The Project Gutenberg EBook of Jean-Jacques Rousseau, by Jules Lematre

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Title: Jean-Jacques Rousseau

Author: Jules Lematre

Release Date: August 6, 2006 [EBook #18996]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-JACQUES ROUSSEAU ***




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[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conserve.]




JULES LEMATRE

DE L'ACADMIE FRANAISE

JEAN-JACQUES

ROUSSEAU

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS

3, RUE AUBER, 3

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

CALMANN-LVY, DITEURS

Droits de reproduction, de traduction et de reprsentation rservs pour
tous pays, y compris la Hollande.

_Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act
approved March third, nineteen hundred and five, by_ Jules Lematre.

IMPRIMERIE L. POOBY, 117, rue VIEILLE-DU-TEMPLE, PARIS.--1215-3-07




Au Lecteur,

1 J'ai pu me tromper sur quelques faits. Ceci n'est point une
biographie critique de Rousseau: mon principal objet a t l'histoire
de ses sentiments.

2 Ce ne sont que des confrences. J'y ai cherch avant tout la
simplicit et la clart; et le ton est le plus souvent celui d'une
causerie un peu surveille.

                   J. L.




PREMIRE CONFRENCE

LES SIX PREMIERS LIVRES DES CONFESSIONS


Au risque d'tre encore accus de critique impressionniste, personnelle,
subjective, je dois vous faire un aveu. Lorsque je choisis pour sujet de
ce cours Jean-Jacques Rousseau, ce ne fut point d'abord dans une pense
d'extrme bienveillance pour le citoyen de Genve.

Pourtant, je l'avais beaucoup aim autrefois, quand j'avais plus
d'illusions que je n'en ai aujourd'hui. Mais j'ai fait des expriences,
j'ai vu de prs des ralits que je n'avais aperues que de loin; j'ai
touch du doigt les consquences de certaines ides de Rousseau. Et
c'est pourquoi, quand je promis de parler de Jean-Jacques, je me
proposais d'tudier surtout en lui le pre de quelques-unes des plus
fortes erreurs du XVIIIe et du XIXe sicle.

Mais il fallait d'abord le relire, ou, soyons sincre, le lire
srieusement et compltement. Or il m'est arriv une chose que je
n'avais pas prvue. Tandis que je cherchais dans cette longue lecture
des raisons de le condamner, oh! je les trouvais abondamment,
puisqu'elles y sont; mais en mme temps je sentais trop bien comment ces
ides lui taient venues, par quelle fatalit de temprament ou de
circonstances,  la suite de quels souvenirs, de quelles dceptions, de
quels regrets, mme de quels remords. Puis, ce qu'il eut de candeur et
de vritable pit me touchait malgr moi; et je connaissais de nouveau
que cet homme, de qui l'on peut croire que tant de maux publics ont
dcoul ( son insu, il est vrai, et principalement aprs sa mort) fut
sans doute un pcheur, et finalement un fou, mais non point du tout un
mchant homme, et qu'il fut surtout un malheureux.

Et puis son cas est si singulier! Il est mme unique dans notre
littrature et, je crois bien, dans toutes les littratures du monde. Ce
vagabond, ce fainant, cet autodidacte qui, aprs trente ans de
rvasserie, tombe un jour dans le plus brillant Paris du XVIIIe
sicle, et qui y fait l'effet d'un Huron, mais d'un Huron vrai et de
plus de consquence que celui de Voltaire; qui commence  publier vers
la quarantaine; qui crit en dix ans, pniblement et parmi des
souffrances physiques presque incessantes, trois ou quatre
livres,--lesquels ne sont pas autrement forts ni rares de pense, mais
o il y a une nouvelle faon de sentir et comme une vibration jusque-l
inconnue; puis qui s'enfonce dans une lente folie,--et qui se trouve,
par ces trois ou quatre livres, transformer aprs sa mort une
littrature et une histoire et faire dvier toute la vie d'un peuple
dont il n'tait pas: quelle prodigieuse aventure!

Donc, je rsolus d'aborder l'oeuvre de Jean-Jacques d'une me gale,
craignant de m'irriter inutilement contre un mystre.

Je dus ensuite me mettre au courant des dernires tudes publies sur
Rousseau. J'eus alors le soupon qu'une tude nouvelle tait peut-tre
superflue. Mais,  ce compte-l, on ne ferait jamais rien.

L-dessus je cherchai un plan. Je voyais bien dj les principales ides
 dvelopper. Je pouvais montrer  ma manire soit l'unit, soit
l'incohrence de l'oeuvre de Rousseau;--expliquer, comme M. Lanson, que
tout, dans Rousseau et mme le _Contrat social_, se rapporte  un seul
principe; ou, comme Faguet, que tout s'y rapporte en effet, except le
_Contrat social_;--suivre,  propos de chacun de ses livres, la
fructification posthume des erreurs qu'il y a dposes;--ou bien
dmontrer que Jean-Jacques, quel qu'il soit d'ailleurs, est dans le
fond, avant et aprs tout, un protestant chez qui le protestantisme a
prmaturment produit ses extrmes consquences;--ou bien encore
tudier, dans sa vie et dans ses livres, l'histoire d'une me, d'une
pauvre me, une trs lente mais trs vritable volution morale... Et je
pouvais grouper, sous ces divers chefs, tout ce que m'aurait suggr la
lecture de Rousseau.--Le plus simple tait d'ailleurs,  premire vue,
de prsenter d'abord sa vie, puis ses ouvrages.

Mais j'ai vite senti que cette mthode usuelle, et qui convient 
presque tous les crivains, ne convient peut-tre pas  Rousseau, parce
que Rousseau n'est pas un crivain comme un autre.

Les grands classiques sont pour nous tout entiers dans leurs oeuvres.
Cette oeuvre tant toute objective, quand nous l'avons dfinie, nous
avons tout dit sur eux; et la connaissance de leur vie, mme agite,
n'ajouterait pour nous rien d'essentiel  la connaissance de leurs
ouvrages. J'en dis autant des crivains du XVIIIe sicle et des
encyclopdistes eux-mmes. La vie des Diderot, des d'Alembert, des
Duclos est la vie commune aux gens de lettres de ce temps-l. La vie de
Voltaire est amusante; mais, quand nous ne la connatrions pas, son
oeuvre n'en serait pas moins facile  comprendre et  juger. Quant 
Montesquieu et  Buffon, leur biographie ne communique, pour ainsi
parler, avec leurs livres que par les loisirs et la srnit qu'assurait
 leur pense leur condition de gentilhommes riches...

Mais Rousseau est le plus subjectif de tous les crivains. C'est un
homme qui n'a gure parl que de lui, un homme qui a pass son temps 
expliquer son caractre. Tous ses ouvrages taient dj des sortes de
confessions. Mais en outre, il a pris soin d'crire lui-mme ses
_Confessions_ expresses, et quelles confessions! Les plus sincres, je
ne sais, mais  coup sr les plus dtailles, les plus complaisantes,
les plus impudentes sans doute, mais aussi les plus candides apparemment
et peut-tre les plus courageuses, et en tout cas les plus singulires
et les plus passionnantes qui aient jamais t crites.

Je crois donc qu'une tude sur Jean-Jacques pourrait tre une biographie
morale continue, o l'histoire de ses livres se mlerait intimement 
l'analyse de ses _Confessions_. Et c'est ce que j'essayerai de faire.

       *       *       *       *       *

Je voudrais aujourd'hui suivre les _Confessions_ de Jean-Jacques jusqu'
son dernier dpart des Charmettes. Il avait alors vingt-neuf ans. Ce
sont donc, proprement, ses annes d'apprentissage.

Que le plus beau livre de Rousseau ait t sa confession, c'est--dire
le rcit de sa vie la plus intime et la description de son moi le plus
secret, c'est dj trs curieux. Si le romantisme est, comme on
l'affirme, l'talage de l'individu dans la littrature, les
_Confessions_ de Jean-Jacques fondaient donc, du premier coup, le
romantisme et en donnaient un modle qui n'a pu tre dpass. Et, en
outre, que Jean-Jacques ait eu l'ide d'crire ce livre, et qu'il l'ait
crit comme il l'a fait, et qu'il se soit jug lui-mme intressant  ce
point pour les autres hommes, cela seul est une grande lueur sur son
caractre, puisque c'est le plus fort tmoignage de l'orgueil maladif et
dlirant qui en formait presque tout le fond. Les _Confessions_ sont,
dans leur essence mme, un livre d'impudeur: ce livre est donc bien le
pre de la moiti de la littrature du sicle dernier.

Il commence ainsi: Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple
et dont l'excution n'aura jamais d'imitateur. Et notez qu'il a raison.
Rien de tel avant ni aprs lui. Je ne vous rappellerai pas le caractre
religieux et mme thologique des pudiques confessions de
Saint-Augustin. Montaigne dans ses _Essais_, Retz dans ses _Mmoires_ ne
confessent que des faiblesses ou des fautes qui ont un certain air et
qui ne dshonorent point. Mais Rousseau confesse, et sans les attnuer,
des choses honteuses, des pchs, des pchs mortels. Et, comme il le
prdisait, son entreprise n'a pas eu d'imitateurs. Car sans doute, aprs
lui, la bonde est ouverte  ce genre immodeste des confessions: mais
ni Chateaubriand dans les _Mmoires d'outre-tombe_, ni Lamartine dans
les _Confidences_, ni George Sand dans l'_Histoire de ma vie_, ni Renan
dans les _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_ n'auront le courage de
nous confesser des secrets honteux ou simplement ridicules, (et si vous
en concluez que la matire leur en a fait dfaut, c'est donc que vous
avez de trs bonnes mes).

C'est pourquoi je comprends l'exaltation de cette premire page, et
cette invocation  Dieu qui se termine ainsi:

     tre ternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes
     semblables; qu'ils coutent mes confessions, qu'ils gmissent de
     mes indignits, qu'ils rougissent de mes misres. Que chacun d'eux
     dcouvre  son tour son coeur au pied de ton trne _avec la mme
     sincrit_: et puis qu'un seul te dise s'il l'ose: je fus meilleur
     que cet homme-l.

Qu'est-ce  dire? Ce cri veut nous tonner et sent son charlatan. Mais
songez d'o venait Rousseau, o il avait vcu,  qui il se comparait: et
vous verrez que ce qu'il exprime l, c'est, en somme,--retourne dans
l'expression,--la pense de Joseph de Maistre: Je ne sais pas ce qu'est
le coeur d'un coquin; je sais ce qu'est le coeur d'un honnte homme:
c'est affreux.

Et d'ailleurs, je le dis parce que cela est vrai, Jean-Jacques, quand il
commena d'crire les _Confessions_,  Motiers, en 1762, tait devenu un
fort honnte homme. Les maladies, la perscution avaient dvelopp ses
sentiments religieux. Il tait dj dans cette disposition d'esprit
presque mystique qui sera si sensible dans ses _Dialogues_. Il me semble
que les _Confessions_, oeuvre d'un pnitent superbe qui s'oppose  tous
les autres hommes et en appelle aux sicles futurs, ont tout de mme
aussi, dans bien des pages, quelque chose d'une confession religieuse.

Cela seul me ferait assez croire  leur vrit, qui du reste a t peu
conteste, sauf sur des points de chronologie, et qui s'est vue
confirme presque toutes les fois qu'on a pu contrler les rcits de
Jean-Jacques par des lettres de lui et de ses correspondants ou de ses
contemporains.

Il est certain cependant que les _Confessions_, qui sont surtout
psychologiques, sont encore en plus d'un endroit, et par la force des
choses, apologtiques (surtout la seconde rdaction). Puis, Rousseau
crit ses confessions de mmoire; il en crit les premiers livres
quarante, trente et vingt ans aprs les vnements. Et nous savons comme
il il est difficile de se souvenir, et  quel point la mmoire dforme
les choses.

Mais, d'abord, lorsqu'il nous raconte des actes avilissants, il n'y a
pas apparence qu'il les invente ( moins que certains aveux pnibles ne
soient l pour faire croire  la vrit du reste); mais il y a
apparence, au contraire, qu'il s'en est nettement souvenu, justement 
cause de leur caractre humiliant. (Eh! n'avons-nous pas tous, ou
presque tous, dans notre pass, de ces choses dont on dit qu'elles ne
s'oublient pas, de ces souvenirs affreusement dsagrables,
qui nous reviennent presque tous les jours quand nous sommes
seuls un peu longtemps, ou bien que nous rappelons exprs pour nous
dgriser?...)--Pour l'ensemble, j'estime que, si la _vracit_ de
Jean-Jacques peut tre en dfaut, il faut croire du moins  sa
_sincrit_.

Joignez qu'il a, au plus haut point, le souvenir des lieux, qui l'aide 
garder celui des faits ou des sentiments. En voici un exemple (et o
nous trouvons aussi, dans la vision et dans l'accent, un je ne sais quoi
qu'on ne connaissait pas trop avant Jean-Jacques, et qui sera, si vous
voulez, le commencement de l'impressionnisme).

     Les moindres faits de ce temps-l me plaisent par cela seul qu'ils
     sont de ce temps-l. Je me rappelle toutes les circonstances des
     lieux. Je vois une hirondelle entrant par la fentre, une mouche se
     poser sur ma main tandis que je rcitais ma leon; je vois tout
     l'arrangement de la chambre o nous tions; le cabinet de M.
     Lambercier  main droite, une estampe reprsentant tous les papes,
     un baromtre, un grand calendrier, des framboisiers qui, d'un
     jardin fort lev dans lequel la maison s'enfonait sur le
     derrire, venaient ombrager la fentre et passaient quelquefois
     jusqu'en dedans. Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin
     de savoir tout cela, mais j'ai besoin de le lui dire... (Livre I).

J'ai besoin de le lui dire.  individualisme!  romantisme!

Et encore (souvenir de la matrise d'Annecy, avec le bon M. le Matre
(M. Nicoloz)):

     ...Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les
     personnes, mais tous les objets environnants, la temprature de
     l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne
     s'est fait sentir que l, et dont le souvenir vif m'y transporte de
     nouveau. Par exemple, tout ce qu'on rptait  la matrise, tout
     ce qu'on chantait au choeur, tout ce qu'on y faisait, le bel et
     noble habit des chanoines, les chasubles des prtres, les mitres
     des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux
     qui jouait de la contrebasse, un petit abb blondin qui jouait du
     violon, le lambeau de soutane qu'aprs avoir pos son pe, M. le
     Matre endossait par-dessus son habit laque, et le beau surplis
     fin dont il en couvrait les loques pour aller au choeur; l'orgueil
     avec lequel j'allais, tenant une petite flte  bec, m'tablir dans
     la tribune pour un petit bout de rcit que M. le Matre avait fait
     exprs pour moi; le bon dner qui nous attendait ensuite; le bon
     apptit qu'on y portait; ce concours d'objets vivement retrac m'a
     cent fois charm dans ma mmoire, autant et plus que dans la
     ralit. J'ai gard toujours une affection tendre pour un certain
     air du _Conditor alme siderum_ qui marche par ambes, parce qu'un
     dimanche de l'Avent j'entendis de mon lit chanter cet hymne avant
     le jour sur le perron de la cathdrale, selon un rite de cette
     glise-l... etc. (Livre III).

Mais je ne puis vous lire ainsi toutes les _Confessions_ et je le
regrette. Je ne puis que les analyser; et combien de dtails charmants,
tranges, mouvants ou irritants je laisserai de ct!--Pour plus de
clart, et pour fixer vos propres souvenirs, il me parat indispensable
de faire un sommaire trs bref des faits principaux relats dans ces six
premiers livres qui nous occuperont aujourd'hui.

LIVRE I.--Jean-Jacques nat  Genve le 28 juin 1712, d'un horloger. Sa
mre meurt en le mettant au monde.--Son pre lui fait lire des romans 
sept ans. Il l'abandonne  huit ans, une affaire d'honneur l'obligeant 
s'expatrier.

On le met en pension, de huit  dix ans,  Bossey, chez le pasteur
Lambercier, qui lui apprend la religion. Ici se placent diverses
anecdotes, notamment celle de la fesse donne par mademoiselle
Lambercier.

On le retire de Bossey. Il reste deux ou trois ans,  Genve, chez son
oncle Bernard. Il va de temps en temps  Nyon, o est son pre; est
amoureux de mademoiselle Vulson et polissonne avec mademoiselle Gothon.
Il est ensuite plac chez un greffier pour y apprendre le mtier de
procureur. Il s'en fait renvoyer et entre chez un graveur, qui le
maltraite. Un soir, aprs une promenade dans la campagne, il trouve la
porte de la ville ferme. Et il quitte Genve le lendemain pour courir
fortune  travers le monde.

LIVRE II.--Il rde autour de Genve, se prsente au cur de Confignon,
qui l'adresse  madame de Warens,  Annecy. Cette dame, nouvelle
convertie, l'envoie  Turin dans l'hospice des Catchumnes. Il se
laisse convertir, cherche sa vie dans Turin, passe quelques semaines
chez la jolie marchande madame Bazile, puis est laquais chez la comtesse
de Vercellis. Ici se place l'histoire du ruban.

LIVRE III.--Aprs cinq ou six semaines passes sans occupation et
signales par de singulires fantaisies sensuelles, il entre chez le
comte de Gouvon, toujours comme laquais, mais pour qui on a des gards.
Il est amoureux de mademoiselle de Breil, une des filles de la maison.
Le fils du comte, l'abb de Gouvon, s'intresse  lui, et lui apprend
l'italien. On se chargeait de son avenir: mais un beau jour il dcampe
avec un camarade des rues ( prs de dix-huit ans), repris par son
besoin de vagabondage.

Il retourne  Annecy, prs de madame de Warens; se laisse nourrir, mais
lit, travaille. On le met au sminaire; il n'y reste pas. Il reoit des
leons de musique du professeur des enfants de choeur de la cathdrale,
un M. Nicoloz, qu'il appelle M. le Matre. Il s'engoue d'une espce de
musicien bohme, Venture. Puis, M. le Matre tant oblig de quitter
Annecy, Jean-Jacques l'accompagne jusqu' Lyon, o il l'abandonne au
coin d'une rue en peine crise d'pilepsie, ou peut-tre de _delirium
tremens_. (Ce M. le Matre tait bonhomme, mais fortement ivrogne.)

L-dessus, Jean-Jacques revient  Annecy, et n'y retrouve plus madame de
Warens.

LIVRE IV.--Il attend des nouvelles de madame de Warens  Annecy. Ici se
place la partie de campagne avec mesdemoiselles Galley et de
Graffenried.

Charg de conduire  Fribourg la Merceret, femme de chambre de madame de
Warens, il passe par Genve, voit son pre  Nyon (pour la premire
fois, je crois, depuis huit ou neuf ans), et se rend de Fribourg 
Lausanne, o, sous le nom de Vaussore, il montre la musique sans la
savoir et donne mme un concert (chez M. de Treytorens). Il va  Vevey
(patrie de madame de Warens), passe l'hiver de 1731-1732  Neuchtel, o
il continue de donner des leons de musique. (Il finissait par
l'apprendre en l'enseignant.) Vie pnible, dtresse. Il fait la
connaissance d'un archimandrite qui qutait pour le rtablissement du
Saint-Spulcre; va  Fribourg,  Berne,  Soleure, o M. de Bonac,
ambassadeur de France, le retient. Puis M. de Bonac l'envoie  Paris
pour tre prcepteur. Jean-Jacques fait la route  pied; ne s'entend pas
avec le pre de son lve, apprend que madame de Warens est retourne en
Savoie, et repart  pied de Paris. Aprs quelque sjour  Lyon, il
arrive chez madame de Warens, qui venait de se fixer  Chambry. Elle
lui obtient un emploi dans le cadastre.

LIVRE V.--Il donne des leons de musique  des jeunes filles. Pour le
mettre en garde contre les sductions de certaines de ses lves, madame
de Warens devient elle-mme son initiatrice. Il se laisse faire; il
accepte mme le partage avec le jardinier Claude Anet.--Il fait un
voyage  Besanon pour prendre des leons de composition de l'abb
Blanchard; va voir un parent  Genve et son pre  Nyon (deuxime
visite); revient  Chambry; fait plusieurs voyages  Genve,  Lyon, 
Nyon, tantt pour son plaisir, tantt pour les affaires de madame de
Warens. Un accident le rend aveugle pendant quelque temps. Ensuite il
tombe srieusement malade. Madame de Warens le gurit, et tous deux vont
habiter les Charmettes, campagne prs de Chambry (fin de l't 1736).

LIVRE VI.--Aux Charmettes. Maladie bizarre. Il retourne l'hiver 
Chambry, puis, ds le printemps, aux Charmettes. Il lit beaucoup et
tche d'y mettre de la mthode. Au mois d'avril 1738, il va  Genve
pour toucher enfin sa part de la succession de sa mre. Il la rapporte 
madame de Warens. Sa maladie s'aggrave. Il s'imagine avoir un polype au
coeur et va consulter  Montpellier. En route, aventure avec madame de
Larnage. Il reste deux mois  Montpellier, revient prs de madame de
Warens, et trouve sa place prise par le coiffeur Wintzenried. Il
n'accepte pas ce nouveau partage; passe une anne  Lyon, chez M. de
Mably, comme prcepteur de ses deux enfants; revient en 1741 aux
Charmettes, y retrouve la mme situation et madame de Warens refroidie.
Il invente un nouveau systme pour noter la musique, croit sa fortune
faite, et se met en route pour Paris. Il a vingt-neuf ans.

       *       *       *       *       *

Ce simple canevas des faits, ce rsum des agitations extrieures de
Rousseau jusqu' la trentaine nous prsente dj l'image d'un errant et
d'un dclass. Mais pntrons plus avant, et, sous les faits, et grce,
en partie,  ses propres commentaires, voyons l'homme lui-mme dans la
complexit de sa nature.

Rousseau (ceci n'est point inutile  rappeler), est d'origine franaise
et parisienne. Sa famille tait tablie  Genve depuis 1529. Son
bisaeul et son trisaeul avaient t libraires: profession  demi
librale et proche des lettres.

Autre remarque, essentielle celle-l: Rousseau est n protestant. Son
grand-pre maternel tait pasteur. C'est le protestant pur, je veux dire
consquent avec le principe de la Rformation, qui crira le rcit de la
mort de Julie, la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, les _Lettres
de la Montagne_.

Puis, nous trouvons chez Jean-Jacques un Genevois trs imprgn des
moeurs et de l'esprit de sa petite rpublique,--et qui se souviendra
avec tendresse, dans la _Lettre  d'Alembert_, d'avoir particip,
enfant, aux ftes civiques de sa ville. C'est ce petit Genevois qui
crira le _Contrat social_.

Notons encore, chez lui, le rejeton d'un sang aventureux. Sa mre,
jolie, vive, lettre et musicienne, trs entoure, semble avoir fait
innocemment scandale dans la ville de Calvin. Son pre, horloger et
matre de danse, lger et romanesque, fut quelque temps (de 1705  1711)
horloger du srail  Constantinople. Un frre de Jean-Jacques tourna mal
et disparut. Un de ses oncles tait all chercher fortune en Perse.

Il y a ensuite, dans Jean-Jacques, un pauvre enfant trs
draisonnablement lev, passant des nuits  lire des romans avec son
pre, nourri de d'Urf et de La Calprende (avec du Plutarque, il est
vrai, par-dessus), abandonn par son pre  l'ge de huit ans, et qui, 
partir de dix ans, ne fut plus lev du tout et devint, il le dit
lui-mme,  plusieurs reprises, un polisson, un larron, un parfait
vaurien.

Il y a aussi un enfant, puis un adolescent, puis un homme d'une
sensibilit extraordinaire, et extraordinairement imaginative,--cette
sensibilit qui le fera se jeter dans les bras de ses amis en les
arrosant de larmes, et mouiller de pleurs tout le devant de son gilet le
jour o lui vint la premire ide de son _Discours sur les Sciences et
les Arts_. Sensibilit troitement jointe  un orgueil galement
extraordinaire, par la conscience qu'il a de cette dlicatesse de nature
et aussi de sa supriorit intellectuelle. Et, par un jeu naturel, les
blessures de sa sensibilit exasprent son orgueil, et son orgueil lui
rend plus douloureuses les blessures de sa sensibilit.--Et c'est
l'homme sensible qui fera du sentiment le fondement de la morale, et
qui crira la plus grande partie de la _Nouvelle Hlose_ et de
l'_mile_.

C'est justement par cette sensibilit et cet orgueil que s'explique la
plus mauvaise action de son adolescence, l'histoire du ruban. C'est 
Turin, aprs la mort de cette madame de Vercellis dont il tait
laquais-secrtaire. Dans le dsordre qui suit cette mort, Jean-Jacques
vole un petit ruban couleur de rose et argent, dj vieux. On le
trouve, on veut savoir o il l'a pris. On l'interroge devant la famille
assemble. Il balbutie et dit enfin que c'est la jeune cuisinire Marion
qui lui a donn ce ruban. On les confronte; elle nie, Jean-Jacques
persiste; on les congdie tous les deux. J'ignore, dit Rousseau, ce que
devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence
qu'elle ait aprs cela trouv facilement  se placer... Qui sait,  son
ge, o le dcouragement de l'innocence avilie a pu la porter? (Et,
l-dessus, libre  nous d'imaginer quelque historiette en marge des
_Confessions_, o nous ferons rencontrer par Jean-Jacques, plus tard,
dans quelque rue mal fame de Paris, la petite Marion devenue fille
publique... Mais ce serait peut-tre un peu trop prvu, et je ne
l'crirai pas.)

Il reste que l'acte abominable de Jean-Jacques est extrmement
significatif du fond mme de sa nature,--sensibilit, imagination,
orgueil,--et cela, par l'explication mme qu'il en donne et qui me
parat, ici, toute la vrit:

     Jamais la mchancet ne fut plus loin de moi que dans ce cruel
     moment (celui o il accusa faussement Marion); et, lorsque je
     chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai
     que mon amiti pour elle en fut la cause. Elle tait prsente  ma
     pense: je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit et je
     l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire et de m'avoir donn
     le ruban, parce que mon intention tait de le lui donner... Quand
     je la vis paratre ensuite, mon coeur fut dchir, mais la prsence
     de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je ne craignais
     pas la punition: _je ne craignais que la honte, mais je la
     craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au
     monde_. J'aurais voulu m'enfoncer dans le centre de la terre:
     l'invincible honte l'emporta sur tout; la honte seule fit mon
     impudence, et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en
     convenir me rendait intrpide. Je ne _voyais_ que l'horreur d'tre
     reconnu, dclar publiquement, moi prsent, voleur, menteur,
     calomniateur. Un trouble universel m'tait tout autre sentiment.

(Quelques difficults subsistent sur cette anecdote. Il s'agit d'un
petit ruban et vieux, qui par consquent pouvait valoir quelques
sols. Le comte de la Roque, neveu de madame de Vercellis, attacha si peu
d'importance  l'histoire que, quelques semaines aprs, il procura 
Jean-Jacques une place excellente... Jean-Jacques aurait-il dramatis?
C'est ennuyeux, avec lui on ne sait jamais. Ce qui est sr, c'est qu'il
mne un terrible repentir... Il assure que le dsir de se soulager par
cet aveu a beaucoup contribu  la rsolution qu'il a prise d'crire ses
confessions; et, dans un premier manuscrit de ces mmes _Confessions_,
il va jusqu' dire qu'il considre la calomnie de David Hume sur son
compte, trente ans aprs, comme le chtiment direct du mensonge qu'il
fit lui-mme contre la pauvre Marion.)

Corollairement  cette sensibilit et  cet orgueil, il y a dans
Jean-Jacques un profond amour de la solitude, de la rverie paresseuse,
de l'indpendance et, par suite, de la vie errante et, tranchons le mot,
du vagabondage. Le vagabondage est chez lui une passion. Il aime vivre
au hasard. Apprenti greffier, graveur, laquais, valet de chambre,
sminariste, employ au cadastre, matre de musique, on peut dire que,
dans les longs intervalles de ces diverses occupations, il redevient
volontairement, et autant qu'il peut, un errant, un chemineau. C'est son
got dominant. Quand il s'enfuit de Genve,  seize ans: L'indpendance
que je croyais avoir acquise, crit-il, tait le seul sentiment qui
m'affectait. J'entrais avec srnit dans le vaste monde. Ailleurs il
dit que ce qu'il aime dans ses courses solitaires, c'est la vue de la
campagne, la libert du cabaret, l'loignement de tout ce qui lui fait
sentir sa dpendance. C'est aussi la paresse et la rverie. Il gote
tellement cette vie-l que, pouvant esprer, par l'abb de Gouvon, une
situation honorable dans la carrire des ambassades (et il n'a pas
dix-huit ans), il lche tout pour suivre une espce de voyou genevois,
nomm Bascle, dont il s'est pris, et avec qui il court le pays en
montrant une machine de physique amusante.

(Notons ici un autre trait de caractre: sa facilit  s'engouer. Il
s'prend de Bascle, comme il s'prendra de Venture, le musicien bohme,
comme il s'prendra d'abord de Diderot, de Grimm et de tant d'autres.
Il a un grand besoin d'aimer et une crdulit qui le font se jeter  la
tte des gens; et ce premier mouvement de sensibilit confiante est peu
 peu suivi de sensibilit dfiante; car il trouve bientt chacune de
ses idoles infrieure  l'ide que son imagination s'en tait forme; ou
bien son orgueil craint trs vite que l'idole ne lui rende pas son
affection ou mme ne se moque de lui.)

Reprenons. C'est  cette vie errante dans un des plus beaux pays du
monde, c'est  cette vie rveuse et inquite que Rousseau doit son
intelligence et son amour de la nature, et d'avoir invent, ou peu s'en
faut, la posie romantique. Ses _Confessions_ sont pleines de souvenirs
charmants de paysages, et en outre, au commencement du livre II, il
parle dj comme parlera Ren: ... J'tais inquiet, distrait, rveur;
je pleurais, je soupirais, je dsirais un bonheur dont je n'avais pas
d'ide, et dont je sentais pourtant la privation...

C'est ce chemineau qui crira les paysages et les morceaux lyriques de
la _Nouvelle Hlose_, et les _Rveries d'un promeneur solitaire_.

Ce que Jean-Jacques doit encore  ses annes de bohme, c'est d'avoir vu
de tout prs les vies humbles ou modestes,--et aussi (car il a t deux
fois laquais dans de grandes maisons) d'avoir connu et observ les vies
brillantes dans des conditions qui ont dpos en lui une amertume dont
il fera plus tard de l'loquence. Sur cette souffrance intime, il
s'arrte peu, sans doute parce que ces souvenirs lui sont
particulirement pnibles, plus pnibles encore, sans doute, que le
souvenir de ses actions honteuses: mais on devine ce que ce garon
orgueilleux et d'un si beau gnie, d'ailleurs de naissance libre,
petit-fils de libraires et de pasteurs, a d ressentir sous la livre,
mme quand on le dispensait d'y porter l'aiguillette et que cette
livre faisait  peu prs un habit bourgeois. Mais il a beau vouloir
se taire l-dessus, certains traits qui lui chappent rvlent sa
rancoeur:

     ...Sur la fin, dit-il, madame de Vercellis ne me parlait plus que
     pour son service. Elle me jugea moins sur ce que j'tais que sur ce
     qu'elle m'avait fait, et  force de ne voir en moi qu'un laquais,
     elle m'empcha de lui paratre autre chose... Je crois que
     j'prouvai ds lors ce jeu malin des intrts cachs qui m'a
     travers toute ma vie et qui m'a donn une aversion naturelle pour
     _l'ordre apparent_ qui le produit.

(Cela, parce que, comme il le dit plus loin, il y avait tant
d'empresss autour de madame de Vercellis proche de sa fin, qu'il tait
difficile qu'elle et du temps pour penser  lui Jean-Jacques.) Ainsi
il en veut  toute la socit que madame de Vercellis ne l'ait pas
distingu davantage.--Ainsi encore, chez les Gouvon-Solar, lorsque,
servant  table et interrog par le vieux comte, il explique la devise
des Solar (Tel fiert qui ne tue pas), et recueille l'admiration de la
compagnie: Ce moment fut court, mais dlicieux  tous gards. Ce fut
un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre
naturel et vengent le mrite avili des outrages de la fortune. Et je
rappelle aussi son cri, lorsqu'il entre chez le comte de Gouvon: Encore
laquais! Et il apparat que, si c'est le vagabond qui crira
l'admirable _Cinquime Rverie_, c'est beaucoup l'ancien laquais qui
crira le _Discours sur l'ingalit_ et qui fondera sur l'galit la
thorie du _Contrat social_.

Par l-dessus, ou, pour mieux dire, sous tout cela, il y a un malade.

Il faut, ici, que j'insiste et que je prcise. La pathologie d'un
Bossuet ou d'un Racine a peu  voir avec leurs sermons ou leurs
tragdies: mais la pathologie de Jean-Jacques, c'est presque tout
Jean-Jacques. (Son oeuvre elle-mme apparat dans la littrature comme
une ruption morbide.)

     Je naquis, dit Jean-Jacques, infirme et malade... Je suis n
     presque mourant... J'apportais le germe d'une incommodit que les
     ans ont renforce.

Cette maladie congnitale tait une rtention d'urine, dont il souffrit
toute sa vie et qui s'aggrava aprs trente ans.

Ajoutez une autre infirmit, que je ne sais comment dfinir, et que vous
devinerez par cet aveu qui se rapporte au temps o Jean-Jacques allait
de l'Ermitage  Eaubonne voir madame d'Houdetot:

     Je rvais en marchant  celle que j'allais voir,  l'accueil
     caressant qu'elle me ferait, au baiser qui m'attendait  mon
     arrive... Ce seul baiser... avant mme de le recevoir, m'embrasait
     le sang... J'tais oblig de m'arrter, de m'asseoir... De quelque
     faon que je m'y sois pu prendre, je ne crois pas qu'il me soit
     jamais arriv de faire seul ce trajet impunment.

Ajoutez encore un mal bizarre qui le prit un jour aux Charmettes, et
qu'il dcrit ainsi:

     Un matin que je n'tais pas plus mal qu' l'ordinaire, en dressant
     une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une
     rvolution subite... Mes artres se mirent  battre d'une si grande
     force, que non seulement je sentais leur battement, mais que je
     l'entendais mme, et surtout celui des carotides. Un grand bruit
     d'oreilles se joignit  cela; et ce bruit tait triple ou plutt
     quadruple, savoir: un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus
     clair comme d'une eau courante, un sifflement trs aigu, et le
     battement que je viens de dire... Ce bruit tait si grand, qu'il
     m'ta la finesse d'oue que j'avais auparavant, et me rendit, non
     tout  fait sourd, mais dur d'oreille, comme je le suis depuis ce
     temps-l. (Livre V des _Confessions_)

Il dit que, depuis trente ans jusqu'au moment o il crit, ses
battements d'artres et ses bourdonnements _ne l'ont pas quitt une
minute_. Il y revient au livre VI, o il parle aussi de vapeurs, des
pleurs qu'il versait souvent sans raison de pleurer, de ses frayeurs
vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau.

Je passe ses autres maux: coliques nphrtiques (croit-il)  partir de
1750, esquinancies frquentes, hernie  quarante-cinq ans, etc. (sans
compter un accident de laboratoire qui, aux Charmettes le rendit
aveugle, dit-il, pendant six semaines). En somme, et pour ne retenir que
ses maux durables: rtention d'urine (soit par vice de conformation,
soit par mouvements spasmodiques), neurasthnie profonde,
artrio-sclrose, voil son lot.

Il est ais de voir la rpercussion de ces misres physiques sur son
tre moral.

D'abord sa neurasthnie nous fournit l'explication la plus indulgente
des menus vols de son enfance et de sa jeunesse, et aussi de certains
actes d'impudence et de hblerie, comme lorsque,  Lausanne, il compose
et donne un concert sans savoir la musique, ou lorsque, pendant son
voyage de Montpellier, il se fait passer pour un Anglais jacobite sans
savoir un mot d'anglais. Sa neurasthnie permet de substituer aux mots
dsobligeants de menteur et de voleur ceux de simulateur et de
cleptomane.

Puis, il se peut que la premire de ses infirmits ait contribu  son
got de la solitude et notamment de la promenade  pied, et de la
promenade solitaire, et de la promenade dans la campagne et dans les
bois, o l'on n'est gn par personne, o l'on peut s'arrter quand on
veut. Il nous dira lui-mme qu'aprs le succs du _Devin du Village_, ce
fut cette infirmit, plus que sa fiert d'homme libre, qui l'empcha de
demander une audience au roi.

Mais surtout ses maux physiques ont profondment agi sur sa sensibilit,
sur sa vie passionnelle, et par consquent sur ses livres eux-mmes.

La vie passionnelle de Jean-Jacques est bien curieuse et bien triste. Sa
sensualit s'veille  dix ans, sous la fesse qu'il reoit de
mademoiselle Lambercier (une fille de trente ans). Je ne puis dcidment
descendre dans les dtails et dans ce qu'il appelle le labyrinthe
obscur et fangeux de ses confessions. Mais il faut pourtant indiquer ce
qui est. Il a une enfance et une adolescence vicieuses: les jeux avec
mademoiselle Gothon, ses dtestables habitudes, ses extravagances
exhibitionnistes  Turin, dans les alles sombres et prs de ce puits o
les jeunes filles viennent chercher de l'eau. Et avec cela, corrompu et
d'une dpravation maladive, il garde jusqu' vingt-deux ans ce que
j'appellerai son innocence. Pourquoi? Par une timidit qui est
videmment un effet de son tat pathologique. C'est pour cela qu'
vingt-deux ans,  la fois vicieux et intact, il arrive aux bras de
madame de Warens pour y connatre l'amour dans des conditions qu'il
n'est gure possible de ne pas qualifier de dshonorantes. C'est pour
cela aussi que, madame de Warens et Thrse mises  part, Jean-Jacques
n'a eu de sa vie d'autre aventure d'amour que sa rencontre avec madame
de Larnage, laquelle, il est vrai, y mit beaucoup du sien, car il crut
d'abord qu'elle voulait se moquer de lui. (Le pauvre Jean-Jacques
raconte cette unique aventure avec orgueil, et il ajoute: Je puis dire
que je dois  madame de Larnage de ne pas mourir sans avoir connu le
plaisir.)--Et c'est pour cela encore que, plus tard, il se condamnera 
Thrse. Et ces choses en expliquent d'autres, soit dans la _Nouvelle
Hlose_, soit mme dans l'_mile_.

(Je n'oublie pas d'ailleurs qu' cette timidit nous devons la grce de
son idylle chez madame Basile, la petite marchande italienne.)

J'ai nomm plusieurs fois madame de Warens. Elle est assez singulire
pour qu'on dt s'arrter sur elle. Mais vous la connaissez. Je n'ai pas
 vous rappeler sa naissance protestante, son mariage, sa fuite de
Vevey,  la suite d'on ne sait trop quel incident domestique, son
recours au roi de Sardaigne, sous les auspices de qui elle se convertit
au catholicisme et qui lui fait une pension de deux mille francs. Elle
travaillait elle-mme dans les conversions (comme on le voit par sa
premire rencontre avec Jean-Jacques), quoique son catholicisme fut
extrmement latitudinaire. Elle tait d'une activit brouillonne,
s'occupait de pharmacie et de chimie, dsordonne, chimrique, crdule
aux aventuriers et aux inventeurs, et toujours dans les entreprises.--En
amour, un vieux monsieur lui avait appris dans sa jeunesse que l'acte
est chose indiffrente en soi, et elle l'avait cru. Elle se donnait 
ses amis pour leur faire plaisir et pour se les attacher, et elle
n'tait pas regardante sur leur condition sociale. Elle se disait, avec
cela, de temprament froid. Bref, elle tait en amour un homme,--un peu
comme notre George Sand, mais moins dcemment: car madame de Warens ne
redoutait pas d'tre indulgente  plusieurs  la fois.

Rousseau l'a aime profondment; mais la nature de cette affection est
bien marque par les noms qu'ils se donnaient: maman et petit. La
premire fois qu'il la voit, elle a vingt-huit ans, il en a seize. C'est
un petit vagabond totalement abandonn, trs timide. Elle est la
premire femme lgante et belle, et riche ( ses yeux) qu'il ait
rencontre. Et tout de suite elle est bonne pour lui, et d'une bont
simple et maternelle. Elle tire ce petit malheureux du gouffre. Son
premier sentiment pour elle, et qui durera longtemps,--c'est
l'adoration.

Il faut relire le rcit de leur premire rencontre, car cela est
dlicieux:

     C'tait un passage derrire sa maison... Prte  entrer dans
     l'glise, madame de Warens se retourne  ma voix. Que devins-je 
     cette vue! Je me figurais une vieille dvote bien rchigne; la
     bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait tre autre chose  mon
     avis. Je vois un visage ptri de grces, de beaux yeux bleus pleins
     de douceur, un teint blouissant, le contour d'une gorge
     enchanteresse. Rien n'chappa au rapide coup d'oeil du jeune
     proslyte; car je devins  l'instant le sien, sr qu'une religion
     prche par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au
     paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui prsente d'une
     main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur celle de M. de
     Pontverre, revient  la mienne, qu'elle lit tout entire, et
     qu'elle et relue encore si son laquais ne l'et avertie qu'il
     tait temps d'entrer. Eh! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me
     fit tressaillir, vous voil courant le pays bien jeune, c'est
     dommage en vrit. Puis, sans attendre ma rponse, elle ajouta:
     Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne  djeuner; aprs
     la messe, j'irai causer avec vous.

Et un peu plus loin:

     Elle avait de ces beauts qui se conservent, parce qu'elles sont
     plus dans la physionomie que dans les traits; aussi la sienne
     tait-elle encore dans tout son premier clat. Elle avait un air
     caressant et tendre, un regard trs doux, un sourire anglique, une
     bouche  la mesure de la mienne (Jean-Jacques avait la bouche
     petite), des cheveux cendrs d'une beaut peu commune, et auxquels
     elle donnait un tour nglig qui la rendait trs piquante.

Et les lignes qui suivent nous font comprendre qu'elle tait boulotte.

Les pages o Jean-Jacques nous raconte que madame de Warens lui propose
de se donner  lui pour le sauver des prils de son ge (il avait
vingt-deux ans et elle trente-quatre) et qu'elle lui explique cela
gravement et posment, et qu'elle lui laisse huit jours pour rpondre,
et qu'il accepte sans grand plaisir et surtout par reconnaissance, en
continuant d'appeler sa matresse maman, et qu'il dcouvre un jour
qu'il a le jardinier Claude Anet pour collaborateur, et qu'il l'admet
sans rsistance, et que madame de Warens les bnit tous deux, et que
Jean-Jacques reste plein de respect pour Claude Anet; ces pages o il ne
cesse de parler de vertu, ces pages qui semblent une caricature
anticipe et violente de l'histoire, beaucoup plus convenable, de Sand
entre Musset et Pagello, nous paraissent aujourd'hui d'un norme
comique. Et sans doute, dans tout cela, Rousseau n'est qu' demi
responsable (nous remarquons souvent chez lui une trange passivit), et
sans doute le rcit de la vie aux Charmettes, o s'est form son esprit,
est d'une neuve et franche saveur; et je sais bien que Rousseau essaye 
diverses reprises de gagner son pain; que, lorsqu'il a touch son petit
patrimoine, il en fait part  son amie, et que,  son troisime ou
quatrime retour, quand il trouve sa place prise par le perruquier,
madame de Warens lui proposant ingnument un nouveau mnage  trois
(Elle me dit que je n'y perdrais rien) il n'accepte pas ce partage; et
je n'oublie pas enfin, que, quelques annes aprs, quand la pauvre femme
est totalement dchue, il lui envoie de Paris un peu d'argent: il n'en
reste pas moins que le garon a vcu,  peu prs dix ans, presque
uniquement de madame de Warens, qu'il tait trop son oblig pour pouvoir
ni se refuser  elle, ni exiger au moins d'elle la fidlit; qu'ainsi
son premier amour ne fut ni libre, ni fier, ni dsintress, du moins
dans les apparences;--et que cela eut, sur sa conception de l'amour, des
consquences que nous noterons dans ses ouvrages.

Enfin,--et pour achever l'numration de tous les hommes qu'il porte en
lui,--s'il y a chez Jean-Jacques un protestant n, il ne faut pas
oublier qu'il y a aussi un catholique.

Il se convertit au catholicisme,--encore presque enfant, il est
vrai,--pour obir  la belle dame d'Annecy et pour sortir de la misre.
Peut-tre exagre-t-il aprs coup (mais je n'en sais rien) ses scrupules
et ses hsitations au moment de quitter sa religion natale. Peut-tre
aussi,  propos de l'histoire de l'abominable Maure,--crivant 
trente-cinq ans de distance,--exagre-t-il, par un retour d'antipapisme,
le cynisme de l'administrateur de l'hospice des Catchumnes, et surtout
l'trange placidit de l'ecclsiastique qui se trouve l. Mais aprs
tout je n'en sais rien. Ce qui m'tonne le plus, c'est que, une fois
converti, on le mette dehors avec vingt francs dans la main et sans plus
s'occuper de lui. Car quel intrt avait le clerg  faire des
convertis, si ce n'tait pour se faire des cratures et, par consquent,
les suivre et les aider? Il est vrai que les plus pieuses institutions
peuvent devenir purement mcaniques et dgnrer jusqu' oublier leur
objet.

Mais, quoi qu'il en soit de tout cela, une chose est sre: c'est que
Jean-Jacques a t catholique pendant vingt-six ans (de 1728  1754), et
qu'il a vcu, les dix premires annes, dans une atmosphre purement
catholique. Il passe deux mois environ au grand sminaire d'Annecy pour
tre prtre. A Annecy,  Chambry, aux Charmettes, il pratique sa
nouvelle religion. Il y connat des prtres ou des religieux, qu'il
dclare avoir t excellents pour lui. Aprs l'accident de laboratoire
qui faillit lui coter les yeux, il crit son testament avec tous les
termes et formules de la pit catholique, et il fait de petits legs 
des religieuses,  des capucins,  d'autres moines. Lorsque madame de
Warens entreprend de faire batifier M. de Bernex, l'ancien vque
d'Annecy, Jean-Jacques atteste par crit un miracle de ce bon vque (il
s'agit d'un incendie teint par les prires de l'vque et de madame de
Warens!)--Alors sincrement catholique, dit Jean-Jacques, j'tais de
bonne foi. Il commence ainsi le rcit d'une promenade avec maman:

     Nous partmes ensemble et seuls de bon matin, _aprs la messe_
     qu'un carme tait venu nous dire dans une chapelle attenante  la
     maison.

Il crit dans le mme livre VI:

     Les crits de Port-Royal et de l'Oratoire, tant ceux que je lisais
     le plus frquemment, m'avaient rendu demi-jansniste.

Il avait la terreur de l'enfer:

     Mais _mon confesseur_ qui tait aussi celui de maman, contribua 
     me maintenir dans une bonne assiette.

Et, parlant du Pre Hmet et du Pre Coppier:

     Leurs visites me faisaient grand bien: que Dieu veuille le rendre 
     leurs mes!

Enfin, nous verrons que Jean-Jacques, de son propre aveu, n'eut jamais 
se plaindre du clerg catholique (le mandement contre l'_mile_
except), mais qu'il eut fort  se plaindre des ministres protestants.

Tout ce que je veux dire ici, c'est que, chez lui, l'empreinte
catholique est superpose  l'empreinte protestante; que sa sensibilit
mme est plutt catholique. Nous expliquerons cela en son lieu: mais
pourquoi ne dirai-je pas ds maintenant qu'il y a, dans sa facilit  se
confesser, et  se confesser d'une certaine manire, et  l'espce de
plaisir qu'il y prend, quelque chose au moins comme la dpravation d'une
sensibilit catholique,--disposition qui n'est pas rare, dit-on, chez
certaines pnitentes  qui la confession auriculaire permet de goter
une seconde fois leur pch, jusque dans la honte de l'aveu?

       *       *       *       *       *

Tel est l'homme,--oh! avec de la candeur, de la bont, et mme dj
des vellits de rforme morale,--et aussi avec cette singulire
attnuation que c'est par lui seul que nous savons ses hontes,--mais
enfin tel est l'homme, enfant et adolescent vicieux, vagabond
indisciplin,--paresseux, faible et chimrique,--menteur et larron, la
dernire fois voleur de vin  vingt-huit ans, chez M. de
Mably,--protestant compliqu d'un catholique,--transfuge excusable, mais
transfuge de sa patrie et de sa religion,--longtemps amant tolrant
d'une femme excellente et dconsidre dont il est l'oblig--d'ailleurs
profondment malade, perdu de nvrose, candidat  la folie,--tel est
l'homme qui,  vingt-neuf ans, s'en va chercher fortune  Paris et qui,
quelques annes plus tard, entreprendra la rforme de la socit et
s'tablira professeur de vertu.




DEUXIME CONFRENCE

ROUSSEAU  PARIS.--THRSE.


J'ai dcrit l'trange garon, plein de bizarreries, de souillures et
d'orgueil, qui  vingt-neuf ans vient  Paris, pour y chercher
simplement fortune (dans la musique ou dans les lettres), en attendant
qu'il s'tablisse, huit ans plus tard, rformateur des moeurs et
professeur de vertu. Mais il faut bien dire que, pendant ces huit
annes, il n'y songe pas du tout.

Quel tait ce monde des lettres o le vagabond de Genve, des bords du
lac Lman, de la Savoie, du Pimont et de Turin, le rveur des
Charmettes et l'amant de madame de Warens allait entrer?--Si l'on met 
part le seigneur de Ferney, et Montesquieu et Buffon, gentilshommes un
peu ddaigneux qui, la plupart du temps, travaillaient enferms dans
leur retraite,--ce monde-l, c'tait alors une vingtaine d'crivains qui
se rencontraient dans trois ou quatre cafs et qui taient familiers
chez une douzaine, au plus, soit de fermiers gnraux, soit de grands
seigneurs et de grandes dames, de ceux et de celles qui se piquaient de
libert d'esprit, et qui se plaisaient  protger les gens de lettres
parce qu'ils les trouvaient amusants, et aussi par un sentiment assez
proche de ce que nous appelons aujourd'hui le snobisme. Ce qui est
sr, c'est qu'un crivain de ce temps-l, qui voulait arriver, tait
condamn aux relations aristocratiques.

Le futur auteur du _Discours sur l'ingalit_ et du _Contrat social_
n'chappe point  cette obligation, et d'ailleurs ne cherche point  y
chapper. Et pourtant, nul n'est moins fait que lui pour cette vie de
salon, de conversation, et de plaisirs  la fois raffins et
futiles.--Il tait plbien de gots et d'esprit, rellement ami de la
simplicit, d'ailleurs extrmement timide. Il nous parle des balourdises
qu'il fait dans les premiers dners lgants o il est admis. Il nous
rpte  satit, dans cinquante passages de ses _Confessions_ et de ses
lettres (ce qui prouve peut-tre qu'au fond il en souffrait) qu'il est
timide et gauche, qu'il manque de conversation et d'-propos, et que,
pour parler quand mme, il dit souvent des sottises...

Mais, d'autre part, il a une figure intressante, des yeux d'un clat
extraordinaire; et de temps en temps, quand les choses le touchent, il
lui arrive d'tre loquent pendant quelques minutes, avec un effort qui
donne alors plus d'accent  sa parole. On le considre avec curiosit.
Et lui, qui s'en aperoit, il s'y prte, et, sentant qu'il ne sera
jamais comme les autres, un causeur tourdissant comme Diderot ou fin
et froid comme Grimm ou d'une brusquerie savoureuse comme Duclos, il se
rsoudra  paratre de plus en plus singulier et  part, car cela
aussi est un succs. Mais avec cela, je le rpte, jusqu'en 1749, ses
ambitions sont purement musicales et littraires.

     J'arrivai, dit-il,  Paris dans l'automne de 1741, avec quinze
     louis d'argent comptant, ma comdie de _Narcisse_, et mon projet de
     musique pour toute ressource.

Ce projet de musique est un nouveau systme de notation par les
chiffres (le mme systme, je crois, qui a t repris et perfectionn
par Galin-Paris-Chev, et recommand maintes fois par Francisque
Sarcey).--Il lit son projet, le 22 aot 1742,  l'Acadmie des sciences,
sans succs. Il semble porter assez bien cette dception; et, comme il
manque un peu de ressort, il partage son temps entre la lecture et le
jeu d'checs.

Mais les personnes auxquelles il tait recommand, et aussi ses visites
aux acadmiciens, lui ont fait faire des connaissances.--Au reste il dit
lui-mme: Un jeune homme qui arrive  Paris avec une figure passable et
qui s'annonce par des talents est toujours sr d'tre accueilli. (C'est
aujourd'hui un peu chang.) Donc il rencontre et frquente Fontenelle,
Mably, Marivaux, Bernis, l'abb de Saint-Pierre, Diderot et, un peu plus
tard, Grimm.

Peu aprs l'chec de son mmoire sur la musique, comme il attendait
tranquillement la fin de son argent, un jsuite, le Pre Castel lui dit
un jour: Je suis fch de vous voir vous consumer ainsi sans rien
faire. Puisque les musiciens, puisque les savants ne chantent pas 
votre unisson, changez de corde et voyez les femmes. Vous russirez
peut-tre mieux de ce ct-l. Ainsi parla ce jsuite. C'est  lui que
Jean-Jacques dut la connaissance de madame de Beuzenval, de madame
Dupin, de M. de Francueil et, par celui-ci, de madame d'pinay et de
madame d'Houdetot.

Jean-Jacques suit avec M. de Francueil un cours de chimie. Il tombe
dangereusement malade et, dans le transport de sa fivre, compose des
chants et des choeurs. Ces ides lui reviennent dans sa convalescence;
il mdite un plan et commence l'opra des _Muses galantes_. Nous voil
bien loin encore du _Discours sur l'ingalit_.

Naturellement il devient amoureux,--sans nul danger pour elle,--de
madame Dupin (l'aeule de George Sand). Car il ne peut voir une grande
dame sans en tomber amoureux et sans btir l-dessus des projets. Il y a
dans Jean-Jacques comme un Julien Sorel _sans volont_ (ce qui,  vrai
dire fait une diffrence notable.) Il crit:

     Elle me permit de la venir voir. J'usai, j'abusai de la permission.
     J'y allais presque tous les jours, j'y dnais deux ou trois fois la
     semaine, je mourais d'envie de lui parler, je n'osai jamais.
     Plusieurs raisons renforaient ma timidit naturelle. _L'entre
     d'une maison opulente tait une porte ouverte  la fortune_; je ne
     voulais pas risquer de me la fermer... Madame Dupin aimait avoir
     tous les gens qui jetaient de l'clat, les grands, les gens de
     lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs,
     ambassadeurs, cordons bleus. Madame la princesse de Rohan, madame
     la comtesse de Forcalquier, madame de Mirepoix, madame de Brignol;
     milady Hervey, pouvaient passer pour ses amies. Monsieur de
     Fontenelle, l'abb de Saint-Pierre, l'abb Sollier, monsieur de
     Fourmont, monsieur de Bernis, monsieur de Buffon, monsieur de
     Voltaire taient de son cercle et de ses dners...

Voil donc Rousseau dans le plus grand monde, et, s'il faut le dire,
dans le plus voluptueux et le plus corrompu, et qui s'y trouve fort
bien. Oui, nous sommes loin de Jean-Jacques citoyen de Genve et
philosophe selon la nature.

Cependant, ces dames s'occupent de lui, lui cherchent une situation.
Vers avril ou mai 1743, il va rejoindre, en qualit de secrtaire, M. de
Montaigu, ambassadeur de France  Venise. Il y passe dix-huit mois.
Jean-Jacques s'tend avec complaisance sur cette priode de sa vie.

A la vrit, il ne dit pas un mot de la beaut de Venise, tant clbre
depuis un sicle par les crivains, et avec des mots si pms!

Sbastien Mamerot, prtre natif de Soissons, crivait en 1454, dans les
_Passages d'outre mer faits par les Franais_, livre publi en 1518:

     Venise est une belle cit grande comme la moiti de Paris, assise
     sur la mer, tout environne d'eau qui court la plupart des rues de
     la ville; et vont les petits galiots et bateaux parmi les dites
     rues; et il y a des ponts, tant grands que petits, tant de bois que
     de pierre, environ de douze  quinze cents. Et c'est la ville la
     plus peuple qu'on puisse gure voir, car on n'y voit point de
     jardins ni de places vides... Et il y a les plus belles boutiques
     de toutes marchandises qu'on puisse gure trouver, et la plupart
     des mtiers sont faiseurs de soie et de velours. Et il y a quantit
     de belles maisons qu'on appelle palais;... et chaque seigneur a sa
     barque pour aller o il veut. Et dit-on qu'il y a plus de bateaux 
     Venise qu'il n'y a de chevaux ni de mulets  Paris. Et il y a au
     corps de la ville environ cent vingt glises, etc.

Et Sbastien Mamerot dcrit ensuite schement et minutieusement les
mosaques de Saint-Marc.

Or, Jean-Jacques, l'aeul des romantiques dont Chateaubriand est le
pre, ne nous en dit pas mme autant. Justement parce qu'il est, comme
descriptif, un prcurseur, il ne s'attache encore qu'aux objets simples:
lacs, forts, montagnes modres, et n'a pas eu le temps de raffiner et
de renchrir. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Venise, au milieu du
XVIIIe sicle tait une ville extrmement vivante, que ses palais
taient neufs ou nettoys et ne menaaient pas ruine, et qu'elle n'avait
donc pas alors ce charme de l'agonie et de la dliquescence, sur lequel
nous avons appris  nous exciter.

Mais, surtout, au moment o il nous parle de son sjour  Venise,
Jean-Jacques est trop rempli du souvenir des fonctions qu'il y exerait,
pour se soucier de Saint-Marc, du pont des Soupirs, des canaux et des
gondoles. Visiblement, il est fier d'avoir t secrtaire d'ambassade
(car il en faisait les fonctions), d'avoir un jour occup un poste
honorable, officiel, dans la socit rgulire. coutez le ton,
l'accent:

     Il tait temps que _je fusse une fois_ ce que le ciel, qui m'avait
     dou d'un heureux naturel, ce que l'ducation que j'avais reu de
     la meilleure des femmes (madame de Warens avait peut-tre t
     quelque peu agent diplomatique secret du roi de Sardaigne), ce que
     celle que je m'tais donn  moi-mme m'avait fait tre, et je le
     fus. Livr  moi seul, sans amis, sans conseils, sans exprience,
     en pays tranger, servant une nation trangre, au milieu d'une
     foule de fripons qui, pour leur intrt et pour carter le scandale
     du bon exemple, me tentaient de les imiter: loin d'en rien faire,
     je servis bien la France,  qui je ne devais rien, et mieux
     l'ambassadeur, comme il tait juste, en tout ce qui dpendait de
     moi. Irrprochable dans un poste assez en vue, je mritai, j'obtins
     l'estime de la Rpublique, celle de tous les ambassadeurs avec qui
     nous tions en correspondance, et l'affection de tous les Franais
     tablis  Venise.

Et il numre ses services. Le ton, le srieux, l'air de satisfaction
profonde, rappellent Chateaubriand racontant son ambassade  Londres.
(Combien Chateaubriand, ce fils aristocrate de Jean-Jacques, lui
ressemble, c'est ce qui apparat  mesure qu'on lit davantage l'un et
l'autre.)

Mais, si nous en croyons Jean-Jacques, son patron M. de Montaigu tait
un homme grossier, avare, ignorant et un peu fou[1]. Il dut se sparer
de lui, sans pouvoir, dit-il, se faire payer ses appointements. De
retour  Paris, il demande inutilement justice de son ambassadeur. Les
refus qu'il prouva (il faut dire que, tout en faisant fonction de
secrtaire d'ambassade, il n'tait que secrtaire de l'ambassadeur)
laissrent dans son me, dit-il, un germe d'indignation contre nos
sottes institutions civiles, o le vrai bien public et la vritable
justice sont toujours sacrifis  je ne sais quel ordre apparent,
destructif en effet de tout ordre, et qui ne fait qu'ajouter la sanction
de l'autorit publique  l'oppression du faible et  l'iniquit du
fort.

[Note 1: J'ai reu de M. Aug. de Montaigu une brochure intitule:
_Dmls du comte de Montaigu, ambassadeur  Venise, avec son
secrtaire, J.-J. Rousseau_ (Plon-Nourrit, 1904). M. Aug. de Montaigu y
dmontre, par des pices des archives de Venise, que Rousseau a charg
injustement son ambassadeur, qu'il ne fut pas un secrtaire
irrprochable, qu'il fit, notamment, de la contrebande, et qu'il fut
_congdi_ par le comte de Montaigu.]

C'est dommage. S'il avait pu s'entendre avec M. de Montaigu, si
Rousseau, content d'tre quelqu'un de class et d'officiel avait pu
poursuivre sa carrire diplomatique (et il est probable que ses
puissantes amies de Paris l'eussent fait avancer rapidement), il et
pris got de plus en plus  sa profession, il et envoy  son ministre
des rapports d'un style admirable; il se ft adonn  l'conomie
politique pour laquelle il avait du penchant, mais il n'y et pas cass
les vitres; il n'et pas crit l'_Ingalit_, l'_mile_ ni le _Contrat_,
et nous y aurions perdu au point de vue littraire, mais nous y aurions
gagn  quelques autres gards, et il n'et pas pous Thrse
Levasseur.

Mais achevons les souvenirs vnitiens de Jean-Jacques.

Dans cette ville d'amours et de plaisirs, dans cette Venise de Casanova
(qui s'y trouvait en mme temps que Rousseau), la vie amoureuse de
Jean-Jacques se rduit  peu. Le malheureux nous dit lui-mme qu'il
n'avait pas renonc  ses habitudes honteuses. Sa seule rencontre
effective, pendant ces dix-huit mois, est avec une personne qu'on
appelait la Padoana. Une rencontre plus clbre est avec Zulietta. Je
vous renvoie au texte du rcit; mais je dois vous en citer du moins le
commencement:

     J'entrai dans la chambre d'une courtisane comme dans le sanctuaire
     de l'amour et de la beaut... A peine eus-je connu, dans les
     premires familiarits, le prix de ses charmes et de ses caresses,
     que, de peur d'en perdre le fruit d'avance, je voulus me hter de
     le cueillir. (Nous retrouvons ici la nvrose que j'ai signale
     l'autre jour.) Tout  coup, au lieu des flammes qui me dvoraient,
     je sens un froid mortel couler dans mes veines, et, prt  me
     trouver mal, je m'assieds, et _je pleure comme un enfant_.

Ne nous y trompons pas: bonnes ou mauvaises, c'est peut-tre la premire
fois qu'on ait crit des paroles de ce sentiment, de cet accent, de
cette couleur. Et, si je ne m'abuse, pour obtenir ce ton, il a fallu
(Rousseau crit cela  cinquante-cinq ans) toute une vie de timidit
douloureuse dans les choses de l'amour, et de sauvagerie, et de
sensibilit et d'imagination d'autant plus excites; il a fallu un
demi-sicle de maladie, et de dsir non content--et du gnie par
l-dessus.

Rousseau continue:

     Qui pourrait deviner la cause de mes larmes et ce qui me passait
     dans la tte en ce moment? Je me disais: Cet objet dont je dispose
     est le chef-d'oeuvre de la nature et de l'amour; l'esprit, le
     corps, tout est parfait; elle est aussi bonne et gnreuse qu'elle
     est aimable et belle; les grands, les princes devraient tre ses
     esclaves; les sceptres devraient tre  ses pieds. Cependant la
     voil, misrable coureuse, livre au public; un capitaine de
     vaisseau marchand dispose d'elle, etc.

Sentez-vous que c'est l la premire rdaction parfaite d'un des thmes
sur lesquels les romantiques ont vcu: l'attendrissement, volontiers
solennel et mystique, sur la courtisane; le respect de la femme dchue,
plus touchante et mme plus vnrable d'tre dchue;--oh! mon Dieu, trs
bon sentiment, si l'on n'avait tout de mme un peu trop abus de cette
substitution du sentiment  la raison. Thme romantique, ai-je dit: cela
est si vrai, et la page de Jean-Jacques sur Zulietta tait si nouvelle
et parut si insense quand les _Confessions_ furent connues, que La
Harpe y vit un des signes les plus probants de la folie de
Rousseau.--Thme romantique,--qui dvie dans le rcit de, Jean-Jacques,
car il s'avise ensuite d'attribuer  quelque dfaut physique secret la
vile condition o Zulietta est rduite,--mais thme essentiellement
romantique dans les lignes que j'ai cites. Jean-Jacques prs de
Zulietta, n'est-ce pas dj Rolla prs du lit de Marion? et ne
saisissez-vous pas une ressemblance de sentiment et de ton entre la
mditation, encore tempre, de Jean-Jacques, et les effusions
misricordieuses et effrnes de Rolla:

     Chaos ternel, prostituer l'enfance!...
    Pauvret! Pauvret! c'est toi la courtisane,
    C'est toi qui dans ce lit as pouss cet enfant
    Que la Grce et jet sur l'autel de Diane!...

Et plus loin:

    Jacque tait immobile et regardait Marie...
    Il se sentait frmir d'un frisson inconnu.
    N'tait-ce pas sa soeur, cette prostitue?...

Oui, il me semble bien que l'emphase, la draison et ce que j'appellerai
la disproportion romantique entre les sentiments et les choses est dj
dans cet pisode de la Zulietta.

Nous arrivons  Thrse.

De retour  Paris, Jean-Jacques, tomb de ses ambitions, tait fort
triste et fort dsempar. Il s'installe de nouveau  l'htel
Saint-Quentin, rue des Cordiers, prs de la Sorbonne. Les pensionnaires
mangeaient avec l'htesse et une jeune lingre de vingt-deux 
vingt-trois ans, Thrse. La mre, madame Levasseur, avait tenu
boutique  Orlans, o son mari tait officier de monnaie. Ayant mal
fait ses affaires, elle avait quitt le commerce et tait venue  Paris
avec son mari et ses enfants. (Jean-Jacques nous dit qu'elle avait
beaucoup d'enfants, sans prciser.) Et maintenant coutons
Jean-Jacques:

     La premire fois que je vis paratre cette fille  table, je fus
     frapp de son maintien modeste, et plus encore de son regard vif et
     doux, qui pour _moi n'eut jamais son semblable_. La table tait
     compose de plusieurs abbs irlandais, gascons, et autre gens de
     pareille toffe. Notre htesse elle-mme avait rti le balai: il
     n'y avait l que moi seul qui parlt et se comportt dcemment. On
     agaa la petite, je pris sa dfense. Aussitt les lardons tombrent
     sur moi. Quand je n'aurais eu naturellement aucun got pour cette
     pauvre fille, la compassion, la contradiction m'en auraient donn.
     J'ai toujours aim l'honntet dans les manires et dans les
     propos, surtout avec le sexe. Je devins hautement son champion, je
     la vis sensible  mes soins, et ses regards, anims par la
     reconnaissance qu'elle n'osait exprimer de bouche, n'en devinrent
     que plus pntrants.

Bref, il lui fait la cour... Il lui dclare d'avance que jamais il ne
l'abandonnera et que jamais il ne l'pousera. Elle hsite. Un jour
enfin, elle lui fit en pleurant l'aveu d'une faute unique au sortir de
l'enfance, fruit de son ignorance et de l'adresse d'un sducteur. Il
s'crie joyeusement: Ce n'est que cela? Ils se mettent ensemble.
Mais, jusqu'en 1749, il garde sa chambre  l'htel, et va passer ses
journes chez Thrse et sa mre. Sa demeure devint presque la mienne.
En 1749 seulement, il s'installe avec elle dans un petit appartement 
l'htel de Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honor, et y demeure pendant
sept ans, jusqu' son dlogement pour l'Ermitage.

Arrtons-nous sur Thrse.

Je crois bien qu'aucun des critiques ou historiens de Rousseau n'a
manqu de dplorer sa rencontre avec Thrse: Liaison indigne de lui,
dit-on, et qui eut la plus triste influence sur son sort. Il me semble
qu'on exagre. La famille de Thrse a caus  Rousseau de grands
ennuis, sans doute. D'autre part, la fcondit de Thrse a t pour lui
l'occasion de l'acte le plus coupable qu'il ait commis. Mais Thrse
elle-mme, malgr ses dfauts, me parat bien lui avoir t, pour le
moins, aussi douce, aussi consolante et utile que funeste. Et enfin,
qu'il ait form cette liaison, cela s'explique aisment; et il aurait pu
tomber plus mal.

Jeune, Thrse, dut tre assez jolie fille. (Au reste, elle n'est pas
laide sur le seul portrait qu'on ait d'elle, et qui la reprsente 
cinquante ans environ.) Nous parlant une fois de Diderot, Jean-Jacques
nous dit, dans un esprit de rivalit assez divertissant:

     Il avait une Nanette ainsi que j'avais une Thrse; c'tait entre
     nous une conformit de plus. Mais la diffrence tait que ma
     Thrse, _aussi bien de figure que sa Nanette_, avait une humeur
     douce et un caractre aimable..., au lieu que la sienne,
     pie-griche et harengre, etc..

Il fallait bien que Thrse ne ft pas si dsagrable, puisque les
belles dames lui faisaient des caresses, que madame de Boufflers 
Montmorency allait goter chez elle, et que la marchale de Luxembourg
l'embrassait comme du pain.--Mme plus tard, et quand Thrse a dpass
la cinquantaine, un jeune Marseillais, M. Eymar, venu  Paris en 1774
pour visiter Rousseau, nous dira: Madame Rousseau tait bien loin de
ressembler au portrait hideux qu'un pote clbre a fait d'elle dans ses
satires (sans doute Voltaire dans la _Guerre de Genve_), je ne la
trouvai ni jeune ni belle, bien s'en faut; mais je la trouvai honnte,
polie, vtue proprement dans sa simplicit, et ayant toute l'allure
d'une bonne mnagre.

Thrse,  vingt-trois ans, pouvait plaire. Ceci me parat acquis.

Que cherchait Rousseau quand il la rencontra? Une infirmire et une
servante autant qu'une compagne.

Thrse avait eu un malheur? Tant mieux! Sitt que je le compris, dit
Rousseau, je fis un cri de joie. Pourquoi? C'est sans doute parce qu'il
avait craint une autre chose qu'il nous dit sans ambages. Mais c'est
aussi parce que, peu sr de lui  cause de son infirmit et de sa
nvrose, il ne tenait pas du tout  tre le premier dans un coeur.--Et
selon moi, c'est ce qui explique que la jalousie en amour soit absente
de sa vie, et  peu prs absente de son oeuvre.

Thrse tait une ouvrire en linge,--une grisette,--ignorante et
d'esprit fort simple:

     Je voulus, dit-il, d'abord former son esprit; j'y perdis ma
     peine... Son esprit est ce que l'a fait la nature; la culture et
     les soins n'y prennent pas. Je ne rougis point d'avouer qu'elle n'a
     jamais bien su lire, quoiqu'elle crivt passablement... Elle n'a
     jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'anne, et ne connat
     pas un seul chiffre, malgr tous les soins que j'ai pris pour les
     lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent, ni le prix d'aucune
     chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l'oppos de
     celui qu'elle veut dire. Autrefois, j'avais fait un dictionnaire de
     ses phrases pour amuser madame de Luxembourg, et ses quiproquos
     sont devenus clbres dans les socits o j'ai vcu.

Excellent, tout cela! et c'est bien ce qu'il lui fallait. Il avait alors
trente-trois ans. Or il nous dit qu' partir de trente ans sa maladie
s'aggrava. Il lui fallait une infirmire. Il lui fallait une femme qui
lui ft infrieure socialement et de toutes faons; une fille du peuple,
et qui ft pauvre, et qui lui dt de la reconnaissance, et qui ne ft
pas la dlicate et la renchrie, et devant qui il n'et pas honte de ses
misres physiques ni de ses dfaillances sexuelles, et qui lui donnt
les soins les plus intimes. Et voil pourquoi il choisit Thrse.

Et il la choisit aussi parce qu'elle tait ignorante et stupide, comme
il le dit lui-mme. Il lui fallait une compagne avec qui il n'et pas de
frais  faire; une femme aussi dont la simplicit d'esprit lui ft un
repos, et quelquefois un amusement... Au reste son cas, ici, n'est pas
extraordinaire: on a souvent vu des artistes rechercher une compagne
inculte et un peu bte,--pour tre plus tranquilles...

Rousseau n'pouse pas Thrse. Il en donne, en 1755, la raison (assez
vague)  madame de Francueil: Que ne me suis-je mari, me direz-vous?
Demandez-le  vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de
contracter un engagement ternel, et jamais on ne me prouvera qu'aucun
devoir m'y oblige.--Il en donne, en 1761, une autre raison  madame de
Luxembourg: Un mariage public nous et t impossible  cause de la
diffrence de religion. Mais en 1745 Rousseau tait encore catholique:
cette raison ne vaut donc rien. En somme, il n'pouse pas Thrse, pour
tre plus libre, pour qu'elle dpende toujours de lui; peut-tre pour
n'avoir pas  la mener quelquefois avec lui dans les maisons o il va.

Il n'pouse pas Thrse. Mais certainement il l'aime.

Non d'amour. Il dit au livre IX:

     Que pensera le lecteur quand je lui dirai que, du premier moment
     que je la vis jusqu' ce jour (environ 1769) je n'ai jamais senti
     la moindre tincelle d'amour pour elle, que je n'ai pas plus
     dsir la possder que madame de Warens, et que les besoins des
     sens, que j'ai satisfaits auprs d'elle, ont uniquement t pour
     moi ceux du sexe, sans avoir rien de propre  l'individu?

Mais il l'aime, on n'en peut gure douter, d'une grande affection. Avant
de rappeler sa premire rencontre avec elle, il nous dit: L
m'attendait la seule consolation relle que le ciel m'ait fait goter
dans ma misre, et qui seule me la rendit supportable. Il crit cela
aprs vingt-quatre ans d'union.--Il dit un peu plus loin: Le coeur de
ma Thrse tait celui d'un ange.--Dans vingt passages des
_Confessions_, dans cinquante passages peut-tre de ses lettres, (et de
toutes les poques), il parle de ses bonnes qualits, de ses vertus,
notamment de son bon coeur, de son affection, de son dsintressement
sans exemple, de sa fidlit sans tache.--Il dit bien, dans une note
crite aprs 1768: Elle est, il est vrai, plus borne et plus facile 
tromper que je ne l'avais cru; mais il ajoute aussitt: Mais pour son
caractre, pur, excellent, sans malice, il est digne de toute mon estime
et l'aura tant que je vivrai.--Il s'occupe beaucoup d'elle. Aprs sa
fuite de Montmorency, il la recommande tendrement  madame de Luxembourg
et  une suprieure de couvent. Une des raisons qui lui font choisir
pour sjour Motiers-Travers, c'est qu'il y a, aux environs, une glise
catholique o Thrse pourra aller  la messe. A Motiers mme, quand il
se croit prt  mourir, il assure l'avenir de Thrse; il la recommande
 un cur qui avait t bon pour elle dans le voyage qu'elle avait fait
pour rejoindre Jean-Jacques en Suisse... Et l'on pourrait citer vingt
faits de cet ordre.

Il la voyait par ses meilleurs cts. Il disait ce que disent souvent
des hommes suprieurs vivant avec une bte: Elle est simple, mais elle
a beaucoup de bon sens, un instinct trs sr. Jean-Jacques, adorateur
de la nature et de l'instinct, devait le dire d'autant plus.--Aprs
avoir parl des pataqus de Thrse, il ajoute:

     Mais cette personne si borne et, si l'on veut, si stupide, est
     d'un conseil excellent dans les occasions difficiles... Devant les
     dames du plus haut rang, devant les grands et les princes, ses
     sentiments, son bon sens, ses rponses et sa conduite lui ont
     attir l'estime universelle, et  moi, sur son mrite, des
     compliments dont je sentais la sincrit.

Il y a bien ce passage du livre IX:

     On connatra la force de mon attachement dans la suite, quand je
     dcouvrirai les plaies, les dchirures dont elle a navr mon coeur
     dans le plus fort de mes misres, sans que jusqu'au moment o
     j'cris ceci, il m'en soit chapp un mot de plainte  personne.

Mais ces plaies et ces dchirures, il ne nous en dit plus rien.--Ce
qui est sr, c'est qu'il a conserv jusqu'au bout, jusqu' la mort, ses
sentiments pour Thrse.--Le prince de Ligne le visite  Paris vers 1770
et cause longtemps avec lui. Sa vilaine femme ou servante, dit-il
(Thrse approchait alors de la cinquantaine), nous interrompait
quelquefois par quelques questions saugrenues qu'elle faisait sur son
linge ou sur la soupe: il lui rpondait avec douceur et aurait ennobli
un morceau de fromage s'il en avait parl.--Et Corancez, l'un des
fondateurs du _Journal de Paris_, Corancez, qui avait pous la fille
d'un Genevois ami de Jean-Jacques, Corancez qui a connu intimement
Jean-Jacques dans ses dernires annes, nous dit expressment: Il
n'avait de confiance qu'en elle.

D'autre part, Thrse, sans doute, bien des fois lui nuisit malgr elle.
D'abord elle avait sa mre, qui jouait  la dame, et qui tait fort
rapace. Rousseau nous dit:

     Sitt qu'elle se vit un peu remonte par mes soins, elle fit venir
     toute sa famille pour en partager le fruit. Soeurs, fils, filles,
     petites-filles, tout vint, hors sa fille ane marie au directeur
     des carrosses d'Angers. Tout ce que je faisais pour Thrse tait
     dtourn par sa mre en faveur de ses affams.

Et plus loin:

     Il tait singulier que la cadette des enfants de madame Levasseur
     (Thrse), la seule qui n'et point t dote, tait la seule qui
     nourrissait son pre et sa mre, et qu'aprs avoir t longtemps
     battue par ses frres, par ses soeurs, mme par ses nices, cette
     pauvre fille en tait maintenant pille, sans qu'elle pt mieux se
     dfendre de leurs vols que de leurs coups.

Il en faut conclure que Thrse tait une assez bonne bte. Seulement,
style par sa mre, elle acceptait, sans le dire  Jean-Jacques, des
cadeaux de ses riches amies.--Plus tard,  l'Ermitage, il parat bien
que, jalouse de madame d'Houdetot, elle fut maladroite, bavarde,
indiscrte.--Ce n'est pas tout. Jean-Jacques, dans l'endroit mme o il
vante le bon sens de Thrse, nous dit:

     Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes
     o je me trouvais, _elle a vu ce que je ne voyais pas moi-mme_;
     elle m'a donn les avis les meilleurs  suivre; elle m'a tir des
     dangers o je me prcipitais aveuglment.

Ae! Cela signifie sans doute qu'elle lui a dit un jour, je suppose: Tu
ne vois donc pas que madame d'pinay te traite comme un valet? ou: Tu
ne vois donc pas que ce monsieur Grimm est jaloux de toi? un autre
jour,  Motiers: Tu ne vois pas donc pas que ce Montmollin s'entend
avec ceux de Genve? un autre jour, s'ennuyant  Wootton: Est-ce que
tu crois que ce monsieur Hume est tant que cela ton ami? enfin, qu'elle
entretenait volontiers sa dfiance, par btise, pour le garder, pour se
faire valoir, ou parce que la tte de tel ou tel ne lui revenait pas, ou
parce que tel ou tel l'avait traite avec trop peu d'gards.--Et, parce
que Jean-Jacques avait absolument besoin d'elle, il la croyait.

Oui, tout cela est possible; mais, avec tout cela, il me parat certain
que Thrse lui a t rellement dvoue. Et, si cela lui fut facile
dans les premires annes, quand elle tait son oblige, quand elle le
voyait devenir clbre, quand les belles dames s'amusaient  causer avec
elle, je crois qu'elle y eut ensuite quelque mrite. A dater de sa
retraite en Suisse, il me semble bien que Rousseau fut  son tour
l'oblig de Thrse. A partir de 1755, il ne la traite plus que comme sa
soeur. Elle pourrait le quitter; les amis de Rousseau ne la laisseraient
pas mourir de faim, et du reste elle a un mtier et pourrait vivre de
son travail. Elle reste. Elle le suit  travers tous ses exils. Elle le
rejoint en Suisse; elle le rejoint en Angleterre; elle le rejoint 
Trye,  Bourgoin,  Monquin; elle le suit  Paris,  Ermenonville; elle
recueille son dernier soupir.--Un seul moment de refroidissement, au
bout de vingt-quatre ans d'union, en 1769. C'est  Monquin. Jean-Jacques
lui propose de se sparer, et lui promet d'assurer sa vie, dans une
lettre admirable. Thrse refuse, Thrse reste.

Ils demeurent en somme presque parfaitement unis, mieux unis que la
plupart des mnages rguliers, pendant trente-trois ans. La mort seule
de Rousseau dlie Thrse.

C'est peut-tre qu'ils taient unis par un crime, par un crime cinq fois
rpt, et que cela est un lien srieux.

Rousseau eut de Thrse trois enfants de 1746  1750: il en eut deux
autres entre 1750 et 1755. Il les mit tous les cinq aux Enfants-Trouvs.

Qui nous l'a dit? Rousseau lui-mme, et Rousseau tout seul. Ceux qui en
ont parl ou crit au XVIIIe sicle ne le savaient que par Rousseau.
Aucun tmoignage qui ne soit fond, directement ou indirectement, sur
les confidences de Jean-Jacques (aucun, sauf un tmoignage anonyme dans
le _Journal encyclopdique_, en 1791. L'anonyme dit que, voisin de
Rousseau dans la rue de Grenelle-Saint-Honor,--donc entre 1749 et
1756,--il avait entendu dire  son barbier que M. Rousseau envoyait ses
enfants aux Enfants-Trouvs et que cela tait connu dans le quartier. Ce
tmoignage d'un anonyme, trente-cinq ou quarante ans aprs les faits, et
neuf ans aprs la publication des _Confessions_, ne parat pas trs
imposant).

O je veux en venir? Voici.

Dans le fond, on sent que, _malgr tout_, Jean-Jacques fut plutt
meilleur que beaucoup de ses confrres en littrature de ce temps-l. Il
y a, dans la vie de Voltaire, des mchancets noires, des mensonges
odieux, des platitudes, mme des actes d'improbit. Et il y a bien des
hontes dans la vie de quelques autres... Mais voil! cinq enfants aux
Enfants-Trouvs, cela est monstrueux; de quelque ct qu'on le prenne;
cela semble pire,-- cause de la reprsentation prcise qu'on s'en
fait,--que l'abandon mme d'une fille sduite et enceinte. Bref, cela
parat un des crimes par excellence contre la nature,--contre cette
nature dont Jean-Jacques est l'aptre. Et alors les amis de Rousseau
voudraient bien que ce ne ft pas vrai.

Moi-mme, jadis, je raisonnais ainsi:

--Nulle autre preuve que les aveux de Rousseau, aveux faits sans
ncessit, pour que mes amis, dit-il, ne me crussent pas meilleur que
je n'tais.--Je le dis  tous ceux  qui j'avais dclar nos liaisons,
je le dis  Diderot,  Grimm, je l'appris dans la suite  madame
d'pinay, et dans la suite encore  madame de Luxembourg, sans aucune
ncessit et pouvant aisment le cacher  tout le monde.--Cela est un
peu trange: car, qu'il l'ait dit sans ncessit et pouvant le cacher,
cela signifie que, de 1747  1755, aucun de ses amis, aucune de ses
belles amies qui s'amusaient  visiter Thrse ne s'taient aperus
d'aucune des cinq grossesses. En somme, si l'on en croit Rousseau, il le
dit tout justement parce que, s'il ne l'avait pas dit, personne ne s'en
serait dout.

(Thrse l'avait dit, raconte-t-il,  madame Dupin, et cela fait une
difficult: mais on peut croire ici Thrse style par lui, et que, par
suite, les aveux de Thrse ne sont pas plus une preuve que les aveux de
Jean-Jacques.)

En 1761, madame de Luxembourg a l'ide de retrouver les enfants de
Rousseau. Elle lui demande quelles sont les dates et les marques de
reconnaissance. Il lui crit  ce sujet:

     Ces cinq enfants ont t mis aux Enfants-Trouvs avec si peu de
     prcautions pour les reconnatre un jour, que je n'ai pas mme
     gard la date de leur naissance.

Cela est-il bien possible? et Thrse aussi l'a-t-elle oublie?--Il se
souvient pourtant que le premier enfant est n dans l'hiver de 1746 
1747, ou  peu prs. Celui-l avait une marque dans ses langes. (Il dit
dans les _Confessions_ que cette marque tait un chiffre qu'il avait
fait en double, sur deux cartes, dont une fut mise dans les langes de
l'enfant.) Les autres enfants n'avaient aucune marque.

Laroche, homme de confiance de la marchale, fait donc des dmarches
pour retrouver l'an, celui qui avait une marque, et qui en 1761
devait, s'il vivait encore, avoir quatorze ans. Les recherches sont
infructueuses.

Rousseau crit alors  la marchale: Le succs mme de vos recherches
ne pouvait plus me donner une satisfaction pure et sans inquitude. (Et
cela est vrai: o, dans quel tat allait-il retrouver, s'il le
retrouvait, ce garon de quatorze ans? et comment aurait-il t
absolument sr que c'tait bien lui? etc...)--Il est trop tard,
ajoute-t-il, il est trop tard. Ne vous opposez point  l'effet de vos
premiers soins; mais je vous supplie de ne pas y en donner davantage.

Rousseau, dans la partie de ses _Confessions_ crite en 1769, nomme la
sage-femme Gouin. L'a-t-il indique en 1761  madame de Luxembourg? Ou
cette sage-femme tait-elle morte? En tout cas Rousseau savait bien
qu'elle serait morte quand les _Confessions_ seraient rendues
publiques.

Oh! tout cela ne prouve pas que les cinq enfants soient une invention de
Rousseau. Mais il semble qu'il ait tenu avec madame de Luxembourg la
mme conduite que si 'avait t une invention.

Et l-dessus on pourrait essayer une hypothse:

--Afflig des infirmits que vous savez,  cause de cela timide avec les
femmes, les adorant toutes et ne concluant jamais; sans autre liaison
que celle de Thrse; abstinent dans un monde aux moeurs extrmement
relches; devinant ce que sa conduite et le sige mme de son infirmit
pouvait suggrer  la malignit des gens, le lisant peut-tre dans les
yeux de ses amis, et surtout de ses amies,--ne se pourrait-il pas qu'une
de ses pires terreurs, et la plus obsdante, ait t de passer pour
impuissant?--De l, cette rplique qu'on peut appeler triomphante: la
fable des cinq enfants, et, parce qu'il n'aurait pas pu les montrer et
que, d'autre part, l'horreur d'un tel aveu en impliquait la vracit,
l'histoire du quintuple recours aux Enfants-Trouvs. Peut-tre Rousseau,
imaginatif et simulateur comme il tait, a-t-il mieux aim paratre
abominable que d'tre souponn d'une des disgrces les plus
mortifiantes pour l'orgueil masculin.

L'hypothse est fragile, je le reconnais. Il y en a une autre. D'aprs
madame Macdonald, Thrse, cinq fois de suite, aurait fait croire 
Rousseau qu'elle tait enceinte, qu'elle tait accouche chez une
sage-femme et qu'elle avait fait porter l'enfant aux Enfants-Trouvs.
Le principal argument de madame Macdonald, c'est que Rousseau avoue
qu'il n'a vu aucun de ses cinq enfants.--Cette machination se serait
faite d'accord avec Grimm et la mre Levasseur. Dans quel dessein? Pour
empcher Jean-Jacques de quitter Thrse.

Une telle hypothse souffre d'tranges difficults, et matrielles et
morales. Au reste, si elle supprime le fait de la naissance et de
l'abandon des enfants, elle ne supprime pas le consentement de Rousseau
 l'abandon de ces enfants qu'il croyait avoir. Donc, elle ne l'absout
pas.

Ici, se place naturellement une autre explication,--qui tait celle de
Victor Cherbuliez:--Oui, Thrse eut cinq enfants et qui furent tous mis
aux Enfants-Trouvs. Mais de ces enfants Rousseau n'tait pas et ne
pouvait sans doute pas tre le pre. Et, dans ces conditions, la
conduite de Rousseau est assurment moins abominable.

Je ne repousse pas absolument cette hypothse; mais elle soulve encore
bien des objections.--D'aprs Tronchin, Rousseau n'tait pas impropre 
avoir des enfants; il y fallait seulement certaines conditions, qu'il
trouvait auprs de Thrse. Il ne pouvait donc avoir, au plus, que des
doutes sur sa paternit.--Et, d'autre part, s'il avait su ou cru Thrse
infidle, nous aurait-il parl de sa fidlit sans tache?--A moins de
supposer encore une fois qu'il aimait mieux paratre criminel que de
passer pour impuissant ou que d'tre ridicule...

Tout bien examin, mon hypothse (qui d'ailleurs n'est pas  moi tout
seul) me plairait mieux.--Mais j'ai t aux Enfants-Trouvs. Dans le
dossier de l'anne 1746, j'ai trouv un papier[2] portant cette mention:
2795. _Marie-Franoise Rousaux_ (ce dernier mot ray et surcharg du
mot Rousseau correctement crit). _Un garon le_ 19 novembre 1746.
Puis, d'une autre criture et d'une autre encre: _Joseph Cathne a
t baptis ce_ 20 novembre 1746. _Daguerre, prtre_.--Ce papier est
pingl  un bulletin de dpt imprim. Et, dans le registre o sont
inscrits les dpts de l'anne 1746, j'ai lu ceci: _Joseph Catherine
Rousseau, donn  Anne Chevalier, femme Andr Petitpas,  Guitry
(Andelys)_, 1er _mois_, 6 _francs, pays_ 22 _dcembre_ 46; 21
_janvier_ 1747, 5 _f._ 2e (_mois_) _jusqu'au_ 14 _janvier_ 1747,
_jour du dcs_, 1 _mois 23 jours_.

[Note 2: Cette dcouverts est due  madame Macdonald. J'ignore ce
qu'elle en a conclu.]

Cela est impressionnant. La marque de reconnaissance a disparu. Mais la
date concorde avec l'indication de Rousseau. Marie-Franoise. prnoms
de la dposante, sont aussi ceux de la mre Levasseur.--D'autre part,
pourquoi ce nom de Joseph, et surtout pourquoi ce prnom fminin de
Catherine donn  un garon? Je n'en sais rien. Et l'on doit remarquer
aussi que le nom de Rousseau est et tait fort commun.--C'est gal: la
date, le nom de famille, les prnoms de la dposante, cela fait trois,
concordances singulires.

Mais alors, si l'homme de confiance de madame de Luxembourg a vu ce
papier et ce registre, comment a-t-il dclar n'avoir rien trouv du
tout?... Faut-il voir l un mensonge charitable de madame de Luxembourg
qui n'a pas voulu dire  Rousseau que l'enfant tait mort?

Quant aux autres enfants, s'il n'y en a nulle trace dans les registres,
c'est peut-tre que la dposante ou l'administration leur avait donn,
comme cela se faisait, un faux nom de famille.--Je ne sais rien, vous ne
savez rien, nous ne savons rien.

Allons! je vois bien qu'il faut admettre l'histoire,--sur laquelle, au
surplus, aucun des plus grands admirateurs de Rousseau, au XVIIIe
sicle, except Sbastien Mercier, n'a jamais eu de doutes[3]. Voyons
maintenant comment il la raconte lui-mme, et quelles explications et
excuses il nous donne successivement dans ses _Confessions_, dans ses
lettres et dans ses _Rveries_. (Car il y revient trs souvent, et cela
peut montrer galement la proccupation de soutenir l'imposture ou le
trouble d'une me peu  peu envahie par le remords.)

[Note 3: Dans un _Recueil des airs, romances et duos_ de J.-J.
Rousseau publi par souscriptions en 1871, on lit cette note  la suite
de la liste des souscripteurs: L'diteur a cru devoir  sa dlicatesse
de prsenter cette liste, pour rendre notoire le montant de tout et
bnfice _qu'il a destin  l'Hpital des Enfants-Trouvs_.]

La premire fois qu'il en parle dans ses _Confessions_ (un peu plus de
vingt ans aprs l'acte), c'est d'un ton lger et presque avec
dsinvolture. Il s'excuse sur l'influence de la mauvaise compagnie qu'il
rencontrait  la table d'hte de madame La Selle:

     J'y apprenais des foules d'anecdotes trs amusantes, et j'y pris
     aussi, peu  peu, non, grce au ciel, jamais les moeurs, mais les
     maximes que j'y vis tablies. D'honntes personnes mises  mal, des
     maris tromps, des femmes sduites, des accouchements clandestins,
     taient l les textes les plus ordinaires; _et celui qui peuplait
     le mieux les Enfants Trouvs tait toujours le plus applaudi_. Cela
     me gagna, je formai ma faon de penser sur celle que je voyais en
     rgne chez des gens trs aimables, et dans le fond trs honntes
     gens, et je me dis: Puisque c'est l'usage du pays, quand on y vit,
     on peut le suivre. Voil l'expdient que je cherchais. Je m'y
     dterminai _gaillardemment sans le moindre scrupule_; et le seul
     que j'eus  vaincre fut celui de Thrse,  qui j'eus toutes les
     peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son
     honneur(!) Sa mre, _qui de plus craignait un nouvel embarras de
     marmaille_, tant venue  mon secours, elle se laissa vaincre.

On la mne chez une sage-femme prudente et sre, la Gouin, o elle fait
ses couches.--L'anne suivante (1748), mme inconvnient et mme
expdient, au chiffre prs qui fut nglig. (Donc insouciance plus
grande encore.) Pas plus de rflexion de ma part[4], pas plus
d'approbation de celle de la mre: elle obit en gmissant.

[Note 4: Voyez dans quelle mesure cela peut excuser Rousseau.--Un
abonn du Temps me prsente ces observations: ...Dans les milieux les
plus honntes et les plus cultivs les rapports des parents et des
enfants taient plus distants (au XVIIIe sicle) qu'ils ne le sont de
nos jours; si les sentiments constitutifs de la famille avaient autant
et plus de force que ceux que nous prouvons, ils taient aussi plus
simples, moins nuancs, et il s'y mlait plus de rudesse... Il ne semble
pas que l'opinion se soit alors mue de faits qui rvolteraient notre
conscience. Ce qui le prouve, c'est qu'un homme de la valeur de
Rousseau, aprs ses aveux, ne trouverait pas aujourd'hui un ami pour lui
tendre la main... Or, tous les salons s'ouvraient pour l'auteur du
_Devin_ et des _Discours_. (Mais quelques-uns seulement de ses amis
savaient sa faute, et la savaient _par lui_.) ... Il n'est pas juste ni
humain de le juger au nom d'_une morale qu'il a ignore_. (Alors, 
quoi se rduit son rle de moraliste? Ou pourquoi s'est-il tant repenti?
Et l'abonn du _Temps_ ne disait-il pas lui-mme, tout  l'heure, que
les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de
force qu'aujourd'hui? Enfin, jugez vous-mmes.)]

En 1760, troisime enfant, troisime dpt (sans chiffre, donc sans
intention de reprise en des jours meilleurs). Cette fois, il en donne
pour raison, qu'en livrant ses enfants  l'ducation publique, faute de
pouvoir les lever lui-mme, en les destinant  devenir ouvriers ou
paysans plutt qu'aventuriers et coureurs de fortune, il crut faire un
acte de citoyen et de pre et se regarda comme un membre de la
rpublique de Platon.

Dans la lettre  madame de Francueil, 21 avril 1751, voici les raisons
qu'il donne: 1 sa misre; 2 il n'a pas voulu dshonorer Thrse, (ce
qui est assez plaisant); 3 il n'aurait pu nourrir ses enfants qu'en
devenant fripon; 4 on est trs bien aux Enfants-Trouvs. Les enfants ne
sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d'une
nourrice. Rousseau sait bien que ces enfants ne sont pas levs
dlicatement: tant mieux pour eux! Ils en deviendront plus robustes. On
n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Ils
seront plus heureux que leur pre.

Chemin faisant, il prvient une objection: Il ne faut pas faire des
enfants quand on ne peut pas les nourrir.--Pardonnez-moi, madame, la
nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir
tout le monde: mais c'est l'tat des riches, c'est votre tat qui vole
au mien le pain de mes enfants. (Ceci est crit aprs le _Discours sur
les sciences et les arts_.)

Enfin, cinquime raison, dj donne: il a cru agir comme un citoyen de
la rpublique de Platon.

(Il aurait pu ajouter encore cette excuse,--qui est de M. Gustave
Lanson,--que, dans sa vie de vagabond, il avait appris  user sans
scrupule des tablissements de charit.)

Madame de Francueil aurait pu lui rpondre que ses raisons ne valaient
pas le diable. La misre? Rousseau, au moment de la naissance des deux
premiers enfants, gagnait neuf cents, puis mille francs chez madame
Dupin. Il et pu gagner davantage s'il n'et pas t paresseux. Ces
dames faisaient d'ailleurs des cadeaux  Thrse, et auraient t
charmes de s'occuper des enfants. Il dit qu'elles ne les auraient pas
fait lever en honntes gens? La raison est un peu faible.--Il est
clbre en dcembre 1750. Il a, peut-tre avant 1752, une place
lucrative, celle de caissier du fermier-gnral Francueil. Et en 1753,
le _Devin du Village_ lui rapporte de cinq  six mille francs. Il
pouvait donc lever au moins ses deux derniers enfants. Mais sans doute
le pli tait pris. Et puis, il ne voulait pas commettre d'injustice
envers les trois premiers. N'tait-il donc pas devenu, dans
l'intervalle, l'aptre de l'galit?

Quant au bonheur qui est l'apanage des enfants trouvs... La
plaisanterie est lugubre.

Dans la _Neuvime Rverie_ (1776, deux ans avant sa mort), autre
explication:

     La mre les aurait gts; sa famille en aurait fait des monstres...
     Je frmis d'y penser; ce que Mahomet fit de Side n'est rien auprs
     de ce qu'on aurait fait d'eux  mon gard.

Enfin, rappelons ce passage du livre IX des _Confessions_:

     Je n'avais point de famille; Thrse en avait une, et cette
     famille, dont tous les naturels diffraient trop du sien, ne se
     trouva pas telle que j'en pusse faire la mienne. L fut la premire
     cause de mon malheur. Que n'aurais-je point donn pour me faire
     l'enfant de sa mre? Je fis tout pour y parvenir et n'en pus venir
      bout. J'eus beau vouloir unir tous nos intrts; cela me fut
     impossible. Elle s'en fit toujours un, diffrent du mien, contraire
     au mien et mme  celui de sa fille, qui dj n'en tait plus
     spar. Elle et ses autres enfants et petits-enfants devinrent
     autant de sangsues, dont _le moindre mal qu'ils fissent  Thrse
     tait de la voler_. La pauvre fille, _accoutume  flchir, mme
     sous ses nices_, se laissait dvaliser et gouverner sans mot dire;
     et je voyais avec douleur qu'puisant ma bourse et mes leons, je
     ne faisais rien pour elle dont elle pt profiter. J'essayai de la
     dtacher de sa mre; elle y rsista toujours. Je respectai sa
     rsistance et l'en estimai davantage; mais son refus n'en tourna
     pas moins  son prjudice et au mien. Livre  sa mre et aux
     siens, elle fut  eux plus qu' moi, plus qu' elle-mme. Leur
     avidit _lui fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent
     pernicieux_. Enfin, si, grce  son bon naturel elle ne fut pas
     tout  fait subjugue, c'en fut assez du moins pour _empcher_ en
     grande partie, _l'effet des bonnes maximes que je m'efforais de
     lui inspirer_... Les enfants vinrent; _ce fut encore pis_. Je
     frmis de les livrer  une famille si mal leve pour en tre
     levs encore plus mal. Les risques de l'ducation des enfants
     trouvs taient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je
     pris, plus forte que toutes celles que j'nonai dans ma lettre 
     madame de Francueil, fut pourtant la seule que je n'osai lui dire.
     _J'aimai mieux_ tre moins disculp d'un blme aussi grave et
     mnager la famille d'une personne que j'aimais.

Sur quoi mile Faguet, qui s'est occup de la question dans le _Journal
des Dbats_ du 18 juin 1906, conclut ainsi:

Ou je me fais bien illusion, ou, pour qui sait lire, cela veut dire:
Absolument subjugue par une famille de bandits qu'elle aima toujours
plus que moi, Thrse se privait pour eux et me volait et dpouillait
pour eux. Vous comprenez bien que cette famille n'a pas voulu que
Thrse et d'enfants, qui auraient pris part au gteau et qui auraient,
d'autre part, peut-tre dtach Thrse de sa famille par l'affection
qu'elle aurait eue pour eux. La famille de Thrse n'a pas voulu que
Thrse et d'enfants. Lui obissant toujours, et craignant peut-tre
que sa famille ne les assassint, Thrse m'ordonna de les abandonner.
Partie par amour pour elle, partie pour ne pas avouer que je lui
obissais comme elle obissait  sa famille, je n'ai jamais voulu dire
que c'tait elle qui avait exig leur sacrifice.

Il reste que Rousseau aurait abandonn cinq enfants par peur de Thrse
et surtout de la mre Levasseur, en somme par faiblesse, passivit,
_aboulie_. Il est possible.

Il a connu le remords, du moins  partir de 1769. Il crit  Moultou (14
fvrier 1769):

     C'est bien malgr elle (Thrse), c'est bien malgr nous qu'elle et
     moi _n'avons pu remplir de grands devoirs_: mais elle en a rempli
     de bien respectables.

Et il ajoute cette phrase que j'avoue ne pas bien comprendre:

     Que de choses qui devraient tre sues vont tre ensevelies avec
     moi! Et combien mes cruels ennemis tireront d'avantages _de
     l'impossibilit o ils m'ont mis de parler_!(?)

Et dans l'admirable lettre  Thrse, quand il songe  se sparer
d'elle: _Nous avons des fautes  pleurer et  expier_. Des mots comme
celui-l, dans une lettre intime, me paraissent une meilleure preuve
des enfants abandonns que les rcits des _Confessions_.

Et dans la lettre  madame de Chenonceaux (17 janvier 1770):

     Jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du
     devoir pour extnuer (attnuer) mes fautes. J'aime mieux les expier
     que les excuser.

(Il est vrai qu'aprs cela il revient  ses mauvaises excuses.)

Enfin, dans sa lettre du 26 fvrier 1770  M. de Saint-Germain, qui est
une sorte de confession gnrale:

     L'exemple, la ncessit, l'honneur de celle qui m'tait chre me
     firent confier mes enfants  l'tablissement fait pour cela, et
     m'empchrent de remplir moi-mme le premier, le plus saint des
     devoirs de la nature. En cela, loin de m'excuser, je m'accuse... Je
     ne fis point un secret de ma conduite  mes amis, ne voulant pas
     passer  leurs yeux pour meilleur que je n'tais. Quel parti les
     barbares en ont tir! Avec quel art ils l'ont mise (ma conduite)
     dans le jour le plus odieux!... Comme si pcher n'tait point de
     l'homme, et mme de l'homme juste! Ma faute fut grave sans doute,
     elle fut impardonnable, mais aussi ce fut la seule, et je l'ai bien
     expie.

Il n'y a peut-tre pas l contrition parfaite, mais enfin, il y a
trouble et repentir,--comme aussi dans l'audacieuse allusion qu'il fait
publiquement  l'abandon de ses enfants, au livre Ier de
l'_mile_.--Si l'histoire des cinq enfants abandonns tait une
simulation, il faut avouer que Jean-Jacques l'aurait soutenue avec
une stupfiante et miraculeuse vraisemblance.

Hlas, je vois bien qu'il faut le croire... Et alors, de quelque
indulgence qu'on se veuille munir pour lui, il parat tout de mme
offensant  la fois et sinistrement comique que ce soit entre deux
abandons de nouveau-ns, au retour du peu austre chteau de Chenonceaux
o il avait fait la petite comdie de l'_Engagement tmraire_ et les
petits vers de l'_Alle de Sylvie_ pour plaire aux belles dames;--que ce
soit dans sa chambre de la rue Pltrire, dictant ses priodes  la mre
Levasseur qui venait tous les matins allumer son feu;--que ce soit dans
ces conditions qu'il ait crit son vertueux _Discours_,--ah! si
vertueux!--sur la corruption des moeurs par les sciences et les arts.




TROISIME CONFRENCE

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS LA RFORME MORALE DE ROUSSEAU.


J'ai trait aussi compltement que j'ai pu la question de Thrse et de
l'abandon des cinq enfants. J'ai prsent les diverses explications que
donne Rousseau, et celles qu'il ne donne pas. Mais en voici une autre,
d'ordre gnral, et qui rend compte de beaucoup d'actes de sa vie.

Nous avons, de Joubert, une longue lettre (six ou sept pages)  Mol sur
Chateaubriand, crite le 21 octobre 1803, et qui est une merveille
d'analyse, on pourrait dire d'anatomie psychologique.

Nous y lisons vers la fin:

     Il y a dans le fond de ce coeur (le coeur de Chateaubriand) une
     sorte de bont et de puret qui ne permettra jamais  ce pauvre
     garon, j'en ai bien peur, de connatre et de condamner les
     sottises qu'il aura faites, parce que _ la conscience de sa
     conduite, gui exigerait des rflexions, il opposera toujours
     machinalement le sentiment de son essence, qui est fort bonne_.

Il me semble que cela convient singulirement aussi  Rousseau. Et voici
un passage des _Confessions_ qu'on dirait crit exprs pour illustrer
par Rousseau la remarque de Joubert sur Chateaubriand.

C'est dans le voyage que fit Jean-Jacques  Genve en 1754. Il revoit
madame de Warens, tout  fait dchue:

     Ah! crit-il, c'tait alors le moment d'acquitter ma dette. Il
     fallait tout quitter pour la suivre, m'attacher  elle jusqu' sa
     dernire heure, et partager son sort, quel qu'il ft. _Je n'en fis
     rien_. Distrait par un autre attachement, je sentis relcher le
     mien pour elle, faute d'espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je
     gmis sur elle et ne la suivis pas. De tous les remords que j'ai
     sentis en ma vie, voil le plus vif et le plus permanent.

(L, dcidment, il exagre, car enfin le remords de ses enfants
abandonns a d ou aurait d tre pire; mais il passe sa vie 
exagrer.)

     Je mritai par l, continue-t-il, les chtiments terribles qui
     depuis lors n'ont cess de m'accabler. Puissent-ils avoir expi mon
     ingratitude! _Elle fut dans ma conduite; mais elle a trop dchir
     mon coeur pour que jamais ce coeur ait t celui d'un ingrat_.

Autrement dit: J'ai pu agir comme si j'tais un ingrat; mais je n'ai pu
tre un ingrat puisque j'ai un bon coeur. Ou bien encore: J'ai
abandonn mes enfants, mais je n'ai pu tre un mauvais pre, parce que
je suis un homme plein de sensibilit. C'est l de la psychologie
proprement vaudevillesque: car notez que c'est tout  fait la logique de
Jobelin dans _Le plus heureux des trois_: Nous t'avons tromp,
Marjavel!... _Je n'ai pas de remords parce que je me repens_. Ainsi
Jean-Jacques, pntr de sa bont intime, se juge toujours sur ses
sentiments, non sur ses actes. C'est extrmement commode. C'est en somme
une dviation profane de la doctrine de l'amour pur de Molinos et de
madame Guyon, doctrine o les actes sont indiffrents pourvu qu'on aime
Dieu. Tant il est vrai que toutes les erreurs laques correspondent 
quelque forme d'hrsie!

Nous nous souviendrons de cela quand nous rencontrerons dans _mile_ la
morale du sentiment et l'invocation  la conscience.

       *       *       *       *       *

En attendant, reprenons Jean-Jacques o nous l'avons laiss. Il vient
donc de se mettre avec Thrse. Il mne une vie simple et toute
populaire, qu'il nous dcrit de faon savoureuse:

     Si nos plaisirs pouvaient se dcrire, ils feraient rire par leur
     simplicit; nos promenades tte  tte hors de la ville, o je
     dpensais magnifiquement huit ou dix sous  quelque guinguette; nos
     petits soupers  la croise de ma fentre, assis en vis--vis sur
     deux petites chaises poses sur une malle qui tenait la largeur de
     l'embrasure. Dans cette situation, la fentre nous servant de
     table, nous respirions l'air, nous pouvions voir les environs, les
     passants, et, quoique au quatrime tage, plonger dans la rue tout
     en mangeant. Qui dcrira, qui sentira les charmes de ces repas
     composs, pour tous mets, d'un quartier de gros pain, de quelques
     cerises, d'un petit morceau de fromage, et d'un demi-setier de vin
     que nous buvions  nous deux! Amiti, confiance, intimit, douceur
     d'me, que vos assaisonnements sont dlicieux! Quelquefois nous
     restions l jusqu' minuit sans y songer et sans nous douter de
     l'heure, si la vieille maman ne nous en et avertis.

(Ah! que vient faire cette vieille?...) C'est gal, cette simplicit de
gots, trs sincre chez Jean-Jacques, est un de ses charmes, et que
rien ne pourra lui enlever.

Cependant,  travers des dcouragements et des paresses, il cherche  se
faire sa place, soit dans la musique, soit dans la littrature, et
particulirement au thtre; et c'est  cela qu'il songe entre 1741 et
1749.

Plus tard, il rptera  satit que son cas est unique, qu'il n'a
jamais pens  la gloire, qu'il n'a pris la plume que vers quarante ans,
et pour son malheur. Cela n'est pas vrai.--De bonne heure il a eu la
passion et le don de la musique, et il a rv d'tre compositeur. De
bonne heure aussi, et malgr des tudes fort capricieuses et
incompltes, il a crivaill en prose et en vers, et il a rv d'tre
pote, et surtout auteur dramatique.

A son arrive  Paris, il avait en portefeuille non seulement
_Narcisse_, petite comdie en prose dans le got de Marivaux crite 
vingt ans, mais des posies, des lgies, des vers amoureux, et une
tragdie sur la _Dcouverte du Nouveau Monde_. Et, de 1741  1749, il
crit des pitres en vers, la _Dissertation sur la musique moderne_, le
_Projet concernant de nouveaux signes pour la musique_, une petite
comdie intitule les _Prisonniers de Guerre_, l'opra des _Muses
galantes_, le _Persifleur_, premier numro d'un crit priodique qui
n'eut pas de second numro, l'_Alle de Sylvie_, l'_Engagement
tmraire_, comdie en trois actes, en vers; et j'en passe.

En 1745 il entre en rapports avec Voltaire, et il retouche pour lui la
_Princesse de Navarre_ qui reparat  Versailles sous le titre de _Ftes
de Ramire_.--En 1747, son pre meurt; cela lui vaut un peu d'argent,
dont il envoie une partie  madame de Warens.--La mme anne, il
prsente inutilement sa comdie de _Narcisse_ aux Italiens.

Ses dners avec Thrse, sur la malle, dans l'embrasure de la fentre,
ne l'empchaient pas d'aller dans le monde. Il devient, je l'ai dit,
secrtaire de madame Dupin. Francueil l'introduit chez madame d'pinay.
Il fait la connaissance de madame d'Houdetot la veille mme du mariage
de celle-ci. Il soupe chez mademoiselle Quinault.

Et sans doute il frquente Grimm, Diderot, Condillac, dne avec eux
toutes les semaines au _Panier Fleuri_ (restaurant du Palais-Royal),
connat d'Alembert et l'abb de Raynal, et est considr comme du parti
des philosophes; et sans doute, Diderot exerce quelque influence sur
lui; et sans doute la religion de Jean-Jacques, jusqu'ici
demi-protestant, demi-catholique, tourne au disme pur,-- un disme, il
est vrai trs sincre, trs pieux et mme tendre: mais enfin, il n'y a
pas un brin ni de rvolte sociale, ni mme de paradoxe, dans les petits
vers de l'_Alle de Sylvie_ ni dans les vers un peu chtifs de
l'_Engagement tmraire_, crit pendant un automne qu'il passa en trs
brillante compagnie, au chteau de Chenonceaux, et jou en 1749, chez
madame d'pinay  la Chevrette. Le futur citoyen de Genve y tint
lui-mme un rle. Le sujet est encore dans le got de Marivaux.
L'engagement dont il s'agit est l'engagement que prend un amoureux de
ne montrer aucun amour pour sa matresse pendant un jour, moyennant quoi
elle l'pousera. Et quant  l'_Alle de Sylvie_, c'est  peu prs, avec
moins de souplesse, du ton et de la force de la _Chartreuse_ de Gresset.

Bref, Rousseau est un homme d'allure un peu singulire, il est vrai,
mais qui fait de la musique amoureuse et des petites comdies
galantes,--la musique avec quelque originalit, les comdies comme tout
le monde, et plutt un peu moins bien,--et qui parat ne songer qu'
l'Opra, aux Italiens et  la Comdie-Franaise.--Cela, jusqu'en
novembre 1749.

Mais en octobre 1749, il arrive ceci.

Quelques mois auparavant, Diderot avait publi la _Lettre sur les
Aveugles  l'usage de ceux qui voient_. C'tait  propos de l'opration
de la cataracte pratique par M. de Raumur sur un aveugle-n. Raumur,
malgr les demandes, n'avait invit presque personne  la sance o il
leva le premier appareil. De l,  la premire page de la _Lettre_,
cette plaisanterie de Diderot: M. de Raumur n'a voulu laisser tomber
le voile que _devant quelques yeux sans consquence_. Dans ces yeux
sans consquence, madame du Pr de Saint-Maur reconnut les siens. Cette
dame tait l'amie de Raumur et aussi du comte d'Argenson, ministre de
la guerre. Elle fut ulcre.

Il faut dire aussi que certaines ides de la _Lettre sur les Aveugles_
pouvaient paratre hardies. Bref, on fit des perquisitions chez Diderot,
sous prtexte de rechercher le manuscrit d'un conte, l'_Oiseau bleu_,
qui contenait, disait-on, des allusions  madame de Pompadour. En
ralit, c'tait pour mettre l'embargo sur les matriaux de
l'_Encyclopdie_. Diderot est arrt le 29 juillet et conduit au donjon
de Vincennes. Un mois aprs, on lui donna le chteau et le parc pour
prison, avec permission de voir ses amis. Il resta l jusqu'au 3
novembre.

Et maintenant, coutons Rousseau, puis Marmontel, puis Diderot.

Et ne vous plaignez pas que je fasse trop de citations: car ce premier
ouvrage de Rousseau: le _Discours sur les sciences et les arts_, celui
qui a commenc sa gloire et dtermin l'esprit de ses autres ouvrages,
il s'agit de savoir dans quelles conditions, comment et pourquoi il l'a
crit, et  combien peu il a tenu qu'il ne l'crivt pas ou qu'il
l'crivt autrement:

     ...Tous les deux jours, malgr des occupations trs exigeantes,
     j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui (Diderot),
     l'aprs-midi ( Vincennes).

     Cette anne 1749 l't fut d'une chaleur excessive...

(La question du _Mercure_ est d'octobre, et octobre n'est pas l't;
mais peu importe. Rousseau crit cela vingt ans aprs les vnements.)

     On compte deux lieues de Paris  Vincennes. Peu en tat de paye des
     fiacres,  deux heures aprs-midi j'allais  pied quand j'tais
     seul, et j'allais vite pour arriver plus tt. Les arbres de la
     route, toujours lagus  la mode du pays, ne donnaient presque
     aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je
     m'tendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modrer
     mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le _Mercure de
     France_, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette
     question propose par l'Acadmie de Dijon pour le prix de l'anne
     suivante: _Si le progrs des sciences et des arts a contribu 
     corrompre ou  purer les moeurs_[5].

     [Note 5: Le vrai texte porte: _Si le rtablissement..._]

     A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers, et je devins
     un autre homme... En arrivant  Vincennes, j'tais dans une
     agitation qui tenait du dlire, Diderot l'aperut, je lui en dis la
     cause, et je lui lus la prosopope de Fabricius crite au crayon
     sous un chne. Il m'exhorta de donner l'essor  mes ides et de
     concourir au prix. Je le fis et ds cet instant je fus perdu.

Il crit cela en 1769. Il avait dj racont la chose en 1762, dans sa
_Deuxime Lettre  M. de Malesherbes_, et avec plus d'chauffement
encore:

... Si jamais quelque chose a ressembl  une _inspiration_ subite,
c'est le mouvement qui se fit en moi  cette lecture... Et il parle de
palpitations, d'blouissements, d'un tourdissement semblable 
l'ivresse, et il dit qu'il se laisse tomber sous un des arbres de
l'avenue et qu'il y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en
se relevant, il aperoit tout le devant de sa veste mouill de ses
larmes sans avoir senti qu'il en rpandait.

Tout a pour aboutir  la prosopope de Fabricius!

Tel est le rcit de Rousseau. Mais il y a celui de Marmontel dans ses
_Mmoires_ (livre VII).

     Voici le fait dans sa simplicit tel que me l'avait racont Diderot
     et tel que je le racontai  Voltaire.

     J'tais (c'est Diderot qui parle) prisonnier  Vincennes; Rousseau
     venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque, comme il l'a
     dit lui-mme. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que
     l'Acadmie de Dijon venait de proposer une question intressante,
     et qu'il avait envie de la traiter. Cette question tait: _Le
     rtablissement des sciences et des arts a-t-il contribu  purer
     les moeurs?_ Quel parti prendrez-vous? lui demandai-je. _Il me
     rpondit_: _Le parti de l'affirmative_.--C'est le pont aux nes,
     lui dis-je; tous les talents mdiocres prendront ce chemin-l, et
     vous n'y trouverez que des ides communes, au lieu que le parti
     contraire prsente  la philosophie et  l'loquence un champ
     nouveau, riche et fcond.--Vous avez raison, me dit-il aprs y
     avoir rflchi un moment, et je suivrai votre conseil... Ainsi,
     ds ce moment, ajoute Marmontel, son rle et son masque furent
     dcids.

Et je sais bien qu'il faut prendre garde que Marmontel tient le fait
d'un ennemi de Jean-Jacques et le rapporte  un autre ennemi de
Jean-Jacques.

Enfin, dans l'_Essai sur les rgnes de Claude et de Nron_, chap. 67, au
cours de la diatribe la plus violente contre Rousseau, Diderot dit
simplement ceci:

Lorsque le programme de l'Acadmie de Dijon parut, il vint _me
consulter_ sur le parti qu'il prendrait. Le parti que vous prendrez,
lui-dis-je, c'est celui que personne ne prendra.--Vous avez raison me
rpliqua-t-il.

Voil les trois versions. Celle de Rousseau est d'un ton bien excessif,
et sans doute l'incident s'est amplifi et embelli dans sa mmoire. Il a
voulu que son premier livre notable ait t conu tragiquement et avec
fracas. Les deux autres versions sont, l'une d'un malveillant (et de
seconde main), l'autre d'un ennemi, mais d'un ennemi qui, je crois,
avait de la sincrit. Je ne me prononce point. Je remarque seulement
que la version de Jean-Jacques ne diffre pas radicalement de celle de
Diderot. Jean-Jacques dit lui-mme: Diderot M'EXHORTA _de donner
l'essor  mes ides et de concourir au prix_. Cela semble indiquer que
Rousseau hsitait. Le parti auquel il s'arrta, ce parti dont devait
dpendre le reste de son oeuvre et de sa vie, il serait vraiment
curieux que Rousseau ne l'et pris que par un hasard et sur le conseil
d'un autre.

S'il avait pris l'autre parti, s'il avait rpondu que les sciences et
les arts favorisent les moeurs, ou s'il avait adopt une thse mitige
(et pourquoi non? l'auteur de _Narcisse_ et des _Muses galantes_ ne
pouvait tre alors un bien farouche ennemi des arts), il aurait eu le
prix tout de mme  cause de son excellent style, mais sa vie et t
aiguille dans une autre direction...

Et s'il n'avait pas lu le numro fatidique du _Mercure de France_?...

Je sais bien ce que ces dductions sur des hypothses ont de futile.
Mais ici il s'agit  la fois d'un homme de gnie et dont l'influence a
t prodigieuse, et d'un homme de peu de volont, et d'un homme dont on
peut dire que ses oeuvres expriment sa vie individuelle et les incidents
de cette vie et sont  peu prs toutes des oeuvres de circonstances.
Et la grandeur des consquences fait qu'il devient mouvant de les voir
sortir de si petites causes et si accidentelles,--et comme tout
s'enchane, et comme tout est fatal;--ou providentiel.

En tout cas cet crit de cinquante pages, dont la premire conception a
boulevers l'auteur jusqu' lui faire tremper de larmes le devant de son
gilet, parat aujourd'hui assez peu de chose: une dclamation d'cole.
En voici l'analyse.

Deux parties.

La premire partie est une srie d'affirmations. Nos mes se sont
corrompues  mesure que nos arts et nos sciences se sont avancs  la
perfection. Cela est prouv par l'histoire (l'histoire comme on
l'enseignait dans les collges). Voyez l'gypte, la Grce, Rome,
l'Empire d'Orient, mme la Chine.

Et voici la contre-preuve Opposons  ces tableaux celui des moeurs du
petit nombre des peuples qui, prservs de cette contagion des vaines
connaissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et
l'exemple des autres nations. Tels furent les premiers Perses, tels
furent les premiers Romains. Et ici se place la prosopope: 
Fabricius, qu'et pens votre grande me...

Voil comment, conclut Rousseau, le luxe, la dissolution et l'esclavage
ont t de tout temps le chtiment des efforts orgueilleux que nous
avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance o la sagesse ternelle
nous avait placs.

La seconde partie est un essai d'explication de cette malfaisance des
sciences et des arts.

L'origine des sciences est impure. L'astronomie est ne de la
superstition (comment? il ne le dit pas); l'loquence, de l'ambition, de
la haine, de la flatterie, du mensonge; la gomtrie, de l'avarice
(allusion  un passage d'Hrodote); la physique, d'une vaine curiosit;
toutes, et la morale mme, de l'orgueil humain. (Ainsi parle cet homme
modeste.) Bref les sciences et les arts doivent leur naissance  nos
vices.

--Mais alors ce ne sont donc pas nos vices qui doivent naissance aux
sciences et aux arts?

--Si fait; car,  leur tour, les sciences et les arts ont pour effets:
la perte du temps,  cause de leur inutilit; le luxe qui amollit. (Les
peuples sans luxe ont t forts: ainsi la Perse de Cyrus, les Scythes,
l'ancienne Rome, les Francs, les Saxons, les Suisses contre Charles le
Tmraire, les Hollandais contre Philippe II.) Les sciences et les arts
ont encore pour effets: la corruption du got par le dsir de plaire
(ici, quelques remarques vraies), la diminution des vertus militaires,
enfin la frivole et dangereuse ducation donne aux enfants (ici encore
de bonnes rflexions).

Les philosophes sont des charlatans. L'invention de l'imprimerie est une
chose bien regrettable.

Il finit par une contradiction. Car il exalte tout de mme Bacon,
Descartes, Newton. Il distingue les faux savants ou philosophes et les
vrais, et souhaite que les vrais dirigent les tats: mais  quoi les
reconnatra-t-on? et qui les dsignera? Et puis, la science n'est donc
pas toujours et ncessairement funeste?

Ce premier discours est donc bien une dclamation pure, un morceau de
rhtorique, et o clate dj une grande draison et quelque niaiserie.
Aucune prcision. Rousseau parat supposer que le rtablissement des
sciences et des arts (par la diffusion des dbris de l'ancienne Grce
aprs la prise de Constantinople), s'est opr tout d'un coup et a
instantanment corrompu les moeurs, et il ne se demande mme pas ce
qu'taient les moeurs auparavant. Il ne pense pas  distinguer entre
les sciences et les arts, dont il semble pourtant que l'influence
corruptrice ne saurait tre tout  fait la mme. Il ne s'avise pas non
plus que la corruption par les sciences ou les arts ne peut gure tre
que la corruption d'un petit nombre, d'autant que, par corruption, il
parat surtout entendre les conventions, prjugs et mensonges mondains,
le luxe, la mollesse, la frivolit et les artifices de la vie de salon,
bref les vices ou travers du monde trs restreint o il vivait lui-mme.
Il ne s'avise pas que dix-huit millions de paysans ou d'artisans de
France chappaient presque totalement  cette corruption-l, et que la
petite bourgeoisie n'en tait que modrment atteinte; que d'ailleurs le
mal et le bien s'entremlent si inextricablement dans les effets
attribuables aux arts et aux sciences qu'il est en tout cas impossible
de les dmler ou de dmontrer que le mal l'emporte.--Bref la thse de
Rousseau n'est qu'un vague lieu-commun, trs fatigu dj  cette
poque, presque aussi fatigu que le lieu-commun de la thse contraire.

Le lieu-commun de Rousseau (l'innocence de l'tat de nature oppose aux
vices de la civilisation) tait dj un peu partout (dans les _Lettres
Persanes_ par exemple, deuxime partie de l'_Histoire des Troglodytes_,
ou dans Marivaux: L'_Ile des Esclaves_, l'_Ile de la Raison_), et ne
tirait pas autrement  consquence.

(Aujourd'hui, que nous sommes quelques milliers d'auteurs, dont deux ou
trois cents clbres, il est clair qu'un morceau comme le premier
_Discours_ de Jean-Jacques passerait totalement inaperu.--La question,
d'ailleurs, que Jean-Jacques y rsout si facilement ressemble  ces
questions banales, inutiles et insolubles que les reporters posent aux
crivains, justement parce qu'elles prtent  un bavardage indfini.)

Mais, si le lieu-commun est banal, on pouvait l'illustrer de peintures
prcises et assez probantes, car le temps y prtait; et peut-tre
n'avait-on pas encore vu la haute socit aussi pervertie, sinon par les
sciences et les arts, du moins par les raffinements de l'esprit et par
une culture trop tourne vers le seul agrment.

Ce que Rousseau omet de faire, Duclos le fait, exactement  la mme
poque, avec beaucoup de sagacit et quelque vigueur dans ses
_Considrations sur les moeurs_ (1751). D'abord Duclos distingue Paris
et la province et, dans Paris mme, il considre seulement quelques
groupes. Et Duclos saisit et dfinit fort bien les vices ou dfauts
caractristiques de cette socit restreinte: non pas tant encore le
drglement des moeurs (dont je ne pense pas que Rousseau se crt
exempt) que la vanit, la frivolit, l'abus de l'esprit, le persiflage
(ce que nous appelons aujourd'hui la blague), la scheresse et la
duret du coeur (ce que Gresset avait peint en 1745 dans _le Mchant_),
le tout ml a des prtentions philosophiques.

Rien, ou presque rien de tout cela dans le _Discours_ de Jean-Jacques
qui, au surplus, n'est nullement un observateur.

D'o vient donc que l'effet du _Discours sur les sciences et les arts_
ait t tel que Garat, dans son _Mmoire sur M. Suard_, ait pu crire:

     C'est  ce moment mme qu'une voix qui n'tait pas jeune et qui
     tait pourtant tout  fait inconnue, s'leva, non du fond des
     dserts et des forts, mais du sein mme de ces socits, de ces
     acadmies et de cette philosophie o tant de lumires faisaient
     natre et nourrissaient tant d'esprances... Et, au nom de la
     vrit, c'est une accusation qu'elle intente, devant le genre
     humain, contre les lettres, les arts, les sciences et la socit
     mme... Et ce n'est pas, comme on le dit, le scandale qui fut
     gnral, c'est l'admiration et _une sorte de terreur_ qui furent
     presque universelles.

Comment expliquer cela ( supposer que Garat n'exagre point)?

C'est qu'il y avait, dans ce premier livre de Rousseau, l'accent et le
style.

Il y avait l'accent de l'homme de lettres qui n'a pas russi, du malade
qui n'est bien que dans la solitude, de l'homme timide qui a souvent
souffert dans les belles compagnies; l'accent de l'ancien vagabond et du
plbien rvolt; bref, l'accent d'un homme qui prend au srieux le
lieu-commun auparavant inoffensif.--Au reste on peut dire que presque
toute son oeuvre,--et c'est par l qu'elle a sduit la btise
humaine,--est d'un homme de gnie qui a pris, pour la premire fois,
d'antiques plaisanteries ou fantaisies au srieux.

D'autre part, le morceau assez banal o vibrait cet accent-l devait
tre lu, d'abord, justement par cette petite minorit de privilgis
pour laquelle la thse de Rousseau se trouvait tre partiellement vraie.
Et, en outre, il s'levait du premier coup contre quelques-unes des
idoles les plus chres  cette lite: la philosophie, la science, que
l'on commenait  adorer, et la foi au progrs. Cette gravit et cette
vhmence de sermonnaire devaient  la fois secouer et sduire des gens
qui n'allaient plus gure au sermon... De l le scandale et l'espce de
terreur dont parle Garat. (Tel, un peu, le succs des premiers crits
vangliques de Tolsto dans les salons parisiens.)

Et puis il y avait le style. Il n'a pas encore toutes les qualits que
possdera plus tard le style de Jean-Jacques. Mais il est beau dans sa
tension, il a le mouvement oratoire, la phrase fortement rythme. Il
s'opposait, avec un air de nouveaut, au style court et fin qui tait
alors le plus  la mode.--J'ajoute qu'on y trouve dj les apostrophes,
l'abus de certains mots comme vertu et nature, l'emphase et la
fausse rudesse rpublicaine qui caractriseront si fcheusement,
quarante ans plus tard, l'loquence des jacobins et des sans-culottes.
C'est Jean-Jacques qui a fourni  la Rvolution son vocabulaire.

Comment, dans la tte du fade versificateur de l'_Engagement tmraire_,
s'tait secrtement forme cette prose-l, si pleine, si suivie, si
robuste, si grave?

Repassons, si vous le voulez, l'histoire des lectures de l'autodidacte
Rousseau (je ne parle que de ses lectures franaises).

A six ans, il lisait avec son pre l'_Astre_ et les romans de La
Calprende.--A sept ans, Ovide et Fontenelle, mais aussi Plutarque, La
Bruyre, Molire et le _Discours sur l'Histoire universelle_.--De douze
 seize ans, tout un cabinet de lecture, au hasard.--Plus tard, et
surtout aux Charmettes, en mme temps qu'il apprend le latin, il lit Le
Sage, l'abb Prvost, les _Lettres philosophiques_ de Voltaire, mais
aussi (avec Locke et Leibnitz) les ouvrages de Messieurs de Port-Royal,
Descartes Malebranche, etc...

En somme, peu de livres contemporains, mais  peu prs tout le XVIIe
sicle dvor dans la solitude, loin de Paris. C'est bien  ce sicle
que Rousseau doit sa formation littraire. Et c'est pour cela,--et aussi
parce qu'il avait un don,--que, lorsqu'il se met  crire en prose, il
retrouve la phrase et le ton des crivains du XVIIe sicle. J'ai dit
que son style avait un air de nouveaut: c'est pour cela. Il remonte
plus haut que Marivaux, que Fontenelle, que Voltaire, mme que La
Bruyre. Il renoue une tradition.--Et il est vrai qu'il y ajoute quelque
chose, parce qu'il se sert d'une forme traditionnelle avec une me
neuve.

Donc, tel qu'il est, le _Discours_ de Rousseau, couronn par l'Acadmie
de Dijon le 23 aot 1750, obtient du premier coup un succs inou.

Des hommes considrables ou notables en publient des critiques: le roi
Stanislas (aid d'un pre jsuite), le professeur Gautier, Bordes,
acadmicien de Lyon, Lecat, acadmicien de Rouen, Formey, acadmicien de
Berlin, sans compter Voltaire, d'Alembert, Frdric II, qui, 
l'occasion en disent leur mot. Rousseau rplique successivement 
Stanislas,  Gautier et  Bordes. Toutes ces rfutations et rpliques ne
prouvent pas grand chose ni d'un ct ni de l'autre, la question tant
pose en termes trop gnraux et d'ailleurs, je crois, insoluble. Mais,
naturellement, dans cette polmique, Rousseau rtorque mieux qu'il n'est
rtorqu, parce qu'il a plus de talent. Il ne remarque pas que ces
lettres, dont il veut dmontrer la malfaisance, il leur doit pourtant
d'tre vainqueurs contre elles-mmes.

Et alors il arrive que les rpliques de Rousseau sont meilleures et plus
intressantes que son _Discours_.--D'une part, oblig de mieux mditer
son sujet, de le serrer davantage, il attnue habilement et sans trop
en avoir l'air ce qu'il y avait tout de mme d'un peu gros dans la
premire expression de son facile paradoxe, et il le rend par l plus
acceptable. Ainsi, dans sa rponse au roi Stanislas, aprs avoir crit:

     Quoi! faut-il donc supprimer toutes les choses dont on abuse? Oui,
     sans doute, rpondrai-je sans balancer, toutes celles qui sont
     inutiles, toutes celles dont l'abus fait plus de mal que leur usage
     ne fait de bien;

il ajoute aussitt:

     Arrtons-nous un instant sur cette dernire consquence, et
     gardons-nous d'en conclure qu'il faille aujourd'hui brler toutes
     les bibliothques et dtruire les universits et les acadmies.
     Nous ne ferions que replonger l'Europe dans la barbarie, et les
     moeurs n'y gagneraient rien.

On respire, on se dit: Ah! bien, bien.

D'autre part, tandis qu'il dfend et cherche  faire accepter son ide,
son ide le travaille, et d'elle-mme fructifie en lui. Son futur
_Discours sur l'ingalit_ est dj presque contenu dans ses rponses 
Stanislas et  Bordes.--Par exemple, dans sa rponse  Stanislas:

     Ce n'est pas des sciences, me dit-on, c'est du sein des richesses
     que sont ns de tout temps la noblesse et le luxe. Je n'avais pas
     dit non plus que le luxe ft n des sciences, mais qu'ils taient
     ns ensemble et que l'un n'allait gure sans l'autre. Voici comment
     j'arrangeais cette gnalogie. _La premire source du mal est
     l'ingalit_: de l'ingalit sont venues les richesses... Des
     richesses sont ns le luxe et l'oisivet. Du luxe sont venus les
     beaux-arts, et de l'oisivet les sciences.

Autre exemple. La croyance  la bont naturelle de l'homme tait
implique, mais non formule dans le _Discours_. C'est dans une note de
la _Rponse  Bordes_ que Rousseau dit pour la premire fois: Je pense
que l'homme est naturellement bon.

Troisimement,  mesure qu'il essaye de prciser l'ide de son premier
_Discours_, les sentiments dont cette ide n'est que le produit et
l'expression deviennent en lui plus profonds et plus violents. Il prend
l'offensive partout o il en trouve le joint. Le ton est plus frmissant
dans les _Rponses_ et surtout dans les _Notes_ que dans le _Discours_
lui-mme. Voici une note de la _Rponse  Bordes_:

     Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes et en fait prir cent
     mille dans nos campagnes. L'argent qui circule entre les mains des
     riches et des artisans pour fournir  leurs superfluits est perdu
     pour la subsistance du laboureur, et celui-ci n'a point d'habit
     parce qu'il faut du galon aux autres. (A la vrit il n'explique
     pas comment.) Le gaspillage des matires qui servent  la
     nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux 
     l'humanit... Il faut des jus dans notre cuisine, voil pourquoi
     tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos
     tables, voil pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de
     la poudre  nos perruques, voil pourquoi tant de pauvres n'ont
     point de pain.

Oh! mon Dieu, vous trouverez cela dans La Bruyre, et vous n'aurez pas
besoin de le chercher longtemps dans Bossuet et dans Bourdaloue. Mais
ici il y a, ce me semble, l'esprit et le ton rvolutionnaire, il y a,
malgr la tenue du style, ce que j'appellerai le coup de gueule; il y
a le terrible raccourci sophistique: Voil pourquoi... Ce morceau-l
dut secouer dlicieusement pas mal de petites femmes de la noblesse, et
pareillement de la finance.

Enfin, le premier _Discours_ de Rousseau s'empare de Rousseau lui-mme.
Par un phnomne connu d'autosuggestion, Jean-Jacques se faonne d'aprs
son livre. Il veut ressembler  l'ide que ce livre donne de lui. Il
veut en raliser l'pigraphe:

_Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis_.

Il entreprend sa rforme morale.

Il ne faut oublier ni son origine et son vieux fond protestant, ni sa
priode de pratique catholique et le temps o il composait des prires
pour madame de Warens. Je crois qu'il n'avait jamais cess d'tre
proccup de vie morale. Plusieurs fois il avait eu des vellits de
rforme, et fait des efforts et des tentatives dans ce sens.

Par exemple, aprs son aventure avec madame de Larnage (l'unique
aventure agrable de sa vie), il avait promis d'aller rejoindre cette
dame chez elle  Saint-Andiol. Le moment venu, il hsite, et il nous en
apprend les raisons. Il s'tait donn  madame de Larnage pour un
Anglais, et il craint d'tre dmasqu. Puis, il sait que madame de
Larnage a une fille de quinze ans, et il craint d'avance d'en tomber
amoureux, de la sduire, et de mettre la dissension, le dshonneur et
l'enfer dans la maison. (Raison plaisante: le pauvre Jean-Jacques
n'tait pas en amour un tel foudre de guerre.)--Enfin, dit-il:

     A cela se mlaient des rflexions relatives  ma situation,  mon
     devoir,  cette maman si bonne[6], si gnreuse, qui, dj charge
     de dettes, l'tait encore de mes folles dpenses, qui s'puisait
     pour moi et que je trompais si indignement. Ce reproche devint si
     vif qu'il l'emporta  la fin. En approchant de Saint-Esprit, je
     pris la rsolution de brler l'tape du bourg Saint-Andiol et de
     passer tout droit. Je l'excutai courageusement, avec quelques
     soupirs, je l'avoue, mais aussi avec cette satisfaction
     intrieure... de me dire: Je mrite ma propre estime, je sais
     prfrer mon devoir  mon plaisir.

[Note 6: Madame de Warens.]

Allons, la petite Larnage l'a chapp belle!--Et l-dessus Jean-Jacques
se met  mditer, jure de rgler dsormais sa conduite sur les lois de
la vertu... et de n'couter plus d'autre amour que celui de ses
devoirs.

En effet (car les actes vertueux s'enchanent comme les autres) lorsque,
de retour  Chambry, il trouve sa place occupe par le perruquier
Wintzenried et que madame de Warens lui assure que tous ses droits
demeurent les mmes et qu'en les partageant avec un autre il n'en sera
pas priv pour cela, Jean-Jacques, qui avait accept le jardinier,
n'accepte pas le coiffeur. Il se prcipite aux pieds de madame de
Warens, il embrasse ses genoux en versant des torrents de larmes et
lui tient ce discours tonnant: Non, maman, je vous aime trop pour vous
avilir; votre possession m'est trop chre pour la partager. Beau
mouvement, que madame de Warens ne lui pardonna jamais.

Oh! Jean-Jacques en avait eu plus d'un, de ces beaux mouvements. Mais,
jusque-l, cela avait peu de suite. Cette fois, aprs le _Discours sur
les sciences et les arts_, c'est tout  fait srieux. Il veut dcidment
tre un autre homme, et pour toute sa vie. Il nous explique cela au
livre VIII des _Confessions_, mais mieux encore dans la _Troisime
Rverie_, o il idalise dcidment son pass et se voit tel qu'il
aurait voulu tre.--Il est dtermin, non seulement par les belles
phrases de son propre _Discours_, mais par son pass religieux qui lui
remonte au coeur:

     N dans une famille o rgnaient les moeurs et la pit, lev
     ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de
     religion, j'avais reu ds ma plus tendre enfance des principes,
     des maximes, d'autres diraient des prjugs qui ne m'ont jamais
     tout  fait abandonn. Enfant encore et livr  moi-mme..., forc
     par la ncessit, je me fis catholique, mais je demeurai toujours
     chrtien (pigramme suggre par son rsidu protestant) et bientt,
     gagn par l'habitude, _mon coeur s'attacha sincrement  ma
     nouvelle religion_... Les instructions, les exemples de madame de
     Warens m'affermirent dans cet attachement. La solitude champtre
     o j'ai pass la fleur de ma jeunesse, l'tude des bons livres...
     _me rendirent dvot presque  la manire de Fnlon_.

Et, plus loin, pour signifier sa rforme, il emploie des expressions
solennelles, presque toutes d'un caractre religieux:

     Tout contribuait  dtacher mes affections de ce monde... Je
     quittai le monde et ses pompes... Une grande rvolution venait de
     se faire en moi, un autre monde moral se dvoilait  mes yeux...
     C'est de cette poque que je puis dater mon entier renoncement au
     monde...

Et, de loin, il le croit.

En ralit, sa rforme fut, d'abord, surtout extrieure. Et on ne saura
jamais, et sans doute lui-mme n'a jamais su pour quelle part y entrait
le dsir de se distinguer et le dsir d'tre meilleur.

Il faut dire que c'est au sortir d'une grave maladie (mais chez
lui on ne les compte plus) qu'il forme le dessein d'accorder sa
vie avec ses maximes sans s'embarrasser aucunement du jugement des
hommes,--dessein le plus grand peut-tre, dit-il, ou du moins le plus
utile  la vertu que mortel ait jamais conu.

D'abord il renonce  la politesse. Mais il a la franchise de nous en
donner cette raison:

     Ma sotte et maussade timidit que je ne pouvais vaincre, ayant pour
     principe la crainte de manquer aux biensances, je pris, pour
     m'enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis caustique
     et cynique par honte; j'affectai de mpriser la politesse que je
     ne savais pas pratiquer.

Il y arrive  peu prs, mais non entirement. Madame d'pinay dit de lui
dans ses _Mmoires_: Il est complimenteur sans tre poli. Combinaison
btarde. Le contraire serait plus digne d'un sage.

Il rforme son costume:

     Je quittai, dit-il, la dorure et les bas blancs; je pris une
     perruque ronde; je posai l'pe; je vendis ma montre en me disant
     avec une joie incroyable: Je n'aurai plus besoin de savoir l'heure
     qu'il est.

Il ne veut plus de cadeaux et devient trs ombrageux sur ce point. Cela
ira, comme on le voit cinquante fois dans sa correspondance, jusqu' la
susceptibilit la plus maladive. Il est vrai que Thrse continuera  en
recevoir, mais  l'insu de Jean-Jacques.

Il quitte l'excellente place de caissier qu'il avait chez le
fermier-gnral Francueil, moiti (car il explique loyalement les deux
motifs) parce que l'emploi tait trop assujettissant et ne lui donnait
que du dgot, moiti parce que ses principes ne se pouvaient plus
accorder avec un tat qui s'y rapportait si peu.

Et, pour gagner sa vie, il s'tablit copiste de musique ( dix sous la
page, un peu plus que le tarif ordinaire).--Et il n'a pas fait ce mtier
en passant, durant une seule saison, le temps d'tonner ses
contemporains. Il a vcu en partie de ce mtier-l pendant des annes
et, semble-t-il, le reste de sa vie,  l'exception des annes passes en
Suisse, en Angleterre et en Dauphin. Et le plaisir d'tonner est bien
vident: mais, trs rellement aussi, cette occupation, qui d'ailleurs
ne l'assujettit point, est conforme  son got. Il est paresseux et
calligraphe.

Remarquez que les potes ont presque tous de magnifiques critures et
s'y complaisent. Les manuscrits de Racine, de Hugo, de Leconte de Lisle,
de Hrdia sont admirables. De mme ceux de Rousseau. Il faisait
lui-mme, pour ses amies, des copies calligraphies de ses ouvrages. Il
a copi deux fois--pour madame d'pinay, pour madame de Luxembourg,--les
douze cents pages de la _Nouvelle Hlose_; il a copi au moins trois
fois, les cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_. Cet ancien
apprenti graveur aimait  tracer de beaux caractres, surtout quand ces
beaux caractres formaient des phrases dont il tait l'auteur. Mais on
peut prendre plaisir aussi  dessiner de belles notes, avec de belles
clefs, de belles accolades, de belles croches, de beaux dizes... Le
jeune Marseillais Eymar s'merveillera, en 1774, sur la perfection des
copies musicales de Rousseau.

Cette espce de conversion de Jean-Jacques n'avait videmment pas
grand rapport avec celle de Pascal ou de Ranc. Aussi jamais rforme
morale n'eut un tel succs mondain. Rousseau huron, Rousseau impoli,
Rousseau sans pe et sans montre, et surtout Rousseau copiste de
musique mit en l'air tout le Paris-lgant de ce temps-l. Toutes les
belles dames voulurent de la musique copie de sa main.--Si Tolsto
s'tablissait cordonnier  Paris, toutes nos belles socialistes iraient
lui commander des bottines.

Rousseau jouit profondment de cette curiosit suscite par sa
conversion.

     Ma chambre, dit-il, ne dsemplissait pas de gens qui, sous divers
     prtextes, venaient s'emparer de mon temps... Je ne pouvais refuser
     tout le monde... Bientt il aurait fallu me montrer comme
     Polichinelle,  tant par personne.

Or, au moment mme o il obtient ce succs de vertu, nous sommes bien
forcs de croire (car ces choses se passent en 1750 et 1751) qu'il
venait de mettre ou qu'il allait mettre aux Enfants-Trouvs son
troisime ou quatrime enfant.

C'est que sa rforme n'est point intrieure, ou du moins ne l'est pas
encore. En dpit de son got pour la solitude matrielle, il n'est
proccup que de l'impression qu'il fera sur les autres. Il dit qu'il
secoue le joug de l'opinion, qu'il la brave: mais la braver de cet air,
c'est toujours songer  elle. Une rforme morale aussi peu discrte,
aussi peu silencieuse, est bien suspecte.--Au moment o il tche de
descendre en lui-mme, l'opration est fausse par ce fait que, s'il
s'examine, c'est pour se confesser non  un seul, ni  un homme revtu
d'un caractre sacr, mais  tout le monde, et qu'il est moins attentif
 recueillir le fruit moral de son examen qu' saisir les effets publics
de sa confession. A cause de cela, et parce que, tandis qu'un de ses
yeux est tourn en dedans, l'autre louche vers l'extrieur, on peut dire
que ce solitaire qui s'est tant racont ne s'est peut-tre pas trs bien
connu et s'est presque constamment illusionn sur son propre compte.
S'aimer  l'excs empche de se connatre, et rciproquement. A peine
a-t-il rsolu d'tre meilleur qu'il se croit dj meilleur.

Le grand ennemi des sciences et des lettres, des arts et du luxe est
plus que jamais rpandu dans le monde du luxe, des lettres, des sciences
et des arts. Il grogne d'tre envahi, mais il se laisse envahir. Il
continue  faire de la littrature et de la musique. Il fait jouer
_Narcisse_ (sans succs)  la Comdie-Franaise en 1752. Vers le mme
temps, il compose le _Devin du Village_. Et la contradiction est si
flagrante entre ses maximes et ses occupations que lui-mme s'en
aperoit et qu'il crit, pour s'en justifier, la curieuse prface de
_Narcisse_, imprime en 1753.

Il y reprend d'abord sa thse. Il affirme que le got des lettres ne
peut natre que de deux mauvaises sources,  savoir l'oisivet et le
dsir de se distinguer (dsir dont apparemment il tait lui-mme
exempt). Quant  la science, elle n'est pas faite pour l'homme en
gnral, il s'gare sans cesse  sa recherche. La philosophie est
destructrice des usages et des coutumes... Ici, lui chappe cette
magnifique affirmation traditionnaliste:

     Le moindre changement dans les coutumes, ft-il mme avantageux 
     quelques gards, tourne toujours au prjudice des moeurs; car les
     _coutumes sont la morale du peuple_; et ds qu'il cesse de les
     respecter, il n'a plus de rgle que ses passions ni de frein que
     les lois, qui peuvent quelquefois contenir les mchants, mais
     jamais les rendre bons.

Enfin, la philosophie rend l'homme orgueilleux et dur: ... La famille,
la patrie deviennent pour lui des mots vides de sens: il n'est ni
parent, ni citoyen, ni homme: il est philosophe.

Ainsi, de la partie saine de l'me de Rousseau, de son vieux fond
hrditaire jaillissent parfois de belles lueurs.

     Mais, ajoute-t-il, quand un peuple a t corrompu  un certain
     point par les sciences et les arts, mieux vaut encore les garder...
     Car les sciences et les arts, aprs avoir fait clore les vices,
     sont ncessaires pour les empcher de se tourner en crimes; elles
     dtruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public qui
     est toujours une belle chose; elles introduisent  la place la
     politesse et les biensances; et  la crainte de paratre mchant
     elles substituent celle de paratre ridicule.

Et plus loin:

     Il ne s'agit plus de porter les peuples  bien faire, il faut
     seulement les distraire de faire le mal; il faut les occuper  des
     niaiseries pour les dtourner des mauvaises actions.

Et enfin:

     Il est trs essentiel de se servir aujourd'hui des sciences et des
     lettres comme d'une mdecine au mal qu'elles ont caus, ou comme de
     ces animaux qu'il faut craser sur la morsure.

Allons! on peut s'entendre. Et Jean-Jacques peut, en toute sret de
conscience, continuer  faire de petites comdies et de petits opras.

_Narcisse ou l'amoureux de soi-mme_ est un marivaudage
insignifiant.--Le _Devin du Village_, beaucoup meilleur, et surtout par
la musique,--o l'on voit un vieux paysan, qui passe pour sorcier,
enseigner  Colette le moyen de reprendre Colin en excitant sa
jalousie,--est une paysannerie enrubanne  laquelle ressembleront
beaucoup les petits opras comiques de Favart. On ne conoit pas bien, 
la vrit, en quoi ce joli spectacle,  la fois trs factice et assez
voluptueux, avec sa musique tendre et ses danses de villageoises de
thtre, peut remdier aux maux affreux causs par la science et les
arts. Mais il est certain que le succs du _Devin_ a t une des grandes
joies de Rousseau.

Le _Devin_ fut jou d'abord en 1752,  Fontainebleau, devant la cour.
Les huit ou dix pages des _Confessions_ o notre sauvage nous raconte
cette reprsentation respirent  chaque ligne l'ivresse vaniteuse d'un
auteur fieff. Il avait gard son costume d'ermite, et avait sa barbe et
sa perruque ronde assez mal peigne, dit-il; le roi, la reine, la
famille royale, tous les plus grands seigneurs et les plus grandes dames
le regardaient comme un animal curieux: quel bonheur! ...Je me livrais
pleinement, dit-il, au plaisir de savourer ma gloire... Ceux qui ont vu
cette reprsentation doivent s'en souvenir, car l'effet en fut unique.

Et voici le revers,--lamentable, hlas!--Le duc d'Aumont lui fait dire
de se trouver au chteau le lendemain, et qu'il le prsenterait au roi,
et qu'il s'agissait d'une pension, et que le roi voulait l'annoncer
lui-mme  l'auteur. Et maintenant coutez:

     Croira-t-on que la nuit qui suivit une aussi brillante journe fut
     une nuit d'angoisse et de perplexit pour moi! Ma premire ide,
     aprs celle de cette reprsentation, se porta sur un frquent
     besoin de sortir, qui m'avait fait beaucoup souffrir le soir mme
     au spectacle et qui pouvait me tourmenter le lendemain, quand je
     serais dans la galerie ou dans les appartements du roi, parmi tous
     ces grands, attendant le passage de Sa Majest. Cette infirmit
     tait la _principale cause_ qui me tenait cart des cercles et qui
     _m'empchait d'aller m'enfermer chez des femmes_. L'ide seule de
     l'tat o ce besoin pouvait me mettre tait capable de me le donner
     au point de m'en trouver mal,  moins d'un esclandre auquel
     j'aurais prfr la mort.

Puis, il craint d'tre gauche, de manquer de prsence d'esprit, de
laisser chapper quelque balourdise. Je voulais, dit-il, _sans quitter
l'air et le ton svre que j'avais pris_, me montrer sensible 
l'honneur que me faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper
quelque grande et utile vrit dans une louange belle et mrite. Et
Jean-Jacques a peur de rater son affaire.--Enfin, il se souvient, 
propos, de ses principes. S'il accepte cette pension, adieu la vrit,
la libert, le courage. Comment oser dsormais parler d'indpendance et
de dsintressement? Bref, il se drobe. Et nous ne saurons jamais, et
lui-mme probablement n'a jamais su si c'est par fiert rpublicaine
qu'il a refus l'audience et la pension, ou par crainte d'avoir besoin
de sortir pendant l'audience.

Quelques mois aprs, le _Devin_ est jou  Paris. Rousseau eut cent
louis du roi, cinquante louis de madame de Pompadour, cinquante louis de
l'Opra, cinq cents francs du libraire Pissot, d'autres profits
encore.--Peut-tre ce succs et-il dcidment dtourn Jean-Jacques
vers le thtre et la musique. Peut-tre ft-il devenu une sorte de
Grtry ou de Gossec. Peut-tre se ft-il rsign  remdier toute sa vie
 la malfaisance des arts en faisant des comdies et des opras. Tout le
poussait de ce ct, son got et son intrt. Il et d'ailleurs gard le
bnfice de ses singularits extrieures: sa perruque ronde, sa barbe et
ses boutades eussent contribu  ses succs de joueur de flte...

Mais l'Acadmie de Dijon le guettait.

L'Acadmie de Dijon le relance, en posant cette question dans le
_Mercure_ de novembre 1753:--_Quelle est l'origine de l'ingalit parmi
les hommes? Et si elle est approuve par la loi naturelle?_

videmment l'Acadmie de Dijon, fire de son laurat et du bruit qu'il
faisait, posait cette question pour Jean-Jacques. Au surplus les
lments de sa rponse prvue sont dj pars dans ses rpliques 
Stanislas et  Bordes. Jean-Jacques rpondra. Il ne peut pas ne pas
rpondre. C'est fini, il est prisonnier de son rle.

L'Acadmie de Dijon tait compose, j'imagine, de fort braves gens, et
trs conservateurs, encore que touchs, peut-tre, de l'esprit du temps;
de riches bourgeois, de magistrats, d'anciens officiers, de vertueux
ecclsiastiques[7]. Et ce sont ces braves gens qui, ressaisissant
Jean-Jacques, le contraignent, pour ainsi dire,  crire le plus outr
et le plus rvolutionnaire de ses ouvrages et le plus gros, avec le
_Contrat Social_, de consquences lointaines et funestes!...

A moins qu'il n'y ait eu, dans cette benote Acadmie de Dijon, quelque
homme particulirement pervers, et que nous ne connatrons jamais.

[Note 7: Buffon et Piron taient membres de cette Acadmie, mais
n'assistaient presque jamais aux sances.]




QUATRIME CONFRENCE

LE DISCOURS SUR L'INGALITɻ ROUSSEAU  L'ERMITAGE.


La question de l'Acadmie de Dijon tait celle-ci:

_Quelle est l'origine de l'ingalit parmi les hommes? Et si elle est
autorise par la loi naturelle_?

La rponse de Rousseau, dans ce qui se rapporte directement  la
question de l'Acadmie, est celle-ci:--1 L'origine de l'ingalit,
c'est la proprit, tablie et maintenue par la vie sociale.--2
L'ingalit est rprouve par la loi naturelle, car les hommes,  l'tat
de nature, sont gaux, isols et bons: c'est la socit qui les a
corrompus.

Mais le _Discours_ de Rousseau est simplement intitul: _Discours sur
l'origine et les fondements de l'ingalit parmi les hommes_.--Ce titre
mme indique qu'il ne rpond pas mthodiquement aux deux questions de
l'Acadmie de Dijon. Il ne rpond pas par des dfinitions ni par des
raisonnements, mais par des affirmations, des descriptions, et des
tableaux. Il rpond en faisant,  sa faon, l'histoire de l'humanit
depuis les premiers ges, un peu comme Lucrce au Livre V de son pome,
ou comme Buffon dans la _Septime poque de la Nature_, mais avec plus
de dveloppement et dans un autre esprit. Son _Discours_ est, en somme,
un pome, c'est le roman de l'humanit innocente, puis pervertie.

     Commenons, dit Rousseau, par _carter tous les faits_ (comme c'est
     rassurant!), car ils ne touchent point  la question. _Il ne faut
     pas prendre_ les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce
     sujet _pour des vrits historiques_ ( la bonne heure), mais
     seulement pour des raisonnements hypothtiques et conditionnels,
     plus propres  clairer la nature des choses qu' en montrer la
     vritable origine, et semblables  ceux que font tous les jours nos
     physiciens sur la formation du monde.

Nous voil prvenus. Il raconte ce qu'il suppose, et l'on peut bien dire
ce qu'il rve. Je disais bien:--Lisons son _Discours_ comme un
roman.--Il continue:

      homme, voici ton histoire, telle que _j'ai cru_ la lire, non dans
     les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la
     _nature_ qui ne ment jamais.

C'est  merveille; mais qu'est-ce que la nature?--Je puis vous dire
ds maintenant que je ne crois pas que Jean-Jacques ait donn nulle
part une dfinition prcise, scientifique, de ce mot mystrieux dont il
a us si frntiquement. Il poursuit:

     Il y a un ge auquel l'homme individuel voudrait s'arrter: tu
     chercheras l'ge auquel tu dsirerais que ton espce se ft
     arrte!

Cherchons-le donc.--Rousseau entre alors dans sa premire partie:
l'histoire de l'humanit primitive, jusqu' l'tablissement de la
proprit.

     En considrant, dit-il, l'homme tel qu'il _a d_ sortir des mains
     de la Nature..., je vois un animal moins fort que les uns, moins
     agile que les autres, mais,  tout prendre, organis le plus
     avantageusement de tous; je le vois se rassasier sous un chne, se
     dsaltrant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du mme
     arbre qui lui a fourni son repas; et voil ses besoins satisfaits.

Il nous le montre ensuite:

     Imitant l'industrie des animaux... _s'levant_ (le mot y est)
     jusqu' l'instinct des btes... runissant en lui les instincts
     propres  chaque espce animale... se nourrissant galement de la
     plupart des aliments divers que les autres animaux se partagent, et
     trouvant par consquent sa subsistance plus aisment que ne peut le
     faire aucun d'eux.

Ces premiers hommes sont ncessairement et hrditairement robustes. Sur
ce point dj, ils ne peuvent que dgnrer:

     Le corps de l'homme sauvage, tant le seul instrument qu'il
     connaisse, il l'emploie  divers usages, dont, par le dfaut
     d'exercice, les ntres sont incapables; et _c'est notre industrie
     qui nous te la force et l'agilit que la ncessit l'oblige
     d'acqurir_. S'il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si
     fortes branches? S'il avait eu une fronde, lancerait-il de la main
     une pierre avec tant de roideur? S'il avait eu une chelle,
     grimperait-il si lgrement sur un arbre? S'il avait un cheval,
     serait-il si vite  la course?

Donc (et je ne force point la pense de Rousseau, et je n'en tire que la
consquence la plus proche), hache, fronde, chelle, domestication du
cheval, autant d'inventions tout  fait regrettables. L'homme naturel ne
peut pas faire un seul progrs sans dchoir.

Il plat ensuite  Rousseau d'affirmer que l'homme  l'tat sauvage n'a
pour ainsi dire pas de maladies ni d'infirmits, et que la mort lui
vient presque toujours par la vieillesse. (Lucrce n'est pas de cet
avis. Il dit que les premiers hommes ne mouraient pas beaucoup plus que
les civiliss, _non nimio plus_. Donc, ils mouraient au moins autant.)

Jean-Jacques poursuit:

     La plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et nous les
     aurions presque tous vits en conservant la manire de vivre
     simple, uniforme et _solitaire_ qui nous tait prescrite par la
     _nature_.

Solitaire, car il nous explique ailleurs que l'homme de la nature ne
s'embarrasse pas d'une femelle  demeure, et que, lorsque ses petits
peuvent trouver eux-mmes leur nourriture, il les laisse aller de leur
ct.--Rousseau reprend et redouble:

     Si la nature nous a destins  tre sains, j'ose presque assurer
     que _l'tat de rflexion est un tat contre nature et que l'homme
     qui mdite est un animal dprav_.

Voil une phrase qu'il a d crire avec dlices, pour ennuyer les
philosophes et pour tonner les belles dames. Elle n'est d'ailleurs
qu'impertinente et n'a pas grand sens, si, d'une part, on ne voit pas en
quoi la rflexion et ce qui en dcoule empche ncessairement l'homme
d'tre en sant; si, d'autre part, l'homme ne peut pas plus s'empcher
de rflchir que de manger et de boire, et si l'exercice de son esprit
lui est apparemment aussi naturel que l'exercice de ses membres.--Mais
Jean-Jacques est lanc: il va, il va! Il affirme que toute invention est
au moins inutile:

     Il est clair, que le premier qui se fit des habits ou un logement
     se donna en cela des choses peu ncessaires, puisqu'il s'en tait
     pass jusqu'alors, et qu'on ne voit pas pourquoi il n'et pu
     supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait ds son
     enfance.

Donc, l'immobilit intellectuelle serait le souverain bien.--Rousseau
reconnat qu'une qualit _distingue_ l'homme de l'animal: la facult de
se perfectionner. Mais, si elle distingue l'homme de l'animal, c'est
donc qu'elle est naturelle  l'homme, qu'elle est conforme  la
nature, donc respectable. Jean-Jacques ne se fait pas cette objection,
et poursuit intrpidement:

     Il serait triste pour nous d'tre forcs de convenir que _cette
     facult distinctive et presque illimite est la source de tous les
     malheurs de l'homme_; que c'est elle qui le tire,  force de temps,
     de cette condition originaire dans laquelle il coulait des jours
     tranquilles et innocents.

(Qu'en sait-il?) Mais ce n'est pas tout, et il n'a pas encore puis son
facile paradoxe. Il se demande comment l'homme a pu tant progresser. Il
rpond:--Par la parole. Mais comment l'homme a-t-il invent la
parole?--On ne sait pas. Il est presque impossible de s'en rendre
compte. Rousseau crit ici, sur l'origine du langage, quelques pages que
je trouve excellentes. Mais coutez sa conclusion:

     On voit du moins, au peu de soin qu'a pris la nature de rapprocher
     les hommes par des besoins mutuels et de leur faciliter l'usage de
     la parole, combien elle a peu prpar leur sociabilit et combien
     elle a peu mis du sien pour en tablir les liens.

Autrement dit:--L'homme, en inventant le langage, a t contre le voeu
de la nature; et la preuve, c'est que cette invention lui a donn un mal
de tous les diables.--Ainsi, aprs avoir regrett, dans le premier
_Discours_ l'invention de l'imprimerie, Rousseau dplore ici
l'invention du langage.

Ce point rgl, il affirme de nouveau que les hommes  l'tat sauvage
taient heureux.--N'ayant d'ailleurs entre eux aucune sorte de relations
morales ni de devoirs communs, ils ne pouvaient tre ni bons ni mchants
et n'avaient ni vices ni vertus. Ils n'avaient que la piti, sentiment
naturel. (L'avaient-ils tous? Qu'est-ce qu'il en sait? Et, s'ils ne
l'avaient pas tous, il y avait donc dj des bons et des mchants.)
Mais, rendons-lui la parole:

     C'est la piti qui, dans l'tat de nature, tient lieu de lois, de
     moeurs et de vertu, avec cet avantage que _nul n'est tent de
     dsobir_  sa douce voix. (Vraiment?) C'est elle qui dtourne tout
     sauvage robuste d'enlever  un faible enfant ou  un vieillard
     infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-mme espre
     trouver la sienne ailleurs. (Et s'il ne l'espre pas?)

Mais les souffrances, les violences et les dsordres de l'amour?--C'est
bien simple: les premiers hommes en taient exempts. Ce sont la socit,
la civilisation et les lois qui ont cr ces dsordres... N'ayant pas
d'ide de la beaut, le sauvage ne choisit pas:

     Il coute uniquement le temprament qu'il a reu de la nature, et
     _non le got qu'il n'a pu acqurir_, et toute femme est bonne pour
     lui... Chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature et s'y
     livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et, le besoin
     satisfait, tout le dsir est teint.

Rousseau affirme ensuite que l'ingalit est beaucoup moindre dans
l'tat de nature o les hommes vivent _pars_ et n'ont qu'un minimum
de besoins, et il conclut ainsi sa premire partie:

     Aprs avoir montr que l'ingalit est  peine sensible dans l'tat
     de nature, et que son influence y est presque nulle, il me reste 
     montrer son origine et ses progrs... et  considrer les
     diffrents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en
     dtriorant l'espce, et rendre un tre mchant en le rendant
     sociable.

Et il ajoute (ce qui n'est point inutile) que ce ne sont d'ailleurs que
des conjectures.

La deuxime partie est une large esquisse de l'histoire politique de
l'humanit. Elle commence par ce passage  effet:

     Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est
      moi, et trouva des gens assez aveugles pour le croire, fut le
     vrai fondateur de la socit civile. Que de crimes, de guerres, de
     meurtres, que de misres et d'horreurs n'et point pargns au
     genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le foss,
     et cri  ses semblables: Gardez-vous d'couter cet imposteur!
     etc.

Aprs ce coup de tam-tam, il revient en arrire, reprend l'histoire
humaine o il l'avait laisse, et poursuit la lamentable numration des
odieux progrs de l'humanit.

Car chaque progrs amne sa misre:

     Les hommes, jouissant d'un plus grand loisir, l'employrent  se
     procurer plusieurs sortes de commodits... _Mais_ ensuite on tait
     malheureux de les perdre sans tre heureux de les possder.

     ...Les hommes connaissent la prfrence dans l'amour. _Mais_ la
     jalousie s'veille avec l'amour, et la plus douce des passions
     reoit des sacrifices de sang humain.

     ...On s'accoutume  s'assembler... Chacun commence  regarder les
     autres et  vouloir tre regard soi-mme, et l'estime publique a
     son prix... _Mais_ ensuite, chacun punissant le mpris qu'on lui
     avait tmoign, les vengeances devinrent terribles et les hommes
     sanguinaires et cruels.

Et ainsi de suite.--(Rousseau tablit ici une distinction, sur laquelle
il reviendra trs souvent, entre l'gosme de l'homme sauvage et
solitaire, gosme utile et inoffensif, et l'amour-propre des hommes
vivant en socit, et qui est funeste.)

Cependant, Rousseau arrive  l'tape du dveloppement humain o il
aurait voulu que l'humanit se ft arrte. C'est aprs les
commencements de l'agriculture et de la vie en tribu, et avant
l'institution de la proprit individuelle. A vrai dire, on ne voit pas
du tout pourquoi il juge que ce fut le meilleur moment de l'humanit,
puisqu'il nous a dit auparavant que les prtendus progrs qui l'avaient
amene l taient autant de dsastres... Quoi qu'il en soit, voyons son
idal:

     Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants et que
     la piti naturelle et dj subi quelque altration, cette priode
     de dveloppement des facults humaines, tenant un juste milieu
     entre l'indolence de l'tat primitif et la ptulante activit de
     notre amour-propre... dut tre l'poque la plus heureuse et la plus
     durable. Plus on y rflchit, plus on trouve que cet tat tait le
     moins sujet aux rvolutions, le meilleur  l'homme, et qu'il n'a d
     en sortir que par quelque funeste hasard... L'_exemple des
     sauvages_, qu'on a presque toujours trouvs  ce point, semble
     confirmer que le genre humain tait fait pour y rester toujours,
     que cet tat est la vritable jeunesse du monde, et que tous les
     progrs ultrieurs ont t, en apparence, autant de pas vers la
     perfection de l'individu, _et, en effet, vers la dcrpitude de
     l'espce_.

Et Rousseau continue  nous raconter ce qu'il lui plat.--De la culture
des terres s'ensuit ncessairement leur partage, et, par consquent, la
proprit.--De la proprit naissent les concurrences, les rivalits. Il
y a bientt des riches et des pauvres. La lutte devient atroce.--Alors
les riches et les habiles proposent d'tablir un gouvernement et des
lois dans l'intrt de tous.--Alors naissent les cits et les
tats.--Alors clatent les guerres nationales.--Alors les peuples
choisissent des chefs pour dfendre leur indpendance.--Alors le chef
devient tyran.--Dclamation sur la libert (que l'homme n'a jamais le
droit d'aliner).--Dclamation contre le despotisme.--Cependant
l'ingalit s'accrot et se multiplie, et avec elle tous les vices...

Et voici la conclusion et le rsum de l'ouvrage; conclusion
remarquable de lourdeur et,  un moment, d'obscurit:

     Il suit de cet expos que l'ingalit, tant presque nulle dans
     l'tat de nature, tire sa force et son accroissement du
     dveloppement de nos facults et des progrs de l'esprit humain, et
     devient enfin stable et lgitime par l'tablissement de la
     proprit et des lois. Il suit encore que l'ingalit morale
     autorise par le seul droit positif est contraire au droit naturel
     toutes les fois qu'elle ne concourt pas en mme proportion avec
     l'ingalit physique, cela veut dire, je pense: toutes les fois
     qu'un individu puissant socialement se trouve tre faible d'esprit
     ou de corps; distinction qui dtermine suffisamment ce qu'on doit
     penser  cet gard de la sorte d'ingalit qui rgne parmi les
     peuples polics, puisqu'il est manifestement _contre la loi de
     nature_, de quelque manire qu'on la dfinisse, qu'un enfant
     commande  un vieillard, qu'un imbcile conduise un homme sage, et
     qu'une poigne de gens regorge de superfluits, tandis que la
     multitude affame manque du ncessaire.

Sur quoi l'on pourrait dire:--L'hrdit, dont vous citez un
inconvnient possible, et l'ingalit des biens peuvent tre contre la
justice ou la raison, non contre la nature. Tantt vous opposez la
nature  la raison; tantt vous les identifiez. Alors on ne comprend
plus.

Le _Discours sur l'ingalit_ a cent dix bonnes pages. Je vous l'ai
analys fidlement, et en me servant autant que possible des phrases
mmes de Rousseau, que j'ai tronques quelquefois, mais seulement pour
les abrger, jamais pour en altrer le sens.

Et l-dessus je songe:

--Voil donc un des ouvrages les plus fameux du XVIIIe sicle; celui
qui a dfinitivement fond la gloire de Rousseau, et qui, quarante ans
aprs, a peut-tre le plus agi (avec le _Contrat social_) sur la
sensibilit et l'imagination des hommes.

Quelle pauvret, pourtant, sous son apparente insolence! Toute la thse
est fonde sur l'opposition de la nature, qui serait le bien, et de la
socit, qui serait le mal: et l'auteur ne dfinit mme pas ce mot de
nature. Dieu sait pourtant s'il a besoin d'tre dfini! Pour Buffon,
la nature parat tre l'ensemble des forces dont se compose la vie de
l'univers. Pour Diderot, la nature c'est l'athisme, c'est le contraire
des institutions et des lois, et c'est, finalement, le plaisir. Pour
Rousseau, il semble bien que la nature, ce soient les instincts et les
sentiments avec lesquels l'homme vient au monde. Or, le dsir de durer,
celui de ne pas souffrir, celui de vivre en socit, celui mme
d'tendre son tre, de possder, de se distinguer et de dominer sont
apparemment et ont t de tous temps parmi ces instincts. Mais, aux yeux
de Rousseau, l'invention mme de la hache et de la fronde, celle de
l'agriculture et de la navigation sont autant de dchances; le choix
dans l'amour est une dchance; la formation de la famille est une
dchance; la vie sociale est une dchance; la notion du bien et du mal
est une dchance. Il nous accorde, il est vrai, que le meilleur moment
de l'humanit, 'a t le commencement de la vie en tribu et de la
civilisation agricole et patriarcale; mais, cette concession mme, ce
qu'il a dit auparavant lui retire le droit de la faire; et son idal
c'est, qu'il le veuille ou non (ou bien il a menti auparavant), une
humanit compose de sauvages pars dans les forts, sans habits, sans
armes, ni bons ni mchants, _solitaires_, _immuables_, et qui ne
rflchissent point. Comme si cela tait intressant, et comme si cela
valait mme la peine qu'il y et une humanit sur la terre! C'est cette
stagnation dans une vie de demi-brutes qui serait contraire  la
nature!

Et pourquoi, dit-il, la prfrer? Parce que, affirme-t-il, l'galit est
mieux sauvegarde dans cet tat primitif. D'abord, il n'en sait rien:
car l'ingalit des forces musculaires, en un temps o elle ne peut
gure tre compense par l'intelligence, pourrait bien tre la plus dure
de toutes. Comme si, d'ailleurs, l'galit,--et l'galit dans
l'ignorance et dans l'abrutissement,--tait ncessairement le bien
suprme, auquel tous les autres devraient tre sacrifis! A vrai dire,
ce culte est bien trange dans un livre qui prtend dcouvrir et honorer
les intentions de la nature, laquelle apparat si videmment mre et
matresse d'ingalit  tous les degrs de l'tre.

Notez qu'il n'est gure possible que cette niaise adoration de l'galit
soit sincre chez un homme qui sent sa supriorit intellectuelle et qui
en jouit avec un orgueil dmesur.--A moins qu'il ne soit dans la
disposition d'esprit de ce jeune socialiste qui, dans une runion
politique, rpliquait  un de mes amis: Mais ce que nous voulons, ce
n'est pas que tout le monde soit heureux, c'est que tout le monde soit
aussi malheureux que nous.

Mais non, ce ne peut tre cela, puisque Rousseau, au contraire, ne
s'intresse qu' notre bonheur. Tout simplement, c'est que son rle le
tient. C'est qu'il lui faut tonner les marquises, les fermiers gnraux
et les philosophes. C'est qu'il lui faut renchrir sur le _Discours des
sciences et des arts_. Ah! le pauvre homme, comme il s'y applique! Ce
n'est pas le paradoxe lger, si cher  son temps. C'est le dfi  la
raison, tout cru, tout nu, et sans esprit, puisque Rousseau n'en a pas
et qu'il est condamn au srieux dans l'absurde.--Mais on est vraiment
tonn d'une pareille dbilit de pense, aprs les grands livres du
XVIIe sicle et ceux mme de Montesquieu et de Buffon. Que ce livre
ait eu un tel retentissement et une telle influence, voil une des plus
fortes dmonstrations qu'on ait vues de la btise humaine.

Mais on peut dire aussi:

--Oui, le _Discours sur l'ingalit_ pourrait tre une chose assez
plate, sans le style, l'accent, le frmissement intrieur. Les
objections sans fin qu'on y peut faire paraissent naves et superflues
parce qu'elles sont trop faciles,--si faciles qu'on rougit de les
noncer si on a l'esprit un peu dlicat. Il faut prendre le livre
autrement. Il faut le considrer comme une sorte de pome, comme une
vision de _nabi_, de prophte en chambre, bien ordonne et crite en
style didactique et tendu. L'intransigeance, l'intrpidit, l'insolence
du paradoxe finit par avoir une espce de grandeur. Les idoles du temps,
Science, Progrs, Philosophie, y sont mthodiquement souffletes.
L'ouvrage, vu de loin, prend, avec un peu de bonne volont, des aspects
de rcit biblique, de mythe religieux. Rousseau recule seulement
l'poque de la Chute. L'tat de grce, c'est l'tat de nature; le pch
originel, c'est la civilisation qui, engendrant l'ingalit, tue la
fraternit. C'est la civilisation qui, pour notre malheur, a cueilli les
fruits de l'arbre de la science.

Croyez bien que Rousseau se divertit  rver. Mais, au surplus, voyez
comme, en ayant l'air de le bousculer et de le braver, il reste dans
l'esprit du temps. tre ractionnaire au point d'aspirer  un idal
disparu depuis cinq ou six mille ans, c'est tre rvolutionnaire,
puisqu'il faut, pour y retourner, dmolir ce qui nous en a loigns.
Qu'il s'agisse de faire l'ge d'or, ou de le refaire, c'est la mme
action, vers la mme chimre.--Aujourd'hui encore le rve
rvolutionnaire,--l'galit des gamelles avec le moindre effort pour
chacun,--n'est-il pas, comme celui de Jean-Jacques, un idal rgressif?

D'ailleurs (et nous l'avons dj vu  propos de son premier _Discours_),
Jean-Jacques a bien soin,--dans sa correspondance, dans sa _Lettre 
d'Alembert_, mme dans le _Contrat social_ et, plus tard, dans le
troisime _Dialogue_,--d'attnuer l'absurdit de son paradoxe. Dj,
dans le _Discours sur l'ingalit_, en dpit des exigences de la
logique, il se garde de nous offrir comme idal la vie solitaire de
l'homme orang-outang: il s'arrte  la vie pastorale,  l'ge d'or des
potes classiques. Au fond, sa pense est celle-ci (c'est Faguet qui la
rsume avec une extrme clmence): Conviction que l'homme est, au
moins, _trop_ social, qu'il faudrait au moins restreindre l'tat social
 son _minimum_, revenir, sinon  la famille isole, du moins  la
tribu, au clan,  la petite cit; qu'ainsi diminueraient la lourdeur de
la tche, et l'intensit de l'effort, et l'normit des ingalits entre
les hommes; qu'ainsi seraient attnus les besoins factices, gloire,
luxe, vie mondaine, jouissances d'art, qu'ainsi l'homme serait ramen 
une demi-animalit intelligente encore, mais surtout saine, paisible,
repose, affectueuse, qui est son tat de nature, en tout cas son tat
de bonheur.

Voil qui va bien. C'est ainsi qu'il nous arrive,  vous,  moi, d'tre
excds de ce qu'il y a de factice dans nos moeurs, de penser que nous
nous passerions facilement des derniers bienfaits de la science
applique, puisque nous nous en passions avant; que l'humanit tourne
probablement le dos  son bonheur; que la civilisation industrielle est
un mal, comme aussi ces amas dmesurs d'hommes qui forment les grandes
villes et les grandes nations; qu'il serait bon de revenir  la vie
naturelle et rustique, etc. Mais ce ne sont l que des impressions sans
consquence et vite effaces. Joignez qu'on ne sait pas bien o finit la
nature et que les dveloppements mme de l'humanit que nous appelons
artificiels sont encore naturels dans leur origine, aussi naturels que
les sentiments primitifs d'o, au bout du compte, ils sont sortis.

Seulement, si Rousseau s'tait content d'exhorter ses contemporains 
la simplicit des moeurs et de leur recommander la vie de la campagne ou
des petites cits, cela n'aurait pas sembl bien original et n'aurait
pas fait beaucoup de bruit. Sa pense aurait paru assez humble s'il ne
l'avait pas follement outre. Et c'est pourquoi il a d'abord donn son
coup de gong.--Mais il est tout de mme fcheux que les plus chauds amis
de Rousseau soient obligs, dans leurs commentaires, de distinguer entre
ce qu'il a dit (et qui est souvent inepte) et ce qu'il a probablement
pens. Ils semblent faire ce raisonnement: La preuve que ce qu'il a dit
n'est pas ce qu'il a voulu dire, c'est que ce qu'il a dit est par trop
facile  rfuter. Un esprit un peu fin ne le prend pas au mot; ce serait
grossier.--Soit. Qu'on le prenne comme on voudra, et plus tard, hlas,
des brutes le prendront au mot, (et non pour le rfuter), cette
diffrence entre la pense et la parole, c'est du charlatanisme; et il
n'est presque pas possible de lui donner un autre nom.--Et c'est, en
effet, le nom que lui donnait la partie la plus sense de la socit
d'alors, et notamment le groupe de madame du Deffand et des Choiseul.

Mais il est clair que ce charlatanisme fut une des causes les plus
dterminantes du succs de ce _Discours sur l'ingalit_.--En outre, ce
_Discours_ est un des ouvrages de Rousseau o il y a le plus d'pret et
d'amertume et o vibre le plus l'accent rvolutionnaire. Cela est
beaucoup plus rare dans ses autres livres. D'o lui venait donc ce ton?

Rousseau prend soin, dans les _Confessions_, de nous dire,  trois ou
quatre reprises, que c'est telle aventure de son enfance ou de sa
jeunesse qui a veill en lui, pour toute sa vie, la haine de
l'injustice. Mais je crois bien que ce sont l des rflexions aprs
coup. Les traits qu'il cite: la fesse injuste donne par l'oncle
Bernard, l'histoire du paysan qui, terrifi par le fisc, cache ses
provisions, ses dmls avec M. de Montaigu, ce n'est peut-tre pas de
quoi dterminer une vocation de rvolutionnaire. Il y a bien ses
ressouvenirs de laquais, et l'aigreur que lui donnaient ses
infirmits... Mais ce qui parat plus vrai, ou aussi vrai, c'est que
cette pret lui a t souffle par Diderot, que cela amusait.
Jean-Jacques nous le dit dans deux notes des _Confessions_:

     Je ne sais pas comment toutes mes confrences avec Diderot
     tendaient toujours  me rendre satirique et mordant, plus que mon
     naturel ne me portait  l'tre.

Et encore:

     Diderot abusait de ma confiance pour donner  mes crits ce _ton
     dur_ et cet _air noir_ qu'ils n'eurent plus quand il cessa de me
     diriger.

Quoi qu'il en soit, ce qui dans le _Discours sur l'ingalit_ a
probablement le plus secou le beau monde, et ce qui a le plus agi
quarante ans plus tard, ce sont probablement des lieux-communs
emphatiques ou violents comme ceux-ci (j'en indique seulement le dbut
et comme la premire modulation):

Sur la libert:

     Comme un coursier indompt hrisse ses crins, frappe la terre du
     pied et se dbat imptueusement  la seule approche du mors, tandis
     qu'un cheval dress souffre patiemment la verge et l'peron,
     l'homme barbare ne plie point la tte au joug que l'homme civilis
     porte sans murmure, et il prfre la plus orageuse libert  un
     assujettissement tranquille...

Sur les riches:

     ...Je prouverais enfin que, si l'on voit une poigne de puissants
     et de riches au fate des grandeurs et de la fortune, tandis que la
     foule rampe dans l'obscurit et la misre, c'est que les premiers
     n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres
     en sont privs et que, sans changer d'tat, ils cesseraient d'tre
     heureux, si le peuple cessait d'tre misrable...

Sur les tyrans:

     ...C'est du sein de ce dsordre et de ces rvolutions que le
     despotisme, levant par degrs sa tte hideuse, et dvorant tout ce
     qu'il aurait aperu de bon et de sain dans toutes les parties de
     l'tat, parviendrait enfin  fouler aux pieds les lois et le
     peuple, et  s'tablir sur les ruines de la rpublique...

Et enfin il y a, partout rpandu dans ces pages d'o est absent
l'esprit de finesse, ce culte stupide de l'galit que nous
retrouverons dans le _Contrat social_, et qui porte en lui une grande
force de propagande parce qu'il rpond moins au sentiment de la justice
qu'aux instincts envieux.--En somme, on voit dj dans ce second
_Discours_ (et mieux que dans le premier) que c'est bien Rousseau qui
donnera le ton  la Rvolution et qui approvisionnera les hommes de 93
de clichs et de lieux-communs, semeurs de haines aussi aveugles que ces
lieux-communs sont brutaux et sommaires.

Cette fois, l'Acadmie de Dijon ne couronna pas le discours de Rousseau.
Si claire qu'elle ft, ce n'est pas ce discours qu'elle avait
espr.

       *       *       *       *       *

Les annes qui suivent sont, je pense, parmi les moins malheureuses de
la vie de Jean-Jacques. Il jouit de se sentir si bon,--et clbre
par-dessus le march. Il se souvient de sa petite patrie, de Genve, o
l'on commence  tre fier de lui. Il ddie le _Discours sur l'ingalit_
 la Rpublique de Genve. Il n'avait plus la foi catholique, si
jamais il l'avait eue intgralement. Jugeant qu'un homme doit croire en
Dieu et, pour le reste, suivre la religion de sa patrie, il s'en va 
Genve pour y rentrer publiquement dans la religion protestante et y
reprendre son titre de citoyen; et il a la joie de revenir en
triomphateur dans cette ville d'o il s'tait chapp, vagabond de seize
ans, vingt-six annes auparavant.

En allant  Genve, il avait pass par Chambry et revu madame de
Warens:

     Je la revis. Dans quel tat, mon Dieu! Quel avilissement! Que lui
     restait-il de sa vertu premire?... Je lui ritrai vivement et
     vainement les instances que je lui avais faites plusieurs fois dans
     mes lettres de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais
     consacrer _mes jours et ceux de Thrse_  rendre les siens
     heureux.

Quel charmant tableau! Et plus loin, il nous fait ce petit rcit, o il
apparat que Thrse aussi tait une femme sensible:

     Durant mon sjour  Genve, madame de Warens fit un voyage en
     Chablais et vint me voir  Grange-Canal. Elle manquait d'argent
     pour achever son voyage; je n'avais pas sur moi ce qu'il fallait
     pour cela; je le lui envoyai une heure aprs par _Thrse_. Pauvre
     maman! Que je dise un trait de son coeur. Il ne lui restait pour
     dernier bijou qu'une petite bague; elle l'ta de son doigt pour la
     mettre  celui de Thrse, qui la remit  l'instant au sien en
     baisant cette _noble_ main _qu'elle arrosa de larmes_.

Et je ne vous dirai pas si cela est touchant ou comique--attendu que je
n'en sais rien. Mais nous retrouverons dans la _Nouvelle Histoire_ ce
galvaudage des ides de morale et cette espce de scurit bate dans
les situations quivoques.

A Genve donc il est fort bien reu. Il se sent chez les siens. Il
retrouve en lui-mme son premier fond protestant et rpublicain. Il
revient trs content. C'est vers cette poque (1755) qu'il commence 
traiter Thrse comme une soeur; soit (car avec lui on ne sait jamais)
parce que sa sant ne lui permettait plus de la traiter autrement, soit
pour cette autre raison, fort honorable, qu'il nous donne: Je craignais
la rcidive (c'est--dire de nouveaux enfants), et, n'en voulant pas
courir le risque, j'aimai mieux me condamner  l'abstinence. Il jouit
de son hrosme, il jouit de ses singularits, il jouit de la beaut de
son masque qu'il ne distingue plus lui-mme de son visage. Il vit dans
un tat d'exaltation, d'enthousiasme moral, qui dura quatre ans au
moins, dit-il d'abord, ou prs de six ans, dit-il  la page suivante.

coutez ce morceau magnifique:

     Jusque-l j'avais t bon: ds lors je devins vertueux ou du moins
     enivr de la vertu...

(Oh! que ce n'est point la mme chose! et que l'ivresse et la vertu vont
mal ensemble! Boileau, ce parfait Honnte homme, se dit seulement ami
de la vertu, ce qui est dj bien joli.)

     Cette ivresse avait commenc dans ma tte, mais elle avait pass
     dans mon coeur. Le plus noble orgueil y germa sur les dbris de la
     vanit dracine. Je ne jouai rien, je devins en effet tel que je
     parus, et pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence
     dans toute sa force, rien de beau et de grand ne peut entrer dans
     un coeur d'homme dont je ne fusse capable _entre le ciel et moi_.
     Voil d'o naquit ma subite loquence, voil d'o se rpandit dans
     mes premiers livres ce feu vraiment cleste qui m'embrasait...

     J'tais vraiment transform; mes amis, mes connaissances ne me
     reconnaissaient plus. Je n'tais plus cet homme timide et plutt
     honteux que modeste, qui n'osait ni se prsenter, ni parler, qu'un
     mot badin dconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir.
     Audacieux, fier, intrpide, je portais partout une assurance
     d'autant plus ferme qu'elle tait simple et rsidait dans mon me
     plus que dans mon maintien. Le mpris que _mes profondes
     mditations_ m'avaient inspir pour les moeurs, les maximes et les
     prjugs de mon sicle, me rendait insensible aux railleries de
     ceux qui les avaient, et j'crasais leurs petits bons mots avec mes
     sentences comme j'craserais un insecte entre mes doigts. Quel
     changement! _Tout Paris_ rptait les cres et mordants sarcasmes
     de ce mme homme qui, deux ans auparavant et dix ans aprs, n'a
     jamais su trouver la chose qu'il avait  dire ni le mot qu'il
     devait employer.

Tudieu! quel homme! Et que va-t-il faire, ce terrible auteur des deux
_Discours_, ce contempteur les moeurs, des maximes et des prjugs de
la civilisation, ce fanatique de vertu, de sincrit et d'indpendance,
et enfin cet amant de la solitude et cet adorateur de la nature? Il
pourrait vivre dans son austre petite patrie retrouve; il pourrait
accepter la place de bibliothcaire que lui offrent ses vertueux
concitoyens. Il serait bien l. L'ancien petit ami de la grosse Warens,
l'amant de Thrse, oublieux de ses cinq infanticides probables,
enseignerait la morale  l'univers entier, du pied mme de la chaire de
Calvin. Mais voil! Il serait trop loin de Paris et de ce beau monde
qu'il mprise. Tout Paris ne pourrait plus rpter ses cres et
mordants sarcasmes.--Au moins, s'il lui faut  la fois le voisinage de
la grande ville et la solitude, la banlieue de Paris  cette poque est
charmante et encore toute campagnarde. Il pourrait y louer une
maisonnette et un jardin, dont il parait le loyer de ses propres
deniers, et o il serait chez lui, et o il ne devrait rien  personne.
Ce serait le bon sens, ce serait la sagesse.

Mais, parmi les grandes dames chez qui il continue de frquenter,--et
qui pourtant pratiquent les maximes, talent les moeurs et mnent la vie
qui lui sont le plus en horreur,--il y en a une, madame de la Live
d'pinay, une petite femme noiraude, raisonneuse, esprit fort,
crivailleuse et sensuelle, femme d'un de ces fermiers-gnraux dont le
mtier mme devrait paratre particulirement infme  l'auteur des deux
_Discours_. Il va souvent chez elle, au chteau de la Chevrette, o il
rencontre la plus brillante et frivole compagnie, et o il lui est
arriv de jouer lui-mme un rle dans sa comdie de l'_Engagement
tmraire_. Cette petite femme ardente est curieuse de Rousseau. Elle
dit de lui, dans ses _Mmoires_, aprs leurs premires rencontres:

     Il est complimenteur sans tre poli ou au moins sans en avoir l'air
     (j'ai dj cit ce mot pntrant). Il parat ignorer les usages du
     monde; mais il est ais de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a
     le teint brun; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie.
     Lorsqu'il a parl et qu'on le regarde, il parat joli; mais
     lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. (Il est vrai
     qu'elle le dteste au moment o elle crit ses _Mmoires_.) On dit
     qu'il est d'une mauvaise sant, et qu'il a des souffrances qu'il
     cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanit; c'est
     apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air farouche...
     On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce
     n'est pas peu.

Et plus loin:

     Vous n'imaginez pas combien j'ai trouv de douceur  causer avec
     lui.

Bref, madame d'pinay en tient un peu pour Jean-Jacques. C'est surtout,
semble-t-il, curiosit et vanit. Elle veut avoir son grand homme.
Elle l'appelle dj mon ours.

Un jour qu'ils se promenaient tous deux, ils avaient pouss jusqu'au
rservoir des eaux du Parc, qui touchait la fort de Montmorency, et o
tait un joli potager, avec une petite loge fort dlabre, qu'on
appelait l'Ermitage. Ah! madame, avait dit Rousseau, quelle habitation
dlicieuse, voil un asile tout fait pour moi! Madame d'pinay n'avait
pas relev le propos. Mais, quelque temps aprs, Jean-Jacques, refaisant
avec elle la mme promenade, trouve, au lieu de la vieille masure, une
petite maison presque entirement neuve. Mon ours, voil votre asile;
c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amiti qui vous l'offre.--Je ne
crois pas, raconte Rousseau, avoir t de mes jours plus vivement, plus
dlicieusement mu: je _mouillai de pleurs_ la main bienfaisante de mon
amie.

Madame d'pinay nous dit qu'il y avait cinq chambres (fort proprement
meubles par elle), une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une
source, et la fort pour jardin. Jean-Jacques ne payait pas de loyer. Il
payait les gages du jardinier, mais avec l'argent que madame d'pinay
lui remettait pour cela. Seulement, il dut plusieurs fois avancer
l'argent. N'importe: le grand ennemi des ingalits sociales, l'homme
qui se disait si jaloux de son indpendance restait, mme
financirement, l'oblig et l'on peut bien dire le parasite d'une femme
de traitant.

D'autre part, le petit monde, le cercle de madame d'pinay
offrait,--comme et dit Rousseau de tout autre cercle du mme genre,--le
spectacle des plus mauvaises moeurs. M. d'pinay, toujours chez quelque
fille d'Opra, avait, parat-il, communiqu  sa femme une maladie que
celle-ci avait transmise  Francueil. Aprs avoir t la matresse de
Francueil, elle allait tre celle de Grimm. Sa belle-soeur, madame
d'Houdetot tait la matresse de Saint-Lambert. Sa cousine mademoiselle
d'Ette tait la matresse de Valory, etc., etc... C'est dans l'intimit
de ce monde, aussi lgant et cultiv que vicieux, qu'allait vivre le
dnonciateur de l'influence corruptrice des sciences et des arts,
l'homme qui se disait enivr de vertu; et l'homme enfin qui avait
crit, vous vous en souvenez: Il faut de la poudre  nos perruques,
voil pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain.

Il s'installe  l'Ermitage le 9 avril 1756, avec Thrse et la mre
Levasseur, aprs s'tre beaucoup fait prier, assure-t-il. Mais enfin il
s'installe.

Pourquoi? Parce que, bien qu'orgueilleux, il est vaniteux aussi; parce
qu'il est trangement faible; parce qu'il n'a jamais eu de volont;
parce qu'il rve sa vie au lieu de la vivre; parce qu'il se rve
lui-mme au lieu de se connatre, et parce qu'il a le don de ne pas voir
les ralits comme elles sont.

Donc, il s'installe  l'Ermitage. Et il a grand tort. Il y eut mille
ennuis (beaucoup par sa faute) et ce fut l que commena  se dvelopper
en lui, de faon inquitante, la folie de la perscution.

Sur le sjour de vingt mois que fit Rousseau  l'Ermitage, nous avons le
livre IX des _Confessions_, les _Mmoires_ de madame d'pinay et les
_Mmoires_ de Marmontel _passim_, notamment le dbut du livre VIII, o
Marmontel est l'interprte de Diderot.

Quand on a lu tout cela, on s'y embrouille un peu. J'ajoute que les
_Mmoires_ de madame d'pinay sont romancs et suspects, et que
Marmontel, quand il rapporte ce qu'il ne sait pas directement, m'inspire
beaucoup de mfiance.

Enfin, voici l'essentiel et, je crois, le vrai.

Lorsque Rousseau tait arriv  Paris, et ensuite  son retour de
Venise, il avait t trs bien accueilli par les hommes de lettres. Les
encyclopdistes voyaient en lui une recrue; puis, le sachant malade,
trs sensible, trs susceptible, ils taient assez disposs  le
mnager. Peut-tre s'amusaient-ils entre eux de ses bizarreries. Mais
ils n'y mettaient, je crois, nulle malveillance. Voici une page de
Marmontel qui semble bien donner l-dessus la note juste:

     Ce fut l[8] que je connus Diderot, Helvtius, Grimm, et
     Jean-Jacques Rousseau, avant qu'il se ft fait sauvage. Grimm nous
     donnait chez lui un dner toutes les semaines, et  ce dner de
     garons rgnait une libert franche, mais c'tait un mets dont
     Rousseau ne gotait que fort sobrement... Il n'avait pas encore
     pris couleur, comme il a fait depuis, et n'annonait pas l'ambition
     de faire secte. Ou son orgueil n'tait pas n, ou il se cachait
     sous le dehors d'une politesse timide, quelquefois mme obsquieuse
     et tenant de l'humilit. Mais, dans sa rserve craintive, on voyait
     de la dfiance; son regard en dessous observait tout avec une
     ombrageuse attention. Il n'en tait pas moins amicalement
     accueilli: comme on lui connaissait un amour-propre inquiet,
     chatouilleux, facile  blesser, il tait _choy, mnag avec la
     mme attention et la mme dlicatesse dont on aurait us  l'gard
     d'une jolie femme_ bien capricieuse et bien vaine,  qui l'on
     aurait voulu plaire. Il travaillait alors  la musique du _Devin du
     Village_ et il nous chantait au clavecin les airs qu'il avait
     composs. Nous en tions charms. Nous ne l'tions pas moins de la
     manire ferme, anime et profonde dont son premier essai en
     loquence tait crit. Rien de plus sincre, je dois le dire, que
     notre bienveillance pour sa personne et que notre estime pour ses
     talents.

[Note 8: Chez d'Holbach, vers 1750.]

(Cela doit tre vrai, on le sent. Nous avons vu cela. Il nous est arriv
 tous d'tre particulirement gentils pour un confrre de talent  qui
nous savions un sale caractre.)

Telles taient encore, ce semble, les dispositions de ses amis, lorsque
Jean-Jacques vint  l'Ermitage.

Rousseau dit que, tout de suite aprs le _Devin_ ils avaient t jaloux
de lui parce qu'ils n'auraient pas su, eux, faire un opra-comique. Il
dit aussi qu'ils lui en voulaient de sa rforme morale, qu'ils ne lui
pardonnaient pas sa vertu. Cela est bien peu croyable. Sa clbrit
subite a pu les ennuyer un moment; mais je crois qu'ils ne lui furent
ennemis que plus tard, aprs qu'il les eut lasss par ses dfiances et
ses noires humeurs, et surtout aprs qu'il se fut dclar nettement et
solennellement contre le parti des philosophes.

Mais, auparavant, ils pouvaient bien le taquiner quelquefois comme
d'Holbach qui se divertissait  le faire monter  l'chelle parce que
c'est seulement dans ces moments-l que Rousseau tait loquent: ils
n'avaient point encore de mauvais sentiments pour lui. Je me figure
qu'ils se disaient simplement:--Voil un homme bizarre, mais d'un beau
talent. Sa tte va achever de se dtraquer l'hiver dans cette solitude.
Et quelle compagnie pour lui que Thrse et sa mre! Si on pouvait le
dtacher de Thrse, ou tout au moins le ramener  Paris!

Or, la mre Levasseur avait soixante-dix ans et tait impotente. Ils
imaginrent de dire que c'tait conscience d'obliger cette vieille femme
 passer l'hiver dans un isolement complet, loin de tout secours. Ils
pensaient sans doute que Thrse voudrait suivre sa mre et que Rousseau
viendrait lui-mme  Paris, dont le sjour serait meilleur pour son
cerveau, et o il aurait d'autre socit que celle des deux
gouverneuses.

Mais ils s'y prirent mal. Ils eurent avec les deux femmes des
confrences secrtes dont Jean-Jacques eut vent. Avec lui, Diderot se
montra indiscret et despotique,  son ordinaire. Jean-Jacques fut
vivement bless. Ds lors, il croit  un complot form par ses amis
(Grimm, Diderot, d'Holbach) pour le rendre odieux. Plus tard il fera
entrer tout l'univers dans ce complot.

Il entendait vraiment trop peu la plaisanterie. Une fois,--toujours pour
le dcider  rentrer l'hiver  Paris,--Diderot lui crit:

     Le Lettr[9] a d vous crire qu'il y avait sur le rempart vingt
     pauvres qui mouraient de faim et qui attendaient le liard que vous
     leur donniez. C'est un chantillon de notre petit babil.

La plaisanterie tait amicale et gentille puisque c'tait une allusion
aux habitudes aumnires de Jean-Jacques. Il l'accueillit de la faon la
plus rogue et rpondit fort lourdement:

     Il y a ici un vieillard respectable qui, aprs avoir pass sa vie 
     travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours.
     _Ma conscience_ est plus contente des deux sous que je lui donne
     tous les lundis que des cent liards que j'aurais distribus aux
     gueux des remparts... C'est  la campagne qu'on apprend  servir
     l'humanit: on n'apprend qu' la mpriser dans les villes.

De mme, Diderot ayant crit par hasard dans ses _Entretiens sur le Fils
naturel_: Il n'y a que le mchant qui soit seul, Rousseau prit cela
pour lui et cria comme un assassin. Ah! ce n'tait pas un monsieur
commode.

L'autre pisode de son sjour  l'Ermitage, ce sont ses amours avec
madame d'Houdetot.

[Note 9: C'tait le surnom qu'on donnait au fils de madame
d'pinay.] Les tudes sur ce sujet sont abondantes. La dernire est le
livre prcis et solide de M. Eugne Ritter: _J.-J. Rousseau et madame
d'Houdetot_. Mais voici, je crois, tout ce qu'il vous importe de savoir,
et ce qui me semble la vrit.

En l'absence de son amant Saint-Lambert, qui est  l'arme, madame
d'Houdetot, belle-soeur de madame d'pinay, trente ans, brune, beaucoup
de cheveux, louche et marque de la petite vrole, agrable avec cela,
libre, gaie, trs bonne femme, fait des visites  Rousseau dans son
Ermitage--(la premire fois, crotte comme un barbet). Lui, va la voir 
son chteau d'Eaubonne. Il s'enflamme, il croit aimer pour la premire
fois, et que c'est la grande passion. Il nous parle de son tendre
dlire, et de ses rotiques transports. Il crit  madame d'Houdetot
des lettres brlantes. Elle s'amuse de ses entreprises auxquelles elle
n'a pas de peine  se drober. En somme, Rousseau la chauffe pour
Saint-Lambert.

Cependant on se doute de quelque chose dans le petit cercle de la
Chevrette. A table, on se moque de lui  mots couverts. Madame d'pinay
est un peu jalouse. Elle dteste d'ailleurs madame d'Houdetot. Elle
potine avec Thrse, que Jean-Jacques, je l'ai dit, ne traite plus que
comme une soeur, et qui souffre probablement, elle aussi, de cette
aventure. Thrse dtourne des lettres de madame d'Houdetot et les
montre  madame d'pinay.

Puis, Saint-Lambert est averti, soit par une lettre anonyme de Thrse,
ou simplement (selon M. Ritter), par une indiscrtion de Grimm.
Saint-Lambert est un sage, un homme qui ne se frappe pas. Il sait du
reste que Jean-Jacques n'a pu aller trs loin. Nanmoins, il lui bat
froid  son retour, et madame d'Houdetot aussi: de quoi (dtail
charmant) Jean-Jacques se plaignit  Saint-Lambert lui-mme. Tout ce
qu'il a gagn  cette vaine excitation, il nous apprend que c'est une
descente qui vient s'ajouter  ses autres maux.

L-dessus, madame d'pinay devant aller  Genve, consulter Tronchin
(peut-tre sur une grossesse que sa maladie rendait dangereuse), dit un
jour  Rousseau: Ne viendrez-vous pas avec moi, mon ours? Rousseau
n'en a nulle envie. Dj, il s'est aperu qu'il s'est donn des chanes.
Combien de fois a-t-il t appel  la Chevrette au moment o il avait
envie d'crire, ou de rver dans les bois, ou simplement de rester chez
lui! Diderot, indiscret et imptueux comme toujours,--ce bourdonnant
Diderot dont le style mme vous tutoie et vous tape sur les cuisses,--le
somme de payer sa dette  sa bienfaitrice en l'accompagnant.
Grimm,--l'Allemand profiteur et sournois, l'amant de madame
d'pinay,--l'en presse de son ct. Rousseau lui rpond par une longue
lettre explicative, gauche et fire, d'o j'extrais ce passage
dlicieux:

     ...Madame d'pinay, souvent seule  la campagne, souhaitait que je
     lui tinsse compagnie. C'tait pour cela qu'elle m'avait retenu...
     Il faut tre pauvre, sans valet, har la gne et avoir mon me,
     pour savoir ce que c'est pour moi que de vivre dans la maison
     d'autrui. J'ai pourtant vcu deux ans dans la sienne, assujetti
     sans relche avec les plus beaux discours de libert, servi par
     vingt domestiques et nettoyant tous les matins mes souliers,
     surcharg de tristes indigestions et soupirant sans cesse aprs ma
     gamelle...

Il aurait d s'en aviser plus tt. Ds qu'il s'en avise, il devrait
partir, cote que cote. Mais il reste sur les prires de madame
d'Houdetot, qui craint des histoires. Et il attend que, sous
l'influence de ce mauvais chien de Grimm, madame d'pinay, qui est dj
 Genve, lui signifie son cong.

Et, le 15 dcembre 1757, en plein hiver et par la neige, il
dmnage,--beaucoup trop tard pour sa dignit. O va-t-il? A Paris, o
l'on peut si bien vivre seul? Dans quelque maisonnette de la banlieue,
dont le propritaire serait un bourgeois inconnu,  qui il n'aurait
nulle obligation? Non, mais  Montlouis, prs de Montmorency, dans une
maison que lui loue M. Mathas, procureur fiscal du prince de Cond, et
tout proche du chteau du marchal et de madame de Luxembourg, dont il
sera encore, et quoi qu'il fasse, l'oblig, et qui lui feront du mal
sans le vouloir. Mais quoi! On dirait que cet ami des sauvages et cet
homme d'une indpendance si farouche ne peut absolument pas se passer
de la compagnie et de la protection des grands.

C'est donc  Montmorency que nous le retrouverons,-- Montmorency o il
continuera  devenir meilleur  mesure qu'il deviendra plus fou.




CINQUIME CONFRENCE

LA LETTRE SUR LES SPECTACLES. ROUSSEAU  MONTMORENCY.


Voil donc Rousseau install, en plein hiver, dans la maisonnette de M.
Mathas, procureur fiscal du prince de Cond. Je crois que, l du moins,
il payait un petit loyer:

     M. Mathas me fit offrir une petite maison qu'il avait  son jardin
     de Montlouis  Montmorency. J'acceptai avec empressement et
     reconnaissance. Le march fut fait.

Tout d'abord il fut trs malade. Il nous le raconte, comme toujours,
avec une prcision voulue dans le dtail rebutant. Il y met, je pense,
une sorte de bravade et de coquetterie amre:

     A peine fus-je install dans ma nouvelle demeure, que de vives et
     frquentes attaques de mes rtentions se compliqurent avec
     l'incommodit nouvelle d'une descente qui me tourmentait depuis
     quelque temps sans que je susse que c'en tait une. Je tombai
     bientt dans les plus cruels accidents. Le mdecin Thierry, mon
     ancien ami, vint me voir et m'claira sur mon tat. Les sondes, les
     bougies, les bandages, tout l'appareil des infirmits de l'ge[10]
     rassembl autour de moi, me fit durement sentir qu'on n'a plus le
     coeur jeune impunment quand le corps a cess de l'tre. La belle
     saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l'anne
     1758 dans un tat qui me fit croire que je touchais  la fin de ma
     carrire.

[Note 10: Il n'avait pourtant que quarante-six ans.]

Et voici une lettre, encore plus douloureuse, adresse  un mdecin
inconnu (probablement Thierry) et date du 10 mai 1758 (ce qui prouve
que Jean-Jacques se trompe quelquefois sur les dates, puisque tout 
l'heure il plaait la crise quatre mois plus tt).

     L'eau de chaux ne m'ayant rien fait, je l'ai quitte. Le lait ayant
     tout  fait supprim les urines, j'ai t forc de le quitter
     aussi. Il s'est form depuis quelque temps une enflure dans le
     bas-ventre, un peu au-dessus de l'ane gauche. Cette enflure est en
     ligne droite et dans une direction oblique. Elle rentre quand je
     suis couch et reparat  l'instant que je me lve. Ce n'est point
     une descente[11]. Elle n'a que la douleur sourde et lgre qui,
     _depuis quelques annes, ne me quitte point dans cette rgion_. Du
     reste l'urine diminue en quantit de jour en jour, et sort plus
     difficilement, except quand elle est tout  fait crue et couleur
     d'eau claire: alors elle sort avec un peu plus d'abondance et de
     facilit. Mais en quelque tat que ce soit, il faut toujours
     presser le bas-ventre pour la faire sortir. Je vous dis cela,
     persuad que mon mal n'a jamais t connu de personne et qu'on en
     pourrait peut-tre tirer quelques observations utiles  la
     mdecine. Je ne vous consulte point d'ailleurs; je n'attends ni ne
     veux plus aucune espce de soulagement de la part des hommes, mais
     seulement de Celui qui sait consoler les maux de cette vie par
     l'attente d'une meilleure.

[Note 11: Il dit ailleurs que c'en tait une.]

Je prends soin de noter souvent,  la rencontre, ses maladies et ses
infirmits parce qu'il ne faut jamais oublier qu'il fut en effet toute
sa vie un malade et un infirme, et de faon cruelle et humiliante. Cela
nous conseille l'indulgence dans les moments o nous sommes tents de
nous irriter contre lui. Et cela explique en lui bien des choses: ses
humeurs, ses brusqueries, et son got de la solitude, et les diversions
qu'il cherchait dans l'occupation mcanique de copiste; l'excs mme de
son orgueil, la conscience de son gnie lui tant une revanche de ses
misres physiques; ses frmissements passionns d'ermite et d'abstinent;
le refuge qu'il demande au rve. Et, aussi, cela rend ses sentiments
religieux plus vrais et plus touchants, et presque hroques, dans son
parti-pris, son optimisme quand mme.

Il revint de cette crise, comme de tant d'autres. Et il avait le
soulagement d'tre dbarrass de la mre Levasseur. Avant de quitter
l'Ermitage, il l'avait fait partir pour Paris avec quelque argent et
s'tait engag  lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, et 
ne jamais la laisser manquer de pain, tant qu'il en aurait lui-mme. (Il
faut dire que Grimm et Diderot faisaient dj  madame Levasseur une
petite pension, si on en croit madame d'pinay).

Peu de temps aprs son arrive  Montlouis, il reut le volume de
l'_Encyclopdie_ qui contenait l'article de d'Alembert sur GENVE. Dans
cet article, concert avec des Genevois du plus haut tage, et o
Voltaire avait mis la main, d'Alembert conseillait l'tablissement d'un
thtre  Genve.

Le sang de Rousseau ne fit qu'un tour. Il sentait Voltaire l-dessous,
Voltaire magnifiquement install aux portes de Genve, qui attirait chez
lui les principaux de la ville pour leur donner la comdie sur son petit
thtre, et qui avait videmment entrepris de corrompre la cit de
Calvin. Or cette cit tait aussi celle de Rousseau. Il y avait reu,
quatre ans auparavant, l'accueil le plus flatteur. Il rsolut donc de
dfendre la pudeur de Genve, et crivit sa _Lettre  d'Alembert_.

Les relations de Rousseau avec Voltaire remontaient au temps (vous vous
en souvenez) o Rousseau arrangeait la _Princesse de Navarre_ sous le
titre de _Ftes de Ramire_. Ils s'taient ensuite rencontrs dans
quelques salons de Paris; et il est bien clair qu'ils n'avaient pas d
s'accrocher.

Puis, en 1756, Rousseau avait un jour reu le pome de Voltaire sur le
_Dsastre de Lisbonne_ (la ville  moiti dtruite en 1755 par un
tremblement de terre et un incendie; trente mille hommes crass ou
brls). Voltaire avait crit l-dessus deux cent cinquante vers
lgants et fluides.--d'ailleurs convenablement spiritualistes,--o il
se refusait  reconnatre que tout ft bien, mme au sens de Leibnitz
et de Pope, et concluait qu'il ne faut pas dire: Tout est bien, mais:
Un jour, tout sera bien.

Ce pessimisme, quoique mitig, avait paru odieux  Rousseau: et alors
(chose vraiment admirable), Rousseau, pauvre, infirme et malade, avait
crit  l'auteur une longue lettre qui contient dj plusieurs des
principaux lments de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_,--et
o il dmontrait que de tous les maux de l'humanit, il n'y en avait
pas un dont la nature ne ft disculpe, et qui n'et sa source dans
l'abus que l'homme a fait de ses facults plus que dans la nature
elle-mme.--Il soutenait mme expressment que la destruction de
Lisbonne et de ses habitants, c'tait encore la faute des hommes,
puisque c'tait la faute de la civilisation. Il faisait remarquer que ce
n'tait pas la nature qui avait rassembl  Lisbonne vingt mille maisons
de six  sept tages et que, si les habitants eussent t disperss plus
galement, et plus lgrement logs, le dgt et t moindre et
peut-tre nul: Tout et fui au premier branlement, et on les et vus
le lendemain  vingt lieues de l, tout aussi gais que si rien n'tait
arriv.

Voltaire rpondit  Rousseau, en peu de lignes, qu'tant malade et
garde-malade lui-mme, il remettait  un autre temps sa rponse. Cette
rponse devait tre le dlicieux et pervers Candide (1759).

Dans les pages des _Confessions_ o il raconte cet incident, Rousseau
nous dit, avec plus d'esprit qu'il n'a coutume d'en montrer:

     Frapp de voir ce pauvre homme[12] accabl pour ainsi dire de
     prosprits et de gloire, dclamer toutefois amrement contre les
     misres de cette vie, et trouver toujours que tout tait mal, je
     formai l'insens projet de le faire rentrer en lui-mme, de lui
     prouver que tout tait bien. Voltaire en paraissant toujours croire
     en Dieu n'a rellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu
     prtendu n'est qu'un tre malfaisant qui, selon lui, ne prend de
     plaisir qu' nuire. L'absurdit de cette doctrine, qui saute aux
     yeux, est surtout rvoltante dans un homme combl des biens de
     toute espce, qui, du sein du bonheur, cherche  dsesprer ses
     semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamits
     dont il est exempt.

[Note 12: Voltaire.]

On sent bien ici l'abme qui spare ces deux hommes. N'y et-il pas eu
entre eux rivalit littraire, Voltaire reprsente justement ce que
Rousseau dteste le plus: la vie sociale dans ce qu'elle a de plus
artificiel et de plus corrupteur, l'ironie et l'impit; Voltaire,
aimable et mchant, Rousseau, dsagrable et bon; Voltaire, riche et
aristocrate, Rousseau pauvre et plbien; Voltaire spirituel et lger,
Rousseau grave et mme solennel; Voltaire raliste en politique,
Rousseau chimrique; Voltaire despotiste et qui se contenterait de
rformes prudentes, Rousseau rpublicain du pays d'Utopie; Voltaire
impie, Rousseau religieux; Voltaire ami de l'ordre avant tout,--mais
voulant ruiner, du moins dans les hautes classes, la religion qui
soutient l'ordre; Rousseau menaant cet ordre,--mais dfendant le
sentiment religieux: si bien que, chacun d'eux ne russissant que dans
la partie ngative de sa tche, l'un portera  la religion, et l'autre 
l'ordre social ncessaire, des coups que, pour ma part, je dplore avec
simplicit.

Mais revenons  la _Lettre sur les spectacles_ ou _Lettre  d'Alembert_.
C'est un des ouvrages les plus connus de Rousseau. Il ne manque gure de
figurer dans les programmes de la licence et de l'agrgation. Dieu seul
sait le nombre des dissertations qui ont t composes par de bons
jeunes gens sur le _paradoxe du Misanthrope_. Et c'est pourquoi je me
contenterai presque de rsumer la _Lettre sur les spectacles_. Voici.

Le thtre est le plus artificiel de tous les arts, celui o il y a le
plus de feinte et de simulation, puisque, d'abord, l'crivain dramatique
prtend y faire une reprsentation directe de la vie, et que l'acteur y
fait un personnage qu'il n'est point dans la ralit, et plie  ce jeu
son corps mme et son me. Bref le mensonge y est complet. L'homme y est
aussi loin que possible de l'tat de nature. Le thtre est l'extrme
fleur de la civilisation. Sur cela seul Rousseau pourrait le condamner,
mais il lui plat d'entrer dans le dtail.

La tragdie est mauvaise. Le spectateur y dpense inutilement sa
provision de pleurs et de piti, et il n'en a plus pour les souffrances
relles. Ou bien il admire les beaux sclrats, et il s'accoutume aux
horreurs.

La comdie est mauvaise. Sa morale, ce n'est point qu'il ne faut pas
tre vicieux, c'est qu'il ne faut pas tre ridicule. Elle conserve les
conventions et les prjugs mondains. Elle enseigne les manires du
monde, qui ne sont que mensonges; elle ne parle que d'amour et de
galanterie; elle consacre le rgne des femmes; elle abaisse les moeurs
et amollit les coeurs.

On objecte Molire. Ah! oui, parlons-en! Son thtre est une cole de
vices. La bont et la simplicit y sont constamment railles. Les sots y
sont les victimes des mchants. On y tourne en drision les droits des
pres sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des matres sur
leurs serviteurs, etc.

Voyez le _Misanthrope_ mme, son chef-d'oeuvre. Cette comdie nous
dcouvre mieux qu'aucune autre la vritable vue dans laquelle Molire a
compos son thtre. Son objet n'est pas de former un honnte homme,
mais un homme du monde:

     Par consquent (crit Rousseau), il n'a point voulu corriger les
     vices, mais les ridicules; et il a trouv dans le vice mme un
     instrument trs propre  y russir. Ainsi, voulant exposer  la
     rise publique tous les dfauts opposs aux qualits de l'homme
     aimable, de l'homme de socit, aprs avoir jou tant de ridicules,
     il lui restait  jouer celui que le monde pardonne le moins, le
     ridicule de la vertu. C'est ce qu'il a fait dans le _Misanthrope_.

     Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste dans cette
     pice est un homme droit, sincre, estimable, un vritable homme de
     bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule.
     (Sous-entendez: Donc l'auteur ridiculise la vertu.) C'en est
     assez pour rendre Molire inexcusable.

C'est un syllogisme. Mais il cloche. On n'a qu' dire (et des milliers
de candidats  la Licence s lettres l'ont rpt depuis cent ans)
qu'Alceste est sans doute un homme vertueux et qu'il est aussi un
personnage parfois ridicule; mais qu'il n'est pas ridicule en tant qu'il
est vertueux. Il n'est ridicule qu'en tant que certaines de ses colres
sont excessives dans la forme et disproportionnes avec leur objet. Mais
ce n'est rien dire: car, justement, Rousseau ne souffre point cette
ide, qu'Alceste puisse paratre ridicule, mme dans ses exagrations.
Que dis-je! il ne reconnat mme pas qu'Alceste exagre.

Il ne veut pas que nous nous permettions de sourire d'Alceste tout en
l'aimant bien. Il ne veut pas, il ne peut pas admettre ce tour et cette
attitude d'esprit qui font qu'on raille parfois ce qu'on respecte, et
qu'on prtend le respecter tout de mme. Il la connat, cette
attitude-l. Ses meilleurs amis l'ont eue envers lui, Jean-Jacques. Ils
l'aimaient et le respectaient, mais en s'amusant de lui
imperceptiblement. Et Jean-Jacques en a conclu qu'ils taient des
hypocrites, et qu'ils le hassaient, et qu'ils conspiraient contre lui.
Au fond, il se reconnat avec complaisance dans Alceste. Or, qu'Alceste
soit ridicule, et par consquent Jean-Jacques, Jean-Jacques n'admet pas
a. Ou, si cela est, c'est donc que le sicle est bien infme.

Notons ici un assez curieux exemple de la diversit des jugements
humains. Rousseau a fait au thtre de Molire  peu prs le mme
reproche d'immoralit que, de nos jours, Brunetire (et aussi Faguet, et
avant eux Louis Veuillot): mais pour des raisons si diffrentes,--du
moins verbalement!

Molire parat condamnable  Rousseau, parce qu'il a eu pour idal, dans
son thtre, l'homme de socit. Mais, au contraire, Molire inquite
Brunetire parce qu'il a t le disciple de la nature. En sorte qu'on ne
sait pas s'il faut reprocher  Molire d'avoir ador la nature ou de
l'avoir ddaigne. C'est apparemment que la nature n'est pas tout 
fait la mme chose pour Jean-Jacques et pour notre contemporain. Toute
bonne pour l'un, elle ne vaut pas le diable, ou plutt elle est le
diable, pour l'autre...  nature, qu'es-tu donc? Nous voudrions bien le
savoir. Mais si tu es tout, comme il est probable, nous n'en serons pas
plus avancs. En tout cas Rousseau, qui a tant parl de toi, aurait
bien d songer un jour  te dfinir.

Continuons le rsum trs sommaire de la _Lettre sur les spectacles_.

Donc, le thtre, qui ne peut rien pour corriger les moeurs, peut
beaucoup pour les altrer.

En outre, le thtre avilit et corrompt les comdiens et les comdiennes
par leur mtier mme, qui est un travestissement de leur tre vritable,
et qui est, en outre, pour les femmes, une prostitution de leur personne
physique.--Et tout cela est quelquefois vrai, et tout cela ne l'est pas
toujours. Et Rousseau se rencontre ici avec Bossuet, comme il s'tait
rencontr avec Pascal  propos des effets de la reprsentation
dramatique des passions de l'amour.

Encore, continue Rousseau, le thtre peut-il tre un moindre mal dans
l'affreuse corruption des grandes villes. Mais quel divertissement
funeste pour les petites cits!

Et il se ressouvient de sa patrie; et il voque la vie pastorale,
patriarcale, idyllique, simple et parfaite des vertueux Montagnons,
qui sont une tribu des environs de Neuchtel.--Aprs quoi, il explique
en combien de faons et  combien de points de vue (moral, social,
civique, conomique) l'tablissement d'un thtre  Genve,--petite
ville de vingt mille mes,--nuirait  Genve. Et ici, il ne me parat
pas qu'il ait si grand tort.

Mieux valent encore pour Genve, continue-t-il, ses petites socits
ou coteries traditionnelles: socits d'hommes et socits de femmes
(car Rousseau juge bon que les deux sexes, en gnral, vivent spars
l'un de l'autre). Dans les cercles de femmes, on mdit un peu: mais les
femmes y font en quelque sorte la police morale de la ville; dans les
cercles d'hommes, on boit abondamment, mais avec innocence. Et ici se
place un loge du vin, qui a de la grce et quelque chose
d'attendrissant, venant d'un homme qui buvait surtout de l'eau et du
lait, et n'a jamais bu plus de sa demi-bouteille de vin.

--Mais quoi! s'crie Rousseau, ne faut-il donc aucun spectacle dans une
rpublique?--Au contraire, il en faut beaucoup. Les Genevois ne sont pas
encore assez vertueux pour que Rousseau leur propose les danses nues des
jeunes filles de Sparte, et il le regrette. Mais ils ont dj des
revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la
navigation. Il faut multiplier les ftes de ce genre.

     Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment
     tristement un petit nombre de gens dans un _antre_ obscur; qui les
     tiennent _craintifs_ et immobiles dans le silence et l'inaction;
     qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que
     soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de
     _l'ingalit_. (Que vient faire ici l'ingalit? Oh! que voil dj
     bien une phrase de 93!)

     --Non, peuples heureux, ce ne sont pas l vos ftes. C'est en
     plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous
     livrer au doux sentiment de votre bonheur... Que vos plaisirs ne
     soient pas effmins ni mercenaires; que rien de ce qui sent la
     contrainte et l'intrt ne les empoisonne; qu'ils soient libres et
     gnreux comme vous; que le soleil claire vos innocents
     spectacles: vous en formerez un vous-mme le plus digne qu'il
     puisse clairer.

Tout a, pour des espces de ftes de comices agricoles ou de fanfares
de pompiers,--ftes dont je ne dis point de mal, et o il m'est arriv
de prendre part non sans plaisir, mais o l'on sait bien enfin que
l'important est de boire.

Pour l'hiver, Rousseau imagine d'autres divertissements. Il propose
notamment des bals entre jeunes gens et jeunes filles  marier, que
prsiderait un magistrat nomm par le Conseil.

     Je voudrais qu'on formt dans la salle une enceinte commode et
     honorable, destine aux gens gs de l'un et de l'autre sexe, qui,
     ayant dj donn des citoyens  la patrie, verraient encore leurs
     petits enfants se prparer  le devenir.

Et, l-dessus, il s'exalte d'une manire bien surprenante:

     Je voudrais que personne n'entrt sans saluer ce parquet, et que
     tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur
     danse et aprs l'avoir finie, y faire une profonde rvrence pour
     s'accoutumer de bonne heure  respecter la vieillesse. Je ne doute
     pas que cette agrable runion des deux termes de la vie humaine ne
     donnt  cette assemble un certain coup d'oeil attendrissant, et
     qu'on ne vt quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie
     et de souvenir, capables d'en arracher  un spectateur sensible...
     Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne
     qui, durant les prcdents, se serait comporte le plus honntement
     et aurait plu davantage  tout le monde, fut honore d'une couronne
     par la main du magistrat, et du titre de reine du bal, qu'elle
     porterait toute l'anne. Je voudrais qu' la clture de la mme
     assemble on la reconduist en cortge, etc..

(Hol! et l'galit, monsieur, et l'galit!)

 Sparte!  Lycurgue!  Plutarque!  prsence du magistrat l o il
n'a que faire!  publicit et rglementation des sentiments intimes et
des scnes familiales!

Comme Rousseau, par ses deux premiers _Discours_ donnera son vocabulaire
 la Rvolution, par la _Lettre sur les spectacles_ il donnera  la
Rvolution ses ftes,--de mme qu'il lui donnera, par le _Contrat
social_, sa conception de l'tat.

Sur le fond mme de la _Lettre sur les spectacles_, je crois bien, comme
Rousseau, que le thtre ne peut rien, ou ne peut pas grand'chose, pour
corriger les moeurs; mais peut-il tant que cela pour les corrompre? Je
ne sais, personne ne sait. Oh! que de _distinguo_ il faudrait ici!
Gnralement, le thtre ne russit qu'en se conformant  la morale du
public assembl; et c'est presque toujours ce qu'il fait. Il ne vaut que
ce que vaut le public lui-mme.--Rousseau, qui croit les choses
mauvaises  proportion qu'elles s'loignent de l'tat de nature, estime
le thtre le plus dangereux des divertissements parce qu'il en est le
plus artificiel; mais ce jugement ne repose que sur l'excellence
prsume de ce mystrieux tat de nature.

Le thtre est un plaisir qu'on prend en public et en commun. Or, il
parat bien que les hommes assembls n'acceptent et n'approuvent que des
moeurs et une morale moyennes. Il est donc probable que le thtre ni ne
corrompt les moeurs ni ne les amliore.--On a dit cent fois ces choses,
et mieux que je ne saurais faire.

En tout cas la condamnation prononce par Rousseau parat bien stricte
si l'on considre le thtre de son temps, le thtre antrieur  1758.
Elle semblerait peut-tre moins injustifie si l'on songeait  certaines
pices d'aujourd'hui: et encore on ne peut pas dire qu'elles dpravent
le public, puisqu'elles se conforment simplement  sa dpravation.--Mais
le thtre qu'on jouait du temps de Rousseau? Le thtre avant 1758?--Je
ne parle point de Corneille, de Racine, de Molire, ni mme de Regnard.
Le got d'entendre les trois premiers vaut tout de mme autant que
l'ivrognerie ou que les liberts des danses populaires; et quant 
Regnard, il n'y a que Jean-Jacques pour prendre au tragique l'immoralit
du _Lgataire_. Mais peut-on dire que les tragdies de Campistron, de
Lagrange-Chancel, de Longepierre, de Lafosse, de Dauchet, de Duch, de
Lamotte, de Lefranc de Pompignan, de Lanoue, de Marmontel, de Crbillon,
et de Voltaire lui-mme, fussent si dangereuses  entendre? Et les
comdies de Lesage, de Legrand, de Dufresny, de Dancourt, de Destouches,
de Marivaux, de Gresset! Vous n'y trouverez pas un adultre consomm, et
la courtisane n'y est encore dsigne que par de dcentes priphrases...

Chose  noter: le moment o Jean-Jacques brandit ses foudres contre le
thtre est un des moments les plus chtifs et les plus inoffensifs de
la comdie en France. Aprs Lesage, Dancourt et Marivaux, qui avaient de
la saveur, la comdie se trane dans de fades portraits, dans de petites
satires de moeurs et dans de petites intrigues amoureuses! Elle est
menue et galante. Et il est vrai qu'elle parle beaucoup d'amour, et
qu'elle conseille tout au moins une sensualit lgre. Mais on ne voit
pas bien pourquoi Rousseau s'insurge l contre, et nous retrouvons ici
une de ses habituelles contradictions ou quivoques.

Pascal, et Bossuet, et Bourdaloue, et bien d'autres docteurs chrtiens,
avaient dfini et rprouv le pouvoir amollissant et corrupteur de la
comdie. Ils le faisaient au nom d'un dogme. Les passions de l'amour,
ils les appelaient concupiscence. Mais, lui, Jean-Jacques, au nom de
quoi condamne-t-il les trop douces impressions qu'on peut recevoir au
thtre? Au nom de la nature, dont le thtre, assure-t-il, nous
loigne? Mais il parat pourtant bien que le dsir et la volupt sont
dans la nature, puisque, prcisment, pour les prdicateurs,
combattre la nature veut souvent dire combattre les dsirs des sens.
De quelle nature nous parle donc Rousseau? Jamais, jamais nous ne le
saurons.

(Lui-mme, en ralit, ce n'est pas au nom de la nature, mais c'est,
au contraire, au nom de son vieux protestantisme hrit qu'il condamne
le thtre.)

Avec tout cela, la _Lettre sur les spectacles_ se lit encore avec
plaisir. Cela est tout genevois et tout protestant, mais d'un Genevois
presque souriant et d'un protestant dtendu. Ce n'est plus l'exagration
folle et sombre du _Discours sur l'ingalit_. Tout n'y est pas
paradoxe; et les paradoxes mmes y contiennent une part de raison. C'est
d'ailleurs celui de ses livres que Rousseau a crit avec le moins
d'effort (en trois semaines). Il se rpand en vingt digressions; il se
joue, autant qu'il peut se jouer. On sent que cela a t crit entre
deux parties de la _Nouvelle Hlose_.

L'ouvrage eut beaucoup de succs et provoqua des rponses; notamment une
de Marmontel et une de d'Alembert.

La rponse de Marmontel est une rfutation sense et un peu
superficielle, un morceau d'honnte professeur. Mais la rponse de
d'Alembert est distingue et fine, et pleine de ces malices sournoises
qu'on appelle aujourd'hui des rosseries. Ce n'est pas mon objet de les
recueillir. J'en veux pourtant citer une,--atroce, celle-l, si, comme
je le crois, c'est une allusion  l'abandon des enfants de Rousseau. Et
ce doit bien tre cela; car, si on lit la page qui prcde, on reconnat
que le trait est prpar de loin, qu'il ne venait point ncessairement,
qu'il a t voulu et prmdit. Voici: D'Alembert vient de reprocher 
Rousseau d'avoir adopt et dfendu, dans sa _Lettre_, le prjug du
temps sur l'ducation des femmes. Et l-dessus il s'crie:

     Philosophes, c'est  vous de dtruire un prjug si funeste, c'est
     _ ceux d'entre vous qui prouvent la douceur_ OU LE CHAGRIN D'TRE
     PRES d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage, en
     donnant  leurs filles la mme ducation qu' leurs autres
     enfants... On vous a vus si souvent, pour des motifs trs lgers,
     _par vanit ou par humeur_, heurter de front les ides de votre
     sicle: pour quel intrt plus grand pouvez-vous les braver que
     _pour l'avantage de ce que vous avez de plus cher au monde, pour
     rendre la vie moins amre  ceux qui la tiennent de vous_?...

(Notez que d'Alembert devait connatre l'abandon des enfants, puisque
Rousseau l'avait racont quelques annes auparavant  Grimm,  Diderot,
 madame d'pinay,  madame de Francueil, etc.)

Je passe d'autres sournoiseries moins envenimes. Mais d'Alembert ne
pouvait manquer d'opposer l'auteur du _Devin_  l'auteur de la _Lettre
sur les spectacles_; et c'est ce qu'il fait en termes bien spirituels:

     La plupart de nos orateurs chrtiens, en attaquant la comdie,
     condamnent ce qu'ils ne connaissent pas: vous avez au contraire
     tudi, analys, compos vous-mme, pour en mieux juger les effets,
     le poison dangereux dont vous cherchez  nous prserver; et vous
     dcriez nos pices de thtre avec l'avantage non seulement d'en
     avoir vu, mais d'en avoir fait... Oh! je sais bien, les spectacles,
     selon vous, sont ncessaires dans une ville aussi corrompue que
     celle que vous avez habite longtemps; et c'est apparemment pour
     ses habitants pervers, car ce n'est pas certainement pour votre
     patrie, que vos pices ont t composes: c'est--dire, monsieur,
     que vous nous avez traits comme ces animaux expirants qu'on achve
     dans leurs maladies de peur de les voir longtemps souffrir. Assez
     d'autres sans vous auraient pris ce soin; et votre dlicatesse
     n'aura-t-elle rien  se reprocher  notre gard? Je le crains
     d'autant plus que le talent dont vous avez montr au thtre
     lyrique de si heureux essais comme musicien et comme pote, est du
     moins aussi propre  faire au spectacle des partisans que votre
     loquence  lui en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point
      celui de vous entendre; et vous aurez longtemps la douleur de
     voir le _Devin du Village_ dtruire tout le bien que vos crits
     contre la comdie auraient pu nous faire.

C'est d'un joli persiflage, et qui devait enrager Rousseau. Et sans
doute il peut rpondre, et il avait  peu prs rpondu, en effet, dans
la prface de _Narcisse_: J'ai fait du thtre, mais qui ne pouvait
plus nuire  des tres aussi corrompus que vous; et d'ailleurs je n'en
fais plus. Et puis, d'avoir manqu  mes prceptes, cela doit-il
m'empcher de les proclamer si je les crois vrais? N'importe, il reste
que cet homme qui condamne le thtre, a fait des comdies, et
prcisment de ce tour artificiel et galant qu'il blme si fort; il
reste qu'il a fait le _Devin_, qui, par sa musique, ses danses et ses
belles filles exposes, a d conseiller la sensualit et amollir les
coeurs un peu plus peut-tre que le _Misanthrope_; il reste qu'il a
crit le _Discours_ contre les arts au moment o il faisait du thtre;
la _Lettre  d'Alembert_ tout de suite aprs en avoir fait; le _Discours
sur l'ingalit_ au moment o il tait le protg des grands,--et son
trait de l'_ducation_ quelques annes aprs avoir abandonn son
cinquime enfant... Et tout cela est gnant, et je ne sais si jamais vie
humaine s'est passe dans de telles contradictions, et divisions contre
soi-mme. Et si Jean-Jacques n'en avait que faiblement conscience, c'est
donc bien, comme je le crois, qu'il tait n avec le coup de marteau.

       *       *       *       *       *

Mais rejoignons-le dans sa petite maison de Montlouis.

Il y mne une vie assez tranquille les premiers mois. Il fait des
connaissances dans le voisinage. Il se lie avec le Pre Berthier,
oratorien, et surtout avec M. Maltor, cur de Groslay. Encore un bon
prtre, et qui est charmant pour lui. Au reste Jean-Jacques, de son
propre aveu, n'en a gure rencontr que de tels.

Cependant madame d'pinay regrette de l'avoir si durement trait.
Saint-Lambert et madame d'Houdetot ne lui en veulent plus. Ils
l'invitent  dner  Paris. Tout se passe trs bien. Jean-Jacques est
lui-mme tonn qu'aprs de tels orages de passion cette entrevue le
laisse si paisible. Il s'avise de trouver Saint-Lambert admirable. Il
voit dj madame d'Houdetot entre Saint-Lambert et lui, comme il verra
Julie d'tanges entre Wolmar et Saint-Preux.

Il fait la connaissance de Malesherbes, qui lui facilite beaucoup
l'impression de la _Nouvelle Hlose_ (parue en 1760 chez Rey, 
Amsterdam) et qui indique lui-mme les corrections  faire pour que
l'ouvrage ait libre cours en France.--Malesherbes lui offre une place de
rdacteur au _Journal des Savants_. Rousseau refuse. Il ne saurait pas
crire  jour fixe et sur un sujet donn. On s'imaginait, dit-il, que
je pouvais crire par mtier comme tous les autres gens de lettres, au
lieu que je ne sus jamais crire que par passion.

Il commence l'_mile_ tout de suite aprs la _Nouvelle Hlose_.

On vient le voir de Paris, mais pas trop: juste ce qu'il faut pour le
laisser mieux jouir ensuite de sa solitude. Cependant, pour la vingtime
fois, il fait des projets de retraite dfinitive et de renoncement. Il
est dtermin, dit-il,  renoncer totalement  la grande socit,  la
composition des livres,  tout commerce de littrature, et  se
renfermer pour le reste de ses jours dans la sphre troite et paisible
pour laquelle il se sentait n...

Il est surtout dgot de vivre avec et chez les gens du monde. Il se
souvient de tous les ennuis que cela lui a valus  la Chevrette ou 
Eaubonne, et il nous donne l-dessus des dtails d'une franchise
amusante:

     Vivant avec des gens opulents sans tenir maison comme eux, j'tais
     oblig de les imiter en bien des choses; et de menues dpenses, qui
     n'taient rien pour eux, taient pour moi non moins ruineuses
     qu'indispensables... Seul, sans domestique, j'tais  la merci de
     ceux de la maison, dont il fallait ncessairement capter les bonnes
     grces pour n'avoir pas beaucoup  souffrir... Les femmes de Paris,
     qui ont tant d'esprit, n'ont aucune ide juste sur cet article et 
     force de vouloir conomiser ma bourse elles me ruinaient. Si je
     soupais un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que
     j'envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre
     les chevaux pour me ramener; elle tait fort aise de m'pargner les
     vingt-quatre sous du fiacre; quant  l'cu que je donnais au
     laquais et au cocher, elle n'y songeait pas. Une femme
     m'crivait-elle de Paris  l'Ermitage ou  Montmorency; ayant
     regret aux quatre sous de port que sa lettre m'aurait cot, elle
     me l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait  pied tout en nage,
     et  qui je donnais  dner, et un cu qu'il avait assurment bien
     gagn. Me proposait-elle d'aller passer huit ou quinze jours avec
     elle  sa campagne, elle se disait en elle-mme: ce sera toujours
     une conomie pour ce pauvre garon et pendant ce temps-l sa
     nourriture ne lui cotera rien. Elle ne songeait pas aussi que
     durant ce temps-l je ne travaillais point et que mon mnage et mon
     loyer, et mon linge et mes habits n'en allaient pas moins; que je
     payais mon barbier  double et qu'il ne laissait pas de m'en
     coter chez elle plus qu'il ne m'en aurait cot chez moi... Je
     puis assurer que j'ai bien vers vingt-cinq cus chez madame
     d'Houdetot  Eaubonne, o je n'ai couch que quatre ou cinq fois,
     et plus de cent pistoles tant  pinay qu' la Chevrette, pendant
     les cinq ou six ans que j'y fus le plus assidu. Ces dpenses sont
     invitables pour un homme de mon humeur qui ne sait se pourvoir de
     rien, ni s'ingnier sur rien, ni supporter l'aspect d'un valet qui
     grogne et qui vous sert en rechignant.

Non, non, il n'ira plus chez les gens du monde. Il a enfin reconquis sa
libert et il la gardera. Son ternel dessein de rforme morale parat
srieux cette fois. On dirait qu'il va devenir capable de vie
intrieure. Le libraire Rey le pressant d'crire les Mmoires de sa
vie, il raille la fausse navet de Montaigne, qui a soin de ne se
donner que des dfauts aimables, tandis que je sentais, dit-il, moi qui
me suis cru toujours et qui me crois encore,  tout prendre, le meilleur
des hommes, qu'il n'y a point d'intrieur humain, si pur qu'il puisse
tre, qui ne recle quelque vice odieux. Et cette fin de phrase
impliquerait quelque connaissance de soi et quelque humilit, s'il n'y
avait tant d'orgueil,--ou peut-tre simplement de gageure,--dans le
commencement. N'importe, il n'a jamais paru si sage, et est bien dcid
 vivre dans son coin.

       *       *       *       *       *

Mais, au commencement de l't, le marchal et la duchesse du Luxembourg
arrivent  leur chteau, qui est proche de la maisonnette de Montlouis,
et voil ses projets de retraite renverss. Le duc et la duchesse lui
font quelques avances, et presque aussitt il reprend ses chanes.
Chanes moins lourdes, il est vrai, que celles de la Chevrette,
Jean-Jacques fait ses conditions: on ne le recevra que dans l'intimit;
on ne l'obligera pas  tre des soupers. Il semble d'ailleurs que
monsieur et madame de Luxembourg aient t beaucoup moins indiscrets
avec lui que nagure madame d'pinay. Mais, tout de mme, ce n'est dj
plus la libert. Notre faux Huron ne pouvait s'empcher ni de la
dsirer, ni de l'abdiquer en des mains aristocratiques. Et tant de
rcidives nous feraient croire que, dans le fond, il aimait cette
servitude-l.

Il est vrai qu'il tait tomb, cette fois, sur des gens qui ne la lui
faisaient pas trop sentir.

Le marchal de Luxembourg tait un excellent homme, de faons simples et
cordiales. Il prit tout de suite Jean-Jacques par sa bonhomie. Il
l'appelait son cher ami. Jean-Jacques se mit  l'adorer, car il allait
toujours, pour commencer, jusqu' l'adoration. Mais tout de mme le rang
du marchal lui en imposait. Il parat, dans ses lettres, songer  ce
rang plus que n'y songeait le bon marchal lui-mme. Et cependant
Jean-Jacques veut garder l'allure d'un homme libre, que les grandeurs
n'blouissent point. Et de l bien des embarras:

     Vos bonts, crit-il au marchal, m'ont mis dans une perplexit qui
     augmente le dsir de n'en tre pas indigne. Je conois comment on
     rejette avec un regard froid et repoussant les avances des grands
     qu'on n'estime pas: mais comment, sans m'oublier, en userais-je
     avec vous, monsieur, que mon coeur honore, avec vous que je
     rechercherais _si vous tiez mon gal_? N'ayant jamais voulu vivre
     qu'avec mes amis, je n'ai qu'un langage, celui de l'amiti, de la
     familiarit. Je n'ignore pas combien, de _mon tat au vtre_, il
     faut modifier ce langage: je sais que mon respect pour votre
     personne ne me dispense pas de celui que je dois _ votre rang_...
     Je suis toujours dans le doute de manquer  vous ou  moi, d'tre
     familier ou rampant...

Et a continue. Mon Dieu, que d'histoires! et que cela est lourd!--Dans
une autre lettre:

     Ah! monsieur le marchal, vous ne songez pas combien il m'est doux
     de voir que _l'ingalit_ n'est pas incompatible avec l'amiti, et
     qu'on peut avoir _plus grand que soi_ pour ami.

Encore? Il passe son temps  rappeler au bonhomme qu'il est marchal et
duc. (Ah! nous sommes loin, ici, de la jolie attitude si aise de
Voltaire avec les grands seigneurs.)

Un jour, le Genevois Coindet tant venu montrer au marchal des projets
d'estampes pour la _Nouvelle Hlose_, le marchal le retint  dner,
et, comme Coindet tait oblig de retourner  Paris de bonne heure, il
dit  la compagnie: Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis;
nous accompagnerons monsieur Coindet. Le marchal ne pensait faire l
rien de sublime. Mais, aprs nous avoir racont le fait, Jean-Jacques
ajoute: Pour moi, j'avais le coeur si mu, que je ne pus dire un seul
mot. Je suivais par derrire, _pleurant comme un enfant, et mourant
d'envie de baiser les pas de ce bon marchal_. Cela est d'un bon coeur;
mais c'est trop, dcidment, c'est trop.

Quant  la marchale, vous la connaissez. Besenval, parlant du temps o
elle tait duchesse de Boufflers, nous la peint comme un monstre de
dbauche, d'ivrognerie et de mchancet. Vous en penserez ce que vous
voudrez. Et il est vrai que Besenval ajoute: Je ne lui connais qu'un
seul mrite, c'est la manire dont elle a lev la duchesse de Lauzun sa
petite-fille... On ne peut disconvenir qu'elle ne soit un chef-d'oeuvre
d'ducation et la femme la plus parfaite qu'on ait connue. (Quant au
marchal, Besenval nous le donne pour un homme extrmement born).

La marchale avait cinquante et un ans quand Rousseau entra dans sa
quasi-intimit. Elle avait eu publiquement le marchal pour amant avant
de l'avoir pour mari. Elle tait encore belle, trs spirituelle, et d'un
esprit mordant, mais qui commenait  s'adoucir. Aprs la mort du
marchal (1764) elle devint, parat-il, tout  fait bonne, d'une bont
faite d'une longue exprience. Sous Louis XVI, elle fut considre comme
l'oracle du bon ton et de l'urbanit, comme celle qui maintenait les
rgles de la parfaitement bonne compagnie.--Le genre de madame
Geoffrin tait une espce de police pour le got, comme la marchale de
Luxembourg _pour le ton et l'usage du monde_. Ainsi s'exprime le prince
de Ligne. La marchale eut l'esprit de mourir en 1787.

Son rle mondain impliquait une rapide intelligence des hommes, beaucoup
de tact et de souplesse. Elle n'eut aucune peine  prendre Jean-Jacques,
et elle lui fut bien meilleure que n'avait t l'inquite et
tourmentante madame d'pinay, d'ailleurs grande dame de second ordre.
Avec l'ombrageux Jean-Jacques, la marchale fut toute simplicit, toute
srnit, toute tolrance, montra une admiration qui semblait absolument
involontaire et se garda d'avoir trop d'esprit.--L'agrable portrait
qu'il nous fait d'elle se termine ainsi: Je crus m'apercevoir, ds la
premire visite, que, malgr mon air gauche et mes lourdes phrases, je
ne lui dplaisais pas.

Il ne lui dplaisait pas. Il avait pour lui sa bizarrerie, sa rputation
d'ours de gnie, son trange talent (et de tout temps les belles dames
ont aim avoir chez elles leur homme clbre). Mais en outre il faut
bien admettre que sa personne avait, non seulement de la saveur, mais un
charme rel: car nous voyons que jamais les enthousiastes de ses livres
ne se sont refroidis sur lui quand ils l'ont connu,--ou que le
refroidissement n'est venu qu' la longue.

Voil donc, encore une fois, Rousseau captif et oblig d'un grand
seigneur et d'une grande dame. Il accepte de loger dans un dlicieux
petit chteau du parc de Montmorency pendant qu'on rpare sa
maisonnette de Montlouis. Il va tous les jours chez le marchal et
madame de Luxembourg. Il y va ds le matin; il y dne; il y passe
l'aprs-midi; souvent il y soupe. Je ne la quittais presque point,
dit-il. Il lit tous les matins,  la marchale couche, le manuscrit de
la _Nouvelle Hlose_; et a dure longtemps. Il en crit pour elle une
belle copie calligraphie,  tant la page. Quand la lecture de la
_Nouvelle Hlose_ est termine, il se met  lui lire l'_mile_.

     Madame de Luxembourg s'engoua de la _Julie_ et de son auteur; elle
     ne parlait que de moi, ne s'occupait que de moi, me disait des
     douceurs toute la journe, m'embrassait dix fois le jour. Elle
     voulut que j'eusse toujours ma place  ct d'elle; et quand
     quelques seigneurs voulaient prendre cette place, elle leur disait
     que c'tait la mienne, et les faisait mettre ailleurs.

La petite maison de Montlouis rpare, il y rentre, mais en gardant la
jouissance,  son gr, du dlicieux petit chteau.--Soit au petit
chteau, soit  Montlouis, monsieur et madame de Luxembourg lui amnent
leurs visiteurs. Ce sont les plus grands seigneurs, et toujours ce sont
les plus grandes dames. Car, ne nous y trompons pas, Rousseau a t
infiniment plus choy par ces gens-l que Voltaire. Et Thrse leur
donne  goter, et les grandes dames embrassent Thrse, aprs avoir
mang ses fraises  la crme.

Jean-Jacques vit dans l'enchantement. Mais il tient  nous faire savoir
que tout cet clat ne l'blouit point et qu'il garde, au milieu de tant
de gloire, sa simplicit. (La mme note un peu niaise se retrouvera dans
Chateaubriand.)

     J'interpelle, dit Jean-Jacques un peu solennellement, tous ceux qui
     m'ont vu durant cette poque, s'ils se sont jamais aperus que cet
     clat m'ait un instant bloui; que la vapeur de cet encens m'ait
     port  la tte; s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins
     simple dans mes manires, moins liant avec le peuple, moins
     familier avec mes voisins, etc..

Et il se sait un gr extrme de souper quelquefois avec son voisin le
maon Pilleu aprs avoir dn chez les Luxembourg. Il trouve cela
admirable, il n'en revient pas.

Donc, jamais il n'a t plus heureux. Mais il va le payer, et bientt.

Et les seigneurs et les dames qui l'applaudissent, le choient et
l'embrassent, le paieront aussi,--plus tard.

       *       *       *       *       *

La _Nouvelle Hlose_, imprime  Amsterdam, parat en France au dbut
de 1761 avec un succs prodigieux. _mile_ est prt quelques mois aprs.
Rousseau voudrait, par prudence, le faire imprimer et publier, comme la
_Julie_, seulement  l'tranger. Mais, prenant ses intrts plus que
lui-mme, madame de Luxembourg et Malesherbes veulent que l'_mile_ soit
publi rgulirement en France en mme temps qu'en Hollande.
Malesherbes propose lui-mme les corrections ncessaires. Et, comme
l'impression trane et que Rousseau ne sait pas ce qui se passe, il
meurt d'inquitude. Mais quoi! Malesherbes, directeur de la librairie,
la marchale et mme le prince de Conti se sont chargs de tout, lui
rpondent de tout.

Tout de mme, cette impression trane bien! Rousseau retombe malade.
Cette fois il croit avoir la pierre. Le marchal lui amne le clbre
frre Cme. Le frre Cme (Rousseau, je le rpte, n'a jamais eu qu' se
louer des prtres ou religieux catholiques) parvient  le sonder, et
dclare qu'il n'y avait point de pierre, mais que la prostate tait
squirreuse et d'une grosseur _surnaturelle_, et que Rousseau souffrirait
beaucoup, mais qu'il vivrait longtemps.

Et l'impression de l'_mile_ trane toujours!... Il parat enfin, en mai
1762. Mais des bruits inquitants circulent. Le 8 juin, dans la nuit, au
moment o Rousseau, selon sa coutume, lisait la Bible avant de
s'endormir, il est averti qu'il est dcrt de prise de corps. Il faut
qu'il file: il ne rsiste pas. Adieux attendrissants. La marchale,
madame de Boufflers, madame de Mirepoix qui se trouvent l, l'embrassent
en pleurant, et le bon marchal le conduit lui-mme jusqu' une chaise
de poste dj prte.

Pourquoi Rousseau tait-il dcrt? Par ce que le Parlement prparait
alors l'expulsion des Jsuites et qu'on voulait accorder aux dvots une
petite compensation en frappant un philosophe diste. Politique de
bascule.

On n'avait pas alors la libert de la presse. Nous avons la libert de
la presse, mais nous n'avons pas la libert de conscience, ni la libert
d'association, ni la libert d'enseignement. On ne peut pas tout avoir.

Voil donc le pauvre Rousseau en fuite. Cette fuite allait le condamner
 huit annes nouvelles de vie errante, et  la folie dfinitive.

Madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes taient
responsables vis--vis de Jean-Jacques de cette cruelle aventure. Mais
ils durent tre fort embarrasss. videmment il n'avait pas dpendu
d'eux d'empcher le dcret du Parlement.--Au moins, direz-vous,
auraient-ils d le prvoir.--C'est bien mon avis. Mais, maintenant que
c'tait chose accomplie, que pouvaient-ils faire? Rien, sinon conseiller
 Rousseau la fuite, lui en laisser le temps et lui en procurer les
moyens. C'est ce qu'ils firent; et c'est probablement aussi ce que le
Parlement dsirait.

Rousseau ne pouvait se dfendre sans dcouvrir madame de Luxembourg, le
prince de Conti et Malesherbes. Il ne se dfendit point. Il se conduisit
en fort honnte homme. Dans cette circonstance, ses puissants amis
furent bien rellement ses obligs. Ils taient tenus de lui rester
fidles et mme reconnaissants. Ils le furent, oui,--mais pas assez
peut-tre, et pas assez longtemps. Mais l'loignement, les annes, la
dfiance croissante de Jean-Jacques leur sont peut-tre une excuse.

Au surplus, c'est bien sa faute!

coutez cette phrase, qu'on sent avoir t crite avec un sensible
plaisir:

     ...Cette terrasse me servait de salle de compagnie pour recevoir
     monsieur et madame de Luxembourg, monsieur le duc de Villeroy,
     monsieur le prince de Tingry, monsieur le marquis d'Armentires,
     madame la duchesse de Montmorencey, madame la duchesse de
     Boufflers, madame la comtesse de Valentinois, madame la comtesse de
     Boufflers, et d'autres personnes de ce rang (il faudrait ajouter le
     prince de Conti) qui, du chteau, ne ddaignaient pas de faire,
     _par une monte trs fatigante_, le plerinage de Montlouis.

Diable! c'est encore mieux qu' l'Ermitage. Mais qu'est-ce que
Jean-Jacques va faire dans ce monde-l?

Ils ont des faons parfaites, c'est vrai, et personne ne sait mieux
qu'eux et mieux qu'elles tourner un compliment. Mais enfin ces seigneurs
et ces dames sont des privilgis entre les privilgis. Ils
reprsentent tout ce que Rousseau, dans ses premiers ouvrages, dit
excrer le plus: les mensonges et la corruption mondaine et l'ingalit
la plus insolente. Ce luxe, ce raffinement, cette vie inimitable ne
peut que rappeler  Jean-Jacques l'amas prodigieux d'injustices et de
misres qu'elle suppose au-dessous d'elle et dont elle se nourrit. Et
pourtant, il ne peut plus vivre, dirait-on, qu'avec ces coteux
aristocrates, ces scandales de richesse et ces scandales d'ingalit...
Il est permis  un pauvre sceptique de voir tout le monde: mais  un
aptre!

Nous sommes de faibles cratures, et nous devons tcher de comprendre
toutes les contradictions. Mais il y en a aussi de trop voyantes, de
trop hontes, et que, vraiment, un peu de probit et de bon got
devrait faire viter! Je n'aime pas plus Rousseau chez les Luxembourg
que je n'aime un socialiste millionnaire, un gentilhomme anarchiste ou
un prtre qui fait le badin et l'mancip.

Mais eux, de leur ct, ces princes, ces ducs et duchesses, ces
comtesses et ces marquis,--dans un temps o ces noms signifiaient
quelque chose,--qu'ont-ils affaire avec Jean-Jacques? Rien que pour
vivre, pour rester ce qu'ils sont, ils ont besoin de l'ordre social et
politique d'alors, et ils ont besoin de l'glise. Qu'ils se soucient du
bien public, qu'ils soient, politiquement, avec Voltaire, avec
Montesquieu, plus tard avec Turgot, c'est bien. Mais cet excentrique, ce
dtraqu les menace directement et dans ce qu'ils ont de plus prcieux;
il menace la vie lgante; il menace, de loin, la proprit mme, et
tout l'ordre existant, et l'glise et l'ducation traditionnelles et
nationales. Et ils le trouvent bizarre, mais sympathique, et ils
l'accablent de caresses.--Est-ce donc qu'ils poussent la gnrosit et
l'abngation jusqu' se vouloir dtruire eux-mmes? Non; mais, n'ayant
plus de foi, ils ne savent pas. Ce sont des _snobs_, et qu'on a revus.
Ils se piquent de libert et de hardiesse d'esprit. Ils croient
d'ailleurs n'applaudir qu' des phrases amusantes, qui les brusquent
agrablement. Ils ne savent pas que dans une trentaine d'annes les plus
grossires de ces phrases, aprs avoir pntr dans les cerveaux des
avocats, des procureurs, des professeurs, des hommes de lettres,
descendront dans des ttes plus obscures et se traduiront par des actes
aveugles.

L'excellent, le vertueux M. de Malesherbes, qui s'est donn tant de
peine pour faire imprimer la _Julie_ et l'_mile_, sera envoy 
l'chafaud par des sclrats ivres de Jean-Jacques.

En 1760, Amlie de Boufflers, petite-fille de la marchale, future
duchesse de Lauzun, avait onze ans. Elle avait une figure, une douceur,
une timidit virginale... Un jour Rousseau la rencontra seule dans
l'escalier du petit chteau... Faute de savoir que lui dire, il lui
proposa un baiser que, dans l'innocence de son coeur, elle ne refusa
pas.--Trente-trois ans aprs, la duchesse de Lauzun, la plus pure et la
plus douce parmi les femmes connues du XVIIIe sicle, tait condamne
 mort par des hommes qui taient de fervents adorateurs de Rousseau.

Si l'on se remmore rapidement l'enchanement mystrieux et fatal des
effets et des causes, serait ce pure dclamation que de dire:--Ce
baiser donn  la petite Amlie de Boufflers par Jean-Jacques,--qui, lui
non plus, ne savait pas,--c'tait dj le baiser de la guillotine?




SIXIME CONFRENCE

LA NOUVELLE HLOSE


Ceux qui veulent absolument ramener  une seule et mme thorie tous les
livres de Rousseau, nous assurent que le sens de la _Nouvelle Hlose_
est celui-ci: Si nous ne pouvons revenir  l'tat de nature, corrompu
par la socit, chacun de nous peut, mme dans l'tat actuel de la
civilisation, refaire en lui l'homme naturel. Et ils pensent que
Rousseau devait forcment, aprs le _Discours sur l'ingalit_ et la
_Lettre sur les spectacles_, crire la _Nouvelle Hlose_, comme il
devait ncessairement crire ensuite l'_mile_ et le _Contrat social_.

Je le veux bien, mais je n'en suis pas sr. Il me semble (et nous
l'avons vu jusqu'ici) que les livres de Rousseau ne dcoulent point d'un
mme systme prconu (quoi qu'il en dise, aprs coup, dans ses
_Dialogues_), mais qu'ils sont tous des oeuvres de circonstances,
j'entends des circonstances de sa vie individuelle. Le mme temprament,
la mme espce de sensibilit et, en gnral, les mmes sentiments et
les mmes rves se retrouvent bien, plus ou moins, dans tous ses
ouvrages; cela tait invitable. Ses livres sortent de la mme source
profonde et trouble: mais je ne vois pas bien qu'ils s'engendrent
logiquement l'un l'autre. (Je reviendrai l-dessus dans mes
conclusions.)

Voyons comment est ne _Julie_ ou la _Nouvelle Hlose_. Il nous le
raconte au livre IX des _Confessions_, abondamment et un peu
confusment.

C'tait au mois de juin. Il tait  l'Ermitage. Il faisait de longues
promenades dans les bois. Il rvait. Il lui semblait, dit-il, que la
destine lui devait quelque chose qu'elle ne lui avait pas donn. Quoi?
L'amiti et l'amour, surtout l'amour. Comment se pouvait-il qu'avec des
sens si combustibles, avec un coeur tout ptri d'amour, je n'eusse pas
du moins une fois brl de sa flamme pour un objet dtermin? Il
revoyait toutes les femmes qui lui avaient donn de l'motion dans sa
jeunesse, mademoiselle Galley, mademoiselle de Graffenried,
mademoiselle de Breil, madame Basile, madame de Larnage, mes jolies
colires, et jusqu' la piquante Zulietta. (Il oublie carrment madame
de Warens.)

Hlas! il a beau voquer tous ses souvenirs d'amour. Cela est assez
maigre, et il le sait bien. Ces aventures ont  peine t des bauches.
Il n'y a qu'avec la facile madame de Larnage, qui avait tant de bonne
volont... Mais ce n'a gure t qu'une rencontre d'auberge.--J'ai
pass ma vie, dit-il quelque part,  convoiter et  me taire auprs des
personnes que j'aimais le plus. Oh! avoir enfin un bel amour! Mais
Jean-Jacques a quarante-cinq ans; il est trop tard; et puis il ne
voudrait pas faire de peine  Thrse.

     Alors, dit-il, l'impossibilit d'atteindre aux tres rels me jeta
     dans le pays des chimres; et ne voyant rien d'existant qui ft
     digne de mon dlire, je le nourris dans un monde idal, que mon
     imagination cratrice eut bientt peupl d'tres selon mon coeur...
     J'imaginai deux amies... Je fis l'une brune et l'autre blonde,
     l'une vive et l'autre douce, l'une sage et l'autre faible, _mais
     d'une si touchante faiblesse que la vertu semblait y gagner_.
     (Parbleu!) Je donnai  l'une des deux un amant dont l'autre fut la
     tendre amie, et mme quelque chose de plus... pris de mes deux
     charmants modles, je m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus
     qu'il m'tait possible; mais je le fis aimable et jeune, _en lui
     donnant au surplus les vertus et les dfauts que je me sentais_.

Aprs quoi il leur cherche un sjour, songe pour eux aux Iles Borromes,
et finalement les place  Vevey, au bord de son cher lac. Il se mit
alors, dit-il,  crire au hasard, rien que pour donner l'essor au
dsir d'aimer qu'il n'avait pu satisfaire et dont il se sentait dvor.
Il assure que les deux premires parties de _Julie_ ont t crites de
cette manire, _sans qu'il et aucun plan bien form_, et mme sans
prvoir qu'un jour il serait tent d'en faire un ouvrage en rgle.

Il considre si peu son roman commenc comme un dveloppement ou une
application de sa doctrine, qu'il le regarde, au contraire, comme une
sorte de dmenti  son rle public:

     Aprs les principes svres que je venais d'tablir avec tant de
     fracas,... aprs tant d'invectives mordantes contre les livres
     effmins qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvait-on rien
     imaginer de plus inattendu, de plus _choquant_ que de me voir tout
      coup m'inscrire parmi les auteurs de ces livres que j'avais si
     durement censurs? Je sentais cette inconsquence dans toute sa
     force.

Cela parat bien prouver que Rousseau n'avait d'abord conu que les deux
premires parties de _Julie_, qu'il ne les avait conues que comme un
roman d'amour, et que les intentions moralisatrices ne lui vinrent
qu'aprs coup.

En attendant il revoit  la Chevrette, puis  l'Ermitage, madame
d'Houdetot. Immdiatement son idal se concrte en elle. Il se figure
Julie sous ses traits. Quelle occasion de s'essayer  ces sentiments
exalts qu'il veut exprimer dans son livre! Dans leurs rendez-vous
mystrieux, dans leurs conversations brlantes (du moins de sa part 
lui) tandis que madame d'Houdetot s'amuse et qu'elle se distrait de
l'absence de Saint-Lambert, Jean-Jacques, en ralit, travaille  son
roman. Et cela explique qu'il se soit si vite consol de l'chec de
cette grande passion. Ce n'tait que de la littrature.

Cependant, ce qu'il a crit jusqu'ici de la _Julie_, au hasard et sans
suite, ne fait mme pas une histoire. Mais,  force, nous dit-il, de
tourner et retourner mes rveries dans ma tte, j'en formai enfin
l'espce de plan dont on a vu l'excution. Et alors il nous dit qu'il
se propose, dans son roman, deux objets. Le premier, c'est de montrer 
un sicle corrompu, en se mettant  sa porte, qu'on peut se relever
d'une chute, et que mme une erreur d'un moment peut tre la source
d'actes sublimes. Si Julie eut t toujours sage, dira-t-il dans sa
_Seconde Prface_, elle instruirait beaucoup moins, car  qui
servirait-elle de modle?--Et son second objet, c'est de rapprocher les
croyants et les athes dans une estime rciproque; d'apprendre  ceux-ci
qu'on peut croire en Dieu sans tre hypocrite, et aux croyants qu'on
peut tre incrdule sans tre un coquin. Julie dvote est une leon pour
les philosophes, et Wolmar athe en est une pour les intolrants.--Le
reste, et notamment le rappel  la vie simple,  la vie rurale et
familiale, et  la puret du foyer domestique, ne serait donc venu que
subsidiairement.

Voil ce que dit Rousseau au livre IX des _Confessions_. Cela est
plausible. Mais je crois que le roman de _Julie_ s'est form dans son
esprit plus simplement encore.

Tout ce que je retiendrai de son rcit, c'est qu'il a conu _Julie_ au
printemps, parmi les fleurs et les arbres, pendant des mois de rverie
et d'exaltation sentimentale, et que c'est avant tout son propre roman
qu'il a rv.

Dans ces promenades  travers bois, il se souvient de sa jeunesse
vagabonde, qui se transfigure  ses yeux. Or, un des rves qu'il avait
fait le plus souvent dans ce temps-l,--et qu'il a ralis avec madame
d'Houdetot tant bien que mal, et trop tard,  quarante-cinq ans,--c'est
d'tre aim d'une belle aristocrate. vad de Genve, errant par la
Savoie et le Pimont, il ne pouvait presque rencontrer un chteau dans
la campagne sans faire ce rve:

     J'entrais avec scurit dans le vaste monde... Mon mrite allait le
     remplir... En me montrant j'allais occuper de moi l'univers... Mais
     il ne me fallait pas tant... Un seul chteau bornait mon ambition:
     favori du seigneur et de la dame, _amant de la demoiselle_, ami du
     pre et protecteur des voisins, j'tais content; il ne m'en fallait
     pas davantage.

Un peu plus tard,  Turin:

     Mon htesse me dit qu'elle m'avait trouv une place et _qu'une dame
     de condition_ voulait me voir. A ce mot je me crus tout de bon dans
     les hautes aventures, car _j'en revenais toujours l_.

Mais surtout il se souvient de mademoiselle de Breil, chez les Gouvon,
o il tait laquais:

     Mademoiselle de Breil tait une jeune personne  peu prs de mon
     ge, bien faite, assez grande, trs blanche, avec des cheveux trs
     noirs et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur
     des blondes auquel mon coeur n'a jamais rsist. L'habit de cour,
     si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille,
     dgageait sa poitrine et ses paules, et rendait son teint encore
     plus blouissant par le deuil qu'elle portait alors. On dira que ce
     n'est pas  un domestique de s'apercevoir de ces choses-l (phrase
     pnible)... A table, j'tais attentif  chercher l'occasion de me
     faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, 
     l'instant on m'y voyait tabli: hors de l, je me tenais vis--vis
     d'elle, je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander,
     j'piais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point
     fait pour qu'elle daignt m'ordonner quelque chose, me regarder, me
     dire un seul mot! Mais point; j'avais la mortification d'tre nul
     pour elle; elle ne s'apercevait pas mme que j'tais l.

Une fois pourtant, et une autre fois encore, il attire son attention, et
dans des conditions flatteuses pour lui: Elle jeta les yeux sur moi. Ce
coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter. Et la
seconde fois:

     Ce moment fut court, mais dlicieux,  tous gards... Quelques
     minutes aprs, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur
     moi, me pria, d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui
     donner  boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais en
     approchant, je fus saisi d'un tel tremblement qu'ayant trop rempli
     le verre, je rpandis une partie de l'eau sur l'assiette et mme
     sur elle. Son frre me demanda tourdiment pourquoi je tremblais si
     fort. Cette question ne servit pas  me rassurer, et mademoiselle
     de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.

Ruy Blas... c'est bien Ruy Blas, Ruy Blas sous son vrai nom, dans sa
premire condition et non encore dguis en don Csar... Mais sans doute
la mre avait remarqu quelque chose et elle parla  la petite.
Jean-Jacques eut beau, ensuite, s'attarder quand il pouvait dans
l'antichambre de madame de Breil: il n'obtint plus une seule marque
d'attention de la part de la fille. Mme, deux fois, madame de Breil lui
demanda d'un ton fort sec s'il n'avait rien  faire--Il fallut,
dit-il, renoncer  cette chre antichambre. Et il conclut: Ici finit
le roman.

Eh bien, il me parat clair que les deux premires parties de la
_Nouvelle Hlose_, c'est l'achvement de ce roman, du roman de toute sa
jeunesse, et que ce n'est pas autre chose, et qu'il le conoit et mme
l'crit d'abord, pour son plaisir, et sans s'inquiter de la suite.

Il faut que Jean-Jacques soit aim de ce qu'il appelle dans les
_Confessions_ la demoiselle du chteau; et il faut qu'il la possde.
Aprs, on verra. Et voici comment cela s'arrange dans sa tte.

Personnages: lui, Jean-Jacques, sous le nom de Saint-Preux; Julie
d'tanges; le baron d'tanges son pre, gentilhomme plein de prjugs
(cela est impliqu par la donne mme de l'histoire); la baronne
d'tanges, mre indolente et efface (pour faciliter et expliquer
certains faits). Enfin, comme personnages accessoires: la piquante
Claire, en contraste avec la tendre Julie; l'nergique et froid lord
douard, en contraste avec le faible et ardent Saint-Preux.--Cadre: le
paysage que Jean-Jacques aime et connat le mieux: les bords du lac
Lman.

Le roman sera par lettres, pour plus de commodit, pour que l'auteur y
puisse dborder  son gr, et parce que la forme oratoire ou lyrique
(discours ou effusions) est celle qui lui est le plus naturelle. Le
roman procdera un peu de la _Clarisse Harlowe_ de Richardson, et un
peu, trs peu, de la _Marianne_ de Marivaux. Ajoutez, si vous voulez, de
vagues et trs indirects souvenirs des romans du XVIIe sicle qu'il
lisait, enfant, avec son pre.

Mais, pour que la sduction de Julie soit plus vraisemblable, l'auteur
prte  Saint-Preux une condition sociale un peu plus releve que
n'tait celle de Jean-Jacques  Turin. Saint-Preux est un jeune
bourgeois, d'tat civil incertain,--instruit, intelligent,--d'ailleurs
seul au monde, comme Ruy Blas, Didier et leurs frres romantiques;
plbien juste assez pour que le prjug social s'oppose  ce qu'il
pouse Julie.--D'autre part, Julie a t leve par une servante qui
tait une commre assez cynique.--En l'absence du baron, la baronne
d'tanges, trangement imprudente, a pri Saint-Preux de donner des
leons  Julie. Saint-Preux  vingt ans, Julie en a dix-huit. On prvoit
ce qui arrivera.

Cela ne tarde pas beaucoup. Aprs quelques lettres fort longues et une
rsistance assez courte, Julie, avec la complicit de son amie la
piquante Claire, va retrouver, un soir, Saint-Preux dans un bosquet, lui
applique un baiser sur la bouche, et s'enfuit. Aprs quoi (et ici je
copie simplement les titres de quelques chapitres) elle exige que son
amant s'absente pour un temps, et lui fait tenir de l'argent pour aller
dans sa patrie vaquer  ses affaires.--L'amant obit, et, par un motif
de fiert lui renvoie son argent.--Indignation de Julie sur le refus de
son amant. Elle lui fait tenir le double de la premire somme.--Son
amant reoit la somme, et part. Eh bien, quoi? Les arguments de Julie
sont fort persuasifs, je vous assure; et puis, Jean-Jacques n'a-t-il pas
t jadis, sans nul embarras, l'oblig de madame de Warens?... Et
pourquoi soulve-t-il ici cette question inattendue sinon parce qu'il se
souvient?...

Pendant l'absence de Saint-Preux, le baron d'tanges revient  la
maison. On lui parle des mrites de Saint-Preux. Il dclare  ce propos
qu'il ne donnera jamais sa fille  un roturier, mais qu'il veut la
marier  un gentilhomme de ses amis. Julie tombe malade, rappelle
secrtement Saint-Preux, et elle perd son innocence.

Elle donne un second rendez-vous  son amant. Mais elle le remet ensuite
et oblige Saint-Preux  s'absenter deux jours pour une bonne action
qu'il serait inutile de vous expliquer. Le ciel les rcompense
d'ailleurs de ce sacrifice, car l'absence de Saint-Preux les sauve d'un
grave pril.

Et Julie  son tour le rcompense de sa vertu par un rendez-vous
nocturne et tout  fait srieux. Je passe quelques pisodes.--Puis Julie
est enceinte, puis elle fait une fausse couche, tout cela
secrtement.--Puis, mylord douard, l'ami de Saint-Preux, ayant
conseill au pre de Julie de la marier avec son matre d'tude, le
baron fait une scne terrible  sa femme et  sa fille; et la subtile
Claire parvient  faire filer Saint-Preux, qui se rend  Paris. Julie,
auparavant, lui a jur que sans doute elle ne l'pouserait pas sans le
consentement de son pre, mais qu'elle ne sera jamais  un autre sans le
consentement de Saint-Preux.

Et voil le roman,--tant refait depuis,--du matre d'tude et de la
jeune noble. Je n'en ai retenu que les faits essentiels: car, dans cette
surabondante _Julie_ qui contient douze cents pages, il n'y en a pas
quatre cents qui se rapportent  l' histoire elle-mme; et je viens de
vous en analyser le premier tiers.

Ce premier tiers est, de beaucoup, le plus ennuyeux (sauf les
digressions: le voyage de Saint-Preux dans le Valais et les lettres
qu'il envoie de Paris).--Et pourtant c'est probablement la partie de son
livre que Rousseau a crite avec le plus de fivre. C'est de ce premier
volume de l'_Hlose_ que madame d'pinay a dit dans ses _Mmoires_:
Aprs le dner nous avons lu les cahiers de Rousseau. Je ne sais si
j'tais mal dispose, mais je ne suis pas contente. C'est crit 
merveille, mais cela est trop fait et me parat sans vrit et sans
chaleur. Les personnages ne disent pas un mot de ce qu'ils doivent dire.
C'est toujours l'auteur qui parle. Et madame du Deffand pensait  peu
prs de mme, et madame de Choiseul, et mme Diderot (alors encore ami
de Jean-Jacques). Dans toute l'oeuvre de Rousseau ce volume est, avec
certains chapitres de l'_mile_, celui sur lequel il est le plus facile
de s'gayer. L'excitation y est purement verbale. On y remarque trois
choses dplaisantes (au moins): l'abus du mot de vertu et l'quivoque
continuelle sur ce mot; l'indlicatesse des sentiments; l'avnement
dfinitif du style dplorable des hommes sensibles.

1 Il est inou qu'un garon et une fille qui font ce que font
Saint-Preux et Julie, et qui ne pensent qu' a, parlent de vertu  ce
point.--Ils disent quelque part que, pour avoir eu une dfaillance, ils
n'en sont pas moins vertueux sur le reste et n'ont pas perdu pour cela
le droit d'aimer la vertu. videmment: mais leur faute n'est pas
seulement une faiblesse de la chair,  quoi nous pourrions tre
indulgents; elle se complique d'un assez lche abus de confiance,
Saint-Preux tant le prcepteur de Julie: et c'est ce dont ils n'ont pas
l'air de se douter. Cela rend plus fcheuses encore leurs ternelles
invocations  la vertu et leur donne un air, soit d'hypocrisie, soit
d'inconscience, galement regrettable... Oui, c'est vraiment
dsobligeant, cette manire de fourrer la vertu o elle n'a que faire.
C'est chose de Rousseau et du XVIIIe sicle. _Rien de semblable au_
XVIIe _sicle_, ni dans l'antiquit.

En somme, c'est toujours la grande quivoque de toute la vie de
Rousseau, quivoque que j'ai dj signale. Saint-Preux et Julie se
croient vertueux parce qu'ils adorent la vertu et qu'ils se sentent un
bon coeur. Ils sont bien  l'image de leur pre: de beaux sentiments, de
beaux discours, et une vilaine vie (du moins jusqu' quarante ans).

2 En second lieu, Julie manque trangement de dlicatesse morale. Elle
parat d'abord beaucoup trop informe de ce qu'elle va faire; elle
appelle trop les choses par leur nom. Elle dit lourdement: Ma vertu,...
mon innocence,... mon dshonneur... Elle parle de ses dsirs vaincus,
des plaisirs du vice. Elle dit  Saint-Preux (avant la chute): Tche,
cher ami, de calmer l'ivresse des vains dsirs. Elle dit, en parlant de
sa virginit: Nous autres jeunes filles, nous nous trouvons ds le
premier ge _charges d'un si dangereux dpt_!... Il n'est pas non
plus dlicieux de la voir crire  son amant en lui donnant rendez-vous
dans un chalet: Oh! la nature!... C'est l qu'on n'est que sous ses
auspices et qu'on peut _n'couter que ses lois_. Et il est moins
dlicieux encore de l'entendre disserter avec Saint-Preux sur certaines
erreurs des sens:

     Je me souviens des rflexions que _nous_ faisions, en lisant ton
     Plutarque, sur un got dprav qui outrage la nature. Quand ces
     tristes plaisirs n'auraient que de n'tre pas partags, c'en serait
     assez, _disions-nous_, pour les rendre insipides et mprisables...
     Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul  jouir! Ces volupts
     solitaires sont des volupts mortes.

Cela est vraiment extraordinaire sous la plume d'une jeune fille de
dix-huit ans![13]

[Note 13: Voir aussi la lettre o Saint-Preux raconte  Julie qu'il
a t entran chez les filles, et la rponse de Julie.]

Mais l encore elle est bien  l'image de son pre. L'impudeur de Julie
nous fait ressouvenir que celui qui la fait parler n'est venu qu'aprs
de longues souillures  l'amour normal et qu'il l'a connu pour la
premire fois dans des conditions tranquillement cyniques et avec une
femme pour qui l'amour n'tait qu'un geste comme un autre.

3 Enfin, dans les deux premires parties de la _Julie_, plus que
partout ailleurs, c'est l'affreux panouissement de l'abominable style
des hommes sensibles. Ce style implique cette convention, que
toujours, partout, en toute occasion, les sentiments naturels,
affections de famille, tendresse maternelle, paternelle, filiale,
conjugale, amour, amiti, piti, humanit ne peuvent tre prouvs
qu'avec une extrme intensit, ni exprims que dans le style le plus
noble, le plus solennel, le plus emphatique, coup quelquefois
d'exclamations, d'apostrophes, de suspensions, de frmissements, de
silences... Ce style,  vrai dire, prexistait  Jean-Jacques. Il se
trouvait un peu dans les romans de l'abb Prvost, et surtout dans
Diderot. Mais Jean-Jacques en a fait, dans le premier tiers de la
_Julie_, un triomphal et effarant abus. Voici quelques courts exemples
de ce style, pris vritablement au hasard, car on le trouve presque 
chaque page.

Julie vient de revoir son pre (qu'elle ne doit pas aimer autrement,
d'aprs ce que nous savons):

      toi que j'aime le mieux au monde aprs les auteurs de mes jours,
     crit-elle  Saint-Preux, pourquoi tes lettres, tes querelles
     viennent-elles contraster mon me?... Tu voudrais que mon coeur
     s'occupt de toi sans cesse; mais, dis-moi, le tien pourrait-il
     aimer une fille dnature,  qui les feux de l'amour feraient
     oublier les droits du sang, et que les plaintes d'un amant
     rendraient insensible aux caresses d'un pre!

Et que dites-vous de ce dlire de Saint-Preux:

     Quelle taille enchanteresse!... Au devant deux lgers contours... 
     spectacle de volupt!... La baleine a cd  la force de
     l'impression... Empreintes dlicieuses, que je vous baise mille
     fois!... Dieux! dieux! que sera-ce quand...

Et la phrase ne s'achve pas.--Du mme Saint-Preux:

     Oh! si bientt tu pouvais tripler mon tre!... Si bientt un gage
     ador... Espoir trop tt du, viendras-tu m'abuser encore?... 
     dsirs!  crainte!  perplexits!...

De Julie (tableau de famille):

     ...Je feignis de glisser; je jetai, pour me retenir, un bras au cou
     de mon pre; je penchai mon visage sur son visage vnrable, et
     dans un instant, il fut couvert de mes baisers et inond de mes
     larmes; je sentis  celles qui lui coulaient des yeux qu'il tait
     lui-mme soulag d'une grande peine; ma mre vint partager nos
     transports. Douce et paisible innocence, tu manquas seule  mon
     coeur pour faire de cette scne de la nature le plus dlicieux
     moment de ma vie!

Et ctera, et ctera.

Je crois, pour moi, que ce style emphatique et pleurard est sincre chez
Rousseau; que ce style sans naturel lui est naturel. Pourquoi? Parce
qu'il tait malade, atteint d'une profonde nvrose; parce qu'il avait,
au sens exact du mot, une sensibilit _morbide_; parce que lui-mme
fondait rellement en larmes  la moindre occasion. Mais hlas! on
l'imita, et ce fut affreux.

Au temps de Louis XVI, et plus encore sous la Rvolution, presque toute
la littrature fut infeste de cette sensibilit  la Rousseau. Elle
n'avait gure de la sensibilit que le nom: c'tait surtout
l'application  paratre prouver jusqu' l'excs les motions
altruistes, parce qu'on tenait cet excs pour honorable. Il y entrait
donc beaucoup d'artifice et de vanit et, par suite, trs peu de bont
relle, puisque cette proccupation d'tre, aux yeux des autres et  ses
propres yeux, dans une posture qui vous fit honneur, tait
contradictoire  la vraie bont qui suppose justement l'oubli de soi ou
du moins l'effort de s'oublier. Et c'est pourquoi leur sensibilit
n'empcha nullement les hommes de la Rvolution d'tre sans
piti.--Puis, cette sensibilit tant une mode et, par suite, tant
affecte par les tres les plus mdiocres, avait rapidement revtu une
forme d'une exprimable sottise.--Et enfin, comme cette sensibilit
passait pour noble, elle entrana la noblesse du style, telle que la
concevaient les sots, c'est--dire la plus emphatique et la plus niaise
phrasologie, un charabia sans nom. Par l, quelques-uns des crivains
de la seconde moiti du XVIIIe sicle nous paraissent plus loigns
de nous, plus trangers, plus iroquois que les prcieux ou les
burlesques du XVIIe sicle ou les pdants du XVIe. Lisez un peu,
pour voir, le thtre de Sbastien Mercier, ou la correspondance
amoureuse ou mme familiale de certains Conventionnels, et certains
romans oublis du temps de la Terreur.--Rousseau n'a pas seulement lgu
 la Rvolution son vocabulaire politique, ses ftes et sa conception de
l'tat: il lui a transmis le style bte.

       *       *       *       *       *

Voil donc termine la premire priode des amours du matre d'tude et
de la jeune fille noble. Cela est glacial (Jean-Jacques ne l'ayant crit
qu'avec sa tte, et d'aprs l'amour artificiel, livresque et voulu qu'il
avait conu pour madame d'Houdetot); et cela est souvent ridicule, et
cela est souvent ennuyeux. Et je suis content d'en tre sorti: car ce
qui viendra aprs sera fort beau d'abord, et ensuite un peu fou, mais
toujours intressant.

Les deux amants spars, l'un  Paris, l'autre  Vevey, Rousseau se
demande ce qu'il va faire de Julie. Notez que, prcisment  ce
moment-l, son artificielle passion pour madame d'Houdetot est fort
calme.--Je ne pense pas que l'ide lui soit venue un seul instant de
marier, aprs quelques pripties, Saint-Preux et son lve: ce
dnouement serait par trop fade.--Non: mais, arriv l, il se
ressouvient de son rle de rformateur des moeurs et de professeur de
vertu. Et pourquoi disons-nous son rle? Il n'tait pas modeste, il se
connaissait lui-mme trs incompltement, mais il avait fini par tre
sincre dans son projet de rforme et de perfectionnement intrieur. Sa
propre vie, quand nous l'embrasserons dans son ensemble, nous apparatra
comme une volution, comme un effort, souvent plein d'illusions, mais
enfin comme un effort vers la vertu, comme une lente sortie hors de sa
fange premire, comme une monte que n'arrtera point sa folie peu  peu
croissante; au contraire.

Et alors (j'en suis persuad) il a l'ide de rapprocher la vie de Julie
de la sienne. Julie aussi est un tre malheureux et faible, qui a mal
commenc. Eh bien, sa vie, comme celle de Rousseau, sera l'histoire
d'une volution morale, d'une conversion (c'est le vrai mot). Et mme
il s'avisera (aprs coup, je le crois) qu'il n'a fait Julie d'abord
coupable que pour la convertir.

Je sens deux hommes en moi, dit Saint-Paul dans son pitre aux
Romains. Je vous ai dit qu'il y avait bien plus de deux hommes dans
Jean-Jacques. C'est le vagabond plein de dsirs, l'amoureux qui n'a
jamais t rassasi, l'ancien laquais pris de la fille de la maison,
c'est cet homme-l qui a crit les deux premires parties de la
_Julie_. C'est l'amant de la nature et de la vie simple qui dcrira
la vie qu'on mne dans la maison de Clarens. C'est le rveur
orgueilleux et romanesque qui nous racontera le mnage compliqu
Wolmar-Saint-Preux-Julie-Claire.--Et, en attendant, c'est le Genevois,
c'est le protestant attendri de catholicisme, c'est l'homme profondment
religieux qui convertit Julie d'tanges.

Il la convertit en la mariant  M. de Wolmar.

Les faits sont assez habilement arrangs pour nous faire accepter ce
mariage. Madame d'tanges meurt; elle meurt des durets de son mari,
mais surtout de la faute de sa fille, et du secret qu'elle garde et qui
l'touffe. Julie, dsespre, se fait rendre sa parole par Saint-Preux.
Aprs un temps convenable,--et avec l'assentiment de Saint-Preux absent,
qui  la vrit ne peut le lui refuser,--elle se rsigne  pouser M. de
Wolmar, cet ami dont son pre lui avait parl. Ce qui la dcide, c'est
que son pre l'avait promise  Wolmar riche, et que maintenant Wolmar
est ruin. Mais enfin elle va au mariage comme  un sacrifice.

C'est ici que Rousseau a une ide admirable (C'est peut-tre l'endroit
de son oeuvre o merge de la faon le plus inattendue son fond
traditionaliste, offusqu le plus souvent par son me de rvolte).--La
crmonie du mariage opre sur l'me srieuse de Julie  la manire d'un
sacrement comme le signe sensible de quelque chose de profond, de sacr,
de ncessaire, de conforme aux destines et aux intrts de l'humanit.
La crmonie du mariage fait comprendre  Julie le mariage.

Elle ne l'avait point prvu:

     Dans l'instant mme, crit-elle  Saint-Preux, o j'tais prte 
     jurer  un autre une ternelle fidlit, mon coeur vous jurait
     encore un amour ternel, et je fus mene au temple comme une
     victime impure qui souille le sacrifice o l'on va l'immoler.

Mais,--douloureuse comme elle est, et prpare par la douleur,--elle
sent, en entrant dans l'glise, une sorte d'motion qu'elle n'avait
jamais prouve... Puis, le jour sombre de l'glise, le profond silence
des spectateurs, le cortge de ses parents... tout donne  ce qui va se
passer un air de solennit qui l'excite  l'attention et au respect:

     La puret, la dignit, la saintet du mariage, si vivement exposes
     dans les paroles de l'criture, ses chastes et sublimes devoirs, si
     importants au bonheur,  l'ordre,  la paix,  la dure du genre
     humain, si doux  remplir pour eux-mmes: tout cela me fit une
     telle impression que je crus sentir intrieurement une rvolution
     subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout  coup le
     dsordre de mes affections et les rtablir selon la loi du devoir
     et de la nature.

Et encore:

     Je crus me sentir renatre, je crus recommencer une autre vie.

Puis, rentre  la maison:

     A l'instant, pntre d'un vif sentiment du danger dont j'tais
     dlivre et de l'tat d'honneur et de sret o je me sentais
     rtablie, je me prosternai contre terre, j'levai vers le ciel mes
     mains suppliantes, j'invoquai l'tre qui soutient ou dtruit, quand
     il lui plat, par nos propres forces, la libert qu'il nous donne.
     Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont, toi seul es la
     source. Je veux aimer l'poux que tu m'as donn. Je veux tre
     fidle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et la
     socit. Je veux tre chaste, parce que c'est la premire vertu qui
     nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte 
     l'ordre de la nature que tu as tabli, et aux rgles de la raison
     que je tiens de loi. Je remets mon coeur sous ta garde et mes
     dsirs en ta main. Rends toutes mes affections conformes  ta
     volont constante; et ne permets plus que l'erreur d'un moment
     l'emporte sur le choix de toute ma vie.

--Mais, direz-vous, les thories de Rousseau?--Quelles?--L'opposition de
la nature et de la socit, et que la socit a corrompu la nature. Le
mariage est bien, je pense, une institution sociale, et cependant le
mariage pure Julie. Elle dit elle-mme qu'une puissance inconnue a
rtabli ses affections selon la loi du devoir et de la nature. La
nature et le devoir, qui ne peut tre ici qu'un devoir social: Rousseau
y songe-t-il? La nature et la socit ne sont donc plus ennemies? Une
institution sociale peut donc tre bienfaisante? La socit ne corrompt
donc pas ncessairement la nature?--Eh bien, quoi? Rousseau se
contredit, c'est vident. Et c'est pour cela que cette troisime partie
de la _Nouvelle Hlose_ est une si belle chose. Et elle renferme bien
d'autres contradictions encore aux thories habituelles de Jean-Jacques.

Julie aime son mari parce qu'elle est sa femme et qu'elle veut l'aimer.
Telle, la Pauline de _Polyeucte_. Et ainsi, pour une fois, Rousseau se
rencontre avec Corneille. L'amour de Julie pour Wolmar n'est peut-tre
que de l'amiti et de la tendresse. Mais elle dit ce mot d'un bon sens
minent: L'amour n'est pas ncessaire pour former un heureux mariage,
et cet autre mot d'une sagesse plus haute encore, et qui ruine la
morale du sentiment, et qui condamne toute la vie de Rousseau
lui-mme, et les trois quarts de son oeuvre:

     Malgr la scurit de mon coeur, _je ne veux plus tre juge en ma
     propre cause_, ni me livrer tant femme,  la mme _prsomption_
     qui me perdit, tant fille.

Et de quelle magnifique faon, dans cette troisime partie, les
sophismes et les impures sentimentalits du premier volume,--chres
pourtant  Jean-Jacques quand il les crivit,--sont balayes comme par
un vent fort et salubre! Dj, on voyait poindre, dans les premires
lettres de Saint-Preux et mme de Julie, la thorie de la fatalit de
l'amour et presque du droit souverain de la passion: N'as-tu pas,
disait Saint-Preux, suivi la plus pure loi de la nature? Comment veux-tu
qu'une me sensible gote modrment des biens infinis? Et encore:
Connaissez-le enfin, ma Julie; un ternel arrt du ciel nous destina
l'un pour l'autre: c'est la premire loi qu'il faut couter. Et, Julie
tombe, il recommenait  parler de vertu, et elle aussi.--Mais coutez
Julie marie:

     Je frmis quand je songe que nous osions parler de vertu.
     Savez-vous bien ce qui signifiait pour nous un terme si respectable
     et si profane, tandis que nous tions engags dans un commerce
     criminel? C'tait cet amour forcen dont nous tions embrass l'un
     et l'autre qui dguisait nos transports sous ce saint enthousiasme,
     _pour nous le rendre encore plus cher et nous abuser plus
     longtemps_... Il est temps que _l'illusion cesse_.

Et Julie dit encore  Saint-Preux:

     Quand, avec les sentiments que j'eus pour vous et les connaissances
     que j'ai maintenant, je serais libre encore et matresse de choisir
     un mari, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar.

Et elle lui dit mme ce mot dfinitif: Si le ciel m'tait cet poux, ma
ferme rsolution est de n'en prendre jamais un autre.

Pourtant (et cela est fort bien vu), Julie n'atteint pas tout d'un coup
 la parfaite sagesse. Elle a l'imprudence de dire: Soyez l'amant de
mon me, parole dangereuse qui se rpercutera dans des centaines et des
milliers de romans du XIXe sicle. Ce n'est pas tout. Quand elle
s'est laisse marier, n'ayant encore qu'une conscience hsitante et
divise, elle avait jur  son pre de ne pas avouer sa conduite passe
 M. de Wolmar. Maintenant qu'elle rflchit et qu'elle a trouv sa
lumire, ce secret lui pse cruellement. Car, dit-elle, une sincrit
sans rserve fait partie de la fidlit que je dois  mon mari. Elle
croit devoir consulter l-dessus Saint-Preux lui-mme. La question est
du plus haut intrt. Elle est du mme ordre (malgr les diffrences de
dtail), que celle qui est agite dans _Monsieur Alphonse_, dans le
_Jacques_ de George Sand, dans la _Dame de la Mer_ d'Ibsen, mme dans la
_Princesse de Clves_.

Saint-Preux dconseille  Julie l'aveu, pour des raisons spcieuses.
Elle rpond, il rplique. La discussion est trs serre et fort belle.
Julie, incertaine encore, attendra. Mais elle a le courage de donner 
Saint-Preux un cong dfinitif: Il est temps de devenir sage. Voil la
dernire lettre que vous recevrez de moi, je vous supplie de ne plus
m'crire. Saint-Preux veut se tuer. Il ne se tue pas, mais il
s'embarque pour trois ans.

Julie a maintenant vingt-huit ans. Voil six ans qu'elle est marie. Son
secret lui pse de plus en plus. Ce qui lui ferme la bouche, c'est la
crainte d'affliger trop son mari. Mais elle a un enfant; cela lui rend
du courage. Elle avoue tout  Wolmar. Mais la scne de l'aveu, que
nous attendions, est malheureusement esquive; et nous ne l'apprenons
que par cette tonnante lettre de M. Wolmar  l'amant de Julie:

     Quoique nous ne nous connaissions pas encore, je suis charg de
     vous crire. La plus sage et la plus chrie des femmes vient
     d'ouvrir son coeur  son heureux poux (c'est--dire de lui
     raconter, je pense, qu'elle a reu Saint-Preux dans sa chambre et
     dans son lit de jeune fille, qu'elle a t enceinte de lui et
     qu'elle a fait une fausse couche). Il (l'heureux poux) vous croit
     digne d'avoir t aim d'elle, et _il vous offre sa maison_.
     L'innocence et la _paix_ y rgnent; vous y trouverez l'amiti,
     l'hospitalit, l'estime, la confiance. Consultez votre coeur, et,
     s'il n'y a rien l qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne
     partirez point d'ici sans y laisser un ami.--_Post-scriptum de
     Julie_:--Venez, mon ami, nous vous attendons avec empressement. Je
     n'aurai pas la douleur que vous me deviez un refus.

Et ainsi, aprs cent cinquante pages de lumire presque pure, de raison
mue et, somme toute, de vrit humaine, nous rentrons dans la chimre,
et dans la plus dsobligeante.

Pourquoi? C'est que Rousseau aime Saint-Preux, qui est lui-mme faible,
passif, plaintif, incertain et passionn. Qu'est-ce qu'il va faire de
Saint-Preux? Il ne peut pas le renvoyer faire le tour du monde; il n'a
pas le courage de le faire mourir; il ne veut pas le gurir d'une
passion qui se doit  elle-mme d'tre incurable... Alors?--S'il le
ramenait  Clarens, prs de Julie, prs de Wolmar? Pourquoi pas? Tout le
monde serait content. Nous n'avons pas affaire  des gens ordinaires.
Jean-Jacques se rappelle l'imperturbable Saint-Lambert. Est-ce que
Saint-Lambert, les premiers jours passs, se sentait gn entre madame
d'Houdetot et lui, Jean-Jacques? ou madame d'Houdetot entre Jean-Jacques
et Saint-Lambert? ou Jean-Jacques entre Saint-Lambert et madame
d'Houdetot? Et lui-mme, autrefois, s'est-il senti gn entre madame de
Warens et Claude Anet? ou Claude Anet entre lui et madame de Warens? ou
madame de Warens entre lui et Claude Anet? Est-ce qu'on ne s'accommode
pas de toutes les situations, quand on est sincre et vertueux?--Il
oublie que ni lui ni Anet n'tait le mari de la dame des Charmettes. Il
oublie, pour l'autre trio, que lui, Jean-Jacques, n'tait pas et n'avait
pu tre l'amant de madame d'Houdetot, et que Saint-Lambert tait bien
rassur sur ce point. N'importe. Pourquoi Wolmar ne serait-il pas un
Saint-Lambert suprieur, Saint-Lambert tel qu'il aurait pu tre?

C'est dit. Il runira, pour qu'ils soient heureux, et pour arroser leur
bonheur de ses larmes, tous ceux qu'il aime: Julie, son mari, son
amant,--et plus tard, Claire d'Orbe, sa confidente et sa complice. Et
tous ces gens vivront trs bien ensemble, car tout est pur aux purs,
et, parmi les devoirs de la vertu, Jean-Jacques omet dlibrment la
fuite des tentations.

Et alors ce qui arrive est vraiment inou.

Si M. de Wolmar a t si peu troubl par l'aveu de Julie, c'est qu'il
savait dj tout,--tout--lorsqu'il l'a pouse. Ds qu'il apprend
d'elle-mme qu'elle a eu un amant, il lui dit (comme vous avez vu):
Faisons-le venir. Saint-Preux revient donc. A peine une nuance
d'embarras  la premire entrevue. Mais bientt Julie se remet  parler
de son pass avec Saint-Preux devant son mari. Et, comme l'ancien amant
se tient un peu sur la rserve: Embrassez-la, dit Wolmar, appelez-la
Julie. Plus vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous.

Ils vivent tous trois dans de continuels attendrissements, dont voici un
exemple (extrait d'une lettre de Saint-Preux  mylord douard).
Saint-Preux, au cours d'une conversation, a dit tristement  Julie:
Madame, vous tes pouse et mre, ce sont des plaisirs qu'il vous
appartient de connatre.

     Aussitt, continue-t-il, M. de Wolmar, me prenant par la main, me
     dit en la serrant: Vous avez des amis; ces amis ont des enfants;
     comment l'affection paternelle vous serait-elle trangre? Je le
     regardai, je regardai Julie; tous deux se regardrent, et me
     rendirent un regard si touchant que, les embrassant l'un aprs
     l'autre, je leur dis avec attendrissement: Ils me sont aussi chers
     qu' vous!

Et, peu de temps aprs, Wolmar demande  Saint-Preux d'tre le
prcepteur de ses enfants.

Une autre fois, comme ils visitent ensemble un nouveau jardin que les
Wolmar ont fait amnager: Je n'ai qu'un reproche  faire  votre
lyse, dit Saint-Preux en regardant Julie: c'est d'tre un amusement
superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de l'autre
ct de la maison des bosquets si charmants et si ngligs? (Vous vous
rappelez le baiser chang jadis dans un de ces bosquets?). Alors M. de
Wolmar intervenant: Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les
pieds dans les bosquets dont vous parlez. _J'en sais la raison_,
quoiqu'elle me l'ait toujours tue. _Vous qui ne l'ignorez pas_, apprenez
 respecter les lieux o vous tes; ils sont plants par les mains de la
vertu.--Quelle sant, ce Wolmar!

Wolmar en donne d'autres tmoignages. Un jour, il leur annonce qu'il va
s'absenter une semaine, et qu'il lui plat qu'ils restent ensemble.

Pendant son absence, au cours d'une promenade en barque, les deux amants
subissent une assez forte tentation, dont ils triomphent, naturellement.
A part cela, ils passent leur temps  dplorer ensemble l'incrdulit de
Wolmar, homme parfait, mais athe. Et ce souci commun de l'me de Wolmar
est encore un lien de plus de Julie avec son ancien amant, et qui
pourrait devenir dangereux si,  ce moment-l, ils avaient des corps...

Ici, Rousseau se trouve, pour la quatrime fois, assez embarrass. Que
va-t-il faire maintenant de son trio?... Voici: il va le renforcer en
quatuor; crer une situation morale encore plus complique, et dont il
puisse extraire encore des attendrissements et encore des discours. La
piquante Claire, qui avait pous un monsieur d'Orbe, est devenue
veuve. Elle revient  Clarens. C'est d'abord toute une journe
d'effusions et de transports  quatre.

Cependant,--pour changer un peu,--Saint-Preux est parti pour Rome, o
l'appelle mylord douard. Wolmar, ayant vu Saint-Preux dsespr au
moment de partir, lui donne de loin ces conseils dlicats: ...Faites
votre soeur de _celle qui fut votre amante_... Pensez le jour  ce que
vous allez faire  Rome: vous songerez moins _la nuit  ce qui s'est
fait  Vevey_.

Mais Saint-Preux est bientt de retour. La piquante Claire,  force
d'avoir t la confidente et la complice des amours de Julie, s'est
brle  la flamme. Julie s'aperoit que Claire aime Saint-Preux. Elle
veut les marier, car elle sent elle-mme que a ne peut pas durer comme
a. Elle en fait d'abord la proposition  Claire, qui fait des faons,
qui ne veut pas d'un coeur us par une autre passion.--Puis, elle tte
Saint-Preux; elle craint, dit-elle, que, s'il n'pouse pas Claire, il ne
se rabatte sur les bonnes de la maison. Saint-Preux se drobe, allguant
qu'il n'est pas encore assez sr de lui: La blessure gurit, mais la
marque reste.

Vous avez remarqu que, dans toute la seconde moiti du roman (six cents
pages), tous les personnages sont dans une situation fausse, et cela par
leur volont: Julie entre son mari, son ancien amant, et son amie
finalement amoureuse de cet amant; Saint-Preux entre son ancienne
matresse, le mari d'icelle, et son amie devenue amoureuse de
Saint-Preux; Wolmar entre sa femme, l'ancien amant de sa femme, et
l'ancienne complice de sa femme; Claire, enfin, entre son amie et
l'ancien amant de cette amie, duquel elle est amoureuse... Et ils vivent
tous quatre, serrs les uns contre les autres, dans la plus troite
intimit.

Oh! je sais bien que tout arrive dans le monde des sentiments, et que la
psychologie n'est pas une science exacte. Mais, tout de mme, tandis
qu'ils se promnent, mangent, conversent et s'attendrissent  journe
faite, invitablement les mmes images prcises, concrtes, s'veillent
sous leurs fronts; et chacun d'eux sait que ces images s'veillent aussi
dans l'esprit des trois autres. Je ne parle pas de l'excellent Wolmar,
qui recule les limites connues de l'excentricit philosophique: mais il
est bien  craindre que Saint-Preux, rappel, ne redevint d'abord
l'amant de Julie, ou qu'il ne ft l'amant de Claire, ou qu'il ne
descendit aux servantes, comme le redoute la prvoyante Julie,--et
peut-tre tout cela successivement,--si ces gens-l taient dans
l'humanit moyenne. Mais justement ils n'y sont point (et Rousseau a
voulu que ce ft leur marque  tous dans ce troisime volume); justement
ils s'en distinguent avec clat; justement, dans leurs souffrances
mmes, ils jouissent de se sentir exceptionnels et d'tre follement
romanesques, et tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement
d'imagination,  n'tre pas comme les autres (Faguet).

Bref, ils ressemblent  leur pre Jean-Jacques. Jean-Jacques aime, comme
eux, et pour eux comme pour lui-mme, les situations bizarres...
D'abord, parce qu'il en a l'habitude, ayant t souvent amoureux tolr
de femmes qui avaient des amants; puis, parce que nous l'avons toujours
vu trangement exempt de jalousie charnelle (et j'ai essay de dire
pourquoi); enfin, parce que ces situations anormales et compliques
donnent lieu  des sentiments rares, qui par l lui semblent sublimes.

Et c'est ainsi qu'il a conduit ses personnages dans une impasse...
Arriv  ce point, il ne sait dcidment plus que faire d'eux. Les faire
faillir? Mais alors  quoi bon tout le sublime qui est avant?--Les
laisser vieillir, s'apaiser, se dtendre? Fi!--La situation ne comporte
pas de dnouement logique (Faguet).

Julie donc se jette  l'eau pour sauver son petit garon. Elle y gagne
un mal que l'auteur ne spcifie pas, et qui est apparemment une
pleursie. Sur son lit de malade elle s'attendrit, devant son mari, sur
son premier amour; elle dbite d'avance l'essentiel de la _Profession de
foi du Vicaire Savoyard_, et elle meurt.

Voil, je crois bien, comment cette histoire s'est forme et dveloppe
dans l'imagination de Jean-Jacques, s'est pour ainsi dire nourrie de
Jean-Jacques lui-mme, presque au jour le jour, et sans un plan bien
arrt d'avance. Je ne sais pas si j'ai su vous le faire voir.

Je n'ai considr que l'action mme du roman,--l'histoire. Elle serait
intressante sans les dclamations, qui nous semblent aujourd'hui bien
surannes, du premier volume. L'action est simple; les situations et les
faits y sont produits par les sentiments.--Wolmar parat bien n'avoir
jamais pu exister: mais Claire est assez vivante; Saint-Preux est un des
premiers types du hros romantique, faible, inquiet, plein de dsirs et
d'impuissance; et Julie, sermonneuse, mais charmante, offre l'exemple,
assez rare dans les romans, d'un personnage qui volue, puisque c'est
une jeune fille passionne et draisonnable, lentement transforme par
sa fonction d'pouse et de mre. Tout cela, on l'a dit bien souvent. Si
la _Nouvelle Hlose_ se rduisait  l'histoire passionnelle de Julie,
de Saint-Preux, de Wolmar et de Claire, la _Nouvelle Hlose_ aurait
quatre cents pages, et serait un livre plus parfait, et d'aspect plus
classique en dpit d'une composition peu serre.

Mais la _Nouvelle Hlose_ a douze cents pages; la _Nouvelle Hlose_
est un norme livre, loquent et dsordonn, o l'auteur a dvers tout
ce qui lui est venu. Outre l'histoire elle-mme, il y a les discours,
descriptions et digressions de toute sorte: le voyage de Saint-Preux
dans les montagnes du Valais; l'pisode du mariage de Fanchon; la
dissertation sur la musique franaise et la musique italienne; la
discussion sur le duel; les lettres de Saint-Preux sur les moeurs
parisiennes; la discussion sur le suicide; la description de la vie
qu'on mne chez Wolmar, qui est un vritable trait d'conomie
domestique (en cent vingt pages et deux parties); la discussion sur
l'art des jardins; la description de vendanges; les considrations sur
l'ducation des enfants, sur le caractre des Genevois, sur la prire,
sur la libert; la profession de foi spiritualiste de Julie  son lit de
mort, etc., etc.. (je ne retiens ici que les faits rellement extrieurs
 l'action elle-mme)--et enfin le rcit des _Amours de mylord douard_,
o l'on voit une fille galante refuser d'pouser son amant et se
racheter par le sacrifice, ce qui est donc encore une histoire de
relvement,--et comme un premier crayon de toutes les dames aux
camlias qu'on a vues depuis.

Tout cela loquent, harmonieux, et tout cela sincre et presque ingnu;
et dans tout cela bien des choses que nous remarquons  peine,  moins
d'tre avertis, mais qui taient neuves alors: un roman qui n'est pas
parisien; l'amour, le mariage, l'adultre pris au srieux; un roman
plein de penses (les personnages y tant tous des raisonneurs) et plein
de paysages (les personnages vivant dans la plus belle nature) et plein
de lyrisme (les personnages, et surtout l'amant, qui est le plus souvent
passif, s'y complaisant  des effusions sur les thmes de l'absence, du
dsir, du regret, du souvenir, de la nature indiffrente ou
consolatrice, etc.).

Et c'est pourquoi,--quelque tendresse qu'on ait pour la _Princesse de
Clves_ ou _Manon Lescaut_,--il faut bien dire que, tout de mme, la
_Nouvelle Hlose_ est d'un autre ordre et qu'elle renouvelle le roman,
tant elle le hausse, l'largit et le diversifie.

Nous ne pouvons plus bien concevoir l'effet que produisit la _Julie_.
Comparez-la seulement aux _garements du coeur et de l'esprit_, ou mme
 _Marianne_. La littrature du temps tait, avouons-le, un peu
dessche. Le vagabond, le rveur, le solitaire Rousseau y rouvrit de
larges sources neuves.

De la _Julie_ se rpandirent dans toute la socit d'alors le got de la
nature, de la vie campagnarde (ce qui est fort bien), le culte de la
sensibilit (ce qui ne serait pas mal), mais de la sensibilit se
croyant une vertu (ce qui est dangereux). On fut plus touch, j'en ai
peur, des sophismes du premier volume et des paradoxes psychologiques du
troisime que de la morale excellente et traditionnelle qui se
rencontrait dans le tome du milieu. Et il arriva bientt que les formes
du roman auparavant en faveur, le roman navement romanesque et le roman
franchement libertin (qui du moins taient faciles  distinguer)
cdrent le pas au roman  la fois srieux et menteur. Et ainsi, au
cours des ges suivants, tous les romans o sont affirms la fatalit et
le droit de la passion, tous les romans de msalliances sociales ou
morales, tous ceux o l'amour triomphe, souvent contre la raison, des
prjugs ou des convenances de classes, et ceux o le vice parle le
langage de la vertu, et ceux o abondent les courtisanes touchantes, et
ceux o les personnages se font une morale particulire, suprieure  la
morale commune, prennent le sentiment pour la conscience et commettent
des actions douteuses avec des discours et des gestes avantageux, tous
ces romans o rgne ce que j'appellerai l'illusion sur la moralit des
actes, les _Indiana_, les _Llia_, les _Jacques_ et leurs innombrables
petits... on peut dire que, directement ou non,--et sans que peut-tre
ce soit la faute  Rousseau,--ils dcoulent de la _Nouvelle Hlose_,
mre gigogne des sophismes romantiques et des rves orgueilleux.

Mais, pour ne point finir sur ces mots trop maussades, pour vous faire
sentir au bout d'un sicle et demi quel accent nouveau apportait la
_Julie_, je veux vous lire un de ces morceaux que j'appelais lyriques,
une page qui semble un thme tout prt pour les vers de quelque pote
de 1830,--qui d'ailleurs n'auraient pas valu cette prose. (C'est, dans
la sixime partie, une lettre de Saint-Preux  madame de Wolmar, dans un
moment o il est amoureux  la fois de Julie et de Claire):

     Femmes! femmes! objets chers et funestes, que la nature orna pour
     notre supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez
     quand on vous craint, dont la haine et l'amour sont galement
     nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunment!
     Beaut, charme, attrait, sympathie, tre ou chimre inconcevable,
     abme de douleurs et de volupts! beaut, plus terrible aux mortels
     que l'lment o l'on t'a fait natre, malheureux qui se livre 
     son charme trompeur! C'est lui qui produit les temptes qui
     tourmentent le genre humain.  Julie!  Claire! que vous me vendez
     cher cette amiti cruelle dont vous osez vous vanter  moi! J'ai
     vcu, dans l'orage, et c'est toujours vous qui l'avez excit. Mais
     quelles agitations diverses vous avez fait prouver  mon coeur!
     Celles du lac de Genve ne ressemblent pas plus aux flots du vaste
     ocan. L'un n'a que des ondes vives et courtes dont le perptuel
     tranchant agite, meut, submerge quelquefois, sans jamais former de
     long cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent
     lev, port doucement et loin par un flot lent et presque
     insensible; on croit ne pas sortir de la place, et l'on arrive au
     bout du monde.




SEPTIME CONFRENCE

MILE.


Nous avons vu que, en 1758 probablement, Rousseau, ayant termin la
_Nouvelle Hlose_, se mit  crire _mile ou de l'ducation_.

Qu'il l'ait crit, on peut penser que cela tait  peu prs invitable.

On s'occupait de plus en plus, depuis une soixantaine d'annes, des
choses de l'ducation. Pour ne citer que les principaux livres crits
sur ce sujet, il y avait eu l'_ducation des filles_ de Fnelon;
_Tlmaque_ (1699); le _Trait des tudes_ du bon Rollin; les _Penses
sur l'ducation_, de Locke (traduction franaise, 1728); les _Avis d'une
mre  son fils et les Avis d'une mre  sa fille_ de madame de Lambert
(1734). Les mres philosophes, comme madame d'pinay et madame de
Chenonceaux, consultaient continuellement Jean-Jacques sur ces
questions.

Dans les _Mmoires_ de madame d'pinay, il y a un chapitre amusant o
cette dame visite, avec Duclos, le prcepteur de son fils, le doux et
paresseux M. Linant, et o l'on voit, par les propos de Duclos, que les
plus raisonnables hardiesses de l'_mile_ taient, comme on dit, dans
l'air.

     --Monsieur, dit Duclos au prcepteur, peu de latin, trs peu de
     latin; point de grec, surtout... De quoi cela l'avancerait-il,
     votre grec?... Il ne s'agit pas ici d'en faire un Anglais, un
     Romain, un gyptien, un Grec, un Spartiate,... mais un homme _ peu
     prs bon  tout_.--Mais, monsieur, objecte le pauvre Linant, ce
     n'est pas l une ducation ordinaire... Il faut rformer et
     refondre, pour ainsi dire, un caractre...--Qui diable vous parle
     de cela? reprend Duclos... Gardez-vous-en bien, il ne faut pas
     vouloir changer le caractre d'un enfant; sans compter qu'on n'y
     russit jamais, le plus grand succs qu'on puisse s'en promettre,
     c'est d'en faire un hypocrite... Non, monsieur, non; il faut tirer
     tout le parti possible du caractre que la nature lui a donn;
     voil tout ce qu'on vous demande, etc.

Une autre fois, dans le temps que Rousseau habite l'Ermitage, madame
d'pinay a avec lui un entretien o nous voyons dj poindre l'ide de
l'_mile_ (_Mmoires de madame d'pinay_, tome III, lettre  Grimm.)

Joignez  cela, dans la _Nouvelle Hlose_ (Partie V, lettre 3), 
propos des enfants de Julie, une quarantaine de pages, qui sont presque
une premire version du premier volume de l'_mile_ mise dans la bouche
de monsieur et de madame de Wolmar,--version moins systmatique et plus
vraie. On y trouve dj, toutefois, des axiomes tels que ceux-ci:

     Tous les caractres sont bons et sains en eux-mmes, selon M. de
     Wolmar. Il n'y a point, dit-il, d'erreur dans la nature; tous les
     vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes
     qu'il a reues. Il n'y a point de sclrat dont les penchants mieux
     dirigs n'eussent produit de grandes vertus, etc.

Rousseau lui-mme avait t prcepteur (chez M. de Mably,  Lyon,
pendant une anne environ). Il aimait enseigner. Depuis que la gloire
lui tait venue, il tait, aux yeux de tous les agits, le professeur
public de vertu, le rformateur de la socit. Or la socit peut tre
rforme surtout par l'ducation. Rousseau devait donc faire son trait
de l'ducation; il n'y pouvait gure chapper. Et il devait
ncessairement concevoir l'ducation comme l'art de respecter chez
l'enfant la nature, de la laisser se dvelopper  l'aise, en se
contentant de la dfendre contre la pernicieuse influence des
conventions sociales. Il y tait oblig par ses premiers livres.

Et il y tait oblig aussi par sa propre exprience. Lui-mme s'tait
dvelopp tout seul, non pas, il est vrai, tout  fait en dehors de la
socit, mais un peu en marge et, dans tous les cas, en dehors de la
famille et en dehors du collge. Il n'avait reu l'enseignement ni des
parents, ni des matres, sauf pendant les deux annes passes chez le
pasteur Lambercier, et d'ailleurs en jeux et en promenades beaucoup
plus qu'en leons. Depuis l'ge de dix ans, il n'avait lu que ce qui lui
plaisait. Il n'avait reu de leons que des choses. Ses propres sottises
l'avaient form, lui avaient appris la morale et la vie. Et de cette
ducation sans famille, ni collge, ni prcepteur, tait sortie cette
merveille de sagesse, de vertu, de sensibilit: lui, Jean-Jacques. C'est
donc cette ducation-l qu'il donnera  son disciple imaginaire; mais,
ces leons des choses que Rousseau enfant et adolescent a reues du
hasard, c'est lui-mme qui les mnagera mthodiquement  son lve. On
verra, pour ainsi dire, Jean-Jacques  cinquante ans prcepteur de
Jean-Jacques  dix ans,  quinze ans,  vingt ans; et ce sera trs beau;
et tout portera; et Jean-Jacques aura l'infini plaisir, l encore,
d'tre toujours en scne, et  tous les ges, et de ne jamais sortir de
lui-mme.

Entrons maintenant dans l'analyse de l'_mile_.

(Je ne dois pas omettre que vers la trentime page du livre I,
Jean-Jacques a le courage de faire allusion  ses propres enfants.)

     Celui, dit-il, qui ne peut remplir les devoirs de pre, n'a point
     le droit de le devenir. (Il avait crit le contraire, en 1751, dans
     sa lettre  madame de Francueil.) Il n'y a ni pauvret, ni travaux,
     ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de
     les lever lui-mme. Lecteur, vous pouvez m'en croire. Je prdis 
     quiconque a des entrailles et nglige de si saints devoirs, qu'il
     versera longtemps sur sa faute des larmes amres, et _n'en sera
     jamais consol_.

Et l-dessus on peut galement dire, selon qu'on lui est ennemi ou
indulgent, que c'est grande impudence  lui d'crire un trait de
l'ducation aprs avoir abandonn ses cinq enfants,--ou qu'il l'crit
dans une pense d'expiation.

Commenons.--L'objet de l'ducation est de former non un citoyen, ni
l'homme de telle ou telle profession,--mais un homme. (Je ne sais pas
s'il ne serait pas plus simple et plus sr de former d'abord l'homme
d'un pays, d'une religion, d'une profession, et si l'homme tout court
ne viendrait pas par surcrot: mais passons.)

     Dans l'ordre naturel, dit Rousseau, les hommes tant tous gaux,
     leur vocation commune est l'tat d'homme; et quiconque est bien
     lev pour celui-l ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent...
     Vivre est le mtier que je veux apprendre  mon lve. En sortant
     de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat,
     ni prtre; il sera premirement homme: tout ce qu'un homme doit
     tre, il saura l'tre au besoin aussi bien que qui que ce soit; et
     la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours 
     la sienne... Celui d'entre nous qui sait le mieux supporter les
     biens et les maux de cette vie est  mon gr le mieux lev, d'o
     il suit que la vritable ducation consiste moins en prceptes
     qu'en exercices.

Mais cet objet de l'ducation, comment le raliser?

Dans l'article: _conomie politique_ crit pour l'Encyclopdie (en 1745,
je crois), Rousseau pensait que l'objet de l'ducation est de former
des citoyens, et il rclamait l'ducation en commun, et l'ducation par
l'tat. Mais il parat qu'il a rflchi. Dans une socit corrompue,
l'ducation publique ne peut tre que corruptrice. Rousseau dcrira donc
l'ducation d'un seul enfant par un seul matre. Chose assez vaine, et
d'o il n'y aura pas grandes conclusions  tirer,--l'auteur, d'une part,
imaginant un cas exceptionnel, et l'ducation, d'autre part, devant
videmment tre applicable  des ensembles d'individus nombreux, rels
et divers.--Ici, encore, passons, et voyons l'ducation idale selon
Rousseau.

Il y faut d'abord certaines conditions: 1 pour l'lve; 2 pour le
matre.

L'lve que Rousseau choisit, mile, est n sous un climat tempr. Il
est vigoureux et sain; riche (parce que nous serons srs au moins
d'avoir fait un homme de plus, au lieu qu'un pauvre peut toujours
devenir homme de lui-mme); noble (parce qu'mile n'aura pas le prjug
de la naissance et que ce sera toujours une victime arrache  ce
prjug); orphelin (mile a encore son pre et sa mre; mais il est
orphelin en ce sens que ses parents remettent tous leurs droits aux
mains de son prcepteur).

Sa mre doit le nourrir elle-mme. Si sa sant ne le lui permet
absolument pas, Rousseau donne ses conseils sur le choix de la nourrice,
sur son alimentation, etc. Pas d'emmaillotement; beaucoup d'eau froide.
L'enfant doit habiter la campagne: Les hommes ne sont pas faits pour
tre entasss en fourmilires, mais pars sur la terre qu'ils doivent
cultiver... Les villes sont les gouffres de l'espce humaine.

Pour qu'un enfant pt tre bien lev, a dit Jean-Jacques dans le
passage des _Mmoires_ de madame d'pinay que je rappelais tout 
l'heure, il _faudrait commencer par refondre la socit_. Or, on ne le
peut pas. Donc, pour empcher que la socit ne corrompe en lui la
nature, il n'y a qu'un moyen: c'est de l'isoler de la socit,--et mme
de ses parents, ncessairement imbus de prjugs sociaux,--et de le
confier totalement  un prcepteur, avec qui il devra passer sa vie.

Ceci nous amne aux conditions requises pour le prcepteur ou
gouverneur.

     Un gouverneur! s'crie Rousseau. Oh! quelle me sublime!... En
     vrit, pour faire un homme, il faut tre pre ou _plus qu'homme_
     soi-mme.

Le gouverneur doit tre jeune, pour devenir,  l'occasion le compagnon
de son lve. _Il ne sera pas appoint_. Ce sera un ami des parents,
clibataire et de loisir, qui, par got, se chargera de l'ducation de
l'enfant, et consacrera  cette tche la meilleure partie de son
existence.

Pour moi, je lis ces choses-l avec un peu d'inquitude. On ne
peut pas dire ici: C'est sans doute un systme idal d'ducation,
mais duquel on peut rapprocher, dans une certaine mesure, l'ducation
de tous les enfants. On ne peut pas le dire, puisque ce systme
implique,--_essentiellement et pour commencer_,--l'isolement et la
richesse.--C'est donc un rve pur. Mais quel rve? Celui d'une ducation
plus qu'aristocratique. De telles conditions y sont requises qu'il n'y
aurait, dans tout le royaume de France, que quelques centaines d'enfants
qui pussent recevoir une ducation de cette sorte. Applicable seulement
 une si petite minorit, cette ducation, _si elle russit_, donnera
une espce de surhommes,--de surhommes sensibles et pleurards selon la
conception de Rousseau, mais guris du mensonge social et fidles  la
nature,--et dont le petit groupe, produisant d'autres surhommes,
arrivera peut-tre lentement  rformer la socit elle-mme.--Est-ce l
la pense de Rousseau? Je ne sais pas. Lui non plus. Mme, on s'aperoit
dans la suite que ces conditions poses avec tant de rigueur et de
solennit (isolement complet, gouverneur volontaire et perptuel), ne
sont pas indispensables aux parties les plus senses de son plan. Mais
quoi! Il rve, et cela l'amuse.

Donc, l'enfant ainsi isol, il s'agit de laisser la nature agir sur lui,
et seulement d'en protger le dveloppement contre les influences
funestes.

Mais la nature, qu'est cela?--Nous l'avons souvent demand  Rousseau.
Cette fois enfin il nous rpond; et c'est, je crois, _la seule fois dans
toute son oeuvre_.

Mais peut-tre, dit-il lui-mme, ce mot de nature a-t-il un sens trop
vague; il faut tcher de le fixer... Nous naissons sensibles, et, ds
notre naissance, nous sommes affects de diverses manires par les
objets qui nous environnent. Sitt que nous avons pour ainsi dire la
conscience de nos sensations, _nous sommes disposs_  rechercher ou 
fuir les objets qui les produisent, d'abord selon qu'elles nous sont
agrables ou dplaisantes, puis selon la convenance ou disconvenance que
nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin selon le jugement que
nous en portons sur l'ide de bonheur ou de perfection que la raison
nous donne. Ces _dispositions_ s'tendent et s'affermissent  mesure que
nous devenons plus sensibles et plus clairs; mais, contraintes par nos
habitudes, elles s'altrent plus ou moins par nos opinions. _Avant cette
altration, elles sont ce que j'appelle en nous la nature_.

       *       *       *       *       *

Je ne vous donne pas cela pour une merveille de clart et de prcision,
mais enfin on en peut extraire ceci: La nature, c'est la disposition 
rechercher ce qui nous est agrable, ce qui nous convient, et, ce que
nous croyons tre le bonheur ou la perfection, et  fuir le contraire de
tout cela.

Mais alors, pourquoi, aprs avoir dit (premire ligne de l'_mile_):
Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, Rousseau
ajoute-t-il: Tout dgnre entre les mains de l'homme, entendez: de
l'homme vivant en socit? Il est pourtant bien clair que l'homme est
naturellement _social_; que la vie en socit s'explique elle-mme (pour
reprendre la dfinition de Jean-Jacques) par une disposition 
rechercher le bonheur et qu'elle est donc, elle aussi, naturelle.

C'est (dit Rousseau, et il est revenu vingt fois sur cette distinction),
c'est que le dsir de se conserver et d'tre heureux, bref l'gosme
naturel  l'homme est forcment inoffensif quand l'homme vit isol, dans
l'tat sauvage. Mais cet innocent gosme devient malfaisant lorsque les
hommes vivent ensemble: car alors l'gosme de chacun se heurte  celui
des autres et se transforme en amour-propre, vanit, orgueil, cupidit,
haine, envie, etc. Et c'est ainsi que la nature est corrompue par la
socit.

--Mais, reprendrons-nous, il n'en est pas moins vrai que la socit est
dans la nature; que la socit est la nature encore. Lorsque les
thologiens parlent des suites du pch originel; lorsque les moralistes
parlent des instincts gostes et de l'animalit qui est en nous; et
lorsque les uns dclarent la nature mauvaise, et lorsque les autres la
jugent fort mle, il est bien vident qu'ils ne parlent pas de l'homme
prhistorique, vivant (si toutefois il y a jamais vcu) dans un tat
d'isolement dont nous ne savons rien, mais, de l'homme vivant avec ses
semblables, car c'est l seulement que nous pouvons observer la
nature. Et, l, nous ne pouvons vraiment pas dire que la nature est
bonne: mais nous sommes bien obligs de reconnatre qu'elle est plus ou
moins bonne ou mauvaise selon les individus,--et que, justement, l'objet
de l'ducation est et a toujours t de la combattre sur certains
points, de la rformer, de l'purer.

Mais Rousseau dirait sans doute: Cela m'est gal. J'appelle naturel ce
qui est bon, ce qui me ressemble. Je dis que ce qui n'est pas bon n'est
pas naturel. La nature est bonne; la socit n'est pas naturelle
puisqu'elle n'est pas bonne; j'lverai mile selon la nature.--A quoi
l'on n'a plus rien  rpondre, puisque tout cela n'est plus que jeu et
abus de mots, et que Rousseau appelle les choses comme il lui plat.

Reprenons l'histoire de l'ducation d'mile; nous aurons peut-tre
quelques surprises.

Pour que l'enfant se dveloppe selon la nature, c'est bien simple, il
ne faut rien lui apprendre, Rousseau appelle cela l'ducation
ngative.

Il faut, d'une part, le laisser libre autant que possible, le laisser
jouir du bonheur propre  son ge. Mais il faut aussi, d'autre part, le
soumettre directement  la leon des choses, en sorte qu'il apprenne
lui-mme,  ses dpens, ce qu'il doit rechercher ou viter. Les choses
sont souvent hostiles. Il est excellent qu'il en ptisse, qu'il
s'habitue tout seul  resserrer sa vie,  distinguer ce qui dpend de
lui et ce qui n'en dpend pas,  accepter la ncessit. Ainsi, 
l'enfant lev selon la nature, la premire leon muette est une leon
de rsignation.

      homme, dit Rousseau, resserre ton existence au-dedans de toi, et
     tu ne seras pas misrable. Reste  la place que la nature t'assigne
     dans la chane des tres, rien ne t'en pourra faire sortir; ne
     regimbe point contre la dure loi de la ncessit, et n'puise pas,
      vouloir lui rsister, des forces que le ciel ne t'a point donnes
     pour tendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la
     conserver comme il lui plat et autant qu'il lui plat. Ta libert,
     ton pouvoir ne s'tendent qu'aussi loin que tes forces naturelles,
     et pas au del; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion,
     prestige...

Et il dmontre, fort loquemment, que les puissants et les souverains
eux-mmes subissent cette condition sans qu'ils s'en doutent. Et pour
conclure:

     Le seul qui fait sa volont est celui qui n'a pas besoin pour la
     faire de mettre les bras d'un autre au bout des siens... L'homme
     vraiment libre ne veut que ce qu'il peut... Voil ma maxime
     fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer  l'enfance.

Par suite:

     Maintenez l'enfant dans la seule dpendance des choses... Ne lui
     commandez jamais rien... Qu'il sache seulement qu'il est faible et
     que vous tes fort... Aucune leon verbale. Aucun chtiment,
     puisqu'il ne comprendrait pas, n'ayant pas encore de sens moral.
     Il ne faut jamais infliger aux enfants le chtiment comme un
     chtiment, mais il doit toujours leur arriver _comme une suite
     naturelle_ de leur mauvaise action.

Le prcepteur ne doit intervenir que de deux manires:

1 Pour protger l'enfant contre lui-mme quand il pourrait se blesser,
se faire mal. Alors, que le matre dise simplement non, sans autre
explication.

2 Pour faire gagner du temps  l'enfant (qui a toute la vie  apprendre
tout seul, ce qui pourrait tre long), le prcepteur doit le placer
ingnieusement dans des circonstances telles, que la ncessit
l'instruise; et peut mme prparer, amnager ces circonstances.

Rousseau en donne plusieurs exemples. Il machine, avec la complicit du
jardinier, tout un petit drame pour apprendre  mile que le travail est
le fondement de la proprit.--mile reoit de temps en temps des
billets d'invitation pour un goter, une partie sur l'eau, etc. Il
cherche quelqu'un qui les lui lise; on se drobe; alors l'enfant se
dcide  apprendre  lire.--Ou bien, mile ayant le caprice de dranger
son matre  toute heure pour qu'il le conduise  la promenade, on
laisse un jour l'enfant sortir seul: mais,  peine a-t-il fait quelques
pas dans la rue du village, qu'il entend  gauche et  droite des propos
dsobligeants: Voisin, le joli monsieur! O va-t-il ainsi tout seul? il
va se perdre.--Voisin, ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin
qu'on a chass de la maison de son pre, etc. C'est le gouverneur
lui-mme qui a prpar cette comdie... (Que d'artifices, Seigneur! o
il ne fallait qu'une taloche!)

En dehors des interventions de ce genre, le prcepteur laissera agir la
nature.--Pas de langues, pas de gographie, pas d'histoire. Pas de
livres, pas de lectures jusqu' dix ans. mile n'apprendra rien par
coeur, pas mme les fables de La Fontaine, parce qu'il n'est pas capable
de les entendre. Mais on dirigera soigneusement, toujours sans en avoir
l'air, l'ducation de ses sens. D'excellentes pages l-dessus. On
l'amnera (car il ne s'agit pas de l'y contraindre)  vivre beaucoup en
plein air,  exercer beaucoup son corps. Comme nourriture, des lgumes,
des fruits, le rgime vgtarien.

En somme, ne vous y trompez pas, cette ducation, o on laisse tant de
libert  l'enfant, est des plus rudes. Il est trs fcheux pour mile
qu'il y ait eu jadis une ville-couvent du nom de Sparte.--Les leons de
sagesse que donnent les choses sont parfois brutales. On n'oblige point
mile  travailler: mais, s'il casse exprs une vitre de sa chambre, on
ne la remet pas; et tant pis pour lui s'il attrape un gros rhume! La
tendresse parat singulirement absente de cette pdagogie. On y
voudrait un petit reste de faiblesse maternelle. Et l'on se ressouvient
que Rousseau ne connut ni sa mre, ni ses enfants.

Cet homme est plein d'imprvu! Bien qu'il n'ait nulle part formul
expressment cette sottise: le droit au bonheur, il est certain
pourtant que, dans tous ses livres, son objet est le bonheur des hommes.
Ici, son objet est le bonheur d'mile. Et voil que, chemin faisant, ce
bonheur devient simplement la moindre souffrance. L'art d'tre heureux
est l'art de supporter, l'art de resserrer sa vie. C'est la patience,
la rsignation, mme la passivit; une sorte de stocisme ou plus
exactement de fakirisme que Rousseau a toujours port en lui: admirable
philosophie de malade, de solitaire repli sur soi; mais, en tout cas,
philosophie d'homme fait, et bien triste et bien dsenchante pour un
jeune enfant.

Rousseau mne ainsi son lve jusqu' douze ans. Arriv l, il contemple
son oeuvre avec admiration. mile est bien portant, vigoureux, franc,
loyal. Il a du bon sens, de la fiert, de la volont. Rousseau le voit
ainsi parce qu'il le veut, et parce qu'il lui a plu que la nature ft
bonne chez mile. Autrement ce beau systme d'ducation et pu tout
aussi bien donner un polisson ou un crtin.

Car enfin, ce qui russit si bien pour mile russit fort mal pour
Victor et Victorine, dans _Bouvard_ et _Pcuchet_. Et pourtant les deux
bonshommes de Flaubert possdent leur Rousseau. Mme ils en font des
rsums:

     Pour qu'une punition soit bonne, il faut qu'elle soit la
     consquence naturelle de la faute. L'enfant a bris un carreau, on
     n'en remettra pas: qu'il souffre du froid; si, n'ayant plus faim,
     il demande d'un plat, cdez-lui: une indigestion le fera vite se
     repentir. Il est paresseux, qu'il reste sans travail: l'ennui de
     soi-mme l'y ramnera.

     Mais Victor ne souffre point du froid; son temprament peut endurer
     les excs, et la fainantise lui convient admirablement.

Alors?...

Au livre III, de douze  quinze ans, se fait l'ducation de
l'intelligence et de la rflexion,--toujours par les choses mmes, par
l'exprience directe, sans livres,--avec le moindre effort possible pour
l'lve.

On lui apprend notamment l'astronomie, la gographie, la physique, la
chimie: ou plutt on s'arrange de faon que les circonstances et le
besoin les lui apprennent. On feint de s'garer dans une promenade, pour
qu'il essaye de s'orienter; et ainsi on lui glisse l'astronomie en
douceur.--Il y a toute une histoire complique et vraiment grotesque, o
le gouverneur s'entend secrtement avec un joueur de gobelets pour
apprendre la physique  mile tout en corrigeant sa vanit. Ainsi, par
grand respect de la nature, on lui enseigne les choses sans les lui
enseigner tout en les lui enseignant par de subtils dtours.

On met aux mains d'mile _Robinson Cruso_, et on lui fait raliser ce
roman autant qu'il se peut. On lui persuade (fort bon, cela) d'apprendre
un mtier manuel,--un mtier honnte, bien entendu,--non celui de
brodeur, par consquent, ou de doreur, ou de tailleur, ou de musicien,
ou de comdien, ou de faiseur de livres,--mais celui de menuisier.

Nous voil au Livre IV, o mile fait l'ducation de sa sensibilit, et
o son prcepteur le forme aux sentiments sympathiques et sociaux.

mile a quinze ans; ge dangereux. (Rousseau, insiste beaucoup sur
cette priode dlicate de la vie d'mile. Peut-tre y a-t-il l un
ressouvenir de sa propre adolescence.) mile est encore ignorant. Il
faut prolonger cette ignorance. Mais si c'est impossible?... Rousseau
hsite... Puis il se reprend, et se fait fort de maintenir l'innocence
d'mile jusqu' vingt ans.

Par quels moyens? Rousseau songe un moment  montrer  mile un hpital
d'avaris... Mais le mieux, pour garder mile pur (et ce souci est
beau, et il n'y a pas de quoi sourire), c'est encore d'luder sa
sensualit par sa sensibilit, et de faire driver celle-ci vers les
sentiments affectueux: reconnaissance, amiti, piti, amour du peuple,
amour de l'humanit. Ici se placent des propos loquents et gnreux:

     C'est le peuple qui compose le genre humain; ce qui n'est pas
     peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de le
     compter... Ft-il plus malheureux que le pauvre mme, le riche
     n'est point  plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage,
     et qu'il ne tient qu' lui d'tre heureux. Mais la peine du
     misrable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui
     s'appesantit sur lui. Il n'y a point d'habitude qui lui puisse ter
     le sentiment physique de la fatigue, de l'puisement, de la faim;
     le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l'exempter des
     maux de son tat... Respectez votre espce; songez qu'elle est
     compose essentiellement de la collection des peuples; que, quand
     tous les rois et tous les philosophes en seraient ts, il n'y
     paratrait gure, et que les choses n'en iraient pas plus mal. En
     un mot, apprenez  votre lve  aimer tous les hommes, et mme
     ceux qui les dprisent; faites en sorte qu'il ne se place dans
     aucune classe, mais qu'il se retrouve dans toutes; parlez-lui du
     genre humain avec attendrissement, avec piti mme, mais jamais
     avec mpris. Homme, ne dshonore point l'homme.

Cependant, le moment est venu de faire connatre les hommes  mile:
d'abord par l'histoire, et surtout par Plutarque.

Et le moment est venu aussi de lui faire connatre Dieu. C'est ici que
son gouverneur lui rapporte la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_.

Ici, le gouverneur _enseigne_ enfin, il n'y a pas  dire... Jamais
mile, livr  la seule nature, n'aurait trouv de lui-mme une si belle
dmonstration d'un Dieu personnel, de l'immortalit de l'me et de la
vie future. Alors, pourquoi ne lui avoir pas enseign cela plutt? cela,
et quelques autres choses bonnes  connatre? Que de temps de gagn!

Rousseau rpond:

     A quinze ans, mile ne savait point s'il avait une me, et
     peut-tre  dix-huit ans n'est-il pas encore temps qu'il
     l'apprenne. En tout cas, si on lui avait dit ces choses-l plus
     tt, il ne les aurait pas comprises.

Qui sait? Il en aurait compris ce qu'il aurait pu. Le mme Rousseau
crit au livre II des _Confessions_:

     Quand j'ai dit qu'il ne fallait point parler aux enfants de
     religion si l'on voulait qu'un jour ils en eussent, et qu'ils
     taient incapables de connatre Dieu, mme  notre manire, j'ai
     tir mon sentiment de mes observations, non de ma propre
     exprience; je savais qu'elle ne concluait rien pour les autres.
     Trouvez des Jean-Jacques  six ans, et parlez-leur de Dieu  sept,
     je vous rponds que vous ne courez aucun risque.

Oui, nous savons que Jean-Jacques tait un enfant de gnie. Mais mile,
ce cher mile, est-il donc un petit idiot?

Mais laissons la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, que je
traiterai  part, et continuons de suivre mile dans son dveloppement.

mile est de plus en plus tourment par la crise de la dix-huitime
anne. Comment tendre chez lui, jusqu' vingt ans, l'ignorance des
dsirs et la puret des sens?

Couchez dans sa chambre; qu'il ne se mette au lit qu'accabl de
sommeil, et qu'il en sorte  l'instant qu'il s'veille. Puis, il faut
l'emmener hors des villes, l'exercer  des travaux pnibles, l'envoyer 
la chasse, et lui parler loquemment.

Lui parler loquemment? Cela rappelle Bouvard et Pcuchet s'vertuant
 moraliser Victor: Fnelon recommande de temps  autre une
conversation innocente. Impossible d'en imaginer une seule... Bouvard
et Pcuchet firent lire  leurs lves des historiettes tendant 
inspirer l'amour de la vertu. Elles assommrent Victor...
Etc.--Peut-tre bien qu'en ces matires et dans la plupart des cas rien
ne vaut ni ne remplace le commandement catgorique d'une foi
religieuse. Mais c'est ce que la nature ne fournit pas: au contraire.

Reprenons. Si mile continue d'tre tourment, il n'y a plus qu'une
ressource: son gouverneur partira avec lui,  la recherche d'une
compagne, et fera durer la recherche.

De mme qu'on avait combin d'avance de petits drames pour apprendre 
mile enfant ce que c'est que la proprit, ou pour lui ter l'envie de
sortir sans son gouverneur, ou pour lui enseigner  la fois la physique
et la modestie,--ainsi le mariage de l'heureux jeune homme sera l'effet
d'une machination longuement prpare par son matre.

Voici. Le gouverneur connat depuis longtemps la jeune fille qui
convient  son lve et qu'il lui destine; il connat ses parents, il
sait o elle demeure. Mais il la dcrit d'abord  mile comme un objet
imaginaire, dont la pense combattra l'impression des objets rels. Il
dit ngligemment: Pour lui donner un nom, mettons qu'elle s'appelle
Sophie. Et il part avec son lve  la recherche de la jeune personne
qui ressemblera le mieux  cette Sophie de ses rves.

mile et son prcepteur vont donc  Paris. mile voit le monde, la
socit. lev comme il l'a t, la socit et le monde n'ont plus de
danger pour lui. Il les voit comme ils sont, mprisables et ridicules.
Il est de plus en plus sensible  la vie simple et rurale. Et nous
rencontrons ici le couplet de la maison blanche avec des contrevents
verts et l'apostrophe  Paris:

     Adieu donc, Paris, ville clbre, ville de bruit, de fume et de
     boue, o les femmes ne croient plus  l'honneur ni les hommes  la
     vertu. Adieu, Paris. Nous cherchons l'amour, le bonheur,
     l'innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi!

Et, n'ayant pas trouv  Paris mme la plus faible reprsentation de la
Sophie idale, ils s'en vont la chercher  la campagne.

Et maintenant, en attendant qu'mile la rejoigne, transportons-nous
auprs de la vraie Sophie, chez ses bons parents, dans sa jolie maison
rustique.

Rousseau nous dit quelle a t l'ducation de cette jeune personne et
quelle doit tre l'ducation des filles. C'est l'ducation la plus
strictement traditionnelle, la plus diffrente qu'il se puisse de
l'ducation d'mile.

La nature nous signifie assez qu'elle n'est pas fministe. Rousseau
ne l'est pas non plus; il ne l'est pas du tout, pas mme un peu.--Et
l'on peut s'tonner que sa turlutaine d'galit ne lui ait pas souffl
l'ide d'galiser les deux sexes. Il semblait que pas une chimre ne dt
manquer  sa collection. Il a pourtant rat celle-l. Rousseau n'est
pas fministe. Il est mme anti-fministe. C'est sans doute parce qu'il
a beaucoup aim les femmes. Il pense ou sent, sur ce point, comme
Michelet, comme Sainte-Beuve, comme tous ceux qui, trs touchs du
fminin, auraient voulu, non pas attnuer, mais au contraire entretenir
et mme accentuer les diffrences entre les deux sexes.

Rousseau pousse si loin ce sentiment (dj exprim dans la _Lettre sur
les spectacles_ et ailleurs) qu'il ne retient pour les filles absolument
aucun des procds qu'il applique  l'ducation des garons; comme si
les deux sexes n'avaient intellectuellement rien de commun, et comme si
rien de ce qui convient  l'un ne pouvait convenir  l'autre.

Tandis que le gouverneur d'mile lui accordait toute la libert possible
et voulait qu'il ne ft jamais puni que par les choses, et tandis qu'il
excitait son lve  penser par lui-mme et  se mettre au-dessus du
jugement des hommes,--deux Muses svres, la Contrainte, et le Respect
de l'Opinion, prsident  l'ducation des filles:

     Les filles doivent tre gnes de bonne heure... La dpendance est
     un tat naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour
     obir... (On peut les punir, elles.)--...Il rsulte de cette
     contrainte habituelle une docilit dont les femmes ont besoin toute
     leur vie, puisqu'elles ne cessent jamais d'tre assujetties ou  un
     homme, ou aux jugements des hommes, et qu'il ne leur est jamais
     permis de se mettre au-dessus de ces jugements.--Il n'importe pas
     seulement que la femme soit fidle, mais qu'elle soit juge telle
     par son mari, par ses proches, par tout le monde... L'apparence
     mme est au nombre des devoirs des femmes... La femme, en faisant
     bien, ne fait que la moiti de sa tche, et ce qu'on pense d'elle
     ne lui importe pas moins que ce qu'elle est en effet... Toute
     l'ducation des femmes est relative aux hommes.

Pour le surplus, la femme doit plaire. Elle doit soigner sa toilette,
pratiquer les arts d'agrment...--Pour la religion:--Toute fille doit
avoir la religion de sa mre, toute femme celle de son mari.--Puisque
_l'autorit doit rgler la religion des femmes_, il ne s'agit pas tant
de leur expliquer les raisons qu'on a de croire, que de leur exposer
nettement ce qu'on croit.--Pour la culture de leur esprit:--Pas de
livres abstraits, pas de sciences... Leurs tudes doivent se rapporter
toutes  la pratique... Toutes leurs rflexions, en ce qui ne tient pas
immdiatement  leurs devoirs, doivent tendre  l'tude des hommes ou
aux connaissances agrables qui n'ont que le got pour objet. etc.

Rousseau, dans ce livre V, parle souvent comme un Chrysale suprieur.
C'est l encore un rveil de son me traditionnelle et ancestrale, comme
dans la troisime partie de la _Julie_. Mais je crois aussi qu'il le
fait un peu exprs pour ennuyer ses belles amies. Oh! que ses belles
amies l'agacent par ressouvenir! Oh! qu'il en a assez de ces femmes
mancipes, de ces femmes philosophes et athes et qui croient avoir
l'esprit libre! Il raille, dans une page fort belle, ce type prtendu
distingu et respectable de la femme qui manque  la pudeur et au devoir
fminin, mais qui a, dit-on, les vertus d'un honnte homme. Il ne croit
pas  ces vertus: Le grand frein de leur sexe t, dit Rousseau, que
reste-t-il qui les retienne? et de quel honneur peuvent-elles faire cas,
aprs avoir renonc  celui qui leur est propre? Et tant pis pour
madame d'pinay, et pour madame d'Houdetot, et mme pour madame de
Luxembourg!

Mais venons  Sophie elle-mme.

Son portrait est long, mais agrable. En voici un petit extrait:

     ...Sophie n'est pas belle, mais auprs d'elles les hommes oublient
     les belles femmes, et les belles femmes sont mcontentes
     d'elles-mmes. A peine est-elle jolie au premier aspect; mais plus
     on la voit, et plus elle s'embellit; elle gagne o d'autres
     perdent; et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus... Sans blouir
     elle intresse, elle charme, et l'on ne saurait dire pourquoi...
     Sophie aime la parure et s'y connat... mais elle hait les riches
     habillements... Sophie a des talents naturels... Sophie est
     extrmement propre. Cependant cette propret ne dgnre pas en
     vaine affectation ni en mollesse... Jamais il n'entra dans son
     appartement que de l'eau simple; elle ne connat d'autres parfums
     que celui des fleurs; et jamais son mari n'en respirera de plus
     doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne  l'extrieur
     ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie et son temps  des
     soins plus nobles; elle ignore ou ddaigne cette excessive propret
     du corps qui souille l'me; Sophie est bien plus que propre: elle
     est pure.

Dlicieux en somme, avec ses lenteurs, tout ce portrait physique et
moral de Sophie. Je le rsume ainsi: un ensemble de qualits _moyennes_
d'o se dgage un charme _suprieur_... Je ne vois Sophie qu'avec des
jupes rayes de rose, et beaucoup, beaucoup de linge frais, et des yeux
facilement humides.

Sa mre tait pauvre, mais de condition. Son pre tait riche; il est
 demi ruin: mais il possde encore la jolie maison aux contrevents
verts, un beau jardin, des prs, des champs. Tous deux sont bons et
respectables. Sophie est leve selon les principes exposs ci-dessus.
On la gronde et on la punit parfaitement, puisqu'elle n'est qu'une
fille. Son pre lui tient les discours les plus tendres et les plus
senss du monde. Il y a l tout un tableau d'intrieur charmant et
cordial, un joli coin de roman bourgeois,--et qui tait neuf alors.

Quelques indlicatesses de touche viennent le gter un peu. Sophie
languit. Elle est malade d'tre fille. L'auteur nous parle trop des
sens et des dsirs de Sophie, et mme de son temprament
combustible. Et nous savons bien que les jeunes filles peuvent avoir
des sens et des dsirs, mais nous aimons  les supposer comme engourdis,
et il ne nous est pas trs agrable qu'on nous en parle sans dtour.

On s'inquite, on interroge Sophie, et elle laisse chapper son secret.
On lui a donn  lire le roman de Fnelon, et elle aime Tlmaque! Et
c'est cela qui la consume.

Or voici que Tlmaque et Mentor, c'est--dire mile et son gouverneur,
surpris et mouills par un orage, viennent demander l'hospitalit aux
parents de Sophie. Tout cela a t combin entre le gouverneur et le
pre. Les voyageurs schs, on se met  table. On cause; le pre de
Sophie est amen  raconter ses malheurs, et les consolations qu'il a
trouves dans son pouse:

     mile, mu, attendri, cesse de manger pour couter. Enfin, 
     l'endroit o le plus honnte des hommes s'tend avec plus de
     plaisir sur l'attachement de la plus digne des femmes, le jeune
     voyageur, hors de lui, serre une main du mari qu'il a saisie, et de
     l'autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche
     avec transport en l'arrosant de ses pleurs...

(Tableau  la Diderot et  la Greuze. Vous connaissez, et nous avons
dfini,  propos de la _Nouvelle Hlose_, ce genre de sensibilit.)

     ...Sophie, le voyant pleurer, est prte de mler ses larmes aux
     siennes... La mre voit sa contrainte, et l'en dlivre en
     l'envoyant faire une commission.

Ici, coutez bien, nous approchons d'un coup de thtre:

     Une minute aprs, la jeune fille rentre, mais si mal remise que son
     dsordre est visible  tous les yeux. La mre lui dit avec
     douceur:--Sophie, remettez-vous... A ce nom de Sophie (vous vous
     rappelez que c'est ainsi qu'il nommait sa chimre),  ce nom de
     Sophie, vous eussiez vu tressaillir mile. Frapp d'un nom si cher,
     il se rveille en sursaut, et jette un regard avide sur celle qui
     le porte, etc.

Vous pensez peut-tre qu'arriv l, le gouverneur du jeune homme va le
laisser enfin tranquille. Oh! que non pas! Le gouverneur juge  propos,
vu la combustibilit de leur temprament, qu'mile s'installe  deux
lieues de Sophie, et qu'ils ne se voient que deux ou trois fois par
semaine. Puis, un jour, il tient  mile un discours, fort beau en
vrit, admirable mme et du plus pur stocisme, o il l'exhorte 
quitter Sophie pendant deux ans, afin d'assurer par une preuve leur
futur bonheur. Et il persuade mile, et mile persuade Sophie, parmi des
torrents de pleurs.

mile voyage donc pour tudier les gouvernements et les moeurs. Il
rapporte de ses voyages un rsum du _Contrat social_--et cette pense,
entre autres, qui est peut-tre vraie, mais qui semble peu dmontrable:
La France serait bien plus puissante, si Paris tait ananti.

Et l'on marie enfin mile et Sophie. Et vous croyez que, cette fois, le
rle du prcepteur est termin, et que c'est aux jeunes gens de
gouverner eux-mmes leur bonheur conjugal? Non; et l'oeil de
l'inlassable prcepteur est encore dans leur alcve. L'impudeur
naturelle de Jean-Jacques abonde d'autant plus en conseils aux jeunes
maris, qu'il n'a pas t mari, lui; que son initiation par madame de
Warens fut passive et cynique, et qu'il n'a pas eu  initier Thrse, et
que, de par sa vie prive, il ne parat gure mieux qualifi pour
l'ducation des poux que pour l'ducation des enfants. Mais passons! Ou
plutt disons que, l encore, il rve sa vie, qu'il se donne le
spectacle de ce qu'il n'a pu faire, et qu'il s'tend peut-tre sur les
jeunes amours d'mile et de Sophie par un sentiment amer de regret et de
revanche.

Donc, il les prend  part pour leur recommander d'tre toujours amants,
mme dans le mariage. Obtiens tout de l'amour, dit-il  mile, sans
rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pour
vous des droits, mais des grces. Et il prcise, et il insiste; et
mile se rcrie, et Sophie honteuse tient son ventail sur ses yeux. Et,
quelques jours aprs, comprenant,  la figure d'mile, que ses conseils
ont t pris trop  la lettre par Sophie, et comprenant aussi que la
dlicate Sophie veut mnager son poux, il lui fait entendre que le
chaste mile a des rserves, et vingt autres indcences en style
noble... De sorte que l'infortun garon,--que Rousseau a voulu si
libre, si indpendant des hommes, jamais puni, jamais rprimand,--a
finalement son gouverneur pour belle-mre; et quelle belle mre!--et
qu'on ne sait quand il pourra s'en dptrer, et qu'il sera sans doute
lve toute sa vie.

(Mais, avec cela, je ne dois pas omettre que le discours du gouverneur
contient d'excellents conseils pour le temps o les poux seront calms,
et que cela ressemble  certains chapitres de Michelet, et que Michelet,
dans l'_Amour_, a emprunt beaucoup, beaucoup, au livre V de l'_mile_.
Michelet me parat d'ailleurs, malgr la diffrence des gnies, le plus
fidle continuateur de Rousseau au XIXe sicle.)

Voil ce livre clbre... Oh! il renferme des ides excellentes.
L'allaitement maternel, l'eau froide, le plein air, c'est trs bien.
Trs bien aussi d'aimer l'enfance et de la vouloir gaie et heureuse. Il
est bien encore de croire que faire un homme, ce n'est pas fabriquer une
machine, mais dvelopper un tre vivant. Les tudes progressives,
proportionnes au dveloppement physique et moral de l'enfant;
l'enseignement exprimental, par la vue et le contact des choses; le pas
donn  l'ducation sur l'instruction; la raction contre l'ducation
mondaine, et aussi contre l'ducation par les livres et surtout par les
manuels ( laquelle est prsentement en proie notre socit de
fonctionnaires), le dessein de former un homme complet et arm pour la
vie... tout cela est louable et juste.

Seulement, l'allaitement maternel, l'eau froide, l'air et l'exercice,
c'tait dj prescrit par Tronchin; et, pour le reste, c'tait dj un
peu partout, et c'tait notamment, et plus qu'en germe, dans Rabelais,
dans Montaigne et dans Locke. Et il est bien vrai que Rousseau a mis sa
marque loquente sur ces prceptes connus: mais, il reste, ici encore,
que ce qui est bon lui appartient peu, et que ce qui lui appartient
parat d'une absurdit insolente.

Ce qui lui appartient, c'est l'ide antinaturelle d'une prtendue
ducation selon la nature, qui exigerait la dpossession des parents et
le sacrifice total de la vie du matre  un seul lve; et c'est l'ide
d'une ducation qui, si elle tait ralisable, empcherait chaque
gnration de profiter du labeur et de la pense des morts.

L'utilit de l'ducation, sinon son objet mme, c'est prcisment de
dispenser l'enfant de refaire tout le travail des pres: et voil que
Rousseau prtend l'obliger  refaire lui-mme ce travail. Mais en mme
temps, comme il sent que ce serait un peu long, il triche. Nul
enseignement ne comporte plus d'artifice que cet enseignement qui croit
respecter la nature. Le gouverneur en est rduit  truquer les choses
et la vie autour de son lve. Il ne l'instruit pas, non; il ne le punit
pas: mais en ralit il le mystifie et il l'asservit.--comme Fnelon le
duc de Bourgogne. Or, si l'lve _doit_ arriver finalement  penser
comme son gouverneur, ce n'tait peut-tre pas la peine de prendre tant
de dtours. Toute cette ducation est mensonge. Le mensonge est l'me
des trois quarts de l'oeuvre de Jean-Jacques.

Ou bien, si cette ducation n'est pas l'asservissement entier de l'lve
au matre, elle tend  la rupture de toute tradition. Or la tradition
conomise le temps en transmettant des parents aux enfants des opinions
toutes faites. Elle unit ainsi et fait concorder l'effort des
gnrations successives. Enseignez aux enfants les croyances des pres.
Ils s'en dferont plus tard s'ils veulent: mais, si la plupart s'y
tiennent, quelle force la communaut humaine dont ils font partie ne
retire-t-elle pas de cette continuit! Que deviendrait un peuple, si
chaque enfant devait tre laiss libre de juger la vie et de se faire
tout seul une religion et une morale? mile est gentil, trs gentil:
mais que dirait son matre si mile,  dix-huit ans, l'envoyait promener
avec son disme et la profession de foi du vicaire savoyard? Quel
vaurien pourrait devenir mile s'il n'tait pas si bien n, ou s'il
n'avait pas le plus imprieux, en ralit, des prcepteurs?--Ou
anarchiste, ou sde du matre: voil la destine d'un enfant lev
strictement selon Rousseau.

Rien donc n'a pu tre appliqu de l'_mile_, hormis ce qui tait indiqu
dj dans Locke, Montaigne, Rabelais. Mais de la partie originale, de la
partie propre  Rousseau, je le rpte, on n'a rien pu retenir.

Rien? je me trompe. On a retenu le pire. Il en est rest cette
niaiserie: le respect de la libert de l'enfant, la crainte d'attenter 
sa conscience; par suite, nul enseignement religieux,--et pourquoi
n'ajoute-t-on pas: nul enseignement moral?--jusqu' ce qu'il soit
capable de choisir lui-mme sa religion ou sa philosophie, ou de
s'abstenir volontairement de tout choix. Ce qu'on appelle aujourd'hui la
neutralit et qui est en fait l'irrligion de l'cole est bien en germe
dans l'_mile_, est certainement impliqu par le systme d'ducation de
Rousseau;--et nous commenons, je crois,  en entrevoir les
rsultats,--rsultats qu'on se garde bien d'attnuer en rcitant du
moins aux adolescents,--comme Rousseau fait pour mile,--la _Profession
de foi du Vicaire Savoyard_, devenue clricale.

_mile_ eut un grand succs, moindre pourtant que celui de la _Nouvelle
Hlose_. Mais _mile_, plus austre, passa pour le chef-d'oeuvre de
l'auteur. Les femmes n'y virent que le roman de Sophie et l'allaitement
maternel; et,  l'Opra, les belles dames, ces annes-l, se firent
apporter leurs petits enfants au fond de leur loge, et leur donnrent 
tter pendant les entr'actes.--Quant aux hommes, ils virent dans _mile_
ce qu'ils voulurent, car il y a de tout.

Je veux du moins vous faire connatre l'interprtation d'_mile_ par ce
bon Musset-Pathay (le pre d'Alfred de Musset) qui publia en 1825 une
histoire apologtique de Rousseau. C'est bien simple. Rousseau, avec le
coup d'oeil du gnie; prvoyant toute la Rvolution franaise, a voulu
lever mile, jeune noble, de faon qu'il pt se tirer d'affaire, quels
que fussent les vnements. Et c'est pourquoi il lui a appris,
notamment, le mtier de menuisier. _mile_ serait donc un trait
d'ducation pour les jeunes gentilshommes en vue de la catastrophe
rvolutionnaire. videmment Musset-Pathay pensait au duc d'Orlans
(Louis-Philippe), form autrefois par madame de Genlis selon
quelques-uns des prceptes de Jean-Jacques. C'est assez curieux.

Mais l'ide essentielle, originale et absurde de l'_mile_ se plie si
mal  la pratique, que Jean-Jacques, consult par des mres, des abbs
prcepteurs, mme des princes, fait ce qu'il avait dj fait  propos du
_Discours sur les sciences_ et du _Discours sur l'ingalit_: il avoue
sa propre outrances ou bien il l'attnue, ou mme il se contredit.--A
madame de T... (6 avril 1771) il conseille nettement d'loigner et de
mettre en pension un enfant indisciplinable, et ne se soucie nullement
de laisser faire la nature chez ce jeune vaurien.--A l'abb M... (28
fvrier 1770) il crit (et je ne sais trop s'il n'y met pas une ironie
sourde de pince-sans-rire, bien que ce sentiment lui soit, en gnral,
trs tranger):

     S'il est vrai que vous ayez adopt le plan que j'ai tch de tracer
     dans l'_mile_, _j'admire votre courage_: car vous avez trop de
     lumires pour ne pas voir que, dans un pareil systme, il faut tout
     ou rien, et qu'il vaudrait cent fois mieux reprendre le train des
     ducations ordinaires et faire un petit talon rouge que de suivre 
     demi celle-l pour ne faire qu'un homme manqu... Vous ne pouvez
     ignorer quelle tche immense vous vous donnez: vous voil, pendant
     dix ans au moins, nul pour vous-mme, et livr tout entier avec
     toutes vos facults  votre lve; vigilance, patience, fermet,
     voil surtout trois qualits sur lesquelles vous ne sauriez _vous
     relcher un seul instant sans risquer de tout perdre; oui, de tout
     perdre, entirement tout_: un moment d'impatience, de ngligence ou
     d'oubli peut vous ter le fruit de dix ans de travaux, sans qu'il
     vous en reste rien du tout, pas mme la possibilit de le
     recouvrer par le travail de dix autres. Certainement, s'il y a
     quelque chose qui mrite le nom d'hroque et de grand parmi les
     hommes, c'est le succs d'une entreprise pareille  la vtre. Etc.

Cela est fou. De qui Rousseau se moque-t-il? Si l'ducation d'un seul
petit bonhomme veut cette abngation totale et ce travail herculen de
dix annes, l'abb M... n'a qu' y renoncer. Peut-on avouer plus
clairement qu'_mile_ n'est que le roman de l'ducation?

Enfin, dans un journal sur le sjour de Jean-Jacques  Strasbourg en
1765, on lit ceci:

     Monsieur Anga lui a rendu visite et lui a dit;--Vous voyez,
     monsieur, un homme qui a lev son fils selon les principes qu'il a
     eu le bonheur de puiser dans votre _mile_.--Tant pis, monsieur,
     lui rpondit Jean-Jacques; tant pis pour vous et pour votre fils.

Mais Rousseau dtruit encore mieux l'_mile_ par un autre roman dont il
n'a crit que deux chapitres et qui est intitul: _mile et Sophie ou
les Solitaires_.

mile et Sophie sont maris. Ils ont un fils. Vous pensez que, ptris
par Jean-Jacques, ils sont pour jamais sages et heureux. Mais ils
viennent  Paris. Ils voient le monde. Ils se dissipent. Un jour Sophie
se refuse  son mari. Cela dure plusieurs mois. Presse de questions,
elle finit par dire: Arrtez, mile, et sachez que je ne vous suis plus
rien: un autre a souill votre lit, je suis enceinte, vous ne me
toucherez de ma vie.

Quoi! cette Sophie si charmante et si bien leve... Oui, c'est une
manie de Rousseau. Il faut que Sophie soit souille comme Julie, afin de
pouvoir remonter  la vertu comme Julie,--et comme Jean-Jacques
lui-mme, dont je vous ai dj dit que la vie est une volution morale,
une purification acheve par la dmence.

mile s'enfuit dsespr. Puis il rflchit, il se rappelle les leons
de stocisme de son matre; il trouve des excuses  Sophie; il admire
mme ce qu'elle a gard de franchise et de vertu dans la faute. Il lui
pardonne, mais il s'en ira, loin, avec son fils.

En attendant, il travaille,  quelques lieues de Paris, chez un
menuisier, pour fatiguer son corps et puiser sa peine. Sophie l'y
retrouve, n'ose entrer dans l'atelier, mais s'crie  mi-voix, en
regardant l'enfant dont elle est accompagne: Non, jamais il ne voudra
t'ter ta mre; viens, nous n'avons rien  faire ici.

Et, en effet, mile renonce  emmener l'enfant et part seul,  pied.
Puis il s'engage comme matelot, est pris par un corsaire. Captif en
Alger, il se signale par sa patience, sa douceur, son courage, et
devient l'esclave du dey, qui a de la considration pour lui.

Ici s'arrte le roman, et nous nous disons: A quoi a servi l'ducation
si spciale d'mile, puisque, venu  Paris, il s'est mis  y vivre comme
tout le monde?--Elle lui a servi, dira Rousseau,  se ressaisir,  se
montrer juste et bon envers Sophie,  se conduire courageusement en
Alger.--Mais un homme bien n n'aurait-il pu faire exactement les mmes
choses, quand mme il et t lev au collge de Navarre et selon les
anciennes mthodes. Alors?...

Mais il y a de vraies beauts dans ce fragment de roman; mais l'adultre
y est pris trs au srieux dans un temps o il n'excitait d'ordinaire
que des plaisanteries (au moins chez les hautes classes); mais mile
tromp pardonne  sa femme presque dans les termes et par les
considrants d'un mari de Dumas fils; mais, dj, dans la _Nouvelle
Hlose_, Jean-Jacques nous avait montr une courtisane encore plus
hroque que la Dame aux camlias; mais, plusieurs annes auparavant,
dans une note de la _Rponse  Bordes_ il avait dclar que la trahison
du mari est aussi coupable que celle de la femme, et que femme et mari
se doivent une fidlit gale... Car cet homme, qui a crit  lui tout
seul plus de sottises, beaucoup plus, que tous les autres grands
classiques ensemble, est aussi celui qui a ouvert  la littrature et au
sentiment le plus de voies nouvelles... C'est ainsi.




HUITIME CONFRENCE

LE CONTRAT SOCIAL LA PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD


A mon avis, le _Contrat social_ est, avec le premier _Discours_, le plus
mdiocre des livres de Rousseau. Il en est, sous une forme sentencieuse,
le plus obscur et le plus chaotique. Et il en a t, dans la suite, le
plus funeste.

C'est aussi l'ouvrage qui s'insre le moins facilement dans sa
biographie, celui dont on voit le mieux qu'il aurait pu ne pas l'crire.
Le _Contrat social_ ne s'explique pas, comme les deux _Discours_, comme
la _Julie_, comme l'_mile_, comme les quelques autres ouvrages qui
suivront, par quelque circonstance imprieuse ou persuasive de la vie de
Jean-Jacques.

Le texte dfinitif du _Contrat social_ a d tre rdig immdiatement
avant ou aprs l'_mile_. Mais le _Contrat_ est un fragment d'un grand
ouvrage antrieur: les _Institutions politiques_, commences par
Rousseau  Venise (1744). Le _Contrat_ est donc le seul ouvrage de
Rousseau (avec les _Rveries_) qui n'ait pas t conu et crit sous le
coup de la passion.

Je crois simplement que Rousseau  Montmorency reprit et revit, vers
1760-1761, ses vieux cahiers de Venise, parce qu'il tait trs touch de
la gloire de Montesquieu (qu'il raille sans le nommer au livre II du
_Contrat_). Puis, il tait encore dans sa priode d'adoration pour
Genve. Ce qu'il difie dans le _Contrat social_, c'est le gouvernement
de Genve _idalis_.

Idalis? Comment?--Genve tait un gouvernement dmocratique, mais
attnu.--En dehors des habitants, c'est--dire les trangers
domicilis dans la rpublique, et des natifs, ou fils d'habitants
(deux classes qui comptaient peu) il y avait les citoyens, fils de
bourgeois et ns dans la ville, et les bourgeois, fils de bourgeois ou
de citoyens, mais ns  l'tranger, ou trangers ayant acquis le droit
de bourgeoisie. Ces deux classes: les citoyens et les bourgeois,
formaient ensemble le corps lectoral: environ quinze cents votants (on
n'tait lecteur qu' vingt-cinq ans). Mais, seuls, les citoyens
pouvaient tre membres du gouvernement (appel Petit Conseil).

Or, lorsque Rousseau avait publi le _Discours sur l'ingalit_, il
l'avait ddi  la Rpublique de Genve, et particulirement aux membres
du Petit Conseil. Mais ils avaient, parat-il, reu froidement cette
ddicace; et, tandis que tout le peuple de Genve s'chauffait pour
Jean-Jacques, eux seuls avaient montr quelque rserve. Jean-Jacques,
nous le savons, leur en avait gard rancune; et il est donc fort
possible qu'en poussant  la dmocratie toute pure son tableau idalis
d'une petite rpublique, il ait voulu ennuyer un peu ces membres
privilgis du Petit Conseil, qu'il avait inutilement traits dans sa
ddicace de magnifiques et souverains seigneurs.

Ce n'est que par l, je crois, qu'on peut insrer, comme je disais, le
_Contrat social_ dans la vie personnelle et intime de Jean-Jacques:
Jean-Jacques veut dmocratiser Genve par rancune des sentiments trop
tides du gouvernement genevois  son gard.--Il n'est pas impossible.

D'autre part, il n'tait pas ncessaire sans doute, mais il tait assez
naturel que Rousseau, censeur des moeurs dans ses premiers livres,
prcepteur d'amour dans la _Julie_, oracle de l'ducation dans
l'_mile_, sentt le besoin d'tre enfin lgislateur, pour achever sa
mission de bienfaiteur de l'humanit. Car tous ces emplois se
tiennent.--Lui-mme avait dit dans l'_mile_ (et l'on y peut voir une
amorce au _Contrat social_):

     Comment faire pour que l'homme, dans l'tat civil, reste aussi
     libre que possible, ne subisse pas des volonts particulires et
     arbitraires, ne subisse que des volonts gnrales? Il faut
     substituer la loi  l'homme; armer les volonts gnrales d'une
     force relle, suprieure  l'action de toute volont particulire.

Bref, c'est l'homme d'un rle qui a crit le _Contrat social_, et c'est
aussi l'homme froiss par les magnifiques seigneurs de Genve; et
c'est le Genevois, fils d'une trs petite rpublique; et c'est plus
encore le protestant. La souverainet du peuple est un dogme
protestant, oppos par les pasteurs du XVIIe sicle au despotisme de
Louis XIV. Le ministre Jurieu avait dit en propres termes: Le peuple
est la seule autorit qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider
ses actes.

Et, si c'est le protestant qui a crit le _Contrat_, ce n'est donc point
l'aptre de la nature; et il parat en effet impossible de faire rentrer
ce livre dans la thorie expose par les deux _Discours_. Car le
gouvernement selon la nature, le gouvernement naturel,--de quelque
faon qu'on l'entende,--ce ne peut videmment pas tre la dmocratie
absolue, tardif et artificiel produit des mtaphysiques politiques, (et
qui n'a jamais t ralise mme dans les petites rpubliques de
l'antiquit, o il y avait les esclaves): le gouvernement selon la
nature, ce serait le gouvernement le plus ressemblant  l'immmoriale
et naturelle institution de la famille; ce serait le gouvernement d'un
seul, ce serait la monarchie,--et cela de l'aveu mme de Rousseau qui,
dans le _Discours sur l'ingalit_, considre comme le meilleur et le
plus heureux le rgime patriarcal de la tribu.

Et maintenant voici le dessein du _Contrat social_, dgag de toutes les
digressions qui l'obscurcissent. Je veux citer d'abord une partie des
principes poss par l'auteur, et d'o le reste est dduit:

     L'homme est n libre, et partout il est dans les fers (n libre
     ne me prsente aucun sens; mais passons). Comment ce changement
     s'est-il fait? Je l'ignore... Qu'est-ce qui peut le rendre lgitime
     (le, c'est--dire ce changement de l'homme n libre en homme qui
     n'est plus libre, c'est--dire, au bout du compte, le gouvernement,
     l'institution sociale)? Je crois pouvoir rsoudre cette question.

Il y a,  l'origine des socits, un pacte, connu ou suppos. Comment
doit se formuler ce pacte? Quelles en doivent tre les clauses,--et
ensuite le fonctionnement?

     ...La difficult peut s'noncer en ces termes:

     Trouver une forme d'association qui dfende et protge de toute la
     force commune la personne et les biens de chaque associ, et par
     laquelle chacun, s'unissant  tous, n'obisse pourtant qu'
     lui-mme et reste aussi libre qu'auparavant. Tel est le problme
     fondamental dont le contrat social donne la solution.

     ...Les clauses de ce contrat, bien entendues, se rduisent toutes 
     une seule, savoir l'alination _totale_ de chaque associ avec tous
     ses droits  toute la communaut; car, premirement, chacun se
     donnant tout entier, la condition est gale pour tous; et, la
     condition tant gale pour tous, nul n'a intrt de la rendre
     onreuse aux autres. (Rousseau en est sr...) De plus, chacun, se
     donnant  tous, ne se donne  personne; et, comme il n'y a pas un
     associ sur lequel on n'acquire le mme droit qu'on lui cde sur
     soi, on gagne l'quivalent de ce qu'on perd, et plus de force pour
     conserver ce qu'on a.

(Oh! c'est d'une excellente logique, et c'est trs bien sur le papier.)

     ...A l'instant, au lieu de la personne particulire de chaque
     contractant, cet acte d'association produit un corps moral et
     collectif, compos d'autant de membres que l'assemble a de voix;
     lequel reoit de ce mme acte son unit, son _moi_ commun, sa vie,
     sa volont...

Cet tre collectif est appel _tat_ quand il est passif, _souverain_
quand il est actif... A l'gard des associs, ils prennent
collectivement le nom de _peuple_, et s'appellent en particulier
_citoyens_, comme participant  l'autorit souveraine, et _sujets_,
comme soumis aux lois de l'_tat_.

Et voici comment le systme doit fonctionner, pour que les hommes soient
aussi heureux et, parat-il, aussi libres que possible.

Le peuple fait la loi en tant que souverain.--Le peuple obit  la loi
en tant que sujet.--Le peuple applique la loi en tant que prince ou
magistrat, en nommant, pour l'appliquer, non pas des reprsentants,
mais des commissaires.

C'est le gouvernement direct et continu du peuple par le peuple.

Et voici ce qui est impliqu dans ce systme:

1 L'galit absolue des citoyens.--Pour que cette galit demeure, il
ne faut pas que le citoyen fasse partie d'un autre groupe que l'tat,
qu'il subisse une hirarchie prive. Donc, aucune socit partielle,
aucune association, aucune corporation. Autrement, on pourrait dire
qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant
que d'associations.

Quant  l'ingalit des fortunes... Le communisme est envelopp dans
Rousseau. Il dit dans le _Contrat_ (L. 9):

     L'tat,  l'gard de ses membres, est matre de leurs biens par le
     contrat social... Les possesseurs sont considrs comme
     _dpositaires_ du bien public.

Et il avait dit dans l'_mile_ (V):

     Le souverain (c'est ici le peuple) peut lgitimement s'emparer des
     biens de tous, comme cela se fit  Sparte, au temps de Lycurgue.

(Et pourtant, dans la _Nouvelle Hlose_, il crivait  la fois le pome
et le trait du gouvernement domestique; et cela supposait  la fois
l'ingalit assez grande des fortunes et une svre hirarchie, et il en
rsultait un groupement naturel, conomique et moral, qui formait
videmment une socit partielle, interpose entre l'individu et
l'tat. Et ce groupement semblait  Rousseau utile et dlicieux.)

2 Le systme implique la souverainet du peuple. Cette souverainet va
loin.

     On convient, dit Rousseau, que tout ce que chacun aline, pour le
     pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa libert, c'est
     seulement la partie de tout cela dont l'usage importe  la
     communaut: _mais_ il faut convenir aussi que le souverain
     (c'est--dire le peuple en tant que souverain) est juge de cette
     importance.

Bref, c'est le peuple qui dcidera ce qu'il convient de laisser de
libert et de biens  chaque citoyen; et cela fait frmir.

(Et pourtant, dans ce mme _Contrat social_, Rousseau refuse au peuple
la prvoyance et la clairvoyance, et l'appelle une multitude _aveugle_,
qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui
lui est bon.)

3 Troisimement et corollairement, le systme implique le droit
illimit du peuple souverain, mme sur la conscience. Le peuple impose
sa loi, mme en matire philosophique et thologique. Jean-Jacques
rtrograde jusqu' Calvin. Il rtablit l'union du temporel et du
spirituel, dont la sparation avait t, selon Auguste Comte, le
chef-d'oeuvre du moyen ge.

     Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile, dont il
     appartient au souverain (au peuple souverain) de fixer les
     articles, non pas prcisment comme dogmes de la religion, mais
     comme sentiments de sociabilit sans lesquels il est impossible
     d'tre bon citoyen ni sujet fidle.

Il indique les dogmes de cette religion civile: l'existence de la
divinit puissante, intelligente, bienfaisante, prvoyante et
pourvoyante, la vie  venir, le bonheur des justes, le chtiment des
mchants, la saintet du contrat social et des lois. Et il conclut
ainsi sur ce point:

     ...Sans pouvoir obliger personne  croire  ces dogmes, le peuple
     peut bannir de l'tat quiconque ne les croit pas; il peut le
     bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable
     d'aimer sincrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa
     vie  son devoir. Que si quelqu'un, aprs avoir reconnu
     publiquement ces mmes dogmes, SE CONDUIT COMME NE LES CROYANT PAS
     (formule terriblement ambigu et inquisitoriale), _qu'il soit puni
     de mort_; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant
     les lois.

Quand on se rappelle que les dogmes en question, outre l'existence de
Dieu et la vie future, comprennent _la saintet du contrat social et des
lois_, on croit entendre ici les considrants des arrts qui, trente ans
plus tard, enverront tant de gens,--parmi lesquels Malesherbes, Andr
Chnier et Lavoisier,-- la guillotine pour cause d'incivisme; ce qui
donne bien de la saveur  la phrase o Rousseau, tout de suite aprs,
condamne l'intolrance.

Remarquons en passant que ce ne sont pas les athes que les fils
politiques de Rousseau prescriraient aujourd'hui: au contraire. Ainsi
varie la folie humaine.

Donc, Rousseau dcrte la mort contre l'athe relaps.

(Et pourtant, dans la _Nouvelle Hlose_, le vertueux Wolmar est athe,
et serait donc proscrit de la Genve idale et condamn  mort s'il y
rentrait. Et Jean-Jacques admire Wolmar. Partout ailleurs que dans le
_Contrat_, Jean-Jacques n'est pas intolrant. Il prche mme la
tolrance avec une sincrit mue dans la _Profession de foi du Vicaire
Savoyard_. Et justement, lui qui condamne dans le _Contrat_ ceux dont la
croyance n'est pas conforme  son orthodoxie, il sera condamn, et 
cause du _Contrat_ et  cause de la _Profession de foi_, par deux autres
orthodoxies, celle du Parlement de Paris et celle du Petit Conseil de
Genve. Si bien qu'il pourra se dire: _Patere quam fecisti legem_. Mais
assurment il ne se le dira pas.)

Ainsi, le peuple souverain, qui ne devait prendre  chaque citoyen que
la part de sa libert dont l'usage importe  la communaut, lui prend
finalement tout.--Et, comme sans doute Rousseau prvoit qu'il y aura de
mauvais esprits qui essayeront de rsister ou de se drober, il imagine
par surcrot un tas de magistratures imites des rpubliques antiques
pour maintenir l'ordre:--la _dictature_, bien entendu, dans les grandes
crises; mais aussi la _censure_, pour surveiller les moeurs, dnoncer
les mchants et rglementer ce qui pourra rester de plaisirs aux
malheureux citoyens,--et le _tribunat_, conservateur des lois et du
pouvoir lgislatif et qui servira quelquefois  protger le souverain
contre le gouvernement (c'est--dire le peuple contre ses
commissaires), comme faisaient  Rome les tribuns du peuple, quelquefois
 soutenir le gouvernement contre le peuple, comme fait  Venise le
Conseil des Dix; et quelquefois  maintenir l'quilibre de part et
d'autre, comme faisaient les phores  Sparte. (Sentez-vous se dresser
ici, dj, l'appareil du gouvernement de la Terreur?)--Autant de
tyrannies ajoutes, et bientt substitues, plus dures encore,  celle
de l'tat.

Il est clair qu'aprs cela il ne peut rester une parcelle de libert aux
citoyens, si ce n'est  ceux qui sont de la clientle des magistratures
gouvernantes.

Quant  l'galit, voil longtemps qu'il n'y en a plus trace dans la
dmocratie pure invente par Jean-Jacques. Et cependant, ici comme dans
les deux _Discours_, l'galit semble son suprme idal. Pourquoi? je
n'en sais rien. Amour des symtries abstraites?... A moins de supposer
qu'il y et dans son coeur plus d'envie, plus de rancune des
abaissements de sa jeunesse qu'il n'en a laiss paratre dans ses
livres: car, il faut le reconnatre, jamais ce sentiment d'envie n'y est
confess. Pourquoi donc cette superstition de l'galit?

L'galit n'est pas un droit (quoique la Rvolution en ait fait le
premier des droits de l'homme); et elle n'est pas un fait de nature, 
Jean-Jacques, prtre de la nature! (Tout ce qu'on peut dire, c'est que
le dsir de l'galit concide, _dans certains cas_, avec le dsir de la
justice).

Elle n'est pas un droit.--Vous imaginez-vous qu'un homme puisse dire en
venant au monde:--J'ai _droit_  ce qu'aucun homme ne me soit suprieur,
n'ait plus de puissance que moi! (Faguet.) Cela n'a aucun sens. Ce qui
est vrai, c'est ceci:--Les hommes ont le devoir de ne pas aggraver les
ingalits naturelles et fatales entre les hommes. Le mot _droit_ n'a
de sens qu'en corrlation avec le mot _devoir_.

L'galit n'est pas non plus un fait de nature. Rousseau ne l'a pas
trouve mme chez les hommes primitifs, cela est trop vident. A moins
qu'on ne veuille simplement dire:--Tous les hommes naissent en
pleurant, tous meurent dans l'angoisse et la souffrance; tous sont
soumis aux mmes ncessits naturelles, etc.. Mais, de cela mme, s'il
y a quelque chose  tirer pour le moraliste et pour le chrtien, il n'y
a rien  tirer pour l'tat.

Je dirai toute ma pense:--Pourquoi regretter qu'il en soit ainsi? Ou
pourquoi s'irriter contre ce qui ne peut absolument pas tre autrement?
Et enfin pourquoi l'galit parat-elle dlicieuse et dsirable 
Rousseau, et l'ingalit odieuse?--L'galit relle entre les hommes
n'existerait que par leur complte similitude. Et cela ne se conoit
mme pas. Les ingalits natives, sauf les cas extrmes, ne sont pas
ncessairement intolrables. On est ingaux, mais on vit tout de mme,
et on vit sans en souffrir. On est ingaux, mais on est surtout
_diffrents_.--La page de La Bruyre (_De l'homme_,  131): Il se fait
gnralement dans tous les hommes des _combinaisons infinies_ de la
puissance, de la faveur, du gnie, des richesses, des dignits, de la
noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacit, de la vertu, du
vice, de la faiblesse, de la stupidit, de la pauvret, de
l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mles
ensemble de mille manires diffrentes et compenses l'une par l'autre
en divers sujets, forment ainsi les divers tats et les diffrentes
conditions, etc., n'a pas cess d'tre vraie depuis la
Rvolution.--Louis Veuillot a crit: Si je pouvais rtablir la
noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en mettrais pas. Moi
non plus.

Tout ce que doit la socit, ai-je dit, c'est, autant que
possible,--entendez: autant que le permet l'intrt gnral,--de se
garder d'ajouter,  l'ingalit qui vient de la nature, un surcrot
d'ingalit qui viendrait des lois; c'est, autant que possible,
d'appliquer  ses membres un traitement gal.

Or cela est possible dans la vie civile. L'galit devant le Code,
quoiqu'elle soit souvent un leurre, nous parat chose due. Voltaire ne
rclamait que cette galit-l. Nous l'avons.--Au del, c'est la
chimre. L'galit politique (suffrage universel) cre des ingalits
pires. L'galit conomique, ou collectivisme, serait un
fonctionnarisme, donc une hirarchie, et ramnerait  l'ingalit.

Le _Contrat social_ dmontre avec clat le premier point (que l'galit
politique cre des ingalits pires).

Avant les premires socits, au temps des sauvages pars, l'ingalit
existe ds qu'ils se rencontrent, et (quoi qu'en dise Rousseau) la plus
brutale des ingalits, celle de la force ou de l'adresse physique.

On peut sans doute supposer,  l'origine des socits, une sorte de
contrat tacite, mais qui, les apports tant ingaux, laisse ingaux les
contractants; o les forts et les habiles ont le commandement et la
puissance, et les autres seulement un peu de scurit. (Au reste, sur
ces inconnaissables origines, je ne vois rien de plus raisonnable que
les hypothses de Buffon dans la septime _poque de la Nature_.)

Mais Rousseau, veut qu'un contrat o les forts auraient bnvolement
consenti  se considrer comme les gaux des faibles et n'auraient
rclam aucun privilge, il veut qu'un tel pacte ait pu tre conclu ou
sous-entendu.--ou (mettons tout au mieux) qu'une socit puisse tre
organise comme si ce pacte avait t conclu. Soit.

Tous les citoyens, gaux entre eux, votent les lois (et lisent en outre
ceux qui sont chargs de les appliquer). C'est le rgime du gouvernement
direct par le suffrage universel (qu'il est assez tonnant que Rousseau
ne nomme pas, soit de ce nom, soit d'un autre quivalent). Mais il est
vident que les votes ne seront pas unanimes. Le suffrage universel,
c'est la toute-puissance de la moiti des citoyens plus un, et l'autre
moiti moins un subit donc des lois qu'elle n'a pas voulues. Et ainsi
(je vous dis l des choses bien connues, mais il faut bien les rpter
ici), le suffrage universel,--dj sous le rgime parlementaire, mais 
beaucoup plus forte raison sous le rgime du gouvernement direct par le
peuple,--aboutit ncessairement  la tyrannie d'un parti. (Sans compter
qu'il aboutit, d'une faon gnrale,  l'asservissement ou plutt  la
submersion des capables par les incapables, qui sont les plus
nombreux.)--Et nous voudrions bien savoir, comment, ds lors, les
votants de la minorit pourraient bien demeurer les gaux des votants de
la majorit, lesquels peuvent littralement tout contre les vaincus du
suffrage.

Rousseau connat l'objection. Il la formule ainsi:

     Hors le contrat primitif (o l'unanimit est ncessaire) la voix du
     plus grand nombre oblige tous les autres; c'est une suite du
     contrat mme. Mais on demande comment un homme peut tre libre et
     forc de se conformer  des volonts qui ne sont pas la sienne.
     Comment les opposants sont-ils soumis  des lois auxquelles ils
     n'ont pas consenti?

Et voici sa rponse:

     Je rponds que la question est mal pose. Le citoyen consent 
     toutes les lois, mme  celles qu'on passe malgr lui, et mme 
     celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu'une. La
     volont constante de tous les membres de l'tat est la volont
     gnrale; c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres. Quand on
     propose une loi dans l'assemble du peuple, ce qu'on leur demande,
     ce n'est pas prcisment s'ils approuvent la proposition; mais si
     elle est conforme  la volont gnrale qui est la leur: chacun en
     donnant son suffrage dit son avis l-dessus, et du calcul des voix
     se tire la dclaration de la volont gnrale. Quand donc l'avis
     contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que
     je m'tais tromp et que ce que j'estimais tre la volont
     gnrale ne l'tait pas. Si mon avis particulier l'et emport,
     j'aurais fait autre chose que ce que j'aurais voulu; c'est alors
     que je n'aurais pas t libre (IV, 2). (C'est le droit divin de
     la majorit.)

Franchement, cette page n'offre aucun sens. Qu'est-ce donc que la
volont gnrale? Nous comprenons, par le chapitre prcdent, que
c'est la volont de ce qui est conforme  l'intrt gnral, et que
chaque citoyen a toujours et ncessairement cette volont-l. Soit. Mais
qui dcidera ce qui est conforme, _sur tel point_,  la volont gnrale
ainsi entendue? Ce sera forcment la majorit; et, comme elle n'est pas
infaillible, elle aura donc seulement signifi ce qui est conforme, sur
ce point-l, non  la volont gnrale, mais  la volont de la
majorit, et rien de plus; et la minorit n'en sera pas moins lse.

Au reste Rousseau, aprs son nigmatique raisonnement, veut bien
ajouter:

     Ceci suppose, il est vrai, que tous les caractres de la volont
     gnrale (c'est--dire, d'aprs lui-mme, la clairvoyance, la
     justice et le dsintressement) sont encore dans la pluralit.
     _Quand ils cessent d'y tre, quelque parti qu'on prenne, il n'y a
     plus de libert_.

Mais comment maintenir dans la pluralit tous les caractres de la
volont gnrale? Autrement dit, comment faire que la majorit soit
toujours clairvoyante, juste et dsintresse? Rousseau ne rpond pas
parce qu'il n'y a rien  rpondre.

En somme, le rgime rv par Rousseau est tellement horrible, que
lui-mme, avec son humeur et son orgueil, n'aurait pas pu y vivre un
seul jour.--Pourquoi donc l'a-t-il rv? Comment ce solitaire, cet homme
de temprament anarchiste, peut-il bien nous proposer cet _tatisme_
exorbitant?

Je vous l'ai dit: pour contredire Montesquieu, pour ennuyer le Petit
Conseil; et aussi pour les mmes raisons qui font que, de nos jours, les
anarchistes ont l'air de s'entendre avec les collectivistes. Ils ont
sans doute cette pense secrte qu'ils n'auront qu' gagner dans une
socit totalement galise, o nulle force, nul groupe traditionnel ne
s'opposera  l'accroissement de leur individu[14]. Ainsi, le socialisme
de Rousseau n'est peut-tre que le moyen de son individualisme
(Brunetire). D'ailleurs Rousseau ne lgifre pas pour lui, mais pour
les autres, ce qui le met bien  l'aise.

[Note 14: Remarquons cependant que le mouvement syndicaliste, si
obscur encore, semble aller contre la dmocratie absolue. Certains
syndicalistes traitent Rousseau de thoricien de la servitude
dmocratique.]

Et enfin il n'en est point,  une contradiction prs. Le _Contrat
social_ est remarquable d'incohrence et d'obscurit.--Tantt Rousseau
suppose le Contrat, tantt il parat croire  sa ralit
historique.--On ne sait jamais bien s'il constate ou s'il dicte, s'il
est Aristote ou s'il est Lycurgue.--C'est un mlange confus de thorie
et d'observation prtendue.--Il conseille aux citoyens, sitt le pacte
social conclu, de choisir un lgislateur,  la manire de Lycurgue ou
de Solon; il est lui-mme ce lgislateur: mais, si le peuple est
incomptent pour faire sa Constitution, comment se trouve-t-il ensuite
si merveilleusement comptent pour faire ses lois?--Aprs avoir raill
Montesquieu sur la division des pouvoirs (lgislatif, excutif,
judiciaire), il y revient lui-mme en sparant les pouvoirs dlgus aux
commissaires de la nation, etc., etc.

Je vous avoue que je flaire dans le _Contrat social_ quelques traces de
drangement d'esprit. Il y a des choses que Rousseau y a mises, comme
a,--et bien qu'elles contredisent par l'esprit la plus grande partie de
son oeuvre,--parce qu'elles lui ont pass par la tte,--ou parce
qu'elles sont remontes en lui d'un vieux fond atavique. J'ai dj not
la confusion calviniste de la politique et de la morale. Il y faut
joindre un passage tout  fait odieux,--dont on retrouverait peut-tre
l'origine chez quelque crivain protestant,--un passage o tout
l'antipapisme de sa premire ducation lui revient (avec le dsir
peut-tre de flatter ses coreligionnaires de Genve); o il refuse aux
chrtiens romains la possibilit d'tre de bons citoyens parce que le
chef de leur religion ne rside pas dans leur patrie; o enfin, aprs
avoir explicitement banni les athes de sa rpublique, il en bannit
implicitement les catholiques. Page homicide, gnratrice et conseillre
de perscutions; page crite pourtant par un futur perscut, et de qui?
Des protestants.

Tel est le _Contrat social_. Entrepris pour rendre les hommes libres et
heureux, il se trouve que c'est un des plus complets instruments
d'oppression qu'un maniaque ait jamais forg.

       *       *       *       *       *

Et maintenant, vous allez voir Rousseau ruiner lui-mme son utopie, et
dans le moment o il la construit, et aprs l'avoir difie.

Dans son livre mme, il nous confesse qu' l'heure actuelle, les hommes,
en gnral, sont trop corrompus par la socit pour que le _Contrat
social_ leur convienne. Il conviendrait tout au plus  de trs petites
cits: Genve, Berne. En ralit, il ne convient compltement qu' des
peuples  la fois trs petits et encore jeunes, et qui peuvent encore
supporter un lgislateur  la manire antique: la Corse, par exemple.
Rousseau le dit en propres termes:

     Il est encore en Europe un peuple capable de lgislation, c'est
     l'le de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave
     peuple a su recouvrir et dfendre sa libert (avec Paoli)
     mriterait que quelque homme sage lui apprt  la conserver. J'ai
     quelque pressentiment qu'un jour cette petite le tonnera
     l'Europe.

(Elle l'a tonne, mais pas du tout de la faon qu'avait pressentie
Jean-Jacques.)

Ainsi, c'est entendu, le gouvernement du _Contrat social_ n'est fait que
pour les trs petits tats. Et encore, cette petitesse est-elle une
condition suffisante? Rousseau ne le crot pas.

Il crit:

     Que de choses difficiles  runir ne suppose pas ce gouvernement!
     Premirement un tat trs petit, o le peuple est facile 
     rassembler et o chaque citoyen peut aisment connatre tous les
     autres; secondement, une grande simplicit de moeurs qui prvienne
     la multitude d'affaires et de discussions pineuses; ensuite
     beaucoup d'galit dans les rangs et les fortunes, sans quoi
     l'galit ne saurait subsister longtemps dans les droits et
     l'autorit; enfin peu ou point de luxe, car le luxe est l'effet des
     richesses, ou il les rend ncessaires; il corrompt  la fois le
     riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la
     convoitise...; il te  l'tat tous ses citoyens pour les asservir
     les uns aux autres, et tous  l'opinion...

     ...Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement _si sujet aux guerres
     civiles et aux agitations intestines_ que le dmocratique ou
     populaire...

     ...S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait
     dmocratiquement. Un gouvernement si parfait _ne convient pas  des
     hommes_.

Ainsi, il ne convient pas mme aux Corses. Alors  qui convient-il?
Et pourquoi avoir crit le _Contrat social_?--Ici, comme pour la
_Julie_, comme pour l'mile, les amis de Rousseau disent (en de
meilleurs termes): Oui, cela parat idiot, mais c'est trs noble:
c'est un idal que Rousseau propose et dont il serait beau de se
rapprocher.--Pourquoi? Il y a des idaux qui ne sont pas dsirables
du tout. Tel idal implique une telle mconnaissance des ralits, ou
des sentiments si suspects chez ceux qui l'ont conu ou prn, qu'il
peut tre trs dangereux mme d'aspirer  un idal de cette louche
espce-l. Idal, idal, cela est bientt dit, et ce n'est pas du tout
synonyme de bon, de gnreux ou d'utile.

Enfin, voil le fait, Rousseau, mme dans le _Contrat_, avoue que le
gouvernement du _Contrat_ est absolument inapplicable. Et il le
confessera encore mieux, un peu plus tard, dans ses lettres.

Nous sommes habitus  ces palinodies. Nous l'avons toujours vu attnuer
ou mme dmentir dans sa correspondance les paradoxes trop agressifs ou
trop draisonnables qu'il avait mis dans ses livres.--En outre, il
devait tre d'autant plus dispos  renier le _Contrat_, que, tout de
mme et quoi qu'on ait fait pour l'y rattacher, le _Contrat_ est en
assez vif dsaccord avec ses autres ouvrages.[15] (Dans ceux-ci il a
coutume d'accorder le moins possible  l'institution sociale; dans
celui-l, il livre  l'institution sociale l'homme tout entier.)--Enfin,
quelques annes ont pass. Ces Genevois, pour qui surtout il avait crit
son livre, l'ont odieusement perscut. C'est le moment o il crit au
Corse Butta-Foco:

     J'aime naturellement autant votre clerg (le clerg catholique),
     que je hais le ntre. J'ai beaucoup d'amis parmi le clerg de
     France, et j'ai toujours trs bien vcu avec eux.

[Note 15: Il ne faut pas oublier que la rdaction primitive du
_Contrat social_ est antrieure au premier _Discours_ de Rousseau et 
sa thorie de la bont de la nature.]

Il crit  d'Ivernois (13 janvier 1767):

     Vous avez pu voir dans nos liaisons que je ne suis pas visionnaire,
     et dans le _Contrat social_ je n'ai jamais approuv le gouvernement
     dmocratique.

(Et il peut le soutenir et mme le croire, le livre tant plein de
contradictions.)

Il crit au marquis de Mirabeau (26 juillet 1767).

     Voici, dans mes vieilles ides, le grand problme en politique,
     _que je compare  celui de la quadrature du cercle_ en gomtrie:
     trouver une forme de gouvernement qui mettra la loi au-dessus de
     l'homme.

(Et c'est bien, en effet, la quadrature du cercle, puisque la loi sera
toujours faite par des hommes et applique par des hommes).

     Si cette forme est trouvable, continue-t-il, cherchons-la... Si
     malheureusement elle n'est pas trouvable, _et j'avoue ingnument
     que je crois qu'elle ne l'est pas, mon avis est qu'il faut passer 
     l'autre extrmit, et mettre tout d'un coup l'homme autant
     au-dessus des lois qu'il peut tre; par consquent tablir le
     despotisme arbitraire et le plus arbitraire, qu'il est possible_.

(C'est peut-tre aussi qu' ce moment-l Rousseau venait d'prouver la
bienfaisance du roi de Prusse.)

     Je voudrais, poursuit-il, _que le despote pt tre Dieu_. En un
     mot, _je ne vois pas de milieu supportable entre la plus austre
     dmocratie et le hobbisme le plus parfait; car le conflit des
     hommes et des lois, qui met l'tat dans une guerre intestine
     continuelle, est le pire de tous les tats politiques_.

Puis, comme effray d'avoir pu crire ces choses:

     Mais les Caligula, les Nron, les Tibre!... Mon Dieu, je me roule
     par terre et je gmis d'tre homme.

Il se roule par terre en pensant au lointain Nron, c'est trs bien.
Mais enfin il ne tient plus du tout au _Contrat_.

Il y tient si peu que, six mois aprs (janvier-fvrier 1768), dans de
longues lettres  son compatriote d'Ivernois, s'occupant des troubles de
Genve et de la rforme de sa Constitution, il cherche,--comme ferait
Montesquieu lui-mme,--des combinaisons et des balances d'attributions
entre les divers pouvoirs politiques (Petit Conseil, Grand Conseil, et
Conseil gnral ou corps des lecteurs); et que, finalement, dsesprant
de voir les discordes civiles s'apaiser, il jette  ses amis de Genve
cette exhortation  l'antique, qui semble extraite d'un _Conciones_
extravagant:

     ...Oui, messieurs, il vous reste un dernier parti  prendre, et
     c'est, j'ose le dire, le seul qui soit digne de vous. C'est, au
     lieu de souiller vos mains dans le sang de vos compatriotes, de
     leur abandonner ces murs qui devaient tre l'asile de la libert et
     _qui vont n'tre plus qu'un repaire de tyrans_; c'est d'en sortir
     tous, tous ensemble, en plein jour, vos femmes et vos enfants au
     milieu de vous, et, puisqu'il faut porter des fers, d'aller porter
     du moins ceux de quelque grand prince, et non pas _l'insupportable
     et odieux joug de vos gaux_.

Ces dernires paroles sont fort belles. Elles rsument vraiment toute
l'absurdit du _Contrat social_ et de la dmocratie elle-mme.

Ainsi, trois tapes: 1 Jean-Jacques, dans son livre mme, dclare le
_Contrat_ applicable seulement  de petites cits; 2 il le dclare
inapplicable  de simples mortels; 3 cinq ou six ans aprs il le renie
totalement.

Or, cette forme de gouvernement que l'auteur avait dcrite  l'usage
d'une cit de vingt mille mes et de quinze cents lecteurs,--qu'il
avait ensuite confesse impraticable mme dans cette petite cit,--et
qu'enfin il avait renie avec une sorte de fureur,--la Rvolution,
trente ans aprs, s'en emparera comme d'un vangile, et voudra l'imposer
 un peuple de dix sicles et de vingt-cinq millions d'hommes. Et cet
essai s'appellera la Terreur.

--Ce n'est pas la faute de Rousseau, direz-vous.

Entendons-nous bien. Je ne dis pas que les crits de Rousseau aient
amen la Rvolution (laquelle avait des raisons conomiques profondes):
surtout je ne dis pas que seuls ils l'aient amene. Mais il se trouve
que, plus qu'aucun autre crivain, Rousseau a fourni, a lgu aux plus
systmatiques et aux plus violents des hommes qui ont fait la Terreur,
et mme aux ttes les plus illettres de la canaille rvolutionnaire, un
tat sentimental, une phrasologie--et des formules.

D'autant mieux que, outre l'erreur essentielle qui en fait l'armature,
le _Contrat social_ fourmille de contre-vrits de dtail.--On y lit que
la voix publique n'lve presque jamais aux premires places que des
hommes clairs et capables qui les remplissent avec honneur.--On y lit
que le peuple se trompe bien moins sur ses choix que le
prince;--qu'un homme d'un vrai mrite est presque aussi rare dans le
ministre (d'un roi) qu'un sot  la tte d'un gouvernement rpublicain.
On y lit,  propos des rois, que tout concourt  priver de justice et
de raison un homme lev pour commander aux autres.--On y lit que les
rpubliques vont  leurs fins par des voies plus constantes et mieux
suivies que la monarchie.--Le gouvernement fodal y est appel cet
inique et absurde gouvernement dans lequel l'espce humaine est
dgrade, et o le nom d'homme est un dshonneur. Etc, etc.. Tous les
prjugs les plus ineptes et les plus meurtriers de la Rvolution sont
hrits du _Contrat social_.

     J'ai entendu, crit Mallet de Pan, j'ai entendu, en 1788, Marat
     lire et commenter le _Contrat social_ dans les promenades
     publiques, aux applaudissements d'un auditoire enthousiaste.

Et, cinq ans aprs, la France connaissait les bienfaits des doctrines du
_Contrat social_, et de l'universelle galit, et de la souverainet du
peuple, et du droit absolu de l'tat, et des magistratures d'exception
telles que le Comit de Salut public et le tribunal rvolutionnaire. Du
chapitre 8 du livre IV sortait le prjug anti-catholique, et la
Constitution civile du clerg, et la perscution religieuse. Et le
_Contrat social_ tait codifi dans l'inapplicable Constitution de 1793.

Tout cela, parce qu'il avait plu  un demi fou, trente ans auparavant,
de rver pour une ville de vingt mille habitants une lgislation qui ne
convenait qu' des dieux,--et  laquelle, cinq ans plus tard il
dclarait prfrer le despotisme le plus arbitraire!

Jamais, je crois, grce  la crdulit et  la btise humaine, plus de
mal n'a t fait  des hommes par un crivain, que par cet homme qui,
semble-t-il, ne savait pas bien ce qu'il crivait, et qui aurait fui sa
cit s'il l'avait vue ralise. Vraiment, il y a des cas o l'on est
tent de dire que ce malheureux a t un misrable.

Et c'est parce que cette ide m'est pnible que j'ai voulu ramasser
d'abord ce qui m'est le plus odieux dans son oeuvre, et n'arriver
qu'ensuite  la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. A partir de l,
en effet, nous n'aurons plus qu' plaindre Jean-Jacques, quelquefois 
l'admirer; car, je le dis trs srieusement, son me se purifie  mesure
que ses maux et sa folie augmentent.

       *       *       *       *       *

Donc, revenons un peu sur nos pas. Lorsque le gouverneur d'mile juge 
propos de lui enseigner la religion naturelle, il suppose que lui-mme,
tout prs jadis de perdre son me, a eu le bonheur de rencontrer un bon
prtre, un cur de campagne, un vicaire savoyard, dont les discours
l'ont ramen dans le droit chemin. Rousseau juge indispensable que ce
bon prtre ait commis autrefois une faute contre les moeurs: car
Rousseau ne peut imaginer un personnage sympathique qui n'ait, comme
lui, quelque souillure. Mais enfin ce vicaire est plein de vertu et de
charit, et je le dirais assez proche de Jocelyn, si Jocelyn n'tait
rest pur et si Jocelyn ne gardait mieux, quant au dogme catholique, une
sorte d'orthodoxie verbale.

Or ce prtre emmne un matin son jeune ami dans la campagne, et, en
prsence d'une nature dont le spectacle fortifie ses discours et les
appuie d'un magnifique tmoignage, il expose  son disciple la doctrine
du plus pur et du plus mouvant spiritualisme.

Je crois utile de rsumer sa trs simple argumentation.

Visiblement une volont meut l'univers. Et, si la matire mue nous
montre une volont, la matire mue selon de certaines lois nous montre
une intelligence. Voil pour l'univers.

Et voici pour l'homme:--L'homme est _libre_ dans ses actions et, comme
tel, anim d'une substance immatrielle.

Or, si l'me est immatrielle, elle peut survivre au corps et, si elle
lui survit, la Providence est justifie de l'existence du mal sur la
terre (sans compter que le mal moral est l'ouvrage de l'homme et que le
mal physique se rduit presque  rien pour l'homme naturel). Une preuve
de l'immortalit de l'me, et d'une vie et d'une sanction future, c'est
le triomphe terrestre des mchants.

Et la cration? faut-il y croire?--Le vicaire croit du moins  la
formation et  la mise en ordre du monde par Dieu. Et Dieu? Que
connaissons-nous de lui?--Je puis du moins entrevoir ses attributs:
intelligence, puissance, justice, bont.

Reste  chercher quelle rgle je dois me prescrire pour remplir ma
destination sur la terre selon l'intention de Celui qui m'y a plac. Ma
lumire, ici, c'est la conscience.

En cet endroit se place l'invocation:

     Conscience! Conscience! instinct divin, immortelle et cleste voix,
     _guide assur_ d'un tre ignorant et born, mais intelligent et
     libre, _juge infaillible_ du bien et du mal, qui rend l'homme
     semblable  Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et
     la moralit de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui
     m'lve au-dessus des btes, que le triste privilge, de m'garer
     d'erreurs en erreurs  l'aide d'un entendement sans rgle et d'une
     raison sans principe.

La conscience guide assur? La conscience juge infaillible?
Infaillible toujours? et jamais abus par l'entendement sans
rgle?--Hlas, quel guide et quel juge tait-elle  Rousseau lorsque,
ayant abandonn son troisime enfant, et cela, nous raconte-t-il, aprs
un srieux examen de _conscience_ (_Confessions_, VIII), il crivait:

     Si je me trompai dans mes rsultats, rien n'est plus tonnant que
     la scurit d'me avec laquelle je m'y livrai.

Et un peu plus loin:

     Cet arrangement (le dpt aux Enfants-Trouvs) me parut si bon, si
     sens, si _lgitime_!...

--Oh! que Julie, rgnre et devenue dvote, avait raison d'crire: Je
ne veux plus tre juge en ma propre cause! La conscience, non appuye
sur une rgle fixe, une tradition, une religion dogmatique, ou
simplement le Dcalogue, risque tant, dans certains cas, de se confondre
avec l'orgueil ou l'intrt secret! La foi de Rousseau dans la
conscience,--c'est--dire dans _sa_ conscience, ce n'est pas autre chose
que l'individualisme en morale ce qui est une expression
contradictoire. Il n'y a pas _la_ conscience en gnral: il y a ma
conscience, votre conscience, la conscience de Rousseau, qui a t
souvent bien incertaine et bien trouble...

Mais je me reproche d'interrompre Jean-Jacques  une de ses meilleures
heures. Le vicaire continue; il a de belles pages stociennes sur cette
ide, que combattre ses passions par got de l'ordre, c'est obir  la
nature. Puis il disserte sur la prire; il la veut limite:

     La seule chose que je demande  Dieu c'est de redresser mon erreur
     si je m'gare.

Et il arrive  la rvlation et aux miracles.

Cette dernire partie contient les passages qui ont fait condamner
l'mile (j'ai dit en raison de quelles circonstances particulires).
Rousseau y montre pourtant une assez grande prudence. En deux mots, il
nglige le surnaturel, miracles, rvlation, sans les nier expressment
et surtout parce que la constatation en est impossible. Il dit de la
rvlation:

     Je ne l'admets ni ne la rejette: je rejette seulement l'obligation
     de la connatre.

Il dit des miracles que,--sans compter qu'ils sont incontrlables,--ils
ne servent de rien, du moment que, tour  tour, la vrit de la doctrine
se prouve par les miracles, et la vrit des miracles par la doctrine.
Il dit de l'vangile:

     La saintet de l'vangile est un argument qui parle  mon coeur;

et vous connaissez le fameux passage qui se termine par ces mots, dont
je ne sais s'ils expriment une foi srieuse o s'ils ne sont qu'une
faon de parler et un effet de rhtorique:

     Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la
     mort de Jsus sont d'un Dieu.

Il a d'ailleurs soin de dire sur chaque point dlicat:

     Je ne me dtermine qu'en tremblant, et je vous dis plutt mes
     doutes que mon avis.

Il professe qu'il y a dans toutes les religions un mme noyau solide:
croyance au Dieu personnel,  l'me,  la vie future, et que, pour le
reste, chacun doit suivre la religion de son pays. Donc, soyons
tolrants.--Et je veux vous citer la vraie conclusion du vicaire:

     ...Voil le scepticisme involontaire o je suis rest; mais ce
     scepticisme n'est nullement pnible, parce qu'il ne s'tend pas aux
     points essentiels de la pratique, et que je suis bien dcid sur
     les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicit
     de mon coeur. Je cherche  savoir ce qui importe  ma conduite.
     Quant aux dogmes qui n'influent ni sur les actions ni sur la morale
     (mais y en a-t-il de tels?...) et dont tant de gens se tourmentent,
     je ne m'en mets nullement en peine... Je crois toutes les religions
     bonnes quand on y sert Dieu convenablement. _Le culte essentiel est
     celui du coeur_.

Cette profession de foi du vicaire savoyard reste, je crois, le plus
beau _Credo_ du spiritualisme qui ait t crit.--Je crains que cette
doctrine ne paraisse un peu superficielle et suranne aux nouvelles
gnrations pensantes. Depuis, d'autres mtaphysiques ont paru plus
savantes et plus fortes et ont t plus en faveur. Quel jeune professeur
de philosophie daignerait se dire simplement spiritualiste et
diste?...--C'est qu'on songe toujours au spiritualisme officiel,
insincre, fig, mort, de Victor Cousin et des anciens manuels de
philosophie. Et pourtant... Les arguments du spiritualisme valent bien
ceux des mtaphysiques qui passent pour plus distingues; car, en ces
matires, il ne s'agit pas de dmonstration proprement dite. Les
preuves de Dieu mtaphysiques, dit Pascal, sont si loignes du
raisonnement des hommes, et si impliques, qu'elles frappent peu; et
quand cela servirait  quelques-uns, cela ne servirait que pendant
l'instant qu'ils voient cette dmonstration; une heure aprs, ils
craignent de s'tre tromps.--Mais les preuves de Dieu retenues par
Rousseau, si elles ne sont certes pas sans rplique, sont les plus
simples, les plus accessibles, comme il convenait,  la moyenne des
intelligences et, pour ainsi parler, les plus portatives; ce sont les
plus unies parmi les preuves traditionnelles de Platon, de Descartes, de
Malebranche, de Bossuet, de Fnelon... Pensez qu'avant de devenir la
philosophie du baccalaurat (j'entends le baccalaurat de ma jeunesse),
le spiritualisme fut la philosophie du _Phdon_ et du _Banquet_ et celle
du _Songe de Scipion_. Enfin songez que le spiritualisme, s'il n'est pas
la plus subtile explication de l'univers, en est la plus gnreuse,
celle qui donne au monde de plus beau sens, celle qui contient le plus
d'amour et qui fait  la Cause premire le plus magnanime crdit.

Et c'est bien ainsi que Rousseau l'entend. Son disme n'est point, comme
celui de Voltaire, un disme politique, un disme de gendarme. Le disme
de Voltaire n'oblige Voltaire  rien du tout. Celui de Rousseau
l'_oblige_. C'est bien vritablement pour lui une religion mouvante et
agissante, et qui influe sur la vie et sur les actes. Le disme de
Jean-Jacques est si bien pour lui une religion, qu'il l'oppose nettement
 l'irrligion, c'est--dire  l'athisme et au matrialisme des
philosophes (qui ne le lui pardonneront point).--Et le sentiment
religieux de Rousseau, et sa persuasion de l'absolue ncessit de la
croyance en Dieu et de l'amour de Dieu sont si profonds en lui, qu'il ne
craint pas, dans une _Note_, de prfrer le fanatisme  l'irrligion. Il
faut toujours lire les _Notes_ de Rousseau, car elles sont souvent plus
significatives et plus hardies que son texte. Dans cette note, qui est
magnifique, il rompt dcidment et nergiquement en visire au parti des
philosophes, et ose dire des choses comme celles-ci, qui seraient,
aujourd'hui encore, d'une si opportune application:

     Un des sophismes les plus familiers au parti philosophique est
     d'opposer un peuple suppos de vrais philosophes  un peuple de
     mauvais chrtiens: comme si un peuple de vrais philosophes tait
     plus facile  faire qu'un peuple de vrais chrtiens...

     Le fanatisme (religieux), quoique sanguinaire et cruel, est
     pourtant une passion grande et forte, qui lve le coeur de
     l'homme, qui lui fait mpriser la mort, qui lui donne un ressort
     prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les
     plus sublimes vertus: au lieu que l'irrligion et, en gnral,
     l'esprit raisonneur et philosophique attache  la vie, effmine,
     avilit les mes, concentre toutes les passions dans la bassesse de
     l'intrt particulier, dans l'abjection du _moi_ humain, et sape
     ainsi petit  petit les fondements de toute socit,...

     Le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immdiats que
     ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit philosophique, l'est beaucoup
     moins dans ses consquences. D'ailleurs il est ais d'taler de
     belles maximes dans les livres: mais la question est de savoir si
     elles tiennent bien  la doctrine... Reste  savoir encore si la
     philosophie,  son aise et sur le trne, commanderait bien  la
     gloriole,  l'intrt,  l'ambition, aux petites passions de
     l'homme, et si elle pratiquerait cette humanit si douce qu'elle
     nous vante la plume  la main.

     Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la
     religion ne fasse encore mieux, et la religion en fait beaucoup que
     la philosophie ne saurait faire...

     Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au
     christianisme leur plus solide autorit et leurs rvolutions moins
     frquentes; il les a rendus eux-mmes moins sanguinaires; cela se
     prouve par les faits en les comparant aux gouvernements anciens.

C'est bien Rousseau, ce n'est pas Joseph de Maistre, qui a crit cela.
Toutes ces phrases durent faire hurler les Encyclopdistes. Rousseau,
ds lors, ne fut plus lui-mme  leurs yeux qu'un dangereux fanatique.

Rousseau, cependant, n'avait pas chang sur ce point. Dj, vers 1755,
je crois,  un souper chez mademoiselle Quinault racont par madame
d'pinay qui y assistait, Jean-Jacques, indign par l'impit des
propos, s'criait:

     Si c'est une lchet de souffrir qu'on dise du mal de son ami
     absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son
     Dieu, qui est prsent; et moi, messieurs, je crois en Dieu... Je
     sors si vous dites un mot de plus. Et il ajoutait: Je ne puis
     souffrir _cette rage de dtruire sans difier_... D'ailleurs l'ide
     de Dieu est ncessaire au bonheur, et je veux que vous soyez
     heureux.

Il faut remarquer que, dans cette _Note de la Profession de foi_,
Rousseau ne dit point le disme; il ne dit mme plus la religion
naturelle: il dit la religion ou le christianisme. Dans la
_Profession de foi_, il est peut-tre aussi proche du catholicisme que
du protestantisme: car il prend presque tout ce qui est commun aux deux
religions; et son accent serait plutt catholique que protestant. Il est
d'ailleurs remarquable que, pour enseigner  mile la religion vraie, il
ait choisi, non un pasteur (comme il et t naturel qu'il le ft aprs
sa rentre dans la religion de ses pres), mais un prtre romain, form
du souvenir de deux prtres romains: l'abb Gaime et l'abb Gatier.

Il faut bien dire pourtant que ce christianisme de Rousseau est un
christianisme assez amolli. C'est le christianisme, moins ce qui en fait
la solide armature: le dogme du pch originel et toutes ses
consquences thologiques.

Jean-Jacques,  vingt-deux ans, nourri des livres de Port-Royal, avait
t quasi jansniste. Ce qui devait le sduire, c'est que le jansniste
est l'homme qui entretient avec l'Inconnu les relations les plus
tragiques et les plus passionnes. Jean-Jacques,  ce moment-l, avait
trs peur de l'enfer. Un jour il lana une pierre contre un tronc
d'arbre en se disant: Si je le touche, signe de salut; si je le
manque, signe de damnation. Mais ses terreurs se calmrent sous
l'influence de deux bons pres jsuites et de madame de Warens. Celle-ci
avait la religion la plus confiante. Elle tait quitiste (Aimez Dieu
et faites ce que vous voudrez). Madame Guyon avait conserv en Suisse
des partisans, avec lesquels madame de Warens tait en relations. Et
c'est peut-tre pourquoi il y a une sorte de quitisme dans le
christianisme latitudinaire et sentimental de Jean-Jacques,--et un peu
aussi (pour l'accent) de la tendresse de Fnelon et de l'ancien vque
de Genve et prvt de l'glise d'Annecy, Franois de Sales.

Ce spiritualisme mu et religieux, ce demi-christianisme de Rousseau
sera celui de Bernardin de Saint-Pierre; il sera bien souvent, avec des
nuances, celui de Chateaubriand; celui de Lamartine, dont le _Jocelyn_
devra beaucoup au vicaire savoyard; il sera souvent celui de George
Sand, mme de Michelet jeune, et de Victor Hugo.

Le spiritualisme pris de cette manire est si bien une religion capable
d'agir sur la vie, que, jusqu'au milieu du XIXe sicle et jusque dans
la premire moiti du second Empire, nous avons eu, dans la bourgeoisie
franaise et mme parmi les paysans (j'en ai connus), des aeux et des
pres--en trs grand nombre,--dont l'me vivait de cette religion-l, un
peu en marge, mais non tout  fait en dehors du catholicisme de leurs
femmes et de leurs filles. Il est fcheux qu'elle ait dclin (faute,
peut-tre, de consistance dogmatique): car, sans suffire  tout, elle
servait encore  quelque chose, et c'tait encore un reflet de
christianisme.

Et sans doute a t le spiritualisme de Robespierre, de Saint-Just et
des thophilanthropes: mais, tout de mme, en souvenir de tant de
grands-pres, grands-oncles ou bisaeux qui, sous le premier Empire,
sous la Restauration, sous Louis-Philippe, ont un peu mieux valu par ce
spiritualisme-l qu'ils n'eussent valu sans lui,--dans tout ce qui me
reste  dire de la pauvre vie de Jean-Jacques, je n'couterai plus que
la piti.




NEUVIME CONFRENCE

LA LETTRE  L'ARCHEVQUE DE PARIS. LES LETTRES DE LA
MONTAGNE.--DERNIRES ANNES DE ROUSSEAU.--LES DIALOGUES.


Je n'ai point cach mon admiration pour la _Profession de foi du Vicaire
Savoyard_. Pourtant ce furent ces trs gnreuses pages qui causrent
l'infortune dfinitive de Jean-Jacques. Ainsi vont les choses.

Vous vous rappelez dans quelles circonstances, malgr la protection de
madame de Luxembourg et du prince de Conti, malgr le patronage de M. de
Malesherbes, l'_mile_ fut condamn par le Parlement de Paris, et
Rousseau dcrt de prise de corps.

On ne tenait, du reste, nullement  s'embarrasser de lui. On lui laissa
le temps de partir; et il croisa en chemin les hommes chargs de venir
l'arrter, et qui le salurent.

Rousseau subit la ncessit avec cette passivit ou plutt, il faut le
dire, avec cette rsignation qui lui tait coutumire et qu'il avait si
loquemment enseigne  son mile. Il avait eu tout de suite la pense
d'aller s'tablir en Suisse. Dans sa chaise de poste, il lit la Bible et
crayonne un pome en prose sur le _Lvite d'Ephram_. Il n'est point
trop inquiet. Il aime sa patrie et il croit qu'elle le lui rend. Son
gnie fait honneur  Genve. Il avait Genve devant les yeux quand il a
crit le _Contrat social_. Et comment les pasteurs genevois
prendraient-ils mal l'_mile_, eux que d'Alembert (dans son article
GENVE, de l'Encyclopdie) souponnait de socianisme, c'est--dire, en
somme, de rationalisme?

Oui, l-bas, en Suisse, il sera bien.

     En entrant, dit-il, sur le territoire de Berne, je me fis arrter;
     je descendis, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre, et
     m'criai dans mon transport: Ciel! protecteur de la vertu, je te
     loue, je touche une terre de libert!

Il tait loin de compte. C'tait, pour le malheureux, le commencement de
relles perscutions, de trois annes d'une vie errante et lamentable,
traque de refuge en refuge; et sa propre glise lui devait tre plus
cruelle que l'glise de France.

Pourquoi? Vous en trouverez les raisons trs clairement dduites dans le
livre excellent de M. douard Rod: _L'Affaire Jean-Jacques Rousseau_.

Donc, il arrive  Iverdun (territoire de Berne) chez son vieil ami
Roguin. A peine arriv, il apprend que l'_mile_ a t condamn et
brl  Genve ( cause des pages sur les miracles et la rvlation) et
lui-mme dcrt de prise de corps par ses chers Genevois (18-19 juin
1762). Cependant un neveu de Roguin lui offre un petit pavillon o il
s'installe. Il se croit tranquille: mais, trois semaines aprs, le Snat
de Berne l'expulse d'Iverdun.

Alors il traverse la montagne et s'en va  Motiers-Travers, du comt de
Neuchtel. Une nice de Roguin, madame Boy de la Tour, lui offre une
maison qu'elle possde  Motiers. (Car il faut que Rousseau soit
toujours l'hte de quelqu'un.)

Le comt de Neuchtel appartenant au roi de Prusse (Frdric II),
Rousseau se met sous sa protection par des lettres o il se conjouit (on
le sent) de montrer  l'univers comment un homme libre sait parler  un
monarque, avec une fiert toute civique et lacdmonienne. Mais dj il
a reni le _Contrat social_ dans son coeur.

Thrse est venue le rejoindre. Il fait la connaissance de mylord Keit,
marchal d'cosse (mylord Marchal) gouverneur de Neuchtel pour le roi
de Prusse,--homme trs bon, un de ceux qui ont t le meilleurs pour
Rousseau et que Rousseau a le plus tendrement aims.--Jean-Jacques
respire. De nouveau il se croit tranquille. Il se promne; il fait de la
botanique; il s'amuse  fabriquer des lacets, qu'il offre  des jeunes
filles de ses amies,  condition que, maries et devenues mres, elles
allaiteront elles-mmes leurs enfants.

C'est  cette poque qu'il prend l'habit armnien.

     Ce n'tait pas, nous dit-il, une ide nouvelle... Elle m'tait
     souvent revenue  Montmorency, o le frquent usage des sondes, me
     condamnant  rester souvent dans ma chambre, me fit mieux sentir
     les avantages de l'habit long. La commodit d'un tailleur armnien,
     qui venait souvent voir un parent qu'il avait  Montmorency, me
     tenta d'en profiter pour prendre ce nouvel quipage, au risque du
     qu'en dira-t-on, dont je me souciais trs peu... Je me fis donc une
     petite garde-robe armnienne; mais l'orage excit contre moi m'en
     fit remettre l'usage  des temps plus tranquilles, et ce ne fut que
     quelques mois aprs que, forc par de nouvelles attaques de
     recourir aux sondes, je crus pouvoir prendre ce nouvel habillement
      Motiers, surtout aprs avoir consult le pasteur du lieu, qui me
     dit que je pouvais le porter au temple mme sans scandale. Je pris
     donc la veste, le caftan, le bonnet fourr, la ceinture; et aprs
     avoir assist dans cet quipage au service divin, je ne vis point
     d'inconvnient  le porter chez mylord Marchal. Son Excellence, me
     voyant ainsi vtu, me dit pour tout compliment: _Salamaleki_; aprs
     quoi tout fut fini et je ne portai plus d'autre habit.

En ralit, son infirmit et mme ses sondes n'exigeaient pas ce costume
excentrique. Une culotte plus large ou quelque manteau un peu long
aurait suffi.--videmment la flure gagne.--Goethe,--qui, lui, n'avait
jamais t menac de folie,--crit dans _Wilhelm Meister_ (livre V,
chap. XVI)  propos du vieux joueur de harpe: Si je parviens, dit
Wilhelm,  lui faire quitter sa barbe et sa longue robe, j'aurai
beaucoup gagn; car rien ne nous dispose plus  la folie que de nous
distinguer des autres, et rien ne maintient plus le sens commun que de
vivre, avec beaucoup de gens, selon le commun usage.

C'est, je crois, vers le mme temps, que Rousseau prend ce pli, de
substituer souvent au pronom je ou moi son nom et surtout son
prnom, de parler de lui-mme  la troisime personne, de dire:
Jean-Jacques Rousseau ne peut pas...; il ne convient pas 
Jean-Jacques...; que dirait-on de Jean-Jacques.... Ne vous y trompez
pas: cela aussi est signe de flure.

Revenons.--Le pasteur de Motiers, Montmollin, commena par tre un chaud
partisan de Jean-Jacques et, sur sa demande, l'admit  la communion.
Jean-Jacques nous dit  ce propos:

     ...Toujours vivre isol sur la terre me paraissait un destin bien
     triste, surtout dans l'adversit. Au milieu de tant de
     proscriptions et de perscutions, je trouvai une douceur extrme 
     pouvoir me dire: Du moins je suis parmi mes frres; et j'allai
     communier avec une motion de coeur et des larmes d'attendrissement
     qui taient peut-tre la prparation la plus agrable  Dieu qu'on
     y pt porter.

(Vers le mme temps, Voltaire  Ferney faisait ses pques, et le faisait
constater par acte notari. On pourrait mettre en regard la communion
sincre et pieuse du pauvre exil Rousseau, et la communion sacrilge et
farce,--en mme temps que prudente et conservatrice,--de l'opulent
seigneur de Ferney... Il est vrai qu'on ne tirerait pas grand chose de
ce parallle,--sinon que c'est encore le plus religieux de ces deux
hommes qui nous a t le plus funeste.)

Presque le mme jour o Jean-Jacques communiait si dvotement,
l'archevque de Paris, Christophe de Beaumont signait un _Mandement
portant condamnation de l'mile_ (20 aot 1762). L'archevque faisait
son devoir. Il relevait dans ce livre une vingtaine de propositions
contraires  l'orthodoxie catholique. Le mandement dbutait (ou presque)
par un portrait de Rousseau vraiment assez brillant,--et mme assez
juste, surtout si l'on songe que le critique tait un archevque. Il
faut citer ce morceau.

     Du sein de l'erreur il s'est lev un homme plein du langage de la
     philosophie sans tre vritablement philosophe; esprit dou d'une
     multitude de connaissances qui ne l'ont pas clair et qui ont
     rpandu des tnbres dans les autres esprits; caractre livr aux
     paradoxes d'opinion et de conduite; alliant la simplicit des
     moeurs avec le faste des penses, le zle des maximes antiques avec
     la fureur d'tablir des nouveauts, l'obscurit de la retraite avec
     le dsir d'tre connu de tout le monde: on l'a vu invectiver contre
     les sciences qu'il cultivait, prconiser l'excellence de l'vangile
     dont il dtruisait les dogmes, peindre la beaut des vertus qu'il
     teignait dans l'me de ses lecteurs... Dans un ouvrage sur
     l'ingalit des conditions il avait abaiss l'homme jusqu'au rang
     des btes; dans une autre production plus rcente il avait insinu
     le poison de la volupt en paraissant le proscrire: dans celui-ci
     il s'empare des premiers moments de l'homme afin d'tablir l'empire
     de l'irrligion.

Le reste du mandement tait ce qu'il pouvait et devait tre,--avec,
peut-tre, quelques inutiles accusations de mauvaise foi.

Jean-Jacques rpondit par la lettre thtralement intitule:
_Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genve,  Christophe de Beaumont,
archevque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de
l'ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne_, etc... Cette lettre
n'est pas le plus original de ses ouvrages, mais c'en est peut-tre le
plus parfait. Naturellement, l'archevque et le protestant latitudinaire
ne pouvaient s'entendre, puisque justement Rousseau nie ou conteste ce
que le prlat suppose acquis: la rvlation et les miracles. On peut
dire que les deux adversaires manient des armes qui ne se rencontrent
pas.--D'autre part, la lettre  Christophe de Beaumont n'offre rien de
nouveau quant au fond; elle rpte seulement, sous une forme adoucie et
persuasive, quelques-unes des thories de l'_mile_ et du _Contrat_.
Mais la lettre est, dans son ensemble, un chef-d'oeuvre de polmique,
une merveille de discussion adroite, vigoureuse, mue, loquente. Le
citoyen de Genve affecte d'abord le plus grand respect pour le
prlat; il se complait dans son attitude d'homme obscur, d'homme de
rien, de citoyen modeste,--mais qui porte en lui la vrit,--en face
d'un grand de la terre. Puis, monte peu  peu sa plainte d'opprim;
puis sa colre clate. C'est vraiment trs bien fait. Et voici quelques
lignes de la fin:

     Que vous discourez  votre aise, vous autres hommes constitus en
     dignit!... Vous accablez firement le faible, sans rpondre de vos
     iniquits  personne... Sur les moindres convenances d'intrt ou
     d'tat, vous nous balayez devant vous comme la poussire. Les uns
     dcrtent et brlent, les autres diffament ou dshonorent, sans
     droit, sans raison, sans mpris, mme sans colre, uniquement parce
     que cela les arrange, et que l'infortun se trouve sur leur chemin.

     Monseigneur, vous m'avez insult publiquement (n'est-ce pas que
     cela a le ton et l'allure de quelque couplet d'un drame de Hugo o
     un plbien riverait son clou  un prince?). Monseigneur vous
     m'avez insult publiquement; je viens de prouver que vous m'avez
     calomni. Si vous tiez un particulier comme moi, que je pusse vous
     citer devant un tribunal quitable, et que nous y comparussions
     tous deux, moi avec mon livre, et vous avec votre mandement, vous y
     seriez certainement dclar coupable et condamn  me faire une
     rparation aussi publique que l'offense l'a t. Mais vous tenez un
     rang o l'on est dispens d'tre juste, et je ne suis rien.
     Cependant vous qui professez l'vangile, vous prlat fait pour
     apprendre aux autres leur devoir, vous savez le vtre en pareil
     cas. Pour moi, j'ai fait le mien, je n'ai plus rien  vous dire, et
     je me tais.

     Daignez, monseigneur, agrer mon profond respect (Motiers 18
     novembre 1762).

J'ai dit que, dans le fond, la _Lettre  M. de Beaumont_ n'offrait rien
que de dj vu. J'en excepte une page intressante. Dans le moment mme
o il dfend contre le prlat la religion naturelle, Rousseau continue
de se sparer des philosophes. Une de leurs manies tait de traiter
tous les fondateurs de religions de fourbes, d'imposteurs, de
charlatans, de jongleurs sacrs. Jean-Jacques qui a, lui, l'intelligence
des choses religieuses, en juge autrement:

     Honorez en gnral, dit-il, tous les fondateurs de vos cultes
     respectifs... Ils ont eu de grands gnies et de grandes vertus:
     cela est toujours estimable. Ils se sont dits les envoys de Dieu;
     cela peut tre et n'tre pas; c'est de quoi la pluralit ne saurait
     juger d'une manire uniforme, les preuves n'tant pas galement 
     sa porte. Mais quand cela ne serait pas, il ne faut point les
     traiter si lgrement d'imposteurs. Qui sait jusqu'o les
     mditations continuelles sur la divinit, jusqu'o l'enthousiasme
     de la vertu ont pu, dans leurs sublimes mes, troubler l'ordre
     didactique et rampant des ides vulgaires? Dans une trop grande
     lvation la tte tourne, et l'on ne voit plus les choses comme
     elles sont...

Ici, Rousseau est autrement intelligent que Voltaire.

J'imagine qu'aprs sa magnifique rplique  l'archevque de Paris,
Rousseau crut qu'il allait rentrer en grce auprs de la partie
rcalcitrante de ses compatriotes de Genve. Il y avait eu (je vous
renvoie l-dessus au beau livre de Rod), il y avait eu, dans le dcret
lanc par le Petit Conseil contre Rousseau, une irrgularit de
procdure. Jean-Jacques comptait que toute la bourgeoisie protesterait
contre cette infraction  la loi. Et, en effet, il avait  Genve des
amis, les meneurs de ce qu'on peut appeler, le parti dmocratique,--et
qui mme l'ennuyaient bien fort, et qui l'accablaient de leurs lettres
et de leurs visites (deux eurent l'indiscrtion de tomber malades chez
lui et de s'y faire soigner). Mais tout se passait en paroles. Aprs
avoir attendu plus d'un an que quelqu'un rclamt contre une procdure
illgale, Rousseau prit enfin un parti, renona  une ingrate patrie,
abdiqua, par une lettre au premier syndic, son droit de bourgeoisie.

Il dut tre trs malheureux  ce moment-l. Nous le voyons dans sa
correspondance (qu'il faut toujours consulter en mme temps que ses
_Confessions_). Seul, proscrit, se croyant abandonn de tous, ses
souffrances physiques ayant redoubl de violence, il crit  Duclos (le
seul des philosophes avec qui il ne se soit jamais brouill) qu'il est
dcid au suicide.

     ...Ma situation physique a tellement empir... que mes douleurs,
     sans relche et sans ressource, me mettent absolument dans le cas
     de l'exception marque par Mylord douard en rpondant 
     Saint-Preux.

(Cette lettre de mylord douard est la vingt-deuxime de la troisime
partie de la _Nouvelle Hlose_.)

Et Rousseau crit en mme temps  M. Martinet, chtelain de Motiers,
pour lui remettre son testament et lui recommander Thrse, comme il
avait fait  Duclos.

     Adieu, monsieur, je pars pour la patrie des mes justes, j'espce y
     trouver peu d'vques et de gens d'glise, mais beaucoup d'hommes
     comme vous et moi.

Je note ce projet de suicide. Plus tard, en Dauphin, dans la lettre o
il propose  Thrse la sparation, il lui promet de ne pas se suicider.
Tout cela prouve du moins qu'il y songeait quelquefois.

Cependant il ne se tue pas. Il se rtablit pour de nouvelles douleurs.
L'hiver est dur  Motiers. Pendant six mois, il ne peut mettre les pieds
dehors. Tout en faisant des lacets, ou en fendant du bois pour suer
l'urine dont il a le corps ravag, il mdite sur l'universelle injustice
dont il est victime, sur son infortune qu'il juge unique au monde.
Thrse devient moins douce, car elle se dplat en pays tranger--et
protestant, elle, commre catholique.

A Genve, l'agitation continue. Les partisans de Rousseau font au
Conseil des reprsentations, dont il ne tient compte. Pour dfendre le
Conseil, le procureur gnral Tronchin crit, sur le cas de Rousseau et
contre Rousseau, les _Lettres de la Campagne_. Rousseau, dchan cette
fois, rpond par _les Lettres de la Montagne_ (neuf lettres en deux
parties; trois cents pages environ).

Dans la deuxime partie, il dveloppe la constitution de Genve et le
mcanisme du droit de reprsentation, et dmontre l'illgalit de la
procdure dont on avait us envers lui.

La premire partie est reste intressante. Elle est fort belle par
endroits. Sans doute, dans la plupart de ces pages, il ne fait que
maintenir les ides du _Vicaire Savoyard_ et son droit de les exprimer
librement, mme  Genve. Mais on y trouve aussi des choses que Rousseau
n'avait pas encore dites.

D'abord le passage o il ramne la Rformation  son vrai principe, qui
est le libre examen individuel, et en tire, bien longtemps d'avance, les
conclusions du protestantisme libral (qui, vraiment, n'est plus une
religion confessionnelle). Rousseau rserve pourtant deux points:

     Pourvu, dit-il, qu'on _respecte toute la Bible_ et qu'on _s'accorde
     sur les points principaux_, on vit selon la rformation
     vanglique.

On ne voit pas,  vrai dire, pourquoi le libre examen s'arrterait
devant la saintet de la Bible et devant certains points de son
interprtation. Le propre d'une religion fonde sur le libre examen
semble bien tre de se dtruire enfin elle-mme; et c'est ce qui
arriverait sans doute  la Rforme, si, au bout du compte, le commun des
protestants n'taient des hommes comme les autres, plis, par sens
pratique,  une habitude et  une tradition, peu capables de critique,
et chez qui la libert d'examen est un principe et une prtention
beaucoup plus qu'une ralit. Mais, ceci rserv, les dductions de
Rousseau sont irrprochables:

     Chacun, conclut-il, en demeure seul juge en lui-mme (juge de la
     doctrine et des interprtations) et ne reconnat en cela d'autre
     autorit que la sienne propre. Les bonnes instructions doivent
     moins fixer le choix que nous devons faire, que nous mettre en tat
     de bien choisir. Tel est le vritable esprit de la Rfomation, tel
     en est le vrai fondement. La raison particulire y prononce..., et
     il est tellement de l'essence de la raison, d'tre libre que, quand
     elle voudrait s'asservir  l'autorit, cela ne dpendrait pas
     d'elle. Portez la moindre atteinte  ce principe, et tout
     l'vanglisme croule  l'instant. _Qu'on me prouve aujourd'hui
     qu'en matire de foi je suis oblig de me soumettre aux dcisions
     de quelqu'un, ds demain je me fais catholique_, et tout homme
     consquent et vrai fera comme moi.

Et plus loin, contre ces pasteurs qui, avant l'affaire Rousseau,
affectaient une extrme libert d'esprit et passaient mme pour
sociniens:

     Ce sont en vrit de singulire gens que messieurs vos ministres:
     _on ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas; on
     ne sait mme pas ce qu'ils font semblant de croire; leur seule
     manire d'tablir leur foi est d'attaquer celle des autres_...

Et il va plus avant. Il prte aux catholiques ce qu'ils auraient pu
rpondre aux premiers rformateurs, et il embarrasse ceux-ci dans leurs
propres contradictions par un raisonnement que Bossuet et avou, et
d'un accent o Bossuet et seulement mis plus de charit et de douceur.
Rousseau fait simplement, ici, le procs de la Rforme mme et de son
principe. Le singulier homme! Toute cette seconde _Lettre de la
Montagne_ me parat un chef-d'oeuvre, et un chef-d'oeuvre bien
inattendu. Ainsi la destine de Jean-Jacques tait d'tre destructeur,
mme du protestantisme, et cela en se conformant  ce qui est l'essence
mme de la Rforme et en se montrant ce que le protestantisme, dans son
fond intime, conseille d'tre: un individualiste forcen.

Ce heurt de Rousseau contre ceux de sa religion, me plat extrmement,
je l'avoue. Cette aventure eut, je crois, pour l'me de Rousseau, des
consquences que nous verrons tout  l'heure.

Mais je ne puis quitter cette premire partie des _Lettres de la
Montagne_ sans vous lire une page sur Jsus, qui prouve que ce n'est pas
seulement Chateaubriand, Senancour, George Sand, Michelet et Dumas fils
qui ont beaucoup lu Rousseau et s'en sont souvenu, mais que c'est aussi
Ernest Renan.

     Je ne puis m'empcher de dire,--crit Rousseau dans la troisime
     lettre,--qu'une des choses qui me charment dans le caractre de
     Jsus n'est pas seulement la douceur des moeurs, la simplicit,
     mais _la facilit, la grce et mme l'lgance_. Il ne fuyait ni
     les plaisirs ni les ftes, il allait aux noces, il voyait les
     femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il
     mangeait chez les financiers. Ses disciples ne jenaient point, son
     austrit n'tait point fcheuse. Il tait  la fois indulgent et
     juste, doux aux faibles et terrible aux mchants. Sa morale avait
     _quelque chose d'attrayant, de caressant_, _de tendre_; il avait
     le coeur sensible, _il tait homme de bonne socit_. Quand il
     n'et pas t le plus sage des mortels, il en et t le plus
     aimable.

Est-ce assez Vie de Jsus!

Naturellement, les _Lettres de la Montagne_ redoublrent la fureur des
ennemis de Rousseau. Elles sont brles  Neuchtel,  Berne,  La Haye,
 Paris.--Des morts contribuent  l'enfoncer dans sa mlancolie. Il perd
le marchal de Luxembourg, ce bon seigneur, le seul ami vrai qu'il
et en France, qui avait continu  lui crire affectueusement depuis
son exil, et  qui Jean-Jacques avait envoy de longues lettres sur les
moeurs du pays de Neuchtel et sur le paysage du Val-Travers.--Vers le
mme temps meurt madame de Warens, dj charge d'ans et surcharge
d'infirmits et de misres. Rousseau, qui n'a jamais parl d'elle
qu'avec tendresse et respect malgr tout, la place dans le ciel,--ce qui
est bien,--mais aux cts de Fnelon,--ce qui parat excessif:

     Allez, dit-il, me douce et bienfaisante, auprs des Fnlon, des
     Bernex (l'ancien vque d'Annecy), des Catinat, et de ceux qui,
     dans un tat plus humble, ont ouvert comme eux leur coeur  la
     charit vritable; allez goter le fruit de la vtre, et prparer 
     votre lve la place qu'il espre occuper prs de vous.

Ce n'est pas tout. Le meilleur ami (avec le marchal de Luxembourg) et
le plus puissant protecteur de Rousseau, mylord Marchal, rappel en
Angleterre, quitte Neuchtel. Contre le pauvre Jean-Jacques, malade,
triste, dsempar, la perscution continue et s'tend, attise un moment
par un atroce pamphlet de Voltaire (_le Sentiment des citoyens_...). Le
pasteur Montmollin abandonne Rousseau, puis excite le peuple contre lui.
On insulte dans les rues le malheureux que son costume de carnaval
dsigne aux gamins. Dans la nuit du 6 ou 7 septembre 1765, on casse 
coups de pierre quelques carreaux de sa maison. Il s'en va  Neuchtel
et, de l,  l'le Saint-Pierre dans le lac de Bienne. L'le, fort
agrable, d'une lieue de tour, appartenait  l'hospice de Berne et
n'avait pour habitants que le receveur de l'hospice avec sa
famille,--de braves gens.

Rousseau passe dans cette le six semaines dlicieuses; il herborise, il
se promne sur l'eau, et surtout il rve... Vraiment on aurait bien d
le laisser l tant qu'il et voulu y vivre; car qui gnait-il? Mais un
dcret du Snat de Berne l'en expulse le 17 octobre. Affol, il crit au
Snat en lui offrant de se livrer, pour qu'on l'enferme dans une bonne
prison tout le reste de sa vie... Puis il s'en va  Bienne, o des zls
lui assurent qu'il sera tranquille.

Il est encore expuls de Bienne. Ah! les pasteurs ne le mnagent pas,
eux qui le revendiquent et l'honorent aujourd'hui.

Le pauvre homme ne sait plus que devenir. Il songe successivement  se
rfugier en cosse auprs de mylord Marchal,  Venise,  Zurich, en
Silsie,  Berlin, en Savoie,  Jersey, en Italie, en Autriche, 
Amsterdam, en Corse. Finalement, et en attendant de prendre une
dcision, il se rend  Strasbourg, o l'accueil trs chaud qu'il reoit
de toute la socit, le ddommage un peu.

Tant de malheurs achvent de le rendre illustre,--commencent  le rendre
fou,--et le purifient.

Je sais bien que Choiseul n'avait pas tort de le considrer comme un
crivain dangereux. Mais si, au lieu de le proscrire, Choiseul lui avait
offert  temps (avant l'_mile_) des honneurs et quelque sincure... qui
sait, mon Dieu, qui sait?... L'ambition de Jean-Jacques avait t
longtemps d'tre officiel, d'tre un homme en place. Bien qu'il parle
souvent de son inaptitude  supporter aucun joug, il a souvent,
d'autre part, le dsir de s'insrer honorablement dans un ordre de
choses bien tabli,--(comme lorsqu'il rentre dans la bourgeoisie
genevoise). Puis, incapable de dfendre ses intrts matriels, il avait
un peu le besoin d'tre protg, de sentir sa tranquillit assure,
d'chapper au souci du lendemain... Oui, Choiseul avait d'autres moyens
de l'annihiler qu'en le faisant dcrter de prise de corps.

Au reste, il ne l'annihila point par ce moyen-l; au contraire. Ds que
Rousseau est perscut par le gouvernement de France, et plus durement
par les glises suisses, sa gloire devient unique, et sa rputation
europenne. Et c'est autre chose que la gloire de Voltaire: c'est la
renomme d'un bienfaiteur des hommes, d'un sage, d'un lgislateur
antique. Cela prenait dj la forme d'un culte. L'ermite de Motiers est
constamment drang par d'illustres visites. Il ne suffit pas  sa
correspondance. La Corse lui demande une Constitution. Des princes, de
grandes dames, de grands seigneurs, des magistrats, des prtres, des
jeunes gens le consultent sur l'ducation, sur la religion, sur des cas
de conscience. Et il leur donne de fort bonnes consultations, non
seulement loquentes--ou fines,--mais pleines de bon sens et presque
toutes empreintes d'un esprit d'ordre et de conservation. Car il a
presque toujours t sage pour les autres.

Mais aussi cette situation d'oracle europen exalte de plus en plus son
orgueil,--en mme temps que ses malheurs trop rels, et l'inquitude
continuelle o il vit, dveloppent en lui la folie de la perscution.
Mais de ces malheurs mme il jouit en quelque manire, tant il les voit
dmesurs et exceptionnels.--Comme Chateaubriand (et ce n'est pas la
premire fois que j'ai l'occasion de rapprocher ces deux hommes)
Rousseau trouve extraordinaire tout ce qui lui arrive, passe son temps 
s'merveiller de sa destine, et se console de ses durets par ce
qu'elle a d'unique,--Je ne vous en donnerai qu'un petit exemple. Dans le
temps qu'on le huait  Motiers, Rousseau obtint, par mylord Marchal,
une place de conseiller d'tat de Neuchtel pour le colonel Pury, gendre
de Dupeyrou:

     C'est ainsi, dit-il, que le sort, qui m'a toujours mis trop haut ou
     trop bas, continuait  me balloter d'une extrmit  l'autre: et,
     tandis que la populace me couvait de fange, je faisais un
     conseiller d'tat.

(Que de phrases de ce genre,--rappelez-vous,--dans _les Mmoires
d'outre-tombe_!)

Et cependant, parmi cet orgueil et parmi ces commencements de dmence,
il n'est point douteux que Rousseau ne devienne meilleur. Ses infortunes
ne le dtachent point de lui-mme, mais le dtachent de beaucoup de
choses contingentes et passagres. Il s'exerce  cette rsignation qu'il
dfinit si bien dans l'_mile_. Entre ses crises d'orgueil ou de dlire,
il est patient et doux. Il est  noter que toutes les amitis qu'il a
faites ou confirmes dans ce temps-l (mylord Marchal, Dupeyrou,
Moultou, mme l'ennuyeux d'Ivernois), il leur est rest fidle jusqu'
sa mort, et les a  peu prs exceptes de sa manie souponneuse.

Enfin, l'me religieuse de Jean-Jacques devient plus purement
religieuse. Si les pasteurs genevois avaient t indulgents pour lui,
son spiritualisme et assez facilement accept la forme confessionnelle
de l'glise genevoise. Mais, clair en mme temps qu'irrit par
l'intolrance protestante, il se dgage de tout reste de protestantisme,
et je ne dirai pas qu'il tend au catholicisme (o il passa, aprs tout,
vingt-six ans de sa vie et qu'il pratiqua sincrement pendant une
dizaine d'annes); mais je dirai qu'il tend  une sorte de
_catholicit_. J'entends par l que son Dieu est le Dieu commun  toutes
les religions, et aussi que son Dieu n'est point le Dieu gendarme de
Voltaire, ni le Dieu gomtre de ceux des Encyclopdistes qui ne sont
pas tout  fait athes, mais que c'est Dieu sensible au coeur, et
aussi Dieu-Providence (un Dieu dont il parle presque aussi souvent que
Bossuet); quelque chose de plus, en vrit, que le Dieu des
distes-rationalistes.

Et, en outre, il serait sans doute un peu excessif de dire qu'il incline
de _coeur_ au catholicisme: mais pourtant, jugeant cruels et stupides
les ministres de la religion du libre examen, lesquels le perscutent 
la fois par mchancet et par ignorance du vrai principe de la
Rformation; considrant d'ailleurs et dcouvrant peut-tre l'infirmit
d'esprit de la plupart des hommes, et mme sentant quelquefois sa propre
tte faiblir, il n'est pas sans prouver quelque sympathie pour l'esprit
de soumission et de non-examen des catholiques, qui eux, au surplus, ne
l'ont pas traqu.

De trs nombreux passages de ses lettres des annes suivantes
manifestent les sentiments que je viens d'indiquer.

J'en citerai quelques-uns sans beaucoup d'ordre:

A madame de B..., dc. 1763:

     Vous avez une religion qui dispense de tout examen: suivez-la en
     simplicit du coeur.

--A M. M..., cur d'Ambrier en Bugey, auquel il recommande Thrse:

     ...Bonjour, monsieur, je suis plein de vous et de vos bonts, et je
     voudrais tre un jour  porte de voir et d'embrasser un aussi
     digne officier de morale. Vous savez que c'est ainsi que l'abb
     Saint-Pierre appelait ses collgues les gens d'glise.

--A M. Marcel, matre de danse de la cour du duc de Saxe-Gotha:

     ...Je n'ai jamais aspir  devenir philosophe, je ne me suis jamais
     donn pour tel, je ne le fus, ni ne le suis, ni ne veux l'tre.

--A un abb qui a des doutes sur divers points du dogme catholique et
qui songe  quitter son tat:

     Quoi, monsieur..., dans un point de pure spculation, dans lequel
     nul ne voit ce qui est vrai ou faux, et qui n'importe ni  Dieu ni
     aux hommes, nous nous ferions un crime de condescendre aux prjugs
     de nos frres et de dire oui _o nul n'est en droit de dire non_?

--A M. Sguier de Saint-Brisson, un jeune homme inquiet, brouill avec
sa mre sur des questions de religion (22 juillet 1764):

     ...Vous voulez secouer hautement le joug de la religion, o vous
     tes n? Je vous dclare que, si j'tais n catholique, je
     demeurerais catholique, sachant bien que votre glise met un frein
     trs salutaire aux carts de la raison humaine, qui ne trouve ni
     fond ni rive quand elle veut sonder l'abme des choses...

--De mme  l'abb de X..., autre prtre troubl (11 nov. 1764):

     ...De quoi s'agit-il au fond de cette affaire? Du sincre dsir de
     croire, d'une soumission du coeur plus que de la raison; car enfin
     la raison ne dpend pas de nous, mais la volont en dpend, et
     c'est par la seule volont qu'on peut tre soumis ou rebelle 
     l'glise... Je commencerais donc par choisir pour confesseur un bon
     prtre, un homme sage et sens, tel qu'on en trouve partout quand
     on les cherche... Je lui dirais: Je sens que la docilit qu'exige
     l'glise est un tat dsirable pour tre en paix avec soi; j'aime
     cet tat, j'y veux vivre... Je ne crois pas, mais je veux croire,
     et je le veux de tout mon coeur. Soumis  la foi malgr mes
     lumires, quel argument puis-je avoir  craindre? Je suis plus
     fidle que si j'tais convaincu.

Je ne sais pas bien, n'tant pas thologien, si tout cela est d'une
orthodoxie irrprochable; je ne vous dis pas non plus que les prtres
troubls qui consultaient Rousseau fussent encore de trs bons
prtres... Mais toujours il leur conseille l'effort pour croire et la
soumission: voil le fait. A tout mettre au pis, le catholicisme des
dernires annes de Rousseau vaut bien celui de Lamartine, par exemple.

--Au chevalier d'on (Wootton, 31 mars 1766):

     ...Si mon principe (le libre examen) me parat le plus vrai, le
     vtre (l'autorit) me parat le plus commode; et un grand avantage
     que vous avez est que votre clerg s'y tient bien, au lieu que le
     ntre (le clerg protestant), compos de petits barbouillons  qui
     l'arrogance a tourn la tte, ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il
     dit, et n'te l'infaillibilit  l'glise qu'afin de l'usurper
     chacun pour soi.

--A M. Roustan (Wootton, 7 sept. 1766):

     ...Le clerg catholique, qui seul avait  se plaindre de moi, _ne
     m'a jamais fait ni voulu aucun mal_; et le clerg protestant, qui
     n'avait qu' s'en louer, ne m'en a fait et voulu que parce qu'il
     est aussi stupide que courtisan.

--A Moultou, troubl lui aussi, quoique pasteur, une trs belle lettre
de rconfort et d'exhortation  croire du moins  Dieu (Monquin, 14 fv.
1769).--Et je vous signale surtout la lettre  M. de M..., autre esprit
inquiet et travaill de doutes, qui est un mouvant commentaire de la
_Profession de foi du Vicaire Savoyard_. (Bourgoin, 15 janvier 1769.)
J'y relve ces mots:

     ...J'ai cru dans mon enfance par autorit, dans ma jeunesse par
     sentiment; _maintenant je crois parce que j'ai toujours cru_.
     Tandis que ma mmoire teinte ne me remet plus sur la trace de mes
     raisonnements, tandis que ma judiciaire affaiblie ne me permet plus
     de les recommencer, les opinions qui en ont rsult me restent dans
     toute leur force... et je m'y tiens en confiance et en conscience.

Et plus loin, sur ce qu'il y a un point, dans la recherche, o la raison
doit sentir ses limites:

     Alors, saisi de respect, l'homme s'arrte, et ne touche point au
     voile, content de savoir que l'tre immense est dessous.

Et sur la douceur de Jsus:

     ...Douceur qui tient plus de l'ange et du Dieu que de l'homme, qui
     ne l'abandonna pas un instant, mme sur la croix, et qui fait
     verser des torrents de larmes  qui sait lire sa vie comme il faut.

Il ne faut rien exagrer. Il est certain que, depuis les Charmettes,
Rousseau avait cess d'tre catholique au sens entier du mot,
c'est--dire de croire aux dogmes et  la hirarchie du catholicisme. Il
est certain qu' partir de 1754, l'antipapisme de son enfance lui tait
revenu, notamment dans le _Contrat social_. Mais il est certain aussi
que, du jour o les protestants l'avaient perscut, il avait cess
d'tre anti-catholique. Une partie du clerg de France avait pour lui
une sympathie secrte, d'abord en haine des Encyclopdistes, puis parce
que Rousseau ne fut jamais impie.

Sur la divinit du Christ, il n'a point de ngation formelle. Dans un
fragment (_Morceau allgorique sur la Rvlation_) qui est probablement
des dernires annes de sa vie, et qui est crit dans le got et le ton
des _Paroles d'un Croyant_, il nous montre Socrate pntrant dans le
temple des idoles,--puis Jsus. Au moment de l'entre de Jsus:

     Une voix se fait entendre dans les airs, prononant distinctement
     ces mots: C'est ici le Fils de l'homme; _les cieux se taisent
     devant lui_; terre, coutez sa voix. Jsus monte sur l'autel de la
     principale idole et la renverse sans effort, et, montant sur le
     pidestal avec aussi peu d'agitation, il semblait _prendre sa
     place_ plutt qu'usurper celle d'autrui.

Puis, il parle... et:

     On sentait que le langage de la vrit ne lui cotait rien, _parce
     qu'il en avait la source en lui-mme_.

Sur la messe mme, le vicaire savoyard, qui continue de la clbrer,
s'exprime ainsi dans la _Profession de foi_:

     ...Quand j'approche du moment de la conscration, je me recueille
     pour la faire avec toutes les dispositions qu'exige l'glise et la
     grandeur du sacrement; je tche d'anantir ma raison devant la
     suprme intelligence; je me dis: Qui es-tu pour mesurer la
     puissance infinie? Je prononce avec respect les mots sacramentaux,
     et je donne  leur effet toute la foi qui dpend de moi. Quoi qu'il
     en soit de ce mystre inconcevable, je ne crains pas qu'au jour du
     jugement je sois puni pour l'avoir jamais profan dans mon coeur.

Tout cela n'est pas la foi entire, et n'est donc pas la foi. Mais ce
n'est pas non plus la ngation. C'est d'un homme qui se souvient d'avoir
cru. Beaucoup de prtres en France savaient du moins gr  Rousseau de
n'avoir jamais crit une parole blasphmatoire.

Retournons au Rousseau de 1762-1766.

Jamais il n'a t plus loquent ni plus mouvant que dans ses
professions de foi religieuses de ce temps-l; jamais il n'a t plus
sage que dans ces consultations qu'il donnait aux mes troubles:
jamais il n'a t plus grand crivain... Et cependant il est dj fou.

Fou sur un point. Il souponne tout le monde, mme et surtout ses
anciens amis, de le har, de l'espionner, de le trahir, de le
perscuter, de former un vaste complot pour le rendre odieux et pour le
dshonorer.--Ds l'Ermitage, il montrait des signes de cette maladie
mentale. Mais elle le possde  prsent, et presque sans relche; et les
douze dernires annes de sa vie ne sont plus que l'histoire d'un pauvre
animal poursuivi et traqu par une meute qu'il porte dans son
imagination, c'est--dire par lui-mme.

Nous l'avons laiss  Strasbourg, cherchant encore o il s'tablirait.
Il semble se dcider pour Berlin. Puis, brusquement, press par la
comtesse de Boufflers, il se rend  Paris avec un sauf-conduit. Il loge
chez le prince de Conti, au Temple, qui est lieu d'asile, et o tout
Paris vient le voir et le fatigue. Et, le 4 janvier 1766, il se laisse
emmener en Angleterre par David Hume.

Hume avait la rputation d'un fort honnte homme, et certainement il
avait de la sympathie pour Rousseau et dsirait lui rendre service. Ds
leur arrive  Londres, Hume crivait  la comtesse de Boufflers:

     _Mon pupille_ est arriv en bonne sant; il est trs aimable,
     toujours poli, souvent gai, ordinairement sociable.

Et  la marquise de Barbentane:

     ...Il est doux, modeste, aimant, dsintress, dou d'une
     sensibilit exquise... Il a dans ses manires une simplicit
     remarquable, et c'est un _vritable enfant_ dans le commerce
     ordinaire. Cette qualit, jointe  sa grande sensibilit, fait que
     ceux qui vivent avec lui peuvent le gouverner avec la plus grande
     facilit..

Assurment ces phrases sont d'un ami. Mais elles impliquent tout de mme
qu'aux yeux de Hume Rousseau est un tre bizarre et faible. Elles le
jugent avec bienveillance, mais avec un sourire. Hume tait de la
socit de madame du Deffand et d'Horace Walpole, de d'Alembert et de
madame Geoffrin. Il aimait bien Jean-Jacques, oui; mais cela ne l'avait
pas empch, un jour, chez madame Geoffrin, de collaborer  une
plaisanterie de Walpole sur Rousseau: une prtendue lettre du roi de
Prusse, o Jean-Jacques tait raill sur sa manie souponneuse et son
besoin de se croire perscut. Comme, aprs tout, il l'avait t
rellement, la plaisanterie devenait assez cruelle, et c'est  quoi
David Hume n'avait pas pris garde.--Bref il aimait Rousseau, oui; mais
avec un peu de compassion ou de protection dans son amiti, et parfois
un peu d'ironie. Or, ds que Rousseau devinait ces sentiments-l chez un
ami, cela le rendait fou, simplement.

Et c'est pourquoi, transport par Hume  Londres, puis envoy par lui
dans une proprit de son ami Davenport ( Wootton,  60 milles de
Londres) o Rousseau ne payait qu'un loyer fort modique,--c'est
pourquoi, dis-je, quelques mois plus tard, Rousseau rompt brusquement
avec Hume, l'accuse d'avoir conspir son dshonneur avec d'Alembert et
le mdecin Tronchin, et dclare Hume l'homme le plus fourbe et le plus
mchant de l'univers.

Ses griefs? Ils nous clairent tristement sur son cas. Rousseau les
expose dans une longue lettre adresse  Hume lui-mme, le 10 juillet
1766. Que lui reproche-t-il? Voici:--Hume n'a pas admis Thrse  sa
table. A peine arriv  Londres, les journaux, jusque-l bienveillants 
Rousseau, lui sont devenus hostiles; cela, videmment,  l'instigation
de Hume. Hume a affect de mnager l'argent de Rousseau, de le traiter
comme un pauvre. Hume, ayant command le portrait de Rousseau, lui a
fait donner par le peintre une expression sombre et mchante. Un jour
qu'ils taient en tte  tte, Hume l'a fix d'un regard sec et moqueur;
Rousseau est travers par cette ide, que ce regard est celui d'un
sclrat; mais, pris soudain de remords, Rousseau se jette  son cou en
s'criant d'une voix entrecoupe: Non, non, David Hume n'est pas un
tratre; s'il n'tait le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en ft
le plus noir. Sur quoi Hume, interloqu, rend poliment ses
embrassements  Rousseau et, tout en le frappant de petits coups sur le
dos, lui rpte plusieurs fois d'un ton tranquille (oh! mon Dieu, comme
nous aurions fait nous-mmes  sa place): Quoi, mon cher monsieur?...
Eh! mon cher monsieur... Quoi donc, mon cher monsieur?...--Et les
autres griefs de Jean-Jacques sont  l'avenant.

Il reste, je crois, que Hume,  l'origine, a manqu un peu de
dlicatesse,--et qu'ensuite il a manqu d'indulgence. Mais il est vrai
qu'il en fallait beaucoup avec un si trange malade.

       *       *       *       *       *

Rousseau quitte Wootton en mai 1767. Pendant trois annes
encore,--inquiet, effar, malade,--poussant la manie du soupon jusqu'
se croire vis par deux vers inoffensifs d'une tragdie de Du
Belloy;--quittant brusquement Grenoble parce qu'un bonhomme de
prsident, aprs l'avoir accabl de politesses, lui avoue navement
qu'il ne connat pas ses ouvrages;--inscrivant sur des portes d'auberge
les penses de son orgueil;--entrevoyant quelquefois sa propre dmence,
comme lorsqu'il crit  M. de Saint-Germain: Si j'avais trouv plutt
un coeur o le mien ost s'ouvrir..., ma raison s'en trouverait mieux,
ou  d'Ivernois: Je commence  craindre, aprs tant de malheurs rels,
d'en voir quelquefois d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau (28
mars 1768); puis ressaisi par ses visions habituelles;--n'ayant plus,
pour tous livres, que Plutarque, l'_Astre_ et le Tasse;--incapable,
dit-il, de penser;--incapable de demeurer longtemps  la mme place,--il
reprend, dj vieux, la vie errante de son adolescence et de sa
jeunesse; se fait appeler Renou (du nom de famille de la mre
Levasseur); s'en va  Fleury-sous-Meudon, chez le marquis de Mirabeau;
puis  Trye, chez le prince de Conti, d'o le dlogent les tracasseries
des domestiques qui lui refusent, dit-il, les fruits et les lgumes du
jardin; puis  Lyon, puis  Grenoble, puis  Bourgoin, o il pouse
Thrse en prsence de Dieu, de la nature et de deux citoyens vertueux;
puis  Monquin, d'o le chasse la querelle de Thrse avec une servante;
puis (de nouveau)  Lyon,--et enfin  Paris, o il s'installe rue
Pltrire  son domicile d'autrefois, et reprend l'habit franais.

C'est l que, pendant huit ans, il vit--enfin--comme un sage. Il n'est
plus--enfin--l'oblig de personne. Il paye--enfin--son loyer comme tout
le monde. Il a renonc--enfin--aux grands seigneurs et aux grandes
dames. Il ne lit plus gure et n'crit presque pas. Mais il s'amuse  la
botanique, il se promne, il herborise. Il a  peu prs douze cents
livres de rente viagre;  quoi il ajoute environ cinq cents livres bon
an mal an, en copiant de la musique, ce qui est son plaisir. (En six
ans, six mille pages de musique  dix sous).

Nous avons, sur ce Rousseau des dernires annes, beaucoup de
tmoignages, parmi lesquels l'_Essai_ (inachev) _sur Jean-Jacques
Rousseau_, de Bernardin de Saint-Pierre; les six Lettres de Corancez
dans le _Journal de Paris_, an VI; et _Mes visites  J.-J. Rousseau_ par
M. Eymar, fils d'un ngociant de Marseille et venu  Paris pour voir son
idole.

Pour cette nouvelle gnration, Rousseau est une espce de saint laque.
Saint-Pierre, Corancez, Eymar ne voient que ses vertus, qui furent
relles et qui, au moment o ils connurent Rousseau, taient  peu prs
dgages de tout mauvais alliage.

On a beaucoup accus Rousseau d'avoir t ingrat. Ce n'est pas mon
avis,--deux ou trois mauvais mouvements de sa jeunesse mis 
part.--Seulement, il se dfend mal contre les bienfaiteurs qui
s'imposent  lui par vanit, et il parat ingrat lorsqu'enfin, excd,
il se drobe brusquement. Mais il n'a t ingrat ni pour madame de
Warens, ni pour Thrse, ni pour monsieur et madame de Luxembourg, ni
pour Malesherbes, ni pour mylord Marchal, ni pour les Roguin, le
Dupeyrou, les Moultou, les Corancez, etc..

Durant ses dernires annes, il apparat dans tout son beau. Rousseau,
il faut le dire, est extrmement dsintress. Tout autre que lui
aurait, avec ses livres (mme  cette poque), fait une petite fortune.
Nous le voyons, lui pauvre, renoncer tranquillement  une pension du roi
d'Angleterre, parce qu'il l'avait eue par l'intermdiaire de Hume.--Il
est trs charitable, trs bienfaisant, comme on disait alors. Il est
sobre. Il est d'une charmante simplicit de moeurs. Il est doux, poli,
aimable. Il est pieux. Il est indulgent. Il ne dit jamais de mal de
personne,--(except, vers la fin, de ceux par qui il croit tre
perscut, et seulement en tant qu'ils le perscutent; et il est 
remarquer que, dans ses _Confessions_, il n'est pas mchant, except
pour Grimm et un peu pour madame d'pinay). Il a quelquefois, il est
vrai, des accs de mfiance, de susceptibilit ombrageuse: mais ses amis
de la dernire heure le savent et le lui passent; et toujours il leur
revient. A l'ordinaire, c'est un homme simple, doux et rsign, un
vritable sage, d'une sagesse passive, un peu  la manire d'un brahme.
Thrse, racontant sa mort, dira navement: Si mon mari n'est pas un
saint, qui est-ce qui le sera?

Et pourtant ce sage est un fou. Entre 1772 et 1776, ce sage emploie, de
temps en temps, quelques heures  dposer dans des cahiers sa folie, ses
visions de monomane qui se croit victime d'une conspiration universelle;
il crit des _Dialogues_ o un Franais converse sur Jean-Jacques avec
Rousseau qu'il ignore tre Jean-Jacques; et cela forme trois dialogues;
et cela s'tend sur cinq cent quarante pages, et c'est plein de redites
et de rabchages sinistres; mais cela est souvent magnifique et
tragique, et jamais Rousseau n'a t plus grand crivain que dans
certains passages de ces sombres divagations.

Elles n'tonnent pas trop, lorsqu'on a suivi sa correspondance, surtout
depuis 1762. Il crit, le 28 septembre 1762,  madame de
Latour-Franqueville (la plus entte de ses fidles):

     Quiconque ne se passionne pas pour moi est indigne de moi...
     Quiconque ne m'aime pas  cause de mes livres est un fripon.

Le prologue du livre XIIe des _Confessions_, la superbe lettre de
quarante-cinq pages  M. de Saint-Germain (Monquin, 26 fvrier 1770) qui
est  la fois son apologie et son examen de conscience, rendent dj, en
plein, le son de la folie. A partir du 9 fvrier 1770, il adopte, on ne
sait pourquoi, une manire de dater inutilement bizarre, et il met 
toutes ses lettres, en pigraphe, ces quatre vers (je ne sais o il les
a pris; peut-tre sont-ils de lui):

    Pauvres aveugles que nous sommes!
    Ciel, dmasque les imposteurs,
    Et force leurs barbares coeurs
    A s'ouvrir aux regards des hommes.

Dans les _Dialogues_, c'est la folie dfinitive. J'aurais voulu
rechercher pour vous, dans certains raisonnements de ce livre, les
signes les plus remarquables de draison. Mais je n'en ai plus le temps.
Je vous dirai seulement ce que Rousseau croit voir. Voici.

...On dispose autour de lui les murs, les planchers, les serrures pour
l'espionner... On l'enveloppe de mouchards, de filles, de mendiants
styls... On ouvre toutes ses lettres... S'il entre dans un lieu public,
tout le monde l'entoure et le fixe, mais en s'cartant de lui et sans
lui parler... Au parterre on a soin de placer  ct de lui un garde ou
un sergent... On le signale partout aux facteurs, commis, gardes,
mouches, savoyards, colporteurs, libraires... S'il cherche un livre, un
almanach, il n'y en a plus dans Paris... Les dcrotteurs refusent de le
dcrotter... S'il veut passer l'eau vis--vis les Quatre-Nations, on ne
passe pas pour lui, mme en payant le coche entier... On lui envoie tous
les jours des espions sous forme de solliciteurs... On dit aux mendiants
de lui rejeter son aumne au nez... On crache sur lui dans la rue toutes
les fois qu'on le peut sans tre aperu de lui... On lui donne tous les
signes de la haine, en l'accablant des plus fades compliments... En
Dauphin, on cartait de lui toute encre lisible, et celle qu'on lui
laissait devenait blanche sur le papier... On ne lui dit que de fausses
nouvelles... Pendant huit ans on s'est amus  le faire voyager  grands
frais, lui et sa compagne... On s'arrange pour que, chez les marchands,
il paye les denres moins cher que les autres acheteurs, afin de lui
faire publiquement l'aumne malgr lui et de l'humilier... On cherche 
l'amener au suicide... On l'accuse de crimes dont il ne peut se
dfendre, puisqu'il ne connat pas les accusateurs. Quels crimes? Il ne
sait pas non plus, sinon qu'on raconte qu'il est dbauch et atteint
d'une maladie honteuse, et qu'il trompe sur le prix de ses copies de
musique.--Pour le reste, il ne sait pas, mais il sait qu'on l'accuse,
etc., etc... (Et tout cela revient vingt fois dans les _Dialogues_ parce
qu'il les crit sans se relire.)

Qui lui fait toutes ces misres? On. Qui, on? Tout le monde, les
grands, les auteurs, les mdecins, les hommes en place, les femmes
galantes,--l'Europe, l'univers entier,--et particulirement Grimm,
madame d'pinay, Diderot, Hume, d'Alembert, et tous les
philosophes,--Choiseul  leur tte.

(Dans la ralit, les philosophes avaient commenc par le traiter assez
bien, et mme avec mnagement comme un original et comme un malade;
puis avaient commenc  le trouver insupportable et, quand il s'tait
dclar publiquement leur ennemi, avaient fini par le dtester et par le
regarder comme un fou malfaisant: voil tout; et il est vrai que c'tait
dj quelque chose, mais rien d'imprvu, d'extraordinaire ni de
mystrieux.

Quant aux perscutions prtendues qu'il numre en les dramatisant, vous
remarquerez que presque toutes s'expliquent par la curiosit du public 
son endroit et le soin que prenait la police de le protger contre cette
curiosit.--Les marchandises qu'on lui vend moins cher qu'aux autres,
c'est un souvenir dform d'une attention dlicate de madame de
Luxembourg qui, sachant Thrse dpensire, avait recommand  l'picier
de Montmorency de lui diminuer ses mmoires, se chargeant de la
diffrence... Et ainsi, je crois, du reste.)

On conspire contre lui. Qui encore, on? Ces messieurs,
c'est--dire les philosophes, la secte philosophique.--Ces
messieurs! Jean-Jacques traite les philosophes exactement comme les
libraux, plus tard, traiteront les jsuites. Il crit dans le
deuxime _Dialogue_:

     Grands imitateurs de la marche des jsuites, ils (les philosophes)
     furent leurs plus ardents ennemis, sans doute par jalousie de
     mtier et maintenant, gouvernant les esprits avec le mme empire,
     la mme dextrit que les autres gouvernaient les consciences... et
     substituant peu  peu l'_intolrance philosophique_  l'autre, ils
     deviennent, sans qu'on s'en aperoive, aussi dangereux que leurs
     prdcesseurs.

Et il y revient infatigablement dans le troisime _Dialogue_, parle de
l'Inquisition philosophique des missionnaires du matrialisme et de
l'athisme et des complots de la secte philosophique contre toute
religion et toute morale. Et cela est  rapprocher d'un passage bien
curieux du livre IX des _Confessions_:

     ...Je me rappelai le sommaire de la morale de Grimm, que madame
     d'pinay m'avait dit qu'elle avait adopt. Ce sommaire consistait
     en un seul article, savoir, que _l'unique devoir_ de l'homme est de
     suivre _en tout_ les penchants de son coeur. Cette morale, quand je
     l'appris, me donna terriblement  penser, quoique je ne la prisse
     alors que pour un jeu d'esprit. Mais je vis bientt que ce principe
     tait rellement la rgle de sa conduite, et je n'en eus que trop,
     dans la suite, la preuve  mes dpens. C'est la _doctrine
     intrieure_ dont Diderot m'a tant parl, mais qu'il ne m'a jamais
     explique...

Et voil donc Jean-Jacques fournissant des arguments  quelque historien
catholique de la Franc-Maonnerie.

Ces jugements de Rousseau sur les Encyclopdistes ne sont peut-tre pas
d'un insens. O il dlire, c'est sur le complot organis et sur les
perscutions spciales dont il se croit victime. Oui, il est bien fou
sur ce point.

Mais, au fait, n'a-t-il t fou que sur ce point-l?




DIXIME CONFRENCE

LES RVERIES.--RSUMS ET CONCLUSIONS.


Lorsque Rousseau et termin la rdaction dsordonne et douloureuse des
cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_, il se demanda comment il
ferait parvenir cette apologie  la connaissance des hommes.

Le plus simple et t de porter son manuscrit chez le libraire Duchesne
ou le libraire Pissot qui eussent accueilli avidement cette aubaine.
Mais Jean-Jacques se mfiait du monde entier.--Les coquilles qui se
rencontraient dans ses livres imprims, il les attribuait  la malice de
ses ennemis; et il criait qu'on dfigurait ses ouvrages pour le
perdre.

Il tait dans un tat d'me proprement mystique. Il se voyait comme le
saint homme Job sur son fumier, dlaiss de tous, et n'ayant de recours
qu'en Dieu. Mais, parmi ses souffrances, son incroyable optimisme,--fils
du rve,--ne faisait mme pas  Dieu les objections de Job. Il semble
qu' ce moment-l, les vertus dont il avait le germe se fussent
paracheves en lui et que les autres lui fussent venues: douceur,
charit, rsignation, simplicit, dsintressement, got de la sainte
pauvret; toutes, dis-je, sauf l'humilit. Mais, du moins, sa soumission
 Dieu et son dtachement du monde taient complets.

     Je doute, crit-il, que jamais mortel ait mieux et plus sincrement
     dit  Dieu: Que ta volont soit faite, et ce n'est pas sans doute
     une rsignation fort mritoire  qui ne voit plus rien sur la terre
     qui puisse flatter son coeur.

Et c'est pourquoi il eut la pense de s'en remettre  Dieu du sort de
son manuscrit. Il le recopia de sa plus belle plume de calligraphe et
d'ouvrier graveur et rsolut,--lui calviniste, mais qui communiquait
avec Dieu par-dessus les religions,--d'aller dposer le paquet sur le
grand autel de l'glise de Notre-Dame, esprant que le bruit de cette
action ferait parvenir son manuscrit sous les yeux du roi.

Le samedi, 24 fvrier 1776, ayant envelopp le manuscrit des _Dialogues_
et y ayant mis cette suscription: Dpt confi  la Providence, il se
rendit sur les deux heures  Notre-Dame et marcha vers le grand autel.

Mais toutes les grilles du choeur taient fermes. Rousseau fut
boulevers par cette sorte de refus de Dieu. Il sortit rapidement de
l'glise, rsolu, dit-il, de n'y rentrer de ses jours.

Il copie ses cinq cent quarante pages une troisime fois, cherche des
mains sres o il puisse les remettre, et n'en trouve pas. Il arrive
alors  la rsignation parfaite:

     J'ai donc pris enfin mon parti tout  fait; dtach de tout ce qui
     tient  la terre et des insenss jugements des hommes, je me
     rsigne  tre  jamais dfigur parmi eux... _Ma flicit doit
     tre d'un autre ordre_; ce n'est plus chez eux que je dois la
     chercher... _Dlivr mme de l'inquitude de l'esprance ici-bas_,
     je ne vois plus de prise par laquelle ils puissent encore troubler
     le repos de mon coeur.

Il vit ainsi deux ans encore, rvant, herborisant, copiant de la
musique,--consol un peu par quelques adorateurs patients. Mais ses maux
physiques redoublent. Thrse aussi tombe malade. Rousseau n'est pas
assez riche pour payer une servante. Ses douze cents ou quatorze cents
francs de rente viagre (car il varie sur le chiffre) et ce que lui
rapportent ses copies, lui permettrait de se mettre en pension, avec
Thrse, dans quelque tablissement dcent. Mais ce serait trop
simple.--Un peu auparavant, par un geste ordinaire aux monomanes de son
espce, il avait crit et fait distribuer deux circulaires au peuple
franais, l'une pour protester contre la falsification de ses livres
par les libraires, l'autre pour proclamer son innocence et la
sclratesse de ses ennemis. Il en rdige une troisime, o il expose sa
dtresse depuis la maladie de Thrse et demande, pour lui et pour elle,
le vivre et le couvert  qui voudra les leur donner, offrant en retour
ce qu'il a d'argent, d'effets et de rentes.

C'est alors qu'il accepte de s'installer  Ermenonville, chez le marquis
de Girardin,--homme excellent, qui obligeait ses enfants  aller
dcrocher leur djeuner au haut d'un mt, et qui finit dans le
mesmrisme. Et c'est  Ermenonville que Jean-Jacques meurt quarante-deux
jours aprs. Et l'on ne saura jamais avec certitude s'il s'est suicid
ou s'il est mort naturellement; car les certificats de mdecins, dans
ces affaires, ne prouvent pas grand'chose; et l'un de ses meilleurs
amis, Corancez, croit au suicide; et M. Berthelot, qui a tenu dans ses
mains le crne de Jean-Jacques (le 18 dcembre 1897) carte bien sans
doute le suicide par un coup de pistolet dans la tte, mais non par le
poison, ou un coup de pistolet au coeur. La pit de Rousseau me ferait
croire  la mort naturelle; mais  cette poque, il n'tait plus
toujours matre de ses actes... Donc, je ne sais pas.

Or, dans ses deux dernires annes, c'est--dire dans un temps o il
donnait les signes les plus vidents de folie, il crivait les dix
chapitres des _Rveries d'un promeneur solitaire_, c'est--dire le plus
beau (avec les _Confessions_), le plus original, le plus immortellement
jeune de ses livres.

Ce sont des impressions, des souvenirs, des rcits de promenade, des
descriptions, des examens de conscience, souvent des sortes de
soliloques d'un ton religieux:

     Livrons-nous tout entier, dit-il,  la douceur de converser avec
     mon me, puisqu'elle est la seule (cette douceur) que les hommes ne
     puissent m'ter.

J'ai dj, au cours de mes leons, puis plusieurs fois dans les
_Rveries_. On y trouve, plus encore que dans les _Dialogues_, un
dtachement parfait, l'abandon total  Dieu:

     Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni
     bien ni mal... et m'y voil tranquille au fond de l'abme, pauvre
     infortun, mais _impassible comme Dieu mme_.

Comme Dieu mme? Rveil d'orgueil. Quand sera-t-il humble? Ne
saura-t-il jamais que l'humilit n'est pas seulement la plus religieuse,
mais aussi la plus philosophique des vertus? Se rsigner  n'tre que le
peu qu'on est, et craindre de surfaire ce peu, n'est-ce point
l'achvement de la sagesse?

Il est sur la voie pourtant... Il est moins indulgent pour
lui-mme.--Proche de la mort,--des fautes qui lui reviennent du fond de
son pass, il en retient deux seulement: et nous connaissons  cela que
ce sont  ses yeux ses deux plus grandes fautes, ses deux remords. C'est
d'abord l'abandon de ses enfants,--et c'est aussi,--cinquante ans
aprs,--le mensonge par lequel il accusa la pauvre Marion d'avoir vol
le ruban...

Et l-dessus vient une dissertation pntrante et stricte sur le
mensonge, comme d'un pnitent qui a souvent menti dans sa vie, et qui
en souffre. Et cela,--pour la premire fois, et la seule,--l'amne  un
sentiment qui est bien, enfin, de l'humilit, ou qui en est bien proche:

     Ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avais choisie
     (_Vitam impendere vero_). Cette devise m'obligeait plus que tout
     autre homme  une profession troite de la vrit... Voil ce que
     j'aurais d me dire en prenant cette fire devise, et me rpter
     sans cesse tant que _j'osai_ la porter. Jamais la fausset ne dicta
     mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse, mais cela
     _m'excuse bien mal_. Avec une _me faible_, on peut tout au plus se
     garantir du vice; mais c'est tre arrogant et tmraire d'oser
     professer de grandes vertus.

Ici, vraiment, il commence  se connatre. Cependant, il ne voit encore
et ne condamne que les mensonges de sa vie,--non les mensonges, plus
funestes, de ses livres. Ceux-l, il mourra sans les connatre, car ils
sont toute son me, o l'aveugle sensibilit est reine.

Enfin, c'est dans la cinquime _Promenade_, plus encore que dans le
voyage de Saint-Preux aux montagnes du Valais (_Nouvelle Hlose_, I,
lettre 23), plus encore que dans le plerinage de Saint-Preux et de
Julie  la Meilleraye (IV, lettre 17), que Rousseau apporte, en toute
vrit, une faon nouvelle,--nouvelle par le degr, nouvelle par
l'insistance,--de voir, de sentir, d'aimer et de dcrire la nature.

Sur quoi l'on se demande:--Comment peut-il tre fou, et crire en mme
temps des choses si parfaites, si mouvantes et si belles? Je
rponds:--C'est peut-tre qu'au fond il l'a toujours t,--par
intermittence, mais toujours de la mme manire et  toutes les poques
de sa vie.

En quoi consiste, en effet, la folie avre de ses annes
dclinantes?--Il est sensible, tendre, crdule. Il se jette  la tte
d'un homme  qui il prte toutes les vertus et dont il croit tre ador.
Puis il s'aperoit que son nouvel ami est infrieur  l'image qu'il s'en
formait, et aussi que cet ami aime moins qu'il n'est aim.
Douloureusement du, il se croit trahi; et de cette prtendue trahison
de quelques personnes, il conclut  une trahison universelle,  un vaste
complot organis contre lui. Dformation des choses par la sensibilit
et gnralisation htive, tel est le cas de Rousseau, flagrant surtout
dans ses _Dialogues_.

Mais ne dforme-t-il pas la ralit de la mme manire dans ses autres
crits?

Croire la nature bonne parce qu'il se sent bon en suivant la nature,
c'est--dire en faisant tout ce qui lui plat; croire la socit
mauvaise parce qu'il a souffert de la socit, et conclure de tout cela
que c'est la socit qui a corrompu la nature;--ou bien, parce qu'il
aime la vertu surtout dans ses gestes exceptionnels, et parce qu'il n'a
pas les sens jaloux, et qu'il n'a gure connu, de la passion, qu'une
certaine langueur  la fois brlante et inactive, croire qu'un mari,
une femme, son ancien amant et une tendre amie de cet amant pourront
vivre tranquillement ensemble sans avoir entre eux rien de cach, trois
de ces personnages n'ayant d'ailleurs d'autre occupation que d'adorer,
mnager et soigner l'amant, qui est Rousseau lui-mme sous le nom de
Saint-Preux;--ou bien, parce qu'il se ressouvient vivement de la
cordialit de quelque fte municipale dans sa petite rpublique, et
parce qu'un jour il a pleur de tendresse de se sentir en communion
civique avec ses chers Genevois retrouvs, croire que c'est assurer le
bonheur et la libert de l'homme que de le livrer tout entier 
l'tat;--ou bien, dans sa vie mme, parce qu'il aime la vertu, se croire
vertueux, et, parce qu'il est sensible, se croire le meilleur des
hommes, et le croire au point o il le croit;--ou bien enfin, comme dans
les _Dialogues_, croire que l'univers le perscute parce qu'il a
rencontr quelques amis infidles: tout cela, n'est-ce pas, en somme, la
mme opration de l'esprit, le mme triomphe exorbitant de l'imagination
et de la sensibilit sur la raison? Et, si Rousseau peut tre qualifi
de dment dans le dernier des cas que j'ai numrs, qui osera dire que,
sauf le degr, il ne l'tait pas aussi dans les autres? Il l'tait...
oh! mon Dieu, comme le seraient beaucoup d'hommes  nos yeux, si nous
les connaissions, s'ils crivaient des livres et si, parmi leur
draison, ils avaient quelque gnie.

Joignez  cela les maladies de Rousseau, dont je ne veux pas refaire la
lamentable liste. Ses maladies ne lui ont point donn sa sensibilit:
mais elles l'ont faite plus aigu et plus dominante en lui fournissant
plus d'occasions de s'exercer. Elles l'ont souvent condamn  la
solitude. Elles l'ont forc de vivre repli sur soi. Jamais crivain
n'est moins sorti de lui-mme, n'a plus constamment rapport tout 
lui,--et n'a cru, du reste,  la perversit de plus d'individus que cet
ami de l'humanit et cet homme si persuad de la bont naturelle de
l'homme.

Cette draison, cette subordination totale du jugement  la sensibilit,
lui fait une place unique dans notre littrature. Comparez-le, je ne dis
pas aux grands crivains du XVIIe sicle, mais  Voltaire, 
Montesquieu,  Buffon, mme  l'aventureux Diderot. Oh! qu'ils vous
paratront senss! Pourquoi ne pas le dire? D'innombrables pages de
Rousseau clatent d'une absurdit ingnument insolente. Je vous ai fait
remarquer que ses plus dtermins partisans sont souvent obligs
eux-mmes de l'interprter et d'avouer qu'ils l'interprtent: il ne faut
pas, assurent-ils, considrer ce qu'il a dit, mais ce qu'il a voulu
signifier, et qui est profond ou qui est sublime. Or Rousseau est le
seul de nos classiques (si toutefois on lui peut encore donner ce nom)
qui ait besoin d'une interprtation aussi complaisante et aussi
radicalement transformatrice du texte. Les autres peuvent se tromper:
ils disent bien ce qu'ils disent, et non autre chose. Parmi leurs
audaces ou leurs caprices, leur raison demeure. Ils restent dans la
tradition franaise. Rousseau, cet interrupteur de traditions, Rousseau,
cet tranger, insre dans notre histoire littraire un phnomne, un
monstre (qui aura pour ligne tous les dsquilibrs, grands ou
petits, du XIXe sicle).

De l, peut-tre, son attrait. Outre qu'il avait du gnie et, au plus
haut point, le don de l'expression, l'humanit est telle que c'est
peut-tre la part d'absurdit qui est dans son oeuvre, qui a permis 
Rousseau d'exercer une si prodigieuse influence. On allait vers lui 
cause de sa draison brillante et mue de pote-dialecticien,  cause
des singularits et des contradictions mme de sa personne et de sa vie,
 cause de la vibration dlirante que son me malade communiquait  ses
livres. Oui, l'attrait de Rousseau, c'est souvent le mystrieux attrait
de l'absurde. Car l'absurde a son attrait, en tant qu'il offre  la
sensibilit l'image subite et grossire d'une facile revanche contre ce
qu'il y a de pnible dans la ralit.

       *       *       *       *       *

Rsumerai-je maintenant son oeuvre, et ce qu'on appelle son systme?
D'autres l'ont fait, et de telle faon que je ne l'essaierai point aprs
eux. Faguet d'abord, et avec quelle pntration! dans son _XVIIIe
sicle_. Il avoue seulement n'avoir pu, malgr ses efforts, faire
logiquement rentrer le _Contrat social_ dans l'ensemble du systme de
Jean-Jacques.

--M. Gustave Lanson a t plus heureux. Vous devez lire, dans son
histoire de la _Littrature franaise_, son chapitre sur Rousseau, si
vous aimez Rousseau avec intransigeance, et si vous dsirez croire  la
cohrence et  l'unit de son oeuvre, et  sa bienfaisance inpuise.
Cette tude est d'ailleurs un modle d'interprtation subtile et
d'ingnieuse reconstruction.

Je ne puis vous la remettre sous les yeux; mais un manuel  l'usage des
lyces se trouve rsumer ainsi le rsum de M. Lanson:

     Systme de Rousseau.--1 L'tat de nature est bon, l'tat social
     est mauvais,--voil la thse.--2 Mais on ne peut revenir  l'tat
     de nature, il faut donc se rsigner  l'tat social comme  un
     pis-aller ncessaire,--voil l'antithse.--3 D'ailleurs on peut
     amliorer l'tat social en le rapprochant, par divers moyens, de
     l'tat de nature,--voil la synthse.

     Ds lors on aperoit comment le dveloppement du premier et du
     troisime point se distribue entre ses oeuvres.--La bont de l'tat
     de nature et les vices de l'tat social, voil le sujet des deux
     _Discours_ et de la _Lettre  d'Alembert_.--Remdier aux maux de
     l'tat social pour l'individu par une ducation conforme  la
     nature, voil le sujet de l'_mile_;--y remdier pour l'homme en
     famille par la pratique des vertus de la famille selon la nature,
     qui sont capables de purger les passions mondaines des deux sexes,
     voil le sujet de la _Nouvelle Hlose_;--y remdier enfin, pour
     les hommes soumis  un gouvernement, par l'observation loyale des
     conditions qu'ils mirent jadis  cette soumission et que leur dicta
     la nature (parat-il), voil le sujet du _Contrat social_.

Et ainsi:

     L'homme social sera rconcili avec l'homme naturel comme individu,
     comme poux, comme citoyen.

Les coliers qui liront cela, et qui s'en contenteront, considreront
sans doute Rousseau comme l'esprit le plus rectiligne et le plus
gomtrique entre les grands crivains. Je crois que ces innocents
seront loin de compte.

D'abord, un systme qui sous-entend ceci: Mes instincts et mon bon
plaisir sont sacrs, et je les appelle nature, et qui tient en ces deux
lignes: La nature est bonne, la socit l'a corrompue; donc revenons le
plus possible  la nature est un systme assez pauvre, et qui repose,
en outre, sur le plus arbitraire et le plus imprcis des postulats. Ce
n'est pas un systme, c'est un tat sentimental. La rptition
continuelle d'un seul principe, et d'un principe aussi douteux, ne
suffit pas  faire un systme ni une philosophie sociale. Un seul
principe, oui, mais dont Rousseau tire, selon son humeur, des
consquences dont beaucoup se contredisent entre elles,--sans compter
les dsaveux formels que sa correspondance inflige  tous ses
ouvrages,--(et sans compter encore les contradictions, excusables
peut-tre, mais si frquentes, de ses actes avec ses crits).

Mais ce principe mme (nature bonne, socit mauvaise)--qui n'est au
fond qu'une commode formule de rvolte,--l'aurait-il rencontr, si,
lorsqu'il tait dj dans sa trente-huitime anne, tout occup de
musique et de thtre galant, la question de l'Acadmie de Dijon ne le
lui avait suggr? Et la plus grande partie de son oeuvre n'est-elle pas
comme suspendue  ce hasard? Et-il conu la superstition de l'galit,
sans une nouvelle question de cette fatale Acadmie? Et-il crit la
_Nouvelle Hlose_ s'il n'avait pas connu mademoiselle de Breil, puis
madame d'Houdetot et Saint-Lambert? Etc., etc..--On peut, direz-vous, se
poser des questions de _ce genre_ sur tous les crivains et  propos de
tous les livres.--Non pas, mais seulement  propos d'ouvrages
d'imagination, d'ouvrages de potes ou de romanciers: et Jean-Jacques
est toujours pote ou romancier.--Et je crois vous avoir montr, en
effet, que tous ses ouvrages lui ont t inspirs par des circonstances
prives, et qu'ils s'expliquent par l d'abord,--puis par son
temprament, son tat physique, par telle ou telle partie de son pass,
et, j'oserai dire, par celle de ses mes qui, dans tel ou tel moment,
agissait en lui: me de Genevois, me de protestant, me de catholique;
me de vagabond et de rvolt; me d'amoureux impuissant, me de
simulateur par soif d'motion, me de rveur et presque de fakir, me de
malade. Il n'est pas bien surprenant qu'une oeuvre crite par des mes
si diverses n'offre point une bien svre unit; et l'on ne s'tonnera
donc ni des contrarits intrieures de la _Julie_, de l'_mile_ et du
_Contrat social_, ni des contradictions du _Contrat social_ avec la
_Julie_ ou l'_mile_, ni des contradictions de tous ces livres avec ses
lettres.--O donc est l'unit? Non point,  mon avis, dans le systme,
mais dans ce fait que toutes ces mes tourmentes dont se compose la
personne de Jean-Jacques ont en commun une sensibilit morbide et le
plus souvent exclusive du jugement et de l'esprit critique.--Ou plutt
simplifions encore. Runissons d'une part le vagabond, le dclass, le
rveur alangui, le plbien, le malade, et aussi le protestant,
c'est--dire l'homme d'une religion fonde sur le libre examen (et tout
cela ensemble fait peut-tre un anarchiste)--et d'autre part... quoi?
l'homme qui reste quand mme un peu d'une patrie et d'une tradition, et
le protestant marqu de tendresse catholique; et concluons:--Un
individualisme outr, avec,  et l, quelque vestige, de
traditionnalisme par la vertu du sentiment religieux: voil o est
peut-tre l'unit, trouble et secrte, des oeuvres de Rousseau, si elle
est quelque part. Et encore cette unit demeure-t-elle une dualit.

       *       *       *       *       *

Il me reste  indiquer les nouveauts de Rousseau et sa double
influence, politique et littraire.

Parmi ses nouveauts, je vois d'abord son style. La nouveaut, ici, me
parat celle d'une chose ancienne retrouve et enrichie. J'ai dj dit 
propos du premier _Discours_, que Rousseau prosateur renoue une
tradition. Nourri, loin de Paris et de la mode, des grands crivains du
XVIIe sicle, lorsqu'il se met  crire, il en adopte la phrase
harmonieuse, complexe, priodique. On a dit qu'il avait retrouv le
style de Bossuet: il en retrouve du moins l'ampleur et le mouvement. Il
a moins d'images que Bossuet, et moins inventes; mais il en a de fort
belles et quelquefois empruntes  des objets nouveaux. Sa construction
est plus serre, et d'une syntaxe moins libre, d'une plus troite
correction que celle du grand orateur. Il recherche plus que lui les
antithses et les balancements de mots. Tout en conservant, 
l'ordinaire, la largeur du rythme, il vise davantage  la concision:
mais, comme il aime  rpter plusieurs fois la mme ide avec des mots
diffrents, il arrive qu'une de ses pages paraisse concise dans le
dtail et prolixe dans l'ensemble.--Il a un extrme souci de l'oreille.
Une des singularits de son style, c'est le soin avec lequel il vite,
dans la mme phrase, les rptitions de mots,--remplaant le substantif,
autant qu'il le peut, par le pronom personnel, dmonstratif ou possessif
selon les cas,--et cela, frquemment, jusqu' rendre la phrase difficile
 comprendre. Il prfre l'obscurit  l'apparence mme de la
ngligence. Je vous en donnerai, pour ne pas paratre moi-mme obscur,
un exemple, que je n'ai pas eu  chercher longtemps. C'est dans la
_Nouvelle Hlose_ (deuxime partie, lettre 25),  propos du portrait de
Julie, que Saint-Preux trouve trop dcollet:

     Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le dsordre de ton
     sein; on voit que l'un de ces deux _objets_ doit empcher l'_autre_
     de paratre; il n'y a que le dlire de l'amour qui puisse les
     accorder; et quand _sa_ main ardente ose dvoiler _celui_ que la
     pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu
     _l_'oublies et non que tu _l_'exposes.

(Il faut mettre un peu  part les _Confessions_, o le style est plus
simple, moins constamment tendu, plus vari, plus libre, plus prs des
choses, plus savoureux, plus sensuel, et o le vocabulaire est plus
riche de mots familiers ou mme de mots de terroir.)

En somme, ce style de Rousseau est un trs beau style. Il contient celui
de Bernardin de Saint-Pierre, celui de George Sand, de Lamennais, et des
crivains  considrations du XIXe sicle,--et, beaucoup plus qu'en
germe, le style de Chateaubriand.--Il contient malheureusement aussi
celui de beaucoup de publicistes et orateurs publics du genre
ennuyeux.--N'importe. On peut certainement dire que le style de Rousseau
a relev le ton de la prose franaise. Mais d'autres ont dit cela mieux
que moi.

Quelles nouveauts encore apportait Rousseau? Je parle d'abord de celles
qui ont agi immdiatement sur ses contemporains.

On dit qu'il a t un grand rformateur des moeurs; qu'il a restaur la
morale individuelle en la faisant reposer sur la conscience
(Conscience... instinct divin... guide assur...) et la morale
domestique par la rprobation de l'adultre et en prchant le respect du
mariage et du devoir paternel et maternel.

Il y a du vrai, oui: mais, tout de mme, on exagre un peu. On dirait
vraiment que la morale avait cess d'exister en France, qu'il n'y avait
plus d'enseignement religieux, que la plupart des bourgeoises de Paris
et des provinces taient des pouses dvergondes et de mauvaises
mres... En ralit Rousseau (et cela aprs Marivaux, Destouches, La
Chausse, qui sont des crivains trs amis de la morale) n'a agi, un
peu, que sur un petit monde trs corrompu, mais trs restreint. Parce
que Rousseau a dtermin quelques jeunes femmes du monde  allaiter
leurs enfants et  passer un peu plus de temps  la campagne, il ne
faut pas croire qu'il ait transform et rgnr la socit franaise.
La licence des moeurs dans les classes riches a continu, si je ne
me trompe, jusqu' la Rvolution; et aussi la littrature libertine.
Seulement on s'attendrit plus aisment et on fait plus de phrases
sur la vertu. Ce que Rousseau a surtout dvelopp chez ses
contemporains,--c'est une affreuse sensiblerie, extraordinairement
diffrente de la bont. Il me semble excessif d'affirmer, comme on l'a
fait, qu'il a chang l'atmosphre morale de la France.

On a dit qu'il avait rappris aux femmes la passion, la grande, la
vraie, tout  fait oublie,  ce qu'on assure. Oh! qu'il me semble bien
que les Lespinasse et les Ass,--et d'autres sans doute qui ne nous
ont pas fait de confidences--n'eurent pas besoin de ses leons!

Il est plus vrai de dire qu'il a agi, mme sur ses contemporains, par la
ferveur de son disme. Il a t un homme vraiment religieux, je l'ai
montr avec abondance. Il s'est pos en adversaire dclar des
Encyclopdistes athes, et c'est par l surtout qu'il s'est attir leur
haine. Son protestantisme libre et attendri par vingt-six annes de
catholicisme n'est pas si loign du catholicisme sentimental de
Chateaubriand. Et  un moment, dans les premires annes du XIXe
sicle, on peut dire que, si l'action de Rousseau avait men  la
rpublique jacobine, elle a contribu, peu aprs,  la restauration
catholique (Lanson).

Nouveaut encore, relativement  la doctrine des Encyclopdistes, la
faon dont Rousseau conoit le progrs. Il n'a pas leur foi bate en
cette idole. Il n'a pas cru, comme eux, que le progrs matriel et
intellectuel impliqut le progrs moral, ni qu'il assurt le bonheur des
hommes. Il n'a pas du tout la superstition de la science.--Rousseau est,
d'ailleurs, presque toujours excellent sur les points o il est
directement l'ennemi des Encyclopdistes. Il serait possible,--et
intressant,--de composer tout un volume de maximes et de penses
conservatrices et traditionnalistes tires du libertaire Jean-Jacques
Rousseau, et c'est pourquoi il faut renoncer  trouver des formules qui
le contiennent vraiment tout entier. Tout ce qu'on peut faire, c'est de
chercher ses ides ou ses instincts dominants.

Mais o Jean-Jacques est le plus incontestablement nouveau, o il l'est
avec plnitude, clat et, je crois, bienfaisance, c'est dans le
sentiment qu'il a de la nature (et, corollairement, de la vie simple et
rustique) et dans les descriptions qu'il en fait. Oh! je n'oublie pas
les potes antiques ni ceux de la Renaissance franaise, ni Thophile ou
Tristan, ni madame de Svign ou La Fontaine. Je ne dis point qu'avant
Rousseau nos pres fussent incapables d'tre vivement touchs des
aspects aimables de la terre. Mais ils ne s'appliquaient pas beaucoup 
en jouir, et leurs sensations de cet ordre, mme les plus vives, taient
notes par eux soit avec un extrme artifice (comme chez Thophile, si
vous voulez) soit avec une extrme sobrit (comme chez La
Fontaine);--jusqu' ce que les champs, les bois, les montagnes et les
lacs se fussent reflts dans les yeux solitaires de Jean-Jacques.

C'est bien depuis Rousseau et  son exemple que nous nous sommes tudis
 percevoir,  goter,  savourer les images diverses de la terre
cultive ou sauvage, et que nous avons voulu en jouir plus profondment.
L'aspect gnral du roman et de la posie lyrique en a t tout
transform. J'oserai presque dire que l'homme civilis est, depuis
Rousseau, plus mu par la terre qu'il ne l'avait t durant des milliers
d'annes.

Et Rousseau est all, du premier coup, extrmement loin dans cet art de
voir la nature, d'en tre touch et de la peindre. Depuis, on a raffin
l-dessus; on a tent des peintures plus minutieuses d'aspects naturels
plus rares; on a tourment les mots, quelquefois avec bonheur, pas
toujours..... J'avoue, pour moi, que l'art de Rousseau, sa faon  la
fois large et prcise de peindre les ensembles, me suffit encore
aujourd'hui. Ajoutez que ses paysages sont toujours pntrs d'me,
qu'ils traduisent toujours un sentiment en mme temps qu'une vision. Et,
dans sa _Cinquime Promenade_, il a su exprimer, et compltement,
quelque chose de plus neuf encore,  ce moment-l, que ses paysages
eux-mmes: la rverie _dans_ la nature.

Cela, c'est sa grande originalit. C'est par l qu'il nous tient encore.
J'ai t tout surpris de dcouvrir dans une page que j'crivais il y a
longtemps (plus de vingt ans  coup sr) des souvenirs certains, mais
probablement inconscients, et comme la vieille empreinte, dans ma
sensibilit, de ce Rousseau que je ne lisais gure alors:

     L'amour de la nature, disais-je, suscite une sorte de rverie qui
     nous apaise et nous rend plus doux, tant faite d'une vague et
     flottante sympathie pour toutes les formes innocentes de la vie
     universelle... Il nous fait prouver que nous sommes entours
     d'inconnu et rveille en nous le sentiment du mystre, qui
     risquerait de se perdre par l'abus de la science et de la sotte
     confiance qu'elle inspire. Il nous procure cette douceur de
     rentrer, volontaires et conscients, dans le royaume de la vie sans
     pense, dans notre pays d'origine. Il nous insinue une srnit
     fataliste, qui est un grand bien; il assoupit en nous toute la
     partie douloureuse de nous-mme; et ce qui est charmant, c'est que
     nous la sentons qui s'endort, et que nous nous en souvenons sans en
     souffrir. Il serait beau de voir un jour l'humanit vieillie,
     dgote des agitations striles, excde de sa propre
     civilisation, dserter les villes, revenir  la vie naturelle, et
     employer  en bien jouir toutes les ressources d'esprit, toute la
     dlicatesse et la sensibilit acquises par d'innombrables sicles
     de culture. L'humanit finirait ainsi  peu prs comme elle a
     commenc. Les derniers hommes seraient, comme les premiers, des
     hommes des bois, mais plus instruits et plus subtils que les
     membres de l'Institut, et aussi beaucoup plus philosophes... Au
     fait, le bonheur final o la race humaine aspire et vers lequel
     elle croit marcher se conoit bien mieux sous cette forme que sous
     celle d'une civilisation industrielle et scientifique.

       *       *       *       *       *

Ce qui me revenait confusment ce jour-l, n'est-ce pas le songe qui est
au fond de l'absurde _Discours sur les Sciences et les Arts_ et du
tnbreux _Discours sur l'ingalit_! Ainsi il y a tel mouvement de
notre sensibilit par o nous sommes encore disciples de Rousseau sans
le savoir.

Outre l'amour des aspects de la terre, outre la rverie, il apporte
(surtout dans les _Confessions_), une espce de ralisme cordial et
souriant. Jean-Jacques n'est point, comme les autres crivains de son
temps, un gentilhomme ou un bourgeois form dans les collges. Un
souffle frais et libre entre avec lui dans notre littrature. Son charme
est grand. Il dure, et, dans les intervalles de sa rhtorique, se fait
sentir encore.

       *       *       *       *       *

J'ai dit ses nouveauts heureuses. Je n'ai plus qu' indiquer son
influence posthume.

Dans la politique d'abord. Ce n'est ni Voltaire, ni Montesquieu, et ses
disciples qui ont donn sa forme  la Rvolution, c'est Rousseau. La
thorie de la dmocratie absolue et du droit divin du nombre date de
lui. La Terreur, c'est (je vous l'ai fait voir) l'application  un grand
et vieux royaume d'une thorie de gouvernement rve par un sophiste
pour une bourgade... Et le brviaire du jacobinisme, c'est toujours le
_Contrat Social_.

Rousseau fut le dieu de la Rvolution. Elle le porte au Panthon et lui
vote une statue; elle pensionne Thrse remarie, aprs la cinquantaine,
 un palefrenier.--Vous vous rappelez que, ds 1788, Marat commentait le
_Contrat social_ dans les rues et sur les places. Le jargon
rvolutionnaire, c'est la langue de Rousseau mal parle. Rousseau
enchante le peuple par son affirmation de la bont des pauvres et de la
mchancet des riches et des grands. On lui rend un culte. Je possde un
recueil d'opuscules composs sur Rousseau de 1787  1793, qui montre 
quel point l'homme est un animal religieux. Il y a le compte rendu d'une
fte champtre clbre  Montmorency en l'honneur de Jean-Jacques.
Sept discours,--et quels discours!--et des chants, et des emblmes, et
des allgories. Une de ces ftes qu'il rvait dans sa _Lettre sur les
Spectacles_.--Il y a aussi un _loge de Rousseau, qui a concouru pour le
prix de l'Acadmie franaise_ (1790); et l'_loge de Rousseau, citoyen
de Genve par Michel Edme Petit, citoyen franais_ (1793). On y voit ce
que peuvent devenir les ides de Rousseau dans le cerveau d'un imbcile.
C'est d'une sottise extraordinaire, et d'une sottise toute prte 
devenir froce. Et il y a enfin (car je ne puis tout mentionner) des
_Rflexions philosophiques et impartiales sur J.-J. Rousseau et madame
de Warens_, o Rousseau est non seulement excus, mais glorifi pour
l'abandon de ses enfants, et compar  Brutus et  Manlius sacrifiant
leurs fils  la patrie! Rousseau est simplement, pour les nigauds et les
coquins de ce temps-l, le sauveur, le rdempteur de l'humanit. Sans
lui, sans quelques phrases de cet tranger dans son _Discours sur
l'ingalit_, surtout sans son _Contrat social_ (auquel il tenait si
peu), il est possible qu'on n'et pas song, en 1792,  faire la
rpublique.

En littrature, ce que Rousseau a lgu aux gnrations qui l'ont suivi,
c'est le romantisme, c'est--dire (au fond et en somme, et quoique bien
des pomes ou livres de romantiques semblent chapper  cette
dfinition) l'individualisme encore, l'individualisme littraire,
l'talage du moi,--et la rverie inutile et solitaire, et le dsir,
et l'orgueil, et l'esprit de rvolte: tout cela exprim, soit de faon
directe, soit par des masques transparents auxquels le pote prte son
me. (Mais, au reste, je ne saurais mieux faire que de vous renvoyer au
beau livre de M. Pierre Lasserre: le _Romantisme franais_.)

Au point o Rousseau l'a port (surtout dans les _Confessions_ et les
_Rveries_) cet individualisme littraire tait chose insolite, non
connue auparavant, et o l'on pouvait voir un emploi indcent et anormal
de la littrature. Car videmment elle n'a pas t faite pour a.--A
l'origine, le pote chante ou rcite aux hommes assembls des histoires,
ou des chansons ou des loges de hros ou des prceptes de morale. Il
est clair qu'on ne lui demande pas de confidences intimes. Telle est la
littrature primitive et naturelle, la seule qu'aurait d admettre
Jean-Jacques, prtre de la nature.--Plus tard, aprs l'invention de
l'criture, aprs l'imprimerie, on a instinctivement senti qu'il ne
convenait d'exposer au public,--multiplis par la copie ou par la lettre
imprime,--que des penses, des rcits, des images propres  intresser
tout le monde; qu'il tait peu probable que la personne intime et
secrte de l'crivain importt aux autres hommes, et qu'il y aurait, du
reste, impudeur  l'exprimer publiquement.--L'individualisme en
littrature, l'antiquit l'a ignor (sauf dans quelques strophes ou
distiques d'lgiaques). Le moyen ge, le XVIe sicle, le XVIIe et
le XVIIIe, jusqu' Rousseau, ne l'ont presque pas connu. Montaigne
lui-mme n'est indiscret qu' la faon d'Horace, par exemple. Il ne se
confesse pas tout entier, ni toujours (il s'en faut de beaucoup); et
tous ses aveux se rapportent  des observations gnrales sur la nature
humaine.

Rousseau, par ses _Confessions_, a vritablement inaugur le genre et
l'a, du premier coup, ralis totalement. Personne ne se confessera plus
comme s'est confess Jean-Jacques.

Je vous ai, dans ma premire leon, parl de ce livre unique. J'ajoute
une rflexion. Rousseau a commenc les _Confessions_  Motiers en 1762,
sur l'exhortation d'un libraire et d'abord dans une pense d'apologie.
S'il n'avait pas t perscut, il ne les aurait peut-tre pas crites.
S'il ne les avait pas crites, d'abord il serait moins illustre; puis,
nous le connatrions moins; nous ne saurions pas ses hontes, ni
l'abandon de ses enfants; ou du moins nous n'en serions nullement srs;
et enfin, son chef-d'oeuvre nous manquant et, par suite, l'trange
attrait de sa renomme tant moindre, l'action de ses autres crits
n'et peut-tre pas t aussi puissante.--Voil, direz-vous, des
hypothses bien vaines.--Attendez. Comme il y a beaucoup d'imprvu et
d'aventure dans la vie de Rousseau et que son oeuvre est lie  sa vie,
il y en a beaucoup aussi dans les causes qui l'ont dtermin  crire
tel ou tel de ses livres (je vous l'ai fait remarquer vingt fois). Il
n'a tenu qu' des hasards apparents que Rousseau n'et pas crit telle
chose funeste et redoutable,--et dont lui-mme n'tait pas trs
persuad. Il est surtout illustre et puissant par les deux livres qu'il
y avait le plus de chances qu'il n'crivt pas: le _Contrat social_ et
les _Confessions_. Joseph de Maistre dirait l-dessus (je suppose) que
ce que nous appelons la part du hasard dans une vie humaine, c'est la
part de la volont divine, et qu'ainsi la destine de Rousseau, plus que
celle d'aucun autre crivain clbre, a t dirige, a t voulue par
une Providence irrite dont il a t l'instrument aveugle.--Je dirai,
moi, simplement que, ce qu'il a crit ayant si fort agi sur des
gnrations d'hommes,--et n'tant pas certain cependant qu'il ait pens
tout ce qu'il a crit, ni qu'il l'et crit, telle circonstance
accidentelle de sa vie venant  manquer,--Rousseau m'apparat  cause de
cela, dans la suite de nos grands crivains (entre lesquels il vient
brusquement s'inscrire du dehors), trange, mystrieux, tragiquement
prdestin et, bien mieux que celui  qui Renan applique cette formule,
cr par un dcret spcial et nominatif de l'ternel.

Je ferme ma parenthse. Donc, la descendance littraire de Jean-Jacques,
c'est Chateaubriand, c'est madame de Stal, c'est Senancour, c'est
Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet... Sans Rousseau, ils n'auraient
pas t tout ce qu'ils sont.

Puis-je regretter, en numrant de si grands crivains,
l'individualisme romantique? Oh! non, car ils m'ont trop souvent charm,
et trop profondment. Et puis, peut-on dire qu'il n'y ait que des
confidences personnelles dans les potes et les crivains romantiques?
Sont-ils romantiques tout entiers? Avez-vous rencontr, dans
Chateaubriand, Lamartine, Hugo ou Vigny, beaucoup de sentiments
personnels, qui ne soient en mme temps gnraux par quelque ct?--Ce
qui est peut-tre vrai, c'est que le meilleur et le plus solide de la
littrature du XIXe sicle resterait, le romantisme t, et qu'en
effet la littrature la plus ancienne, la plus ncessaire et la plus
forte, c'est bien la littrature objective, impersonnelle (philosophie,
histoire, roman de moeurs et de caractres, thtre mme).

Mais que l'autre est souvent sduisante! et que les souffrances, les
fautes et les sentiments les plus intimes d'un homme qui a le gnie de
l'expression agissent dlicieusement sur notre sensibilit! Un individu
de cette sorte, lorsqu'il s'examine et se dcrit, descend quelquefois
plus loin dans son me qu'il ne descendrait dans celle des autres... Et
je sais que la littrature personnelle est forcment la glorification
d'un certain nombre de pchs capitaux: mais, sans elle, bien des choses
n'auraient pas t dites, qu'il et t dommage qui ne fussent pas
dites. Avouons, si vous le voulez, que cette littrature-l est quelque
chose de drgl, quelque chose qui n'est pas tout  fait dans
l'ordre... Mais, tout de mme, il et t triste que le romantisme,--qui
depuis cinquante ans dcline,--ne ft pas n...

Suivrai-je l'influence de Rousseau chez les trangers? Ici, je manque
par trop de comptence et de science; je ne puis,--aprs vous avoir
renvoy au livre excellent de Joseph Texte[16],--que vous rpter ce
qu'on a coutume de dire: que l'influence de Rousseau s'est exerce sur
Goethe, Schiller, Byron; sur Kant, Fichte, Jacobi, Schleiermacher; et,
avec une vidence clatante, sur Tolsto.

[Note 16: _Jean-Jacques Rousseau et les origines du cosmopolitisme
littraire_.]

     J'ai lu Rousseau tout entier, disait Tolsto  l'un de nos
     compatriotes; j'ai lu ses vingt volumes, y compris le dictionnaire
     de musique. Je l'admirais avec plus que de l'enthousiasme; j'avais
     un culte pour lui. A quinze ans je portais  mon cou, au lieu de la
     croix habituelle, un mdaillon avec son portrait. Il y a des pages
     de lui qui me sont si familires qu'il me semble les avoir crites.

Et enfin (et je l'ai souvent senti dans cette longue promenade  travers
son oeuvre), soit par lui-mme, soit par les crivains qui ont subi son
influence, il agit aujourd'hui encore sur beaucoup d'entre nous, mme 
notre insu. Il agit encore sur la part la plus aveugle de nous-mmes,
sur notre sensibilit: car lui-mme est un tre sensible
prodigieusement, et d'une sensibilit sans rgle, c'est--dire trs
distincte de la bont, souvent ennemie de la raison, et souvent
matresse d'erreur et instigatrice de rvolte.

       *       *       *       *       *

Avant de le quitter, je le considre dans le plus complaisant des
nombreux portraits qu'il a laisss de lui-mme: ses quatre _Lettres  M.
de Malesherbes_. (Et cette manie d'expliquer ternellement son
caractre a vraiment quelque chose de peu viril, et est signe, dj, de
faiblesse mentale.)--Lorsqu'il compose ces quatre _Lettres_, il est dans
son plus beau moment; il vient d'crire la _Julie_, le _Contrat_ et
l'_mile_; et sa folie n'est que commenante. Or, comment se voit-il? et
comment se dfinit-il?

Dans ce portrait,--qu'il veut pourtant aussi avantageux que
possible,--il oublie, ou nglige, ou ddaigne les parties les plus
saines de lui-mme, celles o se seraient sans doute reconnus ses aeux
parisiens et catholiques; il oublie le Jean-Jacques qui a crit des
choses si raisonnables sur le patriotisme, par exemple (dans l'article
_conomie politique_), ou sur le naf _Projet de paix perptuelle_ de
l'abb de Saint-Pierre; celui qui a crit l'admirable troisime partie
de la _Nouvelle Hlose_, et, dans l'_mile_, la _Profession de foi du
Vicaire_ et les chapitres dlicieux sur l'ducation de Sophie, et
certaines pages des _Lettres de la Montagne_ et, dans sa correspondance
prive, tant de lettres pleines de raison (car c'est surtout pour le
public qu'il osait ses folies).

Il oublie, dis-je, ce qu'il eut de meilleur; et voici comme il se peint.

Aprs avoir exprim son dgot des hommes, il en cherche la cause.
Elle n'est autre, dit-il, que cet _indomptable esprit de libert que
rien n'a vaincu_ (car, naturellement, il donne aux choses de favorables
noms). Il continue en disant que _personne au monde ne le connat que
lui seul_. Il assure connatre ses dfauts et ses vices, mais il ajoute
aussitt: Avec tout cela, je suis trs persuad que, de tous les hommes
que j'ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi.

Il se dfinit lui-mme une me paresseuse qui s'effraie de tout soin,
un temprament ardent, bilieux, facile  s'affecter, et sensible 
l'excs  tout ce qui l'affecte. Il proclame son mpris absolu de
l'opinion. (Or l'opinion, comme il l'entend, peut tre le sentiment
des sots, mais peut tre aussi la plus respectable et la plus ncessaire
des traditions.) Il crit firement: Je hais les grands, lui qui a si
longtemps paru ne pouvoir se passer d'eux.--Son plus grand plaisir,
c'est de rver. Il raconte les orgies silencieuses de sa sensibilit et
de son imagination  travers les bois de Montmorency:

     Et cependant, dit-il, au milieu de tout cela, le _nant de mes
     chimres_ venait quelquefois me contrister tout  coup. Quand tous
     mes rves se seraient tourns en ralits, ils ne m'auraient pas
     suffi; j'aurais imagin, rv, dsir encore. Je trouvais en moi un
     vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain
     lancement du coeur vers une autre sorte de jouissance dont je
     n'avais pas l'ide, et dont pourtant je sentais le besoin.

Qu'est-ce que tout cela, sinon l'clatant portrait d'un pote
lyrique--et d'un rvolt? (Et c'est par ce second trait qu'il a sduit
beaucoup d'hommes, car la rvolte plat d'abord.)

Pote, grand pote, me de dsir, temprament _du mme ordre_ que celui
d'un Byron, d'un Lopardi ou d'un Musset,--mais dont la posie tout
individuelle s'est, par une srie de hasards, principalement exerce sur
des objets qui ne souffrent point la posie, surtout celle-l, et qui
veulent de l'observation et de la raison. Et ce qu'il y a de plus
terrible, c'est que ces thories, qu'difiaient son imagination et sa
sensibilit servies par une brillante et dcevante dialectique, ces
thories qui devaient tre si malfaisantes aprs lui,--de son propre
aveu il n'y croyait pas au sens exact du mot: il les rvait; et c'est
par des chimres dont il a confess le nant qu'il devait ravager
l'avenir.

Car ce n'est pas seulement le pote lyrique dont il trace le portrait
dans ses _Lettres  M. de Malesherbes_: c'est encore,--avec le rveur
ivre et engourdi de songes,--le solitaire orgueilleux, l'autodidacte
outrecuidant, l'indisciplin, le rvolutionnaire par instinct,
l'insociable qui rforme tous les jours la socit, l'homme qui date
tout de lui, qui ramne tout  lui et subordonne tout  son rve ou 
son caprice; qui fait  chaque instant table rase de toute l'oeuvre
humaine, et qui croit faire avancer les hommes en rompant la continuit
entre les gnrations; l'homme qui peut bien faire complices de ses
imaginations les anthropodes ou les Spartiates, mais qui, en ralit,
ne tient nul compte des morts de sa race, plus nombreux que les
vivants;--bref, exactement le contraire d'un Bossuet ou d'un Auguste
Comte.

J'ai ador le romantisme, et j'ai cru  la Rvolution. Et maintenant je
songe avec inquitude que l'homme qui, non tout seul assurment, mais
plus que personne, je crois, se trouve avoir fait chez nous ou prpar
la rvolution et le romantisme, fut un tranger, un perptuel malade, et
finalement un fou.

Mais on l'a aim. Et beaucoup l'aiment encore; les uns, parce qu'il est
un matre d'illusions et un aptre de l'absurde; les autres, parce qu'il
fut, entre les crivains illustres, une crature de nerfs, de faiblesse,
de passion, de pch, de douleur et de rve. Et moi-mme, aprs cette
longue frquentation dont j'ai tir plus d'un plaisir, je veux le
quitter sans haine pour sa personne,--avec la plus vive rprobation pour
quelques-unes de ses plus notables ides, l'admiration la plus vraie
pour son art, qui fut si trangement nouveau, la plus sincre piti pour
sa pauvre vie,--et une horreur sacre (au sens latin) devant la
grandeur et le mystre de son action sur les hommes.

FIN

       *       *       *       *       *




TABLE


PREMIRE CONFRENCE
Les Six premiers livres des Confessions

DEUXIME CONFRENCE
Rousseau  Paris.--Thrse

TROISIME CONFRENCE
Le Discours sur les sciences et les arts.--La rforme morale de Rousseau

QUATRIME CONFRENCE
Le Discours sur l'ingalit.--Rousseau  l'Ermitage

CINQUIME CONFRENCE
La Lettre sur les Spectacles

SIXIME CONFRENCE
La Nouvelle Hlose

SEPTIME CONFRENCE
mile

HUITIME CONFRENCE
Le Contrat social.--La Profession de foi du Vicaire Savoyard

NEUVIME CONFRENCE
La Lettre  l'archevque de Paris.--Les Lettres de la Montagne.
--Dernires annes de Rousseau.--Les Dialogues

DIXIME CONFRENCE
Les Rveries.--Rsums et Conclusions

IMPRIMERIE L. POCHY, RUE VIEILLE-DU-TEMPLE, PARIS.--1215-3-07.

       *       *       *       *       *




DU MME AUTEUR


FORMAT GRAND IN-18

LES ROIS, ROMAN.......................1 VOL.

THTRE

L'ANE, comdie en quatre actes.
L'GE DIFFICILE, comdie en trois actes.
LA BONNE HLNE, comdie en deux actes, en vers.
LE DPUT LEVEAU, comdie en quatre actes.
FLIPOTE, comdie en trois actes.
MARIAGE BLANC, drame en trois actes.
LA MASSIRE, comdie en quatre actes.
LE PARDON, comdie en trois actes.
RVOLTE, pice en quatre actes.
LES ROIS, drame en cinq actes.
BERTRADE, comdie en quatre actes.

_En cours de publication_:

THTRE COMPLET

Dj parus, tomes I et II.............2 vol.







End of the Project Gutenberg EBook of Jean-Jacques Rousseau, by Jules Lematre

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terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
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the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

