The Project Gutenberg EBook of Quentin Durward, by Walter Scott

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Title: Quentin Durward

Author: Walter Scott

Translator: Auguste Baptiste Defauconpret

Release Date: July 13, 2006 [EBook #18825]
[Last updated: April 07, 2012]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Walter Scott

QUENTIN DURWARD

(1830)

Traduction M. Defauconpret




Table des matires


INTRODUCTION.
CHAPITRE PREMIER. Le Contraste.
CHAPITRE II. Le Voyageur.
CHAPITRE III. Le Chteau.
CHAPITRE IV. Le Djeuner.
CHAPITRE V. L'Homme d'armes.
CHAPITRE VI. Les Bohmiens.
CHAPITRE VII. L'Enrlement
CHAPITRE VIII. L'envoy.
CHAPITRE IX. La Chasse au sanglier.
CHAPITRE X. La Sentinelle.
CHAPITRE XI. La Galerie de Roland.
CHAPITRE XII. Le Politique.
CHAPITRE XIII. L'Astrologue.
CHAPITRE XIV. Le Voyage.
CHAPITRE XV. Le Guide.
CHAPITRE XVI. Le Vagabond.
CHAPITRE XVII. L'Espion pi.
CHAPITRE XVIII. La Chiromancie.
CHAPITRE XIX. La Cit.
CHAPITRE XX. Le Billet.
CHAPITRE XXI. Le Sac du Chteau.
CHAPITRE XXII. L'Orgie.
CHAPITRE XXIII. La Fuite.
CHAPITRE XXIV. La Prisonnire.
CHAPITRE XXV. La Visite inattendue.
CHAPITRE XXVI. L'Entrevue.
CHAPITRE XXVII. L'Explosion.
CHAPITRE XXVIII. Incertitude.
CHAPITRE XXIX. La Rcrimination.
CHAPITRE XXX. L'Incertitude.
CHAPITRE XXXI. L'Entrevue des deux Amans.
CHAPITRE XXXII. L'Enqute.
CHAPITRE XXXIII. Le Hraut.
CHAPITRE XXXIV. L'Excution.
CHAPITRE XXXV. Le Prix de la Bravoure.
CHAPITRE XXXVI. L'Attaque.
CHAPITRE XXXVII. La Sortie.
CONCLUSION.
NOTES.




INTRODUCTION.

          Et un homme qui a fait des pertes.--Allez!
          SHAKSPEARE. _Beaucoup de bruit pour rien_.


QUAND l'honnte Dogberry[1] rcapitule tous ses titres  la
considration, qui,  son avis, auraient d le mettre  l'abri de
l'apostrophe injurieuse que lui adresse _Monsieur le gentilhomme
Conrade_, il est remarquable qu'il ne parle pas avec plus d'emphase mme
de _ses deux robes_ (chose assez importante dans certaine ci-devant
capitale que je connais[2]), ni de ce qu'il est _un aussi joli morceau
de chair que qui ce soit dans Messine_, ni mme de l'argument conclusif
qu'il est _un camarade assez riche_, que de ce qu'il est _un homme
qui a fait des pertes_.

Dans le fait, j'ai toujours observ que les enfans de la prosprit,
soit pour ne pas blouir de tout l'clat de leur splendeur ceux que le
destin a traits moins favorablement, soit parce qu'ils pensent qu'il
est aussi honorable pour eux de s'tre levs en dpit des calamits,
qu'il l'est pour une forteresse d'avoir soutenu un sige; j'ai toujours
observ, dis-je, que ces gens-l ne manquent jamais de vous entretenir
des pertes que leur occasionne la duret des temps. Vous dnez rarement 
une table bien servie, sans que les intervalles entre le champagne, le
bourgogne et le vin du Rhin soient remplis, si votre Amphitryon est un
capitaliste, par des plaintes sur la baisse de l'intrt de l'argent, et
sur la difficult de trouver  placer celui qui reste improductif entre
ses mains; ou, si c'est un propritaire, par de tristes commentaires sur
l'arrir des rentes et la diminution des loyers. Cela produit son
effet. Les convives soupirent, et secouent la tte en cadence avec leur
hte, regardent le buffet charg d'argenterie, savourent de nouveau les
excellens vins qui circulent rapidement autour de la table, et pensent 
la noble bienveillance qui, ainsi lse, fait un usage hospitalier de ce
qui lui reste; ou, ce qui est encore plus flatteur, ils s'tonnent de la
nature de cette richesse qui, nullement diminue malgr ces pertes,
continue, comme le trsor inpuisable du gnreux Aboulcasem,  fournir
des distributions copieuses sans qu'il y paraisse. Cette manie de
dolances a pourtant ses bornes, de mme que les plaintes des
valtudinaires, qui, comme ils le savent tous, sont le passe-temps le
plus agrable, tant qu'ils ne sont affects que de maladies chroniques.
Mais je n'ai jamais entendu un homme dont le crdit va vritablement en
baissant, parler de la diminution de ses fonds; et mon mdecin, homme
aussi humain qu'habile, m'assure qu'il est fort rare que ceux qui sont
attaqus d'une bonne fivre, ou de quelque autre de ces maladies aigus

    Dont la crise mortelle aussi-bien que prochaine
    Pronostique la fin de la machine humaine,
    trouvent dans leurs souffrances un sujet de conversation amusante.

Ayant bien pos toutes ces choses, je ne puis plus cacher,  mes
lecteurs que je ne suis ni assez oubli, ni assez bas en finances pour
ne pas avoir ma part de la dtresse qui afflige en ce moment les
capitalistes et les propritaires des trois-royaumes. Vos auteurs qui
dnent avec une ctelette de mouton, peuvent tre charms que le prix en
soit tomb  trois pence la livre, et se fliciter, s'ils ont des
enfans, de ce que le pain de quatre livres ne leur cote plus que six
pence; mais nous qui appartenons  cette classe que la paix et
l'abondance ruinent,--nous qui avons des terres et des boeufs, et qui
vendons ce que ces pauvres glaneurs sont obligs d'acheter,--nous sommes
rduits au dsespoir prcisment par les mmes causes qui feraient
illuminer tous les greniers de Grub-Street[3], si Grub-Street avait
jamais des bouts de chandelle de reste. Je mets donc en avant, avec
fiert, mon droit de partager les calamits qui ne tombent que sur les
riches; je me dclare, comme Dogberry, _un camarade assez riche_, et
cependant _un homme qui a fait des pertes_.

Avec le mme esprit de gnreuse mulation, j'ai eu recours rcemment au
remde universel contre le mal de _l'impcuniosit_[4] pendant un court
sjour dans un climat mridional; par-l, non-seulement j'ai pargn
plusieurs voitures de charbon, mais j'ai eu aussi le plaisir d'exciter
une compassion gnrale pour la dcadence de ma fortune parmi ceux qui,
si j'eusse continu  dpenser mes revenus au milieu d'eux, auraient pu
me voir pendre sans que cela les inquitt beaucoup: ainsi, tandis que
je bois mon _vin ordinaire_, mon brasseur trouve que le dbit de sa
petite bire diminue. Tandis que je vide mon flacon  _cinq francs_, ma
portion quotidienne de Porto[5] reste au comptoir de mon marchand de
vin. Tandis que ma _ctelette  la Maintenon_ fume sur mon assiette, le
formidable aloyau reste accroch  une cheville dans la boutique de mon
ami  tablier bleu, le boucher du village. En un mot, tout ce que je
dpense ici forme un dficit aux lieux de mon domicile habituel.
Jusqu'aux petits sous que gagne _le garon perruquier_, et mme la
crote de pain que je donne  son petit chien au derrire tondu et aux
yeux rouges, c'est encore _autant de perdu_ pour mon ancien ami le
barbier et pour l'honnte Trusty, gros mtin qui est dans ma cour. C'est
ainsi que j'ai le bonheur de savoir  chaque instant du jour que mon
absence est sentie et regrette par ceux qui s'inquiteraient fort peu
de moi, s'ils me voyaient dans mon cercueil, pourvu qu'ils pussent
compter sur la pratique de mes hritiers. J'excepte pourtant
solennellement de cette accusation d'gosme et d'indiffrence le fidle
Trusty, mon chien de cour, dont j'ai raison de croire que les politesses
 mon gard avaient des principes plus dsintresss que celles d'aucune
des personnes qui m'aident  dpenser les revenus que je dois a la
libralit du public.

Hlas!  l'avantage d'exciter cette sympathie chez soi sont attachs de
grands inconvniens personnels.

Veux-tu me voir pleurer? pleure d'abord toi-mme,
dit Horace; et vritablement je pleurerais quelquefois quand je songe
que mes jouissances domestiques, devenues des besoins par l'habitude,
ont t changes pour les quivalens trangers que le caprice et
l'amour de la nouveaut ont mis  la mode. Je ne puis m'empcher
d'avouer que mon estomac, conservant ses gots nationaux, soupire aprs
la bonne tranche de boeuf, apprte  la manire de Dolly, servie toute
chaude en sortant du gril, brune  l'extrieur, et devenant carlate au
premier coup de couteau. Tous les mets dlicats inscrits sur la _carte_
de Vry, et ses mille manires d'orthographier ses _bifsteks de mouton_
ne peuvent y suppler. Ensuite le fils de ma mre n'a aucun got pour
les libations claires; et aujourd'hui qu'on peut avoir la drche presque
pour rien, je suis convaincu qu'une double mesure de John Barley-Corn[6]
doit avoir chang cette _pauvre crature domestique, la petite
bire_, en une liqueur vingt fois plus gnreuse que ce breuvage acide et
sans force qu'on honore ici du nom de vin, quoique sa substance et ses
qualits la rendent plutt semblable,  l'eau de la Seine. Les vins
franais de premire qualit sont assez bons; il n'y a rien  dire
contre le chteau-margot et le sillery; et cependant je ne puis oublier
la qualit gnreuse de mon excellent vin vieux d'Oporto. Enfin,
jusqu'au garon et  son chien, quoique ce soient tous deux des animaux
assez divertissans, et qu'ils fassent mille singeries qui ne laissent
pas d'amuser, cependant il y avait plus de franche gaiet dans le
clignement d'oeil avec lequel notre vieux Packwood avait coutume
d'annoncer au village les nouvelles de la matine, que toutes les
gambades d'Antoine ne pourraient en exprimer dans le cours d'une
semaine; et dans le mouvement de queue du vieux Trusty, il y avait plus
de sympathie humaine et canine, que dans la patience de son rival
Toutou, se ft-il tenu sur ses pattes de derrire pendant toute une
anne.

Ces signes de repentir viennent peut-tre un peu tard, et je conviens
(car je dois une franchise sans rserve  mon cher ami le public) qu'ils
ont t un peu acclrs par la conversion de ma nice Christy 
l'ancienne foi papale, grce  un certain prtre madr de notre
voisinage; et par le mariage de ma tante Dorothe  un capitaine de
cavalerie  _demi-solde_, ci-devant membre de la Lgion-d'Honneur, qui,
 ce qu'il nous assure, serait aujourd'hui officier-gnral, si notre
ancien ami Buonaparte avait continu  vivre et  triompher. Quant 
Christy, je dois avouer que la tte lui avait tellement tourn 
dimbourg, en courant jusqu' cinq routs[7] par nuit, que, quoique je me
mfiasse un peu des causes et des moyens de sa conversion, je ne fus pas
fch de voir qu'elle commenait  envisager les choses sous un aspect
srieux, n'importe de quelle manire. D'ailleurs la perte ne fut pas
trs-grande pour moi, car le couvent m'en a dbarrass pour une pension
fort raisonnable. Mais le mariage terrestre de ma tante Dorothe tait
une chose toute diffrente des pousailles spirituelles de ma nice:
d'abord elle avait 2000 livres sterling, places dans les trois pour
cent, et qui sont aussi-bien perdues pour ma famille que si l'on avait
fait un biffage gnral sur le grand livre de la dette publique; car qui
aurait cru que ma tante Dorothe se ft marie? Bien plus, qui aurait
jamais pens qu'une femme, ayant cinquante ans d'exprience, aurait
pous un squelette franais, dont les bras et les jambes, offrant les
mmes dimensions, semblaient deux compas entr'ouverts, placs
perpendiculairement l'un sur l'autre, et tournant sur un pivot commun
tout juste assez fort pour figurer un corps? Tout le reste n'tait que
moustaches, pelisses et pantalons. Elle aurait pu acheter un polk de
vritables cosaques en 1815, pour la moiti de la fortune qu'elle a
abandonne  cet pouvantail militaire. Mais il est inutile d'en dire
davantage sur ce sujet, d'autant plus qu'elle en tait venue au point de
citer Rousseau pour le sentiment:--qu'il n'en soit plus question.

Ayant ainsi expector ma bile contre un pays qui n'en est pas moins un
pays fort agrable, et auquel je n'ai nul reproche  faire, puisque
c'est moi qui l'ai cherch, et non lui qui m'a cherch, j'en viens au
but plus direct de cette Introduction. Si je ne compte pas trop, mon
cher public, sur la continuation de vos bonnes grces (quoique, pour
dire la vrit, la constance et l'uniformit de got soient des qualits
sur lesquelles ceux qui courtisent vos faveurs doivent  peine compter),
ce but pourra peut-tre me ddommager des pertes et dommages que j'ai
essuys en amenant ma tante Dorothe dans le pays des beaux sentimens,
des moustaches noires, des jambes fines, des gros mollets et des membres
sans corps; car je vous assure que le drle, comme le disait mon ami
L***, est un vrai pt d'abatis, tout ailerons et pattes. Si elle avait
choisi sur le contrle de la demi-paie un montagnard cossais  grandes
phrases, ou un fils lgant de la verte Erin[8] je n'aurais pas dit un
seul mot; mais, de la manire dont l'affaire s'est arrange, il est bien
difficile de se garantir d'un mouvement de rancune en voyant ma tante
dpouiller si gratuitement ses hritiers lgitimes. Mais...--silence, ma
mauvaise humeur,--et offrons  notre cher public un sujet plus agrable
pour nous et plus intressant pour les autres.

 force de boire le breuvage acide dont j'ai dj parl, et de fumer des
cigares, art dans lequel je ne suis pas novice, je parvins peu  peu,
tout en buvant et en fumant,  faire une sorte de connaissance avec _un
homme comme il faut_. Je veux dire qu'il tait du petit nombre de ces
vieux chantillons de noblesse qu'on trouve encore en France, et qui,
comme ces statues antiques et mutiles, objets d'un culte surann et
oubli, commandent encore un certain respect et une certaine estime,
mme  ceux qui ne leur accordent volontairement ni l'un ni l'autre.

En frquentant le caf du village, je fus d'abord frapp de l'air
singulier de dignit et de gravit de ce vieux gentilhomme, de son
attachement constant pour les bas et les souliers, au mpris des
demi-bottes et des pantalons. Je remarquai la _croix de Saint-Louis_ 
sa boutonnire, et la petite cocarde blanche de son chapeau  bras. Il y
avait en lui quelque chose d'intressant; et, d'ailleurs, sa gravit
semblait d'autant plus piquante au milieu de la vivacit de tous ceux
qui l'entouraient, comme l'ombre d'un arbre touffu frappe davantage les
regards dans un paysage clair par les rayons ardens du soleil. Je fis,
pour lier connaissance avec lui, les avances que le lieu, les
circonstances et les moeurs du pays autorisaient: c'est--dire, je me
plaai prs de lui; et, tout en fumant mon cigare d'un air calme et de
manire que chaque bouffe intermittente de fume tait presque
imperceptible, je lui adressai ce petit nombre de questions que partout,
et surtout en France, le savoir-vivre autorise un tranger  faire, sans
l'exposer au reproche d'impertinence. Le marquis de Haut-Lieu, car
c'tait un marquis, fut aussi laconique et aussi sentencieux que la
politesse franaise le permettait; il rpondit  toutes mes questions,
mais ne m'en fit aucune, et ne m'encouragea nullement  lui en adresser
d'autres.

La vrit tait que, n'tant pas trs-accessible pour les trangers de
quelque nation qu'ils fussent, ni mme pour ceux de ses compatriotes
qu'il ne connaissait pas, le marquis avait surtout une rserve toute
particulire  l'gard des Anglais. Ce sentiment pouvait tre un reste
de l'ancien prjug national; peut-tre aussi venait-il de l'ide qu'il
avait conue que l'Anglais est un peuple hautin, fier de sa bourse, et
pour qui le rang, joint  une fortune borne, est un objet de drision
autant que de piti; ou peut-tre enfin qu'en rflchissant sur certains
vnemens rcens, il prouvait, comme Franais, quelque mortification,
mme des succs qui avaient rtabli son Matre sur le trne, et qui lui
avaient rendu  lui-mme des proprits forts diminues, d'ailleurs, et
un chteau dilapid. Son aversion pourtant n'allait jamais au-del de
cet loignement pour la socit des Anglais. Lorsque les affaires de
quelque tranger exigeaient l'intervention de son crdit, il l'accordait
toujours avec toute la courtoisie d'un gentilhomme franais qui sait ce
qu'il se doit  lui-mme et ce qu'il doit  l'hospitalit nationale.

Enfin, par quelque hasard, le marquis dcouvrit que l'individu qui
frquentait depuis peu le mme caf que lui tait cossais, circonstance
qui milita puissamment en ma faveur. Il m'informa que quelques-uns de
ses anctres taient d'origine cossaise; et il croyait mme que sa
maison avait encore quelques parens dans ce qu'il lui plaisait d'appeler
la province de _Hanguisse_ en cosse. La parent avait t reconnue de
part et d'autre au commencement du sicle dernier; et, pendant son exil,
car on peut bien penser que le marquis avait joint les rangs de l'arme
de Cond et partag les privations et les infortunes de l'migration, il
avait eu l'envie une fois d'aller renouer connaissance avec ses parens
d'cosse, et rclamer leur protection:--Mais, tout bien rflchi, me
dit-il, il ne s'tait pas souci de se prsenter  eux dans une
situation qui n'aurait pu leur faire que peu d'honneur, ou qu'ils
auraient pu regarder comme leur imposant quelque fardeau et leur faisant
mme quelque honte; il avait donc cru que le mieux tait de s'en
rapporter  la Providence, et de se tirer d'affaire comme il le
pourrait. Qu'avait-il fait pour cela? c'est ce que je n'ai pu savoir,
mais jamais rien, j'en suis sr, capable de compromettre la loyaut de
cet excellent vieillard, qui soutint ses opinions et conserva sa loyaut
contre vent et mare, jusqu' ce que le temps l'et ramen, vieux et
indigent, dans un pays qu'il avait quitt  la fleur de l'ge, riche
alors et anim par un ressentiment qui se promettait une prompte
vengeance. J'aurais pu rire de quelques traits du caractre du marquis,
particulirement de ses prjugs relativement  la noblesse et  la
politique, si je l'avais connu dans des circonstances plus prospres;
mais dans la position o il tait, quand mme ses prjugs n'auraient
pas eu une base honorable, quand ils n'auraient pas t purs de tout
motif bas et intress, on devait le respecter comme nous respectons le
confesseur et le martyr d'une religion qui n'est pas tout--fait la
ntre.

Peu  peu, devenus bons amis, nous bmes notre caf, fummes notre
cigare, et prmes notre _bavaroise_ ensemble pendant plus de six
semaines; des deux cts, les affaires ne mirent pas grande interruption
 ce commerce. Ayant, non sans difficult, trouv la clef de ses
questions relativement  l'cosse, grce  une heureuse conjecture que
la province de Hanguisse ne pouvait tre que notre comt d'Angus, je fus
en tat de rpondre d'une manire plus ou moins satisfaisante  tout ce
qu'il demanda sur les alliances qu'il avait dans ce pays:  ma grande
surprise, le marquis connaissait la gnalogie de quelques-unes des
familles les plus distingues de ce comt, beaucoup mieux que je
n'aurais pu m'y attendre.

De son ct, il prouva tant de satisfaction de notre liaison, qu'il en
vint jusqu' prendre la rsolution de m'inviter  dner au chteau de
Haut-Lieu, chteau trs digne de ce nom, puisqu'il est situ sur une
hauteur qui commande les bords de la Loire. Cet difice est  environ
trois milles du village o j'avais fix mon domicile temporaire; et,
quand je le vis pour la premire fois, je pardonnai aisment la
mortification qu'prouvait le propritaire en recevant un hte dans
l'asile qu'il s'tait form au milieu des ruines du palais de ses
anctres. Avec une gaiet qui couvrait videmment un sentiment plus
profond, il m'avait prpar peu  peu  la vue du lieu que je devais
visiter. Il en eut mme tout le temps le jour qu'il me conduisit  cette
antique demeure, dans son petit cabriolet tran par un grand cheval
normand.

Les restes du chteau de Haut-Lieu sont situs sur une belle colline qui
domine les bords de la Loire, et qui conduisait, divise en diverses
terrasses, par des degrs en pierre, orns de statues et d'autres
embellissemens artificiels, jusqu'au fleuve mme. Toute cette dcoration
architecturale, les parterres de fleurs odorifrantes et les bosquets
d'arbres exotiques avaient disparu depuis bien des annes pour faire
place aux travaux plus profitables du vigneron. Cependant les terrasses
niveles et les pentes artificielles, travaux excuts trop solidement
pour pouvoir tre dtruits, subsistent encore, et prouvent combien l'art
avait t judicieusement employ pour embellir la nature.

Il est peu de ces maisons de plaisance parfaitement conserves
aujourd'hui; car l'inconstance de la mode a effectu en Angleterre le
changement total que la dvastation et la fureur populaire ont accompli
de l'autre ct du dtroit. Quant  moi, je me contente de souscrire 
l'opinion du meilleur juge de notre temps[9], qui pense que nous avons
pouss  l'excs notre got pour la simplicit, et que le voisinage
d'une habitation imposante exige des embellissemens plus recherchs que
ceux qu'on doit au gazon et aux sentiers sabls. Une situation
minemment pittoresque serait peut-tre dgrade par une tentative pour
y introduire des dcorations artificielles; mais combien de sites o
l'intervention de plus d'ornemens d'architecture qu'il n'est d'usage
d'en employer aujourd'hui me semblerait indispensable pour racheter la
nudit uniforme d'une grande maison s'levant solitairement au milieu
d'une pelouse de verdure, et qui ne parat pas plus en rapport avec tout
ce qui l'environne, que si elle tait sortie de la ville pour aller
prendre l'air.

Comment le got vint  changer si subitement et si compltement, c'est
une circonstance assez singulire; et l'on ne peut l'expliquer que par
le principe d'aprs lequel, dans une comdie de Molire, les trois amis
du pre lui recommandent un remde pour gurir la mlancolie de sa
fille, et qui est de remplir son appartement de tableaux, de tapisseries
ou de porcelaines, suivant le commerce diffrent que fait chacun de ces
donneurs de conseil[10]. En faisant l'application de ces motifs secrets
au cas dont il s'agit, nous dcouvrirons peut-tre qu'autrefois
l'architecte traait lui-mme les jardins et les parterres qui
entouraient une maison; naturellement il dployait son art en y plaant
des vases et des statues, en y distribuant des terrasses et des
escaliers garnis de balustrades ornes, tandis que le jardinier, plac 
un rang subordonn, faisait en sorte que le rgne vgtal se conformt
au got dominant: pour y russir, il taillait ses haies vives en
remparts avec des tours et des crneaux, et ses arbustes isols comme
l'aurait fait un statuaire. Mais, depuis ce temps, la roue a tourn: le
jardinier dcorateur, comme on l'appelle, est presque au niveau de
l'architecte; et de l vient l'usage libral et excessif que le premier
fait de la pioche et de la hache, et l'ostentation avec laquelle le
second ne vise qu' faire une _ferme orne_, aussi conforme  la
simplicit que dploie la nature dans la contre environnante, que cela
peut s'accorder avec l'agrment et la propret ncessaires dans les
avenues de la rsidence d'un riche propritaire.

La clrit du cabriolet de monsieur le marquis avait t grandement
retarde par l'embonpoint de Jean-Roastbeef[11] que le cheval normand
maudissait probablement d'aussi bon coeur que son compatriote excrait
autrefois l'obsit d'un stupide serf saxon; mais la digression que je
viens de terminer lui a donn le temps de gravir la colline par une
chausse tournante, maintenant en fort mauvais tat. Nous apermes
enfin une longue file de btimens dcouverts et tombant en ruines, qui
tenaient  l'extrmit occidentale du chteau.

--M'adressant  un Anglais, me dit alors le marquis, je dois justifier
le got de mes anctres, qui ont joint  leur chteau cette range
d'curies; car je sais que, dans votre pays, on a coutume de les placer
 quelque distance. Mais ma famille mettait un orgueil hrditaire  ses
chevaux; et, comme mes aeux aimaient  les aller voir frquemment, ils
n'auraient pu le faire si commodment, s'ils les avaient loigns
davantage. Avant la rvolution, j'avais trente beaux chevaux dans ces
btimens ruins.

Ce souvenir d'une magnificence passe lui chappa par hasard; car, en
gnral, il faisait trs-rarement allusion  son ancienne opulence. Il
fit cette rflexion tout simplement, sans avoir l'air d'attacher de
l'importance  la fortune qu'il avait possde autrefois, ou de demander
qu'on le plaignt de l'avoir perdue. Elle veilla pourtant quelques
ides tristes, et nous gardmes tous deux le silence pendant le peu de
temps que dura encore notre voyage.

En arrivant  la porte du chteau, je vis sortir d'une sorte de masure,
qui n'tait qu'une partie de l'ancienne loge du portier, une paysanne
pleine de vivacit, dont les yeux taient noirs comme du jais et
brillans comme des diamans. Elle vint  nous avec un sourire qui
laissait apercevoir des dents assez belles pour faire envie  bien des
duchesses, et elle tint la bride du cheval pendant que nous
descendions de cabriolet.

--Il faut que Madelon exerce aujourd'hui le mtier de palefrenier, dit
le marquis en lui faisant un signe de tte gracieux, en retour de la
rvrence profonde qu'elle avait adresse  monseigneur. Son mari est
all au march; et, quant  La Jeunesse, il a tant d'occupations, qu'il
en perd presque l'esprit.--Madelon tait la filleule de mon pouse, et
destine  tre la femme de chambre de ma fille, continua le marquis
pendant que nous passions sous la porte principale, dont le cintre tait
surmont des armoiries mutiles des anciens seigneurs de Haut-Lieu et 
moiti caches sous la mousse et le gramen, sans compter les branches de
quelques arbrisseaux sortis des fentes du mur.

Cette dernire phrase, qui me fit comprendre, en passant, que je voyais
en lui un poux, un pre, priv de son pouse et de sa fille, augmenta
mon respect pour un infortun vieillard que tout ce qui avait rapport 
sa situation actuelle devait, sans aucun doute, entretenir dans ses
rflexions mlancoliques. Aprs une pause d'un instant il continua d'un
ton plus gai.

--Mon pauvre La Jeunesse vous amusera, dit-il; et, soit dit en passant,
il a dix ans de plus que moi (le marquis en a plus de soixante), il me
rappelle un acteur du Roman comique, qui jouait lui seul dans toute une
pice. Il prtend remplir  la fois les rles de matre-d'htel, de chef
de cuisine, de sommelier, de valet de chambre, et de tous les
domestiques  la fois. Il me rappelle aussi quelquefois un personnage de
_la Bride_[12] _de Lammermoor_. Vous devez avoir lu ce roman, car c'est
l'ouvrage d'un de vos _gens de lettres qu'on appelle, je crois, le
chevalier Scott_.

--Oui, prcisment; lui-mme.--J'oublie toujours les mots qui commencent
par _cette lettre impossible_[13].

Cette observation carta des souvenirs plus pnibles, car j'avais 
redresser mon ami franais sur deux points. Je n'eus raison qu'avec
peine pour le premier; car le marquis, avec toute sa rpugnance pour les
Anglais, ayant pass trois mois  Londres, prtendait que notre langue
n'offrait aucune difficult qui pt l'arrter un instant, et il en
appela  tous les dictionnaires, depuis le plus ancien jusqu'au plus
nouveau, pour prouver que _bride_ signifiait la bride d'un cheval. Son
scepticisme sur cette question de philologie tait tel, que, lorsque je
me hasardai  lui dire que, dans tout le roman, il n'tait pas une seule
fois question de bride, il rejeta gravement la faute de cette
inconsquence sur le malheureux auteur. J'eus ensuite la franchise de
l'informer, d'aprs des motifs que personne ne pouvait connatre comme
moi, que l'homme de lettres, mon compatriote, dont je parlerai toujours
avec le respect que mritent ses talens, n'tait pas responsable des
ouvrages frivoles qu'il plaisait au public de lui attribuer avec trop de
gnrosit et de prcipitation. Surpris par l'impulsion du moment,
j'aurais peut-tre t plus loin, et confirm ma dngation par une
preuve positive, en lui disant que personne ne pouvait avoir crit des
ouvrages dont j'tais l'auteur; mais le marquis m'pargna le dsagrment
de me trahir ainsi, en me rpliquant, avec beaucoup de sang-froid, qu'il
tait charm d'apprendre que de pareilles bagatelles n'avaient pas t
crites par un homme de condition.

--Nous les lisons, ajouta-t-il, comme nous coutons les plaisanteries
dbites par un comdien, ou comme nos anctres coutaient celles d'un
bouffon de profession, dont ils s'amusaient, quoiqu'ils eussent t bien
fchs de les entendre sortir de la bouche d'un homme qui aurait eu de
meilleurs droits pour tre admis dans leur socit.

Cette dclaration me rappela compltement  ma prudence ordinaire; et je
craignis tellement de me laisser surprendre, que je n'osai pas mme
expliquer au digne aristocrate, mon ami, que l'individu qu'il avait
nomm devait son avancement,  ce que j'avais entendu dire,  certains
ouvrages qu'on pouvait, sans lui faire injure, comparer  des romans en
vers.

La vrit est qu'indpendamment de quelques autres prjugs injustes
auxquels j'ai dj fait allusion, le marquis avait contract une horreur
mle de mpris pour toute espce d'crivains,  l'exception peut-tre
de ceux qui composent un volume in-folio sur la jurisprudence ou la
thologie; et il regardait l'auteur d'un roman, d'une nouvelle, d'un
pome, ou d'un ouvrage de critique, comme on regarde un reptile
venimeux, c'est--dire avec crainte et dgot.--L'abus de la presse,
disait-il, surtout dans ses productions, les plus lgres, a empoisonn
en Europe toutes les sources de la morale, et regagne encore peu  peu
une influence nouvelle aprs avoir t rduite au silence par le bruit
de la guerre.--Il regardait tous les crivains, except ceux du plus
gros et du plus lourd calibre, comme dvous  la mauvaise cause, depuis
Rousseau et Voltaire, jusqu' Pigault-Lebrun et l'auteur des romans
cossais, quoiqu'il convnt qu'il les lisait pour passer le temps;
cependant, comme Pistol mangeant son poireau[14], il ne dvorait
l'histoire qu'en excrant la tendance de l'ouvrage qui l'occupait. Cette
observation me fit reculer le franc aveu que ma vanit avait projet de
faire, et j'amenai le marquis  de nouvelles remarques sur le chteau de
ses anctres.--Ici, me dit-il, tait le thtre sur lequel mon pre
obtint plus d'une fois un ordre pour faire paratre quelques-uns des
principaux acteurs de la Comdie-Franaise, quand le roi et madame de
Pompadour venaient l'y voir, ce qui lui arriva plus d'une fois. L-bas,
plus au centre, tait la salle baronniale, o le seigneur exerait sa
juridiction fodale, quand son bailli avait quelque criminel  juger,
car nous avions, comme vos anciens nobles cossais, le droit de haute et
basse justice, _fossa cum furc_, comme le disent les juristes. En
dessous est la chambre de la question, c'est--dire o l'on donnait la
torture; et vritablement je suis fch qu'un droit si sujet  abus ait
jamais t accord  personne. Mais, ajouta-t-il avec un air de dignit
que semblait mme augmenter le souvenir des atrocits que ses anctres
avaient commises dans le souterrain dont il me montrait les soupiraux
grills,--tel est l'effet de la superstition, que mme encore
aujourd'hui, les paysans n'osent approcher de ces cachots dans lesquels
on dit que le courroux de mes aeux commit plus d'un acte de cruaut.

Comme nous approchions de la fentre, et que je montrais quelque
curiosit de voir ce sjour de terreur, nous entendmes sortir des
clats de rire de cet abme souterrain, et nous dcouvrmes aisment
qu'ils partaient d'un groupe d'enfans qui s'taient empars de ce caveau
abandonn, pour y jouer  Colin-Maillard.

Le marquis fut un peu dconcert, et il eut recours  sa tabatire; mais
il se remit sur-le-champ.--Ce sont les enfans de Madelon, dit-il, et ils
se sont familiariss avec ces votes qui inspirent la terreur au reste
des habitans. D'ailleurs, pour vous dire la vrit, ces pauvres enfans
sont ns depuis l'poque des prtendues lumires qui ont banni la
superstition et la religion en mme temps; cela me fait penser  vous
dire que c'est aujourd'hui _un jour maigre_. Je n'ai d'autres convives
que vous et le _cur_ de ma paroisse, et je ne blesserais pas volontiers
ses opinions. D'ailleurs, ajouta-t-il d'un ton plus ferme et perdant
toute contrainte: l'adversit m'a donn sur ce sujet d'autres ides que
celles qu'inspire la prosprit; et je remercie le ciel de ne pas rougir
en vous avouant que je suis les commandemens de mon glise.

Je me htai de lui rpondre que, quoiqu'ils pussent diffrer de ceux de
la mienne, j'avais tout le respect convenable pour les rglemens
religieux de chaque communion chrtienne, sachant que nous nous
adressions au mme Dieu, ador d'aprs le mme principe de la
rdemption, quoique sous des formes diffrentes; et que, s'il avait plu
au Tout-Puissant de ne pas permettre cette varit de cultes, nos
devoirs nous auraient t prescrits aussi distinctement qu'ils l'taient
sous la loi de Mose.

Le marquis n'avait pas l'habitude de secouer la main[15], mais en cette
occasion il saisit la mienne et la secoua cordialement. C'tait
peut-tre la seule manire qu'un zl catholique pt ou dt employer
pour me faire sentir qu'il acquiesait  mes sentimens.

Ces explications, ces remarques et celles auxquelles donnrent encore
lieu les ruines tendues du chteau, nous occuprent pendant deux ou
trois tours que nous fmes sur la longue terrasse, et pendant un quart
d'heure que nous restmes dans un petit pavillon, dont le toit en vote
tait encore en assez bon tat, quoique le ciment ft dtach sur les
cts.

--C'est ici, dit-il en reprenant le ton de la premire partie de notre
entretien, que j'aime  venir m'asseoir  midi pour y trouver un abri
contre la chaleur, ou le soir pour voir les rayons du soleil couchant
s'teindre dans les belles eaux de la Loire. C'est ici que, comme le dit
votre grand pote, avec lequel, quoique Franais, je suis plus familier
que bien des Anglais, j'aime  m'asseoir,

    Montrant le code d'une imagination douce et amre[16].

J'eus grand soin de ne pas protester contre cette variante d'un passage
bien connu de Shakspeare, car je prsume que notre grand pote aurait
perdu quelque chose dans l'opinion d'un juge aussi dlicat que le
marquis, si je lui avais prouv que, suivant toutes les autres
autorits, il a crit:

Ruminant les penses d'une imagination douce et amre[17].

D'ailleurs notre premire discussion littraire me suffisait, tant
convaincu depuis long-temps (quoique je ne l'aie t que dix ans aprs
tre sorti du collge d'dimbourg) que l'art de la conversation ne
consiste pas  montrer des connaissances suprieures dans des objets de
peu d'importance, mais  augmenter,  corriger,  perfectionner ce qu'on
peut savoir, en profitant de ce que savent les autres... Je laissai donc
le marquis _montrer son code_ suivant son bon plaisir, et j'en fus
rcompens par une dissertation savante et bien raisonne qu'il entama
sur le style fleuri d'architecture introduit en France pendant le
dix-septime sicle. Il en dmontra le mrite et les dfauts avec
beaucoup de got; et aprs avoir ainsi parl de sujets semblables 
celui qui m'a fait faire une digression quelques pages plus haut, il fit
en leur faveur un appel d'un autre genre, fond sur les ides que leur
vue faisait natre.

--Qui pourrait dtruire sans remords les terrasses du chteau de Sully?
me dit-il. Pouvons-nous les fouler aux pieds sans nous rappeler cet
homme d'tat aussi distingu par une intgrit svre que par la force
et l'infaillible sagacit de son jugement? Si elles taient moins
larges, moins massives, ou si l'uniformit solennelle en tait
dnature, pourrions-nous supposer qu'elles furent le thtre de ses
mditations, patriotiques? Pouvons-nous nous figurer le duc sur un
fauteuil, la duchesse sur un _tabouret_, dans un salon moderne, donnant
des leons de courage et de loyaut  leurs fils, de modestie et de
soumission  leurs filles, celles d'une morale rigide aux uns et aux
autres, tandis qu'un cercle de jeune noblesse les coute avec attention,
les yeux modestement baisss, sans parler, sans s'asseoir,  moins de
l'ordre exprs donn par Sully lui-mme? Non, monsieur, dtruisez le
pavillon royal dans lequel cette difiante scne de famille se passait,
et vous loignez de l'esprit la vraisemblance et la vraie couleur d'un
tel tableau. Pouvez-vous vous figurer ce pair, ce patriote distingu, se
promenant dans un jardin  l'anglaise? Autant vaudrait vous le
reprsenter en frac bleu et en gilet blanc, et non avec son habit  la
Henri IV et _son chapeau  plumes_. Comment aurait-il pu se mouvoir dans
le labyrinthe tortueux de ce que vous avez appel une _ferme orne_, au
milieu de son cortge ordinaire de deux files de gardes suisses? En vous
rappelant sa figure, sa barbe, ses _haut-de-chausses  canon_, attachs
 son justaucorps par mille _aiguillettes_ et noeuds de rubans, si votre
imagination se le reprsente dans un jardin moderne, en quoi le
distinguerez-vous d'un vieillard en dmence qui a la fantaisie de porter
le costume de son trisaeul, et qu'un dtachement de gendarmes conduit 
une _maison de fous_? Mais, si elle existe encore, contemplez la longue
et magnifique terrasse o le loyal, le grand Sully, avait coutume de se
promener solitairement deux fois par jour, en mditant sur les plans que
son patriotisme lui inspirait pour la gloire de la France, ou lorsqu'
une poque plus avance et plus triste de sa vie, il rvait
douloureusement au souvenir de son matre assassin, et au destin de son
pays dchir par des factions; jetez sur ce noble arrire-plan d'arcades
des vases, des urnes, des statues, tout ce qui peut annoncer la
proximit d'un palais ducal, et le tableau sera d'accord dans toutes ses
parties avec la noble figure du grand homme. Les factionnaires portant
l'arquebuse, placs aux extrmits de cette longue terrasse bien
nivele, annoncent la prsence du souverain fodal; sa garde d'honneur
le prcde et le suit avec la hallebarde haute, l'air martial et
imposant, comme si l'ennemi tait en prsence; tous semblent anims de
la mme me que leur noble chef, mesurant leurs pas sur les siens,
marchant quand il marche, s'arrtant quand il s'arrte, observant mme
ses lgres irrgularits de marche et ses haltes d'un instant,
occasionnes par ses rflexions; tous excutant avec une prcision
militaire les volutions requises devant et derrire celui qui semble le
centre et le ressort de leurs rangs, comme le coeur donne la vie et
l'nergie au corps humain. Si vous riez d'une promenade si peu conforme
 la libert frivole des moeurs modernes, ajouta le marquis en me
regardant comme s'il et voulu lire dans le fond de mes penses,
pourriez-vous vous dcider  dtruire cette autre terrasse que foula aux
pieds la sduisante marquise de Svign, et au souvenir de laquelle
s'unissent tant de souvenirs veills par de nombreux passages de ses
lettres dlicieuses?

Un peu fatigu de la longue tirade du marquis, dont le but tait
certainement de faire valoir les beauts naturelles de sa propre
terrasse, qui, malgr son tat de dilapidation, n'avait pas besoin d'une
recommandation si solennelle, j'informai mon ami que je venais de
recevoir d'Angleterre le journal d'un voyage fait dans le midi de la
France par un jeune tudiant d'Oxford, mon ami, pote, dessinateur, et
fort instruit, dans lequel il donne une description intressante et
anime du chteau de Grignan, demeure de la fille chrie de madame de
Svign, et o elle rsidait elle-mme frquemment. J'ajoutai que
quiconque lirait cette relation, et ne serait qu' quarante milles de
cet endroit, ne pourrait se dispenser d'y faire un plerinage. Le
marquis sourit, parut trs-content, me demanda le titre de cet ouvrage,
et crivit sous ma dicte: _Itinraire d'un voyage fait en Provence et
sur les bords du Rhne, en_ 1819, par John Hughes, matre s-arts du
collge Oriel,  Oxford. Il ajouta qu'il ne pouvait maintenant acheter
des livres pour le chteau, mais qu'il en recommanderait l'achat au
libraire chez lequel il tait abonn dans la ville voisine.--Mais,
ajouta-t-il, voici le cur qui arrive pour couper court  notre
discussion, et je vois La Jeunesse tourner autour du vieux portique, sur
la terrasse, pour aller sonner la cloche du dner, crmonie assez
inutile pour appeler trois personnes; mais je crois que le brave
vieillard mourrait de chagrin si je lui disais de s'en dispenser. Ne
faites pas attention  lui en ce moment, attendu qu'il dsire
s'acquitter incognito du service des dpartemens infrieurs; quand il
aura sonn la cloche, il paratra dans tout son clat en qualit de
majordome.

Tandis que le marquis parlait ainsi, nous avancions vers la partie
orientale du chteau, seule partie de cet difice qui ft encore
habitable.

--_La bande-noire_, me dit-il, en dvastant le reste du chteau pour en
prendre le plomb, le bois et les autres matriaux, m'a rendu un service
sans le vouloir; celui de le rduire  des dimensions plus convenables 
la fortune du propritaire actuel. La chenille a encore trouv de quoi
placer sa chrysalide dans la feuille: peu lui importe quels sont les
insectes qui ont dvor le reste du buisson.

 ces mots nous arrivmes  la porte. La Jeunesse nous y attendait avec
un air respectueux et empress, et sa figure, quoique sillonne de mille
rides, tait prte  rpondre par un sourire  chaque mot que son matre
lui adressait avec bont; ses lvres laissaient voir alors deux rangs
entiers de dents blanches qui avaient rsist  l'ge et aux maladies.
Ses bas de soie bien propres, si souvent lavs qu'ils en avaient pris
une teinte jauntre, sa queue noue avec une rosette, les deux boucles
de cheveux blancs qui accompagnaient ses joues maigres, son habit
couleur de perle, sans collet; le solitaire qu'il avait au doigt, son
jabot, ses manchettes, et son _chapeau  bras_, tout annonait que La
Jeunesse avait regard l'arrive d'un convive au chteau comme un
vnement extraordinaire et qui exigeait qu'il dployt lui-mme toute
la magnificence et tout l'clat de son service.

En considrant ce bizarre mais fidle serviteur du marquis, des prjugs
duquel il hritait sans doute comme de ses vieux habits, je ne pus
m'empcher de reconnatre la ressemblance qui existait, ainsi que
l'avait dit son matre, entre lui et mon Caleb, le fidle cuyer du
matre de Ravenswood. Mais un Franais, un vrai Jean-fait-tout par
nature, peut seul se charger d'une multitude de fonctions et y suffire
avec plus d'aisance et de souplesse qu'on ne pourrait l'attendre de la
lenteur imperturbable d'un cossais. Suprieur  Caleb par la dextrit,
sinon par le zle, La Jeunesse semblait se multiplier suivant
l'occasion, et il s'acquittait de ses divers emplois avec tant
d'exactitude et de clrit, qu'un domestique de plus aurait t
compltement superflu.

Le dner surtout fut exquis. La soupe, quoique maigre, pithte que les
Anglais emploient avec drision[18], avait un got dlicieux, et la
matelote de brochet et d'anguille me rconcilia, quoique cossais, avec
ce dernier poisson. Il y avait mme un petit bouilli pour _l'hrtique_,
et la viande tait cuite si  propos, qu'elle conservait tout son jus et
tait aussi tendre que dlicate. Deux autres petits plats non moins bien
apprts servaient d'accompagnement au potage; mais ce que le vieux
matre d'htel regardait comme _le nec plus ultra_ de son savoir-faire,
et qu'il plaa sur la table d'un air satisfait de lui-mme et en me
regardant avec un sourire, comme pour jouir de ma surprise, ce fut un
norme plat d'pinards, ne formant pas une surface plane comme ceux qui
sortent des mains sans exprience de nos cuisiniers anglais[19], mais
offrant  l'oeil des coteaux et des valles o l'on dcouvrait un noble
cerf poursuivi par une meute de chiens et par des cavaliers portant des
cors, des fouets, et arms de couteaux de chasse; cerf, chiens,
chasseurs, tout tait fait de pain artistement taill, puis grill et
frit dans du beurre. Jouissant des loges que je ne manquai pas de
donner  ce chef-d'oeuvre, le vieux La Jeunesse avoua qu'il lui avait
cot prs de deux jours de travail pour le porter  sa perfection; et
voulant en donner l'honneur  qui de droit, il ajouta qu'une conception
aussi brillante ne lui appartenait pas en entier; que Monseigneur avait
eu la bont de lui donner quelques ides fort heureuses, et avait mme
daign l'aider  les mettre  excution, en taillant de ses propres
mains quelques-unes des principales figures.

Le marquis rougit un peu de cet claircissement, dont il aurait
probablement dispens volontiers son majordome; mais il avoua qu'il
avait voulu me surprendre en me mettant sous les yeux une scne tire
d'un pome qui avait eu du succs dans mon pays, _milady Lac_[20]. Je
lui rpondis qu'un cortge si splendide retraait une grande chasse de
Louis XIV, plutt que celle d'un pauvre roi d'cosse, et que le paysage
en pinards ressemblait  la fort de Fontainebleau, plutt qu'aux
montagnes sauvages de Callender. Il me fit une gracieuse inclination de
tte en rponse  ce compliment, et reconnut que le souvenir de
l'ancienne cour de France, quand elle tait dans toute sa splendeur,
pouvait bien avoir gar son imagination. La conversation tomba bientt
sur d'autres objets.

Le dessert tait excellent. Le fromage, les fruits, les olives, les
cerneaux et le dlicieux vin blanc taient _impayables_ chacun dans son
genre: aussi le bon marquis remarqua, avec un air de satisfaction
sincre, que son convive y faisait honneur trs-cordialement.

--Aprs tout, me dit-il, et cependant ce n'est qu'avouer une faiblesse
presque ridicule, je ne puis m'empcher d'tre charm de pouvoir encore
offrir  un tranger une sorte d'hospitalit qui lui semble agrable.
Croyez-moi, ce n'est pas tout--fait par orgueil que nous autres,
_pauvres revenans_, nous menons une vie si retire, et voyons si peu de
monde. Il est vrai qu'on n'en voit que trop parmi nous qui errent dans
les chteaux de leurs pres, et qu'on prendrait plutt pour les esprits
des anciens propritaires que pour des tres vivans rtablis dans leurs
possessions. Cependant c'est pour vous-mmes, plutt que pour pargner
notre susceptibilit, que nous ne recherchons pas la socit des
voyageurs de votre pays. Nous nous sommes mis dans l'ide que votre
nation opulente tient particulirement _au faste et_  la _grande chre;_
que vous aimez  avoir toutes vos aises, toutes les jouissances
possibles; or, les moyens qui nous restent pour vous bien accueillir
sont gnralement si limits, que nous sentons que toute dpense et
toute ostentation nous sont interdites. Personne ne se soucie d'offrir
ce qu'il a de mieux, quand il a raison de croire que ce mieux ne fera
pas plaisir; et, comme beaucoup de vos voyageurs publient le journal de
leur voyage, on n'aime gure  voir le pauvre dner qu'on a pu donner 
quelque milord anglais figurer ternellement dans un livre.

J'interrompis le marquis pour l'assurer que, si jamais je publiais une
relation de mon voyage, et que j'y parlasse du dner qu'il venait de me
donner, ce ne serait que pour le citer comme un des meilleurs repas que
j'eusse faits de ma vie. Il me remercia de ce compliment par une
nouvelle inclination de tte, et dit qu'il fallait que je ne partageasse
gure le got national, ou que ce qu'on en disait ft grandement
exagr; il me remerciait de lui avoir montr la valeur des possessions
qui lui restaient; _l'utile_ avait sans doute survcu au _somptueux_ 
Haut-Lieu comme ailleurs; les grottes, les statues, la serre chaude,
l'orangerie, le temple, la tour, avaient disparu; mais les vignobles, le
potager, le verger, l'tang, existaient encore, et il tait charm de
voir que leurs productions runies eussent suffi  composer un repas
trouv passable par un Anglais. J'espre seulement, ajouta-t-il, que
vous me prouverez que vos complimens sont sincres, en acceptant
l'hospitalit au chteau de Haut-Lieu, toutes les fois que vous n'aurez
pas d'engagemens prfrables pendant votre sjour dans ces environs.

Je me rendis bien volontiers  une invitation faite d'une manire si
gracieuse, qu'il semblait qu'en l'acceptant j'obligeasse celui qui la
faisait.

La conversation tomba alors sur l'histoire du chteau et de ses
environs; sujet qui plaait le marquis sur son terrain, quoiqu'il ne ft
ni grand antiquaire, ni mme trs-profond historien ds qu'il ne
s'agissait plus de sa proprit. Mais le cur tait l'un et l'autre,
homme aimable, de plus causant fort bien, plein de prvenance, et
mettant dans ses communications cette politesse aise qui m'a paru tre
le caractre distinctif des membres du clerg catholique, quel que soit
leur degr d'instruction. Ce fut de lui que j'appris qu'il existait
encore au chteau de Haut-Lieu le reste d'une fort belle bibliothque.
Le marquis leva les paules, tandis que le cur parlait ainsi, porta les
yeux de ct et d'autre, et parut prouver de nouveau ce lger embarras
qu'il avait montr involontairement quand La Jeunesse avait jas de
l'intervention de son matre dans les arrangemens de la cuisine.

--Je vous ferais voir mes livres bien volontiers, me dit-il; mais ils
sont en si mauvais tat, et dans un tel dsordre, que je rougis de les
montrer  qui que ce soit.

--Pardon, monsieur le marquis, dit le cur; mais vous savez que vous
avez permis au docteur Dibdin, le clbre bibliomane anglais, d'examiner
ces prcieux restes, et vous n'oubliez pas quel loge il en a fait.

--Pouvais-je en agir autrement, mon cher ami? rpondit le marquis: on
avait fait au docteur des rapports exagrs sur le mrite des restes de
ce qui avait t autrefois une bibliothque. Il s'tait tabli dans
l'auberge voisine du chteau, dtermin  emporter sa pointe, ou 
mourir sous les murailles. J'avais mme ou dire qu'il avait mesur
trigonomtriquement la hauteur de la petite tour, afin de se pourvoir
d'chelles pour l'escalader. Vous n'auriez pas voulu que je rduisisse
un respectable docteur en thologie, quoique membre d'une communion
diffrente de la ntre,  commettre cet acte de violence; ma conscience
en aurait t charge.

--Mais vous savez aussi, monsieur le marquis, reprit le cur, que le
docteur Dibdin fut si courrouc de la dilapidation que votre
bibliothque avait soufferte, qu'il avoua qu'il aurait voulu tre arm
des pouvoirs de notre glise pour lancer un anathme contre ceux qui en
avaient t coupables.

--Je prsume, rpliqua notre hte, que son ressentiment tait
proportionn  son dsappointement.

--Pas du tout! s'cria le cur; car il parlait avec tant d'enthousiasme
de la valeur de ce qui vous reste, que je suis convaincu que, s'il
n'avait cru devoir cder  vos instantes prires, le chteau de
Haut-Lieu aurait occup au moins vingt pages dans le bel ouvrage dont il
nous a envoy un exemplaire, et qui sera un monument durable de son zle
et de son rudition[21].

--Le docteur Dibdin est la politesse mme, dit le marquis; et, quand
nous aurons pris notre caf (le voici qui arrive), nous nous rendrons 
la petite tour. Comme monsieur n'a pas mpris mon humble dner,
j'espre qu'il aura la mme indulgence pour une bibliothque en
dsordre; et je m'estimerai heureux s'il y trouve quelque chose qui
puisse l'amuser. D'ailleurs, mon cher cur, vous avez tous les droits
possibles sur ces livres, puisque, sans votre intervention, leur
propritaire ne les aurait jamais revus.

Quoique ce dernier acte de politesse lui et t en quelque sorte
arrach malgr lui par le cur, et que le dsir de cacher la nudit de
son domaine et l'tendue de ses pertes parussent toujours lutter contre
sa disposition naturelle  obliger, il me fut impossible de prendre sur
moi de ne pas accepter une offre que les rgles strictes de la civilit
auraient peut-tre d me faire refuser. Mais renoncer  voir les restes
d'une collection assez curieuse pour avoir inspir au docteur Dibdin le
projet de recourir  une escalade, c'et t un acte d'abngation dont
je ne me sentis pas la force.

Cependant La Jeunesse avait apport le caf tel qu'on n'en boit que sur
le continent[22], sur un plateau couvert d'une serviette, afin qu'on pt
croire qu'il tait d'argent, _et du pousse-caf_ de la Martinique dans
un porte-liqueurs qui tait certainement de ce mtal. Notre repas ainsi
termin, le marquis me fit monter par un escalier drob. Je fus
introduit dans une grande galerie, de forme rgulire, et qui avait prs
de cent pieds de longueur, mais tellement dilapide et ruine, que je
tins constamment mes yeux fixs sur le plancher, de crainte que mon hte
ne se crt oblig de faire une apologie pour tous les tableaux dlabrs,
les tapisseries tombant en lambeaux, et, ce qui tait encore pire, les
fentres brises par le vent.

--Nous avons tch de rendre la petite tour un peu plus habitable, me
dit le marquis en traversant  la hte ce sjour de dsolation. C'tait
ici autrefois la galerie de tableaux; et dans le boudoir qui est 
l'autre bout, et qui sert  prsent de bibliothque, nous conservions
quelques tableaux prcieux de chevalet, dont la dimension exigeait qu'on
les considrt de plus prs.

En parlant ainsi, il carta un pan de la tapisserie dj mentionne, et
nous entrmes dans l'appartement dont il venait de parler.

C'tait une salle octogone, rpondant  la forme extrieure de la petite
tour dont elle occupait l'intrieur. Quatre des cts taient percs de
croises garnies de petits vitraux semblables  ceux qu'on voit dans les
glises, et chacune de ces fentres offrait un point de vue magnifique
sur la Loire et sur toute la contre  travers laquelle serpente ce
fleuve majestueux. Les vitraux taient peints; et les rayons du soleil
couchant, qui brillaient de tout leur clat  travers deux de ces
croises, montraient un assemblage d'emblmes religieux et d'armoiries
fodales qu'il tait presque impossible de regarder sans tre bloui.
Mais les deux autres fentres, n'tant plus exposes  l'influence de
cet astre, pouvaient tre contemples avec plus de facilit; on devinait
qu'elles taient garnies de vitraux qui, dans l'origine, ne leur avaient
pas t destins. J'appris ensuite qu'ils avaient appartenu  la
chapelle du chteau, avant qu'elle et t profane et pille. Le
marquis s'tait amus, pendant plusieurs mois,  accomplir ce
_rifacimento_ avec l'aide du cur et de l'universel La Jeunesse; et,
quoiqu'ils n'eussent fait qu'assembler des fragmens souvent fort petits,
cependant les vitraux peints,  moins, qu'on ne les examint de
trs-prs et d'un oeil d'antiquaire, produisaient un effet fort
agrable.

Les cts de l'appartement qui n'avaient pas de fentres taient, 
l'exception de l'espace ncessaire pour la petite porte, garnis
d'armoires  tablettes, en bois de noyer parfaitement sculpt, et  qui
le temps avait donn une couleur fonce de chtaigne mre. Quelques-unes
taient en bois blanc, et elles avaient t faites rcemment pour
suppler au dficit occasionn par la dvastation. Sur ces tablettes
taient dposs les restes prcieux chapps au naufrage d'une
magnifique bibliothque.

Le pre du marquis avait t un homme instruit, et son aeul s'tait
rendu clbre par l'tendue de ses connaissances, mme  la cour de
Louis XIV, o la littrature tait, en quelque sorte, regarde comme un
objet  la mode. Ces deux seigneurs, dont la fortune tait considrable,
et qui s'taient libralement livrs  leur got, avaient fait de telles
augmentations  une ancienne bibliothque gothique fort curieuse, qui
leur venait de leurs anctres, qu'il existait en France peu de
collections de livres qu'on pt comparer  celle du chteau de
Haut-Lieu. Elle avait t compltement disperse par suite d'une
tentative mal avise faite par le marquis actuel, en 1790, pour dissiper
un rassemblement rvolutionnaire. Heureusement le cur, qui par sa
conduite charitable et modre, et par ses vertus vangliques, avait
beaucoup de crdit sur l'esprit des paysans du voisinage, obtint de
plusieurs d'entre eux, pour quelques sous, et souvent mme pour un petit
verre d'eau-de-vie, des ouvrages qui avaient cot des sommes
considrables, et dont les coquins qui avaient pill le chteau
s'taient empars uniquement par envie de mal faire. Ce digne
ecclsiastique avait ainsi rachet un aussi grand nombre de livres de
son seigneur, que sa petite fortune le lui permettait; et c'tait grce
 ce soin gnreux qu'ils taient retourns dans la petite tour o je
les trouvai. On ne peut donc pas tre surpris qu'il ft fier et charm
de montrer aux trangers la collection dont il tait le restaurateur.

En dpit des volumes dpareills et mutils, et de toutes les autres
mortifications qu'un amateur prouve quand il visite une bibliothque
mal tenue, il se trouvait dans celle de Haut-Lieu beaucoup d'ouvrages
faits, comme le dit Bayes[23], pour surprendre et enchanter le
bibliomane; et, comme le docteur Ferrier le dit avec toute la
sensibilit d'un amateur, on y voyait un grand nombre de ces ouvrages
rares et curieux,

    De ces petits formats jadis dors sur tranche,

des missels richement enlumins, des manuscrits de 1380, de 1320, ou
mme de plus ancienne date; enfin, des ouvrages imprims en caractres,
gothiques pendant le quinzime et le seizime sicle. Mais j'ai dessein
d'en rendre un compte plus dtaill, si je puis en obtenir la permission
du marquis.

En attendant, il me suffira de dire qu'enchant du jour que j'avais
pass  Haut-Lieu, j'y fis de frquentes visites, et que la clef de la
tour octogone tait toujours  ma disposition. Ce fut alors que je me
pris d'une belle passion pour une partie de l'histoire de France que je
n'avais jamais suffisamment tudie, malgr l'importance de ses rapports
avec celle de l'Europe en gnral, et quoique traite par un ancien
historien inimitable[24]. En mme temps, pour satisfaire les dsirs de
mon digne hte, je m'occupai de temps en temps de quelques mmoires de
sa famille qui avaient t heureusement conservs, et contenant des
dtails curieux sur l'alliance de cette maison avec une famille
cossaise, alliance  laquelle j'avais d, dans l'origine, les bonnes
grces du marquis de Haut-Lieu.

Je mditai sur cet objet, _more meo_, jusqu' l'instant o je quittai la
France pour aller retrouver le roasbeef et le feu de houille de la
Grande-Bretagne; ce qui n'eut lieu qu'aprs que j'eus mis en ordre ces
rminiscences gauloises. Enfin le rsultat de mes mditations prit la
forme dont mes lecteurs pourront juger dans un instant, si cette prface
ne les pouvante pas.

Que le public accueille cet ouvrage avec bont, et je ne regretterai pas
mon absence momentane de mon pays.




QUENTIN DURWARD.




CHAPITRE PREMIER.

Le Contraste.

          Voyez ces deux portraits: ce sont ceux de deux frres.
          SHAKSPEARE. _Hamlet, acte III_, _scne 4_.


LA fin du quinzime sicle prpara pour l'avenir une suite d'vnemens
dont le rsultat fut d'lever la France  cet tat formidable de
puissance qui a toujours t depuis le principal objet de la jalousie
des autres nations de l'Europe. Avant cette poque, il ne s'agissait de
rien moins que de son existence dans sa lutte contre les Anglais, dj
matres de ses plus belles provinces; et tous les efforts de son roi,
toute la bravoure de ses habitans, purent  peine prserver la nation du
joug de l'tranger. Ce n'tait pas le seul danger qu'elle et 
craindre; les princes qui possdaient les grands fiefs de la couronne,
et particulirement les ducs de Bourgogne et de Bretagne, en taient
venus  rendre si lgres leurs chanes fodales, qu'ils ne se faisaient
aucun scrupule de lever l'tendard contre leur seigneur suzerain, le roi
de France, sous les plus faibles prtextes. En temps de paix, ils
gouvernaient leurs provinces en princes absolus, et la maison de
Bourgogne, matresse du pays qui portait ce nom et de la partie la plus
riche et la plus belle de la Flandre, tait si riche et si puissante par
elle-mme, qu'elle ne le cdait  la couronne de France ni en force ni
en splendeur.

 l'imitation des grands feudataires, chaque vassal infrieur de la
couronne s'arrogeait autant d'indpendance que le lui permettaient la
distance o il tait du point central de l'autorit, l'tendue de son
fief et les fortifications de sa tour fodale: tous ces petits tyrans,
affranchis de la juridiction des lois, se livraient impunment  tous
les caprices et  tous les excs de l'oppression et de la cruaut. Dans
l'Auvergne seule on comptait plus de trois cents de ces nobles
indpendans, pour qui le pillage, le meurtre et l'inceste n'taient que
des actes ordinaires et familiers.

Outre ces maux, un autre flau, fruit des longues guerres entre
l'Angleterre et la France, ajoutait encore aux malheurs de cet infortun
pays. De nombreux corps de soldats, runis en bandes sous des chefs
qu'ils choisissaient eux-mmes parmi les aventuriers les plus braves et
les plus heureux, s'taient forms, en diverses parties de la France, du
rebut de tous les autres pays. Ces soldats mercenaires vendaient leurs
services au plus offrant; et quand ils ne trouvaient pas  les vendre,
ils continuaient la guerre pour leur compte, s'emparaient de tours et de
chteaux convertis par eux en places de retraite, faisaient des
prisonniers dont ils exigeaient des ranons, mettaient  contribution
les villages et les maisons isoles; enfin justifiaient, par toutes
sortes de rapines, les pithtes de _tondeurs_ et _d'corcheurs_ qui
leur avaient t donnes.

Au milieu des misres et des horreurs que faisait natre un tat si
dplorable des affaires publiques, la prodigalit tait porte jusqu'
l'excs par les nobles subalternes, qui, jaloux d'imiter les grands
princes, dpensaient, en dployant un luxe grossier mais magnifique, les
richesses qu'ils extorquaient au peuple. Un ton de galanterie romanesque
et chevaleresque (qui cependant dgnrait souvent en licence) tait le
trait caractristique des relations entre les deux sexes. On parlait
encore le langage de la chevalerie errante, et l'on continuait 
s'assujettir  ses formes, quand dj le chaste sentiment d'un amour
honorable et la gnreuse bravoure qu'il inspire avaient cess d'en
adoucir et d'en rparer les extravagances. Les joutes et les tournois,
les divertissemens et les ftes multiplies de chaque petite cour de
France, attiraient dans ce royaume tout aventurier qui ne savait o
aller; et en y arrivant il tait rare qu'il ne trouvt pas quelque
occasion d'y donner des preuves de ce courage aveugle, de cet esprit
tmraire et entreprenant auxquels sa patrie plus heureuse n'offrait pas
de thtre.

 cette poque, la Providence, pour sauver ce beau royaume des maux de
toute espce dont il tait menac, fit monter sur le trne chancelant le
roi Louis XI, dont le caractre, tout odieux qu'il tait en lui-mme,
sut faire face aux maux du temps, les combattit, et, jusqu' un certain
point, les neutralisa; comme les poisons de qualits opposes,  ce que
disent les anciens livres de mdecine, ont la vertu de ragir l'un sur
l'autre et d'empcher rciproquement leur effet.

Assez brave, quand un but utile et politique l'exigeait, Louis n'avait
pas la moindre tincelle de cette valeur romanesque, ni de cette noble
fiert qui y tient de si prs ou qu'elle fait natre, et qui continue 
combattre pour le point d'honneur quand le but d'utilit est atteint.
Calme, artificieux, attentif avant tout  son intrt personnel, il
savait sacrifier tout orgueil, toute passion qui pouvaient le
compromettre. Il avait grand soin de dguiser ses sentimens et ses vues
 tout ce qui l'approchait, et on l'entendit rpter souvent que--le roi
qui ne savait pas dissimuler ne savait pas rgner; et que, quant  lui,
s'il croyait que son bonnet connt ses secrets, il le jetterait au feu.
Personne, ni dans son sicle, ni dans aucun autre, ne sut mieux tirer
parti des faiblesses des autres, et viter en mme temps de donner
avantage sur lui, en cdant inconsidrment aux siennes.

Il tait cruel et vindicatif, au point de trouver du plaisir aux
excutions frquentes qu'il commandait. Mais de mme qu'aucun mouvement
de piti ne le portait jamais  pargner ceux qu'il pouvait condamner
sans rien craindre, jamais aucun dsir de vengeance ne lui fit commettre
un acte prmatur de violence. Rarement il s'lanait sur sa proie avant
qu'elle ft  sa porte et qu'il ne lui restt aucun moyen de fuir; tous
ses mouvemens taient dguiss avec tant de soin, que ce n'tait
ordinairement que par le succs qu'il avait obtenu qu'on apprenait le
but que ses manoeuvres avaient voulu atteindre.

De mme l'avarice de Louis faisait place  une apparence de prodigalit
quand il fallait qu'il gagnt le favori ou le ministre d'un prince
rival, soit pour dtourner une attaque dont il tait menac, soit pour
rompre une confdration dirige contre lui. Il aimait le plaisir et les
divertissemens; mais ni l'amour ni la chasse, quoique ce fussent ses
passions dominantes, ne l'empchrent jamais de donner rgulirement ses
soins aux affaires publiques et  l'administration de son royaume. Il
avait une connaissance profonde des hommes, et il l'avait acquise en se
mlant personnellement dans tous les rangs de la vie prive. Quoique
naturellement fier et hautain, il ne faisait aucune attention aux
distinctions arbitraires de la socit; et quoiqu'une telle conduite ft
regarde  cette poque comme aussi trange que peu naturelle, il
n'hsitait pas  choisir dans le rang le plus bas les hommes  qui il
confiait les emplois les plus importans; mais ces hommes, il savait si
bien les choisir, qu'il se trompait rarement sur leurs qualits.

Il y avait cependant des contradictions dans le caractre de ce monarque
aussi habile qu'artificieux; car l'homme n'est pas toujours d'accord
avec lui-mme. Quoique Louis ft le plus faux, et le plus trompeur des
hommes, quelques-unes des plus grandes erreurs de sa vie vinrent de la
confiance trop aveugle qu'il accorda  l'honneur et  l'intgrit des
autres. Les fautes qu'il commit dans ce genre semblent avoir eu pour
cause un raffinement excessif de sa politique, qui lui persuadait de
feindre une confiance sans rserve envers ceux qu'il se proposait de
tromper; car, dans sa conduite ordinaire, il tait aussi mfiant et
aussi souponneux qu'aucun tyran qui ait jamais exist. Deux traits
peuvent encore servir  complter l'esquisse du portrait de ce monarque
terrible parmi les souverains turbulens de son poque, et qui pourrait
tre compar  un gardien au milieu des btes froces qu'il domine par
sa seule prudence et son habilet suprieure, mais par lesquelles il
serait mis en pices s'il ne les domptait en leur distribuant avec
adresse et discernement la nourriture et les coups.

Le premier de ces traits caractristiques de Louis XI tait une
superstition excessive, flau dont le ciel afflige souvent ceux qui
refusent d'couter les avis de la religion. Jamais Louis ne chercha 
apaiser le remords de ses actes criminels en changeant quelque chose 
son systme machiavlique; mais il s'efforait, quoique en vain, de
calmer sa conscience et de la rduire au silence par des pratiques
superstitieuses, des pnitences svres, et des donations librales au
clerg.

Le second, et il se trouve quelquefois trangement associ au premier,
tait le got des plaisirs crapuleux et des dbauches secrtes. Le plus
sage ou du moins le plus astucieux des souverains de son temps, il
aimait passionnment la vie prive; homme d'esprit lui-mme, il
jouissait des plaisanteries et des reparties de la conversation plus
qu'on n'aurait pu s'y attendre d'aprs les autres traits de son
caractre. Il s'engageait mme dans des intrigues obscures et dans des
aventures comiques, avec une facilit qui n'tait gure d'accord avec
son naturel mfiant et ombrageux. Enfin, il avait un got si prononc
pour les anecdotes de ce genre de galanterie ignoble, qu'il en fit faire
une collection bien connue des bibliomanes, pour lesquels la _bonne_
dition de cet ouvrage est d'un trs-grand prix, et qui seuls doivent
se permettre d'y jeter les yeux.

Le ciel fit servir  ses desseins les ravages de la tempte comme la
pluie la plus douce. Ce fut par le moyen du caractre prudent et
nergique, quoique fort peu aimable, de ce monarque, qu'il lui plut de
rendre  la grande nation franaise les bienfaits d'un gouvernement
civil, qu'elle avait presque entirement perdu au moment de son
avnement  la couronne.

Avant de succder  son pre, Louis avait donn plus de preuves de vices
que de talens. Sa premire femme, Marguerite d'cosse, avait succomb
sous les traits de la calomnie, dans la cour de son mari, sans les
encouragemens duquel personne n'et os prononcer un seul mot injurieux
contre cette aimable princesse. Il avait t fils ingrat et rebelle,
tantt conspirant pour s'emparer de la personne de son pre, tantt lui
faisant la guerre ouvertement. Pour le premier de ces crimes, il fut
banni dans le Dauphin, qui tait son apanage, et qu'il gouverna avec
beaucoup de sagesse. Aprs le second, il fut rduit  un exil absolu, et
forc de recourir  la merci et presque  la charit du duc de Bourgogne
et de son fils,  la cour desquels il reut, jusqu' la mort de son
pre, arrive en 1461, une hospitalit dont il les paya ensuite assez
mal.

Louis XI commenait  peine  rgner, qu'il fut presque subjugu par une
ligue que formrent contre lui les grands vassaux de sa couronne, et 
la tte de laquelle tait le duc de Bourgogne, ou, pour mieux dire, son
fils le comte de Charolais. Ils levrent une arme formidable, firent le
blocus de Paris, et livrrent, sous les murs mme de cette capitale, une
bataille dont le succs douteux mit la monarchie franaise  deux doigts
de sa perte. Il rsulte souvent de ces batailles, dont l'vnement est
contest, que le plus sage des deux gnraux en recueille, sinon
l'honneur, du moins le vritable fruit. Louis, qui avait donn,  celle
de Montlhri, des preuves de courage, sut, par sa prudence, tirer de
cette journe incertaine autant de profit que si elle et t pour lui
une victoire complte. Il temporisa jusqu' ce que ses ennemis eussent
rompu leur ligue, et il sema avec tant d'adresse la mfiance et la
jalousie entre ces grandes puissances, que leur _ligue du bien public_,
comme ils la nommaient, mais dont le vritable but tait de renverser
la monarchie franaise et de n'en laisser subsister que l'ombre, fut
compltement dissoute, et ne se renouvela jamais d'une manire si
formidable.

Depuis cette poque, Louis, n'ayant rien  craindre de l'Angleterre,
dchire par ses guerres civiles entre les maisons d'York et de
Lancastre, s'occupa, pendant plusieurs annes, en mdecin habile, mais
sans piti,  gurir les blessures du corps politique, ou plutt 
arrter, tantt par des remdes doux, tantt en employant le fer et le
feu, les progrs de la gangrne mortelle dont il tait attaqu. Ne
pouvant rprimer entirement les brigandages des compagnies franches et
les actes d'oppression d'une noblesse enhardie par l'impunit, il
chercha du moins  y mettre des bornes, et peu  peu,  force
d'attention et de persvrance, il augmenta d'une part l'autorit
royale, et diminua de l'autre le pouvoir de ceux qui la
contrebalanaient.

Le roi de France tait pourtant toujours entour d'inquitudes et de
prils. Quoique les membres de la ligue du bien public ne fussent pas
d'accord entre eux, ils existaient encore, et les tronons du serpent
pouvaient se runir et redevenir dangereux; mais Louis avait surtout 
craindre la puissance croissante du duc de Bourgogne, alors un des plus
grands princes de l'Europe, et qui ne perdait gure de son rang par la
dpendance prcaire o se trouvait son duch de la couronne de France.

Charles, surnomm l'Intrpide, ou plutt le Tmraire, car son courage
tait alli  une folle audace, portait alors la couronne ducale de
Bourgogne, et il brlait de la changer en couronne royale et
indpendante. Le caractre de ce prince formait, sous tous les rapports,
un contraste parfait avec celui de Louis XI.

Celui-ci tait calme, rflchi et plein d'adresse, ne poursuivant jamais
une entreprise dsespre, et n'en abandonnant aucune dont le succs
tait probable, quoique loign. Le gnie du duc tait tout diffrent:
il se prcipitait dans le pril, parce qu'il l'aimait, et n'tait arrt
par aucune difficult, parce qu'il les mprisait. Louis ne sacrifiait
jamais son intrt  ses passions. Charles, au contraire, ne sacrifiait
ni ses passions, ni mme ses fantaisies,  aucune considration. Malgr
les liens de parent qui les unissaient, malgr les secours que le duc
et son pre avaient accords  Louis pendant son exil, lorsqu'il tait
dauphin, il rgnait entre eux une haine et un mpris rciproques. Le duc
de Bourgogne mprisait la politique cauteleuse du roi; il l'accusait de
manquer de courage, quand il le voyait employer l'argent et les
ngociations pour se procurer des avantages dont,  sa place, il se
serait assur  main arme; et il le hassait, non-seulement  cause de
l'ingratitude dont ce prince avait pay ses services, mais pour les
injures personnelles qu'il en avait reues. Il ne pouvait lui pardonner
les imputations que les ambassadeurs de Louis s'taient permises contre
lui pendant la vie de son pre, et surtout l'appui que le roi de France
accordait en secret aux mcontens de Gand, de Lige et d'autres grandes
villes de Flandre. Ces cits, jalouses de leurs privilges et fires de
leurs richesses y taient souvent en insurrection contre leurs seigneurs
suzerains, et ne manquaient jamais de trouver des secours secrets  la
cour de Louis, qui saisissait toutes les occasions de fomenter des
troubles dans les tats d'un vassal devenu trop puissant.

Louis rendait au duc sa haine et son mpris avec une gale nergie,
quoiqu'il cacht ses sentimens sous un voile moins transparent. Il tait
impossible qu'un prince d'une sagacit si profonde ne mprist pas cette
obstination opinitre qui ne renonait jamais  ses desseins, quelques
suites fatales que pt avoir sa persvrance, et cette tmrit
imptueuse qui se prcipitait dans la carrire sans se donner le temps
de rflchir sur les obstacles qu'elle pouvait y rencontrer. Cependant
le roi hassait le duc Charles encore plus qu'il ne le mprisait, et ces
deux sentimens de mpris et de haine acquraient un nouveau degr
d'intensit par la crainte qui s'y joignait; car il savait que l'attaque
d'un taureau courrouc, auquel il comparait le duc de Bourgogne, est
toujours redoutable, quoique cet animal fonde sur son ennemi les yeux
ferms. Cette crainte n'tait pas seulement cause par la richesse des
domaines de la maison de Bourgogne, par la discipline de ses habitans
belliqueux et par la masse de leur population nombreuse; elle avait
aussi pour objet les qualits personnelles qui rendaient le duc
formidable. Dou d'une bravoure qu'il portait jusqu' la tmrit et
mme au-del, prodigue dans ses dpenses, splendide dans sa cour, dans
son costume, dans tout ce qui l'entourait, dployant magnificence
hrditaire de la maison de Bourgogne, Charles-le-Tmraire attirait 
son service tous les esprits ardens de ce sicle, tous ceux dont le
caractre tait analogue au sien; et Louis ne voyait que trop clairement
ce que pouvait tenter et excuter une pareille troupe d'hommes rsolus,
sous les ordres d'un chef dont le caractre tait aussi indomptable que
le leur.

Une autre circonstance augmentait l'animosit de Louis contre un vassal
devenu trop puissant. Il en avait reu des services dont il n'avait
jamais eu dessein de s'acquitter, et il tait souvent dans la ncessit
de temporiser avec lui, d'endurer mme des clats de ptulance insolente
et injurieuse  la dignit royale, sans pouvoir le traiter autrement que
comme _son beau cousin de Bourgogne_.

C'est  l'anne 1468, lorsque la haine divisait ces deux princes plus
que jamais, quoiqu'il existt alors entre eux une trve trompeuse et peu
sure, comme cela arrivait souvent, que se rattache le commencement de
notre histoire. On pensera peut-tre que le rang et la condition du
personnage que nous allons faire paratre le premier sur la scne,
n'exigeaient gure une dissertation sur la situation relative de deux
puissans princes; mais les passions des grands, leurs querelles et leurs
rconciliations intressent la fortune de tout ce qui les approche; et
l'on verra, par la suite de cette histoire, que ce chapitre prliminaire
tait ncessaire pour qu'on pt bien comprendre les aventures du
personnage dont nous allons parler.




CHAPITRE II.

Le Voyageur.

          Eh bien! le monde est l'hutre, et ce fer l'ouvrira.
          PISTOL.


PAR une dlicieuse matine d't, avant que le soleil s'armt de ses
rayons brlans, et pendant que la rose rafrachissait et parfumait
encore l'atmosphre, un jeune homme, arrivant du nord-est, s'approcha du
gu d'une petite rivire, ou pour mieux dire d'un grand ruisseau,
tributaire du Cher, prs du chteau royal de Plessis, dont les
nombreuses tours noires s'levaient dans le lointain au-dessus de la
vaste fort qui l'entourait. Ces bois comprenaient une _noble-chasse_,
ou parc royal ferm par une clture, qu'on nommait dans le latin du
moyen ge _plexitium_, ce qui fit donner le nom de Plessis  un si grand
nombre de villages en France. Pour les distinguer des autres portant le
mme nom, on appelait Plessis-les-Tours le chteau et le village dont il
est ici question. Ils taient situs  environ deux milles vers le sud
de la belle ville capitale de l'ancienne Touraine, dont la riche
campagne a t nomme le jardin de la France.

Sur la rive oppose  celle dont le voyageur s'approchait, deux hommes
qui paraissaient occups d'une conversation srieuse semblaient de temps
en temps examiner ses mouvemens; car, se trouvant sur une position
beaucoup plus leve que la sienne, ils avaient pu l'apercevoir  une
distance considrable.

Le jeune voyageur pouvait avoir de dix-neuf  vingt ans. Ses traits et
son extrieur prvenaient en sa faveur, mais annonaient que le pays
dans lequel il se trouvait ne lui avait pas donn le jour. Son habit
gris fort court et son haut-de-chausses taient coups  la mode de
Flandre plutt qu' celle de France, et son lgante toque bleue,
surmonte d'une branche de houx et d'une plume d'aigle, le faisait
reconnatre pour un cossais. Son costume tait fort propre, et arrang
avec le soin d'un jeune homme qui n'ignore pas qu'il est bien tourn. Il
portait sur le dos un havresac qui semblait contenir son petit bagage;
sa main gauche tait couverte d'un de ces gants qui servaient  tenir un
faucon, quoiqu'il n'et pas d'oiseau, et il tenait de la main droite un
pieu de chasseur.  son paule gauche tait fixe une charpe brode, 
laquelle tait suspendu un petit sac de velours carlate, semblable 
ceux que portaient les fauconniers de distinction, et o ils mettaient
la nourriture de leurs faucons et tous les objets ncessaires pour cette
chasse favorite. Cette charpe tait croise par une autre bandoulire
qui soutenait un couteau de chasse. Au lieu des bottes qu'on portait 
cette poque, ses jambes taient couvertes de brodequins de peau de daim
 demi tanne.

Quoique sa taille n'et pas atteint tout son dveloppement, il tait
grand, bien fait, et la lgret de sa marche prouvait que, s'il
voyageait en piton, il y trouvait plus de plaisir que de fatigue. Il
avait le teint blanc, quoique un peu bruni, soit par l'influence des
rayons du soleil de ce climat tranger, soit parce qu'il avait t
constamment expos au grand air dans sa terre natale.

Ses traits, sans tre parfaitement rguliers, taient agrables et
pleins de candeur. Un demi-sourire, qui semblait natre de l'heureuse
insouciance de la jeunesse, montrait de temps en temps que ses dents
taient bien ranges, et blanches comme de l'ivoire; ses yeux bleus,
brillans et pleins de gaiet, se fixaient sur chaque objet qu'ils
rencontraient, avec une expression de bonne humeur, de joyeuse franchise
et de bonne rsolution.

Le salut du petit nombre de voyageurs qu'il rencontrait sur la route,
dans ces temps dangereux, tait reu et rendu par lui suivant le mrite
de chacun. Le militaire traneur, moiti soldat, moiti brigand,
mesurait le jeune homme des yeux, comme pour calculer les chances du
butin ou d'une rsistance dtermine; mais il voyait bientt dans les
regards du jeune voyageur une assurance qui faisait tellement pencher la
balance du dernier ct, qu'il renonait  son projet criminel pour lui
dire avec humeur:--Bonjour, camarade!--salut auquel le jeune cossais
rpondait d'un ton tout aussi martial quoique moins bourru. Le plerin
et le frre mendiant rpondaient  sa salutation respectueuse par une
bndiction paternelle; et la jeune paysanne aux yeux noirs se
retournant pour le regarder quand elle l'avait dpass de quelques pas,
ils changeaient ensemble un bonjour en souriant. En un mot, il y avait
quelque chose en lui qui excitait naturellement l'attention, et il
exerait une attraction vritable, qui prenait sa source dans la runion
d'une franchise intrpide, d'une humeur enjoue, d'un air spirituel,
d'un extrieur agrable. Tout son aspect semblait aussi indiquer un
jeune homme entr dans le monde sans la moindre crainte des dangers qui
en assigent toutes les avenues, et n'ayant gure pourtant d'autres
moyens de lutter contre les obstacles, qu'un esprit plein de vivacit et
une bravoure naturelle: or, c'est avec de tels caractres que la
jeunesse sympathise le plus volontiers, comme c'est pour ceux-l aussi
que la vieillesse et l'exprience prouvent un intrt affectueux.

Le jeune homme dont nous venons de faire le portrait avait t aperu
depuis long-temps par les deux individus qui se promenaient le long de la
rivire, sur le bord oppos o taient situs le parc et le chteau;
mais comme il descendait la rive escarpe avec la lgret d'un daim
courant vers une fontaine pour s'y dsaltrer, le moins g des deux dit
 l'autre:

--C'est notre jeune homme, c'est le Bohmien; s'il essaie de passer la
rivire, il est perdu: les eaux sont enfles, la rivire n'est pas
guable.

--Qu'il fasse cette dcouverte lui-mme, compre, rpondit le plus g;
il est possible que cela pargne une corde et fasse mentir un proverbe.

--Je ne le reconnais qu' sa toque bleue, reprit le premier, car je ne
puis distinguer sa figure: coutez! il crie pour nous demander si l'eau
est profonde.

--Il n'a qu' essayer, rpliqua l'autre; il n'y a en ce monde rien de
tel que l'exprience.

Cependant le jeune homme, voyant qu'on ne lui faisait aucun signe pour
le dtourner de son intention, et prenant le silence de ceux  qui il
s'adressait pour une assurance qu'il ne courait aucun risque, entra dans
le ruisseau sans hsiter et sans autre dlai que celui qui fut
ncessaire pour ter ses brodequins. Le plus g des deux inconnus lui
cria au mme instant de prendre garde  lui; et se tournant vers son
compagnon:

--Par la mort-Dieu, compre, lui dit-il  mi-voix, vous avez fait encore
une mprise; ce n'est pas le bavard de Bohmien.

Mais cet avis arriva trop tard pour le jeune homme: ou il ne l'entendit
pas, ou il ne put en profiter, car il avait dj perdu pied; la mort et
t invitable pour tout homme moins alerte et moins habitu  nager, le
ruisseau tant alors aussi profond que rapide.

--Par sainte Anne! s'cria le mme interlocuteur, c'est un jeune homme
intressant! Courez, compre, et rparez votre mprise en le secourant
si vous le pouvez: il est de votre troupe; et si les vieux dictons ne
mentent pas, l'eau ne le noiera point.

Dans le fait, le jeune voyageur nageait si vigoureusement, et fendait
l'eau avec tant de dextrit, que, malgr l'imptuosit du courant, il
aborda  la rive oppose presque en ligne droite de l'endroit d'o il
tait parti.

Pendant ce temps, le moins g des deux inconnus avait couru sur le bord
de l'eau pour donner du secours au nageur, tandis que l'autre le suivait
 pas lents, se disant  lui-mme, chemin faisant:--Sur mon me, le
voil  terre; il empoigne son pieu: si je ne me presse davantage, il
battra mon compre pour la seule action charitable que je l'aie jamais
vu faire de sa vie.

Il avait quelque raison pour supposer que tel serait le dnouement de
cette aventure; car le brave cossais avait dj accost le Samaritain
qui venait  son secours, en s'criant d'un ton courrouc:--Chien
discourtois! pourquoi ne m'avez-vous pas rpondu quand je vous ai
demand si la rivire tait guable? Que le diable m'emporte si je ne
vous apprends  mieux connatre une autre fois les gards qui sont dus 
un tranger!

Il accompagnait ces paroles de ce mouvement formidable de son bton
qu'on appelle _le moulinet_, parce qu'on tient le bton par le milieu en
brandissant les deux bouts dans tous les sens, comme les ailes d'un
moulin que le vent fait tourner. Son antagoniste, se voyant ainsi
menac, mit la main sur son pe; car c'tait un de ces hommes qui, en
toute occasion, sont toujours plus disposs  agir qu' discourir. Mais
son compagnon plus rflchi, tant arriv en ce moment, lui ordonna de
se modrer, et se tournant vers le jeune homme, l'accusa  son tour
d'imprudence et de prcipitation pour s'tre jet dans une rivire dont
les eaux taient enfles, et d'un emportement injuste, pour vouloir
chercher querelle  un homme qui accourait  son secours.

En entendant un homme d'un ge avanc et d'un air respectable lui
adresser de tels reproches, le jeune cossais baissa sur-le-champ son
bton, et rpondit qu'il serait bien fch d'tre injuste envers eux,
mais que vritablement il lui semblait qu'ils l'avaient laiss mettre
ses jours en pril, faute d'avoir daign dire un mot pour l'avertir; ce
qui ne convenait ni  d'honntes gens ni  de bons chrtiens, encore
moins  de respectables bourgeois, comme ils paraissaient tre.

--Beau fils, dit le plus g,  votre air et  votre accent, on voit que
vous tes tranger; et vous devriez songer que, quoique vous parliez
facilement notre langue, il ne nous est pas aussi ais de comprendre vos
discours.

--Eh bien, mon pre, rpondit le jeune homme, je m'embarrasse fort peu
du bain que je viens de prendre, et je vous pardonnerai d'en avoir t
la cause en partie, pourvu que vous m'indiquiez quelque endroit o je
puisse faire scher mes habits, car je n'en ai pas d'autres, et il faut
que je tche de les conserver dans un tat prsentable.

--Pour qui nous prenez-vous, beau fils? lui demanda le mme
interlocuteur au lieu de rpondre  sa question.

--Pour de bons bourgeois, sans contredit, rpondit l'cossais; ou bien,
tenez, vous, mon matre, vous m'avez l'air d'un traficant[25] d'argent
ou d'un marchand de grains, et votre compagnon me semble un boucher ou
un nourrisseur de bestiaux.

--Vous avez admirablement devin nos professions, dit en souriant celui
qui venait de l'interroger. Il est trs-vrai que je trafique en argent
autant que je le puis, et le mtier de mon compre a quelque analogie
avec celui de boucher. Quant  vous, nous tcherons de vous servir: mais
il faut d'abord que je sache qui vous tes et o vous allez; car, dans
le moment actuel, les routes sont remplies de voyageurs  pied et 
cheval, qui ont dans la tte toute autre chose que des principes
d'honntet et la crainte de Dieu.

Le jeune homme jeta un regard vif et pntrant sur l'individu qui lui
parlait ainsi, et sur son compagnon silencieux, comme pour s'assurer
s'ils mritaient la confiance qu'on lui demandait; et voici quel fut le
rsultat de ses observations.

Le plus g de ces deux hommes, celui que son costume et sa tournure
rendaient le plus remarquable, ressemblait au ngociant ou au marchand
de cette poque. Sa jaquette, ses hauts-de-chausses et son manteau
taient d'une mme toffe, d'une couleur brune, et montraient tellement
la corde, que l'esprit malin du jeune cossais en conclut qu'il fallait
que celui qui les portait ft trs-riche ou trs-pauvre; et il inclinait
vers la premire supposition. Ses vtemens taient trs-courts et
troits, mode non adopte alors par la noblesse, ni mme par des
citoyens d'une classe respectable, qui portaient des habits fort lches
et descendant  mi-jambe.

L'expression de sa physionomie tait en quelque sorte prvenante et
repoussante  la fois; ses traits prononcs, ses joues fltries et ses
yeux creux avaient pourtant une expression de malice et de gaiet qui se
trouvait en rapport avec le caractre du jeune aventurier. Mais, d'une
autre part, ses gros sourcils noirs avaient quelque chose d'imposant et
de sinistre. Peut-tre cet effet devenait-il encore plus frappant 
cause du chapeau  forme basse, en fourrure, qui, lui couvrant le front,
ajoutait une ombre de plus  celle de ses pais sourcils; mais il est
certain que le jeune tranger prouva quelque difficult pour concilier
le regard de cet inconnu avec le reste de son extrieur, qui n'avait
rien de distingu. Son chapeau surtout, partie du costume sur laquelle
tous les gens de qualit portaient quelque bijou en or ou en argent,
n'avait d'autre ornement qu'une plaque de plomb reprsentant la Vierge,
semblable  celles que les pauvres plerins rapportaient de Lorette.

Son compagnon tait un homme robuste, de moyenne taille, et plus jeune
d'une dizaine d'annes. Il avait ce qu'on appelle l'air en dessous, et
un sourire sinistre, quand par hasard il souriait, ce qui ne lui
arrivait jamais que par forme de rponse  certains signes secrets qu'il
changeait avec l'autre inconnu. Il tait arm d'une pe et d'un
poignard, et l'cossais remarqua qu'il cachait sous son habit uni un
_jaseran_ ou cotte de mailles flexible, telle qu'en portaient souvent,
dans ces temps prilleux, mme les hommes qui n'avaient pas pris le
parti des armes, mais que la profession obligeait  de frquens voyages;
ce qui le confirma dans l'ide que ce pouvait tre un boucher, un
nourrisseur de bestiaux, ou un homme occup de quelque mtier de ce
genre.

Le jeune cossais n'eut besoin que d'un instant pour faire les
observations dont il nous a fallu quelque temps pour rendre compte, et
il rpondit, aprs un moment de silence et en faisant une lgre
salutation:--Je ne sais  qui je puis avoir l'honneur de parler, mais il
m'est indiffrent qu'on sache que je suis un cadet cossais, et que je
viens chercher fortune en France ou ailleurs, suivant la coutume de mes
compatriotes.

--Pques-Dieu! s'cria l'an des deux inconnus, et c'est une excellente
coutume. Vous semblez un garon de bonne mine, et de l'ge qu'il faut
pour russir avec les hommes et avec les femmes. Eh bien! qu'en dites
vous? je suis commerant, et j'ai besoin d'un jeune homme pour m'aider
dans mon trafic. Mais je suppose que vous tes trop gentilhomme pour
vous mler des travaux ignobles du ngoce.

--Mon beau monsieur, si vous me faites cette offre srieusement, ce dont
j'ai quelque doute, je vous dois des remerciemens; je vous prie de les
agrer: mais je crois que je ne vous serai pas fort utile dans votre
commerce.

--Oh! je crois bien que tu es plus habile  tirer de l'arc qu' rdiger
un mmoire de marchandises, et que tu sais manier un sabre mieux que la
plume; n'est-il pas vrai?

--Je suis un homme de bruyres, monsieur, et par consquent archer,
comme nous le disons. Mais j'ai t dans un couvent, et les bons pres
m'ont appris  lire,  crire, et mme  compter.

--Pques-Dieu! cela est trop magnifique. Par Notre-Dame d'Embrun, tu es
un vritable prodige, l'ami!

--Riez tant qu'il vous plaira, mon beau matre, rpliqua le jeune homme
qui n'tait pas trs-satisfait du ton de plaisanterie de sa nouvelle
connaissance; quant  moi, je pense que je ferais bien d'aller me
scher, au lieu de m'amuser ici  rpondre  vos questions, tandis que
l'eau dcoule de mes habits.

--Pques-Dieu! s'cria le mme inconnu en riant encore plus haut, le
proverbe ne ment jamais: _fier comme un cossais_.--Allons, jeune
homme, vous tes d'un pays que j'estime, ayant fait autrefois commerce
avec l'cosse. Les cossais sont un peuple pauvre et honnte. Si vous
voulez nous accompagner au village, je vous donnerai un verre de vin
chaud et un bon djeuner, pour vous ddommager de votre bain. Mais,
Tte-Bleue! que faites-vous de ce gant de chasse sur votre main? Ne
savez-vous pas que la chasse  l'oiseau n'est pas permise dans un parc
royal?

--C'est ce que m'a appris un coquin de forestier du duc de Bourgogne. Je
n'avais fait que lcher sur un hron, prs de Pronne, le faucon que
j'avais apport d'cosse, et sur lequel je comptais pour fixer
l'attention sur moi; le pendard le pera d'une flche.

--Et que ftes-vous alors?

--Je le battis, rpondit le jeune brave en brandissant son bton; je le
battis autant qu'un chrtien peut en battre un autre sans le tuer; car
je ne voulais pas avoir sa mort  me reprocher.

--Savez-vous que si vous tiez tomb entre les mains du duc de
Bourgogne, il vous aurait fait pendre comme une chtaigne?

--Oui, on m'a dit qu'en fait de cette besogne, il y va aussi vite que le
roi de France; mais, comme cela tait arriv prs de Pronne, je sautai
par-dessus la frontire, et je me moquai de lui. S'il n'avait pas t un
prince si emport, j'aurais peut-tre, pris du service dans ses troupes.

--Il aura  regretter la perte d'un tel paladin, si la trve vient  se
rompre!

Et celui qui parlait ainsi jeta en mme temps, un coup d'oeil sur son
compagnon; celui-ci rpondit par un de ces sourires en dessous qui
animaient un moment sa physionomie, comme un clair illumine un instant
un ciel d'hiver.

Le jeune cossais les regarda tour  tour, en enfonant son bonnet sur
l'oeil droit, en homme qui ne veut servir de jouet  personne.--Mes
matres, leur dit-il avec fermet, et vous surtout qui tes le plus g,
et qui devriez tre le plus sage, il faudra, je crois, que je vous
apprenne qu'il n'est ni sage ni prudent de plaisanter  mes dpens. Le
ton de votre conversation ne me plat nullement. Je sais entendre la
plaisanterie, souffrir une rprimande de la part d'un homme plus g que
moi, et mme l'en remercier quand je sens que je l'ai mrite; mais je
n'aime pas  tre trait comme un enfant, quand Dieu sait que je me
crois assez homme pour vous frotter convenablement tous les deux, si
vous me poussez  bout.

Celui  qui il s'adressait particulirement semblait prt  touffer de
rire en l'entendant parler ainsi. La main de son compagnon se portait de
nouveau sur la garde de son pe, lorsque le jeune homme lui assna sur
le poignet un coup de bton si bien appliqu qu'il lui et t
impossible de s'en servir: cet incident ne fit qu'augmenter la bonne
humeur de l'autre.

--Hol! hol! trs-vaillant cossais! s'cria-t-il pourtant; par amour
pour ta chre patrie! Et vous, compre, point de regards menaans.
Pques-Dieu! il faut de la justice dans le commerce, et un bain peut
servir de compensation pour un coup donn sur le poignet avec tant de
grce et d'agilit. coutez-moi, l'ami, ajouta-t-il en s'adressant au
jeune tranger avec une gravit srieuse qui lui en imposa et lui
inspira du respect en dpit de lui-mme: plus de violence; il ne serait
pas sage de vous y livrer contre-moi, et vous voyez que mon compre est
suffisamment pay. Quel est votre nom?

--Quand on me fait une question avec civilit, je puis y rpondre de
mme, et je suis dispos  avoir pour vous le respect d  votre ge, 
moins que vous n'puisiez ma patience par vos railleries. Ici, en France
et en Flandre, on s'est amus  m'appeler le _varlet_ au sac de velours,
 cause du sac  faucon que je porte; mais mon vritable nom, dans mon
pays, est Quentin Durward.

--Durward! et ce nom est-il celui d'un gentilhomme?

--Depuis quinze gnrations. Et c'est ce qui fait que je ne me soucie
pas de suivre une autre profession que celle des armes.

--Vritable cossais! j'en rponds: surabondance de sang, surabondance
d'orgueil, et grande pnurie de ducats. Eh bien! compre, marchez en
avant et faites-nous prparer  djeuner au bosquet des Mriers, car ce
jeune homme fera autant d'honneur au repas qu'une souris affame en
ferait au fromage d'une mnagre.--Et quant au Bohmien, coute-moi.

Il lui dit quelques mots  l'oreille; son compagnon n'y rpondit que par
un sourire d'intelligence qui avait quelque chose de sombre, et il
partit d'un assez bon pas.

--Eh bien! dit le premier au jeune Durward, maintenant nous allons faire
route ensemble; et en traversant la fort nous pourrons entendre la
messe  la chapelle de Saint-Hubert; car il n'est pas juste de s'occuper
des besoins du corps avant d'avoir song  ceux de l'me.

Durward, en bon catholique, n'avait pas d'objection  faire  cette
proposition, quoiqu'il et probablement dsir commencer par faire
scher ses habits et prendre quelques rafrachissemens. Ils eurent
bientt perdu de vue le compagnon du marchand; mais en suivant le mme
chemin qu'il avait pris, ils entrrent bientt dans un bois plant de
grands arbres entremls de buissons et de broussailles, et travers par
de longues avenues dans lesquelles ils voyaient passer des troupeaux de
daims dont la scurit semblait annoncer qu'ils sentaient que ce parc
tait un asile pour eux.

--Vous me demandiez si j'tais bon archer, dit le jeune cossais;
donnez-moi un arc et une couple de flches, et je vous rponds que vous
aurez de la venaison.

--Pques-Dieu! mon jeune ami, prenez-y bien garde. Mon compre a l'oeil
ouvert sur les daims; il est charg d'y veiller, et c'est un garde
rigide.

--Il ressemble plutt  un boucher qu' un joyeux forestier. Je ne puis
croire que ce visage de pendard appartienne  quelqu'un qui connaisse
les nobles rgles de la vnerie.

--Ah! mon jeune ami, mon compre n'a pas la figure prvenante  la
premire vue, et cependant aucun de ceux qui ont eu affaire  lui n'a
jamais t s'en plaindre.

Quentin Durward trouva quelque chose de singulier et de dsagrablement
expressif dans le ton dont ces derniers mots avaient t prononcs, et
levant tout  coup les yeux sur son compagnon, il crut voir sur sa
physionomie, dans le sourire qui crispait ses lvres, et dans le
clignement de son oeil noir et plein de vivacit, de quoi justifier la
surprise qu'il prouvait.

--J'ai entendu parler de voleurs, de brigands, de coupe-jarrets,
pensa-t-il en lui-mme; ne serait-il pas possible, que le drle qui est
en avant fut un assassin, et que celui-ci fut charg de lui amener sa
proie dans un endroit convenable? Je me tiendrai sur mes gardes, et ils
n'auront gure de moi que de bons horions cossais.

Tandis qu'il rflchissait ainsi, ils arrivrent  une clairire o les
grands arbres de la fort taient plus carts les uns des autres. La
terre, nettoye des buissons et des broussailles, y tait couverte d'un
tapis de la plus riche verdure, qui, protge par les grands arbres
contre l'ardeur brlante du soleil, tait plus frache et plus belle
qu'on ne la trouve gnralement en France. Les arbres, en cet endroit
retir, taient principalement des bouleaux et des ormes gigantesques
qui s'levaient comme des montagnes de feuilles. Au milieu de ces
superbes enfans de la terre, dans l'endroit le plus dcouvert, s'levait
une humble chapelle prs de laquelle coulait un petit ruisseau.
L'architecture en tait simple et mme grossire.  quelques pas, on
voyait une cabane pour l'ermite ou le prtre qui se consacrait au
service de l'autel dans ce lieu solitaire. Dans une niche pratique
au-dessus de la porte, une petite statue reprsentait saint Hubert, avec
un cor pass autour du cou, et deux lvriers  ses pieds. La situation de
cette chapelle, au milieu d'un parc rempli de gibier, avait fait natre
naturellement l'ide de la ddier au saint qui est le patron des
chasseurs.

Le vieillard, suivi du jeune Durward, dirigea ses pas vers ce petit
difice consacr par la religion; et comme il s'en approchait, le
prtre, revtu de ses ornemens sacerdotaux, sortit de sa cellule et
entra dans la chapelle, probablement pour y exercer son saint ministre.
Durward s'inclina profondment devant lui, par respect pour son
caractre sacr; mais son compagnon porta plus loin la dvotion, et mit
un genou en terre pour recevoir la bndiction du saint homme. Il le
suivit dans l'glise  pas lents, et d'un air qui exprimait la
contrition et l'humilit la plus sincre.

L'intrieur de la chapelle tait orn de manire  rappeler les
occupations auxquelles s'tait livr le saint patron quand il tait sur
terre. Les plus riches dpouilles des animaux qu'on poursuit  la chasse
dans diffrens pays tenaient lieu de tapisserie et de tenture autour de
l'autel et dans toute l'glise. On y voyait suspendus, le long des murs,
des cors, des arcs, des carquois, mls avec des ttes de cerfs, de
loups et d'autres animaux; en un mot, tous les ornemens avaient un
caractre forestier. La messe mme y rpondit, car elle fut trs-courte,
tant ce qu'on appelait une _messe de chasse_, telle qu'on la clbrait,
devant les nobles et les grands qui, en assistant  cette solennit,
taient ordinairement impatiens de pouvoir se livrer  leur amusement
favori. Pendant cette courte crmonie, le compagnon de Durward parut y
donner l'attention la plus entire et la plus scrupuleuse, tandis que le
jeune cossais, n'tant pas tout--fait aussi occup de penses
religieuses, ne pouvait s'empcher de se reprocher intrieurement
d'avoir pu concevoir des soupons injurieux contre un homme qui
paraissait si humble et si dvot. Bien loin de le regarder alors comme
associ et complice de brigands, il tait presque tent de le prendre
pour un saint.

Quand la messe fut finie, ils sortirent ensemble de la chapelle, et
l'inconnu dt  Durward:--Nous sommes maintenant  peu de distance du
village, et vous pouvez rompre le jene en toute sret de conscience.
Suivez-moi.

Tournant sur la droite, et prenant un chemin qui montait graduellement,
il recommanda  son compagnon d'avoir grand soin de ne pas s'carter du
sentier, et d'en garder le milieu autant qu'il le pourrait.

Durward lui demanda pourquoi il lui recommandait cette prcaution.

--C'est que nous sommes prs de la cour, jeune homme; et, Pques-Dieu!
on ne marche pas, dans cette rgion comme sur vos montagnes couvertes de
bruyres.  l'exception du sentier que nous suivons, chaque toise de
terrain est rendue dangereuse et presque impraticable par des piges et
des trappes armes de faux qui tranchent les membres du voyageur
imprudent, comme la serpette du jardinier coupe une branche d'aubpine.
Des pointes de fer vous traverseraient les pieds, et il y a des fosses
assez profondes pour vous y ensevelir  jamais. Vous tes maintenant
dans l'enceinte du domaine royal, et nous allons voir tout  l'heure la
faade du chteau.

--Si j'tais le roi de France, je ne me donnerais pas tant de peine pour
placer autour de ma demeure des piges et des trappes. Au lieu de cela,
je tcherais de gouverner si bien, que personne n'oserait en approcher
avec de mauvaises intentions; et quant  ceux qui y viendraient avec des
sentimens de paix et d'affection, plus le nombre en serait grand, plus
j'en serais charm.

Le compagnon de l'cossais regard autour de lui d'un air alarm, et lui
dit:--Silence, sire varlet au sac de velours, silence! car j'ai oubli
de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des oreilles, et
qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce qu'elles entendent.

--Je m'en inquite fort peu, rpondit Quentin Durward; j'ai dans la
bouche une langue cossaise, et elle est assez hardie pour dire ce que
je pense en face du roi Louis: que Dieu le protge! Et quant aux
oreilles dont vous parlez, si je les voyais sur une tte humaine, je les
abattrais avec mon couteau de chasse.




CHAPITRE III.

Le Chteau.

          Un imposant chteau se prsente  la vue;
          Par des portes de fer l'entre est dfendue,
          Les murs en sont pais et les fosss profonds:
          On y voit des crneaux, des tours, des bastions,
          Et des soldats arms veillent sur les murailles.

          _Anonyme_.


TANDIS que Durward et sa nouvelle connaissance parlaient ainsi, ils
arrivrent vis--vis de la faade de Plessis-les-Tours, chteau qui,
mme dans ces temps dangereux, o les grands taient obligs de rsider
dans des places fortes, tait remarquable par les prcautions jalouses
qu'on prenait pour en rendre l'accs difficile.

 partir de la lisire du bois o le jeune cossais s'tait arrt avec
son compagnon pour contempler cette rsidence royale, s'tendait, ou
pour mieux dire s'levait, quoique par une monte fort douce, une
esplanade dcouverte, sur laquelle on ne voyait ni arbre, ni arbuste, 
l'exception d'un chne gigantesque,  demi mort de vieillesse. Cet
espace avait t laiss ouvert, conformment aux rgles de fortification
de tous les sicles, afin que l'ennemi ne pt approcher des murs 
couvert et sans tre aperu du haut du chteau, situ  l'extrmit de
cette esplanade.

Le chteau tait entour de trois remparts extrieurs garnis de crneaux
et de tourelles de distance en distance, et notamment  tous les angles.
Le second mur s'levait plus haut que le premier, et tait construit de
manire  commander celui-ci, si l'ennemi parvenait  s'en emparer: il
en tait de mme du troisime, qui formait la barrire intrieure.
Autour du mur extrieur (ce dont le Franais informa son compagnon,
attendu qu'tant placs plus bas que le niveau des fondations ils ne
pouvaient l'apercevoir) on avait creus un foss d'environ vingt pieds
de profondeur, o l'eau arrivait au moyen d'une saigne qu'on avait
faite au Cher, ou plutt  une de ses branches tributaires. Un second
foss rgnait au pied du second mur; un troisime dfendait pareillement
la dernire muraille, et tous trois taient galement de dimension peu
ordinaire. Les rives intrieure et extrieure de ce triple foss taient
garnies de palissades en fer qui atteignaient le mme but que ce qu'on
appelle des _chevaux-de-frise_ en termes de fortification modernes, car
chaque pieu de fer se terminait en diffrentes pointes bien aigus, et
divergentes en tous sens de sorte qu'on ne pouvait risquer une escalade
sans s'exposer  une mort certaine.

Dans l'intrieur de l'enceinte forme par le troisime mur s'levait le
chteau, compos de btimens construits  diffrentes dates, dont le
plus ancien tait une tour noircie par le temps, qui semblait un gant
thiopien d'une taille dmesure; l'absence de toute autre fentre plus
grande que des barbacanes pratiques  distances ingales, pour servir 
la dfense de la forteresse, faisait natre,  l'approche de cette tour,
cette sensation pnible qu'on prouve en voyant un aveugle.

Les autres btimens ne semblaient pas devoir tre beaucoup plus
agrables pour ceux qui les habitaient, car toutes les fentres
s'ouvraient sur une cour intrieure, de sorte que tout l'extrieur
annonait une prison plutt qu'un palais. Le roi rgnant avait mme
ajout  cette ressemblance, en faisant construire les fortifications
nouvelles de manire  ce qu'on ne pt les distinguer des anciennes; car
il tait, comme la plupart des gens souponneux, trs-jaloux de cacher
ses soupons. On avait employ pour cela des briques et des pierres de
la couleur la plus sombre, et ml de la suie dans le ciment, de manire
que tous les btimens avaient uniformment la mme teinte d'antiquit.

Cette place formidable n'avait qu'une seule entre, du moins Durward
n'en vit qu'une seule sur toute la faade; elle tait flanque, selon
l'usage, de deux fortes tours, et dfendue par une herse en fer et un
pont-levis. La herse tait baisse, et le pont-levis lev. Des tours
semblables s'levaient de mme  la seconde et  la troisime enceinte;
mais elles n'taient pas sur la mme ligne que celles de la premire,
car on ne pouvait aller directement d'une porte  l'autre; mais aprs
avoir pass la premire, on avait  faire une cinquantaine de pas entre
les deux premiers murs avant d'arriver  la seconde; et en supposant que
ce ft une troupe ennemie, elle tait expose aux traits dont on pouvait
l'accabler des deux cts. De mme, aprs avoir pass la seconde porte,
il fallait dvier encore une fois de la ligne droite pour gagner la
troisime; de sorte que, pour entrer dans la cour, au centre de laquelle
s'levaient les btimens, il fallait traverser deux dfils troits et
dangereux, en prtant le flanc  des dcharges d'artillerie, et forcer
trois portes dfendues de la manire la plus formidable. Venant d'un
pays non moins dsol par une guerre trangre que par les divisions
intestines, et dont la surface ingale et montagneuse, fertile en
rochers et en torrens, offre tant de situations admirablement
fortifies, le jeune Durward connaissait assez bien tous les diffrens
moyens par lesquels les hommes, dans ce sicle encore un peu barbare,
cherchaient  protger leurs habitations; mais il avoua franchement 
son compagnon qu'il n'aurait pas cru qu'il ft au pouvoir de l'art de
faire tant dans un lieu o la nature avait fait si peu; car le chteau,
comme nous l'avons donn  entendre, n'tait situ que sur une minence
peu leve,  laquelle on montait par une rampe fort douce, depuis
l'endroit o Quentin s'tait arrt.

Pour ajouter  sa surprise, son compagnon lui apprit qu' l'exception du
sentier tournant par lequel ils taient arrivs, tous les environs du
chteau taient, de mme que la partie de bois qu'ils venaient de
traverser, parsems de piges, de trappes, de fosses et d'embches de
toutes sortes, qui menaaient de mort quiconque oserait s'y hasarder
sans guide; il y avait sur les murs des espces de gurites en fer,
appeles _nids d'hirondelles_, d'o les sentinelles, lui dit-il,
rgulirement postes, pouvaient tirer presqu' coup sr contre
quiconque oserait se prsenter sans avoir le signal ou le mot d'ordre,
qui tait chang chaque jour; les archers de la garde royale
remplissaient nuit et jour ce devoir, pour lequel ils recevaient du roi
Louis profit et honneur, une forte paie et de riches habits.

--Et maintenant, jeune homme, ajouta-t-il, dites-moi si vous avez jamais
vu un chteau aussi fort, et si vous pensez qu'il existe des gens assez
hardis pour le prendre d'assaut?

Durward tait rest long-temps les yeux fixs sur cette forteresse, dont
la vue l'intressait  un tel point qu'il en oubliait que ses vtemens
taient mouills.  la question qui venait de lui tre faite, ses yeux
tincelrent, et son visage s'anima de nouvelles couleurs, semblable 
un homme entreprenant qui mdite un trait de hardiesse.

--C'est une place trs-forte et bien garde, rpondit-il; mais il n'y a
rien d'impossible pour les braves.

--Et en connaissez-vous dans votre pays qui y russiraient? demanda le
vieillard d'un ton un peu ddaigneux.

--Je n'oserais l'affirmer; mais il s'y trouve des milliers d'hommes qui,
pour une bonne cause, ne reculeraient pas devant cette entreprise.

--Oui-d[26]! et vous vous comptez peut-tre dans ce nombre?

--Je ferais mal de me vanter quand il n'y a aucun danger; mais mon pre
a fait un trait assez hardi, et je me flatte que je ne suis point
btard.

--Eh bien! vous pourriez trouver  qui parler, et mme des compatriotes;
car les archers cossais de la garde du roi Louis sont en sentinelle sur
ces murs,--trois cents gentilshommes des meilleures maisons de votre
pays.

--En ce cas, si j'tais le roi Louis, je me confierais en ces trois
cents gentilshommes cossais, j'abattrais ces murs pour combler les
fosss, j'appellerais prs de moi mes pairs et mes paladins, et je
vivrais en roi, faisant rompre des lances dans des tournois, donnant des
festins le jour  mes nobles, dansant la nuit avec les dames, et ne
craignant pas plus un ennemi qu'une mouche.

Son compagnon sourit encore; et tournant le dos au chteau, dont il lui
dit qu'ils s'taient un peu trop approchs, il le fit rentrer dans le
bois, en prenant un chemin plus large et plus battu que le sentier par
lequel ils taient venus.

--Cette route, lui dit-il, conduit au village du Plessis; et comme
tranger, vous trouverez  vous y loger honorablement et  un prix
raisonnable.  environ deux milles plus loin est la belle ville de
Tours, qui donne son nom  cette riche et superbe province. Mais le
village du Plessis, o Plessis-du-Parc, comme on l'appelle  cause de sa
proximit du chteau du roi et du parc royal qui l'entoure, vous
fournira un asile plus voisin et non moins hospitalier.

--Je vous remercie de vos renseignemens, mon bon matre, mais mon sjour
ici ne sera pas long, et si je trouve au village du Plessis,
Plessis-le-Parc ou Plessis-l'tang, un morceau de viande  manger et
quelque chose de meilleur que de l'eau  boire, mes affaires y seront
bientt termines.

--Je m'imaginais que vous aviez quelque ami  voir dans ces environs.

--C'est la vrit, le propre frre de ma mre; et avant qu'il quittt
les montagnes d'Angus, c'tait le plus bel homme dont _les
drogues_[27]en eussent foul les bruyres.

--Et comment le nommez-vous? Je vous le ferai chercher; car il ne serait
pas prudent  vous de monter au chteau. On pourrait vous prendre pour
un espion.

--Par la main de mon pre! me prendre pour un espion! Celui qui oserait
me donner un nom pareil sentirait le froid du fer que je porte. Quant au
nom de mon oncle, je n'ai nulle raison pour le cacher. Il se nomme
Lesly. C'est un nom noble et honorable.

--Je n'en doute nullement; mais il se trouve dans la garde cossaise
trois personnes qui le portent.

--Mon oncle se nomme Ludovic Lesly.

--Mais parmi les trois Lesly, deux portent le nom de Ludovic.

--On surnommait mon parent Ludovic  la cicatrice; car nos noms de
famille sont si communs en cosse, que, lorsqu'on n'a pas de terre dont
on puisse prendre le nom pour se distinguer, on porte toujours un
sobriquet.

--Un nom de guerre, vous voulez dire? Mais je vois que le Lesly dont
vous parlez est celui que nous surnommons _le Balafr_,  cause de la
cicatrice qu'il porte sur la figure. C'est un brave homme et un bon
soldat. Je dsire pouvoir vous faciliter une entrevue avec lui, car il
appartient  un corps dont les devoirs sont stricts, et ceux qui le
composent sortent rarement du chteau,  moins que ce ne soit pour
escorter la personne du roi. Et maintenant, jeune homme, rpondez  une
question. Je parie que vous dsirez entrer, comme votre oncle, dans la
garde cossaise. Si tel est votre projet, il est un peu hardi, d'autant
plus que vous tes fort jeune, et que l'exprience de quelques annes
est ncessaire pour remplir les hautes fonctions auxquelles vous
aspirez.

--Il est possible que j'aie eu quelque ide semblable, mais, si cela
est, la fantaisie en est passe.

--Que voulez-vous dire, jeune homme? Parlez-vous avec ce ton de lgret
d'une garde dans laquelle les plus nobles de vos compatriotes sont
jaloux d'tre admis?

--Je leur en fais mon compliment. Pour parler franchement, j'aurais
assez aim  entrer au service du roi Louis; mais malgr les beaux
habits et la bonne paie, je prfre le grand air  ces cages de fer
qu'on voit l-haut;  ces nids d'hirondelles, comme vous appelez ces
espces de botes  poivre. D'ailleurs, je vous avouerai que je n'aime
pas un chteau dans les environs duquel on voit crotre des chnes qui
portent des glands semblables  celui que j'aperois.

--Je devine ce que vous voulez dire, mais expliquez-vous plus
clairement.

--Soit. Regardez ce gros chne qui est  quelques portes de flche du
chteau: ne voyez-vous pas pendu  une branche de cet arbre un homme en
jaquette grise pareille  la mienne?

--C'est ma foi vrai! Pques-Dieu! voyez ce que c'est que d'avoir des
yeux jeunes! J'apercevais bien quelque chose, mais je croyais que
c'tait un corbeau perch dans les branches. Au surplus, ce spectacle
n'a rien de nouveau jeune homme: quand l't fera place  l'automne,
qu'il y aura de longs clairs de lune, et que les routes deviendront peu
sres, vous verrez accrochs  ce mme chne des groupes de dix et mme
de vingt glands semblables. Mais qu'importe? chacun d'eux sert
d'pouvantail pour effrayer les coquins; et pour chaque drle qui est
suspendu de cette manire, l'honnte homme peut compter qu'il y a en
France un brigand, un tratre, un voleur de grand chemin, un pillard ou
un oppresseur de moins. Vous devez y reconnatre, jeune homme, des
preuves de la justice de notre souverain.

--Cela peut tre; mais si j'tais le roi Louis, je les ferais pendre un
peu plus loin de mon palais. Dans mon pays nous suspendons des corbeaux
morts dans les endroits frquents par les corbeaux vivans, mais non pas
dans nos jardins ou, dans nos pigeonniers. L'odeur de ce cadavre... Fi!
je crois la sentir  la distance o nous en sommes.

--Si vous vivez assez pour devenir un honnte et loyal serviteur de
notre prince, mon bon jeune homme, vous apprendrez qu'il n'y a pas de
parfum qui vaille l'odeur d'un tratre mort.

--Je ne dsirerai jamais vivre assez long-temps pour perdre l'odorat et
la vue. Montrez-moi un tratre vivant, et voil mon bras, et mon pe;
quand il est mort, ma haine ne peut lui survivre. Mais je crois que nous
arrivons au village; et j'espre vous y prouver que ni le bain que j'ai
pris, ni le dgot que j'ai prouv, ne m'ont t l'apptit pour
djeuner. Ainsi, mon bon ami,  l'htellerie et par le plus court
chemin.--Cependant, un moment: avant de recevoir de vous l'hospitalit,
dites-moi quel est votre nom?

--On me nomme matre Pierre. Je ne suis pas marchand de titres; je suis
un homme tout uni, qui ai de quoi vivre de mon bien; voil comment on
m'appelle.

--Matre Pierre, soit! dit Quentin,--je suis charm qu'un heureux hasard
nous ai fait faire connaissance; car j'ai besoin de quelques mots de bon
avis, et je sais en tre reconnaissant.

Tandis qu'ils parlaient ainsi, la tour de l'glise et un grand crucifix
de bois qui s'levait au-dessus des arbres leur annonaient qu'ils
taient  l'entre du village.

Mais matre Pierre se dtournant un peu du chemin, qui venait d'aboutir
 une grande route, lui dit que l'auberge o il avait dessein de le
conduire tait dans un endroit un peu cart, et qu'on n'y recevait que
des voyageurs de la meilleure espce.

--Si vous dsignez par-l ceux qui voyagent avec la bourse la mieux
garnie, dit le jeune cossais, je ne suis pas de ce nombre, et j'aime
autant avoir affaire  vos _escorcheurs_ de la grande route qu' ceux de
votre htellerie.

--Pques-Dieu! comme vous tes prudens, vous autres cossais! Un Anglais
se jette tout droit dans une taverne, boit et mange tout ce qu'il y
trouve de mieux, et ne songe  l'cot que lorsqu'il a le ventre plein.
Mais vous oubliez, matre Quentin, puisque Quentin est votre nom, vous
oubliez que je vous dois un djeuner pour le bain que ma mprise vous a
valu; c'est la pnitence de mon tort a votre gard.

--En vrit, j'avais oubli le bain, le tort et la pnitence; car mes
vtemens se sont schs sur moi, ou  peu prs, en marchant. Cependant
je ne refuserai pas votre offre obligeante; car j'ai dn hier fort
lgrement, et je n'ai pas soup. Vous semblez tre un vieux bourgeois
respectable, et je ne vois pas pourquoi je n'accepterais pas votre
courtoisie.

Le Franais sourit  part lui; car il voyait clairement que son jeune
compagnon, quoique presque mourant de faim selon toute apparence, avait
quelque peine  se faire  l'ide de djeuner aux dpens d'un tranger,
et qu'il s'efforait de rduire son orgueil au silence, par la
rflexion, que, lorsqu'il s'agissait d'obligations si lgres, celui qui
consentait  en tre redevable montrait autant de complaisance que celui
qui faisait la politesse.

Cependant ils entrrent dans une avenue troite ombrage par de beaux
ormes, au bout de laquelle une grande porte les conduisit dans la cour
d'une auberge plus vaste qu'une auberge n'est ordinairement, et destine
au logement des nobles et des courtisans qui avaient quelque affaire au
chteau voisin, o il tait rare que Louis XI accordt un appartement 
qui que ce ft de sa cour, except en cas de ncessit absolue. Un
cusson portant les fleurs de lis ornait la principale porte d'un grand
btiment irrgulier: mais, ni dans la cour, ni dans la maison, on ne
remarquait cet air actif, empress, par lequel les garons et
domestiques d'un semblable tablissement annonaient alors le nombre de
leurs htes et la multitude de leurs occupations: il semblait que le
caractre sombre et insociable du chteau royal situ dans le voisinage
avait communiqu une partie du srieux glacial et mlancolique qui y
rgnait,  une maison destine  tre le temple de la gaiet, du plaisir
et de la bonne chre.

Matre Pierre, sans appeler personne et sans mme approcher de la
principale entre, leva le loquet d'une petite porte, et prcda son
compagnon dans une grande salle. La flamme d'un fagot brillait dans la
chemine, prs de laquelle tout tait dispos pour un djeuner solide.

--Mon compre n'a rien oubli, dit le Franais  Durward: vous devez
avoir froid, voil un bon feu; vous devez avoir faim, et vous allez
avoir  djeuner.

Matre Pierre siffla: l'aubergiste entra, et rpondit  son _bonjour_
par un salut respectueux; mais il ne montra nullement cette humeur
babillarde, attribut caractristique des matres d'auberge franais de
tous les sicles.

--Quelqu'un devait venir ordonner un djeuner, dit matre Pierre;
l'a-t-il fait?

L'aubergiste ne rpondit que par une profonde inclination de tte; et
tout en apportant les divers mets qui devaient composer le djeuner et
en les plaant sur la table, il ne dit pas un seul mot pour en faire
valoir le mrite. Le repas cependant tait digne de tous les loges que
les aubergistes franais sont dans l'usage de donner aux fruits de leur
savoir-faire, comme les lecteurs pourront en juger dans le chapitre
suivant.




CHAPITRE IV.

Le Djeuner.

          Juste ciel: quels coups de dents!--Que de pain!

          _Voyages d'Yorick_.


Nous avons laiss notre jeune tranger en France, dans une situation
plus agrable qu'aucune de celles dans lesquelles il s'tait trouv
depuis son arrive sur le territoire des anciens Gaulois. Le djeuner,
comme nous l'avons donn  entendre en finissant le dernier chapitre,
tait admirable. Il y avait un pt de Prigord, sur lequel un
gastronome aurait voulu vivre et mourir, comme les mangeurs de lotus
d'Homre, oubliant parens, patrie, et toutes les obligations sociales.
Sa crote magnifique s'levait comme les remparts d'une grande capitale,
emblme des richesses qu'ils sont chargs de protger. Il y avait encore
un ragot exquis avec cette petite pointe d'ail que les Gascons aiment,
et que les cossais ne hassent point; de plus, un jambon dlicat qui
avait nagure fait partie d'un noble sanglier de la fort voisine de
Montrichard. Le pain tait aussi blanc que dlicieux, et avait la forme
de petites boules (d'o les Franais ont tir le nom de _boulanger_): la
crote en tait si apptissante qu'avec de l'eau seule elle aurait pu
passer pour une friandise. Mais il y avait autre chose que de l'eau pour
l'assaisonner; car on voyait sur la table un de ces flacons de cuir
qu'on appelait _bottrines_, et qui contenait environ deux pintes du
meilleur vin de Beaune.

Tant de bonnes choses auraient, comme on dit, donn de l'apptit  un
mort. Quel effet devaient-elles donc produire sur un jeune homme
d'environ vingt ans, qui depuis deux jours (car il faut dire la vrit)
n'avait presque vcu que des fruits  demi mrs que le hasard lui avait
fait trouver, et d'une ration assez modique de pain d'orge! il se jeta
d'abord sur le ragot, et le plat fut bientt vide. Il attaqua ensuite
le superbe pt, y fit une entaille qui pntra jusqu' ses fondemens,
et revint  la charge plus d'une fois, en l'arrosant de temps en temps
d'un verre de vin, au grand tonnement de l'hte, et au grand amusement
de matre Pierre.

Celui-ci surtout, probablement parce qu'il se trouvait avoir fait une
meilleure action qu'il ne l'avait cru, semblait enchant de l'apptit du
jeune cossais; quand enfin il remarqua que son activit commenait  se
ralentir, il chercha  lui faire faire de nouveaux efforts, en ordonnant
que l'on apportt des fruits confits, des darioles, et toutes les autres
friandises, qu'il put imaginer pour prolonger le repas. Tandis qu'il
l'occupait ainsi, son visage exprimait une sorte de bonne humeur qui
allait jusqu' la bienveillance, et toute diffrente de sa physionomie
ordinaire, qui tait froide, svre et caustique. Les gens gs prennent
toujours quelque plaisir  voir les jouissances et les exercices de la
jeunesse, lorsque leur esprit, dans sa situation naturelle, n'est
troubl ni par un sentiment secret d'envie, ni par une folle mulation.

De son ct, Quentin Durward, tout en employant son temps d'une manire
si agrable, ne put s'empcher de dcouvrir que les traits de l'homme
qui le rgalait si bien, et qu'il avait d'abord trouvs si repoussans,
gagnaient beaucoup quand celui qui les considrait tait sous
l'influence de quelques verres de vin de Beaune; et ce fut avec un ton
de cordialit qu'il reprocha  matre Pierre de rire de son apptit et
de ne rien manger lui-mme.

--Je fais, pnitence, rpondit matre Pierre, et je ne puis prendre
avant midi que quelques confitures et un verre d'eau; puis, se tournant
vers l'hte, il ajoutt.--Dites  la dame de l-haut de m'en apporter.

--Eh bien! continua matre Pierre quand l'aubergiste fut parti, vous
ai-je tenu parole relativement au djeuner que je vous avais promis?

--C'est le meilleur que j'aie fait; rpondit l'cossais, depuis que j'ai
quitt Glen-Houlakin.

--Glen quoi? s'cria matre Pierre; avez-vous envie d'voquer le diable
en prononant de pareils mots?

--Glen-Houlakin, mon bon monsieur, c'est--dire la valle des
moucherons. C'est le nom de notre ancien domaine. Vous avez acquis le
droit d'en rire, si cela vous plat.

--Je n'ai pas la moindre intention de vous offenser, mon jeune ami; mais
je voulais vous dire que si le repas que vous venez de faire est de
votre got, les archers de la garde cossaise en font un aussi bon, et
peut-tre meilleur, tous les jours.

--Je n'en suis pas surpris. S'ils sont enferms toute la nuit dans les
_nids d'hirondelles_, ils doivent avoir le matin un terrible apptit.

--Et ils ont abondamment de quoi le satisfaire; ils n'ont pas besoin,
comme les Bourguignons, d'aller le dos nu, afin de pouvoir se remplir le
ventre. Ils sont vtus comme des comtes, et font ripaille comme des
abbs.

--J'en suis bien aise pour eux.

--Et pourquoi ne pas prendre du service parmi eux, jeune homme? Je suis
sr que votre oncle pourrait vous faire entrer dans la compagnie, ds
qu'il y aura une place vacante; et, je vous le dirai tout bas, j'ai
moi-mme quelque crdit, et je puis vous tre utile: je prsume que vous
savez monter  cheval aussi-bien que tirer de l'arc?

--Tous ceux qui ont port le nom de Durward sont aussi bons cuyers que
qui que ce soit qui ait jamais appuy son soulier ferr sur l'trier, et
je ne sais trop pourquoi je n'accepterais pas votre offre obligeante. La
vie et l'habit sont deux choses indispensables; mais cependant,
voyez-vous, les hommes comme moi pensent  l'honneur,  l'avancement, 
de hauts faits d'armes. Votre roi Louis,--que Dieu le protge, car il
est ami et alli de l'cosse;--mais il reste toujours dans ce chteau,
ou ne fait qu'aller d'une ville fortifie  une autre. Il gagne des
cits et des provinces par des ambassades politiques, et non  la pointe
de l'pe. Or, quant  moi, je suis de l'avis des Douglas, qui ont
toujours tenu la campagne parce qu'ils aiment mieux entendre le chant de
l'alouette que le cri de la souris.

--Jeune homme, ne jugez pas tmrairement des actions des souverains.
Louis cherche  pargner le sang de ses sujets, mais il n'est pas avare
du sien. Il a fait ses preuves de courage  Montlhri.

--Oui, mais il y a de cela une douzaine d'annes ou davantage. Or,
j'aimerais  suivre un matre qui voudrait conserver son honneur aussi
brillant que son cusson, et qui serait toujours le premier au milieu de
la mle.

--Pourquoi donc n'tes-vous pas rest  Bruxelles avec le duc de
Bourgogne? Il vous mettrait  mme d'avoir les os briss tous les jours;
et de peur que l'occasion ne vous en manqut, il se chargerait de vous
les rompre lui-mme, surtout s'il apprenait que vous avez battu un de
ses forestiers.

--C'est la vrit. Ma mauvaise toile m'a ferm cette porte.

--Mais il ne manque pas de chefs qui braveraient le diable, et sous
lesquels un jeune tourdi peut trouver du service? Que pensez-vous, par
exemple, de Guillaume de la Marck?

--Quoi! l'homme  la longue barbe, le sanglier des Ardennes! Moi, je
servirais un chef de pillards et d'assassins; un brigand qui tuerait un
paysan pour s'emparer de sa casaque; qui massacre les prtres et les
plerins comme si c'taient des chevaliers et des hommes d'armes! ce
serait imprimer une tche ineffaable sur l'cusson de mon pre.

--Eh bien! mon jeune cerveau brl, si le _sanglier_ vous parat trop
scrupuleux, pourquoi ne pas suivre le jeune duc de Gueldre?

--Je suivrais plutt le diable! Que je vous dise un mot  l'oreille.
C'est un fardeau trop pesant pour la terre. L'enfer s'ouvre dj pour
lui. On dit qu'il tient son pre en prison, et qu'il a mme os le
frapper. Pouvez-vous le croire?

Matre Pierre parut un peu dcontenanc en voyant l'horreur nave avec
laquelle le jeune cossais parlait de l'ingratitude d'un fils, et il lui
rpondit:

--Vous ignorez, jeune homme, combien les liens du sang sont faibles pour
les hommes d'un rang lev. Quittant alors le ton sentimental qu'il
avait pris d'abord, il ajouta avec une sorte de gaiet;--D'ailleurs, si
le duc a battu son pre, je vous rponds que ce pre l'avait battu plus
d'une fois: ainsi ce n'est qu'un solde de compte.

--Je suis surpris de vous entendre parler ainsi, dit le jeune cossais
en rougissant d'indignation. Une tte grise comme la vtre devrait
savoir mieux choisir ses sujets de plaisanterie. Si le vieux, duc a
battu son fils dans son enfance, il ne l'a point battu assez. Il aurait
mieux valu qu'il le ft prir sous les verges, que de le laisser vivre
pour faire rougir toute la chrtient du baptme d'un tel monstre!

-- ce compte, et de la manire dont vous pluchez le caractre des
princes et des chefs, je crois que ce que vous avez de mieux  faire,
c'est de devenir capitaine vous-mme; car o un homme si sage en
trouvera-t-il un qui soit digne de lui commander?

--Vous riez,  mes dpens, matre Pierre, et vous avez peut-tre raison.
Mais vous ne m'avez pas nomm un chef plein de vaillance, qui a de
bonnes troupes  ses ordres, et sous lequel on pourrait prendre du
service assez honorablement.

--Je ne devine pas qui vous voulez dire.

--Eh! celui qui est comme le tombeau de Mahomet (maudit soit le
prophte!) suspendu entre deux pierres d'aimant; celui qu'on ne peut
appeler ni Franais ni Bourguignon, mais qui sait maintenir la balance
entre eux, et se faire craindre et servir par les deux princes, quelque
puissans qu'ils soient.

--Je ne devine pas encore qui vous voulez dire, rpta matre Pierre
d'un air pensif.

--Et qui serait-ce, sinon le noble Louis de Luxembourg, comte de
Saint-Pol et grand conntable de France? Il se maintient  la tte de sa
petite arme, levant la tte aussi haut que le roi Louis et le duc
Charles, et se balanant entre eux, comme l'enfant plac au milieu
d'une planche dont deux de ses compagnons font monter et descendre
successivement chacun des deux bouts.

--Et l'enfant dont vous parlez est celui des trois qui peut faire la
chute la plus dangereuse. Mais coutez-moi, mon jeune ami, vous  qui le
pillage parat un tel crime: savez-vous bien que votre politique comte
de Saint-Pol est celui qui a le premier donn l'exemple d'incendier les
campagnes pendant la guerre; et qu'avant les honteuses dvastations
qu'il a commises, les deux partis mnageaient les villages et les villes
ouvertes qui ne faisaient pas rsistance?

--Sur ma foi, si la chose est ainsi, je commencerai  croire que pas un
de ces grands hommes ne vaut mieux que l'autre, et que faire un choix
parmi eux, c'est comme si l'on choisissait un arbre pour y tre pendu.
Mais ce comte de Saint-Pol, ce conntable, a trouv moyen de se mettre
en possession de la ville qui porte le nom de mon saint patron, de
Saint-Quentin. (Ici le jeune cossais ft un signe de croix.) Et il me
semble que si j'tais l, mon bon patron veillerait un peu sur moi; car
il est moins occup que certains saints qui ont un bien plus grand
nombre de personnes de leur nom: et cependant il faut qu'il ait oubli
le pauvre Quentin Durward, son fils spirituel, puisqu'il le laisse un
jour sans nourriture, et que le lendemain il l'abandonne  la protection
de saint Julien et  l'hospitalit d'un tranger achete, par un bain
pris dans la fameuse rivire du Cher, ou dans quelqu'une de celles qui
vont s'y jeter.

--Ne blasphme pas les saints, mon jeune ami, dit matre Pierre. Saint
Julien est le fidle patron des voyageurs, et il est possible que le
bienheureux saint Quentin ait fait beaucoup plus et beaucoup mieux que
tu ne te l'imagines.

Comme il parlait encore, la porte s'ouvrit, et une jeune fille paraissant
avoir quinze ans apporta un plateau couvert d'une belle serviette de
damas, sur lequel tait un compotier rempli de ces prunes sches pour
lesquelles la ville de Tours a t renomme dans tous les temps. Il s'y
trouvait aussi une coupe richement cisele, espce d'ouvrages que les
orfvres de cette ville excutaient autrefois avec un art qui les
distinguait de ceux des autres villes de France, et mme de la capitale.
La forme en tait si lgante, que Durward ne songea pas  examiner si
elle tait d'argent, ou seulement d'tain, comme le gobelet plac devant
lui sur la table, et qui tait si brillant qu'on aurait pu le croire
d'un mtal plus prcieux.

Mais la vue de la jeune personne qui tenait le plateau attira
l'attention de Durward, beaucoup plus que les objets qui y taient
placs.

Il eut bientt dcouvert qu'une profusion de longues tresses de beaux
cheveux noirs, qu'elle portait de mme que les jeunes cossaises, sans
autre ornement qu'une guirlande de feuilles de lierre, formaient un
voile naturel autour de son visage, dont les traits rguliers, les yeux
noirs et l'air pensif auraient pu rappeler la mlancolique Melpomne;
mais il y avait sur ses joues une nuance de carmin, et un sourire sur
ses lvres et dans son regard, qui portaient  croire que la gaiet
n'tait pas trangre  une physionomie si sduisante, quoique ce ne ft
pas son expression la plus habituelle. Quentin crut mme pouvoir
distinguer que des circonstances affligeantes taient la cause qui
prtait  la figure d'une si jeune et si jolie personne l'apparence
d'une gravit qui n'accompagne pas ordinairement la beaut dans sa
premire jeunesse; et comme l'imagination d'un jeune homme est prompte 
tirer des conclusions des donnes les plus lgres, il lui plus
d'infrer de ce qui va suivre, que la destine de cette charmante
inconnue tait enveloppe de mystre et de silence.

--Que veut dire ceci, Jacqueline? dit matre Pierre ds qu'elle entra.
N'avais-je pas demand que dame Perrette m'apportt ce dont j'avais
besoin? Pques-Dieu! est-elle ou se croit-elle trop grande dame pour me
servir?

--Ma mre est mal  l'aise, rpondit Jacqueline  la hte et du ton le
plus humble; elle ne se porte pas bien, et garde la chambre.

--Elle la garde seule, j'espre! s'cria matre Pierre avec une sorte
d'emphase; je suis _un vieux routier_, et ce n'est pas  moi qu'on en
fait accroire par une maladie prtendue.

 ces paroles Jacqueline plit, et chancela mme; car il faut avouer que
le ton et le regard de matre Pierre, toujours durs, caustiques et
dsagrables, devenaient sinistres et alarmans quand ils exprimaient la
colre ou le soupon.

La galanterie de notre jeune montagnard prit l'veil sur-le-champ, et il
s'approcha de Jacqueline pour la soulager du fardeau qu'elle portait, et
qu'elle lui remit d'un air pensif, en jetant sur le bourgeois en
courroux un regard timide et inquiet. Il et t contre nature de
rsister  l'expression de ces yeux tendres qui semblaient implorer la
compassion; et matre Pierre lui dit, non plus d'un air de
mcontentement, mais avec autant de douceur que sa physionomie pouvait
en exprimer:--Je ne te blme pas, Jacqueline; car tu es trop jeune pour
tre dj ce qu'il est dur de penser que tu dois tre un jour,... fausse
et perfide comme, tout le reste de ton sexe frivole. Personne n'est
parvenu  l'ge d'homme sans avoir t  porte de vous connatre
toutes, et voici un cavalier cossais qui te dira la mme chose.

Jacqueline jeta les yeux un instant sur le jeune tranger, comme pour
obir  matre Pierre; mais ce regard, quelque rapide qu'il ft, parut 
Durward un appel touchant  sa gnrosit. Avec l'empressement d'un
jeune homme, et le respect romanesque pour le beau sexe que lui avait
inspir son ducation, il rpondit  l'instant qu'il jetterait le gant
du combat  tout antagoniste de son rang et de son ge qui oserait dire
que des traits semblables  ceux qu'il voyait pouvaient ne pas tre
anims par l'me la plus pure.

Les joues de la jeune fille se couvrirent d'une pleur mortelle, et elle
jeta un regard craintif sur matre Pierre,  qui la bravade du jeune
cossais parut n'inspirer qu'un sourire de mpris plutt que
d'approbation. Quentin, dont la seconde pense corrigeait ordinairement
la premire, rougit d'avoir prononc quelques mots qui pouvaient passer
pour une fanfaronnade devant un vieillard pacifique par tat; et se
condamnant  une sorte de rparation aussi juste que proportionne  sa
faute, il rsolut de supporter patiemment le ridicule qu'il avait
mrit. Il prsenta  matre Pierre le plateau dont il s'tait charg,
en rougissant et avec un air d'embarras qu'il cherchait vainement 
cacher.

--Vous tes un jeune fou, lui dit matre Pierre; et vous ne connaissez
pas mieux les femmes que les princes, dont Dieu, ajouta-t-il en faisant
le signe de la croix dvotement, tient les coeurs dans sa main droite.

--Et qui tient donc les coeurs des femmes? demanda Quentin, dtermin 
ne pas s'en laisser imposer par l'air de supriorit de cet homme
extraordinaire, dont les manires hautaines et insouciantes exeraient
sur lui une influence dont il tait un peu humili.

--Je crois qu'il faut faire cette question  quelque autre, rpondit
matre Pierre avec beaucoup de sang-froid.

Cette nouvelle rebuffade ne dconcerta pourtant pas entirement Quentin
Durward.-- coup sr, pensa-t-il, ce n'est pas pour la misrable
obligation d'un djeuner, quelque substantiel et excellent qu'il ft,
que j'aurais tant de dfrence envers ce bourgeois de Tours! On
s'attache les chiens et les faucons en les nourrissant; c'est par les
liens de l'amiti et des services qu'on peut enchaner le coeur de
l'homme. Mais ce bourgeois est vraiment extraordinaire; et cette
apparition enchanteresse--qui va dj disparatre,--un tre si parfait,
ne peut appartenir  si bas lieu, il ne peut mme dpendre de ce riche
marchand, quoique celui-ci semble exercer  son gard une sorte
d'autorit comme il le fait sans doute sur tout ce que le hasard jette
dans son petit cercle. Il est tonnant quelles ides d'importance ces
Flamands et ces Franais attachent  la richesse, infiniment plus
qu'elle n'en mrite; car je suppose que ce vieux marchand s'imagine
devoir  son argent, la considration que j'accorde  son ge. Moi,
gentilhomme cossais d'une ancienne race, d'une naissance distingue, et
lui un marchand de Tours!

Telles taient les ides qui se succdaient rapidement dans l'esprit du
jeune Durward, tandis que matre Pierre disait  Jacqueline, en
souriant, et en passant la main sur ses longs cheveux:--Ce jeune homme
me servira, Jacqueline; tu peux te retirer. Je dirai  ta ngligente
mre qu'elle a tort de t'exposer aux yeux sans ncessit.

--C'tait seulement pour vous servir, rpondit la jeune fille: j'espre
que vous ne serez pas mcontent de votre parente, puisque...

--Pques-Dieu! s'cria matre Pierre en l'interrompant d'un ton vif,
mais sans duret, avez-vous envie de discuter avec moi, ou restez-vous
ici pour regarder ce jeune homme? Retirez-vous. Il est noble; il suffira
pour me servir.

Jacqueline sortit; et Durward tait si occup de sa disparition subite,
qu'elle rompit le fil de ses rflexions; et il obit machinalement quand
matre Pierre, se jetant nonchalamment sur son grand fauteuil, lui dit
du ton d'un homme habitu  commander:--Placez ce plateau prs de moi.

Le marchand, fronant les sourcils, les fit retomber sur ses yeux pleins
de vivacit, de manire qu' peine taient-ils visibles, quoiqu'ils
lanassent quelquefois un rayon rapide et brillant comme ceux du soleil
qui se couche derrire un sombre nuage,  travers lequel il brille par
intervalles.

--N'est-ce pas une charmante crature? dit matre Pierre en levant la
tte et fixant un regard ferme sur Quentin en lui faisant cette
question; une fille fort aimable pour une servante d'auberge? Elle
figurerait bien  la table d'un honnte bourgeois, mais cela a reu une
mauvaise ducation; cela a une origine basse.

Il arrive quelquefois qu'un mot jet au hasard dmolit un splendide
chteau qu'on vient de construire dans les airs; et, en pareille
occasion, l'architecte ne sait pas beaucoup de gr  celui qui a laiss
tomber le mot fatal, alors mme qu'il a parl sans intention de nuire.
Quentin se sentit dconcert, et il tait dispos  se mettre en
courroux, sans trop savoir pourquoi, contre ce vieillard pour l'avoir
inform que cette crature enchanteresse n'tait ni plus ni moins que ce
que ses occupations annonaient,--une servante d'auberge, une servante
d'un ordre suprieur,  la vrit (une nice peut-tre ou une parente de
l'aubergiste), mais une servante enfin, oblige de se conformer 
l'humeur de tous les htes, et particulirement  celle de ce matre
Pierre, qui paraissait tre assez fantasque et assez riche pour vouloir
que ses caprices devinssent autant de lois.

Une pense se prsentait encore  son esprit: c'tait qu'il devait faire
comprendre au vieillard la diffrence qui existait entre leurs
conditions, et lui faire sentir que quelque riche qu'il pt tre, sa
richesse ne pouvait le faire marcher l'gal d'un Durward de
Glen-Houlakin. Cependant, quand il levait les yeux sur matre Pierre,
dans l'intention de lui dire quelques mots  ce sujet, il trouvait dans
sa physionomie, malgr ses yeux baisss, ses traits amaigris, et ses
vtemens communs, quelque chose qui l'empchait de faire valoir cette
supriorit qu'il croyait avoir sur le marchand. Au contraire, plus il
le regardait, plus il le considrait avec attention, et plus il sentait
redoubler sa curiosit de savoir qui tait cet homme et quel tait son
rang; il se le reprsentait alors comme un des premiers magistrats, ou
tout au moins un syndic de Tours; en un mot, pour un homme habitu, de
manire ou d'autre,  exiger et  obtenir le respect.

Cependant matre Pierre semblait se livrer de nouveau  une rverie dont
il ne sortit que pour faire dvotement le signe de la croix, aprs quoi
il mangea quelques prunes et un biscuit. Il fit signe ensuite  Quentin
de lui donner la coupe dont nous avons dj parl; mais comme celui-ci
la lui prsentait, il ajouta avant de la prendre:--Vous m'avez dit que
vous tes noble, je crois?

--Sans doute, je le suis, rpondit l'cossais, si quinze gnrations
suffisent pour cela. Je vous l'ai dj dit; mais ne vous gnez pas,
matre Pierre: on m'a toujours appris que le devoir du plus jeune est de
servir le plus g.

--C'est une excellente, maxime, rpondit le marchand en recevant la
coupe que Quentin lui prsentait, et en y versant de l'eau d'une
aiguire qui semblait de mme mtal, sans paratre avoir, au sujet des
convenances sociales, le moindre de ces scrupules que Quentin peut-tre
s'tait attendu  voir natre en lui.

--Au diable soient l'aisance et la familiarit de ce bourgeois! pensa le
jeune homme. Il se fait servir par un noble cossais avec aussi peu de
crmonie que j'en montrerais moi-mme envers un paysan de Glen-Isla.

Cependant matre Pierre, ayant vid sa coupe, dit  son compagnon:

--D'aprs le got que vous avez montr pour le vin de Beaune, je
m'imagine que vous n'tes pas tent de me faire raison avec la liqueur
que je viens de boire. Mais j'ai sur moi un lixir qui peut changer en
vin dlicieux l'eau qui sort du rocher.

Tout en parlant ainsi, il prit dans son sein une grande bourse de peau
de loutre de mer, et fit tomber une pluie de petites pices d'argent,
jusqu' ce qu'il en et empli  moiti la coupe, qui n'tait pas des
plus larges.

--Vous devez plus de reconnaissance  votre patron saint Quentin, et 
saint Julien, que vous ne semblez le penser, jeune homme, dit alors
matre Pierre, et je vous conseille de faire quelques aumnes en leur
nom. Restez dans cette htellerie jusqu' ce que vous voyiez votre
parent le Balafr, qui sera relev de garde ce soir. J'aurai soin de le
faire informer qu'il peut vous trouver ici, car j'ai affaire au chteau.

Quentin Durward ouvrait la bouche pour s'excuser d'accepter le prsent
que lui offrait la libralit de son nouvel ami; mais matre Pierre,
fronant ses gros sourcils, se redressant, et prenant un air plus
imposant qu'il ne l'avait encore fait, lui dit d'un ton
d'autorit:--Point de rplique, jeune homme, et faites ce qui vous est
ordonn.

 ces mots, il sortit de l'appartement, et fit signe  Quentin qu'il ne
devait pas le suivre.

Le jeune cossais resta stupfait, ne sachant que penser de tout ce qui
venait de lui arriver. Son premier mouvement, le plus naturel, sinon le
plus noble, fut de jeter un coup d'oeil sur la coupe, qui tait plus
qu' demi pleine de pices d'argent dont peut-tre il n'avait jamais eu
le quart  sa disposition pendant tout le cours de sa vie. Mais sa
dignit, comme gentilhomme, lui permettait-elle d'accepter l'argent de
ce riche plbien? C'tait une question dlicate; car, quoiqu'il vnt de
faire un excellent djeuner, il n'tait pas en fonds, soit pour
retourner  Dijon, dans le cas o il voudrait entrer au service du duc
de Bourgogne, au risque de s'exposer  son courroux, soit pour se rendre
 Saint-Quentin, s'il donnait la prfrence au conntable de Saint-Pol,
car il tait dtermin  offrir ses services  l'un de ces deux
seigneurs, sinon au roi de France. La rsolution  laquelle il s'arrta
fut peut-tre la plus sage qu'il pt prendre dans la circonstance;
c'tait de se laisser guider par les conseils de son oncle. En
attendant, il mit l'argent dans son sac de velours, et appela l'hte
pour lui dire d'emporter la coupe d'argent, et pour lui faire en mme
temps quelques questions sur ce marchand si libral, et qui savait si
bien prendre un ton d'autorit.

Le matre de la maison arriva  l'instant; et, s'il ne fut pas
trs-communicatif, au moins fut-il moins silencieux qu'il ne l'avait t
jusqu'alors. Il refusa positivement de reprendre la coupe d'argent. Il
n'en avait aucun droit, lui dit-il: elle appartenait  matre Pierre,
qui en avait fait prsent  celui  qui il venait de donner  djeuner.
Il avait  la vrit quatre hanaps[28] d'argent qui lui avaient t
laisss par sa grand'mre, d'heureuse mmoire, mais qui ne ressemblaient
pas plus  ce beau vase cisel qu'un navet ressemble  une
pche.--C'tait une de ces fameuses coupes de Tours, travailles par
Martin Dominique, artiste qui pouvait dfier tout Paris.

--Et qui est ce matre Pierre qui fait de si beaux prsens aux
trangers? lui demanda Quentin en l'interrompant.

--Qui est matre Pierre? rpta l'hte en laissant chapper ces paroles
de sa bouche aussi lentement que si elles eussent t distilles.

--Sans doute, dit Durward d'un ton vif et imprieux. Quel est ce matre
Pierre qui se donne les airs d'tre si libral? et qui est cette espce
de boucher qu'il a envoy en avant pour ordonner le djeuner?

--Ma foi, monsieur, quant  ce qu'est matre Pierre, vous auriez d lui
faire cette question  lui-mme; et pour celui qui est venu donner ordre
de prparer le djeuner, Dieu nous prserve de faire connaissance de
plus prs avec lui.

--Il y a quelque mystre dans tout cela! Ce matre Pierre m'a dit qu'il
est marchand.

--S'il vous l'a dit, c'est que c'est la vrit.

--Et quel genre de commerce fait-il?

--Oh! un trs-beau commerce. Entre autres choses, il a t tabli ici
des manufactures de soieries qui peuvent le disputer  ces riches
toffes que les Vnitiens apportent de l'Inde et du Cathay. Vous avez vu
de grandes plantations de mriers en venant ici: elles ont t faites
par ordre de matre Pierre, pour nourrir les vers  soie.

--Et cette jeune personne qui a apport ce plateau, qui est-elle, mon
cher ami?

--Ma locataire, ainsi qu'une tutrice plus ge, qui est quelque tante ou
quelque cousine,  ce que je pense.

--Et tes-vous dans l'usage d'employer vos locataires  servir vos
htes? J'ai remarqu que matre Pierre ne voulait rien recevoir ni de
votre main ni de celle de votre garon.

--Les gens riches ont leurs fantaisies, parce qu'ils peuvent les payer.
Ce n'est pas la premire fois que matre Pierre a trouv le moyen de se
faire servir par des nobles.

Le jeune cossais se trouva un peu offens de cette observation; mais,
dguisant son humeur, il demanda  son hte s'il pouvait avoir un
appartement chez lui pour la journe, et peut-tre pour plus long-temps.

--Sans contredit, et pour tout le temps que vous le dsirerez.

--Et comme je vais loger sous le mme toit que ces deux dames,
pourrait-il m'tre permis de leur prsenter mes respects?

--Je n'en sais trop rien. Elles ne sortent point, et ne reoivent aucune
visite.

-- l'exception de celle de matre Pierre, sans doute?

--Il ne m'est pas permis de citer aucune exception? rpondit
l'aubergiste avec une assurance respectueuse.

Quentin avait une ide assez haute de son importance, si on considre le
peu de moyens qu'il avait pour la soutenir. Un peu mortifi par la
rponse de l'hte, il n'hsita pas  se prvaloir d'un usage assez
commun dans ce sicle.

--Portez  ces dames, lui dit-il, un flacon de
_vernat_[29]; offrez-leur mes trs-humbles respects, et dites-leur que
Quentin Durward, de la maison de Glen-Houlakin, honorable cavalier
cossais, et logeant en ce moment comme elles dans cette htellerie,
leur demande la permission de leur prsenter personnellement ses
hommages.

L'hte sortit, revint presque au mme instant, et annona que les dames
offraient leurs remerciemens au cavalier cossais, ne croyaient pas
devoir accepter le rafrachissement offert, et regrettaient de ne
pouvoir recevoir sa visite, attendu la retraite dans laquelle elles
vivaient.

Quentin se mordit les lvres; puis, se versant un coup du _vernat_ qu'on
avait refus, et que l'hte avait plac sur la table, il dit en
lui-mme:--Par la messe! voici un pays bien trange. Des marchands et
des ouvriers y ont les manires et la munificence de grands seigneurs,
et de petites filles qui tiennent leur cour dans un cabaret, se donnent
des airs comme si elles taient des princesses dguises! Je reverrai
pourtant cette belle aux sourcils noirs, ou les choses iraient bien mal.

Ayant pris cette sage rsolution, il demanda  tre conduit dans
l'appartement qui lui tait destin.

L'aubergiste le fit monter par un escalier tournant qui aboutissait 
une galerie sur laquelle donnaient plusieurs portes, comme celles des
cellules d'un couvent; cette ressemblance n'excita pas une grande
admiration en notre hros, qui se souvenait avec beaucoup d'ennui de
l'avant-got qu'il avait eu de bonne heure de la vie monastique. L'hte
s'arrta au bout de la galerie, choisit une clef dans le trousseau qu'il
portait  sa ceinture, ouvrit une porte et montra  Durward une chambre
formant l'intrieur d'une tourelle. Elle tait troite  la vrit, mais
fort propre, un peu carte des autres, garnie d'un fort beau lit, et de
meubles fort suprieurs  ceux qu'on trouve ordinairement dans les
auberges; elle lui parut, au total, un petit palais.

--J'espre, monsieur, que vous trouverez votre appartement agrable, lui
dit l'hte en se retirant. C'est un devoir pour moi de satisfaire tous
les amis de matre Pierre.

--L'heureux plongeon que j'ai fait ce matin! s'cria Quentin, qui en
parlant ainsi pirouetta de contentement dans sa chambre, ds que l'hte
fut parti; il n'y eut jamais bonheur si grand, ni homme aussi mouill.
C'est un vritable dluge de bonne fortune.

En parlant ainsi, il s'approcha de la petite fentre qui clairait sa
chambre. Comme la tourelle s'avanait considrablement au-del de la
ligne du btiment, on dcouvrait non-seulement le joli jardin assez
tendu de l'auberge, mais encore la plantation de mriers qu'on disait
que matre Pierre avait fait faire pour lever des vers  soie. En
dtournant les yeux de ces objets loigns, on dcouvrait directement,
le long du mur, une seconde tourelle claire par une fentre qui
faisait face  celle o notre hros se trouvait en ce moment. Or, il
serait difficile  un homme qui a vingt ans de plus que n'en avait alors
Quentin, de dire pourquoi cette seconde tourelle et cette seconde
croise l'intressaient plus que le joli jardin et la belle plantation
de mriers, car, hlas! une tourelle dont la croise n'est que
entr'ouverte pour admettre l'air et ne pas laisser pntrer le soleil ou
les regards trop curieux peut-tre, n'est vue qu'avec indiffrence par
des yeux de quarante ans et plus, quand mme ils verraient suspendu tout
 ct un luth  moiti cach sous un lger voile de soie verte. Mais 
l'ge heureux de Durward, de tels _accidens_, comme un peintre les
appellerait, forment une base suffisante pour y fonder cent visions
ariennes, dont le souvenir fait sourire et soupirer, soupirer et
sourire l'homme d'un ge mr.

Comme on peut supposer que notre ami Quentin dsirait en apprendre un
peu plus sur sa belle voisine, la propritaire du luth et du voile;
comme on peut supposer du moins qu'il prenait quelque intrt  savoir
si ce n'tait point par hasard cette mme jeune personne qu'il avait vue
servir matre Pierre avec tant d'humilit, on doit bien prsumer qu'il
ne se mit point la moiti du corps hors de la fentre, la bouche ouverte
et les yeux ptillans de curiosit. Durward connaissait mieux l'art de
prendre les oiseaux. Se cachant avec soin derrire la muraille, il
avana la tte avec prcaution, et se contenta de regarder  travers les
barreaux d'une jalousie: ce fut  tous ces soins runis que ses yeux
durent le plaisir de voir un joli bras, blanc de lis et fait au tour,
prendre l'instrument suspendu; et au bout de quelques momens ses
oreilles partagrent la rcompense de son adroite manoeuvre.

L'habitante de la petite tourelle, la propritaire du luth et du voile,
chanta prcisment un petit air tel que ceux que nous supposons
gnralement que chantaient les grandes dames du temps de la chevalerie,
tandis que les chevaliers et les troubadours les coutaient en
soupirant. Les paroles n'avaient pas assez de sentiment, d'esprit et
d'imagination pour dtourner l'attention de la musique, et la musique
n'tait pas assez savante pour empcher, d'couter les paroles. Le pote
et le musicien semblaient si ncessaires l'un  l'autre, que si l'on
avait lu la chanson sans accompagnement, ou qu'on et jou l'air sur un
instrument sans lui prter le secours de la voix, les vers et les notes
auraient perdu tout leur mrite. Peut-tre avons-nous tort de conserver
ici une chanson qui n'a t faite ni pour tre lue ni pour tre rcite,
mais seulement pour tre chante. Ces lambeaux d'ancienne posie ont
toujours eu des attraits pour nous; et comme l'air est perdu pour
toujours,  moins qu'il n'arrive que Bishop[30] en retrouve les notes,
ou que quelque rossignol apprenne  Stephens[31]  les gazouiller, nous
courons le risque de compromettre notre got et celui de la dame au
luth, en insrant ici des vers dans lesquels on ne trouve qu'une
simplicit sans ornement.

    Comte Guy, l'heure est arrive:
    L'astre du jour a quitt l'horizon.
    Fleur d'oranger embaume le vallon;
    Sur l'Ocan la brise s'est leve;
     chanter son amour
    L'alouette a pass le jour,
    Et prs de sa compagne en paix attend l'aurore:
    L'oiseau, le vent, la fleur
    Connaissent l'instant du bonheur,
    Pourquoi donc, comte Guy, ne viens-tu pas encore?
    La villageoise, sous l'ombrage,
    De son amant coute la leon:

    Le chevalier vient au pied d'un balcon
    Chanter sa dame et son doux esclavage.
    L'toile du berger,
    D'amour fidle messager,
    clipse tous les feux dont le ciel se dcore:
    On voit grands et petits
     son influence soumis,
    Pourquoi donc, comte Guy, ne viens-tu pas encore?

Quoi que le lecteur puisse penser de cette chanson si simple, elle
produisit un effet puissant sur Quentin, lorsqu'il l'entendit chanter
par une voix douce et mlodieuse dont les accens se mariaient aux
soupirs d'un doux zphyr qui apportait jusqu' la fentre les parfums
des fleurs du jardin. Le visage de celle qui chantait ne pouvait tre
reconnu qu'imparfaitement; ce qui jetait sur cette scne comme un charme
mystrieux.

 la fin du second couplet, Durward ne put s'empcher de se montrer un
peu plus  dcouvert, en faisant une tentative pour mieux voir la sirne
qui l'enchantait. La musique cessa  l'instant; la fentre se ferma, un
rideau fut tir, et l'on mit fin par-l aux observations du voisin de la
seconde tourelle.

Quentin fut aussi mortifi que surpris des suites de sa prcipitation;
mais il se consola par l'espoir que la dame au luth n'abandonnerait pas
si facilement un instrument dont elle jouait si bien, et qu'elle ne
serait pas assez cruelle pour se priver de l'air pur et du plaisir
d'ouvrir sa croise, dans l'intention peu gnreuse de jouir seule des
doux sons de sa voix: peut-tre mme qu'un peu de vanit personnelle
vint se mler  ces rflexions consolantes. Si, comme il le souponnait,
l'habitante de la tourelle voisine tait une belle demoiselle  longs
cheveux noirs, il ne pouvait s'empcher de croire qu'un jeune cavalier,
beau, bien fait, plein de feu et de vivacit, occupait la seconde; et
les romans, ces sages instituteurs de la jeunesse, lui avaient appris
que si les demoiselles taient timides et rserves, elles taient
galement assez curieuses de connatre les affaires de leurs voisins, et
y prenaient quelquefois intrt.

Tandis que Quentin faisait ces rflexions, un garon de l'auberge vint
l'informer qu'un cavalier demandait  lui parler.




CHAPITRE V.

L'Homme d'armes.

          Barbu comme un chat-pard, jurant comme un dmon,
          Et prt  dfier la bouche d'un canon
          Pour cette bulle d'air qu'on appelle la gloire

          SHAKSPEARE. _Comme vous voudrez_.


LE cavalier qui attendait Quentin Durward dans l'appartement o il avait
djeun, tait un de ceux dont Louis XI avait dit depuis long-temps
qu'ils tenaient entre leurs mains la fortune de la France, parce que
c'tait  eux qu'il avait confi la garde de sa personne royale.

Ce corps clbre, qu'on nommait les archers de la garde cossaise, avait
t form par Charles VI, avec plus de raison qu'on ne peut en allguer
gnralement pour entourer le trne d'une troupe de soldats mercenaires.
Les dissensions qui avaient arrach  ce monarque plus de la moiti de
son royaume, et la fidlit douteuse et chancelante de la noblesse qui
dfendait encore sa cause, rendaient imprudent et impolitique de confier
 ses sujets le soin de sa sret personnelle. Les cossais taient les
ennemis hrditaires de l'Angleterre, les anciens amis, et,  ce qu'il
semblait, les allis naturels de la France. Ils taient pauvres,
courageux et fidles. La population surabondante de l'cosse, le pays de
l'Europe qui voyait partir le plus grand nombre de hardis aventuriers,
fournissait toujours de quoi ruter leurs rangs. Leurs prtentions  une
antique noblesse leur donnaient en outre le droit d'approcher de la
personne d'un monarque de plus prs que toute autre troupe, tandis que
leur petit nombre empchait qu'ils ne pussent se mutiner, et s'riger en
matres l o ils devaient obir.

D'une autre part, les monarques franais s'taient fait une politique de
se concilier l'affection de ce corps d'lite, en leur accordant des
privilges honorifiques et une paie considrable, que la plupart d'entre
eux dpensaient avec une profusion vraiment militaire, pour soutenir
leur rang. Chacun d'eux avait le grade et les honneurs de gentilhomme,
et leurs fonctions, en les approchant de la personne du roi, leur
donnaient de l'importance  leurs propres yeux, comme  ceux de tous les
Franais. Ils taient arms, quips et monts somptueusement, et chacun
d'eux avait le droit d'entretenir un cuyer, un page, un varlet, et deux
serviteurs dont l'un tait nomm _le coutelier_, d'aprs le grand
couteau qu'il portait pour dpcher ceux que son matre avait renverss
dans la mle. Avec cette suite, et un quipage qui y rpondait, un
archer de la garde cossaise tait un homme de qualit et d'importance;
et comme les places vacantes taient ordinairement accordes  ceux qui
avaient appris le service en qualit de pages ou de varlets, on envoyait
souvent les cadets des meilleures familles d'cosse servir sous quelque
ami ou quelque parent, jusqu' ce qu'il se prsentt une chance
d'avancement.

Le coutelier et son compagnon n'tant pas nobles, et par consquent ne
pouvant prtendre  cette promotion, se recrutaient parmi des gens de
qualit infrieure; mais comme ils avaient une bonne paie, leurs matres
trouvaient aisment parmi leurs concitoyens errans des hommes aussi
braves que pleins de force pour les servir en cette qualit.

Ludovic Lesly, ou, comme nous l'appellerons plus frquemment, le
Balafr, car c'tait sous ce nom qu'il tait gnralement connu en
France, tait un homme de prs de six pieds, robuste; les traits dj
peu gracieux de son visage semblaient encore plus durs par suite d'une
norme cicatrice qui partait du haut du front, passait tout  ct de
l'oeil droit, traversait la joue, et se terminait au bas de l'oreille.
Cette suture profonde, tantt carlate, tantt pourpre, quelquefois
presque noire, tait toujours hideuse, par le contraste qu'elle formait
avec la couleur de son visage agit ou calme, enflamm par un mouvement
de passion, ou offrant habituellement la couleur sombre de son teint
hl par le soleil.

Son costume et ses armes taient splendides. Il portait la toque
cossaise, surmonte d'un panache, avec une Vierge d'argent en guise
d'agrafe. Cet ornement avait t donn par le roi  la garde cossaise,
parce que dans un de ses accs de pit superstitieuse, il avait
consacr les pes de sa garde au service de la sainte Vierge. Il avait
mme t, suivant quelques historiens, jusqu' en nommer Notre-Dame le
capitaine-gnral, et  en signer le brevet pour elle. Le hausse-col du
Balafr, ses brassards et ses gantelets taient du plus bel acier
damasquin en argent; et son haubert, ou sa cotte de mailles, brillait
comme la gele d'une matine d'hiver sur la bruyre. Il portait un
surtout flottant, ou casaque de velours blanc, ouvert sur les cts
comme l'habit d'un hraut, et ayant par devant et par derrire une
grande croix blanche brode en argent. Ses cuissards et ses genouillres
taient aussi de mailles, et ses souliers taient couverts en acier. Un
poignard  lame large et bien affile, qu'on nommait _la merci de Dieu_,
tait attach  son ct droit; un baudrier richement brod, pass sur
son paule, soutenait un grand sabre; mais, pour plus de commodit, il
tenait  la main en ce moment cette arme pesante, que les rgles de son
service ne lui permettaient jamais de quitter.

Quoique Durward, de mme que tous les jeunes cossais de ce temps, et
t habitu de bonne heure aux armes et  la guerre, il pensa qu'il
n'avait jamais vu un homme d'armes d'un air plus martial et plus
compltement quip que celui qui l'embrassa en ce moment; et c'tait le
frre de sa mre, Ludovic Lesly-le-Balafr. Cependant l'expression d'une
physionomie qui n'tait rien moins que prvenante pensa presque le faire
reculer, tandis que son cher oncle, lui caressant ses deux joues l'une
aprs l'autre avec ses moustaches rudes, flicitait son neveu de son
arrive en France et lui demandait en mme temps quelles nouvelles il
apportait d'cosse.

--Rien de bon, mon cher oncle, rpondit Durward; mais je suis charm de
voir que vous m'ayez reconnu si aisment.

--Je t'aurais reconnu, mon garon, dit le Balafr, quand je t'aurais
rencontr dans les landes de Bordeaux, mont sur des chasses, comme une
cigogne. Mais assieds-toi, assieds-toi: et si tu as de mauvaises
nouvelles  m'apprendre, nous aurons du vin pour nous aider  les
supporter. Hol, h! Petite Mesure, notre bon hte! Du vin, du meilleur,
et  l'instant.

L'accent cossais tait aussi familier alors dans les tavernes des
environs du Plessis, que l'est aujourd'hui l'accent suisse dans les
guinguettes modernes de Paris, et ds qu'on l'entendit, on obit avec
une promptitude sans gale et la prcipitation de la crainte. Un flacon
de vin de Champagne fut bientt plac entre l'oncle et le neveu. L'oncle
s'en versa un grand verre, tandis que le neveu n'en prit que la moiti
d'un, pour rpondre  la politesse de son parent, en lui faisant
observer qu'il avait dj bu du vin le matin.

--Cette excuse serait bonne dans la bouche de ta soeur, mon neveu, dit
le Balafr; il ne faut pas craindre ainsi la bouteille, si tu veux avoir
de la barbe au menton et devenir bon soldat. Mais voyons,
dboutonnez-vous; que dit le courrier d'cosse? donnez-moi les nouvelles
de Glen-Houlakin. Comment se porte ma soeur?

--Elle est morte, mon oncle, rpondit Quentin douloureusement.

--Morte! rpta son oncle, d'un ton qui annonait plus de surprise que
d'affliction; comment diable! Elle tait de cinq ans plus jeune que moi,
et je ne me suis jamais mieux port. Morte! cela est impossible! je n'ai
jamais eu mme un mal de tte, si ce n'est aprs deux ou trois jours de
ripaille avec les confrres de la joyeuse science. Ainsi donc ma pauvre
soeur est morte! Et votre pre, mon neveu, est-il remari?

Avant que son neveu et eu le temps de lui rpondre, il lut sa rponse
dans la surprise que lui causa cette question, et ajouta:--Il ne l'est
pas? J'aurais jur qu'Allan Durward n'tait pas homme  vivre sans
femme. Il aimait  voir sa maison en bon ordre. Il aimait  regarder une
jolie femme, et cependant il tait austre dans ses principes. Le
mariage lui procurait tout cela. Quant  moi, je m'en soucie fort peu,
et je puis regarder une jolie femme sans penser au sacrement; je ne suis
pas assez saint pour cela.

--Hlas! mon cher oncle, il y avait prs d'un an que ma mre tait veuve
quand elle mourut. Lorsque Glen-Houlakin fut attaqu par les Ogilvies,
mon pre, mes deux oncles, mes deux frres ans, sept de nos parens, le
mnestrel, l'intendant et six autres de nos gens, furent tus en
dfendant le chteau. Il ne reste pas un seul foyer, ni pierre sur
pierre dans tout Glen-Houlakin.

--Par la croix de saint Andr[32]! c'est ce que j'appelle un vritable
sac. Oui, ces Ogilvies ont toujours t de fcheux voisins pour
Glen-Houlakin. C'est une mauvaise chance, mais c'est le destin de la
guerre. Le destin de la guerre...! Et quand ce dsastre arriva-t-il,
beau neveu?

En faisant cette question, il avala un grand verre de vin; et il secoua
la tte d'un air solennel, quand son neveu lui rpondit qu'il y avait eu
un an  la Saint-Jude que toute sa famille avait pri.

--Voyez, dit le Balafr, ne vous disais-je pas que c'tait la chance de
la guerre? C'est ce jour-l mme que j'ai emport d'assaut, avec vingt
de mes camarades, le chteau de Roche-Noire, appartenant  Amaury
Bras-de-fer, capitaine des Francs-Lanciers, dont vous avez d entendre
parler. Je le tuai sur le seuil de sa porte; et je gagnai assez d'or
dans cette affaire pour en faire cette belle chane, qui avait autrefois
le double de la longueur que vous lui voyez. Et cela me fait penser
qu'il faut que j'en consacre une partie  une destination
religieuse,--Andr! hol! Andr.

Andr entra sur-le-champ. C'tait le coutelier du Balafr. Il tait, en
gnral, quip de mme que son matre, si ce n'est qu'il n'avait
d'autre armure dfensive qu'une cuirasse plus grossirement fabrique,
que sa toque tait sans panache, et surtout d'un drap commun au lieu
d'tre de velours. tant de son cou sa chane d'or, le Balafr en
arracha avec les dents environ la longueur de quatre pouces  l'un des
bouts, et remit ce fragment  Andr.

--Portez ceci de ma part, lui dit-il,  mon joyeux compre le pre
Boniface, moine de Saint-Martin. Saluez-le de ma part en lui rappelant
qu'il ne pouvait pas dire Dieu vous aide, la dernire fois que nous nous
quittmes  minuit. Dites-lui que mon frre, ma soeur et plusieurs
autres de mes parens sont morts et partis pour l'autre monde, et que je
le prie de dire des messes pour le salut de leurs mes autant qu'il en
pourra dire pour ce bout de chane d'or; et s'il faut quelque chose de
plus pour les tirer du purgatoire, qu'il le fasse  crdit. Et
coutez-moi; comme c'taient des gens vivant bien, et n'tant souills
par aucune hrsie, il peut se faire qu'ils aient dj un pied hors du
purgatoire; et en ce cas, voyez-vous, je dsire qu'il emploie cet or en
maldictions contre une race appele les Ogilvies, et en maldictions
des meilleures qu'ait l'glise pour les atteindre. Vous me comprenez
bien?

Andr rpondit par un signe de tte affirmatif.

--Mais prends bien garde, continua le Balafr, qu'aucun de ces chanons
ne trouve le chemin d'un cabaret avant que le moine y ait touch; car si
cela t'arrive j'userai sur ton dos tant de sangles et de courroies qu'il
ne te restera pas plus de peau qu' saint Barthlmy. Attends, je vois
que tu couves des yeux ce flacon de vin, eh bien! tu ne partiras pas
sans y avoir got.

 ces mots il lui en versa une rasade, et le coutelier, aprs avoir bu,
partit pour excuter ses ordres.

--Et maintenant, mon neveu; dites-moi ce que vous devntes dans cette
fcheuse affaire.

--Je combattis avec ceux qui taient plus gs et plus vigoureux que
moi, jusqu' ce qu'ils eussent tous succomb, et je reus une cruelle
blessure.

--Pas pire que celle que je reus il y a dix ans,  ce qu'il me semble.
Regardez cette cicatrice. Jamais la lame d'un Ogilvie n'a creus un
sillon si profond.

--Ceux qu'ils creusrent en cette occasion ne l'taient que trop,
rpondt Durward douloureusement; mais ils finirent par se lasser du
carnage, et quand on remarqua qu'il me restait un souffle de vie, ma
mre obtint,  force de prires, qu'on ne me le ravirait pas. Un savant
moine d'Aberbrothock[33] qui tait par hasard au chteau lors de
l'attaque, et qui pensa prir lui-mme dans la mle, obtint la
permission de bander ma blessure, et de me faire transporter en lieu de
sret; mais ce ne fut que sur la parole que ma mre et lui donnrent
que je me ferais moine.

--Moine! s'cria son oncle, par saint Andr! c'est ce qui ne m'est
jamais arriv. Personne, depuis mon enfance jusqu' ce jour, n'a
seulement rv de me faire moine. Et cependant j'en suis surpris quand
j'y pense; car except la lecture et l'criture, que je n'ai jamais pu
apprendre; la psalmodie, qui m'a toujours t insupportable; le costume,
qui rend les bons pres semblables  des fous et  des mendians,
Notre-Dame me pardonne! (ici il fit un signe de croix) et leurs jenes,
qui ne conviennent pas  mon apptit, je ne vois pas ce qui m'aurait
manqu pour faire un aussi bon moine que mon petit compre de
Saint-Martin. Mais, je ne sais pas pourquoi, personne ne me l'a jamais
propos. Ainsi donc, beau neveu, vous deviez tre moine! Et pourquoi,
s'il vous plat?

--Pour que la maison de mon pre s'teignt dans le clotre ou dans la
tombe.

--Je vois, je comprends; russ coquins! oui, trs-russ! Ils auraient pu
se tromper dans leurs calculs pourtant; car, voyez-vous, beau neveu, je
me souviens du chanoine Robersart, qui avait prononc ses voeux, et qui
sortit ensuite du clotre et devint capitaine de troupes franches. Il
avait une matresse, la plus jolie fille que j'aie jamais vue, et trois
enfans charmans. Il ne faut pas se fier aux moines, beau neveu; il ne
faut pas s'y fier. Ils peuvent devenir soldats et pres quand vous vous
y attendez le moins. Mais continuez votre histoire.

--J'ai peu de choses  y ajouter, si ce n'est que, regardant ma pauvre
mre comme en quelque sorte responsable pour moi, je pris l'habit de
novice, je me soumis aux rgles du clotre, et j'appris mme  lire et 
crire.

-- lire et  crire! s'cria-t-il; je ne puis le croire;--jamais un
Durward, que je sache, ne put crire son nom, et un Lesly pas davantage.
C'est du moins ce que je puis garantir pour un de ces derniers; je ne
suis pas plus en tat d'crire que de voler dans les airs. Mais au nom
de saint Louis, comment vous ont-ils appris tout cela?

--Ce qui me paraissait d'abord difficile, est devenu plus ais avec le
temps. Ma blessure et la grande perte de sang qui en avait t la suite
m'avaient affaibli; je dsirais faire plaisir  mon librateur, le pre
Pierre, de sorte que je m'appliquai de bon coeur  ma tche; mais aprs
avoir langui plusieurs mois, ma bonne mre mourut; et comme ma sant
tait alors parfaitement rtablie, je communiquai  mon bienfaiteur, qui
tait le sous-prieur du couvent, ma rpugnance  prononcer les voeux, il
fut alors dcid entre nous que, puisque ma vocation ne m'appelait pas
au clotre, j'irais chercher fortune dans le monde; mais que, pour
mettre le sous-prieur  l'abri du courroux des Ogilvies, mon dpart
aurait l'air d'une fuite: pour y donner plus de vraisemblance,
j'emportai avec moi un faucon de l'abb; mais je reus une permission
rgulire de dpart, crite et signe par lui, comme je puis en
justifier.

--Voil qui est bien! parfaitement bien. Notre roi s'inquitera fort peu
que tu aies vol un faucon; mais il a en horreur tout ce qui ressemble 
un moine qui a jet le froc aux orties. Et je prsume que le trsor que
tu portes avec toi ne te gne pas pour marcher?

--Seulement quelques pices d'argent, bel oncle; car je dois tre franc
avec vous.

--Diable! c'est l le pire! Mais, quoique je ne fasse jamais de grandes
pargnes sur ma paie, parce que, dans ces temps dangereux, ce serait
tre mal avis de garder beaucoup d'argent sur soi, j'ai toujours
quelque bijou en or que je porte pour l'ornement de ma personne, une
chane, par exemple, parce qu'au besoin on peut en dtacher quelques
chanons. Mais vous me demanderez, beau neveu, comment je puis me
procurer des babioles de cette espce, ajouta le Balafr en secouant sa
chane d'un air de triomphe; on ne les trouve pas suspendues  tous les
buissons; elles ne croissent pas dans les champs comme ces graines de
narcisse avec lesquelles les enfans font des colliers; mais vous pouvez
en gagner de semblables de la mme manire que j'ai gagn celle-ci, au
service du bon roi de France, o il y a toujours une fortune  trouver,
pourvu qu'on ait l'esprit de la chercher. Il ne s'agit pour cela que de
risquer sa vie ou ses membres.

--J'ai entendu dire, rpondit Quentin, qui voulait viter de prendre une
dtermination avant d'tre mieux instruit, que le duc de Bourgogne tient
un plus grand tat de maison que le roi de France, et qu'il y a plus
d'honneur  gagner sous ses bannires; qu'on y frappe d'estoc et de
taille, et qu'on y voit de hauts faits d'armes; tandis que le roi
trs-chrtien n'emploie pour gagner ses victoires que la langue de ses
ambassadeurs.

--Vous parlez comme un jeune insens, beau neveu; et pourtant je crois
que lors de mon arrive ici j'tais aussi simple que vous. Je ne pouvais
me reprsenter un roi que comme un homme assis sous un dais magnifique,
faisant bonne chre avec ses grands vassaux et ses paladins, se
nourrissant de blanc-manger, avec une grande couronne d'or sur le front,
ou chargeant  la tte de ses troupes, comme Charlemagne dans les
romans, ou comme Robert Bruce et William Wallace dans notre histoire.
Mais un mot  l'oreille, mon garon. Ce n'est l que l'image de la lune
dans un seau: c'est la politique, la politique qui fait tout. Notre roi
a trouv le secret de se battre avec les pes des autres, et de prendre
dans leur bourse de quoi payer ses soldats. Ah! jamais prince plus sage
n'endossa la pourpre. Et cependant il n'en use gure, car je le vois
souvent plus simplement vtu qu'il ne me conviendrait de l'tre.

--Mais vous ne rpondez pas  mon objection, bel oncle. Puisqu'il faut
que je serve en pays tranger, je voudrais servir quelque part o une
action d'clat, si j'avais le bonheur d'en faire une, pt me faire
distinguer.

--Je vous comprends, beau neveu, je vous comprends assez bien; mais vous
n'tes pas mr pour cette sorte d'affaire. Le duc de Bourgogne est une
tte chaude, un homme imptueux, un coeur doubl de fer: il charge  la
tte de ses nobles et de ses chevaliers de l'Artois et du Hainault;
pensez-vous que, si vous tiez l ou que j'y fusse moi-mme, nous irions
plus en avant que le duc et toute la brave noblesse de son pays? Si nous
ne les suivions pas d'assez prs, nous aurions la chance d'tre livrs
entre les mains du grand prvt de l'arme comme traneurs; si nous
tions sur le mme rang, on dirait que nous ne faisons que notre devoir
et gagner notre paie; mais si le hasard voulait que je me trouvasse de
la longueur d'une pique en avant des autres, ce qui est difficile et
dangereux dans une telle mle o chacun fait de son mieux, eh bien! le
duc crierait dans son jargon flamand, comme quand il voit porter un bon
coup: Ah! _gut getroffen_! une bonne lance; un bon cossais, qu'on lui
donne un florin pour boire  notre sant: mais ni rang, ni terres, ni
argent n'arrivent  l'tranger dans un tel service; tout est pour les
enfans du sol.

--Et, au nom du ciel! qui peut y avoir plus de droits, bel oncle?

--Celui qui protge les enfans du sol, rpondit le Balafr en se
redressant de toute sa hauteur. Voici comme parle le roi Louis:

--Mon bon paysan, songez  votre charrue,  votre houe,  votre herse,
 votre serpette,  tous vos instrumens de culture; voici un brave
cossais qui se battra pour vous, et vous n'aurez que la peine de le
payer. Et vous, srnissime duc, illustre comte, trs-puissant marquis,
enchanez votre courage bouillant jusqu' ce qu'on en ait besoin, car il
est sujet  se tromper de chemin et  vous nuire  vous-mme; voici mes
compagnies franches, mes gardes franaises, voici par-dessus tous mes
archers cossais et mon brave Ludovic-le-Balafr; ils se battront
aussi-bien et mieux que vous dont la valeur indiscipline fit perdre 
vos pres les batailles de Crcy et d'Azincourt.

--Or, ne voyez-vous pas, beau neveu, dans lequel de ces deux tats un
cavalier de fortune doit tenir le plus haut rang et parvenir au plus
haut degr d'honneur?

--Je crois que je vous entends, bel oncle; mais,  mon avis, il ne peut
y avoir d'honneur  gagner o il n'y a pas de risque  courir. Je vous
demande pardon: mais il me semble que c'est une vie d'indolent et de
paresseux, que de monter la garde autour d'un vieillard  qui personne
ne songe  nuire, et de passer les jours d't et les nuits d'hiver sur
le haut des murailles, enferm dans une cage de fer, de peur que vous ne
dsertiez de votre poste. Mon oncle! mon oncle! c'est rester sur le
perchoir comme le faucon qu'on ne mne jamais en chasse.

--Par saint Martin de Tours! le jeune homme a du feu; on reconnat en
lui le sang des Leslys. C'est moi trait pour trait, avec un grain de
folie de plus. coutez-moi, mon neveu: vive le roi de France!  peine se
passe-t-il un jour sans qu'il ait  donner  quelqu'un de nous quelque
commission qui peut lui rapporter honneur et profit. Ne croyez pas que
toutes les actions les plus braves et les plus dangereuses se fassent 
la lumire du jour. Je pourrais vous citer quelques faits d'armes, tels
que des chteaux pris d'assaut, des prisonniers enlevs, et d'autres
semblables, pour lesquels quelqu'un dont je tairai le nom a couru plus
de dangers et gagn plus de faveurs qu'aucun des enrags qui suivent
l'enrag duc de Bourgogne. Et pendant qu'on est ainsi occup, s'il plat
 Sa Majest de se tenir  l'cart et dans le lointain, qu'importe? Il
n'en a que plus de libert d'esprit pour apprcier les aventuriers qu'il
emploie, et les rcompenser dignement. Il juge mieux leurs dangers et
leurs faits d'armes que s'il y avait pris part personnellement. Oh!
c'est un monarque politique et plein de sagacit!

Quentin garda le silence quelques instans, et lui dit ensuite en
baissant la voix, mais d'un ton expressif:--Le bon pre Pierre avait
coutume de dire qu'il pouvait y avoir beaucoup de danger dans les
actions par lesquelles on n'acquiert que peu de gloire. Je n'ai pas
besoin de vous dire, bel oncle, que je suppose toutes ces commissions
honorables.

--Pour qui me prenez-vous, beau neveu? s'cria le Balafr d'un ton un
peu svre. Il est vrai que je n'ai pas t lev dans un clotre, et
que je ne sais ni lire ni crire; mais je suis le frre de votre mre,
je suis un loyal Lesly. Pensez-vous que je sois homme  vous engager 
faire quelque chose indigne de vous? Le meilleur chevalier de toute la
France, Duguesclin lui-mme, s'il vivait encore, se ferait honneur de
compter mes hauts faits parmi les siens.

--Je ne doute nullement de ce que vous me dites, bel oncle; mon
malheureux destin ne m'a laiss que vous dont je puisse recevoir des
avis. Mais est-il vrai, comme on le dit, que le roi tient ici, dans son
chteau du Plessis, une cour bien maigre? Point de nobles ni de
courtisans  sa suite; point de grands feudataires ni de grands
officiers de la couronne prs de lui: quelques amusemens presque
solitaires, que partagent seulement les officiers de sa maison; des
conseils secrets, auxquels n'assistent que des hommes d'une origine
basse et obscure; la noblesse et le rang mis  l'cart; des gens sortis
de la lie du peuple admis  la faveur royale: tout cela parat
irrgulier, et ne ressemble gure  la conduite de son pre, le noble
Charles, qui arracha des ongles du lion anglais plus de la moiti du
royaume de France.

--Vous parlez comme un enfant sans cervelle; et comme un enfant, vous ne
faites que produire toujours les mmes sons en frappant sur une nouvelle
corde. Faites bien attention. Si le roi emploie Olivier le Dain, son
barbier, pour ce qu'Olivier peut faire mieux qu'aucun pair du royaume,
le royaume n'y gagne-t-il pas? S'il ordonne  son vigoureux grand-prvt
Tristan d'arrter tel ou tel bourgeois sditieux, de le dbarrasser de
tel ou tel noble turbulent, l'affaire est faite, et l'on n'y pense plus;
au lieu que, s'il confiait cette commission  un duc ou  un pair de
France, celui-ci lui enverrait peut-tre en rponse un message pour le
braver. De mme, s'il plat au roi de confier  Ludovic-le-Balafr, qui
n'a pas d'autre titre, une mission qu'il excutera, au lieu d'en charger
le grand conntable qui le trahirait peut-tre, n'est-ce pas une preuve
de sagesse? Par-dessus tout, un monarque de ce caractre n'est-il pas le
prince qu'il faut  des cavaliers de fortune, qui doivent aller o leurs
services sont le plus recherchs et le mieux apprcis? Oui, oui, jeune
homme, je vous dis que Louis sait choisir ses confidens, connatre leur
capacit, et proportionner la charge aux paules de chacun, comme on
dit. Il ne ressemble pas au roi de Castille, qui mourait de soif parce
que le grand chanson n'tait pas derrire lui pour lui prsenter sa
coupe. Mais j'entends la cloche de Saint-Martin; il faut que je retourne
au chteau. Adieu, passez le temps joyeusement, et demain  huit heures
prsentez-vous au pont-levis, et demandez-moi  la sentinelle. Ayez bien
soin de ne pas vous carter du droit chemin, du sentier battu; car il
pourrait vous en coter un membre, et vous le regretteriez sans doute.
Vous verrez le roi, et vous apprendrez  le juger par vous-mme. Adieu!

 ces mots le Balafr partit  la hte, oubliant, dans sa prcipitation,
de payer le vin qu'il avait demand; dfaut de mmoire auquel sont
sujets les hommes de son caractre, et que l'aubergiste ne crut pas
devoir relever, sans doute  cause du respect que lui inspiraient son
panache flottant et sa grande lame  double poigne.

On pourrait supposer que Durward, rest seul, se serait retir dans sa
tourelle, dans l'espoir d'y entendre de nouveau les sons enchanteurs qui
lui avaient procur dans la matine une rverie dlicieuse: mais cet
incident tait un chapitre de roman, et la conversation qu'il venait
d'avoir avec son oncle lui avait ouvert une page de l'histoire vritable
de la vie. Le sujet n'en tait pas fort agrable; les rflexions et les
souvenirs qu'il faisait natre devaient carter toute autre ide, et
surtout les ides tendres et riantes.

Il prit le parti d'aller faire une promenade solitaire sur les bords du
Cher au cours rapide, aprs avoir eu soin de demander  l'hte quel
chemin il pouvait suivre sans avoir  craindre que des trappes et des
piges apportassent  sa marche une interruption dsagrable. L il
s'effora de rappeler le calme dans son esprit agit, et de rflchir au
parti qu'il devait prendre, son entretien avec son oncle lui ayant
encore laiss quelque incertitude  cet gard.




CHAPITRE VI.

Les Bohmiens.

          Il cheminait si gamant,
          Si vite, si lestement,
          Qu'il se mit enfin en danse
          Sous la potence.

          _Ancienne chanson_.


L'DUCATION qu'avait reue Quentin Durward n'tait pas de nature  faire
germer dans le coeur de doux sentimens, ni mme  y graver des principes
bien purs de morale. On lui avait appris,  lui comme  tous les
Durward, que la chasse tait le seul amusement qui lui convnt, et la
guerre leur unique occupation srieuse; le grand devoir de toute leur
vie tait de souffrir avec fermet, et de chercher  rendre au centuple
les maux que pouvaient leur faire leurs ennemis fodaux, qui avaient
enfin presque extermin leur race: et cependant il se mlait  ces
haines hrditaires un esprit de chevalerie grossire, et mme de
courtoisie, qui en adoucissait la rigueur; de sorte que la vengeance,
seule justice qui ft connue, ne s'exerait pas sans quelque gard pour
l'humanit et la gnrosit. D'une autre part, les leons du bon vieux
moine, que le jeune Durward avait peut-tre coutes, dans l'adversit
et pendant une longue maladie, avec plus de profit qu'il ne l'et fait
s'il et t heureux et bien portant, lui avaient donn des ides plus
justes sur les devoirs qu'impose l'humanit: aussi, si l'on fait
attention  l'ignorance gnrale qui rgnait alors, aux prjugs qu'on
avait conus en faveur de l'tat militaire, et  la manire dont il
avait t lev, le jeune Quentin tait  mme de comprendre les devoirs
moraux qui convenaient  sa situation dans le monde, avec plus de
justesse qu'on ne le faisait gnralement alors.

Ce fut avec embarras et dsappointement qu'il rflchit sur son entrevue
avec son oncle. Il avait conu de grandes esprances; car quoiqu'il ne
ft pas question  cette poque de communications pistolaires, un
plerin, un commerant aventureux, ou un soldat estropi, prononaient
quelquefois le nom de Lesly  Glen-Houlakin, et vantaient tous, d'un
commun accord, son courage indomptable et les succs qu'il avait obtenus
dans diverses expditions dont son matre l'avait charg. L'imagination
du jeune Quentin avait complt l'esquisse  sa manire: les exploits de
son oncle, auxquels la relation ne faisait probablement rien perdre, lui
reprsentaient cet aventurier semblable aux champions et aux chevaliers
errans chants par les mnestrels, gagnant des couronnes et des filles
de roi  la pointe de l'pe et de la lance. Il tait maintenant forc
de le placer  un degr beaucoup plus bas sur l'chelle de la
chevalerie; et cependant, aveugl par le respect qu'il avait pour ses
parens et pour ceux dont l'ge tait au-dessus du sien, soutenu par les
prventions favorables qu'il avait conues sur son compte, dpourvu
d'exprience, et passionnment attach  la mmoire de sa mre, il ne
voyait pas sous son vritable jour le caractre du seul frre de cette
mre chrie, soldat mercenaire comme il y en avait tant, ne valant ni
beaucoup plus ni beaucoup moins que la plupart des gens de la mme
profession, dont la prsence ajoutait encore aux maux qui dchiraient la
France.

Sans tre cruel de gaiet de coeur, le Balafr avait contract, par
habitude, beaucoup d'indiffrence pour la vie et les souffrances des
hommes. Il tait profondment ignorant, avide de butin, peu scrupuleux
sur les moyens d'en faire, et en dpensant le produit avec prodigalit
pour satisfaire ses passions. L'habitude de donner une attention
exclusive  ses besoins et  ses intrts, avait fait de lui un des
tres les plus gostes de l'univers; de sorte qu'il tait rarement en
tat, comme le lecteur peut l'avoir remarqu, d'aller bien loin sur
aucun sujet, sans considrer en quoi il pouvait lui tre applicable, ou,
comme on le dit, sans en faire sa propre cause, mais par un sentiment
bien, diffrent de ceux qu'inspire un dsintressement gnreux. Il faut
ajouter encore que le cercle troit de ses devoirs et de ses plaisirs
avait circonscrit peu  peu ses penses, ses dsirs et ses esprances,
et calm jusqu' un certain point cette soif ardente d'honneur, ce dsir
de se distinguer par les armes, qui l'avaient autrefois anim.

En un mot, le Balafr tait un soldat actif, endurci, goste,  esprit
troit, infatigable et hardi dans l'excution de ses devoirs; mais ne
connaissant presque rien au-del, si ce n'est l'observance des pratiques
d'une dvotion superstitieuse,  laquelle il faisait diversion de temps
en temps en vidant quelques bouteilles avec le frre Boniface son
camarade et son confesseur. Si son gnie avait eu une porte plus
tendue, il aurait probablement obtenu quelque grade important; car le
roi, qui connaissait individuellement chaque soldat de sa garde, avait
beaucoup de confiance dans le courage et dans la fidlit du Balafr.
D'ailleurs, l'cossais avait eu assez de bon sens ou d'adresse pour
pntrer l'humeur de ce monarque, et pour trouver les moyens, de la
flatter; mais ses talens taient d'un genre trop born pour qu'il put
tre appel  un rang plus lev; et quoique Louis lui accordt souvent
un sourire et quelques faveurs, le Balafr n'en resta pas moins simple
archer dans la garde cossaise.

Sans avoir parfaitement dfini quel tait le caractre de son oncle,
Quentin n'en fut pas moins choqu de l'indiffrence avec laquelle il
avait appris la destruction de toute la famille de son beau-frre, et il
fut surpris qu'un si proche parent ne lui et pas offert l'aide de sa
bourse, qu'il aurait t dans la ncessit de lui demander directement,
sans la gnrosit de matre Pierre. Il ne rendait pourtant pas justice
 son oncle, en supposant que l'avarice tait la cause de ce manque
d'attention. N'ayant pas lui-mme besoin d'argent en ce moment, il
n'tait pas venu  l'esprit du Balafr que son neveu put en tre
dpourvu; autrement, il regardait un si proche parent comme faisant
tellement partie de lui-mme, qu'il aurait fait pour son neveu vivant ce
qu'il avait tch de faire pour les mes de sa soeur et de ses autres
parens dcds. Mais quel que fut le motif de cette ngligence, elle
n'tait pas plus satisfaisante pour Durward, et il regretta plus d'une
fois de ne pas avoir pris du service dans l'arme du duc de Bourgogne,
avant sa querelle avec le forestier.

--Quoi que je fusse devenu, pensait-il, j'aurais toujours pu me consoler
par la rflexion que j'avais en mon oncle un ami sr en cas d'vnemens
fcheux; mais  prsent je l'ai vu, et malheureusement pour lui j'ai
trouv plus de secours dans un marchand tranger que dans le frre de ma
propre mre, mon compatriote, et noble cavalier. On croirait que le coup
de sabre qui l'a priv de tous les agrmens de la figure lui a fait
perdre en mme temps tout le sang cossais qui coulait dans ses veines.
Durward fut fch de n'avoir pas trouv l'occasion de parler de matre
Pierre au Balafr, pour tcher d'apprendre quelque chose de plus sur ce
personnage mystrieux: mais son oncle lui avait fait des questions si
rapides et si multiplies, et la cloche de Saint-Martin de Tours avait
termin leur confrence si subitement, qu'il n'avait pas eu le temps d'y
songer. Il se rappelait que ce vieillard paraissait revche et morose,
qu'il semblait aimer  lcher des sarcasmes; mais il tait gnreux et
libral dans sa conduite, et un tel tranger, pensa-t-il, vaut mieux
qu'un parent insensible.

--Que dit notre vieux proverbe cossais? ajoutait-il encore: _Mieux vaut
bon tranger que parent tranger_. Je dcouvrirai cet homme: la tche ne
doit pas tre bien difficile, s'il est aussi riche que mon hte le
prtend. Au moins, il me donnera de bons avis sur ce que je dois faire;
et s'il voyage en pays tranger, comme le font bien des marchands, je ne
sais pas si l'on ne peut pas trouver des aventures  son service tout
aussi-bien que dans les gardes du roi Louis.

Tandis que cette pense se prsentait  l'esprit de Quentin, une voix
secrte, partant du fond du coeur, dans lequel il se passe tant de
choses  notre insu, ou du moins sans que nous voulions nous les avouer,
lui disait bien bas que peut-tre l'habitante de la tourelle, la dame au
luth et au voile, serait du voyage auquel il songeait.

En ce moment le jeune Quentin rencontra deux hommes  physionomie grave,
probablement habitans de la ville de Tours. tant son bonnet avec le
respect qu'un jeune homme doit  la vieillesse, il les pria de lui
indiquer la maison de matre Pierre.

--La maison de qui, mon fils? dt l'un des passans.

--De matre Pierre, rpondit Durward, le riche marchand de soie qui a
fait planter tous ces mriers.

--Jeune homme, dit celui qui tait le plus prs de lui, vous avez
commenc bien jeune un sot mtier.

--Et vous devriez savoir mieux adresser vos sornettes, ajouta l'autre.
Ce n'est pas ainsi que des bouffons, des vagabonds trangers, doivent
parler au syndic de Tours.

Quentin fut tellement surpris que deux hommes qui avaient l'air dcent
se trouvassent offenss d'une question si simple, et qu'il leur avait
adresse avec la plus grande politesse, qu'il lui fut impossible de se
fcher  son tour du ton de duret avec lequel ils y avaient rpondu. Il
resta immobile quelques instans, les regardant pendant qu'ils
s'loignaient en doublant le pas et en tournant de temps en temps la
tte de son ct, comme s'ils eussent dsir se mettre le plus tt
possible hors de sa porte.

Il fit la mme question  une troupe de vignerons qu'il rencontra
ensuite, et ceux-ci, pour toute rponse, lui demandrent s'il voulait
parler de matre Pierre le matre d'cole, ou de matre Pierre le
charpentier ou de matre Pierre le bedeau, ou de cinq  six autres
matres Pierre. Les renseignemens qu'il obtint sur tous ces matres
Pierre ne convenant nullement  celui qu'il cherchait, les paysans
l'accusrent d'tre un impertinent qui ne voulait que se moquer d'eux;
et ils montraient mme quelques dispositions  passer  des voies de
fait contre lui pour le payer de ses railleries; mais le plus g, qui
paraissait avoir quelque influence sur les autres, les engagea  ne se
permettre aucun acte de violence.

--Est-ce que vous ne voyez pas  son accent et  son bonnet de fou, que
c'est un de ces charlatans trangers que les uns appellent magiciens ou
sorciers, et les autres jongleurs? Et qui sait les tours qu'ils ont 
nous jouer? On m'en a cit un qui avait pay un liard  un pauvre homme
pour manger tout son saoul du raisin dans son vignoble, et il en a mang
plus de la charge d'une charrette, sans dfaire tant seulement un bouton
de sa jaquette. Ainsi, laissons-le passer tranquillement; allons-nous
en, lui de son ct, et nous du ntre. Et vous, l'ami, de crainte de
pire, passez votre chemin, au nom de Dieu, de Notre-Dame de Marmoutiers
et de saint Martin de Tours, et ne nous ennuyez plus de votre matre
Pierre, qui, pour ce que nous en savons, peut bien n'tre qu'un autre
nom pour dsigner le diable.

Le jeune cossais, ne se trouvant pas le plus fort, jugea que ce qu'il
avait de mieux  faire tait de continuer sa marche sans rien rpondre.
Mais les paysans, qui s'taient d'abord loigns de lui avec une sorte
d'horreur que leur inspiraient les talens qu'ils lui supposaient pour la
sorcellerie et pour dvorer leurs raisins, reprirent courage quand ils
se trouvrent  une certaine distance; ils s'arrtrent, poussrent de
grands cris, le chargrent de maldictions, et finirent par lancer
contre lui une grle de pierres, quoiqu'ils fussent trop loin pour
pouvoir atteindre ou du moins blesser l'objet de leur courroux. Quentin,
tout en continuant son chemin, commena  croire  son tour qu'il tait
sous l'influence d'un charme, ou que les paysans de la Touraine taient
les plus stupides, les plus brutaux et les plus inhospitaliers de toute
la France. Ce qui lui arriva quelques instans aprs tendit  le
confirmer dans cette opinion.

Une petite minence s'levait sur les rives de la magnifique et rapide
rivire dont nous avons dj parl plus d'une fois; et prcisment en
face de son chemin, Durward aperut deux ou trois grands chtaigniers si
heureusement placs, qu'ils formaient un groupe remarquable.  quelques
pas, trois ou quatre paysans immobiles levaient les yeux, et semblaient
les fixer sur les branches de l'arbre le plus prs d'eux. Les
mditations de la jeunesse sont rarement assez profondes pour ne pas
cder  la plus lgre impulsion de la curiosit aussi aisment qu'un
caillou, que la main laisse chapper par hasard, rompt la surface d'un
tang limpide. Quentin doubla le pas, et arriva sur la colline, assez 
temps pour voir l'horrible spectacle qui attirait les regards des
paysans. C'tait un homme pendu  une des branches de chtaignier, et
qui expirait dans les dernires convulsions de l'agonie.

--Que ne coupez-vous la corde? s'cria Durward, dont la main tait
toujours aussi prte  secourir le malheur des autres qu' venger son
honneur quand il le croyait attaqu.

Un des paysans, ple comme la cendre, tourna vers lui des yeux qui
n'avaient d'autre expression que celle de la crainte, en lui montrant du
doigt une marque taille sur l'corce de l'arbre, portant la mme
ressemblance grossire avec une _fleur de lis_, que certaines entailles
talismaniques, bien connues de nos officiers du fisc, ont avec la
_flche du roi_[34]. Ne sachant pas ce que signifiait ce symbole, et
s'en inquitant peu, Quentin grimpa sur l'arbre avec l'agilit de
l'once, tira de sa poche cet instrument compagnon insparable du
montagnard et du chasseur, son fidle _skene dhu_[35]; et criant  ceux,
qui taient en bas de recevoir le corps dans leurs bras, il coupa la
corde avant qu'une minute se ft passe depuis qu'il avait aperu cette
scne.

Mais son humanit fut mal seconde par les spectateurs. Bien loin d'tre
d'aucun secours  Durward, ils parurent pouvants de son audace, et
prirent la fuite d'un commun accord, comme s'ils eussent craint que leur
prsence suffit pour les faire regarder comme complices de sa tmrit.

Le corps n'tant soutenu par personne, tomba lourdement sur la terre, et
Quentin, descendant prcipitamment de l'arbre, eut le dsagrment de
voir que la dernire tincelle de la vie tait dj teinte en lui. Il
n'abandonna pourtant pas son projet charitable sans faire de nouveaux
efforts. Il dnoua le noeud fatal qui serrait le cou du malheureux,
dboutonna son pourpoint, lui jeta de l'eau sur le visage, et eut
recours  tous les moyens pratiqus ordinairement pour ranimer les
fonctions suspendues de la vie.

Tandis qu'il prenait ainsi des soins qui lui taient inspirs par
l'humanit, il entendit autour de lui des clameurs sauvages en une
langue qu'il ne comprenait pas; et  peine avait-il eu le temps de
remarquer qu'il tait environn d'hommes et de femmes d'un air singulier
et tranger, qu'il se sentit saisir rudement par les deux bras, et qu'on
lui mit un couteau sur la gorge.

--Ple esclave d'Eblis! s'cria un homme en mauvais franais; volez-vous
celui que vous avez assassin? Mais nous vous tenons, et vous allez nous
le payer.

Ds que ces paroles eurent t prononces, les lames de couteau
brillrent de toutes parts autour de Quentin, et ces tres, froces et
courroucs qui l'entouraient avaient l'air de loups prts  se jeter sur
leur proie.

Son courage et sa prsence d'esprit le tirrent pourtant d'affaire.--Que
voulez-vous dire, mes matres? s'cria-t-il. Si ce corps est celui d'un
de vos amis, je viens de couper par pure charit la corde qui le
suspendait; et vous feriez mieux de chercher  le rappeler  la vie, que
de maltraiter un tranger innocent qui n'a voulu que le sauver, s'il et
t possible.

Cependant les femmes s'taient empares du corps du dfunt; elles
continuaient les mmes efforts qu'avait dj faits Durward pour ranimer
en lui le principe de la vie; mais n'obtenant pas plus de succs, elles
renoncrent  leurs tentatives infructueuses. La bande entire alors
s'abandonna  toutes les dmonstrations de chagrin usites dans
l'Orient, les femmes poussant des cris de douleur et s'arrachant leurs
longs cheveux noirs, tandis que les hommes semblaient dchirer leurs
vtemens et se couvraient la tte de poussire. La crmonie de leur
deuil les occupa tellement, qu'ils ne firent plus attention  Durward,
la vue de la corde coupe leur ayant fait reconnatre son innocence. Le
plus sage parti qu'il et  prendre tait sans doute de laisser cette
espce de caste sauvage se livrer  ses lamentations; mais habitu au
mpris de tous les dangers, il prouvait dans toute sa force la
curiosit de la jeunesse.

Les hommes et les femmes de cette troupe bizarre portaient des turbans
ou des toques qui ressemblaient plutt  celle de Quentin qu'aux
chapeaux alors en usage en France. La plupart des hommes avaient la
barbe noire et frise, et tous avaient le teint presque aussi noir que
des Africains. Un ou deux, qui semblaient tre leurs chefs, avaient
quelques petits ornemens en argent autour de leur cou ou  leurs
oreilles, et des charpes jaunes, ou d'un vert ple; mais leurs jambes
et leurs bras taient nus, et toute la troupe semblait misrable et
malpropre au dernier degr. Durward ne vit d'autres armes parmi eux que
les longs couteaux dont ils l'avaient menac quelques instans
auparavant, et un petit sabre mauresque, c'est--dire  lame recourbe,
port par un jeune homme paraissant fort actif, qui surpassait tout le
reste de la troupe dans l'expression extravagante de son chagrin, et
qui, mettant souvent la main sur la poigne de son arme, semblait
murmurer des menaces de vengeance. Ce groupe en dsordre, qui se livrait
ainsi  des lamentations, tait si diffrent de tous les tres que
Quentin avait vus jusqu'alors, qu'il crut presque reconnatre une troupe
de Sarrasins, de ces chiens de paens, ternels antagonistes des braves
chevaliers et des monarques chrtiens, dans tous les romans qu'il avait
lus ou dont il avait entendu parler; et il tait sur le point de
s'loigner d'un voisinage si dangereux, quand un bruit de chevaux
arrivant au galop se fit entendre: ces prtendus Sarrasins, qui venaient
de placer sur leurs paules le corps de leur compagnon, furent chargs
au mme instant par une troupe de soldats franais.

Cette apparition soudaine changea les lamentations mesures des
amis du dfunt en cris irrguliers de terreur. Le corps fut jet
 terre en un instant, et ceux qui l'entouraient montrrent autant
d'adresse que d'activit pour chapper aux lances diriges contre
eux-mmes en passant sous le ventre des chevaux, pendant que leurs
ennemis s'criaient:--Point de quartier  ces maudits brigands paens;
arrtez-les, tuez-les, enchanez-les comme des btes froces; percez-les
 coup de javeline comme des loups!

Ces cris taient accompagns d'actes de violence; mais les fuyards
taient si alertes, et le terrain si dfavorable  la cavalerie  cause
des buissons et des taillis qui le couvraient, qu'ils russirent tous 
s'chapper,  l'exception de deux, qui furent faits prisonniers. L'un
d'eux tait le jeune homme arm d'un sabre, et il ne se laissa pas
arrter sans faire quelque rsistance. Quentin, que la fortune semblait
avoir pris en ce moment pour le but de ses traits, fut saisi en mme
temps par les soldats, qui lui lirent les bras avec une corde, en dpit
de toutes ses remontrances: ceux qui s'taient empars de sa personne
mirent dans leurs oprations tant de promptitude, qu'il tait clair que
ce n'taient pas des gens novices en expditions de police.

Jetant un regard inquiet sur le chef de ces cavaliers, dont il esprait
obtenir sa mise en libert, Quentin ne sut pas trop s'il devait
s'alarmer ou s'applaudir, quand il reconnut en lui le compagnon sombre
et silencieux de matre Pierre. Il tait vrai que, quelque crime que ces
trangers fussent accuss d'avoir commis, cet officier pouvait savoir,
d'aprs l'aventure de cette matine mme, que Durward n'avait avec eux
aucune espce de liaison; mais une question plus difficile  rsoudre
tait de savoir si cet homme farouche serait pour lui un juge favorable
ou un tmoin dispos  lui rendre justice; or Quentin ne savait trop
s'il rendrait sa situation moins dangereuse en s'adressant directement 
lui.

On ne lui laissa pas le temps de prendre une dtermination.

--Trois-chelles, Petit-Andr, dit  deux hommes de sa troupe l'officier
 figure sinistre, ces arbres se trouvent l fort  propos. J'apprendrai
 ces mcrants,  ces voleurs,  ces sorciers,  se jouer de la justice
du roi quand elle a frapp quelqu'un de leur maudite race. Descendez de
cheval, mes enfans, et remplissez vos fonctions.

Trois-chelles et Petit-Andr eurent mis pied  terre en un instant, et
Quentin remarqua que chacun d'eux avait au pommeau et  la croupire de
la selle plusieurs trousseaux de cordes; et tous deux se mettant  les
drouler avec activit, il vit qu'un noeud coulant y avait t prpar
d'avance afin de pouvoir s'en servir  l'instant mme. Son sang se glaa
dans ses veines quand il vit qu'ils en prenaient trois, et qu'ils se
disposaient  lui en ajuster une au cou. Il appela l'officier  haute
voix, le fit souvenir de leur rencontre, rclama les droits que devait
avoir un cossais libre dans un pays alli et ami, et dclara qu'il
n'avait aucune connaissance des gens avec lesquels il avait t arrt,
ni des crimes qui pouvaient leur tre imputs.

L'officier,  qui Durward s'adressait, daigna  peine le regarder
pendant qu'il lui parlait, et ne parut faire aucune attention  la
prtention qu'il avanait d'tre dj connu de lui. Il se contenta de se
tourner vers quelques paysans accourus soit par curiosit, soit pour
rendre tmoignage contre les prisonniers, et il leur demanda d'un ton
brusque:--Ce jeune drle tait-il avec ces vagabonds?

--Oui, monsieur le grand prvt, rpondit un des paysans. C'est lui qui
est arriv le premier, et qui a eu la tmrit de couper la corde 
laquelle tait pendu le coquin que la justice du roi avait condamn, et
qui le mritait bien, comme nous l'avons dit.

--Je jurerais par Dieu et par saint Martin de Tours, dit un autre, que
je l'ai vu avec la bande quand elle est venue piller ntre mtairie.

--Mais, mon pre, dit un enfant, celui dont vous voulez parler avait la
peau noire, et ce jeune homme a le teint blanc; il avait des cheveux
courts et crpus, et celui-ci a une longue et belle chevelure.

--C'est vrai, mon enfant, rpondit le paysan, et de plus cet autre avait
un habit vert, et celui-ci en a un gris. Mais monsieur le grand prvt
sait fort bien que ces vauriens peuvent changer leur teint aussi
aisment que leurs habits, et je persiste  croire que c'est le mme.

--Il suffit, dit l'officier, que vous l'ayez vu interrompre le cours de
la justice du roi en coupant la corde d'un criminel condamn et excut.
Trois-chelles, Petit-Andr, faites votre devoir.

--Un moment, monsieur l'officier, s'cria Durward dans une transe
mortelle, coutez-moi un instant. Ne faites pas prir un innocent;
songez que mes compatriotes en ce monde, et la justice du ciel dans
l'autre, vous demanderont compte de mon sang.

--Je rendrai compte de mes actions dans l'un et dans l'autre, rpondit
froidement le prvt, et il fit un signe de la main aux excuteurs.
Alors avec un sourire de vengeance satisfaite, il toucha du doigt son
bras droit, qu'il portait en charpe probablement par suite du coup
qu'il avait reu de Durward dans la matine.

--Misrable, me vindicative! s'cria Quentin, convaincu par ce geste
que la soif de la vengeance tait le seul motif de la rigueur de cet
homme, et qu'il n'avait  attendre de lui aucune merci.

--La peur de la mort fait extravaguer ce pauvre jeune homme, dit le
prvt; Trois-chelles, dis-lui quelques paroles de consolation avant de
l'expdier; tu es un excellent consolateur en pareil cas, lorsqu'on n'a
pas un confesseur sous la main. Accorde-lui une minute pour couter tes
avis spirituels, et que tout soit termin dans la minute suivante. Il
faut que je continue ma ronde. Soldats, suivez-moi!

Le prvt partit avec son cortge, dont il laissa seulement deux ou
trois hommes pour aider les excuteurs. Le malheureux jeune homme jeta
sur lui des yeux troubls par le dsespoir, et crut voir disparatre
avec son cheval toute chance de salut. En tournant ses regards autour de
lui avec dsespoir, il fut surpris, mme dans un tel moment, de voir
l'indiffrence stoque de ses compagnons d'infortune. D'abord ils
avaient montr une grande crainte, et fait tous les efforts possibles
pour s'chapper; mais depuis qu'ils taient solidement garrotts, et
destins  une mort qui leur paraissait invitable, ils l'attendaient
avec l'indiffrence la plus stoque. La perspective d'une mort prochaine
donnait peut-tre  leurs joues basanes une teinte plus jaune, mais
elle n'agitait pas leurs traits de convulsions, et n'abattait pas la
fiert opinitre de leurs yeux. Ils ressemblaient  des renards qui,
aprs avoir puis toutes leurs ruses pour donner le change aux chiens,
meurent avec un courage sombre et silencieux que ne montrent ni les
loups, ni les ours, objets, d'une chasse plus dangereuse.

Leur constance ne fut pas branle par l'approche des excuteurs, qui se
mirent en besogne avec encore plus de promptitude que n'en avait
recommand leur matre: ce qui venait sans doute de l'habitude qui leur
faisait trouver une espce de plaisir  s'acquitter de leurs horribles
fonctions. Nous nous arrterons ici un instant pour tracer leur
portrait, parce que, sous une tyrannie soit despotique soit populaire,
le personnage du bourreau devient un sujet de grave importance.

L'air et les manires de ces deux fonctionnaires diffraient
essentiellement. Louis avait coutume de les appeler Dmocrite et
Hraclite; et leur matre, le grand prvt, les nommait Jean qui pleure
et Jean qui rit.

Trois-chelles tait un homme grand, sec, maigre et laid. Il avait un
air de gravit toute particulire, et portait autour du cou un rosaire
qu'il avait coutume d'offrir pieusement  ceux qui taient livrs entre
ses mains. Il avait continuellement  la bouche deux ou trois textes
latins sur le nant et la vanit de la vie humaine; et si une telle
cumulation de charges et t rgulire, il aurait pu joindre aux
fonctions d'excuteur des hautes oeuvres celles de confesseur dans la
prison.

Petit-Andr, au contraire, tait un petit homme tout rond, actif,  face
joyeuse, et qui faisait sa besogne comme si c'et t l'occupation la
plus divertissante du monde. Il semblait avoir une tendre affection
pour ses victimes, et il leur parlait toujours en termes affectueux et
caressans: c'taient ses chers compres, ses honntes garons, ses
jolies filles, ses bons vieux pres, suivant leur ge et leur sexe. De
mme que Trois-chelles tchait de leur inspirer des penses
philosophiques et religieuses sur l'avenir, ainsi Petit-Andr manquait
rarement de les rgaler d'une plaisanterie ou deux pour leur faire
quitter la vie comme quelque chose de ridicule, de mprisable, et qui ne
mritait pas un seul regret.

Je ne puis dire ni pourquoi ni comment cela arrivait; mais il est
certain que ces deux braves gens, malgr l'excellence et la varit de
leurs talens, trs-rares chez les personnes de leur profession, taient
peut-tre plus cordialement dtests que ne le fut jamais aucune
crature de leur espce, avant ou aprs eux, de quiconque les
connaissait: il ne restait qu'un doute; c'tait de savoir lequel tait
le plus redout ou le plus abhorr, du grave et pathtique
Trois-chelles, ou du comique et alerte Petit-Andr. Il est sr qu'ils
remportaient la palme  ces deux gards sur tous les bourreaux de la
France, si l'on en excepte peut-tre leur matre Tristan l'Ermite, le
fameux grand prvt, ou le matre de celui-ci, Louis XI.

Il ne faut pas supposer que ces rflexions occupassent en ce moment
Quentin Durward. La vie, la mort, le temps, l'ternit, taient en mme
temps devant ses yeux: perspective accablante qui fait frmir la
faiblesse de la nature humaine, mme quand l'orgueil cherche  la
braver. Il s'adressait au Dieu de ses pres; et pendant ce temps la
petite chapelle ruine o avaient t dposs les restes de toute sa
famille, dont il tait le seul reste, se prsenta  son imagination.

--Nos ennemis fodaux, pensa-t-il, nous ont accord une spulture dans
notre domaine, et il faut que je serve de pture aux corneilles et aux
corbeaux dans un pays tranger, comme un flon excommuni!

Cette pense lui tira quelques larmes des yeux. Trois-chelles, lui
frappant doucement sur l'paule, le flicita de ce qu'il se trouvait
dans de si heureuses dispositions pour mourir, en s'criant d'une voix
pathtique, _beati qui in Domino moriuntur_! il ajouta qu'il tait
heureux pour l'me de quitter le corps pendant qu'on avait la larme 
l'oeil. Petit-Andr, lui touchant l'autre paule, lui dit:--Courage, mon
cher enfant; puisqu'il faut que vous entriez en danse, ouvrez le bal
gaiement, car les instrumens sont d'accord. Et il secoua sa corde en
mme temps pour faire ressortir le sel de sa plaisanterie. Comme le
jeune homme tournait un regard de dsolation d'abord sur l'un et ensuite
sur l'autre, ils se firent entendre plus clairement en le poussant vers
l'arbre fatal, et en lui disant de prendre courage, attendu que tout
serait termin dans un instant.

Dans cette fcheuse situation, le jeune homme jeta autour de lui un
regard de dsespoir!--Y a-t-il ici quelque bon chrtien qui m'entende,
s'cria-t-il, et qui veuille dire  Ludovic Lesly, archer de la garde
cossaise, surnomm en ce pays le Balafr, que son neveu prt
indignement assassin?

Ces mots furent prononcs  propos; car un archer de la garde cossaise,
passant par hasard, avait t attir par les apprts de l'excution, et
s'tait arrt avec deux ou trois autres personnes pour voir ce qui se
passait.

--Prenez garde  ce que vous faites! cria-t-il aux excuteurs; car, si
ce jeune homme est cossais, je ne souffrirai pas qu'il soit mis  mort
injustement.

-- Dieu ne plaise, sire cavalier! rpondit Trois-chelles; mais il faut
que nous excutions nos ordres. Et il tira Durward par un bras pour le
faire avancer.

--La pice la plus courte est toujours la meilleure, ajouta Petit-Andr
en le tirant par l'autre.

Mais Quentin venait d'entendre des paroles d'esprance; et, runissant
toutes ses forces, il se dbarrassa, par un effort soudain, de ses
deux satellites, et courant vers l'archer les bras encore
lis:--Secourez-moi, mon compatriote, lui dit-il en cossais,
secourez-moi, pour l'amour de l'cosse et de saint Andr! Je suis
innocent; je suis votre concitoyen; secourez-moi, au nom de toutes vos
esprances au jour du dernier jugement!

--Par saint Andr! ils ne vous atteindront qu' travers mon corps,
rpondit l'archer en tirant son sabre.

--Coupez mes liens, mon compatriote, s'cria Quentin, et je ferai
quelque chose pour moi-mme.

Le sabre de l'archer lui rendit l'usage des mains en un instant, et le
captif libr, s'lanant  l'improviste sur un des gardes du grand
prvt, lui arracha la hallebarde dont il tait arm.

--Maintenant, s'cria-t-il, avancez si vous l'osez!

Les deux excuteurs se parlrent un instant  voix basse.

--Cours aprs le grand prvt, dit Trois-chelles, et je les retiendrai
ici, si je le puis.--Soldats de la garde du grand prvt,  vos armes!

Petit-Andr monta  cheval, et partit au grand galop, tandis que les
soldats, dociles au commandement de Trois-chelles, se mirent en ordre
de bataille avec tant de prcipitation, qu'ils laissrent chapper les
deux autres prisonniers. Peut-tre ne mettaient-ils pas beaucoup
d'empressement  les garder; car, depuis quelque temps, ils avaient t
rassasis du sang de bien des victimes semblables; et, de mme que les
autres animaux froces, ils s'taient lasss de carnage  force de
massacres. Mais ils allgurent, pour se justifier, qu'ils s'taient
crus appels immdiatement  la sret de Trois-chelles; car il
existait une jalousie qui conduisait souvent  des querelles ouvertes
entre les archers de la garde cossaise et les soldats de la garde
prvtale.

--Nous sommes en tat de battre ces deux fiers cossais, si vous le
voulez, dit un de ces soldats  Trois-chelles.

Mais ce personnage officiel fut assez prudent pour lui faire signe de
rester en repos; et, s'adressant  l'archer cossais avec beaucoup de
civilit:--Monsieur, lui dit-il, c'est une insulte grave au grand
prvt, que d'oser interrompre ainsi le cours de la justice du roi, dont
l'excution lui est dment et lgalement confie; c'est un acte
d'injustice envers moi qui suis en possession lgitime de mon criminel;
et ce n'est pas une charit bien entendue pour ce jeune homme lui-mme,
attendu qu'il peut tre expos cinquante fois  tre pendu, sans s'y
trouver jamais aussi-bien dispos qu'il l'tait avant votre intervention
malavise.

--Si mon jeune compatriote, rpondit l'archer en souriant, pense que je
lui aie fait tort, je le remettrai entre vos mains sans discuter
davantage.

--Non, pour l'amour du ciel! non! s'cria Quentin; abattez-moi plutt la
tte avec votre sabre. Cette mort serait plus convenable  ma naissance
que celle que je recevrais des mains de ce misrable.

--Entendez-vous comme il blasphme? dit l'excuteur des sentences de la
loi. Hlas! comme nos meilleures rsolutions s'vanouissent promptement!
Il n'y a qu'un instant, il tait dans les plus belles dispositions pour
une bonne fin, et maintenant le voil qui mprise les autorits!

--Mais apprenez-moi donc ce qu'a fait ce jeune homme, demanda l'archer.

--Il a os, rpondit Trois-chelles, couper la corde qui suspendait le
corps d'un criminel aux branches de cet arbre, quoique j'eusse grav
moi-mme sur le tronc la _fleur de lis_.

--Que veut dire ceci, jeune homme? dit l'archer. Pourquoi avez-vous
commis un tel dlit?

--Par la protection que j'attends de vous, je jure de vous dire la
vrit comme si j'tais  confesse, rpondit Durward. J'ai vu un homme
pendu  cet arbre, dans les convulsions de l'agonie, et j'ai coup la
corde par pure humanit. Je n'ai pens ni  fleurs de lis, ni  fleurs
de girofle, et je n'ai pas eu plus d'ide d'offenser le roi de France
que notre saint pre le pape.

--Et que diable aviez-vous besoin de toucher  ce pendu? reprit
l'archer. Vous n'avez qu' suivre les pas de ce digne personnage, et
vous en verrez accrochs  tous les arbres comme des grappes de raisin,
vous ne manquerez pas d'ouvrage dans ce pays, si vous allez glaner aprs
le bourreau. Nanmoins, je n'abandonnerai pas un compatriote, si je puis
le sauver. coutez-moi, monsieur l'excuteur des hautes oeuvres, vous
voyez que tout ceci n'est qu'une mprise. Vous devriez avoir quelque
compassion pour un voyageur si jeune. Il n'a point t accoutum dans
notre pays  voir rendre la justice d'une manire aussi expditive que
vous et votre matre la rendez.

--Ce n'est pas que vous n'en ayez bon besoin, monsieur l'archer,
rpondit Petit-Andr qui arrivait en ce moment. Tiens ferme,
Trois-chelles! voici le grand prvt qui vient; nous allons voir s'il
trouvera bon qu'on lui retire son ouvrage des mains, avant qu'il soit
achev.

--Et voici fort  propos, dit l'archer, quelques-uns de mes camarades
qui arrivent.

Effectivement, tandis que Tristan l'Ermite gravissait d'un ct avec sa
suite la petite colline qui tait la scne de cette altercation, quatre
ou cinq archers arrivaient de l'autre, et le Balafr lui-mme tait de
ce nombre.

Ludovic Lesly, en cette occasion, ne montra nullement pour son neveu
cette indiffrence dont celui-ci l'avait intrieurement accus; car, ds
qu'il eut vu son camarade et Durward dans une attitude de dfense, il
s'cria:--Cunningham, je te remercie! Messieurs mes camarades, je
rclame votre aide. C'est un gentilhomme cossais, mon neveu. Lindesay,
Guthrie, Tyrie, dgainons et frappons!

Tout annonait un combat dsespr entre les deux partis, et ils
n'taient pas en nombre assez disproportionn pour que la supriorit
des armes ne donnt pas aux cavaliers cossais une chance de victoire.
Mais le grand prvt, soit qu'il doutt de l'issue de l'affaire, soit
qu'il prvt que le roi pourrait s'en fcher, fit signe  ses gens de
s'abstenir de toute violence; et s'adressant au Balafr, qui tait en
avant comme chef de l'autre parti, il lui demanda pourquoi lui, cavalier
de la garde du roi, il s'opposait  l'excution d'un criminel?

--C'est ce que je nie, rpondit le Balafr. Par saint Martin! il y a
quelque diffrence entre l'excution d'un criminel et le meurtre de mon
propre neveu.

--Votre neveu peut tre criminel comme un autre, rpliqua le grand
prvt, et tout tranger est justiciable en France des lois du pays.

--Soit! rpliqua le Balafr; mais nous avons nos privilges, nous autres
archers cossais. N'est-il pas vrai, camarades?

--Oui, oui! s'crirent tous les archers; nos privilges! nos
privilges! Vive le roi Louis! vive le brave Balafr! vive la garde
cossaise! mort  quiconque enfreindra nos privilges!

--coutez la raison, messieurs, dit Tristan; faites attention  la
charge dont je suis revtu.

--Ce n'est pas de vous que nous devons entendre la raison! s'cria
Cunningham; nous l'entendrons de la bouche de nos officiers; nous serons
jugs par le roi, ou par notre capitaine, puisque le grand conntable
est absent.

--Et nous ne serons pendus par personne, ajouta Lindesay, si ce n'est
par Sandie Wilson, le vieil officier prvtal de notre corps.

--Ce serait faire un vol  Sandie, si nous cdions  d'autres ses
droits, dit le Balafr; et Sandie est un homme aussi brave que n'importe
quel homme qui ait jamais fait un noeud coulant  une corde. Si je
devais tre pendu, moi-mme, personne que lui ne me serrerait la
cravate.

--Mais coutez-moi, dit le grand prvt; ce jeune drle n'est pas des
vtres, et il ne peut avoir droit  ce que vous appelez vos privilges.

--Ce que nous appelons nos privilges! s'cria Cunningham. Qui osera
nous les contester?

--Nous ne souffrirons pas qu'on les mette en question, s'crirent tous
les archers.

--Vous perdez l'esprit, mes matres, dit Tristan l'Ermite. Personne ne
vous conteste vos privilges'; mais ce jeune homme n'est pas des vtres.

--Il est mon neveu, dit le Balafr d'un air triomphant.

--Mais il n'est pas archer de la garde,  ce que je pense, dit Tristan.

Les archers se regardrent l'un l'autre d'un air incertain.

--Ferme, cousin, dit tout bas Cunningham au Balafr; dites qu'il est
enrl parmi nous.

--Par saint Martin! vous avez raison, beau cousin, rpondit Ludovic; et
levant la voix, il jura qu'il avait enrl ce matin mme son neveu
parmi les gens de sa suite.

Cette dclaration fut un argument dcisif.

--Fort bien, messieurs, dit le grand prvt, qui savait que le roi avait
la plus grande crainte de voir des germes de mcontentement se glisser
dans sa garde; vous connaissez vos privilges, comme vous le dites; mon
devoir est d'viter toute querelle avec les gardes du roi, et non de les
chercher. Je ferai un rapport au roi sur cette affaire et il en dcidera
lui-mme. Mais je dois vous dire qu'en agissant ainsi je montre
peut-tre plus de modration que le devoir de ma charge ne m'y autorise.

 ces mots, il ordonna  sa troupe de se mettre en marche, tandis que
les archers, restant sur le lieu, tinrent conseil  la hte sur ce
qu'ils avaient  faire.

--Il faut d'abord, dit l'un d'eux, que nous avertissions notre
capitaine, lord Crawford, de tout ce qui vient de se passer, et que nous
fassions mettre sur le contrle le nom de ce jeune homme.

--Mais, messieurs, mes dignes amis, mes sauveurs, dit Quentin en
hsitant, je n'ai pas encore suffisamment rflchi si je dois m'enrler
parmi vous ou non.

--Eh bien! lui dit son oncle, rflchissez si vous voulez tre pendu ou
non; car je vous promets que, tout mon neveu que vous tes, je ne vois
pas d'autre moyen pour vous sauver de la potence.

C'tait un argument irrsistible, et Quentin se vit rduit  accepter
sur-le-champ une proposition qui, en toute autre circonstance, ne lui
aurait point paru trs-agrable. Mais aprs avoir si rcemment chapp 
la corde, qui lui avait t  la lettre passe autour du cou, il aurait
probablement consenti  une alternative encore plus fcheuse.

--Il faut qu'il nous accompagne  notre caserne, dit Cunningham; il n'y
a pas de sret pour lui hors de nos limites, tant que ces lvriers sont
en chasse.

--Ne puis-je donc passer cette nuit dans l'htellerie o j'ai djeun ce
matin, bel oncle? demanda Quentin, qui pensait peut-tre, comme beaucoup
de nouvelles recrues, que mme une seule nuit de libert tait toujours
quelque chose de gagn.

--Vous le pouvez, beau neveu, lui rpondit son oncle d'un ton ironique,
si vous voulez nous donner le plaisir de vous pcher dans quelque canal,
ou dans un tang, ou peut-tre dans un bras de la Loire, cousu dans un
sac, ce qui vous donnera plus de facilit pour nager. Le grand prvt
souriait en nous regardant quand il est parti, continua-t-il en se
tournant vers Cunningham, et c'est un signe qu'il mdite quelque projet
dont nous devons nous dfier.

--Je m'inquite fort peu de ses projets, rpliqua Cunningham: des
oiseaux tels que nous prennent leur vol trop haut pour que ses traits
puissent les atteindre. Mais je vous conseille de conter toute l'affaire
 ce diable d'Olivier le Dain, qui s'est toujours montr ami de la garde
cossaise. Il verra le pre Louis avant que le prvt puisse le voir,
car il doit le raser demain matin.

--Fort bien, rpliqua le Balafr; mais vous savez qu'on ne peut gure se
prsenter devant Olivier les mains vides, et je suis aussi nu que le
bouleau en hiver.

--Nous pouvons tous en dire autant, dit Cunningham; mais Olivier ne
refusera pas d'accepter pour une fois notre parole d'cossais. Nous
pouvons entre nous lui faire un joli prsent le premier jour de paie; et
s'il s'attend  entrer en partage, permettez-moi de vous dire que le
jour de paie n'en viendra que plus tt.

--Et maintenant au chteau, dit le Balafr. Chemin faisant, mon neveu
nous dira comment il s'y est pris pour mettre  ses trousses le grand
prvt, afin que nous puissions prparer notre rapport  lord Crawford
et  Olivier.




CHAPITRE VII.

L'Enrlement

          _Le juge de paix_. Donnez-moi les statuts, et lisez
              les articles.
          Prtez serment, signez, et soyez un hros.
          Vous recevrez, pour prix de vos futurs travaux,
          Six sous par jour, en sus de votre nourriture.

          FARQHUAR. _Officier en recrutement_.


ON fit mettre pied  terre  un homme de la suite d'un des archers, et
l'on donna son cheval  Quentin Durward, qui, accompagn de ses
belliqueux concitoyens, s'avana d'un bon pas vers le chteau du
Plessis, sur le point de devenir, quoique involontairement de sa part,
habitant de cette sombre forteresse dont l'extrieur lui avait caus
tant de surprise dans la matine.

Cependant, en rponse aux questions multiplies de son oncle, il lui fit
le dtail exact de l'aventure qui venait de l'exposer  un si grand
danger. Quoiqu'il n'y et rien de fort gai, selon lui, dans son
histoire, elle fut pourtant reue avec de grands clats de rire par son
escorte.

--C'est une fort mauvaise plaisanterie, dit son oncle; que diable ce
jeune cervel avait-il besoin de se mler d'aller dcrocher le corps
d'un maudit mcrant, juif, maure ou paen?

--Passe encore, dit Cunningham, s'il avait eu querelle avec la garde
prvtale pour une jolie fille, comme Michel de Moffat; il y aurait eu
plus de bon sens  cela.

--Mais je crois qu'il y va de notre honneur, dit Lindesay, que Tristan
et ses gens n'affectent pas de confondre nos toques cossaises avec les
turbans de ces pillards vagabonds. S'ils n'ont pas la vue assez bonne
pour en faire la diffrence, il faut la leur apprendre  tour de bras.
Mais je suis convaincu que Tristan ne prtend s'y mprendre qu'afin de
pouvoir accrocher les braves cossais qui viennent voir leurs parens.

--Puis-je vous demander, mon oncle, dit Durward, quelle sorte de gens
sont ceux dont vous parlez?

--Sans doute, vous le pouvez, beau neveu, rpondit Ludovic, mais je ne
sais pas qui est en tat de vous rpondre.  coup sr, ce n'est pas moi,
quoique j'en sache peut-tre autant qu'un autre. Il y a un an ou deux
qu'ils ont paru dans ce pays, comme aurait pu le faire une nue de
sauterelles.

--C'est cela mme, dit Lindesay, et Jacques Bonhomme (c'est ainsi que
nous dsignons ici le paysan, mon jeune camarade; avec le temps vous
apprendrez notre manire de parler); l'honnte Jacques Bonhomme, dis-je,
s'inquiterait peu de savoir quel vent les a apports, eux ou les
sauterelles, s'il pouvait esprer que quelque autre vent les emportt.

--Ils font donc bien du mal? demanda Quentin Durward.

--Du mal! rpondit Cunningham en faisant le signe de la croix;
savez-vous bien que ce sont des paens, ou des juifs, ou des mahomtans
tout au moins; qu'ils ne croient ni  Notre-Dame ni aux saints; qu'ils
volent tout ce qui peut leur tomber sous la main; qu'ils chantent, et
qu'ils disent la bonne aventure?

--Et l'on assure qu'il y a parmi leurs femmes quelques filles de bonne
mine, ajouta Guthrie; mais Cunningham sait cela mieux que personne.

--Comment! s'cria Cunningham; j'espre que vous n'avez pas dessein de
m'insulter?

--Rien n'est plus loin de ma pense, rpondit Guthrie.

--J'en fais juge toute la compagnie, rpliqua Cunningham. N'avez-vous
pas dit que moi, gentilhomme cossais et vivant dans le giron de la
sainte glise, j'avais une belle amie parmi ces chiens de paens?

--Allons, allons, dit le Balafr, il n'a fait que plaisanter. Il ne faut
pas de querelles entre camarades.

--En ce cas il ne faut pas de pareilles plaisanteries, murmura
Cunningham comme s'il se ft parl  lui-mme.

--Trouve-t-on de pareils vagabonds ailleurs qu'en France? demanda
Lindesay.

--Oui, sur ma foi, rpondit le Balafr; on en a vu paratre des bandes
en Allemagne, en Espagne, en Angleterre. Mais, grce  la protection du
bon saint Andr, l'cosse n'en est pas encore empeste.

--L'cosse, dit Cunningham, est un pays trop froid pour les sauterelles,
et trop pauvre pour les voleurs.

--Ou peut-tre, ajouta Guthrie, John-Highlander[36] ne veut-il pas y
souffrir d'autres voleurs que lui.

--Il est bon, s'cria le Balafr, que je vous fasse savoir  tous que je
suis n sur les montagnes d'Angus; que j'ai de braves parens sur celles
de Glen-Isla, et que je ne souffrirai pas qu'on parle mal des
montagnards.

--Vous ne nierez pas, ajouta Guthrie, qu'ils ne descendent sur les
basses terres pour enlever les troupeaux?

--Chasser une proie[37] n'est pas voler, rpondit le Balafr, et je le
soutiendrai quand vous le voudrez et o il vous plaira.

--Eh bien! eh bien, camarade, dit Cunningham, qui est-ce qui se querelle
 prsent? Fi donc! il ne faut pas que ce jeune homme voie de si folles
altercations parmi nous. Allons, voil que nous sommes au chteau; si
vous voulez venir dner avec moi, je paierai un poinon de vin, pour
nous rjouir en bons camarades; et nous boirons  l'cosse, aux
montagnes et aux basses terres.

--Convenu! convenu! s'cria le Balafr, et j'en paierai un autre pour
noyer le souvenir de toute altercation et clbrer l'entre de mon neveu
dans notre corps, en buvant  sa sant.

Lorsqu'ils arrivrent au chteau, on ouvrit le guichet et le pont-levis
fut baiss. Ils entrrent un  un; mais lorsque Quentin se prsenta, les
sentinelles croisrent leurs piques et lui ordonnrent de s'arrter
tandis que les arcs et les arquebuses se dirigeaient vers lui du haut
des murailles: prcaution svre qui fut observe quoique le jeune
tranger arrivt en compagnie de plusieurs membres de la garnison,
faisant mme partie du corps qui avait fourni les sentinelles.

Le Balafr, qui tait rest  dessein prs de son neveu, donna les
explications ncessaires; et aprs beaucoup de dlais et d'hsitation,
le jeune homme fut conduit, sous bonne garde,  l'appartement de lord
Crawford.

Ce seigneur tait un des derniers restes de cette vaillante troupe de
lords et de chevaliers cossais, fidles serviteurs de Charles VII, dans
ces guerres sanglantes qui dcidrent l'indpendance de la couronne
franaise et l'expulsion des Anglais.

Il avait combattu dans sa jeunesse  ct de Douglas et de Buchan, avait
suivi la bannire de Jeanne d'Arc, et tait peut-tre un des derniers de
ces chevaliers cossais qui avaient de si bon coeur dfendu les fleurs
de lis contre leurs anciens ennemis les Anglais.

Les changemens qui avaient eu lieu dans le royaume d'cosse, et
peut-tre l'habitude qu'il avait contracte du climat et des moeurs de
la France, avaient fait perdre au vieux baron toute ide de retourner
dans sa patrie, d'autant plus que le rang lev qu'il occupait dans la
maison de Louis, et son caractre franc et loyal, lui avaient donn un
ascendant considrable sur le roi. Ce prince, quoiqu'il ne fut pas en
gnral trs dispos  croire  l'honneur et  la vertu, ne doutait pas
que lord Crawford n'en fut rempli, et lui accordait d'autant plus
d'influence, que le vieux militaire ne l'employait jamais que pour des
affaires qui avaient un rapport direct avec son commandement.

Le Balafr et Cunningham suivirent Durward et son escorte dans
l'appartement de leur capitaine dont l'air de dignit, et le respect que
lui accordaient ces fiers soldats, qui semblaient ne respecter que lui,
en imposrent considrablement au jeune cossais.

Lord Crawford tait d'une taille avantageuse; l'ge l'avait maigri; mais
il conservait encore la force, sinon l'lasticit de la jeunesse, et il
tait en tat de supporter le poids de son armure pendant une marche,
aussi-bien que le plus jeune de ceux qui servaient dans son corps. Il
avait les traits durs, le teint basan, le visage sillonn de
cicatrices, un oeil qui avait vu la mort de prs dans trente batailles,
mais qui cependant exprimait plutt un mpris joyeux pour le danger que
le courage froce d'un soldat mercenaire. Sa grande taille tait alors
enveloppe dans une ample robe de chambre, serre autour de lui par un
ceinturon de buffle, dans lequel tait pass un poignard dont le manche
tait richement orn. Il avait autour du cou le collier et la dcoration
de l'ordre de Saint-Michel; il tait assis sur un fauteuil couvert en
peau de daim, avait sur le nez des lunettes, invention alors toute
nouvelle, et s'occupait  lire un manuscrit intitul _le Rosier de la
Guerre_, code de politique civil et militaire que Louis avait compil
pour l'instruction du dauphin son fils, et dont il dsirait savoir ce
que pensait un vieux guerrier plein d'exprience.

Lord Crawford mit son livre de ct avec une sorte d'humeur, en recevant
cette visite inattendue, et demanda, dans son dialecte national, ce que
diable on lui voulait.

Le Balafr, avec plus de respect peut-tre qu'il n'en aurait montr 
Louis lui-mme, lui fit un dtail des circonstances dans lesquelles son
neveu se trouvait, et lui demanda humblement sa protection. Lord
Crawford l'couta fort attentivement; il sourit de l'empressement
qu'avait mis le jeune homme  couper la corde d'un pendu; mais il secoua
la tte quand il apprit la querelle qui avait eu lieu  ce sujet entre
les archers cossais et les gens du grand prvt.

--M'apporterez-vous donc toujours des cheveaux embrouills?
s'cria-t-il. Combien de fois faut-il que je vous le dise, et surtout 
vous deux, Ludovic Lesly et Archie Cunningham? le soldat tranger doit
se comporter avec douceur et rserve  l'gard des habitans de ce pays,
si vous ne voulez pas avoir sur vos talons tous les chiens de la ville.
Cependant, s'il faut que vous ayez une affaire avec quelqu'un, j'aime
mieux que ce soit avec ce coquin de prvt qu'avec un autre; et je vous
blme moins pour cette incartade que pour les autres querelles que vous
vous tes faites, Ludovic, car il tait convenable et naturel de
soutenir votre jeune parent; il ne faut pas non plus qu'il soit victime
de sa simplicit: ainsi prenez le registre du contrle de la compagnie
sur ce rayon, et donnez-le-moi. Nous y inscrirons son nom, afin qu'il
puisse jouir de nos privilges.

--Si votre Seigneurie me le permet, dit Durward, je...

--A-t-il perdu l'esprit? s'cria son oncle. Comment osez-vous parler 
Sa Seigneurie, sans qu'elle vous interroge?

--Patience, Ludovic, dit lord Crawford; coutons ce que le jeune homme
veut nous dire.

--Rien qu'un seul mot, milord, rpondit Quentin. J'avais dit ce matin 
mon oncle que j'avais quelque doute si je devais entrer dans cette
troupe. J'ai  dclarer maintenant qu'il ne m'en reste plus aucun,
depuis que j'ai vu son noble et respectable chef sous lequel je serai
fier de servir; car son air respire l'autorit.

--C'est bien parl, mon enfant, dit le vieux lord, qui ne fut pas
insensible  ce compliment; nous avons quelque exprience, et Dieu nous
a fait la grce d'en profiter, tant en servant qu'en commandant. Vous
voil reu, Quentin Durward, dans l'honorable corps des archers de la
garde cossaise, comme cuyer de votre oncle, et servant sous sa lance.
J'espre que vous prosprerez, car vous devez faire un brave homme
d'armes, si tout ce qui vient de haut lieu est brave, puisque vous tes
d'une famille honorable. Ludovic, vous aurez soin que votre parent suive
exactement ses exercices, car nous aurons des lances  rompre un de ces
jours.

--Par le pommeau de mon sabre! j'en suis ravi, milord. Cette paix n'est
bonne qu' nous changer tous en poltrons. Moi-mme je ne me sens plus la
mme ardeur quand je me vois enferm dans ce maudit donjon.

--Eh bien! un oiseau m'a siffl  l'oreille qu'on verra bientt la
vieille bannire se dployer en campagne.

--J'en boirai ce soir un coup de plus sur cet air, milord.

--Tu en boiras sur tous les airs du monde, Ludovic; mais je crains que
tu ne boives un jour quelque breuvage amer que tu te seras prpar
toi-mme.

Lesly, un peu dconcert, rpondit qu'il y avait bien des jours qu'il
n'avait fait aucun excs, mais que Sa Seigneurie connaissait l'usage de
la compagnie, de clbrer la bienvenue d'un nouveau camarade, en buvant
 sa sant.

--C'est vrai, dit le vieux chef; je l'avais oubli. Je vous enverrai
quelques craches de vin pour vous aider  vous rjouir; mais que tout
soit fini au coucher du soleil. Et coutez-moi: veillez  ce qu'on
choisisse avec soin les soldats qui doivent tre de garde cette nuit, et
qu'aucun d'eux ne fasse la dbauche avec vous.

--Votre Seigneurie sera ponctuellement obie, rpondit Ludovic, et sa
sant ne sera pas oublie.

--Il peut se faire, dit lord Crawford, que j'aille moi-mme vous joindre
quelques instans, uniquement pour voir si tout se passe en bon ordre.

--En ce cas, milord, la fte sera complte, dit Ludovic. Et ils se
retirrent tous trois fort satisfaits du rsultat de leur entrevue, pour
songer aux apprts de leur banquet militaire, auquel Lesly invita une
vingtaine de ses camarades qui, assez gnralement, taient dans l'usage
de manger  la mme table.

Une fte de soldats est ordinairement un impromptu, et tout ce qu'on
exige, c'est qu'il s'y trouve de quoi boire et manger. Mais, en cette
occasion, le Balafr eut soin de se procurer du vin de meilleure qualit
que de coutume:--Car, dit-il  ses camarades, le vieux lord est le
convive sur lequel nous pouvons le plus compter. Il nous prche la
sobrit; mais aprs avoir bu  la table du roi autant de vin qu'il en
peut prendre dcemment, il ne manque jamais une occasion honorable de
passer la soire en compagnie d'un bon pot de vin: ainsi il faut nous
prparer  entendre les vieilles histoires des batailles de Verneuil et
de Beaug.

L'appartement gothique dans lequel ils prenaient ordinairement leurs
repas fut mis  la hte dans le meilleur ordre; on chargea les
palefreniers d'aller cueillir des joncs pour les tendre sur le
plancher, et les bannires sous lesquelles la garde cossaise avait
march au combat, de mme que celles qu'elle avait prises sur les
ennemis, furent dployes au-dessus de la table et autour des murs de la
chambre, en guise de tapisseries.

On s'occupa ensuite de fournir  Durward l'uniforme et les armes
convenables au grade qu'il venait d'obtenir, afin qu'il pt paratre,
sous tous les rapports, avoir droit aux importans privilges de ce
corps, en vertu desquels, et grce  l'appui de ses compatriotes, il
pouvait braver hardiment le pouvoir et l'animosit du grand prvt,
quoiqu'on st que l'un tait aussi terrible que l'autre tait
implacable.

Le banquet fut des plus joyeux, et les convives s'abandonnrent
entirement au plaisir qui les animait en recevant dans leurs rangs une
nouvelle recrue arrivant de leur chre patrie. Ils chantrent de
vieilles chansons cossaises, racontrent d'anciennes histoires de hros
cossais, rapportrent les exploits de leurs pres, citrent les lieux
qui en avaient t tmoins. Enfin les riches plaines de la Touraine
semblaient devenues en ce moment les rgions striles et montagneuses de
la Caldonie.

Tandis que leur enthousiasme tait port au plus haut point et que
chacun cherchait  placer son mot pour rendre encore plus cher le
souvenir de l'cosse, une nouvelle impulsion fut donne par l'arrive de
lord Crawford, qui, ainsi que le Balafr l'avait fort bien prvu, avait
t assis comme sur des pines  la table du roi, jusqu' ce qu'il et
trouv l'occasion de la quitter pour venir partager la fte de ses
concitoyens. Un fauteuil de parade lui avait t rserv au bout de la
table; car d'aprs les moeurs de ce sicle et la constitution, de ce
corps, et quoique leur chef n'et au-dessus de lui que le roi et le
grand-conntable, les membres de cette troupe (les simples soldats,
comme nous le dirions aujourd'hui) tant tous de naissance noble, leur
capitaine pouvait prendre place  la nime table avec eux sans
inconvenance, et partager leur gaiet quand cela lui plaisait, sans
droger  sa dignit.

Cette fois-ci nanmoins, lord Crawford ne voulut pas prendre la place
d'honneur qui lui avait t destine; et exhortant les convives  la
joie, il les regarda d'un air qui semblait annoncer qu'il jouissait de
leurs plaisirs.

--Laissez-le faire, dit tout bas Cunningham  Lindesay, qui venait de
prsenter un verre de vin  leur noble commandant; il ne faut pas faire
marcher les boeufs d'un autre plus vite qu'il ne veut: il y viendra de
lui-mme.

Dans le fait, le vieux lord, qui avait d'abord souri, secoua la tte et
mit le verre sur la table sans y avoir touch. Un moment aprs, il y
porta les lvres, comme par distraction; et au mme instant il se
souvint heureusement que ce serait un mauvais augure s'il ne buvait pas
 la sant du brave jeune homme qui venait d'entrer dans son corps. Il
en fit la proposition; et, comme on peut bien le supposer, elle fut
accueillie par de joyeuses acclamations. Il les informa ensuite qu'il
avait rendu compte  matre Olivier de ce qui s'tait pass dans la
matine;--et comme le tondeur de mentons, ajouta-t-il, n'a pas une
grande affection pour le grand _serre-cou_, il s'est runi  moi pour
obtenir du roi un ordre qui enjoint au grand prvt de suspendre toutes
poursuites, quelque cause qu'elles puissent avoir, contre Quentin
Durward, et de respecter, en toute occasion, les privilges de la garde
cossaise.

Ces mots excitrent de nouvelles acclamations; les verres se remplirent
de nouveau, et se remplirent au point que le vin ptillait sur les
bords; on porta, par acclamation gnrale, la sant du noble lord
Crawford, du soutien intrpide des droits et privilges de ses
concitoyens. La politesse du bon vieux lord ne lui permettait pas de se
dispenser de faire raison aux braves militaires servant sous ses ordres,
et tout en s'y prtant, il se laissa tomber sur le grand fauteuil qui
lui avait t prpar; puis appelant Quentin Durward prs de lui, il lui
fit, relativement  l'cosse et aux grandes familles de ce pays,
beaucoup de questions  la plupart desquelles notre jeune homme n'tait
pas toujours en tat de rpondre.

Dans le cours de cet interrogatoire, le digne capitaine remplissait et
vidait de temps en temps son verre, par forme de parenthse, en disant
que tout gentilhomme cossais devait toujours se montrer bon convive,
mais en ajoutant que les jeunes gens comme Quentin ne devaient se livrer
au plaisir de la table qu'avec prcaution, de peur de se laisser
entraner dans des excs. Il dit  cette occasion beaucoup d'excellentes
choses, et enfin sa langue, occupe  faire l'loge de la temprance,
commena  devenir plus paisse que de coutume. Ce fut alors que
l'ardeur militaire de la compagnie croissant en proportion que chaque
flacon se vidait, Cunningham proposa de boire au prompt dploiement de
l'Oriflamme (la bannire royale de la France).

--Et  un bon vent venant de Bourgogne pour l'agiter, ajouta Lindesay.

--Je porte cette sant avec toute l'me qui reste dans ce corps us, mes
enfans! s'cria lord Crawford; et tout vieux que je suis, j'espre voir
encore flotter cet tendard. coutez-moi, camarades, continua-t-il, car
le vin l'avait rendu un peu communicatif, vous tes tous de fidles
serviteurs du royaume de France, pourquoi donc vous cacherais-je qu'il y
a ici un envoy de Charles, duc de Bourgogne, charg d'un message qui ne
parait pas d'une nature trs-amicale.

--J'ai vu l'quipage, les chevaux et la suite du comte de Crvecoeur, 
l'auberge voisine du bosquet des mriers, dit un des convives. On assure
que le roi ne lui permettra pas l'entre du chteau.

--Puisse le ciel inspirer au roi de rpondre vertement  ce message!
s'cria Guthrie. Mais de quoi donc se plaint le duc de Bourgogne?

--D'une foule de griefs relativement aux frontires, rpondit lord
Crawford; mais surtout de ce que le roi a reu sous sa protection une
dame de son pays, une jeune comtesse qui s'est enfuie de Dijon parce que
le duc, dont elle est la pupille, voulait la marier  son favori Campo
Basso.

--Et est-elle venue seule ici, milord? demanda Lindesay.

--Non, pas tout--fait. Elle est accompagne de la vieille comtesse, sa
parente, qui a cd aux dsirs de sa cousine  cet gard.

--Et le roi, dit Cunningham, comme souverain fodal du duc,
interviendra-t-il entre lui et sa pupille, sur laquelle Charles a les
mmes droits que, s'il tait mort lui-mme, Louis aurait sur l'hritire
de Bourgogne?

--Le roi se dterminera, suivant sa coutume, d'aprs les rgles de la
politique; et vous savez qu'il n'a pas reu ces dames ouvertement; il ne
les a places ni sous la protection de sa fille, la dame de Beaujeu, ni
sous celle de la princesse Jeanne; de sorte que sans aucun doute, il se
dcidera d'aprs les circonstances. Il est notre matre; mais on peut
dire, sans se rendre coupable de trahison, qu'il est en tat de suivre
les chiens de tous les princes de la chrtient, et de courir le livre
avec eux.

--Mais le duc de Bourgogne n'est pas homme  se laisser mettre en
dfaut, reprit Guthrie.

--Non sans doute; et c'est ce qui rend vraisemblable qu'il y aura maille
 partir entre eux.

--Eh bien! milord, fasse saint Andr que cela arrive! s'cria le
Balafr. On m'a prdit il y a dix ans,--il y en a vingt, je crois,--que
je devais faire la fortune de ma maison par un mariage. Qui sait ce qui
peut arriver, si nous venons une fois  nous battre pour l'honneur,
l'amour et les dames, comme dans les vieux romans.

--Tu oses parler de l'amour et des dames, avec une telle tranche sur ta
figure! dit Guthrie.

--Autant vaut ne rien aimer que d'aimer une paenne, une Bohmienne,
rpliqua le Balafr.

--Halte-l! camarades, s'cria lord Crawford; vous ne devez jouter
ensemble qu'avec des armes courtoises: un sarcasme n'est pas une
plaisanterie. Soyez tous amis. Quant  la comtesse, elle est trop riche
pour tomber en partage  un pauvre lord cossais, sans quoi je mettrais
moi-mme en avant mes prtentions, avec mes quatre-vingts ans ou  peu
prs. Quoi qu'il en soit, voici pour porter sa sant; car on dit que
c'est un astre de beaut.

--Je crois l'avoir vue ce matin, dit un autre archer, tandis que j'tais
de garde  la dernire barrire; mais elle ressemblait  une lanterne
sourde plutt qu' un astre, car elle et une autre dame furent amenes
au chteau dans des litires bien fermes.

--Fi! Arnot; fi! dit lord Crawford: un soldat ne doit jamais parler de
ce qu'il voit quand il est en faction. D'ailleurs, ajouta-t-il aprs une
pause d'un instant, sa curiosit l'emportant sur la leon de discipline
qu'il avait cru  propos de donner, sur quoi jugez-vous que la comtesse
Isabelle de Croye tait dans une de ces litires?

--Tout ce que j'en sais, milord, rpondit Arnot, c'est que mon
coutelier, faisant prendre l'air  mes chevaux sur la route qui conduit
au village, rencontra Doguin, le muletier, qui reconduisait les litires
 l'auberge, car elles appartenaient au matre de l'htellerie du
bosquet des mriers,  l'enseigne des Fleurs-de-Lis, je veux dire. De
sorte que Doguin demanda  Saunders Steed s'il voulait boire un verre de
vin avec lui, car ils sont gens de connaissance, et bien certainement
Saunders y tait tout dispos.

--Sans doute, sans doute, s'cria le vieux lord en l'interrompant; et
c'est ce que je voudrais voir changer parmi vous, messieurs. Vos
cuyers, vos couteliers, vos _jackmen_, comme nous les appellerions en
cosse, ne sont que trop disposs  boire un verre de vin avec le
premier venu.--C'est une chose dangereuse en temps de guerre, et qui
exige une rforme. Mais votre histoire est bien longue, Andr Arnot, et
il faut la couper par un verre de vin: comme dit le montagnard, _skeoch
doch nan skial;_ et c'est d'excellent gallique. Allons!  la sant de la
comtesse Isabelle de Croye, et puisse-t-elle trouver un meilleur mari
que ce Campo Basso, qui est un vil coquin d'Italien. Et maintenant,
Andr Arnot, que disait le muletier  ton coutelier?

--Il lui a dit, milord, sous le secret, que les dames qu'il venait de
conduire au chteau, dans les litires fermes, taient de grandes dames
qui taient depuis quelques jours chez son matre, et qui ne voyaient
personne; que le roi les avait visites plusieurs fois mystrieusement,
et leur avait rendu de grands honneurs. Il croyait qu'elles s'taient
rfugies au chteau, de crainte du comte de Crvecoeur, ambassadeur du
duc de Bourgogne, dont l'arrive venait d'tre annonce par un courrier
qui le prcdait.

--Oui-d, Andr; en sommes-nous l? dit Guthrie. En ce cas, je jurerais
que c'est la comtesse que j'ai entendue chanter en s'accompagnant sur
son luth, tandis que je traversais la cour intrieure pour venir ici. Le
son partait des grandes fentres de la tour du Dauphin, et je crois que
personne n'avait encore entendu une semblable mlodie dans le chteau du
Plessis-du-Parc. Je pensais, sur ma foi, que cette musique tait de la
faon de la fe Mlusine. Je restais l, quoique je susse que le dner
tait servi et que vous vous impatientiez tous. Je restais l comme...

--Comme un ne, John Guthrie, lui dit son commandant; ton long nez
flairant le souper, tes longues oreilles entendant la musique, et ton
jugement troit ne te mettant pas en tat de dcider  quoi tu devais
donner la prfrence. coutez! la cloche de la cathdrale ne
sonne-t-elle pas vpres?  coup sr, l'heure n'en est pas encore
arrive. Le vieux fou de sacristain a sonn la prire du soir une heure
trop tt.

--Sur ma foi, dit Cunningham, la cloche n'est que trop fidle  l'heure;
car voil le soleil qui disparat  l'occident de cette belle plaine.

--Vraiment! dit lord Crawford: en sommes-nous dj l? Eh bien, mes
amis, il ne faut pas outre-passer les bornes.--En marchant  petits pas,
on n'en va que plus loin.--Les mets cuits  petit feu n'en sont que
meilleurs.--tre joyeux et sage est un excellent proverbe.--Ainsi,
encore une rasade  la prosprit de la vieille cosse, et ensuite que
chacun pense  son devoir.

La coupe d'adieu fut vide, et les convives congdis. Le vieux baron
prit, d'un air de dignit, le bras du Balafr, sous prtexte de lui
donner quelques instructions relativement  son neveu, mais peut-tre, 
vrai dire, de peur que son pas majestueux ne part, aux yeux de ses
soldats, moins assur qu'il ne convenait  son grade. Il traversa ainsi
d'un air grave les deux cours qui sparaient son appartement de la salle
o s'tait donn le festin, et ce fut avec le ton solennel d'un homme
qui avait vid quelques flacons, qu'il recommanda  Ludovic, en le
quittant, de surveiller avec soin la conduite de son neveu, surtout en
ce qui concernait les jolies filles et le bon vin.

Cependant pas un mot de ce qu'on avait dit relativement  la belle
comtesse Isabelle n'avait chapp au jeune Durward, qui, ayant t
conduit dans un petit cabinet qu'il devait partager avec le varlet ou
page de son oncle, fit de sa nouvelle et humble demeure la scne de
grandes et importantes mditations.

Le lecteur s'imaginera aisment que le jeune cuyer dut fonder un joli
roman sur la supposition que l'habitante de la tourelle, dont il avait
cout la chanson avec tant d'intrt, et la jolie fille qui avait servi
matre Pierre dans l'auberge, s'identifiaient avec une comtesse de haut
rang, et jouissant d'une grande fortune, qui fuyait les poursuites d'un
amant dtest, favori d'un cruel tuteur qui abusait de son pouvoir
fodal. Il se trouva aussi, dans la vision de Quentin, une place pour ce
matre Pierre, qui semblait exercer une telle autorit mme sr
l'officier formidable aux mains duquel il avait eu tant de peine 
chapper.

Enfin les rveries de Quentin, qui avaient t respectes par le jeune
Will Harper, le compagnon de sa cellule, furent interrompues par le
retour de son oncle. Le Balafr venait lui dire de se mettre au lit,
afin de pouvoir se lever le lendemain de bonne heure, pour le suivre
dans l'antichambre du roi, o il devait tre de garde avec cinq de ses
compagnons.




CHAPITRE VIII.

L'envoy.

          Parais comme l'clair aux regards de la France,
          J'y porte sur tes pas la foudre et la vengeance;
          Elle entendra gronder mon bronze destructeur.
          Va donc! sois le hros de ma juste fureur.

          SHAKSPEARE. _Le roi Jean_.


Si la paresse et t capable de retenir Durward, le bruit qui retentit
dans la caserne des gardes, aprs le premier coup de matines, aurait
certainement banni cette sirne de sa couche; mais les habitudes
rgulires du chteau de son pre et du couvent d'Aberbrothock lui
avaient appris  se lever avec l'aurore, et il s'habilla gaiement au son
des trompettes et au bruit des armes, qui annonaient qu'on relevait les
gardes, dont les uns rentraient dans la caserne aprs avoir t en
faction pendant la nuit, les autres sortaient pour aller prendre leur
poste pour la matine, et quelques-uns, parmi lesquels tait son oncle,
se prparaient  tre de service prs de la personne mme du roi.

Quentin, avec tout le plaisir qu'prouve un jeune homme en pareille
occasion, se revtit de son splendide uniforme, et prit les belles armes
qui appartenaient  son nouvel tat. Son oncle, aprs avoir examin avec
attention s'il ne manquait rien  son quipement, ne put cacher un
mouvement de satisfaction en voyant que ce nouveau costume relevait la
bonne mine de son neveu.

--Si tu es aussi fidle et aussi brave que tu es beau garon, lui
dit-il, j'aurai en toi un des meilleurs et un des plus lgans cuyers
qui soient dans la garde, ce qui ne peut que faire honneur  la famille
de ta mre. Suis-moi dans la salle d'audience du roi, et aie soin de
marcher toujours  mon ct.

En finissant ces mots, il saisit une grande et lourde pertuisane
superbement orne et damasquine; et ayant dit  son neveu de prendre
une arme semblable, mais de moindre dimension, ils descendirent dans la
cour intrieure du palais, o ceux de leurs camarades qui devaient tre
de service dans les appartemens taient dj rangs et sous les armes,
les cuyers placs en second rang derrire leurs matres. On y voyait
aussi plusieurs piqueurs tenant de nobles chevaux et de beaux chiens que
Quentin regardait avec tant de plaisir et d'attention, que son oncle fut
oblig de lui rappeler plusieurs fois que ces animaux n'taient pas l
pour son amusement, mais pour celui du roi, qui aimait passionnment la
chasse. Ce divertissement tait du petit nombre de ceux que Louis se
permettait quelquefois, mme dans les instans o la politique aurait d
l'occuper tout diffremment; et il tait si jaloux du gibier de ses
forts royales, qu'on disait communment qu'il y avait moins de risques
 tuer un homme qu'un cerf.

 un signal donn par le Balafr, qui remplissait en cette occasion les
fonctions d'officier, les gardes se mirent en mouvement; et aprs
quelques minutes de mots d'ordre et de signaux qui n'avaient d'autre but
que de montrer avec quelle exactitude scrupuleuse ils s'acquittaient de
leurs devoirs, ils entrrent dans la salle d'audience, o le roi tait
attendu  chaque instant.

Quelque nouvelles que fussent pour Quentin les scnes de splendeur,
l'effet de celle qui s'ouvrait devant lui ne rpondit pas tout--fait 
l'ide qu'il s'tait forme de la magnificence d'une cour. Il y avait, 
la vrit, des officiers de la maison du roi richement vtus, des gardes
parfaitement quips, des domestiques de tous grades; mais il ne vit
aucun des anciens conseillers du royaume, ni des grands officiers de la
couronne; il n'entendit prononcer aucun de ces noms qui rappelaient
alors des ides chevaleresques; il n'aperut aucun de ces chefs et de
ces gnraux qui, dans toute la vigueur de l'ge, taient la force de la
France, ni de ces jeunes seigneurs, nobles aspirans  la gloire, qui en
faisaient l'orgueil. La jalousie, la rserve, la politique profonde et
artificieuse du roi, avaient cart de son trne ce cercle splendide;
ceux qui le composaient n'taient appels  la cour que dans les
occasions o l'tiquette l'exigeait imprieusement: ils y venaient
malgr eux et en partaient gaiement, comme les animaux de la fable
s'approchaient et s'loignaient de l'antre du lion.

Le peu de personnes qui semblaient remplir les fonctions de conseillers
taient des gens de mauvaise mine, dont la physionomie exprimait
quelquefois de la sagacit, mais dont les manires prouvaient qu'ils
avaient t appels dans une sphre pour laquelle leur ducation et
leurs habitudes ne les avaient gure prpars. Deux individus lui
parurent pourtant avoir l'air plus noble et plus distingu que les
autres, et les devoirs que son oncle avait  remplir en ce moment
n'taient pas assez stricts pour l'empcher de lui apprendre les noms de
ceux qu'il remarquait ainsi. Durward connaissait dj, et nos lecteurs
connaissent aussi lord Crawford, qu'on voyait revtu de son riche
uniforme, et tenant en main un bton de commandement en argent. Parmi
les autres personnages de distinction, le plus remarquable tait le
comte de Dunois, fils de ce clbre Dunois connu sous le nom de Btard
d'Orlans, qui, combattant sous la bannire de Jeanne d'Arc, avait
puissamment contribu  dlivrer la France du joug des Anglais. Son fils
soutenait parfaitement l'honneur d'une telle origine; et malgr son
affinit  la famille royale, et l'affection hrditaire qu'avaient pour
lui le peuple et les nobles, Dunois avait montr en toute occasion un
caractre si franc, si loyal, qu'il semblait mme avoir chapp aux
soupons du mfiant Louis, qui aimait  le voir prs de lui et
l'appelait souvent  ses conseils. Quoiqu'il passt pour accompli dans
tous les nobles exercices, et qu'il et la rputation d'tre ce qu'on
appelait alors un chevalier parfait, il s'en fallait de beaucoup qu'il
et pu servir de modle pour tracer le portrait d'un hros de roman. Il
tait petit de taille, quoique fortement constitu, et ses jambes
taient un peu courbes en dedans, forme plus commode pour un cavalier
qu'lgante dans un piton. Il avait les paules larges, les cheveux
noirs, le teint basan, les bras nerveux et d'une longueur remarquable;
l'irrgularit de ses traits allait jusqu' la laideur: et cependant on
trouvait dans le comte de Dunois un air de noblesse et de dignit qui le
faisait reconnatre,  la premire vue, pour un homme de haute naissance
et un soldat intrpide. Il avait la tte haute et le maintien hardi, la
dmarche fire et majestueuse; la duret de sa physionomie tait
ennoblie par un coup d'oeil vif comme celui d'un aigle, et des sourcils
comme ceux d'un lion. Il portait un habit de chasse plus somptueux
qu'lgant, et en beaucoup d'occasions il remplissait les fonctions de
grand veneur, quoique nous ne pensions pas qu'il en portt le titre.
Semblant chercher un appui sur le bras de son parent Dunois, et marchant
d'un pas lent et mlancolique, venait ensuite Louis, duc d'Orlans,
premier prince du sang,  qui les gardes rendaient les honneurs
militaires en cette qualit. Objet des soupons de Louis, qui le
surveillait avec grand soin, ce prince, hritier prsomptif de la
couronne, si le roi mourait sans enfans mles, ne pouvait jamais
s'loigner de la cour, et en y restant ne jouissait d'aucun crdit,
n'tait revtu d'aucun emploi. L'abattement que cet tat de dgradation
et presque de captivit imprimait naturellement sur sa physionomie,
tait en ce moment considrablement augment par la connaissance qu'il
avait que le roi mditait  son gard un des actes les plus cruels et
les plus injustes qu'un tyran puisse se permettre, en le contraignant 
pouser la princesse Jeanne de France, la plus jeune des filles de
Louis,  laquelle il avait t fianc ds son enfance, et dont la
difformit lui donnait  penser qu'on ne pouvait le forcer  remplir un
tel engagement, sans une rigueur odieuse.

L'extrieur de ce malheureux prince n'tait distingu par aucun avantage
personnel; mais il avait un caractre doux, paisible et bienveillant,
qualits qu'on pouvait remarquer, mme  travers ce voile de mlancolie
extrme qui couvrait ses traits en ce moment. Quentin observa que le duc
vitait avec soin de regarder les gardes en leur rendant leur salut, et
qu'il avait les yeux baisss vers la terre, comme s'il et craint que la
jalousie du roi ne pt interprter cette marque de politesse ordinaire
comme ayant pour but de se faire des partisans parmi eux.

Bien diffrente tait la conduite du fier prlat et cardinal Jean de La
Balue, alors ministre favori de Louis, et qui, par son lvation et son
caractre, ressemblait autant  Wolsey, que le permettait la diffrence
qu'il y avait entre le politique et l'astucieux Louis et l'imptueux et
opinitre Henri VIII d'Angleterre. Le premier avait lev son ministre,
du rang le plus bas,  la dignit ou du moins aux molumens de grand
aumnier de France, l'avait combl de bnfices, et avait obtenu pour
lui le chapeau de cardinal; et quoiqu'il ft trop mfiant pour accorder
 l'ambitieux La Balue la confiance et le pouvoir sans bornes dont Henri
avait investi Wolsey, il se laissait pourtant influencer par lui plus
que par aucun autre de ses conseillers avous.

Il en rsultait que le cardinal n'avait pas chapp  l'erreur commune
de ceux qui, du rang le plus obscur, se voient tout  coup levs au
pouvoir. bloui sans doute par la promptitude de son lvation, il tait
convaincu qu'il tait en tat de traiter toute espce d'affaires, mme
celles du genre le plus tranger  sa profession et  ses connaissances.
De haute taille, mais gauche dans sa tournure, il affectait de la
galanterie et de l'admiration pour le beau sexe, quoique ses manires
rendissent ses prtentions absurdes, et que le caractre dont il tait
revtu en fit ressortir l'inconvenance. Quelque flatteur, n'importe de
quel sexe, lui avait persuad, dans un moment malheureux, que deux
grosses jambes charnues dont il avait hrit de son pre, tailleur 
Limoges, offraient des contours admirables, et il tait devenu tellement
infatu de cette ide, qu'il avait toujours sa robe de cardinal releve
d'un ct, afin que les bases solides sur lesquelles son corps reposait
ne pussent chapper au regards. Revtu du riche costume appartenant au
rang qu'il occupait dans l'glise, il traversait ce magnifique
appartement d'un pas majestueux, en se baissant de temps  autre pour
examiner les armes et l'quipement des cavaliers qui taient de garde,
leur faisant quelques questions d'un ton d'autorit. Il prit mme sur
lui d'en censurer quelques-uns pour ce qu'il appelait des irrgularits
de discipline, dans des termes auxquels ces braves soldats n'osaient
rpondre, quoiqu'il ft vident qu'ils ne l'coutaient qu'avec
impatience et mpris.

--Le roi sait-il, demanda Dunois au cardinal, que l'envoy du duc de
Bourgogne rclame audience sans dlai?

--Il le sait, rpondit le cardinal, et voici, je crois, l'universel
Olivier le Dain, qui nous fera connatre le bon plaisir du roi.

Comme il parlait ainsi, un homme fort remarquable, qui partageait la
faveur de Louis avec l'orgueilleux cardinal, sortit d'un appartement
intrieur et entra dans la salle d'audience, mais sans cet air de
suffisance qui caractrisait le prlat tout bouffi de sa dignit.
C'tait un petit homme, ple et maigre, dont le pourpoint et le
haut-de-chausses de soie noire, sans habit ni manteau, n'offraient rien
aux yeux qui put faire valoir un extrieur fort ordinaire. Il tenait 
la main un bassin d'argent; et une serviette tendue sur son bras
annonait les fonctions qu'il remplissait  la cour. Ses yeux taient
vifs et pntrans, quoiqu'il s'effort d'en bannir cette expression en
les tenant constamment fixs  terre, tandis que, s'avanant avec le pas
tranquille et furtif d'un chat, il semblait glisser plutt que marcher
dans l'appartement. Mais quoique la modestie puisse couvrir le mrite,
elle ne peut cacher la faveur de la cour; et toutes tentatives pour
traverser incognito la salle d'audience ne pouvaient qu'tre vaines de
la part d'un homme aussi-bien connu pour avoir l'oreille du roi que
l'tait son clbre valet de chambre barbier, Olivier le Dain, surnomm
quelquefois le Mauvais et quelquefois le Diable, pithtes qu'il devait
 l'astuce peu scrupuleuse avec laquelle il concourait  l'excution des
plans de la tortueuse politique de son matre.

Olivier parla quelques instans avec vivacit au comte de Dunois, qui
sortit sur-le-champ de la salle d'audience, tandis que le barbier
retournait tranquillement dans l'appartement d'o il tait venu. Chacun
s'empressait de lui faire place, et il ne rpondait  cette politesse
qu'en saluant de la manire la plus humble. Cependant il rendit une ou
deux personnes un objet d'envie pour tous les autres courtisans, en leur
disant un seul mot  l'oreille; et au mme instant, murmurant quelques
mots sur les devoirs de sa place, il disparut sans couter ni leurs
rponses, ni les sollicitations muettes de ceux qui dsiraient attirer
de mme son attention. Ludovic Lesly ce jour-l eut la bonne fortune
d'tre du petit nombre de ceux qu'Olivier favorisa d'un mot en passant,
et c'tait pour l'assurer que son affaire tait heureusement termine.

Un moment aprs, il eut une nouvelle preuve qui lui confirma cette
agrable nouvelle; car Tristan l'Ermite, grand prvt de la maison du
roi, entra dans l'appartement et s'avana sur-le-champ vers le Balafr.
Le riche costume de ce fonctionnaire ne faisait que rendre plus
remarquables son air commun et sa physionomie sinistre, et ce qu'il
regardait comme un ton de conciliation ne ressemblait  rien tant qu'au
grognement d'un ours. Le peu de mots qu'il adressa au Balafr semblaient
pourtant plus agrables que le ton dont ils furent prononcs. Il
regretta la mprise qui avait eu lieu la veille, et dit qu'il ne
fallait l'attribuer qu' ce que le neveu du sieur le Balafr ne portait
pas l'uniforme du corps et ne s'tait pas annonc comme en faisant
partie: telle tait la seule cause de l'erreur dont il lui faisait ses
excuses.

Ludovic fit  ce compliment la rponse convenable; et ds que Tristan
fut pass, il se tourna vers son neveu et lui dit qu'ils avaient
maintenant l'honneur d'avoir un ennemi mortel en la personne de ce
redoutable officier.--Mais un soldat qui remplit ses devoirs,
ajouta-t-il, peut se moquer du grand prvt.

Quentin ne put s'empcher d'tre du mme avis que son oncle. Car
Tristan, en s'loignant d'eux, leur avait lanc ce regard de courroux
que l'ours jette sur le chasseur dont la lance vient de le blesser. Il
est vrai que, mme lorsqu'il tait moins courrouc, son regard sombre
exprimait une malveillance qui faisait frmir; et il inspirait une
horreur encore plus profonde au jeune cossais, qui croyait encore
sentir sur ses paules la main meurtrire des deux officiers subalternes
de ce grand fonctionnaire.

Cependant Olivier avait travers presque furtivement la salle
d'audience, comme nous l'avons dj dit; tout le monde, et mme les plus
grands personnages, s'tait drang pour le laisser passer, en
l'accablant de civilits crmonieuses auxquelles sa modestie semblait
vouloir se drober. Il rentra dans l'appartement intrieur, dont les
portes battantes se rouvrirent un instant aprs pour le roi Louis.

Quentin, comme tous les autres, leva les yeux sur le monarque, et fut
saisi d'un tel tressaillement qu'il en laissa presque tomber son arme,
quand il reconnut dans le roi de France ce marchand de soie, ce matre
Pierre qu'il avait rencontr la veille pendant la matine. Quelques
soupons sur le rang de ce personnage s'taient prsents  plusieurs
reprises  son esprit; mais ses conjectures les plus hardies avaient
toujours t bien loin de la ralit qu'il voyait maintenant.

Un regard svre de son oncle, mcontent de le voir, oublier ainsi le
dcorum du service, le rappela  lui, mais Quentin ne fut pas peu
surpris quand le roi, dont l'oeil perant l'avait dcouvert
sur-le-champ, s'avana droit  lui, sans donner aucune marque
d'attention  qui que ce ft, et lui adressa la parole.

--Ainsi donc, jeune homme, lui dit-il, j'apprends que, ds le premier
jour de votre arrive en Touraine, vous avez fait le tapageur; mais je
vous le pardonne, parce que je sais qu'il faut en accuser un vieux fou
de marchand qui s'est imagin que votre sang caldonien avait besoin
d'tre chauff ds le matin avec du vin de Beaune. Si je puis le
dcouvrir, j'en ferai un exemple qui servira de leon  ceux qui
dbauchent mes gardes. Balafr, ajouta-t-il en se tournant vers Lesly,
votre parent est un brave jeune homme, quoiqu'un peu emport. Nous
aimons ces caractres-l, et nous avons dessein de faire plus que jamais
pour les braves gens qui nous entourent. Ayez soin de mettre par crit
l'anne, le mois, le jour, l'heure et la minute de sa naissance, et d'en
faire part  Olivier le Dain.

Le Balafr s'inclina presque jusqu' terre, et se releva pour prendre
son attitude militaire, en homme qui voulait montrer par-l la
promptitude avec laquelle il soutiendrait la querelle du roi ou
prendrait sa dfense.

Cependant Quentin, revenu de sa premire surprise, examinait avec plus
d'attention la physionomie du roi, et il fut tout tonn de voir que ses
manires et ses traits lui paraissaient bien diffrens de ce qu'il les
avait jugs la veille. Son extrieur n'tait gure chang; car Louis,
qui mprisait toujours toute espce de parure, portait en cette occasion
un vieil habit de chasse d'un bleu fonc, qui ne valait gure mieux que
son habit bourgeois de la veille. Il avait un gros rosaire d'bne qui
lui avait t envoy par le grand-seigneur lui-mme, avec une
attestation prouvant qu'il avait servi  un ermite cophte du Mont-Liban,
renomm par sa grande saintet. Le tour de son nouveau chapeau tait
garni au moins d'une douzaine de petites images de saints en plomb. Mais
ses yeux, qui, suivant la premire impression qu'ils avaient faite sur
Durward, ne semblaient briller que de l'amour du gain, taient,
maintenant qu'il savait qu'ils appartenaient  un puissant monarque,
arms d'un regard perant et majestueux; les rides de son front, qu'il
avait attribues  une longue suite de mditations sur de misrables
spculations de commerce, lui paraissaient alors des sillons creuss par
de profondes rflexions sur le destin des peuples.

Immdiatement aprs l'arrive du roi, les princesses de France et les
dames de leur suite entrrent dans l'appartement. L'ane, qui dans la
suite pousa Pierre de Bourbon, et qui est connue dans l'histoire de
France sous le nom de la dame de Beaujeu, n'a que fort peu de rapport
avec notre histoire. Elle tait grande et assez belle, avait de
l'loquence, des talens et une grande partie de la sagacit de son pre,
qui tait plein de confiance en elle et l'aimait peut-tre autant qu'il
tait capable d'aimer.

Sa soeur cadette, l'infortune Jeanne, la fiance du duc d'Orlans,
marchait timidement  ct de sa soeur, n'ignorant pas qu'elle ne
possdait aucun de ces dons extrieurs que les femmes dsirent tant et
qu'elles aiment du moins qu'on puisse leur supposer. Elle tait ple,
maigre, et avait le teint d'une convalescente. Sa taille tait
visiblement dvie d'un ct, et sa marche si ingale, qu'elle pouvait
passer pour boiteuse. De belles dents, des yeux dont l'expression
habituelle tait la mlancolie, la douceur et la rsignation, de longs
cheveux blonds, taient les seuls traits de son visage que la flatterie
elle-mme aurait os indiquer comme rachetant la difformit de toute sa
personne. Pour complter ce portrait, il tait ais de remarquer,
d'aprs le peu de soin que la princesse prenait de sa parure, et la
timidit de ses manires, qu'elle avait le sentiment de sa laideur
(circonstance aussi fcheuse qu'elle est rare), et qu'elle n'osait faire
aucune tentative pour rparer par l'art les torts de la nature, ou pour
chercher d'autres moyens de plaire.

Le roi, qui ne l'aimait pas, s'avana sur-le-champ vers elle lorsqu'elle
entra.

--Eh quoi, notre fille! s'cria-t-il, toujours mprisant le monde? Vous
tes-vous habille ce matin pour une partie de chasse ou pour un
couvent? Parlez, rpondez.

--Pour ce qu'il vous plaira, Sire, dit la princesse d'une voix si faible
qu'on pouvait  peine l'entendre.

--Oui sans doute, reprit le roi; vous voudriez me persuader que vous
dsirez quitter la cour et renoncer au monde et  ses vanits. Quoi!
Jeanne, voudriez-vous qu'on pt croire que nous, fils an de la sainte
glise, nous refuserions au ciel notre fille?  Notre-Dame et  saint
Martin ne plaise que nous rejetions l'offrande, si elle tait digne de
l'autel, et si votre vocation vous y appelait vritablement.

En parlant ainsi, le roi fit dvotement le signe de la croix,
ressemblant,  ce qu'il parut  Quentin,  un vassal rus qui dprcie
le mrite de quelque chose qu'il dsire garder pour lui-mme, afin
d'avoir une excuse pour ne pas l'offrir  son seigneur.

--Ose-t-il ainsi faire l'hypocrite avec le ciel, pensa Durward, et se
jouer de Dieu et des saints, comme il peut le faire des hommes qui
n'osent pas scruter sa conscience de trop prs!

Cependant, aprs avoir donn ce court moment  la dvotion mentale,
Louis reprit la parole.

--Non, Jeanne, dit-il, moi et un autre nous connaissons mieux vos
secrtes penses: n'est-il pas vrai, beau cousin d'Orlans? Allons,
approchez, et conduisez  son cheval cette vestale qui vous est toute
dvoue.

Le duc d'Orlans tressaillit lorsque le roi lui adressa la parole, et il
se hta de lui obir, mais avec tant de prcipitation et d'un air si
troubl, que Louis s'cria:--Doucement, beau cousin, doucement! votre
galanterie prend le mors aux dents. Regardez devant vous. Comme la
promptitude d'un amant le fait quelquefois galoper de travers! Avez-vous
dessein de prendre la main d'Anne au lieu de celle de sa soeur? Faut-il
que je vous donne moi-mme celle de Jeanne, monsieur?

Le malheureux prince leva les yeux, et frmit comme un enfant oblig de
toucher quelque chose dont il a un dgot d'instinct. Puis, faisant un
effort sur lui-mme, il prit la main de la princesse, qui ne la lui
prsenta ni ne la lui refusa. Dans la situation o ils se trouvaient, en
voyant la main de la fille du roi, humide d'une sueur froide,  peine
tenue dans la main tremblante du duc, et leurs yeux galement baisss,
il aurait t difficile de dire lequel de ces deux tres tait le plus
compltement misrable, ou le duc qui se trouvait enchan  l'objet de
son aversion par des liens qu'il n'osait briser, ou l'infortune jeune
fille qui voyait trop clairement qu'elle faisait horreur  celui dont
elle aurait achet l'affection au prix de sa vie.

--Maintenant,  cheval, messieurs et dames, dit le roi; nous nous
chargerons nous-mmes de conduire notre fille de Beaujeu; et puisse la
bndiction de Dieu et celle de saint Hubert nous procurer une heureuse
chasse ce matin!

--Je crains, Sire, dit le comte de Dunois qui venait de rentrer, que le
destin ne m'ait rserv la tche de l'interrompre. L'envoy du duc de
Bourgogne est  la porte du chteau, et il exige une audience.

--_Exige_, Dunois! s'cria le roi. Ne lui avez-vous pas rpondu, comme
je vous l'ai fait dire par Olivier, que nous n'avions pas le loisir de
le recevoir aujourd'hui; que c'tait demain la fte de saint Martin,
jour pendant lequel, avec la grce de Dieu, nous ne nous occupons
d'aucune pense mondaine; et que le jour suivant nous partirions pour
Amboise; mais qu' notre retour nous ne manquerions pas de lui donner
audience aussi promptement que nos autres affaires nous le
permettraient?

--J'ai dit tout cela, Sire, rpondit Dunois... et cependant...

--Pques-Dieu[38]! s'cria le roi, qu'est-ce qui s'arrte ainsi dans ton
gosier, Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parl en termes de dure
digestion.

--Si mon devoir, vos ordres, Sire, et son caractre d'envoy ne
m'eussent retenu, il aurait eu  les digrer lui-mme; car, par
Notre-Dame d'Orlans, j'avais plus envie de lui faire rentrer ses
paroles dans le corps, que de venir les rpter  Votre Majest.

--Par la mort de Dieu! Dunois, il est trange que toi, qui es aussi
impatient qu'homme qui vive, tu aies tant de peine  pardonner le mme
dfaut dans notre fier et imptueux cousin Charles de Bourgogne. H
bien! quant  moi, je ne me soucie pas plus de ces messages impertinens,
que les tours de ce chteau ne s'inquitent du sifflement du vent du
nord-est, qui vient de Bourgogne comme ce fanfaron d'envoy.

--Sachez donc, Sire, que le comte de Crvecoeur est rest  la porte du
chteau avec son cortge de trompettes et de poursuivans d'armes. Il dit
que, puisque Votre Majest lui refuse l'audience que son matre lui a
donn ordre de demander pour affaires de l'intrt le plus pressant, il
y restera jusqu' minuit; et  quelque heure que Votre Majest en sorte,
soit, pour affaires, soit pour prendre l'air, soit pour quelque pratique
de dvotion, il se prsentera devant elle, lui parlera, et que rien que
la force ouverte ne pourra l'en empcher.

--Il est fou, dit le roi avec beaucoup de sang-froid. Ce cerveau brl
de Flamand pense-t-il que ce soit une pnitence pour un homme de bon
sens, que de rester tranquillement vingt-quatre heures dans les murs de
son chteau, quand il a, pour s'occuper, toutes les affaires d'un
royaume? Ces brouillons impatiens pensent que tout le monde leur
ressemble.--Donnez ordre qu'on fasse rentrer les chiens et qu'on en ait
soin; mon cher Dunois, nous tiendrons conseil aujourd'hui au lieu
d'aller  la chasse.

--Votre Majest ne se dbarrassera pas ainsi du comte de Crvecoeur,
rpondt Dunois; car les instructions de son matre sont que, s'il
n'obtient pas l'audience qu'il demande, il ait  clouer son gantelet aux
palissades qui entourent le chteau, en signe de dfi  mort de la part
de son matre, et pour annoncer qu'il renonce  foi et hommage envers la
France, et qu'il vous dclare la guerre  l'instant.

--Oui! dit Louis sans qu'on pt remarquer aucun changement dans le son
de sa voix, mais en fronant ses pais sourcils de manire  en couvrir
presque entirement ses yeux; les choses en sont-elles venues l? Notre
ancien vassal prend-il ainsi un ton de matre? Notre cher cousin nous
traite-t-il avec si peu de crmonie? Eh bien! Dunois, il faut dployer
l'Oriflamme, et crier:--_Montjoie saint Denis_.

 la bonne heure! Ainsi soit-il et _Amen_! s'cria le belliqueux Dunois;
et les gardes qui taient dans la salle, incapables de rsister  la
mme impulsion, firent un mouvement chacun  leur poste; il en rsulta
un cliquetis d'armes qui ne dura qu'un instant, mais qui se fit entendre
distinctement. Le roi porta autour de lui un regard de satisfaction et
de fiert, et pour un instant il pensa et se montra comme l'aurait fait
son valeureux pre.

L'enthousiasme cda pourtant  une foule de considrations politiques
qui, dans cette conjoncture, rendaient une rupture avec la Bourgogne
particulirement dangereuse. douard IV, roi brave et victorieux, qui
avait combattu en personne dans trente bataille, tait alors assis sur
le trne d'Angleterre; il tait frre de la duchesse de Bourgogne, et
l'on pouvait supposer qu'il n'attendait qu'une rupture entre son
beau-frre et Louis, pour introduire en France, par la porte toujours
ouverte de Calais, ces armes qui avaient triomph dans les guerres
civiles, heureux d'effacer le souvenir des dissensions intestines, par
la guerre toujours accueillie avec le plus de plaisir par les Anglais,
une guerre contre la France.  cette considration se joignait encore
celle qui rsultait de la foi chancelante du duc de Bretagne, sans
parler d'autres puissans motifs de rflexions.

Aprs un silence de quelques instans, Louis reprit la parole; mais
quoiqu'il parlt du mme ton, ce fut dans un esprit tout
diffrent.--Mais  Dieu ne plaise, dit-il, qu'aucune autre cause qu'une
ncessit absolue puisse nous engager, nous roi trs-chrtien, 
occasionner l'effusion du sang chrtien, si nous pouvons sans dshonneur
viter cette calamit. La sret de nos sujets nous touche de plus prs
que l'injure que peuvent faire  notre dignit les paroles grossires
d'un ambassadeur mal-appris, qui a peut-tre outre-pass ses pouvoirs.
Qu'on admette en notre prsence l'envoy du duc de Bourgogne.

--_Beati pacifici_! dit le cardinal de La Balue.

--C'est la vrit, ajouta le roi, et Votre minence sait aussi que ceux
qui s'humilient seront levs.

Le cardinal pronona un _Amen_ auquel peu de personnes rpondirent; car
les joues ples du duc d'Orlans mme taient devenues pourpres
d'indignation, et le Balafr fut si peu matre de la sienne, qu'il
laissa tomber lourdement sur le plancher le bout de sa pertuisane;
mouvement d'impatience qui lui valut un reproche svre de la part du
cardinal, suivi d'une instruction sur la manire dont on devait manier
les armes en prsence du souverain. Le roi lui-mme semblait
extraordinairement embarrass du silence qui rgnait autour de lui.

--Vous tes pensif, Dunois, dit-il; vous dsapprouvez que nous cdions 
cette tte chaude d'envoy?

--Nullement, Sire, dit Dunois; je ne me mle pas de ce qui s'lve
au-dessus de ma sphre: je pensais seulement  demander une faveur 
Votre Majest.

--Une faveur, Dunois! rpta le roi; vous en demandez rarement, et vous
pouvez compter sur mes bonnes grces.

--Je voudrais donc, Sire, dit Dunois avec la franchise d'un militaire,
que Votre Majest m'envoyt  vreux pour y maintenir la discipline
parmi le clerg.

--Ce serait effectivement au-dessus de votre sphre, rpliqua le roi en
souriant.

--Sire, dit le comte, je suis aussi en tat de maintenir la discipline
parmi des prtres, que monseigneur l'vque d'vreux, ou monseigneur le
cardinal, s'il prfre ce dernier titre, l'est d'apprendre l'exercice
aux soldats de la garde de Votre Majest.

Le roi sourit encore; et se penchant vers l'oreille de Dunois, il lui
dit  voix basse et d'un ton mystrieux:--Le moment peut venir o vous
et moi nous mettrons une bonne discipline parmi les prtres; mais quant
 prsent, nous souffrons celui-ci comme un bonhomme d'vque qui s'en
fait trop accroire. Ah! Dunois, c'est Rome, c'est Rome qui nous impose
ce fardeau, ainsi que beaucoup d'autres; mais patience, cousin, et
battons les cartes jusqu' ce qu'il nous arrive une bonne main[39].

Le son des trompettes, qui se fit entendre dans la cour, annona
l'arrive du seigneur bourguignon. Tous ceux qui se trouvaient dans la
salle d'audience s'empressrent de prendre leurs places, suivant l'ordre
de prsance, le roi et ses filles restant seuls au centre de
l'assemble.

Le comte de Crvecoeur[40], guerrier intrpide et renomm, entra alors
dans l'appartement; et, contre l'usage des envoys des puissances amies,
il se prsenta arm de toutes pices, ayant seulement la tte nue. Il
portait une armure magnifique de Milan, du plus bel acier, damasquine
en or, et travaille dans le got fantastique qu'on appelait arabesque.
Autour de son cou et sur sa cuirasse bien polie tait l'ordre de son
matre, celui de la Toison-d'Or, l'un des ordres de chevalerie les plus
honorables que l'on connt alors dans toute la chrtient. Un page
magnifiquement vtu le suivait charg de son casque, et il tait prcd
d'un hraut qui portait ses lettres de crance, et qui les prsenta au
roi, un genou en terre, tandis que l'ambassadeur s'arrta  quelques
pas, comme pour donner le temps d'admirer son air noble, sa taille
imposante et la fiert tranquille de ses traits et de ses manires. Le
reste de son cortge se tenait dans l'antichambre ou dans la cour.

--Approchez, seigneur comte de Crvecoeur, dit Louis aprs avoir jet un
coup d'oeil sur ses lettres de crance; nous n'avons besoin des lettres
de crance de notre cousin, ni pour nous prsenter un guerrier si bien
connu, ni pour nous assurer du crdit dont vous jouissez  si juste
titre auprs de votre matre. Nous esprons que votre belle pouse, dont
le sang n'est pas tout--fait tranger  celui de nos anctres, est en
bonne sant. Si vous vous tiez prsent devant nous en la tenant par la
main, seigneur comte, nous aurions pens que vous portiez votre armure,
en cette occasion, et contre l'usage, pour soutenir la supriorit de
ses charmes contre tous les chevaliers amoureux de France; mais sans
cela, nous ne pouvons deviner le motif de cette panoplie complte.

--Sire, rpondit l'envoy, le comte de Crvecoeur doit dplorer son
infortune, et vous supplier de l'excuser, s'il ne peut en cette occasion
rpondre  Votre Majest avec l'humble dfrence due  la courtoisie
royale dont vous avez daign l'honorer. Mais quoique ce ne soit que la
voix de Philippe Crvecoeur des Cordes qui se fait entendre, les paroles
qu'il prononce doivent tre celles de son gracieux seigneur et
souverain, le duc de Bourgogne.

--Et quelles paroles Crvecoeur a-t-il  prononcer au nom du duc de
Bourgogne? demanda Louis en prenant un air de dignit convenable  la
circonstance. Mais un instant! Souvenez-vous qu'en ce lieu Philippe
Crvecoeur des Cordes parle  celui qu'il appelle le souverain de son
souverain.

Crvecoeur salua, et reprit la parole:--Roi de France, le puissant duc
de Bourgogne vous envoie encore une fois une cdule contenant le dtail
des griefs et des oppressions commises sur les frontires par les
garnisons et les officiers de Votre Majest; et ma premire question est
de savoir si l'intention de Votre Majest est de lui faire rparation de
ces injures.

Le roi, ayant jet un lger coup d'oeil sur la note que le hraut lui
prsentait  genoux, rpondit:--Ces plaintes ont t soumises  notre
conseil il y a dj long-temps. Des faits allgus, les uns sont des
reprsailles d'injures souffertes par mes sujets, les autres sont dnus
de preuves; les garnisons et les officiers du duc se sont chargs
eux-mmes de tirer vengeance de plusieurs autres. Si pourtant il s'en
trouve quelqu'un qui ne puisse se ranger sous aucune de ces trois
classes, en notre qualit de prince chrtien, nous ne refusons pas de
faire satisfaction pour les injures dont notre voisin pourrait avoir 
se plaindre, quoique commises non-seulement sans notre autorisation,
mais contre nos ordres exprs.

--Je transmettrai la rponse de Votre Majest  mon trs-gracieux
matre, rpondit l'ambassadeur; mais qu'il me soit permis de dire que,
comme elle ne diffre en rien des rponses vasives qui ont dj t
faites  ses justes plaintes, je ne puis esprer qu'elle suffise pour
rtablir la paix et l'amiti entre la France et la Bourgogne.

--Il en sera ce qu'il plaira  Dieu, dit le roi. Ce n'est point pas
crainte des armes de votre matre, c'est uniquement par amour pour la
paix, que je fais une rponse si modre  ses reproches injurieux. Mais
continuez  vous acquitter de votre mission.

--La seconde demande de mon matre, reprit l'ambassadeur, est que Votre
Majest cesse d'entretenir sous main des intelligences clandestines avec
ses villes de Gand, de Lige et de Malines. Il requiert Votre Majest de
rappeler les agens secrets qui sment le mcontentement parmi ses bons
citoyens de Flandre, et de bannir de vos domaines; ou plutt de livrer 
leur seigneur suzerain, pour tre punis comme ils le mritent, ces
tratres qui, ayant abandonn le thtre de leurs manoeuvres, n'ont
trouv que trop aisment un asile  Paris,  Orlans,  Tours, et en
d'autres villes de la France.

--Dites au duc de Bourgogne, rpondit le roi, que je ne connais pas les
intelligences clandestines dont il m'accuse injustement; que mes sujets
de France ont des relations frquentes avec les bonnes villes de
Flandre, par suite d'un commerce  l'avantage des deux pays, et qu'il
serait aussi contraire aux intrts du duc qu'aux miens de vouloir
interrompre; enfin, que beaucoup de Flamands rsident dans mon royaume,
et jouissent de la protection de mes lois pour la mme cause; mais que
je n'en connais aucun qui s'y soit rfugi par suite de rvolte ou de
trahison contre le duc. Poursuivez. Vous avez entendu ma rponse.

--Avec autant de peine que celle de tout  l'heure, Sire, car elle n'est
ni assez directe, ni assez explicite pour que le duc mon matre veuille
la recevoir en rparation d'une longue suite de manoeuvres secrtes, qui
n'en sont pas moins certaines, quoique Votre Majest les dsavoue en ce
moment. Mais je continue mon message.--Le duc de Bourgogne requiert en
outre le roi de France de renvoyer sans dlai dans ses domaines, sous
bonne et sre garde, les personnes d'Isabelle, comtesse de Croye, et de
sa parente et tutrice, la comtesse Hameline, de la mme famille, attendu
que ladite comtesse Isabelle, qui est, par la loi du pays et
l'infodation de ses domaines, pupille dudit duc de Bourgogne, a pris la
fuite hors de l'enceinte de sa juridiction, se drobant  la
surveillance qu'en prince attentif il devait avoir sur sa pupille: elle
est ici sous la protection secrte du roi de France, qui l'encourage
dans sa rbellion contre le duc, son tuteur et son seigneur naturel, au
mpris des lois divines et humaines, telles qu'elles ont toujours t
reconnues dans l'Europe civilise. Je m'arrte encore une fois, Sire,
pour attendre votre rponse.

--Vous avez fort bien fait, comte de Crvecoeur, dit Louis avec un ton
de ddain; vous avez fort bien fait de commencer votre ambassade de bon
matin; car si vous avez dessein de me demander compte de chaque vassal
que les passions turbulentes de Votre matre peuvent avoir fait fuir de
ses domaines, le soleil pourra se coucher avant que la liste en soit
puise. Qui peut affirmer que ces dames sont dans mon royaume? et si
elles y sont, qui ose dire que je les ai favoriss dans leur fuite, ou
que je les ai prises sous ma protection?

--Sire, Votre Majest me permettra de lui dire que j'avais un tmoin
dans cette affaire,--un tmoin qui avait vu ces dames fugitives 
l'auberge des Fleurs-de-Lis, situe  peu de distance de ce chteau;--un
tmoin, dis-je, qui avait vu Votre Majest en leur compagnie, quoique
sous le dguisement, peu digne d'elle, d'un bourgeois de Tours; un
tmoin enfin qui a reu d'elles, en votre royale prsence, Sire, des
messages et des lettres pour leurs amis de Flandre; qui a rapport les
uns et remis les autres au duc de Bourgogne.

--Produisez ce tmoin, comte; faites-moi voir en face l'homme qui ose
avancer des faussets si palpables.

--Vous parlez d'un ton de triomphe, Sire, car vous savez fort bien que
ce tmoin n'existe plus. Quand il vivait, il se nommait Zamet Magraubin,
et c'tait un de ces vagabonds Bohmiens. Il a t hier,  ce que j'ai
appris, excut par des gens de la suite de votre grand prvt, sans
doute pour empcher qu'il ne se trouvt ici pour dposer de la vrit de
ce qu'il a dit  ce sujet au duc de Bourgogne, en prsence de son
conseil, et de moi Philippe Crvecoeur des Cordes.

--Par Notre-Dame d'Embrun, s'cria le roi, ces accusations sont si
absurdes, et je suis si loin de me reprocher rien qui puisse les
motiver, que, par l'honneur d'un roi, je suis tent d'en rire plutt que
de m'en fcher. Ma garde prvtale met  mort, comme c'est son devoir,
les brigands et les vagabonds; ma couronne serait insulte par tout ce
que ces brigands et ces vagabonds peuvent avoir dit  notre bouillant
cousin duc de Bourgogne et  ses sages conseillers! Je vous prie de dire
 mon beau cousin que s'il aime leur compagnie, il ferait bien de les
garder dans ses domaines, car ils ne trouveront ici qu'une courte
absolution et une bonne corde.

--Mon matre n'a pas besoin de pareils sujets, Sire, rpondit le comte
d'un ton moins respectueux que celui avec lequel il avait parl
jusqu'alors; car le noble duc n'a pas coutume d'interroger des
sorcires, des gyptiens et autres vagabonds, sur le destin de ses
allis et de ses voisins.

--Nous avons eu assez de patience, s'cria le roi en l'interrompant; et
puisque ta mission ici semble n'avoir d'autre but que de nous insulter,
nous enverrons quelqu'un en notre nom au duc de Bourgogne, convaincu
qu'en te conduisant ainsi  notre gard, tu as outre-pass tes pouvoirs
quels qu'ils puissent tre.

--Au contraire, rpondit Crvecoeur, je ne m'y suis pas encore
entirement conform. coutez, Louis de Valois, roi de France;
coutez, nobles et gentilshommes qui pouvez tre prsens; coutez,
fidles et loyaux Franais de toutes conditions; et toi, Toison-d'Or,
ajouta-t-il en se tournant vers le hraut, rpte aprs moi cette
proclamation:--Moi, Philippe Crvecoeur des Cordes, comte de l'Empire,
et chevalier de l'honorable ordre de la Toison-d'Or, au nom de
trs-puissant seigneur et prince Charles, par la grce de Dieu duc de
Bourgogne et de Lorraine, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg, et de
Gueldres; comte de Flandre et d'Artois, comte palatin de Hainaut, de
Hollande, de Zlande, de Namur et de Zutphen; seigneur de la Frise, de
Salines et de Malines, vous fais savoir  vous, Louis, roi de France,
qu'attendu que vous avez refus rparation de tous les griefs, de toutes
les injures et offenses faites et occasionnes par vous ou par votre
aide,  votre suggestion et instigation,  mondit duc et  ses sujets
chris, il renonce, par ma bouche,  sa foi et hommage envers votre
couronne, vous dclare faux et sans foi, et vous dfie, comme prince et
comme homme.--Voici mon gage, en preuve de ce que j'ai dit.

En parlant ainsi, il ta le gantelet de sa main droite, et le jeta sur
le plancher de la salle d'audience.

Jusqu' ce dernier trait d'audace, le plus profond silence avait rgn
dans l'appartement; mais  peine eut-on entendu le bruit que fit le
gantelet en tombant, et l'exclamation, _vive Bourgogne_! que fit
entendre au mme instant Toison-d'Or, le hraut bourguignon, qu'un
tumulte gnral y succda. Tandis que Dunois, le duc d'Orlans, le vieux
lord Crawford, et un ou deux autres que leur rang autorisait  cette
dmarche, se disputaient  qui ramasserait le gantelet, la salle
retentissait des cris:--Frappez, frappez, qu'il prisse! vient-il ici
pour insulter le roi de France jusque dans son palais?

Mais le roi apaisa le tumulte en s'criant d'une voix semblable au
tonnerre, qui couvrait toutes les autres, et qui en imposa 
chacun:--Silence, messieurs, que personne ne mette la main sur l'envoy,
ni un doigt sur son gage! Et vous, sire comte, de quoi est compose
votre vie, et comment est-elle garantie, pour que vous la hasardiez sur
un coup de d si prilleux? Votre duc est-il fait d'un autre mtal que
les autres princes, pour soutenir sa prtendue querelle d'une manire
aussi inusite?

--Oui, sans doute, rpondit l'intrpide comte de Crvecoeur, il est
fait d'un mtal tout diffrent, d'un mtal bien plus noble que les
autres princes de l'Europe; car, lorsque nul d'entre eux n'osait vous
donner un asile  vous-mme, roi Louis, exil de France, poursuivi par
la vengeance amre de votre pre, et par toute la puissance de son
royaume, vous ftes accueilli et protg comme un frre par mon noble
matre, dont vous avez si mal rcompens la gnrosit. Adieu, Sire,
j'ai rempli ma mission.

 ces mots, le comte sortit de l'appartement sans prendre autrement
cong.

--Suivez-le! suivez-le! s'cria le roi, ramassez son gantelet, et
suivez-le! Ce n'est pas  vous que je parle, Dunois, ni  vous, lord
Crawford; il me semble que vous tes un peu vieux pour une affaire aussi
chaude; ni  vous, cousin d'Orlans, vous tes trop jeune pour vous en
mler. Monsieur le cardinal, monsieur l'vque d'vreux, il appartient 
la saintet de vos fonctions de faire la paix entre les princes; relevez
ce gantelet, et allez faire sentir au comte de Crvecoeur le pch qu'il
a commis en insultant un grand monarque dans sa propre cour, et en le
forant  attirer les calamits de la guerre sur son royaume et sur
celui de son voisin.

Interpell ainsi personnellement, le cardinal de La Balue alla relever
le gantelet avec autant de prcaution qu'on en prendrait pour toucher
une vipre, tant paraissait grande son aversion pour ce symbole de
guerre, et sortit sur-le-champ de l'appartement du roi pour courir aprs
l'envoy.

Louis promenait ses regards en silence sur le cercle de ses courtisans,
dont la plupart,  l'exception de ceux que nous avons dj nomms,
taient des hommes de basse naissance, qui devaient le haut rang auquel
le roi les avait levs dans sa maison, non  leur courage, ni  leurs
exploits, mais  des talens de tout autre genre. Ils se regardaient les
uns les autres, et la pleur de leurs visages prouvait que la scne dont
ils venaient d'tre tmoins avait fait sur eux une impression peu
agrable. Louis jeta sur eux un coup d'oeil de mpris, et dit  haute
voix;--Quoique le comte de Crvecoeur soit prsomptueux et arrogant, il
faut avouer que le duc de Bourgogne a en lui un serviteur aussi hardi
qu'aucun de ceux qu'un prince ait jamais charg d'un message. Je
voudrais savoir o je pourrais en trouver un, aussi fidle pour envoyer
ma rponse.

--Vous faites injure  votre noblesse franaise, Sire, dit Dunois. Il
n'y a pas un de nous qui ne portt un dfi au duc de Bourgogne,  la
pointe de son pe.

--Et vous n'tes pas plus juste, Sire, dit le vieux Crawford,  l'gard
des gentilshommes cossais qui ont l'honneur de vous servir. Ni moi, ni
aucun de ceux qui servent sous mes ordres, tant de rang convenable,
nous n'hsiterions  demander  cet orgueilleux envoy compte de sa
conduite. Mon bras est encore assez vigoureux pour le punir si Votre
Majest m'en accorde la permission.

--Mais Votre Majest, ajouta Dunois, ne veut nous employer  aucun
service qui puisse tre honorable pour nous, pour elle et pour la
France.

--Dites plutt, Dunois, rpondit le roi, que je ne veux pas cder 
cette imptuosit tmraire qui, pour un vain point d'honneur de
chevalier errant, vous perdrait vous-mme, le trne et la France. Il n'y
a pas un de vous qui ne sache combien chaque heure de paix est prcieuse
en ce moment pour gurir les blessures d'un pays dchir; et cependant
il n'y en a pas un qui ne fut prt  guerroyer pour le premier conte que
ferait une Bohmienne vagabonde, ou quelque demoiselle errante dont la
rputation vaut  peine mieux. Mais voici La Balue, et nous esprons
qu'il nous apporte des nouvelles plus pacifiques. Eh bien! monsieur le
cardinal, avez-vous rendu au comte la raison et le sang-froid?

--Sire, rpondit La Balue, ma tche a t difficile. J'ai demand  ce
fier comte comment il avait os adresser  Votre Majest le reproche
prsomptueux qui a mis fin  son audience, tmrit qui devait tre
attribue, non  son matre, mais  sa propre insolence, et qui par
consquent le mettait  la discrtion de Votre Majest, et
l'assujettissait  tel chtiment qu'il vous plairait de lui infliger.

--Vous avez bien parl, dit le roi; et qu'a-t-il rpondu?

--Le comte, continua le cardinal, avait en ce moment le pied sur
l'trier pour monter  cheval, et en entendant ma remontrance il a
tourn la tte sans changer de position. Si j'avais t  la distance de
cinquante lieues, me dit-il, et que j'eusse appris que le roi de France
avait fait une question humiliante pour mon prince, j'aurais  l'instant
tourn la bride de mon cheval, et je serais venu dcharger mon coeur en
lui faisant la rponse que je viens de vous faire.

--Je vous avais dit, messieurs, dit le roi en jetant un regard autour de
lui, sans montrer aucun signe de colre ni mme d'motion, que notre
cousin le duc possde en Philippe de Crvecoeur un aussi digne serviteur
que jamais prince ait eu  sa droite.--Mais vous l'avez dtermin 
rester?

-- rester vingt-quatre heures, rpondit le cardinal, et  reprendre
provisoirement son gage de dfi. Il est descendu  l'auberge des
Fleurs-de-Lis.

--Veillez  ce qu'il soit servi et trait noblement et  nos frais, dit
le roi; un tel serviteur est un joyau pour la couronne d'un
prince.--Vingt-quatre heures! ajouta-t-il  voix basse en semblant se
parler  lui-mme et en ouvrant les yeux comme s'il eut cherch  lire
dans l'avenir; vingt-quatre heures! le terme est des plus courts!
Cependant vingt-quatre heures bien et habilement employes peuvent
valoir l'anne entire d'un agent indolent ou incapable. Allons,
messieurs, en chasse!  la fort! Cousin d'Orlans, laissez de ct
cette modestie, quoiqu'elle vous aille bien, et ne vous inquitez pas de
l'air rserv de Jeanne. La Loire cessera de recevoir les eaux du Cher
avant que vous cessiez de l'aimer, ajouta-t-il tandis que le malheureux
prince suivait  pas lents sa fiance. Et maintenant, messieurs, prenez
vos pieux, car Allgre, mon piqueur, a reconnu un sanglier qui mettra 
l'preuve les hommes et les chiens. Dunois, prtez-moi votre pieu et
prenez le mien, car il est trop pesant pour moi; mais vous, quand vous
tes-vous plaint d'un tel dfaut dans votre lance?  cheval, messieurs,
 cheval! Et toute la cour partit pour la chasse.




CHAPITRE IX.

La Chasse au sanglier.

          Je cause avec l'enfance, elle est sans artifice,
          Mme avec la folie ouverte et sans malice;
          Mais ne me parlez pas de ces gens souponneux,
          Voulant me deviner et lire dans mes yeux.

          Shakspeare. _Le roi Richard_.


TOUTE l'exprience que le cardinal pouvait avoir du caractre de son
matre ne l'empcha pas de commettre en cette occasion une grande faute
politique. Sa vanit le porta  croire qu'il avait mieux russi, en
dterminant le comte de Crvecoeur  rester  Tours, que ne l'aurait
fait tout autre ngociateur employ par le roi; sachant combien Louis
attachait d'importance  loigner une guerre avec le duc de Bourgogne,
il ne put s'empcher de faire voir qu'il croyait lui avoir rendu un
grand et agrable service.

Il se tint plus prs de la personne du roi qu'il n'avait coutume de le
faire, et tcha d'entrer en conversation avec lui sur les vnemens de
la matine.

C'tait manquer de tact sous plus d'un rapport: les monarques n'aiment
pas  voir leurs sujets les approcher d'un air qui semble annoncer
qu'ils ont bien mrit d'eux et qu'ils veulent en arracher de la
reconnaissance ou des rcompenses: or, Louis, le monarque le plus jaloux
de son autorit qui ait jamais exist, tait particulirement
impntrable et rserv pour quiconque semblait se prvaloir d'un
service qu'il lui avait rendu, ou vouloir lire dans ses secrets.
Cependant le cardinal, trs-content de lui-mme, et s'abandonnant 
l'humeur du moment, comme cela arrive quelquefois  l'homme le plus
prudent, continuait  se tenir  la droite du roi, et ramenait la
conversation, toutes les fois qu'il le pouvait, sur Crvecoeur et son
ambassade. C'tait peut-tre l'objet qui, en ce moment, occupait le plus
les penses du roi, et nanmoins c'tait prcisment celui dont il avait
le moins envie de s'entretenir. Enfin Louis, qui l'avait cout avec
attention, quoique sans lui faire aucune rponse qui pt tendre 
prolonger la conversation, fit signe  Dunois, qui tait  peu de
distance, de se placer  la gauche de son cheval.

--Nous sommes venus ici pour prendre de l'exercice et pour nous amuser,
lui dit-il; mais le rvrend pre que voici voudrait nous faire tenir un
conseil d'tat.

--J'espre que Votre Majest me dispensera d'y assister, rpondit
Dunois; je suis n pour combattre pour la France; mon coeur et mon bras
sont  son service, mais ma tte n'est pas faite pour les conseils.

--Celle du cardinal n'est faite que pour cela, Dunois, rpliqua le roi.
Il vient de confesser Crvecoeur  la porte du chteau, et il nous a
rapport toute sa confession.--Ne m'avez-vous pas dit _tout_?
ajouta-t-il en appuyant sur ce dernier mot, et en lanant sur le
cardinal un regard pntrant, qui s'chappa entre ses longs sourcils
noirs, comme la lame d'un poignard brille en sortant du fourreau.

Le cardinal trembla en s'efforant de rpondre  la plaisanterie du roi,
et il lui dit que, quoique son ministre lui impost l'obligation de
garder les secrets de ses pnitens en gnral, il n'existait pas de
_sigillum confessi_ qu'un souffle de Sa Majest ne pt fondre.

--Et comme le cardinal, continua le roi, est dispos  nous communiquer
les secrets des autres, il s'attend naturellement que je ne serai pas
moins communicatif  son gard; afin d'tablir entre nous cette
rciprocit, il dsire trs-raisonnablement savoir si ces deux dames de
Croye sont vritablement dans nos domaines. Nous sommes fchs de ne
pouvoir satisfaire sa curiosit, ne sachant pas nous-mmes prcisment
dans quel lieu de nos tats peuvent se cacher des demoiselles errantes,
des princesses dguises, des comtesses perscutes; car, grce  Dieu
et  Notre-Dame d'Embrun, nos tats sont un peu trop tendus pour que
nous puissions rpondre aisment aux questions trs-discrtes de Son
minence. Mais en supposant que ces dames fussent avec nous, Dunois,
quelle rponse feriez-vous  la demande dfinitive de notre cousin de
Bourgogne?

--Je vous le dclarerai, Sire, s'il plat  Votre Majest de me dire si
elle veut la paix ou la guerre, rpondit Dunois avec une franchise qui
prenait sa source dans un caractre naturellement ouvert et intrpide,
et qui, de temps  autre, plaisait beaucoup au roi; car Louis, comme
tous les hommes astucieux, dsirait autant voir dans le coeur des autres
que cacher ce qui se passait dans le sien.

--Par saint Martin de Tours, Dunois, dit Louis, je serais aussi charm
de pouvoir te le dire que tu le serais de l'apprendre; mais je ne le
sais pas encore bien moi-mme. Au surplus, en supposant que je me
dcidasse pour la guerre, que ferais-je de cette belle, riche et jeune
hritire, si elle se trouvait rellement dans mes tats?

--Votre Majest la donnerait en mariage  un de ses fidles serviteurs,
qui aurait un coeur pour l'aimer et un bras pour la dfendre.

-- toi, par exemple, Dunois! Pques-Dieu! je ne te croyais pas si
politique avec toute ta franchise.

--Je ne suis rien moins que politique, Sire. Par Notre-Dame d'Orlans,
j'en viens au fait tout d'un coup, et je monte sur mon cheval ds qu'il
est sell. Votre Majest doit  la maison d'Orlans au moins un heureux
mariage.

--Et je le paierai, comte. Pques-Dieu! je le paierai. Ne voyez-vous pas
ce beau couple?

En parlant ainsi, Louis lui montra le malheureux duc d'Orlans et la
princesse Jeanne, qui, n'osant ni rester plus loignes du roi, ni se
sparer en sa prsence, marchaient sur la mme ligne, quoique leurs
chevaux fussent  un intervalle de deux ou trois pas l'un de l'autre,
distance que la timidit d'une part et l'antipathie de l'autre ne leur
permettaient pas de diminuer, tandis que la crainte les empchait
rciproquement d'oser l'augmenter.

Dunois porta les yeux dans la direction que le roi donnait  son bras en
lui parlant; et comme la position de son infortun parent et de sa
fiance prsentait  son imagination l'ide de deux chiens accoupls
ensemble, mais marchant spars l'un de l'autre autant que le leur
permet la longueur de la laisse qui les accouple, il ne put s'empcher
de secouer la tte, quoique sans oser rpondre autrement au tyran
hypocrite.

Louis parut deviner ses penses.--Ce sera un mnage paisible et
tranquille, dit-il; je ne crois pas que les enfans leur donnent beaucoup
d'embarras; mais ce n'est pas toujours un bonheur d'en avoir.

Ce fut peut-tre le souvenir de son ingratitude envers son propre pre,
qui fit que le roi garda un instant de silence aprs avoir prononc ces
derniers mots, et qui changea presque en expression de repentir le
sourire ironique arrt sur ses lvres; mais un moment aprs il reprit
la parole sur un autre ton.

--Franchement, mon cher Dunois, malgr mon respect pour le saint
sacrement du mariage, dit-il en faisant un signe de croix, plutt que de
voir le royaume dchir comme l'Angleterre par la rivalit des
prtentions lgitimes  la couronne, je prfrerais ne devoir  la
maison d'Orlans que de braves soldats comme ton pre et toi, dans les
veines desquels coule le sang royal, mais sans vous en donner les
droits. Le lion ne devrait jamais avoir qu'un lionceau.

Dunois soupira et garda le silence; car il savait qu'en contredisant un
monarque si arbitraire, il ne pouvait que nuire aux intrts de son
parent, sans lui rendre aucun service. Cependant il ne put s'empcher
d'ajouter l'instant d'aprs:

--Puisque Votre Majest a fait allusion  la naissance de mon pre, je
dois convenir que, mettant  part la fragilit de ses pareils, on doit
le regarder comme plus heureux, plus fortun, d'avoir t le fils de
l'amour illgitime, que s'il et t celui de la haine conjugale.

--Tu es un compagnon bien hardi, Dunois, dit le roi; de parler avec tant
d'irrvrence de ce noeud sacr! mais au diable cette conversation: le
sanglier est dbusqu. Lchez les chiens, au nom du bienheureux saint
Hubert. Ah! ah! tra la la li rla!

Et le cor du roi fit retentir les bois de sons joyeux, tandis qu'il
suivait la chasse accompagn de deux ou trois de ses gardes, parmi
lesquels tait notre ami Quentin Durward; et il est bon de remarquer ici
que, mme en se livrant avec ardeur  son divertissement favori, le roi,
fidle  son caractre caustique, trouva le moyen de s'amuser encore en
tourmentant le cardinal de La Balue.

Nous avons dj dit qu'une des faiblesses de cet homme d'tat tait de
se regarder, malgr l'obscurit de sa naissance et son ducation borne,
comme propre  jouer le rle d'un courtisan et d'un galant accompli. Il
est trs-vrai qu'il n'entrait pas dans la lice comme jadis Becket, qu'il
ne levait pas de soldats comme Wolsey; mais la galanterie,  laquelle
ces deux grands hommes n'avaient pas t eux-mmes trangers, tait son
tude favorite, et il affectait aussi d'tre passionn pour le
divertissement martial de la chasse. Cependant, quoiqu'il pt russir
auprs de certaines femmes  qui son pouvoir, sa richesse et son
influence comme homme d'tat paraissaient une compensation suffisante de
ce qui pouvait lui manquer du ct de la tournure et des manires, les
chevaux magnifiques qu'il achetait presque  tous prix taient
insensibles  l'honneur qu'ils avaient de porter un cardinal, et ne lui
tmoignaient pas plus de respect qu'ils n'en auraient eu pour son pre
le tailleur, dont il tait le digne rival dans l'art de l'quitation. Le
roi ne l'ignorait pas; et s'amusant tantt  exciter son cheval, tantt
 le retenir, il finit,  force de rpter cette manoeuvre, par mettre
celui du cardinal, qui ne quittait pas son ct, dans une sorte de
rbellion, contre son cavalier. Tout annonait qu'ils fausseraient
bientt compagnie. Tandis que le coursier du prlat maladroit
hennissait, ruait, se cabrait, le roi, qui se plaisait  le tourmenter,
lui faisait diverses questions sur des affaires importantes, et lui
donnait  entendre qu'il allait saisir cette occasion pour lui confier
quelques-uns de ces secrets d'tat que le cardinal, peu d'instans
auparavant, semblait si empress d'apprendre.

Il serait difficile d'imaginer une situation plus dsagrable que celle
d'un conseiller priv, oblig d'couter son souverain et de lui
rpondre, tandis que chaque courbette d'un cheval qu'il ne pouvait plus
gouverner le forait  changer d'attitude, et le mettait dans une
situation de plus en plus prcaire. Sa longue robe violette flottait
dans tous les sens, et la seule chose qui le prservt d'une chute tait
la profondeur de sa selle. Dunois riait sans se contraindre; le roi
avait une manire  lui de jouir intrieurement de ses malices, sans en
rire tout haut. Il adressait  son ministre, du ton le plus amical, des
reproches sur son ardeur excessive pour la chasse, qui ne lui permettait
pas de donner quelques momens aux affaires.--Mais je ne veux pas mettre
plus long-temps obstacle  vos plaisirs, ajouta-t-il en s'adressant au
cardinal, qui se trouvait alors trs-mal  l'aise; et il lcha la bride
 son cheval.

Avant que La Balue et pu dire un mot pour lui rpondre ou pour
s'excuser, son cheval, prenant le mors aux dents, partit au grand galop,
et laissa bientt derrire lui le roi et Dunois, qui suivaient d'un pas
plus modr, en jouissant de la dtresse du prlat courtisan.

S'il est arriv  notre lecteur dans son temps, comme cela nous est
arriv dans le ntre, d'tre emport ainsi par sa monture, il se fera
d'abord une ide de tout ce qu'il y avait de pnible, de dangereux et de
ridicule dans une telle situation. Ces quatre jambes du quadrupde qui
ne sont plus aux ordres de son cavalier, ni quelquefois mme  ceux de
l'animal lui-mme, et qui courent avec la mme rapidit que si celles de
derrire avaient dessein de rejoindre celles de devant; ces deux jambes
du bipde, que nous voudrions alors pouvoir appuyer srement sur le vert
gazon, et qui ne font qu'augmenter notre dtresse en pressant les flancs
de notre coursier; les mains qui ont abandonn la bride pour saisir la
crinire; le corps, qui, au lieu d'tre droit et ferme, sur le centre de
gravit, comme le vieil Angelo[41], ou pench en avant comme celui d'un
jockey  Newmarket[42], est couch sur le cou du cheval, sans plus de
chances pour viter une chute que n'en aurait un sac de bl: tout
contribue  rendre ce tableau assez risible pour les spectateurs,
quoique celui qui le prsente  leurs yeux n'ait nullement envie de
rire. Mais ajoutez  cela quelque chose de singulier dans les vtemens
ou les manires de l'infortun cavalier, un uniforme splendide, une robe
ecclsiastique, quelque autre costume extraordinaire; que cette scne se
passe  une course de chevaux,  une procession,  un lieu quelconque de
runion publique: si la malheureuse victime veut viter de devenir
l'objet d'un clat de rire inextinguible, il faut qu'elle tche de se
rompre un membre ou deux en tombant, ou, ce qui serait encore plus
efficace, de se faire tuer sur la place, car on ne peut acheter 
meilleur march une compassion srieuse. En cette occasion la robe
courte du cardinal, car il avait quitt sa soutane avant de partir du
chteau, ses bas rouges, son chapeau de mme couleur garni de ses longs
cordons, et son air embarrass, ajoutaient beaucoup  la gaiet que
faisait natre sa gaucherie en quitation.

Le cheval, devenu compltement son matre, galopant, ou pour mieux dire
volant dans une longue avenue tapisse de verdure, rencontre la meute
qui poursuivait le sanglier: il renverse un ou deux piqueurs, qui ne
s'attendaient gure  tre chargs  l'arrire-garde; foule aux pieds
plusieurs chiens, et jette la confusion dans la chasse; anim par les
cris et les menaces des chasseurs, il emporte le cardinal pouvant
jusqu'au-del du formidable animal, qui courait au grand trot, furieux
et ayant les dfenses couvertes d'cume.

La Balue, en se voyant si prs du sanglier, poussa un cri pouvantable
pour demander du secours. Ce cri, ou peut-tre la vue du terrible
animal, produisit un tel effet sur le coursier emport, qu'il
interrompit sa carrire, et fit si brusquement un saut de ct, que le
cardinal tomba lourdement; car depuis long-temps il ne se maintenait en
selle que parce que la course rapide du cheval avait toujours imprim 
son corps le mme mouvement en avant.

Cette conclusion de la chasse de La Balue eut lieu si prs du sanglier,
que, si l'animal n'et t en ce moment trop occup de ses propres
affaires, ce voisinage aurait pu tre aussi fatal au prlat que pareil
vnement le fut, dit-on,  Favila, roi des Visigoths, en Espagne. Il en
fut pourtant quitte pour la peur; et se tranant, aussi promptement
qu'il le put, hors du chemin des chiens et des chasseurs, il vit passer
toute la chasse devant lui sans que personne lui offrt la moindre
assistance; car les chasseurs de cette poque n'avaient pas plus de
compassion pour de tels accidens que ceux de nos jours.

Le roi, en passant, dit  Dunois:--Voil Son minence assez bas. Ce
n'est pas un grand chasseur; quoique, comme pcheur, il puisse le
disputer  saint Pierre mme quand il s'agit de pcher un secret. Mais,
pour cette fois, je crois qu'il a trouv son homme.

Le cardinal n'entendit pas ces paroles, mais le regard mprisant dont
elles furent accompagnes lui en fit deviner le sens. Le diable, dit-on,
choisit pour nous tenter des occasions semblables  celle que lui
offrait l'amer dpit inspir  La Balue par l'air ironique du roi. Sa
frayeur momentane se dissipa, ds qu'il fut assur qu'il ne s'tait pas
bless en tombant; mais sa vanit mortifie et sa rancune contre Louis
exercrent sur lui une influence qui fut de plus longue dure.

Toute la chasse avait pass, quand un cavalier, qui semblait moins
partager cet amusement qu'en tre spectateur, s'avana avec une couple
d'hommes  sa suite, et tmoigna beaucoup de surprise en trouvant le
cardinal  pied, seul, sans cheval, et dans un dsordre qui annonait
clairement la nature de l'accident qui lui tait arriv. Mettre pied 
terre, lui offrir obligeamment son assistance, ordonner  un de ses gens
de descendre d'un palefroi doux et tranquille pour le cder au cardinal,
exprimer son tonnement que les usages de la cour de France permissent
d'abandonner aux prils de la chasse et de dlaisser au moment du besoin
le plus distingu de ses hommes d'tat; tels furent les secours et les
consolations qu'une rencontre si trange mit Crvecoeur  mme d'offrir
au cardinal dmont; car c'tait l'ambassadeur bourguignon lui-mme qui
tait survenu.

Il trouva La Balue dans un moment fort opportun et dans des dispositions
favorables pour faire sur sa fidlit quelques-unes de ces tentatives
auxquelles on sait que le ministre eut la faiblesse criminelle de ne
savoir pas rsister. Dj, dans la matine, il s'tait pass entre eux,
comme le caractre mfiant de Louis le lui avait fait souponner,
certaines choses que le cardinal n'avait pas os rapporter  son matre;
il avait cout avec une oreille satisfaite l'assurance que lui avait
donne le comte de l'estime infinie que le duc de Bourgogne avait conue
pour sa personne et pour ses talens; il n'avait pu se dfendre d'un
mouvement de tentation, en entendant Crvecoeur parler de la munificence
de son matre et des riches bnfices qu'il avait  sa disposition en
Flandre. Toutefois ce ne fut qu'aprs avoir t irrit par les vnemens
que nous venons de rapporter, et avoir vu sa vanit si cruellement
mortifie, qu'il rsolut, dans un fatal moment, de prouver que nul
ennemi ne peut tre aussi dangereux que l'ami et le confident qu'on a
offens.

En cette occasion, il se hta d'engager Crvecoeur  se sparer de lui,
de peur qu'on ne les vt ensemble; mais il lui donna un rendez-vous,
pour le soir,  l'abbaye de Saint-Martin de Tours, aprs vpres, et ce
fut d'un ton qui convainquit le Bourguignon que son matre venait
d'obtenir un avantage qu'il aurait  peine os esprer.

Cependant Louis, qui, quoique le prince le plus politique de son temps,
n'en cdait pas moins frquemment  ses gots et  ses passions, suivait
avec ardeur la chasse du sanglier, et elle tait alors au moment le plus
intressant: il tait arriv qu'un marcassin, ou pour mieux dire un
sanglier de deux ans, avait travers la voie de l'animal poursuivi; les
chiens, mis en dfaut, avaient suivi cette nouvelle trace, et il n'y
avait que deux ou trois paires de vieux chiens, parfaitement exercs,
qui fussent rests sur la bonne piste; enfin tous les chasseurs
s'taient laiss dvoyer. Le roi vit avec une secrte satisfaction
Dunois prendre le change aussi-bien que les autres, et jouit d'avance du
plaisir de triompher d'un chevalier accompli dans l'art de la vnerie,
art regard alors comme presque aussi glorieux que celui de la guerre.

Louis tait bien mont, il suivait de trs-prs les chiens, qui
n'avaient pas perdu la voie; et quand le sanglier se retourna, sur un
terrain marcageux, pour opposer une dernire rsistance  ses ennemis,
le roi se trouvait seul prs de l'animal furieux.

Louis montra toute la bravoure et toute l'habilet d'un chasseur
expriment; car, sans s'inquiter du pril, il courut sur le sanglier
qui se dfendait contre les chiens en cumant de rage, et le frappa de
son pieu. Mais son cheval ne s'tait approch qu'avec un mouvement de
crainte, et le coup ne put tre assez bien appliqu pour tuer l'animal
ou le mettre hors de combat. Nul effort ne put dterminer le coursier
effray  une seconde charge; de sorte que le roi, mettant pied  terre,
s'avana seul contre le sanglier, tenant  la main une de ces pes
courtes, droites, pointues et bien affiles, dont les chasseurs se
servent en pareilles rencontres. L'animal courrouc oublia les chiens
pour se prcipiter sur ce nouvel ennemi, tandis que le roi, s'arrtant
de pied ferme, dirigea son fer de manire  l'enfoncer dans la gorge du
sanglier, ou plutt dans la poitrine, sous l'omoplate, auquel cas le
poids et l'imptuosit de la bte froce n'auraient servi qu' acclrer
sa destruction. Malheureusement l'humidit du sol fit que le pied du
roi glissa  l'instant mme o il allait accomplir cette manoeuvre
dlicate et dangereuse; la pointe de son pe rencontrant la cuirasse de
soies hrisses qui garnissait l'paule de l'animal, la dpassa sans lui
faire de blessure, et Louis tomba tendu par terre. Cette chute fut
pourtant assez heureuse pour le monarque; car elle fit que le sanglier,
qui avait dirig un coup de boutoir contre sa cuisse, manqua son but 
son tour et ne fit que dchirer le pan de son habit de chasse.
L'imptuosit de sa course l'emporta d'abord, mais il ne tarda point 
revenir sur ses pas pour attaquer de nouveau le roi  l'instant o il se
relevait; et la vie de Louis se trouvait dans le plus grand danger,
lorsque Quentin Durward, que la lenteur de son cheval avait retenu en
arrire, mais qui avait reconnu et suivi le son du cor du roi, arriva
dans ce moment critique, et pera l'animal d'un coup d'pieu.

Le roi, qui s'tait relev pendant ce temps, vint  son tour au secours
de Durward, et acheva le sanglier en lui enfonant son pe dans la
gorge. Avant de dire un seul mot  Quentin, il mesura la longueur de
l'animal abattu, non-seulement par le nombre des pas, mais en calculant
les pieds et les pouces; il essuya la sueur qui coulait de son front et
le sang qui souillait ses mains, ta son chapeau de chasse, le plaa sur
un buisson, et adressa dvotement une prire aux petits saints de plomb
qui le couvraient. Regardant ensuite Durward:--Est-ce toi, mon jeune
cossais? lui dit-il: tu as bien commenc ton cours de chasse; et matre
Pierre te doit un aussi bon djeuner que celui qu'il t'a donn l-bas
aux Fleurs-de-lis. Eh bien! pourquoi ne parles-tu pas! As-tu perdu toute
ta fougue et ton feu,  la cour, qui en donne aux autres?

Le jeune Quentin, cossais fin et adroit si jamais il en fut, avait trop
de prudence pour profiter de la dangereuse familiarit qui semblait lui
tre accord. Il rpondit brivement, mais en termes choisis, que, s'il
pouvait se permettre d'adresser la parole  Sa Majest, ce ne serait que
pour la supplier de lui pardonner la hardiesse rustique avec laquelle il
s'tait conduit lorsqu'il ne connaissait pas son rang lev.

--Bon, bon! dit le roi, je te pardonne ta hardiesse en faveur de ton
audace et ta malice. J'ai admir comme tu as devin  peu prs juste
quelle tait la profession de mon compre Tristan. Depuis ce temps, il
t'a presque servi un plat de son mtier,  ce que j'ai appris. Je te
conseille de prendre garde  lui: c'est un homme mchant qui trafique en
bracelets un peu durs et en colliers bien serrs. Aide-moi  monter 
cheval. Tu me plais, et je veux te faire du bien. Ne compte sur personne
que sur moi, pas mme sur ton oncle, ni sur lord Crawford; et ne parle 
qui que ce soit du secours que tu m'as apport si  propos dans ma
rencontre avec ce sanglier; car celui qui se vante d'avoir secouru un
roi dans un cas si urgent, doit compter que le plaisir de se vanter sera
toute sa rcompense.

Alors le roi sonna du cor, et ce son amena bientt prs de lui Dunois et
plusieurs autres chasseurs dont il reut les complimens sur la mort de
ce noble animal, sans se faire scrupule de s'approprier une plus grande
part de cette gloire qu'il ne lui en appartenait vritablement: car il
parla de l'assistance du jeune Durward aussi lgrement qu'un chasseur
qui se vante du nombre de pices de gibier qu'il rapporte dans sa
gibecire, parle de celle du garde qui l'a aid  les abattre. Il
ordonna ensuite  Dunois de faire porter le sanglier aux moines de
Saint-Martin de Tours, pour qu'ils s'en rgalassent les jours de fte,
et qu'ils se souvinssent du roi dans leurs prires.

--Et qui a vu Son minence le cardinal? demanda Louis. Il me semble que
c'est manquer de politesse, et montrer peu d'gards pour la sainte
glise, que de le laisser  pied dans cette fort.

--Si Votre Majest me le permet, dit Durward, qui vit que tout le monde
gardait le silence, je lui dirai que j'ai vu Son minence sortir de la
fort, monte sur un cheval qu'on lui avait prt.

--Le ciel prend soin de ceux qui lui appartiennent, dit le roi. Allons,
messieurs, partons; nous ne chasserons pas davantage aujourd'hui. Sir
cuyer, ajouta-t-il en s'adressant  Quentin, donnez-moi mon couteau de
chasse: je l'ai laiss tomber prs du sanglier. Marchez en avant,
Dunois; je vous suis dans un instant.

Louis, dont les mouvemens les moins importans en apparence taient
souvent calculs comme des stratagmes de guerre, se procura ainsi
l'occasion de dire un mot  Durward en particulier.

--Mon brave cossais, lui dit-il, tu as des yeux,  ce que je vois.
Peux-tu me dire qui a donn un cheval au cardinal? Quelque tranger,
sans doute; car mes courtisans, m'ayant vu passer devant lui sans
m'arrter, ne se seront srement pas presss de lui rendre ce service.

--Je n'ai vu qu'un instant ceux qui ont rendu ce bon office  Son
minence, Sire, rpondit Quentin; car j'avais eu le malheur d'tre jet
 bas de cheval, et je faisais hte pour me trouver  mon poste; mais je
crois que c'tait l'ambassadeur de Bourgogne et ses gens.

--Ah, dit Louis, fort bien: eh bien! soit, le roi de France est en tat
de faire leur partie.

Il ne se passa plus rien de remarquable ce jour-l, et le roi rentra au
chteau avec sa suite.




CHAPITRE X.

La Sentinelle

          D'o nous viennent ces sons? de la terre ou de l'air?
          SHAKSPEARE. _La_ _Tempte_.

          J'coutais! mon oreille aussitt fut ravie
          Par des sons qui pourraient aux morts rendre la vie.

          MILTON. _Comus_.


QUENTIN tait  peine rentr dans sa petite chambre pour y faire  son
costume quelques changemens indispensables, que son digne oncle vint lui
demander des dtails sur ce qui lui tait arriv pendant la chasse.

Le jeune homme, qui ne pouvait s'empcher de penser que le bras de
Ludovic valait probablement mieux que son jugement, eut soin, en lui
rpondant, de laisser le roi en pleine possession de la victoire qu'il
avait paru vouloir s'approprier exclusivement. Le Balafr lui rpondit
en faisant le dtail de la manire bien suprieure dont il se serait
conduit en pareilles circonstances; et il ajouta, quoique avec douceur,
quelques reproches sur le peu d'empressement qu'il avait mis pour courir
au secours du roi, lorsque sa vie pouvait tre en danger. Le jeune homme
et assez de prudence, en lui rpliquant, pour ne chercher  se
justifier qu'en allguant que, d'aprs toutes les rgles de la chasse,
il n'tait pas honnte de frapper l'animal attaqu par un autre
chasseur,  moins que celui-ci ne demandt assistance. Cette discussion
tait  peine finie, que Quentin eut lieu de s'applaudir de sa rserve.
On frappa lgrement  la porte; elle fut ouverte, et Olivier le Dain,
ou le Mauvais, ou le Diable, car il tait connu sous ces trois noms,
entra dans l'appartement.

Nous avons dj fait, du moins quant  l'extrieur, la description de
cet homme habile, mais sans principes. Son allure et ses manires
pouvaient tre assez heureusement compares  celles du chat domestique,
qui, couch et en apparence endormi, ou traversant l'appartement  pas
lents, furtifs et timides, n'en est pas moins occup  guetter le trou
de quelque malheureuse souris, et, se frottant avec un air de confiance
contre ceux dont il dsire que la main le flatte, saute sur sa proie un
moment aprs, et gratigne peut-tre celui-l mme qu'il vient de
caresser.

Olivier entra, arrondissant les paules d'un air humble et modeste, et
salua le Balafr avec tant de civilit, que tout tmoin de cette
entrevue n'aurait pu s'empcher d'en conclure qu'il venait solliciter
une faveur de l'archer cossais. Il flicita Lesly sur l'excellente
conduite de son neveu pendant la chasse, et ajouta qu'elle avait attir
l'attention particulire du roi. Il fit une pause  ces mots, et resta
les yeux baisss, les soulevant seulement de temps en temps pour jeter
un regard  la drobe sur Quentin, tandis que le Balafr disait que le
roi avait t fort malheureux de ne pas l'avoir prs de lui au lieu de
son neveu, attendu qu'il aurait incontestablement perc le sanglier d'un
bon coup d'pieu, tandis qu'il apprenait, autant qu'il en pouvait juger,
que Quentin en avait laiss tout l'embarras  Sa Majest:--Mais,
ajouta-t-il, cela servira de leon  Sa Majest pour tout le reste de sa
vie, et lui apprendra  monter un homme de ma taille sur un meilleur
coursier. Comment mon cheval flamand, espce de montagne, aurait-il pu
suivre le coursier normand de Sa Majest? et cependant ce n'tait pas
faute de lui labourer les flancs  coups d'perons. Cela est fort mal
vu, monsieur Olivier, et vous devriez faire une reprsentation  ce
sujet  Sa Majest.

M. Olivier ne rpondit  cette observation qu'en adressant  l'intrpide
archer un de ces regards lents et quivoques, qui, accompagns d'un
lger mouvement de la main d'un ct, et de la tte de l'autre, peuvent
tre interprts, soit comme un assentiment  ce qu'on vient d'entendre,
soit comme une invitation  ne pas en dire davantage sur ce sujet. Le
coup d'oeil qu'il jeta ensuite sur le jeune cuyer tait plus vif, plus
observateur, et il lui dit avec un sourire dont l'expression tait
difficile  interprter:--Ainsi donc, jeune homme, c'est l'usage en
cosse de laisser vos princes en danger, faute de secours, dans les
occasions comme celle qui s'est prsente ce matin?

--Notre usage, rpondit Quentin, dtermin  ne pas jeter plus de jour
sur cet objet, est de ne pas intervenir mal  propos dans les honorables
amusemens de nos rois, quand ils peuvent se tirer d'affaire sans notre
aide. Nous pensons qu'un prince  la chasse doit courir la mme chance
que tout autre, et qu'il n'y va que pour cela. Que serait la chasse sans
fatigue et sans danger?

--Vous entendez ce jeune fou! dit son oncle; il est toujours le mme. Il
a toujours une rponse prte, une raison  donner pour tout ce qu'il
fait. Je ne sais o il a pch ce talent; car, quant  moi, je n'ai
jamais pu rendre raison d'aucune action de ma vie, si ce n'est de celle
de manger quand j'ai faim, de faire l'appel de ma troupe, et d'autres
devoirs semblables.

--Et je vous prie, mon digne monsieur, dit le barbier royal en soulevant
 demi ses paupires pour le regarder, quelle raison donnez-vous pour
faire l'appel de votre troupe?

--L'ordre de mon capitaine, rpondit le Balafr. Par saint Gilles! je
n'en connais pas d'autre raison. S'il le donnait  Tyrie ou 
Cunningham, il faudrait qu'ils le fissent de mme.

--C'est une cause finale tout--fait militaire, dit Olivier. Mais,
monsieur Lesly, vous serez sans doute charm d'apprendre que Sa Majest
est si loin d'avoir le moindre mcontentement de la manire dont votre
neveu s'est conduit ce matin, qu'elle l'a choisi pour lui donner
aujourd'hui un devoir  remplir.

--L'a choisi! s'cria le Balafr du ton de la plus grande surprise; vous
voulez dire m'a choisi?

--Je veux dire prcisment ce que je dis, rpliqua le barbier avec
beaucoup de douceur, mais d'un ton positif. Le roi a des ordres  donner
 votre neveu.

--Comment! s'cria le Balafr, pourquoi? comment se fait-il? par quelle
raison Sa Majest choisit-elle un enfant de prfrence  moi?

--Je ne puis vous donner de meilleures raisons, monsieur Lesly, rpondit
Olivier, que celle que vous m'allguiez vous-mme tout  l'heure: tel
est l'ordre de Sa Majest. Mais si je puis me permettre de faire une
conjecture, c'est peut-tre que Sa Majest a une mission  donner qui
convient mieux  un jeune homme comme votre neveu, qu' un guerrier
expriment comme vous l'tes. En consquence, jeune homme, prparez vos
armes et suivez-moi. Prenez une arquebuse, car vous allez remplir les
fonctions de sentinelle.

--De sentinelle! rpta l'oncle. tes-vous bien sr que vous ne vous
trompez pas, monsieur Olivier? La garde des postes de l'intrieur n'a
jamais t confie qu' ceux qui, comme moi, ont servi douze ans dans
notre honorable corps.

--Je suis tout--fait certain des intentions de Sa Majest, rpondit
Olivier; et je ne dois pas tarder plus long-temps  les remplir. Ayez la
bont d'aider votre neveu  se prparer pour son service.

Le Balafr, qui n'tait ni envieux ni jaloux, s'empressa d'aider Quentin
 s'quiper et  s'armer; et il lui donnait en mme temps des
instructions sur la manire dont il devait se conduire quand il serait
sous les armes, s'interrompant de temps en temps pour mler  ses leons
une interjection de surprise sur ce qu'une telle bonne fortune arrivait
si promptement  un si jeune homme.

--Jamais on n'a vu pareille chose dans la garde cossaise, dit-il, pas
mme en ma faveur; mais il va sans doute tre en faction prs des paons
et des perroquets des Indes dont l'ambassadeur de Venise a fait prsent
au roi tout rcemment. Ce ne peut tre autre chose; et ce service ne
pouvant convenir qu' un jeune homme sans barbe, ajouta-t-il, en
relevant ses moustaches, je suis charm que le choix de Sa Majest soit
tomb sur mon beau neveu.

Dou d'un esprit vif et subtil, et d'une imagination ardente, Quentin
attacha beaucoup plus d'importance  l'ordre qu'il venait de recevoir,
et son coeur battit de joie  l'ide d'une distinction qui lui
promettait un avancement rapide. Il rsolut d'pier avec soin les
discours et jusqu'aux gestes de son conducteur; car il souponnait qu'en
certain cas, du moins, il fallait les interprter par les contraires,
comme on dit que les devins expliquent les songes. Il ne pouvait que se
fliciter d'avoir gard le plus profond secret sur les vnemens de la
matine; et il prit une dtermination qui, vu son ge, annonait
beaucoup de prudence: c'tait d'enchaner ses penses dans son coeur, et
de tenir sa langue dans un assujettissement complet, tant qu'il
respirerait l'air dans cette cour mystrieuse. Son quipement fut
bientt termin, et suivant Olivier le Dain, il sortit de la caserne,
l'arquebuse sur l'paule; car quoique la garde cossaise conservt le
nom d'archers, elle avait substitu de bonne heure les armes  feu 
l'arc, qui n'avait jamais t l'arme favorite de l'cosse.

Son oncle le suivit long-temps des yeux, d'un air qui annonait un
mlange d'tonnement et de curiosit; et quoique ni l'envie ni les
sentimens honteux qu'elle engendre n'eussent part  ses rflexions, il
lui semblait que la faveur accorde  son neveu, ds le premier jour de
son service, offensait un peu sa propre importance, et cette ide ne
laissait pas de diminuer le plaisir qu'il en ressentait.

Il branla gravement la tte, ouvrit un buffet, y prit une grande
_bottrine_ de vin vieux, la secoua pour s'assurer si le contenu ne
commenait pas  baisser, en remplit un verre, le vida d'un seul trait,
et s'assit, le dos bien appuy, dans un grand fauteuil en bois de chne.
Ayant alors branl la tte une seconde fois, il parat qu'il trouva un
tel soulagement dans ce mouvement d'oscillation, semblable  celui du
jouet d'enfant qu'on nomme un mandarin, qu'il le continua jusqu' ce
qu'il tombt dans un assoupissement dont il ne fut tir que par le
signal ordinaire du dner.

Ayant laiss son oncle libre de se livrer  ses sublimes mditations,
Quentin Durward suivit son guide Olivier le Dain, qui, sans traverser
aucune cour, le conduisit par des passages, les uns vots, les autres
exposs en plein air, par des escaliers, des galeries et des corridors,
tous communiquant les uns aux autres au moyen de portes secrtes,
places aux endroits o on les aurait le moins souponnes. De l, il le
ft entrer dans une grande et spacieuse galerie, dcore d'une
tapisserie plus antique que belle, et de quelques tableaux de ce style
de peinture dur et froid appartenant  l'poque qui prcda
immdiatement celle o les arts brillrent tout  coup d'un clat si
grand. Ils taient censs reprsenter les paladins de Charlemagne, qui
figurent d'une manire si distingue dans l'histoire romanesque de la
France; et comme le clbre Roland, avec sa stature de gant, en tait
le personnage le plus remarquable, on avait nomm cet appartement la
galerie de Roland.

--Vous allez rester ici en sentinelle, dit Olivier  voix basse, comme
s'il et pens que les monarques et les guerriers reprsents autour de
lui pourraient armer d'une expression de courroux leurs traits austres
en l'entendant lever la voix, ou comme s'il et craint d'veiller les
chos qui sommeillaient dans les votes sculptes et les ornemens
gothiques de ce vaste et sombre appartement.

--Quelle est ma consigne? Quel est le mot d'ordre? demanda Durward sans
lever la voix plus haut que ne l'avait fait Olivier.

--Votre arquebuse est-elle charge? lui demanda le barbier sans rpondre
 ses questions.

--Cela sera bientt fait, rpondit Quentin; et ayant charg son arme, il
alluma la mche aux restes d'un feu presque teint, dans une immense
chemine d'une telle dimension, qu'on aurait pu la prendre pour un
cabinet ou une chapelle gothique dpendant de cette galerie.

Pendant ce temps, Olivier lui dit qu'il ne connaissait pas encore un des
principaux privilges du corps dans lequel il servait, et qui tait de
recevoir des ordres directs du roi ou du grand conntable, sans qu'ils
fussent transmis par la bouche des officiers.--Vous tes plac ici,
jeune homme, ajouta-t-il, par ordre de Sa Majest, et vous ne tarderez
pas  savoir pourquoi vous y avez t appel. En attendant, vous allez
vous mettre en faction dans cette galerie. Vous pouvez vous promener ou
rester en place, comme bon vous semblera; mais vous ne devez ni vous
asseoir ni quitter un instant votre arme. Il ne vous est permis ni de
siffler, ni de chanter; mais vous pouvez, si vous le voulez, murmurer
quelques prires de l'glise, ou mme fredonner quelques chansons
dcentes, pourvu que ce soit  voix basse. Adieu, et soyez attentif 
tout surveiller.

-- tout surveiller! pensa le jeune soldat pendant que son guide
s'loignait sans bruit, de ce pas furtif qui lui tait habituel, et en
le voyant disparatre par une porte latrale, cache sous la
tapisserie.--Et sur qui, sur quoi dois-je exercer ma surveillance? Je ne
vois pas d'apparence que je trouve ici d'autres ennemis  combattre que
quelque rat et quelque chauve-souris,  moins que ces sombres et
antiques portraits ne s'animent pour venir me troubler dans ma faction.
N'importe, c'est mon devoir,  ce qu'il parat, et il faut l'excuter.

Ayant ainsi form l'nergique rsolution de remplir son devoir  la
rigueur, il essaya d'abrger le temps en chantant  voix basse
quelques-unes des hymnes qu'il avait apprises dans le couvent o il
avait trouv un asile aprs la mort de son pre, reconnaissant en mme
temps que, sauf le changement du froc de novice en un bel uniforme
militaire, tel que celui qu'il portait alors, sa promenade dans une
galerie d'un chteau royal de France ressemblait beaucoup  celle dont
il s'tait dgot dans la solitude monastique d'Aberbrothock.

Bientt, comme pour se convaincre qu'il n'appartenait plus au clotre,
mais au monde, il se mit  chanter, assez bas pour ne pas excder la
permission qui lui avait t donne, quelques-unes des anciennes
ballades que lui avait apprises le vieux joueur de harpe de sa famille:
telles que la Dfaite des Danois  Aberlemno et  Forres; le Meurtre du
roi Duffus  Forfar, et d'autres lais ou sonnets nergiques relatifs 
l'histoire de son pays, et particulirement  celle du canton qui
l'avait vu natre. Il passa ainsi un temps assez considrable, et il
tait plus de deux heures aprs midi quand l'apptit de Quentin lui
rappela que, si les bons pres d'Aberbrothock exigeaient strictement sa
prsence aux heures des offices de l'glise, ils n'taient pas moins
ponctuels  l'avertir de celles des rfections; au lieu que, dans
l'intrieur d'un chteau royal, aprs avoir pass la matine  la
chasse, et tre rest trois ou quatre heures en faction, il lui semblait
que personne ne songeait qu'il devait naturellement tre press de
dner.

Il existe pourtant dans les sons harmonieux un charme qui peut calmer le
sentiment d'impatience que Quentin prouvait en ce moment. Aux deux
extrmits opposes de la galerie taient deux grandes portes ornes de
lourdes architraves qui donnaient probablement entre dans diffrentes
suites d'appartemens auxquels la galerie servait de communication.
Tandis que notre hros se promenait solitairement d'une de ces portes 
l'autre, limite de sa faction, il fut surpris par les sons d'une musique
dlicieuse qui se firent entendre tout  coup, et qui, du moins dans son
imagination, parurent produits par le mme luth et par la mme voix qui
l'avaient enchant la veille. Tous ses rves du jour prcdent, et dont
le souvenir s'tait affaibli par suite des vnemens plus que srieux
qui lui taient arrivs ensuite, se prsentrent  son esprit plus
vivement que jamais, et prenant en quelque sorte racine sur la place
d'o son oreille pouvait le plus facilement s'enivrer de ces accens
mlodieux, l'arquebuse sur l'paule, la bouche  demi ouverte, et dans
l'attitude de l'attention la plus vive, il semblait la statue d'une
sentinelle plutt qu'un tre anim, et n'avait plus d'autre ide que
celle de saisir chaque son au passage. Ces sons dlicieux ne se
faisaient entendre que par intervalles. Ils languissaient, se
ralentissaient, cessaient entirement, et se renouvelaient de temps en
temps aprs un silence dont la dure tait irrgulire. Mais la musique,
de mme que la beaut, n'en est souvent que plus sduisante, ou du moins
plus intressante  l'imagination, quand elle ne dploie ses charmes que
par intervalles, et qu'elle laisse  la pense le soin de remplir le
vide occasionn par la distance; d'ailleurs Quentin, pendant les
intervalles de l'enchantement qu'il prouvait, avait encore de quoi se
livrer  ses rveries. D'aprs le rapport des camarades de son oncle, et
la scne qui s'tait passe dans la salle d'audience, il ne pouvait plus
douter que la sirne qui avait ainsi charm ses, oreilles ne fut, non la
fille ou la parente d'un vil _cabaretier_, comme il l'avait profanement
suppos, mais l'infortune comtesse dguise, pour la cause de laquelle
les rois et les princes taient sur le point de prendre les armes et de
lever la lance. Cent ides bizarres, auxquelles se livrait aisment un
jeune homme entreprenant et romanesque, dans un sicle romanesque et
entreprenant, effacrent  ses yeux la scne relle o il figurait, et y
substiturent leurs propres illusions; mais elles se dissiprent tout 
coup lorsqu'il sentit une main saisir brusquement son arme; une voix
dure lui cria en mme temps  l'oreille:--Pques-Dieu! sire cuyer, il
me semble que vous montez votre garde en dormant!

C'tait la voix monotone, mais imposante et ironique, de matre Pierre;
et Quentin, rappel soudainement  lui-mme, fut saisi de honte et de
crainte en voyant qu'il avait t tellement absorb dans sa rverie
qu'il ne s'tait pas aperu que le roi, entr probablement sans bruit
par une porte secrte, et se glissant le long du mur, ou derrire la
tapisserie, s'tait assez approch de lui pour s'emparer de son arme.

Dans sa surprise, son premier mouvement avait t de dgager son
arquebuse par une secousse violente, qui fit reculer le roi de quelques
pas.  ce mouvement irrflchi succda la crainte qu'en cdant  cet
instinct, comme on peut l'appeler, qui porte un homme brave  rsister 
une tentative qu'on fait pour le dsarmer, il n'et aggrav, en luttant
ainsi contre le roi, le mcontentement que Louis devait avoir conu en
voyant la ngligence avec laquelle il montait sa garde. Plein de cette
ide, il reprit son arquebuse, presque sans savoir ce qu'il faisait; et
l'appuyant sur son paule, il resta immobile devant le monarque, qu'il
avait lieu de croire mortellement offens.

Louis, dont les dispositions tyranniques prenaient leur source moins
dans une frocit naturelle et dans un caractre cruel, que dans une
politique jalouse et souponneuse, avait pourtant sa bonne part de cette
svrit caustique qui aurait fait de lui un despote dans la
conversation, s'il n'et t qu'un particulier, et il semblait toujours
jouir des inquitudes qu'il causait dans des occasions semblables. Il ne
poussa pourtant pas son triomphe trop loin, car il se contenta de dire 
Durward:--Le service que tu nous as rendu ce matin est plus que
suffisant pour faire excuser une ngligence dans un si jeune soldat.
As-tu dn?

Quentin, qui s'attendait  tre envoy au grand prvt plutt qu'
recevoir un tel compliment, rpondit ngativement avec humilit.

--Pauvre garon! dit Louis d'un ton plus doux que de coutume, c'est la
faim qui l'a assoupi. Je sais que ton apptit est un loup,
continua-t-il, et je te sauverai d'une bte froce, comme tu m'as sauv
d'une autre. Tu as t discret dans cette affaire, et je t'en sais bon
gr. Peux-tu tenir encore une heure sans manger?

--Vingt-quatre, Sire, rpondit Durward, ou je ne serais pas un vritable
cossais.

--Je ne voudrais pas pour un autre royaume, rpliqua le roi, tre le
pt que tu rencontrerais aprs un tel jene. Mais il s'agit en ce
moment, non de ton dner, mais du mien. J'admets  ma table aujourd'hui,
et tout--fait en particulier, le cardinal de La Balue, et cet envoy
bourguignon, ce comte de Crvecoeur, et,... il pourrait se faire que...
Le diable a fort  faire quand des ennemis se runissent sur le pied de
l'amiti.

Il s'interrompit, garda le silence d'un air sombre et pensif.

Comme le roi ne semblait pas se disposer  reprendre la parole, Quentin
se hasarda enfin  lui demander quels devoirs il aurait  remplir en
cette circonstance.

--Rester en faction au buffet avec ton arquebuse charge, rpondit le
roi, et s'il y a quelque trahison, faire feu sur le tratre.

--Quelque trahison, Sire! s'cria Durward, dans un chteau si bien
gard!

--Tu le crois impossible, dit le roi sans paratre offens de sa
franchise; mais notre histoire a prouv que la trahison peut
s'introduire par le trou que fait une vrille.--La trahison prvenue par
des gardes?--Jeune insens! _Sed quis custodiat ipsos custodes_? Qui me
garantira contre la trahison de ces mmes gardes?

--L'honneur cossais, Sire, rpondit Quentin avec hardiesse.

--Tu as raison. Cette rponse me plat. Elle est vraie, dit Louis avec
un ton d'enjouement; l'honneur cossais ne s'est jamais dmenti, et
c'est pourquoi j'y mets ma confiance. Mais la trahison... Et reprenant
son air sombre, il se promena dans l'appartement, d'un pas irrgulier,
et ajouta:--Elle s'assied a nos banquets; elle brille dans nos coupes;
elle porte la barbe de nos conseillers; elle affecte le sourire de nos
courtisans et la gaiet maligne de nos bouffons: par-dessus tout, elle se
cache sous l'air amical d'un ennemi rconcili. Louis d'Orlans se fia 
Jean de Bourgogne; il fut assassin dans la rue Barbette. Jean de
Bourgogne se fia au parti d'Orlans; il fut assassin sur le pont de
Montereau. Je ne me fierai  personne,  personne: coute-moi, j'aurai
l'oeil sur cet insolent Bourguignon, et aussi sur ce cardinal, que je ne
crois pas trop fidle sujet. Si je dis: _cosse, en avant_! fais feu sur
Crvecoeur, et qu'il meure sur la place!

--C'est mon devoir, dit Quentin, la vie de Votre Majest se trouvant en
danger.

--Certainement, ajouta le roi, je ne l'entends pas autrement. Quel fruit
retirerais-je de la mort d'un insolent soldat? Si c'tait le conntable
de Saint-Pol... Il fit une nouvelle pause comme s'il et craint d'avoir
dit un mot de trop, et reprit ensuite la parole en souriant:--Notre
beau-frre, Jacques d'cosse, Durward, votre roi Jacques, poignarda
Douglas pendant qu'il lui donnait l'hospitalit dans son chteau royal
de Skirling[43].

--De Stirling, s'il plat  Votre Majest, rpondit Quentin; et ce fut
un acte dont il ne rsulta pas grand bien.

--Appelez-vous ce chteau Stirling? dit le roi sans vouloir paratre
faire attention  ce que Quentin avait ajout. Stirling soit; le nom n'y
fait rien. Au surplus, je ne veux aucun mal  ces gens-ci: je n'y
trouverais aucun avantage. Mais ils peuvent avoir  mon gard des
projets moins innocens, et, en ce cas, je compte sur ton arquebuse.

--Je serai prompt au signal, Sire, mais cependant...

--Vous hsitez! Parlez! je vous le permets. Des gens comme vous peuvent
quelquefois donner un avis utile.

--Je voulais seulement prendre la libert de dire que, Votre Majest
ayant lieu de se mfier de ce Bourguignon, je suis surpris que vous
l'admettiez si prs de votre personne, et tellement en particulier.

--Soyez tranquille, sire cuyer, il y a des dangers qui s'vanouissent
quand on les brave, et qui deviennent certains et invitables quand on
laisse voir qu'on les craint. Quand je m'avance hardiment vers un chien
qui gronde, et que je le caresse, il y a dix  parier contre un que je
lui rendrai sa bonne humeur; mais si je lui montre qu'il me fait peur,
il s'lancera sur moi et me mordra. Je serai franc avec toi, Quentin: il
m'importe de ne pas renvoyer cet homme  son matre imptueux, avec le
ressentiment dans l'me; et je consens  courir quelque risque, parce
que je n'ai jamais craint d'exposer ma vie pour le bien de mon royaume.
Suis-moi.

Louis fit passer le jeune cuyer, pour lequel il semblait avoir conu
une affection toute particulire, par la porte drobe, et dit en la lui
montrant:--Celui qui veut russir  la cour a besoin de connatre les
guichets et les escaliers secrets, mme les trappes et les piges des
palais des rois, aussi-bien que les grandes entres et les portes  deux
battans.

Aprs avoir parcouru un long labyrinthe de passages et de corridors, le
roi entra dans une petite salle vote o une table  trois couverts
tait prpare pour le dner. L'ameublement en tait si simple, qu'il
pouvait passer pour mesquin. Un buffet sur lequel taient places
quelques pices de vaisselle d'or et d'argent, tait la seule chose qui
annont qu'on tait dans le palais d'un roi, Louis assigna  Durward
son poste derrire ce meuble, qui le cachait entirement; et aprs
s'tre assur, en se plaant dans diverses parties de la salle, qu'on ne
pouvait l'apercevoir, il lui donna ses dernires instructions.
Souviens-toi des mots _cosse, en avant_! Ds que je les prononcerai,
renverse le buffet, ne t'inquite ni des coupes ni des gobelets, et fais
feu sur Crvecoeur d'une main sre. Si tu manques ton coup, tombe sur
lui le couteau  la main. Olivier et moi nous nous chargerons du
cardinal.  ces mots il donna un coup de sifflet, et ce signal fit
paratre Olivier, qui tait premier valet de chambre aussi-bien que
barbier du roi, et qui, dans le fait, remplissait prs de ce prince
toutes les fonctions qui concernaient immdiatement sa personne. Il
arriva, suivi de deux hommes gs, seuls domestiques qui servirent 
table. Ds que le roi se fut assis, les deux convives furent admis, et
Quentin, quoique invisible pour eux, tait plac de manire  ne perdre
aucun des dtails de cette entrevue.

Louis les reut avec une cordialit que Durward eut beaucoup de
difficult  concilier avec les ordres qui lui avaient t donns et
avec le motif qui l'avait fait placer en sentinelle derrire ce buffet
avec une arme de mort. Non-seulement le roi paraissait tranger  toute
espce de crainte, mais on aurait mme pu supposer que les deux
individus auxquels il avait fait l'honneur d'accorder une place  sa
table, taient ceux  qui il pouvait le plus justement accorder une
confiance sans rserve, et  qui il voulait tmoigner le plus d'estime.
Il y avait dans ses manires une extrme dignit, et en mme temps
beaucoup de courtoisie. Si tout ce qui l'entourait, et mme ses
vtemens, offrait moins de luxe que les plus petits princes du royaume
n'en dployaient dans les solennits, ses discours et ses gestes
annonaient un puissant monarque dans un moment de condescendance.
Quentin tait tent de supposer, ou que la conversation qu'il avait eue
auparavant avec Louis tait un rve, ou que le respect et la soumission
du cardinal, et l'air franc, ouvert et loyal du brave Bourguignon,
avaient entirement dissip les soupons de ce prince.

Mais tandis que les deux convives, obissant aux ordres de Sa Majest,
prenaient les places qui leur taient destines  sa table, le roi jeta
sur eux un coup d'oeil prompt comme un clair, et porta ensuite un
regard vers le buffet derrire lequel Quentin tait post. Ce fut
l'affaire d'un instant; mais ce regard tait anim par une telle
expression de haine et de mfiance contre ses deux htes, il semblait
porter  Durward une injonction si prcise de veiller avec soin, et
d'excuter promptement ses ordres, qu'il ne put lui rester aucun doute
que les craintes et les dispositions de Louis ne fussent toujours les
mmes. Il fut donc plus surpris que jamais du voile pais dont ce
monarque tait en tat de couvrir les mouvemens de sa mfiance.

Semblant avoir entirement oubli le langage que Crvecoeur lui avait
tenu en face de toute sa cour, le roi causa avec lui des anciens temps,
et des vnemens qui s'taient passs pendant qu'il tait lui-mme en
exil en Bourgogne; il lui fit des questions sur tous les nobles qu'il
avait connus alors, comme si cette poque avait t la plus heureuse de
sa vie, et comme s'il avait conserv pour tous ceux qui avaient
contribu  adoucir le temps de son exil les plus tendres sentimens de
reconnaissance et d'amiti.

--S'il s'tait agi d'un ambassadeur d'une autre nation, lui dit-il,
j'aurais mis plus de pompe et d'appareil dans sa rception; mais  un
ancien ami qui a mang  ma table au chteau de Gnappes, j'ai voulu me
montrer tel que j'aime  tre, le vieux Louis de Valois, aussi simple et
aussi uni qu'aucun de ses _badauds_ de Paris. Cependant, j'ai ordonn
qu'on nous ft meilleure chre que de coutume, sire comte; car je
connais votre proverbe bourguignon, _mieux vault bon repas que bel
habit_, et j'ai recommand qu'on nous servit un bon dner. Quant au vin,
vous savez que c'est le sujet d'une ancienne mulation entre la France
et la Bourgogne; mais nous arrangerons les choses de manire  contenter
les deux pays. Je boirai  votre sant du vin de Bourgogne, et vous me
ferez raison avec du vin de Champagne. Olivier, donnez-moi un verre de
vin d'Auxerre. Et en mme temps il entonna gaiement une chanson alors fort
connue:

    Auxerre est la boisson des rois.

--Sire comte, continua-t-il, je bois  la sant de notre bon et cher
cousin, le noble duc de Bourgogne. Olivier, emplissez cette coupe d'or
de vin de Reims, et offrez-la au comte,  genoux: il reprsente ici
notre frre. Monsieur le cardinal, nous remplirons nous-mmes votre
coupe.

--La voil pleine, Sire, jusqu' verser, dit le cardinal avec l'air vil
d'un favori parlant  un matre indulgent.

--Nous savons que Votre minence est en tat de la tenir d'une main
ferme, rpondit le roi. Mais quel parti pouserez-vous dans notre grande
controverse? Sillery ou Auxerre? France ou Bourgogne?

--Je resterai neutre, Sire, rpondit le cardinal, et je remplirai ma
coupe de vin d'Auvergne.

--La neutralit est un rle dangereux, rpliqua le roi. Mais voyant que
le cardinal rougissait un peu, il changea de sujet, et ajouta:--Vous
prfrez le vin d'Auvergne, parce qu'il est si gnreux qu'il ne
supporte pas l'eau. Eh bien! sire comte, vous hsitez  vider votre
coupe? j'espre que vous n'y trouvez pas d'amertume nationale.

--Je voudrais, Sire, rpondit le comte de Crvecoeur, que toutes les
querelles nationales pussent se terminer aussi agrablement que la
rivalit de nos vignobles.

--Avec le temps, sire comte, avec le temps, dit le roi; autant qu'il
vous en a fallu pour boire ce Champagne; et maintenant qu'il est bu,
faites-moi le plaisir de mettre cette coupe dans votre sein, et de la
garder comme un gage de notre estime. C'est un prsent que je ne ferais
pas au premier venu. Elle a appartenu  la terreur de la France,  Henri
V, roi d'Angleterre. Elle fut prise  la rduction de Rouen, quand ces
insulaires furent chasss de Normandie par les armes runies de
Bourgogne et de France. Je ne puis donner un plus digne matre  cette
coupe qu'un noble et vaillant Bourguignon, qui sait que ce n'est que par
l'union de ces deux nations que le continent peut demeurer libre du joug
de l'Angleterre.

Le comte ft la rponse que la circonstance exigeait; et Louis se livra
sans contrainte  la gaiet satirique qui jetait quelquefois un clair
de lumire sur son humeur naturellement sombre. Tenant le d dans la
conversation, comme cela tait naturel, il faisait des remarques
toujours fines et caustiques, souvent spirituelles, mais qui semblaient
rarement partir d'un bon coeur; et les anecdotes qu'il y entre-mlait
brillaient ordinairement par la gaiet plus que par la dlicatesse. Mais
pas un mot, pas une syllabe, pas une lettre ne trahissait la situation
d'un homme qui, craignant d'tre assassin, avait dans son appartement
un militaire arm d'une arquebuse charge, pour prvenir ou anticiper ce
forfait.

Le comte de Crvecoeur fit chorus avec franchise  la gaiet du roi,
tandis que le prlat, d'une humeur plus flexible, clatait de rire 
chaque plaisanterie, et renchrissait sur chaque quolibet qui chappait
au roi, sans tre effarouch le moins du monde d'expressions qui
faisaient rougir le jeune cossais dans l'endroit o il tait cach. Au
bout d'une heure et demie on se leva de table, et le roi, prenant cong
de ses htes avec courtoisie, leur fit entendre qu'il dsirait tre
seul.

Ds qu'ils furent partis, et qu'Olivier lui-mme se fut retir, il
appela Quentin, en lui disant qu'il pouvait se montrer; mais ce fut
d'une voix si faible que le jeune homme put  peine croire que c'tait
la mme qui venait d'animer la gaiet du festin par ses plaisanteries.
En approchant, il vit que la physionomie du roi avait subi un pareil
changement.

Le feu d'une vivacit force s'tait teint dans ses yeux, le sourire
avait abandonn ses lvres, et tous ses traits montraient la mme
fatigue que celle qu'prouve un acteur clbre quand il vient d'puiser
ses forces pour jouer un rle dans lequel il voulait entraner tous les
suffrages.

--Tu n'es pas encore relev de garde, dit Louis  Durward; mais prends
quelques rafrachissemens; cette table t'en offre les moyens. Ce n'est
qu'en suite que je t'instruirai de ce qui te reste  faire, car je sais
que ventre affam n'a point d'oreilles.

Il s'assit de nouveau sur son fauteuil, s'appuya le front sur la main,
et, garda le silence.




CHAPITRE XI.

La Galerie de Roland.

          Cupidon est aveugle! Hymen y voit-il mieux?
          Ou peut-tre on lui met, pour abuser ses yeux,
          Des parens, des tuteurs les trompeuses lunettes,
          Qui peuvent,  travers leurs verres  facettes,
          Dcupler la valeur de l'argent, des joyaux,
          Des terres, des maisons, des rentes, des lingots?
          C'est une question  discuter, je pense.

          _Les Malheurs d'un mariage forc_.


LOUIS XI, quoiqu'il ft le souverain de l'Europe le plus jaloux de son
pouvoir, savait pourtant se contenter d'en possder les avantages rels;
et quoiqu'il connt et qu'il exiget quelquefois strictement tout ce qui
tait d  son rang, il ngligeait en gnral ce qui ne tenait qu' la
reprsentation extrieure.

Dans un prince dou de meilleures qualits, la familiarit avec laquelle
il invitait des sujets  sa table, ou quelquefois mme s'asseyait  la
leur, l'aurait rendu populaire au plus haut degr; et mme, malgr son
caractre bien connu, la simplicit de ses manires lui faisait
pardonner une bonne partie de ses vices par la classe de ses sujets qui
n'tait point immdiatement expose  en ressentir les consquences. Le
tiers-tat, qui sous le rgne de ce prince habile s'tait lev  un
nouveau degr d'opulence et d'importance, respectait sa personne,
quoique sans l'aimer; et ce fut grce  son appui qu'il fut en tat de
se maintenir contre la haine des nobles, qui l'accusaient de dgrader
l'honneur de la couronne de France, et de ternir leurs brillans
privilges par ce mme mpris pour l'tiquette qui plaisait aux
citoyens, d'une classe moins leve[44].

Avec une patience que beaucoup d'autres princes auraient regarde comme
dgradante, peut-tre mme en y trouvant quelque amusement, le roi de
France attendit qu'un soldat de sa garde et satisfait un apptit des
mieux aiguiss. On doit pourtant supposer que Quentin avait trop de bon
sens et de prudence pour soumettre la patience d'un roi  une trop
longue preuve, et, dans le fait, il avait voulu plus d'une fois
terminer son repas, sans que Louis le lui permt.

--Non, non, lui dit-il, je vois dans tes yeux qu'il te reste encore du
courage. En avant, de par Dieu et saint Denis! retourne  la charge. Je
te dis qu'un bon repas et une messe (et il fit le signe de la croix) ne
nuisent jamais  la besogne d'un chrtien.--Bois un verre de vin, mais
tiens-toi en garde contre le flacon: c'est le dfaut de tes concitoyens
aussi-bien que des Anglais, qui, cette folie  part, sont les meilleurs
soldats du monde. Allons, lave-toi les mains promptement, n'oublie pas
de dire tes grces, et suis-moi. Durward obit; et traversant d'autres
corridors que ceux par lesquels il avait dj pass, mais qui formaient
galement une sorte de labyrinthe, il se retrouva dans la galerie de
Roland.

--Souviens-toi bien, lui dit le roi d'un ton d'autorit, que tu n'as
jamais quitt ce poste, et que ce soit l ta rponse  ton oncle et 
tes camarades. coute, pour mieux graver cet ordre dans ta mmoire, je
te donne cette chane d'or. (Et il lui jeta sur le bras une chane d'un
grand prix.) Si je ne me pare pas moi-mme, ceux  qui j'accorde ma
confiance ont toujours le moyen de disputer de parure avec qui que ce
soit. Mais quand une chane comme celle-ci ne sufft pas pour lier une
langue indiscrte, mon compre l'Ermite a une amulette pour la gorge,
qui ne manque jamais d'oprer une cure certaine. Maintenant, fais
attention  ce que je vais te dire. Aucun homme, except Olivier et moi,
ne doit entrer ici ce soir; mais il y viendra des dames, peut-tre d'un
bout de cette galerie, peut-tre de l'autre, peut-tre de tous les
deux. Tu peux leur rpondre, si elles te parlent; mais tant en faction,
ta rponse doit tre courte, et tu ne dois ni leur adresser la parole 
ton tour, ni chercher  prolonger la conversation. Seulement, aie soin
d'couter ce qu'elles diront. Tes oreilles sont  mon service comme tes
bras: je t'ai achet corps et me; par consquent, ce que tu pourras
entendre de leur entretien, tu le graveras dans ta mmoire, jusqu' ce
que tu me l'aies rapport, aprs quoi tu l'oublieras. Et maintenant que
j'y rflchis, il vaudra mieux que tu passes pour un nouveau venu
d'cosse, arriv directement de ses montagnes et qui ne connat pas
encore notre langue trs-chrtienne. C'est cela: de cette manire, si
elles te parlent, tu ne leur rpondras pas. Cela te dlivrera de tout
embarras, et elles n'en parleront que plus librement devant toi. Tu m'as
bien compris; adieu, sois prudent, et tu as un ami.

 peine le roi avait-il parl ainsi, qu'il disparut derrire la
tapisserie, laissant Quentin libre de rflchir sur tout ce qu'il avait
vu et entendu. Le jeune cossais se trouvait dans une de ces situations
o il est plus agrable de regarder en avant qu'en arrire; car l'ide
qu'il avait t plac comme un chasseur  l'afft qui guette un cerf
derrire un buisson, pour ter la vie au noble comte de Crvecoeur,
n'avait rien de flatteur.  la vrit, les mesures prises par le roi en
cette occasion semblaient purement dfensives et de prcaution, mais
comment savait-il s'il ne recevrait pas bientt des ordres pour quelque
expdition offensive du mme genre? Ce serait une crise fort
dsagrable, car il ne pouvait douter, d'aprs le caractre de son
matre, qu'il ne ft perdu s'il refusait d'obir, tandis que l'honneur
lui disait que l'obissance, en pareil cas, serait une honte et un
crime. Il dtourna ses penses de ce sujet de rflexions, et fit usage
de la sage consolation, si souvent adopte par la jeunesse quand elle
aperoit des dangers en perspective, en songeant qu'il serait temps de
rflchir  ce qu'il devrait faire quand l'occasion s'en prsenterait,
et que le mal de chaque jour lui suffit[45].

Il fut d'autant plus facile  Quentin de faire usage de cette rflexion,
que les derniers ordres du roi lui avaient donn lieu de s'occuper
d'ides plus agrables que celles que lui inspirait sa propre situation.

La dame au luth tait certainement une des dames auxquelles il devait
consacrer son attention, et il se promit bien de se conformer exactement
 cette partie des instructions qu'il venait de recevoir, et d'couter
avec le plus grand soin chaque mot qui sortirait de ses lvres, afin de
voir si la magie de sa conversation galait celle de sa musique. Mais ce
ne fut pas avec moins de sincrit qu'il prta intrieurement le serment
de ne rapporter au roi, de tout ce qu'il entendrait, que ce qui pourrait
lui inspirer des sentimens favorables pour celle  qui il prenait tant
d'intrt.

Cependant, il n'y avait pas de danger qu'il s'endormt de nouveau  son
poste. Chaque souffle d'air qui, passant  travers une fentre ouverte,
agitait la vieille tapisserie, lui paraissait annoncer l'approche de
l'objet de son attente. En un mot, il prouvait cette inquitude
mystrieuse, cette impatience vague qui accompagnent toujours l'amour,
et qui quelquefois mme ne contribuent pas peu  le faire natre.

Enfin une porte s'ouvrit et cria en roulant sur ses gonds; car les
portes du quinzime sicle n'excutaient pas ce mouvement aussi
silencieusement que les ntres.

Mais hlas! ce n'tait pas la porte place  l'extrmit de la galerie
o les sons du luth s'taient fait entendre. Une femme se montra. Elle
tait accompagne de deux autres,  qui elle fit signe de ne pas la
suivre, et elle entra dans la galerie.  l'ingalit de sa marche, qui
n'tait que plus sensible dans le vaste appartement o elle s'avanait,
Quentin reconnut la princesse Jeanne; et prenant l'attitude respectueuse
qu'exigeait sa situation, il lui rendit les honneurs militaires quand
elle passa devant lui. Elle rpondit  cette politesse par une
inclination gracieuse, et il eut alors l'occasion de la voir plus
distinctement qu'il ne l'avait pu dans la matine.

Les traits de cette malheureuse princesse n'taient gure faits pour
compenser les dfauts de sa taille et de sa marche. Il tait vrai que sa
figure n'avait rien de dsagrable en elle-mme, quoiqu'elle ft
dpourvue de beaut, et l'on remarquait une expression de douceur, de
chagrin et de patience dans ses grands yeux bleus, qu'elle tenait
ordinairement baisss. Mais outre que son teint tait naturellement
ple, sa peau avait cette teinte jauntre qui annonce une mauvaise sant
habituelle; et quoique ses dents fussent blanches et bien places, elle
avait les lvres maigres et blafardes. La chevelure de la princesse
tait d'une nuance blonde fort singulire et tirant presque sur le bleu;
et sa femme de chambre, qui regardait sans doute comme une beaut de
nombreuses tresses disposes autour d'une figure sans couleurs, les
multipliait tellement, qu'au lieu de remdier  ce dfaut elle le
rendait plus frappant, et donnait  la physionomie de sa matresse une
expression qui ne semblait pas appartenir  une habitante de ce monde.
Enfin, pour que rien ne manqut au tableau, Jeanne avait choisi une
simarre de soie d'un vert ple, qui achevait de lui donner l'air d'un
fantme ou d'un spectre.

Tandis que Quentin la suivait des yeux avec une curiosit mle de
compassion, car chaque regard, chaque mouvement de la princesse semblait
appeler ce dernier sentiment, la seconde porte s'ouvrit  l'autre
extrmit de la galerie, et deux dames entrrent dans l'appartement.

L'une d'elles tait la jeune personne qui, d'aprs l'ordre de Louis, lui
avait apport des fruits, lors du mmorable djeuner de Quentin 
l'auberge des Fleurs-de-Lis. Investie alors de toute la mystrieuse
dignit qui appartenait  la nymphe au voile et au luth, et tant au
moins,  ce que pensait Durward, la noble hritire d'un riche comt, sa
beaut fit sur lui dix fois plus d'impression que lorsqu'il n'avait vu
en elle que la fille d'un misrable aubergiste servant un vieux
bourgeois riche et fantasque. Il ne concevait pas alors quel trange
enchantement avait pu lui cacher son vritable rang. Cependant son
costume tait presque aussi simple que lorsqu'il l'avait vue la premire
fois; car elle ne portait qu'une robe de deuil sans aucun ornement; sa
coiffure ne consistait qu'en un voile de crpe rejet en arrire, de
manire  laisser son visage  dcouvert; et ce ne fut que parce que
Quentin connaissait alors sa naissance qu'il crut trouver dans sa belle
taille une lgance et dans son maintien une dignit qui ne l'avaient
pas frapp auparavant, avec un air de noblesse qui rehaussait des traits
rguliers, un teint brillant et des yeux pleins de feu et de vivacit.

Quand la mort aurait d en tre le chtiment, Durward n'aurait pu
s'empcher de lui rendre, ainsi qu' sa compagne, le mme tribut
d'honneur qu'il venait de payer  la princesse royale. Elles le reurent
en femmes accoutumes aux tmoignages de respect de leurs infrieurs, et
y rpondirent avec courtoisie; mais Quentin pensa (peut-tre n'tait-ce
qu'une vision de jeunesse) que la plus jeune rougissait un peu, avait
les yeux baisss, et semblait prouver un lger embarras en lui
rendant son salut militaire. Ce ne pouvait tre que parce qu'elle se
rappelait le tmraire tranger, habitant la tourelle voisine de la
sienne  l'auberge des Fleurs-de-Lis; mais tait-ce un signe de
mcontentement?--question impossible  rsoudre.

La compagne de la jeune princesse, vtue comme elle fort simplement et
en grand deuil, tait arrive  cet ge o les femmes tiennent le plus 
la rputation d'une beaut qui commence  tre sur son dclin. Il lui en
restait encore assez pour montrer quel avait d tre autrefois le
pouvoir de ses charmes; et il tait vident, d'aprs ses manires,
qu'elle se souvenait de ses anciennes conqutes, et qu'elle n'avait pas
tout--fait renonc  de nouveaux triomphes. Elle tait grande, avait
l'air gracieux quoique un peu hautain, et en rendant  Quentin son salut
avec un agrable sourire de condescendance, presqu'au mme instant elle
dit quelques mots  l'oreille de sa jeune compagne, qui se retourna vers
le militaire de service, comme pour vrifier quelque remarque qui venait
de lui tre faite, et  laquelle elle rpondit sans lever les yeux.
Quentin ne put s'empcher de souponner que l'observation faite  la
jeune dame ne lui tait pas dfavorable, et il fut charm, je ne sais
pourquoi, de l'ide qu'elle n'avait pas lev les yeux sur lui pour en
vrifier la justesse. Peut-tre pensait-il qu'il commenait dj 
exister entre eux une sorte de sympathie mystrieuse, qui donnait de
l'importance  la moindre bagatelle. Cette rflexion fut bien rapide,
car la rencontre de la princesse avec les deux dames trangres attira
bientt toute son attention. En les voyant entrer, elle s'tait arrte
pour les attendre, probablement parce qu'elle savait que la marche ne
lui tait pas favorable; et comme elle semblait prouver quelque
embarras en recevant ou en leur rendant leur rvrence, la plus ge des
deux dames fit la sienne d'un air qui semblait annoncer qu'elle croyait
faire plus d'honneur qu'elle n'en recevait.

--Je suis charme, madame, lui dit-elle avec un sourire de
condescendance et d'encouragement, qu'il nous soit enfin permis de jouir
de la socit d'une personne de notre sexe aussi respectable que vous le
paraissez. Je dois dire que ma nice et moi nous n'avons gure eu  nous
louer jusqu' prsent de l'hospitalit du roi Louis. Ne me tirez pas la
manche, ma nice: je suis sre que je vois dans les yeux de cette jeune
dame la compassion que notre situation lui inspire. Depuis notre
arrive, belle dame, nous avons t traites en prisonnires plutt
qu'autrement; et aprs nous avoir fait mille invitations de mettre notre
cause et nos personnes sous la protection de la France, le roi
trs-chrtien ne nous a assign d'autre rsidence qu'une misrable
auberge, et ensuite, dans un coin de ce chteau vermoulu, un appartement
dont il ne nous est permis de sortir que vers le coucher du soleil,
comme si nous tions des chauves-souris ou des chouettes, dont la
prsence au grand jour doit tre regarde comme de mauvais augure.

--Je suis fche, rpondit la princesse, plus embarrasse que jamais
d'aprs la tournure que prenait l'entretien, que nous n'ayons pu
jusqu'ici vous recevoir comme vous le mritiez. Je me flatte que votre
nice est beaucoup, plus satisfaite.

--Beaucoup, beaucoup plus que je ne puis l'exprimer, s'cria la jeune
comtesse: je ne cherchais qu'une retraite sre, et j'ai trouv solitude
et secret. Nous vivions retires dans notre premier asile; mais notre
rclusion est encore plus complte en ce chteau, ce qui augmente  mes
yeux le prix de la protection que le roi daigne accorder  de
malheureuses fugitives.

--Silence, ma nice! dit la tante; vos propos sont inconsidrs. Parlons
d'aprs notre conscience, puisque enfin nous sommes seules avec une
personne de notre sexe. Je dis seules, car ce jeune militaire n'est
qu'une belle statue, puisqu'il ne parat pas mme avoir l'usage de ses
jambes: et d'ailleurs j'ai appris qu'il n'a pas davantage celui de sa
langue, du moins pour faire entendre un langage civilis. Ainsi donc,
puisque cette dame seule peut nous entendre, je disais que ce que je
regrette le plus au monde, c'est d'avoir entrepris ce voyage en France.
Je m'attendais  une rception splendide,  des tournois,  des
carrousels,  des ftes, et nous n'avons eu que rclusion et obscurit.
La premire socit que le roi nous ait procure a t un Bohmien
vagabond, qu'il nous a engages  employer pour correspondre avec nos
amis de Flandre. Peut-tre sa politique a-t-elle conu le projet de nous
tenir enfermes ici le reste de nos jours, afin de pouvoir saisir nos
domaines, lors de l'extinction de l'ancienne maison de Croye. Le duc de
Bourgogne n'a pas t si cruel, car il offrait  ma nice un mari, bien
que ce ft un mauvais mari.

--J'aurais cru le voile prfrable  un mauvais mari, dit la princesse
trouvant  peine l'occasion de placer un mot.

--On voudrait du moins avoir la libert du choix, rpliqua la dame avec
beaucoup de volubilit; Dieu sait que c'est  cause de ma nice que je
parle; car quant  moi, il y a long-temps que j'ai renonc  l'ide de
changer de condition. Je vous vois sourire, madame; mais c'est la
vrit: ce n'est pourtant pas une excuse pour le roi, qui, par sa
conduite et sa personne, ressemble au vieux Michaud, changeur  Gand,
plutt qu' un successeur de Charlemagne.

--Songez, madame, dit la princesse, que vous me parlez de mon pre.

--De votre pre! rpta la dame bourguignonne avec l'accent de la plus
grande surprise.

--De mon pre, dit la princesse avec dignit; je suis Jeanne de France.
Mais ne craignez rien, madame, ajouta-t-elle avec le ton de douceur qui
lui tait naturel; vous n'aviez pas dessein de m'offenser, et je ne
m'offense pas. Disposez de mon crdit pour rendre plus supportable votre
exil et celui de cette jeune personne. Hlas! ce crdit est bien faible,
mais je vous l'offre de tout mon coeur.

Ce fut avec une rvrence profonde et un air de soumission que la
comtesse Hameline de Croye (c'tait le nom de la plus ge des deux
trangres) reut l'offre obligeante de la protection de la princesse.
Elle avait long-temps habit les cours; elle y avait acquis toutes les
formules d'usage, et elle tenait fortement  ce principe adopt par les
courtisans de tous les sicles, que quoiqu'ils puissent chaque jour,
dans leurs conversations particulires, blmer les vices et les folies
de leurs matres, et se plaindre d'en tre oublis et ngligs,
cependant jamais un mot semblable ne doit leur chapper en prsence du
souverain ou de qui que ce soit de sa famille. Elle fut donc contrarie,
au dernier, point de la mprise qu'elle avait commise en parlant  la
fille de Louis d'une manire si contraire  toutes les rgles du
dcorum. Elle se serait puise  lui faire des excuses et lui tmoigner
tous ses regrets, si la princesse ne l'avait interrompue et un peu
tranquillise, en lui disant avec une douceur qui, dans la bouche d'une
fille de France, avait pourtant la force d'un ordre, qu'elle n'avait pas
besoin d'en dire davantage par forme d'excuse ou d'explication.

La princesse Jeanne prit alors un fauteuil avec un air de dignit qui
lui allait fort bien, et dit aux deux trangres de s'asseoir  ses
cts, ce que la plus jeune fit avec une timidit respectueuse qui
n'avait rien d'emprunt, tandis que sa compagne y mettait une
affectation de respect et d'humilit qui aurait pu faire douter de la
sincrit de ces deux sentimens. Elles s'entretinrent ensemble, mais
d'un ton trop bas pour que Quentin pt entendre. Il remarqua seulement
que la princesse semblait accorder une attention particulire  la plus
jeune,  la plus intressante des deux dames, et que, quoique la
comtesse Hameline parlt davantage, elle produisait moins d'effet sur
Jeanne par ses complimens exagrs que sa jeune compagne par ses
rponses aussi courtes que modestes.

Cette conversation n'avait pas dur un quart d'heure, quand la porte de
l'extrmit infrieure de la galerie s'ouvrit tout  coup, et l'on vit
entrer un homme envelopp d'un manteau. Quentin, se rappelant les
injonctions du roi, et rsolu de ne pas s'exposer une seconde fois au
reproche de ngligence, s'avana vers lui aussitt; et se plaant entre
lui et les trois dames, il lui commanda de se retirer  l'instant.

--En vertu de quel ordre? demanda le nouveau venu d'un ton de surprise
et de mpris.

--En vertu de l'ordre du roi, rpondit Quentin avec fermet; et je suis
plac ici pour le faire excuter.

--Il n'est pas applicable  Louis d'Orlans, dit le duc en laissant
tomber son manteau.

Le jeune homme hsita un moment:--comment excuter ses ordres contre le
premier prince du sang, qui allait, comme le bruit en courait
gnralement, tre incessamment alli  la propre famille du roi?

--La volont de Votre Altesse, dit Quentin, est trop respectable pour
moi pour que j'ose m'y opposer; mais j'espre que Votre Altesse, rendra
tmoignage que je me suis acquitt de mon devoir autant qu'elle me l'a
permis.

--Allez, allez, jeune homme, rpondit d'Orlans, personne ne vous
blmera; et s'avanant vers la princesse, il l'aborda avec cet air de
politesse contrainte qu'il avait toujours en lui parlant.

Il avait dn, lui dit-il, avec Dunois; et apprenant qu'il y avait
compagnie dans la galerie de Roland, il avait cru pouvoir prendre la
libert de venir l'y joindre.

Une lgre rougeur qui se montra sur les joues de la malheureuse Jeanne,
et qui pour le moment donna  ses traits une apparence de beaut, prouva
que le nouveau, venu tait bien loin de lui tre dsagrable. Elle le
prsenta aux deux comtesses de Croye, qui le reurent avec le respect d
 son rang lev; et la princesse lui montrant une chaise, l'invita 
prendre part  la conversation.

Le duc rpondit galamment qu'il ne pouvait accepter une chaise en
pareille compagnie; et prenant le coussin d'un fauteuil, il le mit aux
pieds de la jeune comtesse de Croye, et s'y assit de manire que, sans
ngliger la princesse, il pouvait donner  sa belle voisine la plus
grande partie de son attention.

D'abord cet arrangement parut plaire  la princesse plutt que
l'offenser. Elle sembla mme encourager le duc  dbiter des galanteries
 la belle trangre, et les regarder comme dictes par l'ide de lui
plaire en se rendant agrable  une jeune personne qu'elle paraissait
avoir sous sa protection. Mais le duc d'Orlans, quoique accoutum 
soumettre toutes ses facults au joug de Louis quand il tait en sa
prsence, avait l'esprit assez lev pour suivre ses propres
inclinations lorsqu'il tait dlivr de cette contrainte; et son rang
lui permettant de ngliger le crmonial d'usage, et de prendre le ton
de la familiarit, les louanges qu'il donna  la beaut de la comtesse
Isabelle devinrent si nergiques, et il en fut si prodigue, peut-tre
parce qu'il avait bu un peu plus de vin que de coutume (car Dunois, avec
qui le prince avait dn, n'tait nullement ennemi de Bacchus), qu'enfin
il devint tout--fait passionn, et parut presque oublier la prsence de
la princesse.

Le ton complimenteur auquel il se livrait n'tait agrable qu' une des
trois dames qui composaient le cercle; car la comtesse Hameline
entrevoyait dj dans l'avenir une alliance avec le premier prince du
sang de France; et il faut convenir que la naissance, la beaut et les
domaines considrables de sa nice n'auraient pas rendu cet vnement
impossible aux yeux de tout faiseur de projets qui n'aurait pas fait
entrer les vues de Louis XI dans le calcul des chances. La jeune
comtesse Isabelle coutait les galanteries du duc avec embarras et
contrainte, et jetait de temps en temps un regard suppliant sur la
princesse, comme pour la prier de venir  son secours. Mais la
sensibilit blesse et la timidit naturelle de Jeanne de France la
mettaient hors d'tat de faire un effort pour rendre la conversation
plus gnrale; et enfin,  l'exception de quelques interjections de
civilit de la part de la comtesse Hameline, elle fut soutenue presque
exclusivement par le duc lui-mme, quoique aux dpens d'Isabelle, dont
les charmes formaient toujours le sujet de son loquence inpuisable.
Nous ne devons pas oublier qu'il y avait l un autre tmoin, la
sentinelle,  laquelle personne ne faisait attention, qui voyait ses
belles visions s'vanouir, comme la cire fond sous les rayons du soleil,
 mesure que le duc paraissait mettre plus de chaleur dans ses discours.
Enfin la comtesse Isabelle de Croye se dtermina  faire un effort pour
couper court  une conversation qui lui devenait d'autant plus
insupportable, qu'il tait vident que la conduite du duc mortifiait la
princesse.

S'adressant donc  Jeanne, elle lui dit avec modestie, mais non sans
fermet, que la premire faveur quelle rclamait de sa protection, tait
qu'elle voult bien tcher de convaincre le duc d'Orlans que les dames
de Bourgogne, sans avoir autant d'esprit et de grces que celles de
France, n'taient pourtant pas assez sottes pour ne goter d'autre
conversation que celles qui ne consistent qu'en complimens extravagans.

--Je suis fch, madame, dit le duc, prenant la parole avant que la
princesse et pu rpondre, que vous fassiez en mme temps la satire de
la beaut des dames de Bourgogne et de la vracit des chevaliers de
France. Si nous sommes extravagans et prompts  exprimer notre
admiration, c'est parce que nous aimons comme nous combattons, sans
abandonner notre coeur  de froides dlibrations; et nous nous rendons
 la beaut aussi promptement que nous triomphons de la valeur.

--La beaut de nos concitoyennes, rpondit la jeune comtesse avec une
fiert ddaigneuse dont elle n'avait pas encore os s'armer, mprise un
tel triomphe, et la valeur de nos chevaliers est incapable de le cder.

--Je respecte votre patriotisme, comtesse, rpliqua le duc, et je ne
combattrai pas la dernire partie de votre argument, jusqu' ce qu'un
chevalier bourguignon se prsente pour le soutenir, la lance en arrt.
Mais quant  l'injustice que vous faites aux charmes que produit votre
pays, c'est  vous-mme que j'en appelle. Regardez l, ajouta-t-il en
lui montrant une grande glace, prsent fait au roi par la rpublique de
Venise, car c'tait alors un objet de luxe aussi rare qu'il tait cher;
regardez l, et dites-moi quel est le coeur qui pourrait rsister aux
charmes qu'on y voit.

La princesse, accable par l'entier oubli que faisait d'elle celui qui
devait tre son poux, tomba renverse sur sa chaise, en poussant un
soupir qui rappela le duc du pays des chimres, et qui engagea la
comtesse Hameline  lui demander si elle tait indispose.

--J'ai prouv tout  coup une violente douleur  la tte, rpondit la
princesse; mais je sens qu'elle se passe.

Sa pleur croissante dmentait ses paroles; et la comtesse Hameline,
craignant qu'elle ne s'vanout, s'empressa d'appeler du secours.

Le duc, se mordant les lvres et maudissant la folie qui l'empchait de
mieux surveiller sa langue, courut chercher les dames de la princesse,
qui taient dans l'appartement voisin. Elles accoururent  la hte; et,
pendant qu'elles prodiguaient  leur matresse les secours usits en
pareils cas, il ne put se dispenser, en cavalier galant, d'aider  la
soutenir et de partager les soins qu'on lui rendait. Sa voix, devenue
presque tendre par suite de la compassion qu'il prouvait et des
reproches qu'il se faisait, contribua plus que toute autre chose  la
rappeler  elle; et au mme instant le roi entra dans la galerie.




CHAPITRE XII.

Le Politique.

          C'est un grand politique, et qui serait capable,
          En mainte occasion, d'en remontrer au diable;
          Et, soit dit sans manquer au rus tentateur,
          Dans l'art de tenter l'homme il est pass docteur.

          _Ancienne comdie_.


EN entrant dans la galerie, Louis frona ses sombres sourcils de la
manire que nous avons dit lui tre particulire, et jeta un regard
rapide autour de lui. Ses yeux, comme Quentin raconta depuis, se
rapetissrent tellement, et devinrent si vifs et si perans, qu'ils
ressemblaient  ceux d'une vipre qu'on aperoit  travers la touffe de
bruyre sous laquelle ses replis sont cachs.

Quand ce regard, aussi rapide que pntrant, eut fait reconnatre au roi
la cause du tumulte qui rgnait dans l'appartement, il s'adressa d'abord
au duc d'Orlans.

--Vous ici, beau cousin! s'cria-t-il; et se tournant vers Quentin, il
lui dit d'un ton svre:--Est-ce ainsi que vous excutez mes ordres?

--Pardonnez  ce jeune homme, Sire, dit le duc, il n'a pas nglig son
devoir; mais comme j'avais appris, que la princesse tait ici...

--Rien ne pouvait vous empcher de venir lui faire votre cour, ajouta le
roi dont l'hypocrisie dtestable persistait  reprsenter le duc comme
partageant une passion qui n'existait que dans le coeur de sa
malheureuse fille,--Et c'est ainsi que vous dbauchez les sentinelles de
ma garde? Mais que ne pardonne-t-on pas  un galant chevalier qui ne vit
que _par amour_!

Le duc d'Orlans leva la tte comme s'il et voulu rpondre de manire 
relever l'opinion du roi  ce sujet; mais le respect d'instinct qu'il
prouvait pour Louis, ou plutt la crainte dans laquelle il avait t
lev depuis son enfance, lui enchanrent la voix.

--Et Jeanne a t indispose? dit le roi. Ne vous chagrinez pas, Louis,
cela se passera bientt. Donnez-lui le bras pour la reconduire dans son
appartement, et j'accompagnerai ces dames jusqu'au leur.

Cet avis fut donn d'un ton qui quivalait  un ordre, et le duc sortit
avec la princesse par une des extrmits de la galerie, tandis que le
roi, tant le gant de sa main droite, conduisait galamment la comtesse
Isabelle et sa parente vers leur appartement, qui tait situ  l'autre.
Il les salua profondment lorsqu'elles y entrrent, resta environ une
minute devant la porte quand elles eurent disparu, et la fermant alors
avec beaucoup de sang-froid, il fit le double tour, ta de la serrure
une grosse clef, et la passa dans sa ceinture, ce qui lui donnait plus
de ressemblance que jamais avec un vieil avare qui ne peut vivre
tranquille s'il ne porte pas sur lui la clef de son coffre-fort.

D'un pas lent, d'un air pensif et les yeux baisss, Louis s'avana alors
vers Durward, qui, s'attendant  supporter sa part du mcontentement du
roi, ne le vit pas s'approcher sans inquitude.

--Tu as eu tort, dit le roi en levant les yeux et les fixant sur Quentin
quand il en fut  deux ou trois pas, tu as mal agi, et tu mrites la
mort. Ne dis pas un mot pour te dfendre. Qu'avais-tu  t'inquiter de
ducs et de princesses? devais tu considrer autre chose que mes ordres?

--Mais que pouvais-je faire, Sire? demanda le jeune soldat.

--Ce que tu pouvais faire, quand on forait ton poste? rpondit le roi
d'un ton de mpris;  quoi sert donc l'arme que tu portes sur l'paule?
Tu devais en prsenter le bout au prsomptueux rebelle; et s'il ne se
retirait pas  l'instant, l'tendre mort sur la place. Retire-toi; passe
par cette porte, tu descendras par un grand escalier qui est dans le
premier appartement; il te conduira dans la cour intrieure o tu
trouveras Olivier le Dain; tu me l'enverras: aprs quoi retourne  ta
caserne. Si tu fais quelque cas de la vie, songe qu'il faut que ta
langue ne soit pas aussi prompte que ton bras a t lent aujourd'hui.

Charm d'en tre quitte  si bon march, mais rvolt de la froide
cruaut que le roi semblait exiger de lui dans l'excution de ses
devoirs, Durward fit ce que Louis venait de lui commander, et communiqua
 Olivier les ordres de son matre. L'astucieux barbier salua, soupira,
sourit, souhaita le bonsoir au jeune homme d'une voix encore plus
mielleuse que de coutume, et ils se sparrent, Quentin pour retourner 
sa caserne, et Olivier pour aller trouver le roi.

Il se trouve ici malheureusement une lacune dans les mmoires dont nous
nous sommes principalement servis pour rdiger cette histoire vritable;
car, ayant t composs en grande partie sur les renseignemens donns
par Quentin Durward, ils ne contiennent aucun dtail sur l'entrevue qui
eut lieu, en son absence, entre le roi et son conseiller secret. Par
bonheur la bibliothque du chteau de Haut-Lieu contenait un manuscrit
de la _Chronique scandaleuse_[46]de Jean de Troyes, beaucoup plus ample
que celui qui a t imprim, et auquel ont t ajoutes plusieurs notes
curieuses que nous sommes ports  regarder comme ayant t crites par
Olivier lui-mme aprs la mort de son matre, avant qu'il et le bonheur
d'tre gratifi de la hart qu'il avait si bien mrite. C'est dans cette
source que nous avons puis un compte trs-circonstanci de l'entretien
qu'il eut avec Louis en cette occasion, et qui jette sur la politique de
ce prince un jour que nous aurions inutilement cherch ailleurs.

Lorsque le favori barbier arriva dans la galerie de Roland, il y trouva
le roi assis d'un air pensif sur la chaise que sa fille venait de
quitter. Connaissant parfaitement le caractre de son matre, il
s'avana sans bruit, suivant sa coutume, jusqu' ce qu'il eut trouv la
ligne du rayon visuel du roi, aprs quoi il recula modestement, et
attendit qu'il lui ft donn l'ordre de parler et d'couter. Le premier
mot que lui adressa Louis annonait de l'humeur.

--Eh bien! Olivier, voil vos beaux projets qui s'vanouissent, comme la
neige fond sous le vent du sud! Plaise  Notre-Dame d'Embrun qu'ils ne
ressemblent pas  ces avalanches dont les paysans suisses content tant
d'histoires, et qu'ils ne nous tombent pas sur la tte!

--J'ai appris avec regret que tout ne va pas bien, Sire, rpondit
Olivier.

--Ne va pas bien! s'cria le roi en se levant et en parcourant la
galerie  grands pas; tout va mal, presque aussi mal qu'il est possible;
et voil le rsultat de tes avis romanesques. tait-ce  moi  m'riger
en protecteur des damoiselles plores? Je te dis que le Bourguignon
prend les armes, et qu'il est  la veille de contracter alliance avec
l'Anglais. douard, qui n'a rien  faire maintenant dans son pays, nous
fera pleuvoir des milliers d'hommes par cette malheureuse porte de
Calais. Pris sparment, je pourrais les cajoler ou les dfier, mais
runis, runis!... et avec le mcontentement et la trahison de ce
sclrat de Saint-Pol! C'est ta faute, Olivier: c'est toi qui m'as
conseill de recevoir ici ces deux femmes, et d'employer ce maudit
Bohmien pour porter leurs messages  leurs vassaux.

--Vous connaissez mes motifs, Sire. Les domaines de la comtesse sont
situs entre les frontires de la Bourgogne et celles de la Flandre. Son
chteau est presque imprenable, et elle a de tels droits sur les
domaines voisins, que s'ils taient convenablement soutenus, ils
donneraient du fil  retordre au Bourguignon. Il faudrait seulement
qu'elle et pour poux un homme bien dispos pour la France.

--C'est un appt fait pour tenter, Olivier, j'en conviens; et si nous
avions pu cacher qu'elle tait ici, il nous aurait t possible
d'arranger un mariage de ce genre pour cette riche hritire. Mais ce
maudit Bohmien! comment as-tu pu me recommander de confier  ce chien
de paen une mission qui exigeait de la fidlit?

--Votre Majest voudra bien se rappeler que c'est elle-mme qui lui a
accord trop de confiance, et beaucoup plus que je ne l'aurais voulu. Il
aurait port fidlement une lettre de la comtesse  son parent pour lui
dire de tenir bon dans son chteau, et lui promettre de prompts secours;
mais Votre Majest a voulu mettre  l'preuve sa science prophtique, et
lui a fait connatre ainsi des secrets qui valaient la peine d'tre
trahis.

--J'en suis honteux, Olivier, j'en suis honteux. Et cependant on dit que
ces paens descendent des sages chaldens, qui ont appris les mystres
des astres dans les plaines de Shinar.

Sachant fort bien que son matre, malgr toute sa pntration et sa
sagacit, tait d'autant plus port  se laisser tromper par les devins,
les astrologues, et toute cette race d'adeptes prtendus, qu'il croyait
avoir lui-mme quelque connaissance dans ces sciences occultes, Olivier
n'osa insister davantage sur ce point, et se contenta d'observer que le
Bohmien avait t mauvais prophte en ce qui le concernait lui-mme,
sans quoi il se serait bien gard de revenir  Tours pour y chercher la
potence qu'il mritait.

--Il arrive souvent, rpondit Louis avec beaucoup de gravit, que ceux
qui sont dous de la science prophtique n'ont pas le pouvoir de prvoir
les vnemens qui les intressent personnellement.

--Avec la permission de Votre Majest, c'est comme si l'on disait qu'un
homme ne peut voir son bras  la lumire d'une chandelle qu'il tient 
la main, et qui lui montre tous les autres objets de l'appartement.

--La lumire qui lui montre le visage des autres ne peut lui faire
apercevoir le sien, et cet exemple est ce qui prouve le mieux ce que je
disais. Mais ce n'est pas ce dont il s'agit en ce moment. Le Bohmien a
t pay de ses peines; que la paix soit avec lui. Mais ces deux dames?
non-seulement le Bourguignon nous menace d'une guerre, parce que nous
leur accordons un asile; mais leur prsence ici parait mme dangereuse
pour mes projets  l'gard de ma propre famille. Mon cousin d'Orlans,
simple qu'il est, a vu cette demoiselle, et je prdis que cette vue le
rendra moins souple relativement  son mariage avec Jeanne.

--Votre Majest peut renvoyer les comtesses de Croye au duc de
Bourgogne, et acheter la paix  ce prix. Certaines gens pourront penser
que c'est sacrifier l'honneur de la couronne; mais si la ncessit exige
ce sacrifice...

--Si ce sacrifice devait tre profitable, Olivier, je le ferais sans
hsiter. Je suis un vieux saumon; j'ai acquis de l'exprience, et je ne
mords point  l'hameon du pcheur parce qu'il est amorc de cet appt
qu'on nomme honneur. Mais ce qui est pire qu'un manque d'honneur, c'est
qu'en rendant ces dames au Bourguignon nous perdrions l'espoir
avantageux qui nous a dtermins  leur donner un asile. Ce serait un
crve-coeur de renoncer  tablir un ami de notre couronne, un ennemi du
duc de Bourgogne, dans le centre mme de ses domaines, si prs des
villes mcontentes de la Flandre. Non, Olivier, nous ne pouvons renoncer
aux avantages que semble nous prsenter notre projet de marier cette
jeune comtesse  quelque ami de notre maison.

--Votre Majest, dit Olivier aprs un moment de rflexion, pourrait
accorder sa main  quelque ami digne de confiance, qui prendrait tout le
blme sur lui, et qui vous servirait secrtement, tandis que vous
pourriez le dsavouer en public.

--Et o trouver un tel ami? Si je la donnais  un de nos nobles mutins
et intraitables, ne serait-ce pas le rendre indpendant? Et n'est-ce pas
ce que ma politique a cherch  viter depuis bien des annes? Dunois, 
la vrit... oui, c'est  lui,  lui seul que je pourrais me fier. Il
combattrait pour la couronne de France, quelle que fut sa situation. Et
cependant les richesses et les honneurs changent le caractre des
hommes. Non, je ne me fierai pas mme  Dunois.

--Votre Majest peut en trouver un autre, dit Olivier d'un ton encore
plus mielleux et plus insinuant que celui qu'il tait habitu de prendre
en conversant avec le roi, qui dj lui accordait beaucoup de
libert:--vous pourriez lui donner un homme dpendant entirement de vos
bonnes grces et de votre faveur, et qui ne pourrait pas plus exister
sans votre appui que s'il tait priv d'air et de soleil, un homme plus
recommandable par la tte que par le bras; un homme...

--Un homme comme toi, n'est-ce pas? Ha! ha! ha! Non, Olivier, sr ma
foi! cette flche est un peu trop hasarde. Quoi! parce que je t'accorde
ma confiance et que, pour rcompense, je te laisse de temps en temps
tondre mes sujets d'un peu prs, tu t'imagines pouvoir aspirer  pouser
une pareille beaut, et  devenir en outre un comte de la premire
classe! toi! toi, dis-je, sans naissance, sans ducation, dont la
prudence est une sorte d'astuce, dont le courage est plus que douteux?

--Votre Majest m'impute une prsomption dont je ne suis pas coupable,
Sire.

--J'en suis charm, et puisque tu dsavoues un rve si absurde, j'en ai
meilleure opinion de ton jugement; cependant il me semble que tes propos
te conduisaient  toucher cette corde. Mais pour en revenir  ce que je
disais, je n'ose la renvoyer en Bourgogne; je n'ose marier cette belle
comtesse  aucun de mes sujets; je n'ose la faire passer ni en
Angleterre ni en Allemagne, parce qu'il est vraisemblable qu'elle y
deviendrait la proie d'un homme qui serait plus port  s'unir  la
Bourgogne qu' la France; qui serait plus dispos  rduire les honntes
mcontens de Gand et de Lige, qu' leur accorder une force suffisante
pour donner  la valeur de Charles-le-Tmraire assez d'occupation sans
l'obliger de sortir de ses domaines. Ils taient si mrs pour une
insurrection! Les Ligeois surtout! Bien chauffs et bien appuys, ils
tailleraient seuls de la besogne  mon beau cousin pour plus d'un an.
Que serait-ce, soutenus par un belliqueux comte de Croye?... Non,
Olivier, ton plan offre trop d'avantages pour y renoncer sans faire
quelques efforts; fouille dans ton cerveau fertile; ne peux-tu rien
imaginer?

Aprs un assez long silence, Olivier rpondit enfin:--Ne serait-il pas
possible de faire russir un mariage entre Isabelle de Croye et le jeune
Adolphe, duc de Gueldres?

--Quoi! s'cria le roi d'un air de surprise, la sacrifier, une crature
si aimable,  un furieux,  un misrable qui a dpos, emprisonn et
menac plusieurs fois d'assassiner son propre pre? Non, Olivier, non!
ce serait une cruaut trop atroce, mme pour vous ou pour moi qui
marchons d'un pas ferme vers notre excellent but, la paix et le bonheur
de la France, sans nous inquiter beaucoup des moyens qui peuvent y
conduire. D'ailleurs le duc est  trop de distance de nous; il est
dtest des habitans de Gand et de Lige. Non, non! je ne veux pas de
ton Adolphe de Gueldres; pense  quelque autre mari pour la comtesse.

--Mon imagination est puise, Sire; elle ne m'offre personne qui, comme
mari d'Isabelle de Croye, me semble en tat de rpondre aux vues de
Votre Majest. Il faut qu'il runisse tant de qualits diffrentes! Ami
de Votre Majest; ennemi de la Bourgogne; assez politique pour se
concilier les Gantois et les Ligeois; assez brave pour dfendre ses
petits domaines contre la puissance du duc Charles; de noble naissance,
car Votre Majest insiste sur ce point; et, par-dessus le march, d'un
caractre vertueux et excellent!

--Je n'ai pas appuy sur le caractre, Olivier, c'est--dire pas si
fortement; mais il me semble qu'il ne faut pas que l'poux d'Isabelle de
Croye soit aussi publiquement, aussi gnralement dtest qu'Adolphe de
Gueldres. Par exemple, puisqu'il faut que je cherche moi-mme quelqu'un,
pourquoi pas Guillaume de la Marck?

--Sur ma foi, Sire, je ne puis me plaindre que vous exigiez une trop
grande perfection morale dans l'heureux poux de la jeune comtesse, si
le Sanglier des Ardennes vous parat pouvoir lui convenir. De la Marck!
il est notoire que c'est le plus grand brigand, le plus froce meurtrier
de toutes nos frontires; il a t excommuni par le pape  cause de
mille crimes.

--Nous obtiendrons son absolution, ami Olivier: l'glise est
misricordieuse.

--C'est presque un proscrit; il a t mis au ban de l'Empire par la
dite de Ratisbonne.

--Nous ferons rvoquer cette sentence, ami Olivier: la dite entendra
raison.

--Et en admettant qu'il soit de noble naissance, il a les manires, le
visage, les airs et le coeur d'un boucher flamand; jamais elle n'en
voudra.

--Si je ne me trompe pas, Olivier, sa manire de faire la cour rendra
difficile de le refuser.

--J'avais en vrit grand tort, Sire, quand j'accusais Votre Majest
d'avoir trop de scrupules. Sur mon me, les crimes d'Adolphe sont des
vertus auprs de ceux de Guillaume de la Marck; et comment se
rencontrera-t-il avec sa future pouse? Votre Majest sait qu'il n'ose
se montrer hors de sa fort des Ardennes.

--C'est  quoi il s'agit de songer. D'abord il faut informer ces deux
dames en particulier qu'elles ne peuvent rester plus long-temps en cette
cour sans occasionner une rupture entre la France et la Bourgogne, et
que, ne voulant pas les remettre entre les mains de notre beau cousin,
nous dsirons qu'elles quittent secrtement nos domaines.

--Elles demanderont  tre envoyes en Angleterre, et nous les en
verrons revenir avec un lord de cette le,  figure ronde,  longs
cheveux bruns, suivi de trois mille archers.

--Non! non! nous n'oserions, vous me comprenez, offenser notre beau
cousin de Bourgogne au point de leur permettre de passer en Angleterre:
ce serait une cause de guerre aussi certaine que si nous les gardions
ici. Non! non! ce n'est qu'aux soins de l'glise que je puis confier la
jeune comtesse. Tout ce que je puis faire, c'est de fermer les yeux sur
le dpart des comtesses Hameline et Isabelle, dguises et suivies d'une
petite escorte, pour aller se rfugier chez l'vque de Lige, qui
placera pour quelque temps la belle comtesse sous la sauvegarde d'un
couvent.

--Et si ce couvent peut lui servir d'abri contre Guillaume de la Marck,
quand il connatra les intentions favorables de Votre Majest, je me
trompe fort sur son compte.

--Il est vrai que, grce au secours d'argent que je lui fournis en
secret, de la Marck a rassembl autour de lui une jolie troupe de
soldats aussi peu scrupuleux que bandits le furent jamais; et par leur
aide il parvient  se maintenir dans ses bois de manire  se rendre
formidable, tant au duc de Bourgogne qu' l'vque de Lige. Il ne lui
manque que quelque territoire dont il puisse se dire le matre; et
trouvant une si belle occasion d'en acqurir par un mariage, je crois,
Pques-Dieu! qu'il saura la saisir sans que j'aie besoin de l'en presser
bien fortement. Le duc de Bourgogne aura alors dans le flanc une pine
qu'aucun chirurgien ne pourra en extirper de notre temps. Quand le
Sanglier des Ardennes, dj proscrit par Charles, se trouvera fortifi
par la possession des terres, chteaux et seigneurie de cette belle
dame; quand peut-tre les Ligeois mcontens se dcideront  le prendre
pour chef et pour capitaine, que le duc alors pense  faire la guerre 
la France quand il le voudra, ou plutt qu'il bnisse son toile si la
France ne la lui dclare pas. Eh bien! comment trouves-tu ce plan,
Olivier?

--Admirable, Sire! sauf la sentence qui adjuge cette pauvre dame au
Sanglier des Ardennes. Par la sainte Vierge, s'il tait un peu plus
galant, Tristan l'Ermite, le grand prvt, lui conviendrait mieux.

--Et tout  l'heure tu proposais matre Olivier le barbier. Mais l'ami
Olivier et le compre Tristan, quoique excellens pour le conseil et
l'excution, ne sont pas de l'toffe dont on fait des comtes. Ne sais-tu
pas que les bourgeois de Flandre estiment la naissance dans les autres,
prcisment parce qu'ils n'ont pas eux-mmes cet avantage. Des plbiens
insurgs dsirent toujours un chef pris dans l'aristocratie. Voyez en
Angleterre: Ked, ou Cade[47] (comment l'appelez-vous?) cherchait 
rallier toute la canaille autour de lui en se prtendant issu du sang
des Mortimers. Le sang des princes de Nassau coule dans les veines de
Guillaume de la Marck. Maintenant songeons aux affaires. Il faut que je
dtermine les comtesses de Croye  partir secrtement et promptement
avec une escorte sre. Cela sera facile. Il n'est besoin que de leur
donner  entendre qu'elles n'ont pas d'autre alternative  choisir, si
elles ne veulent pas tre livres au Bourguignon. Il faut que tu trouves
le moyen d'informer Guillaume de la Marck de leurs mouvemens, et ce
sera  lui  choisir le temps et le lieu convenables pour se faire
pouser. J'ai fait choix de quelqu'un pour les accompagner.

--Puis-je demander  Votre Majest  qui elle a dessein de confier une
mission si importante?

-- un tranger, bien certainement;  un homme qui n'a en France ni
parentage, ni intrts qui puissent intervenir dans l'excution de mes
ordres, et qui connat trop peu le pays et les diverses factions, pour
souponner de mes intentions plus que je n'ai dessein de lui en
apprendre. En un mot, j'ai dessein de charger de cette mission le jeune
cossais qui vient de t'avertir de te rendre ici.

Olivier garda le silence quelques instans, d'un air qui semblait
annoncer quelque doute sur la prudence d'un tel choix.

--Votre Majest, dit-il enfin, n'est pas dans l'usage d'accorder si
promptement sa confiance  un tranger.

--J'ai mes raisons, rpondit le roi. Tu connais ma dvotion pour le
bienheureux saint Julien,--et il fit le signe de la croix en prononant
ces paroles.--Je lui avais dit mes Oraisons l'avant-dernire nuit, et je
l'avais humblement suppli d'augmenter ma maison de quelques-uns de ces
braves trangers qui courent le monde, et si ncessaires pour tablir
dans tout notre royaume une soumission sans bornes  nos volonts;
faisant voeu, en retour, de les accueillir, de les protger et de les
rcompenser en son nom.

--Et saint Julien, dit Olivier, a-t-il envoy  Votre Majest ces deux
longues jambes d'cosse, en rponse  vos prires?

Quoique le barbier connt la faiblesse du roi, qu'il st que son matre
avait autant de superstition qu'il avait lui-mme peu de religion, que
rien n'tait plus facile que de l'offenser sur un pareil sujet, et qu'en
consquence il et eu grand soin de faire cette question du ton le plus
simple et le moins ironique, Louis n'en sentit pas moins le sarcasme, et
il lana sur Olivier un regard de courroux.

--Maraud! s'cria-t-il, on a raison, de t'appeler Olivier-le-Diable, toi
qui oses te jouer ainsi de ton matre et des bienheureux saints. Je te
dis que, si tu m'tais moins ncessaire, je te ferais pendre au vieux
chne en face du chteau, pour servir d'exemple  ceux qui se raillent
des choses saintes. Apprends, misrable infidle, que je n'eus pas plus
tt les yeux ferms, que le bienheureux saint Julien m'apparut, tenant
par la main un jeune homme qu'il me prsenta en me disant que son destin
tait d'chapper au fer,  l'eau et  la corde; qu'il porterait bonheur
au parti qu'il embrasserait, et qu'il russirait dans ce qu'il
entreprendrait. Je sortis le lendemain matin, et je rencontrai ce jeune
cossais. Dans son pays, il avait chapp au fer au milieu du massacre
de toute sa famille; et ici, dans l'espace d'un seul jour, un double
miracle l'a sauv de l'eau et de la corde. Dj, dans une occasion
particulire, comme je te l'ai donn  entendre, il m'a rendu un service
important. Je le reois donc comme m'tant envoy par saint Julien, pour
me servir dans les entreprises les plus difficiles, les plus
prilleuses, et mme les plus dsespres.

En finissant de parler, le roi ta son chapeau, et ayant choisi parmi
les petites figures de plomb qui en garnissaient le tour celle qui
reprsentait saint Julien, il plaa son chapeau sur une table, en
tournant de son ct l'image du saint, et s'agenouillant devant elle,
comme il le faisait souvent quand il tait agit par la crainte ou
l'esprance, ou peut-tre tourment par les remords, il murmura 
demi-voix, avec un air de profonde dvotion: _Sancte Juliane, adsis
precibus nostris, ora, ora pro nobis_[48].

C'tait un de ces accs de pit superstitieuse dont Louis tait pris
dans des circonstances si extraordinaires qu'elles auraient pu faire
passer un des monarques les plus remplis de sagacit qui aient jamais
rgn, pour un homme priv de raison, ou du moins dont l'esprit tait
troubl par le remords de quelque grand crime.

Tandis qu'il tait ainsi occup, son favori le regardait avec une
expression de sarcasme et de mpris qu'il cherchait  peine  cacher.
Une des particularits de cet homme tait que, dans toutes ses relations
avec son matre, il se dpouillait de cette affectation mielleuse
d'humilit qui distinguait sa conduite envers les autres; et s'il
conservait encore alors quelque ressemblance avec le chat, c'tait
lorsque cet animal est sur ses gardes, vigilant, anim, prt  bondir au
premier besoin. La cause de ce changement venait sans doute de ce
qu'Olivier savait parfaitement que Louis tait trop profondment
hypocrite lui-mme pour ne pas voir  travers l'hypocrisie des autres.

--Les traits de ce jeune homme, s'il m'est permis de parler, dit
Olivier, sont donc semblables  ceux de l'inconnu que vous avez vu en
songe?

--Trs-ressemblans, on ne peut davantage, rpondit le roi, qui, comme la
plupart des gens superstitieux, souffrait souvent que son imagination
lui en impost. D'ailleurs, j'ai fait tirer son horoscope par Galeotti
Martivalle, et j'ai appris positivement, autant par son art que par mes
propres observations, que, sous bien des rapports, la destine de ce
jeune homme sans amis est soumise aux mmes constellations que la
mienne.

Quoi que Olivier pt penser des motifs que le roi assignait si hardiment
 la prfrence qu'il accordait  un jeune homme sans exprience, il
n'osa pas faire d'autres objections, sachant bien que Louis, qui pendant
son exil avait tudi avec grand soin la prtendue science de
l'astrologie, ne serait pas d'humeur  couter aucune raillerie tendant
 rabaisser ses connaissances. Il se borna donc  rpondre qu'il
esprait que le jeune homme remplirait fidlement une tche si dlicate.

--Nous prendrons des mesures pour qu'il ne puisse le faire autrement,
dit Louis. Tout ce qu'il saura, c'est qu'il est charg d'escorter les
deux comtesses jusqu' la rsidence de l'vque de Lige. Il ne sera pas
plus instruit qu'elles ne le seront elles-mmes de l'intervention
probable de Guillaume de la Marck. Personne ne connatra ce secret que
le guide; il faut donc que Tristan ou toi vous nous en trouviez un
convenable  nos projets.

--Mais en ce cas, rpliqua Olivier, et  en juger d'aprs son air et son
pays, il est probable que ce jeune homme sautera sur ses armes ds qu'il
verra le Sanglier des Ardennes attaquer ces dames, et il est possible
qu'il ne se tire pas d'affaire aussi heureusement qu'il s'en est tir ce
matin.

--S'il prit, dit Louis avec sang-froid, le bienheureux saint Julien
m'en enverra un autre en sa place. Que le messager soit tu quand il a
rempli sa mission, ou que le flacon soit bris quand le vin est bu,
c'est la mme chose. Mais il faut acclrer le dpart de ces dames, et
persuader ensuite au comte de Crvecoeur qu'il a eu lieu sans notre
connivence, attendu que nous dsirions les remettre en la garde de notre
beau cousin, ce que leur fuite soudaine nous a empch de faire.

--Le comte peut-tre est trop clairvoyant, et son matre trop prvenu
contre Votre Majest, pour qu'ils puissent le croire.

--Sainte Mre de Dieu! Quelle incrdulit ce serait pour des chrtiens!
Mais il faudra qu'ils nous croient, Olivier. Nous mettrons dans toute
notre conduite envers notre beau cousin de Bourgogne une confiance si
entire et si illimite, que pour ne pas croire  notre sincrit  son
gard, sous tous les rapports, il faudrait qu'il ft pire qu'un
infidle. Je te dis que je suis si convaincu que je puis donner 
Charles de Bourgogne telle opinion de moi que je le voudrai, que s'il le
fallait, pour dissiper tous ses doutes, j'irais sans armes, mont sur un
palefroi, le visiter sous sa tente, sans autre garde que toi seul, l'ami
Olivier.

--Et moi, Sire, quoique je ne me pique pas de manier l'acier sous aucune
autre forme que celle d'un rasoir, je chargerais un bataillon de Suisses
arms de hallebardes, plutt que d'accompagner Votre Majest dans une
semblable visite d'amiti rendue  Charles de Bourgogne, quand il a tant
de motifs pour tre bien assur que le coeur de Votre Majest nourrit de
l'inimiti contre lui.

--Tu es un fou, Olivier, avec toutes tes prtentions  la sagesse; et tu
ne sais pas qu'une politique profonde doit quelquefois prendre le masque
d'une extrme simplicit, de mme que le courage se cache parfois sous
l'apparence d'une timidit modeste. Si les circonstances l'exigeaient,
je ferais bien certainement ce que je viens de te dire; les saints
bnissant nos projets, et les constellations clestes amenant dans leur
cours une conjonction favorable  cette entreprise.

Ce fut en ces termes que Louis XI donna la premire ide de la
rsolution extraordinaire qu'il excuta par la suite, dans l'espoir de
duper son rival, et qui faillit le perdre lui-mme.

En quittant son conseiller, le roi se rendit dans l'appartement des
comtesses de Croye. Il n'eut pas besoin de faire de grands efforts pour
les persuader de quitter la cour de France, ds qu'il leur eut fait
entendre qu'il serait possible qu'elles n'y trouvassent pas une
protection assure contre le duc de Bourgogne: sa simple permission
aurait suffi; mais il ne lui fut pas si facile de les dterminer 
prendre Lige pour le lieu de leur retraite. Elles lui demandrent et le
supplirent de les envoyer en Bretagne ou  Calais, o, sous la
protection du duc de Bretagne ou du roi d'Angleterre, elles pourraient
rester en sret jusqu' ce que le duc de Bourgogne se montrt moins
rigoureux  leur gard. Mais aucun de ces lieux de sret ne convenait
aux plans de Louis, et il russit enfin  leur faire adopter celui qui
favorisait l'excution de ses projets.

On ne pouvait mettre en doute le pouvoir qu'avait l'vque de Lige de
les dfendre, puisque sa dignit d'ecclsiastique lui donnait les moyens
de les protger contre tous les princes chrtiens, et que, d'une autre
part, ses forces comme prince sculier, si elles n'taient pas
considrables, suffisaient au moins pour dfendre sa personne et ceux
qu'il prenait sous sa protection, contre toute violence soudaine. La
difficult tait de parvenir sans risque jusqu' la petite cour de
l'vque; mais Louis promit d'y pourvoir en faisant rpandre le bruit
que les dames de Croye s'taient chappes de Tours pendant la nuit, de
crainte d'tre livres entre les mains de l'envoy bourguignon, et
qu'elles avaient pris la fuite vers la Bretagne. Il leur promit aussi de
leur donner une petite escorte sur la fidlit de laquelle elles
pourraient compter, et des lettres pour enjoindre aux commandans des
villes et forteresses par o elles devaient passer, de leur donner, par
tous les moyens possibles, assistance et protection pendant leur voyage.

Les dames de Croye, quoique intrieurement mcontentes de la manire
discourtoise et peu gnreuse dont Louis les privait de l'asile qu'il
leur avait promis  sa cour, furent si loin de faire la moindre
objection  ce dpart prcipit, qu'elles allrent au-devant de ses
dsirs en le priant de les autoriser  partir cette nuit mme. La
comtesse Hameline tait dj lasse d'une cour o il n'y avait ni ftes
pour y briller, ni courtisans pour l'admirer; et la comtesse Isabelle
pensait qu'elle en avait vu assez pour conclure que si la tentation
devenait un peu plus forte, Louis XI, peu content de les renvoyer de sa
cour, ne se ferait pas un scrupule de la livrer  son suzerain irrit,
le duc de Bourgogne. Leur rsolution satisft d'autant plus le roi,
qu'il dsirait maintenir la paix avec le duc Charles, et qu'il craignait
que la prsence d'Isabelle ne devnt un obstacle  l'excution de son
plan favori de donner la main de sa fille Jeanne  son cousin d'Orlans.




CHAPITRE XIII.

L'Astrologue.

          Vous me parlez de rois, quelle comparaison!
          Je suis au-dessus d'eux, puisque je suis un SAGE.
          Sur tous les lmens je rgne sans partage,
          Ou du moins on le croit, et sur cette croyance
          J'assieds les fondemens de ma toute-puissance.

          _Albumazar_.


SANS cesse de nouvelles occupations et de nouvelles aventures semblaient
survenir  notre jeune cossais, comme se succdent les flots rapides
d'un torrent; car il ne tarda pas  tre mand dans l'appartement de son
capitaine lord Crawford, o,  son grand tonnement, il trouva encore le
roi. Les premires paroles du monarque, au sujet de la preuve de
confiance dont il allait l'honorer, lui firent craindre qu'il ne fut
encore question d'une embuscade semblable  celle o il avait t plac
contre le comte de Crvecoeur, ou peut-tre de quelque expdition encore
moins de son got. Il fut non-seulement bien rassur, mais ravi, en
apprenant que le roi le choisissait pour mettre sous ses ordres trois
hommes et un guide avec lesquels il devait escorter les dames de Croye
jusqu' la cour de leur parent, l'vque de Lige, de la manire la plus
sre, la plus commode, et en mme temps la plus secrte possible. Louis
lui remit des informations par crit sur les endroits o il devait faire
halte, et qui taient en gnral des villages et des couvens situs 
quelque distance des villes; son itinraire indiquait aussi les
prcautions qu'il devait prendre, surtout en approchant des frontires
de la Bourgogne. Enfin il reut des instructions sur ce qu'il devait
faire pour jouer le rle de matre d'htel de deux dames anglaises de
distinction. Il lui tait recommand de donner  croire que ces nobles
insulaires venaient de faire un plerinage  Saint-Martin de Tours, et
allaient en faire un autre dans la sainte ville de Cologne, dans
l'intention d'honorer les reliques des trois mages, ces sages monarques
venus de l'Orient pour adorer Jsus-Christ dans la crche.

Sans trop pouvoir se rendre compte des motifs de son motion, Quentin
sentit son coeur bondir de joie  la seule pense qu'il allait
s'approcher de si prs de la beaut de la tourelle, et s'en approcher 
un titre qui lui donnait droit d'obtenir une partie au moins de sa
confiance, puisque c'tait  sa conduite et  son courage qu'allait tre
remis en grande partie le soin de la protger. Il ne doutait nullement
qu'il ne russt  la conduire heureusement au terme de son voyage: la
jeunesse pense rarement aux prils; et Durward surtout, ayant respir
ds son enfance l'air de la libert, intrpide et plein de confiance en
lui-mme, n'y pensait que pour les dfier.

Il lui tardait d'tre dbarrass de la contrainte que lui imposait la
prsence du roi, afin de se livrer librement  sa joie secrte. Cette
joie allait jusqu' des transports qu'il tait forc de rprimer en
pareille compagnie; mais Louis n'avait pas encore fini avec lui. Ce
monarque souponneux avait  consulter un conseiller d'une trempe toute
diffrente de celle d'Olivier-le-Diable, et qu'on regardait comme tirant
sa science des astres et des intelligences suprieures; de mme qu'on
croyait en gnral que les conseils d'Olivier,  en juger par les
fruits, lui taient inspirs par le diable mme.

Louis ordonna donc  l'impatient Quentin de le suivre, et il le
conduisit dans une tour spare du chteau du Plessis, o tait install
avec assez d'aisance et de splendeur le clbre astrologue, pote et
philosophe Galeotti Marti, ou Martius, ou Martivalle[49], n  Narni, en
Italie, auteur du fameux Trait _De vulgo incognitis_[50], et l'objet
de l'admiration de son sicle et des loges de Paul Jove. Il avait
long-temps fleuri  la cour de Mathias Corvin, roi de Hongrie; mais
Louis l'avait en quelque sorte leurr pour l'attirer  la sienne, jaloux
que le monarque hongrois profitt des conseils et de la socit d'un
sage qui tait initi  l'art de lire dans les dcrets du ciel.

Martivalle n'tait pas un de ces ples asctiques professeurs des
sciences mystiques, dont les traits se fltrissent, et dont les yeux
s'usent en veillant la nuit sur leurs creusets, et qui se macrent le
corps  force d'examiner l'ourse polaire. Il se livrait  tous les
plaisirs du monde, et avant d'tre devenu trop corpulent, il avait
excell dans la science des armes et dans tous les exercices militaires
et gymnastiques; de sorte que Janus Pannonius a laiss une pigramme, en
vers latins, sur une lutte qui eut lieu entre Galeotti et un champion
renomm dans cet art, lutte dans laquelle l'astrologue fut compltement
victorieux[51].

Les appartemens de ce sage belliqueux et courtisan taient beaucoup plus
somptueusement meubls qu'aucun de ceux que Quentin avait encore vus
dans le palais du roi. Les boiseries ornes et sculptes de sa
bibliothque et la magnificence des tapisseries montraient le got
lgant du savant Italien. De sa bibliothque une porte conduisait dans
sa chambre  coucher, une autre  une tourelle qui lui servait
d'observatoire. Une grande table en chne, place au milieu de
l'appartement, tait couverte d'un beau tapis de Turquie, dpouilles
prises dans la tente d'un pacha aprs la grande bataille de Jaiza, o
l'astrologue avait combattu  ct de Mathias Corvin, ce vaillant
champion de la chrtient. Sur cette table on voyait un grand nombre
d'instrumens de mathmatiques et d'astrologie, tous aussi prcieux par
la main-d'oeuvre que par la matire. L'astrolabe d'argent du sage tait
un prsent de l'empereur d'Allemagne, et son bton de Jacob en bne,
incrust en or, tait une marque d'estime du pape alors rgnant[52].

Divers objets taient rangs sur cette table, ou suspendus le long des
murs; entre autres deux armures compltes, l'une en mailles, l'autre en
acier, et qui toutes deux, par leur grandeur, semblaient dsigner pour
leur matre Galeotti Martivalle, dont la taille tait presque
gigantesque; une pe espagnole, une claymore d'cosse, un cimeterre
turc, des arcs, des carquois et d'autres armes de guerre: on remarquait
aussi des instrumens de musique de plusieurs sortes, un crucifix
d'argent, un vase spulcral antique, plusieurs de ces petits pnates de
bronze, objets du culte du paganisme, et beaucoup d'autres choses
curieuses qu'il serait difficile de dcrire, et dont plusieurs, d'aprs
les opinions superstitieuses de ce sicle, semblaient devoir servir 
l'art magique.

La bibliothque de cet homme trange offrait un mlange non moins vari.
On y trouvait d'anciens manuscrits d'auteurs classiques, mls avec les
ouvrages volumineux des thologiens chrtiens, et ceux des sages
laborieux qui professaient les sciences chimiques, qui prtendaient
dcouvrir  leurs lves les secrets les plus mystrieux de la nature,
par le moyen de la philosophie hermtique. Quelques-uns taient crits
en caractres orientaux; d'autres cachaient leur sens ou leur absurdit
sous le voile de caractres hiroglyphiques ou cabalistiques.

Tout l'appartement et les divers meubles offraient aux yeux un tableau
calcul pour faire une impression dont l'effet sur l'imagination tait
encore augment par l'air et, les manires de l'astrologue. Assis dans
un grand fauteuil, il examinait avec curiosit un spcimen de l'art tout
nouvellement invent de l'imprimerie, qui sortait de la presse de
Francfort.

Galeotti Martivalle tait un homme de grande taille, et qui, malgr son
embonpoint, avait un air de dignit. Il avait pass l'ge moyen de la
vie, et l'habitude de l'exercice qu'il avait contracte dans sa
jeunesse, et  laquelle il n'avait pas encore totalement renonc,
n'avait pu rprimer une tendance naturelle  la corpulence, augmente
par une vie sdentaire consacre  l'tude, et son got pour les
plaisirs de la table. Quoiqu'il et de gros traits, il avait l'air noble
et majestueux, et un santon aurait pu tre jaloux de la longue barbe
noire qui descendait sur sa poitrine. Il portait une robe de chambre du
plus beau velours de Gnes,  manches larges, garnie d'agrafes en or,
borde d'hermine, et serre sur sa taille par une ceinture de parchemin
vierge, sur lequel taient reprsents, en cramoisi, les douze signes du
zodiaque. Il se leva et salua le roi, mais avec les manires d'un homme
 qui la prsence d'un personnage d'un rang si lev n'en imposait pas,
et qui ne paraissait pas devoir compromettre la dignit qu'affectait
alors quiconque se consacrait  l'tude des sciences.

--Vous tes occup, mon pre, lui dit le roi; et,  ce qu'il me semble,
c'est de cette nouvelle manire de multiplier les manuscrits par le
moyen d'une machine. Comment des choses si mcaniques, si terrestres,
peuvent-elles intresser les penses d'un homme devant qui le firmament
droule ses volumes clestes?

--Mon frre, rpondit Martivalle, car c'est ainsi que l'habitant de
cette cellule doit appeler le roi de France, quand il daigne venir le
visiter comme un disciple,--croyez qu'en rflchissant sur les
consquences de cette invention, j'y lis avec autant de certitude que
dans aucune combinaison des corps clestes, l'augure des changemens les
plus tonnans et les plus prodigieux. Quand je songe avec quel cours
lent et limit le fleuve de la science nous a jusqu' prsent apport
ses eaux, combien de difficults prouvent  s'en procurer ceux qui en
sont le plus altrs; combien elles sont ngliges par ceux qui ne
pensent qu' leurs aises; combien elles sont exposes  tre dtournes
ou  se tarir, par suite des invasions de la barbarie; puis-je envisager
sans tre merveill les destins qui attendent les gnrations futures
sur lesquelles les connaissances descendront, comme la premire et la
seconde pluie, sans interruption et sans diminution, fertilisant
certaines contres, en inondant quelques autres; changeant toutes les
formes de la vie sociale; tablissant et renversant des religions,
rigeant et dtruisant des royaumes...

--Un instant, Galeotti! s'cria Louis; tous ces changemens
arriveront-ils de notre temps?

--Non, mon frre, rpondit Martivalle; cette invention peut se comparer
 un jeune arbre qui vient d'tre plant, mais qui produira, dans les
gnrations suivantes, un fruit aussi fatal, mais aussi prcieux que
celui du jardin d'den, c'est--dire la connaissance du bien et du mal.

--Que l'avenir songe  ce qui le concerne, dit Louis aprs une pause
d'un instant; nous vivons dans le sicle prsent, et c'est  ce sicle
que nous rserverons nos soins. Chaque jour a bien assez du mal qu'il
apporte. Dites-moi, avez-vous termin l'horoscope que je vous ai charg
de tirer, et dont vous m'avez dj dit quelque chose? j'ai amen ici la
partie intresse, afin que vous puissiez employer  son gard la
chiromancie ou telle autre science qu'il vous plaira. L'affaire est
pressante.

Le sage se leva; et s'approchant du jeune soldat, il fixa sur lui ses
grands yeux noirs, pleins de vivacit, comme s'il et t occup
intrieurement  analyser tous les traits et linamens de sa
physionomie. Rougissant et confus d'tre l'objet d'un examen si srieux
de la part d'un homme dont l'aspect tait si vnrable et si imposant,
Quentin baissa les yeux, et ne les releva que pour obir  l'ordre que
lui en donna l'astrologue d'une voix retentissante.

--Ne sois pas effray; lve les yeux, et avance ta main.

Lorsque Martivalle eut examin la main droite de Durward, suivant toutes
les formes des arts mystiques qu'il cultivait, il tira le roi  l'cart,
et le conduisit  quelque pas.

--Mon frre royal, lui dit-il, la physionomie de ce jeune homme, et les
lignes imprimes sur sa main, confirment d'une manire merveilleuse le
rapport que je vous ai fait, d'aprs son horoscope, vos progrs dans
notre art sublime vous ont permis d'en porter, vous-mme un jugement
semblable. Tout annonce que ce jeune homme sera brave et heureux.

--Et fidle? dit le roi; car la fidlit n'est pas toujours compagne
insparable de la bravoure et du bonheur.

--Et fidle, rpondit l'astrologue; car il a dans l'oeil et dans le
regard une fermet mle, et sa _linea vit_ est droite et profondment
trace, ce qui prouve qu'il sera fidlement et loyalement attach  ceux
qui lui feront du bien ou qui lui accorderont leur confiance; et
cependant...

--Et cependant? rpta le roi. Eh bien! pre Galeotti, pourquoi ne
continuez-vous pas?

--Les oreilles des rois ressemblent au palais de ces malades dlicats
qui ne peuvent supporter l'amertume des mdicamens ncessaires  leur
gurison.

--Mes oreilles et mon palais ne connaissent pas une telle dlicatesse.
Je puis entendre tout bon conseil, et avaler tout mdicament salutaire:
je ne m'inquite ni de la rudesse de l'un, ni de l'amertume de l'autre.
Je n'ai pas t un enfant gt  force d'indulgence: ma jeunesse s'est
passe dans l'exil et dans les souffrances. Mes oreilles sont
accoutumes  entendre sans offense tous les conseils, quelques durs
qu'ils puissent tre.

--Je vous dirai donc clairement, Sire, que s'il se trouve dans la
mission que vous projetez quelque chose... quelque chose qui... qui, en
un mot, puisse effaroucher une conscience timore, vous ne devez pas la
confier  ce jeune homme, du moins, jusqu' ce que quelques annes
passes  votre service l'aient rendu aussi peu scrupuleux que les
autres.

--Est-ce l tout ce que vous hsitiez  dire, mon bon Galeotti? et
aviez-vous quelque crainte de m'offenser en parlant ainsi? Je sais que
vous sentez parfaitement qu'on ne peut toujours tre dirig dans le
chemin de la politique royale comme on doit l'tre invariablement dans
celui de la vie prive, par les maximes abstraites de la religion et de
la morale. Pourquoi, nous autres princes de la terre, fondons-nous des
glises et des monastres, entreprenons-nous des plerinages, nous
imposons-nous des pnitences, et faisons-nous des actes de dvotion dont
les autres hommes peuvent se dispenser, si ce n'est que le bien public
et l'intrt de nos royaumes nous forcent  des mesures qui peuvent
charger notre conscience comme chrtiens? Mais le ciel est
misricordieux; l'glise a un fonds inpuisable de mrites, et
l'intercession de Notre-Dame d'Embrun et des bienheureux saints est
continuelle et toute-puissante.

 ces mots, il ta son chapeau, le mit sur la table, et s'agenouillant
devant les images de plomb qui l'entouraient, il dit:--_Sancte Huberte,
sancte Juliane, sancte Martine, sancta Rosalia, sancti quotquot adestis,
orate pro me peccatore_[53]! Il se frappa la poitrine en se relevant,
remit son chapeau sur sa tte, et se tournant vers l'astrologue;--Soyez
assur, mon bon pre, lui dit-il, que s'il se trouve dans la mission que
nous avons en vue quelque chose de la nature de ce que vous venez de
nous donner  entendre, l'excution n'en sera pas confie  ce jeune
homme, et qu'il ne sera pas mme instruit de cette partie de nos
projets.

--Vous agirez sagement en cela, mon frre royal. On peut aussi
apprhender quelque chose de l'imptuosit de ce jeune homme, dfaut
inhrent  tous ceux dont le temprament est sanguin. Mais, d'aprs
toutes les rgles de l'art, cette chance ne peut entrer en balance avec
les autres qualits dcouvertes par son horoscope et autrement.

--Minuit sera-t-il une heure favorable pour commencer un voyage
dangereux? Tenez, voici vos phmrides. Vous voyez la position de la
lune  l'gard de Saturne, et l'ascendant de Jupiter. Il me semble, avec
toute soumission  vos connaissances suprieures, que c'est un augure de
succs pour celui qui fait partir une expdition  cette heure.

--Oui, rpondit l'astrologue aprs un moment de rflexion; cette
conjonction promet le succs _ celui qui fait partir_ l'expdition;
mais je pense que Saturne tant en combustion, elle menace de dangers et
d'infortunes _ceux qui partent;_ d'o je conclus que le voyage peut tre
dangereux et mme fatal pour ceux qui l'entreprendront  une telle
heure. Cette conjonction dfavorable prsage des actes de violence et
une captivit.

--Violence et captivit  l'gard de ceux qui partent, dit le roi, mais
succs pour celui qui fait partir. N'est-ce pas l ce que vous nous
dites, mon docte pre?

--Prcisment, rpondit Martivalle.

Louis ne rpliqua rien  cette prdiction, que l'astrologue avait
probablement hasarde parce qu'il voyait que l'objet sur lequel il tait
consult couvrait quelque projet dangereux. Il ne laissa mme pas
entrevoir jusqu' quel point elle s'accordait avec ses vues, qui, comme
le lecteur le sait, taient de livrer la comtesse Isabelle de Croye
entre les mains de Guillaume de la Marck, chef distingu par son
caractre turbulent et par sa bravoure froce.

Le roi tira alors un papier de sa poche; et avant de le remettre 
Martivalle, il lui dit d'un ton qui ressemblait  une apologie:--Savant
Galeotti, ne soyez pas surpris que, possdant en vous un oracle, un
trsor, une science suprieure  celles que possde aucun tre vivant de
nos jours sans mme en excepter le grand Nostradamus[54], je dsire
frquemment profiter de vos connaissances, dans mes doutes et dans ces
difficults par lesquelles est assig tout prince forc de combattre
dans ses domaines des rebelles audacieux, et au dehors des ennemis
puissans et invtrs.

--Sire, rpondit le philosophe, lorsque vous m'avez invit  quitter la
cour de Bude pour celle du Plessis, je l'ai fait avec la rsolution de
mettre  la disposition de mon protecteur royal tout ce que mon art peut
faire pour lui tre utile.

--C'en est assez, mon bon Martivalle, dit le roi: maintenant faites donc
attention  cette question. Alors il dplia le papier qu'il tenait  la
main, et lut ce qui suit:--Un homme engag dans une contestation
importante, qui parat devoir tre dcide, soit par les lois, soit par
la force des armes, dsire chercher  arranger cette affaire par le
moyen d'une entrevue personnelle avec son antagoniste. Il demande quel
jour sera propice pour l'excution de ce projet; quel pourra tre le
succs de cette ngociation; et si son adversaire rpondra  cette
preuve de confiance par la reconnaissance et la franchise, ou abusera
des avantages dont une telle entrevue peut lui donner l'occasion de
profiter?

--C'est une question importante, rpondit Martivalle quand le roi eut
fini sa lecture. Elle exige que je trace un plantaire, et que j'y
consacre de srieuses et profondes rflexions.

--Faites-le, mon bon pre, mon matre s-sciences, reprit le roi; et
vous verrez ce que c'est que d'obliger un roi de France. Nous avons
rsolu, si les constellations le permettent, et nos faibles
connaissances nous portent  penser qu'elles approuvent notre projet, de
hasarder quelque chose en notre propre personne, pour arrter ces
guerres antichrtiennes.

--Puissent les saints favoriser les pieuses intentions de Votre Majest,
rpondit l'astrologue, et veiller sur votre personne sacre!

--Je vous remercie, docte pre, dit Louis: en attendant, voici quelque
chose pour augmenter votre prcieuse bibliothque.

En mme temps, il glissa sous un des volumes une petite bourse d'or;
car, conome jusque dans ses superstitions, il croyait avoir
suffisamment achet les services de l'astrologue par la pension qu'il
lui avait accorde, et pensait avoir le droit d'employer ses talens  un
prix trs-modr, mme dans les occasions les plus importantes.

Louis, pour nous servir du langage du barreau, ayant ainsi pay les
honoraires de son avocat consultant, se tourna vers Durward:--Suis-moi,
lui dit-il, mon brave cossais, suis moi comme un homme choisi par le
destin et par un monarque pour accomplir une aventure importante. Aie
soin que tout soit prt pour que tu puisses mettre le pied sur l'trier
 l'instant mme o la cloche de Saint-Martin sonnera minuit. Une minute
plus tt ou une minute plus tard, tu perdrais l'aspect favorable des
constellations qui sourient  ton expdition.

 ces mots, le roi sortt, suivi de son jeune garde, et ils ne furent
pas plus tt partis, que l'astrologue se livra  des sentimens tout
diffrens de ceux qui avaient paru l'animer en prsence du monarque.

--Le misrable avare! s'cria-t-il en pressant la bourse dans sa main;
car, ne mettant pas de bornes  ses dpenses, Galeotti avait toujours
besoin d'argent.--Le vil et sordide imbcile! la femme du matre d'un
btiment m'en donnerait davantage pour savoir si son mari fera une
heureuse traverse. Lui! acqurir quelque teinture des belles-lettres!
oui, quand le renard glapissant et le loup hurlant deviendront
musiciens. Lui! lire dans le glorieux blason du firmament! oui, quand la
taupe aveugle aura les yeux du lynx. _Post tot promissa_! Aprs m'avoir
prodigu tant de promesses pour me tirer de la cour du magnifique
Mathias, o le Hun et le Turc, le chrtien et l'infidle, le czar de
Moscovie et le kan des Tartares, disputaient  qui me comblerait de plus
de prsens! Pense-t-il que je sois homme,  rester dans ce vieux
chteau, comme un bouvreuil en cage, prt  chanter ds qu'il lui plat
de siffler? Non, sur ma foi! _Aut inveniam viam, aut faciam_. Je
dcouvrirai ou j'imaginerai un expdient. Le cardinal de La Balue est
politique et libral; il verra la question que le roi vient de me
soumettre, et ce sera la faute de Son minence si les astres ne parlent
pas comme il souhaite.

Il reprit le prsent ddaign, et le pesa de nouveau dans sa main.--Il
est possible, dit-il, qu'il se trouve au fond de cette misrable bourse
quelque perle ou quelque joyau de prix: j'ai entendu dire qu'il peut
tre gnreux jusqu' la prodigalit quand son caprice le veut ou que
son intrt l'exige.

Il vida la bourse sur la table, et n'y trouva ni plus ni moins que dix
pices d'or, ce qui excita son indignation au plus haut degr.

--Pense-t-il que, pour ce misrable salaire, je le ferai jouir des
fruits de cette science cleste que j'ai tudie avec l'abb armnien
d'Istrahoff, qui n'avait pas vu le soleil depuis quarante ans; avec le
Grec Dubravius, qu'on dit avoir ressuscit des morts, et avoir mme
visit le scheik Eba-Ali dans sa grotte des dserts de la Thbade? Non,
de par le ciel! celui qui mprise la science prira par son ignorance.
Dix pices d'or! je rougirais presque d'offrir cette somme  Toinette
pour s'acheter un corset.

Tout en parlant ainsi, le sage indign n'en mit pas moins cet or mpris
dans une grande poche qu'il portait  sa ceinture, et que Toinette et
les autres personnes qui l'aidaient dans ses dpenses extravagantes
savaient ordinairement vider plus promptement que notre astrologue, avec
toute sa science, ne trouvait le moyen de la remplir.




CHAPITRE XIV.

Le Voyage.

          France, je te revois, pays chri des cieux,
          Qu'ornrent  l'envi les arts et la nature;
          Aux faciles travaux de tes enfans joyeux,
          Ton sein reconnaissant rpond avec usure.
          De tes jeunes beauts j'aime les noirs cheveux,
          Leur sourire enchanteur, leurs regards pleins de grces!
          Hlas! pour toi le sort eut aussi ses rigueurs;
          Ce n'est pas de nos jours que datent les disgrces,
          Mais tu sais supporter noblement tes malheurs[55].

          _Anonyme_.


VITANT d'entrer en conversation avec qui que ce fut, car tel tait
l'ordre qu'il avait reu, Durward alla se couvrir sans retard d'une
cuirasse excellente, mais sans ornemens; prit des brassards et des
cuissards, et mit sur sa tte un bon casque d'acier sans visire; il
revtit aussi un bon surtout en peau de chamois, brod sur toutes les
coutures, et qui pouvait convenir  un officier suprieur servant dans
une noble maison.

Ces armes et ces vtemens lui furent apports dans son appartement par
Olivier, qui, avec son air tranquille et son sourire insinuant,
l'informa que son oncle avait reu ordre de monter la garde, pour qu'il
ne pt faire aucune question sur la cause de tous ces mouvemens
mystrieux.

--On fera vos excuses  votre parent, lui dit Olivier en souriant
encore; et, mon cher fils, quand vous serez de retour sain et sauf,
aprs avoir excut une mission si agrable, je ne doute pas que vous ne
soyez trouv digne d'une promotion qui vous dispensera de rpondre de
vos actions  qui que ce soit. Oui, nous vous verrons alors commander
vous-mme des gens qui auront au contraire  vous rendre compte.

C'tait ainsi que s'exprimait Olivier-le-Diable, tout en calculant
probablement dans son esprit les chances qui pouvaient faire croire que
le pauvre jeune homme, dont il serrait cordialement la main, devait
ncessairement trouver la mort ou la captivit dans sa mission.

Quelques minutes avant minuit, Quentin, conformment  ses instructions,
se rendit dans la seconde cour, et s'arrta prs de la tour du Dauphin,
qui, comme nos lecteurs le savent, avait t assigne pour la rsidence
temporaire des comtesses de Croye. Il trouva  ce rendez-vous les hommes
et les chevaux de l'escorte, deux mules dj charges de bagage, trois
palefrois destins aux deux comtesses et  une fidle femme de chambre;
enfin, pour lui-mme, un superbe cheval de guerre, dont la selle garnie
en acier brillait aux blancs rayons de la lune. Pas un mot de
reconnaissance ne fut prononc d'aucun ct. Les hommes taient
immobiles sur leurs selles, comme s'ils eussent t des statues, et
Quentin,  la lueur imparfaite de l'astre de la nuit, vit avec plaisir
qu'ils taient bien arms et qu'ils avaient en main de longues lances.
Ils n'taient que trois; mais l'un d'eux dit tous bas  Quentin, avec un
accent gascon fortement prononc, que leur guide devait les joindre
au-del de Tours.

Pendant tout ce temps, des lumires brillaient dans la tour, d'une
fentre  l'autre, comme si les dames s'empressaient de faire leurs
prparatifs de dpart. Enfin une petite porte qui conduisait dans la
cour s'ouvrit, et trois femmes en sortirent, accompagnes d'un homme
envelopp d'un manteau. Elles montrent en silence sur les palefrois qui
leur avaient t prpars; et l'homme qui les accompagnait, marchant
devant elles, donna le mot de passe et fit les signaux ncessaires aux
gardes vigilans devant lesquels elles eurent  passer successivement.
Elles arrivrent enfin  la dernire de ces barrires formidables; l,
l'homme qui leur avait servi de guide jusqu'alors s'arrta, et dit tout
bas quelques mots aux deux comtesses, avec un air d'empressement
officieux.

--Que le ciel vous protge! Sire, rpondit une voix qui fit tressaillir
le coeur de Durward, et qu'il vous pardonne si vous avez des vues plus
intresses que vos paroles ne l'expriment! Me trouver sous la
protection du bon vque de Lige est  prsent tout ce que je dsire.

L'homme  qui elle parlait ainsi murmura une rponse qu'on ne put
entendre, et rentra dans le chteau, tandis que Quentin,  la clart de
la lune, reconnaissait en lui le roi lui-mme, que son dsir d'tre bien
sr du dpart des deux dames avait sans doute dtermin  l'honorer de
sa prsence, de crainte qu'il n'y et quelque hsitation de leur part,
ou que les gardes du chteau ne fissent quelques difficults imprvues.

Tant que la cavalcade fut dans les environs du chteau, il fallut
qu'elle marcht avec beaucoup de prcaution pour viter les trappes, les
piges et embches placs de distance en distance. Mais le Gascon
semblait avoir un fil pour se guider dans ce labyrinthe fatal aux
trangers. Aprs un quart d'heure de marche, ils se trouvrent au-del
des limites de Plessis-le-Parc, et non loin de la ville de Tours.

La lune, qui venait de se dgager entirement des nuages qu'elle n'avait
fait jusqu'alors que percer de temps en temps, jetait un ocan de
lumire sur un paysage des plus magnifiques. La superbe Loire roulait
ses eaux majestueuses  travers la plus riche plaine de France, entre
des rives ornes de tours et de terrasses, de vignobles, et de
plantations de mriers. L'ancienne capitale de la Touraine levait dans
les airs les tours qui dfendaient ses portes et ses remparts blanchis
par les rayons de la lune, tandis que, dans l'enceinte qu'ils formaient,
on apercevait le fate de cet immense difice que la dvotion du saint
vque Perptue avait fait construire ds le cinquime sicle, et auquel
le zle de Charlemagne et de ses successeurs avait ajout des ornemens
d'architecture en assez grand nombre pour en faire l'glise la plus
belle de toute la France. Les tours de l'glise de Saint-Gratien taient
galement visibles, ainsi que le chteau sombre et formidable qui
autrefois, dit-on, fut la rsidence de l'empereur Valentinien.

Quoique les circonstances dans lesquelles se trouvait Quentin Durward
fussent de nature  occuper toutes ses penses, il ne put contempler
qu'avec enchantement une scne que la nature et l'art semblaient avoir
enrichie  l'envi de tous leurs ornemens. Son admiration s'accroissait
encore par la comparaison avec ses montagnes natales, dont les sites les
plus imposans ont toujours un aspect d'aridit. Il fut tir de sa
contemplation par la voix de la comtesse Hameline, monte aux moins 
une octave plus haut que les sons flts qu'elle avait fait entendre en
disant adieu au roi. Elle demandait  parler au chef de la petite
escorte. Quentin, pressant son cheval, se prsenta respectueusement aux
deux dames en cette qualit, aprs quoi la comtesse Hameline lui fit
subir l'interrogatoire suivant:

--Quel est votre nom? quelle est votre qualit?

Durward la satisfit sur ces deux points.

--Connaissez-vous parfaitement la route?

--Il ne pouvait, rpondit-il, assurer qu'il la connt trs-bien, mais il
avait reu des instructions dtailles, et,  la premire halte, il
devait trouver un guide en tat, sous tous les rapports, de diriger leur
marche ultrieure. En attendant, un cavalier qui venait de les joindre,
et qui compltait l'escorte, leur en servirait.

--Et pourquoi vous a-t-on choisi pour un pareil service? on m'a dit que
vous tes le mme jeune homme qui tait hier de garde dans la galerie o
nous avons trouv la princesse de France. Vous paraissez bien jeune,
bien peu expriment pour tre charg d'une telle mission. D'ailleurs
vous n'tes pas Franais, car vous parlez notre langue avec un accent
tranger.

--Mon devoir est d'excuter les ordres du roi, madame, et non d'en
discuter les motifs.

--tes-vous de naissance noble?

--Je puis l'affirmer en sret de conscience, madame.

--Et n'est-ce pas vous, lui demanda la comtesse Isabelle avec un air de
timidit, que j'ai vu avec le roi  l'auberge des Fleurs-de-Lis?

Baissant la voix, peut-tre parce qu'il prouvait le mme sentiment de
timidit, Quentin rpondit affirmativement.

--En ce cas, belle tante, dit-elle  la comtesse Hameline, je crois que
nous n'avons rien  craindre, tant sous la sauvegarde de monsieur; il
n'a pas l'air d'un homme  qui l'on aurait pu confier prudemment
l'excution d'un plan de trahison et de cruaut contre deux femmes sans
dfense.

--Sur mon honneur, madame, s'cria Durward, sur la gloire de ma maison
et sur les cendres de mes anctres, je ne voudrais pas, pour la France
et l'cosse runies, tre coupable de trahison et de cruaut envers
vous.

--Vous parlez bien, jeune homme! dit la comtesse Hameline; mais nous
sommes accoutumes aux beaux discours du roi Louis et de ses agens.
C'est ainsi qu'il nous a dtermines  chercher un refuge en France,
quand nous aurions pu, avec moins de danger qu'aujourd'hui, en trouver
un chez l'vque de Lige, nous mettre sous la protection de Wenceslas
d'Allemagne, ou sous celle d'douard d'Angleterre. Et  quoi ont abouti
les promesses du roi?  nous cacher indignement, honteusement, comme des
marchandises prohibes, sous des noms plbiens, dans une misrable
htellerie, tandis que tu sais, Marton, ajouta-t-elle en se tournant
vers la femme de chambre, que nous n'avons jamais fait notre toilette
que sous un dais et sur une estrade  trois marches; et l, nous tions
obliges de nous habiller sur le plancher d'une chambre, comme si nous
eussions t deux laitires.

Marton convint que sa matresse disait une triste vrit.

--Je voudrais que nous n'eussions pas eu d'autres sujets de plaintes,
dit Isabelle; je me serais bien volontiers passe de tout appareil de
grandeur.

--Mais non pas de socit, ma nice, cela est impossible.

--Je me serais passe de tout, ma chre tante, rpondit-elle d'une voix
qui alla jusqu'au coeur de son jeune conducteur; oui, de tout, pourvu
que j'eusse trouv une retraite sre et honorable. Je ne dsire pas,
Dieu sait que je n'ai jamais dsir occasionner une guerre entre la
France et la Bourgogne, ma patrie. Je serais bien fche que ma cause
cott la vie  un seul homme. Je ne demandais que la permission de me
retirer au couvent de Marmoutiers, ou dans quelque saint monastre.

--Vous parlez en vritable folle, belle nice, et non en fille de mon
noble frre. Il est heureux qu'il existe encore quelqu'un qui conserve
quelque chose de la fiert de la noble maison de Croye. Comment
distinguerait-on, une femme bien ne d'une laitire brle par le
soleil, si ce n'est parce qu'on rompt des lances pour l'une, et qu'on
casse des branches de coudrier pour l'autre? Je vous dis que, lorsque
j'tais dans la fleur de la jeunesse,  peine plus ge que vous ne
l'tes aujourd'hui, on soutint en mon honneur la fameuse passe d'armes
d'Haflinghem. Les tenans taient au nombre de quatre, et celui des
assaillans alla jusqu' douze. Cette joute cota la vie  deux
chevaliers, et il y eut une pine du dos, une paule, trois jambes et
deux bras casss, sans parler d'un si grand nombre de blessures dans les
chairs, et de contusions, que les hrauts d'armes ne purent les compter.
C'est ainsi que les dames de notre maison ont toujours t honores. Ah!
si vous aviez la moiti autant de coeur que vos nobles anctres, vous
trouveriez le moyen, dans quelque cour o l'amour des dames et la
renomme des armes sont encore en honneur, de faire donner un tournois
dont votre main serait le prix, comme celle de votre bisaeule, de
bienheureuse mmoire, fut celui de la fameuse joute d'armes de
Strasbourg; vous vous assureriez ainsi la meilleure lance de l'Europe
pour soutenir les droits de la maison de Croye contre l'oppression du
duc de Bourgogne et la politique de la France.

--Mais, belle tante, ma vieille nourrice m'a dit que, quoique le
rhingrave ft la meilleure lance de la fameuse joute de Strasbourg, et
qu'il et obtenu ainsi la main de ma respectable bisaeule, de
bienheureuse mmoire, ce mariage ne fut pourtant pas trs-heureux,
attendu qu'il avait coutume de la gronder souvent, et quelquefois mme
de la battre.

--Et pourquoi non? s'cria la comtesse Hameline dans son enthousiasme
romanesque pour la chevalerie; pourquoi ces bras victorieux, accoutums
 frapper de taille et d'estoc en rase campagne, seraient-ils sans
nergie dans leur chteau? J'aimerais mille fois mieux tre battue deux
fois par jour par un noble chevalier dont le bras serait aussi
redoutable aux autres qu' moi-mme, que d'avoir pour poux un lche qui
n'oserait lever la main sur sa femme ni sur personne.

--Je vous souhaiterais beaucoup de plaisir avec un poux si turbulent,
belle tante, et je ne vous l'envierais pas; car s'il est vrai qu'on
puisse supporter l'ide de quelque membre rompu dans un tournoi, il n'en
est pas de mme dans le salon d'une dame.

--Mais on peut pouser un chevalier de renom, sans que la consquence
ncessaire soit d'tre battue, quoiqu'il soit vrai que notre anctre de
glorieuse mmoire, le rhingrave Gottfried, et le caractre un peu
brusque, et aimt un peu trop le vin du Rhin. Un chevalier parfait est
un agneau avec les dames, et un lion au milieu des lances. Il y avait
Thibault de Montigny, que la paix soit avec lui! c'tait l'homme le plus
doux qu'on pt voir, et jamais il ne fut assez discourtois pour lever la
main contre son pouse, de sorte que, par Notre-Dame, lui qui battait
tous les ennemis en champ clos, il se laissait battre chez lui par une
belle ennemie. Eh bien! ce fut sa faute. Il tait un des tenans  la
passe d'armes d'Haflinghem, et il s'y conduisit si bien, que, si tel et
t le bon plaisir du ciel et celui de votre aeul, il aurait pu y avoir
une dame de Montigny qui aurait rpondu plus convenablement  sa
douceur.

La comtesse Isabelle, qui avait quelque raison pour craindre cette
fameuse passe d'armes d'Haflinghem, attendu que c'tait un sujet sur
lequel sa tante tait toujours fort prolixe, laissa tomber la
conversation; et Quentin, avec la politesse d'un jeune homme bien lev,
craignant que sa prsence ne les gnt dans leur entretien, piqua en
avant, et alla joindre le guide, comme pour lui faire quelques questions
relativement  la route.

Cependant les deux dames continurent leur route en silence, ou
s'entretinrent de choses qui ne mritent pas d'tre rapportes. Le jour
commena enfin  paratre; et, comme elles avaient t  cheval
plusieurs heures, Durward, craignant qu'elles ne fussent fatigues,
devint impatient d'arriver  la premire halte.

--Je vous la montrerai dans une demi-heure, lui rpondit le guide.

--Et alors vous nous laisserez aux soins d'un autre guide? demanda
Quentin.

--Comme vous le dites. Mes voyages sont toujours courts et en droite
ligne. Quand vous et beaucoup d'autres, monsieur l'archer, vous dcrivez
une courbe en forme d'arc, moi je suis toujours la corde.

La lune avait quitt l'horizon depuis long-temps, mais la lumire de
l'aurore commenait  briller du ct de l'orient, et se rpercutait sur
le cristal d'un petit lac dont les voyageurs suivaient les bords depuis
quelques instans. Ce lac tait situ au milieu d'une grande plaine o
l'on voyait des arbres isols, quelques bouquets d'arbustes et quelques
buissons, mais assez dcouverte pour qu'on pt dj apercevoir les
objets distinctement. Quentin jeta alors les yeux sur l'individu prs
duquel il se trouvait, et sous l'ombre d'un grand chapeau rabattu 
larges bords, qui ressemblait au _sombrero_ d'un paysan espagnol, il
reconnut les traits factieux de ce mme Petit-Andr dont les doigts,
peu de temps auparavant, de concert avec ceux de son lugubre confrre
Trois-chelles, avaient dploy tant d'activit autour de son cou.

L'excuteur des hautes-oeuvres tant regard en cosse avec une horreur
presque superstitieuse, Quentin, cdant  un mouvement d'aversion qui
n'tait pas sans quelque mlange de crainte, et que le souvenir de
l'aventure dans laquelle il avait couru de si grands risques ne tendait
pas  diminuer, tourna vers la droite la tte de son cheval, et le
pressant en mme temps de l'peron, lui fit faire une demi-volte qui le
mit  sept ou huit pieds de son odieux compagnon.

--Ho! ho! ho! s'cria Petit-Andr; par Notre-Dame de la Grve, notre
jeune soldat ne nous a pas oubli. Eh bien! camarade, vous ne m'en
voulez pas, j'espre? Dans ce pays il faut que chacun gagne son pain.
Personne n'a  rougir d'avoir pass par mes mains; car j'attache un
fruit vivant  un arbre aussi proprement que qui que ce puisse tre; et,
par-dessus le march, Dieu m'a fait la grce de faire de moi un gaillard
des plus joyeux! Ah! ah! ah! ah! je pourrais vous citer de si bonnes
plaisanteries de ma faon, faites entre le bas et le haut de l'chelle,
que j'tais oblig de prcipiter ma besogne, de peur que mes patiens ne
mourussent de rire, ce qui aurait t une honte pour mon mtier.

En finissant ces mots, il tira de ct l bride de son cheval, pour
regagner la distance que l'cossais avait mise entre eux, et lui dit en
mme temps:--Allons, monsieur l'archer, point de bouderie entre nous;
car, pour moi, je fais toujours mon devoir sans rancune et avec gaiet,
et je n'aime jamais mieux un homme que lorsque je lui mets mon cordon
autour du cou, pour en faire un chevalier de l'ordre de
Saint-Patibularius, comme le chapelain du grand prvt, le digne pre
Vaconeldiablo, a coutume d'appeler le saint patron de la prvterie.

--Retire-toi, misrable, dit Quentin  l'excuteur des sentences de la
loi, en voyant qu'il cherchait  se rapprocher de lui; retire-toi, ou je
serai tent de t'apprendre l'intervalle qui spare un homme d'honneur du
plus vil rebut de la socit.

--L! l! dit Petit-Andr; comme vous tes vif! Si vous aviez dit un
honnte homme, il pourrait y avoir quelque chose de vrai l-dedans; mais
quant aux hommes d'honneur, j'ai tous les jours  travailler avec eux
d'aussi prs que j'ai t sur le point de le faire avec votre personne.
Mais que la paix soit avec vous, et restez tout seul, si bon vous
semble. Je vous aurais donn un flacon de vin d'Auvergne pour noyer le
souvenir de toute rancune; mais, puisque vous mprisez ma politesse,
boudez tant qu'il vous plaira. Je n'ai jamais de querelle avec mes
pratiques, avec mes petits danseurs, mes compagnons de jeu, mes chers
camarades, comme Jacques le boucher appelle ses moutons; en un mot, avec
ceux qui, comme Votre Seigneurie, portent en grosses lettres crit sur
le front C. O. R. D. E.[56]. Non non: qu'ils me traitent comme ils le
voudront, ils ne m'en trouveront pas moins prt, au moment convenable, 
leur rendre service; et vous verrez vous-mme, quand vous retomberez
entre mes mains, que Petit-Andr sait ce que c'est que de pardonner une
injure.

Aprs avoir ainsi parl, et rsum le tout en jetant sur Quentin un
regard ironique, il fit entendre cette interjection par laquelle on
cherche  exciter un cheval trop lent, prit l'autre ct du chemin, et
laissa Durward digrer ses sarcasmes aussi-bien que pouvait le lui
permettre son orgueil cossais.

Quentin prouva une forte tentation de lui briser le bois de sa lance
sur les ctes, mais il rprima son courroux en songeant qu'une querelle
avec un tel homme ne serait honorable en aucun temps ni en aucun lieu,
et qu'en cette occasion ce serait un oubli de ses devoirs qui pourrait
avoir les plus dangereuses consquences. Il ne rpondit donc plus rien
aux railleries malavises de Petit-Andr, et se contenta de faire des
voeux bien sincres pour qu'elles ne fussent point arrives jusqu'aux
oreilles des dames qu'il escortait, sur l'esprit desquelles elles ne
pourraient produire une impression avantageuse en faveur d'un jeune
homme expos  de tels sarcasmes.

Il n'eut pas long-temps le loisir de se livrer  ces rflexions, car
elles furent interrompues par des cris perans que poussrent les deux
dames en mme temps.

--Regardez! regardez derrire nous! pour l'amour du ciel! veillez sur
nous et sur vous-mme; on nous poursuit.

Quentin se retourna  la hte, et vit qu'effectivement deux cavaliers
arms semblaient les poursuivre; et ils couraient assez bon train pour
les joindre bientt.--Ce ne peut tre, dit-il, que quelques hommes de la
garde du grand prvt qui font leur ronde dans la fort. Regarde,
ajouta-t-il en s'adressant  Petit-Andr, et vois si tu les reconnais.

Petit-Andr obit: et aprs avoir fait sa reconnaissance, il lui
rpondit en se tournant sur sa selle d'un air goguenard:--Ces cavaliers
ne sont ni vos camarades ni les miens, ils ne sont ni de la garde du roi
ni de la garde prvtale: car il me semble qu'ils portent des casques
dont la visire est ferme, et des hausse-cols. Au diable soient ces
hausse-cols! c'est la pice de toute l'armure qui me dplat davantage;
J'ai quelquefois perdu une heure avant de pouvoir venir  bout de les
dtacher.

--Nobles dames, dit Durward sans faire attention  ce que disait
Petit-Andr, marchez en avant, pas assez vite pour faire croire que vous
fuyez, mais assez pour profiter de l'obstacle que je vais tcher de
mettre  la marche de ces deux cavaliers qui nous suivent.

La comtesse Isabelle jeta un coup d'oeil sur Quentin, dit quelques mots
 l'oreille de sa tante, qui adressa la parole  Quentin en ces termes:

--Nous vous avons donn notre confiance, monsieur l'archer, et nous
prfrons courir le risque de tout ce qui pourra nous arriver en votre
compagnie, plutt que d'aller en avant avec cet homme, dont la
physionomie ne nous parat pas de bon augure.

--Comme il vous plaira, mesdames, rpondit le jeune cossais; aprs
tout, ils ne sont que deux; et quoiqu'ils soient chevaliers,  ce que
leurs armes paraissent annoncer, ils apprendront, s'ils ont quelque
mauvais dessein, comment un cossais peut remplir son devoir, en
prsence et pour la dfense de personnes comme vous. Lequel de vous,
continua-t-il en s'adressant aux trois hommes qu'il commandait, veut
tre mon compagnon pour rompre une lance avec ces deux, cavaliers?

Deux de ses hommes d'armes parurent manquer de rsolution; mais le
troisime, Bertrand Guyot, jura que, _cape de Diou_! fussent-ils
chevaliers de la table ronde du roi Arthur, il se mesurerait avec eux
pour l'honneur de la Gascogne.

Pendant qu'il parlait ainsi, les deux chevaliers, car ils ne
paraissaient pas tre d'un moindre rang, arrivrent  l'arrire garde de
la petite troupe, compose de Quentin et du brave Gascon, tous deux
couverts d'une excellente armure d'acier bien poli, mais sans aucune
devise qui pt les faire distinguer.

L'un d'eux, en s'approchant, cria  Quentin:--Retirez-vous, sire cuyer:
nous venons vous relever d'un poste au-dessus de votre rang et de votre
condition. Vous ferez bien de laisser ces dames sous nos soins, elles
s'en trouveront mieux que des vtres; car avec vous elles ne sont gure
que captives.

--Pour rpondre  votre demande, monsieur, rpliqua Durward, je vous
dirai d'abord que je m'acquitte d'un devoir qui m'a t impos par mon
souverain actuel; et ensuite, que, quelque indigne que j'en puisse
tre, ces dames dsirent rester sous ma protection.

--Comment, drle, s'cria un des deux champions, oseras-tu, toi,
mendiant vagabond, opposer rsistance  deux chevaliers?

--Rsistance est le mot propre, rpondit Quentin: car je prtends
rsister  votre attaque insolente et injuste; et s'il existe entre nous
quelque diffrence de rang, ce que je suis encore  apprendre, votre
conduite discourtoise la fait disparatre. Tirez donc vos pes, ou, si
vous vous voulez vous servir de la lance, prenez du champ.

Les deux chevaliers firent volte-face, et retournrent  la distance
d'environ deux cents pas, Quentin, jetant un regard sur les deux
comtesses, se pencha sur sa selle, comme pour leur demander de le
favoriser de leurs voeux; et tandis qu'elles agitaient leurs mouchoirs
en signe d'encouragement, les deux autres champions taient arrivs  la
distance ncessaire pour charger.

Recommandant au Gascon de se conduire en brave, Durward mit son coursier
au galop, et les quatre cavaliers se rencontrrent au milieu du terrain
qui les sparait. Le choc fut fatal au pauvre Gascon; car son adversaire
ayant dirig son arme contre son visage, qui n'tait pas dfendu par une
visire, sa lance lui entra dans l'oeil, pntra dans le crne, et le
renversa mort sur la place.

D'une autre part, Quentin qui avait le mme dsavantage, et que son
ennemi attaqua de la mme manire, fit un mouvement si  propos sur sa
selle, que la lance de son ennemi passa sur son paule droite, en lui
effleurant lgrement la joue, tandis que la sienne frappant son
antagoniste sur la poitrine, le renversa par terre. Quentin sauta  bas
de cheval, pour dtacher le casque de son adversaire; mais l'autre
chevalier, qui, soit dit en passant, n'avait pas encore parl, voyant la
msaventure de son compagnon, descendit du sien encore plus vite; et se
plaant en avant de son ami, priv de tout sentiment:--Jeune tmraire,
dit-il  Durward, au nom de Dieu et de saint Martin, remonte  cheval,
et va-t'en avec ta pacotille de femmes. Ventre-saint-gris, elles ont
dj caus assez de mal ce matin.

--Avec votre permission, sire chevalier, rpondit Quentin, mcontent de
l'air de hauteur avec lequel cet avis lui tait donn, je verrai d'abord
 qui j'ai eu affaire, et je saurai ensuite qui doit rpondre de la mort
de mon camarade.

--Tu ne vivras assez ni pour le savoir, ni pour le dire, s'cria le
chevalier; je te le rpte, retire-toi en paix. Si nous avons t assez
fous pour interrompre votre voyage, nous en avons t bien pays; car tu
as fait plus de mal que n'en pourraient rparer ta vie et celle de tous
tes compagnons. Ah! s'cria-t-il en voyant que Durward avait tir son
pe, puisque tu le veux, bien volontiers. Pare celui-l.

En mme temps il porta sur la tte du jeune cossais un coup si bien
appliqu, que Quentin, quoique n dans un pays o l'on ne les donnait
pas de main morte, n'avait entendu parler d'un coup d'pe semblable que
dans les romans. Il descendit avec la force et la rapidit de l'clair,
abattit la garde du sabre que Durward avait lev pour le parer, fendit
son casque au point de toucher les cheveux, mais ne pntra pas plus
avant. Cependant le jeune soldat, tourdi par la violence du coup, tomba
un genou en terre, et fut un moment  la merci de son adversaire, s'il
et plu  celui-ci de lui en porter un second; mais soit par compassion
pour sa jeunesse, soit par admiration de son courage, soit enfin par une
gnrosit qui ne lui permettait pas d'attaquer un ennemi sans dfense,
le chevalier ne voulut pas profiter de cet avantage. Cependant Quentin,
revenant  lui, se releva lestement, et attaqua son antagoniste avec
l'nergie d'un homme dtermin  vaincre ou  prir, et avec le
sang-froid ncessaire pour faire usage de tous ses moyens. Rsolu
d'viter de s'exposer  des coups aussi terribles que celui qu'il venait
de recevoir, il ft valoir l'avantage d'une agilit suprieure
qu'augmentait encore la lgret relative de son armure, pour harasser
son ennemi en l'attaquant de tous cts avec des mouvemens si soudains
et si rapides que celui-ci, charg d'armes pesantes, trouva difficile de
se dfendre sans se fatiguer beaucoup.

Ce fut en vain que ce gnreux antagoniste cria  Quentin qu'ils
n'avaient plus aucune raison pour se battre, et que ce serait  regret
qu'il le blesserait. N'coutant que le dsir de laver la honte de sa
premire dfaite, Durward continua  l'assaillir avec la vivacit de
l'clair, le menaant tantt du tranchant, tantt de la pointe de son
pe, et ayant toujours l'oeil attentif  tous les mouvemens de son
adversaire, qui lui avait dj donn une preuve si terrible de la force
suprieure de son bras, de sorte qu'il tait toujours prt  faire un
saut en arrire ou de ct  chaque coup que lui portait la lame pesante
de son ennemi.

--Il faut que le diable ait enracin dans ce jeune fou la prsomption et
l'opinitret, murmura le chevalier: tu ne seras donc content que
lorsque tu auras un bon horion sur la tte! Changeant alors de manire
de combattre, il se tint sur la dfensive, se contentant de parer les
coups que Quentin ne cessait de lui porter, sans paratre chercher  les
rendre, mais piant l'instant o la fatigue, un faux pas ou un moment de
distraction du jeune soldat lui fournirait l'occasion de mettre fin au
combat d'un seul coup. Il est probable que cette politique adroite lui
aurait russi, mais le destin en avait ordonn autrement.

Ils taient encore aux prises avec une gale fureur, quand une troupe
nombreuse d'hommes  cheval arriva au grand galop, en criant:--Arrtez!
arrtez! Au nom du roi! Les deux champions reculrent au mme instant,
et Quentin vit avec surprise que son capitaine, lord Crawford, tait 
la tte du dtachement qui venait d'interrompre le combat. Il reconnut
aussi Tristan l'Ermite avec deux ou trois de ses gens. Toute la troupe
pouvait consister en une vingtaine de cavaliers.




CHAPITRE XV.

Le Guide.

          Il me dit qu'en gypte il avait pris naissance.
          Il tait descendu de ces sorciers fameux,
          ternels ennemis des malheureux Hbreux,
          Aux miracles divins opposant des prestiges,
          Du prophte Mose imitant les prodiges.
          Mais quand de Jhovah l'ange exterminateur
          Frappa les premiers ns de son glaive vengeur,
          Ces sages prtendus, en dpit de leurs charmes,
          Comme le paysan rpandirent des larmes.

          _Anonyme_.


L'ARRIVE de lord Crawford et de son dtachement termina tout  coup le
combat que nous avons cherch  dcrire dans le chapitre prcdent. Le
chevalier, levant la visire de son casque, remit son pe au vieux lord
en lui disant:--Crawford, je me rends, mais coutez-moi; un mot 
l'oreille. Pour l'amour du ciel, sauvez le duc d'Orlans.

--Quoi! comment! le duc d'Orlans! s'cria le commandant de la garde
cossaise; il faut donc que le diable s'en soit ml! cela va le perdre
dans l'esprit du roi, le perdre  jamais.

--Ne me faites pas de questions, rpondit Dunois, car c'tait lui qui
venait de figurer dans cette scne; c'est moi qui suis coupable, et je
le suis seul. Voyez, le voil qui donne un signe de vie. Je ne voulais
qu'enlever cette jeune comtesse, m'assurer sa main et ses possessions;
et voyez ce qu'il en est rsult. Faites loigner votre canaille; que
personne ne puisse le reconnatre.

 ces mots il leva la visire du casque du duc d'Orlans, et lui jeta
sur le visage de l'eau que lui fournit le lac qui tait  deux pas.

Cependant Durward, pour qui les aventures se succdaient avec une telle
rapidit, restait immobile de surprise. Les traits ples de son premier
antagoniste lui apprenaient qu'il avait renvers le premier prince du
sang de France; et c'tait avec le clbre Dunois, avec le meilleur
champion de ce royaume, qu'il venait de mesurer son pe! C'taient deux
faits d'armes honorables en eux-mmes; mais le roi les approuverait-il?
c'tait une autre question.

Le duc avait repris ses sens et recouvr assez de forces pour s'asseoir,
et il coutait avec attention ce qui se passait entre Dunois et
Crawford, le premier soutenant avec chaleur qu'il tait inutile de
prononcer le nom du duc d'Orlans dans cette affaire, puisqu'il tait
prt  en prendre tout le blme sur lui-mme, et qu'il dclarait que le
duc ne l'avait suivi que par amiti.

Lord Crawford l'coutait, les yeux fixs sur la terre, en soupirant, et
en secouant la tte de temps en temps.

--Tu sais, Dunois, lui dit-il enfin en le regardant, que par amour pour
ton pre, aussi-bien que pour toi-mme, je dsirerais te rendre
service...

--Je ne demande rien pour moi! s'cria Dunois; je vous ai rendu mon
pe; je suis votre prisonnier; que faut-il de plus? C'est pour ce noble
prince que je parle, pour le seul espoir de la France, s'il plaisait 
Dieu d'appeler  lui le dauphin; il n'est venu ici qu' ma prire, pour
m'aider  faire ma fortune: le roi lui-mme m'avait donn une sorte
d'encouragement.

Dunois, rpondt Crawford, si tout autre que toi me disait que tu as
entran le noble prince dans une situation si cruelle, pour servir
quelqu'une de tes vues, je lui donnerais un dmenti formel; et quoique
ce soit toi-mme qui me l'assures en ce moment, j'ai peine  croire, que
tu dises la vrit.

--Noble Crawford, dit le duc d'Orlans, qui avait alors repris l'usage
de ses sens, votre caractre ressemble trop,  celui de votre ami Dunois
pour ne pas lui rendre justice. C'est moi au contraire qui l'ai amen
ici, contre son gr, pour une folle entreprise conue  la hte et
excute avec tmrit. Regardez-moi tous, ajouta-t-il en se levant et
en se tournant vers les soldats; je suis Louis d'Orlans, prt  subir
la peine de sa folie. J'espre que le dplaisir du roi ne tombera que
sur moi, comme cela n'est que trop juste. Cependant, comme un fils de
France ne doit rendre ses armes  personne, pas mme  vous, brave
Crawford, adieu, mon fidle acier.

 ces mots il tira son pe, et la jeta dans le lac. L'pe traa dans
l'air un sillon comme un clair, tomba dans l'eau avec bruit, et
disparut. Les spectateurs de cette scne taient plongs dans
l'tonnement et l'irrsolution, tant le rang du coupable tait
respectable, tant son caractre tait estim; tandis qu'ils sentaient,
d'une autre part, qu'attendu les vues que le roi avait sur lui, les
consquences de sa tmrit entraneraient probablement sa perte.

Dunois parla le premier, et ce fut avec le ton de mcontentement d'un
ami bless du peu de confiance, qu'on lui tmoigne.--Ainsi donc, dit-il,
Votre Altesse juge  propos, dans une mme matine, de renoncer aux
bonnes grces du roi, de jeter  l'eau sa meilleure pe, et de mpriser
l'amiti de Dunois!

--Mon cher cousin! rpondit le duc, comment pouvez-vous croire que je
mprise votre amiti, quand je dis la vrit comme l'exigent votre
sret et mon honneur?

--Et pourquoi vous mlez-vous de ma sret, mon prince? rpliqua Dunois
d'un ton bref; je voudrais bien le savoir, mon cher cousin. Que vous
importe, au nom du ciel! si j'ai envie d'tre pendu, trangl, jet dans
la Loire, poignard, rompu sur la roue, enferm dans une cage de fer,
enterr tout vivant dans le foss d'un chteau, ou trait de toute autre
manire qu'il peut plaire au roi Louis de disposer de son fidle sujet?
Vous n'avez pas besoin de cligner les yeux et de me montrer Tristan
l'Ermite, je vois le coquin aussi-bien que vous. Mais j'en aurais t
quitte  meilleur compte.--Croyez que la vie me ft reste. Quant 
votre honneur, par la rougeur de sainte Madeleine! je crois qu'il aurait
exig que vous n'entreprissiez pas la besogne de ce matin, ou du moins
que vous ne vous y fussiez pas montr. Voil Votre Altesse qui a t
dsaronne par un jeune cossais tout juste arriv de ses montagnes.

--Allez, allez, s'cria lord Crawford, il n'y a pas  en rougir: ce
n'est pas la premire fois qu'un jeune cossais a rompu une bonne lance.
Je suis charm qu'il se soit bien comport.

--Je n'ai rien de contraire  dire, rpliqua Dunois; et cependant si
vous tiez arriv quelques minutes plus tard, il aurait pu se trouver
une vacance dans votre compagnie d'archers.

--Oui, oui, dit lord Crawford; je reconnais votre main sur ce morion
fendu. Qu'on le retire  ce brave garon, et qu'on lui donne un de nos
bonnets doubls en acier; cela lui couvrira le crne mieux que les
dbris de ce couvre-chef. Et maintenant, Dunois, je dois vous prier
ainsi que le duc d'Orlans de monter  cheval et de me suivre, car mes
instructions et mes ordres sont de vous conduire en un sjour tout
diffrent de celui que je voudrais pouvoir vous assigner.

--Ne puis-je dire un mot  ces belles dames, lord Crawford? demanda le
duc d'Orlans.

--Pas une syllabe, rpondit lord Crawford; je suis trop l'ami de Votre
Altesse pour vous permettre une telle imprudence. Jeune homme,
ajouta-t-il en se tournant vers Quentin, vous avez fait votre devoir;
partez, et remplissez la mission qui vous a t confie.

--Avec votre permission, milord, dit Tristan avec l'air brutal qui lui
tait ordinaire, il faut qu'il cherche un autre guide. Je ne puis me
passer de Petit-Andr dans un moment o il est probable qu'il y aura de
la besogne pour lui.

--Il n'a qu' suivre le sentier qui est devant lui, dit Petit-Andr se
mettant en avant, et il le conduira dans un endroit o il trouvera
l'homme qui doit lui servir de guide. Je ne voudrais pas pour mille
ducats m'loigner de mon chef aujourd'hui. J'ai pendu plus d'un cuyer
et d'un chevalier; de riches chevins, des bourguemestres[57], des
comtes et des marquis mme m'ont pass par les mains, mais hum! il jeta
un regard sur le duc, comme pour indiquer qu'il fallait remplir le blanc
qu'il laissait par ces mots: Un prince du sang? Et il ajouta: Oh! oh!
Petit-Andr, il sera fait mention de toi dans la chronique.

--Souffrez-vous que vos coquins parlent si insolemment en prsence d'un
membre de la famille royale! demanda Crawford  Tristan en fronant les
sourcils.

--Que ne le chtiez-vous vous-mme, milord? rpondit Tristan d'un ton
bourru.

--Parce qu'il n'y a ici que ta main, rpliqua lord Crawford, qui puisse
le frapper sans se dgrader en le touchant.

--En ce cas, milord, dit le grand-prvt, mlez-vous de vos gens, et je
serai responsable des miens.

Lord Crawford paraissait se disposer  lui rpondre d'un ton courrouc;
mais, comme s'il et mieux rflchi, il lui tourna le dos; et
s'adressant au duc d'Orlans et  Dunois, qui taient monts  cheval,
il les pria de marcher  ses cts; puis faisant un signe d'adieu aux
deux dames, il dit  Quentin:--Que le ciel te protge, mon enfant; tu as
commenc ton service vaillamment, quoique pour une malheureuse cause. Il
se mettait en marche, quand Durward entendit Dunois lui demander 
demi-voix:--Nous conduisez-vous au Plessis?

--Non, mon malheureux et imprudent ami, rpondit lord Crawford en
soupirant; nous allons  Loches.

Loches! Ce nom encore plus redout que celui du Plessis retentit 
l'oreille du jeune cossais comme le _glas_ de la mort. Il en avait
entendu parler comme d'un lieu destin  ces actes secrets de cruaut
dont Louis lui-mme rougissait de souiller sa rsidence habituelle. Il
existait dans ce lieu de terreur des cachots creuss sous des cachots,
dont quelques-uns taient inconnus aux gardiens eux-mmes; tombeaux
vivans o ceux qui y taient enferms n'avaient plus  attendre que du
pain, de l'eau, et un air infect. Il y avait aussi dans ce formidable
chteau, de ces horribles lieux de dtention nomms _cages_, dans
lesquels un malheureux prisonnier ne pouvait ni se tenir debout, ni
s'tendre pour se coucher; invention qu'on attribuait au cardinal de La
Balue. On ne peut donc tre surpris que le nom de ce sjour d'horreur,
et la connaissance qu'il avait que lui-mme venait de contribuer en
partie  y envoyer deux illustres victimes, eussent pntr Quentin
d'une telle tristesse qu'il marcha quelque temps la tte baisse, les
yeux fixs sur la terre, et le coeur rempli des plus pnibles
rflexions. Comme il se remettait  la tte de la petite cavalcade,
suivant la route qui lui avait t indique, la comtesse Hameline trouva
l'occasion de lui dire:--On dirait, monsieur, que vous regrettez la
victoire que vous avez remporte pour nous?

Cette question tait faite d'un ton qui ressemblait presque  l'ironie;
mais Quentin eut assez de tact pour y rpondre avec franchise et
simplicit.

--Je ne puis rien regretter de ce que j'ai fait pour servir des dames
telles que vous; mais si votre sret n'et pas t compromise, j'aurais
prfr succomber sous les coups d'un aussi bon soldat que Dunois,
plutt que d'avoir contribu  envoyer cet illustre chevalier et son
malheureux parent, le duc d'Orlans, dans les affreux cachots de Loches.

--C'tait donc le duc d'Orlans? s'cria-t-elle en se tournant vers sa
nice; je le pensais ainsi, mme  la distance d'o nous avons vu le
combat. Vous voyez, belle nice, ce qui aurait pu arriver si ce monarque
cauteleux et avare nous et permis de nous montrer  sa cour! Le premier
prince du sang de France, et le vaillant Dunois, dont le nom est aussi
connu que celui du hros son pre! Ce jeune homme a fait bravement son
devoir, mais c'est presque dommage qu'il n'ait pas succomb avec
honneur, puisque sa bravoure inopportune nous a prives de deux
librateurs si illustres.

La comtesse Isabelle rpondit d'un ton ferme et presque mcontent, et
avec une nergie que Durward n'avait pas encore remarque en elle.

--Madame, dit-elle, si je ne savais que vous faites une plaisanterie, je
dirais qu'un pareil discours est une ingratitude envers notre brave
dfenseur. Si ces chevaliers avaient russi dans leur entreprise
tmraire, au point de mettre notre escorte hors de combat, n'est-il pas
vident qu' l'arrive des gardes du roi nous aurions partag leur
captivit? Quant  moi, je donne des larmes au brave jeune homme qui a
perdu la vie en nous dfendant, et je ferai bientt clbrer des messes
pour le repos de son me, et quant  celui qui survit, ajouta-t-elle
d'un ton plus timide, je le prie de recevoir les remerciemens de ma
reconnaissance.

Comme Quentin se tournait vers elle pour lui exprimer une partie des
sentimens qu'il prouvait, elle vit une de ses joues couverte de sang,
et elle s'cria avec le ton d'une profonde sensibilit:--Sainte Vierge!
il est bless! son sang coule! Descendez de cheval, il faut que votre
blessure soit bande.

Vainement Quentin rpta que sa blessure n'tait que lgre; il fallut
qu'il mt pied  terre, qu'il s'asst sur un tertre de gazon, qu'il tt
son casque; et les dames de Croye qui, suivant un ancien usage pas
encore tout--fait pass de mode, prtendaient  quelques connaissances
dans l'art de gurir, lavrent la blessure, en tanchrent le sang, et
la bandrent avec le mouchoir de la comtesse Isabelle, afin d'empcher
l'action de l'air, prcaution qu'elles jugrent indispensable.

Dans nos temps modernes, il est rare qu'un galant reoive une blessure
pour l'amour d'une belle, et de son ct jamais une belle ne se mle du
soin de la gurir: le galant et la belle encourent chacun un danger de
moins. On reconnatra gnralement de quel danger je veux parler pour
l'homme; mais le pril de panser une blessure comme celle de Quentin,
blessure qui n'avait rien de dangereux, tait peut-tre aussi rel, dans
son genre, pour une jeune personne, que celui auquel s'tait expos
notre cossais pour la dfendre.

Nous avons dj dit que Quentin Durward avait la physionomie la plus
prvenante. Lorsqu'il eut dtach son heaume, ou pour mieux dire son
morion, les boucles de ses beaux cheveux s'en chapprent avec profusion
autour d'un visage dont l'air de jeunesse et de gaiet recevait un
charme plus doux d'une rougeur cause  la fois par la modestie et le
plaisir. Et quand la jeune comtesse fut oblige de tenir le mouchoir sur
la blessure, tandis que sa tante cherchait quelque vulnraire dans les
bagages, elle prouva un embarras ml de dlicatesse, un mouvement de
compassion pour le bless, un sentiment plus vif de reconnaissance pour
ses services, et tout cela ne diminua rien  ses yeux de la bonne mine
et des traits agrables du jeune soldat. En un mot, il semblait que le
destin et amen cet incident pour complter la communication
mystrieuse qu'il avait tablie, par des circonstances en apparence
minutieuses et accidentelles, entre deux personnes qui, quoique bien
diffrentes par le rang et la fortune, se ressemblaient pourtant
beaucoup par la jeunesse, par la beaut, et par un coeur naturellement
tendre et romanesque.

Il n'est donc pas tonnant qu' compter de ce moment l'ide de la
comtesse Isabelle, dj si familire  l'imagination de Quentin, remplit
entirement son coeur, et que de son ct la jeune dame, si ses
sentimens, qu'elle ignorait, presque elle-mme, avaient un caractre
moins dcid, penst dsormais  son jeune dfenseur. Elle venait en
effet de tmoigner au simple garde plus d'intrt qu' aucun des nobles
de haute naissance qui, depuis deux ans, lui avaient prodigu leurs
adorations. Par-dessus tout, quand elle songeait  Campo Basso,
l'indigne favori du duc Charles,  son air hypocrite,  son esprit bas
et perfide,  son cou de travers et  ses yeux louches, son image lui
paraissait plus hideuse et plus dgotante que jamais, et elle faisait
serment qu'aucune tyrannie ne pourrait jamais la forcer  contracter une
union si odieuse.

D'une autre part, soit que la bonne comtesse Hameline se connt en
beaut, et l'admirt dans un homme autant que lorsqu'elle avait quinze
ans de moins; car la bonne dame en avait au moins trente-cinq, si les
mmoires de cette noble maison disent la vrit; soit qu'elle penst
qu'elle n'avait pas rendu  leur jeune protecteur toute la justice qu'il
mritait, dans la manire dont elle avait d'abord envisag ses services,
il est certain qu'elle commena  le regarder d'un oeil plus favorable.

--Ma nice vous a donn, lui dit-elle, un mouchoir pour bander votre
blessure; je vous en donnerai un pour faire honneur  votre vaillance,
et pour vous encourager  marcher dans le chemin de la chevalerie.

 ces mots, elle lui prsenta un mouchoir richement brod en argent et
en soie bleue; et lui montrant la housse de son palefroi et les plumes
qui ornaient son chapeau, elle lui fit observer que les couleurs en
taient les mmes.

L'usage du temps prescrivait imprieusement la manire de recevoir une
telle faveur, et Quentin s'y conforma en attachant le mouchoir autour de
son bras. Cependant il accomplit ce devoir de reconnaissance d'un air
plus gauche et avec moins de galanterie qu'il ne l'et peut-tre fait en
toute autre occasion, et devant d'autres personnes; quoique le fait de
porter ainsi le don accord de cette manire par une dame ne ft en
gnral qu'une sorte de compliment sans consquence, il aurait prfr
de beaucoup pouvoir orner son bras du tissu qui servait de bandage  la
lgre blessure que lui avait faite la lance du duc d'Orlans.

Ils se remirent en route, Quentin marchant  ct des dames, qui
semblaient l'avoir tacitement admis dans leur socit. Il ne parla
pourtant que peu, son coeur tant rempli par ce sentiment intime de
bonheur qui garde le silence de peur de se trahir. La comtesse Isabelle
parla moins encore, de sorte que presque tous les frais de la
conversation furent faits par sa tante, qui ne paraissait pas avoir
envie de la laisser tomber; car pour initier Durward, comme elle le dit,
dans les principes et la pratique de la chevalerie, elle lui ft le
dtail circonstanci, et sans en rien omettre, de tout ce qui avait eu
lieu  la passe d'armes d'Haflinghem; o elle avait elle-mme distribu
les prix aux vainqueurs.

Prenant peu d'intrt, je suis fch de le dire,  la description de
cette joute splendide et des armoiries des diffrens chevaliers flamands
et allemands dont la comtesse Hameline traait sans piti le tableau
avec une exactitude minutieuse, Quentin commena  craindre d'avoir
dpass l'endroit o il devait trouver un guide; accident trs-srieux,
qui pouvait amener les consquences les plus fcheuses.

Tandis qu'il hsitait s'il enverrait en arrire un des hommes de sa
suite pour s'assurer du fait, il entendit sonner du cor, et regardant du
ct d'o partait ce son, il vit un cavalier accourant  toute bride. La
petite taille, la longue crinire, l'air sauvage et presque indompt de
l'animal qu'il montait, rappelrent  Durward la race des petits chevaux
des montagnes de son pays; mais celui-ci tait beaucoup mieux fait; et
tout en paraissant aussi en tat de rsister  la fatigue, il avait plus
de rapidit dans ses mouvemens. La tte particulirement, qui, dans le
petit cheval d'cosse, est souvent lourde et mal conforme, tait petite
et parfaitement pose sur le cou de l'animal, qui avait en outre les
lvres fixes, les yeux pleins de feu et les naseaux bien ouverts.

Le cavalier avait l'air encore plus tranger que sa monture, quoique
celle-ci ne ressemblt nullement aux chevaux de France. Il avait les
pieds appuys sur de larges triers en forme de pelle, et attachs si
haut que ses genoux taient presque au niveau du pommeau de la selle, ce
qui n'empchait pas qu'il ne conduisit son cheval avec beaucoup de
dextrit. Il portait sur la tte un petit turban rouge assujetti par
une agrafe d'argent, et surmont d'un panache qui tait un peu fan. Sa
tunique, de mme forme que celle des Estradiotes, troupes que les
Vnitiens levaient alors dans les provinces situes  l'orient de leur
golfe, tait de couleur verte et orne de vieux galons d'or ternis. De
larges pantalons blancs, mais qui ne mritaient plus cette pithte, se
serraient autour de ses genoux, et ses jambes noires auraient t nues
sans la multitude de bandelettes qui s'y croisaient pour fixer  ses
pieds une paire de sandales. Il n'avait pas d'perons, les bords de ses
larges triers tant assez tranchans pour se faire sentir avec svrit
aux flancs de sa monture. Ce cavalier extraordinaire portait une
ceinture cramoisie qui soutenait du ct droit un poignard, tandis qu'un
petit sabre moresque,  lame courte et recourbe, y tait suspendu du
ct gauche. Le cor qui avait annonc son arrive tait pass dans un
mauvais baudrier. Il avait le visage brl par le soleil, la barbe peu
paisse, les yeux noirs et perans, la bouche et le nez bien forms; et
au total, il aurait pu passer pour avoir d'assez beaux traits, sans les
cheveux noirs qui tombaient en dsordre autour de toute sa tte, et sans
une maigreur et un air de frocit qui semblaient indiquer un sauvage
plutt qu'un homme civilis.

--C'est encore un Bohmien, se dirent les deux dames l'une  l'autre;
Vierge Marie! est-il possible que le roi accorde encore sa confiance 
de tels proscrits?

--Je questionnerai cet homme si vous le dsirez, dit Quentin, et je
m'assurerai de sa fidlit autant que je le pourrai.

Durward, aussi-bien que les dames de Croye, avait reconnu dans le
costume et dans la tournure de cet homme l'habillement et les manires
de ces vagabonds avec lesquels il avait t sur le point d'tre
confondu, grce  la clrit des procds de Trois-chelles et de
Petit-Andr; et il tait assez naturel qu'il penst aussi qu'on courait
quelque risque en donnant sa confiance  un individu de cette race
vagabonde.

--Es-tu venu ici pour nous chercher? lui demanda-t-il d'abord.

L'tranger rpondit par un signe affirmatif.

--Et dans quel dessein?

--Pour vous conduire au palais de _celui_ de Lige.

--De l'vque, veux-tu dire?

Nouveau signe affirmatif de la part de l'tranger.

--Quelle preuve me donneras-tu que nous devons te croire?

--Deux vers d'une vieille chanson, et rien de plus:

    Le sanglier fut tu par le page,
    Toute la gloire en fut pour le seigneur.

--La preuve est bonne; marche en avant, mon garon; je t'en dirai
davantage dans un instant.

Retournant alors vers les dames, il leur dit:--Je suis convaincu que cet
homme est le guide que nous devions attendre, car il vient de me donner
un mot d'ordre que je crois n'tre connu que du roi et de moi. Mais je
vais causer avec lui plus au long, et je m'efforcerai de voir jusqu'
quel point on peut se fier  lui.




CHAPITRE XVI.

Le Vagabond.

          Je suis libre, je suis ce qu'taient dans les bois
          L'homme de la nature, et le noble sauvage
          Quand de la servitude ils ignoraient les lois.

          DRYDEN. _L__a Conqute de_ _Grenade_.


PENDANT que Quentin avait avec les deux comtesses la courte conversation
ncessaire pour les assurer que ce personnage extraordinaire, ajout 
leur compagnie, tait bien rellement le guide que le roi devait leur
envoyer, il remarqua, car il tait aussi alerte  observer les mouvemens
de l'tranger, que celui-ci pouvait l'tre  examiner ce qui se passait
dans la petite troupe  laquelle il servait de guide; il remarqua que
cet homme non-seulement tournait souvent la tte en arrire pour les
regarder, mais qu'avec une agilit singulire qui ressemblait  celle
d'un singe plutt qu' celle d'un homme, il se courbait en demi-cercle
sur sa selle, de manire  avoir la tte tourne de leur ct, pour les
considrer plus attentivement.

N'tant pas trs-content de cette manoeuvre, Quentin s'avana vers le
Bohmien, et lui dit, en le voyant reprendre la position convenable sur
son cheval:--Il me semble, l'ami, que vous nous conduisez en aveugle,
car vous regardez la queue de votre monture plus souvent que ses
oreilles.

--Et quand je serais vritablement aveugle, rpondit le Bohmien, je
n'en serais pas moins en tat de vous conduire dans toutes les provinces
de ce royaume de France, ou de ceux qui l'avoisinent.

--Vous n'tes pourtant pas n Franais?

--Non, rpondit le guide.

--Et de quel pays tes-vous?

--D'aucun.

--Comment d'aucun!

--Non, je ne suis d'aucun pays. Je suis un Zingaro, un Bohmien, un
gyptien, tout ce qu'il plat aux Europens, dans leurs diffrentes
langues, de nous appeler; mais je n'ai pas de pays.

--tes-vous chrtien?

Le Bohmien fit un signe ngatif.

--Chien, dit Quentin, car  cette poque l'esprit du catholicisme
n'tait gure tolrant, adores-tu Mahomet?

--Non, rpondit le guide avec autant d'indiffrence que de laconisme, et
sans paratre offens ni surpris du ton avec lequel Durward lui parlait.

--tes-vous donc paen? Qu'tes-vous, en un mot?

--Je ne suis d'aucune religion.

Quentin tressaillit d'tonnement; car, quoiqu'il et entendu parler de
Sarrasins et d'idoltres, il ne croyait pas, il ne lui tait mme jamais
venu  l'ide qu'il pt exister une race d'hommes qui ne pratiqut aucun
culte. Sa surprise ne l'empcha pourtant pas de demander  son guide o
il demeurait habituellement.

--Partout o je me trouve, rpondit le Bohmien; je n'ai pas de demeure
fixe.

--Comment conservez-vous ce que vous possdez?

--Except les habits qui me couvrent et le cheval que je monte, je ne
possde rien.

--Votre costume est lgant, et votre cheval est une excellente monture.
Quels sont vos moyens de subsistance?

--Je mange quand j'ai faim; je bois quand j'ai soif; et je n'ai d'autres
moyens de subsistance que ceux que le hasard met sur mon chemin.

--Sous les lois de qui vivez-vous?

--Je n'obis  personne qu'autant que c'est mon bon plaisir.

--Mais qui est votre chef? qui vous commande?

--Le pre de notre tribu, si je veux bien lui obir. Je ne reconnais pas
de matre.

--Vous tes donc dpourvu de tout ce qui runit les autres hommes. Vous
n'avez ni lois, ni chef, ni moyens arrts d'existence, ni maison, ni
demeure. Vous n'avez (que Dieu vous prenne en piti!) point de patrie;
et (puisse le ciel vous clairer!) vous ne reconnaissez pas de Dieu: que
vous reste-t-il donc, tant priv de religion, de gouvernement, de tout
bonheur domestique?

--La libert. Je ne rampe pas aux pieds d'un autre. Je n'ai ni
obissance ni respect pour personne. Je vais o je veux, je vis comme je
peux, et je meurs quand il le faut.

--Mais vous pouvez tre condamn et excut en un instant, au premier
ordre d'un juge.

--Soit! ce n'est que pour mourir un peu plus tt.

--Mais vous pouvez aussi tre emprisonn; et alors o est cette libert
dont vous tes si fier?

--Dans mes penses, qu'aucune chane ne peut contraindre; tandis que les
vtres, mme quand vos membres sont libres, sont assujetties par les
liens de vos lois et de vos superstitions, de vos rves d'attachement
local, et de vos visions fantastiques de politique civile. Mon esprit
est libre, mme quand mon corps est enchan; le vtre porte des fers,
mme quand vos membres sont libres.

--Mais la libert de votre esprit ne diminue pas le poids des chanes
dont votre corps peut tre charg.

--Ce mal peut s'endurer quelque temps; et si enfin je ne trouve pas
moyen de m'chapper, et que mes camarades ne puissent me dlivrer, je
puis toujours mourir, et c'est la mort qui est la libert la plus
parfaite.

Il y eut ici un intervalle de silence qui dura quelque temps. Durward le
rompit en reprenant le fil de ses questions.

--Votre race est errante, lui dit-il; elle est inconnue aux nations
d'Europe. D'o tire-t-elle son origine?

--C'est ce que je ne puis vous dire, rpondit le Bohmien.

--Quand dlivrera-t-elle ce royaume de sa prsence, pour retourner dans
le pays d'o elle est venue?

--Quand le temps de son plerinage sera accompli.

--Ne descendez-vous pas de ces tribus d'Isral qui furent emmenes en
captivit au-del du grand fleuve de l'Euphrate? lui demanda Quentin qui
n'avait pas oubli ce qu'on lui avait appris  Aberbrothock.

--Si cela tait, n'aurions-nous pas conserv leur foi? ne
pratiquerions-nous pas leurs rites?

--Et quel est ton nom,  toi?

--Mon nom vritable n'est connu que de mes frres. Les hommes qui ne
vivent pas sous nos tentes m'appellent Hayraddin Maugrabin, c'est--dire
Hayraddin le Maure africain.

--Tu t'exprimes trop bien pour un homme qui a toujours vcu dans ta
misrable horde.

--J'ai appris quelque chose des connaissances d'Europe. Lorsque j'tais
enfant, ma tribu fut poursuivie par des chasseurs de chair humaine. Une
flche pera la tte de ma mre, et elle mourut. J'tais embarrass dans
la couverture qu'elle portait sur ses paules, et je fus pris par nos
ennemis. Un prtre me demanda aux archers du prvt: et il m'instruisit
dans les sciences franques pendant deux ou trois ans.

--Comment l'as-tu quitt?

--Je lui avais vol de l'argent, mme le Dieu qu'il adorait, rpondit
Hayraddin avec le plus grand calme. Il me dcouvrit et me battit. Je le
perai d'un coup de couteau, je m'enfuis dans les bois, et je rejoignis
mon peuple.

--Misrable! s'cria Quentin, osas-tu bien assassiner ton bienfaiteur?

--Qu'avais-je besoin de ses bienfaits? Le jeune Zingaro n'tait pas un
chien domestique, habitu  lcher la main de son matre et  ramper
sous ses coups, pour en obtenir un morceau de pain. C'tait le jeune
loup mis  la chane, qui la rompait  la premire occasion, dchirait
son matre, et retournait dans ses forts.

Aprs une nouvelle pause, le jeune cossais, pour tcher de pntrer
plus avant dans le caractre et les projets d'un guide si suspect,
demanda  Hayraddin s'il n'tait pas vrai que son peuple, quoique plong
dans la plus profonde ignorance, prtendait avoir la connaissance de
l'avenir, connaissance refuse aux sages, aux philosophes et aux prtres
d'une socit plus police.

--Nous le prtendons, rpondit Hayraddin, et c'est avec raison.

--Comment un pareil don peut-il avoir t accord  une race si abjecte?

--Comment puis-je vous le dire? Je rpondrai  cette question quand vous
m'aurez expliqu pourquoi le chien peut suivre  la piste les pas de
l'homme, tandis que l'homme, cet animal plus noble, n'est pas en tat de
suivre les traces du chien. Ce pouvoir qui vous semble si merveilleux,
notre race le possde d'instinct. D'aprs les traits du visage et les
lignes de la main, nous pouvons prdire le destin futur d'un homme,
aussi facilement qu'en voyant la fleur d'un arbre au printemps, vous
pouvez dire quel fruit il rapportera dans la saison convenable.

--Je doute de vos connaissances, et je te dfie de m'en donner la
preuve.

--Ne m'en dfiez pas, sire cuyer. Quelle que soit la religion que vous
prtendez professer, je puis vous dire que la desse que vous adorez se
trouve dans cette compagnie.

--Silence! s'cria Quentin tout tonn; sur ta vie, ne prononce pas un
mot de plus, si ce n'est pour rpondre  ce que je te demande. Peux-tu
tre fidle?

--Je puis... tout ce que peuvent les hommes.

--Mais veux-tu l'tre?

--Quand je le jurerais, m'en croiriez-vous davantage? rpondit Hayraddin
avec un sourire ironique.

--Sais-tu que ta vie est entre mes mains?

--Frappe, et tu verras si je crains de mourir.

--L'argent peut-il te rendre fidle?

--Non, si je ne le suis pas sans cela.

--Quel est donc le moyen de s'assurer de toi?

--La bont.

--Te ferai-je le serment d'en avoir pour toi si tu nous sers fidlement
dans ce voyage?

--Non. Ce serait prodiguer inutilement une marchandise si prcieuse. Je
te suis dj dvou.

--Comment! s'cria Durward plus tonn que jamais.

--Souviens-toi des chtaigniers sur les bords du Cher. La victime que tu
as cherch  sauver tait Zamet le Maugrabin; c'tait mon frre.

--Et cependant je te trouve en liaison avec les gens qui ont donn la
mort  ton frre, car c'est un d'eux qui m'a dit que je te trouverais
ici; et c'est sans doute le mme qui t'a charg de servir de guide  ces
dames.

--Que voulez-vous? rpondit Hayraddin d'un air sombre, ces gens nous
traitent comme le chien du berger traite les moutons: il les protge
quelque temps, les fait aller o bon lui semble, et finit par les
conduire  la tuerie.

Quentin eut par la suite occasion d'apprendre que le Bohmien lui avait
dit la vrit  cet gard, et que, la garde prvtale, charge de
rprimer les hordes vagabondes qui infestaient le royaume, entretenait
avec elles une correspondance, s'abstenait quelque temps d'excuter ses
devoirs, et finissait toujours par envoyer ses allis  la potence.
Cette sorte de relation politique entre le brigand et l'officier de
police a subsist dans tous les pays, pour l'exercice profitable de
leurs professions respectives, et elle n'est nullement inconnue dans le
ntre.

Durward, en se sparant du guide, alla rejoindre le reste de la
cavalcade, peu content du caractre d'Hayraddin, et ne se fiant gure
aux protestations de reconnaissance qu'il en avait reues
personnellement. Il commena alors  sonder les deux autres hommes qui
avaient t mis sous ses ordres, et il reconnut avec chagrin que
c'taient des gens stupides, et aussi peu en tat de l'aider de leurs
conseils, qu'ils s'taient montrs peu disposs  le seconder de leurs
armes.

--Eh bien! cela n'en vaut que mieux, pensa Quentin, son esprit s'levant
au-dessus des difficults que sa situation lui faisait prvoir: ce sera
 moi seul que cette aimable jeune dame devra tout. Il me semble que,
sans trop me flatter, je puis compter sur mon bras et ma tte. J'ai vu
les flammes dvorer la maison paternelle, j'ai vu mon pre et mes frres
tendus morts au milieu des dbris embrass, et je n'ai pas recul d'un
pouce; j'ai combattu jusqu'au dernier moment. Aujourd'hui, avec deux ans
de plus, j'ai, pour me comporter bravement, le plus beau motif qui
puisse enflammer le coeur d'un homme.

Prenant cette rsolution pour base de sa conduite, Quentin dploya tant
d'attention et d'activit pendant tout le voyage, qu'il semblait se
multiplier au point d'tre partout en mme temps. Son poste favori,
celui qu'il occupait le plus frquemment, tait naturellement auprs des
deux dames, qui, sensibles au soin qu'il prenait de leur sret,
commenaient  causer avec lui sur le ton d'une familiarit amicale;
elles paraissaient prendre grand plaisir  la navet de ses entretiens,
qui annonaient aussi de la finesse et de l'esprit. Mais il ne souffrait
jamais que le charme de cette liaison nuist le moins du monde  la
vigilance qu'exigeaient ses fonctions.

S'il tait souvent prs des comtesses, cherchant  faire  des
habitantes d'un pays plat la description des monts Grampiens[58], et
surtout celles des beauts de Glen-Houlakin, il marchait aussi
frquemment  ct d'Hayraddin, en tte de la petite cavalcade, le
questionnant sur la route, sur les lieux o l'on devait faire halte, et
gravant avec soin ses rponses dans sa mmoire, afin de dcouvrir, en
lui faisant d'autres questions, s'il ne mditait pas quelque trahison.
Enfin, on le voyait aussi  l'arrire-garde, cherchant  s'assurer
l'attachement des deux hommes de sa suite par des paroles de bont, par
quelques prsens, et par les promesses d'autres rcompenses quand ils
auraient rempli leur tche.

Ils voyagrent ainsi pendant plus d'une semaine, traversant les cantons
les moins frquents, et suivant des sentiers et des chemins dtourns,
pour viter les grandes villes. Il ne leur arriva rien de remarquable,
quoiqu'ils rencontrassent de temps en temps des hordes vagabondes de
Bohmiens, qui les respectaient parce qu'ils avaient pour guide un homme
de leur caste;--des soldats traneurs,--ou peut-tre des bandits, qui
les trouvaient trop bien arms pour oser les attaquer,--ou les
dtachemens de marchausse, comme on appellerait aujourd'hui les hommes
qui les composaient, et que le roi, qui employait le fer et le feu pour
gurir et cicatriser les plaies du royaume, mettait en campagne pour
dtruire les bandes drgles par lesquelles la France tait infeste.
Ces soldats de police laissrent passer sans difficult les voyageurs et
leur escorte, en vertu d'un passeport que le roi avait remis lui-mme 
Durward  cet effet.

Leurs lieux de halte taient en gnral des monastres, obligs la
plupart, par des rgles de leur fondation, d'accorder l'hospitalit 
quiconque accomplissait un plerinage; et l'on sait que le vritable but
du voyage des deux comtesses tait dguis sous ce prtexte. On ne
devait mme faire aux plerins aucune question importune sur leur rang
et leur condition, parce que plusieurs personnages de distinction
dsiraient garder l'incognito pendant qu'ils s'acquittaient de quelque
voeu. En arrivant, les dames de Croye allguaient ordinairement la
fatigue pour se retirer dans leur appartement; et Quentin, remplissant
les fonctions de majordome, veillait  ce qu'elles eussent tout ce qui
pouvait leur tre ncessaire, avec une activit qui ne leur laissait
aucun embarras, et un empressement qui ne manquait pas de lui valoir un
sentiment d'affection et de reconnaissance de la part de celles pour qui
il prenait tous ces soins.

Tous les Bohmiens jouissant de la rputation bien acquise d'tre des
paens, des vagabons, des gens s'occupant des sciences occultes, ce
n'tait jamais sans de grandes difficults que le guide, appartenant 
cette caste, tait admis mme dans les btimens extrieurs situs dans
la premire cour des monastres o la cavalcade s'arrtait: sa prsence
paraissait une sorte de souillure pour des lieux aussi saints. C'tait
un des plus grands embarras de Quentin Durward; car d'un ct il jugeait
ncessaire de maintenir en bonne humeur un homme qui possdait le secret
de leur voyage, et de l'autre il regardait comme indispensable de le
surveiller avec le plus grand soin, quoique secrtement, afin de
l'empcher, autant qu'il tait possible, d'avoir  son insu des
communications avec qui que ce ft. Or c'tait ce qui serait devenu
impossible si Hayraddin n'avait pas log dans l'enceinte des couvens o
l'on faisait halte. Il ne pouvait mme s'empcher de souponner cet
homme de chercher  s'en faire renvoyer; car au lieu de se tenir
tranquille dans le rduit qu'on lui accordait, il entrait en
conversation avec les novices et les jeunes frres: ses tours et ses
chansons les amusaient beaucoup, mais n'difiaient nullement les vieux
pres; de sorte qu'il fallait souvent que Durward dployt toute
l'autorit qu'il avait sur le Bohmien, et recourt mme aux menaces,
pour le forcer  mettre des bornes  sa gaiet trop licencieuse; mais il
avait en mme temps besoin de tout son crdit auprs des suprieurs,
pour empcher qu'on ne mt  la porte le chien de paen. Il russissait
pourtant par la manire adroite avec laquelle il faisait des excuses du
manque de dcorum de son guide, donnant  entendre qu'il esprait que le
voisinage des saintes reliques, son sjour dans des murs consacrs  la
religion, et surtout la vue d'hommes religieux dvous aux autels,
pourraient lui inspirer de meilleurs principes, et le porter  une
conduite plus rgulire.

Cependant le dixime ou douzime jour de leur voyage, aprs leur entre
dans la Flandre, et comme ils s'approchaient de la ville de Namur, tous
les efforts de Quentin devinrent insuffisans pour remdier aux suites du
scandale que venait de donner son guide paen. La scne se passait dans
un couvent de franciscains d'un ordre rform et austre, dont le prieur
tait un homme qui dans la suite mourut en odeur de saintet. Aprs bien
des scrupules, que Durward avait eu beaucoup de peine  vaincre, comme
on devait s'y attendre en pareil cas, il avait enfin obtenu que le
malencontreux Bohmien ft reu dans un btiment isol, habit par un
frre lai qui remplissait les fonctions de jardinier. Les deux dames,
suivant leur usage, s'taient retires dans leur appartement; et le
prieur, qui par hasard avait quelques allis ou parens en cosse, et qui
d'ailleurs aimait  entendre les trangers parler de leur pays, invita
Quentin, dont l'air et la conduite lui avaient plu,  venir faire une
collation, monastique dans sa cellule.

Durward, ayant reconnu que ce prieur tait un homme de grand sens, ne
manqua pas de saisir cette occasion pour tcher de savoir quel tait
l'tat des affaires dans le pays de Lige: car tout ce qu'il avait
entendu dire, depuis quelques jours avait fait natre dans son esprit la
crainte que les dames de Croye ne pussent faire avec toute sret le
reste de leur voyage. Il lui semblait mme douteux que l'vque pt les
protger efficacement, si elles arrivaient chez lui. Les rponses que le
prieur fit  ses questions n'taient pas trs-consolantes.

--Les habitans de Lige, lui dit-il, sont de riches bourgeois qui, comme
autrefois Jhu, se sont engraisss et ont oubli Dieu. Ils sont enfls
de coeur,  cause de leurs richesses et de leurs privilges. Ils ont eu
diffrentes querelles avec le duc de Bourgogne, leur seigneur suzerain,
 cause des impts qu'il en exige et des immunits auxquelles ils
prtendent avoir droit. Ces querelles ont plusieurs fois dgnr en
rbellion ouverte, et le duc, homme ardent et imptueux, a jur dans sa
colre, par saint George, qu' la premire provocation il renouvellera 
Lige la dsolation de Babylone et la chute de Tyr, afin de faire un
exemple et une leon terribles pour toute la Flandre.

--Et d'aprs tout ce que j'ai entendu raconter, dit Quentin, il est
prince  tenir ce serment; de sorte que les Ligeois prendront
probablement bien garde de ne pas lui en fournir l'occasion.

--On devrait l'esprer, rpondit le prieur, et c'est la prire
quotidienne de tous les gens de bien du pays, qui ne voudraient pas que
le sang des hommes coult comme l'eau d'une fontaine, ni qu'ils
prissent en rprouvs, sans avoir le temps de faire leur paix avec le
ciel. Le bon vque travaille aussi nuit et jour  maintenir la paix,
comme cela convient  un serviteur de l'autel, car on dit dans les
critures, _beati pacifici_, mais... Et ici le digne prieur poussa un
profond soupir et n'acheva pas sa phrase.

Durward fit valoir avec beaucoup de modestie de quelle importance il
tait aux dames qu'il escortait d'obtenir les renseignemens les plus
exacts sur l'tat intrieur du pays, et il ajouta que ce serait un acte
mritoire de charit chrtienne, si le bon et rvrend pre voulait bien
l'clairer sur ce sujet.

--C'en est un, rpondit le prieur, dont on ne parle pas volontiers; car
les paroles qu'on prononce contre les puissans de la terre, _etiam in
cubiculo_, risquent de trouver un messager ail qui ira les porter
jusqu' leurs oreilles. Cependant, pour vous rendre,  vous qui
paraissez un jeune homme bien n, et  ces dames qui sont des femmes
craignant Dieu, et qui accomplissent un saint plerinage, tous les
faibles services qui sont en mon pouvoir, je n'aurai pas de rserve avec
vous.

 ces mots, il regarda autour de lui avec un air de prcaution, et
continua en baissant la voix, comme s'il et eu peur d'tre entendu.

--Les Ligeois, dit-il, sont secrtement excits  leurs frquentes
rbellions par des hommes de Blial qui prtendent faussement,  ce que
j'espre, avoir mission  cet effet de notre roi trs-chrtien, qui sans
doute mrite trop bien ce titre pour troubler ainsi la paix d'un pays
voisin. Le fait est pourtant que son nom est toujours  la bouche de
ceux qui sment le mcontentement et qui enflamment les esprits parmi
les habitans de Lige. Il y a en outre, dans les environs, un seigneur
de bonne maison, et ayant de la rputation dans les armes, mais qui est,
sous tout autre rapport, _lapis offensionis et petra scandali_, un
scandale et une pierre d'achoppement pour la Bourgogne et la Flandre. Il
se nomme Guillaume de la Marck.

--Surnomm Guillaume  la longue barbe, dit Quentin, ou le Sanglier des
Ardennes.

--Et ce n'est pas  tort qu'on lui a donn ce dernier nom, mon fils, car
il est comme le sanglier de la fort, qui crase sous ses pieds ceux
qu'il rencontre, et qui les dchire avec ses dfenses. Il s'est form
une bande de plus de mille hommes, tous semblables  lui, c'est--dire
mprisant toute autorit civile et religieuse; avec leur aide, il se
maintient indpendant du duc de Bourgogne, et il pourvoit  ses besoins
et aux leurs  force de rapines et de violences, qu'il exerce
indistinctement sur les lacs et sur les gens d'glise: _imposuit manus
in christos Domini_, il a port la main sur les oints du Seigneur, au
mpris de ce qui est crit:--Ne touchez pas  mes oints, et ne faites
pas tort  mes prophtes.--Jusqu' notre pauvre maison qu'il a somme de
lui fournir des sommes d'or et d'argent pour la ranon de notre vie et
celle de nos frres; demande  laquelle nous avons rpondu par une
supplique en latin dans laquelle nous lui exposions l'impossibilit
o nous nous trouvions de le satisfaire, et o nous finissions par lui
adresser les paroles du prdicateur: _ne moliaris amico tuo malum, quum
habet in te fiduciam_[59]. Et nanmoins, ce _Guilelmus barbatus_, ce
Guillaume  la longue barbe, connaissant aussi peu les rgles des
belles-lettres que celles de l'humanit, nous rpliqua dans son jargon
ridicule: _Si non payatis brulabo monasterium vestrum_.

--Il ne vous fut pas difficile, mon pre, de comprendre ce latin
barbare.

--Hlas! mon fils, la crainte et la ncessit sont d'habiles
interprtes. Nous fmes obligs de fondre les vases d'argent de notre
autel, pour assouvir la rapacit de ce chef cruel. Puisse le ciel l'en
punir au septuple! _Pereat improbus! Amen! Amen! Anathema sit_.

--Je suis surpris que le duc de Bourgogne, qui a le bras si fort et si
puissant, ne rduise pas aux abois ce sanglier, dont les ravages font
tant de bruit.

--Hlas! mon fils, le duc est en ce moment  Pronne, assemblant ses
capitaines de cent hommes et ses capitaines de mille pour faire la
guerre  la France, et c'est ainsi que, pendant que le ciel a envoy la
discorde entre deux grands princes, le pays reste en proie  des
oppresseurs subalternes. Mais c'est bien mal  propos que le duc nglige
de gurir cette gangrne interne; car, tout rcemment, ce Guillaume de
la Marck a entretenu  dcouvert des relations avec Rouslaer et
Pavillon, chefs des mcontens de Lige, et il est  craindre qu'il ne
les excite bientt  quelques entreprises dsespres.

--Mais l'vque de Lige n'a-t-il donc pas assez de pouvoir pour
subjuguer cet esprit inquiet et turbulent? Votre rponse  cette
question, mon digne pre, sera trs-intressante pour moi.

--L'vque, mon fils, a le glaive de saint Pierre comme il en a les
clefs. Il est arm du pouvoir de prince sculier, et il jouit de la
puissante protection de la maison de Bourgogne, de mme qu'il a
l'autorit spirituelle, en qualit de prlat: il soutient cette double
qualit par un nombre suffisant de bons soldats et d'hommes d'armes. Or,
ce Guillaume de la Marck a t lev dans sa maison, et en a reu des
bienfaits. Mais  la cour mme de l'vque, il lcha la bride  son
caractre froce et sanguinaire, et il en fut chass pour avoir
assassin un des principaux domestiques de ce prlat. Banni de Lige,
ayant reu la dfense de reparatre devant le bon vque, il en a t
depuis ce temps l'ennemi constant et implacable; et aujourd'hui, je suis
fch d'avoir  le dire, il s'est ceint les reins, et a revtu l'armure
de la vengeance contre lui.

--Vous regardez donc la situation de ce digne prlat comme dangereuse?
lui demanda Quentin avec inquitude.

--Hlas! mon fils, rpondit le bon franciscain, existe-t-il quelqu'un ou
quelque chose dans ce monde prissable, que nous ne devions pas regarder
comme en danger? Mais  Dieu ne plaise que je dise que le digne prlat
se trouve dans un pril imminent. Il a un trsor bien rempli, de fidles
conseillers et de braves soldats; et, de plus, un messager, qui a pass
ici hier, se dirigeant du ct de l'est, nous a dit que le duc,  la
requte de l'vque, lui avait envoy cent hommes d'armes. Cette troupe,
avec la suite appartenant  chaque lance, forme une force suffisante
pour rsister  Guillaume de la Marck, dont le nom soit honni! _Amen_!

Leur conversation fut interrompue en ce moment par le sacristain, qui,
d'une voix que la colre rendait presque inarticule, accusa le Bohmien
d'avoir exerc les plus abominables pratiques contre les jeunes frres.
Il avait ml  leur boisson, pendant le repas du soir, une liqueur
enivrante dix fois plus forte que le vin le plus capiteux, et la tte de
la plupart d'entre eux y avait succomb. Dans le fait, quoique celle du
sacristain et t assez heureuse pour rsister  l'influence de cette
potion, sa langue paisse et ses yeux enflamms prouvaient qu'il n'avait
pas t tout--fait  l'abri des effets de ce breuvage dfendu. En
outre, le Bohmien avait chant diverses chansons o il n'tait question
que de vanits mondaines et de plaisirs impurs; il s'tait moqu du
cordon de saint Franois, il avait tourn en drision les miracles de ce
grand saint, et il avait os dire que ceux qui vivaient sous sa rgle
taient des fous et des fainans. Enfin, il avait pratiqu la
chiromancie, et prdit au jeune pre Chrubin qu'il serait aim d'une
belle dame, laquelle le rendrait pre d'un charmant garon, qui ferait
son chemin dans le monde.

Le pre prieur couta quelque temps ces accusations en silence, comme si
l'normit de ces crimes l'avait rendu muet d'horreur. Quand le
sacristain en eut termin la liste, il descendit dans la cour du
couvent, et ordonna aux frres lais,  peine de supporter les chtimens
spirituels dus  une dsobissance, de s'armer de fouets et de balais,
et de chasser l'impie de l'enceinte sacre.

Cette sentence fut excute sur-le-champ en prsence de Durward, qui,
quoique fort contrari par cet incident, n'intervint pas en faveur
d'Hayraddin, parce qu'il prvit que son intercession serait inutile.

La discipline inflige au dlinquant fut pourtant, malgr les
exhortations du prieur, plus plaisante que formidable. Le Bohmien
parcourait la cour en galopant dans tous les sens, au milieu des
clameurs de ceux qui le poursuivaient et du bruit des coups dont les uns
ne l'atteignaient point, parce que la plupart de ceux qui les lui
portaient n'avaient point en effet dessein de l'atteindre, et dont il
vitait les autres  force d'agilit, supportant avec courage et
rsignation le petit nombre qui tombait sur son dos et sur ses paules.
Le dsordre tait d'autant plus comique et bruyant, qu'Hayraddin passait
par les verges de soldats sans exprience, qui, au lieu de flageller le
coupable, se frappaient souvent les uns les autres. Enfin le prieur,
voulant terminer une scne plus scandaleuse qu'difiante, ordonna qu'on
ouvrt la porte de la cour; et le Bohmien, se prcipitant vers cette
issue avec la rapidit d'un clair, profita du clair de lune pour faire
ses adieux au couvent.

Pendant ce temps, un soupon que Durward avait dj conu plus d'une
fois se reprsenta  son esprit avec une nouvelle force. Ce jour-l mme
Hayraddin lui avait promis de se conduire, dans les monastres, d'une
manire plus dcente et plus rserve que par le pass. Cependant, bien
loin d'excuter cette promesse, il s'tait montr et plus impudent et
plus dsordonn que jamais. Il tait donc probable qu'il n'avait pas agi
ainsi sans dessein; quels que fussent les dfauts du Bohmien, il ne
manquait certainement pas de bon sens, et il savait, quand il le
voulait, avoir de l'empire sur lui-mme. N'tait-il pas possible qu'il
dsirt avoir quelque communication, soit avec des gens de sa horde,
soit avec d'autres personnes, et que, la surveillance de Quentin y
mettant obstacle pendant le jour, il et recours  ce stratagme pour se
faire chasser cette nuit du couvent.

Ds que ce soupon fut entr dans l'esprit de Durward, alerte comme il
l'tait toujours dans tous ses mouvemens, il rsolut de suivre le
Bohmien flagell, et de s'assurer, aussi secrtement qu'il le pourrait,
de ce qu'il allait devenir. En consquence, ds que Hayraddin eut pass
la porte du couvent, Quentin expliqua trs-brivement au prieur la
ncessit o il tait de ne pas perdre de vue son guide, et vola comme
un trait  sa poursuite.




CHAPITRE XVII.

L'Espion pi.

          Quoi! le grossier coquin! l'espion pi!
          Avec ces rustres-l vous n'avez rien  faire?
          loignez-vous....

          BEN Johnson. _Conte de Robin Hood_.


LORSQUE Durward sortit du couvent, il put remarquer, grce au clair de
lune, la retraite prcipite du Bohmien fuyant  travers le village
avec la rapidit d'un limier qui a senti le fouet; et il le vit ensuite
entrer un peu plus loin dans une prairie.

--Mon camarade court vite, se dit Quentin  lui-mme, mais il faudrait
courir plus vite encore pour chapper au pied le plus agile qui ait
jamais foul les bruyres de Glen-Houlakin.

Comme, heureusement, il avait quitt son manteau et son armure, le
montagnard cossais put dployer une lgret qui, tant sans gale dans
son pays, devait bientt lui faire joindre le Bohmien, en dpit de
l'agilit que dployait celui-ci. Ce n'tait pourtant pas ce que se
proposait Quentin; car il regardait comme beaucoup plus important de
dcouvrir ses projets que d'y mettre obstacle. Ce qui acheva de l'y
dterminer, ce fut de voir le Bohmien ne point ralentir le pas, mme
aprs la premire impulsion de sa fuite; sa course avait donc un tout
autre objet que celle d'un homme chass d'un bon logement, presqu'
minuit, sans s'y attendre, et qui naturellement n'aurait d songer qu'
s'en procurer un autre. Quentin le suivit sans tre aperu, car le
Bohmien ne tourna pas la tte une seule fois; mais aprs avoir travers
la prairie, celui-ci s'arrta au bord d'un petit ruisseau dont les rives
taient couvertes d'aunes et de saules; il sonna du cor, avec prcaution
toutefois et en mnageant le son. Un coup de sifflet, qui partit  peu
de distance, lui rpondit sur-le-champ.

--C'est un rendez-vous, pensa Quentin; mais comment m'approcher pour
entendre ce qui va se passer? Le bruit de mes pas et celui des branches
qu'il faut que j'carte me trahiront, si je n'y prends garde. Je les
surprendrai pourtant, de part saint Andr! comme si c'taient des daims
de Glen-Isla[60]. Je leur apprendrai que ce n'est pas sans fruit que
j'ai t instruit dans l'art de la vnerie. Les voil ensemble; ils sont
deux; l'avantage n'est pas pour moi, s'ils me dcouvrent et qu'ils aient
des projets hostiles, comme cela n'est que trop  craindre; prenons
garde que la comtesse Isabelle ne perde son pauvre ami!--Que dis-je? il
ne mriterait pas ce titre, s'il n'tait prt  combattre pour elle une
douzaine de ces coquins. Aprs avoir crois le fer avec Dunois, avec le
meilleur chevalier de la France, dois-je craindre une horde de pareils
vagabonds? Fi donc! prudence et courage; et avec l'aide de Dieu et de
saint Andr, ils me trouveront plus fort et plus fin qu'eux.

D'aprs cette rsolution, employant une ruse que lui, avait apprise
l'habitude de la chasse des forts, il descendit dans le lit de la
petite rivire, dont l'eau, variant de profondeur, tantt lui couvrait 
peine les pieds, tantt lui montait jusqu'aux genoux, et s'avana ainsi
bien doucement, cach sous les branches des arbres entre-croises sur sa
tte; le bruit de ses pas se confondait avec le murmure des eaux (c'est
ainsi que nous-mmes nous nous sommes souvent approchs autrefois du nid
du corbeau vigilant). De cette manire, il arriva, sans tre aperu,
assez prs pour entendre la voix des deux hommes qu'il voulait observer;
mais il ne distinguait pas leurs paroles. tant en ce moment sous un
magnifique saule pleureur dont les branches tombaient jusque sur la
surface de l'eau, il en saisit une des plus fortes, et employant en mme
temps l'adresse, la force et l'agilit, il se hissa sur l'arbre, sans
bruit, et s'assit sur la bifurcation des premires branches, sans
crainte d'tre dcouvert.

De l il vit que l'individu avec lequel Hayraddin conversait tait un
homme de sa caste; mais il reconnut en mme temps,  sa grande
mortification, qu'ils parlaient une langue dont il ne pouvait comprendre
un seul mot. Ils riaient beaucoup; et, comme Hayraddin fit un mouvement
comme s'il s'esquivait, et finit par se frotter les paules, Quentin en
conclut qu'il lui racontait l'histoire de la bastonnade qu'il avait
reue avant sa fuite du couvent.

Tout  coup on entendit  quelque distance un nouveau coup de sifflet;
Hayraddin y rpondit en sonnant du cor, comme il l'avait fait en
arrivant, et, quelques instans aprs, un nouveau personnage parut sur la
scne. C'tait un homme grand, vigoureux, ayant l'air martial, et dont
les formes robustes formaient un contraste frappant avec la petite
taille et le corps grle des deux Bohmiens. Un large baudrier, pass
sur son paule, soutenait un grand sabre. Son haut-de-chausses couvert
de taillades d'o sortaient des bouffettes en soie et en taffetas de
diverses couleurs, tait attach au moins par cinq cents aiguillettes en
ruban  une jaquette de buffle bien serre, sur la manche droite de
laquelle on voyait une plaque en argent reprsentant une tte de
sanglier, indice du chef sous lequel il servait. Le chapeau qu'il
portait de ct sur l'oreille, laissait voir une grande quantit de
cheveux crpus qui ombrageaient son large visage, et allaient se mler
avec une barbe non moins large, d'environ quatre pouces de longueur. Il
tenait  la main une longue lance, et tout son quipement annonait un
de ces aventuriers allemands, connus sous le nom de _lanzknechts_, en
franais lansquenets[61], qui formaient  cette poque une partie
formidable de l'infanterie. Ces mercenaires taient une soldatesque
froce et ne songeant qu'au pillage; un conte absurde courait parmi
eux, que la porte du ciel avait t ferme  un lansquenet  cause de
ses vices, et qu'on avait refus de le recevoir en enfer  cause de son
caractre mutin, querelleur et insubordonn: il en rsultait qu'ils
agissaient en gens qui n'aspiraient pas au ciel et qui ne redoutaient
pas l'enfer.

--_Donner und blitz_! s'cria-t-il en arrivant; et il parla ensuite une
sorte de jargon franco-germain, dont nous ne pourrons donner qu'une ide
trs imparfaite:--Pourquoi vous m'avoir fait perdre trois nuits  vous
attendre?

--Je n'ai pas pu vous voir plus tt, _mein herr_, rpondit Hayraddin
avec un ton de soumission. Il y a un jeune cossais, qui a l'oeil aussi
vif qu'un chat sauvage, qui pie mes moindres mouvemens. Il me souponne
dj; si ses soupons se confirmaient, je serais un homme mort, et il
reconduirait ces femmes en France.

--_Washenker_! dit le lansquenet, nous tre trois; nous les attaquer
demain, et enlever les femmes sans aller plus loin. Vous m'avoir dit les
deux gardes tre des poltrons, vous et votre camarade en avoir soin, et,
_der Teufel_! moi me charger du chat sauvage.

--Vous ne trouverez pas cela si facile, dit le Bohmien; car, outre que
notre mtier  nous autres n'est pas de nous battre, notre cossais est
un gaillard qui s'est mesur avec le meilleur chevalier de toute la
France, et qui s'en est tir avec honneur. Je l'ai vu de mes propres
yeux serrer Dunois d'assez prs.

--_Hagel und sturmwetter_! s'cria l'Allemand; votre lchet vous fait
parler ainsi.

--Je ne suis pas plus lche que vous, _mein herr;_ mais, encore une
fois, mon mtier n'est pas de me battre. Si vous conservez l'embuscade
 l'endroit convenu, c'est fort bien; sinon je les conduis en sret au
palais de l'vque; et Guillaume de la Marck pourra aisment les y aller
chercher, s'il est la moiti aussi fort qu'il prtendait l'tre, il y a
huit jours.

--_Potz tausend_! Nous tre aussi forts et plus forts. Mais nous avoir
entendu parler d'une centaine de lances arrives de Bourgogne; et  cinq
hommes par lance, voyez-vous, c'est juste cinq cents; en ce cas, _der
Teufel_! eux avoir bien plus d'envie de nous chercher que nous de les
trouver, car l'vque avoir de bonnes forces sur pied; oui, avoir de
bonnes forces.

--Il faut donc vous en tenir  l'embuscade de la Croix-des-Trois-Rois,
ou renoncer  l'aventure.

--Renoncer  l'aventure! renoncer  enlever une riche hritire pour
tre la femme de notre noble capitaine! _der Teufel_! Moi plutt
attaquer l'enfer! _meine seele_! nous tous devenir bientt des princes
et des _hertzogs_, que vous appelez ducs; avoir une bonne cave, du bon
argent de France en abondance, et peut-tre quelques jolies filles
par-dessus le march, quand le Barbu en avoir assez.

--Ainsi donc, l'embuscade de la Croix-des-Trois-Rois tient toujours?

--_Mein Gott_, oui sans doute. Vous jurer de les y amener, et quand eux
tre descendus de cheval, et tre  genoux devant la croix, ce que
personne ne manque  faire except des fils paens, comme toi, nous
tomber sur eux, et les femmes tre  nous.

--Fort bien, mais je n'ai promis de me charger de cette affaire qu' une
condition: je n'entends pas qu'on touche  un seul cheveu de la tte du
jeune homme. Si vous m'en faites serment par les carcasses de vos trois
Rois qui sont  Cologne, je vous jurerai par les sept Dormans[62], de
vous servir fidlement pour tout le reste. Et, si vous ne tenez pas
votre serment, je vous prviens que les sept Dormans viendront vous
veiller sept nuits de suite, et qu' la huitime ils vous trangleront
et vous dvoreront.

--Mais, _donner un hagel_! pourquoi vous tre si inquiet de la vie de ce
jeune homme? lui n'tre pas de votre sang ni de votre nation.

--Que vous importe, honnte Heinrick? Il y a des gens qui aiment 
couper la gorge aux autres, et il y en a qui se plaisent  leur sauver
le cou. Ainsi, jurez-moi qu'il ne lui en cotera ni la vie ni la moindre
blessure, ou, de par la brillante toile d'Oldebaoran, cette affaire
n'ira pas plus loin. Jurez-le-moi par les trois Rois de Cologne, comme
vous les appelez, car je sais que vous ne faites cas d'aucun autre
serment.

--Toi tre vraiment comique! dit l'Allemand. Eh bien donc, moi jurer...

--Un moment, s'cria Hayraddin, demi-tour  droite, brave lansquenet, et
tournez la tte du ct de l'orient, afin que les trois Rois vous
entendent.

Le soldat prta le serment de la manire qui lui tait prescrite, et dit
ensuite qu'il se tiendrait  l'embuscade, et que l'endroit tait fort
convenable, puisqu'il n'tait gure qu' cinq milles de distance du lieu
o ils se trouvaient.

--Mais, ajouta-t-il, pour rendre l'affaire bien sre, moi penser
convenable de placer quelques braves gens sur la gauche de l'auberge,
afin de tomber sur eux, si eux avoir la fantaisie de passer par l.

--Non, rpondit le Bohmien aprs avoir rflchi un moment, la vue de
ces soldats de ce ct pourrait alarmer la garnison de Namur, et alors
il y aurait un combat douteux, au lieu d'un succs assur. D'ailleurs
ils suivront la rive droite de la Meuse, car je puis les conduire comme
bon me semble, ce montagnard cossais, malgr sa mfiance, s'en
rapportant entirement  moi pour le guider, et n'ayant jamais demand
l'avis de personne sur la route qu'il doit suivre. Mais aussi je lui ai
t donn par un ami sr, par un homme de la parole duquel personne ne
s'est jamais mfi, avant d'avoir appris  le connatre un peu.

--Maintenant, l'ami Hayraddin, dit le lansquenet, moi avoir une petite
question  vous faire. Moi pas concevoir comment avoir pu faire que vous
et votre frre tant, comme vous le prtendre, de grands _sternendeuter_,
que vous appeler astrologues, vous n'avoir pas prvu que lui devoir
tre pendu. _Hunker_! cela n'tre-t-il pas singulier?

--Je vous dirai, Heinrick, rpliqua le Bohmien, que si j'avais su que
mon frre tait assez fou pour aller raconter au duc de Bourgogne les
secrets du roi Louis, j'aurais prdit sa mort aussi assurment que je
prdirais le beau temps en juillet. Louis a des oreilles et des mains 
la cour de Bourgogne, et le duc a quelques conseillers pour qui le son
de l'or de France est aussi agrable que le glouglou d'une bouteille
l'est pour vous. Mais adieu, et ne manquez pas de vous trouver au
rendez-vous. Il faut que j'attende  la pointe du jour mon cossais 
une porte de flche de l'auge de ces pourceaux fainans, sans quoi il
me souponnerait d'avoir fait une excursion peu favorable au succs de
son voyage.

--Toi pouvoir pas partir sans boire avec moi une coup de consolation,
dit l'Allemand. Oh! mais, moi oublier, toi assez bte pour ne boire que
de l'eau, comme un vil vassal de Mahomet et de Termagant.

--Tu n'es, toi-mme, qu'un esclave du vin et du flacon, dit le Bohmien.
Je ne suis pas surpris que ceux qui sont altrs de sang te confient
l'excution des mesures de violence que de meilleures ttes ont
imagines. Quand on veut connatre les penses des autres, ou cacher les
siennes, il ne faut pas boire de vin. Mais  quoi bon te prcher, toi
qui es toujours aussi altr que les sables de l'Arabie. Adieu; emmne
avec toi mon camarade Tuisco, car, si on le voyait rder prs du
monastre, cela donnerait des soupons.

Les deux illustres allis se sparrent alors, aprs s'tre promis de
nouveau de ne pas manquer au rendez-vous fix  la Croix-des-Trois-Rois.

Durward les suivit long-temps des yeux, et descendit de l'arbre. Son
coeur battait en songeant combien peu il s'en tait fallu que la belle
comtesse ne ft victime d'un complot tram avec une si profonde
perfidie, si toutefois il tait encore possible de le djouer. Craignant
de rencontrer Hayraddin en retournant au monastre, il fit un long
dtour, au risque d'avoir  passer par quelques mauvais sentiers.

Chemin faisant, il rflchit trs-attentivement sur ce qu'il avait 
faire. En entendant Hayraddin faire l'aveu de sa trahison, il avait
d'abord pris la rsolution de le mettre  mort aussitt que la
confrence serait termine, et que ses compagnons seraient  une
distance suffisante; mais quand il l'eut entendu exprimer tant d'intrt
pour lui sauver la vie, il sentit qu'il lui serait difficile d'infliger
 ce tratre, dans toute son tendue, le chtiment que mritait sa
perfidie. Il rsolut donc d'pargner ses jours, et mme de continuer,
s'il tait possible,  l'employer comme guide, en prenant toutes les
prcautions ncessaires pour la sret de la belle comtesse,  qui il
s'tait promis de dvouer sa vie.

Mais que fallait-il faire? les dames de Croye ne pouvaient se rfugier
en Bourgogne, d'o elles avaient t obliges de s'enfuir; ni en France,
d'o elles avaient t, en quelque sorte, renvoyes. La violence du duc
Charles, dans le premier de ces deux pays, n'tait gure moins 
craindre pour elles que la politique froide et tyrannique du roi dans
l'autre. Aprs y avoir profondment rflchi, Durward ne put imaginer
rien de mieux que d'viter l'embuscade, en suivant la rive gauche de la
Meuse pour se rendre  Lige, o ces dames, conformment  leur premier
projet, se mettraient sous la protection du saint vque. On ne pouvait
douter que ce prlat n'et la volont de les protger; et, s'il avait
reu un renfort de cent hommes d'armes, il en avait le pouvoir. Dans
tous les cas, si les dangers auxquels l'exposaient les hostilits de
Guillaume de la Marck et les troubles de la ville de Lige devenaient
imminens, il pouvait toujours envoyer ces malheureuses dames en
Allemagne, avec une escorte convenable.

Pour conclusion (car quel homme a jamais termin une dlibration sans
quelque considration personnelle?), Quentin pensa que le roi Louis, en
le condamnant de sang-froid  la mort ou  la captivit, l'avait dli
de ses engagemens envers la couronne de France, et il prit la rsolution
positive de s'en affranchir. L'vque de Lige avait probablement besoin
de soldats; et, par la protection des belles comtesses, qui maintenant,
et surtout la comtesse Hameline, le traitaient avec beaucoup de
familiarit, il pouvait obtenir de lui quelque commandement, peut-tre
mme tre charg de conduire les dames de Croye dans quelque place qui
leur offrt plus de sret que Lige et ses environs. Enfin, elles
avaient parl, quoique en quelque sorte en badinant, de lever les
vassaux de la comtesse Isabelle, comme beaucoup de seigneurs le
faisaient dans ces temps de troubles, et de fortifier son chteau de
manire  le mettre en tat de rsister  toute attaque; elles lui
avaient demand en plaisantant s'il voulait tre leur snchal, et
remplir cette place prilleuse; et comme il avait accept cette
proposition avec autant de zle que d'empressement, elles lui avaient
permis de leur baiser la main, en signe de sa promotion  cette fonction
honorable et de confiance. Il avait mme cru remarquer que la main de la
comtesse Isabelle, une des mains les plus belles et les mieux faites qui
eussent jamais reu pareil hommage d'un vassal dvou, avait trembl
tandis que ses lvres s'y reposaient un instant de plus que ne
l'exigeait le crmonial, et que ses joues et ses yeux avaient donn
quelques marques de confusion quand elle l'avait retire. Quelque chose
ne pouvait-il pas rsulter de tout cela? Et quel homme brave,  l'ge de
Quentin, n'aurait pas permis  de semblables considrations d'influer un
peu sur sa dtermination?

Ce point rgl, il eut  rflchir sur la manire dont il agirait 
l'gard de l'infidle Bohmien. Il avait renonc  sa premire ide de
le tuer dans le bois mme; mais s'il prenait un autre guide, et qu'il le
laisst en libert, c'tait envoyer le tratre au camp de Guillaume de
la Marck, pour y porter la nouvelle de leur marche. Il pensa  prendre
le prieur pour confident, en l'engageant  retenir le Bohmien
prisonnier jusqu' ce qu'ils eussent le temps d'arriver  Lige; mais,
en y rflchissant, il n'osa pas hasarder de faire une pareille
proposition  un homme que la vieillesse avait d rendre timide, et qui,
comme moine, considrant la sret de son couvent comme le plus
important de ses devoirs, tremblait au seul nom du Sanglier des
Ardennes.

Enfin il arrta un plan d'opration sur lequel il crut d'autant mieux
pouvoir compter, que l'excution n'en dpendrait que de lui-mme; et
pour la cause qu'il avait embrasse, il se sentait capable de tout.
Aussi rsolu que hardi, quoique sans se dissimuler les dangers de sa
position, Quentin pouvait tre compar  un homme qui marche charg d'un
fardeau dont il sent la pesanteur, mais qu'il ne croit pas au-dessus de
ses forces. Ce plan venait d'tre arrt dans son esprit, quand il
arriva au couvent.

Il frappa doucement  la porte; un frre, que le prieur avait eu
l'attention d'y placer pour l'attendre, lui ouvrit; et, l'informant que
tous les frres devaient rester dans l'glise jusqu'au point du jour,
pour prier Dieu de pardonner les divers scandales qui avaient eu lieu
dans la communaut pendant la soire prcdente, il proposa  Quentin
d'aller partager leurs exercices de dvotion; mais les vtemens du jeune
cossais taient tellement mouills, qu'il ne crut pas devoir accepter
cette offre, et il demanda la permission d'aller s'asseoir prs du feu
de la cuisine, afin de pouvoir scher ses habits avant de se mettre en
route. Il dsirait d'ailleurs que le Bohmien, quand il le reverrait,
n'apert rien en lui qui pt le porter  souponner son excursion
nocturne.

Le digne frre non-seulement lui accorda sa demande, mais voulut mme
lui tenir compagnie; circonstance dont Durward fut d'autant plus charm,
qu'il dsirait se procurer quelques renseignemens sur les deux routes
dont il avait entendu parler pendant la conversation du Bohmien avec le
lansquenet.

Le frre, qui justement se trouvait souvent charg des affaires
extrieures du couvent, tait de toute la communaut celui qui pouvait
le mieux rpondre aux questions que Quentin lui fit  ce sujet; mais il
ajouta qu'en bonnes plerines, c'tait un devoir pour les dames qu'il
escortait de suivre la rive-droite de la Meuse, afin de payer le tribut
de la dvotion devant la Croix-des-Trois-Rois, leve  l'endroit o les
saintes reliques de Gaspard, de Melchior et de Balthazar, noms que donne
l'glise catholique aux trois mages qui vinrent de l'Orient pour
apporter leurs offrandes  Bethlem, s'taient arrtes lorsqu'on les
transportait  Cologne, et o elles avaient fait plusieurs miracles.

Quentin lui rpondit que ces pieuses dames taient dtermines 
observer avec la plus grande ponctualit toutes les saintes stations de
leur plerinage, et qu'elles visiteraient certainement celle de la
Croix-des-Trois-Rois, soit en allant  Cologne, soit en en revenant;
mais qu'elles avaient entendu dire que la route sur la rive droite de la
Meuse tait peu sre, attendu qu'elle tait infeste par les soldats du
froce Guillaume de la Marck.

-- Dieu ne plaise, s'cria le frre Franois, que le Sanglier des
Ardennes ait port de nouveau sa bauge si prs de nous! Au surplus,
quand cela serait vrai, la Meuse est assez large pour tablir une bonne
barrire entre lui et nous.

--Mais elle n'tablira aucune barrire entre ces dames et ce maraudeur,
rpondit Quentin, si nous la traversons pour prendre la route de la rive
droite.

--Le ciel protgera ceux qui lui appartiennent, jeune homme, rpliqua le
frre. Les trois Rois de la bienheureuse ville de Cologne ne laissent
pas mme entrer dans l'enceinte de ses murs un juif ou un infidle; il
serait bien dur de penser qu'ils pussent commettre un assez grand oubli
pour permettre que de dignes plerins venant leur rendre hommage devant
la croix leve en leur honneur, fussent pills et maltraits par un
chien de mcrant comme ce Sanglier des Ardennes, qui est pire que tout
un camp de paens sarrasins, et les dix tribus d'Isral par-dessus le
march.

Quelque confiance que Quentin, en bon catholique, ft tenu d'accorder 
la protection spciale de Gaspard, de Melchior et de Balthazar, il ne
put s'empcher de rflchir que les comtesses n'ayant pris le titre de
plerines que par les conseils d'une politique mondaine, elles n'avaient
pas trop le droit d'esprer que les trois mages les mettraient sous leur
sauvegarde en cette occasion; et, en consquence, il rsolut de leur
pargner, autant que possible, le besoin d'une intervention miraculeuse.
Cependant; dans la simplicit de sa bonne foi, il fit voeu de faire
lui-mme, en propre personne, un plerinage aux trois Rois de Cologne,
si ces illustres personnages, de sainte et royale mmoire, lui
permettaient de conduire  bon port les dames qu'il escortait.

Afin de contracter cette obligation avec toute la solennit possible, il
pria le frre Franois de le faire entrer dans une des chapelles
latrales du couvent; et l, se mettant  genoux avec une dvotion
sincre, il ratifia le voeu qu'il venait de faire intrieurement. Le son
des voix des moines qui chantaient dans le choeur, l'heure solennelle 
laquelle il faisait cet acte religieux, l'effet de la faible clart
qu'une seule lampe rpandait dans ce petit difice gothique, tout
contribua  jeter Durward dans cet tat o l'homme reconnat le plus
facilement la faiblesse humaine, et cherche cette aide et cette
protection surnaturelle qu'aucune croyance ne promet qu'au repentir du
pass et  une ferme rsolution d'amendement pour l'avenir. Si l'objet
de sa dvotion tait mal plac, ce n'tait pas la faute de Quentin; et
ses prires tant sincres, nous aurions peine  croire qu'elles ne
furent pas favorablement accueillies du seul vrai Dieu, qui regarde les
intentions et non les formes, et aux yeux duquel la dvotion sincre
d'un paen est plus estimable que l'hypocrisie spcieuse d'un pharisien.

S'tant recommand, sans oublier ses malheureuses compagnes,  la
protection des saints et  la garde de la Providence, Quentin alla se
reposer le reste de la nuit, laissant le frre difi de la ferveur et
de la sincrit de sa dvotion.




CHAPITRE XVIII.

La Chiromancie.

          Quand joyeuses chansons et contes plus joyeux
          Adoucissaient pour nous un chemin sinueux,
          Nous craignions d'arriver  la fin du voyage.
          Mais d'un enchantement le tout tait l'ouvrage;
          Ce chemin escarp, faisant mille dtours,
          Au point d'o nous partions nous ramenait toujours.

          SAMUEL JOHNSON.


L'AURORE commenait  peine  paratre, quand Durward, sortant de sa
petite cellule, veilla les palefreniers endormis, et surveilla, avec un
soin encore plus particulier que de coutume, tous les prparatifs du
dpart. Ce fut lui-mme qui examina si les brides, les mors et tous les
harnais des chevaux taient en bon tat; il vrifia s'ils taient bien
ferrs, afin que le hasard n'ament pas quelques-uns de ces accidens
qui, quoique peu importans en eux-mmes, n'en retardent pas moins les
voyageurs dans leur route. Il voulut aussi qu'on donnt l'avoine aux
chevaux en sa prsence, afin d'tre sr qu'ils seraient en tat de faire
une bonne journe, ou une course force, si le cas l'exigeait.

Retournant alors dans sa chambre, il s'arma avec un soin tout
particulier, et ceignit son pe en homme qui prvoit un danger
prochain, et qui a pris la ferme rsolution de le braver.

Ces sentimens gnreux lui donnrent une fiert de dmarche et un air de
dignit que les dames de Croye n'avaient pas encore remarqus en lui,
quoiqu'elles eussent vu avec plaisir et intrt la grce et la navet
de ses discours et de sa conduite, ainsi que l'alliance de son
intelligence naturelle avec cette simplicit qu'il devait  son pays et
 son ducation. Il leur donna  entendre qu'il serait  propos qu'elles
partissent de meilleure heure que de coutume, et en consquence elles
quittrent le couvent aprs avoir djeun, non sans avoir tmoign leur
reconnaissance de l'hospitalit qu'elles avaient reue, par une offrande
qu'elles firent au pied des autels, et qui convenait mieux  leur rang
vritable qu' ce qu'elles paraissaient tre. Cette libralit ne fit
pourtant natre aucun soupon: elles passaient pour Anglaises, et ces
insulaires jouissaient ds ce temps-l de cette rputation de richesse
qu'ils conservent encore aujourd'hui.

Le prieur leur donna sa bndiction pendant qu'elles montaient  cheval,
et flicita Quentin de l'absence de son guide paen.--Car, ajouta cet
homme vnrable, il vaut mieux trbucher en chemin, que d'tre soutenu
par la main d'un voleur ou d'un brigand.

Durward ne partageait pas tout--fait cette opinion; quoiqu'il st que
le Bohmien tait dangereux, il croyait pouvoir profiter de ses
services, et djouer en mme temps ses projets de trahison, maintenant
qu'il les connaissait. Mais ses inquitudes  ce sujet ne durrent pas
long-temps, car  peine la petite cavalcade tait-elle  trois cents pas
du monastre et du village, qu'il aperut Hayraddin mont  l'ordinaire
sur son petit cheval plein de feu. Le chemin ctoyait ce mme ruisseau
sur les rives duquel Quentin avait entendu la confrence mystrieuse de
la nuit prcdente, et il n'y avait pas long-temps que le Bohmien les
avait rejoints, quand ils passrent sous le saule qui avait fourni 
Durward le moyen de se cacher pour couter, sans tre aperu, la
conversation du guide perfide avec le lansquenet.

Les souvenirs que ce lieu fit natre dans l'esprit de Quentin le
portrent  adresser brusquement la parole au Bohmien,  qui il avait 
peine dit un mot jusqu'alors.

--O as-tu pass cette nuit, profane coquin? lui demanda-t-il.

--Vous pouvez aisment le deviner en regardant mes habits, rpondit
Hayraddin, qui lui montra du doigt ses vtemens encore couverts de foin.

--Une meule de foin, rpliqua Durward, est un lit fort convenable pour
un astrologue, et beaucoup meilleur que n'en mrite un paen qui ose
blasphmer contre notre sainte religion et ses ministres.

--Mon Klepper s'en est pourtant trouv mieux que moi, dit Hayraddin en
caressant le cou de son cheval, car il y a rencontr en mme temps abri
et nourriture. Ces vieux fous de tondus l'ont mis  la porte comme s'ils
avaient peur que le cheval d'un homme d'esprit pt infecter de bon sens
et de sagacit toute une congrgation d'nes. Heureusement Klepper
connat ma manire de siffler, et il me suit comme un chien, sans quoi
nous ne nous serions jamais revus; et vous auriez pu siffler  votre
tour pour trouver un guide.

--Je t'ai dj recommand plus d'une fois, lui dit Quentin en le
regardant d'un air svre, de rprimer la licence de ta langue quand tu
te trouves dans la compagnie de personnes honntes, ce qui, je crois, ne
t'tait gure arriv jusqu' ce jour; et je te promets que si je te
croyais un guide aussi infidle que je te crois impie et blasphmateur,
mon poignard cossais ne tarderait pas  faire connaissance avec ton
coeur de paen, quoique ce ft me dgrader au rang du boucher qui gorge
un pourceau.

Le Bohmien, sans baisser les yeux sous le regard perant de Quentin, et
sans renoncer au ton d'indiffrence caustique avec lequel il parlait
toujours, rpondit;--Le sanglier est proche parent du pourceau, et
cependant il y a bien des gens qui trouvent honneur, plaisir et profit 
le tuer.

tonn de la confiance et de la hardiesse de cet homme, et craignant
qu'il ne connt quelques points de son histoire et de ses sentimens, sur
lesquels il ne se souciait pas d'entrer en conversation avec lui,
Quentin rompit brusquement un entretien dans lequel il n'avait obtenu
aucun avantage sur le Maugrabin, et retourna  son poste ordinaire,
c'est--dire  ct des deux dames.

Nous avons dj fait observer qu'il s'tait tabli entre elles et lui un
certain degr de familiarit. La comtesse Hameline, aprs s'tre bien
assure de la noblesse de sa naissance, le traitait en gal et en
favori; et, quoique sa nice laisst voir moins ostensiblement l'estime
qu'elle avait pour lui, nanmoins,  travers sa retenue et sa timidit,
Quentin croyait reconnatre que sa compagnie et sa conversation ne lui
taient nullement indiffrentes.

Rien n'anime la gaiet de la jeunesse comme la certitude qu'elle plat
en s'y livrant. Aussi Quentin, pendant tout le voyage, avait-il dploy
toutes ses ressources pour amuser la belle comtesse, tantt par un
entretien enjou, tantt en lui chantant les chansons de son pays en sa
propre langue, quelquefois en lui en racontant les traditions; les
efforts qu'il faisait pour les mettre en franais, langue qu'il ne
connaissait pas encore parfaitement, occasionnaient souvent cent petites
mprises plus divertissantes que la narration mme. Mais ce matin, livr
 ses penses inquites, il restait  ct des dames de Croye sans
faire, suivant son usage, aucune tentative pour les amuser, et elles ne
purent s'empcher de trouver son silence extraordinaire.

--Notre jeune champion a vu un loup, dit la comtesse Hameline, faisant
allusion  une ancienne superstition, et cette rencontre lui a fait
perdre la langue.

--Dire que j'ai dpist un renard, ce serait frapper plus prs du but,
pensa Quentin; mais ce fut tout bas qu'il ft cette rflexion.

--tes-vous indispos, monsieur Quentin? lui demanda la comtesse
Isabelle avec un ton d'intrt dont elle ne put s'empcher de rougir,
parce qu'elle sentait que c'tait s'avancer un peu plus que ne le
permettait la distance qui les sparait.

--Il a pass la nuit  table avec les bons frres, dit la comtesse
Hameline. Les cossais sont comme les Allemands, qui font une telle
dpense de gaiet en buvant leur vin du Rhin, qu'il n'apportent  la
danse, dans la soire, que des jambes mal assures, et dans le boudoir
des dames, le lendemain matin, que des maux de tte.

--Je ne mrite pas de tels reproches, belles dames, rpondit Durward.
Les bons frres ont pass  l'glise presque toute la nuit; et quant 
moi, j'ai  peine bu un verre de leur vin le plus commun.

--C'est peut-tre la mauvaise chre qui lui a fait perdre sa gaiet, dit
la comtesse Isabelle. Allons, monsieur Quentin, consolez-vous; si jamais
nous allons ensemble dans mon ancien chteau de Braquemont, quand je
devrais tre moi-mme votre chanson, et vous le prsenter, vous aurez
un verre d'excellent vin, bien au-dessus de celui que produisent les
fameuses vignes de d'Hoccheim ou de Johannisberg.

--Un verre d'eau de _votre_ main, noble dame..., dit Quentin; mais la
voix lui manqua, et Isabelle prit la parole comme si elle n'avait fait
aucune attention  l'accent de tendresse avec lequel il avait appuy sur
le pronom possessif.

--Ce vin, dit-elle, fut plac dans les caves de Braquemont par mon
bisaeul le rhingrave Gottfried.

--Qui obtint la main de sa bisaeule, dit la comtesse Hameline en
l'interrompant, pour s'tre montr le plus vaillant des enfans de la
chevalerie au grand tournoi de Strasbourg, o dix chevaliers perdirent
la vie dans la lice. Mais ce temps est pass. Personne aujourd'hui ne
pense plus  s'exposer au pril pour acqurir de l'honneur, ou pour
secourir la beaut.

Elle parlait ainsi du ton que prend une beaut moderne dont les charmes
commencent  tre sur le retour, quand on l'entend se plaindre du peu de
politesse du sicle actuel. Quentin prit sur lui de rpondre qu'on ne
manquait pas encore de cet esprit de chevalerie qu'elle semblait
regarder comme teint, et que, quand il aurait disparu du reste de la
terre, on le retrouverait encore dans le coeur des gentilshommes
cossais.

--coutez-le! s'cria la comtesse Hameline; il voudrait nous faire
croire que son pays froid et strile conserve encore ce noble feu teint
en France et en Allemagne! Le pauvre jeune homme ressemble aux
montagnards suisses, qui ne connaissent rien de si beau que leur affreux
pays: il nous parlera bientt des vignes et des oliviers d'cosse.

--Non, madame, rpondit Durward; tout ce que je puis dire du vin et de
l'huile qu'on trouve sur nos montagnes, c'est que notre pe sait
contraindre nos voisins plus riches  nous payer un tribut de ces riches
productions. Mais quant  la foi sans tache, quant  l'honneur sans
reproche de l'cosse, je suis forc de mettre  l'preuve en ce moment
la confiance que vous y accordez, quoique l'humble individu qui vous la
demande ne puisse vous offrir rien de plus pour gage de votre sret.

--Vous parlez mystrieusement, dit la comtesse Hameline; vous connaissez
donc quelque danger qui nous menace aujourd'hui.

--Je l'ai lu dans ses yeux depuis une heure! s'cria Isabelle en
joignant les mains. Sainte Vierge, qu'allons-nous devenir?

--Rien que ce qu'il vous plaira, dit Durward; je l'espre du moins. Mais
je suis oblig de vous le demander, nobles dames, pouvez-vous vous fier
 moi?

--Nous fier  vous? rpondit la comtesse Hameline, certainement. Mais
pourquoi cette question? et jusqu' quel point nous demandez-vous notre
confiance?

--Quant  moi, dit Isabelle, je vous l'accorde tout entire et sans
rserve; et, si vous pouvez nous tromper, Quentin, je croirai qu'il
n'existe de sincrit que dans le ciel.

--Noble dame, rpondit Durward au comble de ses voeux, vous ne faites
que me rendre justice. Mon projet est de changer de route, et de nous
rendre  Lige en suivant la rive gauche de la Meuse, au lieu de la
traverser  Namur. C'est m'carter des ordres que j'ai reus du roi
Louis, et des instructions qu'il a donnes  notre guide. Mais j'ai
entendu dire dans le couvent d'o nous sortons, qu'on a vu des
maraudeurs sur la rive droite de ce fleuve, et que le duc de Bourgogne a
mis en campagne des troupes pour les rprimer. Ces deux circonstances me
donnent des craintes pour votre sret. Ai-je votre permission pour
faire ce changement  votre route?

--Ma pleine et entire permission, rpondit la comtesse Isabelle.

--Je crois, comme vous, ma nice, lui dit sa tante, que le jeune homme a
de bonnes intentions; mais songez-vous que c'est contrevenir aux
instructions que nous a donnes le roi Louis, qui nous les a si souvent
rptes?

--Et pourquoi aurions-nous gard  ses instructions? dit Isabelle. Grce
au ciel, je ne suis pas sa sujette. Je m'tais confie  sa protection,
et il a abus de la confiance qu'il m'avait engage  lui accorder. Je
ne voudrais pas faire injure  ce jeune homme en mettant un instant sa
parole en balance contre les injonctions de ce tyran artificieux et
goste.

--Que le ciel vous rcompense de ce que vous venez de dire! s'cria
Durward avec transport. Si je ne justifiais pas la confiance que vous
daignez m'accorder, tre dchir par des chevaux indompts en ce monde,
et expos dans l'autre  d'ternelles tortures, serait un supplice trop
doux pour moi.

 ces mots, il piqua des deux, et alla rejoindre le Bohmien. Le
caractre de ce digne personnage paraissait tre tout--fait passif. Les
injures et les menaces ne faisaient aucune impression sur lui, et, s'il
ne les pardonnait pas, il semblait du moins les oublier. Durward entra
en conversation avec lui, et son guide lui rpondit avec la mme
tranquillit que s'il ne se ft rien pass de dsagrable entre eux dans
le cours de la matine.

--Le chien, pensa le jeune cossais, n'aboie pas en ce moment, parce
qu'il a dessein de rgler ses comptes avec moi tout d'un coup, en me
sautant  la gorge quand il pourra le faire impunment; mais nous
verrons s'il n'est pas possible de battre un tratre par ses propres
armes.--Eh bien! honnte Hayraddin, depuis que vous voyagez avec nous,
vous ne nous avez pas encore donn un chantillon de vos talens en
chiromancie; et cependant vous aimez tant  les exercer qu'il faut que
vous dployiez votre science dans chaque couvent o nous faisons halte,
au risque d'avoir  passer la nuit sur une meule de foin.

--Vous ne me l'avez jamais demand, rpondit l'gyptien; vous tes comme
le reste du monde, vous vous contentez de tourner en ridicule les
mystres que vous ne pouvez concevoir.

--Allons, donnez-moi une preuve de votre science, dit Quentin; et, tant
son gantelet, il lui prsenta sa main.

Hayraddin examina avec beaucoup d'attention toutes les lignes qui la
traversaient, ainsi que les petites lvations qui se trouvaient  la
naissance des doigts, et auxquelles on supposait alors avec le
caractre, les habitudes et la fortune des individus, le mme rapport
qu'on attribue aujourd'hui aux protubrances du crne.

--Voici une main, dit-il ensuite, qui parle de travaux endurs, de
dangers encourus. J'y lis qu'elle a fait connaissance de bonne heure
avec la garde du glaive, et que cependant elle n'a pas toujours t
trangre aux agrafes du missel.

--Tu peux avoir appris quelque chose des vnemens de ma vie passe;
parle-moi plutt de l'avenir.

--Cette ligne, partant du mont de Vnus, qui n'est pas interrompue
brusquement, mais qui suit et accompagne la ligne de vie, m'annonce
qu'un mariage vous procurera une fortune brillante, et qu'un amour
couronn par le succs vous placera parmi les grands et les riches du
monde.

--Ce sont des promesses que vous prodiguez  chacun; c'est un des
secrets de votre art.

--Ce que je vous prdis est aussi certain qu'il est sr que vous serez
menac avant peu d'un grand danger; car je le lis dans cette ligne
brillante, couleur de sang, qui coupe transversalement la ligne de vie,
et qui annonce un coup d'pe ou quelque autre violence; et vous n'y
chapperez que par l'attachement d'un ami fidle.

--Le tien, n'est-ce pas? s'cria Durward, indign que le chiromancien
voult en imposer  sa crdulit, et se faire une rputation en lui
prdisant ainsi les consquences de sa propre trahison.

--Mon art ne m'apprend rien de ce qui me concerne, rpondit le Bohmien.

--En ce cas, reprit Quentin, les devins de mon pays sont plus savans que
les vtres, avec leur science si vante, car ils savent prvoir les
dangers qui les menacent eux-mmes. Je n'ai pas quitt mes montagnes
sans avoir particip jusqu' un certain point au don de seconde vue,
dont leurs habitans sont dous; et je vais t'en donner une preuve, en
change de ton chantillon de chiromancie. Hayraddin, le danger qui me
menace existe sur la rive droite de la Meuse, et pour l'viter je me
rendrai  Lige en suivant la rive gauche.

Le Bohmien l'couta avec un air d'apathie qui, dans les circonstances
o il se trouvait, parut incomprhensible  Durward.

--Si vous excutez ce dessein, rpondit le Bohmien, en ce cas le
danger passera de vous  moi.

--Il me semble que tu me disais il y a un instant, que ton art ne
t'apprenait rien de ce qui pouvait te concerner?

--Pas de la mme manire qu'il m'a appris ce qui vous regarde; mais il
ne faut pas tre grand sorcier, pour peu qu'on connaisse Louis de
Valois, pour prdire qu'il fera pendre votre guide, parce que votre bon
plaisir aura t de vous carter de la route qui vous a t prescrite.

--Pourvu que nous arrivions heureusement et en sret au terme de notre
voyage, on ne peut nous reprocher une lgre dviation de la ligne qui
nous a t indique.

--Sans doute, si vous tes sr que le dessein du roi soit que votre
voyage se termine de la manire qu'il vous l'a dit.

--Et comment serait-il possible qu'il et voulu qu'il se termint
diffremment? Quel motif avez-vous pour supposer qu'il avait d'autres
vues que celles qu'il m'a nonces lui-mme?

--Tout simplement parce que tous ceux qui connaissent un peu le roi
trs-chrtien, savent que le projet qu'il a le plus  coeur est toujours
celui dont il parle le moins. Quand il fait partir douze ambassadeurs,
je consens  abandonner mon cou  la corde un an plus tt que cela ne
m'est d, s'il n'y en a pas onze qui ont au fond de leur encrier quelque
chose de plus que ce que la plume a crit sur leurs lettres de crance.

--Je ne m'inquite nullement de vos soupons honteux. Mon devoir est
clair et positif; c'est de conduire ces dames en sret  Lige. Je
crois y mieux russir en dviant un peu de la route qui nous a t
prescrite, et je prends sur moi de le faire. Nous suivrons donc la rive
gauche de la Meuse. D'ailleurs c'est le chemin le plus direct pour aller
 Lige: en traversant le fleuve, nous ne ferions que perdre du temps et
nous exposer  des fatigues, sans aucune utilit. Pourquoi agirions-nous
ainsi?

--Uniquement parce que tous les plerins qui vont  Cologne traversent
toujours la Meuse avant d'arriver  lige, et que ces dames voulant
passer pour des plerines, la route que vous vous proposez de prendre
prouvera qu'elles ne sont pas ce qu'elles prtendent tre.

--Si l'on nous fait quelque observation  cet gard, nous dirons que les
alarmes que nous ont donnes le duc de Gueldres, Guillaume de la Marck,
les corcheurs et les lansquenets qui infestent la rive droite, nous ont
dtermins  ne pas suivre la route ordinaire, et  rester sur la rive
gauche.

--Comme il vous plaira; quant  moi, il m'est parfaitement gal de vous
conduire par la rive gauche ou par la rive droite. Ce sera votre affaire
de vous justifier auprs de votre matre.

Quentin fut assez surpris de la facilit avec laquelle Hayraddin
consentait  ce changement de route, ou du moins du peu de rpugnance
qu'il y montrait; mais il n'en fut pas moins charm, car il avait encore
besoin de ses services comme guide, et il craignait que le Bohmien,
voyant son projet de trahison djou, ne se portt  quelque extrmit.
D'ailleurs, se sparer de lui tait le plus sr moyen d'attirer sur eux
Guillaume de la Marck, avec qui il tait en correspondance, au lieu
qu'en le conservant en tte de la cavalcade, il croyait pouvoir le
surveiller d'assez prs pour l'empcher d'avoir,  son insu, des
communications avec qui que ce ft.

Renonant donc  toute ide de suivre la route qu'ils avaient eu d'abord
intention de prendre, ils ctoyrent la rive gauche de la Meuse, et ils
firent tant de diligence, qu'ils furent assez heureux pour arriver le
lendemain de bonne heure au but de leur voyage. Ils trouvrent que
l'vque de Lige, par raison de sant, comme il le disait, mais
peut-tre pour n'avoir rien  craindre de la population nombreuse et
turbulente de cette ville, avait fix sa rsidence dans son beau chteau
de Schonwaldt,  environ un mille de Lige.

Comme ils approchaient de ce chteau, ils virent le prlat qui revenait
processionnellement de la ville voisine, o il avait t clbrer
pontificalement la grand'messe. Il tait  la tte d'une suite nombreuse
de fonctionnaires civils et ecclsiastiques, mls ensemble; et il
marchait, comme le dit une vieille ballade,

    Prcd de maint porte-croix,
    Et suivi de plus d'une lance.

Cette procession offrait un noble et beau spectacle; en suivant les
bords verdoyans de la Meuse, elle fit un dtour sur la droite et alla
disparatre sous le grand portail gothique qui formait l'entre du
chteau piscopal.

Mais lorsque nos voyageurs en furent plus prs, ils virent que tout
annonait au dehors les craintes et les inquitudes qui rgnaient au
dedans, ce qui faisait un contraste frappant avec le crmonial pompeux
dont ils venaient d'tre tmoins. Des piquets de la garde de l'vque
taient placs  la porte, et  diffrens postes avancs: l'apparence
belliqueuse de cette cour ecclsiastique annonait que le rvrend
prlat craignait quelques dangers qui l'obligeaient  s'entourer de
toutes les prcautions d'une guerre dfensive.

Quentin ayant annonc les comtesses de Croye, on les fit entrer dans un
grand salon, o l'vque les reut  la tte de sa petite cour, et leur
fit l'accueil le plus cordial.

Il ne voulut pas leur permettre de lui baiser la main, mais il les
embrassa sur la joue avec un air qui tenait en mme temps de la
galanterie d'un prince qui voit avec plaisir de jolies femmes, et de la
sainte affection d'un pasteur pour ses ouailles.

Louis de Bourbon, vque de Lige, tait vritablement un prince dont
l'excellent coeur tait plein de gnrosit. Peut-tre sa vie prive
n'avait-elle pas toujours t un modle de cette stricte rgularit dont
le clerg doit donner l'exemple; mais il avait toujours dignement
soutenu le caractre de franchise et d'honneur de la maison de Bourbon
dont il descendait.

Dans les derniers temps, et  mesure qu'il avanait en ge, ce prlat
avait adopt un genre de vie plus convenable  un membre de la
hirarchie dont il faisait partie, et les princes voisins le
chrissaient comme un noble ecclsiastique, gnreux, et magnifique dans
sa conduite habituelle, quoique peu distingu par la rectitude et la
svrit de son caractre, et tenant les rnes du gouvernement avec une
indolence insouciante qui, au lieu de rprimer les projets sditieux de
ses sujets riches et turbulens, semblait plutt les encourager.

L'vque tait si troitement alli avec le duc de Bourgogne, que ce
prince se regardait presque comme associ  la souverainet temporelle
du pays de Lige, et il rcompensait la facilit avec laquelle le prlat
admettait des prtentions qui auraient pu tre contestes, en prenant
son parti en toute occasion avec ce zle fougueux et violent qui le
caractrisait. Il avait coutume de dire qu'il regardait Lige comme 
lui, et l'vque comme son frre (le duc avait pous en premires noces
une soeur de ce prlat); et que quiconque serait ennemi de Louis de
Bourbon, aurait affaire  Charles de Bourgogne: menace qui, d'aprs le
caractre et la puissance du duc aurait entretenu l'effroi partout
ailleurs que parmi les riches et mcontens citoyens de la ville de
Lige, o, suivant un ancien proverbe, _il y avait plus d'argent que de
bon sens_.

Le prlat, comme nous l'avons dit, assura les dames de Croye qu'il
emploierait en leur faveur tout le crdit dont il jouissait  la cour de
Bourgogne; et il se flattait d'autant plus d'y russir, que, d'aprs
quelques dcouvertes qui avaient eu lieu tout rcemment, Campo Basso ne
possdait plus le mme degr de faveur  la cour de son matre. Il leur
promit aussi toute la protection qu'il pouvait leur accorder; mais par
le soupir dont cette promesse fut accompagne, il semblait reconnatre
que son pouvoir tait plus prcaire qu'il ne jugeait convenable de
l'avouer.

--Dans tous les cas, mes chres filles, ajouta-t-il avec un air dans
lequel, comme dans son premier accueil, on voyait un mlange d'onction
spirituelle et de cette galanterie qui est comme hrditaire dans la
maison de Bourbon,  Dieu ne plaise que j'abandonne jamais la brebis
innocente au loup dvorant, et de nobles dames  l'oppression de
mcrans. Je suis un homme de paix, quoique ma demeure retentisse du
bruit des armes; mais soyez persuades que je veillerai  votre sret
comme  la mienne: et, si l'tat des choses devenait plus dangereux dans
les environs, quoique j'espre, avec la grce de Notre-Dame, que les
esprits se calmeront au lieu de s'enflammer davantage, j'aurais soin de
vous faire conduire sans danger en Allemagne; car la volont mme de
notre frre et de notre protecteur Charles de Bourgogne ne pourrait nous
dcider  disposer de vous d'une manire contraire  vos inclinations.
Nous ne pouvons satisfaire le dsir que vous nous montrez d'tre places
dans un couvent; car, hlas! telle est l'influence des enfans de Blial
sur les habitans de la ville de Lige, que nous ne connaissons pas de
retraite sur laquelle notre autorit s'tende hors de l'enceinte de ce
chteau, et loin de la protection de nos soldats. Mais vous tes les
bienvenues ici, votre suite y sera honorablement reue, notamment ce
jeune homme que vous avez recommand si particulirement  notre
bienveillance, et  qui nous donnons notre bndiction.

Quentin s'agenouilla, comme de raison, pour recevoir la bndiction
piscopale.

--Quant  vous, continua le bon prlat, vous rsiderez ici avec ma soeur
Isabelle, chanoinesse de Trves, et vous pouvez demeurer avec elle en
tout honneur, mme sous le toit d'un galant comme l'vque de Lige.

En terminant cette harangue de bienvenue, le prlat conduisit les dames
 l'appartement de sa soeur; et le matre de sa maison, officier qui,
ayant reu l'ordre du diaconat, n'tait ni tout--fait sculier, ni
tout--fait ecclsiastique, fut charg de remplir auprs de Quentin les
devoirs de l'hospitalit. Le reste de la suite des dames de Croye fut
confi aux soins des domestiques infrieurs.

Dans tous ces arrangemens, Quentin ne put s'empcher de remarquer que la
prsence du Bohmien, qui avait t un objet de scandale pour tous les
couvens du pays, ne donna lieu  aucune remarque ni  aucune objection
dans la maison de ce prlat riche, et nous pouvons peut-tre ajouter
mondain.




CHAPITRE XIX.

La Cit.

          Amis, mes chers amis, gardez-vous de penser
          Qu' la sdition je veuille vous pousser!

          SHAKSPEARE. _Jules Csar_.


SPAR de la comtesse Isabelle, dont les yeux avaient t depuis
plusieurs jours son toile polaire, Quentin sentit dans son coeur un
vide trange, et un froid glacial qu'il n'avait pas encore prouv au
milieu de toutes les vicissitudes auxquelles le cours de sa vie avait
t expos. Sans doute, la fin des relations intimes et familires que
la ncessit avait tablies entre eux tait la suite invitable de son
arrive  une rsidence fixe; car sous quel prtexte, quand mme elle en
aurait eu la volont, aurait-elle pu, sans inconvenance, avoir
constamment  sa suite un jeune cuyer tel que Quentin.

Mais quelque indispensable que part cette sparation, le chagrin
qu'elle occasionna  Durward n'en fut pas moins pnible; et sa fiert
s'irrita en voyant qu'on le quittait comme un guide ordinaire ou un
soldat d'escorte qui avait termin ses fonctions. Ses yeux laissrent
mme tomber en secret une ou deux larmes sur les ruines de ces chteaux
ariens que son imagination s'tait occupe  construire pendant un
voyage trop intressant. Il fit un effort sur lui-mme pour sortir de
cet abattement d'esprit, mais ce fut d'abord sans y russir.
S'abandonnant donc aux ides qu'il ne pouvait bannir, il s'assit dans
l'embrasure profonde d'une des croises qui clairaient le grand
vestibule gothique de Schonwaldt, et rflchit sur la cruaut de la
fortune, qui ne lui avait accord ni le rang ni la richesse dont il
aurait eu besoin pour arriver au terme de ses voeux. Il en fut pourtant
distrait enfin, et rentra presque dans son caractre habituel, quand ses
yeux tombrent par hasard sur un vieux pome romantique rcemment
imprim  Strasbourg, qui se trouvait sur l'appui de la croise, et dont
le sommaire annonait:

    --Comment un cuyer d'une obscure famille,
    Du roi de la Hongrie aima jadis la fille.

Tandis qu'il parcourait les caractres gothiques d'un passage qui avait
tant de rapport avec sa propre situation, Durward se sentit toucher sur
l'paule; et levant les yeux aussitt, il aperut le Bohmien.

Hayraddin, qu'il n'avait jamais vu avec plaisir, lui tait devenu odieux
depuis la dcouverte de sa trahison, et il lui demanda d'un ton brusque,
pourquoi il osait prendre la libert de toucher un chrtien et un
gentilhomme.

--Tout simplement, rpondit son ancien guide, parce que je voulais voir
si le gentilhomme chrtien avait perdu le sentiment comme la vue et
l'oue. Il y a cinq minutes que je suis devant vous  vous parler,
tandis que vous restez les yeux fixs sur ce parchemin jaune, comme si
c'tait un charme pour vous changer en statue, et qu'il et dj produit
 moiti son effet.

--Eh bien! que te faut-il? Parle, et va-t'en.

--Il me faut ce qu'il faut  tout le monde, et ce dont personne ne se
contente, ce qui m'est d, dix couronnes d'or, pour avoir servi de guide
aux dames depuis Tours jusqu'ici.

--De quel front oses-tu me demander une autre rcompense que celle de te
laisser ton indigne vie? Tu sais que ton projet tait de les trahir en
route.

--Mais je ne les ai pas trahies; si je l'avais fait, ce ne serait ni 
vous ni  elles que je demanderais mon salaire, mais  celui qui aurait
pu profiter de leur passage sur la rive droite de la Meuse. Ceux que
j'ai servis sont ceux qui doivent me payer.

--Prisse donc ton salaire avec toi, tratre! s'cria Durward en
comptant l'argent qu'il rclamait; car en sa qualit de majordome, on
lui avait remis de quoi dfrayer toutes les dpenses du voyage. Va
trouver le Sanglier des Ardennes, ou le diable, mais ne te montre plus 
mes yeux,  moins que tu ne veuilles que je te dpche aux enfers plus
tt qu'on ne t'y attend.

--Le Sanglier des Ardennes!, rpta le Bohmien avec plus de surprise
que ses traits n'en laissaient apercevoir ordinairement; ce n'tait donc
pas une conjecture vague, un soupon sans objet fixe, qui vous ont fait
insister pour changer de route? Serait-il possible qu'il existt
rellement dans d'autres contres un art divinatoire plus sr que celui
de nos tribus errantes? Le saule sous lequel nous parlions n'a pu faire
de rapport. Mais, non, non, non, stupide que je suis! Je sais ce que
c'est, j'y suis: ce saule sur le bord du ruisseau, prs du couvent des
Franciscains, je vous ai vu le regarder en passant,  un demi-mille de
distance environ de cette ruche de bourdons fainans; le saule n'a pu
parler, mais ses branches pouvaient cacher quelqu'un qui nous coutait.
Dornavant je tiendrai mes conseils en plaine; il n'y aura pas prs de
moi une touffe de chardons qui puisse cacher un cossais. Ah! ah!
l'cossais a battu le Zingaro avec ses propres armes! Mais apprenez,
Quentin Durward, que vous m'avez travers dans mes projets au dtriment
de vos propres intrts. Oui, la fortune que je vous ai prdite, d'aprs
les lignes de votre main, tait faite sans votre obstination.

--Par saint Andr! ton impudence me fait rire en dpit de moi-mme! En
quoi et comment le succs de ton infme trahison aurait-il pu m'tre
utile? Je sais que tu m'avais stipul la vie sauve, condition que tes
dignes allis auraient bientt oublie quand nous en serions venus aux
coups; mais  quoi aurait pu me servir ta noire perfidie, si ce n'est 
m'exposer  la mort ou  la captivit? C'est un mystre au-dessus de
l'intelligence humaine.

--Ce n'est donc pas la peine d'y penser, car ma reconnaissance vous
mnage encore une surprise. Si vous aviez retenu mon salaire, je me
serais regard comme quitte envers vous, et je vous aurais abandonn aux
conseils de votre folie; mais dans la situation o sont les choses, je
suis toujours votre dbiteur pour l'affaire des bords du Cher.

--Il me semble que je me suis assez bien pay en injures et en
maldictions.

--Paroles d'outrages et paroles de bont ne sont que du vent, et
n'ajoutent pas le moindre poids dans la balance. Si par hasard vous
m'aviez frapp, au lieu de me menacer...

--C'est un genre de paiement que je pourrai bien prendre, si tu me
provoques plus long-temps.

--Je ne vous le conseille pas, car un pareil paiement, fait par une main
inconsidre, pourrait excder la dette, et mettre malheureusement la
balance contre vous, ce que je ne suis homme ni  nier ni  pardonner.
Maintenant il faut que je vous quitte, mais ce n'est pas pour
long-temps. Je vais faire mes adieux aux dames de Croye.

--Toi! s'cria Quentin au comble de l'tonnement; toi, tre admis en la
prsence de ces dames! dans ce chteau o elles vivent presque en
recluses; quand elles sont sous la protection d'une noble chanoinesse,
soeur de l'vque!... Impossible!

--Marton m'attend pourtant pour me conduire prs d'elles, rpliqua le
Zingaro avec le sourire de l'ironie; et il faut que je vous prie de me
pardonner si je vous quitte si brusquement.

 ces mots, il fit quelques pas pour s'loigner; mais se retournant tout
 coup, il revint prs de Quentin, et lui dit avec une emphase
solennelle:--Je connais vos esprances: elles sont audacieuses, mais
elles ne seront pas vaines, si je les appuie de mon aide. Je connais vos
craintes: elles doivent vous donner de la prudence, mais non de la
timidit. Il n'existe pas de femme qu'on ne puisse gagner. Le titre de
comte n'est qu'un sobriquet, et il peut convenir  Quentin aussi-bien
que celui de duc  Charles, et celui de roi  Louis.

Avant que Durward et eu le temps de lui rpondre, Hayraddin tait
parti. Quentin le suivit  l'instant mme; mais le Bohmien, connaissant
mieux que l'cossais les distributions intrieures du chteau, conserva
l'avantage qu'il avait gagn, et disparut  ses yeux en descendant un
petit escalier drob. Durward continua pourtant  le poursuivre,
quoiqu'il st  peine pourquoi il cherchait  l'atteindre. L'escalier se
terminait par une porte donnant sur un jardin; il y entra, et revit le
Zingaro qui en franchissait en courant les alles irrgulires.

Ce jardin tait bord des deux cts par les btimens du chteau, qui,
par sa construction, ressemblait autant  une citadelle qu' un difice
religieux; des deux, autres, il tait ferm par un mur fortifi d'une
grande hauteur. Traversant une autre alle du jardin pour se rendre vers
une partie des btimens o l'on voyait une petite porte derrire un
arc-boutant massif tapiss de lierre, Hayraddin se retourna vers
Durward, et lui fit un geste de la main en signe d'adieu ou de triomphe.
En effet, Quentin vit Marton ouvrir la porte, et introduire le vil
Bohmien, comme il le conclut naturellement, dans l'appartement des
comtesses de Croye. Il se mordit les lvres d'indignation, et se
reprocha de n'avoir pas fait connatre aux deux dames toute l'infamie du
caractre d'Hayraddin, et le complot qu'il avait tram contre leur
sret. L'air d'arrogance avec lequel le Bohmien lui avait promis
d'appuyer ses prtentions ajoutait  sa colre et  son dgot; il lui
semblait mme que la main de la comtesse Isabelle serait profane, s'il
tait possible qu'il la dt  une telle protection.--Mais tout cela
n'est que dception, pensa-t-il, quelque artifice de jongleur. Il s'est
procur accs prs de ces dames sous quelque faux prtexte, et dans de
mauvaises intentions. Il est heureux que j'aie appris o est leur
appartement. Je tcherai de voir Marton, et je solliciterai une entrevue
avec ses belles matresses, ne ft-ce que pour les avertir de se tenir
sur leurs gardes. Il est dur que je sois oblig d'avoir recours  des
voies dtournes, et de subir des dlais, quand un tre pareil est admis
ouvertement et sans scrupule. Elles verront pourtant que, quoique je
sois exclu de leur prsence, la sret d'Isabelle n'en est pas moins le
principal objet de ma vigilance.

Pendant que le jeune amant faisait ces rflexions, un vieil officier de
la maison de l'vque, entrant dans le jardin par la mme porte qui y
avait donn entre  Durward, s'approcha de lui et l'informa, avec la
plus grande civilit, que ce jardin n'tait pas public, mais qu'il tait
exclusivement rserv  l'vque et aux htes de la premire distinction
qu'il pouvait recevoir.

Il fut oblig de rpter deux fois cet avis avant que Quentin le comprt
parfaitement. Durward, sortant tout  coup de sa rverie, le salua, et
sortit du jardin, l'officier le suivant pas  pas, en l'accablant
d'excuses motives sur la ncessit o il tait de remplir ses devoirs
il semblait mme tellement craindre d'avoir offens le jeune tranger,
qu'il lui offrit de lui tenir compagnie pour tcher de le dsennuyer.
Quentin, maudissant au fond du coeur sa politesse officieuse, ne vit pas
de meilleur moyen pour s'en dbarrasser, que de prtexter le dsir,
d'aller voir la ville voisine, et il partit d'un si bon pas, que le
vieillard perdit bientt l'envie de l'accompagner au-del du pont-levis.
Au bout de quelques minutes, Quentin se trouva dans l'enceinte des murs
de Lige, qui tait alors une des villes les plus riches de la Flandre,
et par consquent du monde entier.

La mlancolie, et mme la mlancolie d'amour, n'est pas si profondment
enracine, du moins dans les caractres mles, que les enthousiastes qui
en sont attaqus aiment  se le persuader. Elle cde aux impressions
frappantes et inattendues faites sur les sens par des scnes qui donnent
naissance  de nouvelles ides, et par le spectacle bruyant d'une ville
populeuse. Au bout de quelques minutes, les divers objets qui se
succdaient rapidement dans les rues de Lige occuprent l'attention de
Quentin aussi entirement que s'il n'et exist dans l'univers ni
Bohmien ni comtesse Isabelle.

Les rues sombres et troites, mais imposantes par l'lvation des
maisons; les magasins et les boutiques offrant un talage splendide des
marchandises les plus prcieuses et des plus riches armures; la foule de
citoyens affairs, de toutes conditions, passant et repassant avec un
air important ou proccup; les normes chariots allant et venant,
les uns chargs de draps, de serges, d'armes, de clous et de
quincaillerie de toute espce; les autres, de tous les objets de luxe et
de ncessit qu'exigeait la consommation d'une ville opulente et
populeuse, et dont une partie, achete par voie d'change, tait mme
destine  tre ensuite transporte ailleurs; tous ces objets runis
formaient un tableau mouvant d'activit, de richesse et de splendeur,
qui captivait l'attention, et dont Quentin ne s'tait pas fait une ide
jusqu'alors. Il admirait aussi les divers canaux ouverts pour
communiquer avec la Meuse, et qui, traversant la ville dans tous les
sens, offraient au commerce, dans tous les quartiers, les facilits du
transport par eau. Enfin il ne manqua pas d'aller entendre une messe
dans la vieille et vnrable glise de Saint-Lambert, construite,
dit-on, pendant le huitime sicle.

Ce fut en sortant de cet difice consacr au culte religieux, que
Quentin commena  remarquer qu'aprs avoir examin tout ce qui
l'entourait avec une curiosit qu'il ne cherchait pas  rprimer, il
tait devenu lui-mme l'objet de l'attention de plusieurs groupes de
bons bourgeois qui paraissaient occups  l'examiner quand il quitta
l'glise, et parmi lesquels il s'levait un bruit sourd, une sorte de
chuchotement qui passait de l'un  l'autre. Le nombre des curieux
continuait  s'augmenter  chaque instant, et les yeux de tous ceux qui
arrivaient se dirigeaient vers lui avec un air d'intrt et de curiosit
auquel se mlait mme un certain respect.

Enfin il se trouva le centre d'un rassemblement nombreux qui s'ouvrait
pourtant devant lui pour lui livrer passage; mais ceux qui le
composaient, tout en suivant ses pas, avaient grand soin de ne pas le
serrer de trop prs, et de ne le gner aucunement dans sa marche. Cette
position tait pourtant embarrassante pour Durward, et il ne put la
supporter plus long-temps sans faire quelques efforts pour en sortir, ou
du moins pour en obtenir l'explication.

Jetant les yeux autour de lui, et remarquant un homme  figure
respectable, qu' son habit de velours et  sa chane d'or il crut tre
un des principaux bourgeois, et peut-tre mme un des magistrats de la
ville, Quentin lui demanda, si l'on voyait en sa personne quelque chose
de particulier qui put attirer l'attention publique  un degr si
extraordinaire, ou si les Ligeois taient dans l'usage de s'attrouper
ainsi autour des trangers que le hasard amenait dans leur ville.

--Non certainement, mon bon monsieur, rpondit le bourgeois: les
citoyens de Lige ne sont ni assez curieux, ni assez peu occups, pour
adopter une telle coutume; et l'on ne remarque dans votre air ni dans
votre costume rien qui ne soit parfaitement accueilli dans cette ville,
rien que nos habitans ne soient charms de voir et ne dsirent honorer.

--On ne peut rien entendre de plus poli, monsieur; mais, par la croix de
saint Andr, je ne puis concevoir ce que vous voulez dire.

--Ce serment joint  votre accent, monsieur, me prouve que nous ne nous
sommes pas tromps dans nos conjectures.

--Par mon patron saint Quentin, je vous comprends moins que jamais.

--Encore mieux, dit le Ligeois avec un air politique et un sourire
d'intelligence, mais toujours trs-civilement.--Certes il ne nous
convient pas d'avoir l'air de voir ce que vous jugez  propos de cacher;
mais pourquoi jurer par saint Quentin, si vous ne voulez pas que
j'attache un certain sens  vos paroles? Nous savons que le bon comte de
Saint-Pol, qui est ici maintenant, favorise notre cause.

--Sur ma vie, s'cria Quentin, vous tes tromp par quelque illusion. Je
ne connais pas le comte de Saint-Pol.

--Oh! nous ne vous faisons pas de questions, mon digne monsieur; et
cependant, coutez-moi; un mot  l'oreille: je me nomme Pavillon.

--Et en quoi cela me concerne-t-il, monsieur Pavillon?

--Oh! en rien. Seulement il me semble que cela doit vous convaincre que
vous pouvez avoir confiance en moi, et voici mon collgue Rouslaer.

Rouslaer s'avana. C'tait un fonctionnaire bien nourri, dont le gros
ventre lui fraya un chemin dans la foule, comme un blier fait une
brche aux murailles d'une ville. Il s'approcha de Pavillon d'un air
mystrieux, et lui dit avec un accent de reproche:--Vous oubliez, mon
cher collgue, que nous sommes dans un lieu trop public. Monsieur voudra
bien venir chez vous ou chez moi, boire un verre de vin du Rhin au
sucre, et alors il nous en dira davantage sur notre digne ami, notre bon
alli, que nous aimons avec toute l'honntet de nos coeurs flamands.

--Je n'ai absolument rien  vous dire, s'cria Durward d'un ton
d'impatience; je ne boirai pas de vin du Rhin, et tout ce que je vous
demande, puisque vous tes des hommes respectables, qui devez avoir du
crdit, c'est d'carter cette foule oisive qui m'environne, et de
permettre  un tranger de sortir de votre ville aussi tranquillement
qu'il y est entr.

--Eh bien! monsieur, dit Rouslaer, puisque vous tenez tant  garder
l'incognito, mme  l'gard de nous, qui sommes des hommes de confiance,
permettez-moi de vous demander tout simplement pourquoi vous porteriez
la marque distinctive de votre corps, si vous vouliez rester inconnu 
Lige?

--De quelle marque, de quel corps parlez-vous? s'cria Quentin. Vous
avez l'air d'hommes graves, de citoyens respectables; mais, sur mon me,
vous avez perdu l'esprit, ou vous voulez me le faire perdre.

--_Sapperment_! s'cria Pavillon, ce jeune homme ferait jurer saint
Lambert! Qui a jamais port une toque avec la croix de saint Andr et
les fleurs de lis, sinon les archers de la garde cossaise du roi Louis
XI?

--Et en supposant que je sois un archer de la garde, qu'y a-t-il
d'tonnant que je porte la toque de ma compagnie? dit Quentin d'un ton
d'impatience.

--Il l'a avou! il l'a avou! s'crirent en mme temps Rouslaer et
Pavillon en se tournant vers la foule avec un air de triomphe, les bras
levs, les mains tendues, et leurs larges figures rayonnant de plaisir.
Il convient qu'il est archer de la garde de Louis, de Louis, le gardien
des liberts de la ville de Lige!

Un tumulte universel s'ensuivit, et l'on entendit retentir les cris
suivans dans la foule:--Vive Louis de France! vive la garde cossaise!
vive le brave archer! Nos liberts, nos privilges ou la mort! Plus
d'impts! Vive le vaillant Sanglier des Ardennes!  bas Charles de
Bourgogne! Confusion  Bourbon et  son vch!

Ce tumulte ne finissait pas plus tt d'un ct qu'il recommenait de
l'autre, alternant ainsi comme le murmure des vagues, et augment du
chorus de mille voix qui partaient de toutes les rues et de toutes les
places. Quentin assourdi eut  peine le temps de faire une conjecture,
et de se former un plan de conduite.

Il avait oubli que, dans son combat contre le duc d'Orlans et contre
Dunois, son casque ayant t fendu d'un coup de sabre par ce dernier, un
de ses camarades, par ordre de lord Crawford, l'avait remplac par une
des toques doubles en acier qui faisaient partie de l'uniforme des
archers de la garde cossaise. Or, un membre de ce corps, qui, comme on
le savait, entourait toujours la personne de Louis XI, se montrant dans
les rues d'une ville ou le mcontentement avait t attis par les
manoeuvres des agens de ce monarque, sa prsence tait naturellement
interprte par les Ligeois comme l'annonce de la dtermination qu'il
avait prise d'embrasser ouvertement leur parti. La vue d'un seul de ses
archers leur paraissait le gage d'un appui immdiat et efficace.
Quelques-uns mme y voyaient l'assurance que les forces auxiliaires de
Louis arrivaient en ce moment par une des portes de la ville, quoique
personne ne pt dire laquelle.

Quentin vit sur-le-champ qu'il tait impossible de dtruire une erreur
si gnralement adopte; il sentit mme qu'il ne pourrait essayer de
dtromper des hommes si opinitrement attachs  leur ide, sans courir
quelques risques personnels; et il ne voyait pas la ncessit de s'y
exposer en cette occasion. Il prit donc  la hte la rsolution de
temporiser, et de se dlivrer de cette foule empresse le mieux qu'il le
pourrait. Cependant on le conduisait  la maison de ville, o les plus
notables habitans se rassemblaient dj pour apprendre les nouvelles
dont ils le supposaient porteur, et pour lui offrir un banquet
splendide.

En dpit de toutes ses remontrances, qu'on attribuait  sa modestie, il
fut entour par les distributeurs de la popularit, dont le flux
importun se dirigeait alors vers lui. Ses deux amis les bourguemestres,
qui taient _schoppen_, ou syndics de la ville, avaient pass leurs bras
sous les siens. Nickel Blok, chef de la corporation des bouchers,
accouru  la hte de sa tuerie, le prcdait en brandissant son grand
couteau encore teint du sang des victimes qu'il venait d'immoler avec un
courage et une grce que le brandevin seul pouvait inspirer. Derrire
Quentin on voyait le patriote Claus Hammerlein, grand homme n'ayant que
la peau et les os, tellement ivre qu'il pouvait  peine se soutenir, et
qui tait prsident de la socit des ouvriers en fer, dont un millier,
plus sales les uns que les autres, marchaient  sa suite. Enfin, des
cloutiers, des tisserands, des cordiers, et des ouvriers et artisans de
toute espce, sortaient en foule de chaque rue, et venaient grossir le
cortge. Chercher  chapper  une telle foule semblait une entreprise
dsespre et qui ne pouvait russir.

Dans cet embarras, Quentin eut recours  Rouslaer, qui lui tenait un
bras, et  Pavillon, qui s'tait accroch  l'autre, et qui tous deux le
conduisaient  la tte de cette marche triomphale, qu'il avait
occasionne si inopinment. Il les informa  la hte qu'il avait pris
sans y penser la toque de la garde cossaise, par suite d'un accident
arriv au casque qu'il devait porter pendant son voyage; il regretta que
cette circonstance et la sagacit avec laquelle les Ligeois avaient
dcouvert sa qualit et le motif de son arrive dans leur ville, y
eussent donn de la publicit; car si on le conduisait  la maison
de ville, il tait possible qu'il se trouvt dans la ncessit de
communiquer  tous les notables qui y seraient assembls certaines
choses que le roi l'avait charg de rserver pour l'oreille prive de
ses excellens compres _mein herrs_ Rouslaer et Pavillon, de Lige.

Ces derniers mots oprrent un effet magique sur les deux citoyens, qui
taient les principaux chefs des bourgeois insurgs, et qui, comme tous
les dmagogues de leur espce, dsiraient se rserver, autant qu'ils le
pouvaient, la haute main dans toutes les affaires. Il fut donc convenu 
la hte entre eux que Durward sortirait de la ville, quant  prsent, et
qu'il y reviendrait la nuit suivante pour avoir une confrence
particulire avec eux dans la maison de Rouslaer, situe prs de la
porte faisant face au chteau de Schonwaldt. Quentin n'hsita pas  leur
dire qu'il rsidait alors dans le chteau de l'vque, sous prtexte de
lui porter des dpches de la cour de France, quoique le vritable but
de son voyage et rapport aux citoyens de Lige, comme ils l'avaient
fort bien devin. Cette voie indirecte de communication, le rang de
celui qu'on supposait en tre charg, s'accordaient si bien avec le
caractre de Louis, qu'on ne pouvait concevoir ni doute ni surprise.

Presque aussitt aprs cet claircissement, la foule arriva  la porte
de la maison de Pavillon, dans une des principales rues de la ville,
mais qui communiquait  la Meuse par derrire, au moyen d'un jardinet
d'une grande tannerie, car le bourgeois patriote tait tanneur de
profession.

Il tait naturel que Pavillon dsirt faire les honneurs de sa demeure 
l'envoy prtendu de Louis XI, et une halte  sa porte ne surprit
aucunement la multitude, qui, au contraire, accueillit _mein_ herr
Pavillon par de longs _vivat_, quand il fit entrer un hte si distingu.
Quentin se dbarrassa aussitt de sa toque trop remarquable, prit un
chapeau de feutre, et cacha ses vtemens sous un grand manteau. Pavillon
lui remit alors un passeport, au moyen duquel il pourrait entrer dans
Lige ou en sortir de nuit comme de jour, et il le confia aux soins de
sa fille, jolie Flamande enjoue,  qui il donna les instructions
ncessaires pour le faire sortir de Lige incognito. Il se rendit
ensuite avec son collgue  la maison de ville, pour amuser leurs amis
avec les meilleures excuses qu'ils purent inventer sur la disparition de
l'envoy de Louis. Nous ne pouvons, comme le dit le valet dans la
comdie, nous rappeler prcisment quel fut le mensonge que les bliers
firent au troupeau; mais nulle tche n'est plus facile que d'en imposer
 la multitude dont les prjugs ont fait la moiti de la besogne avant
que le menteur ait prononc une seule parole.

 peine le digne bourgeois tait-il parti, que sa grosse fille Trudchen,
rougissant avec un sourire qui convenait  ravir  ses lvres vermeilles
comme des cerises,  ses yeux bleus pleins de gaiet, et  son teint
d'une blancheur parfaite, conduisit le jeune tranger  travers le
jardin de son pre, jusqu'au bord de l'eau, et le fit entrer dans une
barque que deux vigoureux Flamands en pantalons courts, en chapeaux de
fourrure, en jaquettes fermes par cent boutons, firent partir aussi
promptement que le leur permit leur nature flamande.

Comme la jolie Trudchen ne parlait qu'allemand, Quentin, sans faire tort
 sa fidle tendresse pour la comtesse de Croye, ne put la remercier que
par un baiser sur ses lvres vermeilles; baiser qui fut donn avec
beaucoup de courtoisie et reu avec une gratitude modeste, car des
galans ayant des traits et une taille comme notre archer cossais ne se
rencontraient pas tous les jours parmi la bourgeoisie de Lige.

Tandis que la barque remontait la Meuse et traversait les fortifications
de la ville, Quentin eut le temps de rflchir sur le rapport qu'il
devait faire de son aventure  Lige quand il serait de retour au
chteau de Schonwaldt. Ne voulant trahir la confiance de personne,
quoiqu'on ne lui en et accord que par suite d'une mprise, mais
dsirant aussi ne pas cacher au digne prlat les dispositions  la
mutinerie qui rgnaient dans sa capitale, il rsolut d'en parler en
termes assez gnraux pour mettre l'vque sur ses gardes, sans dsigner
personne en particulier  sa vengeance.

Il dbarqua  environ un demi-mille du chteau, et donna un _guilder_
 ses conducteurs, qui parurent fort satisfaits de sa gnrosit. Quelque
peu loign qu'il ft de Schonwaldt, la cloche du dner avait dj sonn
quand il arriva, et il reconnut en outre qu'il y tait arriv par un
autre ct que celui de l'entre principale, et qu'il serait encore plus
en retard s'il tait oblig d'en faire le tour. Il continua donc 
s'avancer vers le ct dont il tait le plus prs, d'autant plus qu'il y
vit un mur fortifi, probablement celui qui servait de clture au jardin
dont nous avons dj parl; une poterne tait perce dans le mur;  ct
de cette poterne tait amarre une petite barque qui servait sans doute
 traverser le foss, et il espra qu'en appelant, on pourrait la lui
envoyer.

Comme il s'en approchait dans cette esprance, la poterne s'ouvrit; un
homme sortit du chteau, sauta, seul dans la petite barque, vogua vers
l'autre rive, descendit  terre, et se servit d'un long aviron pour
repousser l'esquif au milieu de l'eau. Quentin reconnut le Bohmien;
mais celui-ci vita sa rencontre, prit un autre chemin qui conduisait
galement  Lige, et disparut bientt.

C'tait encore un autre sujet de rflexions. Ce paen vagabond avait-il
pass tout ce temps avec les dames de Croye? Quels motifs
pouvaient-elles avoir eus pour lui accorder une si longue audience?
Tourment par cette pense, Durward y trouva un nouveau motif pour
chercher  avoir une explication avec les deux comtesses, afin de les
instruire de la perfidie d'Hayraddin, et de leur annoncer en mme temps
l'tat dangereux dans lequel se trouvait plac leur protecteur l'vque
de Lige, par suite de l'esprit d'insurrection qui rgnait dans cette
ville.

Il venait de prendre cette rsolution quand il arriva  la grande porte
du chteau; il y entra, et trouva  table, dans une grande salle, le
clerg de l'vque, les officiers suprieurs de sa maison, et quelques
trangers qui, n'tant pas du premier rang de la noblesse, ne pouvaient
tre admis  celle du prlat. On avait pourtant rserv pour le jeune
cossais une place au haut bout de la, table,  ct du chapelain de
l'vque, qui l'accueillit en lui adressant le vieux dictum de collge
_sero venientibus ossa_[63]. Mais il prit soin en mme temps de le
servir assez abondamment pour donner un dmenti  cet adage, dont on dit
dans le pays de Quentin que c'est une plaisanterie qui n'en est pas une,
ou du moins qu'elle est de difficile digestion.

Pour qu'on ne l'accust point d'avoir manqu de savoir-vivre en arrivant
trop tard, Quentin fit la description du tumulte qui avait eu lieu 
Lige quand on avait dcouvert qu'il appartenait  la garde cossaise de
Louis XI; et il tcha de donner  sa narration une tournure plaisante,
en disant que ce n'avait pas t sans peine qu'il avait t tir
d'embarras par un gros bourgeois de Lige et sa jolie fille.

Mais la compagnie prenait trop d'intrt  l'histoire pour goter la
plaisanterie. Toutes les oprations de la table furent suspendues
pendant que Quentin faisait son rcit, et quand il l'eut termin il
rgna un silence solennel que le majordome rompit enfin en disant d'un
air mlancolique:--Plt au ciel que ces cent lances de Bourgogne fussent
arrives!

--Pourquoi tant regretter leur absence? demanda Quentin. Vous ne manquez
pas ici de soldats dont la guerre est le mtier; et vos antagonistes ne
sont que la canaille d'une ville en dsordre: ils prendront la fuite ds
qu'ils verront dployer une bannire soutenue par de braves hommes
d'armes.

--Vous ne connaissez pas les Ligeois, rpondit le chapelain. On peut
dire d'eux que, sans mme en excepter les Gantois, ce sont des mutins
les plus indomptables de toute l'Europe. Le duc de Bourgogne les a
chtis deux fois de leurs rvoltes ritres contre l'vque; deux fois
il les a mis  la raison, leur a retir leurs privilges, s'est empar
de leurs bannires, et s'est attribu des droits dont devait tre
exempte une ville libre de l'Empire. La dernire fois, il en a fait un
grand carnage prs de Saint-Tron, journe qui cota prs de six mille
hommes  Lige, les uns tus dans le combat, les autres noys en fuyant.
Pour les mettre hors d'tat de se soulever de nouveau, le duc Charles
refusa d'entrer dans la ville par aucune des portes dont on lui avait
apport les clefs; mais il ft abattre quarante toises des murs, et
entra dans Lige par la brche, en conqurant, la visire baisse et la
lance en arrt,  la tte de tous ses chevaliers. Les Ligeois furent
mme bien convaincus que, sans l'intercession du duc Philippe-le-Bon, ce
Charles, alors comte de Charolais, aurait livr leur ville au pillage;
et cependant, avec le souvenir de tous ces dsastres, qui ne remontent
pas encore bien loin, et leurs arsenaux tant  peine regarnis, ils
n'ont besoin que de voir la toque d'un archer pour songer  se livrer 
de nouveaux dsordres. Puisse Dieu leur inspirer de meilleurs sentimens!
Mais entre une population si dtermine et un souverain si imptueux, je
crains que les choses ne se terminent pas sans effusion de sang. Je
voudrais que mon bon et excellent matre et un sige qui lui procurt
moins d'honneurs et plus de sret, car sa mitre est double d'pines au
lieu d'hermine. Je vous parle ainsi, jeune tranger, pour vous faire
sentir que, si vos affaires ne vous retiennent pas  Schonwaldt, c'est
un endroit que tout homme de bon sens doit quitter le plus promptement
possible. Je crois que vos dames sont du mme avis, car elles ont
renvoy  la cour de France un des hommes de leur suite, avec des
lettres qui annoncent sans doute leur intention de chercher un asile qui
leur offre plus de sret.




CHAPITRE XX.

Le Billet.

          Va! va! te voil un homme, si tu veux l'tre; sinon, je te
          verrai encore figurer parmi les valets, et tu ne seras pas digne
          de toucher la main de la Fortune

          SHAKSPEARE. _Le soir des Rois_.


QUAND on eut quitt la table, le chapelain, qui semblait avoir pris une
sorte de got pour la socit de Durward, ou qui peut-tre dsirait en
tirer de nouveaux renseignemens sur ce qui s'tait pass le matin 
Lige, le conduisit dans un salon dont les fentres donnaient d'un ct
sur le jardin; et comme il vit que les yeux de son jeune compagnon s'y
tournaient sans cesse, il proposa d'y descendre pour voir les plantes
curieuses et les arbustes trangers dont les soins de l'vque l'avaient
orn.

Quentin s'en excusa, en lui racontant la manire polie dont il en avait
t expuls le matin.--Il est vrai, lui dt le chapelain en souriant,
qu'un ancien rglement dfend d'entrer dans le jardin particulier de
l'vque; mais il a t tabli lorsque notre rvrend prince tait
encore jeune, et n'avait qu'une trentaine d'annes. Un assez grand
nombre de belles dames venaient alors au chteau pour y chercher des
consolations spirituelles, et il fallait bien, ajouta-t-il en baissant
les yeux avec un sourire moiti ingnu, moiti malin, que ces belles
pnitentes, qui logeaient dans les appartemens qu'occupe aujourd'hui la
noble chanoinesse, eussent un endroit o elles pussent prendre l'air
sans avoir  craindre les regards des profanes. Mais depuis bien du
temps cette prohibition, sans avoir t formellement leve, est tombe
tout--fait en dsutude, et n'existe plus que comme une superstition
dans le cerveau d'un vieil huissier. Si vous le voulez; donc, nous y
descendrons, et nous verrons si nous recevrons le mme compliment.

Rien ne pouvait tre plus agrable pour Quentin que la perspective de
pouvoir entrer librement dans ce jardin. De l, grce  quelque heureux
hasard, comme un de ceux qui avaient dj favoris sa passion, il
esprait avoir quelque communication avec l'objet ador, ou du moins
l'apercevoir  la fentre ou au balcon de quelque tourelle, comme 
l'auberge des Fleurs-de-Lis, ou dans la tour du Dauphin au chteau du
Plessis; car en quelque lieu qu'elle se trouvt, Isabelle semblait
destine  tre la Dame de la Tourelle.

Lorsque Durward fut descendu dans le jardin avec son nouvel ami,
celui-ci semblait tre un philosophe terrestre, entirement occup des
choses de ce monde; tandis que les yeux du jeune cossais, s'ils ne
cherchaient pas le firmament, comme ceux d'un astrologue, s'levaient
sans cesse vers les fentres et les balcons de toutes les tourelles qui
flanquaient le vieil difice, pour tcher d'y dcouvrir sa
Cynosure[64].

Pendant qu'il s'occupait ainsi, le jeune amant entendit avec une
indiffrence parfaite, si toutefois il l'entendit, la nomenclature des
plantes, des herbes et des arbustes que son rvrend conducteur
dsignait  son attention. Cette plante tait prcieuse, car elle tait
utile en mdecine; celle-ci l'tait davantage, car elle donnait une
excellente saveur  un ragot; mais cette troisime l'tait encore bien
plus, car elle n'avait d'autre mrite que sa raret. Il fallait pourtant
que Durward et au moins l'air d'couter ces dtails insignifians pour
lui, ce qui ne lui tait pas trs-facile, et il donnait au diable de
tout son coeur le naturaliste officieux et tout le rgne vgtal. Enfin
le son d'une cloche se fit entendre; et comme elle appelait le chapelain
 quelque devoir religieux qu'il avait  remplir, Quentin se trouva
dlivr de sa prsence.

Le chapelain ne le quitta pourtant qu'aprs lui avoir fait cent excuses
fort inutiles sur la ncessit o il se trouvait de le laisser seul, et
finit par lui donner l'agrable assurance qu'il pouvait se promener dans
ce jardin, jusqu' l'heure du souper, sans courir grand risque d'y tre
troubl.

--C'est l'endroit o je viens toujours apprendre mes homlies, lui
dit-il, parce que j'y suis  l'abri des importuns. Je vais en ce moment
en prononcer une dans la chapelle; s'il vous plaisait de me faire
l'honneur de venir l'entendre... On veut bien m'accorder quelque talent;
mais gloire en soit rendue  qui de droit.

Quentin s'en excusa sous le prtexte d'un grand mal de tte pour lequel
le grand air devait tre le meilleur remde; et le prtre obligeant le
laissa enfin  lui-mme.

On doit bien supposer que, dans l'inspection attentive qu'il fit alors
plus  loisir de toutes les fentres et ouvertures donnant sur le
jardin, ses yeux se fixrent surtout sur celles qui taient dans le
voisinage immdiat de la petite porte par laquelle il avait vu Marton
introduire Hayraddin dans l'appartement des comtesses;  ce qu'il
prsumait. Mais aucune apparence ne confirma ou ne rfuta ce que lui
avait dit le Bohmien; et le jour commenant  baisser, il pensa, sans
savoir pourquoi, qu'une si longue promenade dans ce jardin pouvait
paratre suspecte et tre vue de mauvais oeil.

Comme il venait de se dcider  partir, et qu'il faisait,  ce qu'il
croyait, un dernier tour sous les croises qui avaient pour lui tant
d'attraits, il entendit au-dessus de sa tte un lger bruit, comme de
quelqu'un qui toussait avec prcaution, et de manire  attirer son
attention sans veiller celle des autres. Levant les yeux avec autant de
joie que de surprise, il vit une fentre s'entr'ouvrir. Une main de
femme s'y montra un instant, et laissa chapper un papier qui tomba sur
un romarin au bas du mur. La prcaution qu'on avait prise pour lui faire
tenir ce billet lui prescrivait la mme prudence et le mme mystre pour
le lire. Le jardin, entour de deux cts, comme nous l'avons dit, par
les btiments du palais piscopal, tait domin ncessairement par un
grand nombre de croises de divers appartemens; mais il s'y trouvait une
espce de grotte que le chapelain avait montre  Quentin avec beaucoup
de complaisance. Ramasser le billet, le cacher dans son sein, et courir
vers cette retraite, fut l'affaire d'une minute. L il ouvrit ce
prcieux billet, non sans bnir la mmoire des bons moines
d'Aberbrothock, dont les soins l'avaient mis en tat d'en faire la
lecture.

--Lisez en secret.--Telle tait l'injonction que contenait la premire
ligne: le reste de ce billet tait conu en ces termes:

--Ce que vos yeux m'ont exprim avec trop d'audace, les miens l'ont
compris peut-tre avec trop de facilit. Mais une perscution injuste
enhardit celle qui en est la victime, et il vaut mieux se confier  la
gratitude d'un seul homme, que de rester expose  la poursuite de
plusieurs. La fortune a plac son trne sur un roc escarp; mais l'homme
brave ne craint pas de le gravir. Si vous osez faire quelque chose pour
une femme qui hasarde beaucoup, passez dans ce jardin demain  l'heure
de prime, portant  votre bonnet un panache bleu et blanc. Jusque-l
n'attendez pas de nouvelles communications. Les astres, dit-on, vous ont
destin aux grandeurs, et vous ont dispos  la reconnaissance.--Adieu,
soyez fidle, prompt et rsolu, et ne doutez pas de la fortune.--

Ce billet contenait en outre une bague orne d'un beau brillant, taill
en losange, sur lequel taient graves les armes antiques de la maison
de Croye.

La premire sensation de Quentin, en ce moment, fut une extase sans
mlange. Sa joie et son orgueil semblaient l'lever jusqu'au ciel. Il
prit la ferme rsolution de mourir ou d'arriver au but de tous ses
voeux: il ne songea aux obstacles qu'il pouvait rencontrer, que pour les
mpriser.

Dans son enthousiasme, et ne pouvant endurer aucune interruption,
quelque courte qu'elle fut, qui dtournerait son esprit d'un sujet de
contemplation si dlicieux, il rentra  la hte au palais, allgua, pour
se dispenser de paratre au souper, le mal de tte qu'il avait dj
prtext, alluma sa lampe, et se retira dans la chambre qui lui avait
t assigne, pour lire et relire le prcieux billet, et pour baiser
mille fois cette bague non moins prcieuse.

Mais une telle exaltation de sentimens ne pouvait enfin que s'affaiblir.
Une pense fcheuse se prsenta  son esprit, quoiqu'il la repousst
comme un acte d'ingratitude, comme un blasphme. Il lui sembla qu'un
aveu si franc annonait moins de dlicatesse, de la part de celle qui le
faisait, qu'en aurait dsir l'adoration romanesque que la jeune
comtesse avait inspire. Cette ide pnible se dveloppait  peine en
lui, qu'il se hta de l'touffer, comme si c'et t une vipre qui se
ft introduite dans sa couche. tait-ce  lui,  lui ainsi favoris, 
lui pour qui une belle et jeune comtesse daignait descendre de sa sphre
leve; tait-ce  lui de la blmer d'un acte de condescendance sans
lequel il n'et jamais os peut-tre lever les yeux jusqu' elle! Sa
fortune et sa naissance, dans la situation o elle se trouvait, ne la
dispensaient-elles pas d'obir  cette rgle gnrale qui prescrit 
toute femme de se taire jusqu' ce que son amant ait parl?  ces
argumens, qu'il s'avouait hardiment  lui-mme, et dont il faisait des
syllogismes sans rplique, sa vanit en ajoutait peut-tre un auquel il
ne s'abandonnait pas avec la mme franchise: le mrite de l'objet aim,
disait-il, autorisait peut-tre une dame  dvier un peu des rgles
ordinaires, et aprs tout, il s'en trouvait des exemples dans les
chroniques (tels sont  peu prs les argumens sur lesquels Malvolio[65]
fondait de semblables esprances). L'cuyer du roman potique dont
Quentin venait de parcourir quelques pages tait, comme lui, un
gentilhomme sans terres et sans revenus, et cependant la gnreuse
princesse de Hongrie ne s'tait pas fait un scrupule de lui donner des
preuves d'affection plus positives que le billet qu'il venait de
recevoir.

    Doux cuyer, ami fidle,
    Je te donnerai, lui dit-elle,
    Cinq cents livres et trois baisers.

Et la mme histoire vritable fait dire ensuite au roi de Hongrie:

    J'ai vu moi-mme plus d'un page,
    Devenir roi par mariage.

De sorte que, pour conclure, Quentin, avec une gnrosit magnanime,
dcida qu'il n'y avait rien  blmer dans une conduite qui promettait de
le rendre heureux.

Mais ce scrupule fut remplac par un autre qui tait plus difficile 
touffer. Le tratre Hayraddin avait t dans l'appartement des deux
dames, autant que Durward pouvait en juger, pendant environ quatre
heures; et en rflchissant sur la manire un peu obscure dont il
s'tait vant de pouvoir exercer sur la destine de Quentin une
influence certaine au sujet de ce qui lui tenait le plus au coeur, il en
vint  craindre que toute cette aventure ne ft la suite d'un nouveau
complot de sa part, dont le but tait peut-tre de tirer Isabelle de
l'asile que lui avait assur la protection du digne prlat. C'tait une
affaire qui demandait  tre examine de trs-prs; car Durward
prouvait pour ce misrable une rpugnance proportionne  l'impudence
sans gale avec laquelle il avait avou sa perfidie, et il ne pouvait se
rsoudre  croire que rien dont il se mlait pt avoir une conclusion
heureuse et honorable.

Ces diverses penses taient pour Quentin comme de sombres vapeurs qui
rembrunissaient le beau paysage que son imagination avait d'abord trac,
et le sommeil ne put lui fermer les yeux de toute la nuit.  l'heure de
prime, et mme une heure auparavant, il tait dans le jardin, et
personne alors ne s'opposa  ce qu'il y entrt, ni  ce qu'il y restt.
Il avait eu soin d'attacher  sa toque un panache blanc et bleu, tel
qu'il avait pu se le procurer en aussi peu de temps. Deux heures se
passrent sans qu'on part faire attention  sa prsence. Enfin le son
d'un luth se fit entendre; une fentre place au-dessus de la petite
porte par laquelle Marton avait fait entrer Hayraddin, s'ouvrit quelques
instans aprs; Isabelle y parut brillante de beaut, le salua d'un air
de bont ml de rserve, rougit en voyant la manire vive et expressive
dont il lui rendit son salut, ferma la croise, et disparut.

Ni le jour ni le lieu o se trouvait Quentin ne pouvaient lui en
apprendre davantage. L'authenticit du billet lui paraissait bien
prouve. Il ne restait qu' savoir ce qui devait s'ensuivre; et c'tait
l ce dont sa belle correspondante ne lui avait pas dit un mot. Au
surplus nul danger immdiat ne menaait. La comtesse tait dans un
chteau fort, sous la protection d'un prince respect par son pouvoir
sculier, comme il tait vnrable par sa dignit ecclsiastique. Rien
ne paraissait exiger du jeune et vaillant cuyer quelque prouesse
chevaleresque; et il suffisait qu'il se tnt prt  excuter les ordres
de la comtesse Isabelle  l'instant mme o il les recevrait. Mais le
destin avait rsolu de lui donner de l'occupation plus tt qu'il ne se
l'imaginait; et ce fut ce qui arriva la quatrime nuit aprs son entre
 Schonwaldt.

Quentin s'tait dcid  renvoyer le lendemain  la cour de Louis XI le
second des deux hommes qui composaient son escorte, en lui donnant des
lettres pour lord Crawford et pour son oncle, afin de leur annoncer
qu'il renonait au service de la France, ce dont la trahison  laquelle
les instructions secrtes d'Hayraddin l'avaient expos lui donnait un
motif que l'honneur et la prudence ne pouvaient qu'approuver. Il s'tait
couch, l'imagination remplie de toutes ces ides couleur de rose qui
entourent le lit d'un jeune homme quand il aime sincrement et croit son
amour pay d'un retour non moins sincre. Ses rves se ressentirent
d'abord de l'influence des penses agrables qui l'avaient occup avant
qu'il eut cd au sommeil; mais ils prirent peu  peu un caractre plus
effrayant.

Il lui sembla qu'il se promenait avec la comtesse Isabelle au bord des
eaux paisibles d'un beau lac, tel que celui qui faisait le principal
ornement du paysage de Glen-Houlakin. Il lui sembla qu'il osait parler
de son amour, sans plus songer  aucun obstacle. Isabelle rougissait et
souriait en l'coutant, prcisment comme il aurait pu l'esprer d'aprs
le contenu du billet, qu'il portait toujours sur son coeur, qu'il ft
veill ou endormi. Mais la scne changea brusquement de l't 
l'hiver, du calme  la tempte. Les vents mugirent et les vagues
s'enflrent comme si tous les dmons de l'air et des eaux se fussent
disput l'empire de leurs domaines respectifs. Des montagnes liquides
opposaient de toutes parts une barrire qui ne permettait aux deux amans
ni d'avancer, ni de reculer; et la fureur de la tempte, qui croissait 
chaque instant, et qui poussait les vagues avec violence l'une contre
l'autre, ne permettait pas de supposer qu'ils pussent rester en sret
dans cet endroit un instant de plus. La vive motion produite par la
sensation d'un danger si imminent veilla le dormeur.

Ds qu'il fut veill, les circonstances imaginaires de son rve
s'vanouirent, pour le rappeler  la ralit de sa situation; mais un
tumulte semblable  celui d'une tempte, et qui avait probablement
occasionn ce songe effrayant, rsonnait encore  ses oreilles.

Son premier mouvement fut de se mettre sur son sant, et d'couter avec
surprise un bruit qui, s'il tait produit par un orage, l'emportait sur
le plus terrible des ouragans qui fut jamais descendu des monts
Grampiens. Cependant, en moins d'une minute, il ne put douter que ce
bruit n'et pour cause, non la fureur des lmens, mais celle des
hommes.

Il sauta  bas de son lit, et se mit  la fentre de sa chambre. Elle
donnait sur le jardin; tout tait tranquille de ce ct; mais
l'ouverture de la croise l'assura encore mieux que le chteau tait
attaqu par des ennemis nombreux et dtermins, ce dont les clameurs
qu'il entendait n'taient une preuve que trop convaincante. Il chercha 
ttons ses habits et ses armes, et tandis qu'il s'en revtait avec
autant de hte que le lui permettaient la surprise et l'obscurit, il
entendit frapper  sa porte. Quentin n'ayant pas rpondu aussi
promptement que le dsirait celui qui voulait entrer, la porte, qui
n'tait pas trs-solide, fut enfonce en un instant, et le Bohmien
Hayraddin, facile  reconnatre  son dialecte, entra dans la chambre.
Il tenait  la main une petite fiole dans laquelle il trempa une
allumette. Une vive flamme qui ne dura qu'un instant claira tout
l'appartement, et il alluma une petite lampe qu'il tira de son sein.

--L'horoscope de votre destine, dit-il  Durward d'un ton nergique,
sans le saluer autrement, dpend de la dtermination que vous allez
prendre en une minute.

--Misrable! s'cria Quentin, nous sommes environns de trahison; et
partout o il s'en trouve tu dois y avoir part.

--Vous tes fou, rpondit le Maugrabin, je n'ai jamais trahi personne
que pour en tirer profit. Pourquoi donc vous trahirais-je, puisque je
dois gagner davantage  vous servir qu' vous trahir? coutez un moment,
si cela vous est possible, la voix de la raison, sans quoi ce seront la
mort et les ruines qui vous la feront entendre. Les Ligeois se sont
soulevs; Guillaume de la Marck est  leur tte avec sa bande. S'il y
avait des moyens de rsistance, leur fureur les surmonterait; mais il
n'en existe presque aucun. Si vous voulez sauver la comtesse et
conserver vos esprances, suivez-moi, au nom de celle qui vous a envoy
un brillant sur lequel sont gravs trois lopards.

--Montre-moi le chemin! s'cria Quentin avec vivacit;  ce nom, je suis
prt  braver tous les dangers.

--De la manire dont je m'y prendrai, dit le Bohmien, nous n'en
courrons aucun, s'il vous est possible de ne pas vous mler de ce qui ne
vous regarde pas. Que vous importe, aprs tout, que l'vque, comme on
l'appelle, gorge son troupeau, ou que ce soit le troupeau qui gorge
son pasteur? Ha! ha! ha! suivez-moi, mais avec patience et prcaution.
Ne songez pas  votre courage, et rapportez-vous-en  ma prudence. La
dette de ma reconnaissance est paye, et vous avez une comtesse pour
pouse. Suivez-moi.

--Je te suis, rpondit Quentin en tirant son pe; mais si j'aperois en
toi le moindre signe de trahison, ta tte et ton corps seront bientt 
trois pas l'un de l'autre.

Sans rien rpliquer, le Bohmien, voyant que Durward tait arm et
quip, descendit prcipitamment l'escalier, et traversa divers passages
dtourns qui conduisaient dans le jardin.  peine voyait-on une lumire
dans cette partie du btiment,  peine y entendait-on quelque bruit;
mais ds qu'ils furent dans le jardin, le tumulte se fit entendre dix
fois plus violent; et Quentin distingua mme les divers cris de guerre:
Lige! Lige! Sanglier! Sanglier! pousss  haute voix par les
assaillans, tandis que les dfenseurs du chteau, attaqus 
l'improviste, y rpondaient par des cris plus faibles: Notre-Dame pour
le prince-vque!

Mais malgr le caractre martial de Durward, le combat qui se livrait
n'tait rien pour lui en comparaison du destin d'Isabelle de Croye,
qu'il tremblait de voir tomber entre les mains de ce cruel et dissolu
partisan qui travaillait en ce moment  forcer les portes du chteau. Il
accepta mme l'aide du Bohmien avec moins de rpugnance, de mme qu'un
malade, dans une crise dsespre, se rsout  prendre la potion que lui
prsente un empirique ou un charlatan. Il rsolut de se laisser guider
entirement par ses conseils, mais de lui percer le coeur ou de lui
abattre la tte au premier soupon de perfidie. Hayraddin lui-mme
semblait sentir qu'il courait de grands risques pour sa sret; car ds
qu'il fut entr dans le jardin, il perdit son ton de jactance et de
sarcasme, et parut avoir fait voeu de se conduire avec modestie, courage
et activit.

En arrivant  la porte qui conduisait  l'appartement des deux dames,
Hayraddin donna un signal  voix basse, et deux femmes, enveloppes de
la tte aux pieds d'une de ces grandes capes de soie noire portes alors
par les Flamandes, comme elles le sont encore aujourd'hui, se
prsentrent  l'instant mme. Quentin offrit son bras  l'une d'elles,
qui le saisit en tremblant et avec empressement, et qui s'y appuya
tellement que, si elle et t plus lourde, elle aurait considrablement
retard leur retraite. Le Bohmien, qui conduisait l'autre dame, marcha
droit  la poterne qui donnait sur le foss: prs de l tait le petit
esquif sur lequel Durward, quelques jours auparavant, avait vu Hayraddin
lui-mme faire sa retraite du chteau.

Tandis qu'il faisait cette courte traverse, des cris de triomphe
semblrent annoncer que la violence l'emportait, et que le chteau tait
pris. Les oreilles de Quentin en furent si dsagrablement affectes,
qu'il ne put s'empcher de s'crier  haute voix:--Sur mon me! si tout
mon sang n'tait pas irrvocablement dvou  la cause que je sers en ce
moment, je volerais sur ces murailles; je combattrais fidlement pour ce
bon vque, et je rduirais au silence quelques-uns de ces coquins dont
les cris appellent le meurtre et le pillage.

La dame qui s'appuyait sur son bras le pressa lgrement pendant qu'il
parlait ainsi, comme pour lui faire entendre qu'elle avait plus de droit
que le chteau de Schonwaldt  compter sur son secours, tandis que le
Bohmien s'cria assez haut pour tre entendu:--Voil ce que j'appelle
une vraie frnsie chrtienne, vouloir retourner pour se battre, quand
l'amour et la fortune ordonnent de fuir le plus vite possible! En avant!
en avant! ne perdez pas un instant! nous avons des chevaux qui nous
attendent prs de ce bouquet de saules.

--Je n'en vois que deux, dit Quentin qui les aperut au clair de la
lune.

--Je n'aurais pu m'en procurer davantage sans donner des soupons,
rpondt le Bohmien. D'ailleurs, c'est autant qu'il nous en faut. Vous
vous en servirez, vous deux, pour vous rendre  Tongres, pendant que les
routes sont encore sres. Quant  Marton, elle restera avec les femmes
de notre horde, dont elle est une ancienne connaissance. Marton est une
fille de notre tribu; elle n'est reste avec vous que pour nous servir
au besoin.

--Marton! s'cria la dame voile, qui s'appuyait sur le bras de Durward;
ce n'est donc pas ma parente?

--Ce n'est que Marton, rpondit Hayraddin. Pardonnez-moi cette petite
ruse; je n'ai pas os enlever deux comtesses  la fois au Sanglier des
Ardennes.

--Sclrat, s'cria Quentin. Mais il n'est pas... il ne sera pas trop
tard. Je retourne au chteau, et je sauverai la comtesse Hameline.

--Hameline, lui dit sa compagne d'une voix trouble, est appuye sur
votre bras, et vous remercie de votre secours.

--Ciel! comment? que veut dire ceci? s'cria Quentin en dgageant son
bras avec moins de courtoisie qu'il n'en aurait montr en toute autre
occasion  une femme de la plus basse condition. C'est donc la comtesse
Isabelle qui est reste au chteau? Adieu! adieu!

Comme-il se retournait pour partir, Hayraddin lui saisit le
bras:--coutez-moi, lui dit-il, coutez-moi! c'est courir  la mort!
Pourquoi diable portiez vous donc les couleurs de la tante? De ma vie je
ne me fierai plus ni au bleu ni au blanc. Mais songez donc qu'elle est
presque aussi riche. Elle a des joyaux, de l'or, mme des esprances sur
le comt.

Tandis que le Bohmien parlait ainsi en phrases entre-coupes, et qu'il
cherchait  retenir Durward, celui-ci mit la main sur son poignard afin
de se dbarrasser.

--Ah! puisqu'il en est ainsi, dit Hayraddin, cessant de le retenir,
partez, et que le diable, s'il y en a un, vous accompagne.

Ds que le jeune cossais se vit en libert, il courut vers le chteau
avec la lgret d'un cerf. Le Bohmien se tourna alors vers la
comtesse, qui s'tait laisse tomber de crainte, de honte et de
dsappointement.

--C'est une mprise, lui dit-il; allons, relevez-vous, et venez avec
moi. Avant que le jour vienne, je vous trouverai un meilleur mari que
cet enfant  visage effmin; et si un ne vous suffit pas, vous en aurez
vingt.

La comtesse Hameline avait les passions aussi violentes que son
caractre tait vain et faible. Comme tant d'autres femmes, elle
remplissait passablement les devoirs ordinaires de la vie; mais dans une
crise telle que celle o elle se trouvait, elle tait incapable de toute
autre chose que de se livrer  d'inutiles lamentations, et d'accuser
Hayraddin d'tre un imposteur, un vagabond, un brigand, un assassin.

--Dites un Zingaro, dit le Maugrabin, et vous aurez tout dit en un seul
mot?

--Monstre! s'cria la dame courrouce, vous m'aviez dit que les astres
avaient dcrt notre union, et vous avez si bien fait que je lui ai
crit... malheureuse que je suis!

--Et il est trs-vrai que les astres l'avaient dcrte, rpondit le
Bohmien, pourvu que les deux parties y eussent consenti. Croyez-vous
que les clestes constellations marient les gens contr leur gr? J'ai
t induit en erreur par vos maudites galanteries chrtiennes, vos
chiens de rubans, vos sottes couleurs: et le jeune homme,  ce qu'il
parat, prfre l'agneau  la brebis. Voil tout. Allons, debout, et
suivez-moi. Faites attention que les larmes et les vanouissemens n'ont
rien qui me plaise.

--Je n'avancerai pas d'un pas, dit la comtesse d'un ton dcid.

--Et moi, je vous dis que vous avancerez! s'cria Hayraddin. Je vous
jure par tout ce que tous les sots de la terre ont cru, que vous avez
affaire  un homme qui s'inquiterait fort peu de vous mettre nue comme
la main, de vous lier  un arbre, et de vous y laisser attendre votre
bonne aventure.

--Allons, dit Marton, avec votre permission, elle ne sera pas
maltraite. J'ai un couteau aussi-bien que vous; et je sais m'en servir.
C'est une bonne femme, quoique un peu folle. Et vous, madame,
levez-vous, et suivez-nous. Il y a eu une mprise; mais c'est quelque
chose que d'avoir sauv votre vie et vos membres. Il y a bien des gens
l-bas, dans ce chteau, qui donneraient tout ce qu'ils possdent au
monde pour se trouver o nous sommes.

Comme elle finissait de parler, on entendit partir du chteau de
Schonwaldt de nouvelles clameurs parmi lesquelles on pouvait distinguer
des acclamations de joie et de victoire, et des cris de dsespoir et de
terreur.

--coutez, dit Hayraddin, et flicitez-vous de ne pas chanter dans ce
concert. Fiez-vous  moi; je vous traiterai honorablement; les astres ne
vous manqueront pas de parole, et vous procureront un bon mari.

puise de fatigue et subjugue par la terreur, la comtesse Hameline
s'abandonna enfin  la conduite de ses deux guides, et se laissa
passivement mener o bon leur sembla. Tels taient mme le trouble de
son esprit et l'puisement de ses forces, que le digne couple qui la
tranait plutt qu'il ne la conduisait, put s'entretenir en toute
libert devant elle, sans qu'elle part comprendre ce qu'elle entendait.

--J'ai toujours regard votre projet comme une folie, disait Marton. Si
vous aviez pu assurer l'union des jeunes gens,  la bonne heure, nous
aurions pu compter sur leur reconnaissance, et avoir un pied dans le
chteau. Mais comment pouvez-vous croire qu'un si beau jeune homme
voult pouser cette vieille folle?

--Rizpah, rpondit Hayraddin, vous avez port un nom chrtien, et vous
tes reste si long-temps sous les tentes de ce peuple insens, que vous
avez fini par partager ses folies. Comment pouvais-je m'imaginer qu'il
se serait mis en peine de quelques annes de plus ou de moins, quand il
trouvait dans ce mariage des avantages si videns? Et vous savez qu'il
aurait t bien plus difficile de dcider  une dmarche hasarde cette
jeune fille si timide, que cette comtesse que nous portons sur les bras
comme un corps mort ou un sac de laine. D'ailleurs j'aimais ce jeune
homme, et je voulais lui faire du bien. Le marier  la vieille, c'tait
faire sa fortune; lui donner la jeune, c'tait lui faire tomber sur le
corps Guillaume de la Marck, la Bourgogne, la France, tous ceux qui ont
intrt  disposer de sa main.

Ensuite la fortune de celle-ci consistant principalement en or et en
bijoux, nous en aurions eu notre part; mais la corde de l'arc s'est
rompue, et la flche n'a pu partir. N'en parlons plus! Nous la
conduirons  Guillaume  la longue barbe. Quand il se sera bien gorg de
vin, suivant sa coutume, il ne distinguera pas une vieille comtesse
d'une jeune. Allons, Rizpah, du courage! L'astre Aldbaran rpand encore
sa brillante influence sur la destine des enfans du dsert.




CHAPITRE XXI.

Le Sac du Chteau.

          Plus de piti! fermez la porte  la merci!
          Que le bras tout sanglant du soldat endurci
          Se plonge sans remords au sein de l'innocence!
          Qu'il se permette tout! qu'il ait la conscience
          Large comme l'enfer.

          SHAKSPEARE. _Henri V_.


LA garnison de Schonwaldt, bien que surprise et d'abord frappe de
terreur, avait pourtant dfendu quelque temps le chteau contre les
assaillans; mais la ville de Lige vomissait sans cesse de nouveaux
essaims d'ennemis qui, montant de toutes parts  l'assaut avec fureur,
divisaient l'attention des assigs et leur faisaient perdre courage.

On pouvait remarquer aussi de l'indiffrence, sinon de la trahison,
parmi les soldats de l'vque; car quelques-uns criaient qu'il fallait
se rendre, tandis que d'autres, dsertant leur poste, cherchaient 
s'chapper du chteau. Plusieurs se jetaient du haut des murs dans le
foss, et ceux qui parvenaient  se sauver  la nage pourvoyaient  leur
sret en se dpouillant de tout ce qui pouvait indiquer qu'ils taient
au service du prlat, et en se mlant ensuite  la foule des assaillans.
Quelques-uns, par attachement  la personne de l'vque, se runirent
autour de lui dans la grande tour o il s'tait rfugi; et d'autres,
craignant qu'on ne leur ft aucun quartier, se dfendaient avec le
courage du dsespoir, dans quelques autres tours et sur les boulevards
les plus loigns.

Enfin les assaillans, matres des cours et de tout le rez-de-chausse du
vaste difice, s'occupaient  poursuivre les vaincus et  satisfaire
leur soif de pillage. Tout  coup un seul homme, comme s'il et cherch
la mort quand tous les autres ne songeaient qu' trouver quelque moyen
de l'viter, s'effora de se frayer un chemin au milieu de cette scne
de tumulte et d'horreur, l'imagination tourmente de craintes encore
plus affreuses que l'pouvantable ralit qu'il avait sous les yeux.
Quiconque et vu Quentin Durward en ce fatal moment, l'et pris pour un
frntique dans les accs de son dlire; quiconque et apprci les
motifs de sa conduite, l'aurait plac au niveau des plus clbres hros
de roman.

En s'approchant de Schonwaldt du mme ct par o il en tait parti, il
rencontra plusieurs fuyards qui couraient vers le bois, et qui
naturellement cherchrent  l'viter, le prenant pour un ennemi, parce
qu'il venait dans une direction oppose  celle qu'ils suivaient. Arriv
plus prs du chteau, il vit des hommes qui se jetaient du haut des
murailles dans les fosss, ou qui en taient prcipits par les ennemis,
et il entendait le bruit de la chute de ceux qu'il ne pouvait voir. Son
courage n'en fut pas branl un instant. Il n'avait pas le temps de
chercher la barque, quand mme il et t possible de s'en servir, et il
tait inutile de tenter d'approcher de la petite poterne du jardin,
encombre d'un foule de fuyards, presss par ceux qui les suivaient, et
tombant les uns aprs les autres dans le foss qu'ils n'avaient pas le
moyen de traverser.

vitant donc ce point, Quentin se jeta  la nage prs de ce qu'on
appelait la petite porte du chteau, o un pont-levis tait encore lev.
Ce ne fut pas sans difficult qu'il chappa aux efforts que firent pour
s'accrocher  lui quelques malheureux qui se noyaient, et qui auraient
pu causer sa perte pour se sauver eux-mmes.

Arriv  l'autre bord, prs du pont-levis, il en saisit la chane;
dployant toutes ses forces, s'aidant des mains et des genoux, il
parvint  se tirer de l'eau, et il tait sur le point d'atteindre la
plate-forme du pont quand un lansquenet accourut  lui, et levant son
sabre ensanglant, s'apprta  lui en porter un coup qui aurait t
probablement celui de la mort.

--Comment s'cria Quentin d'un ton d'autorit; est-ce ainsi que vous
assistez un camarade? Donnez-moi la main.

Le soldat, en silence et non sans hsiter, lui tendit le bras, et l'aida
 monter sur la plate-forme. Aussitt Quentin, sans laisser aux soldats
le temps de rflchir, cria sur le mme ton:-- la tour de l'Ouest, si
vous voulez vous enrichir! Le trsor de l'vque est dans la tour de
l'Ouest.

Cent voix rptrent ces paroles:-- la tour de l'Ouest! le trsor est
dans la tour de l'Ouest! Et tous les maraudeurs qui taient  porte de
les entendre, semblables  une troupe de loups affams, coururent dans
la direction oppose  l'endroit o Quentin tait rsolu d'arriver mort
ou vif.

Prenant un air d'assurance, comme s'il et t du nombre des vainqueurs,
et non des vaincus, il marcha droit vers le jardin, et trouva moins
d'interruption qu'il ne s'y attendait. Le cri  la tour de l'Ouest!
avait emmen de ce ct une partie des assaillans, et le son des
trompettes appelait les autres pour repousser une sortie tente en ce
moment par les dfenseurs de la grande tour, qui, rduits au dsespoir,
avaient mis le prlat au milieu d'eux, et cherchaient  s'ouvrir un
chemin pour sortir du chteau. Quentin courut donc au jardin d'un pas
prcipit et le coeur palpitant, se recommandant  ce pouvoir suprme
qui l'avait protg au milieu des prils sans nombre auxquels il avait
dj t expos, et dtermin  russir ou  perdre la vie dans son
entreprise.

Comme il allait entrer dans le jardin trois hommes coururent  lui la
lance leve en criant:--Lige! Lige!

Se mettant en dfense, mais sans porter aucun coup:--France! France!
s'cria Quentin; ami de Lige!

--Vive la France! s'crirent les trois Ligeois; et ils continurent
leur chemin.

Les mmes mots lui servirent de sauvegarde contre quatre ou cinq soldats
de Guillaume de la Marck qu'il trouva rdant dans le jardin, et qui
tombrent d'abord sur lui en criant:--Sanglier! Sanglier!

En un mot, Quentin commena  esprer que la rputation qu'il avait
acquise d'tre un missaire du roi Louis, instigateur secret des
Ligeois insurgs, et protecteur cach de Guillaume de la Marck,
pourrait lui servir de sauvegarde au milieu des horreurs de cette nuit.

En arrivant  la tourelle, but de son expdition, il frmit en trouvant
la porte par laquelle la comtesse Hameline et Marton en taient sorties,
obstrue par plusieurs cadavres.

Il en repoussa deux prcipitamment, et il allait en faire autant 
l'gard d'un troisime, quand le mort suppos le tira par son habit, le
priant de l'aider  se relever. Quentin, arrt si mal  propos, avait
grande envie, au lieu de perdre du temps  lutter contre cet
antagoniste, de recourir  des moyens moins doux pour s'en dbarrasser,
quand il l'entendit s'crier:--J'touffe sous le poids de mon armure; je
suis Pavillon, le syndic de Lige: si vous tes pour nous, je vous
enrichirai; si vous tes contre nous, je vous protgerai, mais ne me
laissez pas mourir comme un pourceau touff dans son auge.

Au milieu de cette scne de carnage et de confusion, Durward eut assez
de prsence d'esprit pour rflchir que ce dignitaire pouvait avoir les
moyens de faciliter sa retraite. Il le releva donc, et lui demanda s'il
tait bless.

--Non, pas bless, rpondit le syndic, je ne le crois pas du moins; mais
je suis essouffl.

--Asseyez-vous sur cette pierre, et reprenez haleine, lui dit Quentin,
je viendrai vous rejoindre dans un instant.

--Pour qui tes-vous? lui demanda le bourgeois, le retenant encore.

--Pour la France, rpondit Quentin, en cherchant  le quitter.

--Eh! c'est mon jeune archer! s'cria le digne syndic. Puisque j'ai eu
le bonheur de trouver mon ami dans cette nuit terrible, je ne le
quitterai pas, je vous le promets. Allez o il vous plaira, je vous
suis; et si je trouve quelques braves garons de ma corporation je
pourrai peut-tre vous aider  mon tour. Mais ils roulent tous de cts
et d'autres comme les pois d'un sac perc. Oh! quelle terrible nuit!

En parlant ainsi, il se tranait appuy sur le bras de Quentin, qui,
sentant combien il lui tait important de s'assurer la protection d'un
homme d'une telle influence, ralentit le pas, tout en maudissant au fond
du coeur le retard que lui occasionnait son compagnon.

Au haut de l'escalier tait une antichambre dans laquelle on voyait des
caisses et des malles ouvertes, qui paraissaient avoir t pilles, une
partie de ce qu'elles avaient contenu tant disperse sur le plancher.
Une lampe, place sur la chemine, laissait apercevoir,  la clart de
sa lueur mourante, le corps d'un homme mort ou priv de sentiment,
tendu prs du foyer.

S'arrachant aux bras de Pavillon, comme un lvrier qui entrane aprs
lui la laisse par laquelle le retenait un piqueur, Durward s'lana
rapidement dans une seconde chambre, puis dans une troisime, qui
paraissait tre la chambre  coucher des dames de Croye. Il ne s'y
trouvait personne. Il appela Isabelle, d'abord  voix basse, ensuite
plus haut, enfin avec le cri du dsespoir: point de rponse.

Tandis qu'il se tordait les mains, qu'il s'arrachait les cheveux, et
que du pied il frappait la terre avec violence, une faible clart qu'il
vit briller  travers une fente de la boiserie, dans un coin obscur de
la chambre, lui fit souponner une porte secrte communiquant  quelque
cabinet. Il l'examina de plus prs, et reconnut qu'il ne s'tait pas
tromp. Il essaya de l'ouvrir, mais ne put y russir. Enfin, mprisant
le danger auquel l'exposait une telle tentative, il s'lana de toute sa
force contre la porte, et telle fut l'imptuosit d'un effort inspir
autant par l'esprance que par le dsespoir, qu'une serrure et des gonds
plus solides n'y auraient pas rsist.

Ce fut ainsi qu'il fora l'entre d'un petit oratoire, o une femme,
livre  toutes les angoisses de l'effroi, offrait ses prires au ciel
devant l'image du Crateur. Une nouvelle terreur s'empara d'elle, quand
elle entendit briser ainsi la porte de cet appartement, et elle tomba
sans mouvement sur le plancher. Quentin courut  elle, la releva  la
hte. Flicit des flicits! c'tait celle qu'il cherchait  sauver;
c'tait la comtesse Isabelle. Il la pressa contre son coeur, la conjura
de reprendre ses sens, de se livrer  l'esprance; elle avait prs
d'elle maintenant un homme dont le courage la dfendrait contre une
arme entire.

--Est-ce bien vous, Durward? s'cria-t-elle enfin en revenant  elle;
j'ai donc encore quelque espoir. Je croyais que tous les amis que
j'avais au monde m'avaient abandonne  mon malheureux destin. Vous ne
me quitterez plus?

--Jamais! jamais! s'cria Durward, quoi qu'il puisse arriver, quelques
dangers qui puissent approcher: puiss-je perdre le bonheur que nous
promet cette sainte image, si je ne partage pas votre destine jusqu'
ce qu'elle devienne plus heureuse!

--Fort pathtique, fort touchant, en vrit, dit une voix essouffle et
asthmatique derrire eux; une affaire d'amour,  ce que je vois. SUR mon
me, la pauvre jeune fille m'inspire autant de compassion que si c'tait
la mienne, ma Trudchen elle-mme!

--Vous ne devez pas vous borner  la compassion, mein herr Pavillon, dit
Quentin en se tournant vers lui: il faut que vous m'aidiez  protger
cette dame. Je vous dclare qu'elle a t mise sous ma garde spciale
par votre alli, le roi de France; et si vous ne la garantissez pas de
toute espce d'insulte et de violence, votre ville perdra la protection
de Louis de Valois. Il faut surtout empcher qu'elle ne tombe entre les
mains de Guillaume de la Marck.

--Cela sera difficile, rpondit Pavillon, car ces pendards de
lansquenets sont de vrais diables pour dterrer les jolies filles; mais
je ferai de mon mieux. Passons dans l'autre appartement, et l je
rflchirai. L'escalier est troit, et vous pourrez garder la porte avec
une pique, pendant que je me mettrai  la fentre pour appeler
quelques-uns des braves garons de la corporation des tanneurs de Lige,
aussi fidles que le couteau qu'ils portent  leur ceinture. Mais avant
tout, dtachez-moi ces agrafes. Je n'ai pas port ce corselet depuis la
bataille de Saint-Tron, et je pse aujourd'hui quarante bonnes livres de
plus que je ne pesais alors, si les balances de Flandre ne sont pas
fausses.

Le brave homme se trouva fort soulag quand il fut dcharg du poids de
son armure de fer; car en la mettant il avait moins consult ses forces
que son zle pour la cause de Lige. On apprit ensuite que le magistrat,
se trouvant en quelque sorte pouss en avant par sa corporation,  la
tte de laquelle il marchait, avait t hiss sur les murailles par
quelques-uns de ses soldats qui montaient  l'assaut; l il avait suivi
involontairement le flux et le reflux des combattans des deux partis,
sans avoir mme la force de prononcer une parole; et enfin, semblable 
une pice de bois que la mer jette sur le rivage de quelque baie, il
avait t dfinitivement renvers  l'entre de l'appartement des dames
de Croye, o le poids de son armure et celui des corps morts de deux
hommes tombs sur lui l'auraient probablement retenu long-temps, si
Durward ne ft arriv pour le tirer de l.

La mme chaleur qui, en politique, faisait d'Hermann Pavillon un
brouillon, un cervel, un patriote exagr et turbulent, produisait des
rsultats plus heureux en le rendant, dans sa vie prive, un homme doux
et humain, quelquefois un peu gar par la vanit, mais toujours plein
de bienveillance et de bonnes intentions. Il recommanda  Quentin
d'avoir un soin tout particulier de la pauvre jolie _yung frau_[66]; et
aprs cette exhortation peu ncessaire, il se mit  la fentre, et
commena  crier de toutes ses forces:--Lige! Lige! et la brave
corporation des tanneurs et corroyeurs!

Deux membres de cette honorable compagnie accoururent  ses cris et au
coup de sifflet particulier dont ils furent accompagns, chaque
corporation de la ville ayant adopt un signal de ce genre. Plusieurs
autres vinrent les joindre, et formrent une garde qui se plaa devant
la porte, sous la fentre  laquelle le chef bourgeois se montrait.

Une sorte de tranquillit commenait  s'tablir au chteau. Toute
rsistance avait cess, et les chefs prenaient des mesures pour empcher
un pillage gnral. On entendait sonner la grosse cloche pour assembler
un conseil militaire, et le retentissement de l'airain annonant  Lige
que les insurgs triomphaient et taient en possession du chteau,
toutes les cloches de la ville y rpondirent, et elles semblaient dire
en leur langage:--Gloire aux vainqueurs! Il aurait t naturel que mein
herr Pavillon sortit alors de sa forteresse; mais soit qu'il et quelque
crainte pour ceux qu'il avait pris sous sa protection, soit peut-tre
par prcaution pour sa propre sret, il se contenta de dpcher
messager sur messager, pour donner ordre  son lieutenant, Peterkin
Geislaer, de venir le joindre sur-le-champ.

 sa grande satisfaction, Peterkin arriva enfin; car dans toutes les
circonstances pressantes, qu'il s'agt de guerre, de politique ou de
commerce, c'tait en lui que Pavillon avait coutume de mettre toute sa
confiance, Peterkin tait un homme vigoureux,  visage large, et  gros
sourcils noirs qui ne promettaient pas facile composition  un ennemi.
Il portait une casaque de buffle; une large ceinture soutenait son
coutelas, et il avait une hallebarde  la main.

--Peterkin, mon cher lieutenant! lui dit son chef, voici une glorieuse
journe, une glorieuse nuit, je devrais dire; j'espre que pour cette
fois vous tes content?

--Je suis content que vous le soyez vous-mme, rpondit le belliqueux
lieutenant; mais si vous appelez cela une victoire, je ne m'attendais
pas  vous la voir clbrer enferm dans un grenier, tandis qu'on a
besoin de vous au conseil.

--tes-vous bien sr qu'on y ait besoin de moi, Peterkin?

--Oui, morbleu, on y a besoin de vous, pour soutenir les droits de la
ville de Lige, qui sont en plus grand'danger que jamais.

--Allons, allons, Peterkin, tu es toujours un fcheux, un grondeur.

--Moi, un grondeur! non, sur ma foi: ce qui plat aux autres me plat
toujours. Seulement, je ne me soucie pas d'avoir pour roi une cigogne
milieu d'un soliveau, comme il est dit dans un fabliau que le clerc de
Saint-Lambert nous a lu plusieurs fois dans le livre de mein herr sope.

--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, Peterkin.

--Eh bien, je vous dirai donc que ce Sanglier ou cet ours parat vouloir
faire sa bauge dans Schonwaldt; et il est probable que nous trouverons en
lui un aussi mauvais voisin que l'tait le vieil vque, et peut-tre
pire. Il semble penser que nous n'avons pris le chteau que pour lui, et
son seul embarras est de savoir s'il se fera appeler prince ou vque.
C'est une honte de voir comment ils ont trait, ce pauvre vieux prtre.

--Je ne le souffrirai pas, Peterkin! s'cria Pavillon en prenant un air
d'importance; je n'aimais pas la mitre, mais je ne veux pas de mal  la
tte qui la porte. Nous sommes dix contre un, Peterkin, et nous ne
devons pas souffrir de tels abus.

--Oui, nous sommes dix contre un en rase campagne; mais dans ce chteau
nous sommes homme  homme. D'ailleurs Nikkel Block le boucher, et toute
la canaille des faubourgs, se dclarent pour Guillaume de la Marck, tant
parce qu'il a fait dfoncer tous les tonneaux de bire et toutes les
pices de vin, qu' cause de leur ancienne jalousie contre nous, qui
formons les corps et mtiers et qui avons des privilges.

--Peterkin, dit Pavillon en se levant, nous allons retourner  Lige 
l'instant mme. Je ne resterai pas un moment de plus  Schonwaldt.

--Mais les ponts sont levs; les portes sont fermes, et bien gardes
par les lansquenets. Si nous essayons de forcer le passage, nous courons
le risque d'tre bien frotts, car le mtier de ces coquins est de se
battre tous les jours, et nous autres, nous ne nous battons que les
jours de grande fte.

--Mais pourquoi a-t-il ferm les portes? demanda le syndic alarm;
pourquoi retient-il prisonniers d'honntes gens?

--Je n'en sais rien, non, sur ma foi, je n'en sais rien. On parle des
dames de Croye, qui se sont chappes pendant l'assaut. Cette nouvelle
avait mis d'abord l'homme  la longue barbe dans une fureur  lui faire
perdre le bon sens; et maintenant il l'a perdu  force de boire.

Le bourguemestre jeta un regard de dsolation sur Quentin, et il ne
savait  quoi se rsoudre. Durward n'avait pas perdu un mot de cette
conversation, qui l'avait extrmement alarm; il sentait qu'il ne lui
restait d'espoir qu'autant qu'il conserverait sa prsence d'esprit, et
qu'il parviendrait  soutenir le courage de Pavillon. Il prit donc part
 l'entretien en ce moment, comme s'il avait eu voix dlibrative.

--Je suis surpris, monsieur Pavillon, dit-il, de vous voir hsiter sur
ce que vous avez  faire en cette occasion. Allez trouver hardiment
Guillaume de la Marck, et demandez-lui  sortir du chteau, vous, votre
lieutenant, votre cuyer et votre fille. Il ne peut avoir aucun prtexte
pour vous retenir prisonnier.

--Moi et mon lieutenant, c'est--dire moi et Peterkin, fort bien; mais
qui est mon cuyer?

--Moi, quant  prsent, rpondit l'intrpide cossais.

--Vous! dit le bourgeois embarrass; mais n'tes-vous pas l'envoy de
Louis, du roi de France?

--Sans doute, mais mon message est pour les magistrats de la ville de
Lige, et ce n'est qu' Lige que je le dlivrerai. Si j'avouais ma
qualit devant Guillaume de la Marck, ne faudrait-il pas que j'entrasse
en ngociation avec lui? N'est-il pas mme vraisemblable qu'il me
retiendrait ici? Non, il faut que vous me fassiez sortir secrtement du
chteau en qualit de votre cuyer.

-- la bonne heure, mon cuyer; mais vous avez parl de ma fille.
Trudchen, j'espre, est bien tranquille  Lige, dans ma maison; et je
voudrais de tout mon coeur et de toute mon me que son pre y fut aussi.

--Cette dame vous appellera son pre, tant qu'elle sera dans ce chteau.

--Et tout le reste de ma vie, s'cria la comtesse en se jetant aux pieds
du syndic, et embrassant ses genoux! Il ne se passera pas un seul jour
sans que je vous aime et vous honore comme tel, sans que je prie pour
vous comme une fille pour son pre, si vous me secourez dans cet extrme
pril! Oh! laissez-vous attendrir! Reprsentez-vous votre fille aux
genoux d'un tranger, lui demandant la vie et l'honneur. Pensez  cela,
et accordez-moi la protection que vous voudriez qu'elle obtnt.

--Sur mon honneur, Peterkin, dit le brave syndic mu par cette prire
pathtique, je crois que cette jolie fille a quelque chose du doux
regard de notre Trudchen; je l'ai pens ds le premier moment que je
l'ai vue; et ce jeune homme si vif, et si prompt  donner son avis, a je
ne sais quoi qui me rappelle l'amoureux de Trudchen. Je gagerais un
groat, Peterkin, qu'il y a de l'amour dans cette affaire, et ce serait
un pch de ne pas le favoriser.

--Un pch et une honte, dit Peterkin en s'essuyant les yeux avec une
manche de sa casaque; car malgr sa suffisance, ce n'en tait pas moins
un bon et honnte Flamand.

--Eh bien! dit Pavillon, elle sera donc ma fille, bien enveloppe dans
sa grande cape de soie noire, et s'il ne se trouvait pas assez de braves
tanneurs pour protger la fille de leur syndic, ils ne mriteraient plus
d'avoir de cuir  tanner. Mais un instant, il faut pouvoir rpondre aux
questions. Comment se fait-il que ma fille se trouve dans une pareille
bagarre?

--Et comment se fait-il que la moiti des femmes de Lige nous aient
suivis jusqu'au chteau, demanda Peterkin, si ce n'est parce qu'elles se
trouvent toujours o elles ne devraient pas tre? Votre _yung frau_
Trudchen a t un peu plus loin que les autres, et voil tout.

--Admirablement parl! s'cria Quentin. Allons, mein herr Pavillon, un
peu de hardiesse, suivez ce bon conseil, et vous ferez la plus belle
action qu'on ait faite depuis le temps de Charlemagne. Et vous, jeune
dame, enveloppez-vous bien dans cette cape (car comme nous l'avons dj
dit, beaucoup de vtemens  usage de femme taient pars sur le
plancher); montrez de l'assurance; quelques minutes vous rendront libre
et vous mettront en sret. Allons, mein herr, marchez en avant.

--Un moment! un moment! dit Pavillon; j'ai de fcheux pressentimens. Ce
de la Marck est un diable, un vrai sanglier de caractre, comme de nom.
Si cette jeune dame tait une de ces comtesses de Croye, et qu'il vnt 
le dcouvrir, qui sait o pourrait se porter sa colre.

--Et quand je serais une de ces malheureuses femmes! s'cria Isabelle en
voulant se jeter de nouveau  ses pieds, pourriez-vous pour cela
m'abandonner en ce moment de dsespoir? Oh! que ne suis-je vritablement
votre fille, la fille du plus pauvre bourgeois!

--Pas si pauvre, jeune dame, rpliqua le syndic, pas si pauvre: nous
payons ce que nous devons.

--Pardon, noble seigneur, dit l'infortune comtesse.

--Eh non! rpondit Pavillon; ni noble, ni seigneur: rien qu'un simple
bourgeois de Lige qui paie ses lettres de change argent comptant. Mais
tout cela ne fait rien  l'affaire; et quand vous seriez une comtesse,
je vous protgerai.

--Vous tes tenu de la protger, quand mme elle serait duchesse, dit
Peterkin, puisque vous lui en avez donn votre parole.

--Vous avez raison, Peterkin, rpondit Pavillon, tout--fait raison.
Nous ne devons pas oublier notre vieux proverbe flamand: _ein word ein
man_. Et maintenant, mettons-nous en besogne. Il faut que nous prenions
cong de ce Guillaume de la Marck, et cependant mes forces m'abandonnent
quand j'y pense. Je voudrais qu'il ft possible de nous dispenser de
cette crmonie.

--Puisque vous avez une troupe arme  votre disposition, dit Quentin,
ne vaudrait-il pas mieux marcher vers la porte, et forcer le passage?

Mais Pavillon et son conseiller s'crirent d'une voix unanime qu'il ne
convenait pas d'attaquer ainsi les soldats d'un alli; et ils ajoutrent
sur la tmrit de cette entreprise quelques rflexions qui firent
sentir  Durward qu'il serait imprudent de la risquer avec de tels
compagnons. Ils rsolurent donc de se rendre hardiment dans la grande
salle, o, disait-on, le Sanglier des Ardennes tait  table, et l, de
demander pour le syndic la permission de sortir du chteau, demande qui
paraissait trop raisonnable pour tre refuse. Cependant le bon
bourguemestre gmissait et soupirait en regardant ses compagnons, et il
dit  son fidle Peterkin:--Voyez ce que c'est que d'avoir un coeur trop
sensible et trop tendre! Hlas! Peterkin, combien mon courage et mon
humanit m'ont dj cot! et combien ces vertus me coteront-elles
peut-tre encore, avant que le ciel nous fasse sortir de cet infernal
chteau de Schonwaldt!

En traversant les cours encore jonches de morts et de mourans, Quentin,
soutenant Isabelle au milieu de cette scne d'horreur, la consolait et
l'encourageait  voix basse, en lui rappelant que sa sret dpendait
entirement de la prsence d'esprit et de la fermet qu'elle montrerait.

--Rien ne dpend de moi, lui rpondit-elle; je ne compte que sur vous.
Oh! si j'chappe aux horreurs de cette nuit affreuse, jamais je
n'oublierai celui qui m'a sauve! J'ai pourtant encore une grce  vous
demander, et je vous supplie de me l'accorder, au nom de l'honneur de
votre mre, au nom du courage de votre pre!

--Que pourriez-vous me demander, sans tre sre de l'obtenir? lui
rpondit Durward.

--Plongez-moi donc votre poignard dans le coeur, lui dit-elle, plutt
que de me laisser captive de ces monstres.

Quentin ne rpondit qu'en pressant la main de la belle comtesse, qui
semblait vouloir lui exprimer sa reconnaissance de la mme manire, si
la terreur ne l'en et empche. Enfin, appuye sur le bras de son jeune
protecteur, elle entra dans la salle formidable, o tait de la Marck,
prcde par Pavillon, et son lieutenant, et suivie d'une douzaine
d'ouvriers tanneurs, qui formaient une garde d'honneur  leur syndic.

Les bruyans clats de rire, les acclamations confuses et les cris
froces qui en partaient, semblaient plutt annoncer des dmons en
dbauche, se rjouissant d'avoir triomph de la race humaine, que des
mortels donnant un festin pour clbrer une victoire. Une ferme
rsolution, que le dsespoir seul pouvait avoir inspire, soutenait le
courage factice de la comtesse Isabelle; un courage inbranlable, et qui
semblait crotre avec le danger, animait Durward; et Pavillon et son
lieutenant, se faisant une vertu de la ncessit, taient comme des ours
enchans au poteau et forcs de soutenir une attaque dangereuse qu'ils
ne peuvent viter.




CHAPITRE XXII.

L'Orgie.

          CADE. O est Dick, le boucher d'Ashford?
          DICK. Le voici, Monsieur.
          CADE. Ils sont tombs devant toi comme des boeufs et
          des moutons; et tu t'es conduit comme si tu
          avais t dans ton abattoir.

          SHAKSPEARE. _Henri VI, partie II_.


On pourrait  peine imaginer un changement plus trange et plus horrible
que celui qui avait eu lieu dans la grande salle du chteau de
Schonwaldt depuis que Quentin y avait dn; c'tait un tableau qui
offrait sous leurs traits les plus hideux toutes les misres de la
guerre, d'une guerre surtout faite par les plus froces de tous les
soldats, les mercenaires d'un sicle barbare; hommes qui, par habitude
et par profession, s'taient familiariss avec tout ce que leur mtier
offre de plus cruel et de plus sanguinaire, sans avoir une tincelle de
patriotisme, une lueur de l'esprit romanesque de la chevalerie. Ces
vertus,  cette poque, appartenaient, l'une aux hardis paysans qui
combattaient pour la dfense de leur pays, l'autre aux vaillans
chevaliers qui prenaient les armes au nom de l'honneur et de leurs
belles.

Dans cette salle o, quelques heures auparavant, des fonctionnaires
civils et religieux prenaient un repas tranquille et dcent, avec une
sorte de crmonial qui faisait qu'on ne s'y permettait une plaisanterie
qu' demi-voix; l o, au milieu d'une superfluit de vin et de bonne
chre, rgnait nagure un dcorum qui allait presqu' l'hypocrisie, on
pouvait voir une scne de dbauche tumultueuse  laquelle Satan
lui-mme, s'il y et prsid, n'aurait pu rien ajouter.

Au haut bout de la table, sur le trne de l'vque, qu'on y avait
apport  la hte de la salle du conseil, tait assis le redoutable
Sanglier des Ardennes, bien digne de ce nom dont il affectait de tirer
gloire, et qu'il cherchait  justifier par tous les moyens possibles. Sa
tte tait dcouverte, mais il portait sa pesante et brillante armure,
qu' la vrit il quittait fort rarement. Sur ses paules tait un
manteau ou surtout fait d'une peau de sanglier prpare, dont la corne
des pieds et les dfenses taient d'argent. La peau de la tte tait
arrange de manire qu'tant tire sur son casque, quand il tait arm,
ou sur sa tte nue, en guise de capuchon, comme il la portait souvent
quand il tait sans casque, elle lui donnait l'air d'un monstre ricanant
d'une manire effroyable. Tel il paraissait en ce moment; mais sa
physionomie n'avait gure besoin de ces nouvelles horreurs pour ajouter
 celles qui taient naturelles  son expression ordinaire.

La partie suprieure du visage de de la Marck, comme la nature l'avait
forme, donnait presque un dmenti  son caractre; car quoique ses
cheveux, quand il les montrait, ressemblassent aux soies dures et
grossires du monstre dont les dpouilles formaient sa parure, nanmoins
un front lev et dcouvert, des joues pleines et animes, de grands
yeux gris ple, mais tincelans, et un nez recourb comme le bec d'un
aigle, annonaient la bravoure et quelque gnrosit. Cependant ce qu'il
y avait d'heureux dans l'expression de ses traits tait entirement
dtruit par ses habitudes de violence et d'insolence, qui jointes  tous
les excs de ses dbauches, donnaient  sa physionomie un caractre
tout--fait diffrent de la galanterie grossire qu'elle aurait pu
annoncer. Ses frquens accs de fureur avaient enfl les muscles de ses
joues, tandis que l'ivrognerie et le libertinage avaient amorti le feu
de ses yeux et teint en rouge la partie qui aurait d en tre blanche;
ce qui donnait  toute sa figure une ressemblance hideuse avec le
monstre auquel le terrible baron aimait  se comparer; mais, par une
espce de contradiction assez singulire, de la Marck s'efforait, par
la longueur et l'paisseur de sa barbe, de cacher la difformit
naturelle qui lui avait fait donner un nom qui avait paru le flatter
dans l'origine. Cette difformit tait une paisseur extraordinaire de
la mchoire infrieure qui dpassait de beaucoup la suprieure, et
de longues dents des deux cts, qui ressemblaient aux dfenses de cet
animal froce. C'tait l ce qui, joint  sa passion pour la chasse,
l'avait fait surnommer, il y avait long-temps, _le Sanglier des
Ardennes_. Son norme barbe, hrisse et non peigne, ne servait ni 
diminuer l'horreur qu'inspirait naturellement sa physionomie, ni mme 
donner la moindre dignit  son expression farouche.

Les officiers et soldats taient assis indistinctement  table avec des
habitans de Lige, dont quelques uns taient de la dernire classe. On
voyait parmi eux Nikkel Blok, le boucher, plac  ct de de la Marck,
les manches retrousses jusqu'au coude. Ses bras et son grand couperet
plac devant lui sur la table taient teints de sang. La plupart des
soldats avaient, comme leurs matres, la barbe longue et hrisse; et
leurs cheveux taient retrousss de manire  ajouter encore  leur air
de frocit naturel. Ivres comme ils le paraissaient presque tous, tant
de la joie de leur triomphe que par suite de la quantit de vin qu'ils
avaient bue, ils offraient un spectacle aussi hideux que dgotant.
Leurs blasphmes taient si atroces, et les chansons qu'ils chantaient,
sans mme que l'un se donnt la peine d'couter l'autre, si
licencieuses, que Quentin remercia le ciel que le tumulte ne permt pas
 sa compagne de les bien entendre.

Ce qui nous reste  dire, c'est que le visage blme et l'air inquiet de
la plupart des Ligeois qui partageaient cette effroyable orgie avec les
soldats de Guillaume de la Marck, annonaient que la fte leur
dplaisait autant que leurs compagnons leur inspiraient de crainte. Au
contraire quelques habitans de la classe infrieure, sans ducation, ou
d'un caractre plus brutal, ne voyaient dans les excs de cette
soldatesque qu'une ardeur guerrire qu'ils dsiraient imiter, et au
niveau de laquelle ils cherchaient  se mettre en avalant de copieuses
rasades de vin et de _schwartz-bier_, se livrant sans remords  un vice
qui, dans tous les temps, n'a t que trop commun dans les Pays-Bas.

L'ordonnance du festin n'avait pas t plus soigne que les convives
n'taient choisis. On voyait sur la table toute la vaisselle d'argent de
l'vque, mme les calices et les autres vases sacrs, car le Sanglier
des Ardennes s'inquitait fort peu qu'on l'accust de sacrilge; aussi
taient-ils mls avec des cruches de terre, des pots d'tain, et des
coupes de l'espce la plus commune.

Nous ne mentionnerons plus qu'une circonstance horrible dont il nous
reste  rendre compte, et nous laisserons volontiers achever cette scne
 l'imagination de nos lecteurs. Au milieu de la licence que se
permettaient les soldats de Guillaume de la Marck, un lansquenet qui
s'tait fait remarquer par sa bravoure et son audace pendant l'attaque
du chteau, n'ayant pas trouv de place au banquet, avait impudemment
saisi sur la table un grand gobelet d'argent, et l'avait emport, en
disant qu'il s'indemnisait ainsi de ne pas avoir eu part au festin. Un
trait si conforme  l'esprit de sa troupe fit rire le chef  s'en tenir
les ctes; mais quand un autre soldat, qui,  ce qu'il parat, n'avait
pas la mme rputation de vaillance, se permit de prendre la mme
libert, de la Marck mit  l'instant un terme  une plaisanterie qui
aurait bientt dpouill la table de tout ce qu'il y avait de plus
prcieux.

--Par l'esprit du tonnerre! s'cria-t-il, ceux qui n'osent pas agir en
hommes en face de l'ennemi auront-ils l'audace de jouer le rle de
voleurs parmi leurs compagnons? Quoi! lche coquin, toi qui as attendu
pour entrer dans le chteau que la porte en fut ouverte et que le
pont-levis en ft baiss, tandis que Conrad Horst en avait escalad les
murailles, tu oseras te montrer si mal appris! Qu'on l'accroche 
l'instant  un des barreaux de fer de la croise: il battra la mesure
avec les pieds, tandis que nous boirons  l'heureux voyage de son me en
enfer.

Cette sentence fut excute presque aussi vite qu'elle avait t
prononce, et un instant aprs le malheureux tait dans les convulsions
de l'agonie. Son corps tait encore pendu lorsque le syndic Pavillon
entra dans la salle avec ses compagnons, et interceptant la ple clart
de la lune, il jetait sur le plancher une ombre dont la forme faisait
deviner l'objet affreux qui la produisait.

Tandis que le nom de Pavillon passait de bouche en bouche dans cette
assemble tumultueuse, notre syndic s'efforait de prendre l'air
d'importance et de calme qui convenait  son autorit et  son
influence, mais que la scne dont il venait d'tre tmoin, et surtout la
vue de l'objet effrayant de la fentre, lui rendaient fort difficile 
conserver, malgr les exhortations ritres de Peterkin; celui-ci lui
disait  l'oreille, non sans prouver lui-mme quelque trouble:--Du
courage! du courage! ou nous sommes perdus.

Le syndic soutint pourtant sa dignit, aussi-bien qu'il le put, par un
petit discours dans lequel il flicita la compagnie de la victoire
signale que venaient de remporter les soldats de Guillaume de la Marck
et les bons habitans de Lige.

--Oui, rpondit de la Marck avec un ton de sarcasme, nous avons enfin
mis la bte aux abois, comme disait le bichon au chien courant. Mais,
oh! oh! sire bourguemestre, vous arrivez ici comme le dieu Mars, ayant
la beaut  vos cts. Qui est cette belle voile? Qu'elle se dcouvre!
Il n'y a pas une femme qui puisse dire cette nuit que sa beaut est 
elle.

--C'est ma fille, noble chef, rpondit Pavillon, et je vous supplie de
lui permettre de garder son voile. C'est un voeu qu'elle a fait aux
trois bienheureux rois de Cologne.

--Je l'en relverai tout  l'heure, rpondit de la Marck; car avec un
coup de couperet je vais me consacrer vque de Lige; et je me flatte
qu'un vque vivant vaut bien trois rois morts.

 peine eut-il prononc ces mots, qu'un murmure assez prononc s'leva
dans la compagnie, car les habitans de Lige avaient une grande
vnration pour les trois rois de Cologne, comme on les appelait, et
parmi les soldats froces du Sanglier des Ardennes, il s'en trouvait
mme un certain nombre qui avaient pour eux un respect qu'ils
n'accordaient  personne.

--Je n'entends pas manquer  leurs dfuntes majests, ajouta de la
Marck; je dis seulement que je suis dtermin  tre vque. Un prince
sculier et ecclsiastique en mme temps, ayant le pouvoir de lier et de
dlier, est ce qui convient le mieux  une bande de rprouvs comme vous
autres,  qui nul autre ne voudrait donner l'absolution. Mais avancez,
noble bourguemestre, prenez place  ct de moi, vous allez voir comme
je sais rendre un sige vacant. Qu'on nous amne celui qui fut notre
prdcesseur dans ce saint sige.

Il se ft dans la salle un mouvement pour livrer passage au syndic de
Lige; mais Pavillon, s'excusant avec modestie de prendre la place
d'honneur qui lui tait offerte, alla se placer au bas bout de la table,
son cortge lui marchant sur les talons, comme on voit quelquefois des
moutons suivre le vieux blier, chef et guide du troupeau, parce qu'ils
lui croient un peu plus de courage qu' eux-mmes.

Prs du chef vainqueur tait un beau jeune homme, fils naturel,
disait-on, du froce de la Marck, et  qui il montrait quelquefois de
l'affection et mme de la tendresse. Sa mre, matresse de ce monstre,
tait une femme de la plus grande beaut, qui tait morte d'un coup
qu'il lui avait donn dans un accs d'ivresse ou de jalousie, et ce
crime avait caus au tyran autant de remords qu'il tait susceptible
d'en prouver. C'est peut-tre mme cette circonstance qui avait fait
natre son attachement pour son fils. Quentin, qui avait appris tous ces
faits du vieux chapelain de l'vque, se plaa le plus prs possible du
jeune homme en question, dtermin  s'en faire un otage ou un
protecteur, si tout autre moyen de salut lui chappait.

Tandis que tous les esprits taient dans l'attente de ce qui rsulterait
de l'ordre que le tyran venait de donner, un des hommes de la suite de
Pavillon dit tout bas  Peterkin.--Notre matre n'a-t-il pas dit que
cette femelle est sa fille? Ce ne peut pas tre Trudchen. Celle-ci a
deux bons pouces de plus, et je vois une mche de cheveux noirs sortir
de dessous son voile. Par saint Michel de la place du march! autant
vaudrait appeler le cuir d'un boeuf noir celui d'une gnisse blanche.

--Paix! paix! rpondit Peterkin avec quelque prsence d'esprit. Que
sais-tu si notre matre n'a pas envie de drober une tte de venaison
dans le parc de l'vque, sans que notre bourgeoise en sache rien? ce
n'est ni  toi ni a moi d'espionner sa conduite.

--Je n'en ai nulle envie, rpliqua l'autre; seulement je n'aurais pas
cru qu' son ge il lui et pris fantaisie de drober une pareille
biche. _Sapperment_! quelle fute matoise! voyez comme elle se met
derrire les autres pour ne pas tre vue par les gens du Sanglier! Mais
chut! chut! Voyons ce qu'on va faire du pauvre vieil vque.

En ce moment une soldatesque brutale tranait dans la salle l'vque de
Lige, Louis de Bourbon. Ses cheveux, sa barbe et ses habits en dsordre
attestaient les mauvais traitemens qu'il avait dj essuys, et on lui
avait mme mis quelques-uns de ses vtemens sacerdotaux, probablement en
drision de son caractre sacr. Par une faveur du sort, comme Quentin
ne put s'empcher de le penser, la comtesse Isabelle, dont la
sensibilit, en voyant son protecteur rduit  une telle extrmit,
aurait pu trahir son secret et compromettre sa sret, tait assise de
manire  ne pouvoir entendre ni voir ce qui allait se passer, et il eut
grand soin de se placer toujours devant elle, de sorte qu'elle ne pt ni
rien observer ni tre observe elle-mme.

La scne qui eut lieu ensuite fut courte et pouvantable. Lorsque
l'infortun prlat eut t amen devant le chef froce, quoiqu'il se ft
fait remarquer toute sa vie par un caractre de douceur et de bont, il
parut en ce moment critique arm de la noblesse et de la dignit
convenables  son illustre race. Quand les indignes mains qui le
tranaient ne le souillrent plus de leur attouchement impur, son regard
redevint tranquille et assur; son maintien imposant et sa noble
rsignation participaient  la fois d'un prince de la terre et d'un
martyr chrtien. Le farouche de la Marck ne put d'abord se soustraire 
l'influence de la contenance hroque de son prisonnier, et peut-tre le
souvenir des bienfaits qu'il en avait reus contribua-t-il  lui donner
un air d'irrsolution et  lui faire baisser les yeux. Ce ne fut
qu'aprs avoir vid un grand verre de vin qu'il reprit son maintien
hautain et insolent. Levant alors les yeux sur l'infortun captif,
respirant pniblement, grinant les dents, allongeant vers lui son poing
ferm, et faisant tous les gestes qui pouvaient exciter et entretenir sa
frocit naturelle:

--Louis de Bourbon, lui dit-il, je vous ai offert mon amiti, et vous
l'avez rejete. Que ne donneriez-vous pas aujourd'hui pour avoir agi
diffremment?--Nikkel, allons, sois prt.

Le boucher se leva, saisit son couperet; et levant son bras nerveux, il
se plaa derrire le tyran, prt  excuter ses ordres.

--Regardez cet homme, Louis de Bourbon! dit de la Marck, et dites-moi ce
que vous avez maintenant  m'offrir pour chapper  ce moment dangereux.

L'vque jeta un regard mlancolique mais ferme sur l'affreux satellite,
dont l'attitude annonait qu'il tait prt  excuter les volonts du
despote, et rpondit sans paratre branl:

--coutez-moi, Guillaume de la Marck, et vous tous, gens de bien, s'il
est ici quelqu'un qui mrite ce nom; coutez ce que j'ai  offrir  ce
sclrat. Guillaume de la Marck, tu as excit  la rvolte une cit
impriale; tu as pris d'assaut le palais d'un prince du Saint-Empire
germanique; tu as massacr ses sujets, pill ses biens, maltrait sa
personne. Tu as mrit pour tous ces faits d'tre mis au ban de
l'Empire, d'tre dclar fugitif et hors la loi, d'tre priv de tes
droits et de tes possessions. Tu as fait pire encore; tu as fait plus
que violer les lois humaines, et mriter la vengeance des hommes: tu as
os entrer dans la maison du Seigneur, porter la main sur un pre de
l'glise, souiller le sanctuaire de Dieu par le vol et le meurtre, comme
un brigand sacrilge...

--As-tu-fini? s'cria de la Marck en l'interrompant, et en frappant du
pied avec fureur.

--Non, rpondit le prlat, car je ne t'ai pas encore dit ce que j'ai 
t'offrir.

--Continue donc, reprit le Sanglier des Ardennes, et malheur  ta tte
blanche si la fin de ton sermon ne me plat pas davantage que l'exorde.
Et  ces mots il s'enfona dans son sige en grinant des dents et en
cumant de rage, comme l'animal dont il portait le nom et les
dpouilles.

--Voil quels sont tes crimes, continua l'vque avec un ton de
dtermination, calme: maintenant coute ce que je veux bien t'offrir:
comme prince compatissant, comme prlat chrtien, je mets de ct toute
offense qui m'est personnelle. Jette ton bton de commandement; renonce
 ton autorit; dlivre tes prisonniers; restitue le butin que tu as
fait; distribue tout ce que tu possdes aux orphelins dont tu as fait
prir les pres, aux veuves que tu as prives de leurs maris; couvre-toi
d'un sac, jette des cendres sur ta tte, prends un bourdon  la main, et
va  Rome en plerinage: nous solliciterons nous-mme de la chambre,
impriale de Ratisbonne le pardon de tes forfaits, et de notre
saint-pre le pape l'absolution de tes pchs.

Tandis que Louis de Bourbon proposait ces conditions d'un ton aussi
dcid que s'il et t assis sur son trne piscopal et que
l'usurpateur et t prostern  ses pieds en suppliant, de la Marck se
leva lentement, la surprise que lui causait cette audace cdant peu 
peu  la rage. Enfin, quand le prlat eut cess de parler, il jeta un
coup d'oeil sur Nikkel Blok, et leva un doigt, sans prononcer une
parole.  l'instant mme le sclrat frappa, comme s'il et fait son
mtier dans sa tuerie, et l'vque assassin tomba, sans pousser un seul
gmissement, au pied de son trne piscopal.

Les Ligeois, qui ne s'attendaient pas  cette horrible catastrophe, et
qui croyaient au contraire voir cette confrence se terminer par quelque
arrangement amiable, firent tous un mouvement d'horreur, et poussrent
des cris d'excration et de vengeance. Mais la voix terrible de
Guillaume de la Marck se fit entendre au-dessus de tout ce tumulte. Le
poing ferm, et le bras tendu, il s'cria:--Eh quoi! vils pourceaux de
Lige, vous qui vous vautrez dans la fange de la Meuse, oseriez-vous
vous mesurer avec le Sanglier des Ardennes? Hol, mes marcassins (car
c'tait le nom que lui-mme et beaucoup d'autres donnaient souvent  ses
soldats), montrez vos dfenses  ces pourceaux flamands.

Tous ses soldats furent debout au mme instant; et comme ils taient
mls avec leurs ci-devant allis, qui ne s'attendaient pas  tre
attaqus, chacun d'eux, en un clin d'oeil, saisit au collet le Ligeois
dont il tait voisin, tandis que sa main droite tenait lev sur sa
poitrine un poignard dont on voyait briller la lame  la lueur des
lampes et de la lune. Tous les bras taient levs, mais personne
frappait. Les Ligeois taient trop surpris pour faire rsistance, et
peut-tre de la Marck ne se proposait-il que d'imprimer la terreur dans
l'esprit des citadins ses confdrs.

Mais la face des choses changea soudain, grce au courage de Durward,
dont la prsence d'esprit et la rsolution taient au-dessus de son ge,
et qui tait stimul dans ce moment par tout ce qui pouvait lui prter
une nouvelle nergie. Imitant les soldats de de la Marck, il s'lana
sur Carl Eberon, le fils de leur chef, le matrisa facilement; et lui
appuyant un poignard sur la gorge, il s'cria  haute voix:--Jouez-vous
ce jeu-l? En ce cas, m'y voil aussi.

--Arrtez! arrtez! s'cria de la Marck; c'est une plaisanterie, ce
n'est pas autre chose. Pensez-vous que je voudrais faire le moindre mal
 mes bons amis et allis de la ville de Lige? Soldats, bas les armes,
et asseyez-vous! Qu'on emporte cette charogne, qui a caus cette
querelle entre des amis, ajouta-t-il en poussant du pied le corps de
l'vque, et noyons-en le souvenir dans de nouveaux flots de vin.

On obit  l'instant, et les soldats et les Ligeois se regardaient les
uns les autres comme ne sachant pas trop s'ils taient amis ou ennemis.
Quentin Durward profita du moment:

--Guillaume de la Marck! s'cria-t-il, et vous, bourgeois et citoyens de
Lige, coutez-moi un instant; et vous, jeune homme, tenez-vous en repos
(car le jeune Carl cherchait  lui chapper): il ne vous arrivera aucun
mal,  moins que je n'entende encore quelqu'une de ces plaisanteries
piquantes.

--Et qui es-tu? au nom du diable! s'cria de la Marck tonn, toi qui
oses venir prendre des otages en ma prsence, et m'imposer des
conditions,  moi qui en prescris aux autres, et qui n'en reois de
personne.

--Je suis un serviteur de Louis, roi de France, rpondit Quentin avec
hardiesse, un des archers de sa garde cossaise, comme mon langage, et
en partie mon costume, peuvent vous en avertir. Je suis ici par son
ordre, pour tre tmoin de ce qui s'y passe, et lui en faire mon
rapport; et je vois avec surprise qu'on agit en paens plutt qu'en
chrtiens, en fous plutt qu'en hommes raisonnables. L'arme de Charles
de Bourgogne va marcher incessamment contre vous; et si vous dsirez
obtenir des secours de la France, il faut que vous agissiez
diffremment. Quant  vous, habitans de Lige, je vous invite 
retourner  l'instant dans votre ville; et si quelqu'un met obstacle 
votre dpart, je le dclare ennemi de mon matre, Sa Majest
trs-chrtienne.

--France et Lige! France et Lige! s'crirent les tanneurs formant la
garde du corps de Pavillon, et plusieurs autres bourgeois dont l'audace
de Quentin commenait  ranimer le courage; France et Lige; vive le
brave archer! nous vivrons et nous mourrons avec lui!

Les yeux de Guillaume de la Marck tincelaient, et il porta la main 
son poignard, comme s'il et voulu le lancer droit au coeur de
l'audacieux archer. Mais jetant un coup d'oeil autour de lui, il vit
dans les regards de ses propres soldats quelque chose qu'il dut
_lui-mme_ respecter. Un grand nombre d'entre eux taient Franais, et
aucun d'eux n'ignorait les secours secrets en hommes et en argent que
leur matre recevait de la France; quelques-uns taient mme pouvants
du meurtre sacrilge qui venait d'tre commis. Le nom de Charles de
Bourgogne, prince dont le ressentiment ne pouvait qu'tre excit par
tout ce qui s'tait pass cette nuit; l'imprudence de se faire une
querelle avec les Ligeois; la folie d'exciter la colre du roi de
France: toutes ces ides faisaient une vive impression sur leur esprit,
quoiqu'ils n'en eussent pas alors l'usage bien libre. En un mot, de la
Marck vit que s'il se portait  quelque nouvelle violence, il courait le
risque de ne pas tre soutenu, mme par sa propre troupe.

En consquence dridant son front et adoucissant l'expression menaante
de son regard, il dclara qu'il n'avait aucun mauvais dessein contre ses
bons amis de Lige; qu'ils taient libres de quitter Schonwaldt quand
bon leur semblerait, quoiqu'il et espr qu'ils passeraient au moins la
nuit  se rjouir avec lui en honneur de leur victoire. Il ajouta avec
plus de calme qu'il n'en montrait communment, qu'il serait prt 
entrer en ngociation avec eux pour le partage des dpouilles, et 
concerter les mesures ncessaires pour leur dfense mutuelle, soit le
lendemain, soit tel autre jour qu'il leur plairait. Quant au jeune
archer de la garde cossaise, il se flattait qu'il lui ferait l'honneur
de passer la nuit  Schonwaldt.

Quentin fit ses remerciemens, mais ajouta que tous ses mouvemens
devaient tre dtermins par ceux de mein herr Pavillon, auquel il tait
particulirement charg de s'attacher; mais qu'il l'accompagnerait bien
certainement la premire fois qu'il viendrait voir le vaillant Guillaume
de la Marck.

--Si vos mouvemens se rglent sur les miens, dit Pavillon, il est
probable que vous quitterez Schonwaldt sans un instant de dlai; et si
vous n'y revenez qu'en ma compagnie, il est  croire qu'on ne vous y
reverra pas de sitt.

L'honnte citoyen ne pronona la dernire partie de cette phrase
qu'entre ses dents, comme s'il et craint de laisser entendre
l'expression d'un sentiment qu'il lui tait pourtant impossible
d'touffer entirement.

--Suivez-moi pas  pas, mes braves tanneurs, dit-il  ses
gardes-du-corps, et nous sortirons le plus tt possible de cette caverne
de voleurs.

La plupart des Ligeois, du moins ceux qui s'levaient au-dessus de la
canaille, partageaient  cet gard l'opinion du syndic, et il y avait eu
parmi eux moins de joie quand ils taient entrs triomphans dans
Schonwaldt, qu'ils n'en prouvrent  l'espoir d'en sortir sains et
saufs. On ne mit aucun obstacle  leur dpart, et l'on peut juger de la
joie qu'prouva Quentin lorsqu'il se vit hors de ces murs formidables.

Pour la premire fois depuis qu'ils taient entrs dans la salle qui
venait d'tre tmoin d'un meurtre abominable, Quentin se hasarda 
adresser la parole  la jeune comtesse, en lui demandant comment elle se
trouvait.

--Bien, bien, rpondit-elle avec le langage laconique de l'effroi;
parfaitement bien.--Ne vous arrtez pas pour me faire une seule
question. Ne perdons pas un instant; fuyons, fuyons.

Tout en parlant ainsi, elle s'efforait d'acclrer le pas, mais avec si
peu de succs qu'elle serait tombe d'puisement si Durward ne l'et
soutenue. Avec la tendresse d'une mre qui veut mettre son enfant hors
de danger, le jeune cossais la prit entre ses bras pour la porter; et
tandis qu'elle lui passait le bras autour du cou, sans autre pense que
le dsir de se sauver, il n'aurait pas voulu avoir couru cette nuit un
pril de moins, puisque telle en tait la conclusion.

L'honnte bourguemestre, de son ct, tait soutenu et presque tran
par son fidle conseiller Peterkin et un autre de ses ouvriers; ce fut
ainsi qu'ils arrivrent hors d'haleine sur les bords de la Meuse, ayant
rencontr, chemin faisant, plusieurs troupes d'habitans de Lige, qui
dsiraient savoir quelle tait la situation des choses  Schonwaldt, et
s'il tait vrai, comme le bruit commenait  s'en rpandre, qu'une
querelle s'tait leve entre les vainqueurs.

Se dbarrassant de ces curieux importuns aussi-bien qu'ils le purent,
ils russirent enfin, grce  Peterkin et  quelques-uns de ses
compagnons,  se procurer une barque, et ils purent jouir par ce moyen
d'un repos dont avait grand besoin Isabelle, qui continuait  rester
presque sans mouvement dans les bras de son librateur. Ce retour du
calme n'tait pas moins ncessaire au bon bourguemestre, qui, aprs
avoir fait quelques remerciemens sans suite  Durward, commena une
longue harangue adresse  Peterkin, sur le courage dont il avait fait
preuve, la bienfaisance qu'il avait montre, et les prils sans nombre
auxquels ces deux vertus l'avaient expos tant en cette occasion qu'en
plusieurs autres.

--Peterkin, lui dit-il en reprenant le mme chapitre que la veille, si
j'avais eu le coeur moins brave, je ne me serais pas oppos  ce que les
bourgeois de Lige payassent le vingtime quand tous les autres y
consentaient. Un coeur moins brave ne m'aurait pas conduit  cette
bataille de Saint-Tron, o un homme d'armes du Hainaut me renversa d'un
coup de lance dans un foss rempli de boue, et d'o ni ma bravoure ni
mes efforts ne purent me tirer avant la fin de la bataille. Et n'est-ce
pas encore mon courage qui m'a fait mettre, la nuit dernire, un
corselet devenu trop troit et dans lequel j'aurais t touff sans
l'aide de ce brave jeune homme dont le mtier est de se battre,  quoi
je lui souhaite beaucoup de plaisir? Et quant  ma bont de coeur,
Peterkin, elle m'a rendu pauvre, c'est--dire elle m'aurait rendu
pauvre, si je n'avais t passablement nanti des biens de ce misrable
monde. Et Dieu sait dans quel embarras je puis encore me trouver avec
des dames, des comtesses, des secrets  garder. Tout cela peut me coter
la moiti de ma fortune, et mon cou par-dessus le march.

Quentin ne put garder le silence plus long-temps, et il l'assura que
s'il courait quelques dangers ou faisait quelques pertes  cause de la
jeune dame alors sous sa protection, elle s'empresserait de l'en
ddommager par sa reconnaissance et par toutes les indemnits possibles.

--Grand merci, monsieur l'archer, grand merci, rpondit le citoyen de
Lige; mais qui vous a dit que je demande  tre indemnis pour m'tre
acquitt du devoir d'un honnte homme? Je regrettais seulement qu'il pt
m'en coter quelque chose de manire ou d'autre; et j'espre qu'il m'est
permis de parler ainsi  mon lieutenant, sans reprocher  personne les
pertes et les dangers que je puis encourir.

Quentin conclut de ce discours que le syndic tait du nombre de ces gens
qui se paient, en murmurant et en grondant, des services qu'ils rendent
aux autres, et dont le seul motif, en se plaignant ainsi, est de donner
une plus haute ide de ce qu'ils ont pu faire. Il garda donc un silence
prudent, et permit au bourguemestre de s'tendre tout  son aise sur les
pertes et les dangers auxquels il s'tait expos et s'exposait encore en
ce moment, par suite de son zle pour le bien public et de sa
bienfaisance dsintresse pour ses semblables; sujet qui le conduisit
jusqu' la porte de sa maison.

La vrit tait que l'honnte citoyen sentait qu'il avait perdu un peu
de son importance en laissant figurer un jeune tranger au premier rang
pendant la crise qui venait d'avoir lieu au chteau de Schonwaldt; et
quelque enchant qu'il et t, dans le moment, de l'effet qu'avait
produit l'intervention de Durward, cependant, en y rflchissant, il
sentait le tort que devait en souffrir sa rputation de courage, et il
s'efforait d'en obtenir une compensation, en exagrant les droits qu'il
avait  la reconnaissance du pays en gnral, de ses amis en
particulier, et plus spcialement encore  celle de la jeune comtesse et
de son protecteur.

Mais lorsque la barque se fut arrte au bout du jardin, et qu'avec
l'aide de Peterkin il eut mis le pied sur la rive, on aurait dit que le
sol du terrain qui lui appartenait avait la vertu de dissiper tout 
coup ses sentimens de jalousie et d'amour-propre bless, et de changer
le dmagogue mcontent de s'tre vu clips, en ami serviable, bon et
hospitalier. Il appela  haute voix Trudchen, qui parut sur-le-champ,
car la crainte et l'inquitude avaient presque entirement banni le
sommeil des murs de Lige pendant cette nuit dsastreuse. Trudchen fut
charge de donner tous ses soins  la belle trangre, qui avait  peine
l'usage de ses sens; et la bonne fille du digne syndic, admirant les
charmes de la jeune comtesse et prenant piti de l'affliction dans
laquelle elle paraissait plonge, s'acquitta de ce devoir hospitalier
avec le zle et l'affection d'une soeur. Quelque tard qu'il ft, et
quelque fatigu que part Pavillon, ce ne fut pas sans difficult que
Quentin chappa  un flacon de vin prcieux, aussi vieux que la bataille
d'Azincourt; et il aurait t oblig d'en prendre sa part, sans
l'arrive de la matresse de la maison, que les cris redoubls de
Pavillon pour obtenir les clefs de la cave firent sortir de sa chambre 
coucher. C'tait une petite femme ronde, qui paraissait avoir t assez
bien dans son temps; mais qui, depuis plusieurs annes, se faisait
particulirement remarquer par un nez rouge et pointu, une voix aigre,
une dtermination bien prononce de tenir son mari sous une discipline
svre dans sa maison, en compensation de l'autorit qu'il exerait
quand il en tait dehors.

Ds qu'elle apprit la nature du dbat qui avait eu lieu entre son mari
et son hte, elle dclara positivement que le premier, bien loin d'avoir
besoin de prendre du vin, n'en avait dj que trop bu; et au lieu de se
servir, comme il le dsirait, d'aucune des clefs dont un gros trousseau
tait suspendu  sa ceinture par une chane d'argent, elle lui tourna le
dos sans crmonie, et conduisit Durward dans un appartement propre, si
bien meubl, si bien garni du commode et de l'utile, qu'il n'en avait
pas encore vu qui pt lui tre compar, tant les riches Flamands
l'emportaient,  cette poque, non-seulement sur les pauvres et
grossiers cossais, mais sur les Franais eux-mmes, pour tous les
agrmens de la vie domestique.




CHAPITRE XXIII.

La Fuite.

          ...Parlez, dites-moi de partir;
          Vous me verrez tenter jusques  l'impossible,
          Le tenter, et bien plus; je prtends russir.
          ......
          ......
          Marchez, et je vous suis--dans l'ardeur qui m'enflamme
          Je me sens prt  tout......

          SHAKSPEARE. _Jules Csar_.


EN dpit d'un mlange de crainte, de doute, d'inquitude, et de toutes
les autres passions qui l'agitaient, les fatigues de la journe
prcdente avaient tellement puis les forces de notre jeune cossais,
qu'il dormit d'un profond sommeil, et ne s'veilla qu'assez tard le
lendemain,  l'instant o son digne hte entrait dans sa chambre le
front charg de soucis.

Il s'asst prs du lit de Quentin, et commena un long discours assez
peu clair sur les devoirs domestiques des personnes maries, et
principalement sur le pouvoir respectable et la suprmatie lgitime que
le mari devait maintenir toutes les fois qu'il se trouvait d'un avis
oppos  celui de sa femme.

Quentin l'coutait avec quelque inquitude; il savait que les maris,
comme les autres puissances belligrantes, taient quelquefois disposs
 chanter un _Te Deum_, plutt pour cacher une dfaite que pour clbrer
une victoire; et il se hta de s'en assurer plus positivement en lui
disant qu'il esprait que son arrive chez lui n'avait occasionn aucun
embarras  la matresse de la maison.

--Embarras! rpondit le bourguemestre; non. Il n'y a pas de femme qui
puisse tre prise moins  l'improviste que la mre Mabel, elle est
toujours charme de voir ses amis; elle a toujours, Dieu merci, un
appartement tout prt et un garde-manger bien garni. C'est la femme du
monde la plus hospitalire; seulement, c'est dommage qu'elle ait un
caractre tout particulier.

--En un mot, notre sjour ici lui est dsagrable, dit Quentin en se
levant  la hte et en commenant  s'habiller. Si j'tais sr que cette
jeune dame ft en tat de voyager aprs les horreurs de la nuit
dernire, nous n'ajouterions pas  nos torts en restant ici un moment de
plus.

--C'est prcisment ce qu'elle a dit elle-mme  la mre Mabel, dit
Pavillon, et j'aurais voulu que vous eussiez vu les couleurs qui lui
montaient aux joues pendant qu'elle lui parlait ainsi. Une laitire qui
a patin cinq milles contre le vent, pour venir au march, n'est qu'un
lis en comparaison. Je ne suis pas surpris que la mre Mabel en soit un
peu jalouse. Pauvre chre me!

--La jeune dame a-t-elle donc dj quitt son appartement? demanda
Durward en continuant sa toilette avec une double prcipitation.

--Oui vraiment, et elle dsire vous voir pour dterminer quel chemin
vous prendrez, puisque vous tes tous deux dcids  partir. Mais
j'espre que vous ne partirez qu'aprs le djeuner.

--Pourquoi, ne m'avez-vous pas dit tout cela plus tt? s'cria Quentin
avec impatience.

--Doucement! doucement! Je ne vous ai parl que trop tt, si vous vous
dmontez si vite. Cependant j'aurais encore autre chose  vous dire, si
je vous voyais assez de patience pour m'couter.

--Parlez, mein herr, parlez aussi promptement et aussi vite que vous le
pourrez: je suis tout attention.

--Eh bien donc, je n'ai qu'un mot  vous dire; c'est que Trudchen, qui
est aussi fche de se sparer de cette jeune et jolie dame que si
c'tait sa soeur, vous conseille de prendre un autre dguisement; car le
bruit court dans la ville que les comtesses de Croye voyagent en habit
de plerines, accompagnes d'un archer de la garde cossaise du roi de
France; on ajoute que l'une d'elles a t amene hier  Schonwaldt,
comme nous venions d'en partir, par un Bohmien qui a assur Guillaume
de la Marck que vous n'tiez charg d'aucun message ni pour lui, ni pour
le bon peuple de Lige; que vous aviez enlev la jeune comtesse, et que
vous voyagiez avec elle comme son amoureux. Toutes ces nouvelles sont
arrives ce matin du chteau, et nous ont t annonces  moi et aux
autres conseillers, qui ne savent trop quel parti prendre; car quoique
notre opinion soit que ce Guillaume de la Marck a t un peu trop
brutal, tant avec l'vque qu'avec nous, cependant on le regarde en
gnral comme un brave homme au fond, c'est--dire quand il n'a pas trop
bu, et comme le seul chef, dans le monde entier, qui puisse nous
dfendre contre le duc de Bourgogne; et moi-mme, au point o en sont
les choses, je suis  moiti convaincu que nous devons nous maintenir en
bonne intelligence avec lui, car nous sommes trop avancs pour reculer.

Quentin ne fit ni reproches ni remontrances  Pavillon, parce qu'il
vit que ce serait une peine inutile, et que le digne magistrat n'en
persisterait pas moins, dans une rsolution que lui avaient fait prendre
sa soumission  sa femme et ses opinions comme homme de parti.--Votre
fille a raison, lui dit-il; il faut que nous partions dguiss, et que
nous partions  l'instant mme. Nous pouvons, j'espre, compter que vous
nous garderez le secret, et que vous nous fournirez les moyens de nous
chapper?

--De tout mon coeur, rpondit l'honnte citadin, qui, n'tant pas
trs-satisfait lui-mme de la dignit de sa conduite, dsirait trouver
quelque moyen de se la faire pardonner;--de tout mon coeur! Je ne puis
oublier que je vous ai d la vie la nuit dernire, d'abord quand vous
m'avez dbarrass de ce maudit pourpoint d'acier, et ensuite quand vous
m'avez tir d'un embarras bien pire encore, car ce Sanglier et ses
marcassins sont des diables plutt que des hommes: aussi je vous serai
fidle autant que la lame l'est au manche, comme disent nos couteliers,
qui sont les plus habiles du monde. Allons,  prsent que vous voil
habill, suivez-moi par ici, et vous allez voir jusqu' quel point j'ai
confiance en vous.

En sortant de la chambre o Quentin avait couch, le syndic le conduisit
dans le cabinet o il faisait lui-mme tous ses paiemens. Quand ils y
furent entrs, il enferma la porte aux verrous avec soin, jeta autour de
lui un regard de prcaution, ouvrit un cabinet dont la porte tait
cache derrire la tapisserie, et dans lequel taient plusieurs caisses
de fer. Il en ouvrit une, pleine de guilders, et la mettant  la
discrtion de Durward, il lui dit d'y prendre telle somme qu'il jugerait
ncessaire pour ses dpenses et celles de sa compagne.

Comme l'argent que Quentin avait reu en partant du Plessis tait alors
presque entirement dpens, il n'hsita pas  accepter une somme de
deux cents guilders; et en agissant ainsi il dchargea d'un grand poids
l'esprit de Pavillon, qui regarda ce prt risqu volontairement comme
une rparation du manque d'hospitalit que diverses considrations le
foraient en quelque sorte de commettre.

Ayant bien ferm la caisse, le cabinet, et la chambre qui contenait son
trsor, le riche Flamand conduisit son hte dans le salon, o il trouva
la comtesse vtue en fille flamande de la moyenne classe. Elle tait
ple, mais, malgr les scnes de la nuit prcdente, encore assez forte
pour se mettre en route, et jouissant de toute sa prsence d'esprit.
Trudchen tait seule auprs d'elle, s'occupant avec soin  mettre la
dernire main au costume d'Isabelle, et lui donnant les instructions
ncessaires pour qu'elle pt le porter sans avoir un air emprunt.

La comtesse tendit la main  Quentin, qui la baisa avec respect, et elle
lui dit:--Monsieur Durward, il faut que nous quittions ces bons amis, de
peur d'attirer sur eux une partie des maux qui m'ont poursuivie depuis
la mort de mon pre. Il faut que vous changiez d'habits et que vous me
suiviez,  moins que vous ne soyez las de protger une infortune.

--Moi! moi! las de vous suivre! s'cria Quentin; je vous suivrai
jusqu'au bout du monde; je vous dfendrai contre tout l'univers; mais
vous, vous-mme, tes-vous en tat d'accomplir la tche que vous
entreprenez? Pouvez-vous, aprs les horreurs de la nuit dernire...?

--Ne les rappelez pas  ma mmoire, rpondit la comtesse. Je ne m'en
souviens que confusment, comme d'un songe affreux. Le digne vque
est-il sauv?

--Je crois qu'il n'a rien  craindre, dit Quentin en faisant un signe de
silence  Pavillon, qui semblait se disposer  commencer le rcit
horrible de la mort du prlat.

--Nous serait-il possible de le joindre? demanda Isabelle. A-t-il runi
quelques forces?

--Il n'a d'esprance que dans le ciel, rpondit Durward. Mais en quelque
lieu que vous dsiriez vous rendre, je serai votre guide et votre garde;
je ne vous abandonnerai jamais.

--Nous y rflchirons, dit Isabelle; et aprs une pause d'un instant,
elle ajouta:--Un couvent serait l'asile de mon choix; mais je crains que
ce ne soit une bien faible dfense contre mes perscuteurs.

--Hem! hem! dit le syndic; je ne pourrais en conscience vous conseiller
de choisir un couvent dans les environs de Lige; car le Sanglier des
Ardennes, brave chef d'ailleurs, alli fidle et plein de bienveillance
pour notre ville, a l'humeur un peu bourrue, et ne respecte gure les
clotres, les couvens, les monastres. On dit qu'il y a une vingtaine de
nonnes, c'est--dire de ci-devant nonnes, qui marchent avec sa
compagnie...

--Prparez-vous  partir, monsieur Durward, et le plus promptement
possible, dit Isabelle interrompant ces dtails, puisque vous voulez
bien encore veiller  ma sret.

Ds que le syndic et Quentin furent sortis, Isabelle commena  faire 
Gertrude diverses questions relativement aux routes et  d'autres
objets, avec tant de calme et de prsence d'esprit, que la fille du
bourguemestre ne put s'empcher de s'crier:--Je vous admire, madame;
j'ai entendu parler du courage qu'ont montr quelques femmes; mais le
vtre me parat au-dessus des forces de l'humanit.

--La ncessit, ma chre amie, rpondit la comtesse, est la mre du
courage comme de l'invention. Il n'y a pas long-temps, je m'vanouissais
en voyant une goutte de sang tomber d'une gratignure. Eh bien! hier,
j'en ai vu couler je puis dire des flots autour de moi, et cependant mes
sens ne m'ont pas abandonne, et j'ai conserv l'usage de toutes mes
facults. Ne croyez pourtant pas que cette tche ait t facile,
ajouta-t-elle en appuyant sur le bras de Gertrude une main tremblante,
quoiqu'elle parlt d'une voix ferme:--la force, qui soutient mon coeur
est comme une garnison assige par des milliers d'ennemis, et que la
rsolution la plus dtermine peut seule empcher de capituler et de se
rendre. Si ma situation tait tant soit peu moins dangereuse; si je ne
sentais pas que la seule chance qui me reste pour chapper  un sort
pire que la mort est de conserver du sang-froid et de la prsence
d'esprit, je me jetterais en ce moment entre vos bras, Gertrude, et je
soulagerais ma douleur par un torrent de larmes, les plus amres qu'on
ait jamais verses.

--N'en faites rien, madame, rpondit la Flamande compatissante; prenez
courage; dites votre chapelet; mettez-vous sous la protection du ciel;
et s'il a jamais envoy un sauveur  quelqu'un prs de prir, ce brave
et hardi jeune homme doit tre le vtre. Il y a aussi quelqu'un sur qui
j'ai quelque crdit, ajouta-t-elle en rougissant: n'en dites rien  mon
pre; mais j'ai dit  mon amoureux, Hans Glover, de vous attendre  la
porte du ct de l'est, et de ne se remontrer  moi que pour m'apprendre
qu'il vous a conduite en sret au-del du territoire de Lige.

La comtesse ne put exprimer ses remerciemens  l'excellente fille qu'en
l'embrassant tendrement; et Gertrude, lui rendant ses embrassemens avec
une affection pleine de franchise, ajouta en souriant:--Ne vous
inquitez pas: si deux filles et deux amoureux qui leur sont tout
dvous ne peuvent russir dans un projet de fuite et de dguisement, le
monde n'est plus ce que j'entendis toujours dire qu'il tait.

Une partie de ce discours rappela de vives couleurs sur les joues
d'Isabelle, et l'arrive soudaine de Quentin ne contribua nullement 
les faire disparatre. Il tait vtu en paysan flamand de la premire
classe, ayant mis les habits des dimanches de Peterkin, qui prouva son
zle pour le jeune cossais par la promptitude avec laquelle il les lui
offrit, en jurant en mme temps que, dt-on le tanner comme la peau d'un
boeuf, il ne le trahirait jamais.

Deux excellens chevaux avaient t prpars, grce aux soins actifs de
la mre Mabel, qui rellement ne dsirait aucun mal  la comtesse et 
son cuyer, pourvu que leur dpart cartt les dangers qu'elle craignait
que leur prsence n'attirt sur sa maison et sur sa famille. Elle les
vit donc avec grand plaisir monter  cheval et partir, aprs leur avoir
dit qu'ils trouveraient le chemin de la porte situe du ct de
l'orient, en suivant des yeux Peterkin, qui devait marcher devant eus
pour leur servir de guide, mais sans avoir l'air d'avoir aucune
communication avec eux.

Ds que ces htes furent partis, la mre Mabel saisit cette occasion
pour faire une longue remontrance  Trudchen sur la folie de lire des
romans; car c'tait ainsi que les belles dames de la cour taient
devenues si hardies et si dvergondes, qu'au lieu d'apprendre 
conduire honntement une maison, il fallait qu'elles apprissent  monter
 cheval, et qu'elles courussent le pays, sans autre suite qu'un cuyer
fainant, un page libertin, ou un coquin d'archer tranger, au risque de
leur sant, au dtriment de leur fortune, et au prjudice irrparable de
leur rputation.

Gertrude couta tout cela en silence et sans y rpondre; mais, vu son
caractre, il est permis de douter qu'elle en tirt des conclusions
conformes  celles que sa mre dsirait lui inculquer.

Cependant nos voyageurs taient arrivs  la porte orientale de la
ville, aprs avoir travers des rues remplies d'une foule de gens
heureusement trop occups des nouvelles du jour et des vnemens
politiques pour faire attention  un couple dont l'extrieur n'offrait
rien de bien remarquable. Les gardes les laissrent passer en vertu
d'une permission que Pavillon leur avait obtenue, mais au nom de son
collgue Rouslaer, et ils prirent cong de Peterkin Geislaer, en se
souhaitant rciproquement, en peu de mots, toutes sortes de prosprits.
Presque au mme instant, un jeune homme vigoureux, mont sur un bon
cheval gris, vint les joindre, et se fit connatre  eux comme Hans
Glover, l'amoureux de Trudchen Pavillon. C'tait un jeune homme  bonne
figure flamande, ne brillant point par l'intelligence, annonant plus de
bont de coeur et d'enjouement que d'esprit; et, comme la comtesse
Isabelle ne put s'empcher de le penser, peu digne de l'affection de la
gnreuse Gertrude. Il parut cependant dsirer de concourir de tout son
pouvoir aux vues bienfaisantes de la fille du bourguemestre; car aprs
avoir salu respectueusement la comtesse, il lui demanda sur quelle
route elle dsirait qu'il la conduist.

--Conduisez-moi, lui rpondit-elle, vers la ville la plus voisine, sur
les frontires du Brabant.

--Vous avez donc dtermin quel sera le but de votre voyage? lui demanda
Quentin en faisant approcher son cheval de celui d'Isabelle, et lui
parlant en franais, langue que leur guide ne comprenait pas.

--Oui, rpondit la comtesse; car dans la situation ou je me trouve, il
me serait prjudiciable de prolonger mon voyage; je dois chercher 
l'abrger, quand mme il devrait se terminer  une prison.

-- une prison! s'cria Quentin.

--Oui, mon ami,  une prison; mais j'aurai soin que vous ne la partagiez
pas.

--Ne parlez pas de moi; ne pensez pas  moi; que je vous voie en sret,
et peu m'importe ce que je deviendrai ensuite.

--Ne parlez pas si haut, dit Isabelle, vous surprendrez notre guide.
Vous voyez qu'il est dj  quelques pas devant nous.

Dans le fait le bon Flamand, faisant pour les autres ce qu'il aurait
dsir qu'on ft pour lui, avait pris l'avance, pour ne pas gner leur
entretien par la prsence d'un tiers, ds qu'il avait vu Quentin
s'approcher de la comtesse.

--Oui, continua-t-elle quand elle vit que leur guide tait trop loign
pour qu'il pt les entendre, oui, mon ami, mon protecteur, car pourquoi
rougirais-je de vous nommer ce que le ciel vous a rendu pour moi? mon
devoir est de vous dire que j'ai rsolu de retourner dans mon pays
natal, et de m'abandonner  la merci du duc de Bourgogne. Ce sont des
conseils malaviss, quoique bien intentionns, qui m'ont dtermine 
fuir sa protection pour celle du politique et astucieux Louis de France.

--Et vous tes donc rsolue  devenir l'pouse du comte de Campo Basso,
de l'indigne favori de Charles?

Ainsi parlait Quentin en cherchant  cacher sous un air de feinte
indiffrence l'angoisse secrte qui le dchirait; comme le malheureux
criminel, condamn  mort, affecte une fermet qui est bien loin de son
coeur, quand il demande si l'ordre de son excution est arriv.

--Non, Durward, non, rpondit la comtesse en se redressant sur sa selle;
tout le pouvoir du duc de Bourgogne ne suffira pas pour avilir jusqu'
ce point une fille de la maison de Croye. Il peut saisir mes terres et
mes fiefs, m'enfermer dans un couvent, mais c'est tout ce que j'ai 
craindre de lui; et je souffrirais des maux encore plus grands, avant de
consentir  donner ma main  ce Campo Basso.

--Des maux encore plus grands! rpta Quentin; et peut-on avoir 
supporter de plus grands maux que la perte de ses biens et de sa
libert? Ah! rflchissez-y bien, tandis que le ciel permet que vous
respiriez encore un air libre, tandis que vous avez prs de vous un
homme qui hasardera sa vie pour vous conduire en Allemagne, en
Angleterre, mme en cosse; et dans tous ces pays vous trouverez de
gnreux protecteurs. Ne renoncez donc pas si promptement  la libert,
au don du ciel le plus prcieux! Ah! qu'un pote de mon pays a eu bien
raison de dire:

    La libert, noble trsor!
    Seule embellit l'existence mortelle;
    Au plaisir elle ajoute encor.
    On vit heureux et riche en vivant avec elle;
    Richesse, bonheur et sant,

Vous nous dites adieu quand fuit la libert.

Elle couta avec un sourire mlancolique cette tirade en l'honneur de la
libert, et dit, aprs un moment d'intervalle:--La libert n'existe que
pour l'homme: la femme doit toujours chercher un protecteur, puisque la
nature l'a rendue incapable de se dfendre elle-mme. Et o en
trouverai-je un? Sera-ce le voluptueux douard d'Angleterre? l'ignoble
Wenceslas d'Allemagne, qui sans cesse est gorg de vin? En cosse,
peut-tre? Ah! Durward! si j'tais votre soeur et que vous pussiez
m'assurer un asile dans quelque valle paisible, au milieu de ces
montagnes que vous vous plaisez  dcrire; un asile o l'on voudrait me
permettre, soit par charite, soit pour le peu de joyaux qui me restent,
de mener une vie tranquille, et d'oublier le rang auquel j'tais
destine; si vous pouviez m'assurer la protection de quelque dame
honorable de votre pays, de quelque noble baron dont le coeur serait
aussi fidle que son pe, ce serait une perspective qui pourrait
mriter que je bravasse la censure du monde en prolongeant mon voyage.

Elle pronona ces mots d'une voix presque dfaillante, et avec un accent
de tendresse et de sensibilit si touchant, que Durward en prouva une
joie qui pntra jusqu'au fond de son coeur. Il hsita un instant avant
de rpondre, cherchant  la hte en lui-mme s'il pourrait lui procurer
un asile sr et honorable en cosse; mais il ne put fermer les yeux 
cette triste vrit, qu'il commettrait un acte de bassesse et de
cruaut, s'il l'engageait  une telle dmarche sans avoir aucun moyen de
la protger ensuite efficacement.

--Madame, lui dit-il enfin, j'agirais contre mon honneur et contre les
lois de la chevalerie, si je vous laissais former aucun projet qui
aurait pour base l'ide que je pourrais vous offrir en cosse quelque
autre protection que celle de l'humble bras qui vous est tout dvou. 
peine sais-je si mon sang coule dans les veines d'un seul autre habitant
de mon pays natal. Le chevalier d'Innerquuharity prit d'assaut notre
chteau pendant une nuit affreuse qui vit prir tout ce qui portait mon
nom. Si je retournais en cosse, mes ennemis fodaux sont nombreux et
puissans; je suis seul et sans protecteurs, et quand le roi voudrait me
rendre justice, il n'oserait, pour redresser les torts d'un simple
individu, mcontenter un chef qui marche  la tte de cinq cents
cavaliers.

--Hlas! dit la comtesse, il n'existe donc pas dans le monde entier un
coin o l'on soit  l'abri de l'oppression, puisqu'on la voit dployer
ses fureurs sur des montagnes sauvages qui offrent si peu d'attrait  la
cupidit, aussi-bien que dans nos plaines riches et fertiles.

--C'est une triste vrit, rpondit Durward, et je n'oserais vous la
dguiser; ce n'est gure que la soif du sang et le dsir de la vengeance
qui arment nos clans les uns contre les autres; et les Ogilvies
prsentent en cosse les mmes scnes d'horreur que de la Marck et ses
brigands offrent en ce pays.

--Ne parlons donc plus de l'cosse, dit Isabelle avec un ton
d'indiffrence relle ou affecte, qu'il n'en soit plus question. Dans
le fait, je n'en ai parl que par plaisanterie, pour voir si vous
oseriez rellement me recommander comme un asile sr celui des royaumes
de l'Europe o il rgne le plus de troubles. C'tait une preuve de
votre sincrit, sur laquelle je vois avec plaisir qu'on peut compter,
mme quand on met le plus fortement en jeu le sentiment qui vous anime
le plus, l'amour de votre patrie. Ainsi donc, encore une fois, je ne
chercherai d'autre protection que celle de quelque honorable baron,
feudataire du duc Charles, entre les mains duquel je suis rsolue de me
livrer.

--Mais que ne vous rendez-vous plutt sur vos domaines, dans votre
chteau fort, comme vous en formiez le projet en sortant de Tours?
Pourquoi ne pas appeler  votre dfense les vassaux de votre pre, et
traiter avec le duc de Bourgogne, au lieu de vous rendre  lui? Vous
trouverez bien des coeurs qui combattront vaillamment pour votre
dfense; j'en connais un du moins qui perdrait volontiers la vie pour en
donner l'exemple.

--Hlas! ce projet, suggestion de l'artificieux Louis, et qui, comme
tous ceux qu'il a jamais forms, avait pour but son intrt plutt que
le mien, est devenu impraticable par suite de la trahison du perfide
Zamet Hayraddin, qui en a donn connaissance au duc de Bourgogne. Il a
jet mon parent dans une prison, et mis garnison dans mes chteaux.
Toute tentative que je pourrais faire ne servirait qu' exposer mes
vassaux  la vengeance du duc Charles; et pourquoi ferais-je couler plus
de sang qu'on n'en a dj rpandu pour une cause qui en est si peu
digne?--Non, je me soumettrai  mon souverain comme une vassale
obissante, en tout ce qui ne compromettra pas la libert que je
prtends avoir de me choisir un poux. Et je m'y dtermine d'autant plus
aisment, que je prsume que ma tante, la comtesse Hameline, qui m'a
conseill la premire, et qui m'a mme presse de prendre la fuite, a
dj pris elle-mme ce parti sage et honorable.

--Votre tante! rpta Quentin,  qui ces derniers mots rappelrent des
ides auxquelles la jeune comtesse tait trangre, et qu'une suite
rapide de dangers et d'vnemens qui exigeaient toute son attention
avait bannies de sa propre mmoire.

--Oui, reprit Isabelle; ma tante, la comtesse Hameline de Croye.
Savez-vous ce qu'elle est devenue? Je me flatte qu'elle est maintenant
sous la protection de la bannire de Bourgogne. Vous gardez le silence.
En savez-vous quelque chose?

Cette question, faite d'un ton d'intrt et d'inquitude, obligea
Durward  lui dire une partie de ce qu'il savait du sort de la comtesse
Hameline. Il lui apprit la manire dont il avait t averti de la
suivre, lors de sa fuite de Schonwaldt, fuite dans laquelle il ne
doutait pas que sa nice ne l'accompagnt; la dcouverte qu'il avait
faite qu'Isabelle n'tait pas du voyage; son retour au chteau, et
l'tat dans lequel il l'avait trouve. Mais il ne lui dit rien du motif
qu'il tait vident que sa tante avait en vue en partant de Schonwaldt,
ni du bruit qui courait qu'elle avait t livre entre les mains de
Guillaume de la Marck; sa dlicatesse lui imposant le silence sur le
premier objet, et ses gards pour la sensibilit de sa compagne, dans un
moment o elle avait besoin de toutes ses forces physiques et morales,
l'empchant de l'alarmer par le rcit d'un fait dont il n'tait inform
que par une vague rumeur.

Ce rcit, quoique dpouill de ces circonstances importantes, fit une
forte impression sur Isabelle, qui, aprs avoir gard quelque temps le
silence, dit d'un ton de froideur et de mcontentement:

--Et ainsi vous avez laiss ma malheureuse tante dans une fort,  la
merci d'un vil Bohmien et d'une perfide femme de chambre! Cette pauvre
tante! Elle avait coutume de vanter votre fidlit!

--Si j'avais agi diffremment, madame, rpondit Quentin un peu piqu, et
non sans raison, de la manire dont Isabelle semblait envisager sa
conduite, quel aurait t le sort d'une personne au service de laquelle
j'tais plus particulirement dvou? Si je n'avais pas laiss la
comtesse Hameline de Croye entre les mains de ceux qu'elle avait
elle-mme choisis pour conseillers, la comtesse Isabelle ne serait-elle
pas en ce moment au pouvoir de Guillaume de la Marck, du Sanglier des
Ardennes?

--Vous avez raison, dit Isabelle en reprenant son ton ordinaire; et moi
qui ai retir tout l'avantage d'un dvouement si gnreux, j'ai t
coupable d'une noire ingratitude envers vous. Mais ma malheureuse tante!
et cette misrable Marton,  qui elle accordait tant de confiance et qui
la mritait si peu. C'est elle qui a introduit prs de ma tante les deux
Maugrabins, Zamet et Hayraddin, dont les prtendues connaissances en
astrologie avaient obtenu un grand ascendant sur son esprit. C'est
encore elle qui, en appuyant sur leurs prdictions, lui a fait
concevoir--je ne sais de quel terme me servir,--des illusions,
relativement  un mariage,  des amans; ce que son ge rendait
invraisemblable et presque honteux. Je ne doute pas que ce ne soit
l'astucieux Louis qui nous ait environnes de ces tratres, ds
l'origine, pour nous dterminer  nous rfugier  sa cour, ou plutt 
nous mettre sous sa puissance. Et aprs que nous emes fait cet acte
d'imprudence, de quelle manire ignoble, indigne d'un roi, d'un
chevalier, d'un homme bien n, a-t-il agi envers nous! Vous en avez t
vous-mme tmoin, Durward. Mais ma pauvre tante! que croyez-vous qu'elle
devienne?

Cherchant  lui donner des esprances qu'il avait  peine lui-mme,
Quentin lui rpondit que la passion dominante de ces misrables tait la
cupidit; que Marton, quand il avait quitt la comtesse Hameline,
semblait vouloir la protger; qu'enfin il tait difficile de concevoir
quel but Hayraddin pourrait se proposer en assassinant ou maltraitant
une prisonnire dont il devait esprer de tirer une bonne ranon, s'il
la respectait.

Pour dtourner les penses d'Isabelle de ce sujet mlancolique, Quentin
lui raconta la manire dont il avait dcouvert, pendant la nuit qu'elle
avait passe au couvent prs de Namur, la trahison projete par leur
guide, qui lui paraissait le rsultat d'un plan concert entre le roi de
France et Guillaume de la Marck. La jeune comtesse frmit d'horreur; et
revenant  elle, elle s'cria:--Je rougis de ma faiblesse; j'ai sans
doute pch en me permettant de douter assez de la protection des saints
pour croire un instant qu'un projet si cruel, si vil, si dshonorant,
pt s'accomplir, tandis qu'il existe dans le ciel des yeux ouverts sur
les misres humaines, et qui en prennent piti. C'est un plan auquel il
ne suffit pas de penser avec crainte et horreur; il faut le regarder
comme une trahison infme et abominable dont le succs tait impossible.
Croire qu'elle aurait pu russir, ce serait se rendre coupable
d'athisme. Mais je vois clairement  prsent pourquoi cette hypocrite
de Marton cherchait souvent  semer des germes de petites jalousies et
de lgers mcontentemens entre ma pauvre tante et moi; pourquoi, en
prodiguant des flatteries  celle de nous prs de qui elle se trouvait,
elle y mlait toujours tout ce qui pouvait lui inspirer des prventions
contre celle qui tait absente. Et cependant j'tais bien loin de
m'imaginer qu'elle russirait  dcider une parente qui nagure m'tait
si attache,  m'abandonner  Schonwaldt quand elle trouva le moyen de
s'en chapper.

--Ne vous en parla-t-elle donc pas? demanda Quentin.

--Non, rpondit Isabelle; elle me dit seulement de faire attention  ce
que Marton me dirait.  la vrit le jargon mystrieux du misrable
Hayraddin, avec qui elle avait eu ce jour-l mme une longue et secrte
confrence, avait tellement tourn la tte de ma pauvre tante, elle
venait de me tenir des discours si tranges et si inintelligibles, que
la voyant dans cette humeur, je ne jugeai pas  propos de lui demander
aucune explication. Il tait pourtant bien cruel de m'abandonner ainsi!

--Je ne crois pas que la comtesse Hameline ait t coupable d'une telle
cruaut, dit Quentin; car au milieu des tnbres, et dans un moment o
la plus grande hte tait indispensable, je suis convaincu qu'elle se
croyait accompagne de sa nice, et cela aussi fermement que moi-mme,
qui, tromp par le costume et la taille de Marton, croyais suivre les
deux dames de Croye, et surtout, ajouta-t-il en baissant la voix, mais
en appuyant sur l'accent de ces dernires paroles,--mais surtout celle
sans laquelle tous les trsors de l'univers n'auraient pu me dterminer
 quitter Schonwaldt en ce moment.

Isabelle baissa la tte, et parut  peine avoir remarqu le ton exalt
avec lequel Quentin venait de parler. Mais elle fixa de nouveau les yeux
sur lui quand il commena  parler de la politique tortueuse de Louis,
et il ne leur fut pas difficile, au moyen de quelques explications
mutuelles, de s'assurer que les deux frres bohmiens et Marton, leur
complice, avaient t les agens de ce monarque astucieux, quoique Zamet,
le frre an, avec une perfidie particulire  sa race, et essay de
jouer un double rle, et en et reu le chtiment.

Se livrant ainsi aux panchemens d'une confiance rciproque, et oubliant
la singularit de leur situation et les dangers auxquels ils taient
encore exposs, nos deux voyageurs marchrent plusieurs heures, et ils
ne s'arrtrent que pour donner quelque repos  leurs chevaux, dans un
hameau cart o les conduisit leur guide, qui se comporta, sous tous
les rapports, en homme dou de bon sens et de discrtion, comme il en
avait donn la preuve en se tenant  quelque distance pour ne pas mettre
obstacle  la libert de leur entretien.

Cependant la distance artificielle que les usages de la socit
tablissaient entre les deux amans, car nous pouvons maintenant leur
donner ce nom, semblait diminuer ou mme disparatre, par suite des
circonstances dans lesquelles ils se trouvaient. Si la comtesse avait un
rang plus lev, si sa naissance lui avait donn des droits  une
fortune qui ne souffrait aucune comparaison avec celle d'un jeune homme
ne possdant que son pe, il faut aussi faire attention que pour le
moment elle tait aussi pauvre que lui, et qu'elle devait sa sret, sa
vie et son honneur  sa prsence d'esprit,  sa valeur et  son
dvouement. Ils ne parlaient pourtant pas d'amour; car quoique Isabelle,
le coeur plein de confiance et de gratitude, eut pu lui pardonner une
telle dclaration, la langue de Quentin tait retenue autant par sa
timidit naturelle que par un sentiment d'honneur chevaleresque qui lui
aurait reproch d'abuser indignement de la situation de la jeune
comtesse, s'il en et profit pour se permettre d'exprimer ses sentimens
sans contrainte.

Ils ne parlaient donc pas d'amour; mais, il tait impossible qu'ils n'y
pensassent pas chacun de leur ct, et ils se trouvaient ainsi placs,
l'un  l'gard de l'autre, dans cette situation o les sentimens d'une
tendresse mutuelle se comprennent plus aisment qu'ils ne s'expriment.
Cette situation permet une sorte de libert, laisse quelques
incertitudes, forme souvent les heures les plus dlicieuses de la vie
humaine, et frquemment en amne de plus longues, troubles par le
dsappointement, l'inconstance et tous les chagrins qui suivent un
espoir tromp et un attachement non pay de retour.

Il tait deux heures aprs midi quand leur guide, le visage ple et d'un
air constern, les alarma en leur annonant qu'ils taient poursuivis
par une troupe _schwartzreiters_ de Guillaume de la Marck. Ces soldats,
ou pour mieux dire ces bandits, taient levs dans les cercles de la
Basse-Allemagne, et ressemblaient aux lansquenets sous tous les
rapports, si ce n'est qu'ils remplissaient les fonctions de cavalerie
lgre. Pour soutenir le nom de _cavalerie noire_, et semer une nouvelle
terreur dans les rangs de leurs ennemis, ils taient ordinairement
monts sur des chevaux noirs, portaient un uniforme de mme couleur, et
enduisaient mme de noir toute leur armure, opration qui donnait
souvent aussi cette couleur  leurs mains et  leur visage. Pour les
moeurs et la frocit, les schwartzreiters taient les dignes rivaux de
leurs compagnons, les fantassins lansquenets. Quentin tourna la tte, et
voyant s'lever dans le lointain, au bout d'une grande plaine qu'ils
venaient de traverser, un nuage de poussire, en avant duquel une couple
de cavaliers, prcdant la troupe, couraient  toute bride, il dit  sa
compagne:--Chre Isabelle, je n'ai d'autre arme qu'une pe; mais si je
ne puis combattre pour vous, je puis fuir avec vous. Si nous pouvions
gagner ces bois avant que ces cavaliers nous aient rejoints, nous
trouverions aisment le moyen de leur chapper.

--Faisons-en la tentative, mon unique ami, rpondit Isabelle en faisant
prendre le galop  son cheval; et vous, mon brave garon, dit-elle en
s'adressant  Hans Glover, prenez une autre route, et ne partagez pas
nos infortunes et nos dangers.

L'honnte Flamand secoua la tte, et rpondit  cette gnreuse
exhortation:--_Nein; das geht nicht;_ et il continua de les suivre, tous
trois courant vers le bois aussi vite que le leur permettaient leurs
chevaux fatigus. De leur ct, les schwartzreiters qui les
poursuivaient, doublrent la vitesse de leur course en les voyant fuir.
Mais malgr la fatigue de leurs chevaux, les fugitifs n'tant pas
chargs d'une lourde armure, et pouvant par consquent courir plus
rapidement, gagnaient du terrain sur la troupe ennemie. Ils n'taient
qu' environ un quart de mille du bois, quand ils en virent sortir une
compagnie d'hommes d'armes qui marchaient sous la bannire d'un
chevalier, et qui leur interceptaient le passage.

-- leur armure brillante, dit Isabelle, il faut que ce soient des
Bourguignons. Mais n'importent qui ils soient, je me rendrai  eux
plutt que de tomber entre les mains des bandits sans foi ni loi qui
nous poursuivent.

Un moment aprs, regardant l'tendard dploy, elle s'cria:--Je
reconnais cette bannire au coeur fendu que j'y aperois; c'est celle du
comte de Crvecoeur, d'un noble seigneur bourguignon, c'est  lui que je
me rendrai.

Durward soupira; mais quelle autre alternative restait-il? Combien se
serait-il trouv heureux, un instant auparavant, de pouvoir acheter la
sret d'Isabelle, mme  de pires conditions! Ils joignirent bientt la
troupe de Crvecoeur, qui avait fait halte pour reconnatre les
schwartzreiters. La comtesse demanda  parler au chef; et le comte la
regardant d'un air de doute et d'incertitude:--Noble comte, lui
dit-elle, Isabelle de Croye, la fille de votre ancien compagnon d'armes,
du comte Reinold de Croye, se rend  vous, et vous demande votre
protection pour elle et pour ceux qui l'accompagnent.

--Et vous l'aurez, belle cousine, envers et contre tous, toujours sauf
et except mon seigneur suzerain le duc de Bourgogne; mais ce n'est pas
le moment d'en parler; ces misrables coquins ont fait une halte comme
s'ils avaient dessein de disputer le terrain. Par saint George de
Bourgogne! ils ont l'insolence d'avancer contre la bannire de
Crvecoeur! Quoi! ces brigands ne seront-ils jamais rprims! Damien, ma
lance! Porte-bannire, en avant! Les lances en arrt! Crvecoeur  la
rescousse!

Poussant son cri de guerre, et suivi de ses hommes d'armes, le comte
partit au grand galop pour charger les schwartzreiters.




CHAPITRE XXIV.

La Prisonnire.[67]

          Qu'on me secoure ou non, je me rends, chevalier;
          Captive, j'en appelle  votre courtoisie.
          Songez que quelque jour la fortune ennemie
          Peut aussi, comme moi, vous rendre prisonnier.

          _Anonyme_.


L'ESCARMOUCHE entre les schwartzreiters et les hommes, d'armes de
Crvecoeur dura  peine cinq minutes, tant les premiers furent
promptement mis en droute par les Bourguignons, qui avaient sur eux la
supriorit des armes, des chevaux et de la valeur imptueuse. En moins
de temps que nous ne venons de le dire, le comte, essuyant son pe
sanglante sur la crinire de son cheval avant de la remettre dans le
fourreau, revint sur la lisire de la fort, o Isabelle tait reste
spectatrice du combat. Une partie de ses gens le suivaient, tandis que
les autres taient  la poursuite des fuyards.

--C'est une honte, dit-il, que les armes de gentilshommes et de
chevaliers soient souilles du sang de ces vils pourceaux.

 ces mots il remit son pe dans le fourreau, et ajouta:--C'est un
accueil un peu rude pour votre retour dans votre pays, ma jolie cousine;
mais les princesses errantes doivent s'attendre  de pareilles
aventures. Il n'est pas malheureux que je sois arriv  temps;
permettez-moi de vous assurer que les troupes noires n'ont pas plus de
respect pour la couronne d'une comtesse que pour la coiffe d'une
paysanne; et il me semble que vous n'aviez pas une longue rsistance 
esprer de votre suite.

--Avant tout, monseigneur le comte, rpondit Isabelle, apprenez-moi si
je suis prisonnire, et o vous allez me conduire.

--Vous savez bien, folle enfant, rpondit Crvecoeur, comment je
voudrais rpondre  cette question. Mais vous et votre extravagante de
tante, avec ses projets de mariage, vous avez fait depuis peu un tel
usage de vos ailes, que je crains que vous ne deviez vous rsigner  ne
les dployer d'ici  quelque temps que dans une cage. Quant  moi, mon
devoir, et c'en est un pnible, sera termin quand je vous aurai
conduite  la cour du duc,  Pronne; et c'est pourquoi je juge  propos
de laisser le commandement, de ce dtachement  mon neveu, le comte
tienne, tandis que je vous accompagnerai; car je pense que vous pourrez
avoir besoin d'un intercesseur. J'espre que ce jeune tourdi
s'acquittera de ses devoirs avec prudence.

--Avec votre permission, bel oncle, dit le comte tienne, si vous doutez
que je sois en tat de commander vos hommes d'armes, vous pouvez rester
avec eux, et je me chargerai d'tre le serviteur et le gardien de la
comtesse Isabelle de Croye.

--Sans doute, beau neveu, lui rpondit son oncle, c'est renchrir sur
mon projet; mais je l'aime autant tel que je l'ai conu. Faites donc
bien attention que votre affaire ici n'est pas de donner la chasse  ces
pourceaux noirs, occupation pour laquelle vous paraissiez tout a l'heure
avoir une vocation spciale, mais de me rapporter des nouvelles
certaines de ce qui se passe dans le pays de Lige, afin que nous
sachions ce qu'il faut penser de tous les bruits qu'on fait courir. Que
dix de nos lances me suivent; les autres resteront sous ma bannire, et
vous en prendrez le commandement.

--Un instant, cousin Crvecoeur, dit la comtesse; en me rendant
prisonnire, permettez-moi de stipuler la sret de ceux qui m'ont
protge dans mes infortunes. Qu'il soit permis  ce brave jeune homme,
mon guide fidle, de retourner librement dans sa ville de Lige.

Les yeux pntrans de Crvecoeur se fixrent un instant sur la figure
honnte et paisible de Glover.--Ce brave garon, dit-il alors, ne parat
pas avoir des dispositions redoutables. Il accompagnera mon neveu aussi
loin qu'il s'avancera sur le territoire de Lige, et sera ensuite libre
d'aller o il voudra.

--Ne manquez pas de me rappeler au souvenir de la bonne Gertrude, dit la
comtesse  son guide; et priez-la, ajoutt-elle en dtachant de son cou
un collier de perles, de porter ceci en mmoire de sa malheureuse amie.

Le bon Glover prit le collier, et baisa assez gauchement, mais avec une
sincre affection, la belle main qui avait trouv ce moyen dlicat de
rcompenser la peine qu'il avait prise et les dangers auxquels il
s'tait expos.

--Oui-da! des signes et des gages! dit le comte.--Avez-vous quelque
autre demande  me faire, belle cousine? il est temps que nous partions.

--Il ne me reste qu' vous prier, rpondit Isabelle en faisant un effort
pour parler, d'tre favorable ...  ce jeune gentilhomme.

--Oui-da! dit Crvecoeur en jetant sur Quentin le mme regard pntrant
qu'il avait d'abord fix sur Glover, mais,  ce qu'il parut, avec un
rsultat moins satisfaisant.--Oui-da! rpta-t-il en imitant, mais sans
chercher  l'insulter, l'embarras d'Isabelle; eh! mais ce n'est pas une
lame de la mme trempe... S'il vous plat, belle cousine, qu'a donc fait
ce... ce vraiment jeune gentilhomme, pour mriter une telle intercession
de votre part?

--Il m'a sauv la vie et l'honneur, rpondit la comtesse en rougissant
de honte et de ressentiment.

Quentin rougit aussi, mais la prudence lui fit sentir qu'il ne ferait
qu'empirer les choses en s'abandonnant  l'indignation qu'il prouvait.

--Oui-da! rpta encore le comte. La vie et l'honneur! Il me semble,
belle cousine, qu'il aurait autant valu que vous ne vous fussiez pas
mise dans le cas d'avoir de telles obligations  un si jeune
gentilhomme. Mais n'importe, le jeune gentilhomme peut nous accompagner,
si sa qualit le lui permet; et j'aurai soin qu'il n'ait  souffrir
aucune injure. Seulement c'est moi qui dsormais me chargerai de
protger votre vie et votre honneur, et je lui trouverai peut-tre une
occupation plus convenable que celle d'cuyer de damoiselles errantes.

--Comte, dit Durward, incapable de garder le silence plus
long-temps,--de peur que vous ne parliez d'un tranger plus lgrement
que vous n'auriez voulu, permettez-moi de vous apprendre que je me nomme
Quentin Durward, et que je suis archer de la garde cossaise du roi de
France, corps dans lequel on ne reoit, comme vous devez le savoir, que
des gentilshommes, des hommes d'honneur.

--Je vous remercie de cette information, et je vous baise les mains,
monsieur l'archer, rpondit Crvecoeur sur le mme ton de raillerie.
Ayez la bont de marcher  ct de moi en tte du dtachement.

Quentin obit aux ordres du comte, qui avait alors, sinon le droit, du
moins le pouvoir de lui en donner. Il remarqua qu'Isabelle suivait tous
ses mouvemens avec un air d'intrt timide et inquiet qui allait presque
jusqu' la tendresse, et cette vue lui fit venir une larme aux yeux.
Mais il se rappela qu'il devait se comporter en homme devant Crvecoeur,
qui, de tous les chevaliers de France et de Bourgogne, tait peut-tre
le plus dispos  ne faire que rire d'une confidence de peines d'amour.
Il rsolut donc de ne pas attendre plus long-temps pour lui parler, et
d'entrer en conversation avec lui d'un ton qui prouvt le droit qu'il
avait d'tre bien trait, et d'obtenir plus d'gards que le comte ne
semblait dispos  lui en accorder, peut-tre parce qu'il tait offens
de voir qu'un homme de si peu d'importance avait mrit tant de
confiance de sa riche et noble cousine.

--Seigneur comte de Crvecoeur, lui dit-il avec politesse, mais d'une
voix ferme,--avant d'aller plus loin, puis-je vous demander si je suis
libre, ou si je dois me regarder comme votre prisonnier?

--La question est insidieuse; mais en ce moment je ne puis y rpondre
que par une autre. Croyez-vous que la France et la Bourgogne soient en
paix ou en guerre?

--Vous devez certainement le savoir mieux que moi, monseigneur. Il y a
dj quelque temps que j'ai quitt la cour de France, et je n'en ai reu
aucune nouvelle depuis mon dpart.

--Eh bien! vous voyez combien il est ais de faire des questions, et
combien il est difficile d'y rpondre. Moi-mme qui ai pass une semaine
et plus  Pronne avec le duc, je ne suis pas en tat de rsoudre ce
problme plus que vous. Et cependant, sire cuyer, c'est de la solution
de cette question que dpend celle de savoir si vous tes libre ou
prisonnier; et quant  prsent je dois vous considrer en cette dernire
qualit; seulement, si vous avez t rellement et honorablement utile 
ma parente, et que vous rpondiez franchement  mes questions, vous ne
vous en trouverez pas plus mal.

--C'est  la comtesse de Croye  juger si je lui ai rendu quelque
service, et je vous renvoie  elle  cet gard. Vous jugerez vous-mme
de mes rponses lorsque vous m'aurez questionn.

--Oui-da! murmura Crvecoeur  demi-voix; voil assez de hauteur! c'est
ainsi que doit parler un homme qui porte  son chapeau le gage d'une
dame, et qui croit pouvoir lever le ton en honneur de ce prcieux
ruban.--Eh bien! monsieur, pouvez-vous me dire, sans droger  votre
dignit, depuis combien de temps vous tes attach  la personne de la
comtesse Isabelle de Croye?

--Comte de Crvecoeur, si je rponds  des questions qui me sont faites
d'un ton qui approche de l'insulte, c'est uniquement de crainte que mon
silence ne soit interprt d'une manire injurieuse pour une dame que
nous devons tous deux galement honorer. J'ai servi d'escorte  la
comtesse Isabelle depuis qu'elle a quitt la France pour se retirer en
Flandre.

--Ah! ah! c'est--dire depuis qu'elle s'est enfuie du Plessis-les-Tours!
et comme vous tes archer dans la garde cossaise, vous l'avez sans
doute accompagne par les ordres exprs du roi Louis?

Quelque peu redevable que Quentin crt tre au roi de France, qui, en
cherchant  faire surprendre la comtesse Isabelle par Guillaume de la
Marck, avait probablement calcul que le jeune cuyer serait tu en la
dfendant, il ne se regarda pas comme dispens d'tre fidle  la
confiance que Louis lui avait accorde, ou du moins avait paru lui
accorder. Il rpondit donc au comte qu'il lui suffisait, pour agir, de
recevoir les ordres de son officier suprieur, et qu'il ne remontait pas
plus haut.

--Sans doute, sans doute, cela doit suffire; mais nous savons que le roi
ne permet pas  ses officiers d'envoyer les archers de sa garde courir
le monde, comme des paladins,  la suite de quelque princesse errante,
sans qu'il ait quelque motif politique pour agir ainsi. Il sera
difficile au roi Louis de continuer  soutenir si hardiment qu'il
n'tait pas instruit de la fuite de France des comtesses de Croye,
puisqu'elles taient accompagnes d'un archer de sa garde. Et sur quel
point dirigiez-vous votre retraite, messire archer?

--Sur Lige, monseigneur; ces dames dsirant se mettre sous la
protection du dernier vque de cette ville.

--Du dernier vque! s'cria Crvecoeur; Louis de Bourbon est-il donc
mort? Le duc n'a pas mme appris qu'il ft malade. Et de quoi est-il
mort?

--Il repose dans une tombe sanglante, monsieur le comte, si ses
meurtriers en ont accord une  ses restes.

--Ses meurtriers! Sainte mre de Dieu! jeune homme, cela est impossible!

--J'ai vu le crime de mes propres yeux, et mainte autre scne d'horreur.

--Tu l'as vu! et tu n'as pas secouru le bon prlat! Et tu n'as pas
soulev tout le chteau contre ses assassins! Sais-tu bien qu'tre
tmoin d'un pareil forfait, sans chercher  l'empcher, c'est une
profanation et un sacrilge?

--Pour tre bref, monseigneur, avant que ce forfait se commt, le
chteau avait t pris d'assaut par le sanguinaire Guillaume de la
Marck, avec l'aide des Ligeois insurgs.

--Je suis atterr, dit Crvecoeur! Lige en insurrection!

Schonwaldt pris! L'vque assassin! Messager de malheur, jamais on
n'annona tant de mauvaises nouvelles  la fois! Parle, rends-moi compte
de cette insurrection, de cet assaut, de ce meurtre. Parle, tu es un des
archers de confiance de Louis, et c'est sa main qui a dirig ce trait
cruel. Parle, te dis-je, ou je te fais tirer  quatre chevaux.

--Et quand vous le feriez, comte de Crvecoeur, vous n'arracheriez de
moi rien dont un gentilhomme cossais pt rougir. Je suis aussi tranger
que vous  toutes ces sclratesses. J'ai t si loin de prendre part 
ces horreurs, que je m'y serais oppos de toutes mes forces, si mes
forces avaient gal la vingtime partie de mes dsirs. Mais que
pouvais-je faire? ils taient des centaines, et je me trouvais seul. Mon
unique soin fut de sauver la comtesse Isabelle, et j'eus le bonheur d'y
russir. Et cependant, si j'avais t assez prs quand ce vnrable
vieillard fut assassin, j'aurais sauv ses cheveux blancs ou je les
aurais vengs, et l'horreur que m'inspirait ce forfait s'exprima mme
assez haut pour prvenir de nouveaux crimes.

--Je te crois, jeune homme; tu n'es pas d'un ge, et tu ne parais pas
d'un caractre  tre charg d'oeuvres si sanguinaires, quelque habile
que tu puisses tre comme cuyer d'une dame. Mais, hlas! faut-il que ce
bon et gnreux prlat ait t assassin dans le lieu mme o il avait
si souvent accueilli l'tranger avec la charit d'un chrtien, avec
l'hospitalit d'un prince! assassin! et par un misrable, par un
monstre de sang et de cruaut, lev sous le toit mme qui l'a vu se
souiller les mains du sang de son bienfaiteur! Mais je ne connatrais
pas Charles de Bourgogne, je douterais mme de la justice du ciel, si la
vengeance n'tait aussi prompte, aussi svre, aussi complte, que la
sclratesse a t atroce et sans gale.

Ici il arrta son cheval, lcha la bride, frappa avec force sa cuirasse
de ses deux mains couvertes de gantelets; et les levant ensuite vers le
ciel, il dit d'un ton solennel:--Et si nul autre ne se chargeait de
poursuivre le meurtrier, moi, moi, Philippe Crvecoeur des Cordes, je
fais voeu  Dieu,  saint Lambert et aux trois rois de Cologne, de ne
plus songer  toute autre affaire terrestre, jusqu' ce que j'aie tir
pleine vengeance des assassins du bon Louis de Bourbon, dans la fort ou
sur le champ de bataille, en ville ou en campagne, sur la montagne ou
dans la plaine, dans la cour du roi ou dans l'glise de Dieu; et j'y
engage mes terres et mes biens, mes amis et mes vassaux, ma vie et mon
honneur. Ainsi me soient en aide Dieu, saint Lambert de Lige et les
trois rois de Cologne!

Aprs avoir fait ce voeu, le comte de Crvecoeur parut un peu soulag de
l'accablement dans lequel l'avaient plong la surprise et la douleur
dont il avait t saisi en apprenant la nouvelle de la fatale tragdie
joue  Schonwaldt, et il demanda  Quentin un rcit plus circonstanci
de toute cette affaire. Le jeune cossais tait loin de vouloir calmer
la soif de vengeance que le comte nourrissait contre Guillaume de la
Marck, et il lui donna tous les dtails qu'il dsirait, sans en rien
omettre.

--Ces misrables Ligeois, s'cria le comte, ces brutes inconstantes et
sans foi! s'tre ligus ainsi avec un infme brigand, un impitoyable
meurtrier, pour mettre  mort leur prince lgitime!

Durward informa ici le Bourguignon indign que les Ligeois ou du moins
ceux d'entre eux qui s'levaient au-dessus de la populace, quoique ayant
tmrairement pris part  la rbellion contre l'vque, n'avaient
pourtant,  ce qu'il lui avait paru, aucun dessein d'aider de la Marck
dans son excrable projet, mais qu'au contraire ils l'auraient empch
de l'accomplir, s'ils en avaient eu les moyens, et qu'ils n'avaient pu
en tre tmoins sans horreur.--Ne me parlez pas de cette misrable
canaille plbienne, dit le comte. Quand ils prirent les armes contre un
prince qui n'avait d'autre dfaut que d'tre trop bon matre pour une
race ingrate et parjure; quand ils se rvoltrent contre lui; quand ils
l'attaqurent dans sa maison paisible, que pouvaient-ils avoir en vue,
si ce n'est le meurtre? Quand ils se ligurent avec le Sanglier des
Ardennes, le plus froce assassin qui soit dans toute la Flandre, quel
projet pouvaient-ils lui supposer, si ce n'est un projet de meurtre,
puisque c'est le mtier qui le fait vivre? Et d'aprs ce que vous venez
de me dire, celui dont la main a commis le crime n'appartenait-il pas 
cette vile canaille? J'espre,  la lueur de leurs maisons embrases,
voir le sang couler dans leurs canaux. Quel noble et gnreux prince ils
ont assassin! On a vu se rvolter des vassaux accabls d'impts,
mourant de besoin; mais ces Ligeois, c'est l'insolence de leurs trop
grandes richesses qui les a pousss!

Il abandonna une seconde fois les rnes de son cheval, et fit le geste
de se tordre les mains, malgr les gantelets dont elles taient
couvertes. Quentin vit aisment que son chagrin tait rendu encore plus
vif par le souvenir amer de l'amiti qui l'avait uni avec le dfunt. Il
garda donc le silence, respectant une douleur qu'il ne voulait pas
aggraver, et qu'il sentait en mme temps qu'il lui tait impossible
d'adoucir.

Mais le comte de Crvecoeur revint  plusieurs reprises sur le mme
sujet, multiplia ses questions sur la prise de Schonwaldt et sur les
dtails de la mort de l'vque; puis tout  coup, comme s'il se ft
rappel quelque chose qui lui tait chapp de la mmoire, il lui
demanda ce qu'tait devenue la comtesse Hameline, et pourquoi elle
n'tait pas avec sa nice.

--Ce n'est pas, ajouta-t-il avec un air de mpris, que je regarde son
absence comme une grande perte pour la comtesse Isabelle; car
quoiqu'elle fut sa tante, et au total qu'elle et de bonnes intentions,
cependant la cour de Cocagne n'a jamais produit une semblable folle, et
je tiens pour certain que sa nice, que j'ai toujours regarde comme une
jeune personne sage et modeste, a t entrane dans la folie absurde de
s'enfuir de Bourgogne pour courir en France, par cette vieille folle 
esprit romanesque, qui ne songe qu'a marier les autres et  se marier
elle-mme.

Quel discours pour les oreilles d'un amant lui-mme assez romanesque, et
dans un moment o il aurait t ridicule  lui d'essayer ce qui tait
pour lui l'impossible, c'est--dire de convaincre le comte, par la force
des armes, qu'il faisait la plus grande injustice  la jeune comtesse,
perle d'esprit comme de beaut, en la dsignant comme _une jeune
personne sage et modeste_! Un tel loge aurait pu convenir  la fille
hle d'un bon paysan, dont l'occupation aurait t d'aiguillonner les
boeufs tandis que son pre conduisait la charrue. Et puis supposer
qu'elle se laissait guider et dominer par une tante folle et romanesque!
c'tait une calomnie qu'il et fallu, faire rentrer dans la gorge du
blasphmateur. Le comte en imposait  Quentin malgr lui, par sa
physionomie pleine de franchise, quoique svre, et son mpris pour tous
les sentimens qui dominaient dans le coeur du jeune homme. Quant  la
renomme que Crvecoeur avait acquise dans les armes, elle n'aurait fait
qu'augmenter le dsir qu'il aurait eu de lui proposer un cartel, s'il
n'et t retenu par la crainte du ridicule, celle de toutes les armes
que redoutent le plus les enthousiastes de tous les genres, et qui,
d'aprs l'influence qu'elle exerce sur leurs esprits, rprime souvent en
eus des ides absurdes, mais en touffe quelquefois d'autres qui ne sont
pas sans noblesse.

Matris par la crainte de devenir un objet de ddain plutt que de
ressentiment, Durward se borna, quoique non sans difficult,  dire en
termes gnraux, et d'une manire assez confuse, que la comtesse
Hameline avait russi  se sauver du chteau  l'instant o l'assaut
commenait. Il n'aurait pu lui donner des dtails plus circonstancis
sans jeter quelque ridicule sur la tante d'Isabelle, et peut-tre sans
s'y exposer lui-mme, comme ayant t l'objet de ses spculations
matrimoniales. Il ajouta  cette narration un peu vague, qu'il courait
un bruit, quoique rien n'en constatt la vrit, que la comtesse
Hameline tait retombe entre les mains de Guillaume de la Marck.

--J'espre que saint Lambert permettra qu'il l'pouse, dit Crvecoeur;
et vritablement il me parat probable qu'il le fera par amour pour ses
sacs d'argent, et qu'il l'assommera quand il s'en sera assur la
possession, ou plus tard quand il les aura vids.

Le comte fit alors tant de questions  Quentin sur la manire dont les
deux dames s'taient conduites pendant leur voyage, sur le degr
d'intimit auquel elles l'avaient admis, et sur d'autres points assez
dlicats, que le jeune homme, contrari, confus et irrit, eut peine 
cacher son embarras au vieux soldat courtisan, qui ne manquait ni
d'exprience ni de pntration, et qui prit cong de lui tout  coup, en
s'criant:--Oui-da! je vois ce que c'est; c'est ce que je pensais, d'un
ct du moins; j'espre que je trouverai plus de bon sens de l'autre.
Allons, sire cuyer, un coup d'peron, et formez l'avant-garde; j'ai
quelques mots  dire  la comtesse Isabelle. Je pense que vous m'en avez
assez appris maintenant pour que je puisse lui parler de tout ce qui
s'est pass malheureusement, sans alarmer sa dlicatesse, quoique j'aie
un peu bless la vtre; mais un moment, jeune homme, un mot avant que
vous vous loigniez. Vous avez fait un heureux voyage,  ce que je
m'imagine, dans le pays de ferie, rempli d'aventures hroques, de
hautes esprances, de flatteuses illusions, comme les jardins de la fe
Morgane. Oubliez tout cela, jeune soldat, ajouta-t-il en lui frappant
sur l'paule, ne vous rappelez cette jeune dame que comme l'honorable
comtesse de Croye, oubliez la demoiselle errante et aventureuse; ses
amis (je puis vous rpondre d'un) ne se souviendront que des services
que vous lui avez rendus, et oublieront la rcompense draisonnable que
vous avez eu la hardiesse d'envisager.

Dpit de n'avoir pu cacher au clairvoyant Crvecoeur des sentimens que
le comte semblait ne regarder que comme un objet de ridicule, Quentin
lui rpliqua avec indignation:--Monseigneur comte, quand j'aurai besoin
de vos avis, je vous les demanderai; quand j'implorerai votre
assistance, il sera assez temps de me la refuser; quand j'attacherai une
valeur particulire  l'opinion que vous pouvez avoir de moi, il ne sera
pas trop tard pour l'exprimer.

--Oui-da! dit le comte. Me voici entre Amadis et Oriane, et il faut sans
doute que je m'attende  un dfi.

--Vous parlez comme si c'tait une chose impossible. Quand j'ai rompu
une lance avec le duc d'Orlans, j'avais pour adversaire un homme dans
les veines duquel coule un sang plus noble que celui de Crvecoeur.
Quand j'ai mesur mon pe avec celle de Dunois, j'avais affaire  un
guerrier plus illustre.

--Que le ciel t'accorde du jugement, mon bon jeune homme. Si tu dis la
vrit, la fortune t'a singulirement favoris dans ce monde; et en
vrit, s'il plat  la Providence de te soumettre  de pareilles
preuves avant que tu aies de la barbe au menton, la vanit te rendra
fou avant que tu puisses te dire un homme. Tu peux me faire rire, mais
non me mettre en colre. Crois-moi, quoique par un de ces coups de
fortune qu'on voit arriver quelquefois, tu aies combattu contre des
princes, et aies t le champion d'une comtesse, tu ne deviens pas pour
cela l'gal de ceux dont le hasard t'a rendu l'adversaire, et dont un
plus grand hasard t'a fait devenir le compagnon. Je puis te permettre,
comme  un jeune homme qui a lu des romans jusqu' se croire un paladin,
de te livrer pendant quelque temps  un rve flatteur; mais il ne faut
pas te fcher contre un ami qui te veut du bien, quand il te secoue un
peu rudement par les paules pour t'veiller.

--Ma famille, monseigneur comte...

--Ce n'est pas tout--fait de ta famille que je parle; je parle de rang,
de fortune, d'lvation, de tout ce qui met une distance entre les
degrs et les classes. Quant  la naissance, nous sommes tous descendans
d'Adam et d've.

--Mes anctres, monseigneur comte, les Durwards de Glen-Houlakin...

--Ah! si vous prtendez faire remonter leur gnalogie au-del d'Adam,
je n'ai plus rien  dire. Au revoir, jeune homme.

Le comte arrta son cheval, et attendit la comtesse,  qui ses
insinuations et ses avis, quoique donns dans de bonnes intentions,
furent, s'il est possible, encore plus dsagrables qu' Durward.
Celui-ci, tout en marchant en avant, murmurait  demi-voix: Froid
railleur, fat impertinent; je voudrais que le premier archer cossais
qui aura son arquebuse pointe sur toi ne te laisst pas chapper si
facilement que je l'ai fait!--Ils arrivrent dans la soire  la ville
de Charleroi, sur la Sambre, o le comte de Crvecoeur avait rsolu de
laisser Isabelle, que la terreur et la fatigue de la veille, une course
de cinquante milles dans la journe, et toutes les sensations
douloureuses auxquelles elle avait t en proie, avaient rendue
incapable d'aller plus loin sans danger pour sa sant. Le comte la
confia, dans un tat de grand puisement, aux soins de l'abbesse d'un
couvent de l'ordre de Cteaux, dame de noble naissance, parente des deux
familles de Crvecoeur et de Croye, et  la prudence et  l'amiti de
laquelle il pouvait accorder toute sa confiance.

Crvecoeur ne s'arrta dans la ville que pour recommander les plus
grandes prcautions au commandant d'une petite garnison bourguignonne
qui occupait cette place, et le requrir de donner une garde d'honneur
au couvent tant que la comtesse Isabelle de Croye y sjournerait, en
apparence pour veiller  sa sret, mais en ralit peut-tre pour
prvenir toute tentative d'vasion. Le comte invita la garnison  se
tenir sur ses gardes, et en donna pour cause un bruit vague qui tait
arriv jusqu' lui de troubles survenus dans l'vch de Lige. Mais il
avait rsolu d'tre le premier qui porterait au duc Charles les
formidables nouvelles de l'insurrection de Lige et du meurtre de
l'vque, dans toute leur horrible ralit. En consquence, s'tant
procur des chevaux frais pour lui et pour sa suite, il se prpara 
aller jusqu' Pronne sans s'arrter; avertissant Durward qu'il fallait
qu'il l'accompagnt, il lui fit d'un ton goguenard les excuses de le
sparer de si belle compagnie, et ajouta qu'il esprait qu'un cuyer si
dvou aux dames trouverait plus agrable de voyager au clair de lune,
que de cder lchement au sommeil comme un mortel ordinaire.

Quentin, dj assez afflig d'apprendre qu'il allait tre spar
d'Isabelle, brlait d'envie de rpondre  cette raillerie par un dfi;
mais convaincu que le comte ne ferait que rire de sa colre et
mpriserait son cartel, il rsolut d'attendre du temps l'occasion o il
lui serait possible d'obtenir satisfaction de ce fier chevalier, qui lui
tait devenu quoique pour des raisons bien diffrentes, presque aussi
odieux que le Sanglier des Ardennes lui-mme. Il consentit donc  suivre
Crvecoeur, puisqu'il n'avait pas le pouvoir de le refuser, et ils
firent de compagnie et avec la plus grande clrit le chemin de
Charleroi  Pronne.




CHAPITRE XXV.

La Visite inattendue.

          Il est des qualits dans la nature humaine;
          Qui voudrait le nier? Mais la trame et la chane
          N'offrent jamais aux yeux un tissu si serr
          Qu'un dfaut ne s'y glisse et n'y soit rencontr.
          J'ai connu, croyez-moi, des gens pleins de vaillance
          Qui tremblaient quand un chien jappait en leur prsence.
          J'ai vu maint philosophe agir en si grands fous,
          Qu'un idiot prs d'eux aurait eu le dessous.
          Quant  vos courtisans si fins, si pleins d'adresse,
          Ils tendent leurs panneaux avec tant de finesse,
          Qu'eux-mmes bien souvent les premiers y sont pris.

          _Ancienne Comdie_.


PENDANT la premire partie de ce voyage nocturne, Durward eut 
combattre cette amertume de coeur qu'prouve le jeune homme qui se
spare, et probablement pour toujours, de celle qu'il aime. Presse par
l'urgence des circonstances et par l'impatience de Crvecoeur, la petite
troupe parcourait  la hte les riches plaines du Hainaut, guide par la
lune, dont les rayons rpandaient leurs ples lueurs sur de riches
pturages, des bois et des terres encore couvertes de gerbes, que les
laboureurs, profitant d'une belle nuit, travaillaient  enlever; tant
tait grande, mme  cette poque, l'ardeur des Flamands pour le
travail. Cet astre clairait de larges rivires portant partout la
fertilit, et traverses par maints navires, messagers rapides d'un
commerce florissant: aucun rocher, aucun torrent n'interrompait leur
cours; sur leurs bords taient des villages tranquilles, o la propret
extrieure des habitations annonait l'aisance et le bonheur;  et l
aussi se montrait le chteau fodal entour de fosss profonds, avec
d'paisses murailles, et surmont d'un beffroi, car la chevalerie du
Hainaut tait renomme parmi la noblesse de l'Europe. De distance en
distance s'levaient les clochers et les tours d'un grand nombre
d'glises et de monastres.

Des sites si varis, si diffrens de ceux qu'offraient les montagnes
incultes et dsertes de son pays, ne pouvaient distraire Durward de ses
regrets et de ses chagrins. Il avait laiss son coeur  Charleroi, et la
seule rflexion qu'il fit en voyageant, c'tait que chaque pas
l'loignait davantage d'Isabelle. Il mettait son imagination  la
torture pour se rappeler chaque mot qu'elle avait prononc, chaque
regard adress  lui; et comme il arrive souvent en pareil cas,
l'impression que faisait sur son esprit le souvenir de ces dtails,
tait plus forte que celle qu'avait produite la ralit.

Enfin, aprs que l'heure froide de minuit fut passe, en dpit de
l'amour et du chagrin, l'extrme fatigue que Quentin avait subie les
deux jours prcdens commena  faire sur lui un effet que l'habitude
qu'il avait de se livrer  des exercices de toute espce, son caractre
actif, sa vivacit naturelle, et le genre pnible des rflexions qui
l'occupaient, l'avaient empch d'prouver jusqu'alors. Ses sens,
puiss et comme anantis, commencrent  exercer si peu d'empire sur
les ides qui s'offraient  son esprit, que les visions de son
imagination changeaient ou dtournaient tout ce qui lui tait transmis
par les organes mousss de l'oue et de la vue. Il ne savait qu'il
tait veill que par les efforts qu'il faisait par intervalles, sentant
le danger de sa situation, pour rsister  l'engourdissement d'un
sommeil profond. De temps en temps le sentiment du risque qu'il courait
de tomber de cheval lui rendait un moment de prsence d'esprit; mais
presque aussitt mille ombres confuses obscurcissaient de nouveau ses
yeux; le beau paysage clair par la lune s'vanouissait devant lui; et
enfin son accablement devint si visible, que le comte de Crvecoeur fut
oblig d'ordonner  deux de ses gens de marcher constamment de chaque
ct de Durward, pour l'empcher de tomber de cheval.

Quand, ils arrivrent  Landrecies, le comte, par compassion pour ce
jeune homme, qui avait alors pass trois nuits presque sans dormir,
ordonna une halte de quatre heures pour donner  sa suite et prendre
lui-mme le temps de se rafrachir et de se reposer.

Quentin dormait profondment quand il fut veill par le son des
trompettes du comte, et par les cris de ses fourriers et
marchaux-des-logis:--Debout! debout! Allons, en route, en route!--Cette
aubade tait trop matinale pour qu'il pt l'entendre avec plaisir, et
cependant il se trouva, en s'veillant, un tre tout diffrent de ce
qu'il tait en s'endormant. Sa confiance en lui-mme et en sa fortune
tait revenue avec ses forces et la lumire du jour. Il ne pensait plus
 son amour que comme  un vain rve,  une chimre sans espoir; le
regardait comme un principe de force et d'activit qu'il devait nourrir
 jamais dans son coeur, quoiqu'il ne pt jamais esprer de voir sa
tendresse couronne de succs, au milieu des obstacles nombreux dont il
tait entour.

--Le pilote, pensa-t-il, dirige sa barque par l'toile polaire,
quoiqu'il n'espre jamais tre le matre de cet astre; et le souvenir
d'Isabelle de Croye fera de moi un digne homme d'armes, quoiqu'il puisse
se faire que je ne la revoie jamais. Quand elle apprendra qu'un soldat
cossais nomm Quentin Durward s'est distingu sur un champ de bataille,
ou qu'il est rest parmi les morts sur la brche, elle se souviendra du
compagnon de son voyage comme d'un homme qui a fait tout ce qui tait en
son pouvoir pour la prserver des piges et des malheurs dont elle tait
menace, et peut-tre honorera-t-elle sa mmoire d'une larme et son
tombeau d'une guirlande.

S'tant ainsi arm de courage contre tout vnement, Quentin se trouva
plus en tat de supporter les railleries du comte de Crvecoeur, qui ne
l'pargna pas, et qui le plaisanta comme n'tant qu'un jeune effmin,
incapable de rsister  la fatigue. Le jeune cossais rpliqua sans
humeur, se prta avec grce aux plaisanteries du comte, et lui rpondit
d'une manire si heureuse  la fois et si respectueuse, que le
changement survenu dans son ton et ses manires donna videmment de lui
au chevalier bourguignon une opinion plus favorable que celle que la
conduite de son prisonnier lui en avait fait concevoir la veille,
lorsque, rendu irritable par le sentiment pnible de sa situation,
Quentin gardait le silence avec humeur, ou ne rpondait qu'avec fiert.

Le digne chevalier commena enfin  le regarder comme un jeune homme
dont il serait possible de faire quelque chose; il lui donna  entendre
assez clairement que s'il voulait quitter le service de France, il lui
procurerait une place honorable dans la maison du duc de Bourgogne, et
veillerait lui-mme  son avancement. Quentin, avec les expressions de
reconnaissance convenables, s'excusa d'accepter cette faveur, au moins
quant  prsent, et jusqu' ce qu'il sut positivement jusqu' quel point
il avait  se plaindre du roi Louis, son premier protecteur; mais ce
refus ne lui fit pourtant pas perdre les bonnes grces du comte; et
tandis que son enthousiasme, son accent tranger, sa manire de penser
et de s'exprimer faisaient souvent natre un sourire sur les traits
graves de Crvecoeur, ce sourire avait perdu tout ce qu'il avait nagure
d'amertume, ne sentait plus le sarcasme, et exprimait autant de
courtoisie que de gaiet.

Continuant  voyager ainsi avec beaucoup plus d'accord que la veille, la
petite troupe arriva enfin  deux milles de la fameuse cit de Pronne,
prs de laquelle tait campe l'arme du duc de Bourgogne, prte, comme
on le supposait,  faire une invasion en France; tandis que de son cte
Louis avait rassembl des forces considrables  Pont-Saint-Maxence,
pour mettre  la raison son rival trop puissant.

Pronne, situe sur une rivire profonde, dans un pays plat, entoure de
forts boulevards et de larges fosss, passait autrefois, comme elle
passe encore aujourd'hui, pour une des place les plus fortes de la
France[68]. Le comte de Crvecoeur, sa suite et son prisonnier
s'approchaient de cette forteresse vers trois heures aprs midi,
lorsqu'en traversant une grande fort qui s'tendait du ct de l'est,
presque jusqu'aux murs de la ville, ils rencontrrent deux seigneurs de
haut rang, comme on pouvait en juger par leur suite nombreuse. Ils
taient revtus du costume qu'on portait alors en temps de paix, et
d'aprs les faucons qu'ils avaient sur le poing, et le nombre de
piqueurs et de chiens dont ils taient suivis, il tait vident qu'ils
prenaient l'amusement de la chasse au vol. Mais en apercevant
Crvecoeur, dont ils connaissaient parfaitement les couleurs et
l'armure, ils renoncrent  la poursuite qu'ils faisaient d'un hron,
sur les bords d'un long canal, et accoururent vers lui au grand galop.

--Des nouvelles! des nouvelles! comte de Crvecoeur! s'crirent-ils en
mme temps. Voulez-vous nous en dire, ou en apprendre de nous? ou
voulez-vous en changer de gr  gr?

--J'aurais de quoi faire un change, messieurs, rpondit Crvecoeur
aprs les avoir salus, si je pouvais croire que vous eussiez des
nouvelles assez importantes pour servir d'quivalent aux miennes.

Les deux chasseurs se regardrent en souriant; et le plus grand des
deux, vraie figure de baron fodal, avait ce teint brun et cet air
sombre que quelques physionomistes attribuent aux tempramens
mlancoliques, tandis que d'autres, semblables  ce statuaire italien
qui tirait cet augure d'aprs les traits de Charles Ier, le regardent
comme un prsage de mort violente; il se tourna vers son compagnon, et
lui dit:--Crvecoeur arrive du Brabant; c'est la patrie du commerce: il
en aura appris toutes les ruses, et nous aurons de la peine  faire un
march avantageux avec lui.

--Messieurs, dit Crvecoeur, il est de toute justice que le duc ait la
premire vue de mes marchandises, car le seigneur lve son droit avant
l'ouverture du march. Mais de quelle couleur sont vos nouvelles?
sont-elles tristes ou agrables?

Celui  qui il adressait particulirement cette question tait un homme
de petite taille, ayant l'air anim et l'oeil plein d'une vivacit
tempre par une expression de rflexion et de gravit qu'on remarquait
dans le mouvement de sa lvre suprieure. Toute sa physionomie annonait
un homme moins fait pour l'action que dou d'un coup d'oeil pntrant,
mais lent  prendre un parti, et prudent  l'excuter. C'tait le
clbre sieur d'Argenton, mieux connu dans l'histoire et parmi les
historiens sous le vnrable nom de Philippe de Comines, alors, attach
 la personne de Charles-le-Tmraire, et l'un des conseillers dont le
duc faisait le plus de cas. Rpondant  la question que lui avait faite
le comte de Crvecoeur sur la couleur des nouvelles que lui et son
compagnon, le baron d'Hymbercourt, avaient  lui annoncer:--Elles
offrent, lui dit-il, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et elles
varient de teinte, suivant qu'on leur donne pour fond un nuage noir, ou
le pur azur du firmament. Jamais pareil arc ne s'est montr en France ou
en Flandre depuis le temps de l'arche de No.

--Les miennes, dit Crvecoeur, ressemblent  une comte, sombres,
effrayantes et terribles, et cependant devant tre regardes comme le
prsage de maux encore plus terribles qui doivent s'ensuivre.

--Il faut que nous ouvrions nos balles, dit d'Argenton  son compagnon,
sans quoi des gens plus habiles nous prviendront, et nous ne trouverons
plus  dbiter notre marchandise. En un mot, Crvecoeur, coutez bien,
vous serez surpris: le roi Louis est  Pronne.

--Quoi! s'cria le comte frapp d'tonnement; le duc a-t-il fait
retraite sans livrer bataille? tes-vous ici  vous amuser  chasser,
quand la ville est assige par les Franais? car je ne puis croire
qu'elle soit prise.

--Non certainement, dit d'Hymbercourt, les bannires de Bourgogne n'ont
pas recul d'un pas: et cependant le roi Louis est ici.

--Il faut donc qu'douard d'Angleterre ait travers la mer avec ses
archers, dit Crvecoeur, et qu'il ait remport une nouvelle victoire de
Poitiers.

--Ce n'est pas cela, rpondit d'Argenton. Pas une voile n'est partie
d'Angleterre; pas une bannire franaise n'a t renverse, douard
s'amuse trop parmi les femmes de ses bons citoyens de Londres, pour
songer  jouer le rle du Prince Noir. coutez la vrit extraordinaire.
Vous savez que lorsque vous nous avez quitts, la confrence entre les
commissaires franais et bourguignons venait d'tre rompue, et qu'il ne
paraissait rester aucune chance de conciliation.

--Oui, et que nous ne rvions plus que guerre.

--Ce qui s'en est suivi, reprit d'Argenton, ressemble si bien  un rve,
que je me crois toujours au moment de m'veiller. Il n'y avait que
vingt-quatre heures que le duc avait protest avec tant de colre dans
le conseil contre tout dlai ultrieur, qu'on avait rsolu d'envoyer une
dclaration de guerre au roi, et d'entrer en France  l'instant mme.
Toison-d'Or, charg de cette mission, venait de mettre son costume
officiel, et avait dj le pied sur l'trier pour monter  cheval, quand
tout  coup voil le hraut franais Montjoie qui arrive dans notre
camp. Nous pensmes sur-le-champ que Louis avait voulu prendre l'avance
sur nous, et nous commenmes  songer  la colre  laquelle le duc
allait se livrer contre ceux dont les avis l'avaient empch d'tre le
premier  dclarer la guerre. Mais le conseil ayant t convoqu  la
hte, quelle fut notre surprise, quand le hraut nous informa que Louis,
roi de France, tait  peine  une heure de marche de Pronne, et qu'il
venait rendre visite,  Charles, duc de Bourgogne, avec une suite peu
nombreuse, afin d'arranger tous leurs diffrends dans une entrevue
particulire.

--Vous me surprenez, messieurs; et cependant vous me surprenez moins que
vous ne pourriez vous y attendre. La dernire fois que j'ai t au
Plessis-les-Tours, le cardinal de La Balue, en qui son matre a toute
confiance, irrit contre Louis, et Bourguignon au fond du coeur, me fit
entendre qu'il saurait faire agir les faibles particuliers de Louis de
telle manire qu'il se mettrait de lui-mme,  l'gard de la Bourgogne,
dans une situation qui permettrait au duc de dicter les conditions de la
paix. Mais je n'aurais jamais cru qu'un vieux renard comme Louis vnt se
jeter ainsi volontairement dans le pige. Et que dit le conseil?

--Comme vous pouvez le supposer, rpondit d'Hymbercourt, on y parla
beaucoup d'honneur et de bonne foi, et fort peu des avantages qu'on
pouvait tirer d'une telle visite, quoiqu'il ft vident que ce ft
presque la seule pense qui occupt tous les conseillers; et qu'ils ne
songeassent qu' imaginer quelque moyen pour sauver les apparences.

--Et que dit le duc?

--Suivant son usage, dit d'Argenton, il parla d'un ton bref et
dcid.--Qui de vous, demanda-t-il, fut tmoin de mon entrevue avec mon
cousin Louis, aprs la bataille de Montlhri, quand je fus assez
inconsidr pour l'accompagner jusque dans les retranchemens de Paris,
sans autre suite qu'une dizaine de personnes, mettant ainsi ma personne
 sa discrtion!--Je lui rpondis que la plupart de nous y avaient t
prsens, et que personne ne pouvait avoir oubli les alarmes qu'il lui
avait plu de donner.--Eh bien reprit-il, vous blmtes ma folie, et je
vous avouai que j'avais agi en jeune tourdi; je sais que mon pre,
d'heureuse mmoire, vivait encore  cette poque, et que mon cousin
Louis aurait trouv moins d'avantage  saisir alors ma personne, que je
n'en aurais aujourd'hui  m'emparer de la sienne: mais n'importe. Si mon
royal parent vient ici en cette occasion avec la mme simplicit de
coeur qui me fit agir alors, il sera reu en roi; mais si par cette
apparence de confiance il ne veut que me circonvenir et me fasciner les
yeux, jusqu' ce qu'il ait excut quelque projet politique, par saint
George de Bourgogne! qu'il prenne garde  lui!  ces mots, relevant ses
moustaches et frappant du pied avec force, il nous ordonna de monter 
cheval pour aller recevoir un hte si extraordinaire.

--Et en consquence vous alltes au-devant du roi? Les miracles n'ont
pas encore cess! Et quelle suite l'accompagnait?

--La suite la plus simple et la moins nombreuse, rpondit d'Hymbercourt:
une trentaine d'archers de sa garde cossaise, quelques chevaliers, et
un petit nombre de gentilshommes de sa maison, parmi lesquels son
astrologue Galeotti tait le plus brillant.

--Cet homme est en quelque sorte le protg du cardinal de La Balue, dit
Crvecoeur. Je ne serais pas surpris qu'il et contribu  dterminer le
roi  une dmarche d'une politique si douteuse. A-t-il avec lui
quelques nobles de haut rang?

--Monseigneur d'Orlans et Dunois, rpondit d'Argenton.

--Dunois! s'cria Crvecoeur, j'aurai maille  partir avec lui, quoi
qu'il puisse en arriver. Mais on m'avait dit qu'ils taient tous deux en
prison.

--Ils taient en effet logs au chteau de Loches, rpondit
d'Hymbercourt, dans cet agrable lieu de plaisance destin  la noblesse
franaise; mais Louis les en a fait sortir pour les amener ici,
peut-tre parce qu'il ne se souciait pas de laisser d'Orlans derrire
lui. Quant au reste de sa suite, sur ma foi, je crois que les
personnages les plus importans sont Olivier, son barbier, et Tristan,
son grand prvt et son compre, qui a avec lui quelques-uns de ses
gens. Et toute sa troupe est si pauvrement costume, qu'on prendrait le
roi pour un vieil usurier faisant une tourne pour recouvrer ses
crances, avec une bande de recors.

--Et o est-il log? demanda Crvecoeur.

--Quant  cela, rpondit d'Argenton, c'est ce qu'il y a de plus
merveilleux. Le duc avait offert de donner aux archers cossais la garde
d'une des portes de la ville et du pont de bateaux qui est sur la Somme;
il avait assign au roi pour demeure la maison voisine du riche
bourgeois Gilles Orthen; mais en s'y rendant le roi aperut les
bannires de Lau et de Pencil de Rivire, qu'il a chasss de France; et
trouvant sans doute peu agrable d'tre si voisin de ces rfugis
franais, mcontens qu'il a faits lui-mme, il a demand  loger dans le
chteau de Pronne, et en consquence, il y a t install.

--Merci de Dieu! s'cria Crvecoeur: ce n'tait donc pas assez de
s'aventurer dans l'antre du lion, il a voulu encore lui mettre sa tte
dans la gueule. Allons, ce vieux politique rus avait envie de se faire
prendre dans une ratire!

--D'Hymbercourt ne vous a pas rapport le propos tenu par le Glorieux?
dit d'Argenton.  mon avis, c'est ce qu'on a dit de mieux dans toute
cette affaire.

--Et qu'a donc dit _sa_ trs-illustre sagesse? demanda le comte.

--Comme le duc, rpondit d'Argenton, ordonnait  la hte qu'on prpart
quelques prsens d'argenterie pour le roi et pour sa suite, par forme de
bienvenue:--Mon ami Charles, lui dit le Glorieux, ne trouble pas ton
petit cerveau pour si peu de chose, je me charge de faire  ton cousin
Louis un prsent plus noble et plus digne de lui, et ce sera mon bonnet,
mes grelots, et ma marotte par-dessus le march; car, par la messe! il
faut qu'il soit plus fou que moi pour tre venu ainsi se jeter entre tes
mains.--Mais si je ne lui donne pas lieu de s'en repentir, qu'en
diras-tu, coquin? lui demanda le duc.--En ce cas, Charles, lui rpondit
le Glorieux, il faudra que tu prennes toi-mme la marotte et les
grelots, car tu seras le plus grand fou des trois.--Je vous rponds que
ce sarcasme toucha le duc au vif. Je le vis changer de couleur et se
mordre les lvres.--Voil nos nouvelles, Crvecoeur;  quoi pensez-vous
qu'elles ressemblent?

-- une mine charge de poudre, rpondit le comte, et je crains que le
sort ne m'ait destin  en approcher la mche. Vos nouvelles et les
miennes sont comme le feu et les toupes, ou comme certaines substances
chimiques qu'on ne peut mler ensemble sans qu'il en rsulte une
explosion. Messieurs, mes amis, approchez-vous de moi, et, quand je vous
aurai dit ce qui vient de se passer dans l'vch de Lige, je crois que
vous serez d'avis que le roi Louis aurait agi aussi prudemment en
entreprenant un plerinage aux rgions infernales, qu'en venant faire si
mal  propos une visite  Pronne.

Ses deux amis se rapprochrent de lui et coutrent, avec des
exclamations et des gestes de surprise, le rcit des vnemens qui
venaient d'avoir lieu  Lige et  Schonwaldt. Quentin fut appel et
interrog fort au long sur les dtails de la mort de l'vque, si bien
qu'enfin il refusa de rpondre  de nouvelles questions, ne sachant
pourquoi on les lui adressait, ni quel usage on pourrait faire de ses
rponses.

Ils taient alors sur les belles rives de la Somme, en vue des anciens
murs de la petite ville de Pronne-la-Pucelle, et des vastes prairies
sur lesquelles taient dresses les tentes de l'arme du duc de
Bourgogne, montant  environ quinze mille hommes.




CHAPITRE XXVI.

L'Entrevue.

          Quand s'assemblent les rois, l'astrologue a raison
          D'appeler leur congrs triste conjonction,
          Comme lorsque Saturne avec Mars se rencontre.

          _Ancienne comdie_.


ON ne saurait trop dire si c'est un privilge ou un inconvnient attach
au rang des princes, que, dans leur commerce les uns avec les autres,
ils soient contraints, par suite du respect qu'ils doivent avoir
eux-mmes pour leur titre et leur dignit, de soumettre leurs sentimens
et leurs discours aux lois d'une tiquette svre. Cette rgle leur
dfend de se livrer ouvertement  toute motion un peu vive, ce qui
pourrait passer pour une profonde dissimulation, s'il n'tait pas
universellement reconnu que cette complaisance pour l'usage n'est qu'une
affaire de crmonial. Il n'est pourtant pas moins certain que
lorsqu'ils franchissent ces bornes, que leur impose l'tiquette, pour
lcher la bride  leurs passions haineuses, ils compromettent leur
majest aux yeux du public; ce dont on eut un exemple frappant lorsque
deux illustres rivaux, Franois Ier et l'empereur Charles-Quint, se
donnrent un dmenti direct, et voulurent vider leur querelle par un
combat singulier.

Charles, duc de Bourgogne, le plus imptueux, le plus impatient, et nous
pouvons dire le plus imprudent de tous les princes de son temps, se
sentit pourtant comme enferm dans un cercle magique, trac par la
dfrence qu'il devait  Louis, son seigneur suzerain et son souverain,
qui daignait lui faire l'honneur de venir le visiter, lui vassal de sa
couronne. Revtu, de son manteau ducal, il monta  cheval,  la tte des
plus distingus de ses nobles et de ses chevaliers, et alla au-devant de
Louis XI. Les vtemens des seigneurs de sa suite tincelaient d'or et
d'argent; car les richesses de la cour d'Angleterre ayant t puises
par les guerres d'York et de Lancastre, et les dpenses de celle de
France tant limites par l'conomie du monarque, la cour de Bourgogne
tait alors la plus magnifique de toutes celles de l'Europe. Le cortge
de Louis, au contraire, tait peu nombreux, et mesquin comparativement;
le costume du roi lui-mme rendait le contraste encore plus frappant.
Louis avait un habit montrant la corde, et son grand chapeau garni
d'images de plomb. L'effet qu'il produisait devint presque grotesque
lorsque le duc, richement vtu, sa couronne ducale sur la tte, et les
paules couvertes d'un superbe manteau, descendit de son noble coursier,
mit un genou en terre, et se disposa  tenir l'trier pour aider Louis 
descendre de son petit palefroi trs-pacifique.

L'accueil que se firent les deux potentats fut aussi rempli
d'affectation de plaisir et d'amiti qu'il tait vide de sincrit; mais
le caractre du duc lui rendait difficile de donner  sa voix,  ses
discours,  toutes ses manires, les apparences convenables, tandis que
le roi tait si parfaitement exerc  la dissimulation, que l'habitude
en tait pour lui une seconde nature, et que ceux qui le connaissaient
le mieux ne pouvaient distinguer en lui ce qui tait jou de ce qui
tait naturel.

La comparaison la plus exacte, si elle n'tait indigne de deux pareils
potentats, serait peut-tre de supposer le roi dans la situation d'un
tranger connaissant parfaitement les moeurs et les caprices de la race
canine, et qui, par quelque motif particulier, dsire se faire ami d'un
gros mtin hargneux auquel il est suspect, et qui est dispos  se jeter
sur lui au moindre motif de mfiance. Le mtin gronde tout bas, hrisse
ses poils, montre les dents, et cependant il aurait honte d'attaquer un
homme qui parat si bon et si confiant. Il souffre donc des avances qui
sont loin de le pacifier, et il pie l'occasion de pouvoir sauter
lgitimement  la gorge de son nouvel ami.

Le roi sentit sans doute,  la voix altre, aux manires contraintes et
aux brusques mouvemens du duc Charles, que le rle qu'il avait  jouer
tait fort dlicat, et peut-tre se repentit-il plus d'une fois de
l'avoir entrepris; mais le repentir venait trop tard, et il ne lui
restait de ressource qu'en cette adresse sans gale et dans cette
politique astucieuse qu'il entendait mieux que personne.

La manire dont Louis se conduisit  l'gard du duc ressemblait  cet
abandon du coeur dans le premier moment d'une rconciliation avec un ami
prouv et honor, aprs un court refroidissement dont la cause est dj
loin et oublie. Il lui dit qu'il se blmait de n'avoir pas fait plus
tt cette dmarche dcisive, pour convaincre son bon et cher parent, par
une preuve de confiance semblable  celle qu'il lui donnait, que les
diffrends levs entre eux n'taient rien dans son souvenir, quand il
les comparait  toutes les preuves d'amiti qu'il avait reues de lui
pendant son exil de France. Il lui parla du feu duc de Bourgogne,
Philippe-le-Bon, comme on nommait gnralement le pre du duc Charles,
et rappela mille marques de bont paternelle qu'il en avait reues.

--Je crois, beau cousin, lui dit-il, que votre pre partageait presque
galement son affection entre vous et moi; car je me souviens que
m'tant gar par accident dans une partie de chasse, je trouvai  mon
retour le bon duc qui vous grondait de m'avoir laiss derrire vous dans
la fort, comme si vous n'eussiez pas pris assez de soin pour la sret
d'un frre an.

Les traits du duc de Bourgogne taient naturellement durs et svres; et
quand il essaya de sourire pour reconnatre poliment la vrit de ce que
le roi lui disait, la grimace qu'il ft tait vraiment diabolique.

--Prince des fourbes, se disait-il dans ses secrtes penses, je
voudrais bien que mon honneur me permt de vous demander comment vous
avez pay tous les bienfaits de ma maison.

--Et d'ailleurs, continua le roi, si les liens du sang et de la
reconnaissance ne suffisaient pas pour nous attacher l'un  l'autre,
nous sommes encore unis par ceux d'une parent spirituelle; car je suis
le parrain de votre charmante fille Marie, qui m'est aussi chre que si
elle tait une des miennes; et quand les saints (dont le bienheureux nom
soit bni) m'envoyrent un rejeton qui se fltrit au bout de trois
mois, ce fut le prince votre pre qui le tint sur les fonts de
baptme; il clbra cette crmonie avec plus de pompe et de
magnificence qu'elle n'en aurait pu avoir mme dans Paris. Jamais je
n'oublierai l'impression profonde que la gnrosit du duc Philippe, et
la vtre, mon cher cousin, firent sur le coeur  demi bris d'un pauvre
exil.

Le duc fit un effort sur lui-mme pour trouver quelque rponse:--Votre
Majest, dit-il, a daign reconnatre cette lgre obligation en termes
qui faisaient plus que payer toute la pompe que la Bourgogne put
dployer pour prouver qu'elle sentait l'honneur que vous aviez confr 
son souverain.

--Je me rappelle les termes dont vous voulez parler, beau cousin, dit le
roi en souriant; c'tait, je crois, que pour vous payer de cette marque
d'amiti je n'avais  vous offrir, pauvre exil que j'tais, que ma
personne, celle de ma femme et de mon enfant. Eh bien, je crois que j'ai
passablement tenu parole.

--Je n'entends disputer rien de ce qu'il plat  Votre Majest
d'avancer, dit le duc; mais...

--Mais vous me demandez, dit le roi en l'interrompant, comment mes
actions se sont accordes avec mes paroles. Pques-Dieu! le voici. Le
corps de mon fils Joachim repose sous une terre bourguignonne: j'ai
plac ce matin sans rserve ma personne en votre pouvoir; et quant 
celle de ma femme, en vrit, beau cousin, je crois que, vu le temps qui
s'est pass depuis cette poque, vous n'insisterez pas pour que je
tienne rigoureusement ma parole  cet gard. Elle est ne le saint jour
de l'Annonciation, ajouta-t-il en faisant un signe de croix et en
murmurant un _ora pro nobis_, il y a quelque cinquante ans. Mais elle
n'est pas plus loin que Reims; et si vous dsirez que ma promesse soit
excute  la lettre, elle sera incessamment  votre bon plaisir.

Quelque courrouc que ft le duc de la duplicit que montrait le roi en
cherchant  prendre avec lui un ton d'amiti et d'intimit, il ne put
s'empcher de rire au discours singulier que lui tenait ce monarque
extraordinaire, et sa gaiet s'exprima par des accens non moins
discordans que ceux de la colre  laquelle il se livrait souvent. Il
rit aux clats, plus liant et plus long-temps que la biensance ne le
permettrait aujourd'hui et ne le permettait alors; tout en riant, il
rpondit qu'il remerciait le roi de l'honneur qu'il lui faisait en lui
proposant la compagnie de la reine, mais qu'il accepterait plus
volontiers celle de sa fille ane, dont on vantait la beaut.

--Je suis charm, beau cousin, dit le roi avec un de ces sourires
quivoques qui lui taient habituels, que votre bon plaisir ne se soit
pas fix sur ma fille Jeanne: vous auriez eu une lance  rompre avec mon
cousin d'Orlans; et s'il tait arriv malheur, n'importe auquel de
vous, je n'aurais pu manquer de perdre un bon ami, un cousin
affectionn.

--Non, non, Sire, dit le duc Charles, je ne veux jeter aucun obstacle
dans les amours du duc d'Orlans. Si jamais je romps une lance avec lui,
il faudra que ce soit pour une cause plus belle et plus droite.

Louis fut bien loin de prendre en mauvaise part cette allusion brutale 
la taille et au manque de beaut de sa fille Jeanne. Au contraire, il
vit avec plaisir que le duc chercht  s'amuser par des railleries
grossires, science dans laquelle il tait lui-mme un adepte, et qui
lui pargnait, pour employer une phrase moderne, beaucoup d'hypocrisie
sentimentale. En consquence, il mit la conversation sur un tel ton, que
Charles, tout en sentant qu'il lui tait impossible de jouer le rle
d'ami affectueux et rconcili avec un monarque qui lui avait rendu tant
de mauvais offices, et dont la sincrit lui tait si suspecte en cette
occasion, n'prouva aucune difficult pour se montrer hte hospitalier 
l'gard d'un prince si factieux; ce qui manquait  l'un et  l'autre en
sentimens de bonne amiti, fut remplac par ce ton de cordialit qui
existe entre deux bons vivans; ce ton, naturel au duc d'aprs la
franchise et l'on peut ajouter la grossiret de son caractre, ne
l'tait pas moins  Louis, parce que, quoiqu'il ft en tat de prendre
tous les tons de la conversation, celui qui lui convenait le mieux tait
un mlange d'ides grossires et de gaiet caustique.

Pendant tout le temps du banquet, qui fut servi dans la maison de ville
de Pronne, les deux princes se trouvrent heureusement en tat de
continuer le mme style de conversation. C'tait pour eux une sorte de
terrain neutre sur lequel ils pouvaient se rencontrer sans danger; et,
comme Louis s'en aperut aisment, rien n'tait plus propre  maintenir
le duc de Bourgogne dans cet tat de calme que le roi jugeait ncessaire
 sa sret.

Il fut pourtant un peu alarm en voyant autour du duc plusieurs
seigneurs franais du plus haut rang, que son injuste svrit avait
exils de France, et  qui Charles avait accord des places de confiance
dans sa maison. Ce fut donc pour se mettre  l'abri de ce qu'il pouvait
avoir  craindre de leur ressentiment et de leur vengeance, qu'il
demanda  tre log dans le chteau, c'est--dire la citadelle de
Pronne, plutt que dans la ville mme. Le duc y consentit sur-le-champ,
avec un de ces sourires quivoques dont il est impossible de dire s'ils
sont de bon ou de mauvais augure pour celui  qui ils s'adressent.

Mais quand le roi, s'exprimant avec autant de dlicatesse qu'il le
pouvait, et de la manire qu'il croyait la moins propre  veiller le
soupon, lui demanda si les archers de sa garde cossaise ne pourraient
avoir la garde du chteau de Pronne pendant qu'il y sjournerait, au
lieu de celle d'une des portes de la ville, suivant l'offre que le duc
en avait faite lui-mme, Charles rpondit avec ce ton bref et cette
manire brusque qui lui taient ordinaires, et que rendait plus alarmans
l'habitude qu'il avait prise de relever ses moustaches en parlant, ou de
porter la main  son pe ou  son poignard, dont il tirait et faisait
rentrer la lame tour  tour.

--Saint Martin! non, Sire, s'cria-t-il. Vous tes dans le camp et dans
la ville de votre vassal, c'est ainsi qu'on me nomme  l'gard de Votre
Majest; mon chteau et ma cit sont  vous; mes soldats sont les
vtres; il est donc indiffrent que ce soient eux ou vos archers qui
gardent les portes et les murailles du chteau de Pronne. Non, de par
saint George! Pronne est une forteresse vierge, et elle ne perdra pas
son honneur par suite de ma ngligence. Il faut veiller de prs sur ses
filles, mon royal cousin, si l'on veut qu'elles conservent leur bonne
renomme.

--Sans doute, beau cousin, sans doute, rpondit le roi; je suis
tout--fait d'accord avec vous; et, dans le fait, je dois prendre plus
d'intrt que vous-mme  la rputation de cette bonne petite ville,
puisqu'elle fait partie, comme vous le savez, des places situes sur la
Somme qui ont t engages  votre pre, d'heureuse mmoire, en garantie
de certain argent qu'il nous a prt, et que nous avons conserv le
droit de racheter en le remboursant; or, pour vous parler franchement,
beau cousin, en dbiteur honnte, prt  s'acquitter de toutes les
obligations qu'il a contractes, j'ai amen quelques mules charges
d'argent pour faire ce rachat, et vous y trouverez de quoi fournir aux
frais de votre cour pendant trois ans, quelle que soit votre
magnificence royale.

--Je n'en recevrai pas un cu, dit le duc en tordant ses moustaches; le
jour convenu pour le rachat est pass depuis long-temps, mon royal
cousin, et jamais il n'a t dans l'intention srieuse d'aucune des
parties que ce droit ft exerc; la cession de ces places tant la seule
indemnit que mon pre ait reue de la France, lorsque, dans un moment
heureux pour votre famille, il consentit  oublier le meurtre de mon
aeul, et  quitter l'alliance de l'Angleterre pour celle de votre pre.
Saint George! s'il ne l'et pas fait, Votre Majest, au lieu d'avoir des
villes sur la Somme, aurait  peine pu conserver les villes au-del de la
Loire. Non, je n'en rendrai pas une pierre, quand je devrais en recevoir
le poids en or. Grce  Dieu, grce  la sagesse et  la valeur de mes
anctres, les revenus de la Bourgogne, quoique la Bourgogne ne soit
qu'un duch, suffisent pour maintenir ma cour, mme quand j'y reois un
roi, sans que je sois oblig de vendre mes hritages.

--Eh bien! beau cousin, rpondit le roi avec le mme ton de calme et de
douceur, et sans paratre mu par les gestes violens et le ton emport
du duc, je vois que vous tes tellement ami de la France, que vous ne
voulez vous sparer de rien de ce qui lui a appartenu. Mais quand nous
en viendrons  discuter nos affaires en conseil, nous aurons besoin d'un
mdiateur. Que dites vous de Saint-Pol?

--Saint Paul, saint Pierre, et tous les saints du calendrier auront beau
me prcher, s'cria le duc, ils ne me feront pas renoncer  la
possession de Pronne.

--Vous ne m'entendez pas, dit Louis en souriant; je vous parle de Louis
de Luxembourg, notre fidle conntable, le comte de Saint-Pol. Ah!
sainte Marie d'Embrun! il ne nous manque que sa tte  notre confrence!
La meilleure tte de France; celle qui serait la plus utile pour
rtablir entre nous une parfaite harmonie.

--Par saint George! s'cria le duc, je suis surpris d'entendre Votre
Majest parler ainsi d'un homme qui a t faux et parjure envers la
France et envers la Bourgogne, d'un homme qui a toujours cherch 
exciter un incendie  l'aide de la moindre tincelle de discorde, et
tout cela pour se donner des airs de jouer le rle de mdiateur. Je
jure, par l'ordre que je porte, que ses marcages ne lui serviront pas
long-temps de refuge.

--Pas tant de chaleur, beau cousin, dit le roi en souriant, et en
baissant la voix: quand je disais que la tte du conntable pouvait
servir  pacifier nos lgers diffrends, je ne parlais pas de son corps;
on pourrait bien le laisser  Saint-Quentin pour plus de commodits.

--Oh! oh! je vous comprends, mon royal cousin, s'cria Charles avec un
de ces clats de rire bruyans que lui arrachaient de temps en temps les
plaisanteries grossires de Louis; et il ajouta en frappant la terre du
pied: je conviens que, dans ce sens, la tte du conntable pourrait tre
utile  Pronne.

Ces discours et plusieurs autres par lesquels le roi cherchait  jeter
dans l'entretien de l'enjouement et de la gaiet, tout en lchant
quelquefois un mot sur des affaires plus srieuses, ne se suivirent pas
les uns les autres conscutivement, mais furent amens adroitement, tant
pendant le banquet qui eut lieu  l'htel-de-ville, que durant une
entrevue que Louis eut ensuite avec le duc dans le propre appartement de
ce prince, car il profita de toutes les occasions qui pouvaient
faciliter l'introduction de sujets si dlicats  traiter.

En effet, quoique Louis et agi avec tmrit en faisant une dmarche
dont le caractre imptueux du duc et les divers motifs d'inimiti
invtre qui existaient entre eux rendaient l'issue douteuse et
dangereuse, cependant jamais pilote arrivant prs d'une cte inconnue ne
se conduisit avec plus de prudence et de fermet. Il sondait avec
adresse et prcision ce que j'appellerai, pour continuer la mtaphore,
les profondeurs et les rcifs, le caractre et les passions de son
rival, et ne laissa apercevoir ni doute ni crainte quand le rsultat de
ses expriences lui eut appris qu'il s'y trouvait beaucoup moins de bons
ancrages que de bancs de sable et de rochers cachs sous les eaux.

Enfin se termina une journe qui devait en avoir t une de fatigue pour
Louis, par l'effet des efforts continuels d'attention, de vigilance et
de prcaution que sa situation exigeait, comme c'en avait t une de
contrainte pour le duc,  cause de la ncessit o il se trouvait de
rprimer les mouvemens imptueux de sa violence habituelle.

Ds que Charles fut rentr dans son appartement, aprs avoir pris cong
du roi pour la nuit avec toutes les formes du crmonial, il ne retint
plus l'explosion des passions qu'il avait comprimes jusqu'alors, et,
comme le dit son fou le Glorieux, il fit tomber ce soir une pluie de
juremens et d'injures sur des ttes pour lesquelles il ne destinait pas
cette monnaie en la frappant, car il puisa en faveur de tout ce qui
l'approchait le trsor d'invectives amass pendant toute la journe,
dont il ne pouvait dcemment gratifier le roi son hte, mme en son
absence. Les plaisanteries de son bouffon finirent pourtant par calmer
son accs de mauvaise humeur: il rit  gorge dploye, jeta  son fou
une pice d'or, se laissa dshabiller, but un grand verre de vin pic,
se mit au lit, et dormit profondment.

Le coucher du roi Louis mrite plus d'attention que celui de Charles,
car l'expression violente de la colre, de l'impatience et de la
tmrit, appartenant  la partie brute de notre nature plutt qu'
celle qui est doue d'intelligence, n'a gure de quoi nous intresser en
comparaison de l'activit d'un esprit suprieur.

Louis fut escort jusqu'au logement qu'il avait choisi dans le chteau
ou citadelle de Pronne, par les chambellans et marchaux-des-logis du
duc de Bourgogne, et il trouva  l'entre une forte garde d'archers et
d'hommes d'armes.

En descendant de cheval pour traverser le pont-levis jet sur un foss
d'une largeur et d'une profondeur peu ordinaires, il regarda les
sentinelles, et dit  d'Argenton, qui l'accompagnait avec quelques
autres seigneurs bourguignons:--Ils portent la croix de saint Andr,
mais ce n'est pas celle de mes archers cossais.

--Vous les trouverez aussi disposs qu'eux,  mourir pour vous dfendre,
Sire, rpondit d'Argenton, dont l'oreille subtile avait reconnu dans le
ton de Louis un accent de soupon que le roi, malgr toute sa
dissimulation, n'avait pu entirement cacher. Ils portent la croix de
saint Andr comme un des signes dpendans de l'ordre de la Toison-d'Or
de mon matre le duc de Bourgogne.

--Ne le sais-je pas? dit Louis en lui montrant le collier de cet ordre,
qu'il avait mis pour faire honneur  son hte; c'est un des liens de la
fraternit qui nous unit, mon beau cousin et moi. Nous sommes frres en
chevalerie comme en parent spirituelle, cousins par naissance, amis par
tous les noeuds de l'affection et du bon voisinage.--Vous n'irez pas
plus loin que cette cour, messieurs: je ne puis souffrir que vous alliez
plus loin, vous m'avez rendu assez d'honneurs.

--Nous tions chargs par le duc, rpondit d'Hymbercourt, de conduire
Votre Majest jusqu' son appartement. Nous esprons que Votre Majest
nous permettra d'excuter les ordres de notre matre.

--Dans une affaire de si peu d'importance, dit le roi, j'espre que
vous-mmes, quoique ses sujets, vous conviendrez que mes ordres doivent
avoir plus d'autorit que les siens. Je me sens un peu indispos,
messieurs, un peu fatigu. Un grand plaisir est presque aussi difficile
 supporter qu'une grande peine. Demain j'espre tre plus en tat de
jouir de votre socit, et de la vtre surtout, seigneur Philippe
d'Argenton. Je sais que vous tes l'annaliste de ce temps. Nous qui
dsirons avoir un certain nom dans l'histoire, nous vous devons de
belles paroles, car on dit que, lorsque vous le voulez, votre plume est
bien acre. Bonsoir, messieurs, bonsoir  tous et  chacun de vous.

Les seigneurs bourguignons se retirrent, enchants des manires
gracieuses de Louis et des attentions qu'il avait adroitement
distribues  chacun d'eux, et le roi resta, avec deux personnes de sa
suite, sous la porte vote qui conduisait  la cour du chteau de
Pronne, dans un des angles de laquelle on voyait une grande tour,
espce de prison d'tat. Ce vaste et sombre difice tait alors clair
par les mmes rayons de la lune qui guidaient Quentin Durward sur la
route de Charleroi  Pronne, et qui, comme le lecteur le sait dj,
brillaient d'un clat tout particulier. La forme de ce btiment
ressemblait  peu prs  celle de la tour Blanche de la citadelle de
Londres; mais l'architecture en tait encore plus ancienne, car on en
faisait remonter la construction au temps de Charlemagne. Les murs en
taient d'une paisseur formidable, les fentres petites, et grilles
avec de grosses barres de fer, et la masse de cet difice jetait sur
toute la cour une ombre noire et presque sinistre.

--Ce n'est pas l que je vais loger, dit le roi avec un frmissement
involontaire qui semblait de mauvais augure.

--Non, Sire, rpondit le vieux snchal qui l'accompagnait, la tte nue:
 Dieu ne plaise! les appartemens de Votre Majest sont prpars dans
cet autre btiment; ce sont ceux o le roi Jean coucha deux nuits avant
la bataille de Poitiers.

--Hum! cela n'est pas encore un trop bon prsage, murmura le roi  voix
basse. Mais qu'avez-vous  dire de la tour, mon vieil ami, et pourquoi
priez-vous le ciel que je n'y sois pas log?

--Je n'ai pas le moindre mal  dire de la tour, Sire, rpondit le
snchal; seulement les sentinelles prtendent qu'on y voit des
lumires, et qu'on y entend des bruits tranges pendant la nuit; ce qui
ne serait pas bien tonnant, car c'tait jadis une prison d'tat, et
l'on conte bien des histoires de ce qui s'est pass entre ses murailles.

Louis ne lui fit pas d'autres questions, car personne n'tait oblig
plus que lui  respecter les mystres d'une prison.  la porte des
appartemens qui lui taient destins, et qui, bien que plus modernes que
la tour, avaient cependant quelque chose d'antique et de sombre, il
trouva un dtachement de ses archers cossais, ayant  leur tte leur
vieux commandant.

--Crawford, mon brave et fidle Crawford, dit le roi, o as-tu donc t
aujourd'hui? Les seigneurs bourguignons ont-ils assez peu d'hospitalit
pour avoir nglig un des hommes les plus braves et les plus nobles
qu'on ait jamais vus dans une cour? Je ne t'ai pas vu dans la salle du
banquet.

--J'ai refus l'invitation, Sire: je ne suis plus le mme qu'autrefois.
J'ai vu le temps o j'aurais dfi le plus hardi buveur de Bourgogne,
mme avec le jus de ses propres grappes; mais aujourd'hui quatre
malheureuses pintes me mettent hors de combat; et j'ai cru qu'il tait
important pour le service de Votre Majest que je donnasse l'exemple de
la sobrit aux hommes qui sont sous mes ordres.

--Vous tes toujours prudent, Crawford; mais  coup sr vous avez moins
de besogne aujourd'hui que de coutume, n'ayant  commander qu'un
dtachement si peu nombreux; et un jour de fte n'exigeait pas une
discipline aussi svre qu'un jour de bataille.

--Moins j'ai d'hommes  commander, Sire, et plus il est important que je
les maintienne en tat de service. Tout ceci finira-t-il par une fte ou
par un combat? C'est ce que Dieu et Votre Majest doivent savoir mieux
que le vieux John Crawford.

--Vous ne prvoyez srement aucun danger? lui demanda le roi avec
prcipitation, mais en baissant la voix.

--Non, Sire; plt  Dieu que j'en prvisse! car, comme avait coutume de
le dire le vieux comte de Tineman[69], danger prvu devient plus facile
 viter. Le mot d'ordre pour cette nuit, Sire, s'il plat  Votre
Majest?

--Que ce soit Bourgogne, Crawford, en honneur de notre hte, et d'une
liqueur qui ne vous est pas indiffrente.

--Je n'aurai de querelle ni avec le duc, ni avec le vin qui porte ce
nom, Sire, pourvu que l'un et l'autre soient de franche composition.
Bonne nuit  Votre Majest.

--Bonsoir, mon fidle cossais, rpondit le roi; et il entra dans son
appartement.

 la porte de sa chambre  coucher il trouva le Balafr en
faction.--Suis-moi, lui dit-il en passant devant lui; et l'archer,
semblable  une mcanique  laquelle un ressort touch vient d'imprimer
le mouvement, entra aprs lui dans l'appartement, s'arrta  deux pas de
la porte, et attendit, immobile et en silence, les ordres du roi.

--Savez-vous quelque chose de ce paladin errant, votre neveu? lui
demanda le roi; car il a t comme perdu pour nous depuis que, semblable
 un jeune chevalier qui part pour chercher ses premires aventures, il
nous a envoy deux prisonniers pour premiers fruits de ses exploits.

--Quelque chose m'en est revenu aux oreilles, Sire; mais j'espre que
Votre Majest voudra bien croire que, s'il a mal agi, il n'y a t
autoris, ni par mes prceptes, ni par mon exemple; vu que je n'ai
jamais t un ne assez malavis pour faire vider les arons  un
prince, de votre illustre maison, connaissant trop bien ma situation,
et...

--Gardez le silence sur ce point, Balafr; votre neveu n'a fait que son
devoir  cet gard.

--Quant  cela, Sire, je l'avais bien endoctrin. Quentin, lui ai-je
dit, quoi qu'il puisse arriver, souvenez-vous que vous appartenez  la
garde cossaise, et faites votre devoir, quoi qu'il puisse en rsulter.

--Je me doute qu'il avait reu quelques bonnes instructions de cette
sorte; mais ce qui m'importe en ce moment, c'est que vous rpondiez  ma
question. Avez-vous appris depuis peu quelques nouvelles de votre neveu?
Retirez-vous, messieurs, dit le roi aux autres personnes de sa suite,
cette affaire ne concerne que mon oreille.

--Oui, sans doute, Sire, j'ai vu ce soir mme Chariot, un des hommes qui
accompagnaient mon neveu, et qu'il a envoy de Lige, ou d'un chteau
situ dans les environs, appartenant  l'vque, et o il a conduit en
sret les comtesses de Croye.

--Que Notre-Dame mre de Dieu en soit bnie! Mais en es-tu bien sr?
Es-tu bien sr de cette bonne nouvelle?

--Aussi sr que je puis l'tre, Sire; je crois mme que Chariot a des
lettres des dames de Croye pour Votre Majest.

--Va me les chercher. Donne ton arquebuse  un de ces drles;  Olivier,
au premier venu. Maintenant bnie soit Notre-Dame d'Embrun! ajouta le
roi quand le Balafr fut parti; je changerai en argent la grille de fer
qui entoure son autel.

Dans cet accs de gratitude et de dvotion, Louis, suivant son usage,
ta son chapeau, le plaa sur une table, tourna de son ct l'endroit o
se trouvait son image favorite de la Vierge, s'agenouilla, et rpta
avec une nouvelle ferveur le voeu qu'il venait de faire.

Chariot, le premier messager parti de Schonwaldt, ne tarda pas 
arriver, et remit au roi les lettres dont il avait t charg par les
deux comtesses de Croye. Elles le remerciaient froidement de la
protection qu'il leur avait accorde tant qu'elles avaient t  sa
cour, et avec un peu plus de chaleur de la permission qu'elles en
avaient reue d'en partir en sret; expressions dont Louis rit de bon
coeur, au lieu d'en concevoir du ressentiment. Il demanda ensuite 
Chariot, d'un air qui annonait videmment l'intrt qu'il mettait 
cette question, s'ils n'avaient pas prouv en route quelque alarme,
s'ils n'avaient pas t attaqus!

Chariot, homme fort stupide, et qui devait  cette qualit le choix qui
avait t fait de lui pour cette mission, rendit au roi un compte fort
imparfait de l'affaire dans laquelle le Gascon, son camarade, avait t
tu, et l'assura qu'ils n'avaient fait aucune mauvaise rencontre pendant
tout le reste du voyage. Louis lui demanda alors des dtails
particuliers et minutieux sur le chemin qu'ils avaient suivi pour se
rendre  Lige, et son intrt parut redoubler quand il apprit qu'en
approchant de Namur ils avaient suivi la route la plus courte, en
ctoyant la rive droite de la Meuse, au lieu de la traverser, comme le
portaient leurs instructions. Le roi le renvoya en lui faisant donner un
petit prsent, et dguisa l'inquitude manifeste qu'il avait montre, en
l'attribuant au dsir qu'il avait de savoir les dames de Croye en
sret.

Quoique cette nouvelle lui annont qu'il avait chou dans un de ses
plans favoris, elle sembla pourtant donner au roi plus de satisfaction
intrieure qu'il n'en aurait probablement montr s'il et obtenu le plus
brillant succs. Il respira comme un homme dont la poitrine aurait t
dcharge d'un pesant fardeau, murmura de nouveaux remerciemens aux
saints avec un air de profonde dvotion, leva les yeux au ciel, et se
hta de mditer d'autres plans d'ambition qui pussent tre plus srs.

Dans ce dessein, Louis fit appeler son astrologue Galeotti, qui parut
avec son air de dignit emprunt, mais ayant pourtant le front charg de
quelque inquitude, comme s'il et dout que le roi dt lui faire un
bon accueil. Il fut pourtant reu plus favorablement que jamais. Louis
le nomma son ami, son pre dans les sciences, en le comparant  un verre
d'optique par le moyen duquel un roi pouvait lire dans l'avenir; et il
termina ses complimens en lui mettant au doigt une bague de grande
valeur.

Galeotti ne savait pas quelles circonstances avaient si soudainement
relev son mrite aux yeux du roi, mais il entendait trop bien son
mtier pour laisser apercevoir son ignorance. Il reut les loges de
Louis avec une gravit modeste, dit qu'ils n'taient dus qu' la
noblesse de la science qu'il cultivait, et qui n'en tait que plus
admirable, puisqu'elle produisait des merveilles par le moyen d'un agent
aussi faible que lui.

Aprs le dpart de l'astrologue, Louis, en apparence fort puis, se
jeta dans un fauteuil, renvoya tous ses gens, et ne garda qu'Olivier,
qui, remplissant ses fonctions avec zle et sans bruit, aida son matre
 se prparer  se mettre au lit.

Pendant qu'il s'acquittait ainsi de son service habituel, le roi, contre
sa coutume, restait proccup et silencieux. Olivier fut frapp de ce
changement extraordinaire. Les mes les plus dpraves ne sont pas
toujours dpourvues de tout bon principe; les bandits sont fidles 
leur capitaine; et il arrive quelquefois qu'un protg, un favori,
prouve un mouvement d'intrt sincre pour le monarque auquel il doit
son lvation et sa fortune. Olivier-le-Diable, ou quelque autre surnom
qu'on et pu lui donner pour exprimer ses penchans vicieux, n'tait
pourtant pas encore assez compltement identifi avec Satan pour refuser
tout accs dans son coeur  la reconnaissance qu'il devait  son matre,
et il ne put le voir sans regret dans cet tat d'accablement, et mme, 
ce qu'il paraissait, d'inquitude.

Aprs avoir rendu au roi en silence, pendant quelque temps, les services
ordinaires qu'un domestique rend  son matre  sa toilette, il fut
enfin tent de lui dire avec la libert que l'indulgence de son
souverain lui permettait en pareille occasion:

--Tte-Dieu! Sire, on dirait que vous avez perdu une bataille; et
cependant moi qui ai t prs de la personne de Votre Majest pendant
toute cette journe, je puis dire que je ne vous ai jamais vu combattre
si vaillamment, et que le champ de bataille vous est rest.

--Le champ de bataille! s'cria Louis en levant les yeux, et en
reprenant la causticit habituelle de son ton et de ses manires;
Pques-Dieu! mon ami Olivier, dites que je suis rest matre de l'arne
dans un combat contre un taureau; car jamais il n'a exist brute plus
aveugle, plus opinitre, plus indomptable que notre cousin de Bourgogne,
 moins que ce ne soit un taureau de Murcie lev pour les combats.
N'importe, je l'ai joliment harcel; mais, Olivier, rjouissez vous avec
moi de ce qu'aucun de mes plans en Flandre n'ait russi, ni en ce qui
concerne les princesses coureuses de Croye, ni relativement  Lige.
Vous m'entendez?

--Non, sur ma foi, Sire, il m'est impossible de fliciter Votre Majest
d'avoir chou dans ses projets favoris,  moins que vous ne m'appreniez
quel motif a opr ce changement dans vos vues et vos souhaits.

--Sous un point de vue gnral, mon ami, il n'y en est survenu aucun;
mais, Pques-Dieu! j'ai appris aujourd'hui  connatre le duc Charles
mieux que je ne le connaissais encore. Lorsqu'il tait comte de
Charolais, du vivant de son pre, le vieux duc Philippe-le-Bon, et moi
le dauphin de France banni, nous buvions, nous chassions, nous battions
la campagne, et nous avons fait plus d'une frasque ensemble.  cette
poque j'avais sur lui un avantage dcid, celui que l'esprit le plus
fort prend naturellement sur le plus faible: mais il a chang depuis ce
temps; il est devenu entt, entreprenant, arrogant, querelleur,
dogmatique; il nourrit videmment le dsir de pousser les choses 
l'extrme, quand il croit avoir l'occasion favorable. Je ne pouvais
toucher  un sujet qui lui dplaisait qu'avec les mmes prcautions que
si c'et t un fer rouge.  peine lui ai-je lch quelques mots pour
lui faire entrevoir la possibilit que ces vagabondes comtesses de Croye
fussent tombes entre les mains de quelque maraudeur des frontires
avant d'arriver  Lige, car je lui avais avou franchement qu'autant
que je pouvais le croire c'tait l qu'elles se rendaient, Pques-Dieu!
on aurait cru que je lui parlais d'un sacrilge! Il est inutile que je
vous rpte ce qu'il m'a dit  ce sujet; il me suffit de vous dire que
j'aurais cru ma tte fort aventure, si l'on tait venu lui annoncer en
ce moment la russite de l'honnte projet form par toi et ton ami
Guillaume  la longue barbe pour amliorer sa fortune par le moyen d'un
mariage.

--Votre Majest voudra bien se rappeler que je ne suis pas l'ami de
Guillaume de la Marck, et que ce n'est pas moi qui ai conu le projet
dont il s'agit.

--Tu as raison, Olivier; car ton plan tait de faire la barbe au
Sanglier des Ardennes; mais tu ne choisissais pas un meilleur poux  la
comtesse Isabelle, quand tu pensais modestement  toi-mme. Au surplus,
Olivier, malheur  qui sera son mari; car tre pendu, rou, cartel,
voil ce que mon doux cousin promettait de mieux  quiconque pouserait
sa jeune vassale sans son agrment.

--Et probablement il ne serait gure moins irrit de tout mouvement
d'insurrection qui pourrait avoir lieu dans la bonne ville de Lige.

--Autant, et mme beaucoup plus, Olivier; comme ton intelligence le
devine si bien. Mais ds que j'eus pris la rsolution de venir ici,
j'envoyai des messagers  Lige, pour calmer, quant  prsent, les
esprits chauffs; et j'ai fait dire  mes amis turbulens, Pavillon et
Rouslaer, de se tenir tranquilles comme des souris, jusqu'aprs cette
heureuse entrevue entre mon beau cousin et moi.

--Il parait donc,  en juger d'aprs ce que Votre Majest vient de dire,
que tout ce que vous pouvez esprer de mieux de cette entrevue, c'est de
ne pas vous en trouver plus mal? C'est, sur ma foi, la mme histoire que
celle de la cigogne qui mit son cou dans la gueule du loup, et qui eut 
remercier le ciel d'avoir pu l'en tirer. Cependant Votre Majest, encore
tout  l'heure, prodiguait les complimens au sage philosophe dont les
prdictions vous ont dcid  jouer un jeu dont vous espriez de si
belles choses.

--Il ne faut dsesprer de la partie que lorsqu'elle est perdue,
Olivier, et je n'ai aucune raison pour craindre de la perdre; je dois la
gagner, au contraire, s'il n'arrive rien pour exciter la rage de ce fou
vindicatif; et bien certainement j'ai de grandes obligations  la
science qui m'a fait choisir pour agent et pour conducteur des dames de
Croye un jeune homme dont l'horoscope est si bien d'accord avec le mien,
qu'il m'a sauv d'un grand danger, mme par une contravention  mes
ordres, en prenant la route qui lui a fait viter l'embuscade de
Guillaume de la Marck.

--Votre Majest ne manquera jamais d'agens prts  la servir  pareilles
conditions.

--N'importe, n'importe, Olivier: le pote paen parle de _vola dus
audita malignis_[70], de souhaits dont les saints permettent
l'accomplissement dans leur colre; et, dans les circonstances
prsentes, tel aurait t celui que j'avais form relativement 
Guillaume de la Marck, s'il et t accompli tandis que je suis entre
les mains de ce duc de Bourgogne. C'est ce qu'a prvu mon art, fortifi
de celui de Galeotti; c'est--dire j'ai prvu, non que de la Marck
chouerait dans son entreprise, mais que la mission de ce jeune cossais
se terminerait heureusement pour moi; et c'est ce qui est arriv,
quoique d'une manire diffrente de ce que je m'tais imagin; car les
astres nous prdisent des rsultats gnraux, mais ils se taisent sur
les moyens qui les produisent, et qui sont souvent tout le contraire de
ce que nous attendons, ou mme de ce que nous dsirons. Mais  quoi bon
te parler de ces mystres,  toi qui es pire que le Diable dont on t'a
donn le surnom, puisqu'il croit et qu'il tremble, au lieu que tu es un
incrdule en religion et en science; tu continueras  l'tre jusqu'
l'accomplissement de ta destine, qui, comme m'en assurent ton horoscope
et ta physionomie, se terminera par l'intervention d'une potence.[71]

--Et si cela arrive, rpondit Olivier avec un ton de rsignation, ce
sera pour avoir t un serviteur trop reconnaissant pour ne pas excuter
les ordres de mon matre.

Louis partit d'un de ces clats de rire sardonique qui lui taient
habituels. Tu as frapp juste, Olivier, s'cria-t-il; et de par
Notre-Dame! tu n'as pas eu tort, car je t'avais dfi au combat. Mais
parle-moi srieusement: as-tu dcouvert dans les mesures qu'on prend 
notre gard quelque chose qui doive faire souponner de mauvaises
intentions?

--Sire, rpondit Olivier, Votre Majest, et son savant astrologue
cherchent des augures dans les astres et dans l'arme des cieux; moi qui
ne suis qu'un reptile terrestre, je ne puis considrer que les choses de
ma sphre. Il me semble qu'on n'a pas tout--fait ici pour Votre Majest
ces attentions et ces soins qui prouvent qu'on reoit avec plaisir un
hte d'un rang si lev. Le duc, ce soir, a prtendu tre fatigu; il
n'a conduit Votre Majest que jusqu' la porte de la rue, et a laiss
aux officiers de sa maison le soin de vous accompagner jusqu'ici. Ces
appartemens ont t meubls  la hte et sans soin. Cette tapisserie est
sens dessus dessous, les hommes marchent sur la tte, et les racines des
arbres touchent le plafond.

--Bon! bon! dit le roi; c'est un accident occasionn par la
prcipitation: m'as-tu jamais vu faire attention  de pareilles
bagatelles?

--Elles ne mritent pas en elles-mmes que vous y pensiez un instant,
Sire, rpliqua Olivier, si ce n'est qu'elles indiquent le degr de
respect que les officiers de la maison du duc remarquent en leur matre
pour Votre Majest. Soyez bien assur que s'il avait paru dsirer que
rien ne manqut  votre rception, le zle de ses gens aurait fait en
chaque minute la besogne d'une journe; et montrant un bassin et une
aiguire qui taient dans la chambre:--Depuis quand, ajouta-t-il,
voit-on sur la toilette de Votre Majest des vases qui ne soient pas
d'argent?

--Cette dernire remarque, Olivier, dt le roi avec un sourire forc, se
ressent trop de tes fonctions habituelles pour qu'il soit besoin d'y
rpondre. Il est vrai que lorsque je n'tais qu'un rfugi, un exil,
j'tais servi en vaisselle d'or par ordre de ce mme Charles, qui
croyait alors que l'argent tait un mtal  peine digne du dauphin,
quoiqu'il semble le regarder maintenant comme trop prcieux pour le roi
de France. Eh bien! Olivier, nous allons nous mettre au lit. Nous avons
pris une rsolution, nous l'avons excute, il ne nous reste qu' jouer
bravement le rle dont nous nous sommes chargs. Je connais mon cousin
de Bourgogne: comme un taureau sauvage, il ferme les yeux quand il prend
son lan; je n'ai qu' pier ce moment, comme un des toradors que j'ai
vus  Burgos, et son imptuosit doit le mettre  ma discrtion.




CHAPITRE XXVII.

L'Explosion.

          En rapides sillons quand l'clair fend la nue,
          La surprise muette et la crainte perdue
          coutent, en tremblant, la foudre qui mugit.

          THOMSON. _L't_.


LE chapitre prcdent tait destin, comme l'annonait son titre, 
faire jeter un coup d'oeil en arrire pour que le lecteur ft  mme de
juger  quels termes en taient le roi de France et le duc de Bourgogne
quand Louis avait t dtermin  confier sa royale personne  la foi
d'un ennemi exaspr, dmarche dont sa croyance  l'astronomie lui
promettait un rsultat favorable. Mais il s'tait sans doute aussi
laiss persuader par le sentiment intime de la supriorit que lui
donnait sur Charles la force de son esprit. Cette rsolution
extraordinaire et inexplicable d'ailleurs tait d'autant plus tmraire,
qu'on avait eu, dans ces temps de troubles, bien des preuves que les
sauf-conduits les plus solennels n'taient plus une garantie suffisante.
Et dans le fait, le meurtre de l'aeul du duc sur le pont de Montereau,
en prsence du pre de Louis XI, dans une entrevue dont le but tait le
rtablissement de la paix et une amnistie gnrale, offrait au duc un
horrible exemple, s'il tait dispos  y recourir.

Mais le caractre de Charles, quoique brusque, fier, emport et
opinitre, n'tait pas sans un mlange de bonne foi et de gnrosit, si
ce n'est dans les instans o il se laissait entraner par la violence de
ses passions. Ce n'est qu'aux tempramens plus froids que ces deux
vertus sont entirement inconnues. Il ne se donna aucune peine pour
faire au roi un meilleur accueil que ne l'exigeaient les lois de
l'hospitalit; mais, d'une autre part, il ne montra pas le dessein de
franchir les barrires sacres qu'elles imposent.

Le lendemain du jour de l'arrive du roi, il y eut une revue gnrale
des troupes de Charles, et elles taient si nombreuses, si bien armes
et quipes, qu'il ne fut peut-tre pas fch d'avoir l'occasion de
donner ce spectacle  son rival de puissance. Tout en lui faisant le
compliment d par un vassal  son seigneur suzerain, que ces troupes
taient celles du roi et non les siennes, le mouvement de sa lvre
suprieure et l'clair de fiert qui brilla dans ses yeux indiquaient
assez que ce discours n'tait qu'une courtoisie vide de sens, et qu'il
savait fort bien que cette belle arme, exclusivement  ses ordres,
tait aussi prte  marcher sur Paris que sur tout autre point. Ce qui
devait ajouter  la mortification de Louis, c'tait de reconnatre parmi
les bannires celles de plusieurs seigneurs franais, non-seulement de
Normandie et de Bretagne, mais de provinces plus immdiatement soumises
 son autorit, et qui, par divers motifs de mcontentement, avaient
joint le duc de Bourgogne, et fait cause commune avec lui.

Fidle  son caractre, Louis parut faire peu d'attention  ces
mcontens, tandis que dans le fait il repassait dans son esprit les
moyens qu'il pourrait employer pour les dtacher de la Bourgogne et les
rappeler  lui; il rsolut de faire sonder  cet gard les principaux
d'entre eux par Olivier et d'autres agens.

Lui-mme il travailla avec soin, mais avec grande prcaution,  captiver
la bienveillance des principaux officiers et conseillers de Charles;
employant  cet effet les moyens qui lui taient ordinaires, accordant
des gards, distribuant d'adroites flatteries, et faisant des prsens
avec libralit, non, disait-il  ces seigneurs, pour branler la
fidlit qu'ils devaient  leur noble matre, mais pour les engager 
faire tous leurs efforts pour maintenir la paix entre la France et la
Bourgogne, but si louable en lui-mme, et tendant si videmment au
bonheur des deux pays et des deux princes qui les gouvernaient.

Les gards d'un si grand roi, d'un roi si plein de prudence, faisaient
dj quelque chose par eux-mmes; les compliments produisaient un nouvel
effet, et les prsens que l'usage du temps permettait aux courtisans
bourguignons d'accepter sans scrupule faisaient encore davantage.
Pendant une chasse au sanglier dans la fort, tandis que le duc,
galement ardent aux plaisirs et aux affaires, s'abandonnait entirement
 son got pour la chasse, Louis, n'tant pas gn par sa prsence,
trouva le moyen de causer secrtement et tour  tour avec plusieurs
courtisans qui passaient pour avoir beaucoup de crdit sur l'esprit de
Charles, et parmi lesquels d'Hymbercourt et d'Argenton ne furent pas
oublis. Aux avances qu'il fit  ces deux hommes distingus il ne manqua
pas de mler adroitement l'loge de la valeur et des talens militaires
du premier, comme du jugement profond et des connaissances littraires
de l'historien futur de cette poque.

Cette occasion de pouvoir personnellement se concilier, ou, si le
lecteur le veut, de corrompre les ministres de Charles, tait peut-tre
ce que le roi s'tait propos comme un des principaux objets de sa
visite, quand mme ses cajoleries choueraient  l'gard du duc
lui-mme. Il existait tant de relations entre la France et la Bourgogne
que beaucoup de nobles du second de ces pays avaient dans le premier des
intrts actuels ou des esprances futures, et la faveur de Louis
pouvait leur tre aussi utile  cet gard que son dplaisir aurait pu
leur tre nuisible.

Form pour ce genre d'intrigue comme pour tous les autres, libral
jusqu' la profusion lorsque ses projets l'exigeaient, habile  donner 
ses propositions comme  ses prsens la couleur la plus plausible, le
roi russit  faire plier l'orgueil des uns sous le joug de l'intrt,
et  prsenter  l'esprit des autres, patriotes vritables ou prtendus,
le bien commun de la France et de la Bourgogne comme un motif
ostensible, tandis que l'intrt personnel, semblable  la roue cache
qui fait mouvoir une machine, n'agissait pas moins puissamment. Il
savait connatre l'appt propre  chacun, et la manire de le prsenter:
il glissait ses prsens dans la manche de ceux qui taient trop fiers
pour tendre la main, et il ne doutait pas que sa gnrosit, tombant
comme la rose, sans bruit et imperceptiblement, ne produisit en temps
convenable une moisson abondante, au moins de bonne volont, et
peut-tre de bons offices, en faveur du donateur. Enfin, quoiqu'il se
ft depuis long-temps fray le chemin par le moyen de ses agens, pour se
procurer  la cour de Bourgogne une influence qui pt tre avantageuse
aux intrts de la France, ses efforts personnels, aids sans doute par
les informations qu'il avait pralablement reues, le conduisirent plus
directement  son but en quelques heures que les instrumens qu'il avait
employs jusqu'alors n'avaient pu y russir en plusieurs annes de
ngociations.

Il existait  la cour de Bourgogne un individu que Louis dsirait
particulirement gagner, et qu'il y chercha inutilement ds qu'il y fut
arriv: c'tait le comte de Crvecoeur. Bien loin d'avoir du
ressentiment contre lui  cause de la fermet qu'il avait dploye, en
sa qualit d'ambassadeur, au chteau du Plessis, le roi n'avait trouv
dans cette conduite qu'un motif de plus pour chercher  se l'attacher,
s'il tait possible. Il ne fut pas trs-charm d'apprendre que le comte
tait parti  la tte de cent lances, et se rendait vers les frontires
du Brabant, pour porter des secours  l'vque, en cas de ncessit,
soit contre Guillaume de la Marck, soit contre ses sujets mcontens. Il
ne se consola qu'en pensant que cette force, jointe aux avis qu'il avait
envoys par de fidles messagers, empcherait qu'il n'clatt dans ce
pays des troubles prmaturs, dont il prvoyait que l'explosion rendrait
sa situation fort prcaire.

La cour, en cette occasion, dna dans la foret, quand l'heure de midi
fut arrive, comme c'tait assez l'usage dans ces grandes parties de
chasse: cet arrangement, pour cette fois, fut particulirement agrable
au duc, qui dsirait se dispenser, autant qu'il le pouvait, de cette
dfrence solennelle et crmonieuse qu'il tait, en tout autre cas,
oblig d'observer  l'gard du roi Louis. Dans le fait, la connaissance
que le roi possdait des faibles de la nature humaine l'avait tromp en
cette occasion. Il avait pens que le duc se serait trouv flatt
au-del de toute expression, de recevoir de son souverain une telle
marque de condescendance et de confiance; mais il avait oubli que la
dpendance o tait le duch de Bourgogne de la couronne de France tait
en secret une mortification amre pour un prince aussi riche, aussi fier
et aussi puissant que Charles, qui ne dsirait certainement rien tant
que de pouvoir l'riger en royaume indpendant. La prsence du roi en sa
propre cour lui imposait l'obligation d'y jouer le rle subordonn de
vassal, d'accomplir divers actes de soumission et de dfrence fodale,
ce qui, pour un homme d'un caractre si hautain, tait droger  sa
qualit de prince souverain, dont il tait continuellement jaloux.

Mais quoiqu'on pt, en cette occasion, dner sur le gazon, et mettre des
barils en perce au son des cors, avec toute la libert que permet un
repas champtre, il n'en devenait que plus ncessaire de suivre, pour le
festin du soir, toutes, les lois de la plus stricte tiquette.

Des ordres pralables avaient t donns  cet effet; et en rentrant 
Pronne le roi trouva un banquet prpar avec une splendeur et une
magnificence dignes de la richesse de son formidable vassal, qui
possdait presque tous les Pays-Bas, alors le plus riche pays de
l'Europe. Le duc tait assis au haut bout d'une grande table gmissant
_sous le poids_ d'une vaisselle d'or et d'argent, dans laquelle taient
servis les mets les plus recherchs.  sa main droite, et sur un sige
plus lev que le sien, tait le roi son hte. On voyait debout derrire
lui, d'un ct, le fils du duc de Gueldres, qui remplissait les
fonctions de grand-cuyer tranchant, de l'autre son fou le Glorieux,
sans lequel le prince se montrait rarement; car, comme la plupart des
hommes de son caractre, Charles portait  l'extrme le got gnral
dans toutes les cours de ce sicle pour les fous et les bouffons,
trouvant dans la bizarrerie de leur infirmit morale, et dans leurs
saillies, ce plaisir que son rival, plus intelligent, mais sans plus de
bienveillance, riant volontiers

    Et des craintes du brave, et des erreurs du sage,

prfrait tirer de l'observation des imperfections de l'humanit
considre sous un point de vue plus noble. Et en effet, s'il est vrai,
comme le rapporte Brantme, qu'un fou de cour ayant entendu Louis XI,
dans un de ses accs de repentir et de dvotion, avouer qu'il avait t
complice de l'empoisonnement de son frre Henri, comte de Guienne, en
fit le rcit, le lendemain  dner, devant toute la cour assemble, on
peut croire que les plaisanteries des fous de profession eurent peu
d'attraits pour ce monarque pendant tout le reste de sa vie.

Mais en cette occasion il ne ddaigna pourtant pas de faire attention au
fou favori du duc de Bourgogne, et d'applaudir  ses reparties. Il le
fit mme d'autant plus volontiers, qu'il crut remarquer, que quoique la
folie du Glorieux s'exprimt souvent d'une manire grossire, elle
couvrait pourtant plus de finesse et de causticit que n'en avaient
ordinairement les hommes de cette profession.

Dans le fait, Tiel Wetzweiler, surnomm le Glorieux, n'tait nullement
un fou de trempe ordinaire. C'tait un grand et bel homme, qui excellait
dans un grand nombre d'exercices, ce qui semblait  peine pouvoir se
concilier avec une faible intelligence, puisqu'il lui avait fallu de la
patience et de l'attention pour acqurir ces talens. Il suivait
ordinairement le duc  la chasse et mme  la guerre; et,  la bataille
de Montlhri, quand ce prince courut un grand danger, ayant t bless 
la gorge, et se trouvant sur le point d'tre fait prisonnier par un
chevalier franais qui tenait dj les rnes de son cheval, Tiel
Wetzweiler attaqua l'assaillant avec tant de bravoure qu'il le renversa
et dgagea son matre. Peut-tre craignait-il que ce service ne part
trop important pour un homme de sa condition, et qu'il ne lui suscitt
des ennemis parmi les chevaliers et les seigneurs qui avaient laiss au
fou de la cour le soin de la personne de leur souverain; quoi qu'il en
ft, au lieu de songer  se faire donner des loges pour cet exploit, il
ne chercha qu' faire rire  ses dpens, et il fit tant de gasconnades
sur tout ce qu'il avait fait dans cette bataille, que bien des gens
pensrent que le secours qu'il avait donn si  propos au duc tait une
circonstance imaginaire, comme tout le reste de sa narration. Ce fut 
cette occasion qu'il reut le sobriquet de _Glorieux_, et ds-lors il ne
porta plus d'autre nom.

Le Glorieux s'habillait fort richement, et ne conservait que trs-peu de
chose du costume ordinaire aux gens de sa profession; encore ce peu
avait-il un caractre symbolique plutt que littral. Au lieu d'avoir la
tte rase, il portait de longs cheveux boucls qui venaient rejoindre
une barbe bien peigne et arrange avec soin; ses traits taient
rguliers et auraient pu mme passer pour beaux, s'il n'avait eu quelque
chose d'gar dans les yeux. Une petite bande de velours carlate,
place au haut de son bonnet, indiquait plutt qu'elle ne reprsentait
une crte de coq, attribut distinctif d'un fou en titre d'office. Sa
marotte en bne se terminait, suivant l'usage, par une tte de fou avec
des oreilles d'ne en argent, mais si petite et taille si dlicatement,
qu' moins de l'examiner de fort prs on aurait pu croire qu'il portait
le bton officiel de quelque dignit plus grave. Telles taient, dans
tout son costume, les seules marques auxquelles, on put reconnatre son
emploi.  tous autres gards, il disputait de splendeur avec la plupart
des seigneurs de la cour. Une mdaille d'or tait attache  son bonnet;
il portait au cou une belle chane de mme mtal, et ses riches habits
n'taient pas taills d'une manire plus bizarre que ceux de ces jeunes
gens qui cherchent  outrer la mode du jour.

Charles et Louis, en imitation de son hte, adressrent souvent la
parole  ce personnage pendant le repas, et tous deux, en riant de bon
coeur, montraient combien les rponses du Glorieux les amusaient.

--Pour qui sont donc ces deux places vacantes? lui demanda Charles.

--L'une d'elles tout au moins devrait m'appartenir par droit de
succession, rpondit le Glorieux.

--Et pourquoi cela, drle?

--Parce qu'elles appartiennent  d'Hymbercourt et  d'Argenton, qui sont
alls si loin pour donner le vol  leurs faucons, qu'ils en ont oubli
leur souper. Or, ceux qui prfrent un faucon volant,  un faisan sur la
table, sont proches parens des fous, et par consquent je devrais avoir
droit  leurs places  table, comme faisant partie de leur succession
mobilire.

--C'est une plaisanterie rchauffe, mon ami Tiel, mais qu'ils soient
fous ou sages, les voici qui arrivent pour relever leur dfaut.

D'Argenton et d'Hymbercourt entraient en ce moment dans la salle; et
aprs avoir salu respectueusement les deux princes, ils prirent les
places qui leur avaient t rserves.

--Eh bien! messieurs, leur dit le duc, il faut que votre chasse ait t
bien bonne ou bien mauvaise, pour qu'elle vous ait retenus si tard? Mais
quoi! sire Philippe de Comines, vous avez l'air tout abattu!
d'Hymbercourt vous a-t-il gagn une grosse gageure? Vous tes un
philosophe, et vous devriez savoir mieux supporter la mauvaise fortune.
Mais d'Hymbercourt a l'air tout constern! Que veut dire ceci, messieurs?
n'avez-vous pas trouv de gibier? avez-vous perdu vos faucons? avez-vous
rencontr quelque sorcire? le Chasseur Sauvage[72]s'est-il montr 
vous dans la fort? Sur mon honneur, on dirait que vous venez, non  un
festin, mais  une crmonie funbre.

Tandis que le duc parlait, les yeux de toute la compagnie se dirigeaient
sur d'Argenton et d'Hymbercourt. Ils n'taient nullement de cette classe
de gens en qui une expression de mlancolie est habituelle, et ce fut
une raison pour que leur embarras et leur air dcontenanc en fussent
plus remarqus. L'enjouement et la gaiet qu'on devait en grande partie
 de copieuses libations d'excellent vin, disparurent presque au mme
instant; et sans que personne pt assigner la raison de ce changement
survenu tout , coup dans la disposition gnrale des esprits, chacun se
mt  parler  l'oreille  son voisin, comme si l'on et t dans
l'attente de quelque nouvelle trange et importante.

--Que veut dire ce silence, messieurs? s'cria le duc en levant la voix
qu'il avait naturellement trs-haute. Si vous apportez  notre banquet
un air si trange et une taciturnit qui l'est encore davantage, nous
voudrions que vous fussiez rests dans les marais  chercher des hrons,
des bcasses, et mme des hiboux.

--Monseigneur, dit d'Argenton, comme nous revenions ici de la fort,
nous avons rencontr le comte de Crvecoeur.

--Quoi! dj de retour du Brabant? J'espre que tout y est tranquille.

--Le comte informera lui-mme Votre Altesse, dans un instant, des
nouvelles qu'il apporte, dit d'Hymbercourt, car nous ne les savons que
fort imparfaitement.

--Vraiment? Et o est le comte?

--Il change de costume pour se rendre prs de Votre Altesse, rpondit
d'Hymbercourt.

--De costume! Tte-Dieu! que m'importe son costume? Je crois que vous
avez conspir avec lui pour me faire perdre l'esprit?

--Pour parler plus franchement, dit d'Argenton, les nouvelles qu'il
apporte, il dsire vous les communiquer dans une audience particulire.

--Tte-Dieu! sire roi, dit Charles, voil bien comme nos conseillers
nous servent toujours. S'ils peuvent attraper quelque chose qu'ils
jugent de quelque intrt pour notre oreille, ils prennent sur-le-champ
un air grave, et deviennent aussi fiers de ce qu'ils portent qu'un ne
l'est d'une selle neuve. Qu'on aille dire  Crvecoeur de se rendre ici
sur-le-champ. Il vient des frontires de Lige; et quant  _nous_, du
moins, dit-il en appuyant sur le pronom, nous n'avons dans ce pays aucun
secret que nous ne puissions proclamer  la face du monde entier.

On s'aperut gnralement que le duc avait assez bu pour renforcer son
opinitret naturelle; et, quoique plusieurs de ses courtisans lui
eussent volontiers fait observer que le moment n'tait convenable ni
pour apprendre des nouvelles, ni pour tenir conseil, cependant ils
connaissaient trop bien l'imptuosit de son caractre pour se hasarder
 lui faire quelque objection, et chacun resta dans l'attente des
nouvelles apportes par Crvecoeur.

Quelques minutes se passrent, pendant lesquelles le duc resta les yeux
fixs sur la porte avec un air d'impatience, tandis que tous les
convives avaient les leurs baisss vers la table, comme pour cacher leur
inquitude et leur curiosit. Louis seul conservait le plus grand
sang-froid, et causait alternativement avec le fou et avec le grand
cuyer tranchant.

Enfin Crvecoeur arriva, et ds qu'il parut le duc le salua en lui
demandant d'un ton bref:--Eh bien! sire comte, quelles nouvelles de
Lige et du Bradant? L'annonce de votre arrive a banni la gaiet de
notre table; mais nous esprons que votre prsence va l'y ramener.

--Mon seigneur et matre, rpondit Crvecoeur d'un ton ferme, mais
triste, les nouvelles que j'apporte sont faites pour tre entendues dans
votre conseil plutt qu' votre table.

--Quelles sont-elles? s'cria le duc; je veux le savoir, eussiez-vous 
m'annoncer la venue de l'Antchrist. Mais je puis les deviner: les
Ligeois se sont encore mutins?

--C'est la vrit, monseigneur, dit Crvecoeur d'un air trs-grave.

--Voyez-vous, reprit le duc, comme j'ai devin sur-le-champ ce que vous
hsitiez tellement  me dire! Ainsi donc ces bourgeois cervels ont
encore pris les armes? Cette nouvelle ne pouvait arriver plus  propos,
ajouta-t-il en jetant sur Louis un regard plein d'amertume et de
ressentiment, quoiqu'il chercht videmment  se modrer, puisque nous
pouvons demander  notre seigneur suzerain son avis sur la manire de
rprimer de tels mutins. Avez-vous encore d'autres nouvelles, comte?
apprenez-nous-les; rendez-nous compte ensuite pourquoi vous n'avez pas
march vous-mme au secours de l'vque.

--Il m'en cote, monseigneur, d'avoir  vous apprendre les autres
nouvelles, et il sera affligeant pour vous de les entendre. Mon secours,
celui de tous les chevaliers du monde, ne pourraient tre d'aucune
utilit au digne prlat: Guillaume de la Marck, uni aux Ligeois
insurgs, s'est empar de Schonwaldt, et l'a assassin dans son propre
chteau.

--_Assassin_! rpta le duc d'une vois creuse et basse, qui fut
pourtant entendue d'un bout de la salle  l'autre, tu as t tromp par
quelque faux rapport, Crvecoeur; cela est impossible!

--Hlas, monseigneur, rpondit le comte, je le tiens d'un tmoin
oculaire, d'un archer de la garde cossaise du roi de France, qui tait
dans la salle  l'instant o ce meurtre a t commis par ordre de
Guillaume de la Marck.

--Et qui sans doute tait fauteur et complice de cet horrible sacrilge,
s'cria le duc en se levant et en frappant du pied avec tant de fureur
qu'il brisa le marche-pied plac devant lui. Qu'on ferme les portes de
cette salle! Qu'on en garde les fentres! Qu'aucun tranger ne bouge de
sa place, sous peine de mort! Gentilshommes de ma chambre, l'pe  la
main!--Et se tournant vers Louis, il avana la main lentement, mais d'un
air dtermin, vers la poigne de son pe, pendant que le roi, sans
montrer aucune crainte, sans mme prendre une attitude dfensive, lui
disait froidement:

--Cette nouvelle a branl votre raison, beau cousin.

--Non, rpliqua le duc d'un ton terrible; mais elle a veill un juste
ressentiment que j'avais laiss sommeiller trop long-temps par de vaines
considrations de lieux et de circonstances.--Assassin de ton frre!
rebelle contre ton pre! tyran de tes sujets! alli tratre, roi
parjure, gentilhomme sans honneur! tu es en mon pouvoir, et j'en rends
grce au ciel.

--Rendez-en plutt grce  ma folie, dit le roi. Quand nous nous
rencontrmes,  termes plus gaux,  Montlhri, il me semble que vous
auriez voulu tre plus loin de moi que vous ne l'tes maintenant.

Le duc avait toujours la main sur la poigne de son pe; mais il ne la
tira pas hors du fourreau. Il semblait qu'il ne pouvait se rsoudre  en
faire usage contre un ennemi qui ne lui offrait aucune rsistance, et
dont l'air calme ne pouvait justifier aucun acte de violence.

Cependant une confusion gnrale rgnait dans la salle. Les portes en
avaient t fermes par l'ordre du duc, et elles taient gardes; mais
plusieurs seigneurs franais, quoique peu nombreux, s'taient levs, et
se disposaient  prendre la dfense de leur souverain. Louis n'avait dit
un mot ni au duc d'Orlans ni  Dunois depuis qu'il les avait fait
sortir du chteau de Loches; et  peine pouvaient-ils se croire en
libert, trans comme ils l'taient  la suite du roi, et objets de sa
mfiance et de ses soupons plutt que de ses gards et de son
attachement. Cependant la voix de Dunois fut la premire  se faire
entendre au milieu du tumulte; et s'adressant au duc de Bourgogne:--Sire
duc, lui dit-il, vous oubliez que vous tes vassal de la France; et que
nous, vos convives, nous sommes Franais. Si vous levez la main contre
notre monarque, prparez-vous aux plus violens efforts, du dsespoir;
car croyez-moi, nous nous abreuverons du sang de la Bourgogne comme nous
venons de le faire de son vin. Courage, monseigneur d'Orlans. Et vous,
gentilshommes franais, rangez-vous autour de Dunois, et faites ce que
vous le verrez faire.

C'est en de pareils momens qu'un roi connat quels sont ceux de ses
sujets sur qui il peut compter avec certitude. Le peu de chevaliers et
de seigneurs indpendans qui avaient suivi Louis, et dont la plupart
n'avaient jamais reu de lui que des marques de ddain et de dplaisir,
sans tre effrays par une force infiniment suprieure qui ne leur
permettait d'esprer qu'une mort glorieuse, se rangrent  l'instant
autour de Dunois, et se frayrent un chemin  sa suite vers le haut bout
de la table o se trouvaient les deux princes.

Au contraire, ceux que Louis avait tirs du nant pour leur confier des
places importantes pour lesquelles ils n'taient pas ns ne montrrent
que froideur et lchet, et restant tranquillement assis, semblrent
rsolus de ne pas courir au-devant de leur destin, en se mlant de cette
affaire, quoi qu'il pt arriver  leur bienfaiteur.

 la tte du parti le plus gnreux et le plus fidle tait le vnrable
lord Crawford, qui, avec une agilit que personne n'aurait attendue de
son ge, s'ouvrit un chemin malgr toute opposition. Il est pourtant
juste d'ajouter qu'il n'en prouva gure; car, soit par point d'honneur,
soit par un secret dsir de prvenir le coup qui menaait Louis, la
plupart des seigneurs bourguignons s'cartrent pour le laisser passer.
Se plaant hardiment entre le roi et le duc, Crawford enfona sur un
ct de sa tte sa toque, d'o s'chappaient quelques mches de cheveux
blancs; ses joues ples et son front rid reprirent les couleurs de la
jeunesse; son oeil fltri par l'ge brilla de tout le feu d'un jeune
guerrier prt  faire un acte de courage et de dsespoir; et entourant
son bras gauche du manteau attach  son paule, il tira son pe de la
main droite.

--J'ai combattu pour son pre et pour son aeul! s'cria-t-il, et, de
par saint Andr! quoi qu'il puisse arriver, je ne l'abandonnerai pas
dans une pareille crise!

Tout ce qui vient de nous coter quelque temps pour le raconter se passa
avec la rapidit d'un clair.  peine le duc avait-il pris une attitude
menaante, que Crawford s'tait jet entre lui et l'objet de sa
vengeance, et que Dunois, entour des seigneurs franais, n'tait plus
qu' quelques pas.

Le duc de Bourgogne avait toujours la main sur son pe, et
il semblait se disposer  donner le signal d'une attaque gnrale
dont le rsultat aurait t infailliblement le massacre du parti
le plus faible, quand Crvecoeur se jeta en avant, et s'cria d'une voix
retentissante:--Monseigneur de Bourgogne, songez  ce que vous allez
faire! Vous tes chez vous. Vous tes le vassal du roi. Ne rpandez pas
le sang de votre hte sous votre toit, le sang d'un roi sur le trne que
vous avez lev pour lui, et o il s'est assis sous votre sauvegarde.
Par gard pour l'honneur de votre maison, ne cherchez pas  venger un
meurtre horrible par un meurtre plus horrible encore.

--Retire-toi, Crvecoeur, s'cria le duc, et laisse-moi assouvir ma
vengeance. Retire-toi, te dis-je: la colre des princes est  craindre
comme celle du ciel.

--Oui, rpondit Crvecoeur avec fermet; mais seulement quand elle est
juste comme celle du ciel. Permettez-moi de vous supplier de matriser
la violence de votre caractre, quelque justement irrit que vous soyez.
Et vous, messeigneurs de France, votre rsistance est inutile; souffrez
que je vous engage  viter tout ce qui pourrait amener une effusion de
sang.

--Il a raison, dit Louis que son sang-froid n'abandonna pas dans cette
crise effrayante, et qui prvoyait que si une querelle commenait, on se
porterait  plus de violence dans la chaleur du moment qu'aprs l'examen
des choses telles qu'elles taient, si on pouvait maintenir la
paix.--Mon cousin d'Orlans, mon cher Dunois, mon brave Crawford,
n'amenez pas des malheurs et une effusion de sang, en vous offensant
trop promptement. Notre cousin le duc est courrouc de la nouvelle de la
mort d'un ami qui lui tait cher, du vnrable vque de Lige, dont
nous dplorons le meurtre autant qu'il le dplore. D'anciens et
malheureusement de nouveaux sujets de querelle le portent  nous
souponner d'avoir eu quelque part  un crime qui nous fait horreur. Si
notre hte voulait nous assassiner en ce lieu mme, nous son roi, nous
son parent, sous la fausse supposition que nous ayons donn les mains 
ce meurtre abominable, tous vos efforts n'allgeraient gure notre
destin, et pourraient au contraire considrablement l'aggraver. Ainsi
donc, Crawford, retirez-vous. Quand ce devraient tre mes dernires
paroles, je parle comme un roi  son officier, et j'exige obissance.
Retirez-vous; et si on l'exige, rendez votre pe: je vous le commande,
et votre serment vous oblige  m'obir.

--C'est la vrit, Sire, rpondit Crawford en reculant, et remettant son
pe dans le fourreau; oui, c'est la vrit; mais si j'tais  la tte
de soixante-dix de mes braves gens, au lieu d'tre charg du mme nombre
d'annes, sur mon honneur! je voudrais voir si l'on peut avoir raison de
ces galans si pimpans avec leurs chanes d'or et les bijoux qui brillent
 leurs chapeaux.

Le duc resta assez long-temps les yeux fixs sur le plancher, et dit
ensuite avec un ton d'ironie amre:--Vous avez raison, Crvecoeur: notre
honneur exige que les obligations que nous avons  ce grand roi,  cet
hte honorable,  cet ami fidle, ne soient pas payes aussi
prcipitamment que nous l'avions d'abord rsolu dans notre colre. Nous
agirons de telle sorte que toute l'Europe connatra la justice de nos
procds. Messeigneurs de France, il faut que vous rendiez vos armes 
mes officiers. Votre matre a rompu la trve et n'a plus droit  en
profiter. Cependant, pour mnager vos sentimens d'honneur, et par
respect pour la race dont il a dgnr, nous ne demanderons pas  notre
cousin Louis son pe.

--Pas un de nous, s'cria Dunois, ne rendra ses armes, et ne sortira de
cette salle sans tre convaincu de la sret de notre roi.

--Et pas un homme de la garde cossaise, ajouta lord Crawford, ne mettra
bas les armes, si ce n'est par ordre du roi de France ou de son grand
conntable.

--Brave Dunois, dit le roi, et vous, mon fidle Crawford, votre zle me
nuira au lieu de m'tre utile. Je compte, ajouta-t-il avec dignit, sur
la justice de ma cause, plus que sur une vaine rsistance qui coterait
la vie  mes meilleurs et mes plus braves sujets. Rendez vos armes: les
nobles Bourguignons qui recevront ces gages honorables nous protgeront
vous et moi mieux que vous ne pourriez le faire.--Rendez vos armes;
c'est moi qui vous l'ordonne.

Ce fut ainsi que dans cette crise dangereuse Louis montra cette prompte
dcision et cette prsence d'esprit admirables qui seules pouvaient lui
sauver la vie. Il savait que, jusqu' ce qu'on en vnt aux mains, il
pouvait compter sur les efforts de la plupart des seigneurs bourguignons
qui se trouvaient dans la salle, pour chercher  calmer la fureur de
leur matre; mais que si une mle avait lieu, sa vie et celle du petit
nombre de dfenseurs qu'il avait seraient sacrifies  l'instant mme:
ses ennemis les plus acharns avourent pourtant que sa conduite
n'offrait en ce moment rien qui sentt la bassesse ou la lchet. Il ne
chercha pas  changer en frnsie les transports furieux du duc: mais il
parut ni craindre ni conjurer sa colre, et il continua  le regarder
avec cette attention calme et fixe qu'on remarque dans les yeux d'un
homme brave qui observe les gestes menaans d'un fou, et qui sait que le
sang-froid et la fermet, seront un frein suffisant pour rprimer peu 
peu la rage du dlire mme.

Crawford,  l'ordre du roi, jeta son pe au comte de
Crvecoeur.--Prenez-la, lui dit-il, et que le diable vous en donne bien
de la joie. Celui  qui elle appartient lgitimement n'est pas dshonor
en la rendant, car nous n'avons pas eu le champ libre pour la dfendre.

--Un moment, messieurs, s'cria le duc en accens entrecoups, comme un
homme  qui la colre laisse  peine le pouvoir de s'exprimer, gardez
vos armes; votre parole de ne pas vous en servir me suffira. Quant 
vous, Louis de Valois, vous devez vous regarder comme mon prisonnier,
jusqu' ce que vous vous soyez justifi d'avoir t complice d'un
meurtre et d'un sacrilge. Qu'on le conduise au chteau, dans la Tour du
comte Herbert; qu'il ait avec lui six personnes de sa suite  son choix.
Lord Crawford, il faut que votre garde se retire du chteau; on lui
assignera un autre logement, un logement honorable. Qu'on lve tous les
ponts-levis, et qu'on baisse toutes les herses; qu'on place une triple
garde aux portes de la ville; qu'on ramne le pont de bateaux sur la
rive droite de la rivire; que ma troupe de Wallons noirs entoure le
chteau; qu'on triple le nombre des sentinelles  tous les postes.
D'Hymbercourt, vous ferez faire des patrouilles  pied et  cheval
autour de la ville, de demi-heure en demi-heure pendant toute la nuit,
et d'heure en heure pendant la journe de demain, si toutefois cette
mesure est encore ncessaire alors; car il est probable que nous ne
laisserons pas vieillir cette affaire. Veillez bien sur la personne de
Louis, si vous faites cas de la vie.

Il quitta la table avec le mme air d'humeur et de colre, jeta sur le
roi un regard d'inimiti mortelle, et sortit de l'appartement  pas
prcipits.

--Messieurs, dit Louis en regardant autour de lui avec dignit, le
chagrin de la mort de son alli a jet votre prince dans un accs de
frnsie. J'espre que vous connaissez trop bien vos devoirs, comme
nobles et comme chevaliers, pour le soutenir dans des dmarches
tratreusement violentes contre la personne de son seigneur suzerain.

En ce moment on entendit dans les rues le son des tambours et des
trompettes qui appelaient les soldats de toutes parts.

--Nous sommes sujets de la Bourgogne, rpondt Crvecoeur, qui
remplissait les fonctions de grand-marchal de la maison du duc, et nous
devons agir en consquence. Nos esprances, nos prires et nos efforts
chercheront  ramener la paix et l'union entre Votre Majest et notre
matre; mais en attendant, c'est un devoir pour nous d'excuter ses
ordres. Ces seigneurs et ces chevaliers se feront un honneur d'hberger
l'illustre duc d'Orlans, le brave Dunois et le vnrable lord Crawford.
Quant  moi, il faut que je sois le chambellan de Votre Majest, et que
je vous conduise dans un tout autre appartement que je ne le voudrais,
me rappelant l'hospitalit que j'ai reue au Plessis. Vous n'avez qu'
choisir votre suite, que les ordres du duc limitent  six personnes.

--En ce cas, dit le roi en regardant autour de lui, et aprs un moment
de rflexion, je dsire avoir prs de moi Olivier-le-Dain, un archer de
ma garde cossaise nomm le Balafr, Tristan l'Ermite, avec deux de ses
gens  son choix, et mon fidle et loyal philosophe Martius Galeotti.

--La volont de Votre Majest sera excute en tous points, rpondit le
comte de Crvecoeur. J'apprends, ajouta-il aprs avoir pris quelques
informations, que Galeotti est en ce moment  souper en joyeuse
compagnie, mais on va l'envoyer chercher. Les autres se rendront aux
ordres de Votre Majest  l'instant mme.

--Marchons donc, dit le roi, et rendons-nous dans le nouveau logement
que nous assigne l'hospitalit de notre cousin. Nous savons que la place
est forte, et nous esprons qu'elle ne sera pas moins sre.

--Avez-vous remarqu quelle suite le roi Louis a choisie? demanda le
Glorieux  voix basse, au comte de Crvecoeur en suivant Louis qui
sortait de la salle o s'tait donn le banquet.

--Sans doute, mon joyeux compre; qu'as-tu  dire  cet gard?

--Oh! rien, absolument rien, si ce n'est que c'est un choix rare: un
rufian de barbier, un coupe-jarret cossais, le bourreau avec deux de
ses gens, et un fripon de charlatan. J'irai avec vous, Crvecoeur; je
veux prendre un grade dans la science de la coquinerie, en les observant
pendant que vous allez les conduire. Satan aurait eu peine  convoquer
un pareil synode, et il n'aurait pu en tre lui-mme un plus digne
prsident.

Le fou,  qui tout tait permis, prit alors le bras de Crvecoeur, et se
mit  marcher avec lui, tandis qu'accompagn d'une forte escorte, mais
avec toutes les marques extrieures du respect, le comte conduisait le
roi vers son nouvel appartement.




CHAPITRE XXVIII.

Incertitude.

          Le pauvre dort en paix, et les fronts couronns
          Ne peuvent obtenir une couche paisible.

          SHAKSPEARE. _Henri VI, partie II_.


QUARANTE hommes d'armes portant alternativement, l'un l'pe nue,
l'autre une torche allume, formaient l'escorte ou plutt la garde qui
conduisait Louis XI de l'htel-de-ville de Pronne au chteau-fort; en
entrant dans cette sombre demeure, le roi crut un moment entendre une
voix qui lui donnait  l'oreille cet avis que le pote florentin a crit
sur la porte des rgions infernales:

    Laissez ici toute esprance[73].

Peut-tre quelque sentiment de remords aurait mu le coeur du roi, s'il
avait song aux victimes qu'il avait fait entasser dans ses cachots par
centaines et par milliers, sur de lgers soupons, souvent mme sans
aucun motif, les privant sans scrupule de tout espoir de libert, et les
rduisant  maudire la vie  laquelle elles ne tenaient plus que par une
sorte d'instinct animal.

La lueur des torches l'emportait sur celle de la lune, dont les rayons
avaient moins d'clat cette nuit que la prcdente, et la lumire
rougetre qu'elles rpandaient sur ce vieil difice semblait rendre
encore plus sombre et plus formidable le btiment nomm la Tour du comte
Herbert. C'tait celle que Louis avait vue la veille avec une espce de
pressentiment fcheux, et qu'il tait maintenant destin  habiter, en
proie  la crainte de toutes les violences auxquelles son puissant
vassal, au caractre irascible, pourrait se livrer sous ces votes
silencieuses, si favorables au despotisme.

Les pnibles sensations du roi ne firent que s'accrotre quand il
aperut, en traversant la cour, deux ou trois cadavres sur lesquels on
avait jet  la hte une capote de soldat; et il ne fut pas long-temps 
reconnatre l'uniforme des archers de sa garde cossaise. Le dtachement
qui tait de garde prs de l'appartement du roi, comme le comte de
Crvecoeur l'en informa, avait refus de quitter son poste; une querelle
s'en tait suivie entre eux et les Wallons noirs du duc, et avant que
les officiers des deux corps eussent pu rtablir l'ordre, plusieurs
d'entre eux avaient t tus.

--Mes braves et fidles cossais! s'cria le roi en voyant ce triste
spectacle, si vous aviez eu  combattre homme  homme, ni la Flandre ni
la Bourgogne n'auraient pu fournir de champions en tat de vous
rsister.

--Sans doute, dit le Balafr qui marchait derrire le roi; mais Votre
Majest n'ignore pas que le nombre l'emporte sur le courage. Il y a peu
de gens qui puissent faire face  plus de deux ennemis  la fois.
Moi-mme je ne me soucierais gure d'avoir  en combattre trois,  moins
que le devoir ne l'exiget, auquel cas il ne s'agit plus de compte.

--Es-tu l, ma vieille connaissance? dit le roi. J'ai donc encore prs
de moi un sujet fidle?

--Et un fidle ministre, soit dans vos conseils, soit dans les devoirs
qu'il a  remplir prs de votre personne royale, dit Olivier-le-Dain
d'une voix mielleuse.

--Nous sommes tous fidles, dit Tristan l'Ermite d'un ton brusque; car
si le duc vous fait prir, il ne laissera la vie  aucun de nous, quand
mme nous dsirerions la conserver.

--Voil ce que j'appelle une bonne garantie de fidlit, dit le
Glorieux, qui, comme nous l'avons dj dit, et avec la lgret d'esprit
qui caractrise un cerveau drang, s'tait mis de la compagnie.

Pendant ce temps, le vieux snchal, appel  la hte, faisait de
pnibles efforts pour tourner une clef pesante dans la serrure de la
porte de cette vieille prison gothique, qui semblait s'ouvrir  regret;
et il fut oblig de recourir  l'aide d'un des gardes de Crvecoeur.
Quand elle fut ouverte, six hommes entrrent avec des torches, et
montrrent le chemin par un passage troit et tournant, command, de
distance en distance, par des meurtrires et des barbacanes pratiques
dans l'paisseur des murs. Au bout de ce passage tait un escalier digne
de faire suite, et dont les marches taient de gros blocs de pierre
grossirement taills  coups de marteau, et de hauteur ingale. Elles
se terminaient  une porte en fer qui conduisait  ce qu'on appelait la
grande salle de la tour, o la lumire pntrait  peine, mme en plein
jour, car elle n'y arrivait que par des ouvertures que l'paisseur
excessive des murailles faisait paratre encore plus troites, et qui
ressemblaient  des crevasses plutt qu' des fentres. Sans la lueur
des torches, il y aurait rgn en ce moment une obscurit complte. Deux
ou trois chauves-souris, ou autres oiseaux de mauvais augure, rveills
par cette clart inaccoutume, voltigrent autour des lumires et
menacrent de les teindre, tandis que le snchal s'excusait auprs du
roi de ce que les grands appartemens de la tour n'taient pas en
meilleur ordre. Il fit valoir le peu de temps qui lui avait t donn
pour les prparer, en ajoutant que, dans le fait, cet appartement
n'avait pas servi depuis vingt ans, et qu'il avait t mme habit
trs-rarement,  ce qu'il avait entendu dire, depuis le temps de
Charles-le-Simple.

--De Charles-le-Simple! rpta Louis; oh! je connais  prsent
l'histoire de cette tour. C'est ici qu'il fut assassin par la trahison
de son perfide vassal Herbert, comte de Vermandois: ainsi le racontent
nos annales. Je savais qu'il y avait, relativement au chteau de
Pronne, une tradition dont je ne me rappelais pas les circonstances.
Ainsi donc, c'est ici qu'un de mes prdcesseurs a t assassin!

--Non pas, Sire, non pas exactement ici, dit le vieux snchal, qui
s'avanait avec l'empressement d'un _cicrone_ charm de pouvoir faire
l'histoire des curiosits qu'il montre;--c'est un peu plus loin, dans un
cabinet qui donne dans la chambre  coucher de Votre Majest.

Il ouvrit  la hte une porte place  l'autre bout de l'appartement, et
qui conduisait dans une chambre  coucher assez petite, comme c'tait
l'usage dans ces vieux btimens, mais qui, par cela mme, tait plus
commode que la grande salle. On y avait fait prcipitamment quelques
prparatifs pour recevoir le roi. Aprs en avoir cach les murs avec une
tapisserie, on avait allum du feu dans une chemine qui n'avait pas t
chauffe depuis bien des annes, et l'on avait jet  terre deux matelas
pour ceux qui, suivant la coutume, devaient passer la nuit dans la
chambre du roi.

--Je vais faire prparer des lits dans l'antichambre pour le reste de
votre suite, Sire, dit le vieux snchal; je prie Votre Majest de
m'excuser: j'ai eu si peu de temps pour faire mes dispositions!
Maintenant, s'il plat  Votre Majest de passer par la petite porte que
couvre la tapisserie, elle se trouvera dans ce petit cabinet, pratiqu
dans l'paisseur du mur, o Charles perdit la vie. Un passage secret
communique au rez-de-chausse par o montrent les hommes chargs de le
mettre  mort. Votre Majest, dont j'espre que la vue est meilleure que
la mienne, pourra encore distinguer les marques du sang sur le plancher,
quoique cinq cents ans se soient couls depuis cet vnement. En
parlant ainsi, il cherchait  ouvrir la petite porte dont il parlait.

--Attends, vieillard, lui dit le roi en lui retenant le bras, attends
encore un peu. Tu pourras avoir une histoire plus rcente  raconter,
des traces de sang plus fraches  montrer. Qu'en dites-vous, comte de
Crvecoeur?

--Tout ce que je puis vous dire, Sire, rpondit le comte, c'est que cet
appartement est  la disposition de Votre Majest, comme celui que vous
occupez dans votre chteau du Plessis, et que la garde extrieure en est
confie  Crvecoeur, nom qui n'a jamais t souill par un soupon de
trahison ou d'assassinat.

--Mais le passage secret dont parte ce vieillard? dit Louis  voix basse
et d'un ton d'inquitude, en serrant d'une main le bras de Crvecoeur,
tandis que de l'autre il lui montrait la porte du petit cabinet.

--C'est quelque rve de Mornay, dit Crvecoeur, quelque vieille et
absurde tradition de ce chteau; mais je vais m'en assurer.

Il allait ouvrir la porte, quand Louis le retenant, lui dit:

--Non, Crvecoeur, non: votre honneur est une garantie qui me suffit.
Mais que veut faire de moi votre duc? Il ne peut esprer de me garder
long-temps prisonnier, et... en un mot, Crvecoeur, dites-moi ce que
vous en pensez...

--Sire, rpondit le comte, Votre Majest peut juger elle-mme quel
ressentiment doit avoir conu le duc de Bourgogne de l'horrible
assassinat d'un de ses allis, d'un de ses proches parens; et vous seul
pouvez savoir quel droit il a de s'imaginer que les auteurs de ce crime
y aient t excits par les missaires de Votre Majest. Mais mon matre
a une noblesse de caractre qui le rend incapable de toute trahison,
mme au plus fort de sa colre. Quoi qu'il puisse faire, il le fera  la
face du jour, en face des deux peuples. Et je dois ajouter que le dsir
de tous les conseillers qui l'entourent,  l'exception peut-tre d'un
seul, sera qu'il se conduise en cette occasion avec autant de modration
et de gnrosit que de justice.

--Ah! Crvecoeur, dit Louis en prenant la main du comte, comme s'il et
t affect par quelque souvenir pnible, qu'il est heureux, le prince
qui a prs de sa personne, des conseillers capables d'opposer un frein 
ses passions et  sa colre! Leurs noms seront crits en lettres d'or
dans l'histoire de son rgne. Noble Crvecoeur, que n'ai-je eu le
bonheur d'avoir prs de moi un homme tel que toi!

--En ce cas, dit le Glorieux, le premier soin de Votre Majest aurait
t de s'en dbarrasser bien vite.

--Ah! ah! sire de la Sagesse, es-tu donc ici? dit Louis et se retournant
et en quittant  l'instant le ton pathtique avec lequel il parlait 
Crvecoeur, pour en prendre avec facilit un autre qui ressemblait
presque  de la gaiet;--nous as-tu donc suivis jusqu'ici?

--Oui, Sire: la Sagesse doit suivre en vtemens bigarrs, quand la Polie
marche en avant sous la pourpre.

--Comment dois-je entendre ceci, sire Salomon? voudrais-tu changer de
place avec moi?

--Non, sur ma foi, Sire, quand mme vous me donneriez cinquante
couronnes en retour.

--Et pourquoi donc? Comme sont les princes aujourd'hui, il me semble que
je pourrais me contenter de t'avoir pour roi.

--Fort bien, Sire, mais la question est de savoir si, jugeant de
l'esprit de Votre Majest d'aprs le logement que vous occupez ici, je
ne serais pas honteux d'avoir un fou si peu clairvoyant.

--Silence! drle, dit le comte de Crvecoeur: vous donnez trop de
libert  votre langue.

--Laissez-le parler, dit le roi; je ne connais pas de sujet de raillerie
mieux trouv et plus juste que les sottises de ceux qui ne devraient pas
en faire. Tiens, mon judicieux ami, prends cette bourse d'or, et reois
en mme temps l'avis de ne jamais tre assez fou pour te croire plus
sage que les autres. Maintenant voudrais-tu me rendre le service de
t'informer o est mon astrologue Martius Galeotti, et de me l'envoyer
ici sans dlai?

--Je m'en charge, Sire, rpondit le fou, et je suis sr que je le
trouverai chez Jean Doppletbur, car les philosophes savent aussi-bien
que les fous o se vend le meilleur vin.

--J'espre, comte, dit Louis, que vous voudrez bien donner ordre  vos
gardes de laisser entrer ce docte personnage.

--Il n'y a nulle difficult  ce qu'il entre, Sire, rpondit Crvecoeur;
mais je suis fch d'tre oblig d'ajouter que mes instructions ne me
permettent de laisser sortir personne de l'appartement de Votre Majest.
Je souhaite  Votre Majest une bonne nuit, ajouta-t-il, et je vais
prendre des mesures pour que les personnes de votre suite se trouvent
plus  l'aise dans l'antichambre.

--Soyez sans inquitude  cet gard, sire comte, dit le roi, ce sont
des gens habitus  une vie dure; et pour vous dire la vrit, 
l'exception de Galeotti, que je dsire voir, je voudrais avoir cette
nuit aussi peu de communications  l'extrieur que vos instructions le
permettent.

--Elles sont, rpondit Crvecoeur, de laisser Votre Majest en
possession paisible de son appartement. Tels sont les ordres de mon
matre.

--Votre matre, comte de Crvecoeur, dit Louis, et que je pourrais aussi
nommer le mien, est un trs-gracieux matre. Mon royaume est un peu
circonscrit en ce moment, puisqu'il ne consiste qu'en une chambre 
coucher et une antichambre; mais il est assez grand pour les sujets qui
me restent.

Le comte de Crvecoeur prit cong du roi, et un moment aprs, Louis
entendit le bruit des sentinelles qu'on plaait  leur poste, des
officiers qui leur donnaient le mot d'ordre et la consigne, et des
soldats qu'on relevait de garde. Enfin le silence succda, et l'on
n'entendit plus que le murmure sourd des eaux troubles et profondes de
la Somme qui baignaient les murs du chteau.

--Retirez-vous dans l'antichambre, mes matres, dit Louis  Olivier et 
Tristan; mais ne vous endormez pas, et tenez-vous prts  recevoir mes
ordres, car nous aurons encore quelque chose  faire cette nuit, et
quelque chose d'important.

Tristan et Olivier retournrent dans l'antichambre, ou le Balafr tait
rest avec les deux officiers du grand prvt, pendant qu'ils avaient
suivi leur matre dans sa chambre. Ils avaient allum un grand feu de
fagots, qui servait en mme temps  clairer et  chauffer
l'appartement; envelopps de leurs manteaux, ils s'taient tendus par
terre; dans diverses attitudes annonant l'inquitude et l'abattement de
leur esprit. Tristan et Olivier ne virent rien de mieux  faire que de
suivre leur exemple; et comme ils n'avaient jamais t grands amis dans
les jours de leur prosprit, aucun d'eux ne voulait prendre l'autre
pour confident dans cet trange et soudain revers de fortune. Toute la
compagnie resta donc plonge dans le silence et la consternation.

Cependant leur matre tait demeur seul, en proie  des tourmens
capables de servir d'expiation  quelques-uns de ceux qui avaient t
infligs par son ordre. Tantt il se promenait d'un pas ingal, tantt
il s'arrtait en joignant les mains: en un mot, il s'abandonnait  une
agitation que personne ne savait mieux que lui rprimer en public.
Enfin, se plaant devant la petite porte dsigne par le vieux Mornay
comme conduisant au thtre du meurtre d'un de Ses prdcesseurs, il se
tordit les mains, et exprima ses sentimens sans contrainte dans le
monologue suivant, qu'il interrompit plusieurs fois:

--Charles-le-Simple! Charles-le-Simple! Et quel surnom la postrit
donnera-t-elle  Louis XI, dont le sang rafrachira probablement bientt
les taches du tien? Louis-le-Fou, Louis-l'idiot, Louis-l'infatu! Ce
sont des pithtes trop douces pour montrer mon extrme imbcillit.
Croire que ces ttes chaudes de Ligeois,  qui la rbellion est aussi
ncessaire que le pain qui les nourrit, resteraient un moment en repos!
penser que le froce Sanglier des Ardennes interromprait un instant sa
carrire de violences et de sanguinaire frocit! m'imaginer que je
pourrais faire entendre  Charles de Bourgogne le langage de la raison
et de la sagesse, avant d'avoir essay le pouvoir de mes exhortations
sur un taureau sauvage! Fou, double fou que j'tais! Mais ce sclrat de
Galeotti ne m'chappera pas; il a eu la principale main  tout ceci, et
j'en puis dire autant de ce vil prtre, de ce dtestable La Balue. Si
jamais je puis me tirer de ce danger, je lui arracherai son chapeau de
cardinal, dt la peau de son crne y rester attache. Mais l'autre
tratre est entre mes mains; je suis encore assez roi, j'ai un empire
encore assez grand, pour punir un charlatan, un imposteur, un empirique,
un astrologue menteur, qui a fait de moi et un prisonnier et une
dupe!--La conjonction des constellations! oui, la conjonction! il m'a
cont des sornettes dignes d'tre adresses  une tte de mouton
bouillie, et j'ai t assez idiot pour me persuader que je les
comprenais! N'importe! nous verrons tout  l'heure ce que cette
conjonction a rellement prdit; mais faisons d'abord nos dvotions.
Au-dessus de la porte du petit cabinet, et peut-tre en mmoire de
l'vnement dont il avait t le thtre, tait une niche contenant un
crucifix grossirement taill en pierre. Le roi fixa les yeux sur cette
image, fit un mouvement comme pour s'agenouiller devant elle, et
s'arrta, tout  coup, comme s'il et craint de faire participer cet
emblme religieux aux principes de la politique mondaine, et qu'il et
regard comme une tmrit de lui adresser des prires avant de s'tre
assur quelque puissant intercesseur. Il se dtourna donc du crucifix,
comme s'il se ft jug indigne de le contempler, ta son chapeau, fit la
revue des images de plomb qui le garnissaient, et choisissant celle qui
reprsentait Notre-Dame de Clry, il se mit  genoux devant elle, et lui
adressa la prire extraordinaire ci-aprs. On ne manquera pas d'y
remarquer que sa grossire superstition considrait jusqu' un certain
point Notre-Dame de Clry comme un tre diffrent de Notre-Dame
d'Embrun, pour laquelle il avait une dvotion toute particulire, et 
qui il adressait souvent ses voeux.

--Douce Notre-Dame de Clry, s'cria-t-il en joignant les mains et en se
frappant la poitrine, bienheureuse mre de merci, toi qui es
toute-puissante auprs de la Toute-Puissance, prends piti de moi,
pauvre pcheur. Il est vrai que je t'ai un peu nglige pour ta
bienheureuse soeur d'Embrun; mais je suis roi, mon pouvoir est grand, ma
richesse sans bornes; et si elle ne suffisait pas, j'imposerais une
double gabelle sur mes sujets, plutt que de ne pas vous payer mes
dettes  toutes deux. Ouvre ces portes de fer; comble ces larges fosss,
tire-moi de ce danger pressant comme une mre qui conduit son enfant. Si
j'ai donn  ta soeur le commandement de mes gardes, tu auras la grande
et riche province de Champagne, dont les vignobles verseront l'abondance
dans ton couvent. J'avais promis cette province  mon frre Charles;
mais il est mort, comme tu le sais, empoisonn par ce mchant abb
d'Angely, que je punirai si la vie m'est laisse; je l'avais dj
promis, mais pour cette fois je tiendrai ma parole. Si j'ai eu quelque
connaissance de ce crime, sois bien sre, ma trs-chre patronne, que
c'tait parce que je ne voyais pas de meilleur moyen pour rprimer les
mcontens dans mon royaume. Ne porte pas cette vieille dette  mon
compte; mais sois ce que tu as toujours t, douce, bonne, flexible aux
prires. Sainte Mre de Dieu, intercde auprs de ton fils pour qu'il me
pardonne tous mes pchs passs, et celui, qui n'en _est qu'un bien
__petit_, qu'il faut que je commette cette nuit. Ce n'est pas mme un
pch, chre Notre-Dame de Clry: non, ce n'en est pas un, c'est un acte
de justice prive; car le sclrat est le plus grand imposteur qui ait
jamais vers le mensonge dans l'oreille d'un prince; et d'ailleurs il a
du penchant pour l'infme hrsie des Grecs. Il n'est pas digne de ta
protection: abandonne-le-moi, et regarde comme une bonne oeuvre ce que
je vais faire, car c'est un ncromancien et un sorcier, qui ne mrite
pas que tu t'occupes de lui; un chien dont la vie ne doit pas tre de
plus d'importance  tes yeux que l'extinction d'une tincelle qui tombe
de la mche d'une chandelle, ou qui saute du feu. Ne songe pas  cette
bagatelle, bonne et douce Notre-Dame; ne pense qu'aux moyens de me
sauver de ce danger. Je te donne ma parole royale, devant ta
bienheureuse image, que je te tiendrai ma promesse relativement au comt
de Champagne; et ce sera la dernire fois que je t'importunerai pour
quelque affaire de sang, vu que tu as le coeur si compatissant et si
tendre[74].

Aprs avoir fait ce compromis extraordinaire avec l'objet de son culte,
Louis rcita avec tous les signes extrieurs d'une vive dvotion, les
sept Psaumes de la Pnitence, un certain nombre d'_ave_, et d'autres
prires spcialement consacres  la Vierge. Il se releva ensuite,
persuad qu'il avait mis de son ct l'intercession de la Mre de Dieu;
d'autant plus, comme il ne manqua pas d'en faire la rflexion politique,
que la plupart des pchs pour lesquels il avait implor sa mdiation en
d'autres circonstances taient d'un caractre tout diffrent, et que,
par consquent, Notre-Dame de Clry ne devait pas le regarder comme un
meurtrier habituel et endurci; ce qu'auraient pu faire les autres saints
qu'il avait pris plus souvent pour confidens de ce genre de crime.

Aprs avoir ainsi purg sa conscience, ou plutt l'avoir blanchie comme
un spulcre, le roi ouvrit la porte de sa chambre et appela le Balafr.

--Mon brave, lui dit-il, tu m'as servi long-temps, et tu n'as eu que
bien peu d'avancement. Je suis ici dans une circonstance o j'ai devant
les yeux la mort aussi-bien que la vie, et je ne voudrais pas mourir
sans payer, autant que les saints m'en laissent le pouvoir, les dettes
de ma reconnaissance, en laissant un ami sans rcompense et un ennemi
sans punition. Or, j'ai un ami  rcompenser, et c'est toi; et un ennemi
 punir, c'est ce sclrat, ce tratre infme, ce Galeotti, qui par ses
impostures et ses mensonges spcieux m'a livr au pouvoir de mon ennemi
mortel, comme un boucher conduit un agneau  la tuerie.

--Je l'appellerai en dfi, rpondit le Balafr; le duc de Bourgogne est
trop ami des gens d'pe pour nous refuser un champ clos et un espace
raisonnable; et si Votre Majest vit assez long-temps, et qu'elle
jouisse d'assez de libert, elle me verra soutenir sa querelle et la
venger de ce philosophe autant qu'elle peut le dsirer.

--Je connais ta bravoure et ton dvouement  mon service; mais ce
tratre connat parfaitement le maniement des armes, et je ne voudrais
pas risquer ta vie, mon brave.

--N'en dplaise  Votre Majest, je ne serais point brave, Sire, si
j'hsitais  faire face  un homme plus redoutable que lui. Il serait
beau vraiment que moi, qui ne sais ni lire ni crire, j'eusse peur d'un
gros lourdaud qui n'a presque fait que cela toute sa vie!

--N'importe: notre bon plaisir n'est pas que tu hasardes ta vie,
Balafr. Ce tratre va arriver ici par notre ordre; tu n'as besoin que
de t'approcher de lui, et de le frapper sous la cinquime cte. Tu
m'entends?

--Oui, sans doute, Sire; mais Votre Majest me permettra de lui dire que
c'est un genre d'opration auquel je ne suis nullement habitu. Je ne
saurais pas tuer un chien,  moins que ce ne ft dans le feu d'un
combat, d'une poursuite ou d'un dfi.

--Comment! Tu ne prtends pas avoir le coeur bien tendre, j'espre, toi
qui, comme on me l'a rapport, as toujours t le premier  monter 
l'assaut, et  profiter de tous les avantages que pouvaient offrir la
prise d'une place aux coeurs de fer et aux bras prompts  frapper?

--Le glaive  la main, Sire, je n'ai jamais craint ni pargn vos
ennemis. Un assaut est une affaire srieuse; on y court des risques qui
chauffent le sang; et, de par saint Andr! il faut ensuite quelques
heures pour qu'il se refroidisse; c'est l ce que j'appelle une excuse
lgitime du pillage. Dieu veuille nous prendre en piti, nous autres
pauvres soldats: le danger nous fait tourner la tte, et nous la perdons
encore davantage aprs la victoire. J'ai entendu parler d'une lgion
tout entire qui n'tait compose que de saints: ils devraient bien
s'occuper tous  prier et  intercder pour le reste de l'arme et pour
tout ce qui porte le panache, la cuirasse et l'pe. Mais ce que Votre
Majest me propose est hors de ma route, quoique je convienne qu'elle
est assez large. Quant  l'astrologue, s'il est coupable de trahison,
qu'il meure de la mort d'un tratre; je n'aurai rien  dmler avec lui.
Votre Majest a dans l'antichambre son grand prvt et deux de ses
agens; une pareille expdition leur convient mieux qu' un gentilhomme
cossais qui a un rang dans l'arme.

--Je crois que tu as raison, Balafr; mais du moins il est de ton devoir
d'assurer l'excution de ma juste sentence, d'empcher qu'on n'y apporte
interruption.

--Je dfendrai la porte contre tout Pronne, Sire. Votre Majest ne doit
pas douter de ma loyaut en tout ce qui peut se concilier avec ma
conscience, et je puis vous assurer qu'elle est assez large pour ma
propre convenance et pour le service de Votre Majest; car, certaines
choses que j'ai faites pour vous, j'aurais plutt aval la poigne de
mon poignard, que de les faire pour tout autre.

--N'en parlons plus, et coute moi: quand Galeotti sera entr et que la
porte sera referme, tu t'y mettras en faction, le sabre  la main, et
tu ne laisseras entrer personne. Voil tout ce que j'exige de toi.
Retourne dans l'antichambre, et envoie-moi le grand prvt.

Le Balafr se retira, et, un moment aprs, Tristan l'Ermite entra dans
la chambre du roi.

--Eh bien! compre, lui dit le roi, que penses-tu de notre situation?

--Que nous ressemblons  gens condamns  mort, rpondit le grand
prvt,  moins que le duc ne nous envoie un sursis.

--Sursis ou non, il faut que celui qui nous a fait tomber dans ce pige
parte avant nous, comme notre marchal-des-logis, pour prparer notre
place dans l'autre monde, dit le roi avec un sourire sombre et froce.
Tristan, tu as excut bien des actes de bonne justice; _finis_ je
devrais dire, _funis coronat opus_[75]; il faut que tu me serves
jusqu' la fin.

--C'est bien ce que j'entends faire, Sire: si je ne suis pas un beau
parleur, du moins je suis reconnaissant, et tant que je vivrai, le
moindre mot de Votre Majest sera une sentence de condamnation aussi
irrmissible, aussi littralement excute que lorsque vous tiez assis
sur votre trne. Je remplirai mes devoirs entre ces murs et partout
ailleurs; on fera ensuite de moi tout ce qu'on voudra, je m'en soucie
peu.

--C'est ce que j'attendais de toi, mon cher compre; mais as-tu de bons
aides? Le tratre est un gaillard vigoureux; il criera de toutes ses
forces, sans doute, au secours. L'cossais ne fera que garder la porte,
et il est fort heureux que j'aie pu l'y dterminer  force de flatteries
et de cajoleries. Olivier n'est bon qu' mentir,  flatter, et 
suggrer des conseils dangereux; et, ventre-saint-Dieu! je crois plus
probable qu'il ait un jour la corde autour du cou lui-mme, que d'tre
charg de l'attacher au cou d'un autre. Croyez-vous avoir les gens et
les moyens convenables pour faire courte et bonne besogne?

--J'ai avec moi Trois-chelles et Petit-Andr, gens si habiles dans leur
mtier, que sur trois hommes ils en pendraient un avant que les deux
autres s'en aperussent, et nous avons rsolu, eux et moi, de vivre et
de mourir avec Votre Majest, sachant fort bien que si vous n'existiez
plus, il ne nous resterait gure plus de temps  vivre que nous n'en
accordons  nos patiens. Mais quel est le sujet qui doit maintenant nous
passer par les mains? J'aime  tre sr de mon homme; car, comme il
plat  Votre Majest de me le rappeler quelquefois, il m'est arriv de
temps en temps de me tromper, et de prendre, au lieu du criminel,
quelque honnte laboureur qui n'avait pas offens Votre Majest.

--C'est la vrit. Apprends donc, Tristan, que le condamn est Martius
Galeotti... Tu parais surpris; la chose est pourtant comme je te le dis.
C'est ce tratre qui, par ses fausses prdictions, m'a dtermin  venir
ici, parce qu'il voulait nous livrer sans dfense entre les mains du duc
de Bourgogne.

--Mais non sans vengeance, s'cria Tristan: quand ce devrait tre le
dernier acte de ma vie, je m'attacherai  lui comme une gupe expirante,
duss-je tre cras l'instant d'aprs.

--Je connais ta fidlit, dit le roi, et je sais que, comme tous les
gens de bien, tu trouves du plaisir  t'acquitter de ton devoir; car la
vertu, disent les savans, trouve sa rcompense en elle-mme. Mais
va-t'en; et prpare les sacrificateurs; car la victime n'est pas loin.

--Votre gracieuse Majest dsire-t-elle que le sacrifice ait lieu en sa
prsence? demanda Tristan.

Louis n'accepta pas cette offre, mais il chargea son grand prvt de
tout disposer pour excuter ponctuellement ses ordres  l'instant o
l'astrologue sortirait de sa chambre  coucher:--Car je veux voir ce
sclrat encore une fois, dit le roi, quand ce ne serait que pour
observer comment il se conduira en face du matre qu'il a conduit dans
le pige. Je ne serais pas fach de voir la crainte de la mort effacer
les couleurs de ses joues enlumines, et ternir l'clat de cet oeil dont
le sourire tait si vif quand il me trahissait. Oh! que n'ai-je
galement en mon pouvoir celui dont les conseils ont aid ses
pronostics! Mais si j'chappe  ce danger..., prenez garde  votre
pourpre, monseigneur le cardinal! Rome mme ne sera pas en tat de vous
sauver, soit ainsi parl sans offenser saint Pierre ni la bienheureuse
Notre-Dame de Clry, qui est toute misricorde,--Eh bien! qu'attends-tu?
va prparer tes gens. Le tratre peut arriver  chaque instant. Fasse le
ciel qu'il ne conoive pas d'inquitude! S'il ne venait pas, ce serait
une cruelle contrarit! Mais va-t'en donc, Tristan! tu n'avais pas
coutume d'tre si lent  t'acquitter de tes fonctions!

--Au contraire, Sire, car Votre Majest avait coutume de dire que
j'allais trop vite en besogne; que je me mprenais sur vos royales
intentions, et prenais un sujet pour un autre. Je voudrais donc que
Votre Majest me donnt un signe auquel je pusse reconnatre, quand
Galeotti vous quittera, que vos intentions sont toujours les mmes, car
je vous ai vu deux ou trois fois changer d'avis, et me reprocher de
m'tre trop press.

--Crature souponneuse! je te dis que ma rsolution est invariable. Au
surplus, pour mettre fin  tes remontrances, fais bien attention  ce
que je dirai  ce drle en le quittant. Si je lui dis:--_Il_ _y a un
ciel au-dessus de nous_, fais ta besogne. Si au contraire je lui
dis:--_Allez en paix_, ce sera un signe que j'aurai chang d'avis.

--Je crois que dans tout mon emploi il n'y a personne qui ait le cerveau
plus bouch que moi, Sire; permettez-moi de rpter. Si vous lui dites
d'aller en paix, ce sera un signe que je dois me mettre  l'ouvrage;
si...

--Et non, idiot, non; en ce cas tu n'auras rien  faire; mais si je lui
dis: Il y a un ciel au-dessus de nous, tu rapprocheras sa tte de deux
ou trois pieds des plantes qu'il connat si bien.

--Je ne sais trop si nous en aurons les moyens ici.

--Eh bien! si tu ne peux en rapprocher sa tte, tu l'en loigneras.
Qu'importe la manire?

--Et le corps, qu'en ferons-nous?

--Rflchissons un instant. Les fentres de l'antichambre sont trop
troites, mais celle-ci est assez large. Vous le jetterez dans la Somme,
et vous attacherez sur sa poitrine un papier avec ces mots:--Laissez
passer la justice du roi.--Les officiers du duc pourront le pcher si
bon leur semble.

Le grand prvt quitta l'appartement de Louis et appela, ses deux aides
dans un coin de l'antichambre, pour y tenir conseil. Trois-chelles
ayant attach une torche  la muraille pour les clairer, ils causrent
 voix basse, quoiqu'ils ne courussent gure le risque d'tre entendus,
soit par Olivier, qui semblait plong dans un abattement complet, soit
par le Balafr, qui dormait profondment.

--Camarades, dit Tristan  ses deux ministres, vous vous imaginiez
peut-tre que notre vocation tait finie, et qu'au lieu d'avoir 
remplir notre ministre sur les autres, il tait plus vraisemblable que
nous jouerions nous-mmes  notre tour le rle de patiens; mais courage,
mes amis, notre gracieux matre nous fournit encore une noble occasion
d'exercer nos talens, et il faut ici les dployer bravement, en hommes
qui dsirent vivre dans l'histoire.

--Je devine ce que c'est, dit Trois-chelles; notre patron est comme les
anciens csars de Rome, qui, rduits  l'extrmit, ou se voyant, comme
nous dirions, au pied de l'chelle, choisissaient parmi les ministres de
leur justice quelque serviteur prouv, pour pargner  leur main novice
quelque tentative maladroite contre leur personne sacre. C'tait une
bonne coutume pour des paens, mais comme bon catholique, je me ferais
conscience de porter la main sur le roi trs-chrtien.

--Vous tes trop scrupuleux, confrre, dit Petit-Andr. Si le roi donne
l'ordre de sa propre excution, je ne vois pas comment nous pourrions
nous dispenser d'y obtemprer. Celui qui vit  Rome doit obir au pape.
Les gens du grand prvt doivent excuter les ordres de leur matre
comme lui-mme ceux du roi.

--Silence, drles! dit Tristan: il n'est pas question ici de la personne
du roi; il ne s'agit que de celle de cet hrtique grec, de ce paen, de
ce sorcier mahomtan, Martius Galeotti.

--Galeotti, dit Petit-Andr; rien n'est plus naturel. Je n'ai jamais
connu un de ces charlatans, de ces faiseurs de tours, passant leur vie 
danser sur une corde tendue, qui ne l'ait termine par une dernire
gambade au bout d'une corde plus lche.--Tchick!

--Mon seul regret, dit Trois-chelles en levant les yeux au ciel, c'est
que cette pauvre crature va mourir sans confession.

--Bah! bah! rpliqua Tristan, c'est un hrtique, un ncromancien;
l'absolution de tout un couvent de moines ne pourrait le sauver.
D'ailleurs tu ne manques pas d'invention en ce genre, Trois-chelles, et
tu as tout ce qu'il faut pour lui servir de pre spirituel, si tu le
veux. Mais ce qui est plus important, c'est que je crois qu'il faudra
que vous fassiez usage du poignard, mes matres, car vous n'avez pas ici
les instrumens ncessaires  votre profession.

-- Notre-Dame de l'le de Paris ne plaise que les ordres du roi me
trouvent jamais au dpourvu, dit Trois-chelles. Je porte toujours sur
moi un cordon de Saint-Franois qui me fait quatre fois le tour du
corps, et  l'un des bouts est un joli noeud coulant; car je suis de la
confrrie de Saint-Franois, et je pourrai en porter, le froc quand je
serai _in extremis_,--grce  Dieu et aux bons pres de Saumur.

--Et moi, dit Petit-Andr, j'ai toujours en poche une bonne poulie, et
un gros clou  vis, afin de pouvoir exercer mes fonctions sans embarras,
dans le cas o nous nous trouverions en quelque lieu o les arbres
seraient rares et n'auraient que des branches  trop de distance de la
terre.

--Voil qui est bien, dit le grand prvt; vous n'avez qu' attacher la
poulie  cette poutre au-dessus de la porte, aprs quoi vous y passerez
la corde. Quand Galeotti sortira de la chambre du roi, vous la lui
ajusterez lestement sous le menton, pendant que je l'occuperai en
causant avec lui, et puis...

--Et puis nous hisserons la corde, ajouta Petit-Andr; et tchick! notre
astrologue sera dans le ciel, en ce sens qu'il n'aura plus un pied sur
terre.

--Mais, dit Trois-chelles en jetant les yeux vers la chemine, est-ce
que ces messieurs ne feront pas un noviciat dans notre profession, en
nous donnant un coup de main?

--Non, non, rpondit Tristan: le barbier n'est fort que pour imaginer le
mal, et il le laisse excuter aux autres; quant  l'cossais, il gardera
la porte pendant que nous serons occups d'une opration  laquelle il
n'a ni assez d'esprit ni assez de dextrit pour prendre part. Chacun
son mtier.

Avec une activit et une sorte de plaisir qui leur faisaient oublier la
situation prcaire dans laquelle ils se trouvaient eux-mmes, les dignes
excuteurs des ordres du grand prvt disposrent leur poulie et leur
corde pour excuter la sentence rendue contre Galeotti par le monarque
captif, paraissant satisfaits que leur dernire action pt tre si bien
d'accord avec la teneur de toute leur vie. Tristan l'Ermite regardait
leurs prparatifs avec un air de contentement: Olivier ne faisait aucune
attention  eux, et si Ludovic Lesly fut veill par le bruit de leurs
dispositions pralables, il pensa qu'ils s'occupaient d'affaires
tout--fait trangres  ses devoirs, et dont on ne pouvait, sous aucun
point de vue, le considrer comme responsable.




CHAPITRE XXIX.

La Rcrimination.

          Le moment de ta fin n'est pas encor venu;
          Tu vivras, grce au Diable  qui tu t'es vendu.
          Il aime les amis travaillant pour sa gloire:
          Du guide et de l'aveugle en tout point c'est l'histoire,
          L'un prtant au second le secours de son dos,
          Le porta sans broncher et par monts et par vaux;
          Mais arrivant enfin au bord du prcipice,
          D'y jeter son fardeau n'eut-il pas la malice?

          _Ancienne comdie_.


OBISSANT  l'ordre ou plutt  la requte de Louis, car, tout monarque
qu'il tait, Louis se trouvait dans une situation o il ne pouvait gure
que prier, le Glorieux se mit  la recherche de Martius Galeotti, et
cette mission ne lui causa pas beaucoup d'embarras. Il se rendit
directement dans la meilleure taverne de Pronne, et il avait de bonnes
raisons pour la connatre, car il la frquentait lui-mme assez
assidment, tant amateur prononc de cette espce de liqueur qui
mettait la tte des autres au pair avec la sienne.

Il trouva l'astrologue assis dans un coin de la salle ouverte au public,
nomme en flamand comme en allemand le _stove_, et causant avec une
femme dont le costume singulier avait quelque chose de mauresque ou
d'asiatique.

En voyant le Glorieux, s'approcher, elle se leva comme pour se retirer;
et s'adressant  Galeotti:--Ce sont des nouvelles sur lesquelles vous
pouvez compter avec une certitude absolue, lui dit-elle. S'loignant
ensuite, elle disparut parmi la foule de buveurs assis en groupe autour
de diffrentes tables.

--Cousin philosophe, dit le fou en se prsentant  lui, le ciel ne
relve pas plus tt une sentinelle, qu'il en envoie une autre pour en
remplir le poste. Une tte sans cervelle vient de te quitter, et moi qui
n'en ai pas davantage, je viens te chercher pour te conduire dans les
appartemens de Louis de France.

--Et c'est toi qu'il a choisi pour messager? dit Galeotti fixant sur lui
des yeux pntrans, et reconnaissant  l'instant le rle que jouait  la
cour celui qui lui parlait, quoique son extrieur n'en donnt que fort
peu d'indices, comme nous l'avons dj fait remarquer.

--Oui vraiment; et s'il plat  Votre Science, quand le Pouvoir envoie
la Folie chercher la Sagesse, c'est un signe infaillible pour savoir de
quel pied boite le patient.

--Et si je me refuse  marcher quand un tel messager vient me chercher 
une pareille heure?

--En ce cas nous consulterons vos aises, et nous vous y porterons, dit
le Glorieux. J'ai ici  la porte une douzaine de vigoureux soldats
bourguignons que Crvecoeur m'a donns  cet effet. Il est bon que vous
sachiez que mon ami Charles de Bourgogne et moi nous n'avons pas pris 
notre Cousin Louis sa couronne, qu'il a t assez ne pour mettre 
notre disposition; nous nous sommes borns  la limer et  la rogner un
peu. Mais quoiqu'elle soit plus mince et plus lgre, elle n'en est pas
moins d'or pur. En termes clairs, Louis est encore souverain des gens de
sa suite, sans vous en excepter, et roi trs-chrtien du grand
appartement de la Tour d'Herbert dans le chteau de Pronne, o en sujet
soumis il faut que vous vous rendiez sur-le-champ.

--Je vous suis, monsieur, rpondit Galeotti voyant peut-tre qu'il ne
lui restait aucun moyen d'vasion; et il accompagna le Glorieux.

--Et vous faites bien, lui dit le fou chemin faisant; car nous traitons
notre cousin Louis comme on traite un vieux lion affam dans sa loge. On
lui jette de temps en temps un veau pour exercer ses vieilles mchoires.

--Voulez-vous dire que Louis ait dessein de me faire subir quelque
mauvais traitement? demanda Galeotti.

--C'est ce que vous pouvez savoir mieux que moi, rpondit le fou; car
quoique la nuit soit obscure, je suis sr que vous n'en voyez pas moins
les astres. Quant  moi, je n'en sais rien. Seulement ma mre m'a
toujours dit qu'il ne faut s'approcher qu'avec prcaution d'un vieux rat
pris dans une trappe, attendu qu'il n'est jamais plus dispos  mordre.

L'astrologue ne fit plus de questions; mais le Glorieux, suivant la
coutume des gens de sa profession, continua  lui dbiter des sarcasmes
mls de vrits, jusqu' ce qu'ils fussent arrivs  la porte du
chteau. L il laissa le philosophe entre les mains des gardes, qui le
firent passer de poste en poste jusqu' la Tour d'Herbert.

Les propos du fou n'avaient pas t perdus pour Galeotti; il remarqua
quelque chose qui semblait confirmer ses soupons, dans les regards de
Tristan et dans l'air sombre, taciturne et de mauvais augure qu'il avait
en le conduisant  la chambre du roi. L'astrologue observait avec autant
d'attention ce qui se passait sur la terre que les mouvemens des corps
clestes, et la poulie ainsi que la corde n'chapprent pas  ses yeux
clairvoyans. La corde, encore en vibration, lui apprit mme qu'on venait
de faire ces prparatifs  la hte, et qu'ils n'avaient t termins
qu' l'instant de son arrive. Il prvit le danger qui le menaait,
appela  son aide toute sa dextrit pour l'carter, et rsolut, s'il ne
pouvait y russir, de faire payer sa vie bien cher  quiconque se
prsenterait pour l'attaquer.

Ayant pris cette dtermination, et affectant un air et une dmarche qui
y rpondaient, l'astrologue entra dans la chambre du roi sans paratre
ni dconcert de ce que ses prdictions s'taient si mal vrifies, ni
pouvant de la colre du monarque et des suites qu'elle pouvait avoir.

--Que toutes les plantes soient favorables  Votre Majest, dit
Galeotti en faisant au roi une salutation presque orientale, et
qu'aucune constellation ne rpande sur sa personne sacre de funestes
influences.

--Il me semble, dit le roi, qu'en jetant les yeux autour de cet
appartement, en voyant o il est situ et comment il est gard, votre
sagesse peut reconnatre que mes plantes favorables m'ont manqu de
foi, et que les constellations ennemies ne pouvaient m'tre plus
funestes... Ne rougis-tu pas de me voir ici prisonnier, Martivalle, en
te rappelant les assurances qui m'ont dtermin  m'y rendre?

--Et ne rougissez-vous pas vous-mme, Sire, vous dont les progrs dans
la science ont t si rapides, dont la conception est si vive, dont la
persvrance est si constante, de vous laisser abattre par le premier
revers de fortune, comme un poltron qui se laisse effrayer par le
premier bruit des armes? Ne vous tes-vous pas propos de vous lever
jusqu' ces mystres qui mettent l'homme au dessus des passions, des
malheurs, des peines et des chagrins de la vie, privilge qu'on ne peut
obtenir qu'en rivalisant de fermet avec les anciens stociens? Le
premier coup de l'adversit vous fera-t-il plier? Oubliez-vous le prix
glorieux auquel vous prtendiez? Abandonnez-vous la carrire par la peur
de malheurs imaginaires, comme un coursier timide que des ombres
pouvantent?

--Des maux imaginaires! impudent que tu es! s'cria le roi d'un ton
courrouc. Cette tour est-elle donc imaginaire? Les armes des gardes de
mon dtestable ennemi de Bourgogne, ces armes dont tu as pu entendre le
cliquetis  la porte, sont-elles des ombres? Quels sont donc les maux
rels, tratre, si tu n'y comprends pas la perte de la libert, celle
d'une couronne, et le danger de la vie?

--L'ignorance, mon fils, rpondt le philosophe avec beaucoup de
fermet, l'ignorance et le prjug sont les seuls maux vritables.
Croyez-moi: un roi dans la plnitude de son pouvoir, s'il est enfonc
dans l'ignorance et aveugl par les prjugs, est moins libre qu'un sage
dans un cachot, charg de chanes matrielles. C'est  moi de vous
guider vers ce vritable bonheur, c'est  vous d'couter mes
instructions.

--Et c'est  cette libert philosophique que vos leons prtendaient me
conduire? dit le roi avec amertume. Je voudrais que vous m'eussiez dit
au Plessis que ce nouveau domaine, que vous me promettiez si
libralement, tait un empire sur mes passions; que le succs dont vous
m'assuriez avait rapport  mes progrs dans la philosophie, et que je
pouvais devenir aussi sage, aussi savant qu'un charlatan vagabond
d'Italie, au prix d'une bagatelle comme la perte de la plus belle
couronne de la chrtient, et ma dtention dans un cachot de Pronne.
Sortez, mais ne croyez pas chapper au chtiment que vous mritez. _Il y
a un ciel au-dessus de nous_.

--Je ne puis vous abandonner  votre destin, Sire, avant d'avoir
justifi, mme  vos yeux, quelque menaans qu'ils soient, cette
renomme, perle plus brlante que toutes celles qui ornent votre
couronne, et que l'univers admirera encore dans des sicles, aprs que
toute la race de Capet ne sera plus qu'une cendre oublie dans les
caveaux de Saint-Denis.

--Eh bien! parle. Ton impudence ne changera ni mon opinion, ni ma
rsolution. C'est peut-tre le dernier jugement que je prononcerai comme
roi, et je ne te condamnerai pas sans t'avoir entendu. Parle donc; mais
le mieux que tu puisses faire, c'est d'avouer la vrit. Conviens que
j'ai t ta dupe, et que tu es un imposteur; que ta prtendue science
est une fourberie, et que les plantes qui brillent sur nos ttes n'ont
pas plus d'influence sur nos destines que leur image rflchie sur les
eaux d'une rivire n'a le pouvoir d'en changer le cours.

--Et comment connatriez-vous l'influence secrte de ces bienheureuses
lumires? Vous prtendez qu'elles ne peuvent changer le cours de l'eau?
Vous ignorez donc encore que la lune elle-mme, la plus faible de toutes
les plantes, parce qu'elle est la plus voisine de notre misrable
terre, tient sous sa domination, non de simples ruisseaux comme cette
Somme, mais les eaux du vaste Ocan, dont le flux et le reflux suivent
ses diffrentes phases, comme l'esclave qui obit au moindre signe d'une
sultane. Et maintenant, Louis de Valois, rpondez  votre tour  ma
parabole. Convenez-en, n'tes-vous pas comme le passager insens qui
querelle son pilote parce qu'il ne peut le faire entrer dans le port
sans avoir  lutter de temps en temps contre la force des vents et des
courans? Je pouvais vous indiquer l'issue probable de votre entreprise
comme heureuse; mais il n'tait qu'au pouvoir du ciel de vous faire
arriver au but; et s'il lui plat de vous y conduire par un chemin rude
et dangereux, dpendait-il de moi de l'aplanir et de le rendre plus sr?
Qu'est devenue cette sagesse qui vous faisait reconnatre hier que les
voies du destin nous sont souvent utiles, lors mme qu'elles sont
contraires  nos dsirs?

--Je m'en souviens, et tu me rappelles une de tes fausses prdictions.
Tu m'avais prdit que la mission de ce jeune cossais se terminerait
d'une manire heureuse pour ma gloire et mon intrt. Tu sais comment
elle s'est termine. Rien au monde ne pouvait me nuire davantage que
l'issue de cette affaire, et l'impression qu'elle va produire sur
l'esprit furieux du taureau sauvage de Bourgogne. Tu m'as donc fait un
mensonge insigne. Tu ne peux trouver aucune vasion; tu ne peux me dire
que les choses changeront, et me conseiller de rester assis sur le bord
du fleuve, en vritable idiot, pour attendre que l'eau s'coule. Ta
prtendue science t'a donc tromp. Tu as t assez fou pour me faire une
prdiction spciale, et l'vnement en a prouv la fausset.

--Et l'vnement en prouvera la justesse et la vrit, rpondit
l'astrologue avec hardiesse. Je ne voudrais pas de plus grand triomphe
de l'art sur l'ignorance que celui qui rsultera de l'accomplissement de
cette prdiction? Je vous ai dit que ce jeune archer remplirait
fidlement toute mission honorable; ne l'a-t-il pas fait? Je vous ai
prvenu qu'il se ferait un scrupule d'aider un mauvais dessein; cela ne
s'est-il pas vrifi? Si vous en doutez, interrogez le Bohmien
Hayraddin Maugrabin.

Le roi rougit en ce moment de honte et de colre.

--Je vous ai dit, continua Galeotti, que la conjonction des plantes
sous laquelle il partait menaait sa personne de danger; n'en a-t-il pas
couru? Je vous ai prdit que son voyage serait heureux pour celui qui
l'envoyait, et vous ne tarderez pas  en recueillir les fruits.

-- en recueillir les fruits! s'cria le roi; ne sont-ils pas dj
recueillis? la honte et l'emprisonnement!

--Non, rpondit l'astrologue: la fin est encore  venir. Votre propre
bouche sera force d'avouer avant peu que rien ne pouvait vous tre plus
heureux que la manire dont votre messager a accompli sa mission.

--C'est trop d'insolence! s'cria le roi; tromper et insulter en mme
temps! Retire-toi, et n'espre pas que ton impudence reste impunie; _il
y a un ciel au-dessus de nous_.

Galeotti fit un mouvement pour sortir de la chambre.

--Un instant, dit le roi: tu soutiens bravement ton imposture; rponds
encore  une question, et rflchis avant de rpondre. Ta prtendue
science peut-elle t'annoncer l'heure de ta mort?

--Elle ne le peut que relativement  la mort d'un autre, rpondit
l'astrologue sans s'mouvoir.

--Que veux-tu dire? demanda Louis.

--Que tout ce que je puis dire avec certitude de mon trpas, Sire,
rpliqua Galeotti, c'est qu'il doit prcder exactement de vingt-quatre
heures celui de Votre Majest.

--Que dis-tu? s'cria le roi en changeant de visage. Attends, attends
donc! ne t'en-va pas encore! Es-tu bien sr que _ma_ mort doive suivre
la _tienne_ de si prs?

--Dans l'espace de vingt-quatre heures, rpta l'astrologue avec
fermet, s'il existe une tincelle de vrit dans ces brillantes et
mystrieuses intelligences qui savent parler sans le secours d'une
langue. Je souhaite une bonne nuit  Votre Majest.

--Pas encore, pas encore, dit le roi en le retenant par le bras, et en
l'cartant de la porte. Galeotti, j'ai t pour toi un bon matre, je
t'ai enrichi, j'ai fait de toi mon ami, mon compagnon, mon matre dans
les sciences; sois franc avec moi, je t'en conjure. Y a-t-il quelque
chose de rel dans cet art que tu prtends professer? La mission de ce
jeune cossais me sera-t-elle vritablement avantageuse? Et est-il vrai,
est-il bien sr que la trame de ta vie et celle de la mienne doivent se
rompre  si peu de distance l'une de l'autre? Conviens-en, mon bon
Martius, tu ne parles ainsi que pour continuer le langage de ton mtier;
conviens-en, je t'en prie, et tu n'auras point  t'en repentir. Je suis
vieux, prisonnier, probablement  la veille de perdre un royaume: pour
un homme dans cette situation, la vrit vaut des empires, et c'est de
toi, mon cher Martius, que j'attends ce joyau inestimable.

--Je l'ai dj fait connatre  Votre Majest, au risque de vous voir,
dans un accs de colre aveugle, vous retourner contre moi pour me
dchirer.

--Qui! moi! Galeotti? Hlas! vous me connaissez bien mal! reprit Louis
d'un ton de douceur. Ne suis-je pas captif? Ne dois-je pas tre patient
quand ma colre ne servirait qu' donner une preuve de mon impuissance?
Parlez-moi donc avec sincrit. M'avez-vous abus, ou votre science
est-elle relle? Ce que vous m'avez dit est-il vrai?

--Votre Majest me pardonnera si je lui rponds que le temps seul, le
temps et l'vnement peuvent convaincre l'incrdulit. Il conviendrait
mal  la place de confiance que j'ai occupe dans le conseil de
l'illustre conqurant Mathias Corvin de Hongrie, et mme dans le cabinet
de l'Empereur, de ritrer l'assurance de ce que j'ai avanc comme vrai.
Si vous refusez de me croire, je ne puis qu'en appeler  l'avenir. Un
jour ou deux de patience prouveront si je vous ai dit la vrit
relativement au jeune cossais. Je consens  mourir sur la roue,  avoir
mes membres rompus l'un aprs l'autre, si Votre Majest ne retire pas un
avantage, un avantage trs-important de la conduite intrpide de ce
Quentin Durward. Mais quand je serais mort dans les tortures, Votre
Majest ferait bien de chercher un pre spirituel, car du moment que
j'aurais rendu le dernier soupir, il ne lui resterait que vingt-quatre
heures pour se confesser et faire pnitence.

Louis continua de tenir le bras de Galeotti, en le conduisant vers la
porte; et en l'ouvrant, il lui dit  haute voix: Nous reprendrons demain
cette conversation. _Allez en paix_, mon docte pre; _allez en paix,
allez en paix_!

Il rpta trois fois ces paroles; et craignant encore que le grand
prvt ne fit une mprise, il entra lui-mme dans l'antichambre, tenant
toujours Galeotti par le bras, comme s'il, et craint qu'on ne le lui
arracht pour le mettre  mort devant ses yeux. Il ne se retira dans sa
chambre qu'aprs avoir rpt encore deux fois la phrase de salut;
_Allez en paix_! et il fit mme un secret un signe  Tristan, pour lui
enjoindre de respecter la personne de l'astrologue.

Ce fut ainsi que quelque information secrte, la prsence d'esprit et le
courage de l'audace sauvrent Galeotti du danger le plus imminent; et ce
fut ainsi que Louis, le plus subtil comme le plus vindicatif des
souverains de cette poque, fut djou dans ses projets de vengeance par
l'influence de la superstition sur son caractre goste, et par la
crainte de la mort, dont une conscience bourrele de crimes augmentait
l'horreur pour lui.

Il fut cependant trs-mortifi d'tre oblig de renoncer au plaisir que
lui promettait sa vengeance; et les satellites chargs de mettre sa
sentence  excution ne parurent pas moins contraris par le
contre-ordre qu'ils venaient de recevoir. Le Balafr seul, parfaitement
indiffrent  ce sujet, quitta son poste  la porte ds qu'il vit que sa
prsence n'y tait plus ncessaire, s'tendit par terre, et s'endormit
presque au mme instant.

Le grand prvt, pendant que ses gens se disposaient  goter quelque
repos aprs le dpart du roi, avait les regards fixs sur les formes
robustes de l'astrologue, comme un mtin suit des yeux le morceau de
viande que le cuisinier vient de lui retirer de la gueule, tandis que
ses deux satellites se communiquaient  voix basse et en peu de mots les
sentimens qui caractrisaient chacun d'eux.

--Ce pauvre aveugle de ncromancien, dit Trois-chelles avec un air de
commisration et d'onction spirituelle, a perdu la plus belle occasion
d'expier quelques-unes de ses infmes sorcelleries en mourant par le
moyen du cordon du bienheureux saint Franois; j'avais mme dessein de
le lui laisser autour du cou, afin d'en faire un passeport pour son me.

--Et moi donc, dit Petit-Andr, j'ai aussi perdu une superbe occasion,
celle de voir de combien un poids de cent cinquante livres peut tendre
une corde  trois brins. Cette exprience n'aurait pas t inutile dans
notre profession; et puis le vieux et joyeux compre serait mort si
doucement! Pendant que ce dialogue avait lieu, Galeotti s'tait plac au
coin de l'immense chemine oppos  celui prs duquel ces honntes gens
taient groups, et il les regardait de travers et avec un air de
mfiance. Il mit d'abord la main sous sa veste, et s'assura qu'il
pouvait y saisir avec facilit un poignard  double tranchant, qu'il
portait toujours sur lui; car, comme nous l'avons dj dit, quoique un
peu pesant par trop d'embonpoint, c'tait un homme vigoureux et adroit
dans le maniement d'une arme. Convaincu que le fer fidle tait  sa
porte, il tira de son sein un rouleau de parchemin sur lequel taient
tracs des caractres grecs et des signes cabalistiques, remit du bois
dans la chemine, et y ft un feu clair  l'aide duquel il pouvait
distinguer les traits et l'attitude de tous ses compagnons de chambre:
le sommeil profond du soldat cossais, dont la physionomie semblait
aussi impassible que si son visage et t de bronze; la figure ple et
inquite d'Olivier, qui tantt avait l'air de dormir, tantt
entr'ouvrait les yeux et soulevait brusquement la tte, comme troubl
par quelque mouvement intrieur ou veill par quelque bruit loign;
l'aspect bourru, mcontent et sauvage de Tristan, qui semblait,

    Altr de carnage,
    Regretter la victime chappe  sa rage;

tandis que le fond du tableau tait occup par la figure sombre et
hypocrite de Trois-chelles, dont les yeux taient levs vers le ciel,
comme s'il et prononc quelques oraisons mentales, et par le grotesque
Petit-Andr qui s'amusait, avec ses mines,  contrefaire les gestes et
les grimaces de son compagnon, avant de s'abandonner au sommeil.

Au milieu de ces tres vulgaires et ignobles, rien ne pouvait se montrer
avec plus d'avantage que la belle taille, la figure rgulire et les
traits imposans de l'astrologue; on aurait pu le prendre pour un ancien
mage enferm dans une caverne de brigands, et occup  invoquer un
esprit pour en obtenir sa dlivrance. Quand il n'aurait t remarquable
que par la noblesse que donnait  sa physionomie une belle barbe
flottant sur le rouleau mystrieux qu'il tenait  la main, n'et-on pas
t pardonnable de regretter que ce noble attribut et t accord  un
homme qui n'employait les avantages des talens, du savoir, de
l'loquence et d'un bel extrieur, que pour servir les lches projets
d'un fourbe?

Ainsi se passa la nuit dans la Tour du comte Herbert, au chteau de
Pronne. Quand le premier rayon de l'aurore pntra dans la vieille
chambre gothique, le roi appela Olivier en sa prsence. Le barbier
trouva Louis assis, en robe de chambre, et fut surpris du changement
qu'avait produit sur tous ses traits une nuit passe dans des
inquitudes mortelles. Il aurait exprim celles qu'il prouvait lui-mme
 ce sujet; mais le roi lui imposa silence, en entrant dans le dtail
des divers moyens qu'il avait employs pour se faire des amis  la cour
de Bourgogne, en chargeant Olivier de continuer les mmes manoeuvres ds
qu'il pourrait obtenir la permission de sortir.

Jamais ce ministre astucieux ne fut plus surpris que pendant cet
entretien mmorable, de l'imperturbable prsence d'esprit de son matre,
et de la connaissance intime qu'il avait de tous les ressorts qui
peuvent influer sur les actions des hommes.

Environ deux heures aprs, Olivier reut du comte de Crvecoeur la
permission de sortir de la tour, et alla excuter les ordres de son
matre. Louis faisant alors entrer l'astrologue,  qui il paraissait
avoir rendu sa confiance, eut avec lui une longue consultation dont le
rsultat lui donna plus de confiance et d'assurance qu'il n'en avait
d'abord montr. Il s'habilla; et lorsque le comte de Crvecoeur vint lui
faire ses complimens du matin, il le reut avec un calme dont le
seigneur bourguignon fut d'autant plus tonn, qu'il avait dj appris
que le duc avait pass plusieurs heures dans une situation d'esprit qui
semblait rendre la sret du roi trs-prcaire.




CHAPITRE XXX.

L'Incertitude.

          De cent projets divers mon esprit est berc,
          Celui qui chasse l'autre  son tour est chass:
          C'est la barque expose  des courans contraires.

          _Ancienne comdie_.


Si Louis passa la nuit dans l'agitation et l'anxit la plus vive, le
duc de Bourgogne fut encore plus troubl, lui qui, dans aucun temps, ne
savait, comme Louis, matriser ses passions, et habitu, au contraire, 
souffrir qu'elles exerassent sur son esprit un empire absolu.

Suivant l'usage du temps, deux de ses principaux conseillers et des plus
intimes, d'Hymbercourt et d'Argenton, taient rests dans la chambre de
Charles, o des couchettes leur taient prpares  peu de distance du
lit du prince. Jamais leur prsence n'y avait t plus ncessaire; car
le duc tait dchir tour  tour par le chagrin, la colre, la soif de
la vengeance et un sentiment d'honneur qui lui dfendait d'abuser de la
situation dans laquelle Louis s'tait mis lui-mme. Son esprit
ressemblait  un volcan en ruption vomissant toutes les matires
contenues dans son sein, mles et fondues de manire  ne former qu'une
seule masse de bitume.

Il refusa d'ter ses habits et de faire aucun prparatif pour se
coucher, et il passa la nuit  se livrer successivement aux passions les
plus violentes. Dans quelques-uns de ces paroxysmes, il parlait  ses
conseillers d'un ton si bref et avec tant de volubilit, qu'ils
craignaient qu'il ne perdt la raison. Il vantait toutes les qualits et
la bont de l'vque de Lige, indignement assassin, et rappelait
toutes les preuves d'affection et de confiance mutuelle qu'ils s'taient
donnes si souvent. Enfin,  force de parler, il s'excita au chagrin 
un tel point, qu'il se jeta le visage sur son lit, paraissant prs
d'touffer par suite des efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes
et ses sanglots. Se relevant ensuite, il se livra  un autre transport
d'un genre plus furieux. Il parcourut la chambre  grands pas en
profrant des menaces sans suite et des sermens de vengeance; frappant
violemment du pied, suivant sa coutume, et attestant saint George, saint
Andr, et tout ce qu'il y avait de plus sacr  ses yeux, qu'il se
vengerait d'une manire sanglante de Guillaume de la Marck, du peuple de
Lige, et de celui qui tait la cause premire de tous leurs excs.
Cette dernire menace, qui ne nommait personne, avait videmment pour
objet la personne de son prisonnier, et une fois le duc exprima la
dtermination d'envoyer chercher le duc de Normandie, frre du roi, avec
lequel Louis tait en fort mauvaise intelligence, et de forcer le
monarque captif soit  se dmettre de la couronne, soit  cder
quelques-uns de ses droits et de ses apanages les plus importans.

Un autre jour et une autre nuit s'coulrent dans cette agitation
tumultueuse, ou plutt dans une suite de transitions rapides d'une
passion  une autre. Pendant tout ce temps, le duc ne changea pas de
vtemens, et  peine satisfit-il aux premiers besoins de la nature.
Enfin, il rgnait un tel dsordre dans ses discours et ses actions, que
ceux qui l'approchaient de plus prs commencrent  craindre que son
esprit ne se dranget. Il devint pourtant peu  peu plus calme, et
commena  tenir avec ses ministres des consultations dans lesquelles on
proposa bien des choses, sans rien dcider. Comines nous assure qu'un
courrier monta une fois  cheval, prt  partir pour la Normandie; et il
est probable que le monarque dpos allait trouver dans sa prison, comme
cela s'est vu plusieurs fois, un court chemin vers le tombeau.

Dans d'autres instans, quand ses transports de fureur l'avaient puis,
Charles restait l'oeil fixe et le visage immobile, comme un homme qui
mdite quelque projet dsespr auquel il n'a pu encore se rsoudre. Il
n'aurait fallu que le plus lger effort de la part d'un des conseillers
qui l'entouraient pour le porter aux derniers excs; mais les seigneurs
bourguignons, par respect pour le caractre sacr de la personne d'un
roi et d'un seigneur suzerain, et par gard pour la foi publique et pour
l'honneur de leur duc, qui avait donn sa parole lorsque Louis s'tait
livr entre ses mains, taient presque unanimement ports  lui
recommander des mesures de modration; les argumens dont d'Hymbercourt
et d'Argenton avaient hasard de se servir pendant la nuit pour calmer
le duc, furent reproduits pendant le jour par Crvecoeur et plusieurs
autres, qui ne les firent pas valoir avec moins de force. Peut-tre le
zle qu'ils montraient en faveur du roi n'tait-il pas chez tous
entirement dsintress. Plusieurs d'entre eux, comme nous l'avons dit,
avaient dj prouv les effets de la libralit du roi; d'autres
avaient en France des domaines ou des prtentions qui les soumettaient
un peu  son influence; et il est certain que le trsor que le roi avait
apport  Pronne sur quatre mules s'allgea beaucoup dans le cours de
ces ngociations.

Le troisime jour, le comte de Campo Basso apporta au conseil de Charles
le tribut de son esprit italien, et il fut heureux pour Louis qu'il ne
ft pas encore arriv quand le duc tait dans sa premire fureur. Un
conseil rgulier fut convoqu  l'instant mme pour dlibrer sur les
mesures qu'il convenait d'adopter dans cette crise singulire. Campo
Basso exprima d'abord son opinion par l'apologue du voyageur, de la
vipre et du renard, et rappela au duc l'avis que le renard donne 
l'homme d'craser son ennemi mortel pendant que le destin l'a mis  sa
disposition. D'Argenton, qui vit les yeux du duc tinceler  une
proposition que la violence de son caractre lui avait dj suggre
plusieurs fois, s'empressa d'objecter qu'il tait possible que Louis
n'et pas pris une part directe au meurtre pouvantable commis 
Schonwaldt.--Peut-tre, dit-il, le roi est en tat de se justifier de
cette imputation, et dispos  faire rparation pour les dommages que
ses intrigues ont occasionns dans les domaines du duc et dans ceux de
ses, allis. Il ajouta qu'un acte de violence exerc contre la personne
du roi ne pouvait manquer d'attirer sur la France et sur la Bourgogne
d'affreux malheurs qui en seraient la suite; qu'entre autres, et ce ne
serait pas le moindre, les Anglais pourraient profiter de la discorde et
des dissensions intestines qui clateraient ncessairement, pour se
remettre en possession de la Normandie et de la Guienne, et renouveler
ces guerres dsastreuses qui ne s'taient termines, non sans peine, que
par l'union de la France et de la Bourgogne contre l'ennemi commun. Il
finit par dire qu'il n'entendait pas lui donner le conseil de rendre la
libert  son prisonnier purement et simplement et sans condition; mais
qu'il tait d'avis que le duc ne devait profiter de la situation du roi
que pour conclure entre les deux pays un trait juste et honorable, en
exigeant de Louis des garanties qui lui rendissent difficile de manquer
de foi, et de troubler  l'avenir la paix intrieure de la Bourgogne.
D'Hymbercourt, Crvecoeur et plusieurs autres se dclarrent hautement
contre les mesures violentes proposes par Campo Basso, et soutinrent
qu'on pouvait obtenir, par le moyen d'un trait, des avantages plus
durables et plus glorieux pour la Bourgogne, que par une action qui la
souillerait d'une tache honteuse, celle d'avoir manqu de foi 
l'hospitalit.

Le duc couta ces argumens les yeux baisss et en fronant les sourcils
de manire non-seulement  les rapprocher, mais  les confondre; et
quand le comte de Crvecoeur ajouta qu'il ne croyait pas que Louis et
pris part au meurtre sacrilge de l'vque de Lige, ni mme qu'il en
et conu le projet, Charles leva la tte, et, jetant un regard svre
sur son conseiller, il s'cria:--Avez-vous donc aussi, Crvecoeur,
entendu le son de l'or de France? Il me semble que ce son retentit dans
mon conseil aussi haut que les cloches de Saint-Denis. Qui osera dire
que Louis n'a pas foment la rbellion en Flandre?

--Monseigneur, rpondit le comte, ma main a toujours t moins habitue
 manier l'or que l'acier, et je suis tellement convaincu que Louis est
coupable d'avoir excit les troubles de la Flandre, que nagure je l'en
ai accus en prsence de toute sa cour, et lui ai fait un dfi en votre
nom. Mais quoique ses intrigues aient t, sans aucun doute, la cause
premire de tous ces malheurs, je suis si loin de croire qu'il ait
autoris le meurtre commis  Schonwaldt, que je sais qu'un de ses
missaires a protest, publiquement contre ce crime; et je pourrais le
faire paratre devant Votre Altesse, si tel tait votre bon plaisir.

--Si tel est notre bon plaisir! s'cria le duc; par saint George!
pouvez-vous douter que nous ne dsirions agir d'aprs la plus stricte
justice? Mme dans l'emportement de notre courroux, nous sommes connus
pour juger avec quit et droiture. Nous verrons nous-mme Louis de
Valois; nous lui exposerons nos griefs et la rparation que nous en
exigeons, rparation qui pourra devenir plus facile s'il est innocent de
ce meurtre. S'il en est coupable, qui osera dire qu'une vie dvoue  la
pnitence dans quelque monastre retir ne soit pas une sentence aussi
misricordieuse que bien mrite? Qui osera dire, ajouta Charles en
s'chauffant, qu'une vengeance plus prompte et plus directe ne serait
pas lgitime? Amenez-moi l'homme dont vous me parlez. Nous nous rendrons
au chteau une heure avant midi. Nous rdigerons quelques articles, et
il faudra qu'il les accepte, ou malheur  lui! La sance est leve,
messieurs, et vous pouvez vous retirer. Moi, je vais changer de
vtemens, car je suis  peine en costume convenable pour paratre,
devant _mon trs-gracieux souverain_.

Le duc appuya sur ces derniers mots avec une ironie amre, et il sortit
de l'appartement.

--La sret de Louis et, ce qui est plus important encore, l'honneur de
la Bourgogne, dpendent d'un tour de d, dit d'Hymbercourt  d'Argenton
et  Crvecoeur. Cours au chteau, d'Argenton: tu as la langue mieux
affile que Crvecoeur et moi. Avertis Louis de la tempte qui
s'approche, il en saura mieux comment se gouverner. J'espre que ce
jeune garde ne dira rien qui puisse aggraver la situation du roi: car
qui sait de quelle mission secrte il tait charg?

--Ce jeune homme, rpondit Crvecoeur, parait hardi, mais circonspect,
plus qu'on ne pourrait l'attendre de son ge. Dans tout ce qu'il m'a
dit, il m'a eu l'air d'avoir grand soin de mnager le roi, comme un
prince au service duquel il se trouve. J'espre qu'il agira de mme en
prsence du duc. Maintenant il faut que j'aille le chercher, ainsi que
la jeune comtesse de Croye.

--La comtesse! s'cria d'Hymbercourt; vous nous aviez dit que vous
l'aviez laisse au couvent de Sainte-Brigitte.

--Cela est vrai, rpondit le comte; mais les ordres du duc m'ont oblig
de la faire venir; elle a t amene ici en litire, ne pouvant voyager
autrement. Elle est dans la plus grande dtresse, tant  cause de son
incertitude sur le sort de sa tante, la comtesse Hameline, que par suite
des inquitudes qu'elle a pour elle-mme; car elle s'est rendue coupable
d'un dlit fodal en osant se soustraire  la protection de son seigneur
suzerain, et le duc Charles n'est pas homme  voir avec indiffrence le
moindre oubli de ses droits seigneuriaux.

La nouvelle que la jeune comtesse tait entre les mains de Charles vint
encore ajouter une nouvelle amertume aux rflexions de Louis. Il savait
parfaitement qu'elle pouvait rendre compte des intrigues employes par
lui pour la dterminer, ainsi que sa tante,  passer en France, et
fournir par l les preuves qu'il avait fait disparatre en ordonnant
l'excution de Zamet Maugrabin. Or, il n'ignorait pas que cette
intervention de sa part dans les droits du duc de Bourgogne fournirait 
Charles un prtexte et un motif pour profiter de tous ses avantages.

Tourment d'inquitudes sur sa situation, le roi s'en entretint avec le
sire d'Argenton, dont l'esprit et les talens politiques taient mieux
assortis  l'humeur de Louis que le caractre franc et martial de
Crvecoeur et la fiert fodale de d'Hymbercourt.

--Ces soldats bards de fer, mon cher d'Argenton, dit-il  son futur
historien, devraient rester dans l'antichambre avec les hallebardes et
les pertuisanes, et ne jamais entrer dans le cabinet d'un roi. Leurs
mains sont faites pour combattre; mais le monarque qui veut donner 
leur tte une autre occupation que celle de servir d'enclume aux glaives
et aux massues de ses ennemis, agit comme ce fou qui voulait mettre au
cou de sa matresse un collier de chien. C'est  des hommes comme vous,
Philippe,  des hommes dont les yeux sont dous de ce jugement exquis,
capable de pntrer au-del de la surface des affaires, que les princes
doivent ouvrir leur cabinet, leurs conseils, que dirai-je? les plus
secrets replis de leur me.

Il tait tout naturel que d'Argenton, homme d'un esprit pntrant, ft
flatt de l'approbation du prince de l'Europe reconnu pour avoir le plus
de sagacit; et il ne put assez bien dguiser la satisfaction intrieure
qu'il prouvait, pour que le roi ne s'apert pas qu'il avait fait
quelque impression sur lui.

--Plt  Dieu, continua-t-il, que j'eusse un pareil serviteur, ou plutt
que je fusse digne d'en avoir un! Je ne me trouverais pas dans cette
malheureuse situation; et cependant je regretterais  peine de m'y
trouver, si je pouvais dcouvrir les moyens de m'assurer les services
d'un homme d'tat si expriment.

D'Argenton rpondit que toutes ses facults taient au service de Sa
Majest Trs-Chrtienne, sous la rserve de la fidlit qu'il devait 
son seigneur lgitime, Charles, duc de Bourgogne.

--Et suis-je homme  vouloir vous faire trahir votre fidlit! s'cria
Louis d'un ton pathtique, Hlas! ne suis-je pas mme en danger, en ce
moment, pour avoir accord trop de confiance  mon vassal?  qui la foi
fodale peut-elle tre plus sacre qu' moi, qui n'ai d'autre moyen de
sret que d'y avoir recours? Non, Philippe de Comines, continuez 
servir Charles de Bourgogne, et vous ne pouvez mieux le faire qu'en
amenant un arrangement raisonnable entre lui et Louis de France. En
agissant ainsi, vous nous rendrez service  tous deux, et vous verrez
qu'un de nous au moins en sera reconnaissant. On m'assure que vos
appointemens en cette cour galent  peine ceux du grand fauconnier; et
c'est ainsi que les services du plus sage conseiller de l'Europe sont
mis au niveau, ou, pour mieux dire, ravals au-dessous de ceux de
l'homme qui nourrit et mdicamente des oiseaux de proie! La France
possde de bonnes terres; son roi ne manque pas d'or. Permettez-moi, mon
cher ami, de rectifier cette ingalit scandaleuse. Les moyens n'en sont
pas bien loin; trouvez bon que je les emploie.

 ces mots, le roi offrit  Comines un gros sac d'argent; mais Comines,
dont les sentimens taient plus dlicats que ceux de la plupart des
courtisans de son temps, le remercia en lui disant qu'il tait
parfaitement satisfait de la libralit de son matre; et il assura
Louis que quand mme il accepterait le prsent qu'il lui offrait, cette
circonstance ne pourrait ajouter  son dsir de lui tre utile.

--Homme extraordinaire! s'cria le roi, souffrez que j'embrasse le seul
courtisan de ce sicle qui soit en mme temps capable et incorruptible.
La sagesse est plus dsirable que l'or le plus pur, et croyez-moi,
Philippe, j'ai plus de confiance en votre assistance dans ce moment de
crise, que dans les secours achets de tant d'autres qui ont accept mes
prsens. Je vous connais, Comines, et je suis sr que vous ne
conseillerez pas  votre matre d'abuser de l'occasion que la fortune,
ou, pour vous parler franchement, que ma propre sottise lui a procure.

--D'en _abuser_! s'cria d'Argenton; non certainement: mais je lui
conseillerai srement d'en _user_.

--Comment? jusqu' quel point? Je ne suis pas assez sot pour me flatter
qu'il me laisse chapper sans ranon; mais qu'elle soit raisonnable. Je
suis toujours dispos  couter la raison,  Pronne aussi-bien qu'
Paris ou au Plessis.

--Mais, si Votre Majest me permet de le lui dire, la raison,  Paris et
au Plessis, avait coutume de parler d'un ton si doux et d'une voix si
basse, qu'elle ne pouvait pas toujours obtenir audience de Votre
Majest. Mais  Pronne, elle emprunte la trompe parlante de la
ncessit, et sa voix devient bruyante et imprieuse.

--Votre style est trop figur, dit Louis, incapable de rprimer un
mouvement d'humeur. Je suis, un homme tout simple, sire d'Argenton: je
vous prie de laisser vos tropes et d'en venir au fait. Qu'attend de moi
votre duc?

--Je ne suis pas porteur de propositions, Sire. Le duc vous fera bientt
connatre lui-mme son bon plaisir. Cependant il s'en prsente  mon
esprit quelques-unes auxquelles il est bon que Votre Majest soit
prpare. Par exemple, la cession des villes sur la Somme.

--Je m'y attendais.

--Le dsaveu des crimes commis par les Ligeois et Guillaume de la
Marck.

--Aussi volontiers que je dsavoue l'enfer et Satan.

--Il vous demandera soit des otages, soit quelques forteresses, pour
garantie que vous vous abstiendrez dsormais d'exciter la rbellion
parmi les Flamands.

--C'est quelque chose de nouveau, Philippe, qu'un vassal demande des
garanties  son souverain; mais passe encore pour cela.

--Un apanage convenable et indpendant pour votre illustre frre,
l'alli et l'ami de mon matre; la Normandie ou la Champagne, par
exemple. Le duc aime la maison de votre pre, Sire.

--Oui, Pques-Dieu! s'cria le roi: il l'aime tant, qu'il veut faire des
rois de tous ses enfans! Eh bien! votre magasin d'insinuations
prparatoires, est-il puis?

--Pas tout--fait, Sire; Votre Majest sera certainement requise de ne
plus molester le duc de Bretagne, comme vous l'avez fait rcemment, et
de ne plus contester le droit qu'ont vos grands feudataires de battre
monnaie, et de se nommer ducs et princes par la grce de Dieu.

--C'est--dire de faire de mes vassaux autant de rois. Sire Philippe,
voulez-vous me faire fratricide? Vous vous rappelez mon frre Charles?
eh bien  peine fut-il duc de Guienne qu'il mourut. Et que restera-t-il
aux descendans de Hugues Capet, aprs avoir donn ces riches provinces,
si ce n'est le privilge de se faire oindre  Reims, et de prendre leurs
repas sous un dais lev?

--Nous diminuerons les inquitudes de Votre Majest  cet gard, en lui
donnant un compagnon dans cette dignit solitaire. Quoique le duc de
Bourgogne ne demande pas, quant  prsent, le titre de roi, cependant il
dsire tre affranchi  l'avenir de ces marques abjectes de soumission
auxquelles il est tenu envers la couronne de France. Il a dessein de
fermer sa couronne ducale de la mme manire que celles des empereurs,
et de la surmonter d'un globe, en signe de l'indpendance de ses
domaines.

--Et comment le duc de Bourgogne, s'cria Louis en montrant un degr
d'motion qui ne lui tait pas ordinaire, comment un vassal de ma
couronne ose-t-il proposer  son souverain des conditions qui, d'aprs
toutes les lois de l'Europe, lui feraient encourir la forfaiture de son
fief?

--La sentence de forfaiture serait en ce cas difficile  excuter,
rpondit d'Argenton avec calme. Votre Majest n'ignore pas que
l'observation des lois fodales commence  tomber en dsutude, mme
dans l'empire germanique, et que les suzerains et les vassaux cherchent
 amliorer leur position respective autant que le leur permettent leur
puissance et les occasions. Les pratiques secrtes de Votre Majest avec
les vassaux de mon matre, en Flandre, serviront d'excuse  mon matre,
en supposant qu'il insiste pour que le roi de France, en reconnaissant
son indpendance absolue, se mette hors d'tat de se livrer  l'avenir 
de pareilles intrigues.

--D'Argenton! d'Argenton! dit Louis en se levant et en se promenant dans
la chambre d'un air pensif; ceci est un terrible commentaire sur le
texte: _V victis_[76]! Vous ne pouvez vouloir me donner  entendre
que le duc insistera sur des conditions si dures?

--Je voudrais du moins, Sire, que vous fussiez prpar  les discuter.

--Cependant la modration, d'Argenton, personne ne le sait mieux que
vous:--la modration dans la prosprit est ncessaire pour assurer les
avantages que la prosprit nous offre.

--Votre Majest me permettra de lui dire que j'ai remarqu que c'est
toujours le perdant qui vante le mrite de la modration. Le gagnant
fait plus de cas de la prudence, qui l'engage  ne pas laisser chapper
l'occasion dont il peut profiter.

--Eh bien! nous y rflchirons; mais j'espre que vous tes arriv  la
fin de toutes les prtentions draisonnables du duc? Oserait-il les
porter plus loin? Oui, je vois dans vos yeux que vous ne m'avez pas
encore tout dit. Que veut-il donc? Que peut-il vouloir? Est-ce ma
couronne?--ma couronne prive de tout son lustre si je lui accorde
toutes les demandes que vous m'avez dj fait connatre?

--Ce dont il me reste  vous parler, Sire, dpend en partie,--et en
grande partie mme, je puis dire, de la volont du duc, mais il a
dessein de vous inviter  y consentir; car,  la vrit, c'est une chose
qui vous touche de trs-prs.

--Pques-Dieu! Et de quoi s'agit-il? demanda le roi d'un ton
d'impatience; faut-il que je lui envoie ma fille pour concubine! et de
quel autre dshonneur prtend-il me couvrir:

--Le projet qu'il a conu n'entrane aucun dshonneur, Sire. Le cousin
de Votre Majest, l'illustre duc d'Orlans...

--Ah! dit le roi. Mais d'Argenton continua sans faire attention  cette
interruption.

--Ayant donn son affection  la jeune comtesse Isabelle de Croye, le
duc dsire que Votre Majest accorde son consentement  ce mariage,
comme il y accorde le sien, et que vous vous unissiez  lui pour
assurer  ce noble couple un apanage qui, joint aux domaines de la
comtesse, puisse former un tablissement convenable pour un fils de
France.

--Jamais! jamais! s'cria le roi en se livrant  un emportement qu'il
n'avait pas eu peu de peine  rprimer jusqu'alors, et en se promenant 
grands pas dans la chambre, avec un air de dsordre qui formait un
contraste frappant avec son sang-froid habituel. Jamais! jamais! Qu'on
apporte des ciseaux, et qu'on me tonde la tte comme celle d'un fou de
paroisse, auquel j'ai si grandement ressembl! Qu'on ouvre pour moi la
porte d'un monastre ou celle d tombeau! Qu'on emploie des bassins
rougis au feu pour me desscher les yeux! Qu'on ait recours  la hache,
au poison,  tout ce qu'on voudra! mais Orlans ne manquera pas  la foi
qu'il a promise  ma fille. Il n'aura jamais une autre pouse, tant
qu'elle vivra.

--Avant de vous prononcer si fortement contre ce projet, Sire, Votre
Majest rflchira qu'elle n'a aucun moyen pour en empcher l'excution.
Un homme sage qui voit se dtacher un quartier de rocher, ne conoit pas
le dessein inutile de l'arrter dans sa chute.

--Mais un homme courageux trouve un tombeau sous ses
dbris.--D'Argenton, songez qu'un tel mariage serait la ruine, la
destruction entire de mon royaume; songez que je n'ai qu'un fils, un
fils d'une sant faible, et qu'Orlans est, aprs lui, l'hritier
prsomptif du trne. Songez que l'glise a consenti  son union avec
Jeanne, union qui fond si heureusement ensemble les intrts des deux
branches de ma famille. Songez que cette union a t le projet favori de
toute ma vie; que j'ai rv, agi, combattu, pri, prch pour
l'accomplir. Non, Comines, non, je n'y renoncerai pas. Ayez compassion
de moi dans cette extrmit, Philippe! votre esprit ingnieux peut
trouver quelque chose  substituer  ce sacrifice, quelque blier 
offrir en la place de ce qui m'est aussi cher que l'tait  son pre le
fils unique du patriarche. Ayez piti de moi, Philippe; vous, du moins,
vous devez savoir que l'anantissement d'un projet  l'accomplissement
duquel on a long-temps rflchi, long-temps travaill, offre bien plus
d'amertume  un homme dou de jugement et de prvoyance, qu' un homme
ordinaire, dont les chagrins sont courts parce que ses dsirs ne sont
que l'effet d'une passion momentane. Vous qui devez savoir compatir 
l'affliction incomparablement plus profonde de la prudence djoue, de
la sagacit trompe, ne prendrez-vous point part  ma dtresse?

--J'y prends part, Sire, autant que ce que je dois  mon matre...

--Ne parlez pas de lui! s'cria Louis, cdant, ou feignant de cder 
une impulsion irrsistible qui le mettait hors de garde, et qui lui
faisait oublier sa rserve ordinaire: Charles de Bourgogne est-il digne
de votre attachement! lui qui peut insulter et frapper le plus fidle de
ses conseillers! lui qui peut donner au plus sage d'entre eux le surnom
injurieux de _Tte botte_.

Toute la sagesse de Philippe de Comines n'empchait pas qu'il n'et une
assez haute opinion de son importance personnelle, et il fut tellement
frapp des paroles que le roi venait de prononcer,  ce qu'il
paraissait, dans un transport qui ne lui permettait pas de rflchir,
qu'il ne pt s'empcher de rpter:--Tte botte! il est impossible que
le duc, mon matre, ait donn un pareil nom au serviteur qui a toujours
t  ses cts depuis qu'il peut monter un palefroi, et cela devant un
monarque tranger! Cela est impossible.

Louis vit sur-le-champ l'impression qu'il avait faite, et, vitant de
prendre un ton de condolance qui aurait pu paratre insultant, ou de
compassion qui aurait pu ressembler  de l'affection, il dit avec
simplicit et en mme temps avec dignit:

--Mes infortunes m'ont fait oublier ma courtoisie, sans quoi je ne vous
eusse point parl de ce qu'il doit vous tre dsagrable d'entendre.
Mais vous prtendez que ce que je vous ai dit est impossible; cela
touche mon honneur, et je reconnatrais que cette accusation est fonde,
si je ne vous rapportais pas comment le duc, en se tenant les cts de
rire, m'a racont des circonstances qui ont donn lieu  ce sobriquet
insultant, dont la rptition ne choquera pas vos oreilles en passant
par ma bouche. Il me dit donc qu'un certain jour, au retour d'une partie
de chasse o vous l'aviez accompagn, il vous pria de lui tirer ses
bottes. Voyant peut-tre dans vos yeux un mcontentement fort naturel
d'un traitement si humiliant, il vous ordonna de vous asseoir, et se mit
 vous rendre le mme service qu'il venait de recevoir de vous. Mais
offens de votre obissance littrale, il n'eut pas plus tt tir une de
vos bottes, qu'il vous en dchargea de grands coups sur la tte,  en
faire sortir le sang, se rcriant contre l'insolence d'un sujet qui
souffrait que la main de son souverain, se dgradt  ce point; et
depuis ce temps il fait des gorges-chaudes de cette aventure, et
non-seulement il vous donne le sobriquet de Tte botte, mais trouve bon
que son fou privilgi, le Glorieux, en fasse autant.

En racontant cette anecdote, Louis avait le plaisir d'abord de piquer au
vif celui  qui il parlait, satisfaction dont il tait dans sa nature de
jouir, mme quand il n'avait pas, comme dans le cas dont il s'agit, une
sorte d'excuse pour se livrer  ce penchant; et ensuite celui de voir
qu'il avait enfin russi  dcouvrir dans le caractre de d'Argenton un
point vulnrable qui pouvait insensiblement le conduire  abandonner les
intrts de la Bourgogne pour embrasser ceux de la France. Mais quoique
le ressentiment profond que le courtisan offens conut contre son
matre l'ait port par la suite  passer du service de Charles  celui
de Louis, cependant il se contenta, en ce moment, d'assurer le roi de
l'intrt qu'il prenait  la France, en termes gnraux qu'il n'ignorait
pas que Louis saurait fort bien interprter. Il serait souverainement
injuste d'accuser cet excellent historien d'avoir oubli, en cette
occasion, ce qu'il devait  son matre; mais il est certain qu'il se
sentait dans des dispositions plus favorables  Louis que lorsqu'il
tait arriv prs de lui.

--Je ne croyais pas, dit-il en faisant un effort sur lui-mme pour rire
de l'anecdote que Louis venait de raconter, qu'une bagatelle, une folie
semblable vivrait assez long-temps dans l'esprit du duc pour qu'il en
parlt jamais. Il y a bien quelque chose de vrai dans cette histoire de
bottes, et Votre Majest sait que le duc n'est pas trs-dlicat dans ses
plaisanteries; mais celle-ci s'est orne et amplifie dans son souvenir.
Au surplus, n'en parlons pas davantage.

--Oui, n'en parlons plus, dit le roi; c'est mme une honte que nous nous
y soyons arrts un instant. Mais j'espre, sire Philippe, que vous avez
le coeur assez franais pour me donner un avis dans cette crise
embarrassante. Vous pourriez me tirer de ce labyrinthe, car vous en avez
le fil, j'en suis sr.

--Votre Majest peut disposer de mes avis et de mes services, rpondit
d'Argenton, toujours sous la rserve de ce que je dois  mon matre.

C'tait  peu prs ce que le courtisan avait dj dit; mais il le
rptait alors d'un ton si diffrent, que Louis, qui avait conclu
d'aprs sa premire dclaration que ce que Philippe devait  son matre
entrait en premire ligne dans ses considrations, comprit parfaitement
qu'il appuyait alors avec plus de force sur la promesse de ses avis et
de ses services que sur une rserve qui ne semblait faite que pour la
forme et par biensance. Il s'assit, fora d'Argenton  prendre une
chaise, et l'couta avec la mme attention que s'il et prononc des
oracles. L'homme d'tat lui parla  voix basse, de ce ton qui manque
rarement de faire impression, parce qu'il annonce de la sincrit et une
sorte de prcaution, et avec une lenteur qui semblait inviter le
monarque  bien peser chaque mot qui sortait de sa bouche, comme s'il
avait eu un sens particulier et dtermin.

--Les propositions que j'ai soumises  la considration de Votre
Majest, dit-il, ne sont que celles qui ont t substitues  d'autres,
bien plus violentes encore, mises en avant, et soutenues dans le conseil
par des gens anims d'intentions plus hostiles que les miennes  l'gard
de Votre Majest; je n'ai pas besoin de vous rappeler que les avis les
plus violens sont ceux que mon matre coute le plus volontiers, parce
qu'il aime  marcher vers son but par la voie la plus courte, quelque
dangereuse qu'elle puisse tre, plutt que de suivre un chemin plus sr,
mais qui ne l'y conduit que par un long dtour.

--Je le sais fort bien. Je l'ai vu traverser une rivire  la nage au
risque de se noyer, quand,  trois cents pas plus loin, il aurait pu la
passer sur un pont.

--C'est la vrit, Sire; et celui qui compte sa vie pour rien quand il
s'agit de satisfaire la passion imptueuse d'un moment, suivra la mme
impulsion pour prfrer le plaisir de faire sa volont, 
l'accroissement de sa vritable puissance.

--Je pense de mme. Un fou prfre l'apparence de l'autorit  la
ralit; et je sais que tel est le caractre de Charles de Bourgogne.
Mais, mon cher ami d'Argenton, quelle consquence tirez-vous de ces
prmisses?

--Sire, celle-ci: Votre Majest a vu un pcheur habile se rendre matre
d'un gros poisson, et par le secours de son adresse le tirer hors de
l'eau avec le simple fil de sa ligne; tandis que, s'il avait voulu
l'enlever brusquement, et sans lui laisser, l'espace pour s'agiter, ce
fil n'aurait pu rsister  la violence de ses efforts. De mme, Votre
Majest, en donnant satisfaction au duc sur des objets auxquels il
attache particulirement ses ides d'honneur et de vengeance, peut
luder plusieurs autres demandes qu'elle trouverait encore plus
dsagrables, notamment (car je dois parler avec franchise  Votre
Majest) celles qui tendraient spcialement  l'affaiblissement de la
France. Il n'y fera plus attention; elles s'chapperont de sa mmoire;
et en les ajournant  une autre confrence, pour en retarder la
discussion, il n'en sera plus question.

--Je vous comprends, mon bon sire Philippe; mais venons au fait. 
laquelle de ces heureuses propositions votre duc est-il si attach que
la contradiction le rendrait draisonnable et indomptable?

-- toutes,  la premire venue; prcisment  celle sur laquelle il
pourrait vous arriver de le contredire. C'est ce que Votre Majest doit
viter: et, pour reprendre ma premire mtaphore, il faut que vous ayez
toujours l'oeil au guet; et, quand vous le verrez prt  se livrer 
quelque mouvement de violence, que vous lui lchiez assez de ligne pour
l'empcher de la briser. Sa fureur, dj considrablement diminue, se
dissipera d'elle-mme, si elle n'prouve pas d'opposition; et bientt
aprs, vous le verrez devenir plus doux, et traitable.

--Cependant, dit le roi d'un air pensif, parmi toutes les propositions
que mon beau cousin a dessein de me faire, il doit s'en trouver
quelques-unes qu'il ait plus  coeur que les autres. N'y aurait-il pas
moyen de les connatre, mon cher d'Argenton?

--Votre Majest peut rendre la moindre des demandes du duc la plus
importante  ses yeux, uniquement en s'y opposant. Je crois pourtant
pouvoir vous dire, Sire, qu'il faut renoncer  toute esprance
d'arrangement si vous n'abandonnez les Ligeois et Guillaume de la
Marck.

--J'ai dj dit que je les abandonnerai; et c'est tout ce qu'ils
mritent de moi. Les misrables! commencer un pareil tumulte dans un
moment o il pouvait m'en coter la vie!

--Celui qui met le feu  une trane de poudre, ne doit pas tre surpris
d'entendre l'explosion de la mine. Mais il ne suffira pas au duc Charles
que vous les abandonniez. Je sais qu'il se propose de vous demander
votre assistance pour rprimer cette insurrection, et votre prsence
royale pour sanctionner le chtiment qu'il destine aux rebelles.

--Je ne sais trop si notre honneur nous permet d'accorder cette demande,
d'Argenton.

--Je ne sais trop si le soin de votre sret vous permet de la refuser,
Sire. Charles est dtermin  prouver aux Flamands qu'ils ne doivent
compter ni sur les promesses, ni sur les secours de la France; et que,
s'ils se rvoltent, rien ne peut les mettre  l'abri du courroux et de
la vengeance de la Bourgogne.

--Parlons franchement, d'Argenton; si nous pouvions faire traner les
choses en longueur, ces misrables Ligeois ne pourraient-ils pas se
mettre en tat de tenir bon contre le duc? Les coquins sont nombreux et
entts. Ne pourraient-ils pas dfendre leur ville contre lui?

--Ils auraient pu faire quelque chose avec les mille archers franais
que Votre Majest leur a promis; mais...

--Que je leur ai promis! Hlas! mon bon sire Philippe, vous me faites
tort par une telle supposition.

--Mais, ne vous en mlant pas, continua d'Argenton sans faire attention
 cette interruption, et attendu que _maintenant_ Votre Majest ne
jugera probablement pas  propos de les secourir, comment des bourgeois
peuvent-ils esprer de dfendre une ville aux murs de laquelle les
larges brches faites par ordre de Charles, aprs la bataille de
Saint-Tron, sont encore si peu rpares, que les lanciers du Hainaut, du
Brabant et de la Bourgogne peuvent se prsenter  l'attaque sur vingt
hommes de front.

--Imprudens, idiots! S'ils ont ainsi nglig eux-mmes leur sret, ils
ne mritent pas ma protection. Je ne me ferai pas de querelle pour eux.
Continuez.

--Je crains que le point suivant ne touche de plus prs Votre Majest.

--Ah! s'cria le roi, vous voulez parler de cet infernal mariage. Jamais
je ne consentirai  rompre le contrat qui lie mon cousin d'Orlans  ma
fille Jeanne. Ce serait arracher le sceptre de la France  ma postrit,
car le dauphin a une sant bien faible; c'est un bouton fltri qui ne
portera aucun fruit. Ce mariage entre Jeanne et d'Orlans a occup mes
penses pendant le jour, mes rves pendant la nuit. Je vous dis,
d'Argenton, que je ne puis y consentir. D'ailleurs, c'est une barbarie
que d'exiger de moi que je dtruise de mes propres mains, et d'un seul
coup, le plan de politique auquel je tiens le plus, et le bonheur d'un
jeune couple lev ds l'enfance l'un pour l'autre.

--Leur attachement est donc bien fort? demanda d'Argenton.

--D'un ct du moins, rpondit le roi, et c'est le ct auquel je dois
prendre le plus d'intrt. Mais vous souriez, sire Philippe; vous ne
croyez pas  la force de l'amour.

--Au contraire, Sire, permettez-moi de vous dire que je suis si peu
incrdule  cet gard, que j'allais vous demander si vous prouveriez un
peu moins de rpugnance  consentir au mariage propos entre Louis
d'Orlans et Isabelle de Croye, si je vous prouvais que la comtesse a un
penchant tellement dcid pour un autre, qu'il est vraisemblable qu'elle
refusera elle-mme d'pouser le duc?

--Hlas! mon bon et cher ami, dit le roi en soupirant, de quel spulcre
avez-vous tir cette consolation pour un homme mort? Son penchant! Quoi!
Pour dire la vrit, supposons que d'Orlans dteste ma fille Jeanne; eh
bien! sans ce concours d'accidens formant une trame mal tissue, il n'en
aurait pas moins fallu qu'il l'poust: quelle chance y a-t-il donc que
cette jeune comtesse puisse refuser l'poux qu'on lui destine, quand
elle sera expose  une semblable ncessit; ou qu'elle veuille le
refuser, quand cet poux est un fils de France? Non, non, Philippe, on
ne peut se flatter qu'elle soit insensible aux voeux d'un tel amant.
_Varium et mutabile_[77], Philippe.

--Je crois qu'en cette occasion Votre Majest met trop bas le courage
dtermin de cette jeune dame. Elle sort d'une race volontaire et
opinitre, et j'ai appris de Crvecoeur qu'elle a conu un attachement
romanesque pour un jeune cuyer, qui,  la vrit, lui a rendu de grands
services en route.

--Ah! s'cria le roi, un archer de ma garde, nomm Quentin Durward?

--Lui-mme,  ce que je crois, rpondit d'Argenton; il a t fait
prisonnier avec la comtesse. Ils voyageaient ensemble, presque tte 
tte.

--Bnis soient donc notre Seigneur, Notre-Dame, monseigneur saint Martin
et monseigneur saint Julien! dit le roi. Gloire et honneur au savant
Galeotti qui a lu dans les astres que le destin de ce jeune homme tait
en conjonction avec le mien. Si cette jeune comtesse lui est assez
attache pour devenir rfractaire aux ordres du Bourguignon, ce Quentin
Durward m'a rellement t bien utile.

--D'aprs ce que m'a dit Crvecoeur, Sire, je crois qu'on peut esprer
de la trouver suffisamment obstine. D'ailleurs, malgr la supposition
qu'il a plu  Votre Majest de faire tout  l'heure, le noble duc
lui-mme ne renoncera sans doute pas volontairement  la belle cousine 
laquelle il est engag depuis long-temps.

--Hum! Mais vous n'avez jamais vu ma fille Jeanne; c'est une chouette,
Philippe! une vritable chouette dont je suis honteux! Mais n'importe;
qu'il soit assez sage pour l'pouser, et je lui permets ensuite d'tre
fou, de la plus belle femme de France. Je prsume que vous m'avez
maintenant dploy toute la carte des dispositions de votre matre.

--Je vous ai fait connatre, Sire, les points sur lesquels il est 
prsent le plus dispos  insister. Mais Votre Majest sait que le
caractre du duc est un torrent fougueux qui ne se contient dans son lit
que lorsqu'il ne rencontre aucun obstacle  son cours, et dont on ne
peut prvoir celui qu'il prendra, si une digue ou un rocher l'oblige 
le changer. S'il obtenait inopinment des preuves plus vidente des
pratiques de Votre Majest (excusez cette expression, le temps presse et
n'admet pas de crmonie) avec les Ligeois et Guillaume de la Marck,
les consquences pourraient en tre terribles. Il est arriv d'tranges
nouvelles de ce pays. On dit que de la Marck a pous Hameline, l'ane
des comtesses de Croye.

--Cette vieille folle avait une telle envie de se marier, qu'elle aurait
accepte la main de Satan. Mais que de la Marck, brute comme il est, ait
consenti  l'pouser, c'est ce qui me parat plus surprenant.

--On dit aussi qu'un hraut ou un envoy arrive  Pronne de la part de
de la Marck. C'en est assez pour jeter le duc dans un transport de rage.
J'espre que de la Marck n'a pas quelques lettres de Votre Majest, ou
quelques autres pices qu'il pourrait montrer?

--Moi crire  un Sanglier! Non, non, sire Philippe, je ne suis pas
assez fou pour jeter des perles aux pourceaux. Le peu de relations que
j'ai eues avec cet animal sauvage n'ont jamais consist qu'en messages
de vive voix, et je n'y ai employ que des vagabonds, des misrables,
dont on ne voudrait pas recevoir le tmoignage pour prouver le vol des
oeufs d'un poulailler.

--Il ne me reste, dit d'Argenton en se levant, qu' recommander  Votre
Majest de se tenir sur ses gardes, d'agir suivant les circonstances, et
surtout d'viter avec le duc un langage et des argumens plus convenables
 votre dignit qu' votre situation actuelle.

--Si ma dignit me gne, rpondit le roi, ce qui m'arrive rarement quand
j'ai  penser  de plus grands intrts, j'ai ici un spcifique contre
ce gonflement du coeur; c'est de regarder dans un petit cabinet qui est
 deux pas, sire Philippe, et de songer  la mort de Charles-le-Simple:
cela m'en dbarrassera aussi efficacement qu'un bain froid
dbarrasserait d'une fivre. Et maintenant, mon cher ami, mon digne
conseiller, faut-il donc que vous vous en alliez? Eh bien, sire de
Comines, le temps viendra o vous vous lasserez de donner des leons de
politique  ce taureau bourguignon qui n'est pas en tat de comprendre
votre plus simple argument; alors, si Louis vit encore, songez que vous
avez un ami  la cour de France. Et si vous y veniez, mon cher Philippe,
je le regarderais comme une bndiction pour mon royaume, parce qu'avec
des vues profondes en affaires d'tat, vous avez une conscience qui vous
met  mme de sentir et de discerner le bien et le mal; tandis que...
Que Dieu, Notre-Dame et monseigneur saint Martin me soient en aide!
Olivier et La Balue ont le coeur aussi dur qu'une meule de moulin, et ma
vie est remplie d'amertume par le remords et les pnitences des crimes
qu'ils me font commettre. Mais vous, sire Philippe, vous qui possdez la
sagesse des temps passs et celle du temps prsent, vous pourriez
m'apprendre  devenir grand sans cesser d'tre vertueux.

--C'est une tche difficile, dit l'historien; peu de princes l'ont
remplie; et pourtant elle est encore  la porte de ceux qui voudront
faire quelques efforts pour l'accomplir. Je vous quitte, Sire;
prparez-vous  la confrence que le duc ne tardera pas  avoir avec
vous.

Louis resta quelque temps les yeux fixs sur la porte par o d'Argenton
venait de sortir.--Il m'a parl de pche, dit-il en souriant
amrement;--je l'ai envoy chez lui comme une truite bien chatouille.
Il se croit vertueux parce qu'il a refus mon argent! mais il n'a pas
ferm l'oreille  mes flatteries et  mes promesses; il n'est pas
insensible au plaisir de venger un affront fait  sa vanit. Il a refus
mon argent! il en est plus pauvre, mais il n'en est pas plus honnte. Il
faut pourtant qu'il soit  moi, car c'est la meilleure tte de toute la
Bourgogne.  prsent j'attends un plus noble gibier. Il faut faire face
 ce lviathan de Charles, qui va fendre les mers pour arriver  moi. Il
faut que, comme un marin tremblant, je lui jette quelque chose
par-dessus le bord pour l'amuser; mais peut-tre trouverai-je un jour
l'occasion de le percer d'un harpon.




CHAPITRE XXXI.

L'Entrevue des deux Amans.

          Jeune et vaillant soldat, songe  garder ta foi!
          Et toi, jeune beaut, garde aussi ta promesse:
          Laissez la politique  la froide vieillesse;
          Montrez-vous aussi purs que le ciel azur
          Avant que de midi le soleil ait pomp
          Les humides vapeurs qui forment les nuages.

          _L'preuve_.


PENDANT la matine importante et prilleuse qui prcda l'entrevue des
deux princes dans le chteau de Pronne, Olivier le Dain servit son
matre en agent aussi vif qu'habile, prodiguant partout les prsens et
les promesses, pour lui procurer des partisans, afin que, lorsque la
fureur du duc claterait, chacun se trouvt intress  touffer
l'incendie plutt qu' l'accrotre. Il se glissa comme la nuit de tente
en tente et de maison en maison, se faisant des amis partout, non dans
le sens de l'aptre, mais avec le Mammon d'iniquit. Comme on l'a dit
d'un autre agent politique non moins actif,--il avait le doigt dans la
main, et la bouche dans l'oreille de chacun; et par diverses raisons,
dont nous avons dj fait connatre plusieurs, il s'assura des bons
offices d'un grand nombre de seigneurs bourguignons qui avaient quelque
chose  esprer ou  craindre de la France, ou qui pensaient que si
l'autorit de Louis se trouvait trop rduite, le duc en marcherait d'un
pas plus ferme et plus assur vers le despotisme, pour lequel il avait
un penchant bien dcid.

Quand il s'agissait de gagner quelqu'un prs de qui il craignait que ni
sa prsence ni ses argumens ne pussent russir, il employait l'entremise
de quelque autre serviteur du roi; et ce fut ainsi qu'il obtint du comte
de Crvecoeur la permission pour lord Crawford et le Balafr, d'avoir
une entrevue avec Quentin Durward, qui, depuis son arrive  Pronne,
tait gard au secret, mais trait honorablement. Des affaires
particulires furent allgues comme la cause de cette demande; mais il
est probable que Crvecoeur, qui craignait que les passions imptueuses
de son matre ne le portassent  se dshonorer par quelque acte de
violence envers Louis, ne fut pas fch de fournir  Crawford l'occasion
de donner au jeune archer quelques avis qui pussent tre utiles au roi
de France.

L'entrevue des trois compatriotes fut cordiale et mme touchante.

--Tu es un singulier jeune homme, dit lord Crawford  Durward en lui
frappant doucement sur la tte, comme un aeul le ferait  son
petit-fils; certes la fortune t'a favoris comme si tu tais n coiff.

--Tout cela vient de ce qu'il a obtenu si jeune une place d'archer, dit
le Balafr: on n'a jamais tant parl de moi, beau neveu, parce que
j'avais vingt-cinq ans avant d'tre _hors de page_.

--Et tu faisais un page passablement grotesque, mon brave montagnard,
dit le commandant, avec ta barbe large comme une pelle de boulanger, et
un dos comme celui du vieux Wallace Wight.

--Je crois, dit Quentin en baissant les yeux, que je ne porterai que peu
de temps ce titre distingu, car j'ai dessein de quitter le service des
archers de la garde.

Le Balafr resta muet de surprise, et les traits du vieux Crawford
exprimrent le mcontentement. Enfin le premier, recouvrant la parole,
s'cria:--Quitter le service! Renoncer  votre place dans les archers de
la garde cossaise! a-t-on jamais ou parler d'un tel rve? Je ne
donnerais pas la mienne pour celle de grand conntable de France.

--Paix donc, Ludovic, dit lord Crawford; ne vois-tu pas que ce jeune
homme sait suivre le vent mieux que nous, pauvres gens de l'ancien
temps? Son voyage lui a fourni quelques jolis contes  faire sur le roi
Louis; et il va se faire Bourguignon afin de trouver quelque petit
profit  les raconter au duc Charles.

--Si je le croyais, dit le Balafr, je lui couperais la gorge de mes
propres mains, fut-il cinquante fois le fils de ma soeur.

--Mais avant tout, bel oncle, dit Quentin, vous vous informeriez si j'ai
mrit d'tre trait ainsi? Quant  vous, milord, sachez que je ne suis
pas un rapporteur de contes, et que ni la question ni les tortures
n'arracheraient de moi, au prjudice du roi Louis, un seul mot de tout
ce que j'ai pu apprendre pendant que j'tais  son service. Mon devoir
m'impose le silence  cet gard; mais je ne resterai pas dans un service
o, indpendamment des prils que je puis courir en combattant
honorablement mes ennemis, je suis expos  des embuscades dresses par
mes propres amis.

--Si les embuscades ne lui plaisent pas, dit le Balafr en regardant
douloureusement lord Crawford, j'en suis fch, mais tout est dit pour
lui. J'ai donn dans trente embuscades, et moi-mme j'y ai t plac,
car c'est une des ruses de guerre favorites de notre roi.

--C'est la vrit, Ludovic, dit lord Crawford; et cependant taisez-vous,
car je crois que je comprends cette affaire mieux que vous.

--Je prie Notre-Dame que vous la compreniez, milord, rpondt le
Balafr; mais je souffre jusque dans la moelle des os, en pensant que le
fils de ma soeur a peur d'une embuscade.

--Jeune homme, dit Crawford, je devine en partie ce que vous voulez
dire. Vous avez prouv quelque trahison dans le voyage que vous venez
de faire par ordre du roi, et vous avez lieu de le souponner d'en tre
l'auteur.

--J'ai t sur le point d'en prouver une en m'acquittant des ordres du
roi, rpondit Quentin; mais j'ai eu le bonheur de la djouer. Que Sa
Majest en soit innocente ou coupable, c'est ce que je laisse  Dieu et
 sa conscience. Le roi m'a nourri quand j'avais faim; il m'a accueilli
quand j'tais errant et tranger, je ne le chargerai jamais, dans
l'adversit, d'accusations qui peuvent tre injustes, puisque je ne les
ai entendues sortir que des bouches les plus impures.

--Mon cher enfant! mon brave garon, s'cria Crawford en le serrant dans
ses bras, c'est penser et parler en cossais. Vous tes cossais
jusqu'au bout des ongles. Vous parlez en homme qui, voyant un ami le dos
dj tourn  la muraille, oublie la cause de querelle qu'il lui avait
donne, et ne se souvient que des services qu'il en a reus.

--Puisque mon capitaine a embrass mon neveu, dit le Balafr, je puis en
faire autant. Je voudrais pourtant qu'il apprt qu'il est aussi
ncessaire  un bon soldat de bien entendre le service d'une embuscade,
qu'il l'est  un prtre de savoir lire son brviaire.

--Silence, Ludovic, dit Crawford; vous tes un ne, mon ami, et vous ne
sentez pas tout ce que vous devez au ciel pour en avoir reu un tel
neveu. Et maintenant, Quentin, mon cher ami, dites-moi si le roi a
connaissance de la brave, noble et chrtienne rsolution que vous avez
prise? car dans la crise o il se trouve, le pauvre monarque a grand
besoin de savoir sur qui il peut compter. S'il avait amen avec lui
toute la brigade de ses gardes... Mais que la volont du ciel
s'accomplisse! Eh bien! dites-moi, le roi est-il instruit?

--Je ne puis trop vous le dire, rpondit Quentin, cependant j'ai assur
son savant astrologue, Martius Galeotti, que je suis dtermin  garder
le silence sur tout ce qui pourrait nuire au roi dans l'esprit du duc de
Bourgogne. Je vous prie de m'excuser si je n'entre  cet gard dans
aucun dtail; et vous pouvez bien juger que j'ai t encore bien moins
dispos  en donner  l'astrologue.

--Ah! ah! dit lord Crawford, effectivement je me rappelle qu'Olivier m'a
dit que Galeotti a prophtis trs-fermement au roi la conduite que vous
tiendriez; et je suis charm de voir qu'il avait pour le faire une
meilleure autorit que les astres.

--Lui, prophtiser? s'cria le Balafr en riant; les astres lui ont-ils
jamais dit que l'honnte Ludovic aidait une joyeuse commre, au Plessis,
 dpenser les beaux ducats que le philosophe lui jette sur son giron?

--Paix donc, Ludovic, lui dit son capitaine; paix donc, brute que tu es.
Si tu ne respectes pas mes cheveux gris, parce que je suis moi-mme un
vieux routier, respecte du moins la jeunesse et l'innocence de ton
neveu, et ne nous fais plus entendre de pareilles sottises.

--Votre Honneur a le droit de dire ce que bon lui semble, rpondit
Ludovic; mais, sur ma foi! la seconde vue de Saunders Souplesaw,
savetier  Glen-Houlakin, valait deux fois plus que le talent
prophtique de ce Galeotti, Galipotty, ou n'importe quel nom vous lui
donniez. Saunders a prdit d'abord que tous les enfans de ma Soeur
mourraient un jour; et il a fait cette prdiction  l'instant de la
naissance du plus jeune, qui est Quentin que voici: or, Quentin mourra
sans doute un jour, pour que la prophtie soit accomplie, et
malheureusement elle l'est dj  peu prs, car except lui, toute la
couve est partie. Il m'a prdit ensuite  moi-mme que je ferais ma
fortune par un mariage, ce qui arrivera sans doute aussi en temps
convenable, puisque cela n'est pas encore arriv; mais je ne sais trop
ni quand ni comment. Enfin Saunders a prdit...

-- moins que cette prdiction ne vienne singulirement  propos,
Ludovic, dit lord Crawford, je vous prierai de nous en faire grce; il
faut que vous et moi nous laissions  prsent votre neveu, en adressant
nos prires  Notre-Dame pour qu'elle le confirme dans ses bonnes
intentions; car c'est une affaire dans laquelle un seul mot prononc 
la lgre pourrait faire plus de mal que tout le parlement de Paris n'en
pourrait rparer. Je vous donne ma bndiction, mon garon; et ne vous
pressez pas tant de songer  quitter notre corps, car il y aura avant
peu de bons coups  donner en face du jour, et sans avoir d'embuscades 
craindre.

--Je vous donne aussi ma bndiction, mon neveu, dit Ludovic, car
puisque mon noble capitaine est satisfait, je le suis aussi, comme c'est
mon devoir.

--Un instant, monseigneur, dit Quentin en tirant  part lord Crawford;
je ne dois pas oublier de vous dire qu'il existe encore dans le monde
quelqu'un qui a appris de moi des circonstances sur lesquelles la sret
du roi exige que le secret soit gard, et qui, n'ayant pas  remplir
comme moi un devoir que m'imposent ma place et la reconnaissance,
pourrait croire que l'obligation du silence ne s'tend pas sur elle.

--Sur _elle_! s'cria Crawford; pour le coup, s'il y a une femme dans le
secret, que le ciel ait piti de nous! car nous sommes encore en danger
de naufrage.

--Ne le croyez pas, seigneur, rpondit Durward; mais employez votre
crdit auprs du comte de Crvecoeur pour qu'il me permette d'avoir une
entrevue avec la comtesse Isabelle de Croye. C'est elle qui est
instruite de mon secret, et je ne doute pas que je ne russisse  la
dcider  le garder comme moi-mme sur tout ce qui pourrait exciter le
ressentiment du duc contre le roi Louis.

Le vieux commandant rflchit assez long-temps, leva les yeux au
plafond, les baissa vers le plancher, secoua la tte, et dit enfin:--Il
y a dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas. La comtesse
Isabelle de Croye! une entrevue avec une dame si distingue par son
rang, par sa naissance, par sa fortune! Et toi, jeune cossais n'ayant
que la cape et l'pe, si sr d'obtenir d'elle ce que tu veux lui
demander!--Il faut que vous ayez une trange confiance en vous-mme, mon
jeune ami, ou que vous ayez bien employ le temps pendant votre voyage.
Mais, par la croix de saint Andr! je parlerai en votre faveur 
Crvecoeur; et comme il craint vritablement que la colre du duc ne le
porte contre le roi  quelque extrmit dshonorante pour lui et pour la
Bourgogne, je crois qu'il est assez probable qu'il consentira  votre
demande, quoique, sur mon honneur, elle soit singulire.

 ces mots, et faisant un mouvement des paules, le vieux lord sortit de
l'appartement, suivi de Ludovic, qui, se modelant toujours sur son
chef, et quoiqu'il ignort ce qui venait de se passer entre celui-ci
et Quentin, tcha de prendre un air aussi important et aussi mystrieux
que Crawford lui-mme.

Au bout de quelques minutes, lord Crawford revint, mais sans tre
accompagn du Balafr. Le vieillard semblait dans un accs d'humeur
bizarre: il riait, et  ce qu'il paraissait, en dpit de lui-mme; il
avait un air goguenard qui agitait singulirement les rides de ses
traits naturellement rigides; il secouait en mme temps la tte, et
paraissait occup de quelque chose qu'il ne pouvait s'empcher de
condamner, quoique cette mme chose lui parut burlesque.

--Certes, mon jeune concitoyen, dit-il  Quentin, vous n'tes pas
dgot! Jamais la timidit ne vous empchera de russir auprs d'une
belle. J'ai fait avaler votre proposition  Crvecoeur, quoiqu'elle fut
pour lui comme un verre de vinaigre, car il m'a jur par tous les saints
de la Bourgogne que, s'il ne s'agissait de l'honneur de deux princes et
de la paix de deux tats, vous ne verriez jamais seulement la trace d'un
pied de la comtesse Isabelle sur le sable. S'il n'avait pas une dame, et
une belle dame, je le souponnerais de vouloir rompre une lance lui-mme
pour cette captive. Peut-tre pense-t-il  son neveu, le comte tienne.
Une comtesse!--Vous en faut-il donc de cet aloi? Mais allons,
suivez-moi. Songez que votre entrevue avec elle doit tre courte.
D'ailleurs vous savez sans doute mettre  profit les instans. Ho! ho!
ho! sur ma foi, je n'ai pas la force de te gronder de ta prsomption,
tant elle me fait rire!

Les joues rouges comme de l'carlate, offens, dconcert par les
insinuations un peu brusques du vieux lord, piqu de voir que sa passion
tait regarde comme absurde et ridicule par quiconque avait du jugement
et de l'exprience, Durward suivit lord Crawford en silence au couvent
des Ursulines, o la jeune comtesse tait loge; et en entrant dans le
parloir, ils y trouvrent le comte de Crvecoeur.

--Eh bien! jeune homme, dit le comte  Quentin, d'un ton svre, il
parait qu'il faut que vous voyiez encore une fois la belle compagne de
votre expdition romanesque?

--Oui, monsieur le comte, rpondit Quentin; et qui plus est, il faut
que je la voie sans tmoins.

--Il n'en sera rien, s'cria Crvecoeur. Je vous en fais juge, lord
Crawford. Cette jeune dame, la fille de mon ancien ami, de mon compagnon
d'armes, la plus riche hritire de la Bourgogne, a avou une sorte
de...; qu'allais-je dire? en un mot, elle est folle, et votre jeune
archer est un fat prsomptueux. Ils ne se verront pas sans tmoins.

--En ce cas je ne dirai pas un seul mot  la comtesse, car je ne lui
parlerai pas en votre prsence, s'cria Quentin transport de joie.
Quelque prsomptueux que je sois, ce que vous venez de m'apprendre
surpasse de beaucoup ce que j'aurais os esprer.

--Il a raison, mon cher ami, dit Crawford au comte, et votre langue a
march plus vite que la prudence n'aurait d le lui permettre. Mais
puisque vous me faites juge de l'affaire, je vous dirai qu'il y a une
bonne et forte grille qui divise le parloir. Je vous conseille donc de
vous y fier, et qu'ils fassent ce qu'ils pourront avec leur langue.
Corbleu! la vie d'un roi et celle de plusieurs milliers d'hommes
doivent-elles tre mises en balance avec ce que deux jeunes gens
pourront se souffler dans l'oreille l'un de l'autre pendant une couple
de minutes?

 ces mots, il entrana Crvecoeur hors de l'appartement; et le comte,
le suivant presque malgr lui, sortit en jetant des regards courroucs
sur le jeune archer.

Ils taient  peine partis, que la comtesse Isabelle parut de l'autre
ct de la grille. Ds qu'elle vit que Quentin tait seul dans le
parloir, elle s'arrta et resta les yeux baisss pendant quelques
secondes.

--Et pourquoi me montrerais-je ingrate, dit-elle enfin, parce que
certaines gens ont conu des soupons injustes? Mon protecteur! mon
sauveur! puis-je dire; au milieu de tous les dangers que j'ai courus,
mon fidle et constant ami!

Tout en parlant ainsi, elle s'avanait vers lui, et elle lui tendit la
main  travers la grille. Elle ne fit mme aucun effort pour la retirer,
tandis qu'il la couvrait de baisers et qu'il la mouillait de larmes.
Elle se borna  lui dire:--Si nous devions nous revoir encore, Durward,
je ne vous permettrais pas cette folie.

Si l'on fait attention aux prils dont Quentin, l'avait prserve; si
l'on rflchit qu'il avait t dans le fait son unique, son fidle et
zl dfenseur, mes lectrices, quand mme il se trouverait parmi elles
de belles comtesses et de riches hritires, pardonneront  Isabelle,
cette drogation  sa dignit.

Elle dgagea pourtant enfin sa main de celles de Durward, s'loigna d'un
pas de la grille, et lui dit d'un ton fort embarrass:--Eh bien!
qu'avez-vous  me demander? car vous avez une demande  me faire; je
l'ai appris du vieux lord cossais, qui est venu ici il y a quelques
instans avec mon cousin Crvecoeur. Si elle est raisonnable, si elle est
telle que la pauvre Isabelle puisse l'accorder sans manquer  son devoir
et  son honneur, vous ne devez pas craindre d'tre refus. Mais ne vous
pressez pas trop de parler, ajouta-t-elle en jetant autour d'elle un
regard craintif; songez  ne rien dire qui puisse tre interprt 
notre dsavantage si l'on nous entendait.

--Ne craignez rien, noble dame, rpondit Quentin douloureusement: ce
n'est pas ici que je puis oublier la distance que le destin a place
entre nous, et vous exposer  la censure de vos fiers parens comme
l'objet de l'amour le plus dvou d'un homme plus pauvre et moins
puissant qu'ils ne le sont. Que cette ide passe, comme un rve de la
nuit, pour tout le monde, except pour un coeur o, tout rve qu'elle
est, elle tiendra la place de toutes les ralits.

--Silence! silence! s'cria Isabelle  demi-voix, par intrt pour vous,
par gard pour moi, ne parlez pas ainsi. Dites-moi plutt ce que vous
avez  me demander.

--Un gnreux pardon pour un homme qui, dans des vues d'gosme, s'est
conduit envers vous en ennemi.

--Je crois que je pardonne  tous mes ennemis. Mais,  Durward, au
milieu de quelles scnes votre fermet et votre prsence d'esprit
m'ont-elles sauve! Cette salle ensanglante! ce bon vque! ce n'est
qu'hier que j'ai appris toutes les horreurs dont je fus le tmoin
insensible!

--Oubliez-les, dit Quentin, qui remarqua que les vives couleurs dont les
joues d'Isabelle avaient t couvertes pendant cet entretien faisaient
place  une pleur mortelle; ne jetez pas les yeux en arrire; regardez
en avant avec le courage que doivent avoir ceux qui voyagent sur une
route dangereuse. coutez-moi; vous plus que personne, vous avez le
droit de faire connatre Louis pour ce qu'il est vritablement, de le
proclamer un politique fourbe et astucieux. Mais si vous l'accusez de
vous avoir encourage  fuir de Bourgogne, et surtout d'avoir concert
une trahison pour vous faire tomber entre les mains de de la Marck, vous
causerez probablement le dtrnement ou mme la mort du roi; et, dans
tous les cas, vous occasionnerez entre la France et la Bourgogne la
guerre la plus sanglante que ces deux pays aient jamais eue  soutenir
l'un contre l'autre.

-- Dieu ne plaise que je sois cause de tels malheurs, s'il est possible
de les viter! Quand mme je pourrais me livrer  quelques ides de
vengeance, le moindre dsir de votre part m'y ferait renoncer. Est-il
possible que je conserve plus de souvenir des torts de Louis que des
services inapprciables que vous m'avez rendus? Mais comment faire?
Lorsque je serai appel devant mon souverain, le duc de Bourgogne, il
faudra que je garde le silence ou que je dise la vrit. Si je refuse de
parler, on m'accusera d'opinitret, et vous ne voudriez pas me voir me
souiller d'un mensonge.

--Non certainement! mais quand vous aurez  parler, ne dites de Louis
que ce que vous savez personnellement et par vous-mme tre la vrit.
Si vous tes oblige de faire mention de ce que d'autres vous ont
appris, n'en parlez que comme de rapports; quelque croyables qu'ils
puissent vous paratre, n'y donnez pas crdit en paraissant y ajouter
foi; n'assurez rien qui ne soit  votre connaissance personnelle. Le
conseil d'tat de Bourgogne ne peut refuser  un monarque la justice
qu'on accorde en mon pays au dernier des accuss: on doit le regarder
comme innocent, jusqu' ce que l'accusation porte contre lui soit
dmontre par des preuves directes et suffisantes. Or, pour prouver les
faits qui ne sont pas  votre connaissance personnelle, il faudra qu'on
rapporte d'autres preuves que des ou-dire.

--Je crois que je vous comprends, dit la comtesse.

--Je vais m'expliquer encore plus clairement, dit Quentin; et il
commena  lui rendre ses prceptes plus intelligibles par des exemples;
mais au milieu de l'explication la cloche du couvent sonna.

--Ce signal nous avertit qu'il faut nous sparer, dit la comtesse; nous
sparer pour toujours! Mais ne m'oubliez pas, Durward; je ne vous
oublierai jamais. Vos fidles services...

Elle ne put lui en dire davantage, mais elle lui tendit encore la main;
il la pressa de nouveau sur ses lves, et je ne sais comment il arriva
qu'en voulant la retirer, la comtesse approcha tellement son visage de
la grille, que Quentin osa imprimer son dernier adieu sur sa bouche.
Isabelle ne le gronda pas, peut-tre n'en eut-elle pas le temps, car au
mme instant Crvecoeur et Crawford, qui avaient t placs dans un
rduit secret d'o ils avaient tout vu sans pouvoir rien entendre,
entrrent  la hte dans le parloir, le premier bouillant de colre, et
courant plutt qu'il ne marchait; l'autre le retenant en riant.

--Dans votre chambre, jeune dame! dans votre chambre! cria le comte 
Isabelle, qui, baissant son voile, se retira avec prcipitation; et vous
mriteriez qu'on vous enfermt dans une cellule, avec du pain et de
l'eau pour toute nourriture. Quant  vous, mon beau monsieur, qui tes
si malavis, le temps viendra o les intrts des rois et des royaumes
n'auront rien de commun avec des gens comme vous, et l'on vous apprendra
quel chtiment mrite l'audace d'un mendiant qui ose lever les yeux
sur...

--Paix! paix! en voil bien assez! pas un mot de plus! s'cria le vieux
lord; et vous, Quentin, silence! je vous l'ordonne, retournez dans votre
appartement. Sire comte de Crvecoeur, ne prenez pas un ton si
mprisant: Quentin Durward est aussi bon gentilhomme que le roi, comme
disent les Espagnols; seulement il n'est pas aussi riche; il est aussi
noble que moi, et je suis le chef de mon nom; ce n'est pas  nous qu'il
convient de parler de chtiment pour oser...

--Milord! milord! s'cria Crvecoeur avec impatience, l'insolence de ces
mercenaires trangers est passe en proverbe; et vous qui tes leur
chef, vous devez la rprimer au lieu de l'encourager.

--Il y a cinquante ans que je commande les archers de la garde, comte de
Crvecoeur, je n'ai jamais eu besoin des conseils d'aucun Franais ni
d'aucun Bourguignon; et sauf votre bon plaisir, je compte m'en passer
tant que je conserverai cette place.

--Fort bien, milord, fort bien, votre rang et votre ge vous donnent des
privilges. Quant  ces jeunes gens, je veux bien oublier le pass,
attendu que je prendrai de bonnes mesures pour qu'ils ne se revoient
jamais.

--Ne promettez pas cela sur le salut de votre me, Crvecoeur: des
montagnes, dit-on, peuvent se rencontrer; et pourquoi des cratures
vivantes qui ont des jambes, et de l'amour pour mettre ces jambes en
mouvement, ne se rencontreraient-elles pas? Ce baiser tait bien tendre,
Crvecoeur; il me semble de mauvais augure.

--Vous voulez encore mettre ma patience  l'preuve, milord; mais je ne
vous donnerai pas cet avantage sur moi. coutez! j'entends la cloche du
chteau: elle convoque le conseil. Dieu seul peut prvoir l'issue de ce
qui va se passer.

--L'issue, comte, je puis vous la prdire. C'est que si l'on se porte 
quelque acte de violence contre la personne du roi, quoique ses amis
soient en bien petit nombre et entours par ses ennemis, il ne
succombera ni seul, ni sans vengeance. Mon plus grand regret, c'est que
Sa Majest m'ait expressment dfendu de prendre des mesures pour me
prparer  une telle issue.

--Prvoir de tels malheurs, milord, c'est le plus sr moyen de les
occasionner. Obissez aux ordres de votre matre; ne donnez pas un
prtexte  la violence en vous offensant trop facilement, et vous verrez
que la journe se passera plus paisiblement que vous ne le prsumez.




CHAPITRE XXXII.

L'Enqute.

          Croyez-vous m'abuser par votre dfrence?
          Vous flchissez encor le genou devant moi;
          Mais votre coeur s'lve au-dessus de son roi.

          SHAKSPEARE. _Richard II_.


AU premier son de la cloche qui appelait au conseil les principaux
seigneurs bourguignons, et le trs-petit nombre de pairs de France qui
avaient accompagn le roi  Pronne, le duc Charles, suivi d'un
dtachement de ses gardes arms de haches et de pertuisanes, se rendit 
la Tour d'Herbert, dans le chteau de Pronne.

Louis, qui s'attendait  cette visite, se leva en voyant entrer le duc,
fit deux pas au-devant de lui, et l'attendit debout, avec un air de
dignit qu'il savait parfaitement prendre quand il le jugeait
ncessaire, en dpit de son costume peu soign et de la familiarit
habituelle de ses manires. Son maintien calme, en ce moment de crise,
produisit videmment quelque effet sur son rival. Il tait entr dans
l'appartement d'un ton brusque et prcipit; mais en voyant le sang-froid
de Louis, sa dmarche prit un caractre plus convenable  un grand
vassal qui paraissait en prsence de son seigneur suzerain. Il semblait
que le duc avait form la rsolution de traiter Louis, du moins dans les
premiers momens, avec le crmonial d  son rang lev; mais il tait
vident en mme temps qu'en agissant ainsi, il ne lui en cotait pas peu
pour contraindre son imptuosit naturelle, et qu' peine pouvait-il
rprimer le ressentiment et la soif de vengeance qui enflammaient son
coeur: aussi, quoiqu'il s'effort d'accomplir  l'extrieur les actes
ordinaires de dfrence et de respect, et d'en emprunter le langage, son
visage changeait de couleur  chaque instant. Sa voix tait rauque, son
ton brusque, ses accens entrecoups;--tous ses membres tremblaient,
comme s'il et t impatient du frein qu'il s'imposait lui-mme;--il
fronait les sourcils;--il se mordait les lvres jusqu'au sang.--Tous
ses regards, tous ses mouvemens annonaient le plus violent des princes
en proie  un de ses plus terribles accs de fureur.

Le roi vit d'un oeil serein la guerre que se livraient les passions
imptueuses de Charles; car quoique les regards du duc lui donnassent un
avant-got de l'amertume de la mort, qu'il craignait et comme homme et
comme pcheur, cependant il avait rsolu, en pilote habile et
expriment, de ne pas cder  la peur, et de ne pas abandonner le
gouvernail tant qu'il lui resterait quelque esprance de sauver le
navire. Lorsque le duc, d'une voix brusque, lui eut fait quelques
excuses sur l'ameublement un peu mesquin de son appartement, il lui
rpondit, en souriant, qu'il n'avait pas  se plaindre, puisque la Tour
d'Herbert n'avait pas encore t pour lui une rsidence aussi fcheuse
qu'elle l'avait t pour un de ses anctres.

--Ah! dit le duc, on vous a donc racont la tradition?--Oui...--C'est
ici qu'il fut tu; mais il ne le fut que parce qu'il refusa de prendre
le froc, et de finir ses jours dans un monastre.

--Il fit une folie, dit Louis en affectant un air d'insouciance; car il
subit la mort d'un martyr, et il n'eut pas le mrite de devenir un
saint.

--Je viens, dit alors le duc, prier Votre Majest d'assister  un grand
conseil dans lequel il va tre dlibr sur divers objets importans qui
intressent galement la France et la Bourgogne. Vous allez donc m'y
suivre, c'est--dire si tel est votre bon plaisir.

--Beau cousin, rpondit le roi, ne forcez jamais la courtoisie au point
de prier quand vous pouvez si hardiment commander. Allons au conseil,
puisque tel est votre bon plaisir. Notre cortge n'est pas brillant,
ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil sur le petit nombre de serviteurs
qui taient prs de lui, et qui s'apprtaient  le suivre; mais vous
vous chargerez de briller pour nous deux.

Prcds par Toison-d'Or, chef des hrauts de Bourgogne, les deux
princes sortirent de la Tour du comte Herbert, et traversrent la cour
du chteau. Louis remarqua qu'elle tait remplie d'hommes d'armes et de
gardes-du-corps du duc, tous sous les armes et magnifiquement quips.
Ils entrrent dans la salle du conseil, situe dans un btiment plus
moderne que celui que Louis avait habit. Elle tait dans un tat
vident de dgradation, mais on y avait fait quelques dispositions  la
hte pour la rendre plus digne de l'assemble solennelle qui allait s'y
runir. Deux trnes avaient t placs sous le mme dais, et le trne
destin au roi tait plus lev de deux marches que celui que le duc
devait occuper. Plus bas,  droite et  gauche, taient une vingtaine de
siges prpars pour les principaux seigneurs de la cour des deux
princes; de sorte que lorsque l'assemble fut forme, elle semblait
prside par l'individu mme qu'elle tait en quelque sorte convoque
pour juger.

Ce fut peut-tre pour faire disparatre plus promptement cette
contradiction entre les apparences et la ralit, que le duc, ayant
lgrement salu le roi, ouvrit brusquement la sance ainsi qu'il suit:

--Mes bons vassaux, mes fidles conseillers, vous n'ignorez pas combien
de troubles se sont levs dans nos domaines, tant du temps de notre
pre que du ntre, combien on a vu de rbellions de vassaux contre leurs
suzerains, de sujets contre leur prince; et tout rcemment nous avons eu
la plus forte preuve de l'excs auquel ces dsordres se sont ports de
nos jours, par la fuite scandaleuse de la comtesse Isabelle de Croye et
de la comtesse Hameline sa tante, pour se rfugier dans les tats d'une
puissance trangre, renonant ainsi  la foi qu'elles nous devaient, et
encourant la forfaiture de leurs fiefs: un exemple bien plus dplorable,
bien plus affreux, c'est le meurtre sanguinaire et sacrilge de notre
frre et alli chri l'vque de Lige, et la rbellion de cette ville
perfide que nous avions traite avec trop d'indulgence lors de sa
dernire insurrection. Nous sommes informs que ces vnemens fcheux
peuvent s'attribuer non-seulement  la folie et  l'inconsquence de
deux femmes, et  la prsomption de quelques bourgeois fiers de leurs
richesses, mais aux intrigues d'une cour trangre, aux pratiques d'un
voisin puissant, de qui, si des services rendus mritent d'tre pays en
mme monnaie, la Bourgogne ne devait attendre que l'amiti la plus
sincre et la plus dvoue. Si ces faits viennent  tre prouvs,
continua le duc en grinant les dents et en pressant fortement du talon
le tapis qui couvrait les marches de son trne, quelle considration
pourra nous empcher, les moyens en tant en notre pouvoir, de prendre
des mesures pour arrter une bonne fois le cours des maux qui dbordent
sur nous chaque anne, et pour en tarir la source?

Le duc avait commenc son discours d'un ton assez modr, mais en le
terminant il leva la voix avec plus de chaleur, et il en pronona la
dernire phrase avec un accent qui fit trembler tous les conseillers, et
plir un instant les joues du roi. Mais Louis rappela sur-le-champ tout
son courage, et adressa  son tour la parole au conseil, d'un air qui
annonait tant d'aisance et de sang-froid, que le duc, quoiqu'il part
dsirer de l'interrompre et de l'arrter, reconnut lui-mme qu'il ne
pouvait le faire sans blesser les lois du dcorum.

--Nobles de France et de Bourgogne, dit le roi, chevaliers du Saint-Esprit
et de la Toison-d'Or, puisqu'un roi doit plaider sa cause en accus, il
ne peut dsirer de meilleurs juges que la fleur de la noblesse et
l'orgueil de la chevalerie. Notre beau cousin de Bourgogne n'a fait que
rendre plus obscure la querelle qui nous divise, en s'abstenant par
courtoisie de l'exposer en termes prcis. Moi, qui n'ai pas de raisons
pour observer la mme dlicatesse, et dont la situation d'ailleurs ne me
permet peut-tre pas de le faire, je vous demande la permission de vous
parler plus clairement. C'est NOUS, messieurs, NOUS, son seigneur
suzerain, son alli, son parent, que notre cousin, dont de malheureuses
circonstances ont gar le jugement et aigri le caractre, charge de
l'accusation odieuse d'avoir port ses vassaux  lui manquer de foi,
encourag les habitans de Lige  la rvolte, et excit le proscrit
Guillaume de la Marck  commettre le plus barbare et le plus sacrilge
des meurtres. Nobles de France et de Bourgogne, je pourrais en appeler
aux circonstances dans lesquelles, je me trouve, comme tant en
elles-mmes une justification complte de cette accusation. Doit-on
supposer, s'il me reste le bon sens d'un tre dou de raison, que je me
sois livr sans rserve au pouvoir du duc de Bourgogne, dans un moment
o je me rendais coupable envers lui d'une trahison qui ne pouvait
manquer de se dcouvrir, et qui, une fois dcouverte, me laissait sans
dfense, comme je le suis, entre les mains d'un prince justement
courrouc? La folie d'un homme qui se coucherait sur une mine aprs
avoir allum la mche qui va en causer la soudaine explosion, serait
sagesse en comparaison de la mienne. Je ne doute pas que parmi les
auteurs des horribles attentats commis  Schonwaldt, il ne se soit
trouv des misrables qui aient abus de mon nom; mais dois-je en tre
responsable, quand je ne leur ai pas donn le droit de s'en servir? Si
deux femmes insenses, pousses par quelque cause romanesque
de mcontentement, ont cherch un refuge  ma cour, s'ensuit-il que je
les aie engages  le faire? Lorsqu'on connatra  fond cette affaire,
on verra que puisque les lois de l'honneur et de la chevalerie ne me
permettaient pas de les renvoyer prisonnires  la cour de Bourgogne, ce
que je crois qu'aucun de ceux qui portent le collier de ces ordres ne
m'et conseill, j'en suis venu autant que possible au mme point, en
les plaant entre les mains d'un vnrable pre en Dieu, qui est
maintenant un saint dans le ciel (Ici Louis parut fort affect, et porta
son mouchoir  ses yeux); entre les mains, dis-je, d'un membre de ma
propre famille, encore plus intimement li  celle de Bourgogne; d'un
homme  qui sa situation, son rang lev dans l'glise, et, hlas! ses
nombreuses vertus, donnaient le droit d'tre le protecteur, pendant un
certain temps, de deux femmes abuses, et de se rendre mdiateur entre
elles et leur seigneur suzerain. Je dis donc que les seules
circonstances qui, dans l'opinion que notre frre de Bourgogne s'est
forme  la hte de cette affaire, semblent donner lieu  d'injustes
soupons contre moi, sont de nature  pouvoir s'expliquer par les motifs
les plus purs et les plus honorables; j'ajoute que je dfie qu'on
rapporte la moindre preuve probable des accusations injurieuses qui,
indisposant mon frre contre un monarque venu  sa cour dans la pleine
confiance de l'amiti, l'ont port  changer sa salle de conseil en
tribunal, et son chteau hospitalier en prison.

--Sire! Sire! s'cria Charles ds que le roi eut cess de parler, si
vous vous trouvez ici dans un moment qui concide si malheureusement
avec l'excution de vos projets, je ne puis expliquer qu'en supposant
que ceux qui font leur mtier de tromper les autres se trompent
quelquefois merveilleusement eux-mmes. L'ingnieur est quelquefois tu
par le ptard qu'il a prpar. Quant  ce qui doit suivre, cela dpendra
du rsultat de cette enqute solennelle. Qu'on amne ici la comtesse
Isabelle de Croye.

Isabelle arriva entre l'abbesse du couvent des Ursulines et la comtesse
de Crvecoeur, qui avait reu les ordres de son mari  cet effet. Ds
qu'elle fut entre, Charles s'cria, avec la duret de voix et de
manires qui lui tait habituelle:--Ainsi donc, vous voil, belle
princesse! vous qui pouviez  peine respirer quand vous aviez  rpondre
 nos ordres, justes et raisonnables, vous avez trouv assez d'haleine
pour faire une course telle que n'en a jamais fait une biche poursuivie
par des chasseurs. Que pensez-vous de la belle oeuvre que vous avez
faite? Vous applaudissez-vous d'avoir presque occasionn une guerre
entre deux grands princes et deux tats puissans, pour votre figure de
poupe?

La publicit de cette scne, la violence et les sarcasmes de Charles,
firent un tel effet sur l'esprit d'Isabelle, qu'elle se trouva hors
d'tat d'excuter la rsolution qu'elle avait forme de se jeter aux
pieds du duc pour le supplier de prendre possession de ses biens, et lui
permettre de se retirer dans un clotre. Elle resta immobile comme une
femme qui, surprise par un orage, et entendant le tonnerre gronder de
tous cots autour d'elle, s'arrte pouvante, craignant, si elle fait
un seul pas, d'attirer la foudre sur sa tte.

La comtesse de Crvecoeur, dont le courage tait gal  sa naissance, et
la beaut remarquable encore dans son ge mr, crut devoir prendre la
parole.

--Monseigneur, dit-elle au duc, ma belle cousine est sous ma protection.
Je sais mieux que Votre Altesse comment des femmes doivent tre
traites, et nous nous retirerons  l'instant si vous ne prenez un autre
ton, et si vous n'employez, en nous parlant, un langage plus convenable
 notre rang et  notre sexe.

Le duc partit d'un grand clat de rire.--Crvecoeur! s'cria-t-il,
phnix des maris, tu as fait de ta comtesse une matresse femme; mais ce
n'est pas mon affaire. Qu'on donne un sige  cette jeune innocente.
Bien loin d'avoir du ressentiment contre elle, j'ai dessein de lui
accorder de nouvelles grces et de nouveaux honneurs. Asseyez-vous, la
belle, et dites-nous quel dmon vous obsdait quand vous vous tes
dcide  fuir votre pays natal, et  courir les champs en damoiselle
aventurire.

Avec beaucoup de peine, et non sans de frquentes interruptions,
Isabelle avoua qu'tant compltement dcide  ne pas consentir  un
mariage que le duc de Bourgogne lui avait propos, elle avait espr
pouvoir obtenir la protection de la cour de France.

--Et celle du monarque franais, ajouta Charles. Vous en tiez sans
doute bien assure d'avance?

--Du moins je croyais l'tre, rpondit Isabelle, sans quoi je n'aurais
pas fait une dmarche si dcide.

En ce moment Charles regarda Louis avec un sourire plein d'une amertume
inexprimable; mais la fermet du roi ne se dmentit pas; on put
seulement remarquer que ses lvres taient plus ples que de coutume.

--Mais je ne pouvais juger des intentions du roi Louis  mon gard,
continua la jeune comtesse, que d'aprs ce que m'en avait dit ma
malheureuse tante, la comtesse Hameline; et elle n'avait elle-mme fond
son opinion  cet gard que sur les assertions et les insinuations de
misrables que j'ai reconnus ensuite pour tre les tratres les plus
vils, les cratures les plus indignes de foi du monde entier. Elle
exposa alors en peu de mots ce qu'elle avait appris des trahisons de
Marton et d'Hayraddin, et ajouta qu'elle ne doutait pas que le frre
an de ce dernier, Zamet Maugrabin, qui avait t le premier  leur
conseiller de fuir, ne ft capable de toute espce de perfidies, et de
se faire passer pour un agent du roi de France, sans avoir aucun droit 
cette qualit.

Aprs une pause d'un instant, elle reprit son histoire, et la conduisit
trs-brivement depuis l'instant o elle avait quitt le territoire de
la Bourgogne avec sa tante, jusqu' la prise du chteau de Schonwaldt et
sa rencontre avec le comte de Crvecoeur.

Le silence le plus profond rgna dans la salle quand elle eut fini sa
narration aussi brve que peu suivie; et le duc de Bourgogne, fixant sur
le plancher ses yeux courroucs, restait dans l'attitude d'un homme qui
cherche un prtexte pour se livrer sans contrainte  sa colre, et qui
s'irrite de n'en trouver aucun assez plausible pour se justifier, mme 
ses propres yeux.

--La taupe, dit-il enfin en jetant un regard sur Louis, n'en creuse pas
moins certainement sa demeure souterraine sous nos pieds, quoique nos
yeux ne puissent la suivre dans tous ses mouvemens. Cependant je
voudrais que le roi Louis voult bien nous dire pourquoi il a reu ces
dames  sa cour, si elles ne s'y sont pas rendues sur son invitation.

--Je ne les ai pas reues  ma cour, beau cousin, rpondit le roi: je ne
les ai vues qu'en particulier, par compassion, et j'ai saisi la premire
occasion pour les placer sous la protection du respectable vque, votre
propre alli. Que Dieu daigne lui tre favorable! Ce digne prlat tait
plus capable que moi et qu'aucun prince sculier de concilier la
protection due  des fugitives avec la foi due  un prince alli dont
elles avaient fui les domaines. Je demande hardiment  cette jeune dame
si elles ont trouv beaucoup de cordialit dans l'accueil qu'elles ont
reu de moi; s'il n'a pas t, au contraire, de nature  leur faire
exprimer le regret d'avoir fait de ma cour leur lieu de refuge.

--Il fut si loin d'tre cordial, rpondit Isabelle, que je doutai qu'il
ft possible que Votre Majest nous et fait inviter  nous rendre  sa
cour, comme nous en avaient assures ceux qui se prtendaient vos agens;
puisque, en supposant qu'ils eussent t autoriss, il aurait t
difficile de concilier la conduite de Votre Majest avec ce que nous
avions droit d'attendre d'un roi, d'un chevalier, d'un simple
gentilhomme.

La jeune comtesse, en parlant ainsi, jetait au roi un coup d'oeil qui
semblait lui adresser un reproche; mais le coeur de Louis tait 
l'preuve d'une semblable attaque. Au contraire, parcourant des yeux le
cercle qui l'entourait, en tendant le bras avec un geste de
satisfaction, il sembla faire un appel triomphant  tous ceux qui
taient prsens, comme pour leur demander si la rponse de la comtesse
n'tait pas un tmoignage irrsistible de son innocence.

Cependant le duc de Bourgogne jeta sur lui un sombre regard, qui
semblait dire que s'il tait, jusqu' certain point, rduit au silence,
il s'en fallait de beaucoup qu'il ft satisfait. Se tournant ensuite
vers la comtesse, il lui dit d'un ton brusque:--Dans ce rcit de tous
vos voyages, belle jouvencelle, vous ne nous avez rien dit de vos
aventures amoureuses? Ah! dj rougir! Ne s'est-il pas trouv certains
chevaliers de la fort qui ont tent d'apporter une interruption  votre
voyage? Cet incident est dj parvenu,  mes oreilles, et nous verrons
tout  l'heure s'il n'est pas possible d'en tirer parti. Dites-moi, roi
Louis, pour empcher cette belle Hlne de Troie, ou de Croye, de semer
encore la zizanie parmi les rois, ne serait-il pas  propos de la
pourvoir d'un mari?

Le roi savait d'avance quelle proposition dsagrable, il allait
probablement entendre, cependant il donna un assentiment calme et
silencieux  ce que le duc venait de dire. Mais Isabelle, voyant qu'elle
allait tre pousse  l'extrmit, s'arma d'un nouveau courage. Elle
quitta le bras de la comtesse de Crvecoeur sur lequel elle s'tait
appuye jusqu'alors, avana d'un air timide et plein de dignit; et
s'agenouillant devant le trne du duc, elle lui dt avec assez de
fermet:

--Noble duc de Bourgogne, monseigneur suzerain, je reconnais la faute
que j'ai commise en quittant vos domaines sans votre gracieuse
permission, et je me soumets humblement  tel chtiment qu'il vous
plaira de m'imposer. Je mets  votre disposition mes terres et mes
chteaux; je demande seulement  votre gnrosit, par gard pour la
mmoire de mon pre, de m'accorder ce qui sera indispensable pour
assurer l'admission du dernier rejeton de la famille de Croye dans un
couvent o elle puisse passer le reste de sa vie.

--Que pensez-vous, Sire, de la requte de cette jeune personne? demanda
le duc  Louis.

--Je pense, rpondit le roi, que c'est une humble et sainte demande,
inspire sans doute par cette grce divine  laquelle on ne doit ni se
refuser ni rsister.

--L'humble sera exalt, s'cria Charles. Relevez-vous, comtesse
Isabelle; nous vous voulons plus de bien que vous ne vous en voulez 
vous-mme. Nous n'avons dessein ni de squestrer vos biens, ni de
diminuer vos honneurs; au contraire, nous voulons augmenter les uns, et
lever encore davantage les autres.

--Hlas! monseigneur, rpondit Isabelle, ce sont vos bonts mmes que je
crains. Je les crains plus que votre dplaisir, puisque ce sont elles
qui me forcent...

--Par saint George de Bourgogne! s'cria le duc; nos volonts
seront-elles contraries, nos ordres mpriss  chaque instant?
Relevez-vous, vous dis-je, ma mignonne, et retirez-vous pour le prsent.
Quand nous aurons le temps de penser  vous, nous arrangerons les choses
de telle sorte que, tte-saint-gris! il faudra que vous obissiez, ou
nous verrons.

Malgr cette rponse svre, Isabelle restait  ses pieds, et son
opinitret aurait probablement port le duc  lui parler encore plus
durement, si la comtesse de Crvecoeur, qui connaissait l'humeur de ce
prince beaucoup mieux que sa jeune parente, ne se ft avance pour la
relever, et ne l'et emmene hors de la salle du conseil. On fit alors
comparatre Quentin Durward. Il se prsenta devant le roi et le duc avec
cette aisance, aussi loigne d'une rserve timide que d'une hardiesse
prsomptueuse, qui convient  un jeune homme bien n et bien lev,
sachant rendre honneur et respect  qui de droit, sans se laisser
blouir ou intimider par la prsence de ceux qu'il honore et qu'il
respecte. Son oncle lui avait fourni les moyens de se montrer de nouveau
avec les armes et l'uniforme des archers de la garde cossaise; et ses
traits, son air, tout son extrieur, faisaient encore valoir son costume
splendide. Sa grande jeunesse inspirait aussi  tous les conseillers des
prventions favorables. Aucun d'eux ne pouvait croire qu'un roi dou de
tant de sagacit eut choisi un si jeune homme pour confident de ses
intrigues politiques; et c'tait ainsi que Louis trouvait souvent de
grands avantages dans le choix singulier qu'il faisait de ses agens, en
les prenant  un ge et dans un rang o l'on ne se serait pas attendu 
les trouver.

D'aprs l'ordre du duc, sanctionn par celui de Louis, Quentin se mit 
faire la relation de son voyage avec les dames de Croye jusqu'aux
environs de Lige, commenant par rpter les instructions du roi, qui
le chargeaient de les conduire en sret au chteau de l'vque.

--Et vous avez fidlement excut mes ordres? demanda le roi.

--Oui, Sire, rpondit Durward.

--Vous oubliez une circonstance, dit le duc; vous avez t attaqu prs
de Tours, dans la fort, par deux chevaliers errans.

--Il ne me convient ni de parler de cet incident, ni de me le rappeler,
rpondit le jeune archer en rougissant avec modestie.

--Mais _moi_, dit le duc d'Orlans, il ne convient pas que je l'oublie.
Ce jeune homme a rempli sa mission avec intrpidit, et il a excut ses
devoirs d'une manire dont je me souviendrai long-temps. Viens me
trouver dans mon appartement, jeune archer, quand cette affaire sera
termine, et tu verras que je n'ai pas oubli ta bravoure. Je suis
charm de voir que ta modestie soit gale  ton courage.

--Viens me voir aussi, lui dit Dunois: j'ai un casque  te donner, car
je crois que je t'en dois un.

Quentin les salua avec respect, et l'on reprit son interrogatoire. Sur
la demande du duc, il produisit les instructions qu'il avait reues par
crit.

--Avez-vous suivi ces instructions  la lettre? lui demanda le duc.

--Non, monseigneur. Elles me prescrivaient, comme vous pouvez le voir,
de traverser la Meuse prs de Namur, et cependant j'ai ctoy la rive
gauche, comme m'offrant la route la plus courte et la plus sre pour
arriver  Lige.

--Et pourquoi ce changement?

--Parce que la fidlit de mon guide commenait  me devenir suspecte.

--Maintenant, reprit le duc, fais bien attention aux questions que je
vais te faire. Rponds-y avec vrit, et ne crains le ressentiment de
qui que ce soit. Mais si tu biaises ou si tu tergiverses le moins du
monde dans tes rponses, je te ferai suspendre par une chane de fer au
haut du clocher de l'glise du march, et tu auras  appeler la mort
long-temps avant qu'elle daigne t'couter.

Un profond silence s'ensuivit; enfin, ayant donn au jeune homme,  ce
qu'il lui parut, le temps de bien rflchir  la situation dans laquelle
il se trouvait, Charles lui demanda qui tait son guide, qui le lui
avait donn, et pourquoi il lui tait devenu suspect.

Quentin rpondit  la premire question en nommant Hayraddin Maugrabin,
le Bohmien;  la seconde, que ce guide lui avait t donn par Tristan
l'Ermite; et pour rpondre  la troisime, il raconta tout ce qui
s'tait pass au couvent de franciscains prs de Namur; comment le
Bohmien en avait t chass; par quels motifs il s'tait dtermin  le
suivre, et comment il avait entendu son entretien avec un lansquenet de
Guillaume de la Marck, entretien dont le but tait d'arranger, un plan
pour surprendre les deux dames voyageant sous sa protection.

--Et ces sclrats...? mais fais bien attention, dit le duc, que ta vie
dpend de ta vracit; ces sclrats ont-ils dit qu'ils taient
autoriss par le roi, par le roi Louis de France ici prsent,  tramer
ce plan de surprise pour s'emparer de la personne de ces deux dames?

--Quand ces infmes coquins l'auraient dit, rpliqua Durward, je n'en
aurais d rien croire, puisque j'avais les paroles du roi lui-mme 
opposer aux leurs.

Le roi, qui avait cout jusqu'alors avec la plus grande attention, ne
put s'empcher, en entendant la rponse de Durward, de respirer
fortement, comme un homme dont la poitrine est soulage tout  coup d'un
poids qui l'oppressait. Le duc parut encore dconcert et mcontent; et
revenant  la charge, il demanda de nouveau  Quentin s'il n'avait pas
compris, d'aprs la conversation de ces misrables, que le complot
qu'ils tramaient avait la sanction du roi Louis.

--Je n'ai rien entendu qui pt m'autoriser  vous rpondre
affirmativement, rpondit Quentin, qui, quoique intrieurement convaincu
qu'Hayraddin n'avait agi que d'aprs les ordres secrets de Louis,
croyait pourtant que son devoir ne lui permettait pas de faire connatre
ses soupons;--et je vous rpte, ajouta-t-il, que quand mme j'aurais
entendu de pareils sclrats avancer une telle assertion, leur
tmoignage n'aurait pas eu pour moi le moindre poids auprs des
instructions positives que j'avais reues du roi lui-mme.

--Tu es un fidle messager, dit le duc avec un sourire amer; et j'ose
dire qu'en obissant si bien aux instructions du roi, tu as tromp son
attente d'une manire qui aurait pu te coter cher si les vnemens
subsequens n'avaient donn  ta fidlit aveugle l'apparence d'un bon
office.

--Je ne vous comprends pas, monseigneur, rpliqua. Durward avec fermet.
Tout ce que je sais, c'est que mon matre le roi Louis m'a donn ordre
de protger ces dames, et que j'ai agi en consquence, tant en nous
rendant  Schonwaldt, qu'au milieu des scnes cruelles qui ont eu lieu
dans ce chteau. Les instructions du roi taient honorables, et je les
ai honorablement excutes. S'il en avait eu  donner d'une nature
diffrente, elles n'auraient pu convenir  un homme de mon nom et de mon
pays.

--Fier comme un cossais! s'cria Charles, qui, quoique mcontent de la
rplique de Durward, n'tait pas assez injuste pour lui en avoir mauvais
gr. Mais dis-moi donc en vertu de quelles instructions tu as parcouru
les rues de Lige, comme je l'ai appris de quelques fugitifs de
Schonwaldt,  la tte de ces mutins qui assassinrent cruellement
ensuite leur prince temporel, leur pre spirituel?--Peu de temps aprs
que le meurtre fut commis, n'as-tu pas prononc une harangue o tu
t'annonais comme un agent de Louis, pour te mettre en crdit parmi les
sclrats qui venaient de se souiller de ce crime abominable?

--Monseigneur, rpondit Quentin, il ne serait pas difficile de trouver
assez de tmoins pour prouver que je n'ai pas pris  Lige la qualit
d'agent du roi Louis. C'est l'obstination du peuple qui m'y a confr ce
titre malgr moi, et tous mes efforts pour le dsabuser ont t
inutiles. Je l'ai dit aux serviteurs de l'vque aprs avoir russi 
m'chapper de la ville. Je leur ai recommand de veiller  la sret du
chteau; et s'ils avaient fait attention  mes avis, peut-tre aurait-on
prvenu les calamits et les horreurs de la nuit suivante. Il est vrai,
j'en conviens, que dans le moment du plus grand danger, j'ai profit de
l'influence que pouvait me donner la qualit qu'on m'avait gratuitement
attribue, pour sauver la comtesse Isabelle, protger ma propre vie, et
empcher de nouveaux massacres. Je rpte, et je le soutiendrai envers
et contre tous, je n'avais aucune mission du roi Louis pour Lige, et
qu'enfin, lorsque je me suis servi du titre de son envoy, qu'on m'avait
confr mal  propos et malgr moi, je n'ai fait que ramasser un
bouclier pour m'en servir  me protger, moi et les autres, dans un cas
urgent, sans m'inquiter si j'avais droit aux armoiries qu'il portait.

--Et en cela, dit Crvecoeur, incapable de garder plus long-temps le
silence, mon jeune compagnon et prisonnier a agi avec autant de courage
que de bon sens. Ce qu'il a fait en cette occasion ne peut avec justice
s'imputer  blme au roi Louis.

Un murmure gnral d'assentiment se fit entendre dans toute l'assemble.
Les oreilles du roi Louis en furent agrablement affectes, mais celles
de Charles s'en trouvrent offenses. Il lana des regards de courroux
autour de lui. Ces sentimens si gnralement exprims par les plus
puissans de ses vassaux et les plus sages de ses conseillers, ne
l'auraient probablement pas empch de se livrer  toute la violence de
son caractre despotique, si d'Argenton, qui prvit l'orage, n'et
russi  le dtourner, en lui annonant tout  coup l'arrive d'un
hraut envoy par la ville de Lige.

--Un hraut envoy par des tisserands et des cloutiers! s'cria le duc;
qu'on l'admette  l'instant! De par Notre-Dame, ce hraut nous
apprendra, sur les projets et les esprances de ceux qui l'emploient,
quelque chose de plus que ce jeune homme d'armes franco-cossais ne
parat avoir envie de le faire.




CHAPITRE XXXIII.

Le Hraut.

          _Ariel._ coutez-les rugir!
          _Prospero._ Qu'on leur donne la chasse.

          SHAKSPEARE. _La Tempte_.


On s'empressa de faire place dans l'assemble, car tous, ceux qui en
faisaient partie n'taient pas peu curieux de voir ce hraut que les
Ligeois insurgs avaient os envoyer  un prince aussi fier que le duc
de Bourgogne, dans un moment o il tait contre eux au comble de
l'indignation. Il est bon de se rappeler qu' cette poque les hrauts
n'taient envoys que d'un prince souverain  l'autre, et seulement dans
des occasions solennelles; la noblesse de second ordre n'employait que
des poursuivans d'armes, officiers d'un rang infrieur. On peut aussi
remarquer en passant que Louis XI, qui ne faisait cas que de ce qui lui
promettait une augmentation de puissance ou quelque avantage rel, avait
sur tout le plus grand mpris pour l'art hraldique et les hrauts

    Rouges, bleus, verts, avec leurs friperies.

Au contraire, l'orgueil de Charles, qui tait d'une nature toute
diffrente, n'attachait pas peu d'importance  ce crmonial.

Le hraut introduit en ce moment devant les deux princes avait pour
vtement un _tabard_ ou cotte d'armes avec les cussons de son matre,
dans lesquels la tte de sanglier, au jugement des experts en blason,
jouait un rle plus brillant que conforme aux vritables rgles de l'art
hraldique. Le reste de son costume, ridicule  force de magnificence,
tait surcharg de galons, de broderies et d'ornemens de toute espce,
et la plume de son panache tait si haute qu'elle semblait vouloir
balayer le plafond de la salle; en un mot, tous ses vtemens avaient
l'air d'tre une caricature et une charge du brillant costume des
hrauts. Non-seulement la tte de sanglier tait brode sur toutes les
parties de ses habits, mais sa toque mme en avait la forme, et tait
garnie de dfenses couleur de sang, ou, pour employer le langage
convenable, _gueules langus et dents_. On pouvait remarquer en cet
homme quelque chose qui annonait en mme temps la crainte et l'audace,
comme s'il et senti qu'il s'tait charg d'une dangereuse mission, et
qu'il ne pouvait la remplir avec sret qu' force de hardiesse. Le mme
mlange d'effronterie et de timidit fut visible dans la manire dont il
salua les deux princes; et il montra, en le faisant, une gaucherie
grotesque qui n'tait pas ordinaire aux hrauts habitus  paratre en
prsence des souverains.

--Qui es-tu, au nom du diable?--Telle fut l'exclamation par laquelle
Charles-le-Tmraire accueillit ce singulier envoy.

--Je suis Sanglier-Rouge, rpondit le hraut, officier d'armes de
Guillaume de la Marck, par la grce de Dieu et l'lection du chapitre,
prince-vque de Lige.

--Ah! s'cria Charles; mais rprimant son imptuosit, il lui fit signe
de continuer.

--Et du chef de son pouse, l'honorable comtesse Hameline, continua le
hraut, comte de Croye et seigneur de Braquemont.

Charles sembla rester muet par l'tonnement dont le frappa l'excs
d'audace avec lequel on osait annoncer en sa prsence de semblables
titres; et le hraut, attribuant peut-tre ce silence  l'impression que
l'numration des qualits de son matre avait faite sur l'esprit du
duc, continua ainsi qu'il suit:

--_Annuncio vobis gaudium magnum_. Charles, duc de Bourgogne et comte
de Flandre, je vous fais savoir, au nom de mon matre, qu'en vertu d'une
dispense de notre saint pre le pape, qu'il attend incessamment et qui
contiendra la nomination d'un substitut convenable _ad sacra_, il se
propose d'exercer les fonctions de prince-vque de Lige, et de
maintenir ses droits comme comte de Croye.

Le duc de Bourgogne,  cette pause du discours du hraut, comme  toutes
les autres, ne fit que s'crier de nouveau:--Ah!--ou prononcer quelque
interjection semblable, du ton d'un homme qui, quoique surpris et
irrit, veut cependant entendre tout ce qu'on a  lui dire, avant de
faire une rponse.  la grande surprise de tous ceux qui taient
prsens, il ne se permit aucun des gestes brusques et violens qui lui
taient ordinaires; mais il serrait entre ses dents l'ongle de son
pouce, ce qui tait son tic favori quand il coutait avec attention, et
il tenait les yeux baisss, comme s'il et craint de montrer le courroux
qu'on y aurait vu tinceler.

Sanglier-Rouge continua donc  s'acquitter de sa mission avec
audace--J'ai  vous requrir, duc Charles, au nom du prince-vque de
Lige et comte de Croye, de vous dsister de vos prtentions sur la cit
libre et impriale de Lige, et des usurpations que vous avez faites sur
ses droits, de connivence avec feu Louis de Bourbon, indigne vque de
cette ville.

--Ah! s'cria encore le duc.

--Comme aussi de restituer les bannires de la communaut, au nombre de
trente-six, dont vous vous tes empar par violence;--de rparer les
brches que vous avez faites aux murailles;--de reconstruire les
fortifications que vous avez arbitrairement dmanteles;--de reconnatre
enfin mon matre, Guillaume de la Marck, comme vque de Lige,
lgalement et librement lu par le chapitre de chanoines, dont voici le
procs-verbal.

--Avez-vous fini? lui demanda le duc.

--Pas encore, lui rpliqua l'envoy: je suis charg en outre de vous
requrir de la part du dit noble et vnrable prince-vque et comte, de
retirer les garnisons que vous avez mises dans le chteau de Braquemont,
et autres places fortes du comt de Croye, soit qu'elles y aient t
places en votre nom, en celui d'Isabelle de Croye, ou en tout autre;
jusqu' ce qu'il ait t dcid par la dite impriale si les fiefs en
question ne doivent pas appartenir  la soeur du feu comte, la
trs-gracieuse comtesse Hameline, par prfrence  sa fille, en vertu
du _jus emphyteusis_.

--Votre matre est trs-savant, dit le duc.

--Cependant, continua le hraut, le noble et vnrable prince-vque et
comte est dispos, lorsqu'il n'existera plus aucun sujet de querelle
entre la Bourgogne et le pays de Lige,  assurer  sa nice Isabelle un
apanage convenable  sa qualit.

--Il est raisonnable et gnreux, dit le duc avec le mme ton d'ironie.

--Sur la conscience d'un pauvre fou, dt le Glorieux  l'oreille du
comte de Crvecoeur, j'aimerais mieux tre dans la peau de la plus
mauvaise vache qui soit jamais morte d'une maladie contagieuse, que sous
les habits brods de ce drle; il ressemble  un ivrogne qui vide les
pots sans les compter, et sans faire attention aux marques que le garon
cabaretier trace  la craie derrire le volet.

--Avez-vous encore quelque chose  me dire? demanda le duc.

--Un seul mot de plus relativement au digne et fidle alli de mondit
noble et vnrable matre, le roi trs-chrtien.

--Ah! ah! s'cria le duc; et il fit cette exclamation d'un ton tout
diffrent de celui qu'il avait pris jusqu'alors en faisant les autres;
mais il se contint encore pour prter toute son attention.

--Duquel roi trs-chrtien, continua le hraut, on assure que vous,
Charles de Bourgogne, vous retenez par contrainte la personne royale en
cette ville, au mpris de vos devoirs, comme vassal de la couronne de
France, et contre la foi observe parmi les princes chrtiens. Pour
laquelle raison, mondit noble et vnrable matre vous ordonne, par ma
bouche, de mettre  l'instant en libert son alli royal et
trs-chrtien, ou de recevoir le dfi que je suis charg de vous faire
de sa part.

--Avez-vous enfin tout dit?

--Oui, et j'attends la rponse de Votre Altesse, esprant qu'elle sera
de nature  viter l'effusion de sang chrtien.

--Eh bien! s'cria le duc, de par saint George de Bourgogne!... Mais
avant qu'il en pt dire davantage, Louis se leva, et prit la parole avec
un tel air de majest et d'autorit que Charles se sentit dans
l'impossibilit de l'interrompre.

--Beau cousin de Bourgogne, dit le roi, avec votre permission, nous
rclamons la priorit pour rpondre  cet impertinent coquin de hraut,
ou qui que tu sois, va dire au parjure, au meurtrier, au proscrit
Guillaume de la Marck, que le roi de France se trouvera incessamment
devant Lige, dans le dessein de venger le meurtre sacrilge de feu son
parent chri, Louis de Bourbon, et qu'il se propose de faire pendre
Guillaume de la Marck avec une chane de fer, pour le punir d'avoir eu
l'audace de le nommer son alli, et d'avoir mis son nom royal dans la
bouche de ses vils messagers.

--Et tu ajouteras de ma part, dit Charles, tout ce qu'un prince peut
avoir  dire  un voleur et  un assassin. Va-t'en. Un moment pourtant:
jamais hraut n'a quitt la cour de Bourgogne sans avoir  crier
largesse. Qu'on l'trille de manire  lui enlever la peau.

--Votre Altesse voudra bien faire attention, s'crirent en mme temps
Crvecoeur et d'Hymbercourt, que c'est un hraut, un homme privilgi.

--Est-ce vous, messieurs, dit le duc, qui tes assez oisons pour croire
que le tabard fasse le hraut? Je suis certain, par ses armoiries mmes,
que ce drle n'est qu'un imposteur. Que Toison-d'Or s'avance, et qu'il
le questionne en notre prsence.

En dpit de son effronterie naturelle, on vit plir l'envoy du Sanglier
des Ardennes, quoiqu'il et employ quelque fard pour se peindre le
visage. Toison-d'Or, chef des hrauts du duc, comme nous l'avons dj
dit, et roi d'armes dans ses domaines, s'avana avec la gravit d'un
homme qui savait ce qui est d  sa place, et demanda  son prtendu
confrre dans quel collge il avait tudi la science qu'il professait.

--J'ai t poursuivant d'armes au collge hraldique de Ratisbonne,
rpondit Sanglier-Rouge, et j'ai reu le diplme d'Ehrenhold de cette
savante confrrie.

--Vous ne pouviez puiser la science dans une source plus pure, dit
Toison-d'Or en s'inclinant plus profondment qu'il ne l'avait fait
auparavant; et si je me permets de confrer avec vous sur les mystres
de notre sublime science, par obissance aux ordres du duc mon matre,
c'est dans l'espoir de recevoir de vous des lumires, et non de vous en
communiquer.

--Au fait, au fait! s'cria le duc d'un ton d'impatience; faites-lui
quelque question qui mette sa science  l'preuve.

--Il serait ridicule, reprit Toison-d'Or, de demander  un disciple de
l'illustre collge de Ratisbonne s'il connat les termes ordinaires du
blason; mais je puis, sans l'offenser, demander  Sanglier-Rouge s'il
est initi aux termes mystrieux et secrets de cette science, par
laquelle les plus savans de nous s'expliquent les uns aux autres
emblmatiquement et paraboliquement ce qu'ils disent aux autres dans le
langage ordinaire; termes qui sont, en quelque sorte, les premiers
lmens de l'art hraldique?

--Je connais toutes les branches du blason aussi-bien l'une que l'autre,
rpondit Sanglier-Rouge avec hardiesse; mais il est possible que nos
termes en Allemagne ne soient pas les mmes que les vtres en Flandre.

--Pouvez-vous parler ainsi? s'cria Toison-d'Or; notre noble science,
qui est la bannire de la noblesse et la gloire de la gnrosit, est la
mme dans tous les pays chrtiens; elle est mme connue des Maures et
des Sarrasins. Je vous prierai donc de me dcrire, d'aprs le style
cleste, c'est--dire d'aprs les plantes, telles armoiries qu'il vous
plaira de choisir.

--Faites-en la description vous-mme, si bon vous semble, rpondit
Sanglier-Rouge. Je ne suis pas venu ici pour faire des tours de bouffon;
croyez-vous me faire tenir debout comme un singe,  votre volont?

--Montrez-lui quelques armoiries, et qu'il en fasse la description  sa
manire, dit le duc; mais s'il ne russit pas, je lui promets que son
dos sera gueules, azur et sable.

--Voici, dit le hraut bourguignon en tirant de sa poche un parchemin,
voici des armoiries que certaines considrations m'ont port  tracer
aussi-bien que me le permettent mes faibles talens; je prie mon
confrre, s'il appartient vritablement au savant collge de Ratisbonne,
de le dchiffrer en termes convenables.

Le Glorieux, qui semblait s'amuser beaucoup de cette discussion, s'tait
alors avanc prs des deux hrauts.--Je vais t'aider, mon garon, dit-il
 Sanglier-Rouge qui regardait le parchemin d'un air de
consternation;--Messeigneurs et messieurs, ceci reprsente un chat qui
regarde  la fentre d'une laiterie.

Cette saillie fit rire; et Sanglier-Rouge y trouva quelque avantage, car
Toison-d'Or, indign qu'on interprtt son dessin de cette manire, en
donna lui-mme sur-le-champ l'explication, en disant que c'tait l'cu
port par Childebert, roi de France, aprs qu'il eut fait prisonnier
Gondemar, roi _de_ Bourgogne, et qu'il reprsentait une once, ou
chat-tigre, derrire une grille, emblme du monarque captif. Il en donna
ensuite la dfinition en termes techniques, qu'un hraut seul pouvait
comprendre.

--Par ma marotte, dit le Glorieux, si la Bourgogne est reprsente par
ce chat, il faut convenir qu'aujourd'hui du moins elle est du bon ct
de la grille.

--Vous avez raison, mon cher ami, dit Louis en riant, tandis que tous
les spectateurs et Charles lui-mme semblaient dcontenancs par une
plaisanterie dont l'application tait si vidente; je vous dois une
pice d'or pour avoir gay une affaire qui a commenc sur un ton un peu
srieux, mais qui finira, j'espre, plus joyeusement.

--Silence, le Glorieux, dit le duc. Et vous, Toison-d'Or, qui tes trop
savant pour tre intelligible, retirez-vous. Qu'on fasse avancer ce
drle. coute-moi, misrable, lui dit-il en prenant son ton le plus dur:
connais-tu la diffrence qui existe en blason entre argent et or!

--Pour l'amour du ciel! monseigneur, ayez piti de moi, dit le hraut
pris en dfaut; noble roi Louis, intercdez pour moi.

--Parle pour toi-mme, s'cria le duc; es-tu hraut ou non?

--Je ne le suis que pour cette occasion.

--De par saint George! dit le duc en jetant sur Louis un regard  la
drobe, nous ne connaissons pas de monarque, pas de gentilhomme qui et
voulu prostituer ainsi la noble science sur laquelle reposent la royaut
et la noblesse, si ce n'est ce roi qui envoya  douard d'Angleterre un
valet dguis en hraut[78].

--Un tel stratagme, dit Louis, ne pouvait se justifier qu' une cour o
il ne se trouvait aucun hraut en ce moment, et o la chose pressait;
mais quoiqu'il ait pu russir  l'gard d'pais et pesans insulaires, il
fallait ne pas avoir plus de bon sens qu'un sanglier, pour penser qu'un
pareil tour ne serait pas dcouvert  la cour claire de Bourgogne.

--N'importe d'o ce prtendu hraut vienne, dit le duc avec courroux, il
n'y retournera que bien trill. Qu'on le trane sur la place du march,
et qu'on l'y batte avec des brides de chevaux et des fouets  chiens,
jusqu' ce que son tabard tombe en lambeaux.--Sus, au Sanglier-Rouge;
a, a! tayau! tayau!

Quatre  cinq gros chiens, semblables  ceux qu'on voit peints sur les
tableaux de chasse auxquels Rubens et Schneiders travaillrent en
socit, entendirent les derniers mots du duc, et se mirent  aboyer
comme s'ils voyaient un sanglier sortir de sa bauge.

--Par la sainte croix! dit Louis cherchant  entrer dans l'humeur de son
dangereux cousin, puisque l'ne a mis la peau du sanglier, pourquoi ne
pas charger les chiens de la lui retirer?

--Rien de mieux! rien de mieux! s'cria le duc, dont cette ide flatta
l'humeur pour le moment: cela va se faire. Qu'on dcouple les chiens,
qu'on les mette sur la voie: nous le courrons depuis la porte du chteau
jusqu' celle du parc du ct de l'orient.

--J'espre que Votre Altesse me traitera en bte de chasse, dit le
prtendu hraut, faisant autant que possible bonne mine  mauvais
jeu,--et qu'elle me laissera les mmes moyens de salut.

--Tu n'es qu'une vermine[79], rpondit le duc, et en cette qualit la
lettre du code des chasses ne te donne droit  aucune protection.
Cependant ne ft-ce qu' cause de ton impudence sans gale, tu auras
cent pas en avance. Allons, messieurs, allons; il faut voir cette
chasse.

La sance du conseil fut ainsi brusquement leve. Chacun courut pour
jouir de l'agrable divertissement suggr par le roi Louis; mais
personne n'y mit plus d'empressement que les deux princes.

Rien ne manqua au plaisir qu'ils se promettaient; car Sanglier-Rouge 
qui la terreur donnait des ailes, et qui avait  ses trousses une
dizaine de chiens de chasse anims par le son des cors et les cris des
piqueurs, courut avec la vitesse du vent; et s'il n'avait t gn par
ses vtemens de hraut, le plus mauvais costume possible pour un
coureur, il aurait peut-tre chapp aux chiens; il vita mme plus
d'une fois leur poursuite, en changeant tout  coup de direction avec
une adresse  laquelle tous les spectateurs rendirent justice. Mais
aucun d'eux, pas mme Charles, ne fut aussi enchant de cette chasse que
le roi Louis. En partie par des considrations politiques, et aussi
parce que le spectacle des souffrances humaines ne lui tait nullement
dsagrable quand il se prsentait sous un point de vue burlesque, il
rit  en avoir les larmes aux yeux. Dans son ravissement, il saisit le
manteau d'hermine du duc, comme pour se soutenir, tandis que Charles,
dans un transport semblable, appuyait la main sur l'paule du roi, les
deux princes montrant ainsi l'un pour l'autre une confiance et une
familiarit qu'on n'avait gure droit d'attendre, d'aprs ce qui venait
de se passer quelques instans auparavant.

Enfin l'agilit du faux hraut ne put le drober plus long-temps aux
dents des ennemis qui le poursuivaient. Les chiens l'atteignirent, le
renversrent, et ils l'auraient probablement trangl, si le duc n'et
cri:--Arrtez-les! retenez-les! rappelez les chiens! Il a si bien
couru, que quoiqu'il n'ait pas fait bonne rsistance aux abois, nous ne
voulons pas qu'ils en fassent cure.

On s'empressa d'arracher aux chiens la proie sur laquelle ils taient
acharns, on les accoupla de nouveau, et l'on poursuivit ceux qui
s'enfuyaient portant en triomphe dans leur gueule les lambeaux de la
cotte d'armes que le malheureux envoy avait endosse dans un jour de
malheur.

En cet instant, et pendant que le duc tait encore trop occup de ce qui
se passait devant lui pour faire attention  ce qui se disait derrire,
Olivier-le-Dain s'approcha doucement du roi, et lui dit 
l'oreille:--C'est le Bohmien, c'est Hayraddin; il ne faudrait pas qu'il
parlt au duc.

--Il faut qu'il meure, lui rpondit le roi du mme ton, les morts ne
parlent plus.

Un moment aprs, Tristan-l'Ermite  qui Olivier avait fait sa leon,
s'avana en prsence du roi et du duc, et dit avec le ton bourru qui lui
tait ordinaire:--Ce gibier m'appartient, et je le rclame, sauf le bon
plaisir de Votre Majest et de Son Altesse. Il porte ma marque, une
fleur de lis sur l'paule, comme tout le monde peut le voir. C'est un
sclrat bien connu; il a assassin nombre de sujets de Votre Majest,
pill des glises, viol de saintes vierges, tu des daims dans les
parcs royaux, et...

--En voil bien assez! dit le duc Charles; mon royal cousin a droit 
cette proprit  plus d'un titre. Que veut en faire Votre Majest?

--S'il est laiss  ma disposition, rpondit le roi, je lui ferai donner
une leon de l'art hraldique qu'il connat si peu; il apprendra par
exprience ce que c'est qu'une croix potence, et l'on y joindra
l'ornement d'un noeud coulant.

--Qu'il ne portera pas, mais qui lui servira de _support_! s'cria le
duc en partant d'un grand clat de rire occasionn par son trait
d'esprit. Qu'il prenne ses degrs sous votre compre Tristan, il est
pass matre dans cette science.

Louis partagea la gaiet du duc d'une manire si cordiale, que Charles
ne put s'empcher de le regarder d'un air presque amical.

--Ah! Louis, Louis! lui dit-il, plt au ciel que vous fussiez un alli
aussi fidle que vous tes un joyeux compagnon! Je pense encore bien
souvent aux jours que nous avons passs si gaiement ensemble.

--Il ne tient qu' vous de les faire renatre, rpondit Louis. Je vous
accorderai d'aussi belles conditions que vous puisiez m'en demander dans
la situation o je me trouve, sans vous rendre la fable de la
chrtient; et je ferai serment de les excuter, sur la sainte relique
que j'ai le bonheur de porter sur moi, et qui est un fragment du bois de
la vraie croix.

En parlant ainsi, il tira de son sein un petit reliquaire d'or suspendu
 son cou par une chane du mme mtal, et qu'il portait entre sa
chemise et ses autres vtemens; puis il ajouta, aprs l'avoir bais
dvotement:

--Jamais faux serment n'a t prt sur cette sainte relique sans qu'il
ait t puni dans l'anne.

--Cependant, dit le duc, c'est la mme sur laquelle vous m'avez jur
amiti en quittant la Bourgogne; ce qui n'a pas empch que peu de temps
aprs vous n'y ayez envoy, le btard de Rudempr pour m'assassiner ou
s'emparer de ma personne.

--Ah! beau cousin, voil que vous dterrez d'anciens griefs; mais je
vous assure que vous tes dans l'erreur  ce sujet. D'ailleurs, ce n'est
pas sur la relique que voici que je vous ai fait alors le serment dont
vous parlez; c'tait sur un autre fragment du bois de la vraie croix, qui
m'avait t envoy par le Grand-Seigneur; et il avait sans doute perdu
de sa Vertu en restant si long-temps entre les mains des infidles. Mais
aprs tout, la guerre du bien public n'clata-t-elle pas dans le cours
de cette anne? Ne vis-je pas l'arme bourguignonne, appuye de tous les
grands feudataires de France, camper  Saint-Denis? Ne fus-je pas oblig
d'abandonner la Normandie  mon frre? Que Dieu nous prserve de nous
parjurer sur une relique comme celle-ci!

--Eh bien! cousin, je crois que vous avez reu une leon qui vous
apprendra  tre de bonne foi  l'avenir. Et  prsent, franchement et
loyalement, tiendrez-vous la parole que vous m'avez donne de marcher
avec moi contre ce meurtrier de la Marck et ces misrables Ligeois?

--Je marcherai contre eux, beau cousin, avec le ban et l'arrire-ban de
France, et l'oriflamme dploye.

--Non, non! c'est plus qu'il ne faut, plus qu'il n'est convenable. La
prsence de votre garde cossaise et de quelques centaines de lances
d'lite suffira pour prouver que vous agissez librement. Une arme
considrable pourrait...

--Me rendre libre en ralit, voulez-vous dire, beau cousin? Eh bien
vous rglerez vous-mme le nombre des troupes qui me suivront.

--Et pour que nous n'ayons plus rien  craindre de la belle Hlne qui a
jet entre nous la pomme de discorde, vous consentirez que la comtesse
Isabelle de Croye pouse le duc d'Orlans.

--Beau cousin, vous mettez ma courtoisie  une rude preuve. Le duc est
fianc  ma fille Jeanne. Soyez gnreux; n'insistez pas sur ce point,
et parlons plutt des places sur la Somme.

--Mon conseil parlera de cet objet  Votre Majest. Quant  moi, j'ai
moins  coeur une augmentation de territoire qu'une rparation des
injures que j'ai reues. Vous vous tes ml des affaires de mes
vassaux: vous avez voulu disposer  votre gr de la main d'une pupille
du duch de Bourgogne; eh bien! puisque vous voulez la marier, que ce
soit  un membre de votre propre famille; sans cela notre confrence est
rompue.

--Personne ne me croirait, beau cousin, si je disais que je le fais avec
plaisir. Jugez donc quel est mon dsir de vous obliger, quand je vous
dis,  mon grand regret, que si les parties y consentent et peuvent
obtenir la dispense du pape, je ne m'opposerai en aucune manire au
mariage que vous proposez.

--Tout cela s'arrangera aisment par nos ministres, dit le duc; et
maintenant nous voici redevenus cousins et amis.

--Rendons-en grce, dit Louis,  la bont du ciel, qui, tenant entre ses
mains les coeurs des princes, les dispose misricordieusement  la paix
et  la clmence, pour prvenir l'effusion du sang humain.

--Olivier, ajouta Louis en s'adressant  ce favori qui rdait, toujours
autour de lui comme l'esprit familier aux ordres d'un sorcier,--coute:
dis  Tristan d'aller vite en besogne avec ce vagabond de Bohmien.




CHAPITRE XXXIV.

L'Excution.

          Je te conduirai dans le bois,
          Tu prendras un arbre  ton choix.

          _Ancienne ballade_.


--GRCES soient rendues  Dieu, qui nous a donn le pouvoir de rire et
de faire rire les autres, et honte au gros lourdaud qui rougirait de
remplir les fonctions de fou! Voici une plaisanterie (et ce n'est pas
une des meilleures, bien qu'elle ait eu l'avantage d'amuser deux
princes) qui a mieux russi que n'auraient pu le faire mille raisons
d'tat, pour empcher une guerre entre la Bourgogne et la France.

Telle fut la conclusion que tira le Glorieux lorsque, par suite de la
rconciliation dont nous avons rendu compte  la fin du chapitre
prcdent, la triple garde qui veillait autour du chteau de Pronne fut
releve de ce poste. Le roi quitta la Tour du comte Herbert, cette tour
de si mauvais augure; et  la grande satisfaction des Franais et des
Bourguignons, la confiance et l'amiti parurent rtablies, du moins 
l'extrieur, entre le duc Charles et son seigneur suzerain. Cependant le
roi, quoique trait avec les gards et le crmonial d'usage, voyait
parfaitement qu'il tait encore l'objet des soupons de son puissant
vassal; mais il tait assez prudent pour ne pas avoir l'air de s'en
apercevoir, et il paraissait se regarder comme entirement libre.

--Nanmoins, comme c'est assez l'ordinaire en pareil cas, tandis que les
parties principalement intresses avaient  peu prs transig sur leurs
diffrends, un des agens subalternes de leurs intrigues prouvait
amrement combien est vraie cette maxime politique, que si les grands
ont souvent besoin de vils instrumens, ils en indemnisent la socit en
les abandonnant  leur destin ds qu'ils leur deviennent inutiles.

Cet agent tait Hayraddin Maugrabin, que les officiers du duc avaient
livr au grand prvt du roi de France, et que Tristan avait confi aux
soins de ses deux fidles aides-de-camp Trois-chelles et Petit-Andr,
chargs de l'expdier sans perte de temps. Plac entre ces deux
personnages, l'un jouant l'_Allegro_, l'autre le _Penseroso_, suivi de
quelques gardes et d'une foule immense de peuple, il s'avanait (pour
nous servir d'une comparaison moderne) comme Garrick entre la Tragdie
et la Comdie[80], vers une fort voisine, o pour abrger la crmonie
et s'pargner la peine de dresser un gibet, les matres de son destin
avaient rsolu de l'accrocher au premier arbre qui leur paratrait
convenable.

Ils ne furent pas long-temps sans trouver un chne qui, comme
Petit-Andr le dit factieusement, tait digne de porter un tel gland.
Laissant donc le condamn sous la surveillance de quelques gardes, ils
commencrent  improviser leurs dispositions pour la catastrophe finale.
En ce moment Hayraddin, jetant un regard sur la multitude qui l'avait
accompagn, rencontra les yeux de Quentin Durward. Notre jeune cossais,
croyant avoir reconnu les traits de son guide perfide dans ceux du
hraut imposteur, avait suivi la foule pour s'assurer de son identit.

Quand les deux excuteurs vinrent l'informer que tout tait prt,
Hayraddin, avec le plus grand calme, leur dit qu'il avait une grce 
leur demander.

--Demandez-nous, mon fils, tout ce qui pourra s'accorder avec notre
devoir, et vous l'obtiendrez, lui rpondit Trois-chelles.

--C'est--dire, reprit Hayraddin, tout, except la vie.

--Prcisment, dit Trois-chelles, et mme quelque chose de plus. Car
comme vous avez l'air d'tre rsolu  faire honneur  notre profession
et  mourir en homme, sans faire de grimaces, nous ne regarderons pas 
vous accorder une dizaine de minutes, s'il le faut, quoique nos ordres
soient d'tre expditifs.

--C'est trop de gnrosit, dit Hayraddin.

--Il est trs-vrai qu'on peut nous en blmer, ajouta Petit-Andr; mais
que m'importe? je donnerais ma vie pour un homme leste, ferme, gai et
dispos, qui a dessein de faire le premier saut avec grce, comme il
convient  un brave garon.

--Ainsi donc, dit Trois-chelles, si vous dsirez un confesseur...

--Ou bien, dit son factieux compagnon, si vous voulez une pinte de
vin...

--Ou un psaume, dit la Tragdie.

--Ou une chanson, dit la Comdie.

--Rien de tout cela, mes bons, chers et trs-expditifs amis, dit le
Bohmien. Tout ce que je vous demande, c'est quelques minutes
d'entretien avec cet archer de la garde.

Les excuteurs hsitrent un instant; mais Trois-chelles se rappelant
qu'il avait entendu dire que Quentin Durward, d'aprs diverses
circonstances, tait en grande faveur auprs du roi, ils rsolurent de
permettre l'entrevue.

Ils appelrent Durward, et tout en s'avanant vers le criminel condamn,
le jeune archer, quoique trouvant qu'il avait bien mrit son sort, n'en
fut pas moins afflig de le voir si prs de la mort. Les lambeaux de son
riche costume de hraut, mis en haillons par les dents des chiens et par
les mains des bipdes qui l'avaient arrach  leur fureur pour le
conduire  la mort, lui donnaient un air burlesque et dplorable en mme
temps. On voyait encore sur son visage quelques traces du fard dont il
l'avait peint, et sur son menton quelques restes de la barbe postiche
qu'il avait mise pour mieux se dguiser. La pleur de la mort rgnait
sur ses joues et sur ses lvres; et cependant, arm d'un courage passif,
comme la plupart des gens de sa caste, son oeil brillant, quoique gar,
et le sourire forc de sa bouche, semblaient dfier la mort qu'il allait
subir.

Quentin fut frapp d'horreur et de compassion en s'approchant de ce
misrable, et ces deux sentimens lui firent sans doute ralentir le pas,
car Petit-Andr lui cria:--Un peu plus lestement, jeune archer, un peu
plus lestement: notre pratique n'a pas le loisir de vous attendre, et
vous marchez comme si ces cailloux taient des oeufs, et que vous
eussiez peur de les casser.

--Il faut que je lui parle en particulier, dit Hayraddin avec un accent
qui tenait du dsespoir.

--Cela n'est gure d'accord avec notre devoir, mon joyeux
Saute-l'chelle, dit Petit-Andr. Nous vous connaissons de longue main;
vous tes une anguille trop glissante pour qu'on puisse se fier  vous.

--Ne m'avez-vous pas li les pieds et les mains avec les sangles de vos
chevaux? dit le Bohmien. Vous pouvez me surveiller hors de la porte de
la voix. D'ailleurs cet archer est un serviteur de votre roi; et si je
vous donne dix guilders...

--Employe  faire dire des messes, dit Trois-chelles, cette somme
pourra tre utile  sa pauvre me.

--Employe en vin et en brandevin, dit Petit-Andr, elle pourra procurer
quelque consolation  mon pauvre corps. Voyons donc vos guilders, mon
joyeux danseur de corde.

--Rassasiez ces chiens affams, dit Hayraddin  Durward, vous n'y
perdrez rien; on ne m'a pas laiss un stiver quand on m'a arrt.

Quentin paya aux excuteurs ce qui leur avait t promis, et en hommes
de parole ils se retirrent assez loin pour ne rien entendre, mais en
ayant soin de suivre des yeux le moindre mouvement de leur victime.
Durward attendit un instant que le malheureux lui parlt; et voyant
qu'il gardait le silence:--Eh bien, lui dit-il enfin, te voil donc
arriv l?

--Oui, rpondit Hayraddin; et il ne fallait tre ni astrologue, ni
physionomiste, ni ncromancien, pour prdire que je finirais comme le
reste de ma famille.

--Et cette fin prmature a t amene par une longue srie de crimes et
de trahisons.

--Non, de par le brillant Aldboran et tous ses radieux confrres! elle
a t amene par ma propre folie, qui m'a fait croire que la cruaut
sanguinaire d'un Franc pouvait tre retenue par ce qu'il regarde
lui-mme comme ce qu'il y a de plus sacr. Les habits d'un prtre ne
m'auraient pas mieux protg que le tabard d'un hraut, tant il y a de
bonne foi dans vos protestations de dvotion et de chevalerie!

--Un imposteur dcouvert n'a pas le droit de rclamer les privilges du
dguisement qu'il a usurp.

--Dcouvert! Mon jargon valait bien celui de ce vieux fou de hraut.
Mais n'importe, autant vaut aujourd'hui que demain.

--Vous oubliez que le temps s'coule. Si vous avez quelque chose  me
dire, htez-vous de le faire, et donnez ensuite quelques instans au soin
de votre me.

--De mon me! s'cria le Bohmien avec un sourire hideux; pensez-vous
qu'une lpre de vingt ans puisse se gurir en un moment? Si j'ai une
me, elle est dans un tel tat depuis que j'ai atteint l'ge de dix ans,
et mme depuis plus long-temps, qu'il me faudrait un mois pour me
rappeler tous mes crimes, et un autre mois pour les confesser  un
prtre: or, si cet espace de temps m'tait accord, il y a cinq contre
un  parier que je l'emploierais tout diffremment.

--Pcheur endurci, ne blasphme pas! dit Durward avec une horreur mle
de piti; dis-moi promptement ce que tu as  me dire, et je t'abandonne
 ta destine.

--J'ai un service  vous demander; mais d'abord il faut que je l'achte,
car les gens de votre secte, malgr toutes leurs professions de charit,
ne donnent rien pour rien.

--Je te dirais, prissent tes dons avec toi, si tu n'tais sur le bord
de l'ternit. Quel service attends-tu de moi? parle, et garde tes
prsens; ils ne me porteraient pas bonheur: je n'ai pas encore oubli
les bons offices que tu as voulu me rendre.

--Je vous aimais pourtant, je vous voulais du bien  cause de ce que
vous avez fait sur les bords du Cher; je voulais vous aider  pouser
une riche dame: vous portiez ses couleurs, et c'est ce qui m'induisit en
erreur; d'ailleurs je pensais qu'Hameline, dont les richesses taient
faciles  transporter, vous convenait mieux que cette jeune poulette,
avec son vieux poulailler de Braquemont, sur lequel Charles a tendu ses
griffes, et qu'il saura garder probablement.

--Tu perds le temps en paroles inutiles; je vois que ces gens commencent
 s'impatienter.

--Donnez-leur dix autres guilders pour dix minutes de plus, dit le
Bohmien, qui, malgr son endurcissement, prouvait, comme la plupart de
ceux qui se trouvent dans la mme situation, et cela peut-tre sans s'en
douter lui-mme, le dsir d'loigner l'instant fatal;--ce que j'ai 
vous dire vous vaudra bien davantage.

--Profite donc bien des instans que je vais acheter, rpondit Durward:
et il ne lui fut pas difficile de faire un nouveau march avec les
affids du grand prvt.

Cette affaire conclue, Hayraddin reprit la parole:--Oui, je vous assure
que je vous voulais du bien, Hameline tait la femme qui vous convenait;
vous en auriez fait ce que vous auriez voulu; vous voyez qu'elle n'a pas
mme fait fi du Sanglier des Ardennes, quoiqu'il ne se soit pas donn
grande peine pour lui faire la cour; et elle rgne dans sa bauge comme
si elle avait t accoutume toute sa vie  vivre de glands et de
fanes.

--Finis des plaisanteries si grossires et qui viennent si mal  propos,
ou, je te le dis encore une fois, je t'abandonne  ta destine.

--Vous avez raison, dit Hayraddin aprs une pause d'un instant; il faut
savoir faire face  ce qu'on ne peut viter. Sachez donc que je suis
venu ici sous ce maudt dguisement dans l'espoir de recevoir une riche
rcompense de de la Marck, et une encore plus riche du roi Louis,
non-seulement pour porter au duc le message dont vous avez pu entendre
parler, mais pour apprendre au roi un secret important.

--C'tait courir un grand risque.

--Aussi tais-je grandement pay, mais cela a mal tourn. De la Marck
avait dj essay de communiquer avec Louis par le moyen de Marton; mais
il parat qu'elle n'a pu arriver que jusqu' l'astrologue,  qui elle a
racont tout ce qui s'est pass dans le voyage  Schonwaldt; c'est un
grand hasard si le roi en entend jamais parler,  moins que ce ne soit
sous la forme d'une prophtie. Mais coutez mon secret, qui est plus
important que tout ce qu'elle aurait pu dire. Guillaume de la Marck a
assembl une troupe nombreuse dans la ville de Lige, et il l'augmente
tous les jours par le moyen des trsors du vieux prtre. Mais il n'a pas
dessein de risquer une bataille range contre la chevalerie de
Bourgogne, et encore moins de soutenir un sige dans une place
dmantele. Voici ce qu'il compte faire. Il laissera cette tte chaude
de Charles camper devant la ville sans opposition, et la nuit suivante
il fera une sortie contre lui avec toutes ses forces. Un certain nombre
de ses troupes porteront l'uniforme de soldats franais, et
crieront:--France! saint Louis! Montjoye! saint Denis!--Cela ne pourra
manquer de jeter la confusion parmi les Bourguignons, qui croiront qu'un
corps nombreux d'auxiliaires franais est arriv dans la ville; et si le
roi Louis, avec ses gardes, sa suite et les soldats qu'il pourra avoir,
veut seconder ses efforts, le Sanglier des Ardennes ne doute pas de la
dconfiture totale de l'arme bourguignonne. Voil mon secret, et je
vous le donne; faites-en ce qu'il vous plaira; vendez-le au roi Louis ou
au duc Charles. Favorisez ce projet, ou empchez-le de russir. Sauvez
ou perdez qui bon vous semblera, je ne m'en soucie gure. Tout mon
regret, c'est de ne pouvoir le faire clater comme une mine, pour la
destruction des deux partis.

--C'est vritablement un secret important, dit Quentin qui comprit
sur-le-champ combien il tait facile d'veiller le ressentiment national
dans un camp compos partie de Franais, partie de Bourguignons.

--Oui, important, dit Hayraddin; et maintenant que vous le possdez,
vous voudriez dj tre bien loin, et me quitter sans me rendre le
service pour lequel je vous ai pay d'avance.

--Dis-moi ce que tu dsires, et je te l'accorderai si cela m'est
possible.

--Cela ne vous sera pas difficile, rpondit Hayraddin. Il s'agit du
pauvre Klepper, de mon cheval, seul tre vivant qui puisse s'apercevoir
de ma perte.  un mille d'ici, vers le sud, vous le trouverez paissant
prs de la cabane dserte d'un charbonnier. Sifflez comme ceci (et en
mme temps il siffla d'une manire particulire); appelez-le par son nom
de Klepper, et il viendra  vous. Voici sa bride que j'avais cache sous
mes habits; et il est heureux que ces chiens de coquins ne me l'aient
pas prise, car il n'en peut souffrir d'autre. Prenez-le, et ayez-en
soin, je ne dirai pas par amour pour son matre, mais parce que j'ai mis
 votre disposition l'vnement d'une journe importante Il ne vous
manquera jamais au besoin. La nuit et le jour, l'avoine et le son, les
bons et les mauvais chemins, une bonne curie ou la vote des cieux,
tout est gal pour Klepper; si j'avais pu gagner la porte de Pronne, et
arriver  l'endroit o je l'ai laiss, je n'en serais pas o j'en suis.
Prendrez-vous bien soin de Klepper?

--Je vous le promets, rpondit Quentin, affect par ce trait
d'attachement singulier dans un caractre si endurci.

--Adieu donc! Un moment pourtant, un moment. Je ne veux pas tre assez
discourtois pour oublier, en mourant, la commission d'une dame. Voici un
billet crit par la trs-gracieuse et trs-sotte pouse du Sanglier des
Ardennes  sa nice aux yeux noirs. Je vois dans vos regards que vous
vous acquitterez volontiers de mon message. Encore un mot: j'allais
oublier de vous dire que vous trouverez dans les entrailles de ma selle
une bourse bien remplie de pices d'or, celles qui m'ont dtermin 
courir l'aventure dont l'issue me cote si cher. Prenez-les, elles vous
indemniseront au centuple des guilders que vous avez donns  ces
coquins; je vous fais mon hritier.

--Je les emploierai en bonnes oeuvres, et en messes pour le repos de ton
me.

--Ne prononce plus ce mot, s'cria Hayraddin, et sa physionomie prenant
une expression qui fit frmir Quentin:--Il n'y a point d'me, il ne peut
pas y en avoir, c'est un rve invent par les prtres.

--Malheureux aveugle! reviens  de meilleures penses; laisse-moi
t'envoyer un prtre; j'obtiendrai de ces gens un nouveau dlai,
j'achterai leur complaisance. Que peux-tu esprer, si tu meurs dans des
sentimens d'impnitence?

--D'tre rendu aux lmens, rpondit l'athe endurci, en pressant contre
sa poitrine ses bras chargs de liens. Ma croyance, mon dsir, mon
espoir, c'est que le compos mystrieux de mon corps se fondra dans la
masse gnrale d'o la nature tire ce dont elle a besoin pour reproduire
ce qu'on voit disparatre tous les jours. Les particules d'eau qui se
trouvent en moi enrichiront les fontaines et les ruisseaux, les
particules de terre fertiliseront le sol, celles de l'air entretiendront
le souffle des vents, et celles du feu alimenteront les rayons
d'Aldeboran et de ses frres. Telle est la foi dans laquelle j'ai vcu,
dans laquelle je veux mourir. Adieu, retirez-vous; ne me troublez pas
davantage; j'ai prononc le dernier mot que les oreilles d'un homme
entendront sortir de ma bouche.

Saisi d'horreur, Durward vit bien qu'il tait inutile de chercher 
faire comprendre  Hayraddin les terreurs de son avenir. Il lui fit donc
ses adieux, et le Bohmien n'y rpondit que par un signe de tte, avec
l'air distrait et morose d'un homme plong dans une rverie qu'il voit
interrompre avec regret. Quentin entra dans la fort, et trouva aisment
la chaumire prs de laquelle Klepper avait t laiss. Il siffla et
l'appela, et l'animal arriva  l'instant. Mais il se passa quelque temps
avant qu'il voult se laisser prendre. Il se cabrait ds que l'tranger
s'en approchait. Enfin, la connaissance gnrale que Durward avait des
habitudes du cheval, et peut-tre celle qu'il avait acquise du caractre
particulier de Klepper, ayant souvent admir cet animal pendant le
voyage qu'il avait fait avec Hayraddin, le mirent en tat de prendre
possession du legs que venait de lui faire le Bohmien.

Long-temps avant que Quentin ft rentr  Pronne, Hayraddin tait all
o la vanit de sa croyance impie devait tre mise  l'preuve; preuve
terrible pour un coupable qui n'avait exprim ni remords pour le pass
ni crainte pour l'avenir.




CHAPITRE XXXV.

Le Prix de la Bravoure.

          Heureuse la beaut quand un brave l'obtient.

          _Le comte Palatin_.


LORSQUE Quentin Durward arriva  Pronne, le conseil d'tat tait
assembl, et le rsultat de cette dlibration devait tre bien plus
intressant pour lui qu'il n'aurait pu le supposer; en effet, quoique
compose de personnes dont le rang ne permettait pas de croire qu'elles
pussent avoir avec lui un seul intrt commun, cette runion eut
pourtant l'influence la plus extraordinaire sur sa destine.

Le roi Louis, aprs s'tre amus de l'intermde de l'envoy de Guillaume
de la Marck, n'avait laiss chapper aucune occasion de cultiver le
retour d'affection que cette circonstance paraissait avoir inspir au
duc, et il s'tait occup  se concerter avec lui, on pourrait presque
dire  recevoir son opinion, sur le nombre et la qualit des soldats
dont il devait se faire accompagner pour suivre le duc de Bourgogne,
comme auxiliaire, dans son expdition contre Lige. Il vit clairement,
par le soin que mit Charles  ne demander qu'un trs-petit nombre de
troupes, et  insister pour qu'elles fussent accompagnes par des
Franais du premier rang, que son but tait d'avoir des otages plutt
que des auxiliaires. Cependant, n'oubliant pas les avis que lui avait
donns d'Argenton, il consentit  tout ce que le duc lui demanda  ce
sujet, d'aussi bonne grce que s'il et agi de son propre mouvement.

Il ne manqua pourtant pas de s'indemniser de cette complaisance en
faisant retomber les effets de son humeur vindicative sur le cardinal de
La Balue, dont les conseils l'avaient dtermin  accorder une confiance
si excessive au duc de Bourgogne. Tristan porta l'ordre du dpart des
forces auxiliaires qui devaient marcher contre Lige, et il fut charg
en outre de conduire le cardinal au chteau de Loches, et de
l'enfermer dans une de ces cages de fer dont on assure qu'il tait
lui-mme l'inventeur[81].

--Il pourra juger ainsi du mrite de son invention, dit le roi; il
appartient  la sainte glise, et nous ne devons pas rpandre son sang;
mais, Pques-Dieu! si d'ici  dix ans son vch est resserr dans
d'troites limites, il en sera ddommag par des remparts
imprenables.--Prends soin que les troupes se mettent en marche
sur-le-champ.

Peut-tre Louis, par cette prompte complaisance, esprait-il luder une
condition plus dsagrable pour lui, que le duc avait attache  leur
rconciliation. Mais s'il avait conu cette esprance, il ne connaissait
pas encore bien le caractre de son cousin, qui, le plus opinitre de
tous les hommes dans ses rsolutions, tait le moins dispos  se
relcher de ce que le ressentiment d'une injure suppose ou de l'esprit
de vengeance lui avait fait une fois exiger.

 peine Louis, avait-il expdi les messagers, ncessaires pour faire
marcher les troupes qui devaient agir comme auxiliaires de la Bourgogne,
que le duc le requit de donner publiquement son consentement au mariage
du duc d'Orlans avec Isabelle de Croye. Le roi y consentit en poussant
un profond soupir, et se borna  faire observer qu'il convenait
pralablement de s'assurer du consentement du duc d'Orlans lui-mme.

--Cette formalit n'a pas t nglige, rpondit Charles: Crvecoeur en
a parl  monseigneur d'Orlans, et, chose trange, il l'a trouv
tellement insensible  l'honneur d'pouser la fille d'un roi, qu'il a
regard la proposition de recevoir la main de la comtesse de Croye comme
l'offre la plus agrable que le meilleur des pres pt lui faire.

--Il n'en est que plus ingrat et plus coupable, dit le roi; mais il en
sera tout ce que vous voudrez, beau cousin, pourvu que vous puissiez
obtenir le consentement de toutes les parties intresses.

--Quant  cela, soyez sans inquitude, rpondit le duc; et, en
consquence, quelques minutes aprs que cette affaire avait t
propose, on manda devant les deux princes le duc d'Orlans et la
comtesse de Croye, qui arriva encore accompagne de la comtesse de
Crvecoeur et de l'abbesse des Ursulines. Le duc de Bourgogne leur
annona que la sagesse des deux princes avait dcid leur union, comme
un gage de l'alliance perptuelle qui devait rgner dsormais entre la
France et la Bourgogne. Louis entendit cette dclaration sans y faire
aucune objection, gardant un sombre silence, et sentant vivement
l'atteinte porte  son autorit.

Le duc d'Orlans eut beaucoup de peine  rprimer les transports de joie
que lui causa cette nouvelle; mais la dlicatesse ne lui permettait pas
de s'y livrer ouvertement en prsence de Louis; il fallut toute la
crainte que lui inspirait habituellement ce monarque pour qu'il pt
rprimer ses propres dsirs et se borner  rpondre qu'il tait de son
devoir de laisser son choix  la disposition de son souverain.

--Beau cousin d'Orlans, dit Louis du ton le plus grave, puisqu'il faut
que je parle dans une occasion si peu agrable, je n'ai pas besoin de
vous rappeler que la justice que je rendais  votre mrite m'avait port
 vous choisir une pouse dans ma propre famille; mais puisque mon
cousin de Bourgogne trouve qu'en disposant autrement de votre main ce
sera le gage le plus sr de l'union qui doit rgner entre ses tats et
les miens, j'ai cet objet trop  coeur pour ne pas y sacrifier mes
dsirs et mes esprances.

Le duc d'Orlans se jeta  ses genoux, et baisa avec un attachement
sincre pour cette fois la main que le roi lui prsentait en dtournant
le visage. Dans le fait, il vit, ainsi que tous les tmoins de cette
scne, que le roi ne donnait ce consentement qu' contre-coeur; car ce
monarque, adepte dans l'art de la dissimulation, voulait en cette
circonstance que sa rpugnance ft visible, et qu'on reconnt en lui un
roi renonant  son projet favori et immolant la tendresse paternelle 
l'intrt et aux besoins de ses tats. Le duc de Bourgogne lui-mme
prouva quelque motion, et le coeur de d'Orlans tressaillit d'une joie
involontaire en se trouvant dgag ainsi des liens qui le joignaient 
la princesse Jeanne. S'il avait su de quelles maldictions le roi le
chargeait en ce moment, et  quels projets de vengeance il se livrait
dj, probablement que sa dlicatesse ne lui et pas paru tant
compromise.

Charles se tournant alors vers la jeune comtesse, lui annona d'un ton
brusque que l'union projete tait une affaire qui n'admettait ni dlai
ni hsitation, ajoutant que c'tait l un rsultat, qui n'tait que trop
heureux pour elle, de l'opinitret qu'elle avait montre dans une autre
occasion.

--Monseigneur, dit Isabelle appelant tout son courage  son aide, je
connais les droits de Votre Altesse, et je m'y soumets.

--Suffit! suffit! dit le duc en l'interrompant. Votre Majest,
continua-t-il en se tournant vers Louis, a eu ce matin le divertissement
d'une chasse au sanglier, voudrait-elle prendre maintenant celle d'une
chasse au loup?

La jeune comtesse vit la ncessit de s'armer de fermet.--Votre Altesse
ne m'a pas bien comprise, lui dit-elle avec timidit, mais assez haut et
d'un ton assez dcid pour forcer le duc  lui accorder une attention
qu'une sorte de prvoyance de ce qu'elle allait dire l'aurait volontiers
port  lui refuser.--La soumission dont je parle n'a rapport qu'aux
terres et aux domaines que les anctres de Votre Altesse ont octroys
aux miens, et que je remets  la disposition de la maison de Bourgogne,
si mon souverain pense que ma dsobissance sur un seul point me rende
indigne de les conserver.

--Ah! de par saint George! s'cria le duc en frappant du pied avec
fureur, la sotte sait-elle en prsence de qui elle se trouve, et  qui
elle parle?

--Monseigneur, rpondit-elle sans se dconcerter, je sais que je suis
devant mon suzerain, et j'espre encore en sa justice. Si vous me privez
des biens que la gnrosit de vos anctres a donns  ma maison, vous
rompez les liens qui nous attachaient  la vtre. Ce n'est pas  vous
que je dois ce corps humble et perscut, ni l'esprit qui l'anime; j'ai
dessein de consacrer l'un et l'autre  Dieu dans le couvent des
Ursulines, et d'y vivre sous la direction de cette sainte mre abbesse.

La colre du duc ne connut plus de frein, et sa surprise ne peut se
comparer qu' celle qu'prouverait un faucon, s'il voyait une colombe
hrisser ses plumes pour lui rsister.

--Et la sainte mre abbesse vous recevra-t-elle sans dot? lui
demanda-t-il avec une ironie mprisante.

--Si, en me recevant ainsi, rpondit Isabelle, elle fait d'abord quelque
tort  son couvent, je me flatte qu'il reste assez de charit parmi les
nobles amis de ma famille pour qu'ils ne laissent pas sans secours une
orpheline, dernier rejeton de la maison de Croye, et qui veut se
consacrer  Dieu.

--Cela est faux! s'cria le duc: c'est un prtexte pour couvrir quelque
secrte et indigne passion. Monseigneur d'Orlans, elle sera  vous,
quand je devrais la traner  l'autel de mes propres mains.

La comtesse de Crvecoeur, femme d'un haut courage et qui comptait sur
le mrite de son mari et sur la faveur dont il jouissait, ne put garder
plus long-temps le silence.--Monseigneur, dit-elle au duc, votre
courroux vous dicte un langage indigne de vous. La force ne peut
disposer de la main d'une femme issue de sang noble.

--Et il ne convient pas  un prince chrtien, ajouta l'abbesse, de
s'opposer aux dsirs d'une me pieuse qui, fatigue des soucis et des
perscutions du monde, veut devenir l'pouse de Dieu.

--Et mon cousin d'Orlans, dit Dunois, ne peut accepter honorablement
des propositions de mariage avec une femme qui y fait publiquement de
telles objections.

--Si l'on m'accordait quelque temps, dit d'Orlans sur qui les charmes
d'Isabelle avaient fait une profonde impression, pour tcher de faire
voir mes prtentions  la belle comtesse sous un jour plus favorable...

--Monseigneur, dit Isabelle, puisant un nouvel encouragement dans ce
qu'elle venait d'entendre, ce dlai serait parfaitement inutile: mon
parti est pris de refuser cette alliance, quoique infiniment au-dessus
de ce que je mrite.

--Et moi, dit le duc de Bourgogne, je n'ai pas le temps d'attendre que
ces caprices changent avec la premire phase de la lune. Monseigneur
d'Orlans, elle apprendra d'ici  une heure que l'obissance est pour
elle une affaire de ncessit.

--Ce ne sera pas en ma faveur, monseigneur, rpondit le prince, qui
sentit que l'honneur ne lui permettait pas de se prvaloir de
l'opinitret du duc. Avoir t refus une fois positivement et
publiquement, c'en est assez pour un fils de France; il ne peut aprs
cela conserver aucune prtention.

Le duc lana un regard furieux d'abord sur d'Orlans, et ensuite sur
Louis; et voyant dans les traits de celui-ci un air de triomphe secret,
que le roi, en dpit de tous ses efforts, ne pouvait entirement
dissimuler, sa fureur clata comme une tempte.

--crivez, s'cria-t-il en se tournant vers le secrtaire du conseil,
crivez notre sentence de confiscation et d'emprisonnement contre cette
vassale rebelle et insolente. Qu'elle soit enferme au _Zucht-haus_,
dans la maison de pnitence, et qu'elle y ait pour compagnes celles que
leurs dsordres ont rendues ses rivales en effronterie!

Un murmure gnral s'leva dans l'assemble.

--Monseigneur, dit le comte de Crvecoeur se chargeant de porter la
parole pour les autres, un tel ordre mrite de plus mres rflexions.
Nous, vos fidles vassaux, nous ne pouvons souffrir qu'une telle tache
soit imprime sur la noblesse et la chevalerie de Bourgogne. Si la
comtesse est coupable, qu'elle soit punie; mais que ce soit d'une
manire convenable  son rang comme au ntre, et qui n'ait point  nous
faire rougir, nous qui sommes unis  sa maison par le sang et les
alliances.

Le duc garda un instant le silence, regardant en face celui qui venait
de lui parler ainsi, avec l'air d'un taureau que son conducteur force 
s'carter du chemin qu'il veut suivre, et qui dlibre s'il obira ou
s'il se prcipitera sur lui pour le lancer en l'air avec ses cornes.

La prudence l'emporta pourtant sur la fureur. Le duc vit que les
sentimens que Crvecoeur venait d'exprimer taient partags par tous ses
conseillers; il craignit que Louis ne pt tirer quelque avantage du
mcontentement de ses vassaux, et probablement (car il tait d'un
caractre bouillant et violent plutt que mchant) il rougit lui-mme du
honteux excs auquel il s'tait laiss emporter.

--Vous avez raison, Crvecoeur, dit-il; j'ai parl trop  la hte. Son
destin sera dtermin d'aprs les lois de la chevalerie; sa fuite dans
les tats du roi Louis a t le signal du meurtre de l'vque de Lige:
le vengeur de ce crime, celui qui nous rapportera la tte du Sanglier
des Ardennes, rclamera de nous sa main pour rcompense; et si elle
refuse de la lui donner, il obtiendra de nous tous ses domaines, et nous
laisserons  sa gnrosit le soin de lui accorder telle somme qu'il
jugera convenable pour qu'elle puisse se retirer dans un couvent.

--Monseigneur, dit Isabelle, songez que je suis la fille de votre ancien
ami, de votre fidle et vaillant serviteur, le comte Reinold!
Voudriez-vous faire de moi un prix pour le bras qui sait le mieux manier
l'pe?

--La main de votre aeule a t gagne dans un tournoi, rpondit le duc;
on combattra pour la vtre dans une bataille vritable. Seulement, et
par gard pour la mmoire du comte Reinold, votre poux devra tre
gentilhomme et jouir d'une rputation sans tache. Mais quel que soit le
vainqueur de Guillaume de la Marck, ft-il le plus pauvre de tous ceux
qui ont jamais boucl un baudrier, il aura du moins le droit de disposer
de votre main; j'en fais serment par saint George, par ma couronne
ducale, par l'ordre que je porte. Eh bien! messieurs, ajouta-t-il en se
tournant vers ses conseillers, je me flatte que cela est conforme aux
lois de la chevalerie?

Les remontrances d'Isabelle se perdirent dans les acclamations d'un
assentiment universel, et l'on entendt par-dessus toutes les autres voix
celle du vieux lord Crawford, qui regrettait que le poids des annes
l'empcht de prtendre  un si beau prix. Le duc fut satisfait de ce
murmure gnral d'applaudissemens, et sa violence commena  se calmer,
comme celle d'une rivire dborde dont les eaux rentrent dans leur lit
ordinaire.

--Et nous  qui le sort a dj donn des compagnes, dit Crvecoeur,
sommes-nous donc condamns  n'tre que spectateurs de cette lutte
glorieuse? Mon honneur ne me le permet pas; j'ai fait un voeu, et je
dois l'accomplir aux dpens de cette brute aux cruelles dfenses et au
crin hriss de ce sclrat de la Marck.

--Eh bien! courage, Crvecoeur! dit le duc; frappe d'estoc et de taille;
gagne-la, et si tu ne peux la prendre pour toi-mme, tu en disposeras
comme tu le voudras; tu la donneras au comte tienne, ton neveu, si bon
te semble.

--Grand merci, monseigneur, rpondit Crvecoeur. Je ferai de mon mieux
dans la mle, et si je russis  dbusquer le Sanglier et  l'abattre,
tienne verra si son loquence peut l'emporter sur celle de la digne
abbesse.

--Je me flatte, dit Dunois, qu'il n'est pas dfendu aux chevaliers
franais de disputer un si beau prix.

-- Dieu ne plaise, brave Dunois, rpliqua le duc, quand ce ne serait
que pour le plaisir de vous voir faire de votre mieux. Je consens
volontiers que la comtesse Isabelle pouse un Franais. Cependant,
ajouta-t-il, il est entendu que le comte de Croye doit devenir vassal de
la Bourgogne.

--C'en est assez, s'cria Dunois, la barre d'illgitimit de mon cu ne
sera jamais surmonte de la couronne de comte de Croye. Je veux vivre et
mourir Franais; mais tout en renonant aux domaines, je puis frapper
d'estoc et de taille pour la dame.

Le Balafr n'osa lever la voix dans une telle assemble, mais il
murmura tout bas:

--Allons, Saunders Souplesaw, songe  ta promesse. Tu as toujours dit
que la fortune de notre maison se ferait par un mariage; jamais tu ne
trouveras une si belle occasion de tenir ta parole.

--Personne ne pense  moi, dit le Glorieux; je suis pourtant plus sr
qu'aucun de vous de remporter le prix.

--Tu as raison, mon sage ami, lui dit Louis; quand il s'agit d'une
femme, le plus grand fou est toujours le plus favoris.

Tandis que les princes et les seigneurs de leur suite plaisantaient
ainsi sur le destin d'Isabelle, l'abbesse et la comtesse de Crvecoeur,
qui s'taient retires avec elle, cherchaient en vain  la consoler. La
premire l'assurait que la sainte Vierge ne permettrait pas qu'on
russt  l'obliger de renoncer  sa rsolution de se consacrer  Dieu
dans l'enceinte d'une maison protge par sainte Ursule. La seconde lui
donnait des consolations plus mondaines, en lui disant qu'aucun
chevalier digne de ce nom, qui aurait russi dans l'entreprise au succs
de laquelle le duc avait attach le don de sa main et de ses biens, ne
voudrait en profiter pour contraindre ses inclinations; et elle ajouta
mme qu'il pouvait arriver que l'heureux vainqueur obtint grce  ses
yeux, et trouvt le moyen de la rconcilier avec l'obissance.

L'amour, comme le dsespoir, prendrait un ftu de paille pour appui:
quelque faible et quelque vague que ft l'esprance que lui prsentait
ce discours, Isabelle pleura avec moins d'amertume en l'coutant.




CHAPITRE XXXVI.

L'Attaque.

          L'infortun qui va prir
          Ne perd pas toute confiance;
          Chaque coup qui le fait gmir,
          Rveille en son coeur l'esprance.

          Telle qu'un propice rayon,
          L'esprance embellit notre courte carrire,
          Et quand la nuit obscurcit l'horizon,
          Plus brillante  nos yeux se montre sa lumire.

          GOLDSMITH.


IL s'tait coul peu de jours quand Louis reut, avec le sourire de la
vengeance satisfaite, la nouvelle que son conseiller favori, le cardinal
de La Balue, gmissait dans une cage de fer, o il ne pouvait ni se
tenir debout, ni s'tendre de son long, et o il resta, soit dit en
passant, prs de douze ans par ordre de ce monarque impitoyable.

Les forces auxiliaires que le duc avait requises taient arrives, et
quoique trop peu nombreuses pour lutter contre l'arme bourguignonne, si
tel et t le dessein du roi, elles taient du moins suffisantes pour
protger sa personne, et cette rflexion lui offrait quelque
consolation. D'une autre part, il se voyait libre de reprendre son
projet de mariage entre le duc d'Orlans et sa fille, et quoiqu'il
sentt quel affront c'tait pour lui de servir avec ses plus nobles
pairs sous la bannire d'un vassal, et contre un peuple dont il avait
favoris la cause, il se mit peu en peine de cette circonstance,
esprant bien prendre sa revanche quelque jour; car, comme il le dit 
son fidle Olivier, au jeu, le hasard peut faire une leve, mais c'est
la patience et l'exprience qui finissent par gagner la partie.

Se livrant  de telles rflexions, Louis, par un beau jour de la fin de
l't, monta  cheval; et s'inquitant peu qu'on le regardt comme
marchant  la suite d'un vainqueur triomphant plutt que comme un
monarque indpendant environn de ses gardes et de ses chevaliers, il
sortit de Pronne, et passa sous la porte gothique de cette ville pour
aller joindre l'arme bourguignonne en marche sur Lige.

Un grand nombre de dames de distinction, alors dans Pronne, taient sur
les remparts, pares de leurs plus riches atours, pour voir passer les
guerriers. La comtesse de Crvecoeur y avait conduit Isabelle, qui ne
l'y avait suivie qu'avec beaucoup de rpugnance; mais Charles avait
ordonn imprieusement que celle qui devait tre la rcompense du
vainqueur se montrt aux chevaliers se rendant aux tournois.

Pendant qu'ils dfilaient, on vit plus d'une bannire et plus d'un
bouclier avec de nouveaux emblmes qui exprimaient la rsolution forme
par bien des chevaliers de chercher  mriter un si beau prix. Ici,
c'tait un coursier s'lanant dans la carrire; l, une flche lance
contre un but; un chevalier portait sur son cu un coeur perc d'un
trait, pour indiquer sa passion; un autre portait une tte de mort et
une couronne de lauriers, pour annoncer sa dtermination de vaincre ou
de mourir. Il serait trop long de dcrire tous ces emblmes, et il en
existait quelques-uns qu'on avait eu l'art de rendre si compliqus et si
obscurs, qu'ils auraient dfi la science du plus habile interprte. On
peut bien croire aussi que chaque chevalier fit faire  son coursier les
courbettes les plus lgantes, et prit sur sa selle l'attitude la plus
gracieuse, en passant en revue devant ce bel essaim de dames et de
demoiselles qui encourageaient la valeur par d'agrables sourires et en
agitant leurs voiles et leurs mouchoirs. Les archers de la garde,
choisis presque homme  homme parmi la fleur de la nation cossaise,
attirrent surtout les regards et les applaudissemens par leur bonne
tenue et par la magnificence de leur costume.

Ce fut mme un de ces trangers qui se hasarda  faire une attention
particulire  la comtesse Isabelle, et  prouver qu'il la connaissait,
ce que n'avaient point os se permettre les plus nobles chevaliers
franais. Quentin Durward, en passant devant la jeune comtesse, lui
prsenta respectueusement au bout de sa lance la lettre de sa tante, que
lui avait remise Hayraddin.

--Sur mon honneur, s'cria le comte de Crvecoeur, vit-on jamais
insolence gale  celle de cet indigne aventurier?

--Ne le nommez pas ainsi, Crvecoeur, dit Dunois; j'ai de bonnes raisons
pour rendre tmoignage  sa valeur; et c'est pour cette dame mme qu'il
en a fait preuve.

--Voil beaucoup de paroles pour peu de chose, dit Isabelle rougissant
de honte et de ressentiment; c'est une lettre de ma malheureuse tante;
elle m'crit avec enjouement, quoique sa situation doive tre
pouvantable.

--Voyons, voyons, dit Crvecoeur, faites-nous part de ce que vous dit la
femme du Sanglier.

La comtesse Isabelle lut la lettre, dans laquelle sa tante semblait
chercher  faire valoir le mieux possible _un mauvais march_, et 
justifier le peu de dcorum de son mariage prcipit, par le bonheur
qu'elle avait d'avoir pour poux un des hommes les plus braves du
sicle, qui venait d'acqurir une principaut par sa valeur. Elle
suppliait sa nice de ne pas juger de son Guillaume, comme elle
l'appelait, par ce qu'elle en entendait dire, mais d'attendre qu'elle le
connt personnellement. Sans doute il avait ses dfauts, mais c'taient
des dfauts qui lui taient communs avec des hommes pour qui elle avait
toujours eu la plus grande vnration. Il aimait le vin: le brave sire
Godfrey, un de leurs aeux, ne l'avait pas moins aim; il avait le
caractre un peu violent et mme sanguinaire: tel avait t le pre
d'Isabelle, le comte Reinold, de bienheureuse mmoire; il tait brusque
dans ses discours: quel Allemand ne l'tait pas? un peu volontaire et
imprieux: quel homme n'aimait pas  dominer? Ces comparaisons
justificatives s'tendaient encore davantage, et la vieille comtesse
finissait par inviter Isabelle  tcher d'chapper au pouvoir du tyran
de Bourgogne,  l'aide du porteur de sa lettre, et  venir  la cour de
son affectionne parente  Lige, o les petites difficults qui
pouvaient exister entre elles, relativement  leurs droits mutuels de
succession au comt de Croye s'arrangeraient facilement au moyen du
mariage d'Isabelle avec Carl Eberson, un peu plus jeune que sa future
pouse,  la vrit; mais cette diffrence d'ge, comme le croyait la
comtesse Hameline, peut-tre par exprience, tait un inconvnient plus
facile  supporter qu'Isabelle ne pouvait se l'imaginer.

Ici Isabelle s'arrta, l'abbesse ayant fait observer, avec un air de
prude, que c'tait s'occuper trop long-temps de vanits mondaines, et le
comte de Crvecoeur s'tant cri:--Au diable soit la sorcire menteuse!
Quoi! sa lettre ressemble au sale appt d'une souricire. Fi! cent fois
fi, vieille ptrie d'imposture!

La comtesse de Crvecoeur reprocha gravement  son mari une apostrophe
qui lui semblait trop violente.--De la Marck, dit-elle, peut avoir
tromp la comtesse Hameline par une apparence de courtoisie.

--Lui! montrer une apparence de courtoisie? s'cria le comte: non, non,
je l'absous du pch de dissimulation  cet gard. De la courtoisie!
autant vaudrait en attendre d'un vritable sanglier; autant vaudrait
essayer d'tendre une feuille d'or sur le vieux fer rouill d'un carcan.
Non, vous dis-je, tout idiote qu'elle est, elle n'est pas encore
tout--fait assez borne pour s'amouracher du renard qui l'a happe, et,
cela mme dans son terrier. Mais vous autres femmes, vous vous
ressemblez toutes: il ne vous faut que quelques belles paroles; et j'ose
dire que voici ma jolie cousine qui meurt d'envie d'aller joindre sa
tante dans le paradis de ce fou, et d'pouser le marcassin.

--Bien loin d'tre capable d'une telle folie, dit Isabelle, je dsire
doublement la punition du meurtrier du bon vque, afin que ma tante ne
soit plus au pouvoir d'un tel sclrat.

--Je reconnais la voix d'une de Croye, dit Crvecoeur.

--Et il ne fut plus question de la lettre.

Mais il est  propos de faire observer qu'Isabelle, en lisant  ses amis
l'ptre de sa tante, ne jugea pas ncessaire de leur faire part d'un
_certain postscriptum_ dans lequel la comtesse Hameline, en vritable
femme, lui rendait compte de ses occupations, et lui disait qu'elle
avait pour le prsent suspendu la broderie d'un riche surtout qu'elle
destinait  son mari, et qui porterait les armes runies de Croye et de
de la Marck, attendu que son Guillaume avait rsolu, par suite d'un
projet politique, de faire porter ses armes et son costume par
quelques-uns de ses gens, dans la premire affaire qui aurait lieu, et
de prendre lui-mme les armoiries d'Orlans avec la barre
d'illgitimit; en d'autres termes, celles de Dunois. On avait aussi
gliss dans la lettre un petit billet dont elle ne jugea pas devoir
communiquer le contenu, qui ne consistait qu'en ce peu de mots d'une
criture diffrente:

--Si vous n'entendez pas bientt la renomme parler de moi, concluez-en
que je suis mort, mais d'une manire digne de vous.

Une pense qu'elle avait jusqu'alors repousse comme invraisemblable se
prsenta  l'esprit d'Isabelle, avec une nouvelle force; et comme
l'esprit d'une femme manque rarement de moyens pour excuter ce qu'elle
a projet, elle arrangea si bien les choses, qu'avant que les troupes
fussent en pleine marche, Durward reut, par une main inconnue, la
lettre de la comtesse Hameline, avec trois croix en marge du
_postscriptum_, pour y attirer son attention, et avec l'addition de ce
peu de mots:--Celui qui ne craignit pas les armes de Dunois quand elles
brillaient sur la poitrine du brave guerrier  qui elles appartiennent
lgitimement, ne peut les redouter quand il les verra sur celle d'un
tyran et d'un meurtrier.

Le jeune cossais baisa et pressa sur son coeur mille et mille fois cet
avis utile; car il lui montrait le sentier dans lequel l'attendaient
l'honneur et l'amour, et il lui apprenait un secret inconnu  tout autre
pour reconnatre celui dont la mort seule pouvait donner la vie  ses
esprances, secret qu'il rsolut prudemment de cacher avec soin dans son
sein.

Il vit pourtant la ncessit d'agir autrement relativement  l'avis que
lui avait donn Hayraddin, puisque la sortie que de la Marck se
proposait de faire pouvait causer la destruction de l'arme des
assigeans, si l'on ne djouait son stratagme, tant il est difficile,
dans le genre de guerre encore peu rgulier qui tait alors en usage, de
se remettre d'une surprise nocturne. Aprs avoir bien rflchi  la
rsolution qu'il avait dj prise de donner avis de cette ruse, il
ajouta celle de ne le faire que personnellement et aux deux princes
runis, peut-tre parce qu'il craignait que s'il apprenait  Louis en
particulier un complot si adroit et si bien ourdi, ce ne ft une
tentation trop forte pour la probit quivoque de ce monarque, et qu'il
ne lui prt envie de seconder le projet, au lieu d'en empcher
l'accomplissement. Il se dtermina donc  attendre, pour rvler ce
secret, que Louis et Charles se trouvassent ensemble; et cette occasion
pouvait tarder de se prsenter, car aucun d'eux n'tait particulirement
pris de la contrainte que lui imposait la socit de l'autre.

Cependant l'arme confdre continuait sa marche, et elle entra bientt
sur le territoire de Lige. L les soldats bourguignons, ou du moins une
partie d'entre eux, c'est--dire ces bandes auxquelles on avait donn le
surnom _d'escorcheurs_, montrrent qu'ils mritaient ce titre honorable
par la manire dont ils traitrent les habitans des villages, sous
prtexte de venger la mort de l'vque. Cette conduite fit grand tort 
la cause de Charles; car les paysans maltraits, qui auraient pu rester
neutres dans cette querelle, prirent les armes pour se dfendre,
harassrent sa marche, attaqurent les dtachemens qui s'cartaient du
corps d'arme, et, se repliant enfin sur Lige, allrent augmenter les
forces de ceux qui avaient rsolu de dfendre cette ville avec le
courage du dsespoir. Les Franais, au contraire, en petit nombre, et
formant l'lite des troupes de leur pays, restaient toujours sous leurs
bannires, conformment aux ordres du roi, et observaient la plus
stricte discipline; ce contraste augmentait les soupons de Charles, qui
ne put s'empcher de remarquer qu'ils agissaient en amis de Lige plutt
qu'en allis de la Bourgogne.

Enfin l'arme combine, sans avoir prouv aucune opposition srieuse,
arriva dans la riche valle de la Meuse, devant la grande et populeuse
cit de Lige. On vit que le chteau de Schonwaldt avait t ras, et
l'on apprit que Guillaume de la Marck, qui n'avait d'autres vertus que
quelques talens militaires, rassemblant toutes ses forces dans la ville,
avait rsolu d'viter une rencontre en rase campagne avec les armes de
France et de Bourgogne; mais on ne fut pas long-temps sans prouver le
danger qu'il y a toujours  attaquer une grande ville, quoique ouverte,
lorsque les habitans ont rsolu de se dfendre avec opinitret.

Lige ayant t dmantele, et ses murailles offrant de larges brches,
les Bourguignons composant l'avant-garde s'imaginrent que rien ne
pouvait les empcher de pntrer dans cette ville. Ils entrrent donc
sans prcautions dans un des faubourgs, en poussant de grands
cris:--Bourgogne! Bourgogne!--tue! tue!--tout ici est 
nous!--Souvenez-vous de Louis de Bourbon! Mais comme ils marchaient en
dsordre dans des rues troites, et qu'ils se dispersaient pour piller,
un corps nombreux d'habitans s'lana tout  coup de la ville, tomba sur
eux avec fureur, et en fit un carnage considrable. De la Marck profita
mme des brches des murailles pour faire sortir en mme temps les
dfenseurs de la ville par plusieurs points, et ces dtachemens entrant
de diffrens cts dans le faubourg, attaqurent les assaillans de
front, sur les flancs et par derrire. Ceux-ci, surpris par une attaque
si vive, et par des ennemis qui semblaient se multiplier, se servirent 
peine de leurs armes pour se dfendre, et la nuit, qui commenait 
tomber, ajouta  la confusion.

Lorsque le duc apprit cette nouvelle, il fut saisi d'un transport de
rage qui ne s'apaisa gure par l'offre du roi Louis d'envoyer ses hommes
d'armes franais porter du secours  l'avant-garde pour la dgager.
Rejetant cette offre d'un ton sec, il voulait se mettre lui-mme  la
tte de sa garde; mais Crvecoeur et d'Hymbercourt le prirent de les
charger de ce service, et marchant vers la scne de l'action sur deux
points, avec plus d'ordre, et de manire  se soutenir mutuellement, ces
deux clbres capitaines russirent  repousser les Ligeois et 
dgager l'avant-garde, qui, indpendamment des prisonniers, ne perdit
pas moins de huit cents hommes, dont une centaine taient des hommes
d'armes.

Les prisonniers ne furent pourtant pas en grand nombre, la plupart ayant
t dlivrs par d'Hymbercourt, rest matre du faubourg; il plaa une
forte garde en face de la ville, qui en tait spare par un espace
dcouvert d'environ sept  huit cents pas, formant une esplanade o l'on
avait abattu toutes les maisons capables de nuire  la dfense de la
place. Il n'y avait pas de foss entre Lige et le faubourg, le terrain
tait trop pierreux en cet endroit pour qu'il et t possible d'en
pratiquer un. En face du faubourg tait une porte par o l'on pouvait
faire des sorties, ainsi que par deux brches voisines faisant partie de
celles que le duc avait fait faire aux murs aprs la bataille de
Saint-Tron, et que l'on s'tait content de rparer avec des palissades
en bois. D'Hymbercourt fit tourner deux couleuvrines contre la porte, en
dirigea pareil nombre vers les brches, afin d'en imposer  ceux qui
voudraient sortir de la ville, et revint ensuite  l'arme, qu'il trouva
dans un grand tumulte.

Dans le fait, le corps principal et l'arrire garde nombreuse du duc
avaient continu  avancer, pendant que l'avant-garde repousse faisait
sa retraite en dsordre et avec prcipitation. Les fuyards vinrent  se
choquer avec les corps qui marchaient en tte, et y jetrent une
confusion qui se propagea de rang en rang. L'absence de d'Hymbercourt,
qui remplissait les fonctions de marchal-de-camp, ou, comme nous le
dirions aujourd'hui, de quartier-matre-gnral, augmenta le dsordre;
et pour que rien n'y manqut, la nuit tait aussi noire que la gueule
d'un loup; une forte pluie survint, et le sol sur lequel il tait
indispensable que les assigeans prissent position tait marcageux
et coup par plusieurs canaux.

Il serait impossible de se faire une ide de la confusion qui rgnait
alors dans l'arme bourguignonne. Les chefs ne reconnaissaient plus
leurs soldats, qui abandonnaient leurs tendards pour chercher un abri
partout o ils pouvaient en trouver. Les fuyards, puiss de fatigue, et
dont un grand nombre taient blesss, demandaient en vain des secours et
des rafrachissemens; l'arrire-garde, ignorant le dsastre qui avait eu
lieu, accourait au pas redoubl, et se mlait au corps d'arme en
dsordre, craignant d'arriver trop tard pour prendre part au sac de la
ville, qu'elle croyait dj joyeusement commenc.

D'Hymbercourt trouva qu'il avait une tche difficile  accomplir, et
elle fut remplie d'une nouvelle amertume par la violence  laquelle se
laissa emporter son matre, qui n'eut aucun gard au devoir plus
pressant encore dont il venait de s'acquitter. Toute la patience du
brave chevalier ne put tenir  des reproches si injustes.

--C'est d'aprs vos ordres, lui dit-il, que j'ai t porter du secours 
l'avant-garde; j'ai laiss  Votre Altesse le soin de l'arme; et aprs
avoir rempli ma mission, je la trouve dans un tel dsordre que
l'avant-garde, le corps d'arme, l'arrire-garde, tout est confondu.

--Nous n'en ressemblons que mieux  un baril de harengs, dit le
Glorieux, et c'est la comparaison la plus naturelle pour une arme
flamande.

La plaisanterie du bouffon favori fit rire le duc et empcha que
l'altercation entre lui et le chevalier n'allt plus loin.

On s'empara d'une _lust-haus_, ou maison de campagne, appartenant  un
riche habitant de Lige; on en chassa tous ceux qui l'occupaient, et le
duc y tablit son quartier-gnral. D'Hymbercourt et Crvecoeur
placrent tout auprs un poste d'une quarantaine d'hommes d'armes;
et ceux-ci, ayant dmoli quelques btimens extrieurs qui en dpendaient,
se servirent de leurs dbris pour allumer un grand feu.

 peu de distance sur la gauche, entre cette maison et le faubourg, qui,
comme nous l'avons dj dit, tait en face d'une des portes de la ville,
et occup par l'avant-garde de l'arme bourguignonne, s'levait une
autre maison de plaisance, situe entre cour et jardin, et ayant sur le
derrire deux ou trois petits enclos. Ce fut l que le roi de France, de
son ct, tablit son quartier-gnral. Il n'avait pas la prtention
d'avoir de grandes connaissances militaires, mais sa sagacit peu
ordinaire lui en tenait lieu, et il y joignait une indiffrence
naturelle pour le danger. Louis et les principaux personnages de sa
suite se logrent dans cette maison. Une partie des archers de sa garde
cossaise fut place dans la cour, o quelques btimens pouvaient servir
de casernes, et le reste bivouaqua dans le jardin. Les autres troupes
franaises furent places dans les environs, en bon ordre, et l'on
tablit des postes avancs pour donner l'alarme en cas d'attaque.

Dunois et Crawford, aids de quelques vieux officiers parmi lesquels le
Balafr se faisait remarquer par son activit, parvinrent, en abattant
des murailles, en perant des haies, en comblant des fosss, et par
d'autres oprations semblables,  assurer une communication facile entre
les diffrens corps, de manire  ce qu'ils pussent se runir aisment
et sans confusion, en cas de ncessit.

Cependant Louis jugea  propos de se rendre sans crmonie au
quartier-gnral du duc de Bourgogne, pour connatre le plan
d'oprations qu'il avait adopt, et s'informer en quoi ce prince
dsirait qu'il y cooprt. Sa prsence fut cause qu'on tint une sorte de
conseil de guerre, auquel, sans cela, Charles n'aurait peut-tre pas
song. Ce fut alors que Quentin Durward demanda  y tre admis, et il
insista fortement, comme ayant quelque chose de trs-important 
communiquer aux deux princes. Ce ne fut pas sans beaucoup de difficult
qu'il obtint d'tre introduit dans la salle du conseil, et Louis fut
saisi du plus grand tonnement en l'entendant dtailler avec calme et
clart le projet conu par Guillaume de la Marck de faire une sortie
nocturne contre le camp des assigeans, en marchant sous des bannires
franaises, et avec des soldats portant l'uniforme de la mme nation.
Louis aurait sans doute prfr qu'une nouvelle si importante lui et
t annonce en particulier; mais comme elle venait d'tre publiquement
divulgue, il se contenta de dire qu'un tel rapport, vrai ou faux,
mritait qu'on y fit attention.

--Pas le moins du monde, dit le duc avec un air d'insouciance; pas le
moins du monde. S'il avait exist un tel projet, ce ne serait pas un
archer de la garde cossaise qui viendrait m'en faire part.

--Quoi qu'il en soit, beau cousin, rpondit Louis, je vous prie, vous et
vos capitaines, de faire bien attention que, pour prvenir les
consquences trs-dsagrables qui pourraient rsulter d'une telle
attaque, si elle avait lieu, je donnerai ordre  tous mes soldats de
porter une charpe blanche  leur bras. Dunois, allez veiller
sur-le-champ  l'excution de cet ordre; c'est--dire s'il a
l'approbation de notre beau cousin, notre gnral.

--Je n'ai pas d'objection  y faire, dit le duc, si les chevaliers
franais veulent courir le risque d'tre appels dsormais _chevaliers
de la manche de chemise_.

--Ce serait une dnomination qui ne serait pas mal choisie, l'ami
Charles, dit le Glorieux, puisqu'une femme doit tre la rcompense du
plus vaillant.

--Bien parl, la Sagesse, dit Louis. Bonsoir, beau cousin, je vais
m'armer; mais  propos, si je gagne moi-mme la comtesse, qu'en
direz-vous?

--Qu'en ce cas, rpondit le duc d'une voix altre, il faudra que Votre
Majest devienne un vrai Flamand.

--Je ne puis, rpliqua le roi du ton de la plus entire confiance, le
devenir plus que je ne le suis dj. Tout ce que je voudrais, c'est que
vous en fussiez bien convaincu.

Le duc ne rpondit qu'en souhaitant au roi une bonne nuit; l'accent de
sa voix aurait pu rappeler le hennissement d'un cheval farouche se
refusant aux caresses de son cavalier qui cherche  le calmer pour
pouvoir le monter en repos.

--Je pourrais lui pardonner sa duplicit, dit le duc  Crvecoeur quand
le roi fut parti; mais je ne lui pardonne pas de me croire assez fou
pour tre dupe de ses protestations.

Louis, de retour  son quartier-gnral, avait aussi ses confidences 
faire  Olivier.

--Cet cossais, lui dit-il, est un tel compos de finesse et de
simplicit, que je ne sais qu'en faire. Pques-Dieu! quelle folie
impardonnable d'aller bruiter le projet de l'honnte de la Marck, et en
prsence de Charles, de Crvecoeur, et de tous ces Bourguignons, au lieu
de venir m'en instruire  l'oreille, afin de me laisser au moins le
choix de le seconder ou de le djouer!

--Il vaut mieux que les choses se soient passes de cette manire, Sire,
rpondit Olivier. Il se trouve dans votre arme bien des gens qui se
feraient un scrupule d'attaquer les Bourguignons sans provocation, et de
devenir les auxiliaires de de la Marck.

--Tu as raison, Olivier, rpliqua le monarque; il existe de tels fous
dans le monde, et nous n'avons pas assez de temps devant nous pour
neutraliser leurs scrupules par une dose d'intrt personnel. Il faut
que nous soyons loyaux et fidles allis de la Bourgogne, en ce moment
du moins. L'avenir peut nous offrir quelque chance plus favorable; va
porter l'ordre que personne ne quitte les armes, et, en cas de
ncessit, qu'on charge aussi vigoureusement ceux qui crieront _France_
et _Montjoie Saint-Denis_, que s'ils criaient l'_Enfer_ et _Satan_. Je
passerai moi-mme la nuit tout arm. Que Crawford place Quentin Durward
en sentinelle, en premire ligne du ct de la ville; il est juste,
qu'il soit le premier  profiter de l'avis qu'il nous a donn. S'il a le
bonheur de s'en tirer, il n'en aura que plus de gloire. Mais surtout,
Olivier, prends un soin tout particulier de Martius Galeotti; fais-le
rester  l'arrire-garde, dans quelque endroit o il soit en parfaite
sret. Il n'est que trop port  se hasarder, et il serait assez fou
pour vouloir tre soldat et philosophe en mme temps. Veille  tout
cela, Olivier, et bonsoir. Puissent Notre-Dame de Clry et saint Martin
de Tours me protger pendant mon sommeil!




CHAPITRE XXXVII.

La Sortie.

          Il vit enfin s'ouvrir la porte redoutable,
          Et sortir de soldats une foule innombrable.

          MILTON. _Le Paradis reconquis_.


UN profond silence rgna bientt dans la grande arme rassemble sous
les murs de Lige. Pendant un certain temps les cris des soldats
rptant leurs signaux et cherchant  rejoindre chacun sa bannire,
retentirent comme les aboiemens de chiens gars redemandant leurs
matres. Mais enfin, puiss par les fatigues du jour, ils se
rassemblrent sous les abris qu'ils purent trouver, et ceux qui n'en
trouvrent aucun s'tendirent le long des murs, des haies, partout o
ils purent se faire un rempart contre les lmens; ils s'endormirent de
lassitude en attendant le retour du matin, que plusieurs d'entre eux ne
devaient jamais voir. Le sommeil ferma tous les yeux dans le camp,  la
rserve de ceux des gardes qui taient de faction devant le
quartier-gnral du roi et celui du duc.

Les dangers et les esprances du lendemain, les projets mme de gloire
que beaucoup de jeunes seigneurs formaient en songeant au prix splendide
propos  celui qui vengerait la mort de l'vque de Lige, cdrent 
la fatigue et au sommeil. Il n'en fut pas ainsi  l'gard de Quentin
Durward. La certitude qu'il possdait seul les moyens de distinguer de
la Marck dans la mle; le prsage favorable qu'il pouvait tirer de la
manire dont Isabelle l'en avait instruit; la pense que la fortune
l'avait glac dans une crise prilleuse, mais dont le rsultat, quoique
incertain, pouvait tre pour lui le plus beau triomphe, loignrent de
lui toute envie de dormir, et l'armrent d'une vigueur infatigable.

Plac, par ordre exprs du roi, au poste le plus avanc entre le camp et
la ville, sur la droite du faubourg dont nous avons dj parl, il
aurait voulu percer de ses yeux les tnbres qui lui drobaient la vue
des murs de Lige, et ses oreilles taient tout attention pour entendre
le moindre bruit qui pourrait annoncer quelque mouvement dans la ville
assige. Mais les horloges de la ville avaient successivement sonn
trois heures aprs minuit, et tout tait encore tranquille et silencieux
comme le tombeau.

Enfin,  l'instant o il commenait  croire que la sortie projete
n'aurait lieu qu'au point du jour, et qu'il songeait avec joie qu'il
pourrait plus facilement reconnatre la barre d'illgitimit traversant
les fleurs de lis des armoiries de Dunois, il crut entendre dans la
ville un bruit semblable au bourdonnement d'abeilles troubles dans leur
ruche, qui se prparent  se dfendre. Il redoubla d'attention: le bruit
continuait, mais toujours si sourd et si vague, que ce pouvait tre le
murmure du vent agitant les branches des arbres d'un petit bois situ 
quelque distance, ou celui des eaux, de quelque ruisseau gonfl par la
pluie de la soire prcdente, et qui se jetait dans la Meuse avec plus
d'imptuosit que de coutume. Ces rflexions empchrent Quentin de
donner l'alarme, car c'et t une grande faute, s'il l'et donne
inconsidrment. Mais le bruit augmentant peu  peu, et semblant
s'approcher du faubourg et du poste qu'il occupait, il jugea qu'il tait
de son devoir de se replier sur le petit corps d'archers destins  le
soutenir, et commands par son oncle. En moins d'une seconde, tous
furent sur pied aussi silencieusement que possible, et un instant aprs
lord Crawford tait  leur tte. Il dpcha un archer pour donner
l'alarme au roi et  sa maison, et se retira avec son petit
dtachement  quelque distance du feu qu'on avait allum, afin que la
clart qu'il rpandait ne les fit pas apercevoir. Enfin l'espce de
bruit confus qu'ils avaient entendu jusqu'alors, et qui semblait
approcher d'eux, cessa tout  coup, et fit place  un autre qui
annonait videmment la marche plus loigne d'une troupe nombreuse
s'avanant vers le faubourg.

--Ces paresseux de Bourguignons sont endormis  leur poste, dit Crawford
 voix basse; courez au faubourg, Cunningham, et veillez ces boeufs
stupides.

--Faites un dtour en arrire pour vous y rendre, dit Quentin; car, ou
mes oreilles m'ont trangement tromp, ou le premier corps que nous
avons entendu s'est avanc entre nous et le faubourg.

--Bien parl, Quentin, bien parl, mon brave, dit Crawford, tu es
meilleur soldat que ne le comporte ton ge. Les premiers ne se sont
arrts que pour attendre les autres; je voudrais savoir plus
prcisment o ils sont.

--Je vais tcher de les reconnatre, milord, et je viendrai vous en
faire rapport.

--Va, mon enfant, va; tu as de bonnes oreilles, de bons yeux et de la
bonne volont; mais sois prudent; je ne voudrais pas te perdre pour
trois placks[82].

Quentin, son arquebuse en avant, et prt  faire feu, s'avana avec
prcaution sur un terrain qu'il avait reconnu la veille pendant le
crpuscule, et s'assura non-seulement qu'un corps de troupes
trs-considrable s'avanait entre le faubourg et le quartier-gnral du
roi, mais qu'il tait prcd d'un dtachement peu nombreux qui avait
fait halte, et dont il tait assez prs pour entendre les hommes qui le
composaient causer  voix basse, comme s'ils se fussent consults sur ce
qu'ils devaient faire. Enfin deux ou trois enfans perdus de cette troupe
avance s'approchrent  trs-peu de distance de lui. Voyant qu'il ne
pouvait faire retraite sans courir le risque d'tre aperu, Quentin cria
 voix haute:_--Qui vive_?

--_Vive--Li----ge! c'est--dire, vive France_! rpondit un soldat,
corrigeant  l'instant sa premire rponse.

Durward fit feu de son arquebuse; il entendit un homme tomber; et au
milieu du bruit d'une dcharge irrgulire de coups de mousquet tirs au
hasard, mais qui prouvait que cette premire troupe tait plus nombreuse
qu'il ne l'avait d'abord suppos, il se replia sur son poste, et y
arriva sans tre bless.

--Admirablement! mon brave, dit Crawford; et maintenant qu'on se rabatte
sur le quartier-gnral. Nous ne sommes pas en force suffisante pour
tenir contre eux en rase campagne.

Ils rentrrent dans la maison o tait log le roi, et y trouvrent tout
dans le plus grand ordre, les diverses troupes tant dj formes, tant
dans la cour que dans le jardin. Louis lui-mme tait prt  monter 
cheval.

--O allez-vous, Sire? lui demanda Crawford. Vous tes en sret ici au
milieu de vos soldats.

--Non pas, rpondit Louis, il faut que j'aille sur-le-champ trouver le
duc, et qu'il soit convaincu de notre bonne foi dans ce moment critique;
sans quoi nous allons avoir sur nous en mme temps les Ligeois et les
Bourguignons.

 ces mots, montant  cheval, il ordonna  Dunois de prendre le
commandement des troupes franaises hors de la maison, et  Crawford
d'en garder l'intrieur avec ses archers. Il fit avancer quatre pices
de campagne laisses  un demi-mille en arrire, et recommanda aux
soldats de tenir ferme  ce poste; mais il dfendit qu'on marcht en
avant, quelque succs qu'on pt obtenir. Aprs avoir donn ces ordres,
Louis partit pour se rendre au quartier-gnral du duc de Bourgogne.

Le dlai qui permit de faire toutes ces dispositions fut d  un heureux
hasard. Quentin, en tirant son coup d'arquebuse, avait tu le
propritaire de la maison de campagne o se trouvait le roi. Il servait
de guide  la colonne destine  l'attaquer, et sans cet vnement
l'attaque aurait probablement russi.

Durward, d'aprs les ordres du roi, le suivit chez le duc. Ils le
trouvrent livr  des transports de fureur qui le mettaient presque
hors d'tat de s'acquitter des devoirs de gnral: et cependant
l'occasion tait pressante; car indpendamment d'un combat furieux qui
se livrait dans le faubourg, sur la gauche de l'arme; outre l'attaque
dirige contre le quartier-gnral du roi, au centre, et qui tait
soutenue avec courage, une troisime colonne de Ligeois, suprieure en
nombre aux deux autres, sortie de la ville par une brche plus loigne,
et arrive par des sentiers de traverse et des chemins qui leur taient
bien connus, venait de tomber sur l'aile droite de l'arme
bourguignonne, qui, alarme par leurs cris de _vive la France! Montjoie
Saint-Denis!_ mls  ceux de _Lige! Sanglier-Rouge!_ et souponnant
quelque trahison de la part de l'arme franaise confdre, ne fit
qu'une rsistance faible et imparfaite, tandis que le duc, l'cume  la
bouche, jurant et maudissant son seigneur suzerain et tout ce qui lui
appartenait, criait qu'on tirt indistinctement sur tous les Franais,
noirs ou blancs, faisant allusion aux charpes blanches dont les soldats
du roi s'taient entour le bras, conformment  ses ordres.

L'arrive du roi, accompagn seulement d'une douzaine d'archers, dont
Quentin et le Balafr faisaient partie, fit rendre plus de justice  la
loyaut des Franais. D'Hymbercourt, Crvecoeur, et d'autres seigneurs
bourguignons dont le nom tait clbre dans le mtier des armes, se
chargrent de donner au combat une forme plus rgulire; et tandis que
les uns faisaient avancer des troupes plus loignes que la terreur
panique n'avait pas encore atteintes, les autres, se jetant dans la
mle, ranimrent l'instinct de la discipline, et le duc lui-mme se
montrait au premier rang comme un simple homme d'armes. Le roi, de son
ct, agissait en gnral plein de sang-froid, de calme et de sagacit,
qui ne cherche ni ne fuit le danger; il montra tant de sagesse et de
prudence, que les chefs bourguignons eux-mmes n'hsitaient pas 
excuter tous les ordres qu'il donnait. Enfin peu  peu on rangea
l'arme en bataille, et les assaillans se trouvrent fort incommods par
le feu de l'artillerie.

Le combat tait devenu une scne d'horreur. Sur l'aile gauche, le
faubourg, aprs avoir t vivement disput, avait t livr aux flammes,
et l'pouvantable incendie n'empchait pas qu'on ne se disputt encore
la possession des ruines embrases. Au centre, les troupes franaises,
quoique presses par des forces trs-suprieures, maintenaient un feu si
constant et si bien nourri, que la _lust-haus_ semblait entoure de
rayons de lumire comme la couronne d'un martyr. Sur la gauche, la
victoire tait conteste avec acharnement, et les deux partis gagnaient
ou perdaient successivement du terrain, suivant qu'il arrivait aux
Ligeois des renforts de la ville, ou aux Bourguignons des corps de
rserve.

On se battit ainsi avec une fureur sans relche pendant trois mortelles
heures qui amenrent enfin, le lever de l'aurore, tant dsir par les
assigeans. Les efforts de l'ennemi, au centre et sur la droite,
semblaient alors se ralentir, et l'on entendit plusieurs dcharges
d'artillerie partir du quartier-gnral du roi.

--Bnie soit la sainte Vierge! s'cria Louis ds que ce bruit frappa ses
oreilles. Les pices de campagne sont arrives, et il n'y a rien 
craindre pour la _lust-haus_. Se tournant alors vers Quentin et le
Balafr:--Allez dire  Dunois, leur dit-il, de se porter avec tous nos
hommes d'armes,  l'exception de ceux qui sont ncessaires  la dfense
de la maison, entre l'aile droite et la ville, afin d'empcher la sortie
des renforts que ces obstins Ligeois envoient  chaque instant 
l'arme.

L'oncle et le neveu partirent au galop, et allrent joindre Dunois et
Crawford, qui, impatiens et las d'tre rests sur la dfensive, obirent
avec joie.  la tte d'environ deux cents gentilshommes franais, suivis
d'cuyers et d'hommes d'armes, et d'une partie des archers de la garde
cossaise, ils traversrent le champ de bataille, foulant aux pieds les
morts et les blesss, et arrivrent sur les flancs du corps principal
des Ligeois, qui attaquait la droite de l'arme bourguignonne avec une
fureur sans gale. Le jour qui commenait  paratre leur fit voir que
de nouvelles forces sortaient encore de la ville, soit pour continuer la
bataille sur ce point, soit pour protger la retraite des troupes dj
dans la mle.

--De par le ciel! dit le vieux Crawford  Dunois, si je n'tais sr
que vous tes  mon ct, je croirais vous voir au milieu de ces
bourgeois et de ces bandits, les rangeant en ordre, votre bton de
commandement  la main. Seulement, si c'est vous qui tes l-bas, vous
tes plus gros que de coutume. tes-vous bien sr que ce soldat n'est
pas votre apparition[83], votre homme double, comme disent les
Flamands?

--Mon apparition! rpondit Dunois; je ne sais ce que vous voulez
dire[84]; mais il est certain que je vois un coquin qui ose porter mes
armoiries sur son cu et sur son cimier, et je le punirai de cette
insolence.

--Au nom du ciel! monseigneur, s'cria Quentin, daignez me laisser le
soin de votre vengeance.

-- toi, jeune homme! rpondit Dunois; c'est vraiment une demande
modeste. Non, non; c'est un cas qui n'admet pas de substitution; et se
tournant vers ceux qui le suivaient:--Gentilshommes franais,
s'cria-t-il, formez vos rangs, la lance en avant; ouvrons au soleil
levant un passage  travers ces pourceaux de Lige et ces sanglier des
Ardennes, qui font une mascarade de nos anciennes armoiries.

On lui rpondit par de grands cris:--Dunois! Dunois! Vive le fils du
brave btard! Orlans,  la rescousse! et suivant leur chef, ils
chargrent au grand galop. Ils n'avaient pas affaire  de timides
ennemis. Le corps nombreux qu'ils chargeaient consistait entirement en
infanterie,  l'exception de quelques officiers  cheval. Le premier
rang de ces soldats flchit un genou seulement, et le troisime resta
debout; de manire que les premiers fixaient  leurs pieds le bois de
leurs lances, et les derniers prsentaient la pointe des leurs au-dessus
de la tte des autres, pour offrir  la charge des hommes d'armes la
mme dfense que le hrisson oppose  son ennemi. Peu d'entre eux
russirent d'abord  se frayer un chemin  travers ce mur de fer; mais
Dunois fut de ce nombre. Donnant un coup d'peron  son cheval de
bataille, il fit franchir  ce noble animal un espace de plus de douze
pieds; et d'un seul bond, il se trouva, au milieu de la phalange
ennemie. Il chercha alors  joindre l'objet de son animosit, et ne fut
pas peu surpris de voir Quentin Durward combattant au premier rang 
ct de lui: la jeunesse, le courage, l'amour, la ferme dtermination de
vaincre ou de mourir, avaient maintenu le jeune cossais sur la mme
ligne que le meilleur chevalier de toute l'Europe; car Dunois jouissait
de cette rputation, qui tait mrite.

Leurs lances furent bientt rompues; mais les lansquenets n'taient pas
en tat de rsister au tranchant de leurs pes longues et pesantes,
tandis que les leurs ne faisaient que peu d'impression sur l'armure
complte d'acier dont taient couverts les deux chevaliers et leurs
chevaux. Ils s'efforaient encore,  l'gal l'un de l'autre, de percer
les rangs pour arriver  celui o le guerrier qui avait usurp les
armoiries de Dunois remplissait les devoirs d'un chef habile et
intrpide, quand Dunois remarquant d'un autre ct un homme d'armes dont
la tte tait couverte de la peau de sanglier qui distinguait
ordinairement de la Marck, dit  Quentin:--Tu es digne de venger
l'insulte faite aux armes d'Orlans, et je t'en laisse le soin. Balafr,
soutiens ton neveu. Mais que personne n'ose disputer  Dunois la chasse
du Sanglier.

On ne peut douter que Quentin Durward acceptt avec grande joie la part
qui lui tait attribue dans cette division de travaux, et chacun d'eux
s'empressa de se frayer un chemin vers l'objet qu'il voulait atteindre,
suivi et soutenu par ceux qui purent se maintenir prs de leur personne.

Mais en ce moment la colonne que de la Marck se proposait de soutenir
quand il s'tait vu lui-mme arrt par la charge de Dunois, avait perdu
tous ses avantages gagns pendant la nuit; et les Bourguignons, au
retour du jour, avaient reconquis ceux de la supriorit de la
discipline. La grande masse des Ligeois, force  faire retraite, prit
bientt la fuite, et vint retomber sur ceux qui combattaient les
Franais. Le champ de bataille n'offrit plus qu'une mle confuse de
soldats combattans, fuyans, poursuivans: torrent qui se dirigeait vers
les murs de la ville, et qui aboutit  la principale brche par o les
Ligeois avaient fait leur sortie.

Durward fit des efforts plus qu'humains pour atteindre l'objet spcial
de sa poursuite, qui, par ses cris et son exemple, s'efforait de
renouveler le combat, et qui tait vaillamment second par une troupe de
lansquenets d'lite. Le Balafr et quelques-uns de ses camarades
suivaient Quentin pas  pas, et admiraient la valeur extraordinaire que
montrait un soldat si jeune. Sur la brche, de la Marck, car c'tait
lui-mme, russit  rallier un moment les fuyards, et  arrter ceux qui
les poursuivaient de plus prs. Il tenait en main une espce de massue
en fer qui terrassait tout ce qu'elle touchait; il tait tellement
couvert de sang, qu'il devenait presque impossible de distinguer sur son
cu aucune trace des armoiries qui avaient tellement irrit Dunois.

Durward ne trouva alors que peu de difficult  approcher de lui, car la
situation avantageuse qu'il avait prise sur la brche, et l'usage qu'il
faisait de sa terrible massue, engageaient la plupart des assaillans 
chercher quelque point d'attaque moins dangereux que celui qui tait
dfendu par un si redoutable antagoniste. Mais Quentin, qui connaissait
mieux l'importance de la victoire  remporter sur cet ennemi formidable,
mit pied  terre au bas de la brche, et laissant son coursier, noble
don qu'il avait reu du duc d'Orlans, il s'lana au hasard dans la
mle, et se mit  gravir les dcombres pour se mesurer avec le Sanglier
des Ardennes.

De la Marck, comme s'il et devin son intention, se tourna vers lui la
massue leve; et ils taient sur le point de se rencontrer, quand de
grands cris, des cris tumultueux de triomphe et de dsespoir,
annoncrent que les assigeans entraient dans la ville, d'un autre ct,
en arrire de ceux qui dfendaient la brche.  ces cris de terreur, de
la Marck abandonna la brche, et appelant de la voix et par le son de
son cor ceux qui voulaient se rallier  sa fortune dsespre, il
chercha  effectuer sa retraite vers une partie de la ville d'o il
pourrait gagner l'autre rive de la Meuse. Ceux qui le suivirent
formaient un corps de soldats bien disciplins, mais qui, n'ayant jamais
accord quartier  personne, taient rsolus  ne pas le demander; en ce
moment de dsespoir, ils se mirent en si bon ordre, que leur ligne de
bataille occupait toute la largeur d'une rue. Ils ne craignaient pas de
s'arrter de temps en temps pour faire face  ceux qui les
poursuivaient, et dont un certain nombre commenaient  chercher une
occupation moins dangereuse, en forant les portes des maisons pour se
livrer au pillage.

Cach par son dguisement aux yeux de tous ceux qui se promettaient de
gagner des honneurs et des richesses en faisant tomber sa tte, il est
probable que de la Marck aurait pu s'chapper, sans la poursuite
infatigable de Quentin Durward, du Balafr, et de quelques-uns de ses
camarades.  chaque pause que faisaient les lansquenets, un combat
furieux s'engageait entre eux et les archers, et dans chaque mle
Quentin cherchait  joindre de la Marck; mais celui-ci, dont l'unique
but tait alors d'effectuer sa retraite, semblait vouloir viter un
combat singulier. La confusion tait gnrale. Les cris des femmes, ceux
des habitans exposs  la licence d'une soldatesque effrne, formaient
un tumulte non moins pouvantable que celui de la bataille. C'tait la
douleur et le dsespoir se disputant avec la violence et la fureur  qui
lverait plus haut la voix.

 l'instant o de la Marck, continuant sa retraite au milieu de cette
scne d'horreur, venait de passer devant la porte d'une petite chapelle
 laquelle on attachait une ide de saintet particulire, de nouveaux
cris:--France! France! Bourgogne! Bourgogne! lui apprirent qu'un corps
nombreux d'assigeans entrait par l'autre extrmit de la rue, et que
par consquent sa retraite tait coupe.

--Conrard, dit-il  son lieutenant, prenez avec vous tous ces braves
gens; chargez ces drles avec vigueur, et tchez de vous frayer un
passage  travers leurs rangs. Quant  moi, tout est dit, le Sanglier
est aux abois; mais je me sens encore la force d'envoyer aux enfers
avant moi quelques-uns de ces vagabonds cossais.

Conrard obit; et se mettant  la tte des lansquenets qui restaient, il
marcha au pas de charge contre les ennemis qui s'avanaient, dans le
dessein de prir ou de s'ouvrir un chemin au milieu d'eux. Il ne resta
prs du chef que cinq  six de ses meilleurs soldats, dtermins  prir
avec leur matre, et ils firent face aux archers, qui n'taient gure
plus nombreux.

--Sanglier! Sanglier! s'cria de la Marck d'une voix de tonnerre en
brandissant sa massue. Hol! messieurs les cossais, qui de vous veut
gagner une couronne de comte? Qui veut avoir la tte du Sanglier? Vous
semblez en avoir envie, jeune homme; mais il faut mriter la rcompense
avant de l'obtenir.

Quentin n'entendit ces paroles que fort imparfaitement,  travers la
visire du casque de Guillaume, mais il ne put se mprendre sur ses
intentions, car  peine eut-il eu le temps de crier  son oncle et  ses
camarades de se tenir en arrire, s'ils taient hommes d'honneur, que de
la Marck s'lana contre lui avec le bond d'un tigre, brandissant sa
massue pour la lui laisser tomber sur la tte  l'instant o ses pieds
toucheraient la terre. Mais Durward, dont le pied tait aussi lger que
l'oeil vif, ft un saut de ct, et vita un coup qui lui et t fatal.

Ils combattirent alors corps  corps, comme le loup avec le chien de
berger qui l'attaque, leurs compagnons restant de chaque ct
spectateurs immobiles du combat, car le Balafr criait de toutes ses
forces;--Armes gales! armes gales! Ft-il aussi redoutable que
Wallace, je ne craindrais pas pour mon neveu.

Sa confiance fut justifie: quoique les coups du brigand tombassent sur
le jeune archer comme ceux du marteau sur l'enclume, la vivacit des
mouvemens de Durward et sa dextrit faisaient qu'il les vitait, et
qu'il lui en portait d'autres avec la pointe d'une arme moins bruyante,
mais qui produisait plus d'effet, car le terrain tait tout couvert du
sang de son antagoniste, dont la force extraordinaire commenait  cder
 la fatigue. Cependant, soutenu par le courage et la colre, il
combattait toujours avec la mme nergie, et la victoire de Quentin
paraissait encore douteuse et loigne, quand la voix d'une femme se fit
entendre derrire lui en l'appelant par son nom, et en s'criant:--Au
secours! au secours! pour l'amour de la sainte Vierge!

Il tourna la tte un instant, et il lui suffit d'un coup d'oeil pour
reconnatre Gertrude Pavillon. Sa mante avait t dchire, et elle
tait entrane par un soldat franais, entr avec plusieurs autres dans
la petite chapelle o s'taient rfugies des femmes pouvantes, qu'ils
avaient saisies comme leur proie.

--Attends-moi seulement un instant, cria-t-il  de la Marck; et il
courut dlivrer sa bienfaitrice d'une situation qu'il regardait avec
raison comme fort dangereuse pour elle.

--Je n'attends le bon plaisir de personne, dit de la Marck en
brandissant sa massue, et il commenait  battre en retraite, n'tant
sans doute pas fch d'tre dbarrass d'un si formidable adversaire.

--Vous attendrez pourtant le mien, s'il vous plat, s'cria le Balafr.
Je ne veux pas que la besogne de mon neveu reste  moiti faite. Et
tirant son pe  double tranchant, il attaqua de la Marck  l'instant.

Cependant la tche qu'avait entreprise Quentin de dlivrer Gertrude ne
se trouva pas aussi facile qu'il se l'tait imagin. Celui qui s'en
tait empar refusa de renoncer  sa prise; quelques-uns de ses
camarades le soutinrent; Durward fut oblig d'appeler  son aide deux ou
trois de ses compagnons pour accomplir sa bonne oeuvre, et pendant ce
temps la fortune lui ravit l'occasion qu'elle lui avait prsente.
Lorsqu'il eut enfin russi  dlivrer Gertrude, la rue tait dserte; il
s'y trouvait seul avec elle. Oubliant alors la situation de sa compagne
reste sans dfense, il allait se mettre  la recherche du Sanglier des
Ardennes, comme le lvrier suit le livre  la piste; mais Gertrude au
dsespoir, s'attachant  ses vtemens, s'cria:--Par l'honneur de votre
mre, ne me laissez pas ici! Si vous tes homme d'honneur, protgez-moi,
conduisez-moi chez mon pre, dans la maison qui vous a servi d'asile
ainsi qu' la comtesse Isabelle. Pour l'amour d'elle, ne m'abandonnez
pas!

Cet appel tait dsesprant, mais irrsistible; disant adieu, avec une
amertume de coeur inexprimable, aux esprances qui l'avaient soutenu
pendant toute la bataille, et qui avaient t un instant sur le point de
se raliser, Quentin, comme un esprit qui obit malgr lui  un
talisman, conduisit Gertrude chez son pre, et y arriva fort  propos
pour protger le syndic Pavillon et sa maison contre la fureur de la
soldatesque.

Cependant le roi et le duc entrrent  cheval dans la ville par une
brche. Tous deux taient arms de toutes pices; mais Charles, couvert
de sang depuis son panache jusqu' ses perons, gravit la brche au
grand galop, tandis que Louis s'avana du pas majestueux d'un pontife en
tte d'une procession. Ils envoyrent des ordres pour arrter le sac de
la ville, qui avait dj commenc, et pour runir les troupes. Ils se
rendirent ensuite dans la grande glise, tant pour protger les
principaux habitans, qui s'y taient rfugis, que pour y tenir une
sorte de conseil militaire aprs avoir entendu une messe solennelle.

Occup, comme l'taient les autres officiers de son rang,  runir ceux
qui servaient sous leurs ordres, lord Crawford, au dtour d'une rue
conduisant  la Meuse, rencontra le Balafr. Celui-ci marchait gravement
vers la rivire, portant  la main la tte d'un homme, qu'il tenait par
ses cheveux ensanglants, avec autant d'indiffrence qu'un chasseur
porte une gibecire.

--Eh bien! Ludovic, lui dit son commandant, que voulez-vous donc faire
de ce morceau de charogne?

--C'est une petite besogne que mon neveu a faite aux trois quarts,
rpondit le Balafr, et  laquelle j'ai mis la dernire main. Un pauvre
diable que j'ai dpch l-bas, et qui m'a pri de jeter sa tte dans la
Meuse. Il y a des gens qui ont de singulires fantaisies, quand le vieux
Petit-Dos[85] leur met la griffe dessus; mais nous avons beau faire, il
faut qu'il nous fasse danser tous, chacun  notre tour.

--Et vous allez jeter cette tte dans la Meuse? dit Crawford en
considrant avec plus d'attention ce hideux trophe de la mort.

--Oui, sur ma foi, rpondit Ludovic; si l'on refuse  un mourant sa
dernire demande, on risque d'tre tourment par son esprit; et j'aime 
dormir la nuit bien tranquillement.

--Il faut que vous couriez le risque de voir l'esprit, dit lord
Crawford. Cette tte est plus prcieuse que vous ne vous l'imaginez.
Venez avec moi; pas de rplique, suivez-moi.

--Il est bien vrai que je ne lui ai rien promis, rpondit le Balafr:
car je crois que je lui avais dj coup la tte avant que sa langue et
fini de me faire cette demande. D'ailleurs, par saint Martin de Tours!
il ne m'a pas fait peur pendant sa vie, et je ne le crains pas davantage
aprs sa mort. Et puis, en cas de besoin, mon compre, le petit pre
Boniface de Saint-Martin, me donnera un pot d'eau bnite.

Lorsqu'une messe solennelle eut t clbre dans l'glise cathdrale de
Lige, et qu'on eut rtabli un peu d'ordre dans la ville pouvante,
Louis et Charles, entours de leurs pairs, se disposrent  entendre la
relation des hauts faits qui avaient eu lieu pendant l'action, afin de
les rcompenser suivant le mrite de chacun. Comme de raison, on appela
d'abord celui qui pouvait avoir droit  rclamer la main de la belle
comtesse de Croye et ses riches domaines; mais,  la surprise gnrale,
on vit se prsenter plusieurs prtendans, et chacun d'eux fut encore
plus surpris de trouver des rivaux, quand il se croyait sur d'avoir
mrit le prix. Cette circonstance jeta un doute mystrieux sur leurs
prtentions. Crvecoeur produisit une peau de sanglier semblable  celle
que de la Marck portait ordinairement; Dunois montra un bouclier cribl
de coups, avec les armoiries du Sanglier des Ardennes; plusieurs autres
rclamrent galement le mrite d'avoir veng le meurtre de l'vque, et
en rapportrent des preuves semblables, la riche rcompense promise au
vainqueur de de la Marck ayant attir la mort sur tous ceux qui avaient
pris son costume et des armes semblables aux siennes.

Le bruit et les contestations continuaient parmi les comptiteurs, et
Charles, qui regrettait intrieurement la promesse inconsidre qui
avait confi au hasard le soin de disposer de la main et de la fortune
de sa belle vassale, commenait  esprer qu'au milieu de ce conflit de
rclamations il pourrait trouver quelque moyen de les luder toutes,
quand lord Crawford fendit le cercle, tranant aprs lui le Balafr;
celui-ci s'avanait d'un air gauche et honteux,  peu prs comme un
mtin suit malgr lui celui qui le tient en lesse:--Dbarrassez-nous de
vos cuirs et de vos morceaux de fer peints, s'cria-t-il; celui-l seul
a tu le Sanglier, qui peut en montrer les dfenses.

 ces mots, il jeta sur le carreau la tte sanglante, reconnaissable 
la conformation singulire de ses mchoires, qui avaient vritablement
une sorte d'analogie avec celles de l'animal dont de la Marck portait le
nom, et tous ceux qui l'avaient vu la reconnurent sur-le-champ.

--Crawford, dit Louis tandis que Charles gardait le silence avec un air
de surprise et de mcontentement; j'espre que c'est un de mes fidles
cossais qui a remport ce prix.

--Oui, Sire, rpondit le vieux commandant; c'est Ludovic Lesly, surnomm
le Balafr.

--Mais quelle est sa naissance? demanda le duc. Est-il de sang noble?
C'est une condition attache  notre promesse.

--Je conviens qu'il est fait d'un bois assez mal taill, rpondit
Crawford en regardant l'archer qui se redressait de toute sa hauteur,
d'un air gauche et emprunt; mais je vous garantis qu'il n'en est pas
moins de bon bois. C'est un rejeton sorti de la souche des Rothes, et
les Rothes sont aussi nobles qu'aucune famille de France ou de
Bourgogne, depuis qu'on a dit du fondateur de leur maison:

    Entre Less-Lee et la prairie
    Il laissa son homme sans vie.

--Il n'y a donc pas d'objection, dit le duc; et il faut que la plus
belle et la plus riche hritire de toute la Bourgogne devienne l'pouse
d'un soldat mercenaire et grossier comme celui-ci, ou meure dans un
couvent!... la fille unique de notre fidle Reinold de Croye! Je me suis
trop press!

Un sombre nuage couvrit le front du duc,  la grande surprise de tous
ses conseillers, qui le voyaient rarement donner le moindre signe de
regret d'une rsolution qu'il avait une fois prise.

--Que Votre Altesse ait un moment de patience, dit lord Crawford, et
elle reconnatra que l'affaire n'est pas aussi fcheuse qu'elle se
l'imagine. Ayez seulement la bont d'couter ce que ce cavalier veut
vous dire. Eh bien! ajouta-t-il en se tournant vers le Balafr, parle
donc, ou que la peste t'touffe!

Mais le vieux soldat, quoique habitu  parler assez intelligiblement au
roi Louis,  la familiarit duquel il tait accoutum, se trouva hors
d'tat d'exprimer sa rsolution devant une assemble si imposante.
Tournant une paule du ct des deux princes, et prludant par un
sourire qui ressemblait  une grimace et par deux ou trois contorsions
des moins gracieuses, les seuls mots qu'il put prononcer
furent:--Saunders Souplesaw..., et le reste de son discours s'arrta
dans son gosier.

--Sous le bon plaisir de Votre Majest et de Votre Altesse, dit
Crawford, ce sera moi qui parlerai pour mon concitoyen. Il faut que vous
sachiez qu'un devin lui a prdit, dans son pays, que la fortune de sa
maison se ferait par un mariage. Mais comme, de mme que moi, il n'est
plus dans la premire fleur de sa jeunesse, qu'il prfre le cabaret au
boudoir d'une belle dame, en un mot, qu'il a certains gots de caserne
qui font que le rang et les grandeurs ne serviraient qu' l'embarrasser,
il suit l'avis que je lui ai donn, et cde toutes les prtentions que
lui assure la mort de Guillaume de la Marck,  celui qui peut tre
regard comme le vritable vainqueur du Sanglier des Ardennes, puisqu'il
l'avait pralablement mis aux abois,--il les cde  son neveu, au fils
de sa soeur.

--Je me rends garant de la prudence et des loyaux services de ce jeune
homme, dit le roi, trs-charm de voir que le destin et accord un si
beau prix  quelqu'un sur qui il pouvait esprer d'avoir quelque
influence: sans sa vigilance et sa fidlit, cette nuit nous et t
fatale. C'est lui qui est venu nous avertir de la sortie projete.

--En ce cas, dit le duc Charles, je lui dois une rparation pour avoir
dout de sa vracit.

--Et je puis attester sa bravoure comme homme d'armes, ajouta Dunois.

--Mais, s'cria Crvecoeur, quoique l'oncle soit un _gentilltre_
cossais, cela ne prouve pas que son neveu, le fils de sa soeur, soit
issu de bonne race.

--Il est de la maison de Durward, dit Crawford, descendue de cet Allan
Durward qui fut grand intendant d'cosse.

--Ah! si c'est le jeune Durward, s'cria Crvecoeur, je n'ai plus rien 
dire. La fortune se prononce trop dcidment en sa faveur pour que je
veuille lutter plus long-temps contre cette divinit capricieuse.

--Il nous reste  savoir, dit le duc d'un air pensif, quels pourront
tre les sentimens de la belle comtesse  l'gard de cet heureux
aventurier.

--De par la messe! rpondit Crvecoeur, je n'ai que trop de raisons pour
pouvoir assurer Votre Altesse qu'elle la trouvera, en cette occasion,
beaucoup plus docile  votre autorit qu'elle ne l'a t
jusqu'ici.--Mais pourquoi l'avancement de ce jeune homme me donnerait-il
de l'humeur? J'aurais grand tort, puisque c'est  l'esprit, au courage
et  la fermet qu'il doit la BEAUT, le RANG et la RICHESSE.




CONCLUSION.


J'AVAIS dj envoy  l'imprimeur les feuilles qui prcdent, et dont le
dnouement offre,  ce qu'il me semble, une excellente leon morale,
pouvant servir d'encouragement  tous migrans aux yeux bleus,  cheveux
blonds et  longues jambes, de mon pays natal, qui pourraient tre
tents, dans quelques momens de troubles, d'embrasser l'honorable
profession de cavalier de fortune. Mais un ami, un sage conseiller, un
de ces gens qui aiment le morceau de sucre qui reste au fond d'une tasse
de th, autant que la saveur du meilleur souchong[86], m'a adress, 
ce sujet, une remontrance pleine d'amertume, et insiste pour que je
donne une relation dtaille et circonstancie des pousailles du jeune
hritier de Glen-Houlakin et de l'aimable comtesse flamande; il veut que
j'apprenne aux lecteurs curieux combien de tournois eurent lieu en cette
occasion intressante, et combien de lances y furent rompues; enfin, que
je leur fasse savoir le nombre des vigoureux garons qui hritrent de
la valeur de Quentin Durward, et celui des charmantes filles en qui
Isabelle de Croye vit renatre ses charmes.

Je lui ai rpondu par le mme courrier que les temps taient changs, et
que la publicit des crmonies du mariage tait tout--fait passe de
mode. Il fut un temps, et il n'est pas si loign que je ne puisse m'en
rappeler les traces, o non-seulement les quinze amis de l'heureux
couple taient invits  tre tmoins de leur union, mais les musiciens,
comme dans _l'Ancien Marinier_[87], continuaient  branler la tte
jusqu' l'aube matinale. On buvait le sak-posset[88] dans la chambre
nuptiale, on jetait en l'air le bas de la marie[89], et l'on se
disputait sa jarretire en prsence de l'heureux couple que l'hymen
venait de rendre une seule et mme chair. Les crivains de cette poque
en suivaient la mode avec exactitude, et ils avaient raison: ils ne vous
faisaient pas grce d'un des instans o la marie rougissait, ni d'un de
ceux o son mari jetait sur elle un regard d'amour. Ils comptaient les
diamans qui ornaient les cheveux de la belle, et les boutons qui
garnissaient la veste brode de l'heureux poux, et ils ne finissaient
qu'aprs avoir plac le hros et l'hrone dans le lit nuptial: mais ces
dtails ne conviennent gure aux sentimens de modestie qui engagent nos
maries modernes, douces et timides cratures,  fuir l'clat et la
pompe, l'admiration et la flatterie, et  chercher, comme le bon
Shenstone[90],

    La libert dans une auberge.

Sans contredit la relation fidle des circonstances et de la publicit
qui accompagnaient toujours la clbration d'un mariage au quinzime
sicle ne pourrait qu'occasionner du dgot  nos belles. Isabelle de
Croye se trouverait place dans leur estime bien au-dessous de la fille
qui trait les vaches et de celle qui est charge des plus vils emplois
de la domesticit; car celle-ci, ft-elle sous la porte de l'glise,
refuserait la main du garon cordonnier qu'elle va pouser, s'il lui
proposait de _faire nopces et festins_ (comme disent les enseignes des
faubourgs de Paris), au lieu de monter sur l'impriale d'une diligence,
pour aller passer incognito  Detford ou  Greenwich, villages aux
environs de Londres, la _lune de miel_. Je n'en dirai donc pas
davantage, et je me retirerai sans bruit des noces de la comtesse de
Croye, comme le fit l'Arioste de celles d'Anglique, laissant  mes
lecteurs le soin d'ajouter  mon histoire, si bon leur semble, tous les
dtails que pourra leur suggrer leur imagination.

    D'autres pourront chanter comment le vieux castel
    Ouvrit avec orgueil sa porte hospitalire,
    Quand un jeune cossais eut au pied de l'autel
    Reu la noble main de la riche hritire.

    _E come a ritornare in sua contrada_
    _Trovasse_ e _buon naviglio e miglior tempo_,
    _E dell'India a Medor desse lo scettro_
    _Forse altri canter con miglior plettro_.

    _Orlando Furioso_, c. XXX, st. 16[91].

FIN DE QUENTIN DURWARD.




NOTES:


[Note 1: Dogberry est un officier de police ridicule dans la pice d'o
l'pigraphe est tire: Conrade lui dit qu'il est un ne, ce qui fche
beaucoup cette espce de Brid'oison.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 2: dimbourg.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 3: Quartier de la _petite proprit littraire_  Londres, pour
nous servir d'un terme honnte envers les petits auteurs.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 4: L'auteur fait ici un mot nouveau: _impecuniosity_.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 5: Ce vin de Portugal est gnralement le _vin ordinaire_ des
Anglais qui boivent du vin.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 6: L'orge personnifie; figure souvent reproduite dans
l'anglais.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 7: Grandes assembles.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 8: L'Irlande.]

[Note 9: _Voyez_ plusieurs passages de l'Essai de Price sur le
pittoresque, et surtout le dtail plein de beauts potiques de ce qu'il
prouva quand, suivant les avis d'un amateur d'amliorations, il
dtruisit un ancien jardin, ses baies d'ifs, ses grilles en fer, et lui
fit perdre l'air de solitude qu'on y respirait.]

[Note 10: C'est le:--Vous tes un orfvre, M. Josse.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 11: Un des surnoms que la populace en France donne aux
Anglais.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 12: La Fiance de Lammermoor. _Bride_ signifie _fiance;_ mais on
prononce _Brade_ et le marquis prononce mal.--(_Note du traducteur_.)]

[Note 13: Le W. Cette dernire phrase est supprime dans la deuxime
dition anglaise de _Quentin Durward_.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 14: Le jour de Saint-David les Gallois ornaient leurs chapeaux
d'un poireau, en mmoire de la victoire d'Azincourt; leur poste dans
cette bataille avait t dans un jardin potager, o ils s'taient pars
de cette espce de cocarde. Dans la pice d'_Henri V_, Shakspeare
introduit le capitaine gallois Fluellen, qui tient aux usages nationaux
et se voit en butte aux quolibets de Pistol, faux brave et vantard,
qu'il force  manger le poireau dont il s'est moqu, on exprimant un
dgot prononc pour ce vgtal.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 15: Suivant l'usage des Anglais.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 16: _Shewing the code of sweet and bitter fancy_.]

[Note 17: _Chewing the cud of sweet and bitter fancy_. C'est--dire, Se
livrant aux prestiges tour  tour tristes et rians de l'imagination. En
fait de traduction, comme on voit, la lettre tue et l'esprit
vivifie.--Je ne sais trop si ces passages sont mme fort piquans en
anglais. Du reste, il faut ajouter que l'erreur du marquis vient de ce
que _shewing the code et Chewing the cud_ semblent prononcs  peu prs
de la mme manire pour l'oreille d'un tranger.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 18: La soupe des Anglais (et ils n'en mangent pas tous les jours)
est un consomm trs-pic qui brlerait un gosier Franais. On conoit,
quand on en a got, que nos soupes leur paraissent du _bouillon de
grenouilles_. Nos soupes maigres surtout sont un texte ternel de
plaisanteries sur le thtre anglais.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 19: Les pinards en Angleterre, comme en gnral tous les lgumes,
sont servis sans tre hachs, et simplement bouillis.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 20: La _Dame du Lac_. Mais il nous semble que l'auteur exagre un
peu trop les bvues _philologiques_ de ce bon migr.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 21: C'est le _Voyage Bibliographique_, qui vient d'tre traduit
par MM. Crapelet et Liquet. Nous avons surnomm ailleurs le rvrend M.
Dibdin un vrai Don Quichotte de bibliomanie, le Dr. Syntaxe des
bouquinistes.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 22: Il est rare en effet que le caf soit bien fait en Angleterre,
o l'art de faire le th est pouss si loin.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 23: Pote ridicule, personnage de _la Rptition_ (_the
Rehearsal_,) comdie, par le duc de Buckingham.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 24: On nous permettra de rappeler ici  l'attention des lecteurs
un ouvrage qui n'existait pas encore lors de la premire dition de
_Quentin Durward_, et qui leur offrira un thme curieux de comparaison,
c'est l'_Histoire des ducs de Bourgogne_, par M. de Barante.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 25: Sic. (_Note du correcteur--ELG_.)]

[Note 26: Sic. (_Note du correcteur--ELG_.)]

[Note 27: Sandales  brodequins.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 28: Espce de coupe. Ce vieux mot franais est employ par
l'auteur.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 29: Espce de liqueur.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 30: Compositeur anglais, _clbre en Angleterre_.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 31: Miss Stephens, cantatrice distingue, que nous avons entendu
louer par madame Pasta; elle est appele le Rossignol de Covent-Garden
dans le _Voyage historique et littraire en Angleterre et en cosse.--_
(_Note de l'diteur_.)]

[Note 32: Jurement tout cossais. La croix de saint Andr est l'emblme
national de l'cosse.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 33: La mme abbaye est mentionne dans _l'Antiquaire_.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 34: _Broad arrow_. On appelle ainsi en Angleterre les lettres
initiales H. M. _His Majesty_ (Sa Majest), qui servent  dsigner les
caisses contenant les objets  l'usage du roi ou pour le service de
l'tat; c'est un symbole employ surtout dans les magasins de la marine,
les entrepts de douanes, etc.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 35: Poignard cossais.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 36: Jean des Montagnes.]

[Note 37: _To drive a spreagh_. En employant une expression locale
l'cossais croit justifier l'acte dont on accuse ses compatriotes. Les
coliers disent de mme, _chiper_ n'est pas _voler_.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 38: Ce serment, qui pouvait dj dsigner le roi sous son costume
de matre Pierre, n'appartient en quelque sorte qu' Louis XI. Les rois
et les grands personnage avaient frquemment chacun son serment ou son
juron particulier. On connat ce quatrain chronologique rapport par
Brantme:

     Quand la _Pasques-Dieu_ dcda (Louis XI.)
    _Parle Jour-Dieu_ lui succda; (Charles VIII.)
    _Le Diable m'emporte_ s'en tint prs. (Louis XII.)
    _Foi de gentilhomme_ vint aprs. (Franois Ier.)--(_Note de
     l'diteur_.)]

[Note 39: Le docteur Dryasdust remarque ici que les cartes, qu'on dit
avoir t inventes sous le rgne prcdent pour amuser Charles VI
pendant les intervalles de sa maladie mentale, semblent tre devenues
trs-promptement communes parmi les courtisans, puisqu'elles
fournissaient dj une mtaphore  Louis XI. Le mme proverbe est cit
par Durandard dans la _caverne enchante de Montsinos_.]

[Note 40: Philippe de Crvecoeur des Cordes, ou de Querdes, qui passa
dans la suite au service de Louis XI, et mourut marchal de France en
1494.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 41: Auteur d'un trait d'quitation.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 42: Ville o se font les grandes courses de chevaux.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 43: Allusion au sort de William VIII, comte de Douglas, poignard
par Jacques II.

    _Ye towers within whose circuit dread_
    _A Douglas by his sovereign bled, etc_.
     chteau! dans ton enceinte redoutable un Douglas prit de
      la main de son roi!
    _La Dame du Lac_, ch. V.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 44: Dans une de ses brillantes improvisations de la tribune, le
gnral Foy avait fait allusion  l'impopularit de Louis XI. Une lettre
spirituelle, signe _Philippe de Comines_, parut dans _la Quotidienne_,
pour venger la rputation de Louis XI _sous ce rapport_. L'orateur
reconnut qu'il avait exagr l'impopularit du monarque si heureusement
dfendu, et depuis ce jour il appelait familirement notre ami Charles
Nodier _Philippe de Comines_. Le roman de _Quentin Durward_ et
l'_Histoire des ducs de Bourgogne_ n'avaient pas encore alors t
publis.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 45: Expression de l'criture: _sufficit cuque diei malitia
sua.--_(_Note de l'diteur_.)]

[Note 46: La chronique de Jean de Troyes, telle du moins que nous
l'avons aujourd'hui, n'a de _scandaleux_ que son titre. Cependant
Brantme rapporte que Franois Ier en possdait un exemplaire plus
complet, et semblable sans doute  celui que l'auteur cossais se vante
d'avoir trouv dans le chteau de Haut-Lieu.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 47: Telle n'avait pas t cependant la forme de l'insurrection des
vilains en France,  l'poque de la Jacquerie. De mme en Angleterre
_l'galit_ avait t le mot d'ordre de Wat-Tyler et de ses partisans en
1381. L'insurrection de Jack Cade, en 1448, tait bien encore une
insurrection populaire; mais  cette poque les factions aristocratiques
avaient en quelque sorte usurp le privilge des insurrections. Les
vilains, dans les excs de leur rsistance contre l'oppression,
s'taient habitus  voir marcher  leur tte un rebelle titr: une
bannire de noble parlait aussi plus vivement  l'imagination des hommes
d'armes. Voil sans doute une partie des motifs qui dterminrent Jack
Cade  se donner pour un prince de la famille royale d'Angleterre. Mais
il est vrai de dire que cette insurrection, comme celle de Wat-Tyler,
fut une raction contre les vexations et les injustices de
l'aristocratie.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 48: Saint Julien, soyez favorable  nos prires, et priez, priez
pour--nous.--(_Note du traducteur_.)]

[Note 49: Les critiques pourront s'tonner de trouver Galeotti  la cour
de Louis XI, malgr l'Histoire, qui le fait mourir  Lyon d'une chute de
cheval, dans son empressement  saluer le roi qui se trouvait dans cette
ville en 1476; et c'tait son premier voyage en France. Il y a bien
d'autres anachronismes plus srieux dans _Quentin Durward;_ mais le
_romancier_ n'est ici _historien_, que comme peintre de moeurs; Ce qu'il
y a de singulier  propos de Galeotti, c'est que son pangyriste Paul
Jove (cit par sir Walter Scott) le fait mourir  Agnani, touff par
excs de graisse. Paul Jove tait pourtant presque le contemporain de
Galeotti. Sir Walter Scott, romancier, pourrait donc  la rigueur
prfrer son tmoignage contre l'opinion plus gnrale des autres
historiens. Enfin croira-t-on que la Biographie _universelle_ de Michaud
(article Galeotti, 1816) fait mourir notre astrologue en 1494, seulement
au passage de Charles VIII  Lyon. Aprs cette note un peu savante, on
demandera peut-tre encore laquelle de toutes ces autorits a fait de
l'histoire.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 50: _Des choses inconnues  la plupart des hommes_. On prtend que
c'est le manuscrit original de ce Trait qui est  la Bibliothque
royale. Galeotti a laiss plusieurs autres ouvrages.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 51: Cette lutte clbre dans l'pigramme de Janus Pannonius ou
Pannon, eut lieu sur la grande place de Bude, entre Galeotti et un
fameux lutteur du pays nomm Alz, en prsence du roi Mathias Corvin et
de toute sa cour.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 52: Le pape Sixte IV tait l'lve de Galeotti, et ce fut Sa
Saintet qui tira notre astrologue des prisons de l'inquisition, o il
avait t enferm comme hrtique.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 53: Saint Hubert, saint Julien, saint Martin, sainte Rosalie, et
vous autres saints qui m'coutez, priez pour moi, pauvre
pcheur.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 54: Anachronisme difficile  pallier.--Le grand Michel Nostradamus
naquit  Saint-Rmy en Provence, en 1503, et ne publia ses prophties
qu'en 1555. L'auteur aurait pu citer Angelo de Catho, qui fut tour 
tour l'aumnier du duc de Bourgogne et de Louis XI. Ce monarque le nomma
plus tard  l'archevch de Vienne. C'tait un merveilleux astrologue
qui prdt mme dix jours d'avance la mort de Charles-le-Tmraire. Son
ami Philippe de Comines n'a pas oubli de vanter sa grande
science.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 55: Quand on rapproche cette pigraphe de la date de
l'introduction, ou plutt de celle du vritable voyage que sir Walter
Scott fit en France, on y trouve l'expression d'une gnreuse piti sur
les malheurs de la France de 1815. Nous le faisons remarquer avec
plaisir  ceux qui ont cru trouver dans les _Lettres de Paul_ le sujet
de griefs amers contre sir Walter Scott.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 56: Il y a dans l'anglais, H.E.M.P., _hemp, chanvre.--_(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 57: Sic. (_Note du correcteur--ELG_.)]

[Note 58: Chane de montagnes qui s'tend en cosse depuis le comt
d'Argyle jusqu' Aberdeen.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 59: Ne mdite pas le mal contre ton ami qui a confiance en
toi.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 60: Glen-Isla, situ au pied des monts Grampiens.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 61: Lanciers.]

[Note 62: La tradition des _sept Dormans_ est, comme on sait, d'origine
orientale.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 63: Les os pour ceux qui viennent tard.]

[Note 64: C'est--dire son toile polaire, l'astre qu'adorait son coeur.
Cynosure est le nom d'une constellation appele aussi la petite Ourse;
toile polaire.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 65: Personnage ridicule de la pice d'o est tire l'pigraphe du
Chapelain. Une malicieuse soubrette persuade  Malvolio qu'il est aim
de sa matresse, ce qui tourne la tte au pauvre intendant.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 66: Jeune fille.--(_Note du traducteur_.)]

[Note 67: _The surrender_: La reddition. Mais le mot franais ne
s'applique qu'aux placer fortes, etc.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 68: Quoique place sur une frontire expose, cette ville n'avait
jamais t prise, et elle avait conserv le nom glorieux de
Pronne-la-Pucelle, jusqu'au jour o le duc de Wellington, grand
destructeur de ces sortes de rputations, la prit dans sa mmorable
marche sur Paris, en 1815(*).--L.T. (Ces initiales indiquent que la note
est de sir Walter Scott. Voyez la note qui se trouve  la dernire page
de l'_Introduction_ d'Ivanho.)

(*)Nous ne croyons pas que _le grand destructeur_ de la virginit des
villes ait viol celle de Pronne. Une ville n'est pas _prise_ parce
qu'elle _ouvre_ ses portes  des allis. Les Anglais oublient volontiers
qu'il y avait parmi les Franais, en 1815, une grande force morale en
leur faveur, c'est--dire eu faveur des Bourbons, qu'ils venaient
replacer sur leur trne: nous ne croyons pas, en effet, que le sige de
Pronne ft beaucoup de bruit dans la guerre de l'invasion. On en
parlera moins, par exemple, que du sige de Toulouse, n'en dplaise 
sir Walter et au noble duc.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 69: Surnom donn  un des comtes de Douglas, parce qu'il perdait
un grand nombre de soldats dans ses batailles.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 70: Voeux exaucs par des dieux ennemis.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 71: En effet, malgr les vives recommandations de Louis  son
successeur, Olivier le Dain ou le Diable fut pendu quelque temps aprs
la mort de son matre.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 72: La tradition du _chasseur_ est fort ancienne, et n'avait pas
cours seulement en Allemagne. Voyez l'imitation de la balade de Burger
sur ce sujet, par Walter Scott.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 73: Dante, liv. I.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 74: En lisant ces dtails dans la vieille chronique manuscrite
dont j'ai parl, je ne pus m'empcher d'tre surpris qu'un prince dou
d'autant de sagacit qu'en avait certainement Louis XI, ait pu se faire
illusion  lui-mme par une superstition dont on souponnerait  peine
les sauvages les plus stupides. Mais les termes d'une prire de ce
monarque, dans une semblable occasion, conserve par Brantme, ne sont
pas moins extraordinaires.--L. T.]

[Note 75: _La fin_, je devrais dire _la corde couronne l'oeuvre.--_ Jeu
de mots sur les mots _finis_ fin, _funis_, corde.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 76: Malheur aux vaincus.--(_Note du traducteur_.)]

[Note 77: Changeante et variable _est la femme.--_ (_Note du
traducteur_.)]

[Note 78: Cette histoire d'un faux hraut n'arriva que sept ou huit ans
plus tard.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 79: En Anglais _varment_ ou _vermin_. Ce mot en vnerie s'applique
aux blaireaux, aux fouines, etc., etc., toutes btes indignes d'tre
chasses selon les nobles rgles de l'art.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 80: Le monument de Garrick,  Westminster, reprsente ce grand
comdien entre Melpomne et Thalie.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 81: Ce fut vainement que la cour de Rome voulut disputer au roi le
droit de punir des vques. Le cardinal et l'vque de Verdun son
complice, passrent plus de dix ans dans les _filets du roi_, comme on
avait surnomm les cages de fer. Ces deux prtres taient gnralement
dtests.]

[Note 82: Petite monnaie de cuivre d'cosse. Expression familire et
mme proverbiale.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 83: _Wraith_, mot qui se dit en cosse du fantme d'un homme
encore vivant.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 84: Le mot _wraith_ est en effet inintelligible pour
Dunois.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 85: _Small-Back_, sobriquet donn- la Mort en cosse.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 86: Nom d'une des meilleures espces de th noir.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 87: Pome bizarre et fantastique de Coleridge, qui fait arrter
par le marinier un convive oblig d'couter sa lamentable histoire au
bruit des violons de la noce  laquelle il se rendait.--(_Note de
l'diteur_.)]

[Note 88: Breuvage fortifiant, compos de vin, de crme, de muscade, de
sucre et d'oeufs bien battus,--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 89: Lorsque la marie tait couche, on teignait les lumires
dans sa chambre o taient runies toutes les filles de la noce. Elle
jetait son bas en l'air, et si quelqu'une tait assez heureuse pour le
recevoir, c'tait un prsage qu'elle serait marie dans l'anne.--(_Note
de l'diteur_.)]

[Note 90: Auteur du pome de l'Auberge.--(_Note de l'diteur_.)]

[Note 91: Le roman de _Quentin Durward_ tant une vritable excursion
sur notre sol et dans notre histoire, l'diteur s'est permis de relever
par des notes plusieurs fautes, peut-tre volontaires, du romancier. Il
croit devoir rappeler ici que sir Walter Scott cherche plutt  peindre
en artiste le caractre moral et le costume gnral d'une poque, qu'
raconter en froid annaliste les vnemens disposs selon la
chronologie.--(_Note de l'diteur_.)]






End of the Project Gutenberg EBook of Quentin Durward, by Walter Scott

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

