruit de son dpart, que je vais hter, et alors laissez
agir les Espagnols, ne soyez que spectateur; mais ne ngligez rien pour
assurer l'exactitude et la rapidit de vos communications: c'est une
affaire capitale, soit que l'insurrection fasse des progrs, soit
qu'elle se calme. La premire chose en tout, c'est de se mnager de
bonnes informations.

Je partis, un peu contrari d'tre oblig de retourner en Espagne, parce
que je n'augurais rien de bon des affaires de ce pays, et que j'ai
toujours eu de la rpugnance  prendre part  des dissensions
intestines, mme lorsque mes propres intrts politiques auraient d
m'en faire une loi.

J'arrivai  Madrid, o je ne vis que des visages inquiets, tant du ct
des Espagnols que de celui des Franais, et ce ne fut pas le moindre des
obstacles que je rencontrai que de rchauffer tout le monde.

Le grand-duc de Berg partit quelques jours aprs mon arrive, et avec
lui cette troupe de jeunes gens qui taient venus sur ses pas briguer
les faveurs et les avancemens. On les avait tellement gts sous ce
rapport, qu'il n'y en avait aucun susceptible de la moindre constance;
ils aimaient les roses et les dangers du mtier, mais ils en redoutaient
les pines.

J'avais eu ordre de m'tablir au palais de Madrid, parce que tous les
tablissemens militaires taient voisins, et depuis l'affaire du 2 mai
on tait sur ses gardes. L'tat-major de l'arme y tait par la mme
raison, en sorte que l'on avait tout le monde sous la main.

Je ne m'en tins pas l: je fis fortifier l'ancien palais du Retiro, o
je fis construire un rduit autour de la manufacture de porcelaine, d'o
je fis dloger tous les ouvriers. Je runis dans cette enceinte toutes
les munitions de guerre et de bouche de l'arme, avec tous les employs
d'administration, gnraux, dpts de troupes, et, en un mot, je ne
laissai dans les casernes que ce qui tait dans le cas de prendre les
armes et de marcher o le besoin le commandait. Je dfendis  quelque
officier que ce ft de loger ailleurs qu'avec sa troupe, ft-il oblig
de se mettre dans la mme chambre que les soldats.

Lorsque j'arrivai  Madrid, on n'avait point reu de nouvelles du
gnral Dupont depuis Cordoue, et l'on ne savait pas o il tait.
J'envoyai la division Vedel, qui tait  Tolde, pour le joindre, et lui
fis prendre la mme route que celle qu'il avait suivie; en mme temps,
je profitai de cette occasion pour informer le gnral Dupont de tout ce
qui s'tait fait  Bayonne, et de l'tat gnral des affaires en
Espagne: je lui disais que sa position en Andalousie n'tait plus en
harmonie avec l'tat des choses, qu'elles avaient chang depuis qu'il
tait parti pour occuper cette province; que l'empereur m'avait bien
ordonn de l'y laisser, parce qu'il croyait encore que le corps espagnol
camp  Saint-Roch, sous les ordres du gnral Castaos, se runirait 
lui, qu'il me l'avait mme mis en ligne de compte dans le nombre des
troupes qui devaient se trouver sous ses ordres ( lui Dupont), mais
que, si je devais m'en rapporter aux bruits du pays, le corps de
Castaos s'tait joint aux insurgs; que j'attendais un rapport pour me
dcider sur le parti que j'aurais  prendre.

La division Vedel partit, et mit environ sept ou huit jours  pntrer
jusqu'au gnral Dupont.

Le marchal Moncey, qui avait t envoy  Valence avec une seule
division, par le chemin horrible des montagnes de Cuena, avait t
envelopp d'un silence absolu, presque depuis son dpart; on n'en avait
aucune nouvelle. Je fis marcher une division sous les ordres du gnral
Frre, pour se mettre en communication avec lui. Comme je ne savais 
quel point se serait arrt ce marchal, je ne pus que faire suivre  la
division Frre la route qu'il avait tenue. Ce fut par ce gnral que
j'appris que l'attaque de Valence avait manqu, et que le marchal
Moncey se retirait par Albacette. Sur ce rapport, j'envoyai la division
Frre  Saint-Clment, o elle rejoignit le marchal Moncey.

Pendant que j'tais occup de ces deux points, ceux qu'occupaient le
marchal Moncey et le gnral Dupont, le marchal Bessires, qui tait 
Burgos, m'informa que le gnral espagnol Cuesta, qui tait
capitaine-gnral de Castille, ou d'Estramadure, avait jet le masque,
et marchait contre nous, et qu'en consquence, lui, Bessires,
runissait son corps d'arme et se portait sur Rio-Seco, me priant de le
faire appuyer par quelques troupes. Je lui envoyai une brigade
d'infanterie avec quatre pices de canon et trois cents chevaux, qui lui
arrivrent aprs la bataille, qu'il gagna  Rio-Seco mme sur les
troupes espagnoles et les insurgs runis.

De Saragosse, on me demandait galement du renfort, et, qui plus est,
l'empereur, aprs avoir ordonn, de Bayonne,  la division Verdier, qui
tait  Vittoria, de marcher  Saragosse, m'crivait encore  Madrid de
me mettre en communication avec le corps de Saragosse, en plaant
quelques troupes  Calahorra et Calatayud.

Les communications entre Madrid et Bayonne commenaient  devenir
gnes, mme irrgulires, de sorte que, quand la rponse  une lettre
arrivait, l'tat de la question tait chang; je voyais, par ce que
l'empereur m'crivait, combien il tait dans l'erreur sur notre
position, et je pris sur moi de faire  ma tte. Je n'envoyai rien pour
me mettre en communication avec Saragosse. C'taient les Franais qui le
bloquaient, je me souciais peu d'avoir des nouvelles du sige; si les
Espagnols les avaient battus, ils avaient le pays, et j'tais dans
l'impuissance de leur envoyer des secours. J'envoyai ordre au marchal
Moncey de ne pas s'occuper d'autre chose que de reposer ses troupes, et
de ne songer qu' tre en communication constante avec moi.

J'tablis la mienne avec Bayonne d'une manire invariable, et dans cette
situation, j'attendis des nouvelles du gnral Dupont. Mon impatience 
cet gard m'avait rendu indiffrent  tout; j'en reus enfin. Le gnral
Vedel s'tait mis en communication avec lui, et m'envoyait des lettres
du gnral Dupont lui-mme, qui m'apprenait qu'aprs avoir t jusqu'
Cordoue, il avait t oblig de se retirer  Andujar, o il gardait une
tte de pont sur le Guadalquivir; il me rendait compte de l'insurrection
de l'Andalousie, et de la part qu'y avait prise le corps du gnral
Castaos, qui tait devant lui, ayant quitt les lignes de Saint-Roch,
o il tait camp auparavant.

La guerre prenait, dans ces contres, un caractre qu'il tait important
de faire changer promptement par un succs dcisif, et au lieu de cela,
nous prouvmes un revers dsastreux. J'avais prvenu l'empereur que,
malgr son instruction, je prendrais sur moi de retirer le corps
d'Andalousie, parce que je craignais de ne pouvoir pas le soutenir. Il
me rpondit que j'avais tort, que je devais l'y laisser, mais bien
assurer ma communication avec Andujar, de manire  pouvoir le rappeler
au premier moment.

Malgr l'ordre de l'empereur, je persistai dans mon opinion, et tout en
prvenant Dupont que l'empereur m'ordonnait de le tenir jusqu' la
dernire extrmit en Andalousie, je prenais sur moi de lui ordonner de
l'vacuer sur-le-champ, et de repasser les montagnes, derrire
lesquelles il tablirait son corps d'arme dans la Manche. Je
l'engageais  ne pas se laisser sduire par la gloire d'une opinitret
qui tait tout--fait hors de proportion avec les malheurs qui
pourraient en tre la suite; je me servis mme de cette expression:
_Surtout vitez un malheur dont les suites seraient incalculables_.

Ma lettre fut remise au gnral Dupont par Vedel; il m'en accusa
rception, et j'envoyai la copie de l'une et de l'autre 
l'empereur[43]. Il persistait  rester en Andalousie, en m'observant
qu'il n'aurait rien  craindre des troupes de Castaos, s'il avait une
fois runi son corps d'arme. Lorsque sa lettre me parvint, les affaires
avaient empir sur les autres points de l'Espagne; les craintes que sa
position m'inspirait devinrent encore plus vives.

Je me dterminai  faire partir une troisime division, celle du gnral
Gobert,  laquelle je joignis la seule brigade de cuirassiers qui tait
en Espagne; je lui donnai ordre d'aller se poster  Manzanares, dans la
Manche, et de se mettre en communication avec le gnral Vedel. Je lui
remis une lettre qu'il devait faire parvenir au gnral Dupont. Par
cette communication, je prvenais le gnral que je faisais marcher la
division Gobert pour appuyer sa retraite, que je prvoyais devoir tre
force, mais non pour protger aucune opration en avant de lui, que je
lui dfendais expressment d'entreprendre; que consquemment il ne
pourrait appeler cette division  lui que dans le cas o la sret des
deux qu'il avait dj serait compromise.

En mme temps, j'ordonnai au gnral Gobert de me prvenir de tous les
ordres qu'il recevrait de la part du gnral Dupont.

Aussitt qu'il eut atteint les chelons de communication du gnral
Vedel, il envoya ma dpche au gnral Dupont, qui lui envoya en retour
l'ordre de passer la Sierra-Morna, et de venir le joindre. J'en fus
averti par le gnral Gobert; sa lettre me jeta dans une agitation que
je ne puis rendre, et qui ne se calmait que par la confiance que j'avais
dans la prudence et dans les talens du gnral Dupont. Nanmoins je ne
pus tre le matre d'un pressentiment que j'prouvais; je me relevai la
nuit pour crire  ce gnral quatre lignes, par lesquelles je lui
ordonnais imprativement de repasser la Sierra-Morna avec ses trois
divisions, et de se mettre au plus vite en communication avec moi. Je
priai le gnral Belliard de faire partir cette lettre sur-le-champ par
un officier d'tat-major bien escort, afin que l'on n'et aucun doute
sur son arrive. Ce fut M. de Fnelon qui fut charg de cette mission.




CHAPITRE XXVII.

M. de Fnelon est enlev.--Ses dpches sont transmises 
Castaos.--Faux mouvemens de nos gnraux.--Les Espagnols interceptent
nos communications.--Le gnral Vedel culbute l'ennemi.--Inaction de
Castaos.--M. Villoutray.--Singulire sollicitude de cet
officier.--Position rciproque.--Castaos impose 
Dupont.--Capitulation.--Le gnral Legendre.


Ici commencrent les malheureux vnemens qui ont fait manquer
l'entreprise de l'empereur sur l'Espagne: ils ont besoin d'tre
dtaills.

M. de Fnelon fut pris en descendant de la Sierra-Morna, dans
l'Andalousie; ses dpches furent portes au gnral Castaos, pendant
qu'il faisait conclure aux plnipotentiaires du gnral Dupont la
premire et la plus honteuse transaction qui ait jamais terni l'honneur
de nos armes.

Voici comment ce malheureux vnement arriva.

Le gnral Dupont tait, de sa personne,  Andujar avec une de ses
divisions, je crois que c'tait celle du gnral Barbou; il avait un
fort poste  Mengibar, sur le Guadalquivir,  quelques lieues au-dessus
d'Andujar. Il dfendait donc la tte de pont d'Andujar, en mme temps
qu'il observait le bac de Mengibar, o l'on passe le Guadalquivir. Il
avait fait venir la division Vedel  Baylen, sur la route de la
Sierra-Morna  Andujar,  quatre lieues de cette ville, et celle du
gnral Gobert  la Caroline,  quatre lieues plus en arrire[44],
c'est--dire que les trois divisions, n'tant qu' quelques lieues l'une
de l'autre, pouvaient, au besoin, tre runies dans le mme jour.

Nous tions  la mi-juin: la chaleur tait excessive, surtout en
Andalousie. Les Espagnols vinrent attaquer la tte de pont d'Andujar, je
crois le 14 ou le 15 de juin, et en mme temps passrent  Mengibar avec
quelques troupes. Le gnral Dupont envoie ordre au gnral Vedel, qui
tait  Baylen, de marcher  la dfense du passage de Mengibar, d'o il
retirait les troupes qui y taient postes, en ayant besoin  Andujar,
o il tait attaqu; et en mme temps il donna ordre  la division
Gobert de s'approcher depuis la Caroline, o elle tait, jusqu' Baylen,
d'o venait de partir la division du gnral Vedel. Ce mouvement fut
bien fait.

Cette premire attaque des Espagnols fut insignifiante; mais le
lendemain elle se renouvela, et parut vouloir devenir srieuse.

Le gnral Dupont appela  Andujar la division Vedel, qu'il avait
envoye la veille de Baylen  Mengibar, et elle dut quitter ce dernier
point au moment o les Espagnols faisaient mine de passer le fleuve;
heureusement que Vedel y laissa environ une brigade aux ordres du
gnral Liger-Belair: ce fut ce dernier qui appela le gnral Gobert 
son secours. Le gnral Dupont avait donn ordre  la division Gobert,
qui se trouvait  Baylen, de venir remplacer le gnral Vedel 
Mengibar. Le gnral Gobert trouva les ennemis dj sur la rive droite
du Guadalquivir; il voulut les charger lui-mme  la tte d'un escadron
de cuirassiers dont il tait accompagn, et en payant bravement de sa
personne. Il fut tu dans cette misrable affaire. Cet vnement, qui
n'et t que de peu d'importance dans toute autre occasion, devint
funeste dans celle-ci.

Il fut remplac dans le commandement de sa division par le gnral de
brigade Dufour, qui se trouvait  la tte de la colonne d'infanterie 
quelque distance en arrire, lorsqu'on vint le prvenir que c'tait 
lui  commander la division; celui-ci ignorait sans doute ce qu'il y
avait  faire, quelles taient les instructions qu'avait reues le
gnral Gobert, en sorte qu'il fut dupe de tous les rapports qu'on lui
fit, entre autres, de celui par lequel on lui rendait compte que les
ennemis l'avaient tourn par la gauche, ce qui tait une supposition
ridicule, parce qu'il n'y avait  Mengibar qu'un bac insuffisant pour
excuter le passage du nombre de troupes ncessaire  cette opration.
Effectivement, la division espagnole qui tait  Mengibar (elle tait
commande par le gnral suisse Reding) ne l'effectua pas; et,
d'ailleurs, si le gnral Dufour avait pouss jusqu' Mengibar, il
aurait su s'il avait pass des troupes sur la rive droite du fleuve.

Le gnral Dufour, abus par ce rapport, part avec sa division,
abandonnant le projet de s'approcher du fleuve, pour aller chercher les
ennemis qu'il supposait l'avoir tourn; il reprend la route de Baylen,
o on lui apprend, dit-il, qu'ils ont paru  Linars, se dirigeant vers
les montagnes, sans doute pour intercepter les communications avec
Madrid. Sur ce nouveau rapport, il part de Baylen pour la Caroline,
ayant soin de faire prvenir le gnral Dupont, qui tait encore 
Andujar, de son mouvement, ainsi que du motif qui l'avait dtermin[45].
Celui-ci, toujours au dire de Dufour, non seulement l'approuve, mais il
envoie encore  Baylen la division Vedel, qui tait avec lui, pour
appuyer le gnral Dufour, qu'il supposait tre devant lui, et non pas
courant aprs une chimre dont un bon capitaine de chasseurs  cheval
n'aurait pas t dupe.

Le gnral Vedel arrive  Baylen[46], o il passe la journe, et apprend
que le gnral Dufour est en marche sur la Caroline, o il croit trouver
l'ennemi. Cela paraissait si positif, qu'il ne vint pas  la pense du
gnral Vedel d'envoyer une reconnaissance sur Mengibar (il y et trouv
M. de Reding), prsumant que le gnral Dufour avait eu cette prcaution
avant de prendre la rsolution de marcher  la Caroline avec toute sa
division. Comme il avait ordre d'appuyer le mouvement du gnral Dufour,
il prvint le gnral Dupont que, conformment  son instruction, il
allait partir le lendemain avec sa division pour la Caroline. Il envoya
sa lettre au gnral Dupont, qui tait rest  Andujar avec la division
Barbou.

Cette lettre lui fut porte par un marchal-des-logis de chasseurs 
cheval, accompagn de treize chasseurs, qui partirent le soir de Baylen
pour Andujar; ils y arrivrent de grand matin, et firent bien leur
commission. Le gnral Dupont rpond de suite au gnral Vedel qu'il
approuve sa marche pour rejoindre le gnral Dufour, en le prvenant que
lui-mme va partir d'Andujar le lendemain 17 pour se runir  eux. Il
envoie cette lettre par le retour du mme marchal-des-logis de
chasseurs, qui repassa  Baylen  la pointe du jour, le lendemain du
dpart du gnral Vedel. Il n'y avait point encore d'ennemis  Baylen:
il continua son chemin vers la Caroline, o il arriva sans coup frir,
et remit au gnral Vedel les lettres du gnral Dupont.

Comment concevoir que le gnral Dupont, ne soit pas parti de suite le
17, au lieu de remettre son mouvement au lendemain? Il tait beaucoup
plus qu'autoris  se retirer, puisqu'il en avait reu l'ordre de moi.
Il tait inform de l'tat des choses derrire lui, et, qui plus est, en
supposant qu'il ait souponn que le gnral Dufour avait t dupe de
fausses informations, devait-il ne pas songer qu'en restant  Andujar,
il allait se retrouver dans le mme embarras qu'avant d'avoir t
rejoint par les deux divisions que je lui avais envoyes sur ses
instances ritres? Je ne sais quel motif l'a port  ne partir que le
lendemain du jour o il reut le marchal-des-logis de chasseurs que lui
avait envoy le gnral Vedel; mais voici ce qui en arriva.

Le gnral espagnol Reding (Suisse de nation) tait rest  Mengibar, et
n'avait pas song  tourner le gnral Dufour, qui tait pour le moins
aussi fort que lui, et peut-tre plus; aussi se contenta-t-il d'observer
le mouvement de Dufour sur la Caroline, sans rien faire qui pt dceler
son projet; et, voyant le gnral Dupont rest seul  Andujar, il passe
le Guadalquivir  Mengibar, et vient se placer  Baylen sur la
communication entre Dupont et Vedel. Il eut le temps de bien s'tablir
et de se prparer  recevoir le gnral Dupont, qui effectivement arriva
le matin, ayant march toute la nuit pour viter la chaleur, et qui fut
fort surpris de trouver  Baylen les mmes Espagnols qu'il croyait
poursuivis par les deux divisions de Dufour et de Vedel.

Il n'y avait pas deux partis  prendre, il se disposa  combattre pour
forcer le passage; les Espagnols l'avaient prvu, et avaient, dans tous
les cas, leur retraite assure sur Mengibar. La canonnade s'engagea. On
a fait sur cette action toutes sortes de contes, tant sur la manire
dont elle fut engage et conduite, que sur des motifs que l'on avait eus
d'employer les meilleures troupes  une autre destination qu'au
combat[47]. La vrit est que les troupes taient extnues de fatigue,
et que la chaleur les trouva le lendemain dans cet tat d'puisement,
sans une goutte d'eau. On ne peut se faire une ide, dans un climat
tempr, de ce que c'est que cette souffrance; il faut l'avoir prouve
pour en juger. Une autre circonstance  ajouter  cela, c'est que le
gnral Dupont tait malade, et que, dans cet tat, il n'avait pas la
moiti de ses facults.

M. de Reding sentait sa position mauvaise, parce qu'il n'obtenait point
de succs sur des troupes qu'il croyait prendre aussitt qu'il les
aurait attaques, mais surtout parce que, pendant l'action, on vint le
prvenir que les troupes qui avaient pris le chemin de la Caroline
(c'taient Dufour et Vedel) s'taient mises en marche pour revenir 
Baylen, et qu'elles ne tarderaient pas  paratre. M. de Reding se tira
habilement de la mauvaise situation o cette circonstance inattendue
l'aurait jet. Il profita du moment o le gnral Dupont ne pouvait pas
encore tre inform de la marche des gnraux Vedel et Dufour, pour lui
envoyer proposer une suspension d'armes, afin d'entrer en accommodement,
si cela tait possible. Cette proposition convenait d'autant mieux au
gnral Dupont, que le moins qu'il pouvait y gagner tait un peu de
repos pour ses troupes, qui en avaient grand besoin.

Il accepta, et envoya prs du gnral Reding des officiers pour rgler
la position des troupes, et les conditions d'un armistice qui fut conclu
de suite. Il avait eu aussi la prcaution d'envoyer en observation le
plus loin possible sur la route d'Andujar, par laquelle il tait venu,
afin d'tre prvenu, si le corps espagnol du gnral Castaos
s'approchait, parce qu'il prsumait bien que ce gnral se serait mis 
sa poursuite immdiatement aprs qu'il aurait t averti de son dpart
d'Andujar.

Il y avait  peine quelques heures que l'on tait en armistice, que le
gnral Vedel parat  la vue des Espagnols de l'autre ct de Baylen,
n'ayant que cette ville, que les Espagnols dfendaient, entre lui,
Vedel, et le gnral Dupont.

Le gnral Vedel, voyant les ennemis, attaque de suite, et pousse
vivement tout ce qui est devant lui; il fait mettre bas les armes au
rgiment espagnol de Jaen, le chasse de sa position, en lui enlevant
deux pices de canon qui la dfendaient: encore quelques efforts, et il
consommait la perte du gnral Reding, qui, s'il n'avait t pris ou
dtruit, aurait d stipuler pour lui dans les conditions qui devaient
suivre l'armistice existant, et dont il tira un bien autre parti.

Il envoie, au milieu de l'action, un parlementaire au gnral Vedel,
pour le prvenir de ce qui s'tait pass entr lui et le gnral Dupont,
avec lequel il tait en armistice. Le gnral Vedel ne veut entendre 
rien, et poursuit ses avantages, lorsqu'enfin la persvrance de M. de
Reding lui suggra d'employer le gnral Dupont lui-mme, par lequel il
fit intimer au gnral Vedel de suspendre son attaque, et il le comprit
dans l'armistice, en lui envoyant un de ses aides-de-camp, M. Barbara,
pour l'obliger  se conformer  ses dispositions. Vedel reut un second
ordre de Dupont, de rendre au gnral Reding le rgiment de Jaen et
l'artillerie qu'il avait pris, comme l'ayant t, disait-on,
postrieurement  l'armistice conclu entre la division Barbou, avec
laquelle Vedel n'avait cependant rien de commun.

Ds que Vedel se vit en communication avec son gnral en chef, qui lui
envoyait des ordres par un officier de son tat-major, il s'y conforma:
c'tait au gnral en chef  profiter de cette circonstance pour rendre
au moins sa position meilleure, s'il ne voulait pas dtruire le gnral
Reding, qui resta ainsi  Baylen entre la division Dupont et celles de
Vedel et de Dufour, c'est--dire au milieu de plus de trois fois autant
de monde qu'il n'en avait. Il eut la constance d'y attendre l'arrive de
son gnral en chef, M. de Castaos, avec lequel il ne pouvait
communiquer que par Mengibar et la rive gauche du Guadalquivir; encore
Castaos ne serait-il pas arriv si tt sans la sottise la plus
incroyable qui ait jamais t faite par un officier, quelque mdiocre
qu'il puisse tre; si ce n'tait pas une turpitude, cela ne pourrait
tre qualifi que de trahison.

Dupont avait envoy un officier d'tat-major, M. de Villoutray, sur la
route d'Andujar, le plus loin possible, pour tre averti de l'approche
du gnral Castaos. Lorsque cet officier reut les ordres du gnral
Dupont, l'armistice tait conclu avec le gnral Reding. Que croirait-on
qu'il fit? Je le donne en mille au plus fin, et vais le raconter comme
il me l'a dit lui-mme, lorsqu'il est venu  Madrid me rendre compte du
malheureux sort de ce corps d'arme.

Il alla depuis Baylen jusqu' la premire poste sur la route d'Andujar,
c'est--dire  deux lieues du pays, qui en font  peu prs trois de
France; de ce point il pousse encore une reconnaissance un peu plus
loin, il n'aperoit personne, le plus grand silence rgnait autour de
lui, lorsqu'il entend le canon qui recommence  tirer  Baylen, ainsi
que la mousqueterie. Il ne lui vient pas dans l'esprit que ce canon
pouvait tre celui du gnral Vedel, qui serait revenu de la Caroline au
bruit de celui du gnral Dupont, qui avait d s'entendre toute la
matine de Baylen  la Caroline, et qui avait d dterminer Vedel 
revenir sur ses pas.

Il ne lui vint pas non plus dans l'esprit que ce pouvait tre le gnral
Dupont qui essayait de nouveau de forcer le passage, ou qui se dfendait
contre une perfidie dont on aurait voulu le rendre victime dans sa
mauvaise position; et au lieu de revenir  toutes jambes  Baylen
prvenir le gnral Dupont de ce qu'il avait observ, et lui dire que,
dans tout tat de choses, il avait au moins cinq ou six heures avant
d'entendre parler de M. de Castaos,  la rencontre duquel il aurait pu
d'ailleurs tre envoy une seconde fois, si cela et t ncessaire, cet
officier imagine tout le contraire: il va  la rencontre de M. de
Castaos, qu'il trouve  Andujar, se disposant  partir pour Baylen.
Peut-tre mme avait-il dj commenc son mouvement; mais il ignorait
compltement ce qui se passait  Baylen, il n'avait pas encore reu la
dpche du gnral Reding qui lui en rendait compte.

Ce fut cet officier du gnral Dupont qui le mit officieusement au
courant de tout ce qui tait arriv, et qui lui dit qu'on l'attendait
pour traiter de l'vacuation de l'Andalousie par les troupes franaises.
M. de Castaos apprenant l'tat des choses et la position malheureuse du
gnral Dupont, ne se fait pas prier plus long-temps de partir, et il
amne son arme au plus vite pour augmenter les embarras dont le gnral
Dupont ne savait dj plus comment sortir.

Je laisse le lecteur juge de cette sottise comme de ce qui aurait pu
arriver  la division Reding, si cet officier, au lieu d'aller chercher
Castaos, ft venu dire  Dupont sur combien d'heures il pouvait compter
avant d'tre attaqu par la route d'Andujar, sur laquelle il avait t
jusqu' cinq lieues sans trouver personne. Vedel et Dufour taient
arrives, et Dupont pouvait prendre d'abord toute la division Reding, et
craser ensuite le corps de Castaos, sur lequel il aurait eu une
supriorit numrique hors de toute proportion.

L'arrive de M. de Castaos rendait affreuse la position de la division
Barbou, avec laquelle se trouvait Dupont. Les Espagnols s'attachrent 
empcher la communication entre elle et celles de Vedel et de Dufour,
parce que cette division allait devenir le gage de tout ce qu'ils se
proposaient d'exiger. Je ne fais nul doute que, si le gnral Dupont
avait eu ses trois divisions rassembles, comme il pouvait et aurait d
les avoir sans les fautes de ses gnraux; je ne fais nul doute, dis-je,
que, malgr son tat maladif, le gnral Dupont aurait mal men Castaos
et Reding; mais dans la malheureuse position o l'avait mise l'ineptie
de ceux qui excutaient sous lui, il ne pouvait gure faire mieux que de
chercher  traiter.

Il avait par hasard avec lui le gnral Marescot, premier
inspecteur-gnral du gnie, que l'empereur avait envoy en
reconnaissance dans l'Andalousie, et qui, pour sa sret personnelle,
s'tait runi au corps du gnral Dupont; ce fut lui qu'il chargea
d'assister aux confrences avec le gnral Legendre et d'autres
officiers. Elles s'ouvrirent  Baylen, chez le gnral Castaos, qui
avait de mme avec lui quelques officiers-gnraux espagnols. Les
plnipotentiaires du gnral Dupont demandaient le libre passage par la
Sierra-Morna, pour revenir  Madrid avec tous les corps d'arme. Ils
n'avaient pas autre chose  demander, et les Espagnols n'avaient
d'avantage de position sur le gnral Dupont que de tenir la division
Barbou spare de celles des gnraux Vedel et Dufour, par la position
qu'avait prise,  Baylen, le gnral Reding, lequel pouvait aussi tre
considr comme coup du gnral Castaos par la position mme de la
division Barbou, qui le sparait de ce gnral. Il n'y avait donc pas
plus de motifs pour imposer  la division franaise du gnral Barbou
des conditions que l'on aurait pu imposer, et que cependant l'on
n'imposa point  la division espagnole de Reding, qui tait dans le mme
cas, c'est--dire qu'il n'y avait pas mme le cas d'une ngociation, et
il fallait avoir perdu la tte pour se conduire comme l'ont fait les
gnraux franais qui taient l prsens. Par une absurdit sans
exemple, il fut pos en principe que les Franais demandaient, et que
c'tait aux Espagnols  accorder ou  refuser, et pas une voix ne se fit
entendre pour faire l'observation dont je viens de parler.

Cependant M. de Castaos ne manqua pas de considrer que sa division
Reding tait, pour le moins, aussi compromise que l'tait la division
Barbou, et qu'en dernire analyse le combat qui avait eu lieu entre ces
deux divisions, n'avait eu aucun rsultat; il n'y avait point eu de
perte d'artillerie, ni de bataillons pris[48], ni enfin aucun de ces
vnemens qui marquent le succs ou l'infriorit. Il considrait, en
outre, que le corps de Dupont, runi, lui serait suprieur par sa
nombreuse cavalerie et son artillerie, et sa runion tait infaillible
au bout d'une demi-heure d'efforts de la part du gnral Vedel, auquel
il ne pouvait pas s'opposer, et qui tait impatient de combattre. Il n'y
avait pas cinq cents toises entre les postes de Vedel et ceux de Barbou.
Il tait bien, il est vrai, de sa personne  Baylen, chez le gnral
Reding, mais il avait  traverser la division Barbou, pour rentrer  son
corps sur la route d'Andujar, et il craignait que, si l'on se sparait
sans rien conclure, on et vent de la supercherie, qui n'aurait pas
manqu de tourner contre lui. Il prfra donc ne pas gter la bonne
affaire que la fortune lui prsentait, en voulant obtenir trop. En
consquence, il consentit un libre passage par la Sierra-Morna, de tout
le corps qui tait en Andalousie; l'acte en fut dress et sign
sur-le-champ.

Tout tait termin, lorsqu'on apporta  Castaos les dpches prises sur
le jeune M. de Fnelon, que j'avais ordonn que l'on ft partir de
Madrid, pour porter au gnral Dupont la lettre dans laquelle je donnais
 ce gnral l'ordre impratif de quitter l'Andalousie pour ramener son
corps d'arme sur Madrid, en me faisant connatre l'itinraire de sa
marche, et s'il tait suivi par les Espagnols, afin que je pusse aller 
sa rencontre avec tout ce que j'avais de troupes disponibles.

M. de Castaos, ayant lu cette dpche, appela successivement dans une
pice voisine les plnipotentiaires du gnral Dupont, et leur ayant
fait lire la lettre que j'crivais au gnral Dupont, il leur dit:
Messieurs, je venais de vous accorder le retour  Madrid, par la
Sierra-Morna, pour vous et les troupes sous vos ordres; je suis bien
fch du contre-temps qui survient, mais, voil une lettre de votre
gnral en chef qui ordonne au gnral Dupont de revenir  Madrid, et je
dois m'y opposer; en consquence, je change de rsolution, et nous
allons parler d'autres arrangemens. M. de Villoutray, qui tait
prsent, m'a rapport mot pour mot ma lettre, qu'il m'a dit avoir lue
entre les mains du gnral Castaos, avoir bien reconnu mon criture, et
l'avoir certifi aux gnraux Marescot, Legendre, Pannetier, et  tout
ce qui tait l de Franais[49].

Il n'y avait donc plus de doute que c'tait moi qui avais crit et
ordonn que l'on se retirt sur Madrid. Peu importe par quelle voie mes
intentions avaient t connues, on avait reconnu mon criture et ma
signature, consquemment on tait oblig de faire au moins tout ce qui
aurait t possible pour excuter ce que je commandais,  moins d'en
tre empch par une force et des vnemens majeurs. Or, ce que je
prescrivais tait prcisment les conditions qui venaient d'tre
accordes par le gnral Castaos. On les avait obtenues avant de
connatre ma lettre; et pourquoi? parce que le gnral Castaos avait
cru ne pouvoir accorder moins  un corps d'arme qui tait en tat de se
mesurer avec lui, et mme de le battre. Ma lettre ne diminuait rien de
la force du corps du gnral Dupont, qui tait encore, aprs cette
circonstance, ce qu'il tait avant qu'elle survnt; elle ne changeait
donc rien  sa situation; elle lui imposait au contraire le devoir de
recourir aux armes, si le hasard avait fait qu'il et obtenu moins que
ce que j'ordonnais que l'on ft, puisqu'il avait encore son corps
entier, lorsqu'il connut les ordres que je lui envoyais; et il faut
avoir fait un singulier raisonnement en partant de cette lettre pour
faire le contraire de ce qu'elle prescrivait.

Et en supposant que, tromp moi-mme par de faux rapports, je lui eusse
donn, par cette lettre, des ordres qui l'auraient mis dans une position
moins heureuse que celle qu'il avait obtenue, il aurait encore d ne se
relcher en rien des avantages auxquels la supriorit de ses armes lui
donnait le droit de prtendre, surtout les ayant obtenus avant d'avoir
reu mes ordres, que, dans ce cas, il aurait pu mconnatre.

Ce raisonnement est un axiome du mtier, et je rends trop de justice au
gnral Dupont, pour douter que, s'il avait t assez bien portant pour
monter  cheval, et venir lui-mme juger ses ennemis et plaider ses
affaires, elles n'eussent tourn tout autrement. Au lieu de cela, elles
ont t livres  des hommes qui se sont empresss de sortir d'embarras
 ses dpens, et qui n'ont pas eu honte de trouver les observations de
M. de Castaos fondes et raisonnables. Par suite de cet incident, ils
entrrent dans une nouvelle ngociation, en annulant la premire
capitulation.

Croira-t-on que, sans tirer un coup de canon ni un coup de fusil depuis
la premire capitulation, ils en signrent une autre par laquelle ils
rendirent prisonnier de guerre, pour tre conduit en France par mer,
tout le corps d'arme, qui devait dfiler et mettre bas les armes, avec
la sotte condition qu'on les leur rendrait au moment de leur
embarquement pour la France? Enfin on eut l'infamie de ne pas rejeter un
article que le gnral espagnol y fit insrer, par lequel les malheureux
soldats qu'on sacrifiait lchement furent dshonors. On les obligea de
mettre leurs havresacs  terre, et sous prtexte de leur faire restituer
des effets d'glise, qu'on les accusait d'avoir vols, on les soumit 
cette dgotante visite. Cette seconde capitulation portait qu'il y
aurait un nombre dtermin de caissons qui ne seraient point visits.
Eh! c'taient ceux-l qui auraient d l'tre.

Enfin, aprs ces honteuses stipulations signes, on se mit en devoir de
les excuter, et la division Barbou dfila la premire. Les gnraux
Vedel et Dufour, qui n'taient point tourns, ayant appris de quoi il
tait question, s'arrangrent de manire  partir  l'entre de la nuit,
et reprirent le chemin de la Caroline, qu'ils suivirent pendant deux
jours.

Les Espagnols s'tant aperus de ce mouvement, et n'ayant aucun moyen de
s'opposer  la retraite de ces deux divisions, imaginrent celui-ci: ils
dclarrent au gnral Dupont que, si ces deux divisions ne venaient pas
excuter les conditions de la capitulation dans laquelle leur intention
avait t de les comprendre, ils n'excuteraient point cette mme
capitulation en ce qui concernait la division Barbou; qu'ils la
traiteraient avec toute la svrit des reprsailles, et ne rpondaient
pas des excs o ce manque de loyaut porterait la population rvolte.

On tait vritablement dans la veine des sottises: cette menace fit peur
(on rougirait d'avouer pourquoi) au point que l'on envoya le gnral
Legendre, qui tait le chef d'tat-major du corps d'arme, courir aprs
les deux divisions de Vedel et de Dufour, pour les ramener. Il ne put
les joindre qu' quatre lieues au-del de la Caroline, et sans dire
autre chose  ces deux gnraux, sinon qu'ils taient compris dans une
capitulation d'vacuation qui avait t signe entre le gnral Dupont
et le gnral Castaos, il leur ordonna, de la part du gnral Dupont,
de ramener leurs divisions, les grondant mme d'tre partis du champ de
bataille sans ordre, et d'avoir ainsi compromis la vie des soldats de la
division Barbou. Ce gnral Legendre se garda bien de dire  ces deux
gnraux qu'il venait les chercher pour leur faire mettre bas les armes,
quoique lui-mme et dj fait procder au dsarmement de la division
Barbou avant de venir chercher Vedel et Dufour, qu'il abusait sciemment.

On a blm ces deux gnraux d'avoir obi; je doute qu' leur place on
et os ne pas le faire. taient-ils autoriss  souponner un pige
dans ce que leur disait le chef d'tat-major du corps d'arme au nom de
leur gnral en chef? Non: si l'on admettait ce principe, il en
rsulterait les plus grands inconvniens  la guerre, o l'on n'a le
plus souvent que des jeunes gens pour porter les ordres des gnraux.
Devra-t-on les croire lorsqu'on ne les connatra pas personnellement, si
l'on doit douter de la vracit du chef d'tat-major du corps d'arme,
qui vous porte lui-mme un ordre du gnral en chef, surtout quand il a
soin de ne pas vous dire que c'est pour vous livrer aux ennemis?

Enfin, ces deux divisions revinrent  Baylen, d'o la division Barbou
tait partie plusieurs jours auparavant. Elles furent remises aux
gnraux espagnols, qui les sparrent et dsarmrent, puis les mirent
en marche sur Sville.

Le gnral Dupont rendit ainsi un effectif de vingt-un mille hommes
d'infanterie, avec quarante pices de canon et deux mille quatre cents
hommes de cavalerie, c'est--dire le bon tiers des troupes franaises
qui taient en Espagne.

Si le gnral Legendre avait voulu, il aurait sauv les deux divisions
de Dufour et de Vedel; il n'avait qu' les suivre au lieu de les faire
revenir pour les dshonorer, mais tout le monde tait plus occup de
suivre de l'oeil les caissons rservs et non soumis  la visite. Enfin,
chacun fut puni par o il avait pch: les soldats, indigns d'tre
soumis  cette honteuse visite, indiqurent aux Espagnols les caissons
qu'ils regardaient comme la cause de l'affront qu'on leur avait fait, et
leur dirent qu'ils contenaient, bien plutt que les havresacs, les
objets que l'on cherchait. Les Espagnols ne se le firent pas dire deux
fois, et les pillards furent pills  leur tour. Si le gnral Dupont
avait commenc par cette prcaution en se mettant en marche, il aurait
trouv tout le monde prt  faire son devoir.

Cette malheureuse arme fut victime de l'erreur de son gnral: la junte
insurrectionnelle d'Andalousie ne ratifia pas la capitulation, tout fut
fait prisonnier, et mourut de langueur ou de mauvais traitemens dans les
prisons d'Espagne; les moins malheureux furent ceux qui obtinrent d'tre
livrs aux Anglais.

Le gnral Dupont, aprs ce dsastre, tait bien oblig de m'en rendre
compte; il m'crivit une lettre fort courte, contenant la capitulation
qu'il avait ratifie, et chargea M. de Villoutray de m'apporter cela 
Madrid; nous verrons tout  l'heure comment il y arriva. Retournons 
Bayonne.




CHAPITRE XXVIII.

Fcheuse impression que fait en Espagne le dsastre de Baylen.--La
Romana et Bernadotte.--Entre de Joseph  Madrid.--Encore M.
Villoutray.--Mon opinion sur ce qu'il y avait  faire.--vnemens de
Portugal.--L'amiral Siniavin.


L'empereur venait de faire partir le roi Joseph pour Madrid, avec les
dputs espagnols. Ce nombreux convoi tait accompagn par deux vieux
rgimens d'infanterie lgre, et marchait, par consquent,  petites
journes. Dj l'on se flattait qu'avec de la douceur on insinuerait la
persuasion, et l'on esprait qu'arriv  Madrid avec le cortge, l'on
pourrait commencer tout ce que l'on avait projet pour nationaliser
l'ouvrage qui n'avait t qu'bauch  Bayonne. Le roi ne fut reu avec
enthousiasme nulle part, mais avec respect partout; il avait mme gagn
quelque chose  se faire connatre personnellement.

Le malheur voulut qu'en passant  Burgos, les avant-coureurs de la
nouvelle de la dfaite du gnral Dupont y arrivrent presque aussitt
que lui, parce que les juntes de Cordoue et de Sville taient fort
actives dans leurs communications, et quoique le corps de Dupont ne ft
pas encore pris, on anticipait sur les vnemens, en sorte que l'opinion
en tait frappe, et la crainte retenait dj beaucoup d'Espagnols qui,
comme dans tous les pays, se seraient volontiers jets dans une
entreprise nouvelle; mais ils voulaient, auparavant, apercevoir des
esprances de russite. On se dtermina donc  attendre la confirmation
de l'vnement dont on rpandait le bruit, avant de prendre un
parti[50].

Le convoi des dputs diminuait tous les jours, si bien que le roi
arriva  peu prs seul  la maison de campagne de Chamartin,  deux
lieues de Madrid, le 21 juin au matin. Les nouvelles d'Andalousie
commenaient dj  circuler dans la ville, o elles taient parvenues
par des moyens extraordinaires; on n'y croyait pas, et moi
particulirement, parce que je ne pouvais concevoir que le gnral
Dupont ne m'en et rien fait dire. Nanmoins mes protestations ne
persuadaient pas. La premire chose que me demanda le roi, lorsque
j'allai prendre ses ordres  Chamartin, ce fut des nouvelles
d'Andalousie, dont on lui avait dj parl. Je ne pouvais que lui
rpondre que je ne concevrais pas qu'il y ft arriv un malheur.

Le roi Joseph fit son entre  Madrid le mme jour,  quatre heures du
soir; il n'tait escort que par la garde  cheval de l'empereur. Je fis
mettre la garnison sous les armes, et la disposai en rserve sur toutes
les places, de manire  pouvoir agir, si cela devenait ncessaire.

Le cortge du roi tait nombreux; mais aucun Espagnol, hormis le
capitaine-gnral de Navarre, ne l'accompagnait; les ministres, ainsi
que les dputs qui taient partis de Bayonne avec lui, l'avaient dj
abandonn. Il y avait une assez grande curiosit parmi le peuple, mme
quelques marques d'approbation; mais il y eut de la dcence partout. Les
gardes wallonnes taient sous les armes, et bordaient la haie au
chteau, o le roi descendit vers cinq heures du soir, le 21 juin. Il
reut, le lendemain, les autorits de la ville de Madrid et plusieurs
Espagnols de marque, et commena de suite  prendre connaissance de
l'tat des affaires du pays. Il est trs probable que l'on se serait
accoutum petit  petit  ce que cette rvolution avait de choquant pour
la fiert espagnole, en considrant tout ce que les diffrentes classes
de la nation gagnaient  un changement qui aurait apport plus d'galit
dans les conditions. Malheureusement les correspondances particulires
apprirent de tous cts le dsastre du gnral Dupont, avec des dtails
qui ne permettaient plus d'en douter; et enfin le commandant d'un des
bataillons placs sur la ligne de correspondance, depuis Madrid jusqu'
la Sierra-Morna, me rendit compte du passage par son poste, de M. de
Villoutray, allant  Madrid, escort par un officier et un dtachement
de cavalerie espagnole, venant de Baylen, et tant porteur de la
capitulation du gnral Dupont.

J'envoyai sur-le-champ ordre au commandant d'Aranjuez d'arrter le
dtachement de cavalerie espagnole, de le garder jusqu' nouvel ordre,
et de faire partir M. de Villoutray en poste pour Madrid, o il arriva
le 29 juin, apportant l'acte conclu,  la suite de la journe du 20,
entre le gnral Dupont et le gnral Castaos.

Cet officier ne me donna d'abord que des dtails obscurs, qui rendaient
ma curiosit plus impatiente. Je lui demandai pourquoi il m'avait amen
une escorte de cavaliers espagnols jusqu' Madrid, o leur prsence
aurait suffi pour encourager un soulvement, au lieu de les laisser au
Puerto de la Sierra-Morna, et de prendre les deux bataillons qui
gardaient ce passage, pour s'en faire escorter, puisqu'il revenait 
petites journes. Aprs quelques momens d'hsitation[51], il me dit
qu'il n'avait pas eu cette pense, et qu'il s'tait cru plus en sret
avec son escorte espagnole, pour traverser un pays qu'il me disait
insurg. Mais au moins, lui rpondis-je, avez-vous dit  ces
bataillons, comme  ceux que vous avez d trouver  Valdepenas, 
Manzanares et  Madrilejos, ainsi qu' la brigade du gnral Laval, que
vous avez rencontre, ce qui tait arriv au gnral Dupont? Puisque
vous me dites que le pays est insurg, il va devenir trs difficile de
communiquer avec eux.

Il rpliqua qu'en sa qualit de parlementaire il ne leur avait rien dit,
et plus tard, c'est--dire de retour  Paris, il m'avoua que du Puerto
de la Sierra-Morna, o il avait trouv les deux bataillons qui
gardaient ce passage, il avait crit  Castaos de les envoyer chercher
comme faisant partie du corps d'Andalousie, tant il tait loin de les
prvenir de se retirer. Les militaires qui me liront ne concevront pas
une pareille dmence, et plaindront le gnral Dupont d'avoir t dans
le cas d'employer de tels hommes.

Castaos ne manqua pas de profiter de l'avis, et fut beaucoup mieux
servi par M. de Villoutray, dans le cours de sa campagne, qu'il ne
l'avait t par aucun officier de l'arme espagnole.

Le roi Joseph m'envoya chercher aussitt qu'il reut cette nouvelle,
pour avoir une opinion sur ce qu'il se proposait de faire. Je fus d'avis
de rappeler bien vite le corps du marchal Moncey, qui tait encore
entre San-Clemente et Aranjuez; d'envoyer prvenir le marchal
Bessires, qui tait en mouvement dans le royaume de Lon; de faire
galement prvenir le gnral Verdier, qui continuait d'assiger
Saragosse, afin qu'il prt garde  une insurrection qui devenait
probable, et enfin j'insistai fortement pour que l'on vacut de suite,
de Madrid, les hpitaux avec les administrations, et que l'on n'y gardt
que les troupes en tat d'agir.

Le roi fit donner ses ordres de suite pour que l'on excutt tout cela;
mais il me demandait si mon opinion tait que l'on pt encore tenir en
Espagne aprs ce malheur. Je lui rpondis franchement que je ne le
croyais pas; qu'il ne fallait compter sur aucun secours de France, o il
n'y en avait pas,  moins que l'on ne les tirt de la grande arme,
c'est--dire des bords de l'Oder, et qu'ayant leur arrive, une
persvrance irrflchie nous amenerait de nouveaux malheurs, parce que
le prestige attach jusqu' ce moment  nos armes venait de recevoir une
atteinte assez forte pour encourager une insurrection gnrale, qui
serait d'autant plus entreprenante, qu'elle ne verrait que des corps
isols composs de trs jeunes gens, qui lui prsenteraient de nouveaux
succs encore plus faciles  obtenir que celui auquel nous devions si
peu nous attendre.

Le roi me dit: En ce cas, vous vacueriez donc Madrid?

Je rpondis: Oui assurment, sire, aussitt que le gnral Castaos se
prsenterait dans la Manche, quoique ce soit la capitale, et malgr
l'avantage que nous donne la fortification du Retiro, parce que, si
Castaos s'approche, il agira de concert avec une insurrection qui
clatera dans la capitale, et sur toute la route depuis Madrid jusqu'
Burgos; il a sur nous, dans ce moment-ci, un grand avantage moral: il
sait que nous n'avons pas plus de troupes  lui opposer que n'en avait
le gnral Dupont; il n'aura donc garde de manquer cette seconde
occasion d'acqurir une nouvelle gloire qui lui paratra sre.--Mais que
dira l'empereur?--L'empereur grondera; mais cela ne tue pas. Eh! que
dirait-il, si on allait lui donner une seconde reprsentation de
Baylen?--Je sais bien que s'il tait ici, il ne songerait pas  s'en
aller; mais aussi l o il se trouve, tout le monde obit  l'envi,
personne ne se plaint. Ici nous sommes bien loigns d'tre dans ce
cas-l. Demandez quelque chose, tout le monde sera fatigu ou malade, au
lieu qu'un regard de l'empereur ferait relever tous ces clins. Personne
ne peut faire ce que fait l'empereur: malheur  celui qui aura la
prtention de l'imiter! il s'y perdra.--Mon opinion est qu'il faut, sans
diffrer, lui crire ce qui est arriv; il jugera bien lui-mme les
consquences qui doivent en rsulter. On aura le temps de recevoir ses
ordres, avant d'tre trop loin pour les excuter. D'ailleurs, avec les
moyens qui nous restent, et sans le secours d'aucun parti dans la
nation, les affaires d'Espagne doivent rentrer dans un cadre dont je ne
puis dterminer l'tendue; il faut adopter une autre marche, et ensuite
il est possible que le dsastre de Dupont soit le signal d'un nouvel
incendie en Europe. L'empereur connat sa position; il ne faut donc pas
l'engager plus avant qu'il n'a le projet d'aller, parce qu' prsent
c'est  lui  conqurir l'Espagne, et  voir ce qu'il veut y risquer.

Cette conversation se termina l. Non seulement l'insurrection nous
gagnait en Espagne, mais c'tait encore pis en Portugal: les Anglais
venaient d'oprer un dbarquement de troupes  Cintra, prs de
l'embouchure du Tage. Le gnral Junot, qui y commandait, ne put les
combattre avec son arme runie, parce qu'il avait reu ordre de faire
plusieurs dtachemens, un, entre autres, d'une brigade entire qui
marchait, par l'Alentejo, pour se runir au gnral Dupont. Ce mouvement
avait t ordonn en mme temps qu'eut lieu le dpart, de Madrid, du
corps du gnral Dupont. Sa premire destination tait Cadix, o nous
avions six vaisseaux qui y taient rests depuis le malheureux vnement
de Trafalgar.

Lorsque le gnral Dupont fut oblig de se retirer de Cordoue, les
communications devinrent si difficiles, que le gnral Junot ne put en
tre prvenu. Il avait galement un autre dtachement trs fort vers
Elvas, pour s'opposer aux entreprises du rassemblement espagnol qui se
faisait  Badajoz. Il lui devenait donc impossible d'obtenir un grand
avantage sur les troupes anglaises, dont le nombre avait t
proportionn  la force des ntres en Portugal. Il fit rappeler de suite
tous ces dtachemens; mais ils ne purent le rejoindre avant qu'il ft
forc  un engagement avec l'arme anglaise. Il et t bien important
pour les affaires d'Espagne que le gnral Junot et eu un succs
dcisif dans cette occasion, c'tait le dbut des troupes anglaises dans
la Pninsule; mais au lieu d'avoir t battues, elles furent
victorieuses.

Le gnral Junot avait trouv, en entrant  Lisbonne, l'escadre russe,
qui y tait au mouillage; elle venait de la Mditerrane, et avait
appris la dclaration de guerre de la Russie  l'Angleterre, de sorte
que, n'osant pas continuer sa route pour la Baltique, elle tait entre
 Lisbonne. Si, en bon alli, l'amiral russe avait dbarqu les troupes,
ainsi que les quipages qu'il avait  bord, et se ft charg de la garde
de la ville, cela aurait donn quelques moyens de plus au gnral Junot;
mais, soit qu'il ne le voult pas, ou que cela ne ft pas conforme  sa
manire particulire de voir sur une alliance qui avait plus d'un
censeur en Russie, le fait est qu'il ne le fit pas, en sorte que Junot
se trouva livr  ses propres forces. Il eut une affaire o, sans
emporter d'avantages, il n'en laissa pas prendre sur lui.

J'ai peu connu les dtails qui l'ont prcde; mais le rsultat fut
qu'il entra en ngociation avec le gnral anglais, pour l'vacuation du
Portugal; il n'aurait sans doute pas obtenu d'autres conditions que
celles d'tre prisonnier de guerre, sans le ton de fermet avec lequel
il rejeta cette proposition, et ce n'est qu' son opinitret qu'il dut
d'obtenir une vacuation pure et simple, en faisant embarquer ses
troupes sur les mmes transports qui avaient amen l'arme anglaise.
Elles furent ramenes  Rochefort et  La Rochelle.

Il et sans doute mieux valu qu'il les rament par l'Espagne; mais, les
Anglais s'y refusaient, et la crainte de perdre beaucoup de monde, par
le fait de l'insurrection, lui fit accepter ce mode d'vacuation. Ce
second vnement acheva de perdre les affaires du roi Joseph, car outre
qu'il diminuait considrablement nos forces, il porta un coup funeste au
moral du soldat, et ta au roi toute confiance de la part des peuples.
Ce fut dans cette occasion qu'on eut lieu de se fliciter d'avoir fait
venir les troupes portugaises en France[52]; elles taient peu
considrables,  la vrit; mais elles furent autant de moins contre
nous.

Peu de jours aprs l'arrive  Madrid du porteur de la capitulation
d'Andalousie, les bataillons avancs sur la communication de Madrid avec
cette province, rendirent compte de l'approche de l'arme espagnole,
commande par le gnral Castaos, qui venait de faire prisonniers les
deux bataillons qui gardaient le dfil du Puerto de la Sierra-Morna.
Cela parut,  Madrid, un mouvement dcid sur la capitale, parce que M.
de Villoutray ne nous avait rien dit de la lettre qu'il avait crite 
Castaos, en passant  la Sierra-Morna, pour le prier d'envoyer
chercher ces deux bataillons; il avait eu soin de dire que l'arme
espagnole tait trs forte, mais aussi il ajoutait qu'il ne croyait pas
qu'elle vnt de si tt  Madrid, ce qui paraissait une contradiction.

Dans tous les cas, on tait dtermin  vacuer: on aurait pu attendre
encore douze ou quinze jours, mais il aurait toujours fallu en venir l.
Nanmoins nous fmes mal, parce qu'en restant ce temps-l  Madrid, si
nous avions mieux su ce qui se passait en Andalousie, le sige de
Saragosse aurait pu se continuer; et si cette ville avait t prise, cet
vnement aurait t un grand point pour la campagne suivante, au
commencement de laquelle il fallut employer un gros corps d'arme 
recommencer cette opration. D'un autre ct, les secours les plus prs
que l'empereur pouvait envoyer taient en Silsie; on jugea que, quelque
parti que l'on prt, on n'attendrait jamais, avec les moyens qui
restaient, le moment de l'arrive de ceux qui devenaient ncessaires.

Toutes ces considrations portrent le roi Joseph  ordonner
l'vacuation: elle commena le 3 juillet, et, le 4, tout tait hors de
Madrid, sauf quelques malades que leur tat ne permettait pas
d'emporter, et que l'on fut oblig de laisser dans les hpitaux.

Le gnral Foy parle de cet vnement  la page 118 et suivantes de son
quatrime volume. Comme il tait en Portugal lorsque cet vnement se
passa, il n'est pas tonnant qu'il n'en ait pas t mieux inform. C'est
moi qui fis partir de Madrid la colonne du gnral Lefebvre-Trevisani
pour appuyer Bessires, et cela, avant la rentre  Madrid du corps de
Moncey et de la division Frre.

Ce fut galement moi qui fis marcher le corps de Laval sur la route
d'Andalousie.

M. de Villoutray m'avait t expdi, par Dupont; mais comme il s'tait
fait accompagner d'une escorte espagnole et voyageait  petites
journes, les courriers de l'insurrection l'avaient devanc, et c'est ce
qui me fit concevoir la ncessit du mouvement de Laval. Le roi avait
pris le commandement quand M. de Villoutray arriva  Madrid, et il n'y
avait plus de combinaison possible  faire en faveur de Dupont, dont les
troupes n'existaient plus; s'il en avait t autrement, on n'et pas
attendu l'offre faite par le marchal Moncey de marcher  son secours,
dont parle le gnral Foy, et que je n'ai apprise que par lui. Aller au
secours! de qui? Dupont tait dans ce moment-l prs d'arriver  Cadix
avec ses malheureux soldats; et puis quel moyen avait-on  employer pour
cela? L'auteur savait qu'il n'en existait aucun. Comment un homme comme
Foy a-t-il pu hasarder cette phrase? Je suis bien persuad que si le
gnral Foy et bien connu l'tat des choses, il aurait t de mon
opinion. Assurment il ne devait pas tre agrable  aucun marchal de
France d'avoir  obtemprer  ce que je prescrivais d'aprs la position
o je me trouvais plac; mais peu importait alors aux affaires
l'amour-propre offens de ces messieurs. Je le savais, je le voyais, et
si un seul, quel qu'il ft, avait essay de s'affranchir de la dfrence
qu' ce titre il me devait, j'aurais su me servir de mon autorit pour
l'en faire repentir, et l'empereur m'et approuv, ainsi qu'il l'avait
fait en 1807. Foy est dans l'erreur. Trs peu de jours aprs son
arrive, le roi me fit apercevoir que ma prsence le gnait autant
qu'elle contrariait les marchaux, mes ans en grade; mais je savais
que les troupes taient bien loin de manquer de confiance en moi.
Nanmoins le roi m'envoya son aide-de-camp, le gnral Saligny, pour me
redemander la correspondance relative aux affaires militaires, ajoutant
que je n'aurais plus  m'en occuper, parce que cela devenait l'affaire
du roi.

Je rendis compte de ce fait,  l'instant mme,  l'empereur; mais je ne
pus recevoir sa rponse: ce ne fut que plus tard que j'appris de
lui-mme qu'il avait crit  son frre de bonne encre, en lui disant
qu'avec des passions on ne voyait rien, et qu'il jugerait bientt que,
de tout ce qui tait en Espagne, j'tais le plus en tat de comprendre
sa position et celle de ses affaires.

Je fus effectivement appel au conseil qui eut lieu aprs l'arrive de
M. de Villoutray, et je vis aisment que l'on tait bien aise de pouvoir
couvrir sa responsabilit par mon vote, parce que l'on connaissait les
bonts de l'empereur pour moi. Je n'hsitai pas  tre le premier 
donner mon opinion, qui tait d'vacuer par la route de Burgos.

Le gnral Foy ne parat pas l'approuver, mais en matire de guerre, que
je faisais  bonne cole, depuis autant de temps que lui[53], son
jugement n'est pas pour moi sans appel. Dupont venait de perdre un bon
tiers des troupes en tat de tenir la campagne; Garrot venait de me
faire connatre l'arrive des Anglais en Portugal; Bessires tait
fortement engag dans les Gallices, et bien qu'il et t rejoint par le
renfort que je lui avais envoy, il n'tait pas impossible que, vu
l'ardeur de l'insurrection, il ft bientt dans la ncessit d'tre
secouru; et c'tait bien plus alors que dans le premier cas que j'aurais
mis l'arme dans une situation dplorable, si j'avais laiss battre
Bessires, surtout avant d'apprendre le sort du corps de Portugal, qui
ne put viter d'tre ramen en France par mer, ce que l'on ne pouvait
prvoir. Je savais la position du corps de Saragosse, et ses embarras
pour renvoyer l'quipage du sige.

Il y en avait pour le moins autant  Madrid, o l'on fut oblig de
doubler les attelages de l'artillerie pour ne laisser aucune voiture de
munition.

Dans cette position, un homme du mtier m'et-il conseill d'abandonner
la ligne d'oprations de l'arme sur laquelle tait le peu de magasins
qu'elle avait, o taient ses fours, ses hpitaux, la route d'tape de
ses renforts, pour aller en prendre une nouvelle par la Navarre? Il y
aurait eu de la folie  cela; et si je l'avais fait, et que Bessires
et prouv un revers, par suite de l'abandon o je l'aurais plac, 
quoi et abouti un mouvement sur Saragosse?

Les Espagnols auraient fait vacuer l'Ebre, en marchant  Bayonne. Voil
les considrations qui ont motiv mon opinion dans le conseil dont parle
le gnral Foy, et l'empereur a t loin de me dsapprouver. Il conserva
la mme ligne d'oprations, en entrant en Espagne, l'automne suivante.

Assurment je ne prtends point  un suffrage unanime pour la part que
j'ai eue  la direction des affaires en Espagne; cependant j'observerai
aux critiques que toute la grande arme et les marchaux y ont
successivement t employs, except le marchal Davout, et l'on sait
comment cela a fini.

 la page 34 du mme volume, le gnral Foy est dans une erreur plus
grande encore sur le genre de service auquel il prtend que j'tais
employ prs de l'empereur: il veut sans doute dsigner une police dans
l'arme; or, je donne un dmenti formel  cette supposition. Pendant
tout le temps que j'ai servi l'empereur, il ne m'a jamais donn une
commission relative aux individus; souvent il m'a demand mon opinion
sur des rapports de cette espce, qui lui taient adresss (de l'arme
mme) par des officiers-gnraux qui se servaient de ce moyen pour
capter sa confiance. C'tait l sa vraie police parmi ces messieurs, et
elle ne laissait rien  faire  d'autres.

On n'entend pas, sans doute, par police, l'espionnage dans le camp
ennemi, d'o j'ai russi souvent  tirer des renseignemens qui ont eu de
l'importance pour les oprations ultrieures.




CHAPITRE XXIX.

L'arme se retire.--Je rentre en France.--Dtails de mon voyage.--Je
rejoins l'empereur  Toulouse.--Les deux ingnieurs.--Ce qui l'affectait
surtout dans la capitulation de Baylen.--Les hommes de la
rvolution.--La Saint-Napolon.--Empressement des courtisans.


Les troupes revinrent  petites journes; le premier jour, elles
couchrent  Chamartin,  deux lieues de Madrid; le second,  deux
lieues plus loin: on allait aussi lentement que possible, pour mettre
plus facilement de l'ordre partout.

Le troisime jour, le roi Joseph vint de sa personne coucher  Buitrago.
C'est dans cette ville que je lui communiquai tout ce que je considrais
devoir tre la suite du malheureux vnement d'Andalousie, qui nous
obligeait  songer  notre sret, au lieu que nous comptions occuper ce
temps-l  conqurir par la confiance, ce  quoi il ne fallait plus
songer, et qu'enfin l'insurrection allait employer ce temps-l 
s'organiser,  faire prononcer la nation et  lui chercher des allis.
Je lui fis observer que, n'ayant nullement besoin de moi, puisque
j'avais remis le commandement dont j'tais charg avant son arrive, je
croyais qu'il tait urgent que j'allasse vers l'empereur, pour lui
parler de tout ce qui se passait, de manire  y attirer toute son
attention; qu'autrement les correspondances n'avaient qu' tre
interrompues, l'empereur ne saurait plus rien. Il fut de mon avis, et je
partis le soir mme pour la France.

Mon voyage m'apprenait  chaque pas combien il tait important de
prendre un parti. Je rencontrai partout des estafettes espagnoles
portant les dtails de la capitulation de Baylen, et je voyais les ttes
s'chauffer. Je faillis, par suite d'une perfidie, tre victime de cette
effervescence naissante.

Un matre de poste espagnol crut me reconnatre, et pour s'en assurer,
il me demanda si je n'tais pas pass chez lui six semaines auparavant,
allant  Madrid. Je rpondis affirmativement, et je le vis aussitt dire
quelques mots  l'oreille du postillon, qui tait le guide de mon valet
de chambre, lequel courait devant moi. J'avais eu la prcaution de
prendre un gendarme d'lite d'une bravoure prouve, et je le faisais
courir  ct de ma voiture.

En arrivant  la poste suivante, tout tait en meute; on allait se
porter sur moi, lorsque ce gendarme, qui, sans perdre de temps, avait
t seller un cheval dans l'curie, me l'amena en me disant: Mon
gnral, il n'y a pas de temps  perdre, montez mon cheval et
sauvez-vous, je vous rejoindrai hors du village. Comme il n'tait pas
homme  s'effrayer de peu de chose, je suivis son conseil, et laissai ma
voiture aux officiers qui taient avec moi.

Heureusement la nuit approchait; je fis la course sans accident jusqu'
la poste suivante, o le hasard fit qu'un rgiment franais tait arriv
le matin. Au lieu d'aller descendre  la poste, je fus chez le
commandant de ce rgiment, o je payai bien mon postillon; mais je le
fis reconduire hors de la ville, et fermer la porte sur lui, sans le
laisser aller  la poste. Puis ayant t mon uniforme et pris le frac
d'un de mes domestiques, j'envoyai chercher des chevaux de poste de chez
le commandant mme et comme pour lui; je partis de son logement et
djouai ainsi la perfidie. Je fus bien avis, car bien qu'il ft nuit,
en arrivant  la poste suivante, je trouvai encore la mme meute qui
attendait ma voiture. En voyant arriver des courriers, ils
s'approchrent et me demandrent en espagnol  moi-mme: Est-il encore
bien loin le seigneur gnral? J'eus l'air de ne pas entendre malice 
cette question, et rpondis en italien: Dans un quart d'heure, il sera
ici. J'en entendais qui se flicitaient dj, mais je ne m'amusai pas 
la conversation; j'entrai moi-mme dans l'curie, et, glissant un double
napolon au postillon, j'eus dans quelques minutes le meilleur bidet de
la poste, ainsi que mon fidle gendarme. Je fis une grande civilit  la
foule, et, faisant claquer mon fouet, je gagnai des jambes. Ma voiture
arriva un quart d'heure aprs; mais indpendamment de ce qu'on leur dit
que je n'y tais plus, ils virent dedans trois officiers avec deux
domestiques, et quelques soldats qu'ils avaient eu la sage prcaution de
prendre au rgiment qu'ils avaient trouv auparavant, et o j'avais
recommand que l'on guettt leur passage: on les laissa passer sans leur
rien dire. Je me regardais comme hors d'affaire, parce que j'avais entre
les jambes le cheval qui devait me mener  Vittoria. Je me flicitais
d'avoir jou mes ennemis, lorsque je vis revenir  moi,  toute bride,
un cavalier que je reconnus pour mon valet de chambre. Il courait si
fort, que je pus  peine l'arrter.

Il m'apprit qu' chaque poste son postillon parlait au matre de poste,
mais qu'il ne savait pas ce qu'il lui disait, et qu'enfin il venait
d'tre attaqu par une bande de gens arms qui attendaient sur le
chemin, et que son postillon tait rest avec eux.

La position tait critique; je n'tais pas tent  retourner  la poste
d'o je venais. Je m'arrtai un instant pour laisser prendre haleine aux
chevaux, et faire prparer les armes  mon gendarme et  mon valet de
chambre, et je prparai aussi les miennes. Le postillon qui
m'accompagnait, auquel j'avais dj donn un double napolon, avait
l'air d'un fort brave garon; nous tions quatre, et mon valet de
chambre m'assurait que la bande tait au moins de douze ou quinze hommes
arms; il n'y avait pas de proportion, mais nous n'avions pas d'autre
parti  prendre que d'essayer de passer  travers. Je partis donc avec
cette rsolution, et aprs un quart d'heure de petit galop, je fus le
premier  l'apercevoir; elle avait un homme en observation sur le bord
du chemin, au sommet d'une petite lvation, et l'embuscade se trouvait
sur la pente de la colline, de l'autre ct. Il tait nuit, je fis
mettre le pistolet  la main  mes hommes, et aussitt que je vis cet
homme courir  toutes jambes pour prvenir ses camarades, je fis prendre
le grand galop, et arrivai avant lui au milieu de cette canaille, sur
laquelle nous fmes feu; elle prit la fuite aussitt, sans remarquer que
nous n'tions que quatre. J'arrivai ainsi  Vittoria, o ma voiture me
rejoignit. L j'avais devanc les avis que l'on avait donns de mon
voyage, et jusqu' Bayonne je n'eus plus rien  redouter.

L'empereur tait parti de cette ville peu aprs le roi Joseph, et avait
profit de la circonstance qui l'avait amen dans le Midi pour visiter
les dpartemens qu'il n'avait pas encore vus; il avait pris sa route par
Pau, Toulouse, Montauban, et c'est dans ce voyage qu'il forma le
dpartement de Tarn-et-Garonne, dont Montauban est le chef-lieu, en
sorte que cette ville lui doit une nouvelle existence.

Pendant son sjour  Toulouse, il se rappela les contestations qu'avait
prouves un plan de travaux proposs sur un pont du canal du Languedoc,
et qui, malgr les opposans dans le conseil, avaient t excuts, et
avaient russi,  la gloire de l'auteur du projet.

Ces travaux avaient exig la construction d'un pont  canal sur une
rivire.

L'empereur voulut voir par lui-mme les travaux excuts, et se
proposait d'en rcompenser l'auteur sur le thtre mme de sa gloire. Il
fait prvenir le prfet, ainsi que l'ingnieur en chef des
ponts-et-chausses (qui passait gnralement pour l'auteur du projet et
pour celui de son excution), de se rendre sur les lieux, au pont en
question. L'empereur, qui ne se faisait jamais attendre, arriva avant le
prfet, et trouva l'ingnieur en chef seul; il en tait bien aise, parce
qu'il voulait lui tmoigner de la bienveillance. Il se mit  causer art
avec cet ingnieur, et le mettait sur tous les points des difficults
qu'il avait d rencontrer dans d'aussi beaux travaux. L'ingnieur ne
rpondait qu'avec embarras, et plus l'empereur lui disait de se mettre 
son aise, plus son embarras augmentait, au point que l'ingnieur trouva
un prtexte pour s'loigner un moment.

Dans cet intervalle l'empereur dit  ceux qui l'accompagnaient: On me
trompe, ce n'est pas cet homme qui a fait ce pont-l; il n'en est pas
capable. Il s'tendait l-dessus, lorsque le prfet arriva (je crois
que c'tait M. Trouv); il le pressa de lui dire la vrit, qu'il tait
venu pour la savoir. Le prfet avoua en effet que l'ingnieur en chef
n'tait ni auteur du projet, ni excuteur des travaux, et que c'tait un
ingnieur ordinaire du dpartement qui avait fait l'un et l'autre.

L'empereur l'envoya chercher sur-le-champ, et s'informa de lui de tout
ce qu'il voulait savoir, et pendant la conversation, il lui disait: Je
suis bien aise d'tre venu moi-mme, sans quoi j'aurais ignor que vous
tiez l'auteur d'aussi beaux travaux, et je vous aurais priv de la
rcompense  laquelle vous avez droit. Il lui ordonna de le suivre 
Toulouse, crivit sur-le-champ une rprimande svre au ministre de
l'intrieur, et nomma ingnieur en chef l'ingnieur ordinaire, auteur
des travaux, et le fit venir  Paris.

L'autre n'eut que le dsappointement de voir lui chapper ce qu'il
croyait dj tenir, et que ses amis lui avaient sans doute prpar.

L'empereur revint par Rochefort, Nantes, Saumur et Tours, o je le
rejoignis. Comme il n'arriva que la nuit, je ne pus l'entretenir que le
lendemain matin. On m'avait fait craindre que j'en serais mal reu;
mais, aurait-il d me battre, j'tais rsolu  ne lui point mnager les
couleurs du tableau. Je connaissais l'empereur; il n'aimait pas plus
qu'un autre les mauvaises nouvelles, mais il mprisait le mensonge, et
c'est lorsque ce misrable esprit d'adulation eut pris racine dans ses
alentours, qu'il devint impossible et mme dangereux  ses meilleurs
serviteurs de persister dans l'austre vrit qu'ils mettaient dans
leurs rapports sur les objets dont il les avait chargs de prendre
connaissance. Ces courtisans, ces perfides adulateurs, taient parvenus
 lever une telle barrire entre l'empereur et la vrit, qu'il a
ignor des dtails qui ont amen les circonstances les plus pnibles o
il se soit trouv. J'tais accoutum  mpriser l'opinion des
courtisans, et  avoir confiance dans la justice de l'empereur.
D'ailleurs il n'tait pas question ici d'une affaire personnelle;
aurais-je d tre sacrifi, il fallait encore que la vrit ft connue
de lui. Je dois ajouter aussi qu'il avait un tel discernement, un tel
sentiment de justice, d'attachement pour ceux dans lesquels il avait
confiance, qu'il y avait non seulement scurit, mais avantage  tout
lui dire. Il avait beau bouder ceux de ses amis qui lui disaient la
vrit, il revenait toujours  eux avec plus de confiance et d'estime
qu'auparavant. Nous causmes effectivement trs longuement, et je voyais
bien que ma narration l'occupait fortement;  chaque moment, il me
faisait rpter, et ne pouvait comprendre ce qui tait arriv en
Andalousie. Il me gronda d'y avoir envoy autant de monde; mais je lui
rpondis que ce n'tait pas pour le perdre que je l'avais fait. De tout
ce qu'on pouvait lui apprendre de fcheux, rien ne lui faisait autant de
peine que cet vnement; il ne se dissimulait aucune des consquences
qui pouvaient en rsulter. Ce qui contribuait  lui donner beaucoup
d'humeur contre les gnraux qui avaient sign cette capitulation,
c'tait l'article de la visite des havresacs des soldats.

J'aurais mieux aim apprendre qu'ils sont morts, disait-il, que de les
savoir ainsi dshonors, et encore sans combattre; cela ne se conoit
pas, et je ne m'explique cette insigne lchet que par la crainte de
compromettre ce que l'on avait vol. Enfin, voil tout ce qui pouvait
arriver de pis; c'est  prsent une grande affaire. Allez-vous-en 
Paris, et nous reparlerons de tout cela.

Il employait tous les chevaux de poste; mais je m'arrangeai si bien, que
j'arrivai  Paris aussitt que lui. Il avait dj dit au marchal Duroc
de m'envoyer chercher, et il fallut lui rendre compte des plus minces
dtails. Il scrutait tout, et ne pouvait pas comprendre qu'un corps
comme celui que commandait le gnral Dupont, qui aurait d prendre le
corps de Castaos, et t pris par lui sans avoir eu d'affaire  perdre
une pice de canon. C'est dans le cours des enqutes qu'il fit faire 
ce sujet qu'il apprit la sottise de l'officier qui avait t avertir
Castaos  Andujar, pour l'amener  Baylen, et qui ensuite avait crit 
ce gnral d'envoyer chercher les deux bataillons qui taient au Puerto
de la Sierra-Morna: l'empereur en levait les paules de piti en
faisant le signe de la croix, ce qui tait chez lui une marque du peu de
cas qu'il faisait des gens; il disait: Il vaut mieux croire que c'est
par btise qu'il a fait cela; autrement il n'y aurait pas de mauvais
traitement qu'il n'et mrit: mais comme je ne veux point de lches
autour de moi, j'ai ordonn qu'on lui demandt sa dmission.

Quand l'on considre de sang-froid l'influence malheureuse qu'a eue la
capitulation de Baylen sur l'insurrection d'Espagne, on peut n'en tre
qu'afflig; mais lorsqu'on remarque  quels incidens cet vnement est
d, on en est justement indign; et est-ce avec bonne foi qu'on a pu
reprocher  l'empereur d'avoir puni avec trop de svrit des gnraux
qui, d'une part, dshonoraient leurs propres troupes, et qui, de
l'autre, compromettaient la plus grande entreprise qu'il ait forme?
L'empereur n'a eu que le tort de ne pas les punir assez ni plus tt: la
svrit qu'on lui reproche a t une vritable clmence, et il n'y a
pas un de ces mmes gnraux qui n'et condamn, un an auparavant,  la
peine capitale celui de ses camarades qui aurait t traduit devant lui
pour un cas semblable.

Il donna  ce sujet plusieurs ordres; mais tel tait un des malheurs de
la situation de l'empereur, qu'il avait pris, avec l'ouvrage de la
rvolution, les hommes qu'elle avait forms: il n'y avait encore que les
grades subalternes qui fussent peupls d'hommes nouveaux; les autres,
qui avaient parcouru ensemble les phases de la rvolution, avaient en
commun leurs amis et leurs ennemis; lorsqu'on voulait en atteindre un,
toute la confdration courait aux armes, et c'est ce qui arriva dans ce
cas-ci. On n'osa pas rsister ouvertement  l'empereur, mais on fit tant
et si bien, que l'exemple qu'il voulait faire tourna contre lui, en ce
que chacun de ces faux serviteurs se fit un mrite d'avoir dsarm une
colre que l'on avait eu soin d'exagrer, afin de faire mieux sentir le
prix du service que l'on rendait. Mais lorsqu'il tait question d'un
homme sans appui, n'ayant que son courage, ces mmes hommes
s'empressaient de le charger encore au-del de ce qui l'accablait dj:
par l, ils montraient leur zle, et se donnaient du crdit de plus pour
servir leurs amis dans une autre occasion. Ces courtisans n'osaient
jamais dire ni oui, ni non; ils ne savaient qu'tre les premiers 
s'humilier et  faire suspecter les intentions de ceux qui ne voulaient
pas s'abaisser comme eux, mais qui avaient plus de dvoment.

L'empereur ne rentra  Saint-Cloud que le 13 aot; sa fte avait lieu le
15: c'tait un des jours solennels de l'anne, o l'on voyait tout le
monde revenir, les uns de la campagne, les autres de la province, ayant
grand soin de dire  la ronde quelques contes qui faisaient voir combien
de chemin ils avaient fait pour avoir le bonheur de prsenter leurs
hommages _ notre auguste empereur_, qui avait eu l'extrme bont de
leur demander comment ils se portaient, ainsi que leur famille,
ajoutant: Je m'en retourne bien content de l'avoir vu en bonne sant;
que Dieu nous le conserve pour le bonheur de tous. Ah! monsieur, je le
rpte bien tous les jours, disaient les plus dvous, que
deviendrions-nous sans lui? Moi, j'ai telle place, mon frre a celle-ci,
mon fils est l: nous ne pourrons jamais acquitter notre dette de
reconnaissance envers lui.

C'tait  peu prs la mme antienne tous les ans au 15 aot, jour de la
naissance de l'empereur, et au 2 dcembre, anniversaire de son sacre.

L'empereur coutait tout cela, mais savait ce qu'il en devait croire;
cela voulait dire: Soyez toujours heureux, riche et puissant, et vous
pourrez compter sur le plaisir avec lequel nous recevrons vos bienfaits.
Il a cependant cru  la sincrit des sentimens de plusieurs, et il
ressentit beaucoup de chagrin d'tre oblig de reconnatre qu'il s'tait
tromp.

Le 15 aot de cette anne se passa encore gament, parce que l'on
ignorait les affaires d'Andalousie, et que l'on croyait  la
continuation de la prosprit ordinaire. Ce ne fut que quelque temps
aprs qu'on en eut connaissance, et il tait curieux de voir comment les
courtisans, dont le mtier n'est point de se trouver aux batailles,
arrangeaient les militaires qui, dans cette occasion, avaient jet
quelques soucis sur le front devant lequel ces messieurs venaient
s'humilier, pour solliciter un regard de bont qu'ils taient heureux de
voir tomber sur leurs bassesses. L'empereur n'tait pas dupe de tout
cela; il laissait faire  chacun son mtier, sans ngliger un moment les
affaires auxquelles il lui importait de songer; et aprs avoir vu tout
ce dont il tait menac par cet vnement de Baylen, il prit un grand
parti.




CHAPITRE XXX.

Perplexit de l'empereur.-- quoi se rduit la question.--L'empereur
fait demander une entrevue  Alexandre.--Elle est fixe 
Erfurth.--Napolon va  la rencontre d'Alexandre.--Protestations de
l'empereur d'Autriche.--Ftes, spectacles.


L'arme tait encore en Prusse, o elle devait sjourner et vivre
jusqu' l'entier paiement des contributions dont ce pays avait t
frapp. L'empereur aurait bien voulu l'y laisser encore, d'abord parce
que c'tait une manire commode de l'entretenir, et, en second lieu,
parce que la position dans laquelle il se trouvait tait un moment
d'preuve pour la sincrit des sentimens que paraissait lui avoir vous
l'empereur de Russie. Son alliance avec cette puissance pouvait n'tre
base que sur la ncessit, et ds-lors la prsence de l'arme en
Allemagne en tait la garantie; mais si elle l'tait sur un retour franc
 la paix, et une renonciation  toute espce d'entreprises semblables 
celles qui nous avaient ramens en Allemagne en 1805 et 1806, il
pouvait, sans inconvnient, prendre cette arme pour la transporter en
Espagne; l'on ne pouvait qu'en concevoir de la scurit en Allemagne. La
question, pour l'empereur, tait donc celle-ci: Si je puis laisser mon
arme en Allemagne, je n'aurai pas la guerre; mais comme je suis dans
l'obligation de la retirer presque en totalit, aurai-je pour cela la
guerre? Voil, disait-il, le moment de juger de la solidit de mon
ouvrage de Tilsit.

Il me fit l'honneur de me communiquer ses inquitudes, et je persistai
dans l'opinion que les autres puissances ne cherchaient qu'une occasion
favorable pour entreprendre de nouveau de le dtruire; j'ajoutai que si
la Russie ne s'en mlait pas, cela deviendrait impossible, mais que,
d'un autre ct, si cette puissance n'tait pas d'accord avec nous sur
l'entreprise d'Espagne, je ne faisais nul doute qu'on ne manquerait pas
de lui faire saisir ce motif pour clater. L'empereur eut l'air rassur
l-dessus; il me dit cependant que les affaires d'Espagne l'avaient
engag plus loin qu'il ne croyait d'abord, mais que cela serait facile 
expliquer. Cette dernire observation me confirma encore dans l'opinion
o j'tais que l'empereur de Russie avait eu connaissance du premier
projet, et qu'il n'y avait qu' s'expliquer sur la diffrence entre le
premier et le second; en mme temps, je devinai le motif qui nous avait
fait abandonner les Turcs.

L'empereur me disait: En retirant l'arme de Prusse, je vais faire
rapidement les affaires d'Espagne; mais aussi qui est-ce qui me
garantira de l'Allemagne? Nous allons le voir.

Il venait de recevoir un courrier de Saint-Ptersbourg; quelques nuages
s'taient dj levs; sans me dire en quoi consistait la difficult, il
se plaignit de la manire dont on menait ses affaires en Russie; il
disait: Caulaincourt m'a cr l des embarras, au lieu de m'en viter.
Je ne sais o il a t engager une explication sur la Pologne, et se
laisser prsenter une proposition par laquelle je m'engagerais  ne
jamais la rtablir; cette ide-l porte son ridicule avec elle. Comment!
j'irais entreprendre de rtablir la Pologne, lorsque j'ai la guerre en
Espagne, pour laquelle je suis oblig de retirer mon arme d'Allemagne!
C'est par trop absurde. Et si je ne puis songer  la Pologne, pourquoi
m'en faire une question? Je ne suis pas le Destin, je ne puis prdire ce
qui arrivera. Est-ce parce que je suis embarrass, que l'on soulve
cette question? C'tait au contraire le moment de l'loigner: il y a l
quelque chose que je ne puis expliquer. Au reste, l'on me parle d'une
entrevue dans laquelle je pourrai rgler mes affaires: j'aime encore
mieux l'accepter que de m'exposer  les voir gter; au moins cela aura
l'avantage d'en imposer par un grand spectacle, et de me donner le temps
de finir avec cette Espagne.

Telle tait la situation d'esprit dans laquelle se trouvait l'empereur
vers la fin d'aot 1808; elle tait bien diffrente de celle dans
laquelle il s'tait trouv  la mme poque l'anne prcdente.

Je crois que c'est alors qu'il ordonna  son ambassadeur en Russie de
fixer, avec l'empereur Alexandre, l'entrevue  Erfurth. Elle avait t
convenue  la paix de Tilsit, mais on n'en avait indiqu ni l'poque ni
le lieu.

Il fallut tout le mois de septembre pour s'entendre sur le jour des
dparts de Saint-Ptersbourg et de Paris, afin que chacun rglt sa
marche, de manire  n'arriver ni trop tt ni trop tard.

Ce fut l'empereur Napolon qui fournit aux dtails des gardes, logemens,
tables et menus frais de reprsentation, non seulement pour l'empereur
de Russie, mais encore pour les autres souverains qui vinrent  cette
entrevue. De sorte qu'il partit du service du grand-marchal une troupe
de cuisiniers, de matres d'htel et de gens de livres.

On envoya les socitaires du Thtre-Franais pour jouer nos
chefs-d'oeuvre tragiques et nos meilleures comdies; enfin, on soigna,
dans les plus petits dtails, tout ce qui devait contribuer aux
amusemens des souverains pendant leur sjour  Erfurth.

L'empereur partit de Paris dans les derniers jours de septembre, ou mme
dans les premiers d'octobre[54]. Il alla jusqu' Metz sans s'arrter, et
passa, pendant cette course, la revue de tous les corps qui revenaient
de la grande arme pour se rendre en Espagne. Il les arrtait mme sur
le grand chemin, les examinait homme par homme, et leur faisait ensuite
continuer leur route. Il en agit ainsi jusqu' Francfort.

Le mouvement qu'il faisait faire sur l'Espagne tait considrable,
puisque de toute cette immense arme, il ne laissa en Allemagne que
quatre divisions d'infanterie, avec les cuirassiers et quelques rgimens
de troupes lgres, c'est--dire un quart de ce qu'il y avait
auparavant.

La nouvelle de l'entrevue d'Erfurth avait fait tant de bruit en
Allemagne, que de tous cts l'on y arrivait; il y avait, chez le prince
primat  Francfort, un nombre prodigieux de princes d'Allemagne, qui s'y
taient runis pour rendre leurs hommages  l'empereur  son passage. Il
coucha chez le prince primat, o taient, entre autres, le prince et la
princesse de Bade, ceux de Darmstadt, de Nassau, ainsi que beaucoup
d'autres. La contenance de chacun d'eux devant l'empereur tait celle
qu'ils devaient avoir devant le protecteur de la confdration du Rhin,
et c'tait  qui lui marquerait plus de respect et de soumission.

Il partit le lendemain, et alla sans s'arrter jusqu' Erfurth; il vit
en chemin le roi de Westphalie, qui tait venu  sa rencontre depuis
Cassel jusqu' la frontire de ses tats. M. de Caulaincourt,
ambassadeur de France en Russie, tait venu  la rencontre de
l'empereur, et nous rejoignit entre Erfurth et Gotha. Il nous apprit que
l'empereur de Russie attendait  Weimar l'arrive de l'empereur 
Erfurth, en sorte que l'on se hta, et nous arrivmes  Erfurth de trs
grand matin. On y avait fait venir quelques troupes, et le 1er rgiment
de hussards, qui en faisait partie, avait t plac en plusieurs
dtachemens, depuis Erfurth jusque prs de Weimar, pour rendre honneur 
l'empereur Alexandre.

D'aprs des arrangemens, pris sans doute  l'avance, l'empereur monta 
cheval avec tout ce qui l'accompagnait. On avait fait suivre un cheval
pour l'empereur de Russie, et on avait pouss la recherche jusqu'
envoyer prendre  Weimar la selle dont il avait coutume de se servir; on
l'avait apporte de Saint-Ptersbourg pour la mettre sur ce cheval.

Il alla ainsi jusqu' trois lieues d'Erfurth, o l'on dcouvrit enfin le
cortge de l'empereur Alexandre, qui arrivait en voiture, suivi de douze
ou quinze calches. L'empereur Napolon arriva au galop, et mit pied 
terre, pour embrasser l'empereur de Russie,  la sortie de sa voiture.
La rencontre fut amicale, et l'abord franc, autant que peuvent l'tre
les sentimens des souverains les uns envers les autres. Ils remontrent
tous deux  cheval, et revinrent en conversant jusqu' Erfurth. Toute la
population des campagnes bordait le grand chemin. Le temps tait
magnifique et souriait  cet vnement. L'artillerie des remparts les
salua, les troupes bordaient la haie, et toutes les personnes de marque
qui taient venues  Erfurth, dans cette occasion, se trouvrent au
logement qui avait t prpar pour l'empereur Alexandre, au moment o
il venait y mettre pied  terre, accompagn de l'empereur Napolon.

Ce jour-l, ils dnrent ensemble, ainsi que le grand-duc Constantin,
qui accompagnait son frre. Le grand-marchal avait soin de faire tenir
dans la rue un homme qui revenait  toutes jambes prvenir, lorsque la
voiture de l'empereur Alexandre paraissait, et chaque fois qu'il est
venu chez l'empereur Napolon, celui-ci s'est toujours trouv au bas de
l'escalier pour le recevoir. La mme chose avait lieu, lorsque c'tait
l'empereur Napolon qui allait chez l'empereur de Russie. Pendant tout
le sjour qu'ils firent  Erfurth, ils mangrent presque tous les jours
ensemble, hormis ceux o ils avaient affaire chacun chez eux. Ensuite
vinrent les rois de Saxe, de Bavire, de Wurtemberg, de Westphalie, le
prince primat, les princes d'Anhalt, de Cobourg, de Saxe, de Weimar, de
Darmstadt, Baden, Nassau, et en gnral tout ce qui crut devoir venir
rendre hommage  une runion de tant de puissances.

Le roi de Prusse n'y tait pas; il s'y trouvait reprsent par son frre
le prince Guillaume, qui avait rsist tout un hiver,  Paris, aux
dsagrmens de la plus horrible situation dans laquelle un prince de son
rang puisse jamais se trouver, et qui sut s'en tirer avec l'estime et
l'intrt de la socit. C'est lui qui avait t charg, prs de
l'empereur, des affaires de la Prusse pendant l'hiver qui suivit le
trait de Tilsit.

L'empereur d'Autriche ne parut pas  l'entrevue. Les dispositions qu'il
avait prises, les leves, les rquisitions de tout genre qu'il pressait
dans ses tats, avaient excit les rclamations de la France: ses
prparatifs n'taient pas achevs; les protestations lui cotaient peu,
il rsolut d'essayer encore de donner le change  l'empereur Napolon.
Il chargea le gnral Vincent, qu'il savait lui tre agrable, d'aller
rendre  ce prince une lettre o il repoussait les doutes qu'on avait
levs sur la persvrance de ses sentimens[55].

Il y avait aussi  Erfurth les princes hrditaires de Mecklenbourg,
Schwerin et Strlitz.

L'empereur Napolon avait emmen le ministre des relations extrieures,
M. de Champagny; il avait, en outre, M. de Talleyrand, et comme
d'habitude, M. Maret et le prince de Neuchtel.

Le gnral Oudinot avait t envoy comme gouverneur  Erfurth, et le
marchal Soult, dont le corps d'arme se rendait en Espagne, passa 
Erfurth tout le temps du sjour de l'empereur, laissant ainsi prendre de
l'avance  ses troupes, qu'il rejoignit  Bayonne.

Il vint aussi des princesses d'Allemagne, celle de Bade, ainsi que
quelques unes des diffrens pays du voisinage, la princesse de la
Tour-Taxis, celle de Wurtemberg, ne Cobourg, etc., etc. Toutes les
matines se passaient en visites. On dnait en runions nombreuses, et
le soir on avait un bon spectacle. Comme on savait que l'empereur de
Russie avait l'oue dure, on avait fait disposer la salle de manire que
tous les souverains taient  l'orchestre. Je me rappelle qu' une
reprsentation d'_Oedipe_, au moment o l'acteur dit: L'amiti d'un
grand homme est un bienfait des dieux, l'empereur de Russie se tourna
vers l'empereur Napolon pour lui faire l'application de ce vers. Un
murmure flatteur, qui s'leva dans toute l'assemble, tmoigna combien
on sentait la force et la justesse de cette application. La vie tait
remplie de manire  ne pas voir le temps s'couler.

En gnral, cette anne offrit un singulier tableau! L'empereur Napolon
tait  Venise, au mois de janvier, entour des hommages de toutes les
cours et princes de l'Italie. Au mois d'avril, il tait  Bayonne,
entour de celle d'Espagne et des grands personnages de ce pays, et
enfin, au mois d'octobre, il se trouvait  Erfurth en communication avec
tout ce que je viens de citer.

L'observateur qui a t tmoin de ces rencontres ne peut s'expliquer
comment d'aussi heureux rapprochemens n'ont pas t suivis d'une paix
ternelle; et quelque respect que l'on ait pour les gouvernemens, l'on
ne peut s'empcher de leur attribuer tout ce qui a fait disparatre la
franchise et la probit dans les transactions politiques qu'ils ont
signes, depuis plus de vingt ans, au nom des intrts des peuples
qu'ils administrent: il faut bien qu'il y ait eu, ou duplicit, ou
mauvaise foi, ou manque de courage, ou ignorance volontaire, au moins
dans les cabinets, pour que, aprs s'tre vus tant de fois, avoir eu
mille occasions de s'expliquer, la malheureuse humanit ait encore eu
tant de calamits  souffrir pour consoler l'amour-propre des uns et
satisfaire l'avidit des autres. Ces penses sont tristes, et l'on ne
peut plus dire que, si la justice et la probit taient bannies de chez
les hommes, elles se retrouveraient dans le coeur des rois.

Si  cette runion d'Erfurth avait pu se joindre un ministre
d'Angleterre, les querelles du monde entier auraient pu s'arranger, et,
faute de cette puissance, on ne fit que prparer les dsordres
effroyables qui sont survenus depuis. Les deux empereurs de Russie et de
France avaient respectivement des affaires  rgler, de l'importance
desquelles il tait difficile de juger assez sainement pour dterminer
lequel des deux devait tre le plus empress  accepter l'entrevue
d'Erfurth.

La Russie tait encore occupe  la campagne qu'elle avait ouverte en
Finlande contre les Sudois, auxquels elle voulait arracher cette
province pour la runir  sa couronne. C'est mme  son arrive 
Erfurth que l'empereur Alexandre a refus de ratifier l'armistice
convenu entre son arme de Finlande et les Sudois. La Russie avait, en
outre, sa guerre de Turquie, qu'elle voulait pousser vivement; c'tait
outre-passer ce qui avait t convenu  Tilsit  cet gard.

L'empereur de Russie revint encore  la proposition du partage de cette
puissance; mais l'empereur Napolon dtourna cette question. Depuis
Tilsit, il avait fait demander  son ambassadeur  Constantinople, le
gnral Sbastiani, ses ides personnelles sur cette proposition de
l'empereur de Russie. Cet ambassadeur fut tout--fait oppos  ce
projet, et, dans un long rapport qu'il remit  l'empereur  son retour
de Constantinople, il lui dmontra la ncessit, pour la France, de ne
jamais consentir au dmembrement de l'empire turc; l'empereur Napolon
avait adopt cette opinion.

La Russie avait encore  demander, je crois, quelques mots d'explication
sur les projets futurs dont la Pologne pouvait tre l'objet. Voil les
questions qui taient toutes dans l'intrt des Russes; puis venaient
celles qui taient dans l'intrt des Prussiens, leurs allis. D'aprs
le trait de Tilsit, dont l'empereur Alexandre tait garant, la Prusse
devait payer  la France des sommes considrables, et l'arme franaise
devait rester en Prusse jusqu' l'entier paiement de ces contributions.
Le roi de Prusse, pour avoir la paix, en avait pass par o l'on avait
voulu; mais depuis quelque temps il rclamait fortement contre des
sommes aussi exorbitantes, et profitait du moment o l'empereur tait
engag dans une nouvelle entreprise pour essayer de se faire remettre le
plus possible de ces impositions.

L'empereur de Russie s'y intressa d'autant plus volontiers, que
l'vacuation de la Prusse tait une stipulation du trait de Tilsit,
dont on avait diffr l'excution en proportion du retard de
l'acquittement des contributions, tellement que le roi de Prusse tait
encore  Koenigsberg, et que nous occupions  peu prs tous ses tats,
quoique la paix ft faite depuis un an et plus.

L'empereur Napolon avait, de son ct, de bien grands intrts  faire
concourir la Russie aux changemens qu'il avait amens en Europe depuis
la paix de Tilsit. Il avait,  la suite d'un arrangement fait avec la
maison d'Espagne, pris la Toscane sur le fils de l'infant de Parme, roi
d'trurie; ensuite, il avait trs lgrement acquis des droits  la
succession de Charles IV, qui dshritait ses enfans. Il avait donc
besoin de s'arranger avec l'empereur de Russie, afin qu'il n'apportt
aucun empchement  un projet dont il avait dj t question entre eux,
mais qui finissait autrement qu'on ne l'avait pens. De plus,  la suite
de ce mme projet, le grand-duc de Berg tait mont sur le trne de
Naples en remplacement du roi Joseph, qui avait t appel  celui
d'Espagne. Ces trois questions  rgler avec les Russes taient pour le
moins aussi importantes que celles que les Russes pouvaient avoir 
rgler avec nous.

Tels taient les vritables motifs de l'entrevue d'Erfurth, de laquelle
dpendait la tranquillit de l'Europe. Les deux plus puissans souverains
du monde rglaient eux-mmes leurs affaires, dont celles de toutes les
autres puissances devaient dpendre. Si l'on ne peut rapporter en dtail
ce qui fut dit entre eux, on doit penser que, n'ayant fait chacun trois
ou quatre cents lieues que pour s'entendre, ils se seront rciproquement
dit tout ce qui les intressait, et qu'ils se seront de mme pass tout
ce qu'ils dsiraient entreprendre. Or, ce qui leur tait ncessaire 
tous deux, pour donner suite  leurs projets ultrieurs, c'tait de se
garantir la paix dont ils avaient besoin pour l'excution de ces mmes
projets. On ne peut pas supposer que l'entrevue d'Erfurth se soit passe
sans que l'on y ait agit tout ce qui pouvait paratre douteux dans la
politique des deux puissances, comme dans les sentimens des deux
souverains.

On pourrait donc juger de ce qui a t dit  Erfurth entre les deux
souverains, par ce qu'ils ont entrepris tous deux  la suite de cette
confrence, de mme qu'on pourra juger de celui qui a manqu  ses
engagemens, par ce qui est survenu, et qui ne devait pas arriver (la
guerre d'Autriche). Il n'est pas besoin de longs raisonnemens pour
dmontrer que, s'il y avait eu le moindre nuage entre les deux
souverains, la consquence et t, pour les Russes, de suspendre leur
expdition de Finlande, leur guerre contre les Turcs, et de se prparer
 revoir encore sur le Nimen l'arme franaise, qui, dans ce cas,
n'aurait pas vacu la Prusse; de mme que, pour la France, la premire
consquence aurait t d'abandonner son entreprise sur l'Espagne, et de
mettre, autant que possible, les choses au point o elles taient avant
toute espce de drogation au trait de Tilsit, en reprenant les
avantages de position que l'on avait  cette poque. Mais, loin de l,
l'harmonie entre ces deux souverains a t telle que non seulement ils
se sont accord rciproquement tout ce qu'ils avaient  se demander,
mais que la France ayant manifest quelque dsir de voir changer
l'ambassadeur de Russie  Paris contre celui de Russie  Vienne,
l'empereur Alexandre s'empressa d'y obtemprer; et le prince Alexandre
Kourakin, qui tait ambassadeur de Russie  Vienne, reut ordre de venir
occuper le mme poste  Paris. Le motif de ce changement tait que son
prdcesseur, le gnral comte Tolstoy, plus militaire que diplomate,
s'engageait souvent  Paris dans des discussions de guerre avec des
gnraux qui n'taient pas plus diplomates que lui, mais aussi bons
militaires, et qu'il pouvait en rsulter des inconvniens, en ce que ces
gnraux rapportaient comme des paroles d'oracle ce que leur avait dit
l'ambassadeur de Russie.

Les confrences d'Erfurth n'eurent pas un seul jour d'ombrage; les
souverains y taient aux petits soins l'un pour l'autre, et tout
prsentait le spectacle d'une union parfaite, dont tout le monde se
rjouissait.

Le duc de Saxe-Weimar, dont le fils avait pous une soeur de l'empereur
de Russie, et chez lequel avait lieu, en quelque sorte, cette runion,
donna une fte pleine de magnificence. Elle commena, par un djeuner,
sous une tente absolument pareille  celle qu'avait l'empereur la veille
de la bataille d'Ina; elle tait tendue au mme endroit; les feux de
bivouac taient allums  la mme place. Il fallait que le duc de Weimar
se ft bien fait rendre compte de toutes ces particularits pour en
avoir retrac le souvenir aussi exactement. Aprs le djeuner, on monta
 cheval, et il conduisit lui-mme la compagnie absolument par la mme
direction qu'avait suivie la tte de nos colonnes pour attaquer la ligne
prussienne; il fit de mme suivre tout le mouvement qu'avait fait notre
arme, et, arriv sur le terrain o la bataille avait t dcide, on y
trouva, de distance en distance, des baraques sur un alignement
dtermin; elles taient garnies de fusils et de gardes-chasse.

 peine les souverains y avaient-ils pris chacun une place, que des
traqueurs, que l'on n'apercevait pas, commencrent  faire lever une
quantit prodigieuse de gibier, qu'ils chassrent sur les baraques, d'o
les tireurs les tuaient  loisir: c'tait une seconde bataille d'Ina
contre des perdreaux. Aprs cette chasse, on vint en faire une  tir au
cerf, puis on alla dner  Weimar chez le duc rgnant.

Le grand-marchal Duroc avait eu soin d'y envoyer la troupe des acteurs
franais qui tait  Erfurth, de sorte que la soire fut complte; elle
se termina par un bal qui dura toute la nuit.




NOTES

[1: Formule du serment. Je jure d'exercer loyalement l'autorit qui
m'est confie par Sa Majest l'empereur des Franais et roi d'Italie, de
ne m'en servir que pour le maintien de l'ordre et de la tranquillit
publique, de concourir de tout mon pouvoir  l'excution des mesures qui
seront ordonnes pour le service de l'arme franaise, et de
n'entretenir aucune correspondance avec les ennemis.]

[2: _Extrait des minutes de la secrtairerie d'tat_.

En notre camp imprial de Berlin, le 21 novembre 1806.

NAPOLON, empereur des Franais et roi d'Italie, considrant,

1 Que l'Angleterre n'admet point le droit des gens suivi
universellement par tous les peuples polics;

2 Qu'elle rpute ennemi tout individu appartenant  l'tat ennemi, et
fait, en consquence, prisonniers de guerre, non seulement les quipages
des vaisseaux arms en guerre, mais encore les quipages des vaisseaux
de commerce et des navires marchands, et mme les facteurs de commerce
et les ngocians qui voyagent pour les affaires de leur ngoce;

3 Qu'elle tend aux btimens et marchandises du commerce et aux
proprits des particuliers le droit de conqute, qui ne peut
s'appliquer qu' ce qui appartient  l'tat ennemi;

4 Qu'elle tend aux villes et ports de commerce non fortifis, aux
havres et aux embouchures de rivires, le droit de blocus, qui, d'aprs
la raison et l'usage des peuples polics, n'est applicable qu'aux places
fortes;

5 Qu'elle dclare bloques des places devant lesquelles elle n'a pas
mme un seul btiment de guerre, quoiqu'une place ne soit bloque que
quand elle est tellement investie, qu'on ne puisse tenter de s'en
approcher sans un danger imminent;

6 Qu'elle dclare mme en tat de blocus, des lieux que toutes ses
forces runies seraient incapables de bloquer, des ctes entires et
tout un empire;

7 Que cet abus monstrueux du droit de blocus n'a d'autre but que
d'empcher les communications entre les peuples, et d'lever le commerce
et l'industrie de l'Angleterre sur la ruine et l'industrie du continent;

8 Que tel tant le but vident de l'Angleterre, quiconque fait sur le
continent le commerce de marchandises anglaises, favorise par l ses
desseins et s'en rend complice;

9 Que cette conduite de l'Angleterre, digne en tout des premiers ges
de la barbarie, a profit  cette puissance au dtriment de toutes les
autres;

10 Qu'il est de droit naturel d'opposer  l'ennemi les armes dont il
se sert, et de le combattre de la manire qu'il combat, lorsqu'il
mconnat toutes les ides de justice et tous les sentimens libraux,
rsultat de la civilisation parmi les hommes;

Nous avons rsolu d'appliquer  l'Angleterre les usages qu'elle a
consacrs dans sa lgislation maritime.

Les dispositions du prsent dcret seront constamment considres comme
principe fondamental de l'empire, jusqu' ce que l'Angleterre ait
reconnu que le droit de la guerre est un, et le mme sur terre que sur
mer; qu'il ne peut s'tendre, ni aux proprits prives, quelles
qu'elles soient, ni  la personne des individus trangers  la
profession des armes, et que le droit de blocus doit tre restreint aux
places fortes rellement investies par des forces suffisantes.

Nous avons en consquence dcrt et dcrtons ce qui suit:

Art. 1er. Les les britanniques sont dclares en tat de blocus.

Art. 2. Tout commerce et toute correspondance avec les les
britanniques sont interdits. En consquence, les lettres ou paquets
adresss ou en Angleterre ou  un Anglais, ou crits en langue anglaise,
n'auront pas cours aux postes, et seront saisis.

Art. 3. Tout individu de l'Angleterre, de quelque tat ou condition
qu'il soit, qui sera trouv dans les pays occups par nos troupes ou par
celles de nos allis, sera fait prisonnier de guerre.

Art. 4. Tout magasin, toute marchandise, toute proprit, de quelque
nature qu'elle puisse tre, appartenant  un sujet de l'Angleterre, ou
provenant de ses fabriques ou de ses colonies, est dclare de bonne
prise.

Art. 5. Le commerce des marchandises anglaises est dfendu; et toute
marchandise appartenant  l'Angleterre, ou provenant de ses fabriques et
de ses colonies, est dclare de bonne prise.

Art. 6. La moiti du produit de la confiscation des marchandises et
proprits dclares de bonne prise par les articles prcdens, sera
employe  indemniser les ngocians des pertes qu'ils ont prouves par
la prise des btimens de commerce qui ont t enlevs par les croisires
anglaises.

Art. 7. Aucun btiment venant directement de l'Angleterre ou des
colonies anglaises, ou y ayant t depuis la publication du prsent
dcret, ne sera reu dans aucun port.

Art. 8. Tout btiment qui, au moyen d'une fausse dclaration,
contreviendra  la disposition ci-dessus, sera saisi; et le navire et la
cargaison seront confisqus comme s'ils taient proprit anglaise.

Art. 9. Notre tribunal des prises de Paris est charg du jugement
dfinitif de toutes les contestations qui pourront survenir dans notre
empire ou dans les pays occups par l'arme franaise, relativement 
l'excution du prsent dcret. Notre tribunal des prises  Milan sera
charg du jugement dfinitif desdites contestations qui pourront
survenir dans l'tendue de notre royaume d'Italie.

Art. 10. Communication du prsent dcret sera donne, par notre
ministre des relations extrieures, aux rois d'Espagne, de Naples, de
Hollande et d'trurie, et  nos autres allis dont les sujets sont
victimes, comme les ntres, de l'injustice et de la barbarie de la
lgislation maritime anglaise.

Art. 11. Nos ministres des relations extrieures, de la guerre, de la
marine, des finances, de la police, et nos directeurs gnraux des
postes, sont chargs, chacun en ce qui le concerne, de l'excution du
prsent dcret.

     _Sign_, NAPOLON.
]

[3: On peut juger de l'influence que M. Maret acquit dans cette
campagne: l'empereur resta dix mois absent,  quatre portefeuilles par
mois.]

[4: Le _Bug_ spare le pays de la rive gauche de la Narew d'avec la
Gallicie.]

[5:
     _Au gnral Savary._

     Liebstadt, le 21 fvrier.

Vous recevrez demain, gnral, les avancements que vous avez demands 
l'empereur pour votre corps d'arme. Je reois votre lettre du 17, trois
heures aprs midi, que, par erreur, on avait date du 28. Je vous dirai
de confiance, mon cher Savary, que l'empereur trouve vos dpches
obscures, parce qu'il n'y a pas de division. Il faut d'abord raconter
les faits, prsenter la position respective des deux armes, au moment
o vous crivez: vous pouvez alors expliquer quelle est votre position,
mais en raisonnant il faut avoir soin de distinguer les diffrentes
hypothses. Songez que la lettre  laquelle vous rpondez est dj loin
de la mmoire de l'empereur, et qu'en discutant ces lettres, il faut
poser les questions. Vous sentez que ce que je vous dis tient  mon
ancienne amiti pour vous et  ma vieille exprience.

L'empereur est fch que le gnral Oudinot vous ait quitt, parce
qu'ayant trouv l'ennemi, il aurait fallu faire une demi-marche sur lui.
Il serait fcheux pour vous qu'instruit du dpart du gnral Oudinot, il
se reportt en avant pour se rapprocher de vous, et ft en quelque sorte
disparatre le fruit de votre victoire. Puisque vous avez envoy le
gnral Suchet  Willenberg, et que les communications taient libres,
vous deviez sentir que le dpart du gnral Oudinot n'tait plus d'une
pressante utilit.

La saison, la leon qu'a reue le gnral Essen, le dtermineront
vraisemblablement  se tenir tranquille; mais soyez bien persuad qu'il
n'a que vingt mille hommes.

Si vous pouvez vivre  Ostrolenka, l'intention de l'empereur est que
vous y runissiez votre corps d'arme, d'abord parce qu'il faut vacuer
tous vos blesss. Faites quelques dtachemens de cavalerie et quelques
dtachemens d'infanterie pour soutenir les hommes  cheval, et qu'ils ne
puissent tre compromis. Ces dtachemens appuieront et soutiendront les
lignes de l'Omulew et mme celle de la Wkra.

Si vous ne pouvez pas vivre  Ostrolenka, l'intention de Sa Majest est
que vous portiez votre quartier-gnral  Pultusk, occupant toujours
Ostrolenka par un corps compos d'infanterie, de cavalerie et
d'artillerie. Vous garderez la ligne de l'Omulew par des piquets
d'infanterie et de cavalerie dtachs du corps d'observation
d'Ostrolenka.

Au premier mouvement offensif que l'ennemi ferait sur Ostrolenka, le
corps d'observation se jetterait sur la rive droite de la Narew et
derrire l'Omulew, et s'il tait forc dans cette position, il se
retirerait derrire la petite rivire d'Orezyc. Dans cette circonstance,
vous manoeuvreriez de manire  soutenir vos postes de l'Orezyc, puisque
vos postes sur cette rivire couvriraient la communication de l'arme;
mais enfin, si les forces de l'ennemi taient considrables, et que vous
crussiez devoir avec avantage le combattre  Pultusk, vous repasseriez
la Narew en gardant en force Sirock, dont les fortifications doivent
dj avoir acquis un caractre de force imposant.

Telle est votre instruction gnrale: vos oprations ne doivent jamais
tre lies  celles de la grande arme; votre rle est de dfendre
Varsovie en dfendant, autant que possible, Sirock et la Narew, et si
vous tiez forc dans ces positions, vous dfendriez Praga et la
Vistule. Vous sentez assez, gnral, que ceci n'est que dans le cas o
l'ennemi tenterait une grande opration sur vous, ce qui n'est pas
probable, car la position qu'une partie de la grande arme occupe 
Osterode et  Guttstadt lui en imposerait trop.

Si l'ennemi, de son ct, se tient en observation, vous devez, comme je
vous l'ai dit, agir de manire  le tenir loign de nos communications,
et garder par un corps d'observation de cavalerie, d'infanterie et
d'artillerie, Ostrolenka et l'Omulew. Un seul rgiment que le marchal
Davout a laiss avec le gnral Grandeau  Mysziniec, en a tellement
impos  l'ennemi, qu'il a maintenu les communications pendant quinze
jours, et cependant ce rgiment se trouvait loign de vingt lieues, et
n'avait aucune ligne pour le couvrir.

L'empereur, gnral, dsire que vous cantonniez vos troupes, afin
qu'elles se reposent des fatigues qu'elles ont prouves. Vous pouvez
mme les tendre jusqu' Praznitz, o il y a une manutention; il y en a
aussi  Makow. La petite ville de Pultusk, Nasielzk et tous les pays
environnans sont  votre disposition. Vous pouvez donc en tirer ce qui
est ncessaire pour bien faire vivre votre arme, etc.

Une division de dix mille Bavarois est en marche pour se rendre de la
Silsie  Varsovie; elle sera runie  votre corps d'arme et concourra
au mme but. L'empereur regarderait comme une chose ncessaire que vous
pussiez occuper Wiskowo. La lgion polonaise qui se runit  Varsovie
pourrait tre charge d'occuper ce point.

Vous voyez, gnral, par le systme d'oprations qui vous est prescrit,
que vous ne devez avoir aucun embarras d'quipages, bagages, etc., mme
 Pultusk. Il suffit que vous y ayez seulement en magasin des farines,
du pain et de l'eau-de-vie pour votre corps d'arme pendant quinze
jours. Occupez vous essentiellement de l'administration, afin que votre
arme soit bien nourrie; faites reposer la division de dragons du
gnral Becker; enfin ayez de bons espions; tendez quelques embuscades,
et ordonnez quelques surprises, afin de faire quelques prisonniers; par
l vous obtiendrez des nouvelles. crivez-moi tous les jours, et
envoyez-moi l'tat de vos cantonnemens.

Je crois devoir vous observer, gnral, qu'en vous disant que vos
oprations n'ont rien de commun avec la grande arme cela n'a rapport
qu'aux grandes oprations militaires; car vous devez toujours avoir
l'oeil et porter un grand soin pour couvrir les communications de
Varsovie  Osterode, et, par consquent, vous devez correspondre avec le
gnral Davout, qui aura des postes  Neidenburg. Vous voyez que cette
instruction se divise en deux: en grande opration de guerre, en cas que
l'ennemi prenne l'offensive, et en opration ordinaire pour rester en
observation, et couvrir les communications de Varsovie.

Dans la premire supposition, vous agissez seul;

Dans la seconde il faut que vous ayez soin de couvrir les
communications de Varsovie.

Vous trouverez ci-jointe la route de l'arme, qui se trouve dfendue
par l'Omulew et la Wkra. ]

[6:
     _Monsieur Decrs,_

En lisant avec attention l'tat de la marine du 1er avril, je vois avec
satisfaction le bon tat de mon escadre de Cadix. Je vois avec peine
qu' Toulon vous n'ayez pas encore fait armer _le Robuste_ et _le
Commerce de Paris_. Je voudrais savoir ces deux vaisseaux en rade, ce
qui me ferait cinq vaisseaux avec _l'Annibal_, _le Gnevois_ et _le
Bore_.

Le grand-seigneur me demande  force d'envoyer cinq vaisseaux devant
Constantinople, pour, avec son escadre, faire des incursions dans la mer
Noire. Il a, lui, quinze vaisseaux arms: faites donc sans retard, je
vous prie, mettre ces deux vaisseaux en rade; faites aussi commencer
_l'Ulm_ et _le Danube_; faites achever _le Donawerth_ et _le Superbe_ 
Gnes. Si _le Donawerth_ pouvait tre fini, cela me donnerait six
vaisseaux de mon escadre de Toulon, six de celle de Cadix, cela me
ferait douze vaisseaux. Faites donc finir  Rochefort _le Tonnant_, afin
que j'aie l bientt sept vaisseaux; faites finir  Lorient _l'Alcide_,
afin qu'avec _le Vtran_ cela me fasse trois vaisseaux. Il faut que les
sept vaisseaux que j'ai  Brest soient mis en tat de faire toute espce
d'entreprises, mme d'aller aux Indes. Je dsire donc qu'au mois de
septembre je puisse disposer et faire partir, dans vingt-quatre heures,
pour les missions les plus loignes, sept vaisseaux de Brest, trois de
Lorient, sept de Rochefort: total de l'Ocan, dix-sept vaisseaux; six de
Cadix, compris _l'Espagnol_, six de Toulon: total de la Mditerrane,
douze. Total gnral, vingt-neuf vaisseaux. Le roi de Hollande aura
galement sept vaisseaux propres  toute expdition; mais, pour arriver
 ce but, il n'y a pas un moment  perdre, puisque nous voil dj en
mai. Vous n'avez donc plus que quatre ou cinq mois. Ces vingt-neuf
vaisseaux ne me seront pas inutiles pour la guerre dans laquelle je suis
engag. Je vous prie de faire des recherches, et de me faire une note
sur une expdition en Perse. Quatre mille hommes d'infanterie, dix mille
fusils, et une cinquantaine de pices de canon sont dsirs par
l'empereur de Perse. Quand pourraient-ils partir et o pourraient-ils
dbarquer? Ils feraient un point d'appui, donneraient de la vigueur 
quatre-vingt mille hommes de cavalerie qu'il a, et obligeraient les
Russes  une diversion considrable. Je vous dirai, pour vous seul, que
j'envoie en ambassade extraordinaire le gnral Gardanne, mon
aide-de-camp; des officiers d'artillerie et du gnie. Un ingnieur de la
marine, qui ne serait pas trs utile en France, qui verrait les ports,
serait d'une grande utilit dans cette ambassade.

J'ai vu avec plaisir le bon tat de la petite division qui est 
Bordeaux. Ces quatre frgates paraissent tre bonnes  toute espce de
missions. La frgate qui est au port du Passage y restera-t-elle donc
perptuellement? Quand les deux frgates qui sont au Havre iront-elles 
Cherbourg? Nous aurions l une division qui serait prte  tout. La
division qui est  Saint-Malo est-elle prte  tout? Cela nous ferait
dix frgates disponibles. Il y a deux ans nous avions fait partir
plusieurs frgates une  une pour nos les. Ce serait-il le cas cette
anne? Vous pouvez,  ce que je vois, augmenter la division de
Saint-Malo de _l'Avranches_. Je n'ai pas vu dans tous ces tats de
situation _la Thtis_, qui revient de la Martinique. Il faudrait bien
cependant, si cela tait possible, envoyer quelque chose 
Saint-Domingue, et  la Martinique quelque brick ou btimens lgers.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

     _Sign_, NAPOLON.

     Finkenstein, 22 avril 1807.
]

[7: Le marchal Lannes, aprs s'tre rtabli  Varsovie, tait venu
rejoindre l'empereur, et il avait pris le commandement d'un corps form
avec des troupes qui venaient du sige de Dantzick et avec les
grenadiers runis.]

[8: Quand on connat l'accoutrement du soldat russe, on ne peut en tre
tonn.]

[9: La garde russe,  cette poque-l, tait compose

du rgiment Frologinski fort de      4 bataillons.
du rgiment Semonwski                 2
du rgiment Ismullowski               2
d'un bataillon de chasseurs           1
des grenadiers du corps               2

Total                                11 bataillons.

Les rgimens Semonwski, Ismullowski et les grenadiers du corps furent
engags  Friedland et souffrirent aussi; de sorte qu'il n'y avait que 5
bataillons qui fussent rellement intacts, chaque bataillon russe n'a
pas plus de 500 hommes.

Il y avait en cavalerie:

Les cosaques du corps                        100 hommes.
La garde  cheval, 5 escadrons               500
Les chevaliers-gardes, 5 escadrons           500
Les hussards du corps                        500
Le rgiment des hussards, du grand-duc,
10 escadrons                                1000

Total                                       2600 hommes.

C'tait cette troupe qui formait les 22 escadrons qui couvrirent la
retraite des Russes, aprs la bataille de Friedland.]

[10: Il est appel en Russie Labanow Rostoski.]

[11: L'attention alla jusqu' des cuisiniers, domestiques et autres
dtails de ce genre.]

[12: On trouve dans toutes les maisons grecques un peu aises, les
portraits des membres de la famille impriale russe, et de tous les
gnraux des armes de ce mme pays.]

[13: Avec lui il faut comprendre les Armniens et les Juifs; dans
l'empire ottoman d'Europe, ces trois classes runies galent celle des
Turcs.]

[14: Le lecteur ne doit pas oublier que ces Mmoires taient crits
avant la mort de l'empereur Alexandre.]

[15: Lorsque l'on verra les Russes matres de Byzance, on se rappellera
les prdictions de l'empereur Napolon, et l'on s'expliquera mieux
pourquoi il fit la guerre  la Russie, aprs qu'elle se fut elle-mme
dtache de son alliance; pourquoi il s'tait alli  l'Autriche;
pourquoi il avait fait entrer l'Espagne dans son systme, et enfin de
quelle importance tait l'occupation de l'gypte  laquelle il pouvait
toujours atteindre ayant Ancne et Corfou.

Lorsque ce moment arrivera, que dira le commerce maritime de France et
que deviendra-t-il? n'ayant point de colonies, il rencontrera partout la
concurrence des trangers, et il se trouvera grev de plusieurs droits
de douane  leur profit, avant de rapporter dans la mtropole des
denres de retour, qui y seront apportes de tout ct  meilleur
compte.

Il sera bien temps alors de reconnatre l'erreur dans laquelle on est
tomb; on paiera cher l'garement o l'on s'est laiss entraner en
1814.]

[16: L'empereur ayant su que la reine de Prusse venait le voir (elle le
lui avait fait demander), envoya ses voitures, ses chevaux, ses cuyers
et ses gardes pour l'accompagner, la conduire jusqu' Tilsit et ensuite
la ramener chez elle.]

[17: L'empereur rendit la libert aux paysans et abolit le servage dans
le duch de Varsovie; ce bienfait, qui s'tendra sans doute aux autres
parties de la Pologne, date de l'entre de l'empereur dans ce pays.]

[18: Je tiens d'un tmoin qu' Tilsit mme, M. de Nowosilsow, employ 
la chancellerie russe, et fort attach  l'empereur Alexandre, avait dit
 ce prince: Sire, je dois vous rappeler le sort de votre pre; et que
l'empereur lui avait rpondu: Eh mon Dieu! je le sais, je le vois, mais
que voulez-vous que je fasse contre la destine qui m'y conduit? En
Russie les nobles sont-ils donc comme les janissaires  Constantinople,
faut-il leur plaire ou mourir?]

[19: _tat des contributions de divers genres imposes aux pays conquis
dans la campagne._

Recouvres au 31 octobre 1808.

Contribution extraordinaire de guerre... 311,661,982 f. 75 c.
Impositions ordinaires..................  76,676,960    66
Saisies des caisses.....................  16,171,587    62
Ventes..................................  66,842,119    50

                              Total..... 471,352,650 f. 53 c.

 recouvrer.

_Royaume de Westphalie._
Contributions de guerre.................  7,065,437 f. 63 c.
Impositions ordinaires..................  6,917,692    61

_Dantzick._
Contributions de guerre.................  1,229,643    14
Intrts des obligations................  2,446,369    16
Comt de Hanau..........................      2,428    58

_Bayreuth._
Contributions de guerre.................      1,628    53
Pour les domaines suivant
  le trait du 15 octobre............... 15,000,000    00
Les fournitures pour
  l'arme...............................  2,000,000    00
Pomranie sudoise,
  contributions de guerre...............  1,728,559    97
Villes ansatiques, _ibid_.........  3,000,000    00

                                         39,391,759 f. 62 c.

                     Total gnral..... 510,744,410 f. 15 c.

                     _Report_..... 510,744,410 f. 15 c.

Aperu estimatif de la valeur des fournitures
  prises sur l'ennemi ou faites par le pays et
  non imputes sur les contributions
Subsistances...........................  55,333,926 f. 44 c.
Hpitaux...............................  18,177,957    50
Habillemens............................   7,636,950    43
Chevaux................................   6,840,920    00

_Artillerie._
3,000 pices d'arbres  75 fr.
  225,000 fr. des dpts des mines,
  812,706 fr. 8 c......................    1,037,706   08
Bois de chauffage,  Berlin............    1,373,935   49
Porcelaine.............................       65,860   00
Mtaux trouvs  la monnaie............       16,256   00

                                         90,483,511 f. 94 c.

                     Total gnral..... 601,227,922 f. 09 c.
]

[20: J'avais t inform que, trs peu de jours auparavant, elle avait
dit dans son intrieur: Je m'attends  apprendre un de ces jours que ce
petit Jrme sera mon neveu; et si on avait voulu en faire une mauvaise
plaisanterie, cela ne serait pas arriv plus  propos.]

[21: Je sens que ces dtails sont hardis; mais ils se dbitaient
publiquement  Saint-Ptersbourg, encore pendant mon sjour; je les
rapporte tels qu'ils m'ont t donns, comme je l'ai dit: je dois
ajouter que j'ai lu  la mme poque, dans ce pays, des dtails non
moins graves sur l'empereur Napolon, et ils taient faux.]

[22: Un gentilhomme digne de foi m'a rapport que les conjurs avaient
envoy sur-le-champ chercher le docteur W..., premier chirurgien actuel
de l'empereur de Russie, et lui avaient ordonn d'arranger cette plaie
et de tcher de donner au visage un air d'apoplexie; que W... s'tait
ensuite rendu chez le grand-duc, et lui avait dit que tout tait fini.
A-t-il abdiqu? demanda le grand-duc.--Il n'a pas voulu, rpondit W...,
et il est mort. La vrit se montra alors au grand-duc, mais il tait
lui-mme sous les poignards et il feignit de ne se douter de rien.]

[23: Meurtriers de l'empereur Paul.]

[24: Il est bon de remarquer que pendant mon sjour en Russie, j'avais
contract des liaisons avec l'ambassadeur de Naples, le duc de
Serra-Capriola, qui tait inconsolable du malheur arriv  ses matres,
et qui chaque fois que nous conversions ensemble me priait ou de ne pas
les lui nommer, ou de le faire toujours d'une manire  mnager sa
douleur: je voulais savoir de lui comment sa cour avait pu se dcider 
se jeter dans la coalition de 1805, o elle n'avait rien  gagner, et o
elle pouvait tout perdre; il me rpondit nettement que ce n'tait pas sa
cour qui s'y tait jete, qu'on l'y avait force; qu'il avait eu beau la
dfendre ici; qu'il n'y avait rien gagn, et qu'en un mot, c'tait de
Saint-Ptersbourg qu'ils avaient reu l'ordre d'ouvrir leurs ports et de
marcher, m'observant qu'ils en recevaient une bien triste rcompense.

L'ambassadeur d'Autriche, qui tait M. le comte de Meerfeld, me disait 
peu prs les mmes choses  la mme occasion; nous causions souvent de
guerre, et je lui demandais o ils avaient pu trouver un motif  celle
de 1805; eux surtout, les Autrichiens, qui taient si puiss des
guerres prcdentes. Il me rpondit que ce n'taient pas eux qui y
avaient pens; qu'ils s'en taient au contraire dfendus tant qu'ils
avaient pu, et que ce n'tait que par suite des instigations de la
Russie qu'ils s'taient enfin rendus, en ajoutant malicieusement: Vous
verrez, vous verrez, dans quelques mois.]

[25: M. de Laval est un migr franais qui a pous une dame russe.]

[26: Je rapporte les propres expressions dans lesquelles il me l'a
racont lui-mme, dans ces derniers temps, en mai ou juin 1815, 
l'lyse,  Paris.]

[27: Aprs avoir inutilement fait tous mes efforts pour conserver la
neutralit,  l'avantage de nos vassaux chris et fidles; aprs avoir
fait, pour obtenir ce but, le sacrifice de tous mes trsors, m'tre mme
port, au grand prjudice de mes sujets,  fermer mes ports  mon ancien
et loyal alli le roi de la Grande-Bretagne, je vois s'avancer vers
l'intrieur de mes tats les troupes de S. M. l'empereur des Franais.
Son territoire ne m'tant pas contigu, je croyais tre  l'abri de toute
attaque de sa part; ces troupes se dirigent sur ma capitale. Considrant
l'inutilit d'une dfense, et voulant viter une effusion de sang sans
probabilit d'aucun rsultat utile, et prsumant que mes fidles vassaux
souffriront moins dans ces circonstances si je m'absente de ce royaume,
je me suis dtermin, pour leur avantage,  passer avec la reine et
toute ma famille dans mes tats d'Amrique, et  m'tablir dans la ville
de Rio-Janeiro jusqu' la paix gnrale. Considrant qu'il est de mon
devoir, comme de l'intrt de mes sujets, de laisser  ce pays un
gouvernement qui veille  leur bien-tre, j'ai nomm, tant que durera
mon absence... (ici est dtaille la composition du gouvernement).

D'aprs la confiance que j'ai en eux tous, et  la longue exprience
qu'ils ont des affaires, je tiens pour certain qu'ils rempliront leurs
devoirs avec exactitude; qu'ils administreront la justice avec
impartialit; qu'ils distribueront les rcompenses et les chtimens
suivant les mrites de chacun; que mes peuples seront gouverns d'une
manire qui dcharge ma conscience.

Les gouverneurs le tiendront pour dit; ils se conformeront au prsent
dcret, ainsi qu'aux instructions qui y sont jointes, et les
communiqueront aux autorits comptentes.

Donn au palais de Notre-Dame d'Aduja, le 26 novembre 1807.

     LE PRINCE.

_Instructions._

Les gouverneurs du royaume nomms par mon dcret de ce jour, prteront
le serment d'usage entre les mains du cardinal-patriarche.

Ils maintiendront la rigoureuse observance des lois du royaume.

Ils conserveront aux nationaux tous les privilges qui leur ont t
accords par moi et par mes anctres.

Ils dcideront  la pluralit des voix les questions qui leur seront
soumises par les tribunaux respectifs.

Ils pourvoieront aux emplois d'administration et de finances, aux
offices de justice, dans la forme pratique jusqu' ce jour.

Ils dfendront les personnes et les biens de mes fidles sujets.

Ils feront choix pour les emplois militaires de personnes dont ils
connatront les bons services.

Ils auront soin de conserver, autant que possible, la paix dans le
pays; que les troupes de l'empereur des Franais aient de bons logemens;
qu'elles soient pourvues de tout ce qui leur sera ncessaire pendant
leur sjour dans ce royaume; qu'il ne leur soit fait aucune insulte, et
ce, sous les peines les plus rigoureuses, conservant toujours la bonne
harmonie qui doit exister entre nous et les armes des nations avec
lesquelles nous nous trouvons unis sur le continent.

En cas de vacance par mort ou autrement d'une des charges de gouverneur
du royaume, il sera pourvu au remplacement  la pluralit des voix; je
me confie en leurs sentimens d'honneur et de vertu. J'espre que mes
peuples ne souffriront pas de mon absence, et que, revenant bientt
parmi eux avec la permission de Dieu, je les trouverai contens,
satisfaits et anims du mme esprit qui les rend si dignes de mes soins
paternels.

     LE PRINCE.

Donn au palais de Notre-Dame d'Aduja, le 26 novembre 1807.]

[28: _Lettre de Charles IV  l'empereur Napolon._

     Monsieur mon frre,

Dans le moment o je ne m'occupais que des moyens de cooprer  la
destruction de notre ennemi commun, quand je croyais que tous les
complots de la ci-devant reine de Naples avaient t ensevelis avec sa
fille, je vois avec une horreur qui me fait frmir, que l'esprit
d'intrigue la plus horrible a pntr jusque dans le sein de mon palais;
hlas! mon coeur saigne en faisant le rcit d'un attentat si affreux! mon
fils an, l'hritier prsomptif de mon trne, avait form le complot
horrible de me dtrner; il s'tait port jusqu' l'excs d'attenter
contre la vie de sa mre. Un attentat si affreux doit tre puni avec la
rigueur la plus exemplaire des lois. _La loi qui l'appelait  la
succession doit tre rvoque; un de ses frres sera plus digne de le
remplacer et dans mon coeur et sur le trne_. Je suis dans ce moment  la
recherche de ses complices, pour approfondir ce plan de la plus noire
sclratesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en instruire
V. M. I. et R., en la priant de m'aider de ses lumires et de ses
conseils.

Sur quoi je prie, etc.

     CHARLES.

      Saint-Laurent, ce 29 novembre 1807.
]

[29: Le marchal de Turenne est n  Sedan, et c'est lui qui a fond
l'hpital militaire de cette ville.]

[30: _Voyez_ ci-dessus la lettre de Charles IV, note 28.]

[31: _Lettre de la reine d'Espagne au grand-duc_ (crite en franais).

     Monsieur mon frre,

Je n'ai aucun ami, sinon V.A.I.; mon cher mari vous crit, vous demande
votre amiti: seulement en vous et en votre amiti, nous nous confions
mon mari et moi. Nous nous unissons pour vous demander que vous nous
donniez la preuve la plus forte de votre amiti pour nous, qui est de
faire que l'empereur connaisse notre sincre amiti, de mme que nous
avons toujours eue pour lui et pour vous, de mme que pour les Franais.
Le pauvre prince de la Paix, qui se trouve emprisonn et bless pour
tre notre ami, et qui vous est dvou, de mme qu' toute la France, se
trouve ici pour cela, et pour avoir dsir vos troupes, de mme parce
qu'il est notre unique ami. Il dsirait et voulait aller voir V.A.I., et
actuellement il ne cesse de le dsirer et l'esprer. V.A.I.,
obtenez-nous que nous puissions finir nos jours tranquilles dans un
endroit convenable  la sant du roi, qui est dlicate, de mme que la
mienne, avec notre ami, unique ami, l'ami de V.A.I., le pauvre prince de
la Paix, pour finir nos jours tranquillement. Ma fille sera mon
interprte, si je n'ai pas la satisfaction de pouvoir connatre et
parler  V.A.I.; pourrait-elle faire tous ses efforts pour nous voir?
quoique ce ft un instant de nuit, comme elle voudrait.

L'adjudant-commandant de V.A.I. vous dira tout ce que nous lui avons
dit. J'espre que V.A.I. nous obtiendra ce que nous dsirons et
demandons, et que V.A.I. pardonne nos griffonnages et oubli de lui
donner de l'altesse, car je ne sais o je suis, et croyez que ce n'est
pas pour lui manquer; l'assurance de toute mon amiti.

Je prie Dieu, etc.

     Votre trs affectionne,

     LOUISE.
]

[32: Mmoire publi au commencement de 1809.]

[33: Dernire ville d'Espagne du ct de Bayonne.]

[34: Dernire ville de France.]

[35: M. de Cevallos, dans son Mmoire, prsente  ses lecteurs, comme le
motif qui a dtermin le roi  aller  Bayonne, la rponse qui termine
ici mon dialogue avec lui. Il la prsente mme d'une manire qui
prterait  rire plutt qu'elle ne paratrait un motif suffisant pour
avoir autoris le dpart du roi.

M. de Cevallos sait bien mieux que personne qu'il a obscurci la vrit,
dans la manire dont il a rapport ce fait. Qui mieux que lui pouvait
savoir si le roi tait dans l'intention de satisfaire la France? Il
n'ignorait pas ce que la France pouvait exiger et dsirer de la part de
l'Espagne, dont il avait suivi les relations politiques les plus intimes
avec cette mme France; et ds-lors qui est-ce qui pouvait mieux juger
que lui o se trouverait la difficult, s'il devait y en avoir une? Je
ne lui ferai pas l'injure de croire qu'il l'ignorait ou qu'il ne l'avait
pas aperu: il a donn trop de preuves de sa perspicacit en ce genre.
C'est sans doute parce qu'il connaissait les deux revers de la mdaille
qu'il s'efforait de m'exposer des difficults sur lesquelles j'avais
l'avantage d'un homme qui, n'ayant rien  cacher, avait un argument
franc plus fort que le sien. M. de Cevallos avait trop d'esprit, sans
doute, pour tre la dupe de qui que ce ft, mais ce n'tait pas une
raison pour que je fusse la sienne.

En supposant que la rponse qu'il me prte soit vraie, il savait mieux
que moi si je m'abusais moi-mme ou si je le trompais, puisqu'il
connaissait nos affaires avec son pays; ds-lors comment se
justifiera-t-il d'tre parti d'un argument qu'il savait ne pouvoir tre
vrai, pour avoir consenti au dpart du roi? Il y a l quelque chose qui
ne peut s'expliquer que de ces deux manires: ou M. de Cevallos a
dnatur ma rponse, et c'est ce que j'atteste; ou bien il a trahi le
roi dans l'intrt d'une nouvelle fortune  laquelle il voulait
s'attacher, et ds-lors son Mmoire n'est qu'un pamphlet qu'il a crit 
la hte, pour se mettre  l'abri du ressentiment de ses compatriotes;
car on verra par la suite de ces Mmoires qu'il pouvait y tre expos.]

[37: Pour comprendre ceci, il faut connatre la manire dont on attelle
en Espagne; chaque mule d'un attelage a ses traits attachs 
l'avant-train de la voiture, de sorte que les mules de la tte de
l'attelage ont des traits de quarante pieds de long. Or, comme elles
sont accouples deux  d'eux, il en rsulte qu'il y avait une runion de
seize traits  l'avant-train de la voiture du roi, en sorte que toutes
les mules furent dteles par le seul coup de serpe qui coupa les
traits.]

[38: Je ne pus le suivre ce jour-l, et ne le rejoignis que le lendemain
matin, aprs avoir march toute la nuit.]

[39: Le roi Charles IV avait toujours  la main une trs longue canne,
de laquelle il avait besoin pour marcher; ce vieillard tait si indign,
qu'il nous semblait qu'il allait s'oublier jusqu' la lever sur son
fils, qui conservait une physionomie imperturbable. Nous pouvions
l'apercevoir par plusieurs ouvertures qu'il y avait  la porte du salon
o la scne se passait.]

[40: Elle s'approcha de lui en levant la main comme pour lui donner un
soufflet.]

[41: Le ministre espagnol  Madrid obissait au lieutenant-gnral du
royaume nomm par Charles IV, et c'tait le grand-duc de Berg.]

[42: Le 8 octobre 1805, le roi de Naples avait ratifi,  Portici, le
trait de neutralit conclu le 21 septembre prcdent par son
ambassadeur  Paris, et le 20 novembre suivant, une escadre anglo-russe
dbarquait  Naples 12,000 hommes de troupes.]

[43: Lorsque, par ordre de l'empereur, l'on me demanda des dtails sur
les ordres que je pouvais avoir donns au gnral Dupont, la copie de
cette lettre figurait parmi les pices qui devaient servir  commencer
l'information sur la conduite du gnral Dupont; mais lors du jugement
prononc au conseil d'tat sur l'expos de cette affaire, cette pice
avait disparu. Je suis bien aise que cela ait t utile au gnral
Dupont; mais c'est une chose coupable que de servir l'un, en mettant
l'autre dans le cas d'tre accus d'imprvoyance.]

[44: Les lieues d'Espagne sont beaucoup plus fortes que celles de
France.]

[45: Le gnral Dupont assure n'avoir eu aucune nouvelle de ce
mouvement: c'est donc  Dufour de l'expliquer.]

[46: Andujar, Baylen et la Caroline sont distans entre eux d'une marche
ordinaire de troupes.]

[47: On prtend qu'on les employa  la garde de caissons contenant des
objets particuliers qui taient la proprit de quelques gnraux.]

[48: Vedel avait pris, au contraire, le rgiment espagnol de Jaen:  la
vrit, il avait reu ordre de le rendre.]

[49: M. de Villoutray tait cuyer de l'empereur; il avait tmoign le
dsir de servir militairement, et on l'avait envoy en Espagne.]

[50: J'ai dit plus haut qu'aprs la bataille d'Eylau, l'empereur avait
rclam le secours d'un corps d'arme espagnol qui devait tre mis  sa
disposition par suite d'une stipulation antrieure avec Charles IV. Ce
corps, aprs avoir travers la France pour venir jusque sur l'Elbe, se
trouvait dans les environs de Hambourg, lorsque les Anglais vinrent
attaquer Copenhague et prendre la flotte danoise. Il fit partie des
premires troupes que l'empereur fit marcher, sous le marchal
Bernadotte, au secours des Danois, et il tait encore dans ces parages
lorsque la rvolution d Espagne commena. L'empereur, voyant la tournure
qu'elle prenait, manda au marchal Bernadotte de prendre garde que les
Anglais n'embarquassent  l'improviste ce corps espagnol, command par
le marquis de la Romana. Bernadotte rpondit qu'il tait en mesure, et
qu'il garantissait les sentimens du marquis de la Romana. Cependant,
huit jours aprs, il fut oblig de rendre compte que les Anglais taient
venus sur la cte et avaient embarqu le marquis de la Romana avec sept
mille hommes de son corps d'arme, dont nous apprmes bientt aprs
l'arrive  la Corogne.

Le reste devait tre embarqu peu de jours aprs; mais on prit des
mesures pour l'empcher.]

[51: J'ai su depuis le motif pour lequel M. Villoutray s'tait fait
escorter par une garde espagnole, et pourquoi il revenait  petites
journes: c'est parce qu'il voyageait dans une calche  lui, conduite
par ses propres chevaux, et sa calche tait charge d'objets non soumis
 la visite. Ce sont les seuls qui aient t sauvs de tout le corps
d'arme.]

[52: On a vu, plus haut, que le gnral Junot avait dissous l'arme
portugaise; l'empereur lui ordonna, depuis, de la rorganiser et de
l'envoyer  Bayonne. Il en dserta une bonne moiti en chemin, et l'on
forma du reste six beaux bataillons et un rgiment de chasseurs 
cheval; ils servirent avec l'arme franaise de manire  mriter sa
confiance et son estime.]

[53: Nous tions capitaines ensemble  l'arme du Rhin, et fmes tous
deux promus au grade de chef de bataillon  la mme affaire, le second
passage du Rhin, de vive force, o je commandai les troupes du premier
dbarquement qui prirent pied  la rive droite; depuis, Foy a suivi la
fortune de Moreau, et moi celle de l'empereur.]

[54: Il avait d'abord fait partir pour Naples le grand-duc de Berg, et,
 son retour d'Erfurth, il fit partir la grande-duchesse, qui tait
reste de quelques semaines en arrire.]

[55:
     Monsieur mon frre,

Mon ambassadeur  Paris m'apprend que V. M. L. se rend  Erfurth, o
elle se rencontrera avec l'empereur Alexandre. Je saisis avec
empressement l'occasion qui la rapproche de ma frontire, pour lui
renouveler le tmoignage de l'amiti et de la haute estime que je lui ai
voue, et j'envoie auprs d'elle mon lieutenant-gnral le baron de
Vincent, pour vous porter, monsieur mon frre, l'assurance de ces
sentimens invariables. Je me flatte que V. M. n'a jamais cess d'en tre
convaincue, et que si de fausses reprsentations qu'on avait rpandues
sur les institutions intrieures organiques que j'ai tablies dans ma
monarchie lui ont laiss, pendant un moment, des doutes sur la
persvrance de mes intentions, les explications que le comte de
Metternich a prsentes  ce sujet  son ministre les auront entirement
dissipes. Le baron de Vincent se trouve  mme de confirmer  V. M. ces
dtails et d'y ajouter tous les claircissemens qu'elle pourra dsirer.
Je la prie de lui accorder la mme bienveillance avec laquelle elle a
bien voulu le recevoir  Paris et  Varsovie. Les nouvelles marques
qu'elle lui en donnera me seront un gage non quivoque de l'entire
rciprocit de ses sentimens, et elles mettront le sceau  cette entire
confiance qui ne laissera rien  ajouter  la satisfaction mutuelle.

Veuillez agrer l'assurance de l'inaltrable attachement et de la
considration avec laquelle je suis, monsieur mon frre,

De V. M. I. et R. le bon frre et ami.

     FRANOIS.

     Presbourg, le 18 septembre 1808.]





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir
 l'histoire de l'empereur Napolon, Tome 3, by Duc de Rovigo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***

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