The Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servir 
l'histoire de l'empereur Napolon, by Duc de Rovigo

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Mmoires du duc de Rovigo, pour servir  l'histoire de l'empereur Napolon

Author: Duc de Rovigo

Release Date: December 14, 2006 [EBook #20108]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).






MMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR  L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLON.

TOME PREMIER.



PARIS.

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLE, RUE GUNGAUD, N 25.

1828.




PRFACE.


On m'a accus d'avoir t le sde de l'empereur, et de l'tre encore.

Si on entend par l d'avoir compris que les convulsions qui ont agit le
monde, n'taient autre chose que la lutte des principes de la rvolution
contre ceux de l'aristocratie europenne; si on entend par l que je
n'ai pas song  mettre de borne  l'tendue de mes devoirs; oui, je fus
le sde de Napolon.

Si se souvenir des bienfaits au temps des revers, si ne pas abandonner
son chef aprs sa chute, si se rsigner  l'exil pour avoir voulu
partager le sien, si ne pas craindre de braver l'inimiti de ses
ennemis, nagure ses courtisans; si rendre hommage  sa mmoire,
lorsqu'il n'est plus, c'est tre sde; oui, je suis encore le sde de
Napolon.

Ce grand homme m'a honor de sa confiance; j'tais prs de lui sur les
champs de bataille, il m'a appel prs de sa personne dans le conseil,
il m'a donn des preuves clatantes de bienveillance, j'oserais presque
dire d'affection; pouvais-je, devais-je y rpondre autrement que par un
dvouement sans bornes! fallait-il, tout couvert que j'tais de ses
bienfaits et investi de sa confiance, fallait-il m'riger en censeur au
moment du danger et offrir du blme au lieu d'aide. Le rle de censeur
est commode et facile, mais ce n'est pas le plus honorable  jouer. Ce
n'est pas celui que j'ai choisi: qu'on ne s'attende donc pas  trouver
dans ces Mmoires de longues critiques ou de graves dissertations
politiques; je n'ai pas voulu crire autrement que je n'ai agi.

On a cherch  calomnier le beau et noble caractre de l'empereur, c'est
tout simple, il n'a plus rien  donner; mais si faire son loge tait
faire sa cour au pouvoir, que de gens rassembleraient complaisamment
leurs souvenirs, et retrouveraient tout  coup la mmoire.

On a voulu peindre l'empereur comme un homme insatiable de guerres, et
cette ide, qui sera reconnue fausse, passe encore pour vraie dans
beaucoup de bons esprits; j'espre que la lecture de ces Mmoires
contribuera  les clairer. Napolon avait essentiellement besoin de la
paix; chef d'une dynastie ne au milieu de la guerre, le repos seul
pouvait la consolider.

Je m'attache  faire connatre l'empereur tel qu'il tait et tel que je
l'ai connu; mais je cherche plus encore  faire connatre les motifs des
actes de sa politique.

J'ai pass rapidement sur les rcits de batailles et sur les oprations
militaires, non pas que je les trouvasse dnus d'intrt, mais parce
que plusieurs habiles gnraux ont rempli cette tche avec un talent
suprieur et digne du gnie dont le nom brille dans chacune de leurs
pages.

Je ne sais si un auteur doit compte au public des motifs qui l'ont
dtermin  crire; mais quant  moi, je n'ai aucune objection  dire
les miens.

Prisonnier  Malte, pendant que l'empereur tait captif  Sainte-Hlne,
j'ai vu,  mon retour en France, que de gnreux amis, et quantit de
fonctionnaires bien intentionns, avaient trouv commode de se justifier
 mes dpens. Il faut que la calomnie soit une fort belle chose par
elle-mme, car, bien qu'on la mprise, force est d'y rpondre. Je n'ai
cru pouvoir mieux faire que de publier mes Mmoires.

Aussitt que j'ai fait connatre cette intention, une grande inquitude
s'est manifeste; beaucoup d'existences se sont crues compromises;
l'alarme s'est rpandue, et quelques consciences se sont troubles. Sans
doute, personne mieux que moi ne pourrait faire des mmoires de
scandale, car je n'ai rien oubli de ce que j'ai su; mais qu'on se
rassure. J'aime  penser qu'on conviendra tout au moins de ma
modration, et si je faisais un usage plus tendu des nombreux documens
secrets que je possde, il n'y aurait pas de ma faute.

Quelques amis ont cherch  me persuader que je ferais mieux de diffrer
la publication de mes Mmoires, et de laisser ce soin  mes enfans. J'ai
t sensible  la bonne intention qui les dirigeait, et cependant je
publie, parce que je ne partage pas leur opinion. C'est pendant que
j'existe encore que j'ai voulu que ces Mmoires parussent; je suis
encore l, du moins, pour convenir de mes erreurs si j'en ai commis;
mais je suis encore l aussi pour rpondre aux attaques calomnieuses; il
m'a sembl d'ailleurs qu'il y avait plus de courage et de loyaut 
choisir, pour parler, le moment o il y a encore tant de tmoins qui
peuvent me rfuter.

J'ai occup de grands emplois, j'ai reu de grands honneurs, j'ai joui
d'une immense fortune; on se console de perdre tout cela; mais on ne se
console pas de se voir attaquer dans ce que tout homme de coeur a de plus
cher. J'aime  penser que la lecture de ces Mmoires prouvera que si
j'ai t honor de la confiance et combl des faveurs du plus grand
homme des temps modernes, j'ai su les mriter par mes services et y
rpondre par un dvouement honorable.

Je ne dis plus qu'un mot. Je n'ai pas cherch  faire une oeuvre
littraire: le lecteur trouvera donc sans doute beaucoup de ngligences
dans mon style; on ne me les reprochera pas, car je raconte, je ne
compose pas; et d'ailleurs, mes compagnons d'armes savent que le talent
d'crire a toujours t chez moi la disposition la moins dveloppe.
J'aurais pu emprunter le secours d'une plume trangre et plus exerce,
le public y aurait sans doute gagn, mais son jugement n'aurait pas t
aussi rigoureux que si je me montre  lui tel que je fus et tel que je
suis.




CHAPITRE PREMIER.

Entre au service.--Les reprsentans du peuple aux armes.--Excution de
M. de Tosia.--Je suis en danger d'tre arrt comme royaliste.--Premiers
faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de
Cond.--Prilleuse mission  l'arme de Sambre-et-Meuse.--Pichegru,
souponn, est remplac par Moreau.--Je suis nomm chef de bataillon, au
passage du Rhin.--Cessation des hostilits aprs les prliminaires de
Loben.--Aide-de-camp du gnral Desaix; je l'accompagne  Paris.


Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait
obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la
croix de Saint-Louis, je finissais  peine mes tudes lorsque la
rvolution clata. J'avais ma fortune  faire. La carrire des armes
pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je rsolus d'en
courir les hasards.

Mon frre an servait dans l'artillerie; mon pre dsirait que j'y
entrasse aussi, parce que l'avancement y tait fix de manire  ce
qu'il n'y et pas de passe-droit  redouter; mais je prfrais la
cavalerie; et bien qu'alors on regardt cette arme comme fort
dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je
persistai  y entrer. Il me sembla qu'une rsolution forte, du courage,
et mon pe, devaient suppler au dfaut de fortune.

Je partis pour rejoindre le rgiment de Royal-Normandie, o mon pre
avait servi, et qui tait alors en marche pour se runir  la petite
arme que rassemblait M. de Bouill, pour soumettre la garnison de Nancy
rvolte. J'arrivai au moment dcisif; de sorte que, ds mon entre au
service, ma premire nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus
au feu.

Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le
premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tu par ses
propres soldats en voulant les empcher de faire feu sur nous. Quelques
jours aprs cette expdition, M. de Bouill renvoya son arme dans ses
garnisons. Ce gnral avait pour le rgiment dans lequel je venais
d'entrer une bienveillance particulire, et le rgiment tout entier y
rpondait par un dvoment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion
de lui prouver.

 cette poque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie
professaient des principes opposs  ceux qui se manifestaient dj de
toutes parts; aussi s'attirrent-ils l'animadversion des novateurs. Les
provocations et les menaces amenrent des rsistances; les proscriptions
suivirent. Les officiers de Royal-Pologne gorgs  Lyon, ceux de
Royal-Berri guillotins  Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitus en
masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis  Besanon et obligs de quitter
la ville, en furent les victimes. Nous dmes craindre  notre tour; mais
heureusement pour nous la dclaration de guerre vint faire diversion.

Nous fmes dirigs sur Strasbourg. C'est alors que je fis la
connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier
d'amiti avec lui. Il tait alors capitaine, et aide-de-camp du prince
Victor de Broglie, chef d'tat-major de l'arme qui se rassemblait sur
ce point. Peu aprs survint le 10 aot, qui servit de prtexte  de
nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitu, et Desaix fut
attach au corps du gnral Biron. Les officiers de mon rgiment furent
presque tous obligs de quitter le service; quelques uns migrrent,
presque tous se retirrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les
ordres du gnral Custine.

Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et
Longwy avaient t livrs. L'arme rassemble entre Landau et
Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'arme qui combattit
 Valmy, et arrta les Prussiens. En mme temps, nous avions pris
Mayence, franchi le Rhin et pouss jusqu' Francfort. Ces succs firent
clater une joie qui ne fut pas de longue dure. Les revers suivirent:
battus presque partout, nous fmes ramens jusque sous Landau, aprs
avoir laiss garnison  Mayence.

C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupons les plus
absurdes qu'on voulut expliquer ces dfaites, et nous vmes arriver des
reprsentans du peuple aux armes. Envoys pour dcouvrir de prtendues
conspirations, ils ne voulaient voir partout que des conspirateurs, et
je dois le dire, ils ne trouvrent que trop de misrables que l'espoir
des rcompenses fit descendre au rle de dlateurs. On a dit que, dans
un temps de dsordre et d'anarchie, l'honneur franais s'tait rfugi
aux armes. On put dire aussi que, avec ces proconsuls d'espce
nouvelle, la mfiance vint s'y tablir. On s'vitait; chacun craignait
celui qui jusqu'alors avait t son plus dvou compagnon d'armes; mais
surtout on fuyait un reprsentant du peuple presque comme on fuit une
bte enrage. Chose trange! pendant que leurs mesures de terreur
l'inspiraient autour d'eux, leurs dcisions, qu'ils rendaient avec toute
l'importance de l'ignorance, les couvraient de ridicule. On riait de
piti tout en frmissant d'horreur.

Aux lignes de Weissembourg, on nous fit un jour monter  cheval  huit
heures du matin, pour reconnatre comme gnral de brigade un certain
chef d'escadron de dragons, nomm Carlin.  onze heures, on nous y fit
monter de nouveau, pour le reconnatre comme gnral de division! Le
lendemain, il tait  l'ordre comme gnral en chef. La perte des lignes
de Weissembourg eut lieu quelques jours aprs, avant que le nouveau
gnral et le temps de les parcourir! il ramena l'arme  Strasbourg, y
trouva sa destitution, et s'il ne fut pas condamn  Paris, c'est qu'il
y fut protg par son incapacit, qu'on reconnut. On croyait alors que
le meilleur moyen de se justifier des malheurs publics ou des revers de
la guerre, tait de faire tomber sous le glaive de la loi les braves que
le fer de l'ennemi avait pargns. Sur les champs de bataille, la mort
vole au hasard, mais l, elle mettait du discernement dans le choix des
victimes. Qui pouvait se croire  l'abri de ses coups? MM. de Custine,
de Biron, de Beauharnais, prirent sur l'chafaud. Dumouriez ne sauva sa
tte que par une prompte fuite.

J'ai vu arrter M. de Tosia, colonel du rgiment Dauphin, cavalerie, sur
la dnonciation d'un marchal-des-logis de son rgiment, qui avait eu
l'audace de s'adresser au reprsentant du peuple en pleine revue. Tosia
fut traduit  l'instant mme  la commission militaire, qui tait
toujours en permanence, et fusill deux heures aprs la dnonciation.

Je ne me souviens pas si ce marchal-des-logis, nomm Padoue, a t
rcompens, mais je me souviens parfaitement qu'il devint l'objet de
l'excration de toute l'arme.

 cette mme poque, je rencontrai de nouveau le gnral Desaix;  la
suite de quelques actions d'clat, il avait t nomm adjudant-gnral,
et commandait l'avant-garde sur la route de Strasbourg au Fort-Louis. Il
m'apprit que mon colonel, quelques officiers et moi avions t dnoncs
comme fort suspects, et que je devais agir avec prudence. La position
tait grave, comme on va le voir, et l'vnement prouva que Desaix tait
bien instruit.

 quelques jours de l, j'tais de grand'garde en face du village de
Hofeld, sur la route de Saverne  Haguenau, lorsque mon domestique vint
m'y joindre et m'apprendre que le colonel venait d'tre arrt, qu'on me
cherchait, et que je n'avais pas un instant  perdre pour me sauver.
L'honnte garon tait si persuad que j'allais prendre la fuite, qu'il
m'apportait mon bagage; mais, quelque pressant que ft le danger,
pouvais-je quitter le poste dont le commandement m'avait t confi?
D'ailleurs, je pouvais prendre des dispositions afin d'tre inform 
temps si on tait venu me chercher aux avant-postes: je prfrai
attendre l'vnement.

On vint relever le poste, et l'officier qui venait me remplacer me tira
d'anxit en m'apprenant que, satisfaits sans doute d'avoir enlev le
colonel et un autre officier, les gendarmes taient partis avec leurs
prisonniers sans reparler de moi. Quoi qu'il en soit, je me tins pour
bien averti, et, au lieu de retourner au rgiment, je fus rejoindre
l'adjudant-gnral Desaix  son avant-garde, sur la route de Strasbourg
 Fort-Louis; mais comme j'aurais pu le compromettre en restant prs de
lui, j'obtins du lieutenant-colonel d'tre attach, en qualit
d'officier d'ordonnance, au quartier-gnral de l'arme.

Sur ces entrefaites, le gnral Pichegru vint prendre le commandement en
chef de l'arme. Ds son arrive il se pronona ouvertement contre les
mesures de terreur que dployaient les reprsentans du peuple; ds son
arrive aussi il se disposa  reprendre vivement l'offensive. Le jour
mme o l'arme commena son mouvement le gnral en chef me confia une
mission pour l'arme de la Moselle,  notre gauche. Je me htai de la
remplir, et comme je revenais on se battait entre Belheim et Haguenau.
Je ne tardai pas  reconnatre que c'tait mon rgiment et le IIe de
cavalerie qui taient aux prises avec le corps migr que commandait le
duc de Bourbon. C'tait une belle occasion que le ciel m'envoyait. Je
courus prendre ma part du danger; je me mis  la tte de mon peloton, et
je fus assez heureux pour me faire remarquer. Aprs l'action, je fus en
rendre compte au gnral en chef, et ma bonne fortune voulut qu'il se
trouvt dans ce moment avec le reprsentant du peuple. Je profitai de la
circonstance pour parler de moi, et Pichegru prenant mon parti assura ma
tranquillit d'un seul mot.

Quoique fort jeune alors, j'tais dj connu  l'avant-garde de l'arme.
Dur  la fatigue, sobre par habitude, ayant fait preuve de quelque
tmrit, et dou par la nature d'une bonne mmoire, j'tais devenu
l'objet des prfrences de mes chefs, quand il s'agissait d'excuter
quelque entreprise hasardeuse, et je fus bientt attach au gnral
Ferino en qualit d'aide-de-camp. Par malheur, ce gnral, qui avait t
quelque temps au service d'Autriche, tait inexorable pour les moindres
fautes de discipline; l'extrme licence des nouvelles recrues le mettait
en fureur; il n'en pouvait cacher son mcontentement; aussi fut-il
bientt destitu.

Je me serais trouv sans emploi, si Desaix, devenu gnral de division,
ne m'et appel prs de sa personne, et je fis avec lui le blocus de
Mayence pendant ce rigoureux hiver qui fut signal par la conqute de la
Hollande. L'amiti de Desaix pour moi ne se dmentait pas; il
m'employait activement  toutes les affaires d'avant-poste, genre de
guerre qu'il aimait, parce qu'il y trouvait l'occasion de former les
jeunes officiers sur lesquels il avait des projets.

Avant la fin du blocus de Mayence, Pichegru revint de Hollande prendre
le commandement de l'arme du Rhin. Il la trouva dans un tat de
dlabrement complet. Le Directoire lui enjoignait de passer le Rhin
entre Brissac et Ble, et il ne trouvait dans les arsenaux aucun des
objets indispensables pour cette opration. Il n'en cacha pas son
mcontentement, et le ton de ses dpches s'en ressentit. J'ai toujours
cru que ce fut alors que germrent dans son esprit les sentimens
haineux qui plus tard lui firent commettre une action criminelle.

La division du gnral Desaix avait quitt le blocus de Mayence pour
prendre position entre Brissac et Ble. Son avant-garde tait commande
par Bellavene, et j'tais attach  l'tat-major, dont le
quartier-gnral tait  Ottmarsheim. Le corps de Cond tait camp 
Neubourg, sur la rive droite en face. Je commenai  remarquer que le
gnral Pichegru allait bien souvent  Ble, quoique son
quartier-gnral ft  Illkirck prs Strasbourg.

Un jour qu'il retournait de Ble  son quartier-gnral, il me fit
appeler, et me donna une lettre  porter  M. Bcher, notre charg
d'affaires  Ble, qui devait me remettre une rponse pour Illkirck; et
comme  cette poque il n'y avait pas un cu dans les caisses de
l'arme, je remarquai que le gnral avait tabli des relais  poste
fixe pour que la communication ft plus facile. Pendant quinze jours je
fus toujours sur cette route, et certes, je ne me doutais gure que je
portais les lettres destines au prince de Cond.

Nous nous attendions  passer le Rhin dans ces parages, lorsque tout 
coup nous remes l'ordre de partir pour Manheim, qui venait d'ouvrir
ses portes d'aprs une influence intrieure toute dvoue  la France.
Le gnral Pichegru avait charg le gnral Desaix de prendre
l'offensive sur la rive droite, et obtenu le rappel du gnral Ferino.
Ce dernier voulut bien tmoigner le dsir de m'avoir prs de lui. Le
gnral Desaix m'ayant engag  ne pas refuser, je suivis son conseil,
et joignis le gnral Ferino  Manheim.

L'arme ne tarda pas  s'branler; elle s'avanait par les deux rives du
Necker, lorsqu'elle vit dboucher les Autrichiens qui venaient  sa
rencontre. L'action s'engagea; nous succombmes, et fmes vivement
ramens. Les troupes qui occupaient les lignes de Mayence ne
combattirent pas d'une manire plus heureuse. Elles firent une perte
d'artillerie norme, et furent rejetes dans la direction de
Kaiserlautern.

Le gnral Pichegru, dont ce double revers compliquait la position, fut
oblig de repasser le Rhin au plus vite, et vint s'tablir sur la petite
rivire de Pfrim pour recueillir les fuyards. La position devenait
difficile; il n'y avait qu'une prompte coopration de l'arme de
Sambre-et-Meuse qui pt garantir la Lorraine et l'Alsace d'une invasion:
il importait donc qu'elle ft prvenue sans perdre de temps.

La mission tait dlicate. Sur l'indication du gnral Desaix, Pichegru
me la confia. J'associai Sorbier, un de mes camarades,  ma prilleuse
entreprise, afin qu'il pt prendre les importantes dpches, si je
venais  tre tu.

Nous nous mmes  la tte de cinquante cavaliers choisis, tous gens
audacieux et intrpides, et quittmes l'arme  la nuit tombante. 
l'aide des prcautions que des officiers d'avant-garde ne doivent jamais
ngliger, nous traversmes tout le pays qu'occupaient les troupes
lgres autrichiennes, et nous emes le bonheur d'atteindre Kaisemark
sur la Nahe, o nous joignmes la division Marceau, de l'arme de
Sambre-et-Meuse. Nous lui remmes nos dpches; et, comme il importait
que le gnral Pichegru ft fix au plus vite sur la position
qu'occupait le gnral Jourdan, nous nous htmes de partir pour le
rejoindre. Nous ne savions trop cependant quelle direction nous devions
prendre; car l'arme devait avoir continu son mouvement. Redoublant de
prcautions, ne marchant que la nuit, vitant les villages, nous
arrivmes enfin  la hauteur d'Allze.

Le jour naissait, quelques paysans commenaient  se rpandre  et l
dans la campagne. Nous joignmes une jeune fille, qui nous apprit que
nous n'tions qu' quelques pas des Autrichiens. Ils marchaient  nous:
quelques pas encore, et nous tions dcouverts. Nous lanmes une
seconde fois nos chevaux  travers champs, et nous atteignmes bientt
la route de Gremdstadt  Mayence,  une bonne lieue des avant-postes du
gnral Desaix.  peine y fmes-nous, que nous vmes accourir un
escadron de chevau-lgers autrichiens. Il n'y avait pas  reculer; nous
fmes nos dispositions: elles furent simples. Je dis  Sorbier de se
mettre en tte du dtachement et de le faire marcher par quatre, en
prenant le ct gauche du chemin, de manire qu'en faisant demi-tour 
droite, par quatre, nous devions avoir l'ennemi sous le coupant de nos
sabres: nous fmes bientt vivement poursuivis. Nous nous mmes au
galop, afin de rompre l'ennemi, que nous ne pouvions aborder en masse,
et faisant brusquement face en arrire, nous accablions ceux des siens
qui s'abandonnaient trop imprudemment  leur ardeur. Nous fmes cette
manoeuvre deux ou trois fois, et  chaque fois nous prmes quelques
hommes et quelques chevaux. Nanmoins nous n'tions pas hors de danger,
mais heureusement le feu des carabines fut entendu des avant-postes,
d'o on envoya un dtachement  notre secours.

Cette expdition nous valut les flicitations du corps d'arme: le
gnral Pichegru y joignit la sienne, et le gnral Desaix me tmoigna
plus de bienveillance que jamais.

Le jour mme, Pichegru, press par l'arme autrichienne, se mit en
mouvement pour se porter sur Landau. Il prit position derrire le
Queich; l'avant-garde en avant de Landau, o, en cas de blocus, le
gnral Ferino eut ordre de se renfermer. Il y tait depuis quelques
jours, lorsqu'un parlementaire autrichien vint proposer un armistice,
qui devait tre commun aux deux armes du Rhin et de Sambre-et-Meuse. Ce
fut le premier armistice conclu dans le cours de cette guerre.

Pichegru profita de ce moment de repos pour se rendre  Paris. Il s'y
plaignit vivement de l'tat de dnment dans lequel on laissait l'arme.
Le Directoire, qui n'aimait pas  rencontrer des difficults de ce
genre, lui dclara que s'il trouvait le fardeau trop lourd, il pouvait
le dposer. On a dit, depuis, que dj le Directoire commenait 
souponner ses manoeuvres: je ne saurais l'assurer; mais ce qu'il y a de
certain, c'est que l'arme, qui n'avait aucune connaissance de la
perfidie de son gnral, crut qu'il n'avait t sacrifi que pour avoir
trop chaudement pris ses intrts.

Moreau, qui avait remplac Pichegru  l'arme du Nord, vint encore,
cette fois, le remplacer  l'arme du Rhin. L'armistice fut presque
aussitt dnonc. L'archiduc Charles avait succd au feld-marchal
Clairfait: c'tait la premire fois que ce prince paraissait  la tte
des armes autrichiennes; il tait impatient d'en venir aux mains.
Moreau, de son ct, se proposait de marcher  lui, mais il fallait
franchir le fleuve: il s'appliqua  lui donner le change sur ce
prilleux projet.

Il concentra ses troupes sous Landau, feignit de vouloir tenter des
entreprises auxquelles il ne songeait pas; et quand tout fut prt, tout
dispos, il se porta, en deux marches, sous la citadelle de Strasbourg.
Je n'tais que capitaine alors, mais j'tais dj connu dans l'arme, et
quoique d'un grade subalterne, je fus charg d'excuter le passage avec
un bataillon qui fut mis sous mes ordres immdiats. Mes instructions
portaient de me dtacher,  minuit, de la rive gauche, de prendre
rapidement terre  la droite, et de fixer le plus que je pourrais
l'attention de l'ennemi, afin de favoriser le grand passage qui devait
se faire  Kehl. Malheureusement la nuit tait noire, le fleuve trs
rapide; une partie de mes bateaux cda au courant, une autre s'engrava;
je ne pus conduire  bon port que quelques embarcations. Je marchai
nanmoins aux Autrichiens, mais j'tais si faible que je fus oblig de
regagner la rive gauche, et m'estimai heureux d'y tre parvenu sans
accident. Je passai alors  la division de droite, que commandait le
gnral Ferino. Nous quittmes Kehl presque aussitt. Nous nous portmes
sur le Brisgau; nous traversmes la fort Noire par le val d'Enfer,
pendant que le reste de l'arme s'avanait par la route de Wirtemberg.
Nous franchmes toute la Souabe; nous marchions sans coup frir, lorsque
nous rencontrmes le corps de Cond dans les environs de Memingen. Il
occupait le petit village d'Ober-Kamlach. Nous l'abordmes. L'attaque
fut vive, meurtrire: l'infanterie noble fut presque entirement
dtruite, et, je dois le dire  la louange de nos troupes, quoique les
animosits politiques fussent alors dans toute leur force, la victoire
fut morne et silencieuse; nos soldats ne pouvaient, en contemplant cet
horrible champ de carnage, retenir les regrets que leurs coups ne
fussent tombs sur des trangers.

Nous continumes le mouvement; nous marchmes sur Augsbourg, qu'occupait
encore l'arrire-garde autrichienne. Elle se retira; nous la suivmes et
arrivmes sur les bords du Lech. Nous fmes nos dispositions pour le
franchir. Je fus charg de reconnatre un gu au-dessus de Friedberg,
o devait passer la division Ferino, et de conduire la colonne  la rive
oppose. Mon opration russit  souhait. J'eus le bonheur de ne perdre
que quelques maladroits qui se noyrent pour n'avoir pas su tenir le
gu.

La bataille s'engagea immdiatement: nous la gagnmes, et poursuivmes
les ennemis jusqu' Munich. Je reus,  cette occasion, une lettre du
Directoire, qui me flicitait du courage que j'avais montr.

Pendant que nous poussions sur le Lech, l'arme de Sambre-et-Meuse, qui
avait pass le Rhin  Dusseldorf, s'tait porte sur la Bohme; mais
soit animosit, soit dfaut d'instructions, Moreau ngligea les nombreux
passages qui existent sur le Danube, depuis Donawerth jusqu'
Ratisbonne. Cette faute nous devint fatale. L'archiduc Charles droba sa
marche au gnral qu'il avait en tte, franchit le Danube  Ingolstadt,
 Neubourg, et fit sa jonction avec les troupes autrichiennes qui se
retiraient devant l'arme de Sambre-et-Meuse. Il reprit aussitt
l'offensive, s'avana sur Jourdan avec toutes ses forces runies, le
battit, et le poursuivit jusqu'aux bords du Rhin sans qu'il vnt  la
pense du gnral Moreau de rpter ce que son adversaire avait fait. Au
lieu de repasser sur la rive gauche du Danube, de chercher  se rallier
 l'arme de Sambre-et-Meuse, et de forcer l'archiduc  lcher prise, il
se mit en retraite avec sa magnifique arme, qui comptait plus de
quatre-vingt mille combattans. Pendant qu'il rtrogradait  petites
journes, l'archiduc poussait Jourdan  tire-d'ailes, et passait le Mein
 Francfort. Ce fleuve franchi, il remonta rapidement la valle du Rhin
et intercepta la route de Wurtemberg. Prvenu par cette marche, 
laquelle cependant il aurait d s'attendre, Moreau fut oblig de se
jeter par le val d'Enfer, et repassa le Rhin, partie  Brisach et partie
 Huningue. Ainsi finit cette campagne, qui paraissait devoir amener des
prodiges, et qui se termina comme l'accouchement de la montagne.

Pendant que nous faisions cette promenade militaire, le gnral
Bonaparte poursuivait le cours de ses victoires en Italie. Les armes
autrichiennes qui combattaient sur le Rhin taient incessamment obliges
d'envoyer au secours de celles qui prissaient sur l'Adige. Elles
s'taient affaiblies par les dtachemens qu'elles avaient fait partir.
La circonstance tait favorable pour reprendre l'offensive. Le
Directoire rsolut de mettre en mouvement les armes de Sambre-et-Meuse
et du Rhin; mais, soit qu'il ft mcontent de la msintelligence qui
rgnait entre elles, soit toute autre cause, il donna le commandement de
la premire au gnral Hoche, et leur ordonna  l'une et  l'autre de
repasser le Rhin.

J'tais alors aide-de-camp du gnral Desaix. Je fus charg de prendre
le commandement de l'avant-garde du gnral Vandamme, qui devait passer
la premire. Il fallait aborder en plein jour sous le feu des batteries
autrichiennes. L'opration tait prilleuse, mais tout fut au mieux;
nous dbarqumes sous la protection de la compagnie d'artillerie lgre
que commandait Foy, depuis officier-gnral et dput. Nous fmes l'un
et l'autre faits chefs de bataillon  cette journe.

Le gnral Desaix fut bless le lendemain. Je continuai de combattre 
la tte des troupes avec lesquelles j'avais franchi le fleuve. L'ennemi
fut oblig de cder. Nous le suivions vivement, lorsque nous vmes
accourir  nous un officier franais; c'tait le gnral Leclerc, qui
arrivait d'Italie par l'Allemagne, et venait nous donner avis des
prliminaires de paix arrts  Loben. Le feu cessa aussitt, l'arme
prit position, et les gnraux des deux partis se runirent pour arrter
les lignes de dmarcation.

Je fus encore employ  ces confrences, qui eurent lieu  Heidelberg.
J'y suivis le gnral Reynier, qui tait charg des intrts de l'arme
du Rhin. Tout fut bientt rgl, et je pus rejoindre le gnral Desaix,
qui se rtablissait  Strasbourg.

Ce fut pendant sa convalescence qu'il conut le projet d'aller en Italie
pour voir le gnral Bonaparte. Jusqu'alors il ne le connaissait que de
renomme, mais il tait grand admirateur de sa gloire. D'ailleurs,
bless de l'infriorit dans laquelle le Directoire tenait ceux qui
portaient les armes, Desaix appelait de ses voeux secrets un homme de
caractre et de gnie qui pt remdier au mal. Le vainqueur d'Arcole
devait tre cet homme; lui seul avait acquis assez d'ascendant pour se
dclarer le protecteur de ceux qui s'taient couverts de gloire aux
armes.

Il voulut aller confrer avec lui, et je fus passer dans ma famille le
temps qu'il employa  ce voyage. Je le rejoignis  son retour, et la
paix ayant t signe sur ces entrefaites, je ne tardai pas 
l'accompagner  Paris.




CHAPITRE II.

Retour du gnral Bonaparte  Paris.--Rception que lui fait le
Directoire.--Sa nomination  l'Institut.--Faux projet de descente en
Angleterre.--Mission secrte du gnral Desaix en Italie.--Prparatifs
pour l'expdition d'gypte.--Bernadotte  Vienne.--Port de
Civitta-Vecchia.--Forats.--Dpart pour l'gypte.


Les fureurs de la rvolution s'taient dj calmes en France; on
commenait  ne plus s'y effrayer  la seule mission d'ides
raisonnables; mais rien de ce qui avait t jet hors de son orbite, par
les commotions rvolutionnaires, ne pouvait encore tre replac; les
destructions taient acheves, et bien que le besoin de rdifier se
manifestt dj, il n'existait point de centre autour duquel on pt
graviter avec quelque scurit. Il ne se prsentait nulle part de main
assez ferme pour rassembler les dbris que la tempte avait disperss.
On tait en prsence d'un amas de ruines; on mesurait avec effroi
l'tendue, les ravages causs par la tourmente populaire, mais personne
n'entrevoyait de terme  cette misre, personne n'osait envisager
l'avenir.

Les chefs des diffrens partis de la guerre civile, que le Directoire
tait parvenu  dsunir, pour les dsarmer, plus tourdis par la gloire
que nos armes avaient acquise et par la paix qui l'avait suivie, que
confians dans la tranquillit qui leur avait t promise, pensaient bien
qu'un gouvernement ombrageux leur ferait tt ou tard payer chrement la
clbrit qu'ils avaient obtenue. Les ttes volcaniques paraissaient
calmes,  la vrit, mais on n'osait croire qu'elles fussent rassures,
et les rivalits s'apercevaient de toutes parts, particulirement parmi
les hommes que la guerre avait forms.

Les armes du Nord et de Sambre-et-Meuse, pleines d'officiers de mrite,
ne voyaient qu'avec regret la plus belle part de gloire qu'avait eue
l'arme d'Italie; elles taient envieuses des prfrences du Directoire
excutif pour tout ce qui appartenait  cette arme, et offraient ainsi
des moyens de trouble  des agitateurs qui se rencontrent facilement
parmi des esprits mdiocres, surtout aprs des vnemens comme ceux dont
on tait  peine sorti. Les ambitions de toute espce taient en
mouvement, et ne pouvaient qu'amener quelque nouveau 18 fructidor, ou
tout autre vnement de cette nature.

Le gnral Bonaparte venait de quitter l'Italie pour se rendre 
Radstadt en traversant la Suisse; son voyage n'avait t, pour ainsi
dire, qu'une marche triomphale. La population entire se portait sur son
passage; on le saluait comme le hros des ides librales, comme le
dfenseur des intrts de la rvolution.

D'aprs le trait de paix, il devait se rassembler,  Radstadt, un
congrs pour y rgler les affaires des princes dpossds, tant en
Allemagne qu'en Italie, et sur la rive gauche du Rhin. Ce travail
exigeant, par sa nature, de fort longs prliminaires d'tiquette et des
renseignemens de dtail difficiles  runir, le gnral Bonaparte ne
s'occupa,  Radstadt, que de rgler sommairement les bases des
oprations qui devaient occuper ce congrs.

Il revint  Paris, o l'impatience publique l'attendait pour lui voir
dcerner, par le gouvernement, les tmoignages de reconnaissance et
d'admiration qui remplissaient depuis long-temps le coeur de chaque
Franais.

L'automne finissait, l'hiver et ses plaisirs avaient ramen la
population dans la capitale: soldats et citoyens se portrent en foule
au-devant de lui.

Le Directoire, qui avait mis en dlibration s'il ratifierait les
prliminaires de Loben, se vit contraint, par cette manifestation de
l'opinion nationale, de faire une rception solennelle au pacificateur
qu'il avait t sur le point de dsavouer.

Une estrade magnifique avait t dresse au fond de la cour du palais du
Luxembourg. Le Directoire y prit place sous un dais, et le gnral
Bonaparte lui fut prsent par M. de Talleyrand, alors ministre des
affaires trangres. Les acclamations de la multitude contrastrent avec
les loges froids du Directoire.

 cette poque, l'arme de Sambre-et-Meuse tait runie  celle du Rhin,
sous le commandement d'Augereau, qui avait command  Paris au 18
fructidor.

Moreau venait d'tre destitu, aprs avoir dnonc Pichegru, qui fut
dport  Cayenne.

Aprs la rception du Directoire au gnral Bonaparte, commencrent les
bals et les grands dners, parmi lesquels il faut remarquer celui que
lui donna la Convention nationale; il eut lieu dans la grande galerie du
Musum; la table tenait toute la longueur de ce vaste local, et cette
fte n'aurait t qu'une vritable cohue, sans les grenadiers de la
garde du Directoire, qui, en armes, bordaient la haie d'un bout 
l'autre de la galerie, et prsentaient un spectacle imposant.

 quelques jours de l l'Institut dcerna une couronne au gnral
Bonaparte; son aropage l'lut au nombre de ses membres. Il fut reu par
M. Chnier, et sa rception eut lieu, un soir, dans la salle du Louvre,
o l'Institut tenait alors ses sances. Cette salle est au
rez-de-chausse, il y a devant un balcon ou une grande tribune en
menuiserie antique, et soutenue par d'normes cariatides; c'est l que
fut dpos le corps de Henri IV aprs que ce prince eut t assassin.
J'assistais, avec le gnral Desaix,  la rception du gnral
Bonaparte: il tait en costume, assis entre Monge et Berthollet; c'est,
je crois, la seule fois que je l'aie vu porter l'habit de ce corps
savant. Sa nomination eut l'effet qu'il en avait attendu: elle lui donna
les journaux, les gens de lettres, toute la partie claire de la
nation. Chacun lui sut gr d'avoir ml aux lauriers de la victoire les
palmes acadmiques. Quant  lui, simple, retir, en quelque sorte
tranger au bruit que son nom faisait dans Paris, il vitait de se mler
d'affaires, paraissait rarement en public, et n'admettait dans son
intimit qu'un petit nombre de gnraux, de savans et de diplomates.

M. de Talleyrand tait du nombre; il avait le commerce aimable, le
travail facile, un esprit de ressources que je n'ai vu qu' lui. Habile
 rompre,  tisser une intrigue, il avait tout le mange, toute
l'habilet qu'exigeait l'poque; il s'empressait auprs du gnral
Bonaparte; il s'tait fait, pour lui, intermdiaire, orateur, matre des
crmonies. Touch de tant de zle, le gnral accepta son dvoment.
Cette sorte de transaction amena des bals, des soires, o le ministre
avait pris soin de rassembler les dbris de la vieille bonne compagnie.

C'est dans une de ces runions que le gnral Bonaparte vit madame de
Stal pour la premire fois. Le hros avait toujours vivement intress
cette femme clbre. Elle s'y attacha, lia conversation avec lui, et
laissa chapper, dans le cours de cet entretien, o elle voulait
s'lever trop haut, une question qui trahit l'ambition qu'elle
nourrissait. Quelle est la premire femme,  vos yeux? lui
demanda-t-elle.--Madame, rpondit-il, c'est celle qui fait le plus
d'enfans. Madame de Stal fut stupfaite: elle attendait une tout autre
rponse.

Mais ces flicitations, cet empressement, qui suivaient partout le
gnral Bonaparte, ne tardrent pas  faire ombrage aux membres du
Directoire. Faibles dpositaires de l'autorit, ils sentaient l'opinion
se dtacher d'eux; la nation comparait leur nullit personnelle 
l'illustration du hros. Ils craignirent que l'enthousiasme public
n'ament quelque mouvement, quelque entreprise contre leur pouvoir, et
ne songrent plus qu' loigner celui qui en tait l'objet.

Le gnral Bonaparte jugeant encore mieux des consquences dont pourrait
tre suivie la prolongation de son sjour  Paris, o il n'avait
cependant voulu s'immiscer en rien de ce qui concerne les affaires de
l'intrieur, songea ds-lors  s'loigner d'un lieu qui offrait encore
la triste perspective de tant de moyens de discordes, d'autant que nous
approchions de l'poque propre  l'excution du projet qu'il avait conu
en faisant la paix, et dont il avait rassembl les premiers matriaux
avant de quitter l'Italie.

 peine le Directoire avait-il fait la paix, qu'il avait dcrt la
formation d'une arme d'Angleterre que le gnral Bonaparte devait
commander en chef, mais dont il avait lui-mme fait donner le
commandement au gnral Desaix, en attendant qu'il et fait son voyage
d'Italie  Radstadt.

Le gnral Bonaparte envoya le gnral Desaix visiter les ports et
arsenaux de la marine depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au Havre,
pour reconnatre dans quel tat ils taient, et quelles ressources ils
pourraient offrir pour une descente en Angleterre. J'accompagnai le
gnral Desaix dans ce voyage, et nous revnmes  Paris en mme temps
que le gnral Berthier, que le gnral Bonaparte avait envoy faire la
mme reconnaissance dans les ports de la Manche.

Ces deux observateurs furent de l'opinion unanime qu'il ne fallait pas
compter sur les ressources de ces ports pour effectuer une descente en
Angleterre, et que, consquemment, il fallait lui faire la guerre avec
d'autres moyens. Nanmoins on tint un langage contraire; on laissa se
persuader que l'ide de la descente tait la pense unique du
gouvernement, en sorte que l'opinion s'y arrta.

On fit partir de Paris tous les gnraux qui avaient de l'emploi dans
l'arme d'Angleterre; on les envoya  leurs postes sur les ctes: on
parvint  faire compltement adopter l'ide que c'tait de l'Angleterre
qu'on s'occupait, et que tous les prparatifs de la Mditerrane
n'avaient t faits que pour dtourner l'attention de l'ennemi, tandis
que c'tait justement le contraire.

Tout cela fait, le gnral Bonaparte n'eut pas de peine  dmontrer
l'insuffisance des moyens de la rpublique pour attaquer l'Angleterre
dans son le, et  dcider le Directoire  entreprendre de porter une
arme en gypte, comme le point le plus rapproch et le plus vulnrable
de la puissance commerciale anglaise, et dont les difficults n'taient
pas disproportionnes  nos moyens d'attaque. Il lui fit l'numration
de ceux qu'il avait runis dans les ports d'Italie avant de la quitter,
et demandait le commandement de la flotte et de l'arme, se chargeant de
pourvoir  tout le reste.

On dmontra au Directoire que l'on ne parviendrait jamais 
tranquilliser la France, tant que cette foule de gnraux et d'officiers
entreprenans ne serait pas occupe; qu'il fallait faire tourner l'ardeur
de toutes ces imaginations au profit de la chose publique; que c'tait
ainsi qu'aprs leurs rvolutions, l'Espagne, la Hollande, le Portugal et
l'Angleterre avaient t obligs d'entreprendre des expditions
outre-mer, pour employer des esprits remuans qu'ils ne pouvaient plus
satisfaire; que c'tait ainsi que l'Amrique et le cap de
Bonne-Esprance avaient t dcouverts, et que les puissances
commerciales d'au-del les mers s'taient leves.

Il n'en fallait sans doute pas tant pour dterminer le Directoire 
saisir l'occasion d'loigner un chef dont il redoutait la popularit, et
la proposition convint  tous deux.

Dans ce temps-l, l'ordre de Malte existait encore, et ses btimens de
guerre devaient protger tous les pavillons chrtiens contre les
Barbaresques et les Turcs, qui ne respectaient que celui de la France.

Les btimens de commerce de Sude et de Danemarck qui frquentaient la
Mditerrane, taient protgs par des btimens de guerre de leur nation
qui y venaient en croisire.

Ceux d'Amrique y venaient en petit nombre, et l'Angleterre n'avait une
flotte de guerre dans cette mer que depuis que la France en avait arm
une pour venir dans l'Adriatique protger les oprations de l'arme
d'Italie; mais depuis la paix cette flotte tait rentre  Toulon, o
elle avait emmen l'escadre vnitienne, et la flotte anglaise tait
rentre dans les ports de Sicile.

Elle avait pour but d'observer Toulon ainsi que l'escadre espagnole de
Cadix, et tenait pour cela une croisire  la pointe sud de la
Sardaigne. Le commerce de Marseille n'tait pas encore tout--fait
teint. Cette ville, par suite de la sret de son pavillon, tait
presque exclusivement en possession de tout le commerce qui se faisait
par les Turcs dans le Levant; elle avait un nombre considrable de
btimens connus sous la dnomination de btimens de caravane, qui, toute
l'anne, allaient dans les ports du Levant se noliser, et qui venaient
hiverner  Marseille, o ils rapportaient leurs profits. Marseille
comptait jusqu' huit cents de ces btimens employs  cette navigation.
Ceux des nations du Nord hivernaient dans les ports d'Italie, o ils
cherchaient des nolis pour le printemps.

Avant de quitter l'Italie, et sous le prtexte d'une expdition contre
l'Angleterre, le gnral Bonaparte avait fait mettre l'embargo sur tous
les btimens de commerce qui se trouvaient dans les ports de la
Mditerrane occups par les troupes franaises. Il les fit frter et
bien payer, en sorte que ceux qui taient dans les ports de Naples et de
l'est de l'Adriatique, s'empressrent de venir chercher des nolis dans
les ports que nous occupions.

Les tats romains venaient d'tre occups par les troupes franaises; le
Directoire, qui cherchait  tablir la rpublique partout, n'avait pas
manqu de prtextes pour susciter une querelle au pape, qui vit la
mtropole chrtienne envahie, et lui-mme transport  Valence en
Dauphin.

Depuis son retour  Paris, le gnral Bonaparte avait fait donner les
ordres ncessaires pour que (toujours sous le prtexte de la descente en
Angleterre) l'escadre de Toulon, forte de quinze vaisseaux, dont un 
trois ponts, ft mise sur-le-champ en tat de prendre la mer avec des
troupes  bord.

Il fit galement donner des ordres pour que l'on quipt et frtt tous
les vaisseaux de commerce que l'on pourrait runir dans Marseille et
dans Toulon.

Il venait d'envoyer le gnral Reynier, que le gnral Desaix lui avait
recommand[1], pour organiser les btimens runis  Gnes, d'aprs
l'embargo dont je viens de parler, et en mme temps pour commander les
troupes qui venaient s'y embarquer.

Il y avait galement un grand nombre de btimens semblables retenus dans
les ports depuis Venise jusqu' Livourne. Il fit partir de Paris, fort
incognito, le gnral Desaix, qui eut l'air d'aller faire  Rome un
voyage d'amateur, parce qu'il aimait beaucoup les arts. tant son
premier aide-de-camp je partis avec lui dans sa propre voiture, ainsi
que l'adjudant-gnral Donzelot[2], qui tait son chef d'tat-major; et
je suis arriv jusqu' Rome sans qu'il soit chapp au gnral Desaix un
mot qui m'ait donn  juger de l'objet de notre voyage. Il traversa la
France comme un trait, et commena ses investigations scientifiques, en
conservant toujours son incognito, ds qu'il fut au-del des Alpes.

Il s'arrta  Turin, Parme, Plaisance, Bologne et Florence, visitant
tout ce que ces villes offrent de remarquable, et arriva  Rome.

Il n'avait l'air d'y tre venu que comme curieux; il tait en course
continuelle dans tous les clbres environs de cette cit fameuse,
pendant que Donzelot excutait les ordres qu'il lui avait donns pour la
runion, dans le port de Civitta-Vecchia, de tous les btimens qui
avaient t rassembls dans tous les autres, depuis Livourne jusqu'
Venise.

Nous restmes six semaines  Rome, menant une vie aussi active qu'en
pleine campagne; enfin tous les moyens matriels ayant t prpars, il
en fut rendu compte au gnral Bonaparte, qui tait toujours  Paris,
d'o il envoya ses derniers ordres, en dsignant les troupes qui
devaient composer chaque convoi. Il n'y eut aucune disposition
particulire  leur faire prendre; tout ce dont elles auraient pu avoir
besoin, tant pour la traverse que pour la guerre, avait t mis  bord
des vaisseaux avant qu'elles dussent y monter.

 Civitta-Vecchia, nous embarquions neuf bataillons d'infanterie, pris
dans les troupes qui occupaient les tats romains;

Un rgiment de dragons, mais seulement avec les chevaux d'un escadron;

Un rgiment de hussards;

Une compagnie d'artillerie lgre, avec ses pices et tous ses chevaux;

Deux rgimens d'artillerie  pied avec leurs pices et leurs chevaux;

Un parc;

Et enfin un tat-major, une ambulance et une administration complte[3].

Le clbre Monge, qui se trouvait  Rome, avait reu du gnral
Bonaparte l'ordre de se procurer  tout prix des caractres arabes
d'imprimerie, des protes, des interprtes, et de s'embarquer avec eux
sur notre convoi.

Il trouva les interprtes dans l'cole de mdecine de Rome, o l'on
envoie des jeunes gens des chelles du Levant pour tudier la mdecine;
il parvint  excuter en tout point les ordres du gnral Bonaparte,
pendant que lui-mme composait  Paris cette troupe de savans dans tous
les genres, et dont les travaux ont immortalis cette clbre
expdition.

C'taient le gnral Caffarelli-Dufalga[4] et M. Berthollet qui les lui
avaient dsigns.

Tout ce qui fut embarqu d'accessoire pour cette grande opration ne
peut se comprendre: il n'y manquait rien de ce que la prvoyance la plus
minutieuse et la plus tendue avait pu imaginer.

Il y avait des savans de toutes les classes, et des artisans de toutes
les professions; en un mot, de quoi crer, perfectionner, civiliser, et
mme polir tout  la fois les populations au milieu desquelles on allait
s'tablir, quelque barbares qu'elles eussent pu tre.

Ce fut  la fin de mars 1797 que furent achevs tous ces prparatifs. Le
gnral Bonaparte avait fait partir de Paris tout ce qui devait
s'embarquer avec lui  Toulon et  Marseille; les troupes qui devaient
de mme s'y embarquer y furent envoyes de l'arme, qui depuis la paix
tait rentre en France.

Le gnral Klber, que le gnral Desaix avait aussi fait connatre au
gnral Bonaparte, fut charg du commandement de celles qui
s'embarqurent  Toulon.

Il venait d'arriver de ce port dans celui de Civitta-Vecchia une frgate
que le gnral Bonaparte envoyait au gnral Desaix, pour escorter son
convoi. Ce ne fut qu'aprs l'arrive de cette frgate que lui-mme
partit de Rome pour Civitta-Vecchia, o il fit diriger les troupes qui
devaient s'y embarquer.

Au commencement d'avril, tout le matriel tait dj  bord des
vaisseaux, lorsqu'il survint un incident qui faillit faire ajourner
toute l'entreprise.

Aprs la paix de Campo-Formio, le Directoire avait envoy le gnral
Bernadotte  Vienne en qualit d'ambassadeur;  cette poque, il
professait chaudement les ides rpublicaines, qui, dans ce temps-l,
taient une route assure de fortune pour toutes les ambitions.

Il avait arbor sur son htel,  Vienne, un drapeau tricolore, qui, 
tort ou  raison, fut regard par le peuple de cette ville comme une
provocation. Y eut-il de l'excitation? je ne l'ai pas su; mais aprs
quelques jours de fermentation, il clata une meute; la populace
s'tant porte  l'htel de l'ambassadeur, en fit retirer le drapeau, et
se livra  des dsordres, au point que le commandant de la garnison fut
oblig de faire marcher les troupes pour protger l'ambassadeur et sa
lgation, qui avait t compose  Paris dans le but de ce que voulait
faire le Directoire  Vienne,  l'ombre mme du trait de paix qui
venait  peine d'tre sign.

Le ton des premires dpches par lesquelles le gnral Bernadotte
rendait compte de cet vnement tait si alarmant, que le gnral
Bonaparte, auquel le Directoire les avait communiques, envoya
contre-ordre dans tous les ports, afin que non seulement on n'embarqut
point, mais que de plus l'on ft dbarquer tout ce qui pouvait tre dj
 bord, et que l'on se tnt prt  marcher.

Huit jours aprs, le ton de la correspondance de Vienne tant devenu
moins hostile, l'on reut de nouveaux ordres pour continuer
l'embarquement, qui n'avait prouv que cette perte de huit jours, qui
taient autant de pris sur ceux que la fortune semblait nous avoir
accords.

Pendant ce court intervalle, le gnral Desaix, qui tait avide de
connaissances, alla visiter les mines d'alun de Rome, qui sont situes 
quelques heures de chemin de Civitta-Vecchia; elles sont trs
abondantes, et l'alun que l'on en extrait passait dans ce temps-l pour
le plus estim. Monge tait avec nous, et nous expliquait tout ce qui
tait nouveau pour nous.

Nous allmes aussi voir l'embouchure du Tibre, ainsi que tous les
environs de Civitta-Vecchia: ce port a t construit par Trajan; il est
devenu peu spacieux en raison de la grandeur des vaisseaux
d'aujourd'hui, comparativement  ceux pour lesquels il a t construit.

 peine la frgate que l'on nous avait envoye de Toulon put-elle y
entrer, et une fois qu'elle fut dedans, il y avait si peu de place pour
la faire voluer sur elle-mme, que ce fut une affaire d'tat quand vint
le moment d'appareiller.

Le bassin du port a t construit avec tout le luxe et la solidit qui
caractrisent l'poque des Romains: ses quais rguliers sont composs
d'assises de blocs de marbre normes; la dernire est en marbre blanc;
tout le pourtour du port est garni de muffles de lions en bronze, tenant
dans la gueule un anneau de bronze; il n'en manque pas un. Ce sont
encore les mmes qui ont t poss du temps de Trajan pour amarrer les
vaisseaux, et ils servent encore aujourd'hui au mme objet: ceux de
notre convoi y taient attachs.

Le port est ferm par une jete forme de main d'homme  la mme poque.
Elle est compose d'assises de laves qui, jusqu' ce moment, ont rsist
 la mer et au temps.

Malheureusement les nobles souvenirs que ces travaux rappellent sont
fltris par l'ignoble population qui s'agite au milieu de ces vestiges
de la grandeur romaine.

La plupart des forats de Civitta-Vecchia taient alors des artisans
trangers qui taient venus chercher fortune dans la Romagne, et qui
avaient fini par y commettre des crimes. Comme la marine du pape ne
faisait faire aucuns travaux, on avait permis  ces malheureux de
chercher du travail dans la ville, et les habitans les employaient
volontiers.

Il nous sembla mme que cette mesure avait t calcule par
l'administration dans la vue d'empcher ces misrables de s'abandonner
au dsespoir, et peut-tre aussi dans le dessein d'en tirer quelque
profit pour elle-mme. Il en tait rsult que peu  peu la honte des
fers s'tait affaiblie, et qu'un forat ne rougissait plus de l'tre. Ce
degr d'abjection nous navrait, et nous faisait dplorer l'influence
qu'un pareil gouvernement pouvait avoir sur les destines de toute une
population.

Le gnral Desaix avait remarqu deux belles demi-galres nouvellement
construites; il les fit armer et runir au convoi. Les forats
s'offraient  l'envi, prvoyant bien que leur libert serait le rsultat
des services qu'ils pourraient nous rendre.

Les convois de troupes qui sortirent de Marseille, Toulon et Gnes, sous
la protection de la flotte de guerre de Toulon, partirent  peu prs
ensemble, et se rallirent  la baie de Saint-Florent en Corse. En
sortant de Toulon, le gnral Bonaparte avait eu des nouvelles de la mer
par des frgates espagnoles qui entraient dans ce port; elles venaient
de Mahon, et apprirent que l'escadre anglaise n'tait pas dans ces
parages, que seulement deux vaisseaux de cette escadre taient en
rparation  l'le de Saint-Pierre de Sardaigne[5].

Le convoi de Civitta-Vecchia tait trop loin pour ne pas tre livr
entirement  la conduite du gnral Desaix qui le commandait; il avait
reu l'ordre de sortir  jour fixe, et de faire route directement pour
Malte, en venant reconnatre le Maretimo  la pointe de Sicile; et
arriv devant Malte, il devait y attendre de nouveaux ordres.




CHAPITRE III.

Arrive devant Malte.--Runion de la flotte.--Attaque de la
place.--Capitulation de l'Ordre.--Rencontre de nuit avec la flotte
anglaise.--Arrive  Alexandrie.--Dbarquement.--Le commandement de
l'avant-garde m'est confi.--Expdient pour dbarquer les
chevaux.--Attaque et prise d'Alexandrie.--Premire marche dans le
dsert.--Rencontre d'une femme arabe.


Nous tions au commencement de mai, lorsque nous arrivmes devant Malte;
la grande escadre ni les autres convois ne paraissaient pas encore, et
conformment  l'instruction donne par le gnral Bonaparte au gnral
Desaix, le convoi se tint en croisire devant le port.

Des calmes survinrent,  l'aide desquels les courans qui rgnent dans
cette partie dispersrent les btimens du convoi assez loin les uns des
autres.

Nous tions arrivs le matin; l'aprs-midi du mme jour, le grand-matre
de l'ordre de Malte, voyant un convoi aussi considrable, compos de
btimens de toutes nations escorts par une frgate, et qui non
seulement n'entrait pas dans le port, mais qui ne le faisait mme pas
frquenter par la plus lgre embarcation, commena  concevoir de
l'inquitude, ou  prouver de la curiosit.

Il envoya une chaloupe, monte par un des grands-baillis de l'Ordre, en
qualit de parlementaire, pour nous arraisonner.

Cette chaloupe s'tait dirige sur la frgate que montait le gnral
Desaix, et sous le prtexte des lois de quarantaine, le bailli ne voulut
pas monter  bord, quelques instances qu'on lui ft; il parla de sa
chaloupe, qui avait pass  la poupe de la frgate.

Sa mission n'tait qu'un motif de curiosit, et comme il vit  bord des
vaisseaux une grande quantit de soldats qui grimpaient sur les paules
les uns des autres pour le voir, il se hta de retourner en rendre
compte. Il allait prendre cong,  la suite d'une conversation par
monosyllabes entrecoups, lorsque, pour la ranimer un peu, le gnral
Desaix lui demanda d'entrer dans le port pour prendre de l'eau. Le
bailli s'loigna en promettant de faire faire une rponse.

Il revint effectivement le mme soir dire que le grand-matre ne pouvait
accorder l'entre du port qu' quatre btimens  la fois. La dfaite
tait ingnieuse! il ne lui avait pas fallu faire de grands efforts
d'esprit pour calculer que nous avions plus de quatre-vingts voiles, et
que l'aiguade du convoi et demand vingt jours; certes, nous n'avions
pas ce laps de temps  perdre devant cette gentilhommire. Toutefois
nous feignmes de prendre la chose au srieux, et tout en refusant
poliment M. le bailli, nous dmes quelques mots des dangers auxquels
nous serions exposs, si les Anglais venaient  paratre. Cette dernire
considration ne parut pas le toucher beaucoup, et il s'loigna en nous
annonant que l'Ordre ne pouvait rien nous accorder de plus.

Nous tions presque  l'entre de la nuit, et le parlementaire tait
parti, lorsque notre vigie signala deux voiles  l'est et venant droit
sur nous.

Elles furent bientt assez prs pour que nous reconnussions un vaisseau
et une frgate; l'inquitude nous prit, et elle devint extrme lorsqu'
deux portes de canon de nous, nous ne les vmes point hisser leur
pavillon, jusqu'au moment o ils nous traversrent en hissant l'un et
l'autre le pavillon maltais; c'taient le vaisseau et la frgate de
l'Ordre, qui, au retour d'une croisire, rentraient dans le port. On les
dsarma dans la nuit mme pour armer les galres qui devaient nous
combattre le jour suivant.

Le lendemain,  la pointe du jour, notre vigie nous signala des voiles
au nord-ouest, et bientt aprs elle nous fit connatre que les voiles
aperues taient sans nombre: c'tait l'escadre avec ses convois, qui
arrivait de la baie de Saint-Florent.

Le gnral Desaix ainsi que M. Monge passrent de la frgate sur une des
demi-galres du pape que nous avions amenes, et allrent  la rencontre
de l'escadre pour rendre leurs devoirs au gnral Bonaparte.

Dans la matine, toute l'escadre et l'arme furent runies en face de
l'ouverture du port. Tout prit ds-lors une face nouvelle. On se disposa
partout au dbarquement.

Le gnral Bonaparte fit dbarquer  droite les troupes de la division
du gnral Bon. En mme temps, il faisait dbarquer le gnral Desaix 
gauche; nous prmes terre  la baie de Maira-Sirocco.

Le commandement des troupes en tte de ce dbarquement m'avait t
confi; je marchai droit aux redoutes qui dfendaient l'atterrage, et de
l au fort. Nous trouvmes peu de rsistance; tout semblait  l'abandon.
 peine le grand-matre avait-il pu rassembler quelques dtachemens pour
dfendre les ouvrages avancs. Les chevaliers taient sans lan. La
population, accoutume  l'ide qu'elle ne devait courir aux batteries
que dans le cas d'invasion de la part des Turcs, refusait de prendre les
armes contre nous. Toutes ces belles fortifications qui annonaient la
puissance de l'Ordre et la force de la place devinrent inutiles. Nous
poussmes ce jour-l jusqu'au pied des remparts du ct de la terre;
nous nous tonnions d'une dfense aussi faible; nous cherchions  nous
expliquer comment une place qui nous paraissait inexpugnable prsentait
une conqute si facile: nous ne tardmes pas  le comprendre.

Le gnral Bonaparte tait rest toute la journe  bord de _l'Orient_;
il avait fait attaquer les galres maltaises et les avait forces de
rentrer au port: c'en tait fait de la croix maltaise. Le gnral
dbarqua le soir mme, et c'est alors que nous pmes juger, aux
indiscrtions qui chappaient autour de nous, que tous les membres de
l'Ordre n'taient pas trangers au succs que nous venions d'obtenir.

Depuis la rvolution franaise, et surtout depuis la dissolution des
corps d'migrs, le rocher de Malte tait devenu le refuge d'un grand
nombre de jeunes nobles qui s'enrlrent sous le drapeau de l'Ordre. Ces
nouveaux chevaliers n'avaient pas la ferveur des anciens chevaliers de
Saint-Jean de Jrusalem. Leur ducation mondaine ne s'accommodait pas de
la vie monacale, et le mal du pays augmentait leur dsir de quitter le
rocher qui leur avait servi d'asile.

L'apparition de notre flotte devant Malte leur prsentait l'occasion de
rompre des engagemens qu'ils commenaient  regarder comme des chanes,
et de se crer une existence nouvelle. Doit-on les plaindre ou les
blmer?

Quoi qu'il en soit, les pourparlers ne tardrent pas  s'tablir entre
le quartier-gnral et le gouvernement de Malte. Le grand-matre de
l'Ordre, convaincu trop tard sans doute de l'impossibilit de sauver la
place et de l'inutilit d'une rsistance sans objet, consentit 
capituler.

Les principales conditions furent la remise des forts  nos troupes, la
libert pour lui et les siens, et la facult pour tous les chevaliers de
se retirer o bon leur semblerait.

Nous prmes en consquence possession de la place.

Le grand-matre, M. de Hompesch, s'embarqua sur un btiment neutre qui
fut mis  sa disposition, et qui fut escort jusqu' Trieste par une de
nos frgates. Ceux des chevaliers qui taient Franais entrrent presque
tous dans nos rangs.

Le gnral Bonaparte s'occupa sur-le-champ d'organiser l'le: garde
nationale, administration, moyens d'attaque et de dfense, tout fut
arrt et excut en moins de huit jours. La garnison maltaise fut
incorpore dans les demi-brigades; une partie de la division Vaubois la
remplaa, et la flotte eut ordre de mettre  la voile.

Le gnral Desaix resta encore quelques jours  Malte, parce que sa
frgate devait recevoir  son bord l'intendant des finances, qui avait
quelques oprations  terminer. Nous employmes ce petit retard 
visiter ce rocher dont le nom tait si clbre dans l'histoire.
J'prouvai un vif intrt de curiosit  parcourir cette le, dont on
nous avait toujours parl comme d'un point inexpugnable, et qui tait si
vite tombe devant nous.

Civitta-Vecchia, situe sur une minence au milieu de l'le, et qui
avait t le seul point fortifi par les chevaliers  leur arrive dans
l'le, fut le lieu o nous nous rendmes d'abord; de l nous visitmes
successivement les ouvrages dans l'ordre o ils avaient t construits.
Tout le monde sait qu'aprs la chute de Rhodes, les chevaliers
s'occuprent avec ardeur  fortifier Malte.

Tous les grands-matres de l'Ordre, depuis cette poque, n'ont sembl
dsirer d'autre titre de gloire que celui d'avoir ajout quelque nouvel
ouvrage au port ou  la ville: c'tait l'unique soin du gouvernement.
L'ostentation avait fini par s'en mler, et on construisait des
fortifications  Malte, comme on levait des palais  Rome depuis que le
Saint-Sige y a remplac le trne des Csars. Malte est ainsi devenu un
amas prodigieux de fortifications, et nous ne savions ce que nous
devions le plus admirer, ou de la persvrance qu'il a fallu pour les
lever, ou du gnie qu'il a fallu pour les concevoir. Ce que nous y
vmes de plus tonnant est l'ouvrage de la nature, c'est le port: il est
si spacieux, que l'arme navale et les six cents btimens de convoi n'en
remplissaient que la moindre partie. Le mouillage en est si facile et si
sr, que les plus gros vaisseaux de guerre peuvent s'amarrer contre le
quai.

Au milieu de toutes ces merveilles, nous fmes attrists par la vue d'un
spectacle dans le genre de celui qui nous avait dj indigns 
Civitta-Vecchia. Les galres de l'Ordre taient montes par des forats,
composs de prisonniers faits sur les btimens turcs. Nous emes d'abord
peine  croire qu'il arrivt souvent que, lorsqu'on manquait de forats,
des hommes libres consentissent  s'engager comme tels sur les galres
pour une somme d'argent. Il fallut bien cependant nous rendre 
l'vidence et en croire le tmoignage de nos yeux. Nous vmes de ces
misrables, qu'on appelle _bonovollio_, servir sur les mmes bancs que
les forats, enchans comme eux, et partageant leurs pnibles travaux
comme ils partageaient leur opprobre.

 la vue d'une pareille dgradation, nous fmes moins surpris d'avoir
trouv si peu de rsistance. Il est tout simple de voir insensibles  un
appel aux armes, des hommes prts  rpondre  un appel au dshonneur.

M. Monge nous avait quitts  Malte pour s'embarquer sur _l'Orient_,
parce que le gnral Bonaparte aimait  l'avoir prs de lui.

Le gnral Desaix, avec lequel j'tais, ne partit donc que huit jours
aprs l'arme; en sortant du port, nous rencontrmes une belle frgate
franaise qui venait d'Italie; elle mit son canot  la mer; il amena 
notre bord M. Julien, aide-de-camp du gnral Bonaparte.

Depuis la rencontre des frgates espagnoles, cette frgate avait t
envoye par son ordre au gnral Desaix, pour le prvenir de l'existence
de deux vaisseaux anglais  Saint-Pierre de Sardaigne, d'o ils venaient
de partir au moment de l'appareillage de l'escadre de Toulon.

Cette frgate (_la Diane_) avait t jusqu' Civitta-Vecchia, o elle
n'tait pas entre; M. Julien avait t  terre prendre des informations
sur le jour o nous en tions partis, et ce fut pendant qu'il tait 
terre  Civitta-Vecchia, que l'escadre anglaise passa fort loin au
large. Comme la frgate _la Diane_ tait prs de terre, l'escadre
anglaise, qui se trouvait dans le point le plus clair de l'horizon, ne
l'aperut pas, ou du moins ne la fit pas reconnatre, en sorte qu'elle
chappa, et elle continua sa route pour rejoindre l'arme.

Peu de jours aprs, nous rencontrmes la frgate qui revenait de
conduire  Trieste le grand-matre de Malte; elle rejoignait aussi
l'arme, et telle tait notre fortune, qu'en entrant et en sortant de
l'Adriatique, cette frgate avait crois et recrois le sillage que
traait l'escadre anglaise, sans que celle-ci se ft dout de rien.

Pendant que nous mettions  profit les faveurs de la fortune, qu'avait
fait l'escadre anglaise? Elle tait partie  Naples et partie  Syracuse
ou Palerme, o son amiral, le clbre Nelson, avait trouv une Capoue
aux pieds de lady Hamilton.

Les deux vaisseaux qui taient partis de Saint-Pierre  notre approche,
avaient t lui donner l'alerte, et sur-le-champ il avait mis  la voile
pour Toulon, en longeant la cte d'Italie. De Toulon il fut 
Saint-Florent, de Saint-Florent il fit route pour le Levant, sans
s'arrter ni faire reconnatre Malte en passant.

Nous venions aussi de rejoindre l'arme, lorsque le gnral Bonaparte
fit donner  toute la flotte le signal de quitter la route que l'on
suivait, pour se diriger sur l'le de Candie, que nous n'apercevions
pas, mais qui se trouvait  notre gauche en avant de nous.

L'ordre fut ponctuellement excut: le soir, tous les vaisseaux taient
rallis sous la cte de Candie, ayant la flotte de guerre range sur
deux colonnes  leur droite.

Dans la mme nuit, nous entendmes plusieurs coups de canon tirs 
notre droite; et comme ce n'tait pas notre escadre qui les tirait, cela
nous donna fortement  penser. Aprs la perte de notre escadre au combat
d'Aboukir, les Anglais comparrent le journal de navigation de notre
escadre  celui de la leur, et il fut reconnu que cette nuit-l les deux
armes avaient navigu, pendant plusieurs heures,  quatre ou cinq
lieues l'une de l'autre. Les coups de canon que nous avions entendus
taient des signaux que l'amiral anglais faisait faire  ses vaisseaux;
et si le gnral Bonaparte n'avait pas, la veille, fait faire route sur
Candie  la sienne, nous nous serions infailliblement trouvs au jour en
prsence de l'arme navale anglaise.

Peu de jours aprs, on dcouvrit la terre d'gypte; nous tions en face
d'Alexandrie, dont nous n'apercevions que les minarets, quoique nous en
fussions fort prs, parce que la cte est trs basse sur ce point.

Le gnral Bonaparte avait envoy en avant une frgate pour chercher le
consul de France qui rsidait dans cette ville. Celui-ci venait
d'arriver  bord de _l'Orient_, lorsque l'on fit le signal  toute
l'arme de se prparer au dbarquement.

Il avait appris au gnral Bonaparte que, quarante-huit heures
auparavant, l'escadre anglaise, forte de treize vaisseaux, avait paru
devant Alexandrie, o elle avait pris langue pour savoir ce que pouvait
tre devenue l'escadre franaise, qu'elle poursuivait la croyant devant
elle; et que, ne l'ayant pas trouve, elle avait continu sa route vers
les ctes de Syrie, ne pouvant, sans doute, se persuader qu'elle l'avait
devance.

Aussitt que le gnral Bonaparte eut entendu le rapport du consul de
France, il s'cria: Fortune! fortune! encore trois jours! et fit
commencer de suite le dbarquement de toutes les troupes, en ordonnant
de le hter. On le commena le soir mme de notre arrive; la flotte de
guerre, avec ses convois, tait au mouillage trs prs de la ville;
toutes les chaloupes furent mises  la mer en peu d'instans et charges
de soldats: elles s'approchrent du rivage en laissant la ville  leur
gauche. La mer devint grosse, au point que l'on ne put aborder, et que
les chaloupes furent obliges de revenir s'amarrer aux vaisseaux qui
taient les plus rapprochs de la cte; elles passrent la nuit dans
cette position, charges de leur monde et ballottes d'une manire
insupportable: aussi ds que la mer fut calme, elles largurent bien
vite leurs amarres, et gagnrent la cte, qui, en quelques heures, fut
couverte de soldats. Je commandais le premier dtachement du gnral
Desaix, et j'avais aussi t oblig de revenir m'amarrer  une
demi-galre, o je passai une nuit fort orageuse, pendant laquelle je
courus risque d'tre englouti. On ne pouvait pas remonter  bord des
vaisseaux, qui eux-mmes taient encombrs de soldats.

En gypte, le jour parat vite, et le soleil ramne ordinairement le
calme, en sorte que l'angoisse cessa bientt; aprs avoir dbarqu les
troupes, ce qui fut achev dans la matine, on procda au dbarquement
des chevaux. Je fus encore charg de faire mettre  terre ceux qui
avaient t embarqus sur notre convoi.

Cette opration devait tre fort longue, et je n'en avais pas encore vu;
je m'avisai d'un moyen qui me russit; je commenai par en faire
dbarquer six, en mettant les dragons dans une chaloupe et en descendant
les chevaux dans la mer: chaque dragon tenait son cheval par la longe.
Le premier ainsi dbarqu tait oblig de se soutenir en nageant jusqu'
ce que le dernier ft descendu  la mer; aprs quoi j'ordonnai  la
chaloupe de gagner le rivage en tranant  la remorque les six chevaux
qui nageaient, et de les tablir  terre le plus prs possible du bord
de l'eau, de manire que tous les chevaux que j'allais successivement
faire jeter  la mer, pussent les voir.

Je fis ensuite placer tous les dragons, hussards, canonniers et soldats
du train avec leurs selles et harnais dans des chaloupes pour aller
attendre  terre leurs chevaux; et pendant qu'ils faisaient le trajet,
je fis successivement hisser les chevaux de chaque btiment par les deux
bords  la fois, et les fis dposer dans la mer, sans aucune prcaution
que de leur mettre la longe autour du cou.

Une chaloupe tait dispose pour saisir celle des premiers qui furent
ainsi dbarqus et les conduire lentement rejoindre les autres  terre;
ceux que l'on dbarquait allaient par un instinct naturel se joindre 
ceux qui taient dj dans l'eau, et il s'tablit ainsi une longue file
de chevaux qui nageaient et suivaient en libert la chaloupe qui
conduisait la tte; il n'y en eut pas un seul de perdu: tous, en
arrivant  terre, furent saisis par leurs cavaliers qui les attendaient
sur le rivage, au bord du dsert, leur mettaient la selle et les
montaient.

Mon opration eut un plein succs, et le gnral Desaix, qui tait sur
le rivage, m'en tmoigna sa satisfaction en voyant arriver toute cette
file de chevaux.

 peine le soleil tait-il  son dclin, que le dbarquement du
personnel de toute l'arme tait effectu, et l'arme entire,  trs
peu de chose prs, runie prs de la colonne de Pompe,  quelques
centaines de toises d'Alexandrie. C'est le premier monument que nous
avons vu; et nous tions si occups de ce que nous allions trouver dans
un pays qui n'offrait pas mme  nos yeux vestige de vgtation, que pas
un de nous ne fit attention  cette colonne qui se trouve isole dans le
dsert.

La division Klber, qui y avait t rallie la premire, se porta de
suite sur Alexandrie.

L'enceinte de cette ville est celle qui fut leve par les Arabes. 
l'angle par lequel nous arrivions, il se trouvait une grosse ouverture
rgulire qui semblait avoir eu autrefois une destination, mais qui
n'tait plus qu'un large trou  douze pieds d'lvation du pied de la
muraille.

Les Turcs y avaient mis une mauvaise pice de canon pose sur des
pierres; ils la chargeaient sans gargousses ni boulets, mais cependant
avec de la poudre et des pierres, et ils mettaient le feu avec un tison
allum; nous vmes bientt dans quelle ignorance ils taient de l'art de
l'artillerie.

On aura de la peine  croire que, dans une arme remplie comme l'tait
la ntre d'officiers d'un mrite incontestable, on s'entta  donner
l'assaut  ce misrable trou, o l'on perdit passablement de monde, et
o Klber entre autres fut bless, tandis qu' deux cents toises plus 
droite il y avait la grande porte d'Alexandrie  Damanhour qui n'tait
mme pas ferme.

Des soldats, en rdant le long de la muraille, qui n'a point de foss,
dcouvrirent cette porte; ils y entrrent, et ils taient dj arrivs
aux maisons de la ville[6], que l'on s'irritait encore contre ce trou
dont on voulait avoir raison; on vint enfin prendre le chemin qu'avaient
pris ces soldats, et Alexandrie fut occupe.

L'arme entire ne tarda pas  tre runie au milieu de ces vnrables
ruines, et avec son admiration pour les dbris de tant d'antiques
souvenirs, commencrent aussi son mcontentement et ses murmures de ne
voir que des tas de poussire au milieu d'un dsert, au lieu de tout ce
qu'elle s'tait flatte de trouver dans le pays o on l'avait amene.

On s'expliquera facilement cela en remarquant que cette arme tait
compose de troupes qui venaient de Rome, Florence, Milan, Venise, Gnes
et Marseille, et que presque la totalit de l'tat-major venait de
Paris. Le mcompte tait gnral, et le mcontentement s'accrut encore
pendant la marche d'Alexandrie pour arriver  travers le dsert jusqu'au
Nil.

Avant de quitter Alexandrie, le gnral Bonaparte fit entrer tous les
btimens de convoi dans le port; il donna des ordres pour que l'escadre
dbarqut tout ce qui appartenait  l'arme, et lui donna, en la
quittant, l'ordre d'entrer  Alexandrie, si les passes du port rendaient
cette opration possible, et, dans le cas contraire, d'aller  Corfou, 
l'entre de l'Adriatique.

L'amiral Brueys, par un sentiment fort honorable sans doute, diffra
d'obtemprer  cet ordre, et vint prendre un mouillage  la pointe
d'Aboukir, entre Alexandrie et Rosette, croyant que dans cette position
il pourrait tre utile  l'arme, dans le cas d'un revers, qu'il ne
regardait peut-tre pas comme impossible.

Il resta trop long-temps  ce mouillage, o nous le verrons bientt
succomber avec toute son escadre.

L'arme partit d'Alexandrie le soir du jour mme o cette ville avait
t occupe; elle tait forme en cinq divisions que commandaient les
gnraux Desaix, Bon, Reynier, Dugua, et Vial, qui remplaait Klber.

Les trois dernires prirent la route d'Alexandrie  Rosette par Aboukir,
et les deux autres, celle d'Alexandrie  Damanhour, en suivant les bords
du canal, qui, en traversant le dsert, amne pendant les temps
d'inondation les eaux du Nil  Alexandrie.

Le gnral Bonaparte resta encore quelques jours  Alexandrie pour y
crer une administration; il en donna le commandement au gnral Klber,
qui avait besoin de se rtablir; il fit organiser une flottille de
guerre et de transport, compose des btimens les plus lgers et les
plus petits, qui avaient t amens par son ordre et dans ce but, par
les convois de guerre de Civitta-Vecchia, tels que les deux demi-galres
du pape, quelques bricks, avec des chaloupes canonnires.

Aprs avoir fait embarquer sur cette petite escadrille les munitions de
guerre et de bouche dont l'arme aurait pu avoir besoin pour les
premires oprations, il y fit aussi mettre tout le personnel de
l'administration, ainsi que les hommes  pied de la cavalerie.

Puis il fit sortir cette escadrille devant lui, et lui donna ordre
d'aller prendre l'embouchure du Nil, qu'elle devait remonter, toujours 
la hauteur de l'arme.

Il laissa  Alexandrie la commission des savans, qu'il ne devait appeler
prs de lui qu'aprs son arrive au Caire.

Toutes ces dispositions faites, il quitta lui-mme Alexandrie, et suivit
la mme route que les divisions Bon et Desaix, qu'il rejoignit 
Damanhour.

Je viens de dire que ces deux divisions taient parties d'Alexandrie le
soir; nous marchions en colonnes et n'allions qu'au petit pas pour
donner  tout le monde les moyens de suivre;  quelque distance
d'Alexandrie, la nuit nous prit, et fut trs obscure; nous marchions sur
une nappe blanche qui craquait sous nos pieds, comme si c'tait de la
neige; en en portant  la bouche, nous reconnmes que c'tait du sel,
form par l'vaporation des eaux qui sjournent sur cette plaine dans
les temps d'inondation. Notre marche fut pnible; le besoin d'eau tait
celui qui se faisait le plus sentir, et, comme l'on sait, le canal que
nous suivions a t construit dans quelques endroits au moyen de terres
rapportes, et creus dans d'autres, pour amener les eaux du Nil 
Alexandrie; mais comme il n'a pas t rpar depuis sa construction, les
vases l'avaient tellement encombr, qu'il n'y avait plus que dans le
temps des plus fortes crues du Nil que les eaux pouvaient y entrer, de
telle sorte que, pour tancher la soif qui nous dvorait, nous ne
trouvmes que l'eau de l'anne prcdente, et qui, reste sur la vase au
fond du canal, formait par-ci par-l quelques cloaques couverts de
mousse et remplis d'insectes dgotans; cela ne nous empcha pas de la
trouver excellente.

En gypte, on voyage sans s'inquiter du lieu o l'on couchera le soir,
parce que chacun avec soi porte son bagage et sa tente, quand on en a
une; quand on n'en a pas, c'est la vote cleste qui en tient lieu.

La seule pense qui occupe, c'est celle de l'eau; tous les soins du peu
d'administration publique qu'offre le pays, sont d'en procurer aux
voyageurs et aux btes de somme, au moyen des puits.

La premire station que l'on rencontre en partant d'Alexandrie par la
route de Damanhour, se nomme Beda; c'tait aussi l qu'tait notre
premire destination, et l'on nous avait donn un guide pour nous y
conduire. On s'arrtait de temps  autre pour donner aux soldats le
temps de rejoindre; car il n'existait aucun moyen de retrouver son
chemin, quand on s'tait gar.

Je marchais en avant avec quinze dragons monts, et ne me tenais loign
de la colonne qu' la distance de la voix. Nous tions partis le soir,
et nous avions march toute la nuit pour viter la chaleur; le jour
commenait lorsque nous arrivmes  Beda, qui n'est point un village,
mais un puits de trois pieds de diamtre, sans corde ni seaux, que l'on
est oblig d'apporter avec soi. Il n'existe  ce misrable endroit aucun
arbre pour se mettre  l'abri du soleil, qui, en gypte, commence
quelques minutes aprs le jour et dure jusqu' la nuit.

En arrivant  Beda, je trouvai le puits combl de sable jusqu' son
ouverture: on ne peut se rendre le sentiment que nous prouvmes tous en
voyant cette ressource nous manquer. Mes quinze dragons taient
abandonns  une tristesse que le silence du dsert portait jusqu'
l'me, et ne pouvait se comparer qu' celui du tombeau.

J'tais fort effray de ne pas trouver un tre vivant pour le
questionner, et de ne pas voir arriver la colonne, qui s'tait arrte
sans que je l'eusse aperu.

Je croyais m'tre gar, lorsque j'entendis des cris plaintifs et aigus;
quelques dragons coururent du ct d'o ils partaient: les voyant
arrts prs d'un tre vivant, je me dirigeai vers eux.

Je vis une grande femme aveugle dont les yeux paraissaient avoir t
crevs depuis peu; elle allaitait un enfant qui s'efforait de sucer une
mamelle puise.

Je fis mettre pied  terre  un dragon pour la ramener jusqu' la
citerne; elle s'aperut, par un instinct naturel, qu'elle tait arrive
aux lieux qu'elle cherchait; elle ttait avec ses mains et son pied le
bord de la citerne, et la sentant comble de sable, ses cris
recommencrent sans qu'on pt l'apaiser.

Je compris qu'elle avait soif; on lui donna  boire du vin, dont nous
avions encore de reste de celui que nous avions emport en quittant les
vaisseaux. Elle but avec avidit et mangea de mme du biscuit que les
dragons lui donnrent. Nous ne pouvions ni la comprendre ni nous en
faire entendre. J'attendis la colonne du gnral Desaix, qui avait fait
une petite halte, et qui n'arriva qu'au bout d'un quart d'heure.

Cette malheureuse femme, revenue un peu de sa premire frayeur, nous
touchait avec les mains, et en ttant nos habits, les casques des
dragons et leur attirail de guerre, elle jugeait bien que nous n'tions
pas les mmes hommes qui avaient frapp ses derniers regards. La colonne
arriva; l'interprte du gnral Desaix la questionna. Avant de lui
rpondre, elle demanda si nous n'tions pas des anges venus du ciel pour
avoir soin d'elle.

Elle nous apprit que c'tait son mari, qui, abus par une autre de ses
femmes, avait conu des soupons sur la naissance de son enfant, et
l'avait mise dans cet tat, aprs l'avoir mene dans le dsert o il
l'avait abandonne loin de la citerne, qu'elle cherchait lorsque nous
l'avions trouve.

Elle nous priait de la faire mourir, si nous ne pouvions pas l'emmener;
elle avait vingt-quatre ans, et sans sa couleur basane,  laquelle nous
n'tions pas encore accoutums, nous l'eussions trouve belle.

Pendant que l'on s'occupait de l'aventure de cette femme, on ne
ngligeait pas le dsencombrement de la citerne; on s'y tait employ
ds en arrivant; ce travail demanda quatre heures avant de retrouver
l'eau; la premire que l'on tira fut distribue par verres aux hommes
les plus altrs; on avait t oblig de mettre une garde d'officiers au
puits. Enfin on parvint  triompher de ce premier moyen de dfense, mis
en usage par ceux qui devaient nous dfendre l'entre de l'gypte.

On se prpara  se remettre en chemin, aprs avoir laiss  cette
malheureuse femme quelques bouteilles pleines d'eau avec du biscuit; et
comme on ne pouvait pas l'emmener, on crivit son aventure sur un
morceau de papier que l'on attacha  sa robe, en lui disant qu'il
viendrait encore d'autres hommes comme nous; qu'elle n'et qu' rester
l et  leur montrer ce papier, qu'ils auraient soin d'elle.

Nous continumes notre chemin en partant toujours le soir, et nous
smes, par les troupes qui passrent aprs nous, qu'on l'avait trouve
morte auprs de la citerne, ainsi que son enfant, tous deux percs de
plusieurs coups de poignard.

Nous pensmes que c'tait le mari, qui, d'un lieu cach du dsert, avait
vu les secours qu'on lui avait donns, et qui, aprs notre dpart, tait
venu commettre ce meurtre.




CHAPITRE IV.

El-Kaffer.--Premire rencontre des Arabes.--Nouvelle monnaie imagine
par les soldats.--Damanhour.--Danger que court le
quartier-gnral.--Arrive au Nil.--Ordre de marche dans le
dsert.--Galriens en gypte.--Mamelouks.--Combat sur le Nil.--Bataille
des Pyramides.--Prise du Caire.


Nous avions pass toute la journe  Beda, o nous avions bien avanc
les petites provisions que chacun de nous avait apportes des vaisseaux,
et l'aspect de tout ce qui s'offrait  nos yeux ne nous rassurait pas.

L'on se mit nanmoins en marche aprs le coucher du soleil, pour suivre
la direction de Damanhour; le point o nous devions arriver pour trouver
de l'eau s'appelait El-Kaffer; c'est la moiti du chemin de Beda 
Damanhour. Pendant notre marche nous avions t harcels par des Arabes,
qui avaient frapp le moral de nos soldats par la hardiesse et la
vlocit de leurs excursions, qu'ils poussaient jusqu' cent pas de nos
colonnes.

On avait dfendu de faire feu, d'abord parce que nous n'avions de
munitions que celles que chaque soldat portait dans sa giberne et dans
son sac, et qu'il fallait que cela sufft  la conqute d'gypte,
jusqu' ce que l'on pt les remplacer; et en deuxime lieu, parce que si
une fois on s'tait engag avec les Arabes, les tiraillemens auraient
t continuels et auraient employ un temps qui aurait t perdu pour la
marche.

La nuit tait close et obscure lorsque nous arrivmes  El-Kaffer; nous
nous y plames, sans le voir, du mieux qu'il nous fut possible; chaque
colonne se forma en carr, et s'tablit pour attendre le jour dans la
position o elle se trouvait, en sorte que l'on ne put viter un peu de
dsordre rsultant de cette situation,  laquelle on ne pouvait remdier
que le lendemain.

Les soldats, pousss par la soif, dcouvrirent au dehors du village une
citerne qui servait  arroser quelques cultures. Le bruit s'en tant
rpandu, tous y coururent; la foule devint si grande, que ceux qui
taient  puiser de l'eau eurent peur d'y tre prcipits.

Ceux qui ne pouvaient en approcher imaginrent de crier qu'elle tait
empoisonne. Ce stratagme leur russit: les plus altrs eux-mmes
s'loignrent, et la citerne resta aux mieux aviss.

Au milieu de la nuit, une sentinelle crut voir un Arabe, et fit feu;
l'alerte se rpand partout, chacun se lve, et sans rflchir que l'on
n'avait pu rectifier la position des troupes  cause de l'obscurit de
la veille, chaque soldat fait feu devant lui. De grands malheurs
auraient pu rsulter de cette terreur, qui n'eut de suites fcheuses que
la perte de la plus grande partie de nos chevaux.

Le pays tant totalement dpourvu de bois, on n'avait pu les attacher;
ils taient d'ailleurs si fatigus qu'il n'tait pas bien ncessaire d'y
songer. Ils taient donc en libert quand cette fusillade commena; ils
prirent l'pouvante et s'enfuirent sans qu'on pt les suivre.
L'artillerie ne sauva que ceux qui taient rests attels; mais ceux de
devant, que l'on avait dtels pour les faire manger en les mettant nez
 nez avec ceux de derrire, furent perdus ainsi que la presque totalit
de ceux de la cavalerie et de l'tat-major, jusqu' celui que montait le
gnral Desaix.

Ceux de ces animaux qui ne furent pas pris par les Arabes qui rdaient
autour de nous, allrent, par un instinct naturel, dans la direction du
Nil (vers Rosette), o la division du gnral Dugua, qui y tait dj
arrive, les recueillit et nous les rendit quelques jours aprs. Elle
avait t bien inquite en voyant arriver cette droute de chevaux tout
sells et harnachs; elle crut qu'il nous tait arriv un grand malheur.

Le lendemain matin de cette aventure, nous tions dans une position
pnible; on pouvait faire aisment le sacrifice de tous les chevaux de
monture; mais il n'en tait pas de mme de ceux de trait de
l'artillerie; aussi prit-on d'autorit les chevaux de tous ceux qui les
avaient sauvs; et pour imposer par l'exemple, le gnral Desaix donna
le seul qu'il avait conserv. L'artillerie avait heureusement une
voiture charge de harnais qui devinrent d'un secours inapprciable dans
cette circonstance, en sorte que tant bien que mal on se remit en tat
de marcher.

Avant de quitter cette position, nous entrmes dans le petit village
d'El-Kaffer, que ses habitans ont entour d'une muraille de briques de
terre, cuites au soleil; elle a environ dix pieds de haut; elle est
surmonte de crneaux, et flanque de tours pour se dfendre contre les
Arabes, dont l'occupation de toute la vie est le vagabondage arm.

Un bon Arabe ne possde qu'un cheval, qui est ordinairement superbe, et
une lance. Il a pour principe que quand il trouve  faire un vol o il
doit gagner le prix de son cheval, plus 20 parats (15 sous), il ne doit
pas hsiter  l'entreprendre. Les Arabes lvent leurs enfans dans les
privations; la qualit qu'ils leur donnent de prfrence est de se
passer de boire le plus long-temps possible: aussi quand ils vantent
leurs enfans, ils font valoir le nombre de jours qu'ils restent sans
boire.

Le gnral Desaix m'envoya  El-Kaffer avec son interprte pour tcher
d'y acheter quelques chevaux. Il tait, par caractre, ennemi du pillage
et du dsordre; il poussait le dsintressement et la probit jusqu' la
plus rigoureuse vertu; ses soldats en souffraient quelquefois; mais leur
respect pour lui commandait leur admiration et entranait leur
attachement.

Je parvins  lui acheter une bonne jument, qui est la seule qu'il ait
eue pour monture pendant tout le temps qu'il a t en gypte, et j'en
achetai une autre pour moi. Le moment du paiement arriva; chaque cheval
m'tait donn pour 50 piastres d'Espagne (cette monnaie tait la seule
que connaissaient ces peuples), et je n'en avais pas. J'avais beaucoup
d'or de France, dont je ne pus jamais leur faire comprendre la valeur;
en vain je leur offris le double de celle de leurs chevaux, il me fut
impossible de leur faire accepter de cet or qu'ils ne connaissaient pas,
et je fus oblig de revenir changer mon or prs des officiers de la
division, et de retourner ensuite payer mes chevaux.

Un soldat de l'escorte qui m'accompagnait avait remarqu l'ignorance de
ces gens-l; il acheta des dattes et du tabac, et donna en paiement un
gros bouton blanc, qu'il tira de sa poche; le marchand turc lui rendit
un appoint en petite monnaie appele, dans le pays, parats. Le soldat
les compta devant lui, comme pour vrifier si le compte y tait bien,
puis se retira satisfait; mais il ne manqua pas d'aller raconter son
histoire  ses camarades, pour lesquels la leon ne fut point perdue,
car tous usrent de ce moyen pour se procurer les petites choses dont
ils avaient besoin, et qu'ils n'auraient pu se procurer que par le
pillage, qui leur tait dfendu.

Cette petite fraude continua  tre mise en pratique jusqu' l'poque du
paiement de l'impt, o ces bonnes gens jugrent bien qu'ils avaient t
attraps, en voyant le percepteur rejeter tous ces boutons.

Nous nous tions un peu rorganiss  ce petit village d'El-Kaffer; nous
y avions achet beaucoup de provisions, hormis du pain, qui y tait
inconnu. Pour cette fois, nous renonmes  marcher trop tard, aimant
mieux prouver un peu de chaleur qu'un autre dsastre semblable.

En partant d'El-Kaffer nous suivmes la route de Damanhour, o nous
devions arriver avec la nuit; on nous avait dit tant de belles choses
sur cette ville, que chacun de nous y marchait comme s'il et t
question d'arriver  une des belles villes d'Italie.

Nous fmes bien dsappoints en voyant cet amas de masures, que l'on
nomme ville, parce qu'elle est le bourg le plus considrable entre
Alexandrie et le Nil. Elle est dans une plaine unie, dont l'oeil
n'aperoit pas la fin; elle n'a d'eau que par ses puits, et sans
quelques pierres qui se trouvent  et l, dans les dbris des monumens
antiques, il serait difficile d'en rencontrer une si petite qu'elle ft;
en gnral, on n'en trouve point en gypte.

Le gnral Desaix mit sa division au bivouac dans un trs beau clos
d'orangers et de grenadiers, dans lequel il y avait un puits  roue, qui
servait  les arroser; les hommes furent bien, et l'on trouva 
Damanhour quelques provisions.

Le gnral Bonaparte et tout le quartier-gnral nous y rejoignit; il
avait avec lui MM. Monge et Berthollet. Il tmoigna beaucoup d'humeur en
voyant celle que tout le monde ne craignait pas de manifester  la suite
des privations que l'on avait dj endures, et que l'on croyait devoir
prouver encore.

Il n'avait aucun remde  y apporter, et ne demandait qu'un peu de
constance pour mettre l'arme dans l'abondance.

On resta deux jours  Damanhour, puis on partit pour Rahmani, qui est
un autre bourg plac  l'ouverture du canal d'Alexandrie dans le Nil.

Le gnral Bonaparte partit le premier avec une escorte de guides 
cheval, emmenant ses aides-de-camp et officiers d'tat-major avec lui,
et laissant les quipages du quartier-gnral en arrire pour suivre la
division du gnral Desaix, qui s'tait mise en marche en suivant le
bord du canal. Il savait la division Dugua rendue  Rosette; il lui
avait envoy l'ordre de marcher  Rahmani, o elle devait tre arrive.

L'on n'apercevait encore rien dans la plaine lorsqu'il nous quitta pour
se porter en avant avec son escorte.

Nous marchions depuis quelques instans, lorsque nous entendmes un
tiraillement de mousqueterie en arrire de nous.

Nous fmes halte quelques instans, et nous vmes bientt un nuage de
poussire qui s'approchait. C'tait le quartier-gnral entier, avec ses
bagages, qui partait pour Rahmani, et qui tait attaqu par un
tourbillon d'Arabes semblable  un essaim de mouches  miel. L'escorte
qui accompagnait ce convoi tait compose de guides  pied, et trop
faible pour former un carr qui aurait contenu tous les quipages,
autour desquels elle tournait elle-mme pour loigner les Arabes qui les
harcelaient et les empchaient d'avancer.

Cette escorte avait heureusement avec elle deux pices de canon de huit,
attaches au rgiment des guides, sans quoi elle et t perdue avant de
nous avoir rejoint. Nous l'attendmes une bonne demi-heure, et il tait
temps qu'elle se runt  nous.

Au moment o nous recommencions  marcher, il parut en avant, sur la
route de Rahmani, un trs gros corps de mamelouks, qui taient les
premiers que nous rencontrions. Cette apparition nous mit dans une
grande inquitude sur le gnral Bonaparte, que nous avions laiss moins
d'une heure auparavant  ce mme point, avec une escorte qui n'tait pas
le quart des mamelouks que nous apercevions.

Ce n'tait pas le moment de rsoudre des conjectures, aussi fit-on halte
sur-le-champ.

Le gnral Desaix forma sa division en deux fortes colonnes serres, et
distantes entre elles; il mit son artillerie  la tte, tous ses
chameaux et bagages au centre, et  l'intervalle de ces deux colonnes;
pour fermer la marche, les guides  pied avec leurs deux pices de huit.

Cet ordre une fois rectifi, et les instructions donnes pour que, dans
le cas d'une charge, il n'y et plus qu' faire par peloton  droite et
 gauche, et  commencer le feu, on se mit en marche; les mamelouks
voulurent nous tter, tant  la tte qu' la queue de la colonne; mais
quelques coups de canon nous en dbarrassrent. Nous continumes 
marcher dans cet ordre jusqu'au Nil, o nous arrivmes mourans de soif,
et par un soleil qui tait encore trs lev.

 peine aperut-on le fleuve que tout le monde, officier et soldat, s'y
prcipita sans savoir s'il aurait pied; chacun cherchait  apaiser la
soif qui le dvorait, et buvait la tte basse; il semblait voir un
troupeau; aucun n'avait pris le temps d'ter son sac ni de poser son
fusil.

En sortant du fleuve on trouva de vastes champs tout couverts d'une
grande varit d'espces de melons et autres productions; en sorte que
les souffrances du dsert furent bientt oublies.

Dans le fait, arriv au bord du Nil, on prend une tout autre ide du
pays: une verdure charmante succde  l'aridit du dsert; une fertilit
incomparable frappe tous les regards. Des arbres, dont nous n'avions pas
vu depuis l'Italie, nous offraient un ombrage dont on ne peut sentir le
prix qu'en sortant du dsert; enfin l'eau du Nil, aprs laquelle on
soupire en traversant le mme dsert par le soleil.

Nous emes le plaisir d'apprendre que le gnral Bonaparte tait
heureusement arriv; il n'avait mme pas aperu ce corps de mamelouks
qui nous avait attaqus.

Toute l'arme tait runie sur le bord du Nil  Rahmani, et
l'escadrille qui tait sortie d'Alexandrie pour entrer dans le Nil,
tait remonte, et  l'ancre  ct de l'arme.

On resta dans cette position un jour environ avant de se remettre en
marche pour le Caire, sans quitter le bord du fleuve, que la flottille
remontait en mme temps que nous.

On ne manquait plus d'eau; on trouvait des melons, des lentilles et du
riz en abondance; on trouvait des tas de bl tout battu[7]; mais le pain
tait ce qu'il y avait de plus rare, et le plus grand nombre d'entre
nous est arriv jusqu'au Caire sans en avoir mang.

 chaque pas que faisait l'arme, le gnral Bonaparte reconnaissait
tout ce qu'il y avait  faire; d'abord pour utiliser les ressources du
plus fertile pays du monde, et en rgulariser l'emploi, puis y acqurir
une gloire diffrente de celle dont il tait dj couvert avant d'y
arriver.

L'gypte, comme tout l'Orient, n'attend qu'un homme, et cet homme a
moins besoin d'tre conqurant que lgislateur: ce pays a t tant de
fois conquis et ravag, qu'il a les conqurans en horreur; il les
compare  la peste. Mais un souverain qui ferait seulement cesser les
maux qui accompagnent le joug qui l'accable serait le plus grand des
hommes pour ce malheureux peuple,  qui le droit de proprit est
inconnu; qui n'a ni la facult d'acqurir ni celle de vendre. Ne
serait-ce pas un moyen de se l'attacher pour jamais que de lui apporter
les bienfaits de la civilisation, dgage de la corruption qui trop
souvent l'accompagne?

Il n'en faut pas douter; le Directoire, en envoyant le gnral Bonaparte
en gypte, n'avait eu pour but que de se dfaire d'un chef que ses
victoires avaient rendu populaire, et dont il ne croyait plus avoir
besoin; et lui, de son ct, avait accept avec empressement, d'abord
pour tre hors de la porte des atteintes d'un gouvernement ombrageux,
puis pour satisfaire la louable ambition de rendre  ce pays et  ses
peuples la gloire et la prosprit dont ils avaient joui autrefois. Il
s'en serait peut-tre dclar le chef sous un titre quelconque; je le
crois, parce qu'il me l'a dit lui-mme depuis; mais peu importait alors
aux affaires du monde.

Le gnral Bonaparte, en continuant sa marche vers le Caire, eut en
chemin une rencontre srieuse avec les mamelouks au village de
Chebreisse.

D'aprs l'ordre qu'il avait prescrit d'observer, chaque division de
l'arme marchait, forme en carr de six hommes de profondeur  chacune
de ses faces, l'artillerie aux angles, les munitions ainsi que les
bagages et le peu de cavalerie que nous avions au centre.

Cet ordre de marche nous mettait  l'abri de quelque vnement que ce
ft; mais il ralentissait nos mouvemens, dj lents, parce que notre
cavalerie tant trop infrieure en matriel et personnel  celle des
mamelouks, il avait fallu se soumettre  l'inconvnient de ne pouvoir se
faire clairer par elle. Nos mouvemens de marche commenaient donc par
un redoublement de nos carrs; le deuxime ne se mettait en marche que
quand le premier commenait  se reformer, s'il y avait du danger; ou
bien lorsque le premier tait en pleine marche, si l'loignement des
mamelouks ne nous laissait rien  redouter.

Il y a eu des journes pendant lesquelles nous avons d faire quatre et
cinq lieues en marchant dans cet ordre, obligs de nous rompre et de
nous reformer chaque fois qu'il fallait passer un dfil, ce qui
arrivait plusieurs fois dans une matine. Ces dfils taient le passage
des canaux d'irrigation dans lesquels l'eau n'tait pas encore; ils
taient tous larges et surtout profonds; il fallait d'abord en abattre
les bords en pente douce, ce qui demandait beaucoup de temps. On ne peut
se figurer ce qu'avaient  souffrir de la chaleur les soldats qui se
trouvaient au centre du carr, o il n'y avait aucune circulation d'air,
et  la surface duquel un nuage d'une poussire fine gnait la
respiration.

La soif tait gnrale et dvorante: plusieurs hommes en moururent sur
place; le sentiment de leur conservation suffisait pour convaincre les
soldats qu'on les aurait exposs au malheur d'tre taills en pices si
on les avait laiss courir au Nil pour se dsaltrer; mais lorsqu'on
rencontrait une citerne ou un puits  roue, on se plaait de manire 
ce qu'il ft au milieu du carr; alors on faisait halte, et chacun
buvait  son aise, puis on se remettait en marche.

Le gnral Bonaparte faisait chaque soir mettre sa tente sur le bord du
fleuve, au milieu de son arme, et prs de son escadrille, quand elle
avait pu remonter jusque-l. On avait mis en tte de celle-ci les deux
demi-galres que le gnral Desaix avait amenes de Civitta-Vecchia,
parce que les btimens extrmement fins d'chantillon avaient moins 
craindre de l'chouage dans un fleuve inconnu o l'on naviguait sans
pilote.

Comme l'on sait, ces btimens voguent par le calme et contre les
courans, au moyen de leurs normes rames que font mouvoir les forats,
que l'on y embarque uniquement pour cela.

Ces malheureux sont toujours assis et fixs  leurs bancs de peine par
une chane et un cadenas, depuis l'armement jusqu'au dbarquement du
btiment, en sorte que si par un accident il est englouti, ils prissent
tous.

Le gnral Bonaparte, en voyant du rivage passer cette flottille,
remarqua ces malheureux dans cet tat: c'tait l'avant-veille de la
rencontre de Chebreisse; il ordonna que sur-le-champ toutes ces chanes
fussent rompues, et les hommes mis en libert.

Ce fut le surlendemain, lorsque l'arme commenait en mme temps sa
marche, que l'on aperut l'arme des mamelouks, dont le dsordre mme,
joint  la varit des couleurs de leurs vtemens et au luxe de leurs
chevaux, avait quelque chose d'imposant.

Elle avait aussi une flottille de toutes sortes de btimens monts par
des Turcs et des Grecs, qui descendait le Nil pour attaquer la ntre.

Ils taient dj prs de nous lorsque le gnral Bonaparte arrta le
mouvement de marche de son arme pour la former en cinq grands carrs
placs en chiquier; celui de gauche appuy au Nil et protgeant la
flottille, et celui de droite dans la direction du dsert, et se
flanquant tous rciproquement.

Les mamelouks vinrent parader sur notre front, mais n'osant l'attaquer,
ils firent le tour de notre droite croyant qu'ils trouveraient nos
derrires plus vulnrables; on leur envoya quelques coups de canon, qui
suffirent pour nous en dbarrasser, surtout quand ils virent que ce ct
ne leur offrait pas plus de chances de succs que le premier. Ils
n'entreprirent rien de plus toute la journe.

Il n'en tait pas de mme sur le fleuve: leur flottille tait descendue
bravement sur la ntre. Elle l'attaqua, et l'aborda franchement dans une
position o une courbure du fleuve et l'lvation de notre rive nous
empchaient de la protger du point o nous tions placs. Les deux
demi-galres furent un moment enleves, et tout ce qui fut pris eut la
tte coupe. Il y avait  peine vingt-quatre heures que les forats
avaient t dtachs, et ils s'taient, comme le reste des quipages,
jets  l'eau pour gagner le rivage oppos, ainsi que les autres
btimens qui combattaient toujours. La canonnade tait fort vive.

Le gnral Bonaparte fit appuyer la division de gauche jusque sur le
bord du fleuve; un feu de mousqueterie et de mitraille eut bientt fait
lcher prise aux assaillans, et les deux demi-galres ayant t
abandonnes, nos gens revinrent s'en emparer.

La flottille continua  remonter le fleuve en serrant celle des
mamelouks. Enfin cette petite affaire ne laissa pas que d'tre chaude
entre les deux flottilles; celle des mamelouks remonta au Caire dans la
nuit qui suivit, et fut brle par les ordres des beys: nous ne la vmes
plus.

L'arme marcha tout le reste du jour en remontant le fleuve, et ce fut
deux ou trois jours, aprs que nous livrmes la clbre bataille des
Pyramides, absolument en face du Caire.

Nous arrivions forms en cinq grands carrs, chacun compos d'une
division; le ntre tait tout--fait au bord du Nil, et notre droite
dans la direction des Pyramides.

Les mamelouks taient placs au village d'Embab, o l'on passe le Nil
pour aller  Boulac, qui est un bourg du Caire.

Au bord du fleuve, ils avaient retranch ce village en l'entourant d'un
foss derrire lequel ils se tenaient  cheval[8]. Derrire ce foss,
ils avaient plac, tant bien que mal, une vingtaine de pices de canon,
qu'ils firent jouer sur notre gauche, qui la premire s'approcha d'eux.
Les quatre autres carrs marchaient  la hauteur de celui de gauche, en
suivant la direction qui leur avait t donne; la division Desaix
tenait l'extrme droite et avait  sa gauche la division Reynier.

Le gnral Bonaparte se tenait au centre,  la division Bon; il fit
attaquer le village d'Embab par la division de gauche, qui en tait la
plus rapproche: le village fut emport d'emble, l'artillerie prise et
les mamelouks disperss. Pendant que cette attaque avait lieu, la plus
forte partie des beys, suivis de leurs mamelouks, parut tout  coup 
l'extrmit de l'horizon devant les carrs des deux divisions Desaix et
Reynier, dont les soldats n'taient occups que de ce qui se passait 
la gauche. Le mirage qui rgne en gypte, et  l'effet duquel nous
n'tions pas encore accoutums, nous empcha de les croire aussi prs de
nous aprs les avoir aperus, tellement qu'ils taient presque sur nous,
que nous ne les avions  peine distingus  travers le mirage[9].

On n'eut que le temps de crier _aux armes!_, et de faire commencer le
feu, que dj cette formidable cavalerie nous entourait. La
prcipitation de sa charge avait t telle, qu'on n'eut pas le temps de
rectifier la position de ces deux divisions, qui se masquaient de
l'tendue du front d'un demi-bataillon  peu prs.

Le danger tait pressant; on fit commencer la fusillade, ne pouvant pas
s'imaginer que ces deux divisions, qui n'taient pas  plus de cent pas
l'une de l'autre, se verraient dans la ncessit de se servir de leurs
feux sur la partie de leurs fronts de flanc qui se masquaient de
quelques toises. Il arriva prcisment le contraire: la charge des
mamelouks fut trs audacieuse sur notre front, o un feu de mitraille et
de mousqueterie joncha de leurs cadavres et de leurs chevaux tout le
front et le pourtour de nos carrs; mais ce qui nous parut d'une audace
extravagante, c'est que tout ce qui avait chapp  cette destruction
s'tait lanc avec une telle rapidit, qu'il vint passer dans
l'intervalle des deux divisions Desaix et Reynier, sous le feu roulant
des deux faces de ces divisions, qui les fusillaient  moins de
cinquante pas de distance. Pas un seul des mamelouks ne rebroussa
chemin; et, chose singulire, il en resta moins sur le carreau, au
passage par cet entonnoir, qu'il n'en tait rest sur les fronts dans la
premire charge.

Les deux divisions taient si prs l'une de l'autre, qu'elles
s'entreturent une vingtaine d'hommes.

Quoique les troupes qui taient en gypte fussent depuis long-temps
accoutumes au danger et familiarises avec toutes les chances d'une
affaire,  moins de mentir  sa conscience, tout ce qui s'est trouv 
la bataille des Pyramides doit convenir que la charge de ces dix mille
mamelouks avait quelque chose de si imposant, que l'on dut craindre un
moment qu'ils n'enfonassent nos redoutables carrs, sur lesquels ils
venaient avec une confiance qui semblait avoir jet au milieu de nous un
silence morne qui n'tait interrompu que par les commandemens des chefs.

Tous les mamelouks, monts sur des chevaux magnifiques richement
caparaonns en or et en argent, envelopps de draperies de toutes
couleurs et de schalls flottans, lancs en plein galop en jetant des
cris  fendre l'air, semblaient devoir nous anantir dans un clin d'oeil
sous les pieds de leurs chevaux.

L'ensemble de cet imposant appareil avait rempli le coeur des soldats
d'un sentiment qui y entrait pour la premire fois, et les rendait
attentifs au commandement. Aussi, ds que le feu fut ordonn, il fut
excut avec une promptitude et une prcision que l'on n'aurait
peut-tre pas obtenues un jour de parade et d'exercice.

Jamais un champ de bataille n'avait offert un pareil spectacle  des
combattans, qui des deux cts se voyaient pour la premire fois. Cette
journe dcida du sort de l'gypte, et cet effort fut le dernier que les
beys firent en commun pour nous en disputer la conqute.

Le mme soir, ils se dispersrent; les deux plus puissans d'entre eux,
Mourad et Ibrahim, que l'histoire de leurs anciens diffrends avait
rendus mfians et extrmement prudens dans ce qui touchait leurs
intrts personnels, taient toujours rivaux.

Ibrahim repassa le Nil avec les petits beys qui relevaient de sa
puissance, et, sans s'arrter au Caire, il prit la route de Syrie; il ne
sjourna que quelques jours  Salahi,  l'entre du dsert d'Asie, tant
pour attendre ceux de ses mamelouks qui ne l'avaient pas encore rejoint
depuis la bataille, que pour donner  son harem et  ses bagages le
temps de gagner la Syrie.

Mourad, au contraire, prit la route de la Haute-gypte avec ses vassaux,
et remonta la rive gauche du fleuve, sur lequel il avait une flottille
qui suivait son mouvement.

La nuit mme du jour de la bataille, le gnral Bonaparte vint coucher
dans la rsidence de Mourad, au bourg de Giz[10]; l'arme s'tablit
autour de lui, et le lendemain il prit possession du Caire.




CHAPITRE V.

Mcontentement des troupes.--Citadelle du Caire.--Pyramides.--Bataille
navale d'Aboukir.--Crations d'tablissemens de tout genre.


Notre flottille de guerre tait arrive et mouillait devant Giz. On
remplaa les munitions qui avaient t consommes, et l'on fut bientt
en tat de recommencer, si le cas en tait arriv.

Les autorits du Caire, les chefs de la loi et les schrifs vinrent, 
Giz, se soumettre au gnral Bonaparte, qui gagna leur confiance, et
tira d'eux des renseignemens qui dterminrent ses oprations
ultrieures.

Il voulait avant tout s'tablir militairement en gypte. Il fit partir
sur-le-champ la division Reynier pour suivre les traces d'Ibrahim.

Il envoya la division Vial  Damiette, celle de Dugua  Rosette; la
division Bon appuya le Caire; la division Desaix, qui tait destine 
remonter dans la Haute-gypte, attendit  Giz que toutes les autres
fussent rendues  leurs destinations.

Cette dispersion de l'arme fut le signal de l'explosion de tous les
mcontentemens que les privations de tous genres avaient fait fomenter
depuis Alexandrie. On ne mnageait plus rien en propos; les plus modrs
envoyaient de toutes parts leur dmission; et sans la ferme rsolution
que manifesta hautement le gnral Bonaparte, de faire un exemple du
premier qui se chargerait de venir lui porter la parole pour ramener
l'arme en France, ainsi que quelques uns des mcontens en avaient la
pense, il n'y a nul doute que l'arme se serait mutine et aurait
refus l'obissance: c'est la fermet de son chef qui a tout contenu, et
qui a prserv ces insenss de la honte dont ils se seraient couverts.

Telle tait la confiance que le gnral Bonaparte avait en lui-mme,
que, dans cet tat de choses, il partit du Caire, emmenant avec lui le
peu de cavalerie qu'il avait amene d'Europe, et prit la mme route que
la division Reynier, pour aller jeter Ibrahim en Syrie, et fermer
l'gypte de ce ct.

Il chargea le gnral Desaix du commandement du Caire, pendant que
lui-mme allait faire cette expdition; mais, avant de partir, il avait
envoy son aide-de-camp Julien porter  l'amiral Brueys l'ordre
d'appareiller pour Corfou ou Toulon: Julien ne devait pas revenir avant
d'avoir vu partir la flotte.

Il avait aussi envoy, comme ngociateur prs de Mourad-Bey, un sieur
Rosetti, consul de Venise, et qui tait tabli au Caire; mais telle
tait l'ignorance de ces chefs orientaux, que Mourad refusa les
propositions du gnral Bonaparte, parce qu'il venait d'apprendre la
destruction de notre escadre, et qu'il s'tait persuad que cet
vnement nous forcerait  quitter l'gypte.

Pendant le commandement du gnral Desaix, nous allmes visiter la
citadelle du Caire, qui est place entre la ville et la chane du
Monquatam, qui spare le Nil de la mer Rouge.

Cette place a un grand escarpement du ct du dsert; elle est, en
gnral, fort bonne, et n'a aucun ouvrage extrieur.

L'on nous y montra une brche,  plus de cinquante pieds d'lvation, du
ct du Monquatam, et l'on nous raconta qu'aprs la bataille des
Pyramides quelques mamelouks s'taient retirs dans la citadelle, mais
qu'ayant vu le Caire occup par nos troupes, et n'osant risquer de
sortir par la ville, dans la crainte d'tre pris, ils avaient form la
rsolution de s'enfuir par cette brche. Pour cela, ils avaient commenc
par jeter au bas du rempart tous les matelas du divan, coussins et
ballots de coton qu'ils avaient pu se procurer; ensuite ils avaient fait
sauter l'un d'eux pour disposer tous ces matriaux en plate-forme
au-dessous de la brche, aprs quoi ils y avaient tous saut, l'un aprs
l'autre, monts sur leurs chevaux, et, chose incroyable, sans s'tre
fait le moindre mal. J'ai encore vu les matriaux de cette plate-forme
au bas de cette brche.

L'on nous montra aussi la collection, que l'on gardait dans cette
citadelle, d'un assez grand nombre de cuirasses et de casques pris sur
les croiss. Ils taient exposs en trophes au-dessus de la porte
d'entre, en dedans de cette citadelle: la plupart taient en trs bon
tat, quoiqu' l'air depuis des sicles; mais, dans ces contres, le
climat est conservateur. Le puits de la citadelle du Caire nous parut de
mme fort curieux; il prend son eau au niveau du Nil, et, quoiqu'elle
soit saumtre, on n'a rien nglig pour en avoir abondamment.

On a construit dans l'intrieur du puits une spirale en pente douce qui
conduit jusqu' l'eau, ce qui donne  ce puits des dimensions immenses:
tous ces beaux ouvrages attestaient l'tat o avaient t les arts en
gypte, et n'taient pas encore dgrads.

Nous avons aussi t visiter les pyramides. C'tait la premire fois
qu'une troupe y arrivait. Chacun voulut venir avec le gnral Desaix, en
sorte que nous tions plus de cent, non compris une compagnie
d'infanterie que nous avions prise pour notre escorte.

Nous partmes de Giz, et traversmes la plaine o l'on prtend qu'tait
la clbre Memphis. De toutes les anciennes villes d'gypte, c'est
presque la seule dont il ne reste aucun vestige pour dterminer o elle
fut place; et si, dans la plaine au-dessous des pyramides, on ne
rencontrait pas de temps  autre quelques dbris de poterie sous ses
pas, rien n'autoriserait  penser qu'il y ait jamais eu l, non pas une
ville, mais un mur.

Ce qui a dirig nos conjectures, c'est d'abord le canal qui borde le
dsert au pied des pyramides, et qui aujourd'hui cependant n'a de l'eau
qu'au moment des plus grandes crues du Nil, puis un pont en maonnerie,
qui n'a pu appartenir qu' Memphis, sans quoi on n'en apercevrait pas
l'utilit: il a d ncessairement tre l pour la communication des
habitans de Memphis avec leur cimetire, ou ville des morts, qui se voit
encore  ct des pyramides, qui n'taient elles-mmes que des tombeaux.
La ville des morts de Memphis n'est qu'une runion innombrable de
petites pyramides dont beaucoup sont encore sur leurs bases, et dont la
grandeur tait proportionne  la fortune des familles.

J'avais entendu mettre l'opinion que les grandes pyramides taient des
temples, fonde sur ce qu'il en existait de semblables dans l'Inde, o
elles taient consacres au culte, et que les gyptiens avaient reu la
lumire de l'Orient; mais je ne me rends pas pour cela  cette opinion:
celles d'gypte taient bien certainement des tombeaux.

Je suis mont un des premiers en haut de la grande; nous y tions seize,
et, malgr cela,  notre aise. La vue dont on jouit de ce point, au
milieu des airs, est dlicieuse.

Le gnral Bonaparte fut environ douze jours absent. Ce fut pendant ce
temps que nous vmes, au Caire, le spectacle des ftes du ramadan, qui
sont trs rigoureusement observes en Orient. C'est le carme. Le jene
que l'on observe consiste  ne boire ni manger quoi que ce soit depuis
le lever du soleil jusqu' son coucher: il faut travailler, en bravant
l'excessive chaleur, et sans se dsaltrer; mais  peine le soleil
a-t-il disparu de l'horizon, que l'on prend un copieux repas, qui est
servi  l'avance, mais auquel on ne touche pas tant que le soleil est
encore visible.

Tout tait nouveau pour nous; mais ce qui tonna le plus les soldats, ce
furent les danses des almes, troupe de jeunes filles d'une taille
remarquable par l'lgance et la tournure gracieuse, mais d'une licence
dont on ne peut pas se faire une ide quand on ne l'a pas vue, et que la
biensance ne permet pas de dtailler. Tout cela nanmoins se passait
sur la place publique, en prsence d'une foule de tout ge et de tout
sexe.

Nous remes un soir des nouvelles du mouvement du gnral Bonaparte; il
avait rencontr Ibrahim prs de Salahi,  l'entre du dsert, dans
lequel il cherchait  se retirer, lorsqu'il l'avait fait attaquer par sa
cavalerie, qui, trop faible en nombre, courut un grand danger; et elle
aurait eu une mauvaise journe, si l'infanterie ne ft arrive
promptement pour la dgager. Nanmoins, le but que l'on s'tait propos
fut rempli: Ibrahim passa en Syrie et nous laissa tranquilles.

Le gnral Bonaparte revenait au Caire, lorsqu'il rencontra en chemin
l'officier que le gnral Desaix avait reu de Rosette, et qu'il avait
fait diriger sur Salahi: cet officier apportait la nouvelle du
malheureux vnement arriv  notre escadre, et dont il avait t
tmoin.

Comme l'on sait, avant de la quitter, le gnral Bonaparte avait donn 
l'amiral l'ordre d'entrer dans Alexandrie ou d'aller  Corfou. Soit que
les passes d'Alexandrie n'eussent pas t reconnues encore, ou qu'elles
n'eussent pas assez d'eau[11], notre amiral tait all prendre un
mouillage  la pointe d'Aboukir, o il tait depuis prs d'un mois.

Les anxits du gnral Bonaparte taient si grandes, que, pendant sa
marche d'Alexandrie au Caire, il avait crit deux fois  l'amiral Brueys
d'entrer  Alexandrie ou d'aller  Corfou, et qu'enfin, avant de partir
du Caire pour aller combattre Ibrahim-Bey, il avait envoy son
aide-de-camp Julien pour ritrer cet ordre  l'amiral; mais cet
aide-de-camp, qui tait parti avec une escorte d'infanterie sur une
barque du Nil, n'arriva point et n'aurait pu arriver  sa destination
avant le combat de l'escadre.

Il disparut avec toute son escorte dans un village des bords du Nil, o
il tait descendu pour acheter des provisions dont il avait besoin, et
ce ne fut que long-temps aprs que l'on connut les dtails de sa fin
tragique.

Notre amiral avait mouill son escadre sur une seule ligne, ayant son
vaisseau de tte trs rapproch d'un petit lot qui est  la pointe de
terre sur laquelle est construit le fort d'Aboukir.

Les Anglais, aprs l'avoir reconnu, firent passer deux de leurs
vaisseaux entre cet lot et le vaisseau qui tenait la tte de notre
embossage. Le premier vaisseau anglais qui essaya ce passage, ayant
approch un peu trop prs de l'le, choua; celui qui le suivait passa
entre son camarade chou et la tte de notre embossage. L'amiral
anglais, en voyant le premier[12] chou et le deuxime russir 
trouver un passage, en envoya un troisime pour remplacer celui qui
tait chou. Ces deux vaisseaux runis remontrent la ligne des ntres,
laissant la terre  leur droite, et combattirent, runis, chacun de nos
vaisseaux l'un aprs l'autre, pendant que le reste de l'escadre anglaise
les combattait en remontant aussi notre ligne sur l'autre bord, ce qui
obligeait nos vaisseaux  combattre sur les deux bords  la fois.

Notre escadre fut dtruite vaisseau par vaisseau aux deux derniers prs,
qui, avec une frgate, taient mouills  la queue de l'embossage, et
qui n'attendirent pas que leur tour arrivt pour appareiller et gagner
le large: c'taient _le Gnreux_ et _le Guillaume-Tell_, avec la
frgate _la Diane_ ou _la Justice_. Ils firent route pour l'Archipel, o
ils se sparrent encore: _le Gnreux_ alla  Corfou, et les deux
autres parvinrent  entrer  Malte, ce qui prouve que l'ordre donn
prcdemment par le gnral Bonaparte pouvait s'excuter.

Le vaisseau amiral (_l'Orient_) avait pris feu, et avait saut pendant
le combat; de nos quinze vaisseaux, nous ne sauvmes donc que les deux
dont je viens de parler.

La dfaite de l'escadre devait ncessairement apporter quelques
changemens dans la suite des projets du gnral Bonaparte, puisque cette
escadre devait retourner en Europe chercher un second convoi de troupes
sur lequel il ne fallait plus compter.

Nanmoins ce malheur eut quelque chose de moins dsastreux qu'on n'avait
paru d'abord le craindre. On connaissait peu l'gypte alors, et les
Anglais s'taient imagin que c'tait un pays o nous allions mourir de
toutes sortes de besoins. Ils le croyaient d'autant plus qu'ils avaient
arrt un petit btiment qui passait de Rosette  Alexandrie, et sur
lequel il y avait des malles remplies des premires lettres que tout le
monde crivait en France depuis que l'on tait embarqu, et par
consquent dans lesquelles on n'avait pas pargn les dolances sur tout
ce que l'on avait prouv de privations dans la traverse du dsert et
dans la marche jusqu'au Caire, pendant laquelle on avait  peine mang
du pain.

Tous ces dtails confirmrent les Anglais dans leur opinion, et ils
imaginrent qu'ils aggraveraient nos embarras en augmentant le nombre de
bouches  nourrir. Consquemment ils dbarqurent  Alexandrie tous les
matelots, mousses et soldats des quipages et vaisseaux qu'ils avaient
pris, et par ce moyen nous emes sept ou huit mille hommes sur lesquels
nous n'avions plus droit de compter. On en tira parti pour complter les
corps, mais surtout on trouva des ressources inapprciables parmi les
nombreux ouvriers de toutes professions qui se trouvaient  bord des
vaisseaux. On les adjoignit  ceux qui avaient t amens  la suite des
diffrentes corporations savantes avec l'arme, de sorte que sous ce
rapport, comme sous celui de l'artillerie, nos moyens furent plus que
doubls.

On va voir avec quelle admirable sagesse tout cela fut utilis.

La perte de la flotte avait un peu calm les murmures de ceux qui
demandaient leur retour en France; le gnral Bonaparte fit donner des
passe-ports  tous ceux qui avaient persist  en demander, et hormis
quelques hommes que je ne veux pas nommer, tout le monde prit le parti
de rester et de ne plus murmurer.

Les premiers mois de notre sjour en gypte furent marqus par des
travaux prodigieux et des crations de toute espce.

La commission des savans avait t appele d'Alexandrie au Caire, et
chacun de ses membres avait t mis  la tte de quelque tablissement
qu'il tait charg de fonder et de diriger.

 Alexandrie,  Rosette,  Damiette et au Caire, on construisit des
moulins qui faisaient de la farine aussi belle qu'on aurait pu l'avoir 
Paris. On leva des fours, en sorte que le pain devint aussi commun
qu'il avait t rare auparavant.

On tablit des hpitaux dans lesquels chaque malade avait son lit. MM.
Larrey et Desgenettes, clbres  plus d'un titre, aidrent puissamment
ces bienfaisantes crations, et mritrent l'estime du gnral en chef
et la reconnaissance de l'arme.

On cra des salptrires et des moulins  poudre.

On construisit une fonderie avec un fourneau  rverbre, au moyen
duquel on refondait des projectiles de gros calibre, dont on avait en
abondance pour en faire de plus petits  l'usage de l'artillerie de
l'arme.

On tablit de vastes ateliers de serrurerie, armurerie, menuiserie,
charronnage, charpente et corderie.

Au moyen des matelots trop gs pour changer de profession, on cra sur
le Nil une grande flottille, compose de toute espce de btimens du
fleuve, que l'on avait trs bien grs et arms. Ils taient commands
par des officiers de la marine, et cette flottille fut de la plus grande
utilit pour tous les transports de l'arme.

On habilla toutes les troupes en toile de coton bleue, on leur donna une
coiffure faite en maroquin noir; on ajouta  cela une bonne capote en
toffe de laine du pays, que le soldat mettait la nuit.  aucune poque
il n'avait t aussi commodment quip.

Il recevait pour nourriture un pain excellent, de la viande, du riz, des
lgumes secs, et un peu de sucre avec du caf pour remplacer les
boissons spiritueuses, inconnues en gypte avant notre arrive.

On s'apercevait dj des progrs sensibles que faisaient toutes ces
crations. On avait des tables, des chaises, des bottes de maroquin et
du linge; on mangeait du pain aussi beau qu' Paris.

 peine les premiers besoins furent-ils satisfaits, que l'on vit le luxe
s'introduire; on fit de la vaisselle plate, trs lgre et fort
portative. Celle dite de chasse, dont l'Empereur s'est servi  Paris
depuis, a t faite d'aprs celle-l, qu'il avait rapporte d'gypte.

On ne se servait plus que de gobelets d'argent et de couverts du mme
mtal.

On vit s'tablir des confiseurs et des distillateurs qui eurent beaucoup
de succs.

Peu  peu vinrent les passementiers et les brodeurs; les Turcs
eux-mmes, qui sont grands imitateurs, nous avaient surpasss en ce
genre; ils avaient fini par fondre des boutons d'argent aux armes de la
rpublique, et les souffler en or avec une grande perfection.

Peu de mois aprs notre installation, on vit des cartes  jouer, des
billards et des tables de jeu faites au Caire; on y imprimait en
franais et en arabe; tout ce qui tait  faire pour nous tablir 
l'europenne tait ou achev, ou en train de l'tre; la cavalerie se
montait: tout marchait au mieux et tait pouss avec une incroyable
activit.




CHAPITRE VI.

Expdition de Desaix dans la Haute-gypte.--Combat de Sdiman.--Province
de Faoum.--Faou.--Lac Moeris.--Ville des morts.--Tentative de
Mourad-Bey aprs l'insurrection du Caire.


Le Nil tait dans sa plus grande crue d'eau, lorsque le gnral
Bonaparte arriva au Caire, de retour de son expdition contre
Ibrahim-Bey. Il ordonna alors le dpart de la division Desaix pour aller
occuper la Haute-gypte, et en mme temps combattre Mourad-Bey qui s'y
tait retir. Cette division n'tait forte que de huit bataillons, parce
que, depuis son arrive au Caire, on en avait envoy un pour tenir
garnison  Alexandrie; elle fut toute embarque  Boulac, sur des
djermes (btimens du Nil). On lui avait donn deux pices d'artillerie
seulement. Elle remonta le Nil, sans s'arrter, jusqu' Siout, qui est
la capitale de la Haute-gypte. Tout le pays tait couvert d'eau par le
dbordement du fleuve, et les villes ainsi que les villages, qui sont
btis sur des lvations de terre amoncele de main d'homme, formaient
autant d'lots.

Le gnral Desaix apprit  Siout que Mourad-Bey tait redescendu par le
bord du dsert de la rive gauche, laissant l'inondation  sa droite;
qu'il avait le projet de se rapprocher du Caire: on lui avait donn avis
qu'il se prparait une insurrection contre les Franais, et il voulait
en profiter.

Comme l'inondation l'obligeait  passer par le Faoum, pour avoir
toujours une retraite assure dans le dsert, et qu'il ne pouvait
marcher bien vite  cause de ses chameaux de provisions, le gnral
Desaix conut le projet de le joindre.

La dcroissance du Nil commenait lorsqu'il fit descendre son convoi de
djermes jusqu' l'embouchure du canal de Joseph, qui est  environ
quatre ou cinq lieues au-dessous de Siout, entre Minieh et Mlaoui; il
fit entrer tous ses btimens,  la suite l'un de l'autre, dans le canal,
qui a partout dix  douze toises de largeur, et qui, dans toute sa
longueur, borde le dsert paralllement au Nil.

Le courant des eaux du canal porta tout le convoi jusque prs de
Sdiman, petit village  la lisire du dsert et sur le bord du canal.
On y apercevait les mamelouks, qui s'loignrent dans le dsert  notre
approche. Nanmoins le gnral Desaix fit arrter le convoi et dbarquer
les troupes ainsi que les deux pices d'artillerie, et on s'avana en
carr dans le dsert, en prsentant la bataille aux mamelouks, qui ne
l'acceptrent pas.

La soif d'une part et l'approche de la nuit de l'autre nous firent
rapprocher des bords de l'inondation, o se trouvaient nos barques avec
toutes nos provisions; les mamelouks nous suivirent, et bivouaqurent 
deux cents pas de nous, au point que nous fmes obligs de reposer,
forms en carr, chaque soldat ayant son fusil entre ses jambes.

Il faut avoir vcu avec les troupes franaises, pour apprcier tout ce
qu'elles valent dans des circonstances prilleuses. Dans celle-ci,
chaque soldat tait si pntr du danger, qu'il n'y avait rien  lui
dire; la ncessit de l'obissance avait parl  sa conviction, et
rendait la discipline inutile. Ils auraient fait justice d'eux-mmes de
celui d'entre eux qui serait tomb dans une ngligence propre 
compromettre le salut de tous. Le lendemain  la pointe du jour,
c'est--dire  deux ou trois heures du matin, toutes les troupes taient
dj debout sans qu'on et t oblig de battre la caisse; on fit
sur-le-champ pousser les barques au large, afin de n'avoir pas 
s'occuper de leur dfense, et nous nous avanmes dans le dsert, forms
en trois carrs, dont un grand flanqu par deux plus petits.

Nous avions nos deux pices d'artillerie aux deux angles de notre front,
et nous pouvions les passer aux angles de derrire par l'intrieur du
carr.

Nous montions en cet ordre une colline du dsert, pour nous placer  son
sommet, afin de dcouvrir plus loin autour de nous, lorsque, sans avoir
t avertis autrement que par le bruit du tam-tam des mamelouks, et par
le tourbillon de poussire que leur marche faisait lever, nous vmes un
essaim de cette fougueuse cavalerie fondre sur nos carrs avec une telle
fureur, que celui de droite fut enfonc, et perdit quinze ou vingt
hommes par la faute de son commandant. Cet officier, homme de beaucoup
de courage, avait imagin de rserver son feu pour n'en faire usage qu'
bout portant; il usa de ce moyen, mais il arriva que les chevaux des
mamelouks, quoique percs de balles, traversrent encore le carr pour
aller tomber  cent pas de l'autre ct, en sorte qu'ils firent dans les
rangs des ouvertures par lesquelles pntrrent les mamelouks qui les
suivaient. Le gnral Desaix rprimanda svrement cet officier, qui
avait cru bien faire, et dont la faute nous compromit gravement pendant
quelques minutes.

Nous n'emes que le temps de faire halte, de mettre nos pices en
batterie, et de commencer un feu de deux rangs, qui, pendant une
demi-heure, nous empcha de rien distinguer  travers la fume, la
poussire et le dsordre; mais avec la fin de ce feu nous vmes celle de
la bataille. Il tait temps, car il ne nous restait plus que neuf coups
de canon  tirer, et les cartouches allaient aussi manquer.

La bataille avait t meurtrire pour les mamelouks, qui prirent la
fuite dans toutes les directions. En moins de quelques minutes, il n'y
eut plus rien devant nous, et nous achevmes de monter la colline, du
sommet de laquelle nous dcouvrmes la belle et riche province du
Faoum.

Pour nous rapprocher de nos barques, qui avaient vu la bataille du
milieu de l'inondation, nous redescendmes la colline par la mme pente
que nous l'avions monte; nos barques suivirent notre mouvement, et nous
rejoignirent au petit village de Sdiman, o nous passmes la nuit.

Le lendemain nous tions un peu presss par la baisse des eaux, qui nous
laissaient  peine le temps ncessaire pour faire arriver nos barques
jusqu' l'embouchure infrieure du canal par o elles devaient rentrer
dans le Nil.

Nous partmes, en consquence, de Sdiman  la pointe du jour, et nous
vnmes nous placer  l'entre de la province du Faoum, qui n'en est
distante que d'une lieue.

Le canal de Joseph passe en face de la gorge qui lie cette province  la
valle du Nil.

Au plus fort de l'inondation, le mme canal verse le trop plein de ses
eaux dans un autre canal qui s'embranche avec lui au village d'Illaon,
et les porte  la ville de Faou, et ensuite au lac Moeris.

Le lit de ce canal est plus bas que celui du canal de Joseph; il existe
 leur jonction une digue de sparation, en maonnerie, fort solidement
tablie, et surmonte d'un pont en pierre fort ancien, sur lequel nous
passmes pour nous placer tout--fait  la gorge de la province o nous
voulions aller.

Le gnral Desaix, ayant fait dbarquer tout ce qui appartenait  sa
division, renvoya les barques dans le Nil, et tablit ses troupes en
bivouac sous un bois de dattiers impntrable au soleil, et au bord du
canal d'Illaon.

Nous restmes quelques jours dans cette position, o rien ne nous
manquait. Le canal tait assez peu profond pour pouvoir s'y baigner.
puiss comme nous l'tions aprs sept ou huit jours conscutifs de
marches dans le dsert, par une chaleur touffante, il nous sembla que
nous ne pouvions trop user des bains froids de ce dlicieux canal
d'Illaon. L'abus nous en devint funeste, car au bout de quarante-huit
heures, nous emes huit cents hommes attaqus d'ophthalmie au point
d'tre tout--fait aveugles. Le gnral Desaix lui-mme tait du nombre,
et souffrit cruellement.

Nous fmes si effrays de cette situation, que nous fmes sur-le-champ
des dispositions pour nous rendre  Faou, o nous esprions trouver des
soulagemens pour tant de malades.

Nous mmes le gnral Desaix avec quelques soldats sur une petite barque
qui descendait par le canal, pendant que la colonne suivait la route
qui, en le longeant, mne  Faou.

Le nombre des aveugles surpassait celui des bien portans: chaque soldat
qui voyait clair, ou qui n'avait qu'un oeil attaqu, conduisait plusieurs
de ses camarades aveugles, qui cependant portaient leurs armes et leurs
bagages. Nous ressemblions plutt  une vacuation d'hpital qu' une
troupe guerrire.

Aprs avoir travers des champs admirablement cultivs et couverts de
rosiers en fleurs[13], pendant l'espace de plusieurs heures, nous
arrivmes, dans ce piteux tat,  Faou. Cette ville est considrable;
elle est situe au milieu de la province du Faoum, dont elle est la
capitale, et qui est elle-mme un bassin de verdure. Elle ne communique
 l'gypte que par une gorge dont l'ouverture est  Illaon. Le canal de
ce nom traverse la province et la ville, d'o il se divise en une
multitude de ruisseaux d'irrigation, qui vont fertiliser les campagnes
avant de verser leur surabondance d'eau dans le lac Moeris.

Cette province est la plus tranquille de toute l'gypte, avec laquelle
elle a peu de communications.

Le canal, qui traverse la ville, est surmont d'un pont fort ancien et
semblable  ceux que j'ai vus en gypte; ils paraissent tre de la mme
poque. Je ne me souviens pas d'en avoir vu plus de cinq: un sur le
canal qui passe au pied des pyramides, et qui doit avoir appartenu 
Memphis; un  Illaon, un  Faou et deux  Siout.

Nous attendmes  Faou la retraite entire des eaux, qui est bientt
suivie du desschement des terres, ou plutt de la consolidation
ncessaire  l'ensemencement, qui ne consiste qu' jeter le grain sur la
boue, et  le faire enterrer au moyen du pitinement d'hommes qui
parcourent le champ ensemenc dans tous les sens. On ne laboure la terre
que quand elle est dj trop solide pour que l'on puisse l'ensemencer
comme je viens de le dire.

Depuis que nous tions en gypte, nous n'avions pas encore t aussi
bien qu'au Faoum; nous y restmes plus d'un mois, pendant lequel nos
ophthalmistes gurirent.

On construisit des fours, et on organisa l'administration de la
province.

On fut bientt prt  se remettre en marche; on s'avana  travers les
magnifiques champs de verdure d'un pays qui, pour la premire fois,
allait nous dceler toute son inimaginable fcondit.

Le gnral Bonaparte avait tmoign au gnral Desaix qu'il tait
content de sa division, et lui avait mand de faire des leves de
chevaux dans la province de Faoum, ainsi que des leves d'argent. Le
tout fut ponctuellement excut. Cela nous donna l'occasion d'aller au
fameux lac Moeris, dans lequel se dcharge le canal qui s'embranche avec
celui de Joseph  Illaon.

Ce lac n'a jamais pu avoir pour objet ce que la plupart des voyageurs
ont prtendu, c'est--dire qu'il n'a jamais pu tre un rservoir o l'on
conservait la surabondance des crues du Nil, pour la rendre ensuite  la
terre dans des temps de scheresse. Ceux qui soutiennent cette opinion
n'ont vraisemblablement pas vu les choses dont ils parlent.

Nous avons bien trouv prs d'Illaon, sur la rive droite du canal et du
chemin qui mne  Faou, un trs vaste bassin en maonnerie que j'ai
encore vu plein d'eau; il peut avoir deux cents pas de long, et environ
autant de large. Il est effectivement plus lev que le sol qui
l'entoure, et ne peut se remplir qu'au moyen des plus grandes crues du
Nil, et de petites vannes que l'on ouvre pour y introduire l'eau, et par
lesquelles on la laisse couler quand on en a besoin; elles ont encore
aujourd'hui cette destination. Mais ce bassin ne peut pas tre celui
dont les voyageurs ont parl. Il n'y a gure de moulin en Europe dont
l'tang ne contienne plus d'eau, et toute celle qu'il pourrait contenir
suffirait  peine  arroser une surface de quelques arpens de terre; ce
ne peut donc tre le fameux lac Moeris, ou alors l'exagration des
historiens serait par trop forte.

Je commandais le premier dtachement d'infanterie lgre qui fut envoy
de Faou pour parcourir la province; j'y remarquai partout les restes
d'une antique civilisation, et surtout un systme d'irrigation aussi
bien entendu qu'en Italie.

Il part de la ville mme de Faou une multitude de petits canaux qui
conduisent l'eau  tous les villages de la province; chacun a le sien et
se charge de son entretien.

Quand on est mcontent d'un village, on ferme la vanne de son canal, et
on le prive d'eau jusqu' ce qu'il ait obi  ce qu'on lui demande.
Aucun autre moyen coercitif ne produirait un effet aussi prompt et aussi
direct.

Le gouvernement de la province n'a besoin que d'un homme pour lever et
fermer les vannes.

Je suis, je crois, le premier de l'arme qui ai t au lac Moeris, et ce
grand spectacle n'a pas fait entrer autre chose dans ma pense, sinon
que le canal de Faoum passait autrefois par les dunes de sable que les
vents ont amonceles  l'extrmit du lac, et que ses eaux allaient
rejoindre la Mditerrane par le lac Marotis, prs d'Alexandrie. Les
vents qui rgnent constamment dans cette partie ont pouss
successivement le sable de ces dunes dans le canal, et en ont totalement
combl toute la partie qui se trouve au-del des dunes, et qu'on appelle
aujourd'hui le _Fleuve sans eau_, dans lequel les habitans m'ont assur
que l'on trouvait encore des portions de bateaux ptrifis.

Les eaux amenes tous les ans par la surabondance des crues du Nil, ne
trouvant plus d'issue pour s'couler, ont d se dborder et former un
vaste cloaque qui est devenu immense, mais qui, tant le point le plus
bas de toute la province, n'a jamais pu perdre ses eaux que par
l'vaporation, sous le soleil brlant de ces contres.

Le lac Moeris ne m'a pas paru avoir pu se former diffremment.

Au milieu  peu prs, il se trouve une petite le sur laquelle les
habitans de la ville de Faou (l'ancienne Arsino) construisirent leur
ville des morts, et o ils levrent un temple qui existe encore. Chaque
famille opulente y avait sans doute son tombeau, dans lequel chacun de
ses membres avait sa chambre spulcrale. C'tait dj dans ce temps-l,
comme ce l'est encore aujourd'hui, une des occupations de la vie des
gyptiens de soigner leur dernire demeure. Il en tait rsult que la
ville des morts tait  peu prs gale  celle des vivans, et se
composait d'habitations plus ou moins semblables. On ne pouvait arriver
 cette ville des morts qu'en bateau; et vraisemblablement, le batelier,
qui tait  la fois le gardien des tombeaux, s'appelait Caron, car les
habitans de la province appellent encore le lac Moeris, Birket-el-Caron
(lac de Caron).

Lorsqu'on inhumait les grands, on le faisait avec pompe; mais, pour la
classe mitoyenne, on y mettait moins de crmonie, et la famille du
mort, aprs l'avoir embaum, portait le corps jusqu'au bord du lac, dans
un local dispos pour cela auprs d'un embarcadre, o Caron venait le
prendre avec sa barque, pour le transporter dans le tombeau qui lui
tait destin. Le batelier attendait qu'il y en et plusieurs de runis,
et l'on avait soin de mettre sur le corps du dfunt, son nom et la pice
de monnaie qui revenait  Caron pour son salaire. La famille allait
ensuite au tombeau  un jour dsign, et rendait ses derniers devoirs au
dfunt.

Les pauvres qui n'avaient ni tombeau, ni moyens de se faire embaumer,
taient sans doute ports au bord du lac par leurs parens, qui leur
mettaient sur la langue la pice de monnaie destine  Caron, qui la
prenait avant de les enterrer. Cela se pratique encore  peu prs de
mme en gypte, dans toutes les villes assez grandes pour avoir une
ville des tombeaux.

Les gyptiens ont encore l'habitude de cacher leur argent sous la
langue; il nous parut extraordinaire, dans les commencemens de notre
arrive, de voir que, pour nous rendre de la monnaie, un Turc commenait
par cracher dans sa main tous les medins[14] qu'il tenait cachs dans sa
bouche, quelquefois jusqu'au nombre de cent cinquante et de deux cents,
sans que l'on s'en apert  sa voix, ni que cela l'empcht de boire et
de manger.

Pendant notre sjour  Faou, nous fmes obligs de remettre en marche
nos ophthalmistes, qui taient  peine guris: voici pourquoi.

Mourad-Bey, qui avait eu avis d'un projet d'insurrection au Caire,
s'tait rapproch de cette ville, o effectivement un mouvement venait
d'avoir lieu. La populace, exalte par les hommes influens et les
cheiks[15] de cette ville, s'tait porte  diffrentes maisons
appartenant  des beys, o l'on avait plac quelques uns de nos
tablissemens. Quelques assassinats furent commis dans les rues; mais
cette insurrection ayant t mal dirige, elle laissa aux troupes de la
garnison le temps de prendre les armes, et de marcher sur tous les
points menacs. On fit une prompte et svre justice des premiers qui
furent pris en flagrant dlit, et tout fut bientt apais. Les chefs
demandrent grce; on la leur accorda moyennant une bonne contribution
que l'on ne fut pas fch d'avoir occasion de leur imposer. Cette
insurrection n'eut d'autre effet que de consolider notre puissance.

Mourad-Bey, voyant le rsultat, avait repris le chemin de la
Haute-gypte par le bord du dsert, et tait arriv  l'extrmit de la
province de Faoum, o il cherchait  exciter une insurrection. Nous
partmes de Faou pour aller le combattre ou l'loigner. Nous laissmes
nos malades et le reste de nos aveugles dans la maison qu'avait
abandonne le gouvernement lors de notre arrive, et dont nous avions
retranch la porte. Cette maison avait des terrasses qui en commandaient
les approches; elle renfermait nos dpts de vivres et de munitions.
Nous tions  peine  quelques lieues de la ville, que les mamelouks,
que nous allions chercher, nous chapprent, et vinrent se jeter dans la
ville, esprant exciter les habitans  attaquer la maison o taient nos
soldats; mais n'ayant pu y russir, ils essayrent eux-mmes, et vinrent
tenter une escalade.

Les malades sortent aussitt de leurs lits, les ophthalmistes lvent
l'appareil pos sur leurs yeux; tous prennent les armes, montent sur les
terrasses de la maison d'o ils cartent les assaillans  coups de
fusil, et les font renoncer  leur entreprise.

Mourad-Bey se retira, et en passant par la ville, il alla regagner le
dsert du ct oppos  celui par lequel il tait venu, et partit une
seconde fois pour la Haute-gypte.

Le gnral Desaix reut cette nouvelle par un habitant de Faou que lui
avait expdi le commandant des soldats qu'il y avait laisss.

Il revint sur ses pas, et fut fort satisfait de voir que cette attaque,
qui aurait pu avoir des suites funestes, n'avait mme pas cot un
homme.

C'est dans l'excursion que nous venions de faire, que nous rencontrmes
une vaste fondrire, trs longue, puisqu'elle nous parut de toute la
longueur de la province, depuis son ouverture vers l'gypte jusqu'au lac
Moeris, et large comme une trs grande rivire d'Europe. Cette fondrire
semble avoir t bien anciennement une des dcharges du Nil, ce qui
corrobore l'opinion que je viens d'mettre sur la formation du lac Moeris
et du Fleuve sans eau.

Elle est trop large et trop profonde pour tre un ouvrage des hommes. On
trouve encore dans le fond un ruisseau bord de joncs trs levs, et
les habitans nous dirent que ce petit ruisseau bourbeux conservait de
l'eau toute l'anne. En suivant la route d'Illaon  Faou, nous
remarqumes un pont fort ancien, comme celui que nous avions vu  ce
village, et qui tait aussi lev sur une digue de dcharge en
maonnerie, construite en pierres normes, et trs bien conserve; nous
fmes reconnatre la direction que suivaient les eaux, qui, dans les
grandes crues, devaient encore s'chapper par-dessus cette digue, dont
la surface tait un plan inclin parfaitement uni, et nous apprmes
qu'elles se rendaient dans cette fondrire, qui,  l'poque la plus
recule, a d avoir une destination sur laquelle nous n'avons point
exerc nos conjectures.




CHAPITRE VII.

Voyage de Desaix au Caire.--Nouvelle expdition dans la Haute-gypte 
la poursuite de Mourad-Bey.--M. Denon.--Le fils du roi de
Darfour.--Singulire maladie d'un Turc.--Histoire de Mourad-Bey et
d'Hassan-Bey.


La saison s'avanait; toutes les campagnes taient couvertes d'une
verdure qui reposait nos yeux fatigus de l'aridit du dsert: nous
avions pass pour la premire fois un hiver pendant lequel la chaleur
n'avait pas cess d'tre insupportable. Le mois de janvier nous avait
paru tre comme celui de juin en Europe. La gat tait revenue, et le
moral du soldat tait tout--fait remont.

Le gnral Bonaparte avait ordonn au gnral Desaix de quitter le
Faoum, et de porter sa division sur les bords du Nil,  Benisouef, 
vingt-cinq lieues du Caire, sur la rive gauche: ce mouvement venait de
s'excuter, lorsque le gnral Desaix alla voir le gnral Bonaparte au
Caire; je l'accompagnai dans cette course, qui ne dura que quelques
jours, et que nous fmes sur le Nil.

Le gnral Bonaparte n'avait encore reu aucunes nouvelles de France; il
n'tait occup que de crations de toutes les espces. Le climat ne
faisait rien sur son temprament; il n'prouvait pas, comme tout le
monde, le besoin de dormir aprs midi. Il tait toujours vtu comme 
Paris, son habit boutonn du haut en bas, et cela presque sans suer,
tandis que nous tions tous dans un tel tat de transpiration, qu'elle
dcomposait la teinture de nos habits: on ne peut se figurer l'effet que
produit cette chaleur quand on ne l'a pas prouve.

Le gnral Bonaparte, aprs avoir gard le gnral Desaix pendant
quelques jours, et lui avoir tmoign toutes sortes d'amitis, lui
donna, pour le transporter de nouveau  Benisouef, une belle djerme[16]
qu'il avait fait arranger pour lui-mme; elle tait vritablement
magnifique, et s'appelait _l'Italie_.

Il fit partir du Caire, pour rejoindre la division du gnral Desaix,
toute la cavalerie qui se trouvait monte, et au nombre de huit cents
chevaux: avec cette cavalerie, on avait renvoy  la division le reste
de son artillerie, qu'elle n'avait pas embarqu dans sa premire
opration.

On tait prt  recommencer la campagne par terre pour achever la
destruction des mamelouks. Nous partmes de Benisouef en remontant le
fleuve le long de la rive gauche; mais alors nous ne marchions plus en
carr comme dans la route d'Alexandrie au Caire: nous ne redoutions plus
nos ennemis, qui taient frapps de terreur  notre approche: notre
marche n'tait plus qu'une promenade,  la vrit souvent pnible, 
cause de la chaleur.

Plusieurs membres de l'Institut du Caire taient venus rejoindre notre
division pour visiter la Haute-gypte.

M. Denon, entre autres, s'tait attach d'amiti au gnral Desaix, et
ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son
caractre doux et obligeant, et sa conversation instructive et
spirituelle tait un dlassement pour nous.

Le zle qu'il mettait  toiser les monumens,  rechercher des mdailles
et des antiquits, tait un sujet continuel d'tonnement pour nos
soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil, et
souvent les dangers, pour aller dessiner des hiroglyphes ou quelques
dbris d'architecture; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait
chapp. Je l'ai souvent accompagn dans ses excursions; il portait sur
ses paules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un
petit sac suspendu  son cou, dans lequel il mettait son critoire et
quelque nourriture.

Il nous employait tous  lui mesurer les distances et les dimensions des
monumens, qu'il dessinait pendant ce temps-l. Il avait de quoi charger
un chameau en dessins de toute espce, quand il retourna au Caire, d'o
il repartit avec le gnral Bonaparte pour la France.

Les habitans, en nous voyant aussi curieux des monumens auxquels
eux-mmes ne faisaient pas attention, nous apportrent quelques
mdailles qu'ils trouvaient par-ci par-l en cultivant leurs champs, et
en btissant leurs maisons au milieu des ruines de celles des villes
anciennes. Quand ils virent que nous y attachions quelque prix, ils nous
en apportrent une quantit. M. Denon en revenait charg  chacune des
courses qu'il faisait pour aller voir des antiquits. Les mdailles
n'taient rien autre que des monnaies de cuivre romaines, qui taient
restes dans le pays en prodigieuse quantit, et o personne n'avait
encore pntr avant nous.

Les mdailles d'or avaient disparu; il n'y avait que celles de cuivre
qui s'taient conserves, et cela en si grand nombre, en quelques
localits, que l'on aurait presque pu les remettre en circulation.

Nous remontmes d'abord jusqu' Siout, qui est  soixante-quinze lieues
au-dessus du Caire, puis  Girg, qui est encore  vingt-cinq lieues
plus haut. Nous avions ainsi fait cent lieues sans rencontrer un seul
des partis de Mourad-Bey, qui nous laissait chaque soir la place qu'il
avait occupe le matin.

Nous nous arrtmes quelque temps  Girg, pour nous rparer et nous
reposer de nos fatigues, aprs une marche aussi longue et aussi pnible.

Il venait d'arriver dans cette petite ville une caravane de Darfour;
elle tait commande par un des fils du roi, qui vint demander
protection au gnral Desaix. C'tait un homme d'une trentaine d'annes,
fort doux de caractre, et qui avait de singulires ides sur toutes les
moindres choses.

Le jour de notre arrive, il avait tonn peut-tre pour la premire fois
depuis un sicle; les habitans, en voyant tomber quelques gouttes d'eau,
regardaient cela comme un bon augure.

Nous demandmes au roi de Darfour ce que c'tait que le tonnerre, et si
on l'entendait dans son pays. Il nous rpondit que oui, et que c'tait
un petit ange par lequel Dieu faisait diriger les nuages; qu'il se
fchait quand ceux-ci ne voulaient pas l'couter, et que la pluie qui
venait de tomber tait ceux qu'il avait prcipits du ciel, comme
n'ayant pas voulu lui obir.

Nous lui demandmes ce que c'tait que les esclaves qui composaient sa
caravane, ainsi que les marchandises qu'elle apportait.

 cette occasion, il nous apprit que son pays tait trs pauvre, et
n'avait presque point de culture pour nourrir sa population; encore les
peuples du Sennaar, pays voisin, venaient-ils souvent dvaster leurs
rcoltes pour se nourrir eux-mmes, ce qui occasionnait entre eux des
guerres dans lesquelles ils se faisaient rciproquement des prisonniers
qu'ils amenaient en gypte pour les vendre; en sorte que ceux de Darfour
y amenaient les prisonniers faits sur la population de Sennaar, et ceux
de Sennaar y amenaient, par un autre ct, les prisonniers faits sur la
population de Darfour. Il ajouta que les marchands profitaient du dpart
de ces caravanes, pour apporter leurs marchandises, qui consistaient en
gommes, plumes d'autruche, peaux de tigre, quelques dents d'lphant, et
de la poudre d'or, qu'il nous montra. Elle ressemblait au sable que l'on
emploie pour scher l'criture, et nous parut contenir encore beaucoup
de parties terreuses. Il nous dit que dans son pays on la recueillait,
aprs les pluies, dans les ruisseaux qui taient descendus des
montagnes.

Il y avait dans cette caravane beaucoup d'enfans qui taient aussi
destins  tre vendus.  ce sujet, il nous apprit que leurs parens, ne
pouvant pas les nourrir, gardaient les plus forts pour travailler, et
qu'ils envoyaient les autres en gypte, d'o l'on devait leur en
rapporter la valeur en grains, riz et autres espces de denres,
ajoutant qu'en gnral ils ne rapportaient gure chez eux que des
denres pour se nourrir et se vtir, et trs peu d'argent, dont on
n'avait pas grand besoin dans son pays.

L'entretien de ce roi de Darfour nous fit faire des rflexions sur la
traite des noirs, et nous laissa presque tous dans l'opinion qu'il tait
plus philanthropique de la permettre que de la dfendre, ou que du moins
les gouvernemens devraient s'en charger eux-mmes en achetant les
Ngres, et en les transportant dans les colonies de la zone torride, o
on les runirait sous une magistrature, au lieu de les vendre comme une
proprit particulire.

Ces caravanes partent de Darfour dans la saison des pluies, afin de
trouver de l'eau dans le dsert; elles marchent pendant cent jours dans
le dsert pour arriver aux Oasis, qui sont des les de terre cultives
au milieu du dsert, et de l pour arriver en gypte elles mettent trois
jours.

Elles perdent beaucoup de monde en chemin, quand elles ont le malheur de
ne pas avoir de pluie, et toujours les individus qui les composent
arrivent dans un tat de maigreur affligeant  voir.

Le gnral Desaix traita bien ce roi de Darfour, lui fit des prsens en
grains, riz, sucre et caf, qui parurent lui faire plaisir; mais ce qui
nous sembla lui en faire davantage, fut une pelisse dont il s'empressa
de se revtir en se redressant avec un air d'importance.

Nous trouvmes  Girg un capucin qui y avait t envoy de Rome comme
missionnaire. Il savait  peine lire l'italien, et n'avait encore fait
qu'un proslyte; c'tait un petit orphelin de douze ou quatorze ans, qui
lui servait de domestique. L'un et l'autre parurent heureux de notre
arrive, et ne nous quittrent plus[17].

Avant de commencer cette campagne par terre, le gnral Desaix avait
emmen avec lui un chirurgien en chef, dont la socit et la
conversation lui plaisaient beaucoup, et pour lequel il avait de
l'amiti: c'tait le docteur Renoult, dont les connaissances gnrales
et le got pour les observations de tout genre faisaient un homme d'une
socit instructive et agrable.

Le gnral Desaix aimait beaucoup les Turcs, et souvent il priait le
docteur Renoult de donner des soins  ceux d'entre eux dont l'influence
et le crdit lui taient ncessaires.

Nous tions tablis au bord du Nil, lorsque le cheik d'une petite ville
voisine fit demander au gnral Desaix la permission de consulter son
savant mdecin sur une maladie dont il commenait  tre attaqu.

Le gnral Desaix pria le docteur Renoult de se rendre  l'invitation,
et lui donna son interprte pour l'accompagner. Le docteur emporta avec
lui une petite pharmacie qu'il avait toujours dans ses voyages, et
partit, s'attendant tout au moins  voir un mourant. Quelle fut sa
surprise en trouvant un homme qui aurait pu servir de modle pour un
autre Hercule-Farnse, et ayant toutes les apparences d'une sant 
l'avenant! Il lui demanda ce qu'il prouvait pour se croire malade. Le
cheik rpondit au docteur Renoult qu'il avait toujours us sobrement des
facilits de la loi sur la pluralit des femmes, qu'il n'en avait jamais
eu que deux qu'il aimait passionnment, et que, malgr les soins qu'il
leur rendait galement chaque jour, il n'avait pu leur persuader qu'il
n'en prfrait pas une  l'autre, surtout depuis que son tat maladif,
qui durait dj depuis deux ans, l'avait oblig  rduire ses assiduits
prs de chacune d'elles  deux ou trois hommages par jour.

Il racontait ces dtails avec une bonne foi qui ne permettait pas d'en
suspecter la sincrit; il ajouta que cet tat de faiblesse
l'inquitait, et l'avait dtermin  demander la consultation du savant
mdecin.

Le docteur Renoult ainsi que l'interprte ne purent s'empcher de rire,
et de souhaiter au malade de rester encore long-temps afflig de cette
maladie, lui disant que c'tait celle des gens qui se portaient le mieux
dans les autres pays, o mme il tait rare d'y trouver des hommes assez
heureux pour tre aussi malades que lui.

Chacun voulut s'informer de son hygine, et je ne sais si personne
s'avisa d'en faire l'essai, en apprenant qu'il ne vivait que de riz, de
melon, et que, hormis quelques tasses de caf, il ne buvait que de
l'eau. Le docteur ne savait plus que penser de ceux qui ne se
plaignaient pas de leur sant.

Nous commencions  tre reposs de nos fatigues, lorsque nous fmes
rejoints  Girg par un convoi de barques armes qui portaient les
munitions que nous attendions pour continuer notre marche.

Nous partmes, toujours en remontant le Nil, pour aller combattre
Mourad-Bey, dont nous venions d'avoir des nouvelles. Il avait d'abord
remont jusqu' Esn, o il avait t demander l'hospitalit  son rival
le fameux Hassan-Bey.

Hassan avait t mamelouk d'Aly-Bey, qui rgnait avant Ibrahim et
Mourad, et que ce dernier fit mourir aprs qu'il eut t dangereusement
bless dans une de ces querelles si communes entre ces petits tyrans.

Aly-Bey avait vraiment de l'humanit et des connaissances naturelles:
c'est le seul bey dont les gyptiens nous aient paru honorer la mmoire;
 sa mort, Mourad s'empara du pouvoir. Hassan, qui avait t fait bey
par Aly son patron, tait un guerrier redoutable; fidle  son matre,
il jura de le venger.

Ayant t vaincu par Mourad, il en fut poursuivi au point qu'il n'eut
plus d'autre ressource que de s'enfuir du champ de bataille, prs du
Caire, jusqu'au srail de Mourad, et d'aller demander asile  sa sultane
favorite. Les lois de l'hospitalit sont sacres en Orient: la sultane
reoit le fugitif, crit  Mourad pour l'en prvenir, et lui dfend en
mme temps de s'approcher du srail, ni d'y entrer avant de lui avoir
accord la vie de Hassan. Mourad-Bey rpond sur-le-champ qu'il ne veut
accorder  Hassan que deux jours pour pourvoir  sa sret, et qu'aprs
ce dlai il attaquera le srail.

Hassan reoit la signification sans s'mouvoir, et il ne doute pas que
sa perte ne soit rsolue. Il voit dj  travers les jalousies du srail
les mamelouks de Mourad qui sont aux aguets: l'un d'eux tait apost 
une petite porte de service qui donnait sur une rue troite et
dtourne; au-dessus de cette porte tait un petit balcon en bois, et
entour de jalousies  la manire orientale; ce balcon tait absolument
au-dessus de la tte du mamelouk qui tait en vedette  cette porte.
Hassan te les coussins qui garnissent le balcon, et, muni de toutes ses
armes, il s'y place sans bruit: il prend si bien ses mesures, que, d'un
seul effort, il brise ce frle balcon, et tombe, le poignard  la main,
sur le mamelouk, le tue, monte sur son cheval, et se sauve  toute bride
dans le dsert par la route de Suez. Il se fait guider par des Arabes,
et accompagner par eux jusqu' ce port. Tout en y arrivant, il se rend 
bord d'une caravelle qui appartenait  Mourad-Bey. De l il lui crit
pour le prvenir qu'il est  Suez, et lui demande cette caravelle pour
le conduire  la Mecque, o il dit vouloir se retirer.

Mourad lui rpond, lui donne la caravelle, mais pour le conduire
seulement, et lui souhaite une bonne fortune; mais en mme temps il
ordonne secrtement au capitaine de la caravelle, qui tait Grec,
d'trangler Hassan, et de le jeter  la mer une fois qu'il serait en
route.

Hassan souponna la perfidie et eut nanmoins l'air calme; le lendemain
du dpart de Suez, il appelle le capitaine de la caravelle dans sa
chambre, et lui demande l'ordre secret qu'il a reu: celui-ci, pris  la
gorge, se croit trahi, se jette  genoux, et demande grce; il avoue
tout. Hassan, sans s'chauffer, lui dit: Je t'aurais fait grce, si tu
m'avais avou de suite la perfidie de Mourad; mais tu as gard le secret
deux jours; tu voulais l'excuter; et il le tua ainsi que son second.
Le pilote, voyant le caractre d'un tel personnage, se hta de le
conduire  la ville sacre.

L'intrpide Hassan imposa au schrif de la Mecque, et se fit payer, par
lui et le commerce de cette ville, une forte contribution, au moyen de
laquelle il enrla quelques partisans; cela fait, il se rembarque sur la
mme caravelle, et vient dbarquer  Cossir. De l il fait prvenir
ceux de ses mamelouks qui avaient chapp, de venir le joindre; en mme
temps, il fait dire  ses marchands de lui en envoyer de nouveaux tout
arms et quips. Il vient lui-mme les rejoindre au bord du Nil  Esn,
o il runit bientt deux cents mamelouks; alors il crivit  Mourad
pour lui reprocher sa perfidie, le dfier au combat en lui redemandant
son patrimoine, qui lui avait t enlev.

Mourad surpris se trouva heureux de transiger avec lui; et comme au fond
Hassan ne se souciait pas de venir trop prs du Caire, il accepta la
proposition que lui fit Mourad-Bey, de le reconnatre possesseur de
toute la Haute-gypte, depuis les cataractes du Nil jusqu'un peu
au-dessus d'Esn, o il tait  notre arrive en gypte.

Ce fut dans les bras de ce rival que Mourad-Bey alla se jeter, et par un
sentiment de noblesse dont l'histoire des monarques de l'Europe n'offre
peut-tre pas d'exemple, Hassan le reoit, ne lui fait aucun reproche,
ne lui parle que de ses malheurs, et du plaisir qu'il va trouver  les
partager.

Il pouvait, en servant sa vengeance, se faire un mrite auprs des
Franais; mais cet homme extraordinaire n'y pensa mme pas: il joignit
aussitt ses mamelouks  ceux qui restaient encore  Mourad, et ils
vinrent ensemble  notre rencontre. Elle eut lieu  la petite ville de
Samanhout, le lendemain de notre dpart de Girg.

Le schrif de la Mecque, par zle pour sa religion, avait envoy mille 
douze cents hommes d'infanterie  Hassan-Bey, qui les mena aussi 
Samanhout.




CHAPITRE VIII.

Bataille de Samanhout.--Tentira.--Ruines de Thbes.
Sienne.--Cataractes.--Projet du pacha d'gypte.--Radeaux de
poterie.--Impt du miri; moyens employs pour le lever.


Quelques corps que le gnral Desaix tenait en avant nous eurent bientt
donn avis de la prsence des mamelouks, en sorte que nous emes le
temps de nous former en deux grands carrs d'infanterie, et de placer la
cavalerie sur trois lignes entre ces deux carrs; la deuxime ligne
faisait face en arrire.

Dans cette bataille, comme dans les autres, on ne tira que vingt-cinq ou
trente coups de canon; la mousqueterie dcida tout, le feu des carrs
dispersa les mamelouks, sur lesquels on lana toute notre cavalerie, qui
tait commande par le gnral Davout; mais elle ne put en joindre
aucun, quoiqu'elle les poursuivt assez loin dans le dsert: en
revanche, elle tailla en pices les malheureux fantassins de la Mecque.

La bataille finissait, lorsqu'il dserta un mamelouk
d'Osman-Bey-Ottambourgis: c'tait un Hongrois, ancien sous-officier des
hussards autrichiens du rgiment de Wentschal; il avait t pris dans la
guerre entre cette puissance et la Porte, en 1783 ou 1784. Il nous vint
de mme d'anciens dragons de La Tour, et mme des officiers des corps
francs hongrois et croates, qui, ayant t pris dans la mme guerre,
avaient t conduits  Constantinople, puis amens en gypte, o ils
taient simples mamelouks: ce sort-l ne leur dplaisait pas, et ils
n'avaient fait aucun effort pour retourner dans leur patrie, quoiqu'ils
eussent un consul en gypte; mais il est juste de dire que, si leurs
beys leur en avaient souponn la pense, ils auraient eu la tte coupe
sur-le-champ.

Le reste du jour de la bataille, on continua  marcher pour venir
coucher  Farchout, au bord du Nil.

Les mamelouks remontrent le fleuve, et, le lendemain, nous les
suivmes.  cette hauteur, la valle de l'gypte se rtrcit beaucoup,
et continue  se resserrer jusqu'aux cataractes, o elle se termine en
forme d'entonnoir.

Dans la marche que nous fmes en sortant de Farchout, nous trouvmes les
ruines de Tentira, pour arriver quelques heures aprs au milieu de
celles de la fameuse Thbes aux cent portes. Nous y passmes la nuit.

Nous tions trop fatigus pour accorder de l'attention  ces antiques
monumens, qui taient dj dans cet tat de destruction du temps de
Mose. Cependant, comme M. Denon tait infatigable toutes les fois qu'il
y avait quelque chose  voir, il nous conduisit au lieu o se trouvent
les dbris de la statue de Memnon, qui est brise en treize morceaux.
J'ai mesur la circonfrence d'un de ses bras au-dessus du coude: elle
avait treize pieds et demi.

Nous allmes voir la fameuse avenue de Sphinx, qui nous parut bien peu
de chose; et ce qui nous surprit le plus, ce fut de voir des chapiteaux
de colonnes peints en vert et en rouge, et qui taient aussi frais que
si cette peinture n'avait eu qu'un an, ce qui nous prouva combien le
climat avait peu altr ces normes monumens, que l'on ne prendrait pas
la peine d'aller voir, s'ils taient  la porte de Paris.

Depuis Girg, nous avions travers une plaine plante de cannes  sucre
et couverte de toutes les plantes mdicinales que produit l'gypte, en
sorte que l'atmosphre tait remplie d'une odeur balsamique, qui tait
encore plus forte  l'approche des villages.

Les bords du Nil commenaient  tre dangereux, particulirement le
soir,  cause des normes crocodiles qui sortent du fleuve pour venir se
repatre de tout ce que l'on sme dans le limon de ses bords. Nous en
avons vu souvent; mais aucun accident n'est arriv. Ces animaux, quoique
monstrueux, sont trs timides; le moindre bruit les fait fuir, surtout
quand ils sont hors de l'eau, d'o ils ne sortent que la nuit.

Thbes nous a paru avoir t fort grande, et nous avons pu en juger par
les ruines des deux portes opposes qui existent encore; nanmoins les
historiens sont tombs dans une grande exagration  ce sujet, car elle
n'a jamais pu tre aussi grande qu'une de nos principales villes de
France.

Nous n'y passmes qu'une nuit, et, le lendemain, nous continumes 
remonter le Nil pour arriver  Esn, o tait la rsidence de ce mme
Hassan-Bey, qui s'tait attach  la fortune de Mourad.

Nous ne nous arrtmes qu'une nuit dans chacune de nos stations. D'Esn
nous allmes au passage de la Chane, ainsi appel parce que, dans cet
endroit, la valle est si resserre par les montagnes qui la bordent,
qu'elles n'y ont laiss que l'espace ncessaire au passage du Nil; et
quoique celui-ci ft au temps de ses plus basses eaux, il y avait 
peine la voie d'une pice de canon entre ses bords et le pied de la
montagne, qui,  partir de ce point, est toute compose de blocs normes
de granit rouge. C'tait le premier qui s'offrait  nos yeux depuis que
nous tions en gypte, et ce n'est sans doute que de l qu'on a tir
tout celui qui ornait les monumens de Rome, et que l'on dsignait sous
le nom de granit d'Orient. Nous avons vu les carrires qu'exploitaient
les anciens, et nous y avons encore trouv des oblisques entiers,
dtachs du rocher pour tre bauchs, et qui n'avaient pu tre achevs.

Au moyen des crues du fleuve, on embarquait sans doute ces masses
normes sur des radeaux construits exprs, pour les transporter dans
toutes les villes d'gypte. On en rencontre encore au milieu des ruines
quelques uns qui n'ont pas t renverss.

Du passage de la Chane[18], la valle s'largit un peu jusqu'aux
cataractes, o nous arrivmes le lendemain. Mais ce petit bassin n'offre
plus la mme terre que celle d'gypte: ce n'est que du sable que
l'inondation fertilise, mais qui produit bien peu de chose. Aussi
avons-nous recommenc  souffrir; et si, en arrivant  Sienne, nous
n'avions pas arrt, au pied des cataractes, les convois de barques sur
lesquelles les provisions des mamelouks taient embarques, nous
eussions souffert bien davantage: mais nous y trouvmes du biscuit, des
dattes en abondance, et de l'orge pour les chevaux.

Nous tions arrivs au pied des cataractes et en face de Sienne, qui est
sur la rive droite. Nous passmes la nuit sur le bord du fleuve, o nous
avions runi toutes les barques dont je viens de parler: nous fmes
obligs de faire constamment grand bruit pour loigner les crocodiles,
qui cherchaient quelque chose  dvorer autour de ces barques qu'ils
sentaient charges.

Au jour, nous traversmes le fleuve pour aller  Sienne, et nous nous
arrtmes dans une le, situe au milieu de son lit, o l'on voyait
quelques monumens. C'tait l'le de Phil des anciens; l'on prtendait
qu'il y existait un puits au fond duquel on apercevait le soleil  midi
juste, le 21 juin, parce que, comme l'on sait, Sienne est sous le
tropique; nous avons inutilement cherch ce puits, nous ne l'avons pas
trouv.

Les historiens ont exagr sur Sienne comme sur le reste; cette ville
n'est plus qu'un amas de trs petites maisons construites en briques
cuites au soleil, et n'a jamais pu tre que trs peu de chose, mme dans
les temps les plus reculs; elle n'est entoure que de sable, que l'on
ne peut cultiver que dans une largeur de quelques toises sur chacun des
bords du Nil. Elle ne pouvait avoir aucune industrie, si ce n'est celle
d'tre un point de halte pour les caravanes qui venaient par le Nil en
gypte, et un poste militaire que les Romains paraissent y avoir
entretenu pendant tout le temps qu'ils ont occup cette province.

Nous restmes quelques jours  Sienne pour voir quel parti prendraient
les mamelouks, et nous employmes ce temps  visiter cette ville et ses
environs.

C'est  Sienne que nous avons vu des votes pour la premire fois, et
les habitans sont obligs de les employer dans la construction de leurs
maisons, faute de bois assez fort pour soutenir un tage suprieur. Ces
votes rendent leurs habitations un peu plus fraches, ce qui est d'un
grand prix dans une ville abrite de tous les vents, entoure de rochers
de granit, et place sous le tropique: elle serait inhabitable sans
cela. Du reste, l'on ne remarque ni chaux ni pltre, mme dans
l'intrieur des chambres, qui sont tout simplement crpies avec le limon
noir du Nil.

Un des inconvniens de ces contres est celui d'tre dvor par de la
vermine, dont la plus grande propret ne dbarrasse pas toujours. L'on
nous avait dit que sous le tropique elle prissait par l'excessive
chaleur; on nous avait fait un conte: elle s'y multiplie  un degr
insupportable; mais il fallut bien que l'arme souffrt ce nouveau
flau.

Nous avons trouv, dans les environs de Sienne, les dbris bien
conservs de la voie romaine qui allait de Sienne au port de Brnice,
dans la mer des Indes.

En arrivant aux cataractes, qui sont un peu au-dessus de Sienne, nous
fmes bien surpris de ne voir aucune chute d'eau; le fleuve s'est ouvert
un passage  travers un amas de rochers de granit qui obstruent son lit
et l'ont divis en une infinit de petits torrens: ces amas de rochers
se prolongent pendant  peu prs une lieue, et forment ce que l'on
appelle les cataractes. Immdiatement aprs avoir franchi cet obstacle,
on trouve le fleuve dans son entier, et formant un beau bassin au milieu
duquel s'lve l'le d'lphantine, qui est toute couverte de monumens.
Nous tions frapps d'tonnement de voir aussi bien conserves toutes
les inscriptions grecques et romaines que les voyageurs avaient graves
partout, lorsqu'ils taient venus visiter ces mmes lieux quelques
sicles avant nous. La plupart taient encore plus lisibles que ne le
sont celles qui couvrent la muraille de la galerie o l'on vient admirer
le beau point de vue de la _villa_ d'Est  Rome, et que celles qui
couvrent le rocher au bas de la cascade du Rhin  Schaffouse.

Nous passmes une nuit au-dessus des cataractes, que nous avions
laisses  cinq lieues derrire nous, et nous revnmes  Sienne le
lendemain[19]. Il serait difficile de se faire une ide de tout ce que
nous emes  souffrir de la chaleur dans toutes ces marches.

Nous avions remarqu sur le Nil des radeaux qui le descendaient, et dont
la construction singulire avait vivement piqu notre curiosit: c'tait
de la poterie. Nous tions arrivs au point le plus lev de l'gypte,
sans en avoir rencontr de fabrique. Nous demandmes d'o venait cette
marchandise: on nous apprit qu'elle venait de beaucoup plus haut que
Sienne, o se trouvait un de ces radeaux. Nous l'examinmes; il tait
aussi grand que ceux que l'on voit sur nos rivires en France, et
uniquement compos de pots de terre parfaitement gaux, ingnieusement
rangs les uns  ct des autres, lis ensemble, et l'ouverture place
en dessous; on en mettait ainsi les uns sur les autres autant de rangs
que la profondeur de l'eau le permettait. Cette masse tait soutenue 
flot par l'air qui restait au fond des pots, d'o il ne pouvait
s'chapper. Les conducteurs y ajustaient un gouvernail, et y plaaient
quelques nattes, sur lesquelles ils s'tablissaient. Ils descendaient
ainsi le fleuve du point le plus lev du cours du Nil jusqu'au Caire,
et en passant mme par-dessus les cataractes, quand l'inondation les
recouvre, ainsi que cela a lieu tous les ans.

Ces radeaux ne craignaient que l'chouage; mais dans le Nil, dont les
bords sont limoneux, cela ne prsente aucun danger.

Pendant son sjour  Sienne, le gnral Desaix eut besoin d'crire 
Siout; on donna la lettre  porter  un fellah, qui ne prit pas d'autre
moyen pour excuter sa commission, que de lier ensemble deux bottes de
joncs, sur lesquelles il se plaa assis  la turque, avec sa pipe et un
peu de dattes, ne prenant que sa lance pour se dfendre contre les
crocodiles, et une petite rame pour se diriger. Plac ainsi sur cette
frle embarcation, il s'abandonna au cours du fleuve et arriva sans
accident.

Notre campagne paraissait finie; nous croyions que les beys Mourad et
Hassan avaient t porter leur infortune chez les thiopiens; mais nous
fmes bientt dsabuss: le dsert leur tait familier, et des guides
fidles les avaient ramens depuis les cataractes jusqu'en gypte, en
leur faisant faire une marche pnible.

Ils arrivrent avant nous  Esn, o ils se sparrent pour suivre
chacun une fortune diffrente. Mourad continua  descendre par la rive
gauche, et Hassan passa sur la rive droite.

Nous emes aussitt avis de ce mouvement par un gros dtachement
d'infanterie, que nous avions laiss en observation au passage de la
Chane, et nous nous mmes en mesure de les suivre.

Le gnral Desaix laissa  Sienne un dtachement de deux cents hommes
d'infanterie, et partit, avec le reste de ses troupes, par la rive
droite du Nil, qu'il vint passer  Esn, o il resta quelques jours.

Avant de s'occuper exclusivement des mamelouks, il fallait songer 
organiser la province, dont les ressources devaient pourvoir  nos
besoins; l'impt tait dj d'un an en arrire; le Nil, qui allait
monter de nouveau, aurait rendu sa rentre difficile, parce qu'en
gypte, quoique l'impt ou miri se paie exactement, les villes et
villages ne l'apportent jamais; il faut que l'on se donne la peine
d'aller le chercher, et les villages ne le paieraient point, si on
ngligeait de dployer un appareil militaire en venant le leur demander;
et ce qui est trange, c'est que c'est pour eux une marque de
considration  laquelle ils sont trs sensibles.

Le dshonneur accompagne celui qui paie le miri  la premire sommation,
et une grande considration est accorde  ceux qui rsistent. Elle est
mme gradue d'aprs le nombre de coups de bastonnade qu'ils ont la
force d'endurer avant de dlier la bourse.

Cet usage bizarre est tabli depuis des sicles, nous n'y drogemes
pas. Il fallut donc disloquer les troupes de la division, afin d'occuper
toute la Haute-gypte, organiser une administration pour pourvoir aux
besoins des soldats, et commencer enfin  lever l'impt, dont la quotit
n'tait pas mme encore fixe.

D'Esn le gnral Desaix vint s'tablir  Ken, petit bourg plac  la
lisire du dsert de la rive droite, et o aboutit la route qui mne 
Cossir, sur la mer Rouge. Il y organisa l'expdition qui devait aller
occuper ce point, dont il tait important d'tre promptement matre,
parce que c'est par ce port qu'arrive tout le caf moka, ainsi que les
marchandises de l'Arabie, qui se changent  Cossir contre du bl, du
riz et autres produits de l'gypte. On runit plusieurs centaines de
chameaux qui furent employs  transporter les troupes qui devaient
aller occuper Cossir; on traita avec des Arabes du dsert pour le
transport de toutes sortes de vivres et de munitions, puis on fit partir
cette expdition, qui arriva  Cossir aprs six jours de marche. Peu de
jours aprs son arrive, il parut devant le port deux frgates anglaises
qui venaient de l'Inde; elles dbarqurent deux cents hommes de troupes
de ce pays avec une pice de canon. Cette troupe avait vraisemblablement
le projet de s'emparer du fort qui domine le port, et qui est un vieux
btiment carr, en maonnerie trs ancienne et solidement tablie; mais,
le voyant dj occup par nos troupes, elle se rembarqua en laissant sa
pice de canon, qui nous resta. Les frgates s'loignrent, et ne
reparurent plus.




CHAPITRE IX.

Organisation de la Haute-gypte.--Nouvelles de France.--Le gnral
Bonaparte  l'isthme de Suez:--danger qu'il court.--Jaffa.--Massacre des
prisonniers.--Les Druzes et les Mutualis.--Leur dputation au gnral
Bonaparte.


La Haute-gypte se trouva ainsi compltement occupe par nos troupes. Le
gnral Desaix tait parvenu  faire rgner partout l'ordre  ct de
l'administration, et les avantages de ce gouvernement sur celui des beys
taient trop videns pour ne pas convaincre la population, et avancer la
rvolution politique qui se faisait presque d'elle-mme.

On ne ngligeait rien pour la propager, et c'est dans ce but qu'aprs
avoir organis l'gypte suprieure, le gnral Desaix descendit jusqu'
Siout pour y tablir la mme organisation; et telle tait l'quit de
ses dcisions et l'impartiale rigueur de sa justice, que les Arabes
l'avaient surnomm le _sultan juste_.

L'gypte tait tranquille et nous observait; Mourad et Hassan couraient
encore la campagne, non seulement sans y faire de progrs, mais en
perdant au contraire, chaque jour, quelques uns de ces intrpides
mamelouks dont ils avaient dj si peu.

L'esprance les avait abandonns, et le moral tait tout--fait de notre
ct.

Pendant que le gnral Desaix tait livr  ces importantes occupations,
il apprit que le gnral Bonaparte venait de se porter sur la Syrie,
pour excuter la deuxime partie du plan qui l'avait amen en Orient.

Les bruits d'une nouvelle rupture entre la France et l'Autriche venaient
de se rpandre, ainsi que celui de l'apparition d'une escadre de
vingt-cinq vaisseaux de ligne franais dans la Mditerrane, sous le
commandement de l'amiral Bruix, que nous avions su avoir t nomm
ministre de la marine depuis notre dpart. Le fait tait vrai; Bruix
avait arm et commandait lui-mme la flotte de Brest: il l'avait amene
d'abord dans la Mditerrane, o le Directoire lui avait dit qu'il
embarquerait des troupes sur la cte d'Italie, mais arriv l on les lui
avait refuses, parce que l'arme d'Italie elle-mme n'en avait pas
assez, en sorte que Bruix prit le parti de retourner  Brest, toutefois
cependant aprs tre entr  Cadix, d'o il se fit accompagner jusqu'
Brest par la flotte espagnole, que le Directoire retint en otage: tant
il se crut peu assur de la constance de l'Espagne  rester dans sa
politique.

On ne regardait pas en gypte ces bruits comme tout--fait fonds; mais
les conjectures auxquelles ils donnrent lieu ne pouvaient tre
dfavorables  ce que le gnral Bonaparte mditait d'entreprendre.
L'occupation de l'gypte tait assure. L'arme, en se crant une
nouvelle patrie, s'tait en mme temps donn un point d'appui d'o elle
pouvait porter les coups les plus terribles aux puissances de l'Orient,
s'lancer sur Constantinople, ou atteindre les Indes, et frapper au coeur
la prosprit de l'Angleterre.

Le moment de procder  cette seconde partie de son plan semblait venu;
les gyptiens se familiarisaient avec les Franais.

Rien ne paraissait  craindre, soit au-dedans, soit au-dehors.
Alexandrie tait fortifie, et munie d'une garnison commande par un
gnral habile (Marmont); Aboukir, Rosette, Rahmani, Damiette et le
Caire taient dans le mme cas, en sorte qu' proprement parler, on
possdait toutes les clefs de l'gypte. Nos ennemis n'avaient plus la
chance des rvoltes; le peu de succs des premires en avait fait passer
l'envie, et d'ailleurs, nous tions partout plus forts que les
mamelouks. Le gnral Bonaparte, avant de partir pour la Syrie, voulut
aller voir les dbris des tablissemens vnitiens  Suez, et faire
rechercher autour de cette ville les traces du canal que l'on assure
avoir exist autrefois pour joindre la Mditerrane  la mer Rouge, 
travers l'isthme de Suez.

Il n'y a que vingt-cinq lieues du Caire  Suez, mais elles sont toutes
dans le dsert, o l'on ne trouve ni un arbuste ni une goutte d'eau.

Il emmena avec lui ses aides-de-camp, le gnral du gnie
Caffarelli-Dufalga, et MM. Monge et Berthollet; un escadron de ses
guides formait toute sa garde.

Il traversa rapidement le dsert, et atteignit le Kalioumeth. Le soleil
n'tait pas au tiers de sa course. Il fut curieux de pousser jusqu'au
mont Sina, et de voir l'tat o taient les aiguades qu'avaient
autrefois construites les Vnitiens. Il passa la mer au lieu mme o
Mose l'avait franchie avec ses Hbreux, et le fit, comme lui, au moment
o la mare basse la laissait presqu' sec. Arrivs en Asie, les
chasseurs restrent sur le rivage avec les guides qu'on avait pris 
Suez. Ils imaginrent de leur faire boire de l'eau-de-vie: ces
malheureux n'en avaient jamais got; ils perdirent la raison, et
taient encore tout--fait ivres quand le gnral revint de l'excursion
qu'il avait faite. Cependant la mare allait monter, le jour tait  son
dclin; il n'y avait pas un instant  perdre.

Ayant pralablement relev la position de Suez, on se mit en marche dans
sa direction. Mais aprs avoir march quelque temps dans la mer, on
s'gara; la nuit tait venue, et l'on ne savait pas si l'on marchait
vers l'Afrique ou l'Asie, ou vers la grande mer. Les flots commenaient
 monter sensiblement, lorsque les chasseurs qui taient en tte
crirent que leurs chevaux nageaient.

En suivant cette direction, on ne pouvait manquer de prir, de mme que
si l'on et perdu du temps  dlibrer. Le gnral Bonaparte sauva tout
le monde par un de ces moyens simples qu'un esprit calme trouve
toujours.

Il s'tablit le centre d'un cercle, et fit ranger autour de lui, sur
plusieurs hommes de profondeur, tous ceux qui partageaient ce danger
avec lui, et en numrotant tous ceux qui composaient le premier cercle
en dehors. Il les fit ensuite marcher en avant, en suivant chacun la
direction dans laquelle ils taient, et en les faisant suivre
successivement par d'autres cavaliers  dix pas de distance dans la mme
direction. Lorsque le cheval de l'homme qui tait en tte d'une de ces
colonnes perdait pied, c'est--dire lorsqu'il nageait, le gnral
Bonaparte le rappelait sur le centre ainsi que tous ceux qui le
suivaient, et il leur faisait reprendre la direction d'une autre colonne
 la tte de laquelle on n'avait pas encore perdu pied.

Les rayons qui avaient t lancs dans des directions o ils avaient
perdu pied, avaient tous t retirs successivement pour tre mis  la
suite de celui o on ne l'avait pas perdu. On retrouva ainsi le bon
chemin, et l'on arriva  Suez  minuit, ayant dj de l'eau
jusqu'au-dessus du poitrail des chevaux; et dans cette partie de la cte
la mare monte jusqu' vingt-deux pieds.

On avait t fort inquiet de ne pas voir arriver le gnral Bonaparte
avant l'heure de la mare, et lui-mme s'estima fort heureux de s'en
tre tir ainsi. Il revint au Caire afin d'y terminer ses dernires
dispositions avant de partir pour la Syrie, o il emmena six mille
hommes.

Il laissa en gypte de bonnes garnisons dans les places que j'ai cites
plus haut, un corps mobile de quinze cents hommes autour du Caire, et la
division du gnral Desaix dans la Haute-gypte.

Avec sa petite arme, il traversa le dsert qui spare l'Afrique de
l'Asie, prit en chemin le fort d'El-Arich, dont la garnison capitula et
obtint la libert, sous condition de se rendre  Bagdad et de ne pas
servir contre les Franais avant un an; de l il marcha sur Gazah
(l'ancienne Csare), et arriva devant Jaffa (l'ancienne Jopp), o il
se trouva une garnison turque qui fit mine de se dfendre.

Jaffa, situe tout--fait au bord de la mer, est entoure d'une bonne
muraille; il fallut lui donner assaut pour y entrer, et on y fit trois
mille prisonniers, qui, pour la plupart, taient ces mmes soldats
auxquels on avait accord la libert et la vie  El-Arich,  des
conditions qu'ils avaient aussitt violes.

On apprit sur ces entrefaites que la Porte, aprs avoir mis aux fers
tous les agens franais, avait dclar la guerre  la France, et
rassemblait  Rhodes une arme qui devait tre porte en gypte: rendre
de nouveau la libert  ces prisonniers, c'tait envoyer aux Turcs de
nouvelles recrues; les envoyer en gypte sous escorte, c'tait affaiblir
l'arme dj si faible. La ncessit dcida de leur sort; on les traita,
aprs leur parjure, comme ils traitaient aprs le combat nos blesss, 
qui ils coupaient la tte sur le champ de bataille.

Aprs la prise de Jaffa, l'arme continua sa marche, et arriva devant
Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolmas. La conqute de cette place
devait entraner celle de toute la Palestine, ainsi que cela avait eu
lieu du temps des croisades, et nous ouvrir cette fois-ci le chemin de
Constantinople, au moyen de nombreuses lgions que le gnral Bonaparte
avait le projet de former avec la superbe et nombreuse population du
pays qu'il traversait.

Dans cette position, l'Orient prenait une face nouvelle, et recevait de
nouveau la lumire qu'il avait rpandue jadis sur le monde. Ses peuples
belliqueux se seraient infailliblement jets dans les bras d'un guerrier
qui ne leur demandait que de relever leurs fronts trop long-temps
humilis.

La puissance physique de ces peuples est extraordinaire; on peut juger
de ce qu'ils seraient devenus aprs la rgnration de leur moral.
L'Orient doit, tt ou tard, appartenir encore  celui qui saura se
donner un point d'appui pour poser le levier qui doit l'branler.

Le souvenir des anciennes croisades nous tait favorable, quoiqu'elles
aient trouv leurs tombeaux dans ces mmes contres.

Les Druzes et les Mutualis, peuplades chrtiennes qui habitent les
montagnes  l'est, sont,  ce que l'on dit dans le pays, les descendans
en ligne directe des derniers croiss, qui, privs des moyens de
retourner dans leur patrie, ont t retenus dans le pays par la misre.
Pour se soustraire aux Turcs, ils se sont retirs dans les montagnes o
vivent encore leurs descendans, et l'on ne se souvient pas qu'aucun Turc
soit parvenu  pntrer dans les lieux qu'ils ont choisis pour leur
retraite.

Ces peuplades vivent en tribus; elles ont perdu la connaissance de la
langue de leurs anctres, mais elles ont encore les mmes armes qu'eux,
les mmes lances, de longues pes avec une poigne en forme de croix,
et de petits boucliers ronds faits d'un cuir trs dur.

Au premier bruit de l'entre des Franais en Syrie, ces peuples
descendirent de leurs montagnes, anims par ce seul sentiment qu'ils
devaient tre nos allis naturels, et vinrent au camp devant
Saint-Jean-d'Acre pour rendre hommage au gnral Bonaparte, dont la
gloire tait parvenue jusqu' eux; on leur fit grande fte; et le
gnral Bonaparte, qui aimait  reparler de cette poque, mme au temps
de ses plus hautes prosprits, m'a fait l'honneur de me dire
quelquefois que, lors de l'entre de ces guerriers druzes dans sa tente,
il avait prouv un sentiment d'intrt ml d'admiration dont il
n'avait pu se dfendre, et que cette visite lui avait fait prouver un
vritable plaisir. Il disait qu'il n'avait pas cru voir des Turcs, que
leurs physionomies avaient encore l'impression de la souche d'o ils
taient sortis, que leurs yeux et la coupe de leur visage taient plus
europens qu'orientaux; qu'en un mot on voyait bien qu'entre eux et nous
il y avait quelque chose de commun.

La tradition des ges avait appris  ces guerriers qu'ils provenaient
d'autres guerriers venus du mme pays que nous. Ils vivaient, du reste,
dans une ignorance complte des affaires du monde, et ne sont que des
chrtiens dans toute la simplicit des premires doctrines. Ils sont
fort considrs de la population entire de la Syrie, qui, de temps en
temps, a recours  leur protection pour imposer  la frocit des
milices des pachas que la Porte envoie pour gouverner ces malheureuses
contres.

Ces diverses populations eussent bien aisment fourni une magnifique
arme qui aurait prcd nos lgions, lesquelles n'auraient plus t
engages que dans les occasions o leurs efforts seraient devenus
ncessaires; mais avant tout il fallait prendre Saint-Jean-d'Acre.




CHAPITRE X.

Prise par les Anglais d'un convoi expdi pour Saint-Jean-d'Acre.--Sige
de Saint-Jean-d'Acre.--Retraite.--Le gnral Bonaparte  l'hpital des
pestifrs de Jaffa.--Dbarquement de l'arme turque.--Bataille
d'Aboukir.


Le gnral Bonaparte, dont la prvoyance embrassait toutes les
difficults, avait fait partir d'Alexandrie un convoi de btimens sur
lesquels il avait fait embarquer la grosse artillerie, ainsi que des
outils du gnie; il tait escort par deux vieilles frgates qui taient
parties de Toulon comme btimens de transport, et avaient t rarmes 
Alexandrie depuis la dfaite de notre escadre. Tout ce qui devait tre
employ au sige de Saint-Jean-d'Acre tait sur ce convoi, ainsi que
beaucoup de fusils. Cette petite flotte, d'une valeur inapprciable dans
cette circonstance, fit route le long des ctes d'gypte et de Syrie.
Elle tait prvenue qu'il y avait deux vaisseaux anglais dans ces
parages; mais comme les btimens qui la composaient tiraient peu d'eau,
ils pouvaient serrer la cte de trs prs et s'y mettre  l'abri toutes
les fois qu'ils n'auraient pas trouv les troupes franaises matresses
d'un des petits ports de cette cte, dans lequel ils devaient entrer.

La fatalit voulut que tout ce convoi ft command par un officier d'une
intelligence au-dessous du mdiocre, et qu'arriv  la pointe du
Mont-Carmel, il n'osa pas, ou du moins il ngligea de faire reconnatre
le port de Capha, dont il n'tait qu' trois lieues, craignant de le
trouver occup par les Turcs, tandis que nous y tions dj. Il hsita,
et dans cette perplexit il prfra, en restant au large, s'exposer 
tre pris par les Anglais que par les Turcs, que son imagination lui
faisait voir partout. Il tomba effectivement au pouvoir des Anglais avec
tout son convoi, et cette faute, qu'on ne sait comment qualifier, eut
une influence immense sur l'avenir.

Il n'y avait pas  reculer, et il fallut faire le sige de la place avec
les moyens qu'offrait l'artillerie de l'arme.

On en fit la circonvallation, on ouvrit la tranche, et  force de zle
on parvint  faire brche; on livra jusqu' dix assauts  cette
misrable bicoque, dans laquelle on pntra plusieurs fois, mais d'o
l'on fut toujours repouss avec de grandes pertes; les Turcs, si
terribles quand ils sont derrire des murs, se dfendaient d'autant
mieux, qu'ils voyaient bien que nos moyens d'attaque n'taient pas en
proportion avec ceux de leur dfense; et de plus ils taient dirigs par
un officier d'artillerie franais que les Anglais avaient dbarqu dans
la place pour prsider  sa dfense.

Cette rsistance inattendue, et le temps que l'on avait dpens  cette
opration, avaient un peu altr la haute opinion que les peuples
s'taient forme de ce qu'ils allaient voir.

Leurs communications avec nous se refroidirent d'abord; peu  peu les
vivres devinrent rares, et les dsordres arrivrent  la suite des
besoins.

Les Druzes et les Mutualis taient retourns chez eux, et enfin,
l'audacieuse insolence des Arabes vagabonds s'tant accrue, il fallut
dtacher des corps entiers pour couvrir une plus grande surface de pays,
et y chercher des vivres pour l'arme. Ces corps furent vivement
attaqus et harcels par des essaims de population; le gnral Bonaparte
fut oblig de marcher lui-mme pour dgager Klber au Mont-Thabor, et le
gnral Junot  Nazareth, en sorte que les dtachemens n'obtenant pas ce
que l'on s'tait propos en les faisant marcher, on les fit rentrer.

La disette ne tarda pas  se faire sentir, et, pour comble de malheur,
la peste se mit dans l'arme.

Dans une situation aussi grave, il ne restait au gnral Bonaparte
aucune chance de mener son opration  bonne fin: il ne pouvait, au
contraire, que perdre son arme, s'il ne se htait pas de la ramener en
gypte.

Une autre considration le dtermina encore  abandonner son premier
projet; nous approchions de la saison pendant laquelle les dbarquemens
sont faciles en gypte, o la cte, partout trs basse, oblige les
vaisseaux de mouiller fort loin, et comme dans cette position ils ne
peuvent tenir contre la violence des vents de l'arrire-saison, il n'y a
qu'en t qu'ils peuvent rester  ce mouillage. Pendant son sjour en
Syrie, le gnral Bonaparte avait appris qu'une expdition se prparait
dans les ports de l'Archipel: il tait donc trs prudent de se trouver
en gypte au moment de son arrive.

On se mit en marche pour y revenir aprs avoir fait embarquer tous les
malades, ainsi que les blesss, qui arrivrent sans accident  Damiette.

L'hpital n'tait pas vacu en entier par une foule de soldats, que le
nom, plus encore que la gravit de la maladie tenait dans les angoisses.
Le gnral Bonaparte rsolut de les rendre  leur nergie naturelle. Il
alla les visiter, leur reprocha de se laisser abattre, de cder  de
chimriques terreurs; et, pour les convaincre par une preuve
premptoire, il fit dcouvrir le bubon tout sanglant de l'un d'entre
eux, et le pressa lui-mme avec la main. Cet acte d'hrosme rappela la
confiance parmi les malades; ils ne se crurent plus dsesprs. Chacun
recueillit ce qui lui restait de forces, et se disposa  quitter un lieu
d'o, un instant auparavant, il n'esprait plus sortir. Un grenadier,
chez qui le mal avait fait plus de ravages, avait peine  se dtacher de
son grabat. Le gnral l'aperut, et lui adressa quelques paroles
propres  le stimuler. Vous avez raison, mon gnral, reprit le brave,
vos grenadiers ne sont pas faits pour mourir  l'hpital. Touch du
courage que montraient ces malheureux, puiss par leur anxit autant
que par la maladie, le gnral Bonaparte ne voulut pas les quitter qu'il
ne les vt tous placs sur les chameaux et les transports dont l'arme
disposait. Ces moyens furent insuffisans: il requit les chevaux des
officiers, livra les siens; et, observant qu'un de ceux-ci manquait, il
fit chercher le palefrenier, qui le gardait pour son matre, et hsitait
 le livrer. Le gnral, impatient de cet excs de zle, laissa
chapper un geste menaant; l'curie entire fut employe au service des
malades. C'est cependant cet acte si magnanime que la perversit humaine
s'est plue  travestir. Je suis honteux de revenir sur cette atroce
calomnie; mais celui dont la simple assertion a suffi pour l'accrditer,
n'a pu la dtruire par son dsaveu. Il faut bien se rsoudre  montrer
combien elle est absurde. Je ne veux pas me prvaloir de la pnurie de
mdicamens o l'immoralit d'un pharmacien plongea l'arme, ni de
l'indignation  laquelle s'abandonna le gnral Bonaparte, lorsqu'il
apprit que ce malheureux, au lieu d'employer ses chameaux au transport
des prparations pharmaceutiques, les avait chargs de comestibles sur
lesquels il esprait bnficier. C'est un fait connu de l'arme entire,
que la ncessit o l'on fut rduit de se servir de racines pour
suppler l'opium. Mais, quand cette substance et t aussi abondante
qu'elle l'tait peu, quand le gnral Bonaparte et eu dessein de
recourir  l'expdient qu'on lui attribue, o trouver un homme assez
dtermin, assez altr de crimes, pour aller desserrer la mchoire de
cinquante malheureux prts  rendre l'me, afin de les gorger d'une
prparation mortelle? Le voisinage d'un pestifr faisait plir le plus
intrpide; le coeur le plus ardent n'osait secourir son ami ds qu'il
tait atteint, et l'on veut que ce que les passions les plus nobles
n'osaient tenter, une fureur brutale l'ait excut; qu'il y ait eu un
tre assez sauvage, assez forcen, pour se rsoudre  prir lui-mme,
afin de goter la satisfaction de donner la mort  cinquante moribonds
qu'il ne connat pas, dont il n'a pas  se plaindre! La supposition est
absurde, digne seulement de ceux qui la reproduisent, malgr le dsaveu
de son auteur.

Je reviens aux pestifrs. Ils suivirent les traces de l'arme, tinrent
la mme route, et camprent constamment  quelque distance de ses
bivouacs. Le gnral Bonaparte faisait dresser chaque soir sa tente
auprs d'eux, et ne passait pas un jour sans les visiter et les voir
dfiler au moment du dpart. Ces soins gnreux furent couronns du plus
heureux succs. La marche, la transpiration, et surtout l'esprance 
laquelle le gnral les avait rendus, dissiprent compltement la
maladie. Tous arrivrent au Caire parfaitement rtablis.

L'arme tait extnue; la traverse, les fatigues de la campagne,
avaient puis ses forces; elle rentra en gypte dans un dnment
complet: mais les besoins avaient t prvus, une nourriture abondante,
le repos, des vtemens commodes, lui eurent bientt fait oublier
jusqu'au souvenir de ce qu'elle avait souffert.

Le gnral Bonaparte, de retour au Caire, chercha  s'assurer de l'tat
o tait la France. Il avait eu, au moment de se mettre en route pour la
Syrie, de fcheux aperus sur sa situation militaire et politique. MM.
Hamelin et Livron, qui arrivaient des ctes d'Italie avec un chargement
de vin et de vinaigre, avaient travers l'Archipel, et avaient vu la
flotte russe qui pressait Corfou; ils avaient mme relch  Raguse, o
ils avaient t obligs de changer de btiment. Le capitaine avec lequel
ils avaient d'abord trait refusait d'aller jusqu'en gypte, de crainte
que son navire ne ft confisqu, attendu qu'il tait dalmate, et que
l'Autriche tait de nouveau en guerre avec la France. Ils avaient fait
connatre au gnral la marche de Suwarow, lui avaient appris qu'en
effet Bruix avait pntr dans la Mditerrane, mais que l'arme
d'Italie n'avait pu lui fournir les troupes qu'il dsirait prendre 
bord avant de faire route pour l'gypte; il avait gagn Cadix, s'tait
fait suivre par la flotte espagnole, et l'avait conduite  Brest, o le
Directoire, peu rassur par les protestations de Charles IV, la retenait
en otage.

Ce triste tat de choses, qui lui fut confirm par les journaux que les
Anglais jetaient  la cte, affecta vivement le gnral en chef. Nous
avions perdu l'Italie; Corfou avait succomb; nous tions battus sur le
Rhin comme sur l'Adige; la fortune nous avait trahis sur tous les
points. Pour comble de maux, les revers avaient engendr la discorde.
Les Conseils attaquaient le Directoire, le Directoire poursuivait les
Conseils; la France, dchire par les factions, tait sur le point de
devenir la proie de l'tranger.

Ce fut dans cet tat d'obscurit que l'horizon politique se prsenta 
son esprit, dans les premiers jours de sa rentre au Caire. Son esprit
tait livr  toutes sortes de conjectures, lorsque, vingt-deux jours
aprs son retour de Syrie, on signala  Alexandrie l'apparition de la
flotte turque, escortant un nombreux convoi de btimens de transport,
lesquels taient aussi accompagns par les deux mmes vaisseaux anglais
qui, sous les ordres de sir Sidney Smith, avaient aid  la dfense de
Saint-Jean-d'Acre.

Le gnral Bonaparte ne fut point surpris de cette nouvelle: il avait
prvu l'vnement, et n'avait laiss les troupes au Caire que le temps
ncessaire pour se ravitailler en revenant de Syrie; puis il les avait
rapproches de la cte. Il avait pouss la prvoyance jusqu' prvenir
le gnral Desaix de ce qu'il croyait devoir infailliblement arriver, et
lui avait donn ordre de tenir sa division prte  marcher.

Aussitt qu'il eut avis de l'apparition de la flotte turque devant
Alexandrie, il avait envoy au gnral Desaix un deuxime ordre pour
que, sans perdre un moment, il ft descendre sa division jusque dans une
position qu'il lui indiquait entre le Caire et Alexandrie. Il partit
lui-mme du Caire en toute hte, pour venir se mettre  la tte des
troupes qu'il venait de faire sortir de leurs cantonnemens, et se
diriger sur la cte.

Pendant que le gnral Bonaparte faisait ces dispositions, et qu'il
descendait lui-mme du Caire, les troupes que portait la flotte turque
avaient mis pied  terre, et s'taient empares du fort d'Aboukir, ainsi
que d'une redoute place en arrire de ce village, laquelle aurait d
tre acheve depuis six mois, et qu'au contraire on avait tellement
nglige, que l'on pouvait y entrer  cheval par les brches et les
boulemens de terre qui se trouvaient sur toutes ses faces.

Les Turcs avaient presque dtruit les faibles garnisons qui occupaient
ces deux points militaires, lorsque le gnral Marmont, qui commandait 
Alexandrie, vint  leur secours. Ce gnral, voyant les deux postes au
pouvoir des Turcs, retourna s'enfermer dans Alexandrie, o l'arme
turque aurait probablement t le bloquer, sans l'arrive du gnral
Bonaparte avec son arme. Il gronda fort en voyant le fort et la redoute
pris; mais, au fond, il ne blma pas la rentre de Marmont dans
Alexandrie: il aurait t bien autrement en colre, s'il avait trouv
cette place importante compromise par l'emploi qui aurait t fait de la
garnison  disputer un peu de dsert  l'arme turque.

Le gnral Bonaparte arriva le soir avec ses guides et les dernires
troupes de l'arme, et fit attaquer les Turcs le lendemain. Dans cette
bataille comme dans les prcdentes, l'attaque, le combat et la droute
furent l'affaire d'un instant et le rsultat d'un seul mouvement de la
part de nos troupes. Toute l'arme turque se jeta  la nage pour
regagner ses vaisseaux, laissant sur le rivage tout ce qu'elle y avait
dbarqu.

Les marins anglais eurent l'inhumanit de tirer sur ces troupeaux de
malheureux, qui, avec leurs larges vtemens, essayaient de traverser 
la nage les deux lieues de mer qui les sparaient de leurs vaisseaux, o
presque pas un seul n'arriva.

Pendant que cela se passait sur le bord de la mer, un pacha, avec une
troupe d'environ trois mille hommes, quittait le champ de bataille pour
se jeter dans le fort d'Aboukir: la soif, qui ne tarda pas  s'y faire
sentir, les obligea, au bout de huit jours,  se rendre  discrtion au
gnral Menou, qui avait t laiss sur le terrain pour terminer les
oprations concernant l'arme turque qui venait d'tre dtruite.

Ces trois mille prisonniers taient des hommes superbes; on les employa
aux travaux d'Alexandrie et de Damiette (c'est--dire de Lesb), plus
sur la rive droite du Nil, entre Damiette et la mer, en face de
l'emplacement o tait la Damiette qui fut prise par les croiss, et de
laquelle nous ne vmes point de traces.

Le gnral Desaix tait encore au-dessus du Caire avec sa division,
lorsqu'il reut la lettre par laquelle le gnral Bonaparte lui faisait
part de l'issue heureuse de la bataille; et comme le gnral Desaix lui
avait marqu chaque soir le lieu o il couchait, le gnral Bonaparte
avait pu juger que, s'il avait eu besoin de sa division, elle n'aurait
pas t  sa porte; en sorte que, dans sa lettre, il grondait un peu le
gnral Desaix.

Un courrier arabe, expdi du champ de bataille le soir mme de
l'action, nous joignit la nuit dans un bivouac, prs de Bnzeh, fort
au-dessus du Caire (au moins vingt-cinq lieues), ce qui donnait encore
plus de fondement aux reproches adresss par le gnral Bonaparte.

Le gnral Desaix n'tait pas, de son ct, sans excuse. L'ordre de
mettre sa division en marche lui tait parvenu lorsqu'elle tait
disloque, et en partie rpandue en colonnes mobiles qui parcouraient la
province pour la rentre de l'impt; il avait fallu rassembler tous ces
dtachemens avant de se mettre en marche, ou bien s'exposer  n'amener
qu'une partie de ses troupes, si la concentration de ces dtachemens
avait t abandonne  l'arbitraire de leurs commandans respectifs. Le
gnral Bonaparte ne voulait pas se contenter de toutes ces bonnes
raisons, et il gronda encore plus fort, sans que cela altrt en rien la
haute estime et l'amiti qu'il a constamment tmoignes au gnral
Desaix.




CHAPITRE XI.

Perte de plusieurs officiers distingus.--Ouvertures de Sidney
Smith.--Nouvelles dsastreuses de France.--Le gnral Bonaparte se
dispose  quitter l'gypte:--son dpart.


Aprs la bataille d'Aboukir, l'arme devait compter sur quelques mois de
repos. Elle fut effectivement renvoye dans les cantonnemens qu'elle
occupait auparavant, et le gnral Bonaparte, avant de remonter au
Caire, alla visiter Alexandrie, qu'il n'avait pas encore revue depuis
son arrive en gypte.

Il avait fait de grandes pertes en officiers d'un rare mrite; le
gnral Caffarelli-Dufalga, qui commandait le gnie, tait mort au sige
de Saint-Jean-d'Acre,  la suite d'une amputation d'un bras; il avait
dj perdu une jambe  l'arme de Sambre-et-Meuse. Le gnral Dommartin,
qui commandait l'artillerie de l'arme, venait d'tre tu en descendant
du Caire  Rosette, par le Nil; et enfin, il venait de perdre  Aboukir
le colonel du gnie Crtin, qui avait fortifi Alexandrie, et qu'il
destinait  remplacer le gnral Caffarelli. Mais le choix des officiers
qui faisaient partie de cette arme avait t tellement soign, que ces
pertes pouvaient encore facilement se rparer.

La flotte turque avait lev l'ancre pour s'en retourner 
Constantinople, et il ne restait devant Alexandrie que les deux
vaisseaux anglais _le Tigre_ et _le Thse_, commands par sir Sidney
Smith.

Le dernier de ces deux vaisseaux avait sur son pont quatre-vingts
bombes, reste de celles qu'il faisait lancer sur nous 
Saint-Jean-d'Acre, lorsque, par une cause que l'on n'a pas connue, ces
quatre-vingts bombes prirent feu, et clatrent toutes  la fois pendant
que le vaisseau tait  la voile; il y eut vingt hommes de tus  bord,
et le pont du vaisseau fut tellement maltrait, que l'on fut oblig de
l'envoyer  Chypre pour le rparer, en sorte qu'il ne restait plus
devant Alexandrie que _le Tigre_, mont par sir Sidney Smith. Celui-ci,
voyant le mauvais succs qu'avait eu l'expdition turque, cherchait un
stratagme pour faire sortir l'arme franaise d'gypte. Il commena par
ouvrir le premier des communications avec le gnral commandant 
Alexandrie, en lui renvoyant quelques prisonniers franais, qu'il avait
mis  son bord aprs les avoir effectivement sauvs du damas des Turcs.
Il tait sans doute bien aise qu'on le st; on lui adressa les
remercmens que mritait son procd gnreux. Comme on avait t en
aigreur avec lui pendant toute la campagne de Syrie, on n'tait pas
fch de rencontrer l'occasion de revenir  de meilleurs termes. Il
avait, au reste, donn l'exemple du retour  la modration.

Cette premire communication fut suivie d'une seconde; il envoya 
Alexandrie son propre secrtaire, sous le prtexte de remettre au
gnral Bonaparte des lettres  son adresse, qui avaient t trouves 
bord d'un btiment rcemment captur.  ces lettres, il avait joint une
liasse de journaux d'assez frache date, dans lesquels on rendait compte
des dsastres prouvs en Italie, par nos armes sous le commandement du
gnral Schrer.

Sidney Smith, en portant ces dtails  la connaissance du gnral
Bonaparte, esprait faire natre en lui le dsir de transporter son
arme au secours de l'Italie, et voulait peut-tre se faire une page
d'histoire, en ouvrant des ngociations sur cette base; mais il avait
affaire  quelqu'un qui ne pouvait pas manquer d'apercevoir le pige, de
quelque couleur qu'on et pris soin de l'envelopper.

Nanmoins l'ide ne fut point rejete, par cela mme qu'elle tait
draisonnable, et que l'on pouvait toujours trouver un prtexte pour
l'abandonner. On fit si bien, que le secrtaire du commodore resta
persuad qu'il pourrait reparler de cette proposition, et qu'il donna
dans le pige, tandis qu'il tait venu lui-mme pour en tendre un autre.
Il revint plusieurs fois  Alexandrie pendant le sjour qu'y fit le
gnral Bonaparte; et, lorsqu'on lui eut arrach tous les dtails qu'il
importait de connatre sur le nouvel tat de guerre survenu en Europe,
le gnral Bonaparte le congdia, prtextant des affaires qui exigeaient
sa prsence au Caire, et le besoin d'aller visiter la Haute-gypte,
ajournant ainsi  son retour les propositions du commodore. Il repartit
pour le Caire, en faisant parler trs haut de son voyage dans la
Haute-gypte, o il dirigea mme quelques personnes dont il avait
dclar vouloir se faire prcder.

Avant de quitter Alexandrie, o il venait d'acqurir le complment des
dtails de l'tat de l'Europe, il remarquait une concidence parfaite
avec ceux que lui avaient apports MM. Hamelin et Livron. Il ne pouvait
plus douter de ce qui allait arriver, soit en France ou en gypte, si
elle n'tait pas secourue.

Les obstacles qu'il n'avait pu vaincre en Syrie ne lui avaient laiss
aucune illusion sur ce qu'il pourrait entreprendre avec sa petite arme,
et il avait ajourn jusqu' l'arrive de nouveaux renforts l'excution
de la seconde partie de son projet, qui tait d'tendre sa puissance en
Palestine, de marcher  Byzance et de commencer la rvolution d'Orient.

Les dtails qu'il venait d'apprendre sur l'tat de l'Europe ne lui
laissaient plus entrevoir la possibilit d'tre secouru.

L'Italie tant entirement perdue, ce n'tait plus que de Toulon qu'on
aurait pu lui expdier des renforts, en supposant que le Directoire et
voulu lui en envoyer, ce qui tait au moins douteux. Dans tous les cas,
il tait devenu plus facile aux Anglais de les arrter.

Par les journaux, il voyait la France en proie aux troubles civils et au
moment de succomber. Les feuilles publiques n'taient pleines que de
projets rvolutionnaires, tels que la loi sur les otages, l'emprunt
forc, etc., etc.; en un mot, la dsorganisation paraissait tout
menacer.

Ces nouvelles avaient six semaines de date quand il les lisait; et,
comme en rvolution on ne s'arrte pas, il calculait les progrs que le
mal avait d faire jusqu'au moment o il en prenait connaissance. Son
coeur tait bourrel en lisant les dsastres inconcevables de l'arme
d'Italie, en apprenant que les Russes traversaient les Alpes pour venir
en France, o ils eussent pntr sans la bataille de Zurich, qui fut
livre depuis.

Il voyait son ouvrage dtruit dans la dissolution de la rpublique
cisalpine. Les troupes franaises, qui jadis couvraient la surface de
l'Italie, taient renfermes dans le territoire de Gnes; la Vende, en
se rallumant avec plus de fureur que jamais, et faisant ses excursions
jusqu'aux portes de Paris, avait amen de sanglantes reprsailles, et la
terreur commenait  se rorganiser dans l'intrieur.

La fortune publique tait menace d'tre anantie par des mesures
dsastreuses conseilles et excutes par cette foule de vampires qui,
sous le masque de l'intrt national, ont un besoin continuel de
dsordres pour dvorer  leur aise les fortunes particulires avec les
revenus publics. Le Directoire tait dans l'atmosphre de tous ces
hommes, vritable flau pour un tat qui a le malheur d'en tre afflig.

 la vue de ce triste tableau, sa pense se reporta sur lui-mme, et il
trouva dans son coeur ce sentiment patriotique qui porte l'homme
suprieur au dvoment. Il s'tonna que, parmi tant de gnraux clbres
qu'il avait laisss en France, il n'y en et pas un dont on lt le nom
ailleurs qu' ct d'un malheur public.

Il pensa qu'autant les membres du Directoire avaient pu dsirer de
l'loigner lorsque sa prsence ne leur rappelait que des services
glorieux dont le souvenir les importunait, autant ils devaient dsirer
son retour, quand les dsastres qui les avaient assaillis depuis son
absence les avaient forcs de le reconnatre peut-tre comme le seul
homme qui pt prvenir la ruine de la France, et rallier  sa gloire
tous les partis qui divisaient la rpublique, prte  se dissoudre.

La situation de l'gypte lui permettait d'ailleurs de s'en absenter; il
l'avait mise sur un pied de dfense redoutable, usant, pour remplir les
vides que la guerre et les maladies avaient faits dans les cadres, de
toutes les ressources que lui offraient les circonstances. Non seulement
il avait fait former des corps de mamelouks, de Cophtes et de Grecs qui
se trouvaient en gypte et s'enrlaient volontiers sous nos drapeaux, o
ils firent honorablement leur devoir, mais encore il fit acheter des
ngres de Darfour, que l'on disciplina  l'europenne.

Il avait fait armer et quiper ces diverses troupes avec les armes et
quipages de ceux qui avaient succomb dans les hpitaux ou sur les
champs de bataille.

De plus, le systme de l'administration et des finances tait organis
de manire  assurer les besoins de l'arme: il ne manquait  la colonie
que ce que la France seule pouvait lui fournir, et il n'y avait que le
gnral Bonaparte qui pt l'obtenir du gouvernement.

Persuad que l'intrt de la France et de l'gypte exigeait galement
son dpart, que le diffrer plus long-temps tait compromettre galement
le salut de l'une et de l'autre, que c'tait en France qu'il fallait
aller dfendre l'gypte, il se dtermina  partir, s'en remettant aux
vnemens du soin de sa justification: telles sont les explications
qu'il donna  une personne qui tait dans son intime confidence  cette
poque.

Tout marchait. Un homme qui n'et mme t dou que du sens commun
ordinaire, suffisait pour continuer de donner le mouvement  cette
machine, qui n'avait besoin que de ne pas tre drange.

La bataille d'Aboukir venait d'assurer le repos de l'gypte, au moins
jusqu' la saison suivante; car, en gypte, il n'y a que la belle saison
qui rende les dbarquemens possibles.

Sans se laisser intimider par l'immensit des dangers qui commenaient 
sa sortie d'Alexandrie, et qui croissaient  chaque pas qu'il faisait
vers les travaux qu'il allait entreprendre, il s'abandonna  sa fortune,
qui devait le sauver, si le destin ennemi n'avait pas rsolu la perte de
la France.

Sidney Smith tait persuad que, si le gnral Bonaparte ne partait pas
par suite d'une capitulation qui comprendrait en mme temps son arme,
et  laquelle capitulation il se flattait de l'amener, il partirait au
moins seul; et ds-lors il forma le projet de le prendre.
Malheureusement pour lui, les prisonniers qu'il avait rendus quelque
temps auparavant avaient fait connatre qu'il manquait d'eau, parce
qu'il n'avait pas eu le temps d'en faire avant de partir de
Saint-Jean-d'Acre, pour escorter l'arme turque qui venait de prir 
Aboukir.

Il jugea, sans doute, qu'il aurait le temps d'aller  Chypre refaire sa
provision d'eau, et de retourner devant Alexandrie avant que le gnral
Bonaparte ft de retour de la Haute-gypte. En consquence, il partit
pour Chypre, levant ainsi la croisire, qui dj, avant son dpart,
n'tait plus compose que de son vaisseau.

 peine fut-il hors de vue, que l'on expdia un courrier au gnral
Bonaparte, qui se tenait tout prt. Il avait communiqu le secret de son
dpart  l'amiral Gantheaume, et lui avait recommand de tenir prtes
les deux seules frgates qui restaient de toute l'escadre, lesquelles ne
s'taient pas trouves au combat naval  Aboukir, parce qu'elles avaient
escort les vaisseaux de transport et taient entres avec eux dans
Alexandrie.

Le gnral Bonaparte, en faisant prvenir Gantheaume de son dpart du
Caire, lui donna aussi l'ordre de sortir lui-mme d'Alexandrie avec ces
deux frgates, et lui fixa le jour et l'heure o il devait envoyer ses
chaloupes dans la petite anse du Marabou, o il s'embarquerait.

Lorsque Sidney Smith eut quitt les parages d'Alexandrie, Gantheaume mit
 la voile sous le prtexte d'aller croiser, et il vint se placer en
face de la petite anse du Marabou,  une lieue  l'ouest d'Alexandrie.
La sortie de ces deux frgates ne pouvait donner lieu  aucune
conjecture, puisqu' Alexandrie on croyait le gnral Bonaparte au Caire
ou dans la Haute-gypte.

Le gnral Bonaparte, qui avait fix le jour et l'heure o Gantheaume
devait dtacher ses chaloupes, arriva presque en mme temps sur la
plage, o Menou avait t mand. Il entretint longuement ce gnral des
vues qui le dterminaient  braver les croisires anglaises. Il lui
remit les dpches qui investissaient le gnral Klber du commandement,
et se jeta dans l'embarcation qui l'attendait; sa suite et son escorte
en firent autant; les chaloupes s'loignrent, et le gnral Bonaparte
fut bientt  bord du navire qui devait porter en France Csar et sa
fortune.

Les chevaux de l'escorte avaient t abandonns sur le rivage, et tout
sommeillait encore dans Alexandrie, lorsque les postes avancs de la
place virent arriver au galop une droute de chevaux qui, par un
instinct naturel, revenaient  Alexandrie par le dsert: le poste prit
les armes, en voyant des chevaux tout sells et brids, qu'il reconnut
pour appartenir au rgiment des guides; il crut qu'il tait arriv
malheur  quelque dtachement en poursuivant les Arabes. Avec ces
chevaux venaient aussi ceux des gnraux qui s'taient embarqus avec le
gnral Bonaparte, en sorte que l'inquitude fut trs grande 
Alexandrie. On en fit sortir en toute hte la cavalerie, pour aller  la
dcouverte dans la direction d'o venaient les chevaux, et l'on se
livrait encore  toutes sortes de sinistres conjectures, lorsque cette
cavalerie rentra dans la place avec le piqueur turc qui revenait
lui-mme  Alexandrie, et ramenait le cheval du gnral Bonaparte.

Parmi les papiers qu'il avait confis  Menou, le gnral Bonaparte
avait laiss une lettre pour le gnral Klber,  qui il faisait part de
son projet en lui remettant le commandement de l'arme, et une pour le
gnral Desaix, qui tait  Siout, dans la Haute-gypte, et  qui il
faisait les mmes communications, en ajoutant qu'il ne lui avait pas
donn le commandement de l'arme, parce qu'il esprait le voir en Italie
ou en France au mois de septembre suivant: nous tions alors en juin ou
juillet.

Il avait ajout  ce paquet une proclamation dans laquelle il faisait
connatre  l'arme les causes qui l'avaient dtermin  la quitter pour
venir au secours de la mre-patrie; il lui recommandait la constance, et
lui disait qu'il regarderait comme mal employs tous les jours de sa vie
o il ne ferait pas quelque chose pour elle.

Il serait difficile de peindre la stupeur dans laquelle furent jets
tous les esprits, lorsque le bruit de ce dpart fut rpandu. On hsita
pendant quelques jours  se prononcer, puis on clata en mauvais propos.
L'opinion la plus gnrale ne fut point favorable  cette dtermination
du gnral Bonaparte, dont un petit nombre de bons esprits comprirent
seuls les motifs: les hommes mdiocres draisonnrent  qui mieux mieux
pendant huit jours, aprs lesquels les opinions se replacrent peu 
peu.




CHAPITRE XII.

Disposition des esprits aprs le dpart du gnral
Bonaparte.--Klber.--Ngociations avec le visir.--Belle conduite du
gnral Verdier.--J'accompagne le gnral Desaix  bord du
_Tigre_.--Armistice.


On se tourna bientt vers le nouveau gnral en chef, et chacun chercha
 devenir l'objet de ses prfrences.

Depuis l'arrive des troupes franaises en gypte, les ennemis de la
France n'avaient nglig aucun moyen pour faire sortir la Porte de sa
lthargie, et cette puissance venait de faire marcher en Syrie une
nombreuse arme dont elle avait donn le commandement au grand-visir.

L'approche de cette arme par la Caramanie n'avait pas peu contribu 
faire renoncer le gnral Bonaparte  poursuivre le sige de
Saint-Jean-d'Acre et  le dterminer  rentrer en gypte.

Cette arme tait dj en Syrie avant l'apparition de la flotte turque 
Aboukir, et le gnral Bonaparte, voulant se donner le temps d'aller
combattre les troupes dbarques par celle-ci, avait ouvert des
ngociations avec le visir qui commandait l'arme de Syrie, pensant bien
que le premier effet d'une ouverture de sa part vis--vis des Turcs
serait de suspendre leur marche, d'autant qu'ils n'taient pas impatiens
de venir le combattre, et qu'il les savait mcontens des instigations
dont ils taient entours et tourments en tout sens, pour les pousser
sur les champs de bataille: ces braves gens avaient un bon sens naturel
qui leur disait que la France et la Porte en se battant ne travaillaient
que pour leurs ennemis.

Le visir rpondit au gnral Bonaparte, et il y eut plusieurs changes
de courriers; mais le secret de cette ngociation ne transpira point: on
savait qu'elle se suivait, et cela avait fait natre dans les esprits
une esprance que l'on se plaisait  y entretenir. Le gnral Bonaparte
restait le matre de son issue, et s'tait mnag les moyens de
l'approprier  ses projets.

L'tat dans lequel il avait plac cette ngociation faisait partie des
instructions qu'il avait donnes au gnral Klber en lui en laissant la
direction[20], ainsi que tous les documens qui s'y rattachaient. Klber
n'envisagea bientt cette ngociation que comme un moyen de sortir d'un
pays contre lequel tout le monde tait butt, surtout depuis que le
dpart du gnral Bonaparte avait rompu le frein qui retenait tous les
mauvais discours.

Le nouveau gnral en chef ne tarda pas  se montrer peu dispos 
suivre le systme de son prdcesseur; on s'en apercevait  la manire
peu convenable dont on parlait chez lui, o on censurait les oprations
du gnral Bonaparte, ainsi que ses habitudes personnelles; non
seulement il n'imposait pas silence dans ces sortes d'occasions, mais il
tait ais de voir que cela ne lui dplaisait pas.

En peu de jours, on vit s'lever entre les officiers qui avaient servi
aux armes du Nord et de Sambre-et-Meuse, et ceux qui avaient servi 
l'arme d'Italie le mme schisme qui s'tait fait remarquer entre les
officiers du gnral Jourdan et ceux du gnral Klber  l'arme de
Sambre-et-Meuse.

Les officiers qui avaient servi  cette arme, et qui avaient fait
clater leur mcontentement lors de l'arrive au Caire, furent les
premiers dont le gnral Klber s'entoura; il devint en peu de temps
l'idole de tout ce qui dsirait l'vacuation de l'gypte, et ceux-ci ne
lui tinrent pas un autre langage; cela gagna tous les rangs de l'arme,
en sorte que Klber, aprs s'tre entour de cette atmosphre, ne put
recueillir que ce qu'il avait lui-mme sem.

On ne s'occupa bientt plus qu' trouver de l'impossibilit 
l'excution de tout ce qui devait assurer le sjour de l'arme en
gypte; ce qui se rattachait  cet intrt ne devint plus le sujet d'une
constante application, comme cela l'avait t sous le gnral Bonaparte;
les esprits ne furent bientt tourns que vers la France, et chacun
faisait en secret ses petits projets pour le retour; en un mot, les
imaginations avaient abandonn l'gypte.

Klber tait un homme de bien, et incontestablement un gnral brave et
habile, mais d'une bont et d'une faiblesse de caractre qui
contrastaient singulirement avec sa haute stature, qui avait quelque
chose d'imposant. Sa premire ducation paraissait l'avoir destin 
embrasser l'tat d'architecte, que le got des armes lui avait fait
abandonner pour entrer dans un des rgimens autrichiens des Pays-Bas.

Il se trouvait chez lui en Alsace, lorsque la rvolution clata, et
quoiqu'il ft diamtralement oppos au systme d'galit, il quitta le
service d'Autriche pour s'engager avec elle. Il venait d'tre nomm
adjudant-major d'un des bataillons de volontaires du Haut-Rhin, lorsque
ce corps fut appel  Mayence, et y fut enferm avec la garnison qui
soutint le premier sige de cette ville. Il s'y fit remarquer, passa
dans la Vende comme officier-gnral aprs la capitulation de Mayence;
puis revint servir  l'arme de Sambre-et-Meuse, d'o le Directoire
l'avait loign  cause de ses oppositions constantes contre le gnral
Jourdan qui la commandait en chef. Il tait dans cette situation, quand
le gnral Bonaparte le fit employer dans son arme.

Son caractre naturel tait frondeur, et il disait lui-mme qu'il
n'aimait _la subordination qu'en sous-ordre_. Son esprit, quoique
agrable, n'tait pas d'une porte trs tendue; et l'opinion la moins
dfavorable que l'on pt s'en former aprs sa conduite en gypte, c'est
qu'il n'avait pu tre atteint par la conviction des rsultats qui, tt
ou tard, devaient tre la consquence de l'occupation de ce pays.

 tous ces inconvniens se joignait celui d'une ignorance totale dans la
conduite des affaires de cabinet, en sorte qu'il ne pouvait manquer
d'tre  la merci de tout le monde, et particulirement de ceux qui
voulaient faire de lui un moyen de retourner en France.

On n'eut donc pas de peine  lui faire donner suite aux ngociations
dj ouvertes avec le visir, et  ne les lui faire envisager que sous le
point de vue de ramener en France une arme qui y paraissait utile  des
esprits encore peu familiariss avec l'exprience du parti que l'on peut
tirer de notre patrie sous un gouvernement habile et actif. Ce prtexte
fut le passe-port que l'on donnait  l'opinion qui tait propage dans
l'arme par ceux qui auraient d l'en garantir, et l'on ne mit plus de
secret dans ce projet.

On commena par donner plus d'importance aux communications ouvertes
avec le grand-visir, en substituant un officier de l'arme[21] aux
Tartares qui jusqu'alors y avaient t employs, et il semblait que l'on
avait eu envie de faire marcher la ngociation plus vite en y associant
les Anglais.

Le prtexte que l'on donna  cette initiative fut que, n'importe ce que
seraient les stipulations que l'on parviendrait  conclure avec les
Turcs, on se trouverait n'avoir rien fait, si les Anglais, comme matres
de la mer, n'y taient pas partie contractante. En consquence, on
envoya le chef de bataillon Morand  Sidney Smith, au lieu de l'adresser
au visir. Cet officier ne parvint  le joindre qu'au camp de ce dernier,
prs de Nazareth en Syrie.

Sir Sidney Smith fut flatt du message, qui, en lui tant adress, le
plaait prs de l'arme turque dans une position suprieure  celle dans
laquelle devait naturellement tre un commandant de vaisseau commodore
d'une croisire, et n'ayant pas d'autre commission de son gouvernement:
aussi s'empressa-t-il d'accepter le rle de mdiateur qui lui tait
offert par les Turcs, et que Klber ne repoussa pas. Il dmla tout de
suite l'issue qu'il pourrait donner  la ngociation, en remarquant la
diffrence qu'il y avait entre l'abandon de confiance du gnral Klber,
et le soin avec lequel le gnral Bonaparte l'avait cart. Ainsi, ds
cette premire dmarche, dans laquelle il fut question de l'vacuation
de l'gypte, le gnral Klber se trouva-t-il plus engag qu'il ne
l'aurait peut-tre voulu, parce que Sidney Smith lui fit une rponse si
positive, qu'il n'y avait presque plus qu' entrer en discussion sur les
bases de l'vacuation, le principe en paraissant arrt.

Le chef de bataillon Morand revint avec cette rponse prs du gnral
Klber, qui tait au Caire. Il paraissait s'tre aperu lui-mme des
dangers d'une influence par laquelle il s'tait laiss dominer; et soit
qu'il et le dessein d'en prvenir les consquences, en y apportant un
contre-poids, ou bien d'attacher le nom des sommits de l'arme  ses
projets, il avait fait venir au Caire le gnral Desaix, qui tait
encore dans la Haute-gypte, parce que son nom seul faisait autorit
dans l'arme. Il venait d'y arriver, lorsque l'on reut l'avis de
l'apparition d'une nouvelle flotte turque  l'embouchure de la branche
du Nil qui se jette dans la mer  Damiette.

Le gnral Klber vit au moment que cette flotte devait oprer
conjointement avec l'arme du visir, et que celui-ci allait s'avancer
vers l'gypte: c'est pourquoi il envoya de suite le gnral Desaix 
Damiette, pour s'opposer aux entreprises de la flotte turque; mais
lorsqu'il y arriva, tout tait fini de la manire la plus brillante.

Le gnral Verdier commandait  Damiette, et il tenait un camp de
quelques bataillons sur la rive droite du Nil, entre cette ville et
Lesb.

Les Turcs, aids par les deux vaisseaux de Sidney Smith, mirent  terre
quelques milliers d'hommes qu'ils dbarqurent sur la plage qui conduit
 Lesb, et les Anglais les protgeaient avec deux pices de canon
qu'ils avaient dbarques de leurs vaisseaux, pour les tablir sur les
ruines d'une vieille tour qui paraissait avoir fait partie de l'ancienne
Damiette, et de laquelle ils pouvaient balayer tout le chemin par lequel
nos troupes devaient arriver.

Le gnral Verdier ne donna pas le temps aux chaloupes d'aller se
charger de monde pour un second voyage; et, quoique ses troupes fussent
 une bonne demi-lieue de distance du point o les Turcs avaient
dbarqu, il ne mit pas plus de deux heures pour les assembler, les
faire arriver, et jeter les Turcs dans la mer, prcisment dans le
moment o les chaloupes turques venaient de s'loigner. Tous ceux qui
craignirent de se jeter  l'eau furent pris, et pas un homme de tout ce
dbarquement ne regagna les vaisseaux.

Le gnral Verdier avait conduit son attaque de manire  rejeter les
Turcs sur la tour o se trouvaient les canons anglais, qui ne purent pas
lui faire de mal. Jamais succs ne fut plus complet ni plus promptement
dcid.

Le gnral Desaix n'eut qu' fliciter le gnral Verdier, et il ne
resta  Damiette que le temps ncessaire pour visiter le lac Menzal. La
flotte turque ayant disparu pendant ce temps, il revint au Caire, o il
arriva peu de jours aprs que le chef de bataillon Morand y tait
arriv, de retour de Syrie.

Sidney Smith avait dj tant avanc les choses de ce premier pas, que,
d'aprs la rponse qu'avait apporte Morand, il n'y avait plus qu'
discuter les conditions de l'vacuation, comme si l'vnement qui aurait
pu faire rsoudre  ce parti tait dj arriv.

C'tait le moment pour Klber de convoquer le conseil des pres de
l'arme; mais il ne le fit pas, et se dcida  ouvrir immdiatement des
ngociations avec le visir. Il envoya de nouveau auprs de lui, o se
trouvait Sidney Smith. La rponse fut plus prompte et plus positive
encore que ne l'avait t la premire; et Sidney Smith, voulant se
rendre l'arbitre de la ngociation, couvrit ses officieux services d'un
voile de loyaut que la circonstance lui permettait d'employer.

Il prtexta une possibilit de mauvaise foi ou de perfidie de la part
des Turcs, qu'au fond d'ailleurs il craignait peut-tre, et proposa le
bord de son vaisseau pour y tablir le sige de la ngociation qu'il
brlait de voir commencer, et il prvenait le gnral Klber qu'il
allait se rendre devant Damiette, o il attendrait sa rponse.

Klber rpondit de suite qu'il acceptait, et il envoya immdiatement le
gnral Desaix et M. Poussielgue, intendant des finances de l'arme,
avec des commissions de plnipotentiaires,  Damiette.

J'accompagnais le gnral Desaix, et ce fut moi, ainsi que M. Peyruse,
qu'il envoya  bord du _Tigre_, qui tait mouill dans la rade de
Damiette, pour convenir du jour et de l'heure o l'embarquement du
gnral Desaix et de M. Poussielgue pourrait avoir lieu.

Comme j'tais parti tard, je ne pus revenir que le lendemain. Je passai
la nuit  bord du vaisseau de Sidney Smith, et je fus combl de
politesses. J'tais jeune alors, car j'avais  peine vingt-quatre ans;
mais j'tais naturellement observateur, et je voyais bien que Sidney
Smith avait dj des avantages sur nous, et que nous allions lui donner
les as dans la partie qu'il jouait contre nous.

Je ne pouvais pas comprendre que nous nous prtassions  tout ce qui ne
pouvait que nous nuire; car nous avions dj pris le second rle avant
de commencer; et, au lieu d'lever des difficults, nous les
aplanissions. Il fallait bien que l'on se ft persuad que le gnral
Bonaparte ne parviendrait pas jusqu'en France, ou que le Directoire lui
ferait quelque mauvais parti, pour s'tre dtermin  se conduire ainsi
depuis qu'il tait parti d'gypte.

Je vins rendre compte au gnral Desaix de ce que j'avais vu et de ce
qui avait t convenu entre Sidney Smith et moi, et l'embarquement eut
lieu le lendemain au bogase de Damiette, o les chaloupes anglaises
vinrent recevoir le gnral Desaix, ainsi que M. Poussielgue, qui avait
avec lui le secrtaire qui tait dj venu avec moi  bord du vaisseau
de Sidney Smith. J'accompagnai encore le gnral Desaix, et nous fmes
bientt  bord du _Tigre_.

Pendant que Sidney Smith pressait le gnral Klber d'entrer en
ngociation, il poussait l'arme turque pour la faire entrer en
opration, et elle venait de lever son camp de Nazareth pour venir, par
Gazah, cerner le petit fort d'El-Arich, qui, plac  peu prs au milieu
du dsert qui spare l'Afrique de l'Asie, est la clef de l'gypte de ce
ct-l.

Le gnral Klber venait de recevoir cet avis, et, craignant quelque
malheur pour El-Arich et pour lui-mme, il envoya un de ses
aides-de-camp, qui vint, jusqu' bord du _Tigre_, apporter ces dtails
au gnral Desaix, et lui ordonner de demander pour premire condition
une suspension d'armes, qui n'tait pas venue  l'ide du gnral en
chef: il ne voulait cependant vacuer l'gypte que pour sauver son
arme.

La demande de la suspension d'armes fut faite, mais Sidney Smith
rpondit qu'il ne pouvait qu'interposer ses bons offices prs du visir,
 qui il allait crire sur-le-champ, ce qu'il fit; et ce ne fut que
quelques jours aprs que nous apprmes l'enlvement du fort d'El-Arich
par surprise, et le malheur de sa garnison, que l'on avait amuse de
l'ide de retourner en France, en parlementant avec elle.

Le commandant, peu sur ses gardes, laissa visiter son fort, sous des
prtextes d'urbanit; la porte une fois ouverte, la soldatesque turque
s'y tait prcipite et tait tombe sur la garnison, qui, confiante
dans ses chefs, n'avait pas mieux qu'eux aperu le pige que l'on avait
tendu  leur bonne foi.

Le fort fut enlev, et les malheureux soldats de la garnison presque
tous dcapits sous les yeux d'un misrable tratre[22]  sa patrie,
qui, sous l'habit anglais, s'est rendu leur agent pour excuter cette
sanglante perfidie; car nous avons su aprs que le mme courrier que
Sidney Smith avait expdi pour demander la suspension d'armes, avait
port  deux migrs franais, qui taient placs par lui prs de
l'arme turque, l'ordre de presser, cote que cote, la prise
d'El-Arich, afin que cela ft fini avant d'accorder la suspension
d'armes, qui eut effectivement lieu quand cela fut achev, en sorte que
l'gypte se trouva dj ouverte de ce ct.

Le gnral Klber reut  la fois les deux nouvelles de la prise du fort
et de la conclusion de l'armistice.

Cela donna lieu de commencer  suspecter la sincrit dont Sidney Smith
faisait talage, et qui paraissait avoir sduit le gnral Klber.

Nous ne pouvions nous empcher de remarquer que, du bogase de Damiette,
nous aurions pu tre dans la mme nuit en face de Gazah, o tait encore
le visir, et arriver aussitt que le petit btiment qu'il expdia pour
porter ses dpches, et, en traitant nous-mmes de la suspension
d'armes, sauver El-Arich.

Au lieu de cela, Sidney Smith, sous des prtextes que des officiers de
terre n'ont gure moyen de contester  ceux de mer, nous mena d'abord 
Chypre, puis  Tyr, puis  Saint-Jean-d'Acre, et enfin, aprs trente
jours, il nous dbarqua dans la maison du consul d'Angleterre, au port
de Jaffa, et partit, de sa personne, pour aller rejoindre le visir  son
camp, qui venait d'tre port de Gazah  El-Arich. Avant de partir, il
avait donn ordre  son vaisseau d'aller faire de l'eau sur la cte de
Caramanie, en sorte que nous nous trouvmes tout--fait  la merci des
Turcs.




CHAPITRE XIII.

Le gnral Desaix et M. Poussielgue au camp du visir.--Le gnral Desaix
m'envoie vers le gnral Klber.--Adhsion du gnral Klber au
trait.--Opposition du gnral Davout.--Trait d'El-Arich.--On reoit la
nouvelle des vnemens du 18 brumaire.--Arrive de M. Victor de
Latour-Maubourg.--Dpart du gnral Desaix pour la France.--Nous sommes
faits prisonniers et conduits  Livourne.--Notre arrive en France.


Pendant les trente jours que nous avions passs  bord du _Tigre_, le
gnral Desaix et M. Poussielgue avaient eu plusieurs confrences avec
Sidney Smith, et elles n'avaient rien laiss de rassurant dans leur
esprit.

Le gnral Desaix pouvait tre excusable de s'tre tromp en matire de
ngociations diplomatiques, parce qu'il n'avait jamais t employ  de
semblables missions; mais il n'en tait pas de mme de son
collaborateur, qui avait t agent diplomatique de la rpublique 
Gnes: et telle tait cependant l'aveugle confiance avec laquelle on
s'tait jet dans cette position, que l'on n'avait mme pas demand 
Sidney Smith les pouvoirs qu'il aurait d avoir de son gouvernement et
des Turcs, pour lesquels il voulait stipuler.

Il s'y prit si adroitement, qu'on ne lui en fit mme pas la question.
Cette ngligence de la part des plnipotentiaires franais tait trop
grave pour que Sidney Smith ait pu l'omettre; il est mme probable qu'il
s'tait attendu  tout le contraire, et que, ds les premires
communications qui eurent lieu entre le gnral Klber et le visir, il
avait demand  Londres des instructions et des pouvoirs pour le cas
qu'il prvoyait bientt arriver; mais qu'tant arriv plus promptement
qu'il ne l'avait espr, il n'avait pu recevoir encore de rponse de
Londres.

Le surlendemain du jour o Sidney Smith avait laiss le gnral Desaix
et M. Poussielgue  Jaffa, il y arriva le secrtaire de Sidney Smith,
qu'il y envoyait accompagn de plusieurs officiers turcs, avec un
sauf-conduit pour conduire les plnipotentiaires au camp du visir. En
consquence, on partit de suite pour Gazah, et le lendemain on coucha 
Ramley,  l'entre du dsert, et enfin on arriva au camp d'El-Arich le
lendemain de bonne heure. Le visir avait fait dresser de fort belles
tentes dans un lieu spar du camp, on y avait plac une garde
spcialement affecte  la sret des plnipotentiaires, auxquels ces
tentes taient destines.

Il les envoya complimenter aussitt leur arrive, et, pour marque de sa
trs haute estime, il leur envoya une cruche d'eau de Gazah et environ
une douzaine de pommes de calville blanches: assurment, il fallait tre
dans un dsert pour faire de cela un prsent digne d'tre offert.

La tente de Sidney Smith tait place  ct des ntres, et il avait
avec lui quelques soldats anglais tirs de la garnison de son vaisseau.
Aprs s'tre repos quelques jours, on ouvrit la premire confrence
avec les plnipotentiaires du visir, et peu s'en fallut qu'elle ne ft
aussi la dernire, car le gnral Desaix en sortit furieux.

On n'avait pas pu parvenir  leur faire comprendre ce que c'tait qu'une
suspension d'armes, ni une capitulation, ni un trait: les Turcs ne
voyaient que deux fins  la guerre, la mort ou l'esclavage, et ils ne
voulaient pas admettre d'autres stipulations.

M. Poussielgue, plus calme que le gnral Desaix, n'tait pas moins
tonn que lui de ce qu'il venait d'entendre, et l'un et l'autre
reprochrent durement  Sidney Smith de ne pas leur avoir fait connatre
ces dispositions de la part des Turcs, mais de les avoir, au contraire,
assurs de leur intention d'accder  une vacuation pure et simple. Le
gnral Desaix clatait en reproches graves; et, dclarant  Sidney
Smith son refus de continuer  ngocier, il le somma, d'aprs ce qui
avait t convenu, de le rembarquer sur-le-champ.

Sidney Smith ne s'effraya pas de ce tapage; il connaissait mieux les
Turcs d'Europe que nos plnipotentiaires. Il n'aurait assurment pas
permis qu'il leur arrivt le moindre mal; mais il ne pouvait pas tre
fch de se trouver indispensablement ncessaire pour sortir du mauvais
pas o l'on se trouvait engag. Il rassura les plnipotentiaires, en se
chargeant de tout; et dans le fait il se donna tant de mouvement dans la
nuit de ce mme jour, que le lendemain il rapprocha les parties et fit
recommencer les confrences, auxquelles il ne manqua plus d'assister.
Son incroyable activit fit, en quelques jours, discuter, arrter et
dresser les conditions de ce fameux trait d'El-Arich, dans les formes
prescrites par le gnral Klber, et qui dtruisait l'ouvrage du gnral
Bonaparte. Sidney Smith en pressait la signature, parce qu'il avait dj
connaissance de l'arrive du gnral Bonaparte en France, ainsi qu'on va
le voir.

Mais le gnral Desaix, avant de le signer, en prouva un sentiment
d'horreur, et en fit retarder la signature de quelques jours. Le soir,
il m'appela dans sa tente, et me dit: Ce que le gnral Klber a voulu,
est fait; allez, de ma part, lui dire qu'avant d'y mettre mon nom, je
veux qu'il lise ce qu'il nous a fait faire, mais que, dans aucun cas, je
ne le signerai sans un ordre de lui, que je vous prie de me rapporter.

Je retournai, en effet, en gypte avec une escorte de Tartares, qui me
fit traverser l'arme du visir, et vins trouver le gnral Klber 
Salahi, o il avait runi l'arme depuis qu'il avait appris la prise
d'El-Arich et l'arrive de l'arme turque sur ce point. Quand j'entrai
chez lui, il venait de tenir un conseil de guerre, dont la discussion
avait roul sur l'impossibilit de conserver l'gypte, et dans lequel
Klber n'avait pas ddaign de se munir d'une garantie qui soulageait sa
responsabilit, en faisant signer  tous les gnraux une dclaration
par laquelle, d'aprs l'expos qui leur avait t fait, ils
reconnaissaient l'impossibilit de dfendre l'gypte avec les moyens qui
restaient  l'arme. Il y avait bien eu de la division parmi les opinans
 ce conseil; mais comme, en dernier rsultat, on tait bien aise de
revoir la France, on signa en masse, parce que de cette manire le
reproche ne pouvait s'adresser  personne.

J'annonai au gnral Klber, qu'au moment de mon dpart, on venait
d'apprendre au camp d'El-Arich l'arrive du gnral Bonaparte en France,
et lui remis une liasse de journaux qui dj en parlaient.

Je lui rptai deux fois ce dont le gnral Desaix m'avait charg
particulirement pour lui.

Le gnral Klber runit de nouveau le conseil de guerre pour lui donner
connaissance du contenu des dpches que je lui avais apportes, et me
fit repartir le mme soir comme parlementaire, avec une rponse pour le
gnral Desaix, et l'ordre que celui-ci m'avait dit de lui apporter pour
signer ce trait. Le gnral Klber m'avait aussi recommand de rclamer
la femme d'un sergent de la garnison d'El-Arich, qu'il savait tre
devenue la proprit d'un pacha, ne voulant pas, disait-il, laisser un
seul individu de l'arme derrire lui.

Avant de partir, le gnral Davout, qui avait t un des opposans dans
le conseil de guerre, me prit  part et me chargea de dire au gnral
Desaix ce qui s'tait pass; que l'on n'avait sign que par
condescendance pour le gnral Klber, qui avait su imposer, mais que,
si le gnral Desaix voulait ne point signer le trait d'vacuation,
tous les gnraux de l'arme seraient pour lui.

Je connaissais dj le gnral Davout depuis trop d'annes pour douter
de la vrit de ce qu'il me disait; mais je lui observai que la
communication me paraissait trop grave pour que je m'en chargeasse
autrement que par lettre, ajoutant que, s'il avait assez de confiance en
moi pour transmettre un rapport verbal, il pouvait m'en remettre un
crit; que, dans tous les cas, je ferais sa commission, mais que je
m'attendais  l'observation que ne manquerait pas de me faire le gnral
Desaix, qui paratrait justement surpris de ne pas voir cela crit de sa
main, et que, d'aprs ce que nous avions sous les yeux, il ne
s'exposerait  rien.

Je partis de suite pour El-Arich. En arrivant prs des avant-postes
turcs, on me donna une escorte qui me conduisit jusqu' la tente du
visir, laquelle tait encore entoure des cadavres des malheureux qui
avaient t supplicis dans la journe.

Je trouvai Sidney Smith chez le visir, et je saisis cette occasion pour
faire la rclamation de la femme dont j'ai parl plus haut. Ce fut alors
que j'appris du visir qu'il l'avait donne au pacha de Jrusalem, mais
il me dit qu'il allait la redemander, et nous la renverrait
sur-le-champ. J'allai de l avec Sidney Smith  la tente du gnral
Desaix, o le trait fut sign le soir mme de mon arrive.

J'avais fait la commission du gnral Davout, et le gnral Desaix
m'avait rpondu ces mots: Comment! Davout vous a charg de me dire
cela, et je vois son nom au bas de la dlibration que tous ont signe
et que vous m'apportez! je serais un sot de compter sur ces gens-l. Ma
foi, le sort en est jet, j'en ai eu assez de chagrin, mais il n'y a pas
de ma faute.

Le lendemain ou surlendemain, on prit rciproquement cong les uns des
autres. Au moment de partir pour retourner en gypte par le dsert, on
apporta au gnral Desaix une lettre de Jrusalem: elle tait de cette
pauvre femme, qui remerciait de l'intrt qu'on lui avait tmoign, mais
qui dclarait que son intention n'tait pas d'en profiter, qu'elle se
trouvait bien, et qu'elle y restait; elle ajoutait des voeux pour nous,
et nous souhaitait un bon voyage[23].

Sidney Smith, bien satisfait, nous quitta pour aller dans tout
l'Archipel procurer aux Turcs les btimens ncessaires au transport de
l'arme. Il devait les amener  Alexandrie, o il n'en existait presque
plus de ceux par lesquels nous tions venus en gypte, tous ayant t
successivement dmolis pour les besoins de l'arme. Sidney Smith, qui,
sans pouvoirs, avait aussi habilement servi son pays en abusant de notre
crdule facilit, devait s'attendre  voir son ouvrage approuv par son
gouvernement. Le contraire cependant arriva.

D'aprs les conditions du trait, l'arme turque s'avana pour occuper
Catih, entre El-Arich et Salahi, Salahi et Damiette, et on lui livra
ces places, mme avant d'avoir vu arriver un seul des btimens de
transport, qui, d'aprs le mme trait, auraient d tre dj rendus
dans Alexandrie; de sorte que nous abandonnions nos avantages sans
recevoir de compensation.

Le gnral Desaix prouvait tant d'humeur de voir cela, qu'aussitt son
arrive  l'arme il demanda  profiter de la permission qu'il avait de
retourner en France, et le gnral Klber ne crut pas pouvoir s'y
refuser; et sur sa demande, il lui accorda la permission de partir sur
le btiment qui avait amen MM. de Livron et Hamelin, que ces messieurs
avaient charg en marchandises de retour, et qui tait le plus prt 
prendre la mer.

Le gnral Desaix demanda aussi un autre petit btiment qui tait
galement prt, et la permission d'emmener le gnral Davout, qui ne
pouvait plus rester en gypte avec le gnral Klber. Celui-ci,
quoiqu'il n'et pas lieu de se louer de lui, venait de le nommer gnral
de division; mais Davout, soit par aigreur, soit par une noble fiert,
avait refus, ne voulant pas, disait-il, mettre la date de son
avancement  une aussi honteuse poque. Le gnral Klber, qui ne
pouvait qu'tre irrit de ce refus, n'en tira pas d'autre satisfaction
que celle de le laisser partir. Il revint de Salahi au Caire avec le
gnral Desaix, qui n'y resta que peu de jours avant de se rendre 
Alexandrie.

Klber ramenait l'arme; et, lorsqu'il arriva au Caire, on venait d'y
apprendre sommairement les vnemens du 18 brumaire. Un brick de guerre,
qui tait parti de Toulon, venait de mouiller dans la rade de Damiette,
et avait envoy sa chaloupe jusqu' la ville, pour y dbarquer le
gnral Galbau et son fils, que le gnral Bonaparte envoyait en gypte.

Trouvant Damiette vacue depuis le matin par nos troupes, la chaloupe
remonta le fleuve jusqu' ce qu'elle et pu mettre le gnral Galbau
prs des premiers postes de l'arme, puis elle retourna joindre son
btiment qu'elle ne trouva plus. Celui-ci, qui n'avait pas vu revenir sa
chaloupe, avait envoy une autre embarcation pour savoir ce qu'elle
tait devenue; et cette embarcation ayant trouv les Turcs matres de
Damiette, o ils taient venus s'tablir dans l'intervalle du passage de
la premire chaloupe, ne douta plus qu'elle ne ft perdue, ou qu'elle
n'et pris le parti de remonter le Nil, jusqu' ce qu'elle et trouv
nos troupes.

La peur s'empara du commandant du brick, en entendant le rapport de
celui de sa deuxime embarcation; il leva l'ancre, partit pour la
France, et parvint  entrer  Toulon, en sorte que la chaloupe, ne le
trouvant plus sur la rade, avait t oblige de faire route pour
Alexandrie, o elle tait arrive.

Ce fut par le gnral Galbau que l'on eut les premiers avis de
l'vnement qui avait mis le pouvoir entre les mains du gnral
Bonaparte; cette nouvelle ne rassurait pas ceux qui pensaient n'avoir eu
affaire qu'avec le Directoire.

Le gnral Galbau n'tait pas encore arriv au Caire, lorsque le gnral
Desaix alla faire ses adieux au gnral Klber, avant de partir pour
Alexandrie.

Ils parurent sincres, et le gnral Klber fut persuad qu'arriv en
France, le gnral Desaix ne lui rendrait aucun mauvais office prs du
gnral Bonaparte; il se flicitait mme de pouvoir compter sur lui dans
une circonstance aussi douloureuse pour son avenir[24].

Je partis avec le gnral Desaix, qui voyagea par le Nil jusqu'
Rosette, o il alla voir le gnral Menou, qui jetait feu et flammes
contre l'vacuation de l'gypte. Nos barques sortirent du Nil pour se
rendre par mer  Alexandrie, et nous nous y rendmes par terre, parce
que le gnral Desaix voulait voir le fort d'Aboukir et toute cette
partie de la cte.

Nous couchmes la nuit  un mchant caravansrail o nous fmes rongs
de toute la vermine qu'y dposent les caravanes  leur passage, et nous
commencions  charger nos chameaux le lendemain pour nous rendre 
Alexandrie, lorsque, d'une hauteur de sable, nous vmes au large en mer
un btiment  voiles latines, qui paraissait en tout gros comme le
poing; il s'efforait de gagner le rivage o nous tions, et  la
blancheur de ses voiles autant que par la position o il se trouvait,
nous jugemes qu'il ne pouvait pas tre gyptien. Notre curiosit
s'excita, et au risque d'prouver ensuite de la chaleur pour achever
notre marche, nous nous dcidmes  l'attendre. Au bout de deux heures,
il put tre hl: il nous apprit qu'il venait de Toulon, et qu'il avait
 bord un colonel qui allait rejoindre l'arme, et des dpches pour le
gnral en chef.

Effectivement il dbarqua M. Victor de Latour-Maubourg, qui nous donna
les dtails du 18 brumaire, et qui partit de suite par le chemin d'o
nous venions pour aller au Caire rejoindre le gnral Klber; nous
continumes notre route pour Alexandrie.

Lorsque nous avions quitt le gnral Klber, il tait  mille lieues de
se douter de la dplorable issue que, peu de jours aprs, allaient avoir
les ngociations auxquelles il s'tait aussi aveuglment confi; mais il
ne tarda gure  tre cruellement dsabus. La premire chose que nous
apprit le gnral Lanusse, qui commandait  Alexandrie, et dont il avait
rendu compte au gnral Klber la veille, nous dvoila ce qui allait
probablement arriver; pour l'expliquer, il faut reprendre les choses de
plus haut.

Le vaisseau _le Thse_, aprs avoir t se rparer  Chypre, tait
revenu prendre sa croisire devant Alexandrie, o les vnemens qui se
passaient avaient rendu plus frquentes les communications que le cours
ordinaire des affaires de service obligeait d'avoir quelquefois avec
lui. Le capitaine du vaisseau venait de faire prvenir le gnral
Lanusse que Sidney Smith lui avait envoy des sauf-conduit turcs tout
signs, pour les remettre aux btimens qui partiraient d'gypte par
suite du trait d'El-Arich, et qu'il s'empresserait de dlivrer ceux
qu'on lui demanderait.

L'officier que le gnral Lanusse avait envoy pour remercier le
capitaine du _Thse_ s'tait trouv  bord de ce vaisseau prcisment
dans le moment o arrivait devant Alexandrie une corvette expdie
d'Angleterre, pour Sidney Smith. Cette corvette s'appelait _le
Bouldogne_, et avait ordre de faire la plus grande diligence: son
capitaine apportait  Sidney Smith des instructions et des pouvoirs pour
traiter de l'vacuation de l'gypte; mais soit que le gouvernement
anglais se ft abus sur la position de cette arme, ou qu'il s'en ft
laiss imposer sur les succs des troupes coalises qui combattaient les
ntres en Italie, il ne permettait pas d'accorder d'autres conditions 
l'arme franaise que celle d'tre prisonnire de guerre.

Le capitaine, avant de courir aprs Sidney Smith, dans l'Archipel,
faisait pralablement communication de son message au capitaine du
_Thse_, qui en fit prvenir le gnral Lanusse par le retour de son
officier. Il ne restait donc plus, pour profiter du trait d'El-Arich,
que le temps qui allait s'couler jusqu' ce que Sidney Smith, aprs
avoir t joint par _le Bouldogne_, et pu rvoquer les premiers ordres
qu'il avait donns au _Thse_, et lui en et donn de contraires, comme
il tait prsumable que cela allait arriver.

Le gnral Desaix, qui ne se possdait pas de rage en voyant tout ce qui
s'offrait  l'horizon, tait dans une grande impatience de mettre 
profit le temps qui restait encore, d'autant que tout ce qu'il avait vu
n'avait pas trop loign de son esprit la pense que Klber, aprs
s'tre jet  la merci des Anglais, ne se dfendrait pas, et passerait
par o ils voudraient; et pour rien dans le monde il n'aurait voulu
stipuler une reddition de l'arme.

Il m'envoya le lendemain  bord du _Thse_, avec la mission de faire
mon possible pour aplanir les difficults que l'on pourrait mettre  son
dpart,  cause peut-tre des marchandises dont tait charg le vaisseau
sur lequel il voulait effectuer son retour (c'tait celui de M.
Hamelin); dans ce cas, il tait dcid  en prendre un autre.

Je trouvai dans le capitaine du _Thse_ un fort brave homme et trs
accommodant, qui voulut bien suivre l'excution des premiers ordres que
lui avait donns Sidney Smith, abstraction faite de la communication non
officielle que lui avait faite le capitaine du _Bouldogne_; en
consquence, il me remit un sauf-conduit pour le gnral Desaix et tous
ceux qui partaient avec lui. Il porta mme l'obligeance jusqu' me
donner un employ de son vaisseau, qu'il revtit du caractre de
sauvegarde, et qu'il fit embarquer sur notre btiment, avec ordre de
nous convoyer jusqu'en France.

J'ai souponn depuis qu'il y avait mis de la malice, et que, pour
loigner le gnral Desaix, il aurait fait bien davantage.

Je revins  Alexandrie, o le gnral Desaix attendait mon retour avec
anxit; il parut fort satisfait d'apprendre que la mer lui tait
ouverte, et sa navigation assure.

Il n'abusa pas de cette faveur de la fortune, car il partit le
lendemain. Je laisse l ce qui est relatif au gnral Desaix, pour
revenir au gnral Klber.

La corvette _le Bouldogne_ avait rejoint Sidney Smith, et celui-ci tait
revenu devant Alexandrie, d'o il venait d'crire au gnral Klber pour
lui tmoigner le dsespoir auquel il tait livr depuis qu'il tait
oblig de lui apprendre les conditions que son gouvernement mettait  la
ratification du trait d'El-Arich.

Il avoua, ce qui ne pouvait plus tre douteux, qu'il avait agi sans
pouvoirs,  la vrit, mais avec la persuasion qu'il serait approuv de
son gouvernement, et qu'il avait la douleur de reconnatre qu'il s'tait
tromp. Il suppliait le gnral Klber de ne pas concevoir une mauvaise
opinion de lui, par suite de ce qui survenait, lui protestant qu'il n'y
avait nullement particip, ce qui tait croyable. La conclusion de tout
cela fut qu'il fallait livrer la bataille aux Turcs le plus tt
possible, et finir par o on aurait d commencer.

La bataille eut lieu sur les ruines d'Hliopolis, prs du Caire; les
Turcs y furent vaincus et disperss, mais ayant gagn le bord du dsert,
ils marchrent en dbordant la droite de notre arme, et se jetrent
dans le Caire en assez grand nombre.

Klber redevint alors ce qu'il n'aurait pas d cesser d'tre, autant
pour le salut de son arme que pour sa propre gloire. En peu de jours,
il rejeta toutes ces hordes, dix fois plus nombreuses que lui, au-del
des dserts d'Asie, roccupa tout ce qu'il avait imprudemment vacu, et
revint ensuite mettre le sige devant le Caire, o un pacha s'tait
tabli avec une trentaine de mille hommes.

Il fallut alors commencer une guerre de maison  maison qui cota bien
cher, et encore fut-on oblig de faire un pont d'or au pacha pour le
dterminer  sortir de la ville, et  retourner en Asie avec ses
troupes.

On ne pouvait sans doute pas acheter trop cher la fin d'une consommation
d'hommes que la position de l'arme rendait plus funeste chaque jour.

La sottise de ses ennemis obligea ainsi le gnral Klber  rester en
possession de l'gypte, en quelque sorte malgr lui. Il reconnut
franchement son tort, et vit que son projet d'vacuation lui avait cot
plus de monde que le gnral Bonaparte n'en avait perdu pour s'tablir
en gypte, et que lui-mme n'en aurait perdu pour s'y maintenir, s'il
avait suivi une marche diffrente.

Depuis ce moment, il changea tout--fait de conduite; il ne s'abusait
plus sur l'opinion qu'il parviendrait  inculquer au gouvernement, ni
sur le jugement qui serait port sur ce qu'il aurait pu faire, et sur ce
qu'il avait fait et qu'il n'aurait pas d faire: aussi s'effora-t-il de
rparer les fautes dans lesquelles il tait tomb, s'en remettant au
temps et  la grandeur d'me du gnral Bonaparte, pour effacer les
dernires traces de cette fcheuse priode de sa carrire.

Pendant que le gnral Klber reprenait l'gypte, le gnral Desaix
traversait la Mditerrane; il tait au moment d'entrer dans Toulon,
lorsqu'il fut pris par une frgate anglaise qui le conduisit  Livourne,
o tait le vaisseau de l'amiral Keith. Celui-ci, qui avait des
instructions conformes  celles qui avaient t envoyes  Sidney Smith
par _le Bouldogne_, fit le gnral Desaix prisonnier, et confisqua le
btiment.

Le gnral Desaix, qui s'tait embarqu sur la foi d'un trait, avec un
sauf-conduit, et escort d'un commissaire anglais, rclama d'tre ramen
en gypte, si on ne voulait pas le laisser aller en France. Malgr la
lgitimit de cette rclamation, ce ne fut qu'au bout de trente jours
qu'on lui dclara qu'il pouvait retourner en France sur le mme
btiment, que l'on avait pralablement dcharg de toutes ses
marchandises.




CHAPITRE XIV.

Navigation du gnral Bonaparte.--Arrive  Ajaccio.--Les frgates se
trouvent en vue de la croisire anglaise.--Dbarquement 
Frjus.--Sensation que fait  Lyon l'arrive du gnral
Bonaparte.--Arrive  Paris.--Situation des affaires.


Nous tions dj revenus  bord de ce btiment, lorsqu'une embarcation
nous amena M. Poussielgue, qui avait aussi fait voile pour la France.
Nous l'avions laiss au Caire, o il s'tait fait remarquer parmi ceux
qui dsiraient que l'arme ft ramene en France. Nous ne pouvions
concevoir quel motif l'avait port  hter son dpart d'gypte. Il fit
route avec nous. Nous nous dirigemes sur la Provence, et fmes presque
aussitt atteints par un brick ennemi; mais nous avions un
laissez-passer de l'amiral Keith. Le btiment s'loigna, et nous
entrmes  Toulon.

Le sentiment qu'on prouve en revoyant sa patrie ne peut tre compris
par ceux qui ne l'ont jamais quitte. Nous fmes pendant trois jours
dans une sorte d'alination mentale; nous courions, nous ne pouvions
rester en place. Le gnral Desaix eut toutes les peines du monde  nous
retenir prs de lui pour copier les dpches qu'il adressait au gnral
Bonaparte, sur les vnemens qui avaient eu lieu. Le besoin de nous
promener dans le parc du lazaret tait le seul que nous prouvassions.

Le gnral Desaix eut, courrier par courrier, une rponse du gnral
Bonaparte: M. Poussielgue, au contraire, n'en reut aucune; il en fut
ainsi pendant tout le temps que dura la quarantaine.

Je reviens au gnral Bonaparte. J'ai racont comment il avait excut
son dpart; je passe aux dtails de sa navigation.

Il n'y avait, comme je l'ai dit, aucune croisire devant Alexandrie
quand il mit  la voile. Il atteignit la Corse sans accident. Il
ignorait quel tait l'tat des partis en France. Il avait besoin de
prendre langue, sans trop savoir comment luder la quarantaine;
l'impatience de ses compatriotes vint  son secours. Le bruit s'tait
rpandu que le gnral Bonaparte tait  bord: la ville, les campagnes
demandaient  lui porter le tribut de leurs hommages. Subjugue par
l'enthousiasme gnral, l'administration cda: elle se jeta dans une
chaloupe, dirigea sur _la Muiron_, et enfreignit elle-mme les lois
qu'elle devait dfendre; l'on ne tint aucun compte de la quarantaine. Le
gnral Bonaparte descendit  Ajaccio, mais n'y resta que le temps
ncessaire pour recueillir les renseignemens dont il avait besoin, et
remit  la voile. Il courait la haute mer, lorsque Gantheaume vint lui
annoncer qu'on apercevait, du haut des mts, des voiles ennemies, et lui
demanda des ordres: le gnral Bonaparte rflchit un instant, et lui
rpondit de tout donner  la fortune jusqu' minuit.

L'amiral continua de gouverner sur Toulon. La croisire s'loigna
pendant la nuit; le lendemain, aucun btiment ne se montrait plus 
l'horizon. Les Anglais, qui n'avaient  observer que Toulon, o il n'y
avait plus de btimens de guerre, et Marseille, d'o on expdiait des
approvisionnemens  l'arme d'Italie, se tenaient dans le fond du golfe
de Lyon; leur escadre s'y tait runie tout entire, parce qu'il ne
restait que ces deux points d'atterrage aux btimens qui cherchaient 
gagner la France. La croisire qui observait la Corse, vigilante pour
les expditions qui voulaient pntrer dans l'le, donnait peu
d'attention aux navires qui en appareillaient pour se rendre en
Provence, attendu qu'ils pouvaient difficilement chapper  la flotte:
ce fut par cette raison qu'elle ne chassa pas les deux frgates.

Le gnral Bonaparte arriva enfin aux atterrages de France, et la
fortune voulut que ce ft  l'entre de la nuit; le soleil venait de se
coucher, et n'avait laiss derrire lui qu'une trane de lumire que
rflchissait la vote du ciel. Les frgates, hors du champ de la
rverbration, se trouvaient dans un clair-obscur qui devenait plus
intense  mesure qu'il s'loignait. Du milieu de ce clair-obscur, on
dcouvrait  l'oeil nu l'escadre anglaise; elle tait forte de quinze
voiles et place devant Toulon, au centre du champ de rverbration dont
je viens de parler.

 la vrit, il faisait calme, mais on portait droit sur elle[25]: sans
ces derniers rayons, on n'et rien vu, on n'et par consquent pas
chang de route, et quand la brise de nuit se ft leve, on et donn
droit au milieu de ses vaisseaux.

Les frgates n'eurent pas plus tt aperu le pril qu'elles couraient,
qu'elles virrent de bord; elles chapprent  la faveur de l'obscurit,
gouvernrent sur Nice, et atteignirent Frjus le lendemain. On les prit
d'abord pour des voiles ennemies, on tira dessus; mais on ne sut pas
plus tt qu'elles portaient le gnral Bonaparte, que de longs cris de
joie clatrent de toutes parts: il serait tomb du ciel, que son
apparition n'aurait pas produit plus d'tonnement et d'enthousiasme. Le
peuple entra subitement en dlire; personne ne voulut plus entendre
parler de quarantaine. La sant, les officiers de terre et de mer, se
jetrent ple-mle dans les chaloupes; les frgates furent aussitt
atteintes, envahies; de tous cts, on communiqua: ce qui s'tait pass
en Corse venait de se renouveler; les lois de la quarantaine avaient t
violes par l'impatience publique. Le gnral Bonaparte n'eut plus qu'
cder  l'empressement de tout un peuple qui le saluait comme son
sauveur.

La population continuait d'affluer sur le rivage: il la remercia des
voeux, des offres qu'elle lui prodiguait, et se disposa  s'loigner
d'une cte o, sous prtexte de prcautions sanitaires, ses ennemis
pouvaient le retenir, ou du moins lui susciter des embarras fcheux;
aussi prit-il la premire des cent voitures qu'on avait amenes de
toutes parts, et se mit en route pour Grenoble.

Il voyagea jour et nuit. Son arrive  Lyon mit cette ville en dlire.
Il tait descendu  l'htel des Clestins. La multitude couvrit aussitt
les quais, et fit retentir l'air de ses acclamations: il fut oblig de
cder  son impatience, et de se montrer  diverses reprises.

Le bruit de son arrive s'tait rpandu avec la rapidit de l'clair. La
route de Lyon  Paris tait couverte de gens accourus pour le voir
passer; il se droba  ces hommages, pressa sa marche, et tait dj 
Paris, dans sa maison rue de la Victoire, que le gouvernement ignorait
encore qu'il et pris terre  Frjus.

Il se rendit dans le jour mme au Luxembourg. Il tait vtu d'une
redingote grise, et portait un sabre de mamelouk suspendu,  la manire
orientale, par un cordon de soie. Il avait t reconnu; le bruit de son
arrive se rpandit d'un bout de la capitale  l'autre. La population
afflua autour du palais; on se pressait, on se flicitait, on se
flattait de possder enfin l'homme qui devait mettre un terme  nos
dsastres.

Les affaires taient en effet dans l'tat le plus fcheux. Massna
avait, il est vrai, arrt les Russes  Zurich; les Anglais, dbarqus
dans la Frise, avaient t battus  Castricum, et se disposaient 
vacuer le continent, ce qu'ils firent quelques jours aprs l'arrive du
gnral Bonaparte. La situation de la rpublique s'tait amliore
au-dehors, mais elle tait toujours dplorable au-dedans. L'arme
d'Italie, qui de revers en revers avait t ramene jusque dans le pays
de Gnes, ne suffisait plus pour couvrir la Provence menace par les
Autrichiens; la guerre civile, plus active qu' aucune poque
antrieure, embrasait les dpartemens de l'Ouest et du Midi; les lois
taient sans vigueur, et l'administration sans nergie; les partis les
plus opposs par leurs opinions politiques s'taient runis pour
renverser un pouvoir universellement dconsidr.

Cette triste situation avait dtruit toute espce de crdit. Les fonds
publics taient tombs  dix-sept francs, et cependant le gouvernement
n'avait que des bons et des mandats pour faire face aux besoins qui
l'assigeaient: on peut juger par l ce que devaient coter la guerre et
l'administration; de quelque ct qu'on jett les yeux, on n'apercevait
que des abmes.

Les agens de l'tranger exploitaient la France en tout sens, et
l'agitaient impunment du centre de la capitale, o ils ne craignaient
pas de rsider. Il n'y avait plus de secret; les dispositions d'tat
taient connues aussitt qu'elles taient prises. L'tat tombait en
dissolution; tout tait corruption et pillage.

Il tait devenu impossible de gouverner, et presque inutile d'obir. Le
mal semblait irrmdiable; personne n'osait en sonder la profondeur. Les
esprances et les coeurs se tournrent vers le gnral Bonaparte: la
France entire l'invoquait; il l'entendit, mais il fallait avoir son
gnie pour ne pas reculer devant l'entreprise.

L'abattement tait tel, que le parti connu sous le nom de _faction
d'Orlans_ s'tait ranim, et avait de nouveau conu le projet de porter
le fils de ce prince au pouvoir; on lui avait mme dpch un missaire
en Angleterre, o il rsidait. Sa rponse ne fut pas satisfaisante: il
refusa de se prter  son lvation,  moins que la branche ane de sa
famille ne ft dsintresse, ce qui n'tait pas possible dans les
circonstances o l'on tait. Le parti tait loin de s'attendre  un
scrupule de cette espce. Il ne se dconcerta pas nanmoins, et rsolut
d'appeler un prince de la maison d'Espagne.

Le gnral Bonaparte arriva sur ces entrefaites. Il ne fut plus question
de ce projet[26]. L'anxit avait disparu, l'irrsolution s'tait
vanouie: tous les voeux, toutes les esprances reposaient sur le
vainqueur des Pyramides; mais, pour sauver la France, il fallait qu'il
s'empart du pouvoir: sans cela, mieux et valu ne pas quitter l'gypte.

Aprs avoir mrement pes l'tat des affaires au-dedans et au-dehors, il
prit son parti. Le Directoire tait divis sur les moyens de conjurer
l'orage qui menaait de l'engloutir, les Conseils l'taient davantage
encore; mais la nation n'avait rien perdu de son nergie. Elle appelait
un librateur; il ne fut pas difficile de former un parti et de trouver
une base pour l'appuyer. Tout ce qui avait marqu dans la rvolution,
tout ce qui avait acquis des biens nationaux et s'tait alin quelque
noble, quelque migr puissant, se ralliait naturellement au gnral
Bonaparte: je n'en excepte que quelques rpublicains exalts, quelques
tribuns populaires, plus ambitieux que les conqurans; mais
indpendamment que le nombre de ces ttes ardentes tait bien rduit,
l'opinion les avait abandonnes; depuis long-temps elles n'taient plus
 craindre.

On tait d'accord sur le besoin d'un changement dans la forme du
gouvernement, et dans la ncessit de ne pas perdre de temps pour
l'oprer. Le gnral Bonaparte, convaincu qu'il n'y avait que du pril 
temporiser, mit aussitt la main  l'oeuvre, et le Directoire disparut.

La plupart des militaires[27] qui s'taient rendus recommandables par
leurs victoires se mirent  la disposition du gnral Bonaparte. Le
directeur Sieyes entrana les hommes les plus influens des deux
Conseils, c'est--dire ceux qui, fatigus des excs de la rvolution,
sentaient la ncessit de mettre  la tte des affaires un homme assez
modr pour se concilier tous les partis, et assez nergique pour les
contenir.

Beurnonville, Macdonald, Lefebvre, et Moreau lui-mme, qui taient
entrs dans la conspiration, n'avaient pas seulement pour complices les
gnraux et les administrateurs de l'arme d'Italie qui se trouvaient
alors  Paris; ils comptaient encore Chnier, Cabanis, Roederer,
Talleyrand, etc.: c'tait l'lite du parti philosophique runi  l'lite
de l'arme, pour accomplir le voeu national.

 l'exception de Bernadotte, qui alors ne voyait le salut de l'tat que
dans la rpublique, et la rpublique que dans le jacobinisme, tous les
gnraux de l'arme d'Italie se rallirent  leur gnral. Berthier,
Eugne Beauharnais, Duroc, Bessires, Marmont, Lannes, Lavalette, Murat,
Lefebvre, Caffarelli (frre de celui qui tait mort en Syrie), Merlin
(fils du directeur), Bourrienne, Regnault de Saint-Jean-d'Angely,
Arnault (de l'Institut), le munitionnaire Collot, firent preuve de zle
et de dvoment; il n'y eut pas jusqu'aux vingt-deux guides rcemment
arrivs d'gypte, qui ne se montrassent empresss: chacun servait le
gnral Bonaparte  sa manire.

Augereau lui-mme, qui intrieurement le dtestait, se rallia  lui,
quoiqu'aprs quelque hsitation. Peut-tre fut-ce parce qu'on l'avait
nglig qu'il vint offrir ses services: Est-ce que vous ne comptez plus
sur votre petit Augereau? dit-il au gnral Bonaparte. Membre du
Conseil des Cinq-Cents, il ne put s'empcher de dire, lorsqu'il vit que
l'assemble proposait de mettre le gnral Bonaparte hors la loi: Nous
voil dans une jolie position.--Nous en sortirons, lui rpondit le
gnral; souviens-toi d'Arcole. Si, par ce propos, Augereau exprimait
ses craintes, j'aime  penser que Bernadotte n'exprimait pas ses voeux
par ceux qui lui chappaient. Rencontrant le gnral Bonaparte dans le
moment o il allait passer en revue ses troupes rassembles aux
Champs-lyses: Tu vas te faire guillotiner, lui dit-il avec son
accent gascon. Nous verrons, lui rpondit froidement le gnral
Bonaparte.

Je passerai rapidement sur les journes des 18 et 19 brumaire. Les
vnemens dont je puis parler avec certitude sont les seuls sur lesquels
je crois devoir m'appesantir. Je ne touche aux autres qu'autant que je
puis donner des dtails ignors que mes relations m'ont mis plus tard 
mme de recueillir.

Le mouvement, comme on en tait convenu, fut donn par les Anciens. M.
Lebrun, depuis troisime consul, architrsorier et duc de Plaisance, fit
un rapport sur la dplorable situation de la rpublique, et la ncessit
de prvenir sa ruine par un prompt remde.

Le Conseil adopte ses conclusions. Il rend un dcret qui transfre le
Corps-Lgislatif  Saint-Cloud, afin qu'il puisse dlibrer hors de
l'influence de la capitale. En mme temps, il donne au gnral
Bonaparte, qu'il charge de l'excution de la mesure qu'il vient
d'arrter, le commandement de toutes les troupes qui sont  Paris et
dans le rayon constitutionnel. Ce dcret, sanctionn par le Conseil des
Cinq-Cents, dont Lucien Bonaparte tait prsident, fut aussitt transmis
au gnral Bonaparte, avec invitation de venir prter le serment
qu'exigeaient ses nouvelles fonctions. Le gnral ne se fit pas
attendre; il monta  cheval, traversa Paris au milieu d'un groupe
d'officiers-gnraux que l'attente de cet vnement avait rassembls
chez lui, et se rendit  la barre, entour de cette belliqueuse escorte.
Le serment prt, il nomma pour son lieutenant le gnral Lefebvre, qui
commandait la garde du Directoire, et distribua les autres commandemens
aux divers gnraux qui l'accompagnaient. Lannes fut charg de celui du
Corps-Lgislatif; Murat eut celui de Saint-Cloud, et Moreau celui du
Luxembourg. Trois membres du Directoire donnrent leur dmission. La
magistrature dont ils faisaient partie se trouva teinte par cet
incident, les deux autres directeurs n'tant pas en nombre suffisant
pour dlibrer.

La journe du 18 brumaire avait prpar la rvolution; celle du 19 la
termina. Ce ne fut pas nanmoins sans difficult.

Les jeunes ttes du Conseil des Cinq-Cents et les vieux rvolutionnaires
du Conseil des Anciens avaient eu le temps de rflchir sur ce qui se
prparait. Le nouvel ordre de choses ne devait pas tre favorable aux
principes qu'ils professaient; ils se concertrent sur les moyens de le
prvenir. Le plus naturel tait de se rattacher fortement  la
constitution de l'an III. Duhesme, un des plus ardens dmagogues qui ft
parmi eux, proposa de jurer de nouveau, et par appel nominal, de la
dfendre.

Cette motion devait engager les conjurs dans de nouveaux noeuds, et
mnager aux frres et amis des faubourgs de Paris le temps d'arriver au
secours des frres et amis de Saint-Cloud.

La proposition passa  l'unanimit. Le temps que voulait gagner Duhesme,
le gnral Bonaparte le perdait. Tout ce qu'il avait fait la veille
tournait contre lui, s'il ne brusquait les choses; il se prsenta au
Conseil des Anciens, l'invita, par un discours nergique,  prendre en
considration la disposition des esprits, le danger de la patrie, et 
ne pas diffrer plus long-temps d'adopter une rsolution.

Mais un membre du Conseil l'interpelle, il veut qu'il rassure les
esprits, dmente les projets qu'on lui attribue, et prte serment  la
constitution. La constitution, reprend Bonaparte, existe-t-elle
encore? Et faisant l'numration de toutes les circonstances o elle
avait t viole par les Conseils en dcimant le Directoire, et par le
Directoire en dcimant les Conseils, il ajouta que vingt conspirations
taient formes pour substituer un nouvel ordre de choses  cette
constitution, dont l'insuffisance tait prouve par les faits; que vingt
partis le sollicitaient de se mettre  leur tte, les uns pour
recommencer la rvolution, les autres pour la faire rtrograder; qu'il
ne voulait en servir aucun; qu'il ne connaissait qu'un intrt, celui de
conserver ce que la rvolution avait fait de bien; qu'il n'ignorait pas
que des amis de l'tranger parlaient de le proscrire, mais que tel qui
proposait de le mettre hors la loi allait peut-tre s'y trouver
lui-mme; que, fort de la justice de sa cause et de la puret de ses
intentions, il s'en remettait aux Conseils,  ses amis et  sa fortune.

Il se rendit au Conseil des Cinq-Cents pour y faire les mmes
communications; mais  peine parut-il dans la salle,  la porte de
laquelle il avait laiss le peu de militaires qui l'accompagnaient, que
les cris: _ bas le tyran! hors la loi le dictateur!_ se font entendre.
Il s'tait avanc vis--vis l'estrade o sigeait le prsident, son
frre Lucien. Il est entour, menac. Plus ardent que ses collgues, un
dput va jusqu' tenter de le percer d'un poignard[28]. Un grenadier de
la garde du Corps-Lgislatif, nomm Thom, pare le coup avec son bras.
Le peloton arrive au secours, et arrache le gnral des mains de ces
forcens.

Il revint bientt aprs dgager Lucien Bonaparte, que ces furieux
voulaient contraindre de mettre aux voix un dcret de proscription
contre son frre.

Le gnral Bonaparte tait sorti de la salle, pour joindre les troupes
qui taient tablies dans la cour du chteau, o plusieurs dputs
s'taient rpandus pour les dtacher de la cause du chef qu'elles
soutenaient.

Le moment tait des plus critiques, lorsqu'il arriva au milieu d'elles;
quelques minutes encore, et tout tait perdu. Il rsolut de mener
rapidement les choses  fin, et s'adressant  un officier d'infanterie
(le capitaine Ponsard, des grenadiers du Corps-Lgislatif), post avec
sa troupe  l'entre de la grille du vestibule du chteau. Capitaine,
lui dit-il, prenez votre compagnie, et allez sur-le-champ disperser
cette assemble de factieux. Ce ne sont plus les reprsentans de la
nation, mais des misrables qui ont caus tous ses malheurs; allez au
plus vite, et sauvez mon frre. Ponsard se mit en mouvement; mais il
n'avait pas branl sa troupe, qu'il revint sur ses pas. Le gnral
Bonaparte crut qu'il hsitait. Il n'en tait rien cependant. Ponsard ne
voulait que savoir ce qu'il devait faire en cas de rsistance. Employez
la force, rpondit Bonaparte, et mme vos baonnettes.--Cela suffit, mon
gnral, rpliqua le capitaine en saluant de son pe. Puis, faisant
battre la charge  ses tambours, il monte le grand escalier du chteau
au pas redoubl, et entre dans la salle, baonnette en avant. En un
instant, la scne change, le tumulte s'apaise, la tribune est dserte.
Ceux mme qui quelques minutes auparavant paraissaient les plus rsolus,
cdent  la peur. Ils escaladent les fentres, sautent dans le jardin et
se dispersent dans toutes les directions.

Le gnral Bonaparte rpugnait  employer la force, mais les
circonstances commandaient; il tait perdu s'il et tard  en faire
usage, et Bernadotte se trouvait prophte. Fouch s'en tait expliqu
avec Regnault de Saint-Jean-d'Angely,  qui je crois avoir entendu
rendre la conversation qu'il avait eue avec lui. Que votre gnral,
avait dit ce ministre, n'hsite pas. Il vaut mieux qu'il brusque les
choses que de laisser aux jacobins le temps de se rallier. Il est perdu,
s'il est dcrt: je lui rponds de Paris, qu'il s'assure de
Saint-Cloud.

Ce discours trs sens tait conforme au langage que ce vieux routier de
rvolution tenait depuis six semaines. Jugeant par l'tat des choses que
le Directoire ne pouvait se soutenir, il n'avait eu garde d'entraver la
conspiration du gnral Bonaparte. Prt  l'accepter si elle
russissait, il tait prt  la frapper si elle ne russissait pas. Il
attendait l'vnement pour se dcider, ainsi que Thurot, alors
secrtaire gnral de la police, me l'avoua depuis. Le dnoment, me
disait-il, nous a fixs; mais toutes les mesures taient prises. Si le
gnral Bonaparte et chou, lui et les siens portaient leurs ttes sur
l'chafaud.

Les mesures taient, en effet, si bien prises, Fouch tait si bien
inform de ce qui se passait  Saint-Cloud, que, lorsqu'on apporta, de
la part du gnral, l'ordre aux barrires de ne pas laisser rentrer les
dputs fugitifs, on se trouva devanc. Les agens de la police taient
dj aux aguets depuis vingt minutes. Le ministre s'tait empress de
donner cette preuve de dvoment au parti vainqueur.




CHAPITRE XV.

Cration du consulat.--Bonaparte est nomm premier
consul.--Cambacrs.--Lebrun.--Changemens oprs dans la marche des
affaires.--Composition du ministre.--Les chefs vendens 
Paris.--Pacification de la Vende.--Georges Cadoudal.


L'opposition disperse par ce coup de vigueur, les dputs favorables 
la rvolution qui s'oprait, vinrent se rallier aux Anciens. L'abolition
du Directoire, l'ajournement des deux Conseils, la formation d'une
commission lgislative, compose de cinquante membres, dont vingt-cinq
devaient tre tirs de chaque Conseil, fut aussitt dcrte. On avisa
ensuite  l'organisation du pouvoir. On cra, sous le nom de consuls,
trois magistrats chargs de l'exercer, jusqu' ce qu'on et rdig une
constitution nouvelle. Les trois consuls furent le gnral Bonaparte,
les directeurs Sieyes et Roger Ducos; tous trois vinrent s'tablir au
Luxembourg, o l'impatience publique attendait le succs de l'entreprise
pour s'exhaler en vives acclamations.

Ici commence une re nouvelle pour le gnral Bonaparte; ici commence
son rgne. _Nous avons un matre_, dit Sieyes, qui ne connut bien
qu'aprs l'avoir entendu discuter dans le conseil les questions les plus
difficiles en matire de gouvernement et d'administration, l'homme que
jusqu'alors il n'avait cru suprieur que dans la guerre.

La nouvelle constitution fut rdige en six semaines; la cration des
trois consuls fut maintenue, mais non la nomination des mmes individus
 ces postes importans.

Le gnral Bonaparte fut fait premier consul. MM. Cambacrs et Lebrun
furent nomms, l'un second, et l'autre troisime consul,  la place de
Sieyes et de Roger Ducos, qui furent les premiers membres du snat
conservateur o ils allrent s'anantir.

Les deux collgues du gnral Bonaparte, l'un choisi parmi les
magistrats les plus sages et les plus clairs, l'autre parmi les
administrateurs les plus expriments et les plus probes, eurent une
grande part  tout ce qui fut fait de bien  cette grande poque de
notre rgnration. On leur doit les bons choix en prfets, en juges, en
administrateurs; on leur doit, en un mot, tous ces fonctionnaires qui
secondrent si bien les efforts du premier consul pour ramener la
probit dans les affaires, et l'quit dans les dcisions.

Les six premiers mois de cette nouvelle administration produisirent une
amlioration que l'on n'et pas obtenue, en d'autres temps, d'un sicle
d'efforts. On tait las de dsordres, fatigu d'anarchie; chacun
favorisait, autant qu'il tait en lui, un ordre de choses qui lui
promettait repos et scurit.

L'administration intrieure commenait  prendre une bonne direction;
mais, en revanche, tout ce qui concernait la guerre tait au pis. Le
premier consul s'appliqua d'une manire spciale  rendre leur lustre 
nos drapeaux. Le dsordre avait t tel que le ministre de la guerre ne
put fournir une situation exacte de l'arme. Il ne connaissait ni sa
force, ni le nombre des corps dont elle se composait, ni leur
emplacement. On fut oblig d'envoyer des officiers  la recherche des
rgimens, des dpts. Ils devaient constater l'effectif de ceux qu'ils
dcouvraient, et le transmettre immdiatement au ministre.

L'artillerie tait dans l'tat le plus dplorable, et la marine dans une
dsorganisation complte, quoique du reste elle et encore des moyens
assez tendus.

Les finances taient si dlabres, que le soir du 18 brumaire, les
caisses ne renfermaient pas de quoi expdier des courriers aux armes et
aux grandes villes qui devaient tre informes de l'vnement. Les
premires dpenses furent faites avec des fonds prts au trsor public,
 des conditions que l'urgence des circonstances n'avait pas permis de
repousser.

Le corps diplomatique se bornait  un envoy de Charles IV, qui ne
rsidait  Paris que parce que la flotte espagnole tait retenue 
Brest, et  un charg d'affaires du prince des Deux-Ponts, devenu
lecteur de Bavire. Encore cet agent tait-il plutt sur le pied d'un
homme priv que d'un envoy revtu d'un caractre public.

Il fallait un homme du gnie du premier consul pour ne pas reculer
devant un tel tat de choses. Loin de le rebuter, cette complication de
difficults ne fit qu'enflammer son courage; il mit sa gloire  vaincre
tant d'obstacles, et il russit.

La composition de son ministre fut gnralement approuve. Il eut le
rare bonheur, dans un premier choix, de tomber sur des hommes dans la
maturit de l'exprience, dans l'ge o l'habitude du travail le rend
plus facile, et o l'on sait se faire obir. Tous se pntrrent de la
ncessit de sortir de l'embarras o l'anarchie et le gaspillage avaient
plong la nation. Tous mirent leur gloire  seconder les intentions du
premier consul, qui, de son ct, ne tarda pas  reconnatre qu'il
pouvait s'en rapporter  eux des soins que rclamaient leurs dpartemens
respectifs.

Sa position militaire devint le sujet de ses mditations. Il avait
besoin d'hommes, d'habits, de chevaux; tout lui fut donn avec une
gnreuse profusion. En peu de temps, la situation des armes changea.
Lorsqu'il prit le timon des affaires, la guerre civile absorbait des
forces considrables; ce que le Directoire s'tait bien gard d'avouer.
Il avisa de suite aux moyens de reporter sur les frontires des troupes
devenues indispensables pour faire tte  l'tranger. Une pacification
ne lui parut pas impossible. Les cruauts dont la Vende avait t le
thtre dataient de l'poque des comits. Son administration tait
vierge de toute espce de reprsailles. Les chefs des insurgs devaient
tre las d'une guerre sans objet: il rsolut de leur faire des
ouvertures qui, au pis-aller, ne compromettaient rien. Il ordonna, en
consquence, au gnral en chef de l'arme de l'Ouest de se mettre en
communication avec eux; il le chargea de leur proposer de venir
eux-mmes  Paris juger de la sincrit des intentions qui l'animaient
en les appelant dans la capitale, et leur garantit la libert de
retourner chez eux, quelle que pt tre la dtermination que leur
suggrerait la confrence qu'il dsirait avoir avec eux.

Tous se rendirent  l'invitation. Le premier consul ne leur adressa
aucun reproche; il leur dit que, s'ils n'avaient pris les armes que pour
leur sret personnelle et celle de la population de leurs contres, ils
n'avaient dsormais aucun motif de prolonger la guerre; que le
gouvernement n'en voulait  aucun d'eux; qu'ils avaient ds ce moment
les mmes droits  la protection des lois que ceux qu'ils avaient
combattus. Que s'ils avaient, au contraire, pris les armes pour relever
le joug de la fodalit, ils devaient considrer qu'ils ne formaient que
la partie la plus faible de la nation; qu'il tait peu probable qu'ils
russissent, en mme temps qu'il tait injuste  eux de prtendre dicter
des lois  la majorit.

Il ajouta que les succs qu'ils avaient obtenus jusque-l taient, en
grande partie, le rsultat de la guerre extrieure; que, dans peu, ils
verraient eux-mmes combien peu les allis pouvaient leur tre utiles;
que, prt  aller se mettre  la tte des troupes, il se chargeait de
leur en fournir la preuve.

Ces considrations ne pouvaient manquer de faire impression sur des
hommes qui, la plupart, n'avaient pris les armes que pour chapper aux
vexations d'un gouvernement ombrageux. Ils demandrent jusqu'au
lendemain pour y rflchir, et tous, hormis Georges Cadoudal,
dclarrent qu'ils se soumettraient  un gouvernement sous lequel ils
pouvaient vivre en paix. Ils lui offrirent mme les efforts qu'ils
avaient constamment opposs aux pouvoirs anarchiques qui avaient
prcd.

Ils circulrent librement  Paris, virent leurs connaissances, et
retournrent chez eux, o ils tinrent fidlement tout ce qu'ils avaient
promis.

Georges Cadoudal se prsenta, comme ses collgues,  l'audience du
premier consul. Celui-ci lui parla de la gloire qu'il avait acquise, du
rang qu'il avait pris parmi les notables de sa province, et lui dit
qu'aux sentimens qui l'avaient lev devaient s'unir ceux d'un patriote,
qui ne voulait pas, sans doute, prolonger les malheurs des contres qui
l'avaient vu natre. Il cessa de parler. Au lieu de rpondre, Georges
balbutia quelques mots qui avaient plus de sens que d'esprit, tint
constamment les yeux baisss, et finit par lui demander un passe-port.
Le premier consul le lui fit non seulement dlivrer, mais ordonna qu'il
et  vider Paris sur-le-champ, ce qu'il fit[29].

Les premiers chefs de la Vende soumis, il ne resta plus qu'un
brigandage de grands chemins qui s'exera assez vivement pour rendre les
communications dangereuses, quelquefois mme impraticables. Les hommes
que la guerre civile avait aguerris rpugnaient  retourner au travail;
ils avaient refus de se rendre aux invitations de leurs chefs, et
continuaient  courir la fortune. Les excs auxquels ils se livrrent
leur firent bientt perdre le peu de considration qu'ils avaient
acquise; ils devinrent  charge  des contres qui ne dsiraient que le
repos; ils furent poursuivis, livrs aux tribunaux, qui firent une
justice svre de tous ceux qui leur furent dfrs.




CHAPITRE XVI.

Formation d'un camp de rserve  Dijon.--M. Necker.--Passage du mont
Saint-Bernard.--Fort de Bard.--Arrive du premier consul 
Milan.--Combat de Montebello.--Le gnral Desaix rejoint le premier
consul.


Le premier consul avait russi  pacifier l'intrieur; il avait rtabli
l'administration et rendu au fisc des provinces qui, ds le commencement
des troubles civils, n'avaient pas pay d'impt. Un rsultat plus grand
encore,  raison des circonstances, c'tait de pouvoir disposer
sur-le-champ de quatre-vingt mille soldats aguerris, que le Directoire
tenait en permanence dans la Vende, et dont l'absence n'avait pas t
une des moindres causes de nos revers.

Les calculs approximatifs les plus exacts portent au-del d'un million
les hommes que cette cruelle guerre a dvors. Tous taient Franais; et
tandis que les uns taient gorgs au nom d'un Dieu de paix, immols
jusqu'au pied de ses autels, les autres taient offerts en holocauste 
la libert: o ces sanglantes excutions se fussent-elles arrtes, si
le 18 brumaire ne ft venu y mettre un terme?

Heureux d'avoir mis fin  une destruction dont les suites taient
incalculables, le premier consul achemina ses troupes sur Dijon, o il
venait d'ordonner la formation d'un camp.

Il avait fait un appel aux militaires que les bvues du Directoire
avaient loigns de leurs drapeaux. Chose remarquable! son nom seul les
rallia tous; il n'en resta pas un en arrire qui ne ft retenu par
quelque motif dont on pt contester la validit.

La cavalerie tait dans un tat de nullit complte: la plupart des
rgimens, rduits  leurs cadres, n'taient pas monts. On requit le
vingtime, puis le trentime cheval. On rassembla ces animaux de tous
les points de la France. Ils furent fournis sans murmure, et livrs 
jour fixe dans les dpts. On vit, comme par enchantement, l'arme se
recrer de ses propres dbris, et reparatre aussi belle qu'aux jours
glorieux de notre histoire. Tels furent les premiers effets de la
confiance qu'inspirait le gnral Bonaparte; il tait ncessaire  la
France, la France le sentait et le lui tmoignait.

Ces prodigieuses crations, opres en si peu de temps, tonnrent
d'autant plus, qu'on en avait  peine suivi la marche: tout avait t
conu, mdit dans le secret, et excut avec la rapidit de la pense.

Personne n'imaginait, en France, de quels lmens se composait l'arme
qui se rassemblait  Dijon: on croyait qu'elle n'existait que sur le
papier, parce qu'on n'en apercevait les lmens nulle part. Les
Autrichiens, matres de toute l'Italie, n'avaient sans doute rien
nglig pour tre informs de ce qui se passait en de des Alpes,
qu'ils espraient forcer, aussitt qu'ils auraient pris Gnes qu'ils
assigeaient; mais ce qui se passait  Dijon leur chappait, comme il
chappait  Paris. L'espionnage qu'ils entretenaient dans cette capitale
ne leur avait d transmettre que des rapports rassurans, puisqu'ils
continurent leurs oprations devant Gnes.

Ils ne se doutaient pas que la Vende ft pacifie, ni qu'elle pt
offrir tant de ressources au premier consul, parce que le Directoire
s'tait bien gard de convenir jamais qu'il tait oblig d'employer
autant de troupes  la contenir.

Le premier consul ne donna pas aux ennemis le temps d'tre informs des
progrs qu'il avait faits, ni des projets qu'il avait conus. Comme il
ordonnait tout lui-mme, il savait le jour o les troupes qu'il avait
mises en mouvement arriveraient  Dijon. Il s'y rendit de sa personne
sans se faire annoncer, ne s'arrta que le temps ncessaire pour voir si
ses ordres avaient t excuts, compter son monde, examiner tout avec
un esprit de dtail jusqu'alors inconnu, et faire partir l'arme, dont
il complta l'organisation pendant qu'elle tait en marche.

Il se dirigea, par Genve, sur le grand Saint-Bernard. Il reut la
visite de M. Necker, qui se mit aussitt  l'entretenir de ses ides
d'administration, de constitution, etc.; mais il avait bien assez 
faire pour le moment, et, du reste, il gota peu la conversation du
financier. Depuis, je lui ai entendu dire qu'elle avait produit sur lui
l'effet des dissertations d'un homme qui cherchait  s'associer  sa
fortune, mais que, ds long-temps, son opinion tait arrte sur ce
ministre, qui lui parut au-dessous de sa clbrit. Au reste,
ajoutait-il, l'clat qu'il a jet n'a rien d'tonnant, les connaissances
pratiques en finances et en administration taient si peu avances 
cette poque!

Le premier consul gravit le Saint-Bernard sur une belle mule qui
appartenait  un riche propritaire de la valle; elle tait conduite
par un jeune et vigoureux paysan, dont il se plaisait  provoquer les
confidences. Que te faudrait-il pour tre heureux? lui demanda-t-il au
moment d'atteindre le sommet de la montagne. Ma fortune serait faite,
rpondit le modeste villageois, si la mule que vous montez tait  moi.

Le premier consul se mit  rire, et ordonna, aprs la campagne,
lorsqu'il fut de retour  Paris, qu'on achett la plus belle mule qu'on
pourrait trouver, qu'on y joignt une maison avec quelques arpens de
terre, et qu'on mt son guide en possession de cette petite fortune. Le
bon paysan, qui ne pensait dj plus  son aventure, ne connut qu'alors
celui qu'il avait conduit au Saint-Bernard.

Le premier consul avait pris les prcautions les plus minutieuses pour
maintenir l'ordre parmi les corps, pendant une marche aussi pnible que
celle qu'ils faisaient  travers les Alpes, et empcher les hommes
faibles de constitution d'abandonner leurs colonnes. Indpendamment de
ce que le soldat portait avec lui, il avait fait runir des provisions
considrables au monastre qui est au sommet du grand Saint-Bernard.
Chaque soldat recevait en passant, de la main des religieux, un bon
morceau de pain, du fromage et un grand verre de vin. Le pain, le
fromage taient coups, le vin se versait  mesure que les corps
dfilaient; jamais distribution ne se fit avec plus d'ordre. Chacun
sentait le prix de la prvoyance dont il tait l'objet. Personne ne
quitta sa place; on n'aperut pas un tranard.

Le premier consul tmoigna sa reconnaissance aux religieux, et fit
donner 100,000 fr. au monastre en souvenir du service qu'il avait reu.

Il faudrait une plume plus exerce que la mienne, pour dcrire tout ce
qu'il se fit de nobles efforts pour transporter au-del des Alpes
l'artillerie et les munitions qui suivaient l'arme. Chacun semblait
avoir l'Italie  conqurir pour son compte. Personne ne voulait tre
mdiocre dans cette grande entreprise. L'ardeur fut telle, que le
premier consul trouva le lendemain, au pied de la montagne, du ct de
l'Italie, cinquante pices de canon sur leurs affts. Elles taient
accompagnes de leurs caissons, pourvues de munitions qui avaient t
transportes  dos de mulets. Les pices, les voitures, taient atteles
et prtes  marcher.

Il s'arrta pour tmoigner sa satisfaction aux canonniers. Il les
remercia du dvoment qu'ils avaient montr, et leur alloua 1,200 francs
de gratification; mais ces braves taient anims du feu sacr, ils
refusrent. Nous n'avons pas, lui dirent-ils, travaill pour de
l'argent, ne nous obligez pas d'en recevoir. Vous ne manquerez pas
d'occasions de nous tenir compte de ce que nous avons fait.

L'arme, descendue du Saint-Bernard, entra dans la valle d'Ivre, et
arriva devant le fort de Bard. La route passe sous le glacis; prilleux
pour les troupes, ce dfil tait impraticable pour l'artillerie.

D'une autre part, le temps tait trop prcieux pour le perdre devant une
bicoque qui n'avait qu'une faible garnison, mais qui tait commande par
un officier dcid  faire son devoir. Il sentait l'importance du poste
qui lui tait confi, il ne voulut entendre aucune proposition. On fut
oblig de faire filer l'infanterie et la cavalerie par des sentiers
dtourns que des chvres eussent eu peine  suivre.

Les canonniers, de leur ct, ne trouvrent d'autre moyen de tromper la
vigilance autrichienne que d'empailler les roues de leurs pices, ainsi
que celles de leurs caissons, et les roulrent  bras pendant la nuit,
jusqu'au point o avaient t conduits leurs chevaux.

Tout cela s'excuta dans un si grand silence, que la garnison n'entendit
rien, quoique le passage s'effectut  une porte de pistolet du chemin
couvert. Chacun de ceux qui taient employs  ce prilleux transport
sentait combien taient ncessaires le silence et la clrit; aussi
tout se passa-t-il  souhait.

Les Autrichiens taient loin de s'attendre que l'Italie serait envahie
par ce ct, et n'avaient fait aucun prparatif de dfense. Ivre tait
sans garnison, et cette place, qui aurait pu nous arrter long-temps,
nous ouvrit ses portes ds que notre avant-garde se prsenta. Ce fut
notre premire place d'armes.

Le premier consul, qui tait dans toute la chaleur de son dbut,
pressait vivement la marche. Il voulait tout  la fois prendre des
avantages de position, ressaisir d'un seul coup l'influence qu'il avait
eue, et paratre avec l'ascendant que donne l'opinion, sur ce thtre o
s'allait dcider le sort de l'Italie. Il pressa son mouvement, et entra
 Milan, que cette ville ignorait encore qu'il et quitt Dijon. Les
Italiens, stupfaits, refusaient de croire  sa prsence; ils se
convainquirent enfin, et ne tardrent pas  se dclarer pour nous.

La ligne des oprations des Autrichiens tait coupe. On courut saisir
la poste, et l'on trouva, dans les correspondances interceptes, une
foule de renseignemens de la plus haute importance.

Matre des lettres qui venaient de Vienne  l'arme autrichienne, et de
celles de cette arme  Vienne, le premier consul eut, ds le soir mme,
l'tat des renforts qui taient en marche pour l'Italie, et l'tat de
situation de l'arme qui faisait le sige de Gnes, avec son
emplacement, celui de ses parcs et hpitaux. Le ministre de la guerre de
l'empereur d'Autriche n'aurait pu fournir un tat plus complet que celui
que le premier consul avait  sa disposition.

Il avait appris, en quelques heures, tout ce qu'il lui importait de
savoir sur la situation matrielle et morale des Autrichiens en Italie.
Une correspondance partie de Gnes vint lui rvler d'autres secrets. Il
vit que cette place se dfendait encore, mais qu'elle tait aux abois.
Un nouvel incident complta les lumires dont il avait besoin avant de
s'engager dans des entreprises ultrieures. On arrta un courrier
expdi de Vienne au baron de Mlas, qui commandait en chef l'arme
autrichienne en Italie. Ses dpches dvoilrent ce qui restait d'obscur
 l'horizon. C'tait une position bien singulire que celle du gnral
Bonaparte lisant  Milan les dpches crites par le gouvernement
autrichien au gnral de son arme, et les comptes rendus par celui-ci 
son gouvernement. Le premier consul mditait sur le parti qu'il avait 
prendre, lorsqu'on lui amena un autre courrier expdi par M. de Mlas 
Vienne. Il apprit, par ses dpches, que Gnes tait prs de succomber;
qu' la vrit, elle rsistait encore, mais qu'il tait probable qu'elle
serait rendue sous peu.

Le courrier portait en outre la situation de l'arme, il avait des
ordres pour les dpts, quipages et parcs d'artillerie qui taient en
arrire. On se hta de profiter de cet avis donn par la fortune, et on
envoya prendre possession de tout le matriel dont le voisinage nous
tait signal.

Le premier consul venait de cerner le chteau de Milan; il avait fait
deux dtachemens, l'un sur Brescia, et l'autre sur la citadelle de
Turin. Il marcha sur Pavie, o il porta son quartier-gnral. On y
saisit un quipage de pont, qui, runi aux bateaux du commerce, fournit
les moyens de franchir le P. Il dtacha des troupes sur Parme, sur
Plaisance, et partit lui-mme avec celles qui devaient passer le fleuve
 Pavie.

Ce fut le gnral Lannes qui excuta le passage avec le 6e d'infanterie
lgre. On se logea dans des joncs qui taient  l'autre bord, et on
construisit le pont avec cette activit que mettent les Franais 
excuter ce qu'ils jugent utile  leurs succs; il ne tarda pas  tre
achev. Le premier consul fit aussitt passer l'arme sur la rive
droite, et se porta lui-mme sur la route de Stradella  Montebello,
qu'il avait fait prendre  ses troupes.

La fortune lui fournit encore, dans cette marche, de nouveaux
renseignemens sur la position de ses ennemis. On lui amena, de ses
avant-postes, un parlementaire autrichien, qu'escortait un officier de
l'tat-major de Massna charg de lui transmettre la capitulation de
Gnes. Cet officier lui apprit  quel point les Autrichiens s'abusaient
encore sur sa marche et sur les forces qu'il commandait.

Ils avaient pris possession de Gnes avec pompe et dans les formes de la
plus rigoureuse tiquette. Le gnral Mlas savait,  la vrit, que les
Franais taient entrs en Italie par Ivre, mais il refusait de croire
qu'ils fussent nombreux: il n'avait envoy qu'un fort dtachement pour
observer les bords du fleuve.

Parti de Gnes aprs ce corps, l'officier l'avait joint en route, et
avait pu en valuer la force, qu'il indiqua au gnral Bonaparte, ainsi
que la distance  laquelle il l'avait laiss. Il apprit aussi au premier
consul que l'arme autrichienne n'avait fait aucun dtachement sur Parme
ni sur Plaisance. Les troupes que l'on avait pousses dans cette
direction devenaient inutiles: on les rappela; mais on marcha, sans les
attendre, au-devant des Autrichiens. La rencontre eut lieu  Montebello:
l'action s'engagea; elle fut brillante, et donna plus tard son nom au
gnral Lannes, qui devint marchal de France et duc de Montebello.

Les Autrichiens battus furent obligs de retourner sur leurs pas, et de
faire donner l'alerte  M. de Mlas, qui avait eu  peine le temps de
prendre possession de Gnes. On suivit ce corps pas  pas, et, depuis le
combat de Montebello, on ne cessa pas d'tre en prsence des ennemis.

Le premier consul rentrait du champ de bataille, lorsqu'il rencontra le
gnral Desaix. Il lui avait crit, avant de se rendre  Dijon, de venir
le joindre en Italie, s'il n'aimait mieux aller l'attendre  Paris, en
sortant de quarantaine; mais elle tait  peine acheve, que le gnral
Desaix se mit en route pour l'Italie. Il gagna l'Isre, traversa
Chambri, la Tarentaise, le petit Saint-Bernard, et descendit dans la
valle que l'arme avait suivie. Il arriva enfin  la vue de Stradella,
o il joignit le gnral Bonaparte. Le premier consul l'accueillit avec
une distinction particulire: il le fit monter  cheval et le mena chez
lui, o ils restrent enferms pendant la nuit. Le gnral Bonaparte
tait insatiable de dtails sur ce qui s'tait pass en gypte depuis
son dpart. Le jour commenait  poindre lorsqu'ils se sparrent. De
mon ct, il me tardait de voir revenir le gnral Desaix. Il ne
paraissait pas: la lassitude m'abattit la paupire; je dormais d'un
profond sommeil lorsqu'il entra. Il me rveilla lui-mme, et m'apprit,
entre autres choses, que le gnral Bonaparte tait dj tabli au
Luxembourg, lorsque les lettres que le gnral Klber et M. Poussielgue
avaient adresses au Directoire taient arrives; il les avait reues
lui-mme et n'avait pas t surpris, aprs les avoirs lues, des fautes
qui avaient suivi son dpart. On ne s'tait pas attendu, ajouta-t-il, 
son arrive en France, et encore moins au succs qu'il avait eu; mais il
ne s'abusait ni sur l'esprit qui avait dict ces lettres, ni sur le but
qu'on s'tait propos d'atteindre.

Nous nous expliqumes alors le silence qu'il avait gard avec M.
Poussielgue. Il avait encore sur le coeur la correspondance de cet
administrateur avec le Directoire.

Du reste, il ne lui garda pas toujours rancune; car plus tard le
ministre des finances ayant propos de l'employer dans les travaux du
cadastre, le premier consul, devenu empereur, lui donna une place
d'inspecteur dans cette administration; c'est une nouvelle preuve que
personne, plus que le gnral Bonaparte, n'oubliait facilement les torts
qu'on pouvait avoir envers lui.

Le premier consul voulut employer sur-le-champ le gnral Desaix; il
forma un corps d'arme compos des deux divisions Boudet et Monnier,
qu'il mit sous son commandement.




CHAPITRE XVII.

Mlas arrive  Alexandrie.--Le premier consul craint qu'il ne lui
chappe par la route de Novi.--Bataille de Marengo;--elle est perdue
jusqu' quatre heures.--Dispositions qui rtablissent les
affaires.--Mort de Desaix.--L'arme autrichienne se retire sur l'Adige.


M. de Mlas avait enfin termin les crmonies de l'occupation de Gnes,
et ramen son arme sous la citadelle d'Alexandrie. Il tait descendu
par la Boquetta, et avait appris, en arrivant, la dfaite du corps qu'il
avait charg de nous disputer le passage du P.

Une autre circonstance compliquait sa position. L'arme qui avait rendu
Gnes touchait au moment de rentrer en ligne; l'poque qu'assignait la
capitulation  la reprise des hostilits tait venue. Il courait la
chance d'tre attaqu simultanment sur son front et ses derrires.

Il et pu prendre son passage par Turin. Le premier consul craignit mme
un instant qu'il ne se diriget sur cette capitale, et se hta de se
porter dans la direction d'Alexandrie, afin de s'approcher du thtre
des vnemens. Nous rencontrmes  Voghera des parlementaires
autrichiens dont la mission spciale nous parut tre de s'assurer si
notre arme marchait vritablement  eux. Le premier consul les fit
retenir assez long-temps pour qu'ils la vissent dfiler. Il mit mme
quelque intention  leur montrer le gnral Desaix, qui tait connu de
l'un d'eux, et les renvoya.

Nous continumes  marcher. Tortone tait encore occup par les
Autrichiens. Nous laissmes la place  gauche, et nous allmes passer la
Scrivia  Castel-Seriolo. La division Boudet, que suivait le gnral
Desaix, fut la seule qui, se portant sur la droite, fila par la montagne
et traversa la rivire au-dessus de Tortone, pour se placer  Rivalta.
Loin de s'attendre  voir M. de Mlas marcher franchement  lui, le
premier consul craignait qu'il ne manoeuvrt pour viter une action qui
ne pouvait que lui tre dsavantageuse. Il tait si proccup de cette
ide, qu'il ordonna, dans la nuit, au gnral Desaix de faire un
dtachement sur Novi, afin de s'assurer si l'ennemi ne filait pas par
cette route pour gagner les bords du P.

Je fus charg de cette reconnaissance; je poussai jusqu' Novi: aucun
dtachement n'avait paru. Je rentrai  Rivalta dans la nuit du 14 au 15
juin.

Le premier consul avait employ la journe du 14  reconnatre les bords
de la Bormida. Il s'tait assur qu'indpendamment du pont qu'ils
avaient sur cette rivire en avant d'Alexandrie, les ennemis en
possdaient un second beaucoup plus bas, c'est--dire sur notre flanc
droit.

Il avait ordonn qu'on rejett de l'autre ct de la rivire tout ce qui
l'avait passe, et qu' quelque prix que ce ft, on dtruist un pont
qui pouvait nous tre si funeste, annonant mme l'intention de s'y
porter de sa personne, si les circonstances l'exigeaient. Un de ses
aides-de-camp, le colonel Lauriston, fut charg de suivre l'opration,
et de ne revenir que lorsqu'elle serait accomplie.

L'action s'engagea; on se canonna toute la journe: mais l'ennemi tint
ferme; on ne put l'obliger  retirer le pont. Lauriston vint rendre
compte de l'tat des choses. Le premier consul, extnu de fatigue, ne
l'entendit pas ou comprit mal ce que son aide-de-camp lui rapportait;
car Lauriston, auquel il reprocha souvent dans la suite la fausse
scurit qu'il lui avait donne, rpondit constamment que, loin d'avoir
 se reprocher une faute aussi grave, il tait au contraire accouru le
prvenir que ses ordres n'avaient pu s'excuter. Lauriston connaissait
trop l'importance du pont pour lui annoncer, sans s'en tre assur
lui-mme, qu'il tait dtruit.

Le premier consul tait rest fort tard  parcourir les lignes de son
arme. Il rentrait lorsqu'il reut le rapport de la reconnaissance que
j'avais pousse jusqu' Novi. Il m'a fait l'honneur de me dire depuis
qu'il avait eu de la peine  se persuader que les Autrichiens n'eussent
pas cherch  lui chapper par une route qui n'tait pas observe, et
qui leur offrait une retraite plus sre, puisqu'elle les loignait de
Massna, qui avait repris les hostilits.

Une circonstance particulire contribuait  lui faire paratre la chose
plus invraisemblable. Il s'tait tenu  cheval,  ses vedettes, une
bonne partie de la nuit, et n'avait aperu qu'un petit nombre de feux
ennemis. Il n'avait plus dout ds-lors que les Autrichiens ne fissent
un mouvement, et avait ordonn au gnral Desaix de se porter avant le
jour  Novi avec la division Boudet[30].

Nous prmes aussitt les armes, et quittmes la position de Rivalta;
nous marchmes sur Novi: mais  peine le jour commenait  poindre, que
nous entendmes une canonnade redouble s'ouvrir au loin en arrire de
notre droite. Le pays tait plat; nous ne pouvions apercevoir qu'un peu
de fume. Le gnral Desaix, tonn, arrta sa division et m'ordonna
d'aller rapidement reconnatre Novi. Je pris cinquante chevaux que je
lanai  toute bride sur la route; j'atteignis promptement le lieu o
j'tais envoy. Tout tait calme et dans l'tat o je l'avais laiss la
veille; personne n'y avait encore paru. Je remis mon dtachement au
galop, et je rejoignis le gnral Desaix.

Je n'avais t que deux heures  excuter ma mission. Elle pouvait
influer sur les combinaisons de la journe; je courus annoncer au
premier consul que tout tait tranquille  Novi, que le gnral Desaix
avait suspendu son mouvement et attendait de nouveaux ordres. La
canonnade devenait  chaque instant plus vive. J'prouvais le besoin
d'arriver prs du premier consul, et pris  travers les champs: le feu
et la fume me dirigeaient. Je htais mon cheval de toutes mes forces,
lorsqu'un heureux hasard me fit rencontrer un aide-de-camp du gnral en
chef, Bruyre, qui devint plus tard un des plus brillans gnraux de
cavalerie, et prit en 1813, dans la campagne de Saxe. Il portait au
gnral Desaix l'ordre d'accourir sur le champ de bataille, o le besoin
tait dj si pressant, qu'il avait, comme moi, quitt la route et pris
 travers la plaine pour nous atteindre plus tt. Je lui indiquai o se
trouvait le gnral Desaix, et appris de lui o se trouvait le premier
consul. Voici ce qui tait arriv:

Le gnral Bonaparte, croyant que le pont infrieur de la Bormida avait
t coup, n'avait pas chang la position de son arme, qui passa la
nuit du 13 au 14,  cheval sur la chausse de Tortone  Alexandrie, la
droite en avant de Castel-Seriolo, la gauche dans la plaine de Marengo.
Le gnral Desaix tait en rserve  Rivalta, et le quartier-gnral 
Gorrofolo.

Tortone, qui tait occup par une garnison autrichienne, avait t
laiss derrire nous, et nous avait forcs de faire passer la ligne
d'opration par Castel-Seriolo.

Le premier consul attendait le corps qu'il avait rappel de Parme et de
Plaisance, ainsi que celui qui avait fait le sige du fort de Bard, dont
nous venions de nous emparer. Ce dernier s'avanait par Pavie, les
autres arrivaient par Stradella et Montebello; mais ni les uns ni les
autres ne nous avaient joints.

La position de l'arme tait loin d'tre rassurante: elle avait en tte
un ennemi que l'on avait mis dans l'obligation de tout sacrifier pour
s'ouvrir un passage. Elle tait faible, disperse; ce n'tait pas trop
d'un homme comme le premier consul pour faire tourner  bien des
circonstances aussi fcheuses. Tout autre, n'et-il pas mme t gnral
mdiocre, et infailliblement perdu la bataille que nous fmes forcs
d'accepter le lendemain.

Le 14 juin, notre droite avait t assaillie  la pointe du jour par une
multitude de cavalerie qui avait dbouch par le pont que l'on avait d
couper la veille; l'irruption fut si vive, si rapide, qu'en un instant
nous prouvmes une perte norme en hommes, en chevaux et en matriel.
Le dsordre tait entier dans cette partie de l'arme, que la bataille
n'tait pas engage. Elle se rallia; mais elle se ressentit toute la
journe de ce fcheux dbut. Le trouble ne s'tait pas arrt aux
troupes qui avaient t battues; celles qui les appuyaient avaient pris
l'pouvante  la vue de ce dbordement de cavalerie, et avaient t
porter leur frayeur au loin. Le premier consul fut bientt prvenu de
cet chec. C'tait le premier rapport de la journe. Il cacha le dpit
que lui causait un malheur qui n'avait eu lieu que parce que le pont
infrieur de la Bormida n'avait pas t dtruit, conformment aux ordres
sur lesquels il avait tant insist la veille. Il montait  cheval pour
voir ce qui se passait, lorsque toute la ligne fut attaque par la route
d'Alexandrie. M. de Mlas, dcid  se frayer passage  travers nos
bataillons, avait port son arme pendant la nuit en de de la Bormida,
o elle avait pris position. Elle s'tait tablie devant nous; mais elle
n'avait pas allum de feux: nous ne nous tions pas aperus que les
lignes que nous avions en face s'taient grossies.

Le dbut de leur attaque fut brillant; les Autrichiens avaient pris
l'initiative des mouvemens sur tous les points  la fois; ils eurent du
succs partout. Notre centre fut perc, mis en retraite; notre gauche
fut plus maltraite encore.

Le choc avait t meurtrier. Les blesss qui se retiraient formaient une
colonne longue, paisse, dont la marche rtrograde favorisait la fuite
des hommes faibles, qu'une attaque aussi rude qu'inattendue avait
branls. La droute commenait; il ne fallait qu'un hourra de cavalerie
pour la dcider. S'il avait eu lieu, c'en tait fait de la journe.

Le pril devenait  chaque instant plus imminent. Le premier consul
ordonna que l'on cdt le terrain, et que, tout en se ralliant, on se
rapprocht des rserves qu'il rassemblait entre Gorrofolo et Marengo. Il
plaa sa garde derrire ce petit village, mit lui-mme pied  terre, et
s'tablit avec elle sur la droite du grand chemin. Ses cartes taient
droules; il tait  les tudier quand je le joignis. Il venait
d'ordonner au gnral qui commandait sa gauche de lui envoyer le peu de
troupes intactes qui lui restaient. Il prparait dj le mouvement qui
devait dcider l'action qu'il n'avait pas prvue, et qui tournait si
mal. Battue comme elle tait, sa gauche lui devenait inutile, puisqu'il
ne pouvait pas la renforcer. Il retirait le peu de bonnes troupes
qu'elle avait encore, et les portait au centre.

Dans cet tat de choses, il ne pouvait rien apprendre de plus heureux
que ce que je venais lui annoncer. Novi tait dsormais sans importance.
Il tait assez visible que les Autrichiens n'y avaient pas march. Au
lieu de consumer le temps  une course inutile, le gnral Desaix avait
fait halte; il pouvait compter ses troupes au nombre de celles qui
allaient dcider de la journe.

 quelle heure l'avez-vous quitt, me dit le premier consul en tirant
sa montre?-- telle heure, lui rpondis-je.--Eh bien, il doit tre prs
d'ici; allez lui dire de se former l (il me dsignait le lieu de la
main); qu'il quitte le grand chemin pour laisser passer tous ces
blesss, qui ne pourraient que l'embarrasser, et peut-tre
entraneraient son monde.

Je partis pour rejoindre le gnral Desaix, qui, averti par Bruyre du
pril que courait l'arme, avait pris  travers champs, et n'tait plus
qu' quelques centaines de pas du champ de bataille. Je lui transmis les
ordres dont j'tais charg; il les excuta, et se rendit auprs du
premier consul, qui lui expliqua comment les choses en taient venues au
point o elles taient, et ce qu'il allait tenter ds que sa division
serait en ligne.

Notre droite avait t assez promptement rallie; notre centre, renforc
par les troupes tires de la gauche, tait redevenu respectable. 
l'extrme gauche de ce centre tait la division du gnral Desaix,
marchant en tte des troupes qui allaient entrer en action; quant  la
gauche, elle n'existait plus.

Ses ordres expdis, le premier consul fit excuter  l'arme entire un
changement de front sur l'aile gauche de son centre, en portant toute
l'aile de droite en avant. Il achevait de tourner par ce mouvement tout
ce qui s'tait abandonn  la poursuite des troupes de la gauche qui
avaient t rompues. En mme temps, il portait sa droite loin du pont
qui lui avait t si fatal dans la matine. Il serait difficile de dire
pourquoi le gnral qui commandait  la gauche de l'arme autrichienne,
laissa oprer ce mouvement dcisif; mais, soit qu'il ne le comprt pas,
soit qu'il attendt des ordres, il se borna  envoyer des corps de
cavalerie pour intercepter notre retraite, ne regardant pas comme
possible que nous fussions occups d'autre chose que de l'effectuer.
Plac de manire  rendre tout au moins douteux le succs de la manoeuvre
du premier consul, il ne chercha pas mme  l'entraver.

Les Autrichiens avaient employ  marcher le temps que le gnral Desaix
avait mis  s'entretenir avec le premier consul. Leurs progrs avaient
t si prompts, que, lorsqu'il rejoignit son corps, il les trouva qui
fusillaient dj sur ses derrires; il leur opposa des tirailleurs, et
se hta de faire ses dispositions. Ses troupes, qui comptaient neuf
bataillons, taient formes sur trois lignes, un peu en arrire du petit
village de Marengo, prs du grand chemin de Tortone  Alexandrie. Le
premier consul avait retir au gnral Desaix son artillerie pour la
runir  celle de la garde, et former au centre une batterie
foudroyante.

Il tait trois heures; on n'entendait plus que quelques coups de fusil;
les deux armes manoeuvraient, et se disposaient  faire le dernier
effort.

La division du gnral Desaix occupait le point le plus rapproch de
l'ennemi, qui s'avanait en colonnes serres, profondes, le long de la
route d'Alexandrie  Tortone, qu'il laissait  sa gauche. Il tait prs
de nous joindre; nous n'tions plus spars que par une vigne que
bordait le neuvime rgiment d'infanterie lgre, et un petit champ de
bl dans lequel entraient dj les Autrichiens. Nous n'tions pas  plus
de cent pas les uns des autres; nous discernions rciproquement nos
traits. La colonne autrichienne avait fait halte  la vue de la division
Desaix, dont la position lui tait si inopinment rvle. La direction
qu'elle suivait la portait droit sur le centre de notre premire ligne.
Elle cherchait sans doute  en valuer la force avant de commencer le
feu. La position devenait  chaque instant plus critique. Vous voyez
l'tat des choses, me dit Desaix; je ne puis diffrer d'attaquer sans
m'exposer  l'tre moi-mme avec dsavantage. Si je tarde, je serai
battu, et je ne me soucie pas de l'tre. Allez donc au plus vite
prvenir le premier consul de l'embarras que j'prouve; dites-lui que je
ne puis plus attendre, que je n'ai pas de cavalerie[31], qu'il est
indispensable qu'il dirige une bonne charge sur le flanc de cette
colonne, pendant que je la heurterai de front.

Je partis au galop, et joignis le premier consul, qui faisait excuter
aux troupes places  la droite du village de Marengo, le changement de
front qu'il avait prescrit sur toute la ligne. Je lui transmis le
message dont j'tais charg; il m'couta avec attention, rflchit un
instant, et m'adressant la parole: Vous avez bien vu la colonne?--Oui,
mon gnral (c'est le titre qu'on lui donnait alors).--Elle a beaucoup
de monde?--Oui, beaucoup, mon gnral.--Desaix en parat-il inquiet?--Il
ne m'a paru inquiet que des suites que pourrait avoir l'hsitation. Il
m'a du reste recommand de vous dire qu'il tait inutile de lui envoyer
d'autres ordres que ceux d'attaquer, si ce n'est celui de se mettre en
retraite; encore ce mouvement serait-il au moins aussi dangereux que le
premier.

S'il en est ainsi, me dit le premier consul, qu'il attaque; je vais lui
en faire porter l'ordre. Pour vous, allez l (il me montrait un point
noir dans la plaine), vous y trouverez le gnral Kellermann, qui
commande cette cavalerie que vous voyez; vous lui apprendrez ce que vous
venez de me communiquer, et vous lui direz de charger sans compter,
aussitt que Desaix dmasquera son attaque. Au surplus, restez prs de
lui; vous lui indiquerez le point par o Desaix doit dboucher; car
Kellermann ne sait mme pas qu'il soit  l'arme.

J'obis. Je trouvai le gnral Kellermann  la tte d' peu prs six
cents chevaux, reste de la cavalerie avec laquelle il n'avait cess de
combattre toute la journe: je lui transmis l'ordre du premier consul.
J'avais  peine achev, qu'un feu de mousqueterie, parti de la gauche
des maisons de Marengo, se fit entendre: c'tait le gnral Desaix qui
ouvrait l'attaque. Il se porta vivement, avec le 9e lger, sur la tte
de la colonne autrichienne: celle-ci riposta avec mollesse; mais nous
paymes chrement sa dfaite, puisque le gnral fut abattu ds les
premiers coups. Il tait  cheval derrire le 9e rgiment, une balle lui
traversa le coeur; il prit au moment o il dcidait la victoire.

Kellermann s'tait branl ds qu'il avait entendu le feu. Il s'lana
sur cette redoutable colonne, la traversa de la gauche  la droite, et
la coupa en plusieurs tronons; assaillie en tte, rompue par ses
flancs[32], elle se dispersa et fut poursuivie, l'pe dans les reins,
jusqu' la Bormida.

Les masses qui suivaient notre gauche n'eurent pas plus tt aperu ce
dsastre, qu'elles se mirent en retraite et tentrent de gagner le pont
qu'elles avaient en avant d'Alexandrie; mais les corps des gnraux
Lannes et Gardanne avaient achev leur mouvement: elles taient
dsormais sans communication; toutes furent obliges de mettre bas les
armes.

Perdue jusqu' midi, la bataille tait compltement gagne  six heures.

La colonne autrichienne disperse, j'avais quitt la cavalerie du
gnral Kellermann, et venais  la rencontre du gnral Desaix, dont je
voyais dboucher les troupes, lorsque le colonel du 9e lger m'apprit
qu'il n'existait plus. Je n'tais pas  cent pas du lieu o je l'avais
laiss; j'y courus, et le trouvai par terre, au milieu des morts, dj
dpouills, et dpouill entirement lui-mme. Malgr l'obscurit, je le
reconnus  sa volumineuse chevelure, de laquelle on n'avait pas encore
t le ruban qui la liait.

Je lui tais trop attach, depuis long-temps, pour le laisser l, o on
l'aurait enterr, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient 
ct de lui.

Je pris  l'quipage d'un cheval, mort  quelques pas de l, un manteau
qui tait encore  la selle du cheval; j'enveloppai le corps du gnral
Desaix dedans, et un hussard, gar sur le champ de bataille, vint
m'aider  remplir ce triste devoir envers mon gnral. Il consentit  le
charger sur son cheval, et  le conduire par la bride jusqu' Gorofollo,
pendant que j'irais apprendre ce malheur au premier consul, qui
m'ordonna de le suivre  Gorofollo, o je lui rendis compte de ce que
j'avais fait: il m'approuva, et ordonna de faire porter le corps  Milan
pour qu'il y ft embaum.

Simple aide-de-camp du gnral Desaix  la bataille de Marengo, je
n'avais vu que ce que me permettaient de voir le grade et la position
que j'occupais; ce que j'ai rapport de plus m'a t racont par le
premier consul, qui aimait  revenir sur cette journe, et m'a fait
plusieurs fois l'honneur de me dire combien elle lui avait donn
d'inquitude, jusqu'au moment o Kellermann excuta la charge qui
changea la face des affaires.

Depuis la chute du gouvernement imprial, de prtendus amis de ce
gnral ont rclam, en son nom, l'honneur d'avoir improvis cette
charge. La prtention est trop forte et srement trangre  ce gnral,
dont la part de gloire est assez belle pour qu'il en soit satisfait. Je
le crois d'autant plus, que, m'entretenant avec lui de cette bataille
plusieurs annes aprs, je lui rappelai que c'tait moi qui lui avais
port les ordres du premier consul, et il ne me parut pas l'avoir
oubli. Je suis loin de supposer  ses amis le projet de vouloir
attnuer la gloire du gnral Bonaparte ni celle du gnral Desaix; ils
savent, aussi bien que moi, qu'il est des noms consacrs que ces sortes
de revendications n'atteignent plus, et qu'il serait tout aussi superflu
de disputer  son auteur le mrite de la conception de la bataille, que
de chercher  attnuer la brillante part que le gnral Kellermann a
prise au succs. J'ajouterai quelques rflexions.

Du point qu'il occupait, le gnral Desaix ne pouvait voir le gnral
Kellermann: il m'avait mme charg de demander au premier consul de le
faire appuyer par de la cavalerie. Le gnral Kellermann ne pouvait non
plus, du point o il tait plac, apercevoir la division Desaix: il est
mme probable qu'il ignorait l'arrive de ce gnral, qui n'avait joint
l'arme que l'avant-veille. Tous deux ignoraient respectivement leur
position, qui n'tait connue que du premier consul: lui seul pouvait
mettre de l'ensemble dans leurs mouvemens; lui seul pouvait faire
concider leurs efforts.

La brillante charge que mena Kellermann fut dcisive; mais si elle avait
t faite avant l'attaque du gnral Desaix, il est probable qu'elle et
eu un tout autre rsultat. Kellermann parat en avoir t convaincu,
puisqu'il laissa la colonne autrichienne traverser notre champ de
bataille, souffrit qu'elle dbordt toutes les troupes que nous avions
encore en ligne, sans faire le moindre mouvement pour l'arrter. Si
Kellermann ne l'a pas charge plus tt, c'est que c'tait un mouvement
trop grave, et que le non-succs aurait t sans ressource; il fallait
donc que cette charge entrt dans une combinaison gnrale qui n'tait
pas de son ressort.

Le revers que venait d'prouver l'arme autrichienne tait trop grand
pour ne pas tre suivi de consquences dsastreuses. Le gnral Mlas
avait employ  combattre le temps qu'il aurait d mettre  regagner le
P par Turin et Plaisance. Le moment favorable tait perdu, il n'y
fallait plus songer.

Massna, renforc du petit corps que commandait le gnral Suchet[33],
tait rentr en Pimont, et pouvait se promettre des succs contre une
arme battue, comme l'avait t celle de M. de Mlas. La ntre, au
contraire, tait dans l'ivresse de la victoire; il lui tardait de donner
le coup de grce aux Autrichiens. Pour peu que M. de Mlas et hsit 
prendre un parti, il aurait t accabl sans retour.

Sa position tait pnible, surtout aprs l'entre triomphale qu'il
venait de faire  Gnes. Il fallait nanmoins se rsigner et tenter la
voie des ngociations. M. de Mlas envoya un parlementaire au
quartier-gnral de Gorofollo. Le gnral Zach, son chef d'tat-major, y
tait encore: fait prisonnier la veille, il s'tait long-temps entretenu
avec le premier consul; il connaissait le dsir qu'il avait de rtablir
la paix, les intentions o il tait de ne pas abuser de la victoire, en
imposant  l'arme autrichienne des conditions que l'honneur ne lui et
pas permis d'accepter.

Le gnral Bonaparte lui proposa d'aller rendre compte  M. de Mlas des
dispositions o il tait: M. Zach accepta. Il partit avec le
parlementaire, joignit son gnral, et ne tarda pas  faire connatre
que celui-ci agrait les bases qu'il lui avait transmises. Le gnral
Berthier se rendit aussitt  Alexandrie, et conclut, avec M. de Mlas,
une convention par laquelle celui-ci s'engagea  se retirer derrire
l'Adige, en dfilant  travers nos rangs; il devait aussi vider les
places du Pimont et nous restituer celles d'Italie jusqu'au Mincio.
Cette convention ratifie, le premier consul partit pour Milan, et
laissa au gnral Berthier le soin de la faire excuter. L'article qui
tait relatif  Gnes prouva des difficults. Massna avait reu
l'ordre de prendre possession de cette ville, qu'il n'avait perdue que
depuis peu de jours. Il en demanda la remise au prince de Hohenzollern,
que le gnral Mlas y avait laiss, comme gouverneur, avec un corps de
troupes assez considrable. Bless d'une telle humiliation, celui-ci
refusa. Massna rendit compte de ce fcheux incident; mais l'arme
autrichienne avait dj quitt Alexandrie pour se porter sur l'Adige, la
chose tait dlicate. Cependant, comme les stipulations taient
positives, que le corps du prince de Hohenzollern faisait partie de
l'arme qui devait vacuer l'Italie, et que Gnes tait au nombre des
places dont la remise tait consentie, c'tait  M. de Mlas  mettre
fin  cette opposition: aussi le fit-il avec une noble loyaut. Il somma
le prince d'obir, lui dclarant que, s'il persistait dans son refus, il
l'abandonnerait, lui et ses troupes, aux consquences que son
obstination devait avoir. Somm d'une manire si premptoire,
Hohenzollern n'osa continuer de mconnatre la capitulation; il remit la
place, et prit la route qu'avait suivie l'arme autrichienne.




CHAPITRE XVIII.

Je suis nomm aide-de-camp du premier consul.--Il repasse en
France.--Ivresse des Dijonnaises.--Le matre de poste de
Montereau.--Ftes de la capitale.--Carnot.--Causes de son
renvoi.--Crations de tout genre.


Le premier consul m'avait fait dire  Gorofollo, par le gnral Duroc,
de le suivre  Milan, qu'il s'occuperait de moi. Je ne me le fis pas
rpter, et partis avec lui.

Nous trouvmes en route les divisions des gnraux Chabran, Duhesme et
Loison qui arrivaient de Bard, de Parme, de Plaisance; elles n'taient
plus qu' une marche en arrire. Le consul s'arrta, les vit, et
continua sa course.

J'avais fait cette course de Gorofollo  Milan dans le mme jour, mont
sur un cheval autrichien, que j'avais pris la veille  la bataille;
encore tait-il bless d'un large coup de sabre sur le front. Le premier
consul m'aperut, m'engagea plusieurs fois  ne pas me harasser et 
venir paisiblement derrire. Je n'en fis rien; je persistai  ne pas
perdre sa trace, et le suivis jusque dans la cour du chteau de Milan.

Le soleil tait  son dclin. Le premier consul avait fait une telle
diligence, que le courrier qui devait l'annoncer n'tait arriv qu'une
heure avant lui. Nanmoins toute la population tait dj en mouvement:
les maisons taient drapes, les femmes de la premire classe couvraient
la route, emplissaient les rues et les fentres; elles avaient des
corbeilles de fleurs qu'elles jetaient dans la voiture du premier consul
 mesure qu'il s'avanait.

Il tait  peine arriv  Milan, qu'il avait dj runi les membres
pars du gouvernement cisalpin. La victoire de Marengo avait rendu
l'esprance  la population italienne: chacun reprit son poste, chacun
retourna  ses fonctions, et la machine administrative fut en plein jeu
au bout de quelques jours.

Ce fut au milieu de cette satisfaction gnrale que je fus rejoint par
les quipages du gnral que j'avais perdu. Ils taient arrivs sous la
conduite de mon camarade Rapp, qu'une maladie assez grave avait retenu
loin de nous. Nous tions l'un et l'autre occups de l'amertume de nos
regrets, et nous nous inquitions de notre avenir, lorsque le premier
consul nous fit dire qu'il nous prenait pour ses aides-de-camp. Je
passai de l'anxit  une sorte de dlire: j'tais si heureux, si
troubl, que je ne pus trouver d'expression pour pancher la
reconnaissance que j'prouvais.

L'arme autrichienne avait atteint les limites que lui avait assignes
la capitulation de Marengo; mais la cour de Vienne n'avait pas encore
ratifi l'armistice que le premier consul dsirait tendre  l'arme du
Rhin, afin de travailler  la paix: il manda le gnral Massna, auquel
il destinait le commandement de l'arme  son dpart. Il n'avait pas
revu ce gnral depuis qu'il avait mis  la voile pour l'gypte; il lui
fit un accueil gracieux, et le flicita longuement sur sa belle dfense
de Gnes.

La ratification de Vienne arrive, le premier consul partit pour Paris;
il prit sa route par le Pimont, le mont Cnis, et m'ordonna de
l'accompagner.

Il fut bientt  Turin, passa une heure ou deux  visiter la citadelle
que l'on venait de remettre  l'arme, remonta en voiture et ne s'arrta
plus qu' Lyon.

La route tait borde d'hommes de tous les rangs, de toutes les classes,
que la reconnaissance autant que la curiosit avait attirs sur son
passage. Ce n'est point exagrer que de dire qu'il voyagea de Milan 
Lyon entre deux haies de citadins, de campagnards, accourus pour le
voir, et au milieu de _vivats_ continuels. La population lyonnaise tait
dans le dlire qu'elle avait prouv au retour d'gypte; elle se porta 
l'htel des Clestins, o nous tions descendus pour djener, escalada
les portes, se montra si empresse, si impatiente de voir le premier
consul, qu'il fut oblig, pour la satisfaire, de se prsenter au balcon.
Il descendit ensuite poser la premire pierre de la place de Bellecour,
dont il avait arrt la restauration, et se mit en route pour Dijon, o
il se proposait de voir une rserve qui s'organisait dans cette ville,
d'o elle devait rejoindre l'arme.

Le dlire fut encore plus grand  Dijon qu'il n'avait t  Lyon: les
appartemens destins au premier consul taient remplis par tout ce que
cette charmante ville possdait de femmes aimables. Les hommes faisaient
foule; chacun voulait le voir, l'approcher; la maison tait pleine de
monde; elle n'avait pas un rduit o il pt tre seul. Les femmes se
faisaient remarquer par la vivacit d'une joie pure qui animait leurs
yeux et rpandait l'incarnat sur leurs visages, comme si elles eussent
dpass les bornes de la biensance. Une des plus belles devint plus
tard un des ornemens de la cour, sous le titre de duchesse de Bassano.

Le premier consul sortit pour voir les troupes; mais il ne put arriver
sur le terrain qu'au milieu de ce cortge de jeunes femmes charges de
fleurs, de branches de myrte et de laurier, qu'elles jetaient devant son
cheval. Elles ne redoutaient, ne craignaient rien; elles taient si
remplies du hros qu'elles avaient au milieu d'elles, que peu leur
importait le danger, pourvu qu'elles lui tmoignassent les sentimens
qu'elles lui portaient. Leur abandon fut tel, que le premier consul ne
voulut pas rentrer en ville dans la crainte que leur impatience n'ament
quelque accident fcheux. Les voitures qui le suivaient vinrent le
recevoir sur le terrain o taient les troupes. Il fit un salut de
bienveillance  cet essaim de jeunes grces, et partit: mais l'accueil
que lui avait fait Dijon resta dans sa mmoire. Dans la suite, il aimait
 parler de cette ville, et revenait frquemment sur l'empressement
qu'elle lui avait montr au retour de Marengo.

Ses quipages se composaient de deux voitures. MM. Duroc et Bourrienne
taient dans celle o il voyageait. Je suivais dans l'autre avec le
gnral Bessires. Nous arrivions  Sens le lendemain du jour o nous
avions quitt Dijon, lorsqu'en descendant la montagne qui prcde la
ville, un des cols-de-cygne cassa. Cet accident nous fit perdre six
heures. Nous arrivmes enfin. Nous apermes les peintres, qui sans
doute ne nous attendaient pas si tt, et traaient sur le frontispice
d'un arc de triomphe les mots fameux _veni, vidi, vici_. Nous
descendmes chez madame Bourrienne, et fmes rparer la voiture pendant
le djener.

Sens avait un dpt de prisonniers de guerre russes, qui taient dans
une situation pitoyable. Le premier consul leur fit distribuer de
l'argent, et leur annona que leur sort changerait incessamment, ce qui
eut lieu en effet.

Nous partmes de Sens  midi, et fmes bientt  Montereau. Tout dvou
au premier consul, le matre de poste voulut mener lui-mme sa voiture.
Malheureusement il avait moins d'habilet que de zle; car, arriv au
tournant qui est en avant du pont, il versa si rudement, que tout le
monde crut que la voiture allait couler jusqu' la rivire. Cependant ni
le premier consul, ni aucun de ceux qui l'accompagnaient, ne fut bless;
la voiture mme ne fut pas endommage. Le matre de poste, plus mort que
vif de sa msaventure, n'osait reparatre. Ce fut le premier consul qui
le rassura et l'engagea  remonter  cheval. Ces divers accidens nous
firent arriver plus tard que nous n'esprions. Ce ne fut que le 6
juillet,  minuit, que le premier consul entra aux Tuileries, o on ne
l'attendait plus.

La population se porta, en effet, le lendemain de bonne heure, au
faubourg Saint-Antoine, ainsi qu'elle l'avait fait la veille; mais elle
apprit que le premier consul tait arriv pendant la nuit; elle accourut
aussitt aux Tuileries, dont le jardin fut rempli pendant toute la
journe.

La France venait de sortir d'un tat de contrainte et d'anxit qui lui
faisait sentir doublement le prix d'une victoire qu'elle n'avait os
esprer, et qui tait d'autant plus belle, qu'elle rparait  elle seule
tous les dsastres qui l'avaient prcde.

Le premier consul n'tait qu'au huitime mois de son retour d'gypte, et
dj tout avait chang de face. Le gouvernement rvolutionnaire tait 
jamais dissous. Les plaies qu'il avait faites taient cicatrises; les
torches de la guerre civile taient teintes. La Belgique, o l'approche
d'une arme anglaise avait suscit des mouvemens, tait pacifie;
l'Italie, reconquise jusqu'au Mincio par une seule bataille. Il ne
restait que Mantoue  prendre et les bords de l'Adige  atteindre, pour
replacer la France dans l'tat o elle tait lorsque le gnral
Bonaparte tait parti pour l'gypte.

Tant de bienfaits furent vivement sentis. Les premiers jours qui
suivirent le retour de Marengo furent consacrs  des rjouissances qui
attestaient la reconnaissance de la nation. Ce n'taient partout que
ftes et plaisirs. Chaque corps, chaque individu tait jaloux de
tmoigner la part qu'il prenait  la joie publique. Le premier consul
s'abandonnait  ce concert de satisfaction, lorsqu'il apprit qu'un
courrier, parti d'Italie, tait venu annoncer la perte de la bataille de
Marengo. Le courrier avait t expdi au moment o tout semblait
dsespr, en sorte que le bruit d'un revers tait gnral  Paris avant
le retour du premier consul. Son arrive drangea beaucoup de projets. 
la simple annonce de sa dfaite, les faiseurs s'taient remis  l'oeuvre,
et ne parlaient de rien moins que de renverser le gouvernement et de
venger l'attentat du 18 brumaire.

Quoique ministre de la guerre, Carnot s'tait fait remarquer parmi les
plus empresss, et n'avait pas ddaign d'accueillir, d'accrditer mme
cette fcheuse nouvelle. Le premier consul dissimula l'impression que
lui fit prouver la connaissance de ces dtails; mais il ne les oublia
pas. Il songea ds-lors  se sparer d'un homme qui s'associait  son
gouvernement, et ne le considrait cependant lui-mme que comme un
ennemi public. Il destinait depuis long-temps ce portefeuille 
Berthier, mais Berthier lui tait ncessaire  l'arme; il attendit
encore quelques mois avant de remplacer Carnot.

Le 14 juillet arriva, c'tait l'anniversaire de la confdration de
1789. On le clbra au Champ-de-Mars, au milieu d'un concours
prodigieux. Les terrasses taient couvertes; la foule s'tendait au
loin; tout respirait l'ivresse des premiers temps. Le premier consul se
rendit  cheval  cette brillante crmonie; il s'y prsenta au moment
o la garde  pied et  cheval arrivait avec les nombreux drapeaux pris
 Marengo. L'apparition de ces braves, la prsence de ce chef illustre
qui les avait conduits excita les plus vives acclamations. Cette troupe
tait partie du champ de bataille le 16 juin, lendemain de l'action, et
avait fait le voyage en vingt-neuf jours. Sa lassitude et le mauvais
tat de son quipement ajoutaient l'intrt  sa gloire. Elle reut
partout des tmoignages de l'estime gnrale qu'elle inspirait.

Au milieu de ces ftes, le premier consul ne perdait pas de vue tout ce
qu'il avait  faire pour mettre l'arme en campagne et approvisionner
les places d'Italie. La trve expirait  la fin de juillet. Il prit ses
mesures pour le cas o la paix ne se conclurait pas. Indpendamment des
soins qu'il donna  l'arme et  ses accessoires, il se livra, pendant
tout le temps qu'il passa  Paris,  un travail prodigieux. Il faisait
tout  la fois runir des matriaux qu'il soumettait au conseil d'tat,
et s'occupait  substituer un systme de finances  la marche
dsastreuse qu'avait suivie le Directoire. En cela, il fut parfaitement
second par le ministre de ce dpartement, M. Gaudin, depuis duc de
Gate, un des hommes les plus probes et les plus laborieux qu'ait
possds l'administration d'aucune poque.

Le Directoire l'avait long-temps sollicit de se mettre  la tte des
finances sans pouvoir l'obtenir. Le premier consul fut plus heureux; M.
Gaudin accepta le portefeuille qu'il lui offrit, parce qu'il tait sr
d'tre appuy dans l'excution de ce qui serait une fois dcid. Le
premier consul l'estimait particulirement; il fut le seul ministre qui
ne fut pas dplac depuis 1799 jusqu'en 1814.

Le premier consul cra la caisse d'amortissement, l'enregistrement et la
banque; il remit de l'ordre dans toutes les branches de
l'administration, et ramena la probit dans les transactions des
particuliers avec le gouvernement. Ce fut  cette occasion qu'il fit
examiner les comptes de tous ceux qui se prsentaient comme cranciers
de l'tat, et qu'il prit une connaissance dtaille de toutes les
friponneries, de toutes les dilapidations auxquelles la fortune publique
avait t en proie sous l'administration du Directoire. Il en avait
mauvaise opinion avant d'arriver au pouvoir; mais ce qu'il vit le
convainquit bientt qu'il n'avait pas souponn la moiti du dsordre.
Aussi, depuis cette poque, quelques hommes n'ont pu, malgr leurs
richesses, lui inspirer ni estime ni confiance. Il avait une antipathie
naturelle pour ceux qui courent  l'argent par des moyens honteux. Il
disait assez souvent qu'il faisait plus de cas d'un voleur de grand
chemin, qui risque au moins sa vie, que de ces sangsues qui soutirent
tout sans s'exposer au plus lger pril. Quelques uns de ces faiseurs
d'affaires ont cru qu'il tait leur ennemi personnel, qu'il enviait leur
fortune. Il n'en tait rien, il n'avait pas d'aversion pour leur
personne, il ne rprouvait que la manire dont ils s'taient enrichis.

Il tudiait ses ressources avec cette aptitude qu'il mettait  tout ce
qui l'occupait, et montrait une facilit de calcul, une promptitude de
conception qui surprenait ceux qui travaillaient avec lui pour la
premire fois. Ils ne s'attendaient pas nanmoins  toutes les
merveilles qu'il a excutes depuis.

Il passa ainsi le reste de l't de 1800, menant de front les affaires
du gouvernement intrieur et celles qui pouvaient faciliter la paix,
sans recourir  de nouveaux efforts. Il se flatta long-temps d'arriver 
ce rsultat; mais les lenteurs de l'Autriche lui paraissaient cacher
quelques projets, il rsolut de se mettre en mesure.




CHAPITRE XIX.

Mission pour l'Italie.--Passage du mont Cenis.--Les paysans
savoyards.--Brune succde  Massna.--L'Autriche refuse des passe-ports
au gnral Duroc.--Cette puissance cde les trois places de Philisbourg,
Ingolstadt et Ulm.--Ngociations.--Prliminaires de paix.


Le premier consul me chargea de me rendre secrtement en Italie, d'aller
prendre connaissance de l'tat d'armement et d'approvisionnement des
places qui nous avaient t rendues, ainsi que de la situation des
parcs, des magasins et de la cavalerie.

Il me donna une lettre pour le ministre du trsor public, qui me remit
un million en or pour le trsorier de l'arme. Cette circonstance rendit
mon voyage pnible. J'emportais une somme considrable, et j'tais
oblig de traverser un pays o l'on m'et arrach la vie pour quelques
pices d'or[34]. Le passage du mont Cenis, o l'on dmontait encore les
voitures, m'obligea de laisser voir mes dix petits barils bien cachets,
et contenant chacun cent mille francs. Ds ce moment, je ne sentis plus
rien, tant j'tais persuad que je n'arriverais pas  bon port. Je ne
sortais de ma voiture ni pour boire ni pour manger, et quand j'tais
forc de mettre pied  terre, j'avais soin de ne le faire que de nuit.
Cependant je dois dire  l'honneur des paysans savoyards, qu'ils
chargrent mes barils, dont ils connaissaient bien la valeur, sans mme
prouver la tentation de se les approprier. Ils eussent facilement
trouv dans le trajet qu'ils parcouraient, en montant, en descendant la
montagne, mille prtextes de me voler; mais la pense de cette action
coupable ne leur vint mme pas. Bien plus, ils eurent le soin de passer
ma voiture la premire, afin que je la trouvasse remonte de l'autre
ct, et que je n'eusse plus qu' y replacer mes barils pour partir. Ces
honntes gens ne paraissaient m'avoir rendu qu'un service ordinaire.
Leurs moeurs candides eussent d me rassurer: nanmoins j'avoue que je me
sentis soulag d'un grand poids, quand j'eus dpos ce million dans la
caisse du payeur de Turin.

J'examinai en dtail les places que le premier consul m'avait charg de
visiter. Rien de ce qu'il avait ordonn n'tait fait. Je ne revenais pas
de ma surprise en voyant que non seulement on ne les avait pas
approvisionnes, mais qu'on avait encore distrait une partie des
ressources qu'elles renfermaient lorsque les Autrichiens les avaient
quittes. La voix publique accusait mme quelques chefs d'avoir vendu
les objets confis  leur garde. Ces dsordres avaient vivement
indispos les troupes; elles conservaient encore l'pret de langage
dont elles avaient contract l'habitude au temps de leurs revers, et
demandaient hautement  quoi leur avait servi de conqurir l'Italie, si
elles taient aussi malheureuses qu' l'poque o elles taient
relgues dans les rochers de Gnes, et si leurs victoires n'avaient
profit qu' des voleurs.

On m'adressa, pendant mon sjour  Milan, plusieurs rapports sur des
dprdations considrables, commises par des employs de l'arme, avec
prire de les transmettre au premier consul. Plusieurs taient relatifs
 des concussions exerces  Gnes depuis la roccupation. Je compris
alors que le premier consul avait en Italie des sources d'informations
sur ce qu'il avait intrt  connatre, et que, comme on le savait
inexorable en matire de dilapidation, chacun s'empressait de lui
signaler celle qui le froissait.

Je ne voulais pas communiquer ces rapports au gnral Massna, quoique
je ne doutasse pas que le souvenir de ce qu'on avait souffert sous son
commandement ne les et exagrs. D'un autre ct, je voulais avoir
quelques claircissemens que le premier consul ne manquerait pas de me
demander. Ne sachant comment m'y prendre dans un pays o je ne
connaissais personne, je me dcidai  m'ouvrir  un homme qui avait
toute l'estime du chef de l'tat,  M. Petiet, intendant de l'arme: il
se prta  ce que je lui demandais, et fit contrler lui-mme ces
rapports, dont un grand nombre se trouvrent malheureusement trop vrais.

Ma mission tait acheve; je me disposais  partir pour Paris, lorsque
je reus une lettre du premier consul, qui me mandait de prendre ma
route par Dijon, et de voir l'tat des troupes qui s'y trouvaient sous
les ordres du gnral Brune.

Je quittai l'Italie, assez pniblement affect de tout ce que j'avais
vu, et repassai les monts. Arriv  Paris, je rendis au premier consul
les rapports qui m'avaient t confis, avec l'opinion de M. Petiet 
l'appui. Il les lut, m'accabla de questions, et s'emporta vivement au
rcit des dsordres qui lui taient signals. Il rappela de l'arme une
foule d'individus: Massna lui-mme cda quelques mois aprs la place au
gnral Brune.

Les ennemis du dfenseur de Gnes parurent un instant l'avoir emport;
mais le premier consul avait alors tout le monde  mnager: il voulait
surtout s'attacher les Italiens, qu'il aimait naturellement, et dont
l'exaspration pouvait tre fcheuse, si la guerre venait de nouveau 
clater. Il disait avec raison que c'tait au gnral Massna  prvoir
de telles consquences et  rprimer les dsordres qui les entranaient.
Une chose surtout l'avait mcontent au dernier point: on percevait un
droit illicite sur chaque sac de grains qui entrait dans Gnes. Imposer
les crales aprs ce que cette malheureuse population avait souffert,
aprs la famine, les horreurs d'un long sige, c'tait outrager
l'humanit et rduire tout un peuple au dsespoir.  la vrit, cet
infme trafic se faisait  l'insu du gnral en chef; mais les
consquences politiques en taient les mmes. La place et t rduite
aux horreurs du besoin, si les chances de la guerre eussent ramen les
Autrichiens sous ses murs.

La trve conclue avec l'Autriche durait encore. Cette puissance se
retranchait sur le trait qui la liait  l'Angleterre, et prtendait ne
pouvoir ngocier sans elle. La perte de l'Italie lui tenait au coeur;
elle ne pouvait se dcider  y souscrire. D'un autre ct, l'Angleterre,
 qui la guerre tait moins onreuse que profitable, ne se pressait pas
de la faire finir. Loin de l, elle ne ngligeait rien pour soutenir la
constance des allis,  l'aide desquels elle exerait une si vaste
influence. La belle saison tirait  sa fin, et l'on n'tait pas plus
avanc qu'au mois de juillet. Le premier consul, du dans ses
esprances, regrettait vivement d'avoir t trop gnreux, et d'avoir
laiss se retirer derrire le Mincio l'arme de M. de Mlas, qu'il
pouvait faire prisonnire. Le mal tait fait; il prit son parti, et ne
songea plus qu' se remettre  la tte de l'arme.

Il fit partir pour l'Italie sa garde, ses chevaux et ceux de son
tat-major. Il envoya en mme temps au gnral Brune l'ordre d'annoncer
son arrive, et de se prparer  passer le Mincio. En Allemagne, l'arme
du Rhin, qui, depuis Marengo, tait aussi en tat d'armistice, se
disposa galement  reprendre le cours de ses oprations; mais le faible
parti que Moreau avait tir de ses troupes avait bien affaibli l'opinion
qu'on avait donne de son talent au premier consul. Il nous rpta mme
plusieurs fois que, si ce gnral avait compris le plan d'oprations
qu'il lui avait trac, et qu'au lieu de se complaire dans sa vieille
mthode, il et pass le Rhin avec toutes ses forces sur l'extrmit de
l'aile gauche des ennemis, il se serait trouv, ds son passage,
beaucoup plus rapproch des tats hrditaires que ne l'tait l'arme
autrichienne; que l'empereur, battu  Marengo, et appris  la fois la
perte de l'Italie et la prsence des Franais sur l'Inn. Dans cette
position, ajoutait-il, Franois et infailliblement fait la paix, tandis
qu'il fallait aujourd'hui courir de nouvelles chances pour l'obtenir.

Des prliminaires de paix avaient t signs  Paris entre le gnral
autrichien Saint-Julien et le gouvernement franais. Duroc fut charg de
les porter  la ratification de l'empereur. Il se rendit au
quartier-gnral de l'arme du Rhin, d'o il demanda un sauf-conduit
pour continuer sa route. Il fut refus, en rendit compte au premier
consul, et reut, courrier sur courrier, l'ordre de revenir  Paris. Le
gnral Moreau reut en mme temps celui de rompre la trve et de
recommencer les hostilits, si on ne lui livrait pas Philisbourg, que
les Autrichiens occupaient sur le Rhin, et les deux places d'Ingolstadt
et d'Ulm, qui avaient des ponts sur le Danube, et pouvaient mettre
l'arme en pril, si elle se portait en avant; et que, dans ce cas, le
gnral Moreau tait autoris  conclure un nouvel armistice qui serait
commun  l'arme d'Italie. Tout en cdant ces trois places, les
Autrichiens offrirent de traiter sur de nouvelles bases.

Le premier consul accueillit cette proposition. M. de Cobentzel se
rendit  Lunville, o les confrences ne tardrent pas  s'ouvrir.
Joseph Bonaparte tait charg des intrts de la France. La ngociation
marchait, mais l'Angleterre avait russi  faire dsavouer M. de
Saint-Julien; elle se flatta d'ajourner encore l'oeuvre de la
pacification. Lord Minto, qui la reprsentait  Vienne, demanda 
intervenir dans les discussions des intrts qui se dbattaient 
Lunville. Le premier consul ne pouvait se mprendre sur l'intention qui
dictait cette tardive dmarche; il l'accueillit nanmoins, mais afin de
djouer l'Angleterre, qui ne cherchait qu' lui faire perdre du temps,
il exigea qu'elle se mt au pralable en tat de cessation d'hostilits
avec la France, comme celle-ci l'tait avec l'Autriche: c'tait
assurment faire preuve d'un vritable dsir d'arriver  une prompte
pacification. Le ministre britannique, qui avait d'autres vues, refusa
l'armistice, tout en persistant dans la demande qu'il avait faite
d'envoyer un plnipotentiaire: cet arrangement n'tait pas admissible.
M. Otto, qui rsidait en Angleterre en qualit de commissaire pour
l'change, et qui avait t muni des pouvoirs ncessaires pour ngocier
la suspension d'armes, en exposa les raisons dans la note qui suit:

Le soussign ayant communiqu  son gouvernement la note, en date du 29
aot, que S. E. lord Grenville lui a fait remettre, est charg de lui
prsenter les observations suivantes:

Des prliminaires de paix avaient t conclus et signs entre S. M. I.
et la rpublique franaise. L'intervention de lord Minto, qui a demand
que sa cour ft admise dans les ngociations, a empch la ratification
de S. M. I.

La suspension d'armes, qui n'avait eu lieu sur le continent que dans
l'espoir d'une prompte paix entre l'empereur et la rpublique, devra
donc cesser, et cessera, en effet, le 24 fructidor, puisque la
rpublique n'avait sacrifi qu' cette esprance de paix immdiate, les
immenses avantages que lui a donns la victoire.

L'intervention de l'Angleterre complique tellement la question de la
paix avec l'Autriche, qu'il est impossible au gouvernement franais de
prolonger plus long-temps l'armistice sur le continent,  moins que S.
M. B. ne le rende commun entre les trois puissances.

Si donc le cabinet de Saint-James veut continuer de faire cause commune
avec l'Autriche, et si son dsir d'intervenir dans la ngociation est
sincre, S. M. B. n'hsitera point  adopter l'armistice propos.

Mais si cet armistice n'est point conclu avant le 24 fructidor, les
hostilits auront t reprises avec l'Autriche, et le premier consul ne
pourra plus consentir,  l'gard de cette puissance, qu' une paix
spare et complte.

Pour satisfaire aux explications demandes relativement  l'armistice,
le soussign est charg  faire connatre  Son Excellence que les
places qu'on voudrait assimiler  celles d'Allemagne sont Malte et les
villes maritimes d'gypte.

S'il est vrai qu'une longue suspension d'armes entre la France et
l'Angleterre pourrait paratre dfavorable  S. M. B., il ne l'est pas
moins qu'un armistice prolong sur le continent est essentiellement
dsavantageux  la rpublique franaise; de sorte qu'en mme temps que
l'armistice maritime serait, pour le gouvernement franais, une garantie
du zle que mettrait l'Angleterre  concourir au rtablissement de la
paix, l'armistice continental en serait une, pour le gouvernement
britannique, de la sincrit des efforts de la France; et comme la
position de l'Autriche ne lui permettrait plus alors de ne pas
rechercher une prompte conclusion, les trois puissances auraient, dans
leurs intrts propres, des raisons dterminantes pour consentir, sans
dlai, aux sacrifices qui peuvent tre rciproquement ncessaires pour
oprer la prochaine conclusion d'une paix gnrale et solide, telle
qu'elle est le voeu et l'espoir du monde entier.

Londres, 17 fructidor an VIII.

Ces raisonnemens taient premptoires, et le parti  prendre mritait
rflexion. Si l'Angleterre ne consentait pas  un armistice spcial avec
la France, celui que cette puissance avait conclu avec l'Autriche ne
serait pas renouvel. Le conseil aulique, n'ayant aucun moyen de
soutenir la guerre, serait oblig de cder, et la paix se trouverait
faite sans l'intervention de l'Angleterre.

Le gouvernement britannique aperut le danger; mais, soit qu'il ne le
sentt pas assez fortement, soit qu'il juget suffisant d'avoir sauv
les apparences vis--vis la cour de Vienne, il se borna  prsenter  la
suite d'une note extrmement diffuse et contourne, un contre-projet
d'armistice qui ne laissait  la France aucun des avantages qu'elle
devait attendre comme compensation de ceux que retirait l'Autriche de la
suspension d'armes qu'elle lui avait accorde. C'tait assez faire
connatre le vritable esprit dont il tait anim. Nanmoins le premier
consul voulut puiser tous les moyens de conciliation. Il prsenta deux
modes de traiter  l'Angleterre. Si elle voulait entrer en ngociation
commune avec l'Autriche, il demanda qu'elle accdt  l'armistice,
attendu qu'il n'y avait que cette voie pour tablir quelque similitude
dans les rapports respectifs des puissances contractantes, et pour
donner  chacun le dsir et le besoin de finir.

Si, au contraire, l'Angleterre voulait entrer en ngociation spare
avec la France, le premier consul acceptait le projet d'armistice que
prsentait le ministre britannique.

Il fit plus: pour donner une nouvelle preuve de ses dispositions
pacifiques, il prorogea de huit jours la reprise des hostilits; mais
cette modration, ces mnagemens ne servirent qu' faire natre des
doutes, des allgations inconvenantes. Il les repoussa par l'organe de
son plnipotentiaire, et s'en remit  la voie des armes pour rsoudre
une question que la diplomatie cherchait  luder. L'office tait ainsi
conu:

Dans tout le cours de la ngociation dont le soussign a t charg, il
a eu lieu de regretter que le dfaut de communications plus directes
avec le ministre de Sa Majest l'ait mis dans l'impossibilit de donner
 ses ouvertures officielles les dveloppemens ncessaires. Le rsultat
de ses dernires communications, auxquelles rpond la note qu'il a eu
l'honneur de recevoir le 20 de ce mois, rend cet inconvnient bien plus
sensible encore.

La premire partie de cette note paraissant mettre en doute la
sincrit des dispositions du gouvernement franais d'entamer des
ngociations pour une paix gnrale, le soussign doit entrer  ce sujet
dans quelques dtails qui justifient pleinement la conduite du premier
consul.

L'alternative propose d'une paix _spare_, dans le cas o Sa Majest
n'agrerait pas les conditions d'un armistice gnral, loin de dvoiler
un dfaut de sincrit, fournit, au contraire, la preuve la plus forte
des dispositions conciliantes du premier consul: elle est une
consquence ncessaire de la dclaration faite par le soussign le 4 de
ce mois. En effet, il a eu l'honneur de prvenir le ministre
britannique que, si cet armistice n'est pas conclu avant le 11
septembre, les hostilits auront t recommences avec l'Autriche, et
que, dans ce cas, le premier consul ne pourra plus consentir,  l'gard
de cette puissance, qu' une paix spare et complte. Cet armistice n'a
pas t conclu  l'poque indique: il tait donc naturel de s'attendre
ventuellement  _une paix spare avec l'Autriche_, et, dans la mme
hypothse,  une paix galement _spare avec la Grande-Bretagne_, 
moins qu'on ne pense que ces calamits, qui accablent depuis huit annes
une grande partie de l'Europe, doivent se perptuer, et n'avoir d'autre
terme que la destruction morale de l'une des puissances belligrantes.

Ce n'est donc pas le gouvernement franais qui propose  Sa Majest de
sparer ses intrts de ceux de ses allis; mais ayant vainement tent
de les runir dans un centre commun, et les trouvant spars _de fait_
par le refus de l'Angleterre de dposer, sur l'autel de la paix,
quelques avantages particuliers dont la France avait dj fait le
sacrifice, le premier consul a donn une nouvelle preuve de ses
dispositions en indiquant un autre moyen de conciliation, que le cours
des vnemens amenera tt ou tard.

Conformment  l'avis que le soussign a donn le 4 de ce mois, on a
notifi, en effet, la cessation de l'armistice continental  l'poque
qui avait t fixe; mais le contre-projet du ministre britannique,
expdi par le soussign le 8 de ce mois, tant arriv  Paris le 10, et
Sa Majest ayant paru convaincue que son alli ne se refuserait point 
un armistice admissible, le premier consul s'est dcid de nouveau 
faire retarder de huit jours la reprise des hostilits. Les ordres ont
t expdis sur-le-champ aux armes d'Allemagne et d'Italie; et dans le
cas o ces ordres fussent arrivs trop tard dans cette dernire contre,
et qu' la suite de quelques oprations militaires, les gnraux
franais eussent eu quelques succs, il leur tait ordonn de reprendre
la position qu'ils occupaient le jour mme du renouvellement des
hostilits.

Le simple expos de ces faits suffira sans doute pour dmontrer que le
gouvernement franais n'a jamais pu avoir l'intention de masquer, par
des ngociations simules, une nouvelle attaque contre l'Autriche, et
qu'au contraire il a apport dans toute cette ngociation la franchise,
la loyaut, qui seules peuvent assurer le rtablissement de la
tranquillit gnrale, que Sa Majest et son ministre ont tant  coeur.

En vain chercherait-on les preuves d'une intention contraire dans
quelques expressions renfermes dans les communications officielles du
gouvernement franais avec les allis de Sa Majest, s'il s'agissait
surtout d'une des dernires lettres crites  M. le baron de Thugut, que
le soussign aurait pu communiquer lui-mme, s'il en et trouv
l'occasion: cette lettre prouverait que le gouvernement franais,
toujours ami de la paix, n'a paru se plaindre des intentions de la
Grande-Bretagne que parce qu'il avait tout lieu de les croire contraires
 un systme solide de pacification.

Le soussign n'est entr dans ces dtails que parce qu' la veille des
ngociations qui pourraient tre entames, il importe aux conseils des
deux puissances d'tre rciproquement convaincus de la sincrit de
leurs intentions, et que l'opinion qu'ils peuvent avoir de cette
sincrit est le plus sr garant du succs des ngociations.

Quant au second point de la note que le soussign a eu l'honneur de
recevoir, il doit se rfrer  sa lettre du 16, par laquelle il a
prvenu S. E. lord Grenville qu'il tait charg de donner des
_explications satisfaisantes_ touchant les principales objections du
gouvernement britannique  l'armistice propos, en le priant instamment
de faciliter des communications verbales avec le ministre. Il tait
donc difficile de croire que le gouvernement franais s'en tiendrait,
sans _aucune modification_,  ses premires ouvertures; car, dans ce
cas, il et t trs inutile de solliciter une entrevue pour donner _des
explications satisfaisantes_.

En parlant des compensations requises pour faire cadrer l'armistice
naval avec la trve continentale, le ministre de Sa Majest trouve
qu'il y a de l'exagration dans la balance tablie par le gouvernement
franais. Une discussion formelle sur cet objet serait sans doute
dplace aprs les succs varis d'une guerre qui a produit tant
d'vnemens extraordinaires. Il est difficile de douter de l'influence
morale de ces vnemens sur les armes, sur les peuples, sur les
gouvernemens eux-mmes, et les inductions qu'on peut en tirer dans le
moment actuel paraissent justifier l'opinion que le soussign a cru
devoir manifester. S'il y a de l'exagration dans cette opinion, elle
est partage par les ennemis de la rpublique eux-mmes, qui ont tout
employ pour prolonger la trve, et qui ne se sont fait aucun scrupule
de se servir mme de la voie des ngociations simules pour gagner du
temps.

Les prliminaires signs par M. le comte de Saint-Julien et dsavous
par sa cour en sont un exemple mmorable, et il faut bien que la
continuation de l'armistice continental soit un _sacrifice_ pour la
rpublique, puisqu'on a tant fait pour la lui arracher.

Mais en admettant mme l'existence de ce sacrifice, le ministre de Sa
Majest dclare formellement qu'on ne saurait exiger de lui un sacrifice
analogue. Il n'appartient certainement pas  la France de juger jusqu'
quel point les engagemens pris par Sa Majest envers ses allis peuvent
gner ses dispositions  cet gard; mais le droit de la France de
demander le prix du sacrifice qu'elle a fait, et qu'elle est encore
prte  faire, est incontestable.

Le premier consul a donn  l'Europe des gages ritrs de ses
dispositions pacifiques; il n'a cess de les manifester envers les
cabinets intresss dans cette lutte; et quand mme sa modration
relverait les esprances des ennemis du gouvernement franais, elle
sera nanmoins toujours l'unique guide de ses actions.

Malgr cette diffrence dans la manire de considrer plusieurs
questions accessoires et prliminaires de la pacification projete, le
soussign doit se fliciter de trouver, dans toutes les communications
qu'il a eu l'honneur de recevoir jusqu'ici, les mmes assurances des
dispositions de Sa Majest de travailler au rtablissement de la
tranquillit de l'Europe; et il ne ngligera aucune occasion de faire
valoir ces dispositions prs de son gouvernement.

Hereford-Street, 23 septembre 1800 (1er vendmiaire an IX).




CHAPITRE XX.

Translation des restes de Turenne.--Crmonie aux
Invalides.--L'armistice est dnonc.--Bataille de Hohenlinden.--Joseph
Bonaparte envoy  Lunville.--Le gnral Clarke.--Canal de
Saint-Quentin.--La paix est conclue.--Renvoi des prisonniers russes.


La nouvelle de l'occupation des trois places tait arrive  Paris le
1er vendmiaire. Les dputs des dpartemens y taient runis, pour la
premire, fois, en corps politique. depuis le 18 brumaire: on s'tait,
sans doute, flatt de pouvoir leur apprendre que la paix tait faite.
Quoi qu'il en soit, il y avait, ce jour-l, crmonie publique, tant 
cause de l'inauguration du sicle qui commenait qu' raison de la
translation des restes du marchal de Turenne, que le premier consul
faisait placer aux Invalides  ct de ceux de Vauban.

Aprs la violation des spultures de Saint-Denis, o le marchal
reposait au milieu des rois, son cercueil avait t enlev et dpos
dans le grenier de l'amphithtre de chirurgie, au Jardin des Plantes,
o il tait encore au dpart du gnral Bonaparte pour l'gypte. Je me
rappelle l'y avoir vu  cette poque, lorsque le gnral Desaix visita
cet tablissement; on le montrait avec vnration, quoiqu'il ft
confondu avec les autres squelettes qui gisaient dans le grenier. Plus
tard, un citoyen respectable ayant obtenu l'autorisation de runir dans
le couvent des Grands-Augustins, qu'il avait transform en musum des
monumens franais, les mausoles chapps aux outrages de Saint-Denis,
avait fait transporter dans ce lieu le corps du marchal de Turenne.
C'est l que le gouvernement le fit prendre pour le transfrer aux
Invalides. L'glise avait t dispose pour la crmonie. Les dputs
des dpartemens, qui avaient t invits, taient placs quand le corps
du marchal entra. Les prtres n'avaient pas encore reparu: il n'y eut
ni clbration d'office divin ni pratique religieuse; la crmonie fut
tout en pompe et en discours.

Lucien Bonaparte, qui tait ministre de l'intrieur, monta dans la
chaire de l'glise: il esquissa  grands traits les malheurs dont la
rpublique avait t accable pendant la tourmente rvolutionnaire; il
fit une allusion touchante aux scnes de deuil dont les derniers jours
du sicle qui venait de finir avaient t tmoins, et mit en parallle
l'expos succinct des amliorations qui avaient t opres dans les
premiers jours du sicle qui commenait. Il passa ensuite aux esprances
que l'on devait concevoir; mais comme il ne prononait pas le mot de
paix, l'inquitude ne se dissipait pas. Il en vint enfin  la situation
extrieure de la rpublique: un silence profond rgnait. L'anecdote du
voyage de Duroc, le refus de passe-ports pour se rendre  Vienne,
l'ordre donn, en consquence, au gnral Moreau, de dnoncer
l'armistice et de reprendre de suite les hostilits,  moins qu'on ne
lui remt Ulm, Ingolstadt et Philisbourg, furent couts avec une
attention inquite.

       *       *       *       *       *

Le ministre termina en annonant  l'assemble qu'au moment o il
quittait le chteau pour se rendre  la crmonie qui les runissait, le
gouvernement avait reu la nouvelle que les trois places exiges taient
occupes par nos troupes, et l'armistice prolong. Un mouvement de
satisfaction se manifesta aussitt dans tout l'auditoire; on dsirait la
paix, on voyait que le premier consul la dsirait aussi, on se flattait
qu'elle finirait par se conclure. Chacun sortit satisfait.

Le refus qu'avait fait l'Autriche d'accorder des passe-ports au gnral
Duroc, en mme temps qu'elle achetait la prolongation de l'armistice 
si haut prix, dnotait une irrsolution  laquelle on ne pouvait se
mprendre. Il tait clair que cette puissance tait sous l'influence de
l'Angleterre, que celle-ci dominait ses dcisions; mais comme il n'tait
pas vraisemblable que l'Allemagne s'immolt au bon plaisir de son
allie, il fallait qu'elle s'attendt  tre soutenue, ou qu'elle et un
_ultimatum_ convenu, pass lequel elle pourrait traiter sparment. Quel
que ft cet _ultimatum_, le premier consul, qui tait prt, ne pouvait
que perdre  prolonger l'armistice. Il se dcida  le rompre, comme je
l'ai dit, et ordonna aux armes du Rhin et d'Italie de dnoncer la
reprise des hostilits. Brune passa le Mincio, et Moreau l'Iser. La
bataille de Hohenlinden eut lieu; Moreau occupa Lintz et poussa des
postes jusqu' Saint-Polten,  huit ou dix lieues de Vienne.

Le premier consul, en apprenant cette victoire, ne douta pas qu'elle ne
dcidt les Autrichiens  s'expliquer; et, pour ne pas perdre de temps,
ds qu'il eut appris par une dpche tlgraphique que le comte de
Cobentzel, qui venait en toute hte pour reprendre les ngociations,
venait d'arriver  Strasbourg, il fit partir son frre Joseph pour aller
discuter les intrts de la France  Lunville.

Joseph n'avait pas dpass Ligny, qu'il rencontra le comte Louis de
Cobentzel qui arrivait en toute hte  Paris avec les pouvoirs
ncessaires pour conclure cette paix tant dsire.

Joseph revint sur ses pas, ramenant avec lui M. de Cobentzel. Ils
descendirent aux Tuileries, o le premier consul les reut l'un et
l'autre dans leur toilette de voyage. Il entretint le plnipotentiaire
autrichien une partie de la nuit, et le fit repartir le lendemain avec
Joseph pour Lunville, o les confrences avaient t indiques.

Le gnral Clarke[35], qui faisait dj tout ce qu'il pouvait pour
acqurir de l'importance, fut envoy, comme gouverneur,  Lunville. Sa
mission tait de donner des dners et d'couter. En mme temps que le
premier consul ouvrait des confrences, il donnait une nouvelle vie 
tous les genres de travaux publics et particuliers. La confiance
renaissait; on ne voyait partout qu'ateliers, que nouvelles entreprises.

L'hiver venait de commencer. Le premier consul se rendit  Saint-Quentin
pour visiter les travaux du canal souterrain qui devait joindre l'Oise
et l'Escaut; il avait le projet de l'achever. Il se fit suivre du
directeur-gnral des ponts et chausses, ainsi que de MM. Monge,
Berthollet et Chaptal.

L'abandon des travaux avait entran des dgradations normes: il
fallait faire de nouvelles dpenses qui s'levaient  des sommes
prodigieuses, et les mmoires des gens de l'art faisaient hsiter sur le
parti qu'il y avait  prendre; on ne savait s'il convenait de poursuivre
les excavations dj faites, ou si l'on devait reprendre en sous-oeuvre
une galerie ouverte dans une fausse direction.

Le premier consul voulut voir les choses par lui-mme, et reconnut, en
effet, qu'on ne pouvait mener  bien une entreprise conue sur un aussi
mauvais plan. Il abandonna des excavations dfectueuses, et fit prendre
au canal la direction qu'il a aujourd'hui. La vote sous laquelle il
court est beaucoup moins longue que celle qui devait d'abord le
couronner. C'est donc au premier consul que la France est redevable de
ce canal, dont les dpartemens du nord tirent dj un si grand profit.

 son retour de Saint-Quentin, il trouva aux Tuileries le gnral
Bellavene, qui lui apportait le trait de paix que Joseph venait de
signer avec M. de Cobentzel. Les stipulations taient les mmes qu'
Campo-Formio, et certainement pour les renouveler il ne fallait pas
avoir gard rancune. Les battus paient ordinairement l'amende. Il n'en
fut rien dans ce cas-ci: les Autrichiens reprirent leurs limites de
Campo-Formio.

Le premier consul se hta de ratifier l'ouvrage de son frre, et la
nouvelle que la paix tait conclue fut transmise partout avec une grande
clrit.

Quelques mois aprs, l'Autriche accrdita, comme son ambassadeur 
Paris, le comte Philippe de Cobentzel, frre du plnipotentiaire, et la
France envoya sous le mme titre,  Vienne, M. de Champagny, devenu plus
tard duc de Cadore, mais qui tait alors conseiller d'tat.

La paix fut accueillie avec des transports de joie d'un bout de la
France  l'autre. Elle rassura les esprits, ramena l'esprance,
consolida la tranquillit rtablie dans l'Ouest. Personne ne souponnait
alors que les cours trangres seraient bientt aprs assez mal
conseilles pour se croire plus menaces par la puissance du levier
moral dont s'tait empar le premier consul, qu'elles ne l'avaient t
lorsque l'unique pense du pouvoir tait d'abattre, de renverser les
trnes, et que le Directoire, dans la vague inquitude qui l'agitait,
n'entrevoyait de salut que dans la ruine des vieux gouvernemens.

L'opinion gnralement rpandue en France tait que la guerre dont on
venait de sortir n'avait t entreprise par les trangers que pour
prvenir la propagation des principes rpublicains, que le Directoire
n'avait cess de chercher  tendre depuis la paix de Campo-Formio.

La conduite plus sage qu'avait adopte le premier consul, la modration
qu'il venait de montrer dans la victoire, devaient rassurer les allis.
Tranquilles sur les agitations qu'ils redoutaient pour leurs peuples,
ils devaient respecter chez les autres ce qu'on ne touchait pas chez
eux.

Le premier consul partageait lui-mme cette illusion. Il y croyait
d'autant plus, que, sachant tout le mal qu'il aurait pu faire 
l'Autriche aprs la bataille de Marengo, il pensait que, si on ne lui
tenait pas compte de sa modration, on ne s'exposerait pas du moins  se
trouver de nouveau  sa merci.

Jaloux de rconcilier la rpublique avec ses ennemis, le premier consul
cherchait  renouer des ngociations partout o il ne lui paraissait pas
impossible d'en ouvrir. Depuis la bataille de Zurich, la Russie n'avait
plus d'arme en campagne contre nous, et cependant elle tait encore en
tat de guerre avec la France. L'empereur Paul rgnait. Le premier
consul imagina de runir tous ceux de ses soldats que le sort des armes
nous avait livrs; il leur fit rendre leur uniforme national, les arma,
les quipa  neuf, et les renvoya. Il remit au gnral russe charg de
les reconduire dans leur pays, une simple lettre, dans laquelle il
disait  l'autocrate que, ne voulant pas faire la guerre  sa nation,
les braves gens que la fortune avait mis dans ses mains n'avaient plus
la chance d'tre changs; que, dans cet tat de choses, il avait rsolu
de mettre un terme  leur captivit; que, plein de confiance dans le
gouvernement russe, il leur avait rendu les armes qu'ils taient dignes
de porter, et leur laissait la libert d'en faire l'usage que leur
prescrirait leur souverain. Ce procd, jusqu'alors sans exemple,
produisit son effet. L'empereur Paul, qui avait dclar la guerre  un
pouvoir anarchique, n'avait plus de motifs pour la faire  un
gouvernement qui proclamait le respect de l'ordre, et ne profitait de
ses succs que pour assurer la paix; aussi envoya-t-il, sans perdre
temps, M. de Sprengporten  Paris, pour remercier le premier consul d'un
procd si gnreux, et traiter de la paix, qui fut presque aussitt
conclue. Ce fut la premire de nos relations avec les trangers qui eut
un plein succs. Les deux pays s'taient fait la guerre; mais il
n'existait point entre eux de ressentiment national qui s'oppost  un
entier rapprochement.

Le premier consul dsarma compltement, et fit rentrer les troupes dans
les garnisons, qu'elles n'avaient pas revues depuis 1792. On licencia,
on renvoya chez eux tous ceux de ces braves volontaires que le danger de
la patrie avait fait courir aux armes. Enfin le nombre des congs fut
tel, que beaucoup de corps se trouvrent rduits  leurs cadres; encore
ceux-ci n'taient-ils pas complets. L'arme remise sur le pied de paix,
le premier consul retira  M. Carnot le portefeuille de la guerre, qu'il
confia au gnral Berthier.




CHAPITRE XXI.

Paix de Lunville.--tat de l'Europe.--Ngociations avec l'Angleterre.


La paix de Lunville avait contrari au dernier point les projets de M.
Pitt, qui tait alors premier ministre d'Angleterre. Il avait dclar
hautement qu'il fallait faire la guerre  la France jusqu' extinction,
et il venait de voir chapper le seul alli qui lui restt. Il entrevit
donc qu' moins de renouer une coalition gnrale, il fallait se
rsoudre  voir aussi l'Angleterre conclure sa paix avec la rpublique
franaise.

L'empereur Paul rgnait en Russie; il avait manifest l'intention de se
rapprocher de la France, et le premier consul avait t au-devant de ces
heureuses dispositions qui furent bientt suivies d'un trait de paix.

La Prusse tait inbranlable dans le systme de neutralit qu'elle
observait depuis la paix de Ble.

L'Autriche venait,  la suite d'une lutte malheureuse, de dposer les
armes.

L'Espagne tait encore engourdie dans ses vieilles habitudes, et tout 
la dvotion de la France.

L'Italie entire tait au premier consul.

La Hollande tait lie  la France par sa politique et sa rvolution.

Les autres petites puissances d'Allemagne n'avaient pas encore
l'importance militaire qu'elles ont acquise dans la suite.

Dans cet tat de choses, M. Pitt se trouvait seul pour soutenir la
guerre; aussi quitta-t-il le ministre, lorsqu'il eut reconnu, pour
l'Angleterre, la ncessit de faire la paix.

Mais en s'loignant des affaires, il se fit donner pour successeur M.
Addington, dont tous les sentimens lui appartenaient. Les noms taient
changs; mais les vues, les maximes restaient les mmes. On cdait  la
ncessit; on souscrivait une trve avec la rsolution bien rflchie de
ne la laisser durer que le temps ncessaire pour renouer une coalition
gnrale contre la France que l'on redoutait, que l'on peignait comme
d'autant plus dangereuse pour la scurit commune, qu'elle avait remis
le soin de dfendre les intrts que la rvolution avait crs aux mains
du premier consul. Le ministre des affaires trangres de France tait,
 cette poque, rempli par M. de Talleyrand, homme de beaucoup d'esprit
sans nul doute, mais qui, dans cette circonstance, fut tout--fait dupe
de ses antagonistes, et resta au-dessous de sa rputation d'habilet.
J'ai souvent entendu le premier consul tmoigner son tonnement de
n'avoir rien appris par son ministre lors de la rupture du trait
d'Amiens, et de la coalition qui ne tarda pas  en tre la suite,
surtout lorsqu'il eut reconnu que cette coalition ne s'tait point
forme sans une multitude de dmarches particulires dont son ministre
aurait d tre inform.

Je reviens aux ouvertures du nouveau ministre anglais. Celui auquel il
succdait avait donn ordre de poursuivre et de capturer les bateaux
pcheurs. Cette mesure, qui n'avait d'autre but que d'accrotre
gratuitement les maux de la guerre, tait contraire  tous les usages.

M. Otto prvint le cabinet anglais que sa prsence tait dsormais
inutile, qu'il ne lui restait qu' quitter un pays o l'on abjurait
toutes les dispositions  la paix, o les lois, les usages de la guerre
taient viols et mconnus. La mesure dont il se plaignait fut aussitt
rvoque. Lord Hawkesbury le prvint en mme temps que le roi tait prt
 renouer les ngociations qui avaient t rompues, que son souverain
tait dispos  envoyer un ministre plnipotentiaire  Paris.

Le premier consul, dont les dispositions taient toujours les mmes,
accueillit vivement l'ouverture; mais, convaincu qu'une ngociation
d'apparat n'tait pas la voie la plus expditive pour rsoudre une
question difficile qu'avaient encore complique huit annes de guerre,
il proposa ou de suspendre de suite les hostilits, ou mme d'arrter
sur-le-champ les articles prliminaires de la pacification. Le ministre
anglais accepta le dernier de ces deux moyens, mais il essaya de mettre
en avant toutes les prtentions qu'il avait affiches. Les vnemens qui
venaient d'avoir lieu dans le nord de l'Europe, le passage de la flotte
anglaise au Sund, la mort inattendue de Paul Ier, lui donnaient de la
confiance; il proposa des conditions inadmissibles. Le premier consul
les repoussa en prvenant le cabinet britannique, qu'il dsirait la
paix, mais qu'il ne la signerait nanmoins qu'autant qu'elle serait
honorable, et base sur un juste quilibre dans les diffrentes parties
du monde; qu'il ne pouvait laisser aux mains de l'Angleterre, des pays
et des tablissemens d'un poids aussi considrable dans la balance de
l'Europe que ceux qu'elle voulait retenir. Il reconnaissait toutefois
que les grands vnemens survenus en Europe et les changemens arrivs
dans les limites des grands tats du continent pouvaient autoriser une
partie des demandes du gouvernement britannique; mais comment ce
gouvernement pouvait-il demander pour _ultimatum_ de conserver Malte,
Ceylan, tous les tats conquis sur Tipoo-Sab, la Trinit, la
Martinique, etc., etc.?

Les armes franaise et espagnole avaient envahi le Portugal; rduite 
toute extrmit, la cour offrait de souscrire les conditions les plus
dures. Le premier consul, qui ne cherchait dans les avantages remports
sur elle que des moyens de compensation capables de balancer les
restitutions que l'Angleterre ferait aux allis de la France, proposa au
cabinet britannique, tout en acceptant ses arrangemens pour les grandes
Indes, le _status ante bellum_ pour le Portugal d'une part, et pour la
Mditerrane et l'Amrique de l'autre. Lord Hawkesbury s'y refusa; il
consentit  se dessaisir de la Trinit, mais il persistait  retenir
Malte, la Martinique, Ceylan, Tabago, Demerary, Berbice, Essequibo.

Ces prtentions s'accordaient peu avec les protestations pacifiques que
ne cessaient de faire les ministres anglais; on releva la contradiction.
Ils rpondirent; l'aigreur s'en mla, et il tait  craindre que ces
rcriminations ne fissent vanouir les esprances que l'on conservait
encore.

Le premier consul voulut prvenir ce fcheux rsultat; il rsolut de
fixer de nouveau les termes de la question, et prcisa les conditions
qu'il tait prt  signer: la note de M. Otto tait ainsi conue:

Le soussign a communiqu  son gouvernement la note de lord
Hawkesbury, en date du 20 juillet. Il est charg de faire la rponse
suivante:

Le gouvernement franais ne veut rien oublier de ce qui peut mener  la
paix gnrale, parce qu'elle est  la fois dans l'intrt de l'humanit
et dans celui des allis.

C'est au roi d'Angleterre  calculer si elle est galement dans
l'intrt de sa politique, de son commerce et de sa nation; et si cela
est, une le loigne de plus ou de moins ne peut tre une raison
suffisante pour prolonger les malheurs du monde.

Le soussign a fait connatre, par la dernire note, combien le premier
consul avait t afflig de la marche rtrograde qu'avait prise la
ngociation; mais lord Hawkesbury contestant ce fait dans sa note du 20
juillet, le soussign va rcapituler l'tat de la question avec la
franchise et la prcision que mritent des affaires de cette importance.

La question se divise en trois points:

La Mditerrane,

Les Indes,

L'Amrique.

L'gypte sera restitue  la Porte; la rpublique des Sept-les est
reconnue; tous les ports de l'Adriatique et de la Mditerrane qui
seraient occups par les troupes franaises, seront restitus au roi de
Naples et au Pape.

Mahon sera rendu  l'Espagne.

Malte sera restitu  l'ordre; et si le roi d'Angleterre juge conforme
 ses intrts, comme puissance prpondrante sur les mers, d'en raser
les fortifications, cette clause sera admise.

Aux Indes, l'Angleterre gardera Ceylan, et par l deviendra matresse
inexpugnable de ces immenses et riches contres.

Les autres tablissemens seront restitus aux allis, y compris le cap
de Bonne-Esprance.

En Amrique, tout sera restitu aux anciens possesseurs. Le roi
d'Angleterre est dj si puissant dans cette partie du monde, que,
vouloir davantage, c'est, matre absolu de l'Inde, le vouloir tre
encore de l'Amrique.

Le Portugal sera conserv dans toute son intgrit.

Voil les conditions que le gouvernement franais est prt  signer.

Les avantages que retire le gouvernement britannique sont immenses: en
prtendre de plus grands, ce n'est pas vouloir une paix juste et
rciproquement honorable.

La Martinique n'ayant pas t conquise par les armes anglaises, mais
dpose par les habitans dans les mains des Anglais, jusqu' ce que la
France et un gouvernement, ne peut pas tre cense possession anglaise:
jamais la France n'y renoncera.

Il ne reste plus actuellement au cabinet britannique qu' faire
connatre le parti qu'il veut prendre; et si ces conditions ne peuvent
le contenter, il sera du moins prouv  la face du monde que le premier
consul n'a rien nglig, et s'est montr dispos  faire toute espce de
sacrifices pour rtablir la paix, et pargner  l'humanit les larmes et
le sang, rsultats invitables d'une nouvelle campagne.

4 thermidor an IX.

La rponse de lord Hawkesbury ne fut pas aussi gnreuse qu'elle aurait
d l'tre. Nanmoins ce ministre annona que son souverain tait dcid
 ne retenir de ses conqutes que ce qui tait indispensable pour
garantir ses anciennes possessions. Quant  Malte, le roi Georges tait
prt  entrer dans des explications ultrieures relativement  cette
le, et dsirait srieusement concerter les moyens de faire pour Malte
un arrangement qui la rendt indpendante de la Grande-Bretagne et de la
France.

La seule difficult qui embarrasst la premire partie de la ngociation
tait leve. On passa  la deuxime. On fit remarquer  lord Hawkesbury
que la sret des anciennes possessions anglaises en Amrique tait loin
d'exiger l'extension dont il cherchait  les appuyer, qu'elles avaient
leur point central  la Jamaque. Cette colonie tendue, opulente, forte
dj par sa position, avait t rendue inexpugnable par les travaux dont
on l'avait couverte. Vouloir encore conserver les nouvelles acquisitions
que l'Angleterre avait faites en Amrique, c'tait vouloir s'assurer
dans les Indes occidentales la domination absolue qu'elle exerait dj
dans les Indes orientales.

Lord Hawkesbury parut en convenir et offrit de restituer la Martinique,
mais avec l'alternative de conserver les Indes occidentales, les les de
la Trinit et de Tabago, et, dans ce cas, dclarer Demerary, Essequibo,
Berbice, ports francs, ou de retenir Sainte-Lucie, Tabago, Demerary,
Essequibo, Berbice.

Cette alternative tait embarrassante.

Si le premier consul abandonnait la Trinit, il causait  l'Espagne une
perte considrable; s'il cdait Berbice, Essequibo, Demerary, il faisait
tomber sur la Hollande tout le poids des sacrifices exigs pour la paix;
d'une autre part, il livrait  l'Angleterre tout le commerce du
continent amricain, et portait  l'Espagne un coup plus sensible que
celui qui rsulterait de l'abandon de la Trinit. Le premier consul et
volontiers cd Tabago pour pargner ses allis, il offrit mme d'y
joindre Curaao. L'Angleterre persistait; il ne voulait pas, suivant son
expression, mettre la paix du monde en balance avec la possession d'une
le qui n'avait plus l'importance politique qu'elle avait eue, et
souscrivit au sacrifice.

Il ne restait plus qu' s'entendre dfinitivement sur Malte; lord
Hawkesbury ludait, chicanait sur les termes; mais enfin il fut convenu
que l'le serait remise  l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem[36], et que
l'vacuation aurait lieu dans le dlai fix pour les mesures de ce genre
en Europe. Les prliminaires de paix furent ratifis par les deux
gouvernemens.




CHAPITRE XXII.

Enlvement de M. Clment de Ris.--Le premier consul m'envoie  Tours 
ce sujet.--Indices divers.--M. Clment de Ris est rendu  sa
famille.--Nouvelles d'gypte.--Prparatifs pour une nouvelle
expdition.--Le premier consul m'envoie  Brest pour en presser le
dpart.--Le gnral Sahuguet.--Machine infernale.


L'administration commenait  respirer. Il n'y avait plus de sacrifices
 imposer  la nation, plus de dpenses extraordinaires  demander aux
finances. On ne parlait que de rformes, d'conomies: de toutes parts,
on entrevoyait un heureux avenir. Une aventure trange vint tout  coup
rembrunir ce tableau. On tait au mois de septembre: un membre du snat,
M. Clment de Ris, fut enlev dans une proprit qu'il habitait aux
environs de Tours. Une troupe d'hommes masqus s'taient prsents chez
lui, l'avaient jet sur un cheval et entran dans l'intrieur de la
fort voisine.

Madame Clment de Ris tait accourue, tout en pleurs,  Tours, demander
du secours au prfet: celui-ci avait rendu compte du fait, et comme
l'enlvement menaait la tranquillit du pays, et qu'il pouvait tre le
prlude d'une insurrection, le premier consul me chargea de me rendre
sur les lieux.

J'arrivai rapidement  Tours: on tait encore plong dans la stupeur; on
n'avait fait aucune recherche au sujet de M. Clment de Ris. Au bout de
quelques jours, son pouse reut un avis par lequel on la prvenait que,
si elle voulait dposer 50,000 francs dans une auberge de Blois ou
d'Amboise qu'on lui dsignait, elle reverrait son mari. Cette
respectable dame n'hsita pas: elle s'adressa secrtement  ses amis,
fouilla dans toutes les bourses, et runit enfin la somme qu'on
exigeait. Je lui avais fait donner l'avis de ne porter que de l'argent
blanc. Elle se mit en route avec ses sacs, et se rendit  l'auberge
dsigne; mais  la vue de la masse de numraire qu'elle sortait de sa
voiture, un homme s'approcha et lui dit vivement: Il n'y a rien  faire
aujourd'hui, retournez; on vous crira, et il disparut.

Elle revint  Tours, le dsespoir dans le coeur: elle croyait son mari
assassin. Je n'en jugeai pas ainsi; j'avais appris qu'un mdecin de
campagne, en faisant la tourne de ses malades, avait rencontr le
groupe qui avait enlev M. Clment de Ris. Saisi lui-mme par les
ravisseurs, qui craignaient qu'il ne donnt l'veil, il avait fait route
avec le prisonnier, avait t conduit  un gte o il avait t dtenu
jusqu' la nuit, et renvoy avec les prcautions ncessaires pour qu'il
ne pt retrouver la trace.

Je l'envoyai chercher. Il me prcisa le lieu o il avait rencontr M.
Clment de Ris; mais les ravisseurs lui ayant aussitt band les yeux,
il ne put indiquer la direction qu'il avait suivie. Tout ce qu'il put
dire, c'est qu'il avait entendu sonner huit heures,  sa gauche, 
l'horloge du bourg de Montrsor. Ils taient arrivs peu de temps aprs
 la station o ils avaient mis pied  terre. On l'avait conduit dans
une maison o l'on n'entrait qu'aprs avoir mont trois marches; on lui
avait dband les yeux, et on l'avait conduit dans une chambre situe 
main gauche en entrant, o on lui avait servi du pt, du jambon et des
artichauts. Aprs le souper, une lettre lui avait t remise pour madame
Clment de Ris; on lui avait de nouveau band les yeux, on l'avait fait
remonter  cheval et men,  travers mille dtours, dans les environs de
Montrsor, o il avait t rendu  lui-mme. La lettre dont parlait le
mdecin tait celle qui tait parvenue  madame Clment de Ris.

Je n'avais pour guider mes recherches que les dpositions de cette dame,
dont la tte tait trouble par la terreur du danger que courait son
mari, et les indications de mon docteur, qui me parut trs adroit.

Sa dposition concidait avec un fait dont je n'ai pas parl. On avait
trouv un chapeau dans les environs de Montrsor, et ce chapeau avait
t reconnu pour tre celui de M. Clment de Ris. J'interrogeai le
mdecin  ce sujet: il rpondit qu'en effet M. Clment avait perdu son
chapeau peu de temps avant d'arriver  la station. Le champ des
recherches se trouvait ainsi circonscrit: c'taient les environs de
Montrsor qu'il fallait explorer, sans sortir du rayon dans lequel on
pouvait entendre l'horloge. J'avais runi la brigade de gendarmerie de
Loches et de Chinon; je lui fis distribuer des copies de la dposition
du mdecin, et la chargeai de fouiller toutes les maisons isoles dont
la campagne est couverte, sur une superficie de deux lieues  peu prs.

Un marchal-des-logis vint bientt me rendre compte qu'il tait sur la
voie. Il avait dcouvert une maison  laquelle s'adaptaient toutes les
circonstances de la dposition du docteur; il tait entr en montant
trois marches, il avait pris  gauche, pntr dans une chambre, et
remarqu,  ct des marches de l'escalier, de vieilles feuilles
d'artichauts qui paraissaient mme y tre depuis quelque temps, car
elles taient fanes et  demi couvertes d'immondices; enfin, on lui
avait servi les dbris d'un jambon, et il n'y avait que dix jours que M.
Clment de Ris avait disparu. Ce marchal-des-logis tait venu  toutes
jambes me rendre compte de ces faits.

Mais dj il tait arriv au prfet des agens du ministre de la police,
M. Fouch. Ces hommes, anciens Vendens, s'taient mis tout d'abord en
communication avec les ravisseurs de M. Clment de Ris, et leur avaient
reproch d'avoir compromis ceux des leurs qui ne voulaient que vivre
tranquilles. Ils s'appuyrent de la dposition que venait de faire le
marchal-des-logis de gendarmerie, et leur firent voir que leur proie
allait leur chapper, que par consquent ils taient perdus.

L'effroi prit les ravisseurs; ils coururent  la maison o tait dpos
M. Clment de Ris, le retirrent de son souterrain, le conduisirent, les
yeux bands,  quelque distance, dans une fort; puis, simulant une
escarmouche avec leurs confrres qui arrivaient de Paris, ils tirrent
quelques coups de pistolet aux oreilles de M. Clment de Ris, et se
perdirent dans le bois. Ceux qui se prsentaient comme les vengeurs de
M. Clment coururent  lui et lui annoncrent qu'il tait libre: le
prisonnier, ivre de joie, arrache son bandeau, les embrasse, et rentre 
Tours au moment o l'on dsesprait de le voir.

Cet enlvement compromettait la sret publique; le premier consul fut
inexorable pour ceux qui l'avaient commis: il voulut que justice ft
faite[37]. Les informations tablirent que la maison signale par le
marchal-des-logis tait bien celle o avait t dpos M. Clment. Je
l'envoyai reconnatre, d'aprs le rapport que le prisonnier en avait
fait. Le trou o il avait t dtenu tait cach sous un amas de fagots,
dans un hangar, prs de la grange: s'il et t plus grand, il et
probablement aussi reu le petit mdecin.

M. Clment de Ris tait rest dix jours enseveli dans ce trou, qu'il n'y
avait plus qu' combler pour l'enterrer vivant; ce qui, peut-tre, n'et
pas manqu d'arriver, si madame Clment de Ris avait pay la somme qu'on
voulait avoir.

Le premier consul, tout en s'efforant de ramener le rgne des lois,
n'oubliait pas l'gypte. Il avait renvoy, ds le mois de septembre,
l'aide-de-camp qui tait venu lui apporter la convention d'El-Arich; et,
comme il avait appris les consquences qu'avait entranes l'inexcution
du trait, il avait prvenu le gnral Klber, par le retour de cet
officier, de l'poque  laquelle il ferait partir les secours qu'on se
proposait de lui envoyer[38]. Il ne pouvait en expdier que de Brest;
nous n'avions de vaisseaux de guerre que dans ce port.

L'administration directoriale avait mme pouss si loin la ngligence,
qu'elle avait laiss dsarmer la plus grande partie de l'escadre que
l'amiral Bruix avait arme: dix vaisseaux seulement taient en tat de
prendre la mer.

La flotte espagnole tait encore  Brest, et se serait trouve dans le
mme tat que la ntre, si le gouvernement de Charles IV ne s'tait pas
charg lui-mme de pourvoir aux plus petits dtails de son entretien:
aussi tait-elle encore dans un tat respectable, quand la ntre tait
rduite  la nullit.

Le premier consul mditait, ds le mois de septembre, le projet de
secourir l'gypte; il avait donn ordre de disposer  prendre la mer les
six meilleurs vaisseaux de la flotte de Brest, auxquels devaient se
joindre les quatre meilleures frgates que l'on pourrait trouver; il les
avait fait choisir et quiper avec une attention particulire, mais il
n'avait communiqu  personne la destination qu'il leur rservait; il
attendait les longues nuits d'hiver pour les faire appareiller.

Cependant 2,000 hommes d'infanterie, 200 de cavalerie, 200 artilleurs,
se runissaient  Brest; l'arsenal de la marine prparait un matriel
considrable en armes, poudre, objets d'armement, plomb coul, balles,
boulets, fer, cuivre, etc. On avait rpandu le bruit d'une expdition
sur Saint-Domingue; chacun croyait que ces prparatifs taient destins
pour la colonie sur laquelle le convoi devait lui-mme se diriger.

Le premier consul me chargea de me rendre  Brest. Je devais veiller 
l'excution des ordres qu'il avait donns, et remettre le plus jeune de
ses frres, Jrme Bonaparte,  l'amiral Gantheaume, qui commandait
l'escadre: c'est de cette poque que date l'entre de Jrme dans la
marine.

J'avais ordre de ne quitter Brest que lorsque l'amiral aurait
appareill. Il fut long-temps  sortir: les vents, la prsence des
Anglais, qui croisaient sur Ouessant et communiquaient chaque jour avec
la terre, le retinrent deux mois dans ce port. Ces insulaires tenaient
encore le rseau de ce vaste systme d'espionnage qu'ils avaient tendu 
l'poque de la guerre civile sur ces contres; il tait impossible, 
moins de s'envelopper du plus profond mystre, de leur drober le plus
lger appareillage.

Le dpart de Gantheaume eut enfin lieu au dclin d'un jour, pendant
lequel le vent semblait vouloir jeter la ville de Brest dans la rade, et
avait forc la croisire anglaise de s'loigner. Il n'y avait que ce
moment pour sortir avec certitude de ne pas tre aperu ni suivi, parce
que le calme ne pouvait manquer de ramener les Anglais: aussi le mit-on
 profit; le vent tait trs bon, mais nos vaisseaux sortirent par une
tempte affreuse, qui leur fit prouver  tous des avaries qu'ils
rparrent  la mer.

L'amiral Gantheaume avait prvu une dispersion, et avait eu soin de
donner  chaque capitaine une instruction secrte qu'il ne devait ouvrir
qu' la mer, et par laquelle il leur indiquait pour premier point de
ralliement le cap Finistre, de l le cap Saint-Vincent, puis la pointe
sud de l'le de Sardaigne, et enfin la cte d'Alexandrie, en gypte.

Le gnral Sahuguet tait encore  terre, lorsque les vaisseaux de
Gantheaume levaient leurs ancres pour appareiller. Le prfet maritime de
Brest, M. Caffarelli, frre de celui qui tait mort en Syrie, le
pressait de s'embarquer, lui faisant observer que l'escadre ne
l'attendrait pas. Le gnral Sahuguet rsistait, et demandait pour les
besoins de sa troupe une somme assez considrable, que le prfet
maritime n'avait pas le pouvoir de lui donner, et que de plus il savait
lui tre inutile, puisqu'il avait le secret de la destination de cette
escadre, que le gnral Sahuguet ignorait. La discussion s'chauffait,
et le gnral Sahuguet poursuivait avec chaleur les intrts de son
expdition de Saint-Domingue, o il croyait fermement qu'il allait.

M. Caffarelli avait inutilement employ tout ce qui tait en lui pour le
dcider  partir; mais le gnral tait inbranlable, et dclarait qu'il
ne s'embarquerait pas sans son argent. Je fus oblig d'intervenir dans
la discussion, et nous convnmes, M. Caffarelli et moi, de dire enfin la
vrit au gnral Sahuguet, qui eut un petit moment de dpit, et qui
partit sans mot dire.

Gantheaume tait en mer depuis quarante heures; il n'tait survenu aucun
incident fcheux; la flotte anglaise ne paraissait pas; je retournai 
Paris par Lorient et Nantes. Ce fut pendant que j'tais  Brest qu'eut
lieu l'attentat du 3 nivose.  mon arrive  Paris, on tait encore tout
mu de l'explosion de la machine infernale; je pus recueillir jusqu'aux
moindres dtails de cette tentative criminelle. On donnait ce jour-l 
l'Opra une premire reprsentation de l'_Oratorio_ d'Hayden. Le premier
consul devait y assister; les conjurs prirent leurs mesures en
consquence.

On avait dj dmoli  cette poque beaucoup de maisons sur le
Carrousel. Nanmoins l'angle de la rue Saint-Nicaise se trouvait encore
en face de la grande porte de l'htel de Longueville, en sorte qu'il
fallait, en venant des Tuileries au thtre, tourner  gauche, puis 
droite, filer dans la rue Saint-Nicaise, passer dans celle de Malte, et
cela coup sur coup; ce qui obligeait les cochers  ralentir le trot de
leurs chevaux pour les faire tourner successivement en sens oppos.
C'tait sur les dlais que ncessiteraient ces dtours que les
conspirateurs avaient assis leurs esprances de succs.

Le premier consul sortit des Tuileries  l'heure ordinaire du spectacle.
Il avait avec lui le gnral Lannes, et, je crois, son aide-de-camp
Lebrun, avec un piquet de grenadiers pour escorte. Il arriva en deux
traits  l'angle o tait place la charrette qui portait la machine
infernale; son cocher, homme hardi et trs adroit, qui avait t avec
lui en gypte, eut l'heureuse pense de tourner dans la rue de Malte, au
lieu de suivre directement la rue Saint-Nicaise. La voiture du premier
consul se trouva ainsi hors de porte. Dans cet instant, l'explosion eut
lieu; elle tua ou mutila une quarantaine de personnes, fit une foule de
victimes, mais manqua celle qu'elle devait atteindre: seulement les
glaces de la voiture se brisrent, et le cheval du dernier cavalier de
l'escorte fut bless. Le premier consul arriva sans accident  l'Opra,
o le bruit de cet vnement se rpandit presque aussitt.

La police, surprise, alla aux enqutes; mais, pendant qu'elle cherchait,
les partis se livraient  des conjectures qui laissaient entrevoir le
dessein arrt de ne laisser chapper aucune occasion de se nuire les
uns aux autres.

Les nobles soutenaient que les jacobins seuls taient capables d'un tel
attentat, qu'ils taient les seuls qui en voulussent au premier consul,
et que, si le ministre de la police ne trouvait aucune trace de cette
infme machination, c'est que c'taient ses anciens complices qui
l'avaient ourdie. Ils vantaient  l'appui la reconnaissance qu'ils
devaient au magistrat protecteur qui avait mis fin  leur exil, et les
avait rintgrs dans leurs biens. Loin d'attenter  ses jours, ils
taient prts  verser leur sang pour lui; enfin ils parlaient tant de
leur zle, de leur dvoment, circonvinrent si bien madame Bonaparte,
auprs de laquelle ils avaient un accs facile, que le premier consul
commenait  ne pas trouver leurs accusations invraisemblables. Une
foule de ceux qui l'approchaient contriburent encore  accrditer cette
opinion. Ils avaient les jacobins en horreur, et ne manquaient pas
d'envenimer les rapports qu'on faisait contre eux. Beaucoup d'autres en
voulaient personnellement  Fouch, et ne ngligeaient rien de ce qui
pouvait lui nuire. Clarke surtout se dchana contre lui avec une
violence inexplicable pour tous ceux qui ne connaissaient pas la vieille
haine qu'il lui portait. Le premier consul, de son ct, n'tait pas
fort content de son ministre. Un complot, qui menaait galement sa vie,
avait t tram peu de temps auparavant, et non seulement la police ne
le lui avait point signal, mais il lui tait dmontr que, sans l'avis
que lui donna un homme d'un coeur gnreux, il et t assassin 
l'Opra.

Les meurtriers furent saisis dans le corridor, o ils s'taient posts
pour l'attendre  la sortie de sa loge, qui, dans ce temps-l, tait au
premier rang en face, entre les deux colonnes qui taient  gauche, en
regardant le thtre. Il y arrivait par la mme entre que le public.
Cette tentative donna l'ide d'ouvrir une entre particulire qui exista
jusqu' la dmolition du thtre.

Ces deux affaires n'taient pas les seuls griefs qu'et le premier
consul contre l'administration de la police: il se plaignait des
dsordres de l'Ouest, et souffrait impatiemment le brigandage auquel la
Bretagne tait en proie. Jamais l'audace n'avait t plus loin. On ne se
contentait pas de voler les recettes dans les diligences, on allait les
saisir  main arme dans les caisses des percepteurs. Les messageries et
les courriers ne pouvaient passer d'un lieu dans un autre sans tre
attaqus et dvaliss. Les choses en taient venues au point qu'on avait
t oblig de mettre, sur l'impriale des diligences, des dtachemens
d'infanterie, et mme cette prcaution ne les sauva pas toujours. Les
hommes sans aveu, que cette ignoble industrie avait rassembls, taient
le flau des pays qu'ils parcouraient. Paris, qui aime  distribuer le
ridicule, ne voyait dans les mesures destines  prvenir ces excs que
leur ct plaisant, et donnait le nom d'_armes impriales_ aux
dtachemens dont les voitures taient charges.

L'envie, qui ne nglige jamais rien, s'emparait des choses les plus
insignifiantes pour nuire  M. Fouch. On allait rptant toutes les
vieilles histoires de police, vraies ou fausses, qui avaient eu lieu
sous l'administration paisible de M. Lenoir, et le ministre passait de
la tte aux pieds par les comparaisons les plus dsavantageuses. Sa
position tait trs dlicate; on s'attendait chaque jour  le voir
renvoyer. Le premier consul coutait tout, mais ne se dcidait pas. Il
eut l'air de se laisser persuader qu'en effet cette entreprise tait
l'oeuvre du parti jacobin, que tout le monde en accusait. D'un autre
ct, beaucoup de gens respectables, qui appartenaient par principes 
la rvolution et tenaient au gouvernement consulaire, proposaient de
saisir l'occasion pour svir contre les ttes remuantes que le dsordre
ne lasse pas. Cette mesure leur prsentait un double avantage: elle
dbarrassait la socit d'lmens de discordes interminables et amenait
les rvlations du parti, si toutefois les coupables se trouvaient dans
ses rangs. M. Fouch ne pensait pas qu'ils y fussent; mais il n'osa
combattre le projet, et aida  dresser la liste des individus qui
s'taient signals par leurs excs. On les arrta, on les conduisit 
Rochefort, o ils furent embarqus pour Cayenne, sans qu'aucun d'eux
trouvt le moindre appui prs de ceux de ses camarades de rvolution qui
s'taient arrangs avec le premier consul.

On avait rejet sur ces malheureux tout l'odieux de l'affaire du 3
nivose; ils traversrent la France chargs de l'indignation publique. Je
les vis arriver  Nantes. Cette ville tait encore exaspre des scnes
rvolutionnaires qui l'avaient inonde de sang. Elle les et mis en
pices, si on n'et fait prendre les armes  la troupe. Encore peu s'en
fallut-il, malgr cet appui, qu'ils ne fussent jets  la rivire.

Le parti des nobles triomphait. Il avait repouss jusqu'au soupon de
l'attentat, et dbitait gravement que des gentilshommes taient
incapables d'une aussi noire conception.

Les recherches continuaient cependant. Le premier consul aiguillonnait
le prfet de police, dont le zle tait encore excit par l'inertie dont
on accusait son chef.

Le cheval qui tait attel  la machine infernale avait t tu sur la
place, mais n'avait pas t dfigur.  ct du cadavre taient pars
quelques dbris de la charrette. Le prfet fit tout recueillir, et manda
les divers marchands de chevaux de Paris. L'un d'eux reconnut celui qui
avait pri pour l'avoir vendu et livr dans une maison dont il dsigna
la rue et le numro. On suivit l'indication, et le mystre fut
dcouvert. La portire dclara les locataires. On apprit successivement
qu'un ancien chef de Vendens, Saint-Rgent, avait travaill, pendant
six semaines avec plusieurs des siens,  la confection de la machine
infernale qu'ils avaient place dans le tonneau d'un porteur d'eau, o
elle avait fait explosion.

Les choses compliques, quelque bien disposes qu'elles soient, chouent
toujours dans l'excution. Le conducteur fit partir trop tard la dtente
qui devait enflammer l'artifice. La voiture du premier consul avait dj
tourn le coin de la rue de Malte, quand l'explosion eut lieu.

Cette dcouverte, quoiqu'il ft trop tard pour atteindre les coupables,
eut du moins l'avantage de faire connatre le parti auquel ils
appartenaient.




CHAPITRE XXIII.

Retour inattendu de l'escadre de l'amiral Gantheaume  Toulon.--Le
premier consul ordonne une seconde expdition.--Je suis envoy 
Rochefort.--Misrable tat de la Vende.--Instructions du premier
consul.--Le roi d'trurie.--Madame de Montesson.


Lorsque j'arrivai, le premier consul tait  la Malmaison. Je me rendis
auprs de lui. Il me tmoigna la satisfaction que lui causait la sortie
de Gantheaume. C'tait la partie la plus difficile de la mission. Il
croyait que l'escadre avait tout fait, puisqu'elle avait triomph de
l'obstacle qui l'arrtait; il ne tarda pas  revenir de cette opinion.

Disperse tout en sortant de Brest, l'escadre s'tait rallie au cap
Finistre. De l elle avait doubl le dtroit de Gibraltar, et avait
pass, sans coup frir, jusqu'au cap Bon. Elle touchait au terme de son
voyage, lorsque tout  coup elle vira de bord, et rentra  Toulon au
moment o on la croyait dans les eaux d'Alexandrie.

Vivement contrari de cet trange retour, dont il ne pouvait s'expliquer
la cause, le premier consul envoya son aide-de-camp Lacue  Toulon,
avec ordre de faire sortir de nouveau l'escadre, et de lui rendre compte
des motifs qui avaient dcid l'amiral  la ramener.

Je fus curieux de les connatre; j'appris qu'ils tenaient tous aux
fausses notions que l'on s'tait faites de l'tat o tait l'arme
d'Orient, et des forces que les Anglais entretenaient sur la cte
d'Afrique. Les officiers de la flotte s'taient imagin qu'une fois
entrs  Alexandrie, ils ne pourraient plus en sortir; ils craignaient
d'tre faits prisonniers, et se prvalant de l'avarie que s'taient
faite des vaisseaux dans un abordage, ils ramenrent l'escadre  Toulon.
Ils firent ainsi un trajet triple de celui qui leur restait  franchir
pour arriver  leur destination, et coururent vingt fois le danger de
donner dans les escadres anglaises, pour viter la chance de les
rencontrer sur une plage dont nous tenions tous les points. Pour
surcrot de regret, on sut, dans la suite, qu'ils seraient entrs dans
les passes sans coup frir; aucune croisire ne les observait alors.
Tous les vaisseaux anglais s'taient rendus dans l'Archipel, pour
stimuler les Turcs et leur faire faire de nouveaux efforts. L'amiral
Gantheaume ne pouvait l'ignorer, puisqu'il avait rencontr et pris dans
son retour un vaisseau de guerre anglais, qui lui avait fait connatre
cet tat de choses. Les motifs qu'allguait Gantheaume taient
misrables. Nanmoins il s'obstina  ne pas reprendre la mer. Il fut
impossible de vaincre sa rsistance; quel que ft le mcontentement du
premier consul, il fallut se rsigner et aviser  une nouvelle
combinaison pour porter des secours en gypte.

L'expdition avait russi  appareiller malgr les vents et les Anglais.
Un nouveau convoi pouvait avoir le mme rsultat. Le premier consul
ordonna les prparatifs d'une seconde expdition dans le port d'o la
premire tait sortie. Il fit armer six vaisseaux, et les confia au
vice-amiral Latouche-Trville, qui fut charg d'excuter ce que
Gantheaume n'avait pas fait. En mme temps, il m'envoya rassembler et
organiser  Rochefort tout ce qui devait tre embarqu sur une autre
expdition qu'il y formait. Je me rendis d'abord  Lorient[39], o je
devais faire mettre  la mer deux vaisseaux neufs, ainsi qu'une frgate,
qui se trouvaient dans ce port. Je communiquai mes instructions au
prfet maritime, qui tait alors le vice-amiral Decrs, depuis ministre
de la marine et duc. Il fit appareiller sur-le-champ, et envoya ces
btimens mouiller  l'le d'Aix,  l'embouchure de la Charente, d'o ils
avaient ordre de se runir  l'escadre que l'on armait  Rochefort.

Je revins  Nantes et traversai la Vende pour me rendre  Rochefort.
Ces malheureuses contres taient encore fumantes des incendies qu'elles
avaient essuys. Je n'y vis pas un homme, pas une maison; des femmes,
des enfans, des dcombres, voil tout ce que je trouvai dans un trajet
de quinze lieues,  travers la partie la plus riche de ces provinces,
peu auparavant si florissantes! Elles n'avaient pas une habitation
debout. Les champs restaient en friche, les villages taient, en quelque
sorte, ensevelis sous les ronces et les herbes dont leurs ruines taient
recouvertes; les chemins taient totalement dfoncs. De quelque ct
que je portasse mes regards, je n'apercevais qu'un vaste tableau de
dvastation, qui portait  l'me. Le jour tombait; je ne pouvais
m'engager la nuit dans des routes aussi mauvaises, je me rfugiai dans
une chaumire o l'on avait tabli une station de poste. J'y trouvai des
prtres qui revenaient de la Louisiane, o ils avaient t chercher un
asile, lorsque la perscution les eut chasss de leur pays. Je fus
frapp des soins que leur rendaient les paysans. Ma voiture, mon argent,
mon habit, s'clipsrent devant leur soutane; souper, appartement, tout
fut pour eux. Ils voulurent bien partager leur repas avec moi; mais je
fus oblig d'attendre le jour sur une chaise au coin du feu.

Enfin, aprs beaucoup de peine, j'atteignis Rochefort. L'amiral Bruix y
tait dj arriv, ainsi que les deux vaisseaux de Lorient; mais il s'en
fallait bien que ceux qu'on armait dans le port fussent prts  prendre
la mer.

Le premier consul m'envoyait chaque semaine plusieurs courriers
extraordinaires, que je devais lui renvoyer dans le jour avec la rponse
 chacune des questions qu'il m'adressait, parce qu'il venait
d'apprendre qu'une arme anglaise s'embarquait pour aller attaquer
l'gypte; il me pressait, et pressait l'amiral de ne ngliger aucun
moyen de hter l'expdition. Ses lettres, qui formaient quelquefois des
cahiers, exprimaient toute la sollicitude que lui inspirait la colonie.
Il n'omettait aucun des objets dont elle avait besoin; l'artillerie
comme les petites armes, les mdicamens comme les projectiles, il
indiquait, prescrivait tout: chariots, harnais, pices de rechange,
outils pour tous les genres de professions, tuis de mathmatiques,
crayons, trousses de chirurgie, instrumens de chimie, enfin il n'y avait
pas jusqu'aux menus objets qu'emploient l'ingnieur, le chimiste, le
mcanicien dont il ne se ft occup. Beaucoup d'entre eux ne se
trouvaient ni  Rochefort ni  La Rochelle: j'allai moi-mme les
chercher  Bordeaux.  force de travail, l'amiral Bruix tait parvenu,
de son ct,  armer trois vaisseaux et trois frgates. Il les fit
appareiller pour l'le d'Aix, o ils se runirent  ceux qui taient
venus de Lorient.

Cette escadre se trouvait ainsi charge non seulement d'un renfort
important, mais encore de tout ce dont la colonie pouvait manquer pour
ses tablissemens. Le premier consul m'avait fait adresser les
dtachemens de toutes armes qui devaient tre embarqus, et m'avait
prescrit de rpartir les hommes et les objets de chaque espce, de
manire que chaque btiment et un nombre gal d'hommes, d'armes, de
munitions et de matriel. Ainsi j'avais huit btimens; je devais diviser
en autant de parties les corps, les poudres, les munitions, les
projectiles, etc., et les distribuer par huitime sur chaque bord. De
cette manire, chaque vaisseau portait un peu de tout. En en perdant un,
on ne perdait qu'une portion de chaque chose au lieu d'une chose entire
qui aurait pu tre celle dont la colonie ou l'arme avait le plus
besoin.

Cette distribution tait inusite. L'administration de la marine la
repoussa vivement. Je rendis compte de cette opposition au premier
consul, qui trancha imprativement la question; il me rpondit de tenir
la main  l'excution de ses ordres, et me chargea de faire comprendre 
l'amiral l'avantage de la division qu'il avait prescrite. Elle nous
donnait l'assurance de faire arriver en gypte une partie de tous les
objets dont se composait l'armement, et nous garantissait des
consquences qu'et pu avoir pour la colonie la perte d'un vaisseau
charg des produits qui lui manquaient.

Je dus envoyer un tat dtaill de ce que chaque btiment emportait de
soldats de chaque corps, d'objets de chaque espce. Le premier consul le
trouva bien et le renvoya tel qu'il l'avait reu. Tout tait prt; on se
disposait  partir, lorsqu'il m'expdia l'ordre de prendre une corvette
qui ft bonne voilire, et de la charger de bois de construction pour
l'artillerie, de roues, de bois de charronnage, d'affts monts ou
disposs, que j'tais autoris  puiser dans l'arsenal de La Rochelle.
Je fus chercher une corvette rapide comme il la fallait; je la chargeai
 comble, je la runis  l'escadre, et rendis compte de l'tat des
choses au premier consul. Sa rponse ne se fit pas attendre: c'tait
l'expdition des ordres qu'il avait donns  Bruix de se rendre
immdiatement dans la Mditerrane, o il devait rallier sous son
commandement l'escadre de Gantheaume, et faire le plus de diligence
possible pour gagner Alexandrie.

C'tait assurment un tour de force d'tre parvenu, avec les faibles
moyens que possdait la marine lorsque le premier consul avait pris les
rnes de l'tat,  armer onze vaisseaux et sept ou huit frgates dont se
composaient les deux escadres. Si ces btimens fussent arrivs en
gypte, comme il a t constat depuis qu'ils pouvaient le faire, la
colonie tait sauve. Ils lui portaient au-del de huit mille hommes de
troupes, plus de cinquante mille pices d'armes, et une foule d'autres
objets qui eussent concouru  sa dfense. Malheureusement les
difficults qu'on avait eues  les armer avaient donn  la saison
favorable aux appareillages le temps de s'couler. Les calmes, les vents
contraires, survinrent. On fut oblig d'ajourner l'expdition 
l'quinoxe d'automne; mais alors il n'tait plus temps, tout tait perdu
en gypte, comme nous le verrons bientt.

Pendant que le premier consul pressait l'envoi des secours qu'il
destinait  l'arme d'Orient, il ne ngligeait rien de ce qui pouvait
donner de l'inquitude aux Anglais. Le Portugal tait une de leurs
factoreries; il rsolut de les en chasser. Il avait deux buts dans cette
entreprise, d'occuper un pays avec lequel nous tions encore en guerre,
et de pousser les Anglais  envoyer au secours de leur alli les forces
qu'ils destinaient  oprer en gypte.

L'Espagne entra dans ses vues; elle runit une arme en Estramadure et
accorda passage par la Biscaye et la Castille aux corps de troupes
franaises qui devaient la joindre et la soutenir.

La runion eut lieu  Badajoz. Le roi d'Espagne vint lui-mme prendre le
commandement des forces combines. Le clbre Godoy, dont il sera parl
dans la suite de ces Mmoires, commandait en second.

Nos troupes taient sous les ordres du gnral Leclerc, beau-frre du
premier consul; elles ne dpassaient pas dix  douze mille hommes de
toutes armes.

Lucien Bonaparte, qui, peu de temps auparavant, avait quitt le
ministre de l'intrieur, venait d'tre nomm ambassadeur en Espagne, et
suivait aussi le roi  l'arme.

Trop faible pour rsister aux forces qui marchaient  lui, le
gouvernement portugais ne songea qu' conjurer l'orage. Son alli
l'abandonnait  lui-mme; il souscrivit la paix qu'on lui dicta, et
envoya un ambassadeur au premier consul. Ce fut le premier que cette
puissance accrdita en France depuis la rvolution.

Cette petite expdition valut  don Godoy, que le trait de Ble avait
dj fait prince de la Paix, une extension de faveurs et de crdit dont
l'histoire de ses pareils n'avait pas encore prsent d'exemple. Il
ramena son roi  Madrid, devint l'homme ncessaire au-dedans comme
au-dehors, et ne tarda pas  tre l'objet de l'animadversion des
Espagnols.

Ce fut  la suite de cette paix que, pour excuter un des articles du
trait de Lunville, le premier consul plaa sur le trne de Toscane le
fils de l'infant de Parme, qui avait pous la fille du roi d'Espagne.
Ce prince fut reconnu sous le titre de roi d'trurie, et vint remercier
le premier consul de son lvation. Reu par le gnral Bessire, qui
tait all  sa rencontre jusqu' Bayonne, il traversa la France sous le
nom de comte de Livourne, qu'il garda pendant son sjour  Paris.

Les vieux rpublicains ne virent pas sans dplaisir cette visite
inattendue. Les nobles, au contraire, applaudissaient de toutes leurs
forces, et faisaient remarquer la diffrence qu'il y avait entre le
premier consul, qui venait de faire un roi, et le Directoire, qui
improvisait partout des rpubliques.

Le malheureux prince tait peu propre  recommander les institutions
qu'ils chrissaient. Tout en lui accordant un excellent coeur, la nature
lui avait dparti peu de moyens, et l'ducation monacale qu'il avait
reue avait achev de fausser son esprit. Il passa  la Malmaison
presque tout le temps qu'il fut  Paris. Madame Bonaparte emmenait la
reine dans ses appartemens, et comme le premier consul ne sortait de son
cabinet que pour se mettre  table, les aides-de-camp taient obligs de
tenir compagnie au roi et de chercher  l'amuser, car il tait incapable
de s'occuper. Et en vrit il fallait de la patience pour couter les
enfantillages qui remplissaient sa tte. On avait sa mesure, on fit
venir les jeux qu'on met d'ordinaire dans les mains des enfans: il
n'prouva plus d'ennui. Nous souffrions de sa nullit: nous voyions avec
peine un beau et grand jeune homme, destin  commander  des hommes,
qui tremblait  la vue d'un cheval, passait son temps  jouer  la
cachette ou  nous sauter sur les paules, et dont toute l'instruction
se bornait  savoir des prires,  dire son _Benedicite_ et ses
_Grces_. C'tait pourtant  de telles mains qu'allaient tre confies
les destines d'une nation!

Lorsqu'il partit pour se rendre dans ses tats, Rome peut tre
tranquille, nous dit le premier consul aprs l'audience de dpart,
celui-l ne passera pas le Rubicon.

Le dpart du roi d'trurie donna lieu  une inconvenance qui faillit
avoir des rsultats fcheux pour celle qui se l'tait permise. Madame de
Montesson, qui avait pous de la main gauche le duc d'Orlans,
grand-pre de celui d'aujourd'hui, dont elle n'avait cependant jamais
port le nom, s'tait sans doute imagin que la rvolution, en
dtruisant les titres, avait sanctionn les liaisons qu'elle avait eues
avec un prince du sang; elle s'avisa tout  coup qu'elle tait la seule
parente que le comte de Livourne et  Paris, et que, comme telle, elle
devait lui faire les honneurs des dbris de la bonne compagnie. Il
fallait assurment avoir accept la rvolution dans toutes ses
consquences, pour concevoir la pense de runir ce que la capitale
renfermait d'migrs rentrs, d'hommes qui s'taient levs par leurs
actions, chez une ancienne matresse du duc d'Orlans, afin d'y saluer
l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne. Madame de Montesson osa
davantage: elle invita la famille du premier consul, ainsi que les
personnes qui y taient attaches. Nous y allmes sans le prvenir, mais
nous fmes vertement rprimands le lendemain: il s'leva avec force sur
l'inconvenance d'une telle invitation; et s'il ne svit pas contre celle
qui se l'tait permise, c'est, je crois, parce que madame Bonaparte prit
les intrts de madame de Montesson, et qu'il avait encore besoin de
mnager tout le monde.




CHAPITRE XXIV.

Assassinat du gnral Klber.--Regrets du premier consul.--Le gnral
Menou prend le commandement en chef.--Arrive de l'arme anglaise
commande par Abercrombie.--Bataille d'Alexandrie.--Capitulation du
gnral Belliard au Caire.--Capitulation de Menou.--Retour de l'arme
d'gypte.


J'ai laiss le gnral Klber en gypte, ayant rpar ses fautes, mais
aprs avoir perdu, pour cela, un monde considrable; de plus, ayant
appris la rvolution du 18 brumaire, et ne songeant plus  revenir en
France sans l'autorisation du premier consul.

Aprs avoir rejet le grand-visir en Syrie, et aprs avoir repris le
Caire, o le quartier-gnral s'tait tabli de nouveau, Klber
s'occupait  reconstruire tout ce qui avait t dtruit pendant
l'occupation momentane de cette ville par les Turcs. Il tait un matin
 se promener sur la terrasse de son jardin avec un architecte qu'il
entretenait de projets d'embellissemens  ajouter  sa demeure,
lorsqu'il vit sortir de dessous un massif de figuiers un malheureux
fellah (paysan), presque nu, qui lui remit  genoux un papier ploy;
l'architecte regardait de l'autre ct de la terrasse, pendant que
Klber dployait le papier: ce fut alors que le misrable lui enfona
dans le coeur un poignard qu'il tenait cach sous sa robe, redoublant les
coups jusqu' ce que Klber ft tomb.

L'architecte Protain accourut avec sa toise sur l'assassin: mais, en
ayant t bless lui-mme, il ne put le saisir; ses cris amenrent du
monde, mais trop tard, Klber expirait. On trouva ce fellah cach dans
le jardin, o on l'arrta. Il fut interrog, jug, et condamn  mort;
il subit le supplice du poing coup et de l'empalement avec le mme
sang-froid qu'il avait excut son crime.

Ce fellah n'tait g que de dix-huit ou vingt ans au plus. Il tait de
Damas, et dclara qu'il en tait parti sur l'ordre du grand-visir, qui
lui avait donn la commission de venir en gypte tuer le grand sultan
des Franais; que ce n'tait que pour cela qu'il avait quitt ses
parens. Il avait fait presque tout le voyage  pied, et n'avait reu du
visir que l'argent rigoureusement ncessaire aux besoins de ce voyage.

En arrivant au Caire, il avait t faire ses dvotions  la grande
mosque, et ce n'tait que la veille du jour de l'excuter, qu'il avait
confi son projet  l'un des schrifs de cette mosque.

Le premier consul avait t inform, ds l'hiver de 1799  1800, de la
mort de Klber. J'tais en service prs de lui, lorsque le courrier, qui
venait de Toulon avec d'normes paquets parfums, me les apporta, aux
Tuileries,  dix heures du soir. Tout dormait, et je ne voulus pas
rveiller le premier consul pour lire, quelques heures plus tt, des
paquets qui venaient d'gypte; j'attendis, pour les lui remettre,
l'heure  laquelle Bourrienne entrait chez lui: il me fit rester pour
ouvrir les paquets, qui contenaient le rcit de tout ce qui tait
survenu en gypte depuis le dpart de l'arme turque.

La perte de Klber eut une grande influence sur l'avenir de la colonie.
Le premier consul avait dj oubli ses torts vis--vis de lui, et
tmoigna beaucoup de regrets de le perdre d'une manire aussi
malheureuse.

Il regardait sa mort comme un vnement funeste et malencontreux pour
ses projets  venir. Il disait tout haut ce qu'il pensait de Klber sous
ce rapport. Il aurait voulu avoir quelqu'un capable de le remplacer, il
l'aurait fait partir sur-le-champ; mais l'espce d'hommes propres  un
commandement de cette importance tait rare, et,  cette occasion, il
tmoigna encore des regrets de la perte du gnral Desaix. Il rflchit
long-temps au choix qu'il pourrait faire; il m'a mme fait l'honneur de
m'en parler un jour, qu'il paraissait s'tre arrt sur le gnral
Richepanse[40]; mais il ne le nomma pas, esprant davantage de l'effet
que produirait l'arrive de ses escadres, qu'il croyait encore pouvoir
faire partir.

Aprs la mort de Klber, on rendit  ce gnral des honneurs
magnifiques, et on lui leva un monument. Malheureusement le
commandement de l'arme revenait, par droit d'anciennet, au gnral
Menou, homme fort respectable sans nul doute, mais moins militaire que
qui que ce soit au monde; du reste, ne s'en faisant pas accroire, et
avouant qu'il ne s'tait jamais occup de le devenir. En outre, un
mariage qu'il avait contract, malgr son ge, avec une femme turque,
lui avait donn du ridicule, et l'avait rendu l'objet des plaisanteries
des officiers de l'arme, qui ne s'en gnaient mme pas devant les
Turcs, naturellement graves, et pour lesquels la raillerie est un
inconvnient capital, quand elle s'attache  celui qui commande.
Indpendamment de ce que le gnral Menou ne comptait point de gloire
dans ses services, il avait  commander une arme gte sous ce rapport,
et tout--fait intraitable sous celui de beaucoup d'exigences: ce fut
donc dans cet tat de dconsidration militaire que l'arme anglaise le
trouva  la tte de celle qu'elle venait combattre en gypte. Cette
arme, commande par Abercrombie, aprs avoir t plusieurs mois  se
runir et  s'organiser au fond de la Mditerrane, dans le golfe de
Satalie, arriva enfin  la vue d'Alexandrie, o nos escadres auraient pu
entrer pendant deux mois conscutifs, sans y rencontrer une seule voile
en croisire. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Aboukir, entre Alexandrie
et l'embouchure du Nil, et elle prit terre sur la mme plage o les
Turcs avaient dbarqu quinze ou dix-huit mois auparavant. C'est ici que
commencrent une suite de fautes que, dans l'intrt de l'histoire, il
faut dtailler.

Quoique, en quittant l'gypte, le premier consul y et laiss pour
instruction de tenir l'arme rapproche de la cte dans la saison
favorable aux dbarquemens, on n'en avait rien fait: elle se trouvait
encore divise et rpandue sur la surface du pays, pour la plus grande
commodit des troupes et celle de leurs gnraux, sans que rien et t
prpar pour leur concentration. Il arriva de l que l'arme anglaise,
en dbarquant, ne trouva, pour lui disputer la plage, qu'un faible corps
de la garnison d'Alexandrie, command par le gnral Friant, gouverneur
de cette place. Friant se rappelait tout ce qui avait t dit sur celui
de ses prdcesseurs qui s'tait trouv dans la mme position lors du
dbarquement des Turcs: soit pour cette raison, soit pour d'autres
motifs, il attaqua l'arme anglaise, en fut fort maltrait, et oblig de
se retirer aprs avoir prouv inutilement une perte que la position de
l'arme rendait importante.

Le gnral Menou, auquel on avait rendu compte de l'apparition de
l'arme anglaise, tait enfin parti du Caire aprs avoir mis plusieurs
jours  s'arrter  un plan d'oprations. Il avait fait marcher en avant
le gnral Lanusse avec une partie de la division qu'avait le gnral
Desaix. Cette division, arrive aprs l'chec prouv par Friant,
attaqua  son tour, et aussi dsavantageusement, l'arme anglaise, qui
la maltraita de mme, et l'obligea de se retirer avec une perte plus
considrable encore.

Ces affligeans rsultats d'attaques partielles de la part de troupes
auxquelles l'intrt de leur position imposait la loi de n'agir que
runies, n'taient que la consquence des mauvaises dispositions du
gnral Menou, qui avait imagin de porter une partie de ses forces sur
la lisire du dsert, et de retenir l'autre au Caire, lorsqu'il et d
tout pousser sur la cte.

Il arriva enfin lui-mme avec le reste de l'arme, fit ses dispositions
d'attaque, et livra, sous les murs d'Alexandrie, le 30 ventose, la
bataille qui porte ce nom, et dont la perte dcida du sort de l'gypte.

Notre arme aurait t plus forte que l'arme anglaise, sans toutes les
pertes que Klber, d'une part, et ces deux attaques dcousues, de
l'autre, lui avaient fait prouver: elle avait une supriorit
incontestable en cavalerie et en artillerie. Elle tait devenue
infrieure en infanterie; mais ce qui surtout fut nuisible au dernier
point, c'est que la plupart des gnraux marquans de cette arme
excitaient la jalousie ou la dfiance du gnral Menou. Il avait de la
peine  se rsoudre  appeler au secours de son inexprience les
lumires de ceux qu'il avait longuement offenss. Il fut cependant
oblig d'en venir l. Il fit demander un plan d'attaque au gnral
Lanusse, qui le concerta avec le gnral Reynier. Les dispositions
arrtes furent aussitt converties en ordre du jour, et tout se prpara
pour l'action; mais Lanusse fut atteint ds les premiers coups. La
tentative sur laquelle reposait le noeud de l'action choua: il ne fut
pas possible d'y remdier.

Les corps firent, comme  leur ordinaire, beaucoup de traits de bravoure
dont on ne sut point tirer parti. Le gnral en chef de l'arme anglaise
fut tu, et nanmoins notre arme se retira le soir dans les lignes
d'Alexandrie, laissant le champ de bataille aux Anglais. Ceux-ci
s'approchrent bientt de la place, qui,  la vrit, tait inattaquable
pour les moyens qu'ils avaient apports avec eux; mais ils conduisirent
le reste de leur campagne de la manire la plus habile.

Le gnral Menou avait renferm l'arme dans Alexandrie. Il ne pouvait
plus communiquer avec l'gypte que par la route que suit le canal de
Rahmani, les Anglais tant matres de la mer ainsi que de la presqu'le
d'Aboukir.

Leurs ingnieurs firent la reconnaissance des rives du canal du grand
Alexandre. Ils virent bientt que cette construction avait t excute
au moyen de grands travaux  travers le lac Marotis, qui se trouve sur
la droite du canal en allant d'Alexandrie au Nil, et n'est spar du lac
d'Aboukir, et par consquent de la mer, que par ce mme canal, dont les
bords servaient de digues  ces deux lacs. Ils reconnurent de mme que
le lac d'Aboukir tait plus lev que le lac Marotis, dont les eaux
taient vapores par le soleil, et couvraient le sol de
cristallisations salines.

Les ingnieurs anglais, aprs avoir dtermin le point le plus bas du
lac Marotis, ouvrirent  ce point les deux digues qui formaient les
bords du canal, lesquelles existaient depuis sa construction; et aprs
avoir fait repasser toutes leurs troupes en de de la coupure, ils
introduisirent les eaux du lac d'Aboukir dans l'ancien lac Marotis,
qui, en peu de jours, s'en remplit jusqu' la tour des Arabes,  huit
lieues  l'ouest d'Alexandrie.

Par cette opration, Alexandrie fut entoure d'un ct par la mer, et de
l'autre ct par ce nouveau lac Marotis: au moyen d'un petit corps de
troupes que les Anglais avaient post pour empcher le rtablissement de
la coupure du canal, et intercepter les communications, ils tinrent
l'arme du gnral Menou bloque dans Alexandrie, o il y avait
heureusement d'immenses magasins.

Les eaux avaient envahi le lac Marotis au point que, si le gnral
Menou avait eu la pense de reprendre le chemin du Caire, il n'aurait pu
y parvenir qu'en faisant le tour de cette inondation et en passant par
la tour des Arabes. Or, il aurait eu vingt-six lieues  faire dans le
dsert avant d'arriver  de l'eau potable, et il n'avait point de
chameaux de convoi pour emporter de quoi faire ces vingt-six lieues,
tandis qu'avant l'introduction des eaux sales dans ce lac, il n'avait
que cinq ou six lieues  faire pour trouver de l'eau douce.

Dans cette position, il ne pouvait donc que s'amuser  manger ses
magasins. Les Anglais, aprs avoir pris toutes ces mesures, avaient fait
transporter leurs munitions de toute espce  l'embouchure de la branche
du Nil qui se jette dans la mer  Rosette; ils firent ensuite marcher
leur arme sur le Caire, en remontant le Nil, o ils arrivrent sans
coup frir, et trouvrent le gnral Belliard, que le gnral Menou y
avait laiss avec un petit nombre de troupes pour garder cette ville,
ses hpitaux, ses magasins et toute l'administration de l'arme,
c'est--dire qu' proprement parler, le gnral Belliard n'tait entour
que d'embarras, et n'avait point de soldats. Les choses se trouvaient
dans une position inverse de celle o elles auraient d tre.

Menou, avec toute l'arme, tait bloqu dans Alexandrie par une petite
troupe anglaise qui gardait la coupure du canal, et Belliard tait dans
une ville ouverte avec tout le matriel de l'arme, et une trs petite
troupe pour se dfendre contre toute l'arme anglaise. Dans cette
position, il ne pouvait songer qu' capituler, et c'est aussi ce qu'il
fit.

On a beaucoup dit qu'il aurait d remonter dans la Haute-gypte. Cela
n'tait pas impossible; mais qu'y et-il fait? Quels magasins, quelles
ressources y et-il rencontrs? Avec quoi et-il aliment la guerre?
Pouvait-il avec la poigne d'hommes qu'il commandait faire  la fois
tte aux Cipayes qui venaient de l'Inde, et aux troupes que l'Europe et
l'Asie avaient dj jetes sur lui?  quoi bon d'ailleurs courir de
nouvelles chances, plus prilleuses que les premires? Pour attendre des
secours? Mais comment la mtropole lui et-elle fait parvenir, au milieu
des dserts du Sad, les secours qu'elle n'avait pu lui fournir au
centre du Delta? Y avait-il plus de facilit de pntrer dans la mer
Rouge que de dbarquer sur les bords de la Mditerrane; de prendre
terre  Cossir, que d'atteindre Alexandrie, Bourlos ou Damiette? La
fortune avait prononc; prolonger la lutte tait verser du sang  pure
perte. La critique se rencontre plus souvent, parce qu'elle est plus
facile, surtout quand on l'exerce loin des dangers.

Belliard capitula, et obtint d'tre transport en France avec son monde.

L'arme anglaise ramena sur les bords de la mer toute cette grande
ambulance, et arriva tout  propos pour recevoir  composition le
gnral Menou, qui tait  peu prs  son dernier morceau de pain, et
qui ne voulut pas attendre qu'il ft sans ressource, afin d'avoir une
meilleure capitulation.

D'un autre ct, les Anglais, dont la flotte tait au mouillage dans la
rade d'Aboukir, taient impatiens de pouvoir la mettre dans le port
d'Alexandrie: ils eussent tout accord pour en finir plus vite.

Ainsi se termina cette clatante entreprise, qu'un puissant gnie avait
forme pour la rgnration de l'Orient. Il en avait plus soign les
moindres dtails, que ses successeurs n'en soignrent les intrts
principaux, o ils ensevelirent leur gloire. Depuis son dpart, tout ce
qui fut fait en gypte portait le caractre de la mdiocrit, et avait
prpar le premier consul au dnoment qui devait en tre la
consquence. Avec le retour de l'arme d'Orient s'vanouirent les
esprances qui taient attaches  l'occupation de cette colonie.

Malte avait t pris, par capitulation, la saison prcdente. Il ne
restait plus de moyens de rtablir les affaires d'une expdition qui
avait paru devoir changer la face du monde.

Le premier consul avait reu officiellement l'avis de ces vnemens dans
l't de 1801. Il devenait, par consquent, inutile de faire partir les
escadres de Toulon et de Rochefort. L'on dbarqua, au contraire, tout ce
qu'elles avaient  bord, et on fit, dans le premier de ces deux ports,
les dispositions ncessaires pour y recevoir l'arme d'gypte, que les
Anglais y ramenrent sur les mmes vaisseaux qui y avaient transport la
leur.

Quoique le premier consul et lieu d'tre fort mcontent de ce qui avait
t fait, et particulirement de la conduite qu'avaient tenue plusieurs
officiers-gnraux de cette arme, il ne laissa chapper aucun mouvement
d'humeur contre qui que ce ft, et ne fit rechercher la conduite de
personne. Tous les individus de cette arme eurent toujours une
prfrence marque dans les distributions des grces et dans la
nomination aux emplois avantageux, hormis cependant quelques officiers
qui avaient fait partie de l'arme d'Italie, et qui s'taient fait
remarquer par leurs mauvais sentimens et leur ingratitude; encore n'en
tira-t-il d'autre vengeance que de les oublier.




CHAPITRE XXV.

Amliorations intrieures.--Lettre de Macdonald.--Prliminaires de paix.


J'ai anticip sur le cours des vnemens, pour ne pas interrompre la
narration des affaires d'gypte; je reviens  ce qui se passait en
France pendant que le sort des armes dcidait de cette colonie. Le
premier consul se livrait  tous les soins que rclamait la rparation
des maux causs par les discordes civiles et par l'anarchie
rvolutionnaire. Il crait des commissions, faisait rviser les comptes
de ceux qui avaient eu des rapports avec les diffrentes branches de
l'administration; et, pour la premire fois, le trsor eut des reprises
 exercer, au lieu d'tre, selon l'usage, constitu dbiteur de
fournitures incompltes ou mme imaginaires. Le crdit national se
ressentit de cette svrit. Le conseil d'tat renfermait,  cette
poque, un grand nombre d'hommes  talens et d'un patriotisme
incorruptible; la plupart taient en tat de prendre le timon des
grandes branches de l'administration et de les bien diriger. Jamais les
rouages d'un gouvernement n'avaient mieux obi  l'impulsion qui leur
tait donne; il semblait que chacun et mesur l'abme o les fautes du
dernier gouvernement avaient failli prcipiter l'tat, et se tenait en
garde contre de nouveaux carts. La rgularit avait succd au
dsordre; la comptabilit tait claire, l'administration rapide; tout
tait  jour: la situation du prsent faisait bien augurer de l'avenir.

On jugera de la disposition o l'on tait alors par la pice qui suit:

ARME DES GRISONS.

RPUBLIQUE FRANAISE.

LIBERT. GALIT.

Au quartier-gnral de Trente, le 3 pluviose an IX de la rpublique.

_Macdonald, gnral en chef de l'arme des Grisons, au gnral Reynier_.

En cheminant  travers les montagnes et les dserts de neiges et de
glaces des plus hautes Alpes, j'ai reu avec bien de la joie, mon cher
Reynier, la lettre que vous m'avez fait l'amiti de m'crire le 12
brumaire. Je n'ai jamais manqu de m'informer de vos nouvelles toutes
les fois qu'un btiment arrivait d'gypte, mais j'prouve un plus
sensible plaisir d'en recevoir directement.

Vous voil donc devenu momie vivante, spar de votre famille et de vos
amis. S'il est une consolation pour eux et pour vous, c'est le courage
et la grandeur du nom franais, que vous avez port et fait respecter
chez ces peuples barbares; aussi commandez-vous l'admiration du monde en
attendant les rcompenses nationales.

Peu de temps aprs votre embarquement, la guerre s'est de nouveau
rallume, et nous avons t jusqu' Naples, chasser un roi imbcile et
faible de son trne sur lequel il n'a pas os remonter, ni rentrer dans
sa capitale, malgr les vicissitudes de l'inconstante fortune: nous
avons prouv depuis les caprices de cette dame, vaincus partout par la
faiblesse de l'ancien, tyrannique et trop orgueilleux Directoire.

Enfin Bonaparte parat, renverse ce gouvernement prsomptueux, en
saisit les rnes, et d'une main ferme dirige le char de la rvolution au
point o les gens honntes le dsiraient depuis long-temps. Cet homme
extraordinaire n'est point effray du fardeau qui pse sur lui; il
recre les armes, rappelle les proscrits, ouvre les prisons o
l'innocence gmissait, abolit les lois rvolutionnaires, rtablit la
confiance, protge l'industrie, vivifie le commerce; et la rpublique,
triomphante par ses armes, redoute de ses ennemis, et respecte de
l'Europe, s'lve aujourd'hui au premier rang, que la Providence lui a
ternellement marqu.

Je ne connais, mon cher Reynier, ni l'adulation ni la flatterie;
austre dans mes principes, je blme et condamne le mal avec la mme
franchise que je loue le bien: sans tre l'aptre de Bonaparte, je me
borne  rendre hommage  la vrit. Nos affaires militaires et
guerrires vont  merveille, et il faut enfin esprer que l'Empereur,
mieux clair sur ses intrts, se dbarrassera de l'odieuse influence
des flibustiers d'Angleterre, et conclura une paix aussi durable que
vivement dsire.

Tandis que nous envahissons les tats hrditaires, M. de Cobentzel
traite lentement  Lunville, et donne l'assurance formelle d'une paix
prochaine. Puisse-t-elle arriver, mon cher Reynier, et vous ramener dans
votre famille; vos amis vous dsirent, et je vous prie de me ranger du
nombre des premiers.

Votre gnral en chef a reu sa confirmation; si l'on juge les hommes
par leurs actes ostensibles, le gnral Menou obtiendra l'assentiment
gnral; il faut tre sur les lieux, comme vous, pour apprcier son vrai
mrite.

Lacroix et ... sont toujours avec moi; le premier se propose de vous
donner directement des nouvelles dtailles; j'ai autour de moi peu de
personnes de votre connaissance.

Adieu, mon cher Reynier, j'ai beaucoup regrett la perte de ce pauvre
Klber, enthousiaste, comme vous, de votre expdition.

On assure que douze  quinze mille Anglais sont alls vous rendre
visite, vous leur ferez probablement la mme rception qu'ils ont reue
de nous en 94.

Je vous embrasse, ainsi que Millet,

_Sign_ MACDONALD.

Les prliminaires de la paix ayant t ratifis  Paris, le premier
consul envoya un de ses aides-de-camp, le gnral Lauriston, les porter
 Londres, o ils furent changs. Le canon des Invalides annona
bientt cet vnement; la satisfaction fut gnrale, et alla jusqu'
l'ivresse. Les puissances contractantes, la France, l'Espagne et la
Hollande d'une part, et l'Angleterre de l'autre, s'taient engages 
envoyer des plnipotentiaires  Amiens. Nous touchions  une paix
gnrale; les relations extrieures de France travaillaient avec ardeur
 l'obtenir.




CHAPITRE XXVI.

Congrs de Ratisbonne.--Lord Cornwallis.--Ngociations
d'Amiens.--Communications au sujet des affaires d'Italie.


M. de Talleyrand avait ht l'excution des dispositions du trait de
Lunville, d'aprs lesquelles on devait fixer les indemnits que
devaient recevoir les princes de l'Empire qui avaient prouv quelques
pertes, tant par les concessions faites  la France que par les nouveaux
arrangemens qui avaient eu lieu en Allemagne. Il avait fait presser,
autant que possible, les oprations de cette assemble, afin de
constater le nouvel ordre de choses. Il lui semblait qu'on ne pouvait
terminer trop tt des difficults de nature  entretenir l'aigreur et 
empcher la France de consolider sa nouvelle fortune.

Ces ngociations duraient depuis un an, sans que les prtentions et les
intrigues pussent s'accorder. La France et la Russie s'interposrent
pour y mettre fin. Le premier consul tmoigna sa satisfaction  M. de La
Fort, en le nommant son ministre plnipotentiaire  Ratisbonne, o il
fut  l'gal de M. de Buller, que la Russie y envoya pour le mme objet.

Ces deux ministres parvinrent  terminer les travaux de Ratisbonne, qui
firent acqurir au premier consul une grande influence en Allemagne, par
tous les arrangemens nouveaux qui furent placs sous la protection de la
France.

C'est  cette poque que commencrent  circuler des bruits de
concussions exerces sur les princes qui avaient des prtentions 
mettre. Une foule d'intrts taient froisss. Les uns ne voulaient
rien perdre, les autres prtendaient tout obtenir. Le mcontentement
engendra les propos. Les premiers n'avaient chou que parce qu'ils
n'avaient pas voulu se soumettre au tribut; les seconds avaient vu
accueillir une partie de leurs rclamations, mais ils ne conseillaient 
personne d'avoir droit  si haut prix. Ainsi est le monde; le rang ni
les distinctions ne changent pas sa nature.  force de rpter ces
propos, on russit  les faire arriver aux oreilles du premier consul,
que j'ai entendu dans la suite se plaindre vivement  ce sujet. On dit
mme qu'en 1810 et 1811, on lui donna des preuves de ces concussions, et
la liste des sommes qui avaient t perues illgalement  cette
occasion.

Quoi qu'il en soit, cette ngociation de Ratisbonne fut conduite avec
une rare habilet, et la marche des affaires prit une tournure
favorable.

Les Anglais avaient long-temps balanc  vacuer l'gypte: ils avaient
mme ouvertement soutenu la rvolte des mamelouks; mais enfin ils
avaient cd aux justes reprsentations du sultan, et avaient fait voile
pour l'Europe. Un grand nombre d'officiers avaient travers la France
pour se rendre dans leur patrie. Ils avaient t  Paris l'objet des
politesses les plus recherches; quelques uns mme avaient t admis
chez le premier consul. Tous avaient pu se convaincre de la turpitude
des contes  l'aide desquels on garait chez eux l'opinion publique sur
l'tat de la France et de son gouvernement. Les militaires n'taient pas
les seuls que la curiosit et conduits sur les rives de la Seine. Un
grand nombre de personnages recommandables par le rang qu'ils occupaient
dans leur pays, ainsi que par leur caractre et leurs talens personnels,
avaient partag le mme empressement.

Les notions que ces hommes de bien rpandirent  Londres servirent
utilement la politique du premier consul; car on commenait  craindre
que les Anglais, qui avaient puis toutes les subtilits de leur
diplomatie pour luder la restitution de Malte, ne voulussent plus de la
paix. Les plnipotentiaires chargs de la conclure devaient se runir 
Amiens; mais le ministre anglais n'arrivait pas: on n'tait pas sans
inquitude sur les motifs de ce retard inattendu. Le premier consul
pressa lord Hawkesbury, et lui tmoigna son impatience de voir convertir
les prliminaires de la pacification en un trait dfinitif qui pouvait
seul consolider le repos du monde. Ses instances et sans doute le
langage des Anglais qui avaient vu la France, triomphrent de la
rpugnance du cabinet. Lord Cornwallis se rendit enfin  Paris. Il fut
prsent au premier consul, qui le reut avec une grande distinction, et
lui fit donner,  l'occasion des prliminaires, la plus belle fte qu'on
et encore vue. On avait hrit de cette habitude du Directoire, qui
improvisait des ftes  tout propos, et dpensait en concerts, en
illuminations, les sommes qu'il n'avait pas.

Les confrences marchaient de front avec les ftes. La ngociation se
prsenta d'abord sous un aspect fcheux. Lord Cornwallis, dans une
confrence qu'il eut avec Joseph Bonaparte, charg de ngocier pour la
France, laissa entrevoir toutes les difficults qu'allait faire natre
la possession de Malte. Nanmoins, comme les prliminaires avaient
dcid la question, qu'il ne restait plus qu' dsigner la puissance 
qui le soin de garantir l'le serait remis, on vit, sans trop de
dfiance, transporter la ngociation  Amiens. Mais  peine y fut-elle,
que le ministre anglais leva les prtentions les plus inattendues. Il
demanda, puisqu'il y avait une _langue franaise_  Malte, qu'il y en
et une de sa nation. On trancha la difficult en offrant de stipuler
que les deux puissances n'en auraient aucune.

Il tmoigna des inquitudes sur le sort qui attendait l'le. Il demanda
que non seulement on dsignt la garantie, mais encore qu'on spcifit
la protection en tablissant une garnison trangre  Malte. On lui
proposa un moyen simple de parer  tout inconvnient; c'tait de rendre
l'Ordre  son institution primitive, d'en faire, au lieu d'un ordre
nobiliaire qu'il tait devenu, par les progrs du temps, un simple ordre
hospitalier tel qu'il tait d'abord; de raser les fortifications dont
l'le tait couverte, et de la convertir en un grand lazaret, qui serait
galement ouvert  toutes les nations qui frquentent la Mditerrane.
Cet expdient n'allait pas aux vues de son gouvernement, il s'y refusa.
Joseph Bonaparte, que son got, ses instructions portaient  aplanir les
difficults, prsenta un nouveau projet, dans lequel il offrit de mettre
l'le sous la protection des grandes puissances de l'Europe. Cette
proposition ne fut pas mieux accueillie que les prcdentes.
L'Angleterre demanda que Malte ft confi  la garde du roi de Naples.
Le plnipotentiaire rpondit en invoquant l'excution littrale des
prliminaires: Ces stipulations, ajouta-t-il, sont devenues une loi
primitive de laquelle il n'est permis  aucune des puissances
contractantes de s'carter. Ne pas en vouloir l'excution c'est ne pas
vouloir la paix. J'ai sacrifi  l'observance religieuse de ce principe
plusieurs articles qui n'taient en rien prjudiciables aux intrts de
la Grande-Bretagne. J'ai d y renoncer sans hsiter, lorsqu'il m'a t
dmontr qu'ils n'taient pas rigoureusement compris dans les
prliminaires. Comment peut-on exiger aujourd'hui un article qui leur
est en tout point oppos? Que disent les prliminaires? que Malte sera
rendu  l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem. Le roi de Naples est-il
l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem?

L'Ordre est-il trop faible? Le projet lui donne pour garans et
protecteurs les principales puissances de l'Europe.

Les prliminaires se contentent d'une puissance. Le gouvernement
franais a pens que le but des prliminaires serait encore mieux rempli
par la garantie simultane des grandes puissances; qu'elle tait plus
imposante et plus convenable. Cependant, comme avant tout il veut
l'excution absolue, littrale mme, si on l'exige, des prliminaires,
il est prt  leur sacrifier cet article, qu'une espce de dcence
politique avait dict.

Lord Cornwallis rpondit par une contre-note, o, se prvalant du mot
_protection_, qui se trouvait dans les prliminaires, et de la haine que
les naturels portaient aux chevaliers de Saint-Jean, il insistait sur la
ncessit, la convenance de remettre Malte  la garde de Ferdinand IV.
Le dnment de l'Ordre, qui tait hors d'tat de solder les troupes
qu'exigeait la sret des forts, quelques paroles chappes au
plnipotentiaire franais dans les confrences pralables qu'ils avaient
eues ensemble  Paris, lui paraissaient des motifs suffisans pour
persister dans la demande qu'il avait faite. Joseph Bonaparte n'en jugea
pas ainsi; il releva vivement les prtentions du ministre anglais, et
demanda l'insertion, au protocole, d'une note que je joins ici:

     Le soussign a relu avec une extrme attention toutes les pices
     de la ngociation, sans dcouvrir aucune trace de la proposition
     qui aurait t faite par la France, pour la remise de l'le de
     Malte aux troupes de Sa Majest sicilienne.

     L'article IV des prliminaires ne peut tre interprt de cette
     manire.

     Lorsque le soussign eut, pour la premire fois, l'honneur de voir
     lord Cornwallis  Paris, le 24 brumaire, il tait loin de penser
     que leurs flicitations rciproques sur la facilit de terminer la
     mission qui leur tait confie, pussent tre regardes comme des
     propositions et des plans de traits. Il n'avait pas encore alors
     reu ses pouvoirs; ce ne fut que le 30 brumaire qu'ils lui furent
     remis, et le 14 frimaire seulement ils ont t communiqus au
     ministre britannique. Celui-ci, au contraire, arrivait  Paris muni
     des instructions de son gouvernement. Ds la premire visite, il
     parla de Malte comme d'un article embarrassant, quoiqu'on ft
     convenu qu'il y aurait dans cette le une garnison compose de
     troupes d'une puissance tierce, jusqu' ce que l'Ordre et le temps
     d'organiser sa force arme. L'Espagne parut  lord Cornwallis
     _inadmissible_ comme puissance garante,  cause de son alliance
     avec la France; la Russie sembla trop loigne, et Naples trop
     faible.

     Le gouvernement anglais, parlant toujours d'une garantie  fournir
     par la puissance garante, comme d'une base convenue, observa que
     Naples ne pourrait pas en supporter les frais. Il est possible que
     le soussign ait ajout qu'une considration de cette espce ne
     pouvait pas arrter deux puissances comme la France et
     l'Angleterre. Au reste, la discussion relle de tous ces objets fut
     remise au temps o la ngociation serait entame.

     Dans les confrences qui ont eu lieu  Amiens, dans les
     protocoles, dans le projet de trait du 14 nivose (4 janvier), le
     soussign n'a jamais nonc une seule ide qui ait pu faire penser
     que son gouvernement consentirait  ce que l'le de Malte ft
     remise aux troupes napolitaines pour tre garde par elles pendant
     trois ans. Il a propos au contraire, dans le protocole du 23
     nivose (13 janvier), de mettre Malte sous la protection et garantie
     des principales puissances de l'Europe, qui auraient fourni chacune
     deux cents hommes. Cette le se serait ainsi trouve garde par
     douze cents hommes de bonnes troupes, qui auraient t soldes par
     l'Ordre, lord Cornwallis ayant lui-mme observ que les revenus de
     commanderie mis en rserve pourraient en donner les moyens.

     L'crit anonyme qui a t remis au soussign de la part de lord
     Cornwallis, ne porte aucun caractre d'authenticit; il parat
     avoir t rdig par des mcontens. Ce n'est pas le langage des
     habitans de Malte, pays qui n'est quelque chose que par l'Ordre:
     lorsqu'ils connatront les articles du trait qui les concernent,
     ils seront charms du rtablissement  Malte d'un ordre dont ils
     deviendront partie intgrante. En admettant que les circonstances
     exigent une garnison provisoire et intermdiaire pour occuper
     Malte, depuis le moment o les forces britanniques l'vacueront
     jusqu' celui o l'Ordre aura form un corps compos de Maltais et
     d'trangers, il est toujours dmontr que l'on doit s'carter le
     moins possible de l'article IV des prliminaires, qui veut que
     l'_le soit rendue  l'Ordre_; cet article prvoit la ncessit
     d'une puissance garante et protectrice; les moyens d'excution sont
     abandonns  la sagesse et  la bonne foi des deux gouvernemens.
     Ils doivent faire tout pour que Malte soit  l'Ordre et rien
     au-del, rien de ce qui pourrait restreindre sa prrogative, rien
     de ce qui, au lieu d'offrir un protecteur aux chevaliers,
     semblerait leur donner un matre, ou diminuerait l'influence
     exclusive qu'ils doivent avoir  Malte. Le gouvernement franais
     donne, par son projet, pour protecteurs  l'Ordre, l'Angleterre,
     l'Autriche, l'Espagne, la Prusse, la Russie; il tait difficile que
     l'Ordre ft relev avec plus d'clat, et ft plus efficacement
     protg. Pourquoi une garnison de deux mille Napolitains pendant
     trois ans? Serait-ce contre des ennemis extrieurs? La protection
     des six puissances nommes plus haut est sans doute suffisante.
     Serait-ce contre les Maltais? L'Ordre en sera aim, si les
     stipulations sont remplies: ce sera la meilleure dfense intrieure
     qu'on puisse lui donner.

     Mais en convenant de la ncessit d'une garnison, ne ft-ce que
     pour la sret et la police intrieure, faut-il donc trois ans pour
     former un corps de mille hommes, qui, runis  quatre cents
     chevaliers et  six cents Maltais, seront plus que suffisans?
     Aujourd'hui que l'on a admis le projet de dlguer la protection et
     la garantie de l'Ordre aux grandes puissances, sera-t-il fort
     important, fort convenable que le roi de Naples tienne  Malte
     garnison pendant trois ans? Les protecteurs, les protgs, le
     grand-matre enfin, de quelque nation qu'il soit, aimeront-ils
     beaucoup  voir l'Ordre gard par les troupes du seul prince qui
     ait des prtentions  faire valoir sur Malte? Ne serait-il pas plus
     conforme aux prliminaires, aux convenances, s'il est reconnu qu'il
     faille une force trangre  Malte, de faire lever un corps de
     mille Suisses, dont les officiers, nomms par le landamman actuel,
     seraient choisis parmi ceux qui n'auraient pas port les armes dans
     la guerre actuelle? Ils finiraient par se fixer  Malte, loin de
     toute influence trangre; dpendans du grand-matre seul, ils
     seraient rellement les soldats de l'Ordre, et Malte deviendrait
     pour eux une seconde patrie. L'Ordre aurait donc tout  gagner en
     considration et en indpendance, avec une garnison compose de
     chevaliers, de Maltais, et d'un corps suisse tel que les autres
     puissances en ont  leur solde.

     Il rsulte des observations ci-dessus que la France n'a jamais
     consenti  ce que les troupes napolitaines fussent installes 
     Malte;  plus forte raison, _que l'le ft remise  Sa Majest
     sicilienne, qui fournirait la force ncessaire pour former,
     conjointement avec les forces maltaises, la garnison des forts
     principaux pendant l'espace de trois ans_. C'est ce qui a t
     propos par lord Cornwallis dans la confrence du 23 nivose (13
     janvier).

     Le gouvernement franais, d'aprs la persvrance de celui
     d'Angleterre  prolonger pendant trois ans le sjour d'une garnison
     trangre dans Malte, et  remettre cette le de la manire la plus
     formelle, non pas  l'Ordre, mais  Sa Majest sicilienne, a d
     penser, et a bien t fond  dire que l'on s'cartait des
     prliminaires; et l'on sait que ces prliminaires sont les bases de
     la paix. Si ce langage a paru moins conciliant, ce n'est pas que
     les dispositions de la France soient changes; mais lorsque, dans
     une discussion, l'on a puis tous les argumens sans pouvoir se
     convaincre, il est impossible, d'aprs la marche naturelle du
     raisonnement que chacune des parties ne conclue que l'autre renonce
      toute espce d'arrangement.

     Si l'intention du gouvernement anglais est de maintenir l'ordre de
     Saint-Jean et l'le de Malte dans une entire indpendance (comme
     le soussign aime  se le persuader), il espre que le projet
     suivant, dans lequel il s'est attach  loigner toute influence
     trangre, obtiendra l'approbation de lord Cornwallis. Ce projet
     est sans contredit prfrable, sous tous les points de vue,  ceux
     qui ont t prsents jusqu'ici. Le soussign ne peut assez
     insister sur son adoption.

     Si cependant le projet qui tablit une garnison napolitaine 
     Malte tait irrvocablement adopt par le gouvernement britannique,
     le soussign, pour hter le moment de la pacification, consentirait
      l'adopter tel qu'il se trouve rdig  la suite de cette note.

     Lord Cornwallis verra, dans les deux versions du projet relatif 
     Malte, l'application du principe que le soussign vient de
     dvelopper.

     Il est encore charg d'insister sur l'insertion au trait de
     l'article relatif aux Barbaresques, tel qu'il se trouve dans son
     projet, et sur le concours des puissances contractantes pour mettre
     fin aux hostilits que les Barbaresques exercent sur la
     Mditerrane,  la honte de l'Europe et des temps modernes.

     La seule notification qui leur serait faite  cet gard, de la
     volont des puissances contractantes, donnerait la paix au commerce
     des tats-Unis, du Portugal, du roi de Naples, et de tous les
     autres tats de l'Italie; et si quelques nations avaient  redouter
     la concurrence qui deviendrait plus grande dans le commerce de la
     Mditerrane, ce seraient sans doute la France et l'Espagne, qui,
     tant par leur position que par leurs rapports particuliers avec les
     Barbaresques, ont dans tous les temps le plus de scurit et
     d'avantages dans ce commerce. Ce sont donc elles qui feraient le
     plus grand sacrifice; mais dans une question qui intresse la
     morale politique et la dignit des nations europennes, pourrait-on
     se conduire uniquement par des motifs d'intrt personnel?

     La force est donne aux puissances comme aux individus pour
     protger le faible; il serait consolant et glorieux de voir qu'une
     guerre qui a produit tant de calamits, se termint du moins par un
     grand acte de bienveillance envers toutes les nations commerantes.

     Cette question se lie d'ailleurs  celle de Malte, et n'en peut
     tre spare; car si les parties contractantes ne prennent pas sur
     elles de mettre un terme aux hostilits des Barbaresques, il serait
     vrai de dire que l'ordre de Saint-Jean ne peut pas, sans manquer 
     son engagement primitif, et sans encourir la perte de tous ses
     biens, cesser lui-mme d'tre en guerre avec les Barbaresques.

     Les hommes gnreux qui ont fond les commanderies ne l'ont fait
     que pour protger les chrtiens contre les pirateries des
     Barbaresques, et tous les publicistes de l'Europe seraient d'accord
     que l'ordre de Malte, renonant  remplir ce devoir, et oubliant
     ainsi le but de son institution, perdrait ce droit  la possession
     des biens qui lui ont t concds pour ce seul usage.

Un nouvel incident vint compliquer la ngociation, et amena une
dclaration qui n'et pas d tre perdue pour l'Angleterre. La question
des nouveaux tats forms en Italie avait t agite. Le ministre
anglais avait rpondu par la dclaration formelle qu'il ne pouvait,
entre autres, reconnatre le roi d'trurie. Le premier consul essaya de
lui faire comprendre l'imprudence d'une telle rsolution, et lui
adressa, par l'intermdiaire de son ngociateur, les observations qui
suivent:

     En rponse  la dclaration du ministre anglais, relativement au
     roi d'trurie, contenue dans le mme protocole, et aux dclarations
     verbales qu'il lui a faites prcdemment sur les rpubliques
     d'Italie, le citoyen Joseph Bonaparte a annonc qu'il avait fait
     connatre  son gouvernement la rpugnance qu'aurait S. M. B. 
     reconnatre le roi d'trurie, la rpublique italienne et la
     rpublique de Gnes.

     La reconnaissance de ces puissances par S. M. B. n'tant d'aucun
     avantage pour la rpublique franaise, le plnipotentiaire franais
     n'y insistera pas davantage. Il dsire cependant que les
     observations qu'il va faire soient prises en grande considration
     par le cabinet britannique.

     Le systme politique de l'Europe est fond sur l'existence et la
     reconnaissance de toutes les puissances qui partagent son vaste et
     beau territoire. Si S. M. B. refuse de reconnatre trois puissances
     qui tiennent une place aussi distingue, elle renonce donc 
     prendre aucun intrt aux peuples qui composent ces trois tats.
     Cependant comment admettre l'hypothse que le commerce anglais soit
     indiffrent au commerce de Gnes, de Livourne, des bouches du P et
     de la rpublique italienne; et si son commerce souffre des entraves
     de ces trois tats,  qui S. M. B. aura-t-elle  s'en plaindre, la
     rciprocit qu'elle pourrait exercer tant nulle, puisque les tats
     de Gnes, de Toscane et de la rpublique italienne, ne font aucune
     espce de commerce en Angleterre, mais sont des dbouchs utiles et
     mme ncessaires au commerce anglais? Et si ces trois puissances,
     frappes de voir qu'elles ne sont pas reconnues par les grandes
     puissances, font des changemens dans leur organisation, et
     cherchent un refuge dans leur incorporation  une grande puissance
     continentale, S. M. B. se refuse donc aussi le droit de s'en
     plaindre, et cependant elle ne le verrait pas avec indiffrence. On
     se plaint quelquefois de l'extension continentale de la rpublique
     franaise, et comment ne s'augmenterait-elle pas ncessairement,
     lorsque les grandes puissances mettent les petites puissances
     italiennes dans la ncessit de chercher refuge et protection dans
     la France seule?

     La rpublique cisalpine, reconnue dans le trait de Campo-Formio
     par l'Empereur, ne put cependant jamais obtenir que son ministre
     ft reu  Vienne; elle continua d'tre traite par ce prince comme
     si le trait de Campo-Formio n'et pas exist. Alors, sans doute,
     vu que la paix gnrale n'tait pas faite, la cour de Vienne
     regardait son trait comme une trve; mais aujourd'hui que la paix
     gnrale est faite, si ces puissances restent incertaines de voir
     leur indpendance reconnue, elles craindront de voir se renouveler
     la dconsidration qu'elles ont dj prouve, et sentiront la
     ncessit de se serrer davantage au peuple franais. Le mme
     principe qui a fait que la France a vacu les trois quarts des
     conqutes qu'elle avait faites, a dict au premier consul la
     conduite de ne se mler des affaires de ces petites puissances
     qu'autant qu'il le fallait pour y rtablir l'ordre et y fonder une
     organisation stable. Sa modration aurait-elle donc  combattre des
     mesures, nous le disons avec franchise, fausses et mal calcules
     des autres puissances, ou bien ne considrerait-on la paix que
     comme une trve? Perspective affligeante, dcourageante pour
     l'homme de bien, mais qui aurait pour effet infaillible de produire
     des rsultats que l'on ne saurait calculer.




CHAPITRE XXVII.

Fox  Paris.--La consulte s'assemble  Lyon.--Elle dfre la prsidence
au gnral Bonaparte.--M. de Melzi, vice-prsident.--Mariage de Louis
Bonaparte.--Paix d'Amiens.--Expdition de Saint-Domingue.--Dfaite et
soumission de Toussaint-Louverture.--Enlvement de
Toussaint-Louverture.--Dtails sur ce chef.--Mort du gnral Leclerc--Le
gnral Rochambeau prend le commandement.--Les noirs s'insurgent de
nouveau.--Cruauts commises sur eux.


Pendant qu'on travaillait  la dernire paix qui nous restait 
conclure, les Anglais de marque continuaient d'affluer  Paris.

Un des plus empresss fut le clbre Fox, membre de l'opposition dans le
parlement anglais. La curiosit de voir le gnral Bonaparte lui avait
fait devancer l'poque de la paix. Le premier consul n'prouvait pas un
moins vif dsir de s'entretenir avec lui. Il le gota beaucoup, et je
les ai vus souvent passer de longues soires en conversation tte 
tte.

M. Fox parut s'tre form une ide juste du caractre du premier consul,
et avoir conu de l'affection pour lui. De retour en Angleterre, ayant
eu connaissance d'une trame contre sa vie, il lui en fit donner avis, et
cet avis fut utile.

Le premier consul tourna ses regards du ct de l'Italie. Ce pays tait
encore dans l'tat o l'avait replac la bataille de Marengo. Il avait
un Directoire excutif, des Conseils, et par consquent un
renouvellement d'lections qui ouvrait la carrire aux intrigues et par
suite aux dsordres. On venait de dcider en France, par un vote
national, que la dignit de premier consul serait  vie; on avait
reconnu la ncessit de cette mesure pour prvenir les troubles que
pouvaient amener quelques ambitions rivales qui s'taient laiss
apercevoir. Le premier consul chercha  mettre l'Italie en harmonie avec
la France, et fit insinuer  la premire d'adopter les modifications que
la seconde avait subies, c'est--dire de substituer au gouvernement qui
la rgissait, un prsident, un snat et un corps lgislatif. Il
souhaitait que cette transition s'oprt d'une manire insensible, et
aurait mme dsir aller la diriger lui-mme. Mais sa prsence tait
indispensable en France; il ne pouvait passer les monts, et ne voulait
cependant se faire reprsenter par personne. Il prit un terme moyen; il
fit convoquer  Lyon les dputs des dpartemens et villes d'Italie, qui
devaient exprimer le voeu de leur pays. Tous accoururent avec un
empressement que ne put arrter ni le froid, ni la neige qui obstruait
les montagnes.

Le premier consul, de son ct, ne se fit pas attendre. Les Italiens
taient l'objet de son voyage; il s'occupa d'eux exclusivement. Les
dbris de l'arme d'gypte, qu'il avait runis  Lyon, o il voulait les
voir, purent seuls faire un instant diversion.

Il reut toute la dputation italienne en audience solennelle, mais par
sections composes chacune de quarante dputs  la fois, parce qu'il
voulait les entretenir de sa sollicitude pour leur pays. Il adressa 
chaque section un long discours sur les dangers des rvolutions. Il
peignit les fatales consquences qu'entranent toujours les agitations
politiques, la guerre civile, les proscriptions, tous les flaux qui les
accompagnent. Il parla de la ncessit d'oublier les haines, les
injures; de se mettre en harmonie avec les peuples voisins pour leur
inspirer de la scurit.

Ce langage n'tait pas assurment celui d'un conqurant farouche. Il
aurait fait honneur aux plus grands philosophes de l'antiquit, et fut
parfaitement accueilli.

Les Italiens avaient envoy  Lyon tout ce que leur pays offrait
d'hommes recommandables dans le clerg, la noblesse, la bourgeoisie. Ils
semblaient avoir mis une sorte d'orgueil national dans le choix de leurs
dputs. Ils s'taient plus  taler,  la vue de la seconde ville de
France, les trsors de leur civilisation.

Le premier consul fut fort satisfait de cette assemble, dont les
principes et la composition lui plaisaient. Il revint souvent, dans la
suite, sur les sentimens qui l'animaient.

Les Italiens, de leur ct, ne furent pas moins charms du discours
qu'il leur avait adress. Ils furent surtout sensibles  la dfense
qu'il fit aux Franais de s'immiscer dans leurs discussions.

Ils ouvrirent leurs sances aprs plusieurs dlibrations, dans
lesquelles plusieurs d'entre eux se firent remarquer par leurs talens.
Ils acceptrent le mode de gouvernement qui leur tait propos, savoir,
un prsident, un snat, un corps lgislatif et un conseil d'tat. La
prsidence fut dfre au premier consul, qui, d'abord, n'accepta ni ne
refusa.

Tout tait termin, les modifications taient adoptes; il ne restait
plus qu' dissoudre l'assemble. Il voulut lui-mme en faire la clture;
il se rendit dans la salle o elle dlibrait, et lui dit en italien
qu'il prendrait toujours intrt  la prosprit et au bonheur du peuple
qu'elle reprsentait; mais que, ne pouvant se livrer tout entier aux
soins que rclamait la patrie italienne, il tait oblig de se faire
suppler par quelqu'un qui rsidt sur les lieux, qu'en consquence il
nommait M. de Melzi vice-prsident. Il avait voulu, par ce choix,
prouver la sollicitude qu'il portait  la Cisalpine, o il savait qu'on
estimait M. de Melzi, dont il faisait le plus grand cas lui-mme.

Cette nomination fut accueillie par les plus vifs applaudissemens.
L'assemble se spara; les dputs retournrent chez eux, et le premier
consul revint  Paris.

Il avait, peu de jours avant de se rendre  Lyon, uni son frre Louis 
mademoiselle Hortense Beauharnais, et donn,  cette occasion, une
nouvelle preuve de l'austrit de ses principes religieux. Il s'tait
mari lui-mme pendant la terreur. Sa soeur Caroline avait t unie au
gnral Murat dans l'intervalle qui s'coula du 18 brumaire  la
bataille de Marengo.  l'une comme  l'autre de ces premires poques,
l'exercice du culte tait proscrit. Il n'tait pas encore tolr  celle
dont je parle; les temples prsentaient toujours le mme tat de
profanation. Aussi le mariage de Louis fut-il clbr, suivant ce qui se
pratiquait alors, dans la maison particulire du premier consul, rue de
la Victoire,  la chausse d'Antin. Un prtre vint y donner la
bndiction nuptiale aux deux jeunes poux. Le premier consul profita de
l'occasion pour faire bnir l'union de sa soeur Caroline, qui n'avait pas
t marie devant l'glise, pensant sans doute que ce grand acte de la
vie devait tre sanctionn par la religion, aprs avoir t consenti
devant le magistrat. Quant  lui, il s'en abstint; ce qui nous fit faire
quelques rflexions.

Il ne se trouvait ainsi li  Josphine que par l'acte civil, lien
susceptible d'tre annul, conformment aux dispositions de la loi sur
le mariage. La discipline ecclsiastique n'avait donc rien  voir  son
divorce, quelles qu'aient t ses prtentions en 1810.

L'hiver touchait  sa fin; les plnipotentiaires avaient enfin triomph
des rpugnances du ministre anglais. Ils avaient clos leurs discussions
et s'taient rendus  Paris. Du 11 au 19 vendmiaire an X, la paix avec
la Russie et celle avec la Porte, les prliminaires de Londres et la
paix de Badajoz avec le Portugal, furent publis  Paris. Le 18 brumaire
suivant, la paix gnrale tait rtablie et fut clbre avec une grande
pompe. C'tait, des travaux du premier consul, celui qui causait le plus
de joie, et auquel se rattachaient le plus d'esprances. Les
rjouissances publiques attestrent l'allgresse qu'il avait rpandue
partout[41].

L'Angleterre accrdita lord Withworth  Paris, et le premier consul
choisit, pour le reprsenter  Londres, le gnral Androssy. Nous
tions, pour la premire fois depuis l'origine de nos troubles, en paix
avec le monde entier; la rpublique franaise tait universellement
reconnue, et tout cela tait le fruit de la modration et de l'habilet:
aussi jamais chef de gouvernement n'a excit une admiration aussi
gnrale, aussi profondment sentie, que celle qu'obtint le premier
consul  cette poque.

La paix nous remit en possession du petit comptoir que nous avions dans
les Indes orientales, et toutes nos colonies d'Amrique nous furent
rendues.

Les Hollandais perdirent Ceylan. Quelques autres stipulations moins
importantes eurent lieu.

La reprise de possession des colonies o la libert des ngres n'avait
pas ananti le travail, n'prouva aucune difficult. Il n'en fut pas
ainsi de Saint-Domingue, la plus riche de nos colonies avant sa
rvolution; elle tait devenue le plus funeste prsent qu'on pt faire 
la France. Il fallut cependant se disposer  y faire passer des troupes,
l'intrt de la mtropole le demandait, ainsi qu'une foule de familles
ruines par les dsordres auxquels la colonie avait t en proie. Elles
s'imaginaient qu'elles rentreraient en possession des biens qu'elles
avaient perdus, comme l'on rentre dans un chteau que l'on a
momentanment quitt; et, dans leur impatience de voir l'expdition
mettre  la voile, elles se plaignaient qu'on prolonget gratuitement
l'indigence dans laquelle elles taient tombes. Le premier consul ne se
laissa pas imposer par ces clameurs. Il n'entreprenait rien  la lgre.
Il voulut, avant de faire appareiller, tudier Saint-Domingue, comme il
avait tudi l'gypte avant de prendre terre au Marabout.

Il s'occupa plus d'un mois  recueillir des renseignemens sur ce pays,
auprs de tout ce qui avait t employ dans les Antilles comme
militaires, comme administrateurs ou planteurs. La position lui
importait peu; il faisait appeler  la Malmaison tout ce qui pouvait lui
donner quelques lumires. Je l'ai vu garder des heures entires dans son
cabinet des commis subalternes de la marine qu'on lui avait indiqus
comme des hommes qui avaient des notions positives sur Saint-Domingue.
C'est  cette occasion qu'il connut plus particulirement M. de Barb
Marbois, qui avait t intendant-gnral de cette colonie, et tait
alors conseiller d'tat. Il le gota, et  la mort de M. Dufresne, il le
nomma directeur, et quelques mois aprs ministre du trsor. Il ne
changea cependant la dnomination, du moins je le crois, que pour faire
entrer M. Marbois au conseil, et pouvoir travailler avec lui, sans
exciter la jalousie des autres conseillers d'tat qui taient placs 
la tte des diverses branches de l'administration.

Le premier consul ne ngligeait rien, comme je l'ai dit, pour acqurir
les lumires dont il avait besoin sur Saint-Domingue; il employait les
journes  les recueillir, et passait une partie de la nuit  expdier
les ordres qu'exigeait l'expdition; il avait demand  Charles IV de
lui prter son escadre, qui tait encore  Brest, pour faire un voyage 
Saint-Domingue avant de rentrer dans les ports d'Espagne, et le roi
l'avait mise  sa disposition.

Celles qui de Rochefort et de Toulon avaient d faire voile pour
l'gypte, furent de nouveau mises en tat d'appareiller, ainsi que tout
ce qui avait t amen  Brest et  Lorient. On assembla en outre un
grand nombre de transports, et on embarqua sur ces divers btimens, non
pas une simple expdition d'occupation, mais une vritable arme.
L'escadre mit  la voile pour se rallier au Cap Franais, capitale de
Saint-Domingue, o elle arriva sans accident.

Cette arme renfermait une foule d'hommes qui avaient tmoign le dsir
de faire partie de l'expdition; elle comptait aussi beaucoup de ces
esprits remuans et inquiets, pour qui l'tat de paix est insupportable,
et qui ne se trouvent bien que l o ils ne sont pas. De tels lmens
taient plus propres  conqurir qu' conserver,  faire un
tablissement durable sur une terre qui n'avait besoin que d'esprances
et de consolations: aussi Saint-Domingue fut-il trait en ennemi.

Le premier consul avait renvoy  Toussaint-Louverture ses deux fils,
qui faisaient leur ducation  Paris. En mme temps, il lui avait
adress une lettre dans laquelle il le flicitait de la prosprit qu'il
avait maintenue dans l'le, et lui annonait qu'il ne pouvait plus tre
un homme ordinaire, que le gouvernement saisirait avec empressement
l'occasion de lui tmoigner le cas qu'il faisait de ses services, et lui
renvoyait ses enfans comme une premire marque de l'estime qu'il lui
portait.

Arrive  la vue du Cap, l'escadre dtacha une division sur
Port-au-Prince. Toussaint tait absent; Christophe commandait la place.
Il hsita d'abord, chercha  gagner du temps; mais il revint bientt 
sa frocit naturelle, et livra le Port aux flammes. On dbarqua, on
occupa la ville; mais en se retirant, les ngres semrent partout les
ravages et l'incendie.

On se mit  leur suite, on les serra dans les mornes; les uns cdrent,
les autres persistrent  courir la fortune de Toussaint, avec lequel
ils furent dfaits  la Crte  Pierrot. Hors d'tat de continuer la
guerre, le gouverneur traita[42]. Le gnral Leclerc lui accorda paix et
scurit; les troupes noires passrent dans nos rangs, et la colonie
rentra sous les lois de la mtropole.

Cette transaction, qui terminait heureusement la lutte, donnait l'espoir
de voir promptement fleurir la colonie. Malheureusement le gnral
Leclerc, quoique d'une habilet vritable, ne comptait aucun succs
capable d'imposer. Il ne put obtenir une obissance prompte, entire, et
l'expdition fut manque. Ses officiers-gnraux aimrent mieux
travailler pour eux-mmes que pour la gloire de leur chef. Il n'y eut
plus ni frein ni discipline. Pour comble de maux, Leclerc fut attaqu de
la fivre jaune, qui l'emporta avant qu'il et pu justifier le choix du
premier consul.

La maladie, qui avait frapp une partie des troupes, continuait ses
ravages; les renforts qui arrivaient journellement des ports de France
et d'Italie ne pouvaient suffire  combler les vides qu'elle faisait
dans nos rangs. Des rgimens entiers prirent dans la semaine qui suivit
leur dbarquement.

Ce malheur affecta vivement le premier consul: il manda ceux qu'il
savait avoir habit Saint-Domingue, et n'apprit rien qui lui permt de
prvenir le rsultat qu'il commenait  prvoir. Il ne pouvait
s'expliquer comment l'administration de la colonie ni celle de l'arme
n'avaient pris aucune mesure pour prserver les corps d'une contagion
dont les effets taient connus. Il comprenait encore moins comment les
troupes qu'il envoyait taient  l'instant dbarques et mises en
contact avec celles qui taient attaques de l'pidmie. L'le de la
Tortue et les mornes offraient mille moyens de les garantir jusqu'
l'poque ordinaire o ce flau disparat.

On ngligea les mesures sanitaires les plus simples; on laissa l'arme
dans les lieux o la fivre la dcimait. Sa destruction attesta
l'insouciance coupable de ceux qui n'taient dj que trop accoutums 
considrer les soldats comme des instrumens de fortune.

Cette effrayante consommation d'hommes rendit l'esprance aux noirs.
Leurs troupes avaient chapp  l'action de ce flau cruel, elles se
trouvaient plus nombreuses que les blanches; ils rsolurent de lever de
nouveau l'tendard de l'insurrection. Le gnral Leclerc commandait
encore; il eut vent de leurs trames, et se dcida  excuter ce qu'il
aurait d faire ds les premiers jours de la pacification. Le premier
consul, tout en garantissant  l'arme noire les grades, les honneurs
qu'elle avait acquis, avait appel en France les principaux chefs; il
savait que l'homme qui a bu  la coupe du pouvoir se rsigne
difficilement  un rle subalterne, et avait charg son beau-frre de
faire passer les gnraux noirs sur le continent. Leclerc, sduit par
leurs protestations, ne le fit pas: il ne tarda pas  s'en repentir. Les
mornes se remplissaient d'armes, de subsistances; les troupes taient
agites; tout annonait une explosion. Quand il n'aurait pas surpris sa
correspondance, ces apprts, cette inquitude, suffisaient pour rendre
Toussaint suspect. Ce ngre, qui avait appartenu  l'ancienne habitation
de M. Galifet, avait, indpendamment de la finesse qui caractrise les
noirs, reu de la nature une rectitude de jugement, une force de
caractre qui se trouvent rarement unies. Son esprit n'tait pas sans
culture. Il avait entendu les imprudentes dissertations des planteurs,
et dvor les crits qui traitent de l'esclavage et de la libert. La
lecture de Raynal avait enflamm son imagination. Le chapitre o ce
philosophe, aprs avoir dpeint l'humiliation des noirs, annonce qu'il
se prsentera quelque jour un ngre gnreux qui secouera les chanes
sous lesquelles gmit sa race et la vengera des outrages dont
l'accablent les blancs, ne sortit jamais de sa mmoire; il crut que ce
rle lui tait destin. Il s'appliqua  se concilier,  s'attacher les
siens, et obtint bientt sur eux un ascendant sans bornes.

Cet homme redoutable tenait dans ses mains tous les fils du mouvement
qui se prparait. Leclerc rsolut de le prvenir, et le fit arrter. On
a prtendu qu'il et t plus sage de s'aider de ses lumires; que la
diffrence du blanc au noir entre des hommes qui, dans des hmisphres
diffrens, avaient fait leur fortune politique  l'aide des rvolutions,
ne pouvait tre qu'une question de vanit; que peu importait la couleur
du gnral en chef, s'il avait le talent de faire prosprer la colonie.

Ces considrations sont spcieuses. Mais si Toussaint et t un homme 
se contenter du second rang, il n'et pas mis le gnral Laveaux dans la
ncessit d'accepter une dputation qu'il ne sollicitait pas; il n'et
pas outrageusement renvoy le gnral Hdouville et lev l'tendard de
l'insurrection; il n'et pas tout risqu pour conqurir ce qu'on ne lui
contestait pas. Il connaissait les consquences d'une prise d'armes, et
n'avait pas affront une arme pleine de vigueur pour tre tmoin
paisible de ses funrailles. Toussaint jouait son jeu en se prparant 
profiter de nos malheurs, Leclerc joua le sien en le prvenant. Les
preuves taient d'ailleurs positives, et ne l'eussent-elles pas t, qui
pouvait croire qu'un homme du caractre de Toussaint-Louverture vt
l'occasion de proclamer la libert des ngres sans la saisir? Il fut
envoy en France et relgu dans le chteau de Joux: les chagrins,
l'ge, un climat trop svre, eurent bientt consum ce qui lui restait
de vie; il mourut quelques mois aprs son arrive. On ne manqua pas de
faire, sur cet vnement, les contes les plus absurdes; et tandis que
des Franais, jeunes, vigoureux, prissaient par milliers 
Saint-Domingue, on ne concevait pas qu'un vieillard, prcipit du fate
du pouvoir, transport  deux mille lieues du climat sous lequel il
avait vcu, s'teignt sans violence dans le fort o il tait enferm.

On croyait avoir assur le repos de la colonie en loignant Toussaint;
ce fut tout le contraire, son enlvement jeta l'alarme parmi les chefs
noirs. Les troupes blanches taient hors d'tat de tenir la campagne;
celles de couleur taient fraches, vigoureuses. La fortune se dclarait
pour eux: ils levrent le masque et se jetrent, l'un aprs l'autre,
dans les mornes. La fivre jaune continuait  dcimer nos rangs; l'arme
presque entire avait pri, la dsertion devint gnrale; nous ne
comptmes plus que quelques ngres parmi nous. Ils se disposaient  nous
chercher; les hostilits allaient recommencer, lorsque Leclerc mourut.
Il fut remplac par le gnral Rochambeau, qui lui succda par droit
d'anciennet: c'tait un homme d'un courage incontestable, mais le moins
propre  commander dans les circonstances o se trouvait la colonie; il
et fallu un esprit doux, conciliant, et Rochambeau n'tait connu que
par sa duret.

 la tte d'une arme puissante, Leclerc avait prfr la voie des
ngociations  celle des armes: son successeur adopta un systme oppos;
il voulait, quoiqu'il n'et que des dbris, dompter par la force, et
dploya une svrit qu'il poussa jusqu' la folie. Comme il faut tre
vrai quand on crit, je dirai tout ce que j'ai su, dans la suite, de ces
vnemens, et de l'indignation qu'prouva le premier consul, lorsqu'il
apprit les souillures dont on avait terni ses armes.

Le nouveau gnral en chef, qui portait un nom consacr par
l'indpendance de l'Amrique, vint s'tablir au Cap, o il fut bientt
entour de cette foule de propritaires qu'avait exasprs la
rvolution, et que rien n'arrtait ds qu'il s'agissait de recouvrer ce
qu'ils avaient perdu: tous moyens leur taient bons. L'emportement du
gnral en chef se prtait  leurs vues; ils l'applaudirent, flattrent
ses passions, et ne se firent faute d'aucun des moyens qui peuvent
entraner un temprament ardent. Le gnral Rochambeau ne se connut
bientt plus lui-mme: il devint un instrument aveugle des atroces
projets de ses adulateurs, qui avaient imagin d'exterminer l'espce
noire tout entire. Cette affreuse conception fut adopte. On mit la
main  l'oeuvre; on dploya une barbarie qui fait honte  notre sicle,
et sera en horreur  ceux qui le suivront. On enlevait partout, de toute
manire, les malheureux qu'on avait proscrits; on les embarquait, sous
prtexte de les dporter et la nuit on les noyait au large. On fit
encore plus: lorsque la terreur que rpandait une condamnation en masse
eut fait prendre la fuite  cette population dsole, pour lui donner
plus srement la chasse, on alla chercher dans l'le de Cuba des dogues
d'une espce particulire; on lcha ces animaux dans les taillis, on
traqua les noirs jusqu'au fond des mornes. Ce nouveau moyen de dmasquer
l'ennemi qui se blottissait sous le feuillage rvolta les troupes; elles
refusrent de fusiller des malheureux que dbusquaient des chiens, et de
prter l'appui de leurs armes aux meutes qui allaient fouiller les bois.
Ce fut bien pis, lorsqu'elles apprirent qu'au lieu de les dporter, on
noyait les malheureux qui leur tombaient dans les mains; elles se
mutinrent, et dclarrent qu'elles taient venues  Saint-Domingue,
non pour alimenter de sauvages excutions, mais pour combattre; qu'elles
n'taient pas faites pour accepter comme auxiliaires les meutes dont on
les faisait prcder; que, si semblable chose arrivait encore, elles
feraient justice des dogues et de leurs barbares conducteurs. On fut
oblig de cder; on n'osa pas poursuivre une chasse inhumaine, contre
laquelle ces braves taient soulevs.

Voil ce qui se passait  Saint-Domingue, pendant qu'en France on se
livrait  la douce illusion de voir bientt cette riche colonie
rpandre, comme autrefois, son opulence dans la mtropole. Plusieurs
lettres particulires, qui donnaient le dtail de ces barbares
excutions, taient parvenues en France de divers points de l'Amrique;
elles avaient t communiques au premier consul, mais le tableau
qu'elles prsentaient tait si rvoltant, que, quoiqu'elles fussent
unanimes  cet gard, il refusait de croire  un tel excs de barbarie.
Il s'tonnait de ne pas recevoir des rapports de ceux dont il devait en
attendre, et rptait avec amertume que, si ces atroces excutions
taient vraies, il rpudiait la colonie; qu'il n'et eu garde de la
faire occuper, s'il et pu prvoir les coupables excs auxquels
l'expdition avait donn lieu.




CHAPITRE XXVIII.

Dtails intrieurs.--M. de Bourrienne.--Moyens employs pour le
perdre.--Tourne du premier consul dans quelques dpartemens.--M. de
Menneval.--Discussions ecclsiastiques.--Concordat.


Depuis que le premier consul exerait l'autorit suprme, sa vie n'tait
qu'un travail continuel. Il avait pour secrtaire particulier M. de
Bourrienne, qui avait t l'ami de son enfance, et il lui faisait
partager toutes ses fatigues. Il le mandait souvent plusieurs fois dans
la nuit, et exigeait en outre qu'il ft chez lui ds les sept heures du
matin. Bourrienne s'y rendait assidument avec les journaux, qu'il avait
dj parcourus. Le premier consul les relisait presque toujours
lui-mme, expdiait quelques affaires et se mettait  table ds que neuf
heures sonnaient. Son djener, qui durait six minutes, achev, il
rentrait dans son cabinet, en sortait pour dner, y rentrait
immdiatement aprs pour ne le quitter qu' dix heures du soir, qui
tait l'heure  laquelle il se couchait.

Bourrienne avait une mmoire prodigieuse; il parlait, crivait plusieurs
langues, faisait courir sa plume aussi vite que la parole. Ces avantages
n'taient pas les seuls qu'il possdait. Il connaissait
l'administration, le droit public, et avait une activit, un dvoment,
qui en faisaient un homme indispensable au premier consul. J'ai connu
les divers moyens qui lui avaient valu la confiance illimite de son
chef; mais je ne saurais parler avec la mme assurance des torts qui la
lui ont fait perdre.

Bourrienne avait beaucoup d'ennemis; il en devait  son caractre et
plus encore  sa place. Les uns taient jaloux du crdit dont il
jouissait auprs du chef du gouvernement; les autres, mcontens de ce
qu'il ne l'employait pas  les servir. Plusieurs mme lui imputaient le
peu de succs avec lequel leurs demandes avaient t accueillies. On ne
pouvait l'attaquer sous le rapport de l'habilet, de la discrtion; on
pia ses habitudes, on sut qu'il se livrait  des spculations
financires. L'imputation devenait facile, on l'accusa de pculat.

C'tait l'attaquer par l'endroit sensible, car le premier consul
n'abhorrait rien tant que les moyens illgitimes d'acqurir de l'or. Une
seule voix cependant n'et pas suffi pour perdre un homme qu'il tait
habitu  aimer et  estimer; aussi en fit-on entendre plusieurs. Que
les accusations fussent fondes ou non, toujours est-il certain qu'on ne
ngligea rien pour les faire arriver sous les yeux du premier consul.

Le moyen qu'on employa avec le plus d'efficacit fut la correspondance
qu'on tablit, soit avec l'accus lui-mme, soit avec les personnes avec
lesquelles on avait intrt de le mettre en rapport; correspondance
toute mystrieuse et relative aux oprations dnonces. C'est ainsi que
plus d'une fois on s'est servi, pour porter le mensonge jusqu'au chef de
l'tat, d'un moyen destin  lui faire connatre la vrit. Je
m'explique.

Sous le rgne de Louis XV, ou mme sous la rgence, on organisa  la
poste une surveillance qui s'exerait non sur toutes les lettres, mais
sur celles qu'on avait quelque motif de suspecter. On les ouvrait, et
quand on ne jugeait pas utile de les supprimer, on en tirait des copies,
puis on les rendait  leur cours naturel en vitant de les retarder. 
l'aide de cette institution, un individu qui en dnonce un autre peut
donner du poids  sa dlation. Il lui suffit de jeter  la poste des
lettres conues de manire  confirmer l'opinion qu'il veut accrditer.
Le plus honnte homme du monde peut ainsi se trouver compromis par une
lettre qu'il n'a pas lue, ou mme qu'il n'a pas comprise.

J'en ai fait l'exprience sur moi-mme; j'ouvrais une correspondance sur
un fait qui n'avait jamais eu lieu. La lettre tait ouverte; on m'en
transmettait copie, parce que mes fonctions d'alors le commandaient;
mais quand elle me parvenait, j'avais dj dans les mains les originaux,
qui m'avaient t transmis par la voie ordinaire. Somm de rpondre aux
interpellations que ces essais avaient provoqus, j'en pris occasion de
faire sentir le danger qu'il y avait  adopter aveuglment des
renseignemens puiss  une telle source. Aussi finit-on par donner peu
d'importance  ce moyen d'information, mais il inspirait encore pleine
confiance  l'poque o M. de Bourrienne fut disgraci; ses ennemis
n'eurent garde de le ngliger; ils le noircirent auprs de M.
Barb-Marbois, qui donna  leurs accusations tout le poids de sa
probit. L'opinion de ce rigide fonctionnaire et d'autres circonstances
encore dterminrent le premier consul  se sparer de son secrtaire,
dont les attributions furent en partie runies  celles de M. Maret, qui
n'avait t jusqu'alors que secrtaire gnral du consulat.

M. de Bourrienne fut remplac au cabinet par M. de Menneval, homme
d'honneur et de talent, qui se concilia l'affection du premier consul,
et qui justifia sa faveur par un dvoment qui ne s'est jamais dmenti.

Nous tions arrivs  l'automne, lorsque le premier consul fit une
tourne dans les dpartemens voisins de celui de la Seine. Il partit de
Saint-Cloud, traversa le dpartement de l'Eure, parcourut le champ de
bataille d'Ivry, et se rendit  vreux,  Louviers et  Rouen, o il
arriva par le Pont-de-l'Arche: il visita les fabriques de cette ville,
celles d'Elbeuf, et poussa jusqu'au Havre, d'o il gagna Dieppe. Ce fut
sur la route qui spare ces deux ports, qu'il reut la dpche qui lui
annonait la mort du gnral Leclerc. Elle lui annonait aussi la
prochaine arrive de sa soeur Pauline[43], qui avait fait voile avec son
fils unique sur le vaisseau de guerre o taient dposes les dpouilles
de son mari. Cette nouvelle fit sur lui une impression pnible. Il
rentra  Paris plus tt qu'il ne l'avait rsolu; il revint par
Neufchtel, Beauvais et Gisors, et fut partout accueilli avec
acclamations.  Beauvais entre autres, les autorits constitues vinrent
fort loin  sa rencontre; elles avaient en tte une troupe de jeunes
personnes fort lgantes, dont la plus belle portait un drapeau que
l'une de ses compatriotes, la clbre Jeanne Hachette, enleva dans une
sortie aux troupes du duc de Bourgogne qui assigeait la place. Louis
XI, charm de ce trait de bravoure, voulut en perptuer le souvenir; il
accorda la prsance aux femmes de Beauvais, et voulut qu'elles
parussent avant les hommes dans les crmonies publiques.

Le premier consul tait rentr depuis quelques jours dans la capitale,
lorsqu'il apprit que le vaisseau que montait madame Leclerc, chass par
des vents contraires qui l'avaient empch de gagner les ports de
l'Ouest, venait d'entrer  Toulon. Il fit partir de suite pour cette
place le gnral Lauriston, qui ramena madame Pauline  Paris.

La tranquillit rgnait au-dedans, la paix tait rtablie au-dehors; il
aborda une matire importante, difficile, qui lui prit le reste de
l'automne et une partie de l'hiver suivant.

On avait contract pendant la rvolution l'habitude de dire la messe
dans les maisons particulires: c'taient des prtres inserments qui la
clbraient. Les dvots prtendaient qu'elles taient meilleures, plus
agrables  Dieu que celles que disaient les prtres asserments.
Beaucoup d'individus y assistaient par esprit d'opposition, quelques
athes mme affectaient de l'empressement  les entendre pour contrarier
le gouvernement.

Il y avait peu d'ancienne maison qui n'et sa chapelle. On disait la
messe tantt dans l'une, tantt dans l'autre. Les affilis taient
prvenus et se runissaient sous divers prtextes, quelquefois mme
comme s'ils eussent rendu une simple visite. Bientt on ne se contenta
pas de clbrer la messe; on baptisa, on confessa, on donna la
bndiction nuptiale, on fit des spultures; enfin on se constitua en
vritable schisme. Cet tat de choses datait des premiers jours de la
rvolution. Le premier consul n'avait pas voulu employer la rigueur pour
le faire cesser; il le considrait comme le rsultat des alarmes de
quelques consciences timores et non comme une conception malveillante.
Il rsolut cependant d'y mettre un terme, d'y remdier d'une manire
efficace; il alla droit au mal, et rsolut de fixer tout ce qui touche
soit aux intrts religieux, soit  la discipline ecclsiastique. Le
charg des affaires de France  Rome reut ordre d'baucher la besogne;
et, comme dans cette discussion, le premier consul n'avait pas seulement
pour but de mettre fin aux querelles qui divisaient les prtres, mais
qu'il voulait encore se prserver d'une influence qui se faisait dj
sentir, il se rserva le soin de conduire la ngociation. En
consquence, il se plaignit au pape d'un commencement de schisme qui
menaait la tranquillit des fidles et peut-tre mme la religion. Il
lui manifesta l'intention de prvenir ce malheur, et le pria de lui
envoyer un lgat avec lequel il pt en confrer.

Le pape accepta sa proposition avec empressement, et envoya  Paris le
cardinal Gonsalvi, Spina, archevque de Gnes, et Caselli, pour traiter
du concordat. De son ct, le premier consul nomma son frre Joseph, M.
Crettet, et l'abb Bernier, cur de Saint-L d'Angers, pour en discuter
les articles avec les prlats. Le concordat fut sign le 18 juillet
1801.

Par suite de cet acte, le clerg redevint en France une branche de
l'administration, qui fut dirige par M. Portalis pre, que le premier
consul nomma ministre des cultes. C'est dans le courant de l'anne qui
suivit, que le pape envoya  Paris comme son lgat, le respectable
cardinal Caprara, qui acheva l'oeuvre commence par ses prdcesseurs.

La rconciliation de la France avec l'glise fut encore un triomphe pour
le premier consul, auquel elle concilia tous les dvots. Elle lui valut
en outre l'avantage de voir cesser toutes ces momeries d'offices divins
clbrs  domicile. Les fidles revinrent aux temples qu'il avait fait
rouvrir, et les prtres de toutes les orthodoxies ne craignirent pas d'y
venir officier. Le pape soumit  la mme discipline les ecclsiastiques
asserments et inserments; il somma les vques absens de rentrer
sur-le-champ dans leurs diocses ou d'envoyer leur dmission. Quelques
uns obirent, et ceux qui rsistrent furent remplacs.

Le premier consul voulut clbrer la rconciliation de la France avec
l'glise: une grande crmonie eut lieu  Notre-Dame.  l'avnement du
premier consul, cette mtropole tait dans l'tat le plus dplorable;
elle n'avait plus ni marbres, ni ornemens, tout avait t pill ou
vendu. On ne s'en tait pas tenu l; en 1793, on avait coup l'difice,
on l'avait distribu en une srie de magasins qu'on avait lous au plus
offrant. Le premier consul fit cesser cette odieuse profanation; il
restitua la basilique, fit remettre  neuf les tables, les autels que le
jacobinisme avait abattus, et assista  la crmonie d'inauguration avec
tous les membres du gouvernement.

Cette action, louable en elle-mme, et tout  la fois politique et
religieuse, lui valut, d'une part, un surcrot d'affection, et de
l'autre une explosion de mcontentemens.

Le premier consul avait  diverses fois engag M. de Talleyrand 
reprendre la prtrise; il lui observait que ce parti convenait  son
ge,  sa naissance, et lui promettait de le faire faire cardinal, ce
qui le placerait sur la mme ligne que Richelieu, et donnerait du lustre
 son ministre.

Quelque peu de vocation que M. de Talleyrand et pour l'glise, il ne
laissa pas de rflchir  cette proposition; mais telle tait la
faiblesse de son caractre, qu'une femme, qui avait pris de l'empire sur
son esprit en faisant les honneurs de sa maison, paralysa l'influence
immdiate du chef de l'tat. Elle fit jouer tant de ressorts pour se
prserver d'une expulsion qui aurait t la consquence immdiate du
retour de M. de Talleyrand  la prlature, qu'elle parvint  se faire
pouser, et figura dans la suite, non pas aux Tuileries, mais au milieu
des reprsentans de toutes les cours de l'Europe, sous le nom de
princesse de Bnvent. Dans cette occasion, le premier consul avait
pouss la condescendance au point de solliciter du pape un bref de
scularisation pour M. de Talleyrand, et la permission de se marier. Il
avait cd particulirement, dans cette circonstance, aux instances de
madame Bonaparte.




CHAPITRE XXIX.

Mcontentemens de quelques gnraux.--Bernadotte.--Scne chez le gnral
Davout.


J'ai dit plus haut que la crmonie de Notre-Dame fit clater des
mcontentemens. Il me reste  rapporter ce qu'ils produisirent.

Des envieux, des brouillons, la plupart esprits mdiocres, et qui,
cependant voulaient trancher sur des matires qu'ils n'taient pas en
tat d'entendre, cherchaient  agiter la multitude. Ils s'attachaient 
la marche du gouvernement, critiquaient amrement ses actes, lui
imputaient des vues qu'il n'avait pas, et protestaient qu'ils mourraient
plutt que de voir prir la libert. Ne pouvant ou ne voulant pas
pntrer quels taient les projets du chef de l'tat, ils lui
attribuaient ceux qui convenaient  leurs desseins. Le premier consul
tait dcid  rtablir les prtres sur le pied o ils taient avant la
rvolution; on ne pouvait trop se hter de prvenir un semblable
attentat. Les armes, les moyens taient indiffrens; tout tait bon,
pourvu qu'on dtournt l'orage. On ne s'en tint pas aux propos; on avisa
aux mesures de rsistance, on se constitua en tat flagrant de
conspiration. Ces runions insenses, qui devenaient inquitantes par la
folie mme de ceux dont elles se composaient, avaient pour chef le
gnral Bernadotte, qui commandait,  cette poque, l'arme de l'Ouest.
Quoique alli  la famille Bonaparte[44], il avait plusieurs fois
assist aux runions o l'on discutait les moyens de se dfaire du
premier consul.  la vrit, il s'opposait  ce qu'on lui arracht la
vie; mais il conseillait un enlvement  force ouverte, qui et toujours
t suivi du mme rsultat. Quant aux autres, tous opinaient pour la
mort.

Le premier consul, dont la conservation tait le besoin de l'poque, fut
bientt averti de ces runions et du mauvais esprit qui les animait;
mais il tait si peu organis pour la crainte, qu'il se borna  loigner
de Paris les mauvaises ttes dont elles se composaient. Quant 
Bernadotte, il eut ordre de rejoindre son arme.

Un gnral qui se perdait alors dans la foule de ceux qui commandaient,
tait spcialement li avec l'un des plus ardens de ceux qu'avait
atteints la mesure du premier consul. D'abord soldat au service
d'Espagne, il l'abandonna furtivement pour gagner la France, o venait
d'clater la rvolution. Il s'attacha aux reprsentans qui allaient
exalter, purer les armes, et poursuivit les aristocrates avec un zle
qui ne fut pas sans utilit pour lui. Il trouvait une nouvelle occasion
de servir la chose publique; il la saisit, et signala au premier consul
les vues, les moyens de ces conciliabules qu'il avait souvent chauffs
de ses lans de rpublicanisme. Il signalait, entre autres, le colonel
F... et le gnral D..., avec lequel il tait troitement li. Il les
reprsentait comme exalts au point de ne pas rejeter peut-tre l'ide
d'un attentat  la vie du premier consul, considration qui, disait-il,
avait pu seule le dterminer  donner l'avis qu'il transmettait. Muni
d'une pice aussi prcise, le chef de l'tat ordonna l'arrestation des
deux officiers qui lui taient dsigns. Le ministre de la police lui
avait laiss ignorer l'existence de ces trames odieuses. Il ne savait si
elles avaient chapp  sa surveillance, ou si Fouch avait intrt 
l'abuser. Dans le doute, il ne voulut pas recourir aux voies ordinaires,
et chargea la gendarmerie d'lite, dont j'tais colonel, de s'assurer
des prvenus. F... fut arrt; mais D... chappa par les soins officieux
de celui qui l'avait dnonc.

Celui-ci n'avait pas transmis son rapport au premier consul, qu'il
courut prvenir son ami que tout tait dcouvert, qu'il prt garde 
lui, croyant sans doute soulager sa conscience par cet avis officieux.
D..., touch de sa sollicitude, plein de confiance dans une vieille
liaison contracte au milieu des chances d'une homognit de fortune
politique, lui demanda asile. Il n'osa refuser, et accueillit le
fugitif; mais il prvint en mme temps qu'il n'avait pu repousser les
sollicitations de l'amiti, que D... s'tait rfugi chez lui.

J'tais  la Malmaison quand l'avis y arriva. Le premier consul, que ces
intrigues avaient indispos, m'envoya de suite  Paris, avec un ordre de
diriger un dtachement de gendarmerie sur la maison de campagne de ce
gnral. Le dtachement se rendit au village, mais ne trouva personne.
D... tait en route pour ses foyers, o le premier consul ordonna de le
laisser tranquille.

L'apparition des gendarmes chez le gnral dont le zle pour le premier
consul paraissait diriger la conduite dans cette occasion, leva
cependant une msintelligence entre lui, qui avait provoqu cette
mesure, et moi, qui avais reu l'ordre de l'excuter. Il se plaignit de
l'insulte qui lui tait faite, en appela aux officiers, crivit au
premier consul, voulut  toute force avoir satisfaction  mes dpens.
Tant de tapage pour une visite de gendarmerie parut suspect. Je ne
pouvais concevoir qu'un pareil dsagrment auquel, aprs tout, chacun
est expos, excitt vritablement cette inpuisable colre dont ***
paraissait anim. Je demandai  mon tour satisfaction. Je souffre,
dis-je au premier consul, les propos que m'attire le commandement dont
je suis revtu, parce que le bien du service l'exige. Mais s'il doit
toujours en tre ainsi; si je suis sans cesse poursuivi par les clameurs
de ceux contre lesquels je reois des ordres, veuillez me le retirer, et
me donner en change un rgiment de cuirassiers. Et que vous font ces
clameurs? me rpliqua le premier consul; ne voyez-vous pas d'o elles
partent? *** ne crie si haut que parce que c'est lui qui m'a prvenu des
vues de D... et de l'asile qu'il avait choisi. Au reste, soyez
tranquille, je me charge de le calmer. Je sus, en effet, qu'il lui
avait fait dire que sa manire ne menait  rien; qu'il fallait tre pour
ou contre; qu'il vt ce qu'il prfrait. Mes pressentimens taient
vrifis; il ne restait plus qu'un point  claircir. Je voulus en avoir
le coeur net, et demandai, dans la suite,  D...[45], qui tait retir
dans ses foyers, par qui il avait t avis de quitter la maison o il
s'tait retir. C'tait encore, comme je le souponnais, son officieux
ami qui l'avait prvenu que la gendarmerie tait sur ses traces. Il et
pu faire davantage, il et pu dire comment elle s'y trouvait.

Je n'ai rien oubli de toutes ces malheureuses circonstances, dans
lesquelles je n'ai d voir qu'une preuve de plus de la faiblesse
humaine: si celui auquel elles s'appliquent lit ces Mmoires, qu'il ne
croie pas que sa nouvelle position m'a impos de ne pas le nommer: c'est
 ses enfans que j'ai d ce mnagement.

La confidence du premier consul m'avait mis au fait. Je laissai aller
les propos. Tout ce grand fracas, dont on tourdissait les salons,
n'avait pour but que de voiler les rapports que l'on entretenait avec le
cabinet. Ce n'tait pas la peine de s'en inquiter.

Parmi les sujets assez minces dont se composaient les runions, se
trouvait un officier suprieur, que les rvlations de *** signalaient
comme capable de se porter aux derniers attentats. Renvoy pour des
motifs qui me sont inconnus, du rgiment o il servait, sans emploi,
sans fortune, il devint naturellement un des boute-feu du mouvement qui
se prparait. La perte du premier consul devait lui rouvrir la carrire;
il annonait hautement l'intention de la consommer. Sa dcision tait
connue; il fut arrt et mis au Temple. Une fois enferm, il pesa,
examina sa conduite, et n'y trouvant que des sujets d'alarmes, il
rsolut de recourir  la clmence du premier consul. Il s'y dtermina
d'autant mieux, qu'il ne doutait pas que la perte de sa libert ne ft
le rsultat de la dlation de quelque faux frre qui avait fait la paix
 ses dpens, ce qui tait vrai.

Il offrit de faire des rvlations; le gnral Davout fut charg de les
recueillir, et se rendit au Temple, o il reut les confidences de ce
chef d'escadron: elles taient importantes. Le premier consul le chargea
de nouveau de voir le prisonnier, de lui proposer cinq cents louis, s'il
voulait accepter une mission pour Londres, o, en se donnant pour
chapp du Temple, il parviendrait  surprendre les projets des Anglais
et des migrs sur les dpartemens de l'Ouest, ainsi que les relations
qu'ils y conservaient.

Le gnral Davout envoya chercher le prisonnier, et le fit conduire dans
la maison qu'il occupait aux Tuileries, sur l'emplacement o est
aujourd'hui la terrasse qui se trouve en face de la rue Saint-Florentin.

Le hasard amena, sur ces entrefaites, le gnral ***, dj dsign plus
haut, chez Davout. Il reprenait ses criailleries ordinaires. Le premier
consul, disait-il, voulait rtablir l'ancien rgime; il avait commenc
par faire rentrer les migrs; il faisait rentrer les prtres, et
dpouillerait bientt les acqureurs de biens nationaux. Enfin,
ajouta-t-il, pour dernier trait, il venait de faire trangler ce pauvre
chef d'escadron, prisonnier au Temple.

Le gnral Davout, qui ne devinait pas encore o son interlocuteur
voulait en venir, imaginait tantt qu'il cherchait  se faire interroger
pour se dbarrasser d'un poids qui chargeait sa conscience, tantt qu'il
cherchait s'il ne serait pas possible de le dtacher du premier consul.
Toutefois le gnral Davout le laissa s'engager, couta toutes les
folies qu'il lui dbitait, et laissa chapper un mouvement de piti qui
mit fin  la philippique. Pour toute rponse, au lieu de le reconduire
par la sortie ordinaire, il le fit passer par une pice o se trouvait
D...

Le gnral *** aperoit bien vivant le pauvre chef d'escadron, qu'il
venait de dire avoir t trangl; son esprit en fut boulevers; mais,
se remettant bientt, et ne se mprenant pas sur les motifs qui
amenaient cet officier chez le commandant de la place, il rentra
prcipitamment dans le cabinet de Davout, et lui dit: Je vois que l'on
sait tout, puisque D... est l; on m'a tromp; je t'en prie, mne-moi de
ce pas chez le premier consul. Davout y consentit. Le gnral *** se
jeta aux pieds du chef de l'tat, avoua tout, et fixa par cette dmarche
sa position prsente qui vacillait, et prpara sa position  venir. Il
appartint ds-lors au premier consul, pour lequel il affecta un
dvoment exclusif. Quant au chef d'escadron, il avait peu de choses 
ajouter aux rvlations qui taient dj connues. Il accepta la
proposition que lui fit Davout. Il se rendit  Londres, sjourna
long-temps dans cette capitale, et ne la quitta que lorsqu'il eut des
renseignemens prcis sur un projet qui avait pour but d'abattre le
premier consul. Il rejoignit le marchal au camp d'Ostende, et lui
dvoila le complot, qu'on essaya de mettre  excution  quelques mois
de l. Il vcut quelque temps tranquille; mais la nature l'emporta, il
reprit ses premires habitudes, et devint l'objet d'une surveillance
svre. Des ordres rigoureux avaient mme t donns pour le cas o il
serait aperu rdant autour du premier consul. Depuis on essaya
plusieurs fois de le placer; mais l'ge n'avait pas mri sa tte, il ne
put se tenir nulle part. Il joua la victime en 1814, en 1815, etc.,
etc... L'histoire dira le reste.

 l'poque o se passrent les faits dont je viens de parler, le premier
consul venait de s'tablir au palais de Saint-Cloud, qu'il avait fait
rparer, pour jouir de la facilit d'une promenade qui s'y trouvait de
plain-pied avec son cabinet, et tre plus prs de Paris que ne l'tait
la Malmaison; ce qui tait important pour tous ceux qui avaient des
communications journalires avec lui.




CHAPITRE XXX.

Discussions du Code civil.--Tribunat.--Exposition des produits de
l'industrie.--Canal de l'Ourcq.


Ce fut  la fin de mars 1802 qu'une commission du conseil d'tat,
compose de MM. Tronchet, Portalis pre, Merlin de Douai et autres, sous
la prsidence du second consul Cambacrs, fut charge de prsenter le
projet du Code civil; le premier consul fit ouvrir les discussions sur
cette grave matire par le conseil d'tat. Ce corps tenait ordinairement
trois sances par semaine: elles commenaient  deux heures, et
finissaient  quatre ou cinq; mais cet hiver le conseil ne se spara
jamais qu'il ne ft huit heures du soir, et le premier consul ne manqua
pas une seule de ses sances.

Jamais il ne s'tait tenu un cours de droit public de cette importance.
Le conseil d'tat comptait,  cette poque, une foule d'hommes dans la
maturit de l'exprience et la force de l'ge: aussi la discussion
tait-elle profonde, lumineuse, empreinte du cachet de la mditation.

Le premier consul s'intressait si vivement  ces dbats, que le plus
souvent il retenait quelques conseillers d'tat pour dner, et reprendre
ensuite la discussion. S'il rentrait seul, il restait dix minutes 
table, et remontait dans son cabinet, d'o il ne sortait plus.

Quand il n'avait pas t au conseil d'tat, il allait  l'Institut, o
je l'ai quelquefois accompagn. Cette socit s'assemblait alors au
Louvre. Il se rendait  la sance par la galerie du Musum; et,
lorsqu'elle tait finie, il retenait quelquefois un ou deux membres,
s'asseyait sur une table comme un colier, et entamait une conversation
qui se prolongeait souvent fort avant dans la nuit. En gnral, quand il
rencontrait quelqu'un qui lui convenait, le temps coulait sans qu'il
s'en apert.

La rdaction du Code civil acheve, ce grand travail fut port avec les
formalits ordinaires  la discussion du Tribunat. On avait dj eu
plusieurs occasions de s'apercevoir que ce corps deviendrait tt ou tard
un obstacle  la marche administrative du gouvernement. Quoique
gnralement compos d'hommes d'un mrite reconnu, il s'tait mis en
hostilit avec le conseil d'tat. Il avait quelquefois montr une
opposition qui tenait peut-tre plus  l'esprit de corps et  la
rivalit de talens qu' l'intrigue et  une tendance  l'exagration.

Le premier consul avait t prvenu de cette disposition; mais elle
tait si peu raisonnable, qu'il refusait d'y croire. Il fit, comme je
l'ai dit, faire la communication. Il ne tarda pas  se convaincre qu'il
avait mieux augur de ce corps qu'il ne mritait. La discussion fut
aigre, passionne, minutieuse. On ne put plus se promettre de faire
passer le Code sans le mutiler. Le besoin de ce grand travail tait
vivement senti; mais, comme il tait  craindre que la mme opposition
ne se manifestt au Corps Lgislatif, et ne frappt ainsi de discrdit
le premier oeuvre de la lgislation consulaire, on retira le projet. Les
lections amenrent des hommes plus sages au Corps Lgislatif. Le
Tribunat, qu'on avait eu la prudence de rduire de moiti, revint
lui-mme  un systme moins hostile. Le Code fut reproduit et adopt.

Le premier consul abolit plus tard le Tribunat; et, comme il en voulait
non aux membres, mais  l'institution qui n'tait propre qu' entraver
sa marche, il plaa tous les tribuns, qui, pour la plupart, furent des
administrateurs remarquables et tous des hommes distingus.

Je lui ai quelquefois entendu dire au sujet de ceux dont il tait le
plus satisfait: Eh bien! voyez; au Tribunat, il aurait t oppos  ce
qu'il fait aujourd'hui mieux qu'un autre. Voil ce que produit l'esprit
de corps. Il faut convenir, ajoutait-il  cette occasion, que les hommes
ne sont en gnral que des enfans.

Depuis que le premier consul gouvernait, il s'tait fait dans toutes les
branches administratives un travail prodigieux, et cependant les
crations continuaient encore. On forma l'administration des eaux et
forts, qui arrta le pillage des bois, et lui substitua un mode
d'exploitation sage et raisonn; on tablit des lyces; on doubla les
moyens d'instruction gratuite, que plus tard on complta par
l'organisation d'un corps enseignant; on fit des agens-de-change; on
recra la loterie, qui anantit une multitude de petites loteries, de
banques particulires tout aussi ruineuses pour le public et striles
pour l'tat; enfin, on institua les droits-runis.

Le ministre de l'intrieur, M. Chaptal, protgeait, stimulait les
manufactures et tout ce qui tenait  l'industrie avec un zle qui ne
laissait rien  dsirer. C'est lui qui imagina d'tablir, dans chaque
dpartement et plus tard  Paris, des musum d'exposition o l'on
apporterait,  une poque fixe, les produits de l'industrie nationale.
Cette heureuse conception fut aussitt ralise. L'exposition eut lieu,
et montra les inconcevables progrs qu'avaient faits les arts pendant un
espace de temps qu'on n'avait cru fcond qu'en calamits. M. Chaptal
rendit, dans cette circonstance, un service signal  la nation; il
ouvrit les yeux  une foule d'incrdules qui s'obstinaient  mettre nos
fabricans au-dessous de ceux de l'tranger. La comparaison les
convainquit. Ils furent obligs de s'avouer que des produits qu'ils
achetaient comme de fabrique anglaise, sortaient de nos ateliers,
taient confectionns par les ouvriers dont ils contestaient l'aptitude.
Ce fut par des moyens aussi simples qu'il fit cesser les petites
supercheries de quelques fabricans, qui ne rougissaient pas d'employer
une estampille trangre pour mieux couler leurs produits. Il ne mrita
pas moins bien de l'agriculture. Il fonda les prix qu'on dcerne encore
dans les dpartemens aux plus belles productions agricoles. Avec le
temps et de pareilles institutions, un pays ne peut manquer d'obtenir de
grandes amliorations et parvenir  la prosprit. Au reste, tous les
actes de l'administration de M. Chaptal portaient le cachet d'un
patriotisme clair, comme ceux de sa vie prive portent celui d'un
homme de bien.

Il ne se passait gure de semaine que le premier consul n'allt visiter
quelques tablissemens. Il ne songeait qu' embellir, amliorer,
administrer; il traait des canaux, ouvrait des routes, ou rtablissait
celles de l'ancienne France qui avaient t totalement ngliges pendant
la rvolution. Le chef de l'tat avait donn l'impulsion: tout tait en
mouvement d'un bout de la rpublique  l'autre. On rparait, on
rdifiait, on travaillait, comme on fait aprs un naufrage pour
remettre  flot le btiment qu'un pilote inhabile a chou.

 Lyon, on rtablissait la place Bellecour;  Paris, on dblayait le
Louvre, on nettoyait le Carrousel, on restaurait les monumens publics;
on rendait au culte les temples chapps  la destruction, on relevait
ceux qu'une fureur insense avait fait abattre.

Les ports, les canaux, toutes les constructions marchaient de front. On
ne concevait pas comment le premier consul pouvait faire face aux
dpenses que tant d'entreprises exigeaient; on s'tonnait, on criait au
miracle: le miracle tait simple, c'tait celui de l'ordre et de la
probit. Je m'explique.

Avant le 18 brumaire, les receveurs-gnraux retenaient les deniers
publics, sous le prtexte que leurs recettes prouvaient des lenteurs.
Ainsi, priv de rentres fixes et hors d'tat de connatre jamais le
juste tat de ses caisses, le ministre des finances tait oblig de
faire le service avec des traites sur les receveurs-gnraux  une date
plus ou moins recule. Ces traites passaient dans le commerce; mais,
comme on ne croyait pas plus  la solidit qu' la bonne foi du
gouvernement, elles altraient journellement la confiance que l'on
aurait voulu chercher  mettre dans le crdit public. Les
receveurs-gnraux profitrent de ce cruel tat de choses; ils se firent
banquiers, achetrent les effets qu'ils devaient solder, et ralisrent
des bnfices normes. Ces scandaleux trafics avaient disparu avec le
gouvernement qui les tolrait. M. Gaudin en avait fait justice en
prenant la direction des finances. En voyant la hausse des fonds
publics, on criait  la magie; cette magie tait la probit et le retour
de l'ordre; l'conomie prsidait  la perception de l'impt. Aucun fonds
n'tait dtourn, aucune valeur n'tait avilie: le crdit, la confiance,
s'taient rtablis partout.

Une autre entreprise, qui tait tout entire dans l'intrt de la
capitale et du commerce, signala encore cette anne. On projetait depuis
long-temps la construction d'un canal qui rassemblt les eaux de la
rivire de l'Ourcq, et les ament dans Paris; mais les travaux qu'il
exigeait taient immenses, on avait toujours recul devant les
difficults que prsentait l'excution. On avait cependant essay
quelques bauches d'aprs les plans de M. Girard, que le premier consul
avait eu occasion d'apprcier en gypte; mais l'opposition avait t si
vive, que tout avait t abandonn, lorsqu'il prit fantaisie au chef de
l'tat d'aller chasser[46] dans la fort de Bondi.

La meute qu'il suivait le mena dans les travaux du canal, qui se
trouvaient en partie entravs dans cette fort; sur-le-champ il laissa
l les chiens, et nous ordonna de le suivre: il ne pensait dj plus 
la chasse. Il fit lui-mme la reconnaissance des travaux dj achevs,
et comme il avait t long-temps auparavant faire celle de tout le cours
de la rivire de l'Ourcq, ainsi que celle du canal projet dans toute sa
longueur, les contradictions qui en avaient fait suspendre les travaux
revinrent  son esprit: sans rejoindre la chasse, il retourna de suite 
Paris, et donna des ordres pour la runion aux Tuileries, le soir mme,
de tous les ingnieurs des ponts-et-chausses qui taient pour et contre
le projet. Il les mit en prsence, suivit attentivement la discussion,
trouva les objections faibles, les rponses premptoires, et ordonna
sur-le-champ la reprise des travaux, qui furent conduits avec clrit,
mais qu'il n'eut pas la satisfaction de mener  terme.




CHAPITRE XXXI.

Suppression du ministre de la police.--Le gnral Rapp.--Mdiation
helvtique.--Intrieur des Tuileries.--Anecdote.


L'tat de paix dans lequel on vivait avait peu  peu amorti la dfiance.
Le premier consul avait ray de la liste des migrs tous ceux qui
avaient demand cette grce: il les avait mme mis en possession de la
partie de leurs biens qui n'avait pas t vendue et se trouvait encore
sous le squestre national. Sa facilit multiplia les dmarches. Il fut
oblig de prendre une mesure gnrale pour couper court aux rclamations
qui l'assigeaient. Il eut d'abord dessein de faire rapporter la loi sur
l'migration; mais on lui dmontra que cette mesure aurait des
consquences pires que le mal auquel il voulait remdier. Un premier
arrt du conseil d'tat excepta de la liste des migrs les
ecclsiastiques qui avaient subi la dportation, les enfans au-dessous
de seize ans, les laboureurs, artisans, etc.; un senatus-consulte de
1802 les amnistia. Le premier consul fit ensuite dresser une liste de
ceux que leurs antcdens ou leur naissance constituaient en tat
d'hostilit avec les lois nouvelles, et raya les autres en masse.

La suppression du ministre de la police devint la consquence de cette
dtermination: il n'y avait plus besoin de surveillance l o il n'y
avait plus rien  surveiller. On saisit cette occasion pour essayer de
dmontrer au premier consul que cette autorit ne pouvait plus subsister
sans de graves inconvniens pour la popularit comme pour la
considration dont il cherchait  entourer son pouvoir. La tolrer
encore, c'tait fournir des prtextes  la calomnie, faire suspecter les
intentions du gouvernement. Le premier consul eut l'air de se laisser
persuader, et ne fut peut-tre pas fch d'essayer ce que personne
n'avait os tenter avant lui, de maintenir l'ordre avec les tribunaux et
la gendarmerie. M. Fouch tait furieux contre M. de Talleyrand, qu'il
regardait comme l'auteur d'une mesure qui l'loignait  la fois du
conseil et le privait du ministre, qu'il regardait comme un apanage
inamovible. Aussi usa-t-il de reprsailles; il jeta des soupons sur la
fidlit, les intentions politiques du ministre des relations
extrieures, et employa mille moyens de les faire parvenir aux oreilles
du premier consul, qui, malheureusement pour lui et pour M. de
Talleyrand, leur donna plus d'importance qu'ils n'en mritaient. Le
ministre de la police fut nanmoins supprim, et M. Fouch entra au
snat conservateur.

M. Abrial, qui avait le portefeuille de la justice, y fut galement
nomm. Le premier consul runit les deux ministres sous la dnomination
de ministre du grand-juge, qu'il confia  M. Reignier, qui tait
conseiller d'tat: il lui adjoignit M. Ral, qu'il chargea de la
direction de tout ce qui se rattachait  la sret gnrale, ou qui
exigeait des informations qu'un procureur-gnral aurait conduites le
plus souvent d'une manire imparfaite. Les choses marchrent d'abord
assez bien. On tait fatigu de guerre, de dissensions; chacun aspirait
au repos et cherchait  rparer les pertes qu'il avait faites. Personne
ne songeait  troubler une situation prospre qui n'tait due qu' la
concentration du pouvoir.

Les Suisses taient encore rgis par le gouvernement que le Directoire
de France leur avait impos; mais l'exaspration que causait un pouvoir
assis sur les ravages de l'tranger tait au comble. De toutes parts, on
courut aux armes: ce ne fut partout que trouble et confusion, et
l'orage, qui se calmait chez nous, souffla avec violence en Suisse. Les
partis ne tardrent pas  en venir aux mains.

Celui qui repoussait le Directoire tait si nombreux, qu'il anantit
l'autre en un instant. Les vaincus se prvalurent aussitt d'un trait
conclu avec la France, et rclamrent l'assistance du premier consul. Sa
position tait dlicate; il ne voulait ni laisser la guerre civile
s'allumer, ni opprimer l'indpendance helvtique: il venait cependant de
faire entrer en Suisse le gnral Ney avec un corps de troupes, et en
mme temps de faire arrter Reding, instigateur de troubles. Il dpcha
en toute diligence son aide-de-camp Rapp, qui arriva comme un envoy de
la Providence au moment o l'on allait en venir aux mains. Rapp, avec
une rare prsence d'esprit, descend de sa voiture, se place entre les
deux armes, dclarant  haute voix et en allemand qu'il tait autoris
 dclarer ennemi du peuple franais celui des deux partis qui
commencerait le feu, et qu'il avait l'ordre de faire entrer de nouvelles
troupes franaises sur le territoire suisse. Sa fermet imposa d'autant
plus, que l'un et l'autre parti avait les mmes consquences  redouter
d'une seconde invasion. Ils se rapprochrent, convinrent d'assembler les
cantons et de remettre leurs diffrends  la mdiation du premier
consul.

Celui-ci accepta; il accueillit la dputation qui vint lui exposer les
voeux, les besoins d'un peuple que l'inquitude du Directoire avait fait
courir aux armes, et nomma une commission de snateurs, au nombre
desquels se trouvait Fouch, pour discuter avec elle la constitution qui
convenait aux peuples des montagnes qu'elle reprsentait.

L'acte constitutionnel fut promptement arrt. La dputation,
satisfaite, pria le premier consul de conserver le titre de mdiateur
qui lui avait t dfr. Le pays recouvra la tranquillit qu'il avait
perdue, sans qu'elle cott une seule goutte de sang; et le clbre M.
de La Harpe[47], qui l'avait rgi sous le nom de directeur, vint fixer
sa rsidence  Paris.

L'hiver qui suivit la conclusion de la paix fut remarquable par
l'affluence des trangers de distinction; ils accouraient de toutes
parts en France. Cependant tel avait t le rcit qu'on leur avait fait
de nos discordes, qu'ils croyaient la capitale  moiti dvaste. Ils
furent trangement surpris de ne trouver aucune trace de destruction, et
d'entendre dire de toutes parts que la ville tait plus belle qu'avant
les troubles dont on leur avait fait un si triste tableau.

Le crmonial n'tait pas rgl. Madame Bonaparte ne recevait personne;
elle craignait de se voir compromise par les prtentions que pourraient
lever quelques dames trangres dans un palais qui tait encore sans
tiquette, ou de les blesser elles-mmes par l'exigence que lui
inspirait son rang: aussi n'y avait-il rien de plus monotone alors que
le chteau des Tuileries. Le premier consul ne quittait pas son cabinet;
madame Bonaparte tait oblige, pour tuer le temps, d'aller tous les
soirs au thtre avec sa fille, qui ne la quittait pas. Aprs le
spectacle, dont le plus souvent elle n'attendait pas la fin, elle
revenait terminer sa soire par un whist, ou, s'il n'y avait pas assez
de monde, par une partie de piquet, qu'elle faisait avec le second
consul, ou quelque autre personnage de cette gravit.

Les femmes des aides-de-camp du premier consul, qui taient de l'ge de
madame Louis Bonaparte, venaient lui tenir compagnie. C'taient chaque
jour les mmes personnes, les mmes jeux: la semaine s'coulait de la
mme manire  la Malmaison qu' Paris. Le second consul recevait les
fonctionnaires ainsi que les membres de la magistrature; sa maison tait
la seule o l'on rencontrait une partie de la reprsentation du
gouvernement. Les trangers, de leur ct, remplissaient les salons,
dont M. de Talleyrand seul leur faisait les honneurs.

Ce fut dans le cours de cet hiver que le premier consul fit arrter et
mettre au Temple M. T***, qui revenait d'Angleterre par la Hollande.
L'arrestation fut reprsente comme tyrannique. Voici cependant ce qui
la dtermina.

Ancien membre du parlement de Paris, M. T*** avait men une vie fort
agite depuis qu'il avait quitt la France: il avait successivement
sjourn en Angleterre, en Allemagne, et avait fini par se rfugier en
Amrique. Il n'y avait pas plus trouv le repos qu'ailleurs. Mais ses
opinions taient tout pour lui; il aima mieux souffrir que d'en faire le
sacrifice. Il tait dans cette pnible situation, lorsqu'il apprit les
vnemens qui suivirent le retour du gnral Bonaparte. Las de courir le
monde, et press de revoir ses enfans, il se dcide  repasser en
Europe. Il rencontre,  bord du btiment qu'il montait, des Hollandais
de Surinam, se lie avec eux, apprend que la colonie, fatigue
d'appartenir  un gouvernement qui ne peut plus la protger, envoie
ngocier, c'est--dire inviter le ministre anglais  venir prendre
possession de l'tablissement. Ils ne connaissaient personne  Londres,
et auraient cependant voulu que leur mission ft ignore de la Hollande,
dont ils taient si prs, et o ils avaient des relations. M. T*** les
tira d'affaire; il avait d'anciennes liaisons en Angleterre; il se mit
en rapport avec le gouvernement, et fit si bien, que les Hollandais
obtinrent sans bruit la protection qu'ils sollicitaient.

Le ministre,  qui cette intrigue livra Surinam, en usa gnreusement
avec celui qui l'avait conduite, en sorte que M. T*** vit  la fois la
France s'ouvrir devant lui et sa fortune se rtablir. La ngociation
qu'il avait faite avait amen une sorte d'intimit entre le ministre et
lui. Pitt le consulta sur la confiance que mritait un ambassadeur
franais qui venait de lui adresser un mmoire sur les moyens de
restreindre la puissance du premier consul.

M. T***, qui avait connu ce personnage avant son migration, s'imagina,
d'aprs cette ouverture, qu'il tait rest fidle aux principes qu'il
professait alors, et en rend bon compte au ministre. Sur cette
assurance, Pitt lui confie le mmoire; T*** le parcourt, retrouve ses
opinions, et se persuade qu'il peut compter sur son ancien ami. Il se
rend aux lieux qu'il habite; il va le voir, lui compte sa bonne et
mauvaise fortune, et lui demande son appui. Il reoit les plus belles
promesses; mais il dmle,  travers la conversation, des principes
politiques tout--fait contraires  ceux qu'il attendait. Quoi!  moi!
lui dit T***; mais j'ai lu ton mmoire; je sais ce que tu penses; Pitt
me l'a confi.

Le diplomate nia le fait, redoubla de caresses, d'offres de service.
L'migr crut  ses protestations, et se mit en route pour Paris; mais
il avait t signal  la police comme un agent anglais, qui arrivait
avec des sommes considrables. Son bienveillant ami avait eu soin de
divulguer la part qu'il avait prise  l'intrigue de Surinam.

Le premier consul dut le faire arrter. Le chagrin, l'irritation que
cause toujours la perfidie, mirent promptement T*** au tombeau. Il
mourut avec l'amertume d'un homme qui succombe sous les trames d'un faux
ami.




CHAPITRE XXXII.

Premire rception de la cour consulaire.--Vive allocution du premier
consul  l'ambassadeur anglais.--Calculs et esprances de l'Angleterre.


On tablit enfin vers le mois de mars 1802 un peu d'tiquette, et
l'pouse du chef du gouvernement eut autour d'elle des dames, des
officiers civils chargs de veiller  la reprsentation. Les dames ne
furent d'abord qu'au nombre de quatre, mesdames de Rmusat, de
Thalouete, de Luay, et madame de Lauriston, dont le premier consul
faisait un cas particulier. Les quatre officiers civils du palais
consulaire furent MM. de Gramayel, de Luay, Didelot et de Rmusat.

Cette cour n'avait encore que quelques mois d'installation, lorsque les
trangers furent reus pour la premire fois. La rception eut lieu dans
les appartemens de madame Bonaparte, au rez-de-chausse, sur le jardin.
Elle fut nombreuse, compose de tout ce que nos voisins avaient de plus
aimables femmes, qui y parurent avec un luxe de pierreries dont notre
cour naissante n'avait pas encore d'ide. Le corps diplomatique y
assista tout entier. Enfin l'affluence fut telle, que les deux salons du
rez-de-chausse purent  peine suffire au concours que cette crmonie
avait attir. Quand tout fut prt, que chacun eut pris sa place, madame
Bonaparte entra, prcde du ministre des relations extrieures, qui lui
prsenta les ambassadeurs trangers. Elle fit ensuite le tour du premier
salon, toujours prcde par le ministre, qui lui nommait successivement
chacune des personnes qui se trouvaient sur son passage. Elle achevait
de parcourir le second, lorsque la porte s'ouvrit tout  coup, et laissa
voir le premier consul, qui se prsentait au milieu de cette brillante
assemble. Les ambassadeurs le connaissaient dj; mais les dames
l'apercevaient pour la premire fois. Elles se levrent spontanment et
avec un mouvement de curiosit trs prononc. Il fit le tour de
l'appartement, suivi des ambassadeurs des diverses puissances, qui se
succdaient l'un  l'autre, et nommaient les dames de leurs pays
respectifs.

Ce fut dans une de ces rceptions qu'il laissa clater plus tard
l'humeur que lui donnait la conduite de l'Angleterre. Il venait de lire
les dpches de son ambassadeur  Londres, qui lui envoyait la copie
d'un message que le roi avait transmis au parlement, sur de prtendus
armemens qui avaient lieu dans les ports de France. Tout proccup de la
lecture qu'il venait de faire, il ne passa pas ce jour-l dans le second
salon, et fut droit aux ambassadeurs. J'tais  quelques pas de lui,
lorsque, s'arrtant devant l'ambassadeur d'Angleterre, il l'interpelle
avec vivacit: Que veut donc votre cabinet? que signifient ces bruits
d'armemens dans nos ports? Peut-on abuser ainsi de la crdulit des
peuples, ou ignorer  ce point ce qui nous occupe? On doit savoir, si
l'on connat le vritable tat des choses, qu'il n'y a en appareillage
que deux btimens de transport qui sont destins pour Saint-Domingue;
que cette colonie absorbe toutes nos penses, tous nos moyens. Pourquoi
donc ces plaintes? Est-on dj las de la paix? Faut-il encore
ensanglanter l'Europe? Des prparatifs de guerre! nous imposer! On
pourra vaincre la France, peut-tre mme la dtruire; mais l'intimider,
jamais!

L'ambassadeur salua respectueusement, et ne rpondit pas un mot. Le
premier consul s'loigna; mais, soit que cette sortie l'et un peu
chauff, soit toute autre cause, il n'acheva pas le tour, et rentra
dans ses appartemens. Madame Bonaparte suivit; le salon fut vide en un
instant. Les ambassadeurs de Russie et d'Angleterre s'taient retirs
dans l'embrasure d'une fentre. Ils s'entretenaient encore, qu'il n'y
avait plus personne dans les appartemens. Ma foi, disait le premier au
second, vous ne pouviez vous attendre  cette sortie, ni par consquent
tre prpar  y rpondre; il faut vous borner  en rendre compte, et en
attendant vous conduire en consquence.

Il le fit. Les communications devinrent froides, rserves. La
rsolution de l'Angleterre tait prise, l'aigreur ne tarda pas  se
manifester.

On changea des notes; on demanda des explications catgoriques, et
enfin des passe-ports. Le premier consul les accorda sur-le-champ.
J'tais  Saint-Cloud, dans son cabinet, lorsqu'on introduisit M. Maret,
qui apportait la rdaction de la rplique dont il voulait les
accompagner. Il la fit lire  haute voix, et dit,  cette occasion, des
choses bienveillantes sur le caractre personnel de lord Withworth,
qu'il estimait beaucoup. Il tait persuad que, dans cette circonstance,
il n'avait pris aucune part  la conduite de son gouvernement.

Quelques points taient rests en litige depuis le trait d'Amiens;
Malte, d'aprs les stipulations, devait tre restitu  l'ordre de
Saint-Jean de Jrusalem. L'Angleterre s'y refusa, parce que cette
possession lui assurait la domination de la Mditerrane. La France
attendait de mme l'vacuation du cap de Bonne-Esprance et celle de
l'gypte, d'aprs les engagemens contracts par l'Angleterre. La France
avait strictement excut les siens.

Il y avait de la drision  arguer de nos armemens maritimes pour nous
faire la guerre, lorsqu'il tait notoire qu'ils ne pouvaient pas suffire
 alimenter la colonie de Saint-Domingue. C'tait le gnie du premier
consul, et la prosprit qu'il procurait  la France qui effrayaient
l'Angleterre. Elle l'avait jug, et lui avait vou ds-lors une guerre 
mort. Il fallait bien que l'on ft rsolu de la recommencer dans une
circonstance opportune pour avoir donn pour prtexte l'tat de ses
armemens.

Il et t, je crois, plus conforme  la vrit de dire que le vrai
motif de cette guerre tait, au contraire, le dsarmement complet de la
France, parce qu'il offrait des chances de succs, et que la
circonstance opportune qu'on tait rsolu d'attendre en signant la paix,
tait enfin arrive.

Je me suis confirm dans cette opinion, lorsque plus tard je suis entr
dans les affaires, et d'aprs les observations que j'ai eu occasion de
faire dans diffrentes positions o j'ai t plac.

Aprs la bataille de Zurich, gagne par Massna, les Russes ne parurent
plus prendre de part active aux vnemens de la guerre en Allemagne ni
en Italie; et les rapports qui s'tablirent entre l'empereur Paul et le
premier consul, ayant t suivis de la paix entre les deux pays, les
Russes disparurent des champs de bataille. La Prusse gardait, depuis le
trait de Ble, la plus stricte neutralit.

L'Autriche tait reste seule sur le champ de bataille; l'Angleterre, 
la vrit, lui avait promis l'alliance de la guerre civile en France,
mais le premier consul avait triomph des efforts qu'elle faisait pour
l'entretenir. Il avait conduit en Italie toutes les troupes
rpublicaines que la pacification de l'Ouest rendait disponibles.
L'Empereur tait hors d'tat de soutenir la lutte; et si l'arme du
Rhin, victorieuse  Hohenlinden, et t en des mains plus habiles,
Vienne tait occupe. Aussi l'Autriche s'tait-elle empresse de
conjurer l'orage; elle avait souscrit  la paix, parce qu'elle ne
pouvait, sans s'exposer  sa ruine, prolonger la guerre. Ainsi, de tous
les ennemis de la France, l'Angleterre tait le seul dont les forces
physiques et morales fussent encore dans toute leur vigueur. Cette
situation tenait  des circonstances qu'il n'est pas inutile de
dvelopper.

Les tats du continent reposent tous sur l'agriculture, et ne
fleurissent qu'autant qu'elle est prospre. L'Angleterre est assise sur
une autre base; elle est fonde sur le commerce, et n'a, pour alimenter
sa puissance, que les ressources qu'il lui fournit. Il rsulte de l
qu'tendre le premier, c'est augmenter la seconde, et qu'accrotre la
seconde, c'est dvelopper le premier. Tout ce qui dsole les autres
nations de l'Europe, tout ce qui teint l'industrie, ce qui entrave le
ngoce, la guerre, les prohibitions, font la prosprit de l'Angleterre.
Elle mconnat les droits des pavillons, surprend, enlve les btimens
qui mettent en mer, et oblige,  force de violences, les peuples du
continent de s'approvisionner chez elle. Seule  la fin pour acheter,
fabriquer et vendre, elle est matresse de tous les prix, en possession
de tous les marchs. L'tat de guerre, qui est ruineux pour les autres
nations, fait sa prosprit: aussi ne manqua-t-elle jamais une occasion
de pousser l'Europe sur les champs de bataille.

Une calamit pour l'Angleterre, et qui lui porterait un coup funeste,
serait une paix raisonnable; mais comment l'y contraindre avec les
passions et les convoitises des cabinets? Elle a pour elle la sduction.
Ce moyen la soutiendra long-temps.

Lors de la paix de Lunville, les agens de cette puissance, qui
cherchaient partout des ennemis  la France, un tarif  la main,
s'tonnaient de trouver les nations du continent rebutes d'une guerre
qui n'avait t pour elles qu'une suite de dsastres. Ils leur
promettaient des subsides plus abondans encore que ceux qu'elles avaient
eus. Ces offres furent inutiles. Le continent tait las; il fallut
renoncer  l'espoir de perptuer la guerre, et souscrire  ce qu'on ne
pouvait empcher. Cette transaction n'tait d'ailleurs qu'une trve qui
devait compliquer la position du premier consul. Le gouvernement anglais
s'tait fait une fausse ide de l'tat intrieur de la France. Il
s'tait persuad, sur la foi de cette foule de misrables qu'il
entretenait parmi nous, que la paix consommerait ce que la guerre
n'avait pu faire.

Il avait admis comme principe que le pouvoir du premier consul ne
parviendrait pas  se consolider; qu'il n'tait pas moral, et reposait
uniquement sur la force des baonnettes. S'il souscrivait  la paix, son
adversaire, hors d'tat de solder cette masse de troupes, serait oblig
de dsarmer et s'affaiblirait d'autant. On veillerait les ambitions
particulires, on ranimerait la guerre civile, et la puissance
consulaire, place entre les ruines que la rvolution avait faites, et
les rsistances qu'on lui mnagerait, ne pourrait rtablir ses finances.
Elle serait oblige de pressurer, de mcontenter le peuple, ou de peser
sur les trangers, de recourir  des spoliations qui rameneraient la
guerre.

Une autre considration: le peuple franais tait devenu indiffrent aux
contestations qui ne concernaient que le pouvoir; il tait dsormais
impossible de le mettre en mouvement.

Tout promettait la chute du pouvoir consulaire; il ne s'agissait que de
bien engager l'attaque. Or, jamais circonstances ne seraient plus
favorables, puisqu'il aurait dsarm.

Les choses avaient t, depuis la paix, prcisment en sens inverse de
ce qu'attendait le ministre anglais. La Vende tait reste soumise; le
premier consul, devenu plus populaire, avait poursuivi ses travaux. Il
avait relev ce que les orages politiques avaient abattu, dvelopp des
branches d'industrie inconnues jusque-l parmi nous. Son administration
tait rapide, uniforme; partout on bnissait l'heureuse toile qui
l'avait ramen. Les fonds publics taient  la hausse; aucune ambition
rivale ne s'tait montre; rien de ce qu'avait espr l'Angleterre ne
s'tait ralis, si ce n'est le dsarmement, qui,  la vrit, tait
complet.




CHAPITRE XXXIII.

Situation de l'arme.--Le gnral Marmont.--Dons
patriotiques.--Conscription.--Occupation du Hanovre.--Voyage de Napolon
en Belgique.--La descente en Angleterre est arrte.


Le premier consul s'tait flatt que la paix serait durable. Il se le
promettait d'autant plus, qu'on affectait de rpandre que, de tous les
tats, la France tait le seul qui ft  craindre. Enfin telle tait sa
bonne foi, qu'il avait fait donner des congs absolus  tous les soldats
qui en demandaient; et ceux-ci avaient si largement profit de la
disposition, que la plupart des rgimens d'infanterie se trouvaient 
peu prs rduits  leurs cadres. Ils eussent mme t dissous, si les
officiers, qui avaient perdu l'habitude du travail, n'avaient eu besoin
de leur solde pour exister.

La cavalerie, proportion garde, tait encore dans un tat plus fcheux:
elle tait rduite  rien, ou peu s'en faut. Des rgimens de
cuirassiers, le 6e, entre autres, taient hors d'tat de fournir trois
escadrons de soixante-quatre hommes chacun. Le train d'artillerie, et 
plus forte raison les quipages militaires, n'existait plus. On n'avait
cherch partout qu' faire des conomies.

Le matriel de l'artillerie tait de mme fort loin de se trouver en bon
tat. Le gnral Marmont, qui avait t nomm premier inspecteur de
cette arme, venait d'y introduire des ides nouvelles qui auraient exig
la refonte de toutes les pices de campagne, ainsi qu'une reconstruction
totale des caissons et des affts. Tout avait t conduit dans les
grands tablissemens, o dj on avait commenc  scier les pices pour
les jeter dans les fourneaux; aucun des lmens dont se compose une
arme n'tait prt, ni mme sur le point de l'tre.

Or, je le demande, cet tat pouvait-il exciter les alarmes de nos
voisins, ou plutt n'tait-ce pas cet tat qui avait ranim l'esprance
de nos ennemis, qui leur avait fait reprendre des armes qu'ils n'avaient
dposes qu' regret? N'tait-ce pas videmment une combinaison arrte
pour prendre la France au dpourvu, et rassurer les vieilles
aristocraties menaces par la consolidation du nouvel ordre social
tabli parmi nous, comme par le pouvoir qu'il avait concentr dans une
seule main? La rupture du trait d'Amiens ne pouvait avoir d'autre
cause, et le premier consul conserva long-temps de l'humeur de ce que
son ministre des relations extrieures l'avait entretenu dans une fausse
scurit, ou du moins n'avait pas pntr les trames qui s'ourdissaient
autour de lui. Jamais il ne lui avait t si important d'tre bien
inform, et la rputation dont jouissait le ministre ne fut pas
justifie dans cette circonstance.

En France, o tout le monde tait tmoin de l'ardeur avec laquelle le
premier consul travaillait  des choses qui ne pouvaient convenir qu'
un tat de paix, on repoussa avec indignation les imputations de
l'tranger, qui accusait ses projets d'agression. Il tait trop notoire
qu'il n'avait port l'activit de son gnie que vers l'administration,
les manufactures et les dveloppemens  donner  l'industrie. Mais ces
soins exclusifs, qui le justifiaient aux yeux des peuples, avaient
failli tout compromettre. Comme il ne rvait que repos et amliorations
intrieures, il avait sign, sans le lire, l'arrt que le ministre de
la guerre (c'tait le gnral Berthier) lui avait prsent, comme
celui-ci l'avait reu de son ct, sans dfiance, du gnral Marmont,
dont il connaissait le dvoment et la capacit; en sorte que la
destruction de toute l'artillerie de campagne se poursuivait  l'insu du
premier consul, lorsque des cris de guerre vinrent tout  coup retentir
 ses oreilles.

On juge aisment de l'humeur que lui donna une contrarit si fcheuse.
Il envoya chercher le ministre de la guerre, manda Marmont avec une
vivacit que je lui ai rarement vue. Ils arrivrent bientt: je les
annonai, mais ni l'un ni l'autre ne voulait entrer le premier. Il fut
oblig de les appeler. En vrit, leur dit-il, si vous n'tiez pas mes
amis, je croirais que vous me trahissez. Envoyez promptement dans les
arsenaux, dans les fonderies; que l'on suspende vos dsastreux projets,
et mettez-moi sur pied le plus d'artillerie qu'il vous sera possible.

Il avait  se plaindre de ses deux plus anciens compagnons de gloire;
mais il sentit sa colre s'apaiser  la vue de l'embarras qu'ils
prouvaient.

La marine n'tait pas dans un tat moins dfavorable. Ce qu'elle avait
encore de matelots avait t prendre possession des colonies qui nous
avaient t rendues. Une bonne partie des btimens qu'elle avait arms y
taient encore en commission. Elle venait de faire appareiller la
flottille charge de recevoir le petit comptoir que nous avions recouvr
aux Indes orientales. Ainsi, par une fatalit singulire, elle avait
fait sortir des vaisseaux au moment mme o il devenait dangereux de
mettre en mer, sous quelque face qu'on envisaget notre position
militaire;  cette poque, on n'apercevait aucun motif d'agression:
aussi crut-on gnralement que l'Angleterre n'avait repris les armes que
parce que les progrs de notre industrie ne l'alarmaient pas moins que
nos principes politiques ne l'irritaient.

Le premier consul fut vivement contrari de cette rupture qui
l'obligeait  ajourner tous ses projets d'amliorations intrieures pour
se livrer de nouveau  des combinaisons de guerre. Elles exigeaient des
fonds immenses; il fallut suspendre des travaux utiles pour assurer les
besoins de la dfense  laquelle on le condamnait.

Les difficults qu'il avait  vaincre taient inoues, et faites pour
arrter un autre esprit que le sien; mais plus elles taient grandes,
plus il mettait de gloire  en triompher. Si quelquefois il prouva de
l'embarras, il ne le laissa du moins jamais apercevoir. Anvers tait
encore dans l'tat o il l'avait reu; les travaux projets pour en
faire un port de guerre n'taient pas commencs; aucune construction
navale n'avait t faite, les matriaux ncessaires n'taient pas encore
achets.

Le premier consul avait alors l'excellente habitude de faire connatre 
la France sa vritable position. Les premiers comptes de son
administration qu'il rendit au Corps-Lgislatif avaient rpandu partout
l'esprance et la satisfaction. Il rpta ce qui lui avait si bien
russi. Il exposa aux corps constitus les diverses communications qui
avaient prcd la rupture; et comme elles dmontraient videmment qu'il
n'avait pu viter la guerre, la plus injuste dont on et encore vu
d'exemple, la nation prit fait et cause, elle se serra autour de son
chef, et lui prodigua tous les moyens ncessaires pour sortir victorieux
d'une lutte qu'il n'avait pas provoque.

Les grandes villes votrent les fonds ncessaires pour tablir des
vaisseaux de guerre, qui furent construits, arms, et prirent chacun le
nom des lieux qui en avaient fait les frais. Ces libralits
patriotiques soulagrent le trsor public, et accrurent les moyens de
rorganisation qu'il avait dj.

Ce fut  cette poque que l'on adopta le mode de recrutement qui fut
consacr sous le nom de conscription. Le premier consul en avait,
quelque temps auparavant, fait discuter le projet au conseil d'tat;
mais la paix rgnait, il ne l'avait pas fait convertir en loi. Les
choses taient changes aujourd'hui, les besoins urgens. Le dcret fut
rendu, et l'arme vit accourir dans ses rangs des hommes jeunes,
vigoureux, accoutums aux travaux rustiques et capables de supporter les
fatigues du soldat.

Les provocations  la guerre avaient impos la ncessit d'adopter cette
mesure. D'ailleurs, la conscription n'a pas diminu la population: elle
a donn au peuple le sentiment de sa dignit. Les dcorations, les
grades, les places accordes aux soldats ont fait de la masse du peuple
un peuple nouveau. Quels qu'aient t toutefois les avantages que la
nation pouvait en tirer, je dois admettre qu'on a t forc d'abuser de
ce moyen; et que, s'il et t mnag davantage, il et sauv la France
d'une invasion.

On remonta la cavalerie, l'artillerie; tout se mit  la guerre. La
troupe manoeuvrait, les officiers dressaient des plans. Chaque jour, le
premier consul recevait des foules de projets sur les moyens d'attaquer
l'Angleterre. Il les parcourait, n'en adoptait aucun; il ne jugeait pas
qu'il ft temps. Enfin tout tant prt, il rsolut de porter les
premiers coups. Il mit en mouvement une partie des troupes qui taient
stationnes sur le Bas-Rhin, et les dirigea vers le Hanovre, une des
possessions du roi d'Angleterre. Il confia la conduite de cette
expdition au gnral Mortier, qui tait alors commandant de la premire
division militaire (Paris). L'arme hanovrienne se retira  notre
approche, occupa successivement les diverses positions que le terrain
prsentait; mais elle tait hors d'tat de nous tenir tte: elle accepta
les propositions du gnral Mortier, mit bas les armes et se dissipa.

Le pays fut alors paisible, et nous fournit une immense quantit de
chevaux. La cavalerie s'y reforma. Les rgimens qui taient en France
allaient en remonte en Hanovre, comme ils allaient auparavant en
Normandie. On y trouva une artillerie qui aurait suffi  un grand tat.
Cette conqute nous fut, en un mot, d'un secours inapprciable pour tout
ce qui tait ncessaire  la recomposition du matriel de l'arme.

Depuis que le premier consul tait  la tte des affaires, il n'avait pu
excuter le projet qu'il avait form de visiter la Belgique; il se
dcida  tenter cette excursion l't qui suivit la rupture avec
l'Angleterre. Il profita de l'occasion pour parcourir la cte et voir
les ports qu'elle renferme.

Je fus au nombre de ceux qui furent dsigns pour l'accompagner. Il
partit de Saint-Cloud avec madame Bonaparte, qui avait dsir tre du
voyage, et fut dner  Compigne, qu'il n'avait pas encore vu. Il visita
le chteau. L'cole des arts et mtiers y tait tablie. Les appartemens
de ce beau palais avaient t transforms en ateliers de toutes les
professions. Ils renfermaient des enclumes, des soufflets, des forges,
des tables de menuisiers, des tablis de tailleurs, de cordonniers, et
ne prsentaient pas vestige de leur ancienne destination. Les glaces,
les marbres, les parquets et les boiseries avaient t enlevs; il ne
restait que les murs et les plafonds. La seule pice qui ne ft pas
marque par quelque dgt tait le vestibule en haut du grand escalier.
Ce fut aussi la seule o l'on pt lui servir  dner.

Le premier consul ne fut pas matre du mouvement d'humeur que lui causa
l'tat de dgradation o se trouvait un si bel difice: il crivit le
mme jour au ministre de l'intrieur de lui prsenter un projet pour
transporter ailleurs l'cole, qui ne tarda pas en effet  tre
transfre  Chlons. Il fit travailler immdiatement aux rparations
les plus urgentes, et petit  petit ce vaste amas de dcombres redevint
le magnifique palais que l'on voit aujourd'hui. De Compigne il alla
coucher  Amiens, dont la population le reut avec un enthousiasme qui
tenait du dlire. Il passa plusieurs jours dans cette ville, dont il
voulut voir tous les tablissemens, toutes les fabriques, o il ne se
rendait qu'accompagn de MM. Monge, Chaptal et Berthollet.

Il se remit en route; il prit par Montreuil, taples, Boulogne,
Ambleteuse, Vimereux, Calais et Gravelines, et arriva  Dunkerque, o il
rejoignit madame Bonaparte, qui tait venue d'Amiens par Arras et
Saint-Omer.

Il avait envoy d'avance des chevaux de selle sur les divers points
qu'il parcourait, et avait fait donner ordre aux plus habiles
ingnieurs, tant des ponts-et-chausses que de la marine, qui se
trouvaient dans ces stations, de se joindre  sa suite. Il parcourut la
cte avec ce cortge, en puisant de questions toutes les personnes
d'art qu'il rencontrait sur son passage. Ses ides furent bientt
arrtes sur la plupart des projets dont elles l'avaient entretenu. Il
leur ordonna de le suivre  Dunkerque, o il les discuta avec elles, et
acheva de les asseoir. De Dunkerque il se rendit  Lille, de Lille 
Bruges, et de Bruges  Ostende, o taient encore alls l'attendre les
ingnieurs. D'Ostende il alla visiter Blankenberg, puis revint  Bruges
et de l  Gand, puis  Anvers.

La reconnaissance qu'il fit faire de cette dernire ville fut complte.
On mit de suite la main  l'oeuvre pour commencer ces prodigieux travaux,
dont on ne peut pas se faire d'ide quand on n'a pas vu l'tat o tait
alors Anvers. Le premier consul faisait une foule de remarques dans ces
courses, et chaque jour il runissait les personnes qui l'avaient
accompagn pour les discuter avec elles. Il rassemblait ensuite ses
ides, crivait aux ministres, et se couchait rarement avant de leur
avoir transmis les observations qu'il avait faites sur des objets qui
avaient rapport  leurs dpartemens.

Il fit discuter dans un conseil de marine les ressources qu'il avait 
opposer aux Anglais, et il se convainquit que celles dont il pouvait
immdiatement disposer taient tout--fait insuffisantes. Le conseil
convint unanimement que la flotte de haut-bord n'offrait aucune chance
de succs. Elle avait besoin d'tre cre, exerce, et pouvait tre
dtruite avant qu'elle ft en tat de combattre. En consquence, le seul
moyen d'galiser la partie tait de tenter la descente, parce qu'une
fois  terre, nous combattrions avec des lmens suprieurs  ceux que
les Anglais pourraient nous opposer. Mais pour la descente il fallait
une flottille. Elle n'existait pas, il est vrai; mais nous avions des
matriaux, et d'ailleurs elle en exigeait moins que n'en demandaient les
vaisseaux. Le ministre Decrs, qui assistait au conseil, augurait mal de
ce projet, il observait que, si nous construisions une flottille, les
Anglais, de leur ct, en tabliraient une avec laquelle ils viendraient
au-devant de nous. L'amiral Bruix rpondit  cela que ce serait avoir
beaucoup fait, que de les amener  ce point, car alors ils seraient
obligs de dsarmer leur flotte pour armer leur flottille. Leurs moyens
de recrutement n'taient pas en effet aussi tendus  cette poque
qu'ils le sont devenus depuis: les matelots des pays maritimes que nous
avons successivement occups n'taient pas encore obligs d'aller servir
sur leurs flottes pour exister. L'avis de Bruix l'emporta, et la
descente fut rsolue.

Le premier consul s'occupa aussitt de la construction de sa flottille;
il donna aux ingnieurs des ponts-et-chausses l'ordre de lui faire les
plans ainsi que les devis des travaux qui les concernaient, et demanda 
ceux de la marine les modles des btimens les plus propres  la nature
de l'entreprise: il leur assigna aux uns et aux autres une poque 
laquelle ils devaient lui apporter le rsultat de leurs mditations. Il
partit ensuite pour Bruxelles, o il se rendait pour la premire fois;
il y entra  cheval, en cortge, et accompagn de ses gardes. Sa
prsence rpandit une sorte de dlire dans toutes les classes de la
population. Le pauvre comme le riche, le soldat comme le citoyen, l'ami
des lois, le partisan d'une libert sage, chacun voulait le voir, lui
tmoigner par ses acclamations la reconnaissance qu'il lui portait.

Le premier consul resta plusieurs jours dans cette ville, o il reut
des ftes de toute espce; il se rendit ensuite  Maestricht, puis
revenant par Lige, Givet, Mzires, Sedan, Reims, Soissons, il gagna
Paris.

Il ne traversa pas dans ce voyage une ville qui cultivt quelque branche
d'industrie sans visiter ses ateliers, ses manufactures: M. Chaptal ne
lui en laissait pas chapper une; il paraissait d'ailleurs lui-mme y
avoir pris got, et regretta vivement d'tre oblig de dtourner son
attention de cette source de prosprit nationale pour la porter
ailleurs.

Il n'tait de retour que depuis peu de temps, lorsqu'il reut les plans,
les devis, qu'il avait demands au gnie; il les fit discuter, et arrta
dfinitivement la construction d'une immense quantit de
chaloupes-canonnires, de bateaux plats et autres plus petites
embarcations. Les grandes villes avaient vot la construction d'un
vaisseau de haut-bord; celles qui taient moins riches, moins
populeuses, offrirent des chaloupes-canonnires, les autres des bateaux
plats. Leurs offres furent acceptes, et pour que ces constructions
allassent promptement, ne nuisissent pas  celles de haut-bord qui
taient sur les chantiers, on les plaa sur les bords des rivires
navigables, o l'on assembla les charpentiers et autres ouvriers du
voisinage sous la direction des ingnieurs que la marine avait envoys
pour conduire les travaux.

C'est ainsi que l'on vit les bords des rivires qui portent leurs eaux 
l'Ocan, se couvrir de chantiers de construction. On employait les
matriaux et les hommes du pays; on laissait par consquent sur les
lieux l'argent qu'il aurait fallu en tirer pour excuter les chaloupes
qu'ils avaient votes. La Hollande fournit aussi sa flottille, qui se
runit d'abord  Flessingue; elle tait compose comme la flottille
franaise, et commande par le vice-amiral Verhuel, marin plein de
rsolution et de talent, et qui l'emmena,  travers mille obstacles, de
Flessingue  Ostende, d'Ostende  Dunkerque,  Calais et Ambleteuse.

FIN DU PREMIER VOLUME.




NOTES

[1: Le gnral Reynier tait chef d'tat-major de l'arme du Rhin; il
n'tait pas connu du gnral Bonaparte, qui n'en avait entendu parler
que depuis l'arrive d'Augereau au commandement de l'arme du Rhin, et
qui avait demand au Directoire d'en retirer le gnral Reynier.]

[2: Le mme qui depuis a command  Corfou et  la Martinique.]

[3: Les autres convois taient composs et organiss de mme.]

[4: Officier du gnie qui avait perdu une jambe  l'arme de
Sambre-et-Meuse; il perdit un bras au sige d'Acre en Syrie, et mourut
regrett de l'arme et du gnral Bonaparte, qui ne cessait d'en parler,
quand il voulait comparer le zle de quelqu'un  quelque chose
d'extraordinaire.]

[5: Ils en partirent aussitt que notre flotte mit  la voile, et
allrent rejoindre l'amiral Nelson  Syracuse.]

[6: Il existe une distance assez grande, toute remplie de ruines et de
dcombres, entre l'enceinte de la ville et les maisons habites.]

[7: En gypte les rcoltes de chaque village sont mises en commun, par
tas, autour du village; chacun y prend le grain dont il a besoin; on n'y
connat pas les granges ni les greniers, et  peine empche-t-on les
oiseaux et les volailles de s'en gorger, parce que les enfans que l'on
aposte pour les chasser sont le plus souvent  jouer ou  dormir.]

[8: Les mamelouks ne connaissaient point l'arme de l'infanterie, et
regardaient comme dshonorant de combattre autrement qu' cheval. Ils
taient excellens cavaliers, mais d'une ignorance complte sur tout ce
qui concernait l'art de la guerre et la composition des armes.]

[9: Le mirage est un effet produit par l'ardeur du soleil, qui condense
les vapeurs que la terre exhale, et les empche de s'lever; elles
forment un nuage qui tout le jour couvre la surface de la terre, et
ressemble  une mer calme vue de loin. La nuit, elles tombent en roses
abondantes, en sorte qu'aprs le coucher du soleil on dcouvre de plus
loin que pendant la chaleur du jour.]

[10: Giz est un gros bourg situ sur la rive gauche du Nil, en face de
l'le de Roda, qui est entre le Caire et la rive gauche. Ce bourg est
clos par une bonne muraille qui se termine aux deux extrmits par le
bord du fleuve.]

[11: Aprs que les Anglais furent matres d'Alexandrie, deux ans plus
tard, ils firent sonder les passes du port, et ils trouvrent que celle
du milieu avait dans sa moindre profondeur cinq brasses d'eau. Si notre
escadre n'avait pas perdu un mois sans chercher  s'en assurer, elle se
serait sauve et aurait t d'un grand poids dans les destines de
l'avenir.]

[12: Il est remarquable que ce vaisseau anglais tait ce mme
_Bellrophon_, qui, constamment arm depuis ce temps, semblait destin 
poursuivre les dbris de l'expdition d'gypte jusque dans son auteur.
C'est le mme qui reut l'Empereur seize ans aprs: il y avait encore 
bord des matelots de cette poque, parce que ce vaisseau n'avait pas t
dsarm pendant la paix d'Amiens.]

[13: La meilleure huile de rose d'gypte se fait  Faou.]

[14: Le medin ou parat est une petite pice d'argent fortement alli
avec du cuivre, et qui vaut deux liards; elle est ronde et large comme
un trs petit pain  cacheter, et en mme temps si mince qu'on ne
s'expose pas  les compter au vent, qui les disperserait.]

[15: Cheik, homme de la loi.]

[16: Btiment du Nil.]

[17: Le petit garon entra dans l'escadron des mamelouks aprs
l'vacuation de l'gypte, et il fut tu le jour de la rvolte de Madrid,
le 2 mai 1808. Le capucin s'attacha  l'administration de l'arme.]

[18: On l'a sans doute appel ainsi, parce que, dans cet endroit, le
fleuve est si troit qu'on a pu autrefois en arrter la navigation par
une chane tendue d'un bord  l'autre. L, le Nil est d'une profondeur
extrme: les gens du pays nous disaient navement qu'on n'en trouvait
pas le fond.]

[19: Le pacha qui gouverne aujourd'hui l'gypte a t occup d'un projet
qui ferait honneur au gouvernement le plus civilis d'Europe. Il a fait
venir d'Italie de jeunes ingnieurs qui avaient fait leurs cours 
l'cole fonde par Napolon  Modne, et les a envoys reconnatre la
cataracte qui spare l'gypte de l'thiopie, et celle qui, cent
cinquante lieues plus haut, spare l'thiopie du royaume de Sennaar. Son
but tait de savoir si l'on pouvait faire disparatre ces cataractes et
rendre le fleuve navigable. Le rapport des ingnieurs a t tout--fait
favorable. L'normit de la dpense a seule oblig le pacha  ajourner
l'excution de son projet, parce que, dans ce moment-l, il faisait
recreuser le canal qui porte les eaux du Nil  Alexandrie, et que la
plus grande partie de ses finances tait absorbe par d'autres dpenses.
S'il peut revenir un jour  cette pense, et qu'elle s'excute par lui
ou ses successeurs, le Sennaar sera mis en communication avec la
Mditerrane par une bonne route de navigation. Ce pays, qui est, comme
l'gypte, une valle du Nil compose de terre d'alluvion, est fertile en
coton et en plantes mdicinales; il fournit en outre de la poudre d'or
et des bois de construction magnifiques dont les montagnes sont
couvertes; ce qui se comprend, parce qu'il pleut beaucoup dans le
Sennaar, tandis qu'il ne pleut pas en gypte. Un pareil projet, s'il
s'excute jamais, doublera la puissance du pacha et de l'gypte.]

[20: _Lettre adresse par le gnral Bonaparte au gnral Klber, en
partant d'gypte pour retourner en France._

     Vous trouverez ci-joint, gnral, un ordre pour prendre le
     commandement en chef de l'arme. La crainte que la croisire
     anglaise ne reparaisse d'un moment  l'autre, me fait prcipiter
     mon voyage de deux ou trois jours. J'emmne avec moi les gnraux
     Berthier, Androssy, Murat, Lannes et Marmont, et les citoyens
     Monge et Berthollet.

     Vous trouverez ci-joints les papiers anglais et de Francfort
     jusqu'au 10 juin. Vous y verrez que nous avons perdu l'Italie, que
     Mantoue, Turin et Tortone sont bloques. J'ai lieu d'esprer que la
     premire tiendra jusqu' la fin de novembre. J'ai l'esprance, si
     la fortune me sourit, d'arriver en Europe avant le commencement
     d'octobre.

     Vous trouverez ci-joint un chiffre pour correspondre avec le
     gouvernement, et un autre chiffre pour correspondre avec moi.

     Je vous prie de faire partir, dans le courant d'octobre, Junot,
     ainsi que mes domestiques et tous les effets que j'ai laisss au
     Caire. Cependant je ne trouverais pas mauvais que vous engageassiez
      votre service ceux de mes domestiques qui vous conviendraient.

     L'intention du gouvernement est que le gnral Desaix parte pour
     l'Europe dans le courant de novembre,  moins d'vnemens majeurs.

     La commission des arts passera en France sur un parlementaire que
     vous demanderez  cet effet, conformment au cartel d'change, dans
     le courant de novembre, immdiatement aprs qu'elle aura achev sa
     mission. Elle est maintenant occupe  voir la Haute-gypte;
     cependant ceux des membres que vous jugerez pouvoir vous tre
     utiles, vous les mettrez en rquisition sans difficult.

     L'effendi fait prisonnier  Aboukir est parti pour se rendre 
     Damiette. Je vous ai crit de l'envoyer en Chypre; il est porteur,
     pour le grand-visir, d'une lettre dont vous trouverez ci-jointe la
     copie.

     L'arrive de notre escadre de Brest  Toulon, et de l'escadre
     espagnole  Carthagne, ne laisse plus de doute sur la possibilit
     de faire passer en gypte les fusils, les sabres, les pistolets,
     les fers couls dont vous pourriez avoir besoin, et dont j'ai
     l'tat le plus exact, avec une quantit de recrues suffisante pour
     rparer les pertes des deux campagnes.

     Le gouvernement vous fera connatre alors ses intentions lui-mme;
     et moi, comme homme public et comme particulier, je prendrai des
     mesures pour vous faire avoir frquemment des nouvelles.

     Si, par des vnemens incalculables, toutes les tentatives taient
     infructueuses, et qu'au mois de mai vous n'eussiez reu aucun
     secours ni nouvelles de France, et si, malgr toutes les
     prcautions, la peste tait en gypte cette anne, et vous tuait
     plus de quinze cents soldats, perte considrable, puisqu'elle
     serait en sus de celle que les vnemens de la guerre vous
     occasionneront journellement, je pense que, dans ce cas, vous ne
     devez pas hasarder de soutenir la campagne, et que vous tes
     autoris  conclure la paix avec la Porte ottomane, quand mme la
     condition principale serait l'vacuation de l'gypte. Il faudrait
     seulement loigner l'excution de cette condition jusqu' la paix
     gnrale.

     Vous savez apprcier aussi bien que moi combien la position de
     l'gypte est importante  la France: cet empire turc, qui menace
     ruine de tous cts, s'croule aujourd'hui, et l'vacuation de
     l'gypte serait un malheur d'autant plus grand, que nous verrions
     de nos jours cette belle province passer en des mains europennes.

     Les nouvelles des succs ou des revers qu'aura la rpublique
     doivent aussi entrer puissamment dans vos calculs.

     Si la Porte rpondait, avant que vous eussiez reu de mes
     nouvelles de France, aux ouvertures de paix que je lui ai faites,
     vous devez dclarer que vous avez tous les pouvoirs que j'avais, et
     entamer les ngociations persistant toujours dans l'assertion que
     j'ai avance, que l'intention de la France n'a jamais t d'enlever
     l'gypte  la Porte; demander que la Porte sorte de la coalition,
     et nous accorde le commerce de la mer Noire; qu'elle mette en
     libert les prisonniers franais, et enfin six mois de suspension
     d'armes, afin que, pendant ce temps-l, l'change des ratifications
     puisse avoir lieu.

     Supposant que les circonstances soient telles que vous croyiez
     devoir conclure un trait avec la Porte, vous ferez sentir que vous
     ne pouvez pas le mettre  excution qu'il ne soit ratifi; et,
     suivant l'usage de toutes les nations, l'intervalle entre la
     signature d'un trait et sa ratification doit toujours tre une
     suspension d'hostilits.

     Vous connaissez, citoyen gnral, quelle est ma manire de voir
     sur la politique intrieure de l'gypte: quelque chose que vous
     fassiez, les chrtiens seront toujours nos amis. Il faut les
     empcher d'tre insolens, afin que les Turcs n'aient pas contre
     nous le mme fanatisme que contre les chrtiens, ce qui nous les
     rendrait irrconciliables; il faut endormir le fanatisme, afin
     qu'on puisse le draciner. En captivant l'opinion des grands cheiks
     du Caire, on a l'opinion de toute l'gypte; et de tous les chefs
     que ce peuple peut avoir, il n'y en a aucun de moins dangereux que
     les cheiks, qui sont peureux, ne savent pas se battre, et qui,
     comme tous les prtres, inspirent le fanatisme sans tre
     fanatiques.

     Quant aux fortifications, Alexandrie, El-Arich, voil les clefs de
     l'gypte. J'avais le projet de faire tablir cet hiver des redoutes
     de palmiers, deux depuis Salahi  Catih, deux de Catih 
     El-Arich; l'une se serait trouve  l'endroit o le gnral Menou a
     trouv de l'eau potable.

     Le gnral Samson, commandant du gnie, et le gnral Songis,
     commandant de l'artillerie, vous mettront chacun au fait de ce qui
     regarde sa partie.

     Le citoyen Poussielgue a t exclusivement charg des finances. Je
     l'ai reconnu travailleur et homme de mrite. Il commence  avoir
     quelques renseignemens sur le chaos de l'administration de
     l'gypte.

     J'avais le projet, si aucun nouvel vnement ne survenait, de
     tcher d'tablir cet hiver un nouveau mode d'imposition, ce qui
     nous aurait permis de nous passer  peu prs des Cophtes;
     cependant, avant de l'entreprendre, je vous conseille d'y rflchir
     long-temps: il vaut mieux entreprendre cette opration un peu plus
     tard qu'un peu trop tt.

     Des vaisseaux de guerre franais paratront indubitablement cet
     hiver  Alexandrie, Bourlos ou Damiette. Faites construire une
     bonne tour  Bourlos; tchez de runir cinq ou six cents mamelouks,
     que, lorsque les vaisseaux franais seront arrivs, vous ferez en
     un jour arrter au Caire et dans les autres provinces, et embarquer
     pour la France. Au dfaut de mamelouks, des otages d'Arabes, des
     cheiks-belets, qui, pour une raison quelconque, se trouveraient
     arrts, peuvent y suppler. Ces individus, arrivs en France, y
     seront retenus un ou deux ans, verront la grandeur de la nation,
     prendront quelques ides de nos moeurs et de notre langue, et, de
     retour en gypte, y formeront autant de partisans.

     J'avais dj demand plusieurs fois une troupe de comdiens; je
     prendrai un soin particulier de vous en envoyer. Cet article est
     trs important pour l'arme, et pour commencer  changer les moeurs
     du pays.

     La place importante que vous allez occuper en chef va vous mettre
      mme enfin de dployer les talens que la nature vous a donns.
     L'intrt de ce qui se passe ici est vif, et les rsultats en
     seront immenses pour le commerce, pour la civilisation; ce sera
     l'poque d'o dateront de grandes rvolutions.

     Accoutum  voir la rcompense des peines et des travaux de la vie
     dans l'opinion de la postrit, j'abandonne avec le plus grand
     regret l'gypte. L'intrt de la patrie, sa gloire, l'obissance,
     les vnemens extraordinaires qui viennent de se passer, me
     dcident seuls  passer au milieu des escadres ennemies pour me
     rendre en Europe. Je serai d'esprit et de coeur avec vous; vos
     succs me seront aussi chers que ceux o je me trouverai en
     personne; et je regarderai comme mal employs tous les jours de ma
     vie o je ne ferai pas quelque chose pour l'arme dont je vous
     laisse le commandement, et pour consolider le magnifique
     tablissement dont les fondemens viennent d'tre jets.

     L'arme que je vous confie est toute compose de mes enfans; j'ai
     eu dans tous les temps, mme au milieu de mes plus grandes peines,
     des marques de leur attachement. Entretenez-les dans ces sentimens;
     vous le devez  l'estime toute particulire que j'ai pour vous, et
      l'attachement vrai que je leur porte.

     BONAPARTE.]

[21: Le premier qui y fut envoy fut le chef de bataillon Morand, du
quatre-vingt-huitime rgiment; il tait dj distingu dans l'arme 
cette poque, et annonait devoir tre un jour ce qu'il est
effectivement devenu depuis, un des lieutenans-gnraux les plus
distingus de l'arme de l'Empereur.]

[22: Cet migr est venu depuis demander du service  l'Empereur, et
sert aujourd'hui dans l'arme du roi de France.]

[23: Par la suite, cette vivandire est devenue la protectrice des
tablissemens chrtiens de la Syrie, qui lui ont d de grands services.

Sous le consulat, on s'est servi d'elle, et on lui a donn les moyens de
soutenir son crdit.]

[24: Il avait lieu de se tourmenter, car il se rappelait bien ce qu'il
avait crit au Directoire aprs le dpart du gnral Bonaparte. On m'a
de plus assur qu' la mort de Klber, le gnral Menou avait trouv
dans ses papiers une lettre du gnral Moreau, qui ne laissait aucune
quivoque sur les intelligences de Klber et de ce gnral pour ruiner
la puissance du premier consul; mais je ne puis le croire, parce que la
mort de Klber est survenue trop tt pour que cette intelligence ait pu
s'tablir.]

[25: J'ai vu depuis des officiers de la marine anglaise qui m'ont assur
que les deux frgates avaient bien t aperues, mais que l'amiral les
avait prises pour celles de son escadre, attendu qu'elles gouvernaient
sur lui, et qu'il savait que nous n'en avions qu'une dans toute la
Mditerrane; encore tait-elle dans Toulon. Il tait bien loin
d'imaginer que celles qu'il discernait eussent le gnral Bonaparte 
bord.]

[26: Ces dtails m'ont t donns pendant mon administration publique.]

[27: Un des officiers de l'arme dont j'ai entendu le gnral Bonaparte
se louer le plus  l'occasion du 18 brumaire, est le gnral Sbastiani;
colonel  cette poque du neuvime rgiment de dragons, il comptait sous
ses ordres mille cavaliers qui tous avaient servi en Italie. Le gnral
Bonaparte lui fit part de son projet, avant de sonder les autres
colonels de la garnison. Non content de se prter  ses vues, Sbastiani
se chargea de lui amener une foule d'officiers que le Directoire
laissait dans le dnment.

Au signal donn, Sbastiani brla le premier son vaisseau en distribuant
 ses dragons dix mille cartouches  balles qui taient dposes chez
lui, et qui ne pouvaient tre dlivres que sur un ordre du commandant
de Paris. Il fit monter son rgiment  cheval, et le conduisit dans la
rue de la Victoire pour servir d'escorte au gnral Bonaparte, qui
partait pour Saint-Cloud. Celui-ci passa dans les rangs des dragons et
voulut leur adresser quelques paroles. Nous ne demandons pas
d'explication, lui rpliqurent ces braves. Nous savons que vous ne
voulez que le bien de la France. Comptez sur nous. L'exemple de ce
rgiment servit  dcider les autres.

Dans la suite, la calomnie s'attacha au gnral Sbastiani et voulut le
perdre dans l'esprit de son souverain, mais celui-ci rpondit sans
cesse: Je n'oublierai jamais le 18 brumaire, il m'a fait connatre mes
amis.]

[28: On a prtendu que ce fait tait faux. J'ai mme entendu dire  des
compatriotes du dput qu'on en chargea qu'il tait incapable de se
porter  un tel excs.

L'opinion contraire tait nanmoins si bien tablie, qu'il fut oblig de
se retirer  Livourne, d'o il en appela  l'quit du premier consul.
Vous savez mieux que personne, lui dit-il dans sa lettre, combien
l'accusation dont je me plains est peu fonde.

Le premier consul ne lui rpondit pas; mais je ne lui ai jamais entendu
dire qu'il et remarqu le geste qu'on attribue  ce dput. Toutefois,
j'ai vu le grenadier honor pour son dvoment et gratifi d'une pension
qu'il n'a perdue qu'en 1815.]

[29: Georges Cadoudal tait n  Auray prs de Lorient. Il avait t
ecclsiastique avant la rvolution et peu estim dans la prtrise.
Hypocrite dangereux, incapable d'obissance, ambitieux  l'excs, il ne
dtestait pas moins les nobles que les rpublicains. Napolon avait dit
avec raison que c'tait une bte froce. Du reste, il tait dou d'un
grand courage moral et physique et ne manquait pas d'une certaine
capacit. Au total il mritait de mieux finir qu'il n'a fait.]

[30: La deuxime division du gnral Desaix, celle du gnral Monnier,
avait t dirige la veille sur Castel-Seriolo,  la droite de l'arme.]

[31: Il n'avait que deux cents hussards du premier rgiment.]

[32: Le gnral Berthier a fait faire le tableau de cette bataille. Le
peintre, officier de l'arme, est sans nul doute un homme de grand
talent; mais il a obi aux rgles de son art, il a transport la charge
sur le flanc droit de la colonne, tandis que c'est sur le flanc gauche
qu'elle a eu lieu. Cela ne fait rien au mrite du tableau; ce n'est que
dans l'intrt de la vrit historique que je fais cette observation.]

[33: Suchet commandait quelques bataillons sur le Var, avec lesquels il
avait couvert la Provence pendant le sige de Gnes.]

[34: J'y rencontrai le gnral autrichien Saint-Julien, qui se rendait
d'Italie  Paris, sous l'escorte d'un aide-de-camp de Massna.]

[35: Le gnral Clarke tait issu d'une famille irlandaise rfugie en
France avec les Stuarts. Il entra de bonne heure dans la maison du duc
d'Orlans en qualit de secrtaire, ce qui lui valut le grade de
capitaine de remplacement au rgiment de colonel-gnral des hussards,
qui appartenait au duc.

Dans la rvolution, il se plia aux principes politiques de ce prince.
Devenu par l'ordre du tableau lieutenant-colonel du deuxime rgiment de
cavalerie, il fut employ sous M. de Custine  l'arme du Rhin, et fit
en cette qualit la premire retraite de Mayence  Weissembourg. Aprs
le dpart de ce gnral, qui avait t appel au commandement du Nord,
les reprsentant du peuple levrent Clarke aux fonctions de chef
d'tat-major; mais ces proconsuls, qui chaque jour prenaient les
dterminations les plus bizarres, le destiturent presqu'aussitt, et le
renvoyrent  vingt lieues des frontires. La rvolution qui avait
constitu le Directoire le rhabilita. Clarke fut mis  la tte du
bureau topographique de la guerre. Il en dirigeait le travail, et
n'ignorait rien de ce qui concernait les dispositions militaires de la
rpublique.

Le Directoire, ayant pris ombrage du gnral Bonaparte, envoya Clarke en
Italie, sous prtexte de chercher  ouvrir des communications avec
Vienne. Son objet n'tait pas de le faire accrditer, mais d'avoir au
quartier-gnral un agent sr, qui lui rendt compte des dispositions
politiques du gnral en chef.

En consquence, Clarke passa les monts, et fut momentanment remplac au
bureau topographique par le gnral Dupont, avec lequel il
correspondait. (Je parlerai plus tard de cette correspondance que j'ai
eue dans les mains.) Le gnral Bonaparte ne se mprit pas sur la
mission de cet officier. Il mit son secrtaire en campagne, et ne tarda
pas  acqurir la preuve de ce qu'il n'avait fait que souponner. Il
manda l'missaire, et le fit expliquer. Clarke ne chercha pas 
dissimuler; il avoua tout, et engagea au gnral de l'arme d'Italie la
foi qu'il avait dj promise au Directoire. Il ne se crut pas nanmoins
oblig de renoncer aux rapports qu'il faisait passer  Paris. Il
continua de correspondre avec Dupont, auquel il se garda bien de confier
la manire dont il avait t accueilli, et lui transmit rgulirement
des notes sur les vues et les projets du gnral en chef. Le Directoire,
cependant, ne fut pas long-temps dupe de l'artifice. Le 18 fructidor eut
lieu, et Clarke fut destitu. Gnreux pour l'observateur en disgrce,
le gnral Bonaparte le couvrit de sa puissance, et le garda en Italie
jusqu'au moment o il repassa les monts. Il l'avait sauv des rigueurs
du Directoire aprs les ngociations de Campo-Formio, il le sauva de
l'indigence aprs les vnemens de Saint-Cloud. Le 18 brumaire consomm,
il le tira d'une petite terre o il vivait prs de Strasbourg, et
l'appela par le tlgraphe auprs de sa personne. Il lui rendit son
bureau topographique, le logea, l'tablit aux Tuileries, et l'employa
dans toutes les circonstances qui pouvaient flatter son ambition. Il le
nomma plus tard ambassadeur, le fit gouverneur de Vienne, de Berlin,
ministre de la guerre, duc; enfin,  son mariage, il le dota de sa
cassette. Voil ce que Clarke reut  ma connaissance de la munificence
de Napolon. La suite de ces Mmoires nous dira ce qu'il fit au jour du
danger pour son bienfaiteur.]

[36: Sa Majest n'a consenti  ne plus occuper l'le de Malte qu' la
condition expresse de son indpendance de la France, ainsi que de la
Grande-Bretagne. Le seul moyen d'y parvenir est de la placer sous la
garantie ou protection de quelque puissance en tat de la maintenir. Sa
Majest ne persistera point  vouloir entretenir garnison anglaise dans
cette le, jusqu' l'tablissement du gouvernement de l'ordre de
Saint-Jean. Elle sera prte au contraire  l'vacuer dans le dlai qui
sera fix pour les mesures de ce genre en Europe, pourvu que l'empereur
de Russie, comme protecteur de l'ordre, ou toute autre puissance
reconnue par les parties contractantes, se charge efficacement de la
dfense et de la sret de Malte.

HAWKESBURY.]

[37: Plusieurs jeunes gens perdus par la frquentation de la mauvaise
compagnie se virent conduits  l'chafaud.]

[38: Cet aide-de-camp arriva heureusement  Alexandrie, mais aprs la
mort de Klber.]

[39: Paris, le 11 ventose an IX de la rpublique franaise.

Le chef de brigade Savary partira en toute diligence pour se rendre 
Lorient; il remettra la lettre du ministre de la marine au prfet
maritime. Il restera dans cette ville jusqu' ce que _l'Argonaute_,
_l'Union_ et une des trois frgates soient partis pour Rochefort. Il
verra tous les jours le prfet maritime et le contre-amiral Ledoux pour
en presser le dpart, aprs quoi il se rendra  Rochefort, o il restera
jusqu'aprs le dpart de l'escadre. Dans l'un et l'autre port, il
m'crira tous les soirs pour me faire connatre l'tat des
approvisionnemens et de l'armement, quel aura t le vent et l'tat des
croisires.

Lorsque l'tat des croisires sera douteux, il se mettra lui-mme en
mer, ou ira sur des caps pour connatre lui-mme la force et le nombre
des vaisseaux.

Toutes les fois qu'il y aura un vnement extraordinaire, il pourra
m'expdier un courrier.

 la seconde dpche qu'il m'crira de Lorient, il me fera connatre
l'tat de situation de tous les vaisseaux en construction, et ce qu'il
faudra pour l'activer.

En arrivant au port, il aura toujours soin de faire une visite au
prfet maritime, au commandant de la place, au sous-prfet et au maire.

Dans tous les lieux o il sjournera, il prendra des notes sur les
principaux fonctionnaires publics et sur l'tat de l'esprit public.

Avant de partir, il verra le ministre de la marine.

Sign, BONAPARTE.]

[40: Il avait servi  l'arme de Sambre-et-Meuse et est mort  la
Guadeloupe.]

[41: Cet vnement amena, comme je l'ai dj dit, le changement du
ministre en Angleterre. Rien n'avait pu vaincre les rpugnances de M.
Pitt  se rapprocher de ce qu'il persistait  appeler la rvolution
franaise: aussi se retira-t-il du ministre; mais il fit nommer  sa
place M. Addington, qui tait sa crature et ne devait se conduire que
d'aprs ses directions. M. Pitt ne renonait pas  l'esprance de
renouer une coalition, et il fut y travailler dans l'ombre de sa
retraite. Il avait surtout besoin de quelques mois de repos pour se
mettre en rapport avec les ministres des puissances qui avaient t
successivement places dans la ncessit de faire la paix avec la
France. Il fondait ses esprances principales sur la Russie, et ce fut
la paix conclue entre la France et cette puissance qui le fora de
consentir  la paix de l'Angleterre et de la France: aussi mit-il un
soin infini  obtenir une copie du trait conclu entre Paul et le
premier consul; il se la procura d'abord  Paris par des infidlits, et
ensuite par des moyens semblables  Ptersbourg. Ce fut lorsque la
confrontation de ces deux pices ne lui eut plus permis de douter qu'on
ne le trompait pas, qu'il traa de nouveaux plans pour l'avenir.]

[42: D'aprs cette convention, la colonie tait remise aux troupes
envoyes de la mtropole pour l'occuper, et Toussaint et les siens
devaient se retirer chacun chez eux pour y vivre en paix sous les ordres
des gnraux qui allaient tre nomms pour commander dans les contres
o se trouvaient leurs demeures.

La mme convention stipulait que les troupes noires seraient conserves
pour le service de la colonie, et continueraient  garder leurs armes,
qui taient les fusils que leurs chefs avaient pris dans les arsenaux du
Cap et du Port-au-Prince, au moment o les Europens avaient d vacuer
ces points.

Il fut de mme convenu que ces troupes entreraient en garnison avec les
blanches, et seraient en tous points traites comme elles.]

[43: Morte depuis princesse Borghse.]

[44: Madame Bernadotte tait soeur de madame Joseph Bonaparte.]

[45: Il vcut dix ans dans la disgrce avant d'tre remploy et fut tu
 la bataille de Leipsick.]

[46: Les mdecins avaient ordonn cet exercice au premier consul. Il
avait alors une _petite_ meute de chasse, mais qui n'avait rien de
semblable  ce qu'on voit aujourd'hui.]

[47: Ancien instituteur de l'empereur Alexandre.]







End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires du duc de Rovigo, pour servi
  l'histoire de l'empereur Napolon, by Duc de Rovigo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***

***** This file should be named 20108-8.txt or 20108-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/2/0/1/0/20108/

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreading Team of Europe. This file was
produced from images generously made available by the
Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
