The Project Gutenberg EBook of Lgendes pour les enfants, by Anonymous

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Title: Lgendes pour les enfants

Author: Anonymous

Editor: Paul Boiteau

Illustrator: Bertall

Release Date: December 10, 2006 [EBook #20079]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LGENDES POUR LES ENFANTS ***




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                               LGENDES
                           POUR LES ENFANTS

                              ARRANGES
                           PAR PAUL BOITEAU

                     ET ILLUSTRES DE 42 VIGNETTES
                             PAR BERTALL

                          DEUXIME DITION


    PARIS
    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
    RUE PIERRE-SARRAZIN, No. 14

    1861



                              LGENDES
                         POUR LES ENFANTS


    PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
    Rues de Fleurus, 9, et de l'Ouest, 21




                  PRFACE DE LA PREMIRE DITION.


Ce volume contient six lgendes qui, les unes, sont tires de la
_Bibliothque bleue_ et, les autres, sont crites ici pour la premire
fois.

Ces lgendes sont: _Le roi Dagobert_, _Genevive de Brabant_, _Robert le
Diable_, _Jean de Paris_, _Griselidis et le Juif errant_.

La premire et la dernire de ces lgendes sont celles qui ne font pas
partie de la _Bibliothque bleue_. Toutes les autres y figurent, et 
peu prs dans l'tat o nous les avons reproduites.

La _Bibliothque bleue_, qui n'est gure connue aujourd'hui que par le
souvenir, a jou un fort grand rle dans l'histoire des lectures
populaires et des amusements de l'enfance. Pendant plus de deux sicles,
le dix-septime et le dix-huitime, elle a t une encyclopdie toute
spciale des romans, lgendes, fabliaux, chansons et satires de notre
pays. La couverture bleue qui tait la simple parure des divers ouvrages
dont elle tait d'abord compose, invariablement reproduite, avait fini
par donner un nom de couleur  ces ouvrages et  la Bibliothque
elle-mme, et ce n'tait l qu'un nouvel attrait pour l'imagination des
lecteurs nafs.

Il y a en effet, et cela se sent surtout lorsqu'on est jeune, un langage
particulier dans certains mots qui affectent un air de mystre.
Qu'est-ce qu'un conte bleu? Comment une histoire peut-elle tre bleue?
Voil ce que l'enfant demande et ce qui l'tonne. Il s'attache  la
recherche de ce problme singulier; il regarde le rcit qui lui est fait
comme un rcit d'un ordre surnaturel, et un plaisir trange assaisonne
sa lecture.

Je me souviens des jouissances extraordinaires qui, en mon tout jeune
ge, me surprenaient devant ces livres d'une littrature si originale et
de toutes manires si bien faite pour mouvoir l'me et plaire 
l'esprit des enfants ou des villageois. Le titre seul, la vue seule d'un
conte bleu me ravissait au milieu de je ne sais quel monde qui n'tait
pas celui des fes, que je distinguais bien, qui tait plus humain, plus
vrai, un peu moins bruyant, un peu plus triste, et que j'aimais
davantage.

Les contes de fes amusent, mais ils ne charment pas; les contes bleus,
qui donnent moins de gaiet, remuent le coeur. On entre peu  peu, avec
ces rcits, dans le domaine de l'histoire. Ce sont des mensonges; mais
ces mensonges ont, en quelque sorte, des racines dans la vrit. Il y a
des poques peintes, des caractres tracs, et tout un pittoresque
naturel dans ces lgendes qui n'ont fait dfaut  aucun peuple. La vie
de nos pres nous apparat au travers de ces peintures; nous nous la
rappelons sans l'avoir connue, et, tout jeunes, nous apprenons  aimer
religieusement les hommes d'autrefois.

La _Bibliothque bleue_ a obtenu un succs incomparable. C'est Jean
Oudot, libraire de Troyes, qui ds les premires annes du seizime
sicle, sous Henri IV, eut l'ide de recueillir et de publier
successivement,  l'usage des campagnes, les lgendes chevaleresques de
la vieille France.

Le moment tait merveilleusement choisi. La vie ancienne de la France
avait cess et le travail de transformation commenait qui allait, au
dix-septime sicle, rduire et limiter tout  fait, dans les moeurs et
dans la langue, la part des vieilles moeurs et du vieux langage. Le
moyen ge tait enseveli; le monde nouveau naissait. C'tait l'heure
propice pour les contes qui parlaient des hros de l'ge ananti.

La _Bibliothque bleue_ parut; elle tait compose de volumes qui,
presque tous, taient des in-quarto, d'un format semblable  celui du
_Messager de Ble_, ou du _Messager de Strasbourg_, imprims sur le mme
gros papier et revtus de la mme couverture bleu fonc.

En 1665, le fils de Jean Oudot, Nicolas, ayant pous la fille d'un
libraire de Paris, vint s'tablir rue de la Harpe,  l'image de
_Notre-Dame_, et, devenu libraire parisien, agrandit le cercle de ses
entreprises et de ses affaires. De cette poque datent la plupart des
publications qui ont fait la fortune de la Bibliothque.

Lorsque Nicolas fut mort, la veuve Oudot continua son commerce avec
habilet. Elle eut divers successeurs qui, comme elle et comme les
fondateurs de la _Bibliothque bleue_, vcurent des profits de la
popularit qui s'tait attache  ces ouvrages. L'un des principaux de
ces successeurs est le libraire Garnier, de Troyes. C'est  Troyes
surtout qu'on a continu l'impression des volumes dtachs de la
_Bibliothque bleue_ dont, encore aujourd'hui, les campagnes consomment
des milliers d'exemplaires.

En 1770, un trs-mdiocre crivain nomm Castillon, songea  publier, en
un mme corps d'ouvrage, ces contes rajeunis par lui; il s'avisa
malheureusement d'y ajouter des situations nouvelles et des pisodes
nouveaux.

En 1843 M. Le Roux de Lincy, sous le titre de _Nouvelle Bibliothque
bleue_ ou _Lgendes populaires de la France_, a publi, en un volume,
_Robert le Diable_, _Richard sans Peur_, _Jean de Paris_, _Jean de
Calais_, _Genevive de Brabant_, _Jehanne d'Arc_ et _Griselidis_. Nous
n'avons pas l'intention de critiquer un travail qui nous a t fort
utile; mais nous pouvons dire pourquoi nous avons cru ne pas devoir
suivre tout  fait la mme voie que M. Le Roux de Lincy. Peut-tre
_Richard sans Peur_, trs-joli conte, cela est vrai, fait-il un peu
double emploi avec le conte de _Robert le Diable_ qui, du reste, parat
tre l'oeuvre du mme auteur? _Jean de Calais_ est bien loin d'avoir la
grce et le vif esprit du rcit des aventures de _Jean de Paris_; c'est
d'ailleurs une oeuvre beaucoup plus rcente, et d'un style qui n'a point
de qualits; enfin la lgende de _Jehanne d'Arc_ est assez
insignifiante. Nous avons donc cart d'abord _Jehanne d'Arc_, _Jean de
Calais_ et _Richard sans Peur_.

Bien loin d'imiter Castillon, disait M. Le Roux de Lincy, je me suis
appliqu  reproduire les textes de l'ancienne _Bibliothque bleue_. Il
faut respecter cette version admise par le peuple; elle est
sacramentelle et nous a conserv la mmoire de nos plus anciennes
traditions. En effet, quand on lit le catalogue de Nicolas Oudot, on y
retrouve avec plaisir tous ces rcits dans lesquels se sont perptues
les lgendes, ou sacres ou profanes, qui ont t clbres en Europe
pendant le moyen ge. On doit considrer la _Bibliothque bleue_ comme
tant la dernire forme de cette littrature romanesque si ncessaire 
bien connatre quand on veut comprendre la vie prive de nos aeux.

Pour nous qui ne songions point  imprimer un recueil pour les
archologues et les bibliophiles, mais qui nous adressions aux enfants,
nous n'avons pas d leur prsenter ces lgendes telles quelles, dans
leur appareil archaque et avec leurs erreurs elles-mmes. Nous n'avons
introduit ni pisodes, ni situations; mais nous avons, sans dtruire la
physionomie de chaque rcit, retranch tout ce qui est tomb en
dsutude dans le style; et nous avons fait que rien ne s'y rencontrt
qui aujourd'hui mme ne se pt crire.

De cette manire le volume entier a un mme aspect et il n'enseignera
point aux enfants plusieurs langues.

Nous n'avons d'ailleurs eu que des modifications bien lgres 
introduire dans ces textes pour les amener  une harmonie suffisante,
et, si nous nous sommes permis de faire suivre chaque lgende d'une
sorte de moralit,  la manire de Perrault, c'est l un caprice qui n'a
rien de sacrilge.

La _Bibliothque bleue_, entre autres ouvrages, renfermait: L'_Histoire
des quatre fils Aymon_;--_Huon de Bordeaux_ (en deux parties qui se
vendent sparment, dit le catalogue);--l'_Histoire de Mlusine
ancienne_;--l'_Histoire de Valentin et Orson_;--_Les conqutes du roy
Charlemagne_;--_Fortunatus_;--le _Roman de la belle
Hlne_;--l'_Histoire de Pierre de Provence et de la belle
Magdelone_;--_Le fameux Gargantua_.

Nous aurions pu choisir quelqu'une de ces lgendes; mais il nous a
sembl que celles que nous rimprimions suffisaient, et nous avons voulu
donner quelque nouveaut  notre volume. C'est pour cela que nous y
avons introduit deux lgendes d'une nature et surtout d'une origine
diffrente.

L'histoire de Dagobert et du Juif errant nous appartiennent donc en
propre, pour ce qui est du rcit. Nous n'avons pas cherch  faire un
pastiche du style des autres contes, et nous avons tout uniment crit
les ntres de la manire qui nous a paru le mieux approprie aux sujets.

Les petites notices qui prcdent chacune de ces histoires donneront des
dtails particuliers  ceux qui croiront  propos de les lire. Nous
n'avons song  faire ni un livre d'rudition pure, ni un livre de pure
imagination. Notre seul dsir a t de donner  lire aux enfants
quelques lgendes varies qui ont enchant notre enfance, et notre
espoir est qu'ils s'y plairont comme nous.

    Si Peau d'Ane m'tait cont,
    J'y prendrais un plaisir extrme,

a dit le plus habile des conteurs, La Fontaine.

On a banni les dmons et les fes, disait, avec l'expression d'un vif
regret, Voltaire, et il ajoutait:

Ah! croyez-moi, l'erreur a son mrite[1].

    [Note 1:

    O l'heureux temps que celui de ces fables,
    Des bons dmons, des esprits familiers.
    Des farfadets, aux mortels secourables!
    On coutait tous ces faits admirables
    Dans son chteau, prs d'un large foyer.
    Le pre et l'oncle, et la mre et la fille;
    Et les voisins, et toute la famille,
    Ouvraient l'oreille  monsieur l'aumnier,
    Qui leur faisait des contes de sorcier.
    On a banni les dmons et les fes;
    Sous la raison les grces touffes
    Livrent nos coeurs  l'insipidit;
    Le raisonner tristement s'accrdite,
    On court, hlas! aprs la vrit:
    Ah! croyez-moi, l'erreur a son mrite.]

Nous pourrions recueillir ainsi, en faveur des contes, de fort nombreux
et fort loquents tmoignages. L'auteur de _Don Quichotte_, Cervantes,
l'ennemi le plus redoutable qui ait crois la plume contre l'pe de la
chevalerie, fait dire  un cabaretier:

Est-ce qu'il y a une meilleure lecture au monde? J'ai lu deux ou trois
de ces livres, et je puis bien assurer qu'ils m'ont donn la vie; et
non-seulement  moi, mais encore  beaucoup d'autres. Car, dans la
saison des bls, il vient ici quantit de moissonneurs, les jours de
fte, et comme il s'en trouve toujours quelqu'un qui sait lire, nous
nous mettons vingt ou trente autour de lui; et nous nous amusons si
bien, qu'il ne peut finir de lire, ni nous de l'entendre. Il ne faut
point que je mente: quand j'entends parler de ces terribles coups que
donnent les chevaliers errants, je meurs d'envie d'aller chercher les
aventures, et je ne m'ennuierais pas d'entendre lire les jours et les
nuits.

Ce cabaretier-l ne dit rien qui ne soit l'exacte vrit. Et je citerais
tel vigneron des vignes de la Franche-Comt qui n'a qu'un livre pour
toute bibliothque, les _Aventures des quatre fils Aymon_. Ce livre est
mme le seul volume du village. Au printemps, l'herbe pousse, le soleil
luit dans l'herbe, les fleurs sourient au soleil; cela va bien, on est
aux champs; l't, la vigne fleurit et porte fruit; en automne, c'est la
vendange et la presse. Mais l'hiver, dans les longues veilles, l o
il n'y a ni chanvreurs, habiles  dire des histoires, comme dans le
Berri, ni colporteurs de passage, le vigneron prend son livre dans la
huche; il le lit tout entier; lu, il le recommence, et il le relit tous
les hivers. Le village entier assiste  ses lectures. Je vous assure que
dans vingt ans, si le volume n'est pas trop dchir, on le lira encore,
sans ennui, avec une joie toujours aussi vive.

Paul Boiteau.
1857, au printemps.




                        LE ROI DAGOBERT




NOTICE.

Les moines du moyen ge, dans le silence de leurs couvents, ont
recueilli la plupart des vieilles lgendes et des vieilles chansons qui,
avant eux et jusqu' eux, rappelaient le souvenir des anciens
personnages clbres de cette Gaule franque qui devait devenir la
France. Ces lgendes et ces chansons, altres par le temps comme une
monnaie par l'usage, ne laissaient gure deviner que quelques-uns des
traits de ces rois, de ces guerriers, de ces vques d'autrefois; mais
les moines qui, en ce temps-l, ne savaient pas ce que c'est que la
critique, acceptaient cela pour de l'histoire. Ainsi ont t crites les
_Grandes chroniques de Saint-Denis_; ainsi ont t composes les _Gesta
Dagoberti_ ou les _Faits et gestes de Dagobert_, qui sont les deux
principales sources de la prsente lgende.

Les moines que Dagobert a protgs et enrichis (ceux de Saint-Denis
particulirement), lui ont gard quelque reconnaissance. Ils ont eu soin
de ne pas le traiter plus mal que les chansons ne le traitaient; ils ont
mme ajout quelque chose  ces chansons. Par exemple, les miracles qui
ont une couleur religieuse et que nous n'avons pas d ngliger.

Nous aurions voulu paraphraser plus largement la chanson populaire; mais
il aurait fallu pour cela sortir tout  fait de l'histoire
vraisemblable, et nous ne voulions pas faire ce sacrifice  des couplets
qui ne datent pas de plus d'un sicle, et qui, privs de leur air, ne
sont pas un chef-d'oeuvre d'espiglerie[2].

[Note 2: Il y a comme cela cinq ou six chansons trs-fameuses qu'il ne
faut pas regarder de trop prs si l'on ne veut pas qu'elles perdent leur
charme. La chanson du _bon roi Dagobert et du grand saint loi_ est
peut-tre celle qu'il faut se rappeler du plus loin. On ne s'explique
mme pas bien la fortune de ces couplets que le premier venu a crits
sans rimes ni raison et sans beaucoup d'esprit. Il faut que l'air sur
lequel on les chante soit trs-ancien et qu'il retentisse depuis
quelques centaines d'annes, matinal et sonore comme un chant de cor de
chasse, dans la mmoire des gnrations. C'est l'air qui est gai et qui
parle un langage; la chanson, sauf votre respect, est assez bte.]

Nous nous en sommes donc tenu,  peu de chose prs, au texte des deux
ouvrages que nous indiquions tout  l'heure. Si nous avons emprunt un
ou deux traits ailleurs, 'a t pour que le tableau des moeurs du
temps, mme en une fable historique, et une couleur plus marque.

Il et t facile de se laisser entraner, si on et voulu,  propos de
saint loi ou de saint Ouen,  analyser et  fondre en un mme rcit
toutes les historiettes que les crivains religieux ont de tout temps
composes en leur honneur. C'est par douzaines que se comptent les
biographies, latines ou franaises, de ces bienheureux vques. Nous
n'avons pas t sduit par le luxe des merveilleuses actions qui s'y
trouvent dcrites et nous en avons cru l'exposition trop monotone. On
remarquera peut-tre dans ce rcit un pisode ingnieux dont l'ide
premire ne nous appartient pas et qui a t mis en scne par un matre
en l'art de conter (Alexandre Dumas: _Impressions de voyage en Suisse_):
nous aurions bien voulu lui prendre aussi son style et nous lui offrons
ici nos remercments pour la gracieuse faon qu'il a de permettre aux
gens d'entrer dans son pr.

Peut-tre doutera-t-on de l'authenticit de quelques-uns des vnements
que nous disons puiss dans des vieilles chroniques? Nous ne nous
opposons pas  ce qu'on en doute, et nous demandons seulement qu'on ait
quelque indulgence pour une lgende qui est crite ici pour la premire
fois.

[Illustration]




                        LE ROI DAGOBERT.




I

La chanson du bon roi Dagobert et du grand saint loi.

Tout le monde connat la chanson du bon roi Dagobert et du grand saint
loi. Cette chanson rappelle le souvenir d'un roi qui fut un chasseur
sans pareil et d'un grand saint qui a fait quelques actions mmorables;
il n'y a pas en France d'ancien roi et de saint plus populaires. Le bon
roi Dagobert est l'ami des petits enfants, et le grand saint loi voit
briller son image sur l'enseigne de tle de tous les marchaux ferrants
des campagnes.

Lorsque le cor de chasse, au fond des bois, entonne l'air joyeux de la
chanson, l'imagination se met bien vite en train. Tous les couplets
dfilent, l'un aprs l'autre, comme une procession de mascarade. On
croit voir le bon roi Dagobert et le grand saint loi qui se promnent
familirement; on sourit  l'aspect de la culotte du monarque; on
aperoit bientt son bel habit vert perc au coude, ses bas qui laissent
voir les mollets, sa barbe mal faite, sa perruque bouriffe, son
manteau court, son chapeau mis de travers; on suit le roi lorsqu'il va
chasser dans la plaine d'Anvers et qu'un lapin lui fait peur;
lorsqu'il demande un grand sabre de bois  la place de son grand sabre
de fer; lorsqu'il envoie au lavoir ses chiens galeux, et en bien
d'autres circonstances que la chanson aurait pu laisser de ct. Mais
ces images singulires ne sont pas tout  fait d'accord avec la vrit.
Ce bon roi Dagobert, si tourdi, si peu soigneux de sa personne, mangeur
si avide, buveur si infatigable, chasseur si effarouch, guerrier si
timide, si pacifique ami de saint loi, si prompt  la riposte enjoue,
ce Dagobert-l ne ressemble gure au vritable Dagobert Ier, fils du
cruel Chlother II, petit-fils de la cruelle Frdgonde, roi des Franks
de Neustrie, d'Austrasie, de Bourgogne et d'Aquitaine.

[Illustration]

Si l'on en croit la chanson, la France n'a jamais eu de roi plus
dbonnaire; si l'on interroge l'histoire, peu de princes ont t plus
terribles. Adieu donc, petite chanson mensongre; va rjouir les chos
des forts; va faire trembler les petits oiseaux dans leurs nids. Voici
l'histoire vridique du roi Dagobert.


II

Enfance de Dagobert, fils du roi Chlother et de la reine Berthetrude.

[Illustration]

Dagobert,  un an, tait un enfant joufflu, dj trs-vif,
trs-impatient, qui courait  merveille, sans se soucier des chutes, et
qui s'occupait beaucoup moins de sa nourrice, de sa mre et de son pre
que des chiens qu'il rencontrait. Aussitt qu'il en voyait un, si laid
qu'il ft, il le prenait dans ses bras, le couvrait de caresses, et lui
parlait un petit langage que le chien comprenait trs-bien. Les gens
habitus  tirer de tout des pronostics, jugeaient par la qu'il aimerait
avec passion l'exercice de la chasse. Mais il suffisait de voir le
bambin trpigner, remuer les bras, pousser des cris lorsqu'on avait le
malheur de lui refuser quelque chose qu'il convoitait, une grappe de
raisin dor ou une galette de bl noir, pour conjecturer que son humeur
ne serait pas toujours des plus accommodantes. Il aimait les vtements
clatants, tels que pouvaient alors les porter les enfants des rois. Il
est inutile de dire que Dagobert avait la longue chevelure et le grand
pied, le pied formidable, le pied monumental des Mrovingiens. Ce pied
tait son arme favorite; et ceux qui en avaient pu connatre la solidit
et la vivacit ne s'exposaient plus au mcontentement de l'enfant royal.

Chlother II, pre de Dagobert, avait d'abord confi l'ducation de son
fils  l'Austrasien Arnulph qui tait le plus sage des hommes; mais
Arnulph, lu vque de Metz, se retira bientt de la cour et alla dans
son vch o il vcut dans la pratique de toutes les vertus. L'glise
le vnre sous le nom de saint Arnould. Assurment, si Dagobert avait pu
suivre jusqu'au bout les leons d'un tel matre, il ne les aurait jamais
oublies; mais ce fut un trs-mchant homme, nomm Sadragsile, qui fut
choisi par Chlother pour succder  Arnulph dans les fonctions de
gouverneur du jeune prince. On avait runi autour de Dagobert une
dizaine d'enfants de son ge, les uns fils de quelques officiers du roi,
les autres simples petits bergers. Toute cette bande vivait en plein
air, dans les cours du palais, qu'elle faisait retentir de ses cris et
de ses jeux bruyants. Dagobert s'tait li plus particulirement avec
les petits bergers, qui le respectaient par crainte de son grand pied,
et il les employait  battre leurs camarades lorsque ceux-ci s'avisaient
de lui dplaire.

En ce temps-l on tait beaucoup moins savant qu'aujourd'hui. Les leons
que reut Dagobert se rduisirent donc  fort peu de chose; il apprit
seulement  chanter au lutrin,  lire ses prires,  crire un peu et 
compter  la romaine; mais, quoiqu'il ne ft ni docile ni laborieux, il
se faisait remarquer par une intelligence vive et claire. Pour ce qui
est des exercices du corps, aucun de ses jeunes compagnons n'avait plus
d'agilit et plus de force. Il montait  cheval ds l'ge de quatre ans;
 sept ans, il chassait seul;  dix ans, d'un coup d'pieu il tuait net
un sanglier. Son embonpoint prcoce ne l'empchait nullement de courir,
de sauter les fosss, de monter dans les arbres.

Quand il se promenait dans les villages qui entouraient les mtairies
royales, il s'arrtait o bon lui semblait et vivait sans faon sous le
toit de chaume du paysan; mais il ne fallait pas que les gens, le voyant
si familier, s'oubliassent et lui manquassent de respect. Il se faisait,
dans ce cas, prompte justice.

Un jour qu'il avait tendu un pige  un loup et pris la bte, passa par
l un grand vaurien qui, voyant la fosse et entendant le loup, voulut le
tuer et l'emporter. Il ne savait pas que les trois petits chasseurs qui
taient l taient Dagobert et deux de ses amis, et, quand il les aurait
connus, il ne pensait pas que trois enfants de cet ge pussent
l'empcher d'en faire  sa tte. Je te dfends d'y toucher, dit
Dagobert ds qu'il vit quelle tait son intention. Tiens! le beau
donneur d'ordres! rpondit le grand rustre. Si tu y touches, tu auras
affaire  moi.--Voil qui m'effraye! Est-ce que tes camarades n'ont
rien, non plus,  me dire?--Vois ce que tu veux faire.

[Illustration]

Le rustre allait tuer le loup; mais Dagobert, prenant sa petite hache de
chasse qui tait cache dans l'herbe, s'lana sur lui et lui porta un
coup qui le fit tomber. On accourut aux cris, on reconnut Dagobert, et
on fut tonn de voir quel homme il avait mis  la raison. C'tait l'un
des plus redouts coureurs de bois, un voleur de grands chemins, que
l'on cherchait depuis tantt un an, et une rcompense considrable avait
t promise  celui qui parviendrait  se saisir de lui. Dagobert reut
la rcompense et fut grandement lou par le roi Chlother.

D'autres fois on le voyait couch sur le fumier avec les poules, prenant
dans sa main les petits poulets, leur donnant du grain, du pain tremp,
et, lorsqu'ils piaulaient trop, les plaant dans sa robe. C'tait alors
le plus doux et le plus gai des enfants.

Cependant Sadragsile ne l'aimait pas: il disait que sa douceur tait de
la paresse et sa valeur de la frocit.


III

Commencement de l'histoire du grand saint loi.

Avec le temps, Dagobert grandissait et se fortifiait; mais laissons-le
grandir, et, sans raconter minutieusement tous les dtails de son
adolescence, parlons tout de suite de saint loi qui arriva vers cette
poque  la cour du roi Chlother II et qui devait jouer un si grand rle
sous le rgne de son fils.

Eligius (c'est le nom en latin de messire loi) tait un petit paysan du
Limousin, n  Cadaillac,  ce qu'on croit, un enfant de la vieille
Gaule, plein d'esprit et en mme temps d'une fort belle humeur. Sa
gentillesse l'avait fait prendre en amiti par un orfvre de Limoges qui
l'instruisit dans son mtier et lui fit faire des progrs si rapides
qu'en peu de temps il n'eut plus rien  lui apprendre.

Ce qui prouve qu'il y a ressource  tout mal et que tel qui a commenc
par tre d'un naturel prsomptueux s'amende  la fin, c'est l'exemple de
saint loi qui, en sa jeunesse, avait beaucoup d'orgueil. Voici  quelle
occasion et de quelle clatante manire il fut remis dans les voies de
la sagesse.

loi venait de quitter l'orfvre son matre; mais comme il n'avait pas
assez d'argent pour ouvrir une boutique d'orfvrerie, en attendant
mieux, il se fit marchal ferrant.

Jamais on n'avait vu marchal qui ft digne de dnouer les cordons de
ses souliers.

Avec son marteau, sa tenaille et son enclume, il faisait des merveilles
incomparables. Les fers qu'il forgeait (et il les forgeait sans les
chauffer plus de trois fois) avaient exactement le brillant de l'argent
poli et ils taient d'un dessin plein d'lgance. Les clous qu'il
prparait pour clouer ses fers taient taills comme des diamants. Un
fer  cheval fabriqu et plac par loi tait un vritable bijou qu'on
admirait dans toute l'tendue des divers royaumes des Francs. L'orgueil
le saisit lorsqu'il vit que son nom jouissait d'une si grande renomme;
il se fit peindre sur sa porte ferrant un cheval et il fit crire
au-dessus de l'enseigne: _Eloi, matre sur matre, matre sur tous_.

On fut bien tonn un beau matin de voir cette enseigne; peu aprs on
s'en plaignit; les marchaux ferrants de toute l'Europe murmurrent;
enfin le bruit de ces plaintes et de ces murmures monta jusqu'au ciel.
Dieu n'aime pas les gens qui ne savent pas dominer leur orgueil, et il
se plat souvent  les humilier.

Un matin, pendant que saint loi achevait un fer, le plus lgant et le
plus brillant de tous ceux qu'il avait fabriqus, il vit un jeune homme,
vtu d'un costume d'ouvrier, qui se tenait sur le seuil de sa porte et
le regardait travailler. La matine tait belle et frache; le soleil
clairait de grandes pices d'avoine devant la maison de saint loi; il
y avait encore un peu de rose dans les touffes d'herbes qui couvraient
la chausse. Tout cela fit que saint loi se trouva de bonne humeur et
demanda  l'inconnu d'un ton assez aimable ce qu'il voulait de lui. Je
voudrais voir si tu es un matre sans gal, comme le disent ta renomme
et ton enseigne.

--A quoi te servira de le savoir?

--A cela que, si je vois que tu es plus habile que moi, je me mettrai 
ton cole.

--Tu es donc bien habile?

--Je le suis assez pour croire qu'on ne peut l'tre davantage.

--Tu n'as donc jamais vu ce que je fais?

--Je viens ici pour te voir  l'oeuvre.

--Alors c'est un dfi?

--Sans doute.

--Et combien de fois chaufferas-tu un fer comme celui-ci? Tu sais que je
n'ai besoin que de trois chaudes.

--Trois chaudes! c'est deux de trop.

--Pour le coup, mon ami, je crois que tu es un peu fou.

--Eh bien, laisse-moi entrer.

L'inconnu prend un morceau de fer, le met dans la forge, souffle le feu,
tourne et retourne son fer, l'arrose, le retourne encore, le retire, le
porte sur l'enclume. C'est un morceau d'argent iris de veines bleues,
de veines jaunes, de veines roses, doux et souple comme une cire; il le
prend, et, de la main, du marteau, il le faonne sans le remettre dans
la forge. En un instant le fer  cheval est achev et cambr, cisel
comme un bracelet.

loi n'en peut croire ses yeux.

Il y a, dit-il, quelque sortilge.

--Non; mais je suis, comme tu le vois, pass matre dans le mtier.

--Mais ce fer ne peut tre solide.

--Examine-le.

loi prit le fer et l'examina; il n'y vit aucun dfaut.

Allons, dit-il, je n'y comprends plus rien, mais sais-tu ferrer la
bte?

--Donne-moi un cheval.

loi appela un charretier du voisinage qui amena son cheval, et le
voulut, comme c'est la coutume, placer au travail, c'est--dire dans
l'appareil de bois qui retient le cheval pendant qu'on le ferre.

A quoi bon? dit le jeune marchal.

--Comment!  quoi bon? mais l'animal ne se laissera pas faire sans cela.

--Je sais le moyen de le ferrer proprement et promptement.

loi, au comble de l'tonnement, ne savait que dire; son rival
s'approcha de la bte, lui prit la jambe gauche de derrire, la coupa
d'un coup de couteau sans qu'aucune goutte de sang ft verse, mit le
pied coup dans l'tau, y cloua le fer en une seconde, desserra le pied
ferr, le rapprocha de la jambe, le recolla d'un souffle, fit la mme
opration pour la jambe droite, et la fit encore pour les deux jambes de
devant. Tout cela en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.

Tu vois, dit-il en finissant, que je m'en tire bien.

--Oui; mais je connaissais ce moyen-l; seulement....

--Seulement?

--Je prfrais la mthode ordinaire.

--Tu avais tort, ajouta en riant l'inconnu.

loi ne pouvant se rsoudre  s'avouer vaincu, dit  ce singulier
marchal de passage: Reste avec moi; je t'apprendrai quelque chose tout
de mme.

L'autre consentit. loi, l'ayant install, l'envoya presque aussitt
dans un village voisin sous prtexte de le charger d'un message, et
attendit qu'il passt un cheval  ferrer pour faire ce qu'il avait vu
faire et soutenir sa renomme.

[Illustration]

Cinq minutes aprs, un cavalier arm de toutes pices s'arrta devant la
boutique et dit  loi de ferrer son cheval, qui s'tait dferr d'un
pied de derrire. loi, au comble de la joie, s'approcha du cheval aprs
avoir affil son couteau. Le cavalier sourit; mais Eloi ne s'en aperut
pas; il prit la jambe dferre et la coupa. La bte pousse sur-le-champ
des hennissements pleins de douleur, le sang coule  flots, le cavalier
s'emporte. loi, bien que surpris, ne voulut pas montrer sa honte.
Attendez, dit-il, cela ne sera pas long, et c'est la mthode la
meilleure.

Puis il mit le pied coup dans l'tau, cloua le fer, et voulut recoller
le pied ferr.

Le cheval tait en fureur; le sang coulait toujours; dj l'on voyait
que la pauvre bte allait mourir.

Ah! s'criait le cavalier en colre, voil une plaisante enseigne:
Eloi, matre sur matre, matre sur tous. Si c'est l ta science, elle
ne vaut pas grand chose et te cotera cher.

loi, dsespr, ne savait  quel saint se vouer, lorsque son nouveau
compagnon revint du village o il l'avait envoy.

Vois, lui dit-il d'un ton triste, vois la besogne que j'ai faite. Je
suis puni pour m'tre cru aussi habile que toi.

--Ce n'est rien, rpondit l'autre; je vais rparer le mal.

En un instant, la jambe coupe fut remise en bon tat, et le cheval
rtabli. Ce que voyant, loi avait pris une chelle et un marteau; sur
l'chelle il monta jusqu' son enseigne; avec le marteau, il la brisa en
mille pices et dit: Je ne suis pas matre sur matre; je ne suis plus
qu'un compagnon.

[Illustration]

Le cavalier tait  cheval; l'ouvrier inconnu, transfigur soudainement,
jeune, beau, brillant, la tte ceinte d'une aurole, monta en croupe, et
dit  loi d'une voix qui rpandait des parfums dans les airs et
chantait comme la douce musique des orgues: loi, tu t'es humili; je
te pardonne. Dieu seul est le matre des matres. Marche dans les
sentiers de l'vangile; sois doux et juste; je ne t'abandonnerai pas.

loi voulut se jeter  genoux. L'ange et saint Georges, qui tait le
cavalier arm de toutes pices, avaient dj disparu.

A partir de ce jour, Eloi n'eut plus d'orgueil.


IV

Suite de l'histoire de saint loi.

loi, devenu orfvre au bout de peu de temps imagina et fabriqua, comme
par enchantement, les plus belles parures. Dieu, qui l'avait corrig,
guidait et faisait russir ses efforts. En mme temps qu'il tonnait
tout le monde par son habilet, loi consacrait une grande part de son
temps  des oeuvres de pit et de charit. Dans tous le pays du
Limousin on ne parlait que de ses vertus, de sa gnrosit, de sa
patience et aussi de sa douce gaiet qui, plus que tout le reste,
consolait les malheureux.

[Illustration]

Un officier du roi Chlother II, merveill de ce qu'il lui voyait faire,
parla de lui et le dcida  se rendre dans le nord de la Gaule franque.
Il avait alors vingt-neuf ou trente ans. Eloi partit et fut prsent au
roi, qui l'employa d'abord  la fabrication de ses monnaies. Chlother
eut un jour envie d'un fauteuil d'orfvrerie fine; il fit appeler loi
et fit peser devant lui une grande quantit d'or  ct duquel on plaa
un grand nombre de pierres prcieuses. loi emporta ces riches matires
dans son atelier. Au bout d'un mois il demanda  Chlother la permission
de lui montrer ce qu'il avait fait. Si vite! dit le roi; il parat que
tu ne t'es pas fort appliqu  ton ouvrage et que tu as oubli que c'est
pour moi que tu travaillais. Enfin, voyons cela. Un fauteuil, d'un
travail trs-ingnieux, est alors dpouill de son enveloppe; tout le
monde pousse des cris d'admiration; le roi est ravi. Seigneur, dit
loi, ne ferez-vous point peser le fauteuil, afin de savoir si j'ai
employ toute la matire?--Oh! dit Chlother, je vois bien que tu as une
bonne conscience et que tu n'as rien gard pour toi. Sur un signe
d'Eloi, deux ouvriers apportent un second fauteuil aussi beau, si ce
n'est plus beau que le premier. Voil, dit Eloi, ce que votre serviteur
a pu faire avec l'or et les pierreries qui lui restaient. Les Francs
qui taient l n'en voulaient pas croire leurs yeux; le roi lui prit la
main en disant: Mon ami,  partir de ce jour tu logeras avec moi. Fais
venir  Rueil [3] tes outils et tes serviteurs: j'irai de temps en temps
m'amuser  voir comment tu t'y prends pour crer toutes ces merveilles.
En effet,  partir de ce jour, loi fut l'ami de Chlother II, de sa
femme, de son fils Dagobert et gnralement de tout le monde.

[Note 3: Rueil est un des plus anciens villages des environs de Paris.
Grgoire de Tours en a parl. On l'appela successivement Rotolajum,
Rotolajensis Villa, puis Riolium ou Ruoilum et enfin Ruellium. Les rois
de la premire race y avaient une grande mtairie et des ateliers de
toute sorte.]


V

Comment Dagobert aimait la chasse passionnment.

Il n'est pas difficile d'imaginer quelle fut la premire jeunesse de
Dagobert. La vie des grands personnages du septime sicle ne
ressemblait pas beaucoup  la ntre. Ils passaient la moiti de leur
journe  la chasse, accompagns d'une foule de serviteurs qui leur
faisaient comme une arme, et le reste du temps devant leur table, sur
laquelle fumaient  la fois les grands quartiers de venaison rtis et
les larges vases pleins de cervoise et d'hydromel. Dagobert, de
trs-bonne heure, prit got  ces longs repas et  ces robustes
exercices. Il n'tait encore qu'un jeune enfant qu'il montait  cheval
et suivait son pre  la poursuite des daims, des lans, des sangliers
et des cerfs qui remplissaient nos forts.

Avec les annes les forces lui vinrent vite et ce fut l'un des plus
dtermins chasseurs parmi les Francs. Les plus lointaines retraites de
la grande fort de Cuisy, qu'on appelle aujourd'hui la fort de
Compigne, retentissaient du matin au soir du bruit qu'il y faisait en
chassant. Il avait un bon chien qui se nommait Souillart comme le chien
de saint Hubert. Ce chien-l, Dagobert l'estimait grandement parce que
c'tait l'animal  la fois le plus hardi et le plus sage. Si jamais il y
eut bte  laquelle il ne manqut que la parole pour qu'on la pt
considrer comme l'gale de l'homme, ce fut bien ce bon chien-l, qui
d'avance, le matin, indiquait le temps qu'il allait faire, et par des
signes non quivoques disait: Il fera chaud ou Il pleuvra ou mme
il y aura dfaut. Pour dire Il fera chaud, il tirait la langue
longue d'un demi-pied et regardait Dagobert fixement; pour dire: Il
pleuvra, il se courbait en pliant les jambes et les cachait sous lui;
pour dire: Il y aura dfaut, c'est--dire les chiens perdront la
trace du gibier, il courait dix ou douze fois autour de la chambre en
changeant de direction  chaque tour. C'tait un ami prcieux, d'autant
qu'il avait une valeur grande et ne craignait pas le danger.


VI

Comment Dagobert se vengea de Sadragsile.

Sadragsile ne cessait de dire  Chlother que son fils perdait tout son
temps  la chasse et qu'il fallait l'empcher de vivre dans les forts.
Si le gouverneur de Dagobert n'avait eu, en parlant ainsi, que le dsir
de ramener son lve  l'tude, il ne serait pas trop coupable; mais
c'tait, de tout point, une fort vilaine et fort mchante personne. Il
ne manquait pas d'esprit toutefois, et, n dans un rang peu lev, il
avait su faire vite son chemin. Sadragsile tait vque lorsque le roi
lui fit quitter l'glise, ainsi que cela se pratiquait quelquefois en ce
temps-l, et lui confia l'ducation de son fils en lui recommandant bien
de lui enseigner tout ce qu'il convient que sache un grand prince.
Sadragsile, afin d'avoir plus de crdit, s'tait fait investir du duch
d'Aquitaine. Cette lvation rapide lui avait tourn la tte, et il
nourrissait en soi le dsir de renverser du trne le roi son matre, ou
tout au moins, lorsque l'heure en serait venue, le jeune prince son
lve.

[Illustration]

Il cachait bien ses secrtes penses devant le roi, mais il n'pargnait
pas  Dagobert les marques de sa haine; il imaginait chaque jour quelque
mauvais traitement, sous le prtexte qu'il fallait humilier sa jeunesse
orgueilleuse; il le punissait durement ds qu'il le surprenait en pch
de paresse ou d'intemprance. Ce personnage  double face accablait le
roi Chlother de flatteries continuelles: il vantait son courage, sa
gnrosit, mme sa rudesse, et il finissait toujours ses compliments
par un soupir. Le roi lui demandait rgulirement quelle tait la raison
pour laquelle il soupirait, et il disait que c'tait parce qu'il ne
voyait que trop visiblement l'inutilit de ses soins pour lui assurer un
digne successeur. Chlother II aimait assez ce genre de discours et il
donnait  Sadragsile maintes preuves de son affection. C'est ce qui le
rendit assez os pour enfermer Dagobert lorsqu'il faisait de beaux temps
de chasse. Sa mchancet alla mme jusqu' blesser le bon chien
Souillart pour que Dagobert ft bien malheureux. Celui-ci supportait son
mal sans se plaindre haut, parce que l'amiti que Chlother avait pour le
duc d'Aquitaine l'intimidait; mais il sentait qu'il ne pourrait pas
toujours contenir sa colre.

Un jour que Chlother tait all au loin  la chasse et que Dagobert
tait rest au logis avec son gouverneur, Sadragsile, voyant le roi
parti, accabla Dagobert des plus sanglants reproches, l'appelant mchant
garon et dtestable colier; il lui ordonna de s'accuser  haute voix
de toutes ses fautes devant quelques domestiques de la maison royale et
lui dfendit de s'asseoir sur un sige aussi lev que le sien.
Dagobert,  l'ge qu'il avait alors, n'tait plus un adolescent; c'tait
presque un homme; il sentit son sang bouillir dans ses veines, il se
rappela ce qu'il avait endur de mauvais traitements, il ne put cacher
entirement son motion. Comme il ne quittait pas son sige, Sadragsile
voulut le prendre par un bras; Dagobert se lve, prompt comme l'clair,
menaant comme la foudre, et, marchant vers Sadragsile, se jette sur
lui. Sadragsile, ple de surprise et de rage, fit un faux pas et tomba.
Comme il tait grand et fort, il se releva, saisit Dagobert et fut sur
le point de le renverser. A ce moment, le bon chien Souillart, qui tait
accouru au bruit de la voix de son matre, entra dans la salle. Il saute
 la gorge du gouverneur. Dagobert, profitant de la diversion faite par
son chien, se redresse entre les bras de Sadragsile, le matrise  son
tour, lui lie les mains derrire le dos, et lui coupe les cheveux et la
barbe; c'tait la plus grande honte qu'il lui pt faire en ce temps-l.
Puis il ordonne qu'on le fouette comme un esclave et se retire.


VII

O il est question de Chlother II et de son humeur farouche.

Chacun tait frapp d'pouvante en songeant  ce que Chlother allait
dire lorsqu'il serait de retour. On savait que Sadragsile jouissait de
toute sa faveur et on avait tout  redouter de sa colre. Chlother II
tait en effet un roi sans misricorde. C'est ici le lieu de rappeler
deux traits de son histoire. Quelle ne fut pas sa fureur le jour o il
apprit que ses lieutenants avaient t battus du ct de la fort Noire
par le farouche Acrol, roi des Boiares ou Bavarois! Jamais tempte ne se
leva plus imptueuse. En un instant les jeux sont suspendus dans la
mtairie royale  Clichy; la corne appelle cavaliers et fantassins; on
part; sur toute la route l'arme remuante et bruyante voit ses rangs se
grossir: bientt l'ennemi est atteint, il est vaincu. Ivre de joie,
Chlother oublie Dieu qui lui a permis de vaincre; il n'a qu'une pense,
il veut que le bruit de sa vengeance retentisse  jamais dans la
postrit. On amne devant lui trente mille prisonniers; il leur annonce
qu'ils mritent la mort et qu'il ne fera grce qu' ceux d'entre eux
dont la tte ne s'lvera pas au-dessus de son pe.

Sur un signe du roi, les prisonniers sont amens un  un devant l'pe
terrible, que maintient  sa droite un des principaux leudes. Le chef de
l'arme vaincue s'avance le premier; il est d'une taille leve; sa
belle tte attire les yeux; son regard plonge firement dans les rangs
de ses vainqueurs; il va, d'un bond rapide, se placer  ct de l'pe
qui, haute de cinq pieds six pouces, n'atteint gure que ses lvres: il
sourit; un soldat lui tranche la tte et Chlother reste immobile. Un 
un, mille prisonniers passent; trois cents vaincus sont dcapits. Quand
la nuit vint, dix mille prisonniers avaient t mesurs; trois mille
vaincus, d'une taille leve, avaient t frapps de la hache.

[Illustration]

Un seul, entre tous, arriv devant l'pe, s'agenouilla. Chlother, avec
un sourire de mpris, accorda la vie  cet homme sans coeur.

Le lendemain, la fte sanglante se prolonge. Ds la premire heure du
jour, les vingt mille prisonniers qui restaient dfilrent un  un, le
front haut, devant Chlother et devant l'pe. Six mille ttes tombrent,
pas un homme ne fut lche. Voil quelles taient, aprs la victoire, les
rjouissances du fils de Frdgonde. On sait aussi quelle est la manire
dont il punit Brunehauld, reine d'Austrasie fille, femme, mre, aeule
de tant de rois, du crime d'avoir t la rivale et l'ennemie de
Frdgonde sa mre. Brunehauld fuyait devant son arme. On la dcouvre,
on l'arrte, on l'amne devant lui. Ni les soixante-treize ans de cette
reine, ni ses cheveux blancs, ni sa faiblesse, ni son courage, ni sa
gloire n'obtiennent grce. Trois jours durant, place sur un chameau
venu d'Asie, on la promne dans son camp au milieu des hues et des
outrages. Trois jours entiers la vieille Brunehauld supporte sans
murmurer son supplice. Au matin du quatrime jour, Chlother fait amener
un cheval fougueux: par son ordre on saisit la malheureuse reine
d'Austrasie; on l'attache  la queue du cheval par les cheveux, par un
bras et par un pied. Puis, d'un coup de fouet, Chlother chasse le cheval
dans la plaine. Il part tranant le fardeau qui l'irrite, et, dans sa
course furieuse, il traverse bientt les champs; il franchit les
buissons qui l'arrtent, il disparat. C'est ainsi que Brunehauld avait
pri. Chlother n'avait cess de suivre de l'oeil son cadavre ensanglant
que lorsque le cheval avait disparu entirement. On se rappelait ce
tableau terrible, et on tremblait.


VIII

L'asile des saints.

Chlother, tant revenu de la chasse, vit  la porte de sa maison
Sadragsile qui, les mains jointes et les yeux mouills de larmes,
demandait justice. Comme on craignait d'tre victime de sa malignit,
les tmoins de son chtiment n'osrent le dmentir lorsqu'il eut
racont,  sa manire, tout ce qui venait de se passer. Chlother,
transport de fureur, dclara qu'il tirerait de son fils une clatante
vengeance, et ordonna  ses gens de le lui amener.

loi, qui avait assist  la punition de Sadragsile et au retour du
roi, s'empressa de prvenir Dagobert de ce qui le menaait, et, le
faisant monter sur-le-champ  cheval, il le conjura de se drober  la
colre paternelle. Dagobert, l'ayant remerci, se mit en route
prcipitamment. C'tait  Rueil que tout ce qui vient d'tre racont
avait eu lieu. O aller? de quel ct chercher un asile sr? loi, qui
l'aimait beaucoup, courut derrire lui et lui cria de loin le nom de
saint Denis. Dagobert songe aussitt au hameau de Cattuliac qui n'tait
qu'une petite runion de chaumires. L se trouvait une humble chapelle
que sainte Genevive avait fait construire pour honorer le tombeau de
saint Denis et de ses compagnons Rustique et leuthre, martyrs du temps
de l'empereur Domitien. La chapelette tombait en ruine; on y entrait
comme dans un bois; les ronces et le lierre couvraient l'autel. Dagobert
connaissait cette chapelle.

En peu de temps il eut franchi la rivire  Chatou et, par Argenteuil,
tout le long de la Seine, il arriva  Cattuliac. Ceux qui le
poursuivaient taient sur le point de l'atteindre lorsqu'il arrta son
cheval au bas de l'escalier ruin qui conduisait  la vieille chapelle.

Dagobert n'eut pas plutt mis le pied sur le sol sacr, qu'il sentit une
srnit dlicieuse qui se rpandait dans toute sa personne. Je ne sais
quel instinct le poussait vers les tombes couvertes de lierre et lui
donnait le conseil de se coucher sur ces tombes comme sur un lit de doux
repos. Les satellites de Chlother, sur les degrs de l'escalier,
voyaient ce spectacle: ils s'lancent; une barrire invisible les
arrte; ils veulent pousser des cris de fureur; leur voix s'teint avant
d'arriver  leurs lvres. Vingt efforts furent inutiles. La mme force
empcha ces hommes avides de saisir celui qu'ils taient venus chercher;
ils ne pouvaient s'avancer d'un pas dans le sanctuaire, et tous leurs
efforts se brisaient contre une muraille qu'ils n'apercevaient point.
Dagobert, couch sur les tombeaux, remerciait Dieu dans son coeur et ne
s'occupait pas de ses ennemis. Ceux-ci revinrent  Rueil et racontrent
au roi ce qui leur tait arriv. Dagobert s'endormit d'un doux sommeil.

Comme il dormait, il vit trois hommes s'lever devant lui dans les airs,
vtus de robes resplendissantes, couronns d'une aurole et tenant  la
main de longues palmes vertes. Celui qui tait au milieu lui dit: Jeune
homme, sache que nous sommes ceux dont tu as entendu parler, Denis,
Rustique et leuthre, qui avons souffert le martyre pour l'amour de
notre Seigneur Jsus-Christ et avons prch la foi chrtienne en ce
pays. Nos corps gisent dans le spulcre sur lequel tu t'es couch, et
c'est nous qui protgeons ton repos. Vois l'abandon dans lequel on a
laiss cette spulture; regarde en quelle misre est humilie cette
chapelle; si tu veux nous promettre de la restaurer, de l'embellir et de
prendre soin de nos tombes, nous te sauverons du pril o tu es tomb,
et nous aurons soin de rendre ta vie et ta mort agrables  Dieu.

Cette vision rveilla Dagobert, qui se promit de ne pas oublier ce que
les saints lui avaient dit.

Chlother II, pendant ce temps, s'tait mis en route sur le rcit des
amis de Sadragsile, et il s'approchait avec une grande multitude de
cavaliers. Il arrive au pied de l'escalier; il s'lance  son tour: la
mme force l'arrte. Sa fureur veut clater en menaces: les menaces
meurent dans son gosier. Cependant Dagobert se tenait  genoux au pied
des tombes et priait. Chlother recule de quelques pas, appelle  lui les
plus braves de ses satellites et ordonne de mettre le feu  la chapelle.
Ainsi Chlother Ier avait fait prir son fils Chramm dans les flammes.
Mais aucune torche ne s'allume. Chlother saisit un javelot et le lance:
le javelot tombe inoffensif aux pieds de Dagobert qui se retourne, voit
son pre et sourit doucement. A la fin le coeur du roi s'apaisa; il
comprit que son fils tait plac sous le patronage de saints
redoutables, et lui accorda son pardon. Sadragsile fut cart de Rueil
et Dagobert y revint, songeant ds lors  restaurer la chapelle des
saints auxquels il devait son salut.


IX

Dagobert sur le champ de bataille.

Dlivr d'un mauvais matre, conseill par loi, et sans cesse soutenu
par les paroles de saint Denis, Dagobert fit commencer les travaux
ncessaires  la restauration de la chapelle, et montra, par toutes ses
actions, qu'il avait une me royale. Chlother dtacha de ses tats le
royaume d'Austrasie et le lui donna, aprs l'avoir mari  Gomantrude,
cousine de sa seconde femme Sichilde. Les noces, faites  Clichy, furent
clbres par tous les potes gallo-romains.

Mais Dagobert tait tout jeune encore. Il ne tarda pas  prouver qu'il
tait digne du trne. Les Saxons, le croyant timide, franchirent l'Elbe
et le Vser, pour s'emparer de ses meilleures villes de Germanie. Sans
hsiter, Dagobert runit  Metz une petite arme, franchit le Rhin et
marche  l'ennemi. Il tait  la tte de ses soldats. L'arme
austrasienne, trop peu nombreuse, fut force  la retraite; mais
Dagobert se signala par son indomptable courage: l'pe nue  la main,
il enfonait le poitrail de son cheval dans les rangs les plus pais de
l'ennemi et les rompait. Un des soldats saxons, s'approchant de lui
pendant qu'il repoussait les attaques de tout un escadron, lui dchargea
sur la tte un coup retentissant: l'pe du soldat fendit le casque; la
peau fut atteinte, et une boucle de cheveux tomba sous le fer. Dagobert
se retourne, fond sur le soldat, le saisit d'une main que la colre
faisait forte, le place derrire lui sur son cheval et rentre avec son
prisonnier dans les rangs de son arme. En un instant sa colre s'tait
apaise: C'est toi, dit-il au prisonnier, qui auras soin dsormais de
ma barbe et de ma chevelure. Et il le retint pour son service.

La boucle de cheveux, envoye aussitt  Chlother, l'avertit et du
danger o tait l'arme d'Austrasie et du courage de son fils. Il
accourt, il trouve les deux armes ennemies places chacune sur une rive
du Rhin. A son arrive, les soldats de Dagobert font retentir les airs
de joyeuses clameurs. Berthoald, le chef des Saxons, s'avance et cherche
 deviner la cause de cette fte. On lui crie: C'est que le roi
Chlother est avec nous. Berthoald, pour encourager les Saxons, avait
dit que Chlother tait mort; il se sentit le coeur mordu par la rage et
affecta de rire en regardant ses soldats. Mais Chlother arrive  cheval,
il te son casque de dessus sa tte; ses cheveux blanchis avant l'ge et
ses traits bien connus apparaissent aux yeux des Saxons. Berthoald lui
lance de loin une grossire injure. Chlother pousse son cheval dans le
fleuve, le traverse, atteint son ennemi et combat. Dagobert le suit  la
tte des plus intrpides cavaliers franks; mais dj Chlother a mis 
mort Berthoald, et Dagobert n'a qu' fondre sur les Saxons pour les
mettre en pleine droute.


X

Dagobert est roi des Franks et bon justicier.

Ce fut sa premire victoire. Deux annes aprs, Chlother mourait et lui
laissait la Neustrie et la Bourgogne. Haribert, frre de Dagobert,
hritait du royaume d'Orlans et de l'Aquitaine. C'tait un prince d'un
esprit trs-simple.

Dagobert, investi du pouvoir, s'occupa tout de suite de l'avancement des
travaux entrepris  Saint-Denis, et aussi du soin de visiter ses tats
et d'y faire fleurir lui-mme la justice. Les rois ne savent pas,
d'ordinaire, combien ils auraient de facilit, s'ils le voulaient, 
gagner le coeur de leurs peuples. Il ne s'agit pour eux que de ne pas se
croire d'une autre essence que le reste des hommes, de comprendre qu'ils
ont reu du hasard le rang qu'ils occupent, et que celui qui est n roi
doit toute sa vie aux fonctions tutlaires du trne. Il faut qu'il ne
plaigne pas sa peine, qu'il aille par les chemins, qu'il voie les choses
par ses yeux, qu'il s'assure par soi-mme de tout ce que ses missaires
lui racontent, et qu'il coute parler les plus humbles de ses sujets.
Ainsi faisait Dagobert, aid des conseils de l'vque Arnoul, de saint
loi et de saint Ouen, l'ami de saint loi. La simplicit sied bien aux
chefs des peuples. C'est pour donner un prtexte  leurs gots de luxe,
qu'ils parlent quelquefois de la ncessit o ils sont d'avoir autour
d'eux une cour pompeuse. La vrit est que les rois qu'on aime et qui
sont vraiment puissants, se passent bien de tous ces colifichets.
Dagobert fut d'abord un roi tout simple. Sa force clatait dans sa
colre, lorsqu'il avait  punir un rebelle ou  rprimer les injustices
de quelque officier qui avait vex les populations.


XI

Portrait du roi Dagobert.

Le bon roi Dagobert, qu'il ne faut pas nous figurer sous les traits d'un
vieillard  cheveux blancs, tait, vers sa trentime anne, un haut et
gros gaillard plein de la plus florissante sant. Grand cavalier, grand
jouteur, grand chasseur, grand nageur, grand buveur, grand mangeur,
grand rieur, il avait les joues pleines et richement enlumines, la
barbe rouge, les cheveux longs, si longs mme qu'ils lui couvraient le
dos jusqu' la ceinture. Sa bouche tait large et borde de deux lvres
paisses; sa moustache retrousse formait deux panaches sur les coins de
cette bouche formidable. Son visage n'tait clair que par deux petits
yeux gris qui ne connaissaient que deux manires de traduire aux gens sa
pense: par d'imptueux clairs de fureur ou par de longs rires de
gaiet.

[Illustration]

Quant au costume, les jours de fte, c'tait celui des Franks qu'il
portait. Et ce costume, un historien du vieux temps, le moine de
Saint-Gall, l'a dcrit  peu prs de cette manire: les ornements des
anciens Franks, quand ils se paraient, taient des brodequins dors,
garnis de courroies longues de trois coudes. Des bandelettes de
plusieurs morceaux leur couvraient les jambes. Sous ces brodequins ils
portaient des chaussettes et des hauts-de-chausses de lin d'une mme
couleur, mais d'un travail prcieux et vari. Par-dessus les chausses et
les bandelettes, les longues courroies des brodequins se croisaient et
serraient la jambe de tous cts. Sur le corps se plaait une chemise de
toile trs-fine. Un baudrier soutenait l'pe qui tait place dans un
fourreau et entoure d'une lanire et d'une toile trs-blanche qu'on
fortifiait en la frottant de cire. Le vtement que les Franks mettaient
le dernier, et par-dessus tous les autres, tait un manteau blanc ou
bleu de saphir,  quatre coins, double, et tellement taill que, quand
on le plaait sur ses paules, il tombait par devant et par derrire
jusqu'aux pieds, tandis que sur les cts il s'arrtait au-dessus du
genou. Dans la main droite se portait un bton de pommier  noeuds
symtriques, droit, et garni d'une pomme d'or cisele avec art et
enrichie de pierres prcieuses.

J'oublie les bracelets, les colliers, le bonnet et le manteau de
fourrure pour l'hiver.

Mais Dagobert, qui aimait ses aises, ne s'affublait de ces vtements que
pour les crmonies; d'ordinaire il avait de grandes bottes, la braie ou
culotte gauloise, et une veste plastronne de cuir velu; une ceinture de
peau de daim, boucle par devant, et  laquelle s'attachait son pe,
retenait cette veste; un chapeau fourr lui couvrait la tte. Ainsi
vtu, il montait  cheval et allait  l'glise,  la chasse,  la
guerre. Il chantait volontiers, et mme sur les grands chemins,  la
tte de ses compagnons. Saint loi ne le quittait gure. On pense bien
que lorsque le roi entonnait sa chanson, les hteliers, les cabaretiers,
les cuisiniers et autres gens sortaient de leurs maisons et lui
offraient le vin du seigneur. Dagobert vidait lestement son verre, et
continuait son chemin. Il n'avait de gardes ni visibles, ni invisibles,
et quelqu'un lui ayant dit qu'il ferait bien de placer sous sa veste de
buffle une fine cotte de maille d'acier, il rpondit en frappant sur sa
poitrine: Crois-tu donc qu'il y ait un bras assez solide pour traverser
cela d'un coup d'pe? Va, mon ami, on ne peut pas me tuer tout entier
en un seul jour.

Si ce n'tait pas retarder la marche de cette histoire, il faudrait
citer ici quelques-uns des mots de Dagobert. Les mots peignent les
hommes. Nous n'en rappellerons qu'un ou deux. On lui apprit un jour
qu'un des principaux chefs de bandes franques, retir dans ses domaines,
y faisait de la fausse monnaie. C'tait un homme qui devait de l'argent
 tout le monde. Je sais, dit Dagobert  ceux qui lui en parlaient, ce
qu'il fabrique l-bas; il ne fait que ce qu'il doit.

Souvent il avait de belles paroles pour enflammer le courage de ses
soldats. Dans un combat d'avant-garde, il se trouva tout  coup
environn par un grand nombre d'ennemis; on l'entoure, on l'arrte, on
lui montre le long de toutes les collines des flots de soldats, qui
descendent et marchent contre lui. Nous sommes ici, s'cria-t-il d'une
voix tonnante, non pour les compter, mais pour les vaincre, et aussitt
il s'lance sur l'ennemi, qui est vaincu.

Tant il y a que par ses victoires, ses bonnes manires de vivre, sa
gaiet et sa svre justice, il devint promptement populaire.

Le roi Dagobert tait surtout cher aux Parisiens auprs desquels il
vivait et qu'il visitait souvent.

Il demeurait le plus souvent  Clichy, le pauvre sire, et s'y ennuyait
volontiers de temps en temps. Clichy avait alors un nom latin:
_Clippiacum_[4]. Je parle de Clichy-la-Garenne, de ce vilain village
qui, aujourd'hui, grille au soleil dans une plaine blanche et nue, le
long de la Seine, entre Neuilly et Saint-Denis, de Clichy qui est en
face d'Asnires et qu'entourent  perte de vue des plantations de
betteraves. Dagobert y vivait donc.

[Note 4: Il faut se rappeler que les Franks n'taient pas installs dans
les Gaules depuis plus de cent cinquante ans, et que la langue latine
n'tait pas encore tout  fait morte.]

Pour ne pas mentir, son Clichy  lui tait alors un peu moins laid que
le Clichy qui nous appartient. Les chemins de fer qui passent par l
n'envoyaient pas leur fume dans les arbres et ne faisaient tousser
personne sur les bords de la rivire; la plaine, moins exclusivement
couverte de betteraves, ne s'arrtait pas court devant les maisonnettes
de Batignolles; elle s'levait peu  peu et formait un plateau bois qui
descendait en collines du ct de Paris. De la Seine  la Seine il y
avait une fort touffue; les prs l'entouraient d'un tapis moelleux
qu'maillaient les pquerettes et les fleurs de la luzerne. L o est la
chausse d'Antin et o piaffent dans leurs curies de marbre les chevaux
des banquiers, il se trouvait un dlicieux ruisseau bord de cresson,
abrit par les saules et les osiers,  et l par de touffes de
myosotis. Les biches erraient sur la rive. Du ct de Montmartre, de
plus grands arbres levaient leurs rameaux; les buttes, ces affreux amas
de pltre dont l'aspect aujourd'hui blesse les yeux, ces buttes-l
taient toutes vertes: les livres y faisaient leurs gambades dans le
thym. Il fallait aller jusqu'aux coteaux de Saint-Chaumont, o est
Belleville, pour trouver un petit village. Tout le reste du pays tait
prairie et bois, bois et prairie, et la plaine de Saint-Denis, qui a dix
fois plus de choux que la plaine de Clichy n'a de betteraves, tait
encore bois et prairie, prairie et bois jusqu' Aubervilliers et bien au
del.

Il y a aujourd'hui prs de Clichy, toujours sur la rivire et en suivant
le cours de l'eau, un village qui s'appelle Saint-Ouen. On y a devant
soi une le assez gentille, quelque peu ombrage, pourvue de cabarets,
et frquente par les gens qui aiment  attendre trois heures, la ligne
 la main, un barbillon de Seine. Voil le vrai pays de Dagobert du
temps de sa simplicit. Le village de Saint-Ouen n'existait pas; mais le
saint homme dont le nom a t donn  ce village tait l'ami intime de
saint loi, et, par consquent l'un des amis intimes de Dagobert. La
mtairie du roi s'tendait de Clichy  Saint-Ouen, tout le long du
fleuve. Oui, la mtairie; de palais, de chteau, pas mme l'ombre.

Une porte telle quelle, comme il y en a  l'entre de toutes nos fermes.
Point de fosss, point de tourelles, pas de pont-levis, pas de crneaux,
de mchicoulis, de fauconneaux;  peine une sentinelle. Dagobert, il
faut l'avouer, ne s'arrangea pas longtemps de la simple mtairie de ses
pres.


XII

Dagobert devient gourmand, orgueilleux et cruel.

On parlait de Dagobert dans toute la Germanie, en Italie et en Espagne.
Sa renomme tait alle bien plus loin: on parlait de lui 
Constantinople comme du modrateur suprme des destines du monde; on
lui envoyait, par respect, mille prsents venus de l'Orient, de la Chine
et de l'Inde: de l'or en poudre, du corail, des toffes de crpe, des
chles, de l'ivoire, du baume, du th, des perles et des lphants.

Le bruit de sa renomme l'enivra, la splendeur des tributs qu'on lui
envoyait l'blouit. Dagobert tomba tout  coup dans le vice. Il oublia
les grands saints Denis, Rustique et leuthre; il ne donna plus
d'argent pour la continuation des travaux de leur chapelle, que les
ronces et le lierre envahirent de nouveau. Il n'couta ni Arnoul, ni
loi, ni Ouen. Il prit got aux toffes d'or, aux pierres prcieuses,
aux animaux rares, aux luxueuses curiosits de l'Orient. Tout l'argent
du trsor servit  l'achat de marbres et d'ivoire, pour qu'il y et un
palais magnifique  la place de la mtairie de Clichy. Dagobert quipa
des vaisseaux qui allrent chercher en Syrie des soieries et des
parfums; il changea son costume et celui de ses officiers; il n'employa
plus saint loi au rglement des affaires de l'tat, mais  la
fabrication des meubles les plus riches. Ses moeurs se corrompirent: il
devint trs-gros mangeur, puis mangeur insatiable; il s'adonna enfin 
l'ivrognerie; il prit plusieurs femmes; il cessa d'aller visiter les
glises; il passa presque toutes ses journes  la chasse avec trois
chiens favoris, qui taient fils du bon chien Souillart et qui
s'appelaient Csar, Hercule et Bellrophon. Pour peu qu'on lui et
dplu, il ne parlait que de fers, de cachot et de dcollation. Ce qui
lui restait de belle humeur ne reparaissait qu'au milieu des festins, et
lorsqu'il avait  sa table quelque pauvre hre.

[Illustration]

Aussi entra-t-il dans le chemin des iniquits. Il commena par envahir
les tats de son frre, le simple Haribert, qui mourut; puis il
s'arrangea pour que Hilprik, fils de Haribert, dispart tout  coup. Un
pareil crime excita l'indignation de saint loi, qui se retira ds lors
 Rueil. Saint Ouen alla  Rouen, sur l'ordre du roi.

Une guerre s'tant leve vers les frontires de l'Est, Dagobert fut
vaincu par les Vndes, qui avaient pour roi un ancien marchand frank,
nomm Samo. Cette dfaite enflamma son courroux et le poussa  commettre
la plus criminelle de ses mauvaises actions. Neuf mille familles
bulgares, chasses de l'Orient par les Avares, s'taient rfugies en
Germanie et avaient demand asile  Dagobert. Il leur avait assign pour
rsidence le pays des Bavarois, et ces neuf mille familles, s'y tant
dissmines, y vivaient tranquillement de l'agriculture. Vaincu par les
Vndes, Dagobert se rappela que les Bulgares avaient la mme origine
que ses vainqueurs, et quoiqu'il n'et pas mme un soupon  concevoir
sur leur conduite, dans un moment d'ivresse, il donna l'ordre de les
faire tous massacrer. On reconnaissait l le petit-fils de Frdgonde.
L'ordre pouvante ceux qui le reoivent; ils se le font rpter avant de
le transmettre. La stupeur peinte dans les yeux de tous ceux qui
l'environnaient ne dtourna pas Dagobert de sa rsolution effroyable. Un
corps de cavalerie envahit le pays des Bavarois, et fondit 
l'improviste sur les villages des Bulgares. Il ne s'chappa que sept
cents personnes de ce carnage.


XIII

Le dernier festin joyeux de Dagobert.

Pour ne plus s'exposer  un chec semblable  celui que les Vndes lui
avaient fait subir, Dagobert redoubla de svrit dans son royaume; il
rendit la discipline de ses troupes aussi rigoureuse qu'il le put, et il
se dcida  rduire  l'obissance deux contres des Gaules, qui dans
leurs pres retraites avaient conserv leur indpendance. Les Bretons,
conduits par Judical, et les Vascons des Pyrnes, sous divers chefs,
ne reconnaissaient pas son autorit, et, de temps en temps, lorsque les
moissons taient mres ou que la vendange tait prte, ils fondaient,
pour les dpouiller, sur les plaines de l'Anjou et de la Touraine, ou
dans les valles de la Garonne. Dagobert lance deux armes; les Bretons
et les Vascons, aprs une lutte opinitre, passent sous le joug du
vainqueur. Dagobert ordonne que Judical et les chefs des Pyrnes
viennent dans son palais neuf de Clichy, et il leur fixe un mme jour
pour les y recevoir en suppliants.

C'tait  l'heure la plus chaude du jour. Une grande table est dresse,
couverte de nappes de pourpre et de vaisselle d'or, dans une salle de
marbre. Les mets fument; le gibier mme du roi repose sur un grand plat
d'meraude, les vins les plus fameux tincellent dans des vases de
cristal. Les murs sont tapisss de peaux de lion; des parfums choisis
sont allums dans des rchauds; des guirlandes de roses s'enlacent
autour des colonnes. Judical et les chefs vascons, dans une humble
posture, attendent  la porte de la salle la venue de Dagobert. Il entre
suivi de sa cour. loi et Ouen, rappels, l'accompagnent; ses trois
chiens favoris, Csar, Hercule et Bellrophon, aboient autour de lui.
Dans la foule des courtisans on aperoit un pauvre paysan, que le roi a
depuis quelques jours fait son commensal.

Judical et les Vascons se prosternent. D'une voix de tonnerre le roi
leur dit: Ah! ah! vous voici  mes pieds; nous verrons tout  l'heure
ce que nous ferons de vous. Cependant mettons-nous  table? Certes,
Judical tait brave; il n'osa pourtant pas se placer  la droite de
Dagobert, sur le sige qu'on lui avait prpar, et il alla s'asseoir 
l'extrmit de la table. Dagobert, tout glorieux, fit commencer le
repas, qui fut long et bruyant. L'ivresse s'tant empare de lui, il se
mit  chanter et  railler les convives. Toutefois il tait ce soir-l
d'une humeur assez joyeuse, et il dit qu'il recevait la soumission des
Vascons et de Judical, et que les reconnaissant pour de braves
capitaines, il les chargeait de gouverner leur pays sous son nom. Puis,
s'adressant  Babolein, son commensal, qui tait vis--vis de lui: Et
toi, dit-il, l'homme aux discours simples, voyons si tu es digne que je
te confie aussi quelque gouvernement. Tout le monde fit silence, parce
qu'on attendait avec beaucoup d'anxit les questions de Dagobert et les
rponses de Babolein. Babolein, il faut le dire, tait un paysan sans
finesse qui, plein de bon sens, disait toujours tranquillement sa
pense, et dont Dagobert paraissait entich depuis quelque temps. Voici
quel fut leur dialogue.

Le Roi: De quoi les peuples ont-ils le plus grand besoin?

Babolein. De la paix.

--Et que pensent-ils de la gloire?

--Ils pensent que, s'ils l'aiment, ils la payent trop cher!

--Ils n'estiment donc pas les grands guerriers?

--Ils les craignent. D'ailleurs si l'on se battait la nuit, il n'y
aurait pas tant de grands guerriers.

--Quel est pour eux le plus grand des maux?

--La guerre.

--Mais quand la guerre est juste....

--Il n'y a pas souvent de juste guerre.

--Allons, petit Babolein, vous ne savez ce que vous dites.

--Je sais que ce que je dis n'entre pas loin dans une oreille royale.

--Eh quoi! ne respecterais-tu pas tes matres?

--Je n'ai de matre que Dieu.

--Et le roi?

--Le roi fait son mtier, moi le mien; je lui obis avec plaisir quand
il m'ordonne d'tre heureux.

--Ce Babolein, dit Dagobert en se tournant vers saint loi, a la langue
bien pendue.

Saint Eloi crut que Dagobert allait se mettre en colre; il jugea
prudent d'intervenir.

Mais, mon ami, dit-il  Babolein, n'y a-t-il pas quelque distance entre
le roi et toi?

--Il y a en ce moment entre lui et moi la largeur d'une table.

--Bien, dit Dagobert. Voil un gaillard qui fait peu de cas de ma
puissance et de moi-mme. Babolein, que ferais-tu si tu tais roi?

--Je ferais bonne justice et bonne chre.

--Aurais-tu une belle cour?

--J'aurais une basse-cour seulement.

--Aurais-tu des ministres?

--J'pouserais une femme douce, active et jolie.

--Des favoris?

--Mon favori serait le plus habile cuisinier.

--Et voil ton rve?

--C'est le rve du bonheur universel. Je ferais la paix partout. Ds que
les hommes n'auront plus la guerre  craindre, ils seront heureux tout
seuls.

Dagobert se leva brusquement et dit: Babolein, tu as des ides qui me
conviennent tout de mme, quoiqu'elles soient absurdes. Je veux faire
quelque chose pour toi; buvons ensemble.

Toute l'assemble enviait l'heureuse fortune du pauvre Babolein. Il faut
dire que ce n'tait pas seulement  cause de ses discours que le roi
l'estimait; il faisait aussi le plus grand cas de la manire aise et
toute naturelle avec laquelle cet homme des champs buvait sans
sourciller une dizaine de grandes mesures de vin. Dagobert, quand il
tait ivre, faisait un bruit de diable; Babolein ne rougissait mme pas
et ne remuait pas sur sa chaise.

A la mmoire de l'empereur Probus! dit Dagobert. Voil un prince qui a
eu soin de ce pays-ci! Il a plant les vignes de Bourgogne. Allons,
Babolein, et vous autres tous, encore une belle coupe en l'honneur de
Probus, l'empereur de Rome!

A ce moment, il n'y avait plus gure qu'une dizaine de Franks assez
braves en boisson pour tenir tte au roi et accompagner Babolein; les
autres taient dj vaincus par l'ivresse et restaient silencieux. Qui
sera roi du festin aujourd'hui? s'crie Dagobert. Qui est-ce qui a
encore soif? Babolein seul, sans un geste inutile, montra qu'il pouvait
boire. Et quel vin veux-tu? Babolein, du doigt, montra une jarre de
grs qui contenait bien trois bons litres, et qui tait pleine d'un vin
de Narbonne parfum d'une odeur de violette. On mit la jarre prs de
lui, et,  petits coups, sans mot dire, il la vida.

C'est toi, dit Dagobert, qui es le roi. Et se relevant avec effort:
Cet homme-l, je le proclame roi; je lui donne le pays d'Yvetot en
Neustrie; il y fera fleurir les prceptes de sa sagesse; on verra dans
quelques sicles ce que la postrit en pensera. Voil comment Babolein
1er devint roi d'Yvetot.

La postrit n'a pas dit de mal de ce monarque.

Et maintenant, ajouta Dagobert, que justice a t rendue  messire
Babolein, enlevez ces plats et apportez le vin de Chypre. De toute la
nuit nul ne sortira de cette salle. Le roi ordonne de grandes
libations.

[Illustration]

Les grandes libations commencent. Sur l'ordre du roi, on rveille ceux
qui dorment, on force  se tenir droits ceux qui sont tombs  terre; ce
n'est plus une fte, ce n'est pas mme une dbauche, c'est un supplice
que Dagobert inflige  ses amis. Saint loi et saint Ouen se promnent
avec anxit  l'un des bouts de la salle; leur visage est empreint d'un
sentiment de tristesse extraordinaire. Autour du roi cinq ou six leudes
 peine font mine de comprendre ce qu'ils font, de parler, de chanter et
de choquer des verres vides. Le vin ruisselle sur la table. Dagobert
lui-mme ferme dj les yeux. Judical frmit de colre et d'indignation
sur son sige recul.

L'air est comme charg de vapeurs pesantes.

Qu'on ouvre les fentres, dit le roi en balbutiant; qu'on les ouvre, ou
nous prirons touffs. Les fentres sont ouvertes; mais quel
spectacle! De toutes parts le ciel est envahi par des nuages noirs; on
dirait qu'un voile pais en cache la figure; des torrents de pluie
tombent, comme des cascades, sur toute la campagne. Les vents hurlent
dans les bois; les ruisseaux, dbords, heurtent les arbres et les
renversent; le ciel noir est  chaque instant travers par les flches
rapides de la foudre. Un bruit de tonnerre formidable et incessant
domine tous ces fracas. Jamais plus horrible tempte n'est venue fondre
sur la terre; il est impossible qu'on tienne ses yeux ouverts en face de
ces clairs qui les pntrent et les dchirent.

Dagobert et les siens se rveillent; l'effroi a chass l'ivresse; le roi
fait un signe pour qu'on ferme les fentres, mais tous les efforts sont
impuissants: le vent brise les volets qui volent en clats. L'eau de
cette pluie affreuse entre dans la salle. Tout  coup un coup de
tonnerre gigantesque retentit: les plus mus se mettent  genoux; tous
gardent le silence.

Trois coups frapps sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre
comme d'elle-mme. C'est un ermite  longue chevelure et  longue barbe
blanche. Il s'avance vers le roi, que sa vue tonne et qui reste muet.
Ses vtements sont dchirs par les ronces; le sang coule de ses mains
dchires; de ses cheveux coule l'eau de la pluie; il s'avance encore,
il arrive au pied du trne. Une crainte involontaire a saisi toutes les
mes. Cependant l'orage s'est calm, et il s'est fait dans les airs un
silence qui va donner  la voix de l'ermite une vibration terrible.

A la fin, le voyant si prs venu et se croyant oblig  parler en roi,
Dagobert lui dit: Qui es-tu et que viens-tu faire ici?

--Je suis un humble ermite des bois; je viens t'avertir....

--Tu choisis mal ton temps pour te mettre en route.

--Ne ris pas de ton serviteur; la colre de Dieu t'en ferait repentir
vite.

--Tu as la voix bien fire et bien sonore.

--Je t'ai dit que je suis le clairon de la justice de Dieu.

--Que viens-tu donc faire ici?

--T'avertir de tes iniquits.

--Reviens un autre jour.

--Eh quoi! tu me chasseras de ton palais par cette nuit d'orage?

--L'orage a fui loin de nous. Prte l'oreille, ermite des bois;
entends-tu comme l'eau tombe maintenant goutte  goutte; les feuillages
mouills se redressent; dans un quart d'heure la lune clairera ta
route. Tu t'es tromp; tu as peur de tout ce vacarme; tu as pris ce
tapage pour la voix de Dieu.

--Non, je ne me suis pas tromp; je viens de loin. Sulpice, vque de
Bourges, m'envoie pour que je te dise que tu es coupable. J'ai mis cinq
jours  venir; mais je te parlerai. Tu dpouilles les glises, tu fais
gmir le peuple sous les impts. Sulpice espre que tu couteras sa
prire et que tu feras cesser ces maux. O roi! reviens aux voies de la
justice par lesquelles tu es entr dans ta puissance et dans ta
renomme; soulage le peuple et ne dpouille plus l'glise, qui a besoin
d'tre riche pour les pauvres.

--Voil un beau parleur, dcidment, dit Dagobert, et qui vient dans un
moment choisi  merveille. Puisqu'il ne veut pas s'en aller, mettez-le
dehors; les chemins s'essuieront bientt.

On chasse l'ermite, on referme  demi les fentres qui ont gard leurs
volets, et le vin coule de nouveau dans les coupes. Mais loi, Ouen et
Babolein ne cachent pas le pressentiment qu'ils ont de quelque vengeance
divine.

A peine cinq minutes se sont coules que les fentres s'ouvrent avec
fracas; le toit mme gmit; les murs tremblent. L'orage, avec plus de
fureur encore, est venu s'abattre sur la maison royale, sur les jardins,
sur les forts qui l'entourent. Un clair siffle dans la salle; en mme
temps le fracas de la foudre retentit; la foudre passe, tonne, renverse
les coupes, brle les lambris dors, et s'chappe. Trois nouveaux coups
frapps sur la porte se font entendre; la porte s'ouvre. C'est saint
Amand, l'vque des campagnes, le pieux et vnr Amand, qui, en robe
blanche, le crucifix  la main, s'avance vers le roi et, au milieu d'un
silence effrayant, lui dit: Roi Dagobert, la fin de ta vie approche. Tu
as t juste: pourquoi as-tu cess de l'tre? Rappelle-toi Haribert ton
frre, Hilprick ton neveu, et les Bulgares, les htes dsarms. Quel
compte rendras-tu  Dieu de leur mort? Roi Dagobert, tu bois aujourd'hui
pour la dernire fois le vin de la prosprit. Saint Denis te parle et
te condamne par ma bouche. Et saint Amand se retire sans que personne
ait fait un geste, ni souffl un mot.

Mais Dagobert se rveille de son tonnement, remplit son verre et, avant
de boire: Allons, allons, dit-il; je mettrai demain tous ces gens-l 
la raison. Vous autres, vous avez donc eu peur? Ne voyez-vous pas que
c'est une scne de comdie que j'ai monte pour prouver vos esprits?

Babolein osa l'interrompre.

Et l'orage, dit-il, est-il aussi de votre invention?

--Babolein, mon compre, va rgner  Yvetot et ne te mle plus de ce qui
se passe ici. L'orage est venu parce que j'en avais besoin. Or ,
buvons bien. Et il but toute la nuit.


XIV

Repentir de Dagobert.

Le lendemain, couch sur son lit, Dagobert gmissait. Une fivre ardente
s'tait empare de lui. Dans ses rves agits il avait revu saint Amand;
il avait entendu, une fois encore, l'implacable arrt qui l'avait
frapp. Le repentir entra peu  peu dans son me. Saint loi, averti de
l'tat du roi, demanda  tre admis auprs de lui, et, ayant t reu,
lui tint les discours les mieux faits pour le ramener au bien.

Dagobert couta en silence son fidle ami; puis il jura devant lui de
renoncer  ses chasses et  ses banquets, de reprendre le chemin qu'il
avait suivi d'abord, d'tre roi paternel et bon justicier. Saint loi
lui promit que Dieu n'appesantirait pas sa main sur sa tte, s'il
avouait ainsi et rparait ses fautes.

A partir de cette heure, Dagobert changea de vie; il aima moins la
chasse; il songea  se placer, contre les colres de Dieu, sous le
patronage du grand saint Denis. Nanmoins sa gaiet, pour devenir plus
douce, n'en fut pas moins agrable  ses sujets. Les grces du roi se
rpandirent sur ceux qui les mritaient; les bndictions de la
multitude montrent au ciel pour dsarmer Dieu.


XV

La basilique de Saint-Denis.

Nous avons vu comment, ds les premiers jours de son rgne, Dagobert
avait voulu commencer les travaux qu'il avait promis d'excuter pour la
gloire de saint Denis; mais il n'avait t fait jusque-l que fort peu
de rparations dans la chapelle. L'activit des ouvriers ne dut plus
dsormais se ralentir.

Il orna, dit la chronique, d'or pur et de pierres prcieuses les
monuments des martyrs, et, aprs avoir merveilleusement dcor le dedans
de l'glise, il couvrit aussi d'argent pur l'extrieur de la vote sous
laquelle taient dposs les corps de saint Denis et ses compagnons. Il
assigna pour les luminaires de l'glise cent sous d'or, pris sur les
droits de douane que lui payait chaque anne la ville de Marseille. Les
agents du roi,  mesure que le payement se faisait, devaient acheter de
l'huile et la remettre aux envoys de l'glise. Il fit placer, en face
de l'autel, une cassette d'argent pour recevoir les aumnes offertes par
les fidles, et qui devaient tre ensuite distribues aux pauvres de la
main mme des prtres, afin que, selon le prcepte de l'vangile, ces
aumnes demeurassent secrtes, et que le Dieu tout-puissant, qui voit
toutes les choses caches, les rendt au centuple dans le ciel. Il
ordonna qu'annuellement, d'un mois de septembre  l'autre, il enverrait
lui-mme  cette cassette cent sous d'or, et voulut que ses fils et tous
les rois francs ses successeurs n'oubliassent jamais d'y faire porter
chaque anne le mme nombre de sous d'or. C'tait aux pauvres seuls que
ces cent sous devaient tre distribus, et nul n'en devait rien
dtourner; car il voulait que, tant que durerait le royaume, moyennant
cette offrande des rois et ce qu'il plairait  Dieu d'y faire ajouter
par d'autres personnes, les pauvres et les voyageurs trouvassent
toujours l de quoi se soulager. Outre de nombreux et riches domaines
qu'il donna  la basilique des bienheureux martyrs, il concda aux
moines qui priaient Dieu dans cette glise le tribut annuel de cent
vaches que lui payait le duch du Mans, afin qu'ils prissent plaisir 
invoquer pour lui le Seigneur et les saints martyrs.

Il commanda en mme temps  saint loi qu'il forget une grande croix
pour mettre derrire le matre autel de l'glise, la plus riche et la
plus habilement faite qu'il pt l'imaginer. Le saint homme la fit telle,
avec l'aide de Dieu, de pur or et de pierres prcieuses, que l'oeuvre
fut regarde comme la plus rare des merveilles.

Saint loi qui, dit toujours la chronique, tait entour de mendiants
comme une ruche de mouches, ne s'tait jamais loign des voies du
Seigneur; mais il avait quelquefois sacrifi au monde: dans les derniers
temps de la vie de Dagobert, il s'tait tout  fait spar, et saint
Ouen aussi, de ce monde si dangereux. Ils vivaient dans la retraite en
attendant qu'ils devinssent, saint loi, vque de Noyon, et saint Ouen,
vque de Rouen, ce qui arriva aprs la mort de Dagobert. Saint loi, en
cette retraite, vit son habilet crotre chaque jour, et il en consacra
toutes les ressources aux travaux de l'orfvrerie religieuse. C'est par
ce moyen qu'il donna  la basilique de Saint-Denis une parure sans
pareille. Il faut voir dans les livres de ceux qui ont racont
l'histoire de la basilique quelles furent les belles choses qu'il
imagina, comme le tombeau des saints, un dme  colonnes, tout de
marbre, d'or et de pierreries, comme l'autel avec sa boiserie rehausse
de feuillage d'or, et dcore de fruits de perles.


XVI

Mort de Dagobert.

Dagobert avait trois fils qui, tous les trois, aprs lui, sont monts
sur le trne: Sigebert, n en 630, Chlodowig II, n en 634, et Thierry
III. Le nom de Dagobert, en langue franque, signifie brillant comme le
jour; Sigebert signifie brillant par la victoire; Chlodowig signifie
illustre guerrier, et Thierry brave parmi le peuple.

A la suite du grand festin durant lequel l'ermite et saint Amand avaient
parl, une maladie de langueur s'tait empare de Dagobert; mais les
soins de ses amis prolongrent sa vie de quelques annes. Il tait
rentr tout  fait dans les chemins de sagesse et de justice. Le royaume
tait heureux. Tout  coup on vit dprir le roi: il s'arrta,  cause
de sa faiblesse, dans sa mtairie d'pinay-sur-Seine, et, le 19 janvier
638, il rendit l'me  Saint-Denis o il s'tait fait transporter.

Un peu avant de mourir, lorsqu'il eut congdi ses amis, Dagobert avait
fait venir ses chiens et les avait caresss doucement: Il n'y a si
bonne compagnie qui ne se quitte, leur dit-il. Par un article de son
testament, Dagobert les lguait  saint loi, avec prire de les soigner
toute leur vie et de ne les plus mener  la chasse. Saint loi accomplit
religieusement la volont du roi.


XVII

Funrailles de Dagobert.

Aussitt que le roi fut mort, commena la crmonie des funrailles. On
avait coutume, en ce temps-l, de tenir prte pour l'heure de la mort
une statue du roi, faite de bois et de cire, parfaitement bien peinte,
de grandeur naturelle, et vtue de la mme manire que le roi
s'habillait en sant. Cette effigie, pendant trois jours et trois nuits,
reprsentait le roi dfunt et recevait les hommages de ses serviteurs.
On prit donc la statue royale, on la leva le matin, on la mit dans la
chambre du Conseil, on la promena dans le chariot du roi, et on lui
servit les plats qu'aimait Dagobert.

Csar, Hercule et Bellrophon, qui se faisaient vieux, mais qui
portaient bien leur vieillesse, furent induits en erreur lorsqu'ils
virent cette effigie de leur matre; ils japprent joyeusement. Ce
spectacle fit pleurer les serviteurs du roi.

A quoi bon essayer de peindre la douleur des Parisiens lorsqu'ils
apprirent la mort du roi, la douleur des moines de Saint-Denis, et celle
des porteurs de sel qui, suivant le droit de leur corporation, portrent
le corps du roi de son lit de mort jusqu'en sa tombe? Sur cette tombe,
on a longtemps admir un bas-relief qui reprsentait une scne
miraculeuse. C'est ici le lieu de rappeler ce qui se passa peu de temps
aprs la mort de Dagobert, et d'invoquer le tmoignage des Grandes
Chroniques de France, conserves avec l'oriflamme dans le trsor de la
basilique de Saint-Denis.


XVIII

La vision de messire Jean le solitaire.

En ce temps-l Ansouald, vque de Poitiers, tait all en Sicile. Sur
sa route, il rencontra une le qu'habitait un saint homme nomm Jean. Ce
saint homme le reut avec une grande charit. Quand ils eurent longtemps
parl de la joie du paradis, le saint homme ermite lui demanda,
puisqu'il venait de France, de l'instruire de la vie et des moeurs de
Dagobert, roi des Franks. Quand le bon vieillard eut entendu ce que
l'vque lui dit, il commena  tmoigner une grande joie, disant que ce
n'tait donc pas une folle vision qu'il avait eue, et il lui raconta la
merveilleuse scne dont il avait t tmoin. Un jour, dit-il, que je
m'tais couch sur le bord de la mer,  ct d'un tamarin, pour reposer
mes membres fatigus par l'ge et le travail, un homme qui avait une
chevelure blanche vint  moi, me dit de me lever sur-le-champ et
d'implorer la misricorde de Notre-Seigneur Dieu pour l'me de Dagobert,
roi des Franks, qui,  cette heure mme, trpassait. Comme je me
prparais  lui obir, je vis en la mer, assez prs de moi, une troupe
tumultueuse de diables qui emmenaient dans une nacelle l'me du roi
Dagobert qui venait de trpasser; ils la battaient, la tourmentaient et
la menaient droit vers la chaudire qui est cache dans les flancs
sulfureux du mont Etna. L'me criait et appelait sans cesse trois saints
du Paradis: saint Denis de France, saint Maurice et saint Martin.
Presque aussitt je vis des foudres jaillir du ciel, et descendre les
trois glorieux saints, vtus de robes blanches.

Je leur demandai avec grand'peur qui ils taient; et ils me rpondirent
qu'ils taient ceux que Dagobert avait appels, Denis, Martin et
Maurice, qu'ils venaient pour le dlivrer des tourments de l'enfer et
qu'ils allaient le porter dans le sein d'Abraham. En effet, ils se
jetrent sur les dmons qui disparurent; ils prirent l'me dlivre et
la portrent dans le royaume de la joie ternelle.

Ainsi fut accomplie la promesse de monseigneur saint Denis le martyr.

Nous croyons sans peine que si saint Denis a fait une promesse 
Dagobert, il l'a tenue; et, ravi de savoir l'me du roi en jouissance
des volupts du ciel autant que dsireux de clore cette histoire qui,
aujourd'hui encore, est atteste par les vieilles chroniques, par la
sculpture du tombeau de Dagobert  Saint-Denis et par un fauteuil du
Muse des Souverains, nous dirons seulement ce qui suit:

    Dagobert, de noble mmoire,
    tait un prince gnreux.
    C'est quelque chose pour sa gloire
    Que son nom, qui se fait si vieux,
    Reste si jeune, et que l'on chante
    Encore aujourd'hui ses exploits.

    D'o vient cette gloire clatante?
    D'o vient que Franks et que Gaulois
    De ce monarque redoutable
    Ont conserv bon souvenir?
    Il aimait la chasse et la table
    Et ne pouvait se soutenir
    Le soir, au sortir de l'orgie.
    Il fut impie et fut cruel.
    Est-ce que c'est dplaire au ciel
    Que de boire de l'eau rougie?
    Que d'tre sobre en ses festins
    Et de n'aller tous les matins
    Chasser le cerf ou bien la biche?
    Faut-il enfin, pour tre riche
    De renomme en l'avenir,
    Dans les mmes erreurs venir,
    Imiter en tout ce sauvage
    Et trs-emport Dagobert?
    Non; mais il faut tre assez sage
    Quand on est roi (ce qui vous perd)
    Pour croire qu'un prince peut rire
    En mme temps que gouverner,
    Qu'on double souvent son empire
    Lorsqu'en riant l'on sait rgner,
    Qu'un sceptre rude par soi-mme
    Sur les petits frappe trop tt,
    Et que tout roi qui veut qu'on l'aime
    Doit tre un peu roi d'Yvetot.

    Le peuple vous en tient grand compte
    Et sa voix jusques au ciel monte.

    Et puis Dagobert eut l'esprit
    (Voyez un peu comme il finit)
    De faire  temps sa pnitence.
    Le tout n'est pas comme on commence;
    Le principal est de finir.
    C'est ainsi que le repentir
    Est la vertu par excellence
    Et celle qui dans la balance
    Doit le plus de place tenir.




                          GENEVIVE DE BRABANT



NOTICE.

Sachez bien, petits enfants, que vos pres et que vos mres ont pleur
en lisant autrefois l'histoire que vous allez lire, et qu'avant eux
leurs parents avaient pleur aussi. Je ne crois pas qu'il y ait au monde
un rcit plus connu, et vous allez voir qu'il n'y en a pas beaucoup qui
soient aussi intressants.

Il faut que vous sachiez que, s'il n'y a pas de fume sans feu ou de feu
sans fume, il n'y a pas non plus de lgende qui ne dcoule de quelque
histoire vritable.

Un savant d'Allemagne, Freher, a compos un recueil pour servir 
l'histoire des origines des comtes Palatins. Eh bien, dans ce recueil,
il y a, en latin, un rcit qui n'est autre chose que le rcit des
aventures de notre belle et infortune Genevive. Freher prtend que ce
rcit a t crit ds le huitime sicle; il n'est pas ncessaire de lui
assigner une date aussi ancienne, et il suffit de croire avec un autre
savant d'Allemagne, Brower, qu'il remonte  l'anne 1156.

Voil donc une antiquit assez vnrable acquise  l'histoire lamentable
des mchancets du tratre Golo.

Toutes les nations d'Europe, depuis que Genevive a souffert, ont rendu
un culte  sa mmoire. D'abord 'a t la tradition qui, pendant
longtemps, s'est charge du soin d'instruire les gnrations de ses
aventures; puis l'imagination des enfants et des habitants de la
campagne n'a pas t seule mue au rcit de tant de misres, et les
pomes, les chansons, quelquefois mme les pices de thtre ont choisi
Genevive pour leur hrone. Bien plus, il y a eu des crivains
ecclsiastiques qui l'ont considre comme une sainte, et on place sa
fte au 2 avril.

Toutefois, on ne connat pas sur Genevive de lgende populaire en prose
qui ait t crite dans le style des romans du moyen ge.

Le rcit que vous allez lire ici est,  peu de chose prs, l'oeuvre du
Pre de Cerisiers, qui vivait sous Louis XIII et sous Louis XIV, et qui
a publi en 1646 l'Histoire de Genevive ou l'Innocence reconnue. En
faisant disparatre quelques longueurs, en ajoutant quelques dtails qui
jettent un peu de clart sur les parties les plus obscures de cette
histoire, et enfin en retouchant un peu le style de l'auteur, on n'a pas
altr la couleur de son rcit, et on n'a, au fond, rien chang que pour
mieux conserver l'ensemble.

Petits enfants, apprenez donc  la fois, en lisant la vie de Genevive
de Brabant,  savoir souffrir sans cesser d'tre vertueux et sans vous
dcourager, et aussi  raconter simplement les belles actions.

[Illustration]




                      GENEVIVE DE BRABANT.




I

Naissance et premires annes de Genevive.

Vers le temps o la gloire du grand Clovis commenait  s'obscurcir, et
o les enfants de ce monarque dgnraient en courage, dans une des
provinces de la Gaule Belgique, qui fut autrefois le pays de Tongres[5],
naquit une fille des princes de Brabant. A peine cette petite crature
vit-elle les rayons de la lumire, que ses parents la firent baptiser.
Elle devint ainsi fille du ciel, et, par la grce divine, elle reut le
doux nom, le beau nom de Genevive.

[Note 5: Il existe encore une petite ville de Tongres, en Belgique, dans
le Limbourg, entre Lige et Maestricht.]

Tout de suite de gracieuses vertus lui vinrent, et, avant toute autre
vertu, une dvotion pleine de dlicatesse. C'tait assez d'tre
raisonnable pour n'tre plus pcheur aprs l'avoir admire. Le plus doux
plaisir qu'elle connt, c'tait l'amour de la retraite et de la
solitude.

Cette inclination lui fit btir un ermitage au coin d'un jardin; elle y
dressait de petits autels de mousse et de rame, et y passait en prire
les belles journes de printemps, entre les lilas fleuris et les roses.
Quand sa mre lui disait qu'il tait temps d'avoir d'autres penses,
elle rpondait: C'est l que les plus grands saints sont alls chercher
les traces du Seigneur.

Ah! Genevive, vous ne savez pas d'o vous est venue cette inclination,
et pourquoi Dieu vous l'a donne! Un jour viendra o vous suivrez
l'exemple de cette grande pnitente[6]  laquelle l'gypte a donn son
nom; vous prierez Dieu dans le dsert. Ce sera alors que vous
reconnatrez la Providence divine, qui dispose de vous par des moyens
saints, inconnus  tout autre qu' elle. Dieu a coutume de nous donner 
la naissance des qualits qui font nos fortunes diverses et l'ordre
entier de notre vie. Le grand archevque de Milan, saint Charles
Borrome[7], tout petit enfant qu'il tait, bnissait ses camarades en
leur imposant les mains.

[Note 6: Sainte Marie l'gyptienne. Cette sainte, aprs s'tre
convertie, vcut pendant prs de cinquante ans dans le dsert, priant et
pleurant ses fautes passes. Il y avait  Paris, ds le quatorzime
sicle, une chapelle place sous l'invocation de sainte Marie
l'gyptienne. La chapelle a disparu; mais le nom de la sainte a laiss
sa trace dans le nom de la rue de la Jussienne, o la chapelle tait
btie.]

[Note 7: Saint Charles Borrome, archevque de Milan, n en 1538, mort
en 1584, canonis en 1610 par Paul V.]

Mais tous ceux qui remarquaient les dvotions de notre petite vierge ne
pntraient pas dans les desseins de Dieu, et ne voyaient pas ce qui ne
parut que longtemps aprs.


II

Adolescence de Genevive.

Ne nous arrtons pas  dcrire les perfections de la jeunesse de cette
grande et chre sainte, et arrivons tout d'un coup  la dix-septime
anne de l'incomparable Genevive de Brabant. Disons seulement qu'il
semblait que la nature et fait des coups d'essai dans toutes les autres
beauts de son sicle, pour donner dans la sienne un ouvrage accompli de
sa puissance. Genevive n'avait garde, dans le dsir d'accrotre cette
beaut, d'y vouloir ajouter par les artifices qui sont faits pour
embellir la laideur. Elle n'avait point d'autre vermillon que celui
qu'une honnte modestie mettait sur ses joues, point d'autre blanc de
fard que celui de l'innocence, et point d'autre senteur que celle d'une
bonne vie. Aussi n'y avait-il point sur son visage de rides  rparer
par le pinceau.


III

Genevive est demande en mariage.

Bien que Genevive apportt fort peu de soin  faire ressortir sa beaut
naturelle, cela n'empcha pas qu'elle ne ft recherche par un nombre
infini d'admirateurs. Parmi ceux qui la demandrent en mariage,
Sigifrius, ou Sifroy, ne fut pas le plus malheureux, puisqu'il obtint ce
que tant d'autres avaient dsir.

Le jeune seigneur, ayant appris de la renomme une partie des
perfections de la princesse, en voulut plutt croire ses yeux que le
bruit commun.

Le voil en chemin avec un quipage si magnifique, qu'il ne laissa 
aucun de ses rivaux la possibilit de soutenir la comparaison.

tant arriv, il alla tout aussitt faire la rvrence au prince et  la
princesse sa femme, qui lui permirent de saluer leur fille Genevive, 
laquelle il fit toutes les offres de services qu'on pouvait attendre
d'un attachement sincre. Je n'ai jamais rien contempl de si suave!
s'cria-t-il aprs l'avoir vue.

D'abord, il n'tait attentif qu'aux charmes de sa figure; mais il ne
l'eut pas entretenue deux fois qu'il la trouva remplie de tant de
douceur et d'une telle modestie, que son affection en fut double. Il
alla donc trouver le prince et la princesse de Brabant, auxquels il
dclara le motif de son voyage.

Si vous tes, leur dit-il, aussi favorable  mes projets que votre
douceur me le fait esprer, je m'estimerais le plus heureux des hommes.
Je ne suis point, grce  Dieu, sorti d'une maison dont le nom ne puisse
tre cit avec honneur; et, quand la gloire de mes anctres n'ajouterait
rien  mon mrite, je ne suis pas, par moi-mme, un parti  ddaigner.
La fortune m'a donn assez de biens pour que je puisse soutenir la
dignit de votre race; et, quand ces biens seraient moindres, je ne
pourrais vous taire la vive affection que j'ai pour la princesse votre
fille, non pas tant  cause de sa beaut, qui est incomparable, qu'
cause de ses vertus qui sont sans exemple. C'est donc  vous de faire ma
joie ou ma peine.

Il est peu de sages filles qui ne soient inquites quand on leur parle
de contracter mariage et de quitter le toit paternel. Genevive fut bien
trouble; mais ses parents accueillirent Sifroy, et par obissance elle
devint dame palatine[8].

[Note 8: Les anciens seigneurs du Palatinat s'appelaient palatins. Le
Palatinat, divis en bas et haut Palatinat, s'tendait autrefois sur les
deux rives du Rhin, entre la Souabe, Bade et la Westphalie.
Primitivement, les comtes palatins taient des officiers chargs de
rendre la justice dans les palais de l'empereur. Le Palatinat devint peu
 peu leur domaine hrditaire.]


IV

Noces de Genevive.

Rien ne fut oubli de toutes les rjouissances qui pouvaient honorer une
noce si belle.

Tous ceux qui virent le bonheur de ce mariage le crurent ternel. Mais
hlas! il y a beaucoup d'pines pour une rose!

Aprs que les jeunes poux eurent pass quelques mois  la cour de
Brabant, il fallut partir pour aller  Trves[9]. Les parents de Sifroy
reurent Genevive avec tout le respect que sa naissance et son mrite
devaient attendre. Saint Hidulphe, qui tait alors pasteur de cette
grande ville, fut bien aise de voir sa bergerie accrue d'une innocente
brebis.

[Note 9: Ancien lectorat et archevch clbre de l'Allemagne, sur la
Moselle, dans la Prusse rhnane.]

Bientt Genevive quitta la ville pour aller habiter une de ses maisons
de campagne. Cette campagne tait un fort joli chteau, entour d'un
grand parc vert o il semblait que le printemps rgnait toujours. Ce fut
dans ce lieu plein de dlices que Sifroy et Genevive vcurent quelque
temps de la plus douce et innocente vie.


V

Les Sarrasins arrivent d'Espagne.

Il et fallu que ce bonheur durt toujours.  peine deux ans s'taient
couls, lorsque Abdrame[10], roi des Maures, qui avait pass d'Afrique
en Espagne, songea  satisfaire son ambition par la conqute de l'Europe
entire. La France, pays voisin de ses campements, lui parut un friand
morceau  prendre tout d'abord; comme il craignait d'y trouver d'autres
ennemis plus rudes que les Wisigoths[11] d'Espagne, il leva la plus
formidable arme que l'Occident et jamais vue. La renomme d'une telle
arme, jointe  la vivacit des intrts engags dans la lutte, amena
auprs de Charles Martel[12] une noblesse nombreuse qui tait fire
d'avoir  combattre des ennemis aussi terribles, et de les combattre
sous le commandement d'un si glorieux capitaine.

[Note 10: Abdoul-Rahaman-Ben-Abdoullah-el-Gbafiki, vice-roi d'Espagne
sous le calife Ysid, fut battu prs de Tours, au mois d'octobre 733.]

[Note 11: Les Wisigoths, venus avec Ataulf, occupaient l'Espagne depuis
le cinquime sicle, aprs l'avoir enleve aux empereurs de Rome.]

[Note 12: Maire du palais sous les premiers rois fainants; il tait
fils de Ppin d'Hristal, et, comme lui, chef des seigneurs de la Gaule
franque. Martel ou Marteau est le surnom qui lui fut donn lorsqu'il eut
vaincu et pour ainsi dire cras l'arme des Arabes ou Sarrasins.]

Sifroy, en sa qualit de puissant chevalier, aurait eu honte de se
reposer dans son bonheur pendant que d'autres songeaient au salut
public. Mais comment quitter Genevive? Comment la rsoudre  une
sparation? Ils pleurrent longtemps avant de pouvoir s'y dcider l'un
et l'autre; et, lorsque Dieu eut enfin envoy  Genevive une forte
rsolution, lorsque Sifroy quitta sa jeune et belle et bonne Genevive,
ils pleurrent bien plus encore.


VI

Dpart de Sifroy.

Les prparatifs tant termins et le jour du dpart venu, le comte
appela tous ses domestiques, et, aprs leur avoir recommand
l'obissance envers sa chre femme, il prit son favori par la main et,
le prsentant  Genevive, il dit: Madame, voici Golo  qui je laisse
le soin de vous consoler. L'exprience que j'ai de sa fidlit me fait
esprer que l'ennui que va vous causer mon absence sera en quelque faon
tempr par le zle de ce bon serviteur.

Mais Genevive ne songea gure  Golo; elle se pma en voyant venir
l'heure du dpart; on la releva, elle retomba par trois fois. Tous les
domestiques coururent aux remdes pour rappeler son me qui semblait
s'enfuir, soit douleur de voir partir Sifroy, soit crainte de demeurer
sous la conduite de Golo.

Le comte, qui avait aperu le changement qui s'tait fait sur le visage
de la comtesse lorsqu'il lui avait parl de la fidlit de son favori,
baissa les yeux et dit: C'est  vous seule, reine du ciel, glorieuse
mre de mon Sauveur, que je laisse le soin de ma chre Genevive.

--Allez, Sifroy, reprit Golo; allez hardiment o vous appelle l'honneur.
Ne craignez pas qu'il arrive aucune disgrce  votre femme; vous ne
pouvez la mettre en de plus sres et en de plus fidles mains que les
miennes.


VII

Premiers jours de tristesse.

Sifroy partit et arriva  l'arme, o il fut reu avec joie par le grand
Charles Martel, et presque aussitt la campagne commena.

Genevive recevait des messages frquents qui lui faisaient part des
marches et des travaux de l'arme. Ces nouvelles lui causaient une
grande peine; car les Francs taient fort en pril.

Charles Martel conduisit ses troupes vers la Loire,  peu de distance de
la grande ville de Tours. Il ordonna aux habitants de n'ouvrir leurs
portes qu'aux vainqueurs, et, pour ter aux lches tout espoir de fuite,
il mit sur les ailes de son arme des corps de cavalerie chargs de
couper les jarrets  ceux qui se retireraient des rangs pour prendre la
fuite.


VIII

Bataille de Tours.

Avant de commencer la bataille, Charles parla ainsi  ses soldats:

Compagnons, je vois bien que vous brlez d'en venir aux mains et qu'il
ne vous faut point faire de longs discours.

Ne cherchons pas dans les sicles passs des exemples de courage et de
vertu; donnons-en plutt  la postrit. Et cela nous est facile
aujourd'hui; il faut vaincre, amis, il faut vaincre. Quand nous aurions
rsolu de rester insensibles  nos intrts,  la ruine de nos maisons,
au carnage fait dans nos villes,  la dsolation de nos femmes, l'injure
faite  Dieu et  la religion chrtienne[13] suffirait.

[Note 13: Les Arabes voulaient conqurir le monde au nom du dieu de
Mahomet.]

Compagnons, il s'agit de dfendre ce Dieu que nous adorons, ces saints
que nous honorons, cette religion que nous professons. Permettrez-vous 
ces Maures[14] d'outrager chez nous notre glise?

[Note 14: On appelait les Arabes du nom de Maures, parce qu'avant
d'occuper l'Espagne, ils s'taient d'abord tablis, sur les ctes de
l'Afrique, dans l'ancienne province de Mauritanie, qui comprend
aujourd'hui l'Algrie, Tunis, Tripoli et une partie du royaume de
Maroc.]

Allez, chers compagnons, allez combattre pour la gloire de la France.
Le glorieux saint Martin[15] est avec vous; c'est sous les murs de sa
ville que nous allons vaincre. En avant! Pour notre Dieu et pour notre
patrie qui doit un jour gouverner le monde!

[Note 15: Patron de Tours.]

Le frmissement des soldats s'tait accru  chaque phrase. Ils
s'crirent: En avant! avec leur chef, et coururent au combat. Comme
des lions ils crasrent l'arme des infidles. Les Sarrasins
s'enfuirent, laissant sur le carreau leur roi et trois cent
soixante-quinze mille morts.


IX

Gloire de Sifroy.

Aprs cette heureuse journe, on prsenta  Martel un grand nombre de
genettes[16] qui sont de petits animaux noirs mouchets de rouge;
Charles Martel voulut les faire servir de trophe  sa victoire, et il
institua l'ordre de la Genette. Il y eut seize chevaliers de l'ordre, et
Sifroy fut l'un d'eux. Aussi envoya-t-il un de ses gentilhommes 
Genevive avec une lettre que voici:

[Note 16: Groupe de mammifres carnassiers, dmembr rcemment du genre
des civettes. La genette vulgaire se rencontre dans le midi de la
France.]

Madame, je puis bien dire que je n'avais jamais connu les amertumes de
la vie. C'est depuis que je suis spar de vous qu'il m'a t donn de
les connatre. Au souvenir de notre commune flicit, les regrets de
l'absence deviennent bien cuisants, et je ne puis me rappeler que j'ai
t le compagnon de votre existence sans me trouver prsentement le plus
malheureux des hommes.

Si l'assurance que j'ai de vivre dans votre coeur ne flattait ma
douleur, il y a longtemps qu'elle serait tout  fait matresse de mes
sens et qu'elle ne trouverait plus de remde dans ma raison.

C'est la confiance que vous avez dans les joies de notre avenir qui m'a
enhardi au milieu des prils que je viens de courir. Grce au ciel, je
n'ai reu aucune blessure, et je pourrai bientt me consacrer tout
entier au bonheur de ma femme chrie.

Je vous en conjure donc, aimable pouse, essuyez vos larmes et arrtez
ces soupirs dont l'cho vient jusqu' moi et me trouble. Prenez part 
ma bonne fortune, rjouissez-vous de la grande victoire qui a glorifi
nos drapeaux. Et, afin que vous ayez quelque sujet de le faire, je vous
offre le prsent dont il a plu  notre chef d'honorer mon courage et ma
hardiesse.

Je ne puis le prsenter  une personne qui me soit plus chre, et, si
vous le recevez avec la joie que je me promets, j'en tirerai autant de
satisfaction que si l'on m'rigeait des statues, et que si toutes les
bouches de la renomme taient employes  parler au monde de mon
mrite. Adieu, madame.

C'tait le chevalier Lanfroy qui tait charg de porter  Genevive la
lettre de son mari; la diligence qu'il fit fut trs-grande et bientt il
arriva auprs d'elle. Quand on vint lui dire qu'il tait venu un
gentilhomme de la part de Sifroy, elle ne put contenir sa joie et
sur-le-champ demanda de ses nouvelles. Madame, dit le chevalier, voici
des lettres qui vous en instruiront de meilleure grce que moi.

Elle les ouvrit et les lut plusieurs fois de suite. Nanmoins sa joie ne
fut pas aussi grande que si elle et appris le prochain retour de celui
qu'elle aimait. Elle interrogea Lanfroy, qui lui apprit que son matre
allait quitter Tours, avec Charles Martel, pour se mettre  la poursuite
des Sarrasins et faire le sige d'Avignon. Tous ces discours ne
plaisaient en aucune faon  la comtesse, qui voyait que la guerre
allait retenir son mari pour longtemps.


X

Rponse de Genevive.

Elle pleura, et, lorsque le gentilhomme de Sifroy dut repartir, elle lui
remit cette rponse:

Cher Sifroy, si la lettre que vous m'avez crite m'a donn quelque
consolation, je n'en veux d'autre tmoin que celui qui me l'a remise;
mais si elle m'a laiss concevoir de nouvelles craintes, il n'y a que
mon amour qui vous puisse le dire. Je vous croyais sur le point de
revenir au milieu de ces lieux qui taient si joyeux nagure, et qui
maintenant sont pleins de tristesse. Vous ne revenez pas, votre absence
se prolonge, et peut-tre mon malheur ira-t-il si loin que le temps de
cette absence sera plus long que ma vie.

Quand les nouvelles de cette grande bataille de Tours me furent
apportes, je ne vous puis exprimer de combien de craintes mon coeur fut
saisi: cette tempte est passe, cet orage est dissip, et vous me jetez
dans un autre dsespoir.

Hlas! que vous avez l'air de peu apprhender ce qui m'expose au hasard
cruel de perdre mon poux! Considrez, cher Sifroy, que la fortune n'a
pas de moyen plus extraordinaire pour faire sentir ses flicits que
leur peu de dure. Sa constance, ne pouvant tre assure, doit tre
suspecte.

Ne m'estimez pas ignorante  ce point des retours de la prosprit. Je
les redoute, et je sais d'ailleurs que des ruisseaux de sang ennemi ne
valent pas une goutte du sang de mon cher poux. Cette seule pense me
fait esprer que vous saurez modrer votre courage, qui est le plus
redoutable de vos ennemis, de peur d'exposer aussi votre Genevive  la
mort. Si vous avez rsolu de chercher les occasions de mourir, et si
vous oubliez ma douleur, songez au moins  l'enfant dont je vais tre
bientt mre.

La douleur avait commenc cette lettre et la douleur la finit. Notre
palatin tait au sige d'Avignon[17] quand il la reut. Vous dire le
trouble que les dernires paroles jetrent dans son me, je ne
l'essayerai pas.

[Note 17: Les Arabes avaient occup l'ancien territoire que les
Wisigoths avaient conquis dans le midi des Gaules, et qui s'tendait des
Pyrnes au Rhne.]


XI

Golo mdite ses mchancets.

Golo,  qui Sifroy avait donn plus d'autorit que Joseph n'en reut de
Pharaon, avait d'abord trait Genevive avec le respect qu'il devait 
sa vertu. Mais lorsque Sifroy fut parti depuis quelque temps, il trouva
que sa douleur la rendait plus belle, et il sentit natre en lui une
grande envie du bonheur de Sifroy. Il se permit de dsirer la comtesse
pour femme et il ne sut pas contenir sa passion naissante, de sorte
qu'il tomba dans l'iniquit et conut l'ide du crime le plus cruel.

Son rve fut d'empcher le retour du comte, et de persuader  Genevive
que lui, Golo, tait digne de devenir son poux. Toutefois, comme il
fallait du temps pour arriver  l'accomplissement de ce rve il commena
par sonder le coeur de la comtesse. Un jour qu'elle regardait quelques
tableaux qu'elle avait fait faire, il se rendit vers elle et s'occupa en
apparence de ces peintures. Elle l'interrogea sur l'un des tableaux, qui
tait son propre portrait. Golo, qui ne cherchait qu'une occasion
d'exprimer ce qu'il sentait, voyant que les demoiselles et les
domestiques de la comtesse taient trop loigns pour l'entendre, lui
dit: Vraiment, madame, il n'est point de beaut qui approche de cette
figure; pour moi, je m'estime heureux d'y attacher  jamais toutes mes
affections.

En parlant ainsi, il tenait son regard arrt sur Genevive, qui s'en
apercevait bien, mais qui fit semblant de ne rien comprendre aux paroles
quivoques de son intendant. Golo devina la secrte pense de Genevive,
et voyant qu'elle entendait, quoiqu'elle s'en cacht, ce qu'il voulait
lui dire, prenant d'ailleurs la sage dissimulation de sa matresse pour
un consentement rel, il montra son visage plus  dcouvert, et ses
soupirs se mlrent  ses paroles.

Madame, dit-il, je ne vois rien d'aimable que vous; j'ose croire que
vous me jugez digne de votre amiti, et, s'il vous plat, au cas que
Sifroy meure, de m'accepter un jour pour poux, je ne me plaindrai pas.


XII

pouvante de Genevive.

Ces mots furent un coup de foudre pour Genevive; nanmoins, lorsqu'elle
eut repris ses sens, sa colre et son indignation s'exhalrent
librement; elle reprsenta  Golo la honte de son infidlit avec des
reproches si amers, que, s'il avait vritablement aim Genevive, il
aurait eu bien de la douleur en l'entendant lui exprimer son mpris.

Elle disait: Misrable serviteur, est-ce ainsi que vous gardez la
fidlit promise  votre matre? Avez-vous bien os former le dsir de
la mort de mon poux? Avez-vous os croire que je consentirais  devenir
jamais votre femme, moi qui ai autant d'horreur de votre crime que
d'envie de le punir? Et comment avez-vous cru que mon silence devait
vous encourager? Gardez-vous dsormais de me tenir de pareils discours:
j'ai le moyen de vous faire repentir de votre folie.

Que pouvait faire Golo en entendant ces paroles? Il n'tait plus temps
de rpondre, et dj les serviteurs de la comtesse s'taient aperus de
son motion. Il comprit qu'il fallait dissimuler, et il s'excusa de
cette faon ambigu: Madame, s'il y a de ma faute en ce que vous me
reprochez, j'espre vous donner telle satisfaction qu'il y ait lieu de
m'accorder mon pardon et de me faire misricorde.

Ceux qui entendirent ces paroles crurent que l'intendant l'avait
offense dans le service de la maison et qu'il promettait de rparer son
offense.


XIII

Perfidie du tratre Golo.

Il y avait au service de Sifroy un pourvoyeur qui avait gagn les bonnes
grces de Genevive  cause de sa grande vertu et de son zle.
L'intendant, s'en tant aperu, partit de l pour imaginer une trahison
nouvelle et plus infme. Il rsolut de demander encore  Genevive de
consentir  l'excution de ses projets, et se promit, si elle refusait,
de l'accuser d'aimer son vertueux pourvoyeur et de songer avec lui 
empcher le retour de son poux. Sifroy apprendrait par lui que ce
serviteur avait os prtendre en secret  l'amiti et  la main de la
comtesse, et que celle-ci ne lui avait pas tmoign d'aversion.

Genevive portait alors en son sein l'enfant dont elle avait parl dans
sa lettre.

Un soir que la fracheur du temps invitait  la promenade, Genevive
sortit et se promena dans le jardin. Golo, feignant d'avoir quelque
affaire  lui communiquer, s'approcha d'elle et, aprs plusieurs paroles
lances  dessein, il lui dit: Madame, si je vous parle, ce n'est pas
pour vous contraindre  m'aimer contre votre inclination, mais seulement
pour vous disposer  tre moins cruelle et  m'accorder la demande que
je vous fais d'avancer ma mort avec ce fer, et de me punir du crime que
j'ai commis. En mme temps il lui tendait un poignard.

Genevive ne rpondit pas. Piqu de ce silence, Golo se retira plein de
rage. Quelques jours aprs, il fit appeler deux ou trois des plus
anciens serviteurs de la maison, et, laissant couler de ses yeux des
larmes perfides, il leur parla de la sorte:

Mes amis, je ne saurais vous faire comprendre le dplaisir avec lequel
je me trouve dans la ncessit de vous dcouvrir une chose que j'ai
longtemps cache. Je me tairais s'il ne s'agissait de notre matre, que
Madame la Palatine a trahi.

Oui, j'ai honte, et je n'ose qu'en me contraignant dire ce que j'ai vu.
Mais quel moyen de vous cacher ce qu' la fin vous-mmes vous
dcouvririez!

Vous connaissez Raymond, le pourvoyeur. Eh bien! cet hypocrite
serviteur a conseill  Genevive une rsolution criminelle. Ils ont
form le projet d'empcher le retour de notre matre et de s'unir par le
mariage. Dj ils prparent les moyens ncessaires  l'excution de ce
projet coupable. J'ai surpris leur secret, moi en la fidlit de qui
s'est repos Sifroy.

Ah! tratre et perfide pourvoyeur! est-ce ainsi que tu couvrais tes
penses du voile de la vertu? C'tait donc l ce que promettait le zle
de ton service! Il faut que ce monstre ait employ la magie et les
sortilges pour aveugler ainsi l'esprit de Genevive.

Voil, mes amis, ce qui est. J'ai cru que je devais prendre vos avis
sur une si triste affaire, afin de cacher l'infamie de cette maison
autant que cela sera possible. Nanmoins, je dois et je vais donner avis
 notre seigneur de la dplorable situation dans laquelle nous nous
trouvons tous.


XIV

Genevive est mene dans la Tour.

Un jour que Genevive tait encore couche; Golo appela le pourvoyeur
et, avec des paroles qui avaient le son du tonnerre, il lui reprocha
d'avoir employ la magie pour garer l'esprit de la comtesse et l'amener
 des rsolutions voisines de la folie. Le pauvre Raymond eut beau
protester de son innocence, prendre le ciel et la terre  tmoin du
respect qu'il avait pour la femme de son matre, il fallut qu'il se
laisst conduire dans la prison que Golo lui avait fait prparer. Ce fut
une chose bien triste que de voir le tratre, aprs avoir fait enfermer
le pourvoyeur, se rendre dans la chambre de Genevive et lui dire que
Raymond avait avou sa part de leur crime commun. La sainte femme eut
besoin de toute sa vertu en cette rencontre; encore sa patience eut-elle
quelques moments d'oubli: elle se plaignit. Mais Golo avait sduit ou
convaincu tous les gens de la maison; et personne ne l'couta, personne
ne fut mu de sa misre. Golo, l'ayant bien atterre, la fit prendre et
conduire en une tour voisine de celle o tait renferm Raymond. De l
elle entendait ses cris.

Tant de peines pouvaient la faire mourir en l'tat o elle se trouvait;
mais Dieu prit un soin particulier de la mre et de l'enfant qui allait
natre.

Pauvre Genevive, de quelles angoisses ses jours et ses nuits ne
furent-ils pas remplis en cette prison cruelle! Elle priait, elle
pleurait, elle gmissait.

Hlas! mon Dieu, disait-elle, est-il possible que vous permettiez les
maux que je souffre, vous qui avez une parfaite connaissance de mon
innocence? Que vous ai-je fait pour que vous me rendiez le triste sujet
de tant de douleurs? Ah! Dieu plein de piti, n'avez-vous pas de
chtiments plus doux et moins honteux pour moi? Au moins sauvez l'enfant
qui m'est promis; protgez-le lorsqu'il sera venu au monde; ne
l'enveloppez pas dans ma ruine. Je consens  mourir, mais qu'il vive! Je
consens  prir dshonore, mais qu'il grandisse en gloire! Frappez-moi
sans que les coups retombent sur lui. Peut-tre un jour votre
misricorde fera-t-elle que justice soit rendue  la mre misrable,
afflige, mais innocente.

C'est dans ces lamentations que Genevive exhalait sa douleur nuit et
jour, sans esprer aucun soulagement.

Golo veillait sur ce trsor; il venait la visiter souvent, et alors,
dans l'ombre et le silence de la tour, il lui parlait un langage
coupable; il essayait de la faire consentir au crime qu'il avait conu
et dont il accusait le pourvoyeur; il usait  la fois des exhortations
et des menaces. Si elle ne flchissait pas, disait-il, nulle voie de
salut ne lui tait ouverte, et Sifroy ne la croirait jamais innocente.
Elle n'avait donc qu' l'couter, lui, Golo, qui s'tait fait son
accusateur et son gelier parce qu'elle refusait de devenir sa femme.
Toutes ces importunits affligeaient Genevive bien autrement que les
maux de la prison.

Golo fit de nombreuses tentatives sans se laisser dcourager par
l'obstination des vertus de sa victime. Enfin il rsolut d'employer une
autre manoeuvre; il parla du retour prochain du comte, et annona que
Sifroy s'tait embarqu et revenait par mer. Peu aprs, il dit que le
vaisseau avait fait naufrage et que Sifroy tait mort.


XV

Nouveaux artifices du tratre Golo.

Sur cette nouvelle il supposa des lettres qu'il fit arriver jusqu'
Genevive, afin de la convaincre de la mort de son mari. Mais la
bienheureuse Vierge Marie, mre de Dieu, rvla dans un rve  la
comtesse l'artifice de Golo.

Golo essaya d'employer la femme qui portait  Genevive sa nourriture;
il la conjura de gagner le coeur de sa matresse et d'adoucir son esprit
par tous les artifices dont elle pourrait s'aviser. Il esprait russir
par ce moyen; mais il se trompa, car il trouva que la vertu de Genevive
ressemblait  un rocher. Si les vents le battent, c'est pour l'affermir;
si les flots le frappent, c'est pour le polir. Ni menace, ni flatterie,
ni douceur, ni cruaut, rien ne la fit succomber.


XVI

Naissance de Bnoni dans la tour.

Cependant le terme arriva auquel Genevive eut un fils. Abandonne de
tous, Genevive devint mre au milieu d'une grande dsolation. Hlas!
mon pauvre enfant, dit-elle, en quel triste moment viens-tu prendre ta
part de la vie? Tu ne sais pas combien ta mre souffre de douleurs! Tu
ne sais pas que mes misres seront les tiennes! Et elle l'embrassait,
et elle mouillait de larmes ses petites joues tremblantes.

Craignant que le besoin ou la rigueur de Golo ne le fit mourir bien vite
et hors de la grce de Dieu, elle l'ondoya et le baptisa du nom de
Bnoni; puis elle lui fit des langes avec de vieux linges qu'on lui
avait laisss.


XVII

Lettre de Golo  Sifroy.

Sifroy ignorait toutes ces choses. Golo, voyant qu'un fils tait n 
Genevive et apprhendant le retour prochain de son matre, rsolut de
ne plus retarder l'achvement du malheur de la comtesse. Deux mois
environ aprs la naissance de Bnoni, il appela un des serviteurs qu'il
avait tromps, et le chargea, aprs lui avoir donn ses instructions, de
porter au comte palatin une lettre ainsi conue:

Mon noble seigneur, si je ne craignais de publier une infamie que je
veux cacher, je confierais un grand secret  ce papier. Mais tous vos
domestiques, et particulirement celui-ci, ayant vu le zle dont j'ai
us et les artifices qui ont tromp ma prudence, je n'ai besoin que de
leur tmoignage pour mettre ma fidlit en lumire et mon service en
estime. Croyez tout ce que vous dira Herman le jardinier, et mandez-moi
votre volont pour que j'y obisse.

Nous avons dit que le comte tait au sige d'Avignon quand il reut les
premires nouvelles de sa femme. Jamais on ne vit tonnement pareil 
celui que montra le palatin en lisant la lettre de Golo et en entendant
le discours du messager. Il ne mditait que de hautes et cruelles
vengeances. De la stupfaction il tombait dans la colre, de la colre
dans la fureur, de la fureur dans la rage.

Ah! maudite femme! fallait-il si malheureusement attrister la joie de
mes triomphes, si honteusement souiller la gloire que j'ai tch
d'acqurir pour toi? Devais-tu employer tant d'artifices pour couvrir ta
perfidie, et devais-tu feindre une me si pieuse lorsqu'elle tait si
criminelle? Eh bien! puisque tu n'as tenu compte de moi, de toi je ne
tiendrai compte. Je n'pargnerai ni ton sang ni celui de ton enfant.

Aprs avoir bien pens  la vengeance qu'il devait tirer du crime de sa
femme (et sans songer  douter des assertions de Golo), il appela le
messager, et lui ordonna de dire  son intendant qu'il fallait que
Genevive ft troitement enferme et que personne ne pt la voir. Quant
 Raymond le pourvoyeur, on n'avait qu' inventer le plus atroce des
supplices pour punir le plus hideux des crimes. Golo reut avec plaisir
les ordres de son matre. Il commena par se dbarrasser de Raymond, et,
sans chercher un supplice public dont il craignait l'clat, il le fit
empoisonner. Ce fut le premier acte de la tragdie.


XVIII

Golo et la sorcire de Strasbourg.

Ayant appris que le comte devait revenir bientt, Golo alla au-devant de
lui jusqu' Strasbourg[18]. Il y avait dans le voisinage de la ville une
vieille sorcire, soeur de sa nourrice, dont il crut devoir se servir.
Il alla en sa maison, et la pria d'user de ses artifices de faon  ce
que Sifroy crt ce qui n'avait jamais t. Tout tant ainsi concert, il
se rendit au-devant du palatin son matre, qui le reut avec mille
tmoignages de bienveillance. Sifroy le tira bientt  l'cart et lui
demanda des nouvelles de l'tat dplorable de sa maison. Ce fut alors
que Golo feignit une vive douleur et laissa couler de ses yeux des
ruisseaux de larmes. Le comte louait infiniment la conduite de son
intendant.

[Note 18: En Alsace, sur la rivire d'Ill, prs du Rhin.]

Enfin Golo lui dit: Monseigneur, je ne crois pas que vous doutiez d'une
fidlit que je voudrais vous tmoigner au prjudice de ce que j'ai de
plus cher et au prix de ma vie elle-mme; mais si vous voulez avoir
d'autres preuves de cette mauvaise affaire, j'ai le moyen de vous faire
voir comment se sont passes les choses. Il y a prs d'ici une femme
fort savante, qui vous instruira autant que le permettra Votre
Seigneurie.

A ces paroles, Sifroy se sentit surpris par une curiosit qui devait lui
coter des regrets; il pria Golo de le conduire dans cette maison.

Sur le soir, le comte et son confident se drobrent du milieu de leur
suite et se rendirent secrtement au logis de la sorcire. Le palatin
lui mit dans la main une assez bonne quantit d'cus, et la conjura de
lui faire voir tout ce qui s'tait pass en son absence. La vieille
ruse, qui voulait accrotre son dsir par un refus, feignit d'y voir
des difficults, et essaya de l'en dtourner par mille raisons. Elle lui
disait, par exemple, qu'il verrait peut-tre des choses dont l'ignorance
lui serait plus utile que la connaissance n'en tait dsirable, et qu'un
malheur qui n'est pas tout  fait connu et n'est que souponn se trouve
tre par l moins affligeant. Tout cela n'tait dit que pour
aiguillonner Sifroy et rendre le pige plus sr. Il rpondit qu'il tait
rsolu  tout connatre, quoi qu'il pt lui en coter. Alors elle le
prit par la main, et Golo de mme, et elle les mena dans une cellule
vote, pratique au-dessous de sa cave. Rien ne donnait de lumire que
deux grosses chandelles de suif verdtre.

Aprs avoir marqu deux cercles sur le sol avec sa baguette, elle mit
Sifroy au milieu de l'un des deux, et pronona sur lui certains mots
dont le son pouvantable faisait dresser les cheveux; elle tourna trois
fois  reculons autour de l'autre cercle, et arriva prs d'un seau plein
d'une eau noire et huileuse.

Elle souffla trois fois sur cette eau. Lorsque les rides formes par le
souffle s'effacrent, elle appela le comte, qui regarda. Il fit trois
gnuflexions sur son ordre, et aprs chacune des gnuflexions un tableau
se montra sur la face de l'eau. La premire fois il aperut sa femme qui
parlait au pourvoyeur avec un visage riant et d'un air plein de douceur;
la seconde fois, il la vit qui le recevait en son particulier, et lui
promettait d'tre sa femme lorsqu'on aurait empch le retour du comte;
la troisime fois, ils lui parurent complotant d'un bon accord et
songeant aux moyens de se dbarrasser de lui.

Quand un lphant est en furie, c'est assez de lui montrer des brebis
pour qu'il s'adoucisse. Golo, qui craignait que la colre de Sifroy ne
ft pas assez grande, tcha, en loignant l'image de Genevive et son
souvenir mme, de lui ter toute occasion de piti et de faiblesse, et
il russit: le comte maudit son innocente pouse. Alors Golo lui dit
qu'il tait  craindre qu'en voulant punir son crime d'une faon trop
clatante, il n'en rendt l'horreur trop publique, et il le pria de lui
remettre,  lui Golo, son fidle intendant, le soin de sa vengeance,
tandis qu'il se rendrait en sa maison  petites journes.


XIX

Genevive est condamne  mourir.

Golo, de retour au chteau, eut la sottise de rvler tout ce mystre 
la nourrice. Il avait eu le soin de lui dfendre d'en parler; mais la
providence de Dieu ne voulut pas permettre que cette femme ft plus
discrte que les autres femmes, qui n'ont de silence que pour ce
qu'elles ignorent.  peine eut-elle appris les dtails des manoeuvres de
Golo, qu'elle en fit part  sa fille. Celle-ci, qui n'tait pas
dpourvue de louables qualits, avait piti des misres de Genevive;
elle pleurait lorsqu'elle se trouvait prs d'elle. Un jour la comtesse
lui demanda pourquoi elle tait si triste.

Ah! madame, rpondit la pauvre fille, je suis triste  cause de votre
malheur! Golo a reu l'ordre de monseigneur de vous faire mourir.

--Eh bien, ma fille, dit la comtesse, il faut nous en rjouir; c'est une
faveur que la mort, et je l'ai demande  Dieu depuis bien longtemps. La
seule chose qui m'inquite, c'est le sort de mon enfant.

--Madame, il doit mourir avec vous.

 ces mots, Genevive resta comme frappe de la foudre; puis elle poussa
un cri: Ah! mon Dieu, dit-elle, souffrirez-vous que cette petite
crature, qui n'a pas encore pch, soit frappe ainsi, et lui
ferez-vous un crime du malheur de sa mre?

En disant cela, elle baignait de larmes les joues de Bnoni. Lorsqu'elle
se fut un peu remise, elle parla ainsi  la pauvre fille: Ma mie, je ne
sais si je te dois supplier de rendre un dernier service  la plus
misrable de toutes les femmes. Tu peux m'obliger, cependant, et avec
peu de peine et sans courir grand risque; tout ce que je te demande,
c'est que tu m'apportes de l'encre et du papier; tu en trouveras dans le
cabinet qui est prs de ma chambre: tiens, voici ma clef, prends-y tout
ce que tu dsireras de mes joyaux.

La fille ne manqua pas de faire ce dont elle avait t prie. Elle
apporta le papier et l'encre: Genevive crivit un billet, que sa fidle
servante alla glisser dans le cabinet de la comtesse.


XX

Genevive est conduite dans les bois.

Le lendemain, aussitt que parut l'aurore, Golo fit venir auprs de lui
les deux serviteurs qu'il croyait les plus dvous  sa personne, et il
leur commanda de conduire la mre et l'enfant dans un bois qui tait 
une demi-lieue du chteau, de les tuer en ce lieu cart, puis de jeter
leurs corps  la rivire. Les deux serviteurs, sur cet ordre, allrent
dans la prison, dpouillrent Genevive de ses habits, la vtirent de
vieux haillons et la conduisirent vers le lieu de son supplice.

Les deux innocentes victimes tant arrives l o elles devaient mourir,
l'un des ministres de cette barbare excution levait dj le bras en
l'air et agitait le coutelas qui allait trancher la tte de Bnoni,
lorsque la mre demanda  tre frappe d'abord, afin de n'avoir point 
mourir deux fois.

La vertu innocente et afflige, lorsqu'elle est pare des grces du
corps, a bien du pouvoir sur le coeur des hommes. Ceux que Golo avait
choisis pour ter la vie  la comtesse furent prcisment ceux qui la
lui conservrent. Ses dernires paroles changrent tellement leur
courage en compassion, que l'un dit  l'autre: Camarade, pourquoi
tremperions-nous nos mains dans un si beau sang que celui de notre
matresse? Laissons vivre celle  qui nous n'avons rien vu faire de
digne d'une si cruelle mort, sa modestie et sa douceur sont des preuves
infaillibles de son innocence. Peut-tre un jour viendra-t-il qui mettra
sa vertu en vidence et amliorera notre sort.

[Illustration]

Cela tant ainsi rsolu, nos deux serviteurs commandrent  la comtesse
de s'enfoncer si avant dans la fort que Sifroy ne pt jamais en avoir
de nouvelles. Il tait facile de se cacher dans un bois qui semblait
n'avoir t fait que pour tre la retraite des btes fauves. Son tendue
effrayait ceux qui avaient  le traverser; son obscurit tait la
demeure du silence; on n'y entendait que le cri des hiboux et d'autres
voix lamentables.

Allez hardiment, allez, Genevive, dans ce lieu plein d'horreur, et
remerciez Dieu qui autrefois vous apprivoisa au silence,  l'obscurit
et  la solitude.

Quand les serviteurs furent arrivs  la maison, l'intendant crut qu'ils
avaient excut son commandement, et il en ressentit une fort grande
joie. Aussitt il en donna avis au palatin, en la maison duquel il
faisait le matre. Sifroy tant arriv, on ne parla que de chasse, de
rcrations et de passe-temps, afin d'loigner toutes les penses qui
pouvaient rappeler la mmoire de Genevive.


XXI

Genevive dans la fort avec Bnoni.

Laissons le comte chercher des consolations dans l'oubli, et allons vers
Genevive, dans le bois o nous l'avons laisse. Aussitt que les
serviteurs l'eurent abandonne, ses premiers pas la conduisirent sur le
bord de la rivire[19] qui passait prs du chteau. Ce fut l qu'elle
prit la bague que Sifroy lui avait mise au doigt avant son dpart, et
qu'elle la jeta dans le courant des flots, disant qu'elle ne voulait
plus voir cette marque d'une union qui lui avait caus tant de malheurs.

[Note 19: La lgende veut sans doute parler ici de la Moselle.]

Deux jours s'coulrent dans ces extrmits, sans que rien vnt consoler
sa douleur. Le jour ne semblait luire que pour lui montrer l'horreur du
lieu o elle tait; la nuit remplissait son esprit de sombres et noires
penses et ses yeux de tnbres. Le soin de Bnoni augmentait de
beaucoup ses craintes, et elle tait bien triste de voir qu'il avait
dj couch deux nuits au pied d'un chne, sans autre lit que l'herbe,
sans autre abri qu'un peu de rame.

Celui qui se rappellera que Genevive tait une princesse leve parmi
les dlices d'une cour n'aura point de peine  s'imaginer ses ennuis.
N'tait-ce pas un spectacle bien digne de compassion, que de voir la
femme d'un puissant palatin dans le manque mme des choses dont les plus
malheureux des malheureux ne sont pas privs? que de voir son palais
chang en une horrible solitude? sa chambre en un taillis plein
d'pines, ses courtisans en btes farouches, sa musique en hurlements de
loups, ses viandes dlicates en racines amres, son repos en
perptuelles inquitudes, sa joie en larmes perptuelles? Qui et pu
entendre, sans en avoir le coeur bris, toutes les plaintes qu'elle
confiait aux chos de ce bois? on et dit que les arbres gmissaient
avec elle, que les vents grondaient en courroux, et que tous les oiseaux
avaient oubli leurs doux ramages pour pleurer son infortune.

Si les maux de cette pauvre princesse touchaient trs-sensiblement son
coeur, on ne saurait dire quels affreux tourments lui causaient ceux de
son fils, surtout lorsque sa langue vint  se dlier dans les premires
plaintes de la douleur, et que ce petit innocent commena  sentir qu'il
tait malheureux. Genevive le serrait quelquefois contre son sein pour
rchauffer ses petits membres glacs, et puis, lorsqu'elle sentait que
Bnoni se remuait, la piti pressait si fort son coeur qu'elle en tirait
mille sanglots, et que de ses yeux coulaient des larmes infinies. Ah!
mon cher enfant, disait-elle, ah! mon pauvre fils, mon ami, que tu
commences de bonne heure  tre misrable!

A voir l'enfant, on et dit qu'il avait l'ge de la raison; car,  ces
tristes paroles, il poussait un cri si perant que le coeur de Genevive
en demeurait sensiblement bless.


XXII

Sifroy dcouvre la lettre que Genevive lui avait crite en quittant la
tour.

Les annes se passent. Pendant que Genevive pleure et depuis
vingt-quatre longs mois se dsespre dans sa retraite, sortons un peu de
ce bois et entrons pour quelque temps dans le chteau de son mari. Nous
y voyons qu'il n'y a pas une servante qui ne soit contente, pas un
laquais qui ne soit  son aise, pas un chien qui n'ait du pain plus que
sa suffisance. Golo ajoutait tout ce qu'il pouvait d'artifices aux
remdes fournis par le temps lui-mme pour gurir l'esprit de son
matre. Il ne put nanmoins en faire disparatre tout  fait l'image des
vertus de Genevive. Sa modestie, son honntet, sa pit et sa
constance, sa tendresse et son amour d'autrefois taient autant
d'agrables fantmes qui lui reprochaient sa duret. Ce pauvre homme
voyait incessamment l'ombre de Genevive  ses cts; et, bien que son
intendant st loigner adroitement ces penses pleines d'inquitude,
nanmoins elles faisaient toujours quelque impression sur son esprit.

Trois ans aprs le retour du comte (trois sicles de misres pour sa
femme dsole), Sifroy entra dans le cabinet d'o la servante de
Genevive avait tir le papier et l'encre; il se mit  parcourir les
papiers qui s'y trouvaient, et tout  coup dcouvrit le billet que sa
femme y avait fait glisser. Qui oserait dcrire les regrets et les
tristesses qui se rpandirent dans son me  la vue de cet crit? Sa
bouche profraient mille maldictions contre Golo; ses larmes coulaient
en abondance; il se frappait la poitrine, il s'arrachait les cheveux et
la barbe; il faisait enfin tout ce qu'inspire la plus vive douleur. Et
certes il et fallu avoir une me de tigre pour lire cette lettre sans
regret: l'innocence l'avait conue et la tristesse l'avait dicte. Voici
ce qu'elle portait:


XXIII

Lettre de Genevive.

Adieu, Sifroy, je m'en vais mourir, puisque telle est votre volont; je
n'ai jamais rien trouv d'impossible dans mon obissance, quoique je
trouve quelque injustice dans votre commandement. Je veux croire
nanmoins que vous ne contribuez  ma ruine que par le consentement
qu'on vous amne  donner  des projets que d'autres ont imagins. Aussi
puis-je vous affirmer que tous les motifs qui les dterminent, c'est la
rsistance que j'ai faite  des propositions criminelles, et mes efforts
pour me conserver pure de toute tache. Tout le regret que j'emporte avec
moi, c'est d'avoir eu un fils qui devient la victime de la cruaut de
mes perscuteurs. Toutefois je ne veux pas que ce ressentiment m'empche
de vous souhaiter une heureuse et parfaite flicit.

Je pardonne  l'homme qui m'a perdue.

Adieu, Sifroy; adieu, n'oubliez pas tout  fait votre infortune, mais
innocente,

Genevive.


XXIV

Habilet du tratre Golo.

Golo, qui tait aux coutes, jugea qu'il fallait laisser passer cet
orage et que la prudence devait l'loigner pour quelque temps de Sifroy.
Lorsqu'il crut le temps venu de reparatre, il se prsenta et subit de
la part de son matre une longue suite de reproches; mais, comme il ne
manquait pas d'habilet, il rpondit:

Quoi, monseigneur, vous vous repentez d'avoir t la vie  celle qui
vous a t l'honneur! Tous vos domestiques savent bien que votre action
a t juste, et ils ne l'ont pas trouve mauvaise. Toute la politique
humaine ne vous peut blmer de ce que vous avez fait. Voulez-vous tre
plus sage que les lois et condamner ce que la raison approuve?

Ce discours tait accompagn de feints tmoignages d'affection; il se
glissa doucement dans l'esprit du palatin, en sorte que ses remords ne
furent que comme des oiseaux de passage qui donnent chacun un coup de
bec  la drobe et se retirent, chasss qu'ils taient par les
raisonnements de Golo ou par ses artifices.

Puisque Golo trouve moyen de se tirer d'un pas si difficile, plaignons
la pauvre Genevive, dont la misre va sans doute durer toujours.


XXV

Enfance de Bnoni.

Cependant le dsert o elle vit avec son fils n'est plus un affreux
repaire de btes fauves: c'est une cole de vertus, un asile de
pnitence, un temple de saintet.

Aprs qu'elle y eut souffert trois annes d'hiver (le soleil n'y
paraissait pas  cause de l'paisseur du feuillage), l'habitude lui
rendit ses maux si familiers qu'elle n'en avait plus d'horreur, et sa
patience la perfectionna jusqu' ce point qu'elle regardait ses maux et
ses souffrances comme des dlices. L'habitude rend toute chose facile;
ce qui semble au commencement plein d'effroi devient moins rude  la
fin. Le poison tue, et nanmoins on a vu un grand roi[20] qui s'en
nourrissait. Ne vous semble-t-il pas que Genevive devait mourir au
milieu de ces regrets et se noyer dans les larmes? et voil que tous les
jours, les recueillant de ses mains, elle les offre  Dieu en sacrifice;
offrandes si agrables  sa bont qu'il la veut rcompenser autant de
ces soupirs que si elle brlait en son honneur tout l'encens de
l'Arabie.

[Note 20: Mithridate, qui prenait certains poisons par petites doses,
puis par doses plus considrables, pour n'en avoir pas  craindre les
effets. Roi du royaume du Pont en Asie Mineure, il fut l'un des plus
terribles ennemis de Rome et celui  qui elle fit la guerre la plus
opinitre. Il vivait dans le premier sicle avant l're chrtienne.]

La premire faveur qu'elle reut du ciel, aprs ses trois ans de
solitude, ce fut celle-ci. Un jour qu'elle tait  genoux au milieu
d'une cabane d'herbes sches qu'elle s'tait construite, les yeux fixs
vers le ciel dont l'admiration servait ordinairement de nourriture  ses
penses, elle aperut une figure trange. Son esprit avait trop de
lumire pour ne pas reconnatre que ce devait tre quelqu'une des
intelligences du ciel, en quoi certes elle ne se trompait pas; car
c'tait son ange gardien qui venait la visiter de la part de Dieu.

Il avait un visage o la beaut et la modestie demeuraient mles avec
une majest divine; il tenait en sa main droite une prcieuse croix sur
laquelle tait reprsent Jsus-Christ, le Sauveur du monde, et d'un
ivoire si luisant qu'il tait facile de voir que ce n'tait pas
l'ouvrage des hommes.

Lorsque Genevive fut revenue de l'admiration de tant de merveilles,
l'ange lui prsenta la croix et lui dit: Genevive, je suis venu de la
part de Dieu vous apporter cette croix qui doit dsormais tre l'objet
de toutes vos penses et le remde souverain  tous vos maux. C'est le
bouclier qui fera tomber tous les coups de l'adversit  vos pieds;
c'est la clef qui ouvrira le ciel  votre patience.

Genevive s'tant incline reut cette croix pour y graver toutes ses
victoires. Mais voici le prodige: ce crucifix, de lui-mme, suivait
notre pnitente partout. Si quelque ncessit l'appelait dehors, il
sortait de la cabane avec elle; si elle cherchait des racines, c'tait
en sa compagnie. Dans sa pauvre retraite, jamais il ne s'cartait de ses
cts. Ce miracle dura quelques mois, jusqu'au moment o il s'arrta
dans un coin de la grotte o se trouvait un petit autel que la nature
avait form dans le rocher. Aussitt que quelque dplaisir attaquait son
pauvre coeur, elle s'adressait  celui qui ne pouvait l'ignorer.

Un jour que le souvenir de ses malheurs se prsenta  son esprit avec
une force extraordinaire, elle se jeta au pied de la croix et dit:

Jusques  quand, mon Dieu, jusques  quand souffrirez-vous que la vertu
soit si cruellement traite? N'est-ce pas assez de cinq ans de misre
pour tre content de ma patience? Quand j'aurais renvers tous vos
autels et brl vos temples, mes larmes devraient avoir teint votre
colre. Je croyais que mes malheurs vous donneraient lieu de faire
paratre que vous tes le protecteur de l'innocence aussi bien que le
vengeur des crimes. Il y a cinq ans que j'endure un terrible martyre. On
dirait que ma misre est contagieuse; personne ne m'approche. La faim,
la soif, le froid et la nudit sont la moindre partie de mes maux. Ah!
Seigneur, si vous voulez affliger la mre, que ne prenez-vous en main la
protection de son enfant, puisque vous savez qu'il a t incapable de
pcher? Pardonnez-moi, mon Dieu, si la douleur m'arrache ces plaintes;
mais j'ai cru que, puisque j'ignorais la cause de tant de maux, je
pouvais en chercher le soulagement dans le sein de votre misricorde.

Le petit Bnoni mlant ses larmes  celles de sa mre, ils clataient en
gmissements si pitoyables que les rochers en semblaient touchs.

Enfin la pauvre Genevive, continuant ses regrets et embrassant
amoureusement la croix, disait: Mon Dieu, que vous ai-je donc fait pour
que vous me traitiez avec tant de rigueur? Pendant que Genevive
parlait, elle entendit une voix, celle du crucifix, qui disait: Eh!
quoi! ma fille, quel sujet as-tu de te plaindre? Tu demandes quel crime
t'a mise ici? h! dis-moi quel crime m'a clou sur la croix. Es-tu plus
innocente que moi, ou tes maux sont-ils plus grands que les miens? tu es
sans crime; j'tais sans crime. Tu n'as pas commis l'infamie dont on a
voulu ternir ta rputation: peut-tre que je suis un sducteur et un
magicien, ainsi qu'on me l'a reproch? Tu ne trouves aucune consolation
dans les cratures: n'est-ce pas assez de celle qui te vient du
Crateur? Personne n'a eu compassion de tes maux: qui a eu piti des
miens? Les tres inanims ont eux-mmes horreur de ton affliction; et le
soleil n'a-t-il pas refus de regarder la mienne? La misre de ton fils
augmente tes regrets! crois-tu que la douleur de ma mre ait amoindri
mes tourments? Console-toi, ma fille, et laisse-moi le soin de tes
affaires. Pense quelquefois que celui qui a fait tous les biens du monde
en a souffert tous les maux. Si tu compares ton calice avec le mien, tu
le boiras avec plaisir et tu me remercieras de la faveur que je te fais
de vivre dans les douleurs pour mourir dans les joies.

Ce serait une chose superflue que de vous dire la confusion que ce petit
reproche mit dans l'esprit de notre sainte; mais s'il la fit rougir, il
lui donna tant de courage et de rsolution que toutes les pines ne lui
semblaient que des roses: aussi tait-ce le dessein de Dieu de l'animer
 la patience.

Pour tmoigner que sa vertu ne lui tait pas inconnue et que son
innocence tait bien proche de celle que le premier homme possdait dans
le paradis, Dieu lui soumit entirement les btes froces et les
oiseaux, qui lui obirent avec joie.


XXVI

Les btes fauves sont soumises  Genevive.

C'tait une chose ordinaire, ds son entre dans la fort, qu'une biche
vnt allaiter l'enfant et se coucher toutes les nuits dans la caverne
avec la mre et le fils, afin de rchauffer leurs membres glacs; mais,
depuis cette dernire faveur, les renards, les livres, les louveteaux
venaient jouer avec le petit Bnoni; la caverne de Genevive tait un
lieu o les sangliers n'avaient pas de mchancet et o les cerfs
n'avaient pas de crainte: au contraire, on et dit que notre sainte
comtesse avait chang leur nature par la compassion qu'elle inspirait et
qu'elle avait donn quelque sentiment de raison aux btes pour
comprendre ses malheurs.

Un jour qu'elle habillait son fils d'un vieux haillon fait de feuillage,
un loup l'aperut: il partit aussitt et alla gorger une brebis dont il
apporta la peau  Genevive, comme s'il et eu assez de jugement pour
voir qu'il fallait un vtement chaud  Bnoni.


XXVII

Genevive se voit dans une fontaine.

Voici un autre trait qu'on ne saurait passer sous silence. Il y avait
auprs de cette retraite une fort belle fontaine qui fournissait de
l'eau  Genevive et  son fils. Je ne sais si la comtesse s'tait
jamais regarde dans le cristal de cette fontaine; mais quand elle y eut
une fois fix les yeux, soit  dessein, soit par hasard, et qu'elle eut
aperu les rides de son front, elle eut de la peine  se reconnatre, le
souvenir de ce qu'elle avait t lui tant la croyance d'tre ce qu'elle
tait.

Est-ce l Genevive! disait-elle. Non, sans doute: c'est quelque autre
que moi. Comment se pourrait-il que ces yeux abattus et languissants
eussent t pleins de flammes? Ce front coup de mille rides me dit que
ce n'est pas lui qui faisait honte  l'ivoire; ces joues fltries n'ont
rien de pareil  celles qui taient faites de roses et de lis.

O cruelles douleurs!  misres de ma vie! quelle trange mtamorphose
vous avez faite! Rpondez-moi, impitoyables maux: o avez-vous mis la
neige de mon teint? Genevive, Genevive, pauvre Genevive, tu n'es plus
que la vaine ombre de toi-mme!

Tandis que la comtesse se plaignait ainsi et qu'elle tchait de se
reconnatre dans le miroir de la fontaine, elle y vit une divinit toute
semblable  ces nymphes qui, selon les discours des potes, habitent
sous les eaux. Son esprit fut ravi d'admiration pour tant de majest.
Flottant entre la crainte et la confiance, elle entendit une voix et se
retourna: elle vit alors la reine des anges, Marie, sa bonne avocate,
qui lui dit:

Vraiment, ma fille, tu as bonne grce  te plaindre de la perte d'un
bien qui est extrmement dsirable, n'est-ce pas,  cause des avantages
qu'il procure? Tu n'es plus belle. Ah! Genevive, si tu ne l'avais
jamais t, tu serais encore heureuse: c'est ta seule beaut qui a t
ton crime. Et quand mme elle ne t'et pas cot de larmes, devrais-tu
te plaindre de sa perte, lorsqu'il n'est pas bien de la dsirer? Si tu
savais combien la noirceur de ton teint te rend agrable  mon fils, tu
aurais honte d'avoir t autrefois d'une couleur diffrente. Reviens
donc  toi, ma fille; ne te plains plus de tes misres, puisque c'est de
ces pines que tu peux composer ta couronne de gloire.

A peine la reine du ciel eut-elle achev sa remontrance, qu'une nue
plus belle et plus luisante que l'argent la droba aux yeux de la sainte
qui demeura pleine de confusion et de joie: de joie, pour avoir vu celle
qui sera une partie de la batitude des lus dans le paradis; de
confusion, pour avoir donn des regrets  sa beaut passe.

Elle murmura ces paroles:

Mon aimable poux, vous voulez que Genevive souffre jusqu' la fin. Eh
bien! j'en suis contente: je prtends demeurer aussi fidle  vos
divines volonts dans les plus fortes angoisses de ma douleur que dans
les prosprits de ma fortune. Hlas! o serais-tu, mon pauvre coeur, si
Dieu t'et abandonn  tes propres inclinations? Sans doute la vanit te
possderait maintenant. Oh! que j'ai un juste sujet de vous remercier de
m'avoir fait tant de grces! Que pouvais-je esprer dans la maison de
mon mari, sinon un esclavage volontaire, une honnte servitude? Ah! mon
Dieu, je connais bien maintenant la douceur de votre providence. Que
votre saint nom soit bni d'avoir sauv cette pauvre crature qui n'et
jamais suivi vos attraits s'ils n'eussent t charmants, vos mouvements
s'ils n'eussent t pleins de sduction. Je vous suis infiniment
redevable de m'avoir fait cette faveur: toutefois, mon obligation me
parat encore plus grande si je considre que vous m'avez contrainte
d'tre si heureuse contre ma volont, me faisant dans la solitude une
image du ciel.


XXVIII

Inquitudes et douleurs de Sifroy.

Pendant que Genevive s'abandonnait  ces pieuses et innocentes joies,
Sifroy n'avait ni contentement ni repos. La nuit ne lui prsentait que
de tristes fantmes; le jour ne l'clairait que pour lui faire remarquer
l'absence de Genevive. Son esprit avait sans cesse des penses
mlancoliques, et son unique plaisir tait dans la plus austre
solitude.

Souvent on le voyait rver en silence sur le bord des eaux, remarquant
dans leur inconstance une image de l'agitation de son esprit. Et puis,
comme si son humeur l'et rendu sauvage, il se drobait  ses serviteurs
pour donner plus de libert  ses soupirs dans l'horreur d'un bois. Sa
conscience lui disait: Tu as fait tuer ta pauvre Genevive; tu as fait
massacrer ton fils et ter la vie  ton serviteur. Et il s'criait:
Genevive, o es-tu?

Cependant Golo fuyait la colre du comte; ds qu'il s'aperut des
vapeurs sombres qui chargeaient l'esprit de Sifroy, il partit pour un
long voyage.


XXIX

Vision.

Un soir que le palatin tait couch, il entendit quelqu'un qui marchait
 grands pas dans sa chambre. Aussitt il tira les rideaux de son lit,
et, n'ayant rien aperu  la lueur d'un peu de lumire qui restait dans
la chambre, il tcha de s'endormir; mais, un quart d'heure aprs, le
mme bruit recommena, si bien qu'il vit au milieu de la chambre un
grand homme, ple et dfait, qui tranait un gros fardeau de chanes
avec lesquelles il paraissait li. Cette terrible apparition tait
capable de faire peur  un homme moins hardi que Sifroy; mais le comte,
inaccessible  la crainte, demanda au fantme ce qu'il voulait. L'esprit
lui fit signe de venir  lui. Sifroy se sentit aussitt mouiller d'une
sueur froide. Il se leva nanmoins et suivit l'esprit jusqu'en un petit
jardin o le fantme disparut tout  coup, et le laissa seul. La lune se
cacha et il se trouva dans les tnbres. Ne sachant ce que cela voulait
dire, il regagna son lit  ttons. A peine couch, il s'imagina qu'il
avait ce grand homme, tout de glace, tendu  ct de lui. Puis le
spectre le serra entre ses bras. Sifroy, pouvant, appela ses
serviteurs. On accourut, mais on n'aperut rien.

Mais, ds le point du jour, Sifroy se leva et retourna dans le jardin;
il fit creuser le sol. Au lieu o avait disparu le fantme, on trouva
les os d'un homme charg de fers. Quelqu'un des domestiques dit que
c'taient l les restes de Raymond le pourvoyeur. Sifroy ordonna qu'on
le fit enterrer et qu'on dt des messes pour son repos. Depuis ce
temps-l on n'entendit plus de bruit, la nuit, dans le chteau; mais
Sifroy n'en eut pas l'esprit plus tranquille.

Il reconnut enfin que ces frayeurs taient l'effet de quelque crime
approuv par lui. On entendit ces mots sortir de sa bouche: Ah!
Genevive, que de tourments tu me causes!


XXX

Genevive et Bnoni dans les bois.

Cependant Bnoni, arrivait  sa septime anne. Sa mre n'oubliait rien
de ce qui pouvait servir  son instruction. Le matin et le soir elle le
faisait mettre  genoux devant la croix, et jamais ne lui permettait de
tter sa biche qu'aprs avoir pri Dieu  genoux. Une fois il lui dit:
Ma mre, vous me commandez souvent de dire: Notre pre qui tes aux
cieux. Qui donc est mon pre?

--Ah! mon cher fils, cette demande est capable de faire mourir votre
pauvre mre.

Elle se pma en effet; puis se relevant, elle l'embrassa et dit: Mon
enfant, votre pre, c'est Dieu: le ciel est le lieu o il demeure.

--Me connat-il bien? reprit l'enfant.

--Mon fils, n'en doutez pas; il vous connat et vous aime.

--D'o vient donc qu'il permet toutes les misres dont vous vous
plaignez?

--Ces misres-l sont le plus grand signe de sa faveur. Les richesses ne
sont que des moyens de se perdre, et qui souffre ici-bas est rcompens
l-haut. Dieu est un grand et riche pre de famille dont nous sommes
tous les enfants. Il a des trsors infinis  donner  ceux qui restent
purs de tout crime dans la vie qu'il leur donne  remplir. Ceux qui
l'offensent, il les fait chtier dans l'enfer, qui est un lieu plein de
fournaises et de tourments. Le lieu o sont rcompenss ceux qui ont
souffert, c'est le paradis.

--Et quand irons-nous, ma mre? Je voudrais y tre dj.

--Cher enfant, nous irons aprs notre mort.


XXXI

Genevive en danger de mort.

L'innocent Bnoni tait bien loign de comprendre tout ce que sa mre
lui avait dit, si la bont de Dieu ne lui et servi de matre.
L'exprience ne lui avait jamais appris ce que c'tait que la mort; mais
peu s'en fallut qu'il n'en et un triste et funeste exemple en la
personne de sa mre, quelques jours aprs.

Enfin, Genevive tant revenue d'une longue pmoison, elle arrta
quelque temps ses yeux sur l'aimable sujet de ses douleurs, et, aprs
lui avoir appris qu'il tait le fils d'un grand seigneur, elle lui dit
en pleurant:

Je quitte le monde sans regret, ainsi que j'y ai demeur sans dsir. Si
j'tais capable de quelque dplaisir, ce serait de te laisser sans
ressource et sans appui, souffrant des peines et des misres que tu n'as
pas mrites.

A ne point mentir, cette considration me toucherait sensiblement le
coeur, si je n'en avais une plus haute qui me contraint de mettre tes
intrts entre les mains de celui qui est le pre des orphelins et le
soutien des innocents. Je ne veux pas que tu aies souvenance d'une mre
qui ne t'a mis au monde que pour que tu en souffres les maux et les
douleurs.

Je te conjure nanmoins, mon cher Bnoni, d'ensevelir avec mon corps
les ressentiments de mes malheurs. J'espre que la misricorde de Dieu
nous fera justice et qu'elle donnera  connatre  tout le monde que tu
es le fils d'une femme sans reproche.

Au reste, mon cher fils, aprs avoir mis ce corps en terre, fais ce que
Dieu t'inspirera. S'il veut que tu retournes vers ton pre, obis-lui.
Tu as des qualits qui te feront reconnatre. Tu es son image; en te
voyant, il saura que tu es son fils.

En disant ces mots, Genevive fit mettre son Bnoni  genoux et mouilla
son petit visage du reste de ses larmes. Reprsentez-vous la piti que
donnait ce spectacle: Genevive, malade, mourante, attend la fin de ses
misres, et elle est pouvante de l'abandon o va tre son fils.

La mort allait lui donner le dernier coup, mais Dieu l'arrte; il veut
que la justice commence pour elle.

Deux anges, brillants comme le soleil, entrent dans sa retraite et la
remplissent de rayons et de parfums. Vivez, Genevive! lui disent-ils,
vivez, Dieu le veut. Et ils disparaissent. Genevive se relve gurie,
heureuse, transfigure.


XXXII

Sifroy va  la chasse dans la fort.

En ce moment, par un arrt de Dieu, la mauvaise sorcire qui avait
tromp Sifroy fut mise dans les mains de la justice. Condamne  tre
brle et attache au poteau infme, elle demanda  faire des aveux; on
la dtacha un instant; alors elle confessa le plus grand de ses crimes,
et dclara que rien n'tait vrai dans ce que les charmes de sa magie
avaient fait voir au comte.

Sifroy, instruit en diligence de cette confession, sentit son coeur
travers par les aiguillons ardents du remords.

Il y avait dj deux ans que Golo, craignant un chtiment, avait quitt
son service et qu'il vivait chez lui. Sifroy le fit prier d'tre d'une
grande chasse. Golo arrive sans dfiance; on le saisit, on l'enchane,
on le jette dans la tour.

C'tait le temps de la fte des rois. Sifroy voulut runir toute sa
famille  un grand banquet, et pour qu'il y et bonne et belle venaison
sur la table, il rsolut d'aller  la chasse dans le bois.

Le jour qu'il avait choisi pour cette chasse tant arriv, Dieu prpara
les choses d'une faon pleine de douceur. Et voici comment Sifroy
reconnut Genevive.


XXXIII

Sifroy reconnat Genevive.

Le palatin entre dans la fort; bientt il aperoit la biche qui tait
la nourrice de Bnoni; effraye par le cheval de Sifroy, la biche
disparat dans les fourrs. Sifroy, voyant un si beau gibier, s'lana
sur ses traces, et la rejoignit au moment o elle se retirait dans la
caverne de Genevive. Sifroy allait lancer son javelot; il aperoit un
fantme de femme nue; il s'arrte.

Genevive, interdite et dfaillante, se jette  genoux et rassasie ses
yeux du plaisir de voir son mari, qui ne la reconnat pas. Toutefois,
Sifroy, tonn de cette rencontre, la prie de s'approcher, et, sur sa
demande, lui jette son manteau. Elle couvre sa nudit et s'approche.

Qui tes-vous? lui dit le comte.

--Qui je suis! une pauvre femme du Brabant que la ncessit a contrainte
 se retirer dans ce dsert. Je n'ai aucun autre asile. Il est vrai que
j'tais marie  un grand seigneur; mais un soupon qu'il eut trop
lgrement le fit consentir  ma ruine et  celle d'un enfant qui
n'avait pas reu le jour dans le pch. Si les serviteurs qui avaient
l'ordre de nous faire mourir avaient mis  excuter cette sentence la
prcipitation qu'il avait mise  me condamner, je n'aurais pas, depuis
sept longues annes, vcu en cette solitude avec mon fils, sans autre
nourriture que de l'eau et des racines. Je serais morte; aussi bien nous
allons mourir prochainement, mon fils et moi.

--Mais, mon amie, fit le comte, dites-moi votre nom.

--Genevive.

--Genevive!

A ces mots le comte se laissa tomber de cheval et courut l'embrasser.
C'est donc toi, c'est toi, ma chre Genevive! toi que je pleure depuis
si longtemps! Ah! d'o me vient ce bonheur d'embrasser celle que je ne
mrite pas de voir? Et comment puis-je demeurer en prsence de celle que
j'ai tue dans mon aveuglement? Chre pouse, Genevive, ma douce amie,
pardonne  un criminel qui confesse son crime et connat ton innocence.

Aussitt que l'extase et le ravissement lui donnrent la libert de
continuer, il reprit: O est mon fils, o est ce misrable enfant d'un
pre qui a t moins mchant que malheureux?

La comtesse, mue de ces regrets, voulut rendre le calme  l'esprit de
Sifroy, et elle usa des mignardises dont elle avait autrefois coutume de
le flatter. Mon cher poux, dit-elle, effacez de votre esprit le
souvenir de mes maux, puisque nous n'avons de pouvoir sur le pass que
par l'oubli. N'ajoutons pas  nos misres par des paroles impuissantes 
les gurir. Vivez satisfait, puisque Genevive vit, et votre fils
galement.


XXXIV

Bnoni dans les bras de Sifroy.

Certes, Sifroy eut besoin d'une grande force pour modrer sa joie,
lorsqu'il vit Bnoni qui apportait des racines  sa mre. Combien de
douces et amoureuses larmes ne rpandit-il pas? combien de caresses et
de baisers les suivirent!

Puis, soufflant dans sa trompe, il appelle les chasseurs. Toute la fort
retentit de sa voix. Enfin la chasse arrive jusqu' lui. On s'arrte
devant cette femme, devant cet enfant qui est suspendu au cou du
palatin, et devant cette biche qui joue avec les chiens de la meute.
Quelle admiration lorsqu'ils reconnurent Genevive!

Tous les parents et amis du palatin ne manqurent pas de se rendre au
festin de la fte des Rois, et ils se rjouirent en revoyant la belle et
bonne comtesse qui prsidait  ce repas et qui tait plus belle encore
qu'autrefois. La fte dura une semaine entire. Ce qui tonna tout le
monde c'est que Genevive ne pouvait plus goter ni chair ni poisson.


XXXV

Genevive, rtablie dans ses honneurs, pardonne au tratre Golo.

Quelques jours s'tant ainsi couls dans les plaisirs et les dlices,
le palatin commanda que l'on tirt Golo de prison. On l'amena dans la
chambre o se trouvait la comtesse avec toute sa cour, qui tait venue
fliciter Sifroy. L, ce tratre fut saisi de toutes les frayeurs d'une
mauvaise conscience. Les artifices ne lui servent plus de rien; il ne
peut nier un crime qui a les hommes, les animaux et les poissons pour
tmoins. Sans oser mme arrter la vue sur celle qu'il avait autrefois
si indignement trahie, il tomba de peur et de faiblesse. Genevive, ne
pouvant sans piti voir un misrable, tche de faire rvoquer la
sentence de mort et dit  Sifroy:

Mon seigneur, permettez-moi, je vous prie, de vous demander la vie de
Golo. En un mot, mon cher Sifroy, je veux qu'il vive et qu'il doive 
ses larmes le salut qu'il a refus aux miennes.


XXXVI

Punition de Golo, qui est mis  mort.

Golo, voyant que Genevive, au lieu de le condamner, intercdait pour
lui, en fut tellement touch qu'il s'cria:

Madame, c'est maintenant que je vois mieux que jamais la bont de votre
coeur et la malice du mien. Hlas! qui et os l'esprer? celle que tant
de justes raisons devraient animer  ma perte dsire mon salut!
Misrable Golo, c'est  cette heure que tu es indigne de la vie, puisque
tu as voulu ravir celle de cette sainte princesse. Non, ma chre
matresse, laissez-moi mourir; il faut que la rigueur d'une honteuse
mort venge la cruaut de mon crime.

Golo prenait Genevive par le ct le plus sensible; mais, si elle avait
beaucoup de piti, Sifroy n'avait pas moins de colre: car Dieu, voulant
faire pour ce coup un exemple aux hommes, roidit si fort l'esprit du
comte qu'il n'y eut aucun pardon pour le malheureux Golo.

Sa condamnation confirme, on le ramena en prison pour attendre
l'excution de sa sentence. Il y avait dans le troupeau du palatin
quatre effroyables boeufs sauvages que la fort Noire[21] nourrissait;
on les amena par son commandement, on les accoupla queue  queue, et le
misrable y fut attach par les bras et par les jambes, qui furent
bientt spars de son corps et exposs  la voracit des corbeaux.

[Note 21: La fort Noire, dans le Wurtemberg, a plus de vingt lieues de
long. Elle est clbre dans les lgendes de l'Allemagne. On y voit des
sites d'une svrit magnifique.]

Ceux qui furent trouvs complices de Golo subirent des chtiments
proportionns  leur faute, et ceux qui s'taient montrs favorables 
l'affliction de Genevive ne rencontrrent pas moins de gratitude en
elle que les autres de svrit dans le palatin.

    Non, jamais la douce innocence,
    Si par hasard elle est victime d'une erreur,
    Ne doit perdre la confiance
    Que Dieu comme un parfum a verse en son coeur.
    Les mchants sont punis, en ce monde ou dans l'autre.
    Et les bons sont rcompenses.
    S'il vous faut un modle, enfants qui grandissez,
    Que Genevive soit le vtre.




                           ROBERT LE DIABLE




NOTICE.

Ce n'est pas non plus une histoire invente  plaisir et imagine par
passe-temps que celle du terrible Robert le Diable, qui, aprs avoir
fait tant de mal, fit pnitence et fut homme de bien.

Guillaume le Conqurant, celui-l mme qui, tant duc de Normandie,
conquit l'Angleterre et s'y tablit avec ses barons, avait un fils nomm
Robert Courte-Heuse qui fut un bien mauvais sujet, fit mille tours
mchants et finit par rester vingt-sept ans dans les prisons de
l'Angleterre. Peu importe que ce Robert Courte-Heuse n'ait pas
exactement vcu comme nous allons voir que s'est conduit Robert le
Diable; ce qui est certain, c'est que le peuple, en France et en
Angleterre, a gard le souvenir d'un Robert de Normandie qui s'tait
rendu redoutable aux gens de son poque. On prononce encore son nom en
certains lieux, et ce ne sont pas seulement des historiens comme
Guillaume de Jumiges et Orderic Vital qui en parlent.

Du reste, la lgende de Robert le Diable est extrmement vieille. Il y a
 la Bibliothque impriale[22] deux manuscrits d'un roman en vers du
treizime sicle qui a t imprim en 1837 sous ce titre: _Le Roman de
Robert le Diable, en vers du treizime sicle, pour la premire fois,
d'aprs les manuscrits de la Bibliothque du roi, par G.S. Trbutien.
Paris, Silvestre, in_-4 (en caractres gothiques).

[Note 22: Fonds la Vallire.]

Rien n'empche de penser qu'il y a eu une lgende antrieure  ce roman
en vers du treizime sicle.

En tout cas, du treizime sicle au temps o vivait Robert Gourte-Heuse,
la distance n'est pas trs-grande. Aprs le roman vient un pome
dramatique, ou mystre qui a t trouv parmi les _Mystres de
Nostre-Dame_ sous ce titre: _Cy commence un miracle de N.D. de Robert le
Dyable, fils du duc de Normandie,  qui il fut enjoint pour ses meffaiz
qu'il feist le fol sans parler; et depuis ot noitre sire mercy de li et
espousa la fille de l'empereur._ On l'a publi en 1836.

Mais  quoi bon les renseignements d'rudition? Contentons-nous de
savoir qu'au treizime sicle, sous saint Louis probablement, en tte
des Chroniques de Normandie[23], a t crit en prose le rcit des
aventures de Robert le Diable.

[Note 23: Premire dition en 1487, gothique.]

Une fois crite, l'histoire s'est vite rpandue. En 1496, parat la _Vie
du terrible Robert le Diable, lequel aprs fut nomm l'homme Dieu_.
(Lyon, P. Mareschal, in-4.) C'est l le livre qui a servi de modle au
narrateur dont la Bibliothque bleue a imprim l'oeuvre. Nous avons eu
fort peu de chose  faire pour que le style ancien, qui a amus et
instruit nos pres, pt instruire aujourd'hui et amuser encore leurs
enfants, sans qu'il y et rien d'obscur ou d'inusit dans les formes du
langage.

Ce n'est pas prcisment la vieille lgende telle qu'elle tait il y a
trois ou quatre cents ans; mais ce n'est pas un rcit qui en diffre
beaucoup.

Quel qu'il soit, l'auteur de cette _Vie du terrible Robert le Diable_
tait un habile homme qui entendait l'art de composer une histoire.

[Illustration]




                          ROBERT LE DIABLE.




I

Commencement de l'histoire de Robert le Diable.

Dans la ville de Rouen, au pays de Normandie, naquit un enfant qui fut
nomm Robert le Diable, ce qui est un nom fort pouvantable; et la cause
pour laquelle il fut ainsi nomm, je vais vous la faire connatre.

En ce temps il y avait un duc en Normandie, vaillant et valeureux, doux
et courtois, lequel craignait Dieu et faisait faire bonne justice 
chacun; pieux, plaisant  Dieu et au monde: on l'appelait Hubert. Il fut
fait mention de ses exploits et de sa vaillance en plusieurs chroniques
anciennes, et il y avait en lui tant de bonnes qualits et de vertus que
ce serait quasi chose impossible  raconter. Or il advint un jour de
Nol que le duc tint sa cour  Vernon-sur-Seine[24], o se rendirent
tous les barons et chevaliers de Normandie. Comme il n'tait pas encore
mari, les barons le prirent de prendre femme afin d'augmenter sa
ligne et d'avoir des successeurs.

[Note 24: Dans le dpartement de l'Eure.]

Le duc voulut obtemprer  la prire de ses barons, et il leur rpondit
qu'il ferait volontiers ce qui leur plaisait, mais qu'il ne pouvait
trouver une femme qui lui convnt Il ne m'appartient pas, disait-il, de
prendre femme de plus haut lieu que je ne suis, et je ne dois pas non
plus m'abaisser, car je ferais dshonneur  ma famille. C'est pourquoi
il me semble qu'il vaut mieux rester ce que je suis que de faire une
chose qui ne convient pas et de laquelle je pourrais me repentir.

Lorsqu'il eut prononc ces paroles, le plus sage et le plus ancien de la
compagnie se leva et dit: Seigneur duc, vous avez parl sagement; mais,
si vous voulez me croire, je vous dirai une chose dont vous serez
joyeux. Le duc de Bourgogne a une belle fille, sage et honnte, qui vous
convient  merveille. En l'pousant, vous pourrez accrotre votre
honneur, votre puissance et vos alliances; et, si votre plaisir tait de
la faire demander, je suis certain qu'on ne vous la refuserait point.

Alors le duc rpondit que cela lui plaisait et que c'tait sagement
parler. Il ne tarda donc pas  demander la demoiselle, qui lui fut
accorde, et on fit des noces magnifiques.


II

Comment, aprs que le duc de Normandie eut pous la fille du duc de
Bourgogne, il retourna  Rouen.

Le duc, ayant pous ladite demoiselle, l'emmena en trs-grande pompe en
la cit de Rouen, accompagn de plusieurs barons, chevaliers, dames et
demoiselles, tant du pays de Bourgogne que d'ailleurs; il fut reu avec
magnificence, et il y eut de grandes rjouissances entre les
Bourguignons et les Normands qui se trouvaient rassembls l.

[Illustration]

Le duc et la duchesse vcurent ensemble sans avoir d'enfant jusqu'
l'ge de quarante ans. Ils taient gens de bien, craignant et aimant
Dieu, se confessant souvent de leurs pchs, faisant aumnes et
oraisons, se montrant doux et humains  chacun, de sorte que tous biens
et toutes vertus abondaient en eux. Le duc adressait ses prires  Dieu
pour avoir des enfants par lesquels il pt tre servi et honor; mais,
quelques prires qu'il ft, il n'en pouvait obtenir. Et il s'en
plaignait souvent devant la duchesse, qui lui rpondait: Sire, il faut
nous y rsigner, puisque cela plat  Dieu, et avoir patience en toutes
choses.


III

Comment naquit Robert et comment sa mre le donna au diable ds le
commencement.

Peu de temps aprs, le duc alla  la chasse fort courrouc. Troubl en
soi-mme, il se plaignait et disait: Je vois de nobles dames mres de
plusieurs enfants qui font leur joie; je reconnais bien maintenant que
Dieu me hait.

Alors le diable, qui est toujours prt  dcevoir le genre humain, tenta
le duc et lui troubla si fort l'entendement que, quand il fut rentr en
son palais, il alla trouver la duchesse, et pria Dieu de lui donner
ligne. La duchesse, qui tait en colre, dit follement: S'il me vient
un enfant, au diable soit-il donn! Oui, ds  prsent, je le lui donne
de bonne volont!

Justement ce jour-l Dieu leur accorda un enfant qui devait faire bien
du mal dans sa vie, comme vous verrez ci-aprs; car, naturellement, il
tait enclin  tous les vices et  toutes les fautes; toutefois,  la
fin il se corrigea et se convertit si bien qu'il paya  Dieu une amende
salutaire de ses forfaits; et il fut sauv, comme le tmoigne assez
amplement l'histoire particulire de sa vie.


IV

Des terribles signes qui furent vus  la naissance de Robert le Diable.

La duchesse mit son enfant au jour avec grande peine et douleur.

Peu aprs que l'enfant fut n, il se montra une nue si obscure qu'il
semblait que la nuit tait proche; et il commena  tonner si
merveilleusement et il y eut tant d'clairs qu'on et cru le ciel ouvert
et la maison enflamme.

Les quatre vents furent aussi mus de telle manire que la maison
tremblait; il en tomba une grande partie sur le sol. Les seigneurs et
les dames qui taient l croyaient qu'ils allaient mourir, vu les
terribles temptes qui couraient dans le ciel; mais  la fin Dieu voulut
que le temps s'apaist, et le calme reparut.

On porta l'enfant vers les fonts baptismaux[25], il fut nomm Robert, et
tous ceux qui le voyaient s'merveillaient de ce qu'il tait si grand:
car on et dit qu'il avait dj un an. Du temps qu'on le portait 
l'glise et qu'on le ramenait au logis, il ne cessa de pleurer et de
gmir. Incontinent les dents lui vinrent, et il s'en servit pour mordre
les nourrices qui l'allaitaient, tellement que nulle femme ne le pouvait
plus allaiter; et force fut qu'on lui donnt  boire dans un cornet
qu'on lui mettait en la bouche. Avant qu'il et un an, il parlait aussi
bien que parlent les autres enfants  cinq. Plus il croissait, plus il
prenait plaisir  mal faire; car, depuis qu'il pouvait aller tout seul,
il n'tait ni homme ni femme qui le pussent tenir; et, quand il trouvait
les autres petits enfants, il les battait, leur jetait des pierres et
les frappait de gros btons. En quelque lieu que ce ft; il ne cessait
de mal faire. Il commena bien jeune  mener une mauvaise vie; il
rompait les bras  l'un et les jambes  l'autre.

[Note 25: _Fonts baptismaux_, fontaines baptismales, sources d'eau qui
servent au baptme.]

Les barons qui le voyaient disaient que c'tait jeunesse et prenaient
plaisir  ce que faisait l'enfant. Plus tard ils s'en repentirent.


V

Comment tous les enfants, d'un commun accord, le nommrent Robert le
Diable.

Bientt aprs l'enfant grandit, non en bon coeur, mais seulement de
corps: ne dit-on pas communment que la mauvaise herbe croit vite? Il
allait par les rues, frappant et heurtant ce qu'il rencontrait, comme
s'il et t enrag; et nul n'osait se trouver devant lui.

[Illustration:]

Quelquefois les enfants s'assemblaient contre lui et le battaient, et,
quand ils le voyaient, la plupart disaient: Voici le Diable! et ils
s'enfuyaient devant lui comme les brebis devant le loup. Cette
mchancet fit qu'ils le nommrent tous Robert le Diable. Cela fut connu
bientt dans le pays, de sorte que le nom lui resta; et il lui restera
tant que durera le monde.

Quand l'enfant eut sept ans, le duc, voyant ses mauvaises manires, le
fit venir pour lui faire des remontrances et lui dit: Mon fils, il est
temps que vous ayez un matre pour qu'il vous instruise et vous mne 
l'cole; car vous tes assez grand pour apprendre ce qu'il faut
apprendre, comme  lire et  crire[26], et aussi pour vivre en bonnes
moeurs. Et il lui donna un matre pour l'instruire et le gouverner.

[Note 26: En ce temps-l les plus savants ne savaient gure autre
chose.]


VI

Comment Robert le Diable tua le matre d'cole d'un coup de couteau.

Ainsi qu'on le sait, le matre voulant un jour corriger Robert de
plusieurs fautes qu'il avait commises, Robert tira son couteau et l'en
frappa tellement qu'il en mourut. Puis Robert dit  son matre en lui
jetant son livre par dpit: Matre, voil votre science; jamais prtre
ni clerc[27] ne sera mon matre; je vous l'ai assez fait connatre.

[Note 27: Homme de science.]

Et depuis, il n'y eut matre si hardi qui ost entreprendre de
l'instruire et chtier en quelque manire que ce ft; force fut donc au
duc de le laisser vivre  sa fantaisie.

Il ne se plaisait qu' mal faire; il n'avait aucun respect pour Dieu et
l'glise, et ne gardait en rien ni raison ni mesure. Il tait enclin 
tous les vices. Quand il allait  l'glise et qu'il voyait que les
prtres et les clercs voulaient chanter, il avait des poudres et autres
ordures qu'il jetait par grande drision. S'il voyait des gens prier
Dieu, il les frappait par derrire. Chacun le maudissait donc pour le
mal qu'il faisait; et le duc, voyant son fils si mchant et si mal
morign, en tait assez pein pour dsirer sa mort. La duchesse en
tait si inquite que c'tait merveille. Un jour elle dit au duc:
L'enfant a beaucoup d'ge et est assez grand; il me semble qu'il serait
bon de le faire chevalier; il changera peut-tre de vie. Le duc
approuva ces paroles de la duchesse. Robert n'avait que dix-sept ans.


VII

Comment Robert fut fait chevalier.

Quelques jours avant la Pentecte, le duc ordonna par tout son pays que
les principaux de ses barons s'assemblassent. En leur prsence, il
appela Robert et lui dit (aprs avoir eu l'avis de tous les assistants):
Mon fils, entendez ce que je veux dire par le conseil de nos barons.
Vous serez chevalier, afin que vous puissiez hanter les autres
chevaliers et prud'hommes[28], et changiez vos habitudes; et ayez de
meilleures manires de vivre, car les vtres sont dplaisantes; soyez
donc courtois, humble et bon, ainsi que sont les autres chevaliers, car
les honneurs changent les moeurs.

[Note 28: Hommes sages.]

Alors Robert rpondit  son pre: Je serai donc chevalier; mais il ne
m'importe que je sois en haut ou en bas; je suis dcid  faire
entirement ce qu'en mon coeur je pense, et  agir ainsi que mon esprit
me conduira, d'o il suit que je n'ai pas  changer mes manires de
vivre.

La veille[29] de la Pentecte fut bien veille; mais, en cette nuit, qui
et d tre toute de recueillement, Robert ne cessa de frapper l'un et
de heurter l'autre, ne se souciant gure de prier Dieu. Le lendemain,
jour de la Pentecte, Robert fut fait chevalier. Le duc fit crier une
joute  laquelle fut Robert, qui ne craignait nul homme, tant hardi
ft-il. Il attaquait quiconque se trouvait l. Les joutes commencrent,
et, si vous vous y tiez trouv, vous auriez vu beau carnage: car
Robert, qui tait tout plein de cruaut, n'pargnait personne; tous ceux
qui taient devant lui, il les faisait tomber de cheval  terre;  l'un
il rompait le col,  l'autre la cuisse. Il attendait tout homme qui
venait jouter contre lui; mais nul n'chappait de ses mains sans en
porter la marque ou aux reins ou aux cuisses; tous taient marqus
quelque part. Il gta dix chevaux en ces joutes. Les nouvelles en furent
portes au duc, qui en fut bien fch; il y alla et voulut faire cesser
les engagements; mais Robert, qui semblait enrag et hors de sens, ne
voulut pas obir au duc son pre; il commena  frapper de ct et
d'autre et  abattre chevaux et chevaliers, tellement qu'en ce jour-l
il tua trois des plus vaillants chevaliers. Tous ceux qui taient  lui
demandrent quartier; mais c'tait en vain, et nul n'osait se trouver
devant lui, tant il tait fort, et parce qu'il tait si inhumain que
chacun le hassait. On lui disait: Pour la grce de Dieu, Robert,
laissez la joute; car monseigneur votre pre a fait dire que chacun
cesse, et il est courrouc de ce que plusieurs personnes de qualit ont
perdu la vie. Mais Robert, qui tait chauff et quasi hors de sens, ne
tenait aucun compte des choses qu'on lui disait; il faisait de pis en
pis, tuant tous ceux qu'il rencontrait. Robert fit tant que le peuple
s'mut et vint vers le duc, disant: Seigneur duc, c'est grande folie de
souffrir que votre fils Robert fasse ce qu'il fait; pour Dieu, veuillez
y porter remde.

[Note 29: Veille, ici, ne veut pas dire _le jour qui prcde_, mais _le
temps o l'on veille_.]


VIII

Comment Robert allait par le pays de Normandie, dsolant et prenant
tout, et blessant chacun.

Quand Robert vit qu'il n'y avait plus personne aux joutes, il s'en fut
par le pays, o il fit des maux bien plus grands que ceux qu'il avait
faits jusqu'alors. Il tua tant de gens que ce fut piti. Et il n'y avait
nul homme en Normandie qui ne ft outrag par lui; mmement il pillait
les glises et leur faisait gure incessamment. Il n'y avait abbaye
qu'il ne ft dpouiller et dtruire.

Tous ceux qu'il avait battus, blesss et vols, venaient se plaindre au
duc et lui racontaient le dsordre que faisait Robert par tout le pays
de Normandie. L'un disait: Monseigneur, votre fils m'a pris ma femme;
l'autre disait: Il a enlev ma fille; l'autre disait: Il m'a vol;
l'autre disait: Il m'a battu et bless.

Le duc, qui entendait dire ces choses de son fils, se prit  pleurer et
dit: J'ai eu une grande joie en voyant qu'il me naissait un fils; mais
j'en ai un qui me fait tant de peine que je ne sais ce que je dois
faire.


IX

Comment le duc de Normandie envoya des gens pour prendre son fils Robert
qui leur creva les yeux.

Un chevalier qui tait l, voyant le duc en cette grande douleur, lui
dit: Monseigneur, je vous conseille de mander Robert et de le faire
venir devant vous, en la prsence de toute votre cour. Vous lui
dfendrez de faire dornavant le moindre mal, lui disant que, s'il
dsobit, vous le ferez emprisonner et ordonnerez justice.

Le duc couta volontiers ce conseil et dit que le chevalier avait parl
sagement. Il envoya aussitt des gens par le pays pour chercher Robert,
et leur commanda de l'amener devant lui.

Robert, qui tait dans les champs, apprit que le peuple s'tait plaint 
son pre et que le duc avait command qu'il ft pris et men devant lui.
Sa colre fut grande; et  tous ceux qu'il rencontrait, mme aux
messagers de son pre, il creva les yeux. Quand il les eut ainsi
aveugls, il leur dit par moquerie: Mes amis, vous en dormirez mieux;
allez dire  mon pre que je ne fais gure attention  ses ordres,
puisque, en dpit de lui et de ce qu'il me mande, je vous ai crev les
yeux, comme vous devez le savoir.

Les messagers qui avaient t envoys pour amener Robert retournrent en
pleurant vers le duc et lui dirent: Voyez, seigneur, comme votre fils
nous a aveugls et mal accommods. Le duc fut fort fch des nouvelles
qu'il avait apprises, et il commena  songer  ce qu'il devait faire
pour venir  bout de son fils.


X

Comment le duc de Normandie fit faire commandement par tout son pays que
Robert ft pris et men en prison, lui et ses compagnons.

Il runit son conseil et dit: Seigneurs, ne pensez plus  cela; car je
vous certifie, vu la grande rbellion de Robert et ce qu'il a fait aux
messagers, que jamais il ne reviendra vers nous; mais il est ncessaire
de punir les maux qu'il a faits, comme le veulent la raison, les lois et
la justice.

Ayant ainsi parl, il envoya incontinent, par toutes les villes du
duch, crier, publier et commander, de par lui,  tous les sergents,
justiciers et officiers, qu'ils fissent diligence pour prendre Robert et
l'enfermer, et avec lui tous ceux qui taient de sa bande et qui
l'aidaient  mal faire. Cet dit fait et publi par le duc vint  la
connaissance de Robert le Diable, et peu s'en fallut qu'il ne perdt la
raison. Il grinait des dents et jurait qu'il ferait la guerre au duc
son pre, et qu'il le mettrait  mal: en quoi le diable le conseillait.


XI

Comment Robert le Diable tablit une maison dans un bois tnbreux et
obscur, et l, fit des maux sans nombre.

Robert fit faire une maison forte dans un grand bois, en un lieu obscur
et tnbreux, o il alla tablir sa rsidence. Or ce lieu tait presque
inhabitable et plus prilleux qu'on ne saurait dire. Robert fit
assembler avec lui tous les mauvais garons du pays et les retint pour
le servir; car il y en avait de mauvais et de diverses sortes, comme
larrons, meurtriers, gens pervers et mauvais, pieurs de chemins,
brigands de bois, et gens bannis, gens excommunis, dsireux de mal
faire, gens gloutons et orgueilleux, et les plus terribles de ceux qui
vivaient alors sous les cieux; Robert en fit une grande troupe, dont il
tait capitaine.

En ce bois, Robert et ses compagnons faisaient des maux innombrables et
sans honte aucune. Ils coupaient la gorge des voyageurs et dtruisaient
les marchands; nul n'osait aller dans les champs  cause de la crainte
qu'on avait d'eux; chacun tremblait de peur; tout le pays tait pill
par Robert et ses compagnons; nul n'osait sortir de son logis: car
aussitt on tait pris et enlev par eux, et les pauvres plerins qui
passaient par le pays taient saisis et mis  mort.

Tout le peuple les craignait donc et les redoutait, comme les brebis
craignent les loups; car,  la vrit, ils taient tous des loups,
ravissant et dvorant ce qu'ils pouvaient rencontrer. Robert le Diable
mena en ce lieu une trs-mauvaise vie avec ses compagnons;  toute heure
il voulait manger et gourmander, et jamais il ne jena, que ce ft
grande vigile, carme ou quatre-temps. Tous les jours il mangeait de la
chair, le vendredi comme le dimanche. Mais aprs que lui et tous ses
gens eurent commis une foule de crimes, il eut lui-mme  souffrir
beaucoup, comme vous verrez ci-aprs.


XII

Comment Robert le Diable tua sept ermites en un bois.

Or, durant le temps o Robert le Diable tait en ce bois avec ses
meurtriers et pilleurs d'glises, pires que dragons, loups et larrons,
il n'avait pas son pareil au monde pour le mal, car il ne craignait ni
Dieu ni diable. Un jour qu'il avait grande volont de mal faire, il s'en
alla hors de sa maison pour chercher quelque mauvaise aventure ou
quelqu'un qu'il pt tourmenter, comme il avait accoutum; quand il fut
dans le bois, il rencontra sept ermites et les tua avec son pe. Ils ne
lui voulurent opposer aucune rsistance; mais ils souffrirent et
endurrent pour l'amour de Dieu tout ce qu'il leur voulut faire; puis,
quand il eut tout tu, il dit en se riant d'eux: J'ai trouv une belle
niche.

Ainsi Robert le Diable commit un grand meurtre en dpit de Dieu et de la
sainte glise. Il voulait mettre tout le monde en sa sujtion. Aprs
qu'il eut fait cette mchancet, il sortit de la fort comme un diable
forcen et pire qu'un enrag; et ses vtements taient tout rouges et
teints du sang de ceux qu'il avait tus.


XIII

Comment Robert s'en alla au chteau d'Arques vers sa mre, qui y tait
venue dner.

Une fois Robert arriva dans le voisinage du chteau d'Arques[30]; en
chemin il tua un pauvre petit berger qui lui avait dit que la duchesse
sa mre devait venir dans le chteau. Quand il fut tout  fait prs de
la porte, les hommes, les femmes et les petits enfants s'enfuyaient
devant lui; les uns s'enfermaient dans leurs maisons et les autres se
retiraient dans l'glise. Alors Robert, voyant que chacun fuyait devant
lui, commena  penser en lui-mme, et dit en pleurant: Mon Dieu, d'o
vient donc que chacun s'enfuit devant moi? je suis bien malheureux et le
plus infortun homme de ce monde; il semble que je sois un loup. Hlas!
je conois bien maintenant que je suis le plus mauvais de tous les
hommes. Je dois maudire ma vie, car je crois que je suis ha de Dieu et
du monde.

[Note 30: Sur la rivire d'Arques, prs de Dieppe (Seine-Infrieure).
Henri IV y a gagn une bataille contre les Espagnols et les Ligueurs.]

Dans ces sentiments, Robert vint jusqu' la porte du chteau et
descendit de son cheval; mais personne n'osait approcher de lui pour le
prendre, et il n'avait point de page pour le servir. Il laissa le cheval
 la porte du chteau, et s'en alla  la salle o tait sa mre; et,
quand elle vit son fils, duquel elle savait la cruaut, elle fut tout
pouvante et voulait s'enfuir. Alors lui, qui avait vu que les gens
s'taient enfuis devant lui et qui en avait grande douleur, s'cria:
Madame, n'ayez pas peur de moi et ne bougez jusqu' ce que je vous aie
parl. Il s'approcha d'elle et lui parla en cette manire: Madame, je
vous supplie qu'il vous plaise de me dire d'o vient que je suis si
terrible et si cruel; car il faut que cela procde de vous ou de mon
pre: ainsi je vous prie de me dire la vrit.

La duchesse fut tonne d'our ainsi parler Robert, et, reconnaissant
son fils, se jeta  ses pieds et lui dit en pleurant: Mon fils, je veux
que vous me coupiez la tte. Car elle savait bien que c'tait par elle
que Robert tait si mchant,  cause des paroles qu'elle avait dites
autrefois.

Robert lui rpondit: Hlas! madame, pourquoi vous ferais-je mourir, moi
qui ai tant fait de maux? Je serais pire que jamais, et je ne ferai cela
pour rien au monde.

[Illustration]

Alors la duchesse lui raconta comment elle l'avait donn au diable; elle
se croyait la plus malheureuse femme qui fut jamais, et peu s'en fallait
qu'elle ne se dsesprt. Quand Robert entendit ce que sa mre lui
disait, il tomba vanoui de la douleur qu'il eut au coeur, puis il
revint  lui, pleura amrement, et dit: Les diables ont grande envie
d'avoir mon corps et mon me; mais dornavant je veux cesser de mal
faire, renonant  toutes les oeuvres du dmon.

Puis il dit  sa mre: Ma trs-honore dame et mre, je vous supplie
humblement que ce soit votre bon plaisir de me recommander  mon pre,
car je veux aller  Rome, o prsentement est le pape avec
l'empereur[31], pour me confesser des pchs que j'ai faits, ne pouvant
plus dormir en repos jusqu' ce que j'aie t vers le pape, qui absout
les pcheurs. Mon pre m'a fait bannir de son pays et toujours m'a fait
grande guerre; mais de tout cela je ne me soucie. Je n'ai jamais voulu
amasser de richesses; je suis dcid tout  fait  travailler au salut
de mon me, et dornavant j'y emploierai tout mon temps et mon
entendement.

[Note 31: L'empereur d'Allemagne, successeur de Charlemagne et roi
d'Italie.]


XIV

Comment Robert quitta sa mre, qui en eut grande douleur.

Robert monta  cheval et retourna vers ses gens, qu'il avait laisss
dans la fort, et la duchesse demeura en son htel, s'affligeant et se
tourmentant pour l'amour de son fils qui avait pris cong d'elle.
Souvent elle s'criait  haute voix: Hlas! que j'ai de douleur! Que
ferai-je? mon fils Robert n'a pas tort s'il n'accuse que moi; car il me
hait; et je me veux du mal, moi qui suis cause de tant de maux qu'il a
faits.

Tandis que la duchesse se dsolait ainsi, le duc arriva, et, quand il
fut auprs d'elle, elle lui rpta tristement ce que Robert avait dit;
le duc lui demanda si son fils se repentait du mal qu'il avait fait. Ce
que Robert veut entreprendre ne saurait jamais rparer les grands
dommages qu'il a faits par le pays; et toutefois je prie Dieu de le
vouloir conduire de telle faon qu'il arrive  bonne fin: car je ne
crois pas que jamais il puisse revenir, s'il ne se met en chemin pour
aller  Rome, et il mourra si Dieu n'a piti de lui.

Lorsque Robert fut parti d'Arques, il chemina si longtemps qu'il arriva
dans le bois o il avait laiss ses compagnons, qui taient  table et
dnaient. Quand ils virent Robert, ils se levrent tous pour lui faire
honneur; mais Robert commena  leur remontrer leur vie perverse et
mauvaise, en les voulant corriger, et il leur dit: Pour l'honneur de
Dieu, compagnons, entendez bien ce que je veux vous dire: vous savez et
connaissez la dtestable vie que nous avons mene le temps pass,
trs-dangereuse pour nos corps et nos mes; vous savez combien d'glises
nous avons dtruites et ruines, combien de marchands nous avons vols
et tus. On aurait peine  compter les gens d'glise et les vaillants
hommes qui ont t mis  mort par nous: aussi sommes-nous tous en danger
d'tre damns, si Dieu n'a piti de nous. Je vous supplie, pour l'amour
de Dieu, de renoncer  cette dangereuse vie, et de faire avec moi
pnitence des pchs que nous avons commis. Quant  moi, je suis dcid
 me rendre  Rome, o prsentement est le pape avec l'empereur, pour
confesser mes pchs, esprant obtenir mon pardon; et je ferai pnitence
de tous les crimes que j'ai commis.

Alors un des larrons se leva comme un fou et dit  ses compagnons:
Avisez le renard; il deviendra ermite. Robert se moque bien de nous; il
est notre capitaine et notre matre; c'est lui qui fait la pire besogne
de nous tous et qui nous montre le chemin. Que vous semble de ceci?
durera-t-il en cette rsolution?

--Seigneurs, dit Robert, je vous supplie de bon coeur, ne dites pas ces
choses; mais pensez au salut de vos mes et de vos corps; demandez
pardon  Dieu tout-puissant; il aura piti de vous. Ce serait une grande
erreur que de demeurer en cet tat. Employez vos oeuvres  honorer et 
servir Dieu.

Quand Robert eut dit cela, un des larrons lui dit: Notre matre,
laissez ces choses, car vous parlez pour rien: quoi que vous puissiez
dire ou faire, nous ne vivrons jamais autrement, et soyez assur que
telle est notre intention. A cela nous sommes obstins; nous ne
demeurerons jamais en paix ni ne cesserons de mal faire; car nous ne
changerons jamais.

Tous les autres qui taient l dirent d'un commun accord: Il est vrai;
car ni pour vie ni pour mort, nous ne changerons point; nous l'avons
ainsi conclu entre nous: c'est notre volont.


XV

Comment Robert le Diable assomma ses compagnons.

Robert, ayant entendu ce que les larrons disaient, en fut courrouc et
dit: Si ces ribauds demeuraient dans cette opinion, ils feraient encore
beaucoup de mal. Il se retira vers la porte de la maison, la ferma,
prit une grosse massue et en frappa un des vagabonds de telle sorte
qu'il tomba mort, et travailla tellement sur les larrons que l'un aprs
l'autre il les assomma tous.

Quand Robert eut ainsi assomm ses gens, il dit en lui-mme: Mes braves
amis, je vous ai bien rcompenss, parce que vous m'avez bien servi; qui
bon matre sert, bon loyer[32] en attend. Robert songea  mettre le feu
 la maison, et, si ce n'et t qu'il y avait beaucoup de biens qui se
fussent gts par le feu et n'eussent jamais profit  personne, il
n'aurait pas hsit. Il ferma donc la porte et emporta la clef avec lui.

[Note 32: Bon salaire.]


XVI

Comment Robert s'en alla  Rome, o tait le pape, pour avoir pardon de
ses pchs.

Robert s'en alla  Rome pour parvenir  ce qu'il dsirait; il chemina
avec diligence et y arriva le jeudi saint, ce qui tait un bon jour pour
se confesser et se mettre en bon tat. En route, son coeur s'tait bien
chang.


XVII

Comment Robert arriva  Rome.

Quand Robert arriva  Rome, le pape tait en l'glise de
Saint-Pierre[33] et faisait le service divin, comme il a coutume de le
faire en ce jour; Robert s'effora d'approcher prs de lui. Les
ministres et autres gens du pape taient tous courroucs de ce que
Robert voulait arriver jusqu' leur seigneur, et plusieurs de ceux qui
le voyaient le frappaient. Mais, plus ils frappaient, plus il avanait;
il fit tant qu'il arriva l o tait le pape, il se jeta  genoux  ses
pieds en criant  haute voix: Saint-pre, ayez piti de moi, ce qu'il
dit  plusieurs reprises; et ceux qui taient auprs du pape taient
fort mcontents de ce qu'il faisait un pareil bruit et le voulaient
chasser; mais le saint-pre, voyant son ardent dsir, en eut piti et
dit  ses gens: Laissez-le entrer; car,  ce que je vois, il a grande
dvotion. Et il commanda qu'on ft silence, afin qu'il pt mieux
entendre ce que Robert voulait dire.

[Note 33: L'ancienne basilique sur l'emplacement de laquelle fut plus
tard btie l'glise dont Michel-Ange a lev le dme.]

Alors Robert parla au pape et lui dit: Saint-pre, je suis le plus
grand pcheur du monde.

Le pape le prit par la main et le fit lever; puis il lui demanda: Que
voulez-vous? pourquoi parlez-vous ainsi?

--Ah! saint-pre, dit Robert, je vous prie qu'il vous plaise de m'our
en confession: car, si je n'ai pas absolution de vous pour tous les
pchs que j'ai faits, je suis ternellement damn, ainsi que l'on m'en
a averti; et j'ai grand'peur en moi que le diable ne m'emporte, vu les
terribles et normes pchs dont je suis rempli, plus que nul homme au
monde. Et, parce que vous tes celui qui a la puissance de donner aide
et consolation  ceux qui en ont besoin, je vous supplie
trs-humblement, en l'honneur de la sainte passion de Dieu, qu'il vous
plaise me purger et nettoyer de mes maux et des pchs que ma conscience
me reproche, par lesquels je suis vil et abominable plus que n'est un
diable.

Quand le pape l'ouit ainsi parler, il se douta que c'tait Robert le
Diable, et lui dit: Beau fils, ne t'appelles-tu pas Robert, duquel j'ai
tant ou parler?

--Oui, dit Robert.

Alors le pape dit: Tu auras l'absolution; mais, je te conjure par le
Dieu vivant, ne fais mal ni dommage  personne.

Et le pape et ceux qui taient l furent pouvants de le voir. Robert
s'agenouilla devant le pape, en grande humilit, contrition et repentir
de ses pchs, et dit: A Dieu ne plaise que je fasse mal  personne qui
soit ici ni ailleurs, tant que je pourrai m'en empcher!

Le pape se retira  part, fit venir Robert devant lui, lequel se
confessa humblement et lui dclara comment, avant sa naissance, sa mre
s'tait courrouce et l'avait donn au diable, disant que de cela il
avait grande douleur et crainte.


XVIII

Comment le pape envoya Robert  trois lieues de Rome, vers un saint
ermite, pour avoir pnitence de ses pchs.

Quand le pape l'entendit ainsi parler, il s'en merveilla et fit le
signe de croix sur lui, puis il dit: Il faut que tu t'en ailles  trois
lieues d'ici; tu trouveras un prtre qui est confesseur; tu te
confesseras  lui de tous les pchs que tu as faits, et tu lui diras
qu'il te donne pnitence, selon que tu as pch. Celui que je t'indique
est le plus sage et le plus saint qui soit aujourd'hui sur terre. Je
suis certain que par lui tu seras confess et absous.

[Illustration]

Robert rpondit au pape: Je le ferai volontiers; puis il prit cong de
lui en disant: Que Dieu veuille que je puisse faire le salut de mon
me! Ce jour se passa et Robert demeura  Rome, parce qu'il tait nuit.

Le lendemain, au matin, il se leva et se mit en route pour aller vers
l'ermite auquel le pape l'envoyait pour se confesser.

Alors l'ermite lui dit: Soyez le bienvenu. Et quand ils eurent pass
un peu de temps ensemble, Robert commena  lui raconter sa vie et lui
dclara ses pchs. Premirement il lui conta comment, par courroux, sa
mre l'avait donn au diable, ce dont il avait grande peur, et comment,
lorsqu'il tait devenu un peu grand, il battait les enfants; comment il
cassait la tte  l'un, les bras ou les jambes  l'autre; comment il
avait tu son matre d'cole, parce qu'il le voulait corriger et
chtier; comment, grce  sa malice, il ne s'tait plus trouv depuis de
matre si hardi qui l'ost prendre  son cole, ce qui chargeait fort sa
conscience, parce qu'il avait ainsi mal employ son temps sans rien
apprendre; et comment, aprs que son pre l'avait fait chevalier, il
avait tu tant de vaillants chevaliers en la joute par sa grande
cruaut; aprs cela, comment il s'en tait all par le pays, dtruisant
les glises, enlevant les femmes maries et les jeunes filles; comment
il avait tu sept ermites; et, pour abrger, il conta toute sa vie 
l'ermite, depuis le jour o il prit naissance jusqu' l'heure de sa
confession. L'ermite en fut saisi; nanmoins il tait joyeux de la
grande contrition que Robert sentait en lui  cause de ses pchs. Et
quand ils eurent longtemps parl ensemble, l'ermite dit  Robert: Mon
fils, demeurez aujourd'hui ici avec moi, et demain matin, au plaisir de
Dieu, je vous conseillerai ce que vous avez  faire.

Robert, qui avait t le plus terrible homme qui fut jamais, plus fier
et plus orgueilleux qu'un lion, tait alors bien doux et bien
dbonnaire; il avait aussi bonne contenance que jamais eut prince de la
terre. Il tait si las et si abattu de la peine et de la fatigue qu'il
avait endures qu'il ne pouvait ni boire ni manger. Il se mit  genoux
pour faire son oraison et commena  prier Dieu dvotement pour que, par
sa grande misricorde, il le voult garder de l'ennemi de l'enfer et
pour qu'il lui plt de lui donner la victoire sur le diable. Quand il
fut nuit, l'ermite fit coucher Robert en une petite chapelle prs de
l'ermitage, et ne cessa toute la nuit de prier Dieu pour lui,  cause de
sa grande repentance. Et l'ermite fut si long en son oraison qu'il
s'endormit.


XIX

Comment l'ange de Dieu annona  l'ermite la pnitence qu'il devait
donner  Robert le Diable.

Tout aussitt qu'il fut endormi par la volont de Dieu, il songea, et il
crut entendre un ange qui tait envoy de Dieu et lui disait: Homme,
Dieu te demande par moi si Robert veut avoir et obtenir pardon de ses
pchs. S'il le veut, il faut qu'il contrefasse le fou et le muet et
qu'il ne mange que ce qu'il pourra ter aux chiens; il faut qu'il reste
en cet tat, sans parler ni manger, tant qu'il plaira  Dieu de l'y
maintenir, et jusqu' ce qu'il ait fait pnitence de ses pchs.

Alors l'ermite s'veilla tout effray et pensa longuement sur son songe.
Quand il eut beaucoup pens, il commena  louer et  remercier Dieu de
ce qu'il avait pris piti de son pcheur, puis il se mit en oraison en
attendant le jour. Et quand le jour fut venu, il fut mu d'ardent amour
envers Robert, l'appela et lui dit: Mon ami, venez vers moi. Et
incontinent Robert s'approcha du saint ermite en grande contrition et
avec repentir de tous ses pchs; il les confessa encore et l'ermite lui
dit: Mon fils, j'ai pens  la pnitence qu'il vous convient de faire
et d'accomplir, afin que vous puissiez obtenir grce et pardon de tous
les pchs que vous avez faits. Vous contreferez le fou et ne mangerez
rien, sinon ce que vous pourrez ter aux chiens quand on leur aura donn
 manger. Et vous vous garderez de parler et resterez muet. Ainsi a t
ordonne  moi par Dieu votre pnitence. Vous ne ferez nul mal 
personne qui soit au monde; et vous resterez en cet tat jusqu' ce
qu'il plaise  Dieu de vous faire savoir que vous avez fait assez
pnitence. Et je vous recommande et vous enjoins de faire et d'accomplir
expressment ces choses; car, quand vous aurez fait votre pnitence, il
vous sera mand de par Dieu que vous cessiez.

Quand Robert eut entendu ces mots, il fut fort joyeux et remercia Dieu
de ce qu'il tait quitte et absous pour si peu. Alors il prit cong de
l'ermite et s'en alla en grande humilit et dvotion, commenant son
pre punition. Il lui semblait qu'elle tait trop petite et de peu
d'importance, vu les grands pchs qu'il avait commis du temps de sa
jeunesse. Dieu montra alors un beau miracle et sa grande bont, quand,
par sa grande misricorde, un homme plus orgueilleux qu'un paon, plus
flon qu'un tigre, plus rempli de tous maux et pchs que nul homme ne
fut jamais, devint innocent, humble, gracieux, doux et bnin comme un
agneau. Tout s'tait chang de mal en bien.


XX

Comment Robert prit cong de l'ermite et s'en retourna  Rome faire sa
pnitence.

Robert quitta donc l'ermite. Il arriva  Rome, et, tant arriv, il se
prit  cheminer par la ville, contrefaisant le fou; mais il ne chemina
gure sans attirer  lui plusieurs petits enfants qui croyaient qu'il
tait fou, et tous ensemble allaient courant aprs lui avec des cris
moqueurs et lui jetant de vieux souliers. Les gens de Rome qui le
voyaient le raillaient et criaient comme les enfants.

Quand il eut un peu demeur dans la cit de Rome, il arriva un jour
qu'il se trouva prs de la maison de l'empereur. La porte s'tant
ouverte, il entra et se promena par la salle; tantt il allait fort,
tantt il allait doucement; puis il courait et ensuite s'arrtait tout
coi: car il ne demeurait gure en un lieu. L'empereur, qui tait l, y
prit garde, et dit  un de ses cuyers, en parlant de Robert: Voyez le
plus bel cuyer que j'aie jamais vu; car il a beau corps et de bonne
forme; faites-lui donner  manger; appelez-le et faites-le bien servir.

[Illustration]

L'empereur l'appela; mais Robert ne rpondit mot: on le fit asseoir  la
table; il ne voulut ni boire ni manger, quoiqu'on lui prsentt de
grands plats. Tous ceux qui taient prsents s'merveillaient de ce
qu'il faisait si mauvaise chre et ne voulait rien manger  si bonne
table. L'empereur avisa un chien qui tait sous la table et lui jeta un
os, que celui-ci se prit  ronger aussitt. Quand Robert vit le chien
tenir l'os, incontinent il sortit de la place  laquelle il tait assis,
et, courant aprs lui, fit tant qu'il le lui ta. Le chien voulut se
revancher. L vous eussiez eu beaucoup de plaisir; car Robert et le
chien tiraient chacun par un ct, et Robert tait couch par terre,
mangeant  un bout, et le chien  l'autre.

Il ne faut pas demander si l'empereur et tous ceux qui taient l
prsents taient aises de voir la conduite de Robert envers le chien.
Toutefois Robert fit tant qu'il lui ta l'os et commena  manger, car
il avait grand'faim, tant  jeun depuis longtemps. L'empereur, qui
regardait toutes ces choses, jeta  un autre chien un pain entier; mais
aussitt Robert le lui ta, le rompit, en donna au chien, comme cela
tait juste, et mangea. L'empereur commena  rire quand il vit cela,
puis il dit  ses gens: Nous avons ici le fou le plus singulier et le
plus vaillant que j'aie vu de ma vie. Je crois qu'il ne prend ni ne
mange rien que par le moyen des chiens.

Et afin que Robert pt manger son sol, tous ceux de la maison de
l'empereur donnaient  manger en grande abondance aux chiens. Quand
Robert eut bien mang, il commena  se promener par la salle, tenant
son bton en sa main, et frappant contre les bancs et les murailles
comme s'il et t fou. Et en se promenant par la salle, il trouva une
porte qui donnait sur un beau verger, o il y avait une fontaine.
Robert, qui avait trs-grande soif, y but tant qu'il fut rassasi.

Quand la nuit s'approcha, Robert se tint auprs d'un chien, et il le
suivait, quelque part qu'il allt. Le chien, qui avait coutume de
coucher sous un degr, y retourna coucher. Robert, qui ne savait o il
devait reposer, s'en fut coucher auprs du chien pour dormir cette nuit.
L'empereur, qui regardait tout, eut piti de Robert et commanda de lui
apporter un lit et qu'il ft couch bien droit. Alors deux serviteurs
apportrent un lit; mais Robert ne voulut pas que le lit demeurt; il
fit signe qu'on le remportt, aimant mieux coucher sur la terre que sur
le lit qui tait mou. Et il fit signe  ceux qui taient l de s'en
retourner. L'empereur s'en tonna grandement, et derechef commanda qu'on
apportt du foin  grande foison pour mettre sous Robert qui, tant las
et rompu, se coucha pour dormir et se reposer.

Pensez et considrez quelle vertu de patience il y avait en Robert: car
celui qui auparavant avait accoutum de coucher en un lit mol, bien
encourtin de belles toiles fines, dans une chambre bien pare et
tapisse, de boire d'excellents vins et des breuvages dlicats, mangeant
viande exquise, comme il appartenait  sa condition, tait si chang de
manires qu'il lui fallait boire et manger, se coucher et se lever avec
les chiens. Chacun avait l'habitude de l'appeler Monseigneur et de lui
faire honneur comme  l'homme le plus craint qui ft sur la terre.
Maintenant chacun l'appelle fou et se moque de lui et le mprise. Hlas!
quelle douleur pouvait avoir Robert quand il tait contraint de souffrir
et d'endurer de telles choses. Mais un homme patient peut supporter tout
sans injure ni honte: car qui est rempli de vertu ne peut tre du.
C'est un mrite  l'homme de prendre en patience les injustices et les
outrages dont on l'accable  tort en ce monde; car en l'autre il obtient
la grce et l'amour de Dieu, et bien souvent par l croissent en lui
vertus, honneurs et richesses.

Robert vcut longtemps en cet tat; et le chien, qui connaissait que
pour l'amour de Robert on lui donnait  manger plus que de coutume, se
prit  l'aimer trs-fort, et  toute heure du jour lui faisait fte et
caresse.


XXI

Comment le snchal de l'empereur assembla grand nombre de Sarrasins
pour faire la guerre  l'empereur, parce qu'il ne voulait pas lui donner
sa fille en mariage.

Le temps de la pnitence de Robert dura sept annes environ, durant
lesquelles il contrefit le fou et le muet en la maison de l'empereur.
Celui-ci avait une fille qui tait muette et jamais n'avait parl.
Nonobstant cela, le snchal de l'empereur, qui tait un puissant
seigneur, l'avait fait demander et la voulait avoir pour femme. Mais
l'empereur, sentant que c'et t ternir l'honneur de sa race, n'y
voulut point consentir. Le snchal en fut mcontent contre l'empereur
et en eut grand chagrin, songeant en lui-mme qu'il lui ferait la
guerre. Il commena donc  assembler une grande arme pour faire la
guerre  l'empereur; car il lui semblait bien que par la force il aurait
bientt conquis tout l'empire; il fit grand amas de Sarrasins, et, avec
toute sa compagnie, il vint auprs de la ville de Rome et voulut
l'assiger. L'empereur appela tous ses barons et toute sa chevalerie, et
tint conseil avec eux, disant: Seigneurs, avisons  ce que nous pouvons
faire contre ces misrables Sarrasins qui nous viennent assiger et
faire outrage, ce dont j'ai grande douleur; car ils tiennent dj tout
le pays en leur sujtion, et nous tueront tous, si Dieu ne nous aide par
sa grce et sa misricorde. Aussi je vous prie de trouver moyen de les
dtruire, afin qu'avec une puissante arme nous les allions assaillir,
et que nous les empchions de sjourner plus longuement.

Alors les barons et les chevaliers, qui taient tous de mme opinion,
dirent: Sire, vous avez sagement parl; nous sommes tous d'accord et
prts  dfendre tous vos droits; et nous ferons tant qu'avec le plaisir
de Dieu nous les ferons tous mourir de male mort [34]; et ils maudiront
l'heure o ils entrrent en cette vie d'ici-bas.

[Note 34: De mauvaise mort, de mort cruelle.]

L'empereur fut joyeux de la rponse des barons; et aussitt il fit crier
par la cit de Rome que tous les hommes qui pourraient porter les armes
eussent  se tenir prts, afin d'assaillir les musulmans et de les faire
tous mourir. Incontinent chacun se rendit vers l'empereur pour
l'accompagner. Ils allrent ensemble, en belle ordonnance, assaillir les
Sarrasins; l'empereur y tait en personne. Mais, quoique la puissance
des Romains ft grande, ils eussent t dfaits si Dieu ne leur et
envoy Robert pour les secourir.


XXII

Comment Dieu envoya par un ange un cheval et des armes blanches  Robert
pour aller secourir les Romains.

Quand le jour fut venu o l'empereur et les Romains devaient avoir
maille  partir [35] avec les Sarrasins, gens du snchal, Robert tait
all  la fontaine o il tait accoutum de boire. Il vint une voix du
ciel qui parlait doucement, disant: Robert, Dieu te mande que
sur-le-champ tu t'armes de ces armes blanches, que tu montes sur ce
cheval que je t'amne et que tu ailles secourir l'empereur.

[Note 35: Maille  partir, maille  partager. La maille tait une pice
de monnaie de valeur extrmement petite, de sorte qu'il tait impossible
de partager rellement cette valeur en deux et que cela devenait
forcment une occasion de querelle.]

[Illustration]

Robert ne put songer  dsobir au commandement que l'ange lui fit; il
s'arma aussitt des armes blanches que l'ange avait apportes, puis
monta sur son cheval. La fille de l'empereur tait aux fentres, par
lesquelles on pouvait voir dans le jardin o est la fontaine. Elle vit
comment Robert s'tait arm. Si elle et pu parler, elle n'et pas
manqu de le rvler; mais elle tait muette.

Robert, ainsi arm et mont, s'en fut vers l'arme de l'empereur, que
les Sarrasins serraient de bien prs; car, si Dieu et Robert n'y eussent
travaill, l'empereur aurait t dfait et tous ses gens eussent t mis
 mort. Mais, ds que Robert fut arriv, il se mit en la plus grande
mle des Sarrasins et commena  frapper  droite et  gauche sur les
ennemis. L vous l'eussiez vu trancher ttes, couper bras et faire
tomber gens et chevaux par terre. Il ne frappa pas un coup qu'il ne mt
 mort quelqu'un de ces Sarrasins. Ainsi Robert tellement travailla, que
le champ de bataille demeura  l'empereur.


XXIII

Comment, aprs que Robert eut dfait les Sarrasins, il retourna  la
fontaine.

Lorsque le champ et l'honneur de la bataille furent ainsi demeurs 
l'empereur aid de Robert, celui-ci retourna tout arm sur son cheval 
la fontaine et se dsarma; puis il mit ses armes sur le cheval, qui
aussitt s'vanouit. La fille de l'empereur, qui voyait cela, en tait
fort tonne; elle l'et volontiers dit; mais, vous le savez, elle ne
pouvait prononcer mot, et jamais n'avait parl.

Robert avait le visage tout gratign des coups qu'il avait reus en la
bataille; mais il n'en avait pas rapport d'autre mal.

L'empereur, tout joyeux, remercia Dieu de ce qu'il lui avait donn la
victoire et retourna en son palais. Quand ce fut l'heure de souper,
Robert se prsenta  l'empereur, ainsi qu'il en avait l'habitude,
contrefaisant le fou et le muet. L'empereur, qui regardait volontiers
Robert, vit qu'il tait bless et crut que c'tait l l'ouvrage de ses
serviteurs. Aussi, dit-il en colre: Il y a ici de mauvaises gens; car,
tandis que nous tions  la guerre, on a battu ce pauvre homme, et c'est
un grand pch, puisqu'il ne fait de mal  personne et ne dit du mal de
personne, tant aussi dbonnaire et d'aussi bon commerce que cela se
peut.

Un chevalier rpondit: Oui, seigneur, tandis que nous tions  la
bataille, les gens qui sont rests ici lui ont fait ces blessures.
L'empereur dfendit  tous ses gens de le toucher.

Aprs quoi il interrogea tous ses chevaliers pour savoir s'ils
connaissaient celui par lequel ils avaient t secourus, et sans lequel
ils taient perdus. Je ne sais, dirent-ils, qui il peut tre, mais sans
lui nous tions tous dshonors. C'est le plus vaillant et hardi
chevalier que jamais on ait vu. Quel qu'il soit, il y a en lui grande
vaillance.

En entendant ce langage, la fille de l'empereur s'approcha de son pre
et lui fit des signes pour expliquer que c'tait par Robert qu'ils
avaient eu la victoire. L'empereur n'entendait pas le langage de sa
fille. Il fit venir sa matresse devant lui, pour savoir ce qu'elle
voulait dire. La matresse entendit ce que la princesse disait et le fit
comprendre  l'empereur en cette sorte: Votre fille veut dire que ce
fou a tant fait, que sans lui vous eussiez t vaincu et eussiez perdu
la bataille; que c'est par lui que vous avez eu gain de cause contre vos
ennemis, et qu'il a combattu de faon  gagner la victoire.

L'empereur se prit  rire et se moqua de ce que la matresse disait; et
de cela il se courroua et lui dit: Vous devriez bien lui enseigner 
se bien conduire; vous me la gtez, et il vous en cuira si vous n'y
prenez garde. Ce serait grand abus de penser que ce fou, qui est un vrai
innocent [36], se ft comport ainsi en homme de coeur et de sens, vu
qu'il n'a ni force ni pouvoir.

[Note 36: Une me simple.]

Quand la jeune fille eut ainsi entendu parler son pre, elle se retira,
quoiqu'elle st bien comment la chose tait arrive. La matresse la
suivit,  cause de la grande peur que les paroles de l'empereur lui
causaient. Rien ne fut donc connu jusqu' ce que le snchal, ayant
rassembl des forces plus considrables, vint derechef assiger Rome.
Et, de fait, il et cras les Romains sans le chevalier qui les avait
secourus autrefois, et qui vint encore les secourir par le commandement
de l'ange. Il se comporta si vaillamment qu'il battit tous les
Sarrasins. Il n'y avait homme si hardi qui ost l'attendre. Tous ses
ennemis, il les menait devant lui comme un loup fait un troupeau de
brebis. Tout le monde en tait bahi, car il frappait sur cette canaille
comme le boucher sur la chair de boucherie, et nul n'chappait. Chacun
des gens de l'empereur prenait garde  ce chevalier; mais, quand la
bataille fut finie, nul ne put dire ce que ce chevalier devint, hormis
la fille de l'empereur, qui vit Robert s'armer et se dsarmer comme la
premire fois; mais elle garda le secret.


XXIV

Comment Robert gagna la troisime bataille, o tous les Sarrasins furent
tus.

Peu de temps aprs l'arme des Sarrasins revint, avec une plus grande
puissance, devant la cit de Rome. Mal leur en prit, car ils y
demeurrent tous, grce  Robert.

Avant que l'empereur allt les combattre, il manda ses chevaliers et
leur ordonna, si le chevalier blanc revenait, de faire tout leur
possible pour le prendre, afin qu'il st de quelle nation il tait. Les
chevaliers rpondirent qu'ils le feraient.

[Illustration]

Quand la journe fut venue, grand nombre des meilleurs chevaliers de
l'empereur s'en allrent en un bois, en embuscade, pour essayer de
prendre le chevalier blanc; mais ils perdirent leur peine, car ils ne
purent savoir d'o il venait. Quand ils le virent batailler, ils
sortirent tous du bois; l vous eussiez vu de grands coups se donner,
harnais reluire, trompettes et clairons sonner pour pouvanter les
Sarrasins, et lances se rompre, et gens et chevaux tomber; c'tait
plaisir  voir cette fte. Robert, qui tait venu sur son cheval blanc
et avec ses blanches armes, se mit au plus fort de la mle, et nul, si
hardi qu'il ft, n'osait l'attendre,  cause des grands coups qu'il
donnait, car il frappait d'estoc et de taille [37], et ne perdait pas un
coup. A l'un il rompait la tte,  l'autre les reins: tous demeurrent
morts.

[Note 37: De la pointe et du tranchant.]

Les Romains se ralliaient autour de lui et prenaient courage. De la
grande joie qu'ils avaient de voir Robert ainsi besogner contre cette
canaille, la force leur croissait tellement, qu'avec son aide tous les
Sarrasins furent occis: de quoi on eut grande joie en la cit de Rome.


XXV

Comment un des chevaliers de l'empereur mit un fer de lance dans la
cuisse de Robert.

Quand la journe fut passe et la bataille gagne, chacun s'en retourna
 son htel, et Robert voulut aller vers la fontaine du verger pour
quitter ses armes, comme il avait dj fait deux fois; mais les
chevaliers qui s'taient remis en embuscade dans le bois sortirent tous
ensemble, disant: Seigneur chevalier, parlez-nous, s'il vous plat. Qui
tes-vous? et de quel pays, de quelle contre?

Quand Robert les ouit parler, il fut tout bahi, et se mit  piquer son
cheval,  courir et  fuir, afin de n'tre pas connu; et il fit tant
qu'il chappa  ces chevaliers, et que nul ne put savoir ce qu'il
devint, hors un, lequel le suivit de fort prs, tenant une grande lance
en main, de laquelle il le frappa  la cuisse; et le fer y resta.
Toutefois Robert disparut, et, arriv  la fontaine, quitta ses armes et
les mit sur son cheval. Tout disparut, et il ne sut ce qu'tait devenu
le cheval avec les armes; mais il demeura bless de la lance, dont il
sentait grande douleur. Il tira lui-mme le fer de la cuisse et le cacha
entre deux pierres de la fontaine. Il ne savait o aller pour panser sa
plaie, de peur d'tre reconnu; il la pansa lui-mme, prenant de l'herbe
et la plaant dessus, aprs quoi il ramassa de la mousse et en fit un
bandage, afin que l'air n'entrt point dans la plaie. La fille de
l'empereur, qui tait  la fentre, voyant tout cela, n'eut garde de n'y
pas faire attention, et elle commena aussi  aimer Robert.

Cependant personne ne savait qui tait le chevalier aux armes blanches.

Quand Robert eut pans sa plaie, il vint  la cour pour avoir  souper;
mais il clochait fort pour le coup qu'il avait reu, et cela paraissait,
quelque soin qu'il et de clocher le moins possible. Bientt aprs
arriva le chevalier qui avait bless Robert, lequel raconta  l'empereur
comment le chevalier lui avait chapp et comment il l'avait bless. Il
dit: Je crois que ce n'est qu'un esprit et qu'il n'a pas de corps, car
il n'a dit mot et ne m'a pas voulu rpondre. En tout cas, je prie Dieu
qu'il se rtablisse, car il tait fort bless. Mais, sire, voici ce que
vous ferez si vous me voulez croire, et si vous voulez savoir qui est le
chevalier aux armes blanches: c'est que vous fassiez crier par toutes
les villes, cits et chteaux, que, s'il y a un chevalier qui ait armes
blanches et cheval blanc, ce chevalier doit venir vers vous et apporter
le fer de la lance dont il a t bless  la cuisse et montrer sa plaie.
Promettez-lui votre fille pour femme, et, aprs vous, la moiti de votre
empire.

Quand l'empereur entendit ainsi parler le chevalier, il fut joyeux et
dit qu'il avait sagement parl; et aussitt il fit publier par tout son
empire ce que ce chevalier avait conseill.


XXVI

Comment le snchal se mit un fer dans la cuisse pour avoir la fille de
l'empereur.

Les cries faites et publies vinrent  la connaissance du tratre
snchal, qui aimait tant la fille de l'empereur, et qui ne pouvait
l'avoir,  cause de sa trop grande outrecuidance. Aprs qu'il eut ainsi
entendu les cries, il s'avisa d'une fort grande malice qui lui tourna
depuis  dshonneur. Il fit chercher un cheval blanc, une lance et des
armes blanches, et se mit un fer de lance dans la cuisse avec grande
douleur et angoisse. Mais pour parvenir  tre empereur il endura
patiemment ce mal, et aussi pour avoir celle qu'il aimait. Hlas, c'est
mal fait  ceux qui veulent maintenir pendant toute leur vie leurs
folles amours! car,  la fin, douleur et honte en viennent.

Aprs cela, le snchal fit armer tous ses gens pour l'accompagner, et
il arriva  Rome en grand triomphe. Il tait bel homme, grand et
puissant; mais il tait si fier et si orgueilleux, qu'il n'avait pas son
pareil au monde.

Aussitt entr dans Rome, il se montra  l'empereur, en lui disant: Je
suis celui qui vous a si vaillamment trois fois secouru et qui a fait
mourir tant de gens pour l'amour de vous.

L'empereur, qui ne pensait pas  la trahison, rpondit: Vous tes un
bon et hardi chevalier; mais j'eusse bien pari le contraire, car on
vous tient pour un couard.

Le snchal dit avec colre: Sire, ne vous en tonnez pas, car je n'ai
pas le coeur si lche qu'on croit.

Et, disant ces mots, il tenait un fer de lance qu'il montra 
l'empereur, puis il dcouvrit sa plaie  la cuisse. Le chevalier qui
avait bless Robert tait l prsent; quand il vit le fer du snchal,
il se mit  sourire, car il voyait bien que ce n'tait pas le fer de sa
lance. Toutefois, de peur d'engager une querelle, il ne dit mot.


XXVII

Comment la fille de l'empereur commena  parler.

Et quand l'empereur et ses nobles barons qui taient assembls furent 
l'glise, o le snchal devait pouser la fille de l'empereur qui
n'avait jamais parl, Dieu fit un beau miracle pour soutenir le sage
Robert, duquel on ne tenait compte. Alors que le prtre voulait
commencer le service pour marier la jeune fille au snchal, celle-ci,
par la grce de Dieu, parla tout  coup et dit  son pre: Vous tes
bien simple de croire cet orgueilleux, car tout ce qu'il dit n'est que
mensonge. Il y a ici un homme saint et digne; c'est pour que je rende
hommage  son mrite que Dieu m'a rendu la parole; je lui en aurai
reconnaissance. Aussi bien, il y a longtemps que je connais les grandes
qualits qui sont en lui; et toutefois jamais on n'en a voulu croire les
signes que j'ai faits.

Quand l'empereur out ainsi parler sa fille, qui n'avait jamais parl,
il fut ravi et reconnut bien vite la trahison du snchal, qui s'enfuit
tout honteux.

Le pape, qui tait l, demanda  la fille de l'empereur qui tait celui
duquel elle parlait. Alors elle mena le pape et l'empereur son pre  la
fontaine; elle chercha et trouva les deux pierres sous lesquelles Robert
avait cach le fer de la lance. Puis elle dit au pape: Encore il y a
autre chose; par trois fois, ici, a t arm celui qui trois fois nous a
secourus et dlivrs de nos ennemis; j'ai vu trois fois son cheval et
ses armes; trois fois je l'ai vu s'armer et se dsarmer; mais je ne
saurais dire o le chevalier allait, ni d'o il venait, ni qui lui
donnait un harnais et des armes. Tout ce que je dis l est la vrit
pure, et c'tait cela que j'indiquais par mes signes.

Puis se retournant vers l'empereur: C'est lui qui a bien gard et
vaillamment dfendu votre honneur: il est donc juste que vous le
rcompensiez, et, s'il vous plat, nous irons lui parler.

Alors le pape, l'empereur et sa fille avec les barons allrent vers
Robert, qu'ils trouvrent couch au lit des chiens. Tous ensemble le
salurent. Robert ne rpondit rien.


XXVIII

Comment l'ermite trouva Robert, auquel il commanda de parler et dit que
sa pnitence tait accomplie.

L'empereur lui dit: Viens: mon ami, montre-moi ta cuisse; je veux la
voir.

Robert comprit, mais il faisait semblant de n'entendre point; il prit
une paille et commena  la rompre entre ses mains, comme par moquerie,
en pleurant. Et il fit maintes folies pour faire rire le pape et
l'empereur, et aussi maints battements pour les faire parler et leur
faire dire quelque chose nouvelle. L'empereur insistant lui dit: Je te
commande, je te conjure, si tu as puissance de parler, de nous
rpondre.

Mais Robert se leva en contrefaisant le fou, et, en faisant cela, il
regarda derrire lui  cause d'un bruit qu'il entendait. C'tait
l'ermite auquel il s'tait confess. L'ermite lui dit: Mon ami,
entendez-moi; je sais bien que vous tes Robert, lequel se nommait le
Diable; vous tes maintenant agrable  Dieu. C'est par vous que cette
contre a t dlivre des Sarrasins; aussi, de la part de Dieu, je vous
ordonne de parler et de ne plus faire le fou; c'est ainsi le plaisir de
Dieu. Il vous a pardonn et remis tous vos pchs aprs pnitence
suffisante.

Aussitt Robert se mit humblement  genoux et leva les mains au ciel, en
disant: Souverain roi des cieux, puisqu'il vous a plu de me pardonner
mes offenses, soyez lou, honor et bni.

Quand la fille de l'empereur et tous ceux qui taient l prsents
entendirent le beau langage de Robert, ils furent tous merveills. Il
leur sembla si beau, si doux et si gracieux d'esprit et de corps, que
c'tait chose merveilleuse. L'empereur, sur-le-champ, voulut lui donner
sa fille; mais l'ermite n'y voulut pas consentir, et force fut que
chacun se retirt chez soi.


XXIX

Comment Robert revint  Rome pour pouser la fille de l'empereur.

Aprs que Robert eut obtenu le pardon de ses pchs et qu'il s'en fut
all hors de Rome, Dieu lui fit annoncer par trois fois par son ange
qu'il et  y rentrer, afin d'pouser la fille de l'empereur.

Robert obit, rentra dans Rome et pousa la fille de l'empereur en grand
triomphe. Il y eut honorable et belle assemble; tous tmoignaient une
grande joie  la fte; nul ne pouvait se rassasier de regarder Robert;
ils disaient: Par lui nous sommes hors des mains de nos ennemis. La
fte dura quinze grands jours; aprs qu'elle fut passe, Robert voulut
retourner en Normandie pour visiter son pre et sa mre; il demanda
cong  l'empereur, lequel lui donna des gens pour l'accompagner et de
beaux et riches dons en or, argent et pierres prcieuses.

Robert et sa femme arrivrent  Rouen, o ils furent reus avec une joie
bien vive: car les Normands taient en grand dcouragement de ce que le
duc, pre de Robert, tait mort, et de ce qu'ils taient ainsi rests
sans seigneur. Robert conta  sa mre toutes ses aventures, et la
duchesse pleurait des peines et des tourments que son enfant avait
soufferts.


XXX

Comment un messager arriva devant le duc Robert et lui dit que
l'empereur lui mandait de venir le secourir contre le snchal.

Cependant il arriva un messager que l'empereur envoyait  Robert. Le
messager vint saluer le duc et lui dit: Seigneur, l'empereur m'a
envoy, et vous prie de le venir secourir contre le snchal, qui s'est
rvolt.

Robert fut afflig de cette nouvelle. Il assembla les plus vaillants
chevaliers de Normandie et se mit en chemin. Lorsqu'il arriva, le
snchal tenait dj le trne en sa puissance. Tratre, dit Robert, tu
n'chapperas pas. Dfends ta vie, puisque tu as mis  mort l'empereur
ton matre. Et, disant ces mots, il serra les dents et vint courant
contre le snchal. Il lui donna un si grand coup sur son casque qu'il
le rompit et lui fendit la tte jusqu'aux mchoires. Le tratre snchal
tomba mort sur la place. Robert le fit jeter  la rivire.


XXXI

Comment, aprs que le duc Robert eut mis  mort le snchal, il s'en
retourna en Normandie.

Quand Robert eut fait jeter  l'eau le snchal et mis en paix les
Romains, il s'en retourna  Rouen avec sa compagnie; il y trouva sa mre
et sa femme, qui prouva une grande douleur quand elle sut que
l'empereur tait mort ainsi par le fait du tratre snchal. La
duchesse, mre de Robert, la consolait et cherchait  lui donner toutes
les distractions qu'elle pouvait imaginer.

Pour mettre fin  cette histoire, nous laisserons le deuil de la jeune
duchesse et parlerons encore un peu de Robert, lequel, en sa jeunesse,
fut si pervers, si mauvais et si enclin  tous les vices, que c'tait un
prodige de malice. Depuis il fut comme un homme sauvage, sans parler,
comme une bte; ensuite, reprenant son rang et combl d'honneurs, il
vcut longuement et saintement avec sa femme et en bonne renomme. Il
eut d'elle un beau fils nomm Richard [38], qui fit avec l'empereur
Charlemagne plusieurs grandes prouesses, et aida  accrotre et exalter
la foi chrtienne.

[Note 38: Richard est le hros du conte qui a pour titre: _Richard sans
Peur._]

    Cette histoire apprend qu'il ne faut
    Dsesprer jamais de faire pnitence;
    Il n'est dfaut,
    Il n'est offense,
    Il n'est crime cruel qu'on ne puisse oublier:
    Le tout est de s'humilier.




                           JEAN DE PARIS.




La premire dition du joli roman de _Jehan de Paris_ parat tre celle
qui fut publie par Chaussard, in-4 Gothique, en 1554.

Il y avait sept ans que le roi Franois Ier tait mort, et l'histoire
romanesque de Jean de Paris, roi de France lequel fict de grandes
prouesses, n'tait rien autre chose qu'une allusion enjoue, piquante
et assez fire, aux luttes incessantes que le vainqueur de Marignan, le
vaincu de Pavie, avait eu  soutenir contre les divers princes de
l'Europe et particulirement contre le roi d'Angleterre Henri VIII et
contre Charles Quint, empereur d'Allemagne et roi d'Espagne, comte de
Flandre, duc de Milan, souverain de Naples et des Indes.

On aurait tort de croire que la suprmatie des monarques franais sur
les autres rois d'Europe date seulement de Louis XIV. Ds Philippe
Auguste, ds saint Louis, et mme auparavant, les chefs de la nation
franaise taient ceux sur lesquels l'Europe attachait le plus
respectueusement ses regards, et les empereurs d'Allemagne, les princes
de Castille ou les souverains de l'Angleterre taient loin, mme aux
plus mauvais temps de l'histoire de France, d'exercer sur l'imagination
des peuples une influence semblable  celle de nos rois.
Particulirement au seizime sicle, et en dpit des grands progrs
accomplis par la monarchie espagnole, on regardait le roi de France
comme le roi par excellence. C'tait Charles VII, qui avait reconquis
son royaume aid d'un ange; c'tait Louis XI, qui avait si opinitrement
dfendu son autorit royale et qui avait vu prir Charles le Tmraire;
c'tait encore Charles VIII, le conqurant de Naples; c'tait surtout le
roi chevaleresque, le roi des ftes, l'ami des draps riches, des
pierreries, des ciselures, des tableaux, des statues, des chteaux
lgants et des grands parcs, le pompeux Franois Ier, ce magnifique et
voluptueux seigneur, dont les gens d'alors ne voyaient que les qualits,
et auquel ils pardonnaient ses dfauts en piti de ses infortunes.

Il n'y a pas dans toute la Bibliothque bleue une oeuvre plus franaise.
Le sentiment national y clate  chaque page. Voil le hros qui, en
luttant corps  corps, renversa sur le sol le gros Henri VIII, dans les
jours de fte du _Camp du drap d'or_; voil celui qui fit plus d'une
fois peur  Charles-Quint et qui, en dpit de ses dfaites, ne cessa de
lui rsister.

On ignore le nom de l'crivain qui a rdig cette gracieuse et
spirituelle lgende. Ce Jean de Paris est un personnage bien aimable, en
qui se confondent Philippe le Hardi, Jean, le pre de Charles V, et
Franois Ier. C'est le portrait du roi de France tel que la France
aimait que ft son roi. Nous n'avons pas eu beaucoup de retouches  y
faire.




                              JEAN DE PARIS.




I

Comment le roi d'Espagne se vint jeter aux pieds du roi de France pour
lui demander secours.

Il y eut jadis un roi de France sage et vaillant qui avait un fils g
de trois ans, nomm Jean; ce roi tait  Paris avec sa noblesse, car en
ce temps-l on ne parlait point de guerre en France. Un jour qu'il se
trouvait dans son palais, le roi d'Espagne vint se prosterner  ses
pieds en versant des pleurs et poussant des gmissements. Ce que voyant,
le roi de France lui dit: Beau frre et ami, modrez votre douleur
jusqu' ce que nous en sachions la cause; car nous vous aiderons, si
nous la connaissons, de tout notre pouvoir.

--Sire, dit le roi d'Espagne, je vous remercie humblement de l'offre
qu'il vous plat de me faire, parce que, vous et vos prdcesseurs, vous
tes les dfenseurs de toute royaut, de toute noblesse et de toute
justice. Je suis venu  vous pour vous dire mon infortune. Sachez, sire,
qu' tort et sans raison,  cause d'un nouveau tribut que j'avais mis en
mon royaume pour viter la dangereuse entreprise que le roi de Grenade,
infidle  notre sainte loi, avait faite contre mon trne, on a excit
le peuple contre moi, si bien qu'ils m'ont voulu faire mourir, et il m'a
fallu m'en tirer du mieux que j'ai pu. Ils tiennent la reine ma femme,
et une petite fille de trois ans, assiges dans une de nos villes
nomme Sgovie[39]; et ils ont dcid de les faire mourir pour avoir mon
royaume.

[Note 39: Ville de la Vieille-Castille o il y avait de nombreuses
fabriques de drap, clbres au moyen ge, et qui tait presque toujours
le centre des mouvements populaires.]

En disant cela, il se pmait aux pieds du roi de France, lequel le fit
bientt relever et lui parla en cette manire: Frre, ne veuillez pas
affliger votre coeur, mais prenez courage comme il convient; car je vous
promets que demain matin j'enverrai des lettres aux barons et au peuple
de votre royaume; et, s'ils ne veulent m'obir, j'irai moi-mme et je
les mettrai  la raison.

Quand le roi d'Espagne entendit cette promesse, il fut bien joyeux, et
il dit au roi qu'il le remerciait d'un secours si gnreusement offert.
Et de cette offre, j'en rponds, furent bien joyeux aussi les barons de
France; car ils avaient beau dsir de se distinguer par des faits
d'armes, vu qu'il y avait longtemps qu'on n'avait vu de guerre en
France. Tout ce jour, le roi d'Espagne fut bien ft; il ne fut parl
que de faire bonne chre, et les barons et gentilshommes franais se
mirent  faire des joutes pour rjouir l'hte de leur roi.


II

Comment le roi de France crivit aux barons d'Espagne qu'ils eussent 
rparer le tort qu'ils avaient fait  leur roi.

Le lendemain matin, le roi fit crire une lettre comme il suit; et en la
marge tait crit: DE PAR LE ROI, et le contenu de la lettre tait tel:
Trs-chers et bien-aims barons, nous avons reu la plainte de notre
frre le roi d'Espagne, votre naturel seigneur, comme quoi vous l'avez 
tort chass de son royaume; et, qui plus est, comme quoi vous tenez
assige notre soeur, sa femme, et vous vous tes rendus coupables
d'autres mchancets envers votre roi, ce qui est de mauvais exemple. A
cause de cela, nous voulons savoir la vrit, afin de donner
satisfaction en bonne justice; car nous avons mis votre roi en bonne
sauvegarde, lui, sa famille et tous ses biens: vous mandant que sans
dlai vous leviez le sige de Sgovie et laissiez la reine, votre
honore dame, et lui soyez obissants comme vous l'tiez; et envoyiez
quarante des principaux d'entre vous, avec la compagnie qu'il vous
semblera bon de choisir, pour me dire les causes qui vous ont dtermins
 agir ainsi et m'en donner raison comme il appartiendra; vous
notifiant, nous, que si vous y manquez, nous irons en personne et en
tirerons punition telle qu'il en sera toujours gard mmoire. Fait 
Paris, le premier jour de mars. Et au-dessus desdites lettres tait
crit: _Aux barons et au peuple d'Espagne._

Aussitt le roi fit partir un messager auquel furent donnes les
lettres, et il lui commanda de faire diligence.


III

Comment le hraut de France apporta la rponse que lui avaient faite les
barons d'Espagne.

Quand le hraut fut de retour  Paris, il s'en alla descendre au palais,
puis il entra dans la chambre o tait le roi, auquel il dit: Sire,
qu'il vous plaise savoir que je viens de Sgovie, o j'ai trouv le
peuple qui tient la reine assige. J'ai prsent vos lettres aux barons
et aux capitaines de l'arme, qui se sont assembls et les ont fait lire
par un de leurs officiers; aprs quoi, ils m'envoyrent qurir, me
firent rponse de bouche, disant qu'ils s'tonnaient de ce que vous
preniez souci d'une chose qui en rien ne vous touche, et que vous ne
vous mettiez pas en peine de les venir chercher: car, malgr vos lettres
et toutes vos menaces, ils ne laisseront pas de mettre fin  leur
entreprise, vu qu'ils n'ont rien  faire avec vous. Je les requis de me
donner rponse crite; mais ils me rpondirent que je n'en recevrais
point, et que j'eusse  quitter le pays en six heures. Quand je vis que
je ne pouvais faire autre chose, je partis promptement. Il me semble, au
surplus, que la ville est assez forte pour tenir longtemps, et mme elle
est bien pourvue de vivres.

Quand le roi entendit la rponse, il fut bien mcontent, et non sans
cause; mais les barons de France en taient fort joyeux, car ils
dsiraient que le roi y allt en armes, comme il fit. Il manda ses
barons, capitaines et chefs de guerre, et,  la fin de mai, les rois de
France et d'Espagne partirent de Paris avec quarante mille combattants,
et vinrent passer  Bordeaux, d'o ils allrent  Bayonne[40].

[Note 40: Bordeaux, chef-lieu du dpartement de la Gironde, grand port
marchand.--Bayonne, sous-prfecture du dpartement des Basses-Pyrnes,
port de mer.]


IV

Comment le roi de France arriva en Espagne et ne trouva personne sur son
chemin, si ce n'est le gouverneur, lequel s'enfuit aussitt.

Quand le roi fut prs de l'Espagne, il fit mettre ses gens en ordre et
donna la conduite de l'arme au roi d'Espagne; ils entrrent dans le
pays toujours serrs et rangs en bon ordre, et ils ne trouvrent aucune
aventure digne de mmoire, avant d'avoir chemin jusqu'au coeur du pays
d'Espagne, o ils rencontrrent le gouverneur avec cinquante mille
combattants assez mal accoutrs. Quand ils virent les Franais si bien
rangs, le gouverneur et ses gens reculrent un peu, et un peu plus
encore, et  la fin ne furent plus aperus. Les Franais n'en tinrent
pas grand compte et marchrent pour faire lever le sige de Sgovie,
s'il n'tait dj lev. Burgos[41], chemin faisant, leur fut ouverte;
c'est une des bonnes cits du pays. Le roi la reut  merci, parce
qu'elle avait obi vite.

[Note 41. Ville considrable de la Vieille-Castille, entre Sgovie et
les Pyrnes.]


V

Comment les ambassadeurs des barons d'Espagne vinrent vers le roi de
France.

Quand le roi de France et celui d'Espagne eurent sjourn huit jours en
la ville de Burgos, ils se remirent en route. Une partie des villes qui
taient en rbellion ouverte furent prises ensuite et remises en
obissance par le roi de France, qui les punissait, et mme faisait
prir les rebelles, et pardonnait aux autres, tellement que bientt, de
toutes les villes, on apporta les clefs au roi trs-humblement. Huit
jours aprs ils arrivaient devant Sgovie; en chemin, ils trouvrent les
messagers des barons d'Espagne, qui venaient vers le roi pour traiter de
la paix, tout en se plaignant du roi d'Espagne. Mais, en fin de compte,
le roi de France, qui tait sage, vit leur malice et leur dit qu'ils
eussent  se mettre, s'ils le voulaient, en tat de dfense; car jamais
il ne les recevrait  merci, jusqu' ce qu'il et vu les nobles se venir
mettre  genoux devant le roi et lui demander pardon, et le peuple en
chemise; et encore il dit qu'il voulait avoir cinquante des plus
coupables pour les punir  son gr.


VI

Comment les ambassadeurs des barons d'Espagne rapportrent la rponse du
roi de France et comment le peuple vint vers lui en chemise, criant
merci.

Ceux qui taient venus en ambassade furent consterns, et non pas sans
raison; voyant qu'ils ne pouvaient rsister  la puissance de France, et
que dj les deux tiers du pays taient en la main du roi, ils firent
tant qu'ils obtinrent dix jours de rpit pour aller annoncer ces
nouvelles  ceux qui les avaient envoys; et, quand ils furent alls
vers eux et eurent fait leur rapport, les barons furent si tonns et
tous si abattus, que le plus hardi ne savait que dire.

Il faut savoir que le peuple n'tait pas d'accord avec les grands;
ceux-ci, voyant qu'ils ne pouvaient rsister, vinrent se mettre  la
merci du roi, comme les ambassadeurs le leur avaient conseill. Le roi
les reut, s'informa des principaux perturbateurs, et trouva que quatre
des plus grands personnages de l'Espagne avaient tout machin pour
parvenir  gouverner  leur volont. Ces gens furent pris, et aussi
cinquante complices, que le roi fit mener devant la reine, laquelle vint
au-devant du roi et de son mari. Quand elle fut arrive, elle se mit 
genoux et ne voulut point se relever jusqu' ce que le roi descendt de
cheval; il la releva alors en l'embrassant avec tendresse.

Et la reine, qui tait une sage princesse, dit: Trs-haut et
trs-puissant roi, puisque vous avez dlivr votre pauvre captive avec
tant de gnrosit, je prie Dieu qu'il me fasse la faveur de vous tre
reconnaissante.

--Belle soeur, dit le roi de France, ne parlons plus de rien et
rjouissons-nous seulement; allez voir votre mari qui est ici prs.

--Sire, dit-elle, quand je vous vois, je vois tout, et je ne veux pas
vous quitter jusqu' la ville.

Quand le roi vit la grande humilit de cette dame, il la fit monter 
cheval et la mena avec lui vers le roi son mari, qui fit fte  sa
venue. Puis ils s'en allrent en parlant de plusieurs choses jusqu'
Sgovie, qui fut toute tendue de tapisseries; et le roi de France fut
reu avec grand honneur et en triomphe, ce dont lui et ses barons et
tous ses soldats se trouvrent charms. Jamais ils n'avaient vu telle
gloire.


VII

Comment le noble et puissant roi de France entra en la ville de Sgovie
avec le roi et la reine d'Espagne, et avec plusieurs prisonniers qu'il
menait  sa suite pour en faire telle punition qu'il appartiendrait.

Cette fte dura quinze jours. Cependant le roi de France ne laissa pas
de faire justice de ceux qui avaient commenc la sdition: il fit
dresser un chafaud au milieu de la ville, et fit dcapiter devant tout
le peuple les quatre principaux coupables. Puis il envoya en chacune des
autres villes, pour leur ordonner d'obir  leur roi mieux qu'elles
n'avaient fait. Ainsi il remit le roi d'Espagne sur son trne, et ce roi
fut obi et plus craint que jamais. Puis le roi de France s'en retourna
en son pays.


VIII

Comment le roi d'Espagne et la reine sa femme, voyant que le roi de
France s'en voulait retourner, vinrent s'agenouiller devant lui, le
remerciant du service qu'il leur avait rendu et lui recommandant leur
fille.

Quand le roi et la reine d'Espagne virent que le roi s'en retournait,
ils ne surent en quelle manire le remercier du bien et de l'honneur
qu'il leur avait faits, et ils se jetrent  ses pieds, disant:
Trs-puissant roi, nous savons bien que vous ne pouvez longuement
demeurer ici,  cause des affaires de votre royaume, et il ne nous est
pas possible de vous rcompenser. Toutefois, sire, nous ferons ce qui
sera en notre pouvoir, vous priant que vous mettiez sur nous et sur nos
successeurs tel tribut qu'il vous plaira de mettre; car nous voulons
dornavant tenir notre royaume de vous, comme de bons et loyaux sujets.

Quand le roi entendit ces paroles, il eut piti d'eux et leur dit en les
relevant: Amis, croyez que ce n'est pas l'envie d'acqurir des terres
qui m'a fait venir en votre royaume, mais seulement la ferme volont de
conserver la justice et de sauver l'honneur des princes; ainsi, je vous
prie qu'il ne soit plus parl de ces choses, et ne pensez qu' maintenir
vos sujets dans le devoir et dans la crainte de Dieu. Par ce moyen, et
non autrement, vous vivrez en prosprit, et si quelque chose de mal
vous arrive, faites-le moi savoir, et sans faute je vous secourrai.

Quand ils virent le bel amour que le roi de France avait pour eux, la
reine prit sa fille, qui avait un peu plus de trois ans, entre ses bras:
Sire, dit-elle, puisque aussi bien nous avons mis toute notre esprance
en vous, nous dsirons que cette pauvre fille que vous voyez entre mes
bras vous soit recommande; car nous sommes hors d'esprance d'avoir
d'autres enfants. Si Dieu lui fait la grce de vivre jusqu' ce qu'elle
soit en ge d'tre marie, vous aurez pour agrable de la pourvoir comme
il vous plaira, et, aprs nous, vous lui donnerez le gouvernement de ce
pays, que vous protgerez et gouvernerez pour elle.

[Illustration]

Quand le roi de France vit cette grande humilit, il sentit son coeur
attendri, et ayant des larmes dans les yeux, il rpondit en cette
manire: Amis, je vous remercie de la grande affection que vous avez
pour moi; sachez que votre fille n'est pas une filleule  refuser. Si
Dieu donne  mon fils d'arriver en ge d'homme, je serai fort joyeux
qu'ils soient unis, et si je vis jusque-l, je vous promets bien que mon
fils n'aura point une autre femme.

--Sire, ne pensez pas, dit-elle, que monseigneur mon mari et moi nous
soyons assez prsomptueux pour avoir song qu'elle pourrait tre un jour
l'pouse de votre fils; seulement donnez-la  quelqu'un de vos barons,
car ce serait trop d'honneur pour nous que de la marier  votre fils, et
nous ne l'avons pas mrit.

--Certes, dit le roi, ce qui est dit est dit, et, s'il plat  Dieu que
nous vivions, il en sera parl plus amplement. Maintenant, nous ne
pouvons faire autre chose que prendre cong de vous.

--Vraiment, si vous le voulez bien, dit-elle alors, mon mari et moi,
avec tous nos barons, nous vous conduirons jusqu' Paris; car j'ai
trs-grand dsir de voir la reine de France.

Le roi reprit: Mes amis, vous ne pouvez venir; car votre peuple, qui
vient  peine de rentrer dans le devoir, pourrait profiter de votre
absence pour se rvolter de nouveau; tous les coupables ne sont pas
morts, et ceux qui restent pourraient entreprendre contre vous quelque
mauvaise conspiration. Pour cette raison je vous conseille de demeurer
ici et de les tenir en bonne paix, tout en tant sur vos gardes. Et
craignez Dieu, amis, et servez-le avant tout; vous vous en trouverez
bien, car sans sa grce vous ne pouvez rien avoir d'assur. Je vous
recommande aussi l'tat de notre mre la sainte glise, et les pauvres,
qui sont les membres de Jsus-Christ; et aussi gardez bien qu'ils ne
soient opprims ni fouls; Dieu vous aidera.

Aprs ces remontrances que le roi leur fit en prsence de plusieurs
seigneurs, barons et chevaliers, tant de Sgovie que du reste de
l'Espagne, ils prirent cong les uns des autres avec beaucoup de
chagrin.


IX

Comment le roi de France, aprs qu'il eut pris cong du roi d'Espagne et
de la reine, revint en son royaume.

Et enfin, pour abrger, le roi partit d'Espagne; ceux du pays
l'accompagnrent quelque temps, et le roi d'Espagne fit de riches dons
au roi et aux barons de France, tellement qu'il n'y en eut pas un de
l'arme qui n'en ft content, comme s'il tait revenu d'une conqute.
Ils retournrent vite  Paris, o ils furent honorablement reus; la
fte du retour dura dix grandes journes, puis chacun s'en alla revoir
sa maison.


X

Comment le roi de France mourut, quelques annes aprs son retour
d'Espagne.

Au bout de quatre ou cinq ans, le roi de France devint malade, et  la
fin mourut; ce qui causa un grand deuil par tout le pays, et affligea
particulirement la reine. On porta le corps du roi  Saint-Denis[42],
o taient aussi ceux des autres rois de France. Les obsques faites, la
reine prit le gouvernement du royaume et le maintint en paix.

[Note 42: Saint-Denis prs Paris. Il y a une glise fameuse qui a d 
Dagobert sa premire illustration, et qui depuis a t adopte pour le
lieu de spulture des rois de France.]


XI

Comment le roi d'Espagne eut des nouvelles certaines que le roi de
France tait mort et ordonna un grand deuil.

Les nouvelles arrivrent bientt en Espagne que le roi de France tait
mort; ce dont le roi et la reine et les barons menrent grand deuil. Il
n'y eut couvent ou glise o on ne fit des obsques, et le roi et la
reine se vtirent de noir pour un an. Nanmoins il n'y a deuil (et Dieu
a fait cela pour le bien) qui au bout de quelque temps ne se passe,
quand les gens sont loin les uns des autres.

Le roi et la reine d'Espagne firent lever leur fille honntement, lui
faisant donner des leons par les meilleurs matres et l'ayant instruite
 parler toutes les langues, si bien qu'on n'aurait pu trouver dans tout
le royaume une fille plus belle, plus sage et plus gracieuse. Le pre et
la mre devinrent vieux et leur fille gagna ses quinze ans. Alors ils
pensrent entre eux qu'il tait temps de la marier  quelqu'un qui,
aprs eux, conduist le royaume. Ils faisaient donc demander par tout
pays s'il tait un mari convenable pour leur fille, ayant de tout point
oubli la promesse qu'ils avaient faite au roi de France, si bien que
les nouvelles des recherches qu'ils faisaient vinrent au roi
d'Angleterre, qui pour lors tait veuf. Il songea  envoyer un
ambassadeur en Espagne.


XII

Comment le roi d'Angleterre prit pour fiance la fille du roi d'Espagne,
appele Louise-Herminie, par procureur.

Quand le roi d'Angleterre eut ou parler de cette fille qui tait si
belle et si bien leve, il se dcida tout de suite  la faire demander.
Il envoya donc une compagnie de chevaliers en ambassade pour demander la
princesse en mariage et lui faire de riches prsents. Le roi et la reine
d'Espagne furent joyeusement surpris et donnrent bonne rponse  la
demande. Ensuite les fianailles furent faites par procureur, et
Louise-Herminie fut pouse, au nom du roi, par le comte de
Lancastre[43]. Huit jours aprs les fianailles, les envoys
retournrent vers leur matre.

[Note 43: La famille de Lancastre a jou un grand rle dans l'histoire
d'Angleterre. Le comt de Lancastre est un des comts du nord, du ct
de la mer d'Irlande.]


XIII

Comment les ambassadeurs portrent  leur matre la nouvelle de ce
qu'ils avaient fait avec le roi d'Espagne.

Les ambassadeurs furent reus avec honneur par le roi d'Angleterre, qui
les interrogea sur le mariage. Le comte de Lancastre raconta ce qu'ils
avaient fait aprs leur arrive en Espagne, comment ils avaient parl au
roi et  la reine, qui taient bien aises de cette union, et comment
lui-mme, aprs avoir pous la princesse comme procureur, avait fix 
quatre mois de l l'poque de la noce. Le roi en fut si joyeux qu'il fit
crier par tout Londres qu'on et  faire fte l'espace de huit jours et
qu'on se rgalt de bonne chre, de bire d'cosse et de jambons fums.
Cependant le roi fit faire de grands prparatifs pour pouser celle qui
avait son coeur. Ne trouvant pas assez de drap d'or en son pays, il
rsolut de passer  Paris pour s'en fournir abondamment. Il partit donc
et alla  Paris en fort bonne compagnie; car en ce temps-l on ne
parlait pas de guerre entre l'Angleterre et la France. Il vint d'abord
descendre en Normandie avec quatre cents chevaux harnachs  la mode du
pays anglais; et cette bande fit si bien qu'on arriva  Paris, o tait
le jeune roi de France, g de dix-neuf  vingt ans, avec sa mre qui
tenait le royaume en bonne paix.


XIV

Comment la reine de France envoya au-devant du roi d'Angleterre les plus
grands de ses barons et les principaux des bourgeois de la ville de
Paris.

Quand la reine de France apprit la venue du roi d'Angleterre, elle
envoya vers lui les barons et les bourgeois de la ville de Paris en
bonne ordonnance. Le jeune roi de France n'tait pas alors  Paris; la
reine s'y trouva donc seule  l'arrive de la cour anglaise, et, pendant
le souper de bienvenue, le roi d'Angleterre dclara la cause de son
voyage et ne parla que de la beaut de sa future femme.

Aprs souper, les joueurs d'instruments vinrent et commencrent 
danser. Le roi anglais dsirait bien voir le jeune roi de France;
nanmoins, aprs avoir joyeusement pass le temps, il se retira, et ses
gens furent charms de l'honneur que la reine leur avait fait.

[Illustration]

Lorsque le jeune roi revint, il commena  louer grandement la reine du
bon traitement qu'elle leur avait fait; mais, quant  la reine, il lui
tait revenu le souvenir des paroles que le feu roi son mari avait dites
quand il revint d'Espagne, et comme quoi il avait accept pour son fils
la fille du roi d'Espagne. Elle lui en parla donc. Il fut mu, et
prenant sur-le-champ rsolution de l'avoir pour femme, il dit: Pour que
le roi d'Angleterre ne sache pas notre dessein, qui est juste, et pour
qu'il ne me prvienne pas, je le suivrai et changerai mon nom; et je
ferai aussi aller une arme  moi par une autre route, lui donnant, sans
qu'il y paraisse, des ordres et des nouvelles. Quand je serai par del
les monts, je verrai ce qu'il y aura  faire et le ferai. Et ainsi, ma
mre, je vous prie de me donner votre avis, car je ne suis pas si arrt
en mon opinion que je ne veuille user de votre bon conseil.

Quand la reine out si sagement parler son fils, elle en fut joyeuse, et
aussi ceux du conseil le furent, et elle dit: Mon fils, il me semble
que vous avez sagement pris votre dcision. Je veux pourtant que vous
fassiez ce voyage en aussi haut rang que faire se pourra, car votre pre
en revint avec grand honneur et en triomphe.

Pour abrger, les conseillers furent de mme opinion, et, quand tout fut
bien conclu, on ordonna que le roi ne verrait point le roi d'Angleterre,
sinon secrtement et sans en tre vu, afin qu'il ne ft pas connu de
lui, et que les plus belles bagues, chanes, colliers et autres choses
ncessaires pour les cadeaux de noces, seraient ports en Espagne; qu'on
en laisserait toutefois une partie pour aider l'Anglais  se fournir, et
enfin que la reine retiendrait celui-ci sept ou huit jours en ftes,
jusqu' ce que son fils ft prt  partir.

Le duc d'Orlans eut charge de faire prparer tout ce qui tait
ncessaire. On prit les plus honntes barons de la maison du roi, tous
de son ge, et encore cent jeunes gens fort beaux, qui se firent tous
habiller du mieux qu'ils purent. Et le roi retourna au bois de
Vincennes, priant le duc d'Orlans de faire diligence, et qu'aussitt
que les barons et les pages seraient prts, on les ament au bois.
Cependant les ducs d'Orlans et de Bourbon firent apprter deux mille
hommes des principaux du royaume et quatre mille archers, avec tous les
ustensiles de cuisine et autres choses ncessaires, mme plusieurs
gardes pour conduire le grand nombre de chariots ou de bahuts qu'ils
menaient, et dans lesquels taient des draps d'or et de soie, avec
d'autres richesses sans nombre; d'habiles tailleurs suivaient ces
chariots. Durant ce temps, la reine entretint le roi anglais de son
mieux, en attendant que son fils ft prt.

Le roi d'Angleterre faisait, de son ct, chercher des draps de soie et
d'or; mais il en trouva peu, et les plus beaux taient pris. Nanmoins
il ne s'aperut de rien,  cause du soin qu'on eut de cacher les
mouvements de l'entreprise du jeune roi de France.


XV

Comment les cent pages et les cent barons, tous monts et habills de
mme, arrivrent devant le roi de France au bois de Vincennes.

A la fin, les cent barons et les cent pages vinrent bien quips et
habills. Ils taient tous vtus d'un velours brod de fin or; leurs
pourpoints taient de satin cramoisi, magnifiques et bien en point; mais
le roi tait le plus beau de tous.

Il dfendit  ses gens de dire qui il tait, sinon qu'il avait nom Jean
de Paris, et qu'il tait fils d'un riche bourgeois qui avait laiss de
grandes richesses aprs son dcs.

Quand il sut que le roi d'Angleterre voulait partir de Paris, il se mit
en route et tira son chemin par la Beauce[44], car il savait que le roi
d'Angleterre voulait se diriger sur Bordeaux. Pour cela il prit les
devants jusqu' Etampes, en pleins bls, et l, tant averti que le roi
d'Angleterre venait, il choisit les chemins carts et chevaucha
doucement avec deux cents chevaux grisons. Pour son arme, elle s'en
allait par une route bien autre, afin que l'Anglais ne l'apert pas, et
elle conduisait les chariots et les richesses de Jean de Paris. Quand le
roi anglais arriva  tampes[45], ses gens lui dirent que devant lui il
y avait une compagnie de gens fort bien accoutrs, et qu'il serait bon
d'y envoyer pour en avoir des nouvelles.

[Note 44: Plaine fertile en bl qui s'tend du ct d'Orlans et de
Chartres, entre la Seine et la Loire.]

[Note 45: A mi-chemin entre Orlans et Paris.]


XVI.

Comment le roi d'Angleterre envoya un hraut pour savoir ce que c'tait.

Quand le roi d'Angleterre entendit cela, il fit venir un hraut, lui
ordonna d'aller voir cette compagnie, et lui enjoignit de s'enqurir qui
tait le seigneur et de le saluer de sa part. Incontinent le hraut
partit et arriva prs des Franais. Il les vit chevaucher en belle
ordonnance, et tous les chevaux pareils.

Enfin il prit courage, se mit en la garde de Dieu et vint jusqu'auprs
des derniers, disant: Dieu vous garde, messeigneurs. Le roi
d'Angleterre, mon matre, qui vient aprs moi, m'envoie vers vous pour
savoir qui est le capitaine de toute cette compagnie.

--Ami, dit l'un d'eux, c'est Jean de Paris, notre seigneur.

--Est-il ici? dit le hraut.

--Oui, dirent les Franais; il chevauche un peu en avant de sa bande.

--Vous semble-t-il que je lui puisse parler?

--Vous pouvez lui parler si vous chevauchez lgrement.

--Comment le connatrai-je?

--Vous le connatrez  une petite baguette blanche qu'il tient  la
main.

Le hraut chevaucha au travers de la presse des cavaliers, tout bahi de
voir un tel triomphe; il se hta, et, ayant aperu celui qu'il
demandait, il le salua en disant:

Trs-haut et puissant seigneur, je ne sais pas les titres par lesquels
je vous peux honorer; aussi excusez-moi. Qu'il vous plaise du moins, mon
trs-redout seigneur, d'apprendre que le roi d'Angleterre, mon matre,
m'envoie  vous pour savoir quelles gens vous tes; car il est bien prs
d'ici, en arrire, et dsire aller en votre compagnie.

Jean de Paris rpondit:

Mon ami, vous direz  votre matre que je suis son serviteur, et que
s'il veut chevaucher lgrement, il pourra nous atteindre, car nous
n'allons pas bien fort.

--Qui dirai-je que vous tes?

--Mon ami, dites-lui que je m'appelle Jean de Paris.

Le hraut ne l'osa plus interroger, craignant de lui dplaire, et il
retourna vers son matre, tout tonn de ce qu'il avait vu. Il lui dit
qu'ils taient environ deux cents chevaliers et cent pages, tous d'un
mme habit et de mme ge. J'ai tant fait, ajouta-t-il, que j'ai parl
 leur matre et l'ai salu de votre part. Il m'a dit que son nom est
Jean de Paris, et je n'ai pas os l'interroger davantage. Sachez aussi
qu'il n'y a pas de diffrence entre eux, sinon qu'il porte une baguette
blanche en sa main et qu'il est merveilleusement beau par-dessus tous
les autres.


XVII

Comment le roi d'Angleterre commanda  ses barons qu'ils chevauchassent
fort, quand il eut ces nouvelles de Jean de Paris.


Or chevauchons, dit le roi anglais; et il commanda  ses principaux
barons qu'ils chevauchassent en belle ordonnance. Quand il eut atteint
les derniers, il les salua et ils lui rendirent son salut. Puis il leur
dit: Je voudrais que vous m'eussiez montr Jean de Paris, qui est le
seigneur de cette compagnie.

--Sire, dirent-ils, nous sommes ses serviteurs, et vous le trouverez un
peu en avant de la bande. Il porte une baguette blanche en sa main.

Alors le roi d'Angleterre chevaucha jusqu' Jean de Paris et le salua.


XVIII

Comment le roi d'Angleterre arriva auprs de Jean de Paris et le salua
fort doucement, aprs quoi Jean de Paris lui rendit son salut.


Au nom de Dieu vous soit honneur, Jean de Paris, et ne vous dplaise,
dit-il, si j'ignore votre seigneurie.

--Sire, dit Jean de Paris, vous savez bien que je suis Jean de Paris; et
moi je dsire savoir votre nom.

--Je suis le roi anglais, et je vais me marier en Espagne avec la fille
du roi.

--A la bonne heure; et moi je m'en vais passer le temps par le pays; et
j'ai dans l'ide d'aller jusqu' Bordeaux et plus loin, si c'est ma
fantaisie.

--Dites-moi, dit l'Anglais, de quel tat vous tes, vous qui menez une
telle compagnie.

--Je suis, rpondit Jean, le fils d'un riche bourgeois de Paris, qui
vais dpenser une partie de ce que mon pre m'a laiss.

--Vous serez bientt  bout.

--Ne vous souciez pas de si peu, car j'ai autre chose d'ailleurs; mais
chevauchons plus fort, afin de coucher aujourd'hui prs d'Orlans,  six
lieues du moins.

Ils allrent plus fort, et le roi des Anglais dit  ses barons qui
l'avaient joint: Cet homme est fou, de dpenser son bien en courant le
pays.

--Sire, dirent ses gens, il a bonne contenance; s'il n'tait pas bien
sage, il n'et pu rassembler une telle compagnie.

--Il est vrai, dit le roi anglais; aussi ne sais-je que penser; mais il
est impossible de croire que le fils d'un bourgeois puisse maintenir un
tel tat.

Et puis il piquait son cheval et venait parler  Jean de Paris, qui ne
tenait compte de lui qu'avec dignit et en fire manire. Il gardait une
belle gravit et avait bonne contenance. Quand ils furent prs d'un lieu
nomm Amenais, Jean de Paris dit au roi anglais qui le regardait fort:
Si c'est votre plaisir de prendre la peine de venir souper avec moi,
nous ferons bonne chre.

--Je vous remercie, dit le roi; mais c'est moi qui vous prie de venir
avec moi. Nous deviserons des choses que nous avons vues.

--Non, dit Jean de Paris, je ne laisserai pour rien mes gens.

Et, en parlant de beaucoup de choses, ils arrivrent au lieu o on
allait loger pour la nuit. Jean de Paris y trouva ses fourriers, qui
avaient accommod ses logis somptueusement; le cuisinier et le matre
d'htel avaient pris les devants, afin que tout ft prt quand il
arriverait, et de tous cts on avait fait chercher d'avance et prendre
les provisions. Quand ils furent arrivs, chacun se retira avec sa
compagnie.


XIX

Comment le roi d'Angleterre s'en fut  son logis, et comment Jean de
Paris lui envoya  souper.

Quand Jean de Paris fut entr dans son logis, il fut fort joyeux. Le
souper tait prt, et il y avait quantit de venaison et de volailles de
toutes sortes; car il y avait sur la route des gens qui ne faisaient
autre chose que d'aller par le pays et d'acheter ce qui tait
ncessaire. Les gens du roi anglais firent tuer boeufs, moutons et
volailles telles qu'ils les purent trouver.

Quand il fut temps de souper, Jean de Paris fit porter au roi
d'Angleterre, dans des plats d'or et d'argent, des viandes de toutes
sortes et du vin  foison, ce dont le roi et tous ses gens furent fort
bahis.

Le roi remercia les envoys et s'assit  la table pour souper tandis que
cette viande tait chaude, car son souper n'tait pas prt. On
s'entretint longuement de Jean de Paris, et le roi anglais disait:
Vraiment, c'est l une chose bien difficile  croire pour qui ne la
verrait; toutefois c'est un beau passe-temps que sa compagnie. Plt 
Dieu qu'il voult suivre notre chemin!

--Ainsi fait-il jusqu' Bordeaux, dit un Anglais.

Le roi reprit: J'en suis fort joyeux, mais nous ne sommes pas en tat
de le rcompenser; je veux du moins que vous soyez six pour le remercier
des prsents qu'il nous a envoys, et vous lui demanderez s'il veut
venir coucher en notre logis. Je crois que nous avons le meilleur
quartier.

--Volontiers, rpondirent-ils, et nous saurons vous en rapporter des
nouvelles, s'il leur plat de nous laisser entrer. Nous aurons grand
soin, selon vos ordres, de saluer Jean de votre part.


XX

Comment le roi d'Angleterre envoya ses barons  Jean de Paris pour le
remercier et le prier de venir coucher en son logis.

Aussitt que les barons du roi anglais furent arrivs au quartier de
Jean de Paris, ils furent bahis de voir tant de gardes  la porte. Ces
gardes leur demandrent qui ils taient. Nous sommes, dirent-ils, au
roi d'Angleterre, qui nous a envoys vers Jean de Paris pour le
remercier: faites-nous parler  sa seigneurie.

--Volontiers, car il nous a recommand de ne rien refuser aux Anglais.

Les barons furent tonns de ce qu'ils voyaient. Quand ils furent devant
le logis de Jean de Paris, ils trouvrent d'autres gardes auxquels ils
dirent la cause de leur venue. Alors le capitaine de cette garde alla
pour voir s'il les devait laisser entrer. tant revenu il dit aux
barons: Messieurs, notre matre est assis  table; nanmoins il veut
bien que vous entriez; venez avec moi.

Quand le capitaine entra dans la salle, il se jeta  genoux et les
Anglais en firent autant, trs-merveills, vu que Jean de Paris tait
seul  table, et ses gens autour de lui rangs humblement; ceux  qui il
parlait mettaient le genou en terre. Jean de Paris devisa longuement
avec les Anglais. Puis, quand il eut soup et rendu grces  Dieu, les
instruments de toutes sortes commencrent  jouer mlodieusement, et on
mena les Anglais souper avec les nobles barons de France.

Ils furent surpris en voyant la grande quantit de vaisselle d'or et
d'argent qu'il y avait. Aprs souper, les Anglais prirent cong et
retournrent vers leur matre, auquel ils contrent ce qu'ils avaient
vu. Le lendemain Jean alla  l'glise, o on lui avait tendu un riche
pavillon; puis la messe fut commence avec les musiciens qu'il menait
avec lui. Il y eut des Anglais qui virent cela et allrent chercher le
roi d'Angleterre. Lorsqu'il fut arriv, Jean le pria de venir  son
pavillon pour y tre plus  l'aise.

J'irai volontiers, dit le roi anglais.

Quand il entra dans le pavillon, il salua Jean, qui lui rendit son salut
et lui fit place auprs de lui. Il faisait beau voir le pavillon et ceux
qui taient alentour. Quand la messe fut dite, chacun prit son cong, et
ils allrent en leur logis pour dner.

Jean de Paris envoya au roi anglais de la viande toute chaude, comme il
avait fait la veille au soir; puis ils montrent  cheval pour aller
jusqu' Bordeaux; et toujours Jean avait ses logis faits et garnis de
tout ce qui tait ncessaire. Et  chaque repas sans faute il envoyait
de la viande chaude.


XXI

Comment le roi d'Angleterre et Jean de Paris chevauchrent en devisant
par le chemin.

Le roi d'Angleterre, chevauchant par del Bordeaux avec Jean de Paris,
lui demanda s'il irait avec lui jusqu' Bayonne, et Jean rpondit: Oui.

--Plt  Dieu que votre voyage vous conduist jusqu'en Espagne!

--Peut-tre, dit Jean de Paris, je ferai bien route jusque-l; car, Dieu
le permettant, je n'agis qu' ma volont et suivant mon caprice.

--C'est bien, dit le roi anglais. Mais si vous vivez longtemps, il
faudra bien changer de propos.

--Je ne crains pas de me ruiner, dit Jean; car j'ai plus de bien que je
n'en puis dpenser de mon vivant.

Alors le roi regarda ses gens et se dit que cet homme n'tait pas en son
bon sens; mais tant il y a que Jean de Paris tenait le roi d'Angleterre
plus joyeux qu'il ne l'avait t de sa vie.


XXII

Comment Jean de Paris et ses gens, voyant la pluie venir, mirent leurs
manteaux et chaperons  gorge.

Il advint un jour qu'il commena  pleuvoir. Quand Jean de Paris et ses
gens virent venir la pluie, ils prirent leurs manteaux et leurs
chaperons  gorge et vinrent ainsi accommods jusqu'auprs du roi
anglais, qui les regarda et dit  Jean: Vous et vos gens vous avez
trouv de bons habillements contre la pluie et le mauvais temps.

Or, il n'avait nul manteau, et les Anglais ne connaissaient pas encore
cet habit, portant tous robes de noces pour la fte, les unes longues,
les autres courtes et fourres. Et ils n'avaient rien pour se changer.
Cependant la pluie gtait beaucoup les toffes et les fourrures.

Alors Jean dit au roi: Sire, vous tes un grand seigneur; vous devriez
faire porter  vos gens des maisons pour les couvrir en temps de pluie.

Le roi se prit  rire et rpondit: Il faudrait avoir un bon nombre
d'lphants pour porter tant de maisons. Puis il se retira vers ses
barons en riant et leur dit: N'avez-vous pas ou ce que ce galant a
dit? Ne montre-t-il pas qu'il est fou? Il croit qu'avec le trsor qu'il
a, quoiqu'il ne l'ait pas acquis de lui-mme, rien ne lui est
impossible.

Les barons lui dirent: Sire, c'est toutefois un beau passe-temps que
d'tre en sa compagnie; il rend la vie joyeuse. Plt  Dieu qu'il voult
venir aux noces avec vous!

--Je le voudrais; mais ce nous serait une honte vritable:  ct de ce
compagnon, les dames feraient peu de cas de nous.

Ils cessrent bientt de parler, car la pluie tombait avec une telle
force qu'il n'y avait personne qui ne dsirt tre au logis. Quand ils
furent arrivs  la ville, chacun s'en alla s'abriter, et Jean de Paris
envoya aussitt de bons vins et de bons rtis aux Anglais. Le lendemain
ils allrent jusqu' Bayonne et, en route, ils trouvrent une rivire
qui tait mauvaise et o se noyrent plusieurs Anglais.


XXIII

Comment, en passant une rivire, beaucoup des gens du roi d'Angleterre
se noyrent, tandis que Jean de Paris et les siens passrent hardiment
et sans nul dommage.

Quand les Anglais furent prs de la rivire, ils commencrent  passer
le gu; mais il y en eut plus de soixante de noys  cause qu'ils
taient mal monts. Le roi en fut triste. Jean venait tout doucement
aprs lui, et ne s'effrayait point de cette rivire, car lui et tous les
siens avaient de bonnes montures.

Quand ils furent  la rivire, ils la passrent  la volont de Dieu,
quoiqu'elle ft enfle et qu'il y et du pril. Le roi anglais, qui
tait au bord de la rivire, se lamentait sur la mort de ses barons et
voyait avec envie comment Jean de Paris passait sans dommage. Quand ils
furent tous sur la mme rive, le roi dit  Jean: Vous avez eu meilleure
fortune que moi; car j'ai perdu beaucoup de mes gens.

L'autre sourit et dit: Je m'tonne de ce que vous ne faites pas porter
avec vous un pont pour le passage de vos gens quand on arrive aux
rivires.

Le roi rit aussi, malgr sa perte et dit: Chevauchons un peu, car je
suis tremp et voudrais bien tre au logis.

Mais Jean, qui feignit de ne pas l'avoir entendu:

Sire, dit-il, chassons un peu par ce bois.

--Je n'ai pas envie de rire, dit l'Anglais.

Et ils chevauchrent tant qu'ils arrivrent chacun en leur logis, o les
Anglais commencrent  gmir sur leurs parents qui s'taient noys; mais
on allait  la noce, et la mlancolie ne dura pas.

Un autre jour, aux champs, le roi anglais, qui avait oubli sa peine,
dit  Jean de Paris en chevauchant: Mon ami, dites-nous, je vous en
prie, pour quelle raison vous venez en Espagne.

--Sire, dit Jean, je vous le dirai volontiers. Et voici pourquoi. Il y a
environ quinze ans de cela, feu mon pre,  qui Dieu fasse grce de tous
ses pchs, vint chasser en ce pays, et, quand il partit, tendit un
lacet  une perdrix; je viens joyeusement voir si la perdrix est prise.

--Vraiment! dit en riant le roi d'Angleterre; vous tes un matre
chasseur qui venez si loin chasser une perdrix. Si elle a t prise,
elle doit tre depuis longtemps gte et mange aux vers.

--Vous ne savez pas, dit Jean, que les perdrix de ce pays ne ressemblent
pas aux autres; celles d'ici se conservent mieux.

Les Anglais, qui n'entendaient pas  quelle fin il disait ces propos, se
mirent  rire. Les uns pensaient qu'il tait fou, et les autres, plus
sages, pensaient qu'il cachait sa malice.

En arrivant prs de la cit de Burgos, o tait le roi d'Espagne, et o
les noces devaient se faire, le roi anglais dit  Jean: Monseigneur, si
vous voulez venir avec moi jusqu' Burgos et vous dire attach  moi, je
vous donnerai de l'or et de l'argent en abondance, et vous verrez une
belle assemble de dames et de seigneurs.

--Sire, dit Jean, je ne sais si je dois y aller; mais, quant  me dire
attach  vous, je ne le puis, et pour tout votre royaume je ne le
ferais pas, vu que je suis bien plus riche que vous.

Quand le roi d'Angleterre entendit ce refus, il fut mcontent, et il et
bien voulu que Jean ne ft pas venu en Espagne, craignant, s'il allait 
Burgos, qu'il n'clipst toute la magnificence des Anglais; mais il
n'osa plus lui en parler, et seulement il lui dit: Pensez-vous y venir,
au moins?

--Peut-tre irai-je, peut-tre n'irai-je pas; mon bon plaisir en
dcidera.

Le roi anglais vit qu'il viendrait, et ne comprit rien de plus.

Le lendemain, Jean de Paris dit au roi d'Angleterre de ne pas
l'attendre, car il ne voulait bouger de tout le jour. Alors le roi,
trs-joyeux de ce qu'il restait en arrire, partit seul, et, chevauchant
avec hte, il arriva le jour mme, lui et ses barons,  Burgos, o il
fut reu avec grand honneur et en triomphe, et tous ses chevaliers de
mme.


XXIV

Comment le roi d'Angleterre arriva  Burgos, o il fut honorablement
reu.

C'est environ vers trois ou quatre heures du soir que le roi
d'Angleterre arriva  Burgos, o il fut honorablement reu, comme nous
l'avons dit, car il y avait belle et somptueuse compagnie: le roi
d'Espagne, le roi de Portugal, le roi et la reine de Navarre, le roi
d'cosse, le roi de Pologne, et plusieurs autres princes, barons, dames
et demoiselles qui taient en grand nombre; et tous firent un grand
honneur au roi d'Angleterre et  ses barons aussi. Mais quand la fille
du roi d'Espagne l'eut bien considr et eut vu qu'il tait par del la
cinquantaine, elle ne fut pas trs-joyeuse, et elle pensa en elle-mme
que ce n'tait pas son fait. Toutefois, la chose tait si avance qu'il
n'y avait aucun remde.

Mais retournons vers Jean de Paris, qui, ayant fait un dtour pour
attendre et joindre son arme, et ayant fait avancer son train en bel
ordre, chevaucha tout le dimanche et vint loger dans une petite ville
distante de deux lieues de Burgos; de l il envoya au roi d'Espagne deux
hrauts accompagns de cinq cents chevaliers, lesquels devaient demander
logis pour Jean de Paris.


XXV

Comment les deux hrauts de Jean, tant prs de la porte, y laissrent
les cinq cents chevaliers qui taient venus avec eux et n'entrrent en
la ville qu'avec deux serviteurs.

Les hrauts taient vtus d'un riche drap d'or; ils montaient deux
haquenes[46] richement accoutres; et quand ils furent prs de la cit,
ils firent arrter leurs gens jusqu' ce qu'ils fussent de retour, et
n'emmenrent pour chacun d'eux qu'un page habill de fin velours violet.
Les chevaux taient caparaonns et vtus de mme toffe. Ils entrrent
dans la ville et demandrent o tait le roi d'Espagne, disant qu'ils
taient des hrauts de Jean de Paris et voulaient dire au roi quelque
chose de sa part. On alla annoncer au roi d'Espagne qu'il y avait des
hrauts, les mieux vtus qu'on et jamais vus, et se disant serviteurs
d'un nomm Jean de Paris: Que vous plat-il qu'on fasse?

[Note 46: La _haquene_ est un cheval de dame qui va doucement le pas de
l'_amble_.]

Le roi d'Espagne rpondit: Entretenez-les jusqu' ce qu'on ait soupe.


XXVI

Comment le roi d'Angleterre commena  raconter les faits de Jean de
Paris, dont on rit pendant tout le souper.

Le roi anglais, voyant que Jean de Paris voulait venir  la fte,
commena  dire: Sire, je vous prie de donner bonne rponse aux
hrauts, car vous verrez merveilles.

--Et qui est ce Jean de Paris? demanda le roi d'Aragon.

--Sire, c'est le fils d'un riche bourgeois parisien, qui mne le plus
beau train qu'on puisse voir.

--Combien a-t-il de gens?

--Deux ou trois cents chevaux bien accoutrs.

--C'est une terrible chose, dit le roi d'Espagne, qu'un simple bourgeois
de Paris puisse maintenir un tel tat si longtemps et arriver jusqu'ici.

--Comment! reprit le roi d'Angleterre; et de vaisselle d'or et de
vaisselle d'argent, il faut voir s'il en manque! Sachez qu'il est
capable de vous acheter votre royaume, et sa richesse semble mieux un
rve qu'autre chose: je vous dirai mme qu'il n'estime pas beaucoup
notre tat de rois  ct du sien. Du reste, il est fort doux et fort
communicatif; mais, je le rpte, on croirait qu'il vient de la lune,
car il dit des mots qui n'ont ni tte ni queue, ce qui empche de le
prendre pour un homme ordinaire.

--Mais encore que dit-il?

--Je vais vous l'apprendre. Un jour qu'il chevauchait avec moi par une
forte pluie, ses gens prirent certains vtements qu'ils faisaient porter
par des chevaux, pour les prserver en pareil cas. Je lui dis qu'il
tait bien prpar pour recevoir la pluie; il me rpondit que moi, qui
tais roi d'Angleterre, je devrais faire porter  mes gens des maisons
pour les protger contre le mauvais temps!

Et tout le monde de rire.

coutez, messieurs, dit le roi de Portugal, il ne faut pas se moquer
d'un homme en son absence; il faut qu'il soit sage au fond pour mener
avec lui si belle compagnie, et ce n'est pas,  ce qu'il me semble, sans
grand sens et grand entendement qu'il se conduit.

Les paroles du roi de Portugal firent impression sur les dames et les
seigneurs, car il tait de bon conseil; mais le roi anglais reprit:

Vous n'avez encore rien ou. Je vous dirai autre chose. Un jour, au
passage d'une rivire, plusieurs de mes gens furent noys dans l'eau,
qui coulait trs-roide; et, comme je regardais l'eau tristement, il vint
vers moi pour me consoler, et me dit: Vous qui tes un puissant roi,
vous devriez faire porter avec vous un pont pour faire passer la rivire
 vos gens, afin qu'ils ne se noient pas.

Quand le roi eut parl, on se mit  rire fort.

Mais la fille du roi d'Espagne, qui coutait, lui dit: Monseigneur,
dites-nous encore une autre folie.

--Volontiers. L'autre jour, pendant que nous marchions ensemble, je lui
demandai pourquoi il venait en ce pays. Il dit que son pre, y tant
all,  son retour avait tendu un lacs  une perdrix, et qu'il venait
voir (or il y a quinze ans de cela) si ladite perdrix tait prise.

Quand on eut entendu ces paroles, le roi d'Espagne rit plus fort que
devant, et le roi anglais rcita longuement tout ce qu'il savait du
voyage de Jean son compagnon. Ainsi s'acheva le souper. Quand les nappes
furent enleves, le roi envoya qurir les hrauts, qui taient richement
accoutrs, et qui, tant venus devant la compagnie, salurent le roi.


XXVII

Comment les hrauts de Jean de Paris entrrent en la ville o tait le
roi d'Espagne avec plusieurs rois, barons, dames, chevaliers, pour
demander logis au nom de leur matre.

Sire, dirent-ils, Jean de Paris, notre matre, vous salue et vous prie
de lui donner logis en un quartier de la ville pour lui et ses gens.

--Mes amis, dit le roi, pour les logis, vous n'en manquerez pas, car je
veux qu'on vous en donne de bons et de larges.

Alors il envoya un matre d'htel avec eux, et dit: Allez, mes amis; si
vous avez besoin de quelque chose, je vous le ferai donner.

Ils s'en allrent alors en la cit, et on leur assigna des logis pour
trois cents chevaux, mais ils n'en tinrent compte. Amens devant le roi,
lorsqu'il leur eut demand s'ils avaient assez de logements, ils dirent:
Non, car il nous en faut dix fois autant.

--Comment! dit le roi d'Espagne, avez-vous  loger plus de trois cents
chevaux?

--Oui, sire, plus de deux mille mme, et il nous faut bien toutes les
maisons, depuis l'glise jusqu' la porte.

--Vous aurez cela demain matin, dit le roi d'Espagne, car je dsire
vraiment voir votre matre. Je ferai tantt dloger ceux qui sont en ces
maisons, et demain tout sera prt.

Alors ils prirent cong de lui, disant: Nous enverrons nos fourriers.

--Envoyez-les, dit le roi, et je me recommande  votre Jean.

On pense que de grands discours furent tenus sur Jean de Paris, et qu'il
tardait  tous que le lendemain ft venu.


XXVIII

Comment les hrauts allrent vers Jean pour lui dire la rponse que le
roi d'Espagne avait faite.

Les hrauts marchrent toute la nuit pour aller donner  Jean de Paris
des nouvelles de ce qu'ils avaient fait avec le roi d'Espagne. Ils
arrivrent prs de lui et lui parlrent surtout de la beaut de la jeune
fille. Il les renvoya avec les cinq cents premiers chevaux pour prparer
les logements, puis il appela les princes et les barons, les priant
d'observer les instructions qu'il leur avait donnes pour toute la
marche.

Quand arriva le matin, les seigneurs et les dames d'Espagne, qui taient
venus de toutes parts pour les noces, se levrent en hte, de peur de
manquer l'arrive de Jean de Paris. Pendant qu'ils en parlaient, les
deux hrauts et les deux pages arrivrent, suivis des cinq cents
chevaliers. On alla dire au palais que Jean de Paris venait; et, quand
les fourriers le surent, ils s'approchrent du palais du roi pour savoir
si Jean de Paris y tait, et s'avancrent afin de lui parler.


XXIX

Comment les fourriers de Jean de Paris passrent devant le palais du roi
d'Espagne, lequel leur dit qu'ils taient les bienvenus.

Ainsi les fourriers allrent vers le palais du roi d'Espagne, et le roi
les reut fort honorablement. Il dit  un des fourriers: Dites-nous o
est Jean de Paris, afin qu'on le voie.

Le fourrier rpondit: Il n'est pas en cette compagnie.

--Qui tes-vous donc?

--Nous sommes les fourriers qui venons lui prparer ses logements.

Quand le roi entendit cette rponse, il fut bahi, et dit au roi
d'Angleterre: Vous disiez qu'il n'y avait que trois cents chevaux, et
en voil plus de cinq cents qui sont passs.

--Voil des gens richement accoutrs, dit la fille du roi d'Espagne;
vous devez bien traiter leur matre, qui vient nous faire tant
d'honneur.

--Vraiment, ma fille, vous avez raison, je vais envoyer ces gens qui
sont venus pour le faire fournir de linge, de vaisselle et de
tapisserie.

Il appela son matre d'htel et lui dit: Allez au quartier que vous
avez donn  ces gens, et faites-leur donner ce qu'il faudra.

Le matre d'htel y fut et les trouva en besogne: les uns levaient des
barrires; les autres rompaient les maisons pour qu'on pt passer de
l'une  l'autre; d'autres tendaient des tapisseries; et il semblait que
ce ft un monde. Quand le matre d'htel vit cela, il fut bien tonn,
et dit: Je viens ici, pour savoir ce qu'il vous faut, soit vaisselle,
soit tapisserie; s'il vous en faut, je vous en ferai dlivrer.

--Dites au roi que nous le remercions; car bientt arriveront les
chariots, qui portent tous nos ustensiles. Si le roi a besoin de
tapisserie ou vaisselle d'or ou d'argent, nous en avons assez pour lui
en donner; venez nous le dire, et nous en enverrons douze chariots
chargs.

Le matre d'htel s'en alla tout merveill le dire au roi devant toute
la baronnie et devant les dames, qui coutaient le rapport qu'il
faisait: on ne parlait que de Jean de Paris, dont l'arrive tardait
tant. Le roi fit cependant clbrer la messe: tous les princes et tous
les seigneurs allrent l'our; et quand arriva la fin, on vit venir un
cuyer qui dit: Venez voir arriver Jean de Paris, et htez-vous.

Alors les rois prirent les dames par la main et s'en allrent se placer
aux fentres du palais; les autres sortirent dans la rue afin de voir le
cortge de plus prs.


XXX

Comment les conducteurs des chariots vinrent en belle ordonnance, et
aprs eux les chariots de la tapisserie.

Peu aprs arrivrent deux cents hommes d'armes bien vtus. Devant eux
marchaient deux trompettes, deux tambours de Suisse et un fifre, et ils
taient monts sur de bons chevaux qu'ils faisaient sauter de mille
manires. C'tait une joie de les voir. Cette cavalerie venait deux 
deux en belle ordonnance. Le roi d'Espagne demandait au roi anglais qui
taient ces gens-l. Je n'en sais rien, car je ne les ai point vus en
notre voyage.

Alors le roi de Navarre, qui tenait la jeune princesse par la main,
demanda: Qui tes-vous, messieurs?

--Nous sommes les conducteurs des chariots de Jean de Paris, qui
viennent peu aprs nous.

La princesse dit: Voici un tat bien triomphant pour le fils d'un
bourgeois.

Aprs arrivrent les chariots de la tapisserie,  chacun desquels il y
avait huit coursiers richement harnachs, et on voyait cinq chariots
couverts de velours. Hlas! dit la jeune fille, nous ne le verrons
point, il sera dedans ces riches chariots.

Alors le roi de Navarre courut aprs ceux qui les conduisaient, car 
chacun il y avait deux hommes pour mener les chevaux. Dites, mes amis,
qui est-ce qui est dans ces beaux chariots? Ils rpondirent que
c'taient les tapisseries de Jean de Paris.

Quand il en fut pass dix ou douze, il dit  un autre: Dites-moi, mon
ami, qui est dans ces chariots?

--Monseigneur, rpondit-il, tous ceux qui sont couverts de vert sont les
chariots de la tapisserie et du linge.

--Ah! mon ami, dit la fille du roi d'Espagne au roi anglais, vous ne
nous aviez pas dit ce que vous saviez de Jean de Paris.

--Ma mie, rpondit le roi anglais, je n'en avais vu que ce que j'en ai
dit; et je suis bien surpris, ne sachant pas plus que vous ce que ce
peut tre.

Et comme ils parlaient, les chariots achevrent de passer.


XXXI

Comment entrrent vingt-cinq autres chariots qui portaient les
ustensiles de la cuisine.

Aussitt que les premiers chariots furent passs, il en vint vingt-cinq
autres qui taient tous couverts de cuir rouge. Bientt aprs le roi de
Portugal demanda: Messieurs, quels chariots sont ceux-ci?

--Ce sont les chariots des ustensiles de cuisine de Jean de Paris.

--Je me tiendrais bien heureux, dit le roi de Portugal, d'en avoir une
demi-douzaine de pareils. Qui est celui qui peut mener et entretenir un
tel train? Ne le verrons-nous pas?

Et comme ils disaient cela, on vint dire que le dner tait prt.

Hlas! s'crirent les dames, ne parlez point de cela, car n'est-ce pas
un plaisir que de voir tant de richesses?

Quand les premiers chariots furent passs, il en arriva vingt-cinq
autres couverts de damas bleu, et les coursiers taient harnachs de
mme, comme nous verrons ci-aprs.


XXXII

Comment il entra dans la ville vingt-cinq autres chariots couverts de
damas bleu, qui portaient la garde-robe de Jean de Paris.


Regardez, dit la princesse, voici venir d'autres chariots plus riches
que les premiers.

Quand ils furent prs, on demanda  ceux qui les menaient  qui taient
ces chariots. Ce sont, rpondirent-ils, les chariots de la garde-robe
de Jean de Paris.

--Quels habillements peut-il avoir l dedans? dit-elle. Puis elle cria
par la fentre: Dites-moi, mon ami, combien y en a-t-il?

Ils rpondirent: Vingt-cinq.

--Voil assez de richesses, dit le roi, pour acheter tous nos royaumes.

Grand bruit tait par toute la cit, spcialement au palais, de la venue
de cet homme extraordinaire. Et surtout le roi d'Angleterre tait tout
tonn de voir et d'entendre tout ce qu'il entendait, car de lui on ne
faisait plus d'estime; mmement il n'avait loisir de parler ni de rire
avec sa fiance comme il dsirait le faire, et il en devenait tout
triste. Enfin, les vingt-cinq chariots passs, il en dfila vingt-cinq
autres couverts de fin velours cramoisi et brod d'or avec des franges
fort riches. Quand on les vit approcher, chacun s'avana pour les
regarder de prs.


XXXIII

Comment les chariots de la vaisselle de Jean de Paris entrrent.

Certes, dit la jeune fille, je crois que Dieu doit  cette heure
arriver de son paradis. Est-il homme qui puisse assembler une telle
noblesse?

--Si l'on m'et dit que c'est le roi de France, dit le roi de Navarre,
je n'en serais point tonn, car c'est un beau royaume que la France;
mais ce bourgeois-l fait que je ne sais o j'en suis.

--Comment! dit la jeune princesse, vous semble-t-il que le roi mon pre
n'en pourrait faire autant?

--Je ne sais, en vrit.

Et, pendant qu'ils parlaient, vingt-cinq chariots, except un,
passrent, et  ce dernier le roi demanda: Amis, qu'y a-t-il en ces
chariots couverts de cramoisi?

--Sire, c'est la vaisselle de Jean de Paris.

Incontinent aprs, arrivrent deux cents hommes d'armes bien en point,
comme pour combattre; et ils venaient quatre  quatre, en bel ordre et
sans bruit. Le roi d'Espagne appela le premier, qui portait un pain au
bout de sa lance, et lui dit: Jean de Paris est-il en cette belle
compagnie?

--Non, sire, dit l'homme. Jean, mon matre, et sa compagnie dnent aux
champs.

Quand les chariots et les deux cents hommes d'armes furent passs, le
roi d'Espagne dit qu'on allt dner; cependant les dames demandrent
qu'il laisst bonne garde  la porte, pour que Jean ne passt pas sans
tre vu. Ne craignez rien, dit le roi, j'en serais plus mcontent que
vous.

On dna donc en ne parlant que des merveilles qu'on avait vues, et le
roi d'Angleterre n'tait pas content. Aprs dner ils commencrent 
deviser; mais il vint deux cuyers qui dirent: Venez voir la plus belle
compagnie du monde.

Alors les rois sortirent avec les dames et les chevaliers, tenant chacun
une demoiselle par la main, et vinrent aux fentres; les autres
descendirent dans la rue, qui tait toute pleine de peuple.


XXXIV

Comment les archers de la garde de Jean de Paris entrrent en grand
triomphe.

Bientt arrivrent six clairons superbement quips, qui sonnrent si
mlodieusement que c'tait merveille; puis vint un grand coursier
sautant, qui portait une enseigne; et aprs lui deux mille archers bien
quips; et il y avait beaucoup d'orfvrerie qui reluisait au soleil. Le
roi d'Espagne demanda  celui qui portait l'enseigne si Jean de Paris
tait l; il rpondit que non, que c'taient les archers de sa garde.
Comment! dit le roi d'Espagne, appelez-vous archers ces gens qui
semblent tre des seigneurs?

--Vous en verrez bien d'autres.

Et l'enseigne passa outre, menant ses gens en bonne ordonnance.

Et il arriva un des hrauts de Jean pour demander la clef de l'glise
afin d'avoir vpres. Le roi lui dit: Mon ami, vous aurez tout ce que
vous demanderez; mais je vous prie, restez pour nous montrer Jean de
Paris.

[Illustration]

--Je vous laisserai mon page, qui vous le montrera; mais il n'est pas
encore ici. Il y a bien des gens qui passeront avant qu'il vienne.

Et il laissa son page. La princesse lui demanda son nom, et le page dit
qu'il se nommait Gabriel. Gabriel dit-elle, je vous supplie de ne me
pas quitter; et tenez, voici un anneau. Et elle le lui donna, disant:
Mais, quand viendra Jean de Paris?

--Mademoiselle, ses gens d'armes viendront d'abord.

--Comment! ne sont-ce pas eux qui passent?

--Non, ce sont les archers de l'avant-garde, qui sont deux mille, et il
y en a autant  l'arrire-garde.

Le roi d'Aragon dit: Comment cela? Mais va-t-il donc  la guerre contre
quelque prince, qu'il mne tant de gens d'armes?

--Non, dit le page, c'est son train ordinaire.

--Je crois que ces gens-l sortent par une porte et rentrent par
l'autre, dit le roi anglais.

--Ce serait fait finement, dit le roi de Portugal.


XXXV

Comment le matre d'htel de Jean de Paris entra avec les cent pages
d'honneur.

Aprs que les archers furent passs, il arriva un bel homme qui tait
vtu de drap d'or, un bton  la main, sur une haquene. Aprs lui
venaient les cent pages d'honneur de Jean de Paris, vtus de cramoisi;
leur pourpoint de satin tait brod d'or, et ils taient richement
monts sur des chevaux grisons harnachs de velours cramoisi, comme les
robes des pages. Ils venaient leur petit train, bien arrangs deux 
deux, et il faisait beau les voir, car on les avait choisis
soigneusement. Or, la princesse croyait que celui qui tait en avant
tait Jean de Paris, et elle se leva pour le saluer, ainsi que plusieurs
barons et plusieurs dames; mais le page s'en aperut et dit:
Mademoiselle, ne bougez jusqu' ce que je vous avertisse; celui qui est
l n'est que le matre d'htel; il est d'office cette semaine, car ils
sont quatre qui servent par quartier; et aprs lui viennent les pages
d'honneur, qui voient comment les logis sont prpars.

Le page montrait ainsi aux rois toute l'ordonnance, et ils disaient
qu'il y en avait de quoi subjuguer le monde.


XXXVI

Comment un chevalier qui portait une pe dont le fourreau tait couvert
d'orfvrerie et de pierres prcieuses entra en grand triomphe.

Quand les hommes d'armes furent passs, arriva un chevalier revtu de
drap d'or, mont sur un coursier qui tait couvert du mme velours, et
dont la housse tait violette. Ce chevalier portait en sa main une pe
dont le fourreau tait sem de riches pierreries. Le page cria aux
seigneurs et aux dames, et dit: Mademoiselle, voici celui qui porte
l'pe de Jean de Paris; il sera bientt ici.

--Hlas! mon ami, regardez bien, afin de me le montrer de bonne heure.

--Ainsi ferai-je, dit le page.

Puis venaient six cents hommes monts sur des grisons bien accommods,
avec des harnais tout sems d'orfvrerie, et par-dessus les croupes des
chevaux il y avait de fort belles chanes d'argent toutes dores, et les
cavaliers qui taient monts dessus taient habills de velours cramoisi
comme les pages.


XXXVII

Comment Jean de Paris entra en la cit royale de Burgos.

Le page, voyant venir Jean de Paris, appela la princesse et lui dit:
Madame, je vais m'acquitter envers vous et vous montrer le plus noble
chrtien qu'il y ait, et c'est Jean de Paris. Regardez celui qui porte
une baguette blanche  la main et un collier d'or au cou, voyez comme il
est beau et gracieux: l'or de son collier ne change point la couleur de
ses cheveux.

La princesse d'Espagne fut joyeuse. Et, en effet, Jean de Paris
arrivait, richement habill, et autour de lui six beaux pages, trois en
avant, trois en arrire. Quand elle le vit, elle devint si rouge, qu'il
semblait que le feu lui sortait du visage. Le roi de Navarre lui serra
la main, s'en tant bien aperu. Lorsque Jean de Paris passa, elle le
salua doucement. Il la vit, et aussitt l'aima de vraie amiti, faisant
la rvrence et remerciant du salut; aprs quoi il poursuivit son
chemin.


XXXVIII

Comment cinq cents hommes d'armes de l'arrire-garde entrrent en belle
ordonnance.

Jean de Paris tant entr, arrivrent les cinq cents hommes d'armes de
l'arrire-garde qui le suivaient. Les seigneurs et dames furent bahis
en voyant tant de gens, et la princesse dit: H! Gabriel, y a-t-il
encore des gens d'armes?

--Madame, dit le page, c'est l'arrire-garde de mon matre; ils sont
cinq cents semblables  ceux qui sont passs les premiers.

--Il serait peu prudent de chercher noise  un tel homme, dit le roi de
Navarre; je ne crois pas qu'il y ait plus de richesses au monde.

Et les dames allrent vers le roi d'Espagne, le priant d'envoyer qurir
Jean de Paris, ce qu'il promit de faire en hte.


XXXIX

Comment le comte Gurin Le Breton de Baza et ses compagnons allrent
vers Jean de Paris.

Le roi d'Espagne dit aussitt au comte Gurin Le Breton de Baza et 
trois de ses barons: Dites  Jean de Paris que nous le prions de venir
en ce palais pour commencer la fte.

Quand ils arrivrent au quartier de Jean de Paris, ils trouvrent les
rues fortifies, avec bonne garde, et on leur demanda qui ils taient.
Nous sommes, dit le comte, envoys du roi d'Espagne, et cherchons Jean
de Paris.

--Entrez avec les vtres.

Ils entrrent et virent les rues tendues de riches tapisseries. tant
devant le logis, ils trouvrent grande compagnie des gens d'armes avec
leur capitaine, auquel le comte s'adressa pour parler  Jean.

Qui tes-vous? dit le capitaine.

--Je suis le comte Gurin Le Breton de Baza, que le roi d'Espagne a
charg de venir parler  Jean de Paris.

--Suivez-moi.

Ils furent conduits en la premire salle, qui tait tapisse d'un drap
d'or  haute lisse, et le regardrent soigneusement. Le capitaine leur
dit: Attendez un peu encore, parce qu'on tient conseil, et que je n'ose
heurter  la porte.

Ils attendirent donc un peu; puis on ouvrit. Le capitaine rentra avec un
chambellan, et dit que le comte Gurin Le Breton de Baza voulait parler
 Jean de Paris. Je vais appeler le chancelier, qui lui parlera,
dit-on de l'intrieur.

Le chancelier arriva, qui demanda ce qu'ils voulaient. Nous voulons,
dirent les envoys, parler  Jean de Paris de la part du roi d'Espagne.

--Eh quoi! est-il si malade qu'il ne puisse venir ici? Vous ne pouvez,
vous, lui parler.

Le comte, entendant la rponse, fut bahi, et retourna dire toute la
chose au roi d'Espagne. Les dames furent fches, croyant qu'il ne
viendrait pas.

Mais le roi d'Espagne et les rois se mirent en route pour savoir des
nouvelles de celui qui tait si haut personnage.

Le chancelier de Jean, les entendant venir, sortit de la chambre avec
cinquante hommes et les reut avec honneur, eux et leur compagnie; puis
il dit au roi d'Espagne: Sire, que venez-vous faire ici? Soyez le
bienvenu.

--Je ne me pourrais tenir, dit le roi d'Espagne, de venir voir Jean de
Paris, et je le prie de se rendre, s'il le veut bien, en mon palais,
parce que nos dames le dsirent voir: aussi je vous prie de me faire
parler  lui.

--Venez donc, je vous montrerai le chemin.

[Illustration]

Il le mena en la chambre du conseil, qui tait tendue de satin rouge
broch de feuillages d'or, avec un ciel bleu  toiles de fins diamants,
puis ils entrrent en un appartement tendu de velours vert, sur lequel
tait brode en or, et avec des perles, l'_Histoire de l'Ancien
Testament_. Au coin de cette salle il y avait un riche sige  trois
degrs, couvert d'un pole d'or, et par-dessus tait un pavillon 
franges de diamants, rubis, meraudes, saphirs, amthystes, grenats,
topazes, opales, et autres pierres prcieuses qui tincelaient
merveilleusement. Jean de Paris et ses gentilshommes parurent alors,
vtus de satin blanc  crevs de soie cerise. Le seul Jean avait un
collier de pierreries.

Voici le roi d'Espagne qui vient voir Jean de Paris, dit le chancelier
aux barons; et il s'avana vers Jean, qui tait assis sur le sige.


XL

Comment le roi d'Espagne entra avec plusieurs barons dans la chambre
verte.

Le chevalier se mit  genoux devant Jean de Paris, disant: Sire, voici
le roi d'Espagne qui vous vient saluer. Et il s'inclina.

Jean se leva de son sige et alla donner l'accolade  son hte, disant:
Sire, roi d'Espagne, Dieu vous garde, vous et toute votre compagnie.

--Soyez le bienvenu en ce pays, dit le roi d'Espagne. Je vous prie de
venir en mon palais voir les dames qui ont un grand dsir de vous voir,
et aussi plusieurs rois, princes et seigneurs qui vous recevront avec
joie.

Aussitt toutes sortes de confitures furent mises dans de grandes coupes
d'or, avec des vins de plusieurs sortes. Quand ils eurent fait
collation, Jean de Paris dit au roi d'Espagne: Allons voir les dames.


XLI

Comment Jean de Paris s'assit au plus haut de la salle avec la fille du
roi.

Jean de Paris tant arriv en la salle avec le roi d'Espagne, les grands
seigneurs et les dames vinrent au-devant d'eux. Et Jean salua les rois
d'Angleterre, d'Aragon, de Navarre, et aussi ceux d'cosse et de
Pologne; puis il ta son chapeau et salua les reines en les embrassant.
Ensuite il prit la fille du roi, Louise-Herminie, par la main en lui
disant: Je vous remercie, ma soeur, de votre bon accueil.

Elle rougit et s'inclina; et Jean de Paris dit  ses barons: Saluez les
dames, aprs quoi nous irons nous reposer.

Puis, prenant les reines par les mains, il alla s'asseoir au plus haut
lieu de la salle et dit: Messeigneurs, prenez places, car nous avons
pris la ntre.

Et il commena  deviser avec les reines, et, en parlant, la princesse
lui dit: Seigneur, vous avez amen une belle arme.

--Madame, je l'ai fait pour l'amour de vous.

--Comment, dit-elle en rougissant, pour l'amour de moi?

--Oui, dit Jean de Paris.

Alors le roi de Navarre dit au roi d'Espagne: Mon cousin, votre
beau-fils blmait cet homme en racontant que parfois ses discours
sentaient la folie; je crois qu'il n'est pas si lgre personne;
seulement il parle  mots couverts, et on a peine  les entendre: je
voudrais que nous pussions les lui faire expliquer.

--Je le veux bien, dit le roi d'Espagne, mais j'ai peur de lui
dplaire.


XLII

Comment le roi d'Espagne fit apporter la collation pour Jean de Paris.

Le roi fit apporter la collation, et le matre d'htel demanda  un des
barons de Jean de Paris comment il le ferait boire. Attendez, dit le
baron, je vais chercher celui qui le sert. Et il alla dire au duc de
Normandie qu'on voulait servir du vin.

Le duc appela son cuyer et lui dit d'aller prendre les coupes pour
servir; puis il commanda aux autres cuyers de le suivre, et ils vinrent
se prsenter dans cet ordre  Jean de Paris, lequel prit sa coupe, fit
donner les autres aux rois en disant: Buvons en hte, et but sans
attendre personne. Lorsqu'il eut bu, il donna sa coupe  la princesse et
lui dit: Chre amie, j'ai bu  vous; ainsi n'ayez crainte de moi.

--Seigneur, dit-elle, je n'ai pas de raisons pour vous craindre, et je
vous remercie.

Les rois, seigneurs et dames burent, fort tonns de ce que Jean de
Paris prenait ainsi le pas sur tous les rois, qui taient plus vieux de
lui. Quand la collation fut faite, les rois, reines, princes, seigneurs
et dames s'approchrent de Jean de Paris pour lui parler.


XLIII

Comment le roi d'Espagne demanda  Jean de Paris l'explication des mots
qu'il avait dits au roi d'Angleterre.

Pour lors le roi d'Espagne dit  Jean de Paris: Si je n'avais peur de
vous dplaire, je vous demanderais l'explication de quelques mots que
vous avez dits en chemin.

--Demandez-moi ce qu'il vous plaira de savoir, reprit Jean, et je ne
serai pas long  vous rpondre.

--Selon vous, dit le roi espagnol, mon beau-fils, le roi d'Angleterre,
devrait faire porter  ses gens des maisons pour les garder de la pluie;
je ne puis interprter cela.

Jean de Paris se prit  rire et dit: Tout ici est ais. Mes gens et
moi, nous avions des manteaux et des chaperons  gorges pour la pluie;
quand il faisait sec, nous les mettions dans nos valises. Les valises
sont les maisons que je conseillais  votre beau-fils de porter.

--Je vous demanderai encore une autre chose: un jour vous avez dit qu'il
faudrait qu'il ft porter par ses gens un pont pour passer la rivire.

--Il est vrai que prs de Bayonne nous trouvmes une petite rivire bien
creuse. Le roi d'Angleterre et ses gens taient mal monts, et il se
noya du monde. Ce que j'ai dit signifie qu'il faut avoir de bons chevaux
pour passer les rivires.

--Pourquoi aussi avez-vous dit que votre pre tait venu en ce pays il y
a douze ans et avait tendu un lacs  une perdrix, et que vous veniez
voir si la bte tait prise?

--Ah! pour cela je ne blme pas le roi d'Angleterre s'il n'y a pas vu
clair. Il y a environ douze ans (et vous le savez, sire), mon pre vint
en ce pays rtablir un ami  lui qui tait en querelle avec ses sujets;
quand il eut fait toute chose pour le bien, l'ami et sa femme lui
donnrent leur fille pour la marier, et il dit que ce serait pour son
fils, qui est moi. Voil quelle est la perdrix que je suis venu prendre.
Il faut vous dire, messieurs, que mon pre tait et que je suis le roi
de France.

Je vous laisse  imaginer quelle fut,  ces mots, la stupfaction de
toute l'assemble.


XLIV

Comment le roi de France pousa la fille du roi d'Espagne.

Le roi Jean pousa la fille du roi d'Espagne dans la ville de Burgos, et
de grandes rjouissances furent faites par tout le royaume.

[Illustration]

Tandis que la fille du roi d'Espagne, gaie, heureuse, contente, avait en
les yeux mille rayons de joie claire, le roi anglais, sur ses tristes
vaisseaux, reprenait piteusement le chemin de Londres.

Les Parisiens chantaient sur le Pont-Nouveau du Palais[47] et sur la
place Maubert:

[Note 47: Le pont au Change.]

    C'est un roi bien bon et sage
    Qui la France mnera:
    Reine prise en mariage
    A qui doute le dira.

Et ils faisaient mille feux de joie  en incendier les carrefours.

                On ne voit pas dans l'histoire
                Un plus triomphant pays,
                Princes de plus grande gloire
                Que ville et roi de Paris.
                Le destin veut que la France
    De l'univers entier soit la rgle et l'orgueil.
    Lorsque Jean, notre ami, dans sa fire vaillance,
                De l'Espagne franchit le seuil,
    Il fait voir qu'il n'est pas de contre o ne puisse,
                Si le bon droit est viol,
    D'un monarque franais pntrer la justice,
    Et, ds qu'il est vainqueur, il est plein de piti.
    Mme avant que de vaincre il est d'humeur joyeuse:
                Ainsi va l'esprit des Franais.
                Dame Fortune est trop heureuse
                De travailler  leurs succs.




                              GRISELIDIS



NOTICE.

Le texte de l'_Histoire de Griselidis_ que nous donnons ci est celui
qu'a donn Le Grand d'Aussy dans son choix de _fabliaux et contes_,
rimprim en 1829[48], et celui qu'il attribue  Mlle de Montmartin[49].

[Note 48: Chez Jules Renouard, 5 vol. in-8. L'_Histoire de Griselidis_
est  la page 297 du tome II.]

[Note 49: En 1749.]

Le premier texte franais de cette touchante histoire date de 1484. On
en a fait des ditions nombreuses avant qu'il entrt dans la
Bibliothque bleue, et il a eu l'honneur d'tre mis en vers par
Perrault.

C'est encore,  ce qu'il parat, un conte d'origine franaise, quoique
bien des gens s'imaginent qu'il nous vient directement de Boccace.
L'ingnieux conteur italien inventait rarement les sujets de ses
histoires; il les empruntait  droite et  gauche, en Italie ou
ailleurs, et la plus abondante des sources o il ait puis est
prcisment cette riche collection de petits romans et de fabliaux
franais qui, au moyen ge, faisaient dj de notre nation la nation la
plus littraire, la plus spirituelle, la plus habile de l'Europe.

Le Grand d'Aussy s'exprime trs-catgoriquement au sujet de Griselidis.
Du Chat[50], dit-il, dans ses notes sur Rabelais, avait dj dit que
Griselidis tait tir d'un manuscrit intitul _le Parement des dames_,
et c'est d'aprs ce tmoignage que M. Manni, dans son _Illustrazione del
Boccacio_, en a restitu l'honneur aux Franais. La quantit de versions
en prose qu'on fit de ce conte au quatorzime sicle prouve la grande
rputation qu'il avait ds lors. J'en ai trouv plus de vingt
diffrentes sous le titre de _Miroir des dames_, _Enseignement des
femmes maries_, _Exemple des bonnes et mauvaises femmes_, etc.

[Note 50: Le Duchat (1658-1736).]

Du reste, qu'il soit franais ou qu'il soit italien, ce conte est un
petit chef-d'oeuvre de grce triste et de simplicit. Toute l'Europe en
a fait ses dlices.

[Illustration: Le soir elle lui apprtait son chtif repas. (Page 278.)]




                           GRISELIDIS.




I

Gautier, marquis de Saluces, est pri de se marier par ses barons.

En Lombardie, sur les confins du Pimont, est une noble contre qu'on
nomme la terre de Saluces[51], et dont les seigneurs ont port de tout
temps le titre de marquis.

[Note 51: Dans l'ancien royaume de Pimont, vers les sources du P, au
pied des Alpes maritimes.]

De tous ces marquis, le plus noble et le plus puissant fut celui que
l'on appelait Gautier. Il tait beau, bien fait, avantag de tous les
dons de la nature; mais il avait un dfaut: c'tait d'aimer trop la
libert du clibat et de ne vouloir en aucune faon entendre parler de
mariage. Ses barons et ses vassaux en taient fort affligs; ils
s'assemblrent donc pour confrer entre eux  ce sujet, et, d'aprs leur
dlibration, quelques dputs vinrent en leur nom lui tenir ce
discours:

Marquis, notre seul matre et souverain seigneur, l'amour que nous vous
portons nous a inspir la hardiesse de venir vous parler; car tout ce
qui est en vous nous plat, et nous nous rputons heureux d'avoir un tel
seigneur; mais, cher sire, vous savez que les annes passent en
s'envolant et qu'elles ne reviennent jamais. Quoique vous soyez  la
fleur de l'ge, la vieillesse nanmoins, et la mort, dont nul n'est
exempt, s'approchent de vous tous les jours. Vos vassaux, qui jamais ne
refuseront de vous obir, vous supplient donc d'agrer qu'ils cherchent
pour vous une dame de haute naissance, belle et vertueuse, qui soit
digne de devenir votre pouse. Accordez, sire, cette grce  vos fidles
sujets, afin que, si votre haute et noble personne prouvait quelque
infortune, dans leur malheur au moins ils ne restassent point sans
seigneur.

[Illustration]

A ce discours, Gautier attendri rpondit affectueusement: Mes amis, il
est vrai que je me plaisais  jouir de cette libert qu'on gote dans ma
situation, et qu'on perd dans le mariage, si j'en crois ceux qui l'ont
prouv. Toutefois je vous promets de prendre une femme, et j'espre de
la bont de Dieu qu'il me la donnera telle que je pourrai avec elle
vivre heureux. Mais je veux aussi auparavant que vous me promettiez une
chose: c'est que celle que je choisirai, quelle qu'elle soit, fille de
pauvre ou de riche, vous la respectiez et l'honoriez comme votre dame,
et qu'il n'y ait aucun de vous dans la suite qui ose blmer mon choix ou
en murmurer.

Les barons promirent d'observer fidlement ce que leur avait demand le
marquis leur seigneur. Ils le remercirent d'avoir dfr  leur
requte, et celui-ci prit jour avec eux pour ses noces, ce qui causa par
tout le pays de Saluces une joie universelle.


II

Ce qu'tait Griselidis.

Or,  peu de distance du chteau, il y avait un village qu'habitaient
quelques laboureurs, et que traversait ordinairement le marquis, quand,
par amusement, il allait chasser. Au nombre de ces habitants tait un
vieillard appel Janicola, pauvre, accabl d'infirmits, et qui ne
pouvait plus marcher. Souvent dans une malheureuse chaumire repose la
bndiction du ciel. Ce bon vieillard en tait la preuve; car il lui
restait de son mariage une fille nomme Griselidis, parfaitement belle
de corps, mais l'me encore plus belle, qui soutenait doucement et
soulageait sa vieillesse. Dans le jour, elle allait garder quelques
brebis qu'il avait; le soir, lorsqu'elle les avait ramenes  l'table,
elle lui apprtait son chtif repas, le levait ou le couchait sur son
pauvre lit. Enfin, tous les services et tous les soins qu'une fille doit
 son pre, la vertueuse Griselidis les rendait au sien.

Depuis longtemps le marquis de Saluces avait t inform, par la
renomme commune, de la vertu et de la conduite respectable de cette
fille. Souvent, en allant  la chasse, il lui tait arriv de s'arrter
pour la regarder, et dans son coeur il avait dj dtermin que, si
jamais il lui fallait choisir une pouse, il ne prendrait que
Griselidis.


III

Mariage du marquis de Saluces.

Cependant le jour qu'il avait fix pour ses noces arriva, et le palais
se trouva rempli de dames, de chevaliers, de bourgeois et de gens de
tous les tats; mais ils avaient beau se demander les uns aux autres o
tait l'pouse de leur seigneur, aucun ne pouvait rpondre. Lui alors,
comme s'il et voulu aller au-devant d'elle, sortit de son palais, et
tout ce qu'il y avait de chevaliers et de dames le suivit en foule. Il
se rendit ainsi au village chez le pauvre homme Janicola, auquel il dit:
Janicola, je sais que tu m'as toujours aim; j'en exige de toi une
preuve aujourd'hui: c'est de m'accorder ta fille en mariage.

Le pauvre homme, interdit  cette proposition, rpondit humblement:
Sire, vous tes mon matre, mon seigneur, et je dois vouloir ce que
vous voulez.

La jeune fille, pendant ce temps, tait debout auprs de son vieux pre,
toute honteuse, car elle n'tait pas accoutume  recevoir un pareil
hte dans sa maison. Le marquis lui adressant la parole: Griselidis,
dit-il, je veux vous prendre pour mon pouse; votre pre y consent, et
je me flatte d'obtenir aussi votre aveu; mais auparavant, rpondez-moi 
une demande que je vais vous faire devant lui. Je dsire une femme qui
me soit soumise en tout, qui ne veuille jamais que ce que je voudrai, et
qui, quels que soient mes caprices ou mes ordres, soit toujours prte 
les excuter. Si vous devenez la mienne, consentez-vous  observer ces
conditions?

Griselidis lui rpondit: Monseigneur, puisque telle est votre volont,
je ne ferai ni ne voudrai jamais que ce qu'il vous aura plu de me
commander; quand bien mme vous ordonneriez ma mort, je vous promets de
la souffrir sans me plaindre.

--Il suffit, dit le marquis.

En mme temps il la prit par la main, et, sortant de la maison, il alla
la prsenter  ses barons et  son peuple: Mes amis, voici ma femme,
voici votre dame, que je vous prie d'aimer et d'honorer, si vous m'aimez
moi-mme.

Aprs ces paroles, il la fit mener au palais, o les matrones la
dpouillrent de ses habits rustiques pour la parer de riches toffes et
de tous les ornements nuptiaux. Elle rougissait, elle tait toute
tremblante, et vous n'en serez pas surpris.


IV

Noces de Griselidis.

Le mariage et les noces furent clbrs le jour mme. Le palais
retentissait de toutes sortes d'instruments. De tous cts on
n'entendait que des cris de joie, et les sujets, ainsi que leur
seigneur, paraissaient enchants.

Jusque-l Griselidis s'tait fait estimer par une conduite vertueuse;
ds ce moment, douce, affable, obligeante, elle se fit aimer encore plus
qu'on ne l'estimait, et, soit parmi ceux qui l'avaient connue avant son
lvation, soit parmi ceux qui ne la connurent qu'aprs, il n'y eut
personne qui n'applaudt  sa fortune.

Au bout d'une anne elle donna  son poux une fille qui promettait
d'tre un jour aussi belle que sa mre. Quoique le pre et les vassaux
eussent plutt dsir un fils, il y eut cependant par tout le pays de
grandes rjouissances.


V

Premire preuve de Griselidis

L'enfant fut nourrie au palais par sa mre; mais, ds qu'elle fut
sevre, Gautier, qui depuis longtemps s'occupait du projet d'prouver
son pouse, quoique de jour en jour, charm de ses vertus, il l'aimt
davantage, entra dans sa chambre en affectant l'air d'un homme troubl,
et lui tint ce discours: Griselidis, tu n'as point oubli sans doute
quelle fut ta premire condition avant d'tre leve au rang de mon
pouse. Pour moi, j'en avais presque perdu la mmoire, et ma tendre
amiti dont tu as reu tant de preuves t'en assurait. Mais depuis
quelque temps mes barons murmurent. Ils se plaignent hautement d'tre
destins  devenir un jour les vassaux de la petite-fille de Janicola;
et moi, dont l'intrt est de mnager leur amiti, je me vois forc de
leur faire ce sacrifice douloureux qui cote tant  mon coeur. Je n'ai
point voulu m'y rsoudre cependant sans t'en avoir prvenue, et je viens
demander ton aveu et t'exhorter  cette patience que tu m'as promise
avant d'tre mon pouse.

--Cher sire, rpondit humblement Griselidis, sans laisser paratre sur
son visage aucun signe de douleur, vous tes mon seigneur et mon matre;
ma fille et moi nous vous appartenons, et, quelque chose qu'il vous
plaise ordonner de nous, jamais rien ne me fera oublier l'obissance et
la soumission que je vous ai voues et que je vous dois.


VI

Constance de Griselidis.

Tant de modration et de douceur tonnrent le marquis. Il se retira
avec l'apparence d'une grande tristesse; mais, au fond du coeur, il
tait plein d'amour et d'admiration pour sa femme. Quand il fut seul, il
appela un vieux serviteur attach  lui depuis trente ans, auquel il
expliqua son projet et qu'il envoya ensuite chez la marquise. Madame,
dit le serviteur, daignez me pardonner la triste mission dont je suis
charg; mais monseigneur demande votre fille.

A ces mots Griselidis, se rappelant le discours que lui avait tenu le
marquis, crut que Gautier envoyait prendre sa fille pour la faire
mourir. Elle touffa nanmoins sa douleur, retint ses larmes, et, sans
faire la moindre plainte ni mme pousser un soupir, alla prendre
l'enfant dans son berceau, la regarda longtemps avec tendresse; puis,
lui ayant fait le signe de la croix sur le front et la baisant pour la
dernire fois, elle la livra au sergent.

[Illustration]

Celui-ci vint raconter  son matre l'exemple de courage et de
soumission dont il venait d'tre tmoin. Le marquis ne pouvait se lasser
d'admirer la vertu de sa femme; mais lorsqu'il vit pleurer dans ses bras
cette belle enfant, son coeur fut mu et peu s'en fallut qu'il ne
renont  sa cruelle preuve. Cependant il se remit et commanda au
vieux serviteur d'aller  Boulogne porter secrtement sa fille chez la
comtesse d'Empche, sa soeur, en la priant de la faire lever sous ses
yeux, mais de faon  ce que personne au monde, pas mme le comte son
mari, ne pt avoir connaissance de ce mystre. Le serviteur excuta
fidlement sa commission. La comtesse se chargea de l'enfant et la fit
lever en secret, comme le lui recommandait son frre.

Depuis cette sparation, le marquis vcut avec sa femme comme
auparavant. Souvent il lui arrivait d'observer son visage, et de
chercher  lire dans ses yeux, pour voir s'il y dmlerait quelque signe
de ressentiment ou de douleur. Mais il eut beau examiner, elle lui
tmoigna toujours le mme amour et le mme respect. Jamais elle ne
montra l'apparence de la tristesse et, ni devant lui ni mme en son
absence, ne pronona une seule fois le nom de sa fille.


VII

Seconde preuve de Griselidis.

Quatre annes se passrent ainsi, au bout desquelles elle mit au monde
un enfant mle qui acheva de combler le bonheur du pre et la joie des
sujets. Elle le nourrit de son lait comme l'autre. Mais, quand ce fils
bien-aim eut deux ans, le marquis voulut le faire servir  encore
prouver la patience de Griselidis,  laquelle il vint tenir  peu prs
les discours qu'il lui avait tenus autrefois au sujet de sa fille.

Quelle mortelle douleur dut ressentir en ce moment cette femme
incomparable, quand, se rappelant qu'elle avait dj perdu sa fille,
elle vit qu'on allait faire mourir encore ce fils, son unique esprance
et le seul enfant qu'elle croyait lui rester! Quelle est, je ne dis pas
la mre tendre, mais mme l'trangre qui,  une telle sentence, et pu
retenir ses larmes et ses cris? Reines, princesses, marquises, femmes de
tous les tats, coutez la rponse de celle-ci  son seigneur, et
profitez de l'exemple.

Cher sire, dit-elle, je vous l'ai jur autrefois et je vous le jure
encore: je ne voudrai jamais que ce que vous voudrez. Quand, en entrant
dans votre palais, je quittai mes pauvres habits, je me dfis en mme
temps de ma propre volont pour ne plus connatre que la vtre. Que ne
m'est-il possible de la deviner avant qu'elle s'explique? vous verriez
vos moindres dsirs prvenus et accomplis. Ordonnez de moi maintenant
tout ce qu'il vous plaira. Si vous voulez que je meure, j'y consens; car
la mort n'est rien auprs du malheur de vous dplaire.

Gautier tait de plus en plus tonn. Un autre qui et moins connu
Griselidis et pu croire que tant de fermet d'me n'tait
qu'insensibilit; mais lui qui, pendant qu'elle nourrissait ses enfants,
avait t mille fois tmoin de sa tendresse pour eux, il ne pouvait
attribuer son courage qu' l'amour dvou qu'elle avait pour lui. Il
envoya, comme la premire fois, son sergent fidle prendre l'enfant, et
le fit porter  Boulogne, ou il fut lev avec sa petite soeur.


VIII

Troisime preuve de Griselidis.

Aprs deux aussi terribles preuves, Gautier et bien d se croire sr
de sa femme et se dispenser de l'affliger davantage. Mais il est des
coeurs souponneux que rien ne gurit; qui, lorsqu'une fois ils ont
commenc, ne peuvent plus s'arrter, et pour lesquels la douleur des
autres est un plaisir dlicieux. Non-seulement la marquise paraissait
avoir oubli son double malheur, mais de jour en jour Gautier la
trouvait plus soumise, plus caressante et plus tendre. Et nanmoins il
se proposait de la tourmenter encore.

Sa fille avait douze ans; son fils en avait huit. Il voulut les faire
revenir auprs de lui, et pria la comtesse sa soeur de les lui ramener.
En mme temps il fit courir le bruit qu'il allait rpudier sa femme pour
en prendre une autre.

Bientt cette barbare nouvelle parvint aux oreilles de Griselidis. On
lui dit qu'une jeune personne de haute naissance, belle comme une fe,
arrivait pour tre marquise de Saluces. Si elle fut consterne d'un
pareil vnement, je vous le laisse  penser; cependant elle s'arma de
courage et attendit que celui  qui elle devait obir voult donner ses
ordres. Il la fit venir, et, en prsence de quelques-uns de ses barons,
il lui parla ainsi:

Griselidis, depuis plus de douze ans que nous habitons ensemble, je me
suis plu  t'avoir pour compagne, parce que je considrais ta vertu plus
que ta naissance; mais il me faut un hritier: mes vassaux l'exigent, et
Rome permet que je prenne une autre pouse. Elle arrive dans quelques
jours. Ainsi prpare-toi  te retirer; emporte ton douaire et rappelle
tout ton courage.

--Monseigneur, lui rpondit Griselidis, je n'ignore pas que la fille du
pauvre Janicola n'tait pas faite pour devenir votre pouse; et, dans ce
palais dont vous m'avez rendue la dame, je prends Dieu  tmoin de ce
que tous les jours, en le remerciant de cet honneur, je m'en
reconnaissais indigne. Je laisse sans regret, puisque telle est votre
volont, les lieux o j'ai demeur avec tant de plaisir, et je m'en
retourne mourir dans la cabane qui me vit natre. L, je pourrai rendre
encore  mon vieux pre des soins que j'tais force, malgr moi, de
laisser  des mains trangres. Quant au douaire dont vous me parlez,
vous savez, sire, qu'avec un coeur chaste je ne pus vous apporter que
pauvret, respect et amour. Tous les habillements dont je suis vtue, je
vous les dois; ils sont  vous. Permettez que je les quitte et que je
reprenne les miens que j'ai conservs. Voici l'anneau que vous m'avez
donn en me prenant pour femme. Je sortis pauvre de chez mon pre; j'y
rentrerai pauvre, et ne veux y porter que l'honneur d'tre
l'irrprochable veuve d'un tel poux.


IX

Admirable patience de Griselidis.

Le marquis fut tellement mu qu'il ne put retenir ses larmes et qu'il
fut oblig de sortir pour les cacher. Griselidis quitta ses beaux
vtements, ses joyaux, ses ornements de tte: elle reprit ses habits
rustiques et se rendit  son village, accompagne d'une foule de barons,
de chevaliers et de dames qui fondaient en larmes et regrettaient tant
de vertus. Elle seule ne pleurait point. Elle marchait silencieuse, les
yeux baisss.

On arriva ainsi chez Janicola, qui ne parut point tonn. De tout temps
ce mariage lui avait paru suspect, et il s'tait toujours dout de ce
qui devait arriver. Le vieillard embrassa tendrement sa fille, et, sans
tmoigner ni courroux ni douleur, il remercia les dames et les
chevaliers qui l'avaient accompagne, et les exhorta  bien aimer leur
seigneur et  le servir loyalement. Imaginez quel chagrin ressentait
intrieurement le bon Janicola quand il songeait que sa fille, aprs un
si long temps de plaisir et d'abondance, allait, le reste de sa vie,
manquer de tout. Quant  Griselidis, elle ne semblait pas y penser, et
c'tait elle qui ranimait le courage de son pre.


X

Griselidis reoit la rcompense de ses vertus.

Cependant le comte et la comtesse d'Empche, suivis d'un grand nombre de
chevaliers et de dames, allaient arriver avec les deux enfants. Dj ils
n'taient plus qu' une journe de Saluces. Le marquis, pour consommer
la dernire preuve, envoya chercher Griselidis, qui vint aussitt 
pied et en habit de paysanne. Fille de Janicola, lui dit-il, demain
arrive ma nouvelle pouse, et, comme personne dans mon palais ne connat
aussi bien que toi ce qui peut me plaire, et que je souhaite la bien
recevoir, ainsi que mon frre, ma soeur et toute la chevalerie qui les
accompagne, j'ai voulu te charger des soins de l'hospitalit qui les
attend.

--Sire, rpondit-elle, je vous ai de telles obligations que, tant que
Dieu me laissera des jours, je me ferai un devoir d'excuter ce qui
pourra vous faire plaisir.

Elle alla aussitt donner des ordres aux officiers et aux domestiques.
Elle-mme aida aux divers travaux et prpara la chambre nuptiale, ainsi
que le lit destin  celle dont l'arrive l'avait fait chasser. Quand la
jeune personne parut, loin de laisser chapper  sa vue quelque signe
d'motion, loin de rougir des haillons sous lesquels elle se montrait 
ses yeux, elle alla au-devant d'elle, la salua respectueusement et la
conduisit dans son appartement. Par un instinct secret dont elle ne
devinait pas la raison, elle se plaisait dans la compagnie des deux
enfants; elle ne pouvait se lasser de les regarder et louait sans cesse
leur beaut.

L'heure du festin arrive, lorsque tout le monde fut  table, le marquis
la fit venir, et lui montrant la jeune fille, qui tait vtue avec une
blouissante richesse, il lui demanda ce qu'elle en pensait.
Monseigneur, rpondit-elle, vous ne pouviez la choisir plus belle et
plus aimable, et, si Dieu exauce les prires que je ferai tous les jours
pour vous deux, vous serez heureux ensemble. Mais, de grce, sire,
pargnez-lui les douloureuses blessures qui ont ensanglant mon coeur.
Plus jeune et plus dlicatement leve, elle ne saurait peut-tre pas y
rsister; elle en mourrait.

A ces mots, des larmes s'chapprent des yeux du marquis. Il ne put
dissimuler davantage, et, admirant cette douceur inaltrable et cette
vertu que rien n'avait pu lasser, il s'cria: Griselidis, ma chre
Griselidis, c'en est trop. J'ai fait, pour prouver ton amour, plus que
jamais homme sous le ciel n'a os imaginer, et je n'ai trouv en toi
qu'obissance, tendresse, fidlit.

Alors il s'approcha de Griselidis qui, modestement humilie de ces
louanges, avait baiss la tte. Il la serra dans ses bras et, l'arrosant
de ses larmes, il ajouta en prsence de cette nombreuse assemble:
Femme incomparable, oui, toi seule au monde tu es digne d'tre mon
pouse, et tu seras ma femme chrie  jamais. Tu m'as cru le bourreau de
tes enfants. Ils vivent, ma soeur nous les ramne; ce sont eux.
Regarde-les; c'est ta fille, c'est ton fils. Et vous, mes enfants, venez
vous jeter aux genoux de votre mre.

[Illustration]

Griselidis ne put supporter tant de joie  la fois. Elle tomba sans
connaissance. Quand les secours qu'on lui prodigua lui eurent fait
reprendre ses sens, elle prit les deux enfants, les couvrit de baisers
et de larmes et les tint longtemps serrs sur son coeur. On eut de la
peine  les lui arracher. Tout le monde pleurait dans l'assemble; on
n'entendait que des cris de joie et d'admiration, et cette fte, ce
festin qu'avait prpar l'amour du marquis, devint un triomphe pour
Griselidis.

Gautier fit venir au palais de Saluces le vieux Janicola, qu'il n'avait
paru ngliger que pour prouver sa femme et qu'il honora le reste de sa
vie.

Les deux poux vcurent encore vingt ans, dans l'union et la concorde la
plus parfaite. Ils marirent leurs enfants, dont ils virent les
hritiers; et, aprs eux, leur fils hrita du marquisat,  la grande
joie de leurs sujets.

          La patience chez les femmes
          A quelque chose de divin;
    C'est une tendre fleur qui fleurit dans les mes
    Et, plus blanche que lis, que muguet et jasmin,
        S'panouit en fracheur anglique;
          Mais quelle est celle qui se pique
            D'imiter Griselidis?
    Sans doute les essais de Gauthier sont hardis.
    Et peut-tre que trop il a tourment celle
          Qu'il aimait au fond de son coeur;
    Mais qui se ft conduite en pouse fidle,
    Comme Griselidis avecque son seigneur?




                         LE JUIF ERRANT




NOTICE.

    Est-il rien sur la terre
    Qui soit plus surprenant
    Que la grande misre
    Du pauvre Juif Errant?
    Que son sort malheureux
    Parat triste et fcheux!

La complainte de Berquin a rendu populaire en France cette misre
extrme d'Isaac Ahasvrus Laquedem. Les Allemands ont diverses lgendes
qui sont le rcit de ses malheurs; mais j'avoue que celles que j'ai lues
ne m'ont donn nulle envie de les imiter. La plus mauvaise est celle qui
s'imprime peut-tre encore  Montbliard ou  Troyes, et qu'on rencontre
quelquefois sur les quais, tristement enveloppe d'un papier bleu. Il
n'y a l ni esprit, ni grce, ni imagination, rien qui charme ou qui
effraye.

D'autres peuvent montrer le Juif errant poursuivi par le remords et par
les visions terribles; j'ai tout uniment parl des premiers jours de sa
punition et racont la lutte qu'il a eu  subir contre les premiers
coups de son infortune. Peut-tre et-il t assez facile et
trs-naturel, poursuivant ce rcit, de traverser les sicles et les
gnrations, et de tracer  grands traits une intressante histoire de
l'humanit moderne. Toute modeste est cette peinture qui n'a point song
 tre un tableau.

    Depuis dix-huit sicles, hlas!
    Sur la cendre grecque et romaine,
    Sur les dbris de mille tats,
    L'affreux tourbillon me promne.
    J'ai vu sans fruit germer le bien,
    Vu des calamits fcondes,
    Et, pour survivre au monde ancien,
    Des flots j'ai vu sortir deux mondes.

Voil ce que dit le Juif errant de Branger, et ce qu'on n'a point
paraphras ici.

Mme dans le cadre troit que j'ai choisi, je pouvais m'tendre, et du
moins je pouvais agiter la couleur. Ceux qui dsirent des dessins plus
nergiques et des scnes plus puissamment peintes sont servis  souhait.
Depuis que ce volume modeste a paru, il a t donn au public une srie
de grandes gravures sur bois qui forment la lgende illustre du _Juif
errant_. Le texte est de Pierre Dupont et de Paul Lacroix. Mon camarade
de collge Gustave Dor a dessin ces planches; son imagination si
riche, si active, a jet l feu et flammes.

Je lui ai emprunt l'ide de mon dernier chapitre.

[Illustration]




                            LE JUIF ERRANT.




I

Le Juif errant chasse Jsus-Christ qui a besoin de se reposer un instant
sous le faix de sa croix.

Le Christ, condamn, portait sa croix sur le Calvaire. Autour de lui se
pressaient quelques amis timides et d'implacables ennemis; les uns
dissimulaient leur douleur, les autres exagraient la violence de leur
joie et se rpandaient en invectives et en outrages. Comme  l'heure 
jamais terrible o le Christ expira sur la croix, le soleil s'tait
cach, de longs nuages noirs avaient envahi le ciel de toutes parts; il
brillait des clairs qui se dtachaient lentement du sein de ces nues;
les sifflements du vent et les rafales subites jetaient la terreur dans
les mes. Malgr le vent et la pluie, l'air tait lourd et on touffait.
Chacun tait  la porte de sa maison, attendant le passage du Christ.
Isaac Laquedem l'attendait comme tout le monde. Au moment o un clair
plus brillant que les autres venait de dchirer la vote du ciel, il
entendit des cris sauvages et quelques gmissements: c'tait le cortge
de Jsus qui s'avanait. La figure du Fils de Dieu ruisselait de sang et
de sueur; une poussire paisse couvrait ses cheveux; ses mains
tremblantes serraient le bois de la croix fatale; il pliait sous le
fardeau, il semblait prs de tomber, prs d'expirer  chaque pas; et
toutefois il marchait toujours sans murmure, l'oeil plein d'une douceur
divine, et rien dans sa douleur n'avait altr les sources de sa bont.
Il allait passer devant la boutique du cordonnier, lorsque, apercevant
devant elle un escabeau, il s'approcha et fit un geste pour indiquer
qu'il dsirait s'y reposer un instant. Je ne sais quelle frocit
soudaine s'empara de l'me du matre de l'escabeau; la peur le fit
lche, et la lchet cruel: Lve-toi, dit-il au Christ, et continue 
suivre la route jusqu'au gibet, fils de Dieu, Messie, rdempteur des
hommes, roi des Juifs. Je ne veux pas que le seuil de ma maison soit
souill aujourd'hui.

[Illustration]

Un centurion qui se trouvait derrire lui fit entendre un gros rire qui
parut une marque d'approbation; mais le Christ, regardant fixement le
Juif si lchement cruel, dit: Isaac Laquedem, parce que tu n'as pas eu
piti de moi, tu marcheras sans repos jusqu' l'heure du jugement
dernier.


II

Le Juif errant commence son voyage.

Ceux qui taient autour du Christ se mirent  rire aux clats, et il y
eut un de ses perscuteurs qui vint le tirer par les cheveux pour le
forcer  hter sa marche; mais Isaac, condamn ds ce moment  son
voyage lamentable, se sentit atteint au coeur par la parole divine et
resta sans voix, pouvant, plein d'horreur.

Son pre et sa mre vivaient encore; mais il ne s'tait pas mari
jusqu'alors, et il tait seulement sur le point de se donner une pouse,
suivant les prceptes de Jhovah.

Il se passa un temps pendant lequel il ne vit rien et n'entendit rien.
Lorsqu'il sortit de cet blouissement et de cette pouvante, sa main
chercha d'elle-mme un bton, ses yeux se portrent sur la route, et ses
jambes, malgr lui, marchrent. Il essaya de rsister  la force qui
l'entranait et au moins voulut fermer sa boutique; mais aucun effort de
sa volont ne put contraindre son corps  lui obir: il lui fallut
marcher en avant sans se dtourner et abandonner le lieu o il avait
vcu, o il avait espr devenir riche, o il voulait mourir. Au bout de
quelques moments, il rencontra son pre et sa mre qui, instruits par la
rumeur publique de l'aventure qui lui tait arrive, accouraient auprs
de lui. Ils le virent l'oeil morne, les cheveux hrisss, le front
couvert de sueur, n'essayant plus de lutter contre la maldiction du
Christ et emport dans une course qui ne devait plus s'interrompre. Ils
s'approchrent et l'embrassrent en pleurant; il ne les a pas revus
depuis.

[Illustration]

Saisis de crainte, ils restrent quelques jours dans un tat voisin de
la mort; l'appareil du supplice de Jsus les convertit  la doctrine
prche par le Rdempteur; ils sont morts chrtiens.


III

La premire nuit d'angoisses.

Poursuivant sa course involontaire, Isaac Laquedem s'achemina vers le
Sud. Le soir le surprit bientt. Comment exprimer l'tat d'angoisses
dans lequel se trouvaient toute son me et sa chair elle-mme? Esclave
d'une volont mystrieuse, et dpouill du pouvoir que tout homme a reu
sur ses membres, il vivait d'une vie nouvelle et passait comme un
tranger, comme une matire, au milieu des hommes. Il sentait qu'il
avait t prcipit dans un abme sans fond, et toutefois il ne pouvait
se rsoudre  quitter toute esprance.

La nuit venue, il lui sembla que le supplice allait cesser et qu'il
rentrerait par le sommeil en possession du repos qu'il avait perdu. Il
tait fatigu par une longue marche; il entra dans une htellerie 
Jethira, vers les confins du pays de Juda et non loin de l'ancienne
Idume. Sa physionomie avait quelque chose de surnaturel; on le fuyait
comme une bte fauve; en vain il cria plusieurs fois pour qu'on lui
apportt  manger et  boire: nul ne se prsenta; il fut lui-mme oblig
de prparer son repas en se servant des ustensiles de la maison.
Lorsqu'il eut achev, il s'assit devant une table et commena  dner;
il ne resta pas assis plus de quelques secondes; ses jarrets dtendus se
roidirent tout  coup; un malaise accablant l'envahit, et il fut oblig
de se lever. Il vit alors que nul remde ne viendrait gurir son mal, et
qu'il tait  jamais perdu; il versa ce soir-l plus de larmes que
Rachel n'en versa lorsque ses enfants moururent; enfin il mangea debout.
Cependant la fatigue amenait le sommeil: il se coucha; mais, plus vite
encore qu'au moment o il s'tait assis, les mmes douleurs reparurent,
et il se remit en route. Toute la nuit, il continua  marcher vers le
Sud, lass, bris par la fatigue, et cependant marchant toujours. Quel
sort que le sien! il dtestait son crime, il avait le coeur dchir
lorsqu'il songeait au supplice de Jsus et  la brutalit de ses
paroles. Le voil donc en route pour un voyage sans fin, ne choisissant
pas toujours son chemin, pouss irrsistiblement d'une colline vers une
autre colline et d'un pays vers l'autre.

Il lui vint  l'esprit une pense qui ne laissa pas d'accrotre son
effroi: il n'avait pas un denier. Est-ce qu'il tait aussi condamn  la
pauvret ternelle? est-ce qu'il ne devait pas avoir de quoi payer du
pain, de quoi payer un verre d'eau? et, faute de pain et d'eau, tait-il
destin  marcher toujours sans manger ni boire, tortur par la faim et
par la soif, comme il tait dj cras sous son dsespoir et fouett
par la fatigue? Sa main s'tant alors glisse dans sa tunique, il sentit
une pice de monnaie: c'tait un double denier frapp  l'effigie de
Tibre[52], qui valait  peu prs ce que valent cinq sous de France.

[Note 52: La Jude tait alors une province de l'empire romain, et
Tibre rgnait  Rome depuis dix-neuf ans.]


IV

Le Juif errant est prcipit du haut d'un chameau en Arabie.

Il tait arriv dans les sables du dsert de l'Arabie Ptre. Le soleil,
lev de grand matin, avait de toutes parts chauff ces plaines
effroyables, et, par intervalles, de longs tourbillons de poussire
l'enveloppaient et desschaient son gosier. Il souffrait un tourment
mille fois plus cruel que la mort. Nanmoins il marchait toujours,
tremp de sueur et vacillant. Ce supplice dura presque toute la journe.
Enfin, vers le soir, il rencontra quelques chameliers et leur demanda un
peu d'eau et un peu de pain; ils lui offrirent un gteau d'orge et une
outre dans laquelle tait une boisson fermente. Pendant qu'il se
rafrachissait, l'un d'eux, touch en voyant quelle tait sa lassitude,
le prit entre ses bras et le plaa sur la selle de sa monture. A peine
l'avait-il assis, que le chameau se cabra et s'agita comme s'il avait eu
sur le dos une masse de fer rouge; on essaya de le calmer: il s'emporta,
il devint furieux. Et une voix retentit dans l'immensit du dsert:
_Marche, marche, marche!_ En entendant ces paroles, les chameliers
furent pouvants; ils firent descendre Laquedem, et bientt ils
disparurent.


V

Le Juif errant s'aperoit qu'il a toujours cinq sous dans sa poche.

Un nouveau fardeau de misre s'tait appesanti sur le Juif errant. Il
regarda de tous cts, cherchant l'ombre des palmiers solitaires,
implorant la misricorde divine, priant et pleurant; mais nul ombrage
n'apparut, et il s'avana vers l'occident. Toute la nuit il marcha
encore. Le lendemain, il trouva sur sa route, au milieu du jour, une
citerne et quelques dattes. Trois jours se passrent ainsi. Vers la fin
du troisime jour, il tait arriv vers les bords de l'ancien canal de
Ptolme, au fond du golfe Hroopolite[53], et il avait travers les
rgions silencieuses au travers desquelles Mose promena quarante ans
les Hbreux. Au moment de mettre le pied sur le sol de l'gypte, il
s'arrta dans un village chtif, et, tirant de sa poche son double
denier, il acheta un peu de nourriture. A peine l'avait-il paye que,
remettant la main dans sa poche, il sentit une autre pice de monnaie;
il crut qu'il n'avait pas donn d'argent  celui qui lui avait vendu du
pain et des oignons cuits sous la cendre, et, sans la regarder, il lui
prsenta encore la pice. L'homme la rendit en disant qu'il n'avait pas
besoin d'tre pay deux fois. Isaac regarda alors la pice que Dieu lui
envoyait, et il vit que c'tait une monnaie gyptienne, ce qui lui fit
d'abord quelque plaisir; mais bientt, lorsqu'il y eut mieux pens, sa
douleur s'en augmenta. S'il devait ainsi trouver toujours dans sa poche
une petite somme suffisante pour un repas, il tait protg contre la
faim et dlivr d'une bien grande inquitude; mais aussi il s'apercevait
bien clairement de la certitude de son chtiment: Dieu ne lui donnait
les moyens de vivre que pour le pousser sans relche et toujours en
avant.

[Note 53: A l'extrmit septentrionale de la mer Rouge.]


VI

Le Juif errant se croit riche.

Chemin faisant, il fut saisi par une mauvaise ide qui lui fut
certainement inspire par le Tentateur: Puisque nul pardon ne me doit
venir, se disait-il, et qu'il ne m'est pas permis d'esprer ma rentre
en grce, je n'ai rien  perdre en tirant parti de l'tranget mme de
ma peine; et certain, comme je le suis, de trouver toujours dans ma
poche une pice de monnaie, je ne vois pas pourquoi je n'achterais pas
tout ce qu'il me plaira d'acqurir.

Il se mit donc  examiner avec lui-mme ce qu'il avait de mieux  faire
pour donner quelques consolations  sa course fatale et merveiller les
hommes au milieu desquels il passait; il rsolut, s'il allait dans la
ville d'Alexandrie, de se prsenter devant le proconsul et de lui
demander ses plus riches parures, ses esclaves, ses femmes, son palais.
Au bout de deux jours et de deux nuits de marche, il arriva en effet
dans la ville d'Alexandrie, o il trouva un peuple nombreux de
ngociants qui faisaient charger sur des vaisseaux des soieries, des
parfums et des bois prcieux venus de l'Inde. On ne fit pas attention 
lui, parce que toutes les nations de l'univers se rencontraient sur ce
march et qu'il y avait divers Juifs: aussi lui fut-il facile d'arriver
jusqu'au proconsul, et, traversant le pompeux cortge dont tait entour
le magistrat souverain, ses licteurs, ses capitaines, ses soldats, il
s'approcha de son char et lui dit: Seigneur, auriez-vous quelque
rpugnance  me vendre votre manteau de pourpre?

Il s'essaya par cette question. Le proconsul lui jeta un regard
ddaigneux et passa. Quelqu'un lui ayant parl, il fit un signe au Juif
errant, et, lui jetant son manteau, il lui en demanda dix mille grands
sesterces. Les voici, rpondit Isaac; mais je ne puis les payer qu'en
petite monnaie.

[Illustration]

Et il tira de sa poche une petite pice qu'il dposa dans le bouclier
d'un soldat; il voulut prendre une seconde pice, mais il ne trouva plus
rien. Une sueur subite coula sur son visage pli, et la voix qui avait
parl dans le dsert parla encore: Cet homme s'est moqu du ciel et de
vous, disait-elle. Aussitt, sur un geste du proconsul, il fut pris et
fouett de verges. Le sang jaillit de ses membres; quand il eut t
fustig, on voulut le mettre sur une claie pour le conduire en prison:
la claie se rompit, et il marcha jusqu'au cachot qui lui tait assign.


VII

Le Juif errant est jet dans un cachot.

Il paratra sans doute extraordinaire que le Juif errant ait prouv
quelque plaisir, aprs avoir t fouett si cruellement,  se voir
conduire en prison Voyons, se disait-il, si la justice des hommes sera
d'accord avec la justice de Dieu. Puisque Jsus l'avait condamn  ne
se reposer jamais, il tait vident que les murailles du cachot devaient
s'ouvrir devant lui et lui livrer passage ds qu'on aurait ferm sur lui
les portes de fer et barricad les balustrades  triples verrous. Le
gelier l'ayant conduit dans une basse-fosse humide, l'y laissa  ct
d'un grabat et d'une pierre sur laquelle taient un pain et une cruche.
Il attendit avec impatience qu'on l'et enferm pour voir s'oprer le
miracle sur lequel il comptait pour frapper les gens de terreur. Aucun
bruit ne se fit entendre; il sonda la muraille; elle tait paisse et
solide. Las de regarder les quatre coins de son cachot, il commenait 
croire que la fin de ses maux tait arrive et que son voyage ternel
tait remplac par la perptuelle prison, et,  cause de cela, il se
rjouissait comme un enfant. Mais la parole de Jsus devait s'accomplir
tout entire. Dans ce cachot troit il ne put ni s'asseoir ni se
coucher; il lui fallut marcher, marcher, marcher encore, marcher
toujours. Il n'avait pas encore jusque-l trouv son chtiment aussi
rude; car, entre ces murailles, il ne pouvait que faire deux ou trois
pas, et cette agitation constante, resserre dans un espace limit par
des murs, lui fit si vivement bouillir le sang dans les veines, qu'un
nuage obscurcit bientt sa vue et que, pris d'une folie douloureuse, il
marcha en frmissant, en rugissant, en poussant des cris sauvages,
l'cume sur les lvres, l'oeil en dehors de l'orbite, les cheveux secs
et droits, envelopp d'un air brlant, mordu par mille morts sans cesse
renaissantes,  la fois dvor et nourri par la fivre.

J'ignore combien de temps il passa dans le cachot. Probablement qu'on
fut effray lorsqu'on le vit dans ces tortures et qu'on le fit sortir
pour le jeter dans les dserts qui longent la mer du ct des Syrtes.


VIII

Le Juif errant au milieu des btes froces.

Presque chaque jour lui avait rvl une torture plus cruelle que toutes
les tortures dont il avait dj t victime. Lorsqu'il se vit encore une
fois au milieu des plaines de sable et livr comme un jouet aux vents
furieux qui bouleversent  chaque instant le sol mouvant de ces
solitudes, son dsespoir fut si grand qu'il insulta Dieu et le dfia de
le faire mourir. A peine avait-il prononc le dfi criminel, qu'une
pierre tomba du ciel sur sa tte et lui dchira la joue. Il comprit que
Dieu le punissait de ses impuissantes colres. Un peu plus loin, il
aperut sur le bord de la mer, le long d'une petite rivire, d'normes
crocodiles qui avaient tous la gueule ouverte et qui aspiraient
doucement la fracheur de la brise. Aprs avoir frmi d'un frisson qu'il
ne put vaincre sur-le-champ, il s'approcha de ces monstres, bien rsolu
 les irriter jusqu' ce qu'ils l'eussent mis en pices. Il lana un
caillou sur le crne du premier qu'il rencontra; le crocodile roula sa
prunelle sanglante sous sa paupire et ne bougea pas. Laquedem marcha
vers un second crocodile, et lui prit avec la main un de ses terribles
crochets; la bte fit un mouvement qui le blessa au bras et ne ferma pas
la gueule. Furieux, il se prcipita sur le troisime et s'assit dans sa
gueule mme; le crocodile se recula en renversant ses mchoires et le
laissa sur le sol. Il se releva et courut au travers des autres
crocodiles, sans faire la moindre attention  la manire dont il les
heurtait; ils se retirrent tous et peu  peu se cachrent dans les
roseaux et les grands feuillages qui bordaient la rivire. Plus loin,
deux lions buvaient. Il s'avana vers eux et, comme il l'avait fait en
s'approchant des crocodiles, il leur lana un caillou. Un clair de joie
traversa son coeur. Les lions l'avaient aperu, ils bondirent; il sentit
l'haleine chaude de l'un d'eux; la crinire du lion fouetta son visage,
son flanc froissa ses paules; mais il n'prouva aucune douleur et il
n'eut pas le bonheur de se voir englouti, bris, dvor. Un mouvement
trange avait drang les lions dans leur lan; ils se retirrent, en
rugissant, dans le silence et dans l'ombre.

[Illustration]


IX

Le Juif errant se prcipite du haut d'un rocher.

Voyant avec pouvante que les btes froces le respectaient et
qu'elles-mmes reconnaissaient en lui la proie marque du Dieu vengeur,
il ne compta plus que sur lui-mme pour en finir avec les horreurs de sa
vie. Il chercha de l'oeil, au travers de la nuit qui tait venue et se
faisait noire, une pointe escarpe, surplombant du haut du rivage sur
les eaux profondes. Il en dcouvrit une et la gravit. Une fois qu'il se
trouva  l'extrmit de ce promontoire lev, il quitta tous ses
vtements, et, la tte la premire, se lana dans le gouffre. Il y avait
prs de cinq cents pieds de distance entre le point d'o il s'tait
prcipit et celui o il atteignit la mer: il franchit cet espace avec
la rapidit d'une flche, sans perdre aucunement connaissance, la tte
libre, et n'prouvant rien autre chose qu'une sensation de fracheur
extraordinaire. Les flots s'entr'ouvrirent avec fracas; l'onde rejaillit
en gerbes, et il descendit jusqu'au fond de l'abme, plus lentement et
avec une fracheur moins grande. Il ne faisait aucun mouvement, aucun
geste pour se sauver; les lames le prirent sept ou huit fois et le
jetrent contre des cueils et sur le pied de la falaise; elles le
reprirent, l'loignrent, le balancrent encore; il avait  la fin perdu
tout empire sur sa raison, et voyant, lorsque par hasard il arrivait 
fleur d'eau, qu'une tempte s'tait dchane, que les vagues
dferlaient en hurlant sous un ciel sillonn de coups de foudre, il se
crut une fois encore arriv  l'heure de la dlivrance; mais il ne se
reposait pas, et la volont de Dieu tait accomplie. Vingt fois, cent
fois, mille fois saisi et rejet par les vagues, mille fois bris contre
les roches, il alla enfin tomber sur le sable d'un rivage uni, et il ne
fut pas plutt tendu sur cette plage que, redress subitement, il se
mit en route et remonta sur la falaise. Le pouvoir qui pesait sur sa
volont lui fit reprendre ses vtements; aprs quoi, ruisselant de sang
et d'cume, il marcha encore, il marcha toujours.

[Illustration]


X

Nouvelle tentative.

Il marcha cent jours le long de ces mers sauvages devant lesquelles ne
se creuse aucun port et ne flotte le feuillage d'aucun arbre, rduit
pour apaiser sa faim  se nourrir de racines amres trouves  et l
dans les lieux propices, quelquefois mme  gratter la mousse des
rochers, et bien heureux lorsqu'il dcouvrait un maigre coquillage; pour
boisson il n'avait que l'eau des pluies, recueillie sur un morceau
d'toffe qui lui servait de ceinture et qu'il tordait au-dessus de sa
bouche. Arriv dans l'une des rgions les plus tristes de cette triste
Libye,  quelques lieues de Dernis, il voulut faire une nouvelle
tentative pour s'engloutir au sein des flots et, au lieu de s'y
prcipiter, il y entra comme pour y prendre un bain, et s'avana aussi
loin qu'il put, pendant deux ou trois lieues peut-tre. Ses forces
avaient disparu depuis longtemps qu'il nageait encore; enfin, il allait
ou disparatre ou, puis, se reposer sur la vague, s'il ne devait pas
prir; mais Dieu voulut qu'il ret l une punition d'un nouveau genre:
il permit au flot de s'ouvrir, Laquedem descendit sous les eaux, il eut
l'espoir de s'y noyer, il ouvrit la bouche et attendit; bientt une
douleur insurmontable lui fit oublier tout autre soin que le soin de sa
vie, et il ressaisit le peu de forces qu'il possdait encore pour
chapper  la mort. Fuyant le gouffre avec un effroi qui ressemblait 
de la folie, il retrouva de la vigueur dans ses membres puiss et il
regagna le rivage avec plus de joie qu'il ne l'avait quitt.


XI

Le Juif errant veut se faire mourir de faim.

Il ne lui restait plus, aprs l'exprience de sa propre lchet, qu'un
dernier effort  faire; il le fit en restant trois grandes journes sans
prendre aucune nourriture. Appellerai-je des forces les secrtes
vigueurs qui le mettaient en tat d'obir  l'ordre du Christ? Toujours
est-il que le peu de forces que n'avaient pas dtruites tant de luttes
semblait s'affaisser. Il allait toujours en avant malgr cela, et, chose
merveilleuse, jamais il n'avait march d'un pas plus rapide; il vita
Cyrne et les villes de son empire, et, dans ces trois journes de
jene, il fit peut-tre deux cents lieues de route. Dans les derniers
moments, il ne marchait plus, il volait au milieu des solitudes. Ainsi
l'affaiblissement mme, la disparition de ses forces ne le jetaient pas
 terre, selon son esprance, et les douleurs de la faim taient
d'inutiles douleurs. Il fut encore vaincu, et vaincu d'autant plus
outrageusement pour son orgueil, que ce fut lui qui chercha enfin la
nourriture. Nulle herbe, nulle mousse; Dieu lui cachait tout pour le
punir. Au bout de quelque temps, il dcouvrit enfin une espce de
village qui avoisinait Leptis. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait
rencontr de figure humaine, et il ne savait trop comment s'adresser aux
premires personnes qui se trouvaient sur son passage. Machinalement il
fouilla dans sa poche au moment de demander du pain; il en tira une
monnaie de la Cyrnaque qui lui procura ce dont il avait besoin.


XII

Le Juif errant marche toujours.

Et depuis ce temps il marche, accompagn du dsespoir et du repentir.

C'est la nuit surtout que de grandes et effroyables images se lvent
devant lui. Dans les plaines dsertes des continents inconnus, lorsque
la lune fait glisser sur les nuages les rayons de sa douce lumire,
cette lumire, si douce ici-bas sous les bosquets fleuris de mai dessine
dans l'espace des tableaux pleins de terreur. C'est le Christ tranant
sa croix et suivi de ses bourreaux qui maudit Laquedem; c'est l'enfer et
ses flammes au milieu desquelles sont englouties les gnrations des
pcheurs; enfin, c'est la scne du dernier jugement, resplendissant de
nuage en nuage; et au-dessus de ces peintures miraculeuses plane la
croix clatante.

D'autres fois le vent mugit, les forts se courbent. Laquedem traverse
alors les vgtations paisses de l'Inde et de l'Amrique. Il voit, dans
ces nuits obscures, les arbres se diviser, s'animer, se grouper; c'est
encore la mme scne, le Christ qui plie sous la croix et veut se
reposer. Les sapins du Nord se tordent et prennent des figures de
damns; les lianes du Brsil, les feuillages gigantesques des les
Australiennes sont les couleurs qui servent  ces mobiles peintures.

C'est aussi sur les crtes des montagnes, c'est sur les crtes des
vagues que les profils terribles de ces drames silencieux se marquent,
s'effacent et reparaissent. Il marche entre ces images, il entend sans
cesse la voix vengeresse; il marche, il marche encore.

    Pas de crime plus grand qu'un manque de piti.
    Ne repoussez jamais l'afflig qui vous prie.
    La voix de la nature  toute heure vous crie:
    Misricorde, amour, assistance, amiti!

Et aussi nous dirons:

            Que le Juif errant existe
            Ou bien qu'il n'existe pas,
            Dans le voyage si triste
            Qu'il accomplit ici-bas,
            Voyez une austre image
            Du sort de l'humanit:
            L'homme sans cesse voyage
    Du moins bien vers le mieux: voil la vrit.

[Illustration]




                              TABLE.




    Prface
    Le Roi Dagobert
    Genevive de Brabant
    Robert le Diable
    Jean de Paris
    Griselidis
    Le Juif errant


FIN DE LA TABLE.



Paris.--Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9.









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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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