The Project Gutenberg EBook of La Saga de Njal, by Anonymous

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Title: La Saga de Njal

Author: Anonymous

Translator: Rodolphe Dareste de La Chavanne

Release Date: October 2, 2006 [EBook #19440]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAGA DE NJAL ***




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LA SAGA DE NJAL

TRADUITE

PAR

RODOLPHE DARESTE

MEMBRE DE L'INSTITUT

PARIS

ERNEST LEROUX, DITEUR

1896




AVERTISSEMENT


La Saga de Njal, crite en Islande,  la fin du XIIe sicle, par un
auteur inconnu, parat ici pour la premire fois en franais. La
traduction, aussi littrale que possible, a t faite sur le texte
original, d'aprs l'dition publie  Copenhague en 1875, aux frais de
la Socit royale des antiquaires du Nord. On s'est abstenu d'y joindre
aucune note. Les lecteurs qui auront besoin d'claircissements les
trouveront dans l'dition publie  Copenhague en 1809 avec une
traduction latine et un glossaire, dans le recueil des sagas Islandaises
traduites en danois par Petersen (2me dition, Copenhague 1862) et dans
la traduction anglaise de Dasent (Edinburgh, 1862). Une dition
populaire des principales Sagas est actuellement en cours de publication
 Akureyri, en Islande.

Petersen a joint  son travail une courte introduction destine 
montrer la valeur littraire de la Saga de Njal et  en faciliter
l'intelligence par quelques notions historiques et chronologiques. On
trouvera ici cette introduction traduite en franais.

L'auteur de la Saga de Njal a fait des emprunts  d'autres Sagas,
notamment dans les derniers chapitres qui contiennent le rcit de la
bataille de Brjan. D'autres parties paraissent avoir t ajoutes aprs
coup, par exemple le morceau sur l'introduction du christianisme en
Islande, et les formules juridiques du procs engag  l'alting. Tels
sont encore les vers que la Saga met dans la bouche de ses personnages,
et qui font presque toujours double emploi avec les paroles en prose.
Cette partie potique dont tout le mrite consiste dans le rythme et
l'allitration a aussi tous les dfauts de la posie islandaise,
notamment l'abus et l'accumulation des mtaphores les plus
extraordinaires. Il n'a pas toujours paru possible d'en donner une
traduction littrale.

Une autre difficult s'est prsente dans la transcription des noms
propres. L'alphabet norain a plusieurs signes particuliers pour indiquer
le renforcement des voyelles ou l'affaiblissement des consonnes. Ces
signes n'existent pas dans l'alphabet franais et il y aurait eu plus
d'inconvnients que d'avantages  chercher des quivalents. On a d
renoncer  reproduire ces simples nuances d'orthographe et de
prononciation.

L'autorit de la Saga de Njal, quoique rcemment conteste ne parat pas
avoir t srieusement branle. Ce rcit reste toujours, aux yeux des
hommes les plus comptents, le fidle tableau de l'ancienne socit
Scandinave, et jette une vive lumire sur les conditions de la vie dans
le Nord de l'Europe,  la fin du Xe sicle.

       *       *       *       *       *

INTRODUCTION DE PETERSEN


Il n'y a qu'un petit nombre de Sagas, ou plutt il n'y en a aucune qui,
au dire des connaisseurs, puisse tre compare  la Saga de Njal. Par le
fond comme par la forme elle est suprieure  tout ce que nous
connaissons du Nord, et si l'on songe que ce rcit a t crit il y a
plus de sept cents ans, sur une le lointaine,  une grande hauteur vers
le Nord, sa perfection peut  bon droit exciter notre admiration. Aucune
autre Saga ne montre dans un tableau plus saisissant toute la vie de
cette poque recule, aucune ne reprsente en plus grand dtail toute la
forme de la procdure. Elle nous arrache compltement  notre vie
accoutume, j'ai presque dit  la trivialit de notre vie de tous les
jours, o l'on compte pour le plus grand bonheur de pouvoir se coucher
tranquillement chaque nuit dans son lit. Elle nous ramne en arrire
jusqu' cette sauvagerie des anciens temps o la mort et le meurtre
taient  l'ordre du jour, o celui qui se levait de sa couche le matin
et qui passait le seuil de sa porte ne pouvait tre sr qu'il ne
rencontrerait pas son ennemi et ne mourrait pas de sa main, o par suite
celui qui se rendait dans son champ pour l'ensemencer, dans les
dispositions les plus pacifiques, prenait le grain dans une main et
l'pe dans l'autre. Il faut entrer, toutefois, dans l'esprit de ce
temps, et comprendre qu'alors verser le sang n'tait pas un crime. C'est
seulement  cette condition qu'on peut supporter cette srie de meurtres
qui se suivent l'un l'autre, coup pour coup, et que, tout en nageant
dans le sang, on peut ne pas fermer les yeux sur la fermet, la grandeur
d'me, les nobles sentiments, les fortes passions, les vnements
extraordinaires qui se rvlent sous ces dehors terribles. Et certes il
y en a assez pour attirer l'attention, pour toucher et mouvoir, pour
frapper et saisir, pour faire trembler et frmir, comme aussi pour
provoquer des larmes.

Quelle abondance, quelle multiplicit n'y trouve-t-on pas de caractres
compltement tracs et bien soutenus? C'est l, si l'on fait attention 
l'poque de la Saga, tout ce qu'on peut demander en fait d'art
historique: un rcit vridique, qui va droit au fond du coeur, simple et
rude, sans ornement et sans clat, mais toujours marchant  son noble
but, faire aimer ce qui est grand, faire condamner ce qui est
mprisable. Quel homme que ce Gunnar! Brave quand il faut l'tre, mais
ami de la paix, l'effroi de ses ennemis, et en mme temps le plus noble
des hommes. Il n'aime pas  se faire valoir devant les autres,  se
vanter de sa renomme,  se mettre en vue, et pourtant il s'lve
au-dessus de tous. Cette grandeur, cette vritable noblesse se
communique  tout ce qui passe prs de lui, jusqu'au chien Sam qui tout
d'abord le reconnat pour son matre, devine en quelque sorte sa pense
et donne sa vie pour lui en hurlant pour l'avertir. Sa querelle avec
Halgerd n'en est que plus saisissante. La beaut et les qualits
brillantes s'allient en elle  la plus terrible passion de vengeance.
Pour se venger elle commet le plus bas, le plus mprisable de tous les
actes humains, elle vole. Pour se venger elle refuse  son mari la
suprme ressource, une boucle de ses cheveux pour faire une corde d'arc,
et elle le livre ainsi froidement  la mort. C'est  mon sens, le comble
de l'art, ou plutt la nature mme prise sur le fait, que cet admirable
instinct de fidlit chez un animal mis en face de la rvoltante
froideur d'une femme avide de vengeance. Njal aussi est noble, mais
d'une autre faon. Il a de braves fils, mais lui-mme ne se sert jamais
d'aucune arme. La droiture s'allie chez lui  un calme admirable, qui le
suit jusqu' la mort quand il se couche avec sa femme et son enfant sur
le lit o ils vont mourir; et ce calme prend  son tour une teinte de
prudence pleine de finesse, qui ne fait jamais le mal, mais regarde en
face les vnements sans s'mouvoir et choisit en toute circonstance le
moyen le plus sr pour atteindre son but. Ce n'est pas sans raison que
le rcit tout entier est li  sa vie, et tourne en quelque sorte autour
de lui. Il est le hros du rcit, sans en tre le personnage actif. Il
est l, comme un rocher dans la mer, de tous cts environn de rcifs
o les flots viennent se briser autour de lui sans troubler son calme,
et c'est par l que toute cette histoire, qui autrement se rsoudrait en
morceaux dtachs, trouve son centre et son lien. La vie de Gunnar, la
mort de Njal, la vengeance de Kari sont autant d'vnements qui, pris
sparment, peuvent faire l'objet d'un rcit, et ici, tout mls qu'ils
sont  bien d'autres vnements, ils tiennent ensemble et forment un
tout. Chaque personnage, pris en lui-mme, est peut-tre plus
remarquable que Njal, mais l encore c'est le comble de l'art, ou plutt
c'est la nature mme que d'avoir su mettre chaque personnage  sa vraie
place, en face des autres, pour laisser Njal s'lever au-dessus de tous.
Voil la vraie pope.  ct de Njal est Bergthora. Elle s'attache 
lui comme le flot qui vient laver le pied de la montagne. Elle aussi
sent au fond du coeur le courroux et la vengeance,--peut-tre l'auteur
a-t-il pens que telle est la nature de la femme, toute les fois qu'elle
s'panche violemment au dehors,--mais c'est la vengeance contre un
ennemi, contre une femme ennemie. Elle excite ses fils, mais elle met
tranquillement sa tte sur le sein de son mari; la volont de son mari
est pour elle une loi, et son unique plaisir est ce qu'elle voit dans
les yeux de son mari. Si chre que lui soit la vengeance, elle ne se
rsoudrait jamais  faire tuer si elle ne savait que son mari s'y est
dj prpar, parce qu'il en doit tre ainsi. Il le sait si bien qu'il a
emport avec lui au ting l'argent qui doit tre pay pour les amendes.

Elle l'a suivi dans la mort, alors qu'elle tait libre de sortir, que
mme son ennemi l'engageait  le faire, ne voulant pas avoir ce meurtre
sur la conscience. Bergthora est gnralement peinte en quelques traits,
courts et frappants. Il n'en fallait pas davantage. Compagne de son
mari, elle ne pouvait pas avoir plus de relief, et cependant nous la
connaissons parfaitement. En effet, elle se rvle en quelque sorte dans
son fils Skarphjedin. Celui-ci a sans doute quelque chose du calme de
son pre, mais c'est aussi Bergthora en homme. Il est le vrai portrait
de sa mre, mais  la faon d'un homme, avec la force indomptable d'un
homme. Elle ne veut pas abandonner son mari, mais c'est aussi une grande
question de savoir si Skarphjedin veut rellement abandonner la maison
en flammes, si lui, qui n'a jamais fui, fuira aujourd'hui, mme press
par le feu; s'il veut qu'on puisse dire un jour de lui ce que plus tard
on a dit de Kari, qu'il s'est chapp par la ruse, d'entre ses ennemis,
parce qu'il le fallait bien. Il rsiste noblement aux instances de son
beau frre Kari. Celui-ci trouve qu'il est dans l'ordre qu'on sauve sa
vie quand on peut, mais Skarphjedin attend; il s'lance enfin sur la
poutre qui se rompt et il est prcipit dans le feu. Ce qui est vident,
tout au moins, c'est que l'auteur n'a pas voulu le laisser fuir, et
qu'aussi bien nous lui en voudrions de l'avoir fait, c'est que
Skarphjedin n'a rempli sa destine que quand il meurt luttant contre le
feu et, mme vaincu par cet ennemi, le plus terrible des ennemis de
l'homme, meurt sans que son courage faiblisse ou que sa force tombe. Il
chante alors son chant du cygne, et l'auteur a encore mis l, rcit
historique ou oeuvre d'imagination, peu importe, tout ce que l'art peut
exiger.

Dans la seconde partie du rcit, qui se rattache troitement et
immdiatement  la premire, Flosi se prsente  nous en plein contraste
avec Njal. Flosi est maintenant ce que Njal a t jusque l, le centre
autour duquel tout vient se grouper. Quoiqu'il commande la vengeance par
l'incendie, ce n'est pourtant pas un homme vindicatif ni mchant. L'acte
qu'il excute est un acte qu'il est oblig de commettre par devoir, et
il y est pouss de la faon la plus terrible. Chez lui comme chez Njal,
on trouve dans tous les moments difficiles un jugement calme et sr; et
 ce point de vue il fait contraste avec les autres caractres, plus
farouches. L'auteur a su le saisir et s'en servir pour donner au rcit
la conclusion la plus naturelle et en mme temps la plus intressante.
Les deux plus coupables parmi les incendiaires doivent mourir de la main
de Kari, mais Flosi et lui vont tous deux en plerinage  Rome et
reoivent l'absolution; et c'est un beau spectacle de voir comment le
christianisme introduit un esprit d'apaisement dans une action inspire
au dbut par toute la sauvagerie du paganisme, de voir comment Kari
revient, fait naufrage, et se rend  la demeure de son ennemi pour lui
demander l'hospitalit, comment ils se donnent l'un  l'autre le baiser
de paix et se rconcilient pour toujours.

Ces quelques remarques, n'ont pour but que d'appeler l'attention du
lecteur sur ce rcit considr comme oeuvre d'art. Il ne serait pas
difficile de pntrer encore plus avant dans l'tude de l'action et des
caractres, mais il n'y a rien de plus fastidieux au monde que
d'analyser la beaut. Il faut se contenter de dire: Regarde si elle est
l. Celui qui ne peut la voir ni la reconnatre, qu'il reste aveugle!
Pour ma part, je me crois en droit de dclarer que tout en voyant dans
cet crit un rcit pleinement historique, je le crois propre  fournir 
l'art moderne des sujets excellents. Ne serait-ce pas, par exemple, un
sujet fait pour un peintre que de nous montrer la maison de Njal en
flammes; au milieu de la maison Njal et sa femme qui, avec leur jeune
garon entre eux, se sont couchs pour leur dernier sommeil, tandis
qu'un serviteur, debout  ct du lit, tend sur eux une peau de boeuf,
et dans un autre coin du tableau Skarphjedin et son frre, les pieds 
moiti brls, peut-tre mme Grim mortellement frapp et luttant contre
la mort; ou bien encore que de nous montrer Skarphjedin, vaincu par la
douleur, enfonant sa hache dans la poutre, tandis que diverses figures
d'incendiaires grimps  et l sur la maison, contemplent cette scne,
anims des sentiments les plus diffrents. Ne serait-ce pas encore un
sujet convenable pour un tableau, que la scne de Flosi avec Hildigunn,
au moment o il rejette loin de lui la chemise sanglante? Si c'est le
but de l'art tragique de peindre les passions dans leurs expressions les
plus diverses, nulle part elles ne se manifestent avec plus de force
qu'ici. C'est aux artistes connaissant bien leur art qu'il appartient
d'en juger.

Le rcit qu'on va lire pourrait sans doute tre mis sous une forme qui
se rapprocherait davantage de la faon moderne de raconter. On pourrait
par exempte en liminer divers dtails qui rompent la marche rgulire
de l'exposition, intervertir certaines choses qui ne paraissent pas tre
tout  fait  leur vritable place. Entre autres habitudes singulires,
les anciens ont celle de rassembler en un mme endroit les
renseignements sur les personnages qui doivent paratre ensuite, ce qui
ne se fait plus aujourd'hui. Au moyen de remaniements de ce genre, le
rcit pourrait, dans l'ensemble et dans les diffrentes parties,
recevoir en maint endroit une forme plus correcte. J'ai eu la tentation
de lui appliquer ce traitement, mais je ne suis pas all jusqu'au bout.
Je me suis convaincu que le mieux tait de conserver la forme primitive
pour montrer au lecteur, par une fidle image, ce que racontaient les
anciens, et comment.

Pour aucune traduction je n'ai aussi bien senti que pour celle-ci
combien il est difficile non seulement de saisir et de rendre certains
mots et certaines tournures, mais en gnral de reproduire la
simplicit, la brivet, l'nergie et la force qui vivent dans
l'original. C'est surtout  l'occasion de cette traduction que j'ai
clairement aperu combien notre langue actuelle est pauvre et
insuffisante pour exprimer avec quelque fidlit maintes ides de
l'ancienne. Cela tient encore et surtout  la diffrence des temps. Les
langues modernes se sont pandues sur une quantit extraordinaire
d'objets; elles sont riches, en ce sens que la matire en est riche. Les
anciennes langues au contraire se bornaient  un petit nombre d'objets,
et en consquence dployaient leur richesse et leur souplesse en variant
l'expression de ces objets. Je serais heureux, soit dit en passant, si
la tentative que j'ai faite pouvait veiller assez d'intrt pour
engager plus d'un lecteur  chercher dans l'original ce qu'aucune
traduction n'est capable de donner.

La prsente Saga est particulirement remarquable  un double point de
vue, d'abord comme rcit historique et ensuite par les lumires qu'elle
nous fournit sur la constitution de la rpublique islandaise et sur la
procdure. Nous devons examiner ici ces deux points d'un peu plus prs.

Que le rcit soit historique, c'est ce dont on ne peut douter. Les
personnages qui s'y prsentent, les vnements qui s'y trouvent dcrits,
sont rels. Le rcit a, par suite, sa chronologie fixe et prcise. Le
point central de cette chronologie est l'introduction du christianisme
en l'an 1000. De ce point fixe le rcit remonte en arrire jusqu'au
rgne d'Erick  la hache sanglante (Blodoxe) et descend environ dix-sept
ans. Pour les lecteurs qui voudraient suivre  ce point de vue la
reprsentation des vnements j'ajouterai une remarque d'importance
capitale. Par Hoskuld et Hrut, le rcit se rattache  la Laxdla Saga.
Les chapitres 2 et 7 embrassent environ 6 ans. La septime anne tombe
dans le chapitre 8, la huitime dans le chapitre 10. Les chapitres 13 et
14 vont de la neuvime  la onzime anne. Dans le chapitre 17 finit la
quinzime anne et le chapitre 21 tombe dans la seizime. Ces annes ne
peuvent pas tre fixes plus prcisment, mais si l'on admet que le
voyage de Gunnar  l'tranger, au chapitre 29, a t commenc en l'an
976, il revient en 979 (chapitre 32) et les vnements postrieurs
suivent anne par anne jusqu'en 985 (chapitre 45), o les trois tings
dont il est parl font quelque difficult. Il s'agit en effet de savoir
si l'auteur a voulu parler du ting gnral (alting), ou du ting local.
Si l'on admet cette dernire supposition, le chapitre 47 commence avec
l'an 983, et le rcit marche alors rgulirement jusqu' la mort de
Gunnar en 993 (chapitre 75 et suivants). Les fils de Njal voyagent 
l'tranger en 992 (chapitre 83) et reviennent chez eux en 998 (chapitre
90). Les ngociations de Njal,  l'Alting, pour le mariage de Hoskuld,
godi de Hvidens, tombent en l'an 1003, et le mariage avec Hildigunn
s'accomplit en 1005 (chapitre 97). Jusque-l le rcit parat crit comme
un tout ininterrompu, mais les chapitres qui parlent de l'introduction
du christianisme (chapitres 99-105) sont interpols, quoique semblables
au reste par le style et la manire de prsenter les choses. Ce qui les
prcde et ce qui les suit se lie ensemble et les deux morceaux ont t
spars l'un de l'autre par cette interpolation sur le christianisme.
Celle-ci commence avec l'anne 995 (chapitre 100) et finit avec l'an
1000 (chapitres 104-105); seulement, les faits relatifs  Amunde Blinde
qui sont rapports comme survenus trois ans aprs se produisirent non
trois ans aprs l'introduction du christianisme en l'an 1000 (fin du
chapitre 105), mais trois ans aprs le meurtre de Lyting (fin du
chapitre 99). Or la fin du chapitre 99 et le commencement du chapitre
106 se rattachent immdiatement l'un  l'autre, comme le prouve
d'ailleurs tout l'ensemble du rcit. On doit donc admettre ou bien que
ce morceau sur l'introduction du christianisme n'est pas  sa place, ou
bien qu'il a t ajout par un crivain plus rcent. Le rcit reprend
ensuite sa marche jusqu' la mort de Njal, en l'an 1011 (chapitre 129).
Le combat  l'Alting tombe dans l'anne suivante 1012 (chapitre 145).
Flosi et Kari partirent pour l'tranger en 1013 (chapitres 153-154); la
bataille de Brjan eut lieu en 1014 (chapitre 157) et Flosi et Kari se
rencontrrent en Islande en 1017 (chapitre dernier). Telle est la
chronologie que les interprtes ont adopte et que je reproduis ici,
parce qu'elle fera suivre en quelque sorte aux lecteurs le cours des
vnements, quoique sans doute on puisse y faire quelques objections de
dtail. Elle est d'ailleurs confirme par cette circonstance que
d'autres documents historiques donnent pour la bataille de Brjan ou la
grande bataille de Clontarf la mme date, de l'an 1014.

       *       *       *       *       *




I


Il y avait un homme qui s'appelait Mrd: on l'avait surnomm Gigja. Il
tait fils de Sighvat le rouge. Il habitait  Vll, dans la plaine de la
Ranga. C'tait un chef puissant, et un grand homme de loi. Il savait si
bien la loi que personne n'et tenu pour bon un jugement rendu sans lui.
Il avait une fille nomme Unn. Elle tait belle, accorte et sage; elle
passait pour le meilleur parti de la Ranga.

Et maintenant la saga nous mne  l'ouest, dans les valles du
Breidafjord. Il y avait l un homme nomm Hskuld, fils de Dalakol. Sa
mre s'appelait Thorgerd, et tait fille de Thorstein le rouge, fils
d'Olaf le blanc, fils d'Ingjald, fils d'Helgi. La mre d'Ingjald tait
Thora, fille de Sigurd aux yeux de serpent, fils de Ragnar Lodbrok. La
mre de Thorstein le rouge tait Udr la riche, fille de Ketil Flatnef,
fils de Bjrn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn.

Hskuld demeurait  Hskuldstad, dans la valle de la Saxa. Son frre
s'appelait Hrut. Il demeurait  Hrutstad. Il tait de la mme mre que
Hskuld. Son pre tait Herjolf. Hrut tait beau, grand et fort, brave,
et d'humeur douce. C'tait le plus sage des hommes, secourable  ses
amis et bon conseiller dans les affaires d'importance.

Il arriva une fois qu'Hskuld donna un festin. Son frre Hrut tait l,
assis  ct de lui. Hskuld avait une fille qui s'appelait Halgerd.
Elle jouait  terre avec d'autres petites filles. Elle tait jolie et
bien faite. Ses cheveux taient doux comme de la soie, et si longs
qu'ils lui venaient  la ceinture. Hskuld l'appela: Viens prs de
moi, dit-il. Elle vint  lui. Il la prit par le menton et la baisa.
Puis elle s'en alla. Alors Hskuld dit  Hrut: Que penses-tu de cette
petite fille? Ne te semble-t-elle pas jolie? Hrut se taisait. Hskuld
lui demanda une seconde fois la mme chose. Et Hrut finit par rpondre:
Certes l'enfant est jolie, et bien des gens le sauront pour leur
malheur; mais je ne sais comment le mauvais oeil est venu dans notre
famille. Alors Hskuld se fcha, et les deux frres furent en froid
pendant quelque temps.

Les frres d'Halgerd taient Thorleik, qui fut pre de Bolli, Olaf, pre
de Kjartan, et Bard.




II

Un jour, les deux frres, Hskuld et Hrut, chevauchaient, allant 
l'Alting. Il tait venu beaucoup de monde cette anne-l. Hskuld dit 
Hrut: Je trouve, frre, que tu devrais songer  ta maison, et prendre
femme.--Il y a longtemps que j'ai cela en tte, rpondit Hrut, mais
j'y vois du pour et du contre. Je ferai pourtant comme tu voudras. De
quel ct nous tournerons-nous? Hskuld rpondit: Il y a ici beaucoup
de chefs au ting, et le choix est grand; mais je sais dj qui je veux
demander pour toi. Elle s'appelle Unn; c'est la fille de Mrd Gigja, un
homme trs sage. Il est ici au ting, et sa fille avec lui; tu peux la
voir, si tu veux.

Le jour suivant, comme les hommes allaient au tribunal, ils virent
devant les huttes de ceux de la Ranga des femmes vtues de beaux habits.
Hskuld dit  Hrut: La voil, c'est Unn, dont je t'ai parl. Comment la
trouves-tu?--Elle me plat, dit Hrut, mais je ne sais pas si nous
aurons du bonheur ensemble. Et ils allrent au tribunal. Mrd Gigja
expliquait la loi, comme c'tait sa coutume. Quant il eut fini, il
retourna dans sa hutte. Hskuld se leva, puis Hrut; ils allrent  la
hutte de Mrd et y entrrent. Mrd tait assis au fond. Ils le
salurent. Il se leva, prit la main d'Hskuld, et le fit asseoir  ct
de lui. Hrut s'assit  ct d'Hskuld. Ils parlrent de beaucoup de
choses, et Hskuld en vint  dire: J'ai une affaire  te proposer. Hrut
veut devenir ton gendre et acheter la fille; et moi je n'y pargnerai
rien. Mrd rpondit: Je sais que tu es un grand chef; mais ton frre
m'est inconnu. Hskuld reprit: Il vaut mieux, que moi.--Mrd dit: Tu
auras  y mettre beaucoup du tien, car ma fille aura tout l'hritage
aprs moi.--Je ne chercherai pas longtemps ce que je veux promettre,
rpondit Hskuld. Il aura Kambsnes et Hrutstad, et toutes les terres
jusqu' Thrandargil; il a de plus un vaisseau marchand prt  mettre 
la voile. Alors Hrut dit  Mrd: Tu vois que mon frre pour l'amour de
moi a bien fait les choses. Si vous voulez donner suite  l'affaire, je
veux que vous en fixiez tous deux les conditions. Mrd rpondit: J'y
ai pens. Ma fille aura soixante cents; tu y ajouteras un tiers de ton
domaine, et si vous avez des hritiers il y aura communaut de bien
entre vous. Hrut dit: J'accepte les conditions; prenons maintenant des
tmoins. Ils se levrent et se donnrent la main; et Mrd fiana  Hrut
sa fille Unn. On dcida que le mariage se ferait chez Mrd, un demi-mois
aprs le milieu de l't.

Et maintenant ils quittent le ting, et s'en retournent chacun chez soi.
Hskuld et Hrut prennent  l'ouest, en passant devant le signal de
Halbjrn. Et voici venir  leur rencontre Thjostolf, fils de Bjrn
Gullberi du Reykjardal, disant qu'il tait arriv un vaisseau dans la
Hvita; ssur, le frre du pre de Hrut, venait d'en dbarquer, et
faisait dire  Hrut d'aller le trouver au plus tt. Quand Hrut apprit
cela, il pria Hskuld d'aller au vaisseau avec lui.

Ils se mirent donc tous deux en route, et quand ils furent au vaisseau,
Hrut souhaita la bienvenue avec beaucoup de joie  son parent ssur.
ssur les invita  entrer dans sa hutte et  boire. Ils descendirent de
cheval, ils entrrent, et ils burent. Hrut dit  ssur: Tu vas venir
avec moi dans l'Ouest, mon oncle, et tu passeras l'hiver chez
moi.--Non pas, dit ssur; je t'annonce la mort d'Eyvind, ton frre. Il
t'a fait son hritier au Gulating; et tes ennemis vont tout prendre si
tu ne viens pas.-- Que vais-je faire, mon frre? dit Hrut, il me
semble que mon affaire se gte, moi qui viens justement de conclure mon
mariage.--Hskuld dit: Tu vas aller dans le Sud, trouver Mrd; tu le
prieras de changer vos conventions. Il faut que sa fille s'engage 
t'attendre, comme fiance, trois hivers. Moi je retourne  la maison, et
je ferai porter des vivres pour toi au vaisseau.--Et moi je veux, dit
Hrut, que tu prennes de mes provisions, du bois, de la farine, et tout
ce qu'il te plaira.

Hrut fit amener ses chevaux, et partit pour le Sud. Hskuld s'en alla
chez lui,  l'Ouest.

Hrut arriva  l'Est, dans la plaine de la Ranga, chez Mrd, ou il fut
bien reu. Il conta son affaire  Mrd, et lui demanda conseil. Mrd lui
demanda de combien tait l'hritage. Hrut dit qu'il tait bien de deux
cents marks, s'il pouvait tout avoir. C'est beaucoup, dit Mrd, en
comparaison de ce que je laisserai; tu peux partir si tu veux. Ils
changrent leurs conventions; et Unn s'engagea  attendre Hrut, comme
fiance, pendant trois hivers.

Hrut revint au vaisseau, et il y passa l't, jusqu' ce que tout ft
prt. Hskuld fit apporter au vaisseau toutes les richesses de Hrut, et
Hrut remit aux mains d'Hskuld la garde de ses domaines, pour le temps
qu'il passerait au loin. Hskuld retourna chez lui. Peu de temps aprs,
un bon vent souffla, et ils mirent  la voile. Ils furent trois semaines
au large, et touchrent terre  Hrn, dans le Hrdaland, De l, ils
firent voile  l'Est, jusqu' Vik.




III


Harald Grafeld rgnait en Norvge. Il tait fils d'Eirik Blodx, fils
d'Harald Harfag. Sa mre s'appelait Gunhild. Elle tait fille d'ssur
Toti. Ils avaient leur habitation dans l'Est,  Konungahella.

Et voici qu'on apprit l'arrive d'un vaisseau,  Vik. Sitt que Gunhild
sut la nouvelle, elle demanda quelle sorte de gens d'Islande taient sur
ce vaisseau. On lui dit que c'tait un homme nomm Hrut, fils du frre
d'ssur. Je sais, dit Gunhild. Il vient chercher son hritage. Mais il
y a un homme qui le dtient, et qui se nomme Soti. Elle appela un des
hommes de sa maison, qui se nommait gmund: Je vais t'envoyer au Nord,
dit-elle, dans le pays de Vik,  la rencontre d'ssur et de Hrut;
dis-leur que je les invite tous deux chez moi pour l'hiver, et que je
veux tre leur amie. Et si Hrut veux faire mes volonts, je l'aiderai
dans son affaire d'hritage, et dans tout ce qu'il entreprendra. Et je
le servirai auprs du roi.

gmund partit, et vint trouver ssur et Hrut. Quand ils surent qu'il
tait l'homme de Gunhild, ils le reurent de leur mieux. Il leur fit son
message en secret; aprs quoi les deux parents se mirent  l'cart pour
voir ce qu'ils avaient  faire. ssur dit  Hrut: Je crois, mon neveu,
que notre choix est tout fait, car je sais l'humeur de Gunhild. Sitt
que nous aurons refus d'aller la trouver, elle nous fera mettre hors du
pays, et prendra de force tous nos biens. Si nous y allons, elle nous
rendra toutes sortes d'honneurs, comme elle nous l'a promis. gmund
s'en retourna, et quand il fut devant Gunhild, il lui dit la rponse 
son message, et qu'ils allaient venir. Je le savais bien, dit Gunhild;
Hrut est un homme sage, et qui sait vivre; maintenant, sois vigilant, et
quand ils approcheront du domaine, dis-le moi.

Hrut et ssur se mirent en route vers Konungahella. Quand ils
arrivrent, leurs parents et leurs amis vinrent au devant d'eux avec
beaucoup de joie. Ils demandrent si le roi tait dans son domaine. On
leur dit qu'il y tait.  ce moment, gmund vint les trouver. Il leur
dit que Gunhild les saluait, et aussi qu'elle ne les ferait pas venir
chez elle avant qu'ils n'eussent vu le roi,  cause de ce qu'on pourrait
dire: Il semblerait, ajoutait-elle, que je veux les prendre pour moi.
Je ferai cependant pour eux tout ce qu'il me plaira. Que Hrut parle sans
crainte au roi, et qu'il lui demande de devenir son homme.--Et voici,
dit gmund, un habit que la reine t'envoie. C'est avec cet habit que tu
iras trouver le roi. Et gmund s'en alla.

Le jour suivant, Hrut dit  ssur: Allons chez le roi.--Je veux bien
dit ssur; et ils y allrent, au nombre de douze. Tous leurs parents et
leurs amis taient l. Ils entrrent dans la salle o le roi tait assis
 boire, Hrut s'avana le premier, et salua le roi. Le roi regarda avec
attention cet homme bien vtu qui le saluait, et lui demanda son nom.
Hrut se nomma. Es-tu d'Islande? dit le roi. Hrut rpondit que oui,
Pourquoi es-tu venu chez nous?--Pour voir votre seigneurie,  roi, et
aussi, parce que j'ai une grosse affaire d'hritage dans ce pays-ci, et
j'aurai besoin de votre aide pour qu'il me soit fait droit. Le roi dit:
J'ai promis qu'il serait rendu justice  chacun dans mon royaume. Mais
avais-tu encore autre chose  me dire en venant me trouver?--Seigneur,
dit Hrut, j'ai  vous demander une place  votre cour, et de me faire
votre homme. Le roi se taisait, Gunhild lui dit: Il me semble que cet
homme vous fait beaucoup d'honneur; je suis d'avis que s'il y en avait
un grand nombre comme lui  votre cour, elle serait bien
garnie.--Est-ce un homme sage? demanda le roi. Sage et hardi
rpondit-elle. Je crois bien, dit le roi, que ma mre veut qu'on te
fasse comme tu demandes; cependant,  cause de notre dignit, et de la
coutume du royaume, je veux que tu reviennes dans un demi-mois
seulement; et je te ferai mon homme. Jusque-l ma mre prendra soin de
toi, mais alors viens me trouver.

Gunhild dit  gmund: Conduis-les dans ma maison, et traite-les bien.
gmund sortit et eux avec lui. Et il les mena dans une salle de pierre
dont les murs taient tendus de tapisseries, les plus belles qu'on pt
voir, et le sige de Gunhild tait l. gmund dit  Hrut: Tu vas voir
la vrit de ce que je t'ai dit de la part de Gunhild: voici son sige,
et tu vas t'y asseoir; tu y resteras, quand elle viendrait elle-mme.
Et il leur servit  manger. Comme ils taient  table depuis quelques
temps, Gunhild entra. Hrut voulut se lever pour aller au devant d'elle.
Reste assis, dit-elle; tu garderas ce sige tant que tu seras dans ma
maison. Elle s'assit auprs de Hrut, et ils se mirent  boire. Le soir,
elle lui dit: Tu dormiras avec moi cette nuit dans la chambre d'en
haut.--Je ferai ce que vous voulez rpondit-il. Ils allrent dormir,
et elle ferma la porte en dedans; ils dormirent l pendant la nuit, et
au matin ils retournrent boire. Et pendant tout le demi-mois ils
couchrent ensemble dans la chambre d'en haut. Gunhild avait dit aux
hommes qui taient l: Il y va de votre vie, si vous dites  personne
ce qu'il y a entre Hrut et moi.

Hrut lui donna cent aunes d'toffes de laine et douze capes de peaux, et
elle le remercia de ses prsents. Hrut partit, aprs l'avoir baise et
remercie. Elle lui souhaita bonne chance. Le jour suivant, Hrut vint
devant le roi, avec trente hommes. Il salua le roi, et le roi lui dit:
Tu veux, Hrut, que je fasse pour toi ce que j'ai promis. Il le fit
donc son homme. Hrut demanda: Quelle place me donnerez-vous?--C'est
ma mre qui en dcidera dit le roi. Et elle le fit mettre  la place
d'honneur.

Hrut passa l'hiver chez le roi, et il y tait trs considr.




IV


Au printemps, Hrut entendit parler de Soti. On disait qu'il tait all
au Sud, en Danemark, avec l'hritage. Hrut vint trouver Gunhild et lui
dit le dpart de Soti. Gunhild dit: Je te donnerai deux vaisseaux
longs, avec leur quipage, et de plus, un homme trs brave, Ulf
Uthvegin, le chef de nos htes. Mais toi, va trouver le roi, avant de
partir. Hrut y alla; et quand il fut devant le roi, il lui dit que Soti
tait parti, et qu'il voulait se mettre  sa poursuite. Le roi demanda:
Qu'a fait ma mre pour t'aider? Hrut rpondit: Elle m'a donn deux
vaisseaux longs, et, pour commander aux hommes, Ulf Uthvegin.--C'est
bien fait, dit le roi. Et moi, je te donnerai deux autres vaisseaux
longs. Il te faudra bien autant de monde que cela. Il conduisit Hrut 
ses vaisseaux et lui souhaita bon voyage. Hrut avec ses gens fit voile
vers le Sud.




V


Il y avait un homme nomm Atli. Il tait fils d'Arnvid, jarl de
l'Ostgothie. C'tait un grand homme de guerre. Il se tenait dans le lac
de l'Est avec huit vaisseaux. Son pre avait refus le tribut  Hakon,
fils adoptif d'Adalstein; et le pre et le fils avaient fui du Jamtaland
en Gothie.

Atli sortit du lac avec ses vaisseaux par le Stoksund. Il s'en alla au
Sud, en Danemark, et il tait  l'ancre dans l'Eyrasund. Il avait t
mis hors la loi par le roi de Danemark et par le roi de Sude, pour les
brigandages et les meurtres qu'il avait faits dans les deux royaumes.

Hrut vint au Sud, dans l'Eyrasund; comme il entrait dans le dtroit, il
vit qu'il tait plein de vaisseaux. Ulf lui dit: Que faut-il faire,
homme d'Islande?--Aller en avant; dit Hrut, qui ne risque rien n'a
rien. Notre vaisseau,  ssur et  moi, passera le premier, et toi, tu
mettras le tien o tu voudras.--Je n'ai pas coutume que d'autres me
servent de bouclier rpond Ulf. Il met son vaisseau sur la mme ligne
que celui de Hrut, et ils s'avancent ensemble dans le dtroit.

Et voici que ceux du dtroit voient des vaisseaux qui viennent  eux, et
ils le disent  Atli. Il y aura du butin  prendre, rpond Atli. Qu'on
te les tentes des vaisseaux, et qu'on s'apprte au plus vite. Mon
vaisseau sera au milieu de la flotte.

Les vaisseaux de Hrut avanaient  force de rames. Quand on fut assez
prs pour s'entendre, Atli se leva et dit: Vous allez comme des
imprudents. N'avez-vous pas vu qu'il y avait des vaisseaux de guerre
dans le dtroit? Quel est le nom de votre chef?--Je m'appelle Hrut
rpondit-il.--Qui es-tu? dit Atli.--L'homme du roi Harald Grafeld dit
Hrut.--Il y a longtemps, dit Atli, que mon pre et moi nous avons cess
d'tre bons amis avec votre roi de Norvge.--Ce sera pour votre
malheur dit Hrut. Notre rencontre sera telle, dit Atli, que tu n'auras
point de nouvelles  en dire. Il prit un javelot, et le lana sur le
vaisseau de Hrut; et l'homme qui conduisait le vaisseau fut tu. Alors
la bataille commena, et ils eurent grand'peine  aborder le vaisseau de
Hrut. Ulf se battait bien: il donnait de grands coups, frappant d'estoc
et de taille. Le pilote d'Atli s'appelait Asolf. Il sauta sur le
vaisseau de Hrut, et tua quatre hommes avant que Hrut ne s'en ft
aperu. Hrut se retourne, et vient  sa rencontre. Ils se joignent, et
Asolf, d'un coup de pointe, perce le bouclier de Hrut. Mais Hrut lve
son pe sur Asolf, et lui donne le coup de la mort.

Ulf Uthvegin l'avait vu. En vrit, Hrut, dit-il, tu donnes de beaux
coups. Mais aussi tu as de grands remerciements  faire 
Gunhild.--J'ai peur, rpondit Hrut, que ce ne soient tes dernires
paroles.  ce moment, Atli vit qu'Ulf se dcouvrait. Il lui lana un
javelot au travers du corps.

Aprs cela la bataille devint furieuse. Atli sauta sur le vaisseau de
Hrut, et il faisait le vide tout autour de lui. ssur vint  sa
rencontre, l'pe en avant, mais il tomba  la renverse, frapp par un
autre. Alors Hrut accourut au devant d'Atli, Atli leva son pe, et
fendit d'un coup le bouclier de Hrut. En mme temps, une pierre
l'atteignit  la main, et l'pe tomba. Hrut la prit, et abattit le pied
d'Atli. Aprs quoi, il lui donna le coup de la mort.

Hrut et ses gens firent beaucoup de butin. Ils prirent avec eux les deux
meilleurs vaisseaux, et ils restrent l un peu de temps. Soti avec les
siens leur avait chapp. Il avait fait voile pour retourner en Norvge.
Il dbarqua sur la cte de Limgard. Il y trouva gmund, l'homme de
Gunhild. gmund reconnut tout d'abord Soti, et lui demanda: Combien de
temps penses-tu rester ici?--Trois nuits. dit Soti.--O iras-tu
ensuite? dit gmund.  l'ouest, en Angleterre, dit Soti, et je ne
reviendrai jamais en Norvge, tant que durera la puissance de Gunhild.
gmund s'en alla, et vint trouver Gunhild; elle tait prs de l, chez
des htes, avec son fils Gudrd. gmund dit  Gunhild ce que Soti
comptait faire; et elle donna ordre  son fils Gudrd d'aller tuer Soti.
Gudrd partit sur l'heure. Il tomba sur Soti  l'improviste, et le fit
amener  terre o on le pendit. Puis il prit tous ses trsors pour sa
mre. Elle envoya des hommes dbarquer le butin, et le porter 
Konungahella, aprs quoi elle y alla elle mme.

Hrut revint  l'automne. Il avait fait beaucoup de butin. Il alla tout
d'abord trouver le roi, qui lui fit bon accueil. Il lui offrit, et  sa
mre, de prendre ce qu'ils voudraient de ses richesses; et le roi en
prit le tiers. Gunhild dit  Hrut qu'elle avait mis la main sur
l'hritage et fait tuer Soti. Hrut la remercia, et partagea par moiti
avec elle.




VI


Hrut passa l'hiver chez le roi, et il tait de joyeuse humeur; mais aux
approches du printemps, il devint silencieux. Gunhild s'en aperut, et
elle lui parla un jour qu'ils taient seuls ensemble. As-tu du souci,
Hrut? lui demanda-t-elle. Hrut rpondit: On a dit vrai: Malheur  ceux
qui sont ns sur une mauvaise terre.--Veux-tu retourner en Islande?
dit-elle.--Je le veux rpondit-il.--As-tu quelque femme
l-bas?--Non.--Et pourtant j'en suis bien sre. Et ils n'en dirent
pas plus long.

Hrut alla devant le roi, et le salua. Le roi demanda: Que veux-tu
Hrut?--Je veux vous prier, Seigneur, de me donner cong pour retourner
en Islande.-- Auras-tu l-bas plus d'honneurs qu'ici? dit le
roi.--Non, dit Hrut, mais il faut que chacun suive sa
destine.--C'est peine perdue de lutter contre un plus fort, dit
Gunhild. Donne-lui cong; qu'il parte quand il lui plaira. L'anne
tait mauvaise dans le pays, et pourtant le roi lui donna de la farine,
autant qu'il en voulut. Il mit donc son vaisseau en tat pour aller en
Islande, et ssur avec lui.

Quand ils furent prts, Hrut vint trouver le roi et Gunhild. Gunhild le
prit  part et lui dit: Voici un anneau d'or que je veux te donner et
elle le lui passa au bras. J'ai reu de toi beaucoup de beaux cadeaux
dit Hrut. Elle lui mit les bras autour du cou, le baisa et dit: Si j'ai
autant de puissance sur toi que je me l'imagine, voici que je te jette
un sort, et je veux que tu n'aies pas de bonheur avec cette femme que tu
vas prendre en Islande, mais tu pourras trouver ton plaisir avec
d'autres femmes. Et maintenant nous ne serons heureux ni l'un ni
l'autre: car tu n'as pas eu confiance en moi. Hrut se mit  rire et
s'en alla. Il vint trouver le roi, et le remercia de l'avoir toujours
bien trait, et comme un chef. Le roi lui souhaita bon voyage. Il dit
que Hrut tait un homme trs-brave, et qui pouvait aller de pair avec
les plus grands. Hrut monta sur son vaisseau, et mit  la voile. Il eut
bon vent, et ils arrivrent, lui et les siens, dans le Borgarfjord.

Sitt que le vaisseau fut  terre, Hrut s'en alla chez lui, dans
l'Ouest, et ssur resta pour dcharger. Hrut vint  Hskuldstad. Son
frre le reut avec joie, et Hrut lui conta ses aventures. Aprs cela,
il envoya un homme dans le pays de la Ranga, dire  Mrd Gigja de se
prparer pour la noce. Les deux frres allrent au vaisseau, et Hskuld
dit  Hrut l'tat de ses biens. Ils s'taient beaucoup accrus depuis que
Hrut tait parti. Hrut dit: Je ne te le revaudrai jamais comme je le
devrais, frre; mais je vais te donner de la farine, autant qu'il t'en
faudra pour la maison durant l'hiver. Ils tirrent le vaisseau  terre,
lui firent un abri, et portrent toute la cargaison dans la valle de
l'Ouest.

Hrut resta six semaines chez lui,  Hrutstad. Alors les deux frres et
ssur se prparrent  partir pour la noce de Hrut. Ils montrent 
cheval, et soixante hommes avec eux. Ils chevauchrent d'une traite
jusqu' la plaine de la Ranga. Il y avait grande foule d'htes. Les
hommes prirent place sur les bancs du fond, et les femmes sur les bancs
de ct. La fiance tait triste. On versa  boire, et la noce se passa
bien. Mrd compta la dot de sa fille, et elle partit avec Hrut pour le
pays de l'Ouest. Ils chevauchrent sans s'arrter jusqu' ce qu'ils
fussent arrivs chez eux. Hrut donna  sa femme toute puissance sur
l'intrieur de sa maison, et chacun trouva que c'tait bien. Et pourtant
ils ne semblaient pas faire bon mnage. Cela dura ainsi jusqu'au
printemps.

Quand le printemps fut venu, Hrut eut  faire un voyage aux fjords de
l'Ouest, pour chercher l'argent de sa cargaison. Comme il allait partir
Unn lui dit: Penses-tu revenir avant que les hommes aillent au
ting?--Pourquoi? dit Hrut.--C'est que je veux aller au ting,
dit-elle, et voir mon pre.--Ce sera comme tu veux, dit-il, et j'irai
au ting avec toi.--C'est bien dit-elle.

Hrut monta  cheval et partit pour les fjords de l'Ouest. Il plaa tout
son argent, et revint chez lui. Ds qu'il fut revenu, il se prpara 
partir pour le ting. Tous ses voisins devaient venir avec lui. Hskuld
son frre en tait aussi. Hrut dit  sa femme: Si tu as toujours autant
d'envie de venir au ting, prpare-toi, et pars avec moi.  Elle fut
bientt prte et ils se mirent en route. Ils chevauchrent sans
s'arrter jusqu'au ting.

Unn entra dans la hutte de son pre. Il lui fit joyeux accueil; mais
elle tait d'humeur assez sombre. Il s'en aperut, et dit: Je t'ai vu
meilleur visage autrefois; qu'as-tu sur le coeur? Elle se mit  pleurer
et ne rpondit rien. Alors il lui dit: Pourquoi es-tu venue au ting, si
tu ne veux pas rpondre et te fier  moi? Ne te plais-tu pas dans ce
pays de l'Ouest? Elle rpondit: Je donnerais tout ce que j'ai pour n'y
tre jamais venue. Mrd dit: Il faut que je sache ce que c'est que
cela. Il fit appeler Hrut et Hskuld. Ils vinrent sur le champ. Comme
ils entraient chez Mrd, il se leva pour aller  leur rencontre, les
salua, et les fit asseoir. Ils parlrent longtemps, et la conversation
allait bien.  la fin, Mrd dit  Hrut: Pourquoi ma fille pense-t-elle
tant de mal de votre pays? Hrut rpondit: Qu'elle dise si elle a
quelque sujet de se plaindre de moi. Mais elle n'en trouva point. Alors
Hrut fit venir ses voisins et les gens de chez lui, pour leur faire dire
comment il se conduisait avec elle. Ils lui rendirent bon tmoignage, et
dclarrent qu'elle dcidait sur toutes choses comme elle l'entendait.
Mrd dit: Tu vas retourner chez toi, et te contenter de ton sort; car
tous les tmoignages sont meilleurs pour lui que pour toi.

Aprs cela, Hrut quitta le ting, et sa femme avec lui; et tout alla bien
entre eux pendant l't. Mais quand vint l'hiver, ils n'taient plus
d'accord; et plus le printemps approchait, plus ils s'entendaient mal.
Hrut eut encore  faire un voyage aux fjords, pour ses affaires, et il
annona qu'il n'irait point au ting. Unn fit peu de rponse, et Hrut
partit, ds qu'il eut fini ses prparatifs.




VII


Le moment du ting approchait. Unn alla trouver Sigmund, fils d'ssur, et
lui demanda s'il voulait venir au ting avec elle. Il dit qu'il n'irait
pas, si son parent Hrut le trouvait mauvais. Je t'ai demand cela,
dit-elle, parce que j'ai plus de droits sur toi que sur les autres. Il
rpondit: Je le ferai  une condition; c'est que tu reviendras dans
l'Ouest avec moi, et que tu ne diras point de paroles, ni contre moi, ni
contre Hrut. Elle promit.

Quelques temps aprs, ils partirent pour le ting. Mrd, le pre d'Unn, y
tait. Il fit bon accueil  sa fille et l'invita  demeurer dans sa
hutte tant que le ting durerait, ce qu'elle fit. Mrd lui demanda: Que
me diras-tu de Hrut, ton mari? Elle rpondit:--Certes je dirai du bien
de ce vaillant guerrier, tant qu'il est matre de lui-mme. Mais un sort
a t jet sur lui, et il me faut parler beaucoup, ou me taire.

Mrd se tut pendant quelque temps, puis il dit: Je vois, ma fille, que
tu dsires que personne que moi ne sache cela. Tu sais que je puis
t'aider mieux que qui que ce soit. Ils s'en allrent dans un lieu
cart, o personne ne pouvait les entendre, et Mrd dit  sa fille:
Dis-moi tout ce qu'il y a entre vous, et ne crois pas ton malheur plus
grand qu'il n'est. Et elle lui expliqua comme quoi elle et Hrut ne
pouvaient pas vivre ensemble, parce qu'on lui avait jet un sort.

Mrd rpondit: Tu as bien fait de me dire cela. Je vais te donner un
conseil qui te sera utile si tu le suis de point en point. Il faut que
tu quittes le ting, et que tu rentres chez toi; ton mari sera dj de
retour; il te recevra bien; tu seras douce et complaisante pour lui: il
croira qu'il s'est fait un heureux changement; il ne faut pas que tu
montres la moindre mauvaise humeur. Mais quand le printemps viendra, tu
feras la malade, et tu te mettras au lit. Hrut ne te fera point de
questions sur ta maladie, ni de reproches d'aucune sorte; il ordonnera
au contraire qu'on te soigne pour le mieux. Puis il partira pour les
fjords de l'ouest, et Sigmund avec lui. Il s'occupera de rapporter tous
ses biens du pays de l'ouest, et il sera absent tout l't. Mais toi, au
moment o les hommes vont au ting, quand tous ceux qui doivent y aller
seront partis, tu te lveras de ton lit, et tu prendras quelques hommes
pour t'accompagner; et quand tu seras prte  partir, tu iras devant ton
lit, et avec toi ces hommes que tu auras pris pour t'accompagner. Tu
prendras des tmoins devant le lit de ton mari, et tu dclareras que tu
te spares de lui par sparation lgale, et que tu renouvelleras ta
dclaration devant le ting, selon la loi du pays. Tu prendras des
tmoins une seconde fois, et tu feras une dclaration semblable, devant
la porte des hommes. Aprs cela, tu monteras  cheval, et tu partiras.
Tu passeras par les plaines du Laxardal, et par celles de Holtavrd,
(car on te cherchera du ct du Hrutafjord) et tu chevaucheras sans
t'arrter jusqu' ce que tu arrives prs de moi. Alors je m'occuperai de
ton affaire, et tu ne retomberas plus jamais entre les mains de Hrut.

Elle quitta le ting, et retourna chez elle. Hrut tait revenu; il lui
fit bon accueil. Elle rpondit amicalement, et elle tait douce et
complaisante avec lui. Ils vcurent en bonne intelligence cet hiver-l.
Mais quand vint le printemps, elle fit la malade et se mit au lit. Hrut
partit pour les fjords de l'Ouest, donnant ordre de la bien soigner.
Quand vint le moment du ting, elle se tint prte, fit en toutes choses
comme Mrd lui avait dit, et partit pour le ting. Les gens du canton se
mirent  sa poursuite, mais ils ne la trouvrent pas.

Mrd fit bon accueil  sa fille, et lui demanda si elle avait bien fait
suivant ses conseils. Je n'ai rien oubli dit-elle. Il alla au tertre
de la loi, et dclara Hrut et Unn spars par sparation lgale. Et ce
fut pour les gens une nouvelle inattendue. Unn s'en retourna avec son
pre et ne revint plus jamais dans le pays de l'Ouest.




VIII


Hrut revint chez lui. Il frona le sourcil trs fort quand il sut que sa
femme tait partie. Il se tint pourtant tranquille et resta chez lui
tout l'hiver, sans parler de son affaire  personne.

L't suivant, il partit pour l'Alting et son frre Hskuld avec lui.
Ils avaient beaucoup de monde. En arrivant, il demanda si Mrd Gigja
tait au ting. On lui dit qu'il y tait. Chacun crut qu'ils allaient
parler de leur affaire; mais il n'en fut rien.

Un jour, comme les gens taient venus au tertre de la loi, Mrd prit des
tmoins, et dclara qu'il rclamait  Hrut le bien de sa fille; et il
valuait ce bien  quatre-vingt-dix cents; il dclara qu'il sommait Hrut
d'avoir  lui payer cette somme, sous peine d'une amende de trois marks;
il dclara qu'il appelait l'affaire devant le tribunal de district qui
devait en connatre selon la loi; et il finit en disant: Ceci est ma
dclaration lgale, faite de manire que chacun puisse l'entendre, au
tertre de la loi.

Quand il eut cess de parler, Hrut rpondit: Tu poursuis cette affaire,
qui est celle de ta fille, par avarice et par chicane, tu n'y mets ni
bon vouloir, ni aucun sentiment d'amiti. Mais je ne te laisserai pas
sans rponse, car ces biens qui sont en ma possession, tu ne les a pas
encore entre tes mains. Ma rponse est celle-ci, et j'en prends 
tmoins tous ceux qui sont au tertre de la loi, et qui peuvent nous
entendre: je te dfie en combat singulier dans l'le. La dot toute
entire sera l'enjeu, j'y ajouterai des biens d'une valeur gale, et
celui qui sera le vainqueur aura l'une et l'autre part. Mais si tu ne
veux pas combattre contre moi, alors tu perdras tout droit sur les biens
que tu rclames.

Mrd ne rpondit rien: il prit conseil de ses amis au sujet du combat.
Jrand le Godi lui dit: Tu n'as pas besoin de nos conseils dans cette
affaire; tu sais que si tu combats contre Hrut, tu y perdras  la fois
la vie et les biens. Sa cause est bonne: il est fort, et c'est le plus
brave des hommes. Alors Mrd parla, et il dit qu'il ne voulait pas
combattre contre Hrut. Il s'leva une grande clameur et beaucoup de
murmures sur le tertre de la loi, et Mrd fut couvert de honte en cette
affaire.

Les gens quittrent le ting, et retournrent chez eux. Les deux frres,
Hskuld et Hrut, s'en allrent  l'Ouest, vers le Reykjardal. Ils
vinrent  Lund, o ils furent les htes de Thjostolf, fils de Bjrn
Gullberi, qui demeurait l. Il y avait eu beaucoup de pluie tout le
jour, les gens avaient t mouills, et on avait fait de longs feux dans
la salle. Thjostolf, le matre de la maison, tait assis entre Hskuld
et Hrut. Deux petits garons jouaient  terre (c'taient des enfants
adoptifs de Thjostolf) et une petite fille jouait avec eux. Ils disaient
toutes sortes de sottises, car c'taient des enfants sans raison. L'un
d'eux dit: Je vais tre Mrd, et je vais te sommer de te sparer de ta
femme, puisque vous ne pouvez pas vivre ensemble. L'autre rpondit:
Moi je serai Hrut, et je te dclare dchu de tes droits sur la dot,
puisque tu ne veux pas te battre avec moi. Ils rptrent cela
plusieurs fois, et il y eut de grands rires parmi les gens de la maison.
Alors Hskuld se fcha, et frappa avec une baguette l'enfant qui faisait
Mrd. La baguette l'atteignit au visage et le blessa. Va-t'en, dit
Hskuld, et ne te moque pas de nous. Mais Hrut dit: Viens prs de
moi. Et l'enfant vint. Hrut tira un anneau d'or de son doigt, le lui
donna, et dit: Va, et maintenant n'insulte plus personne. L'enfant
s'en alla en disant: Tu es un homme de grand coeur, et je m'en
souviendrai toujours. Cela fit dire beaucoup de bien de Hrut.

Aprs cela, ils retournrent chez eux, dans l'Ouest. Et ici finit la
querelle entre Hrut et Mrd.




IX


Il faut maintenant parler d'Halgerd, la fille d'Hskuld. Elle avait
grandi et c'tait la plus belle femme qu'on pt voir. Elle tait de
haute taille, et  cause de cela, on l'appelait Halgerd au long jupon.
Elle avait de beaux cheveux, si longs qu'elle pouvait s'en couvrir tout
entire; mais elle tait prodigue et elle avait le coeur dur. Son pre
nourricier s'appelait Thjostolf. Il tait d'une famille des les du Sud.
C'tait un homme fort et brave. Il avait tu beaucoup de monde, et
n'avait jamais pay d'amende  personne. On disait qu'il n'tait pas
fait pour changer l'humeur d'Halgerd.

Il y avait un homme nomm Thorvald. Il tait fils d'Usvif. Il demeurait
au rivage de Medalfell, au pied de la montagne. Il tait riche en biens.
Il possdait les les qu'on appelle les les des ours, et qui sont dans
le Breidafjord. Il avait l ses provisions de morue et de farine.
Thorvald tait fort, accort, d'humeur un peu vive.

Un jour, son pre et lui parlaient ensemble et ils se demandaient o
Thorvald pourrait bien chercher femme. Mais il ne trouvait point de
parti qui ft assez bon pour lui. Alors Usvif dit: Veux-tu demander
Halgerd au long jupon, la fille d'Hskuld?--Je le veux dit-il. Vous
n'irez gure ensemble, dit Usvif. C'est une femme imprieuse, et toi, tu
es d'humeur rude, et tu n'aimes pas  cder.--Et pourtant je tenterai
l'aventure, dit Thorvald, et il ne sert  rien de vouloir m'en
empcher.--C'est toi aussi qui y risques le plus dit Usvif.

Ils partirent donc pour faire leur demande. Ils arrivrent  Hskuldstad
et y furent bien reus. Ils vinrent tout de suite  leur affaire, et
firent leur demande. Hskuld rpondit: Je sais qui vous tes, et je ne
veux pas user de tromperie avec vous: ma fille a le coeur dur. Pour sa
figure et ses manires, vous verrez vous-mme. Thorvald reprit: Fais
tes conditions; ce n'est pas son humeur qui m'empchera de conclure le
march. Ils parlrent donc des conditions; et Hskuld ne demanda point
l'avis de sa fille, (car il avait envie de la marier); et ils se mirent
d'accord sur le march. Alors Hskuld tendit la main, Thorvald la prit
et se dclara fianc  Halgerd. Aprs quoi il s'en retourna.




X


Hskuld dit  Halgerd le march qu'il avait fait. Elle rpondit: Me
voil sre  prsent de ce que je crains depuis longtemps; tu ne m'aimes
pas autant que tu l'as toujours dit, puisque tu n'as pas pens que ce
ft la peine de me parler de cette affaire; je ne trouve pas, du reste,
que ce parti soit aussi beau que tu m'avais promis. Et on voyait bien,
 ses faons, qu'elle se trouvait mal marie. Hskuld lui dit: Je me
soucie peu de ton orgueil: il ne changera rien  mon march. C'est moi
qui dcide et non pas toi quand nous ne sommes pas
d'accord.--L'orgueil est grand dans ta famille, dit-elle; il n'est pas
tonnant que j'en aie ma part. Et elle s'en alla.

Elle vint trouver Thjostolf, son pre nourricier, et lui dit ce qui
avait t dcid: elle tait trs-triste. Thjostolf lui dit: Aie bon
courage; tu seras marie une seconde fois, et alors on te demandera ton
avis. Et moi je ferai tout pour t'tre agrable, sauf contre ton pre ou
contre Hrut. Ils n'en dirent pas davantage.

Hskuld fit ses prparatifs pour la noce, et monta  cheval pour inviter
du monde. Il vint  Hrutstad et appela Hrut au dehors pour lui parler.
Hrut sortit, et ils se mirent  parler ensemble. Hskuld lui conta son
march, et l'invita  la noce: Et je veux, mon frre, dit-il, que tu ne
le trouves pas mauvais, si je ne t'ai pas fait savoir cela avant que le
march ft conclu.--Je crois que je ferais mieux de ne pas m'en mler,
dit Hrut, car ce mariage ne donnera de bonheur  personne, ni  lui, ni
 elle. Je viendrai pourtant  la noce, si tu trouves que par l je te
ferai honneur.--Certainement je le trouve, dit Hskuld, et il s'en
retourna.

Usvif et Thorvald invitrent aussi du monde, et il n'y eut pas en tout
moins de cent invits.

Il y avait un homme nomm Svan. Il demeurait sur le Bjarnarfjord, dans
un domaine qui s'appelait Svanshol, au nord du Steingrimsfjord. Svan
tait vers dans la sorcellerie. Il tait frre de la mre d'Halgerd.
C'tait un homme malfaisant, et il n'tait pas bon d'avoir affaire 
lui. Halgerd l'invita  sa noce, et envoya Thjostolf le trouver.
Thjostolf y alla, et ils furent bientt bons amis.

Et voil que les hommes arrivent  la noce. Halgerd tait assise sur le
banc de ct, et c'tait une fiance trs-gaie. Thjostolf tait toujours
 parler avec elle. Par moments aussi il partait avec Svan; et les gens
trouvaient cela singulier. La noce se passa bien. Hskuld compta la dot
de sa fille, de la meilleure grce du monde. Aprs cela il dit  Hrut:
Dois-je faire encore quelques cadeaux? Hrut rpondit: Tu ne manqueras
pas d'occasions de dissiper ton bien pour Halgerd. Restes-en l pour
aujourd'hui.




XI


La noce finie, Thorvald retourna chez lui avec sa femme et Thjostolf.
Thjostolf chevauchait  ct d'Halgerd, et ils taient toujours  parler
ensemble. Usvif se tourna vers son fils et lui dit: Es-tu content de ce
que tu as fait? Vous entendez-vous bien?--Trs bien, dit Thorvald,
elle est douce au possible avec moi; tu vois toi-mme qu'elle rit 
chaque mot.--Ce rire l ne me semble pas si bon qu' toi, dit Usvif,
mais nous verrons cela plus tard. Ils continurent leur route jusqu'
ce qu'ils fussent arrivs.

Le soir, Halgerd s'assit  ct de son mari, et fit mettre Thjostolf 
ct d'elle, au fond. Cela allait mal entre Thjostolf et Thorvald; ils
ne se parlaient gure, et l'hiver se passa ainsi. Halgerd tait
convoiteuse et prodigue: elle voulait avoir tout ce qu'avaient les gens
du voisinage, et elle gaspillait tout. Quand vint le printemps, on fut 
court; il manquait de la farine et du poisson fum. Halgerd vint trouver
Thorvald et lui dit: Ce n'est pas le moment de rester l,
tranquillement assis; il n'y a plus de farine ni de poisson fum dans la
maison. Thorvald rpondit: Je n'ai pas mis dans la maison moins de
vivres qu' l'ordinaire, et cela durait jusqu' l't.--Que m'importe,
reprit Halgerd, que vous ayez jen pour devenir riches, ton pre et
toi? Alors Thorvald se mit en colre et la frappa au visage, si fort
que le sang coula. Il s'en alla, et appela ses serviteurs. Ils mirent un
bateau  l'eau, et ils y montrent huit. Puis ils ramrent vers les les
des ours, et l Thorvald prit dans ses provisions du poisson fum et de
la farine.

Maintenant il faut parler d'Halgerd. Elle tait assise dehors, et elle
tait trs triste. Thjostolf vint  elle; il vit qu'elle tait blesse
au visage et lui dit: Qui t'a si fort maltraite?--C'est Thorvald,
mon mari, rpondit-elle, et tu n'tais pas l, car tu ne te soucies
gure de moi.--Je ne savais pas cela, dit-il, mais je vais te venger.
Il s'en alla au rivage et mit  la mer une barque  six rames: il tenait
 la main une grande hache qu'il avait, au manche de fer. Il monta dans
la barque, et rama vers les les des ours. Quand il arriva, tous les
hommes taient partis sauf Thorvald et ses compagnons. Thorvald
chargeait le bateau, et ses hommes sortaient les provisions.

Thjostolf arriva, il sauta sur le bateau et se mit  charger aussi. Il
dit  Thorvald: Tu es lent et maladroit  la besogne. Thorvald
rpondit: Penses-tu que tu ferais mieux que moi?--Il y a une chose
que je ferai mieux que toi, dit Thjostolf. La femme que tu as est mal
marie; il ne faut pas que vous viviez plus longtemps ensemble.
Thorvald prit un couteau qui tait prs de lui, pour frapper Thjostolf.
Thjostolf avait lev sa hache sur son paule; il en donna un coup sur la
main de Thorvald, qui lui brisa le poignet: le couteau tomba  terre.
Thjostolf leva sa hache une seconde fois et frappa Thorvald  la tte:
et il mourut sur le coup.




XII


Voil que les hommes de Thorvald descendaient au rivage avec leurs
fardeaux. Thjostolf eut vite fait de se dcider. Il prit sa hache  deux
mains, et en frappa le bord du bateau de Thorvald, et le bateau fut
dfonc en deux endroits. Aprs cela il sauta sur sa barque. Le flot
noir entra dans le bateau de Thorvald, et il coula au fond, avec toute
sa charge. Et le corps de Thorvald coula aussi, et ses compagnons ne
purent pas voir ce qu'on lui avait fait; ils ne surent qu'une chose,
c'est qu'il tait mort.

Thjostolf ramait, remontant le fjord; ils lui souhaitrent mauvais
voyage, et mauvaise chance tant qu'il vivrait. Il ne rpondit rien, et
rama, remontant le fjord, jusqu' ce qu'il ft arriv. Il tira la barque
 terre et vint  la maison; il brandissait sa hache en l'air, et elle
tait toute sanglante. Halgerd tait dehors; elle lui dit: Ta hache est
sanglante, qu'as-tu fait?--J'ai fait en sorte, dit-il que tu seras
marie une seconde fois.--Tu veux me dire que Thorvald est mort
dit-elle.--Oui, dit-il, et maintenant vois  faire quelque chose pour
moi.--Ainsi ferai-je, dit-elle. Je vais t'envoyer au nord, sur le
Bjarnarfjord,  Svanshol. Svan te recevra  bras ouverts. Il est si fort
 craindre que chez lui personne n'ira te chercher.

Il sella un cheval qu'il avait, monta dessus et s'en alla au nord vers
le Bjarnarfjord,  Svanshol. Svan le reut  bras ouverts et lui demanda
des nouvelles. Et Thjostolf lui dit la mort de Thorvald, avec tout ce
qui s'tait pass. Svan dit: Voil ce que j'appelle un homme qui n'a
peur de rien. Et moi je te promets que s'ils viennent te chercher ici,
ils en seront pour leur courte honte.

Il faut revenir  Halgerd. Elle appela pour l'accompagner Ljot le noir,
son parent, et lui dit de seller leurs chevaux: Car je veux, dit-elle,
retourner  la maison, chez mon pre. Il fit les prparatifs du dpart.
Pour elle, elle alla  ses coffres, les ouvrit, et fit appeler tous les
hommes de la maison. Et elle fit un cadeau  chacun d'eux. Ils se
lamentaient tous de la voir partir. Elle monta donc  cheval, et vint 
Hskuldstad. Son pre la reut bien, car il ne savait pas encore la
nouvelle. Hskuld dit  Halgerd: Pourquoi Thorvald n'est-il pas avec
toi? Elle rpondit: Il est mort. Hskuld dit: C'est Thjostolf qui a
fait cela. Et elle dit que c'tait vrai. Hrut ne se trompait donc pas,
dit Hskuld, quand il m'a prdit que ce mariage serait cause de grands
malheurs. Mais il ne sert  rien de se lamenter quand le mal est fait.

Il faut parler maintenant des compagnons de Thorvald. Ils attendirent,
la o ils taient, jusqu' ce qu'il arrivt un vaisseau dans l'le.
Alors ils dirent la mort de Thorvald et demandrent un vaisseau pour
revenir  terre. On leur en prta un tout de suite, et ils ramrent,
remontant le fjord, jusqu' Reykjaness. Ils vinrent trouver Usvif et lui
dirent la nouvelle. Usvif dit: Mauvais conseils donnent de mauvais
fruits. Je vois d'ici ce qui s'est pass ensuite. Halgerd aura envoy
Thjostolf au Bjarnarfjord et sera retourne chez son pre. Pour nous,
nous allons rassembler une troupe de gens, et marcher vers le nord,  la
poursuite de Thjostolf. Ils firent comme il avait dit, et allrent
partout, demandant du monde; et cela fit une troupe nombreuse. Ils
montrent  cheval et s'en allrent vers le Steingrimsfjord. De l, ils
vinrent dans le Ljotardal, puis dans le Selardal, et  Bassastada; et
enfin, par le col de la montagne, au Bjarnarfjord.

Svan prit la parole et il ouvrait la bouche toute grande: Voil les
gens d'Usvif qui viennent nous attaquer. Thjostolf sauta sur ses pieds
et prit sa hache. Svan lui dit: Viens dehors avec moi. Il ne faudra pas
grand'chose. Et ils sortirent tous deux. Svan prit une peau de chvre,
l'agita au-dessus de sa tte et dit: Vienne le brouillard, viennent
l'effroi et la terreur sur tous ceux qui te cherchent.

Ils chevauchaient au col de la montagne, Usvif et ses compagnons. Et
voil qu'un grand brouillard vint au devant d'eux. Usvif dit: C'est
Svan qui a fait cela, et ce sera bien s'il n'arrive aprs rien de pire.
Bientt les tnbres devinrent si grandes devant leurs yeux, qu'ils ne
voyaient plus rien. Et ils tombaient de leurs chevaux, et les perdaient,
et s'en allaient dans les marais, d'autres dans les bois, si bien qu'ils
taient en grand pril. Ils avaient laiss tomber leurs armes. Alors
Usvif dit: Si je pouvais retrouver mon cheval et mes armes, je m'en
retournerais. Et comme il avait dit cela, ils commencrent  y voir un
peu, et retrouvrent leurs chevaux et leurs armes. Et beaucoup d'entre
eux pressrent Usvif de continuer la chevauche, ce qui fut fait; et
aussitt le mme prodige reparut. Et cela arriva trois fois. Alors Usvif
dit: Quoique ce soit pour nous une triste affaire, il faut bien nous en
retourner. Nous allons songer  autre chose. Je pense que le mieux est
d'aller trouver Hskuld, le pre d'Halgerd, et de lui demander une
amende pour la mort de mon fils; car on peut s'attendre  tre bien
trait, l o il y a les moyens de le faire.

Ils se mirent donc en route vers la valle du Breidafjord. Et il n'y a
rien  dire d'eux jusqu' leur arrive  Hskuldstad. Il y avait l chez
Hskuld son frre Hrut. Usvif appela dehors Hskuld et Hrut. Ils
sortirent tout deux, et salurent Usvif. Aprs quoi ils commencrent 
parler ensemble. Hskuld demanda  Usvif d'o il venait. Usvif dit qu'il
tait all  la poursuite de Thjostolf et qu'il ne l'avait pas trouv.
Hskuld dit que Thjostolf devait tre all au nord,  Svanshol: Et il
n'est au pouvoir de personne, ajouta-t-il, d'aller le chercher l.

Je suis venu ici, dit Usvif, pour te rclamer le prix du meurtre de mon
fils. Hskuld rpondit: Ce n'est pas moi qui ai tu ton fils, ni qui
ai conseill sa mort; mais tu es excusable de chercher quelque
ddommagement. Hrut prit la parole: Le nez, mon frre, dit-il n'est
pas loin des yeux; il est ncessaire que tu mettes fin aux mauvaises
paroles et que tu lui payes une amende pour son fils. Tu rendras
meilleure de la sorte l'affaire de ta fille. C'est le seul moyen de
faire taire les gens au plus vite; et moins on parlera de ceci, mieux ce
sera. Hskuld lui dit: Veux-tu tre notre arbitre?--Je le veux, dit
Hrut; et je ne te mnagerai pas dans ma sentence; car s'il faut dire
vrai, c'est ta fille qui a conseill de tuer Thorvald. Alors Hskuld
devint rouge comme du sang et resta un moment sans rien dire. Aprs cela
il se leva et dit  Usvif: Veux-tu me donner la main, en signe que tu
laisses tomber ta plainte? Usvif se leva et dit: La partie n'est pas
gale, si c'est ton frre qui prononce. Et pourtant tu as si bien parl,
Hrut, que je te dfre volontiers la sentence. Aprs cela, il prit la
main d'Hskuld; et il fut convenu que Hrut prononcerait, et terminerait
l'affaire avant qu'Usvif ne retournt chez lui.

Hrut pronona donc sa sentence: Je prononce dit-il, pour le meurtre de
Thorvald une amende de deux cents d'argent--ce qui passait alors pour
une forte amende;--et tu vas, mon frre, les compter de suite, et payer
de bonne grce. Hskuld le fit. Alors Hrut dit  Usvif: Je vais te
donner une bonne cape que j'ai rapporte de mes voyages. Usvif le
remercia de son prsent, et retourna chez lui, content de ce qui s'tait
pass.

Quelques temps aprs, Hrut et Hskuld vinrent trouver Usvif, et ils
partagrent les biens qui taient en commun. Ils firent un bon
arrangement, et retournrent chez eux avec leur part. Et maintenant la
saga ne parlera plus d'Usvif.

Halgerd demanda  Hskuld de faire revenir Thjostolf. Hskuld le lui
permit. Et on parla encore longtemps du meurtre de Thorvald.

Les biens d'Halgerd prospraient et s'accroissaient beaucoup.




XIII


Maintenant la saga nomme trois frres: le premier s'appelait Thorarin,
le second Ragi, le troisime Glum. Ils taient fils d'Olaf Hjalti.
C'taient des hommes puissants et riches en biens. Thorarin avait un
surnom: on l'appelait le frre de Ragi. Il tait l'homme de la loi,
depuis la mort de Hrafn fils de Hing. C'tait un homme trs-sage. Il
demeurait  Varmalk, et lui et Glum habitaient ensemble. Glum avait t
longtemps  l'tranger. C'tait un homme de grande taille, fort, et beau
de visage. Ragi, leur frre, tait un grand tueur d'hommes. Les trois
frres avaient dans le Sud les domaines d'Engey et de Laugarness.

Un jour, les deux frres parlaient ensemble, Glum et Thorarin; Thorarin
demanda  Glum s'il voulait s'en aller au loin, comme il en avait
coutume. Glum rpondit: Je songerais plutt  cesser d'aller
trafiquer.--Qu'as-tu donc en tte? dit Thorarin; veux-tu prendre
femme?--Je voudrais bien, dit Glum, si je trouvais mon affaire. Alors
Thorarin fit le compte de toutes les femmes du Borgarfjord qui n'taient
pas maries et lui demanda s'il voulait en avoir quelqu'une: Et j'irai,
dit-il, avec toi, faire la demande. Glum rpondit: Je n'en veux pas
une de celles-l.--Nomme donc celle que tu veux, dit Thorarin. Glum
rpondit: Si tu veux le savoir, elle s'appelle Halgerd, et c'est la
fille d'Hskuld, des valles de l'Ouest.--Tu feras donc mentir le
dicton, rpondit Thorarin, et l'exprience des autres ne t'aura pas
rendu sage. Elle a t marie  un homme, et elle l'a fait tuer. Glum
dit: Peut-tre qu'elle n'aura pas si mauvaise chance une seconde fois;
et je suis sr qu'elle ne me fera pas tuer. Mais si tu veux me faire un
honneur, viens avec moi la demander en mariage. Thorarin dit: Il ne
sert  rien de te rsister: ce qui doit arriver arrivera.

Souvent Glum reparla de ceci  Thorarin, et toujours Thorarin tranait
en longueur.  la fin pourtant, les choses en vinrent  ce point qu'ils
rassemblrent des hommes et s'en allrent  l'Ouest, au nombre de vingt,
vers les valles. Ils arrivrent  Hskuldstad, et Hskuld les reut
bien. Et ils y passrent la nuit.

Le matin de bonne heure, Hskuld envoya chercher Hrut, et Hrut vint
aussitt. Hskuld tait dehors  l'attendre, quand il entra dans
l'enclos. Hskuld dit  Hrut quels gens taient venus. Que peuvent-ils
vouloir? dit Hrut.--Ils ne m'ont pas encore fait de message dit
Hskuld. Pourtant ils en ont un  te faire, dit Hrut. Ils viennent
demander Halgerd en mariage. Que rpondras-tu?--Que t'en semble? dit
Hskuld.--Il faut que tu donnes une bonne rponse, mais que tu dises
aussi le bien et le mal sur son compte dit Hrut.

Pendant que les deux frres parlaient, les htes sortirent. Hskuld et
Hrut allrent  leur rencontre. Hrut fit beaucoup d'amitis  Thorarin
et  son frre. Aprs quoi ils commencrent  parler ensemble. Thorarin
dit: Je suis venu ici avec mon frre Glum, demander en mariage ta fille
Halgerd, Hskuld, pour Glum mon frre. Il faut que tu saches que c'est
un homme d'importance.--Je sais dit Hskuld, que vous tes tous deux
des hommes de grand renom. Mais il y a une chose que je veux te dire.
J'ai dj donn ma fille une fois, et cela a t cause de grands
malheurs pour nous.--Il ne faut pas que cela empche le march,
rpondit Thorarin, tout le monde n'a pas le mme sort et ceci peut
tourner bien, quoique cela ait tourn mal. C'est aussi Thjostolf qui a
eu les plus grands torts.

Alors Hrut: Je vais vous donner un conseil, si ce qui est arriv 
Halgerd ne vous a pas fait changer d'avis. C'est que vous ne laissiez
pas Thjostolf aller dans le Sud avec elle, au cas o le mariage se
ferait, et qu'il soit convenu qu'il n'y restera jamais plus de trois
nuits, sans la permission de Glum, et que Glum pourra le tuer sans
amende, s'il reste plus longtemps. Cela, il dpendra de Glum de le
permettre; mais ce n'est pas mon avis. Il faut aussi qu'on ne fasse pas
comme la premire fois, o on n'a pas parl  Halgerd; il faut qu'elle
sache toute cette affaire, qu'elle voie Glum, et qu'elle dcide
elle-mme si elle veut l'avoir, ou non; de cette faon elle ne pourra
s'en prendre  d'autres, si cela ne tourne pas bien. Et nous aurons agi
sans dtour.

Thorarin dit: C'est maintenant comme toujours: si nous suivons ton
conseil, nous nous en trouverons mieux.

On envoya chercher Halgerd: elle vint, et deux femmes avec elle. Elle
avait une cape bleue, d'toffe tisse, et par dessous une robe carlate,
et une ceinture d'argent autour de la taille; ses cheveux tombaient des
deux cts de sa poitrine, et elle les avait nous dans sa ceinture.
Elle s'assit entre Hrut et son pre. Elle les salua tous avec de bonnes
paroles, parlant bien, et hardiment, et demandant les nouvelles. Puis
elle se tut et Glum dit: Nous venons, mon frre Thorarin et moi, de
parler d'un march avec ton pre. Je voudrais, Halgerd, te prendre pour
femme, si c'est ta volont, comme c'est la leur. Il faut maintenant que
tu dises sans crainte si cela est  ta convenance. Et si tu n'as pas
envie d'entrer en march avec nous, nous n'en parlerons plus. Halgerd
dit: Je sais que vous tes des hommes considrables, tes frres et toi,
et que je serai beaucoup mieux marie que la premire fois. Mais je veux
savoir ce que vous avez dit, et jusqu'o vous avez men l'affaire.  ce
que je vois de toi, il me semble que j'aurai de l'amiti pour toi, si
notre humeur peut s'accorder. Glum lui dit lui-mme toutes les
conditions, sans rien oublier, et il demanda  Hskuld et  Hrut s'il
avait bien dit. Hskuld dit que c'tait bien.

Alors Halgerd dit: Vous avez si bien men cette affaire pour moi, toi
mon pre, et toi Hrut, que je ferai selon votre dsir; et ce march sera
conclu comme vous l'avez dcid.

Hrut dit: Mon avis est que nous nommions des tmoins, Hskuld et moi,
et Halgerd se fiancera elle-mme, si l'homme de la loi trouve cela
lgal.--Cela est lgal dit Thorarin.

Aprs cela, on estima les biens d'Halgerd, et il fut convenu que Glum en
apporterait autant, et que le tout serait mis en communaut. Glum se
fiana  Halgerd, et ils retournrent, son frre et lui, chez eux dans
le Sud. Hskuld devait faire la noce dans sa maison.




XIV


Les deux frres rassemblrent des gens en foule pour la noce, et cela
faisait une troupe choisie. Ils s'en allrent  l'Ouest vers les valles
et vinrent  Hskuldstad, o il y avait dj beaucoup de monde. Hskuld
et Hrut se placrent sur un des bancs, et le fianc sur l'autre. Halgerd
tait assise sur le banc de ct, et elle faisait bonne contenance.
Thjostolf allait la hache leve et l'air terrible, mais personne ne
faisait semblant de le voir.

Quand la fte fut finie, Halgerd partit pour le Sud avec eux. En
arrivant  Varmalk Thorarin demanda  Halgerd si elle voulait prendre
le commandement dans la maison. Je ne le veux pas dit-elle. Elle se
tint tranquille tout l'hiver, et on n'avait pas de mal  dire d'elle.

Au printemps, les frres parlaient un jour de leurs affaires. Thorarin
dit: Je vais vous laisser la maison de Varmalk; car c'est ce qui vous
convient le mieux. Je m'en irai au Sud  Laugarness et j'y demeurerai.
Pour Engey nous l'aurons en commun. Glum approuva la chose, et Thorarin
s'en alla dans le Sud. Les autres restrent l. Halgerd prit des
serviteurs. Elle tait prompte  donner, et avide d'augmenter ses
richesses.

L't suivant elle mit au monde une fille. Glum lui demanda comment il
fallait l'appeler. Elle s'appellera dit-elle, Thorgerd, comme ma
grand'mre. Car elle descendait par son pre de Sigurd Fafnisbani. La
petite fille fut asperge d'eau, et on lui donna le nom qu'on avait dit.
Elle grandit, et son visage devenait semblable  celui de sa mre. Ils
s'accordaient bien, Glum et Halgerd; et cela dura ainsi quelque temps.

On apprit une nouvelle du nord, du Bjarnarfjord, que Svan s'en tait
all pcher, au printemps, qu'un grand vent d'est tait venu sur eux, et
les avait pousss vers Veidilausa, o ils s'taient perdus, lui et ses
gens. Et les pcheurs qui taient  Kaldbak disaient qu'ils avaient vu
Svan entrer dans la montagne Kaldbakshorn, o il avait t trs bien
reu par les dmons. Mais d'autres disaient, qu'il n'y avait rien de
vrai l dedans. Ce que chacun sut, c'est qu'on ne le trouva ni vivant ni
mort. Quand Halgerd apprit cette nouvelle, elle pensa que la mort de son
oncle tait grand dommage.

Glum offrit  Thorarin d'changer leurs domaines. Thorarin dit qu'il ne
voulait pas; Mais dis  Halgerd, que si je vis plus que toi, je veux
avoir Varmalk  moi. Glum le dit  Halgerd. Elle rpondit: Thorarin
peut bien attendre cela de nous.




XV


Thjostolf avait battu un serviteur d'Hskuld et Hskuld le chassa de
chez lui. Thjostolf prit son cheval et ses armes et dit  Hskuld:
Voil que je m'en vais, et je ne reviendrai jamais.--Et chacun s'en
rjouira dit Hskuld. Thjostolf s'en alla chevauchant jusqu' Varmalk.
Il fut bien reu par Halgerd, pas mal par Glum. Il dit  Halgerd que son
pre l'avait chass, et lui demanda son aide. Elle rpondit qu'elle ne
pouvait lui promettre de le garder chez elle avant d'avoir parl  Glum.
tes-vous bien ensemble? dit-il.--Nous nous aimons bien
rpondit-elle. Aprs cela elle alla trouver Glum, lui mit ses bras
autour du cou et lui dit: M'accorderas-tu une demande que j'ai  te
faire?--Je veux bien, rpondit-il, si c'est une chose qui te fasse
honneur; que demandes-tu? Elle dit: Thjostolf a t chass de l-bas,
et je veux que tu lui permettes de demeurer ici. Pourtant je ne le
prendrai pas mal, si tu n'es pas de cet avis.--Glum dit: Puisque tu te
comportes si bien, je t'accorderai cela. Mais dis-lui qu'il sera chass
s'il fait quelque mauvais coup. Elle va trouver Thjostolf et le lui
dit. Il rpond: Tu es bonne comme je m'y attendais. Il resta l et se
tint tranquille quelque temps. Pourtant il vint un moment o on vit
qu'il gtait tout. Il ne laissait personne en paix, hormis Halgerd. Mais
elle ne s'en mlait pas quand il avait querelle avec d'autres. Thorarin,
le frre de Glum, lui fit des reproches d'avoir gard Thjostolf. Il dit
que cela finirait mal, comme avant, si Thjostolf restait l. Glum lui
rpondit de bonnes paroles, et n'en fit qu' sa tte.




XVI


Il arriva un certain automne que les gens avaient de la peine  rentrer
le btail, et il manqua  Glum plusieurs moutons, Glum dit  Thjostolf:
Va dans la montagne avec mes gens, et voyez si vous trouverez
quelqu'une de mes btes.--Ce n'est pas mon affaire de conduire des
troupeaux, dit Thjostolf; et je ne veux pas marcher derrire les
esclaves. Vas-y toi-mme, et j'irai avec toi. L dessus ils se dirent
beaucoup d'injures.

Halgerd tait assise dehors, et le temps tait beau. Glum vint  elle et
lui dit: Nous avons eu de mauvaises paroles, Thjostolf et moi, et nous
ne pouvons plus vivre ensemble  prsent et il lui dit tout ce qui
s'tait pass. Halgerd parla pour Thjostolf, et ils finirent par se dire
des injures. Glum la frappa avec la main en disant: Je ne discuterai
pas plus longtemps avec toi et l dessus il s'en alla.

Elle l'aimait beaucoup, et elle se mit  pleurer trs fort, et elle ne
pouvait se calmer. Thjostolf vint la trouver et lui dit: On te traite
mal, et il ne faut pas que cela arrive souvent.--Tu n'as pas  me
venger, dit-elle, ni  te mler de ce qui se passe entre nous. Il s'en
alla, et il ricanait.




XVII


Glum appela des hommes pour aller avec lui chercher ses btes, et
Thjostolf s'apprta  partir aussi. Ils prirent au sud, et remontrent
le Reykjardal jusqu' Baugagil, et plus haut jusqu'au Tverfell. L ils
se sparrent. Les uns s'en allrent dans le Skorradal; les autres, Glum
les envoya au sud, dans la montagne de Sulna. Et ils trouvrent tous
beaucoup de moutons. Il arriva ainsi qu'ils furent tous deux seuls, Glum
et Thjostolf. Ils s'en allrent au sud du Tverfell et trouvrent l des
moutons sauvages qu'ils chasseront vers la montagne. Mais les btes se
sauvaient sur les hauteurs. Alors ils s'injurirent l'un l'autre, et
Thjostolf dit  Glum qu'il n'avait de force que pour dormir dans les
bras d'Halgerd.--Il n'est pires ennemis que ceux qu'on a chez soi,
rpondit Glum. Faut-il que j'coute tes injures, esclave chapp que tu
es?--Tu vas voir, dit Thjostolf, que je ne suis pas un esclave, car je
ne reculerai pas devant toi. Alors Glum entra en colre et leva sa
hache sur Thjostolf, Thjostolf para le coup avec la sienne et celle de
Glum entra dans le fer et s'y enfona de deux doigts. Thjostolf frappa 
son tour, sa hache atteignit Glum  l'paule et lui brisa l'omoplate et
la clavicule. Un flot de sang sortit de la blessure. Glum saisit
Thjostolf de l'autre main, avec tant de force qu'il le fit tomber. Mais
il dut lcher prise, car la mort vint sur lui.

Thjostolf couvrit le corps de pierres et lui prit son anneau d'or. Puis
il s'en retourna  Varmalk. Halgerd tait dehors et elle vit que sa
hache tait couverte de sang. Il jeta l'anneau d'or devant elle.
Quelles nouvelles m'apportes-tu? dit-elle, et pourquoi ta hache
a-t-elle du sang? Il rpondit: Je ne sais pas comment tu vas le
prendre: je t'annonce la mort de Glum.--C'est toi qui l'a tu,
dit-elle. C'est vrai, rpondit-il. Elle se mit  rire et dit: Tu n'es
pas paresseux  la besogne.--Que dois-je faire maintenant?
dit-il.--Va trouver, rpondit-elle, Hrut le frre de mon pre, il
prendra soin de toi.--Je ne sais pas, dit Thjostolf, si c'est agir
sagement, je suivrai pourtant ton conseil.

Il monta  cheval et s'en alla; il ne s'arrta pas avant d'tre 
Hrutstad. C'tait la nuit; il attache son cheval derrire la maison,
puis il va  la porte et frappe un grand coup. Aprs cela il retourne
derrire la maison, du ct du nord.

Hrut s'tait veill. Il chaussa ses souliers, mit ses braies, et prit
son pe  la main. Il avait roul son manteau autour de son bras
gauche, jusqu'au coude. Ses gens s'veillrent comme il sortait. Il fit
le tour de la muraille, vers le nord, et il vit l un homme de grande
taille. Il reconnut Thjostolf. Il lui demanda ce qu'il y avait de
nouveau. Je t'annonce la mort de Glum , dit Thjostolf.--Qui a fait
cela? dit Hrut.--C'est moi, dit Thjostolf.--Comment es-tu venu ici?
dit Hrut.--C'est Halgerd qui m'a envoy vers toi, dit Thjostolf.--Ce
n'est donc pas elle qui t'a fait faire cela, dit Hrut, et il tire son
pe, Thjostolf le voit, et il ne veut pas demeurer en arrire, il porte
un coup de sa hache vers Hrut. Hrut sauta de ct pour viter le coup,
et de la main gauche il frappa le plat de la hache si fort que la hache
tomba des mains de Thjostolf. De la main droite il lui enfona son pe
dans la jambe, au-dessus du genou, aprs quoi il se jeta sur lui et le
renversa. Thjostolf tomba en arrire et sa jambe pendait. Hrut lui donna
un dernier coup  la tte, et ce fut le coup de la mort.

 ce moment, les gens de Hrut sortirent et virent ce qui tait arriv.
Hrut fit emporter Thjostolf et enterrer le cadavre; aprs cela il alla
trouver Hskuld et lui dit la mort de Glum et celle de Thjostolf.
Hskuld fut d'avis que c'tait grand dommage pour Glum, et il remercia
Hrut d'avoir tu Thjostolf.

Il faut conter maintenant que Thorarin, frre de Ragi, apprend la mort
de son frre Glum. Il monte  cheval avec douze hommes et s'en va vers
les valles de l'ouest. Il arrive  Hskuldstad. Hskuld le reoit 
bras ouverts, et il y passe la nuit. Hskuld envoie en hte vers Hrut,
et lui fait dire de venir.

Hrut arriva aussitt. Et le jour d'aprs, ils parlrent longtemps de la
mort de Glum. Thorarin dit: Veux-tu me faire des offres pour la mort de
mon frre? car j'ai perdu beaucoup en le perdant. Hskuld rpondit: Ce
n'est pas moi qui ai tu ton frre, et ce n'est pas ma fille qui l'a
fait tuer; et sitt que Hrut l'a su, il a tu Thjostolf. Alors Thorarin
se tut, et il lui semblait que l'affaire tournait mal. Hrut dit:
Faisons en sorte qu'il ne regrette pas son voyage. Il a certes beaucoup
perdu, et il faut qu'on parle bien de nous. Faisons lui des prsents, et
qu'il soit notre ami pour le temps  venir. On fit comme il avait dit,
et les deux frres lui firent des prsents. Aprs cela il retourna dans
le Sud.

Au printemps, ils changrent de demeure entre eux, lui et Halgerd. Elle
s'en alla au Sud,  Laugarness, et lui vint  Varmalk. Et maintenant la
saga ne parle plus de Thorarin.




XVIII


Il faut conter maintenant que Mrd Gigja, tomba malade et mourut; et on
pensa que c'tait grand dommage. Sa fille Unn eut tous ses biens
aprs lui. Elle ne s'tait pas remarie. Elle tait prodigue et mauvaise
mnagre, et l'argent lui fondait dans les mains, si bien qu'il ne lui
resta plus que les terres et le btail.




XIX


Il y avait un homme qui s'appelait Gunnar. Il tait parent d'Unn. Sa
mre s'appelait Rannveig et elle tait fille de Sigfus, fils de Sighvat
le rouge, qui fut tu au gu de Sandhola. Le pre de Gunnar s'appelait
Hamund. Il tait fils de Gunnar fils de Baug qui a donn son nom 
Gunnarsholt. La mre d'Hamund s'appelait Hrafnhild. Elle tait fille de
Storolf, fils de Hing. Storolf tait frre de Hrafn, l'homme de la loi.
Le fils de Storolf tait Orm le fort.

Gunnar fils d'Hamund demeurait  Hlidarenda dans le Fljotshlid. C'tait
un homme de grande taille, fort, et le plus brave qu'on pt voir. Il
frappait de l'pe et lanait l'pieu de l'une et de l'autre main, comme
il lui plaisait; et il tait si prompt  brandir son pe qu'il semblait
qu'on en vt trois en l'air. Il tirait de l'arc mieux qu'aucun homme, et
touchait tout ce qu'il visait. Il sautait plus haut que sa taille avec
toute son armure de guerre, et aussi loin en arrire qu'en avant. Il
nageait comme un phoque; et il n'y avait pas de jeu o quelqu'autre pt
lutter avec lui. Aussi on a dit avec vrit, qu'il n'avait pas son
pareil. Il tait beau de visage: il avait le teint clair, le nez droit
et retrouss du bout, les yeux bleus et vifs et les joues rouges; il
avait une belle chevelure, longue et jaune comme de l'or. C'tait le
plus courtois des hommes, hardi en toute occasion, de bon conseil et de
bon vouloir: doux, sens, fidle  ses amis, et prudent  les choisir.
Il tait riche en biens. Son frre s'appelait Kolskeg. C'tait un homme
grand et fort, bon champion, et qui n'avait peur de rien. L'autre frre
de Gunnar s'appelait Hjrt. Il tait encore enfant. Orm Skogarnef tait
frre btard de Gunnar. Il n'est pas dans la saga. La soeur de Gunnar
s'appelait Arngunn. Elle tait la femme de Hroar, godi de Tunga, fils
d'Uni le btard, fils de Gardar, qui dcouvrit l'Islande. Le fils
d'Arngunn tait Hamund Halti, qui demeurait  Hamundstad.




XX


Il y avait un homme nomm Njal. Il tait fils de Thorgeir Gollnir, fils
d'Ufeig. La mre de Njal s'appelait Asgerd. Elle tait fille du seigneur
Askel le muet. Elle tait venue de Norvge en Islande, et avait pris des
terres  l'ouest du Markarfljot, entre ldustein et Seljalandsmula. Elle
eut pour fils Holtathorir, pre de Thorleif Krak, de qui sont descendus
les Skogverjar, de Thorgrim le grand et de Thorgeir Skorargeir.

Njal demeurait  Bergthorshval dans le pays des les. Il avait un autre
domaine  Thorolfsfell. Njal tait riche en biens et beau de visage.
Mais le destin voulut qu'il ne lui pousst point de barbe. Il tait si
fort sur la loi qu'il n'avait pas son pareil; c'tait un homme sage et
qui lisait dans l'avenir, de bon conseil et de bon vouloir; et tout ce
qu'il conseillait aux gens tait bien fait. Il tait pacifique et
pourtant plein de bravoure; il prvoyait les choses  venir et se
rappelait les choses passes. Il tait d'embarras tous ceux qui venaient
le trouver. Sa femme s'appelait Bergthora. Elle tait fille de
Skarphjedin. C'tait une vaillante femme, au coeur d'homme, mais un peu
rude. Elle et Njal avaient six enfants, trois fils et trois filles. Ils
seront tous dans cette saga.




XXI


Nous disions donc qu'Unn avait perdu tout son argent comptant. Elle
partit de chez elle et se mit en route pour Hlidarenda. Gunnar reut
bien sa parente, et elle passa la nuit chez lui.

Le jour d'aprs, ils s'assirent dehors et parlrent ensemble. Tout en
parlant, elle finit par lui dire combien elle tait presse d'argent.
C'est une mauvaise chose dit-il.-- Quel conseil me donneras-tu?
dit-elle. Il rpondit: Prends autant d'argent qu'il t'en faudra, de
celui que j'ai plac  intrt.--Je ne veux pas, dit-elle, dissiper
ton bien.--Que veux-tu donc? dit-il.--Je veux que tu reprennes mon
bien  Hrut dit-elle.--Ce n'est pas  esprer, dit-il, quand ton pre
n'a pu le ravoir; et c'tait un grand homme de loi; mais moi je n'y
entends rien. Elle rpondit: Hrut s'en est tir par la force, et non
selon la loi; mon pre tait vieux, et les gens ont trouv qu'il valait
mieux ne pas poursuivre l'affaire. Et moi je n'ai pas d'autres parents
pour porter ma cause devant la justice, si tu n'as pas assez de courage
pour cela.--Je veux bien essayer, dit-il, de rclamer ton bien; mais
je ne sais comment il faut s'y prendre. Elle rpondit: Va trouver Njal
 Bergthorshval. Il te donnera un conseil, car il est fort ton
ami.--Il me tirera bien de peine, comme il a fait pour tant d'autres.
dit-il. Et l'entretien finit de cette sorte que Gunnar se chargea de
l'affaire et lui donna de l'argent pour sa maison, tant qu'il lui en
fallait. Et elle retourna chez elle.

Alors Gunnar monte  cheval et va trouver Njal. Njal le reut trs bien,
et ils se mirent tout de suite  parler ensemble. Gunnar dit: Je suis
venu te demander un bon conseil. Njal rpondit: J'ai beaucoup d'amis
qui peuvent attendre cela de moi, mais je crois que c'est pour toi que
je me donnerai le plus de peine. Gunnar dit: Je te fais savoir que
j'ai pris en main la cause d'Unn au sujet des biens qu'elle rclame 
Hrut.--C'est une affaire bien chanceuse, dit Njal, et nul ne peut
savoir comment elle tournera. Je vais pourtant te donner un conseil, et
te dire ce que je crois le meilleur; et tu mneras la chose  bien si tu
ne t'en cartes en rien; mais ta vie est en jeu, si tu fais
autrement.--Je ne m'en carterai en rien dit Gunnar. Alors Njal se
tut pendant quelques instants, et aprs cela il dit: J'ai bien pens 
la chose, et voici ce qui fera l'affaire.




XXII


Tu partiras de chez toi,  cheval, et deux hommes avec toi. Tu auras un
grand manteau et par dessous une casaque brune d'toffe grossire. Mais
sous la casaque tu auras tes meilleurs habits, et une petite hache  la
main. Chacun de vous aura deux chevaux, un gras et un maigre. Tu
prendras des outils de forgeron. Vous vous mettrez en route de grand
matin. Et quand vous viendrez  l'ouest et passerez la Hvita, tu
enfonceras ton chapeau sur ton visage. Alors on demandera qui est ce
grand homme, et tes compagnons diront que c'est le grand Kaupahjedin, un
homme de l'Eyfjord, qui vend des outils de fer. C'est un mchant homme
et un bavard, qui croit tout savoir. Souvent il ramasse sa marchandise
et tombe sur les gens quand ils ne font pas comme il veut.

Tu t'en iras ainsi  l'ouest jusqu'au Borgarfjord, et partout tu
offriras ta marchandise, mais toujours tu la reprendras sans la vendre.
Et on dira dans le pays que Kaupahjedin est le plus mchant homme auquel
on puisse avoir affaire et qu'on n'a pas menti sur son compte. Tu t'en
iras vers le Nordradal et plus loin jusqu'au Hrutarfjord et au Laxardal,
et enfin tu arriveras  Hskuldstad. Tu resteras l pour la nuit, tu
t'assiras  la dernire place et tu pencheras la tte. Hskuld dira aux
gens de ne pas s'inquiter de Kaupahjedin, et que c'est un mchant
homme.

Le matin d'aprs, tu partiras et tu viendras au domaine qui est le plus
proche de Hrutstad. L tu offriras ta marchandise. Tu mettras dessus ce
qu'il y a de plus mauvais, et tu effaceras les dfauts  coups de
marteau. Le matre du domaine regardera de prs, et trouvera les
dfauts. Tu lui arracheras les outils, et tu lui diras de mauvaises
paroles. Et il dira: Il n'est pas tonnant que tu me traites mal, toi
qui traites mal tout le monde. Et tu te jetteras sur lui, quoique ce ne
soit pas ton habitude; mais ne montre pas toute ta force, de peur que
cela ne semble trange et que tu ne sois reconnu.

Alors on enverra un homme  Hrutstad dire  Hrut qu'il ferait bien de
venir vous sparer. Il t'enverra chercher, et tu iras tout de suite. On
te placera sur le banc d'en bas, juste en face du sige de Hrut. Tu le
salueras. Il te recevra bien et demandera si tu es du Nord. Tu diras que
tu es un homme de l'Eyfjord. Il demandera s'il y a beaucoup de vaillants
hommes. Il y a bien des vauriens diras-tu.--Connais-tu le
Reykjardal? dira-t-il.--Je connais toute l'Islande diras-tu.--Y
a-t-il de bons guerriers dans le Reykjardal? dira-t-il--Il y a des
voleurs et des brigands diras-tu. Alors Hrut rira, et il pensera que
cela est divertissant. Vous parlerez ensuite des hommes des districts de
l'ouest, et tu diras du mal de chacun d'eux. Et puis vous viendrez 
parler de la plaine de la Ranga. Tu diras qu'il n'y a plus l de gens
qui vaillent, depuis que Mrd Gigja est mort. Et tu chanteras quelques
vers (car tu es bon skald) et Hrut en sera diverti. Il demandera
pourquoi tu dis que nul homme ne pourra prendra sa place. Tu lui
rpondras qu'il tait si sage et si grand homme de loi, et si habile 
mener une affaire qu'il n'y a jamais eu un mot  dire sur ses jugements.
Il demandera: As-tu su quelque chose de ce qui s'est pass entre
nous?--Je sais, diras-tu, qu'il t'a t ta femme, mais tu en as pris
ton parti. Alors Hrut dira: Ne te semble-t-il pas qu'il ne s'en est
pas tir  sa gloire, puisqu'il n'a pu ravoir le bien, ayant entam
l'affaire?--Voici ce que j'ai  rpondre, diras-tu. Tu l'as dfi en
combat singulier; mais il tait vieux, et ses amis lui ont conseill de
ne pas combattre contre toi. Et ainsi l'affaire est tombe.--C'est
bien ainsi que j'ai fait, dira Hrut; et les gens simples ont cru que
c'tait selon la loi; mais il aurait pu reprendre l'affaire au ting
suivant, s'il l'avait os.--Je le sais diras-tu. Alors il te
demandera: Entends-tu quelque chose  la loi?--On dit dans le nord
que je m'y connais diras-tu; mais tu me diras bien comment il faudrait
reprendre l'affaire.--De quelle affaire parles-tu? dira Hrut.--D'une
affaire, diras-tu, qui m'importe peu: comment faut-il rclamer le bien
d'Unn?--Il faut me citer en justice, dira Hrut, de manire que je
puisse l'entendre, ou bien dans mon domicile lgal.--Dis-moi la
citation, diras-tu, et je rpterai aprs toi.

Alors Hrut dira la citation; et il faut que tu fasses grande attention 
chaque parole qu'il dira. Apres cela, Hrut te dira de rpter la
citation. Tu la diras donc; mais tu diras si mal qu'il n'y aura pas plus
d'un mot sur deux qui soit bien. Alors Hrut rira, (et il n'aura point de
mfiance) et il dira qu'il n'y avait pas grand chose qui ft bien. Tu
diras que c'est la faute de tes compagnons, et qu'ils se sont moqus de
toi. Et puis tu demanderas  Hrut de recommencer et de permettre que tu
dises encore une fois la citation aprs lui. Il le permettra et dira la
citation lui-mme. Tu rpteras aprs lui et cette fois tu diras bien,
et tu demanderas  Hrut si c'tait bien dit. Il dira qu'il n'y a pas
moyen de dclarer cela nul. Alors tu diras tout haut, de manire que tes
compagnons puissent l'entendre: Je te cite donc en justice au nom d'Unn
fille de Mrd, qui a remis sa cause entre mes mains.

Ds que les hommes se seront endormis, vous vous lverez sans bruit,
vous sortirez et vous irez dans la prairie seller les chevaux gras. Vous
monterez dessus et vous laisserez l les autres. Vous monterez sur la
montagne, au-dessus des pturages et vous y resterez trois nuits; car on
vous cherchera bien aussi longtemps que cela. Ensuite vous retournerez
chez vous, dans le Sud: vous chevaucherez la nuit et vous dormirez le
jour. Pour nous, nous irons au ting, et nous t'aiderons  poursuivre
l'affaire.

Gunnar le remercia et s'en retourna chez lui.




XXIII


Gunnar partit de chez lui  deux nuits de l, et deux hommes avec lui.
Ils arrivrent en chevauchant jusqu' Blaskogaheidi. L des hommes 
cheval vinrent  leur rencontre, et demandrent qui tait ce grand homme
qui se laissait si peu voir. Ses compagnons dirent que c'tait le grand
Kaupahjedin. Ils rpondirent: Il n'y a rien de pire  attendre aprs
lui, l o il a pass d'abord. Hjedin fit mine de se jeter sur eux;
pourtant chacun passa son chemin.

Gunnar fit en toutes choses comme on lui avait dit; il passa la nuit 
Hskulslad, puis il partit de l, descendant la valle, et vint au
domaine qui est le plus proche de Hrutstad. L il offrit sa marchandise
et vendit trois outils de forgeron. Le matre du domaine s'aperut que
la marchandise n'tait pas bonne, et lui dit qu'il l'avait tromp. Alors
Hjedin se jeta sur lui. Cela fut dit  Hrut; et il envoya aussitt
chercher Hjedin. Hjedin alla tout de suite trouver Hrut et fut trs-bien
reu chez lui. Hrut le plaa en face de lui, et ils parlrent ensemble
de la faon que Njal avait prdite. Quand ils en vinrent  la plaine de
la Ranga, et que Hrut s'informa des hommes de l-bas, Hjedin chanta ces
vers:

C'est l, en vrit, qu'il y a le moins d'hommes (ainsi disent les gens
tout bas, et je l'ai entendu souvent) dans la plaine de la Ranga. Le
seul Mrd Gigja s'est fait connatre pour ses hauts faits. Jamais, parmi
ceux qui jettent l'or  pleines mains, il n'eut son pareil en sagesse ni
en puissance.

Hrut dit: Tu es un skald, Hjedin. Mais as-tu entendu dire ce qui s'est
pass entre Mrd et moi? Et Hjedin chanta:

Je sais que par ses artifices le chef aux anneaux d'or t'a enlev un
prcieux rejeton de la terre. Et ceux qui portent le bouclier lui ont
conseill, (souvent son pe s'tait rougie de sang) de ne pas combattre
contre toi.

Alors Hrut lui dit comment il fallait reprendre l'affaire, et il
pronona la citation. Hjedin la dit aprs lui, et dit tout de travers.
Hrut se mit  rire, et il ne se doutait de rien. Hjedin dit  Hrut de
recommencer une seconde fois. Hrut le fit. Hjedin rpta aprs lui, et
cette fois il dit bien et il prit  tmoins ses compagnons qu'il citait
Hrut en justice, au nom d'Unn, fille de Mrd, qui lui avait mit sa cause
en main.

Le soir, il alla se mettre au lit comme les autres. Mais quand Hrut fut
endormi, ils prirent ce qui tait  eux et montrent sur leurs chevaux,
puis ils s'en allrent, passant la rivire, du ct de Hjardarholt,
jusqu'au bout de la valle, et ils restrent l, dans la montagne, parmi
les gorges du Haukadal, en un endroit o on ne pouvait les trouver que
si on arrivait droit sur eux. Leurs selles et leurs armes taient
restes dans la forge, et il leur fallut aller les chercher. Mais pas un
homme ne s'aperut de leur dpart.

Cette mme nuit Hskuld s'veilla  Hskuldstad, et il veilla tous ses
hommes. Je veux vous dire mon rve, dit-il. Il m'a sembl que je voyais
un grand ours sortir de la maison, (et je sais bien que cet ours n'avait
pas son pareil). Deux ours le suivaient, et ils semblaient vouloir du
bien  cet ours. Il s'en allait vers Hrutstad, et il entra dans la
maison.  ce moment je m'veillai. Maintenant je veux vous demander ce
que vous avez vu de ce grand homme? Un des hommes rpondit: J'ai vu
ceci: de dessous sa manche sortait une bordure d'or et un habit rouge,
et  la main droite il avait un anneau d'or. Hskuld dit: Ceci est un
esprit, et celui de nul autre que de Gunnar de Hlidarenda. Je vois
maintenant tout ce qui va venir, et il faut monter  cheval, et aller 
Hrutstad.

Ils sortirent tous, et vinrent  Hrutstad. Ils frapprent  la porte. On
homme sortit et ouvrit la barrire. Ils entrrent. Hrut tait couch
dans son lit ferm, et il demanda qui taient ces gens-l? Hskuld dit
son nom et demanda quels htes il y avait  Hrulstad. Hrut rpond: Il y
a ici Kaupahjedin.--Un plus grand que lui de toute la tte, dit
Hskuld; car je crois qu'il y a en ici Gunnar de Hlidarenda.--Alors il
s'est fait ici une tromperie dit Hrut. Qu'est-il arriv? dit
Hskuld.--Je lui ai dit comment il fallait faire la citation pour
rclamer les biens d'Unn, et je me suis cit moi-mme en justice, et il
a dit aprs moi; et voil que maintenant l'affaire est engage, et c'est
selon la loi.--C'tait une ide de grand sens, dit Hskuld; mais
Gunnar ne l'a pas eue tout seul. Njal doit lui avoir donn ce conseil;
car il n'a pas son pareil pour la ruse. Alors ils se mettent  chercher
Hjedin, et Hjedin est parti.

Ils rassemblrent du monde et cherchrent Hjedin et ses gens trois jours
et trois nuits, et ils ne trouvrent rien. Gunnar chevaucha, quittant la
montagne, jusqu'au Haukadal. Il passa  l'est des gorges et vint 
Holtavrduheidi, et il ne s'arrta pas qu'il ne ft arriv chez lui. Il
alla trouver Njal et lui dit qu'il s'tait bien trouv de son conseil.




XXIV


Gunnar monta  cheval et alla au ting. Hrut et Hskuld allrent aussi au
ting, et beaucoup d'hommes avec eux.

Gunnar porta l'affaire devant le ting, et il prit des hommes libres 
tmoins dans sa cause, et ceux de Hrut avaient pens  l'attaquer, mais
ils ne s'y risqurent pas.

Aprs cela Gunnar alla devant le tribunal du pays du Breidafjord et il
fit sommation  Hrut d'couter son serment, et l'expos de l'affaire, et
toutes les preuves. Puis il prta serment et exposa l'affaire. Puis il
fit comparatre les tmoins de la citation, et ensuite les tmoins de ce
qu'il avait pris en main la cause. Njal n'tait pas au tribunal.

Gunnar donc poursuivit l'affaire en sommant Hrut de se dfendre. Hrut
nomma des tmoins, et dit que la procdure tait nulle, et que Gunnar
avait oubli les trois tmoignages qu'il aurait d produire devant le
tribunal: le premier, celui qui est pris devant le lit, le second devant
la porte des hommes, et le troisime au tertre de la loi.

Alors Njal tait arriv au tribunal. Il dit qu'il remettrait bien
l'affaire en bon chemin s'ils voulaient la continuer. Je ne veux pas
cela, dit Gunnar. Je veux faire  Hrut comme il a fait  Mrd mon
parent. Les deux frres, Hrut et Hskuld, sont-ils assez prs pour
entendre mes paroles?--Nous entendons dit Hrut; mais que veux-tu?
Gunnar dit: Que ceux-l soient tmoins, qui sont ici et m'coutent, que
je te cite, Hrut, en combat singulier dans l'le. Et tu combattras avec
moi aujourd'hui dans cette le qui est ici dans l'xara. Mais si tu ne
veux pas combattre, paye tout l'argent aujourd'hui.

Alors Gunnar chanta ces vers.

Oui, Hrut et moi dans notre fureur, nous combattrons dans l'le
aujourd'hui mme, et les casques et les boucliers se choqueront. Qu'ils
m'entendent, tous ces guerriers que je prends  tmoins. Sinon, que le
vieillard paye sur l'heure le douaire de la femme au voile flottant.

Aprs cela Gunnar s'en alla du tribunal avec toute sa troupe. Hskuld et
Hrut rentrrent aussi chez eux. Et l'affaire ne fut plus ni poursuivie
ni dfendue  partir de ce jour.

Hrut dit, comme il entrait dans sa hutte: C'est une chose qui ne m'est
jamais arrive, qu'un homme m'ait offert le combat, et que je l'aie
refus.--Alors tu songes  combattre, dit Hskuld; mais cela ne sera
pas, si j'ai un conseil  te donner, car tu n'es pas plus  la taille de
Gunnar, que Mrd n'tait  la tienne. Et nous ferions mieux de payer
tous deux l'argent  Gunnar.

Alors les deux frres demandrent aux hommes de leur pays, ce qu'ils
voulaient donner. Ils rpondirent tous qu'ils donneraient autant que
Hrut voudrait. Allons donc, dit Hskuld,  la hutte de Gunnar, et
payons lui l'argent.

Ils allrent  la hutte de Gunnar et l'appelrent dehors. Il sortit
devant la porte de la hutte et les autres hommes avec lui. Hskuld dit:
Tu vas maintenant prendre l'argent. Gunnar dit: Compte le donc. Je
suis prt  le prendre. Et ils comptrent toute la somme jusqu' la
dernire pice d'argent. Hskuld dit: Jouis en maintenant comme tu l'as
acquis. Alors Gunnar chanta:

Les hommes qui ont acquis de la gloire dans les combats peuvent jouir
de leurs biens sans crainte. Nul ne me disputera mes richesses les armes
 la main. Mais si nous versions le sang  cause d'une femme, mal nous
en prendrait,  nous les vaillants guerriers.

Tu en seras mal rcompens dit Hrut. Il en sera ce qu'il pourra dit
Gunnar. Hskuld et les siens rentrrent dans leurs huttes. Hskuld
roulait ses penses dans sa tte, et il dit  Hrut: N'aurons-nous
jamais vengeance de Gunnar pour s'tre jou de nous?--Cela ne sera
pas, dit Hrut, il en sera puni certainement mais nous n'aurons de part
ni  la vengeance ni au profit. Il est  prvoir cependant qu'il se
tournera vers ceux de notre famille pour demander leur amiti. Et ils
n'en dirent pas plus long.

Gunnar montra l'argent  Njal. Cela a bien march dit Njal.--Et c'est
toi qui as fait cela dit Gunnar.

Les hommes quittrent le ting, et retournrent chez eux, et Gunnar eut
beaucoup d'honneur de cette affaire. Il remit tout l'argent  Unn, et
n'en voulut rien avoir. Mais il dit qu'il lui semblait qu'il pouvait
attendre plus d'aide,  l'avenir, d'elle et de ses parents que de nul
autre. Elle rpondit que c'tait vrai.




XXV


Il y avait un homme nomm Valgard. Il demeurait  Hofi sur la Ranga. Il
tait fils de Jrund le godi, fils de Hrafn le simple, fils de Valgard,
fils d'Aefar, fils de Vemund le muet, fils de Thorolf au long nez, fils
de Thrand le vieux, fils d'Harald aux grandes dents, fils de Hrrek le
briseur d'anneaux. La mre d'Harald aux grandes dents tait Aud, fille
d'Ivar aux longs bras, fils de Halfdan le sage. Le frre de Valgard le
mauvais tait Ulf, godi d'r, de qui sont descendus ceux d'Odda. Ulf,
godi d'r, fut pre de Svart, pre de Lodmund, pre de Sigfus, pre de
Smund le sage. Lodmund fils de Svart fut pre de Grim, pre de
Sverting, pre de Vigdir, mre de Sturla dans la valle. De Valgard est
descendu Kolbein le jeune.

Ces frres, Ulf, godi d'r, et Valgard le mauvais, allrent demander la
main d'Unn, et elle pousa Valgard sans prendre l'avis d'aucun de ses
parents. Mais cela sembla mauvais  Gunnar, et  Njal, et  beaucoup
d'autres; car Valgard tait un homme d'humeur mchante et sans amiti.
Ils eurent ensemble un fils qui s'appela Mrd; et il sera longtemps dans
cette saga. Quand il fut arriv  l'ge d'homme, il fut mauvais pour ses
parents et pire encore pour Gunnar que pour les autres. Il tait
d'esprit rus, et de mauvais conseil.

Il faut maintenant nommer les fils de Njal. L'an s'appelait
Skarphjedin. C'tait un homme grand de taille, fort, bon champion; il
nageait comme un phoque et c'tait le plus agile des hommes, imptueux
et sans peur, prompt  parler et parlant bien, bon skald, et pourtant
matre de lui en toutes choses. Il avait une chevelure brune et frise,
de beaux yeux, le visage ple et dur, le nez de travers et des dents
qu'il dcouvrait en riant, la bouche laide. Et malgr cela le plus beau
guerrier qu'on pt voir.

Le second fils de Njal s'appelait Grim. Il avait les cheveux noirs et le
visage plus beau que Skarphjedin. Il tait grand et fort.

Le troisime fils de Njal s'appelait Helgi. Il tait beau de visage et
il avait de beaux cheveux. C'tait un homme fort et un bon champion. Il
tait sage et rflchi. Aucun des fils de Njal n'tait mari.

Le quatrime fils de Njal s'appelait Hskuld. Il tait btard. Sa mre
s'appelait Hrodny et tait fille d'Hskuld, soeur d'Ingiald de Kelda.

Njal demanda  Skarphjedin s'il voulait se marier. Il dit  son pre de
dcider. Alors Njal demanda pour lui en mariage Thorhild, fille de Hrafn
de Thorolfsfell. Et c'est pourquoi Skarphjedin eut depuis ce moment un
autre domaine. Skarphjedin eut Thorhild et continua quand mme 
demeurer avec son pre.

Pour Grim, Njal demanda Astrid de Djuparbakka. Elle tait veuve et trs
riche. Grim l'eut et demeura aussi avec Njal.




XXVI


Il y avait un homme nomm Asgrim. Il tait fils d'Ellidagrim, fils
d'Asgrim, fils d'ndott le corbeau. Sa mre s'appelait Jorunn et tait
fille de Teit, fils de Ketilbjrn le vieux, de Mosfell. La mre de Teit
tait Helga, fille de Thord Skeggji, fils de Hrap, fils de Bjrn Buna,
fils de Grim seigneur de Sogn. La mre de Jorunn tait Alof, fille de
Bdvar le seigneur, fils de Kari le pirate. Le frre d'Asgrim fils
d'Ellidagrim s'appelait Sigfus. Sa fille tait Thorgerd mre de Sigfus,
pre de Smund le sage. Gauk fils de Trandil tait le frre d'adoption
d'Asgrim. C'tait le plus brave et le plus beau des hommes. Ils se
prirent de querelle, Asgrim et lui; et Asgrim tua Gauk.

Asgrim eut deux fils, et tous deux s'appelaient Thorhal. Ils taient
tous deux de grande esprance. Grim tait le nom d'un autre fils
d'Asgrim. Sa fille s'appelait Thorhalla. C'tait la plus belle des
femmes, et la plus accorte, et elle faisait bien toute chose.

Njal vint  parler avec Helgi son fils et lui dit: J'ai pens  un
mariage pour toi, si tu veux suivre mon conseil.--Je le veux
certainement, dit Helgi, car je sais deux choses, que tu veux ce qui est
bien, et que tu peux beaucoup. Mais de quel ct veux-tu te tourner?
Njal rpondit: Il faut que nous demandions la fille d'Asgrim fils
d'Ellidagrim; car nous aurons fait l le choix le meilleur.




XXVII


Un peu aprs, ils s'en allrent faire la demande en mariage. Ils
chevauchrent vers l'est, passant la Thjorsa et allrent devant eux
jusqu' ce qu'ils fussent arrivs  Tunga. Asgrim tait  la maison, et
il les reut bien; et ils passrent la nuit l. Le jour suivant ils se
mirent  parler ensemble. Alors Njal prsenta sa demande, et il demanda
Thorhalla pour Helgi son fils. Asgrim fit une bonne rponse, et dit
qu'il n'y avait pas d'hommes avec qui il ft plus empress d'entrer en
march qu'avec eux. Aprs cela ils parlrent de l'affaire; et
l'entretien finit de telle sorte qu'Asgrim fiana sa fille  Helgi, et
que le jour de la noce fut fix. Gunnar vint au festin, et beaucoup
d'autres des meilleurs hommes du pays. Et aprs la noce Njal proposa de
prendre comme fils d'adoption Thorhal fils d'Asgrim. Et Thorhal s'en
alla chez Njal et fut avec lui longtemps. Il aimait Njal plus que son
propre pre. Njal lui apprit si bien la loi qu'il devint le premier
homme de loi de l'Islande.




XXVIII


Il vint un vaisseau dans l'embouchure d'Arnarbli, et le vaisseau avait
pour chef Hallvard le blanc, un homme de Vik. Il alla loger  Hlidarenda
et fut avec Gunnar tout l'hiver; et il le priait souvent de voyager 
l'tranger avec lui. Gunnar n'en disait pas grand'chose, mais il
laissait voir que ce n'tait pas tout  fait impossible. Au printemps il
alla  Bergthorshval et demanda  Njal s'il lui semblait qu'il ferait
bien de s'en aller  l'tranger. Il me semble que tu feras bien, dit
Njal: tu te montreras l-bas tel que tu es ici.--Veux-tu veiller  mes
biens, dit Gunnar, pendant que je serai parti? Car je veux que Kolskegg
mon frre vienne avec moi; et je voudrais que pendant ce temps tu eusses
l'oeil sur ma maison avec ma mre.--Je n'y manquerai pas, dit Njal; je
t'aiderai en tout ce que tu voudras.--Grand bien t'en fasse dit
Gunnar. Et il retourne chez lui.

L'homme de l'est vient encore  parler  Gunnar, comme quoi il devrait
aller  l'tranger. Gunnar lui demande s'il a jamais navigu vers
d'autres pays. Il rpond qu'il a navigu vers tous les pays qui sont
entre la Norvge et Gardariki, et j'ai aussi navigu, dit-il, jusqu'au
Bjarmaland. Veux-tu naviguer avec moi vers les pays de l'est? dit
Gunnar.--Je le veux certainement dit-il. Et aprs cela Gunnar dcida
de partir avec lui. Njal prit en sa garde tous les biens de Gunnar.




XXIX


Gunnar partit pour l'tranger, et Kolskegg son frre avec lui. Ils
navigurent jusqu' Tunberg et furent l tout l'hiver. Il y avait eu un
changement de chefs en Norvge, Harald Grafeld tait mort et aussi
Gunhild. Celui qui rgnait alors sur le royaume tait le jarl Hakon fils
de Sigurd, fils d'Hakon, fils de Griotgard. Sa mre s'appelait Bergljot
et tait fille du jarl Thorir le taciturne. La mre de Bergljot
s'appelait Alof Arbot et tait fille d'Harald aux beaux cheveux.

Hallvard demanda  Gunnar s'il voulait aller trouver le jarl Hakon. Je
ne veux pas dit Gunnar.--As-tu un vaisseau long? dit-il.--J'en ai
deux dit Hallvard. Alors je voudrais partir tous deux pour faire la
guerre, dit Gunnar, et rassembler des hommes pour venir avec nous.--Je
veux bien dit Hallvard.

Aprs cela ils s'en allrent  Vik, prirent l deux vaisseaux et
s'apprtrent  partir. Ils taient bien monts en hommes; car on disait
beaucoup de bien de Gunnar.

O veux-tu aller maintenant? dit Gunnar. D'abord au sud  Hising, dit
Hallvard, trouver lvir mon parent.--Que lui veux-tu? dit
Gunnar.--C'est un bon compagnon, dit Hallvard, il nous donnera bien
quelque renfort pour notre expdition.--Allons-y donc dit Gunnar.

Sitt qu'ils furent prts, ils s'en allrent vers l'est,  Hising, et
ils trouvrent l un bon accueil. Peu de temps s'tait pass depuis
l'arrive de Gunnar, qu'lvir faisait dj grand tat de lui. lvir le
questionna sur son voyage. Hallvard rpond que Gunnar veut guerroyer et
gagner des richesses. Ce n'est pas une ide sage, dit lvir, quand vous
n'avez point de monde.--Tu peux y ajouter dit Hallvard. Je veux bien
donner quelque renfort  Gunnar, dit lvir, et quoique tu puisses te
compter dans ma parent, il me semble pourtant que j'aurai plus de
profit avec lui.--Que donneras-tu donc? dit Hallvard.--Deux
vaisseaux longs, l'un  vingt rameurs, l'autre  trente a dit
lvir.--Quelles gens les monteront? dit Hallvard.--Je ferai
l'quipage de l'un avec mes serviteurs, et celui de l'autre avec des
hommes du pays. Mais voici que j'ai appris qu'il y a du trouble dans la
rivire; et je ne sais pas comment vous pourrez vous en aller.--Qui
donc est venu l? dit Hallvard.--Deux frres, dit lvir. L'un
s'appelle Vandil et l'autre Karl; ils sont fils de Snulf le vieux, du
Gautland, dans l'est. Hallvard dit  Gunnar qu'lvir leur a donn des
vaisseaux, et Gunnar s'en rjouit.

Ils s'apprtrent  partir de l. Et quand ils furent prts, ils
allrent trouver lvir et le remercirent. Il leur souhaita bonne chance
et leur dit de se garder de ces deux frres.




XXX


Gunnar descendait vers l'embouchure de la rivire; lui et Kolskegg
taient tous deux sur un vaisseau, et Hallvard sur l'autre. Et voici
qu'ils virent des vaisseaux devant eux. Alors Gunnar dit: Soyons prts,
s'ils viennent sur nous; autrement n'ayons point affaire  eux. Ils
firent comme il avait dit et mirent les vaisseaux en tat de combattre.
Les autres sparrent leurs vaisseaux et firent un passage au milieu.
Gunnar s'avana entre eux.

Vandil saisit un croc de fer et le jeta sur le vaisseau de Gunnar, et il
le tira  lui. lvir avait donn  Gunnar une bonne pe. Gunnar la
brandit (et il n'avait pas mis son casque); il sauta sur l'avant du
vaisseau de Vandil et frappa tout d'abord sur un homme qu'il tua.

Karl mena son vaisseau de l'autre ct et lana un javelot  travers le
vaisseau de Gunnar; et il visait Gunnar au milieu du corps. Gunnar le
voit, et se tourne si vite que l'oeil ne peut le suivre. Il prend le
javelot de la main gauche et le lance sur le vaisseau de Karl; et un
homme qui tait l fut tu.

Kolskegg saisit une ancre et la jette sur le vaisseau de Karl. La pointe
de l'ancre entra dans le bordage et sortit au travers; et le flot noir
entra dans l'ouverture, et tous les hommes, quittant le vaisseau,
sautrent sur les autres.

Gunnar revint d'un bond sur son vaisseau.  ce moment Hallvard
s'approcha, et il se fit alors une grande tuerie. Ceux de Gunnar
voyaient que leur chef tait sans crainte, et chacun faisait ce qu'il
pouvait. Gunnar tantt frappait, tantt lanait des javelots, et nombre
d'hommes reurent la mort de sa main. Kolskegg l'aidait bien. Karl sauta
sur le vaisseau de son frre Vandil, et ils combattirent ensemble tout
le jour. Un moment, sur le vaisseau de Gunnar, Kolskegg prit du repos.
Gunnar le vit et chanta:

Tu as pris plus de soin, vaillant corbeau, des aigles voraces qui
mangent les hommes morts, que de toi-mme. Demain plus d'un viendra ici,
boire le breuvage des loups; mais toi, tandis que tu tires l'pe, tu
souffres les tourments de la soif.

Alors Kolskegg prit une corne pleine de mjd et but. Aprs cela il
recommena  combattre. Et il arriva que les deux frres sautrent sur
le vaisseau de Vandil; et Kolskegg venait le long d'un des bords, et
Gunnar le long de l'autre. Vandil vint  la rencontre de Gunnar, et lui
porta un coup; et l'pe entra dans le bouclier. Gunnar fit tourner
vivement le bouclier, o l'pe tenait, et elle se brisa au dessous de
la poigne. Gunnar frappa  son tour, et il semblait qu'il y et trois
pes en l'air, et Vandil ne savait de quel ct parer. D'un coup
d'pe, Gunnar lui coupa les deux jambes. En mme temps Kolskegg perait
Karl d'un javelot. Aprs cela ils firent beaucoup de butin.

De l ils allrent au Sud, en Danemark, et de l  l'est dans le
Smaland. Et ils se battaient partout, et ils avaient toujours la
victoire. Ils ne revinrent pas  l'automne.

L't suivant, ils allrent  Rafal et trouvrent l des pirates. Ils
les attaqurent et eurent la victoire. Aprs cela ils allrent  l'est,
jusqu' Eysysl et ils restrent l quelques temps sous un promontoire.
Ils virent un homme qui descendait tout seul de la montagne. Gunnar vint
 terre,  la rencontre de l'homme, et ils parlrent ensemble. Gunnar
lui demanda son nom, il se nommait Tofi. Gunnar demanda ce qu'il
voulait. C'est toi que je cherche, dit-il; il y a ici des vaisseaux de
guerre  l'ancre de l'autre ct du promontoire, et je vais te dire qui
les commande. Deux frres les commandent: l'un s'appelle Hallgrim et
l'autre Kolskegg. Je sais qu'ils sont grands hommes de guerre; et je
sais aussi qu'ils ont des armes si bonnes qu'il ne s'en trouve pas de
pareilles. Hallgrim a une hallebarde qu'il a fait ensorceler, de sorte
que nulle autre arme que cette hallebarde ne pourra lui donner la mort.
Et il y a ceci encore: c'est qu'il sait tout d'abord quand la hallebarde
doit aller au combat; car alors elle rsonne si fort qu'on l'entend de
loin; si grande est la vertu qu'il y a en elle. Alors Gunnar chanta:

Je l'aurai bientt, cette hallebarde, quand j'aurai tu le guerrier
terrible. J'entasserai les morts, et les armes rsonneront sur les
casques. Alors je m'en irai sur le coursier d'Endil [vaisseau], quand
les sorciers auront perdu la vie dans la tempte de Sigar [bataille].

Kolskegg, dit Tofi, a une pe courte. C'est l'arme la meilleure qu'on
puisse voir. Ils ont du monde, un tiers de plus que vous. Ils ont aussi
beaucoup de butin qu'ils ont mis en sret  terre et je sais au juste
o il est. Ils ont envoy un vaisseau pour vous pier, le long du
promontoire, et ils savent que vous tes l. Ils font maintenant de
grands apprts de combat, et ils veulent tomber sur vous, sitt qu'ils
auront fini. Vous n'avez donc que deux choses  faire: ou vous en aller
tout de suite, ou vous prparer  combattre le plus vite que vous
pourrez. Mais si vous avez la victoire, je vous mnerai l o est tout
le butin.

Gunnar lui donna un anneau d'or. Puis il alla vers ses hommes et leur
dit qu'il y avait des vaisseaux de guerre de l'autre ct du
promontoire: et ils savent dj que nous sommes l. Prenons donc nos
armes et prparons toutes choses vite et bien; car il y a du butin 
gagner. Ils firent donc leurs prparatifs. Et sitt qu'ils sont prts,
ils voient des vaisseaux qui viennent  eux. La bataille s'engage, et
ils combattent longtemps, et il se fait une grande tuerie. Gunnar tuait
quantit d'hommes. Ceux d'Hallgrim sautrent sur le vaisseau de Gunnar.
Gunnar vint  la rencontre d'Hallgrim. Hallgrim pointa sur lui sa
hallebarde. Il y avait une poutre en travers du vaisseau, et Gunnar
sauta en arrire, par dessus la poutre. Son bouclier restait devant, et
la hallebarde de Halgrim y entra, et dans la poutre aprs. Gunnar donna
un coup d'pe sur le bras d'Hallgrim, et le bras fut paralys, mais
l'pe ne mordait pas; alors la hallebarde tomba  terre. Gunnar la prit
et transpera Halgrim. Puis il chanta:

Je l'ai tu, le grand tueur d'hommes. Il levait son pe comme un
clair dans le combat. J'ai appris aux pays lointains la vertu des armes
magiques d'Hallgrim. Tous les vaillants hommes sauront comment elle est
venue en ma puissance, la hallebarde qui nourrit les loups. Voici
qu'elle me suivra dans les combats jusqu' la fin de ma vie.

Et Gunnar tint son serment, et il porta la hallebarde tant qu'il vcut.

Les deux Kolskegg combattaient l'un contre l'autre, et c'tait chose
douteuse de savoir de quel ct la chance tournerait. Alors Gunnar
approcha et donna  Kolskegg le coup de la mort.

Aprs cela les pirates demandrent merci. Gunnar consentit  leur
demande. Il fit reconnatre les morts, et prit le butin qui tait  eux.
Mais  ceux  qui il avait fait merci, il donna leurs armes et leurs
vtements, et leur dit de retourner dans leurs pays. Ils s'en allrent,
et Gunnar prit tout le butin qu'ils laissaient derrire eux.

Tofi vint trouver Gunnar aprs la bataille et lui offrit de le conduire
au butin que les pirates avaient mis en sret, et il dit qu'il y en
avait plus, et du meilleur, que celui qu'ils avaient pris jusque l.
Gunnar dit qu'il voulait bien. Il alla  terre avec Tofi. Tofi marchait
le premier, vers le bois, et Gunnar derrire lui. Ils vinrent  un
endroit o il y avait beaucoup de bois amoncel. Tofi dit que le butin
tait dessous. Ils trent le bois et trouvrent dessous de l'or et de
l'argent, des vtements et de bonnes armes. Ils portrent ce butin
jusqu'aux vaisseaux.

Gunnar demanda  Tofi comment il voulait tre rcompens. Tofi rpondit:
Je suis un homme de race danoise, et je dsire que tu me ramnes vers
mes parents. Gunnar demanda comment il se trouvait dans les pays de
l'est. J'ai t pris par des pirates, dit Tofi, et ils m'ont jet 
terre ici  Eysysl, et j'y suis rest depuis lors.




XXXI


Gunnar le prit avec lui et dit  Kolskegg et  Hallvard: Nous devrions
maintenant aller en Norvge. Ils furent contents de cela et dirent que
c'tait  lui de dcider. Gunnar fit donc voile loin du pays de l'est
avec beaucoup de butin. Il avait dix vaisseaux, il les amena  Heidabr
en Danemark. Le roi Harald fils de Gorm, rgnait dans ce pays. On lui
parla de Gunnar, et on lui disait qu'il n'avait pas son pareil en
Islande. Et le roi lui envoya ses hommes pour le prier de venir le voir.
Gunnar alla tout de suite trouver le roi. Le roi le reut bien, et le
fit asseoir  ct de lui. Gunnar fut l un demi-mois. Le roi prenait
plaisir  faire lutter Gunnar contre ses hommes en toutes sortes de
prouesses; et il n'y en avait pas un qui en une seule prouesse ft son
gal. Le roi dit  Gunnar; Il me semble que nulle part on ne trouverait
ton pareil. Et il lui offrit de lui donner une femme et beaucoup de
terres  gouverner, s'il voulait s'tablir l. Gunnar remercia le roi de
son offre et dit: Je veux d'abord aller en Islande trouver mes amis et
mes parents.--Alors tu ne reviendras jamais vers nous dit le
roi,--Le destin dcidera, seigneur dit Gunnar. Gunnar donna au roi un
bon vaisseau long et beaucoup d'autres choses prcieuses, qu'il avait
prises en guerroyant. Le roi lui donna son vtement d'honneur et des
gants brods d'or, et un bandeau pour le front, avec un bouton d'or
dessus et un bonnet russe.

Gunnar partit, et vint au nord,  Hising. lvir le reut  bras ouverts.
Il rendit  lvir ses vaisseaux, et dit que c'tait sa part de butin.
lvir prit les trsors et dit que Gunnar tait un bon compagnon, et il
le pria de rester l quelque temps. Hallvard demanda  Gunnar s'il
voulait aller trouver le jarl Hakon. Gunnar dit qu'il avait cela en
tte: car maintenant j'ai fait quelque peu mes preuves; et je n'en
tais pas l, quand tu m'as propos cela d'abord.

Aprs cela ils s'apprtrent  partir et s'en allrent au nord 
Thrandheim trouver le jarl Hakon. Il reut bien Gunnar et le pria de
rester avec lui pendant l'hiver. Gunnar consentit  cela. Tous les
hommes qui taient l pensaient grand bien de lui. Aprs la fte de Jol
le jarl lui donna un anneau d'or. Gunnar prit de l'inclination pour
Bergljot, parente du jarl; et on voyait bien  l'air du jarl, qu'il la
lui aurait donne  pouser, si Gunnar avait demand cela si peu que ce
ft.




XXXII


Au printemps le jarl demanda  Gunnar quel projet il avait en tte.
Gunnar dit qu'il voulait aller en Islande. Le jarl dit que l'anne avait
t mauvaise dans le pays et il y aura peu de vaisseaux qui s'en iront
au loin: pourtant tu auras de la farine et du bois sur ton vaisseau,
tant que tu en voudras. Gunnar le remercia et mit son vaisseau au plus
vite en tat de partir. Hallvard partit avec lui et Kolskegg.

Ils arrivrent de bonne heure, en t, et dbarqurent  Arnarbli, et
c'tait avant le ting. Gunnar quitta son vaisseau et chevaucha tout
droit chez lui; il laissa des hommes pour dcharger le vaisseau, et
Kolskegg vint avec lui. Quand ils arrivrent  la maison, leurs hommes
furent joyeux de les voir. Ils taient doux avec leurs gens, et ils
n'avaient pas plus de hauteur qu'avant leur absence.

Gunnar demanda si Njal tait chez lui. On lui dit qu'il y tait. Il fit
alors amener son cheval et s'en alla  Bergthorshval et Kolskegg avec
lui. Njal fut joyeux de leur arrive et les pria de rester l pendant la
nuit. Ils le firent, et Gunnar lui conta ses voyages. Njal dit qu'il
tait maintenant le plus vaillant de tous et tu as fait tes preuves en
maint endroit. Mais tu en feras encore davantage  partir d'aujourd'hui;
car beaucoup de gens seront jaloux de toi.--Je voudrais tre bien avec
tous dit Gunnar.--Il arrivera beaucoup de choses, dit Njal, et tu
auras souvent  te dfendre.--J'aurai ceci pour moi, dit Gunnar, que
le bon droit sera de mon ct.--Et il en sera ainsi, dit Njal, si tu
n'as pas  payer pour d'autres.

Njal demande  Gunnar s'il pense  aller au ting. Gunnar dit qu'il ira,
et demande si Njal doit y aller. Mais Njal dit qu'il n'y songe pas et
j'aurais voulu que tu fisses de mme ajoute-t-il.

Gunnar revint chez lui; avant de partir il fit  Njal de beaux prsents
et le remercia d'avoir pris soin de ses biens. Kolskegg son frre le
pressait d'aller au ting: Ta gloire s'tendra au loin, disait-il; car
plus d'un viendra l pour te voir.--Ce n'est gure mon habitude, dit
Gunnar, de me donner en spectacle; mais c'est une bonne chose,  ce
qu'il me semble, de rencontrer de braves gens.

Hallvard tait arriv  son tour, et il offrit d'aller au ting avec eux.




XXXIII


Gunnar monta  cheval, et les autres avec lui, pour aller au ting. Et
quand ils arrivrent, ils taient si bien quips, qu'il n'y en avait
pas un seul l qui ft quip de mme; et les hommes sortaient de toutes
les huttes et s'merveillaient de les voir.

Gunnar chevaucha jusqu'aux huttes de ceux de la Ranga, et il demeura l
avec ses parents. Beaucoup d'hommes venaient le trouver et lui demander
des nouvelles. Il tait avec tout le monde affable et gai, et disait 
chacun ce qu'il voulait savoir.

Il arriva, un jour, que Gunnar venait du tertre de la loi. Il passait
devant la hutte de ceux de Mosfell. Il vit des femmes venir  sa
rencontre, et elles taient vtues de beaux habits. Celle qui tait en
tte tait la mieux vtue de toutes. Et quand ils se rencontrrent, elle
parla tout de suite  Gunnar. Il lui rendit son salut et demanda qui
elle tait. Elle dit qu'elle se nommait Halgerd et qu'elle tait fille
d'Hskuld fils de Dalakol. Elle lui parlait hardiment, et elle le pria
de lui conter ses voyages. Et il dit qu'il ne pouvait pas refuser de
l'entretenir. Alors ils s'assirent et parlrent ensemble. Elle tait
vtue ainsi: elle avait une robe rouge, tout  fait magnifique. Elle
avait par-dessus un grand manteau d'carlate, orn de galons au bord.
Ses cheveux tombaient sur sa poitrine, et ils taient longs et beaux.
Gunnar avait sur lui le vtement d'honneur que le roi Harald fils de
Gorm lui avait donn. Il avait au bras l'anneau de Hakon. Ils parlrent
longtemps tout haut. Ils en vinrent l qu'il demanda si elle n'tait pas
marie. Elle dit qu'elle ne l'tait pas et il n'y en a pas beaucoup qui
en courraient la chance, dit-elle.--Penses-tu que nul n'est assez bon
pour toi? dit-il.--Ce n'est pas cela, dit-elle; mais il faut que je
sois prudente dans mon choix.--Comment rpondrais-tu si je te
demandais en mariage? dit Gunnar.--Tu n'y penses pas dit-elle.--Tu
te trompes dit-il.--Si c'est vraiment ton ide, dit-elle, va trouver
mon pre. Et aprs cela ils cessrent l'entretien.

Gunnar alla tout droit  la hutte de ceux des valles; il trouva des
hommes dehors devant la hutte, et demanda si Hskuld tait dedans. Et
ils dirent qu'il y tait certainement. Gunnar entra. Hskuld et Hrut le
reurent bien. Il s'assit entre eux deux, et il ne semblait pas  leur
conversation, qu'il y et eu entre eux la moindre inimiti. Le discours
de Gunnar en vint l, qu'il demanda quelle rponse les deux frres lui
feraient, s'il prtendait  la main d'Halgerd. Une bonne, dit Hskuld,
si tu y as bien pens. Gunnar dit que c'tait tout  fait srieux mais
nous nous sommes quitts la dernire fois de telle manire, que bien des
gens penseront qu'il vaudrait mieux ne pas faire d'alliance entre
nous.--Que te semble de ceci, Hrut, mon frre? dit Hskuld. Hrut
rpondit: Il me semble que ce ne serait pas un mariage bien
assorti.--Qu'y trouves-tu  redire? dit Gunnar. Hrut dit: Je vais te
rpondre l dessus selon la vrit: Tu es un vaillant homme, et un homme
d'honneur, mais elle, elle est trompeuse, et je ne veux te faire tort en
rien.--Grand bien t'en fasse, dit Gunnar, mais je tiendrai ceci pour
vrai, que vous vous rappelez notre ancienne querelle, si vous ne voulez
pas m'accorder ma demande.--Ce n'est pas cela, dit Hrut; c'est plutt
parce que je vois que tu ne sauras pas lui tenir tte. Mais si nous ne
faisons pas le march, nous voulons pourtant tre tes amis. Gunnar dit:
J'ai pari avec elle, et elle n'est pas loigne de cette ide. Hrut
dit: Je sais que c'est ainsi, et que tous les deux vous en avez envie.
C'est vous deux aussi qui courez le plus de risques, quant  la manire
dont cela tournera. Et Hrut dit  Gunnar, sans que Gunnar l'et
demand, tout ce qui concernait l'humeur d'Halgerd. Et Gunnar fut
d'abord d'avis que tout n'tait pas comme il aurait fallu. Et pourtant
il arriva  la fin que leur march fut conclu.

Alors on envoya chercher Halgerd, et on parla de l'affaire, elle tant
prsente. Ils firent comme la premire fois, et la laissrent se fiancer
elle-mme. On convint que la noce se ferait  Hlidarenda, et que la
chose serait d'abord tenue secrte; mais il arriva que chacun le sut.

Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il alla tout droit trouver
Njal et lui dit son march. Njal prit la chose tristement. Gunnar lui
demanda ce qu'il voyait l-dedans de si peu sage. Njal rpondit: Il
viendra d'elle toute sorte de mal, si elle arrive ici dans
l'est.--Jamais elle ne gtera notre amiti dit Gunnar. Mais il ne
s'en faudra pas de beaucoup, dit Njal, et tu auras plus d'une fois 
payer l'amende pour elle. Gunnar invita Njal  la noce, et tous ceux de
chez lui qu'il voudrait pour l'accompagner. Njal promit de venir. Aprs
cela Gunnar s'en alla chez lui. Et il chevauchait par tout le district
pour inviter les gens.




XXXIV


Il y avait un homme nomme Thrain. Il tait fils de Sigfus, fils de
Sighvat le rouge. Il demeurait  Grjota dans le Fljotshlid. Il tait
parent de Gunnar et c'tait un homme de grande importance. Il avait pour
femme Thorhild Skaldkona. Elle avait une mchante langue et faisait des
vers moqueurs sur les gens. Thrain l'aimait peu. Il fut invit  la noce
 Hlidarenda, et sa femme devait recevoir les htes avec Bergthora fille
de Skarphjedin, femme de Njal.

Ketil tait le nom du second fils de Sigfus. Il demeurait  Mrk, 
l'est du Markarfljot. Il avait pour femme Thorgerd fille de Njal.

Le troisime fils de Sigfus s'appelait Thorkel, le quatrime Mrd, le
cinquime Lambi, le sixime Sigmund, le septime Sigurd. Ils taient
tous parents de Gunnar, et vaillants champions. Gunnar les avait tous
invits  la noce. Il avait invit aussi Valgard le rus, et Ulf godi
d'r et leur fils Runolf et Mrd.

Hskuld et Hrut arrivrent, et beaucoup d'hommes avec eux. Il y avait l
les fils d'Hskuld, Thorleik et Olof. La fiance venait avec eux, et
aussi Thorgerd sa fille, la plus jolie femme qu'on pt voir. Elle tait
alors ge de quatorze hivers. Il y avait beaucoup d'autres femmes avec
elles. L tait Thorhalla fille d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et les deux
filles de Njal, Thorgerd et Helga.

Gunnar avait dj beaucoup de monde, et il plaa ainsi ses hommes: il
s'assit au milieu du banc, et aprs lui, du ct du dedans, Thrain fils
de Sigfus, puis Ulf godi d'r, puis Valgard le rus, puis Mrd et
Runolf, puis les fils de Sigfus. Lambi venait le dernier.  ct de
Gunnar, vers le dehors, s'assit Njal, puis Skarphjedin, puis Helgi, puis
Grim, puis Hskuld, puis Haf le sage, puis Ingjald de Kelda, puis les
fils de Thorir, qui venaient de l'est, de Holti. Thorir voulut tre le
dernier parmi les htes d'importance; et ainsi chacun trouva bon d'tre
assis o il tait.

Hskuld s'tait assis en face au milieu du banc et ses fils aprs lui,
vers le dedans. Hrut tait  ct d'Hskuld, vers le dehors. Et on n'a
pas dit comment les autres taient rangs.

La fiance tait assise au milieu du banc du fond. Elle avait d'un ct
sa fille Thorgerd. De l'autre ct s'assit Thorhalla fille d'Asgrim fils
d'Ellidagrim. Thorhild s'occupait des htes, et elle et Bergthora
mettaient les viandes sur la table. Thrain fils de Sigfus dvorait des
yeux Thorgerd fille de Glum. Sa femme Thorhild voit cela. Elle se met en
colre et lui chante ce couplet:

Te voil bouche bante, Thrain. Tes yeux vont de travers.

Thrain se leva de table aussitt. Il nomma des tmoins et se dclara
spar de Thorhild: Je ne veux plus, dit-il, de ses vers moqueurs ni
des mauvaises paroles qu'elle me dit. Et il tait si fort en colre
qu'il ne voulut pas rester  la noce, si on ne la renvoyait: ainsi
fit-on et elle s'en alla.

Et maintenant les hommes taient assis, chacun  sa place, et ils
buvaient et taient joyeux. Alors Thrain se mit  dire: Je n'ai pas
besoin de parler en secret de ce que j'ai en tte: je veux te demander
ceci, Hskuld fils de Dalakol: veux-tu me donner en mariage Thorgerd ta
petite-fille?--Je ne sais pas, dit Hskuld, il me semble qu'il y a peu
de temps que tu t'es spar de celle que tu avais avant; et puis quel
homme est-il, Gunnar? Gunnar rpondit: Je ne veux pas parler de lui,
car il est de ma famille. Mais parle, toi, Njal, et tous te croiront.
Njal dit: Voil ce qu'il y a  dire de cet homme: Il est riche en
biens, et accompli en toutes choses, et c'est un homme de grande
importance; et  cause de cela vous pouvez bien entrer en march avec
lui. Alors Hskuld dit: Que te semble de ceci, Hrut, mon frre? Hrut
rpondit: Tu peux bien faire le march, c'est un bon parti pour elle.
Ils parlent donc ensemble des conditions du march, et ils sont bientt
d'accord sur toutes choses.

Alors Gunnar se leva, et Thrain aussi, et ils allrent vers le banc du
fond. Gunnar demanda  la mre et  la fille si elles voulaient dire oui
 ce march. Elles dirent qu'elles n'avaient pas envie de le rompre, et
Halgerd fiana sa fille Thorgerd. Alors les femmes changrent entre
elles. Thorhalla s'assit entre les deux fiances. La noce continua
joyeusement. Et quand ce fut fini, Hskuld et les siens montrent 
cheval et s'en allrent  l'ouest, et ceux de la Ranga retournrent dans
leur pays. Gunnar fit  beaucoup de gens de beaux prsents, et cela le
rendit trs considr. Halgerd prit la haute main sur la maison et elle
tait avide et querelleuse. Thorgerd gouvernait  Grjota, et c'tait une
bonne mnagre.




XXXV


C'tait la coutume entre Gunnar et Njal que chaque hiver,  tour de
rle, l'un des deux invitait l'autre  passer l'hiver chez lui, et
c'tait  cause de leur grande amiti. Cette anne l Gunnar avait 
recevoir l'hospitalit chez Njal, et ils partirent, lui et Halgerd, pour
Bergthorshval. Helgi et sa femme n'taient pas  la maison. Njal reut
bien Gunnar et sa femme. Et ils taient l depuis quelque temps quand
Helgi revint avec sa femme Thorhalla. Alors Bergthora alla au banc du
fond, et Thorhalla avec elle, et Bergthora dit  Halgerd: Il faut que
tu fasses place  cette femme. Elle rpondit: Je ne ferai place 
personne; car je ne suis pas une femme de peu qu'on met dans les
coins--C'est moi qui commande ici dit Bergthora. Aprs cela Thorhalla
s'assit. Bergthora vint  la table avec le bassin  laver les mains.
Halgerd prit la main de Bergthora et dit: Vous allez bien ensemble,
Njal et toi; tu as un ongle crochu  chaque doigt, et lui n'a point de
barbe.--C'est vrai, dit Bergthora, mais nous ne nous en faisons point
de reproches l'un  l'autre; pour toi, ton mari Thorvald n'tait pas
sans barbe, et pourtant tu l'as fait tuer.--Il me sert de peu, dit
Halgerd, d'avoir pour mari l'homme le plus brave d'Islande, si tu ne
venges pas cela, Gunnar! Gunnar se leva d'un bond; il quitta la table
et dit: Je m'en vais chez moi; et toi tu ferais mieux de te disputer
avec tes gens que dans la maison des autres. Je suis redevable  Njal de
toutes sortes d'honneurs, et je n'ai pas envie d'tre ton jouet. Aprs
cela, ils s'en allrent chez eux. Sache une chose, Bergthora, dit
Halgerd, c'est que nous n'en avons pas fini. Et Bergthora lui rpondit
que son affaire n'en serait pas meilleure. Gunnar ne disait rien. Il
revint  Hlidarenda et resta chez lui tout le long de l'hiver.

Et maintenant l't s'approche et vient le moment d'aller au ting.




XXXVI


Gunnar partit pour le ting. Avant de monter  cheval, il dit  Halgerd:
Tiens-toi tranquille pendant que je serai loin de chez moi, et ne
montre pas de mchancet  mes amis, quand tu auras affaire 
eux.--Que les mauvais esprits emportent tes amis. dit-elle. Gunnar
partit pour le ting. Il voyait qu'il n'tait pas possible d'avoir de
bonnes paroles avec elle.

Njal alla au ting et tous ses fils avec lui.

Il faut dire maintenant ce qui arriva chez eux. Njal et Gunnar avaient
un bois en commun  Raudaskrida. Ils n'avaient pas fait de partage, et
chacun d'eux avait coutume d'en abattre autant qu'il lui en fallait, et
jamais l'un des deux n'avait fait de reproche  l'autre l-dessus.
L'intendant d'Halgerd s'appelait Kol. Il tait avec elle depuis
longtemps et c'tait le plus mchant homme qu'on pt voir.

Il y avait un homme nomm Svart. C'tait le serviteur de Njal et de
Bergthora, et ils l'aimaient beaucoup. Bergthora lui dit d'aller 
Raudaskrida et de couper du bois: et je t'enverrai des hommes pour
l'apporter  la maison. Svart rpond qu'il fera ce qu'elle lui a
ordonn. Il s'en va  Raudaskrida. L, il se met  couper du bois; et il
devait rester l une semaine.

Il vient des mendiants  Hlidarenda. Ils arrivaient de l'est, du
Markarfljot, et ils dirent que Svart tait  Raudaskrida, qu'il coupait
du bois, et faisait beaucoup de besogne. Bergthora a donc envie, dit
Halgerd, de me voler tant qu'elle pourra; mais je vais faire en sorte
que Svart ne coupera plus de bois. Ranveig l'entendit, la mre de
Gunnar, et elle dit: Nous avons eu pourtant de bonnes mnagres dans
notre pays de l'est, mais elles ne s'occupaient pas de faire tuer les
gens.

La nuit se passa. Au matin, Halgerd alla trouver Kol et lui dit: J'ai
de l'ouvrage pour toi et elle lui donna une hache. Va-t'en 
Raudaskrida. L, tu trouveras Svart.--Que ferai-je de lui?
dit-il.--Tu le demandes, dit-elle, toi qui es le plus mchant des
hommes? Tu le tueras.--Je le ferai, dit-il, mais il est  croire que
j'y laisserai ma vie.--Tu te fais des montagnes de toutes choses,
dit-elle, et cela ne te convient gure, quand j'ai parl pour toi en
toute occasion. J'aurai quelqu'autre pour faire cela, si tu n'oses pas.
Kol prit la hache, et il tait fort en colre. Il monta sur un cheval
qui tait  Gunnar et chevaucha vers l'est jusqu'au Markarfljot. L il
descendit et resta  attendre dans le bois que les gens eussent emport
le bois coup, et que Svart ft rest seul. Alors Kol courut  lui et
dit: Il y a des gens qui savent frapper plus fort que toi et il
abattit la hache sur sa tte et lui donna le coup de la mort.

Aprs cela il revient  la maison et conte le meurtre  Halgerd. Grand
bien t'en fasse, dit-elle; et je vais prendre soin de toi en sorte qu'il
ne t'arrivera point de mal.--Il se peut, dit-il, et pourtant c'est
autre chose que j'ai rv avant de faire le coup.

Et maintenant les gens arrivent dans le bois et trouvent Svart tu et le
rapportent  la maison.

Halgerd envoya un homme au ting, pour dire le meurtre  Gunnar. Gunnar
ne dit pas un mot de blme sur Halgerd devant le messager, et les gens
ne savaient pas si cela lui semblait bien ou mal. Un peu aprs il se
leva et dit  ses hommes de venir avec lui.

Ainsi firent-ils, et ils allrent  la hutte de Njal. Gunnar envoya un
homme dire  Njal de sortir. Njal sortit aussitt, et ils se mirent 
parler, Gunnar et lui. Gunnar dit: J'ai  t'annoncer un meurtre: c'est
Halgerd ma femme qui a fait faire cela, et c'est Kol mon intendant qui a
tu l'homme, mais celui qui a t tu est Svart ton serviteur. Njal se
taisait, pendant que Gunnar contait l'histoire. Alors il dit: Prends
garde de la laisser faire  sa tte en toutes choses. Gunnar dit:
Prononce toi-mme la sentence. Njal dit: Tu auras de la peine  payer
l'amende pour tous les mauvais tours d'Halgerd; et une autre fois cela
laissera plus de traces qu'ici, o c'est entre nous deux; ici mme il
s'en faudra de beaucoup que tout soit bien; et nous aurons besoin de
nous rappeler tous deux les bonnes paroles d'autrefois; je prvois que
tu t'en tireras; et pourtant tu en auras de grands ennuis.

Njal pronona lui-mme la sentence, comme Gunnar le lui offrait; il dit:
Je ne pousserai pas les choses  l'extrme dans cette affaire: tu
payeras douze onces d'argent; mais j'ajouterai ceci: s'il vient de chez
nous quelque chose sur quoi vous ayez  prononcer, il ne faudra pas nous
faire de plus mauvaises conditions. Gunnar dit que c'tait juste. Il
compta la somme, et aprs cela il monta  cheval et retourna chez lui.

Njal revint du ting et ses fils avec lui. Bergthora vit l'argent et dit:
Voil une affaire bien arrange; niais il faudra en payer autant pour
Kol avant qu'il soit longtemps.

Gunnar revint du ting et fit des reproches  Halgerd. Elle dit que bien
des hommes qui valaient mieux que Svart taient sous terre sans qu'on
et pay d'amende pour eux. Mne tes entreprises comme tu l'entends,
dit Gunnar, mais c'est  moi de dcider comment il faut arranger
l'affaire. Halgerd ne cessait de se vanter du meurtre de Svart et
Bergthora n'aimait pas cela.

Njal alla  Thorolfsfell, et ses fils avec lui, pour visiter son
domaine. Ce mme jour il arriva que Bergthora tait dehors; elle vit un
homme qui venait vers la maison, mont sur un cheval noir. Elle resta
l, sans rentrer. Elle ne connaissait pas cet homme. Il avait un pieu 
la main, et une pe courte pendait  son ct. Elle lui demanda son
nom. Je m'appelle Atli dit-il. Elle demanda d'o il tait. Je suis du
pays des fjords de l'est dit-il.--O vas-tu? dit-elle. Je suis sans
domicile, dit-il, et je venais trouver Njal et Skarphjedin, et savoir
s'ils voudraient me prendre chez eux.--Que saurais-tu bien faire?
dit-elle. Je travaille aux champs, et je sais faire encore bien
d'autres choses, dit-il, mais je ne te cacherai pas que je suis d'un
naturel violent, et je suis cause que bien des gens ont eu des blessures
 bander.--Je ne te blmerai pas de n'tre pas un poltron dit
Bergthora. Atli dit: As-tu donc quelque chose  dire ici?--Je suis la
femme de Njal, dit-elle, et je puis prendre des serviteurs aussi bien
que lui.--Veux-tu me prendre? dit-il.--Je le ferai, dit-elle,  une
condition, c'est que tu feras tout ce que je te commanderai, quand mme
je t'enverrais tuer un homme.--Tu ne manques pas de gens  tes ordres,
dit-il, et tu n'as pas besoin de moi pour cela.--Je ferai en cela
comme je l'entendrai, dit-elle.--Faisons donc le march de la manire
que tu veux dit-il. Et elle le prit  son service.

Njal revint et ses fils avec lui. Njal demanda  Bergthora qui tait cet
homme. C'est ton serviteur, dit-elle, et je l'ai pris  mon service,
parce qu'il a l'air prompt  la besogne.--Il se peut qu'il en fasse
beaucoup, dit Njal, mais je ne sais si elle sera bonne. Skarphjedin
prit Atli en amiti.

Quand vint l't, Njal alla au ting, et ses fils avec lui. Gunnar tait
au ting. Comme il quittait sa maison, Njal prit une bourse pleine
d'argent. Quel argent est-ce l, pre? demanda Skarphjedin. C'est
l'argent, dit Njal, que Gunnar m'a pay pour notre serviteur l't
dernier.--Il te servira  quelque chose, dit Skarphjedin, et il riait
en disant cela.




XXXVII


Voici maintenant ce qui arriva  la maison de Njal. Atli demanda 
Bergthora ce qu'il ferait ce jour l. J'ai de l'ouvrage pour toi,
dit-elle, tu vas aller chercher Kol jusqu' ce que tu le trouves; car il
faut que tu le tues aujourd'hui, si tu veux faire ma volont.--Cela se
trouve bien, dit Atli, car nous sommes tout deux de mchants vauriens.
Je vais m'y prendre de telle sorte qu'un de nous deux mourra.--Bonne
chance, dit Bergthora; tu n'auras pas travaill pour rien.

Il alla prendre ses armes et son cheval, et partit. Il chevaucha
jusqu'au Fljotshlid, l il rencontra des hommes qui venaient de
Hlidarenda. C'taient des habitants de Mrk, dans l'est. Ils demandrent
 Atli o il allait. Il dit qu'il courait aprs une vieille rosse.
C'est une petite besogne pour un homme comme toi, dirent-ils, mais il
faudrait demander  ceux qui ont t sur pied cette nuit.--Qui
sont-ils dit Atli.--Kol l'assassin, le serviteur d'Halgerd,
dirent-ils; il vient du pturage et il a veill toute la nuit.--Je ne
sais si j'oserai aller le trouver, dit Atli; il a mauvais caractre, et
le dommage d'autrui devrait me rendre prudent.--Tes yeux disent
pourtant, rpondirent-ils, que tu n'as pas peur de grand'chose et ils
lui montrrent o tait Kol.

Alors Atli donne des perons  son cheval et part  toute vitesse. Il
rencontre Kol et lui dit: La besogne avance-t-elle?--Cela ne te
regarde pas, vaurien, rpond Kol, ni aucun de ceux qui sont l d'o tu
viens.--Il te reste encore  faire le plus dur, dit Atli, c'est de
mourir. Et aprs cela Atli pointa son pieu sur lui, et l'atteignit au
milieu du corps. Kol avait brandi sa hache et l'avait manqu. Il tomba
de cheval et mourut sur le champ.

Atli se remit en route. Il rencontra des gens d'Halgerd et leur dit:
Allez l-bas o est le cheval, et occupez-vous de Kol. Il est tomb de
cheval, et il est mort.--Est-ce-toi qui l'as tu? dirent-ils. Il
rpondit: Halgerd pensera bien qu'il ne s'est pas tu tout seul. Aprs
cela il retourna  la maison et dit le meurtre  Bergthora. Bergthora
approuve son ouvrage, et les paroles qu'il a dites. Je ne sais, dit
Atli, ce qu'en pensera Njal.--Il en prendra son parti, dit-elle, et je
vais t'en donner une preuve: il a emport au ting l'argent que nous
avons reu pour l'esclave l't pass; et maintenant cet argent va
servir pour Kol. Mais l'arrangement fait, tu feras bien pourtant de
prendre garde  toi; car Halgerd ne gardera jamais de paix
jure.--Enverras-tu quelqu'un  Njal, dit Atli, pour lui dire la
chose?--Non, dit-elle, j'aimerais mieux qu'il n'y et pas d'amende 
payer pour Kol. Et ils n'en dirent pas davantage.

On dit  Halgerd le meurtre de Kol et les paroles d'Atli. Elle dit
qu'Atli aurait sa rcompense, et elle envoya un homme au ting pour dire
 Gunnar le meurtre de Kol. Gunnar ne rpondit pas grand'chose et envoya
un homme le dire  Njal. Njal ne rpondit rien: Nos esclaves sont
d'autres hommes qu'au temps pass, dit Skarphjedin; ils se battaient
alors, et personne ne s'en inquitait; maintenant il faut qu'ils se
tuent et il riait.

Njal prit la bourse pleine d'argent qui pendait  un clou dans la hutte,
et sortit. Ses fils taient avec lui. Ils allrent  la hutte de Gunnar.
Skarphjedin dit  un homme qui tait debout  la porte de la hutte: Va
dire  Gunnar que mon pre veut lui parler. L'homme le dit  Gunnar.
Gunnar sortit aussitt et fit bon accueil  Njal et  ses fils. Ensuite
ils entrrent en conversation. C'est une mauvaise chose, dit Njal, que
ma femme ait rompu la paix et fait tuer ton serviteur.--Elle n'en aura
pas de reproches de moi dit Gunnar.--Prononce toi-mme la sentence
dit Njal--Je le ferai, dit Gunnar; mettons-les tous deux, Svart et Kol,
au mme prix l'un que l'autre: tu me paieras douze onces d'argent. Njal
prit la bourse pleine d'argent et la remit  Gunnar. Gunnar reconnut
l'argent, et c'tait le mme qu'il avait pay  Njal. Njal retourna  sa
hutte, et ils furent aprs cela aussi bons amis qu'avant.

Quand Njal revint chez lui, il fit des reproches  Bergthora. Elle
rpondit qu'elle ne cderait jamais devant Halgerd.

Halgerd fit de grands reproches  Gunnar pour avoir fait la paix au
sujet du meurtre. Gunnar dit qu'il ne se brouillerait jamais avec Njal
ni avec ses fils. Elle se fcha beaucoup. Gunnar n'y fit pas attention.
Ils passrent ainsi une demi-anne, sans que rien de nouveau arrivt.




XXXVIII


Au printemps, Njal dit  Atli: Tu devrais t'en aller aux fjords de
l'est, car Halgerd en veut  ta vie.--Je n'ai pas peur de cela, dit
Atli; et je veux rester ici, si j'ai le choix.--Ce n'est pourtant pas
sage dit Njal.--J'aime mieux tre tu dans ta maison que de changer de
matre, dit Atli. Mais je veux te demander une chose: si je suis tu,
qu'on ne paye pas pour moi comme pour un esclave.--Tu auras le prix
d'un homme libre, dit Njal; mais Bergthora te promettra de venger ta
mort par une autre, et elle tiendra sa promesse. Atli resta donc au
service de Njal.

Il faut maintenant revenir  Halgerd. Elle envoya un homme dans l'ouest,
au Bjornarfjord, chercher Brynjolf Rosta son parent. C'tait un fils
btard de Svan, et le plus mchant homme qu'on pt voir. Gunnar ne sut
rien de cela. Halgerd disait qu'il tait trs propre  faire un
intendant. Brynjolf arriva de l'ouest; et Gunnar lui demanda ce qu'il
venait faire. Il rpondit qu'il venait pour rester l. Tu n'apportes
rien de bon dans notre maison, dit Gunnar, si j'en crois ce qu'on m'a
dit de toi; mais je ne chasserai jamais aucun des parents d'Halgerd
qu'elle voudra avoir chez elle. Gunnar ne lui parlait gure, mais il ne
le traitait pas mal. Le temps se passa ainsi, jusqu'au moment du ting.

Gunnar partit pour le ting et Kolskegg avec lui. Et quand ils
arrivrent, ils se rencontrrent avec Njal et ses fils. Ils se voyaient
souvent, et ils taient bien ensemble.

Bergthora dit  Atli: Va-t'en  Thorolfsfell et travaille-l pendant
une semaine. Atli partit, et commena sa tache: il brlait du charbon
dans le bois. Halgerd dit  Brynjolf: On m'a dit qu'Atli n'tait pas 
la maison; il doit travailler  Thorolfsfell.--Que penses-tu qu'il
fasse? dit Brynjolf.--Quelque besogne dans le bois, dit-elle.--Que
lui ferai-je? dit-il.--Tu le tueras dit-elle. Il resta pensif. Si
Thjostolf tait en vie, dit Halgerd, il ne trouverait pas que tuer Atli
soit chose si effrayante.--Tu n'as pas besoin de te fcher
rpondit-il. Il alla prendre ses armes, monta sur son cheval et partit
pour Thorolfsfell. Il vit une grande fume de charbon  l'est du
domaine. Il arrive  la fosse au charbon, et il y a un homme auprs. Et
il voit que cet homme a mis son pieu en terre  ct de lui. Brynjolf
marche le long de la fume, droit sur l'homme; et l'autre tait tout 
son ouvrage, et ne vit pas venir Brynjolf. Brynjolf lui donna un coup de
hache sur la tte. Il fit un si grand saut que Brynjolf laissa chapper
la hache. Alors Atli prit son pieu et le lana  Brynjolf. Brynjolf se
jeta  terre, et l'pieu passa au-dessus de lui. Tu as de la chance que
je n'aie pas t prt dit Atli; Halgerd sera contente: tu vas lui
annoncer ma mort. Ce qui me console, c'est que pareille chose t'arrivera
bientt; reprends ta hache que tu as laisse l. Brynjolf ne rpondit
rien et ne reprit la hache que quand Atli fut mort. Alors il alla dire 
Thorolfsfell la mort d'Atli. Aprs cela il retourna  Hlidarenda et
conta la chose  Halgerd. Elle envoya un homme  Bergthorshval dire 
Bergthora que le meurtre de Kol avait eu sa rcompense. Puis elle envoya
un homme au ting dire  Gunnar le meurtre d'Atli.

Gunnar se leva, et Kolskegg avec lui. Les parents d'Halgerd feront ta
perte dit Kolskegg. Ils allrent trouver Njal. Gunnar dit: J'ai 
t'annoncer la mort d'Atli et il lui dit qui l'avait tu; je viens
maintenant t'offrir de te payer le prix du meurtre; et je veux que tu le
fixes toi-mme. Njal dit: Nous avons toujours souhait tous deux que
rien ne vnt  nous diviser, et pourtant je ne le mettrai pas au prix
d'un esclave. Gunnar dit que c'tait bien, et lui tendit la main. Njal
prit des tmoins, et ils firent leur paix  ces conditions. Halgerd ne
laisse pas nos serviteurs mourir de vieillesse dit Skarphjedin. Gunnar
rpondit: Et ta mre aura soin que les coups soient pareils des deux
cts.--Cela m'en a bien l'air dit Njal. Aprs cela Njal fixa le prix
 cent onces d'argent, et Gunnar les paya sur le champ. Beaucoup de ceux
qui taient l dirent que le prix tait trop lev. Gunnar se fcha et
dit qu'on avait pay l'amende entire pour des gens qui n'taient pas
plus braves qu'Atli. Et l-dessus ils quittrent le ting et retournrent
chez eux.

Bergthora dit  Njal quand elle vit l'argent: Tu penses que tu as
rempli ta promesse, mais il reste encore la mienne.--Il n'est pas
ncessaire que tu la tiennes dit Njal.--Tu as pourtant devin que je
le ferai, dit-elle, et il en sera ainsi.

Cependant Halgerd dit  Gunnar: Tu as donc pay cent onces d'argent
pour la mort d'Atli, et fait de lui un homme libre?--Il tait libre
avant, dit Gunnar, et je ne traiterai jamais les hommes de Njal en gens
pour qui il n'y a point d'amende  payer.--Vous tes tous deux
pareils, toi et Njal, dit-elle, et aussi peureux l'un que
l'autre.--C'est ce qu'on verra, dit-il. Et aprs cela Gunnar fut
longtemps froid pour elle, jusqu' ce qu'elle eut fait sa soumission.

Tout fut tranquille pendant l'hiver. Au printemps Njal n'augmenta pas le
nombre de ses gens. Et voil que l't arrive, et les hommes partent
pour le ting.




XXXIX


Il y avait un homme nomm Thord. On l'appelait le fils de l'affranchi.
Son pre s'appelait Sigtryg. Il avait t affranchi d'Asgerd, et se noya
dans le Markarfljot. Depuis ce temps-l Thord tait chez Njal. C'tait
un homme grand et fort. Il avait lev tous les fils de Njal. Thord prit
de l'inclination pour une parente de Njal qui s'appelait Gudfinna, fille
de Thorolf. Elle tait charge de gouverner la maison de Njal.  ce
moment-l elle tait enceinte.

Bergthora vint parler  Thord: Tu vas, dit-elle, aller tuer Brynjolf,
le parent d'Halgerd.--Je ne suis pas un meurtrier, dit-il; il faudra
bien pourtant que je m'y risque, si tu le veux.--Je le veux dit-elle.
Alors il monta  cheval et s'en alla  Hlidarenda. Il fit appeler
Halgerd et lui demanda o tait Brynjolf. Que lui veux-tu? dit-elle.
Il rpondit: Je veux qu'il me dise o il a enterr le cadavre d'Atli.
On m'a dit qu'il l'avait mal enterr. Elle lui montra l'endroit et dit
qu'il tait en bas  Akratunga. Prends garde, dit Thord, qu'il ne lui
arrive comme  Atli.--Tu n'es pas de ceux qui tuent, dit-elle, et si
vous vous rencontrez, il n'en sortira rien.--Je n'ai jamais vu le sang
de personne, dit-il, et je ne sais pas quel effet cela me ferait. Il
sortit de l'enclos au galop, et descendit  Akratunga. Ranveig, la mre
de Gunnar avait entendu leur conversation. Tu railles son courage,
Halgerd, dit-elle; mais moi je le tiens pour un homme qui n'a pas peur,
et ton parent le verra bien.

Ils se rencontrrent sur le grand chemin, Brynjolf et Thord. Thord dit:
Dfends-toi, Brynjolf, car je ne veux pas agir en tratre envers toi.
Brynjolf courut sur Thord et lui porta un coup de sa hache. Thord leva
la sienne en mme temps et fendit le manche en deux entre les mains de
Brynjolf; vite il frappa une seconde fois, et la hache atteignit
Brynjolf  la poitrine et s'y enfona. Brynjolf tomba de cheval, et
mourut aussitt.

Thord rencontra un berger d'Halgerd et lui annona le meurtre. Il lui
dit o tait Brynjolf, et le chargea de dire la chose  Halgerd. Aprs
cela il revint  Bergthorshval et dit le meurtre  Bergthora et aux
autres. Grand bien t'en fasse dit-elle.

Le berger dit le meurtre  Halgerd. Elle fut fort en colre et dit qu'il
sortirait beaucoup de mal de tout cela, si on la laissait faire.




XL


Et voil que la nouvelle arriva au ting. Njal se le fit dire trois fois.
Il y a plus de gens que je ne pensais, dit-il, qui deviennent des
meurtriers. Skarphjedin dit: Il faut que cet homme ait t deux fois
poltron pour se laisser tuer par notre pre nourricier qui n'a jamais vu
le sang de personne. Et il chanta: Je l'appellerai toujours deux fois
poltron, cet homme, et je ris en y pensant. On aurait cru cela plutt de
nous autres qui sommes des hommes de meurtre, que de notre pre
nourricier.

Njal dit: Bien des gens croiront, avec l'humeur qu'on vous connat; que
c'est vous qui avez fait le coup. Vous en viendrez l avant qu'il soit
longtemps, mais il y en aura qui diront que vous y tiez bien forcs.
Alors ils allrent trouver Gunnar et lui dirent le meurtre. Gunnar dit
que ce n'tait pas une grande perte: Pourtant c'tait un homme libre.
Njal lui offrit la paix. Gunnar accepta et on convint qu'il prononcerait
lui-mme. Et tout de suite il fixa le prix  cent onces d'argent. Njal
paya aussitt, et ainsi la paix fut faite entre eux.




XLI


Il y avait un homme nomm Sigmund. Il tait fils de Lambi, fils de
Sighvat le rouge, il tait grand voyageur, accort et beau, grand et
fort. C'tait un homme d'humeur fire: il tait bon skald et s'entendait
bien  toutes sortes de prouesses; mais il tait vantard, moqueur et
querelleur. Il tait venu  terre  l'est dans le Hornafjord. Son
compagnon s'appelait Skjld. C'tait un Sudois, auquel il n'tait pas
bon d'avoir affaire. Ils prirent des chevaux et quittrent le pays de
l'est et le Hornafjord. Et ils ne s'arrtrent de chevaucher que
lorsqu'ils furent arrivs dans le Fljotshlid,  Hlidarenda. Gunnar les
reut bien. Ils taient proches parents, Sigmund et lui. Gunnar offrit 
Sigmund de passer chez lui l'hiver. Sigmund dit qu'il voulait bien, si
Skjld son compagnon restait aussi. J'ai ou dire de lui, dit Gunnar,
qu'il n'adoucirait pas ton humeur; et pourtant tu aurais grand besoin
qu'elle ft adoucie. De plus le sjour ici est dangereux, et je veux
vous donner, comme  mes parents, un conseil: c'est de ne pas aller trop
vite si ma femme Halgerd veut vous pousser  quoi que ce soit; car elle
fait bien des choses qui ne sont pas comme je voudrais.--Qui avertit
veut du bien dit Sigmund.-- Il faut suivre mon conseil, dit Gunnar; on
te tourmentera plus d'une fois, mais sois toujours avec moi, et fais
selon mes avis. Aprs cela ils restrent chez Gunnar. Halgerd tait
bien avec Sigmund; et cela alla si loin qu'elle lui donnait de l'argent,
et le servait, ni plus ni moins que son mari; et les gens en parlaient
beaucoup, et ne savaient pas ce qu'il y avait l-dessous.

Halgerd dit  Gunnar: Ce n'est pas bien de nous contenter de ces cent
onces d'argent que tu as eues pour mon parent Brynjolf. Moi je vengerai
sa mort si je le peux. Gunnar dit qu'il n'avait pas envie de se
quereller avec elle, et s'en alla. Il vint trouver Kolskegg et lui dit:
Va chez Njal et dis-lui que Thord prenne garde  lui, quoique nous
ayons fait la paix, car je n'ai pas confiance. Kolskegg alla le dire 
Njal, et Njal le dit  Thord. Kolskegg s'en retourna, et Njal les
remercia, lui et Gunnar, de cette marque d'amiti.

Il arriva une fois que Njal et Thord taient assis dehors. Il y avait un
bouc qui d'habitude allait et venait dans l'enclos, et jamais personne
ne le chassait. Thord dit: Voil qui est trange.--Que vois-tu qui te
semble trange? dit Njal.--Il me semble que je vois le bouc couch l
dans ce creux, et il est tout sanglant. Njal dit qu'il n'y avait l ni
bouc ni rien d'autre. Qu'y a-t-il donc? dit Thord.--Tu dois tre prs
de ta mort, dit Njal, et c'est ton mauvais gnie que tu as vu, tiens-toi
donc sur tes gardes.--Cela ne me servira de rien, dit Thord, si
pareille chose doit m'arriver.

Halgerd vint trouver Thrain, fils de Sigfus, et lui dit: Tu seras un
bon gendre, si tu me tues Thord le fils de l'affranchi.--Je ne le
ferai pas, dit Thrain, car je m'attirerais la colre de mon parent
Gunnar. C'est une grosse affaire au reste; car ce meurtre sera veng sur
le champ.--Qui le vengera? dit-elle. Est-ce ce drle sans
barbe?--Non pas lui, dit-il, mais ses fils. Aprs cela ils parlrent
longtemps tout bas, et nul homme ne sut ce qu'ils avaient dcid.

Un jour il arriva que Gunnar n'tait pas  la maison. Sigmund tait l,
et aussi son compagnon. Thrain tait venu de Grjota. Ils taient assis
dehors, eux et Halgerd, et ils parlaient ensemble. Halgerd dit: Vous
m'avez promis vous deux, Sigmund et Skjld, de tuer Thord le fils de
l'affranchi, le pre nourricier des fils de Njal; et toi, Thrain, tu
m'as promis de les aider. Ils convinrent tous qu'ils avaient promis
cela. Je vais donc vous dire la manire de vous y prendre, dit-elle; il
faut monter  cheval et vous en aller  l'est dans le Hornafjord
chercher vos marchandises. Vous reviendrez le ting commenc; car si vous
tiez  la maison, Gunnar voudrait vous emmener au ting avec lui. Njal
sera au ting, et ses fils aussi, et Gunnar. Et alors vous tuerez Thord.
Ils dirent qu'ils feraient selon son conseil. Aprs cela ils
s'apprtrent  partir pour les fjords de l'est, et Gunnar n'y vit pas
de malice. Gunnar partit pour le ting.

Njal envoya Thord le fils de l'affranchi  l'est, au pied de l'Eyjafjll
et lui dit de rester l une nuit. Thord partit pour l'est et n'en revint
pas; car la rivire tait si grosse, qu'il n'y avait pas moyen, si loin
qu'on allt, de la passer  gu. Njal l'attendit une nuit; car il
voulait l'emmener au ting avec lui. Il dit  Bergthora de lui envoyer
Thord au ting, sitt qu'il serait revenu. Au bout de deux nuits, Thord
revint de l'est. Bergthora lui dit qu'il fallait partir pour le ting;
Mais auparavant, dit-elle, tu vas aller  Thorolfsfell donner un coup
d'oeil au domaine, et tu n'y resteras pas plus d'une nuit ou deux.




XLII


Sigmund revint de l'est, et son compagnon avec lui. Halgerd leur dit que
Thord tait  Bergthorshval, mais qu'il partirait pour le ting dans peu
de jours. L'occasion est bonne, dit-elle, si vous la laissez passer,
vous ne pourrez plus arriver jusqu' lui.

Il vint des gens  Hlidarenda qui avaient pass  Thorolfsfell, et ils
dirent  Halgerd que Thord tait l. Halgerd alla trouver Thrain et
Sigmund et leur dit: Voici que Thord est  Thorolfsfell; il faut que
vous le tuiez, quand il retournera chez lui.--C'est ce que nous
ferons dit Sigmund. Ils sortirent, prirent leurs armes et montrent 
cheval, et s'en allrent  sa rencontre sur la route. Sigmund dit 
Thrain: Il ne faut pas que tu t'en mles; car il n'est pas besoin de
nous tous.--C'est mon avis dit Thrain.

Bientt aprs, voici que Thord arriva, chevauchant vers eux. Sigmund lui
dit: Rends tes armes; car tu vas mourir.--Non pas, dit Thord, viens
te battre avec moi en combat singulier.--Je ne veux pas, dit Sigmund,
il faut profiter de ce que nous sommes plusieurs. Je ne m'tonne pas que
Skarphjedin soit si brave: car on dit que la bravoure d'un homme vient
pour un quart de son pre nourricier.--Tu le verras bien, dit Thord,
car Skarphjedin me vengera. Aprs cela ils tombrent sur lui, et il
leur brisa  chacun une lance, tant il se dfendait bien. Alors Skjld
lui emporta la main d'un coup d'pe, et il se dfendit avec l'autre
quelque temps;  la fin Sigmund lui passa sa lance au travers du corps.
Il tomba  terre, mort. Ils le couvrirent de gazon et de pierres. Thrain
dit: Nous avons fait de mauvaise besogne, et les fils de Njal prendront
mal ce meurtre quand ils l'apprendront.

Ils revinrent  la maison et le dirent  Halgerd. Elle fut contente
d'apprendre le meurtre. Ranveig, la mre de Gunnar, dit: Tu sais,
Sigmund, ce qu'il est dit: la main ne se rjouit pas longtemps du coup
qu'elle a donn; il en sera ainsi encore cette fois. Et pourtant Gunnar
te tirera de cette affaire. Mais si Halgerd te persuade de faire une
autre sottise, ce sera ta mort.

Halgerd envoya un homme  Bergthorshval pour dire le meurtre. Et elle en
envoya un autre au ting pour le dire  Gunnar. Bergthora dit qu'elle
n'aurait garde de dire des injures  Halgerd; que ce n'tait pas l la
vengeance qu'il fallait  une si grosse affaire.




XLIII


Quand le messager arriva au ting, et dit le meurtre  Gunnar, Gunnar
dit: Voil de mauvaises paroles; et jamais il n'est venu de nouvelle 
mes oreilles qui me semblt plus fcheuse. Mais il nous faut aller
trouver Njal sur le champ; j'espre qu'il le prendra bien, quoique ce
soit un grand coup pour lui.

Ils allrent trouver Njal et lui firent dire de venir leur parler. Il
vint de suite trouver Gunnar. Ils parlrent ensemble, et il n'y avait
d'abord nul homme prsent que Kolskegg. J'ai  te dire une dure
nouvelle, dit Gunnar, le meurtre de Thord le fils de l'affranchi. Je
viens t'offrir de prononcer toi-mme la sentence. Njal se tut quelque
temps, aprs quoi il dit: Voil une offre bien faite, et il faut que je
l'accepte. Cependant il est  prvoir que j'en aurai des reproches de ma
femme et de mes fils, car cela leur dplaira fort. Mais j'en courrai le
risque, car je sais que j'ai affaire  un brave homme, et je ne veux pas
qu'il vienne de mon ct le moindre accroc  notre amiti.--Veux-tu
qu'un de tes fils soit prsent? dit Gunnar.--Non, dit Njal; ils ne
rompront pas la paix que je ferai; mais s'ils taient prsents, ils n'y
voudraient pas consentir.--Qu'il en soit donc ainsi, dit Gunnar,
prononce-toi seul. Ils se prirent par la main, et firent leur paix,
vite et bien. Alors Njal dit: Voici ma sentence; deux cents d'argent;
tu trouveras que c'est beaucoup.--Je ne trouve pas que ce soit trop
dit Gunnar, et il retourna dans sa hutte.

Les fils de Njal rentrrent; et Skarphjedin demanda d'o venait tout ce
bon argent que son pre avait dans les mains. Njal dit: Je vous annonce
le meurtre de Thord votre pre nourricier. Moi et Gunnar nous venons
d'arranger l'affaire, et il a pay pour lui deux fois le prix d'un
homme.--Qui l'a tu? dit Skarphjedin.--Sigmund et Skjld, et Thrain
tait l tout prs dit Njal. Il leur fallait donc bien du monde dit
Skarphjedin; et il chanta:

Il n'tait pas besoin, ce me semble, pour faire si peu de chose, de
tant de guerriers, aux coursiers pleins d'ardeur. Quand lverons-nous le
bras? Quand brandirons-nous nos pes? Voici que de vaillants hommes ont
rougi de sang leurs armes. Resterons-nous longtemps tranquilles?

Nous n'en sommes pas loin, dit Njal, et alors on ne te retiendra pas;
mais je tiens beaucoup  ce que vous ne rompiez pas cette paix.--Nous
la garderons donc, dit Skarphjedin; mais s'il survient quoi que ce soit
entre nous, nous nous rappellerons notre vieille haine.--Et je ne vous
prierai pour personne dit Njal.




XLIV


Voici que les hommes rentrent chez eux, venant du ting. Quand Gunnar
arriva chez lui, il dit  Sigmund: Tu es plus que je ne croyais un
homme de malheur et tu emploies mal tes bonnes qualits. J'ai fait
pourtant ta paix avec Njal et ses fils; fais en sorte maintenant qu'il
ne t'entre pas une autre mouche dans la bouche. Nous ne nous ressemblons
gure, toi et moi. Tu aimes  railler et  dire du mal, et ce n'est pas
mon humeur. Si tu t'entends si bien avec Halgerd, c'est que vous avez
mme humeur tous les deux. Et Gunnar parla encore longtemps, lui
faisant de grands reproches. Sigmund lui fit une bonne rponse, et dit
qu'il suivrait mieux ses conseils  l'avenir qu'il ne l'avait fait
jusque-l. Gunnar dit qu'il s'en trouverait bien.

Il se passa quelque temps. Ils s'entendaient toujours bien, Gunnar et
Njal et les fils de Njal, mais le reste de leur monde se voyait peu.

Il arriva que des mendiantes vinrent de Bergthorshval  Hlidarenda.
C'taient des bavardes, et de mauvaises langues. Halgerd tait assise
dans la chambre des femmes; c'tait sa coutume. Il y avait l Thorgerd
sa fille et Thrain. Il y avait aussi Sigmund, et une quantit de femmes.
Gunnar n'tait pas l, ni Kolskegg.

Ces mendiantes entrrent dans la chambre des femmes. Halgerd les salua
et fit faire place pour elles. Elle leur demanda les nouvelles. Elles
dirent qu'elles n'en savaient pas. Halgerd demanda o elles avaient
pass la nuit. Elles dirent que c'tait  Bergthorshval. Que faisait
Njal? dit Halgerd.--Il avait de la peine  se tenir tranquille
dirent-elles.--Que faisaient les fils de Njal? dit Halgerd. Ceux-l ont
l'air d'tre des hommes.--Ils sont grands  voir, dirent-elles; mais
ils ne se sont pas montrs encore. Skarphjedin aiguisait une hache, Grim
emmanchait un pieu, Helgi mettait une poigne  une pe, Hskuld
attachait une courroie  un bouclier.--Il faut qu'ils aient quelque
haut fait en tte dit Halgerd.--C'est ce que nous ne savons pas
dirent-elles.--Que faisaient les gens de Njal? dit Halgerd. Elles
rpondirent: Nous ne savons pas ce que faisaient les autres; mais il y
en avait un qui charriait du fumier dans les champs.--Pourquoi faire?
dit Halgerd. Elles rpondirent: Il disait que la rcolte serait
meilleure l qu'autre part.--Njal est un sot, dit Halgerd, quoiqu'il
ait des avis pour tout le monde .--Pourquoi cela? dirent-elles.--Je
ne dis que la vrit, dit Halgerd; que ne fait-il mettre du fumier sur
sa barbe, pour tre comme les autres hommes? Nous l'appellerons le drle
sans barbe, et ses fils les barbons couverts de fumier. Chante-nous une
chanson l-dessus, Sigmund. Puisque tu es un skald, que cela nous serve
 quelque chose.--Je suis tout prt dit-il, et il chanta:

Pourquoi laisser ces barbons couverts de fumier, qui n'ont ni coeur ni
vaillance, clouer les poignes de leurs boucliers? O femme
resplendissante, ils ne pourront pas, ces misrables, viter mes paroles
de mpris.

Le vieux apprendra nos paroles de moquerie. On lui redira bientt, au
drle sans barbe, ce que nous avons dit de lui. Je choisis pour eux mes
meilleures injures. Il n'y en a pas qui soient dignes de ces barbons
couverts de fumier.

Voici que j'ai trouv un nom qui leur convient. (Je romps  regret la
paix jure), je l'ai nomm, le drle. Disons-le tout d'une voix, pour
que les gens s'en souviennent. Appelons-le le drle sans barbe.

Tu es un trsor, dit Halgerd, de m'obir comme tu le fais.

 ce moment Gunnar entra. Il s'tait trouv dehors, devant la chambre
des femmes, et il avait entendu toutes leurs paroles. Ils eurent
grand'peur quand ils le virent entrer. Ils se turent tous, mais avant il
y avait eu de grands clats de rire. Gunnar tait fort en colre, et il
dit  Sigmund: Tu es un insens et un homme de malheur. Tu insultes les
fils de Njal, et Njal lui-mme, ce qui est pis, et cela, aprs ce que tu
as fait dj; ce sera ta perte. Mais si quelque homme redit ces paroles
que tu as dites, il sera chass, et ma colre retombera sur lui. Et il
leur faisait si grand'peur  tous que nul n'osa redire ces paroles.
Aprs cela il s'en alla.

Les mendiantes se dirent entre elles qu'elles auraient une rcompense de
Bergthora, si elles lui disaient ceci. Elles y allrent donc, et, sans
qu'elle et fait de questions, elles lui racontrent en secret la chose.

Quand les hommes furent assis  table, Bergthora dit: On vous a fait
des prsents  tous, au pre et aux fils; et si vous n'tes pas des
hommes de rien, vous les revaudrez  ceux qui les ont faits.--Quelle
sorte de prsents? dit Skarphjedin.--Vous, mes fils vous n'avez qu'un
prsent pour vous tous: on vous a appel des barbons couverts de fumier;
mais mon mari, on l'a appel le drle sans barbe.--Nous n'avons pas
des coeurs de femmes, dit Skarphjedin, pour nous fcher de
tout.--Gunnar s'est pourtant fch pour vous, dit-elle, et il passe
pour avoir un bon naturel; si vous ne tirez pas vengeance de ceci, vous
ne vengerez jamais aucune honte.--La vieille, notre mre, pense qu'il
faut nous exciter dit Skarphjedin, et il ricanait. Mais la sueur lui
sortait du front, et il lui venait des taches rouges aux joues; ce qui
n'tait pas sa coutume. Grim se taisait et se mordait les lvres, Helgi
ne disait mot. Hskuld sortit avec Bergthora. Elle rentra bientt, et
elle tait toute cumante. Njal dit: Qui se met tard en route arrive
pourtant, ma femme. Il en va ainsi dans bien des affaires, quelque
dsagrment qu'elles donnent; il y a toujours deux cts  la question,
mme quand on tient sa vengeance.

Le soir, quand Njal se fut mis au lit, il entendit une hache qui
frappait la muraille, et qui rendait un grand son. Il y avait un autre
lit ferm, o les boucliers taient pendus; il regarde et voit qu'on les
a ts. Il dit: Qui a t de l nos boucliers?--Tes fils sont sortis,
et les ont pris avec eux dit Bergthora. Njal mit vivement ses souliers
 ses pieds, et sortit. Il s'en alla derrire la maison et vit qu'ils
montaient la colline. Il dit: O allez-vous ainsi? Et Skarphjedin
chanta:

Toi qui possdes de vastes terres, et de grandes richesses, tu as des
moutons que nous allons poursuivre, d'une course folle. Ils n'ont pas
plus de sens que les moutons qui paissent l'herbe, ceux qui ont forg
contre nous des chansons de moquerie; c'est ceux-l que je vais
combattre.

Alors vous n'avez pas besoin d'armes, dit Njal; il faut que vous ayez
autre chose en tte.--Nous allons prendre du saumon, pre, dit
Skarphjedin, si nous ne trouvons pas les moutons.--Je souhaite donc,
s'il en est ainsi, que la proie ne vous chappe pas dit Njal. Ils
continurent leur route et Njal retourna dans son lit. Il dit 
Bergthora: Tes fils sont partis, tous arms, et il faut que tu les aies
pousss  quelque chose.--Je leur dirai grand merci, s'ils me disent
au retour la mort de Sigmund rpondit Bergthora.




XLV


Nous dirons donc des fils de Njal qu'ils s'en allrent dans le
Fljotshlid et pendant la nuit ils longrent la montagne, et ils taient
prs de Hlidarenda, quand le matin vint.

Ce mme matin Sigmund et Skjld s'taient levs de bonne heure pour
aller chercher des chevaux aux pturages. Ils avaient pris des mors avec
eux; ils montrent sur des chevaux qui taient dans l'enclos, et s'en
allrent. Ils cherchrent leurs btes le long de la montagne, et les
trouvrent entre deux ruisseaux, et ils les chassrent vers la hauteur.
Skarphjedin vit Sigmund; car il avait des habits de couleur voyante.
Skarphjedin dit: Voyez-vous cet elfe rouge, mes enfants? Ils
regardrent et dirent qu'ils le voyaient. Alors Skarphjedin dit: Tu
n'as rien  faire  ceci, Hskuld; car on t'enverra plus d'une fois tout
seul au loin sans dfense. Je prends pour moi Sigmund, et je crois que
c'est agir en homme. Grim et Helgi combattront contre Skjld. Hskuld
s'assit  terre. Et les autres marchrent en avant, jusqu'au lieu o
taient Sigmund et Skjld.

Skarphjedin dit  Sigmund: Prends tes armes et dfends-toi: tu en as
plus besoin  cette heure que de nous chansonner, moi et mes frres.
Sigmund prit ses armes, et pendant ce temps Skarphjedin attendait.
Skjld se tourna contre Grim et Helgi et ils se jetrent les uns sur les
autres dans un furieux combat. Sigmund avait mis son casque sur sa tte,
et son bouclier  son ct; il s'tait ceint de son pe, et il avait un
javelot  la main. Il vint  Skarphjedin et pointa son javelot sur lui,
et le javelot entre dans le bouclier. Skarphjedin brise d'un coup de
hache le manche du javelot, puis il lve sa hache une seconde fois pour
frapper Sigmund, et la hache entre dans le bouclier de Sigmund et le
fend en deux, prs de la poigne. Sigmund tira son pe de la main
droite et porta un coup  Skarphjedin, et l'pe entra dans le bouclier
et y resta prise. Skarphjedin fit tourner le bouclier si vite, que
Sigmund lcha l'pe. Alors Skarphjedin leva sur Sigmund sa hache
Rimmugygi. Sigmund tait couvert d'une cuirasse. La hache le toucha 
l'paule et lui fendit l'omoplate. Skarphjedin retira  lui la hache;
Sigmund tomba sur les deux genoux, mais il se releva aussitt. Voil
que tu t'es mis  genoux devant moi, dit Skarphjedin; mais tu tomberas
dans le sein de ta mre, avant de nous sparer.--C'est grand malheur
dit Sigmund. Skarphjedin le frappa encore une fois sur son casque, et
aprs cela il lui donna le coup de la mort.

Grim avait frapp Skjld  la jambe, il lui coupa le pied  la cheville.
Helgi lui passa son pe au travers du corps; et il mourut sur le champ.

Skarphjedin fit venir le berger d'Halgerd. Il avait coup la tte de
Sigmund. Il mit la tte dans les mains du berger et chanta: Va saluer
de ma part Halgerd, et porte lui cette tte, qui fut celle d'un homme
aux actions clatantes. Sans doute elle va la reconnatre, et s'assurer
si c'est bien celle qui a profr tant de paroles de mpris.

Le berger jeta la tte  terre ds qu'ils se furent loigns; car il
n'avait pas os tant qu'ils taient l.

Les frres continurent leur route; ils trouvrent des hommes plus bas,
au bord du Markarfljot, et leur dirent la nouvelle; Skarphjedin dclara
qu'il tait l'auteur du meurtre de Sigmund, et Grim et Helgi dclarrent
qu'ils taient les auteurs du meurtre de Skjld. Aprs cela ils
rentrrent  la maison et dirent la nouvelle  Njal. Njal dit: Grand
bien vous fasse. Il ne s'agit plus d'amende  payer, au point o nous en
sommes maintenant.

Il faut parler  prsent du berger. Quand il revint  Hlidarenda, il dit
 Halgerd la nouvelle: et Skarphjedin m'a mis dans la main la tte de
Sigmund et m'a dit de te l'apporter; mais je n'ai pas os le faire,
dit-il, car je ne savais pas si cela te plairait.--C'est dommage que
tu ne l'aies pas fait, dit-elle; j'aurais port la tte  Gunnar et il
n'aurait plus alors qu' venger son parent, ou bien  tre un objet de
moquerie pour tout le monde.

Aprs cela elle alla trouver Gunnar et lui dit: Je t'annonce la mort de
ton parent Sigmund, c'est Skarphjedin qui l'a tu, et il voulait me
faire apporter sa tte.--Il fallait s'y attendre, dit Gunnar; les
mauvais conseils portent de mauvais fruits, et vous passiez votre temps
 vous exciter l'un contre l'autre, toi et Skarphjedin. Alors Gunnar
s'en alla. Il ne porta point plainte pour le meurtre, et il ne s'en
occupait en aucune faon. Halgerd le lui rappelait souvent, et elle
disait que Sigmund tait rest sans vengeance. Gunnar n'y prenait pas
garde. Il se passa ainsi trois tings. Et les gens s'attendaient toujours
 le voir engager l'affaire.

Il arriva alors que Gunnar eut sur les bras une affaire difficile, et il
ne savait comment la prendre. Il monta  cheval, et alla trouver Njal.
Njal reut bien Gunnar. Gunnar lui dit: Je suis venu chercher un bon
conseil auprs de toi dans une affaire difficile.--Tu pouvais y
compter dit Njal, et il lui donna son conseil. Alors Gunnar se leva et
le remercia. Njal prit la main de Gunnar et dit: Voil trop longtemps
que ton parent Sigmund attend le prix de son sang.--Il tait pay 
l'avance, dit Gunnar, mais je ne veux pas repousser l'honneur que tu me
fais. Gunnar n'avait jamais eu une mauvaise parole pour les fils de
Njal. Njal dit  Gunnar de prononcer lui-mme dans l'affaire, et il ne
voulut entendre  rien d'autre. Gunnar pronona que Njal aurait  payer
deux cents d'argent, mais qu'il ne payerait rien pour Skjld. Et la
somme entire fut compte sur le champ.

Au Ting de Tingskala, quand tous les hommes furent rassembls, Gunnar
dclara que l'affaire tait arrange. Il conta comme quoi Njal et ses
fils avaient toujours bien agi avec lui, et il redit les mauvaises
paroles qui avaient amen la mort de Sigmund. Et que nul ne les rpte
 prsent, dit-il, car celui qui les dira, on ne paiera point d'amende
pour sa mort. Et ils dclarrent tous deux, Njal et Gunnar, qu'ils
n'auraient jamais entre eux de diffrend qu'il ne leur ft possible
d'arranger eux-mmes. Et ils firent comme ils avaient dit, et furent
toujours amis.




XLVI


Il y avait un homme nomm Gissur le blanc. Il tait fils de Teit, fils
de Ketilbjrn le vieux, de Mosfell. La mre de Gissur s'appelait Alof.
Elle tait fille de Bdvar le seigneur, fils de Kari le pirate. Isleif
l'vque fut fils de Gissur. La mre de Teit s'appelait Helga et tait
fille de Thord le barbu, fils de Hrap, fils de Bjrn Buna, fils de Grim,
seigneur de Sogn. Gissur le blanc habitait  Mosfell et c'tait un grand
chef.

Voici un autre homme dont la saga parle  prsent. Il se nommait Geir,
fils d'Asgeir, fils d'Ulf. On l'appelait Geir le godi. Sa mre se
nommait Thorkatla et tait fille de Ketilbjbrn le vieux, de Mosfell.
Geir habitait  Hlid dans le Biskupstunga. Ils se tenaient toujours tous
deux, Geir et Gissur, dans toutes les affaires.

En ce temps l Mrd fils de Valgard habitait  Hofi dans la plaine de la
Ranga. Il tait rus et malfaisant. Valgard son pre tait  l'tranger,
et sa mre tait morte. Il portait beaucoup d'envie  Gunnar de
Hlidarenda. Il tait bien pourvu de richesses, mais il avait peu d'amis.




XLVII


Il y avait un homme nomm Otkel. Il tait fils de Skarf, fils d'Halkel.
Ce Halkel est celui qui combattit contre Grim de Grimsns, et le tua en
combat singulier. Halkel et Ketilbjrn le vieux taient frres. Otkel
demeurait  Kirkjub. Sa femme s'appelait Thorgerd. Elle tait fille de
Mas, fils de Brndolf, fils de Naddad, des les Fere. Otkel tait riche
en biens. Son fils s'appelait Thorgeir. Il tait jeune d'ge, et dj un
vaillant homme.

Il y avait un homme nomm Skamkel. Il habitait un domaine nomm aussi
Hofi. Il avait de grands biens. C'tait un homme malfaisant et menteur,
querelleur, et  qui il n'tait pas bon d'avoir affaire. C'tait un
grand ami d'Otkel. Le frre d'Otkel s'appelait Halkel. C'tait un homme
grand et fort; il demeurait avec Otkel. Ils avaient un frre nomm
Halbjrn le blanc. Il amena en Islande un esclave qui s'appelait
Melkolf. Melkolf tait un Irlandais, et un mchant homme. Halbjrn vint
demeurer chez Otkel, et aussi son esclave Melkolf. L'esclave disait sans
cesse qu'il serait heureux s'il tait  Otkel. Otkel tait bien avec
lui; il lui donna un couteau et une ceinture, et un habillement complet,
et l'esclave faisait tout ce qu'Otkel voulait. Otkel demanda  acheter
l'esclave  son frre. Halbjrn dit qu'il le lui donnait. Mais tu fais
l, dit-il, un plus mauvais march que tu ne crois. Et sitt qu'Otkel
eut l'esclave, celui-ci fit toutes choses de mal en pis. Otkel parlait
souvent de cela avec Halbjrn, son frre, disant qu'il lui semblait que
l'esclave faisait peu de bonne besogne. Mais son frre rpondait qu'il y
aurait pis encore.

Dans ces temps-l, il vint une grande disette. Les gens manqurent  la
fois de foin et de vivres, et c'tait ainsi dans tous les cantons de
l'Islande. Gunnar vint en aide  beaucoup de gens en leur donnant du
foin et des vivres; et tous ceux qui venaient chez lui en eurent tant
qu'il en eut, si bien qu'il vint  manquer aussi de foin et de vivres.
Alors Gunnar fit demander  Kolskegg de venir avec lui, et aussi au fils
de Sigfus, et  Lambi, fils de Sigurd. Ils allrent  Kirkjub et
appelrent Otkel au dehors. Il les salua. Gunnar dit: Les choses en
sont au point que je suis venu t'acheter du foin et des vivres si tu en
as. Otkel rpondit: J'ai l'un et l'autre, mais je ne te vendrai ni
l'un ni l'autre.--Veux-tu m'en donner alors, dit Gunnar, et courir la
chance que je puisse te revaloir cela?--Je ne veux pas, dit Otkel.
Skamkel tait l, qui lui donnait de mauvais conseils. Thrain, fils de
Sigfus, dit: Vous mritez que nous prenions de force le foin et les
vivres, en laissant le prix  la place.--Les gens de Mosfell seront
tous morts, dit Skamkel, quand vous autres fils de Sigfus ferez de
pareilles pilleries.--Nous ne pillerons jamais personne, dit
Gunnar.--Veux-tu m'acheter un esclave? dit Otkel.--Je ne refuse pas,
dit Gunnar. Aprs cela Gunnar acheta l'esclave, et s'en alla.

Njal apprit cela et dit: C'est mal fait de refuser de vendre  Gunnar.
Il n'y a rien de bon  attendre pour les autres l o des hommes comme
lui n'ont pas ce qu'ils demandent. Bergthora sa femme lui dit: Que
parles-tu tant? Ce serait plus agir en homme de lui donner du foin et
des vivres, car tu ne manques ni de l'un ni de l'autre. Njal rpondit:
Cela est clair comme le jour, et je ne manquerai pas de l'aider en
quelque chose.

Il s'en alla  Thorolfsfell avec ses fils, et l ils chargrent du foin
sur quinze chevaux, et sur cinq chevaux ils chargrent des vivres. Njal
vint  Hlidarenda et appela Gunnar au dehors. Gunnar lui fit trs bon
accueil. Njal dit: Voici du foin et des vivres que je te donne. Et je
veux que tu ne demandes jamais  d'autres qu' moi, quand tu manqueras
de quelque chose.--Tes dons sont les bienvenus, dit Gunnar, mais ton
amiti, et celle de tes fils, vaut encore mieux pour moi. Aprs cela
Njal retourna chez lui. Et le printemps se passe.




XLVIII


Gunnar alla au ting cet t-l. Et beaucoup d'hommes de l'est, venant de
Sida, reurent l'hospitalit chez lui. Gunnar les pria d'tre encore ses
htes quand ils reviendraient du ting. Ils dirent qu'ils voulaient bien,
et on partit pour le ting. Njal tait au ting et ses fils aussi. Le ting
se passa tranquillement.

Il faut maintenant revenir  Halgerd. Elle alla trouver Melkolf
l'esclave: J'ai pens  une commission pour toi, lui dit-elle. Tu vas
aller  Kirkjub.--Et qu'ai-je  faire l? dit-il.--Tu y voleras des
vivres, de quoi charger deux chevaux; tu ne manqueras pas de prendre du
beurre et du fromage, aprs quoi tu mettras le feu  la cabane aux
provisions: et chacun croira que cela est arriv par ngligence; mais
personne ne pensera qu'on est venu voler.--L'esclave dit: J'ai t un
mchant homme; mais je n'ai jamais t voleur.--Voyez le comble de
l'impudence, dit Halgerd; tu fais le bon homme, mais tu as t  la fois
voleur et assassin; et tu n'as pas autre chose  faire qu' y aller, ou
bien je te ferai tuer. Il savait bien qu'elle ferait comme elle disait,
s'il n'y allait pas; il prit donc de nuit deux chevaux, leur mit des
bts, et partit pour Kirkjub. Le chien n'aboya pas en le voyant, car il
le reconnut, mais il courut  sa rencontre et lui fit bon accueil. Alors
Melkolf alla vers la cabane et l'ouvrit, et chargea des vivres sur ses
deux chevaux, aprs quoi il brla la cabane et tua le chien.

Il revient, remontant la Ranga. Et voil que la courroie de son soulier
se rompt, il prend son couteau et la remet en tat, et il laisse
derrire lui son couteau et sa ceinture. Il continue sa route, et arrive
 Hlidarenda. Alors il s'aperoit qu'il n'a plus son couteau et il n'ose
pas retourner en arrire. Il apporte les vivres  Halgerd. Et Halgerd se
montre contente de son exploit.

Le matin, quand les hommes sortirent  Kirkjub, ils virent un grand
dommage. On envoya un homme au ting pour le dire  Otkel; car Otkel
tait au ting. Il prit bien le dommage et dit que cela tait arriv
parce que le four tait contre la cabane aux provisions: et tous
croyaient aussi que c'tait cela.

Et voici que les hommes quittrent le ting et rentrrent chez eux, et il
en vint beaucoup  Hlidarenda. Halgerd apportait les vivres sur la
table, et il arriva du beurre et du fromage. Gunnar savait qu'il n'y
avait chez lui rien de semblable, et il demanda  Halgerd d'o cela
venait. L'endroit d'o cela vient est tel que tu peux t'en rgaler, dit
Halgerd; au reste ce n'est pas aux hommes  s'occuper des provisions.
Gunnar entre en colre et dit: Voil qui va mal si je suis  prsent un
receleur de vols, et il lui donna un soufflet sur la joue. Elle dit
qu'elle lui ferait payer ce soufflet, si elle pouvait. Alors elle s'en
alla, et lui avec elle; on emporta tout ce qu'il y avait sur la table et
on apporta de la viande. Et tous pensrent qu'on l'avait apporte parce
qu'on se l'tait procure de meilleure faon.

Et maintenant les gens du ting retournent chez eux.




XLIX


Il faut maintenant parler de Skamkel. Il chevauche le long de la Ranga,
cherchant ses moutons; voici qu'il voit briller quelque chose sur le
chemin. Il saute  terre et le ramasse: c'tait le couteau et la
ceinture. Il lui semble qu'il connat l'un et l'autre, et il vient 
Kirkjub. Otkel est l, qui se tient dehors et qui lui fait bon accueil.
Skamkel lui dit: Connais-tu ces prcieux objets?--Certainement je les
connais, dit Otkel.-- qui sont-ils? dit Skamkel.-- Melkolf
l'esclave dit Otkel.--Il faut que d'autres que nous deux les
reconnaissent dit Skamkel, car tu peux compter que je vais t'aider en
ceci. Ils montrrent les choses  plusieurs, et tous les reconnurent.
Alors Skamkel dit: Qu'allons-nous faire  prsent? Otkel rpondit: Il
faut que nous allions trouver Mrd, fils de Valgard; nous lui montrerons
les choses et nous saurons ce qu'il nous conseille de faire.

Aprs cela ils partirent pour Hofi et montrrent  Mrd les choses, et
lui demandrent s'il les reconnaissait. Oui, dit-il, qu'est-ce que cela
fait? Prtendez-vous avoir quoi que ce soit  dmler avec
Hlidarenda?--Il est dangereux, dit Skamkel, d'avoir des affaires avec
des hommes aussi puissants.--Cela est certain, dit Mrd, et pourtant
je sais des choses sur la vie et sur la maison de Gunnar, que nul de
vous ne sait.--Nous te donnerons de l'argent, dirent-ils, pour que tu
conduises cette affaire. Mrd rpondit: Je paierai bien cher cet
argent-l; il se peut cependant que je risque l'aventure. Aprs cela
ils lui donnrent trois marks d'argent, pour qu'il leur prtt ses
conseils et son aide. Il leur conseilla donc d'envoyer des femmes avec
de menues marchandises qu'elles offriraient aux femmes dans chaque
maison, pour voir ce qu'on leur donnerait en change: Car chacun est
ainsi fait, dit Mrd, qu'on se dbarrasse d'abord du bien vol quand on
en a en sa possession. Et il en sera de mme ici si c'est une main
d'homme qui a mis le feu. Elles me montreront alors ce qu'on aura donn
 chacune d'elles dans chaque maison. Et je veux qu'on me laisse
tranquille sur cette affaire, ds que la lumire sera faite sur le vol.
Ils le promirent. Aprs cela ils retournrent chez eux.

Mrd envoya des femmes dans tous les cantons, et elles furent en route
un demi-mois. Elles revinrent, et elles avaient toutes sortes de choses.
Mrd demanda o on leur avait donn le plus. Elles dirent que c'tait 
Hlidarenda qu'on leur avait donn le plus, et que Halgerd avait fait
grandement les choses. Il demanda ce qu'elle leur avait donn. Du
fromage, dirent-elles. Il demanda  le voir. Elles le lui montrrent,
et il y en avait beaucoup de morceaux. Il les prit, et les garda avec
soin.

Quelque temps aprs, Mrd alla trouver Otkel. Il le pria d'aller
chercher le moule  fromages de Thorgerd; et ainsi fut fait. Il mit les
morceaux au fond du moule, et ils s'y ajustaient exactement. Ils virent
donc qu'on avait donn aux femmes un fromage tout entier. Alors Mrd
dit: Vous voyez  prsent que c'est Halgerd qui a vol le fromage. Et
ils furent tous du mme avis. Mrd dit encore qu'il ne voulait plus
entendre parler de cette affaire. Ils se sparrent l-dessus.

Kolskegg vint trouver Gunnar et lui dit: C'est fcheux  dire; il court
un bruit qu'Halgerd aurait vol, et fait ce grand dommage  Kirkjub.
Gunnar dit qu'il croyait qu'il en tait ainsi. Mais que veux-tu que je
fasse? Kolskegg rpondit: Je suppose qu'on pense que c'est  toi,
comme au plus proche,  payer pour les mfaits de ta femme; et mon avis
est que tu ailles trouver Otkel et que tu lui offres une bonne
amende.--C'est bien parl, dit Gunnar, et ainsi je ferai.

Quelque temps aprs, Gunnar envoya chercher Thrain, fils de Sigfus, et
Lambi, fils de Sigurd, et ils vinrent aussitt. Gunnar leur dit o il
voulait aller, et ils le trouvrent bon. Gunnar monta  cheval avec
douze hommes. Il vint  Kirkjub et appela Otkel au dehors. Skamkel
tait l; il dit: Je vais aller dehors avec toi; car il s'agit
maintenant d'tre plus avis qu'eux; et je veux tre  ton ct quand tu
seras dans l'embarras, comme en ce moment. Mon avis est que tu fasses le
fier.

Aprs cela, ils sortirent dehors, Otkel et Skamkel, Halkel et Halbjrn.
Ils salurent Gunnar. Il rpondit courtoisement. Otkel demande o il
veut aller. Pas plus loin qu'ici, dit Gunnar, et je suis venu pour te
dire, au sujet de ce grand dommage et de tout ce dgt qui a t fait
ici, que c'est ma femme qui l'a fait, et cet esclave que j'ai achet de
toi.--Il fallait s'y attendre, dit Halbjrn. Gunnar dit: Je viens te
faire des offres honorables; je t'offre donc que les meilleurs hommes du
canton prononcent sur notre cas. Skamkel dit: L'offre est honorable,
mais la partie n'est pas gale: les hommes libres du pays sont tes amis,
et ils ne sont pas les amis d'Otkel.--J'offrirai donc, dit Gunnar, de
prononcer moi-mme et d'en finir sur le champ. Je t'engagerai mon amiti
et je compterai tout l'argent ds  prsent, et l'amende que je t'offre
c'est une double amende. Skamkel dit: Tu n'accepteras pas cela; il est
insens de le laisser prononcer lui-mme, quand c'est  toi de le
faire. Otkel dit: Je ne veux pas te laisser prononcer, Gunnar. Gunnar
dit: Je vois bien les conseils qu'on te donne, et ceux qui les donnent
s'en repentiront; mais prononce donc toi-mme. Otkel se pencha vers
Skamkel et dit: Que rpondrai-je maintenant? Skamkel dit: Tu diras
que l'offre est honorable, mais que tu veux porter la cause devant
Gissur le blanc et Geir le Godi. Les gens diront que tu fais comme
Halkel, ton grand-pre, qui fut un trs vaillant homme. Otkel dit: Ton
offre est honorable, Gunnar; je veux cependant que tu me laisses du
temps pour aller trouver Gissur le blanc et Geir le Godi. Gunnar dit:
Fais ce que bon te semble. Mais il y a des gens qui diront que tu
prends peu de soin de ton honneur, en refusant les offres que je te
fais. Et Gunnar retourne chez lui.

Quand Gunnar fut parti, Halbjrn dit: Je vois ici combien les hommes
sont peu semblables les uns aux autres: Gunnar ne t'a fait offre si
honorable que tu aies voulu accepter. Que prtends-tu donc, d'entrer en
dmls avec Gunnar, lui qui n'a point son gal? Tu sais pourtant qu'il
est tel qu'il s'en tiendra  son offre, quand mme tu ne l'accepterais
que plus tard. Mon avis est que tu partes de suite pour aller trouver
Gissur le blanc et Geir le godi. Otkel fit amener son cheval et se
prpara  partir.

Otkel n'y voyait pas trs clair. Skamkel l'accompagna sur le chemin. Il
lui dit: Je m'tonne que ton frre n'ait pas voulu t'ter cette peine.
Je t'offre d'y aller  ta place, car je sais que les voyages sont une
grosse affaire pour toi.--Je veux bien, dit Otkel, mais ne dis que la
vrit.--C'est ce que je ferai, dit Skamkel. Skamkel prit donc le
cheval et le manteau d'Otkel, et Otkel rentra chez lui. Halbjrn tait
dehors; il dit  Otkel: Il est mauvais d'avoir pour ami de coeur un
esclave. Et nous regretterons longtemps que tu aies rebrouss chemin.
C'est une invention insense d'envoyer le plus menteur de tous les
hommes  une mission comme celle-ci dont on peut dire que dpend la vie
de bien des gens.--Quelle peur tu aurais, dit Otkel, si Gunnar
brandissait sa hallebarde, puisque tu es si effray ds  prsent.--Je
ne sais pas, dit Halbjrn, lequel de nous aura le plus peur; mais tu
conviendras d'une chose, c'est que Gunnar ne perd pas de temps  viser,
quand sa hallebarde est leve et qu'il est en colre. Otkel dit: Vous
cdez toujours, vous tous, sauf Skamkel. Ils taient tous deux fort en
colre.




L


Skamkel vint  Mosfell et il redit  Gissur toutes les offres de Gunnar.
Il me semble, dit Gissur, que ces offres taient honorables. Pourquoi
Otkel n'a-t-il pas accept?--C'est surtout, dit Skamkel, parce qu'ils
ont voulu tous te faire honneur, c'est pourquoi il a rserv l'affaire 
ton jugement; cela vaudra mieux pour tout le monde.

Skamkel passa la nuit l. Gissur envoya chercher Geir le Godi, et il
arriva de grand matin. Gissur lui conta la chose, et comment elle
s'tait passe, puis il lui demanda ce qu'il y avait  faire. Geir dit:
Je pense que ton avis est aussi qu'il faut arranger l'affaire de faon
que chacun soit content. Nous allons faire dire son histoire  Skamkel
une seconde fois, et nous verrons comment il la dira. Et ainsi fut
fait. Geir dit: Je veux croire que tu as dit cette histoire selon la
vrit; je te tiens pourtant pour le plus mchant des hommes; et si tu
as dit vrai, c'est qu'il ne faut pas se fier aux apparences.

Skamkel retourne chez lui. Il va d'abord  Kirkjub et appelle Otkel au
dehors. Otkel fait grand accueil  Skamkel. Skamkel lui donne le salut
de Gissur et de Geir: Et pour ce qui est de cette affaire, nous n'avons
pas besoin de parler bas; car c'est leur volont,  Gissur et  Geir le
Godi, qu'il ne faut pas faire d'accommodement dans une affaire comme
celle-l. Voici leur dire: Il faut que tu ailles  Hlidarenda et que tu
cites Halgerd en justice pour vol, et Gunnar pour avoir fait usage des
choses voles. Otkel dit: Je ferai en toutes choses suivant leur
conseil.--Ils ont t grandement merveills, dit Skamkel, que tu te
sois montr si fier; et moi je t'ai montr comme un homme qui valait
mieux que tous les autres. Otkel vint dire la chose  son frre,
Halbjrn dit: Ceci doit tre le plus grand de tous les mensonges.

Le temps se passa, et vinrent les derniers jours o on pouvait citer en
justice avant l'Alting. Otkel demanda  ses frres et  Skamkel de venir
avec lui  Hlidarenda pour faire la citation. Halbjrn dit qu'il irait:
Mais nous nous repentirons de ce voyage, dit-il, dans quelque temps
d'ici. Ils partirent donc, douze en tout, pour Hlidarenda. Quand ils
entrrent dans l'enclos, Gunnar tait dehors, et il ne s'aperut de rien
avant qu'ils ne fussent tout contre la maison. Il resta l, sans
rentrer, et Otkel bien vite leur fit dire  haute voix la citation.
Quand ils eurent fini, Skamkel dit: La citation vaut-elle, matre
Gunnar?--Vous le savez bien, dit Gunnar, mais je te revaudrai ton
voyage un de ces jours, Skamkel, et aussi tes bons conseils.--Nous
n'en aurons pas grand dommage, dit Skamkel, tant que ta hallebarde ne
sera pas en l'air. Gunnar tait dans une grande colre. Il rentra et
conta la chose  Kolskegg. Kolskegg dit: Il est fcheux que nous
n'ayons pas t dehors: ils en auraient t pour leur courte honte si
nous avions t l. Gunnar dit: Chaque chose a son temps, et cette
expdition ne leur fera pas honneur.

Quelque temps aprs, Gunnar alla trouver Njal et lui dit la chose. Njal
dit: Ne prends pas cela trop  coeur; car tu en sortiras  ton honneur
avant que ce ting soit fini. Nous serons tous avec toi, dans le conseil
et dans l'action. Gunnar le remercia et retourna chez lui.

Otkel partit pour le ting, ses frres aussi et Skamkel.




LI


Gunnar partit pour le ting, et tous les fils de Sigfus avec lui; Njal
aussi et ses fils. Ils allaient tous avec Gunnar: et les gens disaient
qu'il n'y eut jamais si vaillante troupe.

Gunnar alla un jour  la hutte des gens des valles. Hrut tait dans la
hutte avec Hskuld et ils firent bon accueil  Gunnar. Gunnar leur conta
toute l'histoire de sa querelle. Quel conseil te donne Njal? dit Hrut.
Gunnar rpondit: Il m'a engag  venir vous trouver toi et ton frre et
 vous dire qu'il sera en ceci du mme avis que vous.--S'il veut que
je prononce, dit Hrut, c'est  cause de notre parent. Je le ferai donc.
Tu vas dfier Gissur le blanc au combat dans l'le s'ils ne veulent pas
te laisser prononcer toi-mme, et Kolskegg dfiera Geir le Godi; nous
trouverons des hommes  faire marcher contre Otkel et ses frres; et
tous ensemble nous aurons une telle force que tu pourras faire de cette
affaire ce que tu voudras. Gunnar rentra dans sa hutte et dit tout 
Njal. Je m'y attendais dit Njal.

Ulf, godi d'r, sut qu'ils avaient tenu conseil et le dit  Gissur.
Gissur dit  Otkel: Qui t'a conseill de citer Gunnar en
justice?--Skamkel m'a dit que c'tait ton avis, et celui de Geir le
Godi dit Otkel.--O est ce vaurien, dit Gissur, qui a menti de la
sorte?--Il est couch dans sa hutte, malade dit Otkel. Puisse-t-il
ne se relever jamais, dit Gissur; et maintenant il faut que nous allions
tous trouver Gunnar et lui offrir de prononcer lui-mme: mais je ne sais
pas s'il voudra bien  prsent. Chacun donna tort  Skamkel, et il fut
malade tout le temps du ting.

Gissur et les siens allrent  la hutte de Gunnar. On les vit venir, et
on le dit  Gunnar qui tait dans la hutte. Ceux qui taient l
sortirent tous et se rangrent en bataille. Gissur le blanc entra le
premier. Il dit, comme ils s'approchaient l'un de l'autre: Nous venons
t'offrir, Gunnar, de prononcer toi-mme dans votre affaire,  Otkel et 
toi.--Ce n'tait donc pas ton avis, dit Gunnar, de me faire citer en
justice?--Je n'ai jamais conseill cela, dit Gissur, ni Geir non
plus.--Tu voudras bien alors t'en justifier dans les formes dit
Gunnar.--Que demandes-tu? dit Gissur.--Que tu prtes serment dit
Gunnar.--Je le ferai, dit Gissur, si tu consens  prononcer.--Je l'ai
offert il y a quelque temps, dit Gunnar, mais l'affaire me semble plus
grave  prsent.

Njal dit: Tu ne peux refuser de prononcer toi-mme: plus grave est
l'affaire, plus grand sera l'honneur. Gunnar dit: Pour l'amour de mes
amis je consens  prononcer. Mais je donnerai un conseil  Otkel: c'est
qu'il ne me cherche plus querelle  l'avenir. Alors on envoya chercher
Hskuld et Hrut, et ils arrivrent de suite. Gissur prta serment, et
Geir le Godi aussi. Et Gunnar pronona sa sentence, et il n'avait pris
conseil de personne avant de la prononcer. Voici ma sentence, dit-il;
je paierai la valeur de la cabane et des vivres qu'elle renfermait. Pour
l'esclave je ne veux point donner d'amende, car tu m'as cach ses
dfauts. Je dcide que tu le reprendras, Otkel; car c'est l o elles
ont pouss que les oreilles vont le mieux. J'estime d'autre part que
vous m'avez fait injure en me citant en justice, et comme compensation
je ne m'adjuge rien moins que la valeur entire de la cabane, et de ce
qui a brl dedans. Et si vous aimez mieux ne pas faire d'arrangement
entre nous, je vous en laisse le choix. Mais alors j'ai pris mon parti;
et je le mettrai  excution. Gissur rpondit: Nous voulons bien que
tu n'aies rien  payer; mais nous te prions d'tre l'ami
d'Otkel.--Cela ne sera jamais, dit Gunnar, tant que je vivrai. Qu'il
ait l'amiti de Skamkel: il s'en est longtemps si bien trouv. Gissur
rpondit: Terminons donc l'affaire, quoique tu aies seul prononc. Et
ils mirent fin  l'affaire en se donnant La main. Gunnar dit  Otkel:
Tu ferais bien de rentrer dans ta famille, mais si tu veux rester ici,
fais en sorte de ne pas me chercher querelle. Gissur dit: Le conseil
est sage, et c'est ce qu'il fera. Gunnar se fit grand honneur dans
cette affaire. Aprs cela les hommes quittrent le ting et retournrent
chez eux.

Gunnar est rentr dans son domaine, et tout est tranquille pendant
quelque temps.




LII


Il y avait un homme nomm Runolf, fils d'Ulf godi d'r. Il demeurait 
Dal  l'est du Markarfljot. Il fut l'hte d'Otkel, en revenant du ting.
Otkel lui donna un boeuf de neuf ans tout noir. Runolf le remercia de son
prsent et le pria de venir le voir toutes les fois qu'il voudrait.
L'invitation faite, il se passa quelques temps sans qu'Otkel vnt.
Runolf lui envoyait souvent des messagers pour lui rappeler qu'il devait
venir; et il promettait toujours de faire le voyage.

Otkel avait deux chevaux marqus de noir sur le dos. C'taient les
meilleurs coursiers du canton, et ils s'aimaient si fort tous deux
qu'ils couraient toujours l'un aprs l'autre.

Il y avait un homme de l'Est qui demeurait chez Otkel, et qui s'appelait
Audulf. Il prit de l'inclination pour Signy, fille d'Otkel. Audulf tait
un homme fort et de grande taille.




LIII


Quand vint le printemps, Otkel dit qu'il voulait aller dans le pays de
l'Est,  Dal, o on l'avait invit; et chacun s'en rjouit. Skamkel se
mit en route avec Otkel, et aussi ses deux frres, Audulf et trois
autres. Otkel montait un de ses chevaux marqus de noir, et l'autre
courait libre  ct. Ils s'en vont  l'est, vers le Markarfljot. Otkel
galope en avant. Et voil que les deux chevaux s'emportent, et quittent
le chemin, remontant le Fljotshlid. Otkel va maintenant plus vite qu'il
ne voudrait.

Gunnar tait sorti seul de sa maison; il avait un sac de grain dans une
main, une petite hache dans l'autre. Il vint  son champ et se mit 
semer son grain; il avait mis  terre  ct de lui son manteau de fine
toffe et sa hache, et il sema ainsi pendant quelque temps.

Il faut revenir  Otkel qui va toujours plus vite qu'il ne voudrait. Il
a ses perons aux pieds, et il galope  travers le champ, et ils ne se
voient ni l'un ni l'autre, Gunnar et lui. Et  un moment o Gunnar se
relve, Otkel arrive sur lui, au galop; son peron touche  l'oreille de
Gunnar et y fait une large dchirure, et le sang coule  grands flots. 
ce moment arrivent les compagnons d'Otkel. Vous pouvez tous voir, dit
Gunnar, qu'Otkel m'a bless jusqu'au sang. Tu ne cesses de m'insulter,
Otkel; tu as commenc par me citer en justice, et maintenant tu me
foules aux pieds de ton cheval. Skamkel dit: C'est bien fait, matre
Gunnar; tu n'tais pas moins en colre qu'aujourd'hui, au ting, quand tu
as consenti  prononcer la sentence, et que tu tenais ta hallebarde.
Gunnar dit: La prochaine fois que nous nous rencontrerons, tu la
verras, ma hallebarde. Et l-dessus ils se sparrent. Skamkel poussait
des cris de joie et disait: Bien galop, camarade. Gunnar rentra chez
lui et ne parla de rien  personne, et nul ne se douta que sa blessure
et t faite de main d'homme.

Un jour il arriva qu'il le dit  son frre Kolskegg. Kolskegg dit: Il
faut conter cela  d'autres, de peur qu'on ne dise un jour que tu
accuses des morts; on te fera bien des querelles, s'il n'y a pas de
tmoins qui aient su auparavant ce qui s'est pass entre vous. Gunnar
dit donc la chose  ses voisins, et d'abord on en parla peu.

Otkel arriva  Dal, dans le pays de l'est. Il y fut bien reu, lui et
les siens, et ils furent l une semaine. Otkel dit  Runolf tout ce qui
s'tait pass entre lui et Gunnar. Quelqu'un demanda comment Gunnar
s'tait comport. Skamkel dit: Si c'tait un homme de peu, on pourrait
dire qu'il a pleur.--C'est mal parl, dit Runolf, et la prochaine
fois que vous vous trouverez, tu verras bien que les pleurs ne sont pas
son affaire; nous serons heureux si de meilleurs que toi ne payent pas
pour ta malice. Mon avis est maintenant, quand vous retournerez chez
vous, que je m'en aille avec vous; car Gunnar ne voudra pas me faire de
mal.--Je ne veux pas cela, dit Otkel, mais nous passerons plus bas la
rivire.

Runolf fit  Otkel de beaux prsents et lui dit qu'ils ne se reverraient
plus. Otkel le pria de songer  ses fils, si les choses arrivaient comme
il le disait.




LIV


Il faut maintenant parler de Gunnar. Il tait dehors  Hlidarenda, et il
vit son berger qui arrivait au galop vers le domaine. Le berger entra
dans l'enclos. Gunnar dit: Pourquoi galopes-tu si vite?--Je voulais
te donner un avis fidle, rpondit-il. J'ai vu des hommes qui
descendaient la Ranga; ils taient huit en tout, et quatre avaient des
habits de couleur clatante. Gunnar dit: Ce doit tre Otkel.--Je
veux te dire aussi, dit le berger, que j'ai entendu rpter d'eux plus
d'une mauvaise parole. C'est ainsi que Skamkel a dit  Dal, dans le pays
de l'Est, que tu avais pleur quand leurs chevaux t'ont renvers. Il me
semble que ces mchantes gens disaient l de mchantes paroles.--Ne
pensons plus  leurs paroles, dit Gunnar, mais toi, tu ne feras plus ds
 prsent que ce que tu voudras.--Dois-je dire quelque chose 
Kolskegg, ton frre? dit le berger. Va-t'en et dors, dit Gunnar. Je
dirai  Kolskegg ce qu'il me plaira. Le berger se coucha et s'endormit
aussitt.

Gunnar prit le cheval du berger et lui mit une selle. Il prit son
bouclier, se ceignit de son pe, prsent d'lvir. Il mit son casque sur
sa tte et prit sa hallebarde: et elle rendait un son si clatant, que
Ranveig, la mre de Gunnar, l'entendit. Elle arriva et dit: Te voil
bien en colre, mon fils; jamais je ne t'ai vu ainsi. Gunnar sortit: il
frappa de sa hallebarde contre terre, sauta en selle et partit.

Ranveig alla dans la chambre. On y parlait  haute voix. Vous parlez
haut, dit-elle, mais la hallebarde chantait encore plus fort, quand
Gunnar est parti. Kolskegg l'entendit: C'est signe, dit-il, qu'il y
aura de grosses nouvelles.--C'est bon, dit Halgerd. Ils vont voir si
c'est vrai qu'ils l'ont fait pleurer.

Kolskegg prend ses armes, va chercher un cheval, et court aprs Gunnar,
le plus vite qu'il peut. Gunnar galope  travers l'Akratunga, il arrive
 Geilastofna, de l  la Ranga, et il descend jusqu'au gu qui est prs
de Hofi. Il y avait l des femmes,  l'endroit o on trait les vaches.
Gunnar sauta  bas de son cheval et l'attacha. Et voici que les autres
arrivrent. Le chemin qui menait au gu tait plein de pierres couvertes
de boue.

Gunnar leur dit: Il faut se dfendre, et voici la hallebarde. Vous
allez voir maintenant si jamais vous me faites pleurer. Ils sautrent
tous  terre et vinrent  Gunnar. Halbjrn tait en avant. N'approche
pas, dit Gunnar; tu es le dernier  qui je veuille faire du mal; mais je
n'pargnerai personne, si j'ai  dfendre ma vie.--Je n'en ferai rien,
dit Halbjrn, tu veux tuer mon frre, et ce serait une honte, si j'tais
assis  te regarder, et des deux mains il pointe sur Gunnar un norme
javelot. Gunnar mit son bouclier devant lui, mais le javelot d'Halbjrn
passa au travers. Gunnar jeta le bouclier avec tant de force, qu'il
resta plant en terre, puis il prit son pe, si vite que l'oeil ne
pouvait le suivre, et en frappa Halbjrn. L'pe toucha le bras
d'Halbjrn au dessus du poignet, et le lui trancha. Skamkel accourut par
derrire, levant sur Gunnar une grande hache. Gunnar se retourna
vivement et pointa vers lui sa hallebarde. Elle entra dans le creux de
la hache, l'arracha des mains de Skamkel et la jeta dans la Ranga.

Alors Gunnar chanta:

Te souviens-tu du jour o tu demandas  un autre, coureur de vaillants
coursiers, en fuyant  toute vitesse loin de mon domaine, si la citation
tait bien faite? Voici que nous rougissons de notre sang nos pes.
C'est ainsi que nous nous vengeons, dans notre colre, de vos citations
en justice.

Une seconde fois Gunnar pointe sa hallebarde et la passe au travers de
Skamkel. Il le soulve et le jette la tte la premire dans le sentier
boueux.

Audulf, l'homme de l'Est, saisit un javelot et le lana  Gunnar. Gunnar
prit le javelot au vol et le lui renvoya: le javelot passa au travers du
bouclier et de l'homme, et s'enfona en terre. Otkel lve son pe sur
Gunnar, il vise  la jambe au dessous du genou, Gunnar saute en l'air et
Otkel le manque. Gunnar pointe la hallebarde sur lui et le traverse de
part en part. Et voici que Kolskegg arrive. Il saute sur Halkel et lui
donne avec sa hache le coup de la mort. Ils en turent huit.

Une femme qui les regardait faire courut  la maison. Elle dit la chose
 Mrd et le pria de les sparer. Ce sont des gens dont je ne me soucie
gure, dit-il, qu'ils se tuent ou non.--Tu ne peux pas parler ainsi,
dit-elle; c'est ton parent Gunnar et ton ami Otkel.--Tu bavardes
toujours, sotte crature, dit-il, et il resta chez lui, tranquille,
pendant qu'ils combattaient.

Gunnar et Kolskegg remontrent  cheval, leur besogne finie. Ils
rentrrent chez eux, remontant la rivire au grand galop. Gunnar sauta 
bas de son cheval et se retrouva debout: Bien galop, mon frre, dit
Kolskegg. Gunnar rpondit: Ce sont les propres paroles de Skamkel, le
jour o ils ont fait passer leurs chevaux sur moi.--Tu as veng cela
maintenant dit Kolskegg.--Je ne sais pas, dit Gunnar, si je puis
passer pour un homme moins brave que les autres, parce que j'ai plus de
peine qu'un autre  me dcider  tuer les gens.




LV


Voici qu'on apprit la nouvelle, et bien des gens furent d'avis que la
chose n'tait pas arrive avant qu'on et pu s'y attendre.

Gunnar alla  Bergthorsval et dit  Njal la besogne qu'il avait faite.
Njal dit: Tu as beaucoup fait, mais aussi tu avais t pouss 
bout.--Qu'arrivera-t-il bien maintenant? dit Gunnar. Veux-tu que je
te dise, dit Njal, ce qui n'est pas encore arriv? Tu vas aller au ting,
et si tu suis mes conseils, tu auras de toute cette affaire beaucoup
d'honneur. Ceci est le commencement de tes grandes tueries.--Donne-moi
un bon conseil, dit Gunnar. C'est ce que je vais faire, dit Njal. N'en
tue jamais plus d'un dans une mme famille, et ne romps jamais la paix
que de bons et vaillants hommes auront faite entre toi et d'autres, et
surtout dans cette affaire-ci.--J'aurais cru, dit Gunnar, qu'il
fallait moins que d'un autre attendre cela de moi.--Je veux le croire,
dit Njal, mais en cette affaire souviens-toi d'une chose: c'est que si
cela arrive, tu trouveras bientt la mort; autrement tu deviendras un
vieillard. Gunnar dit: Sais-tu quelle sera ta mort?--Je le sais dit
Njal.--Et laquelle? dit Gunnar.--Celle qu'on et pens le moins dit
Njal. Aprs cela Gunnar s'en retourna chez lui.

On envoya un homme  Gissur le blanc et  Geir le Godi; car c'tait 
eux  porter plainte pour le meurtre d'Otkel. Ils se runirent et
parlrent ensemble de ce qu'il y avait  faire. Ils furent d'accord
qu'il fallait porter la cause devant la justice. On chercha donc qui
voudrait s'en charger; mais personne n'tait dispos  cela. Il me
semble, dit Gissur, que nous avons le choix entre deux partis: ou que
l'un de nous deux prenne en main la poursuite, et nous tirerons au sort
pour savoir lequel; ou bien que nous consentions  ce qu'il ne soit
point pay d'amende pour le meurtre de cet homme. Il ne faut pas nous
cacher que c'est une grosse affaire  mener: car Gunnar a une grande
parent et beaucoup d'amis. Mais celui de nous deux qui ne sera pas
tomb au sort devra venir en aide  l'autre et ne pas se retirer avant
que l'affaire soit mene  bien. Aprs cela ils tirrent au sort, et le
sort dsigna Geir le Godi comme celui qui devait prendre en main
l'affaire.

Quelque temps aprs ils quittrent le pays de l'Ouest. Ils traversrent
la rivire et vinrent  l'endroit o la rencontre avait eu lieu, au bord
de la Ranga. Ils dterrrent les cadavres et prirent des tmoins pour
voir les blessures. Aprs cela ils prononcrent la citation, et
dsignrent comme tmoins enquteurs dans l'affaire neuf hommes libres
du pays. On leur dit que Gunnar tait chez lui, avec trente hommes. Geir
le Godi demanda  Gissur s'il voulait y aller avec cent hommes. Je ne
veux pas, dit Gissur, quoique la diffrence soit grande. Alors ils
retournrent chez eux.

Le bruit que l'affaire tait engage se rpandit dans tout le canton; et
on disait partout que ce ting verrait beaucoup de combats.




LVI


Il y avait un homme nomm Skapti. Il tait fils de Thorod. La mre de
Thorod tait Thorvr. Elle tait fille de Thormod Skapti, fils d'Oleif
le gros, fils d'Einar, fils d'lvir Barnakarl.

C'taient de grands chefs, le pre et le fils, et de grands hommes de
loi. Thorod passait pour tre quelque peu rus et malfaisant. Ils
taient avec Gissur le blanc dans tous les procs qu'il avait.

Les gens du Hlid et de la Ranga arrivrent au ting en foule. Gunnar
tait si aim de chacun qu'ils furent tous d'avis d'tre pour lui. Ils
arrivent donc tous au ting, et dressent leurs huttes.

Gissur le blanc avait avec lui les chefs que voici: Skapti et Thorod,
Asgrim fils d'Ellidagrim, Od de Kidjaberg, Haldor fils d'rnolf.

Un jour les gens taient alls au tertre de la loi. Geir le godi se leva
et dclara qu'il intentait une action  Gunnar pour le meurtre d'Otkel.
Il lui en intenta une seconde pour le meurtre d'Halbjrn le blanc, puis
pour le meurtre d'Audulf, puis pour le meurtre de Skamkel. Aprs cela il
dclara qu'il en intentait une  Kolskegg pour le meurtre de Halkel. Et
quand il eut fini toutes ses dclarations, on trouva qu'il avait bien
dit. Il demanda de quelle juridiction ils dpendaient, et quel tait
leur domicile. Aprs cela les gens quittrent le tertre de la loi.

Et voici que le ting se passe, et vient le moment o les affaires
devaient tre juges. Des deux cts ils rassemblrent tout leur monde.
Geir le Godi et Gissur le blanc se mirent au sud du tribunal du district
de la Ranga, Gunnar et Njal se mirent au nord du tribunal. Geir le Godi
somma Gunnar d'couter son serment. Puis il prta serment. Aprs cela il
exposa l'affaire. Puis il produisit les tmoins de la citation. Puis il
fit prendre place aux hommes libres du pays qu'il avait dsigns comme
tmoins enquteurs. Puis il invita l'adversaire  rcuser leur
dposition. Puis il leur dit d'apporter leur dposition. Alors les
hommes qui avaient t dsigns comme tmoins enquteurs s'avancrent
devant le tribunal, prirent des tmoins, et dclarrent que l'affaire
d'Audulf n'tait pas de leur comptence, parce que ceux  qui la
poursuite appartenait taient en Norvge, qu'ils n'avaient donc rien
avoir dans cette affaire. Aprs cela ils firent leur dposition dans
l'affaire d'Otkel et dclarrent que Gunnar tait convaincu d'tre
coupable de ce meurtre. Aprs cela Geir le Godi somma Gunnar d'avoir 
se dfendre; et il prit des tmoins de toutes les formalits qu'il avait
remplies.

Alors Gunnar  son tour somma Geir le Godi d'couter son serment et les
moyens de dfense qu'il allait prsenter. Puis il prta serment. Aprs
quoi il dit: Voici ce que j'ai  dire pour ma dfense dans cette
affaire: j'ai pris des tmoins, et j'ai dclar Otkel hors la loi,
devant mes voisins, pour cette blessure sanglante qu'il m'a faite avec
ses perons. Je te fais donc,  toi Geir le Godi, dfense solennelle de
poursuivre cette affaire et aux juges de la juger, et par l je tiens
toutes les mesures que tu as prises jusqu'ici pour nulles et de nul
effet. Je t'en fais une dfense lgale, pleine et entire, et qui doit
tre suivie d'effet, telle enfin que j'ai  te la faire selon la
procdure de l'Alting et la loi de tout le pays. Et maintenant j'ai  te
dire ce que je vais faire encore dit Gunnar.--Vas-tu me dfier  un
combat dans l'le, comme c'est ta coutume, dit Geir, et refuser de te
soumettre  la loi?.--Ce n'est pas cela, dit Gunnar; je vais te citer
 comparatre au tertre de la loi, pour ceci, que tu as dsign des
tmoins enquteurs dans une affaire o ils n'avaient rien  voir: le
meurtre d'Audulf; et pour cette cause je vais dclarer que tu as encouru
la peine du bannissement simple.

Njal prit la parole et dit: Il ne faut pas qu'il en soit ainsi; car
vous en viendriez maintenant aux plus grandes violences. Chacun de vous
a dans son affaire beaucoup de choses contre lui,  ce qu'il me semble.
Il y a quelques-uns de ces meurtres, Gunnar, au sujet desquels tu n'as
pas grand'chose  dire contre ceux qui t'en dclarent coupable. D'autre
part, tu as cette action que tu intentes  Geir, et il sera trouv
coupable, certainement. Et toi, Geir le Godi, il faut que tu saches une
chose, c'est que cette action en bannissement qui te menace n'est pas
encore intente, mais qu'elle ne restera pas en route si tu refuses de
suivre mon conseil.

Thorod le Godi dit: Il me semble qu'il vaudrait mieux, pour le bien de
la paix, faire un arrangement dans cette affaire; mais pourquoi ne
dis-tu rien, Gissur le blanc?.--Il me semble, dit Gissur, qu'il nous
faudrait de solides appuis pour mener  bien notre cause. Il est facile
de voir que les amis de Gunnar ne sont pas loin; ce qui donc vaudra le
mieux pour notre affaire, c'est que de bons et vaillants hommes
prononcent entre nous, si Gunnar y consent.

J'ai toujours t accommodant, dit Gunnar; vous avez beaucoup  dire
contre moi; mais aussi il me semble que j'ai t grandement forc 
faire ce que j'ai fait.

Ils dcidrent donc, sur le conseil des hommes les plus sages, de
terminer l'affaire, et de la remettre  un arbitrage. Six hommes furent
choisis comme arbitres. Et sur l'heure, au ting, ils prononcrent sur
l'affaire. Leur sentence fut qu'il ne serait point pay d'amende pour
Skamkel; que le meurtre d'Otkel et le coup d'peron se compenseraient;
que pour les autres meurtres il serait pay des amendes suivant leur
valeur. Les parents de Gunnar donnrent de l'argent, si bien que toutes
les amendes furent payes sur le champ, au ting. Alors Geir le Godi et
Gissur le blanc allrent trouver Gunnar et lui promirent de garder
fidlement la paix. Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Il
remercia les hommes qui lui avaient prt leur aide et fit  beaucoup
d'entre eux des prsents. Il se fit grand honneur de tout ceci.

Gunnar est donc maintenant chez lui, et fort en honneur.




LVII


Il y avait un homme nomm Starkad. Il tait fils de Bark Blatannarskeg,
fils de Thorkel Bundinfot, qui prit des terres aux environs de
Trihyrning. C'tait un homme mari, et sa femme s'appelait Halbera. Elle
tait fille de Hroald le rouge et de Hildigunn, fille de Thorstein
Titling. La mre d'Hildigunn tait Unn, fille d'Eyvind Karf, soeur de
Modolf le pacifique, de Mosfell, de qui sont descendus les Modylfings.

Les fils de Starkad et de Halbera s'appelaient, Thorgeir, Brk, et
Thorkel. Hildigunn, la gurisseuse, tait leur soeur. C'taient des
hommes d'humeur hautaine, querelleurs et malfaisants. Ils faisaient aux
gens toute sorte de tort.




LVIII


Il y avait un homme nomm Egil. Il tait fils de Kol, fils d'Ottar-Bal,
qui prit des terres entre Stotalk et Reydarvatn. Le frre d'Egil tait
nund de Trllaskog, pre de Hal le fort, qui eut part au meurtre de
Holtathorir avec les fils de Ketil le beau parleur.

Egil demeurait  Sandgil. Ses fils taient Kol, Ottar, et Hauk. Leur
mre tait Steinvr, soeur de Starkad de Trihyrning. Les fils d'Egil
taient grands et batailleurs, les hommes les plus malfaisants qu'on pt
voir. Ils taient toujours du mme ct, eux et les fils de Starkad.
Leur soeur tait Gudrun Natsol. C'tait la plus belle et la plus
gracieuse des femmes.

Egil avait pris chez lui deux hommes de Norvge. L'un s'appelait Thorir
et l'autre Thorgrim. Ils taient nouveaux-venus dans le pays, bien vus
et riches. C'taient de vaillants hommes, hardis en toute occasion.

Starkad avait un bon cheval, roux de poil; les gens disaient que ce
cheval n'avait pas son pareil pour le combat. Il arriva une fois que ces
trois frres de Sandgil taient  Trihyrning. Il y eut beaucoup de
paroles dites sur tous les hommes du pays de Fljotshlid; et on vint  se
demander si quelqu'un d'eux voudrait faire combattre un cheval contre
celui-l. Des gens qui taient l dirent, pour leur faire honneur et
flatterie, que nul n'oserait, et que nul aussi n'avait un cheval pareil.
Alors Hildigunn rpondit Je sais un homme qui osera bien faire
combattre un cheval contre le vtre.--Nomme-le disent-ils. Elle
rpond; Gunnar de Hlidarenda a un cheval brun, qu'il fera bien
combattre contre vous et contre tous les autres.--Il vous semble 
vous, femmes, disent-ils, que nul n'est son pareil. Mais si Geir le Godi
et Gissur le blanc ont cd devant lui  leur honte, il n'est pas dit
qu'il nous en arriverait autant.--Il vous arrivera pis dit-elle, et
il s'ensuivit une grande dispute entre eux. Starkad dit: Gunnar est le
dernier homme  qui il vous faut chercher querelle; car il est dangereux
de s'attaquer  sa chance.--Tu nous permettras bien, dirent-ils de lui
offrir un combat de chevaux?--Je vous le permets, dit-il,  condition
que vous ne lui jouerez point de mauvais tour. Ils promirent qu'ils
n'en feraient rien.

Ils partirent donc pour Hlidarenda. Gunnar tait chez lui; il sortit;
Kolskegg et Hjort sortirent avec lui. Ils firent bon accueil aux autres
et demandrent o ils allaient. Nous n'allons pas plus loin qu'ici
rpondirent-ils. On nous a dit que tu avais un bon cheval, et nous
venons t'offrir un combat de chevaux.--Il n'y a pas grand chose  dire
de mon cheval, dit Gunnar; il est jeune et il n'est pas encore bien
dress.--Tu te dcideras peut-tre  le faire combattre; dirent-ils.
Hildigunn est d'avis que tu t'en tirerais bien.--Comment avez-vous
parl de cela? dit Gunnar.--Il y a des gens, rpondirent-ils, qui ont
dit que tu n'oserais pas faire combattre un cheval contre le
ntre.--Je crois que j'oserai, dit Gunnar, mais il me semble que ce
sont l de mauvaises paroles.--Devons-nous croire, dirent-ils, que tu
acceptes le combat?--Vous serez contents, dit Gunnar, si vous
l'emportez; mais il y a une chose que je veux vous demander. C'est de
rgler le combat de telle sorte que nous en ayons les uns et les autres
du plaisir et nul ennui, et que vous ne puissiez en aucune faon me
faire honte. Mais si vous faites pour moi comme pour d'autres, je vous
le revaudrai, sans que rien m'en empche, et vous verrez qu'il vous en
cotera cher. Comme vous aurez fait, ainsi je ferai. Aprs cela, ils
retournrent chez eux.

Starkad demanda comment les choses s'taient passes. Ils dirent que
Gunnar leur avait fait faire un bon voyage. Il a promis de faire
combattre son cheval, et nous avons fix le jour o le combat aura lieu.
On voyait bien qu'il trouvait que nous avions l'avantage sur lui, et il
faisait tout son possible pour s'y drober.--Vous verrez, dit
Hildigunn, que si Gunnar est lent  s'engager dans une affaire
chanceuse, il est hardi quand il n'y a plus moyen d'y chapper.

Gunnar monta  cheval et vint trouver Njal. Il lui dit le combat de
chevaux, et les paroles qui avaient t dites entre eux. Et que
penses-tu qu'il advienne de ce combat? ajouta-t-il. C'est toi qui
auras le dessus, dit Njal; mais ceci va causer la mort de bien des
gens.--Penses-tu que cela cause ma mort? dit Gunnar. Pas cette fois,
dit Njal; mais ils se souviendront de leur vieille haine, ils l'en
porteront encore une nouvelle, et tu n'auras plus autre chose  faire
qu' plier devant eux. Alors Gunnar retourna chez lui.




LIX


Sur ces entrefaites, Gunnar apprit la mort de son beau-pre Hskuld.
Quelques jours plus tard Thorgerd, fille d'Halgerd et femme de Thrain,
accoucha  Grjota et mit au monde un garon. Elle envoya quelqu'un  sa
mre en la priant de dcider s'il fallait appeler l'enfant Glum, comme
son pre, ou Hskuld, comme son grand-pre. Halgerd demanda qu'il ft
appel Hskuld. On donna donc ce nom  l'enfant.

Gunnar et Halgerd eurent deux fils. L'un s'appelait Hgni et l'autre
Grani. Hgni fut un vaillant homme, silencieux, mfiant, et vridique
dans toutes ses paroles.

Et voil que les hommes partent pour le combat de chevaux, et il est
venu l une foule nombreuse. Il y avait Gunnar et ses frres avec les
fils de Sigfus, Njal et tous ses fils. Starkad tait venu aveu ses fils,
Egil avec les siens.

Ils dirent  Gunnar qu'il tait temps d'amener les chevaux. Gunnar
rpondit qu'il voulait bien. Skarphjedin dit: Veux-tu de moi pour faire
combattre ton cheval, ami Gunnar?--Je ne veux pas dit Gunnar.--Cela
vaudrait mieux pourtant, dit Skarphjedin; on a pris des deux cts la
chose fort  coeur.--Vous auriez peu de chose  dire ou  faire, dit
Gunnar, avant qu'un malheur n'arrive; avec moi il viendra plus tard,
quoique cela revienne au mme,  la fin.

Aprs cela on amena les chevaux. Gunnar s'apprta  faire combattre le
sien, que Skarphjedin amenait. Gunnar tait en casaque rouge; il avait
autour du corps une large ceinture d'argent et un long aiguillon  la
main. Les chevaux coururent l'un sur l'autre, et ils se mordirent
longtemps sans qu'il ft besoin de les exciter, et les gens y prenaient
grand plaisir. Alors Thorgeir et Kol convinrent ensemble de pousser leur
cheval en avant, au moment o les chevaux se rueraient l'un sur l'autre,
et de voir s'ils pourraient faire tomber Gunnar. Et voici que les
chevaux se ruent l'un sur l'autre; Thorgeir et Kol courent  ct de
leur cheval et l'excitent tant qu'ils peuvent. Gunnar pousse le sien
contre eux, et en un clin d'oeil, Thorgeir et Kol tombent tous deux  la
renverse, et le cheval par dessus. Ils se relvent vivement et courent 
Gunnar. Gunnar se jette de ct; il saisit Kol et le lance contre terre
si fort qu'il reste l, sans connaissance. Alors Thorgeir fils de
Starkad, frappa le cheval de Gunnar, et du coup lui fit sauter un oeil.
Gunnar frappa Thorgeir de son aiguillon, et Thorgeir tomba sans
connaissance. Gunnar s'approcha de son cheval et dit  Kolskegg:
Tue-le; il ne faut pas qu'il vive mutil. Kolskegg coupa la tte du
cheval.  ce moment Thorgeir se releva. Il prit ses armes et voulut se
jeter sur Gunnar. On l'en empcha, et il se fit un grand tumulte. Cette
mle me dgote, dit Skarphjedin; il convient mieux  des hommes de se
battre avec des armes. Et il chanta:

Il y a presse au ting; la foule grossit et passe toute mesure. Il y
aura peine  terminer les querelles de tous ces hommes. Il est plus
digne de vaillants guerriers de teindre leurs armes dans le sang.
J'aimerais mieux avoir  dompter les froces petits de la louve.

Gunnar tait si tranquille qu'un homme le tenait sans peine, et il ne
disait pas une seule mauvaise parole. Njal dit qu'il fallait s'arranger
et faire la paix: Thorgeir rpondit qu'il ne donnerait ni recevrait de
paix; qu'il voulait la mort de Gunnar pour le coup qu'il en avait reu.
Gunnar a t trop solide jusqu'ici, dit Kolskegg, pour tomber devant
une parole, et il l'est encore.

Alors les hommes quittent le lieu du combat et s'en vont chacun chez
soi. Ils ne firent nulle entreprise contre Gunnar. Et l'hiver se passa
ainsi.

L't suivant, au ting, Gunnar rencontra Olaf Pai, son parent. Olaf
l'invita chez lui et l'engagea  se tenir sur ses gardes: car ils te
feront, dit-il, tout le mal qu'ils pourront. Va toujours bien
accompagn. Olaf lui donna quantit de bons conseils, et ils firent
entre eux trs grande amiti.




LX


Asgrim fils d'Ellidagrim avait un procs  poursuivre devant le ting.
C'tait une affaire d'hritage. Il avait pour adversaire dans ce procs
Ulf fils d'Uggi. Il arriva  Asgrim, ce qui lui tait arriv rarement,
qu'il y avait un de cas de nullit dans son affaire. Et la nullit
consistait en ceci qu'il avait nomm quatre jurs l o il avait  en
nommer neuf. Les autres avaient donc ce cas de nullit pour eux. Alors
Gunnar dit: Je te dfie en combat singulier dans l'le, Ulf fils
d'Uggi, puisqu'il n'y a plus moyen de se faire rendre justice.--Ce
n'est pas  toi que j'ai  faire dit Ulf.--Cela revient au mme, dit
Gunnar; Njal et Helgi mon ami seront d'avis que je dois prendre en main
la cause d'Asgrim, quand ils ne sont pas l. Et le procs finit de
telle sorte, qu'Ulf eut  payer toute la somme. Alors Asgrim dit 
Gunnar: Je t'invite  venir chez moi cet t, et je serai avec toi dans
toutes les querelles et jamais contre toi.

Gunnar quitta le ting, et retourna chez lui.  quelque temps de l, ils
se rencontrrent, lui et Njal. Njal pria Gunnar de se tenir sur ses
gardes. Il avait ou dire que ceux de Trihyrning mditaient de marcher
contre lui, et il l'engagea  ne jamais sortir sans tre en nombre, et 
porter toujours ses armes avec lui. Gunnar dit qu'ainsi ferait-il. Il
dit  Njal qu'Asgrim l'avait invit chez lui: et mon intention,
ajouta-t-il, est d'y aller cet automne.--Que personne ne le sache
avant ton dpart, dit Njal; ni combien de temps tu resteras au loin. Je
t'offrirai en outre que mes fils fassent le chemin avec toi. De la sorte
il est  croire qu'ils ne t'attaqueront pas. Ils convinrent donc qu'il
en serait ainsi.

L't se passa, et voici qu'il n'y avait plus que huit semaines jusqu'
l'hiver. Alors Gunnar dit  Kolskegg: Apprte-toi  partir, car nous
allons  Tunga, o nous sommes invits.-- Ne le ferai-je pas dire aux
fils de Njal? dit Kolskegg.--Non, dit Gunnar, il ne faut pas qu'il
leur arrive malheur  cause de moi.




LXI


Ils chevauchaient tous trois, Gunnar et ses frres. Gunnar avait sa
hallebarde et son pe, prsent d'lvir. Kolskegg avait sa hache. Hjrt
aussi tait arm jusqu'aux dents. Ils arrivrent  Tunga. Asgrim leur
fit bon accueil, et ils furent l quelque temps.  la fin ils
annoncrent qu'ils voulaient retourner chez eux. Asgrim leur fit de
beaux prsents et offrit de faire route avec eux pour le pays de l'Est.
Gunnar dit qu'il n'avait besoin de personne, et Asgrim ne partit pas.

Il y avait un homme nomm Sigurd Svinhfdi. Il arriva  Trihyrning. Il
demeurait prs de la Thjorsa, et il avait promis de les avertir quand
passerait Gunnar. Il leur dit donc que Gunnar tait en route, et qu'il
n'y aurait jamais chance plus belle: car ils ne sont que
trois--Combien nous faut-il d'hommes pour le surprendre? dit Starkad.
Il ne faut pas de petites gens, qui seraient trop peu de chose pour
lui, dit Sigurd; et il ne serait pas sage d'avoir moins de trente
hommes.--O l'attendrons nous? dit Starkad.-- Knafahola, dit
Sigurd. L il ne vous verra qu'une fois tomb au milieu de vous--Va 
Sandgil, dit Starkad, et dis-leur d'en partir quinze, et nous, nous
viendrons quinze autres  Knafahola. Thorgeir dit  Hildigunn: Cette
main que tu vois te montrera ce soir Gunnar mort.--Et moi je crois,
dit-elle, que tu auras la tte basse aprs votre rencontre.

Ils partirent donc de Trihyrning, le pre et ses trois fils, et onze
autres hommes. Ils allrent  Knafahola, et l, ils attendirent.

Sigurd Svinhfdi vint  Sandgil et dit: Je suis envoy ici par Starkad
et ses fils pour te dire, Egil, que toi et tes fils alliez  Knafahola
pour y attendre Gunnar.--Combien faut-il que nous soyons? dit Egil.
Quinze avec moi dit Sigurd. Kol dit: je vais donc aujourd'hui me
mesurer avec Kolskegg.--C'est une grosse affaire que tu te promets l
dit Sigurd.

Egil pria ses Norvgiens de venir avec lui. Ils dirent qu'ils n'avaient
nul grief contre Gunnar. Et puis, dit Thorir, l'affaire doit tre bien
chanceuse, s'il faut toute une foule contre trois hommes. Alors Egil
partit, en colre. Sa femme dit au Norvgien: Maudite soit l'heure o
ma fille Gudrun a oubli sa fiert et dormi  ton ct, si tu n'oses pas
suivre ton beau-pre. Il faut que tu sois un lche dit-elle.--J'irai
avec ton mari, rpondit-il, et nul de nous ne reviendra. Aprs cela il
alla trouver Thorgrim son compagnon, et lui dit: Prends les clefs de
mes coffres, car je ne les ouvrirai plus. Je veux aussi que tu aies, des
richesses qui sont  nous deux, autant que tu en voudras. Et puis va
t'en, et ne t'occupe pas de me venger. Si tu ne t'en vas pas, tu es un
homme mort. Alors le Norvgien prend ses armes, et il part avec le
reste de la troupe.




LXII


Il faut revenir  Gunnar, qui chevauche vers l'est, passant la Thjorsa.
Comme il s'loignait de la rivire il sentit une grande envie de dormir,
et il pria les autres de s'arrter l. Il tomba dans un profond sommeil,
et s'agitait en dormant. Kolskegg dit: Voici que Gunnar rve. Hjrt
dit: Je vais l'veiller.--Ne fais pas cela, dit Kolskegg; il faut que
son rve s'achve. Gunnar dormit longtemps. Quand il s'veilla, il jeta
loin de lui son bouclier, et il avait trs-chaud. Kolskegg dit:
Qu'as-tu rv mon frre?--J'ai rv de telles choses, dit Gunnar, que
nous ne serions pas partis de Tunga en si petit nombre, si j'avais fait
ce rve l-bas.--Dis-nous ton rve dit Kolskegg, Gunnar chanta:

J'ai vu, m'a-t-il sembl, une troupe nombreuse qui fondait sur nous
trois. Je vais rompre, j'en suis sr, le jene des corbeaux affams, qui
nous suivent depuis Tunga. O guerrier qui lance des flammes, les
vautours vont venir, je te l'annonce, arracher aux loups les cadavres.
Terrible tait mon rve.

J'ai, rv, dit Gunnar, que je chevauchais, passant prs de Knafahola.
Alors il me sembla voir une grande troupe de loups qui venaient sur moi
et, pour les viter, je m'en allais vers la Ranga.  ce moment il me
sembla qu'ils m'attaquaient de tous cts. Mais je me dfendais contre
eux, et je perais de flches tous ceux qui s'avanaient le plus;  la
fin ils furent si prs de moi que je ne pouvais plus me servir de mon
arc. Je pris mon pe et je la brandissais d'une main; de l'autre je
frappais avec ma hallebarde. Je ne me couvrais point de mon bouclier et
je ne sais ce qui me protgeait. Je tuai ainsi beaucoup de loups, et toi
aussi, Kolskegg. Mais Hjrt, il me sembla qu'ils le jetaient  terre et
qu'ils dchiraient sa poitrine; et l'un d'eux avait son coeur dans sa
gueule. Alors j'entrai dans une si grande colre que d'un coup je fendis
le loup en deux,  partir de l'paule. Aprs cela il me sembla que les
loups prenaient la fuite. Et maintenant, Hjrt mon frre, mon avis est
que tu t'en retournes  Tunga.--Je ne veux pas, dit Hjrt; quoique je
sache que ma mort est certaine, je te suivrai pourtant.

Aprs cela ils partirent, chevauchant vers l'est, et ils vinrent prs de
Knafahola. Kolskegg dit: Vois-tu, mon frre, toutes ces lances qui
sortent du creux, et des hommes avec des armes?--Il n'y a l rien qui
me surprenne, dit Gunnar,  trouver mon rve vrai.--Qu'allons-nous
faire? dit Kolskegg. Je suppose que tu ne vas pas fuir devant
eux.--Ils n'auront pas  nous railler  ce sujet, dit Gunnar; mais
nous allons marcher en avant jusqu'au rocher qui s'avance dans la Ranga.
C'est un bon endroit pour se dfendre.

Ils allrent donc jusqu'au rocher, et s'y prparrent au combat. O
cours-tu si vite, Gunnar? lui cria Kol, comme ils passaient.--Tu iras
le dire quand la journe sera finie dit Kolskegg.




LXIII


Et voici que Starkad pousse ses hommes en avant. Ils marchent vers le
rocher o sont les autres. Sigurd Svinhfdi venait le premier; il avait
un bouclier rouge dans une main et un poignard dans l'autre. Gunnar le
voit, il bande son arc et lui lance une flche. L'autre leva son
bouclier, ds qu'il vit la flche voler en l'air; la flche traversa le
bouclier, lui entra dans l'oeil et sortit par le cou: ce fut le premier
tu.

Gunnar lana une seconde flche  Ulfhedin l'intendant de Starkad. La
flche l'atteignit au milieu du corps, et il tomba devant les pieds d'un
autre, qui tomba sur lui, en travers. Kotskegg lana une pierre sur la
tte de cet autre, et il fut tu du coup.

Alors Starkad dit: Nous n'arriverons  rien tant qu'il se servira de
son arc: allons en avant, hardiment. Et ils s'excitrent les uns les
autres  avancer. Gunnar se dfendit avec son arc, tant qu'il put.  la
fin il le jeta  terre. Il prit sa hallebarde et son pe, et il
frappait des deux mains. Il se fit alors un grand carnage. Gunnar tuait
quantit d'hommes et aussi Kolskegg. J'ai promis, Gunnar, d'apporter ta
tte  Hildigunn dit Thorgeir fils de Starkad. Alors Gunnar chanta:

Je ne sais si elle y attache un si grand prix. (Le fracas des armes
emporte le bruit de nos paroles). Mais toi, si tu veux lui porter ma
tte, il faut t'avancer dans la mle, un peu plus que tu ne fais.

Elle ne fera pas grand cas de ton prsent, que tu y arrives ou non, dit
Gunnar; mais il faut que tu approches, si tu veux tenir ma tte dans tes
mains.

Thorgeir dit  ses frres; Courons sur lui, tous  la fois. Il n'a pas
de bouclier, et sa vie est  nous. Brk et Thorkel coururent en avant,
et furent l plus vite que Thorgeir. Brk lve son pe sur Gunnar.
Gunnar la frappe de sa hallebarde, d'un si grand coup, qu'elle vole loin
des mains de Brk. Gunnar voit de l'autre ct Thorkel prt  le
frapper. De biais comme il est, il brandit son pe, et l'pe atteint
le cou de Thorkel, et fait voler sa tte au loin.

Kol, fils d'Egil, dit:  nous deux, Kolskegg. J'ai toujours dit que
nous nous valions dans le combat.--C'est ce que nous allons voir, dit
Kolskegg. Kol pointa sur lui un javelot. Kolskegg tait  tuer un homme,
il avait fort  faire et ne put se couvrir de son bouclier; le javelot
le toucha  la cuisse, en dehors, et s'y enfona. Il se retourna
vivement, courut  Kol, le frappa de sa hache  la jambe, et la coupa
sous lui. T'ai-je touch ou non? lui dit-il--Mauvaise affaire pour
moi, dit Kol, d'avoir t sans bouclier. Il se tint quelques instants
sur une jambe, regardant le moignon. N'y regarde pas tant, dit
Kolskegg; c'est bien comme il te semble, ta jambe n'y est plus. Alors
Kol tomba  terre, mort.

Quand Egil, son pre, voit cela, il court  Gunnar et lve son pe pour
le frapper. Gunnar pointe sa hallebarde contre lui, et le touche au
milieu du corps. Il l'enlve au bout de la hallebarde, et le jette dans
la Ranga.

 ce moment Starkad dit: Tu es un misrable, Norvgien Thorir, d'tre
assis l  nous regarder, quand on tue Egil, ton hte et ton beau-pre.
Le Norvgien sauta sur ses pieds, il tait fort en colre. Hjrt venait
de tuer deux hommes. Le Norvgien court  lui et lui donne un coup qui
lui perce la poitrine: Hjrt tombe  terre, mort. Gunnar voit cela, il
se tourne vivement vers le Norvgien, et il le coupe en deux, au milieu
du corps. Puis il pointe sa hallebarde sur Brk; la hallebarde atteint
Brk au milieu du corps, le perce de part en part et s'enfonce en terre
derrire lui. Et voici Kolskegg qui coupe la tte de Hauk fils d'Egil,
et Gunnar encore, qui coupe le bras d'Ottar au coude. Alors Starkad dit:
Fuyons. Ce n'est pas  des hommes que nous avons affaire.--On va
tenir de mauvais propos sur votre compte, dit Gunnar, si on ne peut voir
sur vous que vous tiez au combat. Il court au pre et au fils, et les
blesse tous les deux. Aprs cela ils se sparrent; Gunnar et son frre
en avaient bless beaucoup qui avaient pris la fuite. Quatorze hommes
avaient pri dans la bataille, et Hjrt tait le quinzime. Gunnar fit
rapporter Hjrt  Hlidarenda sur son bouclier, et on lui fit l un
tombeau. Beaucoup de gens le regrettrent, car il tait trs-aim.

Starkad rentra chez lui. Hildigunn pansa sa blessure et celle de
Thorgeir. Vous donneriez beaucoup, dit-elle, pour n'avoir pas eu de
dmls avec Gunnar.--C'est vrai dit Starkad.




LXIV


Steinvr de Sandgil demanda  Thorgrim le Norvgien de prendre soin de
ses biens: Ne quitte pas le pays, je t'en prie, dit-elle, et
souviens-toi de Thorir, ton parent et ton ami. Il rpondit: Thorir mon
camarade m'a prdit que je tomberais de la main de Gunnar si je restais
ici; il devait bien le savoir, car il a su d'avance sa propre
mort.--Je te donnerai, dit-elle, ma fille Gudrun, et tous mes biens,
de moiti avec moi.--Je ne savais pas que tu y mettrais un si haut
prix dit-il. Ils convinrent donc qu'il aurait Gudrun, et que la noce se
ferait ds cet t.

Gunnar alla  Bergthorshval, et Kolskegg avec lui. Njal tait dehors,
ses fils aussi; ils allrent  la rencontre de Gunnar et lui firent
grand accueil. Aprs quoi ils se mirent  parler. Gunnar dit: Je suis
venu ici pour te demander ton assistance et tes bons conseils. Njal dit
que cela lui tait d. Je me trouve, dit Gunnar, dans un grand
embarras; j'ai tu quantit d'hommes, et je voudrais savoir ce que tu
penses qu'il faut faire.--Bien des gens seront d'avis que tu y as t
forc, dit Njal; mais donne-moi un moment pour rflchir.

Njal s'en alla tout seul  l'cart, et songea  ce qu'il y avait 
faire. Quand il revint, il dit: Voici que j'ai bien examin la chose,
et il me semble qu'il faut ici aller de l'avant, hardiment. Thorgeir a
sduit Thorfinna, ma parente; je vais abandonner entre tes mains ma
poursuite pour sduction. Je t'en abandonne galement une autre contre
Starkad, pour avoir coup des arbres dans mon bois de Trihyrningshals.
C'est toi qui intenteras les deux procs. Tu iras aussi l o le combat
a eu lieu, tu dterreras les morts, tu prendras des tmoins de leur
blessures, et tu dclareras tous ces morts hors la loi pour tre venus
te trouver l dans l'intention de vous blesser ou de vous faire prir de
mort violente, toi et tes frres. Et si on instruit l'affaire au ting et
qu'on t'oppose que tu as le premier frapp Thorgeir et que pour cette
raison tu ne peux introduire une instance ni pour toi ni pour d'autres,
je rpondrai, moi, et je dirai que je t'ai rtabli dans tes droits au
ting de Tingskala, de faon que tu puisses introduire une instance tant
pour toi que pour d'autres; voici donc qu'il leur sera rpondu sur ce
point. Il faut de plus que tu ailles trouver Tyrfing  Berjanes; il se
dfera en ta faveur d'une action en justice qu'il doit intenter  nund
de Trollaskog,  qui appartient la poursuite pour le meurtre de son
frre Egil.

Gunnar s'en retourna donc chez lui, d'abord. Quelques jours aprs, ils
s'en allrent, Gunnar et les fils de Njal,  l'endroit o taient les
cadavres, et ils dterrrent tous ceux qui avaient t enterrs, Gunnar
les dclara tous hors la loi pour attaque dloyale et pour meurtre.
Aprs quoi il retourna chez lui.




LXV


Ce mme automne Valgard le rus revint de l'tranger, et s'en alla chez
lui  Hofi. Thorgeir vint trouver Valgard et Mrd; il leur dit qu'on
tait dans une mauvaise passe, si Gunnar mettait hors la loi tous ceux
qu'il avait tus. C'est un conseil de Njal, dit Valgard, et il n'a pas
fini de lui en donner. Thorgeir demanda au pre et au fils aide et
assistance. Ils refusrent longtemps, et consentirent  la fin, pour une
grosse somme d'argent. Il fut dcid que Mrd demanderait en mariage
Thorkatla, fille de Gissur le blanc, et que Thorgeir se mettrait en
route pour l'ouest, et passerait la rivire sur l'heure, avec Valgard et
Mrd.

Le jour suivant ils partirent douze ensemble, et vinrent  Mosfell. On
les reut bien, ils y passrent la nuit; aprs quoi ils firent leur
demande  Gissur. On tomba d'accord que la chose se ferait, et que la
noce aurait tien, un demi-mois plus tard,  Mosfell. Ils retournrent
chez eux.

Aprs quelques jours, le pre et le fils se mirent en route pour la
noce, avec beaucoup de monde. Ils trouvrent l-bas beaucoup d'htes
rassembls, et la noce se passa bien. Thorkatla partit avec Mrd et se
mit  gouverner la maison. Valgard s'en alla l't suivant  l'tranger.

Cependant Mrd presse Thorgeir d'engager son procs contre Gunnar.
Thorgeir s'en va trouver nund  Trollaskog. Il le prie de porter
plainte pour le meurtre de son frre Egil et de ses fils; Moi, dit-il,
je porterai plainte pour le meurtre de mes frres, et pour mes blessures
et celles de mon pre. nund dit qu'il est tout prt. Ils s'en vont et
proclament les meurtres, et prennent neuf des plus proches voisins 
tmoin de la chose.

On apprend  Hlidarenda ces prliminaires. Gunnar monte  cheval et va
trouver Njal. Il lui dit ce qui se passe et demande ce qu'il lui
conseille de faire. Il faut, dit Njal, que tu convoques tes voisins, et
ceux que tu as pris  tmoins du meurtre. Tu nommeras devant eux des
tmoins et tu dnonceras Kol comme te devant raison du meurtre de ton
frre Hjrt: tu procderas ainsi selon la loi. Aprs cela tu porteras
plainte pour le meurtre contre Kol, quoiqu'il soit mort. Puis tu
prendras des tmoins, et tu sommeras tes voisins d'avoir  se rendre au
ting pour tmoigner en justice, et dire si Kol et les siens taient
prsents, et partie dans l'attaque, quand Hjrt fut tu. Puis tu citeras
encore Thorgeir en justice pour sduction, et aussi nund de Trollaskog
pour l'affaire de Tyrfing. Gunnar fit en toutes choses selon le conseil
de Njal. Les gens trouvrent que c'taient l des prliminaires
singuliers. Et voici que ces procs viennent devant le ting.

Gunnar partit pour le ting, Njal aussi, et ses fils, et les fils de
Sigfus. Gunnar avait fait dire  ses parents de venir au ting et d'avoir
beaucoup de monde, disant que l'affaire serait chaude. Ils arrivrent de
l'ouest en grand nombre. Mrd vient au ting, et Runolf de Dal, et aussi
ceux de Trihyrning, et nund de Trollaskog.




LXVI


Et quand ces gens arrivent au ting, ils ne font qu'une troupe avec ceux
de Gissur le blanc et de Geir le Godi.

Mais Gunnar, et les fils de Sigfus et les fils de Njal allaient tous
ensemble, et ils marchaient d'un air si rsolu, que les gens avaient 
se garer, pour n'tre pas culbuts. Et il n'y avait rien dont on parlt
tant durant tout le ting, que de ce grand procs.

Gunnar vint  la rencontre de ses parents, Olaf et les siens lui firent
bon accueil. Ils questionnrent Gunnar sur le combat. Il leur dit tout
par le menu, sans rien oublier, et aussi ce qu'il avait fait depuis:
Elle vaut cher pour toi, dit Olaf, l'aide que te donne Njal en te
conseillant en toutes choses. Gunnar dit qu'il ne saurait jamais l'en
remercier, puis il leur demanda secours et assistance. Ils dirent que
cela lui tait d.

Et voici que de part et d'autre les causes viennent devant le tribunal.
Chacun expose son affaire.

Mrd demanda si un homme pouvait porter plainte, quand il avait d'avance
forfait ses droits en attaquant Thorgeir, comme avait fait Gunnar. Njal
rpondit: tais-tu au ting de Tingskala, cet automne?--Certainement
j'y tais dit Mrd. As-tu entendu, dit Njal, Gunnar lui offrir
l'amende entire?--Certes je l'ai entendu dit Mrd.--J'ai alors, dit
Njal, dclar Gunnar rtabli dans ses droits et capable d'ester en
justice.--C'est lgal, dit Mrd, mais comment se fait-il que Gunnar
ait port plainte contre Kol pour le meurtre de Hjrt, quand c'est le
Norvgien qui l'a tu?--C'tait lgal, dit Njal, puisqu'il l'a dsign
devant tmoins comme devant lui rendre raison.--C'tait lgal
assurment, dit Mrd, mais pourquoi Gunnar les a-t-il tous dclars hors
la loi?--Tu ne devrais pas le demander, dit Njal, car ils taient
partis tous avec l'intention de blesser ou de tuer--Ils n'ont rien
fait  Gunnar dit Mrd.--Les frres de Gunnar, Hjrt et Kolskegg,
taient l, dit Njal. L'un a reu la mort et l'autre une
blessure.--Vous avez la loi pour vous, dit Mrd; mais il est dur de se
faire  cela.

Alors Hjalti, fils de Skeggi, de la valle de la Thjorsa, s'avana et
dit: Je n'ai aucune part  vos querelles; mais je veux savoir ce que tu
ferais, Gunnar, par gard  mes paroles, et par amiti pour moi.--Que
demandes-tu? dit Gunnar.--Ceci, dit Hjalti; que tu abandonnes toute
l'affaire  une sentence quitable et au jugement d'hommes
sages.--Alors, dit Gunnar, tu promets de n'tre jamais contre moi,
quels que soient ceux  qui j'aurai affaire?--Je te le promets dit
Hjalti. Aprs cela, Hjalti entreprit les adversaires de Gunnar, et les
choses en vinrent au point qu'ils conclurent tous la paix. Et ils
s'engagrent de part et d'autre  la garder fidlement. Pour la blessure
de Thorgeir on mit, comme quivalent, l'affaire de sduction, et la
coupe de bois pour la blessure de Starkad. Pour les frres de Thorgeir
on fixa demi-amende, l'autre moiti tant forfaite, par suite de leur
attaque contre Gunnar. Le meurtre d'Egil et l'affaire de Tyrfing se
compensrent. Pour le meurtre de Hjrt on mit celui de Kol et du
Norvgien. Pour tous les autres, on fixa demi-amende. Ce fut Njal qui
pronona ce jugement, avec Asgrim fils d'Ellidagrim, et Hjalti fils de
Skeggi.

Njal avait beaucoup d'argent plac chez Starkad et chez ceux de Sandgil;
il donna tout  Gunnar pour payer ces amendes. Gunnar de son ct avait
tant d'amis au ting qu'il put payer sur l'heure l'amende pour tous les
meurtres. Il fit des prsents  beaucoup de chefs qui lui avaient prt
leur aide, et il se fit grand honneur dans cette affaire. Tous taient
d'accord en ceci, qu'il n'avait pas son pareil dans le pays du Sud.

Gunnar quitta le ting et retourna chez lui. Et pour l'instant il s'y
tient tranquille. Mais ses adversaires lui enviaient fort tous ses
honneurs.




LXVII


Il faut parler maintenant de Thorgeir fils d'Otkel. Il tait arriv 
l'ge d'homme; il tait grand et fort, loyal et simple, un peu trop
confiant. Les hommes les meilleurs en faisaient cas, et ses amis
l'aimaient.

Un jour, Thorgeir fils de Starkad alla trouver Mrd son parent. Je ne
suis pas content, dit-il, de la faon dont s'est termine notre affaire
avec Gunnar. Je t'ai achet ton aide pour tout le temps que nous serons
debout tous deux. Je veux donc que tu imagines quelque chose qui puisse
faire du tort  Gunnar. Et que ce soit quelque invention profonde. Je te
parle ouvertement, parce que je sais que tu es le plus grand ennemi de
Gunnar, comme il est le tien. Je te ferai avoir de grands honneurs, si
tu fais de ton mieux.

On dit toujours, rpond Mrd, que j'aime l'argent, et il va en tre
encore de mme. Nous n'empcherons pas, non plus, qu'on ne te fasse
passer pour un homme qui rompt les traits, et qui ne respecte pas la
paix jure, si tu reprends en main cette affaire. On m'a dit pourtant
que Kolskegg allait intenter un procs pour recouvrer un quart de
Moeidarhval, qui a t livr  ton pre en paiement, pour le meurtre de
ses fils. Il fait ce procs pour le compte de sa mre; Gunnar aussi est
d'avis de payer en argent, et de ne pas cder de terre. Il faut attendre
que l'affaire soit en train, alors vous l'accuserez d'avoir rompu la
paix. Il a aussi pris un champ  Thorgeir fils d'Otkel: vois 
t'entendre avec lui pour attaquer Gunnar. Si vous chouez en ceci, et
s'il ne se laisse pas forcer, vous pourrez recommencer une autre fois.
Car je te dis que Njal a prdit son sort  Gunnar, et lui a annonc que
s'il tuait plus d'un homme en ligne directe dans une mme famille, ce
serait la cause de sa mort, s'il arrivait en outre qu'il rompt la paix
faite  ce sujet. Il te faut donc t'entendre avec Thorgeir, dont Gunnar
a dj tu le pre. Si vous vous trouvez tous deux  une rencontre,
mets-toi  l'abri. Lui, il ira de l'avant, hardiment, et Gunnar le
tuera. Alors il en aura tu deux dans la mme famille. Toi tu prendras
la fuite. Et si cette fois c'est son destin que sa mort s'ensuive, il
rompra la paix. Il faut nous tenir tranquilles jusque l.

Thorgeir rentre chez lui, et dit tout  son pre en secret. Ils
conviennent de suivre ce conseil, et de n'en rien dire  personne.




LXVIII


Quelques temps aprs Thorgeir fils de Starkad vint  Kirkjub trouver
l'autre Thorgeir; ils s'en allrent  l'cart et se parlrent en secret
tout le jour.  la fin Thorgeir fils de Starkad donna  l'autre Thorgeir
un javelot incrust d'or, puis il retourna chez lui. Ils firent ensemble
la plus troite amiti.

Au ting de Tingskala, l'automne suivant, Kolskegg introduisit son
instance pour les terres de Moeidarhval. Gunnar de son ct, prit des
tmoins, aprs quoi il offrit aux gens de Trihyrning de l'argent ou
d'autres terres, aprs estimation lgale. Alors Thorgeir prit des
tmoins de ce fait, que Gunnar rompait la paix conclue avec lui et son
pre. Aprs cela le ting prit fin.

Et voici qu'une demi-anne se passe. Les deux Thorgeir se voient sans
cesse, et ils ont l'un pour l'autre la plus grande tendresse.

Kolskegg dit  Gunnar: On m'a dit qu'il y avait grande amiti entre
Thorgeir fils d'Otkel et Thorgeir fils de Starkad; c'est l'avis de bien
des gens qu'il ne faut pas s'y fier; et je voudrais te voir prendre
garde  toi.--La mort viendra  moi, dit Gunnar, en quelque endroit
que je sois, si c'est mon destin. Et ils n'en dirent pas davantage.

 l'automne, Gunnar dcida qu'on travaillerait une semaine  la maison,
et une autre en bas dans les les, pour finir de rentrer les foins. Tous
les hommes durent quitter le domaine, hormis lui et les femmes.

Thorgeir de Trihyrning alla trouver l'autre Thorgeir. Sitt qu'ils se
rencontrrent, ils s'en allrent  l'cart, comme d'habitude. Thorgeir
fils de Starkad dit: Je pense qu'il faut nous armer de courage, et
attaquer Gunnar.--Les rencontres avec Gunnar, rpondit Thorgeir fils
d'Otkel, n'ont eu qu'une seule et mme fin jusqu'ici, et peu de gens en
sont revenus vainqueurs, et puis je trouve mauvais d'tre appel
parjure.--C'est eux qui ont rompu la paix, et non pas nous, dit
Thorgeir fils de Starkad; Gunnar t'a pris ton champ, et il a pris
Moeidarhval  moi et  mon pre. Ils conviennent donc d'aller attaquer
Gunnar. Thorgeir fils de Starkad dit qu' quelques nuits de l Gunnar
sera seul chez lui: Viens alors, ajoute-t-il, me trouver avec douze
hommes, j'en aurai autant de mon ct. Aprs cela, Thorgeir retourna
chez lui.




LXIX


Les serviteurs et Kolskegg taient depuis trois nuits dj dans les
les, quand Thorgeir fils de Starkad, en eut la nouvelle. Il fit dire 
l'autre Thorgeir de venir  sa rencontre  la pointe de Trihyrning. Puis
il partit de Trihyrning, lui douzime. Il monte sur la pointe et attend
l l'autre Thorgeir.  ce moment, Gunnar est seul dans son domaine. Les
deux Thorgeir chevauchent, traversant les bois.

Et voici que le sommeil les prit, et ils ne purent faire autrement que
de dormir. Ils pendirent leurs boucliers aux branches, attachrent leurs
chevaux, et mirent leurs armes  ct d'eux.

Cette nuit-l, Njal tait  Thorolfsfell; il ne pouvait pas dormir, et
sortait et rentrait sans cesse. Thorhild demanda  Njal pourquoi il ne
dormait pas. Il me passe toutes sortes de choses devant les yeux,
dit-il, je vois quantit de fantmes horribles, ceux des ennemis de
Gunnar. Et c'est une chose singulire: ils vont comme des furieux, et
pourtant ils ne savent pas o ils vont.

Peu aprs, un homme arriva devant la porte. Il descendit de cheval et
entra; c'tait le berger de Thorhild. As-tu trouv les moutons?
demanda-t-elle.--J'ai trouv quelque chose qui vaut mieux, je pense
dit-il.--Qu'tait-ce? dit Njal.--J'ai trouv vingt-quatre hommes,
dit-il, dans le bois l-haut. Ils avaient attach leurs chevaux et
dormaient. Leurs boucliers taient pendus aux branches. Et il avait
regard de si prs qu'il dit les armes et les habits de chacun. Alors
Njal sut au juste qui ils taient tous. Il dit  l'homme: Tu es un bon
serviteur, et il nous en faudrait beaucoup de pareils. Tu t'en trouveras
bien; mais  prsent je vais te donner un message. L'autre dit qu'il
irait. Tu vas aller, dit Njal,  Hlidarenda, et tu diras  Gunnar
d'aller  Grjota, et d'envoyer de l chercher des hommes. Moi j'irai
trouver ceux qui sont dans le bois, et je leur ferai peur pour qu'ils
s'en aillent. Tout a si bien tourn qu'ils ne gagneront rien  ceci, au
contraire ils y perdront beaucoup.

Le berger s'en alla et dit tout  Gunnar par le menu. Gunnar monta 
cheval et s'en alla  Grjota; de l il fit venir des hommes auprs de
lui.

Il faut maintenant reparler de Njal. Il monte  cheval, et va trouver
les deux Thorgeir: Vous tes des imprudents, leur dit-il, de dormir
comme vous le faites. Que signifie cette quipe? Gunnar n'est pas un
homme dont on se moque. En vrit, c'est une grande trahison de
l'attaquer ainsi. Sachez qu'il est en train de rassembler du monde; il
sera bientt ici, et il vous tuera, si vous ne rentrez chez vous
promptement. Ils se levrent vivement, car ils avaient trs peur; ils
prirent leurs armes, montrent  cheval, et coururent d'une traite
jusqu' Trihyrning.

Njal vint  la rencontre de Gunnar et le pria de ne pas renvoyer ses
hommes: Je vais, dit-il, me mler de ton affaire, et tcher de conclure
la paix. Je crois qu'ils ont eu une bonne peur. Je veux qu'ils payent
pour cette trahison, eux tous qui ont pris part  ceci, autant que tu
auras  payer toi-mme pour le meurtre de l'un ou de l'autre de ces deux
Thorgeir, si pareille chose arrive jamais. Je garderai cet argent et
j'aurai soin que tu le trouves sous ta main, quand tu en auras besoin.




LXX


Gunnar remercia Njal de son aide. Njal s'en alla  Trihyrning, et dit
aux deux Thorgeir que Gunnar ne laisserait pas partir son monde avant
que l'arrangement ne ft fait. Ils firent toutes sortes d'offres, car
ils avaient trs peur, et ils prirent Njal de se charger de conclure la
paix. Njal dit qu'il le ferait  la condition qu'il ne s'ensuivrait pas
de trahison. Ils le prirent d'tre de ceux qui prononceraient la
sentence, disant qu'ils s'en tiendraient  ce qu'il aurait prononc. Je
ne prononcerai qu'au ting, dit Njal, en prsence de nos meilleurs
hommes. Et ils consentirent  cela. Njal fut donc fait leur arbitre
pour conclure entre eux et Gunnar paix et arrangement. Il devait
prononcer la sentence, et s'adjoindre qui il voudrait.

Peu de temps aprs, les deux Thorgeir allrent trouver Mrd fils de
Valgard. Mrd les blma fort d'avoir remis l'affaire  Njal, le plus
grand ami de Gunnar; il leur dit qu'ils s'en trouveraient mal.

Et voici que les hommes vont  l'Alting comme de coutume. Les deux
parties y sont, chacun de son ct. Njal prit la parole: Je demande,
dit-il,  tous les chefs, et aux meilleurs hommes ici rassembls, quelle
action il leur semble qu'ait Gunnar contre les deux Thorgeir, pour
attaque  sa vie. Ils rpondirent qu' leur avis un homme comme Gunnar
avait le bon droit pour lui. Njal demanda si c'taient tous les hommes
de la bande ou bien les chefs seuls qui devaient rpondre de cette
affaire. Ils dirent que c'taient les chefs surtout, et tous les autres
pourtant aussi, pour une bonne part. Bien des gens seront d'avis, dit
Mrd, qu'on n'a pas agi sans cause, car Gunnar avait rompu la paix avec
les deux Thorgeir.--Ce n'est pas rompre la paix, dit Njal, que d'aller
en justice contre un autre; c'est avec la loi que notre pays se
peuplera; sans la loi nous en ferons un dsert. Et il leur dit que
Gunnar avait offert des terres ou d'autres valeurs en change de
Moeidarhval. Alors les deux Thorgeir virent que Mrd les avait tromps.
Il lui firent de grands reproches et dirent qu'il leur paierait cette
perte.

Njal dsigna douze hommes pour prononcer la sentence. Il y eut cent
pices d'argent  payer pour chacun de ceux qui taient de la bande, et
deux cents pour chacun des deux Thorgeir. Njal prit l'argent, et le mit
en lieu sr. Les deux partis se jurrent paix et fidlit en rptant
les paroles dictes par Njal.

Gunnar quitta le ting et s'en alla aux valles de l'ouest, 
Hjardarholt. Olaf Pai lui fit bon accueil. Il fut l un demi-mois. Il
allait et venait dans les valles, et tous le recevaient  bras ouverts.
Au moment de se sparer Olaf dit  Gunnar: Je vais te donner trois
choses prcieuses: un anneau d'or et un manteau, qui me viennent du roi
d'Irlande Myrkjartan, et un chien qui m'a t donn en Irlande. Il est
grand, et il vaut, comme compagnon, un vaillant homme. Il faut dire
aussi qu'il a la sagesse d'un homme. Il aboiera  tous ceux qu'il saura
tes ennemis, jamais  tes amis; car il verra au visage de chacun s'il te
veut du bien ou du mal. Il donnera sa vie pour t'tre fidle. Ce chien
s'appelle Sam. Puis il dit au chien: Tu vas suivre Gunnar et tu feras
pour lui de ton mieux. Le chien vint  Gunnar, et se coucha  terre 
ses pieds.

Prends garde  toi, Gunnar, dit encore Olaf. Tu as bien des envieux,
car tu es maintenant l'homme le plus renomm de tout le pays. Gunnar le
remercia de ses dons et de ses conseils, puis il retourna chez lui.

Voici donc, Gunnar rentr chez lui, et pendant quelque temps tout est
tranquille.




LXXI


Quelque temps aprs, les deux Thorgeir se rencontrent avec Mrd. Ils
n'arrivent pas  s'entendre. Ils disaient, les deux Thorgeir, qu'ils
avaient perdu beaucoup d'argent par la faute de Mrd et qu'ils n'y
avaient rien gagn; ils le prirent d'imaginer quelque autre chose qui
pt faire du tort  Gunnar. Mrd dit qu'il allait le faire: Et voici
mon conseil: il faut que Thorgeir fils d'Otkel sduise Ormhild la
parente de Gunnar: Gunnar en prendra encore plus de dpit contre toi.
Moi je ferai courir le bruit que Gunnar ne souffrira pas de toi pareille
chose. Quelque temps aprs vous pourrez faire une attaque contre Gunnar.
Mais gardez vous d'aller le chercher chez lui. Il ne faut pas y penser,
tant que le chien est en vie. Ils convinrent donc de ce plan, et dirent
qu'ainsi feraient-ils.

L't se passe. Thorgeir va souvent chez Ormhild. Gunnar trouve cela
mauvais, et ils prennent l'un pour l'autre beaucoup d'aversion.

L'hiver se passa ainsi. Voici que l't vient, et ils se rencontrent
plus souvent que jamais, en secret. Thorgeir de Trihyrning et Mrd sont
toujours ensemble; ils mditent une attaque contre Gunnar quand il s'en
ira aux les voir la besogne de ses serviteurs.

Une fois Mrd eut la nouvelle que Gunnar tait all aux les; il envoya
un homme  Trihyrning, dire  Thorgeir que c'tait le bon moment pour
attaquer Gunnar. Ils se prparrent vivement, et se mirent en route,
douze ensemble. Et quand ils vinrent  Kirkjub, il y en avait encore
douze autres  les attendre. On tint conseil pour savoir o on
attendrait Gunnar. Ils dcidrent de descendre au bord de la Ranga, et
de l'attendre l. Mais quand Gunnar passa, revenant des les, Kolskegg
tait avec lui. Gunnar avait son arc, ses flches et sa hallebarde.
Kolskegg avait son pe, et il tait arm jusqu'aux dents.




LXXII


Comme Gunnar et son frre chevauchaient le long de la Ranga, il arriva
que la hallebarde se couvrit de sang. Kolskegg demanda ce que cela
signifiait. Quand pareille chose arrive, rpondit Gunnar, on appelle
cela dans d'autres pays une pluie de blessures, et matre lvir,
d'Hising, m'a dit que c'tait toujours signe de grands combats.

Ils continurent de chevaucher jusqu'au moment o ils virent des hommes
au bord de la rivire, assis, et qui avaient attach leurs chevaux.
Ceci est une embuscade dit Gunnar.--Il y a longtemps qu'ils sont des
tratres, dit Kolskegg; mais qu'allons-nous faire  prsent?--Nous
allons passer au galop devant eux, dit Gunnar, nous irons jusqu'au gu,
et l, nous nous dfendrons. Les autres voient cela et fondent sur eux
au plus vite. Gunnar bande son arc, il prend ses flches, les jette 
terre devant lui, et tire  mesure qu'ils viennent  porte. Il en
blesse beaucoup, et en tue quelques-uns.

Thorgeir fils d'Otkel dit: Ceci ne nous sert de rien. Courons sur lui,
hardiment Et ainsi firent-ils. En avant venait nund le beau, parent de
Thorgeir. Gunnar brandit sur lui sa hallebarde, elle rencontra le
bouclier d'nund, le fendit en deux, et transpera nund. gmund Floki
courait pour prendre Gunnar  dos. Kolskegg le vit et lui coupa les deux
jambes sous lui, aprs quoi il le jeta dans la Ranga o il fut noy sur
le champ.

Alors il se fit une rude mle. Gunnar frappait des deux mains, d'estoc
et de taille. Kolskegg aussi tua plusieurs hommes et en blessa beaucoup.
Thorgeir fils de Starkad dit  l'autre Thorgeir; On ne voit gure que
tu aies ton pre  venger sur Gunnar. Thorgeir, fils d'Otkel, rpond:
C'est vrai que j'avance peu, mais toi non plus tu n'es pas sur mes
talons; pourtant je ne souffrirai pas tes reproches. Il court  Gunnar,
en grande colre, pointe un javelot  travers son bouclier, et perce la
main qui le tenait. Gunnar fait tourner le bouclier si vite que le
javelot se brise au manche. Gunnar en voit un autre qui s'approche pour
le frapper, et il lui donne le coup de la mort. Aprs cela il saisit 
deux mains sa hallebarde. Cependant, Thorgeir fils d'Otkel s'est
approch, il a tir son pe, et il la brandit de faon terrible. Gunnar
se tourne vers lui, vivement, et en grande colre. Il lui passe sa
hallebarde au travers du corps, le lve en l'air, et le jette dans la
Ranga. La rivire l'entrana jusqu'au gu, o il s'accrocha  une
pierre; depuis lors on appelle ce gu le gu de Thorgeir.

Thorgeir fils de Starkad dit: Fuyons maintenant, au point o nous en
sommes nous ne pouvons plus vaincre. Et ils prirent tous la fuite.
Poursuivons-les, dit Kolskegg; prends ton arc et tes flches, tu
viendras bien  porte de Thorgeir fils de Starkad.

Gunnar chanta: Quand nous ne ferions pas plus de carnage que celui qui
est fait dj, nos bourses seraient bientt vides, s'il faut payer pour
tous ceux que nous avons couchs par terre. coute mes paroles, mon
frre, en voil assez.

Gunnar rpondit: Notre bourse sera bientt vide, s'il faut payer
l'amende pour tous ces morts que voil.--Tu ne manqueras jamais
d'argent, rpondit Kolskegg; mais Thorgeir n'aura ni paix ni cesse, que
ses machinations n'aient amen ta mort.

Et Gunnar chanta: Parmi tous ceux qui guerroyent sur les mers, il en
faudra un meilleur que lui, pour m'arrter sur mon chemin. Quand je
m'avance, couvert de ma ceinture tincelante, je ne sais pas qui
pourrait me faire trembler.

Il en faudra plus d'un comme lui sur ma route avant que j'aie peur dit
Gunnar. Aprs cela, ils retournent chez eux, et annoncent la nouvelle.
Halgerd s'en rjouit, et les loua fort de la besogne qu'ils avaient
faite. Il se peut que ce soit de bonne besogne, dit Ranveig; mais je me
sens trop mal  l'aise pour croire que rien de bon en puisse sortir.




LXXIII


La nouvelle se rpandit au loin, et bien des gens eurent du regret de la
mort de Thorgeir. Gissur le blanc et Geir le Godi vinrent au lieu du
combat. Ils portrent plainte pour les meurtres et citrent des voisins
comme tmoins au ting, aprs quoi ils retournrent dans l'Ouest.

Njal et Gunnar eurent une rencontre, et ils parlrent du combat. Njal
dit  Gunnar: Prends garde  toi maintenant. Voil que tu en as tu
deux, en ligne directe, dans la mme famille. N'oublie pas qu'il y va de
ta vie si tu ne gardes pas la paix qui sera faite cette fois.--Je ne
tiens pas  la rompre, dit Gunnar, mais j'aurai besoin de votre aide au
ting. Njal rpondit: Je te garderai ma fidle amiti jusqu'au jour de
ta mort. Et Gunnar retourna chez lui.

Le temps se passe, et le moment du ting est arriv. Il y vient beaucoup
de monde des deux cts. Et tous au ting parlent de la mme chose, et se
demandent comment cette affaire finira.

Gissur le blanc et Geir le Godi tinrent conseil pour savoir lequel des
deux porterait plainte pour le meurtre de Thorgeir. Ils tombrent
d'accord que Gissur se chargerait de la chose. Il vint porter plainte au
tertre de la loi, et, prenant la parole, il dit: J'appelle la vindicte
de la loi sur Gunnar fils d'Hamund, pour attaque tombant sous le coup de
la loi, sur la personne de Thorgeir fils d'Otkel, et pour lui avoir fait
au corps une blessure qui se trouva tre une blessure mortelle, dont
Thorgeir est mort. Je dclare que pour cette cause il a mrit le
bannissement, que nul ne doit le nourrir, lui faire passer l'eau, ni
l'aider en aucune manire. Je dclare qu'il a forfait tous ses biens;
j'en rclame moiti pour moi, moiti pour les juges du tribunal de
district, qui ont droit, d'aprs la loi, sur les biens forfaits. Je
dclare que j'appelle cette affaire au tribunal de district  qui il
appartient d'en juger. Ceci est ma dclaration lgale faite en prsence
de tous, au tertre de la loi. Je porte plainte et j'appelle la pleine
vengeance de la loi sur Gunnar fils d'Hamund.

Une seconde fois Gissur prit des tmoins et porta plainte contre Gunnar
fils d'Hamund pour avoir fait  Thorgeir fils d'Otkel une blessure qui
se trouva tre une blessure mortelle, dont Thorgeir mourut sur le lieu
mme o Gunnar commit cette attaque tombant sous le coup de la loi. Et
il finit sa dclaration comme la premire. Puis il demanda quel tait le
tribunal comptent et le domicile lgal. Aprs cela, les gens quittrent
le tertre de la loi; et ils disaient tous qu'il avait bien parl.

Gunnar se tenait tranquille, et ne disait pas grand chose.

Le ting se passe, et le moment est venu de juger les affaires. Gunnar
avec ses hommes se tenait au nord du tribunal du pays de la Ranga, et
Gissur le blanc tait au sud avec ses hommes. Il prit des tmoins et
somma Gunnar d'entendre son serment et sa dclaration, ainsi que toutes
les preuves qu'il entendait produire. Aprs cela il prta serment. Puis
il intenta l'action dans les termes qu'il avait employs lors de sa
dclaration. Puis il amena les tmoins de cette dclaration. Puis encore
il fit prendre place aux voisins qu'il avait pris  tmoins sur le lieu
du combat, et mit Gunnar en demeure de les rcuser.




LXXIV


Alors Njal prit la parole: Je ne peux pas, dit-il, rester tranquille
plus longtemps. Allons l o sont vos tmoins. Ils y allrent et en
rcusrent quatre, aprs quoi, ils demandrent aux cinq qui restaient si
Thorgeir fils de Starkad et Thorgeir fils d'Otkel s'taient mis en route
dans l'intention d'attaquer Gunnar s'ils le rencontraient. Et tous
dirent  l'instant mme que c'tait vrai. Njal dit alors que c'tait un
moyen de dfense lgal dans l'affaire et qu'il le prsenterait,  moins
qu'on ne consentt  un arbitrage. Beaucoup de chefs vinrent s'offrir
comme arbitres; et on tomba d'accord que douze hommes prononceraient
dans l'affaire. Les deux parties s'approchrent et se donnrent la main.
Aprs cela la sentence fut prononce et le prix du sang fix: l'argent
devait tre pay, sur l'heure, au ting. On dcida que Gunnar s'en irait
 l'tranger avec Kolskegg, et qu'ils seraient absents trois hivers. Et
si Gunnar ne s'en allait pas, et qu'on pt l'approcher, les parents de
ceux qu'il avait tus auraient le droit de le tuer  leur tour.

Gunnar ne dit rien qui pt laisser voir qu'il ne trouvait pas
l'arrangement bon. Il demanda  Njal l'argent qu'il lui avait donn 
garder, Njal lui avait fait porter intrt, il donna tout  Gunnar, et
cela fit juste la somme que Gunnar avait  payer.

Voici que les gens rentrent chez eux. Njal et Gunnar chevauchaient
ensemble, revenant du ting. Njal dit  Gunnar: Promets-moi, mon
camarade, que tu garderas cette paix, et que tu te rappelleras ce que
nous avons dit ensemble. De mme que ton premier voyage t'a fait grand
honneur, celui-ci t'en fera un plus grand encore. Tu reviendras plein de
gloire et tu deviendras un vieillard, et pas un dans le pays n'osera te
marcher sur le pied. Mais si tu refuses de partir, et que tu rompes la
paix jure, tu seras tu, et c'est triste  penser pour ceux qui taient
tes amis. Gunnar dit qu'il n'avait pas l'intention de rompre la paix.

Gunnar rentre chez lui, et dit l'arrangement qui a t fait. Ranveig, sa
mre, trouva que c'tait bien: pendant ce temps, dit-elle, tes ennemis
pourront chercher querelle  d'autres.




LXXV


Thrain fils de Sigfus dit  sa femme qu'il voulait partir cet t l
pour l'tranger. Elle dit que c'tait bien. Il prit passage sur le
vaisseau d'Hogni le blanc. Gunnar prit passage sur le vaisseau d'Arnfin,
de Vik, et Kolskegg son frre aussi.

Les deux fils de Njal, Grim et Helgi prirent leur pre de leur
permettre de partir. Le voyage vous sera dangereux, dit Njal, au point
que vous ne serez pas srs d'en revenir la vie sauve, vous y gagnerez
pourtant de l'honneur et de la renomme. Mais il faut s'attendre  ce
qu'il s'ensuive de grandes querelles  votre retour. Ils continurent 
demander de partir, et les choses en vinrent au point qu'il leur dit de
faire comme ils voudraient. Ils prirent donc passage sur le vaisseau de
Bard le noir et d'Olaf, fils de Ketil, d'Elda. Il n'y avait qu'une voix
pour dire que les meilleurs hommes du district partaient tous  la fois.

Cependant les fils de Gunnar, Hgni et Grani, taient arrivs  l'ge
d'homme. Ils taient d'humeur trs diffrente: Grani avait beaucoup de
l'humeur de sa mre, mais Hgni tait bon et doux.

Gunnar fait porter au vaisseau ses bagages et ceux de son frre. Et
quand toutes les provisions sont embarques, et le vaisseau prt 
mettre  la voile, Gunnar s'en va  Bergthorshval et aux autres domaines
dire adieu  tous et remercier de leur aide ceux qui avaient pris son
parti. Le jour suivant, de bonne heure, il s'apprte  partir et dit 
tout le monde qu'il s'en va pour de bon. Et cela leur fit grande peine 
tous, quoiqu'ils eussent bonne esprance de le voir revenir plus tard.
Quand Gunnar est prt, il embrasse ses hommes l'un aprs l'autre, et ils
sortent tous avec lui. Il pique en terre sa hallebarde, saute en selle,
et lui et Kolskegg s'en vont au galop.

Ils chevauchent le long du Markarfljot. Voil que le cheval de Gunnar
fait un faux pas, et le jette  terre. Il tourne les yeux vers la
colline, et le domaine de Hlidarenda. Ma colline est belle, dit-il,
jamais elle ne m'a sembl si belle, mes champs blanchissent, on rentre
mes foins; je vais retourner  la maison, et je ne m'en irai pas.--Ne
fais pas ce plaisir  tes ennemis, dit Kolskegg, de rompre la paix
jure; nul n'aurait cru cela de toi. Songe qu'alors il t'arrivera comme
Njal a dit.--Je ne m'en irai pas, dit Gunnar, et je voudrais que tu
fisses comme moi.--Non pas, dit Kolskegg: je ne veux me dshonorer ni
maintenant, ni jamais quand on s'est fi  moi; puisque le sort en est
jet, nous allons nous sparer. Dis  ma mre et  mes parents que je ne
reverrai pas l'Islande; car j'apprendrai bientt ta mort, mon frre, et
je n'aurai plus de raison de revenir. Ils se sparent alors, Gunnar
retourne chez lui,  Hlidarenda, mais Kolskegg continue sa route vers le
vaisseau, et il fait voile vers l'tranger.

Halgerd fut joyeuse de voir Gunnar quand il rentra, mais la mre de
Gunnar ne disait pas grand'chose.

Gunnar reste donc chez lui cet automne, et l'hiver d'aprs, et il
n'avait que peu d'hommes auprs de lui.

Voici que l'hiver est pass. Olaf Pai envoie un messager  Gunnar, pour
lui offrir de venir au pays de l'ouest avec Halgerd, et de laisser son
domaine aux mains de sa mre et de son fils Hgni.

Gunnar trouva cela bon d'abord, et dit oui; mais quand le moment fut
venu, il ne voulut plus.

Cet t l, au ting, Gissur et les siens vinrent au tertre de la loi
dclarer Gunnar hors la loi. Et avant que les gens du ting vinssent  se
sparer, Gissur runit dans l'Almannagja tous les ennemis de Gunnar:
Starkad de Trihyrning et Thorgeir son fils, Mrd et Valgard le rus,
Geir le Godi et Hjalti fils de Skeggi, Thorbrand et Asbrand fils de
Thorleik, Eilif et nund son fils, nund de Trollaskog, Thorgrim le
Norvgien, de Sandgil.

Gissur dit: Je vous propose d'aller attaquer Gunnar chez lui, cet t,
et de le tuer. Hjalti dit: J'ai promis  Gunnar ici au ting, quand il
a bien voulu m'couter, que je ne serais jamais dans aucune entreprise
contre lui; et je ferai comme j'ai dit. Aprs ces paroles, Hjalti s'en
alla. Ceux qui restaient dcidrent d'aller attaquer Gunnar; ils se
donnrent la main, et portrent une peine contre quiconque se retirerait
de l'entreprise. Mrd fut charg d'pier le meilleur moment pour
attaquer Gunnar. Ils taient quarante dans le complot, et ils pensaient
qu'ils n'auraient pas de peine  venir  bout de Gunnar, maintenant que
Kolskegg, et Thrain, et tous ses autres amis taient au loin.

Les gens quittrent le ting et retournrent chez eux.

Njal vint trouver Gunnar. Il lui dit sa mise hors la loi, et l'attaque
dcide contre lui. Grand bien te fasse de m'en avertir dit
Gunnar.--Je veux, dit Njal, que Skarphjedin vienne chez toi, et aussi
mon autre fils Hskuld, et qu'ils donnent leur vie pour dfendre la
tienne.--Et moi, dit Gunnar, je ne veux pas que tes fils soient tus 
cause de moi; tu mrites de moi autre chose.--Cela ne servira de rien,
dit Njal: quand tu seras mort, les querelles viendront bien l o seront
mes fils.--Cela est  prvoir, dit Gunnar, mais je ne voudrais pas en
tre cause. Je vous fais une demande,  toi et  tes fils, c'est de
veiller sur mon fils Hgni. Je ne parle pas de Grani, car il ne fait
rien  ma guise. Njal dit qu'il le ferait, et retourna chez lui.

On raconte que Gunnar alla  toutes les assembles et aux tings o on
vote la loi, et que nul de ses ennemis n'osa l'attaquer. Ainsi pendant
quelque temps il allait et venait comme un homme qui n'aurait jamais t
mis hors la loi.




LXXVI


Quand vint l'automne, Mrd fils de Valgard fit savoir que Gunnar devait
tre seul chez lui, tout son monde tant all aux les finir les foins.
Gissur le blanc et Geir le Godi se mirent en route pour l'ouest ds
qu'ils surent la nouvelle; ils passrent les rivires, et vinrent 
travers les sables, jusqu' Hofi. L, ils envoyrent dire la chose 
Starkad de Trihyrning; Tous ceux qui devaient marcher contre Gunnar
vinrent les retrouver, et on tint conseil pour savoir comment on s'y
prendrait.

Mrd dit qu'il n'y avait qu'un moyen de surprendre Gunnar, c'tait de
s'emparer du matre d'un domaine voisin, nomm Thorkel, et de le forcer
 venir avec eux pour prendre le chien Sam, en allant tout seul au
domaine de Gunnar.

Aprs cela, ils se mirent en route pour Hlidarenda et envoyrent de
leurs hommes  la recherche de Thorkel. Ils s'emparrent de lui, et lui
donnrent le choix d'tre tu, ou d'aller prendre le chien. Il aima
mieux sauver sa vie, et vint avec eux.

Il y avait un chemin creux au dessus du domaine de Hlidarenda. La troupe
s'y arrta. Thorkel s'approcha du domaine; le chien tait en haut, tout
contre la maison; il l'attira  l'cart dans un endroit creux. Mais le
chien a vu qu'il y a l des hommes: il saute sur Thorkel et lui ouvre le
ventre. nund de Trollaskog donna un coup de hache sur la tte du chien,
et lui fendit le crne. Le chien poussa un si grand hurlement qu'ils en
furent tous pouvants, et tomba mort.




LXXVII


Gunnar s'veilla dans sa maison: Tu as t durement trait, dit-il,
Sam, mon enfant, c'est signe que je te suivrai bientt.

La maison de Gunnar tait tout en bois, et couverte en planches. Il y
avait des fentres sous les poutres du toit, fermes par des chssis.
Gunnar dormait dans un lit ferm, en haut de la grande salle; Halgerd
aussi, et sa mre.

Quand les autres approchrent du domaine, ils ne savaient pas si Gunnar
tait chez lui, Gissur dit qu'il fallait envoyer quelqu'un vers la
maison, pour tcher de savoir. Et ils s'assirent par terre en attendant.

Thorgrim le Norvgien grimpa au mur de la maison. Gunnar voit une
casaque rouge s'approcher de la fentre, il lui passe sa hallebarde au
travers du corps. Les pieds de Thorgrim glissrent, son bouclier lui
chappa, et il tomba du toit  terre. Il vient retrouver Gissur et les
autres l o ils sont assis. Gunnar est-il chez lui? demande
Gissur.--Voyez-le vous-mme, dit le Norvgien; ce que je sais, c'est
que sa hallebarde y est. Et il tombe mort.

Alors ils s'approchrent de la maison. Gunnar leur lanait des flches,
et il se dfendait si bien qu'ils ne pouvaient rien faire. Quelques-uns
montrent sur les btiments du dehors pour l'attaquer de l. Mais Gunnar
les atteignait aussi avec ses flches, et ils n'arrivaient toujours 
rien. Il se passa ainsi quelques instants.

Ils prirent un peu de repos, puis ils s'avancrent une seconde fois.
Gunnar continuait  tirer ses flches; ils n'arrivaient toujours  rien,
et une seconde fois encore ils reculrent. Alors Gissur dit: Allons
plus vite, nous ne faisons rien de bon. Ils firent donc un troisime
assaut, et cette fois ils tinrent plus longtemps. Aprs quoi, ils
reculrent encore.

Gunnar dit: Voil une flche qui s'est enfonce dans la muraille: C'est
une des leurs. Je vais la leur envoyer. C'est une honte pour eux s'ils
se laissent blesser par leurs propres armes.--Ne fais pas cela, mon
fils, lui dit sa mre, il ne faut pas les rveiller, puisqu'ils se sont
retirs. Gunnar prit la flche et la leur lana. Elle atteignit Eilif
fils d'nund et lui fit une profonde blessure. Il tait seul  l'cart;
les autres ne virent pas qu'il tait bless. Il est sorti une main, dit
Gissur, avec un anneau d'or; elle a pris une flche qui tenait au mur;
il ne chercherait pas d'armes au dehors s'il y en avait assez dedans:
voici le moment de l'attaquer.-- Brlons-le dans sa maison, dit
Mrd.--C'est ce que je ne ferai jamais, dit Gissur, quand je saurais
qu'il y va de ma vie. Tu ferais mieux de nous donner un conseil qui nous
soit profitable, toi qu'on dit si habile homme.

Il y avait des cordes par terre, qui servaient souvent  attacher le
toit de la maison. Prenons ces cordes, dit Mrd; attachons-les par un
bout aux poutres du toit, et par l'autre aux rochers, serrons-les avec
des btons, et nous arracherons le toit. Ils prirent les cordes et
firent comme il avait dit, et Gunnar n'y prit pas garde avant qu'ils
eussent arrach le toit tout entier. Alors il se met  tirer de l'arc et
il n'y a pas moyen pour eux d'approcher. Mrd dit pour la seconde fois
qu'il fallait le brler, lui et sa maison. Je ne sais pas, dit Gissur,
pourquoi tu parles d'une chose que pas un des autres ne veut. Nous ne
ferons jamais cela.

 ce moment Thorbrand fils de Thorleik saute sur le mur, et coupe en
deux la corde de l'arc de Gunnar. Gunnar prend sa hallebarde  deux
mains; il se tourne vivement vers lui, lui pousse la hallebarde au
travers du corps, et le jette mort  terre. Asbrand frre de Thorbrand
s'lance alors. Gunnar pointe sur lui sa hallebarde. Asbrand s'est
couvert de son bouclier. La hallebarde traversa le bouclier et les deux
bras d'Asbrand. Gunnar la fit tourner si vite que le bouclier se fendit
et qu'Asbrand eut les deux bras briss. Il tomba du haut du mur.

Gunnar avait dj bless huit hommes, et il en avait tu deux. Il avait
reu deux blessures, mais au dire de tous, il ne se souciait ni des
blessures, ni de la mort.

Il dit  Halgerd: Donne-moi deux mches de tes cheveux, et tressez-les,
toi et ma mre, pour faire une corde  mon arc.--Est-ce pour quelque
chose d'importance? dit-elle.--Il y va de ma vie, rpondit-il; ils ne
viendront jamais  bout de moi, tant que je pourrai me servir de mon
arc.--Rappelle-toi, dit-elle, le soufflet que tu m'as donn; il m'est
bien gal que tu te dfendes plus ou moins longtemps. Alors Gunnar
chanta:

Chacun a ses hauts faits dont il peut tirer gloire. Voici que la
renomme de ma femme effacera la mienne. Il ne sera pas dit qu'un chef
comme moi ait pri pour si peu de chose. La femme est avide d'or, ce
pain des dieux. Ce qu'elle fait l, il fallait l'attendre d'elle.

Chacun a de quoi se vanter, dit Gunnar; je ne te prierai pas
davantage.--Tu fais mal, dit Ranveig  Halgerd, et ta honte durera
longtemps.

Gunnar se dfendit bien et vaillamment. Il blessa encore huit hommes,
leur faisant de si graves blessures que plusieurs en moururent. Il se
dfendit jusqu'au moment o il tomba de fatigue. Alors ils lui firent
mainte blessure profonde. Pourtant il se tira encore de leurs mains, et
se dfendit encore quelque temps. Enfin il arriva qu'ils le turent.

Thorkel le Skald d'Elfara chanta sa dfense dans ces vers:

Nous avons entendu conter la dfense que fit Gunnar le vaillant, au Sud
de l'Islande, Gunnar qui fendait la mer avec la proue de ses vaisseaux.
Il en a bless seize de ceux qui l'attaquaient; et il en a tu deux.

Et Thormod fils d'Olaf:

Parmi ceux qui jettent l'or  pleines mains sur la terre d'Islande,
aucun ne s'est acquis, aux temps paens, plus de gloire que Gunnar. Il a
pris, le briseur de casques, deux vies dans le combat. Ses armes en ont
bless douze, et quatre autres encore.

Nous avons mis par terre un vaillant guerrier, dit Gissur; il nous en a
cot bien de la peine, et on se rappellera sa dfense tant qu'il y aura
des habitants dans ce pays. Puis il alla trouver Ranveig: Veux-tu, lui
dit-il, accorder de la terre  nos deux hommes qui sont morts, pour
qu'on leur lve ici un tombeau?--Je l'accorde d'autant mieux pour ces
deux-l, dit-elle, que je voudrais faire de mme pour vous tous.--Tu
es excusable de parler ainsi, dit-il, car tu as fait une grande perte.
Et il dfendit de rien piller ni dvaster. Aprs cela ils s'en allrent.

Thorgeir fils de Starkad dit: Nous ne pouvons pas rester chez nous, 
cause des fils de Sigfus, si toi Gissur le blanc, ou bien Geir le Godi,
ne restez quelque temps avec nous dans le Sud.--C'est ce que nous
ferons, dit Gissur; ils tirrent au sort, et ce fut Geir qui eut 
rester. Il vint  Od, et s'y tablit. Il avait un fils appel Hroald.
C'tait un fils btard, sa mre s'appelait Bjartey et tait soeur de
Thorvald le faible, qui fut tu  Hestlk sur le Grimsnes. Hroald se
vantait d'avoir donn  Gunnar le coup de la mort. Il tait  Od avec
son pre.

Thorgeir fils de Starkad se vantait d'une autre blessure qu'il avait
faite  Gunnar.

Gissur tait rentr chez lui,  Mosfell. La nouvelle du meurtre de
Gunnar se rpandit dans tous les cantons. Partout on disait que c'tait
mal fait, et bien des gens avaient grande douleur de sa mort.




LXXVIII


Njal prit fort  coeur la mort de Gunnar, et les fils de Sigfus aussi.
Ils demandrent  Njal s'il pensait qu'on pt porter plainte pour le
meurtre de Gunnar, et citer en justice ceux qui l'avaient tu. Il dit
que cela ne se pouvait pas, Gunnar ayant t mis hors la loi; qu'il
valait mieux faire quelque brche  leur gloire, et venger Gunnar en
tuant quelques-uns d'entre les meurtriers.

Ils levrent un tombeau  Gunnar, et le placrent assis dans le
tombeau. Ranveig ne voulut pas qu'on y mit sa hallebarde; celui-l seul
l'aura, dit-elle, qui vengera Gunnar. Et personne ne la prit. Elle
tait fort en colre contre Halgerd, et peu s'en fallut qu'elle ne la
tut, disant qu'elle tait cause de la mort de son fils. Halgerd
s'enfuit  Grjota avec son fils Grani. On fit alors le partage des
biens: Hgni prit la terre de Hlidarenda avec le domaine, et Grani eut
les terres donnes  bail.

Il arriva  Hlidarenda, qu'un berger et une servante conduisaient du
btail prs du tombeau de Gunnar. Il leur sembla qu'il tait joyeux, et
qu'il chantait dans son tombeau. Ils allrent le dire  Ranveig sa mre;
elle les envoya  Bergthorshval, dire la chose  Njal. Ils y allrent,
et Njal se le fit rpter trois fois. Aprs quoi il parla longtemps 
voix basse avec Skarphjedin. Puis Skarphjedin prit sa hache et s'en alla
avec les autres  Hlidarenda. Hgni et Ranveig le reurent trs bien, et
eurent grande joie de le voir. Ranveig le pria de rester longtemps, et
il le promit. Lui et Hgni taient toujours ensemble, au dedans comme au
dehors.

Hgni tait un homme vaillant et bon, mais mfiant, c'est pourquoi on
n'avait pas os lui dire le prodige.

Ils taient tous deux dehors, un soir, Skarphjedin et Hgni, prs du
tombeau de Gunnar, du ct du Sud. Il faisait clair de lune, et de temps
en temps un nuage passait. Et voici qu'il leur sembla que le tombeau
tait ouvert, et Gunnar s'tait tourn dans le tombeau et il regardait
la lune. Ils crurent voir aussi quatre lumires allumes dans le
tombeau, et aucune ne jetait d'ombre. Gunnar tait gai, et la joie tait
peinte sur son visage. Il se mit  chanter,  voix si haute, qu'ils
l'entendaient distinctement, quoiqu'ils fussent loin:

Celui qu'on voyait dans le combat, la face brillante, et le coeur hardi,
il est mort, le pre de Hgni, celui qui faisait pleuvoir les blessures.
Quand, revtu de son casque, il a pris ses armes pour combattre, il a
dit: Plutt mourir que cder, plutt mourir que cder jamais.

Et aprs, le tombeau se referma. Croirais-tu cela, dit Skarphjedin, si
d'autres te le disaient?--Je le croirais, dit Hgni, si Njal me le
disait; car on dit qu'il n'a jamais menti.--De tels prodiges
signifient bien des choses, dit Skarphjedin; Gunnar s'est montr  nous,
lui qui a mieux aim mourir que de cder  ses ennemis: c'est un conseil
qu'il nous donne.--Je n'arriverai  rien,  moins que tu ne veuilles
m'aider dit Hgni.--Et moi, dit Skarphjedin, je me rappellerai comment
Gunnar s'est comport aprs le meurtre de votre parent Sigmund. Et je te
donnerai toute l'aide que je pourrai. Mon pre l'a promis  Gunnar,
toutes les fois que toi, ou sa mre, vous en auriez besoin.

Aprs cela, ils retournrent  Hlidarenda.




LXXIX


Skarphjedin dit: Il nous faut partir cette nuit mme; car s'ils
apprennent que je suis ici, ils se tiendront sur leurs gardes.--Je
ferai comme tu voudras dit Hgni.

Ils prirent leurs armes quand tous les gens furent au lit. Hgni
dcroche la hallebarde, et il y a une grande voix qui chante en elle.
Ranveig saute sur ses pieds, en grande colre: Qui touche  la
hallebarde, dit-elle, quand j'ai dfendu que personne en approche?--Je
veux l'apporter  mon pre, dit Hgni, pour qu'il l'ait avec lui dans le
Valhal, et qu'il la montre dans l'assemble des guerriers.--Il faut
d'abord la porter toi-mme, dit-elle, et venger ton pre; car voici
qu'elle nous annonce la mort d'un homme, ou mme de plusieurs. Aprs
cela, Hgni sortit, et dit  Skarphjedin les paroles de sa grand'mre.
Ils s'en allrent  Od. Deux corbeaux les suivaient en volant tout le
long du chemin. Quand ils furent  Od, il faisait encore nuit. Ils
chassrent le btail vers la maison. Hroald et Tjrvi sortirent, et
repoussrent les btes dans le chemin creux. Ils taient arms.
Skarphjedin saute sur eux en disant: Pas n'est besoin de rflchir;
c'est bien comme il te semble, et il y a des hommes ici. Et il donne 
Tjrvi le coup de la mort. Hroald avait un pieu  la main. Hgni court
 lui. Hroald pointe son pieu contre Hgni. Hgni fend le manche en
deux avec la hallebarde, et la lui passe au travers du corps. Aprs quoi
ils laissent l les morts et s'en vont en hte  Trihyrning.

Skarphjedin monte sur le toit, et se met  arracher l'herbe; et ceux qui
taient dedans crurent que c'tait le btail. Starkad et Thorgeir
prirent leurs armes et leurs vtements, et sortirent, faisant le tour de
la palissade. Quand Starkad vit Skarphjedin, il eut peur, et voulut
retourner. Skarphjedin le frappe, et l'tend mort devant la palissade.
Au mme moment Hgni joint Thorgeir et le tue d'un coup de hallebarde.
Aprs cela ils s'en vont  Hof.

Mrd tait dehors, dans les champs. Il demanda grce, offrant de payer
l'amende entire. Skarphjedin lui dit la mort des quatre autres. Et il
chanta:

Nous en avons abattu quatre, quatre guerriers aux riches armures. Tu
les suivras bientt, ces vaillants. Faisons-lui peur,  ce drle, et il
sortira, tout tremblant, ses richesses. Nous te forcerons bien,
misrable,  laisser la sentence au fils de Gunnar.

Et il t'en arrivera autant, dit Skarphjedin, ou bien tu dfreras le
jugement  Hgni, s'il veut bien l'accepter.--J'avais rsolu, dit
Hgni, de ne pas faire d'arrangement avec les meurtriers de mon pre.
Et pourtant il finit par accepter de prononcer la sentence.




LXXX


Njal s'entremit auprs de ceux  qui appartenait la vengeance pour le
meurtre de Starkad et de Thorgeir; il les dcida  accepter la paix. On
runit une assemble de district, et des hommes furent dsigns pour
prononcer la sentence. On prit toutes choses en considration, mme
l'attaque contre Gunnar, quoiqu'il et t mis hors la loi. Et la somme
qui fut fixe comme amende, Mrd la paya tout entire; car on ne
pronona la sentence contre lui qu'aprs avoir prononc dans l'autre
affaire, et les deux affaires furent mises en compensation.

Voil donc tous les arrangements faits. Mais au ting on parla beaucoup
de celui qui restait  faire entre Geir le Godi et Hgni; ils finirent
par conclure la paix, et ils la gardrent depuis lors. Geir le Godi
continua d'habiter le Hlid jusqu'au jour de sa mort, et il n'est plus
question de lui dans la saga.

Njal demanda en mariage pour Hgni, Alfheid, fille de Vetrlid le skald.
On la lui donna. Leur fils fut Ari, qui fit voile pour le Hjaltland, et
y prit femme. C'est de lui qu'est descendu Einar le Hjaltlandais, un des
plus vaillants hommes qu'on pt voir. Hgni garda son amiti pour Njal;
il n'est plus question de lui dans la saga.




LXXXI


Il faut maintenant parler de Kolskegg. Il vint en Norvge, et passa
l'hiver  Vik. Quand vint l't, il s'en fut  l'est, en Danemark, et
prit du service chez le roi Svein Tjuguskegg; on le tenait l en grand
honneur.

Une nuit il rva qu'un homme venait  lui. Il avait le visage brillant,
et il lui sembla que cet homme l'veillait. Lve-toi, dit l'homme, et
viens avec moi.--Que me veux-tu? dit Kolskegg. L'homme rpondit: Je
te ferai trouver une femme, et tu seras mon chevalier. Il sembla 
Kolskegg qu'il disait oui, et l-dessus il s'veilla.

Il vint trouver un homme sage et lui dit son rve. Cela signifie, dit
l'autre, que tu t'en iras dans les pays du Sud, et que tu deviendras le
chevalier de Dieu. Kolskegg se fit baptiser en Danemark, mais il ne lui
prit pas envie d'y rester; il s'en alla vers l'est, au pays de
Gardariki, et y fut un hiver. Aprs quoi il partit pour Miklagard, o il
prit du service. On a su qu'il s'tait mari l, qu'il tait devenu chef
des Vrings, et qu'il y resta jusqu'au jour de sa mort. La saga ne
parlera plus de lui.




LXXXII


Il nous faut conter maintenant comme quoi Thrain fils de Sigfus vint en
Norvge. Ils abordrent, lui et les siens, au Nord, dans le Halugaland,
de l ils firent voile au Sud, vers Trandheim, puis vers Hlad.

Sitt que le jarl Hakon l'apprit, il envoya des gens pour savoir quels
hommes taient sur ces vaisseaux. Ils revinrent et le lui dirent. Alors
le jarl envoya chercher Thrain fils de Sigfus, et Thrain vint le
trouver. Le jarl lui demanda de quelle famille il tait. Il dit qu'il
tait proche parent de Gunnar de Hlidarenda. Tant mieux pour toi, dit
le jarl; car j'ai vu beaucoup d'hommes d'Islande, mais pas un n'tait
son pareil. Thrain dit: Voulez-vous, seigneur, que je reste auprs de
vous cet hiver? Et le jarl le prit avec lui. Thrain passa l l'hiver,
et on le tenait en grand honneur.

Il y avait un homme nomm Kol. C'tait un grand pirate. Il tait fils
d'Asmund Eskisida, du Smaland, dans l'ouest. Il se tenait dans le
Gta-elf, avec cinq vaisseaux et beaucoup de monde. Il mit  la voile,
sortit de la rivire et vint en Norvge. Il prit terre  Fold, et tomba
 l'improviste sur Hallvard Sota, qu'il dcouvrit dans un grenier.
Hallvard se dfendit bien jusqu'au moment o ils y mirent le feu. Alors
il se rendit. Ils le turent et firent beaucoup de butin, aprs quoi ils
firent voile vers Ljodhus.

Le jarl Hakon apprit la chose. Il fit dclarer Kol hors la loi dans tout
son royaume, et mit sa tte  prix.

Il arriva un jour que le jarl parla ainsi: Gunnar de Hlidarenda est
trop loin de nous. S'il tait ici, il me tuerait cet homme que j'ai mis
hors la loi. Mais maintenant, les Islandais vont le faire mourir. Il a
mal fait de ne pas venir  nous. Thrain fils de Sigfus rpondit: Je ne
suis pas Gunnar, mais je suis de sa famille, et je veux tenter
l'aventure.--Je ne demande pas mieux, dit le jarl, et je vais bien
t'quiper. Son fils Eirik prit la parole: Vous faites  beaucoup de
gens de belles promesses, dit-il; mais quant  les tenir, c'est bien
diffrent. C'est ici une entreprise fort dangereuse; car ce pirate est
terrible, et il n'est pas bon d'avoir affaire  lui. Tu auras, Thrain,
pour cette expdition, grand besoin de vaisseaux et d'hommes.--J'irai,
dit Thrain, et quand toutes les chances seraient contre moi. Le jarl
lui donna cinq vaisseaux, bien quips.

Thrain avait avec lui Gunnar fils de Lambi, et Lambi fils de Sigurd.
Gunnar tait le fils du frre de Thrain, il tait venu tout jeune auprs
de lui, et tous deux s'aimaient beaucoup.

Eirik, fils du jarl, vint les trouver. Il passa en revue les hommes et
les armes et il fit les changements qui lui semblrent ncessaires.
Puis, quand ils furent prts  mettre  la voile, il leur donna un
pilote.

Ils firent voile vers le Sud, suivant la cte; l o ils abordaient, le
jarl leur avait donn le droit de prendre tout ce qu'il leur fallait.
Ils s'en allrent  l'est  Ljodhus. L, ils apprirent que Kol tait
all au Sud, en Danemark. Ils firent donc voile pour le Sud. En arrivant
 Helsingjaborg, ils trouvrent des gens dans une barque; les gens leur
dirent que Kol tait l et qu'il allait y rester quelque temps.

Un jour, il faisait beau; Kol vit des vaisseaux qui s'avanaient vers
lui: J'ai rv cette nuit, dit-il, du jarl Hakon; ceux-ci doivent tre
ses hommes. Et il fit prendre les armes  tout son monde. On se prpara
 combattre, et la bataille s'engagea. On se battit longtemps sans
qu'aucun des deux cts l'emportt.  la fin, Kol sauta sur le vaisseau
de Thrain, et il eut vite fait une grande troue, tuant bon nombre
d'hommes. Il avait un casque dor. Thrain voit que les choses vont mal,
il presse ses hommes, marche le premier en avant  la rencontre de Kol.
Kol lui porte un coup de son pe, l'pe tombe sur le bouclier de
Thrain et le fend en deux.  ce moment, Kol reoit sur le bras une
pierre qu'on lui lance; son pe tombe  terre. Thrain lui coupe une
jambe, aprs quoi les autres le tuent. Thrain lui coupa la tte. Il jeta
le tronc par dessus bord, mais il garda la tte prcieusement.

Ils firent beaucoup de butin, puis ils remirent  la voile vers le Nord.
Ils arrivrent  Thrandheim et vinrent trouver le jarl. Le jarl fit bon
accueil  Thrain. Thrain lui montra la tte de Kol. Le jarl le remercia
de la besogne qu'il avait faite. Cela mrite mieux que des paroles dit
Eirik. Le jarl dit que c'tait vrai, et il les pria de venir avec lui.
Ils allrent  un endroit o le jarl avait fait faire un beau vaisseau.
Ce vaisseau n'tait pas comme sont les vaisseaux longs d'ordinaire; il
avait  sa proue une tte de vautour, et il tait richement orn. Tu es
magnifique, Thrain, dit le jarl, et tu tiens cela de ton parent Gunnar:
c'est pourquoi je veux te donner ce vaisseau: il s'appelle le vautour.
Tu auras de plus mon amiti. Je veux que tu restes avec moi aussi
longtemps qu'il te plaira. Thrain remercia le jarl de son prsent, et
dit que rien ne le pressait pour l'heure de retourner en Islande. Le
jarl avait un voyage  faire  l'est, aux confins du royaume, pour aller
trouver le roi des Sudois. Thrain partit avec lui quand vint l't. Il
montait son vaisseau le vautour, et le conduisait lui-mme. Il cinglait
si vite, que nul ne pouvait le suivre. On l'enviait beaucoup; mais le
jarl laissait toujours bien voir le cas qu'il faisait de Gunnar; car il
chtiait durement tous ceux qui en voulaient  Thrain.

Thrain fut auprs du jarl tout l'hiver. Au printemps le jarl lui demanda
s'il voulait rester, ou partir pour l'Islande. Thrain dit qu'il n'y
avait pas encore rflchi, et qu'il voulait d'abord attendre des
nouvelles. Le jarl lui dit de faire comme il lui conviendrait. Thrain
resta donc avec le jarl.

Alors il vint une nouvelle d'Islande qui fut pour bien des gens une
grosse nouvelle: la mort de Gunnar de Hlidarenda. Et le jarl ne voulut
pas laisser Thrain partir; Thrain resta encore auprs de lui.




LXXXIII


Il nous faut maintenant parler des fils de Njal, Grim et Helgi. Ils
taient partis d'Islande le mme t que Thrain, et ils avaient avec eux
sur leur vaisseau Olaf d'Elda fils de Ketil, et Bard le noir. Ils eurent
un vent du nord si fort, qu'ils furent entrans au sud, en pleine mer;
et un brouillard si pais s'abattit sur eux qu'ils ne savaient plus o
ils allaient; ils errrent longtemps  l'aventure.

Et voil qu'ils vinrent  un endroit o il y avait peu de fond; il leur
sembla qu'ils devaient tre prs de terre. Les fils de Njal demandrent
 Bard s'il avait quelque ide du pays qui se trouvait le plus prs. Il
peut y en avoir beaucoup, dit-il, aprs le mauvais temps que nous avons
eu: les les, ou l'cosse, ou bien l'Irlande.

 deux nuits de l, ils virent la terre des deux cts. Il y avait une
ligne de brisants en travers du fjord. Ils jetrent l'ancre en de des
brisants. Alors le vent commena  se calmer, et le lendemain matin le
temps tait beau. Et voici qu'ils voient venir  eux treize vaisseaux.
Bard dit: Qu'allons-nous faire? Ces gens-l viennent nous attaquer.
Ils dlibrrent donc s'il fallait se dfendre ou se rendre. Mais avant
qu'ils eussent dcid, les pirates arrivrent sur eux. Des deux cts on
se demande le nom des chefs. Les chefs des marchands se nommrent et
demandrent  leur tour qui commandait les pirates. L'un des chefs dit
se nommer Grjotgard et l'autre Snkolf, fils tous deux de Moldan de
Dungalsb en cosse, et parents du roi d'cosse Melkolf; Et nous vous
laissons, dit Grjotgard, le choix entre deux choses: Ou vous irez 
terre, et nous prendrons vos richesses; ou nous allons vous attaquer, et
tuer tous ceux que nous pourrons. Helgi rpondit: Les marchands ont
rsolu de se dfendre.--Que dis-tu, malheureux? dirent les marchands.
Comment pourrions-nous nous dfendre? Il vaut mieux perdre les biens que
la vie. Alors Grim prit le parti de pousser de grands cris, pour
empcher les pirates d'entendre les murmures des marchands. Ne
voyez-vous pas, dirent Bard et Olaf, que les Irlandais vont faire leur
rise de lches comme vous? Prenez plutt vos armes et dfendons-nous.
Ils prirent donc tous leurs armes, et ils rsolurent de ne pas se rendre
tant qu'il y aurait moyen de se dfendre.




LXXXIV


Les pirates se mettent  lancer des flches, et le combat s'engage; les
marchands se dfendent bien. Snkolf court  Olaf et le perce de sa
lance. Grim pointe la sienne contre Snkolf, si vivement, qu'il le jette
par dessus bord. Helgi alors s'approche de Grim.  eux deux ils abattent
tous les pirates qui s'approchent. Et les fils de Njal taient toujours
au plus fort de la mle. Les pirates crirent aux marchands de se
rendre. Mais ils dirent qu'ils ne se rendraient jamais.

 ce moment un d'eux tourna ses yeux vers la mer. Et ils voient des
vaisseaux qui doublaient le cap  pleines voiles, venant du Sud: il n'y
en avait pas moins de dix. Ils font force de rames et se dirigent sur
eux. Sur ces vaisseaux le bouclier touche le bouclier; et sur celui qui
vient le premier, il y a un homme debout prs du mt. Cet homme avait
une casaque de soie et un casque dor; ses cheveux taient longs et
clairs. Il tenait  la main une lance incruste d'or. Il demanda: Qui
tes-vous, qui combattez ce combat ingal? Helgi se nomma, et dit
qu'ils avaient contre eux Grjotgard et Snkolf. Qui sont vos chefs?
dit l'autre. Helgi rpondit: Bard le noir, qui est en vie. L'autre
vient de tomber sous les coups des pirates; il s'appelait Olaf. Mon
frre que voici avec moi s'appelle Grim.--Etes-vous des hommes
d'Islande? dit l'autre.--Oui dit Helgi. Il demanda de qui ils taient
fils. Ils le dirent. Alors il sut  qui il avait affaire: Vous tes
connus, vous et votre pre dit-il.--Et toi, qui es-tu? dit
Helgi.--Je m'appelle Kari et je suis fils de Slmund.--D'o
viens-tu? dit Helgi. Des les du Sud dit Kari. Tu es bienvenu, dit
Helgi, si tu veux nous donner ton aide.--Tant qu'il vous en faudra,
dit Kari. Que demandez-vous?--Que tu les attaques dit Helgi. Kari dit
qu'ainsi ferait-il; il mit le cap sur eux, et le combat recommena une
seconde fois.

Aprs qu'on s'est battu quelque temps, Kari saute sur le vaisseau de
Snkolf. Snkolf court  la rencontre de Kari et lve son pe. Kari
fait un saut en arrire, par dessus une poutre qui se trouvait en
travers du vaisseau. L'pe de Snkolf s'enfonce dans la poutre si
profondment que ses deux tranchants y sont cachs. Kuri le frappe  son
tour, il l'atteint  l'paule, d'un si grand coup qu'il lui fend le bras
du haut en bas; et Snkolf mourut sur le champ. Grjotgard lana un
javelot  Kari. Kari le vit et sauta en l'air, et le javelot le manqua.
Cependant Grim et Helgi s'taient approchs pour joindre Kari. Helgi
court  Grjotgard; il lui passe son pe au travers du corps, et le tue.
Alors ils s'avancrent tous trois, des deux cts du vaisseau. Les gens
demandrent merci. Ils leur donnrent la vie sauve  tous mais ils
prirent tout le butin. Aprs cela ils mirent tous leurs vaisseaux 
l'abri des les, et ils s'y reposrent quelque temps.

Kari tait au service du jarl Sigurd, et il venait de lever le tribut
pour lui dans les les du Sud chez le jarl Gilli. Il pria les fils de
Njal de venir avec lui aux les de Hross, disant que le jarl les
recevrait bien. Ils acceptrent, partirent avec Kari, et vinrent aux
les de Hross.

Kari les conduisit devant le jarl, et lui dit qui ils taient. Comment
les as-tu rencontrs? dit le jarl. Je les ai trouvs, dit Kari, dans
les fjords d'cosse, o ils combattaient contre les fils de Moldan de
Dungalsb; et ils se dfendaient si bien qu'on les voyait toujours sur
la plate-forme de leur vaisseau, et qu'ils se jetaient toujours l o le
pril tait le plus grand. Et je viens vous prier, seigneur, de les
admettre parmi vos hommes.--Fais comme tu l'entendras, dit le jarl,
puisque tu les as dj pris sous ta protection. Ils passrent donc
l'hiver chez le jarl, et on les y tenait en grand honneur.

Mais quand l'hiver fut pass, Helgi devint taciturne. Le jarl ne savait
ce que cela voulait dire; il demanda pourquoi Helgi tait taciturne, et
ce qu'il avait en tte: N'es-tu pas bien ici? dit-il.--Je m'y trouve
trs bien dit Helgi.-- quoi penses-tu donc? dit le
jarl.--N'avez-vous pas un royaume  garder en cosse? dit Helgi.--En
effet, dit le jarl, mais qu'est-ce que cela vient faire ici? Helgi
rpondit: Les cossais ont tu votre gouverneur et ils ont pris tous
les messagers de sorte que nul n'a pu passer le fjord de
Petland.--As-tu la seconde vue? dit le jarl.--Cela peut bien tre,
rpondit Helgi.--Je te comblerai d'honneurs, dit le jarl, si tu as dit
vrai; sinon, tu t'en repentiras.--Il n'est pas homme  mentir, dit
Kari, et il doit avoir dit vrai; car son pre a la seconde vue. Le jarl
envoya donc des hommes dans le Sud, aux les de Straum, vers Arnljot son
gouverneur. Et Arnljot  son tour envoya des hommes au Sud, qui
passrent le fjord de Petland. Ils s'informrent, et apprirent que les
jarls Hundi et Melsnati avaient fait mourir Havard de Thrasvik,
beau-frre du jarl Sigurd. Arnljot envoya dire  Sigurd de venir au Sud
en force, pour chasser les deux jarls du royaume. Et sitt que le jarl
en eut la nouvelle, il rassembla de toutes les les une nombreuse arme.




LXXXVI


Le jarl partit avec son arme pour le Sud. Kari tait de l'expdition,
et les fils de Njal aussi. Ils arrivrent  Katanes.

Le jarl possdait en cosse les royaumes que voici: Ross et Myrfi, le
pays du Sud et Dali. Il vint des gens de ces royaumes  leur rencontre,
qui leur dirent que les jarls n'taient pas loin de l, avec une grande
arme. Le jarl Sigurd fit avancer la sienne, et l'endroit o on se
rencontra se nomme Dungalsgnipa. Il s'engagea entre eux une grande
bataille. Les cossais avaient dtach une partie de leur monde, qui
vint sur les derrires des hommes du jarl, et il y eut l une grande
tuerie, jusqu'au moment o les fils de Njal accoururent. Ils tombrent
sur les assaillants et les mirent en fuite.  ce moment il y eut une
rude mle, Grim et Helgi reviennent prs de la bannire du jarl et ils
combattent comme les plus hardis des hommes.

Kari s'avance  la rencontre du jarl Melsnati. Melsnati lance un javelot
 Kari. Kari prend le javelot, le renvoie au jarl, et le perce de part
en part. Alors le jarl Hundi prend la fuite. Sigurd et ses gens se
mirent  la poursuite des fuyards.

Mais voici qu'ils apprirent que Melkolf, roi d'cosse rassemblait une
arme  Dungalsb. Le jarl tint conseil avec ses hommes, et l'avis de
tous fut qu'il fallait retourner en arrire, et ne pas combattre contre
une si grande arme. Ils s'en retournrent donc.

Quand le jarl fut  l'le de Straum, il fit le partage du butin. Aprs
quoi il s'en alla au Nord,  l'le de Hross. Les fils de Njal le
suivaient, et Kari. Le jarl fit un grand festin, et  ce festin il donna
 Kari une bonne pe et une lance incruste d'or,  Helgi un anneau
d'or et un manteau, et  Grim une pe et un bouclier. Puis il reut
Grim et Helgi parmi ses hommes, et les remercia de l'aide qu'ils lui
avaient donne.

Ils passrent cet hiver l avec le jarl, et au printemps, quand Kari
s'en alla en guerre; ils partirent avec lui. Ils guerroyrent au loin
tout l't, et eurent partout la victoire. Ils attaqurent le roi
Gudrd, de Mn, et le battirent, aprs quoi ils s'en retournrent. Ils
avaient fait beaucoup de butin. Ils passrent encore l'hiver chez le
jarl, et ils y taient bien traits.

Au printemps, les fils de Njal demandrent  s'en aller en Norvge. Le
jarl dit qu'ils feraient comme bon leur semblerait, et il leur donna un
bon vaisseau, et de vaillants hommes. Kari leur dit qu'il allait venir
en Norvge cet t-l pour apporter le tribut au jarl Hakon: Et nous
nous y rencontrerons dit-il. Ils se donnrent donc leur parole de s'y
retrouver. Aprs cela, les fils de Njal mirent  la voile. Ils
cinglrent vers la Norvge et dbarqurent au Nord,  Thrandheim. Ils
restrent l quelque temps.




LXXXVII


Il y avait un homme nomm Kolbein fils d'Arnljot. Il tait du pays de
Thrandheim. Il fit voile pour l'Islande ce mme t o Thrain et les
fils de Njal s'en allrent  l'tranger. Il passa l'hiver  l'est dans
le Breiddal. L't d'aprs, il vint mettre son vaisseau en tat de
partir,  Gautavik. Comme ils taient tout prts, il vint  eux un homme
qui ramait dans un bateau. Il attacha le bateau au vaisseau, et monta
sur le vaisseau pour trouver Kolbein. Kolbein lui demanda son nom. Je
m'appelle Hrap dit l'homme.--De qui es-tu fils? dit Kobein. Hrap
rpondit: Je suis fils d'rgumleidi, fils de Geirolf Gerpir.--Que
veux-tu de moi? dit Kolbein.--Je veux te prier, dit Hrap, de me faire
passer la mer.--Quel besoin en as-tu? dit Kolbein.--J'ai tu un
homme dit Hrap.--Qui as-tu tu? dit Kolbein, et  qui appartient la
vengeance?--Hrap rpondit: Celui que j'ai tu s'appelait rlyg fils
d'rlyg, fils de Hrodgeir le blanc. La vengeance est aux gens du
Vapnfjord.--S'il en est ainsi, tant pis pour qui t'aidera  fuir dit
Kolbein. Hrap rpondit: Je suis l'ami de mes amis, mais ceux qui me
font du mal s'en repentent; au reste je ne manque pas d'argent pour
payer mon voyage. Et Kolbein finit par prendre Hrap avec lui.

Peu aprs, il y eut bon vent, et on fit voile vers la pleine mer. En
route, Hrap manqua de vivres: il s'assit  ct de ceux qui taient le
plus prs de lui, mais ils se levrent en lui disant des injures. On en
vint aux coups, et Hrap eut bientt fait d'abattre deux hommes. On le
dit  Kolbein, il offrit  Hrap de manger avec lui, et Hrap accepta.

Et voici qu'on quitte la pleine mer, et ils jettent l'ancre prs
d'Agdanes. Alors Kolbein demande  Hrap: O est cet argent que tu m'as
promis pour ma peine?--L-bas en Islande dit Hrap.--Tu en tromperas
encore plus d'un aprs moi, dit Kolbein, pourtant je veux bien te
remettre ta dette. Hrap lui fit ses remerciements: Et maintenant, que
me conseilles-tu de faire? dit-il.--Ceci d'abord, dit Kolbein, de
quitter le vaisseau au plus vite; car nos gens de l'est te feraient de
mchants adieux. Et puis je vais te donner encore un bon conseil: ne
trompe jamais un matre qui t'aura fait du bien. Aprs cela Hrap alla 
terre avec ses armes; il avait  la main une grande hache avec un manche
bard de fer.

Il s'en va, jusqu' ce qu'il arrive chez Gudbrand,  Dal. Gudbrand tait
grand ami du jarl Hakon. Ils avaient  eux deux un temple en commun; et
on ne l'ouvrait jamais sans que le jarl ft l. C'tait un des deux plus
grands temples de Norvge, l'autre tait  Hlad. Le fils de Gudbrand
s'appelait Thrand, et sa fille Gudrun.

Hrap arrive devant Gudbrand et le salue. Gudbrand lui demande qui il
est. Hrap dit son nom, et ajoute qu'il vient d'Islande. Il prie Gudbrand
de le prendre avec lui. Gudbrand dit: Tu ne me fais pas l'effet d'un
hte qui porte bonheur--Et moi il me semble qu'on a grandement menti
sur ton compte dit Hrap. On m'avait dit que tu prenais chez toi ceux qui
t'en priaient, et que nul autre n'avait pareille renomme. Je dirai le
contraire, si tu ne veux pas de moi.--Il faut donc que tu restes dit
Gudbrand.--O sera ma place? dit Hrap.--Sur le banc le plus bas, dit
Gudbrand, juste en face de mon sige. Et Hrap alla s'asseoir. Il savait
conter bien des choses. Il arriva d'abord que Gudbrand y prit plaisir,
et beaucoup d'autres aussi; mais bientt plusieurs furent d'avis qu'il
raillait trop. Il en vint aussi  entrer en conversation avec Gudrun,
fille de Gudbrand, si bien que les gens disaient qu'il finirait par la
sduire. Quand Gudbrand s'en aperut, il fit  Gudrun de grands
reproches d'avoir parl  Hrap, et lui dfendit d'entrer en conversation
avec lui,  moins que tout le monde ne pt les entendre. Elle fit
d'abord de bonnes promesses, mais bientt ils recommencrent. Alors
Gudbrand donna ordre  Asvard son intendant, de la suivre partout o
elle irait.

Un jour il arriva qu'elle demanda  aller dans un bois de noisetiers,
pour s'amuser, et Asvard la suivit. Hrap se met  leur recherche, et les
trouve dans le bois. Il prit Gudrun par la main, et l'emmena  l'cart
avec lui. Asvard courut aprs elle et les trouva tous deux couchs dans
un fourr. Il vient  eux, la hache leve, et veut frapper Hrap  la
jambe. Mais Hrap se recule vivement, et Asvard le manque. Hrap saute sur
ses pieds et saisit sa hache. Asvard veut s'enfuir. Mais Hrap le frappe
par derrire et le fend en deux.

Gudrun dit: Aprs ce que tu viens de faire, tu ne pourras pas rester
chez mon pre davantage. Mais il y a autre chose qui lui semblera pire
encore: c'est que je suis enceinte. Hrap rpond: Il ne l'apprendra
pas par un autre que par moi. Je vais  la maison, et je lui dirai les
deux nouvelles.--Alors tu ne t'en iras pas vivant dit-elle.--J'en
courrai le risque dit-il. Il la conduisit chez les femmes, aprs quoi
il entra dans la maison. Gudbrand tait assis sur son sige; il y avait
peu d'hommes dans la salle. Hrap s'avana vers lui, levant haut sa
hache. Pourquoi y a-t-il du sang sur ta hache? demanda
Gudbrand.--C'est que je l'ai essaye sur le dos d'Asvard, ton
intendant, dit Hrap.--Et ce n'est pas de bonne besogne que tu dois
avoir faite l, dit Gudbrand; je suis sr que tu l'as tu.--C'est la
vrit dit Hrap.--Qu'y a-t-il eu entre vous? dit Gudbrand.--Cela
vous semblera peu de chose, dit Hrap; il a voulu me couper une
jambe--Mais qu'avais-tu fait?--Une chose qui ne le regardait pas
dit Hrap.--Il faut pourtant que tu le dises dit Gudbrand. Hrap
rpondit: Si tu veux le savoir, j'tais couch auprs de ta fille
Gudrun et cela ne lui a pas plu.--Debout! mes hommes, dit Gudbrand,
emparez-vous de lui, il faut le faire mourir.--Notre alliance ne me
profitera donc gure, dit Hrap: mais tes hommes ne sont pas si vaillants
que cela puisse tre fait aussi vite que tu crois.

Ils s'taient levs, mais il leur chappa en courant. Ils se mirent  sa
poursuite; il disparut dans le bois sans qu'ils eussent pu le saisir.
Gudbrand rassembla du monde et fit fouiller le bois; et on ne l'y trouva
point, car le bois tait grand et pais.

Hrap s'en alla dans le bois jusqu' une clairire. Il trouva l un
domaine avec une maison, et un homme dehors qui fendait du bois. Il
demanda son nom  cet homme, et l'homme dit qu'il se nommait Tofi. Tofi
lui demanda le sien, et Hrap le lui dit. Hrap demanda pourquoi il
habitait si loin des autres hommes. Pour avoir  disputer le moins
possible avec eux rpondit-il.--Nous perdons notre temps en paroles
inutiles, dit Hrap; il faut d'abord que je te dise qui je suis: j'tais
chez Gudbrand  Dal, j'ai fui de chez lui, parce que j'avais tu son
intendant. Je sais que nous sommes tous deux des malfaiteurs, car tu ne
serais pas venu ici loin des autres hommes, si tu n'tais proscrit pour
quelque meurtre; je te laisse donc le choix: ou bien je te dnoncerai,
ou bien tu partageras avec moi tout ce qui est ici. Tofi rpondit: Tu
as dit vrai; j'ai enlev la femme qui est ici avec moi, et bien des gens
ont t  ma recherche. Et il fit entrer Hrap avec lui. La maison tait
petite, mais bien btie. Tofi dit  sa femme qu'il avait pris Hrap avec
lui. Il arrivera malheur  plus d'un,  cause de cet homme, dit-elle;
mais c'est  toi de dcider.

Hrap resta donc l. Il allait et venait beaucoup, et n'tait jamais  la
maison. Il trouvait moyen de se rencontrer avec Gudrun. Le pre et le
fils, Thrand et Gudbrand, le guettaient, mais ils n'arrivrent jamais 
s'emparer de lui: il se passa ainsi toute une demi-anne.

Gudbrand fit dire au jarl Hakon l'affront que Hrap lui avait fait. Le
jarl fit dclarer Hrap proscrit, et mit sa tte  prix. Il promit en
outre de se mettre lui-mme  sa recherche, mais il n'en fit rien; il
pensait que les autres le prendraient bien tout seuls, puisqu'il se
tenait si peu sur ses gardes.




LXXXVIII


Cet t l les fils de Njal arrivrent en Norvge, venant des les
Orkneys. Ils vinrent aux foires qui se tiennent l, et y attendirent
Kari fils de Slmund, comme il tait convenu entre eux.

En mme temps, Thrain fils de Sigfus mettait son vaisseau en tat de
partir pour l'Islande, et il avait presque fini.  ce moment, le jarl
Hakon vint  un festin chez Gudbrand. Pendant la nuit, Hrap le meurtrier
vint au temple du jarl et de Gudbrand. Il entra. Il vit, assise dans le
temple, Thorgerd la fiance, aussi grande qu'un homme de haute taille.
Elle avait un large anneau d'or au bras, et un voile sur la tte. Il lui
arrache son voile et lui prend son anneau. Il voit encore le char de
Thor et vient lui prendre un autre anneau d'or. Puis il en prit un
troisime  Irpa. Aprs quoi il les trana tous dehors et leur prit tous
leurs vtements. Ensuite il mit le feu au temple, qui brla tout entier.
Il s'en alla l-dessus. Le jour commenait  poindre. Comme il
traversait un champ, six hommes arms sautrent sur lui, et
l'attaqurent. Il se dfendit bien, et voici quelle fut l'issue du
combat: Hrap avait tu trois hommes, bless Thrand  mort, les deux
autres s'enfuirent vers le bois, et nul ne resta pour en porter la
nouvelle au jarl. Il s'approcha de Thrand et lui dit: Il est en mon
pouvoir de te tuer, mais je ne le ferai pas: je me souviendrai mieux que
vous de notre alliance. L-dessus il veut s'enfuir vers le bois. Mais
il voit des hommes entre le bois et lui. Il n'ose donc s'en aller de ce
ct. Il se couche  terre, sous un fourr, et y reste quelque temps
cach.

Le jarl Hakon et Gudbrand s'en allrent ce matin-l de bonne heure 
leur temple. Ils le trouvrent brl, les trois dieux dehors et tous les
objets prcieux disparus. Nos dieux sont de puissants dieux, dit
Gudbrand; ils sont sortis tout seuls du feu.--Ce ne sont pas les dieux
qui ont fait cela, dit le jarl, c'est un homme qui a brl le temple, et
qui les a mis dehors. Mais les dieux ne se vengent jamais sur l'heure.
L'homme qui a fait cette chose sera chass du Valhal, et n'y viendra
jamais.

 ce moment, quatre des hommes du jarl arrivrent en courant, apportant
de mauvaises nouvelles. Ils dirent qu'ils avaient trouv dans le champ
trois hommes tus, et Thrand bless  mort. Qui peut avoir fait cela?
dit le jarl.--Hrap le meurtrier dirent-ils.--Alors c'est lui qui a
brl le temple dit le jarl. Et ils furent d'avis que c'tait 
croire.--O peut-il tre? dit le jarl.--Thrand a dit,
rpondirent-ils, qu'il s'tait couch  terre dans un fourr. Le jarl y
courut, mais Hrap tait parti. Il envoya des gens pour le chercher, et
ils ne le trouvrent pas. Alors le jarl se mit lui-mme  sa poursuite,
et il donna l'ordre de se reposer d'abord. Il s'en alla tout seul loin
des autres hommes, dfendant que personne le suivt, et resta quelque
temps  l'cart. Il se mit  genoux, tenant ses mains devant ses yeux.
Aprs quoi il revint vers les siens. Venez avec moi leur dit-il, et
ils le suivirent. Il s'en alla dans un autre sens que celui o ils
avaient march d'abord, et vint  une petite valle. Et voici que Hrap
sauta sur ses pieds devant eux: c'tait l qu'il s'tait cach. Le jarl
dit  ses hommes de courir aprs lui. Mais Hrap tait si agile, qu'ils
ne purent pas l'approcher. Il courut jusqu' Hlad. Il y avait l, tout
prts  mettre  la voile, Thrain fils de Sigfus, et aussi les fils de
Njal. Hrap court l o sont les fils de Njal: Sauvez-moi, braves
hommes, dit-il, car le jarl veut me tuer. Helgi le regarda, et dit: Tu
m'as l'air d'un homme de malheur, et qui n'aura pas affaire  toi s'en
trouvera bien.--Puisse-t-il donc vous arriver toutes sortes de maux 
cause de moi dit Hrap.--Nous sommes gens  t'en donner ta rcompense,
dit Helgi, et cela avant longtemps.

Alors Hrap alla trouver Thrain fils de Sigfus, et lui demanda son aide,
Qu'as-tu fait? dit Thrain.--Hrap rpondit: J'ai brl le temple du
jarl, et j'ai tu quelques-uns de ses hommes, et il sera bientt ici,
car il s'est mis lui-mme  ma poursuite.--Il ne convient gure que je
te cache, dit Thrain, aprs tout ce que le jarl a fait pour moi. Alors
Hrap montra  Thrain les joyaux qu'il avait pris dans le temple, et
offrit de les lui donner. Thrain dit qu'il n'en voulait pas,  moins de
lui donner autre chose on change. Je vais donc rester ici, dit Hrap,
et ils me tueront sous tes yeux, et tu peux t'attendre  tre la rise
de tout le monde.  ce moment, ils voient le jarl et ses hommes qui
s'approchent. Alors Thrain se dcida  prendre Hrap avec lui. Il fit
dtacher une barque qui l'amena sur son vaisseau. Et voici, dit-il, le
meilleur endroit pour te cacher: nous allons dfoncer deux tonneaux, et
tu te mettras dedans. Ainsi fut fait. Hrap entra dans les tonneaux, qui
furent attachs ensemble et jets par dessus bord.

Et voici que le jarl arrive avec sa troupe auprs des fils de Njal; il
leur demande si Hrap est venu l. Ils disent que oui. Le jarl demande o
il est all ensuite. Ils disent qu'ils n'y ont pas pris garde. Je
comblerai d'honneurs, dit le jarl, celui qui me dira o est Hrap.

Grim dit tout bas  Helgi: Pourquoi ne le dirions-nous pas? Je ne sais
pas si Thrain nous le revaudra jamais.--Et pourtant nous ne devons pas
le dire, rpondit Helgi, car il y va de sa vie. Grim dit: Il se peut
que le jarl se venge sur nous; car il est si fort en colre qu'il faut
bien qu'il s'en prenne  quelqu'un.--N'y prenons pas garde, dit Helgi,
mais levons l'ancre et allons nous en au large ds que nous aurons bon
vent.--N'attendrons-nous pas Kari? dit Grim.--Ce n'est pas de cela
que je m'inquite  prsent dit Helgi. Ils levrent donc l'ancre, et
restrent  l'abri d'une le, attendant un vent favorable.

Le jarl s'tait approch de tous les hommes de l'quipage, pour les
questionner; mais ils rpondirent tous qu'ils ne savaient rien de Hrap.
Alors le jarl dit: Allons trouver mon ami Thrain, il nous livrera
l'homme s'il sait o il est. Ils prirent un bateau long, et vinrent
aborder le vaisseau de Thrain. Thrain voit le jarl venir, il se lve, et
le salue d'un air gracieux. Nous cherchons, dit le jarl, un homme qui
se nomme Hrap, et qui est d'Islande. Il nous a fait tout le mal
possible. Nous venons vous prier de nous le livrer, ou de nous dire ce
qu'il est devenu. Thrain rpondit: Vous savez, seigneur, que j'ai tu
celui que vous aviez proscrit, au risque de ma vie, et que j'ai reu de
vous, en rcompense, de grands honneurs.--Tu en auras de plus grands
encore dit le jarl. Thrain tenait conseil en lui-mme; il ne savait pas
bien comment le jarl prendrait la chose. Il finit pourtant par nier que
Hrap ft l, et dit au jarl de chercher. Le jarl chercha quelque peu,
aprs quoi il revint  terre. Il s'en alla  l'cart des autres, et il
tait si fort en colre que personne n'osait lui parler.

Menez-moi vers les fils de Njal, dit le jarl. Je les forcerai bien  me
dire la vrit. On lui dit qu'ils taient au large. Il n'y a donc rien
 faire, dit le jarl, mais il y avait deux tonnes d'eau le long du
vaisseau de Thrain, o un homme pouvait bien se tenir cach. Si Thrain a
cach Hrap, c'est l qu'il tait. Allons une seconde fois trouver
Thrain.

Thrain voit que le jarl fait mine de revenir: Il tait bien en colre
tout  l'heure, dit-il, mais il va l'tre moiti plus encore. Il y va de
la vie de tous ceux qui sont sur le vaisseau, si l'un de nous lui dit un
seul mot de Hrap. Ils promirent de se taire, car chacun avait
grand'peur pour soi. On retira quelques sacs de la cale, et Hrap se mit
 leur place; puis ils le couvrirent avec d'autres sacs lgers. Et voici
que le jarl arrive comme ils venaient de finir. Thrain salua le jarl,
qui lui rendit son salut, mais au bout d'un instant seulement. Ils
virent que le jarl tait grandement en colre. Il dit  Thrain:
Livre-moi Hrap; car je sais que tu l'as cach.--O l'aurais-je cach,
seigneur? dit Thrain.--Tu le sais mieux que personne, dit le jarl;
mais s'il faut que je le dise, je crois que tu l'avais cach tout 
l'heure dans ces tonnes d'eau qui taient le long du vaisseau.--Je ne
tiens pas, seigneur,  passer pour menteur  vos yeux, dit Thrain;
j'aime mieux que vous cherchiez dans mon vaisseau. Le jarl monta sur le
vaisseau; il chercha, et ne trouva rien. M'en tenez-vous quitte
maintenant, seigneur? dit Thrain.--Point du tout, dit le jarl; mais je
ne sais pourquoi nous ne pouvons pas le trouver: il m'a sembl que je
voyais clair dans tout ceci sitt que j'ai t  terre; mais depuis que
je suis ici je ne vois plus rien. Et il fait de nouveau ramer vers le
rivage. Il tait si fort en colre qu'il n'y avait pas  lui parler. Son
fils Svein tait avec lui. C'est une trange faon de faire, dit-il,
que de dcharger sa colre sur des gens qui n'ont rien fait de mal.

Alors le jarl s'loigna encore des autres, puis il revint et dit: Aux
rames encore une fois, et allons les retrouver. Ainsi fut fait. O
donc tait-il cach? dit Svein. Cela importe peu  prsent, dit le
jarl, car il ne doit plus y tre. Il y avait deux sacs prs de
l'ouverture de la cale, et Hrap tait dans la cale  leur place.

Voici qu'ils remettent leur barque  l'eau, dit Thrain, ils vont
revenir vers nous. Il faut le faire sortir de la cale, et mettre autre
chose  la place; mais nous laisserons les deux sacs dehors. Ils le
firent. Alors Thrain dit: Cachons Hrap dans la voile qui est roule
autour de la vergue. Et ainsi fut fait.  ce moment le jarl arrive. Il
tait plus en colre que jamais: Me livreras-tu cet homme maintenant,
Thrain? dit-il. C'est srieux cette fois.--Il y a longtemps que je
vous l'aurais livr, rpond Thrain s'il tait en mon pouvoir; mais o
pourrait-il tre?--Dans la cale dit le jarl.--Pourquoi ne l'y avez
vous pas cherch? dit Thrain.--L'ide ne nous en est pas venue dit le
jarl. Ils cherchrent alors dans tout le vaisseau, mais ils ne le
trouvrent point. Thrain dit: M'en tenez-vous quitte  prsent,
seigneur?--Certes non, dit le jarl, car je sais que tu as cach cet
homme, bien que je n'arrive pas  le trouver. Mais j'aime mieux te voir
tratre envers moi que de l'tre envers toi. Et il retourna  terre.

Maintenant je sais, dit le jarl, o Thrain avait cach Hrap.--O
donc? dit son fils Svein.--Dans la voile, dit le jarl, qui tait
roule autour de la vergue.

 ce moment, le vent se leva. Thrain mit  la voile et sortit du fjord,
s'en allant vers la pleine mer. Il cria au jarl en s'loignant (et
longtemps aprs on le racontait encore): Le vautour a dploy ses ailes
et Thrain ne cdera pas. Le jarl entendit les paroles de Thrain: Il va
se passer bien des choses, dit-il; et ce n'est pas parce que je n'ai pas
su voir  temps, mais l'alliance qu'ils ont faite entre eux les conduira
tous deux  la mort.

Thrain ne fut pas longtemps en mer. Il arriva en Islande, et rentra dans
son domaine. Hrap tait avec Thrain, et passa l'hiver chez lui. Au
printemps Thrain lui donna un domaine qu'on appela Hrapstad, et Hrap s'y
tablit. Mais il tait tout le temps  Grjota, et les gens trouvaient
qu'il y gtait tout. Quelques-uns disaient mme qu'il y avait de
l'amiti entre lui et Halgerd, et qu'il l'avait sduite; mais d'autres
disaient le contraire. Thrain donna son vaisseau  Mrd Urkja son
parent. Ce Mrd est celui qui tua Od fils d'Haldor,  Gautavik dans
l'est, sur le Berufjrd.

Tous les parents de Thrain le reconnaissaient pour leur chef.




LXXXIX


Il nous faut revenir au jarl Hakon. Quand il vil Thrain lui chapper, il
dit  son fils Svein: Prenons quatre vaisseaux longs, allons trouver
les fils de Njal et tuons-les; car ils taient d'accord avec
Thrain.--Ce n'est pas bien agir, dit Svein, que de s'en prendre  des
hommes qui n'ont rien fait, et de laisser chapper le coupable.--Je
sais ce que j'ai  faire dit le jarl. Ils se mettent donc  la
recherche des fils de Njal, et les trouvent  l'abri d'une le, Grim
voit le premier le vaisseau du jarl: Voici des vaisseaux de guerre qui
viennent  nous, dit-il  Helgi; c'est le jarl, je le vois, et ce n'est
pas la paix qu'il nous apporte.--Tu sais ce qu'il est dit, rpond
Helgi; de braves hommes se dfendent contre qui que ce soit. Et nous
aussi nous nous dfendrons. Ils le prirent tous de les commander. Et
ils prirent leurs armes.  ce moment le jarl arrive, et leur crie de se
rendre. Helgi rpond qu'ils se dfendront tant qu'ils pourront. Le jarl
offre la paix  tous ceux qui refuseraient de dfendre Helgi. Mais Helgi
tait si aim que tous aimrent mieux mourir avec lui.

Alors le jarl commence l'attaque, lui et ses hommes. Les autres se
dfendent bien, et on voit toujours les fils de Njal au plus fort de la
mle. Plus d'une fois le jarl leur offrit la paix, ils rpondaient
toujours de mme, disant qu'ils ne se rendraient jamais. Un homme du
jarl, Aslak de Langey, leur fit un rude assaut, et monta sur le vaisseau
par trois fois. Tu y vas hardiment, dit Grim; ce serait bien, si tu
arrivais  quelque chose. Il lana  Aslak un javelot qui lui pera la
gorge, Aslak mourut sur le champ. Un moment aprs, Holgi tua Egil,
l'homme qui portait la bannire du jarl.

Alors Svein, fils d'Hakon, s'avana vers les fils de Njal. Il les fit
enfermer d'un cercle de boucliers, et ils furent pris tous les deux. Le
jarl voulait les faire tuer tout de suite. Mais Svein demanda qu'on ne
ft pas cela, disant qu'il faisait nuit, Alors le jarl dit: Qu'on les
tue demain matin, et qu'on les attache bien pour ce soir,--Ainsi
fera-t-on, dit Svein, mais je n'ai jamais vu de plus braves hommes que
ceux-ci, et c'est grand dommage de leur ter la vie.--Ils ont tu deux
de nos meilleurs hommes, dit le jarl, et nous les vengerons en faisant
mourir ceux-ci.--C'est qu'ils taient encore plus braves qu'eux, dit
Svein; mais il en sera comme tu voudras. Les fils de Njal furent donc
lis et enchans, aprs quoi le jarl et ses hommes s'endormirent.

Pendant qu'ils dormaient, Grim dit  Helgi: Je voudrais bien
m'chapper, si je pouvais.--Cherchons quelque moyen dit Helgi. Grim
voit prs de lui,  terre, une hache dont le tranchant est tourn en
l'air. Il rampe jusque l, et coupe sur le tranchant la corde d'arc dont
il est li, non sans se faire au bras une grande blessure. Puis il dlia
Helgi. Aprs cela, ils se glissrent par dessus bord, et vinrent  terre
sans que les gens du jarl y eussent pris garde. Ils brisrent leurs fers
et s'en allrent de l'autre ct de l'le. Le jour commenait  poindre.
Ils virent qu'il y avait l un vaisseau, et reconnurent que c'tait
Kari, fils de Slmund, qui venait d'arriver. Ils allrent le trouver et
lui dirent les mauvais traitements qu'on leur avait faits. Ils lui
montrrent leurs blessures, et dirent que le jarl tait encore endormi.
C'est mal fait, dit Kari, que des innocents soient maltraits pour le
compte de mchantes gens; mais maintenant, qu'avez-vous envie de
faire?--Nous voulons aller trouver le jarl, dirent-ils, et le
tuer.--Vous n'aurez pas cette chance, dit Kari, quoique l'audace ne
vous manque pas. Mais sachons d'abord s'il est encore l. Ils y
allrent, et ils virent que le jarl tait parti.

Alors Kari s'en vint  Hlad trouver le jarl, et lui remit le tribut.
As-tu pris avec toi les fils de Njal? dit le jarl.--C'est la vrit
dit Kari.--Veux-tu me les livrer? dit le jarl.--Je ne veux pas dit
Kari.--Veux-tu me jurer que tu ne m'attaqueras jamais avec eux? dit le
jarl. Alors Eirik fils du jarl prit la parole: Il n'y a pas, dit-il, 
faire semblable demande. Kari a toujours t notre ami. Et les choses ne
se seraient pas passes ainsi, si j'avais t l. Les fils de Njal s'en
seraient tirs sans dommage, et ceux-l auraient t punis qui le
mritaient. Mon avis est qu'il est plus sage de faire de beaux prsents
aux fils de Njal pour les mauvais traitements et les blessures qu'il ont
reus.--Tu as raison, dit le jarl; mais je ne sais s'ils voudront bien
faire la paix. Et il dit  Kari de tcher de faire sa paix avec les
fils de Njal.

Kari alla donc trouver Helgi, et lui demanda s'il prendrait les prsents
du jarl. Je prendrai ceux de son fils Eirik, rpondit Helgi, mais je ne
veux pas avoir affaire au jarl. Kari dit  Eirik la rponse des deux
frres. Ils auront donc mes prsents dit Eirik, puisqu'il leur semble
mieux ainsi, et dis-leur que je les prie de venir chez moi, et que mon
pre ne leur fera point de mal. Ils acceptrent et vinrent chez Eirik.
Ils furent avec lui jusqu'au moment ou Kari eut mis son vaisseau en tat
de faire voile de nouveau vers l'ouest. Alors Eirik donna un festin en
l'honneur de Kari, et il lui fit de beaux prsents, ainsi qu'aux fils de
Njal. Aprs cela ils prirent la mer avec Kari, et s'en allrent 
l'ouest trouver le jarl Sigurd. Il les reut  merveille, et ils
passrent l'hiver avec lui.

Au printemps Kari pria les fils de Njal de venir avec lui guerroyer.
Grim dit qu'ils le feraient si Kari voulait bien aller avec eux en
Islande. Kari le promit. Ils partirent donc en guerre tous ensemble. Ils
guerroyrent  ngulsey, et dans toutes les les du sud. De l ils
vinrent  Satiri, o ils dbarqurent et attaqurent les habitants. Ils
firent beaucoup de butin, aprs quoi ils reprirent la mer. De l ils
vinrent au Sud, dans le Bretland, o ils guerroyrent encore, puis 
Mn. Ils se rencontrrent avec Gudrd, roi de Mn, le battirent et
turent son fils Dungal. Ils firent l encore beaucoup de butin. De l
ils vinrent au Nord,  Kol, trouver le jarl Gilli. Il les reut bien, et
ils restrent chez lui quelque temps. Il s'en alla avec eux aux Orkneys
rendre visite au jarl Sigurd. Et au printemps le jarl Sigurd donna pour
femme au jarl Gilli sa soeur Nereid. Aprs quoi il retourna aux les du
Sud.




XC


Cet t-l, Kari et les fils de Njal firent leurs prparatifs pour s'en
aller en Islande. Quand ils furent tout prts, ils vinrent trouver le
jarl. Il leur fit de beaux prsents, et ils se sparrent en grande
amiti. Aprs cela ils prirent la mer. La traverse fut courte, car ils
avaient bon vent, et ils abordrent  Eyrar. Ils se procurrent des
chevaux, et, laissant l leurs vaisseaux, ils s'en allrent 
Bergthorshval. Et quand ils arrivrent, ce fut grande joie pour tout le
monde. Ils apportrent chez eux leurs richesses, et mirent leur vaisseau
 couvert.

Kari passa cet hiver chez Njal. Au printemps, il demanda en mariage
Helga, fille de Njal; Grim et Helgi parlrent pour lui, et voici comment
finit la chose: Helgi fut fiance  Kari, et on fixa le jour de la noce.
On la fit un demi-mois avant la mi-t. Kari et sa femme restrent tout
cet hiver l chez Njal. Au printemps, Kari acheta des terres  Dyrholm,
dans le Mydal, au pays de l'ouest, et il y fit un domaine. Il y mit un
intendant et une mnagre; mais ils continurent, lui et sa femme, 
demeurer chez Njal.




XCI


Hrap avait son domaine  Hrapstad; mais il tait toujours  Grjota, et
on disait qu'il y gtait tout. Thrain tait bien avec lui.

Un jour il arriva que Ketil de Mrk tait  Bergthorshval. Les fils de
Njal vinrent  parler des maux qu'ils avaient soufferts, et dirent
qu'ils auraient fort  se plaindre de Thrain, s'ils voulaient. Njal fut
d'avis que Ketil devait parler de la chose avec son frre Thrain. Il le
promit. Et il fut convenu qu'il le ferait  son loisir.

Peu de temps aprs, Ketil parla  Thrain. Les fils de Njal vinrent
l'interroger. Mais il dit qu'il ne pouvait pas rpter grand'chose de ce
qui s'tait pass entre eux: Car j'ai bien vu, dit-il, que Thrain
trouvait que je mets trop d'importance  ma parent avec vous. On n'en
dit pas plus long; mais il sembla aux fils de Njal que l'affaire prenait
une mauvaise tournure. Ils demandrent conseil  leur pre, disant
qu'ils n'avaient pas envie d'en rester l. Njal rpondit: Ceci n'est
pas un cas sans prcdent. Si vous les tuez, cela passera pour un
meurtre sans cause. Voici donc mon conseil: envoyez-leur pour leur
parler, le plus de gens que vous pourrez, de faon qu'il y ait le plus
de tmoins possible, s'ils rpondent mal. Que Kari porte la parole; car
c'est un homme qui saura s'y prendre. Votre dsaccord ne fera que
crotre, car ils entasseront injures sur injures, quand ils verront que
d'autres s'en mlent: ce sont des gens sans raison. Il se peut qu'on
dise que mes fils sont lents  l'action; mais laissez dire pour un
temps, car toute chose faite peut tre envisage de deux manires.
Pourtant il faut en dire assez pour qu'on sache que vous irez de
l'avant, si on vous traite mal. Si vous m'aviez demand conseil tout
d'abord, on n'aurait jamais parl de ceci et vous n'en auriez eu nulle
honte. Mais  prsent vous voici dans un grand embarras, et vos affronts
ne feront qu'augmenter, si bien que vous n'aurez plus qu' entrer en
querelle et  recourir aux armes; et il est difficile de dire ce qui en
sortira. Ils n'en dirent pas davantage. Et bien des gens commenaient 
parler de tout ceci.

Un jour les deux frres vinrent demander  Kari d'aller  Grjota. Kari
dit qu'il aurait mieux aim un autre voyage, mais qu'il irait, si
c'tait l'avis de Njal. Kari s'en va donc trouver Thrain. Ils parlent de
l'affaire, et chacun l'envisage  sa faon. Kari revient, et les fils de
Njal lui demandent ce qu'ils ont dit, lui et Thrain. Kari dit qu'il ne
rptera pas leurs paroles: Car je m'attends, ajoute-t-il,  ce qu'il
vous les redise  vous-mmes.

Thrain avait dans son domaine seize hommes exercs aux armes; huit
d'entre eux le suivaient partout o il allait. Il tait magnifique, et
il chevauchait toujours vtu d'un manteau bleu, et un casque dor en
tte. Il tenait  la main sa lance prsent du jarl, et un beau bouclier;
son pe pendait  sa ceinture. Il avait avec lui, dans toutes ses
courses, Gunnar fils de Lambi, Lambi fils de Sigurd et Grani fils de
Gunnar de Hlidarenda. Mais Hrap le meurtrier se tenait plus prs de lui
qu'eux tous. Hrap avait un serviteur nomm Lodin; Lodin tait aussi de
la suite de Thrain, ainsi que son frre Tjrvi. C'taient Hrap le
meurtrier et Grani fils de Gunnar, qui voulaient le plus de mal aux fils
de Njal et qui empchaient qu'on leur offrt ni paix ni amende.

Les fils de Njal demandrent  Kari de venir avec eux  Grjota. Il dit
qu'il voulait bien: Car il est bon, ajouta-t-il, que vous entendiez la
rponse de Thrain. Ils se prparrent donc, les quatre fils de Njal, et
Kari le cinquime. Ils partent pour Grjota. Il y avait devant la maison
un large porche, o nombre d'hommes pouvaient se ranger. Une femme qui
tait dehors les vit venir et le dit  Thrain. Il donna ordre  ses
hommes de se mettre sous le porche et de prendre leurs armes. Ainsi
firent-ils. Thrain tait au milieu, devant la porte.  ses cts se
tenaient Hrap le meurtrier et Grani, fils de Gunnar, aprs eux Gunnar,
fils de Lambi, puis Lodin et Tjrvi, puis Lambi fils de Sigurd, puis le
reste; car tous les hommes taient  la maison.

Skarphjedin et les siens s'avancent. Il vient le premier, puis Kari,
puis Hskuld, puis Grim, puis Helgi. Et quand ils furent devant la
porte, aucun de ceux qui taient l ne leur fit de salut: Soyons tous
les bienvenus dit alors Skarphjedin.

Halgerd tait sous le porche, et elle parlait tout bas  Hrap: Nul de
ceux qui sont ici ne vous appellera bienvenus dit-elle.--Je me soucie
peu de tes paroles, dit Skarphjedin, car tu n'es qu'une femme de rien et
une prostitue. Et Skarphjedin chanta.

Tes paroles, femme couverte d'or, ne viennent pas jusqu' nous, des
guerriers tels que nous sommes; je vais nourrir aujourd'hui les loups et
les aigles. Tu n'es qu'une femme qu'on jette dans un coin, une coureuse,
et une prostitue. Nous, quand nous courons la mer sur nos vaisseaux,
nous sommes de la race d'Odin.

Tu me paieras cela avant de t'en retourner dit Halgerd.

Alors Helgi prit la parole et dit: Je suis venu te demander, Thrain, si
tu veux m'offrir quelque ddommagement pour les maux que j'ai soufferts
en Norvge  cause de toi. Thrain rpondit: Je ne savais pas encore
que toi et tes frres vous faisiez argent de votre bravoure. Jusqu'
quand allez-vous me rclamer cette amende?--Bien des gens sont d'avis
que tu nous dois un accommodement, dit Helgi, car ta vie tait en jeu
alors.--C'est la chance qui a dcid, dit Hrap, et ceux-l ont eu les
coups qui devaient les avoir; les mauvais traitements ont t pour vous,
et nous nous en sommes tirs.--Mauvaise chance pour Thrain, dit Helgi,
d'avoir rompu sa foi envers le jarl, en se chargeant de toi.--Ne
vas-tu pas me rclamer une amende aussi? dit Hrap; je vais te payer de
la bonne faon.--Si nous avons des dmls, dit Helgi, ce n'est pas
toi qui en profiteras.--Ne perds pas ton temps  parler  Hrap, dit
Skarphjedin, change lui plutt sa peau grise contre une
rouge.--Tais-toi, Skarphjedin, dit Hrap; je ne me ferai pas faute de
te jeter ma hache  la tte.--On verra bien, dit Skarphjedin, qui de
nous deux mettra des pierres sur la tte de l'autre.--Partez d'ici,
gens  la barbe de fumier, cria Halgerd; c'est ainsi que nous vous
appellerons toujours  prsent; et votre pre, le drle sans barbe. Et
avant qu'ils fussent partis tous les autres avaient redit les paroles
d'Halgerd, hormis Thrain. Il leur dfendit de les rpter.

Les fils de Njal s'en allrent, et revinrent  la maison. Ils dirent 
leur pre ce qui s'tait pass, Avez vous pris des tmoins des paroles
qui ont t dites? demanda Njal.--Aucun, dit Skarphjedin; nous n'avons
nulle envie de poursuivre l'affaire autrement que par les
armes.--Personne ne croira que vous osiez lever la main dit
Bergthora.--Attends, femme, dit Kari, avant d'exciter tes fils; ils ont
assez envie d'aller de l'avant. Aprs cela, ils parlrent encore
longtemps, tous,  voix basse, le pre, les fils, et Kari.




XCII


On commenait  parler beaucoup de cette querelle, et tous taient
d'avis qu'au point o on en tait, il n'y avait plus  l'touffer.

Runolf, fils d'Ulf, godi d'r, de Dal dans l'est, tait grand ami de
Thrain et il l'avait invit chez lui; il tait convenu que Thrain s'en
irait dans l'est, trois semaines ou un mois aprs le commencement de
l'hiver.

Thrain prit avec lui pour faire le voyage Hrap, et Grani, fils de
Gunnar, Gunnar fils de Lambi, Lambi, fils de Sigurd, et Lodin, et
Tjrvi. Ils taient huit en tout. La mre et la fille, Halgerd et
Thorgerd, devaient venir aussi. Thrain annona qu'il s'arrterait  Mrk
chez son frre Ketil; il dit aussi combien de nuits il comptait passer
au loin. Ils taient tous arms jusqu'aux dents.

Ils chevauchrent vers l'est, passant le Markarfljot. Ils trouvrent l
des femmes mendiantes qui les prirent de leur faire passer l'eau, ils
le firent, aprs quoi ils vinrent  Dal ou ils trouvrent un bon
accueil, Ketil de Mrk y tait. Ils restrent l deux nuits. Runolf et
Ketil prirent Thrain de s'arranger avec les fils de Njal. Mais Thrain
rpondit de travers: il dit que jamais il ne leur donnerait d'argent, et
qu'il tait bien de taille  leur tenir tte, partout o ils se
rencontreraient. C'est possible, dit Runolf, mais moi je suis d'avis
qu'ils n'ont pas leur pareil, depuis que Gunnar de Hlidarenda est mort;
et il est  croire qu'il s'ensuivra mort d'homme des deux cts. Thrain
dit qu'il n'en avait pas peur.

Alors Thrain partit pour Mrk, o il passa deux nuits. Puis il revint 
Dal.  l'un et l'autre endroit, on lui fit au dpart de beaux prsents.

Les bords du Markarfljot taient gels, et il y avait des banquises de
glace,  et l, au travers de la rivire.

Thrain dit qu'il voulait retourner chez lui ce soir-l. Runolf lui dit
de n'en rien faire, qu'il serait plus prudent de ne pas marcher au jour
qu'il avait dit. Ce serait avoir peur, rpond Thrain, et je ne veux pas
de cela.

Les mendiantes auxquelles Thrain et ses hommes avait fait passer l'eau,
vinrent  Bergthorshval. Bergthora leur demanda de quel pays elles
taient. Elles dirent qu'elles venaient de l'est, du pays qui est sous
l'Eyjafjll. Qui vous a fait passer la rivire? demanda
Bergthora.--Des hommes magnifiquement vtus dirent-elles.--Qui
taient-ils? dit Bergthora.--Thrain fils de Sigfus, dirent-elles, et
les hommes de sa suite. Et il nous a sembl qu'ils disaient beaucoup de
mauvaises paroles sur ton mari et ses fils.--On n'entend pas toujours
sur son compte les paroles qu'on voudrait dit Bergthora. Elles s'en
allrent. Bergthora leur fit des prsents d'adieu, et leur demanda quand
Thrain reviendrait chez lui. Elles dirent qu'il serait de retour 
quatre ou cinq nuits de l. Bergthora alla le dire  ses fils et  Kari
son gendre, et ils parlrent longtemps ensemble, tout bas.

Ce mme matin o Thrain et les siens quittaient le pays de l'est, Njal
s'veilla de bonne heure, et il entendit la hache de Skarphjedin
rsonner contre la muraille.

Njal se lve et sort. Il voit ses fils tout arms, et avec eux Kari, son
gendre.

Skarphjedin tait en avant. Il tait vtu d'une casaque bleue; il avait
son bouclier  la main, et sa hache leve sur l'paule. Aprs lui venait
Kari. Il avait un justaucorps de soie, un casque et un bouclier dors,
et sur le bouclier tait peint un lion. Aprs lui venait Helgi, vtu de
rouge, le casque en tte. Son bouclier tait rouge, et orn d'une figure
de cerf. Tous avaient des vtements de couleurs clatantes.

O vas-tu, mon fils? cria Njal  Skarphjedin,-- la chasse aux
moutons rpondit l'autre.--C'est comme l'autre fois, dit Njal; mais ce
jour-l vous avez chass des hommes. Skarphjedin se mit  rire:
Entendez-vous, dit-il, ce que dit notre bonhomme de pre? Il a ses
soupons.--Quand lui as-tu dj dit cela? dit Kari.--Quand j'ai tu
Sigmund le blanc, le parent de Gunnar dit Skarphjedin.--Pourquoi
l'as-tu tu? dit Kari.--Il avait tu Thord, fils de l'affranchi, notre
pre nourricier rpondit Skarphjedin.

Njal rentra. Les autres s'en allrent jusqu' un endroit qu'on appelait
le dfil rouge. L il attendirent. De la place o ils taient ils
pouvaient voir, du ct de l'est, les autres arrivant de Dal. Le soleil
brillait ce jour-l et le temps tait clair.

Et voici que Thrain et les siens arrivent de Dal en chevauchant le long
de la rivire. Lambi fils de Sigurd dit: Je vois briller des boucliers
au dfil rouge: le soleil les fait reluire; il doit y avoir l une
embuscade.--Changeons de route et suivons la rivire, dit Thrain, il
faudra bien qu'il viennent  notre rencontre, s'ils ont affaire  nous,
Ils se dtournrent donc et suivirent le bord de l'eau. Skarphjedin dit:
Ils nous ont vus, car ils ont chang de route; nous n'avons plus rien
d'autre  faire que de courir sur eux.--Bien des gens se mettent en
embuscade, dit Kari, avec une partie moins ingale que la ntre. Ils
sont huit et nous quatre.

Ils descendent donc au bord de la rivire et voient une banquise de
glace un peu plus bas. C'est par l qu'ils veulent passer. Thrain et les
siens s'taient posts sur la glace, en amont de la banquise. Que
peuvent vouloir ces gens-l? dit Thrain. Ils sont quatre, et nous
sommes huit.--Et moi je crois, dit Lambi fils de Sigurd, qu'ils nous
attaqueraient quand nous serions encore plus.

Thrain jette son manteau, et te son casque.

Skarphjedin courait avec les autres le long de la rivire: et voici que
la courroie de son soulier cassa, et le fora de s'arrter. Que
tardes-tu, Skarphjedin? dit Grim.--J'attache mon soulier dit
Skarphjedin.--Allons toujours, dit Kari, je connais Skarphjedin, il
n'arrivera pas plus tard que nous. Ils continuent de courir vers la
banquise, et ils vont  toute vitesse.

Skarphjedin sauta sur ses pieds ds qu'il eut attach sa courroie. Il
levait en l'air sa hache Rimmugygi. Il court vers la rivire, mais l'eau
est si profonde que sur une grande longueur il ne faut pas songer  la
passer  gu.

Il y avait de l'autre ct un amas de glaons, uni comme du verre.
Thrain et les siens avaient pris place au milieu. Skarphjedin prend son
lan, il saute par dessus le fleuve, au milieu des glaons, et puis,
sans s'arrter, il se lance en avant, les pieds joints. La glace tait
unie, et il avanait comme l'oiseau vole. Thrain tait en train de
remettre son casque. Skarphjedin arrive, il lve sur Thrain sa hache
Rimmugygi, il le frappe  la tte, et la fend en deux jusqu'aux dents du
menton, qui tombent sur la glace. Cela fut fait si vite, que personne
n'eut le temps de frapper. Et l-dessus il s'loigne, comme l'clair.

Tjrvi avait jet son bouclier devant Skarphjedin; il sauta par dessus,
retomba sur ses pieds et continua de glisser jusqu'au bout de la
banquise.

 ce moment, Kari et les autres arrivent  sa rencontre. Voil qui est
d'un homme dit Kari.-- votre tour maintenant dit Skarphjedin; et il
chanta:

Me voici arriv en mme temps que vous sur le lieu du combat. J'ai fait
mordre la poussire  ce jeune insolent. Depuis que le jarl a dpouill
Grim et Helgi, voici enfin le moment venu de venger cette aventure.

Il chanta encore: J'ai brandi ma hache, qui fait pleuvoir les
blessures. Elle qui se nomme l'ogre terrible, elle a pourvu les corbeaux
de chair humaine. Rappelez-vous ce que vous avez promis  Hrap. Venez au
combat, sur la plaine de glace. Rimmugygi de sa voix retentissante, vous
a donn le signal.

Ils s'avancent donc. Grim et Helgi ont vu Hrap, et courent sur lui. Hrap
lve sa hache sur Grim. Helgi qui le voit, le frappe au bras: le bras
est tranch et la hache tombe  terre. Tu as fait l d'utile besogne,
dit Hrap; cette main a caus mort ou dommage  plus d'un.--Mais voil
qui est fini dit Grim, et il lui passe sa lance au travers du corps.
Hrap tomba mort  l'instant.

Tjrvi court  Kari et lui lance un javelot. Kari saute en l'air, et le
javelot passe sous ses pieds. Puis il court  Tjrvi et le frappe de son
pe. L'pe s'enfonce dans la poitrine de Tjrvi, qui meurt sur le
coup.

Skarphjedin s'tait empar de Gunnar fils de Lambi et de Grani fils de
Gunnar. Voil que j'ai pris deux louveteaux, dit-il. Que vais-je en
faire?--C'est  toi de tuer l'un ou l'autre, si tu veux leur mort dit
Helgi.--Il ne me plat pas, dit Skarphjedin, de faire  la fois ces
deux choses; aider Hgni, et tuer son frre.--Mais le temps viendra,
dit Helgi, o tu souhaiteras de l'avoir tu; car ils ne garderont jamais
de paix avec toi, ni ces deux-l, ni aucun de ceux qui sont ici.--Je
n'ai pas peur de cela dit Skarphjedin. Et ils donnrent la vie sauve 
Grani, fils de Gunnar,  Gunnar, fils de Lambi,  Lambi fils de Sigurd,
et  Lodin.

Aprs cela ils retournrent chez eux, et Njal leur demanda les
nouvelles. Ils lui dirent tout ce qui s'tait pass. Ce sont l de
grandes nouvelles, dit Njal; vous verrez qu'il s'ensuivra la mort d'un
de mes fils, sinon pis encore.

Gunnar, fils de Lambi, emporta le corps de Thrain  Grjota, o il lui
leva un tombeau.




XCIII


Ketil de Mrk avait pris pour femme, comme il a t dit, Thorgerd fille
de Njal. Mais il tait frre de Thrain. Il se trouvait donc dans
l'embarras. Il vint trouver Njal et lui demanda s'il n'avait pas quelque
offre  lui faire pour le meurtre de Thrain. Je te ferai, rpondit
Njal, des offres convenables. Je te prie donc d'amener tes frres, qui
ont droit  l'amende,  accepter la paix. Ketil dit qu'il le ferait
volontiers. Et ils convinrent que Ketil irait trouver tous ceux  qui
l'amende tait due, et les dciderait  faire la paix. Puis il s'en
retourna chez lui.

Ketil va donc trouver ses frres et les convoque tous ensemble 
Hlidarenda. Il leur expose l'affaire et Hgni fut pour lui tant que dura
l'entretien. Ils tombrent d'accord qu'il fallait choisir des arbitres,
et fixer une rencontre avec Njal. Pour le meurtre de Thrain on dcida
qu'il serait pay le prix d'un homme libre, et que tous ceux qui de par
la loi y avaient droit en prendraient leur part. Alors la paix fut
dclare conclue, et les gages changs. Njal compta la somme entire,
sur l'heure, ainsi que le doit faire un chef. Et tout fut tranquille
pendant quelque temps.

Njal vint une fois  Mrk, et ils parlrent ensemble, Ketil et lui, tout
le jour. Le soir, Njal rentra chez lui et nul ne sut de quoi ils avaient
parl.

Peu aprs, Ketil s'en alla  Grjota. Il dit  Thorgerd: J'ai toujours
tenu mon frre Thrain en grande affection, et je veux te le montrer; je
t'offre de prendre chez moi pour l'lever son fils Hskuld.--Il sera
fait comme tu le dsires, dit-elle. Tu feras  l'enfant tout le bien que
tu pourras quand il sera grand, tu le vengeras s'il prit par les armes,
et tu lui donneras une somme d'argent quand il prendra femme. Tu vas t'y
engager par serment, et il promit tout cela. Hskuld partit avec Ketil
et fut chez lui quelque temps.




XCIV


Un jour Njal vint  Mrk. On lui fit bon accueil, et il y passa la nuit.
Le soir, comme l'enfant tait prs de lui, il l'appela. L'enfant vint 
lui aussitt. Njal avait un anneau d'or au doigt: il le montra au petit
garon. Le petit prit l'anneau, le regarda, et le passa  son doigt.
Veux-tu l'accepter en cadeau? dit Njal. Je veux bien dit l'enfant.
Sais-tu, dit Njal, ce qui a caus la mort de ton pre?--Je sais,
rpondit l'enfant, que c'est Skarphjedin qui l'a tu; mais nous n'avons
plus  y penser, puisque la paix a t faite, et que le prix du sang a
t pay.--Ta rponse vaut mieux que ma demande, dit Njal, et tu seras
un brave homme.--J'aime tes prdictions, dit Hskuld, car je sais que
tu vois dans l'avenir et que tu ne dis point de mensonges. Njal dit:
Je t'offre de te prendre chez moi pour t'lever, si tu veux y
consentir. Et Hskuld dit qu'il acceptait le bienfait, ainsi que tout
autre que pourrait lui offrir Njal. L'affaire tant conclue, Hskuld
partit avec Njal pour tre lev chez lui.

Njal prenait soin qu'il n'arrivt rien de fcheux  l'enfant, et il
l'avait en grande affection. Les fils de Njal l'emmenaient avec eux et
le traitaient avec toutes sortes d'gards.

Le temps passa, et Hskuld arriva  l'ge d'homme. Il tait grand et
fort, le plus bel homme qu'on pt voir, avec une longue chevelure.
C'tait un des plus braves parmi les hommes du pays. Il tait doux dans
ses paroles, gnreux, rflchi. Il parlait bien  tous, et tait aim
de tous. Les fils de Njal et Hskuld n'avaient jamais de diffrend entre
eux, ni en paroles, ni en actions.




XCV


Il y avait un homme nomm Flosi. Il tait fils de Thord, godi de Frey,
fils d'ssur, fils d'Asbjrn, fils d'Heyjangrsbjrn, fils d'Helgi, fils
de Bjrn Buna, fils de Grim, seigneur de Sogn. La mre de Flosi tait
Ingunn, fille de Thorir d'Espihol, fils d'Hamund Heljarskin, fils de
Hjr, le fils du roi Half, qui rgna sur les hommes de Half, et qui fut
fils de Hjrleif Kvensama.

La mre de Thorir tait Ingunn, fille d'Helgi le maigre, qui prit des
terres au fjord de l'est.

Flosi avait pris pour femme Steinvr, fille de Hal de Sida. C'tait une
fille btarde, et sa mre s'appelait Solvr. Elle tait fille d'Herjlf
le blanc.

Flosi habitait  Svinafell. C'tait un grand chef. Il tait fort et de
grande taille, le plus hardi des hommes. Son frre s'appelait Starkad.
Il n'avait pas la mme mre que Flosi. La mre de Starkad tait
Thraslaug, fille de Thorstein Titling, fils de Geirleif. La mre de
Thraslaug tait Unn, fille d'Eyvind Karf, un de ceux qui s'tablirent en
Islande, et soeur de Modolf le sage.

Les autres frres de Flosi taient Thorgeir et Stein, Kolbein et Egil.

La fille de Starkad, frre de Flosi, s'appelait Hildigunn. C'tait une
femme d'un grand courage, et la plus belle femme qu'on pt voir. Elle
tait si habile de ses mains, qu'elle n'avait pas son gale parmi les
autres femmes. Mais elle tait cruelle, et de coeur dur, quoiqu'elle st
tre librale quand il le fallait.




XCVI


Il y avait un homme nomm Hal. On l'appelait Hal de Sida. Il tait fils
de Thorstein, fils de Bdvar. La mre de Hal s'appelait Thordis, et
tait fille d'ssur, fils de Hrodlaug, fils de Rgnvald, Jarl de Mri,
fils d'Eystein le batailleur.

Hal avait pour femme Joreid, fille de Thidrand le sage, fils de Ketil le
tapageur, fils de Thorir, fils de Thidrand, de Veradal. Les frres de
Joreid taient Ketil le tapageur, de Njardvik, et Thorval, pre d'Helgi
fils de Droplaug. Halkatla tait la soeur de Joreid, elle fut mre de
Thorkel fils de Geitir, et de Thidrand.

Le frre de Hal se nommait Thorstein. On l'appelait Thorstein Breidmagi.
Son fils tait Kol, qui fut tu par Kari dans le Bretland.

Les fils de Hal de Sida taient Thorstein et Egil, Thorvald et Ljot, et
Thidrand, celui que les desses ont tu.

Il y avait un homme nomm Thorir. On l'appelait Haltathorir. Ses fils
taient Thorgeir Skorargeir et Thorleif Krak, et Thorgrim le grand.




XCVII


Il faut raconter maintenant comme quoi Njal vint trouver Hskuld, son
fils d'adoption: Je voudrais, mon fils, lui dit-il, te chercher une
femme. Hskuld dit, que cela lui allait, et le pria de s'occuper de la
chose: De quel ct, dit-il, es-tu d'avis de nous tourner?--Il y a,
rpondit Njal, une femme nomme Hildigunn, elle est la fille de Starkad,
fils de Thord, godi de Frey. C'est le meilleur parti que je
connaisse.--Fais comme tu l'entendras, mon pre, dit Hskuld. Ton
choix sera le mien.--C'est donc l que nous ferons notre demande dit
Njal.

Peu de temps aprs, Njal convoqua nombre d'hommes pour l'accompagner. Il
y avait les fils de Sigfus, tous les fils de Njal, et Kari fils de
Slmund. Ils montent  cheval, et s'en vont  l'est, jusqu' Svinafell.
Ils trouvent l bon accueil. Le jour d'aprs, Njal et Flosi entrent en
conversation. Njal prit la parole et dit: Je suis venu ici pour
conclure une alliance avec toi, Flosi, et pour te demander en mariage
Hildigunn, la fille de ton frre.--Pour qui? dit Flosi.--Pour
Hskuld, fils de Thrain, mon fils d'adoption dit Njal.--L'ide est
bonne, dit Flosi, quoiqu'il y ait bien des risques  courir pour vous
deux; mais que me diras-tu d'Hskuld?--Je n'en puis dire que du bien,
rpondit Njal, et je lui donnerai en mariage autant d'argent qu'il vous
semblera convenable, si vous voulez conclure l'affaire.--Appelons
Hildigunn, dit Flosi, et sachons ce qu'elle pense de l'homme dont tu me
parles.

On envoya donc chercher Hildigunn. Elle arriva. Flosi lui dit la demande
de Njal. Je suis une femme orgueilleuse, rpondit-elle, et je ne sais
pas comment je m'arrangerais avec des hommes d'humeur semblable; et puis
ce n'est pas tout: cet homme ne commande  personne, et tu m'as dit que
tu ne me marierais jamais avec un homme qui ne ft pas godi.--C'est
assez, dit Flosi; si tu ne veux pas tre la femme d'Hskuld, je n'ai
plus  faire mes conditions.--Je n'ai pas dit, rpliqua-t-elle, que je
refusais d'tre la femme d'Hskuld, s'ils peuvent faire de lui un godi.
Mais je ne veux de lui qu' cette condition.--Je vous prierai donc,
dit Njal, de laisser l'affaire en suspens pendant trois ans. Et Flosi
rpondit qu'ainsi ferait-on. Je fais encore une condition, dit
Hildigunn; si ce mariage se fait, nous resterons ici dans le pays de
l'est. Njal dit que c'tait  Hskuld  rpondre  cela. Et Hskuld dit
qu'il avait confiance en bien des gens, mais en son pre adoptif plus
qu'en nul autre. Ils remontrent  cheval, et quittrent le pays de
l'est.

Njal cherchait pour Hskuld un sige de godi, mais personne ne voulait
vendre le sien.

L't se passa, et le temps de l'Alting arriva. Cet t l, il y avait
de grands procs  juger. Bien des gens firent comme d'habitude et
vinrent trouver Njal. Mais, comme on ne s'y attendait gure, il les
conseilla de telle sorte que leurs procs ne purent aboutir: et il en
rsulta de grandes querelles et les hommes quittrent le ting sans que
justice ft rendue.

Le temps se passe, et vient un autre ting. Njal y alla. Tout fut d'abord
tranquille, jusqu'au moment o Njal dit aux hommes qu'il tait temps
d'introduire leurs affaires. La plupart dirent, que cela ne servirait de
rien, puisqu'il n'y avait pas moyen d'aboutir, quoique ces procs
eussent t dfrs  l'Alting; Nous aimons mieux, ajoutrent-ils,
dfendre notre droit d'estoc et de taille.--Gardez-vous en, dit Njal;
il n'est pas bon qu'il n'y ait pas de loi dans ce pays. Vous avez
quelque raison cependant de parler comme vous le faites; c'est  nous de
vous aider, qui connaissons la loi, et qui devons l'appliquer. Mon avis
est donc que nous runissions tous les chefs, et que nous parlions
ensemble de la chose.

On alla donc  l'assemble. Njal dit: J'ai une proposition  faire 
toi, Skapti fils de Thorod, et aux autres chefs. Il me semble que nos
procs viennent  nant, s'il nous faut les porter devant les tribunaux
de quartier, o ils s'embrouillent de telle sorte qu'ils ne peuvent plus
ni avancer ni reculer. Je trouverais prfrable d'avoir un cinquime
tribunal, devant lequel seraient portes toutes les affaires qui
n'auraient pu se terminer devant les tribunaux de quartier.--Et
comment nommeras-tu, dit Skapti, ton cinquime tribunal, puisque les
tribunaux de quartier prennent tous nos anciens godis, douze pour chaque
tribunal?--Je vois un moyen, dit Njal, c'est de faire de nouveaux
godis, en prenant dans chaque quartier ceux qui conviennent le mieux
pour cela; et les suivront au ting tous ceux qui voudront.--Nous
ferons selon ton conseil, dit Skapti: mais quelles sortes de procs
viendront devant eux?--Il faut, dit Njal, qu'ils connaissent de toutes
les affaires d'illgalits au ting, de faux tmoignages et de citations
mensongres en justice. De mme toutes les affaires o les tribunaux de
quartier seront diviss, on les fera venir devant le cinquime tribunal.
De mme encore, si quelqu'un offre ou accepte de l'argent pour corrompre
la justice. C'est devant ce tribunal que les serments seront les plus
solennels, et chaque serment sera appuy par deux hommes, qui
confirmeront sur leur honneur ce que les autres auront jur. Dans le cas
aussi ou une des deux parties procderait rgulirement, et l'autre
irrgulirement, il faudra que le tribunal juge en faveur de ceux qui
auront procd rgulirement. Les affaires seront juges comme aux
tribunaux de quartier, avec cette diffrence qu'une fois le cinquime
tribunal form de quatre fois douze juges, le plaignant en rcusera six,
et le dfendeur six autres. Et si le dfendeur ne veut pas, c'est le
plaignant qui en rcusera encore six, comme il a fait des six premiers.
Et si le plaignant ne les rcuse pas, alors l'affaire tombera  nant;
car il faudra pour juger trois fois douze juges seulement. Nous
prendrons aussi une dcision au sujet du tribunal lgislatif, c'est que
ceux-l seulement qui sigent au banc du milieu, auront le pouvoir de
faire et de dfaire la loi; et on choisira pour cela ceux qui sont les
plus sages et les meilleurs. C'est l aussi que se tiendra le cinquime
tribunal. Et si ceux qui sigent au tribunal lgislatif ne tombent pas
d'accord sur les arrts  prendre ou les lois  faire, alors on lvera
la sance pour se compter, et c'est la majorit des voix qui dcidera.
Et s'il y a quelqu'un en dehors du tribunal, qui ne puisse y entrer, et
se trouve ls en quelque chose, il protestera  haute voix, de manire
qu'on l'entende au tribunal, et par l il rendra nulles et de nul effet
toutes les lois qu'ils auront faites et toutes les dcisions qu'ils
auront prises, et contre lesquelles il aura protest.

Alors Skapti fils de Thorod fit adopter une loi sur la formation du
cinquime tribunal et tout ce qu'avait dit Njal. Les hommes allrent au
tertre de la loi, et ils institurent de nouveaux siges de godis. Dans
le pays du Nord, voici quels furent les nouveaux: le Godord des hommes
de Mel, au Midfjord et celui de Laufsing, sur l'Eyjafjord.

Alors Njal prit la parole et dit: Bien des gens ici ont connaissance de
ce qui s'est pass entre mes fils et les hommes de Grjota, quand ils ont
tu Thrain fils de Sigfus, aprs quoi la paix fut conclue, et je pris
chez moi Hskuld fils de Thrain. Voici qu' prsent je lui ai cherch
une femme, et il l'aura s'il peut obtenir un sige de godi. Mais
personne ne veut vendre le sien. Je vous prie donc de consentir  ce que
j'institue un nouveau Godord  Hvitanes, pour Hskuld. Et tous y
consentirent. Njal institua un nouveau Godord pour Hskuld, qui fut
appel depuis lors Hskuld, godi de Hvitanes.

Aprs cela les gens quittrent le ting et retournrent chez eux.

Njal ne resta pas longtemps chez lui. Il partit pour Svinafell avec ses
fils et Hskuld, et fit sa demande  Flosi. Et Flosi dit qu'il tiendrait
tout ce qu'il avait promis. Hildigunn fut fiance  Hskuld et on fixa
le jour de la noce en sorte que tout tait conclu. Ils rentrrent chez
eux, et une seconde fois revinrent chez Flosi pour la noce. Flosi compta
tout l'argent d'Hildigunn, quand la noce fut faite, et tout se passa
trs bien. Ils s'en allrent  Bergthorshval et y passrent l'hiver.
Hildigunn et Bergthora s'entendaient bien ensemble.

Le printemps suivant, Njal acheta des terres  Vrsab et les donna 
Hskuld, qui alla s'y tablir. Njal lui donna tous les serviteurs qu'il
lui fallait. Ils taient tous si bons amis que nul d'entre eux ne
faisait rien sans avoir pris conseil de tous les autres.

Hskuld demeura longtemps  Vrsab. Ils se rendaient les uns aux autres
toutes sortes d'honneurs, et les fils de Njal taient toujours en
compagnie d'Hskuld. Il y avait tant d'amiti entre eux qu'ils
s'invitaient les uns les autres chaque automne, et se faisaient de
riches prsents. Cela dura ainsi longtemps.




XCVIII


Il y avait un homme nomm Lyting. Il habitait  Samstad. Il avait une
femme nomme Steinvr. Elle tait fille de Sigfus, et soeur de Thrain.
Lyting tait de grande taille, fort, et riche en biens, mais c'tait un
homme  qui il n'tait pas bon d'avoir  faire.

Il arriva que Lyting donna un festin  Samstad. Il y avait pri Hskuld,
godi de Hvitanes, et les fils de Sigfus. Ils vinrent tous. Il y avait l
aussi Gunnar fils de Lambi et Lambi fils de Sigurd.

Hskuld, fils de Njal, et sa mre, avaient leur demeure  Holt; quand
Hskuld rentrait chez lui, venant de Bergthorshval, comme il faisait
souvent, son chemin passait devant le domaine de Samstad.

Hskuld avait un fils qui s'appelait Amundi. Il tait n aveugle. Il
tait, malgr cela, de grande taille, et fort.

Lyting avait deux frres: l'un s'appelait Halstein et l'autre Halgrim.
C'taient les plus malfaisants des hommes; ils taient toujours avec
leur frre Lyting, car personne autre ne pouvait s'entendre avec eux.

Lyting resta dehors une grande partie du jour; de temps en temps il
rentrait. Il venait de s'asseoir sur son sige, quand une femme entra et
dit: Vous tiez trop loin pour voir cet insolent, quand il a pass
devant le domaine.--De quel insolent parles-tu? dit Lyting.
D'Hskuld fils de Njal, dit-elle, qui vient de passer devant le
domaine.--Il passe souvent dit Lyting, et cela me fche assez; je t'en
prie, Hskuld mon neveu, viens avec moi, si tu veux venger ton pre et
tuer Hskuld fils de Njal.--Je ne ferai pas cela, ce serait mal
remercier Njal, mon pre adoptif; et puisse ton festin ne pas te donner
de joie. Il sauta sur ses pieds, quitta la table, fit amener ses
chevaux, et partit.

Alors Lyting dit  Grani fils de Gunnar: Tu tais l quand Thrain fut
tu, et tu t'en souviens bien. Et toi aussi, Gunnar fils de Lambi, et
toi, Lambi fils de Sigurd. Je veux que vous veniez avec moi ce soir.
Nous allons courir sus  Hskuld fils de Njal, et le tuer avant qu'il ne
rentre chez lui.--Non, dit Grani, je ne veux pas combattre contre les
fils de Njal et rompre la paix que de bons et vaillants hommes ont
conclue. Les deux autres dirent la mme chose et aussi les fils de
Sigfus; et ils prirent tous le parti de s'en aller.

Quand ils furent loin, Lyting dit: Chacun sait que je n'ai pas eu part
au prix du meurtre de mon beau-frre Thrain; je ne pourrai jamais
trouver bon que sa mort reste sans vengeance. Il appela, pour venir
avec lui, ses deux frres, et trois serviteurs. Ils allrent sur le
chemin o Hskuld devait passer, et l'attendirent dans un creux, au nord
du domaine. Ils restrent l jusqu' la moiti du soir.

Et voici qu'Hlskuld arriva, chevauchant. Ils sautrent tous sur leurs
pieds, leurs armes  la main, et se jetrent sur lui. Hskuld fit si
bonne dfense que de longtemps ils n'en purent venir  bout.  la fin il
blessa Lyting au bras, et tua deux de ses serviteurs, aprs quoi il
tomba lui-mme. Ils lui firent seize blessures, mais ils ne lui
tranchrent point la tte. Puis ils s'en allrent dans les bois,  l'est
de la Ranga, et ils s'y tinrent cachs.

Ce mme soir, le berger de Hrodny trouva le cadavre d'Hskuld. Il rentra
 la maison, et dit  Hrodny le meurtre de son fils. tait-il bien
mort? dit-elle; lui avait-on coup la tte?--Non, dit-il. Je le
saurai si je le vois, dit-elle. Va prendre mon cheval et mon traneau.
Il fit comme elle avait dit, et ils partirent pour l'endroit o gisait
Hskuld. Elle considra les blessures et dit: C'est comme je pensais,
il n'est pas tout  fait mort: et Njal peut gurir des blessures plus
profondes que les siennes. Ils le prirent, le mirent sur le traneau,
et l'emmenrent  Bergthorahval. L, ils le portrent dans une table 
moutons, et l'assirent contre la muraille. Aprs quoi ils allrent
frapper  la porte de la maison; un serviteur vint leur ouvrir. Elle
passa devant lui, trs-vite, et vint tout droit au lit de Njal. Elle
demanda si Njal tait veill. J'ai dormi jusqu' prsent, dit-il, mais
maintenant je suis veill; qu'est-ce qui t'amne de si bonne heure?
Hrodny rpondit: Lve-toi de ton lit, et quitte les cts de ma rivale;
sors avec moi, elle aussi, et tes fils. Ils se levrent et sortirent.
Prenons nos armes, dit Skarphjedin. Njal ne rpondit rien; ils
rentrrent, et ressortirent arms. Hrodny marche devant eux, et ils
arrivent  l'table  moutons. Elle entre et leur dit d'entrer aussi.
Elle lve sa torche et dit: Voici, Njal, ton fils Hskuld. Il a sur lui
nombre de blessures et il a grand besoin que tu le gurisses.--Je
vois, rpondit Njal, les marques de la mort sur son visage, et nul signe
de vie. Pourquoi ne lui as-tu pas rendu les derniers devoirs? Ses
narines sont ouvertes.--Je voulais que Skarphjedin le ft dit-elle.
Skarphjedin s'approcha d'Hskuld, et lui ferma les yeux. Puis il dit 
son pre: Sais-tu qui l'a tu?--Njal rpondit: C'est Lyting de
Samstad, et ses frres, qui ont fait cela. Alors Hrodny prit la parole:
Je mets entre tes mains, Skarphjedin, dit-elle, la vengeance de ton
frre. Je compte que tu feras bien les choses, quoiqu'il ne soit pas n
en lgitime mariage, et que tu ne perdras pas de temps.--Vous tes
d'tranges gens, dit Bergthora; vous tuez des hommes pour des choses qui
vous importent peu, et dans un cas pareil vous ruminez et digrez ce que
vous avez  faire jusqu' ce que rien n'en sorte: voici qu'Hskuld, godi
de Hvitanes va venir vous offrir la paix, et il faudra bien l'accepter.
C'est maintenant qu'il faut agir, si vous voulez.--Notre mre nous
presse, et elle a raison dit Skarphjedin. Et ils sortirent tous, en
courant. Hrodny rentra dans la maison avec Njal, et elle y passa la
nuit.




XCIX


Parlons maintenant de Skarphjedin et de ses frres, qui s'en allaient
vers la Ranga. Arrtons-nous, dit Skarphjedin, et coutons. Ainsi
firent-ils. Marchons sans faire de bruit, reprit-il; car j'entends des
voix d'hommes en amont de la rivire. Voulez-vous, Grim et Helgi, vous
charger de Lyting seul, ou de ses deux frres? Ils dirent qu'ils se
chargeaient de Lyting seul. C'est lui pourtant qui nous importe le
plus, dit Skarphjedin; s'il nous chappe, ce sera fcheux; et c'est 
moi que je me fierais le mieux pour l'empcher.--Si nous en venons aux
mains, dit Helgi, nous ferons en sorte qu'il ne s'chappera pas.

Ils allrent du ct o Skarphjedin avait entendu des voix, et virent
Lyting et ses frres auprs d'un ruisseau. Skarpjedin sauta par dessus
le ruisseau, sur un banc de sable qui se trouvait de l'autre cte. L
taient Halgrim et son frre, Skarphjedin frappe Halgrim  la jambe, et
la lui tranche sous lui; de l'autre main il s'empare de Halkel.

Lyting pointa son pe sur Skarphjedin, Helgi accourut et mit son
bouclier devant; l'pe s'y enfona. Lyting ramassa une pierre et la
lana  Skarphjedin, qui laissa chapper Halkel. Halkel se mit  courir
le long du banc du sable, mais il ne pouvait remonter qu'en grimpant sur
ses genoux. Skarphjedin lui lana de ct sa hache Rimmugygi, et lui
brisa l'pine du dos.  ce moment, Lyting s'chappe, Grim et Helgi
courent aprs lui et chacun d'eux lui fait sa blessure, mais il russit
 passer la rivire et  se mettre hors de poursuite. Il retrouve son
cheval, et court d'une traite  Vrsab.

Hskuld tait chez lui. Lyting va le trouver, et lui dit ce qui s'est
pass. Il fallait t'y attendre, dit Hskuld, tu t'es conduit comme un
fou. Tu trouveras vrai ce qui a t dit: La main ne se rjouit pas
longtemps du coup qu'elle a donn. Tu vas tre, je crois, en grand doute
si tu pourras te garder des fils de Njal.--Il est certain, dit Lyting,
que j'aurai peine  m'en tirer; je te prie donc de faire la paix entre
moi et Njal, et les fils de Njal, de manire que je puisse rentrer dans
mon domaine.--Ainsi ferai-je dit Hskuld.

Alors Hskuld fit seller son cheval, et partit pour Bergthorshval, lui
sixime. Les fils de Njal taient rentrs, et ils s'taient couchs pour
dormir. Hskuld vint trouver Njal, et ils se mirent  parler tous deux.
Hskuld dit  Njal: Je suis venu en suppliant de la part de mon oncle
Lyting. Il a commis un grand mfait envers vous: il a rompu la paix, et
tu ton fils.--Lyting pense peut-tre, dit Njal, qu'il a assez pay
par la mort de ses frres. Mais si je consens  un arrangement, ce n'est
que par gard pour toi. Je te dirai donc d'avance ceci: les frres de
Lyting seront traits comme gens hors la loi, Lyting n'aura rien pour
ses blessures, et payera pour Hskuld l'amende entire.--Je veux, dit
Hskuld, que tu prononces seul.--Je le ferai, puisque tu le veux dit
Njal.--Ne faut-il pas que tes fils soient l? dit Hskuld.--Alors
nous ne pourrons rien conclure, dit Njal, mais ils garderont la paix que
j'aurai faite.--Finissons-en donc, dit Hskuld, et promets la paix 
Lyting, au nom de tes fils.--Ainsi ferai-je, dit Njal. Je veux donc
que Lyting paie deux cents d'argent pour le meurtre d'Hskuld, et qu'il
garde son domaine de Samstad. Mais il me semble prfrable qu'il le
vende et s'en aille. Non pas que moi et mes fils ne rompions la paix
faite, mais il se peut que quelqu'un surgisse dans le pays, qui lui
deviendrait redoutable. S'il semble que je le chasse, je lui permets de
rester, qu'il rponde seul des suites. Aprs cela, Hskuld retourna
chez lui.

Les fils de Njal s'veillrent et demandrent  leur pre qui tait
venu. Il leur dit que c'tait Hskuld, son fils adoptif. Il venait
demander la paix pour Lyting dit Skarphjedin.--C'est vrai dit
Njal.--C'tait mal fait, dit Grim.--Hskuld ne l'aurait pas couvert
de son bouclier, dit Njal, si tu l'avais tu comme tu t'en tais
charg. Et Skarphjedin chanta:

Ne faisons pas, nous autres, de reproches  notre pre. Nous devions
nous attendre  ce qu'il ft la paix. Si l'on savait que nous l'avons
blm, on verrait l'acier reluire encore en de nouveaux combats.

Ne blmons pas notre pre dit Skarphjedin.

Nous ne devons pas oublier de dire que cette paix fut toujours garde.




C


Il y avait eu changement de chefs en Norvge. Le jarl Hakon avait fini
ses jours, et on avait mis  sa place Olaf fils de Trygvi. Voici quelle
fut la fin du jarl Hakon: un esclave nomm Kark lui coupa la gorge 
Rimul dans le Gaulardal.

En mme temps que ces nouvelles, on apprit que la Norvge avait chang
de croyances. Les gens avaient rejet la vieille foi, et le roi Olaf
avait fait chrtiens les pays de l'ouest, le Hjaltland, les les Orkneys
et les Fre.

Beaucoup de gens dirent en prsence de Njal que c'tait mal fait de
quitter les vieilles croyances. Mais Njal dit: Il me semble que la
nouvelle foi est bien meilleure, et que celui qui la suivra, au lieu de
l'autre, fera bien. Et s'il vient ici de ces hommes qui annoncent cette
foi, je les aiderai de mon mieux. Et il redisait cela souvent. Il s'en
allait volontiers  l'cart, se parlant  lui-mme.

Ce mme automne, il arriva un vaisseau dans les fjords de l'est, 
l'endroit que l'on nomme Gautavik sur le Berufjord. L'homme qui le
menait s'appelait Thangbrand. Il tait fils du comte Vilbald, du pays de
Saxe. Thangbrand tait envoy par le roi Olaf fils de Trygvi, pour
annoncer la vraie foi. Avec lui venait un homme d'Islande nomm Gudleif.
Il tait fils d'Ari, fils de Mar, fris d'Atli, fils d'Ulf le louche,
fils d'Hgni le blanc, fils d'Utryg, fils d'Ublaud, fils de Hjrleif
Kvensama, roi du Hrdaland. Gudleif tait un grand tueur d'hommes.
C'tait l'homme le plus hardi et le plus querelleur qu'on pt voir.

Il y avait deux frres qui demeuraient  Berunes. L'un s'appelait
Thorleif et l'autre Ketil. Ils taient fils de Holmstein, fils d'Ossur
du Breiddal. Ils tinrent une assemble o il fut dfendu d'avoir aucun
commerce avec les hommes qui venaient d'arriver.

Hal de Sida l'apprit. Il habitait  Thvatta sur l'Alptafjord. Il monta 
cheval, avec trente hommes, et vint au vaisseau. Il alla droit 
Thangbrand et lui dit: Vos affaires ne vont pas bien, n'est-il pas
vrai? L'autre dit que c'tait vrai. Je vais donc te dire mon message,
dit Hal; je vous invite tous  venir chez moi, et je tcherai de faire
marcher vos affaires. Thangbrand le remercia et vint  Thvatta.

Un jour de l'automne suivant, Thangbrand sortit de bonne heure, il se
fit dresser une tente, et il y chanta la messe avec beaucoup de pompe;
car c'tait jour de grande fte. En l'honneur de qui fais-tu cette
fte? dit Hal.--En l'honneur de l'ange Michel dit
Thangbrand.--Quelle dignit ont les anges? dit Hal.--Une trs grande,
dit Thangbrand. Il pse tout ce que tu fais, le bien et le mal; et il
est si misricordieux, qu'il donne toujours l'avantage aux bonnes
actions.--Je voudrais bien, dit Hal, l'avoir pour ami.--Il ne tient
qu' toi, dit Thangbrand; donne-toi  lui, et  Dieu, aujourd'hui.--Je
veux bien, dit Hal,  une condition, c'est que tu me promettes de sa
part qu'il sera mon ange gardien.--Je te le promets dit Thangbrand.
Et Hal reut le baptme, avec toute sa maison.




CI


Le printemps suivant, Thangbrand s'en alla annoncer la foi, et Hal avec
lui. Et quand ils arrivrent dans l'ouest, par la plaine de Lonsheidi, 
Stafafell, l demeurait Thorkel. Il s'leva grandement contre la foi
nouvelle, et dfia Thangbrand en combat singulier. Thanghrand vint au
combat avec le signe de la croix sur son bouclier: il fut vainqueur et
tua Thorkel.

De l ils allrent au Hornafjord, et reurent l'hospitalit 
Borgarhfn,  l'ouest d'Heinabergssand. L demeurait Hildir le vieux.
Son fils tait Glum, qui fut de la troupe de Flosi quand on brla Njal.
Hildir reut la foi, et toute sa maison avec lui.

De l ils allrent  Fellsvherfi, et logrent  Kalkafell. L demeurait
Kol fils de Thorstein, et ami de Hal; il reut la foi, lui et toute sa
maison.

De l ils allrent  Breida. L demeurait Ossur fils de Hroald, et ami
de Hal; il se fit marquer du signe de la croix.

De l ils allrent  Svinafell, et Flosi se fit marquer du signe de la
croix, et promit de les aider au ting.

De l ils allrent dans l'ouest,  Skogahverfi, et logrent  Kirkjub.
L demeurait Surt fils d'Asbjrn, fils de Thorstein, fils de Ketil le
fou. Tous ceux l avaient t chrtiens, de pre en fils.

Aprs cela, ils quittrent Skogahverfi, et vinrent  Hfdabrekka. On
commenait  parler beaucoup de leur voyage. Il y avait un homme nomm
Galdrahjedin, qui demeurait dans le Kerlingardal. Des paens vinrent
faire march avec lui pour qu'il tut Thangbrand et ses compagnons. Il
vint  Arnarstaksheidi et y fit un grand sacrifice. Et comme Thangbrand
s'approchait, venant de l'est, la terre s'ouvrit sous son cheval, il
sauta et se trouva sain et sauf sur le bord du prcipice; mais le cheval
fut englouti, avec tout son harnais, et plus jamais on ne le revit. Et
Thangbrand loua Dieu.




CII


Voici que Gudleif se met  la poursuite de Galdrahjedin, il le trouve
dans la plaine et lui donne la chasse jusqu'au Kerlingardal. Arriv 
une porte de trait, il lui lance un javelot, et le perce de part en
part.

De l, ils allrent  Dyrholm, o ils tinrent une assemble. Thangbrand
y annona la foi, et baptisa Ingjald fils de Thorkel Hyrartyrdil.

De l, ils allrent dans le Fljotshlid, et y annoncrent la foi. L ils
trouvrent Vetrlidi le skald et son fils Ari, qui s'levrent grandement
contre eux, et  cause de cela ils turent Vetrlidi. Voici ce qu'on a
chant  ce sujet:

Il est all, celui qui faisait retentit son pe sur les casques, dans
le pays du Sud. Il a terrass l'enclume o se forgent les chants. Ses
armes ont retenti sur le crne d'un hros, de Vetrlidi le skald.

De l Thangbrand vint  Bergthorshval, et Njal reut la foi, avec toute
sa maison. Mais Mrd fils de Valgard tait fort contre eux.

Ils partirent de l et passrent la rivire. Ils vinrent dans le
Haukadal, o ils baptisrent Hal, g de trois ans.

De l ils vinrent  Grimsnes. Thorvald le malade rassembla une troupe
pour marcher contre eux, et il envoya un message  Ulf fils d'Uggi, pour
l'engager  courir sus  Thangbrand, et  le tuer. Et voici le chant
qu'il fit:

Au loup qui jamais n'a peur, au terrible fils d'Uggi, moi qui brandis
le fer, j'ai envoy ce simple message: qu'il chasse celui qui est le
proscrit des dieux, et qui a blasphm Odin; et nous, nous chasserons
l'autre.

Ulf fils d'Uggi rpondit par cet autre chant:

Je me garderai bien d'accueillir ce cormoran, le message de cette
bouche pleine d'artifice. Le hennissement du cheval a retenti; mais je
le vois, ce serait ma perte. Il est dangereux de happer des mouches.

Je n'ai nulle envie, dit Ulf, de me laisser enjler par ses belles
paroles. Mais qu'il prenne garde que sa langue ne devienne un lacet
autour de son cou. Le messager retourna vers Thorvald, et lui dit les
paroles d'Ulf. Thorvald avait dj rassembl beaucoup de monde: il
annona qu'il irait attendre Thangbrand dans les bruyres de Blaskog.

Thangbrand et Gudleif chevauchaient, venant du Haukadal. Ils virent un
homme qui venait  leur rencontre. L'homme demanda Gudleif, et quand il
fut prs de lui, il lui dit: Je viens t'avertir, Gudleif, pour l'amour
que je porte  ton frre Thorgil, de Reykjahol, qu'ils t'ont prpar
plus d'une embuscade, et voici que Thorvald le malade est avec sa troupe
 Hestlk, sur le Grimsnes.--Nous n'en irons pas moins tout droit  sa
rencontre dit Gudleif. Et ils descendirent vers Hestlk. Thorvald tait
dj l, et il avait pass le ruisseau. Gudleif dit  Thangbrand: Voici
Thorvald; courons  lui. Thangbrand lana un javelot, qui transpera
Thorvald, et Gudleif le frappa  l'paule, et lui coupa un bras: il
mourut sur le champ.

Aprs cela ils allrent au ting, et il s'en fallut de peu que les
parents de Thorvald ne vinssent les attaquer. Mais Njal et les gens de
l'est prirent la dfense de Thangbrand. Hjalti fils de Skeggi fit ce
couplet:

Je ne crains pas d'insulter les dieux. Je tiens Freyja pour une
chienne. Ce sont des chiens tous deux, Odin et Freyja.

Cet t l, Hjalti s'en alla  l'tranger, et aussi Gissur le blanc.

Cependant le vaisseau de Thangbrand se brisa au Bulandsnes, sur la cte
de l'est: ce vaisseau s'appelait le Bison.

Thangbrand et ses compagnons parcouraient tout le pays de l'ouest.
Steinunn, mre de Skaldref, vint  leur rencontre. Elle venait prcher 
Thangbrand la foi paenne, et elle lui parla longuement. Thangbrand se
taisait pendant qu'elle parlait, mais ensuite il parla longuement  son
tour, et retourna contre elle tout ce qu'elle avait dit. Sais-tu,
dit-elle, que Thor a dfi Christ en combat singulier, et que Christ n'a
pas os se mesurer avec Thor?--Je sais, dit Thangbrand, que Thor n'et
t que cendre et poussire, si Dieu n'avait bien voulu le laisser
vivre.--Sais-tu, dit-elle encore, qui a bris ton vaisseau?--Qui
dis-tu qui l'a fait? demanda-t-il.--Je vais te le dire,
rpondit-elle. Et elle chanta:

Les dieux ont chass les sonneurs de cloches comme le faucon du rivage;
ils ont dispers leurs vaisseaux, les bisons qui courent sur les vagues.
Christ a refus de boire avec les ntres. Odin n'a pas pargn ses
vaisseaux, les rennes de la mer.

Elle chanta encore:

Thor a arrach de leurs ancres les vaisseaux de Thangbrand. Il les a
mis en pices, et il les a briss contre le rivage. Jamais plus les
patins du Viking ne sillonneront les flots, car la tempte a t rude,
et les a rduits en poussire.

Aprs cela Thangbrand et Steinunn se sparrent, et Thangbrand et les
siens continurent leur route vers l'ouest, jusqu'au Bardastrand.




CIII


Gest fils d'Odleif habitait  Haga, au Bardastrand. C'tait le plus sage
des hommes, et il voyait les destins dans l'avenir. Il donna un festin 
Thangbrand et aux siens, qui vinrent  Haga, au nombre de soixante. On
leur dit que deux cents hommes paens y taient dj rassembls et qu'on
s'attendait  voir arriver un sorcier nomm Utryg; ils avaient tous
grand'peur de lui. On disait qu'il ne craignait ni le fer ni la flamme;
et tous ces paens taient fort effrays. Thangbrand leur demanda s'ils
voulaient recevoir la foi, mais ils refusrent tous. Je vous ferai
donc, dit Thangbrand, une proposition, afin de voir quelle foi est la
meilleure. Nous allons faire trois feux. Vous autres paens, vous en
bnirez un, et moi un autre, et le troisime restera sans bndiction.
Si le sorcier a peur du feu que j'aurai bni, mais passe  travers les
deux autres, vous recevrez la foi.--C'est bien dit, rpondit Gest, et
je consens  cela pour moi et ceux de ma maison. Et aprs que Gest eut
ainsi parl, beaucoup d'autres dirent qu'ils feraient comme lui.

Et voici qu'on vint dire que le sorcier s'approchait du domaine. Les
feux taient allums et brlaient. Les hommes prirent leurs armes,
sautrent sur les bancs, et attendirent. Le sorcier arrive, tout arm;
le voil qui passe la porte. Il entre dans la chambre et passe tout
droit au travers du feu que les paens avaient bni, et aussi de celui
qui tait rest sans bndiction. Il arrive au feu que Thangbrand avait
bni, et il n'ose pas le traverser, et il dit que ce feu le brle
grandement. Il brandit son pe vers les bancs, mais l'pe qu'il avait
leve en l'air entre dans une poutre, de ct. Alors Thangbrand le
frappa au bras avec son crucifix, et on vit ce prodige, que l'pe tomba
de la main du sorcier. Thangbrand lui enfonce l'pe dans la poitrine.
Gudleif lui enlve un bras, les autres s'approchent et achvent de le
tuer.

Alors Thanghrand leur demanda s'ils voulaient recevoir la foi. Gest
rpondit qu'il n'avait promis que ce qu'il comptait tenir. Et Thangbrand
baptisa Gest et toute sa maison, et bien d'autres encore.

Thangbrand demanda  Gest s'il ne pourrait pas continuer sa route vers
les fjords de l'ouest. Gest l'en dtourna, disant que les gens de l-bas
taient des hommes rudes,  qui il n'tait pas bon d'avoir  faire mais
s'il est crit, ajouta-t-il, que la foi finira par s'tablir, c'est au
ting qu'on l'tablira, et alors tous les chefs de chaque district seront
prsents.--J'ai dj annonc la foi au ting, dit Thangbrand, et j'ai
trouv beaucoup de rsistance.--Tu as fait de grandes choses, dit
Gest, quoiqu'il soit rserv  d'autres de mettre la foi dans nos lois.
C'est comme on l'a dit: un arbre ne tombe pas du premier coup. Aprs
cela, Gest fit  Thangbrand de riches prsents, et Thangbrand et les
siens retournrent dans le pays du Sud.

Thangbrand vint dans le district des gens du Sud et de l aux fjords de
l'est. Il reut l'hospitalit  Bergthorshval, et Njal lui fit de beaux
prsents. De l il continua sa route vers l'est, jusqu' l'Alptafjord,
pour retrouver Ifal de Sida. Il fit remettre son vaisseau en tat. Les
paens avaient nomm ce vaisseau le panier de fer. Thangbrand s'y
embarqua, et Gudleif avec lui.




CIV


Cet t l, Hjalti fils de Skeggi fut mis hors la loi, au ting, pour
avoir blasphm les dieux.

Thangbrand dit au roi Olaf les mauvais traitements que lui avaient faits
les Islandais, et comme quoi ils taient si grands sorciers, qu'ils
avaient fait ouvrir la terre sous les pieds de son cheval, qui fut
englouti. Le roi Olaf entra en si grande colre qu'il fit prendre et
mettre en prison tous les hommes d'Islande, et il voulait les tuer.
Alors Gissur le blanc et Hjalti vinrent le trouver. Ils offrirent de se
porter caution pour ces hommes, et de s'en aller en Islande pour y
annoncer la foi. Le roi prit bien la chose, et on mit les gens en
libert.

Gissur et Hjalti mirent leur vaisseau en tat pour s'en aller en
Islande: ils furent bientt prts. Ils prirent terre  Eyra, comme dix
semaines d't taient dj passes. Ils se firent amener des chevaux,
et prirent des hommes pour dcharger leur vaisseau. Aprs quoi ils
partirent pour le ting, au nombre de trente. Ils avaient fait dire 
tous les chrtiens de se tenir prts. Hjalti tait rest en arrire 
Reydarmula; car il avait appris qu'on l'avait mis hors la loi pour avoir
blasphm les dieux. Mais comme ils arrivaient  Vellandkatla,
descendant de Gjabakka, voici que Hjalti vint les rejoindre disant qu'il
ne voulait pas laisser croire aux paens qu'il avait peur d'eux.

Et voil que beaucoup de chrtiens vinrent  leur rencontre, et ils
arrivrent au ting en troupe nombreuse. Les paens aussi avaient
beaucoup de monde. Et peu s'en fallut que tous les gens du ting n'en
vinssent aux mains; il n'en fut rien pourtant.




CV


Il y avait un homme nomm Thorgeir. Il tait fils de Tjrvi, fils de
Thorkel le long. Sa mre s'appelait Thorunn et tait fille de Thorstein,
fils de Sigmund, fils de Gnupi le barde. Sa femme s'appelait Gudrid.
Elle tait fille de Thorkel le noir, du domaine de Hleidrar. Son frre
tait Orm Tskubak, pre de Hlenni le vieux, de Saurb.

Thorkel et ses frres taient fils de Thorir Snepil, fils de Ketil
Brimil, fils d'Ornolf, fils de Bjrnolf, fils de Grim le barbu, fils de
Ketil Hing, fils de Halbjrn le sorcier, de Hrafnista.

Thorgeir habitait  Ljosavatn. C'tait un grand chef, et le plus sage
des hommes.

Les chrtiens dressrent leurs huttes; Gissur et Hjalti taient dans la
hutte de ceux de Mosfell.

Le jour d'aprs, les deux partis vinrent au tertre de la loi; chacun des
deux prit des tmoins, le parti des chrtiens comme celui des paens, et
dclara qu'il n'avait plus rien  voir avec la loi de l'autre parti; et
l-dessus il s'leva au tertre de la loi une clameur si grande qu'on ne
s'entendait plus parler. Alors on se spara, et il semblait  tous que
cela finirait mal.

Les chrtiens firent choix de Hal de Sida, pour leur donner une loi.
Mais Hal vint trouver Thorgeir, Godi de Ljosavatn, qui avait t
jusque-l l'homme de la loi, et il lui donna trois marcs d'argent, pour
faire la loi. C'tait une chose hasardeuse, car il tait paen.

Thorgeir fut couch tout le jour. Il avait mis un manteau sur sa tte,
en sorte que nul ne pouvait lui parler. Le jour suivant, les hommes
allrent au tertre de la loi. Thorgeir fit faire silence, et parla
ainsi: Il me semble que nos affaires seront en mauvaise passe si nous
n'avons pas tous, une seule et mme loi. Si la loi est rompue en deux,
la paix aussi sera rompue; et il n'y aura pas moyen de vivre ainsi.
C'est pourquoi je demande  tous, chrtiens et paens, s'ils veulent
prendre pour leur loi celle que je vais dire. Ils dirent tous que oui.
Il rpondit qu'il voulait avoir leur serment, et des gages qu'ils le
tiendraient. Ils dirent que oui encore, et des gages furent donns.

Voici, dit alors Thorgeir, le commencement de notre loi. Tous seront
chrtiens dans le pays, et croiront en un seul Dieu, pre, fils, et
saint esprit; ils renonceront au culte des idoles, ils n'exposeront plus
leurs enfants, et ils ne mangeront plus de viande de cheval. On mettra
hors la loi ceux qui auront fait ces choses, si cela est certain; s'ils
l'ont fait en secret, on ne les inquitera pas. Mais ces coutumes
paennes disparurent entirement  peu d'annes de l; et il ne fut plus
permis de faire ces choses, ni en secret, ni  dcouvert.

Il dit encore qu'on garderait les dimanches et les jours de jene, le
jour de Nol et le jour de Pques, ainsi que toutes les grandes ftes.
Les paens furent d'avis qu'on les avait grandement tromps. Mais la foi
n'en tait pas moins introduite dans la loi, et tous les hommes du pays
faits chrtiens.

L'affaire tant ainsi termine, les gens quittrent le ting.




CVI


 trois annes de l, voici ce qui se passa au Ting de Tingskala. Amundi
l'aveugle, fils d'Hskuld, fils de Njal, tait venu au ting. Il se fit
amener parmi les huttes, et vint  celle o tait Lyting de Samstad. Il
se fit conduire dans la hutte, jusqu' l'endroit o Lyting tait assis.
Lyting de Samstad est-il ici? demanda-t-il. Oui, dit Lyting; que me
veux-tu?--Je veux savoir, dit Amundi, quel prix tu veux me payer pour
le meurtre de mon pre. Je suis un fils btard, et je n'ai point reu
d'amende.--J'ai pay pour ton pre l'amende entire, dit Lyting; c'est
le pre de ton pre qui l'a reue, et ses frres; mais pour le meurtre
de mes frres il n'a rien t pay. Si j'ai mal fait, on m'a trait bien
durement.--Je ne te demande pas, dit Amundi, ce que tu as pay aux
autres. Je sais que vous avez fait la paix. Je te demande ce que tu me
paieras  moi.--Rien du tout dit Lyting. Je ne peux pas croire, dit
Amundi, que cela soit juste devant Dieu, quand tu m'as frapp si prs du
coeur. Mais voici tout ce que je puis le dire: si j'avais mes deux yeux,
il me faudrait une de ces deux choses: ou l'amende, ou mort d'homme. Que
Dieu juge entre nous. Et il sortit. Mais comme il tait  la porte de
la hutte, il se retourna vers l'intrieur; et voici que ses yeux
s'ouvrirent. Lou sois-tu, dit-il, Dieu mon Seigneur; je vois
maintenant ce que tu veux. Il rentre en courant dans la hutte, arrive
devant Lyting et lui porte un si grand coup de hache sur la tte, que la
hache s'y enfona jusqu'au manche, aprs quoi il la retira. Lyting tomba
la face en avant: il tait mort sur le coup.

Amundi retourne vers la porte pour sortir. Comme il arrivait  l'endroit
o ses yeux s'taient ouverts, voici qu'ils se refermrent, et il resta
aveugle tout le temps qu'il vcut.

Aprs cela, il se fit conduire vers Njal et ses fils. Il leur dit le
meurtre de Lyting. On ne peut pas t'imputer ceci  mal, dit Njal, car
de telles choses sont crites  l'avance; et quand elles arrivent, c'est
un avertissement pour nous de ne pas laisser dehors ceux qui sont les
plus proches.

Alors Njal offrit la paix aux parents de Lyting. Hskuld, godi de
Hvitanes, s'entremit auprs d'eux et les dcida  accepter l'amende. On
mit fin  l'affaire par une sentence, et l'amende fut rduite de moiti,
 cause des droits qu'Amundi tait rput avoir eus contre Lyting. Aprs
cela, on alla changer des gages, et les parents de Lyting donnrent des
gages  Amundi. Les gens quittrent le ting et retournrent chez eux, et
tout fut tranquille pendant longtemps.




CVII


Valgard le rus revint cet t-l. Il tait encore paen. Il vint  Hof
chez son fils Mrd, et il y passa l'hiver. Il dit  Mrd: J'ai parcouru
tout le pays et il ne me semble plus que ce soit le mme. Je suis all 
Hvitanes, et l j'ai vu beaucoup d'emplacements de huttes, et le sol
tout remu. Je suis all aussi au ting de Tingskala, et l j'ai vu
toutes nos huttes mises  bas. Que signifient toutes ces choses
tranges?--On a tabli de nouveaux Godords, rpondit Mrd, et un
cinquime tribunal, et il y a des gens qui se sont spars de mon ting,
pour aller joindre le ting d'Hskuld.--C'est mal me remercier, dit
Valgard, du Godord que je t'ai transmis, que de te conduire si
lchement. Je veux que tu les en punisses de telle sorte qu'ils y
trouvent tous leur mort. Il faut pour cela,  force de paroles
mensongres, amener les fils de Njal  tuer Hskuld. Ceux qui auront 
le venger sont nombreux, et les fils de Njal priront dans cette
querelle.--Ce n'est pas facile dit Mrd. Je vais te dire comment il
faut t'y prendre, rpondit Valgard. Tu vas inviter chez toi les fils de
Njal, et tu les renverras avec des prsents. Mais tu ne commenceras tes
histoires que lorsqu'il y aura une grande amiti entre vous, et qu'ils
se fieront  toi comme  eux-mmes. C'est ainsi que tu te vengeras de
Skarphjedin pour l'argent qu'il t'a forc de lui donner aprs la mort de
Gunnar. Quand tous ceux l seront morts, tu pourras devenir un chef. Et
ils convinrent que Mrd agirait selon ce conseil.

Je voudrais, mon pre, dit Mrd, te voir recevoir la foi, car tu es
vieux.--Je ne veux pas, dit Valgard; tu devrais plutt la rejeter, et
nous verrions ce qui s'ensuivrait. Mais Mrd dit qu'il ne ferait pas
cela. Valgard brisa devant Mrd toutes les croix et autres choses
saintes. Peu aprs, il tomba malade et mourut, et il fut dpos dans un
tertre.




CVIII


 quelque temps de l, Mrd vint  Bergthorshval trouver Skarphjedin. Il
leur donna,  lui et  ses frres, beaucoup de belles paroles; il parla
tout le long du jour et dit qu'il dsirait grandement faire amiti avec
eux. Skarphjedin prit bien la chose: il dit pourtant qu'il ne s'y
attendait pas.

Mrd finit par entrer en si grande amiti avec eux, que des deux cts
nul conseil ne semblait bon si les autres n'y avaient eu part. Njal
trouvait toujours mauvais que Mrd vint, et chaque fois qu'il venait, il
se montrait fch.

Un jour, Mrd vint  Bergthorshval et dit aux fils de Njal: J'ai rsolu
de donner un festin, et de boire la bire d'hritage en l'honneur de mon
pre. Je vous invite  ce festin, vous, fils de Njal, et Kari, et je
vous promets que vous ne partirez pas sans prsents. Ils promirent de
venir. Mrd retourne chez lui, et fait ses prparatifs. Il invita
beaucoup de possesseurs de domaines, et il y eut grande foule. Les fils
de Njal vinrent, et Kari aussi. Mrd donna  Skarphjedin une grande
agrafe d'or,  Kari une ceinture d'argent, et  Grim et  Helgi de beaux
prsents. Ils rentrent chez eux, vantent les cadeaux qu'ils ont reus,
et les montrent  Njal. Njal dit qu'ils sont chrement achets: Prenez
garde, ajoute-t-il, que vous ne veniez  les payer de la manire qu'il
voudra.




CIX


Peu de temps aprs, Hskuld et les fils de Njal donnrent des festins.
Les fils de Njal commencrent, et invitrent Hskuld.

Skarphjedin avait un cheval brun, de quatre ans, grand et beau. C'tait
un talon, mais il n'avait pas encore combattu. Skarphjedin en fit don 
Hskuld, avec deux juments. Ils firent tous des prsents  Hskuld, et
se promirent bonne amiti.

Un peu plus tard, Hskuld les invita chez lui  Vrsab. Il en avait
invit beaucoup d'autres, et il y eut grande foule. Il venait de faire
abattre sa grande salle, mais il avait trois btiments extrieurs, et
c'est l que les logements furent prpars. Ceux qu'il avait invits
vinrent tous, et la fte se passa bien. Quand les gens furent sur le
point de partir, Hskuld leur donna de beaux prsents, et il fit la
conduite aux fils de Njal. Les fils de Sigfus l'accompagnaient, et toute
la foule des invits. Ils disaient les uns et les autres que jamais
personne ne pourrait se mettre entre eux.

 quelque temps de l, Mrd vint  Vrsab et demanda  parler 
Hskuld. Ils s'en allrent  l'cart, et Mrd dit: Il y a grande
diffrence entre toi et les fils de Njal. Tu leur as fait de beaux
prsents; mais ceux qu'ils t'ont donns, c'tait pour se moquer de
toi.--Qu'est-ce qui te fait penser cela? dit Hskuld. Ils t'ont
donn, rpondit-il, un cheval qu'ils n'appelaient eux-mmes qu'un
poulain, et ils l'ont fait par drision, car ils te tiennent, toi aussi,
pour jeune et sans exprience. Je peux te dire aussi qu'ils t'envient
ton sige de godi. Skarphjedin s'en est empar au ting, quand tu ne t'es
pas rendu  la convocation du cinquime tribunal; et il entend bien ne
pas le lcher.--Ce n'est pas vrai, dit Hskuld; je l'ai repris  la
session d'automne.--C'est que Njal s'en est ml, dit Mrd. De plus,
ajouta-t-il, ils ont rompu la paix avec Lyting.--Je ne leur en ferai
pas un crime dit Hskuld.--Tu ne peux pas nier pourtant, dit Mrd,
qu'un jour o Skarphjedin et toi vous vous en alliez  l'est, vers le
Markarfljot, sa hache est tombe de sa ceinture, et ce jour-l il avait
en tte de te tuer.--C'tait sa hache  fendre du bois, dit Hskuld;
je l'ai vue quand il l'a mise  sa ceinture. Et je veux te dire tout de
suite, ajouta-t-il, que tu ne me diras jamais si grand mal des fils de
Njal que j'arrive  le croire. Et quand il y aurait quelque chose, quand
tu dirais vrai en me prvenant que j'aurai  les tuer ou  tre tu
moi-mme, j'aime bien mieux souffrir la mort de leur main que de leur
faire le moindre mal. Mais toi, tu n'en es que plus mchant homme, de
m'avoir dit cela. Et Mrd s'en retourna chez lui.

Quelque temps aprs, Mrd va trouver les fils de Njal. Il parle
longuement avec les trois frres, et Kari. J'ai su, dit-il, qu'Hskuld
godi de Hvitanes avait dit que toi, Skarphjedin, tu avais rompu la paix
avec Lyting. Je suis certain aussi qu'il a cru que tu en voulais  sa
vie le jour o vous alliez  l'est, vers le Markarfljot. Mais il me
semble qu'il n'en voulait pas moins  la tienne, quand il t'a invit 
son festin, et qu'il t'a log dans le btiment le plus loign du
domaine. On a apport du bois toute la nuit devant ce btiment, et il
avait rsolu de vous brler. Mais il se trouva que Hgni fils de Gunnar
arriva pendant la nuit, et il ne fut plus question de vous attaquer, car
ils avaient peur de lui. Plus tard il t'a fait la conduite avec une
troupe nombreuse. Cette fois encore il voulait t'attaquer, et il avait
mis prs de toi pour te tuer Grani fils de Gunnar et Gunnar fils de
Lambi. Mais le coeur leur a manqu, et ils n'ont pas os.

Quand il eut ainsi parl, d'abord les autres le contredirent; mais  la
fin pourtant ils le crurent. Et  cause de cela ils entrrent en
dfiance d'Hskuld, et ils ne lui parlaient presque pas quand ils se
rencontraient. Mais Hskuld se tenait  l'cart. Il se passa ainsi
quelque temps.

L'automne suivant, Hskuld s'en alla dans l'est,  Svinafell, o on
l'avait invit. Flosi lui fit bon accueil. Hildigunn tait venue aussi,
Flosi dit  Hskuld: Hildigunn me dit qu'il y a de la froideur entre
toi et les fils de Njal. Ceci me dplat. Je te propose donc de ne plus
retourner dans le pays de l'ouest. Je t'tablirai  Skaptafell; et
j'enverrai mon frre Thorgeir habiter  Vrsab.--Alors on dira,
rpondit Hskuld, que j'ai fui, parce que j'avais peur, et je ne veux
pas de cela.--Il est donc  craindre, dit Flosi, qu'il ne sorte de l
de grands malheurs.--J'en suis fch, dit Hskuld, car j'aimerais
mieux rester sans vengeance que d'tre cause qu'il arrive mal 
d'autres.

Peu de jours aprs, Hskuld s'apprta  retourner chez lui. Flosi lui
fit prsent d'un manteau d'carlate, orn de broderies jusqu'en bas.
Hskuld rentra chez lui  Vrsab, et tout fut tranquille pendant
quelque temps.

Hskuld tait d'humeur si agrable, que peu de gens taient ses ennemis.
Mais il y eut pendant tout cet hiver, la mme froideur entre lui et les
fils de Njal.

Njal avait pris chez lui, comme son fils d'adoption, le fils de Kari,
nomm Thord. Il avait lev aussi Thorhal fils d'Asgrim fils
d'Ellidagrim. Thorhal tait un vaillant homme, hardi en toutes choses.
Il avait si bien appris la loi chez Njal qu'il tait le troisime homme
de loi de toute l'Islande.

Cette anne-l, le printemps vint de bonne heure, et les gens se
htrent de semer leur grain.




CX


Il arriva un jour, que Mrd vint  Bergthorshval. Ils se mirent tout de
suite  parler ensemble, Mrd, les fils de Njal, et Kari. Mrd calomnie
Hskuld comme il en a l'habitude: il a encore de nouvelles histoires 
raconter, et il presse trs fort Skarphjedin et ses frres de tuer
Hskuld, disant qu'il irait plus vite qu'eux, s'ils ne l'attaquaient sur
le champ. Nous ferons comme tu veux, dit Skarphjedin, si tu viens avec
nous prendre part  la chose.--Je le ferai dit Mrd. Ils s'engagrent
les uns aux autres par promesses, et il fut convenu que Mrd reviendrait
le soir.

Bergthora demanda  Njal:  Que disent-ils l dehors?--Je ne suis pas
dans leurs conseils dit Njal. Pourtant ils m'ont rarement laiss 
l'cart quand leurs conseils taient bons.

Skarphjedin ne se coucha pas ce soir-l, ni ses frres non plus, ni
Kari. Vers la fin de la nuit, Mrd arriva. Ils prirent leurs armes, les
fils de Njal et Kari, montrent  cheval, et partirent. Ils marchrent
sans s'arrter jusqu' Vrsab. L ils attendirent, derrire une haie.
Le temps tait beau, et le soleil venait de se lever.




CXI


 ce mme moment, Hskuld, godi de Hvitanes, s'veilla. Il se revtit de
ses habits, et mit sur son dos le manteau, prsent de Flosi. Il prit un
panier  grain d'une main, de l'autre une pe; puis il s'en va vers la
haie et se met  semer son grain.

Skarphjedin et les autres taient convenus entre eux qu'ils
l'attaqueraient tous  la fois.

Skarphjedin s'lana de derrire la haie. Quand Hskuld le vit, il
voulut fuir. Mais Skarphjedin courut aprs lui, en disant: Ne crois pas
que tu puisses t'chapper, godi de Hvitanes! Il le frappe et le touche
 la tte, et Hskuld tombe sur ses genoux. Que Dieu m'aide et vous
pardonne dit-il en tombant. Alors ils coururent tous  lui, et le
frapprent tous.

Aprs cela, Mrd dit: Il me vient une ide.--Laquelle? dit
Skarphjedin.--C'est, dit Mrd, de retourner chez moi tout d'abord.
Ensuite j'irai  Grjota, je leur dirai la nouvelle, et que je trouve
cela trs mal fait. Je sais que Thorgerd me priera de dnoncer le
meurtre. Et je le ferai; car ce sera le meilleur moyen d'embrouiller
leur affaire. J'enverrai aussi un homme  Vrsab pour savoir s'ils se
htent de prendre un parti. Il y apprendra la nouvelle et je ferai comme
si je l'avais reue de lui.--Fais cela; tu feras bien dit
Skarphjedin.

Les trois frres retournrent chez eux, avec Kari. En arrivant, ils
dirent  Njal la nouvelle. C'est une triste nouvelle que celle-ci, dit
Njal, et fcheuse  entendre; ce malheur me touche de si prs que, je
puis le dire en vrit, j'aimerais mieux avoir perdu deux de mes fils,
et qu'Hskuld ft en vie.--Il faut t'excuser, dit Skarphjedin, car tu
es vieux, et il tait  prvoir que ceci te ferait de la peine.--Ce
n'est pas seulement, dit Njal, parce que je suis vieux, mais aussi parce
que je sais mieux que vous ce qui s'ensuivra.--Qu'est-ce qui
s'ensuivra? dit Skarphjedin.--Ma mort, dit Njal, celle de ma femme, et
de tous mes fils.--Que lis-tu dans l'avenir pour moi? dit Kari.--Il
leur sera difficile, dit Njal, de s'opposer  ton heureux destin, et tu
seras plus fort qu'eux tous.

Et ce fut la seule chose au monde qui toucht Njal de telle sorte qu'il
ne pouvait en parler sans pleurer.




CXII


Hildigunn s'veilla et vit qu'Hskuld n'tait plus dans la chambre.
J'ai fait de mauvais rves, dit-elle, et qui ne m'annoncent rien de
bon; allez me chercher Hskuld. Ils le cherchrent dans le domaine, et
ne le trouvrent pas. Cependant Hildigunn s'tait habille. Elle sort,
et deux hommes avec elle, ils s'en vont vers la haie, et trouvent l
Hskuld mort.  ce moment, arrive le berger de Mrd fils de Valgard. Il
lui dit qu'il a rencontr les fils de Njal, venant de ce lieu, et
Skarphjedin m'a appel, dit-il, et s'est dclar l'auteur du
meurtre.--Ce serait un exploit de brave, dit Hildigunn, si un seul y
avait eu part. Elle prit le manteau, essuya tout le sang des blessures,
y rassembla les gouttes de sang caill, et le mit dans son coffre.

Puis elle envoya un homme  Grjota pour y annoncer la nouvelle. Mrd
tait l qui l'avait dj dite. Ketil de Mrk tait venu aussi. Thorgerd
dit  Ketil: Voici qu'Hskuld est mort comme vous savez. Rappelle-toi
maintenant ce que tu m'as promis, quand tu l'as pris pour ton fils
d'adoption.--Il se peut, dit Ketil, que j'aie promis alors trop de
choses; car je ne pensais gure qu'il viendrait des jours comme ceux-ci.
Me voici fort en peine; car le nez est prs des yeux, et je suis mari 
une fille de Njal.--Veux-tu donc, dit Thorgerd, que ce soit Mrd qui
porte plainte pour le meurtre?--Je ne sais pas, dit Ketil, car je
crois qu'il vient de lui plus de mal que de bien. Mais ds que Mrd eut
parl  Ketil, il en fut de lui comme des autres, et il crut que Mrd
lui serait fidle. Ils convinrent donc que Mrd porterait plainte pour
le meurtre, et s'occuperait de porter l'affaire devant le ting.

Aprs cela, Mrd descendit  Vrsab. Il vint l neuf hommes, les plus
proches voisins du lieu du meurtre, pour servir de tmoins. Mrd avait
dix hommes avec lui. Il montre aux voisins les blessures d'Hskuld, les
prenant  tmoins des coups, et il nomme l'auteur de chaque blessure,
sauf d'une. Celle-l, il fit comme s'il ne savait pas qui l'avait faite;
mais c'tait celle qu'il avait faite lui-mme. Puis il dclara qu'il
portait plainte contre Skarphjedin pour le meurtre, et contre ses frres
et Kari pour les blessures. Aprs quoi il cita les neuf proches voisins
du lieu du meurtre,  comparatre devant l'Alting.

Aprs cela il retourna chez lui. Il ne voyait presque jamais les fils de
Njal, et quand ils se rencontraient, ils se faisaient mauvais visage.
C'tait ainsi convenu entre eux.

La nouvelle du meurtre d'Hskuld se rpandit dans tous les cantons. On
disait que c'tait mal fait.

Les fils de Njal allrent trouver Asgrim fils d'Ellidagrim, et lui
demandrent son aide. Vous savez bien, dit-il, que je vous aiderai dans
toute affaire grave. Pourtant j'augure mal de celle-ci; ils sont
nombreux, ceux  qui appartient la vengeance, et dans tous les cantons
ce meurtre a t grandement blm. Alors les fils de Njal retournrent
chez eux.




CXIII


Il y avait un homme nomm Gudmund le puissant. Il habitait  Mdruvll
sur l'Eyjafjord. Il tait fils d'Eyjolf, fils d'Einar, fils d'Audun le
chauve, fils de Thorolf Smjr, fils de Thorstein le lche, fils de Grim
Kamban. La mre de Gudmund s'appelait Halbera: elle tait fille de
Thorod Hjalm. Et la mre de Halbera s'appelait Reginleif, fille de
Semund, des pays du Sud, celui qui donna son nom  la plaine de Smund
sur le Skagafjord.

La mre d'Eyjolf, le pre de Gudmund, tait Valgerd fille de Runolf. La
mre de Valgerd s'appelait Vilborg. Sa mre tait Jorunn la btarde,
fille du roi Osvald le saint. La mre de Jorunn tait Bera, fille du roi
Jatmund le saint.

La mre d'Einar, pre d'Eyjolf, tait Helga, fille d'Helgi le maigre,
qui s'tablit dans l'Eyjafjord. Helgi tait fils d'Eyvind du pays de
l'est, et de Rafrt, fille de Kjarval, roi d'Irlande. La mre d'Helga
fille d'Helgi tait Thorunn la cornue, fille de Ketil Flatnef, fils de
Bjrn Buna, fils de Grim, seigneur de Sgn.

La mre de Grim tait Hervr. La mre de Hervr tait Thorgerd, fille
d'Halegg, roi d'Halogaland.

La femme de Gudmund le riche s'appelait Thorlaug. Elle tait fille
d'Atli le fort, fils d'Eilif l'aigle, fils de Bard, fils de Ketil Ref,
fils de Skidi le vieux.

Herdis tait le nom de la mre de Thorlaug. Elle tait fille de Thord de
Hfda, fils de Bjrn Byrdusmjrs, fils de Hroald, fils de Hrodlaug le
triste, fils de Bjrn Jarnsida, fils de Ragnar Lodbrok, fils de Sigurd
Hring, fils de Rands, fils de Radbard.

La mre d'Herdis fille de Thord tait Thorgerd fille de Skidi. Sa mre
tait Fridgerd fille de Kjarval roi d'Irlande.

Gudmund tait un grand chef. Il tait riche en biens Il avait cent
serviteurs dans sa maison. Il avait pris la toute-puissance sur tous les
chefs du pays qui est au nord de la plaine d'xnadal: les uns durent
quitter leurs domaines,  d'autres il ta la vie; d'autres lui
laissrent leur sige de Godi. C'est de lui que viennent les meilleures
familles du pays: les Oddaverjar, les Sturlungar, les Hvammverjar, et
ceux de Fljota, et aussi Ketil l'vque, et beaucoup d'autres parmi les
meilleurs.

Gudmund tait ami d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et Asgrim songeait  lui
demander son aide.




CXIV


Il y avait un homme nomm Snorri, surnomm le Godi. Il demeurait 
Helgafell, avant que Gudrunn, fille d'Usvif, ne lui et achet ses
terres. Elle y demeura jusqu' sa mort. Mais Snorri s'en alla sur le
Hvammsfjord et s'tablit  Slingsdalstunga.

Le pre de Snorri s'appelait Thorgrim et tait fils de Thorstein
Thorskabit, fils de Thorolf Mostrarskegg fils d'rnolf Fiskrek. Mais Ari
le sage dit qu'il tait fils de Thorgil Reydarsida. Thorolf Mostrarskegg
avait pour femme Oska, fille de Thorstein le rouge.

La mre de Thorgrim s'appelait Thora. Elle tait fille d'Oleif le lche,
fils de Thorstein le rouge, fils d'Oleif le blanc, fils d'Ingjald, fils
d'Helgi. La mre d'Ingjald s'appelait Thora, fille de Sigurd  l'oeil de
serpent, fils de Ragnar Lodbrok.

La mre de Snorri le Godi tait Thordis, fille de Sur et soeur de Gisli.

Snorri tait grand ami d'Asgrim fils d'Ellidagrim, et Asgrim comptait
sur son aide.

Snorri tait l'homme le plus sage de l'Islande, parmi ceux qui ne
voyaient pas dans l'avenir. Il tait bon pour ses amis, et terrible pour
ses ennemis.

 ce moment-l, il y eut grande affluence au ting, de tous les
districts, et les gens avaient beaucoup de procs  juger.




CXV


Flosi apprend le meurtre de son gendre Hskuld, et cette nouvelle le met
en grand souci et grande colre. Pourtant il se tint tranquille. On lui
dit comment l'affaire avait t engage aprs la mort d'Hskuld, mais il
ne fit pas paratre ce qu'il en pensait. Il envoya un messager  Hal de
Sida, son beau-pre, et  son fils Ljot, pour leur dire d'amener
beaucoup de monde avec eux au ting. Ljot passait pour tre en esprance
le plus grand chef du pays de l'est. On lui avait prdit que s'il allait
trois ts de suite au ting, et revenait sain et sauf, il deviendrait le
plus grand chef et l'homme le plus vieux de sa race. Il tait dj all
un t au ting, et il allait partir pour la seconde fois.

Flosi envoya encore des messages  Kol, fils de Thorstein, et  Glum,
fils de Hildir le vieux,  Geirleif, fils d'nund Tskubak et  Modolf,
fils de Ketil. Ils vinrent tous  la rencontre de Flosi. Hal avait
promis d'amener beaucoup de monde.

Flosi se mit en route et vint  Kirkjub chez Surt, fils d'Asbjrn. De
l, il envoya chercher Kolbein, fils d'Egil, son neveu, qui vint se
joindre  lui.

Aprs cela, Flosi vint  Hfdabrekka. L demeurait Thorgrim Skrauti,
fils de Thorkel le beau. Flosi le pria de venir au ting avec lui. Il
consentit  la chose et dit  Flosi: Je t'ai souvent vu, messire, plus
gai que maintenant; mais tu as de bonnes raisons pour qu'il en soit
ainsi.--Certes, dit Flosi, il s'est pass de tristes choses, et je
donnerais tout ce que je possde pour que ceci ne ft pas arriv. Du
mauvais grain a t sem: mauvaise rcolte en poussera.

Il partit de l, traversant la plaine d'Arnarstak, et fut  Solheima le
soir. L demeurait Lodmund, fils d'Ulf. Il tait grand ami de Flosi.
Flosi y passa la nuit. Au matin, Lodmund partit avec lui pour Dal, o
ils passrent la nuit. L demeurait Runolf, fils d'Ulf godi d'r. Flosi
dit  Runolf: Nous allons savoir ici la vrit sur le meurtre
d'Hskuld, godi de Hvitanes. Tu es un homme vridique, et bien inform;
je croirai tout ce que tu me diras de leur querelle.--Runolf dit: Il
n'y a pas  mesurer ses paroles, et il a t tu sans la moindre cause.
Sa mort a afflig tout le monde. Mais personne n'en a si grand deuil que
Njal, son pre d'adoption.--Ils auront donc de la peine  trouver des
gens qui leur viennent en aide, dit Flosi.--Je le crois, dit Runolf,
s'il ne survient rien.--Qu'y a-t-il de fait? dit Flosi. Les voisins
ont t cits  tmoins, dit Runolf, et plainte a t porte pour le
meurtre.--Qui a fait cela? dit Flosi.--Mrd fils de Valgard dit
Runolf.--Peut-on se fier  lui? dit Flosi.--Il est mon parent, dit
Runolf, mais, s'il faut dire vrai, on dit de lui plus de mal que de
bien. Maintenant je t'en prie, Flosi, apaise ta colre, et prends le
parti qui amnera le moins de trouble; car Njal va te faire sans doute
des offres honorables, et les hommes les meilleurs seront avec lui.
Flosi rpondit: Viens donc au ting. Runolf, et tes paroles pourront
beaucoup sur moi;  moins que les choses ne tournent plus mal qu'il ne
faudrait. Ils n'en dirent pas d'avantage, et Runolf promit de venir. Il
envoya un message  Haf le sage, son parent, qui arriva aussitt. Flosi
partit de l et vint  Vrsab.




CXVI


Hildigunn tait dehors et dit: Il faut que tous mes serviteurs sortent
quand Flosi entrera dans le domaine. Les femmes nettoieront la maison et
l'orneront de tentures, et elles prpareront un sige lev pour Flosi.

Alors Flosi entra dans l'enceinte. Hildigunn vint  sa rencontre: Salut
 toi, mon oncle, dit-elle; mon coeur se rjouit de ta venue.--Nous
allons prendre notre repas, dit Flosi, et ensuite nous nous remettrons
en route. Et on attacha leurs chevaux.

Flosi entra dans la salle et s'assit. Il renversa sur le banc le sige
qu'on lui avait prpar, en disant: Je ne suis ni roi ni jarl, je ne
veux pas qu'on me fasse un trne, et il n'est pas besoin de se moquer de
moi. Hildigunn tait debout  son ct: Il est fcheux, dit-elle, que
cela te dplaise, car nous l'avions fait de bon coeur.--Si tu agis de
bon coeur avec moi, dit Flosi, tes actions se loueront elles-mmes; et
elles se blmeront elles-mmes si elles sont mauvaises. Hildigunn eut
un rire froid: N'en parlons plus, dit-elle. Nous aurons souvent encore
affaire l'un avec l'autre avant la fin. Elle s'assit prs de Flosi, et
ils parlrent longtemps  voix basse.

On apporta les tables; Flosi et ses hommes se lavrent les mains. Flosi
regarda la serviette, elle tait pleine de trous, et un des coins tait
arrach. Il ne voulut pas s'en servir et la jeta sur le banc. Il dchira
un morceau de la nappe, s'y essuya les mains, et le lana  ses hommes.
Aprs quoi il se mit  table et leur dit de manger.

Alors Hildigunn entra dans la salle. Elle vint droit  Flosi, carta ses
cheveux, qui couvraient son visage, et se mit  pleurer. Tu as le coeur
bien gros, ma nice, dit Flosi, pour pleurer ainsi. Tu as raison
pourtant, car tu pleures un bon mari.--Quelle vengeance me
donneras-tu, dit-elle, et quelle aide? Flosi rpondit: Je porterai ta
cause devant la justice, et j'irai jusqu'au bout, ou bien je ferai une
paix telle que tous les hommes de bien puissent dire qu'elle nous fait
honneur de tout point.--Hskuld te vengerait, dit-elle, si c'tait lui
qui et  te venger.--Tu es froce, rpondit Flosi, et je vois bien ce
que tu veux. Hildigunn reprit: Moins grande tait l'offense d'Arnor
fils d'rnolf de Forsarskog envers ton pre Thord godi de Frey, et
pourtant tes frres Kolbein et Egil l'ont tu au ting de Skaptafell.

Alors Hildigunn s'en alla dans la pice d'entre et ouvrit son coffre.
Elle prit le manteau que Flosi avait donn  Hskuld. C'est dans ce
manteau qu'Hskuld avait t tu, et elle l'avait gard l tout plein de
sang comme il tait. Elle rentra dans la salle avec le manteau, et vint,
sans dire un mot, droit  Flosi. Flosi avait mang son saoul, et on
avait emport les tables. Hildigunn jeta le manteau sur Flosi, et le
sang caill tomba  grand bruit tout autour. Voici, Flosi, dit-elle, le
manteau que tu donnas  Hskuld; je veux te le donner  mon tour. C'est
dans ce manteau qu'il a t tu. J'appelle  tmoins Dieu et tout ce
qu'il y a de vaillants hommes, que je t'adjure, par la puissance du
Christ, par ta renomme et ta bravoure, de venger toutes les blessures
qui couvraient son cadavre; sinon, puisse chacun t'appeler un lche!

Flosi arracha le manteau et le lui jeta: Tu es une sorcire d'enfer,
dit-il; tu voudrais nous voir faire ce qui serait notre perte  tous;
mais les conseils des femmes sont toujours cruels. Flosi tait
tellement hors de lui, que son visage tait tantt rouge comme du sang,
tantt ple comme du foin sch, et tantt noir comme la mort.

Flosi monta  cheval, avec ses hommes, et s'en alla. Il vint  Holtsvad
pour y attendre les fils de Sigfus et le reste de ses amis.

Il y avait un homme nomm Ingjald qui demeurait  Kelda. C'tait le
frre de Hrodny, mre d'Hskuld, fils de Njal. Ils taient tous deux les
enfants d'Hskuld le blanc, fils d'Ingjald le fort, fils de Geirfin le
rouge, fils de Slvi, fils de Gunnstein le tueur de sorciers. Ingjald
avait pour femme Thraslaug, fille d'Egil, fils de Thord, godi de Frey.
La mre d'Egil tait Thraslaug fille de Thorstein Titling. La mre de
Thraslaug tait Unn, fille d'Eyvind Karf, et soeur de Modolf le sage.

Flosi envoya dire  Ingjald de venir le trouver. Ingjald arriva aussitt
avec quatorze hommes, tous de sa maison. Ingjald tait grand et fort. Il
parlait peu, chez lui, mais c'tait le plus brave des hommes, et il
donnait volontiers de ses biens  ses amis.

Flosi fit bon accueil  Ingjald et lui dit: De grandes calamits sont
venues sur nous, et je ne sais comment nous sortirons de l. Je te prie,
mon neveu, de ne pas abandonner ma cause avant que nous soyons sortis de
peine. Ingjald rpondit:  Me voici moi-mme en grand embarras. Je suis
parent de Njal et de ses fils, et il y a d'autres choses importantes qui
me font rflchir. Flosi reprit: Quand je t'ai donn en mariage la
fille de mon frre, j'ai cru que tu m'avais promis de m'aider en toute
circonstance.--Il est probable aussi que je le ferai, dit Ingjald,
mais je vais retourner chez moi d'abord, et de l j'irai au ting.




CXVII


Les fils de Sigfus apprirent que Flosi tait  Holtsvad. Ils montrent 
cheval et vinrent le trouver. Il y avait l Ketil de Mrk et Lambi son
frre, Thorkel et Mrd, et Sigmund, tous fils de Sigfus. Il y avait
aussi Lambi fils de Sigurd, et Gunnar fils de Lambi, et Grani fils de
Gunnar, et aussi Vjebrand fils d'Hamund.

Flosi se leva  leur arrive et leur souhaita la bienvenue, trs
amicalement. Ils s'en allrent vers la rivire. Flosi leur fit faire un
rcit vridique, et il ne s'cartait en rien de celui de Runolf de Dal.
Flosi dit  Ketil de Mrk: Je te demande une chose: jusqu'o
voulez-vous pousser la vengeance dans cette affaire, toi et les autres
fils de Sigfus?--Je voudrais, dit Ketil, qu'on pt faire la paix.
Pourtant j'ai jur un serment, de ne pas abandonner cette affaire
qu'elle n'ait pris fin, de faon ou d'autre, quand je devrais y laisser
ma vie.--Tu es un brave homme, dit Flosi, et tout tourne bien aux
hommes tels que toi.

Alors Grani fils de Gunnar et Gunnar fils de Lambi parlrent tous deux 
la fois: Nous voulons, dirent-ils, le bannissement et la vengeance du
sang.--Nous n'aurons pas  choisir, rpondit Flosi. Grani reprit:
Quand ils ont tu Thrain  Markarfljot, et plus tard son fils Hskuld,
je me suis dit que jamais je ne ferais avec eux de paix qui dure; car je
voudrais bien tre l, quand ils seront tous tus.--Tu as t assez
prs d'eux, rpondit Flosi, pour tirer d'eux ta vengeance, si tu avais
eu le coeur d'un homme.  ce qu'il me semble, tu veux maintenant des
choses (toi et beaucoup d'autres) auxquelles tu voudrais bien, dans
quelque temps d'ici, n'avoir jamais pris part, et pour cela tu donnerais
trs cher. Je vois cela clairement: quand il nous arriverait de tuer
Njal et ses fils, ce sont des hommes si considrables et de si grande
race qu'on tirera d'eux une vengeance terrible. Il nous faudra tomber
aux pieds de bien des gens pour demander leur aide, avant que nous
puissions sortir de peine et obtenir la paix. Sachez aussi que beaucoup
deviendront pauvres, qui possdaient de grands biens, et que d'autres
perdront  la fois leurs biens et la vie.

Mrd fils de Valgard vint trouver Flosi. Il lui dit qu'il irait au ting
avec lui, et qu'il amnerait tout son monde. Flosi fut content de son
offre et lui fit la proposition de marier Rannveig, sa fille,  Starkad,
qui demeurait  Stafafell, et qui tait fils du frre de Flosi. Flosi
pensait s'assurer par l de la fidlit de Mrd, et de l'aide de ses
gens. Mrd prit bien la chose, mais il dit qu'il s'en remettait  l'avis
de Gissur le blanc, et qu'on en parlerait au ting. Mrd tait mari  la
fille de Gissur, Thorkatla.

Mrd et Flosi partirent ensemble pour le ting, et ils parlrent,  eux
deux, tout le long du jour.




CXVIII


Njal dit  Skarphjedin: Qu'avez-vous rsolu de faire, toi et tes
frres, et Kari? Skarphjedin rpondit: Ce n'est pas notre habitude de
ruminer longtemps les choses. Voici ce que j'ai  te dire: Nous irons 
Tunga, chez Asgrim fils d'Ellidagrim, et de l au ting. Et toi, mon
pre, qu'as-tu dcid pour ton voyage?--J'irai au ting, rpondit Njal;
car je tiens  l'honneur de ne pas abandonner votre cause, tant que je
vivrai. Je trouverai l-bas bien des gens qui auront pour moi de bonnes
paroles: je pourrai vous servir, et je ne vous ferai pas de tort.

Thorhal fils d'Asgrim et fils adoptif de Njal tait l. Les fils de Njal
riaient de lui, parue qu'il avait une casaque brune. Ils lui demandrent
combien de temps il comptait la porter. Je l'terai, rpondit-il, quand
j'aurai  venger mon pre adoptif.--Tu montreras que tu es brave, dit
Njal, quand on aura besoin de toi.

Ils se prparrent tous  partir, et ils taient prs de trente hommes.
Ils se mirent en route, et chevauchrent sans s'arrter jusqu' la
Thjorsa. L vinrent les retrouver les parents de Njal, Thorleif Krak et
Thorgrim le grand. Ils taient fils d'Holta-Thorir. Ils offrirent aide
et assistance aux fils de Njal. Et les fils de Njal acceptrent.

Ils partirent tous ensemble, passrent la Thjorsa et vinrent sur les
bords de la rivire de Lax, o ils firent halte. L vint les rejoindre
Hjalti fils de Skeggi. Njal et ses fils le prirent  l'cart, et ils
parlrent longtemps tout bas. Hjalti dit: Je vais montrer que je ne
suis pas un ingrat. Njal m'a demand mon aide. Je lui ai accord sa
demande, et j'ai promis de l'aider. Il m'a rcompens d'avance, moi et
beaucoup d'autres, par les bons conseils qu'il nous a donns. Hjalti
dit  Njal toutes les alles et venues de Flosi. Ils envoyrent Thorhal
en avant,  Tunga, dire  Asgrim qu'ils seraient chez lui le soir.

Asgrim fit aussitt ses prparatifs. Il tait dehors, quand Njal entra
dans l'enceinte. Njal tait vtu d'un manteau bleu, il avait sur la tte
un chapeau de feutre, et une petite hache  la main. Asgrim l'aida 
descendre de cheval, le mena dans la maison, et le fit asseoir sur un
sige lev. Aprs eux entrrent tous les fils de Njal, et Kari.  ce
moment Asgrim sortit. Il vit Hjalti qui voulait s'en aller sans bruit,
pensant qu'il y avait trop de monde. Asgrim prit son cheval par la
bride, en disant qu'on ne lui avait pas permis de partir. Il fit mettre
pied  terre  ses hommes, mena Hjalti dans la salle, et le fit asseoir
 ct de Njal. Thorleif et ses hommes avaient pris place sur l'autre
banc.

Asgrim s'assit sur un sige devant Njal: Que te semble de notre
affaire? lui demanda-t-il. Rien de bon, rpondit Njal: car j'ai peur
qu'il n'aient pas la chance pour eux, ceux qui ont part  cette
querelle. Je voudrais, mon ami, te faire une demande, c'est de
rassembler tous tes hommes, et de venir au ting avec moi.--C'est ce
que je compte faire, dit Asgrim, et je te promets de plus que je
n'abandonnerai jamais votre cause, tant que j'aurai quelques hommes pour
me suivre. Tous ceux qui taient l le remercirent, et dirent que
c'tait parler en brave homme.

Ils passrent la nuit l. Le jour d'aprs, tous les gens d'Asgrim
arrivrent. Ils partirent tous ensemble, et chevauchrent sans s'arrter
jusqu'au ting; leurs huttes taient dj dresses.




CXIX

Flosi tait dj arriv, et il avait log tout son monde dans ses
huttes. Runolf habitait la hutte des gens de Dal, et Mrd celle des gens
de la Ranga. Hal de Sida tait venu de l'est depuis longtemps, et il
n'tait gure venu que lui de ce pays-l, mais il avait beaucoup de
monde  sa suite, il joignit sa troupe  celle de Flosi, et il
l'engageait fort  conclure la paix. Hal tait un homme sage et
bienveillant. Flosi lui donna de bonnes paroles, mais n'en fit pas
davantage. Hal lui demanda quelles gens lui avaient promis leur aide.
Flosi nomma Mrd fils de Valgard, et dit qu'il avait demand la fille de
Mrd en mariage pour son parent Starkad. C'est un bon parti, rpondit
Hal, mais de Mrd il ne peut venir que du mal, et tu t'en apercevras
avant que ce ting n'ait pris fin. Et ils n'en dirent pas davantage.

Il arriva un jour que Njal et Asgrim parlrent longtemps en secret. Tout
 coup Asgrim sauta sur ses pieds, et dit aux fils de Njal: Allons, et
cherchons-nous des amis, pour que nous ne soyons pas crass sous le
nombre; car dans cette affaire, c'est la force qui dcidera. Asgrim
sortit, et derrire lui Helgi fils de Njal, puis Kari fils de Slmund,
puis Grim fils de Njal, puis Skarphjedin, puis Thorhal fils d'Asgrim,
puis Thorgrim le grand, puis Thorleif Krak.

Ils allrent  la hutte de Gissur le blanc, et ils entrrent. Gissur se
leva pour venir  leur rencontre. Il les fit asseoir et leur offrit 
boire. Ce n'est pas notre affaire, rpondit Asgrim, et ce qui nous
amne nous n'avons pas  le dire tout bas: quelle aide pouvons-nous
attendre de toi, mon oncle? Gissur rpondit: Ma soeur Jorunn serait
d'avis que je ne puis me dispenser de t'aider. Il en sera donc ainsi,
maintenant et toujours, et nous aurons un mme sort, tous les deux.
Asgrim le remercia, et s'en alla.

O allons-nous maintenant? demanda Skarphjedin.  la hutte des gens
d'lfus rpondit Asgrim. Et ils y allrent. Asgrim demanda si Skapti
fils de Thorod tait dans sa hutte. On lui dit qu'il y tait. Ils
entrrent. Skapti tait assis sur le banc. Il souhaita la bienvenue 
Asgrim, et Asgrim lui fit une bonne rponse. Skapti pria Asgrim de
s'asseoir  ct de lui. Je n'ai pas le loisir, rpondit Asgrim, et
pourtant j'ai quelque chose  te demander.--Que je l'entende donc dit
Skapti. Je viens, dit Asgrim, te demander aide et assistance pour moi,
et mes parents que voici.--J'aurais souhait, dit Skapti, que vos
embarras ne vinssent pas me chercher jusque dans ma demeure.--C'est
mal parler, rpondit Asgrim, que de refuser d'aider les gens au moment
o ils en ont le plus grand besoin.--Quel est cet homme, dit Skapti,
qui en a quatre devant lui, grand, ple,  la face de malheur, qui a
l'air terrible, et semble tre un sorcier?--Je me nomme Skarphjedin,
rpondit l'autre, et tu m'as vu au ting plus d'une fois. Mais moi je
suis plus sage que toi et je n'ai pas besoin de te demander comment tu
t'appelles. Tu t'appelles Skapti fils de Thorod. Mais tu t'es appel
d'abord Burstakol, l'homme  la tte rase, aprs que tu as tu Ketil
d'Elda. Alors tu as ras tes cheveux, et tu as frott ta tte de
goudron. Aprs quoi tu as pay des esclaves pour lever de terre une
bande de gazon, et tu t'es cach dessous pendant la nuit. Ensuite tu as
t trouver Thorolf, fils de Lopt, du pays d'Eyra, qui t'a pris  son
bord et t'a emmen au loin en te cachant dans ses sacs de farine. Et
l-dessus ils sortirent, Asgrim et eux tous.

O allons-nous maintenant? demanda Skarphjedin.  la hutte de Snorri
le Godi dit Asgrim. Et ils allrent  la hutte de Snorri. Il y avait un
homme devant. Asgrim lui demanda si Snorri tait dans sa hutte. L'homme
dit qu'il y tait. Asgrim entra, et tous les autres avec lui. Snorri
tait assis sur le banc. Asgrim vint  lui et le salua amicalement.
Snorri lui fit bonne mine, et le pria de s'asseoir. Je n'ai pas le
loisir, dit Asgrim, et pourtant j'ai quelque chose  te
demander.--Parle donc dit Snorri. Je te demande, dit Asgrim, de
venir avec moi au tribunal, et de me donner ton aide; car tu es un homme
sage, et tu t'entends  mener les affaires.--Nous avons des procs qui
vont mal, dit Snorri, et bien des gens sont contre nous; c'est pourquoi
nous n'avons pas envie d'entrer dans les querelles de ceux des autres
districts.--Nous n'avons pas  t'en vouloir, dit Asgrim, car tu ne
nous dois rien.--Je sais que tu es un brave homme, dit Snorri; je te
promets donc de n'tre jamais contre toi et de ne pas donner d'aide 
tes ennemis. Asgrim le remercia. Qui est cet homme, dit Snorri, qui en
a quatre devant lui, ple et au visage dur, qui rit en montrant ses
dents, et qui porte sa hache leve sur son paule?--Je me nomme
Hjedin, dit l'autre, mais il y en a qui m'appellent Skarphjedin, de mon
nom tout entier. Qu'as-tu  me dire de plus?--J'ai  te dire ceci,
rpondit Snorri. Tu m'as l'air d'un homme hardi, et qui ne craint
personne. Et pourtant je vois une chose, c'est que ton bonheur est
pass, et que tu n'as plus devant toi qu'une courte vie.--C'est bien,
dit Skarphjedin; c'est une dette que nous paierons tous. Mais toi tu
ferais mieux de venger ton pre que de me faire tes prophties.--Bien
d'autres me l'ont dit avant toi, dit Snorri, et je ne me fcherai pas
pour cela. Ils sortirent et ils n'avaient pas trouv l de secours.

De l ils allrent  la hutte des gens du Skagfjord. Dans cette hutte
demeurait Haf le riche. Il tait fils de Thorkel, fils d'Eirik, de la
valle de God, fils de Geirmund, fils de Hroald, fils d'Eirik  la barbe
hrisse, qui tua Grjotgard, en Norvge, dans la valle de Sokn. La mre
de Haf s'appelait Thorunn et tait fille d'Asbjrn Myrkarskall, fils de
Hrossbjrn.

Asgrim et les autres entrrent dans la hutte. Asgrim vint  Haf, et le
salua. Haf lui fit bon accueil, et le pria de s'asseoir. Je suis venu,
dit Asgrim, te demander ton aide, pour moi et mes parents. Haf rpondit
vivement: Je ne veux pas me mler de vos embarras. Mais dis-moi, qui
est cet homme ple, qui en a quatre devant lui, et qui a l'air si
terrible qu'on le dirait sorti des gouffres de la mer?--Que t'importe
qui je suis, face de bouillie, dit Skarphjedin. L o tu seras en
embuscade pour m'attendre, je n'aurai pas peur d'aller en avant; ce ne
sont pas des compagnons comme toi sur ma route, qui m'effraieront
beaucoup. Tu ferais bien d'aller chercher ta soeur Svanlg; qu'Eydis
Jarnsaxa et Stedjakol ont enleve de ta maison, sans que tu aies os
bouger.--Sortons, dit Asgrim, il n'y a point d'aide  attendre ici.

Aprs cela ils allrent  la hutte de ceux de Mdruvll, et ils
demandrent si Gudmund le puissant tait dans sa hutte. On leur dit
qu'il y tait. Ils entrrent. Il y avait au milieu de la hutte un sige
lev. L tait assis Gudmund. Asgrim vint devant Gudmund et le salua.
Gudmund lui fit bon accueil et le pria de s'asseoir. Je ne veux pas
m'asseoir, dit Asgrim. Je suis venu te demander ton aide; car tu es un
chef brave et puissant. Gudmund rpondit: Je ne serai pas contre toi.
Mais pour ce qui est de te donner mon aide, nous pourrons en parler plus
tard. Et il eut avec eux des faons fort gracieuses. Asgrim le remercia
de ses paroles. Gudmund dit: Il y a un homme dans ta troupe que je
considre depuis un instant, et qui me semble plus terrible qu'aucun de
ceux que j'aie jamais vus.--Qui est-il? demanda Asgrim. C'est celui
qui en a quatre devant lui, dit Gudmund; l'homme  la chevelure fonce
et au teint ple,  la haute taille et  l'air hardi. Il me semble si
redoutable que j'aimerais mieux l'avoir dans ma suite que dix autres. Et
pourtant cet homme a une face de malheur.--Je vois, dit Skarphjedin,
que c'est de moi que tu parles. Nous avons, toi et moi, des destins
divers. J'ai t blm pour le meurtre d'Hskuld, godi de Hvitanes, et
ce n'est pas sans raison. Mais toi, Thorkel Hak et Thorir fils d'Helgi
ont racont de fcheuses histoires sur ton compte, et tu as pris cela
fort  coeur. Et l-dessus ils sortirent.

O allons-nous maintenant? demanda Skarphjedin.  la hutte des gens
de Ljosvatn rpondit Asgrim. Dans cette hutte logeait Thorkel Hak. Il
tait fils de Thorgeir le Godi, fils de Tjrvi, fils de Thorkel le long.
La mre de Thorgeir tait Thorunn, fille de Thorstein, fils de Sigmund,
fils de Gnupabard. La mre de Thorkel Hak s'appelait Gudrid. Elle tait
fille de Thorkel le noir de Hleidrargard, fils de Thorir Snepil, fils de
Ketil Brimil, fils d'rnolf, fils de Bjrnolf, fils de Grim Lodinkin,
fils de Ketil Hing, fils de Halbjrn Halftroll.

Thorkel Hak avait t  l'tranger, et y avait acquis de la gloire. Il
avait tu un brigand dans la fort de Jamt, au pays de l'est. Aprs quoi
il tait all en Sude o il s'tait joint  Srkvi Karl, et tous deux
avaient guerroy dans l'est, ensemble. Un soir, sur les ctes de la
Baltique, Thorkel eut  chercher de l'eau pour les autres. Il rencontra
un monstre  tte humaine et se battit contre lui, longtemps.  la fin
il le tua. De l, il vint  Adalsysli, o il tua un dragon. De l il
revint en Sude, de l en Norvge, d'o il retourna en Islande. Il avait
fait graver tous ses exploits sur son alcve, et sur un tabouret devant
son sige. Il attaqua sur le chemin de Ljosvatn Gudmund le puissant et
ses frres, et ceux de Ljosvatn eurent la victoire. Thorir fils d'Helgi
et Thorkel Hak firent une chanson sur Gudmund. Thorkel disait qu'il n'y
avait pas un homme en Islande avec qui il ne se mesurt volontiers en
combat singulier, ou qui pt le faire reculer d'une semelle. On
l'appelait Thorkel Hak (la mauvaise langue) parce qu'il ne mnageait ni
en paroles, ni en actions, ceux  qui il avait affaire.




CXX

Asgrim fils d'Ellidagrim et ses compagnons vinrent  la hutte de Thorkel
Hak. Asgrim dit aux autres: Cette hutte est  Thorkel Hak, un vaillant
champion; ce serait pour nous un grand avantage si nous pouvions avoir
son aide. Il s'agit ici de prendre garde, car il est opinitre et
d'humeur difficile. Je t'en prie, Skarphjedin, ne te mle pas  notre
entretien.

Skarphjedin se mit  rire en montrant ses dents. Voici comme il tait
vtu ce jour-l. Il avait une casaque bleue, et des pantalons rays de
bleu. Il avait aux pieds de hauts souliers noirs, et une ceinture
d'argent autour de la taille. Il tenait  la main, la hache qui avait
tu Thrain, et qu'il appelait Rimmugygi; et aussi un bouclier lger. Il
avait autour de la tte un bandeau de soie, et ses cheveux taient
rejets derrire ses oreilles. C'tait le plus terrible des guerriers,
et,  cela, tous pouvaient le reconnatre sans l'avoir jamais vu. Il
marchait au rang qu'on lui avait marqu sans avancer ni reculer.

Ils entrrent dans la hutte, et allrent jusqu' la chambre du fond.
Thorkel tait assis au milieu du banc, et ses hommes de chaque ct.
Asgrim le salua. Thorkel lui fit bon accueil. Nous sommes venus, dit
Asgrim, te demander de nous aider, et de venir au tribunal avec
nous.--Qu'avez-vous besoin de mon aide dit Thorkel, puisque vous
venez de chez Gudmund? Il a d vous promettre la sienne.--Il ne nous a
rien promis dit Asgrim. C'est donc, dit Thorkel, que Gudmund a trouv
l'affaire mauvaise; et elle l'est en effet, car ce meurtre est la plus
mchante action qui jamais ait t commise. Je ne sais ce qui t'a pris
de venir ici, ni comment tu as pu croire que je serais plus traitable
que Gudmund, et que je soutiendrais une mauvaise cause. Asgrim se
taisait. Il pensait que cela prenait une mauvaise tournure. Thorkel
reprit: Qui est cet homme, grand, et  l'air terrible, qui en a quatre
devant lui, ple et au visage dur, effroyable  voir, une face de
malheur? Skarphjedin rpondit: Je me nomme Skarphjedin; mais toi, tu
as tort de m'adresser tes paroles insultantes, car je ne t'ai rien fait.
Jamais je n'ai mis mon pre  mes pieds, jamais je n'ai combattu contre
lui, comme toi contre le tien. Ce n'est pas souvent que tu es venu au
ting, et que tu t'es ml des procs qu'on y juge. Tu aimes bien mieux
rester chez toi,  xara,  t'occuper de tes laitages avec ta poigne de
serviteurs. Tu ferais bien aussi de te nettoyer les dents, et d'en ter
la viande de cheval que tu as mange avant de partir pour le ting; ton
berger t'a vu, et il s'est merveill de te voir faire une telle
horreur. Alors Thorkel, en grande colre, sauta sur ses pieds. Il tira
son pe et dit: Voici une pe que j'ai prise en Sude,  un des
meilleurs champions qu'on pt voir; et depuis, je m'en suis servi pour
tuer plus d'un homme. Que je t'approche, et je te la passerai au travers
du corps, en rcompense de tes injures. Skarphjedin tait l, sa hache
leve. Il rit en montrant ses dents, et dit: J'avais cette hache  la
main quand j'ai fait un saut de douze aunes au travers du Markarfljot,
pour tuer Thrain fils de Sigfus; ils taient huit contre moi, et pas un
d'eux ne me toucha. Mais moi je n'ai jamais lev une arme contre un
homme, sans le frapper. Et l-dessus il poussa de ct ses frres et
Kari, et vint droit  Thorkel. Choisis, Thorkel Hak, lui dit-il. Ou
bien rengaine ton pe et va t'asseoir, ou bien je te plante ma hache
dans la tte, et je la fends en deux jusqu'aux paules. Thorkel
rengaina son pe et s'assit. Pareille chose jamais ne lui tait
arrive, et jamais ne lui arriva depuis.

Asgrim et les autres sortirent. O allons-nous maintenant? dit
Skarphjedin. Chez nous, dans nos huttes dit Asgrim. Nous sommes las
de demander, alors dit Skarphjedin. Asgrim se tourna vers lui et dit:
Dans plus d'un endroit tu as eu la langue bien prompte. Mais pour
Thorkel, je suis d'avis que tu l'as trait comme il le mritait.

Ils rentrrent dans leur hutte, et dirent  Njal ce qui s'tait pass,
d'un bout  l'autre. Njal dit: Nous allons vers la destine: ce qui
doit arriver arrivera.

Gudmund le puissant apprit ce qui s'tait pass entre Skarphjedin et
Thorkel. Vous savez, dit-il, ce que m'ont fait les gens de Ljosvatn;
mais je n'ai jamais souffert d'eux tant de mpris ni d'injures, que
Thorkel vient d'en avoir de Skarphjedin; et c'est bien fait pour lui.
Puis il dit  son frre Einar de Thvra: Tu prendras tous mes hommes,
et tu te mettras du ct des fils de Njal quand leur cause viendra
devant le ting; et si l't prochain ils ont besoin d'aide j'irai
moi-mme leur en donner. Einar promit d'y aller, et le fit savoir 
Asgrim. Gudmund est le plus brave homme qu'on puisse voir dit Asgrim;
et il alla le redire  Njal.




CXXI


Le jour suivant, Asgrim et Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi et
Einar de Thvra se runirent. Mrd fils de Valgard tait l aussi. Il
s'tait dcharg de la poursuite, et l'avait remise aux mains des fils
de Sigfus.

Asgrim dit: Je vous ai fait appeler, toi d'abord Gissur le blanc, et
vous Hjalti et Einar, pour vous dire o en est notre affaire. Vous savez
que Mrd a port plainte. Mais la vrit est que Mrd a eu part au
meurtre d'Hskuld, et que c'est lui qui lui a fait cette blessure dont
on n'a pas nomm l'auteur. Il me semble donc que la poursuite doit tre
dclare nulle, pour cause d'illgalit.--Il faut dnoncer cela tout
de suite. dit Hjalti. Il vaudrait mieux, dit Thorkel fils d'Asgrim,
tenir la chose secrte jusqu'au jour du jugement.--Pourquoi faire?
dit Hjalti. Thorhal rpondit: S'ils savent ds  prsent qu'il y a une
nullit dans leur affaire, ils peuvent encore la sauver en envoyant, du
ting chez eux, un homme qui citera de nouveau les tmoins et les amnera
au ting. Et de la sorte leur poursuite sera rendue lgale.--Tu es un
homme sage, Thorhal, dirent-ils, et nous suivrons ton conseil. Et
l-dessus ils retournrent chacun  sa hutte.

Les fils de Sigfus firent dclaration de leur poursuite, au tertre de la
loi, et ils s'informrent de la juridiction  laquelle ils
appartenaient, et du domicile de leurs adversaires. Le vendredi soir les
tribunaux devaient s'assembler, et les audiences commencer. Tout fut
tranquille jusque l.

Bien des gens cherchaient  amener un arrangement mais Flosi fit
beaucoup de rsistance; les autres employrent encore plus de paroles
que lui, et on vit bien qu'il n'y avait rien  faire.

Voici qu'on arrive au vendredi soir. C'est le moment o les tribunaux
doivent s'assembler. Tous les hommes prsents au ting viennent au
tribunal.

Flosi se tenait avec sa troupe au Sud du tribunal du district de la
Ranga. Avec lui taient Hal de Sida et Runolf de Dal, fils d'Ulf godi
d'r, et les autres qui avaient promis leur aide  Flosi. Et au Nord du
tribunal du district de la Ranga taient Asgrim fils d'Ellidagrim, et
Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi, et Einar de Thvra. Mais les
fils de Njal taient rests dans leur hutte avec Kari, Thorleif Krak, et
Thorgrim le grand. Ils taient l tous avec leurs armes, et il ne
fallait pas songer  les attaquer.

Njal pria les juges d'entrer en sance. Et voici que les fils de Sigfus
introduisent leur plainte. Ils prirent des tmoins, et sommrent les
fils de Njal d'entendre leur serment. Puis ils prtrent serment, aprs
quoi ils exposrent la cause. Puis ils firent comparatre les tmoins du
meurtre. Puis ils les firent asseoir. Puis ils sommrent les fils de
Njal de les rcuser.

Alors Thorhal, fils d'Asgrim, se leva. Il prit des tmoins et rcusa les
tmoins du meurtre, et cela, dit-il, parce que l'homme qui a port
plainte tait lui-mme tomb sous le coup de la loi, et s'est mis hors
la loi.--De qui parles-tu? dit Flosi. De Mrd fils de Valgard
rpondit Thorhal. Il est all tuer Hskuld avec les fils de Njal, et
c'est lui qui lui a fait cette blessure dont on n'a pas nomm l'auteur
le jour o on a pris des tmoins. Vous n'avez rien  dire l-contre, et
la plainte est  nant.




CXXII


Alors Njal se leva et dit: Je vous adjure, toi Hal de Sida, et Flosi,
et vous tous fils de Sigfus, et aussi tous les ntres, de ne pas vous
retirer, et d'couter mes paroles. Ils firent comme il disait, Njal
reprit: Il me semble que cette poursuite est rduite  nant, et c'est
justice, car elle tait sortie d'une mauvaise racine. Je vous dclare
que j'aimais Hskuld plus que mes propres fils. Et quand j'ai appris
qu'il avait t tu, il m'a sembl que la plus douce lumire de mes yeux
venait de s'teindre. J'aimerais mieux avoir perdu tous mes fils, et
qu'il ft encore en vie. Je vous prie donc, toi, Hal de Sida, et toi,
Runolf de Dal, et aussi Gissur le blanc, et Einar de Thvra, et Haf le
sage, de consentir  faire la paix avec moi, au sujet de ce meurtre,
pour le compte de mes fils. Et je veux qu'on prenne pour arbitres ceux
qui en sont les plus dignes.

Gissur, Einar et Haf, parlrent  leur tour, longuement. Ils prirent
Flosi de consentir  la paix, et lui promirent en change leur amiti.
Flosi leur donna  tous de bonnes paroles, mais il ne promit rien. Alors
Hal de Sida dit  Flosi: Veux-tu tenir ta parole, et m'accorder ma
demande comme tu as promis de le faire, quand j'ai aid  sortir du pays
ton parent Thorgrim, fils de Digrketil, aprs qu'il eut tu Hal le
rouge?--Je veux bien, beau-pre, dit Flosi; car tu ne me demanderas
rien qui ne soit pour me faire honneur.--Je veux donc, dit Hal, que tu
fasses la paix au plus vite, et que tu prennes pour arbitres des hommes
de bien. Par l tu gagneras l'amiti de ceux qui sont les meilleurs
parmi nous.

Sachez tous, dit Flosi, que je vais faire selon les dsirs de Hal, mon
beau-pre, et des autres vaillants hommes qui sont ici. Je veux que six
hommes de chaque ct, prononcent dans l'affaire, comme le veut la loi.
Et je trouve que Njal vaut bien que je lui accorde cela. Njal le
remercia, lui et les autres, et tous ceux qui taient l le remercirent
aussi, et dirent que Flosi avait bien agi.

Flosi reprit: Je vais donc nommer mes arbitres. Je nomme en premier
lieu Hal mon beau pre, et ssur de Breida, Surt fils d'Asbjrn de
Kirkjub, Modolf fils de Ketil (il demeurait alors  Asa), Haf le sage
et Runolf de Dal. Et il n'y aura qu'une voix pour dire que ce sont les
meilleurs parmi les miens.

Puis il pria Njal de nommer ses arbitres. Njal se leva et dit: Je
nommerai d'abord Asgrim fils d'Ellidagrim, puis Hjalti fils de Skeggi,
Gissur le blanc et Einar de Thvra, Snorri le Godi, et Gudmund le
puissant.

Aprs cela, ils se donnrent tous la main, Njal, et Flosi, et les fils
de Sigfus. Njal, au nom de ses fils et de Kari son gendre, promit
d'excuter la sentence des douze, et on peut dire que tous les hommes
prsente au ting en furent rjouis. On envoya chercher Snorri et
Gudmund, qui taient dans leurs huttes. Il fut convenu que les arbitres
sigeraient au tribunal, et les autres s'loignrent.




CXXIII


Snorri le Godi prit la parole: Nous voici douze arbitres, dit-il, pour
prononcer dans cette affaire. Je veux vous prier tous de ne soulever
aucune difficult qui les empche de faire la paix.--Voulez-vous, dit
Gudmund, que nous bannissions quelqu'un d'eux du district, ou mme du
pays?--Ni l'un ni l'autre, dit Snorri, car souvent ces sortes de
sentences ne sont pas excutes, et bien des gens ont t tus pour
cela, et bien des paix rompues. Mais je veux fixer une amende en argent
si forte, que nul homme dans ce pays n'aura cot plus cher qu'Hskuld.
On trouva qu'il avait bien parl.

Ils entrrent donc en discussion, et d'abord on ne put s'entendre pour
savoir qui parlerait le premier, et fixerait la somme. Enfin on tira au
sort, et le sort tomba sur Snorri.

Je ne rflchirai pas longtemps, dit-il, et voici ma sentence: je veux
qu'il soit pay pour Hskuld trois fois le prix d'un homme; ce qui fait
six cents d'argent.  vous de la changer, si cela vous semble trop ou
trop peu. Ils rpondirent qu'ils n'en feraient rien. J'ajoute, dit-il,
que la somme sera paye toute entire, ici, au ting.--Cela ne me
semble gure possible, dit Gissur le blanc; car ils n'en ont sans doute
qu'une petite partie sur eux.--Je sais, dit Gudmund le puissant, ce
que veut Snorri. Il veut que nous donnions, nous autres arbitres, chacun
suivant sa gnrosit; et aprs nous plus d'un fera comme nous. Hal de
Sida le remercia et dit qu'il donnerait volontiers autant que celui qui
donnerait le plus. Tous les autres arbitres approuvrent  leur tour.

Aprs cela ils s'en allrent, et il fut convenu que Hal prononcerait la
sentence au tertre de la loi. On sonna la cloche, et tous les hommes
vinrent au tertre.

Hal de Sida se leva et dit: Nous nous sommes mis d'accord sur l'affaire
confie  notre arbitrage, et nous avons fix une amende de six cents
d'argent. Nous autres arbitres nous en paierons la moiti, et il faut
que la somme toute entire soit paye ici mme au ting. Et maintenant
j'adresse une prire  toute cette assemble: c'est que chacun donne
quelque chose pour l'amour de Dieu. Et tous dirent que c'tait bien.

Alors Hal prit des tmoins de la sentence, pour que nul ne pt la
dtruire. Et Njal les remercia de la sentence qu'ils avaient prononce.
Mais Skarphjedin tait l, qui se taisait, et qui ricanait.

Les gens quittrent le tertre de la loi, et retournrent  leurs huttes.
Mais les arbitres s'en allrent au cimetire des hommes libres, et l
ils rassemblrent tout l'argent qu'ils avaient promis de donner. Les
fils de Njal apportrent ce qu'ils avaient, Kari aussi; et cela faisait
un cent d'argent. Njal donna ce qu'il avait; et c'tait un autre cent.
Alors on apporta tout cet argent au tertre de la loi. Et les hommes
donnrent de si grosses sommes qu'il ne s'en manquait pas d'un denier.
Njal prit encore un manteau de soie et une paire de bottes, et les mit
sur le tas.

Aprs cela Hal dit  Njal: Va chercher tes fils; moi j'amnerai Flosi,
et ils se jureront la paix les uns aux autres. Njal retourna donc  sa
hutte, et dit  ses fils: Voici notre affaire venue  bonne fin. La
paix est faite, et tout l'argent est rassembl. Il faut maintenant que
les deux partis se rencontrent et se jurent paix et fidlit. Et je
viens vous prier, mes fils, de ne rien gter. Skarphjedin passa la main
sur son front en ricanant.

Et voici qu'ils arrivent tous au tribunal. Hal tait all trouver Flosi:
Viens avec moi au tribunal lui dit-il; tout l'argent est l, rassembl
en un tas. Flosi pria les fils de Sigfus de venir avec lui. Ils
sortirent tous, et arrivrent au tribunal, venant de l'est, comme Njal
et ses fils arrivaient venant de l'ouest. Skarphjedin s'avana jusqu'au
banc du milieu, et resta l debout.

Flosi entra dans l'enceinte du tribunal pour regarder l'argent: Voil
une grosse somme, dit-il, en belle monnaie, et bien compte, comme il
fallait s'y attendre. Puis il prit le manteau, l'agita en l'air, et
demanda qui l'avait donn. Mais personne ne lui rpondit. Une seconde
fois il agita le manteau, demandant qui l'avait donn, et il riait. Et
personne ne lui rpondit. Quoi donc, dit-il alors, personne de vous ne
sait-il  qui est ce vtement, ou bien n'osez-vous pas me le
dire?--Qui penses-tu qui peut l'avoir donn? dit Skarphjedin. Si tu
veux le savoir, dit Flosi, je vais te dire ce que je pense. Je pense que
c'est ton pre qui l'a donn, le drle sans barbe; car ceux qui le
voient ne savent pas si c'est un homme ou une femme. Skarphjedin dit:
C'est mal parler d'insulter un vieillard, et jamais, jusqu' ce jour,
un brave homme n'a fait pareille chose. Vous savez bien qu'il est un
homme, car il a engendr des fils avec sa femme; et pas un de nos
parents n'est tomb perc de coups, prs de notre domaine, que nous
l'ayons laiss sans vengeance. L-dessus il prit le manteau, et jeta 
Flosi un pantalon bleu. Tu en as plus besoin que lui dit-il. Et
pourquoi? dit Flosi. Parce que, rpondit Skarphjedin, tu es la fiance
du dmon de Svinafell. On m'a dit qu'il faisait de toi une femme, chaque
neuvime nuit. Alors Flosi donna un coup de pied dans le tas d'argent,
et dit qu'il n'en voulait pas avoir un seul denier: De deux choses
l'une, dit-il, ou Hskuld ne sera pas veng, ou il aura une vengeance
sanglante. Et il refusa d'changer les promesses de paix. Retournons
chez nous, dit-il aux fils de Sigfus. Un mme sort sera pour nous tous.
Et ils retournrent  leurs huttes.

Hal dit: Ceux qui ont part  cette querelle sont des gens vous au
malheur.

Njal et ses fils rentrrent dans leurs huttes. Voici qu'il arrive, dit
Njal, ce que je vois venir depuis longtemps, et cette querelle finira
mal pour nous.--Non pas, dit Skarphjedin, car ils n'ont plus de
recours lgal contre nous.--Il nous arrivera donc pis encore dit
Njal.

Ceux qui avaient donn l'argent parlrent de le reprendre. Mais Gudmund
le puissant dit: Je ne me ferai jamais cette honte de reprendre ce que
j'ai une fois donn, soit ici, soit ailleurs.--C'est bien parl
dirent-ils. Et personne ne voulut plus reprendre l'argent. Voici mon
avis, dit Snorri le Godi. Il faut que Gissur le blanc et Hjalti fils de
Skeggi prennent cet argent en garde jusqu'au prochain Alting. J'ai ide
que nous en aurons besoin avant qu'il soit longtemps. Hjalti prit donc
en garde une moiti de l'argent, et Gissur l'autre. Puis chacun rentra
dans sa hutte.




CXXIV


Flosi donna rendez-vous  tous ses hommes dans l'Almannagja, et il y
alla lui-mme. Ils y taient tous venus, et cela faisait cent hommes.

Flosi dit aux fils de Sigfus: Comment vous aiderai-je dans cette
affaire, de faon que vous soyez satisfaits? Gunnar fils de Lambi dit:
Nous ne serons contents que quand tous ces frres, les fils de Njal,
auront t tus. Flosi dit: Je vous fais une promesse, fils de Sigfus:
c'est de ne pas me sparer de vous qu'un des deux partis n'ait t
cras par l'autre. Et maintenant je veux savoir s'il est quelqu'un ici
qui ne veuille pas nous aider dans cette entreprise. Mais tous dirent
qu'ils voulaient marcher avec lui. Venez donc tous avec moi, dit Flosi,
et jurez qu'aucun de vous ne nous abandonnera. Ils vinrent tous 
Flosi, et lui prtrent serment. Et maintenant, dit Flosi, nous allons
nous donner la main, et faire un pacte: c'est que celui-l aura forfait
ses biens et sa vie, qui se retirera de l'entreprise avant que nous
l'ayons mene  bonne fin.

Voici les nom des chefs qui taient avec Flosi: Kol, fils de Thorstein
Breidmagi et neveu de Hal de Sida; Hroald, fils d'ssur de Breida;
ssur, fils d'nund Tskubak, Thorstein le beau, fils de Geirleif, Glum,
fils d'Hildir le vieux, Modolf, fils de Ketil, Thorir, fils de Thord
Illugi de Mrtunga, les parents de Flosi Kolbein et Egil, Ketil, fils de
Sigfus, et Mrd, son frre, Thorkel et Lambi, Grani, fils de Gunnar,
Gunnar, fils de Lambi, et Sigurd son frre, Ingjald de Kelda, Hroar,
fils d'Hamund.

Flosi dit aux fils de Sigfus: Prenez maintenant pour chef celui qui
vous semblera le meilleur; car il faut qu'il y en ait un qui commande
dans cette entreprise. Ketil de Mrk rpondit: Si le choix ne tient
qu' nous autres frres, nous aurons vite fait de choisir, et c'est toi
que nous mettrons  notre tte. Il y a bien des raisons pour cela: tu es
un homme de noble race et un grand chef, hardi et sage. Nous pensons que
tu verras mieux que personne ce qu'il y a  faire dans une telle
entreprise.--Il faut bien, dit Flosi, que je vous accorde votre
demande. Je vais donc vous dire tout de suite comment nous nous y
prendrons. Voici mon avis: que chacun quitte le ting et retourne chez
lui, et veille  son domaine tout l't, tant qu'on n'aura pas fait les
foins. Moi aussi je vais rentrer chez moi, et j'y passerai l't. Le
dimanche qui tombera huit semaines avant l'hiver, je me ferai chanter
une messe, aprs quoi je monterai  cheval et je m'en irai dans l'ouest,
en passant par Lomagnupssand. Chacun de nous aura deux chevaux. Je n'en
veux pas d'autres avec moi que ceux qui ont jur ici; nous serons assez,
si nous nous tenons bien. Je chevaucherai tout le dimanche et la nuit
d'aprs; et le second jour de la semaine j'arriverai  Trihyrningshals
vers le milieu de la soire. Il faudra que vous soyez tous l, vous qui
avez prt serment; mais s'il manque quelqu'un de ceux qui ont promis
d'tre  l'entreprise, il perdra la vie, si c'est en notre pouvoir.

Comment pourra-t-il se faire, dit Ketil, que tu partes de chez toi le
dimanche, et arrives le second jour de la semaine  Trihyrningshals?
Flosi rpondit: Je partirai de Skaptartunga, et je passerai, venant du
Nord, devant le Jkul d'Eyjafell. De l je descendrai dans le Godaland;
et j'arriverai, en chevauchant dur. Je vais maintenant vous dire tout
mon plan: quand nous serons rassembls, nous marcherons, la troupe tout
entire, sur Bergthorshval; nous attaquerons les fils de Njal par le fer
et par le feu, et nous ne nous sparerons pas, que tous ne soient morts.
Tenez notre projet secret, car il y va de notre vie. Et maintenant,
montons  cheval, et retournons chez nous. Et ils rentrrent tous dans
leurs huttes. Flosi fit seller ses chevaux et partit sans attendre
personne. Il n'avait pas voulu voir Hal son beau-pre, car il savait
bien que Hal blmerait toute violente entreprise.

Njal quitta le ting et retourna chez lui avec ses fils, et ils restrent
tous chez eux pendant l't. Njal demanda  Kari son gendre s'il n'avait
pas envie de s'en aller dans l'est,  son domaine de Dyrholm. Je n'irai
pas dans l'est, rpondit Kari; je veux qu'un mme sort nous frappe, moi
et tes fils. Njal le remercia et dit qu'il attendait cela de lui.

Il y avait toujours  Bergthorshval prs de trente hommes prts 
combattre, les serviteurs compris.

Il arriva un jour que Hrodny, fille d'Hskuld, et mre d'Hskuld, fils
de Njal, vint  Kelda. Ingjald son frre lui fit bon accueil. Elle ne
lui rendit pas son salut, et le pria de venir avec elle dehors. Ingjald
fit comme elle voulait, et tous deux sortirent ensemble du domaine.
Alors elle le prit par la main, et ils s'assirent  terre. Est-ce vrai,
dit Hrodny, que tu as jur un serment d'aller attaquer Njal, et de le
tuer, lui et ses fils? Il rpondit: C'est vrai.--Tu es un grand
misrable, dit-elle, toi que Njal a sauv trois fois, quand tu n'tais
qu'un proscrit, traqu dans les bois.--Mais j'en suis l maintenant,
dit Ingjald, qu'il y va de ma vie si je ne le fais pas.--Non pas,
dit-elle, tu vivras, et tu seras un brave homme si tu refuses de tromper
celui  qui tu dois plus qu' personne.

Alors elle tira de son sein un bonnet de lin tout sanglant et perc de
trous: Ce bonnet, dit-elle, couvrait la tte de ton neveu Hskuld, fils
de Njal, quand ils l'ont tu. Il me semble que c'est mal fait  toi de
donner ton aide  ceux qui ont  rpondre de sa mort.--Il se peut, dit
Ingjald, que je n'aille pas attaquer Njal, quoiqu'il arrive. Mais je
sais bien qu'ils s'en vengeront sur moi.--Tu pourrais, dit Hrodny,
tre d'un grand secours  Njal et  ses fils en leur disant tout ce qui
a t tram contre eux.--Cela, dit Ingjald, je ne le ferai pas; car je
mriterais d'tre montr au doigt par chacun, si je disais ce qui m'a
t confi. Ce sera agir en brave, au contraire, que de me retirer de
cette entreprise, quand je sais que je dois m'attendre  leur vengeance.
Dis  Njal et  ses fils qu'ils prennent garde  eux tout cet t (ce
sera toujours un bon conseil), et qu'ils aient beaucoup de monde.

Elle s'en alla donc  Bergthorshval et rpta  Njal tout ce qu'ils
avaient dit. Njal la remercia et dit qu'elle avait bien fait: car,
dit-il, 'aurait t plus mal fait  lui qu' tout autre, de venir
m'attaquer. Elle retourna chez elle. Et Njal dit la chose  ses fils.

Il y avait une vieille  Bergthorshval, qui s'appelait Sun. Elle tait
fort avise et voyait dans l'avenir. Elle tait arrive  un ge trs
avanc; et les fils de Njal l'appelaient radoteuse parce qu'elle parlait
beaucoup. Mais il arrivait souvent comme elle avait dit.

Un jour, elle prit un bton  la main et s'en alla derrire la maison,
vers un tas de foin qui tait l. Elle se mit  frapper le foin de son
bton, le maudissant et le chargeant d'imprcations. Skarphjedin tait
l qui riait. Il lui demanda ce qu'elle avait contre ce foin. Ce foin
servira, dit la vieille,  allumer l'incendie qui fera prir Njal mon
matre et Bergthora ma bienfaitrice. Jetez-le dans l'eau, ou brlez-le
au plus vite.--Nous ne ferons pas cela, dit Skarphjedin; si pareille
chose doit arriver, on trouvera bien de quoi allumer le feu, quand ce
foin ne serait pas l. La vieille radota tout l't de ce foin qu'il
fallait brler, mais on n'en fit rien.




CXXV


Au domaine de Reykja, dans le Skeid, demeurait Runolf fils de Thorstein,
Son fils s'appelait Hildiglum.

La nuit du dimanche qui tombe douze semaines avant l'hiver, Hildiglum
tait sorti de la maison. Il entendit un grand bruit, et il lui sembla
que le ciel et la terre en tremblaient. Il regarda du ct de l'ouest et
crut voir un cercle de feu, et dans ce cercle un homme sur un cheval
blanc. Il s'approchait au galop et il avait  la main un tison ardent.
Il passa si prs qu'Hildiglum put le voir distinctement. Il tait noir
comme de La poix. Il chantait d'une voix clatante:

Je monte un cheval couvert de givre,  la crinire de glace. Il apporte
la ruine. Ses jambes sont de feu, son coeur est de venin. Tel ce brandon
que j'agite, telle court la vengeance de Flosi.

Alors Hildiglum vit l'homme lancer son tison sur les montagnes qui sont
 l'est, et il lui sembla qu'il s'levait des montagnes une flamme si
grande qu'il ne pouvait la regarder. L'homme continua sa route vers
l'est et disparut dans le feu.

Hildiglum rentra, se mit au lit, et fut longtemps sans connaissance.
Quand il eut reprit ses sens, il se rappela tout ce qui s'tait pass,
et le dit  son pre. Son pre l'engagea  le dire  Hjalti fils de
Skeggi. Il alla trouver Hjalti, et lui dit la chose. C'est la
chevauche des fantmes que tu as vue, dit Hjalti; et c'est toujours
signe d'vnements graves.




CXXVI


Quand on fut  deux mois de l'hiver, Flosi se tint prt  quitter le
pays de l'est, et il appela  lui tous ceux qui lui avaient promis leur
aide. Chacun d'eux avait deux chevaux et de bonnes armes. Ils vinrent
tous  Svinafell et y passrent la nuit. Le dimanche, de grand matin,
Flosi fit clbrer le service divin, aprs quoi il se mit  table. Il
dit  ses serviteurs ce que chacun d'eux aurait  faire pendant qu'il
serait au loin. Puis il monta  cheval.

Flosi et les siens s'en allrent vers l'ouest, suivant le rivage. Il dit
 ses hommes de ne pas aller trop vite d'abord, car on arriverait
toujours; et de s'arrter tous si l'un d'eux voulait se reposer. Ils
s'avancrent vers l'ouest jusqu' Skogahverfi, et vinrent  Kirkjub.
Flosi dit  ses hommes d'entrer tous avec lui dans l'glise, pour prier.
Ils le firent. Aprs quoi ils remontrent  cheval et commencrent 
gravir la montagne jusqu'au lac des poissons. L ils prirent  l'ouest
des lacs et traversrent la plaine laissant  leur gauche les glaciers
de l'Eyjafjll. De l ils descendirent dans le Godaland, et furent
bientt sur le Markarfljot. Le second jour de la semaine vers l'heure de
none, ils arrivrent  Thrihyrningshals, o ils se reposrent jusqu'au
soir. L tous les autres les rejoignirent, sauf Ingjald de Kelda. Les
fils de Sigfus le blmaient grandement. Mais Flosi leur dit de ne pas
mal parler d'Ingjald tant qu'il n'tait pas l: Nous lui ferons,
dit-il, payer cela plus tard.




CXXVII


Il nous faut reparler maintenant de Bergthorshval. Grim et Helgi s'en
allrent  Hola (c'est l qu'on levait leurs enfants) et dirent  leur
pre qu'ils ne rentreraient pas le soir. Ils passrent tout le jour 
Hola. Il y vint de pauvres femmes qui disaient arriver de loin. Les deux
frres leur demandrent des nouvelles. Elles dirent qu'elles n'avaient
point de nouvelles  donner: mais nous pouvons conter pourtant,
ajoutrent-elles, quelque chose de singulier. Ils demandrent ce que
c'tait et les prirent de n'en rien cacher. Nous arrivions,
dirent-elles, dans le Fljotshlid, quand nous avons vu chevaucher devant
nous tous les fils de Sigfus, arms jusqu'aux dents. Ils allaient droit
sur Thrihyrningshals, et ils taient quinze avec leur troupe. Nous avons
vu aussi Grani, fils de Gunnar, et Gunnar, fils de Lambi. Ils taient
cinq avec leurs gens et ils suivaient le mme chemin. On peut dire en
vrit que tout est en l'air dans ce pays.

Helgi, fils de Njal, dit: Il faut que Flosi soit venu de l'est, et tous
les autres allaient sans doute  sa rencontre. Nous devrions, Grim, tre
l o est Skarphjedin. Grim dit qu'ainsi fallait-il faire, et ils
retournrent  Bergthorshval.

Ce soir-l, Bergthora dit  ses serviteurs: Vous allez choisir
vous-mmes votre repas du soir: que chacun prenne ce qu'il aime le
mieux; car c'est la dernire fois que je servirai le souper  mes
serviteurs.-- Dieu ne plaise  dirent-ils.--C'est la vrit
pourtant, rpondit-elle, et je pourrais en dire davantage si je voulais.
Je vais vous donner un signe, c'est que Grim et Helgi vont revenir ce
soir avant que vous n'ayez fini votre repas. Si cela arrive il se
passera plus de choses encore que je n'ai dit. Et elle mit les viandes
sur la table.

Voil qui est trange, dit Njal. Je regarde autour de moi dans la
salle, et il me semble que je vois les murailles renverses, et la table
et les viandes toutes couvertes de sang. Ils furent tous saisis d'une
grande terreur, hormis Skarphjedin. Il conjura les hommes de ne pas
s'effrayer et de ne pas s'exposer  la rise des autres par une
contenance indigne d'eux: Il nous convient plus qu' personne, dit-il,
de nous conduire en braves. Et c'est bien l ce qu'on attend de nous.

Avant qu'on et t les tables, Grim et Helgi arrivrent, et grand fut
l'moi des gens  cette vue. Njal demanda ce qui les ramenait si vite.
Ils contrent ce qu'ils avaient appris. Njal dit que personne n'irait se
mettre au lit, et qu'on se tiendrait sur ses gardes.




CXXVIII


Il faut revenir  Flosi. Il dit  ses gens: Le moment est venu d'aller
 Bergthorshval: il faut y arriver avant l'heure du souper. Et ils se
mirent en route. Il y avait une valle au pied de la colline; ils y
entrrent, attachrent leurs chevaux, et y attendirent jusqu' ce que la
soire ft fort avance. Maintenant, dit Flosi, marchons sur le
domaine; allons en troupe serre, et lentement; et voyons  quoi ils
vont se dcider.

Njal tait dehors, avec ses fils et Kari, et tous ses serviteurs; ils
taient rangs devant l'entre, et cela faisait prs de trente hommes.
Flosi s'arrta et dit: Voyons quel parti ils vont prendre; s'ils
restent dehors, je crois que nous n'en viendrons jamais  bout.--Nous
avons donc manqu notre voyage, dit Grani, fils de Gunnar, si nous
n'osons pas les attaquer.--Non pas, dit Flosi, nous les attaquerons
quand mme ils resteraient dehors, mais nous y perdrons tant de monde
qu'on ne pourra dire o est le vainqueur.

Njal dit  ses hommes: Pouvez-vous voir combien ils sont?--Ils sont
beaucoup de monde, et de vaillantes gens, dit Skarphjedin; et pourtant
ils se sont arrts; ils pensent qu'ils auront du mal  venir  bout de
nous.--Ils n'en viendront pas  bout, dit Njal; et je veux que nous
rentrions tous. C'est  grand-peine qu'ils ont vaincu Gunnar 
Hlidarenda, quoiqu'il ft seul contre eux. La maison est solide, comme
tait la sienne, et ils n'arriveront pas  s'en emparer.--C'est un
mauvais parti  prendre, dit Skarphjedin; les chefs qui ont attaqu
Gunnar taient des hommes de grand coeur, qui auraient abandonn
l'entreprise plutt que de le brler dans sa maison. Mais ceux-ci vont
sans tarder nous attaquer par le feu, s'ils ne peuvent pas autrement;
car tous les moyens leur seront bons pour nous dtruire. Ils pensent,
avec raison, que leur mort est certaine si nous leur chappons. Pour
moi, je n'ai nulle envie de me laisser brler comme un renard dans son
trou.--Il en est donc, dit Njal,  prsent comme toujours; mes fils me
donnent des conseils et n'ont nul gard pour moi. Quand vous tiez plus
jeunes, vous ne faisiez pas cela, et vos affaires allaient
mieux.--Faisons, dit Helgi, ce que veut notre pre. Nous nous en
trouverons bien.--Je n'en suis pas sr, dit Skarphjedin, car le voil
vou  la mort. Mais je ferai volontiers ce plaisir  mon pre, de me
laisser brler avec lui; car je ne crains pas de mourir. Puis il dit 
Kari: Tenons-nous bien, mon frre, et que nul ne puisse nous
sparer.--C'est ce que je veux aussi, dit Kari; et pourtant s'il en
doit tre autrement il en sera autrement et nous n'y pourrons
rien.--Alors venge-nous, dit Skarphjedin, et nous te vengerons, si
c'est nous qui te survivons. Kari promit qu'ainsi ferait-il. Alors ils
rentrrent tous, et se rangrent dans l'embrasure de la porte.

Maintenant qu'ils sont rentrs, dit Flosi, ce sont des hommes morts. Il
faut nous approcher au plus vite, nous ranger en troupe serre devant la
porte et prendre garde que personne ne s'chappe, soit Kari soit
quelqu'un des fils de Njal; car ce serait notre mort. Ils s'avancrent
donc, Flosi et ses gens, et entourrent la maison, de peur qu'il n'y et
quelque porte de derrire. Flosi se mit devant avec les siens.

Hroald fils d'ssur, courut  Skarphjedin et pointa sa lance sur lui.
Skarphjedin, d'un coup de sa hache, spara le fer de la hampe. Puis il
leva sa hache une seconde fois. Elle entra dans le bouclier et le brisa
en morceaux, pendant que le coin frappait Hroald au visage. Il tomba 
la renverse, et mourut sur le coup. Il n'a pas eu de chance avec toi,
Skarphjedin, dit Kari; tu es le plus vaillant de nous tous.--Je n'en
sais rien dit Skarphjedin; et il riait en montrant ses dents. Kari,
Grim et Helgi donnaient de grands coups de lance et blessaient beaucoup
de monde. Flosi et ses gens n'arrivaient  rien.

Voici que nous avons fait de grandes pertes, dit Flosi. Beaucoup de nos
hommes sont blesss, et on nous a tu celui que nous aurions le moins
voulu perdre. Il est clair maintenant que nous n'en viendrons jamais 
bout par les armes. Il y en a plus d'un ici qui n'est plus aussi brave
qu'il semblait l'tre quand il nous pressait si fort. Et je parle
surtout de Grani, fils de Gunnar, et de Gunnar, fils de Lambi, qui se
donnaient pour les plus enrags. Mais il s'agit maintenant de prendre un
autre parti. Nous avons le choix entre deux choses (ni l'une ni l'autre
n'est bonne): ou bien laissons-l l'entreprise, et c'est notre mort; ou
bien mettons le feu  la maison et brlons-les, et c'est un grand crime
dont nous rpondrons devant Dieu, nous qui sommes aussi des chrtiens.
Et pourtant nous n'avons plus que cela  faire.




CXXIX


Ils allumrent donc du feu, et firent un grand bcher devant la porte.
Vous faites du feu, compagnons? dit Skarphjedin. Allez-vous faire
cuire quelque chose?--Oui, dit Grani, fils de Gunnar, et tu n'auras
pas besoin d'un four mieux chauff que celui-l.--C'est ainsi que tu
me rcompenses d'avoir veng ton pre, dit Skarphjedin; tu es bien homme
 faire cela, toi qui n'as d'gards que pour ceux qui n'ont rien fait
pour toi. Alors les femmes jetrent du petit lait sur le feu, et
l'teignirent. D'autres apportrent de l'eau.

Kol fils de Thorstein dit  Flosi: Il me vient une ide. J'ai vu un
grenier au dessus de la salle, sous les solives du toit. C'est l qu'il
faut mettre le feu, nous l'allumerons avec ce foin qui est en tas devant
la maison.

Ils prirent donc le foin, et mirent le feu au grenier. Ceux qui taient
dans la maison ne s'en aperurent que quand toute la salle fut claire
par les flammes. Alors les femmes commencrent  se lamenter. Njal leur
dit: Faites bonne contenance, et ne dites pas de ces paroles effrayes;
c'est une courte bourrasque, et de longtemps nous n'en verrons une
semblable. Sachez aussi que Dieu est misricordieux, et qu'il ne nous
laissera pas brler deux fois, et dans ce monde et dans l'autre. Par
ces paroles et d'autres encore il cherchait  les rconforter.

Et voici que la maison tout entire se mit  flamber. Njal vint  la
porte et dit: Flosi est-il assez prs pour entendre mes paroles? Flosi
dit que oui. Veux-tu, dit Njal, faire la paix avec mes fils, ou bien
laisser sortir quelques-uns des ntres? Flosi rpondit: Je ne veux pas
faire de paix avec tes fils; voici que notre querelle va tre finie, et
je ne partirai pas d'ici que tous ne soient morts. Mais je laisserai
sortir les femmes, les enfants, et les serviteurs.

Njal rentra et dit aux gens: Que tous ceux-l sortent, qui en ont la
permission. Sors, Thorhalla fille d'Asgrim, et les autres sortiront avec
toi. Thorhalla dit: Nous allons nous sparer, Helgi et moi, d'une
autre manire que je ne pensais tout  l'heure. Mais je vais presser mon
pre et mes frres, pour qu'ils vengent cette tuerie qui se fait
ici.--Que Dieu te protge, dit Njal, car tu es une bonne femme. Elle
partit donc, et beaucoup de monde avec elle.

Astrid de Djuparbakka dit  Helgi, fils de Njal: Sors avec moi: je vais
jeter sur tes paules un manteau de femme, et j'envelopperai ta tte
d'un voile. Il refusa d'abord, mais elle le priait tant qu'il finit par
faire comme elle voulait. Astrid mit un voile sur la tte d'Helgi, et
Thorhild, femme de Skarphjedin, le couvrit d'un manteau: il sortit au
milieu d'elles. Thorgerd, fille de Njal, sortit aussi, et Helga sa soeur,
et bien d'autres.

Comme Helgi sortait, Flosi dit: Voici une grande femme, aux larges
paules, qui s'en va l-bas. Emparez-vous d'elle et tenez-la bien. Ds
que Helgi eut entendu ces paroles, il jeta son manteau. Il avait gard
par dessous son pe  la main; il en frappa l'homme qui s'approchait et
atteignit son bouclier, le coup trancha la pointe du bouclier, et la
jambe de l'homme. Alors Flosi s'approcha, il leva sa hache sur la tte
de Helgi, et l'abattit d'un coup.

Flosi vint prs de la porte, et dit qu'il voulait parler  Njal, et
aussi  Bergthora. Ils s'approchrent. Flosi dit: Je viens, Njal,
t'offrir de sortir; tu n'as pas mrit d'tre brl dans ta maison.
Njal rpondit: Je ne sortirai pas; je suis vieux, et je ne pourrais
venger mes fils; et je ne veux pas vivre dans la honte. Alors Flosi dit
 Bergthora: Sors, toi, femme; car pour rien au monde je ne veux te
brler. Bergthora rpondit: J'ai t marie jeune  Njal, et je lui ai
promis que je partagerais avec lui heur et malheur. Et ils rentrrent
tous les deux.

Qu'allons-nous faire maintenant? dit Bergthora. Allons  notre lit,
dit Njal et couchons-nous. Il y a longtemps que j'ai envie de me
reposer. Bergthora dit au petit Thord, fils de Kari: On va te mener
dehors, il ne faut pas que tu brles ici.--Tu m'as promis, grand'mre,
rpondit l'enfant, que nous ne nous sparerions jamais, tant que je
serais chez toi. J'aime bien mieux mourir avec toi et Njal que de vous
survivre  tous deux. Elle porta donc l'enfant sur le lit. Njal dit 
son intendant: Viens voir o nous nous couchons, et comment je dispose
toute chose autour de nous; car je ne bougerai pas, quelque tourment que
me causent la fume ou la chaleur. Tu sauras donc o il faut chercher
nos os. Et l'autre dit qu'ainsi ferait-il. On avait tu un boeuf, et la
peau tait l. Njal lui dit de l'tendre sur eux, et il promit de le
faire. Alors Njal et Bergthora se couchrent dans le lit et mirent le
petit garon entre eux. Ils firent le signe de la croix sur eux et sur
lui, et recommandrent leurs mes  Dieu, et ce furent les dernires
paroles qu'on entendit d'eux. L'intendant prit la peau, l'tendit sur
eux, et sortit.

Ketil de Mrk vint  sa rencontre et le tira dehors. Il s'informa de
Njal, son beau-pre, et l'intendant lui dit tout ce qui s'tait pass.
Voici de grands malheurs qui fondent sur nous, dit Ketil; et cela fait
bien des calamits  la fois.

Skarphjedin avait vu que son pre allait se coucher, et comment toutes
choses s'taient passes. Voici notre pre qui va se mettre au lit de
bonne heure, dit-il; il fallait s'y attendre, car il est vieux.

Il tombait des tisons enflamms. Skarphjedin, Kari et Grim les
ramassaient comme ils tombaient, et les lanaient sur ceux du dehors; et
cela dura un moment. Alors les autres leur lancrent des javelots. Mais
ils les arrtaient au vol, et les leur renvoyaient. Flosi dit  ses gens
de cesser: Nos armes, dit-il, ne mous servirons de rien contre eux.
Vous pouvez bien attendre que le feu en soit venu  bout.

Les grosses poutres commenaient  tomber du toit. Maintenant, dit
Skarphjedin, mon pre doit tre mort. Je ne l'ai entendu ni tousser ni
gmir. Et ils s'en allrent au bout de la salle. Il y avait l une
poutre qui s'tait effondre. Elle tait toute brle au milieu. Kari
dit  Skarphjedin: Saute dehors par l, et je sauterai aprs toi. De
cette faon nous pourrons tous deux nous chapper; car toute la fume
vient de ce ct Skarphjedin rpondit: C'est toi qui sauteras le
premier; je serai sur tes talons.--Ce n'est pas sage, dit Kari; moi,
je pourrai bien m'chapper d'un autre ct, si je n'y parviens pas
ici.--Et moi je ne veux pas, dit Skarphjedin; saute le premier, je te
suis.--C'est le devoir de tout homme dit Kari, de sauver sa vie quand
il le peut; et c'est ce que je vais faire. Voici que nous nous sparons
pour ne plus nous revoir; car si je saute dehors, je ne rentrerai certes
pas dans le feu pour t'y retrouver. Que chacun donc suive son
chemin.--Je me rjouis de penser, mon frre, dit Skarphjedin, que si
tu chappes tu me vengeras. Alors Kari prit  la main une solive
enflamme et se mit  courir vers la poutre qui brlait. Il lana son
tison du haut du mur, au milieu de ceux qui taient dehors. Ils se
sauvrent tous. Les vtements de Kari et ses cheveux taient tout en
flammes. Il sauta du haut du mur, et s'loigna en courant le long de la
fume. Un de ceux, qui taient le plus prs demanda: Est-ce qu'il ne
vient pas de sauter un homme du haut du mur?--Non pas, dit un autre,
c'est Skarphjedin qui nous a lanc un brandon. Et ils ne s'en
inquitrent pas davantage.

Kari courut jusqu' un ruisseau, o il se jeta, pour teindre le feu qui
l'entourait. Puis il reprit sa course dans la fume, et vint  un foss
o il se reposa. On l'appelle depuis lors le foss de Kari.




CXXX


Il faut revenir  Skarphjedin. Il sauta sur la poutre tout de suite
aprs Kari; mais quand il vint  l'endroit o elle tait le plus brle,
elle s'croula sous lui. Il tomba sur ses pieds et essaya d'escalader la
muraille; et voici qu'un pan du mur tomba sur lui, et le rejeta au
dedans. Je vois bien  prsent o j'en suis dit Skarphjedin. Et il
s'avana le long de la muraille. Gunnar, fils de Lambi, grimpe sur la
muraille et voit Skarphjedin. Voil que tu pleures, Skarphjedin?
dit-il.--Non pas, dit Skarphjedin; mais les yeux me font mal, c'est la
vrit. Et toi, tu ris,  ce que je vois?--Oui certes, dit Gunnar, et
je n'avais pas ri encore depuis que tu tuas Thrain au
Markarfljot.--Voici un cadeau, dit Skarphjedin, qui t'en fera
souvenir. Il prit dans sa poche une grosse dent qu'il avait arrache 
Thrain, et la jeta  Gunnar. La dent lui entra dans l'oeil, qui vint
pendre sur sa joue. Gunnar tomba du haut du mur.

Skarphjedin s'approcha de son frre Grim. Ils se mirent  pitiner sur
le feu, en se tenant par la main. Quand ils furent au milieu de la
salle, Grim tomba  terre, mort.

Alors Skarphjedin s'en alla vers le bout de la maison.  ce moment il y
eut un grand fracas, et tout le toit s'effondra. Skarphjedin fut pris
entre les dcombres et le mur du pignon. Et il ne pouvait plus bouger de
l.

Flosi et ses gens restrent devant l'incendie jusqu'au matin. Et voici
venir vers eux un homme  cheval. Flosi lui demanda son nom. Il
s'appelait Geirmund et dit qu'il tait parent des fils de Sigfus. Vous
avez fait l de grandes choses dit-il. On les appellera grandes, et
mauvaises aussi, dit Flosi. Mais il n'y a plus rien  y faire
maintenant.--Combien y en a-t-il de morts? dit Geirmund. Flosi
rpondit: Njal et Bergthora sont morts, et tous leurs fils, et Thord
fils de Kari, et Kari fils de Slmund, et Thord l'affranchi. Mais il
peut y en avoir d'autres encore que nous ne savons pas. Geirmund dit:
Il y en a un que tu nommes parmi les morts, et  qui j'ai parl ce
matin.--Qui donc? dit Flosi. Kari fils de Slmund, dit Geirmund.
Nous l'avons rencontr, moi et mon voisin Bard, et Bard lui a donn son
cheval. Ses cheveux et ses vtements taient tout brls.--Avait-il
des armes? demanda Flosi. Il avait son pe Fjrsvafni, dit Geirmund,
et la lame tait toute bleue d'un ct. La voil ramollie, lui
avons-nous dit, moi et Bard. Il a rpondu qu'il la tremperait pour la
durcir dans le sang des fils de Sigfus et des autres qui ont mis le feu
avec eux.--Qu'a-t-il dit de Skarphjedin? demanda Flosi. Il a dit,
rpondit Geirmund, que lui et Grim taient en vie quand ils s'taient
spars, mais qu' prsent ils devaient tre morts.

--Tu nous as cont l une nouvelle, dit Flosi, qui ne nous promet ni
paix ni repos; car celui qui nous a chapp est l'homme qui approchait
le plus, en toutes choses, de Gunnar de Hlidarenda. Souvenez-vous de mes
paroles, fils de Sigfus, et vous aussi, tous les autres: il y aura de
telles reprsailles  cet incendie, que plus d'un y laissera sa tte, et
d'autres tous leurs biens. Je doute qu'aucun de vous, fils de Sigfus,
ose rester dans son domaine. Je vous offre donc  tous de venir chez
moi, dans l'est, pour qu'un mme sort nous frappe tous ensemble. Ils le
remercirent de son offre, et dirent qu'ils l'acceptaient, Modolf fils
de Ketil chanta:

Un seul rejeton vit encore, de la maison de Njal. Tout le reste a t
brl. Les vaillants fils de Sigfus ont accompli ce haut fait. La flamme
est monte jusqu'au toit. La lueur de l'incendie a clair la maison.
Voici veng sur le fils de Gollnir le meurtre du brave Hskuld.

Vantons-nous d'autre chose, dit Flosi, que d'avoir brl Njal; car ce
n'est pas un honneur pour nous. Et il s'en alla vers le mur du pignon
avec Glum fils d'Hildir, et quelques autres.

Glum dit: Skarphjedin est-il mort  prsent? Les autres dirent qu'il
devait l'tre depuis longtemps. Par moments la flamme reprenait, et par
moments s'teignait tout  fait.

Et voici qu'ils entendirent en bas, du fond de l'incendie, une voix qui
chantait:

Vous auriez pleur  chaudes larmes parmi le combat et le choc des
pes, si mes amis et moi, nous avions pu nous acqurir de la gloire et
marcher en avant, le tranchant de nos haches laissant des traces
sanglantes.

Est-ce Skarphjedin vivant ou mort qui chante ainsi? dit Grani, fils de
Gunnar. Peu nous importe dit Flosi. Cherchons les cadavres de
Skarphjedin, et des autres qui ont brl ici. dit Grani.--Non pas, dit
Flosi; il n'y a qu'un sot comme toi pour avoir une telle ide, au moment
o dans le pays on se rassemble contre nous. Tel qui est  son aise 
prsent aura bientt si grande peur qu'il ne saura o fuir. Voici mon
avis, c'est que nous partions tous au plus vite. Et Flosi s'en alla en
hte  l'endroit o taient les chevaux, et tous les autres avec lui.

Flosi dit  Geirmund: Ingjald est-il chez lui,  Kelda? Geirmund dit
qu'il croyait qu'il y tait. Cet homme, dit Flosi, a trahi son serment
envers nous et manqu  la foi jure. Et se tournant vers les fils de
Sigfus: Que voulez-vous, dit-il, que nous fassions  Ingjald?
Voulez-vous lui pardonner? Ou bien irons-nous l'attaquer et le tuer?
Ils dirent tous qu'il fallait l'attaquer et le tuer. Alors Flosi sauta
sur son cheval, les autres aussi, et ils se mirent en route.

Flosi marchait le premier. Il alla droit vers la Ranga, et remonta le
long de la rivire. Voici qu'il vit un homme qui chevauchait de l'autre
ct. Il reconnut Ingjald de Kelda. Flosi l'appela. Ingjald s'arrta et
s'approcha du bord de la rivire. Flosi lui dit: Tu as manqu  la
parole que tu nous avais donne et tu as forfait ta vie et tes biens.
Voici les fils de Sigfus qui voudraient bien te tuer, mais moi je sais
que tu t'es trouv en un grand embarras, et je te donnerai la vie, si tu
veux t'en remettre  mon jugement.--Avant de le faire, rpondit
Ingjald, il faut que j'aille trouver Kari. Quand aux fils de Sigfus, je
leur rpondrai que je n'ai pas plus peur d'eux qu'ils n'ont peur de
moi.--Attends donc, dit Flosi, si tu n'as pas peur; je vais t'envoyer
un message.--J'attends. dit Ingjald.

Thorstein fils de Kolbein, neveu de Flosi, marchait  ct de lui, et il
avait un javelot  la main. C'tait un des plus braves et des meilleurs
dans la troupe de Flosi. Flosi lui arracha son javelot et le lana 
Ingjald: le javelot l'atteignit au cte gauche, traversa le bouclier
au-dessous de la poigne et le fendit en deux, puis il entra dans la
jambe d'Ingjald au dessous du genou, et vint s'enfoncer dans le bois de
la selle. T'ai-je touch? dit Flosi. Tu m'as touch certes, dit
Ingjald; mais c'est une gratignure et non une blessure. Il arracha le
javelot, et dit  Flosi: Attends, toi, maintenant, si tu n'es pas un
lche. Et il lui renvoya le javelot  travers la rivire. Flosi le voit
venir droit sur lui. Il tire son cheval en arrire. Le javelot le manque
et passe devant sa poitrine. Il atteint Thorstein au milieu du corps; et
Thorstein tombe mort,  bas de son cheval. Ingjald s'enfuit au galop
vers les bois, et ils ne peuvent l'approcher.

Flosi dit  ses hommes: Nous avons fait l une grande perte, et nous
pouvons dire qu'aprs cela nous sommes des gens vous au malheur. Voici
mon avis: c'est que nous nous en allions au col de Trihyrning. De l
nous pouvons voir toutes les chevauches du district; car ils vont
rassembler autant de monde qu'ils pourront. Ils croiront sans doute que
nous aurons fait route vers l'Est et vers le Fljotshlid, en tournant le
dos au col de Trihyrning. De l, ils croiront encore que nous sommes
entrs dans la montagne, marchant toujours vers l'est, jusqu' notre
pays. C'est de ce ct que le gros de leurs forces ira nous poursuivre.
D'autres aussi nous chercheront plus bas dans l'est, du ct de
Seljalandsmula, quoiqu'ils doivent trouver moins probable que nous ayons
pris ce chemin. Mon avis est donc de monter sur la montagne de
Trihyrning, et d'y rester jusqu' ce que le soleil se soit couch trois
fois.

Ils montrent donc sur la montagne, et entrrent dans un vallon qu'on a
appel depuis le vallon de Flosi. De l ils pouvaient voir toutes les
alles et venues du pays.




CXXXI


Il faut revenir  Kari. Il sortit du foss o il s'tait repos, et
marcha devant lui jusqu' l'endroit o il rencontra Bard. Et ils se
parlrent de la manire que Geirmund avait dite. De l Kari s'en vint 
cheval trouver Mrd fils de Valgard et lui dit la nouvelle. Mrd s'en
lamenta beaucoup. Kari dit que de vaillants hommes avaient autre chose 
faire que de pleurer sur les morts; et il le pria de rassembler du
monde, et de venir le trouver  Holtsvad.

Aprs cela, Kari s'en alla dans la valle de la Thjorsa, chez Hjalti
fils de Skeggi. Comme il chevauchait le long de la Thjorsa, il vit un
homme qui le suivait  bride abattue. Kari attendit l'homme, et vit que
c'tait Ingjald de Kelda. Il vit aussi qu'il avait une jambe toute
couverte de sang. Kari demanda  Ingjald qui l'avait bless. Ingjald le
lui dit. O vous tes vous rencontrs? dit Kari. Sur la Ranga, dit
Ingjald, et il m'a lanc son javelot  travers la rivire.--Ne lui
as-tu rien rendu? dit Kari. J'ai renvoy le javelot, dit Ingjald, et
ils ont dit qu'il avait touch un homme, qui tait mort sur le
coup.--Sais-tu qui c'tait? dit Kari.--Il m'a paru ressembler 
Thorstein neveu de Flosi. dit Ingjald.--Puisses-tu avoir toujours
pareille chance dit Kari.

Ils s'en allrent tous deux ensemble chez Hjalti fils de Skeggi, et lui
dirent la nouvelle. Il dit qu'on avait fait l de mchante besogne, et
qu'il fallait se mettre sur l'heure  leur poursuite, et les tuer tous.
Il rassembla du monde, appelant aux armes tous les hommes du pays. Avec
cette troupe lui et Kari vinrent trouver Mrd fils de Valgard. Ils se
runirent  Holtsvad. Mrd y tait avant eux, avec une grosse troupe.
Ils se sparrent pour battre le pays. Les uns descendirent  l'est vers
Seljalandsmula, d'autres remontrent le Fljotshlid, d'autres passant par
le col de Trihyrning descendirent dans le Godaland. De l ils vinrent au
nord jusqu' Sand, et quelques-uns mmes poussrent jusqu'aux lacs des
poissons, o ils tournrent bride.

D'autres prirent plus bas dans l'est, et vinrent  Holt, o ils dirent
la nouvelle  Thorgeir. Ils lui demandrent si Flosi et les siens
n'avaient pas pass par l. Thorgeir rpondit: Je ne suis pas un grand
chef, mais il me semble que Flosi prendra un autre parti que de passer
ici sous mes yeux, quand il vient de tuer Njal, le frre de mon pre, et
ses fils, mes cousins. Vous n'avez rien de mieux  faire que de vous en
retourner; car vous avez cherch de droite et de gauche. Dites  Kari
qu'il vienne me trouver, et qu'il demeurera ici chez moi, s'il lui
plat. S'il ne veut pas venir dans ce pays de l'Est, je veillerai, s'il
veut bien,  son domaine de Dyrholm. Dites-lui aussi que je lui donnerai
toute l'aide que je pourrai, et que j'irai  l'Alting avec lui. Il sait,
je pense, que c'est  moi et  mes frres qu'appartient la vengeance,
comme aux plus proches parents. Nous porterons plainte, et nous
tcherons de faire en sorte qu'une sentence de proscription s'ensuive,
et mort d'hommes ensuite. Je ne vais pas avec vous maintenant, car je
sais que cela ne servirait de rien. Ils vont se tenir sur leurs gardes
autant que possible.

Ils s'en allrent et se retrouvrent tous  Hofi. C'est une honte pour
nous, se disaient-ils les uns aux autres, de ne pas les avoir trouvs.
Mais Mrd disait que non. Beaucoup taient d'avis qu'il fallait aller
dans le Fljotshlid, et s'emparer des biens de tous ceux qui avaient pris
part  la chose. On s'en remit l-dessus  l'avis de Mrd. Il dit que
c'tait le pire parti qu'on pt prendre. Ils demandrent pourquoi. Si
leurs domaines restent debout, dit-il, ils reviendront pour les voir, et
voir leurs femmes; et nous pourrons tomber sur eux, d'ici  quelque
temps. Et maintenant ne doutez pas que je ne sois fidle  Kari dans
tout ce qu'il entreprendra; car j'ai  me garder moi-mme. Et Hjalti
l'engagea  faire en sorte de tenir sa promesse.

Hjalti pria Kari de venir chez lui. Kari promit d'y aller sur l'heure.
Les autres lui redirent l'offre de Thorgeir. J'en profiterai plus tard,
dit-il, et j'augure bien de notre affaire, s'il y en a beaucoup comme
lui. Et l-dessus, la troupe se spara.

Flosi et ses gens avaient vu tout cela du haut de leur montagne.
Maintenant, dit Flosi, montons  cheval, et allons-nous en; c'est ce
que nous avons de mieux  faire  prsent. Les fils de Sigfus
demandrent s'ils ne feraient pas bien de s'en aller chez eux, pour
s'occuper de leurs domaines. Mrd a bien pens, dit Flosi, que vous
iriez voir vos femmes. Et je vois d'ici qu'il a donn le conseil de ne
pas toucher  vos domaines. Moi je suis d'avis qu'il ne faut pas nous
sparer, et que vous veniez tous avec moi dans le pays de l'est. Et ils
se rangrent tous  son avis.

Ils se mirent donc en route, passrent au nord du Jkul, et marchrent
sans s'arrter jusqu' Svinafell. Flosi envoya de suite chercher des
vivres, pour qu'on ne manqut de rien. Il ne parlait jamais de
l'expdition, mais il ne montrait pas la moindre crainte. Il resta chez
lui tout l'hiver, jusqu'aprs la fte de Jol.




CXXXII


Kari pria Hjalti de venir avec lui chercher le corps de Njal: car
chacun croira, dit-il,  ce que tu diras avoir vu. Hjalti dit qu'il
irait volontiers chercher le corps de Njal pour le porter  l'glise.
Ils partirent donc, et ils taient quinze hommes. Ils s'en allrent 
l'est, passant la Thjorsa; l ils rassemblrent encore du monde, si bien
qu'ils furent cent, en comptant les voisins de Njal.

Ils arrivrent  Bergthorshval au milieu du jour. Hjalti demanda  Kari
 quel endroit devait tre le corps de Njal. Kari le lui montra. Il y
eut beaucoup de cendre  ter. Par dessous ils trouvrent la peau, et
elle tait toute racornie par le feu. Ils l'trent, et dessous, Njal et
sa femme taient l tous deux, sans que le feu les et touchs. Tous
lourent Dieu, et furent d'avis que c'tait un grand prodige. On ta le
petit garon qui tait couch entre eux deux; de tout son corps il n'y
avait de brl qu'un doigt, qu'il avait sorti de dessous la peau. On
emporta Njal au dehors, puis Bergthora. Et tous s'approchrent pour voir
leurs cadavres.

Que vous semble de ces cadavres? dit Hjalti. Nous attendons ton
jugement rpondirent-ils. Je vais dire en vrit ce que je pense, dit
Hjalti. Le cadavre de Bergthora est tel qu'il fallait s'y attendre,
quoiqu'elle soit encore belle: mais le visage de Njal est si
resplendissant, que je n'ai jamais vu son pareil chez un homme mort. Et
ils dirent tous que c'tait vrai.

Alors ils se mirent  la recherche de Skarphjedin. Des serviteurs leur
montrrent l'endroit o Flosi et les siens avaient entendu chanter. 
cet endroit, le toit et le mur du pignon s'taient effondrs. C'est l
que Hjalti dit qu'il fallait creuser. Ils se mirent  l'ouvrage, et
trouvrent le corps de Skarphjedin. Il tait debout, appuy contre la
muraille. Ses jambes taient brles jusqu'aux genoux. Du reste de son
corps, rien n'avait t touch par le feu. Il s'tait mordu la lvre.
Ses yeux taient grands ouverts, et la flamme ne les avait pas gonfls.
Il avait enfonc sa hache dans la muraille, si avant qu'elle y tenait
jusqu'au milieu du tranchant; et elle s'tait trouve ainsi  l'abri du
feu. On retira la hache, Hjalti la prit et dit: Voici une arme rare; il
y en a peu qui pourraient la porter.--Je sais un homme qui le pourra
dit Kari.--Qui cela? dit Hjalti.--Thorgeir Skorargeir, dit Kari. Je
le tiens maintenant pour le meilleur de leur race.

Alors on ta  Skarphjedin ses vtements, que le feu n'avait pas brls.
Il avait mis ses mains en croix, la droite dessus. On trouva sur lui une
marque entre les paules, et une autre sur la poitrine, toutes deux en
forme de croix. Et les gens pensrent que c'tait lui qui s'tait fait
lui-mme ces brlures. Tous disaient qu'ils taient plus  l'aise qu'ils
n'auraient cru, prs de Skarphjedin mort; car pas un n'avait peur de
lui.

Ils cherchrent le corps de Grim, et le trouvrent au milieu de la
salle. En face de lui, au pied de la muraille de ct, on trouva Thord
l'affranchi; dans la chambre des fileuses, la vieille Sun, et trois
hommes. En tout, on trouva onze corps. On les porta  l'glise, puis
Hjalti s'en retourna et Kari avec lui.

Il vint une enflure  la jambe d'Ingjald. Il alla chez Hjalti, qui le
gurit, mais il boita depuis ce moment.

Kari alla  Tunga, trouver Asgrim fils d'Ellidagrim. Thorhalla y tait
dj, qui avait appris la nouvelle  son pre. Asgrim reut Kari  bras
ouverts, et le pria de passer tout l'hiver chez lui. Kari le promit.
Asgrim fit la mme offre  tous ceux qui avaient t  Bergthorsval.
L'offre est bonne, et j'accepte pour eux dit Kari. Et ils vinrent tous
chez Asgrim.

Quand Thorhal fils d'Asgrim sut que Njal, son pre nourricier, tait
mort, brl dans sa maison, il en fut si saisi que tout son corps enfla,
et un flot de sang lui sortit des oreilles, si violent qu'on ne pouvait
l'arrter. Enfin il tomba en faiblesse, et le sang s'arrta. Il se
releva bientt: Ce n'est pas me conduire en homme, dit-il, mais
j'espre me venger de ce qui vient de m'arriver, sur quelqu'un de ceux
qui ont brl Njal. Les autres lui dirent que personne ne lui en ferait
honte. Je ne m'inquite pas de ce qu'on dit fut sa rponse.

Asgrim demanda  Kari quelle aide on pouvait attendre de ceux du pays de
l'est. Kari dit que Mrd fils de Valgard, et Hjalti fils de Skeggi lui
donneraient autant de monde qu'ils pourraient, et aussi Thorgeir
Skorargeir, et tous ses frres. Asgrim dit que c'tait beaucoup. Et
quelle aide aurons-nous de toi? dit Kari.--La plus forte que je
pourrai, dit Asgrim; et j'y laisserai ma vie, s'il le faut.--Fais
ainsi, ce sera bien, dit Kari.--J'ai parl aussi, dit Asgrim,  Gissur
le blanc. Je lui ai demand son avis, et ce que nous avions 
faire.--Bien, dit Kari, et qu'a-t-il conseill? Asgrim rpondit: Il
a dit qu'il fallait nous tenir tranquilles jusqu'au printemps, qu'alors
il nous fallait aller dans l'est et commencer la procdure contre Flosi
pour le meurtre d'Helgi, prendre  tmoins les voisins les plus proches,
et citer Flosi devant le ting pour fait d'incendie, puis citer ces mmes
voisins  comparatre devant le tribunal. J'ai demand  Gissur, qui
avait  porter plainte pour le meurtre. Il a dit que c'tait  Mrd  le
faire, qu'il le trouve bon ou non: cela lui dplaira d'autant plus,
a-t-il dit, que jusqu'ici tout dans cette affaire a tourn mal pour lui.
Mais il faut que Kari se fche toutes les fois qu'il verra Mrd, et il
finira par l'y amener. Il aura du reste peur de moi. Voil ce qu'a dit
Gissur. Kari rpondit: Nous suivrons tes conseils tant que nous
pourrons, et c'est toi qui nous guideras.

Nous parlerons encore de Kari. Il ne pouvait pas dormir la nuit. Asgrim
s'veilla une fois, et entendit que Kari tait veill. Ne peux-tu donc
dormir la nuit? dit Asgrim. Et Kari chanta:

Le sommeil fuit mes yeux, car j'entends toujours la prire de ma femme;
depuis qu'ils ont brl, l'automne pass, la maison de Njal, sans cesse
je songe au mal qu'ils m'ont fait.

Il n'y avait personne dont Kari parlt si souvent que de Njal et de
Skarphjedin. Mais jamais il ne disait de mal de ses ennemis, jamais non
plus il ne faisait entendre de menaces contre eux.




CXXXIII


Voici ce qui arriva une nuit  Svinafell. Flosi s'agitait en dormant.
Glum fils d'Hildir, vint l'veiller et il fut longtemps avant d'y
arriver. Flosi dit: Va me chercher Ketil de Mrk. Ketil vint. Je vais
te conter mon rve dit Flosi. --Fais le, dit Ketil.--J'ai rv, dit
Flosi, que j'tais  Lomagnup. J'tais sorti, et je regardais en haut
vers le sommet de la montagne. Et la montagne s'ouvrit. Un homme en
sortit: il tait vtu de peau de chvre, et il avait une barre de fer 
la main. Il s'approchait en criant. C'taient mes hommes qu'il appelait,
d'abord les uns, puis les autres; et il les nommait par leur nom. Le
premier qu'il appela fut mon parent Grim le rouge, aprs lui vint Arni
fils de Kol. Et cela me parut trange. Ensuite, il appela Eyjolf fils de
Blverk, et Ljot, fils de Hal de Sida, et six autres. Puis il se tut
quelque temps. Aprs cela, il appela encore cinq des ntres, et parmi
eux, les fils de Sigfus, tes frres. Et puis encore cinq autres, et
parmi eux, Lambi, Modulf, et Glum. Aprs ceux-l, il en appela trois, et
en dernier lieu, Gunnar fils de Lambi, et Kol fils de Thorstein. Alors
il vint  moi. Je lui demandai s'il avait quelque nouvelle  me donner.
Et il me dit que oui. Je lui demandai son nom. Il dit qu'il se nommait
Jarngrim. Je lui demandai o il allait. Il dit qu'il allait  l'Alting.
Que feras-tu l? lui dis-je. Il rpondit: Je vais rcuser les
tmoins, aprs quoi je rcuserai les juges, pour laisser la place aux
combattants. Et il chanta:

Les serpents du combat vont accourir, la tte leve. On verra la terre
couverte de crnes. Les lames bleues feront retentir les plaines. Les
hommes marcheront dans une rose sanglante.

Il frappa la terre de sa barre de fer, et il se fit un grand fracas.
Alors il rentra dans la montagne. Mais moi, je fus saisi de frayeur. Et
maintenant dis-moi ce que tu penses de mon rve.--Je pense, dit Ketil,
que tous ceux qu'il a appels sont vous  la mort. Et mon avis est que
nous ne parlions de ce rve  personne, pour le moment. Flosi dit
qu'ainsi ferait-il.

Voici que l'hiver s'avance, et la fte de Jol est passe. Flosi dit 
ses hommes: Il faut nous en aller maintenant; car je ne pense pas qu'on
nous laisse longtemps tranquilles. Nous allons chercher de l'aide, et il
va arriver comme je vous le disais: il nous faudra tomber aux genoux de
bien des gens avant que cette affaire ait pris fin. 




CXXXIV


Ils se prparrent donc tous  partir. Flosi avait mis des pantalons
longs, car il voulait aller  pied. Il savait qu'alors il dplairait
moins aux autres de marcher eux-mmes.

Ils partirent, et vinrent d'abord  Knappavll; le jour suivant ils
allrent jusqu' la Breida, et de la Breida au Kalfafell, de l au
Bjarnanes sur le Hornafjord, de l au Stafafell, dans le pays de Lon, et
enfin  Thvatta, chez Hal de Sida. Flosi avait pour femme sa fille
Steinvr. Hal leur fit grand accueil. Flosi lui dit: Je viens te
demander, mon beau-pre, de venir, toi et tous tes hommes, au ting avec
moi. Hal rpondit: Voici qu'il est arriv comme dit le proverbe: La
main ne se rjouit pas longtemps du coup qu'elle a port. Tu en as plus
d'un dans ta troupe, qui  prsent baisse la tte, et qui poussait  la
pire des besognes quand il n'y avait encore rien de fait. Mais moi, je
te dois mon aide toutes les fois que cela me sera possible. Flosi dit:
Que me conseilles-tu de faire, au point o nous en sommes?--Il faut
que tu t'en ailles au Nord, rpondit Hal, jusqu'au Vapnafjord, et tu
demanderas du secours  tous les chefs du pays; tu auras besoin d'eux
tous avant la fin du ting.

Flosi resta l trois nuits. Quand il fut repos, il s'en alla du ct de
l'est,  Geitahellna, et de l au Berufjord. Ils y passrent la nuit. De
l ils prirent  l'est encore jusqu' Heydal dans le Breiddal. L
demeurait Halbjrn le fort. Il avait pour femme Odny fille de Srli fils
de Brodhelgi. Flosi trouva chez lui un bon accueil. Halbjrn fit
beaucoup de questions sur l'incendie. Et Flosi lui raconta tout par le
menu. Halbjrn demanda jusqu'o Flosi comptait aller dans le pays des
fjords du nord. Flosi dit qu'il irait jusqu'au Vapnafjord.

Flosi ta de sa ceinture une bourse pleine d'argent, et la donna 
Halbjrn. Halbjrn prit l'argent, tout en disant qu'il n'avait rien fait
pour recevoir des prsents de Flosi: et je voudrais savoir, dit-il, en
quelle manire je pourrai m'acquitter envers toi.--Je n'ai pas besoin
d'argent, dit Flosi; mais je veux que tu sois pour moi dans ma querelle.
Je n'ai aucun droit  te faire cette demande, car tu n'es ni mon parent
ni mon alli. Halbjrn rpondit: Je te promets d'aller au ting avec
toi, et de prendre parti pour toi dans ta querelle comme je ferais pour
mon frre. Flosi le remercia.

De l, ils allrent, par la plaine du Breiddal,  Hrafnkelstad. L
demeurait Hrafnkel fils de Thorir, fils de Hrafnkel, fils de Hrafn.
Flosi trouva chez lui un bon accueil, et il lui demanda de venir au ting
avec lui et de lui donner son aide. Hrafnkel s'en dfendit longtemps. 
la fin il promit que son fils Thorir irait au ting avec tous leurs
hommes, et qu'il serait du mme ct que les autres godis du district.
Flosi le remercia et partit pour Bersastad. L demeurait Holmstein fils
de Spakbersir. Il reut Flosi  merveille. Flosi lui demanda son aide.
Holmstein dit qu'il la lui devait depuis longtemps.

De l ils allrent  Valthjofstad. L demeurait Srli fils de Brodhelgi,
et frre de Bjorni fils de Brodhelgi. Il avait pour femme Thordis, fille
de Gudmund le puissant, de Mdruvll. Flosi et les siens trouvrent l
un bon accueil. Le lendemain au matin, Flosi fit sa demande  Srli de
venir au ting avec lui, et il lui offrit de l'argent. Je ne sais ce que
je ferai, dit Srli, tant que je ne saurai pas de quel ct sera Gudmund
le puissant, mon beau-pre; je veux tre avec lui, l o il sera
lui-mme.-- Je vois  ta rponse, dit Flosi, que c'est une femme qui
commande ici. Il se leva, et dit  ses gens de prendre leurs manteaux
et leurs armes. Ils partirent, et ils n'avaient pas trouv l de
secours.

Ils descendirent le Lagarfljot, et vinrent  travers la plaine, 
Njardvik. L demeuraient deux frres, Thorkel Fulspak et Thorvald. Ils
taient fils de Ketil Thrim, fils de Thidrand le sage, fils de Ketil
Thrim, fils de Thorir Thidrand. La mre de Thorkel Fulspak et de
Thorvald tait Yngvild fille de Thorkel Fulspak. Flosi trouva l un bon
accueil. Il conta son affaire aux deux frres, et leur demanda du
secours. Et ils refusrent jusqu' ce qu'il leur et donn trois marcs
d'argent  chacun. Alors ils promirent de l'aider.

Yngvild leur mre tait l, comme ils promirent d'aller au ting. Elle se
mit  pleurer. Pourquoi pleures-tu, mre? dit Thorkel. Elle rpondit:
J'ai rv que Thorvald ton frre avait une casaque rouge, et elle tait
si troite qu'il semblait qu'on l'et cousu dedans. Il avait aussi des
pantalons rouges, attachs par des lanires serres. J'avais de la
peine, en le voyant si mal  l'aise, mais je n'y pouvais rien. Ils se
mirent  rire, et dirent que c'taient l des sottises, et que son
bavardage ne les empcherait pas d'aller au ting. Flosi les remercia
fort et partit, s'en allant du ct du Vapnafjord.

Ils vinrent  Hof. L demeurait Bjorni fils de Brodhelgi, fils de
Thorgil, fils de Thorstein le blanc, fils d'lvir, fils d'Eyvald, fils
d'xnathorir. La mre de Bjorni tait Halla, fille de Lyting. La mre de
Brodhelgi tait Asvr fille de Thorir, fils de Graut Atli, fils de
Thorir Thidrand. Bjarni fils de Brodhelgi avait pour femme Rannveig
fille de Thorgeir, fils d'Eyrik de Goddal, fils de Geirmund, fils de
Hroald, fils d'Eyrik rdigskeggi. Bjarni reut Flosi  bras ouverts.
Flosi lui offrit de l'argent pour avoir son aide. Bjarni dit: Jamais je
n'ai vendu pour de l'argent ma vaillance et mon aide. Puisque tu en as
besoin, je te la donnerai par amiti. J'irai au ting avec toi, et je
prendrai ton parti, comme je ferais pour mon frre.--J'aurai donc une
grosse dette envers toi, dit Flosi; mais je n'attendais pas moins de ta
part.

De l, Flosi et les siens vinrent  Krossavik. L demeurait Thorkel fils
de Geitir. Thorkel tait grand ami de Flosi. Flosi lui fit sa demande.
C'est mon devoir, dit Thorkel, de te donner toute l'aide que je
pourrai, et de prendre parti pour toi dans ta querelle, jusqu'au bout.
Et au dpart il fit  Flosi de riches prsents.

Alors Flosi quitta le pays du Nord. Venant du Vapnafjord, il entra dans
le district du Fljotsdal, et fut l'hte de Holmstein fils de Spakbersir.
Flosi lui dit que tous avaient accueilli sa demande et promis de
l'aider, hormis Srli, fils de Brodhelgi. C'est que Srli est un homme
pacifique dit Holmstein; et il fit  Flosi de beaux prsents.

Flosi remonta le Fljotsdal; de l, passant la montagne, il vint au Sud
par les laves de l'xara et descendit dans le Svidinhornadal puis il
prit  l'ouest jusqu' l'Alptafjord. Et il ne s'arrta pas, qu'il ne fut
arriv  Thvatta, chez Hal, son beau-pre. Flosi y passa un demi-mois,
avec ses hommes,  se reposer. Il demanda  Hal ce qu'il lui conseillait
de faire, et s'il fallait changer ses projets. Mon avis est, rpondit
Hal, que tu restes chez toi, dans ton domaine, avec les fils de Sigfus:
ils enverront des gens pour prendre soin de leurs domaines. Allez donc
chez toi tout d'abord; et quand vous partirez pour le ting, chevauchez
tous ensemble, et ne dispersez pas votre monde. Sur la route, les fils
de Sigfus iront voir leurs femmes. Moi j'irai au ting avec mon fils Ljot
et tous nos hommes et je vous donnerai toute l'aide que je pourrai.
Flosi le remercia. Nul lui fit au dpart de riches prsents.

Flosi quitta donc Thvatta. Et il n'y a rien  conter de son voyage,
sinon qu'il arriva sans encombre  Svinafell. Il passa chez lui le reste
de l'hiver, et l't jusqu'au moment du ting.




CXXXV


Kari fils de Slmund et Thorhal fils d'Asgrim allrent un jour  Mosfell
trouver Gissur le blanc. Il les reut  bras ouverts, et ils restrent
chez lui longtemps. Une fois, comme ils parlaient, eux et Gissur, de
l'incendie et de la mort de Njal, il arriva  Gissur de dire que c'tait
un grand bonheur que Kari et chapp. Alors il vint un chant sur les
lvres de Kari:

C'est  regret que j'ai quitt, moi l'aiguiseur des pes qui fendent
les casques, la maison de Njal en flammes. L ont brl nombre de
vaillants hommes. coutez mes paroles, vous  qui je conte ma douleur.

Il est naturel, dit Gissur, que tu ne puisses pas l'oublier. Mais nous
n'en parlerons plus pour cette fois.

Kari dit qu'il avait envie de retourner chez lui. Gissur rpondit: Je
vais me montrer ton ami, et te donner un conseil. Ne retourne pas chez
toi, mais va t'en  l'est, au pied de l'Eyjafjll, trouver Thorgeir
Skorargeir, et Thorleif Krak. Il faut qu'ils quittent le pays de l'est
et qu'ils viennent avec toi; car c'est  eux qu'appartient la poursuite
dans cette affaire. Il faudra que Thorgrim le grand, leur frre, vienne
avec eux. Vous irez trouver Mrd fils de Valgard. Tu lui diras de ma
part qu'il ait  se charger de la poursuite contre Flosi pour le meurtre
d'Helgi, fils de Njal. Et s'il dit quoi que ce soit l-contre, tu feras
mine d'entrer en grande colre, et de lui planter ta hache dans la tte.
Tu lui parleras aussi de la colre que j'aurai s'il montre du mauvais
vouloir. Tu lui diras que j'enverrai chercher ma fille Thorkatla pour la
ramener chez moi. Cela, il ne pourra le souffrir, car il y tient comme 
la prunelle de ses yeux.

Kari le remercia de son conseil. Il ne lui parla pas de venir  son aide
avec ses gens; car il savait qu'en cela comme en toute chose Gissur se
montrerait son ami.

Kari partit donc, faisant route vers l'est; il passa la rivire et vint
dans le Fljotshlid. Marchant toujours  l'est, il traversa le
Markarfljot et vint  Seljalandsmula. Enfin ils furent  Holt, lui et
les siens. Thorgeir les reut avec de grandes marques d'amiti. Il leur
conta le voyage de Flosi, et tout le secours qu'on lui avait promis dans
le pays des fjords de l'est. Kari dit qu'il fallait s'attendre  le voir
chercher de l'aide, aprs tous les meurtres dont il avait  rpondre.
Plus leurs affaires vont bien, plus ils s'en repentiront dit Thorgeir.
Et Kari rpta  Thorgeir tout ce qu'avait dit Gissur.

Aprs cela ils quittrent le pays de l'est, et vinrent dans la plaine de
la Ranga chez Mrd fils de Valgard. Il les reut bien. Kari lui dit le
message de Gissur son beau-pre. Il fit des faons, et dit que c'tait
une plus grosse affaire de citer Flosi en justice, que dix autres. Il
arrive donc, dit Kari, comme Gissur pensait; il n'y a rien que de
mauvais  attendre de toi: tu es poltron et sans coeur. Mais tu auras ce
que tu mrites, et Thorkatla va retourner chez son pre. Thorkatla se
prpara sur l'heure, disant que depuis longtemps elle tait toute
dispose  se sparer de Mrd. Alors Mrd changea tout  coup de
sentiment et de langage. Il pria Kari de ne se point mettre en colre,
et promit de poursuivre Flosi. Kari lui dit: Voici que tu t'es charg
de la poursuite; fais en sorte de la mener  bien, sans crainte; car ta
vie en dpend. Mrd dit qu'il mettrait tous ses soins  bien mener
cette affaire, et  se conduire en vaillant homme.

Aprs cela, Mrd cita auprs de lui neuf hommes libres. Ils taient tous
les plus proches voisins du lieu du meurtre. Mrd prit Thorgeir par la
main, et fit approcher deux tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il, que
Thorgeir fils de Thorir me transmet son droit de poursuite contre Flosi
fils de Thord, pour le meurtre d'Helgi fils de Njal, et me met  sa
place dans toute la procdure qui s'ensuivra. Tu me transmets, Thorgeir,
ta cause pour la poursuivre ou pour faire la paix, avec les mmes droits
que si c'tait  moi, comme au plus proche, que la vengeance appartnt.
Tu me la transmets selon ta loi et je m'en charge selon la loi.

Une seconde fois, Mrd fit approcher des tmoins: Vous m'tes tmoins,
dit-il, que je dnonce comme qualifie par la loi l'attaque de Flosi,
fils de Thord, sur Helgi, fils de Njal, quand il lui a fait, soit  la
tte, soit  la poitrine, soit aux membres infrieurs, une blessure qui
s'est trouve tre une blessure mortelle, et au moyen de laquelle Helgi
a trouv la mort. Je dnonce cette attaque devant cinq tmoins (et il
les nomma tous les cinq); je la dnonce selon la loi; je la dnonce en
vertu de la dlgation de Thorgeir fils de Thorir.

Encore une fois, il fit approcher des tmoins: Vous m'tes tmoins
dit-il, que je dnonce la blessure que Flosi, fils de Thord, a faite 
Helgi, soit  la tte, soit  la poitrine, soit aux membres infrieurs,
blessure qui s'est trouve tre une blessure mortelle, et au moyen de
laquelle Helgi a reu la mort. Je la dnonce comme faite sur le lieu
mme o Flosi fils de Thord attaqua Helgi fils de Njal, attaque
qualifie par la loi. Je la dnonce devant cinq tmoins (et il les nomma
tous les cinq). Je la dnonce selon la loi. Je la dnonce en vertu de la
dlgation de Thorgeir fils de Thorir.

Encore une fois, Mrd fit avancer des tmoins: Vous m'tes tmoins,
dit-il, que je cite en tmoignage les neuf plus proches voisins du lieu
du meurtre (et il les nomma tous par leur nom), pour qu'ils
comparaissent  l'Alting, et qu'ils y fassent leur dclaration en
qualit de voisins au sujet de l'attaque, qualifie par la loi, que
Flosi fils de Thord a commise sur la personne d'Helgi fils de Njal, sur
le lieu mme o il lui a fait une blessure soit  la tte, soit  la
poitrine, soit aux membres infrieurs, blessure qui s'est trouve tre
mortelle, et au moyen de laquelle Helgi a trouv la mort. Je vous fais
sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige 
prononcer, que je rclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de
rigueur dans ces poursuites. Je vous fais cette sommation selon la loi,
de manire que vous puissiez m'entendre. Je vous fais sommation en vertu
de la dlgation de Thorgeir fils de Thorir.

Mrd fit avancer encore des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il, que
j'ai cit ces neuf hommes, tous proches voisins du lieu du meurtre, 
comparatre devant l'Alting, et  faire leur dclaration, en qualit de
voisins, au sujet de la blessure faite par Flosi fils de Thord  Helgi
fils de Njal,  la tte,  la poitrine, ou aux membre infrieurs,
blessure qui s'est trouve tre une blessure mortelle, et au moyen de
laquelle Helgi a reu la mort, sur le lieu mme o Flosi fils de Thord
attaqua Helgi fils de Njal, attaque qualifie par la loi. Je vous fais
sommation de n'oublier aucune des paroles que la loi vous oblige 
prononcer, que je rclamerai de vous devant le tribunal, et qui sont de
rigueur dans ces poursuites. Je vous fais sommation selon la loi. Je
vous fais sommation de manire que vous puissiez m'entendre. Je vous
fais sommation en vertu de la dlgation de Thorgeir fils de Thorir.

Alors Mrd dit: Voici que l'affaire est engage, comme vous l'avez
demand. Je te prie maintenant, Thorgeir Skorargeir, de venir me trouver
quand tu iras au ting. Nous ferons route tous deux ensemble avec nos
troupes runies, et nous nous tiendrons de notre mieux; mes hommes
seront prts ds le commencement du ting: et je vous serai fidle en
toute chose. Et ils furent contents de ce qu'il avait dit. Ils
s'engagrent par serment  ne pas se sparer les uns des autres, tant
que Kari ne l'aurait pas permis, et  mettre leur vie en jeu les uns
pour les autres. Ils se quittrent en grande amiti, et se donnrent
rendez-vous au ting.

Thorgeir s'en retourna dans l'est. Mais Kari prit  l'ouest, passa la
rivire, et vint  Tunga, chez Asgrim. Asgrim le reut  merveille. Kari
lui dit tous les conseils qu'avait donns Gissur le blanc, et le
commencement des poursuites. J'attendais cela de lui, dit Asgrim; je
savais qu'il se conduirait bien, et c'est ce qu'il a fait. Et il
demanda: Qu'as-tu appris de Flosi, et du pays de l'est? Kari rpondit:
Il est all dans l'est jusqu'au Vapnafjord; presque tous les chefs lui
ont promis leur aide, et viendront avec lui au ting. Il attend aussi du
secours de ceux du Reykardal, de Ljosvatn et de l'xfjord. Et ils en
parlrent encore longtemps.

Voici que le temps se passe, et on approche de l'Alting.

Thorhal, fils d'Asgrim prit grand mal  la jambe. Elle enfla si fort
au-dessus de la cheville qu'il ne pouvait plus marcher sans un bton.
Thorhal tait fort, et de haute taille, noir de cheveux et de visage,
prudent dans ses paroles, et pourtant d'humeur vive. Il fut le troisime
parmi les grands hommes de loi de l'Islande.

Voici le moment venu o les hommes s'en vont au ting. Asgrim dit  Kari:
Tu vas partir pour tre au ting ds le commencement, et tu dresseras
nos huttes: mon fils Thorhal ira avec toi; traite le bien, et prends
grand soin de lui, car il est infirme: mais nous aurons besoin de lui 
ce ting. Je vous donnerai vingt hommes pour vous accompagner. Et on fit
les prparatifs du dpart. Aprs quoi ils partirent pour le ting,
dressrent les huttes, et prparrent toutes choses.




CXXXVI


Flosi se mit en marche, quittant le pays de l'est, avec les cent hommes
qui taient  l'incendie. Ils chevauchrent sans s'arrter jusqu'au
Fljotshlid. L, les fils de Sigfus allrent voir leurs domaines, et ils
y passrent tout un jour. Le soir, ils s'en allrent  l'ouest, passant
la Thjorsa, et ils dormirent l cette nuit. Le lendemain de bonne heure
ils remontrent  cheval et reprirent leur route.

Flosi dit  ses hommes: Il nous faut aller  Tunga, chez Asgrim fils
d'Ellidagrim. Nous prendrons notre repas chez lui, et nous rabattrons
son orgueil. Et ils dirent que ce serait bien fait. Ils allrent donc,
et furent vite  Tunga. Asgrim tait dehors, et il avait quelques hommes
avec lui. Ils virent la troupe qui s'approchait. Les gens d'Asgrim
dirent: Ce doit tre Thorgeir Skorargeir.--Je ne crois pas, dit
Asgrim; ces gens l s'avancent avec des cris et des rires; mais des
parents de Njal, comme Thorgeir, ne riraient pas tant que l'incendie ne
sera pas veng. J'ai une autre ide: il se peut que cela vous semble
improbable, mais je crois que c'est Flosi et les autres qui ont brl
Njal, et j'imagine qu'ils viennent pour nous faire un affront. Il faut
que nous rentrions tous. Et ils firent comme il avait dit.

Asgrim fit balayer la maison, dit qu'on l'ornt de tentures, qu'on mt
des tables, et des viandes dessus. Il fit placer des siges le long des
bancs, par toute la salle.

Flosi entra dans l'enceinte. Il ordonna  ses hommes de mettre pied 
terre et d'entrer. Ils le firent. Flosi et ses gens arrivrent dans la
salle. Asgrim tait assis sur le banc du milieu. Flosi regarda les bancs
et les tables, et vit qu'il y avait l, tout prt, tout ce dont on avait
besoin. Asgrim dit  Flosi, sans le saluer: Les tables sont servies:
ceux qui ont faim peuvent manger. Flosi se mit  table et tous ses
hommes avec lui. Ils placrent leurs armes contre la muraille. Ceux qui
n'eurent pas de place sur les bancs s'assirent sur les siges devant les
tables. Mais quatre hommes arms se tenaient devant l'endroit o Flosi
tait assis, pendant qu'ils mangeaient tous. Asgrim se taisait tant que
dura le repas, mais son visage tait rouge comme du sang. Quand ils
eurent mang leur saoul, les femmes trent les tables; d'autres
apportrent de l'eau pour laver les mains. Flosi prenait tout son temps,
comme s'il et t chez lui.

Il y avait, contre le banc du milieu, une hache  fendre le bois. Asgrim
la prit  deux mains, et sautant sur le banc, en porta un coup  la tte
de Flosi. Glum fils d'Hildir avait vu ce qu'il allait faire. Il sauta
sur Asgrim, lui ta des mains la hache et la leva sur lui  son tour;
car Glum tait d'une grande force. Alors beaucoup d'autres accoururent,
voulant se jeter sur Asgrim. Mais Flosi dfendit que personne lui ft du
mal: Nous l'avons mis, dit-il,  trop rude preuve. Il n'a rien fait
que ce qu'il devait faire; et il a montr qu'il avait le coeur bien
plac. Puis il dit  Asgrim: Nous allons nous sparer sains et saufs,
mais nous nous retrouverons au ting, et l, nous viderons notre
querelle.--Oui, dit Asgrim, et j'espre qu'avant que le ting n'ait
pris fin, vous aurez appris  le prendre de moins haut. Flosi ne
rpondit rien. Ils sortirent, lui et ses hommes, remontrent  cheval,
et s'loignrent.

Ils chevauchrent sans s'arrter jusqu' Laugarvatn, o ils passrent la
nuit. Le lendemain ils allrent  Beitivll, o ils firent halte. L,
quantit de gens vinrent les rejoindre. Hal de Sida en tait, et tous
les autres des fjords de l'est. Flosi les accueillit avec beaucoup de
joie. Il leur conta son voyage et sa rencontre avec Asgrim. Beaucoup
approuvrent, et dirent que c'tait agir hardiment. Mais Hal dit: Je ne
suis pas du mme avis que vous; et il me semble que c'tait une ide peu
sense. Ils se souvenaient bien assez des offenses qu'on leur a faites,
sans qu'il ft besoin de les leur rappeler. Ceux-l n'ont que du mal 
attendre, qui excitent les autres si rudement. Et Hal laissait bien
voir qu'il trouvait qu'on tait all trop loin.

Ils partirent tous ensemble et marchrent sans s'arrter jusqu' la
plaine d'en haut. L ils mirent leur monde en bataille et descendirent
au ting. Flosi avait fait dresser d'avance les huttes de ceux de Byrgir;
les gens des fjords de l'est s'en allrent vers les leurs.




CXXXVII


Il nous faut parler maintenant de Thorgeir Skorargeir. Il partit du pays
de l'est avec une troupe nombreuse. Ses frres, Thorleif Krak et
Thorgrim le grand, taient avec lui. Ils chevauchrent sans s'arrter
jusqu' Hof, chez Mrd fils de Valgard; et ils attendirent l qu'il ft
prt  partir. Mrd avait rassembl tous les hommes en tat de porter
les armes, et il avait l'air d'un homme qui ne craint nulle chose. Ils
se mirent en route, et passant la rivire, vinrent dans le pays de
l'ouest. L on attendit Hjalti fils de Skeggi. Il n'y avait pas
longtemps qu'ils attendaient, quand il arriva. Ils l'accueillirent avec
joie et ils marchrent tous ensemble jusqu' Reykja, dans le district de
Biskupstunga. L ils attendirent Asgrim fils d'Ellidagrim. Il vint se
joindre  eux, et on fit route vers l'ouest, passant par la Bruara.

Asgrim leur dit ce qui s'tait pass entre lui et Flosi. J'espre, dit
Thorgeir, que nous pourrons prouver leur courage, avant que le ting
n'ait pris fin. Et ils continurent  marcher jusqu' Beitivll. L,
Gissur vint les joindre, avec beaucoup de monde. Et ils parlrent
longtemps tous ensemble.

Enfin ils arrivrent  la plaine d'en haut: l, ils mirent tout leur
monde en bataille, et descendirent ainsi vers le ting. Flosi et ses gens
coururent aux armes, et peu s'en fallut qu'on n'en vint  combattre.
Mais Asgrim et les siens ne s'y laissrent pas amener, et vinrent tout
droit  leurs huttes. Le jour se passa tranquillement, sans qu'ils
eussent affaire les uns aux autres. Il tait venu des chefs de tous les
pays, et de mmoire d'homme on n'avait vu un ting aussi nombreux.




CXXXVIII


Il y avait un homme nomm Eyjolf. Il tait fils de Blverk, fils
d'Eyjolf le rus, de l'Otradal, fils de Thord Gellir, fils d'Oleif
Feilar. La mre d'Eyjolf le rus tait Hrodny, fille de Skeggi, du
Midfjord, fils de Skinabjrn, fils de Skutadarskeggi.

Eyjolf fils de Blverk tait un homme de grande importance, et fort
instruit dans la loi. Il fut le troisime parmi les meilleurs hommes de
loi de l'Islande. C'tait l'homme le plus beau de visage qu'on pt voir.
Il tait grand et fort, et il avait tout ce qui fait les grands chefs,
mais il tait avare, comme tous ceux de sa famille.

Un jour, Flosi vint  la hutte de Bjarni fils de Brodhelgi. Bjarni le
reut  bras ouverts, et le fit asseoir  ct de lui. Ils parlrent de
bien des choses. Flosi dit  Bjarni: Que me conseilles-tu de faire 
prsent?--Il est difficile, rpondit Bjarni, de donner un conseil dans
une affaire comme la tienne; mais le mieux serait, il me semble, d'aller
demander du secours; car ils ont rassembl de grandes forces contre
vous. Je te demanderai aussi, Flosi, s'il y a parmi vos gens quelque
homme bien vers dans la loi; car vous avez le choix entre deux choses:
ou bien offrir la paix, ce qui serait, pour le mieux; ou bien dfendre
votre cause selon les lois, s'il y a des moyens de dfense, mais il
faudra de la hardiesse pour mener  bien ce parti. C'est, je crois, ce
qu'il vous faut faire, car vous avez commenc firement, et il ne vous
convient gure de vous rabaisser.

--Pour ce qui est d'hommes habiles dans la loi, rpondit Flosi, je te
dirai tout de suite que nous n'en avons point parmi les ntres, si ce
n'est Thorkel fils de Geitir, ton parent.--Nous n'avons pas  compter
sur lui, dit Bjarni. Il est vers dans la loi, c'est vrai, mais il est
d'une prudence telle qu'il ne servira de bouclier  personne. Il
combattra pour toi comme le meilleur de tes hommes, car il est vaillant.
Mais je te le dis, celui qui produira un moyen de dfense dans l'affaire
de l'incendie est un homme mort, et je ne me soucie pas que ce soit mon
parent Thorkel. Il faut donc que nous cherchions ailleurs.

Flosi dit qu'il ne savait en aucune faon quels taient les meilleurs
hommes de loi. Bjarni lui dit: Il y a un homme nomm Eyjolf, fils de
Blverk. C'est le meilleur homme de loi des districts des fjords de
l'ouest. Nous aurons  lui donner beaucoup d'argent, si nous voulons
l'avoir pour nous dans cette affaire. Mais il ne faut pas nous arrter 
cela. Il faudra aussi que nous allions en armes  toutes les sances du
tribunal, et que nous nous montrions aussi prudents que possible, en
sorte que nous n'en venions aux mains que si nous avons  nous dfendre.
Maintenant, je vais aller avec toi demander du secours; car je crois que
nous n'avons pas longtemps  rester tranquilles.

Alors il sortirent de la hutte, et allrent chez ceux de l'xfjord.
Bjarni parla  Lyting, et  Bling, et  Hroa fils d'Arnstein, et il eut
vite fait d'obtenir d'eux ce qu'il demandait. Ensuite, ils allrent
trouver Kol, fils de Vigaskuta, et Eyvind fils de Thorkel, fils d'Askel
le godi. Ils leur demandrent du secours, et les autres s'en dfendirent
longtemps.  la fin pourtant, ils acceptrent trois marcs d'argent, et
promirent d'tre avec Flosi dans son affaire.

Aprs cela, Flosi et Bjarni allrent aux huttes de ceux de Ljosvatn, et
l, ils s'arrtrent longtemps. Flosi leur demanda du secours. Mais ils
firent toutes sortes de difficults. Alors Flosi entra dans une grande
colre: Vous tes de mchantes gens, dit-il. L-bas, dans votre pays,
vous tes avides et injustes, et au ting vous refusez votre aide  ceux
qui vous la demandent. Vous en aurez honte et reproches  ce ting mme,
si vous ne vous souvenez plus des injures dont Skarphjedin vous a
couverts, vous autres gens de Ljosvatn. Aprs quoi, baissant la voix,
il leur offrit de l'argent pour avoir leur aide, et  force de belles
paroles, il leur fit promettre qu'ils la donneraient. Ils s'enhardirent
si bien qu'ils dirent que si Flosi en avait besoin, ils combattraient
avec lui.

Voil qui va bien, dit Bjarni  Flosi. Tu es un grand chef et un homme
hardi. Tu vas droit devant toi, et tu ne mnages personne.

Ils s'en allrent de l, et prirent  l'ouest, passant l'xara. Ils
vinrent  la hutte de ceux de Hlad. Il y avait beaucoup d'hommes dehors
devant la porte. L'un d'eux avait un manteau d'carlate sur les paules
et un bandeau d'or autour de la tte. Il tenait  la main une hache
incruste d'argent. Cela se trouve bien, dit Bjarni. Voil Eyjolf fils
de Blverk, si tu veux lui parler, Flosi. Ils allrent donc trouver
Eyjolf et le salurent. Eyjolf reconnut de suite Bjarni, et lui fit bon
accueil. Bjarni prit Eyjolf par la main, et le conduisit dans
l'Almannagja. Les hommes de Bjarni et ceux de Flosi marchaient derrire
eux. Les hommes d'Eyjolf taient aussi venus avec lui.

Bjarni les mena sur le bord d'en haut, et leur dit de rester l, et de
regarder autour d'eux. Lui et Flosi avec Eyjolf s'en allrent jusqu'
l'endroit, o le chemin commence  descendre le long du prcipice.
Voil un bon endroit pour s'asseoir, dit Flosi, et d'o on peut voir au
loin. Et ils s'assirent. Ils taient quatre en tout.

Bjarni dit  Eyjolf: Nous sommes venus te trouver, mon ami; parce que
nous avons grand besoin de ton aide en beaucoup de choses.--Il ne
manque pas de vaillants hommes au ting, rpondit Eyjolf; et vous n'aurez
pas de peine  trouver quelqu'un qui vous aide mieux que moi.--Non
pas, dit Bjarni. Sur beaucoup de points, tu n'as pas ici ton pareil.
D'abord tu es d'aussi bonne race que tous ceux qui descendent de Ragnar
Lodbrok. Ensuite tes anctres ont t souvent parties dans de grands
procs, soit au ting, soit l-bas dans les districts, et toujours ils
ont eu le dessus. Nous ne doutons pas que tu n'aies comme eux la
victoire dans les procs auxquels tu te mleras.--Tu parles bien,
Bjarni, dit Eyjolf; mais je ne sais pas ce que j'ai  faire dans tout
ceci. Alors Flosi dit: Voil trop de paroles pour en venir  ce que
nous avons en tte. Nous sommes venus te demander ton aide, Eyjolf; nous
te prions d'tre avec nous dans notre affaire, de venir avec nous devant
le tribunal, et de trouver des moyens de dfense, s'il y en a, de les
prsenter en notre lieu et place et de nous aider en toute circonstance
qui puisse se produire devant ce ting.

Alors Eyjolf sauta sur ses pieds, tout en colre: Je ne permets 
personne, dit-il, de se servir de moi comme d'un bouffon, et de me
mettre en avant, quand je n'en ai pas envie. Je vois bien  prsent o
vous vouliez en venir avec toutes vos belles paroles. Halbjrn le fort
le prit par la main et le fora  s'asseoir entre lui et Bjarni:
L'arbre ne tombe pas du premier coup, mon ami, lui dit-il; assieds-toi
prs de nous d'abord. Flosi ta de son bras un anneau d'or, et dit: Je
veux te donner cet anneau, Eyjolf, en retour de ton amiti et de ton
aide, et par l, je te montrerai que je ne me moque pas de toi. Tu feras
bien d'accepter cet anneau, car il n'y a nul homme ici au ting,  qui
j'aie fait jamais un prsent semblable. L'anneau tait si beau, si
large et si bien travaill, qu'il valait bien douze cents aunes de drap.
Halbjrn le passa au bras d'Eyjolf. Je crois, dit Eyjolf, que je vais
accepter cet anneau, puisque tu agis si bien avec moi. Tu peux compter
que je me chargerai de trouver des moyens de dfense, et de faire tout
ce qu'il faudra.-- Vous vous tes bien conduits tous les deux, dit
Bjarni; et nous voici, Halbjrn et moi, tout trouvs pour tre tmoins
qu'Eyjolf s'est charg de l'affaire.

Alors Eyjolf se leva, Flosi aussi, et ils se donnrent la main. Eyjolf
prit sur lui, des mains de Flosi, toute la conduite de la dfense, et de
tout nouveau procs qui pourrait rsulter des moyens prsents; car il
arrive souvent que la dfense dans une cause devient poursuite dans une
autre. Il se chargea de mme de toutes les preuves  prsenter dans
cette affaire, soit devant le tribunal de district, soit devant le
cinquime tribunal. Flosi lui dlgua ses droits selon la loi, et Eyjolf
les accepta selon la loi.

Alors Eyjolf dit  Flosi et  Bjarni: Voici que je me suis charg de
l'affaire, comme vous m'en aviez pri. Mais je veux que pour l'instant
vous teniez ceci cach. Si l'affaire vient devant le cinquime tribunal,
gardez-vous bien de dire que vous m'avez fait un prsent pour avoir mon
secours.

Alors Flosi se leva, et aussi Bjarni, et les autres. Flosi et Bjarni
retournrent chacun dans sa hutte. Mais Eyjolf vint  la hutte de Snorri
le godi, et il s'assit  ct de lui. Ils parlrent de bien des choses.
Snorri prit le bras d'Eyjolf, releva sa manche, et vit qu'il avait un
large anneau d'or. As-tu achet cet anneau, ou te l'a-t-on donn? dit
Snorri. Eyjolf ne trouvait rien  dire, et se taisait.--Je vois bien,
dit Snorri, que c'est un prsent qu'on t'a fait. Puisse cet anneau ne
pas te coter la vie. Eyjolf sauta de son sige et s'en alla, sans dire
un mot. En le voyant se lever en telle hte Snorri dit: Je crois
qu'avant que ce ting n'ait pris fin, tu sauras quel cadeau tu as accept
l. Et Eyjolf s'en retourna dans sa hutte.




CXXXIX


Il faut revenir  Asgrim fils d'Ellidagrim. Ils se runirent, lui et
Kari fils de Slmund, et aussi Gissur le blanc, et Hjalti fils de
Skeggi, et Thorgeir Skorargeir, et Mrd fils de Valgard. Asgrim prit la
parole: Nous n'avons pas besoin, dit-il, de nous parler  part, car il
n'y a ici que des hommes qui ont confiance les uns dans les autres. Je
vous demande maintenant si vous savez quelque chose des desseins de
Flosi. Car il faut, je crois, que nous aussi nous dcidions ce que nous
allons faire.

Gissur le blanc rpondit: Snorri le Godi m'a envoy dire que Flosi
avait reu des renforts nombreux des pays du Nord; et aussi qu'Eyjolf
fils de Blverk, son parent, avait accept de quelqu'un un anneau d'or,
et qu'il s'en cachait. Snorri dit qu' ce qu'il croit ils ont dcid
Eyjolf  prsenter des moyens de dfense dans leur affaire, et que
l'anneau lui a t donn pour cela. Ils furent tous d'avis qu'il devait
en tre ainsi.

Gissur reprit: Voici mon gendre Mrd fils de Valgard, qui s'est charg
de la partie de l'affaire la plus dangereuse, de l'avis de tous; la
poursuite contre Flosi. Je viens vous prier maintenant de vous partager
le reste; car il sera bientt temps de porter plainte au tertre de la
loi. Il faut aussi que nous allions chercher du secours.--C'est ce que
nous allons faire, dit Asgrim; mais nous te prierons de venir avec
nous. Gissur dit qu'il voulait bien.

Gissur choisit pour venir avec lui tous les hommes les plus sages de
leur troupe. Il y avait l Hjalti fils de Skeggi, Asgrim, et Kari, et
Thorgeir Skorargeir. Nous irons d'abord, dit Gissur, chez Skapti fils
de Thorod. Et ils allrent  la hutte de ceux d'lfus. Gissur le blanc
marchait le premier, puis Hjalti, puis Kari, puis Asgrim, puis Thorgeir
Skorargeir, puis ses frres. Ils entrrent dans la hutte. Skapti tait
assis sur le banc du milieu. Ds qu'il vit Gissur le blanc il se leva
pour venir  sa rencontre, lui souhaita la bienvenue,  lui et  tous
les autres, et le pria de s'asseoir prs de lui. Gissur le fit. Puis il
dit  Asgrim: Parle le premier, et demande son aide  Skapti;
j'ajouterai ce qui me semblera bon.

Asgrim dit: Nous sommes venus ici, Skapti, te demander aide et
secours. Skapti rpondit: Vous avez bien vu la dernire fois qu'on ne
venait pas  bout de moi, quand je n'ai pas voulu me charger de vos
embarras.--Cette fois c'est autre chose, dit Gissur. Il s'agit de
porter plainte pour la mort de Njal, et de Bergthora son pouse, qui ont
t brls dans leur maison, sans l'avoir mrit, et aussi pour la mort
des trois fils de Njal, et de maints autres braves hommes. Tu ne feras
jamais pareille chose, de refuser ton aide  des hommes qui te la
demandent, et qui sont tes parents et tes allis.

--Skarphjedin m'a dit un jour, rpondit Skapti, que j'avais enduit ma
tte de goudron, et que j'avais lev une bande de gazon pour me cacher
dessous. Il a dit aussi que j'avais si grande peur, que Thorolf fils de
Lopt, d'Eyra, m'avait cach sur son vaisseau, parmi ses sacs de farine,
et m'avait amen de la sorte en Islande; ce jour-l j'ai rsolu de ne
jamais porter plainte pour sa mort.--Il ne faut plus penser  ces
choses, dit Gissur, celui qui a dit cela est mort. Tu me donneras bien
ton aide,  moi, si tu ne veux pas le faire pour d'autres.--Ce n'est
pas ton affaire, rpondit Skapti; pourquoi as-tu t t'en mler?

Alors Gissur entra en grande colre et dit: Tu n'es pas comme ton pre;
bien qu'il ne fallt pas toujours se fier  lui, il tait du moins
toujours prt  porter secours  ceux qui avaient besoin de lui.--Nous
ne sommes pas du mme avis, vous et moi, dit Skapti. Vous croyez tous
deux avoir fait de grandes choses, toi Gissur en attaquant Gunnar de
Hlidarenda, et toi, Asgrim, en tuant Gauk, ton frre d'adoption. Asgrim
rpondit: Peu d'hommes disent le bien quand ils savent le mal, mais
chacun te dira que je n'ai tu Gauk que lorsque j'y ai t forc. On
peut t'excuser de ne pas nous venir en aide, mais non pas de nous dire
des injures. Je souhaite qu'avant la fin du ting, cette affaire tourne 
ta honte, et qu'il ne se trouve personne pour t'en tirer.

Alors Gissur et les siens se levrent tous et sortirent. Ils allrent 
la hutte de Snorri le Godi, et ils y entrrent. Il les reconnut tout de
suite, et se leva pour venir  leur rencontre. Il dit qu'ils taient
tous les bienvenus, et leur fit place pour s'asseoir prs de lui. Aprs
quoi ils demandrent quelles nouvelles on racontait. Asgrim dit 
Snorri: Nous sommes venus te demander ton aide, moi et mon parent
Gissur. Snorri rpondit: Tu parles comme il fallait s'y attendre; et
tu as raison de porter plainte pour le meurtre de parents tels que les
tiens. Nous avons reu de Njal plus d'un bon conseil, quoique peu de
gens s'en souviennent encore. Mais je ne sais pas de quelle sorte d'aide
vous avez le plus besoin.--Nous avons besoin, dit Asgrim, qu'on nous
mette en tat de nous battre ici mme au ting.--Il est vrai dit
Snorri, qu'il y a des chances pour cela. Je prvois que vous irez de
l'avant, hardiment, et qu'ils se dfendront de mme. Et aucun des deux
partis ne pourra obtenir justice. Vous ne pourrez souffrir cela, vous
les attaquerez, et vous n'aurez pas autre chose  faire; car ils vous
feraient honte de la mort de vos parents, si vous la laissiez sans
vengeance. Il tait facile de voir qu'il cherchait  les exciter.

Tu parles bien, Snorri dit Gissur le blanc, et quand on a besoin de
toi, tu te montres toujours le plus vaillant de tous.--Je voudrais
savoir, dit Asgrim, quelle aide tu nous donneras, si les choses se
passent comme tu dis.--Snorri rpondit: Je vous donnerai une preuve
d'amiti qui vous fera grand honneur. Mais je n'irai pas avec vous au
tribunal. Si vous devez vous battre au ting, ne les attaquez que si vous
n'avez avec vous que des gens rsolus; car vous aurez contre vous de
rudes champions. Si vous tes repousss, faites-vous amener de notre
ct; je tiendrai ma troupe ici, toute range en bataille, et je serai
prt  venir  votre secours. Si ce sont eux qui plient, j'ai ide
qu'ils courront vers l'Almannagja, pour s'y fortifier. S'ils y arrivent,
vous n'en viendrez jamais  bout. Je me charge donc de rassembler mes
gens devant, et de les empcher de s'y tablir. Mais nous ne les
poursuivrons pas s'ils s'enfuient le long de la rivire, soit vers le
Nord, soit vers le Sud. Quand vous aurez tu assez des leurs pour faire
face aux amendes  payer, sans y perdre vos dignits et votre droit de
rsider dans le pays, alors j'accourrai avec mes gens et je vous
sparerai. Mais il faut que vous cessiez le combat ds que je vous en
prierai, si j'ai fait de mon ct ce que je vous promets  prsent.
Gissur lui fit de grands remerciements, et dit qu'il avait bien parl,
et prvu toutes les difficults. L-dessus, ils sortirent.

O allons-nous maintenant? dit Gissur.  la hutte de ceux de
Mdruvll. dit Asgrim. Et ils y allrent.




CXL


Comme ils entraient dans la hutte, ils virent Gudmund le puissant,
assis, qui parlait avec Einar fils de Konal, son fils d'adoption. Einar
tait un homme sage. Asgrim et les autres s'avancrent vers Gudmund. Il
les accueillit bien, et fit faire place pour eux dans la hutte, de
manire que tous pussent s'asseoir. Alors on se demanda les nouvelles.
Asgrim dit: Je n'ai pas  murmurer tout bas ce que j'ai  te dire: nous
sommes venus ici pour te demander de nous prter secours,
hardiment.--Avez-vous dj vu d'autres chefs? demanda Gudmund. Ils
rpondirent qu'ils avaient t trouver Skapti fils de Thorod, et Snorri
le godi, et ils lui dirent en confidence comment l'un et l'autre
s'taient comports. Alors Gudmund dit: Il n'y a pas longtemps que je
vous ai fait des difficults, et ce jour-l je ne me suis pas conduit en
vaillant homme. Aujourd'hui je veux vous aider d'autant plus que j'ai
fait alors plus de rsistance. J'irai avec vous devant le tribunal, et
tous mes hommes avec moi. Je vous aiderai en toutes choses  ce ting; je
combattrai avec vous, s'il faut en venir l, et je mettrai ma vie en jeu
pour la vtre. Je veux aussi punir Skapti, en menant son fils Thorstein
Holmud, au combat avec nous; il n'osera pas faire autre chose que ce que
je veux, car il a pour femme ma fille Jodis, et Skapti sera forc
d'arriver pour nous sparer.

Ils lui firent de grands remerciements, et parlrent encore longtemps 
voix basse, de manire  n'tre entendus de personne. Gudmund les
engagea  ne plus aller trouver d'autres chefs, pour se mettre  leurs
pieds, disant que ce ne serait pas digne de vaillants hommes comme eux:
Nous tenterons l'aventure avec ce que nous avons de monde. Venez en
armes  toutes les audiences, mais pour l'instant, vitez d'engager le
combat. Alors ils sortirent tous, et retournrent  leurs huttes. Et
ceci ne fut su que de trs peu de gens. Le ting suivait son cours.




CXLI


Il arriva un jour que les hommes vinrent au tertre de la loi. Voici
comme taient placs les chefs: Asgrim fils d'Ellidagrim et Gissur le
blanc, Gudmund le puissant et Snorri le godi taient en haut, tout
contre le tertre, et ceux des fjords de l'est se tenaient en bas, Mrd
fils de Valgard tait  ct de Gissur le blanc, son beau-pre. Mrd
tait le plus beau parleur qu'il y et au monde. Gissur prit la parole,
et dit que Mrd allait porter plainte dans l'affaire de meurtre, et il
l'engagea  parler haut pour que tous pussent l'entendre.

Mrd prit des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il, que je dnonce
comme qualifie par la loi l'attaque de Flosi fils de Thord sur Helgi
fils de Njal, attaque commise sur le lieu mme o Flosi fils de Thord a
fait  Helgi une blessure soit  la tte, soit  la poitrine, soit aux
membres infrieurs, blessure qui s'est trouve tre mortelle, et au
moyen de laquelle Helgi a reu la mort. Je dis que pour cette action il
mrite d'tre proscrit, rduit  vivre dans les bois, qu'il doit tre
dfendu  tout homme de le nourrir, de le transporter, de l'aider en
nulle manire. Je dis que tous ses biens doivent tre confisqus, moiti
pour moi, moiti pour les juges du tribunal de district qui ont droit,
selon la loi, sur les biens saisis. Je porte plainte, pour ce meurtre,
devant le tribunal de district de qui ressort l'affaire, d'aprs la loi.
Je porte plainte selon la loi. Je porte plainte de manire  tre
entendu de tous, au tertre de la loi. Je cite Flosi fils de Thord en
justice cet t mme, et je demande que la peine de la proscription lui
soit applique dans son entier. Je porte plainte en vertu de la
dlgation de Thorgeir fils de Thorir.

Il se fit une grande rumeur au tertre de la loi, et tous disaient qu'il
avait bien parl, et comme il fallait.

Mrd prit la parole une seconde fois: Vous m'tes tmoins, dit-il, que
je porte plainte contre Flosi fils de Thord pour la blessure qu'il a
faite  Helgi fils de Njal, soit  la tte, soit  la poitrine, soit aux
membres infrieurs, blessure qui s'est trouve tre mortelle, et au
moyen de laquelle Helgi a reu la mort sur le lieu mme o Flosi fils de
Thord a commis sur Helgi fils de Njal une attaque qualifie par la loi.
Je dis, Flosi, que pour cette action tu dois tre proscrit, rduit 
vivre dans les bois, qu'il doit tre dfendu de te nourrir, de te
transporter, de t'aider en nulle manire. Je dis que tous tes biens
doivent tre confisqus, moiti pour moi, moiti pour les juges du
tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur les biens saisis.
Je porte plainte devant le tribunal de district de qui ressort
l'affaire, d'aprs la loi. Je porte plainte selon la loi. Je porte
plainte de manire  tre entendu de tous, au tertre de la loi. Je cite
Flosi fils de Thord en justice cet t mme, et je demande que la peine
de la proscription lui soit applique dans son entier. Je porte plainte
en vertu de la dlgation de Thorgeir fils de Thorir.

Alors Mrd s'assit. Flosi l'avait cout attentivement, mais il ne
disait pas un mot.

Thorgeir Skorargeir se leva  son tour et prit des tmoins: Vous m'tes
tmoins, dit-il, que je porte plainte contre Glum, fils d'Hildir, pour
avoir pris du feu, l'avoir attis, et port l'incendie au domaine de
Bergthorshval, o il a fait brler dans leur maison Njal fils de
Thorgeir et Bergthora, fille de Skarphjedin, et tous les autres hommes,
qui ont t brls avec eux. Je dis que pour cette action il doit tre
proscrit, rduit  vivre dans les bois, qu'on n'ait ni  le nourrir, ni
 le transporter, ni  l'aider en nulle manire. Je dis que tous ses
biens doivent tre confisqus, moiti pour moi, moiti pour les juges du
tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur les biens saisis.
Je porte plainte devant le tribunal de district de qui ressort
l'affaire, d'aprs la loi. Je porte plainte selon la loi. Je porte
plainte de manire  tre entendu de tous, au tertre de la loi. Je cite
Glum fils d'Hildir en justice, cet t mme, et je demande que la peine
de la proscription lui soit applique dans son entier.

Kari, fils de Slmund, porta plainte contre Kol fils de Thorstein,
Gunnar fils de Lambi, et Grani fils de Gunnar. Et les gens dirent qu'il
avait parl merveilleusement bien. Thorleif Krak porta plainte contre
tous les fils de Sigfus. Thorgrim le grand, son frre, porta plainte
contre Modolf fils de Ketil, Lambi fils de Sigurd, et Hroar fils
d'Hamund, frre de Leidolf le fort. Asgrim fils d'Ellidagrim porta
plainte contre Leidolf, Thorstein fils de Geirleif, Arni fils de Kol, et
Grim le rouge. Et ils parlrent bien, tous. Aprs cela, d'autres
portrent plainte dans d'autres affaires. Et il se passa ainsi une bonne
partie du jour. Puis, les hommes rentrrent dans leurs huttes.

Eyjolf fils de Blverk vint  la hutte de Flosi. Ils s'en allrent
derrire la hutte, du ct de l'est. Flosi dit  Eyjolf: Vois-tu
quelque moyen de dfense dans cette affaire?--Aucun dit Eyjolf. Que
me conseilles-tu? dit Flosi. Il est difficile de donner un conseil
l-dessus, dit Eyjolf; je vais pourtant te dire le mien. Il faut que tu
dposes ta dignit de godi, et que tu la transmettes  ton frre
Thorgeir. Et toi, fais-toi inscrire parmi ceux qui vont au ting avec
Askel le godi, fils de Thorketil, du Reykjardal, dans le pays du Nord.
S'ils n'arrivent pas  savoir cela, il se peut qu'ils y trouvent leur
perte; car ils porteront plainte contre toi devant le tribunal des
fjords de l'est quand il et fallu le faire devant le tribunal des
districts du Nord. Et il est probable qu'ils n'y feront pas attention.
Alors tu auras un recours contre eux devant le cinquime tribunal, s'ils
ont port plainte devant un autre tribunal que celui qu'il fallait. Et
nous pourrons reprendre l'affaire, mais nous ne ferons cela que comme
dernire ressource.

--Je crois, dit Flosi, que nous voici bien pays de notre anneau.--Je
n'en sais rien, dit Eyjolf, mais je veux vous conseiller si bien, que
les gens soient forcs de dire qu'on ne saurait mieux faire. Et
maintenant, envoie chercher Askel. Il faut aussi que Thorgeir vienne te
trouver tout de suite, et un homme avec lui.

Peu aprs, Thorgeir arriva, et Flosi lui transmit son sige de Godi.
Puis Askel vint  son tour. Flosi dclara qu'il se rangeait parmi ceux
qui le suivaient au ting. Ceci resta entre eux, et ne vint  la
connaissance de personne.




CXLII


Le temps se passe et on vient au moment o les affaires doivent tre
juges.

Des deux cts, ils firent leurs prparatifs et s'armrent. Ils avaient
mis les uns et les autres des marques de ralliement  leurs casques.

Thorhal, fils d'Asgrim, lui dit: Prenez garde d'aller trop vite, mon
pre, mais faites en toutes choses selon la loi. S'il survient quelque
difficult, faites-le moi savoir au plus vite, et je viendrai vous aider
de mes conseils. Asgrim et les siens le regardrent. Son visage tait
rouge comme du sang, et de grosses gouttes, comme de la grle, sortaient
de ses yeux. Il se fit apporter sa lance, que Skarphjedin lui avait
donne; c'tait le joyau le plus prcieux qu'on pt voir.

Comme ils s'en allaient, Asgrim dit: Mon fils Thorhal n'tait pas  son
aise quand nous l'avons laiss dans la hutte. Je ne sais ce qu'il mdite
de faire. Mais nous, allons trouver Mrd fils de Valgard, et ne pensons
plus  rien d'autre; car c'est plus grosse affaire de s'en prendre 
Flosi qu' personne.

Alors Asgrim envoya chercher Gissur le blanc, et Hjalti fils de Skeggi,
et Gudmund le puissant. Ils vinrent tous ensemble et s'en allrent sur
le champ au tribunal des fjords de l'Est. Ils se mirent au Sud du
tribunal. Flosi et tous ceux des fjords de l'Est prirent place au Nord.
Il y avait l aussi, avec Flosi, ceux du Reykdal, de l'xfjord et de
Ljosvatn. Il y avait aussi Eyjolf fils de Blverk. Flosi se pencha vers
Eyjolf et lui dit: Voil qui va bien, et je crois que les choses vont
se passer comme tu l'as dit.--N'en dis rien  personne, dit Eyjolf; il
nous faudra peut-tre employer ce moyen.

Mrd fils de Valgard prit des tmoins; puis il somma tous ceux qui
avaient  porter devant le tribunal des accusations entranant la
proscription, de tirer au sort,  qui porterait plainte le premier, qui
ensuite, qui en dernier lieu. Il dclara qu'il faisait cette sommation
selon la loi, devant le tribunal, de manire que les juges pussent
l'entendre. On tira au sort, et il fut dsign pour porter plainte le
premier.

Mrd fils de Valgard prit des tmoins une seconde fois. Vous m'tes
tmoins, dit-il, que je retire toutes les erreurs que je pourrais
commettre en prsentant cette affaire, en disant trop, ou mal. Je me
rserve le droit de rectifier mes paroles, jusqu' ce que j'aie prsent
ma plainte dans la forme lgale. Je vous prends  tmoins de ceci, pour
moi et pour tous ceux qui pourront avoir  rcuser votre tmoignage ou 
en profiter.

Mrd fils de Valgard prit encore des tmoins: Vous m'tes tmoins,
dit-il, que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre qui s'est charg
de sa dfense  sa place, d'entendre mon serment, et mon expos de
l'affaire, et aussi toutes les preuves que je me propose d'apporter
contre lui. Je lui fais cette sommation selon la loi, devant le
tribunal, et de manire que les juges puissent nous entendre de leur
sige au tribunal.

Mrd fils de Valgard parla encore: Vous m'tes tmoins, dit-il, que je
prte serment sur le livre, le serment prescrit par la loi, et que je
jure devant Dieu de poursuivre cette affaire en la manire la plus
vridique, la plus juste et la plus conforme  la loi, aussi longtemps
que je serai ml  cette affaire.

Aprs cela il dit encore: J'ai pris  tmoins Thorod, et aussi
Thorbjrn; je les ai pris  tmoins que j'ai port plainte pour
l'attaque, qualifie par la loi, commise par Flosi fils de Thord, sur le
lieu mme o Flosi fils de Thord a commis cette attaque, qualifie par
la loi, sur Helgi fils de Njal, quand Flosi fils de Thord a fait  Helgi
fils de Njal une blessure, soit  la tte, soit  la poitrine, soit aux
membres infrieurs, blessure qui s'est trouve tre mortelle, et au
moyen de laquelle Helgi a reu la mort. J'ai dit que pour cette cause il
mritait d'tre proscrit, rduit  vivre dans les bois, qu'on n'et ni 
le nourrir, ni  le transporter, ni  l'aider en nulle manire. J'ai dit
qu'il fallait que ses biens fussent confisqus, moiti pour moi, moiti
pour les juges du district qui ont droit, d'aprs la loi, sur les biens
saisis. J'ai port plainte devant le tribunal de district de qui ressort
l'affaire, selon la loi. J'ai port plainte selon la loi. J'ai port
plainte de manire que tous pussent m'entendre, au tertre de la loi.
J'ai cit Flosi fils de Thord en justice, cet t mme, et j'ai demand
que la peine de la proscription lui ft applique dans son entier. J'ai
port plainte en vertu de la dlgation de Thorgeir fils de Thorir. J'ai
port plainte dans les termes mmes que je viens d'employer maintenant
dans mon expos de l'affaire. Et ma poursuite en proscription, ainsi
engage, je la porte devant le tribunal des fjords de l'est,  la charge
de N... comme je l'ai dclar le jour o j'ai port plainte.

Mrd dit encore: J'ai pris  tmoin Thorod, et aussi Thorbjrn; je les
ai pris  tmoins que j'ai port plainte contre Flosi fils de Thord,
pour avoir fait  Helgi fils de Njal une blessure soit  la tte, soit 
la poitrine, soit aux membres infrieurs, blessure qui s'est trouve
tre mortelle et au moyen de laquelle Helgi a reu la mort, sur le lieu
mme o Flosi fils de Thord a commis sur Helgi, fils de Njal, une
attaque qualifie par la loi. J'ai dit que pour cette cause il mritait
d'tre proscrit, rduit  vivre dans les bois, qu'on n'et ni  le
nourrir, ni  le transporter, ni  l'aider en nulle manire. J'ai dit
qu'il fallait que ses biens fussent confisqus, moiti pour moi, moiti
pour les juges du tribunal de district qui ont droit, suivant la loi,
sur les biens saisis. J'ai port plainte devant le tribunal de district
de qui ressort l'affaire, selon la loi. J'ai port plainte selon la loi.
J'ai port plainte de manire que tous pussent m'entendre, au tertre de
la loi. J'ai cit Flosi fils de Thord, en justice, cet t mme, et j'ai
demand que la peine de la proscription lui ft applique dans son
entier. J'ai port plainte en vertu de la dlgation de Thorgeir fils de
Thorir. J'ai port plainte dans les termes mmes, que je viens
d'employer maintenant dans mon expos de l'affaire. Et ma poursuite en
proscription ainsi engage, je la porte devant le tribunal des fjords de
l'est,  la charge de N..., comme je l'ai dclar le jour o j'ai port
plainte.

Alors ceux que Mrd avait pris  tmoins quand il avait port plainte
s'avancrent devant le tribunal, et prirent la parole en cette manire:
l'un d'eux donna son tmoignage, et tous deux ensuite le confirmrent
d'une seule voix: Mrd a pris  tmoins, dit le premier, Thorod, et moi
qui m'appelle Thorbjrn, et il ajouta le nom de son pre, Mrd nous a
pris tous deux  tmoins qu'il portait plainte contre Flosi fils de
Thord, pour l'attaque, qualifie par la loi, commise par lui sur Helgi
fils de Njal, au lieu mme o Flosi fils de Thord a fait  Helgi fils de
Njal une blessure, soit  la tte, soit  la poitrine, soit aux membres
infrieurs, blessure qui s'est trouve tre mortelle, et au moyen de
laquelle Helgi a reu la mort. Il a dit que pour cette cause Flosi
mritait d'tre proscrit, rduit  vivre dans les bois, qu'on n'et ni 
le nourrir, ni  le transporter, ni  l'aider en nulle manire. Il a dit
qu'il fallait que tous ses biens fussent confisqus, moiti pour lui
Mrd, moiti pour les juges du tribunal de district qui ont droit,
suivant la loi, sur les biens saisis. Il a port plainte devant le
tribunal de district de qui ressort l'affaire, selon la loi. Il a port
plainte selon la loi. Il a port plainte de manire que tous pussent
l'entendre, au tertre de la loi. Il a cit Flosi, fils de Thord, en
justice, cet t mme, et il a demand que la peine de la proscription
lui ft applique dans son entier. Il a port plainte en vertu de la
dlgation de Thorgeir fils de Thorir. Il a port plainte dans les
termes mmes qu'il vient d'employer dans son expos de l'affaire et que
nous employons maintenant pour notre tmoignage. Voici que nous avons
dpos notre tmoignage, dans les formes, et tout d'une voix. Et ce
tmoignage, ainsi conu, nous le portons devant le tribunal des fjords
de l'est,  la charge de N... comme Mrd l'a dclar quand il a port
plainte.

Une seconde fois ils dposrent leur tmoignage devant le tribunal,
mettant la blessure la premire, et l'attaque en dernier lieu, et se
servant des mme paroles que la premire fois. Ils dirent qu'ils
dposaient leur tmoignage, ainsi conu, devant le tribunal des fjords
de l'Est, comme Mrd l'avait dclar quand il avait port plainte.

Alors, ceux que Mrd avait pris  tmoins quand Thorgeir lui avait remis
sa cause, s'avancrent devant le tribunal. L'un des deux pronona le
tmoignage, et tous deux ensemble le confirmrent tout d'une voix: Mrd
fils de Valgard et Thorgeir fils de Thorir, dirent-ils, nous ont pris 
tmoins que Thorgeir fils de Thorir avait remis aux mains de Mrd fils
de Valgard, sa cause et son droit de poursuite contre Flosi fils de
Thord, pour le meurtre d'Helgi fils de Njal. Il lui a remis sa cause de
manire  le mettre en son lieu et place dans toute la procdure qui
s'ensuivra. Il lui a remis sa cause pour la poursuivre ou pour faire la
paix avec les mmes droits que si c'tait  lui Mrd, comme au plus
proche, que la vengeance appartint. Thorgeir lui a remis sa cause selon
la loi, et Mrd s'en est charg selon la loi. Et ils dposrent leur
tmoignage ainsi conu devant le tribunal des fjords de l'Est,  la
charge de N... comme Thorgeir et Mrd les avaient mis en demeure de le
faire, en les prenant  tmoins.

On fit prter serment  tous les tmoins, avant de donner leur
tmoignage, et aux juges aussi.

Alors Mrd fils de Valgard prit des tmoins: Vous m'tes tmoins,
dit-il, que j'invite les neuf voisins du lieu du meurtre, que j'ai cits
 comparatre dans cette affaire, quand j'ai port plainte contre Flosi
fils de Thord,  prendre place  l'ouest sur le bord de la rivire, et 
se tenir prts  faire leur dclaration. Je leur fais sommation selon la
loi, devant le tribunal, et de manire que les juges puissent
m'entendre.

Encore une fois, Mrd fils de Valgard prit des tmoins: Vous m'tes
tmoins, dit-il, que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre qu'il
aurait charg de sa dfense en son lieu et place, d'avoir  reprocher la
dclaration de ces hommes que j'ai placs  l'ouest, sur le bord de la
rivire. Je lui fais sommation selon la loi, de manire que les juges
puissent m'entendre de leur sige au tribunal.

Mrd prit encore des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il, que voici
termine toute la procdure prparatoire  employer dans cette affaire:
le tribunal somm d'avoir  entendre mon serment, le serment prt, la
cause expose, les tmoins de la plainte produits, les tmoins de la
transmission des droits produits galement, les voisins du lieu du
meurtre invits  prendre place, Flosi somm d'avoir  reprocher leur
dclaration. Je prends ces hommes  tmoins de tous ces prliminaires
dj accomplis, et encore de ceci, que je ne veux pas tre rput avoir
abandonn la cause, si je quitte le tribunal pour apporter des preuves,
ou pour tout autre motif.

Alors Flosi et les siens allrent  l'endroit o les voisins du lieu du
meurtre taient assis. Flosi dit: Les fils de Sigfus doivent savoir si
ces voisins du lieu du meurtre, qui ont t cits ici, l'ont t
lgalement. Ketil de Mrk rpondit: Il y en a un parmi eux, qui a tenu
Mrd fils de Valgard sur les fonts du baptme; il y en a un autre qui
est son parent au troisime degr. Et ils comptrent les degrs de
parent, et confirmrent leur dire par serment. Eyjolf prit des tmoins,
et constata que la dclaration des voisins tait suspendue jusqu' ce
qu'on et fini de les reprocher. Il prit des tmoins une seconde fois:
Vous m'tes tmoins, dit-il, que je rcuse ces deux hommes, et les te
du nombre de ceux qui ont  faire la dclaration (et il les nomma par
leur nom, et le nom de leurs pres) pour cette cause, que l'un est
parent de Mrd au troisime degr, et l'autre son compre,  raison de
quoi la loi me permet de les rcuser. Vous tes, selon la loi,
incapables de prendre part  la dclaration; car vous voici rcuss par
un moyen lgal. Je vous rcuse donc, d'aprs la coutume de l'Alting et
la loi du pays. Je vous rcuse en vertu de la dlgation de Flosi, fils
de Thord.

Alors tout le peuple leva la voix, pour dire que la cause de Mrd tait
rduite  nant. Et tous taient d'avis que la dfense valait mieux que
l'accusation.

Asgrim dit  Mrd: Ils ne sont pas encore venus  bout de nous,
quoiqu'il leur semble qu'ils avancent vite. Envoyons dire ceci  Thorhal
mon fils, et sachons quel conseil il nous donnera.

On envoya  Thorhal un homme sr, qui lui dit par le menu o en tait
l'affaire, et comment Flosi pensait avoir rduit  nant la dclaration.
Thorhal dit: Je vais faire en sorte que la cause ne soit pas perdue
pour cela; dis-leur de ne pas en croire les autres, s'ils leur font des
chicanes; avec toute sa sagesse, Eyjolf s'est embrouill. Retourne l
bas au plus vite, dis  Mrd fils de Valgard de s'avancer devant le
tribunal, et de prendre des tmoins, comme quoi leur rcusation est
nulle, et il lui dit en grand dtail ce qu'il y avait  faire.

Le messager revint et leur dit les conseils de Thorhal. Alors Mrd fils
de Valgard s'avana devant le tribunal et prit des tmoins: Vous m'tes
tmoins, dit-il, que je dclare la rcusation d'Eyjolf fils de Blverk
nulle et de nul effet. Je me fonde sur ce qu'il a rcus ces hommes, non
pour leur parent avec le vritable plaignant, mais pour leur parent
avec celui qui s'est charg de la cause. Je prends ceux-ci  tmoins,
pour moi et pour ceux qui pourraient avoir besoin de leur tmoignage.
Puis il produisit le tmoignage devant le tribunal. Aprs cela il vint 
l'endroit o les voisins taient placs, et dit  ceux qui s'taient
levs de se rasseoir, dclarant qu'ils avaient t bien et dment
choisis.

Alors tous dirent que Thorhal avait fait de grandes choses. Et il leur
semblait  tous que la poursuite valait mieux que la dfense.

Flosi dit  Eyjolf: Penses-tu que ceci soit lgal?--Certes je le
pense, dit Eyjolf, et assurment nous nous tions tromps. Mais nous
allons leur donner un nouvel assaut. Et Eyjolf prit des tmoins: Vous
m'tes tmoins, dit-il, que je rcuse ces deux hommes du nombre de ceux
qui ont  faire la dclaration et il les nomma tous deux par leur nom
pour cette cause qu'ils sont habitants, mais non propritaires. Je vous
refuse  tous deux, le droit de prendre part  la dclaration, car vous
voici rcuss par un moyen lgal. Je vous rcuse donc, d'aprs la
coutume de l'Alting, et la loi du pays. Et Eyjolf dit  Flosi: Ou je
me trompe fort, ou ils n'arriveront pas  mettre ceci  nant .

Et tous dirent que la dfense valait mieux que l'accusation. Ils
louaient grandement Eyjolf, et disaient qu'il n'avait pas son pareil
pour sa connaissance de la loi.

Alors Mrd, fils de Valgard, et Asgrim fils d'Ellidagrim, envoyrent
dire  Thorhal ce qui s'tait pass. Quand Thorhal eut entendu cela, il
demanda si ces hommes avaient quelque bien. Le messager rpondit que
l'un deux, vivait de la vente de ses laitages, et possdait des vaches
et des moutons. L'autre, dit-il, possde le tiers des terres qu'il
cultive, et il se suffit  lui-mme. Lui et son bailleur ont un seul
foyer, et un seul berger pour tous deux. Thorhal dit: Il en sera comme
tout  l'heure, et ils se sont tromps encore cette fois. Je n'aurai pas
de peine  mettre ceci  nant, malgr tous les grands mots d'Eyjolf
pour nous dire que ceci est lgal. Et Thorhal dit au messager dans le
plus grand dtail ce qu'il y avait  faire.

Le messager revint, et dit  Mrd et  Asgrim ce qu'avait conseill
Thorhal. Mrd s'avana devant le tribunal et prit des tmoins: Vous
m'tes tmoins, dit-il, que je dclare la rcusation d'Eyjolf fils de
Blverk nulle et de nul effet. Je me fonde sur ce qu'il a rcus, du
nombre de ceux qui ont  faire la dclaration, des hommes qui en taient
lgalement. Tous deux ont droit d'en tre, celui qui possde trois cents
de terres, ou davantage, quoiqu'il n'ait pas de btail; et celui qui
lve du btail, quoiqu'il n'ait pas de terres  ferme. Et il produisit
le tmoignage devant le tribunal. Puis il vint  l'endroit o les
voisins taient placs. Il leur dit de se rasseoir, et qu'ils taient
bien et dment choisis pour faire la dclaration.

Alors il s'leva une grande clameur. Tous disaient que la cause de Flosi
et d'Eyjolf tait en mauvais point, et ils taient d'accord pour dire
que l'accusation valait mieux que la dfense.

Flosi dit  Eyjolf: Ceci est-il lgal? Eyjolf rpondit qu'il n'tait
pas assez habile pour en tre tout  fait sr. Ils envoyrent donc
quelqu'un  Skapti, l'homme de la loi, pour lui demander si c'tait
lgal. Il leur fit rpondre que c'tait bien selon la loi, quoique peu
de gens en eussent connaissance. Et cela fut redit  Flosi et  Eyjolf.

Alors Eyjolf fils de Blverk demanda aux fils de Sigfus ce qu'il en
tait des autres voisins cits. Ils dirent qu'il y en avait quatre cits
 tort car d'autres qui demeuraient plus prs qu'eux sont  l'heure
qu'il est dans leurs maisons. Alors Eyjolf prit des tmoins, et rcusa
les quatre hommes du nombre de ceux qui avaient  faire la dclaration,
disant qu'il les rcusait pour un motif lgal. Aprs quoi il dit aux
autres: Vous tes tenus de rendre justice aux deux parties. Il faut
donc que vous vous prsentiez devant le tribunal, quand on va vous
appeler, et que vous preniez des tmoins comme quoi vous vous trouvez
dans l'impossibilit de faire votre dclaration, n'tant plus que cinq,
quand vous devriez tre neuf. Et maintenant Thorhal est capable de mener
 bien tous les procs du monde, s'il trouve remde  ceci.

Flosi et Eyjolf avaient l'air de gens qui sont srs de leur affaire. Il
se fit une grande rumeur, et on disait que l'accusation de meurtre tait
rduite  nant, et que cette fois la dfense valait mieux que la
poursuite.

Asgrim dit  Mrd: Il n'est pas dit qu'ils aient raison de se vanter si
fort, tant que nous n'aurons pas fait savoir ceci  mon fils Thorhal.
Njal m'a dit qu'il avait si bien instruit Thorhal dans la loi, qu'il
serait le meilleur homme de loi de toute l'Islande, et qu'il le
prouverait un jour.

On envoya donc dire  Thorhal ce qui s'tait pass, et l'insolence de
Flosi et des siens, et le bruit qui courait que l'accusation de meurtre,
porte par Mrd et Asgrim, tait rduite  nant. Ils auront du
bonheur, dit Thorhal, si ceci ne tourne pas  leur honte. Va dire  Mrd
qu'il prenne des tmoins, et prte serment que le plus grand nombre des
voisins a t bien et dment choisi. Il produira ce tmoignage devant le
tribunal, et il dclarera qu'il est en droit de poursuivre l'accusation.
Il aura  payer une amende de trois marcs pour chacun de ceux qu'il a
cits  tort. Mais il ne pourra tre poursuivi pour cela  ce ting.

Le messager revint et redit  Mrd et  Asgrim, par le menu, toutes les
paroles de Thorhal. Mrd s'avana devant le tribunal, il prit des
tmoins et prta serment que le plus grand nombre des voisins avait t
bien et dment choisi. Il dclara qu'il tait en droit de poursuivre
l'accusation. Et il faut, dit-il, que nos ennemis se vantent d'autre
chose que de nous avoir trouvs en dfaut grave. Alors une grande
clameur s'leva: on disait que Mrd menait bien son affaire, et que
Flosi et les siens n'avanaient qu' force de chicanes et de dtours.

Flosi demanda  Eyjolf si cela tait lgal. Eyjolf rpondit qu'il n'en
tait pas sr, et que c'tait  l'homme de la loi  en dcider. Alors
Thorkel fils de Geitir alla de leur part dire  l'homme de la loi ce qui
s'tait pass, et il lui demanda si ce qu'avait dit Mrd tait lgal.
Skapti rpondit: Il y a maintenant plus de gens habiles dans la loi que
je ne croyais. Il faut bien le dire, ceci est lgal de toute manire, et
il n'y a pas moyen d'aller  l'encontre. Je croyais tre le seul 
savoir cela, depuis que Njal est mort; car lui seul,  ma connaissance,
le savait.

Thorkel retourna vers Flosi et Eyjolf et leur dit que la chose tait
lgale. Alors Mrd fils de Valgard s'avana devant le tribunal et prit
des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il, que je somme ces voisins, que
j'ai cits ici quand j'ai intent ma poursuite contre Flosi fils de
Thord, de faire leur dclaration, soit pour, soit contre lui. Je leur
fais sommation selon la loi, devant le tribunal, de manire que les
juges puissent l'entendre de leur sige au tribunal.

Alors les voisins de Mrd s'avancrent devant le tribunal. L'un d'eux
pronona la dclaration, et les autres la confirmrent tout d'une voix.
Ils parlrent ainsi: Mrd fils de Valgard nous a cits ici, nous neuf
hommes libres. Nous voici cinq  prsent, quatre d'entre nous ayant t
rcuss. On a constat devant tmoins l'absence de ces quatre qui
devaient dposer avec nous. Nous avons maintenant  dposer notre
dclaration, comme la loi nous y oblige. Nous avons t cits pour faire
notre dclaration sur ce point, s'il est vrai que Flosi fils de Thord a
commis sur Helgi fils de Njal une attaque qualifie par la loi, sur le
lieu mme o Flosi fils de Thord a fait  Helgi fils de Njal une
blessure, soit  la tte, soit  la poitrine, soit aux membres
infrieurs, blessure qui s'est trouve tre mortelle, et au moyen de
laquelle Helgi a reu la mort. Mrd nous a somms de n'omettre aucune
des paroles que la loi nous oblige  prononcer, qu'il rclame de nous
devant le tribunal, et qui sont de rigueur dans ces poursuites. Il nous
a fait sommation selon la loi. Il nous a fait sommation de manire que
nous pussions l'entendre. Il nous a fait sommation en vertu de la
dlgation de Thorgeir fils de Thorir. Voici maintenant que nous avons
tous prt serment, et rendu notre dclaration lgale. Nous nous sommes
mis d'accord, tous. Nous dposons donc notre dclaration, et nous la
dposons contre Flosi fils de Thord. Nous dclarons qu'il est
vritablement coupable dans cette affaire. Et nous dposons cette
dclaration des neuf voisins, ainsi conue, devant le tribunal des
fjords de l'Est,  la charge de N... comme Mrd nous a somms de le
faire. Et ceci est notre dclaration. Ainsi parlrent-ils.

Une seconde fois ils dposrent leur dclaration, mettant la blessure
d'abord et l'attaque ensuite, et en se servant pour le reste des mmes
paroles que la premire fois. Ils dirent qu'ils prononaient contre
Flosi, et qu'ils le dclaraient vritablement coupable dans cette
affaire.

Mrd fils de Valgard s'avana devant le tribunal et prit des tmoins,
comme quoi les voisins qu'il avait cits, quand il avait intent sa
poursuite contre Flosi fils de Thord, avaient dpos leur dclaration
contre lui, et avaient dclar qu'il tait vritablement coupable dans
cette affaire. Il dit qu'il les prenait  tmoins, pour lui et pour tous
ceux qui pourraient avoir  profiter de leur tmoignage, ou  le
rcuser.

Une seconde fois Mrd prit des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il,
que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre qui s'est charg
lgalement de sa dfense, de venir prsenter ses moyens de dfense
contre l'accusation  lui intente par moi; car voici accomplis tous les
prliminaires que la loi nous obligeait d'employer dans cette affaire:
tous les tmoignages dposs, ainsi que la dclaration des voisins; et
les tmoins pris de la dclaration, comme de toutes les autres
formalits remplies. S'il se prsente dans leur dfense telle chose qui
me donne contre eux un nouveau motif de poursuite, je me rserve le
droit d'en faire usage. Je fais sommation  Flosi, selon la loi, devant
le tribunal et de manire que les juges puissent m'entendre.

Je ris d'avance, Eyjolf, dit Flosi, en pensant comme ils vont froncer
les sourcils et se gratter la tte, quand tu vas prsenter notre moyen
de dfense.




CXLIII


Eyjolf fils de Blverk s'avana devant le tribunal, et prit des tmoins:
Vous m'tes tmoins, dit-il, que voici dans cette affaire un moyen
lgal de dfense;  savoir que nos adversaires ont port leur cause
devant le tribunal des fjords de l'Est, alors qu'ils avaient  la porter
devant le tribunal des districts du Nord; car Flosi s'est joint  ceux
qui vont au Ting avec Askel le Godi. Voici les deux tmoins qui taient
prsents, et qui peuvent attester que Flosi avait auparavant dpos sa
dignit de Godi, et l'avait transmise  son frre Thorgeir, qu'ensuite
il s'est joint  ceux qui vont au ting avec Askel le Godi. Je vous
prends  tmoins de ceci, pour moi et pour tous ceux qui pourront avoir
 profiter de votre tmoignage, ou  le rcuser.

Une seconde fois, Eyjolf prit des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il,
que je somme Mrd, qui s'est charg de la poursuite, ou celui  qui elle
appartenait lgalement, d'entendre mon serment, et l'expos que je vais
faire de mon moyen de dfense, comme aussi des autres moyens que je
pourrais avoir  prsenter. Je lui fais sommation selon la loi, devant
le tribunal, et de manire que les juges puissent m'entendre.

Eyjolf prit encore des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il, que je
prte serment sur le livre, le serment prescrit par la loi. Je jure
devant Dieu de dfendre cette cause en la manire la plus juste, la plus
vridique et la plus conforme  la loi, et de remplir toutes les
formalits qu'exige la loi, aussi longtemps que je serai prsent  ce
ting.

Eyjolf dit encore: Je prends  tmoins ces deux hommes que je prsente
ici ce moyen de dfense:  savoir que l'affaire a t porte devant un
autre tribunal que celui o on avait  la porter. Je dclare que pour
cette cause leur poursuite est nulle. Je prsente mon moyen de dfense,
ainsi conu, devant le tribunal des fjords de l'Est. 

Aprs cela il fit produire tous les tmoignages qui devaient suivre la
prsentation du moyen de dfense. Puis il prit des tmoins de toutes les
formalits accomplies par la dfense, comme quoi elles se trouvaient
toutes remplies.

Eyjolf prit encore une fois des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il,
que je fais interdiction aux juges, interdiction lgale, devant le Godi,
de prononcer un jugement dans cette affaire de Mrd; car un moyen lgal
a t prsent devant le tribunal. Je leur fais interdiction devant le
Godi, je leur fais interdiction selon la loi, je leur fais interdiction
ferme et entire et qu'ils ne puissent pas enfreindre, telle que j'ai
droit de la leur faire selon la coutume de l'Alting, et la loi du pays.

Aprs cela il fit admettre par le tribunal son moyen de dfense.

Asgrim et les siens firent introduire les autres affaires d'incendie, et
elles suivirent leur cours.




CXLIV


Asgrim et Mrd envoyrent dire  Thorhal dans quel mauvais pas ils se
trouvaient. C'est dommage, dit Thorhal, que j'aie t si loin, car
jamais l'affaire n'aurait pris cette tournure si j'avais t l. Je vois
maintenant o ils veulent en venir: ils veulent vous citer devant le
cinquime tribunal pour procdure illgale. Sans doute ils tcheront
aussi de partager les juges dans l'affaire d'incendie, de manire qu'il
ne puisse y avoir de jugement; car leur conduite fait assez voir qu'ils
ne reculeront devant aucun mfait. Retourne-t'en au plus vite, et dis 
Mrd qu'il les cite tous en justice, Flosi et Eyjolf, pour avoir
introduit de l'argent dans les choses de la justice, ce qui est un cas
de bannissement. Aprs cela, il faut qu'il les cite une seconde fois
pour avoir produit des tmoins qui n'avaient rien  faire dans leur
cause, par quoi ils se sont rendus coupables d'illgalit dans la
procdure. Dis-leur que voici mes paroles: Si deux actions en
bannissement sont intentes  la fois contre un homme, on doit le
condamner  la peine de la proscription. Et il faut vous hter
d'introduire votre affaire les premiers, pour tre les premiers 
poursuivre et  obtenir jugement..

Le messager s'en alla, et dit tout  Mrd et  Asgrim. Ils allrent au
tertre de la loi. Mrd fils de Valgard prit des tmoins: Vous m'tes
tmoins, dit-il, que je cite Flosi fils de Thord, en justice, pour avoir
donn de l'argent, ici mme au ting,  Eyjolf fils de Blverk, afin
d'avoir son aide. Je dis que pour cette cause il mrite d'tre condamn
 la peine du bannissement, qu'on ne puisse aider  sa fuite ou lui
donner asile que si l'amende du rachat est compte dans son entier
devant le tribunal qui connat des affaires de bannissement,
qu'autrement il sera rduit entirement  la condition de proscrit. Je
dis que tous ses biens doivent tre confisqus, moiti pour moi, moiti
pour les juges du tribunal de district qui ont droit, selon la loi, sur
les biens saisis. Je le cite, pour cette affaire, devant le cinquime
tribunal,  qui il appartient d'en connatre, selon la loi. Je le cite
en jugement, et j'appelle sur lui une sentence entire de proscription.
Je le cite selon la loi. Je le cite de manire que tous puissent
m'entendre, au tertre de la loi.

Puis il fit une citation semblable  Eyjolf fils de Blverk, pour avoir
accept de l'argent. Et il le cita pour cette cause devant le cinquime
tribunal.

Aprs cela, il cita une seconde fois Flosi et Eyjolf en justice, pour
avoir produit au ting des tmoins qui, selon la loi, n'avaient rien 
faire avec leur cause, et s'tre par l rendus coupables d'illgalit
devant le ting. Et il dit que c'tait l pour eux un cas de
bannissement.

Ils s'en allrent, et vinrent  l'Assemble de la loi. L se tenait le
cinquime tribunal.

Voici ce qui se passa au tribunal du quartier de l'Est, aprs qu'Asgrim
et Mrd l'eurent quitt. Les juges ne purent s'entendre pour le jugement
 prononcer: les uns voulant juger en faveur de Flosi, les autres en
faveur de Mrd et d'Asgrim. Flosi et Eyjolf cherchrent  partager le
tribunal, et ils s'attardrent  cela, pendant que Mrd les citait en
justice, tous les deux. Bientt on vint leur dire qu'ils avaient t
cits tous deux, au tertre de la loi, devant le cinquime tribunal, et
que chacun d'eux tait sous le coup de deux accusations.

C'est grand dommage, dit Eyjolf, que nous nous soyons attards ici:
nous leur avons laiss le temps de nous citer en justice les premiers.
Je reconnais bien l'adresse de Thorhal. Il n'a pas son pareil en
habilet. Voil qu'ils ont droit maintenant de porter leur cause avant
nous devant le tribunal, et c'tait pour eux chose fort importante.
Allons pourtant au tertre de la loi, et portons plainte contre eux 
notre tour, si peu que cela puisse nous servir.

Ils allrent donc au tertre de la loi, et Eyjolf cita Mrd et Asgrim en
justice, pour illgalit devant le ting. Aprs cela, ils vinrent au
cinquime tribunal.

Revenons  Mrd et  Asgrim. Quand ils arrivrent devant le cinquime
tribunal, Mrd prit des tmoins, et les somma d'entendre son serment, et
son expos de l'affaire, ainsi que toute la procdure qu'il se proposait
d'entamer contre Flosi et Eyjolf. Il dclara qu'il faisait cette
sommation selon la loi, devant le tribunal et de manire que les juges
pussent l'entendre de leur place au tribunal.

Au cinquime tribunal il fallait faire confirmer les serments par
tmoins, qui prtaient serment  leur tour. Mrd prit donc des tmoins:
Vous m'tes tmoins, dit-il, que je prte serment ainsi qu'il est
d'usage au cinquime tribunal. Je prie Dieu de m'aider dans ce monde et
dans l'autre, aussi vraiment que je vais poursuivre cette affaire en la
manire la plus juste, la plus vridique, et la plus conforme  la loi.
Je tiens Flosi pour vritablement coupable en cette affaire, et j'en
ferai la preuve. Pour moi, ni je n'ai achet la justice dans cette
affaire, ni ne veux l'acheter; ni je n'ai reu de l'argent, ni n'en
recevrai, soit lgalement soit illgalement.

Alors les deux tmoins jurs de Mrd s'avancrent devant le tribunal, et
prirent des tmoins  leur tour: Vous nous tes tmoins, dirent-ils,
que nous prtons serment sur le livre, le serment conforme  la loi.
Nous prions Dieu de nous aider dans ce monde et dans l'autre, aussi
vraiment que nous affirmons ceci, sur notre honneur d'hommes libres: 
savoir que nous croyons que Mrd poursuivra cette affaire en la manire
la plus juste, la plus vridique, et la plus conforme  la loi. Et nous
affirmons que ni il n'a achet la justice dans cette affaire, ni ne
l'achtera, que ni il n'a accept d'argent, ni n'en acceptera, soit
lgalement soit illgalement.

Mrd avait cit les deux voisins les plus proches de Thingvalla pour
faire leur dclaration dans cette affaire.

Mrd prit des tmoins, et dclara qu'il portait devant le tribunal les
quatre actions qu'il venait d'intenter  Flosi et  Eyjolf. Et dans son
expos de ces affaires, il se servit des termes mmes qu'il avait
employs pour sa citation, il dit qu'il portait ces actions en
bannissement, ainsi formules, devant le cinquime tribunal, comme il
l'avait dclar en citant Flosi en justice.

Mrd prit des tmoins, et somma les neuf voisins d'aller s'asseoir 
l'Ouest, sur le bord de la rivire.

Mrd prit encore des tmoins, et somma Flosi et Eyjolf de rcuser les
voisins. Ils s'approchrent d'eux, et les examinrent, mais ils ne
purent arriver  en rcuser aucun, ils s'en revinrent donc, et ils
taient fort mcontents.

Mrd prit des tmoins et somma les neuf voisins de faire la dclaration
pour laquelle il les avait cits devant le tribunal, et de la faire soit
pour Flosi soit contre lui.

Les voisins de Mrd s'avancrent devant le tribunal: l'un d'eux pronona
la dclaration, et les autres la confirmrent tout d'une voix. Ils
dirent qu'ils avaient tous prt le serment exig par le cinquime
tribunal, qu'ils dclaraient Flosi vritablement coupable dans cette
affaire, et qu'ils faisaient contre lui leur dclaration. Ils dirent
qu'ils dposaient leur dclaration, ainsi conue, devant le cinquime
tribunal,  la charge de ce mme homme que Mrd avait dj charg des
poursuites. Aprs cela, ils firent les autres dclarations auxquelles
ils taient obligs pour les autres affaires. Et tout cela se passa
selon la loi.

Eyjolf fils de Blverk et Flosi faisaient grande attention  ce qui se
passait pour tcher d'y trouver un dfaut; mais ils n'arrivaient  rien.

Mrd fils de Valgard prit des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il, que
ces neuf voisins, que j'ai cits pour dposer dans ces affaires, quand
j'ai entam les poursuites contre Flosi fils de Thord et Eyjolf fils de
Blverk, ont fait leur dclaration, et les ont dclars tous deux
coupables dans ces affaires. Et il rclama leur tmoignage en sa
faveur.

Une seconde fois Mrd prit des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il,
que je somme Flosi fils de Thord, ou tout autre,  qui il aurait, selon
la loi, remis sa dfense, de venir la prsenter ici; car voici termine
toute la procdure en cette affaire: sommation faite d'entendre le
serment, le serment prt, la cause expose, les tmoignages de la
citation en justice produits, les voisins invits  prendre place,
sommation faite  eux d'avoir  prononcer leur dclaration, la
dclaration faite, et tmoins pris de la dclaration. Et il dit qu'il
rclamait leur tmoignage en sa faveur, au sujet de toute cette
procdure accomplie.

Alors celui  la charge duquel l'affaire avait t engage, se leva, et
rsuma la cause.

Il rappela d'abord que Mrd avait somm le tribunal d'entendre son
serment, et aussi son expos de l'affaire, et tout le reste de la
procdure. Il rappela ensuite que Mrd avait prt serment, et aussi ses
tmoins jurs. Puis il rappela que Mrd avait expos l'affaire, et il
s'exprima de telle sorte qu'il employa pour le rappeler les mmes
paroles dont Mrd s'tait servi pour son expos de l'affaire, et
auparavant pour citer Flosi en justice et il a dit, ajouta-t-il, qu'il
portait cette affaire, ainsi engage, devant le cinquime tribunal,
comme il l'avait dclar en citant son adversaire en justice. Il
rappela encore que Mrd avait produit les tmoins de la citation en
justice, et il rpta toutes les paroles dont il s'tait servi pour sa
citation, et qu'ils avaient rptes en dposant leur tmoignage, et
que je rpte  mon tour, ajouta-t-il, dans mon rsum de l'affaire. Et
ils ont dpos, dit-il encore, ce tmoignage ainsi conu, devant le
cinquime tribunal, comme Mrd l'avait dclar en citant Flosi en
justice. Aprs cela, il rappela que Mrd avait invit les voisins 
prendre place. Puis il rappela qu'il avait somm Flosi d'entendre leur
dclaration: lui ou tout autre  qui il aurait remis sa dfense.
Ensuite il rappela que les voisins s'taient avancs devant le tribunal,
qu'ils avaient fait leur dclaration, et qu'ils avaient dclar Flosi
vritablement coupable et ils ont, dit-il, dpos cette dclaration des
neuf voisins, ainsi conue, devant le cinquime tribunal. Alors il
rappela que Mrd avait pris des tmoins comme quoi la dclaration avait
t faite. Il rappela encore que Mrd avait pris des tmoins de toute la
procdure suivie, et qu'il avait somm Flosi de prsenter sa dfense.

Alors Mrd fils de Valgard prit des tmoins: Vous m'tes tmoins,
dit-il, que je fais interdiction  Flosi fils de Thord, ou  quiconque a
pris en main sa dfense en son lieu et place, de venir prsenter
maintenant aucun moyen de dfense; car voici termine toute la procdure
qu'il y avait  suivre dans cette affaire, et la cause, ainsi que toute
la procdure suivie, a t rsume. Et celui qui faisait le rsum
rpta encore ce dernier tmoignage.

Mrd prit des tmoins, et fit sommation aux juges de prononcer leur
jugement dans cette affaire. Gissur le blanc lui dit: Il te reste
encore quelque chose  faire, Mrd; tu sais que quatre fois douze n'ont
pas le droit de juger.

Flosi dit  Eyjolf: Qu'allons-nous faire maintenant?--C'est difficile
 dire, rpondit Eyjolf; je crois pourtant qu'il nous faut attendre, car
j'imagine qu'ils vont faire une faute dans la conduite de leur affaire;
Mrd a somm les juges d'avoir  juger sur l'heure. Ils ont maintenant,
lui et les siens,  faire sortir six membres du tribunal. Aprs quoi ils
prendront des tmoins, et nous inviteront  en faire sortir six autres.
Mais nous n'en ferons rien; et alors ils auraient eux-mmes  en faire
sortir six, mais il est probable qu'ils ne s'en aviseront pas. Et s'ils
ne le font pas, toute leur affaire est rduite  nant; car il faut
trois fois douze juges seulement pour juger dans une affaire.

Tu es un homme sage, Eyjolf, dit Flosi, et il n'y en a pas beaucoup qui
l'emportent sur toi.

Mrd fils de Valgard prit des tmoins: Vous m'tes tmoins, dit-il, que
je fais sortir du tribunal les six hommes que voici et il les nomma
tous par leur nom; Je vous interdis de siger au tribunal, leur dit-il.
Je vous fais sortir selon la coutume de l'Alting et la loi du pays.
Aprs cela, il invita Flosi et Eyjolf, devant tmoins,  en faire sortir
six autres. Mais ils refusrent de le faire.

Alors Mrd dit aux juges de prononcer leur jugement. Et quand le
jugement fut prononc, Eyjolf prit des tmoins, et dclara le jugement
nul, ainsi que tout ce qui avait t fait, pour ce motif, que trois fois
et demi douze avaient jug, quand trois fois douze seulement avaient
droit de le faire: Et maintenant, dit-il, nous allons introduire nos
poursuites devant le cinquime tribunal, et nous allons faire en sorte
qu'ils soient proscrits.

Gissur le blanc dit  Mrd, fils de Valgard: C'est trop de ngligence 
toi d'avoir commis une faute pareille. Et cela est grand dommage.
Qu'allons-nous faire maintenant, cousin Asgrim?--Il nous faut envoyer
quelqu'un vers Thorhal mon fils, dit Asgrim, et savoir ce qu'il va nous
conseiller.




CXLV


Et voici que Snorri le Godi apprend ce qu'il est advenu de l'affaire.
Aussitt, il se met  rassembler son monde au bas de l'Almannagja, entre
elle et les huttes de ceux de Hlad. Il avait dit dj  ses hommes ce
qu'ils auraient  faire.

En mme temps, le messager arrive auprs de Thorhal fils d'Asgrim. Il
lui dit ce qui est arriv, comme quoi Mrd et tous les autres vont tre
proscrits, et toute la poursuite pour le meurtre rduite  nant.

En apprenant cela, Thorhal fut tellement saisi qu'il ne pouvait
prononcer une parole. Il sauta de son lit, et prenant  deux mains la
lance que lui avait donn Skarphjedin, il se l'enfona dans la jambe.
Quand il la retira, il y pendait de la chair, et le coeur de l'abcs,
qu'il avait arrach tout entier. Et il en sortit un tel torrent de sang
et de matires que c'tait comme un ruisseau sur le sol. Il sortit de la
hutte sans s'arrter, et il allait si vite que le messager ne pouvait le
suivre. Il courut tout droit jusqu'au cinquime tribunal. L il
rencontra Grim le rouge, parent de Flosi. Sitt qu'il l'eut rejoint,
Thorhal pointa sa lance contre lui. La lance entra dans le bouclier, et
le fendit en deux, aprs quoi elle pera Grim de part en part, et la
pointe ressortit entre les deux paules. Et Thorhal, secouant sa lance,
le jeta  terre, mort.

Kari, fils de Slmund, l'avait vu faire: il dit  Asgrim: Voil ton
fils Thorhal qui arrive et qui a dj tu son homme. C'est une grande
honte pour nous, s'il a seul le coeur de venger l'incendie.--Cela ne
sera pas, dit Asgrim, marchons sur eux. Alors il s'leva une grande
clameur dans toute la troupe, et ils poussaient tous leur cri de guerre.
Flosi et les siens se rangrent en bataille; et des deux cts, ils
s'excitaient  marcher en avant.

Kari, fils de Slmund, courut  l'endroit o se trouvaient, en avant des
autres, Arni fils de Kol, et Halbjrn le fort. Ds qu'Halbjrn vit Kari,
il leva son pe pour le frapper  la jambe. Mais Kari sauta en l'air,
et Halbjrn le manqua. Alors Kari se tourna contre Arni fils de Kol et
le frappa de sa hache. Le coup l'atteignit  l'paule, fendit la
clavicule et l'omoplate, et lui entra dans la poitrine. Arni tomba 
terre, mort. Aprs cela, Kari frappa Halbjrn. La hache s'enfona dans
son bouclier, le traversa, et lui enleva le gros orteil. Holmstein lana
un javelot  Kari. Kari prit le javelot en l'air et le renvoya, et tua
un homme de la troupe de Flosi.

Thorgeir Skorargeir arriva devant Halbjrn le fort. Il poussa sa lance
contre lui, d'une seule main, avec tant de force, qu'Halbjrn tomba  la
renverse. Il se releva  grand'peine et prit la fuite sur le champ.
Thorgeir se trouva en face de Thorvald, fils de Thrumketil. Il leva sur
lui sa hache Rimmugygi, la hache de Skarphjedin. Thorvald se couvrit de
son bouclier. Thorgeir frappa sur le bouclier, et le fendit en deux,
mais la pointe du devant entra dans la poitrine de Thorvald et s'y
enfona. Thorvald tomba sur le coup, et il tait mort.

Asgrim fils d'Ellidagrim et son fils Thorhal, Hjalti fils de Skeggi et
Gissur le blanc avaient march vers l'endroit o taient Flosi, les fils
de Sigfus, et les autres qui avaient eu part  l'incendie. Il y eut l
une rude bataille, et  la fin si hardiment allaient Asgrim et les siens
que Flosi et les autres plirent devant eux.

Gudmund le puissant, Mrd fils de Valgard, Kari fils de Slmund, et
Thorgeir Skorargeir s'taient attaqus aux gens de l'xfjord,  ceux des
fjords de l'Est, et du Reykdal. Il y eut l aussi une rude bataille.
Kari fils de Slmund arriva devant Bjarni fils de Brodhelgi. Il prit une
lance  terre, et la pointa sur lui; la lance entra dans son bouclier.
Bjarni jeta le bouclier loin de lui, sans quoi la lance l'et perc de
part en part. Il leva son pe sur Kari, pour le frapper  la jambe.
Kari retira vivement sa jambe et tourna sur ses talons, en sorte que
Bjarni le manqua. Kari leva son pe sur lui.  ce moment un homme
accourut qui mit son bouclier devant Bjarni. Kari fendit en deux le
bouclier, et la pointe de son pe atteignit l'homme  la cuisse, et lui
fendit la jambe, tout du long. L'homme tomba, et il fut estropi tant
qu'il vcut.

Alors Kari prit sa lance  deux mains et, se tournant contre Bjarni, il
la pointa sur lui. Bjarni ne vit plus qu'une seule chose  faire: il se
laissa tomber  terre pour viter le coup. Mais sitt qu'il fut remis
sur ses pieds, il s'enfuit.

Thorgeir Skorargeir s'tait attaqu  Holmstein fils de Bersir le sage,
et  Thorkel fils de Geitir. Et le combat finit de telle sorte
qu'Holmstein et les siens furent enfoncs. Et les gens de Gudmund le
puissant poussrent de grands cris en les voyant fuir. Thorvard fils de
Tjrvi, de Ljosavatn, reut une grave blessure. Un javelot lui pera le
bras, et on pensa que c'tait Haldor, fils de Gudmund le puissant, qui
avait lanc le javelot. Thorvard ne gurit jamais de cette blessure,
tant qu'il vcut.

Alors il y eut une grande mle. Quoiqu'il soit ici parl de plusieurs
hauts faits qui s'y passrent, il y en eut encore beaucoup d'autres qui
n'ont pas t rapports.

Flosi avait dit  ses hommes de s'en aller vers l'Almannagja, pour s'y
fortifier, s'ils taient repousss; car l, on ne pouvait les attaquer
que d'un ct. Mais la troupe que menaient Hal de Sida et son fils Ljot
s'tait retire avant l'attaque d'Asgrim et de son fils Thorhal. Ils
s'en allaient vers l'est, descendant l'xara. Hal dit: Ce sera trop
grand dommage si tous les gens qui sont au ting viennent  se battre.
J'ai envie, Ljot mon fils, de chercher de l'aide pour les sparer,
quoiqu'il soit probable que plus d'un nous en fera reproche. Attends-moi
au bout du pont. Moi j'irai vers les huttes et je demanderai du
secours. Ljot rpondit: Si je vois que Flosi et les siens ont besoin
de nos hommes j'irai les retrouver au plus vite.--Tu feras comme tu
voudras, dit Hal; pourtant je te prie de m'attendre ici.

 ce moment la panique se met dans la troupe de Flosi, et ils prennent
tous la fuite vers l'est, traversant l'xara. Asgrim et les siens, et
Gissur le blanc, les poursuivaient, et toute l'arme. Flosi et ses gens
descendaient, entre les huttes de Virkir et celles de Hlad. C'tait l
que Snorri le Godi avait rang sa troupe en bataille, si serre qu'il
n'y avait pas moyen de passer. O courez-vous si vite? cria Snorri 
Flosi; et qui donc vous poursuit? Flosi rpondit: Si tu me demandes
cela, ce n'est pas faute de le savoir, mais pourquoi veux-tu nous
empcher de nous dfendre dans l'Almannagja?--Ce n'est pas moi qui
vous en empche, dit Snorri, mais je sais qui c'est, et je te le dirai
si tu veux: c'est Thorvald Kroppinskeg, et Kol. Ceux dont il parlait
taient morts tous les deux, et ils avaient t les plus grands
malfaiteurs parmi les gens de Flosi.

Alors Snorri dit  ses hommes: Frappez d'estoc et de taille, et faites
en sorte de les chasser d'ici. Ils ne tiendront pas longtemps, si les
autres arrivent, et les attaquent d'en bas. Mais gardez-vous de les
poursuivre, et laissez-les se tirer d'affaire tout seuls.

On vint dire  Skapti fils de Thorod que son fils Thorstein Holmud avait
suivi au combat son beau-pre Gudmund le puissant. Sitt que Skapti le
sut, il vint  la hutte de Snorri le Godi: il voulait prier Snorri
d'aller les sparer. Mais il n'tait pas arriv  la porte de la hutte,
que la bataille s'tait engage l, plus chaude que nulle part ailleurs.
Asgrim et ses hommes arrivaient d'en bas. Thorhal dit  Asgrim Voil,
pre, Skapti fils de Thorod.--Je le vois, mon fils dit Asgrim. Il
lana un javelot  Skapti, et il l'atteignit  la jambe,  l'endroit le
plus gras. Skapti eut les deux jambes transperces. Il tomba sur le coup
sans pouvoir se relever. Ceux qui taient l ne purent faire autre chose
pour lui que de le traner tout de son long dans la hutte d'un forgeron.

Asgrim et les siens allaient de l'avant, si hardiment que Flosi et ses
hommes furent enfoncs. Ils s'enfuirent vers le Sud le long de la
rivire, jusqu'aux huttes de ceux de Mdruvll. Il y avait l dehors,
devant une hutte, un homme qui s'appelait Slvi. Il faisait cuire de la
viande dans un grand chaudron; il venait de la retirer et l'eau tait
toute bouillante. Slvi vint  s'apercevoir de la fuite des gens de
l'Est. Ils passaient  ce moment juste devant lui. Ce sont donc des
poltrons, tous ces gens de l'Est, cria-t-il, pour fuir ainsi? Voil
Thorkel fils de Geitir, en vrit, qui s'enfuit avec eux. On a bien
menti sur son compte quand on a dit qu'il tait la bravoure en personne,
car voici qu'il court plus fort qu'eux tous.

Halbjrn le fort tait tout prs de lui: Tu ne diras pas longtemps que
nous sommes tous des poltrons dit-il. Il le prit, le brandit en l'air,
et le jeta la tte la premire dans le chaudron bouillant. Slvi mourut
sur le champ.

Les autres arrivaient, poursuivant Halbjrn, et il dut reprendre la
fuite.

Flosi lana un javelot  Bruni, fils de Haflidi. Il l'atteignit au
milieu du corps, et le tua. Bruni tait de la troupe de Gudmund le
puissant. Thorstein fils de Hlenni sortit le javelot de la blessure et
le renvoya  Flosi, il l'atteignit  la jambe, et lui fit une profonde
blessure. Flosi tomba sur le coup, mais il se releva aussitt. Ils
reprirent leur course vers les huttes de ceux du Vatnfjord.

 ce moment, Ljot et Hal arrivrent de l'est, passant la rivire, avec
toute leur troupe. Comme ils dbouchaient sur la plaine de lave, un
javelot fut lanc, de la troupe de Gudmund le puissant, qui atteignit
Ljot au milieu du corps. Il tomba mort. On n'a jamais su qui l'avait
tu.

Flosi et les siens passaient devant les huttes de ceux du Vatnsfjord.
Thorgeir Skorargeir dit  Kari, fils de Slmund: Voil Eyjolf fils de
Blverk. Si tu veux, nous allons lui faire payer son anneau.--Je ne
demande pas mieux dit Kari; il prit un javelot  un de ses hommes et le
lana  Eyjolf. Le javelot atteignit Eyjolf au milieu du corps et le
pera de part en part. Il tomba  terre, mort.

Alors il y eut quelque rpit dans le combat. Snorri le Godi arrivait
avec sa troupe. Skapti tait avec lui. Ils se lancrent au milieu d'eux,
et il n'y eut pas moyen de continuer  se battre, Hal joignit sa troupe
 celle de Snorri, et ils s'efforcrent de les sparer. On fit donc une
trve qui devait durer tant que durerait le ting. Les cadavres furent
ensevelis et ports  l'glise, et les blesss eurent leurs blessures
panses.

Le jour suivant, les hommes allrent au tertre de la loi. Hal de Sida se
leva, et demanda qu'on ft silence pour l'couter, ce qui fut fait
aussitt. Il parla ainsi: Il vient de se passer ici des choses
fcheuses, en fait de morts d'hommes et d'actions en justice. Je vais
montrer que je ne suis pas des plus braves, car je viens prier Asgrim,
et les autres qui menaient avec lui cette affaire, de nous accorder la
paix,  termes gaux. Et il ajouta encore beaucoup de belles paroles.

Kari fils de Slmund rpondit: Quand tous les autres entreraient en
arrangement pour leurs affaires, je ne le ferai pas pour la mienne. Vous
voulez que la mort des vtres soit mise en compensation de l'incendie;
mais nous, nous ne pouvons souffrir cela. Et Thorgeir Skorargeir parla
comme lui.

Alors Skapti fils de Thorod se leva et dit: Tu aurais mieux fait, Kari,
de ne pas t'enfuir d'auprs de tes beaux-frres. Tu n'aurais pas
maintenant  refuser la paix que t'offrent de vaillants hommes.

Kari rpondit par un chant:

Que me reproches-tu d'avoir pris la fuite? Souvent pour une moindre
cause, les traits pleuvent comme grle sur les boucliers. Il y en a un
qui, lorsque les pes chantaient  voix haute, a t se cacher sous
terre, le lche  la barbe rouge.

Lorsque les guerriers enfants des dieux quittaient le combat  grand
peine, (les hros ce jour-l combattaient sans bouclier) il arriva
malheur  Skapti. Parmi le fracas de la bataille, des gens qui faisaient
cuire leur viande le tirrent tout de son long dans leur hutte, grande
tait sa peur alors.

Ils ont ri de Grim, et d'Helgi, et de Njal, qu'ils ont fait brler. Ils
auront  chercher o se cacher quand, la ting venu  sa fin, les plaines
retentiront d'une autre clameur.

Il y eut de grands clats de rire. Snorri le Godi souriait. Il dit entre
ses dents, mais de manire que bien des gens purent l'entendre:

Skapti peut nous dire si le javelot d'Asgrim a bien touch. Holmstein a
pris la fuite: il court de toutes ses forces. Quant  Thorkel, il combat
 grand peine.

Et les gens se remirent  rire, plus fort que jamais.

Hal de Sida reprit la parole: Chacun sait, dit-il, quelle perte j'ai
subie par la mort de mon fils Ljot. Beaucoup seront d'avis qu'il mrite
la plus grosse amende parmi ceux qui ont t tus ici. Et pourtant voici
ce que je vais faire pour arriver  un arrangement: je consens  ce
qu'il ne soit pas pay d'amende pour mon fils, et  promettre nanmoins
paix et fidlit  ceux qui furent mes adversaires. Je te prie donc toi,
Snorri le Godi, et vous autres, les meilleurs de nos chefs, de vous
employer  faire la paix entre nous. Aprs cela Hal s'assit, et il se
fit une grande rumeur au sujet de ses paroles; on les trouvait bonnes et
chacun louait son bon vouloir.

Alors Snorri le Godi se leva, et fit un long et beau discours. Il pria
Asgrim et Gissur, et les autres qui menaient cette affaire, de vouloir
bien faire la paix.

Asgrim rpondit: Le jour o Flosi est entr chez moi avec sa troupe, je
m'tais promis que je ne ferais jamais de paix avec lui. Pourtant,
Snorri, j'y consens, pour l'amour de toi, et de nos autres amis.
Thorleif Krak et Thorgrim le grand parlrent de mme, et dirent qu'ils
feraient la paix; et ils pressrent fort leur frre Thorgeir Skorargeir
de la faire aussi. Mais il s'en dfendait, et disait qu'il ne se
sparerait jamais de Kari. C'est donc  Flosi de dcider, dit Gissur le
blanc, s'il veut faire une paix qui soit telle que quelques-uns
resteront en dehors. Flosi dit qu'il voulait bien: Moins j'aurai,
dit-il, de braves hommes contre moi, et mieux cela vaudra.

Gudmund le puissant prit la parole: Je propose, pour ma part, dit-il,
d'entrer en arrangement pour les meurtres commis au ting,  la condition
que les poursuites au sujet de l'incendie ne seront pas rduites 
nant. Gissur le blanc et Hjalti fils de Skeggi, Asgrim fils
d'Ellidagrim et Mrd fils de Valgard parlrent dans le mme sens. On
entra donc en arrangement. Ils se donnrent la main, et convinrent de
s'en remettre au jugement de douze hommes. Snorri le Godi fut mis  leur
tte, et tous les autres furent choisis parmi les meilleurs. Les
meurtres furent mis en compensation les uns des autres et on fixa des
amendes pour ceux qui taient en plus. Puis ils prononcrent dans
l'affaire d'incendie. Ils fixrent pour Njal une amende triple du prix
d'un homme, pour Bergthora une amende double. Le meurtre de Skarphjedin
fut mis en compensation du meurtre d'Hskuld, Godi de Hvitanes. Quant 
Grim et  Helgi, on fixa pour chacun d'eux deux fois le prix d'un homme,
et une fois le prix d'un homme pour chacun de ceux qui avaient t
brls dans la maison de Njal. Pour le meurtre de Thord fils de Kari il
n'y eut pas d'arrangement.

Flosi et les autres qui avaient eu part  l'incendie furent condamns 
quitter le pays; mais ils ne devaient partir cet t mme que s'ils le
voulaient bien. Si pourtant trois hivers tant passs ils n'taient pas
encore partis, la sentence portait qu'ils seraient proscrits, lui et les
autres incendiaires. Et cette sentence devait tre proclame au ting
d'automne ou au ting de printemps, selon que les arbitres le
prfreraient. Flosi devait rester au loin pendant trois hivers. Mais
Gunnar fils de Lambi, Grani fils de Gunnar, Glum fils d'Hildir, et Kol
fils de Thorstein, ceux-l n'auraient jamais permission de revenir.

On demanda  Flosi s'il ne voulait pas faire rendre un jugement au sujet
de sa blessure. Il rpondit qu'il ne prendrait jamais d'argent pour un
dommage  lui fait. On dcida qu'il ne serait point pay d'amende pour
Eyjolf fils de Blverk,  cause de ses mauvaises faons d'agir.

La paix fut donc conclue dans ces termes, en se donnant la main, et elle
a t toujours garde depuis.

Asgrim et les siens firent  Snorri le Godi de riches prsents. Il se
fit grand honneur de sa conduite en cette affaire. Skapti eut une amende
pour sa blessure. Gissur le blanc, Hjalti fils de Skeggi, et Asgrim fils
d'Ellidagrim invitrent chez eux Gudmund le puissant. Il promit d'y
aller, et chacun d'eux lui donna un anneau d'or. Puis il partit pour le
Nord, s'en retournant chez lui; chacun faisait son loge pour la manire
dont il s'tait comport dans cette affaire.

Thorgeir Skorargeir pria Kari de s'en revenir avec lui. Ils firent route
d'abord avec Gudmund, du ct du Nord, jusqu'aux montagnes. Kari fit
prsent  Gudmund d'une agrafe d'or, et Thorgeir d'une ceinture
d'argent, toutes deux d'un grand prix. Ils se sparrent en grande
amiti. Gudmund s'en retourna chez lui, et il ne reparatra plus dans la
saga.

Kari et les siens quittrent la montagne et prirent la route du Sud. Ils
redescendirent dans le pays habit, et vinrent jusqu' la Thjorsa.

Flosi et tous les gens de l'incendie faisaient route vers l'Est. Ils
vinrent dans le Fljotshlid, et Flosi permit aux fils de Sigfus d'aller
voir leurs domaines.  ce moment Flosi vint  apprendre que Thorgeir et
Kari s'en taient alls au Nord avec Gudmund le puissant. Il crut et les
autres aussi, que leur projet tait de rester dans le pays du Nord. Les
fils de Sigfus lui demandrent donc de les laisser aller du ct de
l'Est, jusqu'au pied de l'Eyjafjll, pour chercher de l'argent; car ils
avaient de l'argent plac  Hfdabrekka. Flosi le leur permit, mais il
leur recommanda de se tenir sur leurs gardes et d'aller aussi vite
qu'ils pourraient. Puis il se remit en route, remonta le Godaland, vint
 la montagne et passa au nord des glaciers de l'Eyjafjll. Enfin, sans
s'tre arrt une seule fois, il arriva dans l'Est,  Svinafell.

Nous avons dit que Hal de Sida avait voulu qu'il ne ft pas pay
d'amende pour son fils, afin de rendre l'arrangement plus facile. Mais
tous les hommes prsents au ting s'entendirent pour lui payer une
amende; et on ne rassembla pas moins de huit cents d'argent, ce qui
tait quatre fois le prix d'un homme. Tous les autres qui avaient t
avec Flosi ne reurent rien pour les pertes qu'ils avaient faites, et
ils en furent trs mcontents.

Les fils de Sigfus restrent trois nuits chez eux. Le troisime jour ils
partirent, chevauchant vers l'Est, jusqu' Raufarfell. Ils y passrent
la nuit. Ils taient quinze en tout, et n'avaient peur de rien. Le
lendemain, ils se mirent en marche tard, pensant arriver  Hfdabrekka
le soir. Ils firent halte dans le Kerlingardal et tombrent dans un
profond sommeil.




CXLVI


Ce jour-l, Kari fils de Slmund et Thorgeir Skorargeir chevauchaient
vers l'Est, vers le Markarfljot. Ils vinrent  Seljalandsmula, o ils
rencontrrent des femmes qui passaient. Elles les reconnurent et leur
dirent: Vous tes moins fanfarons que les fils de Sigfus; mais vous ne
prenez pas assez garde  vous.--Pourquoi nous parlez-vous des fils de
Sigfus? dit Thorgeir. Et que savez-vous d'eux?--Ils ont pass la nuit
 Raufarfell, dirent-elles, et ils pensent arriver ce soir dans le
Mydal. Nous avons bien vu qu'ils avaient peur de vous, car ils ont
demand quand vous reviendriez dans le pays. L-dessus ils continurent
leur route, et mirent leurs chevaux au galop. Thorgeir demanda:
Qu'as-tu en tte? Veux-tu que nous leur courrions sus?-- Je ne dis
pas non, dit Kari. Qu'allons-nous donc faire? dit Thorgeir. Je n'en
sais rien, dit Kari. On a vu souvent des gens vivre vieux, qui n'avaient
t tus qu'en paroles. Mais je sais bien ce que tu dsires. Tu veux
prendre huit hommes pour toi seul, et ce sera moins encore que le jour
o tu en as tu sept, parmi les rcifs, aprs tre descendu auprs d'eux
le long d'une corde. Toi et les tiens, vous tes ainsi faits qu'il vous
faut toujours de nouveaux exploits. Pour moi je ne peux pas moins faire
que d'aller avec toi, pour en porter la nouvelle aprs. Allons donc, et
courons leur sus, nous deux tous seuls; je vois bien que tu y es
dcid.

Ils prirent  l'Est, par le chemin d'en haut, sans passer par Holt; car
Thorgeir ne voulait pas qu'on pt s'en prendre  ses frres de ce qui
allait arriver. Ils chevauchrent jusqu'au Mydal. L ils rencontrrent
un homme qui menait un cheval charg de paniers de tourbe. C'est
dommage, dit l'homme, que tu ne sois pas en force, ami Thorgeir.--Que
veux-tu dire? demanda Thorgeir. Je veux dire, reprit l'autre, qu'il y
aurait ici du gibier  chasser. Les fils de Sigfus ont pass par l, et
ils vont dormir tout le long du jour dans le Kerlingardal; car ils ne
vont ce soir que jusqu' Hfdabrekka. Et ils suivirent chacun son
chemin.

Thorgeir et Kari continurent de s'en aller  l'Est, traversant les
bruyres d'Arnastak, et ils arrivrent sans autre incident devant la
rivire du Kerlingardal. L'eau tait haute; ils remontrent le long de
la rive, car ils voyaient de loin des chevaux tout sells. Ils
s'approchrent, et virent des hommes endormis dans un creux.

Leurs javelots taient plants en terre, un peu plus bas. Ils prirent
les javelots et les jetrent dans la rivire. Allons-nous les
veiller? dit Thorgeir. Tu le demandes, rpondit Kari, et pourtant tu
es bien rsolu  ne pas attaquer des hommes qui dorment: ce serait
commettre un meurtre honteux. Et ils se mirent  pousser de grands
cris. Les autres s'veillrent, sautrent sur leurs pieds et
s'emparrent de leurs armes. Et Kari et Thorgeir ne les attaqurent que
quand ils les virent arms.

Thorgeir Skorargeir courut  Thorkel fils de Sigfus. En mme temps un
homme accourait vers lui par derrire. Mais avant qu'il et pu lui faire
aucun mal, Thorgeir avait lev des deux mains sa hache Rimmugygi. Du
sommet de la hache, il atteignit  la tte celui qui tait derrire lui,
et fit voler son crne en clats. L'homme tomba  terre, mort. Alors,
ramenant sa hache en avant, Thorgeir frappa Thorkel  l'paule et lui
enleva un bras. Thorkel tomba mort  son tour.

Pendant ce temps, fondaient sur Kari Mrd fils de Sigfus, Sigurd, fils
de Lambi, et Lambi, fils de Sigurd. Lambi courut  Kari par derrire, et
lui lana un javelot. Kari le vit. Il sauta en l'air, en cartant les
jambes. Le javelot s'enfona en terre. Kari retomba sur la hampe et la
brisa. Il tenait d'une main un javelot, de l'autre son pe. Il n'avait
point de bouclier. De la main droite il lana son javelot  Sigurd fils
de Lambi. Il l'atteignit  la poitrine, et le javelot sortit entre les
deux paules, Lambi tomba: il tait mort sur le coup. De la main gauche,
Kari donna un coup d'pe  Mrd fils de Sigfus: il l'atteignit  la
hanche, et lui brisa l'pine du dos. Mrd tomba mort, la face contre
terre. Alors Kari, tournant sur ses talons comme une toupie, se trouva
en face de Lambi fils de Sigurd. Mais Lambi ne vit rien de mieux  faire
que de prendre la fuite.

Et voici que Thorgeir s'avana contre Leidolf le fort. Ils frapprent
tous deux en mme temps: et Leidolf porta un si grand coup, qu'il
trancha un morceau du bouclier de Thorgeir. Thorgeir avait frapp en
tenant  deux mains sa hache Rimmugygi. La corne d'en bas entra dans le
bouclier de Leidolf, et le fendit en deux; la corne d'en haut, lui brisa
la clavicule et s'enfona dans sa poitrine. Kari arrivait au mme
moment. D'un coup d'pe il enleva la jambe de Leidolf, par le milieu de
la cuisse, Leidolf tomba; il tait mort.

Courons  nos chevaux, dit Ketil de Mrk. Ces hommes sont trop forts
pour nous: il n'y  rien  faire contre eux. Ils coururent  leurs
chevaux et sautrent en selle. Allons-nous les poursuivre? dit
Thorgeir. Nous pourrons en tuer encore quelques uns.--Il y en a un qui
s'en va le dernier et que je ne veux pas tuer, dit Kari; c'est Ketil de
Mrk; nous avons pour femmes les deux soeurs, et puis, il s'est conduit
jusqu'ici mieux que les autres dans cette affaire. Ils montrent 
cheval, et chevauchrent sans s'arrter jusqu' Holt. Thorgeir dit  ses
frres de s'en aller dans l'Est,  Skoga; ils avaient l un autre
domaine, et Thorgeir ne voulait pas qu'on pt dire que ses frres
avaient rompu la paix. Il eut soin d'avoir beaucoup de monde auprs de
lui, et il n'y avait jamais  Holt moins de trente hommes prts 
combattre.

Il y avait grande joie chez Thorgeir. Les gens taient d'avis qu'il
avait beaucoup grandi en gloire et en renomme, et aussi Kari. Et on
garda longtemps la mmoire de cette poursuite qu'ils avaient faite,
comme quoi ils avaient attaqu,  eux deux, quinze hommes, tu cinq
d'entre eux, et mis en fuite les dix autres.

Il faut revenir  Ketil. Ils coururent lui et les siens, si vite qu'ils
purent, jusqu' Svinafell, o ils contrent quel fcheux voyage ils
avaient fait. Il fallait s'y attendre, dit Flosi; que ceci vous soit
une leon, et tchez  l'avenir de vous mieux tenir sur vos gardes.

Flosi tait le plus joyeux des hommes, et c'tait un plaisir d'tre son
hte. On disait de lui qu'il avait plus que personne tout ce qui fait un
grand chef.

Il passa l't chez lui, et aussi l'hiver qui suivit. Cet hiver-l,
aprs la fte de Jol, Hal de Sida arriva de l'Est avec Kol son fils.
Flosi eut grande joie de le voir. Ils parlaient souvent ensemble de
cette affaire de l'incendie. Flosi disait que lui et les siens avaient
pay bien cher. Hal rpondit que c'tait  prvoir, dans une affaire
comme la leur. Flosi lui demanda quel conseil il lui donnerait. Je te
conseille, rpondit Hal, de faire la paix, avec Thorgeir, s'il y a
moyen. Mais il sera difficile de l'amener  une paix
quelconque.--Crois-tu que par l nous en aurons fini avec les
meurtres? dit Flosi. Je ne crois pas, dit Hal; mais tu auras affaire 
moins forte partie si Kari est seul. Si tu ne fais pas la paix avec
Thorgeir, ce sera ta mort.--Quelle sorte de paix lui offrirons-nous?
dit Flosi. Dure va te sembler, dit Hal, la seule paix qu'il acceptera.
Il ne fera la paix qu' une condition, c'est qu'il n'aura rien  payer
pour les meurtres dont il est l'auteur, et qu'on lui paiera, au
contraire, le prix du meurtre de Njal et de ses fils,  lui pour sa
tierce part.--C'est une paix dure dit Flosi. Pas pour toi, dit Hal,
car ce n'est pas  toi de venger les fils de Sigfus. C'est  leurs
frres qu'il appartient de porter plainte pour leur meurtre, et  Hamund
Halti, pour celui de son fils Leidolf. Je crois que tu arriveras  faire
ta paix avec Thorgeir; car je vais aller chez lui avec toi, et il est
probable qu'il me recevra bien. Quant  tous ceux qui ont part  cette
querelle, qu'ils se gardent de rester tranquilles dans leurs domaines du
Fljotshlid, s'ils ne sont pas compris dans la paix; car ce serait leur
mort, de l'humeur dont est Thorgeir.

On envoya chercher les fils de Sigfus, pour leur proposer la chose. Et
voici comme se terminrent l'entretien et les harangues de Hal: ils
trouvrent bon tout ce qu'il avait conseill, et dirent qu'ils voulaient
bien faire la paix. Grani, fils de Gunnar, et Gunnar fils de Lambi,
dirent tous deux: Si Kari reste seul, il ne tiendra qu' nous de faire
en sorte qu'il n'ait pas moins peur de nous, que nous de lui.--Ne
parlez pas ainsi, dit Hal; vous verrez qu'il en cote d'avoir affaire 
lui, et vous aurez  payer cher avant d'en avoir fini. Et ils n'en
dirent pas davantage.




CXLVII


Hal de Sida et son fils Kol se mirent en route vers l'Ouest. Ils taient
six en tout. Ils traversrent la plaine de Lomagnup, puis les bruyres
d'Arnarstak, et vinrent, sans s'tre arrts, dans le Mydal. L ils
demandrent si Thorgeir tait chez lui  Holt. On leur dit qu'il y
tait. Les gens demandrent  Hal o il allait. Il dit qu'il allait 
Holt. Et les gens furent d'avis qu'il y allait sans doute pour le bon
motif. Hal resta l quelque temps, et ses hommes firent manger leurs
chevaux; aprs quoi, ils se remirent en selle et arrivrent  Solheima
vers le soir; ils y passrent la nuit. Le jour d'aprs ils vinrent 
Holt.

Thorgeir tait dehors, Kari aussi, et leurs hommes; car ils savaient la
venue de Hal. Hal tait couvert d'un manteau bleu, et il avait  la main
une petite hache incruste d'argent. Quand il entra dans l'enclos avec
ses hommes, Thorgeir vint  leur rencontre; il l'aida  descendre de
cheval, et Kari et lui le baisrent tous deux; le mettant entre eux
deux, ils le conduisirent dans la salle, le firent asseoir sur un sige
lev, au milieu du banc du fond, et lui demandrent de leur dire les
nouvelles. Il passa la nuit l.

Le lendemain matin, Hal entra en conversation avec Thorgeir, et lui
demanda s'il voulait faire la paix; il lui dit quelle sorte de paix les
autres lui offraient, et il lui parla avec beaucoup de bonnes paroles et
de bon vouloir. Tu dois savoir, rpondit Thorgeir, que je n'ai pas
voulu faire de paix avec les hommes de l'incendie.--C'tait tout autre
chose alors, dit Hal vous tiez encore dans la chaleur du combat. Et
vous avez tu, vous aussi, bien du monde depuis.--Oui, cela doit vous
sembler suffisant, dit Thorgeir; mais quelle sorte de paix offrez-vous 
Kari?--Nous lui offrirons une paix honorable pour lui, dit Hal, s'il
veut bien l'accepter.

Kari prit la parole: Je t'en prie, dit-il, ami Thorgeir, accepte la
paix qu'on te propose; il n'y a rien de meilleur que ce qui est
bon.--Ce serait mal fait  moi, dit Thorgeir, de faire la paix en me
sparant de toi,  moins que tu ne consentes  une paix semblable 
celle que je ferai moi-mme.--Je ne veux pas de paix, dit Kari. Je
suis d'avis qu' prsent nous avons veng l'incendie. Mais mon fils est
toujours sans vengeance, et je crois que c'est  moi seul de le venger,
et de voir ce que j'ai  faire. Mais Thorgeir refusait toujours de
faire la paix, jusqu'au moment o Kari lui dit qu'il ne serait plus son
ami s'il ne la faisait pas.

Alors Thorgeir donna la main  Hal, comme tenant la place de Flosi et
des siens, et s'engagea  faire trve pour prparer la paix. Et Hal fit
en retour la mme promesse, au nom de Flosi et des fils de Sigfus. Avant
de se sparer, Thorgeir donna  Hal un anneau d'or et un manteau
d'carlate; Kari lui donna un collier d'argent, auquel pendaient trois
croix d'or. Hal les remercia de leurs prsents, et s'en alla combl
d'honneurs. Il vint sans s'arrter jusqu' Svinafell. Flosi lui fit bon
accueil. Hal conta  Flosi toute son ambassade, et ce qu'ils s'taient
dit, lui et Thorgeir; comme quoi Thorgeir n'avait voulu faire la paix,
que lorsque Kari tait venu l'en prier, disant qu'il ne serait pas son
ami s'il ne la faisait pas; et comment Kari, lui, avait refus de la
faire. Kari n'a pas son pareil, dit Flosi; et je voudrais avoir le coeur
aussi bien plac que lui.

Hal et ses hommes restrent quelque temps chez Flosi. Au moment convenu,
ils montrent  cheval pour se rendre  l'entrevue; elle eut lieu 
Hfdabrekka, ainsi qu'il avait t dcid. Thorgeir arriva de son ct,
venant de l'Ouest, et on traita de la paix. Tout se passa comme Hal
avait dit. Avant de rien conclure, Thorgeir dclara que Kari demeurerait
chez lui tant qu'il voudrait et nul des deux partis ne pourra, dit-il,
faire du mal  l'autre dans ma maison. J'entends aussi ne pas rclamer
d'argent  chacun de mes adversaires en particulier; mais je veux,
Flosi, que tu me rpondes de la somme entire, et que tu rclames
ensuite leur part  tes compagnons. Je veux encore que la sentence
rendue au ting au sujet de l'incendie soit excute de point en point,
et que Flosi me paie sa tierce part en monnaie sans entaille. Flosi
consentit  tout, sur le champ. Thorgeir n'abandonna ni l'exil de Flosi,
ni le bannissement moindre pour les autres.

Alors Flosi et Hal s'en retournrent chez eux, dans l'Est. Garde bien
cette paix, dit Hal  Flosi, et remplis-en les conditions: ton dpart
pour l'tranger, ton plerinage  Rome, et les amendes  payer. Et on
dira que tu es un vaillant homme, si grand que soit le mfait que tu as
commis, quand tu auras accompli de point en point tout ce que tu as
promis de faire. Flosi dit qu'ainsi ferait-il. Et Hal s'en retourna
chez lui, dans l'Est. Mais Flosi rentra  Svinafell, et il resta chez
lui quelque temps.




CXLVIII


Thorgeir Skorargeir retourna chez lui au sortir de l'entrevue. Kari lui
demanda si la paix tait faite. Thorgeir dit qu'elle tait faite et
conclue. Et Kari alla chercher son cheval pour s'en aller. Tu n'as pas
besoin de partir, dit Thorgeir; il a t convenu, dans la paix que nous
avons faite, que tu aurais toujours le droit de rester ici, aussi
longtemps que tu voudrais.--Cela ne sera pas, cousin, rpondit Kari;
ds que j'aurais tu quelqu'un, ils diraient tous que tu es de moiti
avec moi, et je ne veux pas de cela. Mais je te demanderai une chose,
c'est de consentir  ce que je remette entre tes mains mes biens et ceux
de ma femme, Helga fille de Njal, et aussi ceux de mes filles. De la
sorte, mes ennemis ne pourront pas s'en emparer. Thorgeir dit qu'il
ferait comme Kari voulait, et Kari, lui donnant la main, lui fit remise
de tous ses biens.

Aprs cela, Kari partit. Il avait deux chevaux, ses armes et ses
vtements, et quelque monnaie d'or et d'argent. Il prit  l'ouest, par
Seljalandsmula, remonta le Markarfljot, et vint dans le pays de
Thorsmrk. Il y avait l trois domaines, tous trois appels Mrk. Dans
celui du milieu demeurait un homme nomm Bjrn, qu'on appelait Bjrn le
blanc. Il tait fils de Kadal fils de Bjalfi. Bjalfi avait t
l'affranchi d'Asgerd, mre de Njal, et de Holtathorir. Bjrn avait une
femme nomme Valgerd. Elle tait fille de Thorbrand fils d'Asbrand. Sa
mre s'appelait Gudlaug. Elle tait soeur d'Hamund pre de Gunnar de
Hlidarenda. On l'avait marie  Bjrn pour son argent, et elle ne
faisait pas grand cas de lui. Ils avaient eu pourtant des enfants
ensemble. Il y avait abondance de toutes choses dans leur maison, Bjrn
se vantait sans cesse, ce que sa femme ne pouvait souffrir. Il avait la
vue perante et le pied agile.

C'est l que Kari arriva, pour tre l'hte de Bjrn. Bjrn et sa femme
le reurent  bras ouverts. Il passa la nuit chez eux. Au matin, ils se
mirent  parler ensemble. Kari dit  Bjrn: Je viens te demander de me
prendre chez toi. Il me semble que j'y serais bien. Je dsire aussi que
tu viennes avec moi dans mes expditions, car tu as la vue perante et
le pied agile; et je crois que tu n'aurais pas peur dans le
danger.--Certes, dit Bjrn, je ne manque ni de bons yeux, ni de
bravoure, ni de tout ce qui fait les vaillants hommes. Mais tu n'es venu
ici, sans doute, que parce que tout autre refuge t'tait ferm. Pourtant
j'couterai ta prire, et je ne te traiterai pas comme le premier venu.
Je te promets de t'aider en quelque faon que tu le dsires.

Sa femme tait l qui l'entendait: Le diable emporte tes vantardises et
ton bavardage, dit-elle. Pourquoi nous dis-tu de semblables menteries?
Je suis prte  donner  Kari sa nourriture, et aussi toute autre chose
qui pourra tre pour son bien. Mais toi, Kari, ne te fie pas trop  la
bravoure de Bjrn, car j'ai peur qu'il ne fasse autrement qu'il ne
dit.--Ce n'est pas la premire fois que tu m'injuries, dit Bjrn, mais
je sais bien, malgr tout, que je ne reculerai jamais devant personne.
La preuve, c'est qu'il y en a peu qui me cherchent querelle, car ils
n'oseraient.

Kari resta cach l quelque temps, et peu de gens vinrent  le savoir.
On croyait qu'il tait all dans le pays du Nord, chez Gudmund le
puissant; car Kari avait fait dire par Bjrn  ses voisins qu'il l'avait
rencontr sur le chemin, remontant vers le Godaland, pour aller de l,
vers le Nord,  Gasasand, et de l chez Gudmund le puissant, 
Mdruvll. Et ce bruit se rpandit dans tout le pays.




CXLIX


Il faut revenir  Flosi. Il dit aux hommes de l'incendie, ses
compagnons: Il n'est pas bon que nous restions tranquilles plus
longtemps. Il nous faut penser  notre voyage, et aux amendes  payer,
afin de remplir en vaillants hommes les conditions de la paix que nous
avons faite. Il nous faut aussi trouver un vaisseau dans un endroit qui
nous convienne. Les autres le prirent de s'en occuper, Flosi reprit:
Il faut nous en aller dans l'Est, jusqu'au Hornafjord; il y a l un
vaisseau  l'ancre, qui est  Eyjolf Nef, un homme de Thrandheim. Il est
venu ici prendre femme, mais il n'arrivera pas  faire son mariage s'il
ne s'tablit pas dans le pays. Nous lui achterons son vaisseau; nous
avons peu de fret, mais beaucoup de monde. Le vaisseau est grand, et
nous tiendra tous. Et ils n'en dirent pas plus long.

 quelque temps de l, ils partirent pour le pays de l'Est, et vinrent
sans s'arrter  Bjarnanes, sur le Hornafjord. Ils y trouvrent Eyjolf;
il avait pass l tout l'hiver, chez un homme du pays. Flosi y trouva
bon accueil, et il y passa la nuit, lui et ses gens. Le lendemain, Flosi
offrit au propritaire du vaisseau de le lui acheter. L'autre rpondit
qu'il ne refuserait pas l'offre, s'il pouvait avoir en change ce qu'il
voulait. Flosi demanda quelle sorte de paiement il voulait avoir. Eyjolf
rpondit qu'il voulait de la terre, et qui ft dans le voisinage. Et il
dit  Flosi le march qu'il dbattait avec son hte. Flosi promit de lui
donner un coup d'paule pour conclure son march, et il fut convenu
qu'ensuite il lui achterait son vaisseau. L'homme de l'Est en eut
grande joie. Flosi lui offrit des terres  Borgarhfn.

Eyjolf vint donc trouver son hte et lui fit sa demande, en prsence de
Flosi. Flosi dit un mot pour lui, et le march fut conclu, Flosi cda 
l'homme de l'Est des terres  Borgarhfn; il eut en change son
vaisseau, et ils se donnrent la main l-dessus. Flosi reut d'Eyjolf,
avec le vaisseau, pour vingt cents de marchandises, qui furent comprises
dans le march. Aprs quoi Flosi remonta  cheval et s'en alla.

Flosi tait si aim de ses hommes qu'il avait d'eux tout ce qu'il
voulait avoir en fait de provisions, soit comme prt, soit comme don.

Flosi rentra donc  Svinafell et resta chez lui quelque temps. Il envoya
Kol fils de Thorstein et Gunnar fils de Lambi dans l'Est au Hornafjord,
pour s'occuper du vaisseau, le mettre en tat, dresser des huttes,
mettre les marchandises en sacs et faire tout le ncessaire.

Il faut parler maintenant des fils de Sigfus. Ils dirent  Flosi qu'ils
voulaient s'en aller  l'Ouest, dans le Fljotshlid, pour s'occuper de
leurs domaines, et y prendre des marchandises, et autres choses dont ils
avaient besoin. Il n'y a plus  prendre garde  Kari, dirent-ils, s'il
est, comme on l'a racont, dans le pays du Nord.-- Je ne sais,
rpondit Flosi, s'il faut se fier  ces bruits l, et si on a dit vrai
au sujet du voyage de Kari. Des choses m'ont souvent paru mieux
prouves, qui n'taient pas vraies du tout. Mon avis est que vous
marchiez en troupe nombreuse, que vous vous spariez le moins possible,
et que vous vous teniez sur vos gardes, du mieux que vous pourrez.
Rappelle-toi, Ketil de Mrk, le songe que je t'ai cont, et que j'ai
tenu secret,  ta prire; beaucoup de ceux qui vont partir avec toi, ont
t appels alors. Ketil rpondit: La vie des hommes suit son cours
ainsi que le veut la destine; mais toi, grand bien te fasse pour ton
avertissement. Et ils n'en dirent pas davantage.

Les fils de Sigfus se prparrent au dpart, et aussi ceux qui devaient
aller avec eux. Ils taient dix-huit en tout. Avant de partir, ils
embrassrent Flosi. Il leur souhaita bon voyage, disant qu'il y en avait
parmi eux qu'il ne reverrait jamais. Mais ils ne changrent pas d'avis,
et se mirent en route. Flosi les avait pris d'aller chercher ses
marchandises dans le Medalland, pour les porter dans le pays de l'Est.
Ils avaient  en prendre aussi  Landbrot et  Skogahverfi. Aprs cela,
ils vinrent  Skaptartunga, passrent la montagne, et, prenant au Nord
du Jkul d'Eyjafjll, descendirent dans le Godaland. De l, par les
bois, ils vinrent  Thorsmrk.

Bjrn de Mrk vit cette troupe d'hommes qui s'approchait; il vint  leur
rencontre, et ils se souhaitrent le bonjour. Les fils de Sigfus
demandrent des nouvelles de Kari fils de Slmund. J'ai rencontr Kari,
dit Bjrn, il y a dj longtemps. Il chevauchait vers le Nord, par le
Gasasand, et il s'en allait  Mdruvll chez Gudmund le puissant. Il m'a
sembl qu'il avait grand'peur de vous, car il est tout seul 
prsent.--Il aura bien plus peur encore, dit Grani fils de Gunnar. Et
il le verra bien, quand il viendra  porte de nos javelots. Il n'est
plus  craindre pour nous, maintenant que tous les siens l'ont
abandonn. Ketil de Mrk lui dit de se taire et de laisser l ses
grands mots. Bjrn leur demanda quand ils reviendraient. Nous
resterons, rpondirent-ils, environ une semaine dans le Fljotshlid et
ils lui dirent quel jour ils comptaient repasser la montagne. Ils se
sparrent l-dessus.

Les fils de Sigfus arrivrent dans leurs domaines, o leurs gens les
reurent avec beaucoup de joie. Ils y passrent prs d'une semaine.

Bjrn cependant revient chez lui trouver Kari; il lui conte le voyage
des fils de Sigfus, et leurs projets pour le retour. Tu t'es montr
dans cette occasion un ami fidle  dit Kari. Quand j'ai promis ma foi
et mon aide  quelqu'un, dit Bjrn, je veux qu'on doute de tout le monde
plutt que de moi.--Ce serait trop fort aussi, si tu tais un
tratre, dit sa femme.

Kari passa encore six nuits chez eux.




CL


Voici que Kari parle  Bjrn:  Montons  cheval, lui dit-il, et
allons-nous en  l'Est, par la montagne. Nous descendrons  Skaptartunga
et nous passerons sans nous laisser voir par le district qu'habitent les
gens de Flosi; je voudrais trouver passage sur un vaisseau dans
l'Alptafjord.--C'est un voyage bien chanceux, dit Bjrn; peu de gens
auraient le courage de l'entreprendre, sauf toi et moi. --Si tu ne te
montres pas un compagnon fidle pour Kari, lui dit sa femme, sache que
jamais plus tu n'entreras dans mon lit et que mes parents feront le
partage de nos biens.--Ma femme, rpondit Bjrn, songe  autre chose,
si tu veux un moyen de te sparer de moi; car je vais me rendre
tmoignage  moi-mme, et montrer quel rude champion je suis quand il
s'agit de porter de grands coups.

Ils partirent le jour mme, et passrent la montagne, sans prendre
jamais le chemin battu. Ils descendirent  Skaptartunga, et vinrent au
bord de la Skapta, passant au-dessus des domaines qui sont l. Ils
menrent leurs chevaux dans un creux, et se mirent en embuscade de
manire qu'on ne pouvait les voir. Que ferons-nous, dit Kari  Bjrn,
s'ils arrivent sur nous, en descendant la montagne?--N'avons-nous pas
le choix entre deux choses? dit Bjrn: Ou bien nous en aller vers le
Nord, le long des rochers, et les laisser passer; ou bien attendre pour
voir si quelques-uns d'entre eux resteraient en arrire, et alors, les
attaquer. Ils parlrent longtemps de la sorte: tantt Bjrn disait
qu'il fallait fuir au plus vite, tantt qu'il fallait attendre et leur
tenir tte. Et Kari s'en amusait trs fort.

Il faut parler maintenant des fils de Sigfus. Ils quittrent leurs
domaines le jour qu'ils avaient dit  Bjrn. Ils vinrent  Mrk, et
frapprent  la porte, disant qu'ils voulaient parler  Bjrn. Sa femme
vint  la porte et les salua. Ils demandrent o tait Bjrn. Elle dit
qu'il tait descendu dans la plaine qui est sous l'Eyjafjll, pour s'en
aller dans l'Est,  Holt: car il a de l'argent  toucher l-bas
ajouta-t-elle. Ils le crurent, car ils savaient que Bjrn avait de
l'argent plac l. Ils reprirent leur route vers l'Est, passant la
montagne, et marchrent sans s'arrter jusqu' Skaptartunga. Ils
descendirent la Skapta, et firent halte  l'endroit que Kari avait
prvu. L ils se sparrent. Ketil de Mrk prit  l'Est, vers le
Medalland, et huit hommes avec lui. Les autres se couchrent pour
dormir, et ne s'aperurent de rien qu'au moment o Kari et Bjrn
arrivrent sur eux.

Il y avait l un petit promontoire qui s'avanait dans la rivire. Kari
s'y plaa et dit  Bjrn de se mettre derrire son dos, et de ne pas
trop s'avancer, mais de l'aider du mieux qu'il pourrait. Je n'aurais
jamais pens, dit Bjrn, qu'un autre homme dt me servir de bouclier.
Mais au point o nous en sommes, c'est  toi de dcider. Je suis assez
rus et assez agile pour t'tre de secours et je ne laisserai pas de
faire quelque dommage  nos ennemis.

 ce moment, les autres se levrent tous, et coururent  eux, Modulf
fils de Ketil fut le plus prompt; il pointa sa lance sur Kari. Kari
s'tait couvert de son bouclier; la lance y entra, et y resta enfonce.
Kari fit tourner son bouclier, si vite que la lance se brisa. En mme
temps il levait son pe pour frapper Modulf, Modulf levait aussi la
sienne. L'pe de Kari tomba sur la poigne de celle de Modulf, et
rebondit sur la main qui la tenait. Le bras fut emport, l'pe et la
main tombrent  terre. La pointe de l'pe s'tait enfonce dans les
ctes de Modulf. Il tomba, il tait mort sur le coup.

Grani fils de Gunnar saisit un javelot et le lana  Kari. Mais Kari
frappant de son bouclier contre terre l'y laissa enfonc. Alors, de la
main gauche, il prit le javelot au vol et le renvoya  Grani. Puis, de
la mme main gauche il reprit son bouclier, Grani avait le sien devant
lui. Le javelot passa au travers, et entra dans la cuisse de Grani
au-dessous des boyaux, aprs quoi il s'enfona en terre. Et Grani ne fut
dbarrass du javelot que quand ses compagnons vinrent l'en arracher,
aprs quoi ils le portrent dans un creux, et le couvrirent de leurs
boucliers.

Un homme courut  Kari, l'pe leve. Il voulait le frapper de ct, et
lui enlever une jambe. Bjrn lui emporta le bras d'un coup d'pe, puis
il revint d'un saut  sa place derrire Kari, et les autres ne purent
lui faire de mal. Alors Kari, brandissant son pe, frappa l'homme de
ct, et il le coupa en deux par le milieu du corps.  ce moment Lambi
fils de Sigurd courut  Kari, levant son pe. Kari tourna son bouclier
de biais, de sorte que le coup ne put y mordre. Puis il planta son pe
dans la poitrine de Lambi et la pointe ressortit entre les paules,
Lambi tomba mort.

Thorstein fils de Geirleif courut  Kari, pour le prendre de flanc. Kari
brandit son pe, et, le frappant de ct au travers des paules, le
coupa en deux. Aprs cela il en tua encore un, Gunnar de Skal, un
vaillant homme. Bjrn en avait bless trois qui voulaient frapper Kari,
mais il ne s'tait jamais assez avanc pour courir le moindre risque. Il
ne fut pas bless, ni Kari non plus, dans cette rencontre. Mais tous
ceux qui chapprent taient blesss.

Ils coururent  leurs chevaux, les lancrent  bride abattue, le long de
la Skapta. Si grande tait leur frayeur qu'ils n'entrrent dans aucun
domaine, et n'osrent s'arrter nulle part pour dire la nouvelle. Kari
et Bjrn poussrent de grands cris en les voyant s'enfuir. Courez bien,
gens de l'incendie disait Bjrn. Ils vinrent dans le pays de l'Est,
passrent  Skogahverfi, et ne s'arrtrent qu'arrivs  Svinafell.

Flosi n'tait pas chez lui quand ils arrivrent. Il ne fut donc pas
port plainte contre Kari. Mais chacun fut d'avis que les autres
s'taient couverts de honte.

Kari vint  Skal, et l, il se dclara l'auteur des meurtres qui avaient
t commis. Il dit la mort du matre du domaine et de cinq autres, et la
blessure de Grani. Si nous le laissons vivre, ajouta-t-il, il faut le
porter chez lui.--Je n'ai pas le coeur de le tuer, dit Bjrn,  cause
de notre parent; il l'aurait pourtant bien mrit. Ceux qui taient l
dirent que peu de gens mordraient jamais la poussire de la main de
Bjrn. Il ne tient qu' moi, dit Bjrn, de faire mordre la poussire 
tous les hommes de Sida. Les autres dirent que ce serait dommage. Et
l-dessus, Kari et Bjrn s'en allrent.




CLI


Kari demanda  Bjrn: Qu'allons-nous faire  prsent? Montre-moi ta
sagesse.--Es-tu d'avis, dit Bjrn, de faire ce qu'il y a de plus
sage?--Oui certes, dit Kari. Alors nous aurons vite fait de nous
dcider, dit Bjrn; et nous allons les attraper tous comme des sots. Il
faut faire semblant de nous en aller au Nord, par la montagne. Sitt que
nous serons cachs derrire une hauteur, nous tournerons bride et nous
descendrons la Skapta. Nous choisirons un bon endroit et nous nous y
tiendrons cachs pendant qu'ils seront le plus lancs, s'ils courent
aprs nous.--Faisons cela, dit Kari; j'y avais dj pens.--Tu vois,
dit Bjrn, que je ne suis pas le premier venu, aussi bien pour la
sagesse que pour la bravoure.

Kari et Bjrn firent donc comme ils avaient dit, et descendirent le long
de la Skapta. Ils vinrent  l'endroit o la rivire se partage: un des
bras va vers l'Est, l'autre vers le Sud-Est. Ils prirent le long du bras
du milieu et vinrent sans s'arrter dans le Medalland, au marais qu'on
appelle Kringlumyr. Tout le sol est couvert de lave aux alentours de ce
marais. Kari dit  Bjrn de s'occuper des chevaux, et de faire bonne
garde, car j'ai grand sommeil ajouta-t-il. Bjrn prit soin des
chevaux, et Kari se coucha par terre.

Il n'avait pas dormi longtemps quand Bjrn le rveilla. Il avait dtach
les chevaux, et il les amenait tout prs de Kari. Tu es bien heureux de
m'avoir, lui dit-il. Un autre, qui n'et pas t aussi brave que moi, se
serait enfui en te laissant l; car voici tes ennemis qui arrivent, et
il faut te prparer  les recevoir.

Kari se plaa sous un rocher qui s'avanait. O me mettrai-je, moi?
dit Bjrn. Tu as deux choses  faire, rpondit Kari. Ou bien place-toi
derrire moi, et tu auras mon bouclier pour te couvrir, si cela peut
t'tre utile; ou bien monte  cheval et va t'en, le plus vite que tu
pourras.--Je ne ferai pas cela, dit Bjrn, pour plusieurs raisons: la
premire, c'est que les mauvaises langues pouvaient dire que j'ai pris
la fuite par manque de courage, si je te laissais l. La seconde, c'est
que je sais bien quelle capture je serais pour eux. Ils se mettraient
deux ou trois  ma poursuite, et je ne t'aurais ni servi ni aid en
rien. J'aime bien mieux rester prs de toi, et me dfendre tant que je
pourrai.

Ils n'avaient pas attendu longtemps, que des chevaux chargs
dbouchrent sur le marais; trois hommes les conduisaient. Ils ne nous
voient pas dit Kari. Laissons les passer dit Bjrn. Les hommes
passrent sans les voir.

Et voici que les six autres arrivrent au galop. Ils sautrent tous 
terre, et vinrent droit  Kari et  Bjrn. Glum fils d'Hildir fut le
premier. Il pointa sa lance sur Kari. Kari tourna sur ses talons; Glum
le manqua, et sa lance s'enfona dans le rocher. Bjrn le vit, et
frappant sur la lance, la brisa  la hampe. Alors Kari brandissant son
pe de ct frappa Glum  la jambe. Il l'emporta tout entire  la
hauteur de la cuisse, Glum mourut sur le coup.

 ce moment, coururent  Kari les deux fils de Thorbrand, Vjebrand et
Asbrand. Kari vint  Vjebrand et lui passa son pe au travers du corps.
Aprs quoi il emporta d'un coup les deux jambes d'Asbrand. Au mme
instant, Kari et Bjrn furent blesss tous deux. Alors Ketil de Mrk
courut  Kari, la lance en avant. Kari sauta en l'air, et la lance
s'enfona dans le sol. Kari retomba sur la hampe, et la brisa. Puis il
saisit Ketil  bras-le-corps. Bjrn accourut: il voulait le tuer.
Laisse-le, dit Kari. Je veux faire grce  Ketil. Et quand j'aurais
encore, Ketil, ta vie en mon pouvoir, je ne te tuerai jamais. Ketil ne
rpondit rien. Il s'en alla rejoindre ses compagnons, et dit la nouvelle
 ceux qui ne la savaient pas encore. On la rpta aux chefs du
district. Et les chefs rassemblrent une arme nombreuse. Ils
remontrent le long de toutes les rivires, et s'enfoncrent bien avant
dans la montagne, du ct du Nord. Ils cherchrent pendant trois jours.
Aprs quoi ils s'en retournrent, et chacun rentra dans sa maison.

Ketil et ses compagnons taient retourns dans l'Est,  Svinafell. Ils
dirent la nouvelle  Flosi. Flosi fut d'avis qu'ils avaient fait l un
triste voyage. Je ne sais, dit-il, quand viendra la fin de tout ceci;
mais Kari n'a pas son pareil parmi tous les hommes d'Islande.




CLII


Il faut revenir  Bjrn et  Kari. Ils chevauchaient traversant la
plaine, et menrent leurs chevaux sur une colline couverte d'avoine
sauvage. Ils leur couprent de l'avoine, de peur qu'ils ne vinssent 
mourir de faim. Kari tombait toujours si juste qu'il partit de l au
moment mme o les autres cessaient leur poursuite. Il traversa le
district pendant la nuit, gravit la montagne, et suivit en tout le mme
chemin qu'ils avaient pris d'abord, pour s'en aller dans l'Est. Il ne
s'arrta pas avant d'tre arriv  Midmrk.

Bjrn dit  Kari: Il faut que tu fasses de grandes louanges de moi
devant ma femme; car elle ne croira pas un mot de ce que je dirai; et
c'est de grande importance pour moi. Tu me revaudras par l tout le
secours que je t'ai prt.--Ainsi ferai-je dit Kari. Et ils entrrent
dans le domaine. La matresse du lieu leur fit bon accueil, et leur
demanda les nouvelles. Le danger est plus grand que jamais, ma femme
rpondit Bjrn. Elle ne rpondit pas, et sourit. Et quelle aide Bjrn
t'a-t-il donne? dit-elle  Kari. Le dos est sans dfense, rpondit
Kari, s'il n'y a pas l un frre; Bjrn m'a donn bonne aide. Il a
bless trois hommes, et il est bless lui-mme. Il a fait pour moi tout
ce qu'il pouvait faire. Ils passrent l trois nuits.

Aprs cela, ils vinrent  Holt, chez Thorgeir, et lui dirent la nouvelle
en secret; car elle n'tait pas encore arrive jusqu' lui. Thorgeir
remercia Kari, et il tait facile de voir que cela lui donnait grande
joie. Il demanda  Kari s'il pensait qu'il lui restt encore quelque
chose  faire. Kari rpondit: Je veux tuer encore Gunnar fils de Lambi,
et Kol fils de Thorstein, si je peux mettre la main sur eux. Alors nous
en aurons tu quinze, avec les cinq que nous avons tus, toi et moi.
Mais j'ai une prire  te faire dit Kari. Thorgeir rpondit qu'il
ferait tout ce que Kari lui demanderait. Je dsire, dit Kari, que tu
prennes chez toi cet homme qui s'appelle Bjrn, et qui tait avec moi
quand j'ai tu les autres; que tu fasses un change avec lui, en lui
donnant ici prs un domaine en plein rapport; et que tu le gardes sous
ta protection, de telle sorte qu'on ne puisse tirer aucune vengeance de
lui. C'est chose facile pour un chef tel que toi.--Ainsi ferai-je dit
Thorgeir. Il donna  Bjrn un domaine en bon tat,  Asolfskala, et se
chargea de faire valoir son domaine de Mrk. Thorgeir s'occupa lui-mme
de faire porter  Asolfskala tous les biens et meubles de Bjrn. Il fit
un arrangement pour lui dans toutes les affaires o il tait ml, en
sorte que Bjrn se trouva en paix avec tout le monde. Et Bjrn se crut
plus grand homme que jamais.

Kari partit, et vint sans s'arrter  Tunga, chez Asgrim fils
d'Ellidagrim. Asgrim fit trs grand accueil  Kari qui lui conta par le
menu tous les combats qu'il avait livrs. Asgrim s'en montra joyeux, et
demanda  Kari ce qu'il comptait faire. Kari rpondit: Je vais m'en
aller  l'tranger, et les poursuivre; je serai sur leurs talons, et je
les tuerai, si je peux les joindre. Asgrim dit que Kari n'avait pas son
pareil en bravoure.

Il passa quelques nuits chez Asgrim. Aprs quoi il s'en alla chez Gissur
le blanc. Gissur le reut  bras ouverts, et Kari resta chez lui quelque
temps. Il dit  Gissur qu'il voulait descendre au rivage,  Eyra. Gissur
lui fit prsent au dpart d'une bonne pe, Kari descendit donc  Eyra
et prit passage sur le vaisseau de Kolbein le noir. Kolbein tait des
les Orkneys. C'tait un grand ami de Kari, le plus brave et le plus
hardi des hommes. Il reut Kari  bras ouverts, et lui dit qu'un mme
sort les frapperait tous deux.




CLIII


Il faut revenir  Flosi, qui s'en va dans l'Est, au Hornafjord. Presque
tous ses hommes taient venus avec lui. Ils amenrent dans l'Est leurs
marchandises et leurs vivres, et tout le bagage qu'ils avaient 
emporter. Aprs quoi ils mirent leur vaisseau en tat, et se prparrent
 partir. Flosi resta l jusqu' ce que tout ft prt, et ds qu'ils
eurent bon vent, ils firent voile vers le large.

Ils furent longtemps en pleine mer, car le temps tait mauvais, et ils
naviguaient sans savoir o ils allaient. Il arriva un jour qu'ils
reurent trois grosses lames. Flosi dit qu'il devait y avoir une terre
dans le voisinage, et que c'taient des brisants. La brume tait
paisse. Le vent s'leva, et une grande tempte fondit sur eux. Avant
qu'ils eussent le temps de se reconnatre, une nuit, ils furent jets au
rivage. Les hommes se sauvrent, mais le vaisseau fut mis en pices, et
ils ne purent rien sauver de leurs marchandises. Ils tchrent de se
rchauffer, et le jour suivant, ils montrent sur une hauteur. Le temps
s'tait mis au beau. Flosi demanda si quelqu'un de ses hommes
connaissait ce pays. Il y en avait deux qui taient dj venus l; Nous
reconnaissons bien cette terre, dirent-ils; c'est Hrossey, une des
Orkneys.--Nous aurions pu trouver un meilleur endroit pour aborder,
dit Flosi; car Helgi fils de Njal, que j'ai tu, tait l'homme du jarl
Sigurd fils de Hldvir. Ils cherchrent un creux pour s'y cacher, et se
couvrirent de mousse. Ils restrent l quelque temps. Mais bientt Flosi
dit: Nous ne pouvons pas rester l couchs jusqu' ce que les gens du
pays nous dcouvrent. Ils se levrent donc, et tinrent conseil. Allons
tous, dit Flosi, nous livrer au jarl. Nous n'avons pas autre chose 
faire; il a dj d'ailleurs notre vie dans les mains, s'il veut la
prendre.

Alors ils s'en allrent tous. Flosi leur dfendit de dire  personne qui
ils taient, ni o ils allaient, avant qu'il n'et parl au jarl. Ils
marchrent droit devant eux, et finirent par trouver des gens qui leur
montrrent o habitait le jarl. Ils entrrent et se trouvrent devant
lui. Flosi le salua, ainsi firent tous les autres. Le jarl demanda
quelle sorte d'hommes ils taient. Flosi se nomma, et dit quel district
d'Islande il habitait. Le jarl avait dj entendu parler de l'incendie.
Il sut donc tout de suite quels hommes il avait devant lui. Quelles
nouvelles me donneras-tu, dit-il  Flosi, d'Helgi, fils de Njal, et mon
homme?--La nouvelle que je t'en donnerai, dit Flosi, c'est que je lui
ai coup la tte.--Emparez-vous d'eux, dit le jarl. Et ainsi fut
fait.

 ce moment arrivait Thorstein, fils de Hal de Sida. Flosi avait pour
femme sa soeur Steinvr, et Thorstein tait un des hommes du jarl Sigurd.
Quand il vit qu'on s'tait empar de Flosi, il vint devant le jarl, et
offrit pour Flosi tous les biens qu'il possdait. Le jarl tait dans une
grande colre, et pendant longtemps rien ne put le toucher.  la fin,
d'autres vaillants hommes tant venus parler pour Flosi avec Thorstein
(car Thorstein avait des amis qui le soutenaient fort, et beaucoup se
mirent de son ct) le jarl consentit  faire la paix, et il donna la
vie  Flosi et  tous les siens. Puis, selon la coutume des grands
chefs, il prit Flosi  son service,  la place d'Helgi fils de Njal.
Flosi devint donc l'homme du jarl Sigurd, et il fut bientt en grande
faveur auprs de lui.




CLIV


Kari et Kolbein le noir firent voile d'Eyra, un demi-mois aprs que
Flosi fut sorti du Hornafjord. Ils eurent bon vent, et ne furent pas
longtemps en mer. Ils dbarqurent  Fridarey. C'est une le entre
Hjaltland et les Orkneys. Kari logea chez un homme qui s'appelait Dagvid
le blanc. Dagvid dit  Kari tout ce qu'il savait du voyage de Flosi.
C'tait un grand ami de Kari, et Kari passa chez lui tout l'hiver. Ils
eurent l des nouvelles de l'Ouest, et de tout ce qui se passait cet
hiver-l  Hrossey.

Le jarl Sigurd avait invit chez lui, pour la fte de Jol, son
beau-frre le jarl Gilli, des les du Sud. Gilli avait pour femme
Svanlaug, soeur du jarl Sigurd. Il vint en mme temps chez le jarl Sigurd
un roi qui s'appelait Sigtryg. Il venait d'Irlande. Il tait fils d'Olaf
Kvaran; et sa mre s'appelait Kormld. C'tait la plus belle femme qu'on
pt voir, et elle faisait bien toutes choses quand on ne la laissait pas
dcider, mais les gens disaient qu'elle menait tout de travers quand
c'tait elle qui dcidait. Elle avait t marie d'abord  un roi nomm
Brjan, et ils s'taient spars; Brjan tait le meilleur des rois. Il
avait sa rsidence  Kunjattaborg. Son frre tait Ulf le terrible, le
plus vaillant champion et homme de guerre qu'on pt voir. Le roi Brjan
avait un fils adoptif, nomm Kerthjalfad. Il tait fils du roi Kylf, qui
fit de grandes guerres au roi Bryan, fut chass par lui de son pays, et
entra dans un clotre. Quand le roi Brjan s'en alla dans les pays du
Sud, il retrouva le roi Kylf, et ils firent la paix. Le roi Brjan prit
chez lui le fils de Kylf, Kerthjalfad, et il l'aimait plus que ses
propres fils. Kerthjalfad tait arriv  l'ge d'homme, au temps dont
nous parlons, et c'tait l'homme le plus hardi qu'on pt voir.

L'un des fils du roi Brjan s'appelait Dungad, un autre Margad, le
troisime Takt, que nous appelons Tann. C'tait le plus jeune des trois.
Les fils ans du roi Brjan taient dj des hommes, les plus braves
qu'on pt voir. Kormld n'tait pas la mre des enfants du roi Brjan.
Elle avait t en si grand courroux contre Brjan aprs leur sparation,
qu'elle aurait voulu le voir mort.

Le roi Brjan pardonnait jusqu' trois fois le mme crime  ceux qui
avaient t proscrits de son royaume; s'ils recommenaient encore, alors
il les faisait juger selon les lois. On peut juger  cela quel bon roi
il tait.

Kormld pressait fort son fils Sigtryg de tuer le roi Brjan. C'est pour
cela qu'elle l'avait envoy chez le jarl Sigurd, demander du secours. Le
roi Sigtryg arriva aux Orkneys pour la fte de Jol. Le jarl Gilli y vint
aussi, comme nous l'avons dit plus haut. Voici comme les hommes taient
placs dans la salle: le roi Sigtryg tait assis au milieu, sur un sige
lev; aux deux cts du roi, taient les deux jarls. Les hommes du roi
Sigtryg et du jarl Gilli, avaient pris place aprs Gilli, du ct du
dedans; Flosi et Thorstein, fils de Hal de Sida, taient assis du ct
du dehors, en partant du jarl Sigurd. Toute la salle tait pleine.

Le roi Sigtryg et le jarl Gilli voulurent entendre le rcit de
l'incendie, et tout ce qui s'en tait suivi, Gunnar fils de Lambi fut
choisi pour le raconter, et on apporta un sige pour lui.




CLV


 ce moment l, Kari et Kolbein avec Dagvid le blanc arrivrent 
l'improviste  Hrossey. Ils vinrent tout de suite  terre, laissant
quelques hommes pour garder le vaisseau. Kari et ses compagnons allrent
droit  la demeure du jarl, et s'approchrent de la salle comme les
hommes taient  boire. Il se trouvait justement que Gunnar racontait
l'incendie. Kari et les siens coutrent du dehors. C'tait le jour mme
de la fte.

Le roi Sigtryg demanda: Et Skarphjedin, comment s'est-il comport dans
les flammes?--Bien d'abord, dit Gunnar; mais il a fini par pleurer et
il continuait  raconter l'histoire  sa manire, et il riait aux
clats. Kari n'y put tenir. Il entra dans la salle en courant, l'pe
leve, et il chanta:

Ils se sont vants, les vaillants hommes, d'avoir brl Njal. Ont-ils
su quelle vengeance nous en avons tire? Ils ont t pays de leur
exploit, ces rudes guerriers, et les corbeaux ont eu de la chair 
manger.

Puis, s'lanant  travers la salle, il abattit son pe sur le cou de
Gunnar. La tte vola sur la table, devant le roi et les jarls; la table
et les vtements des jarls furent inonds de sang.

Le jarl Sigurd reconnut l'homme qui avait fait ce meurtre. Il cria:
Emparez-vous de Kari et tuez-le. Kari avait t l'homme du jarl
Sigurd, et nul n'avait plus d'amis que lui; personne ne se leva, malgr
l'ordre du jarl. On pourrait dire, seigneur, dit Kari, que c'est pour
vous que j'ai fait ce que je viens de faire, et pour venger votre homme,
Helgi fils de Njal. Flosi prit la parole: Kari, dit-il, n'a pas fait
cela sans motif; car il n'y a point de paix conclue entre lui et nous.
Ce qu'il a fait, il avait le droit de le faire. Kari s'en alla, sans
que personne se mt  sa poursuite. Il se rembarqua, et ses compagnons
avec lui.

Le temps tait beau. Ils firent voile au Sud, vers Katanes, et
dbarqurent  Thrasvik, chez un homme puissant, nomm Skeggi. Ils
restrent chez lui longtemps.

Les autres, aux Orkneys, nettoyrent la table et emportrent le mort. On
vint dire au jarl que Kari et les siens avaient fait voile au Sud, vers
l'cosse. C'est un vaillant homme, dit le roi Sigtryg, celui qui a fait
cela si hardiment, sans y songer  deux fois.--Kari n'a pas son
pareil, rpondit le jarl Sigurd, en hardiesse et en audace. Alors Flosi
 son tour conta l'histoire de l'incendie. Il parla bien de tous, et on
crut ce qu'il disait.

Le roi Sigtryg vint  parler au jarl Sigurd de la demande qu'il avait 
faire. Il le pria de venir avec lui combattre le roi Brjan. Le jarl s'en
dfendit longtemps.  la fin il consentit,  condition qu'il aurait en
mariage la mre de Sigtryg, et qu'il deviendrait roi en Irlande, s'ils
tuaient Brjan. Tout le monde voulut dtourner le jarl Sigurd de partir,
mais cela ne servit de rien. On se spara sur la promesse que fit Sigurd
de venir; Sigtryg lui promit en change sa mre et un royaume. Il fut
convenu que le jarl Sigurd se trouverait  Dublin avec toute son arme,
le dimanche des Rameaux.

Le roi Sigtryg revint en Irlande, et dit  sa mre Kormld que le jarl
s'tait engag  venir, et aussi ce qu'il lui avait promis pour cela.
Elle s'en montra contente, mais elle lui dit qu'il fallait rassembler
encore plus de monde. Sigtryg lui demanda o on pourrait chercher de
l'aide. Il y a, dit-elle, deux pirates au large,  l'ouest de l'le de
Mn: ils ont trente vaisseaux, et ce sont des guerriers si terribles que
nul ne peut leur rsister. L'un s'appelle Uspak, l'autre Brodir. Va les
trouver, et n'pargne rien pour les amener  venir avec toi, quelque
prix qu'ils y mettent.

Le roi Sigtryg se mit donc  la recherche des pirates, et il les trouva
au large de Mn. Il fit sans tarder sa demande, mais Brodir refusa de
venir, tant que Sigtryg ne lui eut pas promis sa mre et le royaume de
Brjan. Il fut convenu qu'on tiendrait la chose secrte, et que le jarl
Sigurd n'en saurait rien. Brodir promit de se trouver  Dublin avec son
arme, le Dimanche des Rameaux.

Le roi Sigtryg revint trouver sa mre, et lui dit ce qui s'tait pass.

Cependant Uspak et Brodir s'taient mis  parler ensemble. Brodir rpta
 Uspak tout ce qu'ils avaient dit, Sigtryg et lui, et il le pria de
venir avec lui combattre le roi Brjan, disant que c'tait pour lui de
grande importance. Uspak rpondit qu'il ne voulait pas se mettre en
guerre avec un si bon roi. Alors ils entrrent en colre tous deux, et
sparrent en deux leur flotte. Uspak avait dix vaisseaux, mais Brodir
en avait vingt.

Uspak tait paen, mais c'tait le plus sage des hommes. Il mena ses
vaisseaux dans le dtroit; Brodir resta au large.

Brodir avait t chrtien; et il avait t consacr pour servir la messe
comme diacre; mais il avait reni sa foi, et il tait devenu un apostat.
Il sacrifiait  des dmons paens, et faisait toutes sortes de
sorcelleries. Il avait une armure que le fer n'entamait pas. Il tait
grand et fort, et il avait une chevelure noire, si longue, qu'il la
rentrait dans sa ceinture.




CLVI


Une nuit, il arriva que Brodir et ses hommes entendirent un grand bruit.
Ils s'veillrent tous, sautrent sur leurs pieds et mirent leurs
vtements. Et voici qu'il tomba sur eux une pluie de sang bouillant. Ils
se couvrirent de leurs boucliers, et malgr cela beaucoup d'entre eux
furent brls. Ces prodiges durrent jusqu'au jour, et il mourut un
homme sur chaque vaisseau. Ils dormirent le jour qui suivit.

La seconde nuit, il se fit encore un grand bruit, et ils se levrent
encore tous, en sursaut. Et voici que les pes sortirent de leurs
fourreaux, et les haches et les javelots volaient en l'air et se
livraient bataille. Et toutes ces armes les attaqurent si vivement
qu'il leur fallut se couvrir de leurs boucliers; il y eut malgr cela,
beaucoup de blesss, et il mourut un homme sur chaque vaisseau. Ces
prodiges durrent jusqu'au jour, et ils dormirent encore le jour
suivant.

La troisime nuit, le mme bruit revint encore. Aprs cela, il vint sur
eux une nue de corbeaux, et il leur sembla que ces corbeaux avaient un
bec et des serres de fer. Les corbeaux les attaqurent si rudement
qu'ils eurent  se dfendre avec leurs pes, et  se couvrir de leurs
boucliers. Cela dura jusqu'au jour. Et il tait mort encore un homme sur
chaque vaisseau. Aprs cela, ils dormirent un peu d'abord.

Quand Brodir s'veilla, il respirait avec peine, et il donna l'ordre
qu'on mt au plus vite une barque  la mer: car je veux, dit-il, aller
trouver Uspak. Il entra dans la barque, et quelques hommes avec lui.
Quand il fut devant Uspak, il lui conta tous les prodiges qui avaient
fondu sur eux, le priant de lui dire ce que cela signifiait. Uspak
refusa de le dire, tant que Brodir ne lui aurait pas jur la paix. Et
Brodir jura. Mais Uspak fit encore rsistance jusqu' la nuit; car la
nuit Brodir ne commettait jamais de meurtre.

Alors Uspak dit: Quand il est tomb sur vous une pluie de sang, cela
signifiait qu'il en sera vers beaucoup, le vtre et celui de bien
d'autres; quand vous avez entendu un grand bruit, cela signifiait que
vous allez quitter ce monde, et que vous mourrez tous bientt. Quand
toutes ces armes vous ont attaqus, c'tait un prsage de combat; et ces
corbeaux qui ont fondu sur vous, c'taient les dmons en qui vous croyez
et qui vous mneront aux supplices de l'enfer.

Brodir entra dans une colre si grande, qu'il ne put rien rpondre, il
retourna vers ses hommes et fit placer les vaisseaux l'un  ct de
l'autre, au travers du dtroit; on les attacha au rivage avec des
cbles. Brodir voulait ds le lendemain attaquer Uspak et le tuer, lui
et tous les siens. Uspak vit ce que Brodir avait en tte. Il fit voeu
d'embrasser la vraie foi, d'aller trouver le roi Brjan, et d'tre avec
lui jusqu' son dernier jour. Puis il fit avancer tous ses vaisseaux,
l'un aprs l'autre, le long du rivage, et ils couprent le cble de
Brodir. Les vaisseaux de Brodir se mirent  s'entre-choquer, mais ils
dormaient tous, lui et ses hommes. Uspak et les siens sortirent du fjord
et s'en allrent  l'Ouest, en Irlande. Ils navigurent sans s'arrter
jusqu' Kunnjatta. Uspak dit au roi Brjan tout ce qu'il savait. Il reut
le baptme, et se remit entre les mains du roi. Alors le roi Brjan fit
rassembler du monde par tout son royaume, et il donna l'ordre que toute
l'arme ft runie  Dublin, la semaine avant le dimanche des Rameaux.




CLVII


Aux Orkneys le jarl Sigurd, fils de Hldvir, s'apprtait  partir. Flosi
lui offrit d'aller avec lui. Le jarl ne le voulut pas, disant qu'il
avait son plerinage  accomplir. Alors Flosi lui offrit quinze de ses
hommes pour l'accompagner, et le jarl accepta. Flosi partit avec le jarl
Gilli pour les les du Sud.

Thorstein, fils de Hal de Sida, vint avec le jarl Sigurd, et aussi Hrafn
le rouge, et Erling de Straumey. Le jarl ne voulut pas qu'Harek vnt
avec lui, mais il lui promit qu'il serait le premier  avoir des
nouvelles.

Le jarl Sigurd arriva devant Dublin, avec toute son arme, le jour des
Rameaux. Brodir tait dj l, avec tout son monde. Brodir jeta un sort,
pour savoir comment tournerait la bataille. La rponse fut que si on se
battait le vendredi saint, le roi Brjan serait tu, et aurait pourtant
la victoire; mais si on se battait avant, tous ceux qui taient contre
lui, priraient. Et Brodir dit qu'il fallait choisir le vendredi pour
livrer bataille.

Le cinquime jour de la semaine, il vint un homme  cheval trouver
Kormld. Il montait un cheval gris pommel, et il tenait  la main une
hallebarde. Il resta longtemps  parler  Brodir et  Kormld.

Le roi Brjan tait dans l'enceinte du burg avec toute son arme. Le
vendredi saint, l'arme sortit, et des deux cts, on se mit en
bataille. Brodir tait  l'une des ailes, le roi Sigtryg  l'autre. Le
jarl Sigurd tait au milieu.

Revenons au roi Brjan. Il ne voulait pas se battre le vendredi saint. On
fit autour de lui un rempart de boucliers, et l'arme se rangea en avant
de ce rempart. Ulf Hrda tait  l'aile qui faisait face  Brodir. 
l'autre aile taient Uspak et les fils du roi Brjan; ils avaient Sigtryg
en face d'eux. Au centre de l'arme tait Kerthjalfad, et on portait les
bannires devant lui.

Et voici que les deux armes se heurtrent, et il y eut une mle
terrible. Brodir s'avanait  travers l'autre arme, abattant tous ceux
qu'il trouvait devant lui. Et sur lui le fer ne mordait pas. Ulf Hrda
courut  sa rencontre et le frappa trois fois de sa lance, si rudement,
qu' chaque fois Brodir tomba. Il eut grand'peine  se remettre sur ses
pieds; et sitt qu'il fut debout, il s'enfuit dans les bois.

Le jarl Sigurd avait un rude combat contre Kerthjalfad. Kerthjalfad
allait de l'avant, tuant tous ceux qu'il trouvait sur son passage. Il
rompit l'aile du jarl Sigurd jusqu' la bannire, et tua celui qui la
portait. Le jarl mit un autre homme  la place de celui-l;  ce moment,
le combat devint plus rude que jamais. Kerthjalfad frappa  mort, de sa
hache, celui qui avait pris la bannire, et, aprs lui, tous ceux qui
s'approchaient. Alors le jarl Sigurd dit  Thorstein, fils de Hal de
Sida, de porter la bannire. Thorstein vint pour la prendre. Ne prends
pas la bannire, Thorstein, dit Amundi le blanc; tous ceux qui l'ont
porte ont t tus.--Hrafn le rouge, dit le jarl, prends-la,
toi.--Porte toi-mme tes diableries rpondit Hrafn. Il faut donc,
dit le jarl, que le mendiant et la besace aillent ensemble. Il dtacha
la bannire de la hampe, et la mit sous ses vtements. Un instant aprs,
Amundi le blanc fut tu. Le jarl Sigurd  son tour fut perc d'un coup
de lance.

Uspak s'avanait  travers l'arme ennemie. Il avait reu une blessure
profonde, et les deux fils du roi Brjan taient tombs  ses cts. Le
roi Sigtryg prit la fuite devant lui. Alors toute l'arme se dbanda.
Thorstein, fils de Hal de Sida, s'arrta pendant que les autres
fuyaient, pour attacher la courroie de son soulier. Pourquoi ne
cours-tu pas comme eux? demanda Kerthjalfad.--Parce que je
n'arriverais pas chez moi ce soir, dit Thorstein, ma demeure est en
Islande. Kerthjalfad lui donna la paix.

Hrafn le rouge tait venu dans sa fuite sur le bord d'une rivire. Il
lui sembla qu'il voyait au fond les tourments de l'enfer, et des diables
qui voulaient le tirer  eux. Aptre Pierre, cria-t-il, ton chien que
voici est all deux fois  Rome; il ira une troisime fois si tu viens 
son secours. Alors les diables le laissrent aller, et Hrafn put passer
la rivire.

 ce moment, Brodir vit que l'arme du roi Brjan poursuivait les
fuyards, et qu'il restait peu de monde auprs du rempart de boucliers.
Il sortit du bois en courant, renversa les boucliers, et frappa le roi.
Takt, le jeune fils du roi Brjan, tendit le bras. Le coup lui emporta
le bras, et la tte du roi. Le sang du roi coula sur le bras mutil de
son fils, et la blessure gurit  l'instant. Alors Brodir cria  haute
voix: Allez-vous dire les uns aux autres que Brodir a tu Brjan.

On courut aprs ceux qui poursuivaient les fuyards, et on leur dit que
le roi Brjan tait mort. Ulf Hrda et Kerthjalfad revinrent aussitt en
arrire. Ils firent un cercle autour de Brodir et des siens, et les
firent tomber, en jetant de grosses branches sur eux. De la sorte Brodir
fut pris vivant. Ulf Hrda lui ouvrit le ventre et le fit tourner autour
d'un arbre, de manire  lui tirer du corps tous ses boyaux. Et Brodir
ne mourut que quand ils furent tous sortis, jusqu'au dernier. Tous ses
hommes furent tus avec lui.

Les gens du roi Brjan prirent son cadavre, et lui donnrent la
spulture. La tte du roi s'tait rattache au tronc.

Il prit  la bataille du roi Brjan quinze des hommes de l'incendie. Ce
jour-l, tombrent aussi Halldor, fils de Gudmund le puissant, et Erling
de Straumey.

Voici ce qui arriva, le vendredi saint,  Katanes. Un homme nomm
Drrud, sortit de chez lui ce jour-l. Il vit des gens  cheval au
nombre de douze, s'en aller vers une maison, o ils disparurent dans la
salle des femmes. Drrud vint  la maison, et regarda par une fente qui
tait l. Il vit que c'taient des femmes qui taient dedans, auprs
d'un mtier  tisser. Ce mtier avait des ttes d'hommes en guise de
poids, et des boyaux humains, pour trame et pour fil. Les montants du
mtier taient des pes, et les navettes, des flches.

Et les femmes chantaient:

Voyez, notre trame est tendue pour les guerriers qui vont tomber. Nos
fils sont comme une nue d'o il pleut du sang. Nos trames gristres
sont tendues comme des javelots qu'on lance; nous, les amies d'Odin le
tueur d'hommes, nous y ferons passer un fil rouge.

Notre trame est faite de boyaux humains, et nos poids sont des ttes
d'hommes. Des lances arroses de sang forment notre mtier, nos navettes
sont des flches, et nous tissons avec des pes la toile des combats.

Voici Hild qui vient pour tisser, et Hjrthrimul, Sangrid et Svipul;
comme leur mtier va rsonner quand les pes seront tires! Les
boucliers craqueront, et l'arme qui brise les casques entrera en danse.

Tissons, tissons la toile des combats. Tissons-la pour le jeune roi.
Nous irons de l'avant, et nous entrerons dans la mle quand viendront
nos amis, pour frapper de grands coups.

Tissons, tissons la toile des combats. Combattons aux cts du roi. Les
guerriers verront des boucliers sanglants, quand Gunn et Gndul
viendront pour le protger.

Tissons, tissons la toile des combats, l o flotte la bannire des
braves. N'pargnons la vie de personne; les Valkyres ont le droit de
choisir leurs morts.

Des hommes vont venir faire la loi dans ce pays, qui habitaient jadis
des rcifs escarps. Un roi puissant, je vous l'annonce, est vou  la
mort, et un jarl va tomber devant la pointe d'une pe.

Un deuil amer va fondre sur l'Irlande; et les hommes en garderont la
mmoire, longtemps; voil notre toile tisse: le champ de bataille est
couvert de sang; tout le pays rsonne du bruit des armes.

C'est une chose effrayante  voir, que les nues sanglantes qui passent
dans le ciel. L'air sera teint du sang des morts, quand sera accompli ce
que nous chantons l.

Nous saluons le jeune roi: nous lui chantons, joyeuses, notre chant de
victoire. Que celui-l s'en souvienne, qui nous coute. Il redira aux
siens la chanson des lances.

Et maintenant,  cheval! Courons  bride abattue, l'pe tire, loin,
loin d'ici!

Elles renversrent le mtier, et le brisrent; et chacune d'elles garda
le morceau qu'elle tenait  la main. Drrud quitta la fente et retourna
chez lui. Les femmes montrent  cheval, et s'en allrent, six au Sud,
six au Nord.

Pareille chose arriva  Brand, fils de Gneisti, aux les Fere.

 Svinafell, en Islande, il tomba, le vendredi saint, une pluie de sang
sur la chasuble du prtre qui fut oblig de l'ter.  Thvatta, le
vendredi saint, il sembla au prtre qu'il voyait les abmes de la mer
tout contre l'autel, et il vit au fond des choses si effroyables qu'il
fut longtemps avant de pouvoir chanter sa messe.

Aux Orkneys, voici ce qui arriva. Il sembla  Harek qu'il voyait le jarl
Sigurd, et quelques autres avec lui. Harek monta  cheval, et vint  la
rencontre du jarl. Des gens les virent se joindre, et s'en aller
derrire une colline. Depuis on ne les revit plus, et jamais on ne put
trouver aucune trace d'Harek.

Aux les du Sud, le jarl Gilli rva qu'un homme venait  lui. Cet homme
se nommait Herfinn, et dit qu'il arrivait d'Irlande. Le jarl lui demanda
des nouvelles de l-bas. Et l'homme chanta:

J'tais l, quand les guerriers ont livr bataille, quand les pes ont
retenti sur la cte d'Irlande. L-bas, quand les boucliers se sont
choqus, un grand bruit s'est fait entendre, le bruit du fer qui
rsonnait sur les casques. Rude a t le combat. Sigurd est tomb au
plus fort de la mle. Le sang a coul de mainte blessure. Brjan est
mort, et pourtant vainqueur.

Flosi et le jarl parlrent ensemble, longtemps, de ce songe. Une semaine
aprs, Hrafn le rouge arriva, qui leur dit toutes les nouvelles de la
bataille du roi Brjan: la mort du roi et du jarl Sigurd, celle de Brodir
et des autres pirates. Et que me diras-tu de mes hommes? dit Flosi.
Ils ont t tus, tous, dit Hrafn; mais Thorstein ton beau-frre, a
reu la paix de Kerthjalfad, et il est maintenant auprs de lui.
Halldor, fils de Gudmund, est mort.

Flosi dit au jarl qu'il voulait partir: Car j'ai, dit-il  accomplir
mon plerinage. Le jarl lui dit qu'il ferait comme il voudrait: il lui
donna un vaisseau, beaucoup d'argent, et tout ce dont il avait besoin.
Ils firent voile vers le Bretland et s'y arrtrent quelque temps.




CLVIII


Kari fils de Slmund pria Skeggi, son hte, de lui faire avoir un
vaisseau. Skeggi donna  Kari un vaisseau tout quip. Sur ce vaisseau
montrent avec Kari Dagvid le blanc, et Kolbein le noir. Ils firent
voile au Sud, en passant par les fjords d'cosse. L ils trouvrent des
gens des les du Sud, qui dirent  Kari les nouvelles d'Irlande, et
aussi que Flosi et ses hommes taient partis pour le Bretland. En
apprenant cela, Kari dit  ses compagnons qu'il voulait aller au Sud,
dans le Bretland, pour retrouver Flosi. Il les pria de le quitter s'ils
le trouvaient bon, disant qu'il ne voulait contraindre personne, mais
qu'il ne trouvait pas que sa vengeance ft complte. Tous dirent qu'ils
voulaient le suivre. Ils firent donc voile vers le Sud et arrivrent
dans le Bretland. Ils jetrent l'ancre dans une baie carte.

Ce matin-l, Kol fils de Thorstein allait au burg pour acheter de
l'argent. C'tait, de tous les hommes de l'incendie, celui qui avait dit
le plus d'injures  Njal et aux siens. Il y avait eu beaucoup de paroles
entre lui et une puissante dame du pays, et c'tait chose convenue qu'il
la prendrait pour femme et s'tablirait l.

Ce matin, Kari allait aussi au burg. Il vint  l'endroit o Kol comptait
l'argent. Kari le reconnut, courut  lui l'pe haute, et le frappa au
cou, pendant qu'il comptait; la bouche disait encore dix, quand la tte
vola loin du tronc. Allez dire  Flosi, dit Kari, que Kari fils de
Slmund a tu Kol fils de Thorstein. Je dclare que c'est moi qui suis
l'auteur de ce meurtre. Et Kari retourna  son vaisseau, et annona le
meurtre  ses compagnons.

Ils firent voile au Nord et vinrent  Beruvik. Ils tirrent leur
vaisseau  terre et remontrent, dans l'intrieur du pays, jusqu'
Hvitsborg en cosse. Lui et ses hommes passrent l'hiver auprs du jarl
Melkolf.

Il faut revenir  Flosi. Il vint prendre le cadavre et le fit mettre en
terre, et il donna beaucoup d'argent pour qu'on lui levt un tombeau.
Flosi n'avait jamais de parole injurieuse contre Kari.

De l, Flosi partit pour les pays du Sud. Il passa la mer, aprs quoi il
commena son plerinage, et vint  pied, sans s'arrter, jusqu' Rome.
L il fut trait avec tant d'honneurs, qu'il reut l'absolution du pape
lui-mme, et il donna beaucoup d'argent pour cela. Il revint par la
route de l'Est, s'arrtant dans les villes, et fut reu avec de grands
honneurs par de puissantes gens. L'hiver suivant, il arriva en Norvge,
o le jarl Eirik lui donna un vaisseau pour s'embarquer. Le jarl lui fit
prsent aussi d'une grande quantit de farine. Beaucoup d'autres encore
le traitaient avec de grands gards.

Il fit voile enfin pour l'Islande, et dbarqua dans le Hornafjord. De
l, il vint chez lui,  Svinafell. Il avait accompli toutes les
conditions de la paix qu'il avait jure; son voyage  l'tranger tait
termin, et les amendes payes.




CLIX


Il faut maintenant parler de Kari. L't suivant, il revint  son
vaisseau, et fit voile vers le Sud, traversant la mer. Il partit de
Normandie pour commencer son plerinage, vint  Rome, et y reut
l'absolution; aprs quoi il revint par la route de l'Ouest. Il retrouva
son vaisseau en Normandie, et fit voile au Nord, traversant la mer,
jusqu' Douvres en Angleterre. De l, il fit voile  l'Ouest, doublant
le Bretland, puis au Nord, longeant le Bretland, puis au Nord encore, en
passant devant les fjords d'cosse. Il arriva, sans s'tre arrt, 
Thrasvik dans le pays de Katanes, chez son ami Skeggi. L, il donna son
vaisseau  Kolbein et  Dagvid. Kolbein monta sur le vaisseau et fit
voile vers la Norvge. Mais Dagvid resta  Fridarey.

Kari passa tout l'hiver  Katanes. Ce mme hiver, sa femme mourut en
Islande. L't suivant, il fit ses prparatifs de dpart. Skeggi lui
donna un vaisseau. Ils y montrent au nombre de dix-huit. On fut prt un
peu tard; pourtant on mit  la voile; ils furent longtemps en pleine
mer.  la fin ils touchrent sur des cueils  Ingolfshfda, et le
vaisseau fut mis en pices. Une tempte de neige fondit sur eux. Et
voici que les hommes de Kari lui demandent ce qu'il faut faire. Kari
rpond qu'il est d'avis d'aller  Svinafell, et d'prouver si Flosi est
un brave homme.

Ils s'en allrent donc,  travers la tempte,  Svinafell. Flosi tait
dans la salle. Il reconnut Kari en le voyant entrer. Il sauta sur ses
pieds, vint  sa rencontre, et le baisa, puis il le fit asseoir  ct
de lui, sur son sige lev. Il le pria de rester chez lui pendant
l'hiver, et Kari accepta.

Ils firent la paix, une paix complte. Flosi donna  Kari en mariage
Hildigunn, la fille de son frre, la mme qui avait t marie d'abord 
Hskuld, Godi de Hvitanes. Kari et Hildigunn habitrent d'abord au
domaine de Breida.

Voici, dit-on, quelle fut la fin de Flosi. Il s'en alla au loin, tant
devenu vieux, chercher des bois pour construire. Il passa un hiver en
Norvge. Quand vint l't, il fut prt tard, et les gens lui dirent que
son vaisseau tait mauvais. Il est assez bon pour un homme qui est
vieux, et que la mort prendra bientt, rpondit Flosi; il monta sur le
vaisseau, et prit le large. Et depuis, on n'en a plus jamais entendu
parler.

Voici quels taient les enfants de Kari fils de Slmund et de Helga
fille de Njal: Thorgerd, Ragneid, Valgerd, et Thord, qui fut brl avec
Njal. Les enfants de Kari et d'Hildigunn furent Starkad, Thord et Flosi.

Le fils de Flosi l'incendiaire s'appelait Kolbein. Il fut un des hommes
les plus fameux de sa race.

Ainsi finit la saga de Njal.

       *       *       *       *       *

EXPLICATION DE QUELQUES NOMS GOGRAPHIQUES

_Gardariki_           la Russie.

_Biarmland_           la Russie septentrionale.

_Adalsysli_           la cte d'Esthonie.

_Gautland_            Gothland.

_Hedeby_              Slesvig.

_Gulating_            |

_Hising_              |

_Limgarside_          |

_Tunberg_             | localits de Norvge

_Vik_                 |

_Hrdaland_           |

_Hern_                |

_Miklagard_           Constantinople.

_Hialtland_           Shetland.

_Orkneys_             Orcades.

_Fridar_             |

_Hross_               | localits des Orcades.

_Straum_              |

_Sudreyar_            les du sud, Hbrides.

_Petlandsfjord_       dtroit entre l'cosse et les Orcades.

_ngulsey_            Anglesea

_Katanes-Caithness_   pointe N. de l'cosse.

_Thradsvig-Freshwik_  |

_Myrve-Murray_       |

_Sudrland-Sutherland_ | localits d'cosse.

_Satiri-Cantyre_      |

_Dungalsby-Dungsby_   |

_Beruvig-cap Burrow_  |

_Bretland_            le pays de Galles.

_Kunnjatta_           Connaught (Irlande).

       *       *       *       *       *

EXPLICATION DE QUELQUES TERMES SCANDINAVES

_Ting_                assemble judiciaire.

_Alting_              assemble gnrale de l'Islande.

_Lgmadr_             homme de la loi, magistrat charg d'enseigner la loi.

_Godi_                magistrat local, sorte de maire.

_Godord_              dignit de Godi.

_Almannagja_          chemin le long d'une coule de lave, 
                      l'alting.

_Lgberg_             tertre de la loi, troite langue de terre entre deux
                      coules de lave,  l'alting, sige du tribunal.

_Skald_               pote.

_Mjd_                hydromel.

_Jol_                 grande fte du solstice d'hiver.

_Jarl_                prince.

_Vringur_            garde islandaise de l'empereur,  Constantinople.

_Valhll_             sjour des guerriers (aprs leur mort).

_Cent_                unit de valeur = 120 aunes de vadmel ou tissu
                      de laine.





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1.F.

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


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