The Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
Gaulois jusqu' nos jours - I, by Thophile Lavalle

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Title: Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu' nos jours - I

Author: Thophile Lavalle

Release Date: July 18, 2006 [EBook #18865]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***




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                              HISTOIRE

                              DE PARIS

             DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'A NOS JOURS

                                 PAR

                          THOPHILE LAVALLE

                           DEUXIME DITION


  Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
  choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
  la beaut de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
  tendrement jusques  ses verrues et  ses taches. Je ne suis Franois
  que par cette grande cit, grande en peuples, grande en flicit de
  son assiette, mais surtout grande et incomparable en varit et
  diversit de commodits, la gloire de la France et l'un des plus
  nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!

                                                      MONTAIGNE.



                              PREMIRE PARTIE



                                   PARIS
                  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES-DITEURS
                             RUE VIVIENNE, 2 BIS.

                                    1857

                   Paris.--Impr. CARION, rue Bonaparte, 64.




                              HISTOIRE DE PARIS                    <p.001>



                               PREMIRE PARTIE

                              HISTOIRE GNRALE




                                LIVRE PREMIER.

               PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE.

                             (53 av. J.-C.--1789.)



 I.

Paris sous les Gaulois et les Romains.--Premire bataille de
Paris.--Julien proclam empereur  Lutce.--Saint-Denis et sainte
Genevive.


L'origine de Paris est inconnue. Un sicle avant la naissance de
Jsus-Christ ce n'tait encore qu'un misrable amas de huttes de
paille, enferm dans une petite le, qui avait, dit Sauval, la forme
d'un navire enfonc dans la vase et chou au fil de l'eau. La Seine
servait de dfense  cette bourgade, qui tait unie  deux rives par
quelques troncs d'arbres formant deux ponts grossiers. Les Gaulois la
nommaient _Loutouhezi_, c'est--dire habitation au milieu des eaux,
_Lucotecia_, suivant Ptolme, _Leutekia_, suivant Julien. C'tait le
chef-lieu du petit canton des _Parisiens_, peuple de bateliers et de
pcheurs, qui, dans les grandes circonstances, pouvait mettre sur pied
8,000 hommes arms, et de qui la ville a pris le vaisseau qui figure
dans ses armoiries[1].

         [Note 1: Les armoiries de la ville de Paris sont, dit
         Piganiol de la Force, de gueule  un navire frt et voil
         d'argent, flottant sur les ondes de mme, au chef sem de
         France. (_Descript. histor. de la ville de Paris_, t. Ier,
         p. 48.)]

Il fallut que Csar vnt faire la conqute de la Gaule pour que    <p.002>
l'existence de la pauvre _Lutce_ et le nom des Parisiens fussent
rvls au monde: en l'an 53 avant Jsus-Christ, il convoqua,
raconte-t-il lui-mme, l'assemble des Gaulois  Lutce, ville des
Parisiens[2]. Et voil les premiers mots que l'histoire prononce sur
la mtropole de la civilisation! De sorte que, par une fortune
singulire, l'acte de naissance de la cit qui semble avoir
l'initiative des grands mouvements de l'humanit nous est fourni par
le gnie qui ferme les temps anciens et ouvre les temps modernes.
Alors ces bords de la Seine, o s'entassent aujourd'hui tant de
palais, o gronde tant de bruit, o fourmille une population si
ardente, taient couverts de longs marcages, de tristes bruyres,
d'paisses forts qui allaient couronner les hauteurs voisines,
immense solitude coupe  peine par quelques cultures, habite  peine
par quelques centaines de sauvages.

         [Note 2: _Guerre des Gaules_, liv. VI, ch. III.]

Ces sauvages surent pourtant dfendre hroquement leur patrie contre
l'invasion romaine. Dans la grande insurrection dont Vercingtorix fut
le chef, les Parisiens prirent les armes, et ils essayrent bravement
de barrer le chemin  un lieutenant de Csar, qui, avec quatre
lgions, cherchait  rejoindre son gnral. A son approche, ils
brlrent leur ville et ses ponts, et, aids de leurs voisins, ils se
retranchrent dans les marais fangeux que formait la Bivre. Mais les
Romains tournrent le camp parisien en passant la Seine devant les
hauteurs de Nimio (Chaillot); et alors s'engagea dans la plaine, dite
aujourd'hui de Grenelle, un combat o les Gaulois furent vaincus, et
dans lequel les soldats de Lutce prirent presque tous. C'est la
premire bataille de Paris! On sait quelle a t la dernire!... Entre
ces deux dfaites, que de fortunes diverses avaient courues la
puissante Rome et l'humble Lutce! Dans la premire, un Romain conqurait
la Gaule pour s'en faire un marchepied au suprme pouvoir,         <p.003>
 l'empire du monde; dans la deuxime, le Csar de l'histoire moderne
perdait avec la Gaule,  qui il avait donn une grandeur digne de la
grandeur romaine, avec l'Italie, conquise  son tour par la Gaule, la
fortune de cet enfant de Paris proclam dans son berceau roi de Rome!

Pendant 400 ans, on n'entend plus parler de la petite Lutce jusqu'
Julien l'Apostat, ce Voltaire couronn du IVe sicle, qui habita
durant deux hivers le palais des Thermes, bti, dit-on, par Constance,
et dont quelques ruines existent encore. Il y avait rassembl quelques
savants: l'un deux, Oribase, y rdigea un abrg de Galien; et voil
le premier ouvrage publi dans une ville dont les livres ont chang la
face du monde! Julien aimait la cit des Parisiens, qu'il appelle _sa
chre Lutce_. Il vante son climat, ses eaux, mme ses figuiers et ses
vignobles; il vante, par-dessus tout, ses habitants et leurs moeurs
austres. Ils n'adorent Vnus, dit-il, que comme prsidant au
mariage; ils n'usent des dons de Bacchus que parce que ce dieu est le
pre de la joie et qu'il contribue avec Vnus  donner de nombreux
enfants; ils fuient les danses lascives, l'obscnit et l'impudence
des thtres, etc.

Sous Julien, Paris eut sa premire grande scne militaire: c'est l
que les soldats romains, refusant d'obir aux ordres de Constance qui
les appelait en Orient, proclamrent le jeune philosophe empereur. A
minuit, raconte Ammien Marcellin, les lgions se soulvent,
environnent le palais des Thermes et, tirant leurs pes  la lueur
des flambeaux, s'crient: Julien Auguste! Julien fait barricader les
portes: elles sont forces; les soldats le saisissent, le portent 
son tribunal avec des cris furieux; en vain il les prie, il les
conjure; tous dclarent qu'il s'agit de l'empire ou de la mort. Il
cde: une acclamation le salue empereur; on l'lve sur un bouclier,
et on lui met le collier d'un soldat en guise de diadme. Pour    <p.004>
trouver un second exemple d'un empereur couronn  Paris, il faut
traverser 1,444 ans et passer de Julien  Napolon!

A cette poque (360), Lutce s'tait embellie. Ses deux ponts
(Pont-au-Change et Petit-Pont) avaient t rtablis, fortifis de deux
grosses tours (les deux Chtelets) et unis par une voie tortueuse, la
plus ancienne de la ville, qui suivait l'emplacement des rues de la
Barillerie, de la Calandre et du March-Palu. Il y avait dans la Cit,
 la pointe occidentale, un _palais_ ou forteresse dont l'origine est
inconnue;  la pointe orientale, un temple ou un autel de Jupiter qui
avait t lev du temps de Tibre par les _nautes_ ou bateliers
parisiens. Sur la rive droite se trouvait un faubourg compos de
_villas_; sur l'emplacement du Palais-Royal, un vaste rservoir
destin  des bains; sur l'emplacement de la rue Vivienne et du march
Saint-Jean, deux champs de spultures. Sur la rive gauche beaucoup
plus peuple et plus riche en monuments, outre le palais des Thermes
qui couvrait, avec ses jardins, une partie des quartiers Saint-Jacques
et Saint-Germain, il y avait deux grandes voies bordes de
constructions, de vignobles et de tombeaux, un Champ de Mars vers
l'emplacement de la Sorbonne, un temple de Mercure sur le mont
_Locutitius_ (mont Sainte-Genevive), des arnes dans le faubourg
Saint-Victor, etc. De plus, Lutce tait devenue l'une des cits
principales de la Gaule et la station de la flottille romaine qui
gardait la Seine. D'ailleurs elle avait pris une nouvelle existence
par la conversion d'une partie de ses habitants au christianisme:
saint Denis et ses deux compagnons, Rustique et leuthre, y taient
venus, vers le milieu du IIIe sicle, prcher l'vangile, et ils y
avaient reu la couronne du martyre. Enfin, si l'on en croit Grgoire
de Tours, il y avait sur cette ville des traditions merveilleuses:
elle tait sacre, le feu n'avait pas prise sur elle, les serpents ne
pouvaient l'habiter, etc.

Valentinien et Gratien firent quelque sjour  Lutce: trois de    <p.005>
leurs lois, dates de 365, ont t publies dans cette ville. Ce fut
prs de ses murs que ce dernier, en 383, fut trahi par ses troupes et
perdit l'empire. Maxime, qui le vainquit, fit lever  ce sujet un
monument triomphal dont on a retrouv les ruines dans l'le de la Cit.
Aprs eux, on n'entend plus parler de Lutce que dans les pieuses
lgendes de ses vques ou de ses saints. L'une d'elles racontait que
l'un des successeurs de saint Denis, Marcel, enfant de Paris, avait
prcipit dans la Seine un dragon qui rpandait la terreur dans la ville;
ce dragon, c'tait l'idoltrie que le saint vque avait dtruite en
jetant les idoles dans le fleuve. Une autre, pleine de grce et de
posie, racontait qu'une bergre de Nanterre, sainte Genevive, avait
deux fois sauv la ville: la premire en lui amenant, dans un temps de
famine, douze bateaux de bl tir de la Champagne; la seconde en
dtournant de ses murs par ses prires le dvastateur Attila.



 II.

Paris sous les rois de la premire race.


Les Francs envahissent la Gaule: avec eux la fortune de Lutce, qui
prend le nom de _Paris_, commence  changer, et l'une des plus humbles
cits du monde romain tend  devenir la capitale d'un grand empire.
Childric en fit la conqute; Clovis y fixa sa rsidence; la plupart
de ses successeurs l'imitrent et sjournrent dans le Palais. Alors
la ville fut enceinte d'une muraille, dont on a retrouv les restes en
plusieurs endroits de la Cit, et elle se peupla de nouvelles glises
qui n'existent plus: _Saint-Christophe_, _Saint-Jean-le-Rond_,
_Saint-Denis-du-Pas_, _Saint-Germain-le-Vieux_,
_Saint-Denis-de-la-Chartre_, etc. Elle continua aussi  s'tendre sur
les deux rives de la Seine, et jeta sur les hauteurs ou dans les
plaines voisines de grandes basiliques ou d'humbles chapelles qui  <p.006>
devaient engendrer les rues, les quartiers, les faubourgs modernes:
c'taient des jalons marqus  son ambition et qu'elle devait
dpasser. Ainsi furent bties sur la rive gauche, les abbayes
_Sainte-Genevive_ et _Saint-Germain-des-Prs_, les chapelles
_Saint-Julien_, _Saint-Severin_, _Saint-tienne-des-Grs_,
_Saint-Marcel_; sur la rive droite, l'glise _Saint-Germain-l'Auxerrois_,
l'abbaye _Saint-Martin-des-Champs_, les chapelles _Saint-Gervais_,
_Saint-Paul_, _Sainte-Opportune_[3], etc. Tous ces difices, la
plupart fort petits, construits en bois, couverts de chaume ou de
branches d'arbres, donnaient alors au bassin de Paris bord de
hauteurs toutes boises, rempli de massifs de vieux chnes, travers 
peine par quelques sentiers, l'aspect le plus pittoresque.

         [Note 3: Nous parlerons de chacune de ces glises dans
         _l'Histoire des quartiers de Paris_.]

Paris joua un grand rle sous les rois de la premire race: c'tait la
capitale d'un des quatre royaumes de la Gaule franque; les Francs
Saliens ou Neustriens la regardaient comme le chef-lieu de leur
domination, et elle excitait la convoitise et la haine des Francs
Ripuaires ou Austrasiens. Aussi, en 574, Sigebert, roi de Metz, dans
la guerre qu'il fit  son frre Chilpric, roi de Soissons, brla
Paris.

Cette ville n'eut pas moins  souffrir de la tyrannie des rois
barbares qui y faisaient leur rsidence. Ainsi, lorsque Chilpric
maria l'une de ses filles  un roi des Visigoths, il voulut lui faire
un grand cortge pour l'envoyer en Espagne (584); alors il ordonna de
prendre dans les maisons de Paris beaucoup de familles et de les
mettre dans des chariots, sous bonne garde. Plusieurs, craignant
d'tre arrachs  leurs familles, s'tranglrent; d'autres personnes
de grande naissance firent leur testament, demandant qu'il ft ouvert,
comme si elles taient mortes, ds que la fille du roi entrerait en
Espagne. Enfin, la dsolation fut si grande dans Paris qu'elle fut <p.007>
compare  celle de l'gypte[4].

         [Note 4: Grgoire de Tours, liv. IV, ch. XLV.]

Le clerg imposait seul un frein aux passions brutales, aux volonts
tyranniques des rois francs; les vques de Paris ne manqurent pas 
cette tche, et presque tous firent les plus grands efforts pour
soulager leur troupeau: ainsi, saint Germain arrta les dbordements
et les crimes du roi Caribert; saint Landry vendit tous ses biens, et
jusqu'aux vases sacrs de son glise, pour nourrir les pauvres pendant
une famine.

Lorsque les rois francs tombrent sous la domination des maires du
palais, ils habitrent les grands manoirs des bords de l'Oise et
cessrent de sjourner  Paris. Cependant, ils y venaient quelquefois
pour s'asseoir sur le trne, dit Eginhard, et faire les monarques;
mais dans ces temps rustiques, leurs entres n'taient pas celles de
Louis XIV ou de Napolon: Ils taient monts, dit le mme historien,
sur un chariot tran par des boeufs, qu'un bouvier conduisait.



 III.

Paris sous les rois de la deuxime race.--Sige de Paris par les
Normands.


La ville ne s'agrandit pas sous Charlemagne et ses successeurs. Ces
rois, de race germanique, n'y rsidrent point et ne la traversrent
que rarement; aussi, son histoire,  cette poque, est-elle
entirement nulle. Cependant, elle garde sa renomme, et si un
crivain la nomme la plus petite des cits de la Gaule, un autre
l'appelle le trsor des rois et le grand march des peuples. Elle
est clbre par ses fabriques d'armes et d'toffes de laine, par ses
orfvres qui se glorifient d'avoir eu dans leur corporation saint
loi, enfin, par son cole de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui a laiss
son nom  une place de la ville. Quant  son gouvernement, c'tait <p.008>
celui que Charlemagne avait donn  toutes les parties de son empire,
c'est--dire que Paris tait administr par un _comte_ charg de lever
des troupes, de rendre la justice, de percevoir les impts, et qui
avait pour assesseurs des _scabini_ ou _chevins_. Le premier comte de
Paris se nommait tienne. Les Capitulaires lui furent signifis, dit
un contemporain, pour qu'il les ft publier dans une assemble
publique et en prsence des chevins. L'assemble dclara qu'elle
voulait toujours conserver ces Capitulaires; et tous les chevins, les
vques, les abbs, les comtes les signrent de leur propre main[5].
Et voil la premire assemble nationale qui ait vot dans Paris une
premire constitution!

         [Note 5: _Capitul. de Baluze_, t. Ier, col. 391.]

La ville tait encore rduite  son le et aux chtifs faubourgs de
ses deux rives; elle avait mme laiss ruiner ses murailles et ses
tours, quand les hommes du Nord vinrent, pendant prs d'un
demi-sicle, la mettre  de rudes preuves. En 841 eut lieu leur
premire incursion; les habitants s'enfuirent avec leurs richesses; la
ville fut pille; Charles le Chauve accourut et acheta le dpart des
barbares. En 856 eut lieu la deuxime incursion. Les Danois, disent
les Annales de saint Bertin, envahissent la Lutce des Parisiens et
brlent la basilique du bienheureux Pierre et celle de Sainte-Genevive;
d'autres basiliques, telles que celles de Saint-tienne (Notre-Dame),
Saint-Vincent et Saint-Germain (Saint-Germain-des-Prs), Saint-Denis
(Saint-Denis-de-la-Chartre), se rachetrent de l'incendie  prix d'or.
Les marchands transportrent leurs richesses sur des bateaux pour
s'enfuir; mais les barbares prirent les bateaux et les marchands et
brlrent leurs maisons. En 861, troisime incursion: l'glise
Saint-Germain-des-Prs fut dvaste et incendie. Alors Charles le
Chauve releva la muraille de la Cit, fit reconstruire le grand pont
qui avait t brl, rtablit les tours et les portes des deux     <p.009>
ponts, tant du ct de la Cit qu'au del des deux bras de la rivire;
enfin il fit btir la grosse tour du Palais. Aussi quand les Normands
vinrent une quatrime fois en 885, la ville tait prte  rsister:
elle avait de nombreux dfenseurs, et, pour les commander, l'vque
Gozlin, le comte Eudes et Hugues, le premier des abbs. Toutes les
glises voisines y avaient envoy leurs richesses et leurs reliques.
Le sige dura un an: les Normands, au nombre de trente mille, se
rurent vainement contre les murailles et la grosse tour des
Parisiens. Enfin le roi Charles le Gros arriva avec une arme; mais,
au lieu de combattre pour dlivrer la ville, il acheta la retraite des
pirates. Cette lchet le fit tomber du trne et remplacer par le
fondateur d'une dynastie nouvelle, le comte Eudes, sous lequel Paris
ne revit plus les hommes du Nord. Nous les avons revus, nous, aprs
dix sicles d'intervalle, et tranant derrire eux toute l'Europe en
armes! Que d'vnements entre les deux invasions de 885 et de 1814;
entre le comte Eudes, dfendant la grosse tour de bois du Palais, et
les marchaux Marmont et Moncey, noirs de poudre, l'pe sanglante,
couvrant les barrires de Belleville et de Clichy; entre la dposition
de Charles le Gros et l'abdication de Napolon!



 IV.

Paris sous les Captiens, jusqu' Louis VII.--coles de
Paris.--Ablard.--Hanse parisienne.


Le Xe sicle est l'poque la plus triste de l'histoire de Paris comme
de l'histoire de toute la France: les famines et les pestes sont
continuelles; la guerre n'a point de relche; on se croit prs de la
fin du monde. Aussi la ville ne prend aucun accroissement, et l'on n'y
voit btir dans la Cit que les petites glises de                 <p.010>
_Saint-Barthlmy_, de _Saint-Landry_, de _Saint-Pierre-des-Arcis_.
Mais avec les rois de la troisime race, Paris reprend un peu de vie:
de capitale du duch des Captiens, elle devient capitale du royaume
et profite de sa position gographique pour centraliser autour d'elle
la plus grande partie de la France. Cependant son influence n'est pas
d'abord politique: heureuse d'tre ville royale et affranchie de la
turbulente vie des communes, protge par des franchises et des
coutumes qui dataient du temps des Gaulois, vivant paisible  l'ombre
du sceptre de ses matres, elle se contente d'avoir sur les provinces
l'influence des ides, du savoir, de l'intelligence. Ainsi, au XIe
sicle, commence la renomme de ses coles, foyer de lumires o le
monde venait dj s'clairer, centre des mouvements populaires,
sources intarissables de grandes penses et de joyeux propos,
d'actions gnreuses et de tumultueux plaisirs. Paris s'appelle dj
la _ville des lettres_. Les savants les plus illustres, dit un
contemporain, y professent toutes les sciences; on y accourt de toutes
les parties de l'Europe; on y voit renatre le got attique, le talent
des Grecs et les tudes de l'Inde[6]. L'_cole piscopale_, qui avait
dj jet quelque clat sous Charlemagne, devient la lumire de
l'glise sous les matres Adam de Petit-Pont, Pierre Comestor, Michel
de Corbeil, Pierre-le-Chantre et surtout Guillaume de Champeaux. Mais
elle est bientt clipse par l'cole qu'ouvre dans la Cit, prs de
la maison du chanoine Fulbert, Ablard, le grand homme du sicle, qui,
malgr les perscutions dont il fut l'objet, trane  sa suite, dans
tous les lieux o il pose sa chaire, trois mille coliers, et qui, ne
trouvant pas d'difice suffisant  les contenir, prche en plein air:
il finit par planter le _camp de ses coles_, comme il l'appelle
lui-mme, sur la montagne Sainte-Genevive, et alors cette partie  <p.011>
de la ville commena  se peupler. Grce  lui, dit un contemporain,
la multitude des tudiants surpassa dans Paris le nombre des habitants,
et l'on avait peine  y trouver des logements[7]. Paris est aussi
dj la ville des plaisirs.  cit sduisante et corruptrice! dit un
autre historien, que de piges tu tends  la jeunesse, que de pchs
tu lui fais commettre! Et pourtant c'tait le Paris de Louis VI
comprenant, outre la Cit, vingt ou trente ruelles ftides, fangeuses,
obscures, auquel on venait de donner pour la premire fois une
enceinte[8]! Mais que de passions et de rires dans ces maisons de bois
basses, sombres, humides! Que de joyeux rendez-vous et de douces
causeries  la place _Baudet_, sous l'_ourmeciau_ Saint-Gervais, au
_Puits d'amour_ de la rue de la Truanderie! Que de sagesse dans
l'humble manoir voisin de l'glise Saint-Merry, d'o l'abb Suger, ce
Salomon chrtien, ce pre de la patrie, arm du glaive temporel et du
glaive spirituel, gouvernait le royaume! Que de posie et d'ivresse
dans la chtive maison de la rue du Chantre, o Hlose et Ablard,
sous prtexte de l'tude, vaquaient sans cesse  l'amour! Les livres
taient ouverts devant nous, raconte celui-ci, mais nous parlions plus
de tendresse que de philosophie; les baisers taient plus nombreux que
les sentences, et nos yeux taient plus exercs par l'amour que par la
lecture de l'criture sainte. Que de douces aventures, de nafs
bats, d'amoureuses chansons (les chansons d'Ablard qui
retentissaient dans toutes les rues, dit Hlose, et rendirent mon <p.012>
nom clbre par toute la France!) dans ces clos cultivs, ces
_courtilles_, o les vignobles ont succd aux marcages, ou bien dans
ces bourgs qui poussent autour des abbayes,  l'ombre de leurs
clochers protecteurs, dans les _champeaux_ Saint-Honor, le
_Beau-Bourg_, le _Bourg-l'Abb_, le _Riche-Bourg_ ou bourg
Saint-Marcel, le bourg Saint-Germain-des-Prs, etc. Hlas! que sont
devenus ces champs de verdure et ces frais ombrages? Des forts de
maisons les ont remplacs; les existences y sont moins grossires,
moins sauvages, y sont-elles plus heureuses?

         [Note 6: Citation de l'abb Lebeuf, dans sa _Dissertation sur
         l'tat des sciences_, t. II, p. 20.]

         [Note 7: _Hist. littr. de France_, t. IX, p. 78.]

         [Note 8: L'enceinte de Paris sous Louis VI est mal connue:
         elle allait probablement, au nord, de l'glise
         Saint-Germain-l'Auxerrois  l'glise Saint-Gervais, en
         passant par l'emplacement des rues aujourd'hui dtruites ou
         transformes des Fosss-Saint-Germain, Bthizy, des
         Deux-Boules, des crivains, d'Avignon, Jean-Pain-Mollet, de
         la Tixeranderie; au sud, de la place Maubert au couvent des
         Augustins, en passant par l'emplacement des rues des Noyers,
         des Mathurins, du Paon, etc.]

Le nombre des glises ou fondations religieuses continue aussi 
s'accrotre: sous Louis VI sont fondes l'abbaye _Saint-Victor_,
_Sainte-Genevive-des-Ardents_, _Saint-Pierre-aux-Boeufs_, qui
n'existent plus; _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la tour subsiste
encore; la lproserie de _Saint-Lazare_, devenue une prison, etc.;
sous Louis VII, _Saint-Jean-de-Latran_, _Saint-Hilaire_, qui
n'existent plus.

A cette poque, l'administration de Paris commence  prendre une forme
rgulire. Un _prvt_, officier du roi, remplace le _comte_ et se
trouve charg de gouverner la ville, de faire la police, de commander
les gens de guerre et de rendre la justice civile et criminelle non 
tous les habitants, mais  ceux seulement qui appartenaient au domaine
royal, les autres ayant leurs justices particulires, seigneuriales ou
ecclsiastiques. La cour fodale du prvt tait au Chtelet, et ce
tribunal acquit bientt une grande clbrit.

Dans ce mme temps, quelques actes nous rvlent le commerce et la
richesse de Paris. Pour la premire fois, nous entendons parler de ces
_nautes_ parisiens si clbres au temps de la domination romaine, de
cette corporation des _marchands de l'eau_ qui avait travers en
silence les ges et les rvolutions et qui nous apparat tout  coup
riche, puissante, craintive et favorise des rois, aussi tyrannique
que les seigneuries fodales, exerant sur la navigation de la     <p.013>
Seine l'autorit la plus despotique, la plus jalouse, la plus avide,
soumettant  ses volonts les marchands de la Bourgogne et de la
Normandie. Nul bateau ne pouvait entrer dans la ville si le matre de
la _naute_ n'tait un bourgeois _hans_ de Paris, ou s'il n'avait
pris dans cette hanse un compagnon avec lequel il devait partager les
bnfices. La hanse parisienne, qu'on appelait aussi la _marchandise_,
devint  cette poque la municipalit de Paris.



 V.

Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxime enceinte de la ville.


A mesure que le royaume s'tend et s'arrondit, la capitale s'accrot
et s'embellit. Sous Philippe-Auguste, on construit les premiers
_aqueducs_ qui aient t faits depuis la domination romaine, ceux qui
amnent sur la rive droite les eaux de Belleville et du pr
Saint-Gervais; on btit les premires _halles_; on tablit le premier
_pav_. Le roi, dit Rigord, historien de Philippe-Auguste, s'approcha
des fentres du Palais o il se plaait quelquefois pour regarder la
Seine. Des voitures tranes par des chevaux traversaient alors la
Cit, et remuant la boue, en faisaient exhaler une odeur
insupportable. Philippe en fut suffoqu et conut ds lors un grand
projet qu'aucun des rois prcdents n'avait os entreprendre. Il
convoqua les bourgeois et le prvt et leur ordonna de paver avec de
forts et durs carreaux de pierre toutes les rues et voies de la
ville. Mais cette entreprise ne s'effectua qu'avec beaucoup de
lenteur: on ne pava dans la Cit que la rue qui joignait les deux
ponts, et hors de la Cit le commencement des rues Saint-Denis et
Saint-Jacques[9]. Les autres rues, larges  peine de huit pieds,   <p.014>
restrent des cloaques pleins d'immondices, parcourus  toute heure
par des animaux domestiques, surtout par des cochons[10].

         [Note 9: Sous Louis XIII, il n'y avait encore de pav que la
         moiti de la ville.]

         [Note 10: Le fils an de Louis VI, en passant rue du
         Martrois, prs de la place de Grve, fut jet  bas de son
         cheval par un de ces cochons, et mourut de sa chute.]

Paris commence aussi  devenir une ville monumentale: on y ouvre trois
collges et les deux hpitaux de la _Trinit_ et de _Sainte-Catherine_;
on y construit les glises des _Saints-Innocents_, de
_Saint-Thomas-du-Louvre_, de _Sainte-Madeleine_, de
_Saint-Andr-des-Arts_, de _Saint-Cme_, de _Saint-Jean-en-Grve_, de
_Saint-Honor_, aujourd'hui dtruites, de _Saint-Gervais_, de
_Saint-Nicolas-des-Champs_, de _Saint-tienne-du-Mont_, qui
existent encore, le couvent des _Mathurins_, l'abbaye
_Saint-Antoine-des-Champs_, enfin la grande _Notre-Dame_, oeuvre de
l'vque Maurice de Sully, et qui ne fut acheve qu'au bout de deux
sicles[11]. Le roi agrandit le chteau du _Louvre_, commenc par ses
prdcesseurs, au moyen d'un terrain achet aux religieux de
Saint-Denis-de-la-Chartre: il l'achte pour une rente annuelle de
trente sous qui tait encore paye en 1789, et il y fait btir la
grosse _Tour_, qui devint le symbole de la suzerainet royale et la
prison des vassaux rebelles. Quant aux maisons du peuple, elles
restent ce qu'elles taient depuis des sicles, des tanires de boue
et de chaume, o les familles s'entassent sans meubles, presque sans
vtements, soumises  toutes les misres,  toutes les humiliations,
mais pleines de rsignation et de foi. Le peuple s'inquitait peu des
bouges obscurs et infects o il couchait, pourvu qu'elle ft grande,
riche, magnifique, cette glise o il passait la moiti de ses jours,
o tous les actes de sa vie taient consacrs, o il trouvait
l'galit bannie des autres lieux, o il repaissait son coeur et ses
yeux du plus grand des spectacles. La cathdrale avec sa flche    <p.015>
pyramidale, sa fort de colonnes, ses balustres ciseles, sa foule de
statues, sa musique majestueuse, ses pompeuses crmonies, ses
cierges, ses tentures, ses prtres, c'tait l sa gloire et sa
jouissance de tous les jours: c'tait sa proprit, son oeuvre, sa
demeure aussi, car c'tait la maison de Dieu[12].

         [Note 11: Nous donnerons l'histoire et la description de
         chacune de ces glises dans l'_Histoire des quartiers de
         Paris_.]

         [Note 12: _Histoire des Franais_, 11e dition, t. Ier, p.
         321.]

A cette poque, le _Parloir aux Bourgeois_, qui, dans les sicles
prcdents, tait situ prs de la porte Saint-Jacques, fut transfr
prs du grand Chtelet, sur le quai de la Mgisserie. Les coles de
Paris furent runies en _Universit_, et celle-ci prit le titre de
fille ane des rois. Les vingt mille coliers qui la composaient
obtinrent de si grandes franchises qu'ils formrent un monde  part
dans la ville, exempt de toute juridiction municipale, libre jusqu'
la licence, insolent, tumultueux, rceptacle de toutes les subtilits
et de toutes les dbauches. Des querelles incessantes, des rixes
interminables clatrent entre les clercs et les bourgeois; la
royaut, embarrasse devant l'autorit ecclsiastique, intresse
d'ailleurs  garder cette jeunesse venue de toutes les provinces, se
pronona toujours en faveur des premiers et fora souvent les prvts
de Paris  des rparations humiliantes envers l'Universit; enfin, une
ordonnance de Philippe-Auguste, confirme par tous les rois jusqu'au
XVIe sicle, interdit aux officiers royaux de mettre la main sur un
clerc, hors le cas de flagrant dlit, et dans ce cas, leur prescrivit
de livrer immdiatement le dlinquant aux juges ecclsiastiques. Aussi
les bourgeois trouvrent plus court et plus sr de se faire justice
eux-mmes, et, si l'on en croit un contemporain, dans la lutte qu'ils
eurent avec les coliers, en l'anne 1223, ils en turent trois cent
vingt et les jetrent  la rivire.

Paris prit tant d'accroissement sous Philippe-Auguste, qu'il fallut
lui construire une nouvelle enceinte, laquelle fut fortifie.      <p.016>
Cette enceinte formait sur la rive droite un demi-cercle qui commenait
par la _tour qui fait le coin_ (prs du pont des Arts) et finissait par
la _tour Babel_ (prs du port Saint-Paul), en ayant pour points
principaux: porte _Saint-Honor_ (rue Saint-Honor, prs de
l'Oratoire); _porte Coquillire_ (au coin des rues Coquillire et
Grenelle); porte _Montmartre_ (rue Montmartre, au-dessus de la rue du
Jour); porte _Saint-Denis_ (rue Saint-Denis, prs de l'impasse des
Peintres); porte _Saint-Martin_ (rue Saint-Martin, prs de la rue
Grenier Saint-Lazare); porte de _Braque_ (rue de Braque, prs de la
rue du Chaume); porte _Barbette_ (vieille rue du Temple, au coin de la
rue des Francs-Bourgeois); porte _Baudet_ (rue Saint-Antoine, prs de
la rue Culture-Sainte-Catherine). L'enceinte formait aussi sur la rive
gauche un demi-cercle, dont la direction est facile  suivre, puisque
la clture s'est conserve jusqu'au XVIIe sicle et que les rues qui
ont t construites sur ses _fosss_ en portent encore le nom: ce sont
les rues des _Fosss_-Saint-Bernard, _Fosss_-Saint-Victor,
_Fosss_-Saint-Jacques, _Fosss_-Monsieur-le-Prince,
_Fosss_-Saint-Germain-des-Prs, _Fosss_-de-Nesle ou Mazarine. Ce
demi-cercle commenait par la tour de _Nesle_ (prs de l'Institut) et
finissait par la _Tournelle_ (quai de la Tournelle, prs de la rue des
Fosss-Saint-Bernard), en ayant pour points principaux: porte _Bucy_
(rue Saint-Andr-des-Arts, prs de la rue Contrescarpe); porte des
_Cordeliers_ (rue de l'cole-de-Mdecine, prs de la rue du Paon);
porte _Gibart_ ou d'_Enfer_ (place Saint-Michel); porte
_Saint-Jacques_ (rue Saint-Jacques, au coin de la rue
Saint-Hyacinthe); porte _Bordet_ (rue Descartes, prs de la rue de
Fourcy); porte _Saint-Victor_ (rues Saint-Victor et des
Fosss-Saint-Victor). L'enceinte entire avait donc quatorze portes,
outre plusieurs poternes. La muraille, qui avait huit pieds
d'paisseur, tait garnie de tours rondes et espaces de vingt toises
en vingt toises, outre celles qui dfendaient les portes. Toute    <p.017>
cette construction fut faite de 1190  1220.



 VI.

Paris sous Louis IX.--Rglements des mtiers--Guet.


Sous Louis IX, Paris se complat dans ses nouvelles murailles et ne
cherche pas  les franchir; mais il continue  se couvrir de
fondations pieuses et charitables, oeuvres des modestes _maons_ du
moyen ge, que nous avons presque toutes transformes en poussire.
Ainsi, le couvent des _Augustins_, qui servit pendant des sicles aux
assembles du clerg et du parlement, est devenu le march  la
volaille: le couvent de l'_Ave-Maria_, une caserne; le couvent des
_Cordeliers_, une partie de l'cole de mdecine; le collge
_Sainte-Catherine-du-Val-des-coliers_, un march; le couvent des
_Filles-Dieu_, un passage; le collge de _Cluny_, une rue; le couvent
des _Jacobins_, une caserne; le couvent des _Chartreux_, l'avenue du
Luxembourg; le couvent des _Prmontrs_, un caf; le couvent de
_Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie_, un passage; l'hospice des
_Quinze-Vingts_, des rues aujourd'hui dtruites, etc. Heureusement, de
toutes ces crations si regrettables, il en reste une que la main des
dmolisseurs n'a pas atteinte et qu'on vient de splendidement
restaurer, c'est la _Sainte-Chapelle_[13].

         [Note 13: Voir, pour chacun de ces monuments, l'_Histoire des
         quartiers de Paris_.]

Sous ce rgne, la royaut commence  appuyer son sceptre sur la
robuste main du peuple de Paris. Le roi et sa mre taient en guerre
avec les barons qui leur fermaient le chemin de la capitale. Ils
appelrent  leur dfense les habitants de la ville avec laquelle,
dit Pasquier, les rois de France ont perptuellement uni leur
fortune. Les Parisiens sortirent en armes en si grande quantit, <p.018>
dit Joinville, que, depuis Montlhry jusqu' Paris, le chemin tait
plein et serr de gens d'armes et autres gens. Ils dlivrrent le
monarque et le ramenrent en triomphe dans leurs murs.

Cet amour des Parisiens pour le pieux roi se manifesta dans plusieurs
autres circonstances: ainsi, lorsqu'il partit pour sa premire
croisade, toute la ville l'accompagna jusqu' Saint-Marcel en le
comblant de bndictions; de mme, lorsqu'on apprit sa captivit en
gypte, les petits, les serfs, les pastoureaux songrent  le
dlivrer; et il se fit dans Paris,  la voix d'un aventurier, dit le
matre de Hongrie, des rassemblements menaants pour les prtres et
les seigneurs; enfin, lorsque saint Louis, accompagn de ses frres et
des gens de sa cour, nu-pieds, nu-tte, vtu d'une simple tunique,
s'en alla  plusieurs lieues de la ville chercher la sainte couronne
d'pines et la porta par le faubourg Saint-Antoine  la
Sainte-Chapelle, jamais roi n'eut un triomphe plus populaire.

En rcompense, Louis IX s'occupa du bien-tre de sa matresse ville
avec la plus ardente sollicitude. Il fonda, outre les nombreux
couvents dont nous avons parl, la _Sorbonne_, qui devint l'cole de
thologie la plus fameuse de la chrtient; il enrichit l'Universit
de nouveaux privilges; il ordonna que sa cour ou son _parlement_ se
runt dsormais en lieu fixe  Paris; il y fit entrer,  ct des
barons, des _conseillers_, tirs la plupart de la bourgeoisie, lui
donna la direction suprieure de la police de la ville, et dota ainsi
cette capitale de l'institution la plus importante, la plus fconde de
l'tat, qui fut pour elle une source de richesses et de puissance. Il
accorda la libert  tous les serfs de Paris qui taient de son
domaine, et cet exemple fut suivi par l'abb de Saint-Germain-des-Prs,
le plus riche des seigneurs ecclsiastiques, qui, en exemptant de la
servitude les serfs de son bourg, se rserva seulement les droits
_utiles_, c'est--dire ceux de justice et de seigneurie, les       <p.019>
rentes et les redevances, les droits perus au four banal, au
pressoir, aux vendanges.

La prvt de Paris, pendant la rgence de Blanche de Castille, tait
devenue vnale et avait t acquise par des enchrisseurs cupides et
ignorants; aussi, le menu peuple, dit un contemporain, dsol par les
tyrannies et les rapines, s'en alloit en d'autres seigneuries; la
terre du roi toit si dserte que, lorsqu'il tenoit ses plaids, il n'y
venoit personne; en outre, la ville et ses environs toient pleins de
malfaiteurs. Louis fit des ordonnances contre les vagabonds, les
_truands_, les joueurs, les habitus des tavernes, les folles femmes
qui font mestier de leur corps, et auxquelles il assigna des
sjours[14] et des costumes particuliers; il assura les subsistances de
la ville en soumettant les boulangers  une surveillance rigoureuse et
en donnant la grande matrise de ce mtier  son _panetier_; enfin, il
confia la prvt de Paris  tienne Boileau, bourgeois illustre par
son savoir et sa probit, qui fut le principal conseiller du saint roi
dans toutes ses oeuvres lgislatives; et, pour rehausser cet office,
il alla lui-mme quelquefois au Chtelet siger  ct de son prvt.
Alors la prvt devint la magistrature d'pe la plus utile et la
plus redoutable, surtout lorsqu'on lui eut adjoint plus tard huit
_conseillers_, chargs d'assister le prvt, des _enquesteurs_ qui
devaient instruire les affaires et faire la police dans les quartiers;
enfin, deux compagnies de sergents, l'une  pied, l'autre  cheval
charges de l'excution des arrts[15].

         [Note 14: Les rues assignes aux prostitues taient les rues
         aujourd'hui dtruites de Mcon, Froidmantel, Tiron, Robert,
         Baillehoi, Glatigny, du Grand-Heurleux, du Petit-Heurleux,
         etc.]

         [Note 15: De Lamare, _Trait de la police_, t. Ier, p. 210 et
         suiv.]

Saint Louis avait en grande estime les bourgeois de Paris: il les
appela  son conseil, il leur fit signer ses ordonnances, il       <p.020>
recueillit en un corps de lois les us et coutumes de mtiers et leur
donna des rglements qui ont t pratiqus jusqu' l'poque de
Colbert; il rgularisa leurs corporations et confrries, dont
l'origine remontait au temps des Romains, et transforma dfinitivement
la _marchandise_ ou _hanse_ parisienne en une municipalit dont le
chef prit le titre de _prvt des marchands_[16].

         [Note 16: Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
         ch. I.]

A tous ces bienfaits il ajouta le droit pour les habitants de Paris de
se garder eux-mmes. Jusque-l, la police de la ville avait t faite
par soixante sergents, dont vingt  cheval, que commandait un
_chevalier_: on appelait cette garde le _guet du roi_, et elle tait
occupe uniquement  faire des rondes. On lui adjoignit le _guet des
mestiers_, ou guet _bourgeois_, origine de la garde nationale, qu'on
appelait encore _guet assis_, parce qu'il tait sdentaire dans les
postes ou corps de garde, o il se tenait seulement pendant la nuit.
Il y avait ordinairement cinq de ces postes dans l'intrieur, outre
ceux des portes: ces postes taient au Palais, au Chtelet, sur la
place de Grve, au cimetire des Innocents, prs de l'glise de
Sainte-Madeleine (dans la Cit). Chacun d'eux tait de six hommes: ce
qui fait supposer que la force de la milice bourgeoise n'tait, dans
l'origine, que de deux mille hommes, les exemptions tant
trs-nombreuses. Cette milice tait divise en dizaines, quarantaines
et cinquantaines d'hommes qui avaient pour chef des officiers appels
dizainiers, quaranteniers et cinquanteniers; elle tait sous les
ordres du prvt des marchands; mais le _chevalier du guet_, qui avait
le commandement de tous les postes bourgeois, relevait du prvt de
Paris.



 VII.                                                             <p.021>

Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu' Philippe VI.--Richesse
et population de la ville  cette poque.


Sous les successeurs de Louis IX, le progrs continue et se manifeste
principalement par des fondations de collges: on en compte quatre
sous Philippe III, six sous Philippe IV, cinq sous les fils de
Philippe IV, quatorze sous Philippe VI. En outre, l'on voit fonder
l'abbaye des _Cordelires-Saint-Marcel_, devenue l'hpital de
Lourcine, l'hpital _Saint-Jacques_, le couvent de _Saint-Avoye_, les
glises du _Saint-Spulcre_ et de _Saint-Julien-des-Mntriers_, etc.
Mais avec ses coles qui couvrent la moiti de son enceinte, avec son
Parlement qui enfante la confrrie turbulente ou le _royaume des
clercs de la Basoche_[17], avec sa bourgeoisie qui assiste aux tats
gnraux, Paris commence  prendre de la superbe et  s'inquiter du
gouvernement. Ainsi, en 1306, lass des tyrannies financires de
Philippe le Bel, il fait sa premire meute. Le roi, chass du Palais,
pouss de rue en rue avec ses archers, se rfugie dans le forteresse
du Temple, situe hors de la ville. Il y est assig, en sort
victorieux et fait pendre vingt-huit bourgeois aux quatre principales
portes (Saint-Antoine, Saint-Denis, Saint-Honor, Saint-Jacques). Cinq
sicles aprs, un autre Captien, chass aussi de son palais par la
fureur populaire, entrait dans la sombre tour du Temple, mais c'tait
en prisonnier; et il n'en sortit que pour tre men  l'chafaud par
les petits-fils de ces bourgeois que Philippe IV avait attachs  la
potence!

         [Note 17: La juridiction de la Basoche fut tablie en 1303;
         elle s'tendait sur tous les clercs du Parlement et du
         Chtelet, et connaissait de tous les diffrends des clercs
         entre eux. Le chef s'appelait roi, et avait ses grands
         officiers; chaque anne il passait en revue ses sujets, et
         c'tait l'occasion d'une magnifique _montre_ dans Paris.]

Philippe, averti de mnager l'orgueil et l'argent des Parisiens,   <p.022>
remplit ses coffres par d'autres voies qui ne lui valurent que des
applaudissements populaires. Ainsi, quelques jours aprs l'meute, les
Juifs furent saisis dans leurs maisons, chasss de la ville et
dpouills de leurs biens. L'anne suivante, le roi fit arrter les
Templiers et alla lui-mme s'emparer de leur manoir et de leurs
trsors; l'Universit et les bourgeois ayant t assembls dans le
Palais, approuvrent sa conduite, et lorsque les chevaliers du Temple
furent envoys au bcher, il y eut  peine quelques murmures.

Cependant, la puissance de la ville et son influence politique
grandissaient sans cesse: ainsi, ce fut  sa haine que l'on sacrifia
le ministre Enguerrand de Marigny, qui fut conduit  Montfaucon au
milieu des cris de joie de tout le peuple; ce fut elle qui, deux fois,
fit dcider, dans une grande assemble aux halles, o assistaient les
barons et les clercs, qu' la couronne de France les femmes ne
succdent pas; ce fut encore elle qui fit rsoudre, dans les tats
gnraux de 1335, que le roy ne peut lever tailles en France sinon de
l'octroy des gens des Estats. En mme temps, le bien-tre et le luxe
de Paris prenaient un gal accroissement. On en peut juger par les
ftes que la ville donna  Philippe le Bel lorsque ses fils furent
arms chevaliers: outre les banquets qui se firent dans les htels des
princes, il y eut dans les rues des spectacles et des jeux de tout
genre. L vit-on, dit un contemporain, des hommes sauvages mener
grand rigolas, des ribauds en blanche chemise agacier par leur biaut,
liesse et gayet, les animaux marcher en procession, des enfants
jouster en un tournoi, des dames carioler de biaux tours, des
fontaines de vin couler, le grand guet faire la garde en habits
uniformes, toute la ville baller, danser et se dguiser. Dans les
carrefours, il y avait des trteaux orns de courtines o l'on vit
Dieu manger des pommes, rire avec sa mre, dire des patentres avec
ses aptres, susciter et juger les morts; les bienheureux chanter  <p.023>
en paradis, les damns pleurer dans un enfer noir et infect, etc.
Enfin, il se fit, dans l'le Notre-Dame (Saint-Louis), laquelle avait
t jointe  la Cit par un pont de bateaux, une _montre du grand guet_,
o toute la population virile de Paris apparut en beaux habits et en
armes. Cette revue excita tant d'admiration qu'il fallut la rpter
quelques jours aprs pour le roi d'Angleterre dans le Pr-aux-Clercs.
Voici ce qu'en dit la chronique de Jean de Saint-Victor:

  .....Esbahi si grandement
  Furent Anglois plus qu'onques ms;
  Car ils ne cuidassent jams
  Que tant de gent riche et nobile
  Povist saillir de une ville.
  A cheval bien furent _vingt mille_,
  Et  pi furent _trente mille_;
  Tant ou plus ainsi les trouvrent
  Cils qui de l les extimrent....

_Cinquante mille_ hommes de _grand guet_ sont videmment une
exagration potique du chroniqueur, mais il n'en est pas moins
certain que la population de Paris,  cette poque, avait pris un
grand accroissement; il est pourtant presque impossible de l'valuer
avec quelque certitude, les documents tant tout  fait insuffisants
ou contradictoires. Ainsi, le rle de la taille leve en 1292 donne
15,200 contribuables et une somme de 12,218 l. 14 sous[18]. L'aide
leve en 1313 donne 5,955 contribuables et une somme de 13,021 l. 19
sous. Enfin, dans le rle du subside lev pour l'_ost_ de Flandres,
en 1328, les villes de Paris et de Saint-Marcel figurent pour 35
paroisses et 61,091 feux. Paris avait alors en superficie  peu prs
le dixime de sa superficie actuelle: il est probable que sa
population tait aussi le dixime de la population d'aujourd'hui   <p.024>
et qu'elle s'levait  prs de 100,000 habitants.

         [Note 18: Le marc d'argent valait  cette poque 55 sous 6
         deniers tournois.]



 VIII.

Paris sous Jean et Charles V.--Troisime enceinte de Paris.--tienne
Marcel.


Aprs la sdition de 1306, Paris resta pendant quelque temps soumis et
paisible; mais quand il vit la dynastie des Valois exposer le salut du
royaume dans les honteuses journes de Crcy et de Poitiers, il se
sentit appel  suppler le gouvernement,  se charger des fonctions
de la royaut et de la noblesse,  prendre en main les destines de la
France. Son gnie rvolutionnaire allait pour la premire fois se
manifester.

La ville commena par se transformer en une vaste forteresse, aussi
apte  se dfendre contre les mauvais desseins des ennemis de la
bourgeoisie que contre les attaques des trangers. Pour cela, on
scella,  l'entre de chaque rue, une grosse chane de fer qui, tous
les soirs et au moindre signal de danger, tait tendue et _bouclait_
chacun des trois cents dfils troits, profonds dont se composait la
ville, lesquels se croisaient, se tordaient, s'entortillaient les uns
dans les autres et taient hrisss de tourelles, de portes et
d'autres dfenses. A l'approche de l'ennemi, on renforait cette
chane avec des poutres, des pierres, des tonneaux, et la _barricade_
devenait imprenable, surtout pour les barons, avec leurs grands
chevaux et leurs lourdes armures. De plus, on reconstruisit la
muraille extrieure en l'appuyant de fortes tours; on l'enveloppa de
larges fosss; on la garnit de sept cent cinquante gurites et mme de
canons. Enfin, l'enceinte septentrionale fut agrandie (1356): elle
partit alors de la tour _de Billy_ (prs de l'Arsenal), et alla
jusqu' la tour _du Bois_ (prs du Louvres, entre les ponts des
Tuileries et du Carrousel), en passant non loin de la ligne        <p.025>
actuelle des boulevards, depuis la Bastille jusqu' la porte Saint-Denis,
et de l en suivant l'emplacement des rues Bourbon-Villeneuve,
Neuve-Saint-Eustache, Fosss-Montmartre, de la place des Victoires, de
l'htel de la Banque, du jardin du Palais-Royal, des anciennes rues du
Rempart, Saint-Nicaise, etc. Tout cela fut fait en quatre ans, cota
182,500 livres tournois ou 742,000 francs de notre monnaie, et fut
l'oeuvre du prvt des marchands, tienne Marcel, homme aussi
nergique qu'clair dont on a fait tantt un dfenseur des liberts
populaires, tantt un tratre ou un factieux. Ce fut grand fait, dit
Froissard, que environner de toute dfense une telle cit comme Paris,
et vous dis que ce fust le plus grand bien qu'oncques prvost des
marchands fist.

Grce  l'attitude nergique de Paris, les tats gnraux, que
dirigeaient Marcel et ses amis, firent la loi au gouvernement et
imposrent au dauphin Charles, rgent du royaume pendant la captivit
du roi Jean, des conditions qui avaient pour but immdiat le renvoi de
ministres impopulaires, mais qui, dans l'avenir, auraient chang la
face de l'tat. Toutes leurs rsolutions taient appuyes de la
prsence des bourgeois, qui, au signal du prvt, suspendaient les
mtiers, fermaient les boutiques et prenaient les armes. On vit alors
les princes s'abaisser devant le peuple et mendier sa faveur par des
discours  la multitude assemble. Le rgent allait haranguer  la
place de Grve, sur les degrs de la grande croix leve au bord de
l'eau, ou bien sous les piliers des halles, ou bien au Pr-aux-Clercs;
le roi de Navarre, Charles le Mauvais, lui rpondait, et le
_populaire_, qui s'amusait de ces joutes d'loquence, huait ou
applaudissait les comdiens qui devaient lui faire payer le spectacle.
Paris tait devenu une sorte de rpublique, dont la municipalit
gouvernait les tats et la France. Le parloir aux bourgeois avait t
transfr dans une maison de la place de Grve, dite _Maison aux   <p.026>
Piliers_, dont la grande salle, orne de belles peintures, fut,
pendant deux sicles, le thtre d'vnements de tous genres. Les amis
de la libert s'taient donn pour insigne un chaperon mi-parti bleu
et rouge, couleurs de la ville, qui restrent dans l'obscurit
jusqu'en 1789, avec une agrafe d'argent et la devise: _A bonne fin!_

Le prvt, lass de l'opposition du dauphin et de ses courtisans, fit
armer les compagnies bourgeoises, les rassembla sur la place
Saint-loi, les conduisit au Palais, entra dans la chambre du prince
et le somma une dernire fois de mettre fin aux troubles et de donner
dfense au royaume. Sur son refus, deux de ses ministres favoris, les
marchaux de Champagne et de Normandie, furent massacrs et leurs
corps jets dans la cour, aux applaudissements de la foule. Le dauphin
tomba aux genoux de Marcel, lui demandant la vie. Le terrible tribun
lui donna son chaperon pour sauvegarde, le trana  la fentre et, lui
montrant les cadavres: De par le peuple, dit-il, je vous requiers de
ratifier la mort de ces tratres, car c'est par la volont du peuple
que tout ceci s'est fait. Alors Marcel fut le matre de Paris et
sembla l'tre aussi de toute la France: il s'empara du Louvre et prit
 sa solde des compagnies de Navarrais, Brabanons et autres
trangers.

Mais le mouvement de Paris ne s'tait pas communiqu aux autres villes
jalouses de la domination de la capitale; les tats commencrent 
rsister au prvt; les bourgeois s'inquitrent de ses projets; le
dauphin s'enfuit, rassembla une arme, ravagea les environs de Paris
et offrit une amnistie,  la condition que Marcel lui serait livr
pour en faire sa volont. Alors la discorde se mit dans la ville, et
une partie des habitants travailla ouvertement  la restauration du
pouvoir royal. Le prvt, abandonn de tous, rsolut de se jeter aux
bras du roi de Navarre; mais les bourgeois royalistes furent avertis
de ce projet, et au moment o il allait livrer aux soldats         <p.027>
navarrais la porte Saint-Antoine, ils tombrent sur lui et le turent
avec soixante de ses compagnons. Trois jours aprs, le dauphin entra
dans la ville, et alors les excutions commencrent. La plupart des
magistrats, des amis de Marcel prirent sur l'chafaud; d'autres
furent proscrits ou s'exilrent; tous, mme les plus obscurs, eurent 
souffrir dans leurs personnes ou dans leurs biens.

Quelque temps aprs, le dauphin, devenu roi sous le nom de Charles V,
fit lever un difice triomphal  la place mme o Marcel avait t
tu: ce fut la _Bastille Saint-Antoine_, premier monument de dfiance
de la couronne envers la capitale, prison d'tat qui est reste
pendant des sicles le symbole du despotisme et qui fut dtruite le
jour mme o les couleurs de Paris, les couleurs d'tienne Marcel,
redevinrent victorieuses de la royaut. Mais pour tenir en bride les
Parisiens, cette forteresse ne suffisait pas: on en trouva une
deuxime  l'autre extrmit de la ville, dans le Louvre, qui fut
agrandi, garni de nouvelles tours et compris dans Paris. Avec ces deux
solides _retraits_, ou ces deux forts dtachs, qui dominaient
l'entre et la sortie de la Seine, la couronne pouvait tre
tranquille: aussi, elle mit dans le Louvre son trsor, ses archives,
sa _librairie_, grosse alors de neuf cents volumes; et, prs de la
Bastille, elle se btit une habitation selon ses gots.

Le sjour royal avait t profan et ensanglant par l'invasion de la
multitude; Charles V ne voulut plus habiter le Palais, qui se trouvait
touff par la foule des maisons populaires, et o la royaut se
trouvait comme emprisonne par tous ces pignons bourgeois qui
regardaient dans sa demeure. Il se fit, hors des quartiers populeux,
dans le nouveau Paris, prs de la campagne, un sjour aussi vaste que
sr et pittoresque: ce fut l'htel Saint-Paul; assemblage sans ordre,
mais non sans agrment, de maisons, de cours, de jardins, qui occupait
l'espace compris entre les rues Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai <p.028>
des Clestins et le foss de la Bastille[19].

         [Note 19: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
         ch. I.]

De ce beau sjour, qu'on appelait l'hostel solemnel des grands
esbattements, Charles remit dans Paris l'ordre et une bonne police:
il fit construire des gouts, des quais, le petit Chtelet, employa 
ces travaux les vagabonds et les mendiants, fit des ordonnances
rigoureuses contre les lieux de dbauche, d'o sortaient la plupart
des malfaiteurs, enfin rprima la licence des coliers. Tout cela fut
principalement excut par la vigilance de Hugues Aubriot, prvt de
Paris, homme intelligent et nergique, mais trop adonn aux plaisirs,
qui, aprs la mort de Charles V, paya chrement sa svrit 
l'endroit des clercs de l'Universit et son indulgence pour les belles
juives: accus d'hrsie, il fut condamn  tre enferm toute sa vie
dans la prison de l'vch avec pain de douleur et eau d'angoisse.

Sous le rgne de Charles V furent fonds quatre collges et l'hpital
du _Saint-Esprit_.



 IX.

Paris sous Charles VI.--Abolition des privilges parisiens.--Meurtre
de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris.


Cependant Paris avait pris got aux nouveauts et sditions; il avait
mis la main au gouvernement; il connaissait le chemin des demeures
royales: il n'oublia rien de tout cela, et pendant un demi-sicle on
le vit se ruer dans les troubles civils pour essayer de tirer le
royaume des calamits o le plongeaient ses matres. Tche ingrate,
pleine d'erreurs et de crimes, o la ville ne trouva que de nouveaux
malheurs! Que ne restait-elle patiente, obscure, rsigne comme jadis,
heureuse de sa vie paisible, de ses belles glises, de ses ftes
naves, berce au son de ses mille cloches, mirant ses maisons     <p.029>
pittoresques dans son fleuve nourricier! Mais le dmon des rvolutions
l'emporta, et dans quelle srie de calamits ne l'entrana-t-il pas,
depuis le jour o, saisissant les maillets de plomb dposs  l'Htel
de ville, elle s'en servit pour tuer les collecteurs des impts,
jusqu'au jour o elle se livra elle-mme aux troupes de Charles VII,
en secouant le joug des Anglais! Que de souffrances entre ces deux
journes! Au 1er mars 1382, Paris tait plein d'orgueil et de
richesses, avec une population presse, grouillante, tumultueuse: Il
y avoit alors, dit Froissard, de riches et puissants hommes, arms de
pied en cap, la somme de trente mille, aussi bien appareills de
toutes pices comme nuls chevaliers pourroient tre, et disoient quand
ils se nombroient, qu'ils toient bien gens  combattre d'eux-mmes et
sans aide les plus grands seigneurs du monde. Au 13 avril 1436, Paris
tait ravag par la famine et la peste, ruin par la guerre, abandonn
de ses notables habitants; sa population tait rduite de moiti; les
loups couraient par ses rues dsertes; il y avait tant de maisons
dlaisses qu'on les dtruisait pour en brler le bois; on parlait de
transporter ses droits de capitale  une ville de la Loire. Les
vnements se pressent entre ces deux dates: nonons ceux qui
peignent le mieux le caractre des Parisiens du XIVe sicle, leur
ardeur de rformes, leur humeur facile au changement et impatiente de
tyrannie.

Aprs la rvolte des Maillotins, la cour de Charles VI, qui se
trouvait hors de Paris, capitula pour y rentrer; mais  peine revenue,
elle se vengea par des excutions secrtes, et, chaque nuit, la Seine
emportait de nombreuses victimes. Puis elle s'en alla attaquer les
Flamands, qui taient les allis des Parisiens dans la guerre
entreprise pour dconfire toute noblesse et gentillesse: elle les
vainquit  Rosebecq et revint sur Paris pleine d'arrogance et de
colre. Les mtiers et les halles, conseills par les derniers amis de
Marcel, voulaient que la ville fit rsistance; la haute bourgeoisie
aima mieux se confier au jeune roi. Celui-ci (11 janvier 1383)     <p.030>
entra la lance  la main, comme dans une ville conquise, fit abattre
les portes, enlever les chanes, dsarmer les habitants, arrter les
plus notables, camper son arme de nobles dans leurs maisons. Plus de
deux cents bourgeois furent dcapits, trois cents bannis et dpouills,
tous les autres ranonns  la moiti et plus de leurs biens; on
abolit la prvt et l'chevinage, les matrises, confrries et
milices, les privilges et juridiction de la _marchandise_.

Les deux plus illustres victimes furent Jean Desmarets, avocat
gnral, et Nicolas Flamand, marchand drapier, courageux citoyens pour
lesquels, non plus que pour tienne Marcel, l'dilit parisienne n'a
pas eu un souvenir. Il fallut, pour arrter les supplices, que la
ville se rachett  force d'argent et vnt crier grce au roi dans
cette cour du Palais, encore teinte du sang des favoris du rgent. Le
conntable de Clisson, en mmoire de ce pardon, et avec les dpouilles
des Parisiens, se fit btir, dans le chantier des Templiers, rue du
Chaume, un htel qu'il appela de la _Misricorde_, et qui devint
clbre au XVIe sicle, comme sjour des ducs de Guise. C'est en
allant de l'htel Saint-Paul  son htel de la Misricorde qu'il fut
assassin dans la rue Culture-Sainte-Catherine, par le sire de Craon.

Charles VI devint fou; ses parents se disputrent le pouvoir; alors
commencrent les guerres civiles entre les Bourguignons et les
Armagnacs, c'est--dire entre le parti populaire et le parti de la
noblesse, entre Paris et les provinces. Les htels des princes y
prirent une grande clbrit.

Depuis que Charles V en avait donn l'exemple, le got des btiments
s'tait rpandu parmi les seigneurs, et de beaux htels avaient t
achets ou construits par eux dans divers quartiers de la ville. Le
duc d'Orlans habitait l'htel de _Bohme_, le duc de Bourgogne
l'htel d'_Artois_, le duc de Berry l'htel de _Nesle_, la reine
Isabelle l'htel _Barbette_, etc. L'htel de Bohme, qui tirait    <p.031>
son nom de Jean de Luxembourg, roi de Bohme, lequel l'avait reu en
don de Philippe VI, occupait tout l'espace compris entre les rues de
Grenelle, Coquillire, d'Orlans et des Deux-cus: c'tait une
magnifique rsidence que le duc d'Orlans, ami des arts, avait
embellie, agrandie, enrichie de meubles prcieux, de sculptures sur
pierre et sur bois, de jardins et d'eaux jaillissantes. Cet htel
devint au XVIe sicle le sjour de Catherine de Mdicis, et nous
aurons  en reparler.

L'htel d'Artois, qui tirait son nom de Robert d'Artois, frre de
saint Louis, occupait l'espace compris entre les rues Pave, du
Petit-Lion, Saint-Denis, Mauconseil et Montorgueil. C'tait une sorte
de forteresse, ferme par une muraille crnele et garnie de tours,
dont une existe encore[20]; son voisinage des halles et le rle que
jouait le duc de Bourgogne comme chef du parti populaire rendaient cet
difice trs-important. Nous verrons plus tard quelles tranges
transformations il a subies.

         [Note 20: Dans le jardin de la maison, n. 3 de la rue Pave.]

L'htel de Nesle occupait, sur le bord de la Seine, l'espace compris
entre la rue de Nevers, le quai Conti et la rue Mazarine. Il touchait
 la muraille de la ville, aux portes de Bucy et de Nesle et  la tour
du mme nom. Il contenait de grandes richesses, des tableaux d'Italie,
des reliques, des ouvrages prcieux d'orfvrerie, et surtout une
magnifique librairie.

L'htel Barbette occupait l'espace compris entre les rues
Vieille-du-Temple, de la Perle, des Trois-Pavillons et des
Francs-Bourgeois: il en reste encore une tourelle au coin de cette
dernire rue. C'est de cet htel que sortait le duc d'Orlans
lorsqu'il fut assassin dans la rue Vieille-du-Temple (1407), par des
gens cachs dans la maison de l'Image-Notre-Dame, maison qui
subsistait encore en 1790, et dont l'emplacement est aujourd'hui
occup par la rue qui longe le march des Blancs-Manteaux. Les     <p.032>
assassins allrent se rfugier  l'htel d'Artois; le cadavre fut
port  l'htel de Rieux, situ en face de la maison de
l'Image-Notre-Dame, et de l  l'glise des Blancs-Manteaux. C'est l
que le duc de Bourgogne vint jeter l'eau bnite sur le cercueil en
disant: Jamais plus mchant et plus tratre meurtre ne fut commis en
ce royaume. Mais  l'htel de Nesle, o se tint un conseil pour
rechercher les coupables, le prvt de Paris tant venu dire qu'il
avait suivi la trace des assassins jusqu' l'htel d'Artois, il jeta
le masque, avoua le crime et s'enfuit en Flandre.

Les Parisiens se prononcrent pour le meurtrier, qui toit moult aim
d'eux, comme tant courtois, traitable, humble et dbonnaire; ils le
reurent en triomphe quand il revint avec une arme, devant laquelle
s'enfuirent le roi et sa famille; ils l'applaudirent quand il fit
prononcer, dans le clotre de l'htel Saint-Paul, par le cordelier
Jean Petit, l'apologie de son crime. La guerre civile commena. Il se
forma alors dans Paris, sous le patronage de Jean-Sans-Peur, une
faction qui avait pour chefs les Legoix, les Saint-Yon, les Thibert,
matres des boucheries, familles puissantes qui dataient dj de
plusieurs sicles, dont les descendants se sont signals dans les
troubles de la Ligue et de la Fronde, enfin qui ont encore aujourd'hui
plusieurs rejetons parmi les bouchers de Paris. Cette faction, qui
tait inspire par les docteurs de l'Universit, avait pour orateur un
chirurgien nomm Jean de Troyes, pour excuteur un corcheur nomm
Caboche, et pour arme toute la population des mtiers et des halles:
elle s'empara du gouvernement, des finances, de la Bastille, du
Louvre; elle rendit  Paris ses privilges, ses chanes, ses armes (20
janvier 1411); elle envahit plusieurs fois l'htel Saint-Paul, forant
les princes  subir ses volonts, gorgeant ou emprisonnant leurs
favoris, se distribuant les dignits et commandements. Les bouchers
couraient sus aux Orlanais comme  des btes fauves, et          <p.033>
suffisoit pour tuer un notable bourgeois, le piller et drober, de dire:
Voil un Armignac. Mais la haute bourgeoisie, qui se voyait exclue des
offices et du pouvoir, se lassa de cette tyrannie; et, croyant
seulement travailler  la restauration de l'autorit royale, elle
chercha  rappeler les Armagnacs. Aprs une lutte terrible, d'abord
dans les assembles des quartiers, ensuite dans le Parloir aux
Bourgeois et sur la place de Grve, les modrs l'emportrent,
chassrent les bouchers avec Jean-Sans-Peur, et ouvrirent les portes 
leurs ennemis. Ils s'en repentirent, car la raction de la noblesse
contre le parti populaire fut si terrible, que non-seulement Paris fut
de nouveau priv de ses privilges, de ses richesses, de ses plus
notables citoyens, mais qu'il craignit pour son Parlement, son
Universit, ses droits de capitale, son existence mme. Jean-Sans-Peur
essaya vainement de dlivrer la ville: elle tait tenue dans la
terreur par le prvt Tanneguy Duchtel, qui avait dsarm les
habitants, mur les portes, interdit toute runion et qui envoyait 
la mort tous ceux qui essayaient la moindre rsistance. Aprs cinq ans
de souffrances, au moment o les Armagnacs avaient form le projet de
dcimer la population, le fils d'un quartenier, Perrinet-Leclerc,
droba les clefs de la porte Bucy  son pre, et introduisit dans la
ville un parti bourguignon. Tous les bourgeois coururent aux armes
avec des cris de joie; l'htel Saint-Paul fut envahi, le roi pris et
promen dans les rues pour approuver l'insurrection, tous les
Orlanais arrts, massacrs ou entasss dans les prisons. Tanneguy
Duchtel se sauva avec le dauphin dans la Bastille. Une bataille
s'engagea dans la rue Saint-Antoine: les Armagnacs furent vaincus.
Leur chef, le conntable d'Armagnac, avait son htel rue Saint-Honor,
sur l'emplacement du Palais-Royal: il se sauva chez un pauvre maon, y
fut dcouvert, tran  la Conciergerie avec le chancelier, des
prlats, des dames, des seigneurs. Les bouchers reparurent, et     <p.034>
pour dtruire le parti armagnac, ils entranrent la populace aux
prisons et lui firent gorger tous les dtenus. Le massacre dura
plusieurs jours: il eut lieu surtout  la Conciergerie et au Chtelet,
difices sinistres qui semblent avoir eu pendant des sicles le privilge
du sang, dont les votes ont retenti de tant de cris de douleur, qui ont
vu se renouveler deux fois les massacres de 1418. On croyait venger
les dsastres de Crcy, de Poitiers, d'Azincourt, causs par la folie
des seigneurs; on croyait noyer dans le sang la noblesse fodale; on
croyait tablir sur des fondements ternels les liberts populaires.
Cruelles erreurs! trois fois Paris a donn le spectacle de cette
horrible tragdie contre la noblesse, et quel en a t le succs! Le
massacre des Armagnacs a-t-il empch le retour de Charles VII? Le
massacre de la Saint-Barthlmy a-t-il empch l'avnement de Henri
IV? Les massacres de septembre ont-ils empch la restauration des
Bourbons?



 X.

Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc  la porte Saint-Honor.--Prise
de Paris par les troupes royales.


Le sang vers retomba sur Paris: une pidmie terrible enleva le quart
de la population; Jean-Sans-Peur fut assassin; son fils et la reine
Isabelle traitrent avec l'Anglais et lui livrrent la France. On vit
Henri V entrer dans Paris, ruin, dvast, dsol par la famine (18
novembre 1420); l'htel des Tournelles, sur l'emplacement duquel a t
btie la place Royale, devint le sjour du duc de Bedford; des soldats
anglais garnirent les portes, la Bastille et ce Louvre o nous les
avons revus! Jours d'humiliation et d'aveuglement! La capitale resta
seize ans au pouvoir des trangers! Il lui fallut tout ce temps de
souffrances pour la gurir de ses passions bourguignonnes, de ses
ardeurs de liberts: les sophistes populaires, les pdants de      <p.035>
l'Universit, ne lui disaient-ils pas que le joug tranger n'tait
qu'une apparence, que l'union des deux couronnes ferait de
l'Angleterre une province franaise, qu'un changement de dynastie
rendrait  la ville sa prosprit, son commerce, sa puissance? Les
Parisiens, qui sont de muable conseil et de lgre crance, se
laissrent prendre  ces dclamations: quand Jeanne d'Arc vint
assiger leurs murailles, ils ne reconnurent pas en elle l'ange
sauveur de la France, et, croyant, comme le disaient les Bourguignons,
que les Armagnacs venaient pour dtruire leur ville de fond en comble,
ils firent une vigoureuse dfense. La butte Saint-Roch, forme
anciennement par des dpts d'immondices, tait alors couverte de
moulins et de cultures: la Pucelle y vint asseoir son camp et fit
dcider l'attaque de la porte Saint-Honor (vers la rencontre des
anciennes rues du Rempart et de Saint-Nicaise). Elle emporta le
boulevard et sondait le foss de sa lance, lorsqu'elle eut la cuisse
perce d'un trait d'arbalte; et si point n'en dsempara, ni ne s'en
voult oncques tourner. Rendez-vous  nous tost, de par Jhesus!
crioit-elle. Bois, huis, fagots, faisoit geter et ce qu'estoit
possible au monde, pour cuider sur les murs monter; mais l'eau estoit
par trop parfonde. A la fin, ses soldats l'enlevrent malgr elle, et
l'assaut, qui avait dur quatre heures, fut abandonn.

Moins de quatre sicles aprs cet vnement, un autre patron de la
France, un autre ennemi, une autre victime des Anglais combattit aussi
les Parisiens dans les mmes lieux: c'est dans cette partie de la rue
Saint-Honor, prs de l'glise Saint-Roch, que Napolon mitrailla les
bourgeois arms contre la Convention. Hlas! l'histoire de Paris est
si fconde en discordes civiles, toutes les passions qui ont divis la
France ont pris si souvent les rues de la capitale pour champ de
bataille, qu'on n'y peut faire un pas sans rencontrer quelque lieu o
nos pres ont donn leur vie. Quelle place n'a eu son combat,      <p.036>
quelle rue sa barricade, quel pav son cadavre! Boues de l'antique Lutce,
de quel sang gnreux n'avez-vous pas t perptuellement abreuves!

Six ans aprs l'apparition de Jeanne d'Arc devant leurs murs, les
Parisiens, rduits par la guerre, la famine et la peste aux dernires
extrmits de la misre, et voyant que le duc de Bourgogne s'tait
rconcili avec Charles VII pour chasser les trangers, appelrent
eux-mmes les royalistes dans leurs murs. Ceux-ci, conduits par un
marchand, Michel Lallier, entrrent par la porte Saint-Jacques, aux
acclamations des bourgeois, pendant que les quartiers Saint-Denis et
Saint-Martin s'armaient aux cris de: Vive le roi! Bonnes gens, leur
disait le conntable de Richemont en leur serrant la main, le roi vous
remercie cent mille fois de ce que si doucement vous lui avez rendu la
matresse cit de son royaume: tout est pardonn. Les Anglais se
formrent en trois colonnes pour touffer la sdition et se dirigrent
sur les halles et les portes Saint-Martin et Saint-Denis: ils furent
repousss par les bourgeois, qui faisaient pleuvoir des flches et des
pierres sur eux, et obligs de se rfugier  la Bastille, o ils
capitulrent. Les cloches sonnaient; tout le monde s'embrassait; il
n'y eut ni violence ni pillage. La seule vengeance que firent les
Armagnacs fut de renverser une statue qui avait t leve par les
Bourguignons  Perrinet-Leclerc, auprs de sa maison: on fit de cette
statue mutile une borne qui existait encore dans le sicle dernier
prs de la rue de la Bouclerie.

La ville, dlivre des Anglais, mais encore plus misrable et dsole,
cacha ses ruines et ses haillons et s'effora de paratre belle et
_gorgiase_, pour recevoir Charles VII. Ce roi, si goste, si
insouciant, fut frapp de l'aspect effroyable que prsentait la
capitale, avec ses maisons demi-dtruites, ses rues empestes, ses
habitants hves et dcharns; les larmes lui en vinrent aux yeux; mais
il pensa en lui-mme qu'elle n'tait plus  craindre, et il la    <p.037>
quitta, dit un bourgeois du temps, comme s'il ft venu seulement pour
la voir. Son exemple fut suivi par ses successeurs, qui ne
sjournrent que rarement  Paris et prfrrent les paisibles villes
des bords de la Loire, les riants chteaux de Chinon, de
Plessis-ls-Tours, d'Amboise, de Chambord,  la tumultueuse cit dont
les souvenirs bourguignons et l'esprit dmocratique les importunaient.
Aussi, il fallut que Paris se rtablt tout seul de ses misres; mais
l'industrieuse ville demande si peu de repos pour reprendre son lustre
et sa vigueur, que sous le rgne de Louis XI elle avait dj deux cent
mille habitants, et que ses alentours taient aussi florissants
qu'elle: C'est la cit, dit Comines, que jamais je visse entoure de
meilleurs pays et plantureux, et est chose presque incrdible que des
biens qui y arrivent.



 XI.

Paris sous Louis XI et sous ses successeurs, jusqu' Henri
II.--Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais, Amyot,
Villon.--Les confrres de la Passion.


Ce fut un bon temps pour la capitale que le rgne du monarque qui fut
si terrible aux grands et si dbonnaire aux petits; elle redevint
alors l'appui de la royaut, et Louis en fit son refuge, sa citadelle,
son arsenal pour toutes ses entreprises contre la fodalit. Ma bonne
ville de Paris, disait-il, et si je la perdois, tout seroit fini pour
moi. Aussi, quand, aprs la bataille de Montlhry, il se retira dans
la capitale, il se montra aux bourgeois comme l'un d'eux, vtu comme
eux, et devint plus populaire qu'aucun de ses prdcesseurs. Il se mit
de leur confrrie, il augmenta leurs privilges, il les appela  son
conseil; il les haranguait aux halles, il coutait leurs plaintes, il
riait, causait avec eux et leur faisait de sals contes. Il aimait
surtout  dner tantt  l'Htel-de-Ville avec le prvt et les    <p.038>
chevins, tantt chez les magistrats du Parlement, tantt chez quelque
gros marchand. Chacun lui touchait dans la main, lui parlait de ses
affaires, le voulait pour parrain de ses enfants. _Compre_, lui
disait-on en le tirant par son pourpoint. _Compre_, rpondait-il au
plus chtif du populaire. Aussi,  chaque visite qu'il faisait 
Paris, on le ftait par des rceptions magnifiques et de riches dons
de vaisselle d'or et d'argent. Toutes ces manires firent que les
tentatives des seigneurs pour rveiller le parti bourguignon
chourent, et que le roi put se tirer de leurs griffes, moyennant le
trait de Conflans, o chacun d'eux emporta sa pice de la royaut.
Les ngociations eurent lieu dans le faubourg Saint-Antoine,  la
_Grange-aux-Merciers_, et Louis en consacra le souvenir par une croix
qui tait rue de Reuilly, prs du mur de l'abbaye Saint-Antoine. Il
n'oublia pas que, dans cette dconvenue, Paris lui avait t seul
fidle, et il devint plus que jamais le bon ami des Parisiens. Il
prenait parmi eux ses agents, ses ministres, voire ses excuteurs; il
leur donnait le spectacle du supplice des grands seigneurs, comme du
conntable de Saint-Pol  la Grve, du duc de Nemours aux halles; il
supportait, sans en tre dferr, leurs gausseries, quand il avait
fait quelque faute. Ainsi, aprs l'entrevue o il resta prisonnier de
Charles le Tmraire, il fut salu de toutes les boutiques par les
cris de: Pronne! Pronne! que lui cornaient aux oreilles les geais et
les pies de ses compres. Il se fit le chef de leurs mtiers,
encouragea leur commerce par des marchs libres, leur donna une bonne
police, les organisa en soixante-douze compagnies de milices, formant
trente mille hommes arms de harnois blancs, jacques ou brigandines.
Il rtablit la bibliothque de Charles V et la plaa dans le couvent
des Mathurins, rue Saint-Jacques. Il appela  Paris trois lves de
Jean Fust, qui fondrent, dans les btiments de la Sorbonne, la
premire imprimerie qu'on ait tablie en France, et qui, trois ans <p.039>
aprs, ouvrirent, rue Saint-Jacques, une boutique de librairie, avec
l'enseigne significative du _Soleil d'Or_. Il augmenta les privilges
de l'Universit et y fonda une cole spciale de mdecine, rue de la
Bcherie, entre les rues des Rats et du Fouarre, dans un btiment qui
cota dix livres tournois et dont une partie existe encore. Cette
fondation avait t sollicite par Jacques Cothier, mdecin du roi,
qui est demeur fameux, moins pour l'immense fortune qu'il tira des
frayeurs de son malade que pour le jeu de mots qu'il avait fait
sculpter sur sa belle maison de la rue Saint-Andr-des-Arts: _A
l'Abri-Cothier!_ Il avait compt sans les favoris de Charles VIII, qui
firent mentir l'ambitieux rbus.

Paris, quoique nglig par les successeurs de Louis XI, continua de
s'accrotre et de prosprer, et il eut une belle part dans les
crations de la renaissance. Ainsi, c'est  cette poque que furent
btis l'htel de la _cour des Comptes_, dtruit par un incendie en
1737; l'htel de la _Trmouille_ ou des _Carneaux_, rue des
Bourdonnais; l'htel de _Cluny_, aujourd'hui transform en muse
d'antiquits franaises; la _fontaine des Innocents_, les glises
_Saint-Merry_ et _Saint-Eustache_, l'_Htel-de-Ville_, le _vieux
Louvre_, le _pont Notre-Dame_, etc. En ce mme temps furent fonds le
_Collge de France_, cinq autres collges, les hospices des
_Enfants-Rouges_, et des _Petites-Maisons_, etc. Sous Franois Ier, la
ville eut ses fortifications restaures et son enceinte augmente: on
y comprit les terrains appels _Tuileries_ et l'on ferma ce ct par
un grand bastion. Sous ce mme roi furent cres les premires rentes
sur l'Htel-de-Ville, noyau de cette dette de l'tat, qui, de 16,000
livres dont elle se composait en 1522, s'leva en 1789  5 milliards.
La ville fut aussi,  cette poque, divise rgulirement en seize
quartiers, et son administration et sa garde composes ainsi:

1 Le prvt de Paris, magistrat commandant pour le roi, ayant     <p.040>
sous lui deux lieutenants, l'un civil, l'autre criminel, qui prsidaient
le tribunal ou _prsidial_ du Chtelet, form de vingt-quatre
conseillers; ces lieutenants tant des hommes de robe, et le prvt,
homme d'pe, ne jugeant plus, ses attributions se trouvrent bornes
 la police; on lui enleva mme le commandement militaire de la ville,
qui fut donn au gouverneur de l'Ile-de-France; 2 le prvt des
marchands, magistrat populaire et lu, charg du commerce, des
approvisionnements, de la voirie, avec l'assistance d'un bureau
compos de quatre chevins, d'un greffier, d'un receveur et de
vingt-six conseillers; 3 la garde bourgeoise, ayant pour chefs seize
commandants de quartiers ou quarteniers, quarante cinquanteniers et
deux cent cinquante-six dizainiers; 4 le guet royal, form de cinq
cents hommes de pied et de trois compagnies soldes d'archers,
d'arbaltriers et d'arquebusiers; le tout command par le chevalier du
guet. Le Parlement avait d'ailleurs la surintendance de la police, des
approvisionnements et mme de l'administration; souvent il dlguait
deux de ses membres par quartier pour y mettre l'ordre, et, dans les
circonstances graves, il tenait de grandes assembles de police o
assistaient l'vque, le chapitre, les deux prvts, les chevins, les
quarteniers, etc.

Sous les rgnes de Louis XII, de Franois Ier et de Henri II, furent
faits les rglements les plus importants pour l'administration de la
ville et dont quelques-uns sont encore en vigueur, principalement ceux
qui regardent les fontaines, les marchs, les boucheries, le pavage,
les gouts, etc. Les carrosses, qui commencent  paratre, mais qui ne
devinrent nombreux que sous Louis XIII, font comprendre la ncessit
de dbarrasser, d'assainir, d'largir les voies publiques. Il fut
dfendu de btir en saillie sur les rues; on fit rentrer les auvents
et les toits des boutiques; les animaux des basses-cours cessrent de
vaguer au milieu des dpts d'ordures; l'enlvement des boues et
immondices fut confi  un service de voitures payes au moyen     <p.041>
d'une taxe spciale; on essaya mme un clairage gnral. Des ordonnances
trs-rigoureuses furent faites contre l'ivrognerie, les tavernes, les
maisons de dbauche, les jeux, le luxe des vtements, les blasphmes;
on s'effora de dbarrasser la ville des vagabonds et des mendiants,
contre lesquels tous les rglements de police taient insuffisants, en
condamnant les hommes aux galres et les femmes au fouet.

Mais il y avait un obstacle presque insurmontable  une bonne
administration dans les seigneurs et le clerg, qui refusaient de se
soumettre aux ordonnances municipales, de contribuer aux charges de la
ville, et qui trouvaient dans leurs privilges le moyen de rsister
mme aux arrts du Parlement. D'ailleurs, le sol de Paris
n'appartenait pas entirement au roi; il tait partag en plusieurs
fiefs et par consquent en plusieurs juridictions qui taient en lutte
presque perptuelle avec l'autorit royale. L'vque, le chapitre de
Notre-Dame, les abbs de Saint-Germain-des-Prs, de Sainte-Genevive,
de Saint-Martin-des-Champs, l'Universit, plusieurs seigneurs avaient
chacun sa justice particulire, sa prison, mme ses soldats, et toutes
ces puissances mettaient leur orgueil non-seulement  tre affranchies
de l'autorit municipale, mais  la dominer,  l'entraver, 
l'annuler. Ainsi les coliers, les clercs du Palais, les pages et les
laquais des grands ne cessaient de jeter le trouble dans la ville,
d'empcher son commerce, d'ensanglanter ses rues; souvent ils
s'unissaient aux aventuriers, aux truands, aux voleurs et rpandaient
la terreur dans certain quartier,  ce point que les bourgeois
tendaient les chanes, clairaient les maisons et faisaient le guet
nuit et jour comme  l'approche de l'ennemi. Le prvt et le Parlement
avaient rendu contre ces dsordres les arrts les plus svres,
dfendant, sous peine de la hart, de porter bastons, espes,
pistoles, courtes dagues, poignards, et ils faisaient pendre sans
jugement ni procs les contrevenants; mais tout cela fut inutile,  <p.042>
les gens de dsordre, trouvant un appui contre l'autorit, soit auprs de
l'vque, soit dans l'Universit, soit chez les grands seigneurs; et
jusqu'au rgne de Louis XIV, Paris ne cessa d'tre  la merci de cette
turbulente jeunesse.

A part les meutes des coliers et des laquais, Paris pendant cette
poque, n'est le thtre d'aucun vnement remarquable, et son
histoire se borne  citer quelques demeures clbres. Philippe de
Comines habitait le chteau de Nigeon ou de Chaillot, qui lui fut
donn par Louis XI. La duchesse d'tampes demeurait rue Gt-le-Coeur
dans un bel htel bti par le roi chevalier. Le conntable de Bourbon
possdait l'htel du Petit-Bourbon, attenant au Louvre. Le conntable
de Montmorency avait son htel rue Sainte-Avoye, et c'est l qu'il
mourut. Rabelais, cet infernal moqueur du seizime sicle, est mort,
en 1553, rue des Jardins, et a t enterr dans le cimetire de
l'glise Saint-Paul, au pied d'un grand arbre qui a t visit pendant
longtemps par tous les coliers de l'_inclyte Lutce_[21]. Arbre,
cimetire, glise, tout a disparu, mais non pas la race de ces
_fagoteurs d'abus_, _caphards empantoufls_, _bazochiens mangeurs du
populaire_, _usuriers grippeminauds_, _pdants rassots_, que notre
Homre bouffon a fustigs dans ses _beaux livres de haulte graisse,
lgiers au pourchas et hardis  la rencontre_. Amyot a demeur dans
une maison voisine du collge d'Harcourt (collge Saint-Louis), prs
de la porte Saint-Michel: son nom ramne la pense sur ce beau temps
de restauration de l'antiquit, o l'on se passionnait si navement
pour les trsors intellectuels de la Grce et de Rome, o quatre
lignes dcouvertes de Platon, une oraison de Cicron traduite ou   <p.043>
commente, donnaient la fortune et la gloire, o Jacques Amyot, de
valet d'coliers, devenait vque d'Auxerre et grand aumnier de
France, pour avoir _translat_, dans un franais naf et gracieux, les
vies de Plutarque et les romans de Thagne et de Daphnis. Ronsard a
habit rue des Fosss-Saint-Victor, prs du collge Boncourt, dans une
maison qui touchait au mur d'enceinte; c'est l que se rassemblait la
fameuse pliade des beaux esprits du seizime sicle; c'est l que
furent jets les fondements de la rvolution littraire qui devait
changer notre langue, et que Malherbe et Boileau ont renverse.
Profondes tudes, labeurs consciencieux, discussions enthousiastes,
passion de la posie, nous avons cru vous voir renatre il y a trente
ans  peine, qui vous retrouverait aujourd'hui?

         [Note 21: _Relligione patrum multos servata per annos_, dit
         Guy Patin. (Lettres, t. III, p. 223.)]

A tous ces lieux clbres dans l'histoire des lettres, nous devons
ajouter _ces tabernes mritoires de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la
Magdeleine et de la Mulle,_ dont parle Rabelais. C'est l que
_cauponisait_ Villon, l'enfant de Paris, spirituel, fripon et
libertin, quand, aprs avoir drob quelque _repue franche_ aux
rtisseurs de la rue aux Ours, il chantait la _blanche savatire_ ou
la _gente saucissire_ du coin, ou bien sa joyeuse pitaphe:

  Ne suis-je badaud de Paris,
  De Paris, dis-je, auprs Pontoise?

Le cabaret de la Pomme-de-Pin, le plus fameux de tous, tait situ
dans la Cit, rue de la Juiverie, au coin de la rue de la Licorne, en
face de l'glise Sainte-Madeleine: il fut clbr plus tard par
Regnier, et devint, dans le dix-septime sicle, le rendez vous des
gens de lettres et de leurs bons amis de la cour.

C'est  cette mme poque qu'il faut chercher les premiers logis du
thtre franais. Vers l'an 1402, des bourgeois de Paris avaient form
une confrrie dite de la Passion, pour reprsenter les principaux  <p.044>
_mystres_ de la vie du Christ, et ils s'taient installs, par
privilge du roi, dans l'hpital de la Trinit, entre les rues
Saint-Denis et Grentat. Dans le mme temps, des jeunes gens formrent
la confrrie des Enfants-sans-Souci, pour reprsenter, aux halles ou 
la Grve, des pices satiriques qu'on appelait _sotties_. Enfin,  la
mme poque, les clercs de la Basoche se mirent  jouer,  certains
jours solennels, dans la grande salle du Palais, des _moralits_ ou
farces  peu prs semblables  celles des Enfants-sans-Souci. Ces
divers thtres eurent un grand succs. Les confrres de la Passion,
pour varier leur spectacle, s'adjoignirent les Enfants-sans-Souci avec
leurs pices joyeuses; puis ils quittrent l'hpital de la Trinit
pour l'htel de Flandre, situ rue Coquillire, et ils y eurent une
telle vogue, que les glises, les prdications, les offices taient
abandonns, mme par les prtres. Ils passrent de l  l'htel
d'Artois ou de Bourgogne, dont ils achetrent une partie, et o ils
firent construire un thtre; mais il leur fut ordonn, par arrt du
Parlement, de ne plus reprsenter que des pices profanes, honntes
et licites; et aux Enfants-sans-Souci, qui s'taient aviss de jouer
des satires politiques, de ne plus prendre de tels sujets sous peine
de la hart. Ces dfenses firent dcliner le thtre de l'htel de
Bourgogne, qui, d'ailleurs, eut  lutter avec les pices classiques de
l'cole de Ronsard, lesquelles taient reprsentes dans les collges
ou  la cour. Nous le retrouverons sous Louis XIII.



 XII.

Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthlmy.--Les
barricades de 1588.


Mystres, sotties, moralits, tous ces amusements, o se dlectaient
la foi grossire et la malice nave de nos aeux, allaient tre
oublis: le moine de Wittemberg avait jet dans le monde le dmon  <p.045>
de l'examen; l'Europe fodale tait remue jusque dans ses entrailles;
Paris allait sortir de son repos et se lancer de nouveau dans les
rvolutions avec ses passions, ses vertus, ses fureurs. La ville de
sainte Genevive et de saint Louis, la ville de la Sorbonne et de
l'Universit, la ville aux mille cloches, aux quatre-vingts glises,
aux soixante couvents, tait fondamentalement catholique: institutions
municipales, corporations de mtiers, crmonies populaires, existence
publique, foyer domestique, tout tait imprgn de catholicisme; le
catholicisme tait l'me de la cit, la source de toutes les
jouissances, le bonheur, la gloire, la vie entire du peuple. Aussi,
quand les Parisiens virent les calvinistes attaquer tout ce qu'ils
aimaient, se railler de tout ce qu'ils vnraient, insulter leurs
pompeuses ftes, dtruire glises, croix, tombeaux, statues, ils les
regardrent comme des infidles, des Sarrasins, des sauvages, ils ne
songrent qu' les exterminer. Ils applaudirent aux arrts barbares du
Parlement, de la chambre ardente, de l'inquisition, aux bchers
allums par Franois Ier et Henri II aux halles,  la Grve, sur
toutes les places, aux supplices d'tienne Dolet, le savant imprimeur,
de Louis de Berquin, l'intrpide gentilhomme, d'Anne Dubourg, le
vertueux magistrat; ils virent avec indignation, sous Catherine de
Mdicis, le gouvernement faire des dits en faveur des rebelles, et
ils se prparrent ds lors  sauver la foi malgr la royaut. La
tranquillit de la capitale, depuis plus d'un sicle, n'avait abus
personne sur son naturel tumultueux; chacun savait le got des
Parisiens pour les meutes: A ce ils sont tant faciles, disait
Rabelais, que les nations estranges s'bahissent de la patience des
rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrnent,
vu les inconvnients qui en sortent de jour en jour.

Paris avait alors une population de trois cent mille habitants, dans
laquelle on comptait  peine sept  huit mille huguenots, presque  <p.046>
tous de la noblesse et de la haute bourgeoisie: C'tait, dit Lanoue,
une mouche contre un lphant. Mais ceux-ci n'en taient pas moins
pleins d'orgueil et de confiance dans leur cause, pleins de mpris
pour cette masse de catholiques qu'ils appelaient pauvres idiots
populaires; ils croyaient dominer la grande ville par la supriorit
de leur bravoure et de leurs lumires, et ils comptaient pour cela sur
l'appui des provinces, o la nouvelle religion avait de nombreux
sectateurs. Les provinces n'taient pas alors soumises  l'ascendant
de la capitale; elles ne recevaient pas d'elle leur histoire et leurs
rvolutions toutes faites; elles n'taient pas rduites  cette
existence glace et subalterne que la centralisation leur a donne:
aussi taient-elles jalouses de la puissance toujours croissante et
envahissante de Paris; elles ne cdaient que malgr elles  son
impulsion; elles se montraient mme pleines de prjugs sur ses
habitants, dont elles raillaient les dfauts avec amertume, envie et
colre. Le peuple parisien, dit Rabelais (n en Touraine, moine en
Poitou, mdecin  Montpellier), est tant sot, tant badault, et tant
inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet
avec ses cymbales, un vieilleux au milieu d'un carrefour, assemblera
plus de gens que ne feroit un bon prescheur vanglique[22]. Et
nanmoins ce fut pendant les guerres de religion, guerres de la
noblesse contre la royaut, des provinces contre la capitale, que
Paris, en sauvant l'unit monarchique et nationale, commena  exercer
une influence prpondrante sur tout le royaume.

         [Note 22: Charron, qui tait pourtant enfant de Paris, fils
         d'un libraire de la Cit, en dit autant: Lger  croire, 
         recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les
         fascheuses, tenant tous rapports pour vritables et asseurs;
         avec un sifflet ou sonnette de nouveaut, on l'assemble comme
         les mouches au son du bassin. (_De la Sagesse_, liv. Ier,
         ch. XLVIII.)]

La guerre civile commena: ds l'entre, les Parisiens prirent les <p.047>
armes, chassrent les huguenots de leurs murs, mirent  leur tte le
duc de Guise, comme dfenseur de la foi. Trois fois les protestants
furent vaincus, trois fois ils obtinrent de la couronne des
pacifications avantageuses:  la dernire, la cour sembla compltement
avoir rpudi la cause catholique et s'tre dcide  livrer l'tat
aux protestants. L'irritation de la grande ville fut extrme quand
elle se vit traverse par ces gentilshommes du Midi, ces ministres au
visage sombre et austre, tous ces mchants huguenots qui avaient,
depuis dix ans, tant tu de moines et pill d'glises: elle se crut
envahie par des trangers; elle se crut trahie par le roi; elle
rsolut de tout exterminer. Halles, mtiers, confrries, se mirent en
mouvement: la cour, dborde par la fureur populaire, se hta de
prendre l'initiative du massacre. Quel spectacle prsenta Paris dans
cette nuit de la Saint-Barthlmy (24 aot 1572)! Les chanes tendues,
les portes fermes, les compagnies bourgeoises en armes, des canons
dans l'Htel-de-Ville, le tocsin sonnant  toutes les glises, des
bandes de meurtriers parcourant les rues, enfonant les portes,
gorgeant les protestants! Le bruit continuel des arquebuses et des
pistolets, dit un tmoin, les cris lamentables de ceux qu'on
massacrait, les hurlements des meurtriers, les corps dtranchs
tombant des fentres ou trans,  la rivire, le pillage de plus de
six cents maisons, faisaient ressembler Paris  une ville prise
d'assaut. Les rues regorgeaient tellement de sang qu'il s'en formait
des torrents surtout dans la cour et le voisinage du Louvre. La
rivire tait toute rouge et couverte de cadavres... C'est de la tour
de Saint-Germain-l'Auxerrois que partit le signal du massacre.
L'amiral de Coligny fut tu dans la maison n. 14 de la rue des
Fosss-Saint-Germain, alors appele rue Bthisy; Ramus, dans le
collge de Presles, o il demeurait; Jean Goujon, sur l'chafaud o il
sculptait les bas-reliefs du vieux Louvre. On dit que le roi tira  <p.048>
des coups d'arquebuse,  travers la rivire, sur les huguenots qui se
sauvaient dans le faubourg Saint-Germain. Le lendemain, il alla voir
le cadavre de Coligny, qu'on avait pendu  Montfaucon, et  la Grve
le supplice de deux seigneurs protestants chapps au massacre.

Malgr la Saint-Barthlmy, le parti huguenot ne fut pas abattu. La
royaut recommena sous Henri III sa politique vacillante et tomba,
par ses vices, dans le plus profond mpris; Paris reprit ses dfiances
et ses haines; la sainte Ligue naquit! Elle naquit, dit-on, dans une
assemble de bourgeois, de docteurs, de moines, qui se tint au collge
Fortet, rue des Sept-Voies, n. 27; et, de cette maison obscure, elle
enlaa toute la France. Alors se forma  Paris le conseil secret des
Seize, qui devait propager la Ligue dans les seize quartiers de la
ville, et qui finit par dominer les mtiers, les confrries, les
milices, mme la municipalit. La capitale prit cet aspect anim,
inquiet, menaant, tumultueux, qui est le prsage des rvolutions.
D'un ct taient les ftes luxurieuses de la cour, les meurtres et
les adultres du Louvre, les duels des mignons du roi contre les
mignons du duc de Guise, les mascarades, les pnitences, les orgies,
les processions, les lascivets et vilenies de Henri III; d'un autre
ct taient les conciliabules des Seize, des chevins, des
quarteniers, les serments, les projets, les amas d'armes au fond des
sacristies ou des boutiques, enfin et surtout les prdications
furibondes des curs et des moines. Henri veut arrter cette licence
de la chaire par laquelle, chaque jour et sans relche, il tait
dchir, calomni, vou  l'excration populaire; son Parlement menace
du bannissement, mme de mort, les prdicateurs sditieux, et il
ordonne de saisir les deux plus hardis, les curs de Saint-Benot et
de Saint-Sverin; mais c'tait s'attaquer  la plus prcieuse des
liberts populaires,  celle qui tenait lieu de la libert d'crire,
 une poque o les livres taient si rares, o si peu de gens     <p.049>
savaient lire. Les Parisiens, dans aucun temps, n'avaient souffert
l'oppression sans protester contre elle, et c'tait ordinairement la
chaire qui exprimait l'opinion publique; c'tait par les sermons que
le peuple conservait la notion de ses droits et pouvait dire la vrit
aux grands: aussi portait-il aux prdicateurs une affection
enthousiaste, et il gardait la mmoire de ceux qui avaient brav la
tyrannie pour le dfendre, de frre Legrand sous Charles VI, de frre
Richard sous la domination anglaise, de frre Fradin sous Louis XI.
L'entreprise de Henri III fit donc soulever tout le quartier de
l'Universit: Aux armes! criait-on, on enlve nos prdicateurs! Et
l'meute gagnant les autres parties de la ville, le roi fut contraint
de relcher les deux curs.

Cependant une grande conspiration avait t faite pour mettre le
gouvernement entre les mains de la Ligue. Le roi en prend alarme et
fait venir des troupes dans les faubourgs. Les Seize appellent le duc
de Guise: il arrive. Quelle fte que son entre dans Paris! on baisait
ses habits, on le couvrait de fleurs, on faisait toucher des chapelets
 ses vtements. Il va visiter la reine Catherine en son htel
d'Orlans; puis il ose braver le roi dans son Louvre, ce Louvre fatal
 tant de seigneurs rebelles! enfin il se retire dans sa maison,
l'ancien htel de Clisson. Le lendemain, les troupes royales, gardes
suisses et gardes franaises, entrent dans la ville par la porte
Saint-Honor, occupent les places et les ponts, menacent et raillent
les Parisiens, disant qu'aujourd'hui le roi serait le matre et qu'il
n'tait femme ou fille de bourgeois qui ne passt par la discrtion
d'un Suisse. Le peuple se soulve; alors la grande ville prit cette
figure qu'on lui a vue tant de fois, qui tant de fois a fait trembler
le trne: l'oeil en feu, les bras nus, chevele, dguenille, ple de
fureur, s'armant de tout, remuant les pavs, levant des barricades,
sonnant le tocsin, s'enivrant de ses cris, de l'odeur de la        <p.050>
poudre, du bruit du combat, et plus encore de la passion qui la
transporte, que cette passion soit la foi, la gloire ou la libert! La
rvolte clata  la place Maubert, dirige par les prdicateurs et les
coliers; elle descendit par les ponts, s'empara de l'Arsenal, du
Chtelet et de l'Htel-de-Ville, et vint planter sa dernire barricade
devant le Louvre. De toutes ces rues fangeuses, de toutes ces
profondes maisons, de toutes ces boutiques obscures, de toutes ces
glises, chapelles et couvents, sortaient des hallebardes, des
arquebuses, des bourgeois, des artisans, des clameurs, des prires,
des moines, des enfants; de toutes les fentres pleuvaient balles,
pierres, exhortations, imprcations. Les Suisses, pousss, battus,
gorgs surtout au March-Neuf, demandrent grce, se laissrent
prendre ou s'enfuirent. Le lendemain, les Parisiens, enivrs de leur
victoire, avaient rsolu d'aller qurir frre Henri de Valois dans
son Louvre; mais celui-ci, pouvant, en sortit comme pour aller aux
Tuileries, qu'on commenait  btir; arriv  la porte Neuve (situe
prs de la tour du Bois, entre les ponts des Tuileries et du
Carrousel), il monta  cheval et se sauva. Les bourgeois, qui
gardaient la porte de Nesle, de l'autre ct de la rivire, tirrent 
lui et  son escorte des coups d'arquebuse: Il se retourna vers la
ville, dit le bonhomme l'Estoile, jeta contre son ingratitude,
perfidie et lchet, quelques propos d'indignation, et jura de n'y
rentrer que par la brche.

La capitale se trouva ds lors affranchie de l'autorit royale; et
sous un gouvernement municipal tout dmocratique, avec un prvt des
marchands qui descendait, dit-on, d'tienne Marcel, avec des chevins,
des quarteniers, des colonels de mtiers tout dvous  la Ligue, elle
devint, pendant six ans, le centre de la rpublique catholique. Aussi
montra-t-elle pour la dfense de sa foi une exaltation qui touchait 
la fois  l'hrosme et  la folie. La nouvelle de la mort des Guises,
assassins  Blois, lui arriva pendant les ftes de Nol,         <p.051>
l'heure o le peuple encombrait les glises: l'explosion de sa douleur
fut presque incroyable. Famille, affaires prives, intrts mondains,
tout fut oubli; plus de commerce, plus de plaisirs; on faisait des
jenes, des deuils, des crmonies funbres en l'honneur des martyrs;
on vivait dans les rues, dans les glises, dans l'Htel-de-Ville; on ne
s'occupait que d'apprts de guerre, de prdications et de processions.
Le peuple toit si enrag, dit un contemporain, qu'il se levoit
souvent de nuit et faisoit lever les curs et prtres des paroisses
pour le mener en procession. Les bouchers, les tailleurs, les
bateliers, les cousteliers et autres menues gens avoient la premire
voix aux conseils et assembles d'tat et donnoient la loy  tous ceux
qui, auparavant, estoient grands de race, de biens et de qualit, qui
n'osoient tousser ni grommeler devant eux.

Les Seize entrrent dans le conseil municipal; la Sorbonne dclara le
roi dchu du trne; le peuple abattit ses armoiries, fit disparatre
partout les insignes de la royaut, dtruisit les mausoles
magnifiques que Henri avait fait lever par Germain Pilon dans
l'glise Saint-Paul  trois de ses mignons. Le Parlement, les Cours
des comptes et des aides, furent purgs de leurs membres royalistes,
que l'on mena du Palais  la Bastille, au milieu des hues de la
populace en armes. Trois cents bourgeois royalistes furent emprisonns
comme otages, et les autres durent chaque jour donner deux mille
hommes pour la dfense des remparts. Enfin, un gouvernement
provisoire, sous le nom de conseil de l'Union, fut cr pour toute la
France: il sigea  Paris, fut principalement compos d'hommes du
peuple et eut pour chef le duc de Mayenne. Celui-ci vint habiter
l'htel du Petit-Musc, ancienne maison de l'htel Saint-Paul, qui prit
alors le nom de son nouveau matre.

Henri III s'unit aux protestants et vint assiger Paris. Ce serait
grand dommage, disait-il des hauteurs de Saint-Cloud, o il avait  <p.052>
plac son quartier, ce serait grand dommage de ruiner une si belle
ville; toutefois, il faut que j'aie raison des rebelles qui sont
dedans. C'est le coeur de la Ligue; c'est au coeur qu'il faut la
frapper.--Paris, disait-il encore, chef du royaume, mais chef trop
gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saigne pour te gurir,
ainsi que toute la France, de la frnsie que tu lui communiques.
Encore quelques jours, et l'on ne verra ni tes maisons ni tes
murailles, mais seulement la place o tu auras t! Les Parisiens
rpondirent  ces menaces par un coup de poignard: un dominicain,
Jacques Clment, assassina Henri III. Quelles acclamations furibondes
accueillirent la mort du tyran! que de feux de joie, de _Te Deum_, de
caricatures grossires, de danses sauvages, de chansons sanglantes!
Toute la ville se porta  l'htel de la duchesse de Montpensier, rue
du Petit-Bourbon, pour y bnir une malheureuse paysanne, mre du
meurtrier!



 XIII.

Sige et prise de Paris par Henri IV.


Henri IV leva le sige de Paris; puis, aprs le combat d'Arques, il
fit une pointe sur la capitale, emporta les faubourgs du midi et les
livra au plus affreux pillage; quatre cents Parisiens furent surpris
et massacrs prs de la foire Saint-Germain. Ce fut par le
Pr-aux-Clercs que les royalistes arrivrent, et ils s'emparrent mme
de la porte de Nesle; mais, tant peu nombreux et voyant la ville tout
en armes, ils se retirrent.

Paris continua encore pendant six ans de vivre de cette vie
frntique, vie pleine de crimes et d'erreurs, mais aussi de grandeur
et de courage, sans que des souffrances inoues pussent vaincre son
inbranlable rsolution de n'accepter qu'un roi de sa religion. On
sait quel horrible sige elle eut  supporter, quel hrosme elle  <p.053>
y dploya, comment la famine y fit prir trente mille personnes, comment
ce peuple, agonisant depuis quatre mois, qui avait mang les chiens et
les chevaux, brout l'herbe des rues et fait du pain avec des os de
morts, se tranait encore sur les remparts pour arquebuser les
hrtiques, ou dans les glises pour entendre les exhortations de ses
moines. Les moines taient les matres de la ville; mais aussi, mls
sans cesse au peuple, souffrant comme lui, se battant comme lui, on
les voyait non-seulement figurer dans des processions ridicules, la
pertuisane sur l'paule et la rondache pendue au col, mais gardant
les murs, soutenant les assauts, faisant des sorties, fondant le plomb
des glises et leurs cloches[23]. Les royalistes ont cherch vainement
 rendre odieuse la constance des Parisiens: l'odieux tait plutt du
ct de ce prince qui, pour tre roi d'un peuple qui le repoussait et
dont il fut en dfinitive oblig de subir la volont, exposait ce
peuple  des souffrances, les plus grandes que rappelle son histoire.
Aussi, les Parisiens n'oublirent jamais le sige de leur ville;
malgr ses grandes qualits et son bon gouvernement, ils conservrent
une haine implacable au roi qui les avait torturs pour rgner sur
eux; ils la lui tmoignrent horriblement par dix-sept tentatives
d'assassinat.

         [Note 23: Le 14 fvrier 1589, dit l'Estoile, jour de Carme,
         prenant et jour o l'on n'avoit accoutum que de voir des
         mascarades et folies, furent faites par les glises de cette
         ville, grandes quantits de processions qui y alloient en
         grande dvotion, mme de la paroisse de
         Saint-Nicolas-des-Champs, o il y avoit plus de 1,000
         personnes, tant fils que filles, hommes que femmes, tous
         pieds nuds, et mme tous les religieux de
         Saint-Martin-des-Champs, qui toient tous nuds pieds, et les
         prtres de ladite glise de Saint Nicolas, aussi pieds nuds,
         et quelques-uns tous nuds, comme toit le cur nomm matre
         Franois Pigenat, qui n'avoit qu'une guilbe de toile blanche
         sur lui.]

L'arrive d'une arme espagnole dlivra la capitale. Henri IV fut
dfait  la bataille de Lagny et forc de se retirer dans les      <p.054>
provinces; mais auparavant il essaya encore un coup de dsespoir sur
Paris et attaqua de nuit la porte Saint-Jacques. Le libraire Nivelle
et l'avocat Baldin, qui gardaient cette porte, renversrent la
premire chelle des assaillants et jetrent l'alarme. Les Jsuites et
autres religieux, qui garnissaient les corps de garde voisins,
accoururent et les royalistes furent repousss.

Cependant Paris, puis par sa rsistance, commenait  pencher vers
la paix. Les Seize voulurent le ranimer par la terreur; ils mirent les
milices sous les armes, fermrent les rues, envelopprent le
Parlement, saisirent trois magistrats royalistes et les pendirent dans
une salle du Chtelet; puis ils s'emparrent de tous les pouvoirs.
Mayenne, qui se voyait menac par eux, leur rsista par la force, et,
aid des modrs, il fit pendre quatre de ces redouts tribuns dans la
salle basse du Louvre, et brisa ainsi leur puissance. Ce fut la perte
de la Ligue: avec les Seize tombrent l'exaltation et la fureur du
peuple; la bourgeoisie reprit tout le pouvoir et parut dispose  une
transaction. Les tats gnraux furent assembls  Paris; mais ils se
montrrent aussi nuls qu'impuissants, et ils furent ridiculiss par la
_Satire Mnippe_, oeuvre piquante d'crivains royalistes, qui se
runissaient chez l'un d'eux, Gillot, sur le quai des Orfvres. Enfin,
Henri IV s'tant converti, les trahisons commencrent: le duc de
Brissac, gouverneur de Paris, vendit la ville au roi, qui, par une
nuit obscure, se prsenta  la porte Neuve, celle par laquelle le
dernier Valois tait sorti de la capitale! On la lui livra, ainsi que
les portes Saint-Honor et Saint-Denis. Les troupes royales filrent
sans bruit par les rues et s'emparrent, en dispersant quelques
groupes de ligueurs, des principales places et des ponts. Les
habitants stupfaits sortirent de leurs maisons; mais ils furent
repousss  coups de pique et d'arquebuse. Henri, qui avait attendu
que ses troupes fussent au milieu de la ville avant d'oser y       <p.055>
entrer, passa la porte Neuve; puis il revint sur ses pas jusqu' quatre
fois, tant il trouvait l'entreprise chanceuse, et craignait que, le
peuple tant chauff, son arme ne ft taille en pices dans cette
speloncque de bestes farouches; enfin, il entra, protg, serr,
escort par toute sa garde, aux cris de joie de ses soldats, au bruit
des derniers coups d'arquebuse des ligueurs, au milieu du silence
morne des habitants. Il s'empara du Louvre, des Chtelets, du Palais,
ngocia pour faire vacuer aux Espagnols la Bastille, le Temple, le
quartier Saint-Martin, et enfin, matre de la ville, put se dire roi
de France.



 XIV.

Tableau de Paris sous Henri IV.


Ce fut la fin de la rpublique parisienne: on modifia ses institutions
municipales; on changea ses magistrats et ses curs; on chassa, on
perscuta prdicateurs, crivains, chefs des milices; le roi se
dclara gouverneur de Paris. La ville se rtablit lentement de ses
souffrances. Il y avoit alors, dit un contemporain, peu de maisons
entires et sans ruines; elles toient la plupart inhabites; le pav
des rues tait  demi couvert d'herbes; quant au dehors, les maisons
des faubourgs taient toutes rases; il n'y avait quasi un seul
village qui et pierre sur pierre, et les campagnes toient toutes
dsertes et en friche. Une maladie pidmique, suite de tant de
souffrances, vint mettre le comble aux misres de la ville, mais elle
n'empcha pas la nouvelle cour de faire des ftes. Pendant qu'on
apportoit, dit l'Estoile,  tas de tous les cts  l'Htel-Dieu les
pauvres membres de J.-C. si secs et si attnus, qu'ils n'toient pas
plutost entrs qu'ils rendoient l'esprit, on dansoit au Louvre, on y
mommoit; les festins et les banquets s'y faisoient  45 cus le plat,
avec les collations magnifiques  trois services. De plus, les    <p.056>
guerres civiles avaient engendr une multitude d'aventuriers, de
pillards, de gens sans aveu qui infestaient la ville; espions des
Espagnols, satellites des Seize, soudards royalistes, valets des
princes, jetaient continuellement le dsordre dans les rues; on
n'entendait parler que de vols, de meurtres, de guet-apens. Chose
trange, dit l'Estoile, de dire que dans une ville de Paris se
commettent avec impunit des voleries et brigandages tout ainsi que
dans une forest.--Il y a, ajoute-t-il, adultres, puteries,
empoisonnemens, voleries, meurtres, assassinats et duels si frquens 
Paris,  la cour et partout, qu'on n'ose parler d'autre chose, mme au
Palais, o l'injustice qui y rgne rend effacs la beaut et lustre de
cet ancien snat. A cette poque, aucune rue n'tait encore claire
pendant la nuit; nul n'osait sortir de sa maison aprs le coucher du
soleil; les lieux de plaisir, thtres, cabarets, devaient tre ferms
dans l'hiver  quatre heures. De plus, Paris tait  peine pav, et
les voies les plus frquentes semblaient des cloaques ou des
fondrires: il n'y avait pas de quais, peu de places, point de
promenoirs. Enfin, une autre cause de dsordre tait l'humeur
batailleuse des gentilshommes, dont les rixes ensanglantaient
journellement la ville et qui se battaient en duel derrire les murs
des Chartreux, prs du moulin Saint-Marcel, au Pr-aux-Clercs; en
moins de quinze ans, quatre mille nobles prirent dans ces combats
privs, et sept mille lettres de grce pour homicide furent accordes.
Cependant le gouvernement nouveau s'effora de rtablir l'ordre en
rorganisant la police, la garde bourgeoise, le guet royal; le
Parlement, le Chtelet et les autres justices sculires et
ecclsiastiques se montrrent aussi vigilants qu'impitoyables pour
tous les crimes; chaque jour on pendait, on rouait, on fustigeait, on
exposait  la croix du Trahoir,  la place de Grve, au pilori des
halles; les prisons du Chtelet, de la Conciergerie, du For-l'vque,
de l'Officialit, du Temple, de Saint-Martin-des-Champs, de        <p.057>
Saint-Germain-des-Prs, taient constamment remplies. Henri IV n'usait
de son droit de grce pour personne; il dfendit le duel sous peine de
mort.

Malgr les guerres civiles, quelques difices avaient t entrepris
sous les derniers Valois, qui avaient pour les arts le got clair de
leur aeul: c'tait d'abord le chteau des _Tuileries_, commenc par
Catherine de Mdicis sur les dessins de Philibert Delorme; c'taient
encore la _galerie du Louvre_, l'_Arsenal_, le _Pont-neuf_, etc.;
c'taient enfin le couvent des _Jsuites_ de la rue Saint-Antoine, les
couvents des _Capucins_ et des _Feuillants_ de la rue Saint-Honor,
etc. Henri IV, qui se garda bien de sjourner ailleurs que dans sa
capitale, s'effora de lui rendre quelque lustre par des btiments;
aid du prvt des marchands, Franois Miron, il fit continuer
l'Htel-de-Ville, la galerie du Louvre, le palais des Tuileries,
construire la _place Dauphine_ et agrandir l'le de la Cit, commencer
la _place Royale_ sur l'emplacement du palais des Tournelles. On fit
des quais, des abreuvoirs, des gouts; on renouvela les rglements sur
le nettoyage des rues, sur les saillies des maisons, les talages des
marchands; on confia mme la grande voirie  la vigilance de Sully;
enfin, l'on largit et l'on pava quelques rues. La rue Dauphine fut
entreprise pour ouvrir une premire communication avec le bourg qui
s'tait form autour de l'abbaye Saint-Germain-des-Prs, et surtout
avec la foire Saint-Germain, qui devint alors trs-populaire[24]. Le
quartier du _Marais_ fut commenc sur des terrains mis en culture
potagre, et Paris eut pour la premire fois des rues droites,     <p.058>
larges, appropries aux nouveaux besoins de ses habitants, et surtout
 l'usage des coches. On construisit le quai des _Orfvres_, la rue de
_Harlay_, ainsi que l'htel du premier prsident au Parlement de
Paris: c'est l qu'ont habit les Harlay, les Mol, les Lamoignon,
noms qui rappellent cette grande magistrature de la France, si pleine
de science et d'austrit, la gloire la plus pure de l'ancienne
monarchie. On tablit  Chaillot la manufacture de tapis de la
_Savonnerie_, aujourd'hui runie aux Gobelins, un hospice de soldats
invalides, rue de Lourcine, et, hors de la ville, l'hpital
_Saint-Louis_, qui a travers deux sicles et demi sans subir de
transformations. On fonda les couvents des _Franciscains_ de Picpus,
aujourd'hui dtruit, des _Rcollets_, aujourd'hui transform en
hospice des Incurables, des _Petits-Augustins_, sur l'emplacement
duquel est l'cole des Beaux-Arts. Enfin l'Arsenal fut agrandi: Sulli
y demeurait et y avait amass cent canons, de quoi armer quinze mille
hommes de pied et trois mille chevaux, deux millions de livres de
poudre, cent mille boulets et sept millions d'or comptant, tous
ingrdiens et drogues, disait-il, propres  mdiciner les plus
fascheuses maladies de l'tat. On sait que ce fut en allant 
l'Arsenal que Henri IV fut assassin dans la rue de la Fronnerie.

         [Note 24: Pendant la foire de Saint-Germain de cette anne
         (1605), dit l'Estoile, o le roi alloit ordinairement se
         promener, se commirent  Paris des meurtres et excs infinis,
         procdants des dbauches de la foire, dans laquelle les
         pages, laquais, coliers et soldats des gardes firent des
         insolences non accoutumes, se battant dedans et dehors comme
         en petites batailles ranges, sans qu'on y pt ou voult y
         donner ordre.]

Grce  ces constructions,  ces embellissements, grce aux plaisirs
dont la capitale n'a cess dans tous les temps d'tre le centre et le
thtre, grce  l'industrie et au commerce dvelopps, par le luxe de
la cour, grce au grand mouvement littraire du XVIIe sicle qui
commenait, Paris devint, peu de temps aprs les guerres civiles, un
sjour de dlices, et qui justifia ce que Montaigne disait de cette
ville vingt ans auparavant: Paris a mon coeur dz mon enfance, et
m'en est advenu comme des choses excellentes. Plus j'ay veu depuis
d'autres villes belles, plus la beaut de celle-cy peult et gaigne sur
mon affection. Je l'ayme tendrement jusques  ses verrues et      <p.059>
ses taches. Je ne suis Franois que par cette grande cit, grande en
peuples, grande en flicit de son assiette, mais surtout grande et
incomparable en varit et diversit de commodits, la gloire de la
France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse
loing nos divisions[25]!

         [Note 25: Essais, liv. III, ch. IX.]



 XV.

Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier du Palais-Royal
et du Marais.--Htel Rambouillet.--Fondations religieuses.
--Promenades et thtres.


Pendant le rgne de Louis XIII, Paris resta paisible et ne joua aucun
rle politique: il n'avait rien  voir aux misrables rvoltes de la
noblesse contre la royaut, mais il en souffrait et en parlait. Il
n'y a, dit une farce de l'htel de Bourgogne (1619), il n'y a si petit
frre coupe-chou qui ne veuille entrer au Louvre; il n'y a harengre
qui ne se mle de parler de la guerre ou de la paix; les crocheteurs
au coin des rues font des pangyriques et des invectives; l'un loue M.
d'Espernon, l'autre le blme, etc. Aussi la ville prouva une grande
motion  la mort du marchal d'Ancre, quand les valets des princes
excitrent la populace  brler son cadavre et  piller son bel htel
de la rue de Tournon; mais elle regarda sans trop de piti les
chafauds dresss pour les Bouteville et les Marillac, les bastilles
ouvertes pour les Chteauneuf et les Bassompierre; _les petits, qui ne
portent pas d'ombre_, n'avaient rien  craindre du terrible Richelieu;
et la bourgeoisie ne pouvait que gagner  l'agrandissement du pouvoir
royal. En effet, sous ce rgne, elle jouit d'une grande prosprit,
et, grce au luxe des seigneurs,  l'accroissement de la population,
aux embellissements de la ville, elle acquit des richesses, des    <p.060>
lumires, un orgueil qui lui inspirrent, quelques annes plus tard,
la pense de prendre part au gouvernement de l'tat. Mais elle n'en
montra pas moins en plusieurs circonstances cette avarice, cet
gosme, ce manque de zle pour la chose publique, qui, tant de fois,
lui ont t reprochs. Ainsi, en 1636, la France venait de s'engager
dans la guerre de Trente Ans, et, ds l'entre, elle y avait prouv
des revers: les Espagnols avaient pass la frontire et pntr
jusqu' l'Oise. La terreur se rpandit dans Paris, et en mme temps
des cris de fureur clatrent contre Richelieu, l'auteur de la guerre.
Lui qui toit intrpide, disent les Mmoires de Montglat, pour faire
voir qu'il n'apprhendoit rien, monta dans son carrosse et se promena
sans gardes dans les rues, sans que personne lui ost dire mot. Il
harangua les groupes et excita la population ou  prendre les armes,
ou  donner de l'argent pour lever les troupes. On trouva facilement
des hommes parmi le peuple[26], mais point d'argent chez les bourgeois;
et l'Htel-de-Ville et le Parlement durent taxer rigoureusement chaque
maison et chaque boutique. Ce sont affaires de princes, disaient les
bourgeois de toutes les guerres, quelque nationales, quelque justes
qu'elles fussent, et ils n'avaient que des maldictions pour elles,
parce qu'elles amenaient de nouvelles leves de subsides. Ainsi, la
guerre de Trente Ans, gloire ternelle de Richelieu et de Mazarin, qui
a tabli la grandeur de la France sur les bases qu'elle a encore
aujourd'hui, n'a valu  ces deux ministres que des haines, des
excrations, des sarcasmes, des chansons de la part des Parisiens, et
finalement elle a t la cause de la rvolte de la Fronde[27]. La
bourgeoisie, dans l'ancien rgime, n'avait gure que l'amour de    <p.061>
sa corporation et de sa ville; l'amour de la patrie est un sentiment qui
ne s'est compltement dvelopp chez elle qu'avec la rvolution.

         [Note 26: Quand on leva  Paris des gens si  la hte, dit
         Tallemant des Raux, le marchal de la Force toit sur les
         degrs de l'Htel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient
         dans la main en disant: Oui, monsieur le marchal, je veux
         aller  la guerre avec vous.]

         [Note 27: Voyez  ce sujet le mdecin Guy Patin (t. 1er, p.
         38, de ses Lettres, dit. de M. Rveill-Parise), ce
         bourgeois si satirique et indpendant, si clair. En 1636,
         il avait donn 12 cus pour la leve des fantassins; on lui
         demandait une seconde taxe pour la leve des cavaliers: J'ai
         rpondu, dit-il, que tout ainsi que mes rentes ne me sont
         payes qu'une fois l'an, je ne peux donner qu'une fois.]

Sous le ministre de Richelieu, Paris prit un grand accroissement et
commena  devenir une ville moderne. Une enceinte nouvelle fut
construite avec fosss, bastions et courtines plants d'arbres pour
remplacer la vieille muraille d'tienne Marcel; de la porte
Saint-Denis, elle suivit l'emplacement des rues Sainte-Apolline,
Beauregard, des Jeneurs, Saint-Marc, etc., et enferma dans Paris les
Tuileries et leur jardin;  son extrmit, prs de la Seine, fut
leve une porte lgante, dite de la _Confrence_ (prs du pont de la
Concorde). Des quartiers nouveaux furent btis: le _Marais_, l'_le
Saint-Louis_, la _butte Saint-Roch_, la _rue Richelieu_, le
_Pr-aux-Clercs_, ou _faubourg Saint-Germain_, etc.--Le _Menteur_, de
Corneille, en parle en ces termes:

  DORANTE.

  Paris semble  mes yeux un pays de romans;
  J'y croyois ce matin voir une le enchante (_l'le Saint-Louis_):
  Je la laissai dserte et la trouve habite.
  Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maons,
  En superbes palais a chang ces buissons.

  GRONTE.

  Paris voit tous les jours de ces mtamorphoses:
  Dans tout le Pr-aux-Clercs tu verras mmes choses,
  Et l'univers entier ne peut rien voir d'gal
  Aux superbes dehors du Palais-Cardinal;
  Toute une ville entire avec pompe btie
  Semble d'un vieux foss par miracle sortie.

Les seigneurs appels  Paris par les ftes de la cour, btirent   <p.062>
dans ces nouveaux quartiers, non plus comme dans le moyen ge, de ces
fortes maisons qui ressemblaient  des citadelles, mais de riches
htels avec de grands jardins, habitations vastes, magnifiques,
dispendieuses, mais glaciales, incommodes, malpropres, garnies
seulement de quelques meubles de luxe, remplies d'un cortge de
domestiques inutiles, souvent inconnus  leur matre; enfin, o l'on
ne trouvait aucune des recherches modernes qui rendent la vie douce et
facile. Ainsi furent construits, en moins d'un sicle, les grands
htels des rues Saint-Antoine, Saint-Louis, du Temple et autres rues
du Marais, ceux des rues Neuve-des-Petits-Champs, Vivienne et autres
voisines du Palais-Cardinal, ceux des rues de Grenelle,
Saint-Dominique, de l'Universit, etc. Que d'vnements, de plaisirs,
de douleurs, ont vus ces belles maisons que l'industrie a presque
toutes dtruites ou envahies! Que sont devenues leurs ruelles si
clbres, tmoins de tant de galanteries, d'entretiens dlicats,
d'ouvrages d'esprit? Nobles dames, vaillants seigneurs, intrigues
amoureuses, projets ambitieux, flatteries courtisanes, conversations
lgantes, ftes splendides, esprit, grce, valeur, o tes-vous?

  O sont-ils? vierge souveraine!
  Mais o sont les neiges d'antan?

La plus illustre de ces maisons du XVIIe sicle tait l'htel de
_Rambouillet_, situ dans la rue Saint-Thomas du-Louvre, aujourd'hui
dtruite[28], et par laquelle commence l'histoire si curieuse des
salons de Paris. Les grces et la vertu de la marquise de Rambouillet,
cette _desse d'Athnes_, ainsi que l'appelle mademoiselle de
Montpensier, l'esprit et la beaut de sa fille, la _divine_ Julie
d'Angennes, attirrent dans cet htel, vritable palais d'honneur,
suivant Bayle, tout ce qu'il y avait alors d'illustre par la beaut,
le rang, les dignits, l'enjouement, le savoir, tout ce qu'il y   <p.063>
avoit, dit Tallemant des Raux, de plus galant  la cour et de plus
poli parmi les beaux esprits.--Cet htel toit, ajoute Saint-Simon,
une espce d'acadmie de galanterie, de vertu et de science, et le
rendez-vous de ce qui toit le plus distingu en condition et en
mrite; un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la dcision
avoit un grand poids dans le monde sur la conduite et la rputation
des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que
sur les ouvrages qui s'y portoient  l'examen. C'est l que naquit
cet art de la conversation qui a t, pendant prs de deux sicles,
l'une des gloires de la France, qui donna  Paris le sceptre
incontest du got, de l'esprit, de la civilisation, et dont les
traditions ne se sont effaces que dans le matrialisme de nos moeurs
nouvelles. On y vit successivement ou  la fois les personnages les
plus minents de l'poque, le cardinal de Richelieu, le prince de
Cond, la duchesse de Longueville, les ducs de la Rochefoucauld et de
Montausier, Arnaud d'Andilly, Malherbe, Chapelain, Vaugelas, Voiture,
Saint-vremond, Mnage, Pelisson, mademoiselle de Scudry, mesdames de
Sabl, de Svign, de Lafayette, etc. Corneille y lut son Polyeucte et
Bossuet son premier sermon. On sait comment ce cercle choisi de
personnes des deux sexes lies par la conversation et par un commerce
d'esprit, aprs avoir eu la plus grande, la plus dlicate influence
sur les moeurs de la haute socit, sur le got, sur les lettres
franaises, devint ridicule par l'affectation de son langage, la
pruderie de ses sentiments et tomba sous les sarcasmes de Molire.

         [Note 28: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II
         ch. X.]

Dans le mme temps s'levaient des monuments qui ont subi bien des
rvolutions, mais dont Paris s'enorgueillit encore. D'abord, c'est le
palais du _Luxembourg_, construit par Marie de Mdicis, et qui a vu
tant d'habitants diffrents! Palais du Directoire, o mourut la
Rpublique; palais du Snat, o mourut l'empire; palais de la      <p.064>
chambre des pairs, o moururent la Restauration, le gouvernement de
1830 et la pairie elle-mme! Ensuite, c'est le _Palais-Cardinal_ ou
_Palais-Royal_, bti de 1630  1636 par Richelieu, qui le lgua  la
couronne, et d'o Louis XIV enfant vit les troubles de la Fronde.
Enfin, c'est l'abbaye du _Val-de-Grce_, btie par Anne d'Autriche,
dont le dme a t peint par Mignard, et qui est devenu aujourd'hui un
hpital militaire.

D'autres constructions attestent la prosprit de la ville et la
sollicitude du gouvernement: c'est l'_acqueduc d'Arcueil_, qui amne
les eaux de Rungis et alimente, presque toutes les fontaines de la
rive gauche; c'est la fondation du _Jardin des Plantes_, la plantation
du _Cours-la-Reine_, la reconstruction de l'glise _Saint-Roch_, de
l'glise _Saint-Eustache_, du portail _Saint-Gervais_, etc. Les
fondations religieuses devinrent si nombreuses qu'elles menacrent de
couvrir le quart de la ville: notre sicle, incrdule et positif, en a
fait justice avec son ddain ordinaire pour le pass. Ainsi, les
_Minimes_ de la place Royale sont aujourd'hui une caserne; les
_Jacobins_ du faubourg Saint-Germain, le Muse d'artillerie; les
_Capucins_ de la rue Saint-Jacques, un hpital; les _Oratoriens_ du
Pre de Brulle et les _Filles de la Visitation_ de la mre de
Chantal, deux temples protestants; les _Filles de la Madeleine_, une
prison; les _Filles de Sainte-lisabeth_, des coles; les
_Chanoinesses du Saint-Spulcre_, un magasin de fourrages;
_Port-Royal_ de la rue Saint-Jacques, ce temple de toutes les vertus
chrtiennes, c'est... l'hospice d'accouchement! A la place du couvent
des _Bndictins_, d'o sont sortis l'_Art de vrifier les dates_, la
collection des _Scriptores rerum gallicarum_, et tant d'autres trsors
d'rudition, devant lesquels la science moderne se prosterne la face
en terre, il y a une rue! A la place du couvent des _Filles du
Calvaire_, dont le pre Joseph fut le fondateur, encore une rue! A la
place du couvent des _Jacobins_ de la rue Saint-Honor, o         <p.065>
s'assemblrent les terribles rvolutionnaires qui en ont pris le nom,
est un march! A la place du couvent des _Filles Saint-Thomas_ est la
Bourse, ce temple de l'agio, dont le dieu est un cu!

Paris prsentait alors un aspect trs-pittoresque: les monuments du
moyen ge s'y mlaient aux difices modernes, les palais italiens aux
glises gothiques, les tours fodales aux colonnes grecques. Le peuple
s'entassait dans la vieille ville, dans la Cit, les quartiers
Saint-Denis et Saint-Martin, le quartier Latin: l taient le
commerce, l'industrie, les tribunaux, les collges; dans les quartiers
neufs taient les larges rues, les riches htels, la noblesse et le
grand monde. D'ailleurs, la police n'tait ni plus habile ni plus
vigilante que sous les rgnes prcdents: point de lumires pendant la
nuit, peu de pavs, point d'gouts, partout des tas de boue et
d'ordures. Heureusement, comme disent les _Prcieuses ridicules_, on
avoit la chaise, ce retranchement merveilleux contre les insultes de
la boue et du mauvais temps[29]. Malgr les arrts du Parlement,
malgr les pendaisons nombreuses, les laquais vagabonds, les       <p.066>
mendiants valides, les soldats dbands continuaient  tre matres
des rues. On les livra vainement  la justice sommaire et souvent
barbare du Chtelet; on ouvrit vainement aux pauvres trois hospices;
on fit vainement des ordonnances sur les htelleries, les maisons de
jeu et de dbauche, qui servaient de retraite aux malfaiteurs; le vol,
la mendicit, la truanderie continurent  faire vivre le dixime de
la population parisienne, et les aventures, les dguisements, les
tours des filous,  tre l'objet principal des conversations, de la
terreur et de la curiosit des bourgeois.

         [Note 29: Voici le _tableau_ que Scarron fait de Paris:

            Un amas confus de maisons,
            Des crottes dans toutes les rues;
            Ponts, glises, palais, prisons,
            Boutiques bien ou mal pourvues;

            Force gens noirs, roux et grisons,
            Des prudes, des filles perdues,
            Des meurtres et des trahisons,
            Des gens de plume aux mains crochues;

            Maint poudr qui n'a pas d'argent,
            Maint homme qui craint le sergent,
            Maint fanfaron qui toujours tremble;

            Pages, laquais, voleurs de nuit,
            Carosses, chevaux et grand bruit,
            C'est l Paris: que vous en semble?]

Aux dsordres causs par tous ces vagabonds s'ajoutaient les _raffins
d'honneur_, duellistes  outrance et par dsoeuvrement, ayant sans
cesse l'pe  la main, battant le pav, hantant les tavernes,
rodomonts et bravaches, dont les comdies se moquaient vainement et
que Richelieu seul parvint  contenir en faisant dcapiter le plus
fameux d'entre eux, le comte de Bouteville.

Il n'y avait encore que peu de promenades, encore taient-elles
rserves  la cour et au grand monde: c'taient le Cours-la-Reine, le
jardin du Palais-Cardinal, le jardin du Temple, le jardin des
Tuileries, o un valet de chambre du roi, nomm Renard, avait tabli
un cabaret lgant, un parterre de fleurs rares, un magasin de bijoux
et de meubles prcieux, lieu secret de rendez-vous galants que toute
la noblesse frquentait, et qui fut le thtre de nombreuses aventures
joyeuses ou tragiques. La seule promenade populaire tait le
Pont-Neuf, qui se trouvait encombr de marchands, de charlatans, de
chansonniers, et surtout de tire-laines ou coupe-bourses; c'tait l
que Mondor vendait son miraculeux orvitan, Tabarin dbitait ses
folies goguenardes, matre Gonin faisait ses tours de gobelets,
Brioch montrait ses marionnettes et ses singes. Voici en quels termes
en parle Bertaud dans sa _Ville de Paris_:

  Pont-Neuf, ordinaire thtre                                     <p.067>
  Des vendeurs d'onguent et d'empltre;
  Sjour des arracheurs de dents,
  Des fripiers, libraires, pdants,
  Des chanteurs de chansons nouvelles,
  D'entremetteurs de demoiselles,
  De coupe-bourses, d'argotiers, etc.

Cette poque est aussi celle des beaux jours de la foire
Saint-Germain, immense bazar compos de neuf rues couvertes et de
trois cent quarante loges, o se vendaient, pendant deux mois, les
produits des quatre parties du monde, bijoux, meubles, soieries, vins,
etc.; o se rassemblaient des spectacles et des plaisirs de tout
genre: animaux rares, charlatans, loteries, jeux de hasard. Le peuple
y allait le jour, la noblesse y allait la nuit, toujours masque et
dguise, sans suite ou avec des _grisons_, c'est--dire des valets
vtus de gris. Les amants les plus russ, dit un contemporain, les
filles les plus jolies et les filous les plus adroits y font une foule
continuelle. Il y arrive les aventures les plus singulires en fait de
vol et de galanterie. Autrefois le roi y alloit: il n'y va plus. La
foire Saint-Germain partage avec la foire Saint-Laurent, qui commence
 cette poque, l'honneur d'avoir t le berceau de l'opra comique et
du vaudeville; c'est tout ce qui nous en reste.

En ce temps, les thtres commencrent  prendre une forme rgulire
et  devenir l'amusement principal des Parisiens. Les Confrres de la
Passion et les Enfants-sans-Souci taient encore,  la fin du seizime
sicle, des artisans et des jeunes gens qui montaient sur le thtre
accidentellement et seulement les jours de ftes; mais bientt ils
cdrent leur privilge  une troupe rgulire de comdiens, qui
prirent le titre de _comdiens du roi_; alors le _Thtre-Franois_
commena. Pendant trente ans, Hardy fit, avec ses huit cents pices,
tragdies, comdies, pastorales, aussi absurdes que fastidieuses, les
frais de ce thtre; il fut aid par les _prologues drolatiques_   <p.068>
de Turlupin, de Gautier Garguille, de Guillot-Gorju, dont les
railleries malignes et obscnes amusaient la populace. Un nouveau
thtre fit bientt concurrence  celui de l'htel de Bourgogne: ce
furent les comdiens _italiens_ ou _bouffons_ qui s'tablirent d'abord
dans la rue de la Poterie,  l'htel d'Argent, puis dans la vieille
rue du Temple, o ils prirent le nom de troupe du _Marais_. L
brillaient Arlequin, Pantalon, Scaramouche, Trivelin, qui, pendant
prs d'un sicle, ont eu le talent d'amuser nos pres avec de grosses
farces qui nous trouveraient aujourd'hui bien dgots. A ces thtres
il faut ajouter celui du Palais-Cardinal, construit par Richelieu:
c'est l que le cardinal fit jouer _Mirame_; c'est l que, en 1636,
parut le _Cid_[30].

         [Note 30: Voici ce que l'acteur Mondory crivait  Balzac, le
         18 janvier 1637, sur les premires reprsentations du _Cid_:
         Je vous souhaiterois ici pour y goter, entre autres
         plaisirs, celui des belles comdies qu'on y reprsente, et
         particulirement d'un _Cid_ qui a charm tout Paris. Il est
         si beau qu'il a donn de l'amour aux dames les plus
         continentes, dont la passion a mme plusieurs fois clat au
         thtre public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges
         ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la chambre dore et
         sur le sige des fleurs de lys. La foule a t si grande 
         nos portes, et notre lieu s'est trouv si petit, que les
         recoins du thtre qui servoient les autres fois comme de
         niches aux pages, ont t des places de faveur pour les
         cordons bleus et la scne y a t d'ordinaire pare de croix
         de chevaliers de l'ordre. (_Revue de Paris_, n du 30
         dcembre 1838.)]

Six ans auparavant tait ne assez bourgeoisement, dans la rue
Saint-Denis, chez l'_illustre_ Conrart, l'_Acadmie franaise_. Ce
n'tait alors que l'obscure runion de sept ou huit beaux esprits
qui, dit Plisson, s'entretenoient familirement, comme ils eussent
fait en une visite ordinaire, et de toute sorte de choses, d'affaires,
de nouvelles, de belles-lettres... Ils parlent encore de ce temps-l
comme d'un ge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et toute la
libert des premiers sicles, sans bruit et sans pompe, et sans
autres lois que celles de l'amiti, ils gotoient ensemble tout    <p.069>
ce que la socit des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux
et de plus charmant[31]....--Dans cette cole d'honneur, de politesse
et de savoir, dit l'abb de Lachambre, l'on ne s'en faisoit point
accroire; l'on ne s'enttoit point de son prtendu mrite; l'on n'y
opinoit point tumultueusement et en discorde; personne n'y disputoit
avec altercation et aigreur; les dfauts toient repris avec douceur
et modestie, les avis reus avec docilit et soumission[32]... En
1635, Richelieu se fit le protecteur de cette runion et l'rigea en
Acadmie franaise, en la chargeant pour que rien ne manqut  la
flicit du royaume, de tirer du nombre des langues barbares la langue
franaise que tous nos voisins parleront bientt, si nos conqutes
continuent comme elles ont commenc.

         [Note 31: _Hist. de l'Acad. franaise_, t. Ier, p. 6.]

         [Note 32: Discours prononc en 1684, p. 21.]



 XVI.

Troubles de la Fronde.--Sige de Paris.--Bataille du faubourg
Saint-Antoine.


Les troubles de la Fronde marquent une poque importante dans
l'histoire de Paris: c'est celle de la ruine de ses liberts
municipales, qui remontaient probablement au temps des Romains et qui
disparurent dans la grande unit monarchique de Louis XIV. Les causes
de cette guerre civile furent en apparence un droit d'entre sur les
denres, une taxe mise sur les maisons bties au del de l'enceinte de
la ville, impts qui s'ajoutaient aux impts innombrables qu'inventait
chaque jour le cardinal Mazarin, ce pantalon sans foi, cet escroc
titr, ce comdien  rouge bonnet, ainsi que l'appelle le frondeur
Guy Patin dans sa verve de haine et d'injures; mais la cause       <p.070>
relle et profonde fut, de la part des bourgeois de Paris, moteurs et
acteurs de ces troubles, le dsir trs-ardent, trs-raisonn de secouer
l'arbitraire ministriel, de prendre part au gouvernement, de faire ce
que faisaient  la mme poque les bourgeois de Londres, d'Amsterdam,
de Genve. Le monde est bien dbt, Dieu merci! dit Guy Patin. Et
ce mot exprime l'esprit de fiert et d'indpendance de la haute
bourgeoisie, sa confiance dans ses lumires, l'humeur rpublicaine
qu'elle devait  ses fortes tudes,  son commerce passionn avec
l'antiquit,  ses tendances protestantes,  ses vivres sympathies
pour les doctrines du jansnisme[33]. Enfin dans les grands changements
qu'on projetait, Paris devait prendre l'initiative des rformes,
guider et clairer les provinces, se faire chef de l'tat.

         [Note 33: Si j'eusse t, dit Guy Patin, lorsque l'on tua
         Jules-Csar dans le snat, je lui aurois donn le
         vingt-quatrime coup de poignard! (Lettres, t. III, p.
         491.)]

Le Parlement, qui tait l'me de la bourgeoisie, commena l'attaque
contre le mauvais mnage de l'administration en refusant
l'enregistrement des nouveaux impts et en demandant des rformes qui
dchiraient le voile qui couvre le mystre de l'tat, et changeaient
la forme du gouvernement. La cour, aprs de longs dbats, rsolut de
briser les rsolutions sditieuses de la magistrature par un acte de
vigueur. Elle fit arrter (23 aot 1648), dans sa maison de la rue
Saint-Landry, le conseiller Broussel, homme mdiocre que ses
dclamations contre le gouvernement avaient rendu populaire. A cette
nouvelle, la foule s'meut; on veut arracher Broussel  ses gardes;
les troupes royales qui occupaient les ponts sont refoules jusqu'au
Palais-Cardinal. Le marchal de la Meilleraye, dans la rue
Saint-Honor, tue un homme: on court aux armes, un combat s'engage
dans toute la rue; Gondi, coadjuteur de l'archevque de Paris[34], <p.071>
essaie d'apaiser le tumulte: au coin de la rue des Prouvaires, il est
renvers d'un coup de pierre et menac de mort. Il court au
Palais-Royal pour demander la libert de Broussel: on l'accueille par
des railleries; il se met  la tte du mouvement. Le lendemain deux
compagnies de Suisses qui veulent prendre la porte de Nesle sont
disperses et massacres. Le chancelier, qui se rend au Parlement, est
forc de se rfugier dans l'htel de Luynes, sur le quai des
Augustins: il n'est dgag que par les troupes du marchal de la
Meilleraye qui, en faisant retraite sur le Pont-Neuf, sont accueillies
par des dcharges continuelles. Le mouvement, raconte Gondi, fut un
incendie subit et violent qui se fit du Pont-Neuf  toute la ville.
Tout le monde, sans exception, prit les armes. L'on voyait les enfants
de cinq et de six ans avec des poignards  la main; on voyait les
mres qui les leur apportaient elles-mmes. Il y eut dans Paris plus
de douze cents barricades en moins de deux heures, bordes de drapeaux
et de toutes les armes que la Ligue avait laisses entires[35]. A ces
nouvelles, le Parlement vient en corps demander la libert de
Broussel. Il est reu et accompagn dans les rues avec des
applaudissements inous: toutes les barricades tombent devant lui;
mais il ne peut rien obtenir de la reine. Il sort. Le peuple, debout
sur ses barricades, le force  rentrer au Palais-Royal: s'il ne
ramne Broussel, cent mille hommes iront le chercher. La reine cde;
Broussel revient port sur la tte des peuples avec des acclamations
incroyables. Les barricades sont dtruites.

         [Note 34: Paris avait t rig en archevch en 1623.]

         [Note 35: _Mm. de Retz_, t. 1er, p. 92.]

Les troubles continurent, et la reine, insulte par des pamphlets
sanglants, s'enfuit avec sa cour  Saint-Germain. Le sige de Paris,
disait un ministre, n'tait pas une affaire de plus de quinze      <p.072>
jours, et le peuple viendrait demander pardon, la corde au cou, si le
pain de Gonesse manquait seulement deux ou trois jours. Cependant Paris
se met en mouvement et, selon sa coutume, en huit jours enfante, sans
douleur, une arme complte. Le Parlement, le clerg, le corps de
ville, votent des impts, des leves de troupes, des amas d'armes.
L'enthousiasme fut si grand qu'il gagna mme le petit peuple, les
mendiants, les aventuriers; les dsordres et les crimes ordinaires
cessrent tout  coup; la police, impossible sous l'autorit royale,
se fit toute seule et comme par enchantement: Cinq mois durant, dit
Guy Patin, il n'est mort personne de faim dans Paris, pas un homme n'y
a t tu; personne n'y a t pendu ni fouett[36]. Mais les
seigneurs, pour qui une rbellion tait un coup de fortune, vinrent
gter la Fronde en se mettant  sa tte et en la dirigeant dans leurs
vues cupides et ambitieuses. Ils accoururent comme  une proie ou 
une partie de plaisir, avec leurs valets, leurs matresses, leurs
femmes: parmi celles-ci tait la belle duchesse de Longueville, qui
abandonna son htel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre pour aller, avec
la duchesse de Bouillon, prendre sjour  l'Htel-de-Ville[37]. La
guerre commena; mais les seigneurs conduisirent les troupes
bourgeoises de telle sorte, qu'elles furent presque toujours battues,
et ce mouvement populaire, si grave dans son origine, o les Parisiens
avaient montr d'abord tant d'ardeur et de dvouement, dgnra en
une mutinerie drisoire et o il n'y eut de srieux que les        <p.073>
placards qui ne parlaient pas moins que de se dfendre du roi et du
Parlement, et d'tablir une rpublique comme celle d'Angleterre[38]. Les
grandes dames ne virent dans ces troubles qu'une occasion de nouer des
intrigues et de faire l'amour; les seigneurs ne cherchrent qu' se
vendre  la cour ou  s'enrichir aux dpens des bourgeois: Paris, dit
Guy Patin, a dpens quatre millions en deux mois, et nanmoins ils
n'ont rien avanc pour nous; ils ont mis en leur pochette une partie
de notre argent, ont pay leurs dettes et ont achet de la
vaisselle[39].

         [Note 36: Lettres, t. Ier, p. 262.]

         [Note 37: Imaginez-vous ces deux personnes sur le perron de
         l'Htel-de-Ville, plus belles en ce qu'elles paroissoient
         ngliges, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenoient
         chacune un de leurs enfants entre leurs bras, qui taient
         beaux comme leurs mres. La Grve toit pleine de peuple
         jusqu'au-dessous des toits; tous les hommes jetoient des cris
         de joie; toutes les femmes pleuroient de tendresse. (Retz,
         t. IVe, p. 470.)]

         [Note 38: _Mm. du P. Berthod_, p. 301 (t. XLVIII de la
         collection Petitot.)]

         [Note 39: Lettres, t. Ier, p. 434.]

Les frondeurs, ces hommes que le mme crivain appelle les restes de
l'ge d'or et les ternels ennemis de toute tyrannie, virent qu'ils
taient dupes et ne songrent plus qu' s'accommoder avec l'autorit
royale. On fit la paix; et le roi revint  Paris (18 aot 1649).
Plusieurs compagnies de la ville lui furent au-devant: il entra par
la rue Saint-Denis, fut tout du long de la rue jusques par-del les
Innocents, puis entra dans la rue de la Ferronnerie, et passant tout
du long de la rue Saint-Honor, s'en alla entrer dans le
Palais-Cardinal; et tout le voyage se fit avec tant d'acclamation du
peuple et tant de rjouissance qu'il ne se peut davantage[40].

         [Note 40: Lettres, t. Ier, p. 470.]

Les troubles recommencrent, mais excits par les grands, qui
soulevaient le peuple mme contre la bourgeoisie. Il ne se passait
gure de jour qu'il ne donnt des marques de son zle pour les princes
et de sa fureur contre le cardinal Mazarin. Le prvt des marchands et
tout le corps de la ville en fut attaqu en plusieurs rencontres,
particulirement une fois, en sortant du Luxembourg, avec tant de
violence qu'ils furent obligs de se rfugier dans quelques maisons de
la rue de Tournon, et d'abandonner leurs carrosses qui furent mis  <p.074>
en pices[41].

         [Note 41: _Mm. de Joly_, t. II, p. 6.]

Cependant, la reine croit en finir avec l'esprit de rvolte en faisant
arrter le prince de Cond; le tumulte augmente, et le Parlement
demande formellement le renvoi de Mazarin. Aprs de nombreuses
meutes, le ministre se retire, la reine veut le suivre; le peuple s'y
oppose et cerne le Palais-Royal. La rgente, pour dmentir le bruit de
l'enlvement du roi, commanda, dit madame de Motteville, qu'on ouvrt
toutes les portes. Les Parisiens, ravis de cette franchise, se mirent
tout prs du lit du roi, dont on avait ouvert les rideaux, et
reprenant alors un esprit d'amour, lui donnrent mille bndictions.
Ils le regardrent longtemps dormir, et ne pouvoient assez l'admirer.

La guerre civile recommence, mais elle devient la dernire campagne de
la noblesse contre la royaut; Paris, dont les dsirs de libert ont
t si trangement dnaturs, n'y joue plus qu'un rle mdiocre, mais
en gardant son caractre: On dit qu'il n'y a point d'assurance dans
le peuple, disait Gaston d'Orlans, l'on a menti; il y a mille fois
plus de solidit dans les halles que dans les cabinets du
Palais-Royal. Les Parisiens, ennemis de Mazarin, ennemis de Cond,
que le Parlement a galement dclars criminels de lse-majest, ne
s'inquitent des armes, de la cour et du prince, de leurs mouvements,
de leurs combats, que lorsque toutes deux se rapprochent de leurs
murs. Alors la ville devient le thtre de continuelles meutes; le
duc de Beaufort soulve la populace contre la bourgeoisie, et chaque
jour on tend les chanes, on rassemble les _colonelles_ ou lgions de
garde bourgeoise, on tablit des postes pour empcher le pillage.
Cependant Cond, qui tait  Saint-Cloud, cherche  gagner Charenton
et veut traverser Paris: il se prsente  la porte de la           <p.075>
Confrence; les bourgeois le repoussent; il est forc de tourner
faubourgs du nord, qui taient fortifis. Alors Turenne se porte contre
lui, bat son arrire-garde dans le faubourg Saint-Denis, et attaque son
corps d'arme dans le faubourg Saint-Antoine. La bataille (2 juillet 1652)
s'engage avec acharnement dans la grande rue hrisse de barricades,
dans les rues voisines, dans les jardins, dans les maisons mmes, o
les soldats royaux se font un chemin en perant successivement les
murs. Mazarin place le jeune Louis XIV sur la terrasse d'une maison de
Popincourt pour lui donner ce terrible spectacle, qu'il n'oublia
jamais. Les Parisiens taient sur les murailles, les portes fermes,
inquiets d'une lutte qu'ils devaient payer cher, quel que ft le
vainqueur; une grande agitation rgnait dans la ville, les bourgeois
tant opposs, le peuple favorable au prince rebelle. La fille du duc
d'Orlans, mademoiselle de Montpensier, voulait qu'on lui donnt un
refuge dans Paris: elle ameute la multitude, menace le conseil de
ville, et se jette dans la Bastille. Cond, avec sa petite arme de
nobles, se dfendait avec hrosme, mais il allait succomber: soudain
une dcharge d'artillerie, presque  bout portant, jette le dsordre
dans l'arme royale: c'est le canon de la Bastille, c'est Mademoiselle
qui vient d'y mettre le feu. En mme temps la porte Saint-Antoine
s'ouvre; Cond s'y jette avec ses soldats; le canon de la Bastille
redouble et l'arme du roi est force de se mettre en retraite.

Le prince, rfugi dans Paris, voulut s'en rendre matre par la
terreur. Le surlendemain de la bataille, une grande assemble de
magistrats, de curs et de dputs des quartiers, se tint  l'Htel de
ville pour amener une pacification; bien que, compose de frondeurs,
elle se montra favorable au retour du roi. Alors Cond ameuta une
masse de bandits, de soldats, de bateliers et gagne-deniers, dont le
quartier est plein, dit le pre Berthod, lesquels commencrent   <p.076>
tirer des coups de mousquet sur l'Htel, en criant: Mort aux mazarins!
puis ils enfoncrent les portes, malgr la rsistance dsespre des
gardes, mirent le feu aux salles et turent  coups de baonnette et
de poignards tout ce qu'ils rencontrrent. Ce fut une des plus tristes
journes de l'histoire de Paris, et qui couvre d'un opprobre
ineffaable le vainqueur de Rocroi: cinquante-quatre magistrats et
bourgeois tombrent sous les coups des assassins, et parmi eux on
remarqua le prsident Miron, le conseiller Ferrand, le marchand de fer
Saint-Yon, etc. D'autres furent ranonns, blesss, maltraits. Alors
la ville fut livre  la plus grande anarchie; mais le prince
s'effora vainement de rendre son pouvoir durable; la bourgeoisie
reprit le dessus.

Voyant que Paris toit dpeupl d'un tiers, qu'une infinit de
familles en toient sorties, que les rentes de la ville ne se payoient
plus, que la moiti des maisons toient vides, que les artisans et
manouvriers prissoient[42], elle commena  faire des assembles
pour le rtablissement de l'autorit royale,  entamer des
ngociations secrtes avec la cour,  crier: La paix! la paix! autour
du Luxembourg et de l'htel de Cond[43]. Mazarin se hta, pour
favoriser ces bonnes dispositions, de donner satisfaction  la haine
populaire; il se retira  Sedan, et le roi publia une ordonnance
d'amnistie. Alors les six corps de marchands se runirent dans la
maison des Grands-Carneaux, rue des Bourdonnais, et publirent un
manifeste violent contre les princes et les autorits enfantes par
la rbellion, o ils se dclaraient rsolus, au pril de leur vie et
de leurs biens,  restaurer l'autorit du roi, invitant le peuple 
quitter le bouquet de paille, insigne des frondeurs, et  prendre le
ruban blanc, insigne des royalistes. Ce manifeste fut accueilli par
des acclamations, et rpandit la terreur dans le parti des         <p.077>
princes, qui essayrent de soulever le petit peuple et firent approcher
des troupes trangres de Paris. Mais les bourgeois, surtout les marchands
de soie du quartier Saint-Denis, prirent les armes; et le prince de
Cond, dsesprant d'empcher la paix, s'enfuit de la ville en
protestant qu'il se vengeroit des habitants et les perscuteroit
jusqu'au tombeau. (14 octobre 1652).

         [Note 42: _Mm. de Berthod_, p. 302.]

         [Note 43: L'Odon a t bti sur l'emplacement de cet htel.
         Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III, ch.
         III.]

Le mme jour, les chevins s'assemblrent, firent leur soumission au
roi, et lui envoyrent une dputation solennelle pour le supplier de
rentrer dans la capitale. Le peuple toit dans des tressaillements de
joie inconcevables sur l'esprance de revoir le roi  Paris; et sur
cela, on peut dire qu'il n'y a que les Franois qui aillent si vite
d'une extrmit  l'autre, car on vit presque en mme temps la passion
que le peuple avoit de servir les princes se convertir en une aversion
mortelle pour eux. Le lendemain, le roi fit son entre par la porte
Saint-Honor, aux flambeaux,  cheval,  la tte de son arme, et
Paris le reut avec les plus clatantes dmonstrations de joie qu'on
pouvoit dsirer pour un conqurant et pour un librateur de sa
patrie[44].

         [Note 44: _Mm. de Berthod_, p. 369.]

Il descendit au Louvre; le lendemain il y runit le parlement et lui
fit dfense de prendre  l'avenir connaissance des affaires de l'tat.
Alors la ville fut traite sans mnagement: on abolit ses privilges,
on dsarma ses milices, on brisa ses chanes, on lui imposa une
garnison royale et des magistrats royaux; les registres du parlement
et de l'Htel de ville qui contenaient les actes de cette poque
furent lacrs par la main du bourreau. Milices, chanes,
magistratures populaires, privilges municipaux, ne furent plus
rtablis pendant toute la monarchie absolue. Paris fut tenu dans   <p.078>
la soumission la plus complte, regard continuellement avec dfiance,
annul comme puissance politique: il cessa mme d'tre le sjour de la
cour, qui se tint dornavant, d'abord  Saint-Germain, ensuite 
Versailles. Cet tat de choses dura cent trente-six-ans; alors le
canon de la Bastille se fit de nouveau entendre, et cette fois il
marquait non plus la lutte de la royaut et de la noblesse en face du
peuple, spectateur indiffrent, mais le rveil de Paris, la conqute
de toutes ces liberts que la Fronde avait demandes ou perdues, la
dfaite de la noblesse et de la royaut, et l'avnement du peuple!



 XVII.

Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations d'hommes
clbres.--tat des moeurs.--Police nouvelle.--Situation du peuple et
de la bourgeoisie.


Paris, dsert par la cour et priv de vie politique, n'en garda pas
moins son importance, et prit, sous le grand rgne, un immense
accroissement. Ce n'tait plus le temps o il y avait continuellement
 craindre une incursion des Anglais ou des Espagnols: la frontire de
la France avait t loigne et si vigoureusement garnie, que la
capitale pouvait laisser tomber ses murailles, s'agrandir des huit ou
dix villes qui s'taient formes au del de ses fosss, et ne plus
songer,  l'ombre de l'pe du grand roi, qu' s'enrichir dans les
travaux de la paix. Un dit royal, inspir sans doute par les
souvenirs de la Ligue, de la Fronde, et de tant de siges o Paris
avait tenu ses matres en chec, concda  la ville ses murailles et
portes qui tombaient en ruines et ses fosss  demi combls,  la
charge de les dtruire et d'y faire des plantations et des maisons.
Ainsi furent commencs, en 1670, ces boulevards du nord qui sont
devenus le plus bel ornement et la partie la plus anime de la
capitale. Ils n'allrent d'abord que de la porte Saint-Antoine    <p.079>
la porte Saint-Denis; mais, en 1685, le rempart du temps de Louis XIII
fut port des rues Sainte-Appolline, Beauregard, des Jeneurs,
Saint-Marc, etc., jusqu' l'emplacement des boulevards actuels, et en
1704, cette longue promenade tait acheve de la porte Saint-Antoine 
la porte Saint-Honor. Alors les faubourgs Saint-Antoine, du Temple,
Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, furent compris dans Paris. Du
ct du midi, les autres portes et fosss furent aussi dtruits; l'on
commena de mme une ligne de boulevards, et les faubourgs
Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Jacques, les quartiers du
Luxembourg, Saint-Germain-des-Prs, des Invalides, firent partie de la
ville; mais les boulevards ne furent plants que sous Louis XV, et
achevs seulement en 1760. Enfin,  cette poque, Paris fut divis
rgulirement en vingt quartiers, et cette division a subsist
jusqu'en 1790.

Dans le mme temps furent construits des monuments que nous dcrirons
plus tard: le _collge des Quatre-Nations_, la _Salptrire_, la
_colonnade du Louvre_, l'_htel des Invalides_, l'_Observatoire_, les
_places Vendme et des Victoires_, les _portes Saint-Denis_ et
_Saint-Martin_, etc. On cra les manufactures des Gobelins et des
glaces, la bibliothque royale, les Acadmies des sciences, des
beaux-arts, des belles-lettres, etc. Un grand nombre de maisons
religieuses furent aussi fondes; mais, au lieu d'tre uniquement
consacres  la prire et  la mditation, presque toutes eurent un
but d'utilit pratique, et furent destines au soulagement des
malades,  l'instruction des pauvres,  l'ducation des orphelins.
Nous les dcrirons aussi dans l'_Histoire des quartiers de Paris_,
ainsi que les habitations clbres de cette poque: htel Mazarin,
htel Colbert, htel Turenne, htel Lamoignon, maisons de madame de
Maintenon, de Ninon de Lenclos, de madame de Svign: noms magiques
qui voquent  nos yeux le XVIIe sicle avec ses grands hommes, ses
grandes choses, son got exquis pour les jouissances de l'esprit,  <p.080>
ses crits immortels, ses conversations dlicieuses, ses femmes si pleines
de sductions et de grce! Socits depuis longtemps vanouies, dit
Chateaubriand, combien vous ont succd! Les danses s'tablissent sur
la poussire des morts et les tombeaux poussent sur les pas de la
joie! Nanmoins nous devons ds  prsent mentionner, pour l'histoire
des moeurs de ce vieux Paris, que, vers la fin du sicle, la Bruyre
regrettait dj les habitations modestes de trois hommes de gnie.

Dans la rue Saint-Honor, au coin de la rue des Vieilles-taves, tait
la maison sombre et chtive qui a vu natre Molire: il est mort,
dit-on, dans la maison n 34 de la rue Richelieu, en face de laquelle
Paris vient de lui lever un tardif monument. Dans la maison n 18 de
la rue d'Argenteuil, demeurait Corneille; c'est l qu'il est mort.
Racine a habit pendant quarante ans dans la maison n 12 de la rue
des Maons[45]. A voir les demeures obscures de ces grands hommes, on
se figure leur vie simple et silencieuse, leur intrieur si calme et
si bourgeois, leurs tudes si larges, si fortes, dans une chambre mal
claire, sans ornements, garnie de quelques vieux livres; on croit
assister  leurs discussions savantes, candides, polies, sur le beau,
sur le got, sur la prminence des anciens ou des modernes, sur la
grce, et le libre arbitre, vieilleries aussi ridicules qu'inutiles,
dit notre superbe littrature, et qui occupaient toutes les        <p.081>
imaginations de ce pauvre XVIIe sicle[46]. Qui ne voudrait revoir la
chambre o Molire lisait le _Bourgeois gentilhomme_  sa servante,
ou bien conversait avec Vivonne et Despraux, ou bien dvorait     <p.082>
les larmes que faisaient couler les infidlits de la sduisante Bjart?
Qui ne voudrait revoir Corneille dans son quatrime tage, vivant avec
son frre, isol et sans valets, si pauvre, lui dont le gnie a donn
des millions aux acteurs et aux libraires, qu'un jour, en sortant de
chez lui, il s'arrta pour faire rapicer ses souliers par le savetier
du coin? Qui ne voudrait revoir Racine, demi-gentilhomme,
demi-bourgeois, aprs avoir suivi le roi  l'arme ou  Fontainebleau,
retrouvant dans son mnage ses filles _Babet_, _Nanette_, _Fanchon_ et
_Madelon_, ou bien envoyant  son fils, attach  l'ambassade de
Hollande, deux chapeaux avec onze louis d'or et demi, vieux, faisant
cent quarante livres dix-sept sous six deniers, en l'avertissant d'en
tre bon mnager et de suivre l'exemple de M. Despraux, qui vient de
toucher sa pension et de porter chez son notaire dix mille francs pour
se faire cinq cent cinquante livres de rente sur la ville! Enfin, qui
ne voudrait revoir ce cabaret de la _Pomme-de-Pin_, dj illustr par
Villon et Regnier, o venaient Racine et Molire, Lulli et Mignard, le
marquis de Cavoye et le duc de Vivonne, ou Chapelle entranait
Boileau,

  Et rpandait sa lampe  l'huile
  Pour lui mettre un verre  la main.

Le lieu n'tait pas brillant, mais la chre y tait bonne; on n'y
voyait ni glaces ni dorures, mais de grosses tables dans des retraits
bien clos, o l'on ftait  loisir la _dive bouteille_ et la _pure
septembrale_. Que d'esprit s'est dpens dans cette obscure taverne!
que de joyeux propos, d'entretiens charmants, de vers faciles! quelle
gaiet nave, dcente et douce! Hlas! tout cela est dj pour     <p.083>
nous de l'histoire ancienne.

         [Note 45: Dans une lettre  Boileau, date du camp de
         Gvries, 21 mai 1592, il lui raconte la revue que le roi
         vient de passer de son arme, forte de six vingt mille
         hommes ensemble, sur quatre lignes, et dit: J'tois si las,
         si bloui de voir briller des pes et des mousquets, si
         tourdi d'entendre des tambours, des trompettes et des
         timbales, qu'en vrit je me laissois conduire par mon
         cheval, sans avoir plus d'attention  rien; et j'eusse voulu
         de tout mon coeur que tous les gens que je voyois eussent t
         chacun dans leur chaumire ou dans leur maison avec leurs
         femmes et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maons, avec
         ma famille.]

         [Note 46: C'tait la vie de tous les hommes d'tude, de toute
         la bourgeoisie lettre de cette poque, la preuve en est dans
         ces lignes de Guy Patin, ce type si curieux et si complet des
         Parisiens du XVIIe sicle; si heureux quand il fait la
         dbauche avec Snque et Cicron; si caustique quand il
         examine le tric trac du monde qui est autant fou que
         jamais; si profond quand il perd pied dans les abmes de la
         Providence. (Il demeurait place du Chevalier-du-Guet, et
         nous l'y retrouverons.) Je passe tranquillement, crit-il,
         les aprs-soupers avec mes deux illustres voisins, M. Miron,
         prsident aux enqutes, et M. Charpentier, conseiller aux
         requtes. On nous appelle les trois docteurs du quartier.
         Notre conversation est toujours gaie: si nous parlons de la
         religion ou de l'tat, ce n'est qu'historiquement, sans
         songer  rformation ou  sdition. Notre principal entretien
         regarde les lettres, ce qui s'y passe de nouveau, de
         considrable et d'utile. L'esprit ainsi dlass, je retourne
          ma maison, o aprs quelque entretien avec mes livres, je
         vais chercher le sommeil dans mon lit, qui est, sans mentir,
         comme a dit notre grand Fernel, aprs Snque le tragique,
         _pars human melior vit_. Je soupe peu de fois hors de la
         maison, encore n'est-ce gure qu'avec M. de Lamoignon,
         premier prsident. Il m'affectionne il y a longtemps; et,
         comme je l'estime pour le plus sage et le plus savant
         magistrat du royaume, j'ai pour lui une vnration
         particulire, sans envisager sa grandeur (1658).

         Cependant ces conversations n'taient pas toujours si
         littraires; et voici d'autres lignes qui nous apprennent
         tout ce qu'il y avait de hardi dans la pense secrte de ces
         bourgeois de la Fronde:

         M. Naud, bibliothcaire du Mazarin, et intime ami de M.
         Gassendi, comme il est le ntre, nous a engags pour dimanche
         prochain  aller souper et coucher tous trois en sa maison de
         Gentilly,  la charge que nous ne serons que nous trois et
         que nous y ferons la dbauche, mais Dieu sait quelle
         dbauche! M. Naud ne boit naturellement que de l'eau et n'a
         jamais got vin; M. Gassendi est si dlicat qu'il n'oseroit
         boire et s'imagine que son corps brleroit s'il en avoit
         bu... Pour moi (je ne puis que jeter de la poudre sur
         l'criture de ces grands hommes), j'en bois fort peu; et
         nanmoins ce sera une dbauche, mais philosophique, et
         peut-tre quelque chose davantage; _peut-tre tous trois
         guris du loup-garou et dlivrs du mal des scrupules, qui
         est le tyran des consciences, nous irons jusques fort prs du
         sanctuaire_. Je fis l'an pass ce voyage de Gentilly avec M.
         Naud, moi seul avec lui tte  tte; il n'y avoit point de
         tmoins, aussi n'y en falloit-il point; nous, y parlmes fort
         librement de tout, sans que personne en ait t scandalis.
         (_Lettres_, t. 2. p. 508.)]

Aprs les troubles de la Fronde qui avaient augment dans la ville ses
lments de dsordre, on avait vu Paris infest plus que jamais de
filous, de faux monnayeurs, de coupe-jarrets, de soldats vagabonds et
de valets tapageurs[47]; de plus les _cours des Miracles_[48]
vomissaient chaque matin une arme de trente mille mendiants valides
et affectant des infirmits, lesquels s'taient organiss en _royaume_
et vivaient, dit un crit du temps, comme paens dans le
christianisme, en adultre, en concubinage, en mlange et communaut
de sexes, puisant l'abomination avec le lait, ayant le larcin par
habitude et l'impit par nature, faisant commerce des pauvres
enfants, enfin tant tels que parmi eux il n'y a plus d'intgrit du
sexe aprs l'ge de cinq  six ans.

         [Note 47: On connat ces vers de Boileau:

               Sitt que de la nuit les ombres pacifiques
               D'un double cadenas font fermer les boutiques...
               Les voleurs  l'instant s'emparent de la ville;
               Le bois le plus funeste et le moins frquent
               Est auprs de Paris un lieu de sret...]

         [Note 48: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
         chap. V.]

On pendait, on rompait, on dcapitait les voleurs et les assassins
avec une incroyable et barbare facilit; toutes les rues, toutes les
places taient, chacune  son tour, ensanglantes par des supplices;
c'tait le spectacle de tous les jours, spectacle fort couru, fort
got du peuple et mme des grands[49]; mais, dit Guy Patin, on a beau
pendre les voleurs, on ne sauroit en tarir la source[50]. Et en effet,
comment empcher le vol dans une ville o la police tait          <p.084>
tellement faite, que les compagnies du rgiment des gardes voloient
impunment aux bouts des faubourgs ceux qui entroient ou sortoient de
la ville[51]? Quant aux dsordres d'un autre genre, quant aux crimes
produits par la dbauche, une seule phrase de Guy Patin nous en
dvoilera toute l'horreur. Une demoiselle de la cour, ayant t
sduite par le duc de Vitry, se fit avorter et mourut. La sage-femme
qui l'avait aide dans son crime fut condamne  tre pendue. A ce
sujet les vicaires gnraux se sont alls plaindre  M. le premier
prsident que depuis un an six cents femmes, de compte fait, se sont
confesses d'avoir tu et touff leur fruit[52].

         [Note 49: Voir les _Lettres de Madame de Svign_ sur les
         supplices de la Brinvilliers et de la Voisin. La foule qui
         assistait aux excutions tait si grande qu'il y avait
         souvent des gens touffs.]

         [Note 50: M. de Saint-Cyran (Duvergier de Hauranne, l'ami de
         Jansnius) m'a dit autrefois en parlant de ces excutions
         criminelles, qu'il mouroit,  Paris, plus de monde de la main
         du bourreau que presque en tout le reste de la France, ce qui
         n'est pas absolument vrai; mais il parloit avec horreur et
         extrme dolance de tant de meurtres et assassinats qui se
         faisoient  Paris, et il approuvoit fort les punitions
         exemplaires que les juges en font faire. Aussi Paris en
         a-t-il bien besoin, car il y a trop de larrons, de vauriens
         et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu' faire bonne
         chre et  tre braves aux dpens d'autrui. (_Lettres de G.
         Patin_, t. 3, p. 639).]

         [Note 51: _Lettres de Guy Patin_, t. 2, p. 180, ann. 1655.]

         [Note 52: Id. t. 3, p. 226.]

En 1666, un dit royal mit fin au dsordre de la capitale en crant
dans la prvt de Paris un troisime lieutenant: ce fut le
_lieutenant de police_ qui eut le privilge de travailler directement
avec le roi. Alors la ville changea de face: par la svrit et la
vigilance de la Reynie, premier lieutenant de police, et surtout de
son successeur l'illustre d'Argenson, qui devint plus tard garde des
sceaux[53], Paris se trouva tout d'un coup dlivr des gens sans aveu,
sans domicile, sans mtier, qui taient matres de son pav. On    <p.085>
ouvrit de nombreux asiles  la misre,  la maladie,  l'enfance,  la
vieillesse, entre autres _l'hpital gnral_[54]; on tablit une taxe
des pauvres; on interdit la mendicit[55] et l'on cra un corps
spcial pour arrter les mendiants, les _archers de l'hpital_; enfin
on imposa le joug rigoureux des lois aux seigneurs, et l'on donna de
la force  l'administration en supprimant les vingt-deux justices
seigneuriales et ecclsiastiques qui se partageaient la ville avec la
justice du roi, en les runissant au tribunal du Chtelet, et en
fermant toutes les prisons particulires,  l'exception de celles du
For l'vque, de Saint-loi, de Saint Martin et de Saint-Germain. Tous
les rglements de police sur la voirie furent renouvels, tendus et
svrement mis  excution; les concessions d'eau faites abusivement 
des couvents et maisons particulires furent abolies et le nombre des
fontaines augment; le balayage et l'enlvement des boues furent
confis  un service rgulier d'agents et de voitures; les tanneries
et autres industries insalubres furent loignes de la rivire et
relgues dans les quartiers les moins peupls; l'clairage, qui ne
s'tait fait jusqu'alors que partiellement et accidentellement dans
quelques rues et devant quelques maisons, devint gnral au moyen de
six mille cinq cents lanternes  chandelle rparties dans tous les
quartiers. On doubla les compagnies du guet royal, le guet bourgeois
n'existant plus depuis l'abolition des milices parisiennes; on confia
la garde de la ville au rgiment des gardes franaises qui se
recrutait presque entirement d'enfants de Paris et on leur btit  <p.086>
des casernes; on inventa les pompes  incendie, les voitures publiques
appeles _fiacres_[56], qui succdrent  celles que nous appelons
aujourd'hui _omnibus_, dont la premire ide est attribue  Pascal
[57]; on fit les premires ordonnances sanitaires relatives aux
prostitues, et l'on ouvrit un premier hpital pour ces malheureuses;
on cra la halle aux Vins, le march de Sceaux, la caisse de Poissy,
et n'et t la crainte de l'enchrissement de la viande, on et fait
des abattoirs. Le roi a dit, raconte Guy Patin, qu'il veut faire de
Paris ce qu'Auguste fit de Rome, _lateritiam reperi, marmoream
relinquo...._ Aussi on travaille diligemment  nettoyer les rues, qui
ne furent jamais si belles; on excute la police sur les revendeuses,
ravaudeuses et savetiers qui occupent des lieux qui incommodent le
passage public; on visite les maisons et l'on en chasse les vagabonds
et gens inutiles; on tablit un grand ordre contre les filous et les
voleurs de nuit[58]. Enfin il y avoit plusieurs soldats et mme  <p.087>
des gardes du corps qui, dans Paris et sur les chemins voisins, prenoient
par force des gens qu'ils croyoient tre en tat de servir et les
menoient dans des maisons qu'ils avoient pour cela dans Paris, o ils
les enfermoient et ensuite les vendoient malgr eux aux officiers qui
faisoient les recrues. Ces maisons s'appeloient _des fours_. Le roi,
averti de ces violences, a command qu'on arrtt tous ces gens-l et
qu'on leur ft leur procs. Il ne veut point qu'on enrle personne par
force. On prtend qu'il y avoit vingt-huit de ces _fours_ dans
Paris[59], lesquels ne servaient pas seulement  retenir les hommes 
vendre comme recrues, ils servaient encore  renfermer des femmes et
des enfants que l'on enlevait pour les vendre et les envoyer en
Amrique.

         [Note 53: 'a t, dit un crivain du temps de Louis XV, le
         plus grand gnie et le plus grand politique de son sicle,
         comparable au cardinal de Richelieu. Il avoit la confiance de
         Louis XIV, et il est rest lieutenant de police durant son
         rgne, parce qu'il toit ncessaire au roi dans ce poste par
         la connoissance qu'il avoit de Paris; mais en mme temps il
         avoit plus de crdit dans ce poste infrieur que les
         ministres et les premiers magistrats. (_Journal historique
         de Barbier_, t. I, p. 84.)]

         [Note 54: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III,
         chap. I, pour l'ordonnance de fondation.]

         [Note 55: On va incessamment, dit le _Journal de Dangeau_,
         renfermer tous les pauvres qui sont  Paris; il y aura des
         ateliers diffrents pour faire travailler ceux qui en auront
         la force; on fera subsister ceux qui ne sont pas en tat de
         travailler, et en mme temps on punira svrement ceux qui
         demandent l'aumne dans les rues.]

         [Note 56: On les appela ainsi, soit de la maison o elles
         s'tablirent, rue Saint-Martin, et qui avait pour enseigne
         saint Fiacre, soit d'un moine des Petits-Pres, nomm Fiacre
         qui mourut, vers ce temps, en odeur de saintet, et dont on
         mit l'image dans ces voitures _pour les prserver
         d'accidents_.]

         [Note 57: En 1650, dit un almanach, on tablit  Paris des
         carrosses  cinq sous par place; ils partoient  diffrentes
         heures marques pour elle, d'un quartier  l'autre, et
         ressembloient aux coches et diligences dont on se sert
         aujourd'hui sur les routes. Ces voitures eurent d'abord une
         grande vogue, mais tant mal administres, elles ne
         russirent pas. En 1662, il y avait trois lignes de
         _carrosses  cinq sous_: la premire de la
         Porte-Saint-Antoine au Louvre; la deuxime de la place Royale
          Saint-Roch; la troisime de la Porte-Montmartre au
         Luxembourg.]

         [Note 58: _Lettres_, t. 3, p. 619 et suiv.--La grande voirie
         fut alors confie  deux magistrats financiers qu'on appelait
         _trsoriers de France_. Elle se bornait, dit M. de
         Chabrol-Volvic,  la haute surveillance de la solidit des
         constructions,  la prohibition des talages extrieurs et 
         l'excution de quelques rglements de salubrit. Quant aux
         alignements  suivre pour les constructions nouvelles, ils
         taient en quelques sorte indiqus sur place par l'examen
         isol des lieux. On n'tait pas alors frapp, comme
         aujourd'hui, de la ncessit de subordonner toutes ces
         dcisions  un projet gnral et fixe qui et pour but
         l'assainissement et l'embellissement de la capitale.
         (_Recherches statistiques sur Paris._)]

         [Note 59: _Journal de Dangeau_, publi par MM. Souli,
         Dussieux, etc. t. V. 168.]

Grce  ces importantes innovations, grce surtout au gouvernement
vigoureux, clair, national de Louis XIV, Paris jouit pendant tout
son rgne, et malgr les dsastres qui en marqurent la fin, d'une
grande prosprit[60]. Alors cette ville, dont l'industrie ne      <p.088>
s'tait exerce jusqu' cette poque que dans les choses ncessaires 
ses habitants, commena d'avoir de grands mtiers, d'envoyer ses produits,
ses _articles_, bijoux, meubles, modes, dentelles, dans une grande
partie de la France et mme de l'Europe. Les rglements de saint Louis
sur les mtiers, les corporations industrielles, les matrises furent
renouvels par Colbert et adapts aux besoins du temps et aux progrs
de l'industrie. Les ftes donnes par le grand roi, les tablissements
fonds par lui, les monuments levs en son honneur, les couvents, les
spectacles, les socits, attirrent  Paris une multitude de
provinciaux et d'trangers qui augmentrent sa richesse. Tout Paris
est une grande htellerie, dit un de ces voyageurs; les cuisines
fument  toute heure; on voit partout des cabarets et des htes, des
tavernes et des taverniers... Le luxe est ici dans un tel excs, que
qui voudroit enrichir trois cents villes dsertes, il lui suffiroit de
dtruire Paris. On y voit briller une infinit de boutiques o l'on ne
vend que des choses dont on n'a aucun besoin; jugez du nombre des
autres o l'on achte celles qui sont ncessaires...--Le peuple,
ajoute-t-il, frquente les glises avec pit, pendant que les nobles
et les grands y viennent pour se divertir, pour parler et faire
l'amour. Il travaille tous les jours avec assiduit, mais il aime 
boire les jours de fte, encore bien qu'une petite mesure de vin 
Paris vaille plus qu'un baril  la campagne. Il n'y a pas au monde un
peuple plus industrieux et qui gagne moins[61], parce qu'il donne tout
 son ventre et  ses habits; malgr cela, il est toujours content. Et
pourtant je ne pense pas qu'il y ait au monde un enfer plus terrible
que d'tre pauvre  Paris, et de se voir continuellement au        <p.089>
milieu de tous les plaisirs, sans pouvoir en goter aucun.

         [Note 60: Il faut excepter les misres causes par la famine
         de 1709 et qui amenrent quelques troubles. Il y eut le
         matin, dit Dangeau, (20 aot 1709) un assez grand dsordre 
         Paris. Des pauvres, qu'on avait fait assembler pour
         travailler  ter une butte (la butte Bonne-Nouvelle) qui est
         sur le rempart du ct de la porte Saint-Denis,
         s'impatientrent de ce qu'on ne leur distribuait pas assez
         vite le pain qu'on leur avait promis et commencrent par
         piller la maison o tait le pain; ils se rpandirent ensuite
         dans les rues de Paris en fort grand nombre, pillrent les
         maisons des boulangers et marchrent  la maison de M.
         d'Argenson. On fut oblig de faire marcher les gardes
         franaises et suisses qui sont dans Paris; les mousquetaires
         mme montrent  cheval. Il y eut quelques gens tus de cette
         canaille, parce qu'on fut oblig de tirer dessus et on en a
         mis quelques-uns en prison.]

         [Note 61: D'aprs Vauban, la journe d'ouvrier  Paris
         variait de douze  trente sous.]

Quant  la bourgeoisie, le rgne de Louis XIV est son beau temps. La
Fronde avait t pour elle un grand enseignement: elle sentit le
ridicule et l'absurde de ses prtentions  gouverner une socit
encore toute fodale; elle revint  sa place, elle rentra dans la
subordination sans regrets et presque sans envie; elle vcut
modestement sous la main de son antique protectrice, la royaut qui,
retrouvant en elle son allie soumise, lui donna sans clat et sans
secousse une belle part de sa puissance. En effet, sous ce long rgne
de vile bourgeoisie, ainsi que l'appelle Saint-Simon, on vit les
familles parlementaires et municipales de Paris occuper les hauts
postes de l'administration, les intendances, les ambassades, mme les
ministres: tmoin celles des Lepelletier, des Chamillard, des Voisin,
et surtout cette famille si grande, si fameuse des Arnauld; on les vit
mme dans les hautes dignits de l'arme, tmoin Catinat. La
bourgeoisie parisienne se fait une belle place dans la socit si
rgulirement classe du XVIIe sicle, non-seulement par ses services,
mais par ses vertus, par la gravit de ses moeurs et la simplicit de
sa vie, par sa soumission sans servitude, et son opposition calme et
mesure, par sa haine contre les tyranneaux, les partisans, les
matres passefins et les oprateurs d'iniquits, enfin par sa grande
instruction, sa passion pour les lettres, son orthodoxie du bon
sens, sa bonhomie pleine de gaiet maligne et de mordant gaulois.

La population de Paris s'leva, sous le rgne de Louis XIV,  plus de
500,000 habitants: on comptait dans cette ville 500 grandes rues, 9
faubourgs, 100 places, 9 ponts, 22,000 maisons, dont 4,000  porte
cochre, et Vauban put dire d'elle: Cette ville est  la France ce
que la tte est au corps humain. C'est le vrai coeur du royaume, la
mre commune de la France, par qui tous les peuples de ce grand tat
subsistent, et dont le royaume ne saurait se passer sans dchoir   <p.090>
considrablement.



 XVIII.

Paris sous Louis XV.--vnements historiques.--tat des
moeurs.--Monuments et amliorations matrielles.--Thtres, etc.


Sous le rgne de Louis XV, Paris ne sort pas de l'tat de soumission
politique auquel le gouvernement du grand roi l'a faonn; mais il est
matriellement moins tranquille, et la misre ainsi que les tyrannies
de la police y amnent de passagres sditions. D'ailleurs, il modifie
ses moeurs, son caractre, ses habitudes, son esprit. Ainsi il
commence  prendre un got dsordonn pour l'argent,  se livrer
avidement, follement au jeu des oprations financires,  se laisser
dominer par la caste goste de ces _traitants_, que madame de
Maintenon appelait la _balayure de la nation_, et que Lesage,  cette
poque, flagella dans _Turcaret_. Paris avait pourtant applaudi dans
les premiers jours de ce rgne aux poursuites du rgent contre les
sangsues de l'tat, poursuites par lesquelles plus de quatre mille
familles furent taxes arbitrairement  une restitution de cent
cinquante-six millions. Mais le systme de Law fit des Parisiens, dit
un pote du temps, autant de Danas. On sait quelle frnsie s'empara
alors de la capitale, quelle foule assigeait chaque jour les rues
Richelieu et Vivienne, o tait situ l'htel Mazarin, demeure du
grand financier, quelles scnes tranges se passrent dans la rue
Quincampoix, sur la place Vendme, dans l'htel de Soissons, o se
ngociaient les actions; comment enfin la chute du systme amena des
meutes terribles o le Palais-Royal fut envahi, o seize victimes
prirent touffes dans la foule. Paris fut boulevers par cette
grande et dsastreuse exprience qui fit hausser d'une manire     <p.091>
exorbitante tous les objets fabriqus[62], mais il lui en advint plus
de bien que de mal: cent mille provinciaux ou trangers accoururent
dans ses murs; les joueurs jetrent l'or  pleines mains dans toutes
ses maisons de plaisirs; la recette de l'Opra s'leva dans un an de
120,000  740,000 livres. D'ailleurs la richesse qui tait auparavant
dans le sol et dans un petit nombre de maisons nobles, se trouva
dplace, mobilise; elle s'en alla dans des mains roturires et plus
nombreuses, et commena  suivre les variations du commerce; on cra
de nouveaux tablissements industriels; le salaire et l'aisance des
ouvriers furent augments[63], et la bourgeoisie se plaa sur un pied
d'galit avec la noblesse par son got du luxe et des jouissances
matrielles. Aujourd'hui, dit un contemporain, que l'argent fait
tout, tout est confondu  Paris. Les artisans aiss et les marchands
riches sont sortis de leur tat; ils ne comptent plus au nombre du
peuple[64].

         [Note 62: Une paire de bas de soie vaut 40 liv.; le beau
         drap gris vaut 70  80 liv. l'aune; un train de carrosse, qui
         valait 100 cus, vaut 1,000 liv.; l'ouvrier qui gagnoit 4
         liv. 10 s. par jour, veut gagner 6 liv., et il est quatre
         jours sans travailler,  manger son argent. (_Journal
         historique de Barbier_, avocat au parlement de Paris, t. I,
         p. 42.) L'industrie de luxe  cette poque consistait
         principalement en toffes d'or, d'argent et de soie,
         ferrandines moires, taffetas, rubans, galons d'or et
         d'argent, etc.]

         [Note 63: Cette augmentation de salaire amena quelques
         troubles pendant les annes suivantes, les ouvriers n'ayant
         pas voulu subir de diminution. Ainsi Barbier raconte que les
         ouvriers en bas, qui taient quatre mille  Paris, ont
         menac de coups de btons ceux d'entre eux qui consentiroient
          la diminution, et ils ont promis un cu par jour  ceux qui
         ne pourroient pas vivre sans cela. Pour cet effet ils ont
         choisi un secrtaire qui avoit la liste des ouvriers sans
         travail, et un trsorier qui distribuoit la pension. Ces
         ouvriers demeurent dans le Temple. On s'est plaint au
         contrleur gnral, et on en a fait mettre une douzaine en
         prison au pain et  l'eau. Cela montre qu'il ne faut pas
         laisser le peuple se dranger et la peine qu'on a  le
         rduire (t. I, p. 207).]

         [Note 64: _Journal de Barbier_, t. II, p. 411.]

Aux folies financires succdrent les folies religieuses. Un      <p.092>
prtre jansniste mourut: ses amis l'honorrent comme un saint et vinrent
prier sur sa tombe; les zls et les intrigants du parti voulurent
qu'il fit des miracles; et bientt l'on vit dans le cimetire
Saint-Mdard des fous prouver des convulsions, de prtendus malades
clbrant leur gurison, d'autres insenss recherchant la perscution
et le martyre. Le gouvernement ferma le cimetire, emprisonna les
convulsionnaires, poursuivit les fanatiques jusque dans leurs
assembles secrtes; mais les convulsions et les miracles ne cessrent
que sous les sarcasmes des crivains et des philosophes. Quant au
parti jansniste, qui compose  prsent, dit Barbier, les deux tiers
de Paris de tous tats et surtout dans le peuple[65] il devint de plus
en plus le parti de l'opposition politique et celui qui cachait en son
sein les principes mmes de la rvolution.

         [Note 65: _Journal_, t. II, p. 173.]

Les autres vnements de l'histoire de Paris, pendant le rgne de
Louis XV, peuvent se rsumer en peu de mots: d'abord c'est la
consternation des Parisiens quand, le roi tant tomb malade  Metz,
toutes les glises taient encombres de fidles demandant au ciel la
vie du monarque _bien-aim_[66]; ensuite leurs maldictions suivies
d'une meute o l'htel du lieutenant de police fut sur le point   <p.093>
d'tre saccag, quand le bruit courut que le roi ravivait ses sens
blass par des bains de sang humain et qu'on enlevait  cet effet des
enfants dans Paris; puis les troubles causs par le tirage  la milice
pendant les guerres de 1740 et de 1756, quand on affichait des
placards sditieux o l'on menaait de mettre le feu aux quatre coins
de la ville[67]; enfin les motions de toute la population pendant la
lutte que se livrrent les jsuites et les parlements, alors que les
curs refusaient les sacrements aux jansnistes et que les         <p.094>
magistrats faisaient communier les malades au milieu des huissiers et
des baonnettes. Ajoutons  ces vnements le supplice sauvage, infernal
de Damiens, honte d'une poque qui avait sans cesse  la bouche le mot
d'humanit, la mort inique, infme de Lally[68], enfin les ftes du
mariage du dauphin et de Marie-Antoinette qui furent, par la faute
d'une police inepte, effroyablement attristes par la mort de cent
trente-deux personnes crases sur la place o, vingt-trois ans aprs,
les malheureux poux devaient prir sur l'chafaud. Ce sont l les
principaux faits dont Paris a t le thtre sous le rgne de Louis
XV; mais l'histoire de cette ville, de ce pays des madrigaux et des
pompons, ainsi que l'appelle Voltaire, n'est pas,  cette poque, <p.095>
dans les vnements qui agitent ses rues, elle est dans son amour du
luxe et des plaisirs, dans le progrs de ses richesses, dans l'tat
des esprits et de la socit, elle est dans ses moeurs tellement
licencieuses que le romancier Restif de la Bretonne crivait: on peut
regarder Paris comme le centre de l'incontinence de la France et mme
comme le mauvais lieu de l'Europe; elle est dans les salons du baron
d'Holbach, de mesdames de Tencin, du Deffand, Geoffrin, Lespinasse, o
toutes les questions de rforme politique et sociale taient abordes,
dans les thtres o l'on applaudissait les sarcasmes et les
hardiesses de Voltaire, dans les livres des philosophes si avidement
lus, dans la vie de Jean-Jacques Rousseau, de Diderot, de d'Alembert
et de tant d'autres _espces_, logs au quatrime tage, dont les
moindres actions intressaient plus que les actes du pouvoir; elle est
surtout dans la profonde misre, la brutale ignorance, la sourde
colre du peuple, qui ne connaissait du gouvernement que sa police
tyrannique, ses impts oppressifs, son _pacte de famine_. On a trait
les pauvres, dit Mercier, en 1769 et dans les trois annes suivantes,
avec une atrocit, une barbarie qui feront une tache ineffaable  un
sicle qu'on appelle humain et clair. On et dit qu'on en voulait
dtruire la race entire, tant on mit en oubli les prceptes de la
charit. Ils moururent presque tous dans les _dpts_, espces de
prisons ou l'indigence est punie comme le crime. On vit des
enlvements qui se faisaient de nuit par des ordres secrets. Des
vieillards, des enfants, des femmes perdirent tout  coup leur
libert, et furent jets dans des prisons infectes, sans qu'on sut
leur imposer un travail consolateur. Ils expirrent en invoquant en
vain les lois protectrices et la misricorde des hommes en place. Le
prtexte tait que l'indigence est voisine du crime, que les sditions
commencent par cette foule d'hommes qui n'ont rien  perdre; et comme
on allait faire le commerce des bls, on craignit le dsespoir de  <p.096>
cette foule de ncessiteux, parce qu'on sentait bien que le pain
devait augmenter. On dit: touffons-les d'avance, et ils furent
touffs...

         [Note 66: Ces tmoignages d'affection enthousiaste se sont
         plusieurs fois reproduits pendant le rgne de Louis XV: ainsi
         en 1721, le rtablissement du roi, aprs une petite maladie,
         fut clbr par des manifestations d'allgresse presque
         incroyables: Il y avoit, dit Barbier, des jeux, des
         illuminations  toutes les fentres, des tables et des
         tonneaux de vin dans les rues, des danses et des cris 
         tourdir, des _Te Deum_ chants par tous les corps et
         communauts; et cela dura quinze jours. Jamais on n'a vu dans
         Paris le monde qu'il y a eu, jusqu' trois heures du matin, 
         faire des folies tonnantes: c'tait des bandes avec des
         palmes et un tambour; d'autres avec des violons; enfin les
         gens gs ne se souviennent pas d'avoir vu pareil drangement
         et pareil tapage lors d'une rjouissance dans Paris: il est
         impossible de dcrire cela. (_Journal_, t. I, p. 99).]

         [Note 67: Ces placards sont de l'anne 1743, et nanmoins le
         tirage se fit sans accident. La milice est fixe  dix-huit
         cents hommes dans Paris, raconte Barbier, garons de l'ge de
         seize ans jusqu' quarante, et de cinq pieds au moins. Les
         enfants de tous les corps et communauts, des marchands et
         artisans, tireront au sort, ainsi que les gens de peine et de
         travail et autres habitants qui ne seront pas dans le cas
         d'tre exempts par l'tat, leurs charges et leurs emplois:
         cela a t tendu  tous les domestiques. Il est dit en outre
         que tous les gens sans aveu, profession ou domicile fixe,
         comme domestiques hors de condition, ouvriers sans matre et
         vagabonds, sont miliciens de droit...--Il y eut ensuite
         exemption pour les domestiques des princes, nobles,
         magistrats, avocats, gens de finance et mme pour les fils de
         certains marchands et artisans, suivant la capitation qu'ils
         paiaient: ce qui fait voir que le but est de tirer de
         l'argent, parce que les marchands et artisans aimeront mieux
         augmenter leur capitation que de voir leurs enfants sujets 
         la milice. Au reste les bourgeois furent trs-mcontents de
         voir la livre exempte, ce qui ne remplit pas l'ide qu'on
         sembloit avoir de repeupler les campagnes par la diminution
         des domestiques dans Paris. Le tirage se fit dans l'htel
         des Invalides, quartier par quartier; il y avoit cinq billets
         noirs sur trente billets; ceux qui tiroient les billets noirs
         toient miliciens; ils se dcoroient de rubans bleus et
         blancs et couroient Paris en s'arrtant dans les cabarets. On
         obtint ainsi cinq mille hommes au lieu de dix-huit cents. Les
         faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, qui sont remuants
         et composs de populace, tirrent les derniers et
         joyeusement comme  une fte, avec violons et tambours. Ce
         tirage fit ressortir l'esprit glorieux qui animait ds lors
         le peuple parisien: car cette milice, dit Barbier, fait
         engager un grand nombre d'ouvriers qui prfrent par honneur
         la qualit de soldat  celle de milicien, (t. II, p. 353 et
         suiv.).]

         [Note 68: Les excutions criminelles furent aussi frquentes
         sous le rgne de Louis XV que sous le rgne de Louis XIV:
         c'tait toujours le spectacle qui plaisait le mieux  la
         foule. Ainsi Barbier raconte qu'un criminel fut dcapit  la
         Croix-du-Trahoir, rue Saint-Honor. L'endroit tait assez
         serr; il y a eu plusieurs personnes estropies et des
         chevaux touffs... Le bourreau l'a dcoll parfaitement d'un
         seul coup. Il a pris la tte et l'a montre, et tout le
         peuple a claqu des mains pour lui faire compliment sur son
         adresse (t. II, p. 154). Ces excutions furent souvent
         l'occasion de malheurs et de sditions: ainsi en 1721, un
         laquais de M. d'Erlach, capitaine des gardes suisses, avoit
         dit des sottises de sa matresse et avoit t men au
         Chtelet, o son procs a fini par une condamnation au carcan
         et aux galres. Hier l'exposition devoit avoir lieu, et on
         conduisit le laquais,  la queue d'une charrette, avec deux
         cents archers du guet, dans la rue Sainte-Anne, butte
         Saint-Roch, vis--vis la maison du sieur d'Erlach. Presque
         personne n'avoit suivi la charrette; mais  la maison, il y
         avoit cinq  six mille mes. Aussitt que le poteau a t
         enfonc, la populace s'est mue et l'a bris: alors le
         laquais a t ramen au Chtelet par les archers qui ont tir
         quelques coups. M. d'Erlach, qui craignoit le peuple, avoit
         eu la prudence de faire entrer, le matin, presque toute sa
         compagnie dans sa maison, pour l'empcher d'tre pille.
         Toutes les vitres ont t casses; la compagnie a tir, et il
         y a eu quatre ou cinq personnes tues, et plusieurs blesses
         et d'autres prises. On n'ose plus mettre  prsent au carcan.
         Voil la troisime fois que pareille sdition arrive
         (Barbier, T. I, p. 113).]


Paris resta matriellement sous Louis XV  peu prs ce qu'il avait t
sous Louis XIV; nanmoins on lui adjoignit le bourg du Roule, on
planta les boulevards du midi, on commena  btir dans la
Chausse-d'Antin. Quelques amliorations furent faites principalement
par les soins de Turgot, prvt des marchands, et de Sartines,
lieutenant de police. Ainsi en 1728 on commena  mettre les noms des
rues sur des criteaux; avant cette poque la tradition seule
dsignait chaque rue. On commena aussi  numroter les maisons; mais
les portes cochres ne voulurent pas tre soumises  cette inscription
qui leur semblait dgradante, et il ne fallut pas moins que 1789 et la
prise de la Bastille pour effectuer dans Paris cette utile
opration[69]. On fit encore une importante rforme dans les enseignes:
jusqu' cette poque elles pendaient  de longues potences de fer,
criant au moindre vent, se heurtant entre elles, tant formes de
figures gigantesques; on fora les marchands  enlever ces potences et
 appliquer leurs enseignes sur les murailles. On substitua 
l'clairage par des chandelles l'clairage par des rverbres  huile;
mais sur huit mille lanternes, il n'y en avait encore que douze cents
 rverbre en 1774. On rforma le guet en le mettant sur un pied
militaire et en lui donnant un uniforme (1750); et l'on convertit
ainsi les amas d'artisans et d'ouvriers, habills auparavant de toutes
couleurs, en un corps rgl, instruit, respectable et capable d'en
imposer[70]; il comprenait 170 cavaliers et 730 fantassins. Enfin <p.097>
et par les soins du comte d'Argenson, on construisit des casernes pour
les gardes franaises et suisses dans les faubourgs de Paris, afin
que ces btiments, dit l'ordonnance, soient autant de citadelles qui
flanquent la ville et puissent en contenir les habitants.

         [Note 69: Le mode de numration actuel date de 1807.]

         [Note 70: Il ne garda pas longtemps ce caractre, si l'on en
         croit Mercier: Il est, dit-il, compos de savetiers habills
         de bleu qui, le lendemain, quand ils auront dpos leurs
         fusils, seront arrts  leur tour, s'ils font tapage. On les
         appelle soldats de la Vierge, par analogie avec les soldats
         du pape.]

Les monuments de cette poque sont peu nombreux, ce sont: l'_cole
militaire_, transforme aujourd'hui en caserne; la _Halle aux Bls_,
construite sur l'emplacement de l'htel de Soissons; l'_Htel des
monnaies_, construit sur l'emplacement de l'htel de Nevers; l'_glise
Sainte-Genevive_, devenue plus tard le _Panthon_; la _fontaine de la
rue de Grenelle_; enfin cette _place Louis XV_ qui a vu autant de
cadavres que les plus fameux champs de bataille, cadavres rests dans
le tumulte des ftes, ou tombs sous la hache des rvolutions. Mais
les maisons particulires, les maisons des grands seigneurs, des
financiers, des riches, deviennent d'une somptuosit, d'une recherche
qui n'ont pas t surpasses. La magnificence de la nation, dit
Mercier, est toute dans l'intrieur des maisons. On a bti six cents
htels dont le dedans semble l'ouvrage des fes. Aurait-on imagin, il
y a deux cents ans, les chemines tournantes qui chauffent deux
chambres spares, les escaliers drobs et invisibles, les petits
cabinets qu'on ne souponne pas, les fausses entres qui masquent les
sorties vraies, les planchers qui montent et qui descendent, et ces
labyrinthes o l'on se cache pour se livrer  ses gots?

On ne trouve presque plus de fondations religieuses, la vie monastique
tant devenue un objet vulgaire de railleries, et un dit royal de
1748 ayant interdit au clerg l'acquisition de nouveaux biens: aussi
l'on n'a d'autre moyen de soutenir les couvents et de rparer les
glises qu'en faisant appel  la cupidit des citoyens par         <p.098>
l'tablissement des loteries. Les ordres religieux prtent eux-mmes
les mains  leur ruine en rougissant de leur tat, en affectant des
airs du monde et un langage philosophique: ainsi les Gnovefains, les
Prmontrs, les Mathurins, rpudient le nom de moines et s'appellent
chanoines rguliers. Les premiers, qui comptent parmi eux l'astronome
Pingr et l'historien Barre, ne visent plus qu' tre un corps savant,
et d'accord avec les Bndictins, ils demandent  quitter leur habit,
 n'tre plus astreints aux formules puriles et aux pratiques
minutieuses de leur rgle,  ne plus s'occuper que de travaux de
science et d'rudition.

En mme temps que les maisons religieuses sont en dcadence, le nombre
des thtres ne cesse de s'accrotre; la scne prend une importance
politique et devient une tribune; enfin le got des reprsentations
dramatiques s'empare si bien de toutes les classes de la socit, que
les thtres publics deviennent insuffisants et qu'il n'y a pas
d'htel de grand seigneur ou de riche financier o l'on ne joue la
comdie. La Comdie-Franaise avait pass de l'htel du Petit-Bourbon
au Palais-Royal, puis dans un jeu de paume de la rue Mazarine, puis,
en 1688, dans la rue des Fosss-Saint-Germain, en face du caf
Procope, qui tait le rendez-vous des beaux-esprits; elle y resta
jusqu'en 1770, et c'est l qu'elle attira la foule avec les tragdies
de Voltaire. L'Opra tait au thtre du Palais-Royal et y resta
jusqu'en 1782. Les Italiens continuaient  jouer  l'htel de
Bourgogne des scnes chantantes et des arlequinades: ils se runirent
en 1762  l'Opra-Comique, qui tait n en 1714  la foire
Saint-Germain et qui finit par dpossder les bouffonneries
italiennes. A la foire Saint-Laurent tait un thtre de vaudevilles
et d'ariettes, o Dancourt, Lesage, Dufresny, Piron, rpandaient les
flots de cette gaiet qu'on appelait alors franaise. Puis sur le
boulevard du Temple, qui commenait  attirer la foule, s'taient  <p.099>
ouverts le thtre de l'_Ambigu-Comique_ pour des marionnettes et des
enfants, le thtre de la _Gaiet_ pour des danseurs de corde et des
singes savants; sur le boulevard Saint-Martin tait le _Wauxall_ de
Torr, dans la Chausse-d'Antin les feux d'artifice des frres
Ruggieri, dans le faubourg du Roule le _Colyse_. Enfin, outre les
thtres, il y avait alors des lieux de plaisirs  bon march o le
peuple trouvait facilement  s'amuser, o le beau monde ne rougissait
pas de partager ses joies; c'taient les pimpantes guinguettes que
notre civilisation a remplaces par les tristes salons de
restaurateurs. Les plus frquentes taient celles des _Porcherons_
qui ont vu tant de joies folles, tant de parties franches, qui ont
entendu tant de flonflons, tant de refrains graveleux, tant de
chansons  boire.



 XIX.

Paris sous Louis XVI jusqu'en 1789.--Prliminaires de la
rvolution.--Monuments.--Tableau moral et politique de la population
de Paris.


Pendant les quinze annes qui prcdent la rvolution, Paris est le
thtre de nombreux tumultes, mais ils ne sont que les prliminaires
de cette grande rnovation qui fait de la capitale de la France, pour
ainsi dire, le coeur de l'Europe. En 1775, c'est le pillage des
marchs et des boulangers par des brigands que soudoyaient les ennemis
du ministre Turgot. En 1778, c'est la marche triomphale de Voltaire,
quelques jours avant sa mort, aux applaudissements d'une foule enivre
qui le couronna en plein thtre, en plein thtre des Tuileries! En
1787, c'est la lutte du parlement contre la cour, l'arrestation de
deux conseillers au milieu d'une foule menaante qui encombre le
Palais et les rues voisines, les applaudissements donns au comte de
Provence, qu'on croit partisan des rformes, les injures           <p.100>
prodigues au comte d'Artois, protecteur dclar des abus; au mois d'aot
1788, c'est le dpart du ministre Brienne, accueilli par des
dmonstrations de joie si violentes qu'elles dgnrent en une sanglante
meute: Paris devient pendant trois jours le thtre d'un combat entre
la force arme et la multitude; enfin, en avril 1789, c'est le
soulvement des ouvriers du faubourg Saint-Antoine contre le fabricant
de papiers Rveillon, soulvement o la maison de ce fabricant fut
saccage et incendie, et o six cents morts et blesss restrent sur
la place.

Pendant ces quinze annes, la ncessit des rformes et des
amliorations sociales devient tellement pressante que le
gouvernement, malgr ses embarras financiers, fait les plus louables
efforts pour satisfaire l'opinion publique, et que Paris s'enrichit,
non de monuments fastueux, mais d'institutions utiles et
bienfaisantes. Telles sont le _Mont-de-Pit_, les _marchs
d'Aguesseau_ et _Sainte-Catherine_, les _halles aux cuirs et aux
draps_, les _pompes  feu de Chaillot et du Gros-Caillou_, le _pont
Louis XVI_, l'_cole des ponts et chausses_, l'_cole des mines_,
l'_cole de chant et de dclamation_, l'_cole des sourds-muets_,
fonde par l'abb de l'pe, l'_cole des aveugles_, fonde par Hay,
etc. La restauration du Collge de France, du Palais de Justice, de la
fontaine des Innocents, la construction des _cole de droit et de
mdecine_, des _galeries du Palais-Royal_, du _Palais-Bourbon_, de
l'_lyse-Bourbon_, etc., sont aussi de cette poque. En mme temps le
got de la scne, qui se rpand de plus en plus, fait btir les
thtres _Franais_ (aujourd'hui l'_Odon_), des _Varits_
(aujourd'hui le _Thtre-Franais_), de la _porte Saint-Martin_,
_Favart_, _Feydeau_, _Montansier_, des _Associs_, des _Jeunes-Artistes_,
etc.[71]. On perce plus de soixante-dix rues, on comble les        <p.101>
fosss des anciens remparts, on dbarrasse les ponts des maisons qui
les surchargent, on transporte les cimetires hors de la ville, on
assainit les prisons; enfin on donne  Paris une nouvelle enceinte par
la construction du mur d'octroi et de ses cinquante-six portes ou
barrires, opration toute financire et fort mal vue du peuple,
laquelle mit dans Paris les Porcherons, le Gros-Caillou, Chaillot, et
donna  la ville  peu prs la mme tendue qu'elle a aujourd'hui.

         [Note 71: L'histoire de toutes ces constructions sera faite
         dans l'_Histoire des quartiers de Paris_.]

La spculation se jeta sur les maisons, et il y eut alors une fureur
de maonnerie et de btiments, presque semblable  celle que nous
avons vue de nos jours. Le trsor de l'tat tait vide, mais les
capitaux particuliers taient trs-abondants: on fit donc venir, dit
Mercier, des rgiments de limousins; on pera de toutes parts la
plaine de Montrouge; enfin l'on btit ou rebtit prs d'un tiers de la
capitale. La plupart des entrepreneurs firent de grandes fortunes.
Mais on ne construisit que des maisons riches, que des htels; nul ne
songea  dblayer ces effroyables quartiers de la Cit, de la Grve,
de la place Maubert, o s'entassait une population misrable et
sauvage, qui se disputait des mansardes et des tanires; on
construisit des boudoirs et des salles de bains; mais les malades de
l'Htel-Dieu restrent entasss quatre dans un mme lit.

Ce got des constructions devint tel que l'on songea pour la premire
fois  faire un plan gnral d'alignement de la ville. Une ordonnance
de 1783 dcida qu'aucune rue ne pourrait avoir une largeur moindre de
trente pieds, ni tre ouverte que d'aprs l'autorisation donne par
des lettres patentes; que toutes celles qui avaient moins de trente
pieds seraient largies successivement; qu'aucuns travaux ne
pourraient tre faits sur la face des proprits existantes sans le
consentement de l'administration, etc. Elle prescrivit de plus la
leve d'un plan gnral de toutes les voies publiques de Paris,    <p.102>
afin qu'il ft statu sur l'alignement de chacune d'elles. Ce plan devait
tre fait  l'chelle de six lignes par toise. Verniquet, commissaire
gnral de la voirie, fut charg de cette grande opration, que la
rvolution interrompit, mais qui, continue de nos jours par
l'administration municipale, comprenait au 31 dcembre 1848, neuf
mille neuf cent quatre-vingt-douze plans. L'ordonnance de 1783 est
reste la base du plan d'embellissement et d'assainissement de la
capitale.

Malgr cette remarquable innovation, Paris resta ce qu'il tait
proverbialement depuis des sicles, c'est--dire sale, boueux, mal
pav, embarrass d'immondices, travers par des ruisseaux infects,
impraticable pendant les pluies, ayant ses rues rtrcies par les
choppes des petits mtiers, des petits commerants, si nombreux 
cette poque, savetiers, ravaudeuses, fripiers, crivains publics,
gargotiers en plein vent, enfin ne respirant qu'un air putride, vici,
empoisonn par les boucheries, les cimetires, les gouts, les
industries insalubres. Cette salet faisait un trange contraste avec
les modes brillantes et incommodes de ce temps, avec les habits de
soie, les manchettes, les galons, les paillettes, les coiffures
poudres, les mules dores et les escarpins  boucles: aussi le pav
semblait-il le domaine naturel des sabots, des vestes de bure, des
bonnets de laine du peuple qui trouvait  y vivre  bas prix, et tout
ce qui tait riche ou ais se faisait porter en _brouette_ ou en
_chaise_.

La population de Paris,  cette poque, s'levait, suivant Necker, 
six cent vingt mille mes; mais cette population ne se trouvait pas
dpartie, comme elle l'est aujourd'hui, sous les rapports de la
richesse, de l'aisance ou de la pauvret, c'est--dire qu'il y avait
alors de plus grandes fortunes, de plus grandes misres, avec beaucoup
moins de riches et beaucoup plus de pauvres; et c'est ce qui explique
comment, aprs 1789, l'opulence ayant migr ou disparu, le pav   <p.103>
et la puissance restrent si facilement  la misre, comment les piques
et les bonnets de laine des sans-culottes vainquirent si aisment les
baonnettes et les bonnets  poil de la garde nationale. En effet, il
y avait alors des fortunes de 300  900,000 livres de rente; celles
mme de 100  150,000 livres n'taient pas rares; mais ces fortunes
appartenaient  moins de deux mille familles de la noblesse, de la
magistrature, de la haute finance, et en ajoutant celles des couvents
et des glises, elles taient le domaine  peine de dix-huit ou vingt
mille individus. Au-dessous d'elles, il y avait les fortunes moins
considrables des procureurs, notaires, banquiers, des intresss
dans les affaires du roi, des gros orfvres de la place Dauphine, des
gros merciers et drapiers des rues Saint-Denis et Saint-Honor, des
possesseurs de jurandes et de matrises, c'est--dire de la
bourgeoisie proprement dite, de la bourgeoisie municipale et
parlementaire; mais toutes ces classes de citoyens taient peu
nombreuses, et, en leur ajoutant mme les fonctionnaires et les
rentiers, elle comprenait  peine quatre-vingt mille personnes; de
sorte que la population riche  divers degrs, l'aristocratie
parisienne, ne s'levait pas  cent mille mes[72]; ce qui donnait, en
population virile et propre aux armes,  peine sept  huit mille
hommes. Quant  sa valeur morale, voici ce qu'en disait, en 1790, un
crivain rvolutionnaire: Les grandes passions, les sentiments
levs, tout ce qui suppose de l'nergie, de la force et une certaine
fiert d'me, lui est compltement tranger. On la voit hausser les
paules ou vous regarder stupidement au rcit de quelque sacrifice
patriotique; on dirait qu'on ne parle pas sa langue... Une place de
quartinier  l'Htel de ville tait pour elle le pinacle et
l'chevinage l'apoge de sa gloire. Un bourgeois qui tait venu 
bout,  force d'argent et d'intrigues, de franchir le seuil de la
grande salle et de s'asseoir  une longue table fleurdelise, tout <p.104>
 ct de M. le prvt des marchands, tait l'animal le plus vain de la
terre[73].

         [Note 72: Il n'y avait que cinquante et un mille familles
         imposes.]

         [Note 73: _Rvol. de Paris_, t. VII et VIII.]

Au dessous de ces _heureux_ de la ville, il n'y avait pas, comme
aujourd'hui, les fortunes si nombreuses, mdiocres ou petites, qui
tiennent aux grandes manufactures, aux grands magasins, aux grandes
administrations: ces tablissements aujourd'hui si importants, si
multiplis, qui ont fait natre ou dvelopp tant de richesses,
n'existaient pas ou bien taient trs-rares, l'industrie et le
commerce de Paris, avant 1789, n'tant, sauf les articles des bijoux
et des modes, qu'une industrie et un commerce de consommation. Aussi
l'on descendait brusquement et sans transition aux petits mtiers, aux
petites boutiques, aux chefs de petits ateliers, aux marchands
dtaillants, qui vivaient au jour le jour, sans misre comme sans
aisance, en travaillant toute leur vie[74]; ils se disaient la
bourgeoisie, mais ils taient rellement le peuple avec ses qualits
et ses vices, ses habitudes et ses passions; leur attitude et leur
regard, dit Mercier, paraissaient exprimer un caractre souffrant,
indice d'une vie contentieuse et pnible. Cette classe            <p.105>
trs-nombreuse avait  sa tte les avocats, les gens de lettres, les
mdecins, qui, tant alors gnralement pauvres, se trouvaient en
dehors des aristocraties nobiliaire et bourgeoise; elle se confondait
avec la classe des artisans libres et des ouvriers attachs  la glbe
des matrises; enfin elle formait le fond de la population parisienne:
on peut l'estimer  200,000 mes, et en y comprenant les ouvriers, 
300 ou 320,000; ce qui pouvait donner une population arme de 30 
40,000 hommes.

         [Note 74: Rien ne ressemble moins aux _boutiques_ de l'ancien
         rgime, humbles, obscures, profondes, malpropres, que les
         _magasins_ de nos jours avec leurs salons blouissants d'or
         et de glaces et leur luxe, qui, dans beaucoup de cas, est
         aussi absurde qu'insolent. Le _marchand_ et non le
         _ngociant_ d'autrefois vivait  son _comptoir_, non  son
         _bureau_; il avait des _garons_, non des _commis_; il
         servait ses _pratiques_, non ses _clients_; il avait pour
         tout appartement son arrire-boutique, et sa femme faisait
         elle-mme sa cuisine et son mnage, toujours avec l'aide de
         sa fille, rarement avec l'aide d'une servante qu'on payait
         quinze cus. Il est une classe de femmes trs-respectables,
         dit Mercier; c'est celle du second ordre de la bourgeoisie:
         attaches  leurs maris et  leurs enfants, soigneuses,
         conomes, attentives  leurs maisons, elles offrent le modle
         de la sagesse et du travail. Mais ces femmes n'ont point de
         fortune, cherchent  en amasser, sont peu brillantes, encore
         moins instruites. On ne les aperoit pas, et cependant elles
         sont  Paris l'honneur de leur sexe. _Tabl. de Paris_, III,
         155.]

Au-dessous de cette basse bourgeoisie ou de ce vrai peuple, il y
avait: d'abord cent mille domestiques, la plupart inutiles, oisifs,
entretenus par la vanit des matres: c'tait, dit Mercier, la masse
de corruption la plus dangereuse qui pt exister dans une ville, et
cette population, en se mlant au peuple, eut sur lui la plus
dplorable influence; ensuite cent vingt mille pauvres, dont moiti
ouvriers indigents ou paresseux, moiti mendiants de profession,
prostitues, vagabonds, voleurs, arme de barbares facile  toutes les
tyrannies,  toutes les corruptions,  tous les excs. Si l'on ajoute
 ces chiffres le chiffre flottant de trente  quarante mille
trangers ou provinciaux, on aura le montant de la population de Paris
en 1789.

Avec un telle population, avec les ides de rforme qui l'agitent,
avec les souffrances innombrables qu'elle endure, l'aspect de la
capitale pendant cette priode est trange. A la surface, c'est une
frivolit extrme, un amour immodr de plaisirs, une raillerie
perptuelle; les brochures, les journaux[75], les chansons, les
spectacles, les modes mme ne laissent pas de relche aux abus, aux
privilges, aux puissances, au gouvernement. Mais sous ces rires   <p.106>
il y a quelque chose de srieux, d'amer, de menaant; il y a le cri de
la souffrance et celui de la haine; il y a la mise  nu de toutes les
plaies sociales; il y a l'agonie d'un monde partag en gens avides et
insensibles, d'une part; d'autre part, en mcontents dont le dsespoir
n'a plus de frein. Rien de plus fier, de plus ardent, de plus
gnreux, que la jeune bourgeoisie de cette poque, que ces avocats,
ces crivains, ces Camille Desmoulins, ces Loustalot, clairs par
les crits des philosophes, brls du feu sacr de la libert, qui
prorent au caf de Foy ou dans le cirque du Palais-Royal: ils voient
l'approche d'une rvolution avec une joie grave et solennelle; ils y
travaillent avec un dvouement enthousiaste; ils se tiennent prts 
la lutte, et sans douter du succs, se ceignent pour le martyre. Mais
personne ne semble s'inquiter de leurs dispositions; et la cour
rpte en riant un mot qu'elle prte  Marie-Antoinette: Les
Parisiens sont des grenouilles qui ne font que coasser.

         [Note 75: Les journaux taient tous littraires ou
         scientifiques; mais malgr la censure, la politique parvenait
          s'y faire une petite place. Les principaux cabinets de
         lecture taient sur le quai des Augustins, sous le charnier
         des Innocents, chez les concierges des Tuileries et du
         Palais-Royal, etc. En 1784, on comptait 35 journaux ou
         gazettes.]

Il ne faut pas s'en tonner, dit Bailly. Paris presque entier
dpendait de la cour ou vivait des abus: il avait un vritable intrt
que l'ordre des choses ne ft pas compltement chang. Je croyais que
son patriotisme serait faible et sa conduite molle et timide.--Paris,
ajoute Mercier, a toujours t de la plus grande indiffrence sur sa
position politique. Cette ville a laiss faire  ses rois tout ce
qu'ils ont voulu faire. Les Parisiens n'ont gure eu que des
mutineries d'coliers; jamais profondment asservis, jamais libres.
Ils repoussent le canon par des vaudevilles, enchanent la puissance
royale par des saillies ou des pigrammes, punissent le monarque par
le silence ou l'absolvent par des battements de mains. Quant au
peuple, abruti par la misre, l'ivresse, la barbarie et l'ignorance,
o le gouvernement, dans sa criminelle insouciance, le laissait
croupir[76], il ne comptait pour rien: Le peuple, dit Mercier,    <p.107>
est tranger  tout ce qui se fait; il a perdu le fil des vnements
politiques; il ne sait plus qui mne les affaires... A Paris, la
population se disperse devant le bout d'un fusil; elle fond en larmes
devant les officiers de la police; elle se met  genoux devant son
chef: c'est un roi pour toute cette canaille. Et cependant la
situation de ces malheureux si ddaigns devait inspirer de terribles
craintes, au moment o le commerce et l'industrie taient frapps de
mort par la dtresse des finances, o le pacte de famine continuait
ses abominables spculations. Le peuple, dit Mirabeau, ne demande
qu' porter paisiblement sa misre; mais il veut des soulagements,
parce qu'il n'a plus de force pour souffrir.--En effet, le peuple de
Paris, ajoute Mercier, courb sous le poids ternel des fatigues et
des travaux, abandonn  la merci de tous les hommes puissants, cras
comme un insecte ds qu'il veut lever la voix, est le peuple de la
terre qui travaille le plus, qui est le plus mal nourri et qui parat
le plus triste.

         [Note 76: En 1760, il n'y avait  Paris que 82 coles
         paroissiales ou de charit donnant l'instruction primaire 
         cinq mille enfants; en 1849, il y en avait 148 donnant
         l'instruction primaire  trente-six mille enfants.]

Nous venons de parcourir l'histoire de Paris pendant dix-huit cents
ans, et nous l'avons fait en quelques pages, parce que, durant cette
longue priode, cette ville n'a qu'une vie restreinte et ordinaire,
parce que, si elle devient le sjour des rois, le sige du
gouvernement, la capitale du royaume, elle n'a qu'une action indirecte
sur les autres villes qui gardent leur existence  part, leur histoire
spciale, parce que, enfin, elle n'exerce qu'une mdiocre influence
sur le reste de l'Europe. Mais en 1789 une re nouvelle commence pour
Paris, qui n'est plus une cit ordinaire, un vulgaire rassemblement
d'hommes, un muet entassement de pierres, mais l'me du pays, le foyer
des rvolutions europennes, la mtropole de la civilisation moderne,
l'tre multiple, passionn, intelligent, mobile, qui prend         <p.108>
l'initiative, le fardeau et la gloire de tous les progrs, qui rsume,
concentre, exprime les sentiments, les ides, les intrts, la
puissance, le gnie de tous; Paris devient enfin en quelque sorte un
abrg de la France et de l'humanit dans l'Occident. Les nations sont
l qui coutent ses moindres paroles, qui pient ses moindres
mouvements, qui attendent d'elle l'avenir. Il suffit de quelques mots
tombs de cette tribune du genre humain pour veiller chez les peuples
les plus loigns des sentiments inconnus; les ides ont besoin de
passer par sa bouche pour avoir droit de cit; le froncement de ses
sourcils branle le monde. La ville d'tienne Marcel, de la Ligue et
de la Fronde, dont les agitations avaient  peine remu quelques
parcelles de la France, devient la ville de 1789, de 1830, de 1848,
dont les mouvements font trembler la terre: son histoire exige plus de
dveloppement.




LIVRE II.                                                          <p.109>

PARIS PENDANT LA RVOLUTION.

(1789.--1848.)



 I.

lections aux tats gnraux.--Insurrection du 14
juillet.--Institution de la municipalit et de la garde nationale.


Le 28 mars 1789, le roi adressa au prvt de Paris et au prvt des
marchands une lettre par laquelle il les avertissait que sa volont
tait de tenir les tats libres et gnraux de son royaume; il leur
enjoignait donc de convoquer les habitants de Paris pour confrer et
communiquer ensemble tant des remontrances, plaintes et dolances que
des moyens et avis qu'ils auront  proposer en l'assemble gnrale
desdits tats; et, ce fait, lire, choisir et nommer des dputs de
chaque ordre, lesquels seront munis de pouvoirs gnraux et suffisants
pour proposer, remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut
concerner les besoins de l'tat, etc. En consquence de cette lettre
et d'aprs un rglement qui fixa le nombre des dputs  lire 
quarante, dont dix pour le clerg, dix pour la noblesse et vingt pour
le tiers tat, le 21 avril, chaque cur assembla les ecclsiastiques
domicilis sur sa paroisse, lesquels choisirent leurs reprsentants 
l'assemble gnrale  raison de un sur vingt; de mme, la noblesse se
runit par quartier et choisit ses reprsentants  cette assemble 
raison de un sur dix; enfin, pour les lections du tiers tat, Paris
fut divis en soixante districts, et chacun de ces districts forma une
assemble primaire o furent admis seulement les citoyens gs de
vingt-cinq ans et imposs  la capitation pour une somme de six    <p.110>
livres en principal, lesquels lurent des reprsentants  raison de un
par cent lecteurs prsents. Il y eut dans ces assembles primaires
environ dix-huit cents lecteurs ecclsiastiques, neuf cents lecteurs
nobles et vingt-cinq mille lecteurs du tiers tat. Les lections se
firent dans les principales glises de la capitale, et elles
excitrent une vive motion.

Quand on voyait l'activit des Parisiens, dit un contemporain, on se
croyait dans un autre sicle et dans un autre monde. La population
entire tait sur pied et remplissait les rues et les places: on se
communiquait des anecdotes, des brochures, des recommandations; de
nombreuses patrouilles parcouraient cette foule; les rgiments des
gardes franaises et des gardes suisses taient sous les armes; on
avait distribu des cartouches aux troupes, et l'artillerie des
rgiments suisses tait consigne et  ses pices dans les casernes.
En contemplant cet appareil de guerre et ce concours d'habitants
quittant leurs foyers pour se prcipiter dans les glises, on et dit
qu'un danger imminent menaait Paris.

Malgr cet appareil, les lections se firent avec beaucoup de calme.
Il est vrai, dit un journal (_l'Ami du Roi_), qu' l'exception des
districts des faubourgs, la plus grande partie de ces assembles se
trouva fort bien compose... Mais quand on reportait les regards sur
le reste du peuple qui remplissait les rues, les carrefours, les
marchs, les ateliers et se livrait avec patience aux pnibles travaux
de tous les jours, on ne pouvait se dfendre d'un sentiment
douloureux. On se disait: Quel que soit le nouvel ordre de choses qui
se prpare, le pauvre qui n'ose approcher de ces assembles sera
toujours pauvre, il sera toujours dans la servile dpendance des
riches: le sort de la plus nombreuse et de la plus intressante
portion du royaume est oubli... Qui peut nous dire si le despotisme
de la bourgeoisie ne succdera pas  la prtendue aristocratie des
nobles?

Les lections des reprsentants de chaque ordre tant faites,      <p.111>
ceux-ci s'assemblrent, le 26 avril, dans la grande salle de l'archevch.
Aprs que les pouvoirs eurent t vrifis, les trois ordres se
sparrent, rdigrent leurs cahiers et lurent leurs dputs[77]. Les
oprations lectorales des deux ordres privilgis furent termines en
deux jours, mais celles du tiers tat durrent jusqu'au 19 mai: c'est
que l'assemble des reprsentants de cet ordre, compose de quatre
cents membres, l'lite de la bourgeoisie, voulut tracer  ses      <p.112>
mandataires la marche qu'ils devaient suivre, et que suivit, en effet,
 son dbut, la rvolution, poser les bases de la constitution
qu'attendait la France, et prendre l'initiative de toutes les rformes
politiques, financires et industrielles.

         [Note 77: Voici les noms des dputs de Paris aux tats
         gnraux, avec leurs supplants:

         _Clerg_: MM. Barmond (Perrotin de), abb, conseiller-clerc
         au Parlement de Paris; Beauvais (de), ancien vque de Senez;
         Bonneval, chanoine de l'glise de Paris; Chevreuil,
         chancelier de l'glise de Paris; Decoulmier, abb rgulier de
         Notre-Dame d'Abbecourt, ordre des Prmontrs; Dumonchel,
         recteur de l'Universit de Paris; Juign (Leclerc de),
         archevque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France; Le
         Gros, prvt de Saint-Louis-du-Louvre; Leguin, cur
         d'Argenteuil; Montesquiou (l'abb de), agent gnral du
         clerg de France, abb de Beaulieu, diocse du Mans; Papin,
         prieur-cur de Marly-la-Ville; Veytard, cur de
         Saint-Germain.

         _Noblesse_: MM. Castries (le duc de); Clermont-Tonnerre (le
         comte de), pair de France; Crussol (le bailli de), capitaine
         des gardes de M. le comte d'Artois; Dionis Dusjour,
         conseiller au Parlement; Duport, conseiller au Parlement;
         Duval d'Esprmenil, conseiller au Parlement; Lally-Tollendal
         (le comte de); La Rochefoucauld (le duc de), pair de France;
         Mirepoix (le comte de); Montesquiou Fezenzac (le marquis de),
         premier cuyer de Monsieur; Ormesson (le prsident d').

         _Tiers tat_: MM. Afforty, cultivateur  Villepinte; Anson,
         receveur gnral des finances; Bailly, des Acadmies
         franaise, des belles-lettres et des sciences; Berthereau,
         procureur au Chtelet; Bvire, notaire; Boislandry,
         ngociant  Versailles; Camus, avocat, de l'Acadmie des
         inscriptions et belles-lettres; Chevalier, cultivateur;
         Debourge, ngociant; Dosfand, notaire; Ducellier, avocat;
         Garnier, conseiller au Chtelet; Germain, ngociant;
         Guillaume, avocat au conseil; Hutteau, avocat; Leclerc,
         libraire, ancien juge-consul; Lemoine, orfvre; Lenoir de la
         Roche, avocat; Martineau, avocat; Poignot, ngociant; Sieys,
         chanoine et grand-vicaire de Chartres; Target, avocat au
         Parlement, de l'Acadmie franaise; Treilhard, avocat;
         Tronchet, avocat.]

Les tats gnraux se runirent  Versailles le 5 mai 1789. Paris
suivit les oprations de cette assemble avec la plus grande anxit,
avec la plus vive ardeur; il applaudit aux rsolutions du 17 juin, o
le tiers tat se proclama _Assemble nationale_; du 20 juin, o il fit
le serment du Jeu de Paume; du 23 juin, o il rsista de front 
l'autorit royale. Pendant cette dernire journe, toute la ville
tait sur pied, rsolue  marcher sur Versailles si la cour attentait
 la reprsentation nationale. On ne saurait peindre, dit un
contemporain, le frissonnement qu'prouva la capitale  ce seul mot:
Le roi a tout cass! Je sentais du feu qui couvait sous mes pieds; il
ne fallait qu'un signe, et la guerre civile clatait.

La royaut, dcide  employer la force pour touffer la rvolution
naissante, fit venir autour de Paris jusqu' trente mille hommes, dont
huit rgiments de troupes trangres: tous les villages et les routes
taient encombrs de soldats; le Champ de Mars fut transform en un
camp. La cour tant habitue, dit le marquis de Ferrires,  voir
Paris trembler sous un lieutenant de police et sous une garde de huit
cents hommes, ne souponnait pas une rsistance. Mais la ville vit
ces apprts avec indignation: au Palais-Royal, rendez-vous des
agitateurs et des nouvellistes, on s'attroupait pour s'enqurir des
dlibrations de l'Assemble et s'exciter  la rsistance; des
orateurs, monts sur des tables ou des chaises, haranguaient la foule;
d'autres cherchaient  sduire les gardes-franaises, rgiment form
presque entirement de Parisiens. Quant au peuple, il restait tranger
 la politique, mais il avait faim et passait les journes  se
disputer  la porte des boulangers un pain noirtre, terreux,
malfaisant. Enfin, le ministre populaire, Necker, ayant t        <p.113>
renvoy (12 juillet), des rassemblements se formrent; les troupes
essayrent de les disperser; des dragons se prcipitrent dans le jardin
des Tuileries, blessant ou tuant plusieurs personnes. Alors on sonna le
tocsin, on pilla les boutiques d'armuriers, on brla les barrires;
les gardes-franaises prirent parti pour le peuple; les gardes-suisses
refusrent de se battre et se mirent en retraite.

C'tait la jeunesse bourgeoise qui avait commenc l'insurrection; mais
aussitt s'taient joints  elle les ouvriers des petits mtiers, les
habitants dguenills des faubourgs et des halles, des hommes affams
hurlant des cris de pillage et de mort. Alors la bourgeoisie se
disposa  comprimer ou  rgulariser le dsordre. Les quatre cents
dputs des districts se rassemblrent  l'Htel-de-Ville et se
formrent en municipalit provisoire avec le prvt des marchands
Flesselles; ils dcrtrent la formation d'une garde bourgeoise
portant la cocarde bleue et rouge, les couleurs de Paris, les couleurs
d'tienne Marcel. Le lendemain, les districts s'assemblent, la garde
bourgeoise commence  se former, et l'on y fait entrer les soldats du
guet et les gardes-franaises; on tablit des postes, on dpave les
rues, on cherche ou on fabrique des armes, on pille les magasins de
farine. Les troupes royales, irrsolues, chancelantes, restent
immobiles dans les Champs-lyses. Le surlendemain (14 juillet), la
foule se porte aux Invalides, o elle enlve vingt-huit mille fusils
et vingt canons; elle avait  sa tte les compagnies des clercs de la
Basoche et le cur de Saint-tienne-du-Mont; puis elle se dirige sur
la Bastille, dont elle fait le sige. Aprs cinq heures de combat, la
forteresse est prise et le gouverneur gorg avec trois de ses
officiers. Les vainqueurs reviennent en triomphe  l'Htel-de-Ville,
portant le drapeau et les clefs de la Bastille: l, leur fureur se
tourne contre le prvt Flesselles, accus de trahison; il est
massacr.

Cependant, l'Assemble nationale avait applaudi  l'insurrection   <p.114>
parisienne et suppli le roi de mettre fin  la guerre civile. La cour
ne cda qu'aprs la prise de la Bastille; pouvante, elle ordonna le
renvoi des troupes et le rappel de Necker. Aussitt, cent membres de
l'Assemble se rendirent  Paris et y furent reus en triomphe.
Jamais fte, dit Bailly, ne fut plus grande, plus belle, plus
touchante. On couronna de fleurs Bailly et La Fayette et on les
proclama maire de Paris et commandant de la garde nationale. Alors on
ajouta aux couleurs de la ville la couleur royale, et on composa ainsi
cette cocarde tricolore qui, selon les paroles prophtiques de La
Fayette, devait faire le tour du monde.

Le roi, pour achever sa rconciliation avec le peuple, se dcida 
venir aussi  Paris; il fut reu par les nouvelles autorits et se
dirigea vers l'Htel-de-Ville  travers deux haies de la population
arme qui criait: Vive la nation! La ville portait encore toutes les
empreintes de l'insurrection: les canons taient braqus sur les ponts
et dans les rues; les gardes-franaises, ayant La Fayette  leur tte,
dployaient le drapeau de la Bastille; dans les rangs des citoyens
arms on voyait jusqu' des moines de divers ordres; enfin le peuple
paraissait inquiet, svre, tumultueux: on sentait encore en lui le
mugissement de la tempte qui venait  peine de s'apaiser. Le roi,
stupfait de ce spectacle, prit la cocarde tricolore, confirma les
nominations de Bailly et de La Fayette, et s'en retourna constern
dans le palais de Louis XIV.



 II.

tat de Paris aprs le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et
Berthier--Famine.--Journes d'octobre.


L'tat de Paris, dit La Fayette, dans les premiers jours qui
suivirent l'insurrection, tait effrayant. Cette population immense de
la ville et des villages environnants, arme de tout ce qui        <p.115>
s'tait rencontr sous sa main, s'tait accrue de six mille soldats qui
avaient quitt les drapeaux de l'arme royale pour se runir  la
cause de la rvolution. Ajoutez quatre  cinq cents gardes-suisses et
six bataillons de gardes-franaises sans officiers; la capitale dnue
 dessein de provisions et de moyens de s'en procurer; toute
l'autorit, toutes les ressources de l'ancien gouvernement dtruites,
odieuses, incompatibles avec la libert; les tribunaux, les
magistrats, les agents de l'ancien rgime souponns et presque tous
malveillants; les instruments de l'ancienne police intresss  tout
confondre pour rtablir le despotisme et leurs places; les
aristocrates poussant au dsordre pour se venger. Comme complment 
ce tableau, les vagabonds et les mendiants pullulaient dans les rues,
de telle sorte qu'ils inquitaient toutes les maisons, qu'on les
arrtait par centaines et que les prisons en taient remplies; on en
forma un camp de dix-sept mille  Montmartre et on les occupa  des
terrassements inutiles, moyennant une paye d'un franc par jour; ce
camp tait surveill par des canons.

Dans cette situation, et la faim poussant le peuple  la cruaut, deux
anciens administrateurs, accuss de s'tre enrichis par le pacte de
famine, furent arrts en province et amens  Paris. Le premier,
Foulon, fut conduit  l'Htel-de-Ville, garrott dans une charrette,
ayant des orties au cou et une botte de foin sur le dos, au milieu
d'une foule ivre de fureur, qui l'enleva de la salle o sigeaient les
lecteurs, l'entrana sur la place et le pendit  une lanterne; sa
tte coupe fut porte sur une pique, une poigne de foin dans la
bouche, parce qu'on l'accusait d'avoir dit: Les Parisiens peuvent bien
manger du foin, mes chevaux en mangent. Cette scne horrible tait 
peine termine qu'un autre foule amena le gendre de Foulon, Berthier,
aussi dtest que lui, dans une voiture couverte d'criteaux
infamants, d'ordures et de pierres; des bandes de bourgeois, de
soldats, de femmes, d'enfants, vocifraient autour de cette        <p.116>
voiture avec des drapeaux, des tambours, des chants. On et dit, raconte
le _Moniteur_, la pompe d'un triomphe, mais c'tait celui de la vengeance
et de la fureur. Enfin, enlev  son escorte, il tomba perc de
coups; on lui coupa la tte; on trana son cadavre dans les rues; on
lui arracha le coeur, au milieu de cris de joie, de danses furibondes,
de hurlements froces. Ces scnes d'horreur taient le rsultat de
l'abrutissement sauvage du peuple, la consquence de la faim, ce
perptuel incitateur de tous les excs populaires. D'ailleurs,
l'ancien rgime par le nombre et la facilit de ses excutions
criminelles, n'avait que trop donn  la population l'habitude du
sang, des tortures et des supplices, et le spectacle du gibet, de la
roue, de l'chafaud, offert presque journellement aux Parisiens, sous
la monarchie, n'a pas t sans influence sur les scnes de carnage de
la rvolution.

Cependant, l'assemble des quatre cents lecteurs avait t remplace
le 25 juillet par cent vingt dputs des districts, qu'on appelait
reprsentants de la commune, et ceux-ci,  la fin d'aot, par une
municipalit provisoire compose de trois cents membres, dont soixante
administrateurs. Mais cette nouvelle municipalit avait tout  crer
pour ramener l'ordre et n'tait pas obie, chacun se disputant et
tirant  soi la chaise curule. Dans les districts, dit Desmoulins,
tout le monde use ses poumons pour tre prsident ou secrtaire; hors
des districts, on se tue pour des paulettes: on ne rencontre dans les
rues que dragonnes et graines d'pinard. En effet,  ct des scnes
terribles se passaient des scnes joyeuses ou ridicules: les femmes
faisant du patriotisme jusque dans leur toilette, tressant des
couronnes pour les vainqueurs de la Bastille, haranguant dans les
districts, offrant  l'Assemble leurs bijoux en dons patriotiques;
les bourgeois, ne quittant plus leur uniforme, affectant des airs
belliqueux, courant toutes les crmonies, faisant des patrouilles <p.117>
jusque dans les cafs et des exercices  feu jusque dans les glises.
On ne vivait plus que de la vie politique; on s'enivrait
d'enthousiasme et de bruit; on singeait l'_agora_ d'Athnes et le
_forum_ romain; on lisait avec une confiance purile, une avidit
ignorante, les journaux de tous genres, srieux ou plaisants, qui
taient colports dans les rues ou qui tapissaient les murs[78]; on ne
manquait pas une sance des districts, des clubs et des autres
assembles politiques. Le Parisien, toujours badaud, mme dans les
circonstances les plus graves, jouait srieusement au citoyen et au
soldat, au lgislateur et au hros. Tout tait corps dlibrant, dit
Ferrires: les soldats aux gardes dlibraient  l'Oratoire, les
tailleurs  la Colonnade, les perruquiers aux Champs-lyses. Au
Palais-Royal, ce foyer du patriotisme, dit Desmoulins, ce rendez-vous
des amis de la libert, on discutait mme les oprations de
l'Assemble, et lorsqu'il fut question du _veto_, l'agitation y devint
telle que quinze mille hommes partirent pour Versailles afin de forcer
le vote des dputs: la garde nationale les dispersa. Chaque district
formait une petite rpublique  part, qui avait ses comits, rendait
des dcrets, mettait sur pied des troupes, faisait des arrestations;
tous rsistaient  l'assemble des reprsentants. Enfin, la dfiance
et la haine commenaient  sparer le peuple de la bourgeoisie: Le
bourgeois n'est pas dmocrate, il est monarchiste par instinct,
disaient les journalistes; ce sont les _proltaires_ qui ont renvers
la Bastille et dtruit le despotisme; ce sont eux qui combattaient
pour la patrie, tandis que les bourgeois, ces tranards de la
rvolution, livrs  cette inertie qui leur est naturelle, attendaient
au fond de leurs demeures de quel ct se dterminerait la victoire...
Honorables indigents, ne vous lassez pas de porter le poids de la  <p.118>
rvolution; elle est votre ouvrage; son succs dpend de vous; votre
rhabilitation dpend d'elle[79].--Heureusement, dit Bailly, la voix
de la raison tait facilement entendue de tous, et nous avons eu plus
de succs  calmer que nos ennemis n'en ont eu  exciter: le mot
patrie ralliait toujours les honntes gens, et le mot loi faisait
trembler les mutins.

         [Note 78: Le plus clbre est le journal de Prudhomme,
         intitul _Les Rvolutions de Paris_, qui paraissait toutes
         les semaines; il a eu deux cent mille souscripteurs.]

         [Note 79: Prudhomme, t. VII et VIII.]

Pendant ce temps, la misre tait affreuse et il y avait tous les
jours des troubles  la Halle pour les farines. Je ne peux vous
peindre, crivait Bailly, le nombre tonnant des malheureux qui nous
assigent; la majeure partie des ouvriers est rduite  une inactivit
absolue. La municipalit et les districts n'taient occups qu'
assurer les subsistances; ils envoyaient jusqu' trente lieues des
corps de troupes pour acheter, moudre et faire venir des grains.
Paris, tant ainsi malheureux et souffrant, accueillait tous les
bruits de contre-rvolution avec une colre sombre et farouche; aussi,
un banquet ayant eu lieu  Versailles, o les courtisans avaient foul
aux pieds la cocarde tricolore et insult les Parisiens, un cri de
vengeance, raconte le _Moniteur_, retentit dans toute la ville.
Marchons  Versailles, disait-on, arrachons l'Assemble et le roi aux
bandits dcors qui les assigent. On s'attroupe; on prend les armes;
la garde nationale se rassemble; des femmes de la Halle parcourent les
rues en criant: Du pain! Elles arrivent  l'Htel-de-Ville, se
prcipitent dans les salles, et, aides de quelques hommes, s'emparent
de fusils et de canons, de l, elles s'en vont par la ville, recrutent
partout d'autres femmes et se mettent en route pour Versailles, armes
de btons, de fourches, de lances, de fusils, les unes montes sur des
chevaux, sur des charettes, les autres sur les canons qu'elles ont
pris: elles avaient pour chefs Maillard, l'un des vainqueurs de la
Bastille, une femme de la Halle qu'on appelait la _reine Audu_,    <p.119>
enfin une hrone de la rvolution, aussi belle que dprave, Throigne
de Mricourt. Pendant ce temps, la garde nationale s'tait rassemble sur
la place de Grve et demandait  grands cris  marcher sur Versailles
pour y aller chercher le roi. La Fayette rsiste pendant huit heures:
on l'injurie, on le couche en joue, on lui montre la fatale lanterne.
Enfin, la municipalit lui donne l'ordre, et,  cinq heures du soir,
la garde nationale dfile sur trois colonnes, au nombre de vingt mille
hommes, avec vingt deux pices de canon et quarante chariots de
guerre, au bruit des applaudissements universels.

Les femmes taient dj arrives. L'Assemble leur avait fait dlivrer
des vivres, et douze d'entre elles avaient t reues par le roi, qui
leur avait remis un ordre pour la libre circulation des grains. Une
rixe s'tait engage entre les gardes du corps et la troupe d'hommes
arms qui avait suivi les Parisiennes, mais elle avait t promptement
apaise; puis la pluie tant survenue, les femmes se rfugirent dans
l'Assemble, o elles se mirent  manger,  dormir,  demander le pain
 six liards la livre. Enfin,  minuit, l'arme parisienne arriva:
agite par le ressentiment, exalte par le fanatisme de la libert,
elle semblait ne rouler que des projets de vengeance. La Fayette
exposa au roi les demandes de la capitale, dont la principale tait
qu'il vnt habiter les Tuileries; puis il fit occuper les postes
extrieurs du chteau par la garde nationale, et tout parut rentr
dans le calme. Mais le lendemain, avant le jour, quelques hommes du
peuple ayant trouv une grille intrieure ouverte, pntrent dans le
chteau; les gardes du corps tirent sur eux, la foule pousse des cris
de fureur et envahit les appartements de la reine; plusieurs gardes
sont tus: La Fayette accourt avec la garde nationale et chasse les
assaillants, pendant que les cours se remplissent d'une multitude
immense qui crie: Le roi  Paris! Le roi parat au balcon, accompagn
de la reine et de La Fayette, et promet de se rendre au voeu du    <p.120>
peuple. Alors des cris de joie clatent de toutes parts, et
sur-le-champ l'on se met en marche.

A deux heures, raconte le _Moniteur_, l'avant-garde arriva, compose
d'un gros dtachement de troupes et d'artillerie, suivi d'un grand
nombre de femmes et d'hommes du peuple monts dans des fiacres, sur
des chariots, sur des trains de canons. Ils portaient les trophes de
leur conqute: des bandoulires, des chapeaux, des pommes d'pe des
gardes du corps; les femmes taient couvertes de rubans tricolores des
pieds  la tte; ensuite venaient cinquante ou soixante voitures de
grains et de farines. Enfin, le gros du cortge entra vers six heures:
d'abord, c'taient des femmes portant de hautes branches de peupliers,
puis de la garde nationale  cheval, des grenadiers, des fusiliers,
avec des canons. Dans leurs rangs marchaient ple-mle des gardes du
corps et des soldats du rgiment de Flandre; les cent-suisses
suivaient en bon ordre; puis une garde d'honneur  cheval, les
dputations de la municipalit et de l'Assemble nationale, enfin la
voiture de la famille royale, auprs de laquelle tait La Fayette; la
marche tait ferme par des voitures de grains et une foule portant
encore des branches de peuplier et des piques. Tout le cortge tirait
continuellement des coups de fusil en signe de joie et faisait
retentir l'air de chants allgoriques dont les femmes appliquaient du
geste les allusions piquantes  la reine. L'ensemble de ce cortge
offrait  la fois le tableau touchant d'une fte civique et l'effet
grotesque d'une saturnale. Le monarque pouvait tre pris pour un pre
au milieu de ses enfants ou pour un prince dtrn promen en triomphe
par ses sujets rebelles.

Louis XVI alla prendre sjour aux Tuileries. Il y avait cent quarante
ans que la royaut avait fui ce palais devant les clameurs de la
Fronde et s'en tait alle se btir une sorte de temple  Versailles;
aujourd'hui, elle y rentrait, majest dpouille, humilie,        <p.121>
vaincue, trane par les Parisiens vengeurs de la Fronde et qui
inauguraient sur les ruines de la monarchie absolue le rgne d'une majest
terrible et nouvelle, la dmocratie.

L'Assemble nationale se rendit aussi  Paris et prit sjour d'abord 
l'archevch, ensuite dans la salle du Mange, qui attenait au couvent
des Feuillants et au Jardin des Tuileries[80]. A la suite de
l'Assemble nationale vint s'installer  Paris la socit des Amis de
la Constitution, qui avait pris naissance  Versailles: elle s'tablit
rue Saint-Honor, dans le couvent des _Jacobins_ et en reut le nom.

         [Note 80: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
         ch. XI.]



 III.

Nouvelle organisation municipale, judiciaire, ecclsiastique de la
capitale.--Abolition des couvents et suppression de nombreuses
glises.--Clerg constitutionnel de Paris.


Tout est consomm, crivait Desmoulins le 7 octobre; la Halle regorge
de bls, les moulins tournent, la caisse nationale se remplit. Mais
cette abondance dura peu, et la disette amena encore un tragique
vnement. Un boulanger de la Cit, accus d'accaparement, fut saisi
par le peuple, et, malgr son innocence, malgr les efforts des
autorits, pendu  la lanterne de la place de Grve. La commune,
consterne, demanda sur-le-champ  l'Assemble une loi martiale contre
les attroupements, et, en quelques heures, cette loi fut discute,
vote et proclame dans tout Paris avec l'appareil le plus solennel.

Grce  la loi martiale, grce  l'nergie et  l'activit que dploya
la municipalit pour rtablir l'ordre, dsarmer les vagabonds, assurer
les subsistances, Paris retrouva un peu de calme, mais il continua 
s'enivrer de politique et de libert,  se passionner pour les motions
des districts et des clubs,  vivre dans les rues. Cette agitation <p.122>
se trouvait d'ailleurs entretenue par les dcrets de l'Assemble, qui
changeaient toute l'existence de la France et principalement celle de
la capitale. Ainsi, un dcret abolit la gabelle, cet impt si odieux
qui faisait payer aux Parisiens 62 livres le quintal de sel qui se
payait ailleurs 2 l. 10 sous. Un autre abolit les _entres_ (1er mai
1790), qui produisaient prs de 36 millions et ne permettaient au
peuple que de se nourrir de denres ou de boissons falsifies[81]. Un
troisime (16 fvrier 1791) abolit les jurandes et matrises qui
faisaient de l'exercice des mtiers le privilge d'un petit nombre de
familles et foraient l'ouvrier pauvre et habile  rester toute sa vie
l'homme d'un matre riche et ignorant. D'autres dcrets, dont nous
allons parler, donnrent une nouvelle organisation  la municipalit,
 la justice, au clerg, etc.

         [Note 81: Cette somme norme, qui tait perue par la ferme
         gnrale (c'tait pour en assurer la perception que celle-ci
         avait obtenu rcemment la construction du mur d'enceinte),
         tait loin d'tre employe aux besoins de la ville de Paris.
         Le produit en tait ainsi rparti: au profit du trsor
         public, 29,837,700 livres; au profit de la ville de Paris,
         3,965,800 l.; au profit des hpitaux, 2,023,800 l. Les
         articles imposs taient  peu prs les mmes qu' prsent,
         sauf des droits sur le sucre, le caf, le plomb et les
         glaces. L'article le plus productif tait celui des boissons,
         qui produisait 19,536,000 l., le muids de vin de 268 litres
         payant 32 l. 8 s. 7 den.

         L'octroi de Paris a produit en 1854, 40,021,838 fr.]

Le dcret qui organisa la municipalit de Paris composa cette commune
d'un maire, de 16 administrateurs, de 32 conseillers, de 96 notables:
le maire et les administrateurs formaient le _bureau_; les 32
conseillers, le _conseil municipal_; les administrateurs, les
conseillers, les notables, le _conseil gnral_. La ville fut alors
divise en 6 arrondissements et 48 sections, et la garde nationale en
6 divisions comprenant 24,000 hommes, dont 6,000 gardes-franaises,
formant 48 compagnies soldes. Enfin, la division administrative   <p.123>
du royaume ayant t change, Paris et sa banlieue devinrent un
_dpartement_ administr par un _conseil_ de 36 membres, un
_directoire excutif_ de 5 membres et un procureur-syndic, tous
lus.--Le dcret qui supprima les anciens corps judiciaires mit fin 
ce Parlement de Paris,  ce Chtelet,  ces Cours des Aides et des
Comptes, qui avaient jou un si grand rle dans notre histoire. Leur
existence tait lie  celle de la bourgeoisie; car huit cents
magistrats, quatre mille procureurs, avocats, greffiers, huissiers,
douze mille commis ou agents de tout genre y taient intresss; et
nanmoins leur disparition ne fit pas la moindre sensation, et il
suffit d'une compagnie de garde nationale pour clore les portes de ce
Parlement si redoutable aux rois, et qui avait eu si longtemps Paris
sous sa tutelle. A sa place furent crs un tribunal criminel et un
tribunal d'appel pour le dpartement, un tribunal civil dans chacun
des quarante-huit districts: tous les membres de ces tribunaux taient
lus et amovibles.--Quant aux dcrets relatifs au clerg et aux
difices religieux, ils amenrent des changements matriels, tels que
Paris n'en avait pas prouv depuis plusieurs sicles.

Le clerg de Paris s'tait montr, ds l'origine, partisan de la
rvolution, et les Parisiens avait paru mettre leurs institutions
nouvelles sous la protection des vieux patrons de la cit. Ainsi, on
avait vu des prtres et des moines dans les rangs du peuple au 14
juillet; la plupart des curs avaient ouvert leurs glises aux
assembles lectorales; la garde nationale avait fait bnir ses
drapeaux dans l'glise Notre-Dame, avec de grandes solennits; dans
chaque district, les demoiselles taient alles successivement en
procession porter  Sainte-Genevive des bouquets et des ex-voto orns
de rubans tricolores, le bataillon du district et la musique formant
le cortge. Mais Paris n'tait plus la ville catholique si fervente,
si jalouse de sa foi, si fire de ses clochers et de ses moines;
depuis un demi-sicle, les sarcasmes contre le luxe et les         <p.124>
dsordres du haut clerg, contre les abus et l'oisivet des couvents,
taient descendus des salons de la noblesse dans les cabarets de la
multitude; aussi, les dcrets de l'Assemble relatifs au clerg excitrent
une vive motion dans le peuple et la bourgeoisie, mais une motion
d'approbation, mme de raillerie, et non de regrets. Paris avait alors
60 glises paroissiales, 20 chapitres ou glises collgiales, 80
autres glises ou chapelles, 3 abbayes d'hommes, 8 de filles, 53
couvents d'hommes, 146 de filles. D'aprs un premier dcret, qui
plaait les biens du clerg, devenus biens de la nation, sous la
sauvegarde des municipalits et des gardes nationales, Bailly et La
Fayette firent mettre les scell sur les titres des biens
ecclsiastiques et inventorier les mobiliers, bibliothques, objets
d'art, qui s'y trouvaient. Un deuxime dcret ayant supprim les
ordres et congrgations de l'un et de l'autre sexe, except ceux qui
taient chargs de l'ducation publique et du soulagement des malades,
la municipalit fit ouvrir les portes de tous les couvents, inscrivit
sur un contrle les religieux ou religieuses qui en sortirent et
auxquels des pensions taient alloues, et indiqua pour chaque ordre
une maison conserve o se retirrent ceux qui ne voulaient pas
rentrer dans le monde. Enfin, un troisime dcret ayant ordonn la
vente d'une partie des biens du clerg pour une valeur de 400
millions, et cette vente ne s'effectuant pas, la municipalit de Paris
vint dclarer  l'Assemble que, de toutes les maisons religieuses qui
existaient dans la capitale, il y en avait vingt-sept prcieuses par
leur situation, leur tendue et leurs dpendances, dont la valeur
tait estime  200 millions et qu'on pouvait aliner; elle proposa de
les acqurir et d'en payer le prix en obligations qu'elle remplirait
avec le produit des ventes partielles et successives. L'Assemble
accepta, et elle complta cette mesure par la cration d'un
papier-monnaie ou d'_assignats_ qui avaient pour hypothque les biens
du clerg. Alors la commune devint propritaire des vingt-sept     <p.125>
maisons dsignes, parmi lesquelles taient le prieur
Saint-Martin-des-Champs, les couvents des Jacobins de la rue
Saint-Jacques et de la rue Saint-Honor, les Grands-Augustins, les
Carmes des Billettes et de la place Maubert, les Capucins de la rue
Saint-Honor et du Marais, les Minimes de la place Royale, l'abbaye
Saint-Germain-des-Prs, les Feuillants de la rue Saint-Honor, les
Chartreux, les Thatins, etc. Quelques parties de ces difices furent
rserves pour servir de collges ou d'hpitaux; d'autres, surtout les
chapelles dpouilles de leurs cloches et objets d'art, servirent de
lieux d'assembles aux districts; le reste, principalement les jardins
et maisons, furent mis en vente.

Cette rvolution si importante pour la capitale, cette profanation,
cette alination de proprits autrefois si chres aux Parisiens,
n'amena aucun tumulte et ne fit natre que des caricatures, des
chansons, des plaisanteries sur les _nonnettes_ et les _frocards_.
D'ailleurs, la rforme des couvents de Paris tait regarde depuis
longtemps, mme par les catholiques sincres, comme indispensable, la
plupart tant ou trop riches, ou inutiles, ou dgnrs de leur
institution. Il en tait de mme des glises, devenues trop nombreuses
et si mal distribues que le faubourg Saint-Germain n'avait que deux
paroisses pendant qu'il y en avait vingt et une dans la Cit. Aussi,
les dcrets qui supprimrent ou rformrent la plupart de ces glises
furent reus sans regret, bien qu'ils dussent entraner la destruction
de monuments antiques et populaires. Voici comment s'effectua cet
autre changement: La constitution civile du clerg ayant rduit le
nombre des diocses et des paroisses, ordonn que les vques et curs
seraient nomms par les lecteurs, enfin aboli les chapitres et
chapelles, l'archevch de Paris redevint un vch, le nombre des
glises paroissiales se trouva rduit  quarante-huit, qui furent
dclares proprits municipales, les glises collgiales et       <p.126>
chapelles furent supprimes. Plus de cent glises de tout genre
tombrent ainsi dans le domaine national; et celles qui ne pouvaient
tre utilises pour un service public furent sur-le-champ mises en
vente avec leur mobilier, argenterie, cloches, ornements[82].

         [Note 82: Nous dirons dans l'_Histoire des quartiers de
         Paris_ les couvents et glises qui furent alors supprims,
         l'usage auquel ces btiments furent destins, la date de leur
         destruction, etc.]

Ce grand changement fut complt par un dcret qui dclara biens
nationaux les biens des fondations soit de religion, soit d'ducation,
soit de bienfaisance, c'est--dire ceux des _fabriques_, des collges,
des hpitaux, lesquels taient entre les mains du clerg;
l'administration en fut confie aux communes. Enfin, l'Assemble ayant
impos aux prtres le serment  la Constitution, l'archevque de Paris
(M. de Juign, qui avait migr) et la plupart des curs le
refusrent, et le pape excommunia ceux qui prteraient ce serment.
Alors les prtres _inserments_ ou _rfractaires_ furent destitus et
exclus de leurs glises, quelques-uns essayant inutilement de faire
rsistance, et l'on procda (27 janvier 1791)  des lections qui se
firent dans l'glise Notre-Dame avec plus d'appareil militaire que de
sentiment religieux. Un mauvais prtre, Gobel, membre de l'Assemble
constituante, fut lu vque de Paris, et la plupart des curs furent
choisis par les lecteurs, non comme les plus dignes et les plus
vertueux, mais comme les plus patriotes et les moins _cafards_.
L'installation de l'vque (27 mars 1791), ainsi que celle des
nouveaux curs, se fit presque sans crmonie religieuse, au milieu de
l'indiffrence voltairienne de la garde nationale, au milieu de
l'indignation des royalistes, qui essayrent de faire du scandale. Les
glises paroissiales, que les prtres constitutionnels transformrent
en succursales des clubs, et o l'on parla moins de l'vangile que de
la Constitution, furent interdites aux prtres rfractaires; mais par
respect pour la libert des cultes, huit anciennes chapelles de    <p.127>
couvents leur furent attribues pour y officier: la principale tait
celle des Thatins. Ces prtres, qui avaient trouv des asiles dans
les htels des nobles, firent de ces chapelles des tribunes contre la
rvolution: ils dclarrent les prtres constitutionnels hrtiques et
les excommunirent avec tous ceux qui recevraient les sacrements de
leurs mains. Alors le peuple poursuivit les inserments de hues et
d'insultes; il dvasta l'glise des Thatins, en ferma les portes et
maltraita les femmes qui voulaient y entrer; il brla dans le
Palais-Royal un mannequin du pape avec les journaux royalistes. Enfin,
le roi, ayant voulu aller  Saint-Cloud pour faire ses Pques de la
main d'un prtre rfractaire, on crut que ce voyage cachait un projet
de fuite: alors le peuple sonna le tocsin, battit la gnrale,
s'empara du Carrousel et de la place Louis XV. La Fayette accourut
avec la garde nationale; mais celle-ci partageait les sentiments de la
multitude: elle fit fermer les grilles, arrta les voitures, et,
malgr les ordres et les supplications de son gnral, elle fora
Louis XVI  rentrer dans son palais.



 IV.

Ftes et solennits parisiennes.--Fuite du roi.--Affaire du Champ de
Mars.


Cependant, malgr le dgot qu'ils avaient pris pour leurs glises et
les crmonies religieuses, les Parisiens n'avaient pas perdu leur
amour de ftes et de solennits, et ils saisissaient toutes les
occasions de le satisfaire: mais il leur fallait maintenant,
disaient-ils, des ftes raisonnables et des solennits patriotiques;
aussi,  l'poque du carnaval, d'un consentement unanime, ils
supprimrent les mascarades. Le peuple, dit le journal de Prudhomme,
a senti toute l'absurdit de cette monstrueuse coutume, et il faut
esprer qu'elle ne se reproduira plus: ce sera encore un des
bienfaits de la rvolution[83]. Par contre, le roi tant venu     <p.128>
subitement dans l'Assemble (4 fvrier 1790) pour s'unir  elle et lui
tmoigner son attachement au nouvel ordre de choses, celle-ci rpondit
 cette marque de confiance par un serment civique, c'est--dire de
fidlit  la nation,  la Constitution et au roi. Ds le soir mme,
le maire et les reprsentants de la commune descendirent sur la place
de Grve, qui tait couverte d'une foule immense; Bailly pronona le
serment, et la multitude le rpta avec enthousiasme. Pendant
plusieurs jours, la ville fut en fte: chaque district, chaque
corporation, chaque bataillon de garde nationale, mme chaque collge,
vint  son tour sur les places publiques prononcer le serment.
Nouveaut patriotique, dit un journal, digne des rpubliques
anciennes!

         [Note 83: _Rvolutions de Paris_, n 32, p. 60.--Ajoutons que
         le carnaval tait, sous l'ancien rgime, l'occasion de scnes
         hideuses o le peuple se vautrait dans l'ordure et la
         crapule. Dans ces jours-l, dit Mercier, ses divertissements
         ont une empreinte de sottise et de villenie qui rapproche ses
         gots de ceux des pourceaux.]

Quelques mois aprs, Paris rsolut de clbrer l'anniversaire du 14
juillet par une fdration nationale: l'Assemble approuva le projet
de cette fte, et tous les dpartements y furent convoqus. Le
Champ-de-Mars avait t choisi pour cette solennit, et, comme il
n'tait alors qu'une plaine fangeuse, des travaux furent entrepris
pour le niveler et l'assainir; mais les ouvriers tant insuffisants
pour cette opration, toute la population se porta  leur aide comme 
une fte civique: districts, milices, corporations, prtres, nobles et
grandes dames s'empressrent  manier la pelle,  traner la brouette,
et en quelques jours le champ fut prt.

Le 14 juillet, les fdrs des 83 dpartements, les dputs de
l'arme, la garde nationale, l'Assemble et la municipalit partirent
de la Bastille, traversrent Paris et trouvrent le Champ-de-Mars
occup par deux cent mille spectateurs qui bravaient la pluie en
chantant et en dansant. Une messe fut clbre par l'vque        <p.129>
d'Autun, assist de trois cents prtres, sur un autel dress en plein
air et qui prit le nom d'autel de la patrie; les bannires des 83
dpartements furent bnies et un _Te Deum_ chant. Alors La Fayette
monta  l'autel, et, au nom de la garde nationale, pronona le serment
civique; le roi et le prsident de l'Assemble le rptrent, et
quarante pices de canon, cent musiques militaires, les acclamations
de trois cent mille hommes, qui faisaient trembler le ciel et la
terre, y rpondirent. Ce fut la plus belle fte de la rvolution: le
soir, on dansa sur les ruines de la Bastille, et, pendant un mois, les
Parisiens ftrent dans des banquets, des bals, des spectacles, leurs
frres des dpartements.

Huit mois aprs cette grande journe, Paris eut une solennit d'un
autre genre et y montra le mme enthousiasme: Mirabeau mourut (3 avril
1791). Le peuple qui, pendant les trois jours de sa maladie, s'tait
port en foule autour de sa demeure, fit fermer les magasins, les
ateliers, les thtres, et demanda que des honneurs extraordinaires
fussent rendus au grand orateur de la rvolution. L'Assemble dcrta
que ses restes seraient ports  l'glise Sainte-Genevive,
transforme en _Panthon_ pour la spulture des grands hommes. Toutes
les autorits, la garde nationale, les clubs, les corporations, le
peuple entier assistrent  ces funrailles, qui furent clbres avec
la pompe la plus majestueuse. Le cortge partit de la rue de la
Chauss-d'Antin, o demeurait Mirabeau, et s'arrta  l'glise
Saint-Eustache: l, Crutti pronona un discours funbre qui fut
suivi, selon l'usage de la garde nationale, d'une salve de dix mille
coups de fusil tire dans l'glise mme. De l, on se dirigea 
travers les Halles et la rue Saint-Jacques vers la vieille glise
Sainte-Genevive, o l'on dposa le corps entre ceux de Descartes et
de Soufflot, en attendant que le Panthon ft achev. Paris porta le
deuil de Mirabeau pendant huit jours.

Trois mois aprs (11 juillet 1791), les mmes honneurs furent      <p.130>
rendus aux cendres de Voltaire, mais avec une pompe encore plus thtrale.
Ce fut la premire de ces crmonies imites de l'antiquit, d'o le
culte catholique se trouvait banni, et qui furent si communes pendant
la rvolution: char, musique, costumes, emblmes, tout semblait
emprunt aux Grecs et aux Romains. Le cortge partit des ruines de la
Bastille, suivit les boulevards, stationna devant l'Opra (thtre de
la porte Saint-Martin), passa par la place Louis XV, devant les
Tuileries, sur le Pont-Royal, s'arrta sur le quai des Thatins,
devant la maison o Voltaire tait mort et o se trouvait la nice du
grand homme avec les filles de Calas. De l, il stationna encore
devant le Thtre-Franais (Odon), o les comdiens lui firent de
nouveaux honneurs, et enfin il arriva au Panthon. Les Parisiens
assistrent  cette fte symbolique, ou, comme disaient les
royalistes,  cette parodie paenne d'une batification, avec autant
d'enthousiasme que de gravit. Dans les circonstances o l'on se
trouvait, l'apothose de Voltaire tait un vnement politique: en
effet,  cette poque, Louis XVI avait essay de s'enfuir, et, captif
dans les Tuileries, il attendait de l'Assemble nationale ou son
rtablissement ou sa dchance.

Dans la nuit du 20 au 21 juin, le roi et sa famille, tant sortis
secrtement des Tuileries, avaient gagn  pied le quai des Thatins,
o les attendaient deux voitures bourgeoises, et de l la porte
Saint-Martin, o ils montrent dans leur voiture de voyage. Ils se
dirigrent sur Montmdy pour chercher un asile dans l'arme de
Bouill. A la premire nouvelle de cette fuite, la municipalit fit
tirer le canon d'alarme; la garde nationale se rassembla; les clubs et
les sections se mirent en permanence; les bonnets de laine et les
piques descendirent dans les rues; les noms de roi, de reine, de
Louis, de Bourbon furent effacs sur toutes les enseignes et les   <p.131>
tableaux des boutiques, avec les couronnes et les armoiries royales.
Mais, l'Assemble ayant pris rapidement les mesures les plus
nergiques pour concentrer entre ses mains tous les pouvoirs, la ville
retrouva bientt son calme: les ouvriers s'occuprent de leurs
travaux, les affaires s'expdirent avec la clrit ordinaire, les
spectacles jourent comme de coutume, et Paris et la France apprirent
par cette exprience, devenue si funeste  la royaut, que presque
toujours le monarque est tranger au gouvernement qui existe sous son
nom[84].

         [Note 84: Mmoires du marquis de Ferrires, II, 339.]

Cependant, la famille royale avait t arrte  Varennes et revenait
 Paris escorte par plus de cent mille hommes. Elle arriva vers le
soir  la barrire Saint-Martin, suivit les boulevards extrieurs
jusqu' la barrire de Neuilly et entra par les Champs-lyses pour
gagner les Tuileries sans traverser les rues populeuses de la ville.
La multitude s'tait porte  sa rencontre, gardant un silence
menaant, et elle couvrait toute la route; les Champs-lyses
paraissaient hrisss de baonnettes; la voiture allait au pas,
enveloppe et protge par un bataillon carr de trente hommes de
profondeur. Ce n'tait pas une marche triomphale, dit un journal,
c'tait le convoi de la monarchie. A la porte des Tuileries, la
fureur du peuple clata, et la garde nationale parvint avec peine 
garantir de ses outrages la famille royale.

L'Assemble suspendit le roi de son pouvoir jusqu' l'achvement de la
Constitution. Mais le parti rpublicain voulait la dchance du
monarque, et, pendant la discussion leve  ce sujet, il tint tout
Paris en rumeurs et en alarmes: la multitude enveloppait la salle du
Mange, insultait les dputs, menaait d'attaquer les Tuileries; et
quand le dcret fut prononc, les attroupements devinrent si alarmants
que, le 16 juillet, l'Assemble ordonna  la municipalit de rprimer
le dsordre par tous les moyens que la loi mettait en son          <p.132>
pouvoir. Le lendemain, la municipalit convoqua toute la garde nationale
et lui fit occuper les principales places; mais les clubs ayant excit le
peuple  signer une ptition pour la dchance du roi, une grande
foule se rendit au Champ-de-Mars: elle n'avait pas d'armes et se
trouvait compose principalement d'oisifs, de curieux, de femmes,
d'enfants. Cette foule signait la ptition sur l'autel de la patrie
quand des patrouilles de garde nationale arrivrent pour dissiper le
rassemblement: elles furent accueillies par des injures, des pierres,
et mme un coup de pistolet tir sur La Fayette. Alors la municipalit
rsolut de proclamer la loi martiale; elle se mit en marche avec le
drapeau rouge dploy, huit canons, douze cents hommes, de la
cavalerie, un appareil formidable. L'entre dans le Champ-de-Mars se
fit par trois dtachements et trois cts pour envelopper la
multitude; mais,  la vue du drapeau rouge, des cris de fureur
clatrent; des pierres furent lances; la garde nationale, sans faire
de sommations, tira en l'air; la foule se prcipita vers l'autel de la
patrie, et de l redoubla ses cris et ses pierres. Alors deux des
trois dtachements firent feu, et une centaine de malheureux tombrent
tus ou blesss; tout le reste s'enfuit et s'en alla porter la
consternation dans la plupart des quartiers en essayant de les
soulever: mais nul ne bougea. Le drapeau rouge resta dploy 
l'Htel-de-Ville jusqu'au 7 aot.

Cette rpression si prcipite d'une meute peu redoutable, d'un
rassemblement qui se serait dissip de lui-mme, eut les plus funestes
suites. Le peuple en garda un profond ressentiment: il ne la pardonna
jamais  la bourgeoisie; pour lui, La Fayette, Bailly et les
_excuteurs_ du 17 juillet ne furent que des assassins; l'uniforme de
la garde nationale lui devint odieux; il appela le terrain de la
fdration le champ du massacre.

Cependant la Constitution tait termine: elle fut proclame en    <p.133>
grande pompe sur les principales places de Paris, promene au
Champ-de-Mars, dpose au bruit du canon sur l'autel de la patrie;
mais l'enthousiasme populaire avait t teint dans le sang du 17
juillet, et le roi, ainsi que l'Assemble nationale, ne furent
accueillis  cette fte qu'avec froideur et mme des injures.

Des lections nouvelles avaient t faites. D'aprs la Constitution,
le droit lectoral n'appartenait qu'aux citoyens _actifs_,
c'est--dire payant une contribution de trois journes de travail, et
ces citoyens actifs choisissaient des lecteurs parmi ceux qui
payaient une contribution de cent cinquante  deux cents journes: la
multitude pauvre n'eut donc aucune part  ces lections, et ce fut
pour elle un grand motif de rprobation contre la Constitution; aussi,
les lections de Paris n'envoyrent  la nouvelle Assemble que des
hommes de la bourgeoisie[85]. Bailly et La Fayette donnrent leur
dmission: le premier fut remplac par Ption, l'un des chefs du   <p.134>
parti girondin, qui devint l'idole du peuple; le second ne fut pas
remplac; chacun des six chefs de division commanda la garde nationale
 tour de rle pendant un mois.

         [Note 85: _Dputs de Paris  l'Assemble lgislative_:
         Garran de Coulon, prsident du tribunal de Cassation;
         Lacpde, administrateur du dpartement; Pastoret,
         procureur-syndic du dpartement; Crutti, administrateur du
         dpartement; Beauvais, docteur en mdecine, juge de paix;
         Bigot de Prameneu, juge du tribunal du quatrime
         arrondissement; Gouvion, major gnral de la garde nationale;
         Broussonnet, de l'Acadmie des sciences, secrtaire de la
         Socit d'agriculture; Crett, propritaire et cultivateur 
         Dugny, administrateur du directoire du dpartement;
         Gorguereau, juge du tribunal du cinquime arrondissement;
         Thorillon, ancien procureur du Chtelet, administrateur de
         police, juge de paix de la section des Gobelins; Brissot de
         Warville; Filassier, procureur-syndic du district de
         Bourg-la-Reine; Hrault de Schelles, commissaire du roi;
         Mulot; Godart, homme de loi; Boscary jeune, ngociant;
         Quatremre-Quincy; Ramond; Robin (Lonard), juge du tribunal
         du sixime arrondissement; Debry, administrateur du
         dpartement; Condorcet; Treihl-Pardailhan, administrateur du
         dpartement; Monneron, ngociant.

         Godart et Crutti, dcds, Monneron, Gouvion et Boscary,
         dmissionnaires, furent remplacs successivement par
         Lacretelle (5 novembre 1791), Alleaume (4 fvrier 1792),
         Kersaint (1er avril), Demoy (1er mai), et Dussault (6 juin).]



 V.

Paris sous l'Assemble lgislative.--Fte des soldats de
Chteauvieux.--Journe du 20 juin.


L'_Assemble lgislative_ commence sa session (1er octobre 1791). Les
migrs ayant sollicit les rois absolus d'touffer la rvolution par
la force des armes, la guerre est dclare (20 avril 1792), aux
applaudissements de tous les patriotes,  la grande joie des
Parisiens, dont l'ardeur rvolutionnaire ne s'est pas ralentie.

La multitude avait t carte de la garde nationale, dont les rangs
n'taient ouverts qu'aux citoyens actifs: au premier bruit de guerre,
elle s'arme de piques, et, malgr les ordres de la municipalit, elle
s'organise en compagnies dsordonnes, qui font la loi dans les rues;
son bonnet de laine rouge, cette coiffure du pauvre si mprise des
chapeaux  cornes et des perruques poudres, devient tout  coup un
emblme patriotique, et dans les clubs, les thtres, les promenades,
les Jacobins le portent comme le bonnet de la libert; enfin, ce nom
hideux de _sans-culottes_ que les habits de satin et les talons rouges
avaient donn  la foule dguenille des faubourgs, devient un titre
rvolutionnaire: les parias de l'ancien rgime s'en font gloire et le
jettent comme un cri de guerre et de vengeance  leurs ennemis. De
quels succs, dit le journal de Prudhomme, les contre-rvolutionnaires
peuvent-ils se flatter contre un peuple  qui tout sert, qui fait
armes de tout pour dfendre sa libert? Avec l'air _a ira!_ on le
mnerait au bout du monde,  travers les armes combines de l'Europe;
par d'un noeud de rubans aux trois couleurs, il oublie ses plus   <p.135>
chers intrts pour ne s'occuper que de la chose publique, et quitte
gaiement ses foyers pour aller aux frontires. La vue d'un bonnet
rouge de laine le transporte, parce qu'on lui a dit que ce bonnet
tait en Grce,  Rome le signe de ralliement de tous les ennemis du
despotisme. Enfin, le peuple commence  se compter et  se dire:
Vingt-quatre mille hommes bien vtus auront dornavant mauvaise grce
 parler de la loi martiale devant trois cent mille hommes sans
uniformes, mais arms.

Ces dispositions du peuple apparurent dans la _fte de la libert_,
donne  l'occasion des soldats de Chteauvieux. Deux ans auparavant,
ce rgiment suisse, s'tant mis en rbellion  Nancy, avait engag une
bataille terrible contre la garde nationale des dpartements voisins:
quarante des chefs de la rvolte furent condamns aux galres, et ils
venaient d'tre amnistis par l'Assemble constituante. Ils arrivrent
 Paris, et les Jacobins, en haine de la garde nationale et de
l'aristocratie bourgeoise, les promenrent processionnellement de la
Bastille au Champ-de-Mars par les boulevards, avec les symboles
antiques et modernes que la rvolution avait mis en usage, tendards
aux inscriptions dmagogiques, bustes de Voltaire et de Rousseau,
tables de la dclaration des droits, images sculptes de la Bastille,
fers des condamns tresss de fleurs, enfin un char, portant une
statue de la Libert, tran par vingt chevaux _dmocrates_. Les
autorits ne prirent aucune part  cette fte; la garde nationale se
tint en rserve dans ses postes; l'ordre, nanmoins, ne fut pas
troubl. Le peuple se rangea, s'aligna,  la vue d'un pi de bl qui
lui fut prsent en guise de baonnette, depuis la Bastille jusqu'au
Champ-de-Mars. Aussi les journaux rvolutionnaires s'crirent: Ils
ont appris  connatre le peuple de Paris,  le respecter, 
l'admirer, les administrateurs ineptes du directoire, les officiers de
l'tat-major de la garde parisienne, cette cour envieuse et        <p.136>
sclrate avec tous les agents qu'elle tient  sa solde! Bon peuple de
Paris, cette journe te vaudra l'honneur de servir de modle au reste de
la France et aux autres nations. Persvrance et courage!

Les constitutionnels rpondirent  la fte donne aux soldats de
Chteauvieux par une pompe funraire clbre en l'honneur de
Simonneau, maire d'tampes, assassin dans une meute. Le peuple  son
tour s'en tint loign. Cette lutte  coups de ftes et de costumes
prsageait de sanglants vnements.

La guerre tait commence; mais ds les premires hostilits, nos
armes avaient prouv un chec. Aussitt les Parisiens crirent  la
trahison et demandrent des mesures de rigueur contre les prtres
rfractaires et les migrs. L'assemble dcrta ces mesures et
ordonna la formation d'un camp de vingt mille hommes sous Paris. Le
roi refusa de sanctionner ces dcrets: alors les Jacobins rsolurent
de l'y contraindre par la force et soulevrent le peuple.

Le 20 juin, les bataillons des faubourgs Saint-Antoine et
Saint-Marceau se runissent prs de la Bastille et sont grossis des
compagnies de piques et d'une foule immense, avec ou sans armes, mle
de femmes et d'enfants. Certains de l'approbation secrte de Ption et
ddaignant les ordres de la municipalit, ils se mettent en marche par
les boulevards et la rue Saint-Honor, ayant  leur tte les tables de
la dclaration des droits, escortes par des canons, et pntrent dans
la salle de l'Assemble pour lui prsenter une ptition contre le
pouvoir excutif au nom de la nation, qui a les yeux fixs sur
Paris.

Le cortge, compos de vingt-cinq  trente mille personnes, offrait le
plus trange comme le plus alarmant des spectacles: c'tait  la fois
une fte populaire et un commencement d'insurrection. On voyait
ple-mle des femmes et des enfants ayant ou des armes, ou des     <p.137>
rameaux verts, ou des bouquets de fleurs; des hommes demi-nus, en
sabots, avec des piques, des haches, des btons, des broches, des
couteaux, portant des culottes dchires pour bannires; des gardes
nationaux avec ou sans uniformes, ayant au bout de leurs fusils des
inscriptions menaantes. Tous, en dfilant devant l'Assemble
silencieuse et confuse, chantaient et criaient: Vive la nation! A bas
le veto! Vivent les sans-culottes! A bas les prtres! Les aristocrates
 la lanterne!

De la salle du Mange les insurgs suivirent la terrasse des
Feuillants[86] et continurent  dfiler le long de la faade du
chteau, devant lequel taient rangs dix bataillons de garde
nationale. Quatorze autres bataillons taient dans le chteau, les
cours et la place du Carrousel. La foule sortit du jardin par la porte
du Pont-Royal. La garde nationale rsista encore; mais les officiers
municipaux firent ouvrir les portes, et le peuple envahissant le
Carrousel, s'entassa  la porte de la cour royale. La garde nationale
rsista encore; mais les officiers municipaux ayant fait ouvrir cette
porte, la foule se prcipita dans la cour, entra dans le chteau et
monta une pice de canon dans les appartements.

         [Note 86: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
         ch. XI.]

Le roi, voyant que les portes intrieures allaient tre enfonces,
ordonna de les ouvrir et faillit tre cras par la cohue. Protg par
quelques gardes nationaux, il monta sur une table, et, pendant deux
heures, il rsista aux demandes, aux insultes, aux cris de la foule
qui augmentait sans cesse, mais dont une grande partie n'tait
qu'gare, entrane ou mme amene par la curiosit; enfin, Ption
arriva, harangua le peuple et l'engagea  se retirer. Les appartements
furent ouverts, et la multitude y dfila avec tumulte, mais sans
excs, saluant mme la reine qui s'tait tablie dans une salle avec
ses enfants pour diviser la masse populaire et favoriser l'vacuation
du chteau.

Cette journe excita l'indignation du parti constitutionnel:       <p.138>
Ption fut suspendu de ses fonctions; la bourgeoisie parisienne, dans
une ptition qui portait huit mille signatures, demanda  l'Assemble la
punition des chefs de l'insurrection; La Fayette, qui commandait
l'arme de la Meuse, accourut  Paris pour en finir avec les Jacobins
par la force; mais il sollicita vainement la garde nationale de
marcher sur le club: il ne put runir cent hommes, et s'en alla
dsespr. Plusieurs sections proposrent de le mettre en accusation;
toutes redemandrent leur _vertueux maire_.

La majorit de la population tait pourtant satisfaite de la
Constitution, favorable au roi, pleine de haine contre les dmagogues;
mais, comme elle se dfiait en mme temps de la cour, de ses projets
de contre-rvolution, de ses intelligences avec l'tranger, elle
restait immobile, incertaine, divise, et laissait agir le parti
jacobin, qui voulait conjurer le danger extrieur par le renversement
de Louis XVI.



 VI.

Dclaration de la patrie en danger.--Rvolution du 10 aot.


Cependant les Prussiens approchaient de nos frontires. Un camp de
rserve avait t form  Soissons pour recevoir les volontaires des
dpartements; trois bataillons furent organiss  Paris, forts
ensemble de seize cents hommes, et sortirent de la ville les 11, 20 et
22 juillet. Le 11 juillet, l'Assemble dclara la patrie en danger,
et, le 22, elle ordonna la leve de cent mille volontaires des gardes
nationales. Le mme jour, la municipalit proclama le dcret du danger
de la patrie sur toutes les places publiques, avec une pompe imposante
et svre. Toute la garde nationale tait sur pied; le canon d'alarme
tirait de moment en moment; les officiers municipaux allaient dans les
principales rues, au bruit de l'artillerie et de la musique, lire le
dcret et dployer la bannire o tait inscrit: _Citoyens, la     <p.139>
patrie est en danger!_ Huit amphithtres avaient t dresss  la place
Royale, au parvis Notre-Dame,  la place Dauphine,  l'Estrapade,  la
place Maubert, devant le Thtre Franais (Odon), devant le
Thtre-Italien (salle Favart) et au carr Saint-Martin. Sur chacun de
ces amphithtres tait une tente couverte de guirlandes, charge de
couronnes civiques et flanque de deux piques avec le bonnet de la
libert; le drapeau de la section tait plant sur le devant et
flottait au-dessus d'une table pose sur deux caisses de tambour;
trois officiers municipaux et six notaires recevaient  cette table
les enrlements; sur les cts taient des faisceaux de drapeaux, et
sur le devant les volontaires formaient un cercle renfermant deux
pices de canon et la musique. Cette crmonie excita un grand
enthousiasme: des rangs de la garde nationale et de la multitude
sortaient  chaque instant des jeunes gens pleins d'ardeur qui
allaient se faire inscrire au registre patriotique; puis ils
descendaient de l'estrade en criant: Vive la nation! au bruit de la
musique, au milieu des acclamations des assistants et des
embrassements des femmes, qui les couronnaient de fleurs.

Le contingent de Paris, ou plutt du dpartement, tait de dix-sept
bataillons de cinq  six cents hommes, en y comprenant les trois qui
taient au camp de Soissons. Pendant la premire semaine, il y eut
mille  douze cents inscriptions par jour, et, en moins de trois
semaines, trente-quatre bataillons, au lieu de dix-sept, taient au
complet; mais ils ne purent tre organiss que quinze jours aprs et
ne partirent qu'au commencement de septembre.

La dclaration du danger de la patrie exalta les sentiments
rvolutionnaires des Parisiens et les remplit d'indignation contre le
monarque qui avait appel les trangers  sa dlivrance. Pendant
quinze jours, la ville fut dans des alarmes et des agitations
continuelles, et les journaux jacobins ne cessrent de la pousser  <p.140>
 se dbarrasser de la royaut par une insurrection. Puisque Paris,
disait Prudhomme, a donn le premier exemple aux villes de l'empire,
puisque, par l'immensit de sa population et de ses ressources, cette
grande cit a continu d'tre le principal foyer de la rvolution,
peuple de Paris, lve-toi tout entier, point de demi-mesures!... Les
dcrets de l'Assemble tendirent  enlever  la cour tous ses moyens
de dfense, et, au contraire,  crer une arme  l'insurrection qui
se prparait: ainsi, on ne laissa  Paris d'autres troupes de ligne
qu'un rgiment suisse; on forma pour la garde des prisons, des
tribunaux et la police gnrale une gendarmerie spciale compose
presque entirement d'anciens gardes-franaises; on dcrta que les
citoyens non inscrits dans la garde nationale ne devaient pas moins le
service tant que la patrie serait en danger, et l'on ordonna de les
armer de piques,  dfaut de fusils. Cette garde fut alors compose de
cent vingt mille hommes, mais il n'y en avait pas vingt-cinq mille
habills et quips[87].

         [Note 87: Il faut remarquer que beaucoup se font remplacer,
         que les remplaants sont de pauvres gens ngligents et
         malpropres, ce qui rpugne les autres volontaires de faire le
         service; que les corps de garde sont peu gards par cette
         raison; que les grenadiers sont des gens fermes et instruits
         au service; que les canonniers sont des jeunes gens
         bouillants et pleins de feu; mais qu'en gnral il n'y a pas
         d'ensemble dans le corps de la garde nationale. (Note
         trouve au chteau des Tuileries le 10 aot.)]

Une nouvelle rvolution tait imminente, et les Jacobins la
prparrent presque ouvertement. Danton, prsident du club des
Cordeliers, en traa le plan; Ption et le conseil gnral de la
commune promirent leur coopration; le noyau de l'arme
rvolutionnaire devait tre un corps de fdrs marseillais et bretons
rcemment arrivs  Paris; mais on tait certain du concours de la
multitude. L'insurrection fut prcipite par le manifeste du duc de
Brunswick qui dvoilait si maladroitement les intelligences de la cour
avec l'tranger, et le renversement du trne fut la rponse des    <p.141>
Parisiens  cette insolente agression.

Le 5 aot, la section des Quinze-Vingts, qui ordinairement donnait le
mouvement aux autres, arrte que si l'Assemble lgislative n'a pas
prononc, le 9, la dchance du roi,  minuit le tocsin sonnera, la
gnrale battra et tout se lvera  la fois. Quarante-six sections
adhrent  cet arrt, et l'une d'elles, la section Mauconseil,
proclame d'elle-mme la dchance. Le 10,  minuit, les fdrs, au
nombre de mille, sont en armes; les sections ont nomm des
commissaires pour se runir  la commune, y remplacer de gr ou de
force le conseil gnral et sauver la patrie; trois corps d'insurgs,
composs de gardes nationaux, d'hommes  piques, mme de gens sans
armes, commencent  se former au faubourg Saint-Antoine, au faubourg
Saint-Marceau, aux Cordeliers; le tocsin et le tambour retentissent
dans tous les quartiers, et l'insurrection se met en marche.

Cependant, la cour avait fait ses dispositions pour la repousser: la
garde nationale, convoque  la dfense des Tuileries, remplissait le
jardin de ses bataillons; le commandant gnral, Mandat, avait mis un
bataillon  la Grve, de l'artillerie au Pont-Neuf, de la gendarmerie
au Louvre, pour prendre en queue et en flanc la colonne du faubourg
Saint-Antoine et l'empcher de se joindre aux deux autres. Mais les
commissaires des sections s'emparent sans rsistance de
l'Htel-de-Ville, se constituent en commune insurrectionnelle et
loignent sur le champ le bataillon de la Grve et l'artillerie du
Pont-Neuf; ils mandent  leur barre Mandat, qui est dcrt
d'accusation et assassin sur les marches de l'htel; ils nomment
commandant gnral Santerre, qui est  la tte de la colonne du
faubourg Saint-Antoine. Alors les trois corps d'insurgs se runissent
sur les quais et se dirigent vers les Tuileries par les deux rives de
la Seine et les rues voisines du Louvre, pendant que le dsordre se
met dans les rangs des dfenseurs du chteau: les canonniers       <p.142>
placs dans les cours tournent leurs pices ou les mettent hors de
service; les bataillons posts dans le jardin, aprs une revue du roi,
se dispersent ou vont se runir aux insurgs; deux seulement, les
bataillons des Petits-Pres et des Filles-Saint-Thomas, dj signals
par leur ardeur royaliste, restent  la dfense des Tuileries avec
douze cents Suisses et cinq cents gentilshommes.

A huit heures du matin, l'avant garde de l'insurrection, compose
d'hommes  piques et de fdrs, arrive en tumulte dans le Carrousel,
enfonce les portes de la cour royale et pntre sans rsistance
jusqu'au vestibule et au grand escalier; l taient masss les
Suisses, avec lesquels ils parlementent. Cependant le roi, 
l'approche de la foule, avait quitt le chteau et s'tait retir dans
l'Assemble avec sa famille, escort par la garde nationale, au milieu
des cris du peuple qui avait dj envahi la terrasse des Feuillants.
Il y tait  peine arriv que le combat s'engage entre les Suisses et
la multitude, qui, frappe  bout portant de l'escalier, des fentres,
des corps de logis de la cour royale, s'enfuit en couvrant le sol de
ses morts et en criant  la trahison. Les Suisses sortent en deux
colonnes et balayent en un clin d'oeil le Carrousel et les rues
voisines; le chteau se croit victorieux; ses dfenseurs se disposent
 marcher sur l'Assemble, et celle-ci tait rsolue  mourir  son
poste, lorsque le corps d'arme des insurgs, recueillant les fuyards,
dbouche par le Louvre, les guichets, le Pont-Royal, avec des cris de
vengeance et de fureur. Aussitt il dcharge ses canons sur les
Suisses, les repousse de la place, se prcipite dans les cours, malgr
le feu qui part de toutes les croises, et incendie les corps de logis
de la cour royale; mais ce n'est qu'aprs trois heures de combat, et
lorsqu'une colonne, s'emparant de la terrasse du bord de l'eau, eut
attaqu le chteau par le jardin, qu'il envahit les Tuileries. Les
Suisses se retirent en bon ordre par le jardin, la place Louis XV, <p.143>
les Champs-lyses, tombant un  un, dfendant le terrain pied  pied
contre des masses d'assaillants, et ils ne sont compltement disperss
que par les canons du faubourg Saint-Marceau qui les prennent en flanc
du ct du pont Louis XVI. A midi, la multitude avait dvast le
chteau, et elle se prcipita dans l'Assemble, apportant des armes,
des bijoux, des meubles, amenant des prisonniers, demandant la
dchance du roi et la punition des tratres qui avaient assassin le
peuple. L'Assemble dcrta la suspension du pouvoir excutif, la
translation de la famille royale au Luxembourg et la convocation d'une
Convention nationale.

Quel spectacle offrait Paris et surtout le lieu de la scne vers le
soir de la journe du 10 aot! Tous les travaux interrompus, le
commerce suspendu, les ateliers dserts, toutes les rues hrisses
d'armes, tous les regards, tous les pas dirigs sur le chteau des
Tuileries, qu'indiquaient assez de longs torrents de fume. Le
Carrousel tait comme une fournaise ardente; pour entrer au chteau,
il fallait traverser deux corps de logis incendis, et on ne pouvait
le faire sans passer sur une poutre enflamme ou sans marcher sur un
cadavre. La faade du palais tait crible de haut en bas par les
canons nationaux; dans le vestibule, l'escalier, la chapelle, les
appartements, rien de plus hideux, de plus horrible; les murailles
teintes de sang, couvertes de lambeaux, de membres d'hommes, de
tronons d'armes, un pan du manteau royal distribu  qui voulait s'en
souiller les mains, des dbris de meubles et de bouteilles, et partout
des cadavres. La porte du chteau donnant sur la terrasse tait
obstrue par des monceaux d'autres cadavres; toutes les alles du
jardin en taient jonches de mme: on trouvait des cadavres au pied
des arbres, au bas des statues de marbre et recouverts par l'herbe et
les fleurs du parterre. Au pont Tournant, comme pour donner la
dernire touche  cette image effroyable, la caserne de bois des   <p.144>
Suisses brlait, et sa flamme sinistre clairait cinq ou six voitures
qu'on chargeait de morts sur la place Louis XV[88].

         [Note 88: _Rvol. de Paris_, t. XIV.]

Il y eut deux mille hommes tus dans cette bataille, dont douze 
treize cents Parisiens: aussi la population se regarda-t-elle comme
ayant t dcime par la trahison de la cour, et, ds ce moment, il y
eut dans la multitude la pense de venger ce qu'elle appelait le
massacre du 10 aot par l'extermination des royalistes.



 VII.

Domination de la Commune de Paris.--Massacres de septembre.--Dpart
des bataillons de volontaires.


Pendant les quarante jours qui suivirent le 10 aot, Paris fut dans
l'anarchie la plus complte: c'tait la multitude ignorante, brutale,
sanguinaire qui venait de remporter la victoire; ce fut elle qui
domina dans la commune insurrectionnelle, compose presque entirement
de gens sans instruction et sans probit. Alors commena le rgne de
cette fameuse Commune, qui, usurpant tous les pouvoirs, domina pendant
deux ans la reprsentation nationale, Paris et la France, qui
dshonora la rvolution par ses crimes, qui prcipita violemment sa
marche, qui ne tomba que lorsque s'arrta la rvolution elle-mme!
Pendant les premiers temps de sa puissance, elle sigeait nuit et jour
et rendait en vingt-quatre heures deux cents arrts. Elle envoya
Louis XVI et sa famille dans la tour du Temple et les fit garder avec
la plus grande rigueur. Elle fit enterrer les victimes du 10 aot
sans les momeries sacerdotales, inutiles  la mmoires d'hommes
libres, qui ne reconnaissent d'autre dieu que la libert et d'autre
culte que celui de l'galit. Elle ordonna la destruction des statues
des rois, des monuments et des emblmes qui rappelaient au        <p.145>
peuple les temps de l'esclavage sous lequel il avait gmi; et alors
furent renverses la statue de Louis XIII  la place Royale, celles de
Louis XIV  la place Vendme, de Louis XV  la place qui prit le nom de
la Rvolution, et mme celle de Henri IV, jadis si populaire. Elle fit
casser le directoire du dpartement, accus de royalisme, suspendre
les six tribunaux de Paris, dissoudre les bataillons des
Filles-Saint-Thomas et des Petits-Pres, bouleverser la garde
nationale par le dcret du 18 aot, dcret qui donna  cette garde le
nom de _sections armes_, abolit les compagnies de grenadiers et de
chasseurs, composes de gens riches, et fit entrer ple-mle dans les
compagnies tous les citoyens avec ou sans uniformes, avec ou sans
armes, ce qui mit Paris sous la domination des piques et des
sans-culottes. Elle institua un comit de surveillance, qui eut la
police de Paris, exera rellement la dictature la plus tyrannique et
domina la Convention elle-mme. Elle fora l'Assemble  crer un
tribunal rvolutionnaire, dont les membres furent lus par les
sections, qui jugeait sans appel et envoya  l'chafaud, dress en
face des Tuileries encore fumantes et ensanglantes, vingt-deux
royalistes ou _conspirateurs_ du 10 aot. Enfin, quand le danger
extrieur s'aggrava, quand les Prussiens eurent pass la frontire et
pris Longwi, elle dcrta qu'il serait form un camp  Montmartre, que
les cloches seraient converties en canons, les fers des grilles en
piques, l'argenterie des glises en monnaie; que des visites
domiciliaires seraient faites pour dcouvrir les armes, arrter les
suspects et enchaner les conspirateurs. En effet, du 29 au 30 aot,
les barrires furent fermes, la Seine barre, les voitures arrtes,
les rues dsertes, et,  une heure du matin, les commissaires de la
commune, assists des sections armes, firent leurs visites. Tout
citoyen trouv hors de son domicile fut rput suspect, et l'on jeta
ainsi dans les prisons cinq  six mille individus; nobles, prtres <p.146>
rfractaires, gens de l'ancienne cour, officiers de la garde
nationale, etc.

Le comit de surveillance, o rgnait Marat, voyant le nombre des
prisonniers et croyant ou feignant de croire qu'un nouveau succs des
Prussiens exciterait une insurrection royaliste, rsolut de faire une
Saint-Barthlmy dans les prisons. C'tait la pense froce de la
multitude, qui, voyant partout des tratres, tait dans une exaltation
pousse jusqu' la rage et ne demandait que la mort de ses ennemis. On
ne parlait que des projets de vengeance des royalistes; on rpandait
le bruit qu'une arme entire de nobles et d'anciens gardes du roi
tait prte  gorger les patriotes; on ajoutait que le plan des rois
du Nord tait d'exterminer toute la population parisienne. Qu'ils
viennent, disait un des orateurs populaires  l'Assemble, qu'ils
viennent relever les murs de la Bastille, ces brigands du Nord, ces
anthropophages couronns. Si la victoire trahit notre cause, les
torches sont prtes... Ils ne trouveront que des cendres  recueillir
et des ossements  dvorer! Enfin, dans le comit de dfense de
l'Assemble, on agita la question d'abandonner Paris; mais Danton: La
France est dans Paris, dit-il; si vous abandonnez la capitale 
l'tranger, vous lui livrez la France... Il faut nous maintenir ici
par tous les moyens et nous sauver par l'audace... Il faut... (et avec
un geste effrayant) il faut faire peur aux royalistes!...

Paris, menac de ruine par l'tranger, en proie  l'anarchie, domin,
gar par quelques hommes sanguinaires, tait alors fou de terreur et
de haine et prsentait dans toutes ses parties le spectacle le plus
terrible: des troupes de volontaires partant pour l'arme, des bandes
d'ouvriers allant travailler au camp de Montmartre; les femmes
fabriquant dans les glises des habits et des tentes; des orateurs
populaires semant l'alarme dans les rues; les places publiques
occupes par des thtres d'enrlement; les barrires fermes; des <p.147>
hommes arms, des canons, des patrouilles, des postes partout. Tout 
coup, le 2 septembre (c'tait un dimanche), le bruit se rpand que
Verdun est pris, que les Prussiens marchent sur Paris, que les
royalistes s'agitent dans leurs htels et les prisons pour leur livrer
la ville. La Commune fait placarder des affiches menaantes; deux
sections (Poissonnire et Luxembourg) dcrtent de massacrer les
prisonniers; on tire le canon d'alarme; on sonne le tocsin; on arbore
le drapeau noir sur les tours Notre-Dame; toute la population semble
frappe de terreur ou de vertige: Courons aux prisons! ce cri
terrible, raconte un tmoin, retentit  l'instant d'une manire
spontane, unanime, universelle, dans les rues, dans les places
publiques, dans tous les rassemblements, enfin dans l'Assemble
nationale mme: qu'il ne reste pas un seul de nos ennemis vivants pour
se rjouir de nos revers et frapper nos femmes et nos enfants[89].
Alors des rassemblements se forment autour des prisons, principalement
autour de celle de l'Abbaye, o l'on amenait vingt-quatre prtres;
deux ou trois cents hommes, la plupart, dit-on, ouvriers ou gens de
boutique des rues voisines, excits par les satellites du comit de
surveillance, se jettent sur ces vingt-quatre prtres et les
massacrent; puis, enivrs de leur crime, ils courent aux Carmes et 
Saint-Firmin, et gorgent dans ces deux prisons deux cent
quarante-quatre prtres. Ils reviennent  l'Abbaye et tuent encore
soixante-quatre Suisses ou gardes du roi; puis ils forment un tribunal
prsid par un huissier du faubourg Saint-Antoine, Maillard, l'un des
assaillants de la Bastille, le gnral des femmes du 5 octobre, et ils
y font comparatre cent six prisonniers: quarante-cinq sont mis en
libert par jugement du peuple; les autres condamns  mort et
excuts sur-le-champ[90]. Un des membres de la commune,          <p.148>
Billaud-Varennes, encourage les meurtriers, leur fait distribuer des
vivres, promet  chacun 24 liv. pour son travail.

         [Note 89: _La vrit entire_, par Mhe.]

         [Note 90: Ce sont les termes du registre des crous, qui
         existe encore.]

Les assassins, les jours suivants, au nombre de quatre cents au plus,
se partagent par petites bandes et se portent  toutes les prisons, o
ils tuent non-seulement les prisonniers politiques, mais les dtenus
ordinaires qui s'y trouvaient:  la Force, on forma un tribunal comme
 l'Abbaye, et, sur 375 prisonniers, 167 prirent; au Chtelet, on tua
189 voleurs ou faussaires; aux Bernardins, 60 forats;  la
Salptrire, 30 filles publiques;  Bictre, des fous, des employs,
des enfants. C'tait un purement, disaient les meurtriers, c'tait
le peuple-Hercule nettoyant les curies d'Augias. Le massacre tait
devenu un spectacle, une jouissance; une foule sanguinaire faisait
cercle autour des victimes, applaudissait aux assassins, et,  la
Force, les profanations les plus sauvages furent commises sur le
cadavre de la princesse de Lamballe. Il y eut, dit-on, prs de mille
victimes qu'on jeta dans des charrettes et qu'on porta tout 
dcouvert au cimetire de Clamart. Paris resta immobile pendant ce
long crime, et trois  quatre cents assassins, la plupart ivres,
parcoururent ses rues pendant quatre jours sans qu'une main se levt
contre eux! Santerre, complice du comit de surveillance, refusa de
convoquer la garde nationale; le maire Ption courut  la Force et vit
son pouvoir mconnu; le ministre Roland fut menac du sort des
royalistes; enfin, l'Assemble, terrifie aprs une vaine tentative,
se tint dans un lche silence!

Le comit de surveillance avoua hautement qu'il avait ordonn le
massacre; sa puissance ou la terreur qu'il inspirait s'en trouva
augmente, et alors il se livra  tous les excs. Ses membres
dvastrent les proprits nationales, dilapidrent les fonds publics,
contriburent au pillage du garde-meuble; ils s'emparrent des
richesses des glises, du mobilier des migrs, des dpouilles des <p.149>
victimes de septembre; ils dsorganisrent la police ordinaire,
laissrent la force publique sans action: alors les voleurs eurent
libre carrire, et l'on en vit dans les promenades arrachant les
bijoux des femmes, pour en faire, disaient-ils, un don  la patrie.
Paris parut retomb dans l'tat sauvage, et, comme au moyen-ge, les
habitants de quelques sections se confdrrent pour se garantir
mutuellement leurs biens et leur vie. Commune active, mais despote,
disait Roland  l'Assemble, peuple excellent, mais dont une partie
saine est intimide ou contrainte, tandis que l'autre est travaille
par les flatteurs et enflamme par la calomnie; confusion de pouvoirs,
mpris des autorits, force publique faible ou nulle par un mauvais
commandement, voil Paris! Et les Parisiens osent se dire libres!
s'criait l'intrpide, l'loquent Vergniaud; ils ne sont plus
esclaves, il est vrai, des tyrans couronns, mais ils le sont des
hommes les plus vils, des plus dtestables sclrats!

C'est au milieu de cette anarchie que se fit le dpart des bataillons
de volontaires parisiens, au nombre de trente et un, forts chacun de
cinq  six cents hommes, et formant, avec les trois bataillons partis
en juillet, un effectif de dix-huit mille combattants. Leur
organisation avait t retarde, avant le 10 aot, par la tideur ou
l'incurie du pouvoir excutif, aprs le 10 aot, par le dsordre
gnral de l'administration; mais,  la nouvelle de la prise de
Longwi, leur dpart fut prcipit; il commena le 1er septembre et
continua les jours suivants, au milieu du massacre des prisons et sans
qu'aucun d'eux dtournt ses regards sur les victimes royalistes[91].
L'exaltation rvolutionnaire touffait-elle donc tout sentiment    <p.150>
de piti dans ces bataillons qui n'taient pas uniquement composs de
tailleurs et de savetiers, ainsi que le disaient les migrs, mais de
la jeunesse bourgeoise la plus claire[92]? Ils partirent pour la
croisade rvolutionnaire pleins d'un sombre enthousiasme, d'une
allgresse fivreuse, aux chants de la _Marseillaise_ et du _a ira_,
accompagns par la musique des sections, au milieu de la foule qui
criait: Vive la nation!  travers les embrassements, les larmes, les
transports des femmes, qui leur donnaient de l'argent, des armes, des
vtements. La plupart conservrent les noms des sections o ils
avaient t levs, et l'on vit figurer glorieusement dans les
bulletins de nos victoires les noms parisiens de Mauconseil, des
Lombards, des Gravilliers, etc. Ces bataillons si jeunes, qui savaient
 peine se servir de leurs armes,  Jemmapes, tinrent ferme sous le
triple feu des redoutes autrichiennes, reurent le choc des dragons
impriaux et enlevrent d'un bond les hauteurs gardes par les
grenadiers hongrois. Ce furent eux qui quittrent les derniers le
champ de bataille de Neerwinden, qui dcidrent le gain de la bataille
de Hondschoote, qui formrent la terrible garnison de Mayence; ils
figurrent dans toutes les batailles de la Vende. C'taient dans  <p.151>
ces bataillons que se trouvaient ces _enrags_ dont parle Dumouriez, qui
dansaient la _Carmagnole_ sous le feu des canons ennemis. Leurs
commandants, jeunes, braves, intelligents, arrivrent rapidement aux
plus hauts grades; quelques-uns mme ont pris place parmi les
illustrations militaires de la France. Enfin, de leur rangs sont
sortis le marchal Maison, grenadier au 3e bataillon; le gnral
Dutaillis, capitaine au bataillon des Filles-Saint-Thomas; le gnral
Friant, l'une des clbrits de l'Empire; les gnraux Leval,
Thibault, Gratien, etc.

         [Note 91: On ne cite qu'un seul volontaire qui ait pris part
         aux massacres de septembre: c'est le nomm Charlot,
         perruquier, l'un des assassins de la princesse de Lamballe;
         mais, en arrivant  l'arme, il fut tu par ses
         camarades.--Deux bataillons, celui de Mauconseil et le 1er
         Rpublicain, se souillrent,  Rthel, du sang de quatre
         dserteurs de l'arme des princes, domestiques d'migrs qui
         venaient se jeter dans l'arme franaise et qu'ils prirent
         pour des migrs nobles. Les deux bataillons furent cerns,
         dsarms par le gnral Beurnonville; on leur ta leurs
         drapeaux, on les fit bivouaquer dans les fosss de Mzires,
         enfin on ne leur rendit leur rang dans l'arme qu'aprs la
         punition des plus coupables et les plus touchantes marques de
         repentir.]

         [Note 92: Il y avait quelques femmes dans ces bataillons;
         parmi elles on peut citer la citoyenne _Garnejoux_, du 12e
         bataillon, dit de la Rpublique, qui se trouva aux batailles
         de Vibiers, Dou, Saumur, Chtillon, o elle combattit avec
         le courage d'un vrai rpublicain, et reut une rcompense
         nationale; la citoyenne _Minard_, qui partit avec son mari,
         le citoyen Fortier: pendant trois campagnes, elle fit le
         service de canonnier dans le 10e bataillon, et reut une
         rcompense nationale; la citoyenne _Rocquet_, etc.]

Voici les noms de ces bataillons, la gloire de Paris, avec ceux de
leurs commandants, la date de leur dpart, les lieux o ils se
distingurent:


DPART DES BATAILLONS DE VOLONTAIRES.                              <p.152>

+---------------------+--------+---------------------+-------------------+
|Noms.                |Date de |Commandants.         |Batailles ou       |
|                     |Dpart. |                     |Siges             |
+---------------------+--------+---------------------+-------------------+
|1er bataillon de     |22      |J. B.  Perrin        |Bataille de        |
|  Paris.             |juillet |                     | Jemmapes.         |
|                     |92      |                     |                   |
|                     |        |                     |                   |
|                     |        /                     \                   |
|                     |        |Haquin, gn. de      |Combat de          |
|                     |        | division en l'an III| Linselles.        |
|                     |        |Malbrancq, gnral de|                   |
|                     |        | brigade en          |Prise de Menin.    |
|2e    id.            |20 juil.< l'an II, mort en    >                   |
|                     |        | 1823.               |Bat. de l'Ourthe.  |
|                     |        |Gratien, commandant  |                   |
|                     |        | en 2e, gnral      |                   |
|                     |        | de division en 1804,|                   |
|                     |        | mort en 1814        |                   |
|                     |        \                     /                   |
|                     |        |                     |                   |
|3e    id.            |14 juil.|Prudhon, gnral de  |Bat. de Jemmapes.  |
|                     |        | brigade en          |                   |
|                     |        | l'an II.            |                   |
|                     |        |                     |                   |
|4e ou 1er des Sent.  |3 sept. |Altemez.             |Bat. de            |
|  armes             |        |                     | Hondschoote.      |
|                     |        |                     |                   |
|5e.                  |5 sept. |Grandjean.           |Bat. de Neerwinden.|
|                     |        |                     |                   |
|                     |        /Duclos.              \                   |
|                     |        |                     |                   |
|6e.                  |7 sept. <Doucret, commandant  >Bat. de Neerwinden.|
|                     |        | en 2e, gnral de   |                   |
|                     |        | division en l'an IV,|                   |
|                     |        \ mort en 1817.       /                   |
|                     |        |                     |                   |
|6e bis ou de         |12 sept.|Sabot, mort dans les |Garn. de Cond.    |
|  Bonconseil.        |        | prisons de          |                   |
|                     |        | l'Autriche.         |                   |
|                     |        |                     |                   |
|7e ou du             |8 sept. |Joannis.             |Garn. du Quesnoy.  |
|  Thtre-Franais.  |        |                     |                   |
|                     |        |                     |                   |
|                     |        /Dejardin.            \                   |
|                     |        |                     |                   |
|7e bis.              |2 sept. <Hardy, comm. en 2e   >Garn. de Cond.    |
|                     |        | gn. de division en |                   |
|                     |        | l'an III, mort     |                   |
|                     |        \ Saint-Domingue.     /                   |
|                     |        |                     |                   |
|8e ou de             |31 sept.|Dockers, tu        |Bat. de            |
|  Sainte-Marguerite. |        |  Rousselar, an II. | Hondschoote.      |
|                     |        |                     |                   |
|9e ou de             |16 sept.|Vieilleville         |Bat. de Jemmapes.  |
|  Saint-Laurent.     |        |                     |                   |
|                     |        |                     |                   |
|9e bis ou de         |11 sept.|Friant, gnral de   |                   |
|  l'Arsenal.         |        | division en l'an    |                   |
|                     |        | VII, mort en 1829.  |                   |
|                     |        |                     |                   |
|                     |        /Maillet, tu en l'an \                   |
|                     |        | II.                 |                   |
|10e ou des Amis de   |4 sept. <                     >Bat. de Neerwinden.|
|  la patrie.         |        |Clment, mort  Bonn |                   |
|                     |        \ en l'an III.        /                   |
|                     |        |                     |                   |
|11e ou 11e de la     |1er sept|Boussard, gnral de |Garn. de Mayence.  |
|  Rpublique.        |        | brigade en l'an II. |                   |
|                     |        |                     |                   |
|12e ou 12e de la     |1er sept|Gosson.              |Vende. Embarqu   |
|  Rpublique.        |        |                     | pour l'Ile-de-Fr. |
|                     |        |                     | l'an IV           |
|                     |        |                     |                   |
|1er bat. de la       |5 sept. |Lebrun.              |Bat. de Jemmapes.  |
|  Montagne ou de la  |        |                     |                   |
|  Butte-des-Moulins. |        |                     |                   |
|                     |        |                     |                   |
|14e de la Rpublique |        |Joly.                |Garn. de Mayence.  |
|ou des Piques.       |        |                     |                   |
|                     |        |                     |                   |
|Bataillon de Molire.|24 sept.|Lefebvre, gnral de |Bat. de Neerwinden.|
|                     |        | brigade en l'an IV. |                   |
|                     |        |                     |                   |
|1er bataillon        |24 sept.|Pichot.              |Bat. de Menin.     |
|Rpublicain.         |        |                     |                   |
|                     |        |                     |                   |
|1er bataillon des    |4 sept. |Bernier.             |Garn. de           |
|Gravillier.          |        |                     | Valenciennes.     |
|                     |        |                     |                   |
|                     |        /Lavalette, gnral   \                   |
|                     |        | de brigade en l'an  |                   |
|                     |        | II.                 |                   |
|                     |        |                     |                   |
|                     |        |Vallelaus, comm. en  |                   |
|                     |        | 2e, gn. de brigade |                   |
|1er b. des Lombards. |5 sept. < en l'an III, mort en> Prise de Courtray.|
|                     |        | Espagne en 1811.    |                   |
|                     |        |                     |                   |
|                     |        |Lorge, capitaine     |                   |
|                     |        | gnral de division |                   |
|                     |        | en l'an VII, mort en|                   |
|                     |        \ 1826.               /                   |
|                     |        |                     |                   |
|B. du Pont-Neuf.     |2 sept. |Fleury.              |                   |
|                     |        |                     |                   |
|B. de la Commune et  |        |                     |                   |
|des Arcis.           |13 sept.|Dumoulin, gnral de |Bat. de Fleurus.   |
|                     |        | brigade.            |                   |
|                     |        |                     |                   |
|D. de Popincourt.    |5 sept. |Touronde.            |Attaque de         |
|                     |        |                     | Pellingen.        |
|                     |        |                     |                   |
|B. de Franciade ou   |7 sept. |Marais.              |Att. du moulin de  |
|Saint-Denis.         |        |                     | Bossut.           |
|                     |        |                     |                   |
|1er des Amis de la   |27 sept.|Roche.               |Garn. de Mayence.  |
|Rpublique.          |        |                     |                   |
|                     |        |                     |                   |
|1er de la            |15 sept.|Le Pareur.           |Guerre de la       |
|Rpublique.          |        |                     | Vende.           |
|                     |        |                     |                   |
|2e de la             |15 oct. |Bossou, tu         |Garn. de Mayence.  |
|Rpublique.          |        | Quiberon.           |                   |
|                     |        |                     |                   |
|3e de la             |17 oct. |Richard, gnral de  |Guerre de la       |
|Rpublique.          |        | brigade en 1793.    | Vende.           |
|                     |        |                     |                   |
|1er de la Runion.   |        |Richard Franois.    |Aux Antilles.      |
|                     |        |                     |                   |
|1er de Grenadiers.   |8 sept. |Leval, gnral de    |Bat. de Jemmapes.  |
|                     |        | division en l'an    |                   |
|                     |        | VII, mort en 1834.  |                   |
|                     |        |                     |                   |
|Chasseurs rpub. des |4 sept. |Aldebert.            |Garn. de Mayence.  |
|Quatre-Nations.      |        |                     |                   |
|                     |        |                     |                   |
|Chasseurs du Louvre. |        |Bache.               |Passage de la      |
|                     |        |                     | Sambre.           |
|                     |        |                     |                   |
|Chasseurs francs de  |        |Lauvray.             |                   |
|l'galit.           |        |                     |                   |
|                     |        |                     |                   |
+---------------------+--------+---------------------+-------------------+



 VIII.                                                            <p.154>

Paris sous la Convention.--Procs et mort de Louis XVI.--Paris le 21
janvier.


Pendant que les volontaires parisiens couraient  l'ennemi, les
lections  la Convention se faisaient sous l'influence des journes
de septembre, et cette assemble ouvrait sa longue et terrible
session. La Constitution de 91 n'existait plus; il n'y avait plus de
diffrence entre les citoyens actifs et les autres citoyens; tout le
monde fut donc appel  voter, et, bien que l'lection se ft  deux
degrs, Paris envoya  la Convention les dmocrates les plus ardents,
les chefs du parti de la _Montagne_, les hommes du 10 aot et du 2
septembre[93]. La plupart des lections dans les provinces furent
faites, au contraire, dans le sens _girondin_, c'est--dire favorable
 la domination des classes moyennes, dans un sentiment d'hostilit
contre la capitale, dans la volont d'arrter le despotisme sanglant
de la Commune. Il faut, disaient les Girondins, que Paris soit rduit
 son quatre-vingt-troisime d'influence, comme chacun des autres
dpartements. Et ils reprochrent aux Parisiens les massacres de
septembre, dont ils exagraient les horreurs; ils demandrent que la
Convention se ft garder par les citoyens des provinces, et, sous le
prtexte de secouer le joug de la _ci-devant capitale_ de la _ville de
Pandore_ (c'taient les noms qu'ils donnaient  Paris), ils
tmoignrent des projets de dcentralisation qui auraient perdu la
France.

         [Note 93: _Dputs de Paris  la Convention_: Robespierre,
         Danton, Collot-d'Herbois, Manuel, Billaud-Varennes, Camille
         Desmoulins, Marat, Lavicomterie, Legendre, Raffron, Panis,
         Sergent, Robert, Dussaulx, Frron, Beauvais, Fabre
         d'glantine, Osselin, Robespierre jeune, David, Boucher,
         Laignelot, Thomas, galit (duc d'Orlans).]

Ces attaques n'eurent qu'un faible retentissement dans la          <p.155>
population parisienne. La ville avait repris un peu de calme, au moins 
l'extrieur. La Commune du 10 aot fut remplace par une commune
rgulirement lue (23 novembre 1792), et, bien que compose des mmes
lments et presque des mmes hommes, elle s'occupa avec activit de
la police, de la scurit publique, surtout des subsistances, car il y
avait encore  cette poque une grande disette. Ption fut remplac 
la mairie par Chambon, homme faible et nul, qui eut pour substituts
deux hommes infmes, Hbert et Chaumette, le premier, rdacteur du
journal le _Pre Duchne_, qui dpravait le peuple par ses calomnies
et ses prdications sanguinaires.

Soit lassitude des agitations politiques, soit affaissement provenant
de ses souffrances, Paris ne sortit pas compltement de son repos,
mme pendant le procs de Louis XVI. A part les Jacobins, qui
envahissaient les tribunes de la Convention et effrayaient les dputs
de leurs cris et de leurs menaces,  part quelques bandes tumultueuses
qui entourrent la salle du Mange quand le captif du Temple comparut
devant ses juges, la population sembla indiffrente  ce terrible
dbat. Cependant, le sentiment monarchique n'tait pas compltement
teint dans Paris: la foule s'amassait tristement autour de la prison
du Temple, et elle devint telle, qu'en attendant la construction d'une
muraille, on entoura la tour d'un ruban tricolore, qui fut respect.
Dans les places publiques, aux Halles, dans les guinguettes, on
s'entretenait de la famille royale, on plaignait son malheur, on
lisait les nombreuses brochures crites en sa faveur, et une
complainte royaliste fut tellement rpandue, devint si populaire,
qu'elle fit oublier, dit Prudhomme, la _Marseillaise_... J'ai vu,
ajoute-t-il, le buveur qui l'coutait laisser tomber des larmes dans
son verre. Mais la piti du peuple n'alla pas plus loin; et, dans le
terrible jour o la Convention pronona la sentence de mort contre <p.156>
Louis XVI[94], sur la place du Carrousel, sur le lieu, dit le mme
journaliste, o Capet commit son dernier crime, des fdrs des
dpartements unis  leurs frres de Paris, sous l'oeil des magistrats,
chantaient l'hymne de la libert et l'air _a ira_, dansaient de gaies
farandoles et ne formaient qu'une seule chane de plusieurs milliers
de citoyens des deux sexes, se tenant par la main. Les officiers
municipaux prsidaient la fte, et l'on pronona le serment
d'exterminer tous les tyrans et toutes les tyrannies[95]. Enfin, quand
la Commune convoqua toute la population arme pour mener Louis XVI au
supplice, quand elle fit placer des canons sur les places et les
quais, quand elle ordonna la fermeture des boutiques et des fentres
dans les lieux que devait traverser le funbre cortge, nul des cent
mille hommes des sections armes ne manqua  l'appel, et, sur le
passage de la voiture par la rue du Temple, les boulevards et la place
Louis XV, de cette foret de baonnettes et de piques, il ne sortit pas
un cri de grce, un mot d'indignation, un murmure! Ce n'est pas tout;
et le tableau que prsentait la capitale en ce triste jour serait
incomplet, si, malgr l'horreur qu'elles nous inspirent, nous
n'ajoutions pas ces lignes, tires des _Rvolutions de Paris_:

Aprs l'excution, quantit de volontaires s'empressrent de tremper
dans le sang du despote le fer de leurs piques, la baonnette de leurs
fusils ou la lame de leurs sabres. Beaucoup d'officiers du bataillon
de Marseille et autres imbibrent de ce sang impur des enveloppes de
lettres qu'ils portrent  la pointe de leurs pes, en tte de leur
compagnie, en disant: Voici du sang d'un tyran! Un citoyen monta sur
la guillotine mme, et, plongeant tout entier son bras nu dans le  <p.157>
sang de Capet, qui s'tait amass en abondance, il en prit des
caillots plein la main et en aspergea par trois fois la foule des
assistants qui se pressaient au pied de l'chafaud pour en recevoir
chacun une goutte sur le front. Frres, disait le citoyen en faisant
son aspersion, frres, on nous a menacs que le sang de Louis Capet
retomberait sur nos ttes: eh bien! qu'il y retombe. Rpublicains, le
sang d'un roi porte bonheur!

         [Note 94: Tous les dputs de Paris votrent la mort du roi,
          l'exception de Dussaulx, Thomas et Manuel.]

         [Note 95: _Rvol. de Paris_, t. XVI, p. 283.]

Aprs ces scnes d'horreur, dignes, selon lui, des pinceaux de
Tacite, Prudhomme ajoute: On ne manquera pas de calomnier le peuple
 ce sujet, mais la rponse la plus premptoire aux imputations
odieuses dont on va s'efforcer de noircir Paris  cette occasion,
c'est le calme qui rgna la veille, le jour et le lendemain du
supplice de Louis Capet, c'est la docilit des habitants  la voix du
magistrat. Les travaux ont t un moment suspendus, mais repris
presque aussitt. Comme de coutume, la laitire est venue vendre son
lait, les maracheux ont apport leurs lgumes et s'en sont retourns
avec leur gaiet ordinaire, chantant les couplets d'un roi guillotin.
Les riches magasins, les boutiques, les ateliers n'ont t
qu'entr'ouverts toute la journe, comme jadis les jours de petite
fte. Il n'y eut point de relche aux spectacles: ils jourent tous.
On dansa sur l'extrmit du pont ci-devant Louis XVI. Le soir, dans
les rues, aux cafs, les citoyens se donnaient la main et se
promettaient, en la serrant, de vivre plus unis que jamais[96].

         [Note 96: _Rvol. de Paris_, t. XVI, p. 206.]

Trois jours aprs, un reprsentant, Lepelletier de Saint-Fargeau,
ayant t assassin dans un caf du Palais-galit pour avoir vot la
mort du roi, des funrailles lui furent faites avec une pompe
extraordinaire, un appareil saisissant, qui tmoignent, aprs les
scnes que nous venons de retracer, les tranges motions de cette
terrible poque.

Le corps de Lepelletier fut dpos sur le pidestal de la statue   <p.158>
renverse de Louis XIV,  la place Vendme. Les habits percs et tout
sanglants de la victime, le sabre teint encore de son sang, ce corps
tendu et laissant voir la blessure mortelle qu'il avait reue, la
tte penche de l'infortun martyr, ple, mais non dfigur, les
dernires paroles de l'illustre mort transcrites sur le pidestal, son
frre, morne et chancelant, derrire; autour une foule de canonniers
se disputant l'honneur de partager le glorieux fardeau; devant, un
choeur de musique faisant entendre de loin en loin des accents
plaintifs; la statue de la Loi tendant son bras comme pour atteindre
l'assassin de Lepelletier; joignez  cela un ciel nbuleux, des
torches funraires, des cyprs, un silence religieux et surtout les
souvenirs de la journe du 21, tout concourait  laisser dans l'me
une impression profonde[97]. Le cortge, compos de la Convention, des
ministres, de la Commune, des tribunaux, de la garde nationale, de
tout Paris, aprs avoir stationn devant les clubs des Jacobins et des
Cordeliers, porta Lepelletier au Panthon.

         [Note 97: _Rvol. de Paris_, t. XVI, p. 225.]



 IX.

Deuxime et troisime leves de volontaires.--tat de Paris.


La tte de Louis XVI tait, au dire des Jacobins, le gant jet  la
vieille Europe; la vieille Europe presque entire dclara la guerre 
la France; la Convention ordonna une leve de 300,000 hommes de la
garde nationale. Vingt-quatre heures aprs que le dcret eut t rendu
(25 fvrier 1793), les sections de Paris firent dfiler dans
l'Assemble leurs contingents partiels, composant un effectif de 7,650
hommes. Le contingent gnral du dpartement tait de 16,150 hommes;
mais il fut rduit au chiffre que nous venons de dire,  cause des <p.159>
trente-quatre bataillons que Paris avait dj donns  l'arme, et
aussi pour ne pas dgarnir de tous ses dfenseurs le foyer de la
rvolution. Cette deuxime leve de la population parisienne ne fut
pas forme en nouveaux bataillons, mais elle s'en alla renforcer les
bataillons de l'arme du Nord, qui avaient fait de grandes pertes dans
la campagne prcdente.

Cependant, la lutte continuait entre la Gironde et la Montagne,
celle-ci, tant appuye par la commune de Paris, qui prenait
l'initiative de toutes les mesures rvolutionnaires. Ainsi, nos armes
ayant prouv des revers en Belgique, la Commune appela aux armes les
hommes du 10 aot, fit fermer les thtres, arborer le drapeau noir;
elle vint demander  la Convention l'tablissement d'un impt sur les
riches et d'un tribunal rvolutionnaire (9 mars). La Gironde s'y
opposa; alors les clubs rsolurent de se dbarrasser d'elle par la
violence, et une bande de Jacobins marcha sur l'Assemble pour la
dcimer; Santerre et Pache (celui-ci avait succd  Chambon dans la
mairie) la dispersrent, mais les dcrets demands furent vots.

Quelques jours aprs, la Commune demanda, et, malgr l'opposition des
Girondins, la Montagne fit dcrter: l'inscription sur les portes de
chaque maison des noms de ses habitants, la cration de comits
rvolutionnaires dans les sections, la formation d'une garde populaire
salarie aux dpens des riches, la cration du comit de salut public,
etc.

En mme temps, la Commune tenait le peuple en haleine, soit par la
fte de l'_Hospitalit_, donne aux Ligeois rfugis, et par les
funrailles de Lajowski, l'un des chefs du 10 aot, soit en lui
faisant signer des ptitions pour demander l'expulsion de vingt-deux
girondins, soit en l'excitant  porter en triomphe Marat, qui, accus
par les Girondins, venait d'tre acquitt par le tribunal
rvolutionnaire, soit, enfin, en lui laissant satisfaire sa haine
contre les riches, les marchands, les accapareurs. Ainsi, la       <p.160>
guerre ayant t dclare  l'Angleterre et  la Hollande, il se fit
une hausse subite sur le sucre, le caf, le savon et d'autres
marchandises; la multitude, qui souffrait dj de la disette, cria 
l'accaparement, et, Marat s'tant avis d'crire: Le pillage de
quelques magasins,  la porte desquels on pendrait les accapareurs,
mettrait bientt fin  ces malversations, une foule de femmes, avec
ou sans armes, envahit les boutiques et magasins d'picerie surtout
dans la rue des Lombards, les pilla ou contraignit les marchands 
vendre  bas prix, sans prouver aucun empchement de la part des
autorits ou de la force arme.

A cette poque, l'insurrection de la Vende clata, et la plupart des
grandes villes du centre de la France dcrtrent l'envoi de
volontaires pour la rprimer; la commune de Paris suivit cet exemple:
elle ordonna la leve de douze mille hommes pris parmi _les oisifs et
les gostes_, les clercs de procureurs et les commis de banquiers, un
emprunt forc de 12 millions sur les riches et la mise en rquisition
de tous les chevaux de luxe. Paris, ainsi que nous l'avons vu, avait
fourni aux armes presque toute sa population jeune et dvoue; la
leve des douze mille hommes prouva donc les plus grands obstacles.
D'abord, les oisifs et les gostes excitrent de tels troubles dans
les sections que la leve fut rduite, par un nouveau dcret,  six
mille hommes; ensuite, les riches refusant de s'enrler, les sections
furent obliges d'engager des volontaires  raison de quatre  cinq
cents livres par homme; enfin, on ne parvint  faire partir que la lie
de la population, des mendiants, des vagabonds, des hommes de sang et
de pillage, qui ne se distingurent dans la Vende que par leurs
cruauts et leurs dprdations. Cette troisime leve de la population
parisienne forma douze bataillons de cinq cents hommes chacun,
commands par Santerre, et qui furent incorpors dans l'arme des
ctes de la Rochelle.

                                                                   <p.161>
+----------------------+-------------+-----------------------------------+
|     NOMS             |     DATE    |        NOMS                       |
|     des              |             |        des                        |
|  BATAILLONS.         |   DU DPART |     COMMANDANTS                   |
+----------------------+-------------+-----------------------------------+
|                      |             |                                   |
|1er.                  |13 mai  1793.|Royer.                             |
|                      |             |                                   |
|2e ou du Panthon.    |14 mai.      |Pradier.                           |
|                      |             |                                   |
|                      |             /Bonnette, prisonnier au           |
|3e.                   |10 mai.      < combat de Saumur.                 |
|                      |             \Richard, tu aux Sables-d'Olonne.  |
|                      |             |                                   |
|                      |             |Commain, gnral de division       |
|4e ou 2e des          |14 mai.      | en septembre 1794, mort           |
|Gravilliers.          |             | l'anne suivante de ses blessures.|
|                      |             |                                   |
|5e ou de l'Unit.     |16 mai.      |Moreau se signale aux combats      |
|                      |             | de Dou et de Vihiers.            |
|                      |             |                                   |
|6e ou du Luxembourg.  |16 mai.      |Tanche.                            |
|                      |             |                                   |
|7e.                   |28 mai.      |Loutil.                            |
|                      |             |                                   |
|7e _bis_ ou des       |14 juin.     |Cartry.                            |
|Cinq-Sections runies.|             |                                   |
|                      |             |                                   |
|8e ou 2e des Lombards.|1er juin.    |Deslondes se signale  la bataille |
|                      |             | de Chollet.                       |
|                      |             |                                   |
|8e _bis_ ou du        |14 mai.      |Foin. A ce bataillon appartenait   |
|Faubourg-Antoine.     |             | l'orfvre Rossignol,              |
|                      |             | qui devint gnral en chef        |
|                      |             | de l'arme de la Vende.          |
|                      |             |                                   |
|9e ou de la Runion.  |21 mai.      |Richard.                           |
|                      |             |                                   |
|10e ou du Musum.     |   mai.      |Menand, gnral de brigade         |
|                      |             |  en l'an IV.                      |
+----------------------+-------------+-----------------------------------+


Au reste, malgr la gravit de la situation, malgr les vnements
dont il tait chaque jour le thtre, malgr la domination de la
multitude brutale et farouche, Paris tait moins triste, moins agit,
moins malheureux que nous ne le supposons: Malgr quatre annes de
rvolutions, dit Prud'homme, et deux ans de guerre, Paris est un peu
moins peupl peut-tre, mais il jouit du calme et va rire  la     <p.162>
reprsentation de Marat (sur le thtre de l'Estrapade). Dans d'autres
temps et en pareilles circonstances, Paris nagerait dans le sang et ne
serait bientt plus. On btit dans toutes les rues. L'officier
municipal suffit  peine  la quantit des mariages. Les femmes n'ont
jamais mis plus de got et plus de fracheur dans leur parure. Toutes
les salles de thtres sont pleines...



 X.

Journes des 31 mai et 2 juin.


Cependant l'ennemi avait envahi nos frontires, et l'insurrection
vendenne prenait des proportions menaantes. La Commune, accusant les
Girondins de complicit avec les trangers et les royalistes, reprit
ses complots et ses projets d'extermination. Le 16 mai, dans une
runion des sections, celle du Temple proposa d'enlever trente-deux
reprsentants, de les conduire aux Carmes et de les faire disparatre
du globe. La Gironde avait conu pour la population parisienne, si
docile  tous les meneurs, si crdule, si passionne, si changeante,
un profond mpris; elle ne le cachait pas: Jamais la Constitution,
disait-elle, ne pourra tre faite dans une ville souille de crimes
Elle dnona les complots de la Commune  la Convention et obtint
d'elle la cration d'une commission de douze membres, qui devait
examiner les actes de la municipalit et rechercher les auteurs des
conspirations trames contre la reprsentation nationale. La
Convention se mit sous la sauvegarde des bons citoyens, ordonna  tous
les Parisiens de se rendre dans les sections armes et prescrivit aux
Douze de lui prsenter les grandes mesures qui devaient assurer la
libert publique.

Alors la Commune rsolut d'en finir avec la Gironde par une        <p.163>
insurrection, et des commissaires, nomms par les sections, se
formrent en comit central rvolutionnaire. Les Douze lancent des
mandats d'arrt contre ces commissaires et contre Hbert. Aussitt,
les sections et les clubs se mettent en permanence; la Commune vient
demander justice de la commission des Douze. Le prsident tait
Isnard, l'un des plus fougueux Girondins: coutez ce que je vais vous
dire, dit-il  la dputation; si jamais par une de ces insurrections
qui se renouvellent depuis le 10 mars, il arrivait qu'on portt
atteinte  la reprsentation nationale, je vous le dclare, au nom de
la France entire, Paris serait ananti; oui, la France entire
tirerait vengeance de cet attentat, et bientt on chercherait sur
quelle rive de la Seine Paris a exist.

Cette menace barbare, ce cri de guerre des dpartements contre la
capitale, furent rpts dans les clubs, les faubourgs, les cabarets,
et mirent en fureur le peuple parisien, qui croyait sincrement qu'il
avait sauv la France, qui voulait que les provinces lui en fussent
reconnaissantes. Alors la destruction du parti girondin fut rsolue.
Le 30 mai, une assemble, forme de commissaires de la Commune, des
sections, des clubs, se tient  l'vch et arrte le plan de
l'insurrection. Le lendemain, le tocsin sonne, la gnrale est battue,
les barrires sont fermes; les commissaires des sections se rendent 
l'Htel-de-Ville et dclarent la Commune _rvolutionnaire_,
c'est--dire charge de la dictature. Celle-ci nomme pour commandant
gnral des sections Henriot, chef du bataillon des Sans-Culottes;
elle donne une solde de 40 sous  tout citoyen pauvre qui prendra les
armes; elle prescrit le dsarmement de tous les citoyens suspects;
elle entrane autour des Tuileries les sections armes, mme les
sections de la Butte-des-Moulins, du Mail, des Champs-lyses, qui
taient dvoues aux Girondins; puis elle se prsente  la Convention
et lui demande la suppression des Douze et l'arrestation des       <p.164>
dputs qui ont voulu perdre Paris dans l'opinion publique et dtruire
ce dpt sacr des arts et des connaissances humaines. L'Assemble
dcrte seulement la suppression des Douze; comme rparation  la
ville de Paris, si indignement calomnie, elle dclare qu'elle a
bien mrit de la patrie, et, pour la rconcilier avec les provinces,
elle dcrte une fdration gnrale pour l'anniversaire du 10 aot.

La Commune, heureuse de cette victoire, ordonne une illumination
gnrale, et les sections, mles et confondues, font une promenade
civique aux flambeaux. Mais pour la Montagne la victoire n'tait pas
complte: aussi, ds le soir du 1er juin, le tocsin sonne de nouveau,
et le comit insurrectionnel dcide que la Convention sera assige
jusqu' ce qu'elle ait livr les Vingt-Deux et les Douze. La nuit se
passe  convoquer les sections armes, et, le lendemain, les Tuileries
sont enveloppes par cent mille hommes avec cent soixante canons et
tout l'appareil de la guerre. Jamais Paris n'avait donn un pareil
exemple de docilit aveugle et ignorante  ses autorits, ou, pour
mieux dire,  une poigne d'individus qui venaient de s'emparer du
pouvoir municipal: de toute cette arme qu'on tint sur pied pendant
trois jours, il n'y avait pas six mille hommes qui connussent, qui
comprissent le but de l'insurrection; tout le reste croyait dfendre
l'Assemble et assurer son indpendance.

La Commune entre dans la Convention et lui signifie de nouveau les
volonts du peuple. L'Assemble, se voyant captive, essaie de sortir
de la salle et de se montrer au peuple pour recouvrer sa libert; elle
arrive dans la cour royale, mais Henriot tourne contre elle ses
canons; elle rtrograde dans le jardin, mais elle trouve ses issues
fermes et gardes; alors elle rentre humilie et dcrte
l'arrestation des trente-quatre proscrits. La reprsentation
nationale, viole et dcime, tombait sous la domination de la     <p.165>
Commune de Paris.



 XI.

Lutte de Paris et des provinces.--Leve en masse.--Ftes
rvolutionnaires.


La ville de saint Louis et de Louis XIV avait t, sous la monarchie,
le centre du gouvernement et la premire cit du royaume; mais elle
tait  demi trangre pour les autres villes, qui, ayant une
existence distincte et une sorte d'indpendance, ne subissaient ni son
action ni son influence et voyaient en elle non une matresse, non une
soeur, mais une rivale trop favorise, trop puissante, dont elles
taient jalouses; Paris, en un mot, tait la tte de la France, il
n'en tait pas le coeur. Depuis quatre ans, depuis que l'unit
franaise, rellement et dfinitivement tablie, avait fait de la
capitale l'expression de cette unit, Paris, fier de la rvolution que
son courage avait enfante, dfendue, propage, semblait avoir chang
de rle envers les provinces et pris un air de gouvernant et de
dominateur:  lui seul la pense, l'inspiration, l'initiative; aux
dpartements l'imitation et l'obissance; il leur envoyait, pour ainsi
dire toutes faites, leurs lois et leur histoire. Enfin, Paris semblait
devenu ce qu'tait Rome dans l'empire romain. Le fait le plus
clatant, le plus odieux de cette domination de la capitale sur les
provinces est la rvolution du 31 mai, coup de main hardi de quelques
hommes, surprise arrogante d'une faction, mais qui avait eu tout Paris
pour complice. Aussi les provinces indignes y rpondirent par la
guerre, et cinquante dpartements se soulevrent contre la capitale et
la Convention. Mais, malgr ses erreurs et ses crimes, la cause de
Paris tait celle de la rvolution, c'tait la cause de
l'indpendance du pays; au contraire, derrire les provinces       <p.166>
souleves combattaient l'ancien rgime et l'tranger. Paris opposa donc
au fdralisme des provinces sa formidable unit, sa centralisation
salutaire, et la Convention fut victorieuse; mais par quels moyens! Le
gouvernement rvolutionnaire, la dictature du comit de salut public,
la leve en masse, le maximum, la loi des suspects, les chafauds, la
terreur! L'instrument principal de cette victoire fut le peuple de
Paris, ce peuple, dit Robert Lindet, qui faisait  la patrie le
continuel sacrifice de ses travaux, de ses vtements, de ses
subsistances, s'oubliant pour elle et recommenant chaque jour son
dvouement!--Ce qui me passe, disait un autre rvolutionnaire, c'est
que les ouvriers, les manoeuvres, les indigents, en un mot, les
classes de la socit qui perdaient tout  la rvolution et que des
lgislatures vnales avaient exclus du rang des citoyens, soient les
seules qui l'aient constamment soutenue; si ces classes avaient t
moins nombreuses au sein de la capitale, il tait impossible qu'elle
se soutnt contre ses ennemis.

En effet, les trois leves faites dans Paris en juillet 92, fvrier et
mai 93, avaient tir de la ville plus de 31,000 hommes; mais cette
ppinire de soldats de la rvolution semblait inpuisable: 2
bataillons nouveaux, formant 1,300 hommes, en sortirent pour marcher,
en juillet, contre les fdralistes de l'Eure; et la loi du 23 aot
1793, portant rquisition permanente de tous les Franais pour le
service des armes, encore bien qu'elle n'et demand  Paris, qu'on
croyait puis, que trois bataillons, en fit sortir en moins de deux
mois 25 bataillons nouveaux formant un effectif de 20,773 hommes.

Voici leurs noms, ceux de leurs commandants et la force de chacun
d'eux:

                                                                   <p.167>
+---------+----------------------------+------------+----------+
| NUMROS.| NOMS DES BATAILLONS        | CHEFS.     | EFFECTIF.|
+---------|----------------------------|------------|----------+
| 1er     | Maison-Commune.            | Compagnon. |   1,020  |
| 2e      | Runion.                   | Peret.     |     978  |
| 3e      | Gravilliers.               | Morant.    |   1,015  |
| 4e      | Sans-Culottes.             | Bertrand.  |     829  |
| 5e      | Panthon-Franais.         | Pris.     |     920  |
| 6e      | La Montagne.               | Roidot.    |   1,020  |
| 7e      | Guillaume-Tell.            | Dupr.     |     852  |
| 8e      | Du Temple.                 | Linard.   |     729  |
| 9e      | Amis de la Patrie.         | Lefebvre.  |     733  |
| 10e     | Halle-aux-Bls.            | Salatz.    |     795  |
| 11e     | Tuileries.                 | Grant.     |     750  |
| 12e     | Fraternit.                | Chrtien.  |     656  |
| 13e     | Faubourg-Antoine.          | Auvache.   |   1,094  |
| 14e     | Contrat-Social.            | Vallot.    |     840  |
| 15e     | Indivisibilit.            | Bessat.    |   1,042  |
| 16e     | Bonne-Nouvelle.            | Antoine.   |     743  |
| 17e     | Bonnet-Rouge.              | Fournier.  |     564  |
| 18e     | Unit.                     | Roy.       |     864  |
| 19e     | Thtre-Franais.          | Sautray.   |     600  |
| 20e     | Piques.                    | Gontalier. |     779  |
| 21e     | L. M. Le Pelletier.        | Bellet.    |     782  |
| 22e     | Gardes-Franaises.         | Hbert.    |     694  |
| 23e     | Lombards.                  | Le Bourbon.|     889  |
| 24e     | Bataillon de Franciade.    |            |     653  |
| 25e     |   --     de Bourg-galit  |            |     935  |
+---------+----------------------------+------------+----------+


Ainsi, en moins de quinze mois, la ville du 14 juillet, que la
rvolution avait pourtant prive d'une partie de sa population, qui ne
comptait gure  cette poque que 520,000 habitants, avait envoy sur
les frontires CINQUANTE-TROIS MILLE HOMMES[98]! Tel est le glorieux
contingent de Paris et de sa banlieue dans la premire guerre de   <p.168>
la rvolution[99]!

         [Note 98: Il faut ajouter  ce chiffre celui de l'arme dite
         _rvolutionnaire_, dont la formation fut dcrte le 5
         septembre 1793, et qui se composa de 6,000 hommes, dont 1,200
         canonniers. Cette anne fut recrute par enrlement
         volontaire parmi les plus fougueux rpublicains de Paris, les
         hommes du 10 aot et du 31 mai, qui passrent tous au scrutin
         puratoire de la socit des Jacobins. Elle tait destine 
         comprimer les mouvements contre-rvolutionnaires et 
         appuyer partout o besoin serait les mesures de salut public
         dcrtes par la Convention. Elle devint l'instrument du
         parti hbertiste, et, aprs la chute de ce parti, elle fut
         licencie le 27 mars 1794.]

         [Note 99: Paris fournissait annuellement  l'arme, avant
         1789, 6,339 recrues.]

Aussi, dans la Convention,  la Commune, dans les sections, on ne
parlait du peuple de Paris qu'avec des transports d'enthousiasme, de
respect et presque d'adoration. Il tait tout, disait Prudhomme, il
pouvait tout, il avait droit sur tout, il commandait  ses chefs, il
gouvernait ses gouvernants, il cassait ses propres arrts, il
dsobissait  sa volont et n'tait jamais inconsquent. On le
nourrit avec la loi du maximum; on le tint sur pied en assignant une
solde de 40 sous aux citoyens qui assisteraient aux assembles de
sections; on lui donna  surveiller,  arrter les suspects aux moyens
des comits rvolutionnaires; on satisfit ses ardeurs de vengeances en
entassant les royalistes dans les prisons, en lui donnant  dtruire
les tombeaux de Saint-Denis, en envoyant  l'chafaud Marie-Antoinette,
les Girondins, Bailly, etc.; on fit pour lui la constitution de 93; on
le laissa tous les jours,  chaque instant, interrompre les travaux de
l'Assemble pour apporter des ptitions, des fleurs, des chants, des
dons civiques[100]; on lui donna de ces ftes paennes qu'il aimait
tant et dont nous allons raconter les plus tranges et les plus    <p.169>
solennelles: les funrailles de Marat, la fdration du 10 aot, la
fte des Victoires.

         [Note 100: Citons pour exemple le bulletin de la sance du 6
         juillet: La section de 92 est admise dans l'intrieur de la
         salle; elle annonce son acceptation de l'acte
         constitutionnel.--Les artistes Chenard, Narbonne et Vallire
         entonnent des hymnes patriotiques, dont la Convention dcrte
         l'impression et l'envoi aux dpartements.--La section du
         Mont-Blanc porte en triomphe le buste de Lepelletier. Une
         citoyenne couvre le prsident d'un bonnet rouge et en reoit
         la cocarde.--Les citoyennes de la section du Mail jettent des
         fleurs sur les bancs des lgislateurs.--Trois cents lves de
         la patrie, prcds d'une musique militaire, viennent
         remercier la Convention d'avoir prpar la prosprit du
         sicle qui s'ouvre devant eux.--Une socit patriotique de
         citoyennes est suivie de la section des Gardes franaises,
         qui offre des fleurs, de celle de la Croix-Rouge, qui dpose
         sur le bureau une couronne de chne, et dont les citoyennes
         jurent de ne s'unir qu' de vrais rpublicains.--La section
         de Molire et La Fontaine prsente une mdaille de Franklin.
         Un dcret ordonne la suspension de cette mdaille  la
         couronne de chne qui surmonte la statue de la Libert.--Les
         Enfants-Trouvs, aujourd'hui enfants de la Rpublique,
         dfilent, mls parmi les citoyens de la section des Amis de
         la patrie. La Convention dcrte que ces enfants porteront
         dsormais l'uniforme national.--Les sections de la
         Butte-des-Moulins, du Temple, de la Cit, des Marchs, des
         Champs-lyses dfilent successivement. Toutes annoncent
         avoir librement et unanimement accept la constitution.
         (_Rvolut. de Paris_, t. XVII, p. 709.)]

Le 13 juillet, Marat avait t assassin par Charlotte Corday: la
Convention lui dcerna les honneurs du Panthon, et il y fut port
avec une grande pompe. Le club des Cordeliers rclama son coeur,
l'enferma dans une urne magnifique, provenant du garde-meuble, et lui
dressa un tombeau de gazon avec un autel dans le jardin de l'ancien
couvent; l, pendant plusieurs jours, on fit des processions, on
chanta des hymnes, on rpandit mme des libations autour des
_reliques_ du martyr de la libert. Un orateur, disent les
_Rvolutions de Paris_, a lu un discours qui a pour pigraphe: _ cor
Jsus,  cor Marat!_ Coeur, sacr de Jsus, coeur sacr de Marat, vous
avez les mmes droits  nos hommages. L'orateur compare dans son
discours les travaux du fils de Marie avec ceux de l'ami du peuple;
les aptres sont les Jacobins et les Cordeliers; les publicains sont
les boutiquiers; les pharisiens sont les aristocrates: Jsus est un
prophte; Marat est un Dieu. Paris fut alors inond de bustes, de
portraits, de biographies de Marat. On lui leva une pyramide sur  <p.170>
la place du Carrousel; on donna son nom  plusieurs rues, et la butte
Montmartre devint le _Mont-Marat_.

A la fte du 10 aot, on avait lev sur l'emplacement de la Bastille
une fontaine, dite de la Rgnration et compose d'une statue
colossale de la Nature, laquelle pressait de ses mains ses mamelles,
d'o sortaient deux jets d'eau tombant dans un bassin. Les
commissaires envoys par tous les dpartements y puisrent tour  tour
avec la mme coupe et burent l'eau de la rgnration en invoquant la
fraternit, au bruit du canon et de la musique. Ensuite, le cortge
parcourut les boulevards et se dirigea vers le Champ-de-Mars en
faisant des stations au faubourg Poissonnire, o tait un arc de
triomphe lev en l'honneur des femmes des 5 et 6 octobre;  la place
de la Rvolution, o l'on brla les attributs de la royaut; sur la
place des Invalides, o la statue du peuple abattait le Fdralisme
dans un marais. Enfin au Champ-de-Mars, le prsident de la Convention,
sur l'autel de la patrie, proclama l'acceptation de la Constitution.

La _fte des Victoires_ eut lieu le 30 dcembre et clbra
l'immortelle campagne de 93, o nos soldats avaient repris Toulon,
touff la grande insurrection de la Vende et chass l'ennemi de nos
frontires. Quatorze chars reprsentaient nos quatorze armes: ils
taient chargs chacun de douze dfenseurs de la Rpublique et de
quatorze jeunes filles vtues de blanc et portant des branches de
laurier. Ensuite venait la Convention en masse, entoure d'un ruban
tricolore qui tait tenu par les vtrans et les enfants de la patrie
entremls. Puis venait un char portant le faisceau national surmont
de la statue de la Victoire; il tait environn de cinquante
invalides et de cent braves sans-culottes en bonnet rouge. Le cortge
partit des Tuileries, stationna au _temple de l'humanit_ (Htel des
Invalides) et arriva au Champ-de-Mars; les quatorze chars se
rangrent autour de l'_autel de l'immortalit_, et un hymne fut    <p.171>
chant, dont les paroles taient de Chnier et la musique de Gossec.

         [Note: (rfrence absente dans le texte): _Rvol. de Paris_,
         t. XVIII.]



 XII.

Abolition du culte catholique.--Crmonies du culte de la Raison.


La Commune tait toute-puissante, mais elle voulait assurer et
perptuer sa domination; elle crut y parvenir en dpassant la
Convention en mesures rvolutionnaires. Dirige par des athes et des
fous, elle dfinit les classes des suspects avec un acharnement si
stupide que les neuf-diximes de la population s'y trouvaient compris,
que le nombre des dtenus s'levait, vers la fin de 93,  cinq mille,
et qu'il fallut transformer en prisons le Luxembourg, Port-Royal, le
collge du Plessis, etc. Aprs avoir affect les haillons, la salet,
les sabots, le langage des sans-culottes, elle voulut se populariser,
aux dpens du comit de salut public, en dtruisant le culte
catholique. Dj elle avait fait disparatre les croix des cimetires
et  l'extrieur des glises; dj elle avait dbaptis les rues qui
avaient des noms de saints et leur avait impos des noms grecs ou
romains; mais lorsqu'elle voulut interdire la messe de minuit, le jour
de Nol, il y eut des meutes: le peuple fit ouvrir de force les
glises; celle de Sainte-Genevive fut trop petite pour la foule qui
s'y entassa et qui fit descendre la chsse de la patronne de Paris
comme dans les grandes calamits. La Commune s'arrta dans ses
violences, sachant d'ailleurs qu'elles taient vues de mauvais oeil
par Robespierre, Danton et les membres les plus influents de la
Convention; mais alors elle complota, avec l'vque Gobel et plusieurs
autres prtres disposs  l'apostasie, d'en finir avec les _momeries_
catholiques par un coup d'clat. Gobel et onze de ses vicaires se
prsentrent  la Convention, coiffs du bonnet rouge, et lui      <p.172>
dclarrent qu'ils renonaient aux fonctions du culte catholique,
parce qu'il ne devait plus y avoir d'autre culte public et national
que celui de la libert et de l'galit. La Convention applaudit 
cette dclaration, et la Commune obtint d'elle (10 novembre) la
transformation de l'glise mtropolitaine en _temple de la Raison_.
Trois jours aprs, la vieille cathdrale, dpouille de ses autels,
tableaux, ornements chrtiens, fut le thtre d'une fte sacrilge,
qui est ainsi dcrite dans les _Rvolutions de Paris_.

On avait lev dans l'glise un temple d'une architecture simple,
majestueuse, sur la faade duquel on lisait: _A la philosophie!_ On
avait orn l'entre de ce temple des bustes des philosophes qui ont le
plus contribu  l'avnement de la rvolution actuelle par leurs
lumires. Le temple sacr tait lev sur la cime d'une montagne. Vers
le milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la vrit.
Toutes les autorits constitues s'taient rendues dans ce sanctuaire;
une musique rpublicaine, place au pied de la montagne, excutait en
langue vulgaire un hymne qui exprimait des vrits naturelles. Pendant
cette musique majestueuse, on voyait deux ranges djeunes filles,
vtues de blanc et couronnes de chne, descendre et traverser la
montagne, un flambeau  la main, puis remonter dans la mme direction
sur la montagne. La Libert, reprsente par une belle femme, sortait
alors du temple de la philosophie et venait sur un sige de verdure
recevoir les hommages des rpublicains qui chantaient un hymne en son
honneur en lui tendant les bras. La Libert descendait ensuite pour
rentrer dans le temple, s'arrtant avant d'y rentrer et se tournant
pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis. Aussitt
qu'elle fut rentre, l'enthousiasme clata par des chants d'allgresse
et par des serments de ne jamais cesser de lui tre fidles.

Aprs cette ridicule comdie, le cortge des acteurs et des        <p.173>
spectateurs se dirigea vers la Convention. Assise sur un sige de
simple structure, qu'une guirlande de feuilles de chne entrelaait et
qui tait pos sur une estrade que portaient quatre citoyens, la
statue de la Raison est entre dans le sanctuaire des lois, prcde
d'une troupe de trs-jeunes citoyennes vtues de blanc et couronnes
d'une guirlande de roses... La statue de la Raison tait reprsente
par une femme jeune et belle comme la Raison. Toutes deux taient 
leur printemps. Une draperie blanche recouverte  moiti par un
manteau bleu cleste, ses cheveux pars et un bonnet de la libert sur
la tte composaient tous ses atours: elle tenait une pique dont le jet
tait d'bne.

A la suite de cette mascarade, la Commune dcrta la fermeture de
toutes les glises et la mise en surveillance de tous les prtres;
elle fit abattre les statues des rois de France qui dcoraient
Notre-Dame; elle transporta nuitamment les reliques de sainte
Genevive sur la place de Grve, les brla et envoya la chsse  la
Monnaie (8 novembre); elle dcrta la dmolition des clochers (13
novembre), qui, disait Hbert, par leur domination sur les autres
difices, semblaient contrarier les principes de l'galit; elle fit
dfiler successivement dans la Convention la plupart des sections qui
vinrent, en dclarant qu'elles renonaient au culte chrtien, apporter
les vases sacrs et les ornements sacerdotaux de leurs glises. Ces
processions furent l'occasion de hideuses saturnales, qui sont ainsi
racontes dans le _Moniteur_ du 22 novembre 1793:

La section de l'Unit dfile dans la salle;  sa tte marche un
peloton de la force arme; ensuite viennent des tambours, suivis de
sapeurs et de canonniers revtus d'habits sacerdotaux et d'un groupe
de femmes habilles en blanc, avec une ceinture aux trois couleurs;
aprs elles vient une file immense d'hommes rangs sur deux lignes et
couverts de dalmatiques, chasubles, chapes. Ces habits sont tous   <p.174>
de la ci-devant glise de Saint-Germain-des-Prs; remarquables par leur
richesses, ils sont de velours et d'autres toffes prcieuses,
rehausses de magnifiques broderies d'or et d'argent. On apporte
ensuite sur des brancards des calices, des ciboires, des soleils, des
chandeliers, des plats d'or et d'argent, une chsse superbe, une croix
de pierreries et mille autres ustensiles de pratiques superstitieuses.
Ce cortge entre dans la salle aux cris de Vive la Libert! Vive la
Montagne! Un drap noir, port au bruit de l'air: _Marlborough est
mort_, figure la destruction du fanatisme. La musique excute ensuite
l'hymne rvolutionnaire. On voit tous les citoyens revtus d'habits
sacerdotaux danser au bruit des airs: _a ira_, _la Carmagnole_,
_Veillons au salut de l'empire_. L'enthousiasme universel se manifeste
par des acclamations prolonges.

Htons-nous de dire que ces folies et ces profanations ne durrent
qu'un mois. L'abjuration de Gobel est du 7 novembre, la fte de la
Raison du 10 et l'arrt de la Commune pour la fermeture des glises
du 23. Mais les hommes d'tat de la Convention taient trs-irrits de
la _dprtrisation_ qui allait, disaient-ils, justifier toutes les
calomnies des migrs et donner cent mille recrues  la Vende. Le 24
novembre, Robespierre attaqua au club des Jacobins les athes qui
troublent la libert des cultes et font dgnrer les hommages rendus
 la vrit pure en farces ridicules. La Convention, dit-il, n'a point
proscrit le culte catholique, elle n'a point fait cette dmarche
tmraire, elle ne la fera jamais. Le 24, Danton fit dcrter par la
Convention qu'elle ne recevrait plus les offrandes provenant des
glises. Le 28, la Commune rapporta son arrt du 23 et dcida que
l'exercice des cultes tait libre, mais qu'elle ferait respecter la
volont des sections qui ont renonc au culte catholique. Enfin, la
Convention, qui avait dj repouss les ptitions de citoyens      <p.175>
demandant que l'tat ne salarie plus d'intermdiaires entre eux et la
divinit, la Convention, le 6 dcembre, interdit toute violence ou
mesure contraire  la libert des cultes et rappela les autorits 
l'excution des lois relatives  cette libert. Alors les folies du
temple de la Raison cessrent; mais le culte catholique ne fut rtabli
que dans quatre ou cinq glises, ou dans quelques maisons
particulires[101], et, pour ainsi dire, en secret; toutes les autres
glises restrent fermes ou transformes en magasins; on continua 
tre athe dans la Convention,  la Commune, dans les clubs, dans les
thtres; les prtres, mme constitutionnels, ne cessrent pas d'tre
un objet de moquerie et de dfiance.

         [Note 101: Le culte catholique n'a pas cess d'tre exerc 
         Paris, mme pendant les jours les plus sanglants de la
         terreur, dans la salle de la bibliothque de l'ancien
         sminaire des Missions trangres. Cet difice avait t
         vendu comme bien national au commencement de 1793 et achet
         par mademoiselle de Saron; il devint le lieu de runion de
         quelques prtres et de quelques nobles, qui s'y livrrent aux
         pratiques du culte, sous la direction d'un ancien jsuite,
         l'abb Delpuits. Cette runion, qui continua, mme aprs le
         rtablissement public du culte catholique, a t le noyau et
         l'origine de la fameuse _congrgation_ qui a jou un si grand
         rle sous le rgne de Charles X.]



 XIII.

Supplices des hbertistes et des dantonistes--Tableau de Paris pendant
la terreur.


La Montagne s'tant divise en trois partis: celui des athes, des
enrags ou des _hbertistes_, qui voulaient pousser la terreur jusqu'
l'extermination de tous les ennemis de la rvolution; celui des
immoraux, des indulgents ou des _dantonistes_, qui, croyant que la
Rpublique tait matresse du champ de bataille, voulaient qu'on
renverst les chafauds; enfin celui des gens de milieu ou du      <p.176>
comit de salut public, que dirigeait Robespierre et qui, croyant les
deux autres partis galement dangereux pour la rvolution, rsolurent de
les dtruire.

Les hbertistes, se voyant menacs, essayrent un 31 mai contre le
comit; mais la Commune les abandonna; les faubourgs restrent
immobiles, ils furent arrts, condamns, conduits  l'chafaud. Un
concours prodigieux de citoyens, dit le _Moniteur_, garnissait toutes
les rues et les places par lesquelles ils ont pass. Des cris rpts
de Vive la Rpublique! et des applaudissements se sont fait partout
entendre (25 mars 1794). Le supplice des hbertistes remplit de joie
et d'esprance les indulgents, les suspects, les nombreux habitants
des prisons; mais, six jours aprs, les dantonistes furent  leur tour
arrts et traduits au tribunal rvolutionnaire. A cette nouvelle,
Paris fut dans la consternation; la foule se porta  la Conciergerie;
elle couvrait les rues voisines, les quais, les ponts, la place du
Chtelet, pleine d'anxit, coutant avidement la voix tonnante de
Danton, dont les clats (les fentres du tribunal tant ouvertes)
allaient jusqu'au quai de la Ferraille. L'motion fut surtout
trs-vive dans les prisons, o l'on se crut dvou  un gorgement
certain. Enfin, dans le quartier des Cordeliers, dans le faubourg
Saint-Martin, o la personne et le nom de Danton taient
trs-populaires, il y eut des penses d'insurrection; mais, en
dfinitive, personne ne bougea: la bourgeoisie, depuis la mort des
Girondins, tait moite de terreur et se cachait au fond de ses
maisons; le peuple ne comprenait rien  cette destruction des
rvolutionnaires les uns par les autres; la Commune, depuis la mort
des hbertistes, tait entirement dvoue  Robespierre. Danton et
ses amis prirent, et en voyant passer la fatale charrette on disait
que c'tait le tombereau de l'esprit et du patriotisme. Quelques
jours aprs, on mena encore  l'chafaud Gobel, Chaumette et les   <p.177>
restes du parti hbertiste: ils avaient t condamns pour avoir
voulu persuader aux peuples voisins que la nation franaise en est
venue au dernier degr de dissolution en dtruisant jusqu' l'ide de
l'tre suprme. Alors le comit de salut public rgna sans conteste,
sans comptition, sans qu'il y et contre sa tyrannie une ombre de
rsistance.

Paris,  cette poque, avait un aspect profondment triste: il
ressemblait, dit Prudhomme,  une ville en tat de sige. Les places
publiques taient occupes par des fabriques d'armes et de canons; on
voyait affiches sur toutes les murailles des lois de terreur; la
plupart des glises taient fermes ou mises en dmolition, ou
transformes en hpitaux et en magasins; les monuments et objets d'art
en avaient t enlevs et formaient un muse dans l'glise, les cours
et le jardin des Petits-Augustins. Les palais et les htels de la
noblesse avaient t abandonns, un dcret de la Convention
interdisant le sjour de la capitale aux nobles et aux trangers,
dcret qui mit en fuite plus de vingt mille personnes[102]; la plupart
se trouvaient marqus en lettres rouges de ces mots: _Proprit
nationale_, avec la devise de la Rpublique. Tous les insignes de
l'ancien rgime avaient t effacs; on ne voyait que des bonnets
rouges pour enseignes;  la porte de chaque maison tait un criteau
portant les noms, ge, profession des habitants; dans l'intrieur des
habitations, tous les signes royalistes avaient disparu, et les murs
taient tapisss des images de Lepelletier et de Marat. La plupart des
boutiques de luxe taient fermes; celles d'objets de consommation
renfermaient des marchands soucieux, tremblants, faisant un double
commerce, l'un ouvert, l'autre secret, l'un de denres avaries au
prix du maximum et pour les pauvres, l'autre de denres en bon     <p.178>
tat  un prix plus lev et pour les riches. A la porte des magasins
tait une inscription portant la quantit et la qualit des denres de
premire ncessit qui s'y trouvaient dposes. Le commerce de Paris
avec les villes maritimes, mme pour les approvisionnements, ne se
faisait plus qu'au comptant et en envoyant l'argent  l'avance.
Nanmoins, et par suite de la terreur, les vivres taient abondants, 
des prix modrs, et le comit de salut public faisait des efforts et
des dpenses normes pour nourrir le peuple et empcher le retour de
la disette[103]. L'industrie tait trs-active, mais elle tait
entirement consacre aux choses de guerre, fusils, quipements,
habits, souliers, et se trouvait continuellement sous le coup de
rquisitions forces; ainsi, tous les ouvriers serruriers,
mcaniciens, horlogers, orfvres, avaient t requis pour la
fabrication des armes; ainsi, un dcret de la Convention ordonna  la
commission des approvisionnements d'exercer son _droit de prhension_
sur tous les souliers existant dans les magasins, boutiques, ateliers,
et de les faire passer immdiatement aux armes. Les fournitures des
troupes taient l'objet de spculations trs actives et souvent
criminelles, d'un agiotage effrn, de vols scandaleux, malgr la
svrit du gouvernement et la prsence de l'chafaud.

         [Note 102: La liste des migrs du dpartement de la Seine
         comprend 3,530 noms.]

         [Note 103: D'aprs Robert Lindet, au 9 thermidor, le comit
         de salut public avait en magasin 2 millions 500 mille
         quintaux de bl achets  l'tranger.]

La police tait faite par les comits et les commissaires des
sections; elle avait pour agents les gendarmes nationaux, qui
formaient un corps de dix mille hommes et qui taient appuys, pour
les arrestations politiques, par les compagnies de sans-culottes arms
de piques et en bonnets rouges. Les malfaiteurs taient rigoureusement
poursuivis, les vols et les meurtres trs-rares, la prostitution   <p.179>
svrement rprime[104]; mais chaque citoyen tait continuellement
expos, sur la dnonciation de quelque orateur des sections ou de
quelque voisin haineux,  se voir arrach de ses foyers et tran en
prison; chaque maison pouvait tre subitement investie, la nuit comme
le jour, sur l'ordre d'un comit rvolutionnaire, envahie par la
foule, fouille de fond en comble pour y dcouvrir ou des armes ou
quelque suspect, et, sans que rien y ft drob, on y mettait sous le
scell argent, assignats, papiers[105]. Les rues taient souvent
attristes ou par le passage d'une troupe de sans-culottes conduisant
dans les prisons quelques suspects, ou par le cri sanguinaire des
aboyeuses de la police vocifrant _la liste des soixante ou
quatre-vingts gagnants  la loterie de la sainte guillotine_, ou par
la rencontre d'un chariot  quatre chevaux, _grande bire roulante_,
allant de prison en prison qurir les victimes dsignes pour le   <p.180>
tribunal rvolutionnaire, ou enfin par le passage des charrettes
sortant de la Conciergerie, charges de condamns et suivies, avec des
cris insultants, des chansons atroces, par des femmes hideuses, qu'on
appelait _furies de guillotine_.

         [Note 104: Voyez  ce sujet, dans l'ouvrage de
         Parent-Duchtelet (_De la prostitution dans la ville de
         Paris_), un arrt de la Commune, rendu sur le rquisitoire
         de Chaumette, et dont les austres considrants ont t
         rdigs par l'ex chevalier Dorat de Cubires, alors
         secrtaire du conseil-gnral.]

         [Note 105: Voici ce que raconte  ce sujet Beaumarchais, dont
         la belle maison, situe prs de la Bastille, fut ainsi
         visite et fouille: Pendant que j'tais enferm dans un
         asile impntrable, trente mille mes au moins taient dans
         ma maison, o, des greniers aux caves, des serruriers
         ouvraient toutes les armoires, o des maons fouillaient les
         souterrains, sondaient partout, levaient les pierres et
         faisaient des trous dans les murs, pendant que d'autres
         piochaient le jardin, repassant tous vingt fois dans les
         appartements, mais quelques uns disant, au grand regret des
         brigands qui se trouvaient l par centaines: Si l'on ne
         trouve rien ici qui se rapporte  nos recherches, le premier
         qui dtournera le moindre meuble, une paille, sera pendu sans
         rmission... Enfin, aprs sept heures de la plus svre
         recherche, la foule s'est coule. Mes gens ont balay prs
         d'un pouce et demi de poussire; mais pas un binet de perdu.
         Une femme au jardin a cueilli une girofle: elle l'a paye de
         vingt soufflets; on voulait la baigner dans le bassin des
         peupliers. (_Mm. sur les prisons_, I, 182.)]

L'dilit parisienne, dirige par deux amis de Robespierre, le maire
Fleuriot et l'agent national Payan, s'occupait faiblement des
embellissements et mme de la propret de la ville; mais elle avait
supprim la loterie, amlior et agrandi les hpitaux, runi le palais
de l'vch  l'Htel-Dieu, afin que chaque malade ft plac dans un
lit spar, organis les bureaux de bienfaisance, prpar le muse du
Louvre, etc. Les privilges de tout genre tant abolis, les thtres
taient devenus trs-nombreux et ils se trouvaient continuellement
remplis, surtout les nouveaux thtres de Molire, du Vaudeville,
Louvois, encore bien qu'on y jout des pices rvolutionnaires. Mais,
dit Prud'homme, on consentait  s'ennuyer aux pices patriotiques pour
avoir le droit de s'amuser  un charmant ballet. Le Palais-Royal,
rendez-vous des agioteurs, tait plein de maisons de jeu et de
dbauche, de cafs, de restaurants, de lieux de plaisir, o la foule
ne tarissait pas. Les promenades taient trs-frquentes: on y
rencontrait des jeunes gens qui alliaient le costume des sans-culottes
au luxe des muscadins, c'est--dire la carmagnole, les sabots et le
gros bton aux bijoux  la guillotine et aux bagues  la Marat. Sur
le Pont-Neuf, raconte Prud'homme, les aristocrates se promnent la
tte haute et toisent insolemment les braves et laborieux
sans-culottes. Il se tient encore, dans certaines maisons, des cercles
d'oisifs qui calomnient tout  leur aise les choses et les personnes.
Dans d'autres, on affiche un picurisme rvoltant; des matres de
maison reoivent comme jadis bonne compagnie, des gens comme il faut
et dfendent aux convives de parler affaires et d'attrister leur
banquet. L'amour des plaisirs tait aussi ardent que dans         <p.181>
l'ancien rgime; il animait mme les prisons; car, si l'on en peut croire
un prisonnier, le Luxembourg, Port-Royal, les Carmes, les Bndictines,
Saint-Lazare, ces pourvoieries d'chafaud, taient des maisons d'arrt
_muscadines_, o les heureux dtenus n'ont connu longtemps de chanes
que celles de l'amour. Il est peu d'poques o l'on ait tant chant,
o l'on ait fait plus de petits vers, de posies rotiques, de
chansons obscnes ou impies, et ces oeuvres tranges appartiennent
presque toutes aux royalistes, aux perscuts, aux martyrs de la
rvolution, tant tait grande l'insouciance pour la vie, tant tait
universelle l'incrdulit! Les prisons seules ont enfant des volumes
de ces incroyables frivolits, crites la plupart entre deux guichets,
 la porte du tribunal rvolutionnaire, au pied mme de l'chafaud;
les victimes de Fouquier-Thinville essayaient encore leur lyre quand

  Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
  Remplissait de leur nom ces longs corridors sombres;

enfin, les iambes vengeurs d'Andr Chnier ont eu moins de lecteurs
que les bouts-rims et les madrigaux de Vige.[106]

         [Note 106: Voyez les _Mm. sur les prisons_. (Coll. Berville
         et Barrire.)]



 XIV.

Fte de l'tre suprme.--Loi du 22 prairial.--Rvolution du 9
thermidor.--Fin de la Commune de Paris.


Cependant Robespierre, dlivr de ses rivaux ou de ses ennemis,
songeait  assigner un but  la rvolution et  commencer la
reconstruction de la socit. Ce fut dans cette pense qu'il fit
rendre un dcret par lequel le peuple franais reconnaissait
l'existence de l'tre suprme et l'immortalit de l'me. Une       <p.182>
grande fte fut clbre  ce sujet le 20 prairial; David, qu'on appelait
le Raphal des sans-culotte, en avait encore donn le plan, et, en le
lisant, on croirait qu'il s'agit, non du fangeux et prosaque Paris,
mais de quelque bergerie mythologique de l'Arcadie. La fte fut
d'ailleurs trs-pompeuse, et, comme de coutume, pleine d'allgories.
On y voyait des groupes de jeunes filles tenant des corbeilles de
fleurs, de mres de famille tenant des bouquets de roses, de
vieillards tenant des branches de chne, d'adolescents arms de
piques, un char portant les productions du territoire et tran par
huit taureaux, la Convention entoure d'un ruban tricolore port par
l'Enfance orne de violettes, l'Adolescence orne de myrte, la
Virilit orne de chne et la Vieillesse orne de pampre et
d'olivier. Aux Tuileries tait une statue de l'Athisme,  laquelle
on mit le feu, et de ses cendres sortit la statue de la Sagesse. Au
Champ-de-Mars tait un autel lev sur une montagne, au pied de
laquelle on chanta un hymne  l'tre suprme et l'on jura d'exterminer
les tyrans. La plupart des maisons taient tapisses de verdure et de
fleurs, et, dans les principales places, il y eut des danses et des
repas civiques. On et dit, raconte le _Journal de la Montagne_, que
Paris tait chang en un vaste et beau jardin, en un riant verger.
Enfin, si l'on en croit Vilatte, une foule immense couvrait le jardin
des Tuileries; l'esprance et la gaiet rayonnaient sur tous les
visages; les femmes ajoutaient  l'embellissement par les parures les
plus lgantes. On sentait qu'on clbrait l'auteur de la nature.[107]
Robespierre, comme prsident de la Convention, fut le roi de cette
fte, qui le jeta dans un ravissement fanatique, et il affecta d'y
jouer un rle de grand-prtre.

         [Note 107: _Causes de la rvol. du 9 thermidor_, p. 196.]

Deux jours aprs, il prsenta et fit dcrter la loi du 22         <p.183>
prairial, la plus atroce de toutes les lois rvolutionnaires, qui
acclrait l'action du tribunal par des moyens tellement iniques qu'elle
en faisait  peu prs le tribunal des gorgeurs de septembre. Les maisons
d'arrt, au nombre de trente-six, renfermaient alors plus de huit
mille dtenus: on se servit de cette loi pour les vider; et le
tribunal qui depuis sa cration, c'est--dire du 10 mars 1793 au 18
juin 1794, avait condamn  mort 1,269 personnes, en condamna, du 10
juin au 27 juillet 1,400. Les proscripteurs eurent horreur, non des
flots de sang qu'ils versaient, mais du passage des charrettes de
condamns  travers les quartiers les plus populeux de Paris, et ils
transportrent l'chafaud de la place Louis XV, o il tait en
permanence, d'abord  la place de la Bastille, ensuite prs de la
barrire du Trne. Et dans ce massacre, il n'y eut pas que des nobles,
des prtres, des ennemis rels ou supposs de la rvolution, qui
prirent, mais des bourgeois, des ouvriers, des femmes du peuple, des
rpublicains sincres. On assassinait au hasard, parce qu'il suffisait
de la haine d'un dlateur (et la dlation tait devenue le mtier de
tous les sclrats) pour envoyer dans une maison d'arrt le patriote
paisible et obscur, et, pour l'envoyer au tribunal rvolutionnaire, de
la haine d'un de ces missaires infmes, appels _moutons_, qui
dressaient des listes de proscription dans les prisons. La
Conciergerie, dit Riouffe,  trs peu d'exceptions prs, pendant plus
de dix mois, n'a renferm que des patriotes; un langage aristocratique
y aurait autant surpris qu'indign; ses votes taient fatigues de
chants patriotiques; et, pour un homme de castes opposantes, on
massacrait mille sans-culottes, qu'on tranait  la boucherie en
criant: Vivent les sans-culotte[108]!

         [Note 108: _Mmoires sur les prisons_, t. I, prface, p 11.]

Cependant, les partis de Hbert et de Danton n'avaient pas t     <p.184>
entirement dtruits; menacs par la loi du 22 prairial, ils se
runissent pour renverser Robespierre et donnent la main mme aux
dbris des Girondins, mme aux _crapauds du Marais_. Robespierre
dvoile la conspiration  la Convention; mais l'Assemble presque
entire se soulve contre lui; il est dcrt d'accusation avec quatre
de ses collgues et conduit au Luxembourg. Robespierre jeune est
envoy  Saint-Lazare, Couthon  la Bourbe, Lebas  la maison de
justice du dpartement, Saint-Just aux cossais.

Dans la lutte qui s'engageait, Robespierre croyant navement que sa
cause tait aussi lgitime que populaire, n'avait prpar aucun moyen
de succs, mme de dfense; il comptait sur cette population de Paris,
qui n'avait jamais failli  la rvolution; mais, depuis deux ans, il
s'tait fait de grands changements dans la composition et le chiffre
de cette population. Paris avait t pour la rvolution la ppinire
la plus fconde de ses dfenseurs; mais ce n'tait pas impunment
qu'il avait envoy soixante mille de ses enfants sur les champs de
bataille, outre ceux qui avaient pri dans ses rues ou par la misre;
sa population rvolutionnaire se trouvait donc considrablement
rduite. Aussi, ce n'tait, matriellement parlant, qu'une minorit
trs-petite qui avait soutenu le rgime de la terreur; on ne voyait
plus gure que des femmes dans les troubles des rues, dans les
sections, dans les tribunes de la Convention; les bataillons des
faubourgs n'avaient plus qu'un petit nombre d'hommes et ne faisaient
montre de leur force que par leurs compagnies de canonniers; enfin, au
contraire, les bataillons des quartiers riches, quoique annihils et
tremblants, se trouvaient encore compltement garnis. Dans cet tat de
la population, l'issue de la lutte engage le 9 thermidor,  part
l'opinion publique videmment souleve contre le rgime de la terreur,
ne pouvait tre douteuse.

Cependant,  la nouvelle de l'arrestation de Robespierre, la       <p.185>
Commune s'tait dclare en insurrection et avait mis tout en mouvement,
sections, jacobins, comits rvolutionnaires; elle avait fait sonner
le tocsin, ferm les barrires, garni de canons la place de Grve. Des
officiers municipaux avaient fait ouvrir le Luxembourg et les autres
prisons, dlivr les cinq reprsentants dtenus, et ils les avaient
conduits  l'Htel-de-Ville, ce Louvre du tyran Robespierre, suivant
l'expression du thermidorien Frron. Mais le commandant des sections,
Henriot, ne donna aucun ordre aux bataillons des faubourgs, qui
restrent immobiles dans leurs quartiers; et, pendant ce temps, la
Convention prit l'offensive: elle mit hors la loi les cinq
reprsentants, la Commune, Henriot; elle appela  elle les sections
des quartiers riches. Celles-ci accourent, nombreuses, pleines
d'ardeur, heureuses d'avoir  combattre la terreur, la Montagne, la
Commune, la rvolution elle-mme; elles jurent  la Convention de
mourir pour sa dfense et marchent sur l'Htel-de-Ville. Il tait
minuit: la Commune et les reprsentants proscrits n'avaient pris
aucune mesure de dfense; il n'y avait sur la place que quelques
compagnies de canonniers, avec des groupes de femmes et de gens non
arms. Au bruit que la Commune et ses dfenseurs sont mis hors la loi,
tout se disperse. Les sections Lepelletier, des Piques, de la
Butte-des-Moulins, arrivent, cernent l'Htel-de-Ville et arrtent sans
rsistance les reprsentants avec Henriot et tout ce qui tait autour
d'eux. Le lendemain, Robespierre, ses collgues et dix-huit membres de
la Commune furent conduits au tribunal rvolutionnaire, qui constata
leur identit, et de l au supplice, au milieu d'une foule immense qui
poussait des cris de joie et des imprcations contre les condamns.
Les deux jours suivants, quatre-vingt-deux membres de la Commune,
hommes obscurs et presque tous ouvriers ou de la petite bourgeoisie,
furent de mme envoys en masse et sans jugement  l'chafaud.     <p.186>

Ainsi finit cette Commune fameuse, qui, pendant prs de deux ans (du
10 aot 1792 au 27 juillet 1794), avait domin Paris, la Convention et
la France; elle s'est souille de tant d'excs, elle a rpandu tant de
sang et laiss tant de ruines, que la mmoire des hommes qui la
composrent est encore et sera  jamais excre.



 XV.

Raction thermidorienne.--Nouvelle administration de Paris.--Jeunesse
dore.--Fin du club des Jacobins.--Apothoses de Marat et de Rousseau.


La mort de Robespierre fut le signal d'une raction violente,
non-seulement contre la terreur, mais contre les hommes et les choses
de la rvolution, raction qui ne devait s'arrter qu'avec le
rtablissement de la monarchie. D'abord on ouvrit toutes les prisons,
qui, huit mois aprs, se trouvrent remplies de dix mille
rpublicains; on modifia, puis on supprima le tribunal rvolutionnaire,
dont la plupart des membres furent envoys  l'chafaud; on cessa de
donner les 40 sous de prsence aux citoyens pauvres qui assistaient
aux assembles de sections, et celles-ci se trouvrent ou abandonnes
ou occupes entirement par les royalistes; on modifia, puis on abolit
le maximum, et l'unique effet de cette abolition, dit le royaliste
Toulongeon, fut d'accrotre le discrdit et de hter la chute des
assignats, qui tombrent bientt dans un avilissement tel qu'il fallut
24,000 livres tournois pour payer une mesure commune de bois 
brler. On dsarma Paris de sa terrible Commune, et l'administration
de cette ville, dont la concentration avait t si redoutable, fut
parpille de la plus trange manire et donne: 1  deux commissions
spciales de police et de finances, nommes par la Convention; la
premire, qui tait charge rellement du gouvernement de Paris, avait
sous ses ordres les comits d'arrondissement, les comits civils   <p.187>
et les commissaires de police des sections; elle tait elle-mme sous
la surveillance du comit de sret gnrale; 2 aux diverses
commissions nationales du gouvernement, qui remplaaient alors les
ministres, c'est--dire que cette administration dpendit: pour les
subsistances, de la commission de commerce et des approvisionnements;
pour les hpitaux, de la commission des secours publics; pour les
coles et les spectacles, de la commission d'instruction publique;
pour l'illumination et entretien des rues, de la commission des
travaux publics; pour les ateliers et les arts, de la commission
d'agriculture; pour les munitions et armes, de la commission des
armes; pour les prisons, de la commission de police et tribunaux; pour
les revenus et domaines de la Commune, de la commission des revenus
nationaux. De plus, les fonctions relatives  l'tat civil taient
remplies dans chaque section par un officier public nomm par la
Convention, les comits civils des sections restant chargs de
quelques dtails et de la liste des migrs. Avec une organisation
aussi dfectueuse, aussi anarchique, Paris n'eut plus rellement
d'administration, plus de police, et le dsordre y devint extrme.
Toutes les mauvaises passions, les vices, les crimes que la main
sanglante des triumvirs avait comprims par la terreur, se donnrent
pleine carrire: des maisons de jeu et de dbauche s'ouvrirent dans
toutes les rues; la prostitution se montra toute nue, tte haute, en
plein jour et partout; les vols et les meurtres devinrent aussi
nombreux qu'au temps des tire-laine et des coupe-jarrets du XVIe
sicle; les rues,  peine claires et nettoyes, ne furent plus
praticables pendant la nuit que les armes  la main; enfin, la guerre
civile recommena, mais ignoble et lche,  coups de poing,  coups de
bton.

Les jeunes gens dont les familles avaient t victimes de la       <p.188>
terreur, ceux qui avaient chapp  la leve en masse ou dsert les
armes, les habitus de cafs et de spectacles, les hommes de finance, les
beaux, les gostes, les dbauchs de l'ancien rgime, enfin tous ceux
qui dtestaient la Rpublique par amour des plaisirs et de l'argent,
ds qu'ils n'eurent plus peur, se mirent en campagne contre la
rvolution. On les appelait _incroyables_, _muscadins_, _jeunesse
dore_, _jeunesse de Frron_, et ils se recrutaient principalement
dans les sections thermidoriennes. Ils se donnrent un costume
ridicule, dit _ la victime_, et qui fut reproduit spirituellement
dans les caricatures de Carle Vernet[109]; ils affectrent un zzaiement
puril jusqu' l'idiotisme; ils s'armrent de btons plombs et s'en
allrent attaquer dans les rues, au Palais-Royal, dans les thtres,
les Jacobins, les agents de la terreur, les ouvriers des faubourgs,
tout ce que le journal de Frron appelait _la queue de Robespierre_.
Ils obtenaient ainsi des victoires faciles, car la queue de
Robespierre se composait principalement de femmes, de vieillards et 
peine de quelques milliers d'hommes jeunes et valides; ils venaient
ensuite parader dans les salons qui commenaient  se rouvrir et y
taient applaudis par la femme de Tallien, qu'on appelait la
_Notre-Dame de Thermidor_, par la veuve du gnral Beauharnais, qui,
plus tard, fut appele la _Notre-Dame des Victoires_, et par d'autres
dames qui donnaient le ton  la socit nouvelle. Tout jeune homme,
dit Lacretelle, qui refusait d'entrer dans la troupe vengeresse, tait
disgraci auprs des femmes les plus aimables[110] Ce furent eux qui
inventrent les _bals des victimes_, o l'on dansait en deuil, o  <p.189>
n'taient admis que les individus dont les parents avaient pri sur
l'chafaud; ils mirent  la mode chez les femmes les costumes et les
nudits des courtisanes grecques, avec les saluts _ la victime_, les
bonnets _ l'humanit_, les corsets _ la justice_; ils ramenrent le
got du luxe, des moeurs lgantes et des plaisirs. Paris reprit
l'empire de la mode et du got, dit Thibaudeau; l'antique, introduit
dj dans les arts par l'cole de David, remplaa, dans les habits des
femmes, dans la coiffure des deux sexes et jusque dans l'ameublement,
le gothique, le fodal et ces formes mixtes et bizarres inventes par
l'esclavage des cours[111].

         [Note 109: Cheveux courts par derrire, longs et rabattus sur
         les yeux par devant, pour imiter la _toilette_ des condamns
          la guillotine, bas chins, habit court et carr, gilet de
         panne chamoise  dix-huit boutons de nacre, cravate verte
         montant jusqu' la bouche, des lunettes, deux montres, etc.]

         [Note 110: Lacretelle. _Hist. du XVIIIe sicle_, XII, 148.]

         [Note 111: _Mm. sur la Convention_, t. I, p. 130.]

Les principaux efforts de la jeunesse dore furent dirigs contre le
club des Jacobins, dont ils envahirent les tribunes et les couloirs 
coups de pierres et de bton, fouettant les femmes, se colletant avec
les hommes. Aprs plusieurs jours de ce tumulte, qui tint tout Paris
en alarmes, la Convention ordonna la fermeture du club (21 brumaire).
Si l'on en croit Frron, ce conventionnel qui se disait le disciple de
Marat et qui, pourtant, tait regard comme le chef de la jeunesse
dore, cette mesure excita la plus vive allgresse: on dansait, on
s'embrassait, on chantait; une partie de la ville fut illumine.

Au milieu de cette raction, les thermidoriens, sans doute dans
l'espoir d'aveugler le peuple sur leur alliance avec les royalistes,
s'avisrent de clbrer l'anniversaire de l'tablissement de la
Rpublique par l'_apothose_ de Marat. Ce fut la crmonie la plus
trange de la rvolution,  cause du contraste qu'offraient et la vie
du hideux personnage qu'on transportait au Panthon et l'tat nouveau
de l'opinion publique. Elle fut d'ailleurs aussi pompeuse que les
apothoses de Mirabeau et de Voltaire. Les socits populaires, dit
le _Moniteur_ (4 vendmiaire), les autorits constitues et une    <p.190>
grande partie des lves de l'cole de Mars[112] prcdaient le char qui
portait les restes prcieux de Marat... Au moment o l'on descendait
du char le cercueil qui contenait les cendres de l'ami du peuple, on
rejetait du temple des grands hommes, par une porte latrale, les
restes impurs du royaliste Mirabeau.

         [Note 112: L'cole de Mars avait t cre par la Convention
         le 13 prairial an II. Elle tait recrute avec des enfants
         de sans-culotte gs de quatorze  dix-sept ans et envoys,
         au nombre de dix par district, de toutes les parties de la
         France, ce qui porta le nombre des lves  trois mille. Ces
         lves campaient sous des tentes dans la plaine des Sablons
         et une partie du bois de Boulogne. Des baraques en planches
         renfermaient l'hpital, l'arsenal, les curies et la salle
         d'tude, vaste hangar orn seulement d'une statue de la
         Libert, au pied de laquelle Robespierre, Lebas, Saint-Just
         venaient haranguer la jeunesse et la former aux vertus
         rpublicaines. Le camp tait ferm par une enceinte de
         palissades et de chevaux de frise, et gard militairement par
         les lves. Cette cole, qui figura dans toutes les ftes
         rvolutionnaires, fut supprime le 2 brumaire an III.]

Quelques jours aprs, la mme pompe fut renouvele pour l'apothose de
Jean-Jacques Rousseau, et ce fut la dernire des ftes symboliques de
la Convention. Jusqu' la fin de cette assemble, les anniversaires de
la rvolution, les ftes funbres, les ftes triomphales furent
clbres, non plus dans la rue, mais dans la salle de la Convention,
et se bornrent  des dcorations, des discours et de la musique.

Le retour des thermidoriens aux ides rvolutionnaires n'eut pas de
dure, et, trois mois aprs l'apothose de Marat, on brisait partout
ses bustes, qui furent jets dans les gouts; on dmolit le monument
du Carrousel; on proscrivit son nom, ainsi que celui des Montagnards
et des Jacobins, dans les tablissements publics, les cafs, les
thtres.



 XVI.                                                             <p.191>

Famine.--Journes du 12 germinal et du 1er prairial.


L'anne qui suivit le 9 thermidor est, de toutes les annes de la
rvolution, celle o le peuple de Paris fut le plus malheureux. Le
comit de salut public l'avait nourri avec le maximum, avec la solde
attribue aux sectionnaires, avec de nombreux travaux; il lui avait
donn sa part de tyrannie et de proscriptions; il s'tait occup avec
une ardente sollicitude de ses besoins, de ses caprices mme, de ses
plaisirs,  l'exemple de ces tyrans de Rome qui donnaient au
peuple-roi du pain et les jeux du cirque. Avec le 9 thermidor, le
peuple tomba du trne dans la plus profonde misre: les riches, les
marchands, les agioteurs, tout ce qui avait souffert ou tout ce qui
avait eu peur, se vengea de lui en le faisant mourir de faim. La
hausse des denres devint exorbitante; une famine cause par les
accapareurs et les ennemis de la rvolution mit la dsolation dans les
faubourgs et les quartiers pauvres, o les travaux manquaient, o les
ouvriers n'taient pays qu'en assignats. La Convention fut oblige de
fixer une ration journalire pour la subsistance de chaque personne:
mesure dplorable qui fut lude par les riches et ne fit qu'augmenter
la misre des pauvres. Paris, dit un historien royaliste, fut rduit,
 cette poque,  une telle dtresse, que le pain et la viande taient
mesurs et distribus nominativement chez les fournisseurs. L, aux
portes, on voyait les citoyens gardant leurs places ds le point du
jour, attendre leur tour pour reporter chez eux la subsistance de la
journe, fixe  trois onces de pain et un quarteron de viande. Dans
la classe indigente et mme dans la classe aise, des familles
vcurent plusieurs mois de lgumes et surtout de pommes de terre, dont
on avait ensemenc tous les terrains occups par des jardins de    <p.192>
luxe et d'agrment. Quelques mesures de grains ou de farine, envoyes des
dpartements, taient un prsent reu avec reconnaissance[113].--Il
faut l'avoir vue, dit un autre historien, il faut l'avoir sentie,
cette affreuse disette, pour s'en faire une ide! Enfin, pour combler
la dtresse, l'hiver fut trs-rigoureux: le bois et le charbon
manqurent comme le pain; il fallut les distribuer aussi par rations;
on fit queue dans les chantiers et aux bateaux sur la Seine, et
plusieurs femmes y furent touffes.

         [Note 113: Toulongeon, t. III, p. 67.]

En prsence de si grandes calamits, le peuple tait plein de fureur
contre les riches, contre les royalistes, contre la Convention qui
laissait faire ce nouveau pacte de famine; plusieurs fois, des troupes
de femmes envahirent les Tuileries avec des plaintes et des menaces;
mais elles furent poursuivies et maltraites par les muscadins; enfin,
le 12 germinal, les distributions de pain ayant manqu dans la Cit,
les femmes de ce quartier battirent le tambour, rassemblrent la foule
et furent bientt grossies de bandes d'hommes venus des faubourgs,
quelques-uns arms de piques et de fusils, portant sur leur chapeau:
Du pain et la Constitution de 93! Cette multitude envahit les
Tuileries et se rua dans la salle de la Convention avec un tumulte
effroyable; mais les sections thermidoriennes, la garde nationale de
1789, dit un contemporain, arrivrent au pas de charge et forcrent
la foule  vacuer le palais.

La Convention crut que le parti de Robespierre avait fait cet essai
d'insurrection: elle ordonna le dsarmement de tous les individus qui
avaient contribu  la vaste tyrannie abolie le 9 thermidor; elle mit
Paris en tat de sige; elle ordonna (28 germinal) la restauration de
la garde nationale telle qu'elle existait en 1789, c'est--dire
qu'elle devait tre compose de quarante-huit bataillons           <p.193>
d'infanterie, de sept cent soixante hommes chacun, avec compagnie
d'lite, et de deux mille quatre cents hommes de cavalerie; mais ce
dcret si important ne fut que mollement, que lentement excut, tant
tait grande la lassitude de la bourgeoisie. L'apathie des citoyens
de cette grande commune, disait un reprsentant, est vraiment
inconcevable: chaque jour, ils sont exposs  voir leurs proprits la
proie du pillage, et ils ne s'empressent point d'excuter un dcret
qui seul peut leur en assurer la jouissance.

Ces mesures n'apaisrent pas l'agitation populaire qui avait une cause
permanente et terrible, la faim. Les subsistances taient le prtexte
du moment, dit Toulongeon, et ce prtexte, sans tre juste, tait
vrai. Les distributions venaient d'tre rduites  deux onces de pain
par jour; et cependant, la consommation qui, dans les temps communs,
ne s'levait qu' quinze cents sacs de farine, tait alors de deux
mille sacs et plus. Il faut le redire encore, sans pouvoir
l'expliquer, la disette tait tellement factice que l'abondance
reparut avant la rcolte de l'anne[114], Il serait difficile,
crivait Mercier dans les _Annales patriotiques_, de trouver
aujourd'hui sur le globe un peuple aussi malheureux que l'est celui de
la ville de Paris. Nous avons reu hier deux onces de pain par
personne; cette ration a t encore diminue aujourd'hui. Toutes les
rues retentissent des plaintes de ceux qui sont tiraills par la
faim. Enfin, raconte le _Moniteur_, de violentes rumeurs, des propos
sditieux, des menaces atroces marqurent la soire du 30 germinal.
Partout on ne voyait que des groupes, presque tous composs de femmes,
qui promettaient pour le lendemain une insurrection. On disait
hautement qu'il fallait tomber sur la Convention nationale; que,
depuis trop longtemps, elle faisait mourir le peuple de faim;      <p.194>
qu'elle n'avait fait prir Robespierre et ses complices que pour s'emparer
du gouvernement, tyranniser le peuple, le rduire  la famine en faisant
hausser le prix des denres et en accordant protection aux marchands
qui pompaient les sueurs de l'indigent[115].

         [Note 114: T. III, p. 118.]

         [Note 115: _Moniteur_ du 4 prairial.]

Dans cette situation, quelques meneurs obscurs rsolurent de faire
contre la Convention un 31 mai, et ils l'annoncrent navement dans un
manifeste, disant que le peuple de Paris, sur lequel les rpublicains
des dpartements et des armes avaient les yeux fixs, avait arrt
de se rendre  la Convention pour lui demander du pain, la
Constitution de 93, la destitution du gouvernement actuel, la mise en
libert des patriotes dtenus,[116], la convocation d'une assemble
lgislative. La Convention, avertie, dcrta que la commune de Paris
tait responsable envers la Rpublique entire de toute atteinte qui
pourrait tre porte  la reprsentation nationale; elle requit les
citoyens de se porter en armes dans les chefs-lieux de sections,
envoya douze reprsentants pour les diriger et fit battre le rappel
dans les sections thermidoriennes. Mais dj le tocsin sonnait dans
les faubourgs, le Marais et la Cit, et une grande foule,
principalement compose de vieillards, de femmes, d'enfants, se rua
par toutes les rues de la ville, en se dirigeant vers les Tuileries.
L'immense colonne, dans laquelle il n'y avait pas cinq cents hommes
arms, se droula principalement par la rue Saint-Honor, hve,
dguenille, affame, hurlant des cris de mort et des regrets de
guillotine, faisant d'imbciles recrues, d'ailleurs toujours crdule
et docile  ses meneurs, et, comme dans toutes ses journes, comme au
temps de sa puissance, passant devant les maisons somptueuses et   <p.195>
les riches magasins sans un regard de menace. Les postes de gendarmerie
qu'elle rencontra sur son passage ou se dispersrent ou se joignirent
 elle. L'pouvante se rpandit partout: on fermait les boutiques, on
se cachait dans les maisons; jamais plus grande masse de misre et de
haillons n'tait sortie des profondeurs de Paris; jamais pareil cri de
vengeance et de fureur ne s'tait lev contre les iniquits ou les
inepties du gouvernement. Au 14 juillet, au 10 aot, au 31 mai, le
peuple, ml  la bourgeoisie, tait anim par une ide, exalt par la
libert, enthousiasm par le sentiment rvolutionnaire; mais, en ce
jour, le dernier de cette tragdie qu'il jouait depuis six ans,
c'tait l'insurrection de la faim, le soulvement de la misre, le
commencement de la guerre sociale!

         [Note 116: L'tat officiel insr au _Moniteur_ donne pour le
         24 avril le chiffre de 2,338 dtenus.]

Cette mare immonde et terrible, qui grossissait  tout moment,
envahit les Tuileries  travers les bataillons indcis des sections
thermidoriennes qui ne voyaient pas devant eux une arme d'insurgs,
mais une cohue de misrables. Elle pntra dans le palais et enfona
la porte de la salle des sances, dont les tribunes taient dj
remplies de femmes furieuses; un bataillon de garde nationale se
prcipita  sa rencontre et la rejeta dans les escaliers, mais sans
qu'il y et de sang rpandu: il semblait qu'il n'y et que des femmes
dans cette multitude. Elle revint  la charge, entra de nouveau, fut
de nouveau repousse; enfin une troisime fois, renversant tous les
obstacles, elle inonda la salle, les couloirs, les bancs, la tribune.
Les reprsentants se rfugient dans les gradins suprieurs, o
quelques gendarmes les protgent; le prsident Boissy d'Anglas reste
ferme sur son sige et ordonne  un officier d'appeler la force arme;
celui-ci est menac par trente sabres; un dput, Fraud, veut le
secourir; il est frapp d'un coup de pistolet, entran, massacr, et
sa tte est apporte au bout d'une pique. Mais la rage populaire
semble assouvie par ce crime: pendant toute cette journe si       <p.196>
confuse, au milieu de toute cette foule ardente de fureur, il n'y eut pas
d'autre sang vers, et cette scne si terrible dgnra en un tumulte
sans fin, sans but, sans rsultat. Il n'y avait pas eu dans toute la
rvolution de semblables saturnales: la multitude aveugle et dlirante
s'entassait, criait, hurlait, faisait tapage, insultait les
reprsentants, battait le tambour, tirait des coups de fusil contre
les murs ou donnait des coups de sabre sur les bancs. Ce tumulte
stupide dura huit heures. A la fin, les insurgs forcrent les dputs
 descendre dans le parquet et  voter toutes leurs demandes, parmi
lesquelles taient le rtablissement de la Commune de Paris et la
permanence des sections. Au moment ou ils venaient de nommer un
gouvernement provisoire, les sections de la garde nationale arrivent,
Lepelletier en tte, puis Fontaine-de-Grenelle, Gardes-Franaises,
Contrat-Social, Mont-Blanc, Guillaume-Tell, Brutus et cette autre,
dont on ne peut jamais prononcer le nom sans un vif sentiment de
reconnaissance, la Butte-des-Moulins. Elles dbouchent de toutes
parts, par toutes les issues, au pas de charge, tambours-battant,
drapeaux dploys, baonnettes en avant[117]. En un instant la
multitude est renverse, pousse, disperse. Il n'y eut pas de
rsistance, pas de combat, pas de morts,  peine quelques blesss,
quelques prisonniers. La masse des envahisseurs pouvait s'lever 
vingt mille; mais sur ce nombre, mme avec les gendarmes qui s'taient
joints  eux, il n'y avait pas le dixime d'hommes arms. Nous
n'avons eu, disait Louvet, que quinze cents brigands  vaincre.

         [Note 117: loge de Fraud, dans le _Moniteur_ du 18 prairial
         an III.]

Le lendemain, la plus grande partie du peuple, honteuse, humilie de
cette triste journe, rentra dans son calme et sa misre. Il n'y eut
que le faubourg Saint-Antoine o le tumulte continua: ses trois
bataillons prirent les armes. Sur le bruit qu'ils avaient tabli   <p.197>
 l'Htel-de-Ville une commune insurrectionnelle, les sections
thermidoriennes marchrent sur la place de Grve; mais,  l'approche
des insurgs, elles reculrent jusqu'au Carrousel et furent suivies
par les trois bataillons qui braqurent leurs canons contre les
Tuileries. Au moment o le combat allait s'engager, des reprsentants
accoururent, parlementrent, et,  force de promesses, dcidrent les
hommes des faubourgs  se retirer. Le surlendemain, ceux-ci prirent
encore les armes et dlivrrent l'un des assassins de Fraud qu'on
menait au supplice. Mais la Convention avait fait venir six mille
dragons, qu'elle joignit  quinze mille hommes des sections: le
faubourg fut investi par cette arme, somm de livrer ses canons,
menac d'un bombardement. Les trois bataillons comptaient  peine, en
ce moment, douze cents hommes valides; toute rsistance tait donc
impossible; d'ailleurs les propritaires et les chefs d'ateliers
dcidrent les ouvriers  se soumettre. Les canons furent livrs et
amens en triomphe aux Tuileries, au milieu des acclamations de la
bourgeoisie enivre de sa victoire. Ce fut pour le peuple de Paris une
vritable destitution du pouvoir qu'il avait conquis le 14 juillet
1789:  dater du 4 prairial et jusqu'au 27 juillet 1830, il ne prit
aucune part directe et efficace aux rvolutions. L'opinion publique se
pronona alors dfinitivement contre ces mouvements populaires, qui,
depuis trois ans, mettaient sans cesse la reprsentation nationale 
la merci de quelques bandes d'meutiers. Les vingt-cinq millions
d'hommes, disait Chnier  la Convention, qui nous ont envoys ici ne
nous ont pas placs sous la tutelle des marchs de Paris et sous la
hache des assassins; ce n'est pas au faubourg Saint-Antoine qu'ils ont
dlgu le pouvoir lgislatif... Citoyens de Paris, sans cesse appels
le _peuple_ par tous les factieux qui ont voulu s'lever sur les
dbris de la puissance nationale, vous, longtemps flatts comme un
roi, mais  qui il faut enfin dire la vrit, songez que la        <p.198>
reprsentation nationale appartient  la Rpublique et mritez de la
conserver[118].

         [Note 118: _Moniteur_ du 10 prairial.]

La Convention complta sa victoire par des mesures nergiques et
sanguinaires: elle envoya  l'chafaud neuf reprsentants et
vingt-neuf insurgs, aux galres vingt-sept autres personnes, dont
huit femmes; elle mit en arrestation trente et un autres dputs et
fit incarcrer en moins de huit jours plus de dix mille individus
comme assassins, buveurs de sang, voleurs et agents de la tyrannie
qui prcda le 9 thermidor. Plusieurs sections, connues par la
turbulence de leurs principes et la sclratesse de leurs meneurs,
telles que les sections de la Cit, du Panthon, des Gravilliers,
furent forces de rendre leurs canons[119]. Toutes les autres en firent
autant de leur propre mouvement, et Paris se trouva ainsi dsarm de
la principale force qui avait fait toutes les journes rvolutionnaires.
On dpouilla de leurs piques les quarante huit sections, et il fut
dfendu de paratre en public avec cette arme, qui n'est d'aucune
dfense relle et ne peut servir qu' assassiner. On dcrta que les
attroupements de femmes seraient dissips par la force. On donna  la
capitale une garnison de troupes de ligne; on tablit un vaste camp de
cavalerie et d'artillerie d'abord dans les Tuileries, ensuite dans la
plaine des Sablons; on licencia les gendarmes des tribunaux, cette
troupe, disait l'arrt, qui a vu natre la libert[120], qui n'a
jamais obi qu'avec dgot, qui insultait les victimes qu'elle
conduisait  l'chafaud, qui a partag les efforts des factieux.
Dix-huit furent envoys au supplice, cinq aux galres, le reste fut
dclar incapable de service. On effaa sur tous les murs les inscriptions
rvolutionnaires, les bonnets rouges, mme la devise de la         <p.199>
Rpublique; enfin, on rorganisa la garde nationale, qui fut
entirement compose de bourgeois, d'aprs ce principe fondamental de
tout ordre politique, disait le dcret, que la force destine 
maintenir la sret des proprits et des personnes doit tre
exclusivement entre les mains de ceux qui ont  la maintenir un
intrt insparable de leur intrt individuel.

         [Note 119: _Moniteur_ du 9 prairial.]

         [Note 120: Nous avons dit qu'elle tait en grande partie
         compose d'anciens gardes-franaises.]



 XVII.

Journe du 13 vendmiaire.--Fin de la Convention.


A la suite des journes de prairial, la raction thermidorienne devint
en plein et  dcouvert la contre-rvolution. Des agences royalistes
se formrent  Paris et travaillrent au retour des Bourbons. La
bourgeoisie et la garde nationale, encore tremblantes au souvenir de
la terreur, ne dsiraient plus que le rtablissement de la monarchie.
Les assembles de sections, d'o les Jacobins furent chasss,
devinrent des foyers de royalisme, des tribunes toujours ouvertes aux
ennemis de la Convention et de la Rpublique: c'tait sur elles que
l'migration avait les yeux; c'tait en elles que le prtendant
mettait toutes ses esprances. La jeunesse dore, ces
rquisitionnaires, disait un orateur, qui avaient fait leurs campagnes
au Palais-galit et dans les spectacles, excitait des meutes,
insultait les soldats, empchait le chant de la Marseillaise. Les
jours de 1789, dit Lacretelle, semblaient revenus, mais dans une
direction compltement inverse. Les orateurs se prsentaient en foule;
les journaux, les brochures, les pamphlets, les affiches ne laissaient
pas un moment de relche  la Convention.--Dj, raconte un autre
contemporain, l'on exposait publiquement dans Paris l'effigie du
dernier roi et celle de sa famille; dj les rubans taient        <p.200>
prpars, les signes de ralliement, les emblmes prts, et les femmes
allaient les arborer sur leurs coiffures.--Personne n'ignore  Paris,
disait-on dans la Convention, quels dangers nouveaux courent en ce
moment les patriotes et la Rpublique. Toutes les factions sont
coalises dans l'intrieur; les migrs rentrent; des chouans se
montrent dans cette commune. Tous ont des pratiques calcules sur les
honorables misres que le peuple endure depuis si longtemps pour la
libert[121]. De toutes parts, l'aristocratie lve la tte et souffle
ses antiques poisons jusque dans les bataillons de la force arme.
Ajoutons  ces symptmes l'arrogante dictature qu'affectent et
qu'exercent en effet des socits opulentes, o la Rpublique,
confondue avec le sans-culottisme, est maudite et abjure[122].

         [Note 121: Il faut que le peuple souffre, crivait le prince
         de Cond: c'est le seul moyen de le forcer  dsirer l'ancien
         ordre de choses. Il n'a d'ailleurs que ce qu'il mrite. Les
         raisonnements les plus simples sont perdus pour lui; il n'y a
         que la misre qu'il comprenne bien, et c'est par elle qu'il
         faut esprer le retour de la monarchie. Lettre du 22 fv.
         1796 dans les mmoires relatifs  la trahison de Pichegru,
         publis par Montgaillard.]

         [Note 122: _Moniteur_ du 1er fructidor an III.]

Cependant la Convention avait fait la Constitution de l'an III et
rendu deux dcrets additionnels par lesquels les deux tiers du nouveau
corps lgislatif devaient tre composs de conventionnels. La majorit
des dpartements accepta la Constitution et les dcrets; la majorit
des sections de Paris n'accepta que la Constitution. Alors les
royalistes,  l'imitation des Jacobins, voulurent persuader  la
capitale que seule elle composait le souverain, et lui faire
renouveler le 31 mai; ils vinrent jusque dans la Convention profrer
des menaces; ils prparrent ouvertement une insurrection. Les
meneurs des sections de Paris, disait Larveillre, qu'ils soient  <p.201>
pars d'habits lgants et de jolies coiffures, ou couverts de
haillons et de sales bonnets, ne perdent jamais de vue leur ternel
projet de concentrer la souverainet dans Paris[123]. Ces prtentions,
ces projets excitrent l'indignation des dpartements, qui offrirent
un asile  la reprsentation nationale. Il est temps, disaient leurs
ptitions, que Paris, cet enfant gt de la rvolution, aujourd'hui
infect de royalisme, dise s'il prtend tre la Rpublique entire, le
rival de la Convention, le matre de la France, une nouvelle Rome[124].
Et la Convention rendit les habitants de Paris responsables de sa
conservation, dclara qu'elle se retirerait  Chlons si un attentat
tait commis contre elle, et appela les armes  sa dfense.

         [Note 123: _Moniteur_ du 30 fructidor.]

         [Note 124: _Moniteur_ du 6 vendmiaire.]

Cependant les royalistes, dit Tallien, choisirent pour point central
celle des sections de Paris, qui, de tout temps, renferma le plus
grand nombre de ces oisifs opulents, amis de la royaut, cette section
dont le bataillon tait dans le camp de Tarquin, lorsque, le 10 aot,
on combattait contre la tyrannie. La section Lepelletier, encore
toute glorieuse de ses victoires de thermidor et de prairial, donna le
signal de l'insurrection en invitant les lecteurs  s'assembler dans
la salle du Thtre-Franais (Odon). La Convention dissipa ce
rassemblement, appela  sa dfense les restes du parti jacobin, dont
elle forma un bataillon de quinze cents hommes, dit des Patriotes de
89, et ordonna de dsarmer la section rebelle. Les sections
Lepelletier, de la Butte-des-Moulins, du Contrat-Social, du
Thtre-Franais, du Luxembourg, Poissonnire, Brutus et du Temple
rpondirent par des arrts qu'on aurait jug  leur teneur, dit le
rapport fait  la Convention sur cette journe, avoir t pris au
quartier gnral de Charette. Bientt, continue ce rapport, la
rvolte prend un caractre dcid et ne mnage plus rien: une      <p.202>
commission centrale s'organise dans la section Lepelletier; les dpts
des chevaux de la Rpublique sont au pouvoir des rebelles; les envois
d'armes  la fidle section des Quinze-Vingts sont intercepts; la
trsorerie nationale est occupe; les subsistances destines  nos
troupes sont enleves; les reprsentants du peuple, que leurs
fonctions conduisent hors de l'enceinte du Palais-National, sont
arrts, insults, gards en otage; les comits du gouvernement sont
mis hors la loi... Cependant le gnral Menou s'avana en trois
colonnes, par la rue Vivienne et les rues voisines, sur le couvent des
Filles-Saint-Thomas, o sigeait la section Lepelletier; mais il
parlementa avec elle et se retira. Il fut destitu et remplac par
Barras, auquel on adjoignit trois autres reprsentants, et le faubourg
Saint-Antoine ayant offert son concours, on y envoya Cavaignac et
Frron pour rorganiser ses bataillons mutils et dsarms. Barras
ayant pris pour second le jeune gnral Bonaparte, celui-ci forma des
Tuileries et des environs une sorte de camp retranch, dont il garda
toute les issues par des corps de troupes posts dans la cour des
Feuillants, et  l'entre des rues de la Convention, de l'chelle,
Saint-Nicaise, au Pont-Neuf, au Louvre, au Pont-National,  la place
de la Rvolution. Il avait trente canons et neuf mille hommes, dont
moiti venant du camp des Sablons et moiti compose des grenadiers de
la garde de la Convention, de la lgion de police[125], du bataillon des
Patriotes de 89, enfin du bataillon des Quinze-Vingts, de compagnies
ou d'hommes isols des sections de Montreuil, Popincourt, des Thermes
et des Gardes-Franaises. Les gnraux qui commandaient ces divers
corps de troupes taient assists de reprsentants qui avaient le
sabre  la main. Quant  la Convention, elle resta pendant tout    <p.203>
le combat immobile, calme, silencieuse.

         [Note 125: Cette lgion venait d'tre tablie par un dcret
         du 9 messidor pour le service des tribunaux, des prisons, des
         ports, etc. Elle tait caserne sur le quai d'Orsay.]

Le lendemain, trente-deux sections se mirent en rbellion ouverte;
onze restrent neutres; cinq prirent parti pour la Convention, mais
les Quinze-Vingts seuls purent envoyer leur bataillon aux Tuileries.
Les sections insurges, formant une arme de vingt-cinq mille hommes,
se mirent en marche sur deux colonnes, la plus forte par le quartier
Saint-Honor, la plus faible par le faubourg Saint-Germain; elles
avaient  leur tte les muscadins, les jeunes gens  cadenettes et en
collet vert, des chouans, des migrs rentrs, d'anciens officiers de
la garde du roi. La multitude, dit Lacretelle, n'entrait pas dans
leurs rangs et paraissait spectatrice indiffrente du combat.

La grande colonne arriva par le haut et le bas de la rue Saint-Honor,
par les rues Saint-Roch et Richelieu, s'empara de l'glise Saint-Roch,
garnit le perron et le clocher, et commena de l un feu meurtrier
jusque dans les Tuileries. Barras et Bonaparte dmasqurent leurs
canons aux rues de la Convention, de l'chelle et Saint-Nicaise, et
balayrent  l'instant l'entre de ces rues et l'glise Saint-Roch;
les insurgs se retirrent dans le bas de la rue Saint-Honor, o ils
firent des barricades, et dans le Palais-galit; mais les troupes
conventionnelles s'lancrent dans la rue Richelieu, enlevrent  la
baonnette le thtre de la Rpublique et le Palais-galit, se
rabattirent dans la rue Saint-Honor et emportrent  coups de canons
les barricades de la barrire des Sergents. Pendant ce temps, quatre
canons placs  la tte du Pont-Royal balayaient la colonne du
faubourg Saint-Germain. Enfin, un corps de cavalerie dgagea le haut
de la rue Saint-Honor, la place Vendme et les boulevards.

Le lendemain, les insurgs essayrent de tenir dans le couvent des
Filles-Saint-Thomas; mais,  l'approche de Barras, ils se          <p.204>
dispersrent. Celui-ci, avec des forces considrables, parcourut les
boulevards, la place des Victoires, les Halles, la place de Grve,
l'le Saint-Louis, le faubourg Saint-Antoine. L, dit-il, il retrouva
un attachement pur et solide pour la Rpublique et la joie qu'inspire
la victoire. Enfin, il visita la rive gauche de la Seine et fit
disparatre les barricades qui avaient t faites prs du Panthon et
du Thtre-Franais. On licencia les compagnies d'lite de la garde
nationale; on dsarma les sections Lepelletier et du Thtre-Franais;
on installa trois commissions militaires dans ces deux sections ainsi
que dans celle de la Butte-des-Moulins, et ces commissions
prononcrent de nombreuses condamnations  mort, dont deux seulement
furent excutes. Comme aprs les journes de prairial, il y eut une
raction violente contre l'omnipotence de la capitale. Tout Paris,
disait un orateur, a t tmoin inactif ou complice du combat terrible
que vous venez de soutenir contre l'immonde royaut; que tout Paris
soit dsarm!... Tant que Paris sera ce qu'il est, l'impossibilit
morale de faire de bonnes lois au centre d'un immense population en
rendra le sjour calamiteux pour la reprsentation nationale[126].
Quant au parti vaincu, il ne perdit rien de ses prtentions; mais la
bourgeoisie, humilie de sa dfaite, honteuse du rle qu'elle avait
jou  la suite des royalistes, rentra dans le repos et la soumission,
en gardant ses rpugnances, ses haines, ses terreurs. C'tait la
premire fois qu'elle avait voulu faire sa _journe_, ce fut aussi la
dernire; et, jusqu'en 1830, elle ne joua plus, comme le peuple, qu'un
rle passif dans les vnements.

         [Note 126: _Moniteur_ du 20 vendmiaire an III.]

La Convention approchait du terme de sa mission. Les derniers temps de
son long rgne n'avaient pas t employs uniquement  combattre les
ennemis de la Rpublique, mais  poser quelques fondations sur le sol
couvert de tant de ruines,  faire dans Paris des crations utiles <p.205>
qui consolrent cette ville de tant de monuments des arts dtruits
dans la tourmente rvolutionnaire. Ainsi, aprs avoir supprim les
loteries et les maisons de jeu, elle cra le _Bureau des longitudes_,
qui fut plac  l'Observatoire, _l'cole centrale des travaux publics_
ou _cole polytechnique_, qui fut place au palais Bourbon,
l'_Institut des aveugles-travailleurs_, le _Musum d'histoire
naturelle_, le _Conservatoire des arts et mtiers_, l'_Institut
national de musique_, le _Muse du Louvre_, le _Muse des
Petits-Augustins_, le _Muse d'artillerie_, etc. Elle enrichit toutes
les bibliothques; elle amliora tous les hpitaux et cra ceux de
Saint-Antoine et de Beaujon; elle ordonna la formation de plusieurs
marchs et avait conu de grands plans pour l'assainissement et
l'embellissement de Paris.

L'avant-dernier jour de sa session, elle dcrta l'tablissement
d'coles primaires, d'coles centrales, d'coles spciales, de
l'Institut national des sciences et des arts, divis en trois classes.
Le dernier jour, encadrant le souvenir de Paris, de la ville de la
rvolution, du lieu qui rappelait ses scnes les plus terribles, entre
deux grands actes d'avenir et d'humanit, elle termina sa session par
ce dcret:

1 A dater du jour de la publication de la paix gnrale, la peine de
mort sera abolie.

2 La place de la _Rvolution_ portera dsormais le nom de place de la
_Concorde_. La rue qui conduit du boulevard  cette place portera le
nom de rue de la _Rvolution_.

3 Amnistie est accorde pour les faits relatifs  la rvolution.



 XVIII.

Paris sous le Directoire.--Ftes directoriales.


Sous le gouvernement directorial, Paris continue  perdre sa       <p.206>
puissance rvolutionnaire et  prendre une organisation municipale
emprunte au rgime monarchique. Une loi le divise en douze
municipalits ou arrondissements, et son administration est confie au
_dpartement_ de la Seine, compos de sept administrateurs, dont trois
sont spcialement chargs des contributions, des travaux, secours et
enseignement public, de la police et des subsistances. Une autre loi,
dont la porte a t lourdement aggrave par les gouvernements
suivants, rtablit les droits d'entre  Paris pour subvenir aux
dpenses locales de la ville et aux besoins des hpitaux, et leur
donne le nom mensonger d'_octroi municipal et de bienfaisance_[127] (18
octobre 1798). Enfin, un arrt directorial reprend l'ordonnance de
1783 pour les alignements de Paris, partage les rues, suivant leur
largeur, en cinq classes de 6  15 mtres, et ordonne la continuation
des travaux de Verniquet.

         [Note 127: Cet octroi ne produisit dans chacune des trois
         premires annes que 2 millions. De 1798 au 4 dcembre 1849,
         il a produit 1,241,269,150 francs.]

Le chef-lieu de la rvolution semble avoir abdiqu toute passion
politique. La bourgeoisie, lasse d'agitations, ne demande que du
repos, de l'ordre, de la stabilit, ne cherche qu' se gurir de ses
longues souffrances, et, au lieu des passions srieuses et dvoues de
89, parat uniquement possde de l'amour des plaisirs et de l'argent.
Quant au peuple, la partie la plus turbulente avait pri sur les
champs de bataille ou dans les journes rvolutionnaires; l'autre
partie, trompe dans ses esprances, gare par la calomnie ou par
les menes du royalisme et du pouvoir, affame, sans travail, occupe
chaque jour du soin de vivre le lendemain, languissait dans une
profonde indiffrence, accusant mme la rvolution des maux sans
nombre qui pesaient sur elle[128]. Vainement les deux partis      <p.207>
extrmes essaient de ranimer les passions politiques, les Jacobins en
ouvrant le club du _Panthon_, les royalistes en ouvrant le club de
_Clichy_, la population ne prend que de l'impatience et de l'inquitude
de ces excitations  des rvolutions nouvelles. Vainement Babeuf essaie
une conspiration pour livrer les riches aux pauvres et amener le rgne
du bonheur commun; les conjurs sont sabrs dans la plaine de Grenelle,
arrts, dports ou fusills, sans que les Parisiens fassent le
moindre mouvement. Ils ne s'meuvent pas davantage au 18 fructidor,
quand, les royalistes tant arrivs en majorit dans les conseils et
travaillant ouvertement  une contre-rvolution, le Directoire sauve
la Rpublique par la violence: ce jour l, Paris fut tout  coup
occup par douze mille hommes que commandait Augereau, et, sans qu'il
y et un coup de fusil tir, la grande conspiration royaliste avorta
et ses principaux membres furent arrts et dports. Tout cela fut
excut, dit Thibaudeau, aussi tranquillement qu'un ballet d'opra. Il
n'y eut aucune rsistance; le peuple de Paris resta immobile.

         [Note 128: Buonarotti, _Hist. de la conspiration de Babeuf_.]

Le Directoire, voyant les ides populaires se tourner avec regret vers
le pass, essaya de ranimer les sentiments rpublicains par des ftes.
La Convention avait ordonn la clbration, tous les ans, de sept
ftes nationales, outre les anniversaires de la rvolution. Ces ftes
taient celles de la _Fondation de la Rpublique_ (1er vendmiaire),
de la _Jeunesse_ (10 Germinal), des _poux_ (10 floral), de la
_Reconnaissance_ (10 prairial), de l'_Agriculture_ (10 messidor), de
la _Libert_ (9 et 10 thermidor), des _Vieillards_ (10 fructidor). On
y ajouta celle de la _Souverainet du peuple_, pour l'poque des
lections, et l'on clbra d'ailleurs accidentellement tous les grands
vnements, les victoires de Bonaparte en Italie, la mort de Hoche, le
trait de Campo-Formio, etc. Il y eut donc, sous le gouvernement
directorial, des ftes trs-nombreuses; la plupart furent          <p.208>
lgantes et ingnieuses, et se passrent avec beaucoup d'ordre; mais,
malgr la pompe thtrale des costumes antiques dont s'taient affubls
le Directoire, les conseils, toutes les autorits, malgr les hymnes de
Lebrun-_Pindare_ et la musique de Mhul, elles ne furent vues qu'avec
ennui, et le peuple, qui n'y tait plus acteur, assista avec une
grande indiffrence  ces crmonies paennes, que souvent il ne
comprenait pas, malgr les commentaires pdants qu'en faisaient les
journaux officiels[129]. La libert, dit un contemporain, n'tait plus
la dit sductrice qui avait son amour, c'tait la gloire qui lui
apparaissait avec une beaut toute nouvelle aux champs de l'Italie et
de l'gypte. Cependant quelques-unes de ces ftes, par leur nouveaut
et leur pompe trange, excitrent, sinon l'enthousiasme, au moins la
curiosit publique.

         [Note 129: Ainsi, le _Moniteur_ (12 messidor an VI) dit de la
         fte de l'Agriculture: Elle reprsentait  l'imagination ces
         anciennes ftes que la fertile Phrygie clbrait en l'honneur
         de la desse des moissons au pied du mont Ida. Il dit de la
         fte funbre de Hoche (15 vendmiaire an VI): Elle retraait
         parfaitement les magnifiques obsques que Tlmaque fit faire
         au fils de Nestor sur les bords du Galse; on pourrait mme
         croire qu'on les avait prises pour modle.]

La premire de ces ftes originales fut celle du 9 thermidor an IV,
ddie  la Libert, et o l'on promena en triomphe les dpouilles
opimes de nos conqutes. Le cortge partit du Jardin-des-Plantes,
suivit les boulevards du midi et s'arrta au Champ-de-Mars; il tait
form de trois divisions. La premire, consacre  l'histoire
naturelle, tait compose de dix chars portant des animaux, des
minraux, des vgtaux de l'Italie, de l'gypte, de l'Helvtie; ces
chars taient escorts et suivis par les professeurs et les lves du
Musum d'histoire naturelle, des coles Normale et Centrale, etc. La
deuxime division, consacre aux sciences et lettres, tait forme de
six chars portant le buste d'Homre, des manuscrits, des           <p.209>
mdailles, des antiquits, des livres orientaux, des instruments de
physique, des machines; ils taient suivis par les professeurs et lves
du Collge de France, de l'cole Polytechnique, des savants, des hommes
de lettres, etc. La troisime division, consacre aux arts, tait forme
de vingt-neuf chars portant les copies des chefs-d'oeuvre de la
sculpture antique et des tableaux acquis par ces traits o Raphal et
Michel-Ange payaient la ranon de leur patrie. Parmi ces trophes de
nos victoires taient les chevaux de Venise, transports, disait
l'inscription, de Corinthe  Rome, de Rome  Constantinople, de
Constantinople  Venise, de Venise  Paris. Ils taient suivis par
les professeurs et lves du Muse du Louvre, des peintres, des
sculpteurs, des graveurs, etc. Le Champ-de-Mars tait dcor lui-mme
avec des copies de tableaux clbres et de statues antiques. Cette
fte offrit l'un des spectacles les plus saisissants de la rvolution:

  Rome n'est plus dans Rome, elle est toute  Paris,

disaient les rpublicains avec orgueil; mais elle fut  peine
intelligible pour le peuple et n'attira qu'un petit nombre de
spectateurs.

Une autre fte, remarquable par son caractre, fut celle du 22
septembre 1798, o se fit la premire exposition des produits de
l'industrie franaise, heureuse ide due  Franois de Neufchteau et
qui n'a plus t abandonne. Cette exposition, qui ressembla plutt 
une grande foire qu' nos magnifiques expositions modernes, se fit
dans le Champ-de-Mars.

Ajoutons  ces ftes celle du 10 dcembre 1797, o Bonaparte prsenta
au Directoire le trait de Campo-Formio; elle eut lieu dans la cour du
palais du Luxembourg et fut trs-imposante; mais ce ne fut pas la
pompe des costumes et des dcorations, celle des discours et de la <p.210>
musique qui enivrait les spectateurs, ce fut l'objet mme de la fte,
la joie et l'orgueil de nos prodigieuses victoires, la vue du drapeau
triomphal o elles taient inscrites en lettres d'or, enfin et surtout
la prsence du triomphateur, de ce jeune homme, petit, ple, chtif,
au regard ardent et profond, au costume et aux manires simples, qui
saisissait toutes les imaginations et laissait dans tous les esprits
une impression indfinissable de grandeur et de gnie[130].

         [Note 130: _Hist. des Franais_, t. IV, p. 269.]



 XIX.

Culte naturel ou des Thophilanthropes.


Dans ces ftes du Directoire, tout tait paen, costumes, langages,
ornements; Crs et Bacchus avaient des autels sur nos places
publiques; la pense, le rve du gouvernement tait de ressusciter
Athnes et Rome; mais le peuple parisien commenait  se moquer de
tous ces oripeaux mythologiques, de toutes ces allgories, de tous ces
personnages de thtre, et lorsque ces pompes vides et muettes
passaient devant les vieilles basiliques, devant les monuments
dlabrs de la foi de nos pres, il regardait en soupirant leurs
portes fermes, leurs saints mutils, leurs croix abattues; il se
retournait vers ses croyances anciennes et regrettait les crmonies
si touchantes du catholicisme.

La Convention avait dcrt la libert des cultes; mais cette libert
se trouvait empche presque compltement par les passions et les
prjugs rvolutionnaires, par la crainte que le souvenir du pass
entretenait dans les esprits: la plupart des autorits, disait
Lanjuinais, continuant le systme perscuteur des Hbert et des
Chaumette, rigeaient en dlit l'exercice des cultes dans les      <p.211>
difices nationaux qui avaient toujours eu cette destination. Le 11
prairial an III (31 mai 1795), elle dcrta que les citoyens des
communes auraient le libre usage des difices non alins destins,
ordinairement aux exercices des cultes; qu'ils pourraient s'en servir
sous la surveillance des autorits, tant pour ces exercices que pour
les assembles ordonnes par la loi; que ces difices seraient rpars
et entretenus par les communes sans contribution force; qu'il en
serait accord quinze  la Commune de Paris; que ces difices
pourraient tre communs  plusieurs cultes; que nul ne pourrait y
remplir le ministre d'aucun culte,  moins qu'il n'et fait acte de
soumission aux lois de la Rpublique, etc. Le 6 vendmiaire an IV,
elle complta ce dcret en prononant des peines contre ceux qui
empcheraient l'exercice d'un culte ou insulteraient ses ministres,
contre ceux qui voudraient contraindre les citoyens  observer
certains jours de repos, qui exposeraient extrieurement les signes
d'un culte ou en porteraient le costume, qui provoqueraient dans des
prdications religieuses  la rbellion,  la guerre civile, au
rtablissement de la royaut, etc. Les runions pour l'exercice d'un
culte dans les maisons particulires taient d'ailleurs autorises,
pourvu qu'elles ne comprissent, outre les habitants de la maison, que
dix personnes.

D'aprs ces deux dcrets, quinze glises, dont nous allons donner les
noms, furent rouvertes dans Paris, mais sans bruit, sans pompe, avec
crainte, sous l'oeil peu bienveillant des autorits civiles;
d'ailleurs elles ne se rouvrirent que pour les prtres constitutionnels
qui consentirent seuls  faire soumission aux lois de la Rpublique,
et elles furent peu frquentes, les prtres rfractaires continuant 
officier dans les maisons particulires. Nanmoins, cette rsurrection
lgale des crmonies catholiques fit sensation; le clerg
rvolutionnaire essaya mme de reformer une glise nationale, et il se
tint,  cet effet, dans l'glise Notre-Dame, un concile sous la    <p.212>
prsidence de Grgoire, vque de Blois, qui attira un grand nombre de
spectateurs.

Le Directoire s'inquita de ce rveil de l'esprit religieux, et il
essaya ou de le dtourner ou de le combattre en fondant,  l'imitation
de Robespierre, une religion nouvelle; ce fut le culte de la Nature ou
des _Thophilantropes_, dont Larveillre-Lpeaux fut le promoteur,
et, pour ainsi dire, le grand-prtre. Cette secte, qui avait pour
toute croyance l'existence de l'tre suprme et l'immortalit de
l'me, s'tablit d'abord dans l'glise Sainte-Catherine, au coin des
rues Saint-Denis et des Lombards, et se mit  copier ou  parodier les
crmonies catholiques. On tapissa le temple d'inscriptions morales,
de vers et de sentences; on y plaa un autel carr, sur lequel on
dposait des corbeilles de fleurs ou de fruits, une tribune, d'o un
lecteur en tunique bleue et robe blanche faisait des instructions
morales; puis, les jours de dcade, on y fit une sorte de service
religieux, ou l'on chantait des hymnes pieux, une paraphrase du
_Pater_, des odes de J.-B. Rousseau. On y clbra des ftes  la
Jeunesse,  la Vertu,  la Vieillesse, au Courage; on y faisait des
crmonies de mariage, de naissance, de dcs, etc. Tout cela tait
prtentieux, froid, puril; mais les ides philosophiques de Rousseau
avaient encore tant d'influence, le catholicisme et le clerg taient
encore si impopulaires, que le _culte naturel_ attira des curieux et
eut des sectateurs. Alors Larveillre voulut lui donner de plus
grands thtres, et il fit rendre un arrt dpartemental par lequel
il tait ordonn au clerg constitutionnel, en vertu de la loi du 6
vendmiaire an III, de partager les difices religieux avec les
thophilanthropes; de sorte que les jours de dcadis, tout exercice du
culte catholique devait cesser  huit heures du matin et ne pouvait
tre repris qu' six heures du soir; les signes du culte devaient tre
enlevs ou voils, et les costumes affects  des crmonies       <p.213>
catholiques proscrits. Les frais d'entretien de ces difices taient
partags par les deux cultes, et les clefs devaient tre dposes chez
le commissaire de police. Les prtres constitutionnels consentirent
seuls  ce sacrilge arrangement, qui augmenta leur discrdit, et les
fidles catholiques n'en furent que plus empresss  chercher la messe
d'un prtre proscrit dans quelque pice obscure d'une maison isole,
comme les premiers chrtiens dans les catacombes. Les quinze glises
accordes par la loi du 11 prairial pour l'exercice des cultes furent
ainsi converties en temples paens et se trouvrent places sous
l'invocation de ces idalits allgoriques qui taient si chres  la
philosophie rvolutionnaire[131].

         [Note 131: Voici en quels termes et par quels rapprochements
         purils Larveillre expliqua gravement les noms dont il
         affublait les vieux monuments de la pit de nos pres:

         L'glise _Saint-Philippe-du-Roule_ est consacre  la
         _Concorde_. Ce premier arrondissement renferme les promenades
         des Tuileries et des Champs-lyses et tous les jardins o,
         depuis deux ans, les citoyens se runissent pour y jouir des
         ftes qu'on y donne.--L'glise _Saint-Roch_, au _Gnie_. Dans
         ce temple reposent le grand Corneille, le crateur du thtre
         franais, et Deshoulires, la plus clbre des femmes qui
         aient cultiv la posie franaise.--L'glise
         _Saint-Eustache_,  l'_Agriculture_. Cet difice est situ
         prs la halle aux grains et de toutes les autres o l'on vend
         des subsistances.--L'glise _Saint-Germain-l'Auxerrois_,  la
         _Reconnaissance_. On doit la plus vive reconnaissance aux
         sciences et aux arts, qui ont retir les peuples de la
         barbarie. Les potes et les anciens historiens ne cessent de
         louer tous ceux qui, comme Orphe, ont adouci les moeurs des
         hommes et leur ont appris  vivre en socit. Si un difice
         doit tre ddi  la Reconnaissance, c'est sans doute celui
         qui se trouve plac devant le palais national des sciences et
         des arts, celui o repose Malherbe, auquel nous devons la
         puret du langage.--L'glise _Saint-Laurent_,  la
         _Vieillesse_. En face de cet difice est l'hospice des
         Vieillards.--L'glise _Saint-Nicolas-des-Champs_, 
         l'_Hymen_. Le sixime arrondissement est un des plus peupls;
         il renferme la division des Gravilliers, qui est une de
         celles qui ont le plus fourni de dfenseurs  la
         patrie.--L'glise _Saint-Merry_, au _Commerce_. On sait que
         le commerce est le lien des nations et la source de leurs
         richesses: si on honore l'agriculture, on doit galement
         honorer le commerce. L'glise Saint-Merry est place devant
         le tribunal de commerce et dans un des quartiers les plus
         marchands de Paris.--L'glise _Sainte-Marguerite_,  la
         _Libert_ et  l'_galit_. Ce nom doit particulirement
         appartenir au lieu de la runion des habitants du faubourg
         Saint-Antoine; on sait le courage qu'ils ont dploy dans
         tous les temps et  toutes les poques pour renverser le
         despotisme et tablir la Rpublique.--L'glise
         _Saint-Gervais_,  la _Jeunesse_. La loi du 3 brumaire a
         institu une fte pour la Jeunesse; l'difice dont il s'agit
         est spacieux et est dcor d'un portail fait par Debrosses;
         ce portail date de l'poque de la renaissance de la bonne
         architecture, et o l'on a enfin abandonn le
         gothique.--L'glise _Notre-Dame_,  l'_tre suprme_. On a
         pens que, pour imposer silence aux ennemis de la chose
         publique, qui affectent d'accuser d'athisme et d'irrligion
         les autorits constitues, on devait consacrer l'difice le
         plus vaste, le plus majestueux et le plus central du canton
         de Paris,  l'tre suprme.--L'glise _Saint-Thomas d'Aquin_,
          la _Paix_. Les Romains avaient un temple ainsi ddi: le
         temple de la Paix ne peut tre mieux plac qu'auprs de celui
         dont on va parler.--L'glise _Saint Sulpice_,  la
         _Victoire_. Cet difice est dans la division du Luxembourg,
         o est situ le palais directorial.--L'glise
         _Saint-Jacques-du-Haut-Pas_,  la _Bienfaisance_. Dans le
         quartier o est situ ce temple, il y a plusieurs
         hospices.--L'glise _Saint-Mdard_, au _Travail_. La division
         du Finistre renferme beaucoup de journaliers, de gens de
         main-d'oeuvre qui sont occups  des travaux pnibles et
         utiles  la socit.--Et _Saint-tienne-du-mont_,  la
         _Pit-filiale_. Cet difice est situ prs le Panthon, que
         la Rpublique a ddi aux grands hommes. Il apprendra 
         chacun que la Rpublique honore  la fois les vertus
         clatantes et les vertus domestiques, et qu'en couronnant les
         guerriers courageux et les lgislateurs clairs, elle
         n'oublie pas le bon pre. (_Moniteur_ du 27 octobre 1798.)]



 XX.                                                              <p.214>

Tableau de Paris sous le Directoire.


L'aspect de Paris pendant la priode directoriale marque la transition
qui se fait de la Rpublique  la monarchie:  l'extrieur, dans   <p.215>
les actes du gouvernement, dans les lois, sur les murs, tout est encore
rpublicain;  l'intrieur, moeurs, langage, passions, tout redevient
monarchique. Le peuple a quitt son bonnet rouge et sa pique; il est
rentr dans ses choppes, dans ses taudis, dans sa misre; pour tous
plaisirs, il a les ftes officielles, le rcit de nos victoires et la
loterie que le Directoire vient de rtablir. La bourgeoisie est sortie
de sa peur et fait revoir ses richesses; les quipages reparaissent;
les magasins de luxe sont rouverts; tous les lieux de plaisirs,
surtout les maisons de jeux, sont encombrs de riches oisifs et de
parvenus. La vente des biens nationaux, le trafic des assignats, les
accaparements de bl et surtout les fournitures des armes avaient
engendr des fortunes nouvelles, fortunes infmes, cimentes du sang
de nos soldats; les possesseurs de ces fortunes, enfants de
l'agiotage et de l'immoralit, jettent l'argent  pleines mains,
affichent le luxe le plus effrn et une ardeur de dbauche, une
fureur d'orgie renouveles des temps de la Rgence. Imitateurs des
marquis de l'ancien rgime, qu'ils surpassent en insolence et en
ridicule, ils remettent  la mode les bals de l'Opra, la sotte
promenade de Longchamp, les petites maisons, les soupers de
prostitues, vantant toutes les habitudes monarchiques, calomniant les
institutions rpublicaines, se moquant de toutes les croyances et de
tous les sentiments. Les chefs des thermidoriens, Barras surtout, qui
tait le protecteur de tous les voleurs publics, donnrent le signal
de toutes ces folies et justifirent ainsi le nom de _pourris_ que
Robespierre leur avait donn. On vit alors dans les salons, dans les
thtres, dans les promenades, au jardin des Tuileries, au boulevard
des Italiens,  Tivoli,  Frascati, des femmes impudiques, madame
Tallien entre autres, se montrer costumes  l'antique, vtues
seulement d'une robe de gaze retenue par des cames, les seins, les
bras et les jambes nues, en sandales ou en cothurnes, avec des     <p.216>
bagues aux pieds, les cheveux boucls et pars. Tuniques, bijoux,
coiffures, meubles, tout tait  la grecque; les courtisanes d'Athnes
taient les modles recherchs. On dirait, dit un contemporain, que le
muse des Antiques n'a t form que pour l'instruction des couturires
et des coiffeurs. Jamais, ajoute un journal, les femmes n'ont t mieux
mises ni plus blanchement pares. Elles sont toutes couvertes de ces
chles transparents qui voltigent sur leurs paules et sur leur sein
dcouvert, de ces nuages de gaze qui voilent une moiti du visage pour
augmenter la curiosit, de ces robes qui ne les empchent pas d'tre
nues. Dans cet attirail de sylphes, elles courent le matin,  midi, le
soir; on ne voit qu'ombres blanches qui circulent dans toutes les
rues; c'est l'habillement des anciennes vestales, et les filles
publiques sont costumes comme Iphignie en Aulide sur le point d'tre
immole. Quant aux incroyables, s'ils n'taient pas fonctionnaires et
comme tels obligs de porter la chlamide, la prtexte, la toque et
tout l'attirail de toilette antique prescrit par les dcrets, ils
outraient leurs ridicules avec la coiffure en cadenettes, l'habit 
haut collet noir, les culottes  mille rubans, des bijoux aux
oreilles, aux mains, dans les poches et la canne noueuse et tortue.
Jamais il n'y eut un tel amour de plaisirs, de danses, d'histrions et
de baladins; jamais les mauvais livres, les spectacles licencieux et
les courtisanes n'avaient eu une si grande vogue; une chanson de
Garat, un roman de Pigault-Lebrun, surtout une pirouette de Vestris,
ce dieu de la danse, ce hros de tous les boudoirs, passionnaient
les salons de l'aristocratie nouvelle. Aprs l'argent, dit une
brochure du temps, la danse est devenue l'idole des Parisiens. Du
petit au grand, du riche au pauvre, c'est une fureur, c'est un got
universel. On danse aux Carmes, o l'on gorgeait; on danse aux
Jsuites, au sminaire Saint-Sulpice, aux Filles-Sainte-Marie, dans
trois ou quatre glises, chez Ruggieri, chez Lucquet, chez         <p.217>
Mauduyt, chez Wentzel,  l'htel Thlusson, au salon des ci-devant
Princes, on danse partout. En outre, on comptait  Paris dix-sept grands
thtres[132] et plus de deux cents thtres bourgeois. Il y en avait,
dit Brazier, dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans
toutes les maisons. Il y avait le thtre de l'Estrapade, celui de la
Montagne-Sainte-Genevive, ceux de la Boule-Rouge, de la rue
Montmartre, de la rue Saint-Sauveur, du cul-de-sac des Peintres, de la
rue Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers. On
jouait la comdie dans les boutiques des marchands de vin, dans les
cafs, dans les caves, dans les greniers, dans les curies. La fivre
du thtre s'tait empare de toutes les classes.

         [Note 132: Voici leurs noms: Des Arts (Opra), Franais,
         Favart (Italiens), Feydeau (Opra-Comique), de la Rpublique,
         du Vaudeville, Molire, Montansier, de la Cit, du Marais, de
         l'Ambigu-Comique, de la Gait, des Jeunes-Artistes, des
         Varits amusantes, des Dlassements, des Jeunes-lves,
         Sans-Prtention. On joua, en 1797, sur ces dix sept thtres,
         cent vingt-six pices nouvelles. Nous parlerons de chacun
         d'eux dans l'_Histoire des quartiers de Paris_.]



 XXI.

Rvolution du 18 brumaire.--Paris sous le Consulat.--Rtablissement du
culte catholique.--Embellissements de Paris.


Avec de telles moeurs, avec un tel amour du luxe et des plaisirs, avec
le dgot ou l'indiffrence de la population pour la patrie, la
libert et toutes ces ides qui avaient passionn Paris six ans
auparavant, la Rpublique tait impossible  maintenir, et il semblait
qu'il n'y et qu'un pas  faire pour revenir  la domination d'un
homme: aussi, quand, au milieu des dangers o se trouvait le pays, au
milieu de l'anarchie o vgtait le gouvernement directorial, on
annona que Bonaparte, ayant quitt l'gypte, venait de dbarquer  <p.218>
en France, il y eut  Paris la joie la plus folle: on s'embrassait, on se
flicitait, on croyait tout sauv. Le vainqueur des Pyramides arriva 
Paris et vint se loger dans son petit htel de la rue Chantereine ou
de la Victoire[133]. Tous les partis s'offrirent  lui; il fit son
choix; mais lorsque la conspiration qui devait renverser la
Constitution et le gouvernement de l'an III eut t compltement
ourdie, il n'osa l'excuter dans la ville du 14 juillet: craignant le
rveil de son esprit rvolutionnaire, apprhendant l'un des
soulvements soudains de sa population, il mit le complot hors de son
atteinte et de sa vue. Le corps lgislatif fut transfr 
Saint-Cloud, c'est--dire plac  la merci des conspirateurs; puis, 
l'aide du ministre de la police Fouch et de l'administration
dpartementale de la Seine, les barrires furent fermes, les rues
couvertes de troupes, les faubourgs contenus par des menaces et des
missaires, le commandement des quartiers et des palais confi aux
plus dvous gnraux, les murs placards de proclamations
mensongres; et, pendant la nuit, l'attentat qui livrait la Rpublique
 un dictateur fut consomm.

         [Note 133: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
         chap. VII.]

Paris, en se rveillant, apprit par des affiches, o les faits les
plus clairs taient dnaturs, la nouvelle de cette dloyale
rvolution; il en conut plus d'tonnement que d'horreur; le
Directoire, la Constitution et la Rpublique se trouvaient tellement
discrdits, has, mpriss, qu'un changement tait presque
universellement dsir. La bourgeoisie voulait de l'ordre, mme au
prix de la libert, et un gouvernement fort, ft-il tyrannique; le
peuple tait sduit par le prestige de la gloire de Bonaparte et se
sentait prt  tout pardonner au vainqueur des ennemis de la France.
Quant aux partis extrmes, les royalistes croyaient que le 18 brumaire
tait un acheminement  la restauration de l'ancien rgime, et les <p.219>
Jacobins taient devenus une minorit sans crdit. Comme on craignait
de la part des dputs chasss quelque runion dans les faubourgs,
quelque serment du jeu de paume, le nouveau pouvoir les frappa de
terreur en dportant, sans jugement et par une simple ordonnance,
cinquante-sept des patriotes les plus redoutables; et, grce  cette
excution odieuse, l'usurpation consulaire s'tablit sans opposition.

L'un des premiers soins du Consulat fut d'assurer la soumission de la
capitale, d'enchaner son esprit de rvolte, d'empcher  jamais ses
insurrections, en lui donnant une administration plus rgulire et
plus dpendante, en divisant ou en amoindrissant de telle sorte
l'autorit municipale, que les dernires traces de l'unit et de la
puissance de la terrible Commune de 93 disparurent. Pour cela, on
rtablit sous d'autres noms les magistratures de l'ancien rgime,
c'est--dire le prvt des marchands sous le nom de _prfet de la
Seine_, et le lieutenant de police sous le nom de _prfet de police_.
Le premier, homme de la cit et vritable maire, mais nomm par le
gouvernement et sans initiative, tait charg des recettes, des
dpenses, des monuments, de la voirie, etc., et il avait sous lui
douze maires distribus dans chaque arrondissement et ayant
principalement dans leurs attributions les registres de l'tat civil.
Le second tait charg de la scurit et de la salubrit publiques,
des approvisionnements des halles, de l'clairage, etc. Le premier
prfet de la Seine fut Frochot, ancien membre de l'Assemble
constituante, et le premier prfet de police, Dubois, ancien avocat au
Parlement de Paris.

Bonaparte n'avait jamais aim Paris: il avait vu avec mpris
l'insurrection du 10 aot[134]; il avait rprim sans piti
l'insurrection du 13 vendmiaire, et il avait conu dans ces deux  <p.220>
journes une opinion mauvaise de ce coeur de la France dont il
comprenait mal les mouvements, de ce peuple et de cette bourgeoisie
tour  tour si apathiques, si turbulents, si faciles  s'chauffer, si
prompts  se refroidir. Nanmoins, dans les premiers temps et malgr
l'opposition sourde qu'il sentait en eux, il affectait pour les
Parisiens une grande estime: Ma confiance particulire, disait-il,
dans toutes les classes du peuple de la capitale, n'a point de bornes.
Si j'tais absent, si j'prouvais le besoin d'un asile, c'est au
milieu de Paris que je viendrais le chercher. Je me suis fait mettre
sous les yeux tout ce qu'on a pu trouver sur les vnements les plus
dsastreux qui ont eu lieu  Paris dans les dix dernires annes; je
dois dclarer, pour la dcharge du peuple de cette ville, aux yeux des
nations et des sicles  venir, que le nombre des mchants citoyens a
toujours t extrmement petit. Sur quatre cents, je me suis assur
que plus des deux tiers taient trangers  la capitale; soixante ou
quatre-vingts seuls ont survcu  la rvolution.

         [Note 134: Je me trouvais, a-t-il racont,  cette hideuse
         poque, log  Paris, rue du Mail, place des Victoires. Au
         bruit du tocsin et de la nouvelle qu'on donnait l'assaut aux
         Tuileries, je courus au Carrousel... Je me hasardai 
         pntrer dans le jardin. Jamais, depuis, aucun de mes champs
         de bataille ne me donna l'ide d'autant de cadavres que m'en
         prsentrent les masses de Suisses... Je parcourus tous les
         cafs du voisinage de l'Assemble: partout l'irritation tait
         extrme, la rage dans tous les coeurs; elle se montrait sur
         toutes les figures, bien que ce ne fussent pas du tout des
         gens de la lie du peuple. (_Mmorial de Sainte-Hlne_, t.
         IV, p. 211; dit. de 1824.)]

Malgr ces paroles, il ne partit pour Marengo qu'en jetant derrire
lui un regard de dfiance sur cette ville o l'imprvu clate comme la
foudre, o l'opposition rpublicaine, comprime, non vaincue, semblait
n'attendre qu'un revers du dictateur pour se venger du 18 brumaire, o
les royalistes tramaient les plus sanglants complots. Aussi, quinze
jours seulement aprs sa victoire, il tait de retour  Paris (1er
juillet 1800): mais il trouva la ville illumine et pleine
d'enthousiasme; l'admiration avait fait taire toutes les oppositions.
On ne criait pas vive Bonaparte! dit un journal du temps, mais    <p.221>
tout le monde parlait du premier consul et le bnissait; on ne criait pas
Vive la Rpublique! mais on la sentait et on en jouissait. Et quand,
 la fte du 14 juillet, on vit figurer au Champ-de-Mars la garde
consulaire qui arrivait de Marengo, charge des drapeaux autrichiens,
et qui portait, sur ses figures basanes, sur ses habits poudreux et
dlabrs, le tmoignage de sa victoire, des applaudissements unanimes
clatrent.

Six mois aprs, l'attentat du 3 nivse (24 dcembre 1800), par lequel
trente-deux personnes furent tues ou blesses et quarante-six maisons
de la rue Saint-Nicaise dtruites ou branles, augmenta la popularit
de Bonaparte en excitant contre les fureurs des partis une indignation
universelle: on s'empressa d'aider la police dans ses recherches; on
fta le cocher du premier consul; on approuva mme la mesure
abominable qui envoya prir dans une le dserte cent trente-trois
Jacobins compltement trangers au crime.

Enfin, la paix d'Amiens mit le comble  la gloire de Bonaparte et  la
reconnaissance des Parisiens. La ville reprit alors une grande
prosprit: industrie, commerce, beaux-arts, tout sembla renatre; les
salons se rouvrirent; les trangers accoururent dans cette Babylone
rvolutionnaire qu'ils croyaient pleine de ruines et  demi-dserte,
et qu'ils retrouvrent magnifique, paisible, peuple, amoureuse de
plaisirs, avec ses muses remplis de nouvelles richesses, ses
innombrables thtres, ses bals, ses concerts, mme son carnaval, qui
lui fut restitu par les pouvoirs nouveaux, heureux de revoir les
ignobles mascarades o le peuple s'abrutissait et que la Rpublique
avait sagement supprimes pendant dix ans. Bonaparte s'occupa alors de
l'amlioration de _sa capitale_ avec une sollicitude qui ne se
ralentit pas pendant tout son rgne. Il entrait dans mes rves,
disait-il plus tard, de faire de Paris la vritable capitale de
l'Europe. Parfois je voulais qu'il devnt une ville de deux,       <p.222>
trois, quatre millions d'habitants, quelque chose de fabuleux, de
colossal, d'inconnu jusqu' nos jours et dont les tablissements eussent
rpondu  la population[135]. Mais en mme temps il s'attacha  lui
enlever toute influence politique, et  n'en faire que la splendide
rsidence du chef de l'tat.

         [Note 135: _Mmorial_, t. IV, p. 222.]

L'un de ses premiers actes, le plus important de tous pour la
restauration morale et matrielle de Paris, fut le rtablissement
officiel et public du culte catholique. Ds qu'il s'tait empar du
pouvoir, il avait fait cesser les crmonies puriles des
thophilantropes et ordonn de rendre aux prtres catholiques l'usage
de toutes les glises non alines. En juin 1801, il avait autoris le
clerg constitutionnel  tenir un concile dans l'glise Notre-Dame;
quarante-cinq vques et quatre-vingts prtres dputs par les
diocses y avaient assist; leurs confrences publiques avaient attir
la foule et excit le plus vif intrt. Le 14 juillet, jour dsign
par le gouvernement pour clbrer la paix de Lunville, ils avaient
chant une messe solennelle dans l'glise mtropolitaine, avec un _Te
Deum_ en actions de grces de tous les bienfaits que le Seigneur avait
rpandus sur le peuple franais; nanmoins, tous leurs efforts pour
attirer  eux le clerg rfractaire et mettre fin au schisme avaient
chou. Enfin, le premier consul ayant sign avec le pape un concordat
par lequel la religion catholique tait reconnue comme la religion du
gouvernement et de la majorit des Franais, le culte catholique fut
partout publiquement rtabli; Paris redevint le sige d'un archevch
et fut divis en douze paroisses, lesquelles eurent une ou plusieurs
succursales, et, le jour de Pques (8 avril 1802), les consuls et
toutes les autorits se rendirent  Notre-Dame et assistrent  la
messe et au _Te Deum_.

Quelques jours aprs, l'Universit fut fonde, et Paris se trouva  <p.223>
dot de quatre grands centres d'instruction, sous le nom de _lyces_,
outre les coles spciales de droit et de mdecine, qui furent
rgulirement rtablies, l'cole polytechnique, qui fut place  l'ancien
collge de Navarre, etc.

En mme temps que la capitale avait sa part de ces grands actes de
restauration gnrale, elle tait spcialement l'objet des
proccupations du gouvernement consulaire. Ainsi, on imposa  la
boulangerie des rglements svres et on la fora de balancer ses
achats avec la consommation[136]; on tablit des greniers de rserve qui
empchaient les hausses exorbitantes dans la valeur des grains, et
l'on mit ainsi Paris, si souvent prouv par la faim depuis dix ans, 
l'abri de la disette et de l'agiotage. L'clairage des rues, si
nglig pendant la rvolution, fut port  dix mille becs de lumire.
On renouvela une partie du pav, on construisit des gouts, on ouvrit
des voies nouvelles; mais, malgr ces amliorations et celles qui les
suivirent, Paris garda en grande partie l'aspect qu'il avait sous
l'ancien rgime, c'est--dire que ses rues restrent sales et
encombres par les choppes et les talages des petits mtiers et des
petits commerces. On restaura les Tuileries, on commena la
construction des rues de Rivoli et Castiglione, le dblaiement du
Carrousel, etc.; mais ce fut moins pour embellir cette partie de la
ville que pour isoler la demeure du chef de l'tat et la mettre 
l'abri des attaques d'une immense population[137]. On continua ou <p.224>
l'on entama la construction de l'avenue du Luxembourg, et de la place de
la Bastille, de la Halle aux vins, des quais d'Orsay et des Invalides,
des ponts d'Austerlitz, des Arts, de la Cit, etc. On soumit  une
surveillance rigoureuse et  de nouveaux rglements les maisons de
dbauche qui avaient pris sous le Directoire les proportions les plus
hideuses et taient devenues les rceptacles de tous les crimes; mais
on laissa subsister les maisons de jeu, dont le gouvernement tirait
des sommes considrables, o les officiers allaient engloutir le butin
de nos conqutes; on ouvrit mme des tripots pour le peuple et l'on
accrut les proportions de la loterie.

         [Note 136: De l date le monopole de la boulangerie, qui
         appartient aujourd'hui  six cents boutiques privilgies;
         mais ce ne fut l'oeuvre ni du pouvoir lgislatif ni du
         pouvoir excutif; les boulangers demandrent eux-mmes  la
         prfecture de police que leur nombre ft limit  six cents;
         la prfecture accda  cette demande, et, depuis cinquante
         ans, tous les gouvernements et mme les tribunaux se sont
         crus lis par cette autorisation. (Voyez le discours de M.
         Lanjuinais, ministre du commerce,  l'Assemble lgislative,
         le 27 octobre 1849.)]

         [Note 137: Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles
         X en 1826. On lit dans ce curieux rapport: Quand Bonaparte
         s'tablit dans le palais de nos rois, il sentit plus qu'un
         autre la ncessit d'isoler la demeure du souverain. Ce fut
         dans ce dessein qu'il entreprit de construire la nouvelle
         galerie qui doit enceindre dans le palais mme une immense
         place d'armes ayant des dbouchs sur toutes ses faces, qu'il
         isola le jardin des Tuileries et fit percer la rue de Rivoli,
         dont le prolongement doit aller jusqu' la colonnade du
         Louvre, afin de dgager entirement l'enceinte du palais.
         Mais il ne se contenta pas d'isoler le palais et de le placer
         entre de longs espaces que le canon ou des charges de
         cavalerie peuvent balayer avec la plus grande facilit; il
         ajouta  ces premires dispositions une prcaution de dtail
         qui mrite d'tre remarque, en rservant en face du pavillon
         Marsan une petite place en retraite, dont le but est
         videmment de pouvoir, au besoin, runir et mettre  couvert
         une rserve de troupes d'artillerie, et, par l'acquisition du
         terrain qu'il fit jusqu' la rue Saint-Honor, il s'assura
         des moyens d'agir sur cette importante communication. On sait
         enfin qu'il se refusa constamment  dgager la faade de
         Saint-Roch, o il avait acquis, le 13 vendmiaire, la preuve
         que le peuple soulev pouvait trouver un appui redoutable,
         afin que du haut de cette citadelle on ne puisse pas prendre
         de vues sur les Tuileries ou dboucher facilement de la butte
         Saint-Roch, prs du chteau, sur la rue de Rivoli.]



 XXII.

Conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.--Opinion et agitation de
Paris  cette poque.--tablissement de l'empire.


Malgr l'admiration que lui inspirait un gouvernement si glorieux, si
clair, Paris n'avait pas encore pardonn le 18 brumaire, et,    <p. 225>
quand Bonaparte se fit donner le consulat  vie, un sourd mcontentement
commena  courir dans une grande partie de la population, surtout
dans les faubourgs, qui taient rests jacobins. Aussi, quand il se
rendit au snat avec un cortge aussi pompeux que celui des anciens
rois, il fut accueilli par un profond silence. La rupture de la paix
d'Amiens mit dans l'opposition la bourgeoisie, qui vit son commerce
livr  toutes les aventures d'une guerre interminable. D'ailleurs, on
commenait  croire que l'ordre avait t achet  un trop grand prix.
La tribune et la presse n'taient plus libres, et une police brutale
et tyrannique disposait sans contrle de la personne des citoyens. On
parlait avec une mystrieuse horreur de la tour du Temple, devenue la
Bastille du nouveau gouvernement, o l'on jetait arbitrairement des
chouans et des rpublicains, d'o l'on extrayait des victimes pour la
plaine de Grenelle. Les bruits les plus sinistres, les calomnies les
plus odieuses couraient dans le peuple et dans les salons sur les
excutions secrtes, les fusillades nocturnes qui se faisaient dans
cette prison par les mains des gendarmes d'lite, troupe privilgie,
dvoue au premier consul, et que commandait le plus zl de ses
officiers, le gnral Savary.

Toute cette opposition, qui ne consistait d'abord qu'en paroles et en
murmures, se manifesta plus ouvertement quand le gouvernement annona
qu'il venait de dcouvrir une grande conspiration, celle de Georges et
de Pichegru, quand il fit arrter Moreau, longtemps avant les deux <p.226>
chefs royalistes, comme tant leur complice. Bonaparte fit rendre
alors une loi, digne des temps de la terreur, par laquelle quiconque
donnerait asile  Georges, Pichegru et leurs compagnons serait puni de
mort. On ordonna la clture de tout Paris; les barrires furent
fermes, l'entre et la sortie de la Seine gardes par des chaloupes
armes, des patrouilles et des corps de garde tablis dans toutes les
rues et hors du mur d'enceinte, avec ordre de faire feu sur quiconque
tenterait de s'enfuir. La police fit placarder des proclamations  la
bourgeoisie, des promesses de rcompense aux dlateurs; et les
proscrits, traqus en tous lieux, ne trouvant d'asile que pour une
nuit, furent successivement arrts. Malgr cela, on ne crut pas  la
ralit de la conspiration, et l'on pensa que le premier consul
poursuivait dans Moreau un rival et le dfenseur de la Rpublique.
D'ailleurs, les Parisiens, se voyant soumis  une police
inquisitoriale,  des visites domiciliaires, aux recherches d'une
arme entire qui tenait toutes les communications fermes, ne
cachrent pas leur mcontentement; il y eut mme quelque agitation
dans les rues, surtout aux abords du Temple; les bruits
d'emprisonnements mystrieux, de meurtres secrets redoublrent; enfin,
l'assassinat du duc d'Enghien vint justifier ces sinistres rumeurs (21
mars). A cette nouvelle, la consternation fut gnrale, dit Pelet de
la Lozre; on ignorait les circonstances du fait; la gnration
nouvelle connaissait  peine l'existence du prince; mais on tait
profondment afflig de voir le premier consul ternir sa gloire par
cette sanglante excution[138]. Les courtisans cherchrent  rendre
ridicule l'motion des Parisiens, et ils l'attriburent au
mcontentement que leur causait la fermeture des barrires  l'poque
de l'anne o se faisait la promenade de Longchamp. Les habitants de
la capitale, raconte Ral, avaient cess de songer  la            <p.227>
conspiration, et, pendant que la police redoublait d'efforts pour
s'emparer des personnes compromises, fouillait les maisons, dmolissait
des cachettes, la grande question  Paris tait de savoir comment aurait
lieu la promenade de Longchamp si la barrire de l'toile restait
ferme. Heureusement, les deux derniers complices de Georges furent
arrts dans la matine du dimanche des Rameaux; l'ordre d'ouvrir les
barrires fut aussitt donn, et la promenade de Longchamp put avoir
lieu comme  l'ordinaire.

         [Note 138: _Opinions de Napolon au conseil d'tat_, p. 41.]

Ce n'taient pas de telles purilits qui causaient l'agitation de
Paris et lui donnaient un aspect sinistre comme aux jours de crise de
la rvolution. Le premier consul ne s'y trompa pas: inform par ses
ministres, raconte Pelet de la Lozre, de l'effet produit par
l'excution du duc d'Enghien, il devint plus sombre encore et plus
menaant. Ses inquitudes se portrent sur le Corps Lgislatif alors
assembl: quelque signe de mcontentement pouvait s'y produire; il
donna ordre de clore la session. Le mme jour, il arriva 
l'improviste au conseil d'tat et exhala les sentiments dont il tait
agit en termes de colre contre Paris[139] Puis il appela de nouvelles
troupes, pressa le procs de Moreau, ddaigna les calomnies que la
mort de Pichegru fit rpandre contre lui; enfin, mettant  profit le
danger que la conspiration de Georges venait de lui faire courir, les
craintes excites par la rupture de la paix d'Amiens, l'inquitude
gnrale, il se fit prsenter des adresses par l'arme, les tribunaux,
les autorits, pour l'tablissement du gouvernement hrditaire, et,
le 18 mai, un snatus-consulte le proclama empereur.

         [Note 139: _Opinions de Napolon_, p. 42.]

Quand le dcret qui mettait fin  la Rpublique fut vot, les
habitants de Paris apprirent par des salves d'artillerie que la forme
du gouvernement tait change; quelques fonctionnaires             <p.228>
illuminrent le soir leurs maisons: ce fut tout le tmoignage de la joie
publique[140]. Le lendemain, le snatus-consulte fut proclam dans les
principales rues avec un cortge digne de l'ancienne monarchie: on y
voyait les douze maires, les deux prfets et le gouverneur de Paris,
les trois prsidents des assembles lgislatives, une foule de
gnraux et de fonctionnaires, avec des escadrons de cavalerie et des
corps de musique. Cette proclamation ne reut partout que de rares
applaudissements, except dans les casernes et aux Invalides, o les
soldats salurent avec enthousiasme l'avnement du nouveau Csar.

         [Note 140: _Opinions de Napolon_, p. 67.]

Quelques jours aprs, le procs de Moreau commena, et il causa une si
grande agitation qu'on se crut  la veille d'une nouvelle rvolution
et du renversement de l'empire. La bourgeoisie, toujours indpendante
dans son jugement, s'tait passionne pour Moreau[141]: le gouvernement
employa des mesures nergiques pour l'empcher de manifester son
opinion. Tout prit dans Paris, dit Pelet, un aspect menaant; les
troupes furent consignes dans les casernes et se tinrent prtes 
marcher: mais pouvait-on compter sur elles? L'empereur voulut que ses
aides de camp visitassent toute la nuit les postes et lui rendissent
compte d'heure en heure de l'tat de Paris[142]... Aujourd'hui que les
temps sont changs, raconte Chateaubriand, et que le nom de Bonaparte
semble seul les remplir, on n'imagine pas  combien peu encore
paraissait tenir sa puissance. La nuit qui prcda la sentence, et
pendant laquelle le tribunal sigea, tout Paris fut sur pied; des
flots de peuple se portrent au Palais-de-Justice[143]. Jamais, ajoute
madame de Stal, l'opinion de Paris contre Bonaparte ne s'est montre
avec tant de force qu' cette poque[144]. Mais la population     <p.229>
parisienne avait abdiqu; l'arme tait toute-puissante; Moreau fut
donc condamn avec les vingt royalistes qu'on lui avait donns pour
complices, et cette condamnation consolida l'tablissement du nouvel
empire. Nanmoins, Paris couvrit d'loges les juges qui avaient os ne
condamner Moreau qu' deux ans de prison, et il vit avec horreur
l'chafaud se relever, comme aux jours de la terreur, pour douze
obscurs royalistes.

         [Note 141: Thiers, _Hist. du Consulat et de l'Empire_, t. IV,
         p. 139.]

         [Note 142: _Opinions de Napolon_, p. 73.]

         [Note 143: _Mm. d'Outre-Tombe_.]

         [Note 144: _Dix annes d'exil_.]



 XXIII.

Opposition de Paris  l'Empire.--Ressentiment de Napolon.--Ftes du
sacre.--Condition du peuple de Paris.--Paris aprs Austerlitz et Ina.


Napolon, empereur, renouvela les dignits, l'tiquette, les costumes
de l'ancienne cour; il eut des aumniers, des chambellans, des
cuyers; il donna  ses frres les titres et les attributions des
anciens princes. Tout cela fut vu par la population parisienne,
surtout par les classes riches, avec rpugnance et moqueries: on fit
beaucoup de plaisanteries dans les salons sur les nouveaux titres
d'Excellence et d'Altesse dont certains personnages allaient tre
revtus; les pigrammes et les calembours ne manqurent pas; quelques
caricatures circulrent secrtement[145]; on hasarda mme quelques
allusions au thtre; mais aucune rsistance srieuse ne se        <p.230>
manifesta[146]. Bonaparte savait trs-bien, dit madame de Stal, que
les Parisiens feraient des plaisanteries sur ses nouveaux nobles; mais
il savait aussi qu'ils n'exprimeraient leur opinion que par des
quolibets et non par des actions[147]. Nanmoins, il ne voulut pas
qu'on lui envoyt des dputations des dpartements pour le
complimenter, de peur qu'elles ne s'inoculassent cet esprit
d'opposition qui tait dans Paris et ne le remportassent dans leurs
provinces[148].

         [Note 145: L'une des meilleures a pour titre: _Premire
         reprsentation du Consulat en attendant une pice nouvelle_.
         Napolon, en escamoteur, est mont sur des trtaux, entour
         de la foule,  laquelle il jette de la poudre aux yeux; dans
         sa poche est une couronne; sur sa table on voit les Pyramides
         et les Alpes. A ct de lui, Lucien bat le tambour du 18
         brumaire; et plus loin, derrire le rideau, les soldats
         prparent un trne  Napolon empereur.]

         [Note 146: Pelet de la Lozre, p. 69.]

         [Note 147: _Dix annes d'exil_.]

         [Note 148: Pelet, p. 69 et suiv.]

L'improbation devint plus srieuse lorsqu'il fut question du sacre,
lorsqu'on apprit les pompes et les magnificences dont cette crmonie
de l'ancien rgime devait tre accompagne; elle se manifesta si
hautement et par tant de voies, qu'un jour Napolon entra au conseil
d'tat, plein de fureur, en jetant son chapeau, et il exhala en ces
termes le ressentiment qu'il couvait depuis longtemps contre la
capitale: Ne serait-il pas possible de choisir une autre ville pour
le couronnement? Cette ville a toujours fait le malheur de la France.
Ses habitants sont ingrats et lgers; ils ont tenu des propos atroces
contre moi. Ils se seraient rjouis du triomphe de Georges et de ma
perte... Je ne me croirais pas en sret  Paris sans une nombreuse
garnison; mais j'ai deux cent mille hommes  mes ordres, et quinze
cents suffiraient pour mettre les Parisiens  la raison... Les
banquiers et les agents de change regrettent sans doute que l'intrt
de l'argent ne soit plus  cinq pour cent par mois; plusieurs
mriteraient d'tre exils  cent lieues de Paris. Je sais qu'ils ont
rpandu de l'argent parmi le peuple pour le porter  l'insurrection.
J'ai fait semblant de sommeiller pendant un mois; j'ai voulu voir
jusqu'o irait la malveillance; mais qu'on y prenne garde, mon     <p.231>
rveil sera celui du lion... Je sais qu'on dclame contre moi,
non-seulement dans les lieux publics, mais dans les runions
particulires, et que des fonctionnaires, dont le devoir serait de
soutenir mon gouvernement, gardent lchement le silence ou mme se
joignent  mes dtracteurs... Le prfet de Paris devrait mander les
maires des douze arrondissements, le conseil municipal, les agents de
change, tous ceux qui ont action sur l'opinion, pour leur enseigner 
la mieux diriger. Il n'est rien qu'on ne fasse pour indisposer la capitale
contre moi[149].

         [Note 149: Pelet, p. 85.]

Et  l'appui de ces paroles, il fit insrer dans la _Gazette de
France_, sur les motifs qui avaient dcid les empereurs romains 
transfrer leur rsidence  Constantinople, un article plein
d'allusions transparentes (28 sept. 1804), o l'on disait: Ces
princes, qui avaient ramen l'ordre, la paix et la tranquillit dans
Rome et dans l'empire, illustrs par des victoires clatantes sur les
barbares de l'Asie et du Nord, vinrent, aprs tant d'exploits,
triompher dans la capitale: ils s'attendaient naturellement  y
recevoir l'accueil que mritaient leurs travaux guerriers; mais ils
n'y trouvrent qu'un peuple ingrat, inconstant, lger, qui, loin
d'apprcier leurs services et de bnir la main qui avait cicatris ses
blessures, cherchait  les tourner en ridicule. Toutes les fois qu'ils
paraissaient dans le Cirque, au thtre ou dans d'autres lieux
publics, ils taient tmoins des applications indcentes, des
sarcasmes, des calembours qu'on se permettait en leur prsence, tandis
que les habitants des provinces se trouvaient honors de la prsence
de leurs monarques, se pressaient sur leurs pas et leur tmoignaient
la reconnaissance dont ils taient pntrs. La comparaison que firent
ces empereurs ne se trouva pas  l'avantage de la capitale et
les dtermina sans doute  tablir leur rsidence habituelle dans  <p.232>
des villes, moins splendides  la vrit, mais o ils recevaient un
accueil plus flatteur... Puisse cet exemple servir de leon  la
postrit[150]!

         [Note 150: Pelet de la Lozre, p. 306.]

Cependant, les ftes annonces avaient attir  Paris une multitude de
provinciaux et d'trangers. L'arrive du pape excita une grande
motion, motion d'abord de mcontentement, puis de curiosit, enfin
de vnration. Nul des successeurs de saint Pierre n'avait visit
cette ville jadis si chre au saint-sige, aujourd'hui centre de la
rvolution et chef-lieu de l'incrdulit. Pie VII n'y venait qu'avec
une rpugnance mle de terreur, qu'avec une rsignation de martyr; il
fut tonn de voir la foule, cette foule si renomme, si calomnie
dans l'Europe pour ses impits et ses fureurs, qui se pressait sur
ses pas et se dcouvrait humblement devant lui; il la trouva
remplissant les glises; enfin, quand il parut au balcon des
Tuileries, il fut couvert d'acclamations et tout s'agenouilla pour
recevoir sa bndiction.

Le sacre fut la crmonie la plus pompeuse dont Paris et jamais t
le thtre. La vieille basilique avait t maladroitement restaure,
reblanchie et embarrasse sur sa faade d'un vaste portique; on y
runit les dputs des villes, les reprsentants de la magistrature et
de l'arme, tous les vques, le snat, le corps lgislatif, le
tribunat, le conseil d'tat, etc. L'intrieur tait dcor de tentures
de velours, et, adoss  la grande porte, se trouvait un trne lev
de vingt-quatre marches, plac entre des colonnes qui supportaient un
fronton. L'empereur partit des Tuileries dans une voiture dont la
magnificence est reste longtemps proverbiale, escort des marchaux 
cheval et accompagn d'une multitude de chambellans, hrauts, pages,
officiers, fonctionnaires. Il suivit les rues Saint-Honor et      <p.233>
Saint-Denis, le Pont-au-Change, la rue de la Barillerie, le quai et le
parvis Notre-Dame; et, au retour, le pont Notre-Dame, la rue
Saint-Martin, les boulevards, la place de la Concorde et le jardin des
Tuileries. Les ftes durrent trois jours; le quatrime, le
Champ-de-Mars fut le thtre d'une solennit toute militaire qui vint
complter la crmonie du sacre: l'empereur donna des aigles aux
divers corps de l'arme. Ce fut une grande et srieuse fte, qui fit
clater les acclamations les plus ardentes, et dont le souvenir,
perptu par le pinceau de David, est encore aujourd'hui populaire.

Le peuple ne prit part  toutes ces pompes que par d'ignobles
distributions de comestibles qu'on lui fit dans les Champs-lyses,
largesse dgotante, emprunte  l'ancien rgime, et qui fut en usage
jusqu' la fin de la Restauration. Cependant il fut bloui, non de ces
solennits si brillantes, mais de l'vnement mme qu'elles
consacraient. Il accompagna, il est vrai, de quelques murmures, de
quelques sarcasmes ces Jacobins et ces soldats transforms en
courtisans et embarrasss dans leurs soieries, leurs galons, leurs
dentelles, leurs costumes de thtre; mais il salua de sincres
acclamations l'homme qui reprsentait la gloire militaire de la France
et la grandeur de la rvolution; il salua surtout cette fortune inoue
dont il aimait les prodiges, dont il se sentait fier et heureux, dans
laquelle il semblait se couronner lui-mme. Ds lors, l'admiration que
lui avaient inspire les premires victoires de Bonaparte devint de
l'adoration; il voua  son empereur une sorte de culte superstitieux
qu'aucune faute, aucun revers ne put altrer, et qui s'est perptu au
del de la mort.

Cet enthousiasme tait,  cette poque, du dsintressement ou plutt
de l'esprance; car le peuple de Paris gagnait aussi peu 
l'tablissement de l'empire qu' toutes les rvolutions qui se
faisaient depuis quinze ans. Lorsqu'il avait t appel  jouer un <p.234>
rle politique en 1789, il tait dans un tat de misre, d'ignorance,
d'abrutissement, qui approchait de la sauvagerie; aussi,  part
l'instinct de dvouement et l'inspiration patriotique qui le firent
courir sur la frontire, ne montra-t-il pendant son rgne que des
passions dsordonnes et sanguinaires. Ce rgne pass, il rentra dans
sa pauvret, dans sa vie grossire, dans son tat de dpendance, sans
que la rvolution et servi en rien  son bien-tre et  son
instruction. En effet, comme les habitants des campagnes, il ne
s'tait pas enrichi des biens nationaux, de l'abolition de la dme et
des droits fodaux; comme la bourgeoisie, il ne s'tait pas empar de
tous les emplois, n'avait pas mis la main dans les oprations
financires et pris dans le gouvernement la plus grande part
d'influence et de pouvoir. La libert de l'industrie avait amen les
excs de la concurrence et avec elle l'avilissement des salaires, par
consquent, pour le peuple, la continuation de sa misre; les impts
indirects sur les objets de consommation venaient d'tre rtablis sous
le nom de _droits runis_; il tait aussi mal log, aussi mal vtu,
aussi mal nourri que sous l'ancien rgime; enfin,  cette poque,
qu'une tradition mensongre reprsente comme une sorte d'ge d'or, la
population de Paris tait tombe plus bas qu'en 1793, c'est--dire 
500,000 mes, et, sur ce chiffre, on comptait 86,000 indigents!

Les ftes du sacre taient  peine passes que l'opposition parisienne
recommena  se manifester durant les prparatifs de la descente en
Angleterre. Dans les salons du faubourg Saint-Germain, on fit des
railleries interminables sur les _coquilles de noix_ avec lesquelles
l'empereur voulait conqurir la perfide Albion, et l'on alla voir
pour s'en moquer, les chaloupes canonnires que l'on construisait sur
le quai des Invalides. Mais les sarcasmes et les rires cessrent tout
 coup aprs Austerlitz; il n'y eut qu'un cri d'admiration pour    <p.235>
l'homme de gnie qui justifiait si glorieusement sa fortune, et, le
1er janvier 1806, tout Paris salua avec orgueil cent vingt drapeaux
autrichiens et russes que l'empereur lui envoyait pour _ses trennes_
et qui furent ports triomphalement  Notre-Dame, au snat, au
tribunat,  l'Htel-de-Ville.

Quelques mois aprs, une partie de l'arme victorieuse rentra dans
Paris: toute la population courut au-devant d'elle, et la ville lui
donna une grande fte. C'tait une heureuse et belle ide, dit un
historien, que de faire fter cette arme hroque par cette noble
capitale, qui ressent si fortement toutes les motions de la France,
et qui, si elle ne les prouve pas d'une manire plus vive, les rend
au moins plus vite et plus nergiquement, grce  la puissance du
nombre,  l'habitude de prendre l'initiative en toutes choses et de
parler pour le pays en toute occasion[151].

         [Note 151: Thiers, _Hist. du Consulat et de l'Empire_, t. II,
         p. 509.]

Alors furent dcrtes, pour perptuer le souvenir de nos victoires,
l'rection de la colonne de la place Vendme, celle des arcs de
triomphe du Carrousel et de l'toile, celle d'une rue, dite
_Impriale_, qui devait aller de la barrire de l'toile  la barrire
du Trne, en ayant dans son parcours les Tuileries et le Louvre
runis[152]. Napolon ordonna aussi que l'glise Sainte-Genevive ft
rendue au culte, en conservant la destination qui lui avait t donne
par l'Assemble constituante; que quinze fontaines nouvelles fussent
tablies, parmi lesquelles on remarque celles du Chteau-d'Eau, du
Palmier, de l'Institut, du Gros-Caillou; que le pont du
Jardin-des-Plantes ft dcor du nom d'Austerlitz; que quatre grands
cimetires fussent ouverts au del du mur d'enceinte de Paris, etc.

         [Note 152: Le plan de cette rue avait t conu ds le temps
         de Louis XIV: C'tait le projet du grand Colbert de
         continuer la rue Saint-Antoine, depuis la Bastille jusqu'au
         Louvre, non en ligne droite, ce qui tait impossible, mais
         depuis l'Hotel-de-Ville (Piganiol, t. V, p. 52.)]

Aprs chaque campagne, aprs chaque trait, la capitale            <p.236>
recueillait les dpouilles opimes de la victoire; c'tait elle qui se
trouvait charge de consacrer le souvenir de tant d'vnements prodigieux
par quelque monument ou bien par quelque fte. Ainsi, aprs la campagne de
1806, il fut dcrt que l'glise de la Madeleine serait acheve et
transforme en temple de la Gloire, qu'un pont serait lev en face du
Champ-de-Mars et porterait le nom d'Ina, que les greniers de rserve,
le quai d'Orsay, le March aux Fleurs seraient construits ou achevs,
etc. Enfin, quand le trait de Tilsitt eut t sign, la garde
impriale revint  Paris et on lui fit une rception triomphale (25
novembre 1807). Elle entra par la barrire de la Villette: le prfet
de la Seine et les autorits municipales allrent au devant d'elle et
posrent des couronnes d'or sur ses aigles avec cette inscription: _La
ville de Paris  la grande arme!_ Douze mille vieux soldats,
commands par le marchal Bessires, dfilrent au milieu de la foule
enthousiaste, qui leur jetait des branches de laurier, aux cris
unanimes de Vive l'empereur! Vive la grande arme! Jamais plus
glorieuse troupe n'avait travers les rues et les boulevards de la
capitale! Jamais plus sincres acclamations n'avaient accueilli de
plus belles victoires! Paris tait fier de reprsenter la France pour
saluer en son nom les vainqueurs d'Ina et de Friedland! La fte fut
termine par un immense banquet o s'assirent douze mille _grognards_,
et qui avait t dress dans la double alle des Champs-lyses,
depuis la barrire de l'toile jusqu' la place de la Concorde.



 XXIV.

Paris sous l'Empire jusqu'en 1811.--Mariage de l'empereur.--Naissance
du roi de Rome.


L'opposition parisienne, muette pendant trois ans, recommena avec <p.237>
la funeste guerre d'Espagne et la prise d'armes de l'Autriche en 1809. On
tait maintenant rassasi de gloire et de batailles; le blocus
continental faisait le dsespoir du commerce; on avait vu avec regret
la cration d'une noblesse hrditaire, l'lvation des frres de
l'empereur sur des trnes trangers, le renouvellement des livres et
des blasons de l'ancien rgime; on tait mcontent surtout de la
police de l'empire, de ce despotisme tracassier et insultant, qui ne
respectait pas mme la proprit, qui ne laissait aucune libert, mme
celle des lettres, qui envoyait madame de Stal en exil parce que
l'air de Paris ne lui convenait pas, qui rouvrait les prisons d'tat
et instituait des bastilles, qui abolissait la libert thtrale,
fermait brutalement vingt-deux petits thtres, o le peuple s'amusait
 bon march, pour ne laisser vivre que huit thtres aristocratiques
ou bourgeois[153]. On se fatiguait de ce rgime du sabre, de cette
dictature glorieuse, mais tyrannique, qui mettait en dehors des
honneurs tout ce qui ne portait pas l'pe; du mpris que les
prtoriens faisaient du commerce et du bourgeois, de la boutique et du
_pkin_; enfin, et par-dessus tout, on avait horreur de la
conscription. Cependant, cette opposition tait presque exclusivement
dans les salons, dans les comptoirs, non dans les rues et dans les
cabarets; elle avait pour principaux instigateurs ceux qui devaient
livrer Napolon  l'tranger; elle se manifesta, pendant l'expdition
des Anglais  Walcheren, quand Fouch, ministre de la police, fit
lever la garde nationale et en donna le commandement  Bernadotte. Il
y eut alors  Paris un mouvement patriotique qui rappelait
l'enthousiasme de 1792; on remit au jour les vieux habits, les     <p.238>
vieilles armes du temps de La Fayette; et Fouch, ainsi que
Bernadotte, exploitrent l'ardeur de la bourgeoisie parisienne, pour
faire voir que la patrie n'tait pas l'empereur et que la France
pouvait se passer du grand homme.

         [Note 153: Dcret du 8 aot 1807. Les thtres conservs
         furent: l'Opra, le Thtre Franais, l'Odon,
         l'Opra-Comique, le Vaudeville, les Varits,
         l'Ambigu-Comique et la Gait. Il faut leur ajouter le
         Thtre-Italien et le Cirque-Olympique, qui obtinrent des
         autorisations spciales.]

Napolon ne prta qu'une faible attention  cette opposition; ses
courtisans ne voyaient Paris qu'avec les yeux des courtisans de Louis
XIV. En gnral, dit Savary, la socit de Paris tourne peu ses
regards vers les affaires: une comdie nouvelle y fait bien plus
parler que dix batailles perdues ou gagnes. Nanmoins, la garde
nationale fut rcompense de son zle par une dcomposition quivalant
 un licenciement; quant  l'accs patriotique de Fouch, il fut puni
d'une destitution, et on remplaa ce ministre par Savary; mais la
nomination de ce trop dvou serviteur du grand homme rpandit une
sorte de terreur: Chacun faisait ses paquets, raconte-t-il lui-mme;
on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnements et pis encore;
enfin, la nouvelle d'une peste sur quelque point de la cte n'aurait
pas plus effray que ma nomination au ministre de la police[154].

         [Note 154: _Mm. du duc de Rovigo_, t. IV, p. 311.]

La paix de Vienne fut suivie du divorce de l'empereur avec Josphine
et de son mariage avec une archiduchesse d'Autriche. Marie-Louise fit
son entre  Paris, par les Champs-lyses et les Tuileries, et elle
eut ainsi  traverser, dans la pompe de sa marche, la place o sa
tante avait pri sur l'chafaud. La foule tait immense, les
acclamations unanimes. La France, dit Savary, avait l'air d'tre dans
l'ivresse. Paris, ajoute Menneval, prsentait le soir un spectacle
qui tenait de la ferie; jamais illuminations ne furent aussi
nombreuses, aussi brillantes; les monuments publics, les glises, les
tours, les dmes, les palais, les htels et les maisons particulires
resplendissaient de feux... La ville voulut rpondre par la        <p.239>
magnificence de ses prsents  la grandeur de ce splendide hymne:
elle offrit  l'impratrice une toilette complte en vermeil, avec le
fauteuil et la psych galement en vermeil[155], chefs-d'oeuvre
d'orfvrerie dont les meilleurs artistes avaient dirig les dessins,
mais plus riches que gracieux, et qui ont t fondus en 1832 pour en
appliquer le produit aux victimes du cholra. Les ftes du mariage
durrent prs d'un mois; la noblesse ancienne y courut avec
empressement; la bourgeoisie et le commerce furent appels aux bals de
l'Htel-de-Ville et courtiss par l'empereur, qui voulait les
convertir  son blocus continental; quant au peuple, qui ne
participait  ces pompes que par sa joie sincre, sa prsence sur le
passage du cortge et les distributions dont on le gratifiait, tout en
saluant dans la nouvelle impratrice le butin de nos dernires
victoires, il vit avec une crainte prophtique la disgrce de
Josphine et le mariage de Napolon avec une princesse autrichienne.
Cette crainte devint plus vive et parut justifie quelques mois aprs,
lorsque l'ambassadeur d'Autriche, le prince de Schwartzemberg, ayant
donn dans son htel une grande fte en l'honneur du mariage, cette
fte fut attriste par un horrible incendie, ou prirent plus de
trente personnes avec la princesse de Schwartzemberg. Cette
catastrophe rappela les ftes calamiteuses du mariage de Louis XVI et
de Marie-Antoinette.

         [Note 155: _Napolon et Marie-Louise_, t. I, p. 376.]

La naissance du roi de Rome effaa ces pnibles impressions. Aucune
nativit princire n'excita une pareille anxit, un pareil
enthousiasme: tout Paris tait sur les places, dans les rues, muet,
silencieux, coutant avidement le canon des Invalides; au
vingt-deuxime coup qui annonait que la dynastie napolonienne avait
un hritier, il se fit une explosion d'applaudissements et         <p.240>
d'acclamations qui retentit dans tous les quartiers. L'ivresse tait
gnrale: on croyait que la naissance du roi de Rome tait la
stabilit, la conservation et surtout la paix! Les ftes du baptme
furent aussi pompeuses que celles du mariage; mais on ne saurait en
lire les dtails dans les crits du temps sans songer amrement 
l'inanit de ces adulations, dcorations, protestations,
illuminations, si trompeuses pour celui qu'on fte, si coteuses pour
la foule qui paie; joies et pompes de commande, que les courtisans
allaient successivement dposer en moins de vingt-sept ans autour de
trois berceaux galement emports dans la tempte des rvolutions.

L'poque du mariage de l'empereur et de la naissance du roi de Rome
est l'poque o l'Empire fut rellement populaire  Paris: tant de
gloire, tant de gnie, une si grande fortune, une si grande puissance
avaient vaincu tout sarcasme, tout murmure, toute opposition, malgr
le despotisme croissant du systme imprial; il n'y avait plus que de
l'admiration ou du moins une crainte respectueuse autour de ce trne
assis sur des bases si larges qu'il semblait indestructible.
L'industrie faisait des efforts surhumains pour seconder le blocus
continental; et, si le commerce parisien avait perdu ses dbouchs
extrieurs, il en trouvait d'autres dans le vaste empire napolonien,
et il tait aliment par les ftes impriales, les pompes de la cour,
la prsence continuelle de ces rois, de ces princes de l'Europe qui
venaient se prosterner devant le donneur de couronnes. D'ailleurs,
cette poque est celle des plus grandes constructions qui furent
faites  Paris sous l'Empire: on commena la faade du palais du Corps
Lgislatif, la Bourse, le palais du quai d'Orsay; on dmolit de vieux
monuments, Sainte-Genevive, les Augustins, le Chtelet; on entreprit
les marchs du Temple, Saint-Martin, des Blancs-Manteaux, des Carmes,
 la Volaille, Saint-Germain, les quais Desaix, Catinat, Montebello,
Debilly; on construisit les abattoirs et plusieurs fontaines; on   <p.241>
projeta le palais du roi de Rome, qui devait tre en mme temps une
forteresse et un camp retranch pour maintenir Paris[156]. Au reste,
l'architecture de tous les monuments impriaux ne fut pas galement
heureuse: celle des difices d'utilit fut approprie convenablement 
leur destination; mais pour les autres, le rgne du nouveau Csar
ayant remis  la mode ces imitations de l'antiquit, dj si ridicules
sous le Directoire, on rva de transformer Paris en Rome impriale; on
ne voulut plus voir que des cirques, des temples, des colonnes, des
arcs de triomphe; et les monuments levs  la gloire de Napolon
reproduisirent pompeusement, mais avec une froide servilit, les
monuments levs aux empereurs romains.

         [Note 156: Ce palais, plac sur la hauteur en face de
         l'cole militaire, dominant le pont d'Ina, enfilant le cours
         de la rivire d'une part, et tout le dveloppement de la rue
         de Rivoli de l'autre, devait tre construit de manire 
         remplir toutes les conditions d'une vritable forteresse;
         mais, pour lui donner toute la valeur dont elle tait
         susceptible, il embrassait dans ses dpendances tout le grand
         plateau qui s'tend de la barrire de l'toile et de la
         hauteur des Bons-Hommes jusqu'au bois de Boulogne et la route
         de Neuilly. Sur ce plateau, il devait tablir un immense
         jardin entour de fortes murailles ou de fosss profonds, qui
         en faisaient au besoin un vaste camp retranch, auquel
         arrivaient par toutes les routes, et sans tre obliges
         d'entrer dans Paris, les troupes de Versailles, de
         Courbevoie, de Saint-Denis, en un mot la garde entire.
         (Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles X en
         1826.)]



 XXV.

Paris depuis 1811 jusqu'en 1813.--Conspiration de Mallet.--Les
Parisiens  Lutzen et  Leipzig.


A la fin de 1811, la dcadence de l'Empire commena  se manifester
par une disette. Le peuple souffrait depuis longtemps de la        <p.242>
perptuit de la guerre; un grand nombre de mtiers chmait; les
denres coloniales taient montes,  cause du blocus continental, 
un prix exorbitant; une mauvaise rcolte vint aggraver les maux de la
population parisienne. L'empereur, avec sa vigilance ordinaire, essaya
d'y porter remde en faisant acheter des grains qu'on revendit  bas
prix, en ouvrant des ateliers de charit, en donnant des sommes
considrables aux bureaux de bienfaisance; mais il ne put arrter le
mcontentement, qui tait d'ailleurs excit par les apprts de la
guerre de Russie; et lorsqu'il eut invent un nouveau mode de
conscription par la formation des cohortes actives de garde nationale,
la dsaffection, le dsenchantement s'accrurent, et ils ne devaient
cesser qu'avec la chute de l'Empire.

La guerre de Russie excita les pressentiments les plus douloureux dans
toute la population; mais Napolon n'en sut rien: la cour, les
autorits, la presse, tout tait muet ou n'ouvrait la bouche que pour
entonner ses louanges;  mesure qu'il s'levait dans les nuages de son
orgueil et de ses projets gigantesques, il s'loignait de son origine,
de sa nature, de sa force, et n'entendait plus les enseignements de
l'opinion populaire. Les bulletins de la campagne furent lus, mme
dans les faubourgs, avec une grande anxit: on s'merveillait de
cette marche audacieuse  travers les pays inconnus du Nord; on
applaudissait aux exploits accoutums de nos troupes; on
s'enorgueillissait de ces deux cents voltigeurs, enfants de Paris, qui
rsistrent,  Witepsk,  deux rgiments de la garde russe; mais, au
milieu de ces joies, on prouvait un serrement de coeur. La bataille
de la Moskowa n'excita qu'une allgresse officielle, et le canon des
Invalides drida  peine les physionomies; l'entre  Moscou rassura
peu les esprits, et quand on apprit l'incendie de cette ville, il n'y
eut dans toutes les classes de la population qu'un sentiment de
terreur. Paris prsentait alors un singulier spectacle: il vivait  <p.243>
de sa vie ordinaire, occup en apparence d'affaires et de plaisirs,
calme, docile, surveill  peine par trois ou quatre mille hommes de
garnison; mais, au fond, il tait triste, morne, dcourag, dispos,
non  faire, mais  accepter quelque rvolution nouvelle, personne ne
croyant plus  la perptuit de l'tablissement imprial, tout le
monde tant persuad que l'pope napolonienne finirait par quelque
grande catastrophe.

Un homme audacieux mit  profit cette disposition des esprits,
l'apprhension universelle, le manque de nouvelles, pour tenter seul
le renversement du gouvernement imprial. Tout son plan reposait sur
ce mot magique: L'empereur est mort! Mallet, gnral du parti de
Moreau, dj compromis dans une conspiration et dtenu dans une maison
de sant du faubourg Saint-Antoine, s'chappe pendant la nuit de cette
maison (16 octobre 1812), fait sortir de la prison de la Force, au
moyen d'un faux ordre, les gnraux Lahorie et Guidal, anciens aides
de camp de Moreau, qui taient ses complices; puis avec un faux
snatus-consulte, de fausses lettres de service, il se fait suivre par
deux bataillons de la garde de Paris, s'empare de l'Htel-de-Ville,
arrte et met en prison le ministre de la police Savary, le prfet de
police Pasquier, et les remplace par Lahorie et Guidal. Le jour
commenait  paratre, et, avec lui, la fatale nouvelle se rpandait
dans Paris constern et nanmoins tranquille; mais,  l'tat-major de
la place, Mallet rencontra un incrdule qui l'arrta, et la
conspiration se trouva ainsi avorte. Les gnraux Mallet, Lahorie et
Guidai furent fusills  la plaine de Grenelle, avec dix autres
individus dont tout le crime tait d'avoir trop facilement obi  ces
hardis conspirateurs. Le prfet de la Seine fut destitu et remplac
par M. de Chabrol, qui exera ces fonctions de 1812  1830.

Paris tait  peine remis de l'tonnement o l'avait jet ce coup de
main trange, lorsqu'il apprit avec stupeur la retraite et les     <p.244>
dsastres de l'arme franaise. Le vingt-neuvime bulletin mit le
comble  la dsolation, et Napolon, tant arriv aux Tuileries
vingt-quatre heures aprs ce bulletin, fut accueilli avec une surprise
pleine de douleur; des salons aux cabarets il n'y eut que des
murmures, des paroles de blme, des maldictions sourdes contre lui:
nul ne songeait  la ncessit de sa prsence dans la capitale; tous
ne voyaient que l'abandon de notre malheureuse arme. Des pamphlets
sanglants furent colports secrtement de maison en maison; on en
afficha sur les monuments, et, ds ce moment, il y eut un parti qui
travailla activement  la chute du gouvernement imprial.

Napolon s'inquita de ce changement dans l'opinion publique: il
parcourut les faubourgs, visita les ateliers, s'entretint avec les
ouvriers, rpandit mme,  la faon des anciens rois, des largesses
dans la foule; il activa tous les travaux publics, alla voir la halle
aux vins, les greniers de rserve, les quais nouveaux, et dmontra,
dans un expos de la situation de l'Empire, qu'en dix ans il avait t
dpens 102 millions pour travaux et embellissements de Paris[157]. Le
peuple, quoique souffrant et malheureux, l'accueillit avec ses
acclamations ordinaires; le peuple parisien est essentiellement,   <p.245>
profondment gaulois, c'est--dire belliqueux et glorieux: il aime
par-dessus tout la lutte et les coups, la guerre et les conqutes; il
aime follement le bruit, la renomme, la domination; il jouit avec un
orgueil enfantin, ne ft-ce que pour un moment, d'tre le plus fort,
le premier, le matre; il redirait sans trop de honte le _voe victis_
de ses anctres! Aussi, malgr les maux que les guerres impriales lui
avaient faits, malgr les flots de sang dont il avait pay nos
conqutes phmres, malgr le ddain et la dfiance que le grand
homme avait souvent tmoigns de sa turbulence et de ses haillons, il
l'aimait, il l'adorait, non  cause de ses oeuvres civiles, de son
administration, de ses monuments; mais parce que c'tait un glorieux
soldat, un grand capitaine, l'ennemi et la terreur des rois de
l'Europe, celui qui avait battu, vaincu, ranonn, conqut _les
autres_! L'empereur tait pour lui l'expression de sa propre force,
et, pour ainsi dire, son charg de domination sur les peuples
trangers.

         [Note 157: Canal de l'Ourcq, 19,500,000 fr.; abattoirs.
         6,700,000; halle, aux vins, 4,000,000; halle aux bls,
         750,000; grandes halles, 2,600,000; marchs, 4,000,000;
         greniers de rserve, 2,300,000; pont d'Ina, 4,800,000;
         quais, 11,000,000; lyces, 500,000; glise Sainte-Genevive,
         2,000,000; Notre-Dame et l'Archevch, 2,500,000; htels des
         ministres, 2,800,000; Archives, 1,000,000; temple de la
         Gloire, 2,000,000, palais du Corps Lgislatif, 3,000,000;
         colonne de la place Vendme, 1,500,000; Pont-Neuf, 1,200,000;
         Arc de l'toile, 4,300,000; statues, 600,000; place de la
         Bastille, 600,000; ouverture de rues et places, 4,000,000;
         Jardin des-Plantes, 800,000; palais de la Bourse, 2,500,000;
         Louvre et Muse, 11,000,000; Tuileries, 9,700,000; Arc du
         Carrousel, 1,400,000, etc.]

Cependant la misre tait grande; les ateliers se fermaient; sur
66,000 ouvriers occups aux travaux de luxe, 35,000 taient sans
ouvrage; un tiers des maisons n'tait pas lou; la population, qui
s'tait leve en 1810  plus de 600,000 habitants, tait redescendue
 530,000. Au faubourg Saint-Antoine et autres quartiers, crivait le
prfet de police, les ouvriers entrent dans les boutiques, demandent
du travail ou du pain; les esprits s'chauffent, et, en plein jour, on
affiche des placards injurieux contre l'empereur. Le mcontentement
devint tel, que Napolon y chercha un remde, ainsi qu' la misre, en
excitant les ouvriers  s'enrler dans les rgiments des tirailleurs
et voltigeurs de la jeune garde, rgiments qu'il venait de porter de
douze  vingt-six. Son appel fut encore entendu dans cette population,
o l'instinct belliqueux ne finit qu'avec le souffle, et l'on vit se
reproduire en partie le prodigieux spectacle de 1792, quand les
volontaires parisiens partaient pour l'arme; mais ce n'tait plus la
jeunesse vigoureuse, ardente des premiers temps de la Rpublique,  <p.246>
lite d'une population surabondante; c'taient les restes chtifs et
misrables d'une gnration que les batailles impriales avaient
moissonne, et leur dpart n'excita dans la capitale qu'un sentiment
de tristesse et de dcouragement. Cependant, six rgiments de
tirailleurs et de voltigeurs furent ainsi recruts  Paris et dans les
environs; ce furent ces jeunes gens qui combattirent  Lutzen et dont
Napolon disait que l'honneur leur sortait par tous les pores;
Gouvion Saint-Cyr dfendit avec eux les approches de Dresde; enfin, 
Leipsig, dans cette lutte de gants, Paris fournit glorieusement son
contingent de hros et de victimes, car le faubourg Saint-Antoine seul
y perdit plus de treize cents de ses enfants!... Dignes et malheureux
fils de ceux qui avaient vaincu  Jemmapes et  Fleurus!



 XXVI.

Paris en 1814.--Dispositions de la population.--Rtablissement de la
garde nationale.--Derniers contingents de la population parisienne.


Aprs ce grand dsastre, Napolon revint  Paris et convoqua le Corps
Lgislatif; mais; pour la premire fois, il trouva cette chambre de
muets hostile  sa politique, rclamant des institutions libres,
dclarant que les maux de la France taient arrivs  leur comble.
Indign de cette opposition intempestive au moment o cinq cent mille
trangers franchissaient nos frontires, il ordonna l'ajournement
indfini du Corps Lgislatif. Cette mesure brutale, ce nouveau et trop
facile 18 brumaire fit dans Paris la plus pnible sensation; on le
regarda comme un acte de mauvais augure et comme l'annonce d'une
rvolution nouvelle; tout ce qui croyait avoir quelque droit 
s'occuper des affaires publiques couvrit de louanges la rsistance si
malheureuse des lgislateurs et se spara avec colre du soldat    <p.247>
parvenu qui ne pouvait plus gouverner qu'avec du despotisme.

Cependant, l'empereur avait retrouv Paris paisible, obissant,
quoique profondment chagrin et plein des plus cruelles apprhensions;
mais il n'avait pas cess de nourrir contre sa population, surtout
contre sa population moyenne, les dfiances qu'il avait, soit 
l'poque du 18 brumaire, soit  l'poque du couronnement; il s'tait
donc appliqu  lui enlever toute initiative,  touffer toutes ses
ardeurs rvolutionnaires,  comprimer chez elle la vie, le mouvement,
la passion;  lui donner uniquement une existence pompeuse, rgle,
dpendante. C'tait une erreur qu'il devait cruellement expier, et il
allait, aux jours du danger, avoir non plus le Paris anarchique,
tumultueux, dvou de 92; mais un Paris officiel, indiffrent, glac,
sans nerf, sans vigueur, sans me. Le peuple des faubourgs avait, il
est vrai, gard sa chaleur patriotique, et il s'indignait de nos
frontires envahies; mais, dshabitu de la vie politique et ayant mis
toute sa foi dans l'empereur, il croyait, sans chercher davantage, que
son gnie enfanterait quelque prodige qui sauverait la France. La
noblesse conspirait presque ouvertement pour le retour des Bourbons;
quant aux fonctionnaires, aux corps constitus, ils s'arrangeaient
pour subir sans secousse la chute de l'Empire. Enfin, la bourgeoisie
tait rsolue  tout souffrir, mme la conqute trangre, pourvu
qu'elle et la paix; son horreur pour la guerre semblait avoir teint
chez elle tout patriotisme; elle parlait sans colre, mme sans
inquitude, de la venue des Russes: N'avions-nous pas t, disait-on
tout haut,  Vienne,  Berlin,  Madrid, sans que ces capitales
eussent  souffrir autre chose qu'une occupation phmre? Il en
serait de mme pour Paris. Napolon connaissait ces dispositions de
la bourgeoisie; il en tait tonn, indign: Ne pourrait-on pas,
disait-il, jeter un peu de phlogistique dans le sang de ce peuple  <p.248>
devenu si endormi, si apathique? Et un jour mme il lui chappa ce
regret: Ah! si j'avais brl Vienne!

Alors on lui proposa de se jeter dans les bras d'un parti capable de
soulever les masses, on lui proposa de se rapprocher des Jacobins. Il
eut un moment l'ide d'adopter ce conseil: il fit une promenade 
cheval dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, caressa la
populace, rpondit  ses acclamations avec un empressement affectueux,
et crut voir dans les dispositions qu'on lui montrait la possibilit
d'en tirer parti: Dans la situation o je suis, disait-il  ceux qui
lui faisaient des reprsentations, il n'y a pour moi de noblesse que
dans la canaille des faubourgs[158]. Mais il resta  peine quelques
heures dans ces dispositions; devenu depuis dix annes le dompteur de
la rvolution et se croyant le reprsentant de l'ordre en Europe, il
ne pouvait plus, sans renier son pass et mentir  sa nature, rouvrir
l'outre des temptes populaires; monarque couronn, chef de dynastie,
entr dans la famille des rois europens, il ne pouvait souiller son
manteau imprial au contact des guenilles plbiennes; d'ailleurs, le
peuple, pour lui, c'tait le simple et crdule paysan qu'on
transformait facilement en soldat soumis et disciplin, non l'ouvrier
spirituel, frondeur, sceptique, volontaire, qui raisonnait son
enthousiasme et son obissance; le peuple enrgiment, c'tait
l'ordre; le peuple dans les rues, c'tait l'anarchie. Il renona donc
formellement et sans regret  l'emploi des moyens rvolutionnaires,
et, dans la crainte que Paris ne rentrt, malgr lui, dans sa
dictature de 92, il ne prit pas mme, pour le sauver de l'tranger,
des mesures ordinaires de dfense.

         [Note 158: _Mm. de Bourrienne_, t. IX, p. 310.]

La rvolution ayant fait de Paris le coeur de la France, Napolon, par
son despotisme centralisateur et son systme administratif, avait  <p.249>
exagr cette importance injustement absorbante de la capitale: toute
la vie, tout le gouvernement tait l: prendre Paris, c'tait prendre
l'Empire. Aussi les allis taient-ils rsolus  y arriver  tout
prix, quand bien mme ils n'en seraient matres que pour quelques
heures, tant ils taient srs, en y arrtant tous les ressorts
administratifs, d'y produire une rvolution. Paris! Paris! tait le
cri de vengeance des tudiants prussiens et des grenadiers de
l'Autriche, en mmoire de Berlin et de Vienne conquises. Paris! Paris!
tait le cri de fureur des hordes asiatiques qui, en mmoire de Moscou
brle, jetaient des poignes de cendre menaante en entrant sur notre
territoire. Il fallait donc par-dessus tout pourvoir  la dfense de
Paris; mais Napolon voyait moins dans cette ville le foyer de la
rvolution que la capitale de son Empire[159]; il ne la regardait que
comme une position militaire presque impossible  tenir; il croyait
que, comme Louis XIV avait pens un moment  le faire en 1712, il
pourrait, devant l'invasion trangre, la quitter avec sa famille, ses
ministres, sans danger pour lui ni pour l'tat, et transporter la
dfense du pays sur la Loire. Il ne prit donc de mesures que pour
protger Paris contre un coup de main: on n'leva pas une redoute, on
ne creusa pas un foss, on ferma  peine les barrires avec quelques
palissades. Point d'autres garnison que des dpts et des rserves;
point d'autres chefs que des gnraux invalides ou incapables; et
quand il s'agit de mettre en activit la garde nationale, cette
mesure, qui semblait si naturelle, fut discute pendant six jours au
conseil d'tat: Tout le monde faisait observer, raconte Rovigo,   <p.250>
que la garde nationale de Paris avait t le moyen le plus puissant dont
les agitateurs politiques n'avaient cess de disposer pendant la
rvolution, et qu'il tait dangereux de la leur remettre de nouveau
entre les mains... L'espce d'hommes qui convenait  la dfense de la
ville tait celle qui est toujours gnreuse, qui prodigue ses efforts
et son sang; c'est la moins opulente, celle qui n'a rien  perdre et
chez laquelle l'honneur national parle toujours haut; mais on la
considrait comme dangereuse pour la classe opulente et les
propritaires, et l'on tait d'avis de l'loigner de la formation des
cadres... Tous les membres du conseil qui avaient acquis de la
clbrit dans la rvolution furent d'avis de ne point lever la garde
nationale de Paris[160]. L'empereur n'osa suivre cet avis, et il
rorganisa la garde nationale, mais sur des bases telles que les
propritaires seuls y furent compris et qu'elle se composa  peine de
onze mille hommes. Il choisit lui-mme les colonels et les alla
chercher dans la noblesse ou la banque; de sorte que ce furent des
Montesquiou, des Biron, des Choiseul qui furent chargs de ranimer
l'enthousiasme populaire. Ajoutons que la bourgeoisie n'entra qu'avec
une profonde rpugnance dans les rangs de la garde nationale: le
gouvernement imprial avait tellement abus des moyens de recrutement,
il avait tant de fois mobilis pour la guerre les troupes civiques,
qui devaient tre sdentaires, qu'on vit dans la formation de la garde
nationale un dernier mode de conscription[161]. D'ailleurs, on ne donna
pas d'armes  cette garde, quoiqu'elle ne cesst pas d'en demander;
les fusils furent laisss dans les arsenaux; encore n'y en avait-il
que pour cinq  six mille hommes; le reste dut tre arm de        <p.251>
piques, et ce ne fut, dit Rovigo, qu'au moment o l'on attaquait les
troupes postes sous les murs de Paris, que le duc de Feltre consentit 
livrer  la garde nationale quatre mille fusils. Quant 
l'artillerie, elle dut tre forme de douze compagnies ou batteries,
chacune de six bouches  feu, dont six composes de canonniers
invalides, trois d'lves de l'cole Polytechnique, trois d'lves de
droit et de mdecine; les neuf premires furent seules et
trs-incompltement organises.

         [Note 159: Napolon dit, dans les _Mmoires de Sainte-Hlne_
         (t. IX, p. 38), qu' son retour d'Austerlitz, voyant avec
         quelle facilit le sort de l'Autriche avait t dcid par la
         prise de Vienne, il songea  fortifier Paris; mais que la
         crainte d'inquiter les habitants et l'incroyable rapidit
         des vnements l'empchrent de donner suite  cette grande
         pense.]

         [Note 160: _Mm._, t. VI, p. 295.]

         [Note 161: Un dcret du 12 janvier 1813 avait transform les
         quatre-vingt-huit cohortes du premier ban de la garde
         nationale en vingt-trois rgiments de ligne; un autre, du 6
         janvier 1814, ordonna la formation de cinquante-neuf
         rgiments composs de gardes nationales, etc.]

Pour compenser ces mesures de dfense presque illusoires, un dcret du
15 janvier ordonna la formation de nouveaux rgiments de tirailleurs
et fusiliers  la suite de la jeune garde: ils devaient tre composs
de volontaires levs  Paris et dans les autres villes manufacturires,
parmi les ouvriers qui se trouvent sans ouvrage; ces volontaires
s'engageaient  servir jusqu' ce que l'ennemi et vacu le
territoire; leurs femmes et leurs enfants devaient, pendant leur
absence, tre nourris par l'tat. On forma ainsi quatre rgiments, qui
eurent  peine le temps d'entrer en campagne. Enfin, et ce fut l le
dernier contingent fourni par la capitale aux armes de la Rpublique
et de l'Empire, deux corps de rserve, dits de Paris furent tablis
avec la dernire conscription: le premier corps, command par le
gnral Grard, tait fort de 4,500 hommes; le deuxime corps,
command par le gnral Arrighi, tait fort de 8,400 hommes.

Arrtons-nous un instant sur ce dernier contingent pour faire
observer, que s'il tait possible d'avoir les chiffres malheureusement
confus et trs-inexacts des leves de la Rpublique et des
conscriptions de l'Empire, on serait pouvant du nombre d'hommes que
Paris a envoys sur les champs de batailles de 1792  1814! D'aprs un
document publi en 1815, ce nombre serait, depuis 1792 jusqu'en 1798,
de 101,200 hommes, et depuis 1798 jusqu'en 1814, de 204,900 hommes:
c'est le dixime de toute la France!



 XXVII.                                                           <p.252>

tat de Paris au commencement de 1814.--Dpart de
l'impratrice.--Bataille de Paris.


Pendant la campagne de 1814, Paris fut livr aux anxits les plus
cruelles, aux spectacles les plus affligeants: tantt c'taient des
bataillons de conscrits, enfants de seize  dix-sept ans, ples,
chtifs, malingres, en veste, en sabots, pliant sous le poids de leur
fusil, qui traversaient la ville pour aller joindre l'arme; tantt
c'taient des bandes de prisonniers qu'on faisait dfiler dans les
rues comme trophe d'une douteuse victoire et auxquels les habitants,
par une protestation muette contre cette interminable guerre,
donnaient en pleurant des vivres et des habits; tantt c'taient des
paysans de la Champagne et de la Brie qui, fuyant l'ennemi, arrivaient
plors avec leurs familles et leurs bestiaux. Un certain jour, on
voyait un grand cortge de troupes et de musique parcourir les quais
et les rues pour aller prsenter  l'impratrice les drapeaux enlevs
aux Russes; un autre jour, des dputations des provinces envahies
venaient exposer au corps municipal les ravages faits par l'ennemi
pour exciter les Parisiens  une dfense dsespre. La guerre se
faisait presque aux portes de la capitale, et on laissait ses
habitants dans l'ignorance de la vritable situation des armes. La
police trompait l'opinion publique avec des bulletins mensongers, des
pamphlets absurdes et des caricatures grossires contre les Cosaques;
ou bien elle faisait chanter sur tous les thtres des chants
guerriers pour ranimer le patriotisme. Aussi, la plus grande partie de
la population ne montrait-elle, en face d'un danger qu'elle ne pouvait
apprcier, qu'une insouciance dplorable, une sorte de rsignation
lche et goste, mme de la malveillance ouverte. On tait las de ce
qu'on avait, dit l'abb de Pradt, au point qu'il semblait qu'un    <p.253>
Cosaque devait tre un Washington[162]!--Il y avait des runions
partout, dit Rovigo; depuis les salons jusqu'aux boutiques et aux
lieux publics, ce n'tait qu'un colportage continuel de tout ce qui
pouvait le plus dtriorer le peu d'espoir qui nous restait peut-tre
encore... La surveillance tait inutile, parce que les mesures
coercitives auraient fait clater une insurrection, et c'tait bien le
moindre soulagement qu'on pouvait donner  tant de monde qui souffrait
que de lui laisser le droit de se plaindre[163].

         [Note 162: _De la restauration de la royaut_, p. 56.]

         [Note 163: _Mmoires_, t. VI, p. 319 et 321.]

Cependant les allis taient en marche sur Paris. L'empereur, en
quittant la capitale, avait laiss la rgence  Marie-Louise, assiste
d'un conseil. Les membres de ce conseil taient d'avis que
l'impratrice parcourt les rues avec le roi de Rome, allt prendre
sjour  l'Htel-de-Ville et appelt le peuple entier aux armes. En
effet, Paris, rveill  l'approche du danger, paraissait dispos  se
soulever. Le faubourg Saint-Antoine, dit Rovigo, tait prt  tout,
si ce n'est  se rendre; il y avait de quoi faire une arme des hommes
qui taient dans ces gnreuses dispositions[164]. Mais alors on
rentrait dans le champ des rvolutions, et l'Empire, en mme temps que
l'tranger, pouvait trouver sa ruine dans un grand mouvement
populaire; aussi, Napolon, faisant ce que Louis XIV et la Convention
refusrent de faire, avait-il prescrit  son frre, si l'ennemi
menaait Paris, de diriger vers la Loire l'impratrice, le roi de Rome
et tout le gouvernement. Il fut obi, et ce fut sa perte.

         [Note 164: _Ibid._, t. VII, p. 18.]

Le 29 mars, Marie-Louise quitta les Tuileries, malgr les officiers de
la garde nationale qui la conjuraient de ne pas abandonner Paris, et
elle fut suivie par une foule d'quipages qui encombraient les quais.
Depuis la barrire jusqu' Chartres, dit Rovigo, ce n'tait qu'un <p.254>
immense convoi de voitures de toute espce. Paris, vers le midi, tait
en tat de dsertion; on ne peut se faire une ide de ce spectacle
lorsqu'on ne l'a pas vu[165]. Quelques personnes accoururent sur la
place du Carrousel, mais nul n'essaya d'empcher le dpart de la
rgente. Soixante ou quatre-vingts curieux, dit Menneval,
contemplaient dans un morne silence ce triste cortge, comme on
regarde passer un convoi funbre; ils assistaient en effet aux
funrailles de l'Empire. Leurs sentiments ne se trahirent par aucune
manifestation; pas une voix ne s'leva pour saluer par une expression
de regret l'amertume de cette cruelle sparation[166]. On assistait,
dit un autre, aux dernires scnes de l'Empire comme dans un spectacle
au dnoment d'un drame[167]. Except du ct des faubourgs du nord,
qui taient envahis par la multitude des paysans que chassait
l'ennemi, la ville tait calme; les boutiques, les cafs, les thtres
taient ouverts; des groupes se formaient sur les places et sur les
boulevards, mais il n'y avait pas l'ombre d'une meute. On s'indignait
du dpart de l'impratrice, de l'loignement de l'empereur, de cette
dsertion du gouvernement, qui abandonnait Paris  toutes les chances
de la guerre, de la dfense de la ville laisse aux mains d'un homme
incapable, le roi Joseph, dont on lisait les proclamations[168] en
haussant les paules; mais on n'allait pas plus loin; nul ne songeait
 prendre l'initiative d'un mouvement populaire qui pt sauver la
chose commune: si quelqu'un l'et fait, il ft rest seul ou       <p.255>
aurait t immdiatement arrt, toute la vigilance des autorits tant
concentre sur un seul point, empcher le trouble dans les rues. De
nos jours, l'imminence d'un danger cent fois moindre armerait
jusqu'aux femmes et aux enfants; tous et chacun pourvoiraient
spontanment  la dfense commune; il sortirait des chefs de toutes
les maisons, des soldats de tous les pavs. Mais,  cette poque, et
c'est l la condamnation clatante du rgime imprial, Napolon avait
tellement personnifi en lui la chose publique, que la dfense de
Paris semblait exclusivement l'affaire du gouvernement, non celle des
citoyens, et que tout le monde, habitants et autorits, comptant
uniquement sur lui, sur son gnie, sur les combinaisons de cette
providence terrestre, restait dans une scurit ou une apathie que la
postrit aura peine  comprendre.

         [Note 165: _Mm._, t. VII, p. 2 et 5.]

         [Note 166: _Souvenirs histor. de M. de Menneval_, t. II, p.
         133.]

         [Note 167: _Mm. de Bourrienne_, t. X, p. 12.]

         [Note 168: Armons-nous pour dfendre cette ville, ses
         monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout ce
         qui nous est cher! Que cette vaste cit devienne un camp pour
         quelques instants, et que l'ennemi trouve sa honte sous ces
         murs qu'il espre franchir en triomphe!...]

Il y avait pourtant  Paris ou dans les environs d'immenses moyens de
dfense: quatre cents canons  Vincennes et au Champ-de-Mars,
cinquante mille fusils dans les arsenaux, trois cents milliers de
poudre dans les magasins de Grenelle, quatre mille hommes de la garde
impriale, huit mille fantassins des dpts, sept mille cavaliers 
Versailles, dix-huit mille conscrits dans les villes voisines, l'cole
de Saint-Cyr avec mille jeunes gens et douze canons; enfin, l'appui
que trente mille ouvriers parisiens pouvaient donner aux onze mille
hommes de la garde nationale. Rien ou presque rien de tout cela ne fut
employ: les ouvriers entouraient les mairies en demandant des armes;
on les repoussa et l'on employa  les disperser les baonnettes de la
garnison. Les dpts de la garde et les jeunes gens de Saint-Cyr
furent employs  escorter l'impratrice jusqu' Blois. Deux mille
hommes de garde nationale formrent des dtachements et se rpandirent
en tirailleurs sur les hauteurs voisines; le reste, arm de piques et
de fusils de chasse, garda les barrires et les mairies. On envoya
seulement sept  huit mille hommes grossir les corps de Marmont et <p.256>
de Mortier, que le hasard seul d'une retraite amenait devant Paris. Ces
corps ne comptaient que treize mille hommes, et, aprs une marche
meurtrire et vingt combats, ils ne trouvrent, en arrivant sous les
murs de la capitale qu'ils allaient dfendre, ni vivres, ni munitions,
ni fourrages, ni souliers!

Ces vingt-deux  vingt-quatre mille hommes rsistrent sur les
hauteurs de Belleville et dans la plaine Saint-Denis  cent cinquante
mille allis pendant douze heures, leur turent dix-huit mille hommes,
et ne consentirent  cesser les hostilits que pour sauver Paris des
horreurs d'une prise d'assaut.



 XXVIII.

Tableau de Paris pendant la bataille.--Capitulation.--Entre des
armes allies.


Pendant cette terrible lutte, Paris avait l'aspect le plus morne et
prsentait les contrastes les plus affligeants. Sur la rive gauche et
dans le centre, les rues taient paisibles et remplies d'un monde plus
curieux que tremblant; les nobles et les riches continuaient 
s'enfuir par les barrires du midi; sur la rive droite, la plupart des
rues taient dsertes et profondment tristes; mais les boulevards et
les faubourgs taient encombrs par la foule. Au boulevard des
Italiens, on voyait quelques gens du beau monde, quelques hommes
d'argent et de plaisir qui stationnaient indiffrents ou s'enquraient
nonchalamment des nouvelles; sur le boulevard Saint-Martin, une
multitude ardente s'entassait prs du Chteau-d'Eau devant une
claircie de maisons qui laissait voir la butte Chaumont et une partie
de la bataille; dans les faubourgs, on voyait descendre des fiacres et
des brancards portant des blesss, et monter de petits groupes de
gardes nationaux, de gendarmes, de soldats de tous corps qui allaient
 l'ennemi; aux barrires de la Villette, de Belleville, de        <p.257>
Mnilmontant, de Charonne; des ambulances avaient t ouvertes dans
les plus humbles maisons, o des femmes et des enfants du peuple,
tremblants et navrs, faisaient de la charpie et soignaient les
victimes de la bataille. Il n'y avait plus de gouvernement: le roi
Joseph s'tait enfui; les deux prfets de la Seine et de police
taient aussi nuls qu'impuissants; les mairies, les ministres, les
principales administrations taient ferms et gards par la garde
nationale; les chefs de cette garde, et  leur tte le vieux marchal
Moncey, taient aux barrires.

A cinq heures, le canon, qui tonnait depuis six heures du matin, cessa
de se faire entendre; un armistice venait d'tre sign; les hauteurs
se garnirent de masses noirtres et s'illuminrent de feux; nos
hroques soldats commencrent leur retraite  travers les rues
dsertes, sombres, dsesprs, extnus de faim et de fatigue, en
murmurant des mots de trahison, en regardant avec colre ces palais,
ces htels qui se fermaient devant eux, et ils ne trouvrent des
paroles de consolation, des mains amies, des yeux pleins de larmes que
dans le faubourg Saint-Marceau, qu'ils traversrent pour sortir par la
barrire d'Italie.

Pendant la nuit, une capitulation fut signe par le marchal Marmont,
sur les sollicitations des banquiers et du haut commerce de Paris; le
dernier article portait: La ville de Paris est recommande  la
gnrosit des puissances allies. C'tait l le dernier mot de
l'pope impriale! Paris, qui n'avait jamais t pris par la force
des armes, allait payer nos entres triomphales dans toutes les
capitales de l'Europe! Et cependant cette capitulation fut accueillie
presque partout avec satisfaction par la population, pleine d'anxit
et de terreur. Les deux prfets, le conseil municipal et les colonels
des lgions se rendirent au quartier des souverains allis et
obtinrent de l'empereur Alexandre que la garde et la police de la
ville seraient laisses  la garde nationale. Enfin, ds le matin, <p.258>
l'orgueil des Parisiens fut habilement caress par une proclamation
des vainqueurs, qui les exhortait ouvertement  se sparer de Napolon
en leur disant que l'Europe en armes attendait d'eux la paix du
monde, qu'elle ne cherchait en France qu'une autorit salutaire pour
traiter avec elle de l'union de toutes les nations et de tous les
gouvernements: htez vous donc, ajoutait-elle, de rpondre  la
confiance qu'elle met dans votre amour pour la patrie et dans votre
sagesse.

Le 31 mars, vers midi, l'arme allie, ayant  sa tte l'empereur de
Russie et le roi de Prusse, entra dans Paris par la barrire et le
faubourg Saint-Martin; elle suivit les boulevards et s'en alla camper
dans les Champs-lyses, l'esplanade des Invalides et le
Champ-de-Mars. Elle tait prcde dans sa marche par une trentaine de
royalistes portant la cocarde blanche, agitant des drapeaux blancs,
criant: Vivent les Bourbons! Vivent nos librateurs! C'taient les
migrs, qui, depuis le manifeste du duc de Brunswick, attendaient ce
jour de victoire! Leurs cris ne trouvrent pas d'chos dans le peuple,
qui ne comprit rien  cette dmonstration, tant les Bourbons
semblaient, depuis vingt-cinq ans, trangers  la nation; mais les
femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie y rpondirent en
agitant des mouchoirs blancs, en criant: Vivent les allis!
Quelques-unes mme vinrent se prcipiter sous les pieds des monarques
en leur jetant des bouquets; d'autres, qui avaient appartenu  la cour
impriale, couraient les rues dans leurs voitures en essayant
d'ameuter le peuple contre l'homme dont elles avaient reu les
bienfaits. Il y avait une foule si compacte pour voir entrer l'arme
russe, que les vainqueurs craignirent un moment d'en tre crass. On
voyait sur les visages plus d'tonnement que d'indignation, plus de
curiosit que de honte; chez quelques-uns mme, chez les femmes
surtout, il y avait le sentiment d'une dlivrance. L'empereur de
Russie alla demeurer dans l'htel de Talleyrand, rue               <p.259>
Saint-Florentin, ensuite  l'lyse Bourbon. Le roi de Prusse alla
demeurer dans l'htel d'Eugne Beauharnais, rue de Lille. Leurs troupes
gardrent une discipline parfaite: elles semblaient plus tonnes que les
Parisiens eux-mmes de se voir dans la capitale de la civilisation, et
elles montrrent une modration et une politesse qui allaient jusqu'au
respect et  la crainte. Le soir mme de l'entre des allis, la
plupart des boutiques furent ouvertes; et,  l'honneur ou  la honte
de cette grande ville, si prompte  esprer, si sre d'elle-mme, si
confiante en ses ennemis, elle reprit sur-le-champ sa vie ordinaire,
et l'ordre ne cessa pas d'y rgner.

Le lendemain, les reprsentants officiels de la ville, ce corps
municipal nomm par l'empereur et qui avait eu pour lui tant
d'adulations, donna le signal de la dfection en dclarant qu'il
renonait  toute obissance envers Napolon, et il exprima le voeu
que la monarchie ft rtablie en la personne de Louis XVIII.

Cette dclaration, la dmonstration des royalistes  l'entre des
allis, les acclamations et les mouchoirs blancs des femmes, enfin
l'attitude passive, silencieuse, insouciante de la population firent
le succs des ngociations ouvertes  l'htel de Talleyrand pour le
rtablissement des Bourbons. Ainsi, la prise de la capitale amenait,
comme on l'avait prvu, la chute du trne imprial; sa capitulation
terminait la guerre de la rvolution, et Paris donnait encore un
gouvernement de son choix  la France. Il paraissait donc se venger de
Napolon, prendre une triste revanche du 18 brumaire et rentrer dans
son privilge de faire les rvolutions; mais ce n'tait qu'une
apparence:  cette poque et pendant les dix-huit mois qui vont la
suivre, Paris a perdu son initiative et abdiqu sa puissance; il se
rsigne aux rvolutions et ne les fait plus; il regarde passer tous
les vainqueurs, tous les partis, tous les drapeaux; il laisse les
dynasties venir et s'en aller; enfin, le Paris, qui avait renvers <p.260>
le trne au 10 aot par haine de l'tranger, se laisse deux fois, et en
rougissant  peine, violer par la conqute europenne. Cette atonie de
la capitale a pour cause la fatigue excessive produite par vingt-cinq
annes de guerres et de sacrifices, la dcadence morale et le
scepticisme engendrs par de trop frquents bouleversements
politiques, enfin par dessus tout l'affaissement de l'esprit public
sous le despotisme imprial.



 XXIX.

Paris pendant la premire restauration.


_2 avril 1814_.--Le snat, complice et souvent promoteur des tyrannies
impriales, ayant proclam la dchance de l'empereur et la
restauration des Bourbons, il se fait,  la suite de cet acte de
lchet, un dbordement de dfections, de scandales, de perfidies de
tout genre: on brise et l'on jette au coin des rues les bustes et les
portraits de Napolon; les royalistes s'attellent  la statue qui
surmontait la colonne de 1805 et parviennent  la renverser; tous les
journaux se rpandent en imprcations contre le tyran; on chante 
l'Opra des couplets en l'honneur des souverains allis[169]. Le peuple
ne prit aucune part  ces dmonstrations: il avait ador Napolon pour
ses victoires, il continua de l'adorer pour ses malheurs; c'tait le
symbole de la patrie humilie et vaincue. Il essaya mme de rsister 
la contre-rvolution en arrachant les cocardes blanches, en se faisant
emprisonner pour ses cris de Vive l'empereur! en engageant des rixes
isoles dans les cabarets avec les soldats trangers.

         [Note 169: Il faut pourtant dire que les thtres,  cette
         poque, n'taient remplis que d'officiers trangers. Dans un
         des premiers jours d'avril, on joua au Thtre-Franais
         _Iphignie en Aulide_ devant un auditoire o il n'y avait que
         dix Franais.]

_10 avril_.--Un autel a t dress sur la place de la Rvolution:  <p.261>
des prtres russes y clbrent une messe d'actions de grces! L'empereur
Alexandre y assiste avec un nombreux cortge, o ne craignent pas de
se montrer des gnraux franais, mme des marchaux en grand
uniforme, qui se disputaient les approches du czar avec les Cosaques
dont il tait entour[170]. La cavalerie des armes allies occupe
toute la place; l'infanterie est range sur les boulevards, depuis la
Madeleine jusqu' la Bastille; la garde nationale de Paris est appele
 cette humiliante crmonie: elle occupe le ct mridional des
boulevards.

         [Note 170: _Mm. de Rovigo_, t. VII, p. 207.]

_12 avril_.--Le comte d'Artois, frre de Louis XVIII, entre  Paris
par le faubourg Saint-Martin et la rue Saint-Denis: il se dirige vers
Notre-Dame, o il entend un _Te Deum_ d'actions de grces, et de l
arrive aux Tuileries: il est accueilli avec une grande faveur par la
bourgeoisie. Son cortge se compose de gnraux de l'Empire,
d'officiers de garde nationale et d'une escouade de Cosaques. Le
drapeau blanc est arbor sur les Tuileries.

_15 avril_. L'empereur d'Autriche arrive  Paris par le faubourg
Saint-Antoine et les boulevards. L'empereur de Russie et le roi de
Prusse vont au devant de lui, et tous trois entrent  cheval avec un
nombreux cortge, un appareil et un dploiement de forces qui sentent
la conqute et qui semblent tranges en face du gouvernement des
Bourbons dj tabli. Les Parisiens voient avec froideur et dfiance
ce triomphe, qui leur semble une insulte: la joie de la dlivrance
tait dj passe, et l'on sentait dans toute son amertume
l'humiliation de la conqute.

_3 juin_.--Louis XVIII entre  Paris par le faubourg et la rue
Saint-Denis. La tournure disgracieuse de ce prince infirme, son
costume surann, son entourage de vieux serviteurs tonnent la     <p.262>
population, qui est habitue aux costumes brillants et aux lgants
officiers de l'Empire. Une partie de l'ancienne garde impriale sert
de cortge. L'accueil est brillant: les Bourbons, c'est la paix, et
Paris ne veut que la paix. Paris, qui n'avait jamais aim l'Empire,
accepte les Bourbons, non pas avec enthousiasme, non pas avec
rsignation, mais avec esprance.

_30 mai_.--Paris a le malheur de donner son nom au trait par lequel
la France rentre dans ses limites de 1792.

_4 juin_.--Louis XVIII octroie la Charte constitutionnelle dans une
sance royale qui se tient dans la Chambre des Dputs.

De ces deux actes, le premier fut reu avec tristesse, le deuxime
avec plaisir, mais l'un et l'autre sans manifestation de douleur et
d'allgresse; ils apportaient, si chrement qu'ils eussent t
achets, la paix et la libert, c'est--dire les deux biens aprs
lesquels on soupirait depuis quinze ans, et dont les consquences se
faisaient dj sentir par le retour du commerce, de la prosprit, de
la confiance; d'ailleurs on s'attendait  la perte de nos conqutes et
l'on pouvait craindre que les vainqueurs ne fussent plus exigeants;
quant aux institutions, aux garanties qu'apportait la Charte, elles
paraissaient, aprs quinze ans de despotisme, tout  fait suffisantes.

Mais les autres actes du gouvernement nouveau ne tardrent pas 
exciter le mcontentement, les murmures, les railleries des Parisiens:
les maladroites prtentions des migrs, la dsorganisation de
l'arme, la restauration des anciens corps de la maison du roi, avec
leurs uniformes vieillis, les projets de monuments expiatoires en
l'honneur des martyrs de la rvolution, les rclamations du clerg,
les processions de la Fte-Dieu, la loi qui ordonna d'observer le
repos des dimanches et dont une police tracassire aggrava les
prescriptions, tout cela blessa profondment une population qui    <p.263>
tait toute voltairienne, imbue de prjugs antireligieux et qui n'avait
gard de son ardeur rvolutionnaire qu'une vive rpugnance pour ce
qu'elle appelait encore les _aristocrates_ et les _calottins_.

Cependant, malgr les fautes du gouvernement royal, malgr les
craintes que ses projets donnaient pour l'avenir, Paris ne dsirait
pas le renversement des Bourbons: il n'tait pourtant pas royaliste,
mais il tait encore moins napolonien; il n'y avait que dans les
hautes classes et dans le peuple des faubourgs o l'on trouvt ces
deux opinions ennemies pousses jusqu'au fanatisme. La nouvelle du
retour de l'empereur et de sa marche  travers le Dauphin et la
Bourgogne excita donc dans la capitale une profonde stupfaction, de
grandes craintes et de faibles sympathies; mais en mme temps elle ne
souleva aucun enthousiasme pour les Bourbons: nul ne songea  les
dfendre contre l'usurpateur, et la masse de la population parut
dcide  laisser faire encore une rvolution sans y prendre part. Le
gouvernement essaya vainement de rveiller le zle de ses partisans:
il ne put tirer les Parisiens de leur apathie et de leur insouciante
neutralit. Ainsi, le 16 mars, le comte d'Artois passa en revue la
garde nationale sur la place Vendme, le boulevard Saint-Martin, la
place Royale, dans le jardin du Luxembourg, et fit appel  sa
fidlit; il fut accueilli par des cris nombreux de: Vive le roi! mais
il y eut  peine quelques volontaires qui sortirent des rangs; et, aux
manifestations tumultueuses de ces volontaires, le peuple ne rpondit
qu'en haussant les paules et la bourgeoisie en rentrant dans ses
maisons.

_20 mars_.--A minuit, Louis XVIII quitte les Tuileries, au milieu des
larmes de ses serviteurs et de la garde nationale, mais sans qu'une
tentative soit faite pour le retenir ou le dfendre. Nous pourrions,
disait-il dans une proclamation, profiter des dispositions fidles et
patriotiques de l'immense majorit des habitants de Paris pour en
disputer l'entre aux rebelles...  Cela n'tait point vrai. Paris <p.264>
fut afflig et surtout inquiet du dpart du roi; il vit revenir
l'empereur sans plaisir et mme avec crainte; mais il n'tait
nullement dispos  faire la guerre civile pour arrter l'un, pour
dfendre l'autre: comme l'anne prcdente, il laissa faire.



 XXX.

Paris pendant les Cent-Jours.--Apprts de guerre.--Leve des fdrs.


A peine Louis XVIII tait-il parti, qu'une foule d'officiers
bonapartistes envahit le Carrousel, fora les portes des Tuileries et
arbora le drapeau tricolore. A part cette dmonstration, la ville
resta calme, triste, pleine d'anxit: elle attendait. Des patrouilles
de garde nationale sillonnaient les rues, et, malgr l'absence de tout
gouvernement, il ne s'y commit aucun dsordre.

A sept heures du soir, et par un brouillard pais, Napolon entra par
la barrire d'Italie, et ne voulant pas traverser dans toute sa
largeur Paris, dont les dispositions lui taient mal connues, il
suivit les boulevards du midi, le pont de la Concorde et le quai des
Tuileries. Il tait escort par sept  huit cents officiers
appartenant  tous les corps, qui prsentaient un dsordre imposant en
galopant autour de sa voiture; tous poussaient des cris de Vive
l'empereur! jusqu'aux nues. Mais ces cris trouvaient peu d'cho: Paris
tait morne et sombre; ses rues semblaient dsertes, ses boutiques et
ses maisons taient fermes. Quelques acclamations salurent Napolon
au passage; mais elles n'offraient pas, dit un de ses compagnons, le
caractre d'unanimit et de frnsie qui nous avaient accompagns du
golfe Juan aux portes de la capitale; l'accueil des Parisiens ne
rpondit pas  notre attente. A son arrive sur la place du
Carrousel, l'empereur fut enlev de sa voiture par la foule de ses <p.265>
officiers et port de bras en bras dans les Tuileries et jusque dans
son cabinet, avec des transports d'enthousiasme qui tenaient du
dlire. Mais tout le reste de la ville resta muet et triste: des
groupes de bonapartistes couraient les rues en criant: Vive
l'empereur! en chantant des chansons napoloniennes; mais  peine
quelques portes s'ouvraient, quelques voix rpondaient; une espce de
terreur planait sur la capitale, qui ne voyait dans cette rvolution
nouvelle que la reprise de la guerre; le retour de Napolon tait pour
elle non pas un triomphe, mais une sorte de conqute qu'elle subissait
de la part de l'arme et des provinces. Cet accueil des Parisiens fit
une impression si profonde sur l'empereur, qu'il en prouva un
dcouragement rel, et que son gnie s'en trouva paralys. Il
semblait, dit Menneval, que la foi en sa fortune qui l'avait port 
former l'entreprise hardie de son retour de l'le d'Elbe l'et
abandonn  son entre dans Paris[171].

         [Note 171: _Souvenirs_, t. II, p. 444.]

Napolon  Paris, c'tait la guerre avec toute l'Europe: il fallut s'y
prparer. La capitale sortit de son apathie; mais si elle ne montra
pas sa mollesse de 1814, elle montra encore moins son ardeur de 1792.
On fit des appels de volontaires: avec ceux des coles, dix-huit
compagnies de canonniers furent formes; ceux des faubourgs
composrent un corps de vingt-cinq mille fdrs. On mobilisa une
grande partie de la garde nationale comme arme de rserve; on
fortifia les hauteurs de Paris et les barrires, et on les arma de six
cents bouches  feu; on cra dix grands ateliers d'armes, avec sept ou
huit mille ouvriers de tout tat qui donnaient trois mille fusils par
jour, etc. Napolon dploya plus de gnie et d'activit qu'il n'avait
fait  aucune poque; mais il ne parvint pas  jeter du _phlogistique_
dans cette population use, harasse, qui _n'en voulait plus_.
D'ailleurs, une nouvelle crainte agitait la bourgeoisie, le petit  <p.266>
commerce, la proprit: l'appel des fdrs avait fait croire au
retour des moyens rvolutionnaires,  un jacobinisme imprial. Quand
on vit sortir de ses bouges, de ses ordures, de sa misre cette
population trange, qui semblait inconnue  la ville depuis les
journes de prairial, quand on la vit avec ses guenilles, ses piques
et ses bonnets rouges, ses cris, ses chants, ses menaces, vocifrant
la _Marseillaise_, A bas les prtres! Vive la nation! on se crut
revenu  93, on revit la guillotine et la terreur, on craignit le
pillage, et la bourgeoisie, consterne, pouvante, n'eut plus qu'une
pense: se dbarrasser de l'empereur pour viter ce qu'elle appelait
le rgne de la canaille.

Napolon, en appelant les fdrs des faubourgs, avait fait contrainte
 sa nature et donn un gage au parti rpublicain, qui l'obsdait;
mais ce n'tait rellement pour lui qu'une vaine dmonstration: il
savait,  part sa rpugnance pour les motions populaires, qu'en
faisant reprendre au peuple son rle de 1792, il mettait contre lui
tout ce qui formait alors l'opinion publique. L'informe tentative
qu'il fit eut mme pour effet de paralyser une partie de ses forces,
dj compromises par les attaques de la presse et les dispositions de
la Chambre des reprsentants. Aussi, quand,  une grande revue des
Tuileries, les fdrs lui demandrent des armes en lui disant que,
s'ils en avaient eu en 1814, ils auraient imit cette brave garde
nationale, rduite  prendre conseil d'elle-mme et  courir sans
direction au-devant du pril, il en promit, mais avec un visage
profondment triste, des paroles pleines d'une visible rpugnance, et
il n'en donna pas. Il voulait, dit un de ses compagnons, conserver 
la garde nationale une supriorit qu'elle aurait perdue si les
fdrs eussent t arms; il craignait ensuite que les rpublicains,
qu'il regardait toujours comme ses ennemis implacables, ne
s'emparassent de l'esprit des fdrs... Prvention funeste, qui   <p.267>
lui fit placer sa force autre part que dans le peuple et lui ravit par
consquent son plus ferme soutien[172]!

         [Note 172: _Mm. de Fleury de Chaboulon_, t. II.]



 XXXI.

Fte du Champ-de-Mai.--Paris aprs la bataille de
Waterloo.--Capitulation du 3 juillet.


Le 3 juin se fit la fte dite du Champ-de-Mai, pour l'acceptation de
l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire. Une foule
prodigieuse remplissait l'espace compris depuis le chteau des
Tuileries jusqu' l'cole militaire, en suivant le jardin des
Tuileries, l'avenue des Champs-lyses et le pont d'Ina. Cette
multitude tait incalculable, et les terrasses qui entouraient le
Champ-de-Mars taient aussi charges de monde qu' aucune des grandes
ftes de la rvolution[173]. L se trouvaient, outre la cour impriale,
trente mille hommes de garde nationale, vingt mille dputs des
dpartements. La Rpublique et l'Empire n'avaient pas eu de crmonie
plus pompeuse, plus solennelle, surtout plus grave et plus mouvante.
Les spectateurs taient pleins d'un enivrement fivreux et en mme
temps des pressentiments les plus sombres. Les soldats ne dfilaient
pas comme  une vaine parade; ils saluaient Csar avant de mourir!
Leurs cris, leur enthousiasme, leur ardeur avaient quelque chose de
terrible et de navrant: c'tait non de l'allgresse, mais de la
fureur; non de l'assurance, mais de la menace! Quant  Napolon,
jamais il ne fut plus majestueux, plus grand, plus inspir, et l'on
chercherait vainement dans l'histoire des paroles plus enflammes,
plus enivrantes que celles qu'il jetait du haut de son trne aux
dputations, aux bataillons,  la multitude qui passait devant lui <p.268>
en jurant de vaincre ou de mourir! Hlas! ce qui manquait  tous, peuple,
soldats, empereur, dans cette autre fte de la fdration, si
diffrente de celle du 14 juillet, c'tait la foi en eux-mmes, la
confiance dans l'avenir, l'esprance qui engendre le succs! Il y
avait comme un voile de deuil sur tous ces uniformes, ces armes, ces
drapeaux, cette musique guerrire, ces serments, ces cris
d'enthousiasme; il y avait dans toutes les mes une secrte
inquitude, l'apprhension de grands malheurs, la presque certitude
d'une dfaite: Waterloo semblait planer dj sur le Champ-de-Mai!

         [Note 173: _Mm. de Rovigo_, t. VIII, p. 47.]

Paris, pendant les premires oprations de la campagne, fut plein de
cette tristesse dbilitante qui prsage et amne les catastrophes. Le
commerce ordinaire avait cess; toutes les industries taient
employes pour la guerre; la plupart des ouvriers ne trouvaient 
travailler que dans les ateliers d'armes ou bien aux fortifications,
qui s'achevaient malgr les pleurs des paysans dont on ruinait les
proprits. Les royalistes annonaient d'avance des dfaites; des
complots en faveur des Bourbons se tramaient presque ouvertement; on
ne parlait partout que de trahisons; enfin, la reprsentation
nationale, o l'esprit public aurait d se retremper, n'inspirait
aucune confiance.

Le 21 juin, au matin, la nouvelle d'un grand dsastre commena 
circuler: l'empereur l'avait apporte lui-mme; il tait descendu 
l'lyse pendant la nuit; l'ennemi avait dj franchi la frontire et
marchait sur Paris. La consternation fut extrme; on ne s'abordait
qu'en tremblant; il n'y avait que des murmures, mme des imprcations
contre Napolon, qui venait encore, disait-on, d'abandonner son arme.
Sur-le-champ il fut question de son abdication: c'tait l'avis presque
unanime de la bourgeoisie. Il fallait, criait-elle, sacrifier cet
homme, cause unique des malheurs de la patrie, et se rconcilier ainsi
avec l'Europe; c'tait aussi l'avis de la Chambre des              <p.269>
reprsentants. Mais le peuple, qui s'inquitait peu de libert et de
constitution, qui ne voyait que la honte d'une nouvelle invasion
trangre, accourut  l'lyse avec des cris de fureur; demandant des
armes, voulant marcher  l'ennemi. L'empereur refusa de se confier  cet
enthousiasme populaire, qui pouvait amener la guerre civile, et, cdant 
la rprobation des Chambres, subissant avec calme, mais avec une
tristesse qui n'tait peut-tre pas exempte de remords, cette
contre-partie du 18 brumaire, il abdiqua, puis il se droba aux
acclamations d'une foule immense qui se succdait durant tout le jour
dans l'avenue de Marigny et qui le conjurait de ne pas l'abandonner,
et, saluant de la main les fdrs qui lui offraient  grands cris
leurs bras pour sa dfense, il se retira  la Malmaison. On sait
qu'il en sortit quatre jours aprs pour aller mourir  Sainte-Hlne.

Le 28 juin, l'arme, vaincue  Waterloo et forte encore de cent mille
hommes, arriva sous les murs de Paris; elle tait suivie par les
armes prussienne et anglaise. On s'attendit  une bataille, et l'on
se hta de terminer les fortifications, surtout celles du nord. Les
hauteurs de Belleville taient couronnes d'ouvrages continus, qui
s'appuyaient  la forteresse de Vincennes et  Bercy d'une part,
d'autre part  Saint-Denis, Montmartre et Chaillot. Deux bataillons de
canonniers de marine, quatorze compagnies d'artillerie de ligne, vingt
compagnies d'artillerie de la garde nationale, en tout cinq  six
mille canonniers, qui servaient prs de mille pices, dfendaient les
hauteurs.

Tout se disposait  une bataille dcisive, et des escarmouches taient
dj commences; mais la plus grande partie des Parisiens voyait ces
apprts avec une terreur pleine de dsespoir: croyant, comme l'ennemi
ne cessait de le dire, que l'Europe ne faisait la guerre qu'
Napolon, et celui-ci ayant disparu de la scne politique, elle
s'pouvantait d'une bataille qui, si elle amenait une dfaite,     <p.270>
l'exposait aux plus terribles vengeances, et, si elle donnait une
victoire, attirait sur elle un million de nouveaux ennemis. C'tait l
l'opinion de la garde nationale, de la bourgeoisie tombe dans le plus
profond dcouragement, des boutiques qui redoutaient le pillage, de
toutes les autorits, gnraux, ministres, qui ne voyaient d'autre
issue  cette situation anarchique que dans le retour des Bourbons.
Mais ce n'tait pas l'opinion de l'arme, qui demandait la bataille
avec des cris de rage, des fdrs anims des mmes passions qu'elle,
du peuple des faubourgs, qui courait aux barrires en criant: Vive
Napolon! Point de Bourbons! Vive la libert! A bas les tratres!
Paris offrait alors le spectacle le plus dsolant: il semblait que
cette reine de la civilisation ft prte  s'abmer dans l'anarchie,
l'impuissance, le dsespoir, sous les fureurs des partis qui la
divisaient, sous les coups des trangers qui l'entouraient pleins de
menaces. On ne voyait dans les rues que des visages irrits, dfiants
ou dsols; tous les magasins, tous les ateliers taient ferms; les
citoyens semblaient ennemis les uns des autres et prts 
s'entr'gorger: Lches, tratres, disaient les ouvriers aux bourgeois;
jacobins, pillards, disaient les bourgeois aux ouvriers. Certains
quartiers avaient t abandonns par les riches; tout refluait au
centre ou sur les boulevards, qu'occupaient trente mille villageois
venus des environs et campant l avec leurs familles et leurs
bestiaux; enfin, on n'entendait dans les rassemblements des rues,
comme dans l'intrieur des maisons, que le mot terrible, fatal de
_trahison_, qui courait partout, paralysait tout et jetait l'btement
dans toutes les mes. Dans cette situation, Fouch, prsident du
gouvernement provisoire, et Davout, chef de l'arme, qui tous deux
taient en correspondance secrte avec Louis XVIII, s'entendirent pour
en finir par une capitulation qui fut, de leur part,  la fois un coup
de dsespoir et un acte de trahison.

Une premire demande d'armistice fut faite; Blucher y rpondit     <p.271>
ainsi: Nous voulons entrer dans Paris pour protger les honntes gens
contre le pillage dont ils sont menacs par la canaille. Un armistice
satisfaisant ne peut tre conclu que dans Paris! Wellington se montra
moins arrogant; et alors fut signe la triste convention du 3 juillet
1815, dont les principaux articles taient:

2.--L'arme franaise se mettra en marche demain pour prendre position
derrire la Loire. Paris sera entirement vacu en trois jours.

9.--Le service de Paris continuera d'tre fait par la garde nationale
et la gendarmerie municipale.

11.--Les proprits publiques,  l'exception de celles qui ont rapport
 la guerre, seront galement respectes. Les habitants, et en gnral
tous les individus qui seront dans la ville, continueront de jouir de
leurs droits et liberts sans tre recherchs, soit en raison des
emplois qu'ils occupent ou ont occups, ou de leur conduite ou
opinions politiques.

Cette capitulation qui, en livrant sans condition Paris et l'arme aux
trangers, leur livrait la France, qu'ils allaient ranonner,
dpouiller, mutiler, fut reue par la masse de la population sans
murmures et mme avec une sorte de satisfaction: au milieu de la
dissolvante anarchie o l'on vivait, c'tait une fin. Les royalistes,
les classes leves, les deux Chambres en tmoignrent leur joie: pour
eux c'tait une dlivrance. Quant au peuple, quant  l'arme, ils
l'apprirent en frmissant de colre: Aux armes! A bas les tratres! La
bataille! entendait-on dans le camp franais, aux barrires gardes
par les fdrs, dans les faubourgs pleins d'une foule indigne.
L'alarme se rpandit dans Paris: on crut que l'arme et les fdrs
allaient se runir pour s'emparer de la ville; fusiller les tratres
et mettre au pillage les quartiers riches. Toute la garde nationale
fut sur pied pour dissiper les rassemblements: elle s'empara des
faubourgs et des barrires et coupa les communications du peuple   <p.272>
avec l'arme. Alors celle-ci, aprs une violente meute, se dcida  se
mettre en retraite en brandissant ses armes, avec des imprcations
contre les tratres qui livraient la France  ses ennemis.



 XXXII.

Deuxime occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII.--Prosprit
honteuse de la ville.


Le lendemain (6 juillet), les portes de la ville furent remises aux
trangers. Les Prussiens entrrent par les barrires de Grenelle et de
l'cole militaire, traversrent le Champ-de-Mars et le pont d'Ina en
ordre de bataille et comme dans une ville conquise, s'emparrent des
quais, de l'Htel-de-Ville, de la Bastille, des boulevards, pendant
que les Anglais entraient par la barrire de l'toile et s'emparaient
des Champs-lyses. Toutes les places, les ponts, les jardins publics
furent occups militairement avec de l'artillerie: il y avait des
postes  tous les difices, des sentinelles  tous les coins de rue,
des bivouacs partout, dans les promenades, sur les boulevards, dans
les cours des palais. Les vainqueurs affectrent dans leur marche la
colre et la menace; ils paraissaient n'attendre qu'une provocation
pour livrer la ville  une soldatesque furieuse. Des cris de vivent
les Bourbons! vivent nos allis! se firent entendre sur leur passage:
ils n'y rpondirent pas. Le lendemain, une division s'empara des
Tuileries et en chassa le gouvernement provisoire; une autre s'empara
du palais lgislatif et en ferma les portes  la reprsentation
nationale. Quel jour de honte et de terreur pour la ville de la
rvolution! L'tranger, la figure irrite et l'insulte  la bouche,
gardait nos places et nos monuments, la mche sur ses canons; des
groupes de royalistes parcouraient les boulevards avec des         <p.273>
drapeaux blancs et des cris de Vive le roi! le peuple, confin dans ses
faubourgs, demandait encore  se battre et criait  la trahison; la
garde nationale sillonnait les rues de ses patrouilles pacifiques avec
une patience, un dvouement, une modration respects mme des
vainqueurs; enfin, les murs taient placards de proclamations
royalistes, des derniers dcrets des reprsentants, des ordres des
gnraux allis.

Ce fut au milieu de cette anarchie que Louis XVIII entra dans Paris (8
juillet), escort de gardes du corps et volontaires royaux. La garde
nationale alla au-devant de lui, et, sur son passage, il y eut de
nombreuses acclamations: on se jetait au-devant des Bourbons pour
chapper  l'humiliation de la conqute, et la bourgeoisie
s'empressait de crier: Vive le roi! pour que le retour de Louis XVIII
part un vnement national. Le soir, il y eut foule dans le jardin
des Tuileries, et les femmes de toutes les classes, grandes dames,
bourgeoises, ouvrires (les femmes eurent une grande influence sur
l'opinion publique  cette poque), ivres de joie de la chute du
tyran, de la fin de la conscription, du retour de la paix, ouvrirent
des rondes dans les parterres avec les gardes du corps et les soldats
trangers, en chantant _Vive Henri IV_, en insultant le parti vaincu,
en se faisant accompagner par les musiques de la garde nationale. Les
cris, les chants, les transports de cette foule devinrent tels, que le
roi descendit au milieu d'elle et parcourut une partie du jardin. Tout
cela se passait en face des Prussiens, dont les canons se dressaient
devant le chteau; devant les Anglais, dont les feux de bivouac
clairaient les Champs-lyses. Ces dmonstrations de joie si
tranges, triste tmoignage de l'animation des partis devant
l'invasion trangre, durrent plusieurs jours.

Pendant ce temps, nos allis minrent le pont d'Ina pour le faire
sauter; ils pillrent le muse du Louvre, les bibliothques, les   <p.274>
palais royaux, pour donner, disait Wellington, une leon de morale au
peuple franais; ils saccagrent les magasins publics et les
arsenaux; ils ranonnrent la ville  dix millions, payables en
quarante-huit heures; ils tyrannisrent les habitants chez lesquels
ils taient logs; ils mirent la garde nationale sous le commandement
d'un de leurs gnraux. Le gouvernement royal ressentait vivement ces
outrages, mais il tait impuissant  les empcher; quant  la
population elle tait indigne de ces violences faites au mpris mme
de la convention de Paris; et des rixes sanglantes ayant eu lieu dans
plusieurs maisons, les Prussiens allrent se loger, non dans les
casernes o ils pouvaient craindre d'tre envelopps, mais dans des
camps de baraques qu'on dressa dans les jardins et les places
publiques. Alors les vexations, les humiliations cessrent peu  peu;
les vainqueurs s'humanisrent au contact des vaincus; ils se
dridrent devant les sductions de cette Capoue, qui commenait 
reprendre ses habits de fte; et lorsqu'ils vacurent Paris, aprs le
trait du 20 novembre, ils taient conquis eux-mmes par les
agrments, l'insouciance, la politesse, la gaiet de ses habitants,
qui en vinrent mme  se moquer d'eux ouvertement, en plein thtre,
dans les journaux et surtout dans d'innombrables caricatures.

Durant cette priode de l'occupation, Paris prsenta un spectacle
nouveau, trange, honteux. Pendant que les vainqueurs se partageaient
les milliards de notre ranon, pendant que nos provinces taient
dvastes, dpouilles, crases par douze cent mille trangers,
pendant qu'on ouvrait de trois brches la frontire de Louis XIV,
pendant qu'on licenciait notre arme de la Loire, que nos soldats
taient proscrits, nos drapeaux humilis, nos vingt-cinq annes de
gloire et de libert insultes, Paris tait tranquille, respect,
brillant, plein de plaisirs et de ftes: la Babylone moderne, se
rjouissant de la prsence des vainqueurs, s'tourdissait, comme   <p.275>
les prostitues de ses rues, sur sa propre honte, fermait les yeux sur les
malheurs de la France et talait toutes ses sductions pour faire
d'ignobles gains. Les thtres, les cafs, les maisons de jeu et de
dbauche taient continuellement remplis et dcuplaient leurs
recettes; les promenades, les jardins publics, les lieux de runion
regorgeaient d'officiers trangers, qui y jetaient l'or  pleines
mains; les magasins de bijoux, de modes, de bronzes, d'toffes ne
suffisaient pas aux acheteurs. Il y avait, vers la fin de 1815, plus
de six cents princes ou grands seigneurs trangers demeurant  Paris;
deux mille familles anglaises y taient accourues; tous les gnraux
allis, aprs avoir pill les dpartements, venaient y dpenser le
produit de leur butin en quelques jours. Le grand duc Constantin
dpensa quatre millions en un mois, Wellington trois millions en six
semaines, Blucher plus de six millions pendant tout son sjour, et
s'en retourna ruin, avec ses terres engages ou vendues. Il se fit
alors d'immenses fortunes dans le commerce parisien, surtout au
Palais-Royal, dans le quartier Montmartre, dans la rue Saint-Denis, o
la bourgeoisie marchande se distinguait par son ardent royalisme.

Cependant l'opposition au gouvernement des Bourbons commenait  se
manifester par des actes; les officiers bonapartistes, mis  la
demi-solde et traqus par la police, conspiraient dans les cafs
obscurs du Palais-Royal pour renverser un roi impos, disaient-ils,
par l'tranger; hors des barrires, dans les cabarets, les ouvriers,
par des signes, des demi-mots, quelques couplets, rappelaient le culte
de l'_autre_, devenu pour eux le culte de la patrie. D'ailleurs, les
dclamations des journaux royalistes, les actes de la Chambre
introuvable, et de nombreuses condamnations politiques vinrent
rveiller les Parisiens, les faire rougir de leur royalisme
mercantile, leur faire peur de l'ancien rgime. L'excution du jeune
Labdoyre excita donc dans Paris une profonde piti, l'vasion de <p.276>
Lavalette une grande joie; toute la ville fut en rumeur pour le procs
et la mort du marchal Ney; enfin, la conspiration de 1816, o de
malheureux ouvriers furent seuls impliqus, inspira au peuple de
sourdes colres contre les Bourbons qui relevaient l'chafaud
politique. A part ces victimes,  part quelques condamnations
correctionnelles, quelques tyrannies de bas tage, Paris se ressentit
peu de la raction royaliste, de la _terreur blanche_ de 1815, et la
cour prvtale de la Seine fit  peine parler d'elle. D'ailleurs on
mnageait la capitale  cause de sa bourgeoisie toute dvoue aux
Bourbons,  cause de ses ouvriers, dont on redoutait l'inimiti,
surtout  cette poque, o une disette, cause par la dsastreuse
rcolte de 1816, vint s'ajouter  tous les malheurs de la France. Le
pain valut alors  Paris vingt-cinq sous les quatre livres, et il
aurait valu trois fois davantage sans le conseil municipal, qui
dpensa vingt-cinq millions pour maintenir ce prix. Comme dans les
plus tristes jours de la rvolution, on faisait queue aux portes des
boulangers, et l'on fut oblig de rationner la population; les mairies
et les bureaux de bienfaisance taient assigs par une foule de
malheureux livrs aux angoisses de la faim; enfin, les rues taient
pleines de paysans que la misre avait chasss de la Champagne et de
la Bourgogne et qui venaient mendier dans Paris.



 XXXIII.

Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de
1820.--Carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie, etc.


La prosprit reprit les annes suivantes, surtout quand notre
territoire eut t dlivr de l'occupation europenne: les trangers
continuaient  venir  Paris, les fortunes bourgeoises ne cessaient de
s'accrotre; de grandes manufactures, de nouvelles industries      <p.277>
s'tablissaient de toutes parts; la population augmentait. Cette
prosprit reut une premire atteinte  la mort du duc de Berry (13
fvrier 1820), qui excita dans Paris une profonde tristesse et de
vives alarmes: on prvoyait que la raction royaliste allait profiter
du crime d'un individu pour mettre en cause la rvolution. Or, cinq
annes de libert de la presse avaient ranim l'amour des institutions
librales et le dsir de conserver les conqutes politiques de 1789.
Dj, la bourgeoisie avait, en 1817, manifest son opinion en envoyant
 la Chambre cinq dputs libraux; elle s'alarma donc des tentatives
faites par le parti royaliste pour ramener la France vers l'ancien
rgime, et elle suivit avec anxit les dbats relatifs  la loi qui
devait restreindre le droit lectoral  douze ou quinze mille
propritaires. A cette poque, la tribune, longtemps nglige et
mprise, tait redevenue populaire. La foule encombrait les abords du
Palais-Bourbon, saluant de ses acclamations et des cris de Vive la
Charte! les dputs qui dfendaient les liberts publiques, et cette
foule n'tait pas compose du peuple qui restait en dehors des
questions dbattues, mais de la jeunesse des coles et du commerce, de
la jeune bourgeoisie, fille de la rvolution, qui tmoignait une
grande ardeur pour conserver ses principes  la France. Il s'en suivit
des rixes avec les gens de la police et dans ce tumulte, un tudiant,
nomm Lallemand, fut tu d'un coup de fusil. Le sang de ce jeune homme
tait le premier qu'on et vers dans les rues depuis les journes
rvolutionnaires: il excita une grande fermentation. Toute la jeunesse
de Paris conduisit la victime au cimetire du Pre Lachaise avec un
aspect menaant, et la souscription ouverte pour lui lever un
monument fut remplie en moins d'une semaine.

Les jours suivants, les troubles continurent, et, la force arme
ayant chass la foule des abords de la Chambre, une colonne de     <p.278>
quatre  cinq mille jeunes gens sans armes, guide par quelques officiers
bonapartistes, parcourut les boulevards au cri de Vive la Charte!
produisant sur son passage une vive agitation: en quelques heures,
Paris sembla avoir repris son aspect de 89. La colonne des jeunes gens
parcourut le faubourg Saint-Antoine et en ramena dix  douze mille
ouvriers ignorants, irrsolus, qui, ne comprenant rien  cette vaine
promenade, demandrent  marcher sur les Tuileries. Les jeunes gens
s'arrtrent alarms; un orage survint, et la nuit dissipa ce
rassemblement, qui semblait sur le seuil de la guerre civile.

L'agitation continua encore pendant plusieurs jours et prit pour
thtre les boulevards et les rues Saint-Martin et Saint-Denis.
Prenez garde, dit le dput Lafitte aux ministres, l'motion gagne
les classes populaires. Mais aprs une semaine de dsordres sans
porte comme sans rsultat, aprs que le gouvernement eut dploy des
forces considrables, le tumulte s'apaisa de lui-mme, comme si la
population n'et voulu que tter ses forces et goter de nouveau  la
vie des rvolutions.

A la suite de ces troubles, des socits secrtes se formrent, qui
cherchrent  renverser les Bourbons par des conspirations. Le
_carbonarisme_ trouva des adeptes dans les officiers  demi-solde, les
sous-officiers de l'arme, les avocats, les jeunes gens des coles et
du haut commerce; mais ses complots, si pniblement ourdis, si
facilement djous, n'aboutirent qu' des condamnations, qu' des
proscriptions, qu' des supplices. La mort tragique des quatre
sergents de la Rochelle fit dans Paris la plus pnible sensation. Ce
furent d'ailleurs les dernires victimes de l'chafaud politique: du
jour de leur supplice, Paris n'a plus vu l'instrument de mort se
dresser sur ses places publiques pour des opinions ou pour des
complots.

La dfaite du carbonarisme consolida le gouvernement des Bourbons, <p.279>
qui prit une nouvelle force de la naissance du duc de Bordeaux et de
la mort de Napolon; le premier de ces vnements fut clbr par les
ftes et les adulations qui ne manquent jamais aux princes; le second
fut accueilli par le peuple avec une douleur profonde. Alors le
gouvernement sembla marcher ouvertement au rtablissement de l'ancien
rgime, et, croyant restaurer la royaut par la religion, il donna
plus de pouvoir au clerg. Des missions furent faites dans toute la
France, missions diriges principalement contre les ides de la
rvolution, et l'on ne craignit pas d'ouvrir ces prdications dans la
ville mme de 1789. Elles excitrent, dans la bourgeoisie comme dans
le peuple, une aveugle colre: la foule envahit les glises et
interrompit les exercices religieux par des cris scandaleux et des
moqueries odieuses; le gouvernement dissipa les attroupements par la
force, et, pendant plusieurs jours, les abords de certaines glises,
surtout celle des Petits-Pres, furent le thtre de troubles qui ne
cessrent qu'avec les missions.

La bourgeoisie parisienne avait conserv ses ides voltairiennes, ses
prjugs philosophiques, son incrdulit rvolutionnaire. Elle faisait
sa lecture ordinaire des crits irrligieux du XVIIIe sicle, des
romans obscnes de Pigault-Lebrun, des chansons napoloniennes de
Branger, enfin et surtout d'un journal trs-influent, le
_Constitutionnel_, crit par les derniers disciples de Voltaire, et
qui poussait la haine du prtre jusqu'au ridicule. L'immixtion du
clerg dans les affaires de l'tat jeta donc  Paris un grand
discrdit sur le gouvernement. L'opposition, qui avait t jusqu'alors
inspire ou dirige par la banque et le haut commerce, gagna les
boutiques royalistes, les quartiers qui se pavoisaient de blanc 
chaque fte monarchique, et elle clata surtout avec les apprts de la
guerre d'Espagne, guerre qui semblait une croisade contre la
rvolution. La bourgeoisie avait rcemment envoy  la Chambre dix
dputs libraux sur douze lus; elle suivit avec ardeur les       <p.280>
dbats lgislatifs, et un marchand du quartier Saint-Denis se chargea
d'exprimer hautement son opinion. La majorit de la Chambre des
dputs ayant prononc l'expulsion de Manuel, l'orateur le plus hardi
de l'opposition, le poste de garde nationale qui se trouvait au
Palais-Bourbon fut appel pour _empoigner_ le proscrit, qui refusait
de sortir: le sergent qui commandait ce poste, nomm Mercier, entra
dans la salle, reut l'ordre du prsident et rpondit par un refus.
Cette action excita un enthousiasme trange: des brochures, des
portraits, des chansons la clbrrent; une souscription nationale
dcerna au sergent un fusil d'honneur.

L'opposition de Paris continua pendant la guerre d'Espagne: dans cette
ville, o la gloire des armes est si populaire, on se moqua des
difficults de cette campagne, de la prise mme du Trocadro; et,
quand la garde royale revint  Paris, quand on la fit passer, par une
imitation des triomphes de l'Empire, sous l'Arc de l'toile, qu'on
avait bauch en toiles et en planches, la foule injuste n'assista 
cette entre qu'avec indiffrence.

L'anne suivante, Louis XVIII mourut.



 XXXIV.

Embellissements de Paris sous la Restauration.


Pendant les malheurs de l'occupation trangre, Paris, quoique
jouissant d'une prosprit commerciale qu'elle n'avait pas connue
depuis quinze ans, avait vu interrompre ses grands travaux
d'embellissement et d'assainissement;  dater de 1819, et sous
l'administration claire et vigilante du prfet Chabrol, ces travaux
recommencent, et,  part les lacunes causes par les rvolutions de
1830 et de 1848, ils n'ont plus cess et ont fait subir  la ville de
saint Louis et de Louis XIII une complte transformation. Napolon <p.281>
n'avait song  embellir Paris qu' la faon des anciens rois,
c'est--dire en levant des monuments plus fastueux qu'utiles, et, 
part la construction des quais et des marchs, il n'avait presque rien
fait pour donner de l'air, du soleil, de la vie  ce vieux Paris si
noir, si ftide, si misrable; il n'avait rien fait pour sa viabilit,
pour sa propret, pour sa salubrit. A partir de l'administration de
M. de Chabrol, les amliorations de Paris sont appropries aux moeurs
nouvelles, au commerce et  l'industrie parisienne, qui deviennent
immenses, enfin  la population qui augmente tous les jours. Le grand
plan d'alignement et d'claircissement, conu sous Louis XVI, est
repris avec ardeur[174], et, de 1820  1830, on ouvre soixante-cinq rues
et quatre places nouvelles, on largit vingt-quatre rues, places ou
boulevards, on btit les ponts des _Invalides_, de l'_Archevch_,
d'_Arcole_, on termine le _canal Saint-Martin_, on achve les marchs
commencs sous l'Empire, l'entrept des vins, les greniers de rserve;
on amliore les halles et l'on y btit les marchs au beurre et au
poisson, on renouvelle une partie du pav, on introduit l'clairage au
gaz, on tablit le service des voitures-omnibus, on commence
l'amlioration si importante, si ncessaire, si longtemps demande des
_trottoirs_. Ces travaux d'utilit n'empchent pas les travaux de
luxe, mais ceux-ci ont un caractre tout monarchique ou tout
religieux: ainsi, on relve les statues de Henri IV sur le Pont-Neuf,
de Louis XIII  la place Royale, de Louis XIV  la place des
Victoires; on remplace d'anciennes chapelles de couvents, devenues
succursales sous le Consulat, par des difices plus convenables; et
ainsi sont bties les glises _Saint-Denis-du-Saint-Sacrement_,
_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, _Notre-Dame-de-Lorette_,           <p.282>
_Saint-Vincent-de-Paul_, etc. On restaure et on embellit presque
toutes les autres glises, qui s'enrichissent d'objets d'art
principalement enlevs au Muse des monuments franais, lequel se
trouve dispers. On construit aussi la _chapelle expiatoire de la rue
d'Anjou_, le _sminaire Saint-Sulpice_, l'_hospice d'Enghien_,
l'_infirmerie Marie-Thrse_, etc. On ajoute quelques pierres  la
Madeleine et  Sainte-Genevive, rendues au culte catholique,  l'Arc
de l'toile, au palais d'Orsay. Enfin, on doit  l'industrie
particulire deux mille maisons nouvelles, dont quelques-unes sont des
palais, les thtres des _Nouveauts_, du _Gymnase-Dramatique_,
_Ventadour_, la reconstruction de l'_Ambigu-Comique_ et du
_Cirque-Olympique_, les passages couverts de _Choiseul_, _Vro-Dodat_,
_Vivienne_, _Colbert_, etc.

         [Note 174: M. de Chabrol, dans un mmoire publi en 1823,
         estime le nombre des rues de Paris  cette poque  1,070,
         outre 120 culs-de-sac et 70 places.]



 XXXV.

Paris pendant le rgne de Charles X.


L'opposition de la bourgeoisie parisienne n'tait pas dirige contre
la dynastie des Bourbons, mais contre la marche de leur gouvernement,
et avec son aveuglement ordinaire elle se proposait, non de renverser,
mais d'avertir. C'est ainsi que le grand orateur de l'opposition, le
gnral Foy, tant mort (28 nov. 1825), des funrailles pompeuses lui
furent faites, o assistrent deux cent mille citoyens de toute
profession, dans l'ordre le plus parfait, avec une discipline qui
tait un grave enseignement. Toute la ville tait en deuil, les
boutiques fermes, les ouvriers hors de leurs ateliers, la tte
dcouverte devant le passage du cortge. Jamais Paris n'avait rendu
spontanment de tels honneurs  un citoyen: sur toute la crmonie
planait le souvenir des funrailles de Mirabeau.

Le parti royaliste rpondit  cette pompe si menaante par la
clbration du jubil, o l'on vit dans quatre processions immenses
le clerg parcourir les rues avec ses croix voiles, en chantant   <p.283>
les psaumes de la pnitence, et suivi de toutes les autorits, des
personnages de la cour, des femmes de haut rang, du roi lui-mme avec
toute sa famille. Une messe expiatoire, clbre sur la place o tait
mort Louis XVI, exprima la pense de ces crmonies et en fit ainsi
maladroitement un outrage et un dfi.

Tout prit alors un aspect ecclsiastique, dit un crivain royaliste,
jusqu' la musique, la dclamation, les arts, et les glises devinrent
elles-mmes des spectacles. Aussi la bourgeoisie parisienne se
mit-elle  lutter contre les _ultras_, contre les jsuites, avec
l'ardeur la plus passionne: tribune, journaux, brochures,
souscriptions, associations ne laissaient pas de relche au
gouvernement, ne lui passaient pas la moindre faute, attaquaient ou
calomniaient toutes ses intentions, toutes ses actions. Ainsi, le
ministre ayant t forc de retirer (1827) devant l'opposition de la
Chambre des pairs une loi qui comprimait la presse, Paris fut
illumin, on alluma des feux de joie, on cria: Vive la Chambre des
pairs! enfin, il y eut pendant trois jours une manifestation
d'allgresse qui semblait dj prsager une rvolution.

A la suite de cet incident, Charles X, qui ne recevait plus qu'un
accueil silencieux des Parisiens, voulut ranimer leur affection en
passant une grande revue de la garde nationale au Champ-de-Mars (12
avril): il fut reu par les cris de: A bas les ministres! les
princesses furent mme accueillies par des paroles outrageantes;
enfin, quand les lgions, en s'en retournant, passrent devant le
ministre des finances, les cris redoublrent et furent accompagns
d'insultes et de menaces. Charles X licencia la garde nationale de
Paris.

Au mois de novembre suivant, les Chambres ayant t dissoutes, de
nouvelles lections se firent, et elles amenrent  Paris la
nomination, de douze dputs libraux, qui runirent presque       <p.284>
l'unanimit des suffrages[175]. Quand ce rsultat fut connu (19
novembre), quelques maisons illuminrent; des groupes nombreux
parcoururent les rues populeuses avec le cri de Vive la Charte!
invitant les citoyens  illuminer; ils se grossirent de gamins et de
vagabonds, qui, dans la rue Saint-Denis, cassrent les vitres des
maisons restes obscures. Un dtachement de gendarmerie fut envoy
pour mettre fin au dsordre; il fut accueilli par des pierres: il y
avait dans une partie de la population un dsir de bruit et de
tumulte, un sentiment brutal d'hostilit contre le pouvoir, qui la
poussait  l'meute. A la fin, les meutiers firent des barricades
dans la rue Saint-Denis: des troupes furent envoyes pour les
dtruire, et, aprs quelque hsitation, elles dispersrent la foule
par des charges multiplies et quelques feux de peloton. Il y avait
trente-deux ans que la fusillade ne s'tait fait entendre dans les
rues de Paris: cette rpression de l'meute produisit donc une vive
sensation de colre, mais qui passa rapidement. Il semblait que le
peuple n'et voulu que s'essayer au tumulte des rues; nanmoins, la
partie la plus belliqueuse de la population, celle qui tait
principalement compose de bonapartistes et de rpublicains, commena
 songer  renverser le gouvernement par une insurrection.

         [Note 175: _Dputs de la Seine_ en 1827: Dupont de l'Eure,
         Jacques Laffitte, Casimir Prier, Benjamin Constant, Schonen,
         Ternaux, Royer-Collard, Louis, Alex. de Laborde, Odier,
         Vassal, J. Lefebvre.]

La cour parut comprendre la porte des lections qui venaient de se
faire et des troubles qui les avaient suivies: un ministre dvou 
la constitution fut nomm. La bourgeoisie parisienne accueillit ce
ministre avec une joie pleine de confiance. Aussi, les dix-huit mois
du ministre Martignac sont-ils l'poque la plus brillante de la
Restauration et l'une des plus heureuses de l'histoire de Paris.
L'industrie et le commerce taient florissants; chaque jour voyait se
btir quelque nouvel difice, s'tablir quelque nouvelle           <p.285>
manufacture, s'ouvrir quelque magasin de luxe; les thtres et les lieux
de plaisir taient continuellement pleins; les lettres et les arts taient
cultivs avec une ardeur pousse jusqu'au fanatisme; la jeunesse
courait tantt aux leons loquentes de MM. Guizot, Villemain et
Cousin, tantt aux drames grotesques et aux vers rocailleux de l'cole
romantique; dans toutes les classes claires de la population, il y
avait mulation, dsir de mieux, amour de progrs, confiance dans
l'avenir. Quant au peuple, son bien-tre avait augment, par le fait
seul de la paix, de la prosprit gnrale, du bon march des denres,
de l'augmentation des salaires. Sur 816,000 habitants (1829), le
nombre des indigents n'tait que de 62,000, c'est--dire du douzime
de la population, tandis que, sous l'Empire, il tait du huitime. La
fivre de la concurrence n'avait pas encore amen dans l'industrie des
dsastres frquents; les machines, peu nombreuses, n'avaient pas
encore avili la main-d'oeuvre; de plus, il y avait encore dans les
classes ouvrires un reste de ces moeurs humbles, modestes, rsignes,
auxquelles l'ancien rgime les avait habitues, et qui s'taient
conserves mme sous la Rpublique et l'Empire; il y avait encore chez
elles le contentement du peu, l'ignorance des plaisirs coteux, ou
bien, l'habitude des privations et de la misre. Enfin, si des
thories nouvelles sur l'organisation de l'industrie, les salaires, le
crdit, commenaient  paratre dans les crits de l'cole
saint-simonienne, elles n'avaient pas encore pntr dans le peuple.
Son ignorance tait toujours la mme; il tait rest en politique 
l'adoration pour le grand homme,  l'aversion stupide pour les
Bourbons, les nobles et les prtres,  l'envie de se venger de 1815.
Dans les ateliers, on ne cessait de rappeler la gloire et la grandeur
de l'Empire; toutes les traditions en taient vivantes; c'tait, pour
les classes populaires, l'ge d'or. Mais, si l'on y murmurait la
_Marseillaise_, si l'on y chantait  pleine voix Branger, si l'on <p.286>
s'y moquait des jsuites, il n'y avait, except chez quelques membres
des socits secrtes, chez quelques anciens soldats impriaux, aucun
projet marqu de bouleversement.

Cependant la royaut eut bientt regret de sa marche
constitutionnelle, et elle prit (8 aot 1829) un ministre compos
d'hommes qui semblaient dsigns pour faire la contre-rvolution. La
majorit de la Chambre des dputs dclara au roi que ce ministre
tait menaant pour les liberts publiques. La Chambre fut dissoute,
et l'on se prpara  de nouvelles lections. Paris, que la chute du
ministre Martignac avait constern, montra, dans la lutte engage
entre le monarque et la nation, la plus vive ardeur: ses journaux, ses
correspondances, ses comits lectoraux mirent le feu aux
dpartements; ses citoyens les plus influents se placrent  la tte
de la rsistance; enfin, il envoya  la Chambre douze dputs
libraux[176]. Tout cela n'claira pas la royaut: l'agitation,
pensait-elle, n'tait que dans les classes lectorales; elle croyait
n'avoir affaire qu' des ambitieux ou  des journalistes; elle
s'imaginait mme avoir le peuple de Paris pour elle. Charbonnier doit
tre matre chez lui, avaient dit un jour les forts de la Halle 
Charles X, et sur ce mot, dont elle fit grand bruit, la cour crut que
les classes ouvrires n'avaient nul souci des institutions librales
et verraient avec plaisir _mter_ la bourgeoisie. Quant  celle-ci, sa
dfaite au 13 vendmiaire, sa soumission au despotisme imprial, sa
facilit  subir les deux invasions trangres, l'avaient fait
descendre depuis longtemps de sa renomme de 1789, et le parti de
l'ancien rgime croyait que, poltronne autant que bavarde, elle tait
incapable non-seulement de tenter une rvolution, mais de faire    <p.287>
une srieuse rsistance. Ce fut donc dans la pense qu'elles seraient
acceptes ou subies sans contestation que Charles X rendit les
fameuses ordonnances qui supprimaient la Charte de 1814 en annulant
les lections, abolissant la libert de la presse, etc.

         [Note 176: _Dputs de la Seine_ en 1830: Vassal, Laborde,
         Odier, Lefebvre, Mathieu Dumas, Demaray, Eusbe Salverte, de
         Corcelles, Schonen, Chardel, Bavoux, Charles Dupin.]



 XXXVI.

Journes de Juillet.


Ces ordonnances parurent le 27 juillet. Les hommes de l'opposition
furent consterns et cherchrent par quelles voies lgales ils
pourraient y rsister; mais le peuple, jusqu'alors indiffrent  la
lutte, descendit dans les rues et commena  chercher,  prvoir une
rvolution. Des rassemblements se formrent, inquiets, menaants,
tumultueux, qui s'interrogeaient, se ttaient, s'excitaient  la
rsistance; les boutiques se fermrent; des rverbres furent briss;
on pilla quelques magasins d'armuriers. Des patrouilles furent
envoyes pour dissiper ces premiers dsordres; leur prsence fit
surgir quelques barricades; des rixes et des combats partiels
commencrent: quelques hommes du peuple furent tus. Le soir,  la
lueur des flambeaux, les cadavres de ces premires victimes sont
promens avec des cris de vengeance. Toute la nuit se passe en apprts
de guerre, et, ds la pointe du jour, le tocsin sonne, le tambour bat,
des barricades s'lvent dans toutes les rues, des combattants sortent
de toutes les maisons, surtout des quartiers populeux; de vieux
officiers bonapartistes, proscrits ou dlaisss depuis 1814, leur
servent de guides avec les jeunes gens des coles; une partie de la
garde nationale reprend son uniforme et ses armes; les carbonaris de
1820 se jettent dans la lutte avec une soif de vengeance longtemps
contenue, et dploient le drapeau tricolore. A la vue de ce symbole de
la rvolution, toute incertitude cesse dans le peuple, que le cri  <p.288>
de Vive la Charte! laissait froid et irrsolu: il allait prendre sa
revanche des trahisons de 1815; il allait se venger des bourreaux du
marchal Ney et des sergents de la Rochelle; il allait en finir avec
les migrs, les jsuites, les allis de l'tranger! Alors, au cri de
Vive la Charte! on mle celui de: A bas les Bourbons! on abat, on
dtruit les insignes de la royaut; on court au combat, avec ou sans
armes, par un lan contagieux, les ardeurs d'un soleil de plomb et
l'odeur de la poudre donnant  toutes les ttes une ivresse mle de
joie et de fureur.

Cependant le gouvernement, qui n'avait fait aucun prparatif de
dfense,  l'aspect de cette rvolte inattendue, se dcide  dployer
contre elle des mesures vigoureuses. Paris est mis en tat de sige en
vertu d'un dcret imprial de 1811; le marchal Marmont a le
commandement de toutes les troupes; et trois colonnes, fortes ensemble
de dix-huit  vingt mille hommes, partent des Tuileries pour soumettre
la ville. La premire remontera les quais jusqu' la Bastille; la
deuxime suivra les boulevards jusqu'au mme point; la troisime doit
occuper la rue Saint-Denis et servir de lien aux deux autres, en
lanant de fortes patrouilles dans toutes les voies transversales
entre les quais et les boulevards. La premire balaye les quais et
reprend l'Htel-de-Ville; mais elle y est harcele par les insurgs,
matres de la Cit, et ne peut aller plus loin; la deuxime parcourt
les boulevards, en livrant des combats vers les portes Saint-Denis et
Saint-Martin; elle arrive sur la place de la Bastille, essaie
vainement de pntrer dans le faubourg, se rabat sur la rue
Saint-Antoine, y est assaillie de toutes les maisons par des balles,
des pavs, des meubles, et n'arrive  la place de Grve qu'en couvrant
sa route de blesss et de morts. La troisime colonne n'atteint la rue
Saint-Denis qu'en faisant de grandes pertes, et, au march des
Innocents, elle est compltement enveloppe; quelques bataillons   <p.289>
suisses sont envoys pour la dlivrer et n'y russissent qu'en livrant
de nombreux combats. Enfin, les insurgs occupant tous les quartiers
du centre, les deux colonnes, runies  l'Htel-de-Ville, vacuent cet
difice et reviennent par les quais aux Tuileries.

Le combat fut suspendu pendant la nuit. Paris prsentait alors le plus
sinistre spectacle: plus de gouvernement, plus d'autorits, plus de
prfets, plus de ministres; le peuple, sans frein et sans guide, tait
le matre de la ville, et, derrire lui, cette troupe immonde de
vagabonds et de malfaiteurs qui pullule dans les grandes cits. Toutes
les maisons taient fermes, tous les rverbres briss, toutes les
rues hrisses de barricades, toutes les barricades dfendues par des
hommes demi-nus, noirs de poudre, tremps de sueur, qui fondaient des
balles, pansaient leurs blessures et faisaient une garde vigilante. On
s'attendait  tre le lendemain attaqu, bombard, mitraill; mais on
tait rsolu  vaincre ou  faire une rsistance dsespre.

La royaut ne songeait pas  prendre l'offensive: ses malheureuses
troupes, affames, harasses, taient cantonnes au Louvre, au
Carrousel, rue Saint-Honor, place Louis XV, attendant des ordres, des
vivres, des renforts. Elles y furent bientt cernes par des bandes
d'insurgs, et le combat recommena. Les Parisiens, dont le nombre
grossissait d'heure en heure, se glissrent par toutes les issues et
finirent par s'emparer successivement du Louvre, de la place du
Carrousel et enfin des Tuileries. Pendant que les vainqueurs brlaient
le trne, brisaient des portraits, dvastaient quelques appartements,
les derniers pelotons de la garde royale faisaient encore une
rsistance hroque dans la rue de Rohan. Mais,  la fin, toute lutte
devint impossible, et, des troupes dmoralises, les unes firent
dfection et livrrent leurs armes au peuple, les autres se retirrent
sur Saint-Cloud, o tait la cour.

Alors l'insurrection ou plutt la rvolution fut entirement       <p.290>
matresse de Paris, et un gouvernement provisoire,  la tte duquel tait
La Fayette, s'tablit  l'Htel-de-Ville. Paris, avec ses rues dpaves
et sans voitures, ses maisons troues de balles, ses boulevards coups
d'arbres abattus, sa population haletante, enivre, le fusil  la
main, prsentait l'aspect le plus dsordonn, le plus alarmant; et
l'on pouvait craindre qu'il ne tombt dans une anarchie semblable 
celle qui suivit le 10 aot. Mais il n'y eut pas de dsordre, pas une
tentative de pillage, pas un acte de cruaut et de vengeance, et l'on
vit alors combien les moeurs et le caractre de la population
parisienne s'taient adoucis et transforms depuis un demi-sicle.
C'tait le peuple, aid de quelques tudiants et d'un petit nombre de
bourgeois, qui venait de remporter la victoire; c'tait ce peuple des
journes de prairial, qui n'avait laiss que des souvenirs sinistres,
ce peuple de 1815, dont on avait calomni les haillons et le
patriotisme: aprs une victoire qui lui cotait sept cent
quatre-vingt-huit morts et quatre mille cinq cents blesss, il se
montra plein de gnrosit et de dsintressement, sauvant, consolant
les vaincus, secourant les blesss, partageant son pain avec eux;
pendant des semaines entires, on le vit, pieds nus, en chemise, en
guenilles, garder la Banque, le Trsor, les Tuileries, le
Palais-Royal[177]; les htels des royalistes n'prouvrent pas la
moindre insulte, et les glises furent respectes. Mais le peuple
garda de sa victoire une confiance prsomptueuse en lui-mme, un grand
mpris pour le pouvoir, quel qu'il ft, un vif penchant pour l'meute,
l'amour de la poudre, une sorte d'enthousiasme pour la vie         <p.291>
aventureuse de la barricade, pour ce dsordre des rues dont le ct
pittoresque et thtral sduisait son imagination. Aussi, quand on
annona que Charles X s'tait arrt  Rambouillet et se prparait 
recommencer la lutte, il sortit de Paris avec des cris de joie et de
colre, et fora le vieux roi  continuer sa retraite: pour lui, toute
la rvolution tait dans le bruit, le combat, le danger; quant 
l'issue  lui donner, il n'et pas hsit dix ans auparavant, mais,
l'homme qui personnifiait sa foi politique n'tant plus, il laissa
faire la bourgeoisie, dont, depuis trente ans, il suivait l'impulsion,
et s'inquita peu du rsultat de la sanglante victoire qu'il venait de
gagner.

         [Note 177: Il faut avoir vu des ouvriers demi-nus, placs en
         faction  la porte des jardins publics, empcher, selon leur
         consigne, d'autres ouvriers dguenills de passer, pour se
         faire une ide de cette puissance du devoir qui s'tait
         empare des hommes demeurs les matres. (Mm.
         d'Outre-Tombe, t. IX.)]

La bourgeoisie n'avait pris qu'une mdiocre part  l'insurrection, et
si, au milieu de la lutte, la garde nationale s'tait reforme
d'elle-mme, c'tait moins pour combattre que pour empcher le
dsordre. Mais, si elle n'avait pas fait la rvolution, elle l'avait
prpare depuis dix ans: elle partageait donc les passions du peuple,
et, sans avoir dsir le renversement de la dynastie, elle l'acceptait
avec plaisir et saluait de ses acclamations le drapeau tricolore. Ds
que la victoire fut dcide, elle s'empressa de prendre la direction
de la rvolution pour la modrer et la contenir, et elle songea
immdiatement  continuer la monarchie constitutionnelle avec la
famille d'Orlans: c'tait une pense qui n'tait pas nouvelle dans la
bourgeoisie parisienne, car, ds 1792, ds 1815, elle penchait dj
vers le combattant de Valmy par de secrtes sympathies et de
lointaines esprances. Une runion de dputs appela donc le duc
d'Orlans  prendre la lieutenance gnrale du royaume.

A cet appel, le parti rpublicain rpondit par des protestations:
Plus de Bourbons! disait un de ces placards; voil quarante ans que
nous combattons pour nous dbarrasser de cette race mprisable et
odieuse! Et il demanda que la prsidence provisoire ft confie  La
Fayette jusqu' ce que la nation se ft prononce, sur le          <p.292>
gouvernement qu'elle voulait se donner. Mais ce parti, dont les
journes de juillet venaient de rvler l'existence, n'tait gure
compos que des conspirateurs de 1820 et des jeunes gens des coles;
il avait peu d'action sur le peuple et ne trouvait que des rpulsions
dans la bourgeoisie. Son appel ne fut pas entendu, et le duc d'Orlans
se rendit  l'Htel-de-Ville,  travers les rues dpaves, au milieu
d'une foule mle de gardes nationaux et de combattants de juillet,
cachant  peine son motion de cette ovation trange, recevant sur sa
route des applaudissements mls de quelques injures. La place de
Grve tait couverte d'un monde arm; elle resplendissait de fusils et
de drapeaux; elle retentissait des cris les plus confus: Vive la
Charte! A bas les Bourbons! Plus de rois! Vive d'Orlans! Le prince
fut reu par La Fayette, se prsenta au balcon, un drapeau tricolore 
la main, et fut accueilli par des acclamations: la plus grande partie
de la population tait en effet heureuse de voir sa lutte et sa
victoire lgitimes en quelque sorte par l'adhsion d'un Bourbon.

Alors la Chambre des dputs ouvrit sa session, et, certaine de
l'appui de la bourgeoisie parisienne, elle se disposa  donner le
trne  la famille d'Orlans. Les rpublicains renouvelrent leurs
protestations; ils sommrent les dputs de respecter les droits de la
nation, ils ouvrirent des clubs, ils cherchrent  ameuter le peuple;
enfin, une colonne d'tudiants et de combattants de juillet marcha sur
la Chambre et sembla la menacer d'un 18 brumaire; mais  la prire de
La Fayette, elle se retira sans violence. Alors les dputs, au nombre
de deux cent dix-neuf, dclarrent le trne vacant et appelrent 
l'occuper le duc d'Orlans; puis ils se rendirent  pied au
Palais-Royal, escorts de la garde nationale, et allrent prsenter
leur vote au prince. Celui-ci accepta, et, le lendemain (9 aot), au
milieu des acclamations de la bourgeoisie, il vint prter serment  la
Charte modifie. Vingt jours aprs, il reut une sorte de          <p.293>
conscration populaire dans une grande revue de la garde nationale,
o, accompagn de La Fayette, il distribua des drapeaux aux lgions
parisiennes. Quatre-vingt mille hommes arms, quips, habills,
remplissaient le Champ-de-Mars, dont les entours taient occups par
deux cent mille personnes: Paris n'avait jamais vu une telle masse de
ses citoyens en armes. Cette revue fut une autre fdration du 14
juillet pour l'enthousiasme, les esprances, l'allgresse qu'elle
excita dans la plus grande partie de la population: la rvolution de
juillet semblait une victoire nationale, la consolation et la revanche
de 1815, un dfi  l'tranger; enfin la bourgeoisie et mme le peuple
avaient confiance dans le nouveau roi, dans son pass et ses
promesses.

La rvolution de 1830 tait, comme celles de 1789 et 1792, une
rvolution toute parisienne: pour la faire, soit par ses armes, soit
par ses votes, la capitale n'avait ni consult l'opinion, ni demand
l'assentiment des provinces; comme elle l'avait pratiqu tant de fois,
elle leur envoyait son histoire toute faite avec le drapeau et le
gouvernement de son choix. Les provinces acceptrent la rvolution
nouvelle: elles accablrent les Parisiens de louanges; elles
rptrent le chant nouveau de la _Parisienne_; elles ne parlrent
qu'avec enthousiasme de l'hroque population des trois journes;
pendant plusieurs mois, elles envoyrent des dputations pour
fliciter Paris et fraterniser avec ses habitants; enfin, 
l'imitation des provinces de l'empire romain, qui avaient lev, en
l'honneur de Rome, des temples et des statues, elles proposrent
d'lever, aux frais de toutes les communes, un monument en l'honneur
de la capitale, avec ces mots: _A Paris la patrie reconnaissante_.



 XXXVII.                                                          <p.294>

Paris de 1830  1832.


_Aot 1830_.--La rvolution de juillet a pour effet immdiat, comme
toutes les rvolutions populaires, d'arrter les oprations de
l'industrie et du commerce, de faire enfouir les capitaux, d'engendrer
la gne et la misre. Le gouvernement fait voter par les chambres un
crdit de 1,400,000 fr., applicables aux monuments de Paris, pour
donner de l'occupation aux ouvriers qui ont dpos leurs armes, dit
M. Guizot, mais qui n'ont pas retrouv leurs travaux. En mme temps,
l'on ouvre des ateliers communaux de terrassement; on refait une
partie du pav de la ville, les talus du Champ-de-Mars, les fosss des
Champs-lyses, etc. Mais ces travaux sont insuffisants, et, sur la
place de Grve et les quais, des rassemblements se forment, o les
ouvriers demandent de l'ouvrage, l'augmentation des salaires, la
diminution des heures de travail, l'abolition des machines,
l'expulsion des ouvriers trangers. Ces troubles, par lesquels se
rvle pour la premire fois la porte _sociale_ que le peuple
attribue  la rvolution de juillet, s'apaisent d'eux-mmes; mais
l'industrie reste en souffrance et la misre continue  faire des
progrs.

_Septembre_.--Ce mois se passe en ftes donnes aux dputations des
dpartements, en banquets patriotiques prsids par La Fayette, en
processions o les jeunes gens portent au Panthon les bustes de Ney,
de Manuel et de Foy. L'une d'elles, compose en partie de membres des
socits secrtes, se dirige sur la place de Grve et prononce l'loge
funbre des quatre sergents de la Rochelle.

Des clubs ou socits populaires se forment: le plus important, dit
des _Amis du peuple_, sige au mange Pellier, rue Montmartre. La  <p.295>
bourgeoisie s'inquite de ces runions qui rappellent 93, et o l'on
tend  la Rpublique; la garde nationale fait fermer le club Pellier.

_18 octobre_.--Le peuple a conserv un vif ressentiment de la bataille
de juillet et des victimes qu'elle a faites; il veut en tre veng et
compte sur la punition des ministres de Charles X. Une proposition
ayant t faite  la Chambre des dputs pour abolir la peine de mort,
il croit voir dans cette proposition le dessein de sauver les
ministres, dont le procs s'instruit, et il se porte au Palais-Royal
avec des cris furieux. Repouss par la garde nationale, il marche sur
Vincennes, o taient enferms les accuss, avec les mmes cris de
mort, et ne se retire que devant la rsistance du gouverneur. Peuple
de Paris, dit le Prfet de la Seine, M. Odilon-Barrot[178], tu n'avoues
pas ces violences! Des accuss sont chose sacre pour toi! Il n'y a
pas un citoyen dans cette noble et glorieuse population qui ne sente
qu'il est de son honneur et de son devoir d'empcher un attentat qui
souillerait notre rvolution!

         [Note 178: Il avait t nomm le 24 aot et avait eu pour
         prdcesseur, du 28 juillet au 24 aot, M. de Laborde.]

Cette proclamation o le prfet semblait avoir copi les allocutions
de Ption, n'apaise point l'agitation populaire: presque chaque jour,
des groupes se forment autour du Palais-Royal, prs de Vincennes, prs
du Luxembourg, desquels sortent des cris menaants; une partie de la
bourgeoisie partage l'motion du peuple, et la garde nationale ne
rprime les rassemblements qu'avec une sorte de rpugnance. De plus,
le parti rpublicain s'tait accru et commenait  devenir redoutable:
il comprenait la socit des _Amis du Peuple_, presque tous les
combattants de juillet, une partie de l'artillerie de la garde
nationale, les mcontents, les ambitieux, les hommes de dsordre et de
complots, qui dsiraient une nouvelle rvolution pour en tirer     <p.296>
profit; il attirait derrire lui le peuple, en accusant le
gouvernement de trahison et en l'excitant  recommencer son oeuvre des
trois jours. Aussi,  mesure que l'heure du procs des ministres
approche, une sorte de terreur s'empare de Paris; on s'attend  une
nouvelle bataille, et le gouvernement n'ose compter ni sur l'arme ni
sur la garde nationale; les riches et les nobles abandonnent la ville;
le faubourg Saint-Germain est dsert; le commerce se trouve presque
entirement ananti, et la misre croissante augmente l'irritation des
classes populaires.

_15 dcembre_.--Le procs des ministres commence devant la cour des
pairs. Toute la garde nationale et vingt mille hommes de troupes de
ligne sont sur pied; le Luxembourg est envelopp par une arme entire
qui occupe toutes les rues voisines et dont les patrouilles se
prolongent jusque sur les quais. Des masses de peuple entourent et
pressent ces bataillons en criant: La mort des ministres! Cet tat de
choses dure six jours. Pendant six jours la garde nationale campe et
bivouaque dans les rues; pendant six jours, La Fayette, Barrot, toutes
les autorits, les coles de droit et de mdecine, qui, depuis
juillet, jouent un rle politique, sollicitent la foule ameute et le
parti rpublicain de respecter la justice et l'ordre public. Enfin,
quand l'arrt qui condamne les ministres  la dtention est prononc,
quand le peuple apprend que les condamns sont dj partis secrtement
pour Vincennes, il se fait une explosion de cris de rage: Aux armes! 
la trahison! entend-on sur toute la rive gauche de la Seine, et la
bataille semble prte  s'engager. Mais toute cette fureur tombe
devant la rsistance froide et patiente de la garde nationale, devant
les prires et l'nergie de La Fayette; et, le lendemain, Paris, si
agit depuis un mois, retombe dans un repos plein de tristesse et
d'apprhensions.

_25 dcembre_.--Un vote de la Chambre des dputs force La Fayette <p.297>
 donner sa dmission de commandant de la garde nationale, et le roi le
remplace par le gnral Mouton de Lobau. La dmission du patriarche de
la libert est vue avec froideur par la garde nationale de Paris, qui,
avide de paix  l'intrieur et  l'extrieur, adopte et dfend la
politique de rsistance du gouvernement et se prononce avec ardeur
contre les hommes de la Rpublique, contre ce qu'on appelle le parti
du mouvement.

_13 fvrier 1831._--Les partisans de la lgitimit, qui avaient t
d'abord pouvants de leur dfaite, font maladroitement et
obscurment acte d'existence: ils clbrent, dans l'glise
Saint-Germain-l'Auxerrois, un service anniversaire de la mort du duc
de Berry. A cette nouvelle, une foule menaante s'amasse devant
l'glise, foule compose d'abord de bourgeois curieux, de jeunes gens
moqueurs, puis d'hommes de dsordre et d'agitateurs, enfin de la lie
ordinaire de la population; sur le bruit qu'on a couronn un buste du
duc de Bordeaux, elle envahit l'glise au moment o les lgitimistes
se htent d'en sortir, et, avec une fureur sauvage, elle y dtruit
autels, meubles, tableaux, ornements, la sacristie, la chaire, le
choeur. Le gouvernement n'ose s'opposer  ces stupides profanations,
ou, pour mieux dire, il les laisse faire, afin d'effrayer le parti
carliste. Le lendemain, le dsordre continue. Les vandales de la
veille, sans raison comme sans colre, les uns par un instinct de
brutale vengeance contre les prtres et les migrs, les autres par
l'amour du dsordre et de la destruction, se portent d'abord au
Palais-Royal, o ils sont contenus par des troupes, puis sur
l'Archevch, demeure d'un prlat impopulaire: ils y entrent avec des
cris de fureur et de moquerie, et, en quelques heures, au milieu de
rires cyniques, de blasphmes, de hurlements, ils dtruisent cet
difice de fond en comble, jetant  la Seine les meubles, les
ornements, les livres d'une prcieuse bibliothque. Ce jour tait  <p.298>
le mardi gras. On vit alors se renouveler les impits qui ont dshonor
la rvolution en 1793; on vit, au milieu des pompes ignobles du boeuf
gras, au milieu des mascarades et des apprts de bal, des misrables
courir les rues avec des ornements sacrs, et une foule immonde ou
gare applaudir  l'abattement des croix qui dcoraient le sommet des
glises. Ce fut un des jours les plus honteux de l'histoire de Paris.
La garde nationale, accourue  l'Archevch, ne reut aucun ordre et
ne voulut pas engager une lutte contre les dmolisseurs: pendant douze
heures, elle resta spectatrice de leurs odieuses saturnales. Quant au
gouvernement, dans un accs de peur qui le rendit en quelque sorte le
complice de l'meute, il ordonna lui-mme d'enlever les croix des
glises et les fleurs de lis de tous les monuments; le prfet de la
Seine se contenta de faire des proclamations emphatiques contre les
carlistes[179]; enfin, le roi de juillet paya son indigne faiblesse en
se voyant forc de faire disparatre de son palais et de ses voitures
les glorieuses armoiries de sa famille.

         [Note 179: M. Odilon Barrot fut forc de donner sa dmission
         le 22 fvrier, fut remplac par M. de Bondy.]

Les journes de fvrier furent comme la contre-partie des journes de
juillet: dvastation sans raison, sans excuse et sans rsultat, elles
discrditrent le peuple de Paris et sa rvolution; elles livrrent
pendant prs d'une anne les rues de la capitale aux hommes de
dsordre et d'anarchie. En effet,  cette poque, l'meute devint pour
ainsi dire permanente, et elle se produisait par les causes les plus
lgres, troublant toutes les relations sociales, ruinant le commerce,
faisant fuir les trangers, ce qui n'empchait pas le Parisien, pour
qui tout est spectacle, de faire de l'meute un passe-temps et d'aller
la voir comme par partie de plaisir. Tantt les ouvriers demandaient
de l'ouvrage ou l'augmentation des salaires, tantt les tudiants,
devenus pouvoir de l'tat, faisaient des promenades tumultueuses,  <p.299>
pour censurer le gouvernement, ou des manifestations en faveur de la
Pologne; les socits populaires se multipliaient et poussaient
ouvertement  la Rpublique; il y avait une sorte de fivre dans toute
la partie malheureuse de la population, qui se soulevait au moindre
bruit,  la moindre dclamation du plus mince agitateur, du plus
obscur des journaux, et harassait par ses rassemblements et ses
tumultes la garde nationale.

L'tablissement de Juillet, ballott par toutes ces agitations,
semblait destin  s'engloutir dans l'anarchie, lorsque le roi se
dcida  se jeter ouvertement dans la politique de rsistance. Casimir
Prier fut appel au ministre: c'tait un banquier de Paris, le vrai
reprsentant de ces classes lectorales qui avaient prpar, sans la
faire, la rvolution; il travailla au rtablissement de l'ordre par
des mesures nergiques, rigoureuses, brutales, poursuivit le parti
rpublicain, les socits secrtes, les excs de la presse, et, au
moyen d'une loi contre les attroupements, mit fin aux troubles des
rues. Il parvint ainsi  apaiser sans combat deux meutes qui
menaaient d'emporter la monarchie. La premire eut lieu le 14 juillet
1831: le parti rpublicain voulait, en mmoire de la prise de la
Bastille, planter des arbres de libert sur les principales places; le
ministre rsolut de s'opposer  cette manifestation, qui pouvait
amener une attaque contre le gouvernement: il dploya de grandes
forces sur tous les points, et les rpublicains furent forcs de se
disperser. La seconde eut lieu le 16 septembre suivant et fut cause
par la nouvelle de la prise de Varsovie, qui produisit dans toute la
ville une douleur inexprimable. Le Palais-Royal fut envahi par une
foule de jeunes gens, le crpe au bras, criant: Vive la Pologne! A bas
le ministre! Les uns lisaient les journaux  la multitude irrite,
les autres appelaient les citoyens aux armes pour venger l'hroque
Pologne lchement abandonne. On fit fermer les thtres; on pilla
quelques boutiques d'armuriers; on commena des barricades. Le     <p.300>
lendemain, le gouvernement dploya les mesures les plus vigoureuses,
et, en enveloppant de troupes la Chambre des dputs et le
Palais-Royal, il parvint  apaiser ce redoutable tumulte.

Grce  l'nergie imptueuse de Casimir Prier, l'hiver de 1831  1832
se passa sans troubles inquitants. Paris reprit ses habitudes de
plaisirs; et encore bien que la noblesse continut  bouder le nouveau
rgime, et les trangers  se tenir loigns de la capitale, les
thtres, les salles de bal, tous les lieux d'amusement public furent
presque continuellement remplis; le commerce reprit quelque
prosprit.



 XXXVIII.

Paris en 1832.--Le cholra.--Insurrection des 5 et 6 juin.


Mais un autre flau vint frapper la ville. Le 27 mars, le terrible
cholra se manifesta  Paris, et ds le 30, il frappait de mort cent
cinquante personnes par jour. On prit  la hte de nombreuses et
illusoires prcautions; on organisa des hpitaux, des ambulances, des
bureaux de secours; on fit un grand nettoyage de la ville; on mit en
rquisition tous les mdecins et lves en mdecine. Malheureusement,
le bruit vint  se rpandre que le cholra n'tait que l'empoisonnement
de la population par une bande de malfaiteurs: le prfet de police,
Gisquet, se fit l'cho de ce bruit absurde dans une proclamation et ne
craignit pas d'accuser les rpublicains. Je suis inform, dit-il, que
ces misrables ont conu le projet de parcourir les cabarets et les taux
de boucherie avec des fioles et des paquets de poison, pour en jeter dans
les fontaines, dans les brocs ou sur la viande... A cette proclamation,
le peuple hbt de fureur, se jette sur les malheureux qui lui    <p.301>
paraissent suspects, les maltraite, les mutile, les jette  la Seine.
Heureusement, cette frnsie sauvage dura  peine quelques heures; mais
le cholra n'en continua pas moins ses ravages, et Paris prsenta pendant
le mois d'avril le plus affligeant des spectacles: un vent sec et froid
soulevait des nuages de poussire; le soleil tait sans chaleur; on ne
voyait presque personne dans les rues; les boutiques s'entr'ouvraient 
peine;  chaque pas, on rencontrait des convois funbres, sans pompe, par
masses de dix  douze cercueils entasss dans des voitures de toute
espce. Du mois de mars au mois de septembre, le cholra enleva 18,400
personnes; il dcima surtout les quartiers pauvres, les rues
malsaines, les taudis des indigents. Des quarante-huit quartiers de
la capitale, dit le rapport des mdecins, vingt-huit, placs au
centre, ne comprennent pas le cinquime de son territoire et
renferment  eux seuls la moiti de la population. Dans ces quartiers,
il en est un, celui des Arcis, o chaque individu ne dispose que de
sept mtres carrs d'espace, et il est soixante-treize rues qui
renferment, terme moyen, quarante et soixante personnes par maison. Ce
sont ces rues qui, toutes, sans exception, ont eu quarante-cinq dcs
sur mille[180], ce qui est le double de la moyenne; ce sont ces maisons,
la plupart hautes de cinq tages, larges de six  sept mtres de
faade, n'ayant point de cours, qui ont donn quatre, six et jusqu'
dix et onze dcs. Ce sont enfin leurs habitants qui entrent  eux
seuls pour le tiers dans la mortalit cholrique, et cette dplorable
destruction des hommes a lieu dans ces seuls quartiers, parce que,
nulle autre part aussi, l'espace n'est plus troit, la population plus
presse, l'air plus malsain, l'habitation plus dangereuse et
l'habitant plus misrable.

         [Note 180: Depuis 1853, ces rues n'existent plus.]

_19 mai_.--L'une des dernires victimes du cholra fut Casimir     <p.302>
Prier. Ses funrailles furent clbres avec une grande pompe: tous
les corps politiques, les autorits, la haute bourgeoisie, la plus
grande partie de la garde nationale, des masses de troupes y
assistrent. Le parti conservateur, en rendant des honneurs
extraordinaires  son plus intrpide dfenseur, semblait vouloir se
dnombrer, et craser de sa masse imposante le parti rpublicain et sa
turbulente minorit.

_5 juin_.--Le gnral Lamarque, l'un des chefs de l'opposition, meurt.
Le parti dmocratique lui fait des funrailles clatantes pour
rpondre au deuil du 19 mai par un deuil populaire. La place de la
Madeleine, raconte un journal, la rue Saint-Honor, la rue Royale et
la place de la Rvolution taient, ds dix heures, couvertes de
citoyens de toutes les classes, se disposant  suivre le convoi. Au
moment o le char funbre est arriv devant la porte du gnral, les
chevaux ont t dtels et renvoys; des jeunes gens de toutes les
classes ont transport le corps sur le corbillard, d'autres s'y sont
attels, et le cortge s'est mis en marche dans l'ordre suivant: un
bataillon du Ier rgiment de ligne, armes baisses, tambours et
musique en tte; une colonne profonde d'ouvriers marchant en rang; de
nombreux pelotons des six premires lgions de la garde nationale,
arms seulement du sabre; des lignes nombreuses mles de citoyens,
d'invalides, de gardes nationaux, au nombre de sept  huit mille; le
char funbre tran au moyen de longues cordes, auxquelles taient
attachs au moins trois cents jeunes gens de toute condition. Le char
tait pavois de drapeaux tricolores et couvert de couronnes
d'immortelles. Une foule immense autour du corbillard faisait entendre
le cri de: Vive la libert! Derrire le char, le fils du gnral, des
invalides portant les insignes du dfunt, le gnral La Fayette
donnant le bras au marchal Clauzel, une nombreuse dputation de la
Chambre des dputs et beaucoup d'officiers de tout rang et de toute
arme. Puis venaient aprs, un bataillon d'infanterie de ligne,     <p.303>
les rfugis de toutes les nations, prcds de leurs drapeaux et mls 
un grand nombre de gardes nationaux, une longue colonne de pelotons
des six dernires lgions de la garde nationale et de la banlieue;
l'artillerie de la garde nationale en trs-grand nombre, un peloton de
la garde nationale  cheval, la socit de l'_Union de Juillet_, avec
sa bannire garnie de crpes et couronne d'immortelles, les coles de
droit, de mdecine, de pharmacie, du commerce, d'Alfort, avec des
drapeaux, la socit des _Amis du peuple_, des corporations d'ouvriers
prcdes de bannires, etc. Des voitures de deuil fermaient ce long
cortge.

De son ct, le gouvernement, craignant que cette dmonstration
funbre ne dgnrt en agression, avait mis sur pied vingt-cinq mille
hommes de troupes, qui taient ou cantonnes sur les places, ou
consignes dans les casernes. Le cortge suivit les boulevards
jusqu'au pont d'Austerlitz, d'o le cercueil devait tre transport
dans le dpartement des Landes; mais, pendant toute la marche, il y
eut non le recueillement d'une pompe funbre, mais l'agitation qui
prcde une insurrection, des cris de Vive la Rpublique! A bas
Louis-Philippe! Vive la Pologne! des rixes avec les sergents de ville,
des apprts de guerre. Au moment des adieux, l'apparition d'un drapeau
rouge ayant excit le plus violent tumulte, l'approche de quelques
escadrons de cavalerie fit engager la lutte. Alors les cris: Aux
armes! retentirent de toutes parts; on fit des barricades, on enleva
des postes, on pilla des magasins d'armuriers, et,  la fin de la
journe, l'insurrection tait matresse du Marais, du faubourg
Saint-Antoine, du quartier Saint-Martin, des Halles, enfin de toute
une moiti de la ville. Mais le parti rpublicain n'avait ni centre,
ni plan, ni chefs, et, malgr les cent mille hommes qui avaient suivi
le convoi funbre de Lamarque, il tait peu nombreux, mme dans le
peuple; en effet, la plupart des ouvriers qui venaient de prendre  <p.304>
les armes, l'avaient fait par entranement, par haine aveugle contre le
gouvernement, par amour de la lutte et de la poudre. Les barricades du
5 juin ne trouvrent donc pas de dfenseurs; faciles  lever au
milieu d'une population tonne et tremblante, elles furent
promptement abandonnes, et Paris presque entier resta muet, terrifi
ou indign au cri de Vive la Rpublique!

_6 juin_.--Le gouvernement concentre ses forces, appelle de nouvelles
troupes, joint  la garde nationale de la ville celle de la banlieue,
dont le dvouement lui est connu, et, ds le matin, il reprend la
plupart des positions dont les insurgs s'taient empars d'emble, et
occupe par deux grands corps d'arme les boulevards et les quais
jusqu' la Bastille, enfermant ainsi la rvolte dans les quartiers du
Temple et Saint-Martin. Louis-Philippe, accompagn de ses fils, de ses
ministres, d'un nombreux tat-major, avait pass en revue la plupart
des bataillons: il parcourt toute la ligne des boulevards et des
quais, aux cris de Vive le roi! A bas les rpublicains! pendant que la
fusillade continue dans les quartiers du centre. Les insurgs, chasss
successivement de leurs postes, s'taient concentrs dans la rue
Saint-Martin, prs de la vieille glise Saint-Merry, protgs par de
formidables barricades et ayant fait de quelques maisons de vraies
citadelles; ils taient  peine trois ou quatre cents; pendant douze
heures, cette poigne d'insenss tient en chec une arme entire,
commande par le marchal Soult; et le canon seul peut emporter les
rduits de ces hritiers des Jacobins de 93, qui sont presque tous
tus ou pris. Dans ces funestes journes, la garde nationale eut 18
morts et 154 blesss, la troupe de ligne 75 morts et 292 blesss. La
perte des insurgs fut au moins de 250 hommes tus.

A la suite de cette insurrection, qui raffermit le gouvernement de
juillet, Paris est mis en tat de sige, l'cole Polytechnique et  <p.305>
l'cole d'Alfort licencies, l'artillerie de la garde nationale
dissoute, etc. Le prfet Gisquet fait arrter dix huit cents personnes
sur les plus minces soupons, et il ordonne aux mdecins de faire la
dclaration des blesss qu'ils auront secourus. Trois journaux sont
suspendus; deux conseils de guerre permanents jugent les prisonniers;
une sorte de terreur rgne dans toute la ville. Mais la bourgeoisie
qui avait demand d'abord des mesures svres de rpression,
s'inquite bientt de ces rigueurs irritantes, et elle applaudit  un
arrt de la cour de cassation, qui dclare l'tat de sige illgal et
annule les arrts des conseils de guerre. L'tat de sige est lev (29
juin).



 XXXIX.

Paris de 1832  1840.


_19 novembre_.--Le roi, en allant ouvrir la session des Chambres,
traverse le Pont-Royal au milieu d'une nombreuse escorte et d'une
double haie de gardes nationales; un coup de pistolet, qui ne
l'atteint pas, est tir sur lui. L'assassin s'chappe dans la foule et
ne peut tre dcouvert.

_25 juin_ 1833.--M. de Rambuteau est nomm prfet de la Seine en
remplacement de M. de Bondy.

_28 juillet_.--La statue de Napolon est rtablie sur la colonne de
1805.

_20 avril_ 1834.--Depuis la loi du 28 pluvise an VIII, qui, en
renouvelant tout le systme administratif de la France, avait donn 
Paris pour magistrats deux prfets assists de douze maires, et d'un
conseil de dpartement remplissant les fonctions de conseil municipal,
aucune loi n'avait t faite pour l'administration de la capitale, qui
tait reste compltement, sous la Restauration comme sous l'Empire,
dans la main du pouvoir excutif. Les attributions des maires avaient
t rduites, par ordonnance,  la tenue des registres de l'tat   <p.306>
civil, et le conseil municipal, nomm par le gouvernement, n'tait
appel qu'a voter sur les questions qui lui taient soumises; aprs la
rvolution de juillet, l'opinion publique demande une rforme, et une
loi organise ainsi le conseil gnral de la Seine et le conseil
municipal:

1 Le conseil gnral de la Seine se compose de quarante-quatre
membres, dont trente-six pour la ville de Paris et huit pour les
arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis.

2 Les lections de ces conseillers sont faites par les lecteurs
politiques, auxquels sont adjointes certaines catgories de citoyens,
magistrats, professeurs, notaires, etc.

3 Trente-six membres de ce conseil gnral forment le conseil
municipal de Paris.

4 Il y a un maire et deux adjoints pour chacun des arrondissements;
ils sont choisis par le roi sur une liste de douze candidats nomms
par les lecteurs de chaque arrondissement.

Les socits dmocratiques se multiplient, rpandent partout des
brochures calomnieuses contre la dynastie et ne cachent pas leurs
projets de guerre civile. La plus importante est la socit des
_Droits de l'homme_, refuge de tous les mcontents et amalgame de
toutes les doctrines, mais qu'un sentiment unique semble animer, la
haine contre le gouvernement _apostat_ de 1830: elle a dans Paris cent
soixante-trois sections, elle s'est affili de nombreuses socits
dans tout le royaume; elle fait des souscriptions, entretient des
journaux, envoie des missionnaires, amasse des armes; c'est  la fois
un gouvernement et une arme. Nanmoins, le parti rpublicain est plus
bruyant que nombreux; il a des sectateurs  Paris, mais dans une
minorit de la population; il est dtest de la majorit, qui voit en
lui non les reprsentants des ides progressives, mais les fauteurs du
dsordre et de l'anarchie.

Le ministre, sollicit par la bourgeoisie parisienne, qui demande <p.307>
avec instance des mesures de rigueur et des lois de salut, fait voter
deux lois, l'une contre les crieurs publics (6 fvrier), qui
faisaient de tous les coins de rues des tribunes dmagogiques,
l'autre contre les associations dmocratiques (29 mars), qui taient,
disait M. Thiers, la discipline de l'anarchie. La premire est
l'occasion de tumultes que la police apaise en tombant  coups de
bton sur les meutiers, les curieux et les passants; la seconde est
une loi de mort pour le parti rpublicain, qui, tant une minorit,
n'a de puissance et de valeur que par l'association. Les dmocrates en
sont consterns et se dcident  lutter contre elle par la force des
armes: une insurrection terrible clate  Lyon et n'est rprime
qu'aprs une bataille de quatre jours.

_13 avril_.--A la nouvelle des vnements de Lyon, les rpublicains de
Paris s'agitent; mais ils avaient annonc leur prise d'armes avec une
si folle confiance, qu'au premier mouvement leurs chefs sont arrts
et que l'insurrection dgnre en une meute de quelques rues et de
quelques heures. Elle a principalement pour thtre les quartiers du
Temple et Saint-Martin, avec le faubourg Saint-Jacques; des barricades
y sont leves et hardiment dfendues; mais, le lendemain, le
gouvernement dploie quarante mille hommes de troupes, outre la garde
nationale; les rues Beaubourg et Transnonain, o s'tait concentre
l'insurrection, sont enveloppes et enleves. La victoire de l'ordre
est ensanglante par un horrible vnement: quand le combat est
termin et que les troupes sont matresses de tous les points, un coup
de fusil part d'une maison de la rue Transnonain, les soldats se
prcipitent dans cette maison, qu'on leur ouvre comme  des
librateurs, et ils massacrent tout ce qu'ils rencontrent, hommes,
femmes, enfants!

Une ordonnance royale transforme la Chambre des pairs en cour de   <p.308>
justice pour juger les insurgs d'avril. Le procs commence le 5 mai
1835 et ne finit que le 18 janvier 1836; il est l'occasion de nombreux
scandales et d'une grande agitation dans Paris; des rassemblements ne
cessent, surtout dans les premiers jours, d'entourer le Luxembourg.
Sur les cent vingt-trois accuss, trente-sept sont condamns  la
dportation, les autres  la dtention.

_28 juillet_.--L'anniversaire de la rvolution est clbr par une
grande revue de la garde nationale. Au moment o le roi passe sur le
boulevard du Temple avec ses fils et un nombreux tat-major, une
dtonation terrible se fait entendre, et autour de lui tombent morts
le marchal Mortier, le gnral Lachasse, deux colonels, un capitaine,
six gardes nationaux, un vieillard, une femme, une jeune fille;
vingt-neuf autres personnes sont blesses. Une machine infernale,
compose de vingt-cinq canons de fusil, avait t dresse dans la
maison n 50 du boulevard pour tuer le roi; l'homme qui y a mis le feu
est sur-le-champ arrt: c'est un misrable aventurier, nomm Fieschi,
qui a pour complices deux membres de la socit des Droits de l'homme,
Pepin, picier et capitaine de la garde nationale, Morey, vieux
jacobin de 93. L'indignation qu'inspire ce lche forfait est
universelle; le roi et ses fils,  leur retour aux Tuileries, sont
accueillis par des transports d'enthousiasme; toute la population
demande  grands cris la rpression des mauvaises passions qui peuvent
enfanter de si grands crimes.

_5 aot_.--Funrailles des victimes de l'attentat Fieschi: la pompe
funbre part de l'glise Saint-Paul, rue Saint-Antoine, et se dirige
par les boulevards vers l'glise des Invalides, o ces victimes sont
inhumes. Paris voit avec une profonde douleur, une vritable
consternation, ces quatorze cercueils chelonns, depuis l'humble
ouvrire jusqu'au marchal de France.

_14 juin 1837_.--Une fte pyrotechnique est donne au Champ-de-Mars,
pour le mariage du duc d'Orlans; elle est attriste par la mort   <p.309>
de huit personnes, qui sont crases dans la foule prs de la grille de
l'cole militaire.

_24 aot 1838_.--Naissance du comte de Paris. C'est le troisime
enfant royal que, depuis trente ans, Paris voit natre: le premier
avait t nomm roi de Rome, comme tmoignage de la grandeur de
l'empire, o Rome n'tait plus qu'une ville de province; le deuxime
avait t nomm duc de Bordeaux, pour clbrer le royalisme de la cit
qui avait la premire proclam les Bourbons; le troisime est nomm
comte de Paris, par reconnaissance pour la ville qui a fait la
rvolution de juillet et intronis la nouvelle dynastie.

_27 novembre_.--Le marchal Mouton de Lobau, commandant de la garde
nationale de Paris, meurt: il est remplac par le marchal Grard.

_12 mai 1839_.--A cette poque, Paris jouit d'un grand calme et d'une
prosprit toujours croissante; ce calme et cette prosprit sont tout
 coup troubls par le coup de main le plus insens: c'est un
dimanche, et la moiti de la population est hors de la ville, quand,
dans la rue Bourg-l'Abb, une centaine d'hommes, que dirigent des
conspirateurs mrites, Barbes, Blanqui, Martin-Bernard, enfonce une
boutique d'armurier, crie: Aux armes! et commence des barricades.
D'autres groupes se prcipitent sur les postes du march Saint-Jean,
de l'Htel-de-Ville, du Palais-de-Justice, o ils tuent ou dsarment
les soldats surpris. Cette poigne d'meutiers croyait trouver la
population anime de leurs passions impatientes, agite par les
troubles des hautes rgions politiques, lasse de la monarchie de
juillet; mais tout Paris s'tonne, s'indigne de cette prise d'armes,
qui ressemble  un guet-apens; les barricades  peine formes sont
enleves sans obstacle, et l'meute, aprs avoir essay de se
concentrer dans le quartier Saint-Martin, finit, en laissant quelques
morts et de nombreux prisonniers.

Les insurgs sont traduits devant la cour des pairs, qui condamne  <p.310>
 mort Barbs et Blanqui, et  la dtention vingt-huit de leurs
complices. Le roi commue la peine des deux condamns  mort.

_29 juillet 1840_.--La plupart des combattants de juillet 1830 avaient
t enterrs sur divers points de la capitale, prs des lieux mme o
ils avaient succomb, dans le jardin du Louvre, au march des
Innocents, au Champ-de-Mars, etc. Leurs restes mortels sont runis et
transfrs, d'aprs la loi du 30 aot 1830, dans les caveaux de la
colonne de la Bastille. Cette translation se fait avec une grande
pompe: un char colossal, charg de cinquante bires, tran par
vingt-quatre chevaux, s'avance lentement, au milieu d'un cortge
immense, sur la longue ligne des boulevards.



 XL.

Travaux et embellissements de Paris.--tat moral de la population.


Depuis cinq  six annes que le dsordre des rues a presque
entirement cess, que le peuple s'est retir des meutes pour ne plus
s'occuper que de son bien-tre matriel, l'industrie et le commerce
ont fait d'immenses progrs. Des entreprises de tout genre se forment
de toutes parts; les capitaux sont abondants, l'activit universelle,
et l'exposition de l'industrie en 1839, o Paris a deux mille
quarante-sept exposants, dmontre quelles merveilles se sont faites
aussi bien dans les choses usuelles que dans les produits de luxe. On
ouvre dans les faubourgs de grandes usines, de grandes manufactures;
on ouvre, dans les quartiers  la mode et mme dans les anciens
quartiers, des magasins blouissants de richesses; il se fait une
transformation complte dans l'aspect extrieur et l'amnagement
intrieur des boutiques, qui appellent l'acheteur par mille        <p.311>
sductions. Plus de quatre mille maisons sont construites de 1833 
1848; des quartiers nouveaux sortent de terre; tous les terrains
rests vides ou cultivs dans les marais du Temple, du faubourg
Saint-Martin, du clos Saint-Lazare, du faubourg Montmartre, de la
Chausse d'Antin, se couvrent de rues magnifiques et de maisons qui
semblent des palais. L'administration municipale, claire, pleine de
zle, seconde ces amliorations en rendant nos vieilles rues de plus
en plus praticables, en leur donnant des chausses bombes et des
trottoirs, en remaniant cent vingt kilomtres d'gouts, en faisant
bituminer et niveler les boulevards, en plantant d'arbres les quais et
les places, en augmentant le nombre des bornes-fontaines, en rendant
presque universel l'clairage au gaz, en proscrivant tous les talages
extrieurs qui gnent la voie publique. Elle met largement  excution
le grand plan d'alignement et d'assainissement de la ville, en
continuant et compltant la ligne des quais, en dblayant cette ruche
immonde de la Cit, les abords de l'Htel-de-Ville, une partie des
halles; en ouvrant la grande rue Rambuteau, qui change la face des
quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, en nivelant et embellissant les
places de la Concorde et de la Bastille, en couvrant de constructions
pittoresques les Champs-lyses, en rdifiant sur un plan magnifique
l'Htel-de-Ville, en restaurant Notre-Dame, la Sainte-Chapelle et
vingt autres glises, en construisant le grand hpital du Nord, les
prisons modles de la Roquette et Mazas, les ponts Louis-Philippe et
du Carrousel, les fontaines Richelieu, Cuvier et Saint-Sulpice, le
monument de Molire, les annexes du Musum d'histoire naturelle, etc.
L'tat prend lui-mme part aux embellissements de Paris en faisant
achever, avec magnificence, les monuments qui ont un caractre
national, tels que l'Arc de triomphe de l'toile, la colonne de
Juillet, le palais d'Orsay, le palais des Beaux-Arts, l'glise de la
Madeleine, le Collge de France, le Panthon, etc.

Pendant cette priode de paix et de prosprit, Paris devient de   <p.312>
plus en plus le centre de la France: sa population s'lve en 1831[181] 
774,000; en 1836,  909,000; en 1846,  1,053,000, sur lesquels on
compte 67,000 indigents. Le nombre des voitures publiques et
particulires, qui n'tait en 1818 que de 17,000, s'lve en 1837 
35,000, et en 1847  76,000.

         [Note 181: C'est l'anne o commencent les recensements
         quinquennaux. Jusque-l, les chiffres donns comme officiels
         sur la population de Paris sont tout  fait problmatiques et
         certainement errons. Voici ceux qu'on donne ordinairement
         pour les poques antrieures: au XIIIe sicle, 120,000; au
         XVe sicle, 150,000; sous Henri II, 200,000;  la fin du XVIe
         sicle, 200,000; en 1680, 490,000; en 1720, 500,000; en 1752,
         576,000; en 1776, 658,000; en 1784, 660,000; en 1792,
         610,000; en 1798, aprs recensement, 640,000; en 1802,
         672,000; en 1806, 547,000; en 1808, 580,000; en 1810,
         594,000; en 1817, 713,000; en 1827, 890,000.]

Mais l'activit industrielle et commerciale de cette poque, la
surexcitation qu'elle donne  tous les apptits matriels amnent une
concurrence effrne, le plus hideux agiotage, un amour des cus plus
impudent, plus effront qu'aux temps de la Rgence et du Directoire.
Acqurir sans travail, sans instruction, par les voies les plus
courtes; inventer des moyens d'exploiter la crdulit; chercher des
dupes, enfin _faire des affaires_, devient la pense et l'occupation
unique de la partie la plus influente de la population, d'une socit
brillante et corrompue, sans croyances comme sans entrailles, qui ne
connat que les plaisirs matriels et les jouissances du luxe. Dans
les trois premiers mois de 1838, il se forme plus de cent socits
industrielles au capital de 392 millions, et qui n'ont pour but que de
soutirer l'pargne des petites bourses et le produit des sueurs
populaires. On n'a plus que ddain et moquerie pour tout ce qui est
sentiment, ide, posie, pour tout ce qui n'est pas lucre, argent,
matire. La Bourse est le thtre principal de toutes ces          <p.313>
spculations frauduleuses: l on joue sur des bitumes fabuleux, des
mines qui n'existent pas, des chemins de fer qui ne se feront jamais.
Enfin, on retrouve partout ces tripotages d'argent, dans les
embellissements de Paris, dans les inventions industrielles, dans les
entreprises et travaux faits pour le gouvernement; et ce fut
l'occasion de tristes procs.

Le peuple participe au progrs de cette poque par son travail, mais
faiblement par le profit qu'il en tire. D'abord, presque toutes les
amliorations matrielles de la ville sont faites dans les quartiers
riches; mais les quartiers St-Martin et du Temple, les faubourgs
St-Antoine et St-Marceau n'ont qu'une petite part dans les travaux des
gouts, des bornes-fontaines, des trottoirs, des chausses bombes,
etc. Quant aux dblaiements faits dans la Cit, les halles, le
quartier St-Antoine, ils sont utiles  la beaut et  la salubrit de
la ville, mais ils chassent de leur logement  bon march les ouvriers
qui ne peuvent les retrouver dans les palais construits dans les
quartiers neufs. Il ne se btit presque aucune maison nouvelle pour le
peuple, qui s'entasse de plus en plus dans les vieux quartiers, dans
ceux que le marteau des dmolisseurs n'a pas encore atteints: aussi le
prix des loyers augmente-t-il sans cesse, et la difficult de se loger
est-elle pour l'ouvrier le tourment de tous ses jours et la cause
perptuelle de sa misre. Quant aux progrs industriels, ils ne se
manifestent pour lui que par la concurrence, qui amne l'avilissement
des salaires, des dsastres frquents, des chmages ruineux: Paris
devenu, depuis la paix, une ville manufacturire, a maintenant  subir
une nouvelle cause de calamits, les grandes crises commerciales. La
misre ne cesse donc pas de rgner dans les faubourgs et les quartiers
populeux; en somme, elle est moins grande qu'elle n'tait en 1789,
c'est--dire qu'elle atteint comparativement moins de personnes; mais,
pour celles qu'elle atteint, elle est aussi complte, aussi        <p.314>
hideuse[182]. D'ailleurs, ce n'est pas impunment que les classes riches
donnent au peuple le spectacle de leurs passions cupides, de leur
amour effrn de luxe et de jouissances; ce n'est pas en vain que la
richesse s'tale  tous les coins de rue et sous toutes les formes; le
peuple veut aussi du bien-tre et des plaisirs; il prend dans toutes
les habitudes de sa vie matrielle des gots qui semblent lui tre
trangers; les temps de rsignation et d'humilit sont passs; il veut
sa part d'aisance; il rclame ses droits; enfin, pendant que les
romans en feuilletons et les vaudevilles graveleux forment toute la
littrature des classes leves, les livres srieux vont dans les
ateliers, et l'immense dbit des publications par livraisons atteste,
par les chiffres les plus loquents, le menaant progrs qui s'est
obscurment opr dans l'instruction des masses populaires.

         [Note 182: En voici une triste preuve. Dans la sance de la
         Chambre des dputs du 24 fvrier 1846, M. Berryer disait:
         Sur 27,000 personnes qui meurent  Paris par anne, il y en
         a prs de 11,000 qui meurent dans les hpitaux et 7,000
         autres qui sont enterres gratuitement, dont la ville paie le
         cercueil et le suaire. Il meurt donc 18,000 personnes sur
         27,000 qui ne laissent pas mme de linceul pour les
         envelopper!--A cette poque, 80,000 personnes entraient
         annuellement dans les hpitaux et 100,000 taient secourues 
         domicile.]



 XLI.

Paris de 1840  1848.


_Aot et septembre 1840_.--Les affaires d'Orient amnent la rupture de
notre alliance avec l'Angleterre et l'bauche d'une coalition des
quatre puissances du Nord contre la France. Le ministre, prsid par
M. Thiers, fait des prparatifs de guerre qui produisent une vive
agitation dans Paris. On entend partout des cris belliqueux; on chante
la _Marseillaise_ dans les rues et dans les thtres; toutes les
passions des barricades semblent se rveiller, pleines d'espoir.   <p.315>
A ces causes de troubles viennent se joindre des _grves_ et coalitions
d'ouvriers, engendres par la question des salaires, et que les partis
cherchent  exploiter  leur profit. Pendant huit  dix jours, on voit
successivement les ouvriers maons, charpentiers, menuisiers,
serruriers, mcaniciens, tisseurs, enfin de tous les corps d'tat,
descendre, par troupes de deux  trois mille, des communes de
Belleville, Pantin, la Villette, Saint-Mand; pntrer dans les
ateliers et fabriques, entraner par la menace ou la sduction ceux de
leurs camarades qui travaillent, et arrter ainsi l'industrie et les
transactions commerciales. Les travaux du chemin de fer d'Orlans, des
filatures du faubourg Saint-Antoine, des ateliers de voitures
publiques, se trouvent ainsi suspendus. Pendant huit  dix jours, les
rues et places sont encombres d'ouvriers en grve qui se rassemblent,
prorent, crient, chantent, complotent et montrent une agitation
menaante. Dans le faubourg Saint-Antoine, deux sergents de ville sont
assassins par une foule furieuse, et l'on commence des barricades.
Alors le gouvernement dploie une arme de troupes de ligne, de garde
municipale, de garde nationale, qui occupe les rues, les places, les
principaux postes, et empche l'meute d'clater. La journe a t
sombre, dit un journal; trois francs de baisse sur les fonds publics;
quelques tentatives de barricades, qui ont heureusement chou; la
ville occupe militairement par une chane de postes; les physionomies
sinistres: voil le spectacle affligeant que Paris a prsent. Enfin,
les attroupements d'ouvriers, refouls sur tous les points, se
dispersent sans collision violente. On fait de nombreuses
arrestations; l'effervescence se calme peu  peu; le peuple retourne 
ses travaux: mais le gouvernement ne songe pas  rsoudre les
questions menaantes qui ont produit ces rassemblements; il croit en
tre quitte en faisant prononcer contre quelques ouvriers des      <p.316>
condamnations judiciaires et la prison; et pourtant on sent, dans les
demandes faites par ces ouvriers, relatives  la diminution des heures
de travail,  la suppression des _tcherons_ et des _marchandeurs_, 
l'galit des salaires, non-seulement des souffrances relles 
soulager, mais les doctrines du socialisme, qui commencent  garer le
peuple en lui donnant sur l'organisation du travail les esprances les
plus chimriques.

Ce sont les derniers troubles qui agitent les rues jusqu' la
rvolution de 1848. Le gouvernement se croit dsormais sr de la
soumission de Paris: il a commenc  fortifier cette ville.

Les humiliations de 1814 et de 1815 avaient laiss des traces
profondes dans tous les esprits, avec de vives apprhensions pour
l'avenir; la frontire formidable dont le gnie de Vauban avait dot
la France avait t si facilement et par deux fois viole; Paris avait
t si facilement pris; deux rvolutions avaient t si facilement
faites, grce  l'occupation de la capitale, qu'il devait rester chez
les trangers (et les vnements de 1840 venaient de le dmontrer)
l'espoir et la tentation de renouveler ces outrages et de venir mter
la rvolution dans son centre. Aussi, depuis 1815, avait-on song
plusieurs fois  rendre  notre frontire son importance et son
efficacit, en fortifiant Paris, c'est--dire en tant  l'ennemi la
pense d'y arriver par une course rapide et de l'enlever par un coup
de main. Ainsi, en 1826, un plan de fortification de Paris avait t
propos  Charles X par le ministre de la guerre, M. de
Clermont-Tonnerre; en 1831, et au moment o l'on pouvait craindre une
coalition nouvelle, on commena quelques ouvrages de dfense sur les
hauteurs qui avoisinent Paris; enfin, en 1836, un projet de loi fut
prsent  la Chambre des dputs, mais il y prouva un accueil si peu
favorable que le ministre le retira: c'est que malheureusement on
croyait que le gouvernement de Louis-Philippe, comme celui de      <p.317>
Charles X, en voulant fortifier Paris, avait l'arrire-pense de se
servir, contre la population, des bastilles qu'il devait lever; et les
Parisiens taient formellement opposs  ce projet.

Les vnements de 1840 permirent au gouvernement de brusquer la
solution de la question; les fortifications de Paris furent
commences, par ordonnance royale (13 septembre), et encore bien que
les dangers de guerre vinssent  se dissiper, elles furent continues;
enfin la question arriva devant les Chambres (10 janvier 1841). M.
Thiers fut le rapporteur du projet de loi et s'appuya de l'opinion de
Vauban: La prise de Paris, disait celui-ci, serait un des malheurs
les plus grands qui pt arriver  ce royaume, et duquel il ne se
relverait de longtemps et peut-tre jamais. Puis il justifia, en ces
termes, cette puissante centralisation de Paris, qui a t si souvent
calomnie:

Notre beau pays a un immense avantage, il est _un_. Trente-quatre
millions d'hommes, sur un sol d'une moyenne tendue, y vivent d'une
mme vie, y sentent, y pensent, y disent la mme chose, presque au
mme instant. Grce surtout  des institutions qui portent la parole
en quelques heures d'un bout de la France  l'autre; grce  des
moyens administratifs qui portent en quelques minutes un ordre aux
extrmits du sol, ce grand tout pense et se meut comme un seul homme.
Il doit  cet ensemble une force que n'ont pas des empires beaucoup
plus considrables, mais qui sont privs de cette prodigieuse
simultanit d'action; mais il n'a ces avantages qu' la condition
d'un centre unique, d'o part l'impulsion commune, et qui meut tout
l'ensemble. C'est Paris qui parle par la presse, qui commande par le
tlgraphe. Frappez ce centre, et la France est comme un homme frapp
 la tte. Eh bien! que devons-nous faire dans une situation
semblable? Ce Paris, qu'on veut frapper, il faut le couvrir; ce but,
que se proposent les grandes guerres d'invasion, il faut le leur   <p.318>
enlever en le mettant  l'abri de leurs coups. En supprimant ce but,
vous ferez tomber toutes les combinaisons qui tendent vers lui. En un
mot, fortifiez la capitale, et vous apportez une modification immense
 la guerre,  la politique; vous rendez impraticables les guerres
d'invasion, c'est--dire les guerres de principe.

La loi relative aux fortifications de Paris fut adopte par les deux
Chambres et publie le 3 avril; en voici les principaux articles:

1.--Une somme de 140 millions est spcialement affecte aux travaux
des fortifications de Paris.

2.--Ces travaux comprendront: 1 une enceinte continue embrassant les
deux rives de la Seine, bastionne et terrasse avec dix mtres
d'escarpe revtue; 2 des ouvrages extrieurs casemats.

7.--La ville de Paris ne pourra tre classe parmi les places de
guerre du royaume qu'en vertu d'une loi spciale.

9.--Les limites actuelles de l'octroi de la ville de Paris ne pourront
tre changes qu'en vertu d'une loi spciale.

_14 dcembre 1840_.--Les restes mortels de Napolon, qu'une frgate
est alle chercher  Sainte-Hlne, arrivent  Paris, par l'Arc de
triomphe de l'toile, pour tre transports aux Invalides, en suivant
l'avenue des Champs-lyses, la place et le pont de la Concorde, le
quai et l'esplanade des Invalides. Tout cet espace a t dcor de
statues, de colonnes, de candelabres; la garde nationale, trente mille
hommes de troupes de ligne, toutes les autorits, les cours de
justice, l'Institut, l'Universit, une multitude de gnraux et
d'officiers, assistent  cette translation, qui se fait avec une
grande magnificence, au milieu d'une multitude immense accourue de
toutes les villes voisines. L'glise des Invalides, flamboyante de
feux et tapisse entirement de noir et d'argent, avait t
transforme en une grande chapelle ardente, o se clbre          <p.319>
pompeusement une messe funbre; le roi y assiste avec toute sa
famille.

Le cercueil est plac dans une chapelle, en attendant le monument qui
doit tre lev  l'empereur sous le dme, et, pendant plusieurs mois,
la foule ne cesse de se porter aux Invalides.

Cette crmonie, outre qu'elle te  la mort de Napolon ce caractre
de vague posie qui faisait, d'un rocher perdu dans l'immensit des
mers, le plus digne, le plus solennel des tombeaux, rveille  Paris
le bonapartisme, qui semblait teint.

_13 septembre 1841_.--Depuis sa tentative de 1834, la Rpublique a
cess d'exister comme parti actif et belligrant; mais des hommes de
sang et d'anarchie continuent  s'agiter dans les bas-fonds de la
socit et trament des complots dans les cabarets des faubourgs, dans
des clubs secrets composs d'ouvriers dbauchs ou paresseux, de
sclrats impatients d'un coup de main; et, de temps en temps, il sort
de ces bouges quelque assassin qui tente d'en finir avec la monarchie
bourgeoise par la mort de Louis-Philippe. Paris est ainsi
successivement troubl et indign par les attentats d'Alibaud (25 juin
1836), de Meunier (28 dcembre 1836), de Darms (15 octobre 1840), dont
le palais des Tuileries ou ses abords sont le thtre. Un nouveau
crime, plus stupide que les premiers, jette encore l'alarme dans la
population.

Le 17e lger revient d'Afrique avec son colonel, le duc d'Aumale, pour
tenir garnison  Paris: il entre par le faubourg Saint-Antoine, au
milieu d'une foule nombreuse, qui salue d'acclamations nos modestes et
laborieux soldats d'Algrie. A la hauteur de la rue Traversire, un
coup de pistolet est tir sur le jeune prince et ne l'atteint pas.
L'assassin, Quenisset, est arrt avec quelques-uns de ses complices
et traduit devant la cour des pairs. Trois sont condamns  mort,
trois  la dportation, six  la dtention: dans le nombre se trouve
odieusement compris un rdacteur de journal, Dupoty, comme         <p.320>
coupable de _complicit morale_.

_8 mai 1842_.--Un convoi de cinq  six cents personnes, qui revient de
Versailles par le chemin de fer de la rive gauche, draille par la
rupture de l'essieu d'une machine: cinq voitures sont brises et
incendies; cinquante-deux personnes prissent, et une multitude
d'autres sont blesses. Cet horrible vnement jette la consternation
dans Paris, et la foule se presse plore  la Morgue et au cimetire
du Sud, o l'on a expos les cadavres mconnaissables des victimes.

_1er juin_.--Loi relative  l'tablissement du rseau des grandes
lignes des chemins de fer, et combinant l'action du gouvernement avec
celle des compagnies financires. Cette loi double l'importance de la
capitale de la France en la faisant le centre de nouvelles
communications qui doivent porter la vie  toutes les extrmits. Les
chemins de fer vots sont ceux de Paris  la frontire de Belgique, 
la Manche,  la frontire d'Allemagne,  la Mditerrane,  la
frontire d'Espagne,  l'Ocan, au centre de la France.

_13 juillet_.--Le duc d'Orlans, sur la route de Paris  Neuilly, fait
une chute de voiture et meurt dans les bras du roi. Ses funrailles
sont clbres avec une grande pompe. La famille royale fait lever
une chapelle sur l'emplacement de la maison o est mort le jeune
prince, dont la perte est accueillie par une douleur universelle.

_Juillet_.--Les chambres votent des crdits pour la reconstruction de
la bibliothque Sainte-Genevive, l'Institut des jeunes aveugles et le
monument de Napolon, ainsi que pour l'acquisition de la collection
d'antiquits de Dusommerard et de l'htel de Cluny, dont on fait un
muse d'antiquits franaises.

_1er aot_.--Dernires lections faites sous le gouvernement de
juillet. Le ministre obtient par toute la France une plus grande  <p.321>
majorit, except  Paris, qui continue  envoyer dix dputs de
l'opposition, parmi lesquels MM. Carnot, Marie, etc.

_1847_.--Une mauvaise rcolte amne la disette dans une grande partie
de l'Europe. Pendant sept mois, l'administration municipale de Paris
fait distribuer des bons de pain,  prix rduit, aux familles
indigentes ou malaises, ce qui cause  la ville une dpense de 9
millions. Cette distribution rvle le peu de progrs qui s'est fait
dans le bien-tre des classes populaires pendant les annes
prcdentes, malgr l'accroissement prodigieux de la richesse
publique: la population de Paris est,  cette poque, de 1,053,000
habitants; on trouve sur ce nombre, dit M. de Cambray, chef du bureau
des hospices, 635,000 habitants susceptibles de participer, comme
malaiss,  la distribution des secours publics extraordinaires.
L'assistance de l'administration n'a cependant pas t rclame par un
aussi grand nombre de personnes, parce que beaucoup de clibataires,
beaucoup mme de familles laborieuses se sont, par un louable
sentiment de pudeur, abstenus de solliciter des secours. C'est ce qui
explique qu'au lieu de 635,000 personnes qui auraient pu figurer sur
les listes de distribution de bons de pain, il n'y en a jamais eu plus
de 475,000, et que le chiffre moyen est rest infrieur  400,000.

_10 juillet_.--L'opposition, n'ayant plus d'espoir de vaincre la
majorit dvoue au ministre, se dcide  agiter le pays par des
runions, des ptitions en faveur de la rforme lectorale, des
protestations contre les lchets, les hontes, les souillures qui
menacent de gangrener la France. Le premier banquet _rformiste_ a
lieu dans un jardin voisin de la barrire Poissonnire, appel le
_Chteau-Rouge_; douze cents lecteurs et un grand nombre de dputs y
assistent, et les convives sont accueillis par des acclamations de la
foule.

_Janvier 1848_.--La session des Chambres commence, et la           <p.322>
discussion de l'adresse au roi enfante une rvolution. Le ministre se
dclare rsolu  empcher les banquets rformistes, et fait insrer dans
l'adresse: que l'agitation de la France n'est produite que par des
passions aveugles ou ennemies.

Aprs la discussion de l'adresse, cent dputs dclarent qu'ils sont
rsolus  poursuivre par tous les moyens lgaux le maintien du droit
de runion, et un banquet solennel est annonc pour le 22 fvrier dans
les Champs-lyses.

_21 fvrier_. La commission du banquet invite la garde nationale, les
coles, la population entire  faire cortge aux dputs, pairs de
France, lecteurs qui doivent assister  cette runion.

_22, 23 et 24 fvrier_.--Le gouvernement appelle des troupes et
dclare qu'il s'opposera au banquet par la force. Les commissaires, en
prsence des mesures qu'a prises le ministre, annoncent que la
runion est ajourne. Mais des troubles commencent et deviennent le
lendemain plus menaants.

La garde nationale se rassemble au cri de Vive la rforme! les troupes
indcises n'osent faire usage de leurs armes. Le ministre donne sa
dmission. La joie est universelle; les troupes et le peuple
fraternisent. Paris est illumin; mais le soir, devant le ministre
des affaires trangres, qui est gard par un bataillon d'infanterie,
une colonne de peuple qui se pressait sur le boulevard au cri de Vive
la rforme! est accueillie par une dcharge  bout portant, rsultat
du plus dplorable malentendu: cinquante-deux personnes tombent mortes
ou blesses. On crie: A la trahison! Aux armes! tout Paris se couvre
de barricades, et le parti rpublicain, cette minorit vaincue en
1832, 1834, 1839, profite de la dfaillance du gouvernement, de la
stupeur de la population parisienne pour faire une nouvelle
rvolution.

Alors Louis-Philippe abdique et nomme rgente la duchesse          <p.323>
d'Orlans. Mais les Tuileries et le palais Bourbon sont envahis par les
insurgs; la famille royale s'enfuit, et les rpublicains nomment un
gouvernement provisoire compos de sept dputs; ce gouvernement
s'installe  l'Htel-de-Ville, y prend la dictature et proclame la
rpublique[183].

         [Note 183: Nous avons abrg les derniers vnements de
         l'histoire gnrale de Paris jusqu'en 1848, et nous n'avons
         rien dit de la rvolution de fvrier et des vnements si
         graves dont la capitale a t le thtre depuis cette poque,
         parce que nous croyons que le temps n'est pas encore venu
         d'crire l'histoire impartiale de cette priode. Nanmoins,
         nous noncerons, chacun  sa place, les principaux faits de
         l'histoire de Paris de 1848  1856, dans l'Histoire des
         quartiers de Paris.]

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.



TABLE DES MATIRES.

PREMIRE PARTIE.

HISTOIRE GNRALE.



LIVRE PREMIER.

PARIS DANS LES TEMPS ANCIENS ET SOUS LA MONARCHIE.

(53 AV. J.-C.--1789.)


  1. Paris sous les Gaulois et les Romains.--Premire bataille
     de Paris.--Julien proclam empereur  Lutce.--Saint-Denis
     et sainte Genevive............................................. 1

  2. Paris sous les rois de la premire race........................ 5

  3. Paris sous les rois de la deuxime race.--Sige de Paris par
     les Normands.................................................... 7

  4. Paris sous les Captiens, jusqu' Louis VII.--coles de
     Paris.--Ablard.--Hanse parisienne.............................. 9

  5. Paris sous Philippe-Auguste.--Deuxime enceinte de
     la ville....................................................... 13

  6. Paris sous Louis IX.--Rglements des mtiers--Guet
     bourgeois, etc................................................. 17

  7. Paris sous les successeurs de Louis IX jusqu' Philippe VI.
     --Richesse et population de la ville  cette poque............ 21

  8. Paris sous Jean et Charles V.-Troisime enceinte de
     Paris.--tienne Marcel......................................... 24

  9. Paris sous Charles VI.--Abolition des privilges parisiens.
     --Meurtre de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris........... 28

 10. Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc  la porte Saint-Honor.
     --Prise de Paris par les troupes royales....................... 34

 11. Paris sous Louis XI et ses successeurs, jusqu' Henri II.
     --Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais,
     Amyot, Villon.--Les confrres de la Passion.................... 37

 12. Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthlmy.
     --Les barricades de 1588....................................... 44

 13. Sige et prise de Paris par Henri IV.......................... 52

 14. Tableau de Paris sous Henri IV................................ 55

 15. Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier
     du Palais-Royal et du Marais.--Htel Rambouillet.--Fondations
     religieuses.--Promenades et thtres........................... 59

 16. Troubles de la Fronde.--Sige de Paris.--Bataille du
     faubourg Saint-Antoine......................................... 69

 17. Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations
     d'hommes clbres.--tat des moeurs.--Police nouvelle.--Situation
     du peuple et de la bourgeoisie................................. 78

 18. Paris sous Louis XV.--vnements historiques.--tat
     des moeurs.--Monuments et amliorations matrielles.--Thtres,
     etc............................................................ 90

 19. Paris sous Louis XVI jusqu'en 1789.--Prliminaires de
     la rvolution.--Monuments.--Tableau moral et politique
     de la population de Paris...................................... 99




LIVRE II.

PARIS PENDANT LA RVOLUTION.

(1789.--1848.)


  1. lections aux tats-Gnraux.--Rvolution du 14 juillet.--Institution
    de la municipalit et de la garde nationale.................... 109

  2. tat de Paris aprs le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et
    Berthier--Famine.--Journes d'octobre.......................... 114

  3. Nouvelle organisation municipale, judiciaire, ecclsiastique
    de la capitale.--Abolition des couvents et suppression
    de nombreuses glises.--Clerg constitutionnel de Paris........ 122

  4. Ftes et solennits parisiennes.--Fuite du roi.--Affaire
    du Champ de Mars............................................... 127

  5. Paris sous l'Assemble lgislative.--Fte des soldats
    de Chteauvieux.--Journe du 20 juin........................... 134

  6. Dclaration de la patrie en danger.--Rvolution du
    10 aot........................................................ 138

  7. Domination de la Commune de Paris.--Massacres de
    septembre.--Dpart des bataillons de volontaires.
    Tableau des bataillons de volontaires de la premire leve..... 144

  8. Paris sous la Convention.--Procs et mort de Louis XVI.--Paris
    le 21 janvier.................................................. 151

  9. Deuxime et troisime leves de volontaires.--tat de
    Paris.......................................................... 158

 10. Journes des 31 mai et 2 juin................................ 162

 11. Lutte de Paris et des provinces.--Leve en masse.--Ftes
    rvolutionnaires............................................... 165

      Tableau des bataillons parisiens de la leve en masse........ 167

 12. Abolition du culte catholique.--Crmonies du culte de
     la Raison..................................................... 171

 13. Supplices des hbertistes et des dantonistes.--Tableau
     de Paris pendant la terreur................................... 175

 14. Fte de l'tre suprme.--Loi du 22 prairial.--Rvolution
     du 9 thermidor.--Fin de la Commune de Paris................... 181

 15. Raction thermidorienne.--Nouvelle administration de
     Paris.--Jeunesse dore.--Fin du club des Jacobins.--Apothoses
     de Marat et de Rousseau....................................... 186

 16. Famine.--Journe du 12 germinal et du 1er prairial........... 190

 17. Journe du 13 Vendmiaire.--Fin de la Convention............. 199

 18. Paris sous le Directoire.--Ftes directoriales............... 205

 19. Culte naturel ou des Thophilanthropes....................... 210

 20. Tableau de Paris sous le Directoire.......................... 214

 21. Rvolution du 18 brumaire.--Paris sous le Consulat.--Rtablissement
     du culte catholique.--Embellissements de Paris................ 217

 22. Conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.--Opinion
     et agitation de Paris  cette poque.--tablissement
     de l'Empire................................................... 224

 23. Opposition de Paris  l'Empire.--Ressentiment de Napolon.
     Ftes du sacre.--Condition du peuple de Paris.--Paris
     aprs Austerlitz et Ina...................................... 229

 24. Paris sous l'Empire jusqu'en 1811.--Mariage de l'Empereur.--Naissance
     du roi de Rome................................................ 236

 25. Paris depuis 1811 jusqu'en 1813.--Conspiration de
     Mallet.--Les Parisiens  Lutzen et  Leipsig.................. 241

 26. Paris en 1814.--Dispositions de la population. Rtablissement
     de la garde nationale.--Derniers contingents de la
     population parisienne......................................... 246

 27. tat de Paris au commencement de 1814.--Dpart de
     l'impratrice.--Bataille de Paris............................. 252

 28. Tableau de Paris pendant la bataille.--Capitulation.--Entre
     des armes allies............................................ 256

 29. Paris pendant la premire restauration....................... 260

 30. Paris pendant les Cent-Jours.--Apprts de guerre.--Leve
     des fdrs................................................... 264

 31. Fte du Champ-de-Mai.--Paris aprs la bataille de
     Waterloo.--Capitulation du 8 juillet.......................... 267

 32. Deuxime occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII.
     Prosprit honteuse de la ville............................... 272

 33. Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de 1820.--Le
     carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie........ 278

 34. Embellissements de Paris sous la restauration................ 280

 35. Paris pendant le rgne de Charles X.......................... 282

 36. Journes de Juillet.......................................... 287

 37. Paris de 1830  1832......................................... 294

 38. Paris en 1832.--Le cholra.--Insurrection des 5 et 6
     juin.......................................................... 300

 39. Paris de 1832  1840......................................... 305

 40. Travaux des embellissements de Paris.--tat moral
     de la population.............................................. 310

 41. Paris de 1840  1848......................................... 314


FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de Paris depuis le temps des
Gaulois jusqu' nos jours - I, by Thophile Lavalle

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE PARIS DEPUIS LE ***

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