Project Gutenberg's Histore de la Rpublique de Gnes, by mile Vincens

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Title: Histore de la Rpublique de Gnes

Author: mile Vincens

Release Date: June 23, 2006 [EBook #18669]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORE DE LA RPUBLIQUE DE GNES ***




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HISTOIRE DE LA RPUBLIQUE DE GNES

Par M. mile Vincens, Conseiller d'tat

Bruxelles
Wouters, Raspoet et Ce, Imprimeurs-Libraires
8, Rue d'Assaut

1843




Table de Matires.


AVANT-PROPOS

LIVRE I. - PREMIER GOUVERNEMENT CONNU JUSQU'A L'TABLISSEMENT DE LA
NOBLESSE VERS 1157.
CHAPITRE I. - Temps anciens. Premire guerre avec les Pisans; Sardaigne;
Corse; tat intrieur.
CHAPITRE II.- Les Gnois aux croisades. - Prise de Jrusalem.
CHAPITRE III. - Les Gnois  Csare.
CHAPITRE IV. - tablissements des Gnois dans la terre sainte.
CHAPITRE V. - Agrandissements en Ligurie.
CHAPITRE VI. - Expditions maritimes.
CHAPITRE VII. - Progrs, tendance au gouvernement aristocratique.
Noblesse.

LIVRE II. - FRDRIC BARBEROUSSE. - GUERREPISANE. - BARISONE. - AFFAIRES
DE SYRIE. - COMMERCE ET TRAITS. - FINANCES. (1157 - 1190)
CHAPITRE I. - Frdric Barberousse.
CHAPITRE II. - Guerre pisane. - Barisone.
CHAPITRE III. - Suite de la guerre pisane.
CHAPITRE IV. - Suite des affaires de la terre sainte. - Relations
extrieures et traits. - Administration des finances.

LIVRE III. - DISSENSIONS DES NOBLES ENTRE EUX. - INSTITUTION DU
PODESTAT. - FRDRIC II. (1160 - 1237)
CHAPITRE I. - tablissement du podestat.
CHAPITRE II. - Henri VI.
CHAPITRE III. - Guerre en Sicile. - Le comte de Malte. - Finances.
CHAPITRE IV. - Frdric II. - Guelfes et gibelins. - Guerres avec les
voisins.
CHAPITRE V. - Entreprise de Guillaume Mari.
CHAPITRE VI. - Frdric II. - Expdition de Ceuta.
CHAPITRE VII. - Concile convoqu  Rome.
CHAPITRE VIII. - Innocent IV. - Les Fieschi.
CHAPITRE IX. - Saint Louis  la terre sainte.

LIVRE IV. - PREMIRE RVOLUTION POPULAIRE. - GUILLAUME BOCCANEGRA
CAPITAINE DU PEUPLE. - CAPITAINES NOBLES. - GUELFES ANGEVINS. - GUERRE
PISANE, GUERRE AVEC VENISE. - GUERRE CIVILE. - SEIGNEURIE DE L'EMPEREUR
HENRI VI; - DE ROBERT, ROI DE NAPLES. - LE GOUVERNEMENT GUELFE DEVIENT
GIBELIN. - SIMON BOCCANEGRA, DOGE. (1257 - 1339)
CHAPITRE I. - Guillaume Boccanegra, capitaine du peuple. - Guerre avec
les Vnitiens. -Rtablissement des empereurs grecs  Constantinople.
CHAPITRE II. - Capitaines nobles. - Charles d'Anjou, roi de Naples.
CHAPITRE III. - Dmls avec Charles d'Anjou.
CHAPITRE IV. - Guerre pisane.
CHAPITRE V. - Perte de la terre sainte. - Caffa. - Commerce des Gnois du
XIIIe au XIVe sicle.
CHAPITRE VI. - Guerre avec Venise. - Intrigues des guelfes angevins. -
Variations dans le gouvernement de Gnes.
CHAPITRE VII. - Le gouvernement pris par les Spinola et disput entre eux
et les Doria.- Seigneurie de l'empereur Henri VII. - Nouveau gouvernement
des nobles guelfes. - Les migrs gibelins assigent la ville.
CHAPITRE VIII. - Seigneurie de Robert, roi de Naples. - Guerre civile.
CHAPITRE IX. - Nouveau gouverneur. - Capitaines gibelins. - Boccanegra
premier doge.- Nobles et guelfes exclus du gouvernement.

LIVRE V. - LE DOGE BOCCANEGRA DPOSSD. - UN DOGE NOBLE. - ACQUISITION
DE CHIO. - GUERRE VNITIENNE. - SEIGNEURIE DE L'ARCHEVQUE VISCONTI ET DE
SES NEVEUX.- BOCCANEGRA REPREND SA PLACE. - 1er ADORNO ET 1er FREGOSE,
DOGES. - GUERREDE CHYPRE. - CAMPAGNE DE CHIOZZA. (1339 - 1381)
CHAPITRE I. - Premier gouvernement du doge Boccanegra. -Jean de Morta,
doge noble.
CHAPITRE II. - Gnois en France  la bataille de Crcy. - Acquisition de
Chio.
CHAPITRE III. - Valente doge. - Guerre avec Venise. - Seigneurie de
l'archevque Visconti, duc de Milan.
CHAPITRE IV. - Boccanegra redevenu doge.
CHAPITRE V. Gabriel Adorno, doge. - Dominique Fregoso, doge.
CHAPITRE VI. - Guerre de Chypre. - Nouvelle guerre avec les Vnitiens. -
Guarco, doge.
CHAPITRE VII. - Campagne de Chioggia. - Prise de la ville.
CHAPITRE VIII. - Dsastre de Chioggia.

LIVRE VI. - ANTONIOTTO ADORNO, TROIS FOIS DOGE. - GNES SOUS LA
SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE; - DU MARQUIS DE MONTFERRAT. - GEORGE ADORNO
DEVENU DOGE. (1382 - 1413)
CHAPITRE I. - Lonard Montaldo, doge. - Antoniotto Adorno, doge pour la
premire fois.
CHAPITRE II. - Le pape Urbain VI  Gnes. - Expdition d'Afrique.
CHAPITRE III. - Dsertions du doge Antoniotto Adorno, et rintgrations
successives au pouvoir.
CHAPITRE IV. - Adorno met Gnes sous la seigneurie de Charles VI, roi de
France.
CHAPITRE V. - Gouvernement franais. - Mouvements populaires.
CHAPITRE VI. - Gouvernement de Boucicault. - Expdition au Levant.
CHAPITRE VII. - Derniers temps du gouvernement de Boucicault.
CHAPITRE VIII. - Banque de Saint-George.
CHAPITRE IX. - Gouvernement du marquis de Montferrat. - George Adorno
devient doge.

LIVRE VII. - LES ADORNO ET LES FREGOSE. - SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE ET
DES DUCS DE MILAN PLUSIEURS FOIS RENOUVELE. - PAUL FREGOSE ARCHEVQUE ET
DOGE A PLUSIEURS REPRISES. - L'AUTORIT RESTE A LOUIS LE MORE, DUC DE
MILAN; AUGUSTIN ADORNO GOUVERNEUR DUCAL. - PRISE DE CONSTANTINOPLE. -
PERTE DE PRA ET DE CAFFA. (1413 - 1488)
CHAPITRE I. - Le doge George Adorno perd sa place. - Thomas Fregose doge.
CHAPITRE II. - Seigneurie du duc de Milan.
CHAPITRE III. - Victoire de Gate. - Le duc de Milan en usurpe les
fruits. - Il perd la seigneurie de Gnes.
CHAPITRE IV. - Thomas Fregose, de nouveau doge  Gnes, embrasse la cause
de Ren d'Anjou, qui perd Naples. - Raphal Adorno devient doge. - La
place est successivement ravie par Barnab Adorno, par Janus, Louis et
Pierre Fregose.
CHAPITRE V. - Prise de Constantinople. - Perte de Pra.
CHAPITRE VI. - Pierre Fregose remet Gnes sous la seigneurie du roi de
France et sous le gouvernement du duc de Calabre.
CHAPITRE VII. - Prosper Adorno devient doge. - L'archevque Paul Fregose
se fait doge deux fois. - Le duc de Milan Sforza redevient seigneur de
Gnes.
CHAPITRE VIII. - Perte de Caffa. Rvolte contre le gouvernement milanais;
le duc de Milan traite avec Prosper Adorno, qui devient d'abord
vicaire, puis recteur, en secouant le joug milanais.
CHAPITRE IX. - Adorno expuls, Baptiste Fregose devient doge; il est
supplant par l'archevque Paul, devenu cardinal. Ludovic Sforza seigneur
de Gnes.
CHAPITRE X. - Gouvernement d'Augustin Adorno.

LIVRE VIII. - CHARLES VIII. - LOUIS XII. - FRANOIS Ier EN ITALIE. -
SEIGNEURIE DE GNES SOUS LES ROIS DE FRANCE. - VICISSITUDES DU
GOUVERNEMENT. - ANDR DORIA. - UNION. (1488 - 1528)
CHAPITRE I. - Charles VIII.
CHAPITRE II. - Louis XII en Italie; seigneur de Gnes.
CHAPITRE III. - Mouvements populaires; gouvernement des artisans. - Le
teinturier Paul de Novi, doge. - Louis XII soumet la ville.
CHAPITRE IV. - Les Franais perdent Gnes. - Janus Fregose, doge. -
Antoniotto Adorno gouverne au nom du roi de France. - Octavien Fregose,
doge.
CHAPITRE V. - Octavien Fregose se dclare gouverneur royal pour Franois
1er. - La ville prise par les Adorno. - Antoniotto Adorno, doge.
CHAPITRE VI. - Franois Ier  Pavie. - Bourbon  Rome. - Andr Doria
alternativement au service du pape et du roi de France. - Antoniotto
Adorno abandonne Gnes aux Franais et  Doria.
CHAPITRE VII. - Andr Doria passe du service de France  celui de
l'Autriche. - Les Franais expulss de Gnes. - Union.

LIVRE IX. - TABLISSEMENT ET DIFFICULTES DU NOUVEAU GOUVERNEMENT. -
CONSPIRATION DES FIESCHI. (1528 - 1547)
CHAPITRE I. - Constitution. - Savone.
CHAPITRE II. - Vues de Franois 1er. - Dernire tentative des Fregose. -
Charles-Quint  Gnes.
CHAPITRE III. - Expditions de Doria au service de Charles V. - Dsastre
d'Alger. - Nouvelle guerre. - Trait de Crespy.
CHAPITRE IV. - Jalousies et intrigues intrieures.
CHAPITRE V. - Conjuration de Fieschi.

LIVRE X. - RFORME EXIGE PAR DORIA. - LOI DITE DU GARIBETTO. - GUERRE
DES DEUX PORTIQUES DE LA NOBLESSE, INTERVENTION POPULAIRE. - ARBITRAGE. -
DERNIRE CONSTITUTION. (1548 - 1576)
CHAPITRE I. - Intrigues de Charles-Quint. - Rsistance d'Andr Doria. -
Loi du Garibetto. - Disgrce de de Fornari.
CHAPITRE II. - Guerre de Corse.
CHAPITRE III. - Dcadence, perte de Scio. - J.-B. Lercaro perscut.
CHAPITRE IV. - Dissensions entre les deux portiques. - Gnalogie des
Lomellini. -Le peuple prend part  la querelle. - Carbone et Coronato. -
Prise d'armes. - Le garibetto aboli tumultuairement. - Le gouvernement
abandonn au portique Saint-Pierre.
CHAPITRE V. - J.-A. Doria fait la guerre civile. - Intervention des
puissances. - Compromis.
CHAPITRE VI. - Sentence arbitrale. - Constitution de 1576.

LIVRE XI. - RPUBLIQUE MODERNE. - DMLS AVEC LE DUC DE SAVOIE; - AVEC
LOUIS XIV. - LE DOGE A VERSAILLES. (1576 - 1700)
CHAPITRE I. - Observations sur le caractre des Gnois.
CHAPITRE II. - Relation avec le duc de Savoie. - Conjuration Vachero.
CHAPITRE III. - Arbitrage des diffrends avec le duc de Savoie. -
Changement dans la constitution intrieure des conseils de la rpublique.
CHAPITRE IV. - Guerre avec Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. - Griefs
de Louis XIV contre la rpublique. - Bombardement de Gnes. - Soumission.

LIVRE XII. - DIX-HUITIME SICLE ET EXTINCTION DE LA RPUBLIQUE. (1700 -
1815)
CHAPITRE I. - Guerre de la succession.
CHAPITRE II. - Guerre de la pragmatique sanction. - Gnes, envahie par
les Autrichiens, dlivre par l'insurrection populaire.
CHAPITRE III. - Rtablissement du gouvernement aprs l'insurrection.
CHAPITRE IV. - Guerre de Corse.
CHAPITRE V. - Suite de la guerre de Corse. - Cession de l'le.
CHAPITRE VI. - Dernires annes de la rpublique.


APPENDICE.
NGOCIATION pour l'vacuation de Gnes par l'aile droite de l'arme
franaise, entre le vice-amiral lord Keith, commandant en chef la flotte
anglaise, le lieutenant gnral baron d'Ott, commandant le blocus, et le
gnral en chef franais Massna.
ARTICLES PRLIMINAIRES proposs par M. le comte de Hohenzollern,
lieutenant gnral, au lieutenant gnral Suchet, pour l'excution de la
convention passe respectivement entre les gnraux en chef des deux
armes autrichienne et franaise en Italie.
CONVENTION faite pour l'occupation de la ville de Gnes et de ses forts,
le 5 messidor an VIII, ou 24 juin 1800, conformment au trait fait entre
les gnraux en chef Berthier et Mlas.
ACTE DU CONGRES DE VIENNE DU 9 JUIN 1815 (Articles sur les tats de
Gnes)
CONDITIONS qui doivent servir de bases  la runion des tats de Gnes 
ceux de Sa Majest Sarde




AVANT-PROPOS


Les Gnois ont une part considrable dans l'histoire de la navigation et
du commerce au moyen ge. Ils sont marchands et guerriers aux croisades,
habiles en mme temps  se mnager le trafic avec les infidles de
l'gypte et de la Mauritanie. Ils disputent l'empire de la Mditerrane
aux Pisans et aux Vnitiens. Leurs colonies brillent d'un grand clat:
celle de Pra tour  tour protge et fait trembler les empereurs grecs de
Constantinople; Caffa domine  l'extrmit de la mer Noire.

Il est curieux d'observer un peuple dj clbre et redout en Orient
quand, chez lui, il ne possde rien au-del de l'troite enceinte de ses
murailles; qui a fait de grandes choses au loin, n'ayant jamais eu pour
territoire que quelques lieues d'une rive troite et strile o
l'obissance lui tait conteste. C'est d'une association de mariniers,
premier rudiment de son organisation rpublicaine, qu'on voit natre une
noblesse purement domestique et municipale, mais bientt illustre.

Parmi les cits italiques, le rang des Gnois est moins minent. On sent
chez eux l'influence d'une politique fortement empreinte d'gosme
national et mercantile, qui les isole, cherchant  se tenir  l'cart des
luttes de la libert lombarde, tout en chappant aux exigences des avides
empereurs teutons. Mais les factions guelfe et gibeline pntrent dans
Gnes et s'y balancent si bien qu'elles s'excluent et s'exilent
alternativement de la rpublique toujours agite. Les nobles entre eux se
font la guerre. Les populaires lasss leur arrachent le gouvernement, et
de l surgit aussitt une aristocratie plbienne dont les membres se
ravissent le pouvoir les uns aux autres. Alors les classes infrieures
prtendent reprendre  la bourgeoisie ce que celle-ci a t  la
noblesse. L'anarchie oblige  chercher le repos et la scurit sous la
seigneurie d'un prince tranger. Une fois cette voie ouverte, on voit se
multiplier les expriences pour rsoudre le problme insoluble d'un
matre qui s'engagerait  garder la libert d'une rpublique et qui
tiendrait parole. Tout  coup le dgot des rvolutions en amne une
nouvelle. On s'est dsabus des factions, et une fusion gnrale des
partis produit  l'improviste un gouvernement rgulier.

Ce bien n'est arriv, cependant, qu'au temps de la dcadence des petits
tats, et de la dchance, si l'on peut parler ainsi, des navigateurs de
la Mditerrane. Les vicissitudes des deux derniers sicles de la
rpublique, tombe au rang infrieur des puissances, ne sont pourtant pas
dnues d'intrt et d'instruction; mais enfin, entrane dans notre
tourbillon, elle tombe, elle est dissoute: le drame a le triste avantage
d'un dnoment final.

A ct de l'histoire de Venise, ou plutt  quelques degrs au-dessous,
devrait se placer l'histoire de Gnes; mais celle-ci nous manque: car
dans le cours actuel des ides nous n'accepterions pas pour telle le seul
livre1 que nous possdions sous ce titre, ouvrage born schement au
rcit des rvolutions du gouvernement des Gnois; o il suffit de dire
que l'histoire de leur commerce ne tient pas la moindre place: le nom de
la fameuse banque de Saint-George y est  peine prononc.

La tardive ambition d'crire cette histoire m'a t inspire par les
souvenirs d'un sjour  Gnes de prs de vingt-cinq ans. Je crois bien
connatre le pays, ses traditions et ce que les moeurs y tiennent des
temps passs. Pendant cette longue demeure je n'avais pourtant pas conu
un si grand projet: d'autres devoirs ne m'auraient pas laiss la libert
de l'entreprendre. J'avais seulement eu l'occasion de m'essayer dans
quelques notices dtaches que l'acadmie du Gard a bien voulu
recueillir. Mais en regrettant les plus amples recherches que j'aurais pu
faire dans Gnes si j'avais prvu ds lors la tche que je me suis
impose au retour, je ne suis pas revenu sans documents et sans mmoires,
et j'ai employ depuis  complter ces matriaux, tous les loisirs que
j'ai pu me faire dans ces vingt dernires annes.

L'histoire de Gnes a, pour plusieurs sicles, des fondements certains:
ce sont des chroniques originales qui commencent  l'an 1101. Elles
furent d'abord crites par Caffaro qui, dans cette anne, faisait partie
d'une expdition  la terre sainte, et qui raconte navement ce qu'il a
vu avec ses Gnois. Entr,  son retour, dans les plus grandes affaires
de la rpublique, il tint note des vnements de chaque anne, et, dans
une assemble publique, il donna une lecture de ses commentaires. Il
recueillit les applaudissements de ses concitoyens et leur tmoignage de
sa vracit, avec l'ordre formel de continuer son ouvrage. Caffaro, qui
mourut en 1197, tint la plume jusqu'en 1194. Aprs lui, les chanceliers
successifs de la rpublique continurent la narration jusqu'en 1264.
Alors on chargea des commissaires spciaux du soin de rdiger la suite de
ces annales. Ces commissions, renouveles cinq fois en trente ans, et
dont les travaux taient  mesure soumis  l'approbation du gouvernement,
atteignirent l'anne 1294. L, il parat que les temps devinrent trop
difficiles. Au gr des rvolutions du pays, ce qu'on avait lou la veille
il fallait le diffamer le lendemain. Les chroniques officielles
s'arrtrent; du moins il ne nous en est plus parvenu.

C'est au savant et infatigable Muratori que nous devons la publication de
ces prcieux originaux. Ce sont des notes sches mais naves, fort
incompltes pour notre curiosit, mais en tout d'excellents guides.
Muratori, d'ailleurs, dans sa vaste collection recueillie en fouillant
tant d'archives italiennes, fournit souvent les moyens de contrler les
tmoignages les uns par les autres, et d'claircir le rcit tronqu des
historiographes gnois. Ainsi il a donn les commentaires de Jacques de
Varagine, archevque de Gnes, mls de fables sur les temps antrieurs,
mais rvlant des faits importants.

Aprs les chroniques viennent les historiens du pays; ceux-ci sont
encore des originaux, car si pour les temps antrieurs ils ont puis dans
les annales publiques, ils ont pouss leurs crits jusqu' leur propre
temps. C'est encore Muratori qui a recueilli les oeuvres de ceux qui ont
prcd l'invention de l'imprimerie. Les principaux sont les deux Stella
et Senarega.

Stella l'ancien crivait dans les premires annes du XVe sicle. Sa
narration va jusqu'en 1410; il avertit que depuis 1396 il ne raconte que
ce qu'il a vu. En remontant en arrire, il dit avoir eu entre les mains
les mmoires familiers d'hommes de partis opposs. Il s'appuie aussi du
tmoignage des vieillards. Il prend soin de dclarer qu'il parle de son
chef, librement, et sans mission de personne. C'est en gnral un
crivain judicieux, qui montre mdiocrement de prjugs sans aucune
partialit.

Le rcit de Stella est continu par son fils jusqu'en 1435. Ce dernier a
vcu jusqu'en 1461. Il tait devenu secrtaire de la rpublique. C'est
peut-tre pour cela qu'il cessa d'tre historien.

Senarega a, dans la collection de Muratori, un prcis historique qui
embrasse la priode de 1314  1488. Lui aussi dclare, comme Stella,
qu'il crit librement,  la prire de son savant ami Colutio Salutati.

Grce  l'imprimerie, les crits du XVIe sicle n'ont pas, comme les
prcdents, le risque de rester ensevelis dans une bibliothque.

Augustin Giustiniani, homme fort rudit, qui avait profess en France,
compila en italien des annales gnoises jusqu'en 1528, poque d'une
grande rvolution et de la constitution du gouvernement moderne des
Gnois. L'ouvrage a t accus de quelque partialit. On peut aussi
reprocher  l'auteur de n'avoir pas rejet les traditions fabuleuses.
Quant  la composition et au style, ce sont des annales et non pas une
histoire.

Au contraire, Foglietta et Bonfadio, crivant dans une latinit lgante,
sont des historiens qui appartiennent  la littrature. Le premier dans
sa jeunesse s'tait fait exiler pour un trait italien de la rpublique
gnoise, ouvrage de parti fort hostile au gouvernement. Mais plus tard il
composa dans un esprit trs-diffrent l'histoire de Gnes en latin.
L'auteur mourut avant d'avoir pu raconter la rvolution de 1528. Son
frre, qui servit d'diteur  l'oeuvre posthume, emprunta, pour remplir
cette lacune, quelques pages qu'on a su depuis appartenir  Bonfadio.

Celui-ci, excellent crivain, n'tait pas Gnois. Venu  Gnes pour y
professer les lettres, le nouveau gouvernement de 1528 le choisit pour
son historiographe, et, en renouvellement de l'antique usage, lui ordonna
d'crire les grandes choses que la rpublique rgnre se flattait sans
doute d'accomplir. Bonfadio s'acquitta de ce soin, et son histoire est
tenue en grande estime chez les Italiens sous les rapports littraires;
elle commence  1528, elle est interrompue en 1550: au milieu de cette
anne l'auteur fut mis  mort pour une cause reste obscure.

Nous retombons ici dans des chroniques semi-officielles; mais du moins
celles-ci sont prcises et dtailles jusqu' la minutie. Dans le XVIIe
sicle, Philippe Casoni avait t employ dans les chancelleries
gnoises. Son fils et son petit-fils suivirent la mme carrire. Les
mmoires du grand-pre, les correspondances passes par leurs mains, les
facilits donnes par le gouvernement lui-mme, ont servi au petit-fils
pour rdiger des annales suivies, de 1500  1700. Chacun de ces deux
sicles forme un volume. Ils sont ddis au snat, l'un en 1707, l'autre
en 1730, et la teneur des ddicaces autorise  regarder l'ouvrage comme
accept et authentique. Le premier tome fut imprim en son temps: on ne
voulut pas permettre la publication du second; il circulait  Gnes en
copies manuscrites. On trouva sans doute que les transactions avec les
puissances trangres pendant le XVIIe sicle taient trop rcentes pour
en avouer la publicit. On s'est avis plus tard d'imprimer ce volume, et
il n'a rien enseign  personne.

Le principal vnement de l'histoire de Gnes au XVIIIe sicle
(l'occupation de la ville par les Autrichiens et sa glorieuse libration
par un effort populaire) a t trait  fond dans un ouvrage exprs,
attribu  un membre de la famille Doria2. On trouve sur le mme sujet
des dtails curieux dans un compendio de l'histoire de Gnes3, crit
bizarre d'un patriote du temps nomm Accinelli.

Je dois signaler une histoire de Gnes publie il y a peu d'annes par
Jrme Serra4 (mort depuis). C'tait un noble, ami libral de son pays,
qui toute sa vie avait cultiv les lettres. Il tait recteur de
l'acadmie (universit) de Gnes sous le rgime imprial. Il est
regrettable qu'il n'ait pas voulu pousser son histoire au-del de 1483.
Il n'en donne que des raisons fort vagues. Mais les considrations dues 
sa position personnelle l'auront dtourn d'aborder le rcit de la
refonte nobiliaire de 1528; ou plutt la rvolution populaire de 1797
l'aura dcourag d'crire, et le changement de rgime en 1814 lui en aura
bien moins laiss la libert.

On voit que la traduction des historiens gnois ne supplerait pas pour
nous au dfaut d'une histoire complte de la rpublique.

Il est un autre ouvrage qu'il ne faut pas oublier, en passant en revue
les crits historiques gnois, mais qui, comme le dernier que je viens de
citer, est rest incomplet: ce sont les Lettres liguriennes de l'abb
Oderico5. Ce savant s'tait propos de traiter successivement les points
principaux de l'histoire de son pays, dans une srie de lettres; mais il
avait pris son point de dpart si loin, que ses premires dissertations
ne pouvaient servir de matriaux  l'histoire gnoise proprement dite.
Elles roulent sur les Liguriens pris en gnral, et cette dnomination
est commune, comme on sait,  beaucoup de populations trs-diverses dont
l'auteur recherche les traces dans une haute antiquit. Il arrivait
cependant aux temps de la domination carlovingienne, quand tout  coup il
s'interrompit, et, omettant les sicles intermdiaires, sur l'invitation
de l'impratrice de Russie, Catherine, il ne s'occupa plus que d'une
investigation plus ou moins approfondie sur les monuments des colonies
gnoises de la Crime. C'est le sujet unique de ses dernires lettres.

Il ne parat pas qu'il ait pu s'aider des trsors scientifiques que
renferment les archives de Gnes. Elles taient accessibles  peu de
personnes, mme parmi les Gnois. Mais aprs la destruction de l'ancien
gouvernement, la classe des sciences morales et politiques de l'Institut
de France essaya d'obtenir des renseignements sur les documents enfouis
dans ce dpt si longtemps secret. En recourant aux voies diplomatiques,
un programme dress  l'Institut fut envoy  Gnes au gouvernement
provisoire de 1798, avec une sorte de rquisition d'y procurer une
rponse. Pour y satisfaire, on chargea des recherches dsires le pre
Semini, religieux clair, laborieux, et tellement modeste, que son
travail, compos de quatre mmoires curieux, avec un cinquime qu'il ne
put achever, parvinrent  l'Institut sans qu'on et pris la peine de
faire connatre le nom de l'auteur6. Par un autre accident, ces mmoires
manuscrits se perdirent  la mort de l'acadmicien qui devait en faire le
rapport. Heureusement les minutes en taient restes  Gnes. Je me
flicite de les y avoir vues et d'y avoir fait rcolte d'utiles
informations. Les notions sur les tablissements de la mer Noire,
appuyes sur des actes publics, y sont plus prcises que dans les lettres
d'Oderico. Quant  la colonie de Pra et Galata, objet galement des
recherches de Semini, nous en avons maintenant une histoire complte et
fort intressante7 due  M. Louis Sauli, noble gnois, qui, outre les
secours antrieurs, a lui-mme explor Constantinople et les restes des
monuments gnois.

Les archives de Gnes ont t soumises  une autre visite, due galement
 l'Institut. L'acadmie des inscriptions et belles-lettres la provoqua;
et l'illustre Silvestre de Sacy ne ddaigna pas de s'en charger. Il vint
 Gnes vers le temps o le pays se runissait  la France. Dans un
rapport8 trs-curieux, qu' son retour il prsenta  l'acadmie, on peut
voir toute l'importance des documents originaux qu'il a vrifis, copis
ou traduits, et dont il a successivement publi les plus importants dans
les mmoires de l'acadmie, en les clairant par sa saine critique. Ce
sont l de prcieux matriaux; ils sont au premier rang des secours que
j'ai rencontrs en France, d'autant plus prcieux pour moi qu' Gnes je
n'aurais pu les atteindre.

Ces dernires recherches se rapportent presque exclusivement  l'histoire
commerciale. Je n'ai rien nglig pour me renseigner sur les autres
parties. Dj je m'tais pourvu d'extraits de certaines notices
manuscrites trouves  la bibliothque de l'universit de Gnes; mais 
Paris, par la complaisante assistance de M. Ernest Alby, j'ai connu un
grand nombre de relations et d'opuscules qui se trouvent parmi les
manuscrits de la bibliothque royale. Les archives du royaume o le
savant M. Michelet a bien voulu faciliter mes recherches, m'ont montr
les nombreux originaux9 des actes qui claircissent les singulires
transactions des Gnois avec notre roi Charles VI, ou avec les rois ses
successeurs, devenus  plusieurs reprises seigneurs de Gnes; actes en
quelque sorte laisss dans l'ombre par les crivains gnois: on dirait
qu'ils rpugnent  parler de ces traits, et qu'ils en abrgent les
rcits  dessein.

Enfin, par la bienveillance de M. Mignet, j'ai pu consulter aux archives
des affaires trangres la correspondance des ministres ou chargs
d'affaires de France  Gnes, depuis 163410 jusqu' la cession de la
Corse en 1768. Ces agents ayant t les tmoins journaliers de ce qui se
passait  Gnes, et souvent les ngociateurs mls aux vnements, ce
sont les meilleurs indicateurs qu'on puisse dsirer pour connatre les
faits de cette poque. Dans ce qui concerne la Corse, j'ai pris pour
contrle de ces mmes tmoignages, le rsum des crivains de l'le, que
nous a soigneusement donn M. Robiquet dans la partie historique de ses
recherches11.

Quant aux dernires annes du gouvernement dtruit en 1797,  la priode
de l'phmre rpublique ligurienne, et au temps de la runion  l'empire
franais, je n'ai eu  consulter personne: j'tais prsent et tmoin
impartial, sinon toujours aussi dsintress que j'aurais voulu l'tre.
Pour cela mme, j'ai cru devoir me borner  un simple prcis des
vicissitudes de cette poque.


Nota. Quelques noms historiques ont, dans l'usage, des traductions
connues en franais; j'en use quelquefois. J'cris indiffremment Fiesque
ou Fiesco, Fieschi (Fliscus ou de Fliscis en latin); Adorne et Fregose,
ou Adorno et Fregoso (Fulgosius en latin). Quant  Lomelin pour Lomellino
ou Lomellini, Centurion pour Centurione, etc., cela se dit mme en
gnois.




LIVRE PREMIER.
PREMIER GOUVERNEMENT CONNU JUSQU'A L'TABLISSEMENT DE LA NOBLESSE VERS
1157.

CHAPITRE PREMIER.
Temps anciens. Premire guerre avec les Pisans; Sardaigne; Corse; tat
intrieur.

Le nom de Gnes est cit dans l'histoire pour la premire fois, si je ne
me trompe,  l'poque de la seconde guerre punique et de l'entre
d'Annibal en Italie (534). Quelques annes plus tard, le Carthaginois
Magon aborda sur la cte voisine (547), trouva la ville sans dfense, la
pilla et la dtruisit. Le snat romain ordonna qu'elle serait rebtie
(549): un prteur fut dlgu pour prendre ce soin1: c'est tout ce que
les historiens nous ont transmis de plus important sur cette cit;
ailleurs ils la nomment seulement  l'occasion de l'itinraire de
quelques armes. Si les Liguriens occupent une place considrable dans
leurs rcits, l'on sait que la dnomination de Ligurie a t souvent
tendue du rivage de la mer et des Apennins aux vastes plaines
cisalpines. Pour tre averti de ne pas confondre l'histoire de tant de
populations diffrentes malgr une dnomination commune, il suffirait de
remarquer que, lorsque Magon pillait Gnes, il avait pour allis les
Liguriens les plus voisins de cette ville. C'est  Savone qu'il mettait
son butin en sret2.

Dans le nombre singulirement petit des monuments archologiques qui,
dans ce pays, ont chapp aux bouleversements de tant de dvastations
ritres, il en subsiste un trs-curieux: c'est une table de bronze sur
laquelle est grave une sentence arbitrale rendue par deux jurisconsultes
romains, pour vider les diffrends de deux populations voisines. La date
marque par le nom des consuls de Rome rpond  l'poque de Sylla3. Par
le texte, il parat que les habitants d'une des valles que Gnes spare
formaient une communaut dont cette ville tait le chef-lieu. Leur trsor
commun y tait dpos. On voit aussi que les Gnois taient autoriss 
exiger des membres de l'association, l'obissance aux dcrets de la
justice. Strabon, au temps de Tibre, appelle Gnes le march de toute la
Ligurie. Voil ce que nous savons de cette ville sous l'empire romain.

Son nom latin Genua ne varie ni dans les auteurs ni dans les
inscriptions; c'est l'ignorance du moyen ge qui, ayant crit Janua, en
fit la ville de Janus. De l les traditions les plus ridicules. Jacques
de Varase (de Varagine), archevque de Gnes au XIIIe sicle, ne doute
pas que la ville n'ait t fonde par Dardanus ou par Janus, princes
troyens, si mme ces trangers n'ont pas t prcds par un autre Janus,
petit-fils de No. Quoi qu'il en soit, sur la foi de l'archevque, la
cathdrale de Saint-Laurent dploie encore, en caractres gigantesques,
une inscription qui atteste  tous les yeux la fondation de Gnes par
Dardanus, roi d'Italie4.

Sans discuter les traditions et les chronologies des martyrs, on peut
croire que le christianisme s'tablit de bonne heure chez les Gnois.

Ils portrent le joug des Goths pendant leur invasion, jusque sous
Thodoric. Cassiodore adresse aux juifs domicilis  Gnes un rescrit qui
leur octroie divers privilges5. Quand Blisaire rendit pour un temps
l'Italie  l'empire, il tablit  Gnes un gouverneur nomm Bonus. On
assure que Totila, voulant obliger le gnral romain  diviser ses
forces, lui fit tenir des lettres supposes de ce gouverneur, qui le
pressait d'envoyer des secours pour dfendre Gnes6.

(539) Les Francs sous Thodebert, roi d'Austrasie, ayant envahi la
Ligurie, dtruit Milan et ravag tout le pays, portrent leurs
dvastations jusqu' Gnes. Sans doute cette ville, quoiqu'elle ne ft
pas encore de marbre, suivant la remarque de Gibbon7, avait dj son
importance, s'il faut en croire les barbares vainqueurs, puisqu'ils se
glorifient d'avoir pill et brl deux des plus florissantes cits du
monde, Pavie et Gnes8.

(606) On ne sait jusqu' quel point les Gnois avaient rpar leurs
revers quand, sous les Lombards, Rotharis vint piller la ville9 que ses
prdcesseurs avaient laisse en paix. En gnral on croit que Gnes dut
quelque accroissement  l'invasion des Lombards en Italie. Comme Venise,
elle servit d'asile aux migrs que la fureur des conqurants barbares
chassait des rgions envahies. La barrire de l'Apennin tait presque
aussi sre que celle des lagunes. Rien n'invitait l'avidit des
possesseurs des plaines les plus riantes et les plus riches  franchir
les rudes sommets de ces hautes montagnes, dont au revers le pied est
immdiatement battu par les vagues de la Mditerrane. Probablement Gnes
resta presque oublie, peut-tre ddaigne comme une bourgade de
pcheurs, par des dominateurs trangers  la mer. Mais,  couvert du ct
de la terre, elle eut  se dfendre contre des ennemis maritimes. Les
Sarrasins d'Afrique ravagrent les ctes d'Italie. Leurs apparitions
dvastatrices furent frquentes, et ce flau se prolongea plus d'un
sicle. Gnes semble avoir t le point d'appui et le boulevard principal
de la dfense de tout le littoral des frontires de la Provence  la mer
de Toscane. Des tours antiques dont les vestiges subsistent sur les caps,
le long de la cte, passent, dans la tradition populaire, pour le reste
du systme de dfense que les Gnois avaient organis ds ce temps.

On ignore sur quelle autorit Foglietta, historien gnois du seizime
sicle, a pu avancer que Gnes a eu des comtes pendant cent ans. On n'en
connat point; on trouve seulement qu'une de nos chroniques du temps de
Ppin attribue la conduite d'une entreprise malheureuse sur la Corse  un
Adhmar qu'elle qualifie de comte de Gnes. Il n'est question ni de Gnes
ni d'Adhmar dans le petit nombre d'crivains qui parlent de cette
expdition10, dont l'authenticit est fort incertaine (806).

Quoi qu'il en soit, Gnes profita des temps de dsordre et d'anarchie qui
succdrent bientt pour s'acqurir une indpendance de fait. Elle suivit
en cela l'exemple de beaucoup d'autres villes dont le gouvernement
chappait aux faibles descendants de Charles, ou qui, reconnaissant des
suzerains, n'obissaient pas  des matres. Tandis que la souverainet se
disputait dans les plaines de la Lombardie, une petite commune dont la
puissance n'importunait encore personne, perdue entre les montagnes et la
mer, pouvait se rgir  son gr sans que les empereurs ou les rois en
fussent jaloux. Les droits de la souverainet semblaient assez bien
conservs quand de tels sujets recevaient humblement  titre d'octroi et
de privilges les liberts dont ils s'taient saisis. Nanmoins ces
progrs vers l'indpendance furent lents et probablement rtrogradrent 
certaines poques (988). Nous pouvons en juger par un diplme de Brenger
II et d'Adalbert son fils, rois d'Italie, qui existe dans les archives
gnoises et que les historiens nationaux, sans le transcrire, ont cit
comme un prcieux monument de l'indpendance de leur patrie, et comme une
confirmation de ses possessions et de ses droits11. Ce diplme accord
par les rois  l'intercession d'Hbert leur fidle (rien n'indique ce
qu'il tait pour les Gnois)12, s'appuie d'abord de cette maxime qu'il
convient aux souverains d'couter favorablement les voeux de leurs sujets,
pour les rendre d'autant plus prompts  l'obissance. C'est pourquoi on
confirme tous les fidles et habitants de la ville dans leurs proprits
mobilires et immobilires acquises ou d'hritage, soit paternel, soit
maternel, au dedans et au dehors de la cit, savoir leurs vignes, leurs
terres labourables, prairies, bois, moulins, et leurs esclaves des deux
sexes; il est dfendu aux ducs, comtes ou autres d'entrer dans leurs
maisons ou possessions, de s'y loger d'autorit, de leur faire tort ou
injure. Les infracteurs encouraient la peine d'une amende de mille livres
d'or, applicable par moiti au trsor royal de Pavie et aux habitants de
Gnes. Or, un tel dcret nous montre les Gnois encore dans la simple
condition de sujets; pure sauvegarde de proprits prives et de biens
ruraux, il exclut toute ide de domaine public, de droits politiques
reconnus ni concds; il n'accorde aucun privilge. Si la commune avait
ses magistrats, on n'a pas mme daign en faire mention. En un mot, rien
ne laisse supposer ici ni la consistance ni la forme d'un tat; cette
prtendue charte de franchise est un tmoignage de sujtion. Il n'est pas
rare, il est vrai, que des diplmes, crits dans le style magnifique de
la domination suprme, aient t interprts chez ceux qui les avaient
obtenus, dans un sens beaucoup plus large que le sens littral.
Quelquefois avec le temps, ils ont produit ce qu'ils ne donnaient pas;
des confirmations srieuses sont intervenues sur des concessions qui
n'avaient pas encore exist.

Les expditions maritimes auxquelles les Gnois se livrrent dans le
onzime sicle prouvent du moins qu'alors laisss  eux-mmes, ils
agissaient comme un peuple indpendant. Isols et sans force pour
s'agrandir autour d'eux, ils n'avaient d attendre que de la mer leurs
ressources et toutes leurs esprances d'acqurir. De bonne heure cette
position et la ncessit les accoutumrent  la navigation. A toutes les
poques on les retrouve sur la mer Mditerrane, bravant les orages et
l'ennemi, pourvu que le pril dt tre suivi de quelque profit; sobres
comme les habitants d'un sol pauvre et strile, habiles  la manoeuvre,
hardis  la course, prompts  l'abordage et ne craignant pas plus d'aller
 la rencontre du danger qu' la recherche du gain.

Afin d'carter plus srement les attaques des pirates sarrasins, les
Gnois coururent souvent au-devant d'eux pour les attaquer dans leurs
repaires ou pour les dtruire sur la mer. Dans ces occasions toute la
population valide s'embarquait. Sur cela se fonde une tradition qui, en
936, fait saccager par les Mores la ville o il ne restait que les
vieillards, les femmes et les enfants, tandis que les hommes adultes
taient en course. Tmoins en abordant  leur retour des ravages
soufferts en leur absence, on dit qu'ils tournrent la proue, volrent
aprs l'ennemi, l'atteignirent dans une le voisine de la Sardaigne, le
dfirent et ramenrent  Gnes le butin repris, et leurs familles
dlivres de l'esclavage13.

Bientt de cet exercice de leur unique force naquit l'ambition de se
rendre considrables. Ils entrevirent des conqutes moins difficiles au
loin que l'occupation du moindre village  leurs portes. Ils se sentirent
sur la mer une nergie qui contrastait avec leur faiblesse au dedans; et,
pour prendre rang parmi les cits prpondrantes de l'Italie, ils durent
compter sur la terreur de leurs flottes et sur le bruit de leurs exploits
au dehors.

C'est encore la guerre perptuelle des Sarrasins qui amena les premires
occasions o les Gnois furent en contact avec des mules, et entrrent
dans le champ des intrigues et des jalousies de la politique extrieure.
Les Pisans, avec les mmes avantages sur la mer, les avaient devancs en
forces et en crdit. Ce furent leurs premiers rivaux. Ceux-ci avaient
dj entrepris de chasser les Mores tablis en Sardaigne, dangereux
voisins pour un peuple navigateur. Un prince arabe nomm Muzet ou Muza,
que les annalistes font aussi roi de Majorque, y dominait, et de l
menaait le Tibre et l'Arno. Les papes s'en effrayaient et s'indignaient
qu'une le chrtienne si proche de l'Italie devnt la forteresse des
ennemis de la foi. Les Pisans, suscits par Jean XVII (1004), attaqurent
Muza plusieurs fois et avec des succs divers14; mais la domination du
More s'affermissait de plus en plus. Benot VIII s'adressa aux Gnois,
enfants respectueux et dvous de l'glise. Il les engagea dans un trait
d'alliance avec les Pisans,  qui ils servirent d'auxiliaires.
L'expdition combine russit, l'le fut occupe par les assaillants;
Muza fut mis en fuite. Mais alors se manifesta entre les deux peuples une
jalousie, premier germe de plusieurs sicles de haines constantes et de
frquentes hostilits. Suivant la relation assez vraisemblable des
Pisans, ceux-ci, en vertu d'un trait fait au dpart (1015  1022),
devaient garder pour eux le territoire qu'on allait conqurir. Mais les
Gnois qui s'taient contents de se rserver une part dans le butin,
aprs l'ample partage de ces richesses, ne voulurent plus s'en tenir au
trait, ils prtendirent se faire des tablissements dans l'le, et les
allis en vinrent aux mains. Pendant cette querelle qui dura quelques
annes, Muza reparut et vint  bout d'expulser les deux parties
contendantes. Le malheur, l'intrt commun, les instances du pape,
l'intervention mme des empereurs,  ce qu'on assure, runirent encore
une fois ces rivaux. Dans les montagnes qui communiquent de Gnes  la
Toscane, taient des seigneurs vassaux de l'empire, tels que les
Malaspina. Ils se joignirent aux deux rpubliques, car des peuples qui
n'taient que navigateurs avaient besoin de l'assistance des chefs
militaires et des gens que ceux-ci pouvaient armer. Les Sarrasins furent
dtruits; Muza prisonnier alla finir ses jours dans les prisons de Pise.

Le rcit des Gnois est diffrent. Suivant eux, le premier trait n'tait
pas tel qu'on le dit  Pise. D'ailleurs leurs exploits furent si
clatants qu'on ne pouvait leur en dnier le prix le plus ample. Eux
seuls firent Muza prisonnier; ils l'envoyrent, disent-ils, en hommage 
l'empereur. Ce fait, dont on ne trouve aucune trace sinon que les Gnois
s'en vantaient 250 ans aprs, en plaidant devant un autre empereur, est
en pleine contradiction avec la dtention et la mort du prince more dans
les murs de Pise, et ce sont l des circonstances sur lesquelles il est
difficile de taxer d'erreur des chroniques locales. Les crivains gnois
ne sont pas contemporains, et ils avouent qu'il y a peu de certitude dans
les traditions des faits antrieurs  leurs annales rgulires. Il est
constant qu'aprs l'expulsion des Mores de la Sardaigne, les Pisans en
restrent les principaux possesseurs, mais qu'ils y abandonnrent  leurs
confdrs des domaines considrables. Des Gnois s'tablirent dans les
environs d'Algheri et s'y maintinrent.

La Corse parat avoir eu de bonne heure des relations avec Gnes. 
l'extinction d'une branche des Colonna romains qui avaient gouvern
l'le, quelques possesseurs de chteaux se disputant cet hritage, un
gouvernement populaire se forma (1030). Alors les Corses, pour avoir des
juges impartiaux, en demandrent  Gnes, et, dit-on, avec le temps ces
arbitres devinrent des seigneurs15. Cette tradition corse n'est pas
rapporte dans les historiens gnois, le fait serait antrieur  l'poque
des annales de leur pays. Un tel emprunt de magistrats devint bientt si
commun en Italie que sa singularit n'est pas un motif de le nier. Mais
les Gnois taient probablement alors fort peu en tat de fournir des
jurisconsultes  leurs voisins: ils n'avaient encore eux-mmes ni
chanceliers ni officiers de justice. Quoi qu'il en soit, les Sarrasins
avaient fait de frquentes descentes en Corse. Il fallait les chasser, et
les papes y exhortaient les Gnois; ceux-ci ont mme prtendu que
c'tait leur proprit qu'ils avaient  reprendre et que ds les
premires annes du XIe sicle une bulle leur avait concd l'le; car
les papes s'en prtendaient suzerains, ainsi que de la Sardaigne, par la
libralit soit de Constantin, soit de Ppin ou de Charlemagne.
N'abandonnant jamais ce qu'ils semblaient octroyer, il n'est pas
impossible que les papes, en termes plus ou moins exprs, aient flatt
les Gnois de la possession d'une lie o ils les envoyaient combattre, ou
qu'ils aient donn,  cette occasion, ce que nous les verrons peu aprs
vendre et revendre. Cependant cette premire investiture de la Corse
reste sans preuve. On dit au contraire que les Gnois s'tant empars
d'une portion de l'le, Grgoire VII, qui s'en prtendait toujours
matre, les traita d'infidles, d'usurpateurs des biens de saint Pierre,
et commanda de les chasser.

Dans les premires tentatives faites par les Mores pour reprendre la
Sardaigne, ils revinrent en Corse (1070). Les Pisans qui les y
poursuivirent leur ayant arrach cette conqute entreprirent de la
retenir  leur profit. Les Gnois en conurent une jalousie nouvelle. Ils
allgurent l'ancienne concession, qu'ils attriburent  Benot VIII, et
la guerre recommena entre les rivaux. Ces faits marqus dans quelques
histoires participent de l'obscurit rpandue sur tout ce qui prcde les
chroniques certaines. On perd de mme la trace d'une expdition en
Afrique, pour laquelle les papes runirent presque tous les peuples
d'Italie (1088). Les Gnois et les Pisans y concoururent ensemble; ce
fut le prlude des croisades16.

Avant de raconter quelle part les Gnois prirent  ces grandes et
singulires expditions, comment ils y acquirent l'opulence et enfin
l'importance politique, il convient de reconnatre le point de dpart de
ces heureux efforts. Il faut rechercher ce qu'tait Gnes  la fin du
onzime sicle. C'est prcisment  cette poque que commencent ses
chroniques crites contemporaines et publiques. Sches et brves,
destines  constater en peu de mots devant les tmoins oculaires
l'vnement du jour, ngligeant les circonstances, quelquefois les
dissimulant, car elles sont officielles; toujours supposant connus les
antcdents sans s'interrompre ni remonter pour les rappeler, nulle part
ces annales ne montrent, en rsum, le tableau que nous leur
demanderions. Mais en les lisant attentivement, nous y recueillons assez
de traits pour le recomposer ou pour nous donner une ide passablement
distincte d'une si petite rpublique qui fit de si grandes choses.

Nous voyons d'abord qu'elle tait tout entire contenue dans la ville
seule; sans autorit sur ses plus proches voisins; dpendante elle-mme
de l'empire, elle savait plutt chapper  la soumission qu'elle n'osait
la dsavouer.

La ville tait resserre dans une enceinte fort troite. Elle tait bien
loin de border de ses quais et d'entourer de ses difices la vaste
sinuosit dont on a fait depuis le port de Gnes17. Cependant cette ville
sans territoire, autour de laquelle nous serions en peine de trouver la
place de ces champs et de ces prs dont ci-devant les rois d'Italie
confirmaient la possession  ses habitants, commenait  tre riche. Ces
fruits venus uniquement de la course et du trafic maritime, taient
encore entirement consacrs  l'aliment et  l'activit croissante des
entreprises d'outre-mer. Les expditions des Gnois en Syrie eurent pour
fond ce que, corsaires  la fois et marchands, ils s'taient partag de
dpouilles et de gains. Cette industrie, la seule qui fut  la porte de
ce peuple, l'avait rendu non-seulement hardi et expert, mais patient et
ingnieux dans la recherche de son profit. Il tait conome et avide
comme doivent l'tre ceux que l'amour du gain fait s'exposer sur la mer.
La valeur des richesses tait apprcie par la peine au prix de laquelle
ils les acquraient et par l'exprience des fruits progressifs d'une
pargne bien employe.

Ds ces temps anciens, ils y gagnrent surtout l'esprit d'association
mercantile qui n'a jamais abandonn Gnes. On s'associa pour construire
la premire galre; son quipement, son armement donnrent naissance 
d'autres socits, et cet usage dure toujours. Par la plus constante des
habitudes les hommes de mer gnois naviguent non pas pour un loyer, mais
pour une part dans les profits de l'entreprise. Les monuments ne nous
permettent pas de douter que cette coutume ne vienne de l'poque dont
nous traons l'histoire. Quand, au lieu d'une galre, on et  expdier
des flottes, la socit entre les armateurs s'agrandissant dut exiger le
concours des bourses et des bras: en un mot, elle dut comprendre toutes
les ressources et tous les intrts. Dans cette communaut, l'un mettait
un peu d'argent, l'autre apportait pour mise son habilet  manier la
voile ou mme  tirer la rame. Des aventuriers s'offraient pour prter
main-forte. Une proportion connue dcidait du droit de chacun au partage
des bnfices; et nul n'avait eu tant  fournir qu'il put tre le matre
de ses associs. C'est ainsi qu'un intrt unique les occupait tous et
runissait les volonts. Et, chose remarquable, l'esprit d'association
tait le plus fort de lents liens. La commune, dont les affaires se
dcidaient ou plutt se concertaient sur la place publique, n'tait
qu'une socit de commerce maritime18. A l'ouverture des chroniques
gnoises nous lisons qu'une expdition en Syrie tant rsolue on fit la
compagnie pour trois ans. On lui donna six consuls qui, tous, furent
aussi les consuls de la commune. C'est qu'en effet cette entreprise tait
l'intrt dominant, universel. Avoir fait les affaires sociales de
l'armement, c'tait avoir fait celles de tout le monde, c'tait avoir
pourvu aux affaires de la rpublique; il n'y avait qu' laisser les unes
et les autres aux mmes mains.

Ce mlange des intrts entretenait l'galit; nous avons la certitude
qu'elle rgnait  Gnes. C'tait en ce temps une dmocratie simple; tout
y tait populaire. Sans possession  l'extrieur, ses bourgeois ne
pouvaient connatre les droits de la fodalit. Au dedans, on ne
rencontre rien qui annonce parmi eux la moindre trace d'une classe
hrditaire de notables. Dans leur consulat lectif, on voit bien moins
une magistrature releve par ses fonctions publiques que le syndicat des
intrts pcuniaires des particuliers. Le consulat mme parat alors
d'institution assez rcente. Les consuls n'taient pas encore assists de
conseillers ou anciens, tels que la complication des affaires les fit
appeler dans la suite. Il fallut que ces honneurs municipaux devinssent
moins modestes, et que plusieurs gnrations des mmes familles s'y
fussent succd avant qu'il en naqut la prtention et qu'il en sortt
enfin la reconnaissance d'une noblesse hrditaire. Elle n'existait pas
au temps de la premire croisade. L'esprit populaire se montrait alors et
ne s'est jamais entirement perdu; nous le verrons assez bien survivre en
tout temps pour servir de contrepoids et de frein aux ingalits
politiques peu  peu introduites. Nous pourrions dire que notre histoire
sera le dveloppement de cette donne, si nous ne craignions d'annoncer
dans l'exposition des faits la recherche d'un systme. C'est d'eux-mmes
que les rsultats se prsenteront.

Il faut maintenant parler des expditions de la terre sainte.


CHAPITRE II.
Les Gnois aux croisades. - Prise de Jrusalem.

(1064) Ingulphe, secrtaire de Guillaume le Conqurant, ayant fait le
voyage de Jrusalem, trente-cinq ans avant les croisades, raconte qu'
Jopp il trouva une flotte marchande gnoise. Il y prit passage pour
retourner en Europe1.

Ainsi le chemin des ports de la Syrie tait familier  ces navigateurs,
avant que la prdication de l'ermite Pierre appelt en Orient les armes
des peuples occidentaux. Les lieux saints n'avaient jamais cess
d'attirer de toutes les rgions de l'Europe les fidles de tous les
rangs. Le grand nombre cheminait en mendiant l'hospitalit, mais parmi
ceux de la classe aise une portion prfrait la traverse de mer au
pnible voyage de terre; et Gnes spculait sur les moyens de les
transporter. Au printemps de chaque anne, l'approche des solennits de
Pques runissait  Jrusalem la foule des plerins; leur concours
donnait  la Jude l'aspect d'une foire chrtienne, et ds ces temps
partout o il y avait un grand march abordable par la mer, il se
trouvait des marchands gnois.

Les mahomtans permettaient l'entre de Jrusalem aux pieux voyageurs
d'Europe, moyennant un page lev  l'entre de la ville et fix  une
pice d'or par tte. Peu  peu il s'y tait form une sorte de colonie
chrtienne et latine, et des relations de commerce avaient pris
naissance. En automne surtout, au temps o la saison avertissait les
matelots de se prparer  repartir, ce march devenait un lieu d'change
important pour les produits de l'Europe et de l'Asie. Gnes et les autres
villes de l'Italie y avaient leurs facteurs. Une glise avait t btie.
Auprs s'taient ouverts des asiles pour abriter les fidles des deux
sexes  leur arrive, et pour assurer de charitables secours aux pauvres.
Cette institution,  laquelle les hospitaliers de Saint-Jean de Jrusalem
durent leur origine, tait entretenue par les dons recueillis en Europe
tous les ans; et les contributions volontaires des marchands de Gnes et
de Pise, expressment remarques par les contemporains2, indiquent bien
que les facilits offertes au plerinage taient considres dans ces
villes comme un intrt de commerce.

Du Xe sicle au XIe, c'taient les Amalfitains qui avaient domin sur la
mer, de la Mauritanie  la Syrie; mais au commencement du XIIe leur
clat tait pass. L'invention de l'aiguille aimante leur a t
attribue; il est vraisemblable qu'aprs l'avoir reue des Arabes, ils
l'employrent des premiers en Europe. Mais il n'y a point de raison de
croire que les autres peuples d'Italie eussent pu ignorer ou ngliger
longtemps ce que ceux d'Amalfi auraient pratiqu. Quoi qu'il en soit,
aucun monument ne nous apprend  quelle poque la boussole devint le
guide de la navigation; on sait qu'elle tait d'un usage familier au
XIIIe sicle, sans qu'il en soit parl comme d'une dcouverte rcente.
Nous nous bornons  remarquer qu'au temps des croisades, les voyages ne
semblent se faire qu'en suivant les ctes et on touchant d'le en le:
on ne part point de Gnes pour la Syrie sans aborder la Sicile, on
n'arrive point sans toucher en Chypre.

La scurit des plerins, de leurs frres de Jrusalem, et du commerce
que leurs rapports avaient fait natre, fut enfin trouble (1009).
Cependant la perscution eut ses phases et ses alternatives; les glises
furent renverses et rebties, le ngoce des Latins interrompu et repris
(1076). La situation devint encore plus fcheuse quand les Turcs,
vassaux, et matres des califes de Bagdad enlevrent la Syrie aux
Fatimites d'gypte. L'oppression de ces conqurants farouches devint
insupportable. Leurs divisions, leurs guerres civiles aggravrent les
calamits. Les plerins, spectateurs de ces dsastres dont ils avaient
souffert leur part, venaient  leur retour sur leurs foyers en rpandre
les douloureux rcits. Ils faisaient frmir leurs compatriotes en
racontant, en exagrant peut-tre la profanation des lieux saints, les
violences faites aux adorateurs de la croix, les calamits du peuple
fidle qui, esclave des mcrants, tait  peine souffert autour du
tombeau sacr. Des tmoins accrdits, des prtres vnrables, des
orateurs passionns, allaient conjurant l'Occident catholique d'envoyer
les secours les plus prompts  leurs frres malheureux. Mais, suivant des
esprits plus exalts, il ne suffisait plus d'aumnes, il fallait marcher
promptement  la dlivrance du spulcre du Christ, ou se rsoudre  en
voir l'approche interdite  jamais par la malice des profanateurs
infidles, et pour l'ternelle honte du nom chrtien.

(1095) Personne n'ignore avec quelle ferveur ces invitations  la guerre
se rpandirent et furent coutes; comment le souverain pontife les
publia  Vzelay, au Puy,  Clermont; comment les peuples rpondirent:
Dieu le veut! et se vourent  l'tendard de la croix. On connat le sort
des premires troupes qui marchrent sans ordre et sans prvoyance, les
vnements et les dsastres de leurs voyages, les obstacles que
rencontrrent au-del du Danube,  Constantinople, dans l'Asie Mineure,
les princes et les chevaliers qui, au milieu de ces tourbes sans
discipline, seuls composaient une vritable arme. L'ambition,
l'imprudence, les dsordres de toute espce marchaient avec ces saints
guerriers; les rivalits et les discordes des chefs avaient dj clat,
lorsque enfin l'on arriva sous les murs d'Antioche et que le sige de
cette ville fut entrepris (1097)3.

On ne trouve point que des Gnois se fussent enrls parmi cette pieuse
milice. Ce n'tait pas eux qu'il tait besoin d'engager pour les amener 
la terre sainte. Ils firent, pendant la marche des croiss, ce qu'ils
avaient toujours fait. Leurs navires transportrent en Jude des
passagers, des armes et des vivres. Les croiss avaient pris les routes
de terre; mais aussitt que dans sa marche l'arme atteignit le bord de
la mer, elle trouva des navires gnois chargs de provisions, ctoyant le
rivage, et venant  la rencontre des acheteurs; il en fut toujours
ainsi, et pour n'tre pas gratuits, leurs secours n'en furent pas moins
utiles.

(1098) Les chrtiens assigeaient Antioche depuis cinq mois. On avait
pass un hiver dsastreux, pendant lequel les combats journaliers avaient
t bien moins funestes que la disette et la misre. Dj plusieurs
chevaliers renomms avaient donn le triste exemple du dcouragement et
de la dsertion quand on apprit l'arrive au port voisin de Saint-Simon,
de quelques vaisseaux gnois chargs de vivres. Cette annonce suffisait
pour remonter tous les courages. Mais du port au camp un trajet de dix
milles seulement tait un obstacle presque insurmontable, au milieu des
ennemis qui accouraient pour faire lever le sige. Les principaux de
l'arme, le comte de Toulouse et le prince de Tarente, Bohmond,
marchrent en personne. Le premier tomba dans une embuscade, et Godefroy
de Bouillon, accouru  son secours, ne le dlivra pas sans perte.
Bohmond plus heureux ramena le prcieux convoi dans le camp chrtien4.

Trois mois aprs, Antioche fut rendue aux croiss, mais  peine ils y
entraient que des troupes innombrables runies contre eux vinrent les
assiger  leur tour. Ils avaient prouv la disette devant la ville, ils
connurent la plus horrible famine dans ses murs. Ds les premiers moments
de ce sige, la menace de ces dsastres fit de nouveaux dserteurs.
Quelques seigneurs, dont les noms jadis illustres, maintenant effacs du
livre de vie, dit un pieux contemporain, ne mritent pas d'tre rappels,
s'chapprent honteusement de la ville, et ce fut par un gout, s'il faut
en croire des tmoins indigns de leur fuite. Ils arrivrent en hte au
port de Saint-Simon. Ils annoncrent aux Gnois, qu'Antioche venait
d'tre reprise d'assaut, que tout y tait en sang et en flamme, que
l'ennemi marchait pour brler les galres, et qu'il n'y avait plus qu'
couper les cbles pour se sauver  force de voiles. Les fuyards, afin de
s'assurer une occasion de partir, prcipitrent par ce mensonge honteux
le dpart de la petite flotte5.

Une tradition est attache  ce retour vers Gnes, et la supprimer ce
serait ngliger un trait assez caractristique. On relcha sur la cte de
Lycie. A peu de distance tait la ville de Myra. Des religieux passaient
pour y conserver le corps du bienheureux saint Nicolas, protecteur trs-
rvr des mariniers. Ceux de Gnes, jaloux peut-tre de se racheter de
leur fuite trop prompte, crurent faire une oeuvre sainte en allant envahir
le couvent afin d'en enlever la vnrable dpouille. Les malheureux
moines, voyant la rsistance impossible et la prire inutile, entrent en
explication. Ils rvlent aux Gnois un grand secret gard chez eux sous
la foi du serment. Ils ne possdent nullement les reliques du patron des
navigateurs. Sous son nom, leurs anciens, fuyant d'gypte, avaient
dguis un autre dpt secrtement drob  la profanation des
mahomtans. Les restes prtendus de saint Nicolas sont, en un mot, les
cendres de saint Jean-Baptiste. Mais plus cet aveu, appuy des serments
les plus forts, mrita de croyance, plus l'espoir des religieux fut
tromp. Saint Nicolas n'tait cher qu'aux matelots; le saint prcurseur
est pour tous les Gnois le mdiateur le plus invoqu. Il est, aprs la
Madone, le premier des glorieux protecteurs de leur cit. Les cendres de
saint Jean furent enleves sans piti ni scrupule, et arrivrent en
triomphe  Gnes. Elles y sont encore. C'est le plus prcieux trsor de
la cathdrale de Saint-Laurent. Plusieurs fois religieusement conduites
au bord de la mer, elles passent pour avoir calm la tempte. En souvenir
de cette merveilleuse assistance, encore aujourd'hui elles sont portes
sur le mle une fois l'an avec une sainte solennit. N'oublions pas de
dire que, pour mieux fonder la confiance en des reliques si prcieuses,
le pape Alexandre III en attesta l'authenticit quatre-vingts ans aprs.

(1099) Les croiss, matres d'Antioche, avaient rsist aux horreurs de
la famine et aux efforts de leurs ennemis. Une sanglante bataille, une
victoire brillante avaient dlivr la ville, ramen l'abondance aux
dpens des vaincus, et enfin ouvert les chemins. Bohmond s'tait fait
adjuger la principaut d'Antioche contre les prtentions du comte de
Toulouse. Au printemps, on avait march. On tait enfin parvenu sous les
murs de Jrusalem et le sige avait commenc. Mais les oprations taient
lentes. On manquait de secours de toute espce, surtout de machines de
guerre. C'est avec une nouvelle joie qu'on apprit l'arrive d'une autre
flotte gnoise entre au port de Jopp. Une escorte demande pour
conduire au camp les provisions qu'elle apportait se fit jour jusqu'au
rivage malgr les obstacles de la route; les croiss affams partagrent
avec allgresse le vin, le pain, les grossires salaisons des marins. Les
cargaisons furent dbarques; ou repartait, quand une flotte gyptienne
vint de nuit surprendre le port et attaquer les Gnois avec des forces
irrsistibles. On eut le temps et le bonheur de mettre  terre les
voiles, les agrs, les outils, les provisions de toute espce; les
btiments abandonns furent brls par l'ennemi.

Les hommes des quipages, aprs la perte des navires, ne balancrent pas
 se joindre aux combattants et  marcher au sige. Leur chef tait
Guillaume Embriaco6, surnomm par les croiss Tte de Marteau (caput
mallei ou malleum), soit  cause de sa bravoure, soit par illusion  son
industrie. Les historiens rendent tmoignage de son habilet comme
ingnieur. Ils reconnaissent que ses compagnons, gens instruits, tenaient
de leur profession maritime l'art de travailler le bois, de construire et
de manier les machines. Les matriaux sauvs de l'incendie de leurs
btiments, leurs outils surtout ports avec eux furent un trs-utile
secours entre leurs mains. Ils mirent en oeuvre les arbres de la clbre
fort de Tancrde. Au commencement du sige, le soin des engins
militaires avait t commis  Gaston de Barn, attach au camp de
Godefroy de Bouillon. Cette direction fut confie  Embriaco dans l'arme
du comte de Toulouse, car l'attaque de la ville tait divise entre ces
deux corps spars. Mais le secours des Gnois fut sans contredit
emprunt dans l'une et dans l'autre; et puisqu'il est expressment marqu
qu'on fit par leur aide des ouvrages qu'on n'et os entreprendre avant
eux, ou dont on n'aurait pas espr le succs, on peut hardiment compter
dans ce nombre la machine qui lanait dans la ville des roches d'un poids
norme, et les grandes tours mobiles dont le pont s'abaissait sur la
muraille, et d'o s'lancrent les assaillants qui les premiers
plantrent l'tendard de la croix sur les remparts de Jrusalem7.

L'archevque de Varagine ne se fait pas scrupule d'assurer que les
Gnois, monts sur quarante galres, prirent la ville sainte et y
tablirent roi Godefroy de Bouillon. Avec plus de critique, les crivains
de Gnes venus aprs lui, au dfaut de leurs chroniques nationales qui ne
remontent pas tout  fait si haut, ont cru leur patrie assez honore en
adoptant la relation de Guillaume de Tyr, la mme que nous venons de
suivre. Quelques-uns, cependant, ont admis qu'une inscription fut grave
sur le saint spulcre mme pour reconnatre la protection trs-puissante
des Gnois; elle subsista, dit-on, jusqu'au rgne d'Amaury, qui la fit
effacer. Nous trouverons bientt des documents plus certains des services
rendus par les Gnois et de la reconnaissance des croiss. Nous avons
aussi pour tmoignage le langage unanime des mmoires des croiss
franais, normands, provenaux, qui, d'accord sur l'assistance prte,
nous mettent sur la voie d'en apprcier le mobile et la rcompense. Ils
peignent  chaque arrive des vaisseaux de Gnes la joie qu'en ressentait
l'arme, condamne aux privations et souvent  la disette de vivres. Non-
seulement ce sont des provisions qu'on apporte  ces Occidentaux, et pour
ainsi dire des fruits de leur pays, mais  peine les arrivants ont
dbarqu et vendu leurs cargaisons qu'ils vont en chercher d'autres sur
les mmes navires en Chypre,  Rhodes, sur toutes les ctes les plus
voisines o l'on peut ngocier. Ils reviennent aussitt, suivant toujours
les mouvements de l'arme, ils abordent sur tous les points o l'on peut
tablir une communication avec le camp; ils entretiennent aussi des
approvisionnements journaliers tant que la saison permet cette navigation
continue et ces stations sur le rivage. L'ardeur du gain, encore plus que
le zle, animait ce commerce, et l'on ne peut douter de l'habilet de ces
fournisseurs pour en tirer un large profit. Il suffit de rflchir  la
pnurie de toutes choses o les croiss se virent si souvent rduits, 
leur nombre immense,  leur lgret,  l'insouciante imprvoyance de ces
chevaliers, allie  une extrme avidit de jouissances. Les ressources
apportes avec eux bientt puises, ils pillaient et dtruisaient pour
avoir de quoi satisfaire les besoins et les fantaisies, et tous les
trsors pris par leurs mains tombaient dans celles des marchands, surtout
des Gnois; ces richesses venaient incessamment se mettre en sret sur
les vaisseaux, et les armateurs ne tardaient gure  les aller dposer
dans leur patrie. Ainsi ils ne laissaient rien perdre de ce qu'ils
avaient une fois acquis, et ils acquraient toujours; tandis que les
princes et les chevaliers n'ont jamais rien rapport en Europe, et qu'
chaque occasion on les voit remarquer tristement, que partis de chez eux
riches seigneurs, ils repassent la mer et les Alpes en pauvres plerins
rduits  l'aumne.

Le retour de la terre sainte mettait tous ces voyageurs dans la
dpendance des armateurs. La mer tait la seule voie ouverte  ceux qui,
venus par terre en grande force, s'en retournaient sparment  mesure
que l'impatience de regagner leurs foyers leur persuadait que leur voeu 
la croix tait assez accompli. Par l les habitants des pays les plus
internes apprirent le chemin de la Mditerrane, et il n'y en avait pas
d'autre pour les plerins nombreux, mais pars, que le zle envoya gagner
des pardons aussitt que l'Europe eut su le saint spulcre aux mains des
chrtiens. On nous parle de navires chargs de quatre cents et de cinq
cents passagers. Ce fut  la fois un profit immense et une vive impulsion
donne aux entreprises maritimes. Les vaisseaux ne faisaient pas sans
pril et sans se prparer  de frquents combats les voyages et le trafic
vers des ports qu'on trouvait frquemment occups par l'ennemi, ou dans
des parages infests par les gyptiens. En tat d'attaquer pour tre prt
 se dfendre, tout armateur tait corsaire. Le pillage sur mer fut une
des branches du commerce. Ce fut l'emploi des navires et l'occupation des
hommes dans les intervalles de l'arrive en Syrie et du retour en
Occident. Aussi les gens de mer quittaient rarement leur bord pour se
mler aux combattants. Embriaco et ses compagnons ne vont au sige de
Jrusalem qu'aprs que leurs vaisseaux ont t brls; plus tard ce
n'est que par des ngociations intresses qu'on les engage  prter leur
assistance aux oprations militaires.

Un des annalistes de la croisade8 se complat  comparer les peuples
maritimes de l'Italie avec les Franais et les Allemands, qu'il appelle
la force des nations: ceux-ci plus braves sur terre, guerriers plus
habiles, les autres plus forts et plus constants sur la mer. Les hommes
d'Italie, dit-il, sont graves, prudents, sobres; ils sont polis et orns
dans leur langage, circonspects dans leurs conseils, actifs dans leurs
affaires, calculateurs, prvoyant l'avenir, persvrants dans leurs vues,
se dfiant de celles des autres, et jaloux surtout de leur indpendance
et de leur libert. En tout lieu, ils ne suivent que leurs propres lois
sous la direction de chefs qu'ils lisent, transportant toujours avec eux
l'esprit d'association et les institutions de leur commune. Ce portrait a
essentiellement convenu aux Gnois pendant bien des sicles.

Les croiss avaient avec eux un petit nombre de navires anglais et
flamands qui avaient apport de l'Ocan quelques renforts aux princes de
ces contres lointaines. Il parut mme une flotte de Danois. Ils
cooprrent  quelques siges, et, pour toute rcompense, ils ne
voulurent qu'une parcelle du bois de la vraie croix. Les Italiens, sans
ngliger l'acquisition des reliques, taient moins dsintresss pour les
biens terrestres. Mais aussi par leur voisinage et par leur activit, par
leurs relations sur les ctes, et leur habitude de la navigation dans la
Mditerrane, ils rendaient  l'arme des services qu'on ne pouvait
recevoir d'une poigne de navigateurs de l'Ocan.

Bohmond attira quelquefois des vaisseaux de ses provinces des deux
Siciles, mais il est rarement question de leur assistance. Au contraire,
on trouve partout les Gnois et les Pisans, souvent confondus par nos
croiss, qui les voyaient paratre sans cesse, tantt ensemble, tantt
les uns  la suite des autres; cependant les mmoires du temps ont bien
su distinguer ce qui appartient  Embriaco et  ses Gnois au sige de
Jrusalem. Entre les deux peuples la jalousie tait rciproque; mais
l'autorit des papes, qui mnageait parmi ces rivaux des trves ou des
paix, les savait faire marcher ensemble quand elle y tait intresse.
Ainsi leurs flottes runies escortrent  la terre sainte l'intrigant
Daimbert, lgat du saint-sige et archevque de Pise.

C'tait au moment o Godefroy de Bouillon, rgnant sous le titre modeste
de duc, avait assur la conqute des chrtiens par la grande victoire
d'Ascalon. Le lgat arrivait trop tard pour troubler l'lection d'un chef
suprme et pour empcher que le gouvernement de la terre sainte ne ft
tenu par un sculier. Mais il commena par vendre ses secours et ceux de
la flotte qui l'avait port,  l'ambitieux Bohmond, prince d'Antioche.
Antioche et la cit voisine de Laodice avaient appartenu  l'empire
grec. La premire de ces villes n'avait t abandonne  Bohmond qu'en
enfreignant une promesse faite  l'empereur de Constantinople. L'autorit
impriale tait encore reconnue  Laodice, que les mahomtans n'avaient
pas enleve aux Grecs. Mais Bohmond voulait runir  sa principaut
cette ville qu'il trouvait  sa convenance. Il gagne Daimbert, et ce
lgat n'a pas honte de conduire ses Gnois et ses Pisans  l'attaque
d'une cit chrtienne9. Les machines de ces auxiliaires y portent la mort
et le dsespoir. Une seule circonstance arrta ce scandale. Le nom commun
de chrtiens tait vainement invoqu; les reprsentations de Bouillon
avaient t inutiles. Mais un nombre de seigneurs croiss du plus haut
rang taient en marche de ce ct pour retourner en Europe aprs avoir
accompli leurs voeux. Daimbert se crut oblig d'aller au-devant d'eux. Il
vint les flatter et les caresser; il les loua au nom de l'glise de
leurs oeuvres saintes; mais ces chevaliers lui demandrent  leur tour
comment il conciliait ces pieux sentiments avec l'assistance prte 
l'usurpation,  la perfidie; avec sa part dans le spectacle impie donn
aux mahomtans, de croiss faisant une guerre injuste  des adorateurs de
la croix. Daimbert confus rejeta tout sur Bohmond qui l'avait tromp,
disait-il, par de faux exposs; il fut contraint de retirer ses marins
de cette odieuse entreprise. Le prince d'Antioche, priv de ce secours,
leva le sige: Laodice ouvrit ses portes aux chevaliers qui l'avaient
prserve, et son port aux vaisseaux de Gnes et de Pise traits
dsormais en allis. L'empereur grec vraisemblablement n'y gagna rien;
car un dcret royal, peu d'annes aprs, nomme Laodice parmi les villes
acquises au royaume de Jrusalem, grce, y est-il dit,  l'assistance des
Gnois.

Peu aprs, Daimbert se joignit  Bohmond et  Baudouin d'desse,
momentanment unis. Ils allrent ensemble  Jrusalem. L, par l'intrigue
de ses puissants amis, le lgat se fit nommer patriarche. Dans cette
haute position il put protger ses Pisans. Par l'influence de leur ancien
archevque, ils partagrent les concessions et les privilges qu'on
accordait aux Gnois. L'antique jalousie en redoubla entre ces peuples.

Des rivaux redoutables aux uns et aux autres survinrent  cette poque
(1100). Jusque-l il n'avait paru de Vnitiens que sur un petit nombre de
btiments, qui de Rhodes avaient pouss leur cabotage jusqu'en Syrie.
Mais on vit entrer dans le port de Jopp le doge de Venise en personne, 
la tte d'une puissante flotte et d'une troupe nombreuse.

Dans les mmoires des croisades, quand on signale cette arrive des
Vnitiens, on a soin de marquer que Bouillon, qui se trouvait  Jopp, ne
les accueillit qu'aprs s'tre assur que c'taient des chrtiens et des
frres et non des ennemis. Ces mots d'un contemporain10 et d'un tmoin
indiquent que c'tait pour la premire fois qu'on les voyait  la
croisade. Quoique les crivains vnitiens d'une poque postrieure aient
adopt la tradition d'un autre voyage, ils conviennent cependant que
Venise n'avait montr ses forces  la guerre sainte qu'aprs la conqute
du saint spulcre.


CHAPITRE III.
Les Gnois  Csare.

(1100) Godefroy de Bouillon mourut et Baudouin son frre fut lu pour lui
succder. Ce prince tait dans son comt d'desse, et il ne lui tait pas
facile de parvenir srement  Jrusalem. L'intrigant patriarche tchait
d'en profiter pour susciter des troubles et un comptiteur au nouveau
roi. Il manda au prince d'Antioche de venir prendre le sceptre, mais
Bohmond n'tait pas en tat de rpondre  l'invitation. Surpris dans une
expdition malheureuse, il tait prisonnier chez les Sarrasins. En ce
moment une flotte gnoise de vingt-huit galres et de huit vaisseaux
entra dans le port de Laodice. Ici nous commenons  trouver pour guide
les chroniques contemporaines des Gnois. Caffaro, qui les crivit le
premier, tait sur la flotte; il rapporte ce qu'il a vu, et, quelques
annes aprs, ayant fait hommage de son rcit  ses concitoyens,
l'approbation du parlement en fit un document authentique.

A Gnes, le premier vnement que les annales racontent, c'est la
formation d'une compagnie runie pour expdier une flotte  la terre
sainte. Les prparatifs durrent dix-huit mois, et enfin la flotte tait
partie au mois d'aot 1100. Nous ne savons pas si on recourait  une
association aussi gnrale pour la premire fois, ou si c'tait le
renouvellement d'une prcdente socit arrive  son terme; cette
dernire opinion est trs probable; le nouvel armement semble la suite
de celui qui avait dj port Embriaco  Jopp, et qui avait fait
concourir les Gnois au sige de Jrusalem. Mais Caffaro ne commence son
rcit qu'aux choses o il a pris part. Quoi qu'il en soit, avec dix-huit
mois d'efforts, les Gnois ne faisaient encore qu'une entreprise de
marchands, tandis que nous voyons les Vnitiens,  la mme poque,
marcher en corps de nation et d'arme, avec leur prince  la tte. C'est,
d'un ct, la consistance d'un gouvernement de forme presque monarchique;
c'est, de l'autre, la modeste contenance d'une simple commune qui n'a pas
de trsor public pour y puiser et qui n'ose pas mme attacher au concours
spontan de ses concitoyens le sceau de l'autorit nationale.

En arrivant, l'on apprit qu'il n'y avait ni roi  Jrusalem depuis la
mort de Godefroy, ni prince  Antioche depuis la captivit de Bohmond.
Les Gnois prirent d'abord sa principaut sous leur garde; et, secondant
un lgat du pape qu'ils s'taient chargs de conduire, ils dpchrent 
Tancrde, parent de Bohmond, pour le presser de venir prendre le
gouvernement d'Antioche, et  Baudouin pour l'encourager  se rendre  sa
capitale afin d'y recevoir la couronne. Sur leur invitation, il vint les
trouver  Laodice, et, s'il faut les en croire, il n'accepta le trne
qui lui tait dfr que sur le serment que les Gnois lui firent de
l'aider de tout leur pouvoir. Il est certain qu'il se montra favorable
pour eux pendant tout son rgne. Cependant ce n'est pas sur leur flotte
qu'il se mit en chemin vers Jrusalem. Baudouin suivit le rivage par
terre jusqu' Jopp. Il est dit seulement qu'il embarqua sa femme et ses
richesses sur les btiments qui ctoyaient la rive  sa vue. C'est peut-
tre toute l'assistance que les Gnois lui prtrent en ce moment.

Guillaume Embriaco tait le consul de la flotte gnoise, et, comme nous
voyons qu'il n'tait pas au nombre des consuls de la compagnie qui
l'avait arme, probablement demeurs  Gnes o ils furent aussi les
magistrats de la rpublique, il tait sans doute leur lieutenant et leur
mandataire dans l'expdition. Le nom de consul, commun, dans les villes
municipales, aux syndics des professions comme aux magistrats suprieurs,
servait, chez les Gnois, au dehors comme au dedans,  dsigner leurs
chefs lus partout o ils avaient  en choisir (1101).

Ds les premiers jours du printemps, la flotte qui avait pass l'hiver 
Laodice, mit  la voile, car la fte de Pques approchait, et l'on
aspirait  voir en ce saint temps Jrusalem et le spulcre de Jsus-
Christ. Le roi Baudouin vint recevoir les Gnois au port de Jopp, le
seul qui ft alors tenu par les chrtiens. Il les loua et les remercia
des services qu'ils venaient rendre  Dieu. Il les conduisit  Jrusalem,
ils y furent rendus la veille du grand jour de la rsurrection.

L, ils furent tmoins du prodige de la descente du feu sacr sur les
lampes du saint spulcre. Les Gnois le voyaient pour la premire fois.
Caffaro raconte les impressions qu'ils reurent  ce spectacle avec trop
de navet et de foi, pour que l'histoire doive craindre de le reproduire
dans sa caractristique simplicit. Il parat que ce feu cleste
descendait comme le sang de saint Janvier coule  Naples; l'opration
est aise ou difficile suivant les temps; quelquefois elle menace mme
de manquer absolument, d'aprs certaines circonstances mondaines et
politiques qui exigent que le ciel se montre en courroux, surtout quand
il doit prendre parti pour ses ministres mcontents. A Jrusalem, le
cardinal Maurice, nouveau lgat, avait suspendu Daimbert de ses fonctions
piscopales. Le temps des crmonies pascales tait arriv, et le
patriarche humili frmissait de l'affront de voir passer  d'autres ses
attributions les plus solennelles. Il priait, il ngociait, enfin il
offrit au roi une grande somme d'argent: par ce march simoniaque il
obtint de Baudouin une sorte de pardon, et par lui l'indulgence du lgat.
On convint des formes suivant lesquelles le patriarche serait admis  se
justifier facilement; la suspension fut leve pour lui, et son premier
triomphe fut de bnir le chrme du saint jeudi1. Ce ne sont pas ces
intrigues que vit ou que voulut nous raconter Caffaro. Tout entier  la
dvotion due  ces solennits redoutables, il nous peint ses compatriotes
et les chrtiens de tant de nations, pieusement prosterns autour du
tombeau du Christ, la veille du jour de Pques: l'obscurit rgne, tous
les feux sont teints en commmoration de la mort et de l'ensevelissement
du Sauveur. On attend, on invoque le signe de sa rsurrection que doit
manifester une flamme nouvelle dans son spulcre. Mais c'est en vain, le
jour finit, la nuit entire se passe et le feu ne parat point. On
priait, on pleurait dans un morne silence interrompu un moment par ce cri
douloureux: Seigneur, ayez piti de nous! L'inquitude, les murmures
taient au comble. Le lgat essaya de les temprer. Il adressa  la
multitude des paroles d'encouragement. Les miracles, dit-il, sont pour
confondre les mcrants; la foi des fidles n'en a pas besoin.
Cependant  cause des faibles celui-ci se fera. On l'obtiendra du ciel en
redoublant les dvotes supplications et les saints exercices. Une
procession fut ordonne; elle quitta l'glise en chantant les hymnes de
la pnitence, et poussa sa longue marche jusqu'au temple de Salomon. De
retour, les voeux de la componction avaient t exaucs. Le lgat et le
patriarche virent la flamme cleste clatant dans le saint tombeau. La
joie succda  la douleur. On rendit grce  Dieu, et, aprs cet acte
solennel, les fidles allrent se reposer et se refaire des fatigues de
cette pnible attente. Mais pendant ce temps le miracle s'agrandit;
l'glise de toute part brilla de la cleste lumire. On frappait trois
coups sur chaque lampe et elles s'allumaient d'elles-mmes. Ce prodige se
rpta seize fois; et Caffaro s'interrompt pour dclarer  ses
compatriotes de Gnes, que c'est ce qu'il a vu; que sans le tmoignage
de ses yeux, il n'et pu le croire, et que ce grand prodige doit tre
tenu pour la chose du monde la plus certaine et la plus incontestable. Ce
rcit, crit de conviction, est confirm par nos autres annalistes des
croisades. Le seul Guillaume de Tyr le passe sous silence, soit que, n
dans le pays, le miracle rpt tous les ans n'et pour lui rien que de
commun, soit qu'ayant trait assez lgrement l'invention de la sainte
lance miraculeusement trouve  Antioche, il n'ait cru avoir qu' se
taire sur le feu sacr. Suivant Guibert de Nogent, l'allocution du lgat
fut une vive exhortation  abjurer les dsordres et  confesser les
pchs. Ce jour-l, dit-il, il en fut dclar de si normes, que si la
pnitence n'y et remdi, il et t tmraire d'attendre le feu
cleste.

Les actes religieux accomplis, une ngociation srieuse fut ouverte. Les
Gnois taient en force; ils pouvaient surtout servir utilement dans le
sige des places maritimes, ou plutt on ne pouvait le tenter sans eux.
Mais ils n'taient point engags, on n'avait pas le droit d'exiger leur
assistance; et, ouvertement venus pour le profit, il leur fallait des
ddommagements pour consentir  changer leurs voies mercantiles. La
considration des intrts publics des chrtiens tait puissante, mais ne
suffisait pas  une compagnie d'armateurs. Suivant un historien2, les
Gnois demandrent eux-mmes la permission de foire quelque conqute sur
les Sarrasins; suivant les autres3 le roi envoya des ngociateurs sages
et insinuants qui parlrent au consul et aux plus accrdits de la
flotte. On les sollicita de ne pas reprendre immdiatement le chemin de
l'Italie. On tait dispos  leur faire des avantages considrables s'ils
voulaient prter leurs forces  quelques oprations contre l'ennemi; ils
rpondirent qu'en venant  la terre sainte, leur projet avait t de s'y
arrter quelque temps, d'essayer d'y rendre leur sjour utile  la cause
commune et profitable  leur compagnie. Un trait fut bientt conclu. Le
roi consentit  leur assurer, dans toutes les places qui, pendant leur
sjour en Syrie, seraient prises par leur secours, le tiers du butin
qu'on y trouverait et un quartier de la ville  perptuit.

La convention s'excuta d'abord  la conqute d'Arsur. Cette cit
maritime fut attaque par terre et par mer. Aprs trois jours de
rsistance elle fut rendue. Les habitants obtinrent de se retirer 
Ascalon sans rien emporter avec eux. Leur entire dpouille fut partage
suivant le trait.

On alla mettre le sige devant Csare. Les habitants envoyrent d'abord
demander pourquoi on les attaquait. Le lgat et le patriarche leur firent
savoir que leur cit appartenait  saint Pierre, et que ses dlgus,
chargs de rcuprer son hritage, avaient tout droit d'y employer la
force. L'entreprise, qui promettait de bien plus riches fruits que celle
d'Arsur, tait aussi beaucoup plus difficile. Les murailles taient
fortes. Des mts et des vergues de leurs vaisseaux les Gnois
construisirent des machines et des tours pour s'lever au-dessus des
remparts; mais ces travaux tranaient en longueur ou souffraient des
checs. On se dcourageait, on se reprochait la mollesse contracte dans
l'hiver de Laodice. Le vingtime jour du sige, un vendredi (le vendredi
est particulirement vnrable sur la terre mme, o  pareil jour le
Sauveur monta sur la croix), on assembla toute l'arme. Le patriarche
l'exhorta, lui prophtisa la victoire, lui promit les bndictions
clestes et d'abord le pillage. Les Gnois rpondirent: Fiat! fiat! Les
pchs furent confesss, le pain eucharistique distribu, et tous,
laissant l les machines, arms d'pes et chargs d'chelles, coururent
aux murs. Les assigs ne purent rsister  l'imptuosit de l'assaut. Le
courageux Embriaco monta le premier; l'chelle qui l'avait port se
brisa sous le poids de ceux qui le suivaient; un moment il se vit seul
sur le rempart et lutta avec un Sarrasin qui s'y trouvait encore. Mais
les croiss accoururent, ils s'emparrent bientt des portes et
poussrent leurs succs de rue en rue. Les plus riches habitants
s'taient rfugis dans la mosque. Ils demandaient la vie au prix de
l'abandon de tout ce qu'ils possdaient. Le patriarche,  qui ils firent
porter cette humble supplication, ne voulut rien promettre sans l'aveu
des Gnois, et ceux-ci, se htant de le donner, volrent au pillage,
parcoururent la ville entire afin de prendre les hommes, les femmes, et
de s'emparer de toutes les richesses. On forait les maisons, souvent on
massacrait ceux qui y taient rfugis, on enlevait l'argent, les vases,
tout ce qui pouvait s'emporter  l'instant, puis on mettait des gardes 
la porte pour que les autres biens ne pussent tre dtourns. Tout
prisonnier tait souponn d'avoir cach sur soi ou d'avoir aval son or,
et les plus singulires violences taient prodigues pour ne pas le
perdre. On gorgeait enfin les malheureux pour le retrouver dans leur
sein. La plupart des hommes prirent, les jeunes garons et les femmes
furent rservs pour l'esclavage, et, dit un auteur, belles ou laides, on
les troquait, on se les revendait sur la place. Ainsi l'esprit
mercantile, au milieu de ces horreurs, se maintenait froidement; parmi
les combattants il y avait des marchands d'esclaves, et ils faisaient
leur mtier sans perte de temps et sans distraction4.

A la peinture de cette scne atroce o c'est par la rapacit que la
cruaut est inspire,  ces promptes ventes de captifs au milieu des
massacres, il faut bien croire que chacun pillait pour soi. En effet, un
auteur du temps qui s'crie: Combien on trouva d'argent, de vases
prcieux de toutes formes, c'est ce qui ne saurait s'exprimer, ajoute que
beaucoup de pauvres devinrent riches tout  coup. Mais si tout ce qui fut
pris en ce premier moment n'entra pas dans la masse des dpouilles
publiquement partages, celles-ci furent encore immenses. Jrusalem, o
l'on manquait de tout, se trouva dans l'abondance tout  coup. Sur le
tiers du butin qui fut dlivr aux Gnois, un quinzime fut d'abord mis 
part pour les galres: du surplus il en chut  chaque homme 48 sous,
monnaie poitevine, et deux livres de poivre, outre l'honoraire du consul
ou des capitaines des galres, lequel fut trs-considrable, dit Caffaro.

On ne dit nulle part, et il est infiniment peu probable, que le reste de
l'arme des croiss ait eu une distribution de poivre5. Il est vident
qu'au milieu de ces combattants, les Gnois, toujours marchands, ont
demand d'avoir dans leur lot une denre propre  leur commerce
d'importation en Europe. Quand des objets d'une revente lucrative
tombaient par le partage ou par le pillage dans les mains des autres
guerriers, on peut tre certain qu'ils ne tardaient pas  passer dans
celles des Gnois. Ils avaient l'industrie d'acheter et vendre, de
l'argent conomis, des valeurs d'change, et des vaisseaux pour enlever
ce qui devenait leur proie. Il est vraisemblable que, dans ces marchs de
captifs dont on nous parlait tout  l'heure, les fantaisies taient pour
les chevaliers, et les bonnes affaires de cet odieux commerce taient
pour les gens de Gnes.

C'est dans le butin de Csare qu'ils se firent adjuger le fameux vase
connu sous le nom de Catino, qu'ils payrent d'un prix considrable; car
ils le crurent fait d'une meraude d'une grandeur dmesure. Ils y
attachrent une telle valeur qu'un de leurs crivains des sicles
postrieurs, recherchant si le roi Baudouin tait en personne au sige de
Csare, affirme, contre l'autorit de Guillaume de Tyr, que ce prince
tait absent, car s'il et t l, dit-il, Gnes n'aurait pas obtenu le
Catino. Mais ce qui est surprenant, Caffaro ne parle point de
l'acquisition de cette merveilleuse meraude. Ce n'est pas par ce tmoin
oculaire du sac de Csare que nous savons que cette relique en provient.
C'est l'archevque de Tyr qui nous apprend qu'elle fut prise et value
dans ce partage  une forte somme d'argent. Il ajoute que les Gnois la
demandrent pour en faire don  leur glise dont elle serait le plus bel
ornement. Aujourd'hui, dit-il, ils ont coutume de la montrer comme une
merveille aux hommes considrables qui passent par leur ville, et ils
s'obstinent  faire croire que ce vase est d'meraude, parce qu'il en a
la couleur6.


CHAPITRE IV.
tablissements des Gnois dans la terre sainte.

Charge de richesses et de prcieuses dpouilles, la flotte gnoise
quitta la Syrie au mois de juillet 1101, et rentra en triomphe dans le
port de Gnes au mois d'octobre.

(1102) La compagnie arrivait alors  son terme. Il s'en forma une autre
pour quatre ans, et ce mode d'association se renouvela de priode en
priode jusqu'en 1122. On peut juger des profits obtenus dans la premire
socit, d'aprs l'accroissement des moyens et des forces dvelopps par
la seconde: l'une avait fourni vingt-huit galres, l'autre en mit
soixante et dix  la mer.

Embriaco fut un des consuls de la socit. Mais on ne sait s'il
s'embarqua, le consulat n'tant que de quatre membres, tandis que le
prcdent en avait six. Il est probable qu'aucun des quatre ne s'absenta
de Gnes; ils furent, ainsi que leurs prdcesseurs, les consuls de la
rpublique comme de la compagnie. L'usage de laisser ces doubles
fonctions unies dans les mmes mains passa gnralement en habitude.

L'apparition de la flotte en Syrie y ranima l'esprance, car, dans
l'intervalle, les affaires du royaume de Jrusalem avaient couru de
grands dangers. On avait perdu la sanglante bataille de Ramla, d'o
Baudouin, cru mort ou prisonnier, ne s'chappa que par miracle. Il avait
obtenu quelques succs en compensation de ce dsastre. Mais l'gypte
envoyait de moment en moment des foules innombrables d'assaillants, et
toutes les forces s'puisaient  les chasser. Quand ils se prsentaient
en face, la valeur chevaleresque des croiss ne savait ni les compter ni
les craindre. Mais les ennemis venaient par mer; les villes nombreuses
qui leur restaient sur la cte, tenues par des mirs, leur livraient le
passage  l'improviste sur les flancs ou sur les derrires des troupes
chrtiennes. Jrusalem mme n'tait pas a l'abri d'une surprise.
L'intrt de s'emparer des ports de mer, de les ouvrir aux secours, de
les fermer aux ennemis, tait trs-grand pour les croiss; on avait
inutilement essay d'assiger quelques-unes de ces places. Le succs ne
pouvait s'esprer sans le concours des oprations maritimes, et l'on
voyait reparatre avec joie le secours des Gnois, dj prouv.

Le comte de Toulouse en profita le premier. Il leur persuada
d'entreprendre la conqute de Gibel, ville situe entre Laodice et
Tortose sa conqute; les Gnois dsiraient s'acqurir une ville, et le
comte voulait carter de Tortose les Sarrasins qui tenaient Gibel. La
ville, vivement attaque, fut enfin conquise1.

Le roi se hta de proposer une entreprise bien plus considrable. Il ne
s'agissait pas moins que de s'emparer de Ptolmas, cette grande et forte
cit maritime dont l'ancien nom d'Accon ou d'Acron subsiste toujours dans
celui de Saint - Jean - d'Acre (1104). Ici les Gnois marchandrent; les
avantages qu'ils avaient obtenus  Csare ne leur suffirent plus, et
leur assistance fut enfin achete  plus haut prix. Par un trait, dont
l'instrument se conserve2, le roi leur concda  perptuit le tiers des
revenus publics des villes et des ports de Csare, d'Arsur et d'Accon,
ainsi que des conqutes qui se feraient avec leur concours. Il leur
accorde en outre d'amples privilges; et, comme pour laisser un monument
tout  la fois de la jalousie mercantile des Gnois et de la faiblesse,
en Ligurie, de cette rpublique qui en Syrie dicte des lois, ils font
expressment stipuler l'exclusion des navigateurs de Savone, de Noli et
d'Albenga, trois bourgs que Gnes voit de ses murs et qu'elle ne pouvait
rduire.

Cette convention crite et jure, on attaque Ptolmas, les galres
bloquent le port; les machines gnoises, lanant des roches qui crasent
les maisons, secondent le sige mis par terre. Au bout de vingt jours de
souffrances, les assigs sont rduits  capituler. Ils demandent pour
chaque famille le libre choix de rester dans la ville ou de se retirer eu
emportant leurs effets. Deux historiens rapportent que cette capitulation
dplut aux Gnois: ils s'opposrent longtemps  ce que les habitants
pussent rien retirer. Cependant le roi et le patriarche, dsirant que
rien ne retardt la reddition de la place, insistrent et arrachrent le
consentement de leurs allis. Alors Baudouin promit par serment aux
Sarrasins la libre sortie de leurs personnes et de leurs proprits
mobilires. Sur cette foi, la ville fut ouverte aux chrtiens. Mais, en y
entrant, les Gnois, furieux de voir emporter des biens qu'ils
regardaient comme leur juste proie, se jetrent sur les vaincus et
donnrent le signal du massacre et du pillage: exemple que la plupart
des assigeants suivirent avec avidit. Le roi, dsespr d'encourir
involontairement le reproche de parjure, employa tout son pouvoir  faire
cesser les violences. Il voulait en punir les auteurs et les faire
charger par ses chevaliers. Le patriarche intervint et russit, en le
calmant,  rtablir la concorde. Guillaume de Tyr ne parle point de cet
incident: il raconte la capitulation conclue et excute. Plus tard 
Tripoli une violation semblable des traits a t impute  l'avidit des
Gnois; on ne sait si les auteurs ont confondu, et s'ils ont charg mal
 propos la foi de ce peuple de deux crimes pour un seul mfait.

Si la colre du roi fut excite, elle ne lui ta pas le sentiment des
services reus. Non-seulement la convention faite au profit des Gnois
fut accomplie dans Ptolmas, mais Baudouin y donna des maisons et des
proprits aux individus qui s'taient distingus, suivant les beaux
faits et les mrites de chacun3.

(1105) Le trait fait avant la prise de la ville fut renouvel aprs la
conqute, et il est probable que c'est alors que les concessions obtenues
passrent au nom de la commune de Gnes, de quelque manire que les
intrts des actionnaires de la compagnie aient t indemniss ou
confondus dans ceux du corps de la rpublique. Ces conventions sont
crites en forme de dcrets royaux4. Baudouin y reconnat que Dieu a
donn la ville d'Accon  son saint spulcre par la main de ses fidles
serviteurs les Gnois, nation glorieuse qui, venue avec la premire arme
des chrtiens, a virilement contribu  l'acquisition de Jrusalem,
d'Antioche, de Laodice, de Tortose, qui a conquis pour elle-mme Gibel5,
Csare et Arsur, et les a ajouts au royaume de Jrusalem. C'est
pourquoi Baudouin lui concde  perptuit une rue dans Jrusalem, une
autre dans Jaffa, et la troisime partie de Csare, d'Arsur et d'Accon.

Aprs chaque expdition, les galres laissaient en Syrie une partie des
hommes qu'elles y avaient transports, et retournaient  Gnes. Chaque
printemps ces courses taient renouveles. Un de ces armements apporta en
Syrie (1109) Bertrand, fils du comte de Toulouse, et les Gnois avec
lesquels il avait pris passage, s'attachant  ses intrts, vinrent
l'aider  fonder une grande puissance. Le vieux comte tait mort sans
avoir pu satisfaire sa dernire ambition. Il voulait enlever Tripoli aux
ennemis, afin d'en faire le sige d'une principaut respectable. Il avait
bti en face de la ville un chteau nomm le Mont-Plerin; c'est de l
qu'il menaait la place et la tenait en un tat continuel de sige ou de
blocus. A sa mort, son neveu Jourdain le remplaa d'abord, et continua
ses travaux; mais Bertrand vint revendiquer la succession de son pre et
jusqu' ses prtentions sur la ville  conqurir. La flotte de Gnes
tait de soixante et dix galres, comme la prcdente; Ansaldo et
Hugues, petits-fils ou neveux de Guillaume Embriaco, la commandaient.
Toutes ces forces furent  la disposition de Bertrand, qui lui-mme
conduisait des galres armes dans ses tats. Une contestation violente
s'leva d'abord entre les deux cousins. Baudouin s'entremit d'un accord
et d'un partage entre eux. Au milieu d'une rconciliation apparente, une
querelle entre leurs suivants excita un moment de tumulte, et Jourdain y
prit. Bertrand dlivr d'un comptiteur, et en possession de toute la
succession paternelle, ne pensa plus qu' presser le sige de sa future
capitale. Pendant les prparatifs ncessaires pour y faire concourir
Baudouin par terre, et les Gnois par mer, les deux Embriaco conduisirent
la flotte contre Biblos (le grand Gibel6) et s'en emparrent. Aprs cette
courte expdition, ils retournrent devant Tripoli.

Les oprations furent conduites avec grande vigueur, l'appareil des
machines gnoises n'y fut pas pargn; enfin, les habitants connurent
qu'ils ne pouvaient rsister plus longtemps. On leur offrit une
capitulation favorable, mais ils se mfiaient de la foi de ceux qui
avaient saccag Ptolmas, et ils ne voulaient se mettre qu'entre les
mains du roi. Ils n'vitrent pas la violence qu'ils redoutaient. Tandis
qu'on rglait dans une confrence la capitulation,  la condition que
chaque habitant emporterait de ses biens ce qu'il pourrait en charger sur
soi, les Gnois coururent sans ordre  la ville, y pntrrent et
commencrent le massacre. Tripoli tomba ainsi au pouvoir de Bertrand de
Toulouse. Il s'effora d'arrter le pillage. Il devait mnager une ville
si importante pour lui et si riche, o, dit-on, se trouvaient quatre
mille ouvriers en lin, en soie, ou en laine. Suivant un autre rcit, on
ne maltraita pas les habitants. Ceux qui furent passs au fil de l'pe
taient des trangers venus pour renforcer la garnison, qui s'taient
cachs en embuscade. Au reste, les crivains arabes absolvent les Gnois
du sang vers; on ne fit, disent-ils, qu'user du droit cruel de la
guerre.

(1111) Les utiles auxiliaires du nouveau comte de Tripoli l'aidrent 
runir  sa principaut Bryte et Sarepta. Ils reurent le prix de tant
de services par les tablissements qu'ils formrent dans ce nouvel tat.
Ces exploits furent les derniers auxquels ils prirent part pendant le
rgne de Baudouin. On ne les trouve nomms, ni  l'occasion d'un sige
mis inutilement devant Tyr, ni  la prise de Sidon o l'assistance par
mer fut prte par les Vnitiens et par les plerins de Norwge.

(1118) Sous Baudouin II, qui succda  son cousin Baudouin Ier, ce furent
encore les Vnitiens qui procurrent la conqute de Tyr (1118), et qui
par cet exploit compensrent la disgrce dont le royaume tait afflig.
Le prince d'Antioche avait perdu la vie avec sept mille combattants dans
une bataille (1123). Josselin, comte d'Edesse, tait tomb aux mains des
ennemis. Le roi lui-mme, dans un combat malheureux, fut fait prisonnier.
Sa captivit dura dix-huit mois, et quand il en sortit, sa ranon pensa
ruiner le royaume.

La conqute de Tyr fut d'un grand prix. La continuit des possessions
chrtiennes, sur les bords de la mer, tait dsormais tablie de Laodice
jusqu'aux frontires d'gypte, avantage immense pour la sret du royaume
et des navigateurs. Il ne resta plus aux ennemis, en Syrie, d'autre port
qu'Ascalon, la position la plus mridionale de ce rivage.

L'acquisition de Tyr eut d'autres consquences; elle mit en contact,
avec des droits semblables, les Vnitiens, les Gnois et les Pisans,
tandis que la concorde entre ces deux derniers peuples tait mal
affermie. Ces rivalits furent fatales au maintien des chrtiens dans la
terre sainte; pour en faire comprendre la cause et l'occasion, nous nous
arrterons sur le systme d'tablissements que les Gnois avaient fond
les premiers et que l'admission des Vnitiens venait consolider.

Les chevaliers franais ou allemands, et les guerriers de la Pouille de
race normande, prenaient ou btissaient des chteaux, les rigeaient en
fief, chacun isolment et pour lui-mme. Les Gnois ni les Pisans
n'avaient rien de pareil. Ils avaient des colonies nationales et
marchandes. Il leur fallait moins d'honneurs, point de titres, mais
autant d'indpendance, des privilges solides, en un mot rien de
chevaleresque et plus de profit. Les Vnitiens suivirent cet exemple,
quoique la prsence et la dignit de leur doge et de leurs nobles les ft
toucher au rang des princes et des barons. Quoi qu'il en soit, parmi tant
de comtes et de seigneurs on n'entend jamais parler d'aucun Gnois. Nul
d'entre eux ne rapporta dans son pays des titres fodaux de seigneurie;
on ne les voit point compter parmi les chevaliers. Guillaume de Tyr
appelle les Embriaco de nobles hommes; cet exemple est unique, et nous
avons lieu de croire que lui-mme il entend exprimer une considration et
une importance individuelle plutt qu'une noblesse proprement dite de
rang et de race. Il est mme fort remarquable qu'aucun autre nom propre
gnois ne se trouve dans les annalistes de la croisade. Pas un n'y semble
distingu de la nation en gnral,  la diffrence de tant de personnages
que les historiens nous font connatre individuellement parmi les
guerriers des autres pays.

Les dcrets de Baudouin Ier, avant et aprs la prise de Csare, sont les
premiers modles des privilges donns aux auxiliaires navigateurs,
libres des engagements ordinaires des croiss. Ces concessions furent
largies par le trait fait  l'occasion du sige de Ptolmas. Celles
qui furent accordes aux Vnitiens  la prise de Sidon et ensuite de Tyr
sont sur le mme plan. Le prince d'Antioche, le comte de Tripoli s'y
conformrent en traitant avec les Gnois. Les seigneurs de moindre
importance suivirent ces exemples  leur tour.

Les privilges qui constituaient ces sortes de colonies taient d'abord
le don d'une glise, d'une enceinte pour y btir des magasins, telle qu'a
t depuis,  Gnes, le local du Port-Franc. On eut ensuite la proprit
d'une rue entire  Jrusalem,  Jaffa,  Accon. L on tait indpendant;
et, comme porte le trait des Vnitiens, ces rues taient possdes
avec le mme pouvoir que le roi tenait le reste de la ville. La colonie
qui habitait ce quartier vivait sous ses propres lois, avec ses usages;
et tout autre que ses membres, qui y prenait ou y conservait son
domicile, tait sujet au mme rgime. Le consul y tait l'unique
magistrat; lui seul traitait et rpondait pour tous les siens envers le
gouvernement local. Des mesures taient prises pour qu'aucun Gnois
rebelle ou rfractaire ne pt dsavouer l'autorit de son consul; et, au
moyen de cette prcaution jalouse, ce peuple, qui nagure dans ses
traits faisait exclure des ports de la terre sainte ses voisins de
Savone, faisait maintenant dclarer Gnois, c'est--dire dpendant du
consulat, tout ce qui habitait la Ligurie, de Vintimille  Porto-Venere.

Un four banal, un bain public, sont accords aux colons, et il leur est
permis d'y admettre les autres habitants en concurrence des
tablissements privilgis de mme nature appartenant au roi et aux
barons dans les autres quartiers de la ville.

Il en est de mme de l'usage des poids et des mesures, et des droits
levs sous prtexte de ce service public; ou plutt, il est stipul que
les colons ne connatront que leurs propres poids, soit entre eux, soit
en vendant aux autres habitants; quand les Gnois achtent hors de leur
enceinte, alors seulement ils doivent recourir au poids ou  la mesure du
roi, et en payer les droits.

Les successions de leurs morts sont rgles suivant les lois de leur
mtropole. Le consul recueille les biens de ceux qui meurent sans
hritiers prsents. Si le consul tait absent, le gouvernement local s'en
rendrait fidle dpositaire.

Le consul exerce les fonctions judiciaires. Au criminel, le meurtre et le
brigandage sont ordinairement seuls rservs  la justice du roi. Au
civil, le consul juge entre ses concitoyens suivant leur loi. Pour mieux
les protger dans leurs rapports avec les gens du pays, il est galement
le juge des contestations o l'un de ses nationaux se dfend. Ce n'est
que lorsqu'un Gnois appelle en justice des sujets du royaume, qu'il est
tenu d'aller plaider devant les juges royaux.

Cette application singulire du principe, qui attache la juridiction au
juge de celui qui est attaqu, et qui, pour cet effet, reconnat le
consul d'une population trangre parmi les magistrats territoriaux, fut
le premier fondement de l'institution que nous nommons encore le
consulat. Ce que l'on avait exig dans le royaume de Jrusalem fut
demand dans les pays musulmans ou chrtiens, o l'on alla ngocier par
mer. L'empereur grec l'admit; et c'est ce qui a fait les tablissements
de Pra. On peut dire qu'il en subsiste encore une ombre, car les
conventions de la terre sainte ont servi de tradition et de prcdent aux
capitulations des Franais en Turquie; elles vivent encore en partie
dans notre rgime et dans nos privilges des chelles du Levant. Enfin,
ces principes, gnraliss, modifis par le temps et par la jalousie des
puissances qui admettent des consuls trangers, adopts par tous les
peuples chrtiens avec plus ou moins de leurs consquences, ont t si
purement conservs par les Gnois, leurs premiers auteurs, qu'encore en
1797 la juridiction du consulat de France  Gnes entre Franais, ou
entre Franais dfendeur et Gnois demandeur, tait exactement celle que
les traits dont nous parlons donnrent, il y a sept cents ans, aux
consuls de Gnes en Syrie. Le consul franais tait magistrat gnois de
premire instance pour les affaires civiles o l'un de ses nationaux
tait intim.

Les concessions du tiers des droits royaux et des revenus d'une ville
sont des faveurs spciales indpendantes de ces privilges gnraux
constitutifs des tablissements. Les Gnois obtinrent ce don  Csare, 
Arsur,  Ptolmas, les Vnitiens  Tyr: dons immenses si les donataires
prenaient une si grosse portion de la recette, sans participer aux
charges publiques qu'elle avait t destine  couvrir. Entre autres
droits, il en tait lev sur les navires qui portaient ou emportaient les
plerins, et nous avons vu mentionner des chargements de cinq cents
personnes. On nous parle d'arrives et de retours par centaines de mille.
Cet impt devait tre de haute importance; dans le trait fait avec les
Vnitiens, en leur accordant  Ptolmas la franchise de tout page, on
en excepte le droit sur l'arrive et le dpart des navires chargs de
passagers; ils n'en sont affranchis que pour les deux tiers. De mme, 
Tripoli, les Gnois, libres de tout autre impt, restent soumis  celui
qui est peru sur ce transport; ou plutt le gouvernement se rserve de
l'exiger des plerins eux-mmes.

Les Gnois obtinrent aussi comme rcompense de leurs services, dans
Antioche et dans les autres villes de cette principaut, rue et magasin,
juridiction et franchise de commerce; enfin le tiers des revenus de
Laodice. Le comte Bertrand de Tripoli leur donne de mme le tiers de sa
capitale. Il leur reconnat en outre la proprit de Gibel et du chteau
du conntable Roger. Gibel est le Byblos des anciens, entre Tripoli et
Bryte. C'est la ville que les Gnois tenus avec Bertrand de Toulouse
prirent pendant les prparatifs du sige de Tripoli, et cependant nous
voyons que ce mme Bertrand leur en fait don. Il est probable que,
simples colons dans les villes voisines, n'ayant point par eux-mmes de
grande principaut, ils crurent rendre leur possession plus respectable 
d'avides voisins, en la tenant du comte de Tripoli. D'ailleurs il avait
servi d'auxiliaire  la conqute en attaquant la ville du ct de terre,
et peut-tre la proprit aurait-elle fait natre quelques prtentions
opposes. Quoi qu'il en soit, cette donation de ce qui semblait leur
appartenir dj est confondue avec de simples libralits; il est mme
remarquable que ce n'est pas  la commune de Gnes que ce prsent est
fait, c'est  l'glise de Saint-Laurent de Gnes7.

Il existe une autre singularit. Quelques annes auparavant, le vieux
Raymond, pre de Bertrand, avait donn la moiti de la mme ville de
Gibel  l'abbaye Saint-Victor de Marseille8; mais les historiens du
Languedoc qui nous l'apprennent, remarquent que cette libralit, quoique
crite de la manire la plus absolue, n'tait qu'ventuelle, car  cette
poque, et  sa mort, il n'tait pas plus matre de Gibel que de Tripoli.
Peut-tre, cependant, que dans quelque expdition passagre dont la trace
ne s'est pas mme conserve, il avait momentanment occup la premire de
ces villes, et s'en tait cru matre assez paisible pour en faire don.
Aussi cette premire donation fut-elle sans effet.

(1109) Celle de Bertrand, faite aux Gnois, leur accorde aussi des
exemptions d'impts dans sa terre,  eux,  tous les Liguriens de Nice 
Porto-Venere, et  tout Lombard qu'ils se seraient associ9. Les
historiens ont regard ce titre comme le fondement des tablissements
gnois et lombards dans tout le Languedoc: cette opinion peut tre
admise,  en juger sur les faits ultrieurs. On pourrait demander
cependant, si plutt ce n'est pas  sa terre du royaume de Jrusalem que
se rapportait la concession de Bertrand.

Guillaume de Tyr, en racontant la prise de Byblos, dit qu'Hugues
Embriaco, l'un des neveux de Guillaume, la garda un certain temps, sous
une redevance qu'il payait au trsor de Gnes. Un autre Hugues, petit-
fils de celui-ci, en tait encore gouverneur au moment o l'archevque
crivait. C'tait probablement  l'glise Saint-Laurent, et non au fisc,
que profitait la redevance, distinction qui peut facilement avoir chapp
 l'crivain tyrien.

Plus tard, l'autre Gibel (le petit Gibel), premire conqute des Gnois,
fut cd par la commune de Gnes  un autre Embriaco, pour vingt-neuf
ans, au prix de deux cent soixante besants par an, au profit du trsor,
et de dix besants pour l'ornement de l'autel de Saint-Laurent10. Ce que
la commune possdait dans les territoires d'Accon et d'Antioche est
galement afferm  un autre membre de la mme famille, Nicolas Embriaco,
au prix de cinquante besants pour la premire proprit, et de quatre-
vingts pour la seconde. Il s'agit, sans doute, des immeubles dont la
rpublique tait propritaire. On ne dit point que les droits 
percevoir, ni surtout les revenus du port d'Accon, fussent compris dans
ce march. Au reste, toutes ces valeurs avaient dj baiss de prix. La
principaut d'Antioche avait t envahie plusieurs fois, et Noureddin,
menaant les villes maritimes, s'tait montr jusque sur le rivage.

Les crivains gnois postrieurs, interprtant les mmes textes du XIIe
sicle que nous avons sous les yeux, disent que ces concessions pour 29
ans furent donnes aux Embriaco en fief. Ils ont appliqu ici des
expressions qui, pour Gnes, n'ont commenc que dans un autre ge, et qui
mme n'y ont jamais eu la signification qu'elles ont ailleurs. Quoique,
par ces conventions, on ait probablement voulu favoriser et rcompenser
une famille qui avait si heureusement guid les entreprises gnoises en
Syrie, on ne trouve rien qui y donne une couleur fodale. On n'y voit
qu'un bail  ferme; et il semble que le terme de vingt-neuf ans suffit
pour carter l'ide d'une constitution de fief telle que les peuples
guerriers l'entendaient alors. On trouve seulement que les barons de la
terre sainte, avant fait de la ville d'Accon une vicomt, les actes du
royaume qualifiaient du titre de vicomtes d'Accon les consuls de Gnes en
Syrie, reprsentants de leur commune dans cette coproprit. Une lettre
apostolique de 1155 enjoignait au roi, aux princes et aux barons de
Jrusalem de faire jouir les Gnois des droits qui leur appartiennent;
parmi ces droits, on compte la vicomt d'Accon.

Il est curieux de voir autour de Jrusalem la monarchie, l'aristocratie
militaire et nobiliaire et trois rpubliques, crant de toute part, et
chacune  son image, des institutions si opposes. Quelque flexible que
ft le systme fodal qui, en n'exigeant que l'hommage, laissait les
membres de l'tat  leur indpendance, un tel mlange de dmocratie, de
consulats indpendants, de chtellenies et de principauts; ces hommes
trangers les uns aux autres, ces mules diffrents de langue,
d'habitudes, d'intrts, admis au partage de droits communs, tous en
usant aux dpens du gouvernement royal, tout cela ne pouvait se trouver
ailleurs. Nulle autre part tant d'lments discordants et tant de hasard
n'avaient fond et constitu un royaume. On s'aperut plus d'une fois de
ce dfaut d'ensemble, quand il fallut runir les efforts de tous les
membres pour la dfense commune. Tandis que les derrires et les
extrmits taient en proie aux attaques de l'ennemi, la partie baigne
par la mer eut d'assez longues annes de scurit, depuis que la
possession continue du rivage eut t assure par la conqute de Tyr.
Aussi l'histoire, qui compte sept flottes envoyes par les Gnois  la
premire croisade, ne signale plus dsormais de nouveaux efforts de leur
part. On ne parle pas davantage de nouvelles expditions tentes par
leurs mules. Venise, Pise et Gnes ne voyaient plus d'acquisition 
faire o la nature de leurs forces leur permt de faire acheter leur
assistance. Par ce motif, ou sous ce prtexte, ils se bornaient  garder
les rivages. Dans le mouvement de leur commerce, ces navigateurs arms
arrivaient et partaient sans cesse; et leur prsence en Syrie n'tait
plus un vnement remarqu. Quand le royaume fut menac sur les
frontires de terre, il se peut que les consulats aient fourni leur
contingent pour le salut commun; mais personne n'en fait mention; et le
danger venant de loin, il est probable que les colonies maritimes prirent
le moins de part qu'elles purent au fardeau de la dfense publique.
D'ailleurs la jalousie des trois peuples maritimes nuisait au concours
des efforts qu'ils devaient  la cause gnrale. Le pieux Jacques de
Vitry en exprime vivement le regret. Il reconnat que ces colons, enfants
dont les pres avaient acquis la couronne immortelle par leur courage et
par leurs oeuvres pour le royaume du Christ, n'avaient pas dgnr en
Syrie comme les fils amollis de tant d'illustres croiss. Ils seraient,
dit-il, encore redoutables aux Sarrasins, s'ils n'taient bien plus
livrs  leurs trafics,  leurs jalousies mercantiles, aux discordes que
leur avidit sme entre eux, qu'occups de la garde de la terre sainte.
Ils effrayeraient l'ennemi autant que faisaient leurs anctres; ils le
rjouissent par leurs dissensions et par les combats qu'ils se livrent.
Ces dissensions en Syrie, se faisant sentir aux mtropoles en Italie, y
retenaient leurs forces divises; attentives  envoyer, chaque anne,
des galres au-devant des flottes marchandes de leurs colonies, elles ne
faisaient plus de grandes expditions.

Cependant ces colonies taient une source abondante de richesses qui
refluaient sans cesse vers l'Occident. Elles n'taient pas seulement
importantes par les concessions obtenues; leurs avantages ne se
bornaient pas aux profits industriels sur le transport des plerins, sur
les consommations de tous les habitants latins de la terre sainte; les
trves, les alliances mme faites  plusieurs reprises avec les
gouverneurs de Damas ou de l'gypte, avec d'autres princes musulmans; le
besoin, qui, plus pressant que la voix du fanatisme et de la haine,
poussait Orientaux et chrtiens, malgr la guerre,  changer entre eux
les jouissances et les marchandises de l'Asie et de l'Europe, donnaient
une activit extrme  ces relations lucratives. Le bnfice en restait
aux plus habiles, aux plus actifs, aux plus conomes; telle fut la source
longtemps inpuisable de la fortune de Gnes.


CHAPITRE V.
Agrandissements en Ligurie.

(1115  1154) Tandis que les Gnois formaient des tablissements
considrables en Syrie, que, press entre tant de rsistances et de
rivalits, ce peuple apprenait de la ncessit  donner  ses
institutions une constitution forte et vraiment nationale, la mtropole
de ces colonies, sur laquelle refluaient les richesses du commerce
lointain, la commune de Gnes, tait reste dans sa simplicit primitive.
Vingt ans (1112) aprs la prise de Csare on eut pour la premire fois
des chanceliers, des archivistes, des greffiers ou notaires, enfin la
forme d'un gouvernement rgulier, substitu au simple lien d'une
association maritime et mercantile.

Cependant les affaires publiques s'taient dj compliques. On se
sentait riche en force; on prouvait le besoin de franchir les murs
troits de la cit; on s'indignait de ne pouvoir soumettre de faibles
voisins  la domination d'une rpublique qui possdait des villes en
Asie, en commun avec les rois et les princes. On avait des trsors pour
acheter ce qui tait  vendre; on tait rsolu d'enlever le reste par la
force.

(1115) Le butin de Csare fournit la premire monnaie qui fut battue 
Gnes. Jusque-l celle de Pavie avait t seule connue. Les premiers
essais que l'on fit furent sans doute excuts grossirement, car peu
d'annes aprs on fabriqua de nouvelles espces, et ce ne fut qu'aprs un
nouvel intervalle de vingt-cinq ans que le systme montaire fut fix. Il
conserva longtemps l'empreinte de l'empereur Conrad III, qui, survenu en
Italie, autorisa par un diplme la monnaie de Gnes, car la commune ne
refusait pas d'tre rpute ville impriale; mais c'tait avec le soin
de se soustraire, autant qu'il tait possible,  toute dpendance relle,
et surtout  toute contribution.

Peu  peu s'tablissait l'ordre public. Le consulat cessait de dpendre
des compagnies formes pour l'armement des galres de la croisade. Mais,
 mesure, on voit la jalousie de la libert prendre ses prcautions
contre la longue habitude du pouvoir. Les consuls n'eurent plus quatre
ans d'exercice. Dans la dernire lection, o il est encore question de
ce terme, il fut rellement rduit  deux ans, et on stipula que les
consuls nomms se partageraient par moiti les quatre annes, en se
succdant les uns aux autres. Immdiatement aprs, le consulat fut
purement annuel, et ce fut alors que la commune acquit une chancellerie1.

Il existe un curieux monument de cette organisation municipale; c'est le
modle du serment que prtaient les consuls, en prenant possession de
leur charge, le jour de la Purification (2 fvrier), et en jurant de la
dposer  pareil jour de l'anne suivante. La formule ajoute: La
compagnie tant termine, ce qui ferait croire que la compagnie, cette
socit, ce lien de la commune, tait cense annuelle comme le consulat
l'tait devenu.

Les consuls stipulent des prcautions assez tranges pour rendre la
compagnie obligatoire. Quiconque, invit par le consulat ou par le peuple
 y adhrer, ne se prsentera pas dans le dlai de onze jours, n'y sera
plus  temps pendant les trois annes suivantes; on ne le nommera 
aucun emploi public; il ne sera pas admis en justice, si ce n'est quand
il sera dfendeur. Il sera interdit  tout membre de la compagnie de
servir ce rfractaire sur ses navires, ou de le dfendre devant les
tribunaux. Quand un tranger aura t accept dans la compagnie, les
consuls l'obligeront, sous serment,  une habitation non interrompue,
pareille  celle des autres citoyens. Seulement, il suffira pour les
comtes ou marquis, et pour les personnes domicilies entre Chiavari et
Porto-Venere, d'habiter dans la cit trois mois par an.

Les consuls ne feront ni guerre, ni expdition, sans le consentement du
parlement2. Le parlement rglera le salaire des ambassadeurs, et cette
fixation prcdera leur nomination. Le mme consentement sera ncessaire
 l'tablissement des nouveaux impts. On n'augmentera pas les droits sur
la navigation  moins de nouvelles guerres. Le poids des charges
publiques sera galement rparti sur tous. Les consuls empcheront
l'importation des marchandises trangres en concurrence avec celles du
pays, les bois de construction et les munitions navales excepts.

Avant mme ces stipulations politiques ou conomiques, le serment des
consuls, comme autrefois  Rome l'album du prteur, fixe le mode et les
conditions sous lesquelles ils exerceront les fonctions judiciaires au
civil et au criminel. Ils jurent, enfin, qu'ils opreront pour l'utilit
de l'vch et commune de Gnes, et  l'honneur de la sainte mre
glise3.

On voit que les consuls taient les juges des procs de leurs concitoyens;
mais quand les affaires de l'tat exigrent plus de soin, la
distribution de la justice, dtache de la direction de la rpublique,
fut dlgue  des magistrats lectifs et temporaires qu'on appela
consuls des plaids, pour les distinguer des consuls de la commune. Comme
ceux-ci, ces juges taient renouvels tous les ans: leur nombre varia;
mais, en gnral, il y en avait un pour chacune des compagnies entre
lesquelles les citoyens taient rpartis et organiss par quartiers. Il
est probable que ces compagnies nommaient les magistrats; mais on ne
sait rien de certain sur la forme de l'lection. Quand, la population
croissant, on eut beaucoup dpass l'antique enceinte, il y eut quatre
compagnies intrieures et quatre dans le bourg: ainsi fut appele la
partie nouvellement habite, qui prolongea la ville le long de la mer
vers le couchant. Dans chacune de ces deux grandes divisions, les juges
des quatre compagnies qui les composaient, paraissent avoir form un
tribunal commun4.

Ainsi la rpublique fondait ses institutions. Mais si dj l'on voit
quelques signes de rserve et de dfiance contre les abus du pouvoir
confi aux magistrats, on ne remarque rien qui trouble la pure
dmocratie, lien de cette socit. Les lections annuelles (car nous
possdons en entier les fastes du consulat) amnent toujours de nouveaux
noms. Peu d'individus y sont rappels plusieurs fois dans cette premire
poque; quelques noms seulement reparaissent parmi les consuls des
plaids. Bientt, sans doute, les notables ou les meilleurs, comme on les
dsigne, tentrent de concentrer la magistrature entre leurs mains, d'en
faire le patrimoine de leurs races; enfin, d'tablir une aristocratie de
caste entre les familles riches et puissantes. Mais il fallut du temps
pour que cette entreprise ft forme et avoue, et pour qu'elle russt.
Il restait trop  faire au dehors, et autour des murs mme de la ville,
pour s'abandonner aux dissensions internes.

(1130) On a vu que dans un court intervalle, d'abord les Gnois avaient
intrigu auprs de leurs allis de la terre sainte pour en faire exclure
les vaisseaux de leur voisinage le plus immdiat de Savone; mais que
bientt ils avaient stipul que tout ce qui habitait de Vintimille au
couchant, jusqu'aux frontires de la Toscane au levant, serait reconnu
pour Gnois, et tenu de se ranger sous la jalouse protection de leurs
consulats. Ce changement de disposition rpond  celui qui s'tait fait
dans leurs relations avec leurs voisins. Ils avaient mnag des
acquisitions et entrepris des conqutes des deux cts du littoral; ils
marquaient dj le Var et la Magra pour les limites de leur domination,
bornes qu'elle n'a point dpasses dans la suite du temps. Ils
affectaient dj d'en occuper l'espace. Mais entre ces deux frontires,
leurs possessions taient prcaires et leurs prtentions mal reconnues.

Cent cinquante milles de ctes sont le territoire de cette Ligurie
maritime dont ils ambitionnaient la souverainet. Elles sont formes par
une longue chane de montagnes, dont la partie occidentale joignant
l'Apennin aux Alpes de Nice, borde immdiatement la mer, en courant au
levant jusqu' la ville de Gnes. L la chane se plie, tourne au sud-
est, et se prolonge vers la Toscane; elle est une portion de cette
grande arte qui divise l'Italie entre les deux mers. L o le flot n'a
pas envahi le pied des monts, se trouvent d'troites plages de tout temps
peuples de navigateurs. Une pnible culture tire quelque parti des
valles courtes et resserres qui remontent le long du lit des torrents
dont les montagnes sont sillonnes: l'olivier les enrichit et les pare.
L o les hauteurs donnent des abris favorables, s'unissent le citronnier
et l'oranger; on y voit mme le palmier apport d'Afrique. Au del des
monts sont les fertiles plaines du Pimont et de la Lombardie. Mais cette
terre promise n'a pas t rserve aux Gnois. Au temps dont nous
parlons, toute l'paisseur de cette barrire de montagnes tait loin de
leur appartenir; l'ambition, non pas de descendre dans la plaine, mais de
s'tablir sur le revers qui la regarde par del la crte des monts,
n'tait entrevue que dans le lointain.

Gnes, en voulant s'tendre, rencontrait un grand nombre d'obstacles dans
toutes les directions. Des populations du littoral qu'elle a
successivement agrges  sa seigneurie, il n'en est aucune qui n'ait
frquemment secou ce joug. Au couchant tait Savone, Albenga,
Vintimille, les principales des petites villes ou bourgades de Gnes au
Var. Toutes trois taient antiques; les deux dernires avaient t, sous
les Romains, des cits qui servaient de chefs-lieux  toute cette portion
de la Ligurie maritime. Savone et Albenga taient, au douzime sicle, de
petites rpubliques; et entre elles, Noli rclamait les mmes droits.
Gnes n'tait pas beaucoup au-dessus de ses voisines. Nous ne connaissons
pas les titres en vertu desquels elle prtendit les soumettre. Le plus
apparent n'est que le droit de convenance, et celui du plus fort en a
seul dcid  la longue.

Vintimille tait tombe sous le pouvoir d'un comte hrditaire, car des
dbris des institutions de Charlemagne et de ses successeurs, il restait
dans ces pays des marquis et des comtes. De nombreux seigneurs, se
glorifiant d'tre vassaux de l'empire, avaient plant leurs chtellenies
fodales parmi les croupes et les pics de l'Apennin. De l ils enviaient
le rivage de la mer, et les richesses qui commenaient  s'y rpandre.
Quelques-uns y avaient mis le pied, comme le comte de Vintimille: la
famille des Caretto tenait le marquisat de Final. Dans les montagnes, il
y avait des marquis de Ceva, de Clavesana, etc. Au nord tait le marquis
de Gavi. Au del rgnaient des seigneurs plus puissants: le comte de
Pimont, le marquis de Montferrat. Des services rciproques  la terre
sainte tenaient ordinairement ce dernier en bonne intelligence avec Gnes;
mais plus d'une fois son ambition se heurta contre celle de la
rpublique. C'est ainsi que, pendant le cours des croisades, nous
trouvons Gnes au milieu de petites communes mal soumises, et de nobles
voisins plus guerriers que ses bourgeois: elle tend lentement son
pouvoir contest et envi dans la rivire du ponent. On sait que l'usage
a conserv le nom de rivire (Riparia de la basse latinit) aux deux
portions du rivage dont Gnes occupe le milieu.

La rivire du levant n'avait point alors de ville municipale; l'antique
cit de Luni avait pri, mais les hauteurs taient occupes par la
puissante famille fodale de Malaspina, la mme que nous avons vue
associe avec les Gnois dans une expdition de Sardaigne. Il y avait des
comtes de Lavagna, dont les possessions tenaient de la montagne  la mer.
Enfin, la frontire orientale confinait avec celle des Pisans, dont
l'inimiti et les forces ne laissaient aucune scurit.

Aussi les premiers efforts que nous voyons faire aux Gnois, aussitt que
les biens recueillis  la croisade les ont fortifis, sont dirigs de ce
ct. Ce ne fut pas sans peine qu'ils tablirent sur les populations
maritimes une domination qui resta longtemps douteuse. Ils pensrent
bientt  se donner un point d'appui plus solide. A l'extrmit de leur
territoire est le beau golfe de la Spezia, enfonc dans les terres avec
une ouverture dfendue par des les. Les Pisans en tenaient le fond et la
cte orientale. Les Gnois btirent et fortifirent Porto-Venere 
l'occident et  l'entre du golfe (1113). Cette position, en dominant les
les qui resserrent l'entre de ce vaste bassin, y donne un passage
assur.

Une autre acquisition n'tait pas moins importante pour s'assurer contre
l'invasion. La valle de l'un des deux torrents, de la Polcvera et du
Bisagno, entre lesquels la ville de Gnes, au pied d'une haute montagne,
est assise sur la mer, offre  ceux qui la remontent une voie pnible,
mais alors la seule praticable pour communiquer aux plaines lombardes.
Celui qui pouvait l'ouvrir  des ennemis tait le matre d'exposer Gnes
 des coups de main imprvus. Le marquis de Gavi possdait cet avantage;
au moyen de son chteau et de celui de Voltaggio, il fermait les gorges
de l'Apennin, et il n'avait pas manqu d'y tablir un page  son profit.
C'tait la moindre oppression qu'il fallait attendre de ce voisinage. Les
Gnois voulurent s'y soustraire  tout prix. Ils s'emparrent d'abord de
vive force de quelques positions qui dominaient ces dfils: mais ils
s'estimrent heureux que leurs succs servissent  faciliter une
ngociation, et ils ne craignirent pas d'acheter au prix de quatre cents
livres d'or Voltaggio et les revenus qui en dpendaient (1121).
Avertissons cependant que lorsqu'ils eurent donn l'exemple de livrer
leurs trsors  leurs nobles voisins, ils furent bientt rduits  payer
plusieurs fois et  racheter sans cesse les territoires qu'on leur avait
vendus le plus solennellement.


CHAPITRE VI.
Expditions maritimes.

Tandis qu'on employait ainsi les richesses publiques rapportes de Syrie,
on continuait  naviguer vers la terre sainte, mais le ngoce, et non
plus le zle ou l'ardeur belliqueuse, y conduisait les vaisseaux gnois.
On se contentait de renforcer les colonies maritimes (1131). Cependant
elles taient dj menaces (1144). Sous Foulque d'Anjou, gendre et
successeur de Baudouin II, sous Baudouin III, fils de Foulque, tout
commenait  prsager la dissolution du royaume. L'empereur des Grecs, en
attaquant la principaut d'Antioche, avait affaibli l'une des barrires
de la terre sainte: un autre boulevard tait tomb. Zenghi, mir de
Mossoul, s'empara d'desse (1148). Noureddin, fils et successeur de
Zenghi, pntra jusqu'au port Saint-Simon et affecta de se baigner dans
cette mer dont il voulait enlever le rivage aux chrtiens. Damas tomba en
son pouvoir, et devint le sige d'une grande puissance qui devait
dtruire celle des Latins (1152). Au milieu de ces dsastres, Baudouin
III eut le bonheur d'acqurir Ascalon, la dernire et la plus mridionale
des villes de Syrie. Elle avait t tenue jusque-l par les Egyptiens,
dont elle avoisinait la frontire. Cette ville servit, de ce ct, de
rempart aux tablissements chrtiens et retarda leur ruine. Ces
vnements occuprent la scne jusqu'au milieu du douzime sicle.

Quand les intrts des colonies gnoises furent menacs de si prs, on
vit la rpublique faire des efforts pour les secourir efficacement.
Jusque-l elle ne parat pas avoir montr un grand empressement pour la
dfense du royaume de Jrusalem. Il en et t autrement s'il et t
permis aux Gnois d'avoir pour leur vque notre fameux abb de
Clairvaux. Les voyages de saint Bernard  Rome l'avaient fait connatre
et rvrer partout sur son passage, et l'piscopat de Gnes lui fut
offert. Cette nomination fut rendue inutile par la dsapprobation du pape
Glase II. Il manda de laisser Bernard aux plus grandes choses auxquelles
le ciel l'appelait. Le saint abb, afin de marquer son affection envers
le troupeau qui l'avait dsir pour pasteur, adressa  Gnes une lettre
pleine d'exhortations pieuses. Il y recommanda de secourir la terre
sainte, et de se dfendre, au dedans, de l'hrsie. Il n'y a pas soixante
ans que l'autorit de son ptre fut cite au snat contre un tranger
devenu citoyen.

Sous ce grand promoteur de la croisade et de la paix de la chrtient,
Gnes, plus zle pour l'oeuvre commune, n'et point employ ses forces
dans une guerre contre les Pisans excite par la duplicit du pape
Glase. Elle fut ensanglante par les souvenirs de l'ancienne rivalit
comme par la jalousie nouvelle du commerce et de l'influence en Syrie.

Glase avait t chass de Rome. Il se sauva en Toscane. Il vint, en
suppliant,  Pise, de l  Gnes, mendiant partout des secours. Les
Gnois lui prodigurent les soins et les respects; il consacra leur
nouvelle cathdrale; ils le conduisirent en sret jusqu'en Provence.
Or, en ce temps, la domination de la Corse tait prtendue entre les deux
rpubliques rivales. Chacune y avait quelques tablissements, toutes deux
s'appuyaient des concessions accordes par les papes; et Gnes, en
preuve de la sienne, payait au saint-sige un tribut annuel d'une livre
d'or. Le droit de consacrer les vques de Corse dans l'glise de Gnes
ou dans celle de Pise tait controvers depuis longtemps, et Rome ne se
pressait pas de dcider. L'archevque de Pise, en vertu de son grade,
rclamait les privilges de mtropolitain sur l'le entire. Les Gnois
n'avaient point d'archevque chez eux, mais ils ne voulaient pas laisser
dpendre d'un tranger les diocses soumis  leur domination. Les deux
partis sollicitrent Glase  son passage. Il avait entendu les Pisans
les premiers, et ils assurent qu'il leur avait donn gain de cause. Mais,
recueilli, aid  Gnes, il lui resta sans doute assez de bonnes paroles
 y prodiguer. C'est de ce moment que la guerre clata avec une grande
animosit; d'abord les Gnois dbarqurent  l'improviste sur les ctes
d'une des provinces de la Sardaigne; les tablissements des Pisans
furent ravags: le butin fut considrable. L'anne suivante on arma
quatre-vingts galres pour attaquer les ennemis dans leur mtropole.
Vingt-deux mille combattants sortirent de Gnes: parmi eux cinq mille
taient couverts d'armes brillantes, disent les chroniques, et cette
distinction des guerriers et de la foule qui les suivait peut faire
considrer l'expdition entire comme une leve en masse. Elle donne
aussi une ide des forces de la rpublique en ce temps. L'annaliste
Caffaro, alors un des consuls et l'un des chefs de l'entreprise, assure
qu'on poussa jusque dans la ville ennemie, et que la terreur fit conclure
une paix immdiate; aussi fut-elle passagre. Les Pisans reprirent les
armes, mais la fortune continua  tre favorable  Gnes. Le pape
Calixte, successeur de Glase, intervint; il voqua  son sige la
querelle des vchs de Corse, et cita les parties au concile de Latran.
On y fit tourner l'affaire en ngociations inutiles; aprs un long
dlai, on la remit au jugement d'une junte d'archevques et d'vques;
les anciens titres furent compulss; et quelle fut enfin la dcision
tant attendue? On rejeta les prtentions des deux parties, et le droit de
sacrer les Corses fut rserv au pape. Il suffit  l'animosit des Gnois
que Pise ne l'emportt pas sur eux. La sentence du pape fut rapporte 
Gnes en triomphe; mais  Pise, on y rsista, les hostilits reprirent
leur cours, et Calixte ne s'en inquita gure.

Les flottes ennemies piaient les convois marchands. On se mettait comme
en embuscade entre la Corse et la Sardaigne, entre ces les et le
continent. On aimait mieux s'attacher  la poursuite lucrative des riches
cargaisons ou des galres charges de voyageurs que l'on pt ranonner,
que de se chercher en force et de se combattre. Ainsi se prolongea la
guerre de saison en saison. Cependant les Gnois tablissaient leur
croisire  la bouche de l'Arno, dfiaient leurs mules et se vantaient
que ceux-ci ne venaient pas les braver si prs de Gnes. En poursuivant
une flotte pisane ils dbarqurent (1126)  Piombino, ravagrent le pays
et amenrent les habitants en esclavage. Dans une autre rencontre, ils
allrent chercher l'ennemi jusqu'en Sicile et dans le port de Messine
(1129). Les Messinois voulant s'opposer  la violation de leur
territoire, les Gnois dbarqurent et s'attaqurent  tout ce qui se
prsenta devant eux. Ds ces temps, les droits de la neutralit n'taient
pas interprts par les plus forts autrement que de nos jours. Le roi de
Sicile fut oblig d'accourir pour s'opposer  ces audacieux trangers,
et,  en croire leur annaliste, ils ne s'arrtrent que devant le palais
du prince, et n'abandonnrent qu' sa prire le butin qu'ils n'avaient
pas manqu de faire sur le chemin qu'ils avaient parcouru.

Enfin le pape Innocent II entreprit d'teindre une guerre qui troublait
l'Italie, qui dtournait des soins dus  la conservation de la terre
sainte, mais surtout qui l'empchait d'tre secouru lui-mme dans ses
querelles. Le pontife leva le sige de Gnes  la dignit d'archevch,
et, en vertu de l'galit de titre et de juridiction, les deux mtropoles
se partagrent pour suffragants les vques de Corse. C'tait faire
gagner le procs aux Gnois; mais ils avaient envoy au pape huit de
leurs galres pour l'aider  remettre sous son joug les Romains rvolts.
La faveur des souverains pontifes s'arrtait avec complaisance sur des
enfants du saint-sige, si dociles et si respectueux. Lucius II, dans son
court pontificat, se hta de leur donner par une bulle la confirmation de
leurs proprits et de leurs privilges  la terre sainte, et, par une
autre largesse mdiocrement coteuse, il leur fit remise de la livre d'or
qu'ils payaient en tribut pour leurs possessions de Corse. Leurs
crivains postrieurs ont beaucoup exalt ce don. Ils avaient besoin d'en
tirer la preuve que la seigneurie que Gnes s'arrogeait sur l'le n'tait
pas imaginaire, qu'elle pouvait tre rclame en conscience et sans
pch.

(1132) La guerre de Pise avait dur quatorze ans. Elle ne parat pas
avoir affaibli Gnes, ni retard ses progrs. En obligeant  des
armements continuels, en tenant la population maritime en haleine, elle
tendait le principal ressort de la grandeur de la rpublique; elle
dveloppait l'nergie. Au sortir de cette lutte, on voit les Gnois
tendre leur prpondrance et porter fort loin leurs entreprises
maritimes, commerciales et guerrires.

Quoique le comte de Toulouse et enseign  ses sujets le chemin de
l'Orient, il ne parat pas qu'ils eussent t aussi diligents que les
Italiens  en rapporter le commerce. Les Gnois taient en possession
d'approvisionner de denres et de marchandises trangres la Provence, le
Languedoc, la Catalogne, et toute la cte espagnole. Les seigneurs les
ranonnaient quelquefois; mais parfois aussi, quand ces nobles
chtelains avaient besoin d'assistance, ils briguaient celle de ces
puissants navigateurs. Ceux-ci sentant leur force, habiles  ne pas
l'employer sans s'en assurer le prix, ne rpugnaient pas aux occasions
d'accrotre leur influence. Au nom du pape, leur secours fut sollicit
par Guillaume VI, comte de Montpellier. Il avait t chass de sa ville,
favorise dans sa rvolte par le comte de Toulouse, Innocent II avait mis
d'abord la cit rebelle en interdit. Il excommunia ceux qui, dit sa
bulle, s'en faisaient appeler consuls; et avec eux le comte de Toulouse;
mais il fallait d'autres armes. Guillaume obtint (1143) des troupes du
comte de Barcelone et quatre galres des Gnois. Ceux-ci, avaient eu  se
plaindre des exactions que le comte leur avait fait souffrir. Il fut
oblig, pour premier prix de l'assistance qu'il obtenait, de payer mille
marcs d'argent en restitution de ce qu'il avait exig; et lorsque, avec
l'aide de ses auxiliaires et aprs un long sige, il fut enfin rentr
dans sa ville, les Gnois, fidles  leur systme d'tablissement, se
firent accorder des privilges tendus pour leur commerce, l'exemption
des droits, et une enceinte franche pour leurs magasins1.

(1144) La nice du comte de Montpellier tait dame de la petite ville de
Melgueil (Magdelonne); elle avait pous le comte de Provence frre du
comte de Barcelone. Les Provenaux taient alors en hostilit avec les
Gnois qui leur reprochaient de favoriser les frquents soulvements de
Vintimille. Le comte de Provence eut peu d'gards pour les allis de son
oncle; il arma contre eux, et essaya de prendre leurs navires  leur
approche du port de Melgueil; la tentative fut malheureuse, il fut tu
par les Gnois.

Cet vnement ne rompit pas les alliances de sa famille avec la
rpublique. Peu aprs, les comtes de Barcelone et de Montpellier
concouraient avec elle dans une trs entreprise sur les ctes d'Espagne2.

Par del la Catalogne, elles taient habites par les Mores. Les
Gnoisque le commerce et la course de leurs galres portaient par toute
la Mditerrane, ngociaient sans scrupule avec les mahomtans d'Afrique
et d'Espagne; mais quand la rencontre de quelque riche cargaison faisait
juger que le profit du corsaire passerait ceux du marchand, on traitait
les Sarrasins d'ennemis naturels des chrtiens, et on prenait leurs
vaisseaux. Les Sarrasins croisaient  leur tour; et, pour mieux dominer
sur les mers, ils avaient fait de Minorque le sige de leurs armements.
Les Gnois essayrent, seuls d'abord, de les chasser de cette le (1146).
Ils expdirent vingt-deux galres et six grands vaisseaux, qui portaient
des tours mobiles et des machines. On y embarqua des combattants et mme
cent cavaliers. Notre historien Caffaro, consul de cette anne, fut le
chef de l'expdition, avec Hubert della Torre, qu'il demanda pour
adjoint. L'arrive de cette flotte rpandit la terreur dans l'le. Les
Mores ne firent pas longue rsistance: on pilla, on enleva tout ce qui
fut rencontr. De l, profitant de ce qui restait de temps avant la
mauvaise saison, on passa sur la cte d'Espagne. On se prsenta devant
Almrie. On s'empara d'abord de tous les vaisseaux qui taient dans le
port; ensuite les machines furent dresses pour attaquer la ville. Elle
n'tait pas prpare  la dfense. Le roi de cette contre demanda la
paix et offrit de l'acheter. On ne voulut lui vendre qu'une trve. Elle
fut ngocie au prix de cent trente mille marabotins3. Il en payait
vingt-cinq mille comptant. Des otages devaient rpondre que le reste
serait acquitt dans huit jours. On apporta aux Gnois les deniers du
premier payement. Mais, tandis qu'on les comptait, et que les vainqueurs
taient attentifs  les partager  mesure, le roi more, profitant de la
proccupation commune, s'tait enfui, enlevant sur deux galres tous les
trsors qu'il avait pu runir. Les assigeants et les assigs furent
galement troubls de cette disparition. Les Sarrasins se choisirent un
autre chef, et protestrent de leur bonne intention pour accomplir le
trait. Mais il ne fut pas en leur pouvoir de le faire, et au terme
convenu, leur impuissance ne laissa aux Gnois que la triste ressource de
multiplier les ravages autour d'Almrie. Ils les exercrent vingt jours,
sans que les portes de la ville s'ouvrissent. L'hiver approchait, il
tait temps de remonter sur les galres. Le sige fut lev et l'on revint
 Gnes.

L'annaliste consul, qui se complat dans les dtails de l'entreprise
qu'il avait commande, passe si rapidement sur les consquences qu'elle
eut dans les deux annes qui suivent, que nous pouvons souponner qu'
son retour on fut mcontent de lui, et qu'il le fut de la rpublique.
C'tait le temps o la dmocratie et une sorte d'aristocratie
commenaient  lutter sourdement, et Caffaro parat avoir t un des
ardents fauteurs de la dernire. Le peu de succs de son consulat tait
une occasion favorable de le dcrier. tre tromp par le More, avoir
laiss fuir une riche proie, aura pu tre un double sujet de reproche.
L'expdition aura paru trop peu lucrative en proportion de la dpense. Il
est certain du moins qu'on balanait  retourner  Almrie. Il fallut
qu'Eugne III ft des efforts pour ranimer les courages contre les
infidles (1147); tout le crdit de l'archevque de Gnes y fut employ.
Il fallut aussi les sollicitations et les offres d'Alphonse VIII, roi de
Castille et de Lon, vivement intress  enlever aux Mores les places
maritimes de son voisinage. Des traits intervinrent, la guerre devait se
faire par des efforts communs. Les Gnois avaient soin de stipuler,
suivant leur usage, que le tiers des conqutes leur serait remis;
Alphonse promettait des troupes, et, comme il disposait de peu de forces
et qu'il comptait sur celles du comte de Barcelone, il se rservait de
confier  celui-ci le commandement de son arme; mais si les Gnois
taient mcontents de la coopration du comte, la facult de se sparer
leur tait rserve.

Une fois l'impulsion donne  Gnes, toutes les ressources furent
prodigues au nouvel armement. Il se composa de soixante-trois galres et
de plus de cent soixante btiments de transport. On y monta en foule. On
augmenta le nombre ordinaire des consuls de la rpublique pour porter 
la tte de l'expdition quatre d'entre eux, assists de deux consuls des
plaids. Entre les premiers tait Hubert della Torre, le compagnon de
Caffaro dans la campagne prcdente. Guillaume, comte de Montpellier,
prit part  l'expdition avec Raymond Brenger, comte de Barcelone. Il
paratrait que quelques Pisans s'y joignirent4. Quand la Catalogne et
l'Aragon furent en mouvement, les historiens espagnols disent que cette
guerre n'occupa pas moins de mille btiments, grands ou petits (1148). On
attaqua Almrie par terre et par mer; mais la rsistance fut longue.
Alphonse tait sans forces, l'argent manquait au comte de Barcelone, et
les troupes commenaient  dserter. Les Mores tchaient de dtacher 
prix d'argent les Castillans et les Catalans. Les allis n'acceptrent
pas ces offres corruptrices; mais les consuls gnois se mfirent de
l'effet de ces manoeuvres, et, pour le prvenir, ils brusqurent l'assaut.
La ville fut prise de vive force. La bannire de Gnes y fut arbore avec
celles des deux comtes. Les Sarrasins, rfugis dans un fort, se
rachetrent au prix de trente mille marabotins. Dix mille femmes ou
enfants furent envoys captifs  Gnes. Sur tout le butin on prleva cent
cinquante mille marabotins, consacrs  l'extinction de la dette
publique, estime  dix-sept mille livres d'or. Le surplus fut rparti
entre les galres et les vaisseaux.

Aprs la conqute, et dans Almrie mme, les traits furent refaits; sans
doute que les Gnois avaient, su se prvaloir de l'infriorit des
secours de leurs allis pour faire mieux payer leur assistance. La
possession d'Almrie et de ses dpendances fut remise  Othon Bonvillani
au nom de la commune de Gnes, pour en jouir pendant trente ans.

La flotte se rendit ensuite  Barcelone. On y tint parlement. Le terme de
l'autorit des consuls arrivait; on y fit un nouveau consulat pour
l'anne. Deux des magistrats sortant de charge, della Torre et Doria,
retournrent  Gnes sur deux galres charges de l'argent rserv au
trsor de la rpublique. Le reste hiverna en Catalogne pour entreprendre
le sige de Tortose  la nouvelle saison. Les machines des Gnois, leurs
approches  travers tous les obstacles, dterminrent la capitulation;
aprs une vaine attente de secours la place fut rendue. Le comte de
Barcelone, qui en prit possession, en remit un tiers au comte de
Montpellier et un tiers aux Gnois. On trouve aussi qu'il fit don 
l'glise de Gnes d'une le sur l'Ebre, voisine de Tortose. Plus tard les
Gnois lui rtrocdrent leurs droits sur la coproprit de la ville.

Ces brillantes expditions rendirent le nom de Gnes imposant pour tous
les peuples qui habitent les deux bords de la mer Mditerrane (1149).
Les princes mores voisins taient obligs de rechercher, d'acheter mme
l'amiti de ces nouvelles colonies. Sur la cte de Valence qu'infestaient
les corsaires, il suffit  Hubert Spinola de montrer cinq galres, et les
Mores, tirant  terre leurs btiments, demandrent  traiter de la paix.
Boabdil Mahomet, roi de Valence5, reconnat pour ambassadeur Guillaume
Lusio6, qu'il appelle un des principaux citoyens de Gnes. Il fait une
paix de dix ans avec les consuls, les magistrats et tous les sages
marchands de la rpublique. Par amour pour elle, il donne aux Gnois,
dans Valence et  Denia, des quartiers pour leurs magasins, o nul autre
qu'eux ne pourra habiter. Ils auront libre commerce et totale exemption
d'impt; mais les trangers qui viendraient ngocier avec eux payeront
au roi ses droits ordinaires. Par une singulire concession, dans toutes
les terres du royaume de Valence, les Gnois jouirent gratuitement d'un
bain par semaine. Enfin, pour prix de ces faveurs, ceux d'Almrie et de
Tortose promettent de ne pas offenser les sujets du roi; celui-ci donne
 la rpublique dix mille marabotins; il prend un an de terme pour en
payer la moiti. Du surplus, Lusio a reu et emporte avec lui deux mille
marabotins, tant en or qu'en toffes de soie; les trois mille restants
seront solds dans deux mois.

La terreur tait grande devant ces navigateurs victorieux. Un de leurs
navires marchands, qui revenait d'Alexandrie, rencontrant les galres
d'un prince sarrasin, avait refus de se faire reconnatre. De
provocation en provocation, il s'ensuivit un combat que le marchand ne
pouvait soutenir. Il fut conduit en Sardaigne. Mais  peine les Mores
eurent reconnu que leur prise tait gnoise qu'ils s'alarmrent des
suites de leur victoire, et restiturent le navire et la cargaison sans y
toucher. Le juge ou seigneur de Cagliari, alli des Gnois, mdiateur
dans cette circonstance, renvoya le btiment  ses propres frais. Si,
malgr ces soins, la restitution ne compensa pas le dommage, c'est, dit
le pieux annaliste, qu'ainsi peut-tre Dieu chtie ses enfants pour les
dtourner de se livrer au commerce avec les infidles.


CHAPITRE VII.
Progrs, tendance au gouvernement aristocratique. Noblesse.

La navigation des Gnois au couchant n'arrtait pas le cours de celle du
levant. Ils faisaient un trafic considrable dans les ports de l'empire
grec. Dj leur assistance tait brigue dans les frquentes rvolutions
de ce pays. L'empereur Manuel Comnne ne ddaigna pas de leur envoyer son
patriarche Dmtrius, pour traiter d'une alliance avec la rpublique.
Manuel se mfiait de l'empereur d'Occident Frdric Barberousse, et
encore plus des entreprises des princes normands des Deux-Siciles. Les
croisades mettaient son empire en contact avec ces conqurants, et leurs
frquents passages le menaaient jusque dans Constantinople. Ses
successeurs en prouvrent bientt le danger. Pour lui, il cherchait des
amis et des cratures en Italie1. A Gnes, il envoyait des prsents; il
prodiguait les faveurs, et surtout les promesses. La rpublique se fit
accorder par lui les privilges dont les Vnitiens et les Pisans
jouissaient dans l'empire. Elle obtint la libert du commerce, et, avec
une glise, une enceinte de magasin, une cale de dbarquement, le rabais
au vingt-cinquime des droits de douane, qui taient perus au dixime.
Prodigue d'engagements, l'empereur promit d'envoyer pendant dix ans cinq
cents perperi  la rpublique, et soixante  son glise2, avec des
ornements pour la commune et pour l'archevque3.

On voit qu'en toute ngociation importante le consulat faisait la part de
l'glise et de son pasteur. Choisis par leur troupeau et parmi leurs
concitoyens, les archevques obtenaient toujours considration et crdit;
mais, confirms et institus par les papes, il est naturel qu'ils aient
us de leur pouvoir pour retenir leurs fidles dans une soumission
habituelle envers la cour de Rome. L aussi o leur dvouement tait
connu et leurs secours apprcis, les Gnois trouvaient une protection
paternelle. Quand ils croyaient avoir  se plaindre en Syrie, le pape
crivait des lettres menaantes au roi de Jrusalem et  ses barons pour
les obliger  respecter les droits de la rpublique. Il crivait aux
vques de Nmes, de Bziers et d'Agde, pour leur ordonner d'excommunier
leurs seigneurs s'ils ne rendaient  Gnes les sommes extorques  ses
navigateurs. L'archevque fut dcor du titre honorifique de lgat
perptuel dans la terre sainte, o il ne mit jamais le pied. A l'poque
o notre histoire arrive, ces dmonstrations redoublrent, et en mme
temps le roi de Sicile, dont les navigateurs gnois avaient frquemment
prouv de vexations, se rapprochait d'eux sensiblement. La venue du
redoutable empereur Frdric Barberousse, dont l'incursion soulevait
l'Italie, tait la cause de ces nouvelles dispositions. L'occasion fut
saisie. Guillaume Vento et Ansaldo Doria furent expdis en Sicile. Un
trait favorable fut conclu. Le roi en jura l'accomplissement devant eux;
ils s'engagrent  le faire jurer dans Gnes  leur retour par trois
cents notables. Les avantages taient pour les Gnois. Leur serment ne
les obligeait qu' ne conspirer ni la mort ni la dtention du roi, et 
indemniser la Sicile des dprdations que quelques-uns de leurs
navigateurs pourraient commettre. Mais, dit l'historien, ce n'est l que
ce que sans trait ni serment, la justice de la rpublique accorde  tout
le monde; et la ngociation faisait acqurir sans rien cder (1157).

Ce trait fait avec Guillaume, roi de Sicile4, est tout commercial et
nous donne une ide prcise du ngoce de ce temps. Un droit tait peru
dans le port de Messine, probablement  l'entre des btiments; les
Gnois en sont exempts;  l'exportation ils doivent un tarin pour deux
ballots de marchandises ou pour quatre sacs de bl, mais ils ne peuvent
prendre du grain que pour le porter  Gnes et nullement pour en
trafiquer. Arrivant en Sicile d'Alexandrie ou de Syrie, et soit des
terres des chrtiens, soit de celles des mahomtans, ils doivent trois
pour cent de la valeur des cargaisons qu'ils vendent; ce qu'ils
remportent invendu ne doit rien. A Palerme, ils doivent,  l'entre, un
tarin et demi par cent livres de cuir ou par cent livres de coton. La
sortie est gratuite. Ils doivent un vingtime de la valeur des draps
qu'ils apportent de chez eux; les autres articles, s'ils ressortent
invendus, sont francs d'impt.

Par la notice de ces traits et des expditions lointaines que nous avons
indiques, il semble qu'on peut prendre l'ide d'une nation forme et
consistante. L'importance gnoise parat l'emporter, du moins dans les
parties occidentales de la Mditerrane, sur celle de Pise. Mais cet
empire qui s'tend au loin est encore troubl et disput dans la Ligurie.
Cependant on commence  sentir une force capable de faire plier des
voisins indociles.

Les comtes de Lavagna, vers la fin de la guerre pisane, avaient donn de
l'inquitude sur une frontire qui touchait  celle de l'ennemi. Des
capitulations les liaient aux Gnois, mais leur foi tait devenue
douteuse; ils taient arms, on les souponna d'intelligence avec Pise
qui pourrait leur donner la main. On marcha sur leur territoire, on le
dvasta; le chteau de Rivarola fut bti pour dominer leurs possessions.
Eux-mmes jurrent obissance perptuelle au consulat. Cinquante ans
aprs, nous trouvons, sous le nom de Fiesque, leur famille, divise en
plusieurs branches, tablie  Lavagna, et dans Gnes au rang des
citoyens; il est probable qu' la paix et  la soumission dont nous
venons de parler quelques-uns d'entre eux vinrent  la ville comme otages
et furent forcs d'y accepter le domicile et la bourgeoisie.

Dans la province occidentale on avait galement profit de ce que les
forces et l'attention de la rpublique taient occupes au dehors.
Vintimille, se dbattant sous le joug, le secouait  chaque occasion
favorable. Cette ville avait des seigneurs, et ils avaient t rduits 
faire hommage de leur seigneurie  saint Cyr et  prter serment  la
commune de Gnes. Mais quand on fut libre de soins extrieurs, on revint
sur ce trait qui avait cess d'tre excut fidlement. Les comtes
furent accuss d'y avoir forfait. Leur ville fut assige par terre et
par mer; elle fut prise, dit l'annaliste,  la gloire de Dieu et de la
commune de Gnes. Les habitants subirent le serment d'obissance.
Quelques annes aprs, Guido Guerra, l'un des comtes, accepta le domicile
 Gnes et donna ses terres  la rpublique pour les reprendre d'elle en
fief. Il en reut l'investiture dans un parlement solennel o, aprs
avoir exig son serment, les consuls le revtirent de pourpre. Ce
singulier jeu de fief tait usit. D'autres seigneurs fodaux en avaient
donn l'exemple dans la mme contre. Ils avaient consenti  vendre leurs
domaines  la rpublique,  condition d'en devenir les dtenteurs  titre
de vassaux. Frdric Barberousse, qui se regardait comme le seigneur
dominant de l'Italie entire, et que ces translations privaient de
l'hommage immdiat, fut oblig bientt aprs de dfendre  ses vassaux de
tels marchs sous peine de la perte de la main droite.

Nous avons vu en quoi consistait le droit, ou plutt l'obligation du
domicile. Celui que jurait la compagnie tait suppos devenir habitant de
la ville de Gnes. Il n'en tait cens absent que par permission; et les
consuls pouvaient l'obliger  y paratre  la premire sommation.

C'est ainsi que peu  peu sous la prpondrance d'une commune de
marchands s'abaissait l'orgueil des nobles chtelains cantonns autour
d'elle. Ils s'en indignaient; alternativement ils prtaient et
faussaient le serment de fidlit. Mais ils retombaient dans la
dpendance; et la soumission leur tait d'autant plus onreuse qu'elle
tait moins sincre.

Othon de Fresingue, tmoin et narrateur des expditions de son neveu
l'empereur Frdric, remarque, en le dplorant, que les cits d'Italie
avaient tendu leur domination sur les territoires dont elles taient
entoures. Il restait  peine un seigneur assez puissant pour avoir sauv
son indpendance. Dans la haute Italie, dit-il, il n'y avait presque que
le marquis de Montferrat qui et vit le joug des villes. Elles
obligeaient les autres nobles  prendre place dans leurs communauts
organises avec un reste des institutions romaines. Elles se rgissaient
par leurs consuls, magistrats que pour la plupart on ne laissait en place
qu'un an, tant on tait jaloux du pouvoir qu'on leur confiait. Par le
mme sentiment on ne rservait pas ces magistratures aux ordres
suprieurs. On prenait les consuls indiffremment parmi les capitaines
(les grands seigneurs), les vavasseurs et le peuple. Pour assujettir
leurs voisins, ces municipalits ne craignaient pas d'admettre  la
chevalerie et aux dignits la jeunesse des rangs infrieurs, jusqu'aux
fils des artisans ignobles, gens que les autres nations repoussent comme
une peste de toutes les occupations honorables ou librales. C'est ainsi
que s'exprime la hauteur tudesque du noble vque. Dans l'orgueil
mprisant de son antique noblesse, il voit chez ces rpublicains une
vritable rouille de barbarie, et cependant, dit-il encore, c'est par ces
moyens que ces villes surpassent celles du monde entier en richesses et
en puissance.

Ce tableau rpond trs-bien  l'tat o Gnes nous apparat  la mme
poque et  ses rapports avec les seigneurs de son voisinage. Nous
remarquons seulement que si les autres communes avaient oblig leurs
nobles voisins  prendre une rsidence relle dans leurs villes, les
Gnois avaient fait peu d'usage de ce droit, et vraisemblablement ils
auraient pris plus d'ombrage que de confiance du sjour habituel parmi
eux de personnages trop levs. Si ailleurs ces nobles participaient au
consulat, on n'en voit aucun exemple  Gnes. Dans les fastes consulaires
on ne trouve aucun de ces marquis ou de ces comtes dont nous avons eu
occasion de parler, ni rien qui ressemble  des noms de seigneurs. Les
Fiesque eux-mmes ne paraissent mls  la conduite des affaires qu' une
poque postrieure, aprs qu'un des membres de la famille a t lev 
la papaut.  la venue de Barberousse tout tait encore, dans Gnes,
municipal et bourgeois.

Les occupations maritimes, qui avaient fait la force de toutes les
principales familles, ne s'accordaient pas avec les tablissements de
chteaux et avec les devoirs ou les habitudes des possesseurs de fiefs.
Sans doute les maisons les plus riches acquirent des terres autour de
Gnes, et,  mesure que les chefs devinrent plus minents, leurs fermiers
et leurs paysans formrent autour d'eux une clientle dpendante; nous
en verrons des effets. Mais il n'y a aucune trace de l'rection de leurs
domaines en seigneuries proprement dites; tandis que Gnes est entoure
de fiefs impriaux dans ses montagnes, il n'y a pas sur son territoire
propre un seul lieu qui ait un titre et dont ses possesseurs aient
affect le nom.

Il ne parat pas que l'ordre de chevalerie y fut confr, comme l'vque
de Fresingue le reproche des autres villes. Le service de la mer laissait
peu de place et moins de prix  la milice qui ailleurs ennoblissait le
cavalier. Mais, dans la carrire civile, ceux qui donnaient  leurs
nobles voisins des investitures, et des mains de qui des comtes
recevaient la pourpre; ceux qui faisaient de leur ville une suzeraine
respecte, une domination compte entre les puissances, pouvaient bien
s'attribuer les honneurs que les autres nations accordaient  l'pe et 
la fodalit. Seulement on ne nous en dit rien  cette poque.

Quoi qu'il en soit, ces marchands, ces bourgeois avaient t, en Syrie,
les compagnons des chevaliers et des nobles. Cette frquentation, et
l'effet naturel des richesses qui avaient rompu l'quilibre entre les
citoyens, ne pouvaient manquer de donner carrire  l'ambition. Nous
touchons au moment o, par une transition insensible, de l'galit d'une
commune sortit une noblesse, et d'une pure dmocratie une aristocratie
rgulire. Ce passage est difficile  saisir, car on ne nous en a laiss
aucun monument. L'vnement se prsente  nous, la date en parat fixe 
l'anne 1157. Mais les moyens et les progrs de cette entreprise ont
besoin d'tre recherchs l o les annalistes n'ont pas mme cru les
avoir rvls.

L'origine de la noblesse  Gnes est incontestable. Les premires
familles  qui l'opinion dfra ou laissa usurper cette distinction sont
les mmes dont le nom se recommande par le plus frquent retour dans la
liste des consuls depuis 1101. Ainsi, de la seule inspection de ces
fastes, on peut conclure la justesse de la rflexion de Stella, historien
de la fin du quatorzime sicle, mais instruit, et le moins servile des
crivains du pays, qui avait fait de grandes recherches sur les poques
antrieures, et qui s'tait aid des traditions et des mmoires
domestiques. Alors, dit-il en parlant des temps anciens, on ne
distinguait pas le peuple et la noblesse. Une seule dnomination
confondait tous les citoyens. Mais avec le temps, les descendants des
familles qui avaient exerc la magistrature se sont appels nobles5.

Dans ces anciens noms, il en est qui sont encore ports, de nos jours,
avec un juste orgueil, aprs huit sicles complets d'illustration. Guido
Spinola tait un des consuls de la compagnie qui, en 1102, prsidait 
l'armement pour la terre sainte. Immdiatement aprs, on voit paratre
des Defornari, des Mari, des Negri, Vento, Grillo, et bientt Anselme
Doria. Aprs les pres, on voit les fils arriver aux emplois ou au
commandement des flottes. Avec les familles encore existantes, on trouve
l'origine de celles qui se sont teintes, mais dont on suit la trace
honorable, comme des Embriaco, Usodimare, Malocelli. Enfin la scne va
tre occupe par les Avocati et les Volta dont les noms semblent perdus,
parce que c'est sous d'autres titres que nous sont connus les descendants
de ces familles. Stella nous avertit que les Avocati sont les mmes que
les Pevere (Piper) et que, mls avec les de Turca, autrement de Curia,
ils sont devenus les Gentile. Les Volta et les Malone runis sont devenus
les Cattaneo. Si l'on ne voit, dans les temps anciens, ni Imperiali ni
Centurioni, c'est que sous ces dnominations se sont confondues, dans des
temps un peu moins reculs, des familles non moins antiques que celles
qu'on vient de nommer.

L'annaliste Caffaro fut aussi l'un de ceux qui ouvrirent la porte des
honneurs  leurs descendants: il laissa sa famille au rang des nobles.
Peu de personnages, en son temps, prirent aux affaires une part aussi
active. Il vcut quatre-vingt-six ans. A trente ans nous l'avons vu 
Jrusalem et  Csare;  cinquante il fut port au consulat ds la
premire anne o cette magistrature prit une assiette rgulire. On
trouve son nom six fois sur la liste des consuls de la rpublique, et
deux fois parmi les consuls des plaids. Il devait avoir soixante et
treize ans quand, dans son dernier consulat, il alla rgir l'expdition
lointaine de Minorque et d'Almrie. Il fut charg depuis des missions les
plus importantes et les plus dlicates. La mort le surprit dans toute
l'activit du patriotisme ou de l'ambition, et sans que ses facults
eussent paru baisser. Ce tmoin si essentiel des faits, cet acteur des
scnes les plus intressantes pendant prs de soixante ans, a crit ce
qu'il a vu, et Gnes ne nous fournit pas d'autres mmoires contemporains.
Ceux-ci ont encore un caractre remarquable, l'authenticit officielle.

Ce sont ces annales qui renferment d'abord la liste complte des consuls
anne par anne; mais si elles sont prcieuses, elles laissent beaucoup 
dsirer  notre curiosit, et elles ont des rticences videntes.

Depuis le commencement de l'ouvrage, jusqu'au sige d'Almrie, le rcit
propre  chaque anne est plus ou moins tendu. A partir de cette poque,
l'auteur semble s'tre impos silence. La chronique des sept annes
suivantes ne contient plus que le nom des consuls. A la premire, il
ajoute seulement que les Gnois ont pris Almrie, qu'il ne saurait tout
raconter et qu'il s'en remet aux histoires qu'en criront les sages
tmoins de l'vnement. L'anne suivante, Tortose a t prise (1145); il
n'en dit pas davantage, et il passe outre6. Pour les quatre ans qui
suivent (1153), il n'y a pas un mot de plus que la liste des magistrats,
quand tout  coup l'crivain se rveille, et certes le tableau qu'il nous
trace de la rpublique au commencement de l'anne 1154 nous fait bien
voir que la matire n'aurait pas manqu  l'annaliste pour les annes
prcdentes, si son silence n'et t affect. La rpublique ne possdait
plus de galres; l'administration tait sans ressources. Tous les revenus
taient alins, les terres, les pages, les douanes, les droits du port,
les revenus du pesage, du mesurage, de la monnaie. Les citoyens taient
riches sans doute, puisqu'ils avaient prt sur ces gages, mais eux-mmes
paraissaient tombs en lthargie, tandis que l'tat ressemblait  un
navire sans pilote abandonn parmi les flots. Telle tait la situation o
les derniers temps (ces temps sur lesquels Caffaro avait gard le
silence) avaient rduit la chose publique, que les consuls qu'on venait
de nommer refusaient de prter serment et s'excusaient d'accepter leur
office. Un Doria, un Spinola taient parmi eux; leur dcouragement tait-
il sincre? L'approche du redoutable Barberousse l'avait-il accru? Ou
seulement ces magistrats ambitieux voulaient-ils tre sollicits et
marchander un plus grand pouvoir? Voulaient-ils mettre le gouvernement
hors des mains du peuple, ou affranchir leur dignit de sa tutelle? Leur
refus devint un grand vnement. Le public s'en mut. L'archevque vint
sur la place rprimander leur gosme et leur imposer le consulat en
punition de leurs pchs: le peuple les fora de prter serment. Ils le
firent par honneur pour la ville. Mais  peine ils furent entrs en
charge, c'est eux qui se firent obir, qui contraignirent les citoyens 
vivre en paix: obligation qui, en ce temps, semble leur avoir t
nouvelle. Des galres furent construites. Ds le commencement de leur
consulat quinze mille livres de dettes furent payes. Avant la fin de
l'anne, les revenus engags furent tous retirs des mains des
cranciers. Tout prend une vie nouvelle, et alors l'annaliste, aprs sept
ans de rticence, donne carrire  sa plume. Il annonce, comme s'il
commenait un ouvrage nouveau, qu'il va crire les choses dont il est
tmoin, et il les croit dignes d'tre connues du prsent et de l'avenir.

Or quelles taient ces grandes choses? On les aperoit en y regardant de
prs. La dmocratie perd du terrain; les affaires ne sont plus du
peuple, mais du gouvernement. Les ambassadeurs envoys  l'empereur, au
pape, rendent aux seuls consuls le compte mystrieux de leur mission. Les
consuls en transmettent les secrets  leurs successeurs. Ces magistrats
qui avaient recul devant leurs fonctions pour les saisir avec une
autorit nouvelle, auteurs de vastes plans que le cours d'une anne ne
leur avait pas suffi  raliser, y associent ceux qui les remplacent, et
leur confient des instructions secrtes pour continuer leur systme. La
gradation des termes doit mme tre re-marque surtout dans un crivain
fauteur vident de la rvolution aristocratique. Dans les chroniques de
plus de cinquante ans, depuis le commencement du douzime sicle, Caffaro
n'a jamais trouv un mot pour dsigner deux classes de citoyens; quand
on marchait contre les Pisans, il n'y avait encore de distingus que ceux
qui portaient des cuirasses blanches comme la neige. Si une seule fois il
est crit que les consuls s'embarqurent avec une trs-noble escorte, ce
n'est l qu'une pithte et non une qualification. Mais maintenant nous
entendons  chaque pas parler des meilleurs de la ville, et bientt ce
n'est plus une dnomination vague, c'est le nom d'une classe. On a pris
parmi ces meilleurs des ambassadeurs; et Caffaro, qui est du nombre, se
donne cette qualit  lui-mme, comme un titre convenu qui vient  son
rang dans l'tat et que la modestie ne peut empcher de prendre. D'anne
en anne, on voit les magistrats, travaillant tous dans le mme sens,
s'attacher  circonscrire le choix de leurs successeurs dans cette classe
de notables qui tend  devenir une caste privilgie. Enfin, ceux de 1157
ayant russi, comme Caffaro s'en vante expressment,  diriger l'lection
du consulat, et  le faire tomber aux mains des meilleurs, un seul mot
des annales nous fait voir qu'alors un changement fut opr. Les consuls
firent jurer une compagnie nouvelle. On se souvient que la constitution
de la commune de Gnes avait t une sorte de socit dont les armements
pour les croisades furent le principal intrt. Nous ne savons si ce
pacte social tait crit, ou simplement consacr par la tradition. Mais
le voici renouvel, la charte municipale est refaite sous l'influence des
meilleurs, qui ont tir  eux le consulat; cette charte est jure. C'est
l une circonstance remarquable, et, puisqu'elle concide avec le temps
o le gouvernement a repris une nouvelle vigueur, o il s'est resserr,
o les maisons en crdit s'attribuent des distinctions ostensibles, nous
pouvons conclure que ce nouveau pacte, s'il ne consacra pas l'usurpation,
renferma plus ou moins implicitement le germe du pouvoir et du privilge
aristocratique. Telle fut la solennit de la compagnie nouvelle, que
Caffaro se glorifie d'avoir prononc en un mme jour trois harangues,
pour les consuls sortant de charge, pour ceux qui entraient en fonction,
et pour le peuple gnois, en invoquant sur la cit les premiers dons du
ciel, la paix et la concorde.

Ds ce moment, la dnomination de noble commence  paratre et 
remplacer celle sous laquelle elle avait t cache. Dix ans aprs, un
annaliste, successeur de Caffaro, consacre expressment son oeuvre  un
double but, l'utilit de la rpublique et l'mulation parmi les nobles7.


LIVRE DEUXIME.
FRDRIC BARBEROUSSE. - GUERREPISANE. - BARISONE. - AFFAIRES DE SYRIE. -
COMMERCE ET TRAITS. - FINANCES.
1157 - 1190.

CHAPITRE PREMIER.
Frdric Barberousse.

L'an 1154, l'empereur Frdric Barberousse tait descendu en Lombardie:
 son approche l'Italie entire fut en confusion. C'est l'anne mme o
Gnes ne trouvait plus de consuls qui osassent la gouverner. Mais on a vu
qu'il se rencontra des magistrats fermes en mme temps qu'ambitieux, qui
se firent de leur rsistance affecte un titre  de plus amples pouvoirs.
Cette autorit qui fonda l'aristocratie tait tombe dans des mains
habiles, si nous en jugeons par la conduite tenue dans les rapports avec
Frdric, et par l'impulsion donne aux citoyens.

Depuis longtemps les empereurs et les papes s'taient fait la guerre, et
leur discorde avait boulevers l'Italie. Les premiers se croyaient
toujours successeurs des Csars et surtout rois de Rome. L'vque de
cette mtropole de l'Occident n'tait pour eux qu'un sujet qui ne pouvait
tre ni lu ni install sans leur cong. A son tour, le successeur de
saint Pierre se croyait suprieur au souverain temporel; et le titre
d'empereur ne se prenant qu'aprs le couronnement dans Rome, les papes en
possession d'en accomplir la crmonie regardaient le monarque qui venait
se prosterner  leurs pieds comme un candidat qui n'allait tenir la
couronne que de leur acquiescement  son lvation. La querelle longue et
sanglante des investitures avait t enfin touffe aprs des malheurs
et des affronts rciproques. A son issue, les papes se trouvaient en
jouissance d'une souverainet territoriale considrable; mais ils
n'taient pas les matres de Rome o tait leur sige piscopal, et ils
s'en indignaient. L, les empereurs, quoique absents, faisaient sentir le
poids de leurs prtentions souveraines toujours vivantes. Sous leur
influence les grandes familles romaines rprimaient l'ambition des
pontifes, et le peuple lui-mme y opposait des souvenirs de rpublique de
temps en temps rveills. Ces agitations et l'impuissance o les
empereurs allemands avaient t de rendre effective, par une
administration suivie, leur souverainet sur les Italiens, avaient
habitu chaque ville  un rgime municipal tout  fait libre. On ne
proclamait pas une indpendance absolue de tout devoir envers le chef de
l'empire, mais l'obissance, rarement rclame, avait cess d'tre
connue.

Cependant la venue d'un nouvel empereur, se rendant  Rome pour son
couronnement, tait une poque de crise. Suivant l'usage, ses envoys, le
prcdant, se rpandaient dans toutes les cits pour rappeler aux peuples
leurs devoirs, surtout pour exiger des tributs que d'Allemagne en et
vainement rclams, et dont l'approche du prince et de ses forces rendait
seule la leve possible. L'empereur convoquait tous ses vassaux pour
grossir son cortge, et pour venir renouveler les serments d'obissance
et de fidlit. Il les appelait aussi pour leur rendre la justice dans sa
cour.

Frdric Barberousse tait jeune, vaillant, avide de gloire et de biens;
il venait en force, et il amenait avec lui des docteurs disposs 
l'assurer qu'il tait le matre absolu de toutes choses dans l'empire.
Son langage tait conforme  ces maximes: souvent ses actions y
rpondaient. Les Italiens le regardaient d'avance comme le chef
impitoyable d'une horde de nouveaux barbares.

Il trouvait pourtant des partisans. Ces villes si multiplies dans la
haute Italie, en se gouvernant en rpubliques indpendantes, taient
ennemies l'une de l'autre. Elles se faisaient la guerre; les plus fortes
opprimaient les faibles, et les opprims ne manqurent pas de recourir 
l'empereur, dont la politique s'en fit autant d'appuis.

Gnes, protge par son loignement, n'avait pris aucune part aux
rivalits lombardes, ni aux querelles de l'investiture. Ses pieux
habitants penchaient videmment pour les papes, mais ils avaient vit
d'offenser les empereurs.

Leurs premiers rapports avec Frdric n'eurent rien que de bienveillant.
Comme les autres, ils dputrent vers lui. Caffaro et un archidiacre lui
furent envoys avec des prsents. Les dpouilles des Sarrasins d'Espagne,
les riches tissus de soie d'Almrie, les lions, les autruches et les
perroquets d'Afrique firent l'admiration de la cour impriale. L'empereur
reut les dputs avec bont. Loin de leur faire aucune injonction, il
vita d'entrer en discussion sur ses droits, il leur tmoigna son estime
pour leur ville; enfin, dit l'ambassadeur historien, il leur confia ses
projets les plus secrets.

La suite nous fait connatre et la nature de ces projets et les motifs de
tant de mnagements. Frdric convoitait les Deux-Siciles. Il n'avait
point de flotte; il fallait s'aider des Gnois ou des Pisans, et de tous
deux s'il tait possible. Les ouvertures qu'il fit aux envoys de Gnes
sont ces secrets mystrieusement rapports aux consuls, et que ces
magistrats transmirent  leurs successeurs en les drobant au peuple. Le
vritable usage qui en fut fait  Gnes parat avoir t de les dvoiler
au roi normand de Sicile, pour tirer parti de ses craintes afin d'obtenir
de lui le trait avantageux dont nous avons dj parl. La ngociation en
fut probablement ouverte ds lors; elle fut termine quand, peu aprs,
Gnes, se voyant plus menace par Frdric, s'engagea plus avant dans la
cause des papes.

(1155) Milan fut la premire ville qui brava la colre de Frdric.
Ensuite Tortone, qui avait embrass la cause des Milanais, fut la victime
de cette alliance. L'empereur l'assigea, et, aprs de longs combats, il
s'en rendit matre, la ruina de fond en comble et en chassa les
habitants. Dans cette expdition il avait appel tous ceux qui lui
devaient obissance. Les Gnois ne se pressrent pas de marcher, malgr
les menaces portes contre les rfractaires. Des voisins, qui avaient
fait leur soumission, et qui devenaient jaloux de les voir s'en
dispenser, les pressaient avec une amiti affecte de ne pas exciter la
colre de l'empereur qui avait dj manifest son dplaisir. Mais les
moyens dilatoires n'taient pas encore puiss, et ceux-l ont t de
tout temps agrables, souvent utiles,  un peuple accoutum  marchander
en toute chose. Ses consuls furent mands: l'un d'eux, accompagn
d'autres envoys, se rendit aux ordres de Frdric; mais cette entrevue
fut encore pacifique. La discussion des droits et des devoirs s'ajourna
d'elle-mme: en renvoyant les dputs, il les assura de l'intention o
il tait d'honorer Gnes au-dessus de toutes les villes d'Italie. Tout le
pays se divisait en deux alliances, pour ou contre lui; ou voit qu'il
voulait attirer les Gnois dans la sienne. D'ailleurs le temps lui et
manqu pour les rduire par la voie de la rigueur. Il n'ignorait pas que
les consuls avaient fait des prparatifs de dfense. On commenait 
lever des murailles. Tous les hommes de la ville et de son district, en
tat de servir, taient requis, en vertu de leur serment de citoyens, de
se tenir prts  s'armer. On avait dj envoy quelques forces dans les
chteaux placs entre Gnes et Tortone.

Frdric, reu par le pape, fut couronn  Rome avec cette circonstance
singulire, que les Romains ne voulurent pas lui ouvrir leurs portes. Il
fallut en occuper une par surprise dans un quartier loign, barricader
les issues qui communiquaient avec le reste de la ville, brusquer la
crmonie d'un couronnement furtif, et se hter de regagner la campagne,
tandis que le peuple furieux forait les barrires: trange solennit
par laquelle tait confr le titre fastueux d'empereur des Romains.
Poursuivi en se retirant, Frdric s'loigna; les combats, les maladies,
la lassitude et la dsertion des vassaux qui l'avaient accompagn,
l'obligrent  prendre le chemin du retour; il le marqua par des
ravages. Mais, parvenu devant Ancne, il cessa d'avoir une arme. Ce ne
fut pas sans danger qu'avec une simple escorte il put sortir de l'Italie
et regagner l'Allemagne.

(1156) Ce dpart, aprs un an de sjour et de domination violente, tait
un vnement considrable pour tout le monde. Les faibles respirrent,
les opprims levrent la tte; les Milanais rebtirent Tortone et
attaqurent ceux de leurs voisins qui s'taient donns  Frdric. Ce fut
le premier signal du nouveau caractre que prirent les rivalits
italiennes, et l'poque de la sparation de ce pays en deux partis
permanents et irrconciliables, les fauteurs et les adversaires de
l'autorit impriale, animosit qui, aprs avoir oppos ville  ville,
porta bientt la division de famille  famille dans une mme cit.

Les Gnois n'taient entrs dans aucune alliance, ni contre l'empereur ni
pour lui. Ils se tenaient encore spars de la politique lombarde: leur
indpendance tait leur unique pense; et s'ils s'taient vus assurs de
la sauver, ils auraient accord peu d'intrt  la cause de la libert du
reste de l'Italie. Echappant d'abord  la ncessit d'aider Frdric dans
ses projets contre la Sicile et la Pouille, ils gagnaient  l'vnement
de ne pas se commettre avec Guillaume, roi de ces pays. Le commerce
considrable qu'ils y exeraient avait t rcemment assur par le trait
qu'ils venaient d'obtenir de lui. Mais aussi Frdric, n'ayant plus
besoin d'eux, allait avoir ce motif de moins pour les mnager, et cet
empereur redoutable menaait de repasser les Alpes. La rpublique ne
regarda la paix o elle se voyait que comme une trve dont elle devait
profiter pour se mettre en tat de dfense. (1158) En effet, l'empereur
revint dans cette Italie qu'il avait appris  regarder comme un digne
objet de son ambition. Sa querelle avec Milan recommena aussitt. Aprs
des succs divers et de grands efforts des deux cts, les Milanais
affaiblis furent obligs de se rendre. Enfl de ses succs qui
intimidaient toutes les cits, Frdric alla tenir son parlement solennel
 Roncaglia. Tous ses vassaux et dpendants y comparurent: il y dicta
ses lois: les jurisconsultes impriaux les rdigrent dans le plus
impudent systme de despotisme absolu, et l'assemble y donna un
consentement servile. L, il fut dcid qu'en prsence de l'empereur
cesse toute dignit, toute magistrature; que tout pouvoir indpendant,
toute libert publique sont ncessairement des usurpations sur l'autorit
du souverain; qu' lui seul appartenaient les duchs, les comts, les
magistratures;  lui seul le droit d'imposer des tributs, tous les droits
des monnaies, des ports, des douanes, des pages, des moutures; tout
profit drivant des rivires; enfin, non-seulement le cens sur le revenu
des terres des particuliers, mais encore sur leurs ttes. Dans les
campagnes, except les boeufs du labourage et la semence des terres, il
n'est rien que les armes de l'empereur ne puissent prendre  leur
biensance,  concurrence de leurs besoins. C'est la ce que les vques,
les grands, les dputs des villes s'empressrent de reconnatre d'une
seule voix, en rsignant leurs titres et leurs privilges. Mais le droit
une fois constat, et tous ces biens recenss sur les registres du fisc,
l'empereur fut si gnreux qu' tous ceux qui eurent des titres bien
rguliers, il daigna rendre leurs proprits; celles qui ne furent pas
remises gratuitement assurrent  l'pargne impriale un gros revenu
annuel, dont le latin classique des chroniques fait une somme de plus de
trente mille talents.

L'empereur se rserva de nommer,  l'avenir, les consuls et les podestats
des villes, toutefois avec l'assentiment des citoyens. Il dfendit les
guerres prives entre les cits, et dans leur intrieur entre les
habitants. Citant tout le monde  sa cour, il rendit ou fit rendre la
justice aux particuliers. C'est  cette occasion qu'il donna un exemple
qui servit bientt, et pour longtemps, de rgle gnrale; le juge assign
 une ville fut ncessairement pris dans une ville diffrente. Surtout
Frdric se fit justice  lui-mme; il infligea arbitrairement des
peines et des amendes aux rfractaires,  la contumace et  la
ngligence.

Les Gnois se virent appels  ce tribunal menaant, et le temps se
trouva venu de dfendre ou de perdre cette libert si chre au peuple. On
leur reprochait de n'avoir fourni aucun contingent aux forces impriales
pendant le sige de Milan. On les accusait, ainsi que les Pisans, d'avoir
contrari par leurs intrigues le succs des envoys de l'empereur dans la
Sardaigne et dans la Corse, que Frdric regardait comme des dpendances
de l'empire. Gnes et Pise, qui s'en disputaient la domination, n'avaient
eu garde de contribuer  y faire rgner un autre matre. Les Gnois
continurent  plaider leur cause de loin, sans comparatre  Roncaglia.
On les pressait d'envoyer des otages et des tributs, ils n'envoyrent que
des reprsentations. Ils rappelaient les services rendus  l'empire
pendant plusieurs sicles; la garde des ctes depuis Rome jusqu'
Barcelone leur avait t confie; ils en avaient repouss les barbares,
et ils en cartaient encore les Sarrasins. A eux tait due la sret de
l'Italie, et cette garde leur cotait plus de dix mille marcs: n'tait-ce
pas un tribut suffisant? Et quelle autre contribution pourraient-ils
devoir? Ils n'ont de l'empire qu'un territoire sans produit, incapable de
les nourrir. Leurs subsistances, leurs ressources ne sont que dans ce
commerce qu'ils font au loin et que les trangers soumettent  d'normes
impts; et n'est-ce pas une loi des empereurs romains que, si eux seuls
lvent des tributs dans leur empire, ils n'ont rien  prtendre sur ce
qui contribue ailleurs? Gnes doit hommage et fidlit  l'empire, et
rien de plus.

On voit que ds ces temps-l les Gnois ne manquaient ni d'adresse, ni
mme d'arguties. Ces raisons, que les consuls tchaient de faire valoir,
le peuple les rptait avec un patriotique enthousiasme. Frdric
entreprit de vaincre la rsistance d'une cit indocile. Elle lui semblait
incapable de tenir contre la moindre attaque. De riches quartiers qui
s'taient tablis en dehors de ses anciens murs, et que rien ne couvrait,
en faisaient une place sans dfense. Il crut n'avoir qu' s'en approcher
avec ses forces. Ce mouvement eut l'effet le plus contraire  son
attente. Un soulvement universel clata contre ses menaces; tout se mit
srieusement en dfense. Une enceinte projete autour des nouveaux
quartiers avait t dj trace; tout  coup le mur s'lve et la
population entire accourt  l'ouvrage. Le jour, la nuit, hommes et
femmes tranent les pierres et le sable. On fit, en une semaine, dit
l'annaliste, ce qu'une autre ville n'et pas fait en un an. L o le
temps manque pour exhausser le rempart, on construit des palissades et
des redoutes avec les bois et les mtures des navires. En quelques jours
la ville a des dfenses  l'abri d'un coup de main. Les consuls, qui
savent par o pourrait faiblir la rsistance du peuple s'il se voyait aux
prises avec des troupes exerces, soldent des archers et des
arbaltriers, les placent au dedans, au dehors, et sur tous les points de
la montagne.

A cette dmonstration courageuse, l'empereur s'arrte et se modre enfin.
Parvenu au chteau du Bosco, il ne passe pas au del, il demande une
ambassade des Gnois, promettant de leur prter une oreille indulgente.
L'un des consuls et quelques sages, au nombre desquels est encore le
vieux Caffaro, se prsentent sur cet appel et sont favorablement reus.
La crise se termine par un accord, ou, si l'on veut, par une trve, car
un terme jusqu' la fte de saint Jean y est exprim. La construction
tumultuaire des murs de Gnes doit cesser. Un serment de fidlit sera
prt par quarante notables entre les mains des dlgus impriaux, qui
viendront le recevoir dans le palais de la rpublique: mais les devoirs
de cette fidlit ne comprendront ni l'obligation d'aucun service
militaire, ni le payement d'aucune contribution. Les Gnois s'engagent
seulement  payer les anciens droits rgaliens, sur la fixation desquels
ils s'en remettent  la propre conscience de l'empereur. Les droits
nouveaux que la dite avait reconnus, il en laisse la jouissance  la
rpublique. L'empereur leur promet de ne point admettre de rclamation au
sujet de leurs possessions justement ou injustement tenues. Il ne se
rserve contre eux que de faire justice s'ils dpouillaient les
voyageurs. En terminant cet accord, les Gnois payrent au fisc imprial
mille marcs  titre de don gratuit, disent-ils,  titre d'amende selon
leurs ennemis. Un prsent si mdiocre fait conjecturer qu'au milieu de
ses magnificences l'empereur n'tait pas riche en argent comptant. Pour
Gnes ce sacrifice tait peu considrable, s'il est vrai que dans le mme
temps la seule nourriture des hommes arms qu'on employait  la dfense
cotait  la rpublique cent marcs d'argent tous les jours.

L'historien de Frdric attribue  une inspiration cleste cette terreur
salutaire qui disposa le coeur des Gnois  la soumission et qui permit
une paix galement dsirable pour les deux parties, qui surtout arrta le
mauvais exemple donn  l'insubordination des autres villes. Car la
difficult des abords  travers ces montagnes, la force de la position,
et la grandeur des prparatifs de dfense rendaient, dit-il, l'entreprise
de forcer Gnes aussi prilleuse que pnible, quoique la magnanimit de
Csar ne calcult pas ces obstacles et s'assurt de les vaincre. On peut
estimer sur ces rflexions l'importance de la rpublique dans l'opinion,
la crainte mme qu'elle inspirait au plus puissant souverain du temps.

Quelques tribulations nouvelles n'en suivirent pas moins cette paix. Les
dlgus impriaux allrent exiger le serment  Savone, et dans tout le
Comt: c'est ainsi qu'on nommait le pays jusqu'au Var. Les Gnois le
rputaient compris dans ces possessions justes ou injustes que Frdric
avait nagure confirmes. Ils regardaient comme leurs vassaux les
chtelains tablis sur ce territoire. Nous avons vu le seigneur de
Vintimille prendre l'investiture  Gnes: sa ville mme tait lie aux
Gnois par un engagement plus ancien. Quand ils l'avaient conquise, ils y
avaient lev un chteau, et dans le serment de fidlit prt par tous
les habitants de la ville au-dessus de quatorze ans, avait t stipule
la promesse de maintenir cette citadelle sans l'attaquer et sans en
souffrir aucune attaque, ou du moins en prsence et avec la connivence
des dlgus de Frdric. Les Gnois, touchs de cet affront, en
portrent plainte. Ce chteau, disaient-ils, ils l'avaient lev sur
l'invitation de l'empereur Conrad, quand, recevant de toute part des
rclamations contre Vintimille, il avait ordonn aux Gnois de purger ce
repaire de pirates et de brigands.

Aucune satisfaction ne fut donne. La rpublique n'ignorait pas que si
Frdric s'tait content de quelques soumissions sous l'apparence
desquelles il avait laiss indcis la question de l'indpendance, il
tait loin d'tre favorablement dispos. Il poursuivait le cours de ses
prtentions despotiques et de ses vengeances sur les cits qui ne
portaient pas son joug. Il brlait Crme: sur l'autorit de ses dcrets
de Roncaglia (1159), il regardait comme annule les concessions qu'il
avait faites aux Milanais, et rallumait la guerre contre Milan; il
rompait avec le pape Adrien;  la mort de ce pontife, il suscitait le
schisme en opposant un comptiteur  Alexandre III. Ce pape, ds les
premiers jours de la querelle, avait intress  sa cause, par les
lettres les plus suppliantes, les Gnois enfants si dvots de l'Eglise.
Tout enfin les avertissait de ne pas compter sur l'amiti de Frdric.

C'est alors qu'ils reprirent le travail de leurs fortifications1 et
qu'ils le poursuivirent sans relche avec une unanimit et une constance
toute patriotique. Nous ne craindrons pas de nous arrter sur ce dtail;
il est honorable pour un peuple amant de sa libert, et il porte avec lui
la mesure des progrs et des ressources d'une ville intressante.

En soixante ans de prosprit les habitations, franchissant l'ancienne
enceinte, s'taient tendues au nord et au couchant sur les collines et
le long du rivage de la mer2.

La nouvelle muraille embrassa ces augmentations. On y mit un tel zle,
que, suivant les annales, en cinquante-trois jours on en construisit prs
des quatre cinquimes. Toute la population se fit honneur d'y travailler
avec le mme zle qu'au temps des menaces instantes de Frdric. Les
villages voisins y concoururent. Les maons de profession et les
indigents taient seuls pays. Les habitants des divers quartiers de la
ville se relevaient chaque jour, et les sections d'un mme quartier se
partageaient le travail. Le consulat qui leva les tours y dpensa trois
cents livres d'argent et paya neuf cents livres pour les dettes que ses
prdcesseurs avaient contractes, outre cent livres pour retirer le
chteau de Voltaggio des mains des capitalistes de qui l'on avait
emprunt sur ce gage. J'aime  noter ces rsultats du budget d'une
rpublique du douzime sicle. L'anne suivante on construisit les
murailles de Porto-Venere, de Voltaggio et de plusieurs autres positions
au nord et  l'est. Ainsi se suivait le systme de mettre les approches
de Gnes et le territoire en tat respectable de dfense.

(1162) La guerre rallume par l'empereur contre les Milanais, et le sige
de leur ville, durrent trois ans. Enfin ils se rendirent. Frdric
battit leurs murailles et jusqu' leurs habitations. Il voulut que la
cit rebelle perdit son existence et son nom (1162): vengeances
farouches d'un despote, que nous avons vues imites par un gouvernement
de terreur, soi-disant rpublicain. Les populations ennemies du voisinage
furent charges de l'excution de cet odieux dcret.

Les Gnois avaient suivi leur systme; ils s'taient tenus  l'cart, se
gardant d'attirer le courroux de l'empereur, mais se dispensant de lui
envoyer des soldats. Quoiqu'un long sige, si voisin de leurs frontires,
ne pt manquer de les proccuper, leurs annales gardent un silence
prudent sur cette grande lutte et ne le rompent qu'au dnoment.
L'illustre historien des rpubliques italiennes fait justement remarquer
comme une preuve de la terreur que l'vnement inspirait, qu'alors le
style et les expressions changent. Barberousse est le magnanime,
l'invincible Csar, qui fait courber toutes les ttes sous le joug de son
glorieux triomphe. On peut ajouter que l'adulation ne manque ni pour les
courtisans ni pour les ministres de ce matre redoutable. Ceux avec qui
les Gnois sont forcs de traiter sont dous des qualits les plus
hautes. L'archevque de Cologne, archichancelier du royaume d'Italie,
laisse partout aprs lui la trace de la renomme d'un autre Cicron. Il
n'est pas jusqu'au chapelain de cet archevque, dlgu subalterne, qui,
dans le langage barbare de l'crivain, ne soit orn de toute virtuosit.
Mais au milieu de ces loges paraissent contre ces vertueux personnages
les reproches de corruption et de partialit vnale. Malgr les
protestations les plus soumises, Gnes hassait et craignait l'empereur:
on y reconnaissait le pape qu'il rejetait (1161), Alexandre, perscut 
Rome, trouvait chez les Gnois la rception la plus solennelle et
l'hospitalit la plus filiale. On prodigua avec joie et avec amour, pour
lui des subsides magnifiques, pour ses cardinaux et ses prlats des
secours considrables. Pour faire clater sa gratitude, le pape prodigua
les bienfaits spirituels  l'glise de Gnes; on peut tre certain que
ce n'tait pas  des sujets sincrement dvous  Barberousse que le pape
accordait ses largesses apostoliques.

(1162) Le conqurant jouit  Pavie de son triomphe sur les Milanais, et
parmi ceux qui vinrent humblement le fliciter d'un vnement qui leur
tait fcheux, taient les envoys de Gnes. Il les mandait, et, cette
fois, ils se gardrent de se faire attendre. Cette ambassade fut confie
aux hommes les plus accrdits de la rpublique. Deux des consuls la
prsidaient; et, sur neuf personnages, on y voit un Spinola, un
Grimaldi, un Doria, un Vento, un Volta. Cette dputation fut reue avec
assez de faveur. Frdric se voyant matre absolu en Lombardie, reprenait
le dessein de conqurir le royaume de Sicile. Il demanda aux Gnois de le
servir: ceux-ci protestrent qu'ils taient toujours prts 
l'obissance; mais ils reprsentaient avec humilit, que, contribuant
plus qu'aucune autre ville d'Italie, par leur soin,  la dfense des
ctes de l'empire, il serait juste de leur assigner une indemnit pour un
service extraordinaire. Cette insinuation ne dplut pas. Frdric renvoya
les dputs en les chargeant de lettres adresses en son nom aux consuls
et  tout le peuple. Il y exprimait ses dispositions favorables pour
Gnes. Il voulait qu'une rponse positive sur ses demandes lui ft
apporte dans huit jours, pour tout dlai, par de nouveaux envoys. Cette
seconde dputation fut renforce du chancelier de la commune,
jurisconsulte expert que l'on supposait propre  discuter le droit avec
les commissaires impriaux. Aprs une ngociation assez longue, le trait
fut conclu. Les Gnois s'obligrent  mettre aux ordres de l'empereur,
dans le dlai d'un an, une flotte qui agirait contre la Sicile. Au moyen
de cet engagement il les dispensait de le suivre  la guerre contre tout
autre ennemi que les Siciliens ou les Provenaux. Pour indemnit de leur
armement, il leur donnait d'avance sur les conqutes qu'ils aideraient 
faire, la ville de Syracuse et deux cent cinquante fiefs de chevaliers
dans le Val di nota: il leur concdait des privilges de commerce, mme
exclusifs au prjudice des Vnitiens alors rfractaires. Il ne devait
faire avec le roi de Sicile aucun trait sans leur concours. Toutes les
possessions de Gnes taient confirmes. A la guerre, c'est sous la
bannire de leur commune que devaient marcher toutes les milices de
Porto-Venere  Vintimille, sans prjudice toutefois de la juridiction des
comtes et des marquis, et de la fidlit des feudataires impriaux. Enfin
Barberousse laissait  Gnes le libre choix de ses consuls. Une bulle
d'or, remise aux ambassadeurs, convertit ce trait en concession
solennelle.


CHAPITRE II.
Guerre pisane. - Barisone.

(1162) Au moment o la rpublique se voyait dlivre de ce que sa
situation avait de menaant, un incident malheureux la fit rentrer en
guerre avec Pise. L'tat de paix entre les deux rpubliques tait fond
sur une convention qui excluait toute hostilit non-seulement sur leur
territoire, mais sur la mer et en tout lieu, except en Sardaigne. L
mme, le ngoce, les relations et les proprits respectives taient
exploits sans user du droit d'y vivre en ennemis. Mais quand les
bienfaits du commerce, au lieu d'tre accessibles  tous, sont une sorte
de secret et de monopole, il est impossible que la jalousie ne rgne pas
entre les commerants qui y prennent part. Les nations qui vivaient en
paix sont ainsi entranes  des guerres funestes par leurs colonies, ou
par leurs facteurs dans les pays trangers.

Gnes et Pise avaient des tablissements rivaux  Constantinople. Une
rixe y devint une guerre nationale. Les Pisans s'y trouvant fortuitement
en plus grand nombre, assaillirent leurs ennemis. Trois cents Gnois,
dt-on, se dfendirent un jour entier contre mille adversaires. A la nuit
ceux-ci proposrent de cesser le combat; mais les Gnois, endormis par
cet accord, furent surpris au point du jour suivant. Ils ne purent
rsister davantage; ils se sauvrent sur leurs btiments, abandonnant
leurs magasins et leurs effets dont les Pisans firent leur proie.
Quelques victimes prirent dans le combat, et parmi elles, le fils
d'Othon Rossi, personnage considrable  Gnes. La ville apprit ces
tristes nouvelles par l'arrive des vaisseaux qui rapportaient les
fugitifs. Aussitt on se soulve. Douze galres de particuliers sont 
l'instant armes et vont mettre  la voile pour courir  la vengeance sur
les Pisans, sans vouloir mme attendre que le consulat en donne l'ordre;
mais les magistrats arrtrent ce transport. Les usages de la guerre et
du droit des gens devaient tre accomplis. Un messager, solennellement
expdi  Pise, y porta des lettres de dfiance. La teneur de cet acte
diplomatique nous a t conserve: je la rapporterai.

Vous nous provoquez ds longtemps; vous avez troubl notre paix sur
tous les rivages du monde. Nous n'avons eu de scurit nulle part o vous
vous tes sentis en force, et c'est trop peu pour vous si vous n'y
ajoutez d'horribles massacres, l'assassinat non d'obscures victimes, mais
de nos nobles, un pillage odieux, et encore ces imprcations furibondes
par lesquelles vous nous insultez en ennemis perfides. Nous ne
supporterons pas plus longtemps l'usurpation de cette Sardaigne que Gnes
seule a dlivre du joug des Sarrasins, ni l'enlvement de nos titres que
vous retenez par une violence inoue. Nous abrogeons les traits d'une
paix si mal observe. Libres des liens d'une trve rompue, nous vous
portons, dans notre bon droit, un dfi solennel.

On voit ici dans un acte politique la qualification de noble attribue
aux victimes comme une circonstance qui aggrave le meurtre. On y voit
aussi rveille la querelle sur la Sardaigne. On ignore si le reproche
des titres enlevs et injustement retenus se rapporte  autre chose qu'
la spoliation des magasins de Constantinople.

Le messager revenu sans rponse, les galres sortirent, et les hostilits
prirent cours. On entra d'abord dans l'Arno, pour insulter le port de
Pise. D'autres galres allrent chercher les ennemis dans les eaux de la
Sardaigne et de la Corse. Othon Rossi, le pre du jeune homme tu 
Constantinople, tait de cette expdition; il vengea cruellement son
fils sur les prisonniers qui tombrent entre ses mains.

Dans une rencontre, douze galres gnoises se trouvrent en prsence de
trente-six galres de Pise. La difficult n'tait pas d'chapper au
pril, mais il en cotait de reculer devant des rivaux. Les Gnois
s'avisrent de proposer  leurs adversaires de combattre douze contre
douze, et s'irritrent d'tre moqus par un ennemi peu dispos  se
dpartir de son avantage. Il fallut donc se retirer avant de se voir
envelopps. Sur ce rcit, les consuls assemblent les citoyens en
parlement public; ils proposent l'armement gnral, et le peuple entier
rpond: Fiat. Cependant, sur le bruit de ce renouvellement des voies de
fait, l'archichancelier accourt pour les interdire. Il ordonne que huit
dputs de chaque ville comparaissent promptement  Turin devant
l'empereur. On s'y rendit: les parties se prparaient  traiter leur
cause; mais Frdric, toujours prt  mander, ne l'tait pas  entendre:
il imposa silence en dclarant qu'il tait press de retourner en
Allemagne; il ordonna que les parties jurassent d'observer la trve
jusqu' son retour.

(1164) L'empereur revint en Italie quelque temps aprs, et le procs
qu'il devait juger se compliqua d'un incident assez curieux. On vint lui
demander, au nom de Barisone, juge d'Arborea, le titre de roi et
l'investiture de la Sardaigne entire, moyennant un prix raisonnable,
argent comptant. Les quatre provinces de cette le taient tenues par
autant de gouverneurs qui, en conservant leur titre antique de juges, en
taient devenus princes hrditaires. Les Pisans, qui les avaient
constitus ds le temps o avec les Gnois ils avaient chass les Mores,
affectaient chez eux de regarder ces juges comme leurs vassaux: en
Sardaigne, ils se contentaient de cultiver leur alliance. Les Gnois la
briguaient afin de regagner par leur appui la prpondrance dans l'le o
il leur restait quelques possessions.

Barisone tait loin d'tre le plus puissant des quatre juges, et
l'vnement prouva que ses forces ne rpondaient pas  son ambition et 
son orgueil. Mais Frdric, flatt d'tre reconnu pour suzerain, et
charm de tirer quelque argent d'une domination qu'il n'aurait pas t
capable de rendre plus lucrative, ne fit aucune difficult d'accorder la
demande: le trait s'accomplit. Barisone s'engagea  payer  Frdric
quatre mille marcs d'argent1. Des dlgus impriaux le conduisirent
d'abord d'Arborea  Gnes o son entreprise tait favorise. L'empereur
l'appela  Pavie: il manda  sa suite les consuls gnois, qui obirent,
non sans quelque anxit; mais la rception fut favorable. Le juge fut
roi. Frdric lui mit sur la tte une couronne que les consuls avaient
apporte avec eux.

La crmonie  peine acheve, le consul de Pise comparut et protesta
contre tout ce qui s'tait fait. L'empereur avait donn ce qui ne lui
appartenait pas, ce qui appartenait aux Pisans: il avait fait roi un
ignoble paysan, vassal de Pise. Le consul de Gnes, levant la voix,
repoussa ces assertions. Ce serait  Gnes et non  Pise de revendiquer
la Sardaigne par droit de conqute. Csar en donne la couronne, non  un
homme vulgaire, mais  un seigneur trs-noble, riche de possessions
immenses, et qui a pour vassaux les nombreux Pisans tablis dans l'le,
loin qu'il soit le vassal de leur rpublique. Frdric pronona que ce
qu'il avait fait tait bien fait, qu'il avait us de sa pleine puissance
et donn ce qui lui appartenait. Les Pisans se retirrent irrits.

L'empereur demanda ensuite s'il lui restait  accomplir quelque promesse
qu'eussent faite ses ambassadeurs. Barisone tmoigna sa satisfaction et
sa reconnaissance. Maintenant c'tait donc  lui de remplir son
engagement. Les quatre mille marcs convenus lui furent demands. Il avoua
avec embarras que ce n'tait pas  Pavie qu'il avait compt les payer;
mais,  peine rendu dans son royaume, il les ferait tenir ponctuellement
 son auguste bienfaiteur. Le bouillant Barberousse s'enflammant  cette
rponse, s'cria: Je pars, j'ai le pied  l'trier, et ne puis
attendre. A me remettre ainsi, autant vaut me dclarer que tu ne me
payeras jamais. Quand et comment, de l'on le, tes deniers pourraient-ils
me parvenir au fond de l'Allemagne? Apprends que ce n'est pas ainsi qu'un
roi tient sa parole. Que sont d'ailleurs quatre mille marcs au prix d'une
couronne acquise et de ses profits? Tu dois avoir reu au del de cette
somme de ceux  qui tu as destin les nouvelles dignits de ta cour. Ni
paroles ni dlais, il faut payer sa dette.

Barisone dsol n'obtint que le temps de recourir  ses amis. Il n'avait
de ressource que dans l'assistance de Gnes, il l'employa; la somme
tait forte, le recouvrement peu certain,  en juger par l'impuissance
dans laquelle le roi se trouvait ds les premiers pas, et dj ses
prparatifs et les quipages assortis  son nouveau rang avaient
constitu la rpublique en avances qu'elle rpugnait  grossir. Mais si
la royaut de Barisone tait caduque, Gnes perdait avec ses premiers
frais tout le fruit de sa politique. On avait conniv  la vanit de ce
petit prince dans la vue de se faire de lui une puissante crature en
Sardaigne; la drision et le mpris allaient tomber du protg sur les
protecteurs. L'intrt et l'amour-propre taient blesss; l'amour-propre
national dicta la rponse.

On retourna donc  Barberousse, et, marchandant d'abord, on essaya de
faire accorder de longs dlais sous la caution des Gnois. L'impatient
empereur jura que s'il n'tait pay  l'instant, il enlverait Barisone
et le conduirait en Allemagne. Les consuls gnois furent forcs de
prendre des arrangements plus effectifs. L'empereur fut pay; Barisone,
libr envers un crancier, resta entre les mains d'un autre, moins
violent que le premier, mais non moins attentif  ses srets. Le roi dut
promettre de fournir des garanties en arrivant  Gnes.

Mais l, il n'avait pas plus qu' Pavie les moyens de s'acquitter. Toutes
ses ressources taient en Sardaigne. Les consuls s'en convainquirent avec
d'autant plus de regret que pour le secourir il avait fallu mettre les
proprits de la rpublique en gage entre les mains des citoyens les plus
riches. On sentit douloureusement surtout la ncessit d'ajouter de
nouveaux deniers  ceux qu'on avait fournis. Barisone, en prsence des
Pisans, ne pouvait passer dans son royaume sans forces et sans appareil.
Il demandait un nouveau prt pour armer sept galres et trois grands
vaisseaux, pour solder des troupes, des archers. Pendant ces prparatifs
il vivait  Gnes avec un faste royal. Il montrait gratitude et
magnificence. Il souscrivait un acte authentique qui accordait aux Gnois
les privilges les plus tendus, les plus exclusifs, dans toute la
Sardaigne. Il prodiguait les investitures de ses terres aux citoyens les
plus distingus, et probablement  ceux qui lui prtaient de l'argent,
car, en tout, il se trouva devoir jusqu' vingt-quatre mille livres, tant
 la commune qu'aux particuliers. Ainsi un petit prince riche se vit tout
 coup devenu un roi pauvre et ncessiteux, destin  vivre prisonnier
pour dettes, soit sur le territoire des trangers, soit sur leurs
vaisseaux.

Picamilia, l'un des consuls, assist de prudents et vigilants
personnages, monta sur la flotte prpare afin d'amener le nouveau roi
dans sa capitale d'Arborea avec l'honneur d  sa couronne; mais les
instructions portrent de ne pas souffrir son dbarquement que le
payement de sa dette ne ft effectu et l'argent mis en sret  bord des
galres.

On arriva devant Arborea. Le roi assura que le payement allait tre fait,
et il fit passer  terre ses ordres ports par des envoys gnois. Ils
revinrent annoncer qu'il ne leur avait pas mme t permis de dbarquer.
Les officiers du roi, sa femme mme, avaient signifi qu'on ne payerait
rien avant que Barisone leur et t librement rendu. Il offrit de faire
cesser ce malentendu sur-le-champ; il lui suffisait d'aller  terre.
Mais les Gnois n'taient pas disposs  le laisser sur sa bonne foi;
pendant cette ngociation ils demandaient au roi de faire du moins
apporter des vivres sur les vaisseaux, puisque le retard qu'on mettait 
remplir ses engagements prolongeait le sjour  la mer. Le roi promettait
chaque jour; mais les approvisionnements n'arrivaient pas. La saison
devenait mauvaise. Picamilia craignit qu'on ne lui drobt la personne
qui lui tait confie en gage, et, se dfiant de Barisone, des Sardes,
des Pisans et d'une surprise, il remit  la voile pour Gnes, et y ramena
le royal dbiteur. L il fut consign  quelques nobles qui en
rpondirent. La rpublique leur assigna une pension pour son entretien et
pour les frais de garde.

(1165) Les Gnois et les Pisans taient intresss de trop prs et trop
en contact dans cette affaire pour qu'entre eux la trve pt subsister,
La cargaison d'un vaisseau naufrag retenue par les Pisans avait mu une
querelle, et donn occasion de tenir pour la dbattre un congrs  Porto-
Venere. Les Pisans ne pouvaient se refuser  la restitution: mais ils
opposaient qu'il fallait d'abord rgler d'autres comptes. Les Gnois en
bons marchands, qui dj ne manquaient pas de lgistes exercs pour
consulteurs, soutenaient qu'il fallait avant tout solder le compte
liquide et la dette reconnue. Enfin le consul de Pise leva la vraie
prtention. Gnes, disait-il, a commis la premire violence et rompu la
trve en retenant prisonnier Barisone vassal des Pisans. Le consul
gnois, sans s'arrter  discuter les qualits, rpondit que s'il en
tait ainsi, et s'ils voulaient que leur vassal ft libre, ils payassent
sa dette. Le Pisan sembla prt  consentir  ce march. Mais quand, dans
le cours des explications, il entendit porter la somme  vingt-huit mille
livres, il reprocha  l'avare crancier d'avoir fait recevoir pour
argent, des poivres et du coton  des prix doubles et triples de leur
valeur vritable, et dclara que sa ville n'tait pas assez riche pour se
charger d'un tel fardeau. Il offrait seulement d'obliger les sujets de
Barisone  reconnatre la dette et  jurer de l'acquitter. Puis il
offrait six mille marcs; les Sardes auraient fait le reste. Un incident
vint troubler cette singulire ngociation marchande.

Un Pisan, exil de son pays et rfugi  Gnes, s'y tait fait corsaire.
Sa galre parut tout  coup  Porto-Venere. Le consul gnois craignit
qu'on ne lui imputt les violences que l'armateur irait commettre au
milieu des confrences d'une paix. Il l'astreignit  jurer de s'abstenir
de toute voie de fait jusqu' nouvel ordre, et lui-mme il cautionna
cette promesse au consul de Pise. Mais celui-ci ne se crut tenu d'aucun
mnagement pour chtier un transfuge rebelle. Il fit venir secrtement
une galre de sa rpublique, et le corsaire se vit attaqu. Le consul
gnois accourut dans un canot et fut tmoin d'un furieux combat (1166):
la galre pisane tait aborde par le corsaire. Le consul de Pise qui s'y
tait rendu se jeta  la mer pour sauver sa vie  la nage. Recueilli par
le consul de Gnes, il supplia celui-ci de monter sur le bord, pour
arrter le carnage. Le Gnois le crut, et une blessure presque mortelle
fut le prix de son dvouement. Cependant, aprs avoir reproch au
magistrat pisan son imprudence et sa perfidie, il le renvoya libre et les
autres prisonniers avec lui. Il se contenta d'emmener  Gnes la galre
prise.

Peu aprs les Pisans tentrent une autre voie. Ils dpchrent
secrtement des ngociateurs en Allemagne, et traitrent avec
l'archevque de Mayence. Quand Frdric revint en Italie, ils parurent
devant sa cour. L ils reprsentaient qu'ils avaient pay au fisc
imprial, entre les mains de l'archevque, treize mille livres, et qu'
ce prix celui-ci leur ayant donn de sa part l'investiture de la
Sardaigne, leur avait fait serment qu'il serait ordonn aux Gnois de
s'abstenir de tout rapport avec cette le. Le Mayenais attesta que telle
tait la vrit et qu'il avait ainsi jur par ordre de l'empereur.
Frdric reconnut le fait, et, s'adressant aux consuls gnois, il leur
intima d'abandonner la Sardaigne aux Pisans. Les consuls de Gnes
prsents taient Hubert Spinola et Simon Doria, hommes de coeur et
habiles. Sans s'intimider, ils rpondirent  l'archevque qu'il avait mal
et injustement conseill l'empereur;  l'empereur qu'il tait trop juste
pour avoir voulu donner ce qui ne lui appartenait pas; qu'il oubliait
sans doute que l'investiture royale avait t solennellement confre 
Barisone; que Gnes avait d'ailleurs des droits suprieurs et
incontestables, qu'elle ne saurait en tre dpouille sans jugement, et
que si avant qu'il en et t rgulirement dcid, les parties
entendues, les Pisans se prvalaient d'une concession de pure faveur,
aucun respect n'empcherait de les chasser comme usurpateurs du bien
d'autrui.

L'empereur, indiffrent au fond de la querelle, pourvu qu'il n'et 
rendre ni les treize mille livres ni les quatre mille marcs, convint
qu'il avait couronn Barisone, qu'il l'avait fait sans prjudice du droit
des Gnois, le nouveau roi ayant consenti  cette rserve. En voulant
gratifier Pise, il n'avait pas entendu dpouiller les Gnois de ce qui
serait  eux, et la chose devait tre examine. Alors les parties
essayrent de produire ce qu'elles regardaient comme leurs titres; mais,
 ce qu'avanait une partie, l'autre opposait d'abord des dngations,
enfin des dmentis: un dfi en fut la suite. Frdric fit apporter
l'Evangile et ordonna que deux Pisans et deux Gnois jurassent de vider
la querelle en un combat singulier, tel qu'il se rservait de l'ordonner.
Comme il s'agissait d'en marquer le terme. Les Pisans et nous, dit
Spinola, nous devons marcher ensemble  l'expdition que l'empereur
projette; son service ne doit pas souffrir de nos dbats. Nous sommes
prts  jurer de ne faire dommage  nos adversaires ni dans leurs
personnes ni dans leurs biens pendant la dure de la campagne et un mois
aprs le retour. Qu'ils s'engagent ici envers vous par le mme serment;
nous leur ferons volontiers prsent de mille marcs d'argent, s'ils
veulent nous donner cette garantie. Puis,  l'expiration de cette trve,
nous promettons de n'aller importuner personne pour nous plaindre du mal
que nous nous laisserions faire par eux.

Frdric expdia bientt  Pise l'archevque de Mayence,  Gnes celui de
Cologne, pour faire cesser les hostilits. Mais les Gnois prtendent que
l'arbitre qu'on leur envoyait tait dj corrompu par les dons des
Pisans, et ils accusent la partialit de l'un et l'autre dlgu. Aussi
la guerre fut-elle continue sans gard pour les dfenses de l'empereur
occup d'autres soins.

Avant d'en raconter les principaux vnements, nous puiserons ce qui
concerne la Sardaigne. Le malheureux Barisone languissait  Gnes, tandis
que les juges ses voisins, plus blesss de ce que leur gal avait voulu
s'appeler roi, que touchs de sa disgrce, profitant de son absence,
ravageaient ses terres et menaaient de le dpouiller tout  fait. Aprs
quatre ans (1168) d'une pnible attente dans Gnes, il se prsenta aux
consuls et au conseil; il les entretint de la ncessit de le laisser
reparatre en Sardaigne, si on ne voulait lui faire tout perdre. C'tait
la seule manire de le mettre en tat de payer sa dette, et les Gnois
devaient sentir que si sa mort leur enlevait leur gage, tout espoir de
rien rcuprer leur chapperait. Il avait prpar les voies pour parvenir
 une extinction certaine de leur crance. A son arrive en Sardaigne
quatre mille livres leur seraient comptes. Une imposition serait mise
pour solder la dette, ils la lveraient par leurs mains. Pour garantie,
il leur livrerait ses places, il donnerait en otage, outre un nombre de
ses vassaux, sa femme, ses enfants, et lui-mme encore, aprs une courte
apparition dans son pays.

Ces raisons taient palpables. On se dcida  tenter cette voie de
recouvrement. La commune ne voulut dpenser que l'armement d'une seule
galre. Les citoyens qui avaient reu des investitures de terres en
Sardaigne en quiprent trois autres  leurs frais. Les choses convenues
s'excutrent de bonne foi; les Gnois furent mis en possession de la
principale forteresse. La contribution fut tablie, ils la perurent. Le
roi, sa famille, les otages qu'il avait promis se rembarqurent sur la
flotte et revinrent habiter Gnes. Aprs trois annes (1171), la dette
teinte, Barisone, escort par un des consuls, rentra dans sa province,
heureux de la retrouver et conservant le vain titre de roi, chrement
pay, sans plus rien prtendre sur le reste de la Sardaigne.


CHAPITRE III.
Suite de la guerre pisane.

La guerre avec les Pisans, que la jalousie irrconciliable des deux
rpubliques commerantes tait propre  perptuer, convenait peut-tre
aux intrts des principaux citoyens (1165). Elle les faisait couter
dans les conseils, les rendait ncessaires aux ngociations, leur donnait
de l'autorit sur les flottes ou  l'arme. Si elle puisait le trsor,
c'est encore  eux qu'on recourait, et leurs secours intresss se
changeaient en spculations lucratives, en fructueux emplois de leurs
richesses prives. Ils prenaient en nantissement les revenus et jusqu'aux
proprits de l'tat; un vif enthousiasme de vanit nationale soutenait
les dispositions du peuple, qui d'ailleurs tout dvou  la navigation,
trouvait sa subsistance dans les expditions o il tait appel. Le
commerce n'prouvait pas un drangement extrme, parce que quelques
flottes ennemies ne suffisaient pas pour interrompre son cours parmi tant
d'chelles et de ports de refuge qu'offraient toutes les ctes de la
Mditerrane. Chaque btiment naviguait arm; on spculait autant sur la
chance de prendre que sur celle d'tre pris; on craignait beaucoup moins
qu'aujourd'hui la rencontre d'une force suprieure. Il tait bien plus
facile d'y chapper. Les coups n'atteignaient pas de loin avant l'usage
de l'artillerie, et il suffisait d'viter l'abordage. Enfin les Gnois
avaient un avantage; s'ils croisaient  l'embouchure de l'Arno, il
fallait les combattre pour sortir de Pise ou pour y entrer. L'ennemi ne
pouvait de mme leur fermer l'entre de leur port, ni occuper les avenues
de leur golfe immense.

Tous les printemps, les Gnois envoyaient quelques galres en station 
Porto-Venere. De l s'ils n'empchaient pas la sortie des grandes
flottes, ils donnaient la chasse aux btiments isols qui frquentaient
le port de Pise. Une autre partie des galres allait croiser autour de la
Corse et de la Sardaigne. On courait jusque sur les ctes d'Afrique pour
enlever les vaisseaux qui allaient y trafiquer. Mais la rgion les plus
frquentes par le commerce des deux peuples, c'taient les rivages de la
Provence et du Languedoc. Sur ce point se dirigeaient souvent les forces
des parties belligrantes pour y protger leur ngoce ou pour y dtruire
leur ennemi. Les galres convoyaient les marchands aux foires de Frjus
et de Saint-Raphal, et tchaient d'en intercepter  leurs concurrents
les abords ou le retour. De tous cts on se faisait des cratures dans
ces pays pour obtenir des informations sur la marche des adversaires ou
pour faire parvenir  propos de faux avis qui donnaient le change aux
croiseurs quand il y avait de riches proies  leur drober.

Les armements qui se rendaient tous les ans aux bouches du Rhne ne
cherchaient pas seulement des marchands  dpouiller. C'tait une vraie
guerre navale, il s'agissait pour les flottes de se dtruire; et, comme
elles se poursuivaient en remontant le fleuve, les riverains ne pouvaient
rester spectateurs dsintresss de la lutte. Ceux de Saint-Gilles
taient alors favorables aux Pisans: ceux-ci avaient huit galres dans
ces parages; Gnes en expdia quatorze sous la conduite d'Amric Grillo,
un de ses consuls. Inform que les ennemis taient  Saint-Gilles, il
conduisit sa flotte dans le Rhne pour essayer de les joindre. Les
magistrats d'Arles, incertains de ses intentions, vinrent lui demander
s'il tait ami ou ennemi: il les rassura et passa outre. Mais, vers
Saint-Gilles, les habitants lui affirmrent que les galres pisanes
n'taient pas de leur ct, et, grce  ce mensonge, tandis qu'il
rtrogradait, on mnageait leur sortie furtive par une autre issue du
fleuve. Dsesprant de trouver l'ennemi, Grillo revint  Gnes. Comme il
y arrivait, on apprit qu'une nouvelle flotte pisane s'tait prsente sur
la cte de Ligurie, avait pris, saccag et incendi la ville d'Albenga.
De l elle avait continu sa route vers la Provence. Gnes ressentit cet
vnement comme un sanglant outrage. En quatre jours trente-cinq galres
furent  la voile. Grillo y remonta et courut au Rhne. Les Pisans
taient  Saint-Gilles. Les Gnois entrrent dans le fleuve, appelant
leurs ennemis  grands cris, et suivant leur route sans consulter ni
couter personne. Telle tait leur furie qu'arrive de nuit entre
Fourques et Saint-Gilles, la flotte s'embarrassa dans le petit bras du
Rhne, o l'eau manqua sous les galres; elles se poussaient et
s'chouaient l'une sur l'autre; elles brisrent leurs rames, leurs
apparaux, et ne purent se remettre  flot sans perte de temps et sans
dommage.

Au jour, les consuls et les notables de Saint-Gilles se prsentrent:
ils demandrent  Grillo de s'abstenir de toute hostilit. Ils se
chargeaient d'obliger les Pisans  n'en commettre aucune. Ils rpondaient
de la sret des Gnois comme il avait rpondu de celle des adversaires.
Grillo leur reprocha le traitement peu amical qu'il avait reu d'eux au
prcdent voyage; mais puisqu'ils taient neutres, ils ne devaient pas
refuser de lui vendre les vivres dont ils avaient besoin. Ils s'en
excusrent; les Pisans taient arrivs chez eux les premiers; ils leurs
devaient pleine hospitalit et ne pouvaient justement donner aucune aide
 ceux qui venaient contre eux. Ils coutrent encore moins la demande de
Grillo qui les sollicitait de congdier les Pisans. Ils lui dclarrent
qu'ils les assisteraient envers et contre tous; et en ce moment une
grande foire runissant  Saint-Gilles beaucoup d'habitants des contres
voisines qui, tous, paraissaient disposs  prter la main contre les
Gnois, ceux-ci n'eurent qu'un parti  tenter; ils dputrent quelques-
uns d'entre eux  Beaucaire, auprs de Raymond, comte de Toulouse et de
Saint-Gilles, pour lui porter plainte contre la partialit de ses gens.
Ils rappelrent au comte l'amiti que son pre,  la terre sainte, et
lui-mme, avaient toujours tmoigne  Gnes; des propositions d'alliance
et des offres d'argent appuyrent ces souvenirs. Un trait fut
promptement conclu; moyennant une promesse de mille trois cents marcs
d'argent, le comte devait,  son choix, ou joindre ses armes  celles des
Gnois, ou les laisser attaquer les Pisans en toute libert, ou enfin
accorder le champ libre pour que la querelle ft rgulirement vide
entre les deux parties. Il avait  peine donn sa parole que l'abb de
Saint-Gilles vint interrompre la confrence et tenir avec le comte un
colloque secret. Cependant,  l'heure convenue pour recevoir le serment
des Gnois choisis pour lui tre garants de la somme promise il ft
procder  leur appel. Soixante et dix avaient dj rpondu et jur,
quand de nouveaux messagers arrivrent. Aprs les avoir entendus, Raymond
dclara que le trait ne serait pas maintenu. On apprit que l'abb et ses
religieux avaient consenti  prendre sur leur conscience,  la dcharge
de celle du comte, le pch du parjure. Raymond s'tait mis  la solde
des Pisans pour un salaire suprieur  celui qu'il avait accept de
Grillo. Il fallut donc que les Gnois renonassent  l'esprance de
brler la flotte pisane ou de la combattre. Ils se contentrent de
sjourner deux jours pour braver tous les ennemis. Personne ne vint les
assaillir. Ils payrent largement les secours que les habitants d'un lieu
voisin (les Baux) leur avaient prts. Ensuite ils redescendirent le
Rhne. A leur grande surprise, il tait barricad devant Arles. Ils se
prparaient  s'ouvrir la voie par force, mais le comte de Provence
accourut pour leur donner les explications les plus amicales; l'obstacle
avait t lev en son absence et sans son aveu; il en ordonnait la
destruction, et la ville d'Arles prterait toute assistance au consul.
Les galres sjournrent quelques semaines autour de cette ville. Grillo
tenta d'y conclure une alliance offensive contre les Pisans; mais le
comte de Provence tait engag en trop de rapports avec le comte de
Toulouse pour porter la guerre sur le territoire de ce voisin. Il promit
seulement de n'admettre aucun vaisseau pisan dans ses ports pendant un
espace de temps dtermin. Il reut quatre mille livres de sa monnaie de
Melgueil pour cette promesse et pour les services qu'il avait rendus.

Dans ces expditions annuelles, toujours prsides par un des consuls de
Gnes en personne, on ne ngligeait rien pour se faire des alliances
profitables, et pour liminer, s'il tait possible, les concurrents du
commerce. Ainsi un trait d'alliance fut conclu avec Narbonne (1166).
Deux frres, chargs des pouvoirs de l'archevque et de la vicomtesse
Ermengarde, vinrent  Gnes en jurer l'observation, circonstance qui rend
doublement singulier le silence que les annalistes de Gnes gardent sur
cette transaction. On a conserv  Narbonne tant l'instrument qui
contenait les promesses des Gnois que la copie qu'y rapportrent les
dputs, des engagements que Narbonne avait contracts envers Gnes1. Cet
acte vaut la peine d'tre mentionn pour faire voir que les abus de la
force rigs en droit maritime sont fort anciens.

L'alliance ou la paix est pour cinq ans: la paix, car c'est ainsi que
parlent tous ces traits, comme si l'tat naturel tait la guerre tant
que des conventions n'taient pas intervenues, et c'est encore le
principe fondamental du droit des gens chez les puissances barbaresques.

Les personnes et les proprits sont garanties: et l'on a soin de
marquer que c'est jusqu'au terme du mme dlai, qu'en cas de naufrage il
y aura assistance et que les effets sauvs seront restitus au
propritaire.

Les droits de navigation et de commerce seront rciproquement reports
aux tarifs en usage vingt-six ans en arrire: toute augmentation
postrieure est annule et l'on ne mettra pas d'imposition nouvelle.
Malgr la rciprocit apparente, la stipulation tait toute au profit des
Gnois, qui commeraient plus sur la cte de Languedoc que les Narbonnais
en Ligurie.

Les gens de Narbonne pourront naviguer comme les Gnois et s'associer
avec eux, mais ils ne pourront entreprendre le transport des plerins de
la terre sainte. Une fois l'an seulement un navire unique pourra partir
pour cette destination,  condition que les plerins reus  son bord ne
seront ni templiers, ni hospitaliers, ni de Montpellier, ni de Saint-
Gilles, ni de la Provence entre le Rhne et Nice.

Dans les autres voyages, les Narbonnais ne peuvent transporter ni les
personnes ni les effets, si ce n'est de leurs compatriotes. Ils pourront
cependant prendre au dehors les hommes salaris dont ils auront besoin
pour la navigation, pourvu qu'aucun de ceux-ci n'embarque sur le vaisseau
pour plus de dix livres de valeur. On pourra aussi donner passage  ceux
qui iraient racheter des prisonniers, et  l'argent des ranons. Mais
cette destination doit tre justifie par serment. Quant aux Pisans, tant
qu'ils seront en guerre avec Gnes, ils ne seront reus eux ni leurs
biens; si les Gnois en dcouvrent sur des btiments de Narbonne, les
enlever, sans porter d'ailleurs de prjudice aux Narbonnais, ne sera pas
enfreindre la paix.

(1167) Par de telles alliances les Gnois taient impliqus dans les
intrigues et mls aux querelles des pays qu'ils frquentaient. Rodoan de
Mauro, consul, fit un trait avec Alphonse II, roi d'Aragon, comte de
Barcelone. Ce roi avait enlev  Raymond, comte de Toulouse, l'hritage
du comte de Provence qui venait de mourir. Raymond le revendiquait
encore, et il avait occup un chteau2 en Camargue, sur tes confins de
ses propres tats. L'Aragonais acheta pour en faire le sige,
l'assistance des Gnois, de leurs galres et de leurs machines. Pour prix
de ce service il s'engagea  fermer son royaume et ses terres aux Pisans,
 s'emparer de la personne et des biens de ceux qu'on y trouverait, 
partager ces dpouilles avec les Gnois. Ce contrat reut son excution.
Deux navires pisans entrrent  Barcelone, on les saisit, et la moiti de
la confiscation fut remise au consul gnois.

(1174) Quelques annes plus tard, il se fit une paix entre la rpublique
et le comte de Saint-Gilles3. Des exemptions de droits et des privilges
furent concds dans tous les ports du comte, de Narbonne  Monaco; car
Raymond agissait comme matre de la Provence, et il faisait bon march
d'un hritage qui lui chappait. Le trait portait une sorte de
renonciation  la libert du commerce maritime pour les Provenaux, comme
Gnes l'avait exige des Narbonnais.

Les navigateurs gnois et leurs nobles armateurs taient, dans ces temps,
en perptuel contact avec les seigneurs du littoral. On trouve un
Grimaldi, amiral gnois, dclar par Raymond son lieutenant gnral, dans
une expdition contre les Nissards rvolts4. Les Vento, les Grillo
frquentent la Provence, y forment des tablissements; ils y sont au
premier rang des nobles du pays5, et leurs descendants s'y sont maintenus
jusqu' nos jours.

Une des annes de la guerre pisane fut marque pour les Gnois par
plusieurs disgrces. Leur flotte prit la fuite devant l'ennemi. Dans
d'autres rencontres plusieurs de leurs galres furent prises, et
l'annaliste n'indique que trop la cause de ces pertes. La ville tait
alors en proie aux factions, et la division tait passe sur les flottes.
Dans une occasion o se trouvaient ensemble des galres armes par des
propritaires de partis opposs, une portion aima mieux se rendre 
l'ennemi que d'appeler ou de recevoir les secours de leurs comptiteurs.

Pendant ces expditions maritimes, Frdric tait aux prises avec la
ligue lombarde souleve contre lui. Il avait t oblig d'aller chercher
une arme en Allemagne pour rduire ces confdrs. A son retour, il
trouvait le pape Alexandre devenu le chef de leur alliance et rentr dans
Rome rconcili avec ses Romains. On commenait  relever les murs de
Milan. Quinze villes de plus entraient dans l'alliance. Frdric ouvrit
les hostilits en assigeant Ancne. Ses deux archichanceliers taient
vers Rome, et ils pressaient l'empereur d'y marcher rapidement sans
perdre du temps  un sige.

Gnes et Pise taient toujours rputes dans l'obissance de l'empereur.
C'tait,  Gnes du moins, avec une mdiocre affection. Ou n'y voulait
rendre de soumission que ce qu'il en fallait pour n'tre pas rebelle. La
rpublique tait engage, comme on l'a vu,  fournir une flotte pour
attaquer la Sicile. La premire fois que Barberousse avait reparu en
Italie aprs ce trait, des ambassadeurs taient venus lui demander ses
ordres pour cette expdition qu'au fond on tait loin de dsirer.
L'empereur n'tait pas en mesure et on le savait d'avance. Il avait remis
de s'expliquer  un autre temps, et, aprs avoir fait assigner des
entrevues  Fano,  Parme,  Pavie, il n'en avait plus t question.
Maintenant, en marchant sur Rome, il mandait  Pise et  Gnes de lui
envoyer promptement des soldats. Les Pisans rpondirent qu'en guerre avec
les Gnois, ils ne sauraient marcher sous les mmes drapeaux; mais ils
offraient de doubler leur contingent, si l'on excluait leurs ennemis de
l'arme impriale, et Frdric reut favorablement leur offre. Les Gnois
offrirent de marcher quoiqu'ils n'eussent aucune obligation de servir
ailleurs que sur la mer; mais ils demandaient que l'empereur leur ft
rendre leurs prisonniers retenus  Pise, et qu'il portt enfin la
sentence trop longtemps suspendue qu'il s'tait rserv de rendre entre
les deux villes rivales. Frdric diffra de leur rpondre. Il attendait
ces doubles secours que les Pisans devaient lui envoyer; mais bientt
les pidmies, communes autour de Rome, mirent son arme en pril, il ne
pensa plus qu' la retraite, et, regagnant la Toscane, il se droba
secrtement aux ennemis qui menaaient de lui fermer ce passage (1168).
Cette fuite valut de nouveaux confdrs  la ligue. Elle btit enfin
dans les plaines du Pimont la nouvelle Alexandrie leve au nom du pape,
que la ligue regardait comme son chef, et, ce qui peint assez bien la
politique des Gnois invits par les consuls de la ville nouvelle  aider
 leur tablissement naissant, cette commune de Gnes que Frdric
comptait dans son obissance et qui s'y tenait, fournit aux Alexandrins
un secours de mille sous d'or et en promit autant pour l'anne suivante.

La rpublique semblait cependant n'tre attentive qu' la guerre pisane.
Elle s'tait troitement lie avec la ville de Lucques que les jalousies
ordinaires entre voisins rendaient ennemie de Pise. Les Lucquois, dans
une expdition heureuse contre les Pisans, firent un assez grand nombre
de prisonniers d'importance. Sur l'avis de cette victoire, les Gnois
expdirent des ambassadeurs qui, en portant  Lucques leurs
flicitations, allrent demander  leurs allis la moiti des prisonniers
faits dans cette rencontre, comme le seul moyen de se procurer en change
la dlivrance des captifs qu' aucun prix Gnes n'avait pu tirer des
mains des Pisans. On n'obtint qu' grand'peine ce partage; il eut lieu
cependant, et ces Pisans emprisonns  Gnes ne tardrent pas  faire
demander  leur patrie d'accepter les moyens de leur rendre la libert.

(1169) En mme temps l'archevque de Pise et quelques religieux
essayrent de rtablir la concorde. On tint des confrences: des pleins
pouvoirs d'arbitres furent donns  un citoyen de chacune des trois
rpubliques belligrantes; l'instrument en fut dress en trois originaux.
Au moment de conclure, le consul pisan dclara qu'il devait encore en
rfrer  sa commune. Tout fut ajourn ou plutt abandonn, et il ne
resta, d'un accord si avanc, que ces copies du trait projet que
conserva chacune des parties. Dans la suite on invoqua ce document 
plusieurs reprises, chaque fois que la ngociation pensa se renouer.

(1170) Les apparences de paix vanouies, un ambassadeur de Lucques se
prsenta aux consuls de Gnes et au conseil, et requit un parlement
public pour y exposer sa mission devant le peuple entier. Il venait
proposer  la rpublique de se runir plus intimement contre l'ennemi
commun, de n'avoir dans la conduite de la guerre qu'un seul consulat pour
ainsi dire, enfin de convenir d'une expdition par terre et par mer.
Gnes promit de prparer ses forces pour le printemps. Mais avant ce
temps,  Lucques, on s'endormit dans le pril. Une arme prpare en
silence par les Pisans parut tout  coup. Les Lucquois ne purent arrter
sa marche en demandant instamment la paix. Ils furent attaqus, battus,
disperss. Des envoys de Lucques vinrent  Gnes raconter tristement
leur dfaite, et rclamer pour s'enrelever de nouveaux secours qu'ils
promettaient de mieux employer.

(1171) Il parat qu'il subsistait en ce temps quelques restes d'un usage
singulier qui tirait son origine d'une gnrosit affecte. En temps de
guerre chaque partie expdiait une sorte de hraut (cursor) qui allait
explorer ouvertement les forces de l'ennemi; on en faisait montre aux
yeux de cet envoy, comme si l'on ddaignait de surprendre les
adversaires et qu'il part plus digne de les avertir du danger qu'on leur
prparait. Mais cette visite, permise  l'explorateur, avait dgnr en
vaine formalit, ou mme en stratagme. On voit dans l'occasion prsente
reprocher aux Lucquois de n'tre pas mieux informs par le rapport du
hraut, et de n'y avoir pas suppl par d'autres voies. On convint de
runir toutes les forces au printemps, de les employer par terre et par
mer. Sur toutes les ctes o croisaient des galres gnoises on expdia
des ordres pour les faire rentrer, afin que tout concourt  l'entreprise
concerte. En attendant on entreprit de donner au territoire de Lucques
un boulevard nouveau. On construisit  Viareggio, sous la direction d'un
ingnieur gnois, une forteresse qui domine la bouche de l'Arno. Elle
ferme le seul passage qui reste en cet endroit entre la mer et l'Apennin,
au milieu de marais impraticables. Les Pisans virent avec grande jalousie
cette forteresse leve contre eux.

Avant le temps fix pour la grande expdition projete, survint
Christian, archevque de Mayence; Frdric, qui faisait la guerre en
Bohme, n'abandonnait pas ses vues sur l'Italie et ne comptait pas
laisser longtemps la confdration lombarde y dominer eu paix. Son
reprsentant avait franchi les passages, il parut  Gnes, et, par le
secours qu'il y trouva, il parvint en Toscane en sret. Il allait y
chercher des amis pour son matre. Les villes de cette contre n'avaient
point d'engagement avec les Lombards, et, en se faisant la guerre entre
elles, ne s'taient pas encore dtaches de l'obissance  l'empereur. A
Gnes, c'tait toujours la mme politique: se tenir  l'cart, se donner
pour neutres aux Lombards, leur tmoigner peut-tre une inclination
secrte en s'excusant de la manifester; protester de son obissance au
chef de l'empire et se dispenser de le servir. Les Pisans venaient de
faire  Constantinople une alliance solennelle. Manuel, qui avait t peu
exact  tenir les promesses faites aux Gnois, avait accord  Pise de
plus grands avantages encore. Frdric tait jaloux  son tour de
l'influence que l'empereur grec cherchait  reprendre en Italie. Les
Gnois se vantrent  l'archevque de Mayence d'tre en diffrend avec
Manuel, tandis qu'ils s'taient au contraire montrs soumis et favorables
 Frdric: pour lui obir ils s'taient alin le roi de Sicile, au
grand dommage de leur commerce; et, sollicits souvent par les Lombards,
ils avaient refus toute alliance avec leur parti. C'est  ces titres
qu'ils demandaient  Christian de les favoriser dans leurs querelles; et
enfin, usant d'autres voies pour s'assurer sa bienveillance, ils lui
promirent, mme de leur argent, et  l'insu de Lucques, deux mille trois
cents livres, s'il faisait rendre la libert aux prisonniers lucquois
retenus  Pise.

(1172) Il est curieux de voir procder l'archevque de Mayence,
archichancelier de l'empire. Il promet sa bonne volont aux Gnois; il
ne cache pas que les Pisans n'ont pas bien rpondu aux bonts de Csar;
mais, charg d'une mission d'union et de paix, il est deux choses qu'il
ne peut promettre. Il ne saurait ni attaquer Pise, ni mettre cette ville
au ban de l'empire. Aprs cette dclaration il tient une cour plnire.
Il y fait comparatre les dputs de toutes les villes toscanes, et leur
recommande une paix qu'il veut honorable pour toutes les parties et pour
laquelle il proteste qu'il n'a reu et ne recevra aucun prsent, Pise
demande que la forteresse de Viareggio soit abattue, Gnes et Lucques que
les prisonniers soient rendus. Les Pisans,  qui la partialit de
Christian est suspecte par cela seul qu'il a frquent les Gnois les
premiers, lui rsistent. Christian les met au ban de l'empire par un
dcret solennel, casse leurs privilges, annule leurs titres de
proprit, dcrie leurs monnaies, convoque les forces de Gnes et de
Lucques pour leur faire la guerre, et reoit des Gnois 1,000 livres pour
cette sentence.

Bientt aprs il rend ces rigueurs communes  Florence, aprs que, dans
une confrence o il avait fait entrevoir pardon et concorde, il a fait
arrter les consuls de Pise et de Florence et leur suite. Il livre ces
prisonniers  Gnes et  Lucques, et, pour prix de ces nouveaux exploits,
il se fait encore payer 1,000 livres par la premire de ces villes et
1,500 par la seconde.

L'archevque, en contentant sa propre avidit, avait reconnu qu'il tait
impossible, au milieu d'animosits si violentes, de faire  l'empereur
des amis en Toscane, s'il n'abandonnait pas un des partis pour disposer
de l'autre. Il se mit  la tte des troupes fournies par ses nouveaux
allis, il ravagea le territoire de Florence et il alla entreprendre un
long et mmorable sige d'Ancne, o nous n'avons pas  le suivre: il ne
parat pas que les Gnois y aient pris part.

Il ne leur fut plus permis cependant de se vanter auprs des Lombards de
la neutralit de la rpublique. L'accueil fait  Christian, son appui
invoqu, son assistance si officiellement employe, firent aussitt
traiter Gnes en ennemie par les confdrs. On ne lui fit pas la guerre,
mais on intercepta le commerce par terre. On dfendit de laisser passer
des grains pour la subsistance des Gnois. Ils sentirent pniblement
cette interruption des ressources ordinaires. La ville manqua de viande,
et, dit la chronique, ce flau dura dix-huit mois. Dans le mme temps les
comtes de Lavagna donnaient des inquitudes (1174). Sous prtexte de
querelles prives, ils attaquaient les villages limitrophes de leurs
terres. Quand les voisins prenaient leur revanche, ils rclamaient les
droits de la paix, et obligeaient les consuls  leur faire restituer ce
qu'on leur avait pris; puis on les trouvait  la tte de ces populations
qu'ils avaient vexes et qu'ils soulevaient contre le gouvernement. Ils
assigeaient Chiavari, une garnison peu courageuse traitait avec eux et
leur donnait trois cents livres d'argent pour se librer de leurs
attaques. Un des consuls, Nicolas Rosa, prsent  ce trait, se livrait
en otage, au grand scandale de ses collgues et de la rpublique. Le
marquis de Malaspina et son fils, qui tour  tour avaient march pour
l'empereur et contre lui, suscitrent plus d'une fois des querelles.
Cependant un arrangement fut conclu avec eux; ils vendirent  la
rpublique le chteau de Lerici dans le golfe de la Spezia, sur les
confins des possessions de Pise; on le rasa immdiatement.

(1175) Frdric, dlivr de la guerre qui l'avait retenu en Allemagne,
reparut enfin. Press de consolider le parti qui reconnaissait ses
droits, il manda  Pavie les Gnois et les Pisans, avec les Lucquois et
les Florentins. L il pronona en matre sur leurs diffrends. Il ordonna
que la nouvelle forteresse de Viareggio, odieux aux Pisans et notoirement
rige contre eux, serait abattue. Il commanda aux Pisans de remettre 
Gnes la moiti de la souverainet de la Sardaigne. Sur ces bases, il fit
jurer la paix devant lui.

(1176)Ce fut peu aprs que se termina une plus grande lutte. L'empereur
et les forces qu'il avait runies, les Lombards et leur confdration
entire se rencontrrent  Legnano. La victoire se dclara pour la
libert de l'Italie. L'arme de Frdric fut entirement dtruite. Il se
sauva du champ de bataille avec si peu de ressources qu'on perdit sa
trace, et qu'il passa pour mort.

Eclair par l'vnement, il eut le bon esprit de se conformer  sa
situation et d'en tirer parti avec dextrit. Son antipape tait mort, le
point d'honneur ne l'empchait plus de reconnatre Alexandre pour le
vritable pontife. Il se hta de ngocier sa rconciliation (1177). Le
pape ne voulut entendre  aucun accord, si l'on ne faisait entrer dans le
trait les Lombards et le roi de Sicile; et c'tait le rsultat auquel
Frdric tendait de son ct. Enfin l'ouvrage assez compliqu fut men 
bien dans Venise. L'empereur, absous par le pape, se soumit dans leur
rencontre au crmonial dsagrable que dj Adrien lui avait appris. On
prtend qu'en prenant les rnes de la haquene d'Alexandre, il lui dit:
Pas  toi, mais  saint Pierre, et qu'Alexandre rpondit: Et  saint
Pierre et  moi. Enfin une paix perptuelle fut conclue avec l'glise,
ainsi que des trves, l'une de quinze ans avec le roi de Sicile, l'autre
de six ans, avec les Lombards.

On trouve Gnes au nombre des villes auxquelles Frdric fait rendre
commune la trve. Quand ce prince, avant de quitter l'Italie, visita les
amis qui l'avaient aid, il se recommanda  leur fidle affection; il
passa par Gnes avec sa femme et son fils; il y reut les plus grands
honneurs6.

Pendant les six ans qui suivirent l'accord, sa politique fut de dtacher
des membres de la confdration oppose, de faire des paix spares,
d'exciter des jalousies entre les Lombards afin de dissoudre leur ligue
et d'tre plus fort  la conclusion de la paix gnrale. Ainsi il rendit
son amiti  Tortone qu'il avait si svrement traite. Il acquit  son
parti jusqu' la ville d'Alexandrie, qui, par une fiction singulire,
consentit  recevoir de lui un nouveau nom et une fondation nouvelle. A
un jour marqu la ville fut vide, et les habitants y furent reconduits
sous ses auspices comme une colonie  laquelle il aurait fait prparer ce
sjour. Il dcora la ville du nom imprial de Csare, nom qu'elle ne
conserva pas longtemps. Les habitants de cette ville et ceux de Gnes
eurent alors une convention pour vivre en bons voisins en s'accordant des
exemptions de page7.

La paix dfinitive fut faite  Constance. Par ce fameux trait, les
rpubliques italiennes eurent leur indpendance relle reconnue, en
conservant quelque ombre de dfrence pour la souverainet de l'empire.
L'empereur se rservait la confirmation de leurs consuls et la dlgation
d'un juge d'appel; enfin, le serment de fidlit, qui devait tre
renouvel tous les dix ans. Les ligues tablies entre ces villes taient
maintenues, elles taient libres d'en former  leur volont. Les Gnois
ne semblent pas avoir comparu comme parties  cette transaction.
L'empereur les nomme seulement parmi ceux qu'il dclare ses allis. Les
conditions du trait ne paraissent pas non plus avoir rien chang 
l'tat o se trouvait la rpublique.


CHAPITRE IV.
Suite des affaires de la terre sainte. - Relations extrieures et
traits. - Administration des finances.

Aussitt que l'on avait pu se soustraire  l'obligation de suivre
Frdric dans les projets dont il avait menac la Sicile, des
ngociateurs y avaient t envoys au roi Guillaume pour rtablir la paix
et le commerce dans ses tats. Ce raccommodement fut difficile et
ncessita plusieurs ambassades. Au bout de six ans seulement les anciens
traits furent renouvels.

Il faut rendre justice aux conducteurs du peuple gnois. Nous venons de
parcourir trente ans de guerre; nous allons voir que c'taient encore
trente ans de dsordre et de troubles sanglants dans l'intrieur. Sous le
seul rapport de la finance ce devait tre un temps d'embarras extrme
dans un tat d'un territoire si born et si peu fertile, jet en une
suite d'entreprises dispendieuses. Cependant ni la pnurie du trsor, ni
la guerre pisane, ni la guerre civile n'arrtrent jamais aucun des soins
ncessaires  la protection du commerce, aucune des mesures capables de
l'agrandir. A la louable unanimit des efforts, au milieu des factions et
des temptes, on voyait bien que ceux qui disposaient du timon des
affaires taient les principaux commerants du pays, plus clairs sur un
intrt solide qu'blouis par l'ambition ou par l'esprit de parti; ainsi
les particuliers continurent  accumuler des richesses, alors mme que
l'tat puis demeurait pauvre.

Les tablissements de Syrie ne cessaient pas de rendre de grands profits,
mais leur position commenait  devenir prcaire. Si les villes maritimes
n'avaient ressenti jusque-l que les contrecoups des secousses qui
branlaient le royaume de Jrusalem, si les colonies rivales qui les
habitaient n'avaient pas encore pouss leurs jalousies jusqu'aux
violences qui les ruinrent plus tard (1163), de grandes vicissitudes
suivaient la mort de Baudouin III. Amaury, son frre, qui lui avait
succd, se voyait press entre deux rivaux puissants, le Soudan d'gypte
et Noureddin, soudan de Damas (1167). Il servait d'auxiliaire au premier
quand, sur le champ mme de bataille, tous deux se runirent contre lui.
Bientt Noureddin fut matre de l'gypte. Saladin, neveu du lieutenant
qu'il avait envoy au Caire, y devint vizir et ne connut point de matre.
Peu aprs (1170) il se fit successeur de toute la domination de
Noureddin. Amaury invoquait en vain des secours pour lui rsister. Ce roi
mourut en envisageant la chute de son trne. Il le laissait  Baudouin
IV, afflig de la lpre et incapable de soutenir un tat chancelant. Une
trve retenait encore les entreprises du redoutable matre de Damas: on
la viola, la guerre recommena, le royaume fut ravag. Le roi, succombant
sous son infirmit, cda la rgence au second mari de sa soeur, Sibylle:
c'tait Guy de Lusignan, rgent de peu de mrite (1183). Baudouin mourut,
le trne appartint quelques mois  un enfant de cinq ans, fils de Sibylle
et du marquis de Montferrat, son premier mari. A la mort de ce jeune
prince (1185), dans une assemble religieuse, l'ambitieuse Sibylle prit
la couronne entre ses mains, et, sans consulter personne, la mit sur le
front de Lusignan son poux (1186). La dfection du comte de Tripoli qui
ne voulut pas reconnatre le nouveau roi, les dissensions des templiers
et des hospitaliers, les jalousies et les querelles sanglantes des
Gnois, des Pisans et des Vnitiens, le trouble qu'ils mirent dans les
villes qu'ils habitaient ensemble, furent le triste prlude et les
circonstances qui amenrent et accompagnrent la fatale bataille de
Tibriade. Tout fut perdu: Lusignan fut fait prisonnier, la vraie croix
tomba au pouvoir des Sarrasins (1187). Le comte de Tripoli alla mourir de
dsespoir, accus de trahison, et, disait-on, reconnu pour circoncis par
ceux qui l'ensevelirent; car jusqu' quelle absurdit ne va pas la
prvention populaire?

Aprs la bataille, la clbre, la forte ville de Ptolmas, mal dfendue
par la discorde de ses habitants, ne tint que trois jours devant Saladin
(1189). Csare, Assur, Jaffa, Bryte se rendirent; il ne resta aux
chrtiens sur la mer que Tyr, Tripoli et Ascalon: cette dernire cit
capitula peu aprs.

Jrusalem passa au pouvoir de Saladin par une capitulation qu'il excuta
avec fidlit et gnrosit. Les chrtiens, sortis de cette ville et
cherchant une retraite, se prsentrent  Tripoli; on leur ferma les
portes. Partout conduits, ils se tranrent jusque devant Alexandrie. L
du moins ils furent charitablement recueillis par les officiers de
Saladin. On prit soin de leur procurer un asile au pied des remparts, ils
y passrent l'hiver; on leur distribua des vivres et des secours.

Malgr la guerre, les Gnois avaient eu l'habilet de se mettre avec les
musulmans d'gypte en tat de paix et de neutralit. Trente-huit
vaisseaux chrtiens, gnois la plupart, hivernaient  cette poque dans
le port d'Alexandrie. La venue des fugitifs de Jrusalem fut une occasion
de commerce. Ceux qui avaient emport de l'argent en achetrent des
marchandises; ils les mirent sur les nefs, dit un narrateur1, et y
gagnrent grand avoir. Au mois de mars, les matres de navires y
donnrent des places pour le retour de tous ceux qui purent les payer
chrement (1187). Mais il restait mille pauvres chrtiens dlaisss. Ce
fut encore l'humanit des magistrats d'Alexandrie qui veilla  leur
conservation. Le dpart tait prochain. Les Gnois venaient dj payer
les droits de port et redemander leurs timons et leurs voiles qu'on
tenait en dpt pour la sret de la perception. Mais, avant de rendre
ces apparaux, on demanda aux capitaines pourquoi ils n'embarquaient pas
les hommes qui restaient sur le rivage. Ils rpondirent qu'ils ne
pouvaient s'en charger puisque ces hommes n'avaient ni de quoi payer leur
passage, ni de quoi se fournir de vivres: Eh bien, s'cria le
mahomtan, ne sont-ils pas chrtiens? Entendez-vous les abandonner pour
tre esclaves de Saladin? Cela ne sera pas. Vous les recevrez  bord et
je leur donnerai des vivres. Vous jurerez de ne les dbarquer qu'en
chrtient, de la mme manire et aux mmes lieux que les passagers
riches qui vous payent; et si j'apprends que vous ayez fait tort ou
injure  ces pauvres gens, sachez que je m'en prendrai aux marchands de
votre terre qui viendront en ce pays. Ces conditions furent remplies,
le gouvernail ne fut pas rendu que les capitaines ne s'y fussent soumis.

Aprs la prise de Jrusalem, Saladin assigea Tyr. Mais le jeune marquis
de Montferrat possdait cette ville, et, par son courage, aid d'une
poigne de Gnois, il brava toute la puissance du vainqueur. Il mprisa
les offres, et ne prta pas l'oreille aux menaces, car on lui demandait
de rendre la place pour sauver la vie de son pre, prisonnier des
Sarrasins. Attaqu par terre et par mer, il dfit  l'entre du port les
galres envoyes contre lui; il repoussa les assauts. Saladin leva le
sige et ne russit pas mieux devant Tripoli, que Montferrat courut
dfendre. Le sultan honora ce valeureux ennemi; en se retirant il
dlivra et lui renvoya ce pre dont les jours avaient t en pril. Il
rendit aussi la libert au roi Lusignan et  dix chevaliers dont il lui
laissa le choix. A peine libr, Lusignan accourut  Tyr. Mais
Montferrat, non plus que le nouveau comte de Tripoli, ne voulut le
reconnatre ni le recevoir. Ce roi sans royaume choisit alors le plus
extraordinaire des asiles: presque seul il alla camper devant Acre, il
annona qu'il assigeait la ville, et il requit tous ceux qui pouvaient
fournir assistance de venir le joindre. La flotte sicilienne s'approcha
pour le soutenir. Les forces parses se runirent. A son tour il fut
bloqu dans son camp, mais il n'y fut point forc. Un an se passa dans
cette bizarre position et dans l'attente des secours d'une nouvelle
croisade.

(1189) La perte de Jrusalem avait t douloureusement ressentie dans
toute l'Europe. Les rois qui avaient nglig ou retard d'y porter
assistance, s'en accusrent. Les peuples, que leurs discordes avaient
distraits de la dfense de la terre sainte, suspendirent leurs
diffrends. Aussi bien ils sentaient ce qu'ils allaient perdre et ce
qu'ils avaient dj perdu. Gnes, qui envoya des ambassadeurs aux rois de
France et d'Angleterre pour les inviter  se runir dans l'intrt de la
cause sainte, dfra elle-mme aux remontrances des souverains pontifes.
Elle fit une trve avec les Pisans. Les Vnitiens s'unirent  leurs
rivaux. Leurs flottes combines partirent sous la direction des
archevques de Pise et de Ravenne2. Un des consuls de Gnes, Gilles
Spinola, fut expdi au sige d'Acre. Des Embriaco, des Castello, des
Volta, des Doria, une foule d'autres s'embarqurent avec lui. Bientt les
plus puissants princes se mirent en route dans l'esprance de reprendre
Ptolmas. Frdric Barberousse fut prt le premier. Il prit la voie de
Constantinople et se fit jour  travers l'Asie mineure; mas il alla
mourir misrablement prs du terme de son voyage. Philippe Auguste et
Richard d'Angleterre, prenant le chemin de la mer, se rencontrrent 
Gnes. Ces amis, ces frres d'armes se retrouvrent en Sicile, et n'en
repartirent pas sans avoir donn le spectacle d'une jalousie haineuse qui
devait ruiner toute entreprise commune. Aprs de longs incidents toutes
les forces fuient runies devant Acre (1191). Saladin les combattit et ne
put les distraire du sige. On nous a conserv le souvenir de la place
des campements. Nous voyons que les Gnois n'taient pas rests dans
leurs galres; selon leur ancien usage, ils avaient pris le soin des
machines de guerre. Le sige dura plus d'un an aprs l'arrive des deux
rois. Enfin Saladin consentit  un trait qui remit Acre aux mains des
chrtiens. Il promit d'changer un de ses prisonniers de Tibriade contre
chacun des musulmans qui se trouveraient dans la ville. La vraie croix,
ce trophe tomb entre ses mains, devait tre rendue. On dit qu'il prit
des prtextes pour retarder l'excution de cette promesse; que les
princes, presss de l'obliger  restituer la croix, le menacrent de
mettre  mort leurs prisonniers, et que, par une gale inhumanit, il les
laissa effectuer cette menace. Ils eurent soin seulement de conserver les
captifs capables de riches ranons, et ils se les partagrent.

La rentre dans Acre amena de nouvelles dissensions. Les conqurants
s'emparrent des proprits  leur biensance: les anciens possesseurs
voulurent reprendre leurs biens; les uns et les autres en vinrent aux
mains. Il fallut une ngociation complique pour mnager un accord qui
devait encore donner de continuelles occasions de querelles. Dans chaque
maison celui qui y rentrait fut tenu d'admettre au partage du logement
l'hte qui s'y tait tabli, et qui eut le droit d'y sjourner  volont.
L'ancien propritaire ne devait jouir de cette portion qu' la retraite
de cet incommode voisin.

Philippe avait regagn la France, content d'avoir vu Ptolmas hors des
mains des infidles, et peu soigneux de pousser l'excution de son voeu
jusque sous les murs de Jrusalem. La guerre s'tant rallume, Richard
annona qu'il marchait  la conqute de la terre sainte; mais il n'alla
pas loin sur ce chemin, arrt, disait-il, parce que les lieutenants 
qui Philippe avait laiss son arme refusaient de le suivre. Il n'en
exera pas moins sa valeur brillante, dont la renomme passa en proverbe
chez les Sarrasins. Mais il combattit sans s'loigner des ctes, en
ngociant toujours. Il lui tardait de retourner en Occident, et l'on
sentait qu'il ne demandait qu'une voie honorable pour repartir. Saladin
devait dsirer,  son tour, la retraite d'un ennemi si puissant, aprs
lequel il ne resterait aux chrtiens que des forces sans chefs dans des
tablissements prts  tomber par leurs propres discordes. Dj Richard
et Conrad, marquis de Montferrat, taient en querelle dclare. Le vain
titre de roi de Jrusalem retenu par Lusignan, aprs la mort de cette
reine qui l'avait couronn seule, tait revendiqu par Conrad, et cette
contention divisait tous les croiss. Les hospitaliers et les templiers
suivaient des partis diffrents; les Pisans avaient adhr  Richard,
protecteur de Lusignan; les Gnois devaient tre pour Montferrat. Les
deux peuples en vinrent aux mains dans Ptolmas. Richard qui y dominait
chassa les Gnois de cette ville. Le marquis les reut dans Tyr (1192).
Bientt ce prince, le plus puissant de ceux que leurs possessions
destinaient  se fixer en Syrie, fut tu par des Arabes de cette tribu
que nos annalistes nomment les assassins. Saladin, pour tenir le sort des
croiss entre ses mains, n'eut plus qu' dsirer le prompt dpart du roi
d'Angleterre. Il le hta par un trait dans lequel il dploya une
gnrosit au moins apparente. L'accs de Jrusalem fut libre  la pit
des chrtiens. Une trve consolida les tablissements maritimes. Saladin
rendit Capha, Assur, Csare, Jaffa, et, quand il eut fait dmolir
Ascalon, il laissa aux Latins tout le rivage de Jaffa jusqu' Tyr.

Tout fut rgl sans faire mention de Guy de Lusignan, et de son titre de
roi de Jrusalem. Mais il acquit une souverainet plus relle. Il acheta
la couronne de Chypre, de Richard d'Angleterre qui avait pris possession
de cette le  son arrive, et qui, repartant, n'avait plus qu' la
revendre.

Aprs la trve, le royaume de Jrusalem n'existait gure que de nom. Les
chrtiens n'y avaient plus de centre commun; les affaires des chevaliers
et des barons dclinrent. Mais les peuples marchands et navigateurs
peuvent se passer de domination l o ils ngocient. A dfaut de
protection publique, ils savent au besoin se protger eux-mmes par la
promptitude des mouvements, par la souplesse et la vigilance. Ils ne
demandent que libre accs et des magasins un peu srs. L o ils trouvent
ces avantages, ils se rangent aisment  la neutralit. Ils font mme
leurs affaires chez l'ennemi si le profit paye le risque. Les Gnois
n'interrompirent point leur commerce, ils firent avec les villes de
Syrie, soumises  Saladin, ce qu'ils avaient fait  Alexandrie, qu'ils
frquentaient malgr la guerre. Ils se rpandirent  l'intrieur, ils
connurent Alep et Damas. Cependant, attentifs  tous les intrts au
milieu des croiss, toutes les fois qu'un nouveau matre ou un nouveau
comptiteur parvient au pouvoir dans une principaut, nous trouvons de
nouveaux dcrets qui confirment et souvent augmentent leurs privilges.
Guy, ce roi de Jrusalem sans territoire, leur accorde et leur renouvelle
des concessions tendues3. Un de ses prdcesseurs avait renonc pour eux
 l'alliance des Pisans, et s'engageait  ne pas y rentrer de cinq ans.
Le marquis de Montferrat ajoute des jardins  leurs possessions de Tyr4.
Il est  peine mort, Henri de Champagne, qui pousa sa veuve trois jours
aprs, succde  peine  la principaut, qu'il renouvelle les privilges
des Gnois, avec la facult de btir une glise dans Tyr et une tour dans
Acre5.

(1150 - 1190) On voit que la politique ne leur manquait pas plus que
l'activit. On naviguait, on trafiquait de tout ct, et, dans les annes
plus funestes de guerres et de soulvements, l'annaliste rpte
volontiers que les vaisseaux marchands allrent au trafic comme en pleine
paix. On expdiait partout o la ngociation pouvait tre profitable. On
envoyait des flottes partout o leur prsence pouvait appuyer les
ambassades. Un envoy fut dpch  Mohadin, roi des ctes d'Afrique, qui
rsidait  Maroc. Ce prince accorda aux Gnois la paix et la libert du
commerce dans tous ses tats. Les droits de douane furent rgls pour eux
 8 pour cent, except  Bougie o l'on percevait 10 pour cent, dont deux
taient restitus  un chancelier que la rpublique y tablit,
arrangement singulier qui associait les Gnois aux profits de l'impt
lev sur leurs marchands dans un port tranger: ce revenu fut afferm
dans la suite parmi les ressources du trsor.

(1181) Nous avons dj parl d'un trait avec le roi more de Valence en
11496. Rodoan de Moro conclut une paix de dix ans avec Abon Ibrahim,
seigneur des Balares7. Quelques annes aprs (1188), Lecanozze obtint du
nouveau matre de ces les des privilges, avec les concessions d'une
glise, de magasins, de bain gratuit une fois la semaine, exemption de
certains droits, sauvegarde et rception favorable tant en Espagne qu'au
pays de Garba en Afrique. L'mir se rserva un seul point, celui de se
faire justice sur les Gnois qu'il trouverait parmi ses ennemis.
(1200 - 1208) En aucun temps on ne nglige de cultiver les relations avec
l'gypte. Rosso della Volta y fit un trait avec Saladin. Les successeurs
de ce prince furent visits par les hommes les plus importants de la
rpublique, par Foulques de Castello, par Guillaume Spinola. Le dernier
avait t demand par le soudan; l premier avait rapport des prsents
considrables en allant solliciter la libert de quelques prisonniers. On
ne l'obtint pas, mais on se concilia la tolrance du commerce. C'est
ainsi qu'aprs que les chrtiens eurent t chasss de la Palestine, les
Gnois trouvrent des amis et des liaisons profitables parmi les
Sarrasins.

(1201) A l'extrmit de la Syrie oppose  l'gypte, ils obtinrent de
nouveaux tablissements  peu prs  la mme poque, et avec ces mmes
concessions qui constituaient leur colonie de la terre sainte. Des
princes chrtiens, chasss par les mahomtans de la grande Armnie,
s'taient retirs dans la petite. Ils avaient enlev  l'empereur de
Constantinople plusieurs villes de Cilicie. Ils briguaient la dignit
royale: les Gnois secondrent, et probablement transportrent les
ambassadeurs qui allaient solliciter auprs de l'empereur d'Allemagne le
titre de roi pour leur matre. Lon, de la famille des Ruppins, obtint en
effet cette couronne. Ce prince et ses successeurs montrrent leur
reconnaissance envers les Gnois, en leur accordant le privilge et
l'autorit du consulat8.

Nous avons vu Gnes cultiver l'amiti de l'empereur de Constantinople et
recevoir de lui des privilges aussi magnifiques que lucratifs. Mais
l'excution n'avait pas rpondu aux promesses: Ami de Morta fut envoy
pour la hter. On demandait les tablissements promis et les subsides
annuels qui avaient t stipuls, et probablement des indemnits pour le
dommage que l'empereur avait paisiblement laiss porter aux Gnois par
les Pisans. L'ambassadeur, aprs deux ans d'absence (1170), tait attendu
 Gnes, quand deux dlgus de l'empereur y arrivrent avant lui. Ils
parlrent dans les termes les plus choisis de l'amiti de leur matre, et
ils talrent cinquante-six mille perperi qu'il envoyait aux Gnois. La
somme tait d'un grand attrait au milieu des embarras du temps; un des
traits les plus marqus du caractre gnois, la mfiance, l'emporta. Il a
toujours rgn dans leur pays un scrupule excessif de porter atteinte au
moindre droit litigieux: crainte superstitieuse, si l'on peut parler
ainsi, qui introduit les conseils du lgiste dans la politique et dans
les transactions journalires du commerce. On refusa l'argent tant que
Morta ne fut pas de retour; on le refusa encore quand,  son arrive, il
assura que l'offre des ambassadeurs n'tait pas gale au dernier mot de
leurs instructions. Morta, qui,  ce que raconte l'annaliste, trs-bien
accueilli  Constantinople, en revenait fort riche, y fut renvoy sur les
pas des ambassadeurs grecs pour ter tout malentendu sur la quotit de
l'indemnit (1180)9. Nous ne savons si l'argent fut recouvr, mais huit
ou neuf ans plus tard Morta ngocia encore un trait avec Alexis Comnne
qui avait succd  Manuel. Le procs-verbal de la prise de possession
des tablissements concds aux Gnois et la description des lieux sont
conservs dans les archives de Gnes. On y trouve aussi les instructions
donnes postrieurement  un autre ambassadeur (1201)10: il tait charg
d'aller demander, avec un peu plus de facilits pour le commerce, un
rabais sur les droits, et surtout de rclamer justice en faveur des
Gnois cranciers des Grecs. Il lui est impos, au surplus, de rapporter
au trsor six cents perperi sur les dons que lui fera l'empereur. Mais
c'tait le temps des sanglantes rvolutions d'Alexis III, d'Isaac Lange
et de l'usurpateur Murzufle. Probablement la ngociation n'avana pas, et
peu aprs, la conqute des Latins vint renverser toutes choses.

On voit que les hommes qui, consuls ou conseillers, s'occupaient des
affaires de l'tat ne manquaient ni de soin ni de vigilance. Dans une
anne (1163) o il n'y avait pas d'arrir, le budget de la rpublique se
montait  six mille huit cent cinquante livres en recette et en dpense.
La somme tait devenue bien mdiocre pour le temps et pour la
circonstance. Quand un dlgu imprial vendait son appui pour deux ou
trois mille livres, il est vident qu'il fallait d'autres ressources. On
remarque cependant que jamais dans ces temps difficiles un parti
convenable  la sret ou  l'honneur du pays ne manqua faute d'argent.
La bourse des particuliers supplait sans difficult  l'pargne puise,
et c'est ainsi que les richesses prives servaient au bien public. Rien
n'empche de croire que, parmi les citoyens opulents, il y en eut de
gnreux, capables de sacrifices dsintresss  la patrie; mais
communment, il fallait recourir aux emprunts; les prteurs exigeaient
des gages; ils s'emparaient des diverses branches des revenus publics
afin d'assurer leurs remboursements par leurs propres mains.

Quand autrefois la rpublique tait borne aux expditions maritimes, le
plus souvent elle n'avait qu' laisser aux particuliers le soin de s'en
charger. L'appt des captures espres suscitait assez d'armateurs
volontaires et d'hommes qui spculaient sur le profit  faire en
s'associant  l'entreprise. Les flottes partaient sans exiger beaucoup
d'avances du trsor public. Quand on s'tendait davantage, ou quand il
convenait d'aller tablir des croisires qui promettaient peu de profits
directs, il fallait bien que l'tat armt  ses frais. A cette occasion
commencrent les emprunts. Le premier qui nous est signal eut pour cause
l'expdition d'Almrie; mais le butin de cette ville et celui de Tortose
surpassrent la dpense. Toutes les expditions n'taient pas si
lucratives: celles de Grillo aux bouches du Rhne cota sans produire.
Mais il n'tait pas pour Gnes d'expdition maritime qui pt tre aussi
onreuse que les moindres mouvements par terre. A leur occasion on voit
les revenus engags, alternativement rachets et rengags de nouveau.
L'approche de Barberousse, la construction des murs, la protection donne
 Barisone, la diplomatie vnale de l'empereur, exigrent les plus grands
sacrifices. Enfin, pour faire la guerre sur terre, il fallait des
cavaliers; il n'y en avait point  Gnes; on en soldait en Lombardie.
Pour en fournir promptement aux Lucquois pendant l'alliance, on demandait
l'assistance des marquis et des comtes de la Ligurie: ils arrivaient
avec leurs suivants; or ces nobles auxiliaires ne servaient ni
gratuitement, ni  peu de frais. Une de ces convocations, qui devint
inutile, endetta la rpublique de 3,000 livres.

On levait des collectes imposes sur les citoyens. Nous ne savons quand
on commena  recourir  cette ressource; mais nous la trouvons annuelle
ds 1165. L'impt devint permanent, sa quotit resta variable; le plus
souvent elle tait de 6 deniers par livre (deux et demi pour cent);
quelquefois elle fut de 8 deniers (trois et un tiers) et au del. On
n'explique pas si c'est sur le revenu ou sur le capital de chacun.
L'annaliste avertit quelquefois que la collecte est indpendante de la
taxe des vaisseaux. On trouve aussi des annes o le droit de douane est
lev  3 deniers par livre sur la valeur des marchandises importes et
de 9 deniers sur les exportations (1169). Dans certaines occasions on
essaye de soumettre  la collecte Savone et Noli, sous le prtexte que
ces villes sont de la compagnie de la commune de Gnes. Ces impositions
devaient servir  l'amortissement des emprunts et au retrait des revenus
engags. Et telles taient, aprs tout, les ressources d'une rpublique
mal dote, mais riche en citoyens opulents, que, la guerre de Pise
termine (1185), quand la paix de Constance laissa respirer l'Italie
(1186), en deux annes les consuls payrent les deux moitis de la dette
entire et librrent les revenus publics. Les embarras pcuniaires
taient plus faciles  faire disparatre que les factions  teindre et
leurs violences  contenir.


LIVRE TROISIME.
DISSENSIONS DES NOBLES ENTRE EUX. - INSTITUTION DU PODESTAT. - FRDRIC
II.
1160 - 1237.

CHAPITRE PREMIER.
tablissement du podestat.

En recherchant la situation du pays aux premiers moments du gouvernement
chu  la noblesse, le vieux historien Caffaro nous sert encore de guide.
Ds la troisime anne de la nouvelle compagnie jure en 1157, et 
laquelle nous avons cru pouvoir rapporter l'tablissement aristocratique,
il nous dit, sans dtailler les vnements, sans nommer personne, que les
citoyens taient en violente inimiti, mais que le consulat veilla si
bien qu'ils n'osrent entreprendre ni combat, ni voies de fait. L'anne
d'aprs (1161), la vigilance des consuls, tourne  remettre la paix dans
la ville, leur inspira d'exiger des parties contendantes la promesse
qu'on ne se livrerait point aux rixes accoutumes, et que nul ne
commencerait des querelles. Dans le serment taient stipules de fortes
peines en cas de contravention, et, dit l'historien, ceux qui, au mpris
de cet engagement, prirent les armes ou insultrent quelque membre de la
compagnie payrent, l'amende (1163): ils rsistaient; mais on les y
forait en abattant leurs maisons et leurs tours, quand ils tardaient 
donner satisfaction. La dernire anne o Caffaro crit encore, il loue
les consuls d'avoir entretenu la concorde en dfendant et en rprimant
toute violence, surtout en se dbarrassant des instruments de ces
mfaits. Depuis plusieurs annes les brigands et les sicaires avaient
pullul dans Gnes; le gouvernement les fit rechercher: un grand nombre
fut arrt et jet  la mer. Alors on respira. Ce qui restait de fauteurs
de crimes, dcourag, se tint en repos tout le temps de ce consulat. Tel
est le tableau que nous laisse, en prenant cong de nous, l'crivain qui
avait clbr la concorde publique florissant sous le nouvel ordre de
choses.

La cause des troubles  ce moment tait-elle dans l'opposition des
populaires dpouills de leurs droits par les nobles? Cela ne semble pas
tre, du moins encore; ce sont des tours que l'on rase pour punir ceux
qui troublent la paix. Quand l'histoire nomme les combattants, ce sont
des nobles. Si elle parle du peuple, il ne parat qu' la suite des chefs;
ou, plus souvent, il se montre appuyant le consulat, et prtant la main
pour forcer les nobles rivaux  se dsister des voies de fait. Car toutes
ces dissensions procdaient par la prise d'armes, la guerre intrieure.

Quand des nobles ont pris le pouvoir pour eux seuls, entre eux leurs
dispositions jalouses sont entretenues de jour en jour par les intrigues
de la candidature, par le choc des intrts matriels, chacun prtendant
bien que le moindre avantage de sa position soit de faire pencher sous le
poids de son crdit la balance de la justice. De l les injures
rciproques: l'esprit de famille devient au dehors un esprit de haine et
de vengeance; les alliances de parent se changent en faction, et quand
les circonstances extrieures prsentent deux partis qui divisent le
monde politique, le choix fait par les uns jette ncessairement les
autres dans la direction oppose.

Deux familles ambitieuses et allies tendaient ensemble  se saisir de la
prpondrance. C'taient les Castello et les Volta. Ouvertement dvous 
la faction impriale avant qu'elle s'appelt gibeline, ils sont parties
principales dans toutes les commotions civiles. Souvent ils bravent les
magistrats et provoquent la rpression; et cependant on les voit, chaque
anne, chargs de ngociations ou de commandements importants. On les
trouve presque sans interruption sur les tables consulaires de la
rpublique; et, chose notable, toutes les fois que leurs noms y
paraissent, ils sont  la tte de la liste. Foulques de Castello va
bientt marquer parmi les siens; c'est le premier individu que nous
pouvons surprendre au milieu des menes d'une ambition flagrante.

Une crmonie publique met en prsence Foulques de Castello et Roland
Avocato, membre d'une autre famille puissante. Ils sont l'un et l'autre 
la tte de nombreux suivants. S'il y avait quelque opposition politique
entre eux, on l'ignore: mais une rixe s'leva entre les deux cortges;
l'annaliste la reprsente comme accidentelle et due  l'insolence de
quelques jeunes gens. N'tait-ce pas plutt l'occasion saisie par deux
rivaux de se braver, de se heurter, de se combattre? Car ils taient en
force et en armes. Les archers de Volta turent le fils d'Avocato et avec
lui deux autres nobles. La rpublique en fut bouleverse. Peu de temps
aprs, Marchio Volta, alors consul, paisiblement retir  sa campagne au
temps des vendanges, fut massacr par une bande de misrables sicaires.
On reconnut la main qui les conduisait, c'tait la vengeance d'Avocato.
Ce fut, dit l'annaliste, le rveil de ce furieux esprit de discorde qu'on
croyait endormi pour jamais; ce fut le signal de six ans de guerre
civile et de dommage pour la patrie.

(1165) Chaque parti, chaque famille avait ses clients; et quand les chefs
auraient voulu la paix, la sclratesse de leurs suivants l'aurait
rompue. On faisait renouveler, tous les ans, quelques serments de
concorde, et du moins on jurait des trves. Quand on l'avait obtenu, ce
serment procurait quelque rpit dont les consuls profitaient pour
expdier les galres aux destinations que demandait la guerre. Mais les
troubles reprenaient bientt. La rpublique, dit l'historien, tait en
lambeaux, tous lui causaient des maux, nul ne pensait  son bien.

Enfin des consuls, plus fermes que leurs prdcesseurs, se procurrent au
dehors deux cents clients qui reconnaissaient exclusivement leurs ordres.
Ils les armrent et les conduisirent aux maisons des Volta et des
Castello; ils les y tablirent en garnison malgr la rsistance des
matres; puis ils assemblrent le peuple. Le serment que, pour cette
fois, ils exigrent des principaux citoyens exprima l'obligation de
porter leurs querelles au consulat pour en ordonner paix ou guerre; le
reste de l'assemble jura de prter main-forte contre quiconque
rsisterait.

Fort de ce soutien, on appela les chefs des partis et on leur proposa la
mdiation des consuls pour faciliter entre eux une rconciliation. Ils
refusrent, et demandrent qu'avant tout les griefs rciproques fussent
dbattus. En consentant  les entendre, les consuls se formrent en
tribunal et donnrent audience aux causes. On rejeta d'abord les
plaidoyers crits que les parties prtendaient produire. On en vint  la
franche explication des raisons de chacun. Les juges s'taient promis de
se montrer impassibles pendant cette longue discussion. Le jour se
consuma  entendre les parties; la nuit presque entire se passa 
dlibrer. On fixa les points de la controverse. On reconnut un nombre
d'offenses capitales, qui mritaient le combat judiciaire: on examina
s'il fallait l'exiger. Avouer qu'on reculait devant ce parti rigoureux
et donn la mesure de trop de faiblesse dans le gouvernement. La
sentence ordonna que les querelles seraient vides par six duels qui
furent appoints parmi les acteurs principaux des scnes passes. C'est
sur la violence du remde que l'on compta pour en faire dsirer de plus
doux. On fit sur-le-champ afficher la sentence, l'archevque fut averti
de cette grave rsolution. Tandis que les femmes et les enfants des
champions dsigns couraient en larmes auprs des consuls, les
suppliaient de rtracter ce jugement homicide, le pasteur, rpondant sans
doute  l'intention secrte du gouvernement, rassemblait tous ses
prtres, et, faisant retentir les cloches sans attendre le jour pour
mieux frapper les esprits au milieu des tnbres, appelait l'assemble et
l'assistance du peuple entier comme en une calamit publique. Ceux qui
accoururent trouvrent les cendres du saint Jean-Baptiste exposes, les
saintes croix, bannires ordinaires des fidles, dresses aux portes de
l'glise, le clerg dans le plus grand appareil en prires, les familles
intresses en moi. L'archevque leva sa voix vnrable et somma les
consuls et fous les citoyens de s'opposer  l'effusion du sang. Les
consuls rappelrent ce qu'ils avaient fait pour tre dispenss d'ordonner
le combat. Une renonciation volontaire, le sacrifice des outrages
rciproques pouvait seul maintenant, mais pouvait encore arrter le cours
de l'impassible justice. Le peuple entier l'exigea en tmoignant son
horreur des duels. Des parties, celles qui taient prsentes cdrent 
ce voeu, mais les principales s'taient tenues absentes. On courut
chercher Roland Avocato, celui dont le fils avait pri le premier. Quand
il apprit qu'on lui demandait de se dpartir de la vengeance de ce
meurtre, il dchira ses vtements, il se jeta sur le seuil de sa maison,
protestant qu'il n'en sortirait pas. Il voqua son fils et les victimes
de son parti; mais on ne le quitta point; l'archevque, le clerg en
procession, vinrent lui prsenter la croix et l'Evangile. Entran par
cette sorte de violence, conduit au milieu de l'glise, press de
supplications et d'exhortations religieuses, il cda enfin et promit
d'obir  ce que les consuls exigeaient. Foulques de Castello, alors
mand, rpondit avec modestie que les magistrats de la patrie taient ses
matres, que son voeu tait d'excuter leurs ordres, mais qu'il les
suppliait de l'excuser s'il ne le pouvait sans l'aveu de son beau-pre
Ingon della Volta. Sur cette rponse on se rendit dans le mme appareil
chez celui-ci. Le beau-pre et le gendre se laissrent conduire 
l'glise, et, aprs quelque rsistance, ils cdrent  leur tour. Le
pardon rciproque fut prononc, jur, confirm par le baiser de paix. Les
autres parties suivirent sans hsiter l'exemple de leurs chefs, et de
solennelles actions de grces, entonnes par l'archevque au pied des
autels, terminrent cette scne religieuse et patriotique  laquelle il
ne manqua que la sincrit.

A l'ombre des grandes querelles, les animosits prives s'taient donn
carrire. Toutes les passions sordides et violentes, instruments dont les
parties se servaient, travaillaient pour leur propre compte aux dpens de
la scurit et de la proprit. Les clients, dont les hommes puissants se
faisaient suivre, taient surtout les habitants des domaines que ceux-ci
possdaient autour de la ville ou sur les autres points du territoire.
Mais des paysans, des montagnards, ainsi forms  excuter les vengeances
de leurs matres, se familiarisaient avec les meurtres et prenaient got
aux pillages. Ils se rendaient redoutables  ceux mmes qui les avaient
excits.

Bientt ce sont les familles des Vento et des Grillo qui sont en guerre.
A peine l'autorit leur a fait poser les armes, ces mmes Grillo sont
coaliss avec Foulques de Castello qui reparat pour livrer un furieux
combat aux de Turca ou Curia (une mme famille est dsigne sous ce
double nom). C'est videmment ici la lutte de l'ambition. Lanfranc della
Turca, suivi d'une bande de sicaires, assassine Angelo de Mari, consul en
fonction. Cet attentat excite l'indignation et l'horreur: les populaires
comme les nobles prtent la main aux consuls pour venger leur collgue:
on poursuit les meurtriers: ils fuient et l'on prononce leur
bannissement; on dvaste leurs maisons, on dmolit leurs tours: enfin
tandis qu'un lgat du pape vient prcher la concorde et opre quelques
raccommodements, les Vento rompent avec les Volta nagure leurs allis;
ils se livrent une bataille sanglante sur les places publiques. La cause
de ce trouble ne nous est pas cache cette fois, c'est la jalousie des
prtentions au consulat; c'est pour ce prix que se divisent ceux qui
s'taient unis contre les autres concurrents.

(1190) Ces dsordres taient devenus intolrables. C'est alors qu'on
insinua aux citoyens paisibles, aux hommes impartiaux, la pense
d'enlever  tous les prtendants, sans distinction, ce consulat trop
envi. Ceux dont l'ambition n'tait pas assez accrdite pour le disputer
connivrent au projet de suspendre cette magistrature. Quant  la faction
oppose aux Volta, contente de faire tomber de leurs mains le pouvoir
qu'elle n'avait pu s'assurer pour elle, elle se donnait l'apparence de
sacrifier ses propres prtentions et de se soumettre  un remde qui
tait au fond son ouvrage. On proposa donc de confrer  l'avenir
l'autorit et la majest du gouvernement  un magistrat unique qu'on
lirait chaque anne sous le nom de podestat1 et qui serait
ncessairement tranger. Cette singulire invention d'aller chercher
ailleurs un gouverneur et des juges afin d'viter les jalousies des
candidats nationaux et la partialit des compatriotes, s'tait dj
rpandue en Italie depuis les institutions analogues imposes par
Barberousse. Mais elle devait rpugner  la dfiance de Gnes,  ses
sentiments de fiert, d'indpendance, de nationalit, si l'on peut parler
ainsi. Il fallait, pour la faire admettre, toute l'importunit, tout le
dommage de ces tumultes journaliers o un petit nombre de prtentions
blessaient toutes les autres et troublaient la scurit de la masse. Mais
il fallut aussi, pour que cette mesure pt tre prise, que le prtendant
le plus ambitieux, Foulques de Castello, ft absent. Il tait parti pour
voler au secours de Ptolmas. Une circonstance nous fait connatre que
la rvolution tait faite contre lui et les siens. Ses deux fils et son
neveu, ayant pi les consuls qui allaient sortir d'exercice, les
assaillent  la tte d'hommes arms, et massacrent Lanfranc Pevere, l'un
d'eux. La ville est remplie de troubles. Le podestat lu, appel et
install  la hte, rassemble le peuple et lui demande s'il veut qu'un
tel forfait reste impuni. Il appelle l'assistance des gens de bien; on
s'arme; il marche  la tte de cette foule. On fait le sige de la maison
de Foulques. Ce redoutable chteau est pris et ruin de fond en comble:
les meurtriers du consul se sauvent par la fuite: tels furent les
auspices sous lesquels s'installa le rgime des podestats. On doit juger
par l si c'est avec fondement que le rdacteur des chroniques a pu
assurer que cette institution fut unanimement rsolue. Au reste, en
recourant  cette innovation (1190), le parlement avait dclar que le
consulat n'tait pas abrog, mais seulement suspendu. On semblait n'avoir
voulu donner  la rpublique en dsordre qu'une sorte de dictature
temporaire. Cependant quand cette innovation eut acquis quelque
consistance, on la constitua avec des rglements qui en supposaient la
continuit2. Le podestat tait dclar gouverneur politique et militaire.
La prsidence des conseils lui tait dvolue; il exerait le pouvoir
excutif et la police coercitive. L'autorit de la justice criminelle
tait en ses mains. Les consuls des plaids taient conservs et maintenus
dans leur juridiction pour les affaires civiles seulement, encore parat-
il qu'en certains cas leurs sentences pouvaient tre rvises par le
podestat3.

Son lection tait confie  trente notables; leurs choix ne pouvaient
porter que sur un absent. Ce devait tre un chevalier distingu dans les
armes, ou un docteur, jurisconsulte de haute rputation. On devait le
prendre dans une ville amie. Aussitt le choix des lecteurs dclar,
deux dlgus partaient pour aller le notifier  l'lu. S'il acceptait la
dignit offerte, les ambassadeurs recevaient son serment solennel en
prsence du conseil de sa propre ville. Il tait tenu de donner une
caution pour garantie spciale de la promesse de remettre le pouvoir le
jour mme o expirerait l'anne de sa charge, de se soumettre  un
syndicat o son administration serait juge, et de s'loigner aussitt
l'absolution obtenue. En venant  Gnes il ne pouvait y introduire ni
femme, ni enfants, ni frres. Son cortge et sa maison taient de vingt
personnes, y compris trois chevaliers et deux jurisconsultes, tous cinq
trangers comme lui, pour lui servir les uns de lieutenants, les autres
d'assesseurs ou de vicaires. Toute sa suite devait repartir aprs ses
fonctions finies: ceux mmes de ses compatriotes qui se trouvaient 
Gnes devaient en ressortir avec lui.

Mais, tandis qu'on donnait ainsi des rglements  cette sorte de
gouvernement comme  un ordre stable, d'anne en anne on eut
alternativement des podestats ou des consuls. Nous pouvons bien croire
que ce n'est qu'au gr des factions qu'on variait ainsi. Quand Foulques
de Castello et les siens dominaient, srs du consulat ils le faisaient
rtablir et ils ne souffraient pas qu'un tranger fut appel pour leur
mettre un frein. Quand les autres nobles taient en tat de rsister au
crdit de ces puissants adversaires, ils exigeaient la nomination d'un
podestat. Ce rgime fut maintenu le plus souvent et le plus longtemps
quand la couleur dominante du gouvernement tait guelfe: sous
l'influence de la cour de Rome on prenait les podestats dans les villes
de la ligue lombarde; mais Castello, engag dans la faction oppose, en
insistait d'autant plus pour le consulat, qui d'ailleurs lui convenait si
bien.

(1202) Cependant, une anne, par un exemple unique, on voit un podestat
gnois contre la condition principale de l'institution, et ce Gnois
n'est autre que Foulques lui-mme. L'annaliste enregistre ce nom comme il
a crit tout autre aux annes prcdentes. Il n'accompagne d'aucune
rflexion ce fait singulier, ce pas videmment tent vers l'usurpation.
Une meute avait prcd cette nomination inconstitutionnelle: mais
l'anne suivante, on nomme un podestat tranger. Nous ignorons sa patrie
et par consquent le parti qui l'a choisi; mais aprs lui on retrouve
plusieurs consulats de suite, les Volta et les Castello y ayant toujours
la part principale, et l'on ne retourne aux podestats que lorsque de
nouvelles combinaisons extrieures altrrent l'quilibre des factions.
 l'institution des podestats (1190), ceux des six premires annes
gouvernaient seuls et sans contrepoids; ce fut seulement  la septime
nomination (1196) que l'on se ravisa, et que les correcteurs de lois
firent imposer aux podestats des adjoints ou conseillers qu'on appela
d'abord recteurs. C'tait un conseil qui devait concourir  la direction
des affaires. Il ne parat pas qu'avant cela les consuls eussent de
pareils assistants; runis, ils taient eux-mmes le conseil de la
rpublique, et l'on ne voit pas d'intermdiaire entre eux et le parlement
ou l'assemble gnrale des citoyens. C'est quand le pouvoir excutif fut
reprsent par un magistrat unique qu'on sentit la ncessit de lui
donner des conseillers pour contrler et temprer son autorit; c'est
ainsi que le conseil, nomm plus tard snat, devint permanent et arbitre
des affaires publiques.


CHAPITRE II.
Henri VI.

L'empereur Henri VI, venant en Italie, tait trs-intress  la
pacification de Gnes. La discorde intestine pouvait le priver de
l'assistance des Gnois dans la conqute des Deux-Siciles qu'il avait
tente pour la seconde fois. Fils et successeur de Barberousse, poux de
Constance, hritire du royaume, il avait appris la mort du roi Guillaume
son beau-pre, et le choix que le peuple avait fait, pour lui succder,
de Tancrde, rejeton btard des princes normands. Henri avait d'abord
sollicit le secours de Gnes et de Pise, seuls auxiliaires dont les
flottes pouvaient lui ouvrir le chemin vers l'hritage de sa femme. Gnes
lui avait envoy des plnipotentiaires, et un trait s'tait conclu.
L'empereur y ratifiait les agrandissements que la rpublique s'tait
procurs en Ligurie, en achetant des territoires de seigneurs fodaux
dpendants de l'empire, que les vendeurs n'taient pas en droit d'aliner
sans l'aveu de leur suzerain. Henri consentait que la domination des
Gnois ne s'arrtt pas  Vintimille. Il leur permettait de btir une
forteresse sur le promontoire de Monaco. Il leur promettait de grands
privilges en Sicile, et, s'ils l'aidaient  subjuguer cette riche
province, il leur faisait don par avance de la ville de Syracuse et des
deux cent cinquante fiefs de chevaliers jadis promis par son pre.
Attirs par ces faveurs, les Gnois avaient arm et s'taient approchs
des ctes napolitaines, tandis que l'empereur avanait par terre.
Cependant une prtendue nouvelle de sa mort se rpandit, et, sur ce faux
bruit, les Gnois rtrogradrent. Henri tait vivant, mais les maladies
avaient dtruit son arme. Il congdia les auxiliaires; en se retirant
lui-mme, il passa par Gnes pour recommander qu'on se tnt prt 
repartir  la nouvelle saison, afin de recommencer l'entreprise. C'est au
moment qu'il venait exiger l'effet de cette promesse que la guerre civile
aurait contrari ses projets. Il n'oublia rien pour chauffer les
esprits. Son snchal Marcuard et le podestat, sa crature, mirent tout
en usage pour qu'une seule pense prvalt, celle de l'expdition. Henri
vint achever l'oeuvre de la sduction: L'honneur et le profit aux
Gnois, disait-il, si, aprs Dieu, je leur dois la Sicile. Nous ne devons
l'habiter, ni mes Teutons ni moi. Ce sont les Gnois et leurs enfants qui
en jouiront; ce sera leur royaume plus que le mien. Avec ces discours
il semait les promesses, les patentes, les bulles d'or, faveurs pleines
de vent, dit le contemporain, et qu'il distribuait de toutes mains.

Dans ce moment l'empereur et la cour de Rome n'taient pas en hostilit
ouverte. Ni alliance prsente, ni affection contraire ne dtachaient les
Gnois de cette sorte de soumission  la couronne impriale qui prenait
si peu sur leur indpendance. D'ailleurs on voyait le profit  faire en
Sicile: le service de Henri fut embrass avec zle.

Il faisait concourir ensemble Gnes et Pise, et pour cela il avait fallu
arrter le cours des querelles rcentes. Un peu auparavant, Pise avait
enfreint les traits; les tablissements des Gnois en Sardaigne avaient
t pills et les marchands chasss. Gnes s'tait prpare  venger ces
affronts. Foulques de Castello avait donn la chasse aux Pisans sur la
mer: il avait ruin Bonifacio qu'ils avaient bti sur le rivage de la
Corse. Cependant Clment III avait obtenu que les deux parties
remettraient leurs diffrends  son arbitrage. Maintenant Henri avait
runi leurs flottes. Le podestat s'embarqua et commanda les galres de
Gnes. Le marquis de Montferrat tait de l'expdition; elle avait le
snchal Marcuard pour chef suprme. C'est au nom de ces trois
personnages qu'on prit possession de Gate en passant; Naples se rendit 
l'apparition de la flotte. Messine reconnaissait Henri. Mais l s'leva
une rixe violente entre les Pisans et les Gnois. Les premiers eurent
l'avantage sur terre; ils forcrent les magasins que leurs rivaux
avaient tablis; ils firent prisonniers les hommes qui s'y taient
rfugis. A son tour la flotte gnoise attaqua la pisane; l'on s'empara
de treize galres, et beaucoup de matelots furent prcipites dans la mer.
Le snchal, troubl par une querelle qui allait compromettre les
oprations de son matre, mnagea un accord qui ne fut pas une
rconciliation.

L'usage de charger ses ennemis de crimes odieux, mme des plus
invraisemblables, n'est pas n d'hier. Les Gnois accusrent (1194) les
Pisans d'avoir trait secrtement avec la veuve du comptiteur de Henri.
Enfin on se spare de plus en plus aigris; les Gnois reprennent la mer.
Ils font lever le sige de Catane attaque par la veuve de Tancrde. Ils
s'emparent de Syracuse: tout se rend, except Palerme. Ils reviennent 
Messine o se trouvait Henri. Othon de Caretto, qu'ils avaient alors pour
capitaine, leur podestat tant mort dans le courant de l'expdition,
rclame de l'empereur l'excution de ses promesses. Henri loue ses bons
et utiles auxiliaires et leur oeuvre; il rpte les termes de ses
engagements; mais il faut prendre encore Palerme, ils doivent lui ouvrir
les portes de cette ville. Ou se prsente devant cette capitale. Enfin
elle tombe au pouvoir de l'empereur. Il n'y a plus qu' tenir sa parole,
le temps en est venu. Mais alors, nouveau scrupule: Henri, depuis la
mort du podestat, ne reconnat plus auprs de lui de lgitime
reprsentant de la commune de Gnes. Il attendra des plnipotentiaires
rgulirement accrdits. Cette rponse vasive, ou plutt drisoire,
irrite les Gnois. Les rclamations attirent les menaces; les
ressentiments s'exasprrent si promptement que nous ne savons pas bien
en quel ordre les procds de la rupture se succdrent et se
rpondirent. D'un ct, Henri te aux Gnois la jouissance mme des
privilges dont ils taient en possession sous les rois normands. Il ne
veut point de consul de leur nation en Sicile; il dfend d'en prendre le
titre sous peine de mort. Il menace de fermer la mer aux Gnois, de
ruiner leur ville. A leur tour,  Gnes, les consuls et les conseillers
d'un peuple bless dans ses intrts et dans ses sentiments nationaux
quittent le parti imprial, et, par dlibration solennelle, renvoient 
Pavie le lieutenant qui les avait rgis depuis l'embarquement, en rglant
qu' l'avenir le podestat sera pris  Milan ou dans le parti ligu pour
l'indpendance italienne contre le despotisme germanique. Ce parti, les
violences de Henri et sa mauvaise foi l'avaient ranim. Ainsi Gnes, de
gibeline devint guelfe, si l'on peut se servir de ces noms en anticipant
de quelques annes sur leur usage.

C'est ici, avec une premire rvolution de parti, le premier symptme de
la division des citoyens de la mme ville entre les deux grandes factions
italiennes. Nous n'avions pas vu qu'elles eussent t ouvertement le
mobile des dissensions intestines. Les mesures gnrales nous avaient
sembl assez unanimes. Maintenant l'opposition parat. La chronique,
officielle comme on sait, accuse certains mauvais Gnois qui se
trouvaient  Palerme d'avoir pouss l'empereur  ces injustices envers la
rpublique, de l'avoir excit  la traiter avec cette svrit. Ces
mchants conseillers, qui ne sont pas nomms ici, ce sont des gibelins.
Ds ce moment c'est l'esprit de parti qui dicte les annales publiques.

Malgr la sanglante querelle de Messine, on affectait de se croire encore
en paix avec Pise. Mais une nouvelle occasion de jalousie tait survenue.
Bonifacio avait t rebti par des Pisans, c'tait la retraite et comme
l'embuscade de leurs corsaires. De l ils couraient sur les btiments
gnois. Les deux rpubliques avaient alors des dputs  Lerici pour
dbattre leurs diffrends. Les Gnois allguaient pour premier grief les
dprdations et les insultes des gens de Bonifacio. Les dputs de Pise
rpondaient en dsavouant ces insulaires que Pise ne reconnaissait pas
pour siens. Ces pirates, disait-on, prenaient les vaisseaux pisans comme
les autres, et si l'on voulait, au printemps, faire une expdition
commune pour les chtier, Pise y concourrait volontiers. Mais Gnes
n'attendit pas ce concours. Trois galres allrent devant Bonifacio. On
dbarqua, et, aprs quelque rsistance, la place fut emporte. Les Gnois
rsolurent de la garder pour eux au lieu de la dtruire, ils eurent soin
d'en augmenter les fortifications.

Cependant l'empereur Henri vnt  Pavie et y fit appeler les Gnois,
faisant entendre qu'il tait dispos  les satisfaire. On ne voulut pas
que cette fois la lgitimit de la reprsentation pt tre conteste.
L'archevque, le podestat1 et quatre nobles dputs se prsentrent
aussitt. Ils apportaient l'instrument du trait fait entre Henri et la
commune, et ils commencrent  en lire les clauses devant lui. Il
interrompit la lecture; elle tait fort inutile, dit-il, il savait par
coeur le contenu de l'acte, et d'ailleurs il en possdait la copie.
Entendait-on venir plaider contre lui avec ces papiers? Il ne pouvait
rien donner aux Gnois en Sicile. Il n'irait pas partager son royaume
avec eux; mais s'ils voulaient conqurir celui d'Aragon, il consentirait
 les aider, et il leur laisserait la conqute entire. Les dputs
prirent cette offre pour une nouvelle insulte. Ils se retirrent plus
alins que jamais. Henri passa en Allemagne. Gnes persista dans
l'alliance lombarde et prit chez elle ses podestats (1196). C'est  cette
poque que les correcteurs des lois rglrent qu' ce gouverneur seraient
adjoints, sous le nom de recteurs, huit nobles, quatre de chacune des
grandes divisions de la ville, la cit et le bourg.

La ville s'tait remplie de voleurs, de sicaires. En une mme nuit ils
furent enlevs; on trancha la tte  quelques-uns; on creva les yeux 
tout le reste. Le podestat entreprit aussi de faire la guerre  ces
forteresses domestiques dont les citoyens puissants avaient hriss la
ville,  ces tours de hauteur dmesure qui donnaient  leurs
propritaires l'avantage d'craser au loin leurs ennemis. Une ancienne
loi, dont les magistrats promettaient l'observation chaque anne, ne
permettait aux tours que quatre-vingts pieds d'lvation; et cette
mesure donne  la fois pour l'poque celle des ressources de l'art de
btir solidement et l'ide de l'tat hostile dans lequel vivaient les
habitants2. Ce serment n'avait jamais t tenu. Le podestat le prit  la
lettre. Il alla lui-mme, avec les forces dont il disposait, faire
abaisser ce qui dpassait la mesure lgale. Nous ne savons pas si cette
svrit fut impartiale; mais celle qu'il dploya bientt par des moyens
semblables pour soutenir une loi de parti, enfanta de nouvelles haines et
de nouveaux troubles. Depuis que la rpublique s'tait soustraite 
l'alliance de l'empereur Henri, elle avait dfendu  ses citoyens de
frquenter le royaume de Sicile. Cette dfense tait trs-dfavorable 
leur commerce, elle blessait surtout ceux des nobles qui s'taient
adonns au parti imprial, les mmes sans doute que nous avons vus
accuss de conseiller Henri au prjudice de leur patrie. Cette loi fut
donc mprise par eux. Ils dirigrent leurs vaisseaux sur la Sicile, et
le podestat entreprit de les en punir. Ido Mallon, noble navigateur,
arrivait dans le port avec un navire richement charg. Le dbarquement
lui en fut interdit. Il n'en tint compte; il mit ses marchandises 
terre, d'abord secrtement, bientt ouvertement et  main arme. Le
podestat assemble le peuple  cri public, marche contre le rfractaire,
fait dmolir sa maison, et, de peur d'tre accus de s'en approprier le
pillage, fait porter tout ce qui s'y trouve de prcieux sur la place
publique en plein parlement, et de l au fisc. Quant aux autres nobles
passs en Sicile malgr les inhibitions, le podestat suivit  leur gard
cette manire de procder qui parat lui avoir t propre; il rasa leurs
maisons et leurs tours (1197). L'un d'eux, Nicolas Doria, revint et tenta
de se venger sur la personne du podestat; mais les autres membres de
cette puissante famille intervinrent. Nicolas Doria, peu aprs,
commandait une flotte de la rpublique au Levant (1201); il avait fait le
trait avec Lon, roi d'Armnie, et rapportait  la commune de Gnes plus
de mille cinq cents livres en argent et en pierres prcieuses. Il est
probable que cette mission avait t une sorte d'honorable exil aprs sa
violente tentative.

Les populations du territoire que Gnes considrait comme son tat ne
donnaient pas moins d'inquitude que les troubles internes. Nous ne
savons si c'est aussi la querelle gnrale des deux grands partis de
l'Italie qui les agitait; mais  cette poque oh vit de moment en moment
et tour  tour les bourgs de la Ligurie soulevs (1198), en tat de
rsistance et de guerre (1199). Chaque podestat pendant son exercice se
trouve oblig de marcher contre ces rfractaires (1204). La manire de
procder, en ce cas, est de dvaster le pays, de couper les arbres, de
ruiner les habitations autour des lieux qu'on ne peut entirement
soumettre. L o l'on pntre on lve des contributions, on prend des
otages, et l'on impose des amendes. En un mot, Gnes est la plus forte,
mais elle s'entoure de voisins de plus en plus ennemis, et si elle les
compte pour des sujets, elle ne peut ignorer combien leur foi est
douteuse. Ceux que les poursuites ou les menaces font sortir de leurs
foyers se font pirates sur la cte et troublent le commerce. Il faut
prendre soin de les dtruire, et la rpublique n'y russit pas toujours.
Bientt les migrs de la ville mme firent en grand cette guerre de
corsaires.

Dans les expditions du podestat, outre les gardes, serviteurs ou clients
qu'il s'tait attachs, il faisait marcher comme fantassins les hommes en
tat de porter les armes tant de la ville que de la banlieue. Mais
surtout les chevaliers de Gnes se rangeaient  sa suite. C'est ici qu'on
en parle pour la premire fois. Jadis on requrait ou l'on invitait 
grands frais les seigneurs chtelains, vassaux ou amis de la rpublique.
Mais l'conomie et la mfiance tout  la fois avaient conseill d'avoir
dans Gnes mme le moyen de suppler ce secours tranger. On avait form
un corps de plus de cent chevaliers parmi les jeunes gens le plus en tat
de s'adonner  l'exercice militaire et les moins engags dans d'autres
carrires, afin qu'ils fussent prts  marcher  toute heure. A cette
poque o combattre  cheval tait, chez les autres nations, le privilge
et la marque de la noblesse, nous pensons que l'institution des
chevaliers de Gnes fut ce qu'elle tait ailleurs. L'annaliste, pour en
relever l'clat, la reprsente comme un retour aux nobles usages de leurs
aeux, et si ce n'est l qu'une supposition, c'est la preuve de
l'importance attache alors  cette chevalerie. Elle fut certainement
compose des nobles en tat d'y prendre part, et il se peut qu'elle ait
servi  faire quelques nobles nouveaux. Prcisment  cette poque nous
savons que la ville de Narbonne, allie de Gnes, se maintenait dans la
possession de donner  ses bourgeois la ceinture militaire, c'est--dire
l'ordre de chevalerie, en un mot, la noblesse. Il n'y aura pas eu plus de
scrupule  Gnes, qui dj avait fait des nobles de ses magistrats.
Quelques annes plus tard la commune de Gnes arma chevalier le fils du
noble Hubert de Montobbio, probablement un Fiesque. Quoi qu'il en soit,
les chevaliers de Gnes et la part qu'ils prennent aux excursions de la
force publique sont souvent mentionns pendant quelques annes, aprs
quoi l'on cesse d'en parler. La guerre maritime rpandit toujours plus
d'clat dans ce pays que la guerre de terre. Cependant il ne tarda pas 
fournir des stipendiaires aux trangers; et probablement les capitaines
gnois de ces compagnies d'archers qui servirent en Angleterre et en
France ne ngligrent pas de se dcorer du grade de chevalerie.

(1202) La plus importante des soumissions extrieures obtenues  cette
poque de notre histoire est celle des marquis de Gavi. Les seigneurs de
ce nom, deux frres et leurs neveux fils d'un troisime, abandonnrent 
la rpublique leur chteau, leurs domaines et tout ce qu'ils possdaient
 Gavi, y compris les droits attachs  leur seigneurie, sous la rserve
seulement de la moiti du page qui se levait au dfil de la Bochetta
que Gavi domine. Ils reurent de la commune de Gnes pour cette cession
3,200 livres en argent; et, pour en porter le prix  4,000 livres, il
fut tabli, avec le consentement des villes de Lombardie intresses 
l'usage de ce chemin, un droit extraordinaire et temporaire sur les
passants qui durerait jusqu' ce qu'il et rendu les 800 liv. dues encore
aux marquis. De leur personne, non-seulement ils jurrent  Gnes la
compagnie et le domicile, mais ils se soumirent  ne pas se remontrer
plus de trois fois par an dans les environs de leur ancienne seigneurie.
On ne voit pas que ces nouveaux htes aient pris de l'ascendant  Gnes.
Leur nom ne parat pas, soit dans la liste des consuls, soit parmi les
conseillers. Seulement on trouve, cinquante ans plus tard, un des marquis
de Gavi au nombre des nobles commissaires chargs de la rdaction des
annales; et c'est tout ce qu'on en sait.


CHAPITRE III.
Guerre en Sicile. - Le comte de Malte. - Finances.

L'empereur Henri tait mort. En Allemagne deux comptiteurs se
disputaient la couronne impriale. Celle de Sicile fut dvolue 
Frdric, enfant que Henri laissait au berceau. Constance, veuve de
l'empereur, ne survcut pas longtemps  son poux, et en mourant elle
lgua la tutelle de son fils au pape Innocent III; mais le snchal
Marcuard occupait le royaume et le gouvernait  son gr.

La querelle des Gnois avec le gouvernement sicilien n'tait pas finie.
Il y eut cependant quelques rapprochements d'aprs lesquels les rapports
commerciaux reprirent leur cours, et la rpublique cessa de prohiber 
ses citoyens la frquentation de la Sicile. Mais les Gnois n'avaient pas
oubli que Henri leur avait promis Syracuse et ils cherchaient l'occasion
de se faire justice sur cette promesse; la guerre pisane en fournit le
moyen.

Cette guerre se poursuivait sur la mer;  chaque saison on entreprenait
de nouvelles croisires. Une flotte partie de Gnes se donna rendez-vous
avec les galres que l'automne ramenait de Syrie et d'gypte. La runion
se fit sur l'le de Candie. Un aventurier, Henri le pcheur, comte de
Malte, se runit aux Gnois. Tous ensemble allrent assiger Syracuse
sous prtexte d'en chasser une garnison pisane qui y dominait, et d'y
rtablir l'vque qu'elle en avait expuls. L'on occupa la ville. La
possession en fut prise au nom de la commune de Gnes, et, sous son
autorit, les chefs de l'expdition en nommrent comte Allaman della
Costa que l'annaliste qualifie de brave et excellent ami des Gnois1,
mais qui, par le reste du rcit, semblerait Gnois lui-mme. Une troite
alliance s'tablit entre ce nouveau seigneur et le comte de Malte. Leurs
courses maritimes se firent en commun. Syracuse fut le point d'appui de
celles des Gnois. En partant de ce port on allait au-devant des galres
qui retournaient du Levant. On rassemblait ainsi des flottes formidables.
Le comte Henri en fut nomm commandant, et, aprs plusieurs exploits, il
se servit de ces forces pour s'emparer de Candie2 et pour s'en faire
souverain. Mais cette proprit fut dispute par les Vnitiens3, et les
suites de cette entreprise donneront bientt un aliment tout nouveau 
notre histoire. Les Gnois ne furent d'abord mls  la querelle que
comme simples auxiliaires. Le comte leur demanda des secours; ils lui
accordrent des galres, des hommes, beaucoup de vivres et de l'argent.
Cependant, aprs quelques pertes rciproques, Gnes dsira 1a suspension
d'hostilits qui retombaient sur le commerce. Leur trve avec les
Vnitiens fut jure pour trois ans. La rpublique obligea le comte de
Malte  y souscrire: on ne l'obtint pas sans difficult.

Ainsi s'tait complique la querelle avec les Pisans. Il fallait la
soutenir non-seulement sur les ctes de la Ligurie et de la Toscane, mais
en Sicile, vers le Levant, dans les eaux de la Sardaigne, de la Corse, de
la Provence, de l'Espagne. Soit que ces croisires fussent l'occasion
d'actes peu agrables aux neutres, soit que d'autres causes les
alinassent, les Gnois paraissent avoir t partout traits,  cette
poque, avec peu de faveur.

(1212) Le roi d'Aragon se comportait gnralement en ennemi; et comme son
pouvoir et celui de son frre, comte de Provence, s'tendaient alors
jusqu' Nice, c'tait pour Gnes un mauvais voisinage. Cependant les
Marseillais avaient dj fini ou ajourn leurs anciennes querelles avec
les Gnois par un procd singulier. Hugues de Baux, suivi de dix
gentilshommes de son pays, se prsente dans le port de Gnes et vient
proposer de faire la paix. Cette dmarche noble, la considration due 
de tels ambassadeurs font accepter leur offre sans autre dlibration, et
la paix est conclue pour vingt et un ans.

(1215) Nice secoue en ce moment le joug des Aragonais et recherche une
troite alliance avec Gnes. Ses dputs viennent jurer la compagnie de
la commune gnoise, et s'y associent pour la guerre et pour la paix, se
soumettant  leur part de contribution dans les leves d'hommes et
d'impositions maritimes. Le chteau enlev aux Aragonais fut livr 
Hubert Spinola, consul de Gnes; mais cette occupation ne fut pas de
longue dure.

Avec les Pisans les hostilits taient mles de trves. Tour  tour les
empereurs d'autorit, les papes dans l'intrt de leur influence,
rclamaient le droit de juger ou de concilier les deux rpubliques4. Les
abbs de quelques monastres situs  la frontire des deux territoires,
gens rvrs des deux cts, provoquaient des rapprochements. Ils
obtenaient que l'on compromt entre leurs mains; ils portaient des
sentences arbitrales, ils faisaient donner des baisers de paix, et au
mme moment les parties rconcilies s'accusaient de mauvaise foi; enfin
on se retrouvait toujours en tat de guerre.

(1211) On n'tait pas ainsi avec Pise sans avoir  craindre les
fluctuations et les perfidies de la politique des seigneurs feudataires
voisins des deux tats. Les puissants marquis de Malaspina taient
surtout redouts. Le propritaire du chteau de la Corvara l'avait vendu
 Gnes. Cette transaction dplut aux Malaspina. Aprs quelques mois
d'hostilit ils acceptrent une somme pour se dsister de leur opposition
et souscrivirent la cession la plus authentique et la plus ample de tous
leurs droits sur la Corvara. Mais,  leur instigation, le fils du premier
vendeur y rentre par surprise (1216), et leur livre immdiatement le
chteau. Les Malaspina n'hsitent pas  se mettre en possession de ce
qu'ils avaient solennellement abandonn. Nouvel armement pour les chasser
de cette place usurpe. Ils en sont quittes pour faire une fois de plus
ce qu'ils ont fait si souvent, ils jurent obissance  la rpublique et
soumission  ses jugements (1218).

De l'autre ct du territoire, la rpublique reut (1214) d'Othon,
marquis de Caretto, l'abandon de certaines terres et les lui rendit en
fief sous serment de fidlit. Foulques de Castello prit ensuite (1215)
un parti vigoureux pour mettre une barrire entre Nice et Vintimille.
Pendant un de ses consulats, il conduisit trois galres o montrent un
grand nombre de nobles avec lui. Elles taient accompagnes de btiments
de transport, chargs d'ouvriers et de matriaux de toute espce. Le
convoi dbarqua sur le rivage de Monaco, pays que la rpublique
prtendait compris dans les concessions de l'empereur Henri IV. Sur ce
promontoire lev au-dessus de la mer, on traa une forteresse dfendue
par quatre tours entoures d'un rempart. On se mit incessamment 
l'ouvrage. Foulques ne rembarqua qu'aprs avoir vu les murailles 
trente-cinq pieds au-dessus du sol.

(1219) Malgr ces mesures, Vintimille donnait sans cesse de l'inquitude.
Un soulvement nouveau suivait promptement une vaine soumission. Une
rvolte dclare avait clat. Pour la rprimer, on ravagea le
territoire, mais c'est tout ce qu'on put faire dans une premire
campagne. La seconde anne (1220) on eut  la solde de Gnes Manuel, l'un
des comtes de Vintimille. Il avait, ainsi que son frre, cd ses droits
sur la ville, mais on ne devait pas s'attendre  les voir les oppresseurs
de leurs anciens vassaux. Manuel, qui stipulait aussi pour son frre
Guillaume, s'engagea  leur faire une guerre sincre et sanglante de sa
personne et avec quinze chevaliers et dix arbaltriers. Il promit de
plus, sous bonne caution, de cder aux Gnois les prisonniers qu'il
ferait, pour le mme prix qu'il aurait pu tirer d'eux par ranon, et
cette odieuse partie du trait fut accomplie (1221). La guerre continua.
Il fallut cinq ans pour lasser les Provenaux et les seigneurs qui
taient venus dfendre la ville. Ce comte qui avait dsert ses vassaux
pour les assiger avec les Gnois, tait retourn au milieu d'eux:
enfin, quand la constance des habitants fut puise et qu'ils furent
rduits  se rendre, l'on s'estima heureux de recevoir leur soumission.

Les guerres, les troubles intrieurs, les mesures rpressives sans cesse
rendues urgentes devaient rendre trs-difficile le maniement des finances
d'un tat sans territoire. Il nous en reste des dtails assez curieux
pour les indiquer.

(1208) L'armement de la flotte pour la guerre pisane cote 10,000 liv. On
dpense 20,000 liv. par le second secours accord au comte de Malte quand
il devait lutter contre les Vnitiens. Afin de le fournir, on eut recours
 une contribution extraordinaire et temporaire pendant six ans, de deux
deniers par livre sur les marchandises exportes et importes. La recette
de cette imposition fut vendue  l'encan et produisit une somme de 12,452
liv. A la nouvelle qui se trouva fausse d'un armement des Pisans d'une
force suprieure (1210), on en dcrta un dont les prparatifs ne furent
pas achevs, mais qui donna lieu  une autre contribution. Tous les
citoyens furent obligs (1216) de dclarer le montant de leur fortune
pour en payer trois deniers par livre, et, en outre, sur chaque 1,000
liv. ils devaient fournir les vivres de guerre pour deux hommes. La
seconde campagne de la guerre de Vintimille se fit au moyen d'une
rquisition d'hommes sur tous les habitants au-dessus de quatorze ans, de
Cogoleto  Porto-Venere. Cinq hommes devaient en faire marcher un ou
payer trente sous en s'unissant riches et pauvres, de sorte que la taxe
pour ceux-ci ft de cinq sous, et de neuf pour ceux-l. L'anne suivante,
on fit un emprunt forc de 20 sous par 100 livres.

Enfin une opration de l'un des consulats de l'poque qui nous occupe
nous fait connatre les ressources de l'tat et la difficult de les
conserver disponibles et gales au besoin.

(1214) On alina pour six ans la recette de l'imposition ordinaire de
quatre deniers pour livre sur le commerce maritime d'entre et de sortie.
Cette ferme fut adjuge pour la somme de 38,050 liv.; elle fut consacre
 racheter des droits ou gabelles qui se trouvaient engags5, non compris
toutefois la gabelle du sel; car ce monopole existait dj: la moiti
de cette ressource tait aline alors pour vingt-quatre ans. Une
imposition extraordinaire fut mise sur les immeubles,  raison de 6
deniers par livre. La moiti du produit fut rserve pour le rachat de la
portion engage de la gabelle; l'autre moiti, consacre aux travaux du
port, qui, de la droite du vieux mle, s'tendait maintenant jusqu' la
nouvelle darse. L'anne suivante, l'imposition fut rpte,  moins que
les annales qui en parlent deux fois, ne se rapportent  une seule
mesure, d'abord pour la promulgation, ensuite pour l'excution6.

En rentrant dans la jouissance du revenu des droits sur le sel, une loi
expresse fut porte, pour dfendre  l'avenir d'aliner les impositions
et gabelles, except celle du sel, les droits du palais que la rpublique
possdait  Messine, les revenus de Tyr (1214), et les chancelleries de
Ceuta et de Buzea (Bougie). Nous avons vu (1222) qu'en vertu d'un
arrangement singulier dans une de ces villes d'Afrique, et probablement
dans toutes deux, sur les impts que le gouvernement des Mores exigeait
du commerce gnois qui frquentait leurs ports, une partie du droit
revenait au fisc de la rpublique par les mains des officiers qu'elle y
entretenait. Ces revenus, par exception, pouvaient tre lgitimement
afferms, mais pour deux ans seulement. Au del ou pour tout autre,
l'alination tait dclare nulle de plein droit, et les prteurs taient
avertis que la rpublique reprendrait ce qu'on leur aurait
irrgulirement engag en son nom. Tous les citoyens de quinze ans
jusqu' soixante et dix furent tenus de prter un vain serment pour le
maintien de ce nouvel article ajout aux statuts. En mme temps des
nobles furent institus commissaires pour la gestion des finances.


CHAPITRE IV.
Frdric II. - Guelfes et gibelins. - Guerres avec les voisins.

La domination germanique tait, en Italie, comme en suspens depuis la
mort de Henri VI. Son frre Philippe de Souabe et Othon d'Aquitaine,
descendant du duc Guelfe de Bavire, se disputaient la couronne
impriale. De leur opposition naquirent en Allemagne ces fameux noms de
partis de gibelins et de guelfes, qui, passs en Italie, s'y
appliqurent, non pas au choix entre deux empereurs, mais d'abord  la
lutte des amis de l'indpendance et des fauteurs de l'autorit impriale,
et bientt  des intrts purement italiens; ainsi ils survcurent
longtemps aux causes qui leur avaient donn naissance.

Le pape devait tre oppos au parti de la maison de Souabe, bien qu'il se
portt pour protecteur du jeune rejeton qu'elle avait laiss (1198) dans
le royaume de Naples. Cependant Philippe l'ayant emport sur son
comptiteur, Innocent III ne ddaigna pas de ngocier pour se rapprocher
de l'empereur gibelin. Il avait dj lev (1208) l'interdit dont il
l'avait frapp, quand ce prince mourut assassin. Othon IV lui succda
paisiblement: il pousa (1209) la fille du mort, et se prsenta comme
devant recueillir les affections des deux partis. Il vint (1214) en
Italie, et, chef des guelfes, il y caressa les gibelins (1222).

Othon se rendant  Rome, manda les Gnois pour lui prter serment et pour
soumettre  son jugement leurs querelles avec Pise. Il ordonna une trve;
pour en assurer le maintien, il exigea que de part et d'autre des
otages lui fussent remis.

L'empereur fut couronn dans Rome. Mais Innocent III, auquel il faut
rapporter l'tablissement solide de la monarchie temporelle des papes,
avait mis le temps  profit pendant l'loignement et les discordes des
comptiteurs  l'empire. Il avait soulev la Toscane, entranant toutes
ses villes dans une ligue dont il s'tait fait le chef. Les Pisans seuls
avaient refus d'y adhrer et persistaient dans leur attachement aux
empereurs. En mme temps, le pape rclamait la tutelle du jeune Frdric,
fils de Henri, dans l'esprance d'tendre sa propre autorit sur Naples
et sur la Sicile. C'est dans ces conjonctures qu'Othon se prsentait.
S'il tait le chef des guelfes d'Allemagne, ce n'est pas pour lui
qu'Innocent avait suscit ceux d'Italie. Ces deux hommes ne se virent
qu'en rivaux. Othon, rsolu  l'invasion du royaume de Naples, est
excommuni pour cette entreprise. Il y appelait  la fois les Gnois et
les Pisans. Les derniers s'y prtent avec zle; les Gnois se disent
retenus par l'excommunication qu'ils ne sauraient braver. Frdric, grce
aux intrigues du pape, devenu gendre du roi d'Aragon, favoris par le roi
de France, ennemi d'Othon, va tenter la fortune en Allemagne. C'est 
Gnes que le pontife lui mnage les premiers secours. Accueilli  son
passage (1212), aid d'un don de 1,500 liv., il part de l et excute
heureusement son voyage prilleux. En ce moment, tout  Gnes tait runi
pour lui. Le gouvernement tait encore guelfe et le pape en disposait en
faveur de Frdric; le parti gibelin, qui se renforait de jour en jour,
tait favorable  sa personne.

(1214) La bataille clbre de Bouvines, perdue par Othon contre Philippe
Auguste, branla le trne de cet empereur; Frdric s'en prvalut. Il
fut reconnu roi des Romains  Aix-la-Chapelle. Deux ans aprs il eut le
champ libre dans l'empire par la mort d'Othon.

Mais  mesure que le pupille se fortifiait, le tuteur lui retirait son
appui. L'ambitieux Innocent n'avait voulu faire de Frdric que sa
crature, et le jeune roi tait n pour un autre rle. Ce prince, que le
pape avait oppos  Othon comme le vrai Csar, ne put jamais obtenir de
ce mme pontife la reconnaissance formelle de son titre imprial. Toutes
ses dmarches furent croises, son royaume de Naples fut une source de
prtentions et de chicanes. Innocent mourut; Honorius III et Grgoire IX
qui lui succdrent (1217) agirent dans le mme esprit. Honorius avait
t longtemps ministre de Frdric dans Palerme. A peine lev au
pontificat, il fit sentir  son matre que leur position avait chang.
Avant de renoncer aux apparences de l'amiti il en employa les sductions
pour loigner Frdric sous un prtexte honorable. Ceci nous ramne un
moment aux affaires de la Syrie1.

Tandis que Guy de Lusignan tait all rgner en Chypre, son frre Amaury
tait devenu roi de Jrusalem, du chef de sa femme Isabelle, soeur et
hritire de la reine Sibylle. A proprement parler, son autorit n'tait
reconnue que dans les murs de Ptolmas. Il s'y maintint avec des succs
divers, attendant le secours d'une nouvelle croisade. Mais, promise  la
terre sainte, elle alla clater (1203) d'abord sur la ville chrtienne de
Zara, ensuite sur l'empire chrtien de Constantinople. Les Gnois
n'avaient point eu de part  cette expdition. Loin de l, elle blessait
leurs intrts en les privant des fruits de leurs alliances avec les
empereurs grecs dpouills. Elle excitait leur plus vive jalousie par
l'accroissement de pouvoir et de commerce chu aux Vnitiens. L'annaliste
de Gnes parle avec mpris de ces seigneurs qui feignirent de se croiser
et qui allrent  Venise conspirer des usurpations.

Une nice de Sibylle, fille d'Isabelle et du marquis de Montferrat, l'un
de ses maris, succda au titre royal d'Amaury (1210). L'on appelle du
fond de la France Jean de Brienne pour pouser cette princesse et pour
partager une couronne si difficile  soutenir. Le nouveau roi reut
quelques secours; mais plusieurs fois les chevaliers venus  la dfense
du pays se dcouragrent et se rembarqurent sans persvrer. Cependant
ce roi conduisit (1219) une arme en gypte et conquit Damiette. Les
Gnois l'avaient assist dans cette entreprise. L'un d'eux, Pierre de
Castello, fut dpch pour en donner la nouvelle, qui retentit dans toute
la chrtient. Ce succs pouvait porter des fruits immenses. Le soudan
d'gypte offrait de rendre en change de Damiette, Jrusalem et tout ce
qu'il avait possd dans la terre sainte. Le roi croyait assurer la paix
et sa couronne par cette glorieuse ngociation. Le cardinal Plage, le
plus hautain des lgats, s'y oppose d'autorit. Les mesures furent mal
prises; Damiette chappa aux chrtiens: dix galres promptement envoyes
de Gnes, sous le commandement d'un Doria et d'un Volta, arrivrent trop
tard pour sauver la ville. Ce secours remonta du moins les courages
abattus et contint les attaques des Sarrasins. L'arme put rentrer en
sret dans les murs d'Acre. Jean de Brienne passa bientt la mer pour
aller solliciter  Rome une assistance sans laquelle il ne pouvait plus
se maintenir. Sur cette circonstance le pape fonda son projet pour se
dbarrasser de Frdric. Ce prince tait veuf de Constance d'Aragon.
Honorius mit en usage jusqu' son autorit pontificale pour l'obliger 
pouser (1225) la fille de Jean de Brienne qui lai apportait pour dot la
succession au titre de roi de Jrusalem; le pape l'excite  raliser le
nom que ce mariage lui assure,  relever le trne de la sainte cit; il
lui dclare enfin qu'il ne le couronnera point empereur avant d'avoir
reu son serment de passer promptement la mer pour la dfense du saint
spulcre. Frdric opposa la ruse aux exigences du pontife. Il feignit de
partir, envoya une flotte avec quelques secours en Palestine et resta en
Italie. Excommuni par Grgoire IX (1227), successeur d'Honorius, comme
dsobissant et parjure, il partit enfin; il arriva en Syrie, il
combattit, il ngocia, il obtint que Jrusalem et le saint spulcre
fussent restitus aux chrtiens. Mais pour les services signals qu'il
rendait  la cause sacre, il ne trouva qu'ingratitude et perscution.
Les maldictions pontificales le suivirent partout. En Syrie, les
chevaliers de l'Hpital et du Temple ne voulurent prendre part ni  ses
conqutes ni  ses traits inesprs. Le clerg rejeta (1229) toute
communication avec lui. Les concessions qu'il avait obtenues lui furent
reproches comme autant de sacrilges et de pactes avec l'enfer. En
Europe les anathmes redoublrent. On fit dclarer contre lui jusqu'
Jean de Brienne, son beau-pre. A ces nouvelles, et son voeu accompli au
saint spulcre, il se hta de repasser en Italie pour y dfendre ses
droits attaqus, et, quoiqu'il obtnt du pape intimid la suppression des
censures qui l'avaient frapp, c'est en ennemi qu'il revint et qu'il fut
reu.

Dans la premire priode de la querelle avant le plerinage de Frdric,
le gouvernement gnois, toujours guelfe, avait suivi sa politique
ordinaire. Ce prince si bien accueilli au temps o, hte de la
rpublique, elle le voyait protg par le pape et adversaire d'un
empereur rgnant, ne trouva plus qu'loignement et dfiance quand il fut
devenu le chef effectif de l'empire. De son ct, il ne montra pas plus
de bienveillance. Lorsqu'il se rendit d'Allemagne en Italie pour venir
prendre la couronne, il manda les Gnois, les appela au serment qu'ils
lui devaient, et les somma de soumettre  son jugement leur diffrend
avec Pise. On obit: une dputation et le podestat en personne allrent
au-devant de lui  Modne. Le serment lui fut prt; il confirma en
faveur de Gnes les concessions qu'elle tenait de l'empire (1220). Mais,
quand on lui demanda la confirmation de celles du royaume de Sicile, il
remit  la faire jusqu' ce qu'il ft rendu dans cet tat. Frdric
requit les dputs de le suivre  Rome pour assister  son couronnement.
Ils s'en excusrent sur ce que la mission qu'ils tenaient du conseil de
la rpublique ne s'tendait pas jusque-l. L'empereur s'offensa de cette
rponse vasive. Cependant son chancelier, l'vque de Metz, ne cessa pas
de caresser les ambassadeurs. L'annaliste se complat  nous apprendre
qu'il les admit trois fois  sa table; il est vrai, ajoute-t-il
navement, qu'ils lui apportrent de riches prsents.

Quand Frdric eut pass de Rome  Naples et en Sicile, une nouvelle
dputation vint le sommer de s'expliquer sur les privilges des Gnois
dans son royaume (1221); mais, loin de les confirmer, il les rvoqua
durement. Le palais qui leur avait t donn dans Messine leur fut
repris. Allaman fut expuls de son comt de Syracuse. Les procds
svres taient pour Gnes et la faveur pour Pise. Telles taient les
dispositions de l'empereur avant sa croisade. Au retour, en guerre
ouverte avec le pape, disposant des forces pisanes, c'tait pour Gnes
dcidment un ennemi. Deux nouvelles ambassades n'obtinrent point de
dispositions plus amicales, quoique Foulques de Castello, ce grand
personnage videmment attach au parti imprial, et t charg de la
dernire.

Gnes, en disgrce auprs de l'empereur, n'en prouvait pas plus de
bienveillance de ses voisins de Lombardie. Alors cette loi d'un peuple
antique, qui punissait quiconque prtendait rester neutre dans les
guerres civiles, avait de ville  ville une application immanquable et
rigoureuse. Gnes, o les opinions taient dj mi-parties, se donnait
encore comme attache  la confdration lombarde; elle y prenait ses
podestats; mais elle ne s'en dclarait pas membre actif: elle
tergiversait avec tout le monde, elle faisait trop ou trop peu pour
chacun.

On avait annonc que Frdric venait tenir une dite  Crmone. C'tait
encore pendant ses prparatifs apparents pour le voyage d'outre-mer
(1226). Les voisins ennemis ou envieux de la rpublique spculrent sur
la partialit de l'empereur contre elle. Savone avait un podestat de
Crmone, par consquent gibelin. Appel  Gnes pour prter le serment
accoutum, il comparut, mais il refusa de jurer. Les dputs qui
l'accompagnaient feignirent de dsavouer son refus et de vouloir le
contraindre: il persista. La rpublique assigna un bref dlai pour la
rception du serment sous la commination d'une forte amende. Alors Savone
affecta de destituer le podestat rfractaire et d'en nommer un autre  sa
place. Celui-ci vint  Gnes et jura sans difficult avant le terme fatal;
mais le prdcesseur reprit ses fonctions, et les habitants de Savone
se vantrent d'avoir chapp  l'amende et lud le serment en le
laissant prter par un intrus sans qualit. Bientt aprs, ils
comparurent  Crmone et y portrent plainte contre l'oppression que les
Gnois faisaient peser sur eux. Ils n'obtinrent rien de l'empereur
directement; mais Thomas de Savoie, celui que les Gnois soudoyaient
nagure, tait devenu vicaire imprial. Par l'entremise de Henri de
Caretto, ils acquirent toute sa protection. Ils lui faisaient esprer de
le rendre seigneur de toute la rivire. Leur premier soin avait t de
s'affranchir de la gabelle du sel dont Gnes imposait le monopole  tout
le pays. Ils en tablirent un dont ils promettaient le profit au comte
Thomas. Il vint rsider au milieu d'eux: Albenga le reconnut. Noli seule
refusa de se dtacher de Gnes. La rpublique fut oblige d'armer pour
soumettre les populations souleves. Le peuple en armes fut appel sur la
place publique et de l entran  la guerre sous la conduite du
podestat. En marchant contre Savone l'arme fut renforce par les comtes
de Massa, par ceux de Lavagna, par Othon de Caretto et son fils, opposs
 Henri leur parent. Les chevaliers de Parme accoururent; il en vint de
plusieurs villes de Lombardie (1227). Gnes dfrayait cinq cents hommes
d'armes trangers, sans compter plus de trois cents placs en observation
sur la frontire lombarde. On prit Savone, et, sur un dcret rigoureux du
conseil de Gnes, le podestat fit combler les fosss, raser les
murailles, subvertir le port par la destruction du mle. Une forteresse
fut btie sur une hauteur pour dominer la ville. Cent cinquante otages
furent pris parmi les principaux citoyens et conduits  Gnes. Deux
podestats, nobles gnois, furent mis en possession du gouvernement de la
ville. Ils arrivrent suivis de leurs juges et de tout le cortge de
leurs officiers de justice. Henri de Caretto vint  son tour faire sa
soumission. On la reut sans y croire. Les victoires obtenues furent
pompeusement clbres. Le podestat, homme magnifique, qui devant Savone
n'avait pas manqu de crer des chevaliers sur le champ de bataille, de
retour  la ville, fta son triomphe avec un faste royal. Il tint cour
plnire au palais archipiscopal. Les princes, les seigneurs de la
Lombardie et de la Toscane furent invits. Les troubadours italiens et
provenaux accoururent aux festins. Des dons, de riches vtements leur
furent prodigus par le podestat et par les principaux nobles gnois.


CHAPITRE V.
Entreprise de Guillaume Mari.

(1227) On touchait en ce moment mme  une crise extraordinaire qui
menaait de changer la face du gouvernement. Le consulat, quand on
prfrait des consuls  un podestat, les places des conseillers ou
snateurs, vritables arbitres des affaires, les autres offices de la
rpublique taient des objets naturels d'ambition. Si les familles
considrables non encore rputes nobles taient absolument prives de
toute part aux magistratures, ce que nous ne savons pas, du moins elles
concouraient  l'lection mdiate ou immdiate, et elles n'taient pas
disposes  renoncer  toute influence sur les choix de leurs
gouverneurs. Enfin les grandes factions toujours en prsence, intresses
 faire prvaloir leurs candidats, mlaient les intrigues de parti aux
brigues personnelles.

Il parat que chacun des huit quartiers fournissait son contingent dans
chaque magistrature, ou du moins nommait sparment des lecteurs qui,
runis, choisissaient les magistrats. Il semble aussi qu'il y avait
plusieurs degrs, et peut-tre le sort y avait part. Enfin parmi les
candidats dsigns un petit nombre d'lecteurs devaient terminer la
nomination. Quelques exemples feraient croire que ces derniers suffrages
devaient tre unanimes. Quoi qu'il en soit, l'ordre patent tait modifi,
comme il arrive toujours, par des associations de parti. Il s'tait form
des compagnies particulires, insidieusement organises pour s'assurer la
majorit dans les lections. L'uniformit des votes de leurs membres
tait garantie par la foi du serment, profan et respect tout ensemble.
Par l on imposait  la rpublique des magistrats dsigns par des
coteries, secrtement, si mme ceux qui taient les plus forts prenaient
la peine de s'en cacher. Des podestats exclusivement pris dans les villes
guelfes indiquent assez quel tait le parti auquel ces compagnies taient
voues; mais rien ne dit que leur majorit reprsentt fidlement celle
des citoyens. Au moment dont nous parlons, depuis dix ans le consulat
tait en oubli. Il avait t abandonn depuis qu'un lgat du pape avait
sjourn  Gnes; et c'est peut-tre aux compagnies particulires
qu'tait due cette priode assez longue de podestats se succdant sans
interruption.

Quelques nobles se plaignaient de se voir loigns des emplois par cela
seul qu'ils n'taient pas membres de ces compagnies prives. Un d'entre
eux, dj fort distingu dans la rpublique, Guillaume Mari, se rendit
l'organe de tous. Il forma une compagnie de son ct pour runir ceux que
les autres socitaires avaient laisss  l'cart. Non-seulement les
nobles mcontents y accdrent, mais beaucoup de familles populaires y
prirent part, et hors de la ville presque toutes les communes y
adhrrent. Il fallait pour ce concours, ou que le gouvernement fut
devenu bien intolrable pour les particuliers, ou que la faction gibeline
se fut bien renforce contre la direction guelfe, ou enfin qu'une
nouvelle aristocratie populaire se sentt en force pour se mesurer avec
l'oligarchie rgnante. Probablement tous ces motifs agissaient. Cette
grande et puissante ligue donna bientt l'alarme au parti oppos.

Des rixes commencrent  clater entre les adhrents et les opposants. Le
podestat Lazare Glandoni passait pour avoir donn une sorte
d'autorisation aux nouveaux associs. Cette condescendance rendait sa
position difficile, il prtexta des affaires de famille et il obtint du
conseil un cong pour passer  Lucques sa patrie. En son absence la
nouvelle compagnie gagna rapidement du terrain. On lit courir le bruit
que le podestat ne devait plus revenir  ses fonctions. Aussitt, le
peuple se leva et demanda Guillaume Mari pour chef de la rpublique. On
l'enleva de chez lui, malgr ses refus affects, et il fut install dans
le palais fortifi des Volta prs de l'glise de Saint-Laurent, lou 
cette occasion pour servir de sige  ce nouveau gouvernement. Mari
notifia partout sa prise de possession. Il nomma des juges, des
greffiers, des officiers pour administrer chaque commune et pour y
recevoir le serment.

Au bruit de cette nouveaut, le podestat revint dmentir la fausse
nouvelle de son abdication. Les nobles l'entourrent, mais ce fut pour
lui reprocher d'avoir avou Mari, et pour le rendre responsable des
suites de sa connivence. Il niait en vain, Mari menaait de produire des
crits. Glandoni prit alors le parti de se justifier aux dpens d'autrui
en opprimant ceux qu'il avait aids. Il avertit les hommes sur qui il
pouvait le mieux compter, de se tenir arms et prts  agir au premier
son du tocsin. Mari, de son ct, tait entour de ses partisans qui
chaque nuit venaient en troupe grossir sa garde. Cependant il parut
hsiter. Mand au conseil par le podestat, il s'y fit attendre, mais il
s'y rendit avec quelques-uns de ses principaux adhrents; un Volta tait
du nombre. On leur intima d'vacuer le palais qu'ils tenaient; au lieu
d'obir ils y rentrrent pour s'y fortifier; et la terreur fut au comble
quand on les vit appeler  la garde de leurs postes les ouvriers en laine
et, en un mot, la populace. Les nobles s'assemblrent dans l'glise des
Vignes. Pierre Grimaldi harangua avec violence. On requit le podestat de
rduire les insurgs. On lui offrit toute assistance. Dix commissaires
furent nomms cependant pour essayer, avant l'attaque, de retirer Mari et
les autres nobles d'une coalition populaire pour laquelle ils ne devaient
pas tre faits. D'autres envoys se rpandirent dans la ville pour aller
de porte en porte exiger des serments d'obissance et le dsaveu de
l'association factieuse. Ds ce moment la compagnie commena  dcrotre
et tendit  se dissoudre. Mari avait t videmment gagn. Il remit le
palais et ses tours aux mains de treize nobles choisis avec assez
d'impartialit entre les divers partis, si nous en jugeons sur la liste
de leurs noms; on contremanda les changements qui avaient t faits dans
l'administration. Quand la scurit fut rtablie, le podestat dans un
parlement solennel pronona une pleine amnistie: il cassa et interdit 
jamais la compagnie de Mari et en mme temps toutes les autres qui
existaient ou qu'on avait prtendu exister. Ces dcrets furent
sanctionns par le serment de tous les citoyens prsents. Mari prta le
sien  son tour, et, sur la rquisition du podestat, il y ajouta avec une
contenance trs-dgage, la dclaration qu'il remettait  tous ses
adhrents les obligations qu'ils avaient contractes entre ses mains.
Ainsi s'vanouit ce premier symptme constat des dispositions peu
favorables des plbiens, tentative o c'est la voix d'un noble qui avait
appel les populaires, probablement dans les intrts de son ambition
particulire, ou dans ceux d'une faction, beaucoup plus qu'au profit de
la libert. On retrouve immdiatement Mari dans les plus hauts emplois de
la rpublique; il est vrai que bientt aprs on voit sa famille migrer
et servir l'empereur Frdric contre la patrie.

Les Gnois,  cette poque, recherchaient des alliances qui leur
garantissent la scurit des relations commerciales avec les villes de la
Provence. Ils faisaient des traits avec les communes de Toulon, de
Marseille, d'Arles, qui stipulaient comme autant de rpubliques. Il est
bon de recueillir de sicle en sicle les dtails que ces documents
fournissent sur la matire et les usages du commerce de ce temps. Le
trait d'Arles, outre les sauvegardes les plus compltes pour les
personnes et pour les biens (le cas de naufrage expressment prvu),
contient, en faveur des habitants d'Arles, l'autorisation d'tablir 
Gnes un consulat, pour dcider de leurs contestations civiles. On leur
accorde la franchise des droits de douane sur les produits du sol
provenal imports  Gnes, mais ils ne pourront les envoyer au del: le
transit gratuit n'en est pas compris dans la concession. Pour les
marchandises qui ne sont pas de leur cru, ils sont soumis aux droits, non
comme les autres trangers, mais comme les Gnois les payent eux-mmes.
Ils pourront exporter de Gnes des bois de charpente pour la construction
de leurs maisons, des douves et des cercles pour leurs tonneaux, mais 
condition d'en faire usage pour eux-mmes, sans pouvoir les vendre ni 
Marseille ni ailleurs. Il leur est dfendu de prendre  Gnes les toiles
d'Allemagne, de Reims ou de Champagne, les draps de France (la Provence
n'tait pas franaise encore). Ils ne peuvent exporter des bls, mais
seulement des chtaignes, quand le prix marchand n'en excde pas une
certaine limite, et, chose bizarre, quoiqu' l'exemple des Athniens
d'autrefois, le commerce des figues de Gnes leur est interdit.

En accordant aux navigateurs d'Arles, sur l'apport de leurs denres, la
franchise des droits qui appartiennent  la rpublique, on rserve le
payement de la gabelle du sel et des droits que d'autres sont en
possession de lever sur le territoire gnois; ceux de l'empereur sont
particulirement numrs, et nous apprenons par l qu' cette poque ou
percevait pour l'empereur, dans le port de Gnes, certaines redevances
sur les bls, les huiles et quelques autres denres.

Ce trait nous est connu par les archives des deux villes intresses1,
et, dans cette double authenticit, il confirme que, dans les usages de
l'poque, pour une telle alliance on ne faisait pas un seul instrument en
deux originaux semblables. On rdigeait sparment les promesses de
chaque partie, par des actes relatifs et correspondants, mais distincts.
Celui qui tait souscrit le premier portait la rserve de la rciprocit
des conditions. Des ambassadeurs de chaque part allaient recevoir et
accepter les engagements de l'autre cit. A Gnes, le contrat se passait
tant au nom du podestat, de la volont et du consentement du conseil,
qu'au nom des conseillers stipulant pour la commune. Le trait d'Arles
dont nous venons de parler est qualifi de paix pour dix ans. Cinquante-
quatre nobles gnois y sont dnomms comme ayant prt le serment en
prsence de l'ambassadeur d'Arles. On remarque, en passant, que parmi
tous ces nobles pas un Spinola n'est nomm. D'autre part, le podestat
d'Arles tait alors un Gnois, Guillaume Embriaco.

La conservation des traits de Gnes est due  un des podestats de cette
ville, Jacques Baldini, Bolognais. Il institua, sous le titre de Liber
jurium, un registre o il fit transcrire tout ce qu'on possdait avant
lui de diplmes, de privilges obtenus, de conventions faites avec les
rois, les princes, les communes. On continua  enregistrer  la suite les
actes semblables qui survinrent, et ce recueil, incomplet sans doute,
n'en est pas moins prcieux. On trouve en tte du livre le dcret du
podestat, qui le consacre non-seulement  l'utilit, mais  l'mulation
des Gnois, afin, dit-il, qu'ils voient comment les progrs et la
grandeur de la rpublique ont t le prix des vertus ou des travaux de
leurs pres.

(1229) Baldini tait actif et ambitieux; il s'adonna aux affaires
publiques avec un zle sans exemple. Il y consumait tout le jour, souvent
une partie de la nuit, diffrant ses repas tant qu'il lui restait quelque
chose  faire, et, dit navement le chancelier annaliste, tenant souvent
ses subordonns  jeun jusqu' une heure trs-avance. Il conclut des
conventions favorables avec plusieurs2 voisins et avec le roi de
Castille. Il poursuivit les pirates, il fit partir avec une grande
vigilance des flottes pour toutes les stations o le commerce avait
besoin d'tre protg. Mais son ambition alla bien plus loin, et l elle
se mit trop  dcouvert: il voulut se faire lgislateur et se perptuer
dans sa place. Les statuts de la rpublique avaient prvu que les lois
pourraient avoir besoin de corrections, et ils attribuaient au conseil le
droit de nommer les correcteurs. Baldini se fit lire correcteur unique.
S'adonnant  la refonte des statuts, il les divisa et les classa en
livres par ordre de matires. Le travail tait utile, mais cette
attribution insolite, cette entreprise d'tre seul arbitre de la
constitution, excita dj une vive clameur. La rumeur fut bien plus
grande, quand, au temps ordinaire de l'lection du podestat futur, on
apprit que Baldini manoeuvrait pour rester en charge. Il avait fait venir
de Rome Godefroy, chapelain du pape, charg par le pontife d'absoudre de
tout serment tant le podestat qui,  son installation, avait jur de ne
pas garder le pouvoir au del de son anne, que les lecteurs, le
conseil, la commune entire qui juraient tous les ans de ne souffrir ni
la prorogation ni la rlection de ce souverain magistrat. Dj les
lecteurs taient renferms, le scrutin leur avait t remis et leur
sance se prolongeait aux yeux du public souponneux. Ils avaient expdi
un message  l'archevque, au chapelain et aux frres mineurs dont le
crdit tait fort grand, pour qu'on leur dt si en effet ils pouvaient
sans pch renommer le podestat actuel contre la teneur de leur serment.
L'impatience publique trancha la question. Il y eut un soulvement
universel; on protesta que ce parjure et cet opprobre ne seraient pas
soufferts, et comme il plut  Dieu, l'archevque et les frres mineurs
rpondirent aux lecteurs de ne pas songer  la rlection: Spino de
Sorexino, Milanais, fut nomm.

(1230) La magistrature de Sorexino fut trouble et termine par un
incident qui fait connatre le peuple et le sicle. On avait fait capture
de quelques pirates de Porto-Venere. On condamna les complices  la
mutilation de la main droite, et les chefs au dernier supplice. Mais dans
ce pays o le sang se rpandait avec si peu de scrupule et souvent pour
des intrts si indignes, il rgnait une horreur invincible pour les
excutions de la justice. Ce sentiment favorable  l'impunit, perptu
jusqu' nos jours, y tait entretenu par les soins des prtres, et
surtout des religieux qui avaient ordinairement les honneurs de toute
grce obtenue pour les malfaiteurs convertis. Dans cette occasion les
dominicains et les frres minimes sollicitrent pour les condamns. Le
podestat, peu dispos  cder, pour couper court  tout dlai, ordonna
d'excuter la sentence sans remise au lendemain; c'tait un dimanche et
le jour de la fte de Nazaire et Celse, saints martyrs de Gnes. Cette
circonstance souleva d'indignation les femmes de tous les rangs et avec
elles l'archevque et le reste du clerg. Le podestat voulait tre obi;
il convoqua un parlement  Saint-Laurent. Les femmes se prcipitrent
dans l'glise et rendirent la convocation inutile. Dans le tumulte un
cheval effray emporta le malheureux Sorexino et le prcipita sur le
perron de Saint-Laurent. Il eut une jambe casse. A peine transport chez
lui et le premier appareil mis, les officiers qu'il avait chargs de
veiller  l'excution des condamns vinrent lui annoncer un miracle
inou. Sur quatre coupables, deux qui en marchant  la mort s'taient
recommands  Dieu et  saint Jean-Baptiste, pendus avec leurs compagnons
n'taient pas morts comme eux. Ils respiraient encore. On venait demander
de nouveaux ordres sur un incident si peu croyable. Le podestat, dont
l'accident passait dj pour un jugement de Dieu, se hta d'ordonner que
les deux malheureux fussent ramens. Le conseil, appel, consentit que
leur grce et leur libert fussent prononces. Enfin, comme pour imprimer
plus avant les terreurs superstitieuses, le podestat ne se rtablit des
suites de sa chute que pour tre frapp de mort subite au milieu des
rjouissances de sa gurison.


CHAPITRE VI.
Frdric II. - Expdition de Ceuta.

(1231) L'tat de l'Italie tait toujours prcaire. L'empereur Frdric
indiqua une dite  Ravenne, o il voulait, d'accord, disait-il, avec le
saint-pre, pourvoir aux discordes et aux guerres intestines dont les
villes taient agites. C'est en ces termes qu'il manda les reprsentants
de la commune de Gnes. Dans cette assemble il promulgua un dcret
gnral pour dfendre  toute cit de prendre ses podestats ou ses
gouverneurs parmi les citoyens des villes lombardes en rbellion contre
la souveraine puissance impriale. Les dputs de Gnes eurent peine 
obtenir la parole pour lui reprsenter humblement que le podestat de
l'anne prochaine tait dj nomm, que l'lection, toujours faite 
l'avance et au temps dtermin par les lois du pays, tait tombe sur un
Milanais1; qu' cette poque l'intention de l'empereur n'tait ni
annonce ni prvue; Gnes  l'avenir se garderait bien de tout choix qui
pourrait dplaire, mais on rclamait son indulgence pour ce qui tait
dj fait. On ne pouvait faire affront au podestat dsign; on ne
pouvait, sans manquer  toutes les lois de la commune et aux serments les
plus sacrs, rtracter une nomination rgulire et solennelle qui n'avait
pas mme t faite par acclamation, mais qui tait sortie de l'urne d'un
scrutin2. Frdric ne donna point de rponse. Les dputs de retour ayant
rendu compte de leur mission, les partisans impriaux levrent la voix
et demandrent que le podestat lu ft contremand. Ils prirent les armes
pour appuyer leur voeu. Cependant le parti oppos l'emporta dans le
conseil, et l'installation du nouveau magistrat fut dlibre. Frdric,
irrit, fit emprisonner les Gnois qui se trouvaient dans son royaume de
Sicile, et saisit leurs biens (1232). Gnes tint un grand parlement sur
cette fcheuse nouvelle. Les opinions divergentes s'y donnrent pleine
carrire. On proposa d'entrer franchement dans la ligue lombarde. La
majorit du conseil fit du moins rsoudre une ambassade  cette ligue. La
minorit, qui voulait dputer  l'empereur, parut assez imposante pour ne
pas refuser d'expdier  Frdric un chanoine de Saint-Laurent, comme
ngociateur secret; mais il fut promptement conduit. Les amiraux de
l'empereur donnrent la chasse aux btiments gnois. Frdric, occup
d'autres combinaisons, affecta la misricorde (1233). Il crivit  Gnes
des lettres pacifiques. Les messagers se succdrent; enfin la
ngociation tourna heureusement. Les Gnois dtenus  Naples et en Sicile
furent remis en libert, ils reprirent leurs proprits squestres.
L'effet de ce raccommodement dura quelques annes, pendant lesquelles les
Gnois continurent  recevoir leur podestat de Florence, de Bologne, de
Milan. La rpublique, dans cet intervalle, adhra de plus en plus au
pape, envoya des ambassadeurs traiter avec Venise, et mit le plus grand
soin  rtablir la concorde trouble dans les villes guelfes de son
voisinage.

Le commerce maritime tait toujours l'intrt principal. On expdiait
frquemment des galres pour protger la navigation, particulirement
pour tenir en respect les Mores d'Espagne et de Barbarie, tantt amis,
tantt ennemis, et toujours prts  prendre leurs avantages quand ils
voyaient de riches proies et peu de forces pour leur imposer. Dix galres
et quelques btiments lgers devant Ceuta avaient ramen (1231) 
l'alliance de Gnes l'mir qui y commandait et le soudan de Maroc,
suzerain de ce pays. Malocello et un Spinola en avaient rapport au
trsor de Gnes huit mille besants et avaient montr au peuple, comme un
don de l'mir  la rpublique, un cheval couvert de drap d'or et ferr
d'argent. Ceuta tait alors un des points les plus importants du commerce
des Gnois; ils y avaient beaucoup de marchands et de capitaux, quand
tout  coup on apprit qu'une croisade avait t prche en Espagne contre
cette ville, et qu'elle tait menace d'un sige par les chrtiens. Les
croiss avaient dj pris les btiments gnois qu'ils avaient rencontrs
dans ces parages. Il y avait tout  craindre pour les proprits et pour
les personnes, si l'on ne s'opposait  cette entreprise. Le risque et le
scrupule de combattre contre des chrtiens pour les paens affligeaient
vivement, mais un intrt humain si puissant devait passer avant tout. On
se hta d'expdier une flotte. On espra qu'en dployant ces forces
devant les Espagnols et en employant les voies de la conciliation, les
hostilits pourraient tre vites. On obtint en effet quelques
promesses, mais si vaines que les croiss tentrent ouvertement
d'incendier la flotte gnoise. En mme temps le soudan invoquait le
secours des Gnois et s'engageait  payer la moiti des frais des
armements qu'ils enverraient pour la dfense des intrts communs. Cet
appel dtermina un effort; on fit partir vingt-huit galres et quatre
grands vaisseaux (1234). Il parat que ce puissant secours dtourna
l'orage et rendit la scurit  Ceuta. Mais quand on en vint  rclamer
du soudan le remboursement des dpenses suivant sa promesse, il fut peu
dispos  la tenir. Les Gnois qui taient en force la revendiqurent
avec une hauteur menaante; le soudan tranant la ngociation en
longueur, fit venir de l'intrieur des troupes nombreuses de ses
barbares. Une rixe entre cette soldatesque et les quipages des galres
ne tarda pas  s'lever; ce fut le signal d'un massacre et surtout du
pillage et de l'incendie des magasins et des maisons des Gnois. Rien ne
put induire le soudan  la rparation de ce dommage et  l'excution de
ses engagements. On n'eut pas d'autre ressource que de dclarer
formellement la guerre  ce prince barbare, tandis que les galres
croisaient devant ses ports. La rpublique, informe de cette fcheuse
conjoncture, envoya de nouveaux renforts de provisions et d'armes; mais
ses amiraux lui demandaient des hommes, et personne  Gnes ne
s'embarqua. Cependant les ennemis se lassrent d'tre renferms sans
communication avec la mer; une paix fut faite: sans nous en faire
connatre les conditions, on nous dit qu'elle fut honorable pour Gnes et
que la flotte revint triomphante.

La dpense subite du secours envoy  Ceuta, si mal rembourse par le
More, avait exig des ressources extraordinaires. Douze deniers du
produit de la gabelle du sel, probablement le vingtime du total, furent
alins pour dix ans et produisirent vingt-huit mille livres. On avait eu
recours galement  des emprunts et sur de singuliers gages. A la fin de
l'anne (1235) o se fit la paix de Ceuta et o l'ordre put tre remis
dans les finances, Ingon Grimaldi rendit la vraie croix que le podestat
lui avait remise, du consentement de l'archevque et du chapitre de
Gnes. Il fut dress acte authentique de cette restitution. Je ne pense
pas que ce fait puisse tre entendu autrement que d'un prt sur
nantissement et de sa libration. Nous savons que les croix produisaient
un revenu, soit qu'elles eussent un casuel attach  leur emploi dans les
crmonies du culte, soit plutt que, traites en reliques, elles
attirassent des aumnes: ce revenu avait t sans doute, comme ceux de
la gabelle, ou alin temporairement aux prteurs, ou assign pour le
nantissement de leur crance.

La vraie croix, et en gnral les croix de la ville, jouaient  Gnes un
grand rle. Les annales ne manquent jamais de signaler leur apparition
efficace toutes les fois que l'archevque et ses prtres viennent
entremettre leur ministre de paix au milieu des partis et imposer des
rconciliations au nom du Dieu de misricorde. Les croix contribuent avec
les cendres de saint Jean-Baptiste  calmer les temptes de la mer comme
celles de la place publique. Aussi quelques annes avant l'poque dont
nous nous occupons, un malheureux reu dans l'glise de Saint-Laurent
sous prtexte d'y chercher un asile, ayant une nuit forc le coffre qui
renfermait les croix et les ayant enleves, le trouble dans la ville fut
tel que peu d'vnements sinistres en eussent produit un semblable. On
courut de toutes parts aprs le larron; il fut saisi  Alexandrie, mais
son butin n'tait plus entre ses mains, il en avait t dpouill lui-
mme. On dcouvrit enfin le dtenteur. La ville racheta son palladium
sacr, il lui en cota plus de quatre cents livres. On replaa ces
prcieuses croix, mais elles furent mieux gardes; le coffre fut couvert
de lames de fer. L'archevque institua un anniversaire solennel pour
clbrer leur rintgration dans l'glise, et il fut ordonn que leur
revenu dans cette journe serait employ  la rdemption des captifs. Ce
prlvement spcial except, le revenu des croix fut assigne la commune,
en indemnit de ce qu'elle avait pay pour leur rachat; elle en affecta
le produit aux constructions du mle et du port.

Chez ce peuple dvot, la superstition qui attachait lgalement le
jugement de Dieu  l'vnement d'un duel n'avait pas encore perdu son
autorit. Mais des exemples que nous en rencontrons prcisment  cette
poque, prtent  une autre observation de moeurs. Les parties ne
combattaient point en personne; elles abandonnaient le sort de leur tte
 des champions mercenaires. Parmi ces hommes si hardis  la mer, qui sur
terre s'taient faits chevaliers pour marcher  la guerre, qui n'avaient
nulle horreur du sang et qui ne craignaient pas de payer de leur personne
dans les affaires de partis, il parat que l'usage de descendre en champ
clos rpugnait  toutes les ides admises. Dans les temps modernes l'on
observait  Gnes plus de rencontres fortuites ou plus de vengeances par
le poignard et par le guet-apens que de duels tels qu'on les connat
ailleurs. Cette disposition parait avoir t trs-ancienne. Nous avons vu
quel effroi causa la menace de dix combats singuliers ordonns par
l'autorit: maintenant on en cite d'ordonns, soutenus par procureur.
Jacques Grillo, accus d'un crime, ne peut tre ni convaincu ni justifi.
Le podestat ordonne le combat, et il a lieu. Le champion de l'accus
tait de Cumes; celui de l'adversaire, de Florence; le Florentin tua son
antagoniste, Grillo eut la tte tranche.

La guerre de l'empereur avec les Lombards avait recommenc. Le prince les
rencontra prs de Brescia, et remporta sur eux une victoire signale. Ces
succs donnaient de l'audace aux gibelins rpandus dans les villes
guelfes: ils rveillrent ceux de Gnes, et soulevrent de nouveau les
populations gibelines, de Vintimille  Savone. On conut  Gnes qu'il
fallait plier devant le vainqueur, ou du moins essayer de flchir sa
colre. On lui expdia, comme des messagers qui ne pouvaient lui tre
dsagrables, des Volta et des Castello. Mais, dans l'intervalle de ces
ngociations, on s'tait un peu rassur; l'insurrection des voisins
tait moins pressante, et les principaux guelfes craignaient moins de se
faire entendre. Dans ces circonstances des dlgus de l'empereur se
prsentrent au conseil pour exiger le serment qui lui tait d. Foulques
Guercio, l'un des conseillers, se leva et dclara qu'une telle matire
mritait une dlibration plus solennelle et devait tre mise  la
connaissance de toute la commune. Le lendemain un grand parlement
s'assembla dans l'glise Saint-Laurent. On y donna lecture des lettres de
Frdric. Il paraissait imposer  Gnes le serment de fidlit et
d'obissance  sa domination. Le podestat fit ressortir cette exigence:
il rappela au peuple comment celui qui voulait tre leur matre les avait
traits en Sicile. A cette harangue,  ce mot de domination des clameurs
s'levrent; le serment fut refus, le parlement se rompit; le podestat
prit des mesures pour que le gouvernement restt le plus fort dans
l'intrieur. Les crivains allemands assurent que le podestat fit ici une
erreur, c'est--dire un mensonge: la lettre impriale ne requrait que
le serment de fidlit et de vasselage (fidelitatis et hominii): on
affecta de lire: fidlit et souverainet (fidelitatis et dominii)3.
Quoi qu'il en soit de cette quivoque, elle fit son effet sur l'esprit
public. On expdia des ambassades  Rome, afin d'y contracter, sous les
auspices du pape, une troite alliance avec les Vnitiens alors en guerre
avec Frdric. Le pontife,  cette occasion, dclara publiquement que la
rpublique de Gnes tait place sous la protection immdiate des
bienheureux aptres Pierre et Paul.

La force tait donc reste aux guelfes dans Gnes (1239). Un nouveau
podestat fut demand  Milan (1240), et l'on prcha, au nom du pape,
contre les ennemis du saint-sige une croisade avec les mmes indulgences
attaches  celles d'outre-mer; mais en ce moment, Alexandrie passait au
parti imprial et contribuait  soutenir l'insurrection de Savone et
d'Albenga. Le marquis Caretto la dirigeait: de l'autre ct du
territoire, Hubert Pallavicini, vicaire imprial, menaait la ville.
Gnes avait des ennemis de tous les cts.


CHAPITRE VII.
Concile convoqu  Rome.

Cependant le pape Grgoire, se sentant appuy par une partie des villes
de la Toscane et de la Lombardie, dcid  pousser aux termes extrmes sa
querelle avec l'empereur, convoqua un concile  Rome dans l'glise de
Saint-Jean de Latran. Empcher la tenue de cette assemble devint la
principale affaire de Frdric. Dj un grand nombre de prlats de
diverses nations s'taient runis  Nice, recruts et conduits par le
cardinal de Prneste. Il s'agissait de les faire arriver jusqu' Rome.
Les flottes de Frdric furent destines  leur fermer le passage; un
Spinola avait t son amiral; il venait de le perdre. Pour le remplacer,
Ansaldo Mari fut appel; il s'chappa mystrieusement de Gnes et fut
bientt sur la flotte impriale occup  donner la chasse aux Pres du
futur concile.

Les Pisans n'taient plus en guerre avec Gnes. Ils y envoyrent une
ambassade solennelle pour notifier que les ordres de l'empereur les
obligeaient  s'opposer  force ouverte au passage des vques que le
pape mandait  son concile. Ils priaient donc les Gnois de s'abstenir de
prter leurs galres pour ce voyage, car il serait trop pnible d'avoir 
combattre des voisins avec qui l'on dsirait conserver la concorde
rtablie (1241). Le podestat rpondit avec hauteur que les Gnois avaient
toujours t les fidles de la sainte Eglise, toujours prts  la dfense
de la foi; qu'on avait promis de conduire  Rome les prlats, et
qu'aucune menace n'empcherait de tenir parole. Jacques Malocello, amiral
de la rpublique, fut immdiatement expdi  Nice avec tous les
btiments que l'on put mettre  la mer. L il prit  bord les cardinaux
lgats, les vques et leur suite et les conduisit  Gnes. Quelques-uns
cependant, allguant que ces btiments ne suffisaient pas  tous les
passagers, saisirent ce prtexte pour se dispenser d'un voyage prilleux
et d'un concile non moins fcheux; ils s'en retournrent de Nice  leurs
demeures.

Ceux qu'on avait conduits  Gnes y sjournrent plusieurs semaines,
d'abord afin d'attendre l'arrive des prlats et des ambassadeurs des
villes lombardes. Il s'leva d'ailleurs des obstacles avant-coureurs d'un
dnoment fatal. Tandis que les forces maritimes de Frdric et des
Pisans se prparaient  disputer le passage sur la mer, la voie de terre
tait intercepte par les excursions de Pallavicini et d'autres vicaires
impriaux. Dans la ville mme il s'ourdissait des trames pour s'opposer
au dpart de la flotte.

Un migr florentin avait t arrt comme espion. Rosso della Volta
l'enleva aux sbires: le podestat fit sonner le tocsin et prendre les
armes; il dnona en plein parlement non-seulement cette dernire
violence, mais les manoeuvres des factieux contre la tenue du concile, la
conjuration dcouverte contre la vie des meilleurs citoyens, enfin les
prparatifs hostiles qui remplissaient les maisons des Doria, des Volta,
des Thomas Spinola d'Avocato1, de leurs adhrents, maisons dont on avait
fait autant de citadelles menaantes. Gnois, dit le podestat en
terminant ce tableau, Gnois serviteurs de Dieu, arms pour sa dfense et
pour votre libert, que faut-il faire? - Meurent les tratres! ce fut
la rponse. Le podestat chargea aussitt les officiers d'aller punir
exemplairement les coupables. On commena par envahir la demeure d'un des
nobles accuss. Elle fut ravage et livre au pillage, ce qui intressa
sur-le-champ la populace  concourir  de semblables excutions. On
marcha  l'attaque des maisons des Doria et des Volta; et, pour cet
effet, on fit descendre  l'improviste tous les quipages de la flotte.
Aprs un combat long et sanglant, les gibelins se jugrent hors d'tat de
se dfendre, ils abandonnrent sans bruit les maisons qui allaient tre
assiges: la plupart prirent la fuite; le podestat s'empara des postes
qu'ils avaient quitts et les fortifia pour son parti. Matre alors de la
ville, il put ordonner le prompt dpart de la flotte. Les Pres du
concile y montrent. On gagna Porto-Venere. A Gnes on armait encore
d'autres galres pour rejoindre la flotte, et pour clairer la marche
d'un si prcieux convoi. Mais sans attendre ce renfort Malocello et ses
conseillers crurent que le parti le plus sr tait de brusquer le voyage.
On remit en mer; ce fut pour essuyer le plus grand dsastre. Les galres
de Frdric, commandes par Hensius son btard et par Andriolo Mari, fils
de l'amiral Ansaldo, renforces par tout ce que Pise avait pu armer de
btiments, envelopprent, entre le rivage pisan et l'le Meloria, la
flotte gnoise encombre de ses vnrables passagers et gne dans ses
mouvements par leur terreur. La dfaite fut complte; sur vingt-deux
galres dix-sept furent prises; cinq seulement chapprent. Trois lgats,
desquels deux taient cardinaux, une foule de prlats, vques,
archevques, abbs, clercs, dputs des villes guelfes, furent
prisonniers avec un bagage immense. Ces illustres captifs furent
renferms dans les prisons de Pise. Quant aux Gnois qui taient sur les
galres captures, la plupart trouvrent le moyen d'chapper  leurs
conducteurs pendant qu'on dbarquait tant de prisonniers notables.

A cette fatale nouvelle, la terreur fut grande dans la ville. Cependant
le podestat et le conseil crivirent au pape une lettre pleine de noble
fermet, et mme de consolations et d'encouragements pour le pontife.
Mais ce fut en vain. Ses esprances taient dtruites, son concile
ajourn. Sa haine contre Frdric trompe au moment o il croyait le
satisfaire, il ne put soutenir ce coup inattendu; l'inflexible vieillard
n'y survcut pas longtemps.

(1242) Autour de Gnes, Pallavicini redoubla ses efforts et occupa
plusieurs chteaux sur les sommits de l'Apennin. La rpublique implora
des secours pour se garantir des entreprises de l'ennemi dans un moment
si critique. Il lui vint de Milan des fantassins et quelques cavaliers.
Mais la plus grande crainte du public tait pour le convoi des btiments
du commerce de la Syrie, d'Alexandrie et de Chypre, dont le retour tait
attendu  tout moment et dont Mari et les Pisans ne manqueraient pas de
tenter la capture. Tout ce qu'on put armer de btiments fut envoy au-
devant; et quand le convoi parut, il se trouva assez de forces devant
ceux qui le poursuivaient pour les arrter et pour lui donner le temps
d'entrer en sret dans le port de Gnes: c'taient des richesses
immenses mises  couvert. Cet vnement remonta les courages. Par un
nouvel effort de Gnes on eut cinquante et une galres armes sous le
drapeau de Saint-George. Les flottes opposes firent alors une longue
guerre d'volutions et de chicane. Quand les galres gnoises allaient 
la recherche de leurs adversaires, Mari venait braver la ville et se
montrer jusque dans le port. Repouss, il s'cartait devant la flotte
ramene au secours de Gnes par les signaux du phare.


CHAPITRE VIII.
Innocent IV. - Les Fieschi.

(1243) Le cardinal Sinibalde Fiesco, frre du comte de Lavagna, citoyen
de Gnes, fut nomm souverain pontife sous le nom d'Innocent IV. Un
successeur donn  Grgoire, peu aprs sa mort, n'avait vcu que peu de
jours. Les cardinaux taient tellement disperss que six ou sept
seulement se runirent pour une nouvelle lection. Parmi eux quelques-uns
passaient pour dvous  l'empereur, disposition qui rendait difficile
l'accord d'o la nomination devait sortir. Ils taient d'ailleurs peut-
tre autant de candidats que d'lecteurs, et le petit nombre excluait ces
combinaisons o la foule entrane les volonts et emporte les esprances.
Chacun pouvait s'opinitrer longtemps dans ses prtentions personnelles.
La vacance fut de plus d'un an. Frdric affectait de s'en plaindre. Il
appelait enfants de Blial les cardinaux qui tardaient  donner 
l'glise un pasteur, et par lui la paix au monde. Enfin le cardinal
Fieschi fut nomm. Jusque-l il avait paru favorable  l'empereur et mme
attach  sa personne. Nanmoins celui-ci ne s'y trompa pas; il prvit
qu'il avait perdu un ami dans le collge des cardinaux et acquis un
ennemi nouveau dans la chaire de Saint-Pierre. Il essaya cependant de se
prvaloir de l'ancienne familiarit. Il proposa de marier Conrad son fils
et son hritier  une nice d'Innocent. Il offrit de grandes concessions
 l'glise. On l'amusa de promesses et on lui demanda incessamment de
nouveaux sacrifices. Il sollicitait une entrevue du pape; il n'aurait pu
ni tre reu ni s'aventurer dans Rome, mais on pouvait se rencontrer au
dehors, et  cet effet le pape vint  Sutri; mais il ne tarda pas 
croire que l'empereur lui tendait un pige et voulait attenter  sa
libert.

(1244) Gnes avait t dans la joie  la nouvelle de l'exaltation
d'Innocent. On avait alors Philippe Visdomini pour podestat; c'tait un
noble de Plaisance qui, ayant dj rempli les mmes fonctions, il y avait
quelques annes, savait bien ce qui convenait aux Gnois et par quels
moyens on pouvait influer sur eux. Il avait entrepris de concilier au
gouvernement ceux des gibelins qui taient encore dans la ville; le
rapprochement qui se traitait entre Frdric et le pape avait second
cette louable intention. Mais un frre mineur lui fut secrtement dpch
par Innocent. Immdiatement aprs on rpandit que Frdric, toujours
irrit contre les Gnois, envoyait une flotte  Tunis pour y intercepter
le commerce de la rpublique; qu'il tait indispensable d'armer, et
d'expdier dans ces parages pour la protection des convois. Quand, sous
ce prtexte, une flotte de vingt-deux galres fut prte, une nuit le
podestat y monta avec Albert, Jacques et Hugues Fieschi, neveux du pape,
et avec quelques autres nobles  qui fut rvl le mystre de
l'expdition. On mit  la voile et l'on gagna la haute mer, afin qu'au
jour on ne ft vu d'aucune des ctes de l'Italie. On reconnut le cap
Corse, et de l, tournant rapidement vers le rivage romain, on parvint
heureusement  Civita-Vecchia. Innocent, qui en attendait impatiemment
l'avis, sortit de Sutri aussitt, il se rendit sur la flotte; ses
cardinaux, ses prlats le suivirent. On repartit, on pressa la
navigation, on n'eut de repos qu'en se voyant dans le port de Gnes. La
rception y fut magnifique; la joie d'avoir pour hte un pape concitoyen
tait au comble. Les galres qui avaient port ce prcieux fardeau et son
cortge sacr se couvrirent de drap d'or et de soie. L'archevque et son
clerg, les nobles, les chevaliers et les matrones, toute la population
enfin vinrent au-devant du successeur de saint Pierre; et  travers les
rues, toutes tendues de riches toffes jusqu'aux plus misrables
passages, on le conduisit en triomphe au palais archipiscopal.

Frdric tait  Pise. La nouvelle de la fuite du pape et de son arrive
 Gnes le frappa d'un coup inattendu. Il essaya de renouer la
ngociation. Innocent, dans ce qu'on lui offrait prtendit ne voir que
des paroles sans garanties, il n'entendit  rien et se dcida  se mettre
en sret  Lyon. Gnes avait pourvu  sa garde par une escorte
convenable, et tous les secours ncessaires lui furent libralement
prodigus. Parvenu  Lyon il convoqua aussitt un concile; l'un des
Fieschi fut au nombre des ambassadeurs que Gnes y envoya. Frdric y fut
cit et montra quelque intention de s'y rendre. Il passa  Pavie et de l
 Alexandrie, dont les habitants lui livrrent les clefs de leur ville.
Il parut  Tortone, et ce voisinage inquita beaucoup Gnes. Cependant la
nouvelle de son excommunication et de sa dposition prononce au concile
l'offensa vivement. Il alla raffermir ses partisans de Crmone et de
Parme.

(1245) L'assistance donne au pape redoublait l'animosit contre Gnes.
La guerre maritime ne s'arrtait point. Les succs en taient varis, le
commerce payait toujours les pertes.

Frdric tait fatigu  l'excs de cette contention longue et cruelle
qui l'empchait de jouir de son pouvoir et du repos, qui avait troubl la
paix jusque dans ses foyers domestiques et dans ses affections prives.
Il hassait, dit-on, les partis et leurs noms, quoiqu'il ft oblig de se
servir d'une faction pour se dfendre. Il et volontiers transig avec le
pontife. Innocent s'tait ht de consolider l'anathme qu'il lui avait
lanc de Lyon, en reconnaissant un nouveau Csar. C'tait le landgrave de
Thuringe. Ce prince, qu'on appela l'empereur des prtres, avait notifi
(1246) son avnement aux Gnois par des lettres flatteuses, o les
assurances de sa drisoire protection impriale n'taient probablement
pas spares de quelques demandes de subsides. Mais la mort dbarrassa
bientt la scne politique de ce personnage importun (1247). C'tait un
obstacle de moins  la rconciliation de Frdric. Il trouvait aussi un
mdiateur puissant; il recourait  saint Louis pour obtenir l'indulgence
du pape; Louis s'adressait  lui  son tour pour un grand intrt.
C'tait le temps o ce roi se prparait  partir pour la croisade. Les
guelfes n'avaient pas manqu de rpandre que Frdric, en digne
excommuni, avait rsolu de fermer les passages au saint roi. Louis avait
 s'assurer qu'un tel obstacle ne lui serait pas oppos. Il obtint
aisment le dmenti des projets hostiles attribus  Frdric contre son
pieux dessein (1248). La ngociation, pour rconcilier le pape et
l'empereur, fut moins facile. Frdric parut dtermin se rendre  Lyon
pour y faire une pleine soumission. Mais, au moment du dpart, il apprit
que Parme avait enfin secou son joug et renonc  son parti. Sa colre
se rveilla et l'emporta sur toute autre rsolution. Il rtrograda
aussitt, appelant ses fidles Crmonais et toutes ses forces devant la
ville rvolte. En arrivant sous les murs, il jura solennellement de ne
pas les abandonner qu'il n'en ft devenu matre; prvoyant un long sige,
pour gage de sa rsolution sur la place o il campait, il jeta les
fondements d'une ville nouvelle destine  remplacer celle qu'il allait
dtruire, et il l'appela Vittoria par anticipation de sa prochaine
victoire. Ses ennemis ne laissrent pas les Parmesans sans secours. A la
sollicitation des Plaisantins accourus  leur dfense, Gnes envoya
quatre cent cinquante arbaltriers pour son contingent. Mais les assigs
ne perdirent pas courage. Dans une sortie heureuse ils surprirent
l'empereur, ils dispersrent et dtruisirent son arme. Frdric se sauva
presque seul, son trsor Tut pill, l'enceinte de Vittoria fut force,
les Parmesans dtruisirent les fondements de cette cit nouvelle qui
s'levait pour leur honte. Le malheureux Frdric, aprs avoir vainement
tent de nouveau de se rconcilier avec le pape, abandonna la haute
Italie  elle-mme et se retira dans la Pouille; mais deux ans aprs il
y termina tristement sa vie toujours agite et  la fin si malheureuse.

Sa disgrce et surtout sa mort mirent en Italie une vive agitation dans
les esprits. Les guelfes taient triomphants et les gibelins abattus
(1250). Dj une partie de la Ligurie orientale, qui s'tait donne 
l'empereur, avait embrass le parti contraire et emprisonn son vicaire
imprial. Plusieurs lieux dtachs de l'obissance des Gnois s'y taient
volontairement remis. A la nouvelle de la mort de Frdric, des dputs
de Savone et d'Albenga et avec eux Jacques de Caretto qui avait dirig
l'insurrection, vinrent demander  tre reus en grce. Des conditions
furent dictes; Savone consentit de nouveau  la dmolition de ses
murailles; enfin la rivire occidentale rentra paisiblement sous la
juridiction de la rpublique. Pise mme envoya un religieux pour
tmoigner le dsir de rtablir la concorde, afin, disait-elle, que le
Pisan pt librement aller  Gnes et le Gnois  Pise. Gnes mettait pour
seule condition  la paix que Lerici, au fond du golfe de la Spezia, lui
serait abandonn. Mais les Pisans rpondirent qu'ils cderaient plutt un
quartier de leur propre ville. Les Vnitiens,  cette poque,
renouvelrent avec Gnes le trait existant dont le terme tait prs
d'expirer.

Mais la rpublique obtint une paix qui, sincre, aurait t la meilleure.
Elle rappela ses migrs. Tous avaient dans la ville leurs plus proches
parents et leurs amis. La plupart de ceux-ci partageaient les sentiments
des exils, mais, plus circonspects ou moins compromis, ils n'avaient pas
abandonn la place, ils n'taient pas exclus des conseils et ils
pouvaient y servir les absents dans les conjonctures favorables. Leur
retour fut essentiellement l'ouvrage des Fieschi. L'exaltation de leur
oncle leur avait donn dans Gnes autant d'autorit que de lustre, et il
y a des indices qui permettent de croire que leur ambition mditait de
plus grands desseins sur leur patrie. Il leur convenait d'y ramener la
paix. On ne voit pas que, dans les vnements antrieurs, leur famille
et t signale comme fort avant dans les partis; Innocent lui-mme
avait t cru gibelin avant d'tre pape. Si, par le changement de sa
fortune, les siens devinrent guelfes prononcs, soit en changeant, soit
seulement en ravivant leur couleur politique, elle tait chez eux sans
animosit, et, aprs la mort de Frdric, loin de regarder les nobles
Gnois de la faction oppose comme des ennemis irrconciliables, ils
essayrent de les rattacher au saint-sige par l'indulgence. Ce fut
principalement par les soins de Jacques Fieschi que tous ces migrs
soumirent  la dcision du pape leurs querelles et leurs prtentions
envers leurs compatriotes, acceptant d'avance les conditions de la paix
et les alliances de famille par lesquelles il voudrait en affermir les
liens.

Bientt on vit  Gnes le pape retournant en triomphe (1251). Conrad,
fils et successeur de Frdric, de son ct venait de l'Allemagne. Il
alla se montrer aux gibelins fidles et opinitres de Crmone. Puis il
rtrograda jusqu'au bord de la mer Adriatique, et sa flotte sicilienne
qui l'attendait  l'cart le transporta dans la Pouille. Ce pays lui
avait t conserv par Mainfroy son frre btard. Tout le reconnut. La
seule ville de Naples tenta de se maintenir indpendante, mais elle fut
enfin oblige d'ouvrir ses portes. Innocent et Conrad vcurent en tat
d'hostilits. Mais l'empereur mourut (1254) ds la seconde anne de sa
venue en Italie, et le pape le suivit de prs au tombeau.


CHAPITRE IX.
Saint Louis  la terre sainte.

(1252) Dans l'intervalle, les Florentins avaient eu une courte guerre
avec les Pisans. Aprs des succs divers, elle avait t suivie d'un
trait de paix. Florence invita les Gnois  prendre part  cette
rconciliation. Les Lucquois y accdaient. Enfin, dans un congrs et
aprs une ngociation assez longue, tous les diffrends furent abandonns
 la dcision souveraine de la commune de Florence, devenue, de partie,
mdiatrice et arbitre. La sentence des Florentins ne se fit pas attendre;
si ce fut avec impartialit on peut en juger. Ils s'adjugrent  eux-
mmes le chteau de Ripafratta, pour tre tenu en gage aux frais des
Pisans jusqu'au parfait payement des dpenses que Florence avait faites
pour la guerre. Ce que rclamaient Lucques et son vque devait leur tre
rendu. Corvara et Massa, occupes par les Pisans, devaient tre
abandonnes par eux; Lerici, ce poste important envi par les Gnois,
leur tait cd. Une forteresse que les Pisans avaient leve pour
couvrir Pontedera, devait tre rase, avec dfense perptuelle de la
rebtir.

(1255) Pise refusa de se soumettre  des conditions si rigoureuses: les
Gnois pressrent leurs allis d'en assurer l'excution par la force. Au
printemps on se mit en campagne. Les Gnois marchrent droit 
l'investissement de Lerici. Les Lucquois, que suivaient les Florentins,
allrent chercher l'ennemi commun. Mais les Pisans attentifs prirent leur
temps, surprirent la troupe de Lucques et la mirent en droute. Les
Florentins accoururent, rtablirent le combat, et la chance tournant, Pise
fut en tel pril qu'on imputa  la mauvaise volont du podestat de
Florence de ne l'avoir pas conquise. Content de sa victoire, il regagna
promptement sa cit pour mettre en sret ses prisonniers. Cette retraite
des Florentins engagea les Lucquois  rentrer chez eux, et ils donnrent
avis aux Gnois d'en faire autant. Mais quand un intrt est devenu
populaire  Gnes, ce n'est pas ainsi qu'on l'abandonne. On se promit de
ne pas quitter la campagne avant d'avoir Lerici entre les mains. La place
fut resserre de plus prs. Les Pisans y avaient ajout une sorte de
forteresse mure, o une partie des habitants avaient transport leur
demeure. La porte tait charge d'inscriptions injurieuses qui dfiaient
Lucques, Gnes et Porto-Venere. Cette citadelle fut d'abord force et
rase, et bientt les Gnois achevrent leur prcieuse conqute.

(1256) Les Pisans abattus se soumirent  excuter envers Florence et
Lucques la sentence qui les avait rvolts. Les Gnois ne furent pas
compris dans ce dernier arrangement. Ils avaient une querelle plus
rcente avec Pise au sujet d'une place de Sardaigne. Leurs allis, en
faisant la paix, n'avaient pas tenu compte de cette rclamation tardive,
et ils restrent seuls en tat d'hostilits.

Des vnements si voisins, des prils si journaliers laissaient peu de
place aux efforts qu'aurait exigs la dfense des tablissements de
Syrie, et cependant un double danger les menaait. La domination
chrtienne chancelait dans la terre sainte, et la jalousie mercantile
parmi les colonies maritimes rendait chaque jour plus sanglants les
contrecoups de la discorde des mtropoles1.

(1230-1253) Frdric II avait  peine regagn l'Europe que tout, en
Palestine, avait t en confusion. On avait mal gard les trves avec les
Sarrasins. Les barons du royaume avaient cess de respecter les
lieutenants de l'empereur. Les galres impriales assigrent dans Bryte
les Lusignans de Chypre qui venaient revendiquer la souverainet de la
terre sainte. Les consuls de Gnes et de Pise, d'accord eu ce moment se
prsentrent avec les vques pour mdiateurs, mais, n'ayant pu rien
obtenir, ils se retirrent dans Acre. Les galres gnoises allrent
combattre celles de Frdric; le dnoment de cette guerre civile arriva
par une nouvelle catastrophe (1244): la horde des Carismiens prit
Jrusalem et ravagea le pays en tout sens. Le Soudan de Damas vint s'unir
aux chrtiens sous les murs de Jaffa pour combattre ces nouveaux
assaillants runis aux gyptiens. Mais une journe sanglante prs de Gaza
fut favorable  ceux-ci. Le soudan d'gypte en recueillit seul le fruit;
les Carismiens se dispersrent aprs leur victoire, pillrent la Syrie et
disparurent comme un torrent.

Conrad, fils de Frdric II, devenu hritier du titre de roi qu'il tenait
de son aeul Brienne, ne parut point dans la terre sainte. Les barons
confirent la conduite des affaires  un bailli ou gouverneur lectif. Ce
gouvernement tait misrable. La querelle europenne des guelfes et des
gibelins avait pass la mer, mme avant la venue de Frdric, et elle
resta aprs lui pour envenimer les autres sujets de discorde. Quand les
templiers avaient ngoci une trve, les hospitaliers la faisaient
rompre. Les Pisans s'taient battus dans Acre avec leurs voisins, et,
obligs de fuir, pour vengeance ils avaient mis le feu  la tour et au
quartier des Gnois. Gnes, pour les contraindre  rparer le dommage et
 relever la tour, avait envoy des galres contre eux, bravant toute
prohibition; car on avait impos  ces rivaux des trves permanentes
dans les colonies communes. Maintenant ils s'acharnaient dans Acre  des
combats qu'on vit durer des mois entiers. Ils taient livrs avec une
telle fureur, que, suivant la remarque des historiens, on employa jusqu'
vingt-deux sortes de machines de destruction dans ces batailles donnes
au milieu de la ville.

L'arrive du saint roi Louis, ses vertus, sa dignit dans le malheur
vinrent arrter quelque temps le cours de ces discordes scandaleuses. Son
autorit contint tout le monde en paix.

(1250) Quand Louis avait voulu partir pour la croisade, il avait envoy
des messages  Gnes afin de ngocier son passage. Mais il avait cru de
sa dignit de ne monter sur la mer que du bord d'une terre de sa
domination. Il donna rendez-vous, dans le port d'Aigues-Mortes,  Lercari
et Levanto, les deux amiraux gnois lus pour le conduire. On partit de
l. Il se rendit en Chypre et s'y arrta jusqu'au printemps. Il
paratrait, suivant Joinville, qu'en repartant il remonta sur les mmes
vaisseaux; suivant d'autres narrateurs, la flotte qui l'avait port
n'attendit pas l'hivernage; il fallut demander des navires aux colons
gnois et pisans des villes de Syrie, et l'on ne les obtint qu' des
conditions abusivement onreuses. Enfin on fit voile vers l'gypte. Nous
ne redirons pas les tristes vnements d'une expdition si connue.
Lorsque le roi prisonnier dut tre remis en libert, un vaisseau gnois
se trouva prt  le recevoir; il paraissait ngligemment confi  un
seul matelot qu'on voyait sur le tillac. Quand Louis et les musulmans qui
le gardaient encore touchrent au bord, un signal fit sortir du fond du
navire cinquante hommes l'arbalte tendue, dont la prsence subite carta
les Sarrasins et assura la dlivrance du roi2. Ce prince et les dbris de
son arme furent transports par les marins gnois  Ptolmas. Il y
sjourna deux ans afin de ne rien laisser en arrire de ses malheureux
compagnons d'armes (1256).

Cependant les Vnitiens, pendant la dcadence de l'empire latin de
Constantinople, s'taient appliqus avec une nouvelle ardeur au commerce
de Syrie. On reconnat aux procds des Gnois, raconts par eux-mmes,
que ceux-ci voyaient de mauvais oeil des concurrents si puissants. La
possession en commun de l'glise de Saint-Sabbas dans la ville d'Acre
devint un sujet d'animosit pour deux colonies jalouses resserres entre
les mmes murailles. Un matelot maltrait dans une rixe fortuite suffit
pour soulever les Gnois. Ils coururent contre les Vnitiens, en
blessrent un grand nombre et poursuivirent les autres jusqu'au palais de
Venise. Ils reconnurent cependant que cette violence avait t
imprudente. On s'en excusa du mieux que l'on put, mais les offenss en
conservrent un vif ressentiment. A peine cet orage tait apais qu'un
navigateur gnois ayant amen dans le port d'Acre un vaisseau qu'il
disait avoir achet d'un pirate, les Vnitiens qui le reconnurent pour
leur proprit le revendiqurent et s'en emparrent sans autre
explication. Une nouvelle meute s'ensuivit. Les Gnois prirent les
armes, descendirent dans le port, attaqurent les Vnitiens, et non-
seulement leur arrachrent le navire objet de la querelle, mais encore se
rendirent matres de tous les btiments vnitiens qui se trouvaient 
l'ancre. Un accord fut pourtant mnag sur ces voies de fait, on convint
de payer les dommages qu'on s'tait faits; mais, pour en faire
l'vacuation, il fut impossible de s'entendre. Les deux gouvernements
auxquels leurs colonies en rfrrent s'occuprent de ce fcheux
incident. On avait pris rendez-vous  Bologne pour traiter, quand Venise
accusant les Gnois des longueurs qui faisaient traner l'affaire,
entreprit de se faire justice  elle-mme. Le convoi ordinaire de ses
vaisseaux marchands pour la Syrie fut renforc de btiments arms en
guerre qui, en arrivant, capturrent tout ce qui se trouva de navires
gnois. On brla mme des maisons dans Acre. Mais la supriorit des
Vnitiens ne tenait qu' la prsence de leurs flottes: dans l'intervalle
de leur retour, les Gnois taient les plus forts, d'autant mieux que
Gnes et Pise taient alors en paix et que leurs tablissements se
prtaient appui. Cette union alarma tellement les Vnitiens d'Acre qu'ils
crurent ncessaire de se couvrir de la protection ecclsiastique; le
pavillon du patriarche fut arbor sur leur palais public. Qu'on ne
s'tonne pas de l'animosit excessive qui rgne entre ces mules, ce
n'est pas seulement d'ambition et de pouvoir qu'il s'agit entre eux. Ils
se dbattent pour les intrts mercantiles, pour ces intrts qui font
dans les deux tats, mais surtout  Gnes, toute la richesse publique et
prive, qui couvrent toutes les fautes, qui rparent tous les dsastres
au milieu mme des guerres civiles. Venise, sous les Latins de
Constantinople, avait enlev un grand commerce aux Gnois; probablement
elle leur avait ferm l'accs de la mer Noire. En Syrie, en Chypre, en
gypte elle balanait tout au moins leur ascendant; redoutable sur la
mer, elle pouvait troubler la navigation l mme o les habitudes et les
alliances avaient le mieux tabli les Gnois. Il n'en fallait pas tant
pour que les deux peuples marchands fussent irrconciliables.


LIVRE QUATRIME.
PREMIRE RVOLUTION POPULAIRE. - GUILLAUME BOCCANEGRA CAPITAINE DU
PEUPLE. - CAPITAINES NOBLES. - GUELFES ANGEVINS. - GUERRE PISANE, GUERRE
AVEC VENISE. - GUERRE CIVILE. - SEIGNEURIE DE L'EMPEREUR HENRI VI; - DE
ROBERT, ROI DE NAPLES. - LE GOUVERNEMENT GUELFE DEVIENT GIBELIN. - SIMON
BOCCANEGRA, DOGE.
1257 - 1339.

CHAPITRE PREMIER.
Guillaume Boccanegra, capitaine du peuple. - Guerre avec les Vnitiens. -
Rtablissement des empereurs grecs  Constantinople.

L'autorit n'tait pas conteste aux nobles; mais il y avait des familles
devenues si considrables qu'un partage gal du pouvoir ne pouvait plus
leur suffire, et l'quilibre menaait de se rompre.

La nation commenait aussi  se lasser de n'avoir pas la scurit
intrieure pour prix de l'abngation avec laquelle elle se laissait
gouverner. Les plbiens riches devenaient exigeants et il fallait bien
que l'on comptt avec eux, car eux aussi taient gibelins ou guelfes tout
autant que les nobles; et si ceux-ci fournissaient des chefs aux partis,
c'est de l'accession des masses que venait la force de ces chefs mmes:
c'est par l prcisment que les Spinola et les Doria chez les gibelins,
les Grimaldi et les Fieschi chez les guelfes possdaient une supriorit
reconnue,  laquelle les autres nobles ne pouvaient atteindre.

C'est par l aussi que ces races privilgies pouvait tre tentes de
s'emparer de l'autorit suprme, avec l'espoir de russir l o Mari
avait chou.

Depuis cette aventure, de sourdes rumeurs avaient souvent donn crdit
aux apparences d'un complot qui mettrait la rpublique aux mains d'un
chef unique, ou de deux, si les ambitions principales ne pouvaient
s'accommoder d'un seul.

On sentait que cette concentration du pouvoir ne pouvait se faire
qu'autant que le gouvernement serait ou tout gibelin ou tout guelfe; le
mlange des deux factions tait inconciliable avec l'unit d'un tel
rgime. Comme c'tait sur la noblesse qu'un dictateur aurait  usurper,
il fallait y faire concourir le peuple; aussi le caressait-on par
avance. On avait dj rsolu d'adopter le nom de capitaine du peuple, et
les nobles les plus fiers se seraient fait honneur de le porter. On
supposait dj qu'on pourrait au besoin donner aux populaires la
satisfaction d'avoir un reprsentant de leur classe, une sorte de tribun,
sigeant avec les capitaines en paraissant partager leur autorit. Tout
cela semblait en quelque manire concert; mais ce qui ne l'tait pas
sans doute, c'est que, soit timidit dans l'excution de ce plan, soit
ruse ou maladresse, les populaires prvalurent tellement qu' l'essai un
plbien se trouva capitaine au dsappointement des promoteurs de cette
innovation.

Quoi qu'il en soit, le nom d'une famille plbienne occupera la premire
et la dernire page de ce livre; mais entre les deux il y a quatre-vingts
ans pendant lesquels c'est la noblesse qui continue  prvaloir.

Un podestat guelfe sortant de charge n'avait pas fait louer sa probit et
ses moeurs (1257): c'est tout ce que les annalistes disent de lui. On
avait dj nomm son successeur. A l'arrive de celui-ci, il y eut une
meute contre le prcdent. A la faveur de ce soulvement quelques nobles
invitrent le peuple  prendre les armes et crirent qu'au lieu d'un
podestat pris au dehors, il fallait  la rpublique un capitaine choisi
parmi les citoyens. Les populaires rpondirent  l'appel avec
empressement; mais ce fut pour tromper l'ambition de l'orgueilleuse
noblesse qui les poussait. Ils s'assemblrent tumultuairement et
nommrent par acclamation et  grand bruit Guillaume Boccanegra,
capitaine du peuple et de la commune. On alla le chercher dans sa maison,
on le porta en triomphe, on lui prta serment avec enthousiasme.

Le nom de la famille Boccanegra ne se trouve pas avant ce temps dans les
fastes du consulat ou des conseils, ce qui prouve qu'elle n'avait pas
compt parmi la noblesse. Sept ans avant cette lection, le peuple de
Florence (1250) avait t le pouvoir aux nobles: les Milanais en firent
autant en mme temps que les Gnois (1256). Le cours des ides inclinait
vers la domination dmocratique. Cependant la noblesse avait trop de
force, de crdit et de richesses, sa puissance avait pouss des racines
trop profondes pour qu'on ne dt pas prvoir une longue rsistance de sa
part et de frquentes convulsions. Il est mme vident que, pour
consolider le pouvoir de Boccanegra, une transaction intervint. Une
meute l'avait port au pouvoir sans conditions; le lendemain
l'obissance qu'on lui avait jure fut explique et ratifie avec des
formes plus lgales et plus rflchies. Un parlement fut tenu; douze
rformateurs, tous plbiens de la classe intresse  l'ordre par ses
richesses, reurent la puissance de donner  la rpublique des lois
organiques qui dureraient dix ans. L'tat eut deux chefs apparents, un
podestat, chef de justice, tranger, et le capitaine du peuple, celui-ci
vritable recteur de la rpublique. Tous deux prsidaient ensemble les
conseils. Le grand conseil qui,  ce qu'il parat, devait tenir lieu des
parlements, se composait d'abord des huit nobles chargs des finances, de
trente anciens et de deux cents conseillers. Parmi ceux-ci comptrent de
droit les deux consuls de chaque mtier ou profession au nombre de
trente-trois, sept dputs du territoire, deux des colonies: l'lection
populaire dsignait les autres sans distinction de condition, except
quatorze pris exclusivement parmi les plus nobles, meilleurs et
distingus: mais ceux-ci n'entraient au conseil que lorsqu'ils y taient
expressment appels. On voit ici d'assez grands mnagements obtenus par
la noblesse au milieu des marques de la mfiance populaire. carte de la
place suprme, soumise  un chef plbien, elle n'tait pas encore
dshrite de toute part au gouvernement, et elle se tenait en mesure de
faire valoir son influence.

Le podestat, le capitaine, les huit nobles du trsor et les trente
anciens composaient le petit conseil, vritable sige du gouvernement:
ses rsolutions sur la paix, sur la guerre et les traits, avaient seules
besoin de la ratification du grand conseil. Le capitaine avait la
reprsentation de la rpublique, le pouvoir excutif, l'initiative de
toutes les propositions dans les conseils. Il nommait un juge civil et un
juge criminel. Le podestat avait l'appel des causes civiles et la
rvision des sentences capitales.

Le gouvernement, guelfe jusque-l, ne fut pas encore ouvertement dclar
gibelin, mais cette faction fit de grands progrs. Boccanegra tait de ce
parti et, comme nous l'avons observ, il et t impossible que le
pouvoir tant concentr dans une seule main, l'tat ft cens d'une
couleur et son chef d'une autre.

Cependant le capitaine n'avait pas gouvern un an entier que l'on avait
conspir pour le renverser. Il profita de ce qu'on avait entrepris contre
lui pour accrotre son pouvoir et pour le rehausser par plus d'clat. Il
fit d'un palais prs de Saint-Laurent le sige de son gouvernement et s'y
fortifia aux frais de l'tat. Il exigea un supplment  son traitement
annuel, et ses adversaires prirent cette occasion de dcrier auprs d'une
nation conome une administration qui se rendait coteuse. On se
plaignait d'ailleurs de sa hauteur, mais le peuple tait encore pour lui.
Le capitaine accorda bientt une amnistie aux ennemis qu'il avait bannis.
Mais ce ne fut point une mesure de sa politique; ce fut une des bonnes
oeuvres qu'inspira la dvotion bizarre et contagieuse des flagellants. Sur
je ne sais quel miracle et  quelle voix divine, les habitants de
Prouse, les premiers, dpouillent leurs vtements, se rpandent dans la
ville, courent d'glise en glise, criant misricorde et se dchirant le
sein  coups redoubls. Ce fanatisme gagna Rome, la Toscane, Gnes, ses
rivires, la Provence. Partout, si l'on en croit les annales, il porta
une abondante moisson de bons fruits. Il y eut  Gnes de nombreuses
rconciliations. Le capitaine voulut faire la sienne avec ceux qu'il
avait traits en ennemis.

(1258-1264) Une dvotion si vive n'arrtait pas la guerre acharne entre
Gnes et Venise. On expdiait en Syrie pour dfendre ses tablissements
et pour ruiner ceux de l'ennemi. Une flotte gnoise tait parvenue  Tyr;
les Vnitiens, qui l'avaient devance dans Acre, en sortirent pour la
bloquer. Les Gnois, peu habitus  se laisser dfier patiemment, mirent
 la voile pour joindre leurs adversaires; mais ce fut en n'coutant que
leur imptuosit, sans ordre, sans s'attendre. Les premires galres qui
s'taient lances se trouvrent spares; enveloppes, elles furent
prises. Sur le bruit de cet chec, on fit partir de Gnes trente-trois
galres et quatre grands vaisseaux sous les ordres de Rosso della Turca.
Cette flotte se porta d'abord  Tyr, et ensuite devant Acre. Les
Vnitiens, les Pisans, les Provenaux armrent tous les combattants
qu'ils purent solder et vinrent  la rencontre. Le combat fut sanglant;
la fortune fut contraire aux Gnois. Ils ne perdirent pas moins de vingt-
cinq galres. Les messagers qui apportaient la nouvelle d'une trve que
les deux mtropoles venaient de conclure assistrent, en quelque sorte, 
cette catastrophe. La colonie d'Acre subit les consquences du dsastre.
Les Gnois en sortirent, et Tyr devint leur seul refuge. La place qu'ils
abandonnrent fut occupe par leurs ennemis. Leur rue fut envahie, leurs
tours renverses. Les Vnitiens et les Pisans en portrent les matriaux
dans leurs quartiers et se firent honneur d'en fortifier leurs propres
difices. Le consulat et la juridiction de Gnes furent abolis dans Acre.
Les navires gnois qui entraient dans le port devaient s'abstenir de
dployer aucun pavillon1. Cependant,  leur tour les Vnitiens, passs au
sige de Tyr, y avaient prouv un affront. Les rfugis d'Acre les
repoussrent; sur mer ils leur enlevrent de riches convois. On avait la
guerre en Italie, on venait se la faire sur le rivage syrien; ce dont on
s'occupait le moins c'tait de l'assistance due  la cause commune
chancelante sur la terre sainte.

(1260) Malgr ces calamits, les autres relations extrieures taient
prospres, et de nouveaux avantages  prendre sur les Vnitiens se
prsentaient aux Gnois. Michel Palologue, le successeur des empereurs
grecs rfugis  Nice pendant que les Latins tenaient Constantinople, se
promettait de rentrer dans cette capitale. Les Gnois n'avaient jamais
cess d'entretenir l'amiti de cet ancien alli; ils commeraient
partout o son autorit tait reconnue ou rtablie, tandis que les
Vnitiens rgnaient en quelque sorte dans l'empire des princes latins.
Gnes expdia des ambassadeurs  Nice. Ils furent accueillis, un trait
s'ensuivit. Palologue promit aux Gnois dans ses tats l'accs et le
commerce aussi libres que si c'taient des possessions gnoises. Ses
dputs venus  Gnes pour voir ratifier le trait obtinrent pour leur
matre l'assistance de dix galres et de six gros vaisseaux. Martin
Boccanegra, frre du capitaine, en fut l'amiral. Avec ce secours les
forces de Michel s'taient portes devant Constantinople (1261). Un coup
de main d'un de ses lieutenants, une entreprise hardie, o, pour profiter
d'un heureux hasard, ses ordres furent enfreints, lui ouvrit les portes
bien plus tt qu'il ne l'esprait. Ainsi finit l'empire des Latins.

Les Gnois recueillirent le fruit de ce succs; et d'abord leur vanit
nationale ou leur haine contre leurs ennemis furent gratifies.

Le palais public des Vnitiens leur fut livr. En reprsailles des
affronts d'Acre, ils le dmolirent au son des instruments et aux
acclamations d'un triomphe. Les pierres principales de l'difice,
soigneusement charges sur des btiments, furent envoyes  Gnes pour y
servir de trophe.

Les historiens grecs dissimulent tant qu'ils peuvent l'assistance des
Gnois  la prise de Constantinople. Cependant dans leur rcit perce ce
qu'ils veulent taire. Suivant Grgoras, on laissa vivre dans la ville
quelques artisans pisans ou vnitiens qu'on y retrouva; mais, pour la
sret et pour la paix de l'empire, il n'tait pas bon que les Gnois
habitassent dans la capitale. Or, avant la conqute, l'empereur leur
avait promis un tablissement s'ils l'aidaient contre les Latins, et il
leur tint parole, quoiqu'il et pris la ville sans leur secours2. Il leur
assigna Galata pour sige de leurs colonies3. Certes si Palologue
n'avait reu l'aide promise, il n'et pas t si gnreux que d'en payer
le prix sans le devoir. Il l'accorde avec dfiance; on sent que sa
libralit est force. En un mot, le rcit de Grgoras justifie cette
judicieuse rflexion de Gibbon: Les services des Gnois et leur
puissance mritaient  la fois la reconnaissance et la jalousie des
Grecs4.

Galata fut bientt trop voisin de Constantinople; la colonie ne tarda
pas  se rendre importune et redoutable; mais ce n'tait pas au moment
o la restauration de Palologue venait d'tre si bien seconde, que les
mcontentements pouvaient clater.

Le trait fait avec Michel, tandis qu'il tait encore  Nice, nous a t
conserv5. Nous y voyons les avantages qu'il prodiguait aux auxiliaires
dont il avait besoin. Il leur accorde exemption de droits, palais,
magasins, partout o sa puissance est reconnue,  Smyrne  Salonique, 
Cassandre,  Mtelin,  Scio, et, s'il plat  Dieu,  Constantinople et
dans les les de Chypre et de Candie. Aprs sa rentre dans la capitale,
et au moyen de rtablissement de Galata, les relations que les Gnois
avaient entretenues dans la Romanie et dans la Natolie prirent une
nouvelle activit. Quatre ans aprs ils tablirent un consul de Romanie.

Une circonstance particulire tendit leur influence et multiplia leurs
occasions de trafic. Les empereurs latins avaient t obligs
d'abandonner aux compagnons de leurs conqutes la souverainet d'un grand
nombre d'les, et mme de provinces dmembres de l'empire. Maintenant
Palologue,  qui il importait de se dbarrasser du voisinage de tant de
puissants ennemis, offrit en fief la possession de ses terres, 
quiconque de ses allis pourrait les reprendre. Excits par cette
invitation, les nobles armateurs de Gnes se mirent  l'oeuvre, et
plusieurs russirent. Les Embriachi s'emparrent de Lemnos, les
Centurioni de Mytilne, les Gatilusi d'nos. L'amiral Zaccaria chassa de
l'Eube un Vnitien qui y dominait, et fit prisonnier le duc d'Athnes
qui tait venu dfendre la place6. Deux Cattaneo occuprent Phoce. Ils
exploitrent dans le voisinage de riches mines d'alun, dont les bnfices
furent assez considrables pour exciter dans la suite l'envie des
empereurs grecs7.

Toutes ces seigneuries gnoises devenaient autant de points d'appui pour
les navigateurs; mais les colons de Galata s'emparrent immdiatement
d'une source abondante de profits. Les habitants de Constantinople
devinrent leurs tributaires pour la plupart de leurs consommations, et
tous spcialement pour leurs subsistances,  ce point que plus tard,
quand les Gnois, dans leurs brouilleries avec l'empereur, fermaient
leurs marchs quelques jours, il y avait dans la capitale disette,
crainte de famine et insurrection8. Les Grecs sans activit, sans marine,
ne furent approvisionns que par eux de grains et de poissons. Seuls ils
firent le trafic entre la mer Noire et la capitale, et bientt tout le
commerce entre cette mer et l'Europe entire fut leur patrimoine. Leur
alliance avec l'empereur tait offensive contre les Vnitiens. Ils firent
tous leurs efforts pour chasser ceux-ci du Pont-Euxin. Palologue promit
d'en laisser l'entre toujours libre  ses allis et de la fermer  tout
autre peuple, except aux Pisans. Ainsi, matres de la mer, favoriss par
l'affranchissement des droits, les Gnois usrent de leurs avantages avec
une habilet, avec une activit qui tonnent les historiens grecs si peu
prvenus pour eux. La rigueur mme de l'hiver, disent ces crivains, ne
les retient pas de courir l'Euxin en tout sens et d'affronter le pril;
ce n'est pas mme sur de grands vaisseaux, mais sur des btiments longs
et bas qu'ils appellent des Tarides. Par cette audace, par cette
diligence ils s'emparent exclusivement de toutes les voies de la
navigation, ils attirent  eux le monopole et les fruits du commerce
maritime tout entier.

Toutes les ctes de la mer Noire abondaient en denres qu'ils portaient 
Constantinople. Le pays donnait du sel en abondance: ses pturages
fournissaient avec les bestiaux, les cuirs et la laine. Gnes avait dj
des rapports et mmes des alliances avec les Tartares qui dominaient en
Crime et aux embouchures du Tanas: mais l'tablissement de Galata
permit de tirer bien mieux parti de la connaissance du pays et de
l'amiti de ses princes. En attendant de leur devenir redoutables, on
sollicita une sorte d'hospitalit, et, avec des commencements modestes,
une ville se forma peu  peu dans cette Tauride encore peu connue des
Occidentaux. Bientt Caffa fut la plus brillante des colonies
commerciales de ces sicles. Elle devint comme la capitale d'un grand
tat qui fut nomm Gazzarie. Soldaja (Sudak), Cembalo (l'anc. Symbolum),
d'autres villes florissantes tendaient tout autour la domination
gnoise, et cependant l'poque de la fondation de Caffa est ignore: ce
puissant tablissement a commenc inaperu. Les chroniques gnoises
ngligent d'en faire mention. Un historien qui crit au milieu du XIVe
sicle9, en parlant de l'agrandissement rcent de Caffa dit, qu'il tient
des vieillards que la premire fondation ne remonte gure au del de leur
ge. Il parat certain que les Gnois obtinrent ou achetrent la
permission de s'abriter sur le territoire d'un prince tartare descendant
de Gengis, et qui a rgn de 1256  1266. A cela se rapporte le curieux
rcit de Nicphore Grgoras: Les Latins, mais surtout les Gnois,
tant abandonns au commerce et a la navigation dont ils tirent
principalement leur subsistance, la premire instruction qu'ils reoivent
de leur rpublique c'est que partout o ils rencontrent un port commode,
bien dfendu des vents et propre au trafic, ils cherchent d'abord 
contracter amiti avec les naturels du pays; ils entrent en alliance et
se les rendent favorables. Ils ne croient pas pouvoir commercer avec
scurit sans ces prcautions. Quand ils ont dcouvert un poste semblable
ils se htent d'y ngocier. Ils conviennent des droits qu'ils payeront.
Ils offrent d'ouvrir un march libre  qui voudra acheter. Les pactes
convenus et la place accorde ils fabriquent des logements, des
magasins, des boutiques, tout ce qu'il faut pour habiter et pour mettre
leurs marchandises en sret. C'est ainsi que depuis peu d'annes ils ont
fond Caffa, aprs en avoir obtenu la licence du prince des Scythes, mais
l'tablissement ne fut pas d'abord comme il est aujourd'hui, vaste et
entour de fortes murailles. Ils se contentrent d'un peu de terrain clos
par une petite tranche et sans aucune protection de murs. Puis, sans
permission et peu  peu, ils transportrent des pierres par terre et par
mer; ils s'tendirent en long et en large; ils donnrent plus
d'lvation  leurs maisons, ils usurprent furtivement plus de terrain
qu'on ne leur en avait accord. Non contents de cela, sous le prtexte de
l'affluence des marchandises, ils poussrent plus loin le foss, et
jetrent de tels fondements qu'ils annonaient bien d'autres vues. Ainsi,
petit  petit ils fortifirent si bien leur ville qu'ils y furent en
sret et  l'abri des attaques. Alors, devenus plus hardis, ils
traitrent les Scythes avec moins de rserve, ou plutt avec cette
hauteur qui leur est naturellement propre10.

Ce n'est pas une main amie qui a trac ce portrait, mais il est empreint
d'une grande vrit. Jusque sous les yeux de l'empereur grec, la mme
politique, la mme astuce, la mme audace agrandirent et fortifirent
Galata.


CHAPITRE II.
Capitaines nobles. - Charles d'Anjou, roi de Naples.

Cependant,  Gnes, l'alliance avec Palologue tait une sorte de
rbellion contre te saint-sige (1261), et, pour avoir tant os, il
fallait s'tre dj dtach secrtement du parti dont le pape tait le
chef. Ds le premier moment o cette union fut connue, et  l'envoi des
secours gnois contre l'empire latin (1262), Urbain IV fit clater son
dplaisir et mit Gnes en interdit. Ce fut un embarras de plus pour
Boccanegra. Dj accus de despotisme, on fit valoir qu'il faisait des
alliances  son caprice sans consulter personne, qu'il ne tenait plus
compte des rsolutions de la majorit des conseils, quand elles
n'entraient pas dans ses vues. On lui imputa mme de substituer sa
volont absolue aux dcisions des tribunaux. Ces accusations taient
admises et rptes par les principaux nobles et par tes plus riches des
plbiens, ce qui doit faire supposer qu'il avait encore pour lui le
peuple des classes moyennes et infrieures. Une grande conspiration fut
donc ourdie. Il le savait; il crut la prvenir en faisant appeler des
hommes arms tirs des campagnes, et des bourgs voisins. Il devait, avec
ce renfort, faire arrter les conjurs; mais ils le devancrent, se
mirent en armes et s'emparrent des portes de la ville afin d'en fermer
l'accs aux gens du dehors. Un des frres du capitaine rassembla du monde
 l'intrieur, il fut repouss, mortellement bless, et ses adhrents se
dispersrent. Boccanegra, aprs ce dsastre, reconnaissant qu'il tait
abandonn, recourut  la mdiation de l'archevque; il se dmit de sa
charge; son abdication fut accepte. La noblesse reprit son influence et
remit le gouvernement  un podestat comme par le pass.

Ce changement ne rendit pas le pape moins inflexible aux supplications
des Gnois qui lui demandaient de lever l'interdit. C'est de longue main
qu'il leur tait contraire. Il avait t patriarche de Jrusalem,
rsidant dans Acre lorsqu'ils taient en guerre avec les Pisans, et il
avait embrass la cause des derniers avec grande partialit (1263)1. Les
ambassades de la rpublique furent sans fruit, un lgat vint de la part
du saint-sige dicter les conditions auxquelles elle serait rconcilie,
conditions qui taient sans doute si dures qu'elles ne purent tre
acceptes, et ce n'tait pas aprs la conqute de Constantinople et aprs
les avantages que cet vnement avait fait obtenir que Gnes pouvait
renier l'alliance des Grecs.

En y persistant on continua les expditions maritimes contre les
Vnitiens, et Palologue eut un moment  sa solde soixante galres
gnoises; mais la discorde tait sur la flotte et tout s'en ressentit.
L'empereur voulait empcher les Vnitiens de ravitailler Malvoisie. Les
Gnois, avec des forces suprieures, laissrent passer l'ennemi: une
division nombreuse s'carta du combat en mettant volontairement les
autres en pril. On se runit dans le port de Constantinople, et telle
fut l'animosit entre ceux qui taient venus conduits par le frre de
Boccanegra, et ceux qui avaient t dpchs depuis la chute du doge, que
Michel, mcontent, refusa leur service et les licencia tous. Cette grande
flotte revint  Gnes sans gloire et sans profit, aprs avoir compromis
la rpublique dans l'amiti de Palologue; elle fut reue avec les
murmures de l'indignation publique2.

(1265) Un grand vnement venait de rveiller les factions italiennes, en
donnant au parti guelfe un nouveau but. Le pape Urbain avait appel
Charles d'Anjou, frre de saint Louis et mari de l'hritire du comte de
Provence; il avait entrepris de la faire rgner sur Naples et sur la
Sicile, au dtriment des restes de la maison de Souabe. Les nouveaux
guelfes taient, non plus ceux qui dfendaient la libert contre le
despotisme des empereurs germaniques, mais les partisans de la maison
d'Anjou, soulevs contre des princes ns italiens et devenus trangers 
l'Allemagne et  l'empire.

L'opinion publique des Gnois commenait  pencher vers les gibelins,
mais le gouvernement tait encore guelfe; on craignait Charles, et lui-
mme n'oubliait rien pour attirer la rpublique  son parti. Elle tait
encore sous l'interdit; il s'intressa pour obtenir du pape son
absolution. Il demandait  Gnes si, dans les traits avec la couronne de
Naples, quelque clause nouvelle serait agrable; ce qui lui serait le
plus cher, disait-il, ce serait que les Gnois consentissent  prendre
part  la conqute qu'il allait faire. Cependant les vnements se
pressaient; une arme franaise avait envahi la Pouille; Mainfroy, le
concurrent de Charles, avait perdu la bataille, le trne et la vie. Le
prince franais se vit en paisible possession de ses nouveaux tats.
Gnes lui adressa alors une ambassade solennelle pour le fliciter, en
tchant d'acqurir quelque faveur dans son royaume. Il accueille
honorablement les ambassadeurs; mais ils n'obtiennent rien. Il n'tait
pas temps de traiter  Gnes avant sa victoire;  Naples il n'est plus
temps.

Il en est encore de mme au dernier acte de cette tragdie. Corradin,
seul reste de la postrit des Frdric, arrive en Italie avec une arme.
Charles demande aux Gnois de refuser le passage  ce prince, tandis que
les Pisans demandent qu'on lui donne accs en offrant paix et alliance
aux conditions les plus avantageuses. On hsite  Gnes, et, pendant
qu'on s'y perd en dlibrations, Corradin pntre  l'improviste prs de
Savone. La flotte pisane le reoit et le transporte dans ses provinces.
Charles le rencontre  Tagliacozzo et le dfait entirement. Le
malheureux fugitif est trahi et livr au vainqueur. Il est conduit 
Naples sur les galres de Robert de Levanto, Gnois, amiral de Charles:
on sait le tragique dnoment de cette histoire. Nouvelle ambassade des
Gnois, ils tchent de reprendre les ngociations trop longtemps
diffres: ce n'est qu'aprs plusieurs messages qu'ils obtiennent le
rtablissement des anciennes relations commerciales.

Ce n'tait pas assez que Charles rgnt dans les Deux-Siciles, il agitait
la Toscane et la Lombardie. Avec des troupes franaises pour auxiliaires,
il faisait guerroyer Florence et Lucques contre Pise et Sienne. Il
faisait guelfes les villes gibelines. Les nombreux bannis de toutes les
cits qui avaient chang de drapeau tenaient la campagne et se
prsentaient de jour en jour aux portes de leurs patries pour les
surprendre ou pour les soulever.

Le premier inconvnient que Gnes ressentit de ces troubles, ce fut la
disette des subsistances. Bientt on prouva l'influence d'un tat de
guerre qui remplissait les grands chemins de gens arms et de vagabonds.
On ne pouvait aller avec scurit de Gnes au bourg le plus voisin. Avec
ce levain, la discorde rgnait partout; les partis taient toujours en
prsence.

Les fluctuations de l'autorit devaient ragir sur le succs des
affaires. Il y parut dans la conduite de la guerre contre les Vnitiens.
On fait amiral d'une flotte de vingt-sept galres Lanfranc Barbarino,
dont le nom de famille ne se lit qu'une fois dans l'histoire, et c'est
pour tre dshonor. En prsence des ennemis, au lieu d'aller  eux il
s'obstine  les attendre  l'ancre sur le rivage de Messine, et 
enchaner pour le combat ses galres les unes aux autres. Tout est pris,
brl ou amen en triomphe  Venise. Tout homme qui ne se sauva pas  la
nage fut prisonnier. Cette bataille compte parmi les souvenirs des plus
grands dsastres de la rpublique.

Luchetto Grimaldi conduit vingt-cinq galres en Syrie. Il ne s'inquite
pas du mauvais tat des affaires de la croisade; il va faire du dommage
aux Vnitiens s'il le peut; il bloque le port d'Acre, de cette ville
d'o la prpondrance de l'ennemi et la partialit de l'autorit locale
ont chass les Gnois. Mais, tandis qu'il passe  Tyr avec une partie de
ses navires, les Vnitiens paraissent; les galres laisses au blocus
sont prises. L'amiral, ne se trouvant plus en force pour combattre,
revient en Sicile. L, Grimaldi, soigneux des intrts du parti auquel sa
famille est lie, emploie ses galres pour retenir sous l'obissance du
roi Charles les villes de la cte sollicites par les gibelins et prtes
 se donner  eux.

Hubert Doria fut plus heureux. Il conduisit une flotte dans le golfe
Adriatique; il parcourut les rades, brlant les navires, enlevant des
prisonniers. De l il parut devant la Cane; la place appartenait aux
Vnitiens et elle tait bien garde. Doria dbarqua; il renversa tout ce
qui se prsenta sur son passage, il escalada les murailles, prit et pilla
la ville. Le butin fut partag en trois lots, pour les quipages, pour
les armateurs des galres et pour le fisc. La rpublique recevait alors
de singuliers trophes. Les pierres du palais des Vnitiens 
Constantinople taient incrustes dans les halles de Gnes. La cloche de
la Cane sonnait  l'glise de Saint-Mathieu, paroisse de la noble
famille Doria.

Le rgime des podestats durait encore; les Grimaldi, les plus puissants
des guelfes gnois, taient l'me et les gardiens de ce gouvernement.
Mais de moment en moment, on pressentait ou l'on prouvait des tentatives
en sens contraire. La faction gibeline essayait de prvaloir, et un
double intrt poussait ses chefs  l'entreprise; ils voulaient devenir
capitaines. Les Spinola taient les plus ambitieux et les plus hardis.
Hubert, l'un d'eux, s'tait absent de la ville, il avait assembl, sous
un prtexte, quelques mercenaires, et beaucoup de gens taient sortis
pour aller le joindre. Le bruit tait gnral qu'il y avait un complot
pour renverser le gouvernement et pour en faire un populaire et gibelin.
Les Grimaldi en prirent l'alarme. Cependant Spinola revint, on
s'entremit, il s'expliqua, et les deux partis promirent de ne point faire
d'innovation; l'accord fut scell dans un festin. Malheureusement Hubert
sortant de la fte fut bless par des inconnus, si toutefois l'attaque et
la blessure ne furent pas sa propre manoeuvre. Bientt il se fait suivre
par les populaires, sans avoir pour lui, dit-on, ni les riches, ni les
bons (car les annalistes qui le disent ainsi crivaient sous les auspices
de l'autorit), il va surprendre le podestat et l'enlve. Tous ces
mouvements s'excutent au cri de: Vive Hubert Spinola capitaine du
peuple! Hubert, trouvant de la rsistance sur ses pas, livre quelques
maisons au pillage; ces actes le dcrient. Un parlement avait t
assembl, l'affaire y tourne en ngociations; Hubert ne sera pas
recherch pour ce qu'il a tent, mais il ne sera pas capitaine; c'est une
rvolution ajourne. Ce ne fut pas pour longtemps. Luchetto Grimaldi,
podestat  Vintimille, ayant eu  dbattre avec la faction oppose  la
sienne, avait fait prisonniers quelques nobles de Gnes. Les parents et
les amis de ceux-ci s'adressrent  la famille Grimaldi et aux autres
membres de son parti afin d'obtenir la dlivrance des dtenus. On promit
de l'exiger de Luchetto, mais elle ne s'effectuait pas: les
interpellations, de jour en jour plus menaantes, ne produisaient aucun
fruit. On perdit patience, ou plutt des ambitieux saisirent cette
occasion d'en appeler au peuple contre ceux qui attentaient  la libert
de leurs concitoyens. L'entreprise fut si bien mene que le rsultat d'un
seul conseil convoqu fut une rvolution tout entire (1270). On proclama
que le gouvernement de Gnes tait rendu au peuple. Des nobles, des
plbiens se trouvrent prts  jurer aussitt le soutien de cette
rsolution; mais non moins promptement des nobles et des plbiens
furent en armes pour s'y opposer. Au milieu d'un combat sanglant les
Spinola et les Doria, promoteurs de la dlibration, s'emparrent du
palais public. C'est sous ces auspices que Hubert Spinola et Hubert Doria
furent proclams capitaines du peuple pour vingt-deux ans. On rserva 
un podestat tranger le soin de rendre la justice avec l'assistance de
trois juges infrieurs. Huit anciens, nobles ou plbiens indiffremment,
durent concourir  toutes les mesures importantes. Un parlement devait se
tenir tous les mois. Avec ces seules prcautions on dfra aux capitaines
une absolue puissance dans la ville et sur tout le territoire. Ils
l'exercrent dans toute son tendue; ils firent poser les armes; toute
agression fut dfendue sous les peines les plus graves,  leurs partisans
comme aux autres. Assis sur leur tribunal, ils firent jurer, sur
l'Evangile, obissance  leurs ordres: amis, ennemis, nobles, populaire,
tout le monde fut astreint  ce serment. Toutes les communes se
soumirent. Luchetto Grimaldi ouvrit la porte  ses prisonniers, comparut
en personne et prta serment. Les capitaines intressrent l'archevque,
le clerg, les religieux,  cooprer au rtablissement de la concorde.
Des mariages furent provoqus entre les familles opposes. Par ces
moyens, tout fut pacifi et tranquille: voil ce que nous disent les
nouveaux rdacteurs des annales, car les capitaines ne manqurent pas
d'en substituer de leur couleur  ceux qui crivaient sous les podestats
guelfes: au milieu de cette heureuse harmonie, ils sont pourtant obligs
d'avouer qu'aprs quelques mois (1271) la plupart des Grimaldi reurent
l'ordre de sortir de la ville et d'aller habiter au del des frontires.

Ainsi fut accomplie la tentative, nagure manque, de rendre le
gouvernement gibelin, en le livrant  un ou deux nobles minents. On
affecta la couleur d'une rvolution dmocratique. Il est vrai qu'il y eut
alors une restitution faite aux plbiens, qu'on leur donna place dans
les conseils d'o la noblesse les avait probablement limins: mais il
serait drisoire de reprsenter cet esprit comme triomphant dans cette
occasion. Les chroniques disent dans leur latin qu'alors on fit le
peuple3; mais enfin la rpublique abandonne  la dictature presque
arbitraire de deux nobles, tel fut le fruit de cette prtendue rvolution
dans laquelle on persuada au peuple qu'il avait ressaisi ses droits. Dans
cette revendication de son pouvoir, conduit par quelques membres de
l'aristocratie, il les accepte pour ses matres, et son transport pour la
libert n'est qu'un instrument saisi par des ambitieux pour leur propre
profit. Quant aux nobles entre eux, ce n'est qu'une substitution violente
de faction et de personnes.


CHAPITRE III.
Dmls avec Charles d'Anjou.

Le saint roi de France Louis mourait sur le rivage de Tunis pendant que
ces vnements se passaient en Italie. L'assistance des Gnois ne lui
manqua pas. Quelques annes (1267) avant son expdition, le pape et le
roi de Naples avaient fait demander  Gnes de favoriser le voyage
d'outre-mer. Ils avaient mme profit de cette circonstance pour obliger
la rpublique  faire la paix avec Venise afin que rien ne contrarit la
croisade. Non-seulement on avait assur qu'en paix comme en guerre tout
serait fait pour seconder les vues du roi de France, mais des
ambassadeurs furent envoys  lui-mme pour offrir les services et la
marine du pays. Une ngociation s'tablit et occasionna de frquents
messages rciproques (1269). Il parat cependant que le roi s'excusa
d'affrter les galres de la rpublique1, mais les quipages des siennes
furent pris  Gnes. Nombre d'armateurs joignirent leurs btiments  sa
flotte (1270). En partant d'Aigues-Mortes il y trouva dix mille Gnois,
engags  son service ou volontaires, qui, se voyant en si grand nombre,
et suivant leur antique usage, convinrent d'lire entre eux des consuls
pour prendre soin de tous les intrts communs. Ils dfrrent cette
autorit  deux nobles, Antoine Doria et Philippe Cavaronco. Quand la
flotte toucha  Cagliari, les Pisans, qui y dominaient, furent effrays
du grand nombre de leurs ennemis que l'on remarquait dans l'arme
franaise.

Longtemps on avait cru que le roi retournait en Syrie et on l'y suivait
avec joie. On fut bien moins satisfait quand l'ordre fut donn de faire
voile vers les ctes de Tunis. C'tait,  cette poque, une contre d'un
trs-grand commerce pour les Gnois. Ils avaient leurs alliances avec le
roi de ce pays. A l'ombre des franchises et des privilges obtenus, les
marchands y affluaient et y avaient form des tablissements stables.
L'expdition allait compromettre tous ces intrts. En effet, quand la
flotte des croiss parut sur le rivage et qu'on y distingua le pavillon
de Gnes, le roi more fit arrter tous les Gnois qui se trouvaient dans
ses tats et s'empara de leurs proprits. Il les traita cependant avec
modration et seulement comme otages. Ils furent renferms dans un de ses
palais. On ne les accusa point d'avoir attir cette tempte, et il est
vrai que sur la flotte mme on n'avait appris la direction de la croisade
qu'en pleine mer.

On dbarqua sous les murs de Carthage. Les Gnois se distingurent 
l'attaque de cette ville. Quand elle fut prise, leur bannire y fut
arbore auprs de celle des Franais.

Bientt la peste tendit ses ravages sur cette arme. Le plus jeune fils
de Louis mourut, lui-mme fut frapp  mort. Ses derniers moments sont
connus de tout le monde. Le roi de Naples, qui ne survint qu'au moment o
son frre venait d'expirer, veilla au soin de l'arme. A Tunis on tait
dispos  se dlivrer, par une prudente ngociation, du danger dont avait
menac une agression si imposante. Une trve fut bientt conclue. Les
chrtiens s'engagrent pour un certain nombre d'armes  ne pas
renouveler la guerre. Le More consentit sans difficult  indemniser les
Gnois pour ce qu'il leur avait enlev, et la bonne harmonie avec eux fut
rtablie sans nuage et consolide peu aprs (1272) par un renouvellement
de l'ancien trait. C'est ainsi qu'on quitta le rivage d'Afrique. A peine
on s'en loignait qu'une tempte affreuse dispersa la flotte; elle en
reut les plus grands dommages. Beaucoup de vaisseaux gnois chourent
sur les ctes de Sicile; et l, tout ce qu'on put sauver de ces navires
naufrags, Charles se l'adjugea par droit royal en vertu d'une odieuse
coutume venue des sicles et des pays les plus barbares. Les Gnois
faisaient valoir des traits qui les exemptaient de ce droit inhumain.
Charles n'en tint pas plus compte que de la communaut du malheur, des
services rendus  son frre, du titre de croiss, de l'occasion qui avait
fait aller ces btiments en Afrique et qui les ramenait sur les cueils
de Sicile, tous motifs sans valeur aux yeux d'un despote avare.

Philippe le Hardi, dans son retour, traversait l'Italie. Son oncle
Charles l'accompagnait. Ils s'arrtrent  Viterbe pour solliciter les
cardinaux  nommer un pape: le sige tait vacant depuis la mort de
Clment IV. Aprs deux ans d'intrigues, les rclamations publiques
amenrent enfin l'lection de Grgoire X.

Les Gnois, depuis qu'ils s'taient donns  des chefs gibelins, ne
pouvaient prtendre aux faveurs du pape. Il tait entour de leurs
ennemis, et Rome tait le foyer d'o leur taient suscits des embarras
chaque jour renaissants. Leur administration fut constamment agite, au
dehors, sur le territoire, dans la ville mme, o, indpendamment du jeu
des factions gnrales, faire subsister un gouvernement cens populaire,
reprsent par deux dictateurs nobles, tait un problme trangement
difficile.

(1272) On apprit que le cardinal Ottobon Fieschi avait appel  Rome les
principaux migrs guelfes, et avait mnag entre eux un trait avec le
roi Charles sous les auspices du pape. On devait donner  ces fugitifs
les moyens de rentrer en force dans leur patrie; ils promettaient  leur
tour d'y tablir cette autorit dont l'ambitieux Charles menaait
l'Italie entire.

Un coup trs-rude et qui confirmait ces accords menaants frappa tout 
coup la rpublique: en un mme jour, en prsence mme de ses
ambassadeurs  qui rien n'avait rvl une violence, tous les Gnois qui
taient sur le sol du royaume de Charles furent emprisonns et leurs
biens squestrs. Les ordres secrets envoys en Sicile y firent saisir 
la fois comptoirs, navires, hommes et proprits sans distinction.

Au bruit de cette violation du droit des gens Gnes pouvait user de
reprsailles; on s'en abstint. Un dlai de cinquante jours fut accord 
tout sujet du roi de Naples et de Sicile, comte de Provence, pour sortir
du territoire de la rpublique et pour emporter ses effets.

Charles, toujours vicaire en Toscane, obligea toutes les villes dont il
disposait  dclarer la guerre aux Gnois (1273); Plaisance seule
rsista  cet ordre.

En mme temps une grande partie de la rivire orientale est souleve par
les Fieschi. Les marquis del Bosco, vassaux de la rpublique, font
publiquement hommage  Charles de ce qu'ils tenaient d'elle. A l'autre
extrmit, Menton est livr par Guillaume Vento2 qui en avait la garde.
Roquebrune, Vintimille se rendent au snchal de Provence; un autre
migr le conduit devant Savone qu'il pense surprendre. Les marquis de
Caretto et de Ceva participent  ce mouvement. Gnes, ainsi entoure
d'ennemis, ne s'abandonne pas. Les capitaines portent ou envoient partout
des secours; leurs nombreux parents leur servent de lieutenants, le
peuple les seconde. Les habitants de Savone se dfendent contre les
Provenaux. Anciens gibelins, ils ne disputent pas cette fois contre
l'autorit de Gnes qui a embrass leur vieille cause. Les secours
surabondent, ils arrivent par terre et par mer. Mais du ct de la
Toscane, les villes dont Charles disposait dployrent tant de forces
qu'elles firent reculer en dsordre les mercenaires employs par les
Gnois. Quarante galres armes en Sicile parurent devant Gnes. Un
Grimaldi et plusieurs autres migrs d'importance taient  bord. Une
division passa en Corse et enleva Ajaccio. A son tour un des amiraux de
la rpublique poursuit les Provenaux sur la mer, brle les navires dans
le port de Trapani, ravage les ctes siciliennes et l'le de Gozo. Au
retour (1274), il s'avance  l'embouchure du port de Naples, y salue le
roi et la ville de maldictions, et fait dfiler une  une ses galres
tranant le pavillon de la maison d'Anjou renvers dans la mer.

Il n'y avait, dans ces alternatives, que beaucoup de malheurs et rien de
dcisif. Les Gnois furent rduits  s'allier contre Charles avec le
marquis de Montferrat et avec les villes d'Asti et de Pavie. Cette
alliance reut un petit renfort de la part d'Alphonse X, roi de Castille.
Aprs une longue vacance de la couronne impriale, Alphonse s'tait mis
au nombre des concurrents, et avait obtenu une nomination conteste. Il
croyait faire acte d'empereur en envoyant quelques renforts aux gibelins
d'Italie (1275); mais Rodolphe de Habsbourg fut solennellement lu en
Allemagne, proclam au concile de Lyon, et les prtentions du Castillan
furent bientt abandonnes.

A ce mme concile o le pape s'tait rendu, il fit un dernier acte de
svrit contre les Gnois. Il les frappa d'un nouvel interdit,  la
demande du cardinal Ottobon Fieschi, qui se plaignait de la confiscation
de quelques parties de son revenu. Cette rigueur dura jusqu' la mort de
Grgoire X (1276). Innocent V, son successeur, tait favorable aux
Gnois. Ds les premiers jours de son pontificat, il leur adressa des
lettres pleines de bont paternelle et leur demanda des ambassadeurs,
afin qu'il pt terminer les diffrends et les rconcilier  l'Eglise;
mais il n'eut pas le temps de mettre  effet ses intentions favorables.
Adrien V, son successeur, tait ce mme Ottobon Fieschi, fils d'un frre
d'Innocent IV, l'me du parti guelfe parmi les Gnois; il s'empressa
cependant de dlivrer sa patrie de cet interdit que ses rclamations et
ses intrts personnels avaient fait infliger. Il conclut un prompt
accord qui rouvrit les portes de Gnes aux migrs; si ce pape et vcu,
son crdit et port atteinte  l'administration gibeline, mais, au bout
de quelques semaines, il cda la place  Jean XXII (Pierre de Tolde).
Tout ce que les Gnois ont su de ce dernier pape (1277), c'est que le
sige archipiscopal de leur ville tant vacant, Jean, sans tenir compte
du droit d'lection, y nomma un archidiacre de Narbonne, habitu de la
cour de Rome3. On se soumit, le nouvel archevque fut mme reu  son
entre avec un faste inaccoutum: mais il demeura ha de la commune et
du peuple, expression qu'il faut traduire sans doute par le gouvernement
et le public.

Le trait commenc avec Innocent et fini avec Adrien avait fait revenir
les migrs; mais la concorde ne pouvait survivre longtemps aux papes
qui l'avaient impos. Les migrs rentrs ressortirent en armes (1278),
et d'abord ils accusrent  Rome le gouvernement des capitaines d'avoir
viol la paix jure. Martin IV, instrument docile dans la main du roi
Charles, dlgua pour procder contre les Gnois un vque qui tablit
son tribunal  Plaisance (1281). Les Gnois cits devant ce juge
allgurent un privilge qui les dispensait de plaider hors de chez eux.
Ils furent frapps d'un nouvel interdit pour cette contumace, sentence
fcheuse  un peuple dvot et ordinairement obissant au saint-sige
Mais, soit que l'abus d'un moyen violent si souvent rpt comment  en
amortir la force mme chez les plus craintifs, soit qu'il n'y ait pas de
scrupules qui ne cdent au fanatisme des partis, et que devenir gibelin
ce ft apprendre  braver les excommunications guelfes, cette fois
l'interdit fut mpris; ce ne fut pas sans prcaution, il est vrai. On
prtendit avoir retrouv une bulle d'Innocent IV, premier pape gnois,
qui rservait  la seule personne du successeur de saint Pierre le droit
de mettre Gnes en interdit. Notre annaliste de l'poque, chancelier de
la rpublique, est fier de pouvoir insrer dans ses chroniques que c'est
lui-mme  qui appartint le bonheur de dterrer dans les archives un
document si prcieux. Son authenticit ne fut pas mise en doute. On
assembla avec clat les thologiens et les jurisconsultes du pays; ils
dclarrent qu'en vertu de la bulle, la commination du lgat tait nulle
sans difficult. Les consciences se tranquillisrent, le culte recommena
dans toutes les glises sans trouble, et  la grande joie des fidles.

Cependant le roi Charles mnageait les Gnois. En ce moment mme il leur
envoyait des ambassadeurs et leur proposait de s'associer aux nouvelles
conqutes qu'il mditait; en d'autres termes, il avait besoin de leurs
forces navales. Il se prtendait le reprsentant lgitime du dernier
empereur latin de Constantinople, et il s'tait flatt de l'espoir de
revendiquer effectivement cet hritage. Le pape Martin lui ouvrit la voie
en excommuniant tous les Grecs. Charles offrit aux Gnois de leur payer
par les plus utiles privilges dans Constantinople le prix des services
qu'ils lui rendraient si, s'engageant  ne point porter de secours 
Palologue, ils aidaient  l'invasion de l'empire d'Orient. La rpublique
couta la proposition, demanda le temps d'en dlibrer, et finit par
s'excuser de l'accepter, en se fondant sur les autres soins dont elle se
voyait entoure. Une galre expdie  Constantinople alla donner 
l'empereur alli et ami de Gnes la communication de cette trange
ouverture et l'utile avis de se tenir sur ses gardes.

Charles fit avec Venise l'alliance offensive que Gnes avait refuse.
Mais bientt son attention fut violemment dtourne de la pense d'une
conqute lointaine. C'est en ce moment qu'clata la fameuse conspiration
des Vpres siciliennes conduite par Jean de Procida, suscite et paye
par Palologue4 Pierre, roi d'Aragon, qui sur sa flotte faisait alors la
guerre aux Mores de Tunis, fut appel pour venir rgner sur la Sicile
enleve  la maison d'Anjou en quelques heures.


CHAPITRE IV.
Guerre pisane.

Tandis que ces grands vnements attiraient l'attention de toute
l'Italie, Gnes et Pise, deux villes qui appartenaient alors au mme
parti politique, donnaient un nouvel essor  leur antique haine et
commenaient une guerre plus sanglante qu'au temps o Gnes guelfe se
battait contre les Pisans toujours gibelins.

Malgr les trves et les paix, il tait difficile que des colonies
marchandes et jalouses de leur commerce s'entretinssent sans querelle
entre des murailles communes dans des pays lointains, ou que des
navigateurs rivaux, des corsaires, des flottes se rencontrassent en mer
ou dans des ports loigns sans insulte, sans que celui qui se trouvait
le plus fort ft tent de se servir de ses avantages. Il est probable que
la part que Palologue avait rserve aux Pisans dans son alliance, leur
admission dans la mer Noire qui troublait le monopole ambitionn par les
Gnois, produisaient de nouveaux sujets de plainte (1280); mais de plus
graves occasionnrent enfin la rupture. Un noble corse, juge de Cinarca,
qui jadis avait t arm chevalier des mains de Guillaume Boccanegra,
alors capitaine du peuple de Gnes, gouvernait son district sous la
protection de la rpublique. Avide et peu scrupuleux, il ranonnait amis
et ennemis. Ses brigandages devinrent surtout insupportables aux Gnois
de Bonifacio. De Gnes on envoya quelques forces pour rduire au devoir
ce petit tyran. Il rsista, et quand il dut cder, il mit le feu aux
chteaux qu'il abandonnait, se sauva  Pise et y fit hommage de ses
domaines. Les Gnois dputrent aux Pisans, pour les prier de ne point
accepter un vassal qui ne pouvait se soustraire  son suzerain. Les
Pisans, aprs quelques dlais pendant lesquels ils firent des prparatifs
hostiles, envoyrent une rponse altire. Le juge de Cinarca tait leur
vassal, et ils taient obligs de le dfendre. En effet, ils le firent
reconduire en Corse avec quelques soldats, et le rtablirent dans ses
possessions.

Quelques explications entre deux villes gibelines devaient les ramener 
la paix; mais on reconnut qu'elles taient irrconciliables. La
conformit de parti en politique n'empchait pas,  Gnes, que
l'unanimit des voeux ne ft pour la guerre. Un conseil spcial de crance
fut muni de grands pouvoirs pour la diriger. L'tat n'avait alors en
proprit que douze galres, le conseil ordonna d'en fabriquer cinquante.
Saint-Pierre-d'Arne se couvrit de chantiers; des flottes nombreuses
furent mises  la mer, tantt armes  la solde du trsor public ou
dfrayes par une contribution gnrale extraordinaire1, tantt composes
des galres fournies par les armateurs particuliers, encourags 
concourir aux expditions communes. A cette occasion il fut rgl que le
titre d'amiral et le droit d'arborer le pavillon de saint George
n'appartiendrait qu'au chef de dix galres au moins; le commandant d'un
moindre nombre ne fut qualifi que de capitaine. Les efforts taient
considrables. On voit mettre  la mer de chaque ct des flottes de
soixante et quatre-vingts galres. Les nobles et les populaires s'y
embarquaient indiffremment; personne, dit l'annaliste gnois, ne
pouvait ni ne voulait s'en excuser.

Chaque anne le nombre des armements se dcidait d'aprs ce qu'on
apprenait de ceux de l'ennemi; car l'usage avait continu d'expdier des
explorateurs d'une ville  l'autre. Il restait mme des anciennes
relations de frquentation rciproque,  Pise un greffier des Gnois, et
un greffier des Pisans  Gnes; mais,  l'occasion de la guerre
prsente, l'un et l'autre furent congdis.

L'on se fit tout le mal que l'on put. On captura, on pilla de toutes
parts. A chaque pas les annales font mention de cargaisons de grande
valeur alternativement perdues ou gagnes. Les Gnois ravagrent 
plusieurs reprises les les d'Elbe et de Planuse. Les Pisans, unis en
Sardaigne au juge d'Arborea, y ruinrent les tablissements gnois; mais
sur la mer la fortune ne fut pas favorable aux Pisans; chaque campagne
est marque par des dsastres o l'ascendant de leurs rivaux est signal.

Un convoi trs-riche, escort par des forces respectables, est rencontr
par une flotte gnoise. Une tempte violente empche l'attaque; mais,
bravant les vents dchans, l'amiral Thomas Spinola ne perd la trace de
sa proie ni de jour ni de nuit. La tempte s'apaise. Les Pisans, ne
pouvant viter le combat, se serrent en une masse compacte, suivant la
tactique de ce temps. Les Gnois attaquent, abordent, s'emparent de tout;
ils enlvent tout ce qui peut s'emporter et mettent le feu aux
btiments; ils rentrent  Gnes et remettent  la commune neuf cent
trente prisonniers et 28,000 livres d'argent; 10,000 liv. de ces
dpouilles pisanes servent  la fondation de la darse du port de Gnes
sur l'emplacement o elle existe aujourd'hui.

Cinquante autres galres armes par le concours des nobles et des
populaires de la cit et des rivires taient sorties sous les ordres de
Conrad Doria, fils de l'un des capitaines de la rpublique. Il va droit
dans le port pisan et y stationne un jour et une nuit  un jet de pierre
des tours. Personne ne sort des enceintes intrieures pour le combattre.
La flotte pisane tait dj en mer. Il va la chercher. Les vents
l'avaient spare. Signale  son retour, Doria lui donne la chasse, en
enlve nombre de galres et ramne  Gnes six cents captifs.

Henri de Mari attaque vingt-quatre galres, une est coule  fond, huit
sont conduites en triomphe  Gnes. Quand on a fait de telles prises, on
les montre, dans le port de Pise, sous leur propre pavillon, et,  la
faveur de cette supercherie, on fait prisonniers jusqu'aux magistrats qui
se rendent  bord dans l'ignorance de la capture.

Tous les efforts d'un grand armement de soixante-quatre galres sorties
de Pise se bornrent  ravager Porto-Venere, bientt secouru par le
Gnois. Cependant ce peu de succs ne dcourage point. On promet dans
Pise de venir incessamment assez prs de Gnes pour jeter au-dessus de
ses murs des pierres enveloppes d'carlate. Sur cette bravade, Benot
Zacharie, l'un des plus hardis marins de Gnes, amiral de trente galres
annes par souscription, entre firement dans le port de Pise et s'y
maintient quelques jours. Le capitaine de la rpublique, Hubert Doria,
sort de Gnes  la tte d'une flotte considrable. Zacharie va le
rejoindre; ils unissent ensemble quatre-vingt-huit galres et sept
vaisseaux. La flotte pisane tait  la mer. On la cherche sur la
Sardaigne; on y apprend qu'elle avait paru au cap Corse et qu'elle avait
tourn ses proues pour regagner la Toscane. On fait voile pour lui couper
le chemin; elle tait dj devant son port, et, quand les Gnois
parurent, elle se prsenta valeureusement en bel ordre de bataille. Le
podestat de Pise, Morosino, noble Vnitien, la commandait. Les forces
paraissent avoir t  peu prs gales. Jamais les deux ennemis ne
s'taient engags dans un combat si gnral. Il fut horriblement acharn,
mais dcisif. Le champ de bataille s'tendit de l'embouchure de l'Arno 
l'le Meloria, derrire laquelle, dit-on, Zacharie s'tait post en
rserve et d'o il sortit au milieu de la mle pour mettre en droute
les Pisans. On s'aborda avec fureur. Le capitaine gnois et Zacharie
s'attachrent  la galre du podestat pisan; celle qui portait le grand
tendard de Pise fut attaque par les autres membres de la famille Doria,
runis sous la bannire de Saint-Mathieu; l'une et l'autre furent
prises, et leur capture fut le dernier signal d'une pleine dfaite.
Vingt-neuf galres tombrent au pouvoir des Gnois, sept furent
submerges, le reste ne se sauva qu' la faveur de la proximit du port
et ne fut en sret que derrire les chanes tendues  l'intrieur. Il
prit, dit-on, cinq mille combattants; onze mille captifs furent emmens
par les vainqueurs, et l'Italie dit alors: Qui veut voir Pise aille 
Gnes.

Pise ne se releva jamais de ce coup fatal, qui fut, au reste, l'occasion
d'intrigues et de ngociations nouvelles. Deux franciscains vinrent 
Gnes demander la paix pour les Pisans et les mettre  la discrtion de
leurs adversaires. Mais l'animosit tait si grande qu'on ne voulut pas
croire que cet abaissement ne cacht pas un pige. On prta donc plutt
l'oreille aux ngociateurs de Florence et de Lucques qui proposrent une
alliance de trente ans pour la ruine totale de Pise. Sienne, Pistoia
entrrent dans cette ligue. Mais les Toscans la tramaient sans bonne foi;
il ne s'agissait pas pour eux de dtruire la malheureuse cit des
Pisans, ils ne voulaient que l'obliger  se jeter enfin entre leurs mains
pour chapper aux Gnois. Cette ruse eut son effet. On entrevit  Pise la
possibilit de rompre cette alliance funeste en recherchant l'appui des
guelfes. On eut recours au crdit du comte Ugolin, et ce nom rappelle une
catastrophe horrible (1285). N gibelin, il tait connu pour avoir trait
avec les guelfes, et l'on crut qu'il serait propre  rconcilier son pays
avec les villes de ce parti, puisqu'on tait forc de mendier leur appui.
On le mit  la tte du gouvernement. Il parut demander la paix aux
Gnois, et d'abord il avait offert de cder Castro (Castello) en
Sardaigne, la forteresse voisine de Cagliari qui avait t l'objet des
premires rivalits. Cette proposition fut au nombre de celles que le
premier orgueil de la victoire fit rejeter. Cependant les nombreux
prisonniers dtenus  Gnes, parmi lesquels se trouvaient les personnages
les plus importants, ngociaient sans cesse pour racheter leur libert et
pour mnager une paix2. Ils reprsentaient aux Gnois que leur absence
seule faisait perdre Pise  la cause gibeline; leur retour ferait cesser
les intrigues d'Ugolin, qui vendait leur patrie aux guelfes; et Ugolin,
non moins prvoyant, se gardait bien de seconder leurs efforts. Au milieu
de ces dispositions diverses, la haine nationale remportant sur l'intrt
de parti le plus vident, fit refuser tout trait et toute espce de
ranon pour ces malheureux captifs. Les crivains trangers attribuent
aux Gnois cette diabolique pense, que retenir  jamais toute cette
fleur de la population et de la jeunesse pisane loin de leurs foyers,
c'tait empcher de natre une gnration ennemie.

Dans l'tat de dpression o les Pisans taient rduits, le vainqueur les
outrageait impunment. Henri Spinola allait ravager les ctes et dtruire
jusqu'aux dfenses des ports (1286). Zacharie stationnait  plaisir dans
celui de Pise, poursuivant partout les btiments qui s'exposaient encore
sur la mer, et il alla rclamer jusqu' Tunis comme ses prisonniers les
hommes qui s'y taient rfugis.

(1288) Cependant une paix que les prisonniers pisans avaient trouv le
moyen de conclure aprs de longs traits, attendait depuis treize mois la
ratification de leur rpublique. Ugolin avait tout fait pour viter cet
accord qui, en ramenant tant de gibelins considrables, allait renverser
son empire. Mais enfin il n'avait pu s'empcher d'accder  la paix
demande avec des instances si pressantes; ce fut toutefois avec la
malheureuse esprance de la faire rompre. Tandis que de Gnes on
expdiait de tous cts pour faire cesser les captures maritimes et pour
rappeler les flottes, Ugolin faisait tenir  son fils, qui commandait 
Oristano et  Cagliari, en Sardaigne, l'ordre de continuer les
hostilits. Beaucoup de btiments furent victimes de cette mauvaise foi.
Ugolin s'excusa sur un malentendu passager, mais les dprdations
continuaient. Gnes envoya trois galres en Sardaigne afin de se faire
justice. Les ordres portaient de dtruire les corsaires et de ne faire
aucun mal aux autres Pisans. Ce nouveau cours d'hostilit excita dans
Pise un soulvement. L'archevque se mit  la tte du peuple; on alla
arracher de sa demeure le perfide Ugolin et les siens. On voulait les
livrer  Gnes comme les otages responsables de la paix viole: les
Gnois refusrent, en se contentant de cette rparation. Le malheureux
comte, deux de ses fils, ses deux petits-fils, furent jets dans une
tour; elle fut mure sur eux..... Le Dante a immortalis leurs
souffrances. Ils moururent de faim3.

(1290) La guerre recommence reprit toute sa fureur. Les rvolutions
intrieures qui survinrent  Gnes n'en arrtrent pas l'activit et les
succs, car les Pisans taient hors d'tat d'accomplir les conditions
rigoureuses du dernier trait. Conrad Doria, l'un des deux capitaines de
la rpublique (Hubert Doria son pre parat avoir obtenu de lui cder sa
place4); Conrad Doria reprend le projet d'aller subvertir le port de
Pise; il y conduit vingt galres, des pontons, tous les engins capables
de dtruire des murs et de briser des chanes. L, il procde
paisiblement  dmolir les fortifications. Aprs son expdition finie, il
revient en triomphe. Cette grande chane du port de Pise, si souvent
attaque, en est le premier trophe. Mise en pices avec celle que le
lieutenant de Zacharie avait dj rapporte, les morceaux en sont
suspendus aux portes de la ville, aux portiques de Saint-Laurent et des
glises principales: on les y voit encore avec les inscriptions qui
conservent la glorieuse mmoire du fait.

Les Pisans disparurent des mers et se renfermrent dans leurs murailles.
Les historiens de Gnes semblent les oublier dix ans. Nous anticipons sur
cette poque pour dire l'issue de cette guerre terrible. En 1293, Pise
avait t admise par ses voisins de Toscane  un trait par lequel elle
faisait abandon  ceux-ci de tous les territoires qu'ils lui avaient
enlevs. En 1299 elle obtint des Gnois, au lieu d'une paix, une trve de
vingt-sept ans. Les Pisans abandonnrent la Corse  leurs adversaires,
leur livrrent Sassari en Sardaigne et payrent 135,000 livres5 pour les
frais de la guerre. A ce prix les prisonniers de la Meloria furent enfin
relchs; les historiens trangers disent que sur les seize mille, aprs
seize ans de captivit, il n'en restait plus que mille vivants.


CHAPITRE V.
Perte de la terre sainte. - Caffa. - Commerce des Gnois du XIIIe au XIVe
sicle.

Les succs des Gnois jetaient un clat nouveau sur leur rpublique: sa
considration s'tait accrue parmi les puissances. Cette poque brillante
tait pourtant marque par une grande calamit, l'expulsion des chrtiens
de la Syrie. Les villes maritimes dont la possession lui restait seule ne
recevaient plus de secours. Longtemps Charles d'Anjou, secondant les
prdications des papes, avait paru faire de grands efforts pour runir
les forces italiennes afin de les conduire en bonne harmonie  la dfense
de la terre sainte. Ce n'tait l qu'un prtexte pour ses menes et pour
son ambition. La concorde ne se rtablit ni en Syrie ni en Italie.
Charles ne partit point. Au milieu des hostilits d'Acre contre Tyr,
Bihor ou Bondocar, soudan du Caire, suivi de forces irrsistibles, avait
dj pris Assur, Sophie, Jaffa (1263), Antioche (1267), quand il vint
mettre le sige devant Acre (1272). Un trait, une sorte de rpit qu'il
accorda, n'avait laiss au roi Hugues de Lusignan, pour tout royaume, que
la plaine d'Acre et le chemin de Nazareth. Tyr et Tripoli tenaient aussi,
mais comme des principauts indpendantes (1274). Cet abaissement et
l'tat prcaire de possessions ainsi rduites n'avaient pas empch le
concile de Lyon de dlibrer srieusement sur les lois de la terre sainte
et sur les moeurs de ses habitants si dignes de correction et de rforme.
Il paraissait des lgats, et, soit impritie, soit intrigue, au milieu
des dissensions auxquelles les chrtiens de Syrie taient en proie, ces
envoys venaient ordinairement rompre des trves et provoquer les
Sarrasins. Bondocar ravagea de nouveau tout le pays (1275): heureux qui
put fuir et sauver sa vie et quelques dbris! Ce conqurant mourut, mais
Klaoun, son fils, se rendit encore plus terrible. Il assigea, prit et
ruina Tripoli. De l il revint devant Ptolmas. La lutte fut longue. On
doit distinguer les derniers efforts des Gnois pour sauver la place.
Zacharie, leur amiral, prit en Chypre tous ses compatriotes en tat de
porter les armes et les transporta devant Acre (1289). Du fond de la mer
Noire, Paulin Doria, consul de la colonie de Caffa, accourut avec du
secours (1291). Tout fut inutile. Ptolmas tomba, ses dfenseurs y
prirent. De tout ce qui restait de Latins un petit nombre purent
s'chapper par mer: les croisades furent finies; l'ombre mme du trne
de Jrusalem n'exista plus.

C'tait sans doute une grande perte pour les Gnois, mais leur habilet
les rendait capables de rparer bientt leurs dommages; ils perdaient une
domination partage; comme marchands ils conservaient des consommateurs
et de riches marchs, mais il y fallait toute leur souplesse. Dj un
commerce aussi assur que lucratif leur avait fait dsirer de se mnager
 tout prix la facult de frquenter l'gypte. Avant la dernire
catastrophe ils y avaient obtenu une sorte de neutralit mercantile
auprs du plus redoutable ennemi de la chrtient. Cependant l'amiral
Zacharie tait rest  courir les mers. Il avait port assistance au
petit royaume chrtien d'Armnie, il y avait renouvel les anciens
traits. En continuant sa croisire il avait t joint par Paulin Doria,
ce consul de Caffa venu au secours de Ptolmas amen par son zle et par
celui de sa colonie. Arriv trop tard pour dfendre la ville assige, il
cherchait des ennemis pour tirer vengeance du dsastre des croiss. Ces
deux amiraux runis s'emparrent de tous les btiments mahomtans qu'ils
rencontrrent et ne firent pas distinction de ceux qui appartenaient au
soudan d'Alexandrie. Cette imprudence attira une reprsaille fatale. Tous
les Gnois trouvs en gypte furent mis en captivit. On saisit leurs
biens; ce ne fut pas sans peine qu'un envoy de la rpublique parvint 
faire cesser ces rigueurs et  rtablir les relations.

(1290) Le trait qui en rsulta, et qui existe aux archives de Gnes, en
deux instruments, est d'autant plus curieux que l'un, rdig en latin,
est celui que l'ambassadeur rapporta comme le titre des concessions
faites aux Gnois; l'autre, en arabe1 est la copie qui lui fut remise des
engagements consentis par l'ambassadeur envers le soudan. Dans tous les
deux les promesses sont semblables, mais ce sont deux rdactions
diffrentes. Il est dit dans l'arabe qu'aprs qu'une traduction, mot par
mot, a t crite entre les lignes de l'original, l'ambassadeur Albert
Spinola l'a signe avec l'interprte secrtaire de la commune de Gnes et
de l'ambassade. Un secrtaire mahomtan a lu la version franque
interligne en la traduisant  mesure. Deux docteurs ont assist  la
lecture pour vrifier l'exactitude de cette traduction et sa conformit
au texte originaire: on a prt des serments rciproques. Des vques,
des moines, ont t appels pour faire foi qu'ils ont reu celui de
Spinola prt sur l'vangile. Charg de restituer la valeur des prises
faites par Zacharie, il jure que la somme qu'il remet est le vrai produit
qu'on a tir  Gnes de la vente des effets capturs, et que, de la somme
qui lui a t confie par la commune pour cette restitution, il n'en
retient rien; s'il dguise la vrit, il veut tre rput apostat de sa
religion, hrtique et ennemi de Notre-Seigneur Jsus-Christ et de sa
divinit. L'mir qui stipule au nom du soudan Klaoun et de son fils et
en leur me, consent, s'ils rompent le trait, non-seulement que le
Seigneur Jsus-Christ leur soit contraire, mais qu'ils soient tenus pour
des chiens, infidles et hors de leur loi.

L'indemnit tant rgle pour le pass, les stipulations pour l'avenir
sont des plus favorables. Pleine scurit mme en cas de rupture pour les
vaisseaux qui entreraient dans les ports musulmans avant d'en tre
instruits. Le consulat gnois est admis et reconnu, avec les prrogatives
et la juridiction ordinaires. Le mahomtan, l'tranger ne peuvent
attaquer les Gnois que devant leur consul; ceux-ci ne sont soumis  la
justice du pays que lorsqu'ils sont plaignants. Si le consul tabli dans
Alexandrie a lieu, pour lui ou pour les siens, d'en appeler au soudan de
quelque tort, on doit  l'instant lui fournir, aux frais de l'tat, un
messager ou le guider lui-mme jusqu'au Caire. L'glise de Sainte-Marie,
dj occupe par les Gnois, leur reste dvolue et ne sera pas dtruite
si elle ne tombe d'elle-mme. Des magasins leur sont rservs, ils en ont
seuls la clef; l'administration des douanes les garde au dehors; cette
administration est responsable du prix tant de ce qu'ils vendent dans la
douane o tout doit tre mis  l'encan, que de ce qu'ils revendent au
dehors par le ministre des courtiers publics. L'or et l'argent peuvent
seuls tre vendus par eux sans formalit; mais s'ils ne s'en font pas
payer le prix comptant, on ne leur garantit pas ce genre de crance.
Quand le chancelier de leur consulat rpond  la douane pour un Gnois,
on ne peut retenir les marchandises de celui-ci pour les droits dont il
serait dbiteur. On ne peut refuser  celui qui part de prendre de lui,
en compensation de ces droits, les sommes qui lui sont dues dans le pays.
Par une clause dont la rciprocit sera assure dans Gnes aux sujets du
soudan, nul Gnois en gypte n'est responsable de la faute ou de la dette
d'autrui s'il ne s'en est port pour caution. Le soudan se rserve
d'adresser ses rclamations  la rpublique contre ceux qui donneraient
lieu  des plaintes.

Ce trait, qui constitue une sorte de colonie au milieu d'une domination
trangre, conserve, comme on le voit, l'empreinte de la politique
mercantile adopte pas les Gnois ds qu'ils ont paru aux croisades. Ce
systme de consulat, les mmes concessions partout obtenues, les mmes
srets pour les transactions, se retrouvent uniformment dans toutes les
ngociations de la rpublique; au trait d'Alexandrie sont presque
entirement conformes ceux qui, dans le cours de quatre-vingts ans,
qu'embrasse ce livre, furent conclus avec les Sarrasins de la Mauritanie,
 Tripoli,  Tunis, puis  Grenade pour les ctes du royaume de Garbe
comme pour celles d'Espagne. A Tunis2, les droits sont fixs  dix pour
cent sur ce que les Gnois apportent,  cinq pour cent sur ce qu'ils
exportent; le salaire des courtiers responsables du prix des ventes est
tax  demi pour cent. Il est recommand aux Gnois de n'apporter que des
monnaies lgales,  peine de confiscation. Le roi de Tunis, s'il a besoin
de btiments de transport, se rserve, moyennant un loyer raisonnable, le
droit de mettre en rquisition le tiers des navires gnois qui seront
dans ses ports, ce qui semble indiquer une frquentation considrable. La
facult d'extraire de Tunis cinq cargaisons de grains chaque anne est
promise, pourvu que dans le pays le prix n'ait pas dpass une certaine
limite; mais ces grains ne sont accords que pour subvenir aux besoins de
Gnes, et non pour en trafiquer ailleurs. Cette clause, si facile 
luder, se lit aussi dans une convention de la mme poque faite avec le
roi de Sicile. Partout chez les Sarrasins il y a promesse de respecter
les proprits sauves du naufrage; il y a sret contre toute avanie,
contre toute prtention de rendre responsable un Gnois pour un autre:
c'est  chacun, dit un de ces traits, de pleurer ses fautes3.

Ngliger ces dtails quand ils se prsentent ne serait pas faire
l'histoire du peuple gnois; son esprit, sa civilisation, sa politique
taient essentiellement dans son commerce.

Ce commerce tait alors le mme que nous avons vu fonder ds le temps des
croisades, depuis que l'achat et la vente des marchandises avaient
remplac la spculation sur le transport des plerins. On avait continu
 fournir aux Latins de Syrie, et, de proche en proche, aux musulmans,
les produits du sol et de l'industrie de l'Europe, dont les uns n'avaient
pas oubli l'usage, dont les autres ne pouvaient plus perdre l'habitude,
mme aprs s'tre dlivrs du voisinage des Occidentaux. En retour, les
produits de l'Orient taient apports  l'Occident et se rpandaient par
les mains des Gnois en France, en Flandre, en Angleterre, en Espagne et
dans cette Mauritanie peuple de consommateurs arabes  qui les
jouissances du luxe taient aussi ncessaires qu' la cour europenne la
plus civilise. Toutes les ctes taient frquentes; la Sicile, Chypre,
toutes les les servaient de lieux de relche et de ralliement. Partout
on trouvait des acheteurs ou des vendeurs, et les Gnois allaient des uns
aux autres avec une infatigable activit4. Les grains, les vins, l'huile
se transportaient de port en port. Les toiles de Champagne, les draps
fins et grossiers, J'carlate dont Gnes avait alors une manufacture, les
armes de luxe, les coraux s'changeaient contre le sucre, le cuivre, les
teintures du Levant, contre la soie et les tissus de Damas, le coton, le
lin, la laine, surtout contre les produits de l'Inde, contre ses
piceries, partout demandes et presque aussi chres que l'or. L'gypte
en tait le march principal. La mer Rouge et les caravanes y apportaient
ces riches denres avec l'or, les perles, les pierres prcieuses, les
plumes, l'hermine et les autres pelleteries. Mais par cela mme que
c'tait la voie la plus connue au commerce des productions de l'Asie
lointaine, tout en la cultivant il tait dans l'esprit des Gnois d'en
rechercher de nouvelles o il se trouvt moins de concurrence, afin d'en
exploiter le secret ou le monopole.

Quelques annes aprs le temps dont nous parlons, on sait que le Vnitien
Marin Sanudo, enflamm de zle contre les matres profanes de la terre
sainte, adressa  toutes les puissances chrtiennes de pressantes
exhortations pour les porter  attaquer l'gypte. Il les appuya de
curieuses considrations sur la possibilit de renverser le pouvoir du
soudan par les armes, et d'abord sur la facilit de l'affaiblir en
s'interdisant tout commerce avec ses tats. Il entreprit de prouver qu'il
n'tait besoin de sacrifier aucune jouissance. On pouvait cultiver
ailleurs le sucre, le coton, le lin; on pouvait imiter les tissus o les
gyptiens mlent la soie. Mais leur principale richesse, dit-il, c'est le
commerce des pices, et il est une voie par laquelle l'Europe peut les
recevoir sans passer sur les terres du Soudan, sans lui payer tribut. Les
marchandises de l'Inde lui parviennent par Aden; mais elles arrivent
aussi dans les ports du golfe Persique qui ne sont pas soumis  sa
domination. De l elles remontent l'Euphrate, et de ce fleuve plusieurs
chemins peuvent les conduire dans notre mer. On faisait ce commerce
autrefois par Antioche et le long des ctes de l'Asie mineure. Les pices
en revenaient meilleur march, et cette route est encore suivie, ajoute
Sanudo, pour les articles prcieux qui ne sont pas d'un grand poids. En
vitant le monopole fiscal du Soudan, on y trouve de l'conomie, et
encore les marchands prouvent que le gingembre qui n'a pas pass en
gypte vaut vingt pour cent de plus que celui qu'on y prend. Le bon
Vnitien insiste donc pour qu'on s'attache  la route de Perse; mais ce
qu'il conseille les Gnois le faisaient en silence, non sans doute par
les sentiments chrtiens qu'il prchait aux fidles de la croix, mais par
un calcul sur les profits d'une voie privilgie. Le trait de Zacharie
avec le roi d'Armnie a pour but essentiel d'assurer le transit des
marchandises par Gogalat, entre le port de Layasso,  l'angle de l'Asie
mineure et de la Syrie dans la Mditerrane, et Alep, o, par peu de
jours de marche, on communique avec l'Euphrate. Nous trouvons inscrit sur
le tarif des droits de ce passage les soies et les draps de soie, les
pices, les bois de teinture5, l'indigo, le coton, le sucre, et d'autre
part les produits des manufactures de l'Europe.
Mais Gnes, dominant dans la mer Noire, eut bientt une autre route plus
importante et o elle fut bien plus matresse: elle ouvrit un commerce
immense  Tana dans la mer d'Asoff. L, venaient les produits de l'Inde
et de la haute Asie; un court trajet faisait passer sur le Tanas ce qui
descendait le Volga ou ce qui le remontait de la mer Caspienne. Ces pays
n'attendaient que la prsence d'un peuple industrieux et hardi pour
devenir l'entrept de ces richesses. C'est en allant les chercher  ces
sources, c'est en les changeant, en les apportant aux consommateurs de
toutes les autres rgions, que les Gnois, pour prix de leurs fatigues,
de leur intelligence active et fie leur svre conomie, firent et
maintinrent tant de grandes fortunes6.

On voudrait seulement pouvoir douter qu'ils fussent abandonns au trafic
des esclaves, et mme au commerce des esclaves chrtiens livrs aux
mahomtans; mais dans leurs traits avec l'Armnie on voit qu'ils taient
acheteurs de cette marchandise, et le serment qu'on exigeait d'eux qu'ils
ne la revendraient pas aux infidles, donne plutt une prsomption
fcheuse qu'une garantie. Ce que nous connaissons des lois de Caffa fait
grande mention de l'esclavage domestique et ne parle pas, il est vrai, de
la traite des hommes; mais, par les soins des Gnois, le soudan
d'Alexandrie obtient de l'empereur de Constantinople la facult d'envoyer
deux vaisseaux par an dans la mer Noire7, et les cargaisons qu'ils en
rapportent sont composes d'esclaves dont une partie se vendent
volontairement, dont les autres sont vendus par leurs parents ou par
leurs matres. Il serait difficile de croire que les Gnois n'eussent pas
t les entremetteurs de cette fourniture; mais, au commencement du XVe
sicle, parmi les chefs de rclamation qui font envoyer une ambassade au
soudan, se trouve la demande de seize mille ducats dus pour les esclaves
de Caffa.

Comme nous avons vu les Gnois courir  toutes les sources o l'on peut
se pourvoir de marchandises, nous les voyons rechercher les consommateurs
avec le mme soin; on les trouve tablis sur tous les marchs. Il ne
manque pas de tmoignages sur la navigation des Gnois dans l'Ocan, au
commencement du XIVe sicle (1316)8. Le roi d'Angleterre, Edouard II,
invite les Italiens, et nommment les Gnois,  porter du bl dans son
royaume pendant une anne de disette. Il fait rclamer la libration d'un
de leurs vaisseaux pris par les gens de Calais, vaisseau qui portait du
froment, de l'huile, du miel et d'autres provisions. Peu aprs (1328) on
trouve les privilges accords en Angleterre aux marchands trangers. On
voit parmi les importations mentionnes les tissus de soie de toute
espce, articles que les Gnois apportent de l'Asie; il en est mme qui
sont nomms draps de Tarse, probablement comme provenant de leur commerce
d'Armnie. On voit par les actes anglais de ce temps qu'une multitude de
marchands gnois, et, sous ce nom (1329), des Doria, des Spinola, des
Fieschi, etc., frquentent l'Angleterre et les provinces franaises
(1338) qui obissent  ses rois. On en voit (1340) plusieurs parvenir 
la confiance des princes, tre employs (1345) comme agents, ngociateurs
ou au service maritime et militaire. Par eux est mnage (1361) une sorte
d'alliance ou d'amiti perptuelle entre l'Angleterre et la rpublique. A
la faveur de ces relations il est frquemment questions d'emprunts
obtenus des capitalistes de Gnes, dans les XIVe et XVe sicles.
Ordinairement le Gnois se fait assigner son remboursement sur les droits
de douane, en obtenant la facult d'exporter des laines d'Angleterre; et
quelquefois aussi nous voyons qu'on n'ignorait pas l'art de faire ces
exportations en contrebande. Les Gnois fournissent des lettres de change
payables  Rome pour acquitter les annates des vques anglais; et, pour
y satisfaire, ils se laissent volontiers dfendre d'emporter les monnaies
d'or ou d'argent pourvu qu'on les autorise  extraire la laine, le plomb
et l'tain. Au reste, fidles  leur esprit d'association nationale, ils
ont un consul appel par les Anglais matre de la socit des marchands
gnois, et  quelques poques leur activit excite la jalousie des
nationaux. On restreint leur commerce; on ne veut pas qu'ils aillent
faire le trafic des productions anglaises dans les pays voisins. Un acte
exprs ne leur permet de charger que pour dbarquer  Calais ou pour
passer au del du dtroit de Gibraltar.

Nous ne trouvons pas des traces aussi frquentes des relations du
commerce gnois avec les Pays-Bas9. Mais, entre autres faits, nous
rencontrons prcisment un navire destin pour l'cluse, charg de
gingembre, de fleurs d'oranger, de sucre candi, de fruits secs, de riz,
de soufre, de salptre et de papier pour crire (carta scrivabilis),
expdi par de Negri, de Ferrari, Spinola, Lomellino, pris par les
Anglais, rclam  Londres par Doria et Gentile, et rendu sous la caution
de Pinello, marchand gnois.

(1277) Pour la France les rapports sont multiplis et bien connus.
Jacques Pinelli, autoris par la rpublique de Gnes, concourt, avec les
autres marchands italiens habitant dans le royaume, au trait par lequel
Philippe le Hardi leur accorde domicile et privilges. Dans cette sorte
de colonie fdrative les Lombards et les Florentins taient plutt
banquiers et financiers, les Gnois marchands et navigateurs. Il faut,
certes, que cette frquentation ft lucrative,  voir ces trangers y
tenir malgr les vexations normes et rptes dont ils sont l'objet.
Philippe (1274), sous les plus vains prtextes, les avait fait tous
arrter en un mme jour, les avait ranonns avant de leur octroyer ces
concessions. Philippe le Bel, suivant l'exemple de son pre, leur fit
prouver deux fois en deux ans les mmes rigueurs et toujours par des
mesures secrtes qui les atteignent tous  la fois  un jour marqu.
Jadis saint Louis, cdant aux prjugs de son temps, avait prohib le
prt  intrt sous de grandes peines et comme une violation des lois
divines; ce sont ces peines que les marchands italiens taient facilement
convaincus d'avoir encourues et dont les descendants du saint roi les
obligeaient par la terreur  se racheter  prix d'argent. Aprs cela,
l'orage se calme, et sans doute si les emprunteurs trouvaient encore du
crdit chez ces banquiers, il fallait bien que l'intrt des prts payt
le risque du capital et de la personne du prteur. Vingt ans aprs ses
premires ordonnances, Philippe le Bel, si fameux par sa fausse monnaie
et si avide d'argent, ne voit rien de mieux que de dtourner les
maldictions de son peuple sur les Italiens; il les chasse en leur
ordonnant de payer tout ce qu'ils doivent et en confisquant toutes leurs
crances. Ils reviennent cependant si bien que son successeur Louis le
Hutin, considrant dans un dit royal que depuis trois ans (1315), ils
n'ont t soumis  aucune contribution extraordinaire, les taxe  lui
payer pendant dix ans cinq pour cent par anne de leurs capitaux; et
immdiatement un autre dit tablit sur eux une imposition de deux
deniers par livre du montant de leurs achats et de leurs ventes. Les
perscutions, les dclarations que leurs prts sont annuls ou confisqus
(1320) au profit de l'tat se rptent de rgne en rgne (1324).
Indpendamment de ces violences, ils devaient tre spculateurs bien
attentifs (1330) si les seules variations de la monnaie n'avaient pas
dtruit cent fois leur ouvrage (1337). Il est vrai que le bouleversement
du systme montaire est souvent un temps propice  la subtilit et 
l'audace pour tirer parti de la mauvaise foi et de l'ignorance des
gouvernements10.

On voit, dans le trait de Philippe le Hardi, que les Italiens avaient
dj des tablissements aux foires de Champagne: cette convention en
tend les privilges  d'autres lieux: nous savons que ds longtemps les
Gnois en particulier frquentaient toute la cte franaise de la
Mditerrane. Ils avaient des magasins et toute une colonie 
Montpellier, ville longtemps demeure sous la seigneurie des rois
d'Aragon et qui ne fut dfinitivement unie au royaume de France qu'au
milieu du quatorzime sicle. Le trait mentionn ci-dessus les tablit 
Nmes (1277), ou y confirme leur tablissement. Ils y auront un recteur
et des consuls, un poids public, un comptoir de change; un juge des
conventions y sera institu par le roi pour leur maintenir les
concessions qui leur sont faites: juridiction expditive et d'exception
 laquelle les nationaux mmes pouvaient se soumettre dans leurs contrats
et qui, survivant  la colonie des Gnois, durait encore de nos jours.
Entre eux, leur recteur les juge suivant leurs propres lois; elles
rglent seules leurs successions. La force publique serait prte au
besoin  leur magistrat, pour se faire obir de ses subordonns. Si les
propritaires de maisons font la loi trop dure  ces htes privilgis,
le prix des loyers sera fix par des arbitres et, en cas de discords, le
juge royal y interviendra. Les marchandises apportes par les Gnois ne
payeront pas plus de droits  Nmes qu'on n'en impose sur eux 
Montpellier. Pour prix de ces avantages ils promettent de ne dbarquer
qu' Aigues-Mortes et de conduire  Nmes tout ce qu'ils auront introduit
dans ce port.

L'dit de Louis le Hutin ne laisse subsister dans le royaume que quatre
tablissements pour les Italiens et leur dfend de ngocier ailleurs si
ce n'est dans les foires. Nmes est au nombre des quatre villes
privilgies avec Paris, Saint-Omer et la Rochelle. Si des rois avides et
des dbiteurs obrs taient envieux des profits de ces trangers, on a
la preuve que les villes qu'ils frquentaient en jugeaient autrement
(1293). Il existe un grand nombre d'actes par lesquels les autorits
nmoises recourent au roi et  sa justice, afin qu'on empche les Gnois
d'aller commercer en Provence ou  Montpellier. Pour ter tout prtexte 
la contravention, on supplie le roi de faire creuser  ses frais un canal
d'Aigues-Mortes  Nmes (1285). Le snchal d'Aragon est somm de
repousser de Montpellier la frquentation des Gnois (1349); et quand la
runion de cette ville  la France fut consomme, ce fut encore l un
long sujet de querelle entre les deux cits voisines (1317). Enfin
Philippe le Long, s'informant  Nmes des effets de la retraite des
Italiens que les concussions de son frre Louis X avaient mis en fuite,
on lui rpond que cette retraite ruinait la snchausse, la ville, le
fisc et les particuliers. Philippe de Valois voulait introduire la
gabelle  Nmes (1341), on lui allgue la pauvret du pays depuis la
retraite des marchands gnois. Traits avec faveur pendant leur sjour,
l'un d'eux, George Ratti, fut fait chevalier  Nmes (1322)11. Un Donato
Obriaqui (probablement Embriaqui) y devint notaire et greffier. Aprs la
disparition de la colonie, une loge qu'elle avait leve, fut vendue
comme bien abandonn; et ce ne fut qu'en 1441, tant pendant de longues
annes on avait espr le retour de ces industrieux trangers12! C'est
apparemment quand ces utiles rapports eurent t interrompus que les
Gnois tmoignrent leur humeur par la plus chimrique des prtentions.
On assure13 que le gouvernement crivit au snchal de Beaucaire et aux
consuls de Nmes pour se plaindre que les habitants de ces contres
osassent faire le commerce maritime, tandis que le comte de Toulouse en
avait octroy le privilge exclusif aux Gnois ds 1174.

Mais les Franais et les Gnois avaient eu  la fois  s'lever contre
l'abus norme d'un privilge moins fantastique et plus rcent. Philippe
de Valois s'tait laiss induire  concder, c'est--dire indubitablement
 vendre,  deux nobles trafiquants de Gnes, Charles Grimaldi et Jean
Doria, le droit exclusif du commerce des ctes de la Mditerrane et de
l'exportation des marchandises franaises de ce ct. On n'avait pas
manqu de motiver cette concession sur ce qu'eux seuls taient en tat de
soutenir la navigation et de faire le bien du royaume; dfense tait donc
faite  tous marchands de trafiquer sans leur permission; ce privilge
devait durer deux ans: le pays, les rois d'Aragon, de Majorque, la
commune de Gnes elle-mme rclamrent contre ce monopole. Il fut rvoqu
le 4 avril 133914.

J'ai cru devoir runir ici les traits pars qui font connatre le
commerce des Gnois du treizime au quinzime sicle, commerce qui n'a
chang d'aspect qu'aprs la rvolution produite par le passage du cap de
Bonne-Esprance et par la dcouverte de l'Amrique. On y trouvera les
preuves de l'intelligence, de l'infatigable activit d'un peuple chez qui
le citoyen le plus noble et le plus riche s'honorait alors du ngoce et
de la navigation mercantile; on ne sera pas tonn des richesses qu'il a
su accumuler, surtout si l'on se souvient que la premire vertu du Gnois
fut toujours l'conomie. Tant d'opulence permettait le faste aux premiers
de l'tat, leur politique l'exigeait; il tait clatant dans les
occasions solennelles, mais la vie commune tait fonde sur une pargne
qui allait gnralement  la parcimonie. On levait des palais pour s'en
faire des forteresses; aux grands jours on se couvrait de perles rares et
de diamants; soigneusement replacs dans le coffre-fort, c'taient des
effets de commerce achets par spculation comme un emploi de fonds, ou
incorpors aux fidicommis perptuels des familles.

Puisque j'ai t conduit  parler de cette opulence, fruit du ngoce des
Gnois, on me permettra d'en emprunter une vive peinture  la plume
brillante de Ptrarque, en rapportant une lettre crite'  un de ses amis:

Viens contempler cette Gnes que, dis-tu, tu ne connais pas; tu verras
au flanc d'une colline pierreuse cette ville superbe, fire de son peuple
et de ses murailles. A son aspect seul on reconnat la matresse des
mers. Viens admirer l'activit de sa population, la majest de son site,
de ses difices et surtout cette flotte menaante, redoute de tous et
terrible aux rivages ennemis; ce mle, barrire de la mer, ce port que
l'on a creus avec une dpense inestimable, avec d'incomparables travaux
que n'interrompirent point des dissensions toujours renaissantes. Que
dis-je? c'est peu de cette belle rive qui se prolonge  droite et 
gauche de la cit, de ces monts levs et baigns par les flots qui les
ceignent. Si tu tudies le gnie, les moeurs, le rgime de ces hommes, tu
croiras voir revivre ces vertus que jadis une longue constance, un long
exercice aiguisa dans Rome. Sors avec moi de la ville, et pour un jour
entier ne pense pas  dtourner ou  reposer tes regards. Tu as  voir
plus de choses que la plume la plus habile ne pourrait en dcrire,
valles riantes, frais ruisseaux qui les arrosent, collines dont
l'asprit mme est pittoresque et que la culture a revtues d'une
admirable fertilit. Chteaux imposants au milieu des montagnes, beaux
villages, palais de marbre resplendissants d'or, c'est ce que tu verras
de quelque ct que tu tournes la vue, et tu t'tonneras qu'une ville si
superbe puisse le cder encore  ses campagnes en magnificence et en
dlices15.


CHAPITRE VI.
Guerre avec Venise. - Intrigues des guelfes angevins. - Variations dans
le gouvernement de Gnes.

Au milieu de ces prosprits, Gnes trouvait partout la concurrence de
Venise dans le commerce et dans les alliances. Quelque paix que l'on
mnaget entre ces rivales,  chaque rencontre on se heurtait sur le
moindre prtexte, sans prtexte mme. Avant la perte de la terre sainte
on se battait  Tyr,  Acre,  Tripoli. Maintenant il restait aux
chrtiens l'le de Chypre. La cour de Rome encourageait les fidles  y
porter des secours, et beaucoup d'intrts en recommandaient la dfense
aux puissances maritimes et commerantes. Toutefois c'est en allant
concourir  cette dfense que s'mut sans cause apparente une funeste
querelle. Des galres se rencontrent. On s'approche pour se reconnatre.
Suivant le rcit des Gnois, il n'y eut d'abord que des salutations
amicales (1293), mais bientt ils virent les Vnitiens s'armer et enfin
tourner leurs proues pour commencer une attaque sans provocation. Ceux de
Gnes passrent promptement  l'offensive. Aprs une lutte vivement
dispute, les Gnois l'emportrent. Cependant, la chaleur du combat
apaise, ils remirent en libert les hommes, et rendirent les galres et
tout ce qui avait t pris. Sur la nouvelle de cet vnement, Gnes porta
ses plaintes  Venise. Deux dominicains furent chargs de ce message. Les
moines taient alors les ngociateurs officieux de toutes les affaires
diplomatiques. Trouvant partout des maisons de leur ordre et des frres,
plus respects que les hrauts de l'antiquit, ils avaient abord libre et
favorable audience. Leur caractre ostensible les autorisait  prcher la
paix. Leur souplesse les rendait propres  toute intrigue. Dans cette
occasion les dominicains de Gnes et ceux de Venise mnagrent un
congrs. On y ngocia trois mois sans s'entendre, et chacun prit ses
prcautions (1294). Toutes les galres gnoises envoyes en marchandise
dans les mers du Levant se runirent  Pra, leurs cargaisons furent
dposes  terre. Tout s'arma: Nicolas Doria fut choisi pour commandant
de cette expdition de volontaires. Il chercha les ennemis; il les
rencontra, et leurs forces tant suprieures, il attendit le temps et le
lieu de les attaquer avec le moins de dsavantage possible: il en saisit
l'occasion  l'entre des Dardanelles. Le succs rpondit  son habilet
et  son courage. Sur vingt-cinq galres il en prit seize, et, matre de
la mer, il alla ravager Candie.

(1295) L'anne suivante, la rpublique mit  la mer cent soixante-cinq
galres: cent cinq taient nouvellement construites. Le moindre quipage
tait de deux cent vingt hommes; il y en avait de trois cent cinquante.
On voyait briller sur cette flotte quinze mille habits d'or ou de soie,
disent les mmoires du temps, et encore ils s'en prennent aux discordes
civiles d'avoir rduit le nombre des citoyens notables qui montrent sur
les galres. Hubert Doria tait l'amiral. Cependant il n'y eut point de
rencontre. Le pape, c'tait alors Boniface VIII, avait ordonn avec la
hauteur qui lui tait propre, que des deux rpubliques on vint devant lui
claircir le diffrend et recevoir l'ordre de cesser les hostilits.
Cette intervention fut sans succs, mais elle ralentit un moment les
oprations de la guerre.

(1296) Les Vnitiens ressaisirent l'offensive. Roger Morosini, leur
amiral, parut devant Constantinople; et l, se mettant peu en peine
d'offenser Andronic1, il attaqua Galata alors sans dfense, croyant y
surprendre les Gnois. Mais ceux-ci avaient mis en sret dans les murs
de Constantinople leurs femmes, leurs enfants et leurs effets. Les hommes
valides taient monts sur leurs navires et s'taient rfugis dans la
mer Noire. Les assaillants dchargrent leur furie sur les maisons, ils y
mirent le feu, mme  celles qui appartenaient aux Grecs,  qui ils
reprochaient d'avoir soustrait  leur pillage les biens des Gnois. Ces
violences soulevrent contre eux le peuple de la capitale; les Vnitiens
qui s'y trouvaient furent maltraits. Cependant Morosini tait pass dans
la mer Noire  la poursuite de ses ennemis fugitifs; il saccagea leurs
colonies de Crime: Caffa,  cette poque, n'avait pas plus que Galata
des moyens de rsistance. La perte qui s'y fit fut trs-considrable.
Mais l'hiver survenu, les glaces ne permirent pas aux Vnitiens de
regagner le Bosphore; ils eurent beaucoup  souffrir. Au printemps, sur
vingt-cinq galres, ils n'eurent pas assez de monde pour en manoeuvrer
plus de seize. Cette flotte ainsi rduite vint menacer (1297)
Constantinople et demander  l'empereur indemnit pour les torts que,
dans le soulvement populaire, avaient prouv leurs concitoyens. Loin de
l, Andronic demandait  Venise 40,000 cus d'or, pour le dommage fait 
Galata et dont les Gnois voulaient tre satisfaits. L'amiral vnitien,
pour toute rponse, alla ravager les les de la Propontide, et cette
expdition brillante finit tristement2.

(1298) Mais, dans une nouvelle campagne, l'ascendant revint glorieusement
aux Gnois. A Curzola,  l'entre du golfe Adriatique, leur triomphe fut
aussi clatant que celui qu'ils avaient obtenu sur Pise dix ans
auparavant. Lamba Doria, alors capitaine du peuple, conduit soixante et
dix-huit galres; il en attaque quatre-vingt-dix-sept. De ce nombre douze
seulement se sauvent, et Venise les voit poursuivies par le pavillon
gnois jusqu' l'entre de son port. Des quatre-vingt-cinq dont il s'est
empar l'amiral en brle soixante-sept et conduit  Gnes les dix-huit
autres avec sept mille quatre cents prisonniers. Andr Dandolo, l'amiral
vnitien, se voit les mains lies, destin  servir de trophe au
vainqueur; il se soustrait  cette honte en se fracassant la tte contre
le bord du btiment.

Aprs cette perte immense, Venise sentit l'impossibilit de renouveler un
si grand effort, et probablement Gnes avait chrement achet sa
victoire. La mdiation de Mathieu Visconti, alors seigneur de Milan,
mnagea une paix entre les deux rpubliques. Quand elles taient lasses
de combattre, un trait entre elles tait aussi facile  rdiger que
difficile  rendre stable. Elles avaient peu d'intrts matriels
susceptibles d'tre rgls d'une manire prcise; et le vrai sujet de la
guerre tait une rivalit jalouse qui ne pouvait admettre sous le nom de
trve ou de paix que des instants de repos, quand les forces des
contendants se trouvaient puises.

Il y a d'assez grandes diffrences dans ce que les historiens des deux
cts ont racont des conditions de cette paix. Suivant les Gnois, leur
patrie eut tous les avantages. Les Vnitiens consentirent  s'abstenir,
pendant treize ans, de la navigation en Syrie et dans la mer Noire. Ils
se soumirent  payer les dommages qu'ils avaient faits  Galata,  Caffa
et  Saint-Jean-d'Acre. Selon le rcit vnitien, les deux nations se
rservaient de se faire indemniser par Andronic, et comme elles
l'entendraient, pour les dommages dont respectivement elles le rendaient
responsable3. Cependant si les Vnitiens attaquaient l'empereur dans ses
tats, Gnes pouvait le secourir sans infraction de la paix.

A compter tant d'armements dispendieux,  voir les brillants succs qui
attestent une direction habile et qui se meut sans obstacle, qui pourrait
croire que durant cette guerre, la rpublique de Gnes tait plus agite
que jamais? Que l'ambition nationale et la haine de l'ennemi aient fait
concourir  l'unanimit des efforts, des volonts d'ailleurs
discordantes, c'est ce que la russite dmontre cette fois, et c'est un
phnomne digne d'admiration.

Les causes toujours vivantes de jalousie intestine taient plus que
jamais excites par le contact des vnements extrieurs. Les intrigues
de la maison d'Anjou, l'esprit qui agitait toutes les villes voisines de
Gnes, exeraient une double influence plus marque que jamais.

(1185) Charles d'Anjou, le frre de saint Louis, tait mort trois ans
aprs les Vpres siciliennes. Son fils Charles le Boiteux ou Charles II,
qui lui avait succd sur le trne de Naples et dans ses prtentions sur
la Sicile (1291), en cherchant partout des secours, vint  Gnes, voir si
au milieu de tant de divisions il trouverait des partisans. Il multiplia
les promesses, il caressa tout le monde, nobles et populaires. Quand il
reut quelques rponses favorables, il les enregistra comme autant
d'engagements pris. Bientt aprs (1292), il envoya une ambassade
solennelle que le comte d'Artois accompagnait au nom du roi de France.
Ces envoys venaient proposer une troite alliance offensive et
dfensive. La discussion de leurs demandes eut lieu publiquement dans un
parlement; mais la majorit voulut conserver la neutralit, et, pour cet
effet, il fut ordonn  tous les Gnois de sortir dans un dlai fix,
soit des tats des rois de Naples et de France, soit de ceux des rois de
Sicile et d'Aragon; ceux qui ne s'en retireraient pas seraient hors de la
protection de la rpublique, quoi qu'il leur arrivt en leurs personnes
ou en leurs proprits. La tendance de cette ngociation, mais surtout
cette dcision pralable, qui allait fermer tant d'issues au commerce de
Gnes, trouvait un grand nombre d'opposants. Les marchands refusrent
hautement de laisser sacrifier leurs intrts  une lche politique: on
revint sur la mesure. Cependant, irrits de ne point obtenir l'alliance
qui importait au roi, les ambassadeurs s'loignrent. Suivant l'annaliste
de Gnes, rentrs en France par la Provence et parvenus  Nmes, ces
envoys prirent sur eux de faire emprisonner quatre-vingt-quatorze
marchands, de saisir leurs proprits et les nombreux btiments chargs
d'toffes et de draperies qui se trouvaient dans le port d'Aigues-Mortes.
A cette fcheuse nouvelle la rpublique fut fort blesse. Elle nomma des
ambassadeurs pour aller en France rclamer les conventions auprs de
Philippe. Mais ceux qui avaient ordonn cette violence, effrays
d'apprendre qu'elle allait tre dnonce au roi, mirent les Gnois en
libert et leur rendirent leurs effets squestrs, ce qui ne rpara
qu'imparfaitement un dommage si considrable. Il faut dire que l'histoire
trs-dtaille de la ville de Nmes ne fait mention ni de l'arrive des
ngociateurs ni de la voie de fait qu'ils auraient hasarde, mais c'est
l'poque d'une des avanies faites aux marchands italiens par toute la
France. Ou les annalistes de Gnes ont faussement attribu au
ressentiment du mauvais succs de la ngociation la part que leurs
compatriotes auraient soufferte dans cette vexation commune, ou,  la
faveur de la rigueur gnrale, la malveillance particulire aura pes sur
les Gnois.

Quoi qu'il en soit, la ngociation du roi de Naples donna lieu  de si
grandes intrigues que l'crivain officiel ne peut s'empcher de dplorer
les nouvelles discordes qui en naquirent. Ce n'tait plus, dit-il, une
opposition de famille guelfe  famille gibeline. Le voisin se spara du
voisin, le noble du noble, le populaire du populaire; dans la mme
maison les frres furent diviss. Sur la place publique le pre et le
fils s'invectivaient et se menaaient l'un l'autre sans respect et sans
pudeur.

Dans cet tat de choses nous avons peu  nous tonner de voir clater ou
tenter des rvolutions. Au temps (1288) o les Pisans avaient t le plus
abaisss et un peu avant la rupture avec Venise, Gnes tait gouverne
depuis dix-huit ans par ses deux capitaines gibelins, un Doria et un
Spinola. Cette perptuit de pouvoir dplaisait aux amis mmes des
capitaines, tous plus ou moins envieux d'avoir part  la puissance
publique, tandis que les guelfes se rvoltaient sans cesse contre leur
gouvernement. Le peuple avait t favorable aux capitaines, cependant on
voit quelques traces de mcontentement. Ils avaient t obligs
d'accepter sous eux un podestat pour exercer la police et pourvoir  la
justice, et ces magistrats trangers taient si minemment justes, que
les capitaines, quoiqu'il leur et t rserv d'en ordonner
suprieurement, s'abstenaient de prendre la moindre part aux affaires de
la comptence du podestat. En ces termes faciles  entendre, la chronique
officielle nous apprend que toute ingrence de leur part dans ces
matires dlicates tait vue de mauvais oeil.

Enfin on avait cr une magistrature plbienne, une sorte de tribun sous
le nom d'abb du peuple, que le peuple lisait rellement. Nous n'avons
rien de prcis sur ses fonctions, sinon qu'elles s'exeraient
conjointement avec celles des capitaines. Mais nous pouvons en juger par
analogie avec les institutions de quelques autres villes o il y avait
deux podestats ou capitaines, un noble, l'autre plbien, et chacun
commandant  sa classe. On ne trouve pas, au reste, que l'abb du peuple
ait t redoutable aux capitaines; le peuple fut longtemps pour eux, et
il est probable qu'ils influaient sur le choix de ce tribun au petit
pied.

(1289) Cependant le terme assign  leurs fonctions s'tait rapproch, et
ce qui devait arriver  ce moment proccupait de plus en plus et les
nobles et les populaires. On ngocia beaucoup et longtemps; enfin, 
force de manoeuvres on fit dcerner aux capitaines une prorogation de
leurs pouvoirs pour cinq ans. Ils opposrent  ce voeu une modestie
affecte, et ne voulurent prter leur nouveau serment que pour trois ans.
Cette rlection grossit le nombre des conjurs qui entreprirent  force
ouverte de mettre fin  cet empire perptu. Le 1er janvier 1290,  la
nuit, une rumeur s'leva; un grand nombre de nobles prirent les armes 
un mme signal. C'taient tous les Grimaldi, presque tous les Fieschi,
les Embriachi, les Malleone, en un mot les guelfes. Mais bientt Philippe
Volta,  la tte de tous les siens, vint au secours du gouvernement
gibelin et souleva le peuple. Une capitulation s'ensuivit, les conjurs
se soumirent. Mais si les capitaines restrent matres du terrain, leurs
amis et leurs parents sentirent l'impossibilit de les maintenir
longtemps; ils leur dclarrent qu'au terme des trois ans de la dernire
prorogation il fallait renoncer au pouvoir; et il en fut ainsi. Aprs les
capitaines on eut des podestats trangers, mais gibelins, et, au surplus,
l'autorit resta  un conseil de dix-huit nobles  qui la dictature fut
confie. Le podestat ne fut que l'excuteur de leurs volonts: quand les
deux tiers des voix du conseil concouraient  une rsolution, elle tait
absolue. En mme temps on nous dit, sans aucune explication, que la
famille Spinola, pour le bien public et pour viter tout soupon
d'ambition, renona en plein parlement  exercer pendant trois ans aucun
commandement dans la rpublique et sur son territoire. On ajoute que le
conseil des dix-huit remplit sa mission avec zle et fit rentrer au
domaine de la rpublique les terres que certains citoyens avaient
usurpes. Ainsi, ou les Spinola taient accuss de faire leur proprit
des lieux dont ils se faisaient confier le commandement militaire, ou
plutt ils avaient menac d'une usurpation plus importante, et l'on avait
besoin de recourir  un ostracisme qui n'tait pas mme commun  la
famille Doria jusqu'ici leur gale.

Cette concorde si difficile  tablir tait toujours l'objet des soins du
clerg, m, soit par un juste zle, soit par le dsir d'entretenir son
influence. Gnes avait alors pour archevque Jacques de Varagine,
crivain misrable de l'histoire ancienne de son pays, mais pasteur fort
occup de la paix de son troupeau. Il conclut (1295) un accord entre ses
guelfes et ses gibelins, et il se flatta d'avoir rtabli une bonne
intelligence perptuelle dans sa patrie. Un an aprs, on se battait dans
les rues de Gnes, et cette guerre civile dura deux mois. Les Grimaldi et
les Fieschi ne purent rsister et se rfugirent  Monaco. Conrad Doria4,
Conrad Spinola, puis Lamba Doria furent successivement capitaines. L'un
d'eux, Spinola, en sortant de charge, passa en Sicile et alla servir le
roi aragonais.

De cette le et de Naples sortaient sans cesse de nouveaux incidents qui,
combins au grand foyer des intrigues,  la cour de Rome, rpandaient la
discorde et l'alarme dans l'Italie. A Gnes, on n'tait jamais exempt
d'en ressentir les consquences.

Le cardinal Cajetan, si fameux sous le nom de Boniface VIII, tait devenu
pape. Alors chaud partisan de la maison d'Anjou, il entreprit de rendre
la Sicile au roi de Naples par les voies de la ngociation.

Jacques, roi de Sicile, montait sur le trne d'Aragon. Le pape l'induit 
cder ses droits sur la Sicile,  reconnatre Charles dont il lui fait
pouser une fille. Mais, pour plus ample ddommagement, il n'hsite pas 
le dclarer roi de Sardaigne et de Corse (1295), de ces possessions que
les Pisans et les Gnois s'taient si longtemps disputes et qu'ils se
partageaient encore. Le pape ne s'arrte point  leurs droits, il dispose
des deux les comme si le saint-sige n'avait jamais cess d'en tre le
vrai propritaire.

Cette concession mortifia extrmement les Gnois, et quand ils apprirent
que les Siciliens ne voulaient pas reconnatre le trait par lequel leur
roi les cdait  un autre, les Doria et les Spinola persuadrent aisment
de leur envoyer des secours. Theodisio Doria conduisit les galres de
Gnes en Sicile. Pour cette assistance prte  des insulaires rebelles
aux volonts du chef de l'glise, Boniface mit Gnes en interdit.

Le roi d'Aragon avait promis d'ordonner  Frdric son frre et son vice-
roi d'abandonner l'le; il avait promis d'aller au besoin le chasser lui-
mme. Au lieu de dfrer  ces ordres, Frdric fut couronn par le
peuple soulev. Jacques alla rellement faire la guerre au nouveau roi
(1296): il lui avait ravi la moiti de l'le quand, ayant honte de se
prter  l'oppression de son frre, il abandonna la Sicile (1301). Le
pape y fit venir Charles de Valois,  qui dj il avait dfr le titre
de Pacificateur de la Toscane. Ce pacificateur avait plong le pays dans
la guerre civile plus profondment que jamais par l'effet de sa
partialit et de son ambition. Quand il parvint en Sicile, Frdric
venait de gagner une bataille importante. Le climat et les maladies
firent de grands ravages dans l'arme de Valois, il fut oblig d'en
ramener les restes. Pour reprendre les ngociations il fallut en changer
les bases. Les royaumes de Naples et de Sicile restrent spars et
pacifis. Gnes fut comprise dans cette paix, l'interdit fut lev. Le
pape, occup dans ses dernires annes de sa violente querelle avec
Philippe le Bel, ne pensa plus  la rpublique.


CHAPITRE VII.
Le gouvernement pris par les Spinola et disput entre eux et les Doria.-
Seigneurie de l'empereur Henri VII. - Nouveau gouvernement des nobles
guelfes. - Les migrs gibelins assigent la ville.

Ici notre histoire devient un peu difficile  exposer. Nous distinguions
aisment les guelfes et les gibelins; la prsence d'un Grimaldi ou d'un
Fieschi, celle d'un Doria ou d'un Spinola suffisait pour reconnatre ces
partis. Nous avions vu le gouvernement des nobles longtemps livr  la
faction guelfe, puis les intrigues des mcontents qui avaient embrass la
couleur oppose. Les gibelins ont gouvern  leur tour. La part des
populaires dans ces contestations tait un peu moins facile  assigner.
Il a paru en gnral que le bas peuple suivait l'impulsion des
gouvernants, mais que la bourgeoisie riche avait pris parti pour les
gibelins. Elle avait aid  ter le pouvoir aux guelfes; ensuite,
contents du droit de concourir aux offices du gouvernement et du tribunat
de leur abb du peuple, on croit voir les plbiens moins jaloux de la
prpondrance des patriciens. Ils semblent entrans par les liens de ces
factions politiques auxquelles ils s'taient engags et dont certains
nobles taient les chefs incontestablement reconnus.

Maintenant nous allons voir ces grandes factions se diviser de famille 
famille dans le mme parti et d'individus  individus dans une mme
maison. Des alliances bizarres vont l'emporter sur cette couleur uniforme
et tranche qui sparait la rpublique en deux grands corps. Un fil nous
restera cependant pour nous aider  nous reconnatre et il est donn par
une observation fort simple. C'est le parti le plus fort, le parti en
possession du gouvernement qui se divise, parce que ses membres ont le
pouvoir  se disputer et ne peuvent plus s'accorder sur le partage. Les
nobles guelfes dchus restent unis, habiles  se mler parmi leurs
ennemis tantt comme des mdiateurs apparents, tantt comme portant leur
appui aux plus faibles. Quelquefois ils paraissent eux-mmes prts a
fournir des auxiliaires aux deux camps pour mieux en entretenir la
discorde, mais ils sont toujours d'accord entre eux secrtement, tout
prts  profiter de l'affaiblissement de leurs adversaires, rentrant au
pouvoir et s'y tenant fermes par leur troite alliance, tandis que les
nobles gibelins, plusieurs fois rapprochs par de communs dsastres, ont
peine  rattacher leurs liens quand ils sont rompus.

Ce sont en effet les nobles gibelins qui se divisent en ce moment; ce
sont des Spinola que l'ambition personnelle rend infidles  leurs
allis: c'est la jalousie qui pousse ceux-ci  la dfection. On sait que
le fougueux Boniface VIII, distribuant les cendres du carme, les jeta
aux yeux de l'archevque de Gnes, Porchetto Spinola, en prononant cette
sentence: Souviens-toi que tu es gibelin et que tu retourneras en
poudre avec les gibelins. Ce qui est moins connu c'est l'effet de cette
menace. Elle suffit pour convertir secrtement l'archevque  la foi
guelfe. Du moins, afin de se concilier le colrique pontife, il prodigua
auprs des siens les insinuations et les intrigues. Il branla une partie
de ces Spinola qui se vantaient d'tre distingus au premier rang des
gibelins d'Italie et se portaient pour les chefs de ceux de Gnes. Ils
n'abjurrent pas le nom de leur faction, mais ils en trahirent sans
scrupule les intrts pour ceux de leur propre fortune.

Les grandes familles nobles de Gnes runissaient volontiers leurs
habitations chacune dans un quartier. La race nombreuse des Spinola
s'tait tendue autour de deux points. Les palais des uns occupaient la
place Saint Luc, les autres tenaient le quartier de Lucoli, et les noms
de ces deux stations distinguaient les deux branches d'une mme tige. Les
Spinola de Lucoli furent les premiers  embrasser des vues personnelles
d'agrandissement indpendamment de l'autre portion de la famille.

Ce fut dans leurs palais qu'une hospitalit somptueuse fut donne au duc
de Pouille, fils du roi de Naples et qui fut, bientt aprs, le roi
Robert; peut-tre cette circonstance ne fut pas trangre aux complots de
ses htes. Occups  se faire des amis et  ourdir une conspiration, ils
n'engagrent avec eux qu'un seul de tous les Doria, Bernabo; mais c'est
le peuple qu'ils caressrent et qu'ils mirent en mouvement. En un seul
jour la querelle fut vide. Opicino Spinola et Bernabo Doria, cet mule
qui s'tait donn  eux, furent proclams capitaines. Mais bientt, c'est
entre eux qu'une vive jalousie se fit remarquer; elle fut excite par
leurs alliances. Opicino Spinola devint le beau-pre de Thodore
Palologue. C'tait un enfant du second lit de l'empereur Andronic. Sa
mre ayant chou dans les intrigues qu'elle avait suscites pour faire
monter son fils sur le trne de Constantinople, l'envoya en Italie pour
recueillir l'hritage du vieux marquis de Montferrat dont elle tait la
petite-fille. Ce jeune prince trouva envahie une portion de cet hritage;
il avait un comptiteur redoutable dans le marquis de Saluces. L'appui
des Spinola lui parut utile. Cette maison tait devenue puissante en
possessions territoriales voisines des tats de Thodore. Pour s'assurer
cette assistance il pousa la fille d'Opicino. Un historien grec
contemporain, trs-vain comme ils le sont tous, connaissant peu
l'Occident et au surplus trs-ennemi de l'impratrice mre de Thodore,
parle de cette union avec mpris. L'pouse, dit-il, tait la fille d'un
certain Spinola qui n'avait ni la splendeur de la naissance ni l'minence
des dignits. Comme les grands d'Italie ont la prtention de ne pas tenir
 singulier honneur une alliance de la famille impriale, si Spinola et
t un grand seigneur, il n'aurait pas accord sa fille  Thodore1.
Tandis qu'on parlait ainsi  Constantinople, les Italiens en jugeaient
bien diffremment. Ce mariage donnait  Opicino un relief qui excita
aussitt l'envie et la dfiance. Entre tous les nobles gnois que blessa
cet honneur fait  l'un de leurs gaux, les plus jaloux, les plus irrits
furent les Spinola de l'autre branche. Dans le dpit de l'ascendant que
leur parent acqurait, ils s'adressrent  la famille Doria et
manoeuvrrent si bien avec elle qu'ils parvinrent  marier au marquis de
Saluces la fille de Bernabo Doria, rconcili avec les siens. Ainsi les
deux capitaines se trouvrent avoir pour gendres, deux trs-puissants
seigneurs opposs l'un  l'autre. Opicino ne put empcher l'alliance que
contractait son collgue, mais il en conut un vif dplaisir et une haine
concentre.

(1308) Le marquis de Montferrat vint se montrer  Gnes. Son beau-pre
lui fit une rception royale. Les Doria, furieux, ne craignirent pas de
contracter avec les guelfes Grimaldi une ligue tellement avoue que les
membres des deux familles, adoptrent un vtement uniforme mi-parti des
couleurs de l'une et de l'autre. Ces dmonstrations furent suivies de
prparatifs hostiles. Les semences de discorde ne tardrent pas  porter
leurs fruits. Le capitaine Opicino ne voulut plus supporter son collgue
et s'arrangea pour s'en dbarrasser. Un grand parlement est assembl
(1310), on y fait sans peine dclarer Opicino Spinola seul capitaine et
capitaine perptuel. C'est le signal d'une nouvelle migration de la
noblesse, et de la gibeline autant que de la guelfe. Tous se runissent 
Port-Maurice autour de Bernabo Doria, le capitaine limin; les Spinola
de Saint-Luc y fuient, comme les Doria, la tyrannie de leurs parents de
Lucoli. Opicino marche contre cette runion, mais il est battu; le retour
lui est ferm  Gnes tandis que ses adversaires y arrivent en
vainqueurs. Le premier moment est donn  l'clat de la vengeance; les
palais de Lucoli sont incendis; l'abb du peuple est chang; le
nouveau est choisi sans daigner consulter ce peuple dont ce magistrat est
cens l'lu et le reprsentant: ce sont les Fieschi, les Grimaldi et les
Doria disposant du pouvoir qui l'ont nomm et qui l'imposent de leur
pleine puissance. Cependant on ngocie encore une sorte de paix. Opicino
seul, qu'on s'tait ht de dclarer banni  perptuit, consent  rester
absent deux annes.

(1311) Il est probable que la ncessit pressante de finir la guerre
civile avait t sentie  l'approche de Henri de Luxembourg, nouvel
empereur germanique qui venait se montrer  l'Italie. Il avait reu la
couronne de fer dans Milan. Il avait confr  Mathieu Visconti qui
l'avait aid, le titre de vicaire imprial. L'empereur, se mettant en
marche pour se rendre  Rome, prit sa route par Gnes. Il y reut
l'accueil le plus respectueux et le plus flatteur. Un grand nombre de
citoyens prirent des habits  ses couleurs pour marque de leur
dvouement. Il affecta la popularit, l'impartialit. Il dtestait, dit-
on, les noms de partis et se vantait de ne pas pencher pour les gibelins
plus que pour les guelfes. Mais, cependant, on voit assez de quel parti
il s'appuyait, puisque  sa suite il amenait Opicino Spinola qui,
introduit par lui, se dispensait de tenir la promesse de ne pas rentrer 
Gnes avant deux ans. Henri donna de grands soins au rtablissement de la
concorde de tous les Spinola et au renouvellement d'une troite alliance
entre ceux-ci et les Doria. Il s'attacha particulirement ceux de cette
noble maison, il dcora leur cu de l'aigle impriale qu'ils ont toujours
conserve, et pour laquelle ils s'honorrent de quitter les emblmes
divers qui avaient distingu jusque-l les branches de la famille.

Non-seulement on prta ce vain serment de fidlit  l'empire, que l'on
n'avait pas disput aux prdcesseurs de Henri et qui n'tait pas regard
comme une drogation  la libert, mais les Gnois se laissrent induire
(1312)  prendre cet empereur personnellement pour leur seigneur
particulier. Ils lui confrrent le pouvoir suprme pour vingt ans. En
les quittant il leur nomma un vicaire imprial, et ils acceptrent cet
tranger  la place d'un podestat. C'est ici le premier exemple  Gnes
de la seigneurie abandonne  un prince, avec la prtention de garder
l'indpendance  l'abri d'un haut patronage, remde prilleux auquel la
lassitude des guerres intestines fit souvent recourir depuis; et que
chaque fois le sentiment de la libert et de la nationalit, si je puis
parler ainsi, fit bientt trouver pire que le mal. L'essai qu'on en fit
avec Henri n'eut que des consquences peu importantes. Ce prince, aprs
son couronnement  Rome, marchant contre le roi franais de Naples,
succomba  la maladie  Buonconvento.

La concession toute rcente de la seigneurie de Gnes devenait caduque
par la mort de ce prince (1313). Ugoccione della Faggiola, le vicaire
imprial, reconnut la difficult de se maintenir. Les Pisans, plus
fidles  la mmoire de son matre, le demandaient pour gouverneur. Les
Gnois l'autorisrent volontiers  faire retraite, et aussitt les Doria,
les Spinola, cette fois d'accord ensemble et sans appeler ni consulter
les guelfes, s'emparrent du pouvoir; mais aussitt ils se l'envirent.
Les deux branches de Spinola avaient troitement resserr leur alliance.
Mais les Doria avaient gagn du terrain; la plupart des nobles gibelins
et beaucoup de populaires s'taient adonns  eux (1314); les guelfes
leur taient bien moins dfavorables qu'aux Spinola. Dans un bourg
voisin, des protgs de chacune des deux familles allaient en venir aux
mains. Sous prtexte de leur donner assistance, elles se trouvrent en
collision. Les Spinola attaquent les premiers dans la ville. Alors les
Grimaldi se joignent  eux, la plupart des autres guelfes les favorisent
plus ou moins ouvertement. Les Fieschi seuls penchent pour le parti
Spinola; et les Salvaghi, autres guelfes, fournissent assistance aux
deux partis. Les Spinola se sentent faibles, ils abandonnent le champ de
bataille de la ville et vont reprendre leur station hostile ordinaire de
Busalla.

Ayant  lutter contre toutes les forces dont on disposait dans Gnes, ils
avaient pris  leur solde des Allemands. Avec leur aide ils battirent
plusieurs fois les troupes qui leur taient opposes. Lamba Doria et ses
enfants furent faits prisonniers, et les chanes de ces captifs ne
tombrent point avant que leurs vainqueurs eussent reu dix-sept mille
livres qu'ils prtendaient leur tre dues par la rpublique et qui leur
taient ncessaires pour payer leurs stipendis. Eux-mmes prouvrent
bientt combien sont dangereux de tels secours. Dans une rixe que le
hasard amena avec les hommes du pays, un Allemand est tu. Ses
compagnons, sans rien entendre, le vengent sur tout ce qui se prsente.
Un jeune Spinola, ignorant la cause du tumulte, accourt au-devant d'eux,
ils le massacrent, et aussitt ils se mettent en devoir d'abandonner leur
poste. C'tait laisser ceux qui les avaient appels  la merci de
l'ennemi. On est contraint de faire tous les sacrifices pour flchir la
colre de cette soldatesque, et le pre mme de la victime immole par
leur fureur est oblig de les supplier et de les caresser en dissimulant
sa douleur.

L'issue de la guerre fut digne de son principe, si toutefois il y avait
une issue, et si l'on pouvait regarder comme une fin une rvolution qui
n'tait qu'une des phases de la querelle interminable des ambitions.

(1317) Tout tait tranquille  l'intrieur. Les Doria exeraient la
principale influence; les Grimaldi et les Fieschi mme paraissaient leur
tre lis d'une intime amiti. Tout  coup les migrs, les Spinola,
demandent modestement la paix, l'oubli du pass et leur rentre dans la
ville. Les principaux guelfes proposent d'y consentir. Conrad Doria, le
chef de la famille, s'y oppose; sous aucune condition il n'oserait se
fier aux Spinola. Tandis qu'il croit les avoir carts par son refus, un
jour on les voit arriver paisiblement, sans armes, comme des citoyens qui
reviennent de leurs champs dans leurs maisons. Les Fieschi, les Grimaldi
ont prpar cette surprise, ils assurent aux Doria offenss et alarms
que cette rentre est pour le bien et pour la paix. Ces garanties ne
trompent point des hommes qui voient leur influence ruine et leur sret
en pril. C'est  leur tour d'migrer. Un parti attentif en profite; on
nomme des capitaines, et le choix tombe sur Charles Fieschi et Gaspard
Grimaldi. Ainsi la rvolution est faite au profit des guelfes; et les
Spinola que ce parti venait de ramener et dont le retour n'a servi qu'
se dfaire des Doria, les Spinola jous ressortent de la ville. Ils vont
se rallier  ceux qui nagure taient leurs seuls ennemis. La querelle
redevient alors de gibelins  guelfes, et en cela Gnes n'avait que sa
part de la guerre gnrale que le renouvellement de ces partis rallumait
dans toute l'Italie. L'historien qui nous sert de guide avait confr les
mmoires de deux tmoins opposs; ni l'un ni l'autre, dit-il, ne dsavoue
les agressions des siens, ils les racontent avec orgueil, chacun empress
de vanter la valeur de son parti, ne calomniant que le courage de ses
adversaires et ne s'embarrassant pas de la justice.

(1318) Savone ouvre ses portes aux gibelins. Affectionne  ce parti,
cette ville en devient la place d'armes. On ajoute  ses fortifications;
on y contracte une troite alliance avec Mathieu Visconti, le seigneur de
Milan, et avec toute la ligue lombarde devenue gibeline. Alors ce ne
furent plus des meutes dans Gnes pour s'arracher le pouvoir. Ce fut une
longue guerre civile et intrieure avec toutes ses plus graves
circonstances. Can della Scala, seigneur de Vrone, les seigneurs de
Parme et de Crmone favorisaient la ligue. Tous voulaient que Gnes ne
restt pas aux mains des guelfes. C'est avec leurs secours que les
migrs descendirent dans les deux valles qui embrassent Gnes.

Ils affectrent d'abord d'aller clbrer dans l'glise de Coronata,  la
vue des hauteurs de la ville, de pieuses et solennelles supplications 
la Madone protectrice de tout Gnois. Bientt ils plantrent leurs
pavillons sur le mont Peraldo, au bas duquel la cit de Gnes est btie;
ils assigrent la tour du Phare ou de la Lanterne, leve sur un petit
promontoire qui s'avance dans la mer et domine le port. Ils bloqurent
cette forteresse du ct de la terre, et les pierres lances par leurs
machines n'en permettaient aucun accs aux moindres barques. Ce sige
dura deux mois, et les assigs taient  la famine. Longtemps ceux de la
ville furent repousss chaque fois qu'ils se prsentrent pour apporter
des secours. Une singulire industrie en fit parvenir. Un homme seul,
parti de la ville dans la nuit, se glissa jusque dans la tour; l il fit
attacher  une ouverture de la muraille l'extrmit d'un long cble dont
l'autre bout fut lanc  la mer; un vaisseau  bords exhausss vint le
relever et le lier au sommet de son grand mt; un panier charg de
vivres y fut suspendu; un homme qui s'y tapissait faisait courir cet
appareil en se tranant le long de la corde que faisait tendre la
manoeuvre du btiment: il allait et venait du vaisseau  la tour. Les
ennemis, tmoins de cette pratique, essayrent en vain de la troubler;
convaincus que, grce  ce secours, ils ne prendraient pas la petite
garnison par famine, ils eurent recours  la sape. La tour fut mine par
un long travail. Quand elle ne fut plus soutenue d'un ct que par des
tanons, les gardiens, avertis du danger, virent qu'il tait temps
d'abandonner la place; mais ils ne voulaient pas le faire avant que la
ncessit en ft connue  la ville. Un d'entre eux se plaa dans le
panier mobile pour aller rendre compte  Gnes de l'urgence de leur
situation. Malheureusement pour eux la mer tait en tourmente, le
vaisseau drivait, le cble ne pouvait se tendre, et une demi-journe
entire se consuma en vains efforts, sans que le messager pt atteindre
le navire. En attendant, le danger tait devenu si imminent qu'il n'y eut
plus  balancer, ils rendirent la tour en obtenant la libert de se
retirer dans Gnes. Aprs une rsistance si constante ils n'taient plus
qu'au nombre de sept. Mais  peine ils entraient dans la ville que, sans
leur donner le temps d'exposer les justes motifs de leur conduite, ils se
virent accuss de trahison par la voix publique, et, sur cette rumeur
populaire, mis  la torture et condamns  mort par le podestat, ils
furent lancs par les machines par-dessus les murs comme pour les
renvoyer aux assigeants.

Encourags par le succs, ceux-ci descendirent de la montagne qu'occupait
leur camp et forcrent deux faubourgs. Du ct de la ville on mit le feu
aux maisons contigus aux murs pour empcher les assaillants de s'y
tablir. Dans les quartiers qu'ils occuprent ils respectrent la vie des
citoyens, mais ils firent un grand butin.


CHAPITRE VIII.
Seigneurie de Robert, roi de Naples. - Guerre civile.

Cependant, lorsque le gouvernement guelfe s'tait vu attaqu par les
forces des Lombards, il avait cherch  son tour un puissant auxiliaire,
et ses dmarches ne furent pas vaines. Robert, roi de Naples, arriva en
personne, et sa venue fut un grand vnement (1318). Les capitaines
guelfes, en prsence du peuple assembl autour de l'glise Saint-Laurent,
se dmirent de leur charge. Le pape Jean XXII et le roi Robert furent
proclams seigneurs gouverneurs de Gnes, pour dix ans, avec toutes les
prrogatives souveraines. Le roi qui devait rester seul seigneur si le
pape mourait, aurait lui-mme, en cas de dcs, son fils pour successeur
jusqu'au terme des dix ans. Le pape n'tait nomm que par honneur, la
domination de Robert tait effective, et il s'occupa immdiatement de la
dfense de sa nouvelle acquisition.

Le roi tenta d'abord de chasser les ennemis des postes qu'ils occupaient.
Ses premiers efforts ne russirent pas. On remarqua que, dans ces
combats, les Gnois des deux cts mnageaient volontiers leurs
compatriotes et combattaient les trangers avec acharnement. Les
prisonniers tombs aux mains de leurs concitoyens taient renvoys
librement ou pour de mdiocres ranons. Les femmes furent surtout
respectes. Les auxiliaires taient loin de se conformer  cette
modration.

(1319) La cause des gibelins souffrit un moment du peu d'union qui
prsidait  leurs dmarches. La confiance tait mal rtablie entre les
Doria et les Spinola; et, pour rendre suspects ces derniers, il suffisait
bien que Conrad Spinola et un commandement dans l'arme du roi de
Naples.

Aprs que Robert eut vainement tent de chasser loin de Gnes les
assaillants qui en occupaient un faubourg et les hauteurs, il excuta un
mouvement plus heureux. Des troupes embarques dans le port allrent
descendre sur la cte du ponant et manoeuvrer sur les derrires de
l'ennemi. Les gibelins furent battus dans un combat vivement disput, on
les repoussa du rivage de la mer dans les montagnes. Visconti, leur
puissant alli, craignit que ses Lombards ne fussent envelopps; il les
retira. Les migrs, rests seuls, ne purent se soutenir autour de Gnes,
ils abandonnrent leur camp et se retirrent en dsordre; Robert rentra
triomphant. Les cendres de saint Jean-Baptiste furent promenes en
actions de grces pour la victoire sanglante d'un roi tranger sur les
fils les plus illustres de la patrie.

Mais Robert tait appel auprs du pape dans Avignon; il partit, et les
migrs reprirent l'offensive. Leur parti dominait toujours dans la
rivire occidentale. Savone tait le point d'appui de leurs oprations de
ce ct. Ils armaient des galres et dployaient le drapeau de saint
George, ce grand tendard de la rpublique. Les galres de la ville
poursuivaient  leur tour celles de Savone, et plus d'une fois la tempte
fit naufrager ensemble des combattants acharns.

(1320) Ce n'tait pas seulement l'assaut que l'on avait  redouter au
dedans. On manquait de vivres. Telle tait la disette que pendant trois
jours on n'eut pour provisions  distribuer que dix mesures de vin et
quatre-vingts mines de bl. Quelques navires napolitains ou provenaux,
enfin un convoi de Constantinople rentr sans perte, pourvurent au besoin;
il tait temps. Mais on manquait encore de toutes les menues denres
que la campagne fournit  la ville, et la privation en tait
insupportable. Les propritaires n'entendaient parler que de ravages; le
secours des auxiliaires tait funeste. Les hommes de Lavagna que les
Fieschi avaient fait marcher, les Provenaux, les Calabrais envoys par
Robert, dvastaient le pays; les Siciliens qui se montrrent un moment
pour soutenir l'autre parti, tous, exeraient d'affreuses violences, et
ne distinguaient gure l'ami de l'ennemi; enfin, pour comble d'effroi,
on annonait que ce terrible Castruccio Castracani, le fameux tyran de
Lucques, venait renforcer les gibelins.

Le peuple de Gnes murmurait de ce que lui cotait une querelle qui,
aprs tout, n'tait pas la sienne, qui tait bien plutt celle de ses
usurpateurs. Lass, il s'en prit d'abord  ceux qui l'assigeaient. Il
alla brler de nouveau les palais des Spinola  Lucoli et des Doria 
Saint-Mathieu. Il prparait le mme sort aux demeures des Mari et des
Pallavicini, car une branche de la famille de l'ancien vicaire imprial,
si longtemps le chef militaire des gibelins lombards, s'tait tablie 
Gnes.

(1321) Cette meute avait un caractre trs-grave. Les nobles guelfes ne
s'y mprirent pas, et quoique la fureur populaire ne tombt que sur leurs
ennemis, ils s'en effrayrent. Ils dpchrent l'abb du peuple pour
apaiser le mouvement; on sauva quelques-unes des maisons menaces; mais
bientt le peuple se plaignit de ne pas tre mieux trait par les guelfes
dominant dans la ville que par les gibelins qui l'assigeaient au dehors.
Il pensa  se faire craindre,  exiger qu'on lui ft justice, ou plutt 
se faire raison  lui-mme, car de justice il disait qu'il n'y en avait
plus. Mauvais traitements, offenses, impossibilit d'en obtenir
rparation, c'est tout ce que le plbien devait attendre du noble. Pour
y remdier les citoyens populaires formrent une nouvelle association
patente qui prit le nom d'union du peuple. Elle se donna dix chefs et des
assesseurs. Ce conseil, auquel l'abb du peuple tait invit, prenait
connaissance des injustices commises par les nobles envers les
particuliers, ou mme des torts faits par un citoyen  un autre sans
distinction. Il les dnonait au lieutenant du roi et en requrait le
redressement. Si les magistrats n'y avaient pas pourvu en trois jours, la
sentence populaire,  l'instant porte, tait mise  effet par les
membres de l'association convoque au son du tocsin. Des comits
d'excution se formrent  la suite, au nom du peuple et des mtiers
d'artisans. Ce fut une organisation dmocratique spontane, mais
complte, et qui se fit reconnatre et craindre. Une semblable
institution dans une ville assige, au milieu d'une guerre civile,
annonait peu de dvouement  la cause apparente pour laquelle la ville
avait ferm ses portes aux exils, et surtout prsageait peu de
dispositions  souffrir longtemps le joug du gouvernement aristocratique.

(1322) Ceux qui soutenaient le sige reurent de la part du pape un
secours singulier. Jean XXII dans Avignon, protecteur docile de la maison
d'Anjou, avait excommuni Mathieu Visconti avec ses adhrents et publi
une croisade contre les chefs de la cause gibeline. Il expdia sa bulle
aux Gnois. Elle fut reue avec une solennit qu'on tcha de rendre
populaire, et, soit pour dfier les ennemis, soit pour intimider les
consciences encore fidles  l'glise, on imagina de placarder cette
bulle  la porte extrieure de la ville  la vue des assigeants; mais
ils bravrent la sentence, et l'affiche servit de but  leurs arbaltes.
Les Gnois eurent seulement la satisfaction d'envoyer au saint-pre son
parchemin lacr en tmoignage de l'impit de leurs adversaires.

Cependant les Visconti avaient beaucoup d'ennemis; la croisade rassembla
des forces sous les ordres du lgat, qui ne ngligea pas de solder des
troupes allemandes. Les guelfes firent des progrs. Des gibelins,
changeant de couleur, procurrent successivement au pape, Plaisance,
Tortone, Parme. Mathieu Visconti vint  mourir. A peine Galas, son fils,
lui succdait, qu'il fut chass par le peuple de Milan et contraint de se
rfugier  Lodi; il rentra bientt dans sa ville, mais les nobles qui
s'taient opposs  lui sortirent  leur tour et se donnrent au parti
guelfe. Ces mouvements privrent les migrs gnois de l'appui de leurs
principaux allis. En mme temps le frre du roi Robert arriva et
conduisit du secours (1323). Les assigeants, affaiblis, gns dans leurs
communications par ceux de la ville qui commenaient  se rpandre plus
librement au dehors, manqurent de vivres  leur tour, tandis que
l'abondance tait revenue dans la cit. On nous conserve ici un fait
singulier. Des nobles guelfes fortifirent dans le Bisagno une tour qui
fermait le passage par lequel une partie des migrs recevaient leurs
subsistances, mais ce ne fut pour eux qu'une spculation afin de lever un
page  leur profit sur les approvisionnements de leurs adversaires.
Enfin ceux-ci attaqus furent battus, chasss presque sans rsistance;
on leur reprit le faubourg qu'ils occupaient, la forteresse de la
lanterne, on pilla leur camp sur la montagne; en un mot, le sige fut
lev et la ville demeura libre.

La nouvelle d'un triste dsastre vint troubler la joie du succs. La
guerre civile dans la mtropole mettait aux mains les Gnois des deux
factions dans toutes leurs colonies, et partout o ils habitaient, le
parti le plus faible tait chass par le plus fort et cherchait partout
des appuis1. Le gouvernement guelfe avait arm une flotte contre les
colonies de Galata et de la Crime restes gibelines et mme contre
l'empereur grec qui les protgeait. Dix galres taient parties, on n'en
vit revenir que trois, fugitives et ayant perdu leurs chefs. On avait
couru les ctes de la Romanie, pris et brl des navires; on avait
pntr dans le Pont-Euxin et menac les tablissements de cette mer.
Mais ceux de Pra, aids par les Grecs, avaient arm pour la dfense des
comptoirs et pour rprimer les insultes des adversaires. Sur cette
nouvelle les capitaines guelfes avaient recherch asile et assistance
chez le Tartare Zalabi, seigneur de Sinople2, voisin jaloux des colonies
gnoises. Ce prince reut favorablement leurs ouvertures et leur visite.
Il fut prompt  convenir d'une ligue offensive; il fit quiper deux
grands vaisseaux destins  renforcer la flotte gnoise. Pendant ces
prparatifs, son hospitalit et son urbanit charmaient ses htes. Les
galres taient  l'ancre sous les murs de la ville; les hommes
descendaient et communiquaient librement. Il invitait les officiers  ses
ftes. Au milieu de ces jeux,  un signal, les Tartares passent des quais
sur les galres, s'en emparent, y massacrent tout ce qui rsiste; de
dix, six furent prises; quatre chapprent; trois seulement, dans un
tat de dtresse et poursuivies par les galres de Pra, ressortirent de
la mer Noire et reparurent  Gnes. Le deuil s'y rpandit dans les
familles. Tous les chefs, tous les nobles taient rests aux mains des
Tartares: exemple dplorable des excs auxquels pousse l'esprit de
faction! On aimait mieux perdre les plus belles colonies que de les voir
au pouvoir des siens attachs  une autre couleur; on craignait moins un
ennemi perfide qu'on ne hassait la prosprit des compatriotes engags
dans un autre parti.

Il est  croire que Robert dsirait que la paix se rtablt  Gnes et
que les puissantes familles, qui, quoique exiles, tenaient encore tant
de place dans l'tat, fussent induites  reconnatre sa domination; alors
seulement elle pouvait tre affermie. Le pape crivit des lettres
affectueuses aux chefs de ce parti, leur prcha la concorde et les invita
 venir devant lui traiter de leur rconciliation. La rponse fut faite
au pontife au nom du conseil de crance des Gnois migrs fidles de la
sainte mre glise et de l'empire. On y demandait des sauf-conduits du
roi Robert pour les dputs que le conseil enverrait  Avignon. En effet,
ils y vinrent et y trouvrent des ambassadeurs de leurs adversaires. On
ngocia plusieurs mois, mais sans succs. Bientt aprs Robert parut 
Gnes en personne (1324) et s'y occupa d'intrigues afin de prvenir le
terme o son pouvoir devait expirer. D'abord, coutant les conseils de la
noblesse, il cassa l'association de l'union du peuple qui tait devenue
le vritable gouvernement de la ville, il abolit les autres corporations
populaires qui s'taient spontanment formes. Il affecta de supprimer en
mme temps un comit, que la noblesse guelfe s'tait donn, mais il le
recra aussitt en autorisant l'action de huit commissaires nobles
chargs des intrts de la caste et du parti. Ensuite la question de la
prorogation du terme de son gouvernement fut indique  l'opinion, et
bientt occupa tous les esprits; plus elle s'agitait, plus la ville
tait divise. Presque toutes les classes infrieures, travailles et
gagnes, particulirement tout ce qui servait le palais, criait hautement
qu'il fallait continuer la seigneurie pour vingt-cinq ans, pour cinquante
ans, pour la vie de Robert et de son fils, enfin  perptuit. Quelques
nobles et l'immense majorit des bonnes maisons populaires, de cette
nombreuse bourgeoisie notable qui de pre en fils se maintenait dans
Gnes et dans le reste de l'tat, toute cette classe suprieure amie de
la libert, instruite par ses traditions de famille  rejeter le joug
d'un matre, se refusait  toute prolongation. Aprs une ngociation
orageuse, Robert, dont le pouvoir avait encore deux ans  durer, fut
content qu'il ft continu pour six ans de plus. La concession parut
faite avec assez d'unanimit. Le roi partit aussitt pour son royaume de
Naples. Les galres gnoises taient  ses ordres, il les employa dans
une expdition contre la Sicile commande par son fils, mais dont le
fruit, aprs plusieurs mois de sjour dans l'le, se borna  dvaster les
environs de Palerme sans pouvoir pntrer dans la ville.

Les Gnois furent regards apparemment comme simples auxiliaires. Peu
aprs, le roi de Sicile les invita  reprendre leur commerce avec ses
sujets et  frquenter son le comme autrefois; il leur donna d'amples
sauvegardes pour leurs personnes et pour leurs proprits. Ils en
profitrent avec joie, non sans dplaire  leur seigneur le roi de
Naples, jaloux de ces rapports. Il y a longtemps que le commerce est
accus d'tre neutre, surtout par les ambitieux qui font des intrts
personnels de leur domination le seul intrt des tats.

A cette poque les princes d'Aragon entrrent dans une autre relation
avec les rpubliques d'Italie. Un juge d'Arborea, mcontent des Pisans,
introduisit en Sardaigne le roi Jacques, qui, amen par cette intrigue,
vint se prvaloir du titre de roi de l'le que Boniface VIII lui avait
concd autrefois. Les villes des Pisans furent attaques; ils firent de
grands efforts pour les dfendre. Ils prirent  leur service les galres
des migrs de Savone, et Gaspard Doria les commanda; mais leurs troupes
de dbarquement furent dfaites, et la Sardaigne fut perdue pour Pise. A
Gnes on fut loin de se rjouir du nouveau dsastre de cette ancienne
mule et de la part que les migrs gnois en ressentaient. La conqute
du roi d'Aragon tait fcheuse et son voisinage menaant pour tous. Il
semble aussi que les factions taient moins animes. Gaspard Doria
ramenant ses galres de Pise  Savone, rencontra des btiments de Gnes;
il les respecta. Il fit bon accueil  ceux qui les montaient et les
assura qu'il n'entendait faire dommage  aucun de ses compatriotes.

Bientt l'Italie fut occupe d'un autre incident. L'empereur Louis de
Bavire vint chercher la couronne de fer  Milan et la couronne d'or 
Rome. Les gibelins prirent une nouvelle confiance  sa venue; les
guelfes de Gnes tremblaient que Louis ne se dtournt de son chemin pour
leur ruine; mais il ne les menaa que de loin. Cependant, de Rome
l'empereur se disposait  marcher sur Naples. Les deux factions gnoises
taient  la veille de prendre une part sanglante  ce dml. Ceux de la
ville avaient  la solde du roi Robert quarante galres; trente-cinq,
armes  Savone par les migrs, avaient joint celles du roi de Sicile.
Cette flotte, runie dans le golfe de Naples, attendait pour agir
l'apparition de l'empereur; mais Louis sjournait  Rome avec son arme
et y fatiguait les Romains de hauteurs et d'exactions. Bientt, craignant
un soulvement, il se mit en sret  Viterbe. Aussitt le peuple romain
clata, s'empara du gouvernement et se rgit en rpublique. Le roi de
Naples accourut sous prtexte de le dfendre: rvolution et invasion que
les guelfes de Gnes clbrrent comme l'vnement le plus fortun pour
leur cause. Les flottes se retirrent sans combat.

Bientt, dcri dans l'Italie entire, Louis ne songe plus qu' retourner
en Allemagne, et bassement fait argent de toutes ses conqutes. Il ne
s'embarrasse ni des voeux des peuples ni des intrts des princes. Les
Visconti qu'il avait dpouills retournent  la seigneurie de Milan
(1329), Marc, l'un d'eux, s'tait mis au service de l'empereur comme
condottiere avec des troupes allemandes qu'il avait leves. La solde lui
tait due pour lui et pour ses compagnons. Lucques, faute d'autre valeur,
lui fut donne en payement. Mais il n'tait ni assez fort pour garder
cette acquisition ni assez riche pour se librer envers ses troupes sans
la revendre. Il la mit aux enchres, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les
Florentins la marchandrent et furent sur le point de l'obtenir. Les
Pisans firent les plus grands efforts pour rompre un march qui donnait 
leurs mules et  une rpublique guelfe une telle augmentation de
territoire et de puissance. Par leurs intrigues un migr gnois, Grard
Spinola, fut l'acheteur de cette seigneurie. Il dsintressa les
cranciers allemands.

En ce temps et aprs la retraite de l'empereur, tout tait en rvolution.
Le duc de Calabre, que les Florentins avaient accept pour seigneur, vint
 mourir, et ce peuple se garda de chercher un autre matre; il reprit
son indpendance et constitua sa dmocratie. Au mme moment les Pisans se
dbarrassaient du lieutenant imprial que l'empereur leur avait laiss.
On ressentait  Gnes l'effet de ces agitations. On enviait ces exemples,
la moindre occasion appelait  tenter de les imiter, et de moment en
moment le peuple faisait sentir sa force (1327). Si un noble a querelle
avec les matelots des quipages de ses galres, le peuple prend parti
pour ceux-ci avec la violence d'une meute. La famille Cattaneo est
accuse d'avoir fait disparatre un prisonnier; la foule prte main-
forte en tumulte  l'abb du peuple qui va prendre vengeance de la
tmrit de ces nobles. De cette affaire, quand elle s'assoupit, non-
seulement l'aigreur et les jalousies restent entre le peuple et la
noblesse, mais il en nat entre les nobles mmes. Les Grimaldi, les
Fieschi et leurs partisans s'taient dispenss de venir au secours des
Cattaneo. On les accusa, dans cette prtendue neutralit, de se servir du
peuple pour s'lever au-dessus de leurs gaux, et pour s'emparer de la
domination. On protestait hautement que plutt que d'accepter leur
tyrannie, on rendrait la ville aux gibelins.

Ces sentiments prparaient du moins la rconciliation avec les exils de
ce parti, et d'autres motifs y conduisaient. La guerre tait onreuse 
tout le monde et n'avait que trop dur. Si on la considrait comme ne de
la jalousie du gouvernement de la patrie commune, les gens sages
s'apercevaient que la querelle tait intempestive, puisqu'on avait un
matre tranger. Si l'on rapportait les divisions  celle qui sparait
les guelfes et les gibelins, on reconnaissait qu'elle avait tous les
jours moins de fondement et d'intrt, et proprement l'on ne savait plus
 quels chefs et  quels motifs rattacher ces noms funestes tristement
hrditaires.

Le roi de France, Philippe de Valois, avait entrepris de se rendre
arbitre de la paix de Gnes. Il manda  Paris les dputs des deux partis
et ceux du roi Robert. On n'avait pu conclure quand de nouvelles
circonstances vinrent presser le rapprochement. Les hostilits des
Catalans menaaient les Gnois sans distinction, et le pril commun
devait les runir. Mais Jean de Bohme en Italie eut plus d'influence
encore (1331). Ce prince, fils de l'empereur Henri VII, lev en France,
brave, lger, bouillant, aprs avoir rendu des services essentiels 
Louis de Bavire en Allemagne, vint en aventurier au milieu des Italiens.
Il se portait pour chef des gibelins,  cause de ses liaisons avec
l'empereur, et il arrivait d'Avignon, ami des Franais, approuv par le
pape, en intelligence avec le lgat. Usant de tous ces avantages et
s'annonant en pacificateur, il se fit accepter pour seigneur dans
plusieurs villes. Grard Spinola, l'acheteur de la seigneurie de Lucques,
assig par les Florentins (1332), l'appela dans sa ville et fut oblig
de la lui abandonner sans avoir retir le prix de son acquisition.
Cependant les deux factions et les communes s'aperurent que Jean de
Bohme ne travaillait que pour lui; on finit par le traiter partout en
ennemi (1333.) Alors,  l'exemple de l'empereur Louis, il ne craignit pas
de vendre les villes qui s'taient donnes  lui; de nouveaux tyrans lui
durent leurs petites dominations. C'est la pacification qu'il laissa 
l'Italie; il en disparut; mais pendant que son ambition y tenait les
princes en dfiance, Robert avait senti la ncessit de ne pas laisser
les Gnois diviss plus longtemps et prts  prendre, les uns ou les
autres, la protection d'un tel arbitre. Il y eut d'abord des trves;
puis, quand la ngociation eut t assez avance, douze dputs choisis
par chaque parti se rendirent en commun  Naples afin de prier le roi de
dicter lui-mme la paix. Il les reut avec une gale faveur. Il arma
chevalier de sa propre main Tasan Doria, l'un des ambassadeurs gibelins.
La paix fut conclue; le retour fut ouvert  tous les migrs; il y eut
entire abolition du pass; pour l'avenir, sous le gouvernement royal,
les magistratures et les emplois furent rpartis en nombre gal aux
gibelins et aux guelfes. La nouvelle du trait fut clbre  Gnes par
les actions de grces de l'glise et par les dmonstrations de la joie
populaire. On vit arriver ensemble et en parfaite union les ngociateurs
de retour de Naples. Ceux des gibelins, aprs avoir t accueillis 
Gnes, allrent  Savone rendre compte de leur mission; mais l,
quelques membres de l'une des familles les plus puissantes, on ne nous
dit pas si ce furent des Doria ou des Spinola, soulevs contre cet
accord, entreprirent de le faire rejeter dans les conseils du parti. On
n'avait pu, disaient-ils, conclure la paix sans l'aveu du roi de Sicile,
leur alli. Pour empcher la publication du trait, ils eurent recours
aux armes; mais leur propre famille dsavoua ces ennemis de la concorde
publique, et les cris de mort  qui s'oppose  la paix, dcidrent enfin
le petit gouvernement des migrs; le trait fut ratifi, proclam dans
Savone; et des envoys allrent aussitt  Gnes oprer la runion si
longtemps attendue.


CHAPITRE IX.
Nouveau gouverneur. - Capitaines gibelins. - Boccanegra premier doge.-
Nobles et guelfes exclus du gouvernement.

La guerre civile avait dur quatorze ans (1317  1331). Elle avait abond
en dsastres pour les deux partis. Elle avait fait d'un roi tranger le
seigneur d'une rpublique libre. Les Lombards, les Toscans et jusqu'aux
mercenaires allemands avaient ravag plus d'une fois le territoire. A dix
lieues de Gnes le port de Savone avait recl des flottes de corsaires
qui n'avaient point laiss de scurit au commerce maritime. La mer comme
la terre avait t un thtre de dprdations.

Il faut entendre sur ces calamits un historien du pays1 qui avait
convers avec les contemporains de l'poque, qui, avec le tmoignage des
vieillards, avait recueilli les mmoires domestiques des familles; il
faut s'en rapporter surtout  une lettre cite par cet crivain, adresse
 l'issue de cette triste querelle  Salogro de Negri, l'un des Gnois
guelfes les plus distingus, par Grard Spinola, ce gibelin qui acheta et
revendit Lucques, en paya le prix et en perdit le remboursement. Ces
rcits numrent les ravages, incendies des difices et des navires,
rcoltes dtruites, arbres abattus  plaisir, vignes arraches, capitaux
dilapids. La dgradation morale avait suivi les infortunes. Ces pertes,
les longues privations de l'exil avaient rduit beaucoup de familles
nobles  la misre et  l'avilissement. Un grand nombre d'individus
taient alls errant et cherchant  gagner leur vie dans les pays
lointains; les plus braves s'taient faits soldats aventuriers; plus
d'un pour toute industrie s'tait adonn au brigandage et aux bassesses.
On avait fait un honteux trafic de captifs; tel spculait sur la ranon
de ses plus proches, s'il pouvait les avoir prisonniers entre ses mains.
Les mariages interrompus ne rendaient plus de fruits; trop souvent les
femmes, en suivant leurs maris dans les hasards de la guerre, en taient
devenues les victimes, outrages et enleves par les vainqueurs; ou,
loignes de leurs poux, elles avaient oubli dans ce long abandon leur
rang et leur vertu. On avait vu des matrones de noms illustres rduites 
la condition de courtisanes et vivant du prix de leur infamie. La triste
consolation du patriotisme de celui qui a trac ce sombre tableau est
d'avertir que le vertige n'avait pas atteint les Gnois seuls. La cause
et ses funestes et honteux effets rgnaient sur l'Italie entire. La
discorde agitait  la fois la Lombardie et la Toscane. Les vains noms de
gibelins et de guelfes n'taient pas les symboles uniques des factions.
Ceux de noirs, de blancs, vingt autres signes de ralliement divisaient
chaque ville, y mettaient aux mains les citoyens entre eux, les gibelins
dans Pise, les guelfes dans Florence et dans Bologne. Partout le peuple
tait appos  la noblesse; les nobles se disputaient le pouvoir; de
petits tyrans voulaient devenir souverains, et par-dessus tout,
l'ambitieuse maison d'Anjou agitait toutes les passions pour fonder une
grande domination monarchique sur tant de rpubliques indpendantes.

La paix, rtablie sous son influence intresse parmi les Gnois puiss
par la guerre, dura du moins quatre annes. La ncessit de rsister 
des ennemis extrieurs inspira des efforts communs et fit ajourner les
prtentions et les querelles. On avait eu souvent  se plaindre des
corsaires catalans et quelquefois on les avait svrement rprims. Ce
peuple belliqueux, aventureux et avide de pillage, avait profit de
l'affaiblissement des Gnois pendant leurs dissensions pour se rendre
plus redoutable sur la mer. Leur seigneur, le roi d'Aragon, depuis son
tablissement en Sardaigne tait ennemi des Gnois, gouverns d'ailleurs
par l'mule de sa maison.

Avant mme que les migrs eussent effectu leur rentre, les Catalans
avec quarante galres avaient insult les ctes de la rpublique de
Monaco, jusqu' Porto-Venere. Quand les Gnois eurent complt leur
runion, Antoine Grimaldi, lu amiral, conduisit quarante-cinq galres
sur les ctes de la Catalogne. Il brla des vaisseaux et rendit ravage
pour ravage. Le roi d'Aragon, qu'il envoya dfier, lui fit rpondre qu'il
trouverait sa flotte  Majorque. Le Gnois y vint en effet, il entra dans
le port et y dtruisit des galres; il remit rapidement  la voile, fora
les obstacles opposs  sa retraite et revint  Gnes aprs cet exploit
(1333). Ottobon de Marini, Jean Cicala, Salogro de Negri furent
successivement chargs de continuer cette guerre (1334). Ils
poursuivirent l'ennemi sur les ctes de Provence, en Sicile, en Corse, en
Sardaigne. Un grand convoi catalan portait dans cette le des troupes
destines  y enlever  la famille des Doria les seigneuries qui leur
taient restes: mille huit cents combattants montaient cette flotte;
cent quatre-vingts nobles qui en taient les chefs y avaient embarqu
leurs femmes, leurs familles et leurs richesses. De Negri les attaqua.
Dix jours et dix nuits il les poursuivit sans relche, combattant tout ce
qui se laissait atteindre. Les vaisseaux furent capturs dans leur fuite.
Peu de ceux qui les montaient chapprent. Le plus grand nombre prit;
trois cents captifs furent envoys  Gnes. On dposa sur la cte de
Sardaigne six cents blesss. Les femmes furent reconduites jusqu'
Cagliari, religieusement gardes de toute insulte. Un noble espagnol qui
n'avait pas espr tant d'gards avait poignard la sienne au moment o
le vainqueur montait  l'abordage: de Negri indign fit trancher la tte
 ce barbare. Les Catalans avaient quelquefois massacr ou pendu leurs
prisonniers; de Negri, usant de reprsailles, descendit devant Cagliari
et fit pendre deux de leurs capitaines aux fourches que les Catalans eux-
mmes avaient dresses. Cette guerre maritime s'tendait partout. Les
galres des Gnois de Pra allrent chercher les Catalans dans les eaux
de l'le de Chypre et les poursuivirent sur les ctes d'gypte. Gnes et
ses colonies taient en paix avec le soudan. Bernabo Doria, l'amiral
gnois, fit une descente, il s'abstint de toute hostilit envers les
habitants, mais, sans mnagement ni scrupule pour la neutralit des
gyptiens, il dtruisit par le feu les corsaires ennemis.

(1315) Cependant, il semblait  Gnes que la paix intrieure avait dj
trop dur. Le gouverneur que le roi Robert avait laiss aprs lui avait
entretenu la concorde. Son impartialit avait obtenu la confiance. Tout 
coup un successeur lui fut nomm. Les gibelins furent blesss d'un
changement dont le dessein leur avait t cach, ils le jugrent concert
avec le parti guelfe et destin  les remettre sous la prpondrance de
leurs ennemis. Vainement la magistrature mi-partie qui administrait la
rpublique runissait ses efforts pour calmer la mfiance et carter les
sujets de trouble, la fermentation croissait de jour en jour. Les guelfes
furent contraints de cder. Le lieutenant du roi de Naples fut remerci,
gard de tout outrage, lui et les siens, et honorablement renvoy. Les
nobles et le peuple runis nommrent capitaines de la rpublique, pour
dix ans, Raphal Doria qui avait t amiral de Sicile, et Galeotto
Spinola de Lucoli. On rgla que sous leur autorit le gouvernement se
composerait d'un abb du peuple et de conseillers ou anciens. Quand ce
rgime eut pris son assiette, plusieurs guelfes, de ceux qui s'taient
absents au premier moment, revinrent et jurrent obissance au
gouvernement reconnu. A la mme poque, nombre de populaires guelfes
renoncrent  leur couleur et se dclarrent gibelins; mais les Fieschi
se montrrent irrconciliables avec cette rvolution.

Sous le nouveau gouvernement, au bout d'un an, on parvint  faire la paix
avec les rois d'Aragon et de Majorque; mais il fallut recommencer 
combattre avec les guelfes, nouveaux migrs rfugis  Monaco. C'tait
maintenant  eux de faire le mtier de corsaires.

Une telle guerre dgnrait en piraterie de la part des Gnois de Monaco.
Mais neuf de leurs galres, commandes par Franois de Marini, pour aller
protger leur faction dans les colonies du Levant, furent rencontres 
l'entre de la mer Adriatique par dix galres des Vnitiens. En vertu de
la domination exclusive que ceux-ci affectaient sur ce golfe, l'amiral
gnois fut somm de rendre compte de sa navigation dans ces parages. De
Marini rpondit que ni lui ni sa patrie n'avaient affaire ni ne devaient
rendre raison aux Vnitiens. Il fut dfi et attaqu sur cette rponse.
Aprs un long combat, il prit ou brla six des dix galres de Venise.
Tandis que le gouvernement des gibelins se renforait, leurs propres
partisans n'taient ni d'accord ni obissants. Un Spinola fit rvolter le
bourg de Voltaggio et s'empara  son profit de l'important page qu'on y
levait.

A Albenga deux familles se faisaient une guerre  mort. Les Spinola
soutenaient l'une, les Doria ne se firent pas scrupule d'amener  la
dfense de l'autre quarante barques pleines d'hommes arms.
Une rvolution plus dcisive devait cependant arriver, et, chose bizarre,
c'est un dml de matelots et de capitaines, en France, sur les ctes de
l'Ocan, qui allait en amener l'occasion.

Des Gnois taient depuis longtemps  la solde des puissances trangres.
Edouard III et Philippe de Valois les avaient employs tour  tour2. La
supriorit, la bravoure de leurs marins, taient apprcies et leurs
secours envis dans la guerre maritime. Les migrations causes par les
troubles civils avaient multipli cette frquentation; en tout sens la
dextrit gnoise avait t distingue et accueillie. On trouve un
Lonard Pessagno qui avait capt la confiance d'Edouard. Il l'avait
honor du titre de snchal d'Aquitaine et l'avait expdi  Gnes avec
ses pouvoirs afin d'affrter des galres pour ses guerres d'Ecosse. Il
est vrai que peu aprs le roi le destitue, lui demande compte et le
constitue reliquataire, tandis que Pessagno se prtend crancier. Nicolas
Usodimare est  son tour conntable de Bordeaux et vice-amiral de la
flotte anglaise. Edouard, prs d'entrer en guerre avec les Franais,
avait encore  sa solde des galres de Jean Doria et de Nicolas Fieschi.
Il crivait  la commune de Gnes, et, au nom de l'antique amiti, il la
conjurait de ne pas donner de secours  son adversaire; mais Philippe
l'avait gagn de vitesse. Il venait de conclure des traits qui lui
engageaient vingt galres de Gnes et autant de Monaco3. Un ancien
armateur de Porto-Venere, Pierre Barbavera, qui servait en France depuis
quelque temps, commanda ces galres4. Elles renforaient une flotte de
btiments normands ou bretons sous des amiraux franais. Ils commencrent
les hostilits. On ravagea la cte anglaise, on pilla Southampton5. Mais
la chance tourna plus tard. Edouard arma une flotte nombreuse. A son
approche, Barbavera avait insist pour l'attaquer en haute mer. Les
amiraux franais s'obstinrent  serrer le rivage, et l, combattant avec
dsavantage, ils furent crass. Le Gnois se mit  couvert avec les
galres de son pays6. Plus tard on le voit fix au service de la France,
y tablissant sa famille, et rcompens d'une pension de deux cents
livres assigne sur la snchausse de Beaucaire7. Cependant, suivant les
rcits franais de ce temps, on disait qu' cette malheureuse bataille
navale, l'amiral gnois avait d'habiles matelots, mais de trs-mauvais
combattants8. Les archers de Gnes taient fameux et ils ne manquaient
pas; mais les commandants des galres s'taient procur des recrues moins
coteuses. Ces tmoignages recueillis sur le thtre de la guerre
expliquent la narration gnoise. Une partie des quipages qui servaient
Philippe se rvoltrent contre l'avarice d'Antoine Doria, un de leurs
chefs, et contre les autres nobles commandants de la flotte. Ils leur
imputaient de retenir le salaire des pauvres gens de mer et de leur
donner des comptes infidles du profit commun. Le principal auteur de
l'insurrection tait Pierre Cappuro, marinier natif de Voltri prs de
Gnes. Guids par lui, les matelots chassrent leurs capitaines et
s'emparrent des galres. Les chefs, appuys par le gouvernement
franais, eurent bientt raison de cette violence. Cappuro, qui avait
soutenu sa cause devant le roi, fut envoy en prison. Alors une grande
partie des quipages abandonna la flotte. Ces marins regagnrent leur
patrie, marchant unis et accusant  grands cris la noblesse d'avidit,
d'injustice et d'insolence. Dans cette disposition,  leur entre dans
Savone, ils criaient Vive Cappuro, et le faux bruit que, depuis leur
dpart on l'avait fait mourir, vint encore les exasprer. Le peuple, les
artisans, les mcontents de toute espce se joignirent  eux, et leur
bande devint une ligue. On convint d'un jour o l'on prendrait les armes
dans Savone. Ce jour venu, le peuple s'organisa comme une arme. Des gens
sages faisaient des efforts pour dtourner cette tempte. Edouard Doria
fut envoy de Gnes pour la calmer, sa prsence la fit clater, il fut
mis en prison; les insurgs tablirent rgulirement leur gouvernement,
compos de deux recteurs et de quarante conseillers (vingt mariniers et
vingt artisans). Cette troupe se rpandit dans les campagnes, et, en
marchant vers Gnes, elle occupa plusieurs bourgs o l'on fit cause
commune avec eux. Alors un esprit public se manifesta dans la ville mme;
non sans doute qu'on voult y donner l'autorit  la populace, mais de
toute part on dclara aux capitaines qu'on ne resterait pas sous leur
pouvoir absolu. On rclama la nomination de l'abb du peuple, maison la
voulait relle et non abandonne  leur dsignation au moyen de laquelle
les familles notables, regardant cette magistrature comme trop au-dessous
d'elles, l'abandonnaient  des hommes obscurs et serviles. Tout tait
chang, on exigeait une lection rgulire et libre. Doria et Spinola y
consentirent sans rsistance, si ce n'est avec plaisir. Vingt lecteurs
populaires furent pris tant dans la ville que dans les trois districts ou
valles de sa banlieue (1339); cette fois l'opinion tait fortement
agite par l'attente de la nomination. Les lecteurs taient renferms
pour y procder. Ils devaient proclamer leur choix dans le prtoire du
palais public, o les deux capitaines sigeaient sur leur tribunal. La
foule remplissait la salle; le bas peuple et la haute bourgeoisie s'y
taient ports avec une gale curiosit: on y voyait avec les artisans
les commerants les plus considrables, entre autres, Boccanegra, neveu
du premier capitaine populaire de la rpublique. Le choix, difficile 
faire sans doute, se faisait dsirer depuis longtemps et l'impatience
populaire se manifestait par des murmures. Un ouvrier doreur, grossier et
qui passait pour fou, s'avise de monter  la tribune sans cong des
magistrats et se prend  demander si l'on veut qu'il dise ce qu'il faut
faire pour le salut du pays. On prit sa demande pour une bouffonnerie,
et, tandis que les uns voulaient l'obliger  se taire, d'autres
trouvaient amusant de l'inviter  parler. Mais, leur rpondit-il, ce
que je dirai le ferez-vous? Certainement, lui criaient les mmes voix.
Les autres lui imposaient encore silence. Il n'importe, s'cria-t-il
enfin, je le dirai, ce que nous avons  faire; choisissons Simon
Boccanegra. A ce nom, les yeux se tournent vers le citoyen dsign par
cette invitation bizarre, fortuite ou concerte, c'est ce qu'on ne
saurait dire. Au milieu de la rumeur leve, le cri de Boccanegra,
Boccanegra! prend consistance et bientt touffe toute autre clameur.
Simon est entour, enlev malgr sa rsistance et port sur le tribunal
auprs des capitaines. On lui met l'pe de la rpublique entre les
mains. Au bruit, les lecteurs sortent de leur sance et voient assez
qu'ils n'ont pas d'lection  faire. Cependant, quand Boccanegra parvient
enfin  se faire entendre, il remercie ses concitoyens populaires de la
confiance qu'ils mettent en lui et de l'honneur qu'ils prtendent lui
faire; mais, faisant allusion  ce qu'avait t son oncle et  l'espce
d'hommes qu'on avait faits abbs du peuple jusqu'alors, il proteste qu'il
ne le sera point. Ce n'est pas ce qu'ont t les auteurs de sa famille9,
et il rend l'pe. Son refus trouble la multitude; des voix confuses se
font entendre et au milieu d'elles quelques-unes s'crient: S'il ne
veut tre abb, qu'il soit seigneur. Les capitaines, attentifs  ce qui
se passait et commenant  craindre l'effet de cette proposition
nouvelle, s'emparent de lui et le conjurent de se rendre au voeu gnral.
Boccanegra, comme encourag par eux, mais rpondant  la fois  tout ce
qu'on lui offre, s'avance et crie au peuple: Eh bien! mes matres, je
serai tout ce que vous voudrez, seigneur, abb du peuple, il n'importe,
j'obirai. Plus d'abb, rpond le peuple, qu'il soit seigneur, qu'il
soit seigneur. Je le vois, rplique Boccanegra, vous m'ordonnez d'tre
votre seigneur. Je le serai donc. Voulez-vous aussi avoir des capitaines?
Non! non! c'est le cri universel. Qu'il soit notre duc, notre
doge! Sous ce nouveau titre de seigneurie, Simon Boccanegra, aux
acclamations de vivent le peuple, la commune et le doge! est promen en
triomphe  l'glise de Saint-Cyr,  sa propre maison, enfin au palais
public, dont il prend possession. Les capitaines dchus s'en taient
drobs, et ils ne regagnrent pas leurs demeures sans pril et sans
insulte; bientt ils sortirent de la ville. La population se livra 
quelques excs pour signaler la dfaite de la noblesse. Les matelots, en
souvenir de la querelle occasion de ce tumulte, allrent piller quelques
palais Doria. Le doge monta  cheval aussitt pour rprimer ces
dsordres. Un brigand fut rencontr charg du butin d'une maison pille.
Boccanegra, pour premier acte d'autorit, lui fit trancher la tte. Mais
l'ordre ne se rtablit pas avant que le peuple se ft empar des
registres des redevances dues au trsor par les particuliers, du rle des
impts, des livres de la douane et de ceux des autres perceptions
fiscales pour en faire des feux de joie sur les places publiques.

Cependant cette lection tumultuaire fut ratifie le lendemain par des
serments solennels. Les citoyens de la ville et de ses valles, rangs
sous les armes en entourant l'glise de Saint-Laurent, salurent
d'acclamations ritres le nouveau doge, qui se rendit au milieu d'eux.
Sa dignit fut confirme et dclare  vie. Les conseillers, au nombre de
quinze, nomms pour l'assister et pour grer les affaires publiques,
furent tous populaires, et l'ancienne division politique se ranimant, on
ne nomma dans ce conseil de plbiens que des gibelins. Les nobles
guelfes furent mme relgus  leurs champs; mais plusieurs vinrent
d'eux-mmes offrir leur personne et leur fortune au gouvernement nouveau.
Quant aux nobles gibelins, on exila quelques membres des deux principales
familles; il fut libre aux autres de rester; en somme, la rvolution fut
contre toute la noblesse. La dernire violence de ces journes tomba sur
Robello Grimaldi; rencontr dans la rue, il fut attaqu par le peuple.
Quand le doge vint au secours, on lui cria de laisser exercer la
vengeance de sa famille sur la race qui avait caus la ruine de son oncle:
tel tait en ce moment l'esprit de la multitude; Grimaldi leur fut
drob  grande peine.

Enfin le gouvernement prit son libre cours. On institua des anniversaires
pour remercier Dieu et les saints protecteurs de ce grand vnement;
avant la fin de l'anne tout l'tat, except ses deux points extrmes,
Vintimille et Lerici, reconnaissait les lois du doge de Gnes.


LIVRE CINQUIME.
LE DOGE BOCCANEGRA DPOSSD. - UN DOGE NOBLE. - ACQUISITION DE CHIO. -
GUERRE VNITIENNE. - SEIGNEURIE DE L'ARCHEVQUE VISCONTI ET DE SES
NEVEUX.- BOCCANEGRA REPREND SA PLACE. - 1er ADORNO ET 1er FREGOSE, DOGES.
- GUERREDE CHYPRE. - CAMPAGNE DE CHIOZZA.
1339 - 1381.

CHAPITRE PREMIER.
Premier gouvernement du doge Boccanegra. -Jean de Morta, doge noble.

Les historiens et les traditions du pays ont attach  l'lvation du
premier doge une si haute importance dont l'impression durait encore de
nos jours, qu'on pourrait s'en tonner en voyant bientt que le pouvoir
sous ce nouveau titre ne fut pas plus stable que sous tant de
magistratures cres et dtruites avant celle-ci. Mais le nom de doge,
conserv pendant deux cent cinquante ans, quoique rien ne ressemblt
moins  la souverainet destine  Boccanegra que la prsidence biennale
des doges de la rpublique moderne, reportait les souvenirs populaires
sur l'homme pour qui ce nom avait t emprunt  Venise.

L'vnement avait aussi des consquences faites pour laisser de longues
traces, et aucune autre poque n'est plus propre  s'y arrter un moment
pour observer dans la constitution de la rpublique gnoise les progrs
de la lutte des lments de la dmocratie et de l'aristocratie.

Et d'abord, ce nom de constitution ne signifie pas ici une lgislation
positive et permanente, une charte; on a pu remarquer et l'on verra
encore que le plus souvent chaque changement de personne dans le
gouvernement amenait un remaniement de ses lois organiques. Quand celui
qui gouvernait devenait odieux, ou qu'il s'levait contre lui un
comptiteur plus puissant, le pacte jur entre la rpublique et lui
n'tait ni l'arme capable de le dfendre, ni une pice de son procs; la
force le renversait, et pour un autre chef on faisait une loi nouvelle.
Il ne surnageait dans ce chaos de statuts que quelques usages, maximes
plutt transmises qu'crites, qui, devenues la foi publique,
circonscrivaient les pouvoirs et conservaient la tradition des liberts.

Gnes n'avait d'abord rgl son gouvernement que sur le modle de ses
associations maritimes: dans la navigation mercantile, le patron dirige,
mais tous les habitants du bord sont appels  son conseil dans les cas
difficiles; de mme, ce peuple avait abandonn la conduite des affaires
de la rpublique  des consuls, en se rservant d'tre consult en
parlement pour dcider des plus importantes.

Quand les familles consulaires notables devinrent une noblesse, l'opinion
publique s'y accoutuma bientt; car les mains qui avaient saisi le timon
taient les mmes par lesquelles on tait habitu  le voir mani, et
rien ne semblait chang  la tenue des parlements.

La jalousie des nobles entre eux, leur hauteur et leur despotisme
excitrent souvent des plaintes dans le peuple; mais leur caste n'en
reste pas moins une institution rvre, enracine dans les moeurs,
indpendante du pouvoir qu'on lui avait laiss prendre; plus tard on le
lui dispute, on l'en dpouille mme: ce fut toujours sans cesser
d'attacher  son illustration la vanit nationale. L'ostracisme dont on
frappait les nobles impliquait encore la reconnaissance de leur grande
existence dans la rpublique. Enfin, avec le temps, d'minents populaires
se firent presque princes sans oser se dire nobles.

Or, c'est l'tablissement du premier doge qui est l'installation
dfinitive de la bourgeoisie au pouvoir. Alors finit rellement le rgne
de la noblesse; aucune incapacit, il est vrai, ne fut prononce au
premier moment contre les nobles gibelins individuellement; mais,
humilis et rvolts, ils s'attirrent l'interdiction pour tout noble,
bientt de la dignit de doge, ensuite de la premire place du
gouvernement, sous quelque nom qu'elle ft dguise; exclusion qui,
devenue la principale loi traditionnelle de la rpublique, a dur cent
quatre-vingt-dix ans.

Mais on n'avait longtemps distingu que la noblesse et le peuple. Le
peuple n'tait qu'un seul corps sous la loi de l'galit, et cette masse
commena  se dsunir. Les classes infrieures pressentaient dans leur
propre sein une seconde aristocratie que prparait la richesse. Les
artisans taient jaloux des marchands, et ils ne voulaient pas supporter
le poids d'une double supriorit. Forts de leur nombre, ils
revendiquaient une part d'autorit. Quant  l'lvation du capitaine
Boccanegra, on forma un grand conseil qui devait faire tomber en
dsutude les parlements ouverts  tous les citoyens: parmi les
catgories dont on le composa, les consuls de trente-trois mtiers furent
appels comme membres essentiels de cette reprsentation de la
rpublique. De ce moment, les artisans prtendirent compter comme un
corps politique. La prvoyance des nobles fortifia cette prtention pour
l'opposer  celle de la haute bourgeoisie. Ils caressrent jusqu' la
populace et s'en firent suivre. Mari, dans sa tentative pour saisir le
pouvoir, avait effray la classe moyenne en recourant  l'assistance des
ouvriers. Hubert Doria, marchant  l'usurpation, n'ayant dans son cortge
ni les riches, ni les bons, abandonne au pillage les maisons qui sur son
passage lui faisaient obstacle. On s'avise d'imposer aux capitaines
gibelins pour collgue un tribun, un abb du peuple. Il sige avec eux;
l'pe de la rpublique est mme le symbole dont on le dcore; et cette
fonction, si releve en apparence, tombe si bas que les citoyens notables
la refusent comme au-dessous d'eux. Quand de nouvelles dissensions entre
les nobles mettent Gnes au pouvoir du roi de Naples, Robert, une runion
populaire se forme pour exercer spontanment la justice distributive et
rpressive: ce sont les artisans qui y dominent et qui se chargent de
l'excution (tentative que plusieurs fois ils renouvellent dans la
suite). Les matelots revenant de France, soulevs contre leurs nobles
capitaines, composent leur gouvernement d'artisans et de mariniers
exclusivement. Enfin c'est un artisan qui prend  Gnes l'initiative de
la nomination du doge Boccanegra. Ces premiers faits avertissent
suffisamment qu'il y a l un lment de plus  compter avec les nobles et
les bourgeois; et nous allons le voir crotre en importance d'poque en
poque.

Pour complter l'ide qu'on peut se faire de ce gouvernement populaire,
il serait curieux de savoir quelles taient au juste la forme et
l'autorit de ses parlements. Rarement les annales s'expliquent nettement
sur de tels sujets. Mais en observant ce qu'elles indiquent en diverses
occasions, il paratrait que l aussi les usages ont chang plus d'une
fois. Cependant, mme quand la dlibration n'tait plus laisse  la
masse des citoyens, longtemps l'influence prpondrante de l'institution
s'tait assez bien conserve, grce  la puissance de la publicit. Ds
les anciens temps on trouve les parlements rassembls au son de la cloche
dans l'glise ou sur la place Saint-Laurent, et c'est  l'poque mme o
le conseil dispose des affaires. L, souvent on reoit les ambassadeurs.
Quelquefois c'est eux qui ne veulent parler au conseil que devant le
peuple runi, quand ils viennent offrir l'alternative menaante de la
paix ou de la guerre. Dans ces assembles, le conseil prononce, mais
l'assentiment, les acclamations du peuple semblent y dicter les
rsolutions. C'est un appel  l'opinion nationale, irrgulier, mais
certainement imposant. Que des hommes aposts entreprissent de diriger
cette opinion au gr des magistrats, c'est ce qui est fort probable;
mais on ne peut considrer comme une vaine forme une telle consultation,
o l'opposition, pour peu qu'elle ft consistante, devait se rsoudre en
tumulte.

En certain temps, le conseil, dans les cas graves, se renforait d'un
nombre de notables. Nous rencontrons des exemples de convocations tantt
de cent, tantt de trois cents citoyens. Nous ne savons rien sur la
manire de dsigner ces adjoints temporaires. Le conseil tait
probablement seul arbitre de ce choix, guelfe, gibelin, ou mi-parti,
suivant qu'une des deux factions rgnait exclusivement, ou qu'elles se
partageaient les siges des snateurs comme il fut souvent convenu. On ne
peut douter que ces convocations, sous prtexte d'urgence et de promptes
rsolutions, n'eussent t inventes pour substituer les conseils secrets
 huis clos aux parlements assembls sur la place publique. Nous avons
remarqu le conseil de deux cents votants form de catgories au temps du
premier Boccanegra. Mais la raction populaire qui fit doge le second
rtablit l'usage, sinon des parlements dlibrant en souverains, du moins
des conseils tenus sous les yeux du public. Cette forme tait rserve 
la sance du second dimanche de chaque mois. La cloche qui le convoquait
invitait tous les citoyens  y tre prsents. trangers ou Gnois, tout
le monde y tait admis comme spectateurs: devant eux on traitait les
affaires, on opinait. Cette institution chre au peuple se conserva
longtemps; seulement il serait difficile de croire qu'elle se maintint
quand l'usurpation et la violence eurent fait de la magistrature suprme
une tyrannie despotique. L'historien Stella se souvient d'avoir assist
enfant  une de ces assembles dans une occasion mmorable (1383); mais
son rcit nous fait bien voir qu'au temps o il crivait elles taient
tombes en dsutude. Quant au conseil ou snat que les populaires
composaient seuls sous le doge Boccanegra, les nobles ne tardrent pas 
y rentrer. Enfin on n'a pas oubli que le maniement des finances avait
t confi par le peuple  huit nobles: il paratrait mme que c'est par
cette institution que la reconnaissance de la noblesse avait commenc.
Cet usage se conserva, soit dfiance des populaires entre eux et
confiance en ceux mmes dont on repoussait l'ambition aristocratique,
soit sentiment de cette justice qui appelle les plus forts contribuables
 surveiller l'pargne o ils versent plus que les autres. La garde du
trsor et le soin du fisc restrent  des nobles au temps mme qu'ils
taient exclus du snat. On ne trouve qu'assez tard des exceptions
avres  cet usage singulier si propre, au milieu des jalousies
populaires,  maintenir pour la noblesse respect, crdit et influence1.

Un doge, arriv au pouvoir comme par hasard, du moins sans prparation ni
alliance patente, avait une tche difficile  remplir au milieu de ces
lments discordants; il devait les dominer tous. Il avait  faire
rgner l'ordre et la concorde. Quoique bien vu du peuple, Boccanegra
n'avait pas gouvern un an qu'il se voyait menac de toute part (1340).
Les nobles migrs de Monaco s'taient adonns au mtier de corsaires.
Cette nouvelle puissance maritime donnait la main  tous les mouvements
qui se tentaient sur le territoire. Les Doria avaient soulev les valles
d'Oneille; le marquis de Caretto ravageait le territoire d'Albenga en
assigeant cette ville.

Mais le doge gouvernait avec vigueur; il faisait marcher des forces; le
marquis s'effraya. Il envoya des ambassadeurs pour traiter: le doge
rpondit qu'il n'entendrait  rien avant que Caretto et comparu en
personne. Il se soumit  cette sommation menaante; il se rendit  Gnes
o les cris du peuple sur son passage le dvouaient  la mort. Boccanegra
le fait jeter dans une troite prison: aprs l'avoir endure trois mois,
il cda  la rpublique, Finale et le Cervo. A ce prix il recouvra la
libert (1342).

A l'autre extrmit du territoire le doge se faisait rendre le chteau de
Lerici. Il n'y eut plus alors qui mconnut son autorit que Monaco o les
Grimaldi taient cantonns, et Vintimille o les mcontents des quatre
familles2 avaient cherch une retraite commune. Cependant les menes
continuaient. On ne put savoir si des trahisons vritables se succdaient
ou venaient chouer devant la vigilance ou la justice de Boccanegra, ou
si, dfiant et jaloux de son autorit, il sacrifiait des malheureux  un
soupon, et rvait des complots imaginaires. L'annaliste qui clbre
d'ailleurs la magnanimit du doge fait entendre que l'opinion d'une
partie des citoyens tait aline par la faute de ses conseillers,
toujours prompts  condamner et  punir.

(1334) Il est probable qu'une autre cause acheva de nuire  la popularit
de Boccanegra et de son gouvernement. Le doge ne devait recevoir de
l'tat qu'un mdiocre salaire de 8,500 livres; mais il se croyait oblig
de s'entourer de soldats stipendis: il en avait sept cents auprs de
lui. Leur solde tait une dpense suprieure aux ressources ordinaires de
la rpublique. Ds la seconde anne de ce rgime, on frappa la ville
d'une contribution de cent mille gnuines: rien n'tait plus propre 
exciter des murmures. Ces germes de mcontentement vinrent enfin 
maturit, soigneusement cultivs par l'intrigue.

Les migrs mettent en mouvement des troupes nombreuses, ils se rpandent
dans la valle jusqu'aux portes de Gnes; leurs tendards portent runis
les cussons des quatre familles si longtemps opposes. Ce drapeau est
promen sur tout le territoire pour engager les populations  suivre
leurs anciens chefs. Boccanegra menac de si prs voit le pril et ne
trouve personne pour l'aider  y rsister, il est rduit  le conjurer.
Il recourt aux nobles de la ville pour les intresser soit  la dfense,
soit  la paix, et ds ce moment son pouvoir est perdu; les affronts se
multiplient pour sa personne et surtout pour la libert populaire. Quatre
commissaires de la noblesse commencent  dicter une premire loi: sous
leur influence le conseil plbien du doge fait place  un nouveau
conseil compos en nombre gal de nobles et de bourgeois, mais ceux-ci
des moins nergiques. La noblesse, de plus en plus exigeante, dicte des
rglements nouveaux qui limitent le pouvoir du magistrat suprme, il
n'est plus que l'excuteur disgraci de leurs volonts. Cependant les
migrs sont sous les murs; loin que personne les attaque ou s'en
dfende, on voit sortir de la ville  toute heure d'autres nobles qui
vont  eux et des populaires serviles qui courent leur prodiguer les
flicitations, les hommages, les offres de les servir. Les amis de la
libert s'indignent, ils sentent que la patrie est vendue; on leur impose
silence; des commissaires du gouvernement, et toujours un populaire
complaisant  la suite d'un noble, vont de rue en rue signifier aux
habitants que chacun doit rester sur ses foyers, ne se mler que de les
dfendre; si l'on se permet une acclamation, ce doit tre vivent le doge
et le bon tat; le cri factieux de vive le peuple est interdit, il est
temps de s'en abstenir. Boccanegra, que personne ne soutient, voit trop
bien o les choses en sont venues. Maudissant ceux qui ont si mal tenu
les promesses qu'on lui avait faites, il se dmet de son pouvoir et sort
du palais avec les siens. Il part et va chercher une retraite  Pise3.

(1345) Ds que le jour reparat, tous les nobles rests dans la ville,
les Imperiali, les Mari, les Squarciafichi, descendent sur les places de
leurs palais, y arborent leurs drapeaux et se montrent en armes pour
imposer au peuple ou pour en dtacher leurs partisans. Ce fut un jour
d'incertitude et de tumulte, mais on s'observa sans s'attaquer. Le
lendemain matin, la troupe solde se retira, et aussitt il fut convenu
que les migrs feraient leur rentre le mme jour. Mais le
mcontentement du peuple contre eux voulait tre mnag, et, aprs tout,
les nobles de l'intrieur craignaient de se mettre  la merci de cette
noblesse insurge qui viendrait en triomphe reprendre possession de la
ville et du pouvoir. On convint que des commissaires ouvriraient les
portes, que les arrivants marcheraient en ordre, que les nobles de la
ville seraient rangs sur leur passage, que de part et d'autre tous
seraient sans armes. L'vnement drangea ces conventions. Les
commissaires qui taient alls au-devant du cortge, virent un des
Spinola s'avancer hors de son rang comme s'il venait surprendre une
conqute. Ils rtrogradrent aussitt, les portes furent prcipitamment
fermes, les citoyens soulevs retrouvrent leur cri favori de vive le
peuple, et tout trait avec les migrs se trouva rompu par ce singulier
incident.

Cependant la ville tait sans gouvernement, il fallait y pourvoir. Les
nobles prtendirent se prvaloir des concessions qu'ils avaient
dernirement arraches  Boccanegra, pour le partage gal entre eux et
les populaires des charges du gouvernement. Pour appliquer cette rgle au
choix d'un doge, on convint de prsenter aux suffrages une liste de
quatre candidats, deux de chaque ordre. L'assemble gnrale se laissa
induire  nommer un noble; mais, pour faire acte d'indpendance, elle
affecta de refuser les quatre noms qu'on lui prsentait; elle lut doge
Jean de Murta, noble de bonne rputation4. C'tait un homme estim et
modr; son lection fut ratifie le lendemain avec les formalits
requises. On l'entendit avec plaisir dclarer qu'il se regardait comme un
simple prsident des conseils de la rpublique. On n'avait qu' rgler
l'tat convenable  cette prsidence, la force dont on jugerait  propos
de l'assister: il n'entendait coter au trsor public rien au del; son
conseil fut mi-parti de nobles et de plbiens.

L'influence de la noblesse continuait autour du gouvernement, mais la
majorit des citoyens tait loin d'y acquiescer. Ils ne doutaient pas
qu'on n'et renou les traits pour livrer de nouveau la ville aux
migrs qui se tenaient  porte, qui occupaient mme les faubourgs en
attendant qu'on leur ouvrt les portes. C'tait un grand sujet de
murmures. Le voisinage de ces ennemis tait d'autant plus  charge que
dans les habitants des campagnes et des valles ils trouvaient ou se
faisaient des auxiliaires et grossissaient leurs forces. Un mouvement
clata  Savone o l'aristocratie tait hae plus unanimement qu' Gnes,
un soulvement populaire, qui en chassa violemment les nobles, donna le
signal aux Gnois. Le parti plbien se rendit matre du terrain. Il
conserva le doge, mais il licencia son conseil mi-parti, et lui en donna
un autre exclusivement compos de populaires, comme au temps de
Boccanegra. On enleva les armes  tous les nobles; quelques-uns furent
retenus en otage et avec eux nombre de ces plbiens qui s'taient faits
les fauteurs de la noblesse. Bientt on sortit par terre et par mer pour
aller chasser les migrs des faubourgs, o ils s'taient fortifis. Il y
eut du sang de rpandu; mais enfin le peuple mit en fuite ses
adversaires et les poursuivit  une assez grande distance. Certains
nobles, de bonne volont, participaient  ces expditions avec le peuple;
seulement il paratrait par le rcit de l'historien qu'ils se tenaient
dans des compagnies spares.

Cependant, par l'entremise d'un cardinal lgat du pape, les deux partis
acceptrent pour juge Luchino Visconti, seigneur de Milan. Cet arbitre se
hta d'interrompre les hostilits. Bientt aprs il publia une sentence,
elle n'tait rien moins que dfinitive; il se rservait de prononcer
ultrieurement sur les griefs rciproques, et se bornait  ordonner que
les migrs rentrassent et fussent rintgrs dans leurs biens. Trois
Spinola et trois Fieschi, seuls excepts, taient privs du droit de
rentrer immdiatement. Ils devaient se tenir  dis milles de la ville
jusqu' ce que le gouvernement les rappelt.


CHAPITRE II.
Gnois en France  la bataille de Crcy. -Acquisition de Chio.

(1346) Les Grimaldi de Monaco et quelques autres nobles rfugis avec eux
ne souscrivirent pas  ce jugement arbitral: au lieu de rentrer  Gnes,
ils s'occuprent d'un armement de trente galres; et ils furent assez
forts pour y faire monter dix mille combattants. La rpublique s'alarma
extrmement  cette nouvelle, et, se croyant menace par de si grandes
forces, elle fit de prodigieux efforts pour en opposer d'gales. Mais
cette peur tait vaine; la flotte de Monaco passa dans l'Ocan au
service de Philippe de Valois.

Antoine Doria, aprs le soulvement de ses matelots, tait rest en
France. Comme lui, Charles Grimaldi y portait le titre d'amiral, et tous
deux avaient pris une grande part  la guerre que la maison de Blois
faisait en Bretagne  la maison de Montfort. On leur attribua la prise de
Nantes, d'Hennebont et de Gurande. Mais, aprs des courses fructueuses,
ils avaient perdu beaucoup de leurs gens et une partie de leurs
btiments. Le roi Philippe, au moment o, aprs des alternatives
d'hostilits et des trves, il voyait la France envahie par Edouard,
demanda de nouveaux renforts  des auxiliaires prouvs. Ce n'est pas
seulement pour le service de la mer qu'ils taient recherchs, les Gnois
passaient pour des archers excellents. Les guerres civiles les avaient
exercs  manier l'arc et l'arbalte. Leurs exils, qui, rpandus dans
tous les tats, avaient adopt pour ressource le mtier de soldats
mercenaires, peu habitus  se ranger parmi les cavaliers, avaient mis
leur industrie  se distinguer dans une arme qui exige l'adresse avec la
bravoure. Tout ce que les rfugis de Monaco purent runir de forces vint
en France courir cette fortune. Elle souriait  des hommes accoutums 
la vie de l'migration. Ils aimaient mieux chercher les chances de la
guerre, du butin et des faveurs d'un puissant roi, que de rentrer  Gnes
avec des conditions douteuses, ou de languir sur le rocher de Monaco.
Quinze mille archers gnois se trouvrent  la journe de Crcy Cinq
mille avaient t dtachs d'abord sous les ordres d'un commandant
franais qui, avec mille hommes d'armes, devait garder le gu de la
Somme, et fermer  Edouard l'entre de la Picardie. Mais, aprs un rude
combat, l'arme anglaise fora le passage; devanant Philippe qui la
suivait, elle eut plus d'un jour d'avance pour choisir son champ de
bataille et pour s'y reposer pendant que les Franais enduraient les
fatigues d'une marche prcipite et les injures d'une saison pluvieuse.
Quand ceux-ci arrivrent prs de Crcy, c'tait dj le soir du second
jour aprs le passage de la Somme. Ils marchaient, la gendarmerie en
colonne, les archers gnois en arrire-garde. Des conseillers prudents,
modrant l'ardeur du roi et sa confiance dans la grande supriorit de
son arme, lui avaient fait entendre qu'on devait faire halte, se refaire
cette nuit d'une course pnible et remettre la bataille au nouveau jour.
Les ordres furent donns et les premiers rangs de l'avant-garde
s'arrtrent; mais ceux qui suivaient, aussi insubordonns que braves,
s'crirent qu' l'approche du combat il tait de leur honneur de ne
s'arrter point, qu'ils ne fussent aussi prs de l'ennemi que ceux qui
marchaient devant, et ils s'avancrent en effet. Ceux de l'avant-garde,
jaloux de garder leur rang et pousss par le mme mouvement, se remirent
en marche. Ainsi on se trouva en prsence des Anglais, sans ordre, sans
disposition prise et ne pensant qu' bien combattre. L'orgueilleux
Philippe, cdant  l'imptuosit franaise, ne voulut plus entendre
parler de dlai. Il donna l'ordre de faire passer les Gnois au front de
l'arme et de les envoyer engager l'affaire  l'instant. Les archers
reprsentaient qu'ils venaient de faire six lieues  pied, chargs de
leurs armes, souffrant de la pluie contre laquelle ils n'avaient pu
mettre  couvert les cordes de leurs arcs; ils venaient encore d'essuyer
un grand orage sur le champ de bataille. Ils craignaient de ne pas bien
faire, il tait fort tard, et ils serviraient mieux le lendemain. Ces
reprsentations contrariaient l'empressement et l'orgueil chevaleresque.
Le comte d'Alenon, frre du roi, prodiguant l'injure, les traita de
misrables qui se faisaient payer et hsitaient  servir quand on avait
besoin d'eux. Les Gnois blesss ne se firent plus attendre. Ils
s'avancrent en poussant trois fois leur cri de guerre, ils attaqurent
avec ordre. Mais les archers anglais dispos, avec leurs armes mieux en
tat, lanaient leurs traits avec avantage. De plus, il parat certain
que c'est dans cette bataille que pour la premire fois on entendit le
bruit effrayant des armes  feu et qu'on en prouva au loin l'effet
meurtrier. Les Gnois reculrent. La chevalerie franaise s'avanait non
pour les soutenir, mais pour voler au-devant des Anglais. Les archers,
repousss sur ses rangs dj mal ordonns, y portrent quelque confusion.
Philippe indign cria qu'on tut cette canaille gnoise qui ne faisait
qu'obstruer la voie. Cet ordre imprudent et cruel ne fut que trop
srieusement entendu. Les hommes d'armes chargrent et massacrrent ces
auxiliaires malheureux, ils se livrrent avec acharnement  ce premier
exploit en prsence de l'ennemi, sous les flches des archers anglais qui
les atteignaient  leur tour. Dans cet tat ils s'abandonnrent en
dsordre  la gendarmerie d'Edouard. Ainsi commena la funeste bataille
ou plutt la sanglante droute de Crcy Pendant ce combat, ceux des
Gnois qui chapprent au massacre ordonn contre eux, avaient bris
leurs armes plutt que de les employer plus longtemps pour ceux qui les
avaient ainsi insults et sacrifis1. Tout se ressentit des suites d'une
affaire si malheureuse. Sur mer, ils ne purent l'emporter sur les
Anglais. L'historien de Gnes observe que, de toute cette flotte de
Monaco, il ne rentra jamais une galre dans la Mditerrane.

Quand la rpublique s'tait crue menace par ces armements de Monaco
destins  finir si loin de Gnes, le trsor public tait vide et le
pril semblait imminent. Par des moyens extraordinaires on obtint
cependant un armement de vingt-neuf galres parfaitement quipes. Aucune
n'tait monte de moins de deux cents hommes, parmi lesquels on comptait
de cinquante  cent arbaltriers, bien arms, vtus d'habits uniformes,
ceux de chaque galre distingus par la couleur. Un populaire, Simon
Vignoso, fut nomm amiral de cette belle flotte: il reut solennellement
le grand tendard de la rpublique des mains du doge, et mit promptement
 la voile. Mais quand on se fut assur qu'il n'y avait rien  craindre
et rien d'utile  faire du ct de Monaco, on convint d'expdier ces
forces vers le Levant pour protger la navigation marchande et les
colonies de la mer Noire. La flotte fit voile pour la Grce. Elle se
htait de joindre  Ngrepont les Vnitiens et les chevaliers de Saint-
Jean de Jrusalem runis sous les ordres de Humbert, dauphin de Viennois,
avec le but apparent d'aller secourir Smyrne. Cette ville conquise par
les chrtiens, comme nous l'avons vu, et  la prise de laquelle les
Gnois se glorifiaient d'avoir contribu, tait maintenant attaque par
les Turcs, et c'tait un devoir de la dfendre; mais Vignoso trouva le
dauphin en disposition de conqurir l'le de Chio. Ce projet blessait les
intrts des Gnois. Ds longtemps ils avaient frquent cette le et
s'taient empars du monopole du mastic qu'elle fournit et qui tait
alors l'objet d'un grand commerce mystrieusement exploit. Ils avaient
mme rclam la proprit de l'le au nom d'une de leurs plus illustres
familles  qui, disaient-ils, elle avait t injustement enleve.
L'amiral Zacharia, utile auxiliaire de Michel Palologue dans sa
restauration  l'empire, ayant remis en son pouvoir l'le d'Eube, avait
reu en rcompense l'investiture de Chio avec de grands titres d'honneur.
Ses fils aprs lui avaient gard cette possession; mais elle leur fut
envie, parce que le revenu en surpassait de beaucoup le tribut qu'ils en
payaient au fisc imprial. On commena par prtendre que la concession
originaire n'avait t faite que pour dix ans, qu'elle ne se perptuait
que par tolrance et par abus. Une querelle entre les deux frres
Zacharia survint, et elle fournit  la cour de Constantinople l'occasion
de rentrer dans ce fief prcieux. Comme le cadet, exclu de l'hritage par
son an, rclama assistance contre lui, les forces de l'empereur
Andronic dbarqurent dans l'le. Le frre an mourut en se dfendant.
Son frre crut alors recueillir l'hritage sans obstacle, mais il
n'obtint que l'offre d'un commandement subalterne au lieu de ce qu'il
regardait comme sa proprit. Il se retira mcontent et prit inutilement
les armes sans pouvoir rentrer en possession2. De l naissaient les
prtentions des Gnois; elles sommeillaient et ils se contentaient bien
d'une sorte de monopole commercial que les Grecs leur laissaient exercer:
mais tout allait changer si ce pays tombait au pouvoir d'mules
occidentaux. Vignoso fit valoir les droits de la rpublique, et rclama
contre le projet d'invasion. Le dauphin essaya de vaincre cette
opposition par l'appt de l'intrt personnel. Ces offres corruptrices
furent rejetes. Vignoso fit mettre  la voile, rsolu de devancer  Chio
le dauphin et sa flotte.

En y arrivant, il essaya d'effrayer les habitants en les avertissant du
danger qu'ils allaient courir. Il leur prsentait le seul moyen de s'y
soustraire. Il leur suffisait d'arborer le drapeau de la rpublique, de
recevoir quelques Gnois dans leur citadelle. Avec ces garanties, le
dauphin, les Vnitiens, personne n'oserait attaquer un poste qui
paratrait appartenir  la seigneurie de Gnes. La cour de Constantinople
(l'impratrice Anne de Savoie tait alors rgente) avouerait avec plaisir
une prcaution qui lui conserverait Chio: mais si elle ne l'approuvait
pas, l'amiral, qui ne voulait que prter  bonne intention le pavillon et
la petite garnison, s'engageait  les retirer  l'instant.

Cette offre cauteleuse ne sduisit pas les Grecs: ils rpondirent que,
loin d'avoir besoin d'un pareil secours, ils permettaient aux Gnois
d'aller se joindre aux Latins; ils les dfiaient tous. Vignoso se
prsenta dans le port malgr cette rponse altire. Le peuple de Chio fit
pleuvoir sur les galres des pierres et des traits; le cri universel
tait Mort aux Gnois! Ce fut pour ceux-ci une occasion de vengeance ou
un prtexte de prvenir les autres conqurants. Aprs de violents
combats, l'le fut gagne3. Matre de Chio, Vignoso voulut assurer sa
conqute et l'agrandir. Dans le voisinage sur le continent, au milieu
d'un pays o les Turcs s'taient tablis, tait la ville de Fockia, la
nouvelle Phoce. Les Gnois convoitaient cette possession. Ils s'y
prtendaient des droits analogues  ceux qu'ils supposaient avoir sur
Chio. La ville de Fockia avait t btie en quelque sorte par deux frres
Cattaneo, nobles gnois. L'un d'eux, s'tant rendu indpendant, avait
fait dessein de conqurir Mytilne (1330). L'empereur grec, en se faisant
aider par les Turcs, le chassa d'abord de Mytilne et ensuite de Fockia4.
De cette ancienne possession -Vignoso se faisait une sorte de titre.
Pendant qu'il acqurait Chio, les habitants de Fockia lui avaient montr
peu de faveur; ils se dfendirent quand il les attaqua. Ils recoururent
 l'assistance des Turcs; mais ils furent contraints de se donner  Gnes
comme leurs voisins insulaires. L'amiral voulait encore s'emparer de
Mtelin et de Tndos; mais, quand la flotte fut  la voile, tous ces
hommes de mer se soulevrent. Assez chargs de butin, ils taient presss
d'aller mettre leur proie en sret dans leurs foyers. Il fallut
renoncer  pousser l'expdition plus loin. On revint immdiatement 
Gnes. Smyrne, attaque en ce moment et qu'on et pu dfendre, prive de
secours, fut perdue pour les chrtiens.

La liquidation financire des comptes de l'expdition de Vignoso mrite
d'tre remarque. Lorsqu'on croyait armer contre les forces des migrs
de Monaco, les commissaires,  qui le gouvernement avait dlgu la
dpense de l'tat, ne trouvant aucune ressource dans le trsor public,
avaient convoqu d'abord les citoyens les plus riches et les plus zls.
On leur avait expos le danger, les besoins; on leur demanda ce qu'ils
voulaient faire: l'assemble dcida qu'il serait ouvert parmi les
particuliers une souscription pour faire les avances ncessaires  la
construction de vingt-cinq galres au moins; que l'tat garantirait aux
prteurs la sret de leurs deniers, quoi qu'il arrivt aux btiments;
que, pour gage, on leur dlguerait provisoirement un tiers des recettes
du fisc. Ils en jouiraient jusqu'au remboursement qui serait
ultrieurement rgl.

La souscription publie, trente-sept plbiens et sept nobles
s'engagrent  fournir une galre chacun. Mais les commissaires,
craignant que l'effet de ces promesses ne manqut au besoin, exigrent
que chaque souscripteur dpost pour garantie 400 liv., en forme de
cautionnement. Cette prcaution rduisit le nombre effectif  vingt-neuf
galres, vingt-six fournies par autant de populaires, trois par des
nobles.

Au retour, les avances furent rgles et fixes  7,000 gnuines par
galre ou 203,000 gnuines entre les vingt-neuf. Le gouvernement promit
de payer cette somme dans le terme de vingt-neuf ans avec les intrts 
sept pour cent. Pendant ce dlai, tous les revenus de Chio et des places
conquises appartenaient aux cranciers pour leur servir d'indemnit. La
rpublique ne s'y rservait que la souverainet et la justice. Si au
terme de vingt-neuf ans les 203,000 gnuines ne s'acquittaient pas, le
domaine utile de ces conqutes restait en proprit perptuelle aux
cranciers pour leur payement, sous la rserve des frais de la garde et
de la dfense de l'le.

C'est ici un exemple de ces conventions que le gouvernement faisait
frquemment avec ses capitalistes ou avec ses fournisseurs; une
dlgation de certaines branches de revenus leur tait donne comme gage
pour un temps dtermin, pass cela, comme payement en proprit. C'est
la runion des socits diverses formes entre les cranciers intresss
 la perception de ces revenus et  la distribution de leurs produits,
qui, plus tard, a donn naissance  la fameuse banque de Saint-George.

L'alination de Chio resta dfinitive, le gage ne fut point rachet. La
presque totalit des fractions de la crance commune se trouvrent
runies par le laps de temps dans la proprit d'une famille
Giustiniani5. Elle tait compose elle-mme de six races qui, trangres
l'une  l'autre par leur origine, s'taient allies en une sorte de
parent, de fraternit volontaire, abandonnant leurs noms particuliers
pour en adopter un en commun. Cet exemple n'tait pas unique  Gnes; le
nom des de Franchi et quelques autres ont une origine semblable. Quand la
famille Giustiniani se trouva en majorit parmi les propritaires de
Chio, elle s'attacha  cette colonie comme  une habitation de famille;
elle racheta successivement les portions des autres intresss. Chio
resta la vraie patrie d'une foule de membres de cette famille illustre
que nous verrons s'y maintenir aprs la chute de Constantinople. De nos
jours, ils n'avaient pas tous renonc  ce sjour, malgr les incidents
qui avaient ruin leur domination, et il est impossible qu'il n'ait pas
t rpandu de leur noble sang dans les horribles malheurs de cette le
infortune dont l'Europe a t tmoin de nos jours.


CHAPITRE III.
Valente doge. - Guerre avec Venise. - Seigneurie de l'archevque
Visconti, duc de Milan.

Peu aprs l'expdition de Chio, Gnes eut sa part du dsastre d'une peste
terrible qui ravagea l'Italie. Longtemps aprs, le peuple appelait encore
ce temps (1348) l'anne de la grande mortalit. C'est le seul vnement
marqu par les chroniques dans les quatre dernires annes de la
magistrature de Jean de Murta. Il mourut respect, et nomma les pauvres
pour ses hritiers (1349).

La possession de son titre fut  l'instant dispute: heureusement que la
querelle ne fut ni sanglante ni longue. Le fils du doge mort avait
prtendu succder  son pre: mais son ambition trouva peu de soutiens.
La famille Spinola de Lucoli voulait donner  la rpublique un chef
populaire qui ft sa crature; elle avait runi prs de deux mille
citoyens qui nommrent doge par acclamations Luchino de Facio. On le
conduisait au palais, mais la bourgeoisie commerante s'tait assemble
dans l'glise de Saint-George; on y avait fait choix de Jean de Valente;
son cortge devanait au palais celui de Facio. Il semble que le plus
souvent, dans ces temps, chaque parti nommait et proclamait
tumultuairement son candidat. Celui qui pouvait le premier s'installer,
faire sonner la cloche de la Tour et se maintenir un jour  son poste,
tait le doge. L'lection officielle n'tait qu'une vaine formalit qui
ne faisait que ratifier le lendemain ce que l'intrigue ou la violence
avaient fait la veille. Facio, la crature des Spinola, apprenant sous
quels auspices Valente se rendait au palais, eut la prudence ou la
modestie de s'arrter dans sa marche, de remercier et de congdier ceux
qui l'accompagnaient et d'aller faire hommage au nouveau doge.

Sous le gouvernement de celui-ci, le conseil fut mi-parti de plbiens et
de nobles. Les plus grandes affaires de la rpublique en ce temps furent
la suite de la conqute de Chio, les relations avec l'empire grec, et
bientt une guerre avec les Vnitiens, toutes choses qui ne tardrent pas
 se compliquer ensemble.

L'impratrice rgente de Constantinople ne pouvait voir avec plaisir les
conqutes des Gnois sur ses possessions; et elle sentait combien ces
nouvelles colonies donnaient de force  celle de Galata, dj si
menaante, quoique si utile  la capitale qu'elle nourrissait. Anne
envoya quelques forces attaquer Chio et Fockia. Les habitants de Galata
prirent parti pour leurs compatriotes, et ils n'eurent qu' suspendre
pendant quelques jours les approvisionnements qu'ils taient dans l'usage
d'apporter en ville; on en fut si effray que l'impratrice fit cesser
les hostilits, et rendre les prises qu'on avait faites. Alors
l'abondance reparut et tout reprit son cours ordinaire1.

(1349) Une rvolution survint  Constantinople. Cantacuzne, longtemps
serviteur dvou des Palologues, et d'abord tuteur fidle de leur
hritier enfant, avait perdu l'amiti de la rgente grce  l'intrigue
des courtisans; la perscution finit par le pousser  la rvolte.
Soutenu par les Vnitiens, tandis que les Gnois appuyaient Palologue,
le rejeton de leur ancien alli, Cantacuzne empereur fut naturellement
leur ennemi2. Il avait d'ailleurs assez de coeur, si ce n'est assez de
forces, pour dsirer d'tre le matre dans sa capitale et pour vouloir se
dlivrer de la dpendance de ces htes turbulents. Il voulait disposer
des passages du Bosphore, ouvrir et fermer  sa volont les portes de la
mer Noire. S'il n'avait pas des forces maritimes capables de s'opposer
aux flottes gnoises, son amiti ou sa haine tait une source de
prosprit ou une calamit pour une nation maritime dont le principal
commerce, en ces temps, tait au fond du Pont-Euxin. De l'tablissement
de Galata ils avaient fait le centre de leurs colonies de Gazzarie. Ils
en faisaient hommage  l'empereur, mais ils s'y tenaient indpendants, et
souvent ils traitaient d'gal  gal avec le faible gouvernement qui les
comptait pour ses sujets. Assaillis, sur ce rivage ouvert, par les
Vnitiens dans leurs premires querelles, ils avaient profit de cette
insulte pour mettre leur station en tat de dfense, non sans prvoir
qu'au besoin ils se trouveraient fortifis contre l'empereur. L'eau de la
mer avait t introduite dans leurs fosss, ils avaient lev de fortes
murailles3. Actifs, tour  tour hardis et insinuants, sachant se rendre
ncessaires ou tirer parti de leurs services, ils taient fermiers des
droits du Bosphore, et s'en regardaient comme propritaires. Ils en
rendaient trente mille pices d'or et ils en tiraient deux cent mille4. A
mesure que les discordes affaiblissaient l'empire, ils devenaient plus
exigeants et plus hautains. Ils voulaient obliger l'empereur  dsarmer
ses vaisseaux5. Se croyant  l'abri d'un sige et matres de la mer, ils
menaaient d'attaquer Constantinople. Ils rclamaient certains nouveaux
terrains pour s'agrandir sur la hauteur de Pra, et, sur le refus qu'on
leur en avait fait, ils les avaient pris; ils s'taient hts d'y lever
des murailles et des tours. Cantacuzne se rsolut  les punir. On fit
sortir contre eux des troupes et des galres; mais celles-ci furent
manoeuvres avec une extrme ignorance, et les Gnois les prirent  la
bouche du port. A ce spectacle, les soldats s'enfuirent. Ces prises,
avant d'tre conduites  Galata, furent promenes en triomphe devant le
palais imprial. Cantacuzne fut oblig de subir cette ignominie et
d'abandonner aux Gnois la concession des terrains qu'ils s'taient
adjugs. Des fortifications redoutables y furent aussitt leves6. Un
historien grec, qui d'ailleurs mle  ses rcits mille circonstances de
rencontres glorieuses pour les siens et honteuses pour les ennemis,
dplore cette terreur panique qui tout  coup dispersa les dfenseurs, 
tel point qu'il avoue que les Gnois de Galata eussent pu s'emparer de la
capitale. Il bnit la Providence qui inspira la modration aux vainqueurs
dans les ngociations de cette paix force. Il avoue qu'un envoy de
Gnes vint ordonner aux colons de Pra de restituer leurs conqutes,
d'indemniser ceux  qui ils avaient fait dommage et de faire des
soumissions  l'empereur. Mais il termine ce rcit en peignant l'empire
laissant aux mains des ennemis une flotte qui avait cot tant de
dpenses, et priv, sinon en totalit, du moins dans la plus grande
partie, de l'espoir des revenus annuels du fisc7.

Gnes ne pouvait supposer qu'un accord si humiliant pour Cantacuzne
laisst ce prince dans des dispositions amicales et sans dsir de venger
ses affronts. Les Vnitiens vinrent lui en offrir l'occasion peu aprs.
La rivalit n'avait pas cess entre les deux rpubliques; Venise se
ressentait de ce qui s'tait pass  la conqute de Chio. Les Gnois,
dont les relations commerciales  Tana taient suspendues, taient jaloux
que les Vnitiens y conservassent les leurs; vainement ils avaient
reprsent  ceux-ci qu'il serait honorable  deux puissances chrtiennes
de faire cause commune contre une nation barbare. Ils avaient offert 
leurs mules de les admettre  commercer  Caffa; ils leur auraient
concd des privilges: tout fut inutile; l'animosit s'accrut; la
moindre rencontre sur mer devait donner naissance  la guerre; elle
clata8. Le premier hasard fut pour les Vnitiens: trente-cinq de leurs
galres en rencontrrent quatorze de Gnes qui allaient en marchandises,
et les envelopprent. Dix furent prises, quatre en portrent la nouvelle
 Chio; mais l se trouvait Simon Vignoso, le conqurant de cette le;
il en tait alors le podestat pour la rpublique de Gnes. Il arma
aussitt tous les btiments qu'il put rassembler. Neuf galres, sous le
commandement de Philippe Doria, allrent assaillir la colonie vnitienne
de Ngrepont et y enlevrent vingt-trois vaisseaux marchands9.

C'est au milieu de ces hostilits que Venise excite les ressentiments de
Cantacuzne contre les Gnois. Ceux de Galata, instruits de cette
ngociation, tandis qu'il balanait encore, se complurent  lui rappeler
leur force et sa faiblesse. Les machines de Pra lanaient des pierres
dans Constantinople par-dessus les murs. On s'excusait de cette insolence
sur une maladresse de l'ingnieur, et elle recommenait sans cesse.
Cantacuzne, irrit, contracta contre de si mchants voisins une triple
alliance avec Venise et le roi d'Aragon. Nicolas Pisani conduisit
quarante-cinq galres vnitiennes; Pons de Saint-Paul commandait trente
galres catalanes; quatorze furent ajoutes par les Grecs  cette flotte
combine. La rpublique de Gnes avait expdi soixante galres sous
Pagan Doria, clbre amiral. Les flottes se rencontrrent dans le dtroit
des Dardanelles,  peu de milles de Constantinople. Sans attendre le
premier choc, les Grecs prirent la fuite et cherchrent leur salut dans
leur port. Il n'en fut pas ainsi des autres combattants; la bataille fut
sanglante pour tous. On disputa la victoire une journe; elle resta aux
Gnois, et elle n'tait pas encore assure quand une effroyable tempte10
vint sparer, submerger, jeter ou briser sur les ctes les vainqueurs et
les vaincus. Les Catalans et les Vnitiens perdirent mille hommes; les
Gnois avaient plus de sept cents morts, treize de leurs galres taient
choues; sur ce nombre ils en sauvrent dix. Ils en prirent ou coulrent
 fond dix aragonaises et vingt-quatre vnitiennes. L'amiral espagnol fut
tu: les Catalans portrent le plus grand poids de la journe. Aprs une
nuit funeste, l'amiral vnitien abandonna le champ de bataille emmenant
les dbris de ses forces  Candie11. Cantacuzne, pliant sous la
ncessit, rompit ses alliances; non-seulement il confirma aux Gnois
autant de privilges qu'ils en rclamaient, mais il leur abandonna des
places dans la Propontide, et mit entre leurs mains les deux chteaux qui
ferment la mer Noire. Enfin les Grecs consentirent, pour plusieurs
annes,  ne frquenter Tana qu'en compagnie et  la suite des navires
gnois,  moins d'une permission spciale du doge12.

Tel fut le succs de la rpublique, glorieux, mais si chrement achet,
qu'on s'abstint de clbrer la victoire par des crmonies publiques au
milieu du deuil des familles. L'amiral Pagan Doria, rentrant  Gnes
couvert de gloire, n'en fut pas moins mal reu de cette ingrate patrie 
laquelle il apportait un trait si avantageux. L'esprit de parti qui le
poursuivait s'tait dj manifest sur la flotte avant la victoire et lui
avait suscit de grandes difficults. Son autorit avait t brave. Un
factieux, del Moro, capitaine d'une de ses galres, avait ourdi contre
lui une sdition pour le dtourner de ses plans de campagne et pour le
forcer  assiger Hracle13. Il avait ouvertement menac l'amiral de la
justice populaire  laquelle il aurait  rendre compte. Doria n'avait pu
calmer le soulvement qu'en y cdant. Il avait pris Hracle; et, au
pillage qu'il y permit, il dut probablement la bonne volont de ses
quipages dans la bataille navale; mais, revenus  Gnes, ses ennemis
n'avaient pas renonc  le poursuivre. On le dnonait aux familles comme
responsable de leurs pertes. On l'accusait d'avoir outrepass ses
pouvoirs; en un mot, on l'carta du commandement d'une nouvelle
expdition prpare contre Venise. On lui donna pour successeur un
Grimaldi; et de ce nom on peut conclure que ce n'tait pas l une
querelle de populaires contre le noble, mais de guelfes contre le
gibelin.

L'amiral vnitien Pisani prit sur Grimaldi une revanche fatale  la
gloire,  la puissance de Gnes et  sa libert. La flotte de Venise,
runie aux forces du roi d'Aragon, comptait quatre-vingts galres, les
Gnois en avaient soixante. Antoine Grimaldi fut surpris et attaqu sur
les ctes de Sardaigne: le combat lui fut malheureux  un point
tellement inou qu'il rentra tristement  Gnes avec dix-neuf galres;
il en laissa quarante et une aux mains de l'ennemi.

Gnes n'avait jamais prouv une calamit pareille. La rumeur fut
gnrale. Les affections de chaque famille, tous les intrts, tous les
sentiments nationaux et privs taient blesss par ce cruel vnement.
L'tat tait sans ressource pour se venger ou pour se dfendre.
L'autorit tait dcrie; les rcriminations du peuple contre les
nobles, des guelfes contre les gibelins recommenaient de toute part.
Dans un pays o le sige du gouvernement tait si glissant, il n'y avait
aucun rgime qui pt tenir  une si effroyable secousse. Nous perdons le
fil de l'intrigue qui vint mettre  profit les ressentiments du
dsespoir. Mais enfin on vit proposer au conseil, dlibrer, dcider de
rsigner Gnes et tout l'tat dans les mains de Jean Visconti, archevque
et duc de Milan14. On crut prendre des prcautions suffisantes pour
conserver la libert nationale sous sa seigneurie. Elle n'tait accepte
que pour la vie seulement. De son ct, il promit de dfendre la
rpublique, de faire, s'il le fallait, la guerre aux Vnitiens. Pour
commencer, il prta de grandes sommes d'argent afin de crer de nouvelles
flottes. N'oublions pas de dire que Visconti est fort lou dans les
chroniques gnoises pour avoir donn  la ville une horloge sonnante,
invention qu'on n'y connaissait pas jusque-l. Le marquis Guillaume
Pallavicini vint commander au nom de l'archevque. Le doge Valente
rsigna sa dignit et cda la place.

CHAPITRE IV.
Boccanegra redevenu doge.

(1354) Aussitt qu'on put mettre  la mer vingt-cinq galres, elles
partirent. On en rendit le commandement  Pagan Doria, le vainqueur de
Pisani aux Dardanelles. Dix autres galres aux ordres de Grimaldi
allrent le rejoindre. Cette flotte se montra dans l'Adriatique, ravagea
l'Istrie et brla Parenzo au fond du golfe: elle en sortit pour gagner
la More, et l seulement elle se rencontra avec trente-six galres et
cinq gros vaisseaux ennemis. C'tait encore Pisani qui les commandait;
il allait tenter, pour la troisime fois, l'inconstante fortune. Il avait
devanc les Gnois au port de Sapienza. Sa flotte formait deux divisions:
l'une tait range  l'embouchure du port; Pisani la commandait en
personne: le reste de ses galres, qui et manqu de place pour se
mettre en ligne, occupait les derrires dans l'intrieur, sous les ordres
de Morosini. Par une hardie manoeuvre, une partie de la flotte gnoise se
lance d'une ardeur irrsistible entre le bord et l'extrmit de la ligne
vnitienne, et pntre dans le port o Morosini ne s'attendait pas  tre
attaqu et n'tait pas en dfense. Les Gnois prennent et brlent tout ce
qui se trouve en cette enceinte et, jetant partout la confusion, ils
reviennent assaillir la division de Pisani sur ses derrires, tandis que
Pagan l'attaque en face. Tout fut pris, la flotte vnitienne fut
dtruite. De ceux qui la montaient un grand nombre prirent par le fer ou
dans les flots; on ramena  Gnes cinq mille prisonniers, l'amiral lui-
mme, l'illustre Pisani, et pour trophe le grand tendard de Venise. Le
triomphe cette fois fut clbr avec ivresse. C'est  Saint-Mathieu,
l'glise de la famille de Doria, que furent accomplies les actions de
grces et qu'on institua un solennel anniversaire. Sur la mme place de
Saint-Mathieu, un palais, achet des deniers de l'tat, fut donn  Pagan
Doria, comme un monument perptuel de la reconnaissance nationale. Ainsi
le grand citoyen fut veng de ses dtracteurs.

(1355) Les calamits s'taient partages; les revers et les embarras
financiers avaient t rciproques. Les deux rpubliques n'avaient rien
de mieux  faire que de souscrire  une paix pour terminer une querelle
sans but, presque sans motifs qu'elles pussent allguer, et qui les
ruinait l'une et l'autre. L'archevque Visconti avait tent cette oeuvre.
Ptrarque lui avait servi d'intermdiaire. Il reste des pices de cette
ngociation, o l'illustre ambassadeur, plus rhteur que diplomate,
esprait dsarmer par son loquence et au nom du patriotisme italique,
deux rpubliques jalouses et acharnes. Les Vnitiens, au lieu de cder,
avaient dclar la guerre  l'archevque Visconti. Il mourut peu aprs,
avant d'avoir pu terminer cette querelle. Ses trois neveux lui
succdaient tandis que Venise prouvait le revers de la Sapienza. Cet
vnement changea les esprits; on fit une trve. Les neveux de Visconti,
que les Gnois n'avaient pas balanc  reconnatre, quoique leur trait
avec l'archevque ne dfrt la seigneurie qu' sa personne1, devinrent
les arbitres de la paix. Venise paya aux Gnois deux cent mille florins
pour les frais de la guerre, renona  commercer  Tana pendant trois
ans, et se contenta d'avoir, pendant le mme temps, un comptoir dans la
colonie de Caffa. C'tait s'abaisser sous le monopole gnois dans la mer
Noire2.

Le roi d'Aragon n'avait point encore accd  cette paix. Gnes, pour l'y
dcider, arma quinze galres que Philippe Doria commanda. L'historien de
Gnes se borne  dire que cette flotte s'empara de Tripoli de Barbarie et
en ramena des esclaves et un grand butin. Les crivains trangers
ajoutent que Doria apprit en Sicile qu'une rvolution avait donn Tripoli
 un usurpateur, en enlevant cette ville  la domination du roi de Tunis.
Il calcula qu'au milieu des dissensions, suite de cette entreprise
rcente, on pourrait surprendre le pays et y faire un coup de main
profitable. Il s'y prsenta d'abord en ami; l, pendant plusieurs jours,
il tudia le port et la place, et prpara les mesures qu'il avait 
prendre. Cette exploration secrte tant finie, il prit cong; mais 
peine loign du bord, il s'ouvrit de son dessein  ses compagnons que
l'espoir du profit y fit consentir facilement. On tourna la proue la
nuit, on revint dans le port, on attaqua les murailles. La ville fut
pille ou plutt dpouille. Doria la vendit ensuite  un autre tyran, et
ramassa ainsi une somme considrable. Le gouvernement de Gnes, auquel il
fit parvenir l'avis de son expdition, la dsavoua, craignant que cette
trahison, cette violence sans prtexte ne soulevassent tous les peuples
de la Mauritanie avec lesquels les Gnois faisaient alors le commerce;
mais personne ne parut s'intresser  l'usurpateur de Tripoli ni  sa
ville. Doria, enrichi par le pillage, fut reu facilement en grce; au
lieu du bannissement prononc contre lui, on lui imposa pour pnitence
d'aller croiser trois mois contre les Aragonais, sans recevoir aucune
solde de la rpublique3.

Un autre vnement, encore d  une grande hardiesse, rehaussait en mme
temps le crdit et les esprances des Gnois au dehors. Franois
Gatilusio, un de leurs nobles, entreprit de ramener sur le trne de
Constantinople Jean Palologue. Cet hritier d'une race favorable 
Gnes, dpossd par son ancien tuteur, avait t tenu loin de la
capitale et presque prisonnier avec le vain titre de collgue de
Cantacuzne. Il tait mcontent de son sort et il avait fait dj
quelques dmonstrations inutiles. Une nuit, deux galres de Gatilusio
demandent asile dans le port de Constantinople, comme pour chapper  un
accident de navigation. A peine elles ont obtenu accs que le prince et
une troupe de combattants en descendent et font retentir le cri de vive
Palologue. Tout ce qui leur rsiste est renvers. Ce coup de main suffit
pour faire une rvolution complte. Cantacuzne se dmet et va
s'ensevelir dans un clotre. Gatilusio obtint pour rcompense la main
d'une soeur de l'empereur et la seigneurie de l'le de Mtelin qui resta
longtemps  sa famille: Gnes y gagna de nouvelles faveurs dans l'empire
et la confirmation de tous ses privilges4.

Tandis que la prpondrance de la rpublique se rtablissait au loin,
tenue par ses revers mmes hors des mouvements de la politique italienne
et comme perdue parmi les nombreux domaines de la maison Visconti, elle
chappait aux contrecoups des rvolutions de la Lombardie et de la
Toscane.

L'empereur Charles IV vint se faire couronner  Rome, et rveilla en
Italie la discorde gibeline. Une circonstance rendait ces divisions bien
funestes, c'tait l'emploi des compagnies de mercenaires qui servaient
d'auxiliaires aux partis, et qui souvent, faisant la loi  ceux qui les
avaient appels, ne souffraient plus de paix dans toute l'Italie. Des
dbris, des licenciements successifs, du rebut des armes des rois de
France et d'Angleterre, s'taient formes ces dangereuses bandes
d'aventuriers gascons, espagnols, allemands, gens de toutes nations, ne
connaissant plus de domicile, d'industrie, de ressources que les camps,
la guerre et ses profits. L se mlaient en foule des Italiens exils,
vagabonds, dsormais sans patrie. Ils se louaient en dtail  des
capitaines qui revendaient en gros les services de leur troupe  titre de
spculation. Indiffrents  la cause pour laquelle ils trouvaient  se
faire payer, changeant de matres suivant les meilleures conditions qu'on
leur faisait, se mnageant quand on les opposait les uns aux autres, mais
terribles aux citoyens, c'tait un flau destructeur partout o ils
passaient. Ceux qui les employaient s'puisaient  les soudoyer; et le
pillage du pays mme qu'ils venaient servir tait immanquablement le
supplment ou l'acompte de leur solde. Quelques chefs trs accrdits
conduisaient ces bandes redoutables. Une, entre autres, nomme la grande
compagnie, dsola longtemps l'Italie suprieure. Ces capitaines, qui
devaient vivre de leur mtier, eux et leur troupe, taient assez
puissants pour faire la guerre  leur propre compte, quand l'emploi et la
demande manquaient d'ailleurs. S'ils ne s'acquraient pas de domination
stable, comme Franois Sforza le fit plus tard, les dpouilles publiques
leur servaient de conqutes.

La grande compagnie attaqua les Visconti qui s'taient alin l'empereur
 son retour en Allemagne. Non-seulement cet orage lev sur leur tte
n'atteignit pas les Gnois, mais ils virent dans les embarras qui
assigeaient leurs seigneurs, l'occasion de se soustraire impunment  la
domination de ceux-ci. Leur protection embrasse par dsespoir, tait
devenue odieuse ds le jour o l'on avait cess de la croire ncessaire.
Avec les prosprits nouvelles avait reparu le dsir de l'indpendance.
Le prtexte de la reprendre fut fourni par ces prils mmes qui
assigeaient alors les Visconti; rassemblant toutes leurs ressources,
ils demandrent des secours au lieutenant qui gouvernait Gnes en leur
nom. Ce qu'on exigeait dpassait la limite des conventions rciproques et
excitait des murmures. A la publication officielle de l'ordre des ducs,
le noble Melian Cattaneo leva la voix et protesta contre l'illgitimit
de cette rquisition. Sur le compte qui en est rendu  Milan, Cattaneo y
est mand. Avant d'obir, il parat sur la place publique; il raconte
l'ordre qui lui est notifi, il avise les autres nobles de se tenir pour
avertis; s'ils le laissent aller  Milan, ils y seront bientt traduits 
leur tour. A la suite de cet clat, une conjuration se forme pour se
dbarrasser du joug des Visconti; mais en mme temps tous les nobles
conspirent secrtement  rtablir le gouvernement de leur caste. Ils
conviennent d'un jour o ils prendront les armes pour ce double dessein.
Mais le peuple se soulve aussitt qu'eux, et tandis qu'on en est aux
mains, reparat Simon Boccanegra, l'ancien doge: il vient revendiquer sa
place. Il se dirige vers le palais public en vitant le lieu du combat o
sa marche est encore ignore. La foule qui le suit grossit et le seconde.
Arriv devant le palais, le capitaine milanais qui y commandait encore
essaye de lui en disputer l'entre. On lui fait entendre que cette
rsistance est vaine. Le doge entre, il s'installe; il fait sonner
aussitt la grosse cloche de la rpublique; ce signal bien connu annonce
aux nobles que, tandis qu'ils soutiennent un combat ingal, le trne
ducal est rempli et qu'il n'est plus temps de le disputer. Leur troupe se
rompt et se dissipe. Boccanegra est proclam avec les formalits
accoutumes.

La rvolution et le triomphe furent exclusivement populaires. Le conseil
du doge fut compos des seuls plbiens, les gibelins et les guelfes y
furent mls. Quelques-uns des principaux nobles furent exils. Enfin un
dcret solennel dclara les nobles incapables de tout office de la
rpublique. On leur interdit jusqu' l'armement des galres et mme des
vaisseaux de commerce5. Cette dernire rigueur ne dura pas. On voit mme
Boccanegra confier immdiatement aprs  des nobles les magistratures
suprieures de la colonie de Caffa.

Le territoire de la rpublique resta tranquille et en sret6. La
navigation gnoise fut toujours libre et sans obstacles.

Quelques annes se passeraient sans vnements remarquables et sans
rvolutions. Mais les nobles ne pouvaient se rconcilier  une
constitution qui les traitait avec une ingalit rvoltante. Parmi les
populaires, il s'levait quelques maisons ambitieuses qui se lassaient
d'attendre la fin du rgne de Boccanegra. Au milieu de ces ennemis
divers, le doge, cherchant  se dfendre, tait hautain, souponneux,
despotique, du moins s'il faut en croire des tmoignages qui peut-tre ne
sont pas exempts de partialit. Il avait cependant son parti et ses amis.
Il possdait surtout deux excellents conseillers qui lui assuraient la
faveur de certaines parties du public, et  qui l'on attribuait
volontiers ce qu'il faisait de bien. Nicolas de Ganetto tait un marchand
riche et trs-accrdit parmi les guelfes; Lonard de Montaldo,
jurisconsulte gibelin, tait universellement respect. On ignorait sa
dissimulation profonde; mais son ambition commenait  paratre, et on
le regardait ds lors comme le futur doge; l'on ajoute que ce bruit
excitant la jalousie de Boccanegra, il fit nommer Montaldo capitaine
gnral de tous les tablissements gnois du Levant, afin de le
soustraire aux regards et  la bienveillance publique. Exil en Romanie,
sous ce titre honorable, on s'aperut bientt qu'il manquait aux conseils
du doge. Des complots rels ou prtendus effrayent le gouvernement et le
public. Tantt on voit dporter des particuliers suspects, tantt la
ville est tmoin de supplices. Enfin une catastrophe arriva: Pierre de
Lusignan, roi de Chypre et roi titulaire de Jrusalem, passa par Gnes,
accompagn de son fils. Il venait exciter le zle des chrtiens
occidentaux pour le recouvrement de la terre sainte (1363). Il fut reu
avec de grands honneurs, et vcut en familiarit avec le doge. Il arma
chevalier le fils encore enfant de Boccanegra. Un festin fut donn au roi
par le noble Malocello, Boccanegra y assista; ce fut, dit-on, pour y
tre empoisonn; on le rapporta demi-mort. Son agonie se prolongeant
quelques jours, ceux qui voulaient sa succession ne purent se rsoudre 
attendre. Le peuple se rendit au palais en foule et arm, il demanda
qu'on lui montrt le doge: on rpondit qu'il n'tait pas en tat de
paratre. La troupe cria que cette rponse prouvait assez que Boccanegra
tait mort; on le tint pour tel, aprs s'tre assur de la personne de
ses frres, et l'on procda  l'lection d'un successeur. Cette lection
fut faite paisiblement avec des formes compliques, empruntes des usages
de Venise, mais qui probablement ne donnaient dans cette occasion qu'un
rsultat convenu. Les lecteurs proclamrent doge Gabriel Adorno,
populaire et marchand. Six commissaires furent nomms pour constituer le
gouvernement de ce nouveau chef.

Pendant ce temps, Boccanegra dpossd, sur son lit de mort, paya enfin
le dernier tribut dans le plus triste abandon. Il avait plusieurs
factions contre lui et beaucoup d'envieux: peu le regrettaient. Odieux
au nouveau doge et par consquent dlaiss par ceux qui se tournent
volontiers vers le soleil levant, il fut port au tombeau sans cortge et
enseveli sans honneurs7.


CHAPITRE V.
Gabriel Adorno, doge. - Dominique Fregoso, doge.

Simon Boccanegra, revenu sur son sige ducal, en mourant dans sa dignit
avait consolid, malgr sa triste fin, le rgime des doges populaires.
C'tait un grand hritage qu'il laissait aux plbiens ambitieux; il ne
manqua pas de mains avides pour s'en emparer, ni de familles assez
considrables pour esprer de s'en faire un patrimoine.

Parmi ces races bourgeoises qui s'rigeaient aux dpens de la noblesse en
une sorte d'aristocratie nouvelle, deux maisons, les Adorno et les
Fregoso, s'levrent au-dessus des autres. Elles se ravirent
alternativement le pouvoir, et l'une et l'autre se virent au moment de le
rendre hrditaire. Bientt, se conduisant en princes, les frres, les
plus proches parents furent entre eux des comptiteurs acharns, assez
grands pour que l'intrt de leur grandeur dt passer avant celui de leur
patrie. Enfin vient le temps que tout doge qui ne peut se soutenir vend
sa rpublique  une puissance trangre. C'est, pendant cent cinquante
ans l'histoire que nous allons parcourir.

(1363) Gabriel Adorno, premier doge de son nom, eut naturellement 
combattre l'opposition de la noblesse dpossde qui rsistait  son
abaissement et qui disputait le pouvoir. Il avait  se dfendre contre le
duc de Milan, qui traitait les Gnois de rvolts et qui leur taisait une
guerre ouverte. Ses forces enhardissaient les migrs dans leurs attaques
et les ennemis intrieurs dans leurs complots. Adorno comprit sa
position; il traita avec Visconti. Il offrit de lui assurer les avantages
que le duc tirait de sa seigneurie prcdente, quatre mille cus d'or de
tribut annuel, et un secours de quatre cents arbaltriers. Ce march fut
accept. Ce n'est qu' ce prix que le doge fut reconnu par le duc de
Milan et que l'assistance de celui-ci fut retire aux migrs.
(1370) Cet arrangement donna quelques annes de stabilit au gouvernement
d'Adorno, mais les finances taient en dsordre, puises par les
expditions militaires et par les prparatifs de dfense qu'il avait
fallu multiplier. Le doge et son conseil, obligs d'y pourvoir,
imposaient de nouvelles charges, demandaient et levaient de l'argent de
toute part. Un grand nombre de citoyens refusaient d'obir  ces
rquisitions. La malveillance et la jalousie en profitrent: une
assemble nombreuse et anime se tint dans l'glise des Vignes. A son
tour, Dominique Campo Fregoso (Fregose), riche marchand plbien, avait
runi les guelfes dans son quartier. Aprs une ngociation, sa troupe
vint se runir,  l'autre assemble, et, par un mouvement unanime, on se
porta tous ensemble au palais public. On y trana les machines de guerre
pour l'assiger. Adorno, esprant se dfendre, fit sonner le tocsin de la
tour pour appeler  son aide, mais il ne se prsenta personne pour
soutenir sa cause. Appuy par tous les voeux il y avait si peu d'annes,
choisi pour sa rputation de justice et comme incapable de s'adonner  la
tyrannie, c'est  ce point que maintenant sa faveur tait passe; il
subit sa destine. Quand il vit le feu dj mis aux portes du palais, il
se rendit. Fregoso, proclam doge  sa place, le fit immdiatement
conduire en captivit dans la forteresse de Voltaggio.

Ainsi parut sur ce thtre cette nouvelle famille des Fregoso qui devait
disputer si longtemps aux Adorno l'empire de Gnes. Quelques populaires,
et avec eux beaucoup de nobles, s'levrent contre une lection
tumultuaire et violente; assembls dans une glise loigne, ils
prtendaient procder  un autre choix. Fregoso eut l'adresse de parer ce
coup. Il dclara que si le voeu spontan de ses concitoyens l'avait fait
doge, il ne voulait exercer sa dignit qu'avec leur assentiment rflchi,
ni gouverner qu'avec des lois qui limitassent son autorit. Il demandait
que des rgles lui fussent imposes. L'opposition fut vaincue par cette
dmarche modeste. Fregoso resta paisiblement au pouvoir avec un conseil
exclusivement compos de populaires.

L'accession d'un guelfe  la magistrature suprme ne suffisait pas pour
rconcilier les nobles guelfes au gouvernement plbien. Les Fieschi
inspiraient de loin des complots et persvraient dans leurs hostilits.
Jean Fieschi, vque de Verceil, puis d'Albenga, et bientt cardinal,
tenait la campagne  la tte de huit cents gendarmes.


CHAPITRE VI.
Guerre de Chypre. - Nouvelle guerre avec les Vnitiens. - Guarco, doge.

Gnes touchait alors  une de ces grandes poques o l'intrt commun et
l'orgueil national compromis au dehors savent dtourner les esprits des
dissensions domestiques et inspirer des efforts unanimes. Les expditions
maritimes n'avaient pas t ngliges. Les flottes gnoises se faisaient
partout respecter. Les populaires et les nobles se signalaient  l'envi
dans cette carrire. Les colonies de Pra et de la mer Noire dans tout
leur clat excitaient l'envie des Vnitiens. Les deux nations partout en
concurrence se disputaient dans le royaume de Chypre l'influence
politique et la prfrence mercantile. Il en naquit des guerres
sanglantes.

L'le de Chypre, possde par des chrtiens et ayant un trafic ncessaire
avec ses voisins mahomtans de l'gypte et de la Syrie, tait un des
points les plus favorables au commerce des navigateurs de la
Mditerrane. Pendant que les Latins rsidaient en Syrie et depuis que
cette le tait tombe en partage  la famille des Lusignan, plusieurs
traits y avaient donn aux Gnois accs au commerce, sauvegarde,
privilges, et enfin avaient consolid les tablissements de leurs
colonies. Ils avaient t autoriss  btir des comptoirs  Nicosie et 
Famagouste, les deux capitales de l'le. Leurs relations avec le royaume
de Chypre avaient redoubl depuis que Gnes avait prodigu une honorable
hospitalit au roi Pierre de Lusignan dans son voyage en Occident. Mais
ce prince ne vivait plus. Ses frres, qui s'taient dfaits de lui,
faisaient rgner sous leur tutelle son jeune fils, comme lui nomm
Pierre.

Au couronnement de ce nouveau roi, ses oncles, le prince d'Antioche et
surtout Jacques de Lusignan montrrent plus de faveur aux Vnitiens
qu'aux Gnois. Ceux-ci en furent offenss; ils s'obstinrent  rclamer
les vains honneurs de la prsance dans la crmonie. On dcida contre
leurs prtentions: ils ne s'en dsistrent point, ils soutinrent leur
cause avec hauteur et enfin avec violence. Une meute sanglante s'leva
contre eux. Huit des plus distingus furent saisis et prcipits d'une
tour; un noble, Malocello, tait de ce nombre. On fit ensuite main basse
dans toute l'le sur les personnes et sur les proprits de ces anciens
htes.

(1373) La rpublique ressentit vivement le malheur et l'outrage. On
rsolut d'un tirer une prompte vengeance. Pierre Fregoso, frre du doge,
fut l'amiral suprme d'une grande flotte de quarante-trois galres
montes, dit-on, par quinze mille combattants, parmi lesquels se
distinguaient un grand nombre de volontaires. Dj une division de sept
galres, confie  la direction de Damian Cattaneo, avait prcd le
corps d'arme. Cet habile capitaine tablit sa croisire autour de
Chypre, de manire  fermer l'accs  tout secours du dehors. Il avait
surpris la ville de Paphos (Bassa). L, avec un butin considrable on lui
prsenta soixante et dix captives vierges ou jeunes pouses. Le gnreux
amiral les renvoya libres en prenant soin de les protger contre toute
insulte. Les maris qui avaient partag le sort de leurs femmes furent mis
en libert avec elles. Cette gnrosit excita les murmures des
compagnons de Cattaneo. Pensez-vous, leur dit l'amiral, en leur
imposant silence, que ce soit pour prendre des femmes que la rpublique
nous envoie? Un soldat prisonnier lui tait amen, convaincu, disait-
on, d'tre le meurtrier de Malocello dans la fatale journe du
couronnement du roi. Toute la troupe voulait sa mort et le malheureux
l'attendait. Cattaneo le sauva. Il est, dit-il,  la solde des gens de
Chypre; il n'est pas coupable de ce que ses chefs lui ont fait faire.

Les excellentes dispositions de Cattaneo avaient ainsi ouvert la voie aux
succs de la flotte qui le rejoignit devant l'le. L'amiral suprme livra
de nouveaux combats, dtruisit et brla les vaisseaux de Chypre; le
dcouragement des insulaires fut tel que Famagouste se rendit sans
combat. Ainsi la guerre finit. Le premier soin de Fregoso fut pour la
vengeance que Gnes l'envoyait accomplir. Il fit trancher la tte  trois
seigneurs auteurs reconnus du massacre des Gnois. Jacques de Lusignan et
les deux fils du prince d'Antioche furent envoys (1375)  Gnes avec
environ soixante seigneurs ou chevaliers de l'le. Cette justice faite,
l'amiral accorda la paix au jeune roi; il le maintint sur son trne en
exigeant pour la rpublique un tribut annuel de 40,000 florins1, et pour
les armateurs qui avaient fait les frais de l'expdition, 4,012,400
florins pour l'armement et 90,000 pour les frais du retour: ces sommes
payables en douze termes d'une anne, Famagouste restant aux mains des
Gnois jusqu' l'extinction de cette dette. Fregoso ayant pourvu  la
garde et au gouvernement de la ville qui lui tait donne en gage,
reparut en triomphe dans le port de Gnes.

La guerre de Chypre n'avait pas ouvertement mis aux mains les Vnitiens
et les Gnois. Mais leur rivalit qui en avait fourni l'occasion
s'envenimait par son issue. Un nouvel incident produisit une rupture
dclare et de grands vnements.

L'empereur Jean Palologue, celui mme que les Gnois avaient si
utilement aid  remonter sur son trne, choisissant Manuel, son fils
cadet, pour hritier, avait fait crever les yeux  l'an, Andronic, et
mme au fils encore enfant de celui-ci. La prison des princes aveugles
tait voisine de Pra. Les Gnois de cette colonie avaient pris le parti
d'Andronic, ils avaient procur son vasion, ils le reconnurent hautement
pour le successeur lgitime de l'empire. Ils firent plus: ils
l'amenrent  Constantinople et le mirent sur le trne. Andronic, pour
condition ou pour rcompense de ce service, leur accordait Tndos.
Cependant le pre dtrn et prisonnier  son tour, implorant du secours,
avait sign un dit qui donnait cette mme le  la rpublique de Venise.
Un amiral vnitien, prenant sur lui de s'en prvaloir, n'avait pas
attendu les ordres de son gouvernement pour se mettre en possession de
l'le ds longtemps envie. Elle fut immdiatement fortifie; Venise
envoya des renforts. Gnes se mit en devoir de revendiquer le don
d'Andronic, et les deux peuples s'engagrent dans une guerre srieuse2.

(1378) Elle se compliqua de beaucoup d'lments. Tandis qu'avant de la
dclarer, des deux cts on expdiait des forces au Levant, Franois de
Carrara, tyran de Padoue  qui les Vnitiens avaient impos nagure une
paix onreuse, se coalisa contre eux avec les Gnois. Par cette alliance
ils entrrent dans la grande ligue des ennemis de Venise o se trouvaient
le roi de Hongrie, le duc d'Autriche et la reine de Naples. Franois
Spinola fut en leur nom l'un des ambassadeurs qui allrent proposer la
paix et intimer la guerre aux Vnitiens3. Ceux-ci  leur tour se
ligurent avec le seigneur de Milan, Bernabo Visconti; ils firent donner
une fille de ce prince pour femme au roi de Chypre qui s'attacha  leur
cause, press de se soustraire au trait que lui avaient dict les Gnois
et d'arracher de leurs mains Famagouste. En Ligurie,  l'instigation de
Visconti, le marquis de Caretto se mit en campagne et enleva aux Gnois
Noli, Castelfranco et Albenga. Cette dernire ville fut perdue par la
trahison de son podestat. C'tait un des lieutenants et des plus intimes
confidents de Fregose. Sur quelque mcontentement il avait t loign de
la personne du doge et il se crut exil dans son gouvernement. Pour s'en
venger il vendit la place  Caretto et  Jean Fieschi, vque de cette
mme ville d'Albenga, toujours souleve et en armes contre la rpublique.
Pendant qu'un Fieschi persistait ainsi dans sa rbellion, un autre membre
de la mme famille tait nomm amiral d'une des flottes gnoises, car la
ncessit d'appeler  la dfense quiconque pouvait y prter la main avait
fait rvoquer toutes les sentences de bannissement. Fregose avait
persist huit ans dans son gouvernement; parmi tant de capitaines ou de
doges nomms  vie, aucun n'avait tenu si longtemps. Les mules
impatients qui ne voulaient que sa place et ceux qui dsiraient un rgime
plus au gr de leur faction, s'unirent enfin. Les mcontentements
mrissaient et il devint vident que pourvu que l'on pt mettre le peupl
sous les armes, il attaquerait le doge. Fregoso, qui s'y attendait, se
refusait  tout armement. On employa les manoeuvres les plus perfides
contre sa rsistance. Le bruit se rpandit que la grande compagnie,
soudoye par Visconti, venait de franchir les monts  l'improviste et
descendait en ravageant les valles. A tout moment et de divers cts des
messages accouraient et confirmaient ces bruits. Bientt arrive l'annonce
qu'une grande flotte vnitienne est  Porto-Venere et vient assaillir
Gnes. Toute la ville est imbue de ces nouvelles, certaines, dtailles,
confirmes; on demande  grands cris que les citoyens se mettent en
dfense contre des dangers si imminents; le doge lui-mme en reoit de
tels avis qu'il leur donne une pleine crance. Il appelle les habitants
aux armes; au bout de quelques heures les armes taient tournes contre
lui. Le palais est assig, forc: il est contraint de se rendre. On le
dpose, on le jette dans un cachot, on fait subir le mme traitement 
son frre Pierre, celui-l mme qui avait fini d'une manire si brillante
la guerre de Famagouste et  qui la rpublique venait de prodiguer les
marques de la reconnaissance nationale. Mais Pierre, habile  s'aider
dans sa triste situation, parvint bientt  se sauver et se rserva pour
une meilleure fortune. La famille Fregoso fut bannie  perptuit: les
vengeances journalires et rciproques, les dignits phmres, tout est
proclam perptuel dans les temps de rvolutions.

Les partis qui venaient de vaincre ne pouvaient s'accorder. En
s'unissant, ils s'taient tromps, et cette aventure assez commune eut
cela de particulier que les chefs se jourent l'un l'autre. Des lecteurs
aposts, gens de peu de consistance, lurent d'abord pour nouveau doge
Antoniotto Adorno, chef,  cette poque, de son ambitieuse race; une
poigne de proltaires proclama dans les rues son nom et son rgne. Saisi
du pouvoir pendant quelques heures, il se crut matre sans contestation.
Mais le reste des citoyens ne tint pas compte de cette lection
subreptice. Ils procdrent de leur ct. Nicolas de Guarco fut nomm par
eux; Adorno se voyant mal soutenu, ajourna ses esprances et consentit 
cder la place  son comptiteur, prompt, disait-il,  dfrer aux
rsolutions de la majorit.

Ainsi le gouvernement de Guarco prit consistance. Rput gibelin, il se
montra favorable aux guelfes. Il traita les nobles avec gards, il
affecta de prendre leur avis. Ds la premire anne de son rgne il les
admit dans son conseil et dans les charges publiques en partage gal avec
les populaires. Enfin il souffrit que des statuts prcis limitassent ses
droits et son pouvoir.


CHAPITRE VII.
Campagne de Chioggia. - Prise de la ville.

(1379) Cependant Lucien Doria conduisait une flotte dans l'Adriatique.
Trois galres qui l'avaient prcd avaient dj troubl la navigation
mercantile des Vnitiens et sem l'effroi sur les ctes de leurs
provinces. Quand Lucien se montra dans ces parages, il se trouva  la
tte de vingt-quatre galres, y compris deux que fournirent Zara et
Raguse. En mme temps Franois de Carrara, par terre, effrayait l'ennemi
en lui enlevant Mestre et en menaant Trvise.

L'amiral vnitien Victor Pisani revenait de la Pouille, il ramenait avec
vingt-deux galres un approvisionnement de grains port sur trois grands
btiments, dfendus chacun par deux cent cinquante soldats. Cette flotte
tait parvenue devant le port de Pola quand Doria la dcouvrit. Il se
dtermina  l'attaquer. Parmi les rcits de cette bataille nous en avons
un qu'on peut appeler le bulletin officiel. C'est la lettre mme qui le
lendemain fut crite de Zara par les Gnois  leur alli le seigneur de
Padoue pour lui notifier leur victoire.

Les Vnitiens taient voisins de la terre et de leur port. Lucien
escarmoucha avec quatre galres et parut viter un engagement srieux en
s'cartant. Il fut poursuivi, et quand cette fuite simule eut dtach
les Vnitiens du rivage  une distance de trois milles, il fondit sur
eux. Ce mouvement subit rpandit la confusion parmi les galres de
Pisani. On combattit avec une extrme fureur. La fortune couronna les
efforts des Gnois. Sur vingt-quatre galres quinze furent prises, sept 
huit cents hommes prirent par le fer dans le combat ou furent engloutis
dans les eaux. Il y eut plus de deux mille quatre cents prisonniers. Le
rcit du lendemain nomme entre eux vingt-quatre nobles capitaines ou
principaux officiers des galres prises, et, quant aux trangers soudoys
par les Vnitiens, les Gnois assurent le seigneur de Padoue qu'ils ont
tranch la tte  tous ceux qui leur sont tombs entre les mains. Les
grains que la flotte convoyait furent la proie des vainqueurs. De leur
ct un seul officier de marque prit, mais ce fut l'amiral victorieux,
le brave Lucien Doria. Il vit la bataille gagne, mais il ne put jouir de
son triomphe. La flotte, honorant son nom, lui donna pour successeur
Ambroisie Doria, et quand  Gnes en apprenant une si grande perte on
nomma un nouvel amiral, ce fut Pierre Doria que fit choisir la faveur
mrite de sa famille.

Pendant ce temps Pisani rentrait tristement  Venise avec six galres que
la fuite avait drobes au vainqueur. En arrivant il alla rendre compte
au snat de sa fatale rencontre, mais il tait envi par les grands,
d'autant plus qu'il tait cher au peuple, et son infortune tait une
premire occasion de l'opprimer; sa justification fut brusquement
interrompue. Il fut condamn  un an de prison et  une grosse amende.

Ambroisie Doria, longeant et ravageant le rivage, s'empara de Rovigno, de
Grado, de Ciorli, se montra devant la rive qui spare Venise de la mer et
y brla des btiments  la vue des Vnitiens, qui n'osrent rien faire
pour s'y opposer. De l il passa devant Chioggia, et, dbarquant dans le
voisinage, il incendia le faubourg de cette ville appel la petite
Chioggia qu'un pont spare de la ville. Remontant sur leurs vaisseaux et
repassant devant Venise, les Gnois y firent montre des pavillons de
leurs prises, les tranant abaisss sous celui de leur rpublique. C'est
ainsi qu'ils regagnrent Zara pour y attendre leur nouvel amiral.

Chez les Vnitiens l'abattement rpondait  ces progrs de l'ennemi. On
ne sut que renforcer le port de chanes et de digues. Un Giustiniano fut
nomm amiral de seize galres, et jamais il ne put en armer plus de six,
parce que le peuple n'avait ni amour ni confiance pour ce chef et ne
voulait servir que sous Pisani.

Par une combinaison politique plus habile, Venise parvint  susciter une
diversion qui mit dans le plus grand embarras chez eux ces Gnois si
orgueilleux et si menaants dans l'Adriatique. Bernabo Visconti se hta
d'envoyer sur leur territoire la bande d'aventuriers  sa solde surnomme
la compagnie de l'toile. Elle s'avana sans obstacle, envoyant la
terreur devant elle jusqu'aux portes de Gnes: les familles qui
jouissaient hors des murs des dlices de la belle saison n'avaient pas le
temps de se mettre en sret. Cette troupe s'arrta sept jours  Saint-
Pierre-d'Arne, vivant de rapines et de violences. On vit alors une
preuve honteuse de la faiblesse du gouvernement, ou, si l'on veut, l'on
vit le plus coupable sacrifice de l'honneur national  l'intrt du doge.
Se souvenant de la msaventure de son prdcesseur, jamais il ne voulut
permettre aux citoyens de s'armer pour se dlivrer d'une troupe peu
nombreuse de brigands. Il aima mieux, pour se librer de ce double pril,
ngocier un trait ignoble avec les ennemis. Il acheta leur retraite au
prix de 9,000 cus d'or, et il consentit bassement par une clause
expresse qu'ils emmenassent les captifs et le butin qu'ils avaient
amass. Cette infme transaction eut les suites qu'on en devait prvoir
et qu'elle mritait: trois mois aprs, la compagnie tait de retour  la
porte de Gnes.

Dans l'intervalle la ville eut une autre alarme. Avant qu'Ambroise Doria
et bloqu les approches de Venise, une petite flotte en tait sortie,
sous les ordres de Carlo Zeno. Elle vint tenter la fortune sur la cte
ligurienne o l'on tait loin de se croire menac. Porto-Venere fut
surpris et pill. Les Vnitiens enlevrent pour trophes les reliques de
saint Venerio. L'effroi fut  Gnes, et l'affront y fut vivement
ressenti. Cependant les Vnitiens se retirrent devant neuf galres
sorties de Gnes pour les attaquer.

Les Vnitiens avaient suscit ailleurs d'autres difficults. Ils avaient
chauff les ressentiments de Jean Palologue remont sur le trne de
Constantinople, et toujours offens de la partialit des Gnois pour les
deux Andronic, son fils et son petit-fils1. La colonie de Pra se
trouvait dans un tat prcaire. Assez puissante pour rsister  une
attaque de vive force du faible empereur, elle n'avait pas moins son
commerce, ses subsistances et toutes ses relations en pril quand elle
tait en hostilit avec la capitale dont Pra et Galata sont proprement
des faubourgs. Les intrigues des Vnitiens la mettaient d'ailleurs en
tat de guerre avec les Turcs, voisins plus redoutables que les Grecs. La
plus grande calamit prsente tait la disette des vivres: Nicolas de
Marchi, qui dirigeait les oprations militaires de la colonie, entreprit
d'approvisionner Pra des grains attendus  Constantinople. Il prit des
mesures pour intercepter les bateaux qui les portaient. Palologue,
inform de ce dessein, envoya promptement au secours une galre et
quelques btiments lgers. Les Gnois,  leur tour, eu trois heures
eurent quip et mis  la mer un renfort; et le soir du mme jour la
galre impriale tait conduite  Pra; de Marco l'avait enleve 
l'abordage. Cette action hardie qui se passait sous les yeux des Turcs et
des Grecs inspira assez de terreur ou d'admiration aux ennemis pour les
disposer  la paix. Les Vnitiens leurs allis s'y opposrent en vain. La
colonie de Pra resta en sret, et la rpublique de Gnes fut dlivre
des embarras qui lui taient suscits.

Pierre Doria allait prendre devant Venise le commandement suprme de la
flotte gnoise  laquelle il conduisait un renfort de quinze galres. Son
dpart avait t solennel, et les plus hautes esprances taient fondes
sur son expdition. Il allait achever un ouvrage qu'un heureux prjug
semblait faire croire rserv  sa famille. Les avantages, fruits de la
victoire de Lucien, Ambroisie les avait poursuivis; Pierre partait avec
le dessein de les rendre non-seulement plus clatants encore, mais
dcisifs. Si cet homme, d'une bravoure incontestable et dont l'habilet
tait vante, fit bientt prouver aux siens les tristes consquences de
l'abus de la victoire, s'il montra une hauteur insolente et une
obstination fatale, il ne faut pas l'en accuser lui seul. Aucun Gnois ne
doutait que Venise ne ft perdue; Doria tait envoy pour prendre
possession d'une conqute certaine, et sa duret s'explique par les
instructions qui lui taient donnes. Selon les historiens du temps, s'il
prenait la ville de Venise il devait la dpouiller. Il n'y laisserait pas
un seul noble grand ni petit; tous seraient embarqus et envoys
prisonniers  Gnes, except toutefois ceux dont le seigneur de Padoue
lui demanderait la tte2.

Venise tait prise au dpourvu; elle avait perdu  Pola ses galres, ses
matelots et l'nergie populaire; ce qui lui restait de forces maritimes
tait dispers  Constantinople,  Tndos, en Chypre. Charles Zeno
faisait une excursion brillante, mais il n'en manquait pas moins  la
dfense de la patrie. C'est lui qui, de Porto-Venere, avait fait trembler
Gnes au milieu des triomphes de cette superbe rivale. On le rappelait,
il devait runir et ramener les galres parses, mais on ne le voyait pas
paratre et l'on ne savait s'il reviendrait  temps3. Pisani tait dans
sa prison; son mule Thadde Giustiniani, dclar amiral, ha du peuple,
ne ranimait aucune confiance. Au dehors, les ctes du Frioul, sous la
seigneurie du patriarche d'Aquile ou sous l'empire du roi de Hongrie,
taient des pays ennemis. Le reste des ctes orientales qui
reconnaissaient la rpublique taient dsoles par les Gnois, ils
prenaient les villes, les pillaient et donnaient mme leurs conqutes au
patriarche. Franois de Carrara occupait la terre ferme au nord et au
couchant de la ville. Trvise qu'il menaait tait presque la seule cit
qui restt  la rpublique et qui pt lui fournir des vivres, quand les
secours de la mer taient intercepts. C'est dans cet tat que la reine
de l'Adriatique se voyait menace jusque dans ses lagunes.

Btie sur un groupe d'les embrasses et lies par son enceinte, Venise
est au milieu des eaux que l'Adige, la Brenta et le Silo versent  leur
embouchure sur un terrain bas qu'elles inondent. Elles y sont retenues
par une langue de terre troite et longue qui spare ces marais ou
lagunes de la haute mer. Ce banc nomm la rive, qui se prolonge prs de
dix lieues des environs de l'embouchure de la Piave au nord-est jusqu'
celle de l'Adige au sud-ouest, sert de boulevard  Venise et de mur de
clture  tout le bassin interne qu'elle domine. Les courants ont perc
plusieurs ouvertures dans cette digue naturelle et l'ont coupe ainsi en
une suite de longues les alignes; c'est par leurs intervalles que de
la mer aux lagunes on communique. La coupure la plus voisine de Venise
lui tient lieu de port et en porte le nom. Plus loin au midi est la passe
qui sert de port  la ville de Chioggia, puis le port de Brondolo, enfin
l'ouverture de l'Adige. Ce sont autant de passages par lesquels on peut
entrer dans les lagunes; mais ce bassin, o tant d'eaux abondent, n'est
navigable que dans les canaux naturels ou faits de main d'homme qui le
sillonnent en serpentant  travers les les et les bas-fonds de ce vaste
marais. Tels taient les facilits et les obstacles que la disposition
des lieux prsentait pour l'attaque et pour la dfense, au moment o, par
une fatalit inoue, Venise se voyait entoure d'ennemis.

La noblesse conserva son courage. Le doge Contarini, brave et respectable
vieillard, en donna l'exemple en toute rencontre. On essaya de remonter
l'esprit public. On fit des processions et des voeux. On obligea tous les
citoyens en tat de prendre les armes, nobles, bourgeois, trangers mme,
 se porter  la garde de la rive. On mit en dfense les ouvertures qui
conduisaient de la mer  la ville. On renfora de mille hommes la
garnison de Chioggia.

Pierre Doria, parti de Zara, longea la rive, se montra aux Vnitiens et
vit leurs prparatifs. Il n'et pas convenu d'essayer de forcer le
passage devant la ville; la place tait trop bien garde; il valait
mieux pntrer dans les lagunes par quelque ouverture plus loigne, s'y
tablir et revenir par les canaux pour attaquer Venise derrire sa
principale ligne de dfense. La ville de Chioggia, situe dans le bassin
intrieur, offrait, si l'on pouvait s'en rendre matre, un excellent
point d'appui pour effectuer ce plan. Elle tait assez loigne de Venise
pour n'tre que difficilement et imparfaitement secourue dans ces
circonstances de terreur qui faisaient concentrer les ressources autour
de la capitale; et par l'Adige Carrara pourrait donner la main aux
Gnois.

Ds que ce projet fut aperu, les Vnitiens firent tous leurs efforts
pour en prvenir les consquences; ils dtruisirent tous les jalons qui,
au milieu d'un vaste terrain inond, marquaient le cours tortueux des
canaux, afin que si les Gnois s'introduisaient dans les lagunes, les
voies praticables leur en fussent drobes. Ils essayrent surtout de les
empcher d'entrer. Ils amarrrent dans la passe qui conduit de Chioggia 
la mer un gros vaisseau charg de bombardes et d'arbaltriers et protg
par une redoute qu'ils levrent sur le bord. Les bombardes taient de
grosses pices d'artillerie qui lanaient des pierres.

Les Gnois ne pouvaient forcer ces obstacles du ct de la mer. Ils
conurent le hardi dessein de les attaquer par les derrires. Pour y
parvenir, les passages ferms, c'tait  l'habilet et  l'audace d'y
suppler.

Chioggia est btie dans les lagunes sur un lot trs voisin de la langue
de terre qui regarde la mer. Sur cette langue ou rive est le faubourg
appel Chioggia la Petite, que les Gnois avaient dj ravag une fois;
un pont d'un quart de mille le joint  la cit. Une redoute en charpente
avait t btie pour dfendre la porte de la ville; elle y communiquait
par un pont-levis.

Chioggia la Petite tait voisine de la pointe de l'le qui fait un des
cts du port de Chioggia, au levant; mais au couchant, du ct de
l'Adige et de Brondolo, la rive se prolongeait et Carrara avait accs sur
cette portion. Il y porta du monde, tandis que du ct de la mer la
flotte gnoise, stationne  peu de distance du rivage et couvrant les
oprations, dtacha douze barques lgres qui vinrent aborder la rive
sous la protection de leurs allis. L, par leurs travaux combins, 
force de cabestans, de poulies et de bras, les douze bateaux furent tirs
de la mer sur la rive et redescendus de la rive dans la lagune et dans le
canal de Chioggia. Ils se remplirent aussitt d'hommes audacieux qui
vinrent attaquer par derrire la redoute et le gros navire qui fermait
l'entre de la passe. Sous un feu terrible et sous une grle de traits et
de pierres, des grappins saisirent le vaisseau et enfin l'enlevrent de
sa place et l'entranrent; le port de Chioggia ainsi ouvert, les
galres gnoises passrent aussitt de la mer dans le canal. Chioggia la
Petite et la tte du pont qui, de ce faubourg, conduisait  la ville,
furent conquis le lendemain. Les Vnitiens se retirrent  mesure dans la
cit de Chioggia; elle avait alors trois mille cinq cents combattants
sous trois capitaines stipendis et hommes de guerre de quelque renom. Un
Contarini, un Mocenigo prsidaient  la dfense en qualit de
provditeurs de la rpublique. L'importance de ce poste tait sentie.

Les assaillants s'avancrent sur le pont  plusieurs reprises et avec peu
de succs durant les premiers jours. Mais un grand assaut fut rsolu et
mieux conduit. Les redoutes furent attaques par les barques gnoises.
Les galres vinrent tirer leurs traits et leurs bombardes sur les troupes
vnitiennes ranges sous la ville, tandis que les gens de Carrara
attaquaient le pont. Les Vnitiens y tenaient ferme. Les chefs carrarais
publient qu'ils donnent 150 ducats d'or  quiconque saura incendier le
pont. A peine cette promesse est profre, un Gnois s'est dj jet dans
une barque, il l'a charge de paille, de fascines, de goudron et de
poudre  canon; il vogue inaperu, place son brlot et y met le feu. La
dtonation et le nuage de fume qui s'lve font croire aux Vnitiens que
le pont est dj enflamm, ils l'abandonnent avec prcipitation, ils ne
se croient pas en sret contre le feu sur les charpentes de leur
redoute, ils rentrent dans la ville en dsordre, ils ne pensent pas mme
 retirer le pont-levis. Ceux qui les attaquent, tmoins de ce mouvement,
s'lancent aprs les fuyards. Tous entrent  la fois dans la place. Les
soldats font retentir le cri de guerre de Carrara. Les Gnois ne laissent
pas leurs allis courir seuls  la conqute, ils affluent en tel nombre,
que les dfenseurs de la ville renoncent  l'espoir de la sauver. Ils se
dispersent; les uns se jettent dans des barques et tchent de gagner
Venise ou Ferrare. Cinquante hommes seulement restent autour du podestat
de la ville; ils se dfendent de rue en rue jusqu'au palais. Assigs,
ils se rendent enfin. Le drapeau de Saint-Marc est dchir; on arbore 
la fois celui du roi de Hongrie, chef de la ligue, et ceux de Carrara et
de Gnes. Cependant la ville est horriblement pille. L'historien de
Padoue ne veut pas, dit-il, conserver la mmoire des cruauts que les
Gnois commirent. Il est attest seulement que l'on veilla religieusement
 l'honneur des femmes.

Le seigneur de Padoue n'avait pas assist en personne  cette victoire. A
son entre  Chioggia, Doria le reut avec les plus grands honneurs: et,
au nom de la rpublique de Gnes, il lui rsigna sa conqute. Carrara
reut sa nouvelle seigneurie et signala sa prise de possession en
confrant d'abord l'ordre de chevalerie  Ambroisie Doria et  quelques
autres Gnois. Immdiatement aprs, il se fit prter serment de fidlit
par ses nouveaux sujets. Habile  se les rendre favorables, il se fit
amener tous ceux des habitants qu'on avait dj traits en prisonniers;
il paya de ses deniers leurs ranons aux capteurs, et les renvoya libres.
Les trangers soudoys, les Vnitiens restrent captifs; ils taient
nombreux: parmi eux taient beaucoup de nobles et plusieurs hommes de
marque.


CHAPITRE VIII.
Dsastre de Chioggia.

La consternation fut grande  Venise; une dfaite sanglante, la perle
d'une place importante, les ennemis tablis dans les lagunes, matres de
la mer et des accs intrieurs, c'tait la rpublique  leur discrtion.
On ne balana pas longtemps  s'humilier devant la mauvaise fortune.
Trois ambassadeurs du snat se prsentrent aux allis. Ils demandaient
la paix, presque la misricorde; pour toute instruction, dit-on, ils
portaient une carte blanche; ils invitaient le vainqueur  y dicter ses
conditions.

La dlibration qui suivit cette dmarche mit Carrara et Doria en
opposition dclare. Le seigneur de Padoue voulait une paix prompte, qui
assurt les avantages auxquels les succs obtenus donnaient droit de
prtendre. Doria insista pour pousser les choses  l'extrme; il allgua
les instructions de sa rpublique. On ne put s'accorder. Carrara,
mcontent, finit par abandonner aux Gnois le soin de rpondre aux
ambassadeurs. Point d'accord aujourd'hui, leur dit Doria: et,
faisant allusion aux chevaux de Corinthe que dans sa pense il menaait
d'avance d'un nouveau voyage, point d'accord que nous n'ayons brid ces
chevaux qui se cabrent sur votre place Saint-Marc; quand nous en
tiendrons les rnes, ils seront dompts et dociles, et alors nous vous
donnerons la paix. Les ambassadeurs lui ramenaient sept prisonniers
gnois, esprant que ce procd le disposerait favorablement: Qu'ils
retournent avec vous, ajouta-t-il, je ne les veux pas de vos mains;
incessamment j'irai les dlivrer moi-mme. Ainsi finit la ngociation.
Par cette rponse plus imprudente encore qu'insolente, Doria prparait sa
propre perte, la ruine de toute sa flotte, l'affaiblissement de sa
patrie.

L'intelligence trouble  cette occasion entre Carrara et lui ne se
rtablit jamais bien. Carrara voulait que les galres gnoises
retournassent promptement pour bloquer le port de Venise, afin d'en
fermer l'accs  Charles Zeno toujours attendu, et la sortie aux
armements que les Vnitiens pouvaient encore mettre  la mer pour venir 
leur tour assiger les vainqueurs de Chioggia. Mais les Gnois ne
voulaient pas se rembarquer sitt; Doria reprochait  ses allis le peu
de part qu'ils avaient laiss  ses gens dans le butin. Il voulait que
Carrara, qui s'tait appropri les magasins de sel, de grains et d'huile,
payt 300 mille ducats  la flotte, et obliget ses soldats  rapporter
leurs captures  la masse commune. Ces prtentions et ces reproches
laissrent beaucoup d'aigreur. Doria, sollicit de ne pas tenir sa flotte
renferme dans les lagunes, opposa  tout conseil l'orgueil et
l'enttement de son caractre. Carrara quitta Chioggia, Brondolo et
l'embouchure de la Brenta, laissant aux Gnois quelques troupes; il alla
avec le reste de ses forces porter la guerre sur le territoire de
Trvise, qui restait seul aux Vnitiens, bloquer cette ville qui leur
envoyait encore quelque secours par le Silo, et leur enlever les
positions intermdiaires de la terre ferme. Une portion des galres de
Gnes ressortit enfin, et vint bloquer le port de Venise.

Alors le peuple effray demanda  grands cris que Pisani sortt de prison
et vint le dfendre. Le gouvernement aristocratique s'indignait de cder
 des injonctions populaires dont l'objet tait d'ailleurs ha et envi
par plusieurs de ces nobles. Cependant il fallut donner cette
satisfaction  l'opinion publique. Pisani mis en libert fut appel au
palais. Il y a le temps pour la justice, il y a le temps pour la grce,
lui dit le doge; celui de la grce est arriv. - Mes jours
appartiennent  la patrie, soit qu'elle fasse grce ou justice,
rpondit l'illustre citoyen. Les snateurs l'embrassrent, le peuple
applaudit, et les gens de mer crirent: Vive Pisani! Enfants, leur
dit-il, criez vive Saint-Marc, ou taisez-vous. Le bruit courut ds le
mme jour qu'on lui avait dfr le commandement de la mer. Aussitt on
vient en foule se faire inscrire pour ce service. Les greffiers ne
pouvaient y suffire. De l, on alla demander ses ordres. Il remercia les
citoyens de leur zle et les renvoya  la seigneurie qui leur dirait ce
qu'ils avaient  faire. Mais quand on apprit que Pisani n'tait charg
que de la dfense de la ville, sans commandement maritime; que ce
commandement restait  Thadde Giustiniani, les murmures clatrent de
nouveau avec violence; enfin, le snat les apaisa en publiant qu'un
armement de 40 galres tait dcrt, que le doge en personne en tait
l'amiral suprme, et que Pisani serait son premier lieutenant.

Les obstacles dont les Vnitiens avaient hriss le cours de leurs canaux
et entour leur ville arrtaient les entreprises des Gnois. Ceux-ci
rsolurent d'tablir un camp sur l'le de Malamocco: c'est l'une des
parties de cette rive troite qui court en avant de Venise; sa pointe
fait l'un des cts du port. C'tait s'tablir sur la ville. Dans ces
positions rapproches, on escarmouchait  toute heure. Une galre gnoise
tait amarre par le flanc le long de la rive. La nuit, cinquante
chaloupes sortirent de Venise et s'avancrent en grand silence. Les
chaloupes, spares en trois divisions, se portrent les unes  la poupe,
les autres  la proue de la galre; le reste vint la heurter par le
travers. Les Gnois ne s'aperurent de ces approches qu'au moment o la
trompette donna le signal de l'alarme. Ils furent envelopps de toute
part. On avait choisi l'heure o la mare est basse. La galre tait sur
le fond et ne pouvait se mouvoir, elle fut prise. Ne pouvant l'emmener,
les Vnitiens la brlrent. Le butin qu'ils en retirrent, l'quipage
prisonnier, deux btiments lgers qui accompagnaient la galre entrrent
en triomphe dans la ville. Les Gnois furent honteux qu'une telle
ngligence et montr  leurs dpens ce qui ne s'tait peut-tre jamais
vu, une galre capture par des chaloupes.

Cependant il y avait tout  craindre  Venise si l'ennemi restait 
Malamocco, et si,  de si grandes forces maritimes on n'avait que des
chaloupes  opposer. C'est alors qu'on dcrta l'armement. On en demanda
les moyens au patriotisme des citoyens, et ils rpondirent  l'appel. En
peu de semaines trente-quatre galres taient armes et le vieux doge y
commandait en personne. Les Gnois en ayant un plus grand nombre, on ne
se prsentait pas encore  eux. On attendait toujours Charles Zeno pour
leur opposer une force gale. Mais chaque jour les galres sortaient de
Venise pour exercer leurs quipages  la navigation, car un grand nombre
de ces hommes de si bonne volont taient trangers  la marine.

Cette flotte avait la libre sortie sur la mer, elle pouvait tourner
Malamocco. Les Gnois ne voulaient pas s'exposer  y tre attaqus de
deux cts. Ils levrent leur camp de cette le, dtruisirent les
fortifications qu'ils y avaient leves et se retirrent dans Chioggia.
Ainsi ils persistaient dans cette imprudence que Carrara avait combattue,
ils allaient passer l'hiver enfoncs dans un coin des lagunes. Leur
prvoyance se borna  y amasser des vivres. Ils chargrent de sel vingt-
quatre de leurs galres1 et les envoyrent au Frioul pour changer leurs
cargaisons contre des grains.

L'loignement de ces forces inspira  Pisani de tenter une entreprise sur
Chioggia. Encourag par les clameurs du public  qui le danger toujours
imminent devenait insupportable, il ft rsoudre d'agir sans plus
attendre. On appela tout le peuple. Le doge monta sur la mer, et jura
solennellement de ne plus rentrer dans Venise que Chioggia ne ft rendue
 la rpublique. Les trente-quatre galres, soixante barques, plus de
quatre cents chaloupes armes sortirent du port pendant une nuit de
dcembre et arrivrent  la hauteur de Chioggia sans que les Gnois en
eussent rveil. Le projet de Pisani tait essentiellement de barrer la
communication entre Chioggia et la mer, afin d'enfermer les Gnois et
leur flotte dans les lagunes. Il destinait deux grands vaisseaux  tre
couls  fond dans le canal ou port de Chioggia. Il les y conduisit et
marqua leur place. Avant de les chouer, on descendit sur la rive prs de
Chioggia la Petite, et on se mit en devoir d'y btir un fortin. Jusque-l
les oprations n'avaient pas t troubles. Mais les Gnois de Chioggia
accoururent par le pont sur la rive, ils culbutrent les Vnitiens, il en
prit six cents tus ou noys, le fortin commenc fut dtruit. Le doge,
qui de sa galre observait ce dsastre, fit manoeuvrer sa flotte et donna
ordre de fixer sur ses ancres dans l'embouchure du port l'un des
vaisseaux qu'on y avait conduits. On commena  lever une redoute sur ce
btiment. Doria se hta de le faire attaquer de son ct; de la mer les
galres du doge le dfendirent. Les bombardes tonnrent de part et
d'autre. Les Gnois l'emportrent enfin: ceux qui manoeuvraient le
vaisseau, ceux qui y plantaient des machines furent contraints de tout
abandonner. Les Gnois se saisirent du btiment et, dans leur transport
sans ordre et sans rflexion, ils l'incendirent. Il brla  fleur d'eau,
la coque coula  fond l o elle avait t conduite, elle ferma le
passage. Ce que Pisani avait voulu faire, les Gnois l'avaient excut;
ils clbraient leur victoire, elle assurait leur dfaite immanquable.

Alors malgr les efforts des Gnois, les Vnitiens revinrent  la rive
devant Chioggia et se fortifirent sur les deux les qui forment l'entre
du port. De l ils protgeaient le batardeau dont ils l'avaient ferm.
Les galres croisaient en dehors dans le mme but. Ainsi resserrs dans
Chioggia, les Gnois, tranquilles d'ailleurs dans cette ville, comprirent
que pendant l'hiver la flotte allait rester inutile et mal place dans
les lagunes. Ils ne pensrent plus qu' l'envoyer  Zara ou mme  Gnes.
Au printemps les galres seraient revenues en force pour dlivrer la
ville et pour continuer le cours des conqutes. Il s'agissait cependant
de sortir de Chioggia, le passage devant son port tait intercept. A
l'occident, un canal assez large conduisait  Brondolo o la Brenta
formait un bassin qui avait son embouchure dans la mer. Quatorze galres
gnoises s'avancrent par cette voie. On ignorait encore que la clture
du port de Chioggia n'tait qu'une partie du plan de Pisani, et qu'il
n'avait pas nglig de fermer les autres issues. Quatre galres avaient
t dtaches par ses soins avec l'ordre de couler des barques au travers
des canaux de manire  en rendre la navigation impossible vers le bassin
ou le port de Brondolo et mme dans les eaux par lesquelles on aurait pu
tourner derrire Venise et aller gagner au loin d'autres passages  l'est
de la ville. Les Gnois se virent dans l'impossibilit de passer de vive
force, ils reculrent  Chioggia. Aussitt on complta les travaux qui
devaient leur fermer la voie. Treize galres vnitiennes s'tablirent en
station  Brondolo pour veiller sur le batardeau qu'on avait lev au
travers du canal et sur les mouvements de l'ennemi. Pisani commandait
cette division.

La rive qui s'tend de Chioggia la Petite au port de Brondolo portait 
l'extrmit qui domine ce port et en forme un ct, un couvent solidement
bti. Doria fit sortir des troupes de Chioggia, passa le pont, gagna la
rive, la suivit et se rendit matre du couvent; il en lit aussitt une
citadelle redoutable. Elle incendiait les galres dans le bassin et
loignait celles qui croisaient du ct de la mer. Mais Doria ne put
empcher Pisani d'lever une redoute sur la pointe oppose. Ce fortin et
le couvent ne cessrent de tirer l'un sur l'autre. Les Vnitiens avaient
vingt-deux grosses bombardes. Il parat qu'une de ces pices exigeait
pour la charger autant de travail qu'une mine. On y passait la nuit
entire, et, au point du jour, la batterie tirait sur le couvent. Les
Gnois rpondaient avec la mme furie. Il se lana de part et d'autre,
disent les auteurs, plus de cinq cents dcharges de grosses pierres.

Outre le grand canal qui allait dans le bassin de la Brenta et que Pisani
avait ferm, il en tait un plus troit qui longeait la rive et se
rendait dans le port mme de Brondolo, tout auprs de son ouverture. On
n'et pu croire ni qu'une galre et place pour y naviguer, ni surtout
qu'elle pt y tre transporte  flot, car ce foss ne communiquait pas
avec le grand canal. Doria avait cependant conu l'esprance de faire
sortir sa flotte par cette voie qui l'et conduite tout prs de la mer au
del des barrires leves par les Vnitiens. C'est dans cette vue qu'il
avait voulu se rendre matre des deux pointes de l'embouchure du port de
Brondolo. Il n'avait pu en garder qu'une, mais elle protgeait le petit
canal, et, s'il parvenait  y tablir ses galres, il n'tait pas sans
esprance de drober leur sortie  l'ennemi en les faisant filer l'une
aprs l'autre. Car ce n'tait pas autrement qu'elles pouvaient se ranger
dans ce dfil. Dix-neuf y furent transportes du grand canal  force de
bras et de machines. Aprs ce travail immense et tandis que l'artillerie
tonnait de toute part pour essayer de donner le change, la galre la plus
voisine de l'issue essaya de la franchir. Mais elle trouva aussitt les
Vnitiens qui la repoussrent. Cependant Pisani sentit le danger qui
menaait de faire chouer tout son plan. Une de ces longues nuits d'hiver
(on tait  la fin de dcembre) suffisait pour faire chapper ceux qu'il
regardait comme ses prisonniers. Il redoubla de vigilance autour d'eux,
il fit la garde jour et nuit de tous cts. Mais cette garde tait si
pnible et si rebutante dans une saison rigoureuse, que les quipages de
ses galres refusaient le service; ils voulaient abandonner la redoute
et la station, et demandaient en tumulte qu'on les rament  Venise. On
leur promettait toujours l'arrive imminente de Zeno qui venait les
renforcer et relever ceux qui souffraient; mais personne ne voulait plus
croire  ce secours attendu si longtemps. Les Gnois allaient tre sauvs
au moment qui devait assurer leur perte. Pisani, dsespr d'abandonner
sa proie, obtint, par un dernier effort de sa popularit, que ses gens
garderaient encore leur poste deux jours sans plus, les deux derniers
jours de dcembre 1379. Le 1er janvier, Zeno parut avec quatorze galres
charges de vivres, de richesses, de butin de toute espce. Il se
montrait  peine devant Venise qu'un ordre lui fut expdi de continuer
jusque devant Chioggia, d'o le doge l'envoya immdiatement  la station
de Brondolo. La confiance des Vnitiens fut alors remonte. Ils avaient
cinquante galres  opposer aux forces des Gnois, trente-six furent
consacres aux oprations du passage de Brondolo: de ce ct taient
tous les efforts de l'ennemi.

Les galres qui remplissaient le petit canal faisaient chaque jour
quelque dmonstration pour tenter de dboucher. Un jour une galre
vnitienne de garde, sans attendre les renforts que ses signaux devaient
amener, se dtacha pour repousser celle qui s'tait avance et la
combattit corps  corps. Mais, pendant la lutte, par une singulire
manoeuvre, les Gnois jetrent des grappins sur la proue ennemie, et
aussitt toutes les galres gnoises remontant  force leur canal se
remorqurent l'une l'autre, et, tires par les matelots monts sur les
deux bords, entranrent  leur suite la galre vnitienne; prise dans
cet troit passage, elle ne put s'en dlivrer. C'tait une de celles de
la division de Zeno, richement charge, et  qui il n'avait pas t
permis d'aller mettre son butin en sret. Tout retomba aux mains des
Gnois.

Au milieu de ces vnements, Pierre Doria, toujours actif, toujours
passant d'une attaque  une autre, fut frapp au couvent de Brondolo d'un
clat de pierre dtach d'une brche par un coup de bombarde, et mourut
sur le coup. Il chappa ainsi  la catastrophe qui menaait son arme;
si la position prilleuse des Gnois tait due  son enttement, il leur
restait la confiance en son habilet pour en sortir: sa perte dissipa
leurs esprances.

Cependant ils ne pouvaient voir leurs galres ranges contre une rive
troite qui seule les sparait de la mer, et o ils possdaient une
forteresse, et s'accoutumer  l'ide qu'ils ne sauraient franchir une si
simple barrire. Puisqu' ses deux extrmits on leur fermait les issues,
ils songrent  couper l'le qui les arrtait et  s'ouvrir un passage
fait de leurs mains. Ils le tracrent sans perte de temps auprs des murs
du couvent qui leur servait de citadelle. Ce travail fut press avec
toute l'activit propre  un peuple ingnieux et patient, mis en
mouvement par le plus capital des intrts. On y employait  l'envi les
quipages des quarante-huit galres enfermes entre Chioggia et Brondolo.
Un peu de temps et suffi pour mener ce grand travail  sa fin, et alors
en peu d'heures la flotte tait sauve.

Les Vnitiens s'alarmrent de cette hardie tentative et comprirent qu'il
ne fallait pas laisser le loisir de l'excuter. Ils runirent toutes
leurs forces de terre et de mer, rsolus  dposter les Gnois du couvent
et de la rive de Brondolo. Venise avait reu de grands renforts; elle
soudoyait la compagnie de l'Etoile, celle qui avait fait trembler Gnes,
et une autre compagnie plus redoutable encore sous un capitaine anglais;
deux mille cinq cents lances et un corps d'infanterie permettaient
d'entreprendre toute opration. Les Gnois taient au nombre de quinze
mille, soit  Chioggia, soit  l'entour; et la rive, de Chioggia la
Petite  la pointe de Brondolo, tait le seul champ de bataille que leur
offrt cette singulire rgion.

Le doge et ses troupes occupaient  terre les deux extrmits de
l'ouverture qui sert de port  Chioggia et qui se trouvaient runies par
la digue dont ils avaient ferm ce port. Ils y firent monter huit mille
hommes pour aller d'abord s'emparer de Chioggia la Petite. Dans cette
attaque une tour bien dfendue fit une vive rsistance. Tandis qu'on
employait la sape pour la faire crouler sur ses gardiens, les Gnois
envoyrent pour la secourir, d'un ct huit mille hommes sortant de la
ville par le pont, de l'autre quinze cents hommes tirs du couvent de
Brondolo, afin de mettre les Vnitiens entre deux feux. Mais, loin de
s'en effrayer, les assaillants faisaient face des deux cts, et un
combat acharn se livrait de toute part. Les mouvements de la cavalerie 
la solde des Vnitiens tonnrent les Gnois et firent hsiter la tte de
leurs colonnes. L'ennemi en profita pour les charger, et porta le
dsordre dans les rangs. Ceux qui venaient de Brondolo furent d'abord
disperss, ils cherchrent leur salut le long des canaux, o, en tchant
de les traverser, ils se noyaient sous le poids de leurs armes. La
colonne de Chioggia, galement rompue et poursuivie, se reporta sur le
pont pour regagner la ville. Ils s'y prcipitrent avec tant
d'imptuosit que le pont surcharg se brisa sous eux. Un trs-grand
nombre tombrent et prirent; prs de mille hommes furent coups et
faits prisonniers.

Le dsastre du pont sauva la ville en ce moment. S'il ne se ft rompu, il
est probable que les assaillants auraient pntr dans la cit avec les
fuyards, et Chioggia aurait t reprise par les Vnitiens comme ils
l'avaient perdue.

Ils se prparaient  marcher vers la pointe de Brondolo, dont le chemin
leur tait ouvert. Les Gnois ne les attendirent pas. Ils mirent le feu
au couvent dj ruin par l'artillerie. Ils dtruisirent leurs machines.
Enfin ils incendirent douze galres qu'ils avaient encore dans le canal.
Aprs cette destruction chacun chercha  se sauver en gagnant dans
quelque canot Padoue ou les terres voisines. Dix galres se trouvaient
aussi auprs des moulins de Chioggia. Pisani les fit attaquer, les
quipages les abandonnrent, elles furent prises sans combat et conduites
 Venise avec tout leur armement encore  bord.

Chioggia et t conquise si les Vnitiens l'eussent attaque dans ce
moment de trouble et de stupeur. Ils se contentrent d'un blocus trs-
resserr. Ils fermrent toutes les issues. Il ne passait plus un de ces
bateaux qui par le fleuve avaient toujours entretenu quelques
approvisionnements. Il ne pntrait plus un seul message. Les habitants
furent mis  la ration. Les femmes et les enfants furent renvoys hors de
la ville; le doge les fit recueillir avec humanit.

Une seule fois Carrara, profitant d'une ngligence des ennemis, fora un
passage et fit parvenir  Chioggia un convoi de vivres et surtout de
poudre dont on manquait. Ce secours, qui ne put se renouveler, grce  la
vigilance de Zeno, donna un rpit de plusieurs mois aux assigs, sans
rien changer  leur position.

Quand ces dernires provisions commencrent  s'puiser, on ne put se
dissimuler l'issue ncessaire d'une situation dsespre. Une premire
ngociation s'entama, mais elle fut inutile. La fatale rponse de Doria,
quand c'tait aux Vnitiens de demander grce, fut durement reproche aux
Gnois. On leur dclara que pas un d'eux ne sortirait de Chioggia que ce
ne ft pour entrer dans les prisons de Venise. Cette sentence ranima les
courages; on supporta les privations; on attendit la dlivrance de
quelque heureux hasard; et six mois encore se passrent ainsi.

Le gouvernement de Gnes, sur la nouvelle de la mort de Pierre Doria,
avait d'abord nomm pour lui succder Gaspard Spinola de Saint-Luc. Il
partit par terre, il parvint  Padoue, mais il ne put pntrer jusqu'
Chioggia.

Une flotte de treize galres fut expdie avec l'esprance qu'elle
porterait un secours efficace. Mathieu Maruffo, plbien considrable, la
commandait. En passant vers la Sicile il avait trouv Thadde Giustiniani
envoy  Manfredonia avec six galres qui devaient faire charger et
escorter douze cargaisons de grains. Maruffo attaqua le convoi et
l'escorte. Giustiniani, ne pouvant rsister, brla ses vaisseaux et ses
galres, et tomba lui-mme avec deux cents prisonniers aux mains des
Gnois. Le reste de son monde s'tait sauv  terre. Une autre division
de cinq galres partit de Gnes  la suite de celle de Maruffo; toutes
ces forces parurent devant Chioggia au mois de juin.

Leur vue excitait des transports de joie chez ceux de la ville, ils
montaient sur le toit des maisons, ils agitaient des drapeaux; ils
saluaient leurs compatriotes, et leur demandaient de prompts secours. Une
fatale barrire les sparait; elle rendait inutiles ces forces
dployes, et encore plus dplorable la catastrophe qu'elles ne pouvaient
empcher. Les Vnitiens ne quittaient pas leurs postes. Ils ne
s'avanaient point hors des embouchures dont ils taient matres. Les
provocations, les outrages des quipages de Maruffo ne purent les attirer
en pleine mer. Des flottilles de bateaux venaient escarmoucher avec les
Gnois; les galres ne se commettaient point.

La garnison fit un dernier effort pour regagner Chioggia la Petite; si
elle avait pu se rtablir sur la rive, elle aurait en quelque sorte donn
la main  Maruffo, et quelque voie de salut et pu s'ouvrir. Cette
tentative fut inutile. De cette poque on vit les assigs disposs 
entrer en pourparler avec quiconque s'approchait de leurs murailles. Ils
avaient cess de tirer sur tout ce qui paraissait  porte. Ils avaient
dj repris leur finesse  la place de leur hauteur: pour conjurer s'il
se pouvait quelques-unes des consquences de leur mauvais sort, ils
s'efforaient d'opposer  la haine des Vnitiens qui les voulaient
captifs dans Venise, l'avidit de ces compagnies de mercenaires pour qui
la guerre n'tait qu'un commerce de butin et de ranons. Ils les
flattaient de se rendre  eux et ils traitaient d'avance de leur rachat.
Cette politique pensa les bien servir.

Leurs dputs en venant proposer de capituler s'adressrent non-seulement
 Zeno, mais officiellement aux capitaines des auxiliaires. Le snat,
mcontent de la part que ceux-ci se disposaient  prendre au trait,
envoya des commissaires  l'arme pour s'emparer de la ngociation et
pour dclarer avant tout  leurs soldats qu'aucun prisonnier gnois ne
leur serait laiss, qu'aucun ne serait mis  ranon, parce que tous
devaient entrer et rester dans les prisons de la rpublique. Cette
dclaration pensa causer un soulvement; une extrme dextrit fut
ncessaire pour ngocier avec les compagnies avant d'entendre  un trait
avec les assigs. Enfin, avec assez de peine, on parvint  un accord sur
le partage des fruits de la victoire, et il fut solennellement convenu
que le gouvernement parlementerait seul avec les Gnois pour leur
reddition.

Aprs cet incident une nouvelle dputation vint auprs de Zeno implorer
dans les termes les plus humbles une capitulation. Le gnral leur
confirma que, pour toute grce, ils iraient  Venise prisonniers et que
rien ne les sauverait de cette humiliation.

Ds que cette triste rponse fut rapporte  la ville, des signaux de
dtresse amenrent  la vue Maruffo et sa flotte; il s'approcha de cette
mme barrire qu'il ne pouvait briser, que ses compatriotes ne pouvaient
franchir, qui paralysait des deux cts tant de forces et tant de valeur,
qui rendait enfin une flotte redoutable tmoin de la dfaite et de la
captivit d'une telle arme. Les assigs en prsence de la flotte
levrent une grande voile, et la laissrent tomber pour ne plus la
relever. Maruffo reconnut le signal et l'emblme; il n'avait rien  y
rpondre, il regagna tristement une station voisine. La garnison accepta
son sort et la reddition s'ensuivit.

Alors s'excuta la convention faite entre Venise et ses compagnies
auxiliaires. Tout se passa sans tumulte et en bon ordre. On procda pour
premire opration au choix des prisonniers. Les Gnois et les Padouans,
les hommes natifs des terres dont la seigneurie de Venise se prtendait
matresse, et en outre tous les hommes de mer appartenaient aux Vnitiens
sans aucune exception. Les auxiliaires avaient  disposer de tous les
soldats trangers  la solde des Gnois. Quant aux prisonniers des
Vnitiens, on leur enleva tout ce qu'ils avaient; avant d'tre embarqus
ils essuyrent trois inspections diffrentes afin que rien n'chappt. 
peine quelques hommes de marque furent mnags. On recherchait ce que les
autres pouvaient avoir de cach sur leur personne avec un soin minutieux;
il y en eut qu'on dpouilla de leurs vtements. Cependant le doge,
Pisani, Zeno, quelques autres nobles s'taient prts secrtement 
faciliter aux principaux Gnois les moyens de dposer sur les galres
vnitiennes leur argent et tours effets les plus prcieux, afin que dans
leur prison ils ne fussent pas sans ressource.

Aprs l'vacuation des prisonniers, les compagnies entrrent seules dans
la ville et procdrent mthodiquement et dans le meilleur ordre au
pillage universel. Venise eut pour butin l'artillerie des Gnois, leurs
magasins, leurs btiments de toute espce, vingt et une galres et plus
de quatre mille prisonniers. C'tait le rsultat d'une expdition qui
avait promis  Gnes l'entier abaissement de sa rivale. Cette malheureuse
campagne,  compter de l'arrive de Pierre Doria sur la flotte, avait
dur depuis le commencement du mois d'aot 1379 jusque vers la fin du
mois de juin 1380.

Maruffo alla signaler sa colre et la vengeance de Gnes sur Trieste, sur
Capo-d'Istria, sur Pola qu'il prit et ravagea et qu'il donna au
patriarche du Frioul. Tous les lieux o sa flotte put pntrer furent
abandonns au pillage. Il fit prisonniers tous ceux qui tombrent en ses
mains. Mais Pisani rendait vains la plupart de ses efforts, en reprenant
les places que les Gnois avaient occupes. Cette guerre se prolongea
plusieurs mois. Gnes envoyait sans cesse des renforts dans l'Adriatique
comme si elle avait pu esprer y ressaisir l'occasion perdue. On levait
taxe sur taxe. Tous les citoyens avaient t requis pour servir sur les
galres, on les avait diviss en trois tiers qu'on appelait
alternativement. Il n'y avait point d'exception: ainsi, qui ne pouvait
marcher en personne tait tenu de fournir un remplaant. Bientt la
compagnie de l'toile reparut sur le territoire, envoye de nouveau par
Visconti; elle surprit et occupa Novi. Ces revers et ces inquitudes
favorisaient les mcontents.

Cependant la paix se traitait depuis longtemps. Le pape la recommandait
et expdiait de tout ct des lgats pour la prcher et surtout pour en
tre les arbitres. Le roi de Hongrie la voulait. Pour les deux
rpubliques, elles en avaient un besoin pressant. La ngociation n'en fut
pas moins lente et pnible. Le comte de Savoie eut enfin la gloire de
faire signer dans Turin cette paix si attendue. Le trait entre les deux
rpubliques offrit des difficults particulires. Il fallait prendre un
parti sur cette le de Tndos qui avait fait commencer la querelle et
sur laquelle ni les uns ni les autres ne voulaient abandonner leurs
droits. On convint que le comte de Savoie la prendrait en dpt et la
garderait deux ans aux frais des parties: pass ce terme il en
dtruirait les fortifications, et, en cet tat, elle serait abandonne
par tous. En excutant cette clause, le comte prouva de la rsistance de
la part du gouverneur vnitien; il refusait de rendre l'le et
mconnaissait l'ordre de ses matres. On ne sut s'ils taient sincrement
courroucs ou mme innocents de sa rsistance. Enfin il cda; au bout
des deux ans, un syndic de la commune de Gnes alla assister  la
destruction des forts.

On pourvut aussi  un autre sujet de contention.  la paix prcdente
Gnes triomphante avait oblig les Vnitiens  renoncer pour trois ans au
commerce de Tana  l'orient de la mer Noire. Cette fois il fut stipul
que cette navigation serait interdite pendant deux ans aux sujets des
deux rpubliques. Elles possdaient chacune une forteresse dans ce pays.
On allgua la crainte que les navires qui s'en approcheraient n'y fussent
insults avant que la paix ft bien connue dans ces tablissements
rputs si lointains. La raison n'tait ni bonne ni sincre. Mais ces
rgions taient aux mains de princes tartares. Chacun intriguait auprs
d'eux et craignait la rivalit. Ne pouvant s'accorder sur ces relations,
ou les sacrifiait pour un temps. On prtendit qu'en ce point les Gnois
avaient t les plus habiles. Leur colonie de Caffa avait les moyens de
conserver son trafic de Tana: elle ne pouvait manquer d'attirer sur son
march les denres qu'on allait chercher ci-devant aux bouches du Tanas.
Par l les Gnois s'en assuraient le monopole, parce qu'en vertu d'un
usage dont Venise avait donn l'exemple dans ses colonies, eux seuls
avaient le privilge d'acheter  Caffa; et, pour avoir part au commerce
des produits qui y taient apports, il fallait les racheter de leurs
mains.

Les prisonniers, suivant le trait, se rendaient sans ranon de part et
d'autre, car ceux du combat de Pola taient encore  Gnes2. Quand les
malheureux Gnois sortirent du lieu o ils avaient t reclus, les dames
vnitiennes signalrent leur humanit; elles firent une grande qute
pour les pourvoir d'habits, de secours de toute espce qu'elles leur
dpartirent elles-mmes avec le zle le plus louable. Ils avaient
beaucoup souffert pendant quelque temps. Il n'avait plus t permis de
leur vendre des aliments que ceux  qui il restait quelque ressource
ajoutaient  leur misrable ration. Ces rigueurs s'adoucirent ensuite,
mais sur environ cinq mille hommes, mille cinq cents prirent de misre.
On calcula qu'il manquait  Gnes huit mille habitants  l'issue de la
guerre.

L'histoire gnoise s'tait transporte dans les lagunes de Venise. Ici
finit ce grand pisode. Nous voulons dire pour l'achever qu'un an aprs
Trvise fut un nouveau sujet de guerre entre Carrara et les Vnitiens;
mais les Gnois n'y prirent point de part. Ajoutons qu'avant la paix
l'illustre amiral Victor Pisani tait mort en Sicile sur la flotte qu'il
conduisait contre les galres de Gnes. Charles Zeno fut son digne
successeur, il hrita de la faveur populaire et de la jalousie des autres
nobles. Aprs avoir continu de servir glorieusement sa patrie, il se
vit, sur ses vieux jours, dpouill de ses emplois, et condamn  la
prison sous un odieux prtexte.


LIVRE SIXIME.
ANTONIOTTO ADORNO, TROIS FOIS DOGE. - GNES SOUS LA SEIGNEURIE DU ROI DE
FRANCE; - DU MARQUIS DE MONTFERRAT. -GEORGE ADORNO DEVENU DOGE.
1382 - 1413.

CHAPITRE PREMIER.
Lonard Montaldo, doge. - Antoniotto Adorno, doge pour la premire fois.

(1382) Le gouvernement de Guarco ne rparait pas les maux de la guerre et
ne laissait pas jouir des avantages de la paix. lu presque par hasard et
pour empcher le pouvoir souverain d'tre ravi de force par Antoniotto
Adorno, il sentait que son crdit n'avait pas de profondes racines. Il
vivait dans la dfiance et, suivant l'usage des gouvernants qui ont moins
de force d'me que de puissance, il recourait  l'arme pesante du
despotisme et la maniait maladroitement. Le public tait accabl de
taxes; et le doge n'employait les deniers publics qu' soudoyer des
soldats pour garder sa personne. Par l il s'attira l'opposition de la
magistrature des huit, cette commission indpendante du conseil, et 
laquelle de tout temps taient dlgus le maniement des deniers et le
contrle des dpenses. L'humeur que le doge ressentit de cet incident le
jeta dans une dmarche d'une inconvenance d'autant plus trange qu'il lui
restait moins de popularit.

(1383) Dans un des conseils qui se tenaient en prsence du peuple, le
doge leva la voie et dnona au public les Huit qui s'attachaient 
contrarier ses vues. Il dclama contre ses adversaires, il entra dans une
longue justification1. Il n'ignorait pas qu'il tait calomni, qu'on le
disait li par un trait aux volonts de certains nobles et vendu aux
guelfes: rien n'tait plus faux, il tait n plbien et bon gibelin;
il l'tait toujours. Cette dfense inopportune contre des reproches au-
devant desquels il semblait courir, cet appel au peuple, cet appel
surtout  des factions qu'il convenait si peu au magistral suprme de
rveiller, tout excita l'tonnement et le mpris. Il ne lui manquait pas
d'ennemis habiles  en profiter. Guarco se sentait press entre
Antoniotto Adorno, port par les gibelins, et par Fregose que soutenaient
les guelfes, et il ne comptait pas assez un troisime rival plus
dangereux encore. Lonard Montaldo tait alors le chef et le moteur cach
de tous les mouvements du peuple. Plusieurs fois dsign pour monter au
rang suprme, autant de fois conduit, il n'avait jamais perdu de vue ce
grand objet d'ambition, et, attendant les occasions favorables, il se
contentait du rle apparent de conseil et de modrateur du peuple.

Un droit sur la boucherie avait t dcrt; les bouchers mcontents
eurent  s'assembler pendant la semaine sainte pour convenir du taux
auquel,  raison de ce droit, il faudrait lever le prix de leur denre
au moment o la vente et la consommation allaient recommencer. Ils se
runirent le soir aprs les offices du jeudi saint dans le couvent de
Saint-Bnigne, et le rsultat de leur dlibration violente fut qu'il
fallait exiger la suppression d'un impt inique; que pour cet effet il
tait temps de se faire justice par soi-mme. Pour premire mesure ils
commencrent sur-le-champ  sonner le tocsin du clocher de Saint-Bnigne,
entreprise qui parut d'autant plus effrayante que c'tait dans les jours
o, comme on sait, l'glise interdit le son de toutes les cloches. La
ville s'en alarma; la valle de la Polcevera, qui entendit cet appel
aussi bien que la cit, sut bientt qu'il s'agissait de se dbarrasser
des odieuses gabelles. Ses habitants vinrent en foule se runir aux
bouchers. Toute cette populace se rpandit le vendredi dans la ville. Les
offices sacrs furent interrompus, les fidles furent disperss. Parmi
les cris qui demandaient la suppression des impts, il s'en levait qui
rclamaient le changement du gouvernement. Enfin plus de deux mille
hommes s'assemblrent dans l'glise de Saint-Dominique. Les citoyens
influents s'y prsentrent et Montaldo s'y trouva parmi eux. Quelque
ordre succdant au tumulte, on dpcha au doge quatre dputs, et
Montaldo  la tte.

Le palais tait presque dsert. Les frres de Guarco n'avaient pu y
assembler qu'une poigne de dfenseurs derrire les grilles, qu'on avait
fermes; dj le chef des gardes du doge, son juge, l'un des rgisseurs
des gabelles, rencontrs au dehors par la foule souleve, avaient t
massacrs. Dj aux imprcations du peuple contre les impts on avait
rpondu du palais qu'ils seraient abolis. On avait jet sur la place un
registre pris au hasard qui passa pour le livre des nouveaux rglements
fiscaux et que les assistants dchirrent: ainsi le doge tait prpar
aux concessions quand Montaldo lui notifia les volonts de l'assemble de
Saint-Dominique. Tous les nobles furent d'abord exclus de son conseil;
on appela cent citoyens, et ceux-ci, runis en assemble extraordinaire,
sans dposer Guarco, mirent tous les pouvoirs de la rpublique entre les
mains d'une sorte de dictature temporaire de huit membres. Montaldo en
fut encore le premier nomm. On tait convenu de composer cet office de
la provision, comme il fut appel, de quatre marchands et de quatre
artisans, parmi lesquels les bouchers ne furent pas oublis. C'est comme
artisan que Lonard Montaldo, jurisconsulte et d'une des plus notables
familles populaires, voulut tre dsign. Le notariat comptait alors
parmi les mtiers, et quoiqu'il n'en exert pas la profession, il se fit
agrger au collge des notaires2. Tous les nobles qui tenaient des
emplois ou des commandements sur le territoire furent  l'instant
remplacs par des plbiens.

Cependant l'agitation n'tait pas apaise. Le gouvernement et l'office de
la provision ordonnaient en vain aux habitants de poser les armes, et aux
gens de la campagne de se retirer dans leurs foyers: personne
n'obissait, on entendait crier: Vive le peuple, et quelques voix
demander un nouveau doge; un parti nombreux dans les classes infrieures
appelait Adorno  haute voix. Le doge, toujours plus embarrass, s'avisa
de convoquer le peuple sur la place publique au son de la cloche; il se
montra sur la porte de son palais, et un greffier de la rpublique vint
demander aux assistants de dclarer s'ils voulaient que Guarco ft encore
leur doge et de le faire connatre en levant la main. Les mains se
levrent, et Guarco triompha dans cette preuve insignifiante.

Antoniotto Adorno tait pass  Savone, pour attendre prudemment le
moment favorable de se montrer. A Gnes ses partisans rpandaient le
bruit de sa mort. Il tait noy, disaient les uns; on lui avait tranch
la tte, suivant les autres. Ces rumeurs agitaient le peuple; huit cents
hommes arms vinrent au palais pour se faire rendre compte de ce qu'on
avait fait de lui. Le doge assurait qu'il tait  Savone: on refusait
d'y entendre. Ce fut encore Montaldo qui fut seul cout. Il se donnait
pour ami d'Adorno; il se portait garant de sa vie et de son retour pour
le lendemain. Le peuple s'apaisa sur sa foi.

Antoniotto Adorno arriv, une grande assemble populaire spontanment
runie se tenait  Saint-Cyr; Pierre Fregose s'y tait rendu. Lonard
Montaldo s'y joint, et l tous ensemble ils partent pour aller assiger
Guarco. Le petit peuple criait en marchant: Vive le doge Adorno; le
reste ne grossissait ni ne contredisait cette clameur. On semblait ne
penser encore qu' dbarrasser la rpublique d'un mauvais magistrat sans
s'occuper du successeur qu'il pourrait avoir. Les portes du palais furent
bientt forces, et le doge fugitif se rfugia  Final.

Dans cette nuit le palais prsentait un singulier spectacle. Tout le
monde y veillait en armes. Antoniotto Adorno, assis dans l'appartement
ducal, recevait les hommages du bas peuple qui le proclamait doge
Montaldo et dix notables, assembls dans un autre appartement, n'en
dlibraient pas moins sur l'lection  faire, feignant d'ignorer cette
installation prmature. Ils firent avertir Adorno, comme leur collgue,
de venir prendre part  leur dlibration. Il ne vint point, et l'on
passa outre. Frdric de Pagano fut nomm doge; mais, menac par les
partisans d'Antoniotto, ce candidat refusa d'accepter et prit la fuite.
Pendant le reste de la nuit, Montaldo reut message sur message de la
part d'Adorno pour le supplier d'adhrer  la nomination que le peuple
avait faite. Lonard s'en excusa, et le lendemain il appela dans l'glise
de Saint-Cyr tous les notables populaires. L'assemble fut nombreuse et
imposante; elle nomma d'abord Montaldo pour son prsident. Celui-ci,
appelant par leur nom environ, quarante des plus considrables, leur
demanda  l'un aprs l'autre quel doge ils voulaient lever. Tous lui
rpondaient: Vous-mme. Montaldo avertit alors que si l'on exige qu'il
soit doge, il ne peut s'engager  l'tre pendant plus de six mois.
Cependant Adorno au palais se croyait sr de sa place, plus de six cents
hommes arms taient autour de lui, quand Montaldo le fit inviter comme
un simple citoyen notable  venir prendre sa place dans l'assemble de
Saint-Cyr. Les assistants entendirent ce message avec indignation, ils
avaient un doge et ils n'en souffriraient pas d'autre. Mais des amis plus
prudents rapportrent mieux ce qui se passait. Hormis ceux qui
entouraient Adorno, tous les citoyens puissants, la bourgeoisie entire,
appuyaient Montaldo et marchaient avec lui. Pour la seconde fois
Antoniotto, bien instruit, remit ses prtentions  un autre temps, et
quitta le palais. Lonard Montaldo y fut conduit en triomphe et install
doge sans opposition. Pierre Fregose lui-mme honorait son cortge;
bientt Adorno se prsenta pour rendre hommage comme les autres. Cette
entrevue se passa sous les yeux du public avec les formes les plus
recherches de l'urbanit et d'un gard rciproque. On fit asseoir Adorno
prs du doge et  la tte du conseil. Montaldo, paisible possesseur du
pouvoir, renvoya les gens arms, et ds le jour mme il fit rentrer le
palais et la ville dans leur tat de paix. Ainsi parvint  ses fins cet
ambitieux habile et souple, qui avait caress et peut-tre dchan la
multitude, et qui, lorsqu'elle s'tait prononce pour un autre favori,
avait su disposer contre elle des suffrages et des forces de la portion
la plus saine des citoyens. Le lendemain de son lvation toutes les
familles nobles allrent lui rendre leurs hommages.

Son conseil fut de quinze anciens, tous populaires. Il proclama une
amnistie gnrale: elle comprenait une pleine indemnit pour tous les
actes du gouvernement de Guarco, except en ce qui touchait les intrts
particuliers; ceux qui croyaient avoir prouv des dommages pouvaient
les dbattre devant la justice. La proclamation assurait  la famille de
Guarco et  lui-mme la libert de revenir et de rester  Gnes en
sret, pourvu que l'intention en ft dclare dans un dlai de quinze
jours. Les frres de l'ancien doge en profitrent sans inconvnient; de
sa personne il resta  Final. On sut bon gr  Montaldo de cette
modration; la sentence d'exil contre la maison Fregose avait fait tort
 son prdcesseur; car on laissait bien les ambitieux faire leurs
rvolutions, mais on les avait vues si frquentes qu'on les tenait pour
passagres, et l'on ne voulait pas que chacune ament des injustices
durables et perptut les exils et les vengeances.

Il restait  contenter le peuple sur l'affaire des impts qui l'avaient
soulev. Un seul fut aboli. Les taxes sur la viande et sur le vin furent
rduites, mais elles subsistrent.

Un vnement notable marqua cette poque: Jacques de Lusignan, l'oncle
du roi de Chypre, tait rest prisonnier dans Gnes depuis huit ans. Son
neveu mourut, et la couronne lui fut dvolue. La rpublique eut bientt
trait avec son captif. On convint de le renvoyer en Chypre; il donna
Famagouste aux Gnois, il reconnut les dettes qu'il avait contractes
envers plusieurs d'entre eux, et il assigna des annuits pour leur
extinction. Ce trait, conclu dans les derniers jours de l'administration
de Guarco, fut ratifi par Montaldo. Le nouveau roi et la reine son
pouse furent traits au palais avec une magnificence royale. Dix galres
armes par la rpublique transportrent Lusignan et sa famille dans son
royaume.

(1384) Les six mois pour lesquels Montaldo avait accept sa place
s'coulrent sans embarras. A leur expiration on attendait avec curiosit
de voir ce qu'il ferait. On ne vit rien. Il ne parut pas mme se souvenir
de la rserve qu'il avait impose  son acceptation. Il continua de
gouverner en paix la rpublique et elle prosprait entre ses mains. Mais
bientt une fivre pidmique ravagea la ville, elle reparut  plusieurs
intervalles; pendant quelque temps elle emportait neuf cents individus
par semaine. Le doge en fut atteint  son tour; elle le mit au tombeau,
aprs quinze mois de rgne. Cette fois Antoniotto Adorno fut lu doge
sans difficult et  l'instant mme. Il maintint le gouvernement tel que
Montaldo l'avait heureusement compos, il en changea cependant une
maxime, car il se fit livrer par le marquis Caretto l'ancien doge Guarco
qui tait rest  Final, et il le fit enfermer  Lerici dans une troite
prison.


CHAPITRE II.
Le pape Urbain VI  Gnes. - Expdition d'Afrique.

Adorno, que nous venons de voir arriver  la suprme magistrature, fut un
des plus obstins ambitieux que notre histoire ait  signaler: et
cependant cet homme si entt du pouvoir, si hardi pour le rechercher,
mlait  son audace une incertitude, une hsitation singulire qui lui
faisait perdre ce qu'il avait tant brigu. Nous l'avons vu deux fois se
mettre en vidence, conduit, tantt par Guarco, tantt par Montaldo,
jamais rebut, et s'insinuant pour ainsi dire  la suite de ce dernier;
nous allons le voir, trois fois chass de ce sige glissant, y remontant
chaque fois, ne le perdant jamais de vue pendant douze annes, le
disputant comme un patrimoine, et faisant tellement du gouvernement de sa
patrie une proprit dont on a droit d'user et d'abuser, que, menac de
la reperdre encore, il ne craignit pas de la livrer  un roi tranger. On
ne peut lui refuser la justice d'avoir t dans son administration,
vigilant, habile, et temprant dans sa vie prive. Il mit aussi un grand
zle  relever le nom de Gnes au dehors.

Au commencement de son gouvernement il saisit une occasion qu'il crut
propre  l'illustrer et  lui donner une haute influence. Il accorda
assistance et hospitalit  Urbain VI, ce pape dont la violence avait
fait le grand schisme en obligeant ceux qui venaient de l'lever  le
renier, et  lui nommer un successeur. Habile  se faire partout des
ennemis, il se faisait assiger dans Nocera par Charles de Duras qui
avait adhr  lui et qu'il avait couronn roi de Naples. Adorno fit
armer dix galres sous la conduite de Clment Fazio, gibelin populaire,
son plus intime confident. Le secret de l'expdition fut gard; le pape
fut retir de Nocera  l'improviste, embarqu et conduit en triomphe 
Gnes. L, toutes les esprances que le doge avait fondes sur ce service
furent bientt dmenties, grce aux procds hautains de ce nouvel hte.
Il commena par effrayer la ville de sa cruaut. On sait que lorsque les
cardinaux qui avaient eu le malheur de faire de lui un pape furent
obligs de l'abandonner, Urbain s'tait cr un nouveau sacr collge.
Mais bientt ses propres cratures lui devinrent fcheuses, puis
suspectes. Il accusa six de ses cardinaux d'avoir tram contre lui un
assassinat. Il les envoya de la torture dans un cachot, et quand il
sortit de Nocera, l'impitoyable pontife se garda bien d'abandonner ses
victimes. Il les ft traner charges de chanes sur les galres
gnoises; en arrivant  Gnes son premier soin fut d'avoir auprs de lui
une prison pour eux. Peu aprs il acheva ses vengeances; cinq furent mis
 mort1; le sixime, rclam par le roi d'Angleterre, fut seul arrach 
sa tyrannie.

(1339) Adorno tenant le pape entre ses mains n'avait pas dout de devenir
l'arbitre de la paix de l'glise. Il s'attribuait d'avance le mrite de
supprimer le schisme; il avait crit au roi de France et aux autres
souverains qui reconnaissaient Clment. Mais les rponses lui montrrent
que ses dmarches avaient attir peu de confiance; en mme temps il
apprenait combien Urbain tait peu maniable. Le pape s'tait tabli en
arrivant chez les hospitaliers de Saint-Jean, dont l'hospice n'tait pas
encore embrass par l'enceinte de la ville. Il refusa obstinment,
pendant tout son sjour, de mettre le pied au dehors. Rien ne put obtenir
de lui la dfrence de visiter la cit. Adorno, enfin, avait fait le
calcul vulgaire du bnfice qu'apporteraient  Gnes l'affluence des
fidles et ce concours qui amne les trangers auprs de la cour
pontificale. Cette spculation se ralisa aussi peu que les autres.
L'armement avait cot soixante mille cus d'or, et Gnes tait en grand
pril de les perdre. On les rclamait auprs du pape. Il voulut bien
cependant en donner une compensation ou un gage, bien entendu aux dpens
d'autrui. Il enleva  l'vch d'Albenga certaines terres, et les assigna
en payement  la rpublique. Il exera aussi un autre genre de
libralit. Il accorda  ceux qui visiteraient la basilique de Saint-
Laurent, le jour de la fte de saint Jean, une indulgence plnire et
pour tous mfaits, avec les mmes privilges attachs pour les Vnitiens
 la visite de l'glise de Saint-Marc au grand jour de l'Ascension. Le
bienfait et cette comparaison avec Venise paraissaient d'importance et
satisfaisaient les Gnois; mais le pape et le doge s'alinaient chaque
jour davantage. Urbain voulut quitter Gnes; le doge s'estima heureux
d'tre dbarrass d'un hte si difficile. On s'empressa d'armer deux
galres; le pontife partit et alla tenir sa cour  Lucques.

(1389) Adorno s'appliqua ensuite  rprimer les excursions des pirates de
la Barbarie qui infestaient la mer et troublaient la navigation et le
commerce; et comme toutes les nations maritimes de l'Italie se
plaignaient des dprdations de ces corsaires, il se flatta de les faire
concourir toutes  son entreprise. Il fit plus; il expdia des lettres et
des ambassadeurs jusqu'en Angleterre, mais surtout en France o il
cultivait d'troites relations, pour engager les chevaliers dans une
sorte de croisade dont le centre et la direction auraient t  Gnes.

(1388) Une premire expdition partit pour l'Afrique. Raphal Adorno,
frre du doge, la commanda. Gnes y avait fourni douze galres, trois
autres avaient t armes aux frais de Mainfroy de Clermont, amiral de
Sicile; son roi et la ville de Pise en fournirent quelques autres. Le
fruit de cette premire campagne fut la conqute de l'le de Gerbi, dans
le royaume de Tunis,  l'extrmit mridionale de la petite Syrte. L'le
fut cde  Mainfroy par accord entre les vainqueurs, et pour la part des
Gnois il leur paya trente-six mille florins d'or. Ils revinrent
satisfaits du profit, et l'on pensa  de plus grandes choses pour l'anne
suivante.
Les ambassadeurs envoys  Paris2 sollicitaient un des princes de la
maison royale  venir se mettre  la tte des oprations militaires;
l'exemple des premiers succs raconts par les Gnois, la tradition des
croisades encore vivante, le dsir de combattre les infidles, tout
excitait le zle des guerriers; et une trve renouvele pour plusieurs
annes entre l'Angleterre et la France leur laissait la libert de porter
leurs armes de cet autre ct. Le duc d'Orlans, frre du roi Charles VI,
s'obstinait  partir, et l'on eut peine  retenir son jeune courage. Le
duc de Bourbon, oncle du roi, fut reconnu chef de ces brillants
volontaires. Le sire de Coucy, le comte d'Eu, le dauphin d'Auvergne
s'inscrivirent les premiers. Les trangers vinrent se runir  la troupe;
une foule de princes et de seigneurs se rendirent  Gnes, lieu de
l'embarquement. Le roi de France fut oblig de limiter les permissions de
dpart pour que sa cour et son arme ne fussent pas dgarnies. On ne
laissa marcher que des chevaliers et des cuyers, les Gnois se chargeant
de fournir  chacun les suivants dont la runion compltait ce qu'on
appelait alors une lance. Ils avaient huit mille hommes pour ce service
et douze mille arbaltriers (1389). Ils faisaient leur affaire du
transport des volontaires et des forces maritimes. Quarante galres et
une vingtaine de grands vaisseaux composaient la flotte. Elle tait
commande par Jean Centurione, de l'ancienne famille des Oltramarini.
Froissart, tromp par le nom, parle du centurion des archers gnois, qui,
prt  dbarquer en Afrique, invita les Franais  prendre soin de la
conduite des oprations  terre, genre de guerre qu'ils entendaient mieux
que ses compatriotes.

Le dbarquement eut lieu avec peu de difficult. On le fit sur la cte
qui va de la Syrte au cap Bon et qui regarde le levant; ce fut sous les
murs d'une ville de Madhia qu'on appelait en ce temps Afrique. Elle tait
forte, bien dfendue, et  l'abri d'un coup de main. Pour l'emporter il
et fallu un long sige dont les soins ne convenaient pas  l'impatiente
bravoure de tant de volontaires. Ils commencrent par se rpandre dans la
campagne cherchant des ennemis qui voulussent rompre des lances, dfiant,
escarmouchant de toutes parts. Mais bientt les Sarrasins se renfermrent
dans leurs murs et laissrent cette valeur s'exhaler en bravades. Ils
conurent que le climat, le soleil du mois d'aot et bientt la disette
consumeraient ou dcourageraient ces nouveaux venus, et les dtruiraient
sans combat. En attendant ils les amusaient de messages et de
pourparlers. Ils faisaient demander aux Franais le motif de leur
agression; car si les Gnois avaient des intrts maritimes  dmler
avec les barbaresques, les gens de Paris n'en avaient point. Nos braves
chevaliers rpondaient qu'ils venaient combattre pour l'honneur de la foi
et du baptme, et pour venger sur les paens le tort fait  Notre-
Seigneur Jsus-Christ, injustement condamn  mort par leurs anctres.
Les mahomtans rpondaient qu'on se mprenait et que leurs anctres
n'taient pas les juifs. Un t brlant se passait ainsi. Enfin les
chevaliers donnrent dans un pige funeste. L'un d'eux, rencontr par un
guerrier more, lui proposa un combat singulier de dix contre dix; le
dfi fut accept et le jour pris. Le chevalier rentra au camp et chercha
neuf compagnons d'armes; tous voulaient tre choisis. Coucy avertit de se
dfier d'un engagement lgrement contract sans prcautions ni
garanties. On n'en crut pas sa prudence: les champions allrent au
rendez-vous suivis pour tmoins et pour spectateurs par la fleur de cette
chevalerie. Ils ne trouvent personne au lieu indiqu sous les murs de la
ville. Ils vont aux portes sommer leurs adversaires et les piquer
d'honneur par leurs reproches; persuads qu'ils ont imprim  tous leurs
ennemis une salutaire terreur, ils forcent une barrire mal dfendue, ils
se prcipitent en avant, jusqu' ce qu'engags dans une seconde enceinte,
ils se voient envelopps et crass par le nombre. Plus de soixante
prirent. Cette fatale journe mit le comble au dcouragement et au
dgot. Centurione se plaignait qu'une expdition si coteuse se passt
en escarmouches dont le succs mme n'et pu apporter aucun rsultat.
Chacun accusait l'impritie du duc de Bourbon qui n'avait montr ni
nergie ni talent. Sa hauteur rvoltait, son inertie le faisait mpriser.
Tout le jour assis  l'entre de sa tente, il semblait accabl par la
chaleur dvorante du pays. On disait de toute part que si Coucy et
command  sa place, la guerre aurait t autrement conduite. Il n'tait
plus temps. On trouva qu'il fallait repartir. La saison tait trop
avance pour rien entreprendre. Il valait mieux aller hiverner chez soi
pour revenir avec de plus grandes forces au printemps. On remonta dans
les vaisseaux, on regagna Gnes, et les volontaires la France. A la
saison suivante personne ne fut tent de recommencer ce funeste voyage.
Le roi Charles VI seul voulait aller en Afrique combattre les infidles.
On lui fit entendre que s'il voulait servir la foi chrtienne contre ses
ennemis, il avait d'abord, et sans aller si loin, le schisme  combattre.
On et pu ajouter le conseil de ne pas aller chercher des embarras et des
dangers; il en avait assez prs de lui.


CHAPITRE III.
Dsertions du doge Antoniotto Adorno, et rintgrations successives au
pouvoir.

(1390) Adorno aurait eu besoin d'un grand succs au dehors pour se
maintenir au dedans. Sa mfiance inquite et sa politique malheureuse
multipliaient les ennemis autour de lui. Enfin, proccup de l'ide
qu'une conspiration allait clater, persuad d'tre trahi et en pril, il
prit le singulier parti de fuir sans avoir t attaqu. Dans une feinte
promenade il se jeta sur une galre et se fit immdiatement transporter 
Final, laissant le palais et la ville  l'abandon. Il s'tait fait
accompagner  la promenade par un de ses familiers, en qui, dans ce
moment, il avait cru voir son successeur. En s'embarquant il le fit
entraner  bord, pour l'empcher d'tre lu, et il ne le libra que
lorsqu'il sut que le choix avait port sur un autre.

Aprs cette dsertion, on vit la dignit ducale emporte ou dispute par
quatre nouveaux personnages au moins. Il y eut un usurpateur qui ne fut
qu'une seule journe au pouvoir. Des autres concurrents, il y en eut qui
furent doges trois jours, d'autres une quinzaine; l'un d'eux remonta
deux fois sur le sige. Deux enfin, s'tant runis pour le conqurir,
osrent le tirer publiquement au sort.

Cette anarchie dura quatre ans. Il serait indigne de l'histoire de
s'appesantir sur ces obscures mutations. A chacune s'entremlent de
nouvelles apparitions d'Antoniotto; sans cesse il remonte sur le trne
et sans cesse il en redescend. Nous considrons donc les mouvements de ce
temps comme de simples interruptions passagres de son rgne.

(1391) A la premire retraite d'Adorno on avait lu pour le remplacer
Jacques Fregose, fils de celui qui avait t doge vingt ans auparavant.
On et pu lui prfrer son oncle Pierre, le vainqueur de la guerre de
Chypre; mais il parat que cette orgueilleuse famille, se flattant dj
de la pense de rendre hrditaire  son profit la seigneurie de Gnes,
jugeait que le droit de primogniture devait tre suivi. Ce droit tait
le principal avantage de Jacques, homme au surplus studieux, appliqu 
l'tude des lettres et de la philosophie, mais  qui manquait sinon
l'ambition, du moins l'nergie propre au rle qu'il venait de jouer.
Adorno s'encouragea facilement  reparatre pour disputer la place  un
si faible ennemi; et aprs avoir lui-mme, au gr de ses incertitudes
hsit, avanc, rtrograd, il marcha ouvertement de Final  Gnes.
Pierre Fregose avait averti le doge que si Antoniotto mettait le pied
dans Gnes, il n'y aurait qu' lui cder la place. Aussi Jacques avait
engag  son service l'un des marquis Caretto de Final et lui avait donn
pour instruction de surveiller les mouvements d'Antoniotto, et si celui-
ci se mettait en route, de ctoyer sa marche avec quatre-vingts gendarmes
dont le marquis disposait. Cet ordre n'impliquant point de mettre
obstacle au voyage, qu'on devait seulement observer, Adorno parvint 
Gnes, et l Caretto, qui ne l'avait pas perdu de vue, demandant quels
ordres il avait  suivre, le doge le remercia et lui fit dire de s'en
retourner sans prendre autre peine. Antoniotto fit bientt signifier 
Fregose de se retirer du palais o lui-mme il avait  se rendre. Fregose
ne balana pas  s'y disposer; il faisait enlever ses derniers meubles
quand Adorno se prsenta et s'installa comme si jamais il n'et cess
d'tre doge. L'entrevue fut affectueuse; Fregose fut retenu  la table
du doge, et aprs le repas on le reconduisit honorablement  sa maison.

Quoique reprise sans obstacle cette seconde administration ne fut pas
plus tranquille que la prcdente. Les prtentions au pouvoir hrditaire
ne se concentraient pas dans les deux seules races des Adorno et des
Fregose. Trois autres fils d'anciens doges en prirent exemple,
Boccanegra, Guarco et Montaldo. Antoniotto eut  les combattre. Il
vainquit les deux premiers qui s'taient unis contre lui. Le jeune
Montaldo fut un comptiteur plus redoutable. Il avait rassembl une
troupe de soldats et il vint assiger une des portes de la ville;  ce
bruit seul, Adorno, qui crivait, jetant sa plume et s'enfuit plus
rapidement qu' sa premire sortie.

(1392) Montaldo fut nomm doge: c'tait un jeune homme de vingt-trois
ans, que le hasard poussait  une place peu faite pour son ge, et dont
pourtant il n'tait pas absolument indigne par son brillant courage et
par quelques sentiments gnreux. Mais tous les ennemis qu'Antoniotto
avait eus se coalisrent contre le nouveau doge; et Antoniotto lui-mme
piait sans cesse le moment de se remontrer. Montaldo se dfendit contre
tous. Un des tumultes qu'il rprima avait pour chef Boccanegra, le fils
du premier doge. Pris les armes  la main, on le conduisit au podestat
qui exerait le pouvoir judiciaire. Le procs ne fut pas long:
Boccanegra fut condamn  mort. L'excution allait se faire devant le
palais ducal. Le patient aperut le doge, et, lui tendant les mains, il
l'implora en lui demandant la vie. Montaldo en fut mu, il envoya son
frre pour faire surseoir. Le podestat inflexible feignit de mconnatre
le message et pressa le supplice; mais le doge accourut pour sauver le
criminel, et, sans tenir compte de la colre du juge, il conserva son
ennemi.

Cependant, aprs s'tre maintenu presque un an entier au pouvoir,
Montaldo se vit forc de le dposer: il laissa le champ libre aux
concurrents, et parut se vouer  la retraite. Mais quand, au milieu des
prtendants, Antoniotto Adorno revint conduisant avec lui des bandes de
mercenaires, Montaldo indign ne put s'empcher d'accourir pour s'opposer
au doge qui venait s'imposer  la patrie en la dchirant. Les meilleurs
citoyens s'unissaient pour rsister  cette invasion, Montaldo sortit de
chez lui pour se joindre  eux et vint combattre au premier rang. La
mle fut sanglante, mais pour cette fois Adorno ne put atteindre son
but, et reprendre sa place. Montaldo,  qui l'on devait principalement
cette victoire, n'en usurpa ni n'en exigea le prix. Il rentra modestement
dans ses foyers, mais le lendemain une lection nouvelle lui dcerna pour
la seconde fois le titre de doge. Cependant son pouvoir non plus que la
suspension de celui d'Adorno ne furent que passagers: car,  son tour,
Montaldo (1394) fatigu dsespra du gouvernement, et, comme on ne devait
pas l'attendre de lui, il dserta son rang presque aussi honteusement
qu'autrefois Antoniotto.

Une cause fatale rendait les discordes plus cruelles que jamais. De
mauvais citoyens, jaloux du doge, s'taient appliqus  ranimer l'esprit
des factions au sein des campagnes: on criait vive l'aigle de toutes
parts. Ce signal gibelin venait d'tre donn en Toscane, mais on ne
l'avait pas entendu dans la rpublique de Gnes, o, si la distinction
des partis existait encore, elle tait presque sans influence comme
dsormais sans prtexte; aussi dans la ville depuis longtemps cet
antagonisme des factions, quoiqu'on pronont encore leurs noms, ajoutait
peu d'animosit aux troubles qui clataient. Quand il ne s'agissait que
de savoir  qui resterait le nom de doge pour la journe, il se
commettait peu d'excs, et l'on peut en juger par l'indignation des
crivains chaque fois qu'ils avaient  parler de quelque accident funeste
arriv dans un tumulte. Le peuple tait plutt spectateur qu'agent dans
ces discordes. Elles portaient de grands dommages, elles faisaient verser
peu de sang; c'taient des luttes plutt que des batailles. Mais, au
dehors, quand les gibelins et les guelfes taient vritablement en jeu,
il fallait le fer et le feu, les meurtres et l'incendie, et surtout le
pillage.

Ce fut avec des gibelins de la campagne qu'Antoniotto Adorno revint
encore  la charge attaquer un doge phmre qu'on avait nomm au dpart
de Montaldo. Ils arrivaient furieux, parce qu'ils avaient ou dire que ce
doge tait dfendu par des guelfes. Au moment o le sang allait couler,
Montaldo ayant runi quelques suivants reparut  son tour et se posa
entre les deux partis. Celui qui soutenait le doge fut bientt dissous;
on reconnut que l'homme qu'on avait voulu soutenir tait incapable.
Montaldo se trouva donc en face d'Antoniotto; mais il s'empressa de
dclarer que son intention n'tait pas de revendiquer la dignit qu'il
avait srieusement abandonne. Il venait seulement s'opposer  ce
qu'Adorno vnt la reprendre une fois de plus. Sur cette protestation on
s'entremit entre eux; les deux chefs convinrent qu'aucun d'eux ne serait
doge; que la place serait rserve  celui des amis communs que nommerait
l'assemble des citoyens. Une grande runion fut donc convoque; les
guelfes n'en furent pas exclus. Montaldo et Adorno s'y prsentrent
ensemble se tenant par la main. Quatre-vingt-seize notables s'y assirent
pour procder  l'lection. Adorno leur adressa une harangue tudie pour
faire son apologie, demandant pardon  ceux que le malheur des temps lui
aurait fait offenser. Ses amis aposts rpondirent en le demandant pour
doge. Soixante et douze suffrages, sur les quatre-vingt-seize, le
nommrent. Il accepta sur-le-champ, et il courut au palais prendre
possession de sa dignit. La foule le suivait: les hommes considrables
s'cartaient pour ne pas grossir son cortge. Montaldo, indign d'avoir
t jou par la mauvaise foi d'Antoniotto, regagna Gavi et s'y cantonna.


CHAPITRE IV.
Adorno met Gnes sous la seigneurie de Charles VI, roi de France.

Le gouvernement s'organisa. Les nobles furent admis dans le conseil. Mais
Adorno prouva qu'il est plus facile de prendre le pouvoir, de l'enlever
mme  ses rivaux, que d'administrer un pays si boulevers. Les troubles
continuaient de tout ct. Savone souleve avait dclar rompre tout lien
avec Gnes et s'tait range sous la seigneurie du duc d'Orlans frre de
Charles VI et gendre du duc de Milan1. Jean Grimaldi, snchal de Nice
pour le comte de Savoie, et Louis son frre s'emparrent de Monaco,
sparrent cette ville de toute dpendance de la rpublique et y
tablirent leur propre domination. Ce fut de nouveau la retraite des
nobles guelfes mcontents qui s'exilaient de Gnes. Leur migration ne
faisait que prvenir les rigueurs du doge; il bannit huit cents citoyens
 la fois. Les Fieschi ravagrent plusieurs parties du territoire. Guarco
qui s'tait empar de Ronco, Montaldo qui tenait toujours Gavi, faisaient
des excursions rptes jusqu'aux portes de Gnes. Leurs succs n'taient
pas dcisifs. Adorno avait  leur opposer 3000 fantassins solds, avec
1000 chevaux, sans compter 1000 combattants levs sur le territoire. Mais
il connut enfin le ressort secret que mettaient en jeu ses rivaux, et il
cessa de se mprendre sur le sort que tant d'attaques lui rservaient.

Antoniotto Adorno avait cultiv en tout temps la faveur de Jean Galas
Visconti. Mais, tout digne qu'il tait de l'amiti de ce tyran, elle
tait toujours subordonne chez celui-ci  l'intrt de l'ambitieux, qui,
non content du lot chu pour sa part dans le partage de l'ancienne
souverainet des Visconti, avait pris en trahison Bernabo son oncle, et,
s'tant fait duc de Milan, avait ensuite dpouill ses voisins par la
guerre et par la perfidie. Adorno, tandis qu'il tait doge pour la
seconde fois, l'avait assez bien servi. Choisi pour arbitre entre le duc
de Milan et les Florentins, il avait t si partial, que Florence avait
protest contre la sentence d'un tel juge. De l sans doute la faveur et
les bons offices que Jean Galas lui avait accords: mais, s'il avait
toujours fourni des secours  Adorno pendant sa dchance pour troubler
tout gouvernement qui s'tablissait, s'il l'encourageait dans ses efforts
pour reprendre la place qu'il avait perdue, les soins de ce protecteur
n'taient pas dsintresss. Il se souvenait que la seigneurie de Gnes
avait t tenue par les chefs de sa famille, il la convoitait  son tour;
il y fomentait les dsordres qui devaient tt ou tard lui livrer sa
proie. Dans ce but, aprs avoir aid  remettre Adorno sur le sige
ducal, il ne lui convenait pas de l'y laisser tranquille. Il devait, ou
l'obliger  se jeter de lui-mme dans ses bras, ou enfin le renverser et
le supplanter, Antoniotto apprit que les troupes conduites contre lui par
Montaldo et par Guarco taient salaries des deniers de Visconti. Il vit
alors comment il devait compter sur l'appui de celui-ci, et jusqu'
quelle issue seraient pousses ses perfides manoeuvres. Enflamm de colre
contre tant de duplicit, il se dcida sur-le-champ  chercher ailleurs
un dfenseur, un matre s'il le fallait, plutt que de tomber sous le
joug d'un faux ami.

Les embarras qu'on lui suscitait au dehors n'taient pas les seuls qui
empchaient son gouvernement de se soutenir. L'tat intrieur faisait
sentir,  lui, l'impossibilit de conduire les affaires publiques, et 
beaucoup de citoyens le besoin d'un abri sous lequel on pt mettre fin 
l'anarchie et permettre  Gnes de se rtablir. On tait press par la
ncessit, et par la ncessit la plus instante. L'argent manquait.
L'obligation de soudoyer des mercenaires sans lesquels on ne faisait plus
rien, tait devenue  cette poque un fardeau qui ruinait les
contribuables et crasait la rpublique. Aussi il est remarquable que
depuis plusieurs annes, il n'est plus question d'armements et
d'expditions maritimes. Dans le moment o Venise rparait les malheurs
passs par une activit nouvelle, les Gnois semblaient n'avoir plus de
ressources pour armer leurs flottes, pour rendre  leur commerce de mer
la protection et l'encouragement. On peut juger de la dpense des
stipendis par un seul fait: treize ans auparavant un doge tait devenu
odieux pour avoir voulu ajouter soixante et quinze gendarmes aux vingt-
cinq qui composaient sa garde ordinaire. On salariait maintenant quatre
mille hommes, sans parler des habitants qu'on tenait sous les armes. Mais
la rpublique n'avait point de ressources disponibles, ses revenus
annuels taient affects aux cranciers qui avaient fourni avant cette
poque aux besoins des armements ou des guerres trangres; et rien ne
pouvait tre soustrait  cette dlgation dans un pays o la fortune
prive et l'existence de l'tat semblaient rputes une mme chose. Pour
des dpenses nouvelles et toujours croissantes il fallait exiger sans
cesse des contributions extraordinaires, et elles frappaient sur des
campagnes ou ravages par l'ennemi ou puises par la soldatesque, et sur
un commerce interrompu par les rvolutions, drang par l'instabilit de
la scurit publique. Pour faire payer les citoyens mcontents et sans
confiance, il n'y avait plus ni entranement spontan, ni persuasion
officieuse; il ne restait que les voies de la contrainte, et il n'y en
avait pas qui ne pousst  la rvolte.

Ds le commencement de cette magistrature si pniblement reprise, Adorno
avait reconnu le besoin d'un puissant appui: les invasions de Guarco et
de Montaldo lui firent comprendre qu'il tait temps d'y recourir. Il
avait entretenu des liaisons  la cour de France; il se tourna de ce
ct et songea  placer Gnes sous la seigneurie de Charles VI.

La soumission volontaire de la rpublique  la seigneurie des trangers
n'tait pas une chose nouvelle. Nous l'avons vu: tour  tour, un jour
d'enthousiasme gibelin, une intrigue au temps de la prpondrance guelfe,
une disgrce imprvue dans la lutte avec les Vnitiens, avaient remis
Gnes aux mains de l'empereur Henri VII, de Robert de Naples et des
Visconti de Milan. Maintenant, aprs tant d'annes de troubles, ce qui
rsignait  la pense de chercher au dehors un matre qui se ft obir,
c'tait la lassitude de l'anarchie, la dsorganisation du gouvernement
national, l'impossibilit d'accorder entre eux les citoyens ambitieux qui
venaient s'arracher le pouvoir, car d'ailleurs on l'et facilement laiss
prendre  quiconque et su le garder. On voulait, en un mot, retrouver 
tout prix la protection, la sret et la paix publiques, premiers besoins
des socits. Dj, dans une des dernires mutations que nous avons
signales, la rsolution d'appeler un arbitre suprme pris parmi les
princes trangers avait t srieusement agite. Le recours au roi de
France avait t formellement propos. Les guelfes y inclinaient; ils
taient accoutums depuis l'apparition des Angevins en Italie,  regarder
la cour de France comme la protectrice de leur faction, quoique, suivant
la remarque d'un judicieux historien2, les Franais n'entendissent rien 
cette obscure politique des partis italiens. Quant aux nobles des deux
couleurs, ils pensaient que le prince et la cour d'une grande et illustre
monarchie leur seraient favorables; si l'autorit franaise
s'tablissait rellement  Gnes, les distinctions seraient pour eux: si
cette protection laissait quelque indpendance  la rpublique,
l'expulsion du premier rang tendue quelquefois  toute part au
gouvernement ne subsisterait pas  leur prjudice sous l'influence
royale. Le roi de France ne pouvait ni goter la dmocratie, ni prfrer
une aristocratie plbienne  une noblesse antique. Telles taient les
dispositions diverses qu'Adorno allait rencontrer en dveloppant ses
projets; et si ce qu'il mditait tait une intrigue contre
l'indpendance de sa patrie, il n'en tait pas seul coupable. Nous avons
 ce sujet quelques lumires que les historiens de Gnes ne paraissent
pas avoir connues. Trois ans auparavant, une ngociation avait t
entame, et pousse fort loin, par des dlgus des migrs ou des
mcontents; nous avons un trait3 en ce sens, fait au nom des nobles de
Gnes, ayant pour but la destruction du gouvernement populaire et le
rtablissement de celui de la noblesse sous les auspices et avec la
participation de la France. L'instrument original que nous en possdons
ne porte pas l'assentiment du roi. Il est vraisemblable que la rapidit
des changements survenus  Gnes prvint l'effet de ce projet. Peut-tre
aussi les commissaires qui l'avaient sign ne purent-ils le faire
ratifier par leurs commettants. On dmle dans la teneur l'embarras de
ces nobles guelfes et gibelins si peu accoutums  dlibrer et 
ngocier en commun; ayant  stipuler pour leur gouvernement futur, ils
sont encore loin d'tre d'accord pour pouvoir en dsigner les membres 
l'approbation du roi, et  plusieurs reprises ils rptent l'expression
du doute sur la possibilit de s'accorder pour la nomination d'un seul
chef. Mais ce qu'il leur faut au prix de l'invasion violente de leur
patrie, c'est la destruction du rgime des doges: et maintenant Adorno
venait lui-mme leur rendre ce service. On ne peut donc s'tonner de voir
les nobles se rendre  ses propositions; c'tait servir leurs propres
vues.

Quant  Adorno, tait-il de bonne foi? Toujours proccup du pouvoir
suprme, prompt  y porter la main, mais timide et malhabile  le
conserver, nous l'avons vu dserter lchement le trne ducal, et, en
fuyant devant les obstacles, devancer mme l'heure de la ncessit. Nous
l'avons vu, toujours dissimul, attendre l'instant propice de se
ressaisir de cette proie qu'il avait si mal garde, mais que son ambition
n'avait jamais rsigne sincrement. Press par l'impossibilit de faire
marcher son gouvernement, il ne demandait peut-tre qu' emprunter le nom
redout d'un roi de France; mais quel appui rel pouvait-il attendre d'un
gouvernement dj dsorganis, d'un prince insens et d'une cour divise?

A s'en tenir aux apparences, il faudrait rendre  Antoniotto cette
justice, que s'il avait eu  inspirer  sa rpublique la plus patriotique
dtermination, il n'aurait pu agir avec plus de mnagement pour tous les
partis, de respect pour toutes les opinions, avec des formes plus
conciliantes.

Les historiens franais parlent avec peu de dtail de cette singulire
transaction. Les consquences s'en sont prolonges pendant le cours d'un
sicle et demi: cependant, comme elle n'eut alors aucune influence
immdiate sur les vnements d'une poque malheureuse, une possession
lointaine bientt perdue n'attira pas longtemps l'attention
contemporaine. Mais il reste dans nos archives de nombreux documents qui,
expliquant ou compltant les rcits imparfaits des Gnois, rvlent
quelques faits curieux.

On y voit que la premire ouverture faite par Adorno  ses conseillers
avait suivi de prs la rvolution qui l'avait enfin rassis sur son sige
branl, nouveau tmoignage des variations de cet esprit malade, qui
s'effrayait si vite sur les suites de ce qu'il avait fait avec le plus de
hardiesse. Des ngociateurs furent d'abord envoys  Paris4. L tout se
faisait alors par l'intrigue et sous l'influence des haines de parti. Le
duc d'Orlans, frre du roi, mari de Valentine, fille du duc de Milan,
avait eu par ce mariage la seigneurie d'Asti en Pimont. Il y tenait un
gouverneur et une garnison. De l on travaillait  s'agrandir. C'est  la
faveur de ce voisinage que la protection du duc d'Orlans avait t
rclame par Savone, quand cette ville entendit se dtacher de Gnes. On
croit que le doge avait t tent de s'adresser au mme prince. Il est
probable que la dfiance du beau-pre le dtourna de se mettre entre les
mains du gendre. Mais Orlans n'abandonna pas volontiers l'esprance
d'une si belle acquisition: il s'opposa  ce qu'elle cht au roi son
frre. A son tour, le roi, dans ses moments lucides, se montrait flatt
de ce nouveau domaine. Auprs de lui tait le duc de Bourgogne, ennemi
irrconciliable du duc d'Orlans dont il mditait la perte. Il
s'attaquait souvent  Jean Galas pour contrarier le duc. Il ne voulait
laisser tomber Gnes au pouvoir ni de l'un ni de l'autre. Les ouvertures
d'Adorno furent donc acceptes au nom de Charles VI.

A Gnes, pour arriver au rsultat, le doge avait assembl d'abord deux
cents gibelins tous populaires, et les avait fait dlibrer sur son
projet. Ils y avaient donn leur assentiment; douze voix seules l'avaient
refus. Il convoqua ensuite une runion de guelfes; elle eut un succs
semblable. Aprs ces consultations particulires, un grand parlement
solennel fut tenu; huit cents citoyens y furent appels mi-partis des
deux factions et dans chacune de nobles et de plbiens. La grande
majorit accepta la seigneurie du roi de France. Adorno ne voulut pas
ngliger de demander l'accession des guelfes migrs. Il monta sur une
galre et alla trouver en Toscane leur chef le cardinal Jean Fieschi,
l'vque guerrier de Verceil et puis d'Albenga. Ils furent bientt
d'accord; et, en signe d'union, ils revinrent ensemble  Gnes. La
galre qui les portait avait arbor une branche d'olivier pour symbole de
la paix dont on se flattait de jouir dsormais. Dieu sait quels
sentiments secrets taient cachs sous ce pacifique emblme!

Des ambassadeurs franais se rendirent  Gnes. Le trait fut prpar,
mais plusieurs mois s'coulrent en intrigues et en difficults. Des
lettres patentes du roi nous apprennent d'abord qu'il fallut
dsintresser le duc d'Orlans. On y voit que celui-ci avait entrepris
d'avoir la seigneurie de Gnes, et tant fait  cette intention qu'il
avait en sa main les ville et chteau de Savone. Mais les doge et
gouverneurs de Gnes, ou plus de la semi-part d'iceulx, ayant plusieurs
fois sollicit le roi d'accepter la seigneurie de leur tat, et Charles
ayant condescendu  leur dsir, il dclare avoir trait et accord avec
le duc son frre. Celui-ci lui cde tous ses droits, et lui remet Savone
et toutes les autres dpendances qu'il avait acquises sur le territoire
gnois; et, pour le contenter et dfrayer des trs-grands frais par lui
en plusieurs manires faits et soutenus, le roi lui accorde une somme de
trois cent mille cus d'or payable aussitt aprs la remise effective des
villes et chteaux. Le duc donne  son tour des lettres patentes
conformes, et intime  ses commandants de rendre sans autre mandement les
places qu'ils tiennent pour lui, intimation donne  contrecoeur, qui fut
mal excute: il est vrai que nous ne saurions dire si les trois cent
mille cus furent jamais pays.

Force tait au roi d'acheter Savone, car c'tait la condition
essentiellement dterminante pour les Gnois. Dans l'apathie universelle
des sentiments patriotiques, une seule passion populaire tait rveille
chez eux, la passion de remettre Savone sous le joug. Le populaire ne
voulait pas mme qu'on insistt sur aucune autre demande. Quoi qu'il en
soit, la conclusion et la rdaction exigrent de nouveaux pouvoirs du
roi, de nouvelles dlibrations  Gnes; mais  ce point, si les procs-
verbaux qui nous en restent disent tout, la dlibration n'tait plus que
d'apparat pour constater les choses convenues. Six cent huit votants
prennent part  une de ces assembles. Dix orateurs choisis y sont
entendus avant le vote. L'un d'eux sollicite la prompte signature du
trait, par piti pour la triste situation des pauvres. Un autre prend
dans la Cit de Dieu de saint Augustin quatre conditions qu'un tat doit
rechercher et qu'il trouve runies dans la seigneurie du roi de France,
roi si grand que le servir c'est libert, Si ce roi est bon, dit le
dernier orateur, il n'est pas besoin de pactes; s'il est mauvais, les
pactes ne serviront de rien; finissons promptement, mais que Savone nous
soit rendue. Celui-l seul, comme on voit, parlait d'affaires.

Les historiens gnois disent qu'au moment mme que les ambassadeurs
franais mettaient la dernire main  la convention, Jean-Galas avait
envoy un nouveau messager et de nouvelles offres qui furent rejetes.
Cependant nous avons le procs-verbal d'une assemble o le doge
demandant conseil pour conclure avec le roi, expose qu'il avait d'abord
dpch  Milan des ambassadeurs, et il les fait connatre par leurs
noms, pour faire expliquer Jean-Galas; mais que le duc avait dclar que
par rvrence pour le roi de France, il ne voulait plus tenir la promesse
qu'il avait faite de se charger du gouvernement de Gnes. Dans ce sicle
de dissimulation et de mensonges politiques, il n'y a rien d'tonnant 
voir Galas travailler presque  dcouvert  ressaisir par l'intrigue ce
qu'au moment mme il refuse officiellement. Il n'est pas surprenant non
plus que, dans les circonstances orageuses des dissensions violentes de
Gnes, Adorno et t forc d'offrir au duc de Milan ce que pour rien au
monde il n'et voulu laisser tomber dans ses mains avides5.

Enfin tout fut entirement convenu: les Gnois lisaient le roi de
France pour leur seigneur  perptuit. La rpublique se donnait  titre
de seigneurie avec toutes ses terres et tous ses droits. Elle devait se
gouverner par ses lois propres. Aucun impt ne serait lev au profit du
roi: il ne pourrait exiger aucun emprunt: s'il usait des navires des
Gnois, il devait les affrter  ses dpens. Gnes ne devait supporter
que les frais de la garde de son territoire et le salaire de son
gouverneur, qui, sous le titre de dfenseur du peuple et de la commune,
avait le traitement des anciens doges.

Les ennemis du roi deviennent ceux de la rpublique, sauf les alliances
de celle-ci avec l'empereur de Constantinople et le roi de Chypre. Quant
 l'empire d'Allemagne, il est remarquable que les Gnois, si fiers de
leur indpendance et qui depuis tant de sicles avaient si peu de
rapports rels avec les successeurs de Conrad et de Barberousse, se
croyaient obligs de stipuler qu'ils se donnaient  Charles VI, sauf les
droits et les honneurs dus  l'empire romain, aveu que les crivains du
pays ont dfigur en le traduisant, contre la teneur des actes, par ces
mots, sans prjudice des droits de l'empire romain s'il en existe. En
ajoutant sur leur pavillon l'cusson de France, ils y accolrent l'aigle
impriale, restes insignifiants de l'influence gibeline. On se rserva
avec un soin particulier la dispense de suivre dans les schismes de
l'glise le parti et les dterminations de la France.

Charles VI promettait de faire rendre  Gnes, dans le dlai de quatre
mois, tous les territoires qui auraient t dtachs de l'tat depuis
quatre ans en arrire. Une convention particulire obligeait le roi 
remettre Savone dans la dpendance gnoise immdiatement. Il devait tenir
la main  ce que les Savonais restituassent les prises qu'ils avaient
fates.

Le roi se mettait immdiatement en possession des chteaux et forteresses
de la rpublique. Il y constituait des commandants franais; mais si, 
l'expiration des quatre mois convenus, les places qu'il s'engageait 
faire rentrer dans le devoir n'y taient pas rendues, le conseil de la
rpublique reprendrait ses forteresses et les retiendrait, notamment
jusqu' la reddition de Savone.

Le gouverneur et le conseil administraient les affaires. Le gouverneur
prsidait et jouissait de deux suffrages; mais, s'il n'assistait pas au
conseil, les rsolutions prises en son absence n'en taient pas moins
valables. Les conseillers taient au nombre de douze au moins, pris en
nombre gal parmi les nobles et les populaires, parmi les gibelins et les
guelfes. Leur doyen devait tre gibelin populaire. Les principales
magistratures taient conserves.

Mais ici arrivait la clause fatale  Adorno, la clause qui venait lui
arracher le fruit de toutes ses manoeuvres. Le gouverneur et son
lieutenant devaient tre envoys par le roi et natifs de son royaume
ultramontain. Charles VI et pu se rserver de donner  Gnes des
gouverneurs franais; mais il n'avait point d'intrt  s'en imposer la
loi  lui-mme: c'tait donc une condition demande par les Gnois.
L'ambitieux, tromp dans l'espoir de rester le matre de sa patrie en
achetant la protection franaise, en changeant seulement son titre de
doge, essaya pourtant d'luder l'exclusion stipule. Le roi fit ajouter
au trait, qu'il pourrait d'abord,  son bon plaisir, nommer Adorno
gouverneur provisoire; mais le sort de celui-ci tait dcid, il avait
obtenu un article secret qui lui garantissait deux fiefs et une pension
en France; probablement un autre article secret, trait sans lui,
limitait  un temps fort court son gouvernement provisoire.

Ainsi on se donnait  la France; la bourgeoisie pour avoir la paix et la
scurit; le peuple pour opprimer Savone; les nobles pour ruiner le
gouvernement populaire, et avant tout pour se dfaire d'Adorno. Grce 
ces passions satisfaites, la nation croyait n'avoir pas t vendue et que
c'tait elle qui se donnait. Dans l'espoir d'chapper  l'anarchie, la
rpublique accomplissait ce singulier mlange d'une indpendance douteuse
avec la domination d'un monarque tranger atteint de folie.

(1396) Au jour fix, le nouvel tendard fut dploy. Le doge rsigna son
pouvoir et en dposa les insignes. Les commissaires du roi reurent le
serment de fidlit. Ils proclamrent Adorno gouverneur royal, lui
rendirent le sceptre du commandement et lui abandonnrent le palais
public6.

Mais, au bout de deux mois, on vit arriver de Paris Valeran de
Luxembourg, comte de Saint-Pol, nomm gouverneur. Il conduisait deux
cents lances franaises. Plusieurs nobles chevaliers l'accompagnaient en
volontaires. Ce brillant cortge fut renforc par des stipendis que les
seigneurs des environs se htrent d'y runir. L'vque de Meaux
accompagnait le gouverneur en qualit de commissaire du roi (1397).
Adorno ne put refuser de remettre le gouvernement: il se retira chez lui
s mais il essaya de retenir la citadelle de Castelletto, sous prtexte
qu'elle devait lui servir de gage pour une crance qu'il rclamait de la
rpublique. Le gouverneur, d'autorit, se fit remettre cette forteresse
et y tablit un commandant franais. Ici finit la carrire de l'ambitieux
Antoniotto. On peut croire qu'il s'tait rserv pour de nouveaux
troubles: renvoy  la Pietra, rsidence de sa famille, apparemment il
s'y fortifia, car Saint-Pol se crut oblig de faire marcher des troupes
pour rduire ce chteau  l'obissance de la rpublique. Adorno n'y
attendit pas un sige; il se rfugia  Final, et, l'anne suivante, il
fut une des victimes de la peste.



CHAPITRE V.
Gouvernement franais. - Mouvements populaires.

Dans la suite des vnements et des rcriminations qu'ils amenrent, les
Franais ont dit que pour la rdaction des traits ils s'en taient
rapports aux Gnois. On mettait sans doute,  Paris, peu d'importance 
ce qu'on accordait. On ne voyait d'essentiel que la seigneurie obtenue et
la position prise, sans s'embarrasser des formules et du style du
contrat. Quand on occupe militairement un pays o l'on se sent tranger,
surtout par la langue, c'est chose commune que la distinction soit assez
mal tablie entre la soumission volontaire et la sujtion par droit de
conqute. Il arriva donc que bientt on voulut gouverner indpendamment
de la teneur du trait, et quand les Gnois en rclamrent les
conditions, on les prit pour des sujets rvolts. Mais,  leur tour, ces
pactes qu'ils venaient de souscrire, ils ne pensaient qu' s'en
affranchir.
Cependant les commencements de ce nouveau rgime n'eurent rien de
pnible. Le gouverneur procda promptement  l'excution de la clause 
laquelle le pays attachait le plus d'importance. Les habitants de Savone
n'avaient pas voulu se remettre sous la dpendance de Gnes et l'on
s'indignait qu'ils fissent difficult de reconnatre la cession qui les
remettait sous l'ancien joug. Saint-Pol marcha contre eux et ne les
rduisit qu'aprs une assez longue rsistance. Il fit rentrer aussi dans
le domaine de la rpublique Port-Maurice qui s'en tait dtach. Aprs
quelque hsitation, Montaldo traita et restitua Gavi.

L'assistance due aux colonies du Levant ne fut pas oublie. Mais, tandis
que l'invasion des Turcs de Bajazet, menaant Constantinople, rendait
prcaire la position de ces tablissements, les secours qu'on leur
envoyait ne ressemblaient plus  ces flottes formidables des temps
antrieurs. Les expditions mercantiles avaient pareillement dchu.
L'issue de l'une de celles-ci devint funeste. De deux galres charges de
marchandises, une tomba entre les mains des Turcs (1398), l'autre
rapporta la peste  Gnes. La contagion n'pargna pas le reste du
territoire; pendant longtemps elle reparut  de courts intervalles.

Cependant le gouverneur retourna  Paris, et aussitt qu'on s'aperut que
les rnes n'taient plus tenues par des mains fermes, des meneurs secrets
semrent le dsordre comme pour essayer l'indpendance. On mit en jeu le
rveil des vieilles factions, bien que, pour y donner prtexte, il n'y
et, ni plus rien de leurs anciens intrts, ni cause qui en fournt de
nouveaux. Les tumultes commencrent dans les rivires aux cris de Vive
l'aigle! Bientt ils pntrrent dans la ville, et puisqu'on allait
combattre au nom des gibelins et des guelfes, ce ne pouvait tre que sous
la conduite des Doria, des Spinola, des Fieschi. Ils reprirent leur place
 la tte des partis, et s'organisrent en deux camps au milieu de la
cit. L'autorit franaise ne fut pas coute, et bientt on la mit
absolument  l'cart. A l'vque de Meaux, qui en tait le principal
dpositaire, on reprocha d'tre vendu aux guelfes, on lui insinua que sa
prsence  Gnes tait inopportune; et, quand il eut cd  cette
sommation, on rpandit qu'il tait all chercher des troupes pour revenir
eu force au secours des guelfes. Ce fut un prtexte nouveau pour presser
les hostilits; elles furent longues et sanglantes; le lieutenant du
gouverneur en resta tristement spectateur impuissant. La calamit ne
cessa que lorsque, l'habitude d'incendier les maisons de rue en rue
s'tant tablie, les propritaires des deux couleurs avisrent que la
guerre se faisait aux dpens des riches et au seul profit des pillards et
des brigands. On fit donc la paix; si l'on considre quel fut l'article
principal du trait, on peut s'tonner que de telles querelles pussent
finir par de semblables accommodements. Le grief des gibelins tait que,
malgr l'galit du nombre des membres des deux partis dans le conseil,
la partialit du gouverneur et sa voix prpondrante faisaient tout
dcider contre eux. Ils demandaient pour y remdier, d'avoir, sur dix-
huit votants, dix membres de leur ct contre huit guelfes. Ce fut l le
pacte accord. Mais on stipula aussi que les fortifications de
Castelletto seraient dmolies, qu'il n'y resterait que la tour, et cette
clause tait contre le gouverneur franais bien plus que contre les
guelfes.

Ce fut le rsultat d'une guerre intestine de quarante jours. On en estima
le dommage  un million de florins. Il y prit un grand nombre de
citoyens, et en un seul jour quinze nobles ou notables des deux partis.

Pendant ces vnements tragiques, Montaldo mourut victime de la maladie
pidmique. Aprs avoir brill de quelque clat dans les premires
poques de son lvation, il n'avait plus jou que le rle douteux et
subalterne d'un intrigant aux ordres du tyran milanais.

La cour de France rsolut, aprs quelque hsitation, de rtablir son
autorit dans Gnes. Elle expdia un nouveau gouverneur. Ce fut Colard de
Caleville, chambellan du roi. Quand sa venue fut annonce; quatre dputs
furent envoys  Asti au-devant de lui. Ils allaient s'assurer si le
gouverneur n'amenait pas plus de forces que le trait ne l'avait rgl.
Mais ils ne trouvrent dans sa compagnie qu'une vingtaine de chevaliers
ou de gens d'armes. Sur cet avis on se prpara  recevoir honorablement
le nouveau reprsentant du roi. Il entra  la tte d'un brillant cortge;
mais la foule qui le prcdait criait encore Vive l'aigle!

(1399) Il ne fallut que quelques mois pour voir les fruits des sentiments
populaires veills dans les derniers troubles. Environ deux cent
cinquante artisans se lirent en confraternit et tinrent des assembles
politiques. Leur but tait de faire exclure les nobles du conseil. Le
gouverneur manda le prsident de cette socit; au lieu d'obir, elle
prit les armes aux cris de Vivent le peuple et le roi! Tandis que le
gouverneur, se faisant assister des principaux populaires, allait  eux
dsarm pour employer la persuasion  les apaiser, ils s'emparrent du
palais, ils s'occuprent  y organiser le gouvernement, et ils mandrent
 Caleville de venir y vaquer avec eux. Dj les forts taient entre
leurs mains; les paysans des valles accouraient pour se joindre  eux:
des gens habiles commenaient  se montrer  la tte de ces mouvements
dsordonns et  s'en saisir pour leurs fins particulires. Le gouverneur
faiblit, les classes suprieures s'alarmrent, et enfin la noblesse cda
au temps. Les nobles sortirent du conseil sur la promesse secrte d'y
tre rtablis aussitt qu'on le pourrait avec moins de danger. Tout se
soumit alors: il y eut amnistie gnrale et paix dans la ville. Mais
tout  coup la plus bizarre des diversions vint changer le cours des
ides. Des processions dvotes d'hommes, de femmes, d'enfants cachs sous
le sac du pnitent, coururent en tous sens de la Provence  Rome, et
jusqu'au fond de l'Italie. Cette dvotion nouvelle ou renouvele des
flagellants fut spontane; le pape ne l'avait pas indique, et mme il
la condamna sans que le peuple y ft moins obstin. Une vision divine,
dit-on, l'avait dtermine;  mesure qu'elle se rpandit, de nouveaux
miracles s'oprrent et la recommandrent de province en province. De ces
miracles le plus grand fut sans doute de suspendre la fureur des partis
et d'oprer, parmi les haines invtres, des rconciliations nombreuses,
si ce n'est solides. En ce moment l'Italie n'entendit parler d'aucun
vnement, de nulle autre affaire. Dans ces louables dispositions on
partait d'une ville, marchant deux  deux, sous le sac et le capuce; les
habitants des villages venaient sur le passage se joindre  ces longues
processions. Les prtres et les croix prcdaient les fidles. Ils
chantaient des hymnes; le Stabat mater tait le cantique favori de ces
plerins. De distance en distance, ils se prosternaient en criant tantt
misricorde! et tantt paix! paix! Quand ils avaient atteint quelque
cit assez loigne, qu'ils l'avaient difie en visitant ses glises et
ses sanctuaires, la procession rtrogradait et rentrait dans ses foyers.
C'est du lieu o elle s'tait arrte qu'il en partait une semblable qui
allait propager plus loin leur nouvelle dvotion. Ainsi, comme une
contagion, la pratique s'en tendit de proche en proche  une grande
distance et en tout sens. Mais en plusieurs lieux cette dvote mascarade
fut suspecte  la souponneuse tyrannie ou  la libert ombrageuse. Jean-
Galas ne voulut point l'admettre  Milan. A Venise quelques moines
voulurent y initier le peuple, la rpublique svit contre eux. A Savone
on ne laissa pas entrer les plerins qu'ils ne se fussent dcouverts.
Mais  Gnes cette superstition fut accueillie avec enthousiasme, elle y
prit une nouvelle vigueur. Les habitants si diviss des campagnes se
runirent soudain dans la concorde et dans l'humilit. Les nobles de la
ville qui se trouvaient aux champs se mlrent aux processions rustiques
qui se dirigrent vers la cit. Les citadins, touchs de ces merveilles,
y rpondirent avec transport. Il sortit de leurs murs une procession
solennelle o les sexes, les ges, les conditions se mlrent  l'envi.
Tous les travaux furent suspendus neuf jours; quand les ateliers se
rouvrirent, les heures de la soire furent encore rserves pour rpter
dans la ville les stations d'glise en glise. Toutes les dvotions des
confrries dj formes, les exercices mme des flagellants, reprirent
une nouvelle ferveur. Les miracles ne manqurent pas  la foule crdule.
Enfin l'on remarqua comme l'un des prodiges, et qui ne fut pas le
moindre, qu'au milieu de tant et de si longues courses, jamais plerin,
homme ou femme, ne souffrit ni ne se plaignit de la fatigue.

Pendant un an les processions continurent dans Gnes. Quand le zle fut
tout  fait puis, l'habit conserv dans les oratoires de confrres et
une confrrie permanente tablie  cette occasion perpturent le
souvenir de ce grand et singulier mouvement.

(1400) Il avait donn assez de relche  la chaleur des partis pour que
le gouvernement crt pouvoir en profiter en rouvrant la porte des
conseils aux nobles qu'on en avait exclus quelques mois auparavant; mais
dj hors de la ville, les prires finies, la discorde avait reparu. Dans
la ville il s'levait d'autres nouveauts. L'association populaire dj
tente s'y ranima avec des forces singulires et ne craignit pas de
traiter l'autorit du roi de France, comme on en avait us avec celle du
roi Robert. Les artisans assembls dclarrent publiquement que la
rpublique leur paraissait mal ordonne et qu'ils entendaient prter la
main pour y remdier. Ils investirent de leur pouvoir quatre prieurs avec
douze conseillers nomms parmi eux et qui devaient tre renouvels de
quatre en quatre mois. Ils taient mi-partis de gibelins et de guelfes.
Leur fonction tait de dnoncer les abus, de les poursuivre et d'appeler
le peuple entier au secours du bon droit, si quelque obstacle tait
oppos  la justice. Les artisans avaient jur d'obir en tout  ces
tribuns et de n'obir qu' eux. Cette magistrature eut d'abord un grand
crdit. Les opprims y recouraient. Des notables, sans appartenir aux
professions associes, des nobles mme frquentaient leurs assembles, et
venaient y suggrer leurs vues sous le prtexte du bien public. Les
prieurs avaient tabli leur sance au palais; ils assemblaient leur
conseil au son de la cloche; ils s'entouraient, en un mot, de formes
ambitieuses. Il est pourtant possible qu'ils ne fussent l que pour
rpondre au gouvernement de la direction des classes infrieures,
secrtement serviles tandis qu'ils paraissaient menaants.

Quoi qu'il en soit, l'institution dnotait la grande impuissance du
gouverneur qui la souffrait, ou l'aveu de bien peu de ressources s'il la
provoquait pour en appuyer son autorit. Aussi, il suffit qu'un factieux
banni part aux portes de la ville avec une poigne d'hommes, qu'il fit
crier Vive le peuple! et  cette voix un grand nombre de citoyens prirent
les armes. Le gouverneur, se voyant abandonn, sortit du palais et
s'enfuit. Les prieurs furent laisss seuls. Les artisans allrent se
ranger de nouveau sous la direction des grands personnages du parti
populaire aussitt accourus pour empcher la noblesse de s'emparer de la
place vacante. Guarco et les frres de Montaldo, hritiers de ses
prtentions, essayrent de s'emparer du pouvoir. Baptiste Boccanegra,
fils du premier doge, concurrent dj tant de fois signal, fut enfin
nomm pour rgir la rpublique sous le titre de capitaine pour le roi de
France. Il s'empressa de faire porter ses obissances  Paris et d'y
demander la confirmation de sa dignit. Son envoy n'obtint pas mme
audience. Caleville, rfugi  Savone, fut autoris par sa cour 
requrir les secours du duc de Milan et des marquis Caretto pour faire
prvaloir la puissance royale et pour en venger les affronts.

Mais si Boccanegra devait se voir bientt la victime de cette menace, le
pouvoir lui chappa bien avant. Les Adorno expulsrent le capitaine. Il y
eut alors une confusion dont il n'est pas facile de suivre les
mouvements. D'abord un des Fregose se joignit aux frres Adorno avec
lesquels un mariage l'avait alli. On cria vivent Adorno et Fregose!
d'une mme voix, et des couleurs si longtemps rivales flottrent runies
dans les rues de Gnes. Leur adversaire tait Guarco, qui, aprs avoir
soutenu Boccanegra, combattait maintenant pour ses propres prtentions.
Boccanegra lui-mme se reprsenta; il vit son parti grossi par
l'accession des frres Montaldo, Bientt aprs, les Fregose entrrent
dans la mme ligue, malgr leur alliance avec les Adorno. Mais entre ces
contendants seuls existait la guerre. Cette querelle si complique
d'intrigues n'excita dans la masse des citoyens que l'indiffrence et le
mpris. Tous se saisirent et s'expulsrent du palais tour  tour. Le
public fut galement froid pour les soutenir ou pour les repousser. Mais
l'anarchie ne pouvait durer toujours. Le voeu du peuple pronona le nom de
Baptiste de Franchi, l'un des anciens du conseil, et la puissance tomba
entre ses mains, du consentement des prtendants; car, dans leur
impuissance commune, il ne restait plus  chacun d'eux qu' donner
l'exclusion  ses rivaux. De Franchi tait un plbien gibelin, membre de
cette agrgation de plusieurs familles qui depuis soixante ans avaient
contract une parent volontaire. La dnomination de Franchi exprimait
leurs sentiments populaires; mais celui-ci parat avoir t un de ces
hommes timides qui, flottant dans les temps de trouble entre l'ordre
lgal et l'impulsion populaire, font sans cesse trop ou trop peu, et ne
russissent qu' se compromettre; il se dmit et se retira effray.
Enfin,  l'insinuation du duc de Milan dont le roi de France avait
demand la mdiation, il fut convenu que Gnes recevrait un lieutenant du
gouverneur franais, car, pour le gouverneur lui-mme, on rpugnait
invinciblement  le revoir. Les causes de la haine qu'il avait inspire
ne sont pas marques, mais l'historien de Boucicault, son successeur,
accuse les premiers gouverneurs de Gnes de s'tre fait har par une
conduite imprudente envers les femmes; il est probable que cette
accusation porte sur Caleville1.

Le lieutenant de celui-ci fit donc l'office de gouverneur; mais il
n'acquit aucune prpondrance. Des attentats particuliers troublrent la
ville et les campagnes et ne furent pas rprims. On essaya plusieurs
fois d'mouvoir la cit par le cri de vive le peuple; et enfin les
habitants des valles firent dans Gnes une irruption qui intimida le
lieutenant. Il quitta le palais et alla se placer dans la forteresse de
Castelletto. Les citoyens, assembls afin de pourvoir  cette occurrence,
rappelrent de Franchi et proposrent de le donner pour collgue au
lieutenant franais. De Franchi refusa cette autorit partage; alors on
le nomma seul; quelques voix lui dcernaient le titre de doge; il
s'obstina  n'accepter que celui de capitaine pour le roi. Cette
nomination fut suivie de quelques jours de calme sans qu'on en ft mieux
d'accord. De Franchi tait cher aux classes infrieures; les populaires
d'un ordre plus relev se divisaient suivant la faveur qu'ils accordaient
aux Adorno, aux Fregose, aux Guarco, aux Montaldo; les nobles voulaient
un gouverneur qui vnt de France. De moment en moment, des querelles, de
nouveaux dsordres naissaient de la situation chancelante de l'autorit.


CHAPITRE VI.
Gouvernement de Boucicault. - Expdition au Levant.

(1401) Un nouveau gouverneur franais avait t nomm enfin, et, sur ces
entrefaites, il tait arriv  Milan. Celui-ci, connu des Gnois, avait
dj bien mrit de la rpublique, et tous ceux qui s'accommodaient de la
seigneurie du roi de France l'avaient dsir. C'tait le brave marchal
Boucicault. Il avait combattu  la bataille de Nicopolis, perdue par les
chrtiens contre les Turcs. Il fut au nombre des prisonniers avec le duc
de Nevers, qui fut depuis le duc de Bourgogne. Les marchands gnois et
vnitiens avaient t employs  ngocier et  solder la ranon de ces
nobles captifs1. Boucicault, qui brlait d'aller venger sa disgrce dans
de nouveaux combats contre les musulmans, avait profit d'une occasion
qui s'en tait offerte. En 1398, la rpublique envoyait quelques forces 
Constantinople pour secourir ses tablissements de Pra et son alli
l'empereur grec contre les efforts de Bajazet. Le roi de France fit armer
 Gnes,  ses frais, deux galres pour concourir  cette expdition,
Boucicault vint s'y embarquer avec quelques preux compagnons. Cette
petite troupe de chevaliers se rpandit sur les bords de l'Asie et y fit
d'assez grands exploits. Au milieu de ces brillantes aventures,
Boucicault apprit que Pra et les faubourgs de Constantinople taient
attaqus par les Turcs; il y conduisit ses braves; leur secours inattendu
dconcerta les ennemis, Pra fut sauv. Les nobles aventuriers
protgrent le pays un an entier. L'empereur vint alors en Occident
implorer de plus grands secours, le marchal le devana. C'est en ce
moment que les Gnois, mcontents de Caleville, et ne pouvant ni
s'accorder entre eux pour se passer d'un modrateur tranger, ni
d'ailleurs rompre le contrat fait avec le roi de France, pensrent 
demander Boucicault. Suivant les mmoires du marchal, une dlibration
et une ambassade formelle sollicitrent sa nomination; suivant les
historiens du pays, ce fut aprs les premiers temps de son administration
que deux ambassadeurs allrent  Paris demander que son gouvernement ft
dclar  vie. Quoi qu'il en soit,  son arrive on le reut avec
confiance et avec honneur.

Boucicault s'tait arrt  Milan. Il avait pris le temps de se faire
instruire de ce qui s'tait pass  Gnes; il connaissait les choses et
les hommes, il venait avec un plan arrt et il conduisait prs de mille
hommes d'armes. Il en mit d'abord une partie  la solde de l'tat et en
forma les garnisons des forts.

On tait all au-devant de lui  son entre, et les personnages les plus
impliqus dans les derniers troubles n'avaient pas hsit  paratre
parmi ceux qui lui rendaient leurs respects. Mais ds le jour mme il fit
rappeler au palais Baptiste Boccanegra et Baptiste de Franchi. Ils furent
arrts, une sentence rendue  l'instant par des juges franais les
dclara coupables de lse-majest pour avoir usurp le titre et les
fonctions de capitaines pour le roi. Sans leur donner le temps d'entrer
en prison, ils furent conduits au supplice. Ils s'excusaient en vain sur
la ncessit, sur leurs intentions; ils demandaient du moins le temps de
pourvoir  leurs affaires et  leurs consciences. Avant la fin du jour,
Boccanegra, moins heureux cette fois que lorsqu'il tait condamn sous
les yeux de Montaldo, eut la tte tranche en prsence du peuple effray
de cette prompte rigueur. De Franchi, les mains lies, attendait le mme
sort. Les assistants mus de piti, profitant de l'obscurit, se
prcipitrent sur lui et le sparrent de ses gardes; on lui jeta un
manteau pour qu'il pt se perdre dans la foule. Il y eut des hommes
prompts  couper ses liens et on le fit disparatre2.

Bientt fut publi un ordre svre pour le dsarmement de tous les
citoyens de la ville et des valles. Aprs ces premires mesures
Boucicault fit proclamer une pleine amnistie d'o ne furent exclus que
six gibelins et un guelfe. Avec l'abolition des dlits commis, le
gouverneur fit marcher une justice sans rmission pour les manquements
nouveaux. Il ne confia point l'autorit rpressive  un podestat italien;
un Franais, Pierre de Villeneuve, en remplit, sous un autre titre, les
fonctions rigoureuses. Gnes n'tait pas accoutume  une fermet si
soutenue. L'habitude du pardon qui s'accordait  chaque mutation avait
tellement enhardi  des dsordres sans cesse renouvels, que les
amnisties en taient dcries. Depuis peu de mois l'on venait de dcrter
que tout meurtrier qui aurait chapp  la peine ne pourrait, sous aucun
prtexte de pardon ou d'innovation dans le rgime, tre dispens de
cinquante ans d'exil. Boucicault ne se tint pas  cette rgle, et il
pardonna tous les crimes antrieurs, en empchant bien que cette grce
n'autorist personne  de nouvelles violences. Tout mfait fut puni d'un
prompt supplice. De nombreux exemples apprirent aux habitants si redouts
des valles  s'abstenir de tout dsordre. Un noble, qui avait cru
pouvoir intervenir  main arme dans l'lection d'un prieur de couvent,
paya de sa tte un abus de la force qu'il avait  peine considr comme
une tmrit3.

Dans les derniers mouvements les classes infrieures avaient revendiqu
leur part dans l'administration des affaires communes. C'tait  la
faveur et par l'organe des corporations de mtiers qu'avait clat cette
prtention redoutable. Appuye des mmes institutions, la dmocratie
avait triomphe Florence, elle pouvait se remontrer  Gnes et prvaloir
par la vigueur tumultueuse du peuple. Les aristocraties de fait et
d'opinion qui circonvenaient le gouverneur ne craignaient rien tant, et
lui-mme n'tait pas dispos  donner carrire aux entreprises
populaires. A l'poque annuelle o les artisans changeaient leurs
consuls, il dfendit d'y procder. On ne tint pas compte de son ordre,
une lection eut lieu. Il fit emprisonner  l'instant les nouveaux
officiers et les anciens qui les avaient fait nommer. Les corps de
mtiers furent taxs  une amende de 2,000 florins. Ds lors les runions
populaires furent interrompues, les confrries de pnitents n'osaient
plus s'assembler dans les oratoires, mme pour vaquer  leurs dvotions
communes. A la place des consuls des mtiers on rigea une magistrature
nouvelle de deux nobles et de deux plbiens qui prsidrent aux
professions industrieuses. Les hommes de loi, les notaires, les mdecins,
avaient compt parmi les artisans; on les en spara  cette occasion.
Boucicault, encore agrable aux classes suprieures, commena ds ce
moment  dcliner, du moins dans l'affection du peuple. On se proccupa
des moindres circonstances qui portaient atteinte  cette ombre
d'indpendance qu'on avait cru conserver sous un seigneur tranger. On
murmura quand les fleurs de lis prirent place dans les armes de la
rpublique, et quand les actes publics qu'on rdigeait au nom du peuple
ne se firent plus qu'au nom du roi.

(1402) Le gouverneur ne tarda pas  faire rebtir la citadelle leve du
Castelletto, qu'il rendit d'une force imposante. Il fortifia galement la
darse au bord de la mer; par l il tenait en respect la ville
turbulente. Les forteresses de la Spezia et de Chiavari furent aussi
difies. Il faut cependant rendre justice  son administration, il donna
beaucoup de soins aux intrts de la rpublique. Il expdia des galres
dans tous les tablissements du Levant et de la mer Noire,  Chio, 
Famagouste. Autour de lui il s'occupa  faire rentrer au domaine public
les terres que l'usurpation en avait dmembres. Bientt il ne restait
plus  recouvrer que Monaco tenu par Louis Grimaldi, et la Pieve dans la
valle d'Arocia conserve par les Caretto. Il enleva Monaco et fora
Caretto  rendre la Pieve.

En mme temps il s'appliquait  dcrier ces misrables distinctions de
partis, occasions de tant de dsordres et dj si loignes de leur
origine et si dpouilles de motifs; car, disait-il aux Gnois, comment
les citoyens d'une mme ville peuvent-ils tre ennemis mortels, sans
procs, sans intrt de proprit de terrain, ou d'argent? Comment
peuvent-ils se dire l'un  l'autre: Tu es du lignage guelfe et je suis
gibelin; nos devanciers se harent, ainsi ferons-nous?

Les mmoires du marchal nous donnent une ide de la prosprit et de la
richesse du pays. Peu d'annes auparavant, au milieu des troubles nous
aurions pu noter une promulgation de lois somptuaires diriges
spcialement contre le faste des vtements, lois tristement motives sur
ce que la dpense des femmes loignait la jeunesse du mariage; c'tait
un signe de dtresse qu'une telle nouveaut dans une ville de grandes
fortunes et d'un commerce extrieur qui y multipliait les objets des
jouissances de luxe. Mais maintenant les dames avaient repris la soie et
l'or, les perles et les pierreries de grande valeur. Quand Boucicault, se
voyant solidement tabli, appela auprs de lui sa femme Antoinette de
Turenne, tous les Gnois, en allant  sa rencontre, se vtirent d'habits
nouveaux  ses couleurs, depuis les artisans jusqu'aux grands, couverts
de velours et de nobles draps. Les prsents qu'elle reut, les ftes
splendides qui clbrrent sa bienvenue rpondirent  ces magnificences.

Les intrts de la rpublique au Levant exigeaient de plus en plus la
vigilance; ils se compliquaient chaque jour. Les Turcs menaaient
toujours la colonie de Pra qu'ils regardaient comme le meilleur
boulevard de Constantinople. C'est alors que Tamerlan parut. Instruit que
les chrtiens taient comme lui ennemis de Bajazet, il envoya aux Gnois
des encouragements et des prsents4; ils y rpondirent par des
dmonstrations assez vaines, ils arborrent solennellement dans Pra le
drapeau du conqurant tartare. Bientt il les eut dlivrs de Bajazet;
mais le vainqueur ne fut pas moins redoutable qu'aurait pu l'tre son
captif; il ravagea Smyrne et Fochia, villes chrtiennes o les Gnois
avaient des colons. Les fils de Bajazet s'taient sauvs  Gallipoli avec
ses trsors et quarante mille hommes, dbris de ses armes. Les vaisseaux
chrtiens abordaient dans le port de cette ville. Dans la terreur commune
les Turcs et les chrtiens y firent une sorte de paix prcaire; les
Gnois y gagnrent d'avoir leurs tablissements garantis pour un temps5.

Dans l'intervalle, l'empereur Manuel, celui que Boucicault avait dfendu
dans sa capitale et qui tait venu mendier les secours de l'Occident,
regagnait lentement le chemin de ses tats; car il ignorait encore
l'issue de la lutte des Tartares contre son redoutable ennemi. Aprs
avoir parcouru l'Angleterre et la France, il parut  Gnes6. Le marchal
revit avec joie et reut avec magnificence un prince qu'il avait protg.
On alla  sa rencontre, il entra sous le dais; les principaux des nobles
et des citoyens lui servirent de cortge. Les plus belles femmes de Gnes
vinrent orner les ftes qui lui furent prodigues. L'tat lui fit prsent
de 3,000 florins, secours fort ncessaire  l'auguste voyageur: enfin,
pour son assistance on promit l'envoi de trois galres armes. En
secourant Constantinople, on avait en vue la dfense de Pra.

Dans ces entrefaites clatait une autre nouveaut. Jacques de Lusignan,
si longtemps prisonnier de la rpublique, et dont elle avait favoris
l'accession au trne de Chypre, tait mort. Sa couronne avait pass  son
fils qui, n  Gnes durant la captivit de son pre, en avait eu le nom
de Janus. Les Gnois croyaient avoir de grands droits  la reconnaissance
de ce jeune prince. Il en jugeait autrement; ils possdaient toujours
Famagouste dans son le, et il supportait impatiemment leur voisinage, et
ce qui lui semblait une usurpation. Le roi entreprit d'employer la force.
Sur ses dmonstrations Antoine Grimaldi, chevalier de Saint-Jean de
Jrusalem, fut envoy de Gnes avec trois galres pour la dfense de la
place. Sa seule apparition mit en fuite l'arme de Janus; celui-ci
n'chappa qu'avec peine. Grimaldi entra triomphant dans Famagouste, mais
il fallait de nouveaux renforts; Boucicault dclara qu'il les conduirait
lui-mme. Dans son humeur chevaleresque un gouvernement politique et
civil ne suffisait pas  son activit belliqueuse. Il voulait encore
revoir ces contres d'Orient o il avait combattu, et se retrouver aux
prises avec les infidles, tout en mettant  la raison le jeune roi de
Chypre. Quand cette rsolution fut connue, Janus se hta d'expdier un
ngociateur  Gnes; mais ce fut vainement: le marchal, laissant le
gouvernement pendant son absence  Lavieuville, son lieutenant,
s'embarqua et partit.

A peine sa flotte avait atteint le golfe Adriatique qu'elle se vit
veille et en quelque sorte poursuivie par treize galres de Venise
commandes par Carlo Zeno. Les derniers vnements dans lesquels les deux
rpubliques s'taient trouves en contact les avaient laisses en
dispositions peu amicales, mais en paix et sans sujet de querelles.
Boucicault, assez mcontent d'tre ainsi pi, se tint sur ses gardes,
dtermin nanmoins  ne point donner de prtexte  un commencement
d'hostilits. Il toucha sans crainte au port de Modon qui dpendait des
Vnitiens. Les galres de Zeno se rapprochrent aussitt et entrrent
dans le port aussi promptement que les Gnois. L'empereur Manuel, qui se
savait enfin dlivr de Bajazet, se rendait dans ce mme port pour se
faire conduire  Constantinople. Boucicault lui donnant quatre galres,
Zeno voulut en fournir quatre des siennes. Boucicault affecta de
tmoigner de la satisfaction de ce concours dans une assistance
honorable. Il demanda au Vnitien de concourir de mme  d'autres
expditions; il se rendait  Rhodes o il esprait trouver l'assurance de
n'avoir point de guerre  faire en Chypre, et, libre de ce soin, il
proposait que les deux flottes allassent en commun porter la guerre aux
Sarrasins au profit de la chrtient. Zeno annona que pareillement il
allait  Rhodes et que l il ferait rponse. Parvenu dans cette le, il
s'excusa sur ce que n'ayant pas d'instruction de sa rpublique, il ne
pouvait se permettre aucune entreprise.

Le grand matre de Rhodes s'tait entremis pour ngocier la paix avec le
roi de Chypre; mais les rponses dcisives se faisaient attendre.
L'impatient Boucicault demanda quelle place des infidles on pouvait
aller attaquer pour ne pas rester oisifs. On lui indiqua Escandalour dans
le golfe de Satalie7. Cette place tait occupe par un seigneur mahomtan
qui, se voyant assig, demanda d'abord ce qu'il avait fait aux Franais
et aux Gnois pour tre trait par eux en ennemi. On s'empara du port et
de la ville basse qui le bordait. On pilla et l'on incendia les vaisseaux
et les magasins. On renversa  grands coups de lance les dfenseurs qui
se prsentrent en campagne, on ravagea les faubourgs et les jardins qui
leur servaient de refuge. Boucicault eut le plaisir de donner l'ordre de
chevalerie sur le champ de bataille  des Franais et  des Gnois; mais
la ville tenait: on n'avait rien de ce qu'il fallait pour la rduire, et
rien  en faire quand on l'aurait conquise. Le Sarrasin ngocia et offrit
de marcher comme auxiliaire contre le roi de Chypre; il fit valoir les
secours que son pays pouvait offrir; enfin il eut l'habilet de renvoyer
 Rhodes le marchal et ses chevaliers. Ce n'avait t pour Boucicault
qu'un passe-temps de quinze jours.

Cependant le trait avec Janus avait t conduit  sa fin. Le roi paya
les frais de la guerre. Boucicault ne resta que quatre jours en Chypre,
press de retourner au combat contre des infidles. Janus fit partir deux
galres avec la flotte gnoise; mais l'une des deux dserta ds le
premier jour. Tout ce qui pouvait tre utile  la rpublique tait obtenu
par la paix de Chypre, et sur la flotte on ne demandait plus qu'
regagner Gnes; mais Boucicault ne calculait pas ainsi, il ne voulait
pas retourner sans batailler. Il se fit conduire  Tripoli, il y dbarqua
et y prodigua des exploits inutiles. S'il ne surprit pas la ville, il se
persuada que la faute en tait aux Vnitiens qui avaient eu la perfidie
d'avertir les Mores de sa venue. De l il alla sur la cte de Syrie,
insultant les villes du bord de la mer, ravageant, brlant ce qu'il
pouvait atteindre, et laissant partout des marques d'une bravoure exerce
sans motif et sans fruit. Il s'obstinait  se porter sur Alexandrie; le
vent l'en carta ou plutt la mauvaise volont et la prudence de ses
pilotes. La saison des temptes approchait, les maladies se faisaient
craindre: on obtint enfin l'ordre de retourner en Occident, on regagna
l'Adriatique; neuf galres gnoises taient renforces d'une de Chio et
d'une de Rhodes. Alors se prsentrent les treize galres vnitiennes
toujours  la poursuite. Le rivage de Modon,  cette apparition, se
couvrit d'hommes arms. Deux grands vaisseaux  bords relevs chargs de
combattants stipendiaires se dtachrent du port et vinrent joindre les
Vnitiens. Boucicault doutait encore que cet appareil ft destin 
l'attaquer. Les Gnois l'avertirent qu'il tait temps de se prparer au
combat. Il l'attendit, mais ce ne fut pas longtemps. Les Vnitiens
assaillirent avec vigueur. Les deux grands navires vinrent presser la
galre du marchal; elle ne fut dgage qu' force de bravoure. Quand,
aprs une sanglante mle de plusieurs heures, les deux flottes se
sparrent, celle de Venise emmena avec elle  Modon trois galres
gnoises, et laissa Boucicault se glorifier d'avoir gard le champ de
bataille.

On se demanda pour quelle cause les deux rpubliques taient ainsi
entres en guerre. Les Vnitiens se justifiaient de leur agression en
exposant leurs griefs. Quand ils avaient vu Boucicault parcourir leurs
rivages et s'approcher de leurs tablissements, ils avaient d faire
surveiller sa marche. Il avait sem dans le Levant des accusations
odieuses; il avait pris un de leurs btiments sans provocation. A Barut8
leurs marchandises avaient t pilles. Le marchal rpondait que dans
une ville ennemie on avait profit des droits de la guerre, qu'il aurait
fait respecter ou rendre les proprits des Vnitiens si quelqu'un
s'tait prsent  Barut pour les rclamer. Il avait pris, mais remis en
libert un btiment, et il aurait pu le retenir, car ce navire tait
expdi en Syrie pour avertir de sa venue et pour faire mettre les
Sarrasins en dfense contre lui, ainsi qu'on l'avait fait  Tripoli. Le
bon marchal traitait une telle dmarche de perfidie norme entre
chrtiens, et cependant si ces chrtiens avaient les produits de leur
commerce compromis dans une ville menace d'une invasion imprvue, la
sollicitude pour les sauver tait aussi lgitime que raisonnable.

Quoi qu'il en soit, Boucicault de retour  Gnes voulait employer toutes
les forces de la rpublique pour pousser une guerre o son amour-propre
et ses ressentiments personnels taient engags. Il ordonna  ses Gnois
d'arrter les navires vnitiens partout o ils les rencontreraient. Mais
Gnes semble avoir mis peu de zle  soutenir cette lutte dispendieuse et
inattendue. Les Vnitiens s'taient adresss  la cour de France pour
s'expliquer et pour accommoder le diffrend. Les chevaliers franais,
faits prisonniers sur les trois galres captures, ennuys de leur
captivit, crivaient,  Gnes au marchal, et  Paris  toute la cour de
France, de ne pas prolonger leur captivit par des rsolutions violentes.
Boucicault reut du roi l'ordre de ne faire ni de ne permettre aucune
hostilit nouvelle et de se prter  la pacification des deux peuples. Un
ambassadeur ou syndic de Gnes fut envoy  Venise, et, aprs quelques
semaines de ngociations, la paix fut proclame et les prisonniers
dlivrs. Alors Boucicault fit partir pour Venise un hraut charg de ses
lettres crites non par le gouverneur de Gnes, mais par le chevalier et
le marchal de France. Il dclarait qu'il s'tait abstenu de mettre
obstacle  la paix que les Gnois avaient traite en ce qui les
concernait, mais que de sa personne il restait ennemi des Vnitiens et
leur demandait raison de leurs actes et de leurs mensonges. Il dfiait en
combat singulier le doge et Charles Zeno. Il offrait pour cette rencontre
les conditions les plus varies; ou corps  corps, ou lui cinquime
contre six Vnitiens, dixime contre douze, quinzime contre dix-huit,
vingt-cinquime contre trente; ou bien, comme il faut prsenter des armes
gales  ses adversaires, il proposait la bataille sur mer, galre contre
galre. Ces dfis taient faits sous la seule rserve que les champions
des ennemis seraient exclusivement Vnitiens, ceux du marchal seraient
Franais ou Gnois.

Il fut extrmement bless quand son hraut revint de Venise sans lui
rapporter aucune rponse. Dans sa colre il donna commission encore 
quelques armateurs de courir sur les Vnitiens  son profit et sous sa
responsabilit; mais il eut bientt d'autres embarras et d'autres
ennemis.


CHAPITRE VII.
Derniers temps du gouvernement de Boucicault.

Pendant le voyage de Boucicault, la tranquillit de Gnes n'avait pas t
parfaite. Le lieutenant n'avait pas obtenu le respect et l'obissance
rservs  la personne et  l'autorit du gouverneur. D'anciens
mcontents s'taient remontrs. Ils taient probablement envoys par les
Visconti, pour qui la souverainet de Gnes tait sans cesse un objet
d'envie. On voit nomms  la tte ou  la suite des insurrections, des
Doria, des Lomellini, des Mari. Leurs incursions mettaient la frayeur
parmi les citadins dans leurs maisons des champs; quant aux habitants
des campagnes, ils s'exposaient pour favoriser les bannis et leur
donnaient asile. Plusieurs populations avaient pris les armes, et ce qui
tait le plus fcheux, elles avaient protest que l'impossibilit de
satisfaire aux impositions dont on les accablait les poussait  la
rvolte. Leurs magistrats locaux qui essayaient de les remettre dans
l'ordre furent plus d'une fois leurs premires victimes. Les forces
envoyes contre eux ne remportaient pas toujours la victoire.
Le gouvernement franais de Gnes penchait videmment pour les guelfes,
et c'tait une des principales causes qui lui alinaient le plus grand
nombre. Il montrait cette disposition dans les moindres choses. Il
faisait effacer minutieusement les aigles que les gibelins modernes
avaient reprises pour emblme, symbole qui assurment n'impliquait plus
un appel  la puissance impriale, mais cette partialit clatait avec
d'autres consquences dans les affaires du dehors et multipliait les
difficults et les ennemis.

Chaque jour Boucicault devenait moins agrable aux Gnois. Dj pour
faire har ce gouvernement, il et suffi qu'il ft devenu dispendieux, et
il l'tait excessivement. Les augmentations que le salaire du gouverneur
avait subies en taient le moindre article. Suivant le trait primitif,
8,500 livres lui taient assignes, comme autrefois aux doges; mais, dit
un historien, les livres taient devenues des cus. Comme les doges il
devait payer sur son traitement celui de ses officiers: la rpublique
fut successivement force de soudoyer un nombreux tat-major et une foule
de stipendis. Les armements de Chypre avaient exig beaucoup d'argent;
on n'en put faire qu' force de taxes. Le gnie fiscal s'puisa  en
inventer. Il en fut tabli de nouvelles non-seulement sur les
consommations de viande, de poisson, de bois, sur les chevaux, sur
l'usage des perles, mais mme sur les actes publics; car les droits
d'enregistrement ne sont pas d'une invention moderne, et ce sont l les
institutions qui ne s'abrogent jamais. On mit mme un impt sur le
salaire des gens de mer; plusieurs de ces taxes s'tendaient sur les
campagnes, et elles suffisaient pour en soulever les habitants, ce qui se
rpta  plusieurs reprises.

D'autre part, la Corse tait rvolte. Gnes rgissait cette le par des
magistrats qui s'y rigeaient en vice-rois. Boucicault fit bien ordonner
qu'aucun gouverneur ne pourrait y rester en place plus de cinq ans; mais
la prcaution fut insuffisante. Ds leur arrive, oppresseurs, par
systme, des naturels rputs sujets, jaloux des autres Gnois puissants
possessionns dans l'le, accoutums  se dfaire violemment des hommes
qui leur taient suspects aprs les avoir attirs par des invitations
perfides, ces administrateurs superbes ne firent que des ennemis  leur
patrie. Les factions et les rvolutions qui l'agitaient elle-mme mirent
la Corse en feu et la tinrent dans une longue anarchie dont Boucicault ne
vit pas la fin.

Les mmes semences de division pntrrent jusqu'au Levant, dans ces
colonies o les exploits du marchal et son zle valeureux, si ce n'est
clair, avaient d lui faire des partisans. L'le de Scio se rvolta:
elle tait gouverne par un dlgu de la rpublique, tandis que le
domaine en appartenait, comme on sait, aux actionnaires cessionnaires de
l'tat. Nous trouvons  Gnes des Giustiniani parmi les comptiteurs du
pouvoir que le rgime franais avait dshrits. C'est  Scio qu'clata
leur malveillance quand la fortune de Boucicault parut chanceler. Ils
soulevrent la population de l'le au nom de saint George et du peuple.
On chassa le podestat venu de Gnes, on dsarma la garnison, on organisa
des forces sous prtexte de se mettre en dfense. On ne ngligea pas de
s'emparer des objets trouvs sur les vaisseaux de Gnes. A cette nouvelle
Boucicault fit arrter tous les parents des habitants de Scio. Il envoya
contre l'le Conrad Doria avec trois galres et trois vaisseaux; mais
l'amiral, dans ses vues personnelles, pensait plus  la pacification qu'
la vengeance. Aprs quelques dmonstrations, il se mit bientt d'accord
avec ses compatriotes; l'ordre fut rtabli; quelques chefs de
l'insurrection se laissrent exiler; l'le parut rentrer sous la
domination du gouvernement franais de Gnes, et en attendre patiemment
la fin qui devenait imminente.

(1405) Dans l'intervalle Boucicault avait eu le malheur de se livrer 
une grande entreprise, il avait voulu forcer les Gnois dans leurs
opinions religieuses. La France, pendant le grand schisme, n'avait pas le
mme pape qu'eux, le gouverneur s'obstina  leur faire abjurer le leur
pour prendre le sien.

L'obligation de se ranger  l'obdience du pape d'Avignon et de renoncer
 celle du pape de Rome et suffi pour empcher Gnes de se soumettre 
la seigneurie de Charles VI; mais une parfaite libert avait t
stipule  cet gard. Les Franais pouvaient d'autant plus facilement
laisser Gnes  son indpendance sur ce point qu'eux-mmes au moment du
trait tenaient mdiocrement  leur pontife. Ils avaient adhr aux
successeurs de ce Clment que les cardinaux, effrays de leur ouvrage,
avaient essay de substituer au farouche archevque de Bari. Fatigu
cependant de la longueur du schisme quand cette tiare tait passe 
Pierre de Luna, sous le nom de Benot XIII, le clerg de France n'avait
voulu le reconnatre que sous la promesse de travailler  la paix de
l'glise. Mais Benot, le plus opinitre et le plus hautain des
Aragonais, se conduisit dans un sens diamtralement oppos  ses
promesses. On lui adressa vainement des remontrances et des sommations
suivies de la suspension de toute obdience. A ces mesures il rpondit
par des dmonstrations si hostiles qu'on fit marcher des troupes pour
s'emparer de sa personne; Boucicault, avant d'tre gouverneur de Gnes,
avait command cette bizarre expdition. Il avait assig dans le chteau
d'Avignon le pape rfractaire; il l'avait forc  capituler. Benot
avait promis de se dmettre quand son comptiteur en ferait autant. Dans
cette attente il tait rest en un tat voisin de la captivit; mais
enfin chapp  ses gardiens par la connivence du duc d'Orlans, frre du
roi, il avait repris avec sa libert toute sa hauteur, et les Franais
s'taient remis d'eux-mmes sous son joug sacr.

Le marchal avisa qu'il importait  sa conscience et  son autorit de
faire reconnatre par les Gnois, son ancien prisonnier pour le vritable
souverain pontife. Avec toute l'Italie ils avaient tenu pour le pape de
Rome ds le commencement. Urbain, venu  Gnes, y tranant ses cardinaux
enchans, les faisant pendre dans sa demeure. Urbain, dgotant, par ses
violences, les fidles les plus dvous et repartant ha, n'en avait pas
moins t le seul vicaire de Jsus-Christ. Sa lgitimit n'tait pas de
celles que les Gnois eussent jamais pu mettre en doute: elle avait
pass  ses successeurs. C'est contre ces dispositions que Boucicault
essaya son autorit. Le pape de Rome venait de rpondre par un refus aux
ambassadeurs franais qui taient alls l'exhorter  se dmettre.
Boucicault saisit cette occasion pour inviter les Gnois  rejeter un
pontife qui rsistait aux volonts du roi leur seigneur1. Il assembla les
citoyens non en parlement public, mais devant lui par familles et par
quartiers, et leur demanda de choisir entre les deux papes. Ils se
contentrent de rfrer ce choix  la discrtion de leur gouverneur; et
avec les sentiments connus de l'immense majorit parmi eux dans une
matire qui touchait de si prs leur conscience timore, cette rponse
est une lchet qui fait foi de la dpendance o ils se sentaient.
Boucicault fut prompt  s'en prvaloir. Deux hommes seuls entrrent dans
ses conseils; l'un fut Baptiste Lomellini, l'autre le cardinal Louis
Fieschi, qui se laissa retrancher du sacr collge de Rome, pour devenir
cardinal du collge d'Avignon. Par ses intrigues il arracha au clerg de
Gnes la reconnaissance de Benot, elle ne fut pas plus unanime que
sincre: plusieurs prtres s'exilrent  cette occasion. Benot, jaloux
de se montrer aux rgions qui venaient de se soumettre  lui et qui
ouvraient  son ambition le chemin de Rome, passa de la Provence  Nice
et  Savone qui l'avait reconnu plus librement et plus promptement que
Gnes. Enfin il se rendit dans cette dernire ville: Boucicault le reut
avec magnificence. Rien de ce qu'il peut y avoir d'officiel ne fut
nglig. Le clerg marcha l'archevque  la tte; les fonctionnaires n'y
manqurent pas. On tala de riches livres; on ordonna aux familles en
deuil de changer d'habits ou de se renfermer; par ordre, les travaux
furent suspendus trois jours. Mais parmi ceux que leur devoir n'obligeait
pas  paratre, peu se pressrent sur les pas du pontife. De tous les
papes qui avaient visit Gnes aucun n'avait moins attir de fidles ou
de curieux. Les femmes comme les hommes s'cartaient pour se soustraire 
la bndiction que leur dpartait un pape qu'ils ne pouvaient croire
lgitime. Cependant il occupait le Castelletto et il se faisait garder
par ses propres soldats. Une galerie couverte y joignait pour son usage
l'glise et le couvent de Saint-Franois; l, il rgnait et dployait
une magnificence bizarre. Il annonait son voyage  Rome, il allait y
prendre sa place; s'il fallait y employer la force, il tait dcid  en
user, et il comptait sur l'assistance des Gnois.

(1407) Cependant on annonait que la paix de l'Eglise allait se conclure.
Les deux papes devaient se dmettre; mais, de peur d'tre tromp, chacun
ne voulait faire le sacrifice qu'en prsence de son rival et en mme
temps que lui. Le rendez-vous fut pris  Savone. Des envoys du roi de
France s'y rendirent pour tre tmoins de ce grand acte (1408); mais
Grgoire, le comptiteur de Benot, manqua  la runion convenue: il ne
pouvait, disait-il, tre en sret dans une ville maritime ouverte aux
forces d'un gouverneur fauteur de son adversaire. Benot revint  Gnes
et se prpara  y clbrer avec toute la pompe pontificale la fte de
l'Ascension; mais, au moment de la crmonie, l'archevque avait pris la
fuite, dsertant sa cathdrale et son diocse pour rompre toute
communication avec un pape schismatique qu'il s'accusait d'avoir reconnu.
Cet incident augmenta l'alination publique, et c'est gratuitement que
Boucicault l'avait provoque en s'obstinant en faveur de Benot; car,
tandis que celui-ci s'tait rendu  Porto-Venere, prtextant qu'il
voulait se rapprocher de son comptiteur, on apprit qu' Paris la cour de
France et l'universit avaient dclar que le royaume cessait de le
reconnatre et surtout de lui en payer aucun tribut; cette mme fte de
l'Ascension tait le terme auquel il avait t dclar qu'on rtracterait
toute obdience si les prtendants  la tiare n'avaient donn la paix 
l'Eglise. Le terme pass, la France tenait rigoureusement parole. Benot,
enflamm de courroux  cette nouvelle, excommunia les conseillers du roi,
mit le royaume en interdit, et, ne pouvant rester dsormais sur le
territoire de Gnes, il s'enfuit de Porto-Venere; il se fit conduire 
Barcelone, o, reconnu par le seul roi d'Aragon, il se cantonna contre
tout le reste de la chrtient. Ses cardinaux l'avaient abandonn pour se
runir  ceux qui dsertaient de mme la cour du pape Grgoire. Un
concile gnral fut indiqu  Pise pour y aviser  ce qu'on devait faire.

Telle tait cependant l'animosit que ces tristes divisions semaient chez
un peuple dvot, ou telle tait dj la haine que l'administration du
gouvernement faisait reporter au nom franais, qu' Voltri,  quatre
lieues de Gnes, le passage des prlats de France qui se rendaient au
concile fut l'occasion d'une meute violente. Une insignifiante querelle
d'un artisan et d'un officier du cardinal de Bar, fils du duc de
Lorraine, y donna naissance. L'archevque de Reims, qui ne se prsentait
au peuple que pour le calmer, fut indignement massacr. Le magistrat de
la ville, dlgu de Boucicault, partagea le mme sort pour avoir
interpos son autorit. Le peuple forait les portes pour mettre  mort
le cardinal de Lorraine et les autres prlats; ils se sauvrent par une
prompte fuite: poursuivis de village en village au son du tocsin, ils ne
furent en sret que lorsque Boucicault, averti de ce tumulte, eut pu
conduire une forte escorte au-devant d'eux et les eut recueillis.

Mais ce n'est pas la querelle des papes qui seule compromit le marchal,
perdu dans les dtours de la politique italienne, pouss par l'ambition
et aveugl par un esprit chevaleresque si peu assorti aux moeurs de ce
pays. Il soutenait contre les Vnitiens Franois de Carrara, le seigneur
de Padoue; et de toutes ses alliances celle-ci et t la moins
dsagrable aux Gnois, si l'assistance n'et t prte avec leur
argent, et si le succs et rpondu aux efforts. Carrara, vaincu, alla
prir avec sa famille dans les prisons de Venise.

Les relations du marchal avec les Visconti furent plus compliques.
Gabriel-Marie tait un fils naturel du duc Galas. La seigneurie de Pise
lui avait t laisse pour apanage, car cette malheureuse rpublique
gibeline tait tombe sous des usurpateurs qui l'avaient vendue et
revendue. Elle supportait impatiemment ce joug honteux, et Gabriel
n'tait pas en situation de vaincre leur rsistance; il tait encore
moins en force pour les dfendre contre l'agression des Florentins qui
s'taient promis la conqute et l'assujettissement de leurs voisins, sans
autre motif que le droit de convenance. Gabriel vint implorer
l'assistance de Boucicault, et, pour mieux se l'assurer, il se dclara
vassal du roi et requit l'appui de son suzerain. Il remit ds ce moment
la ville de Livourne entre les mains du marchal, sous la condition
patente de le garantir contre les entreprises des Florentins et
probablement avec la clause secrte de le garder contre les efforts de
ses Pisans. Bientt ceux-ci, las de supporter un petit tyran incapable de
les sauver, se soulevrent et le chassrent. Il recourut  Boucicault. Le
marchal manda des dputs pisans et les exhorta  rappeler leur
seigneur. Sur leurs refus opinitres il menaait de l'animadversion du
roi encourue pour le traitement qu'ils faisaient  un de ses vassaux. Ce
reproche conduisit  une ouverture qui et dtourn la menace; les
Pisans proposrent de se donner eux-mmes au roi de France sans aucune
intervention de Gabriel. Boucicault fut flatt de l'esprance de cette
acquisition, mais elle ne put s'accomplir. Les Pisans voulaient la
protection des Franais et non leur domination; ils voulaient que la
forteresse qui tenait leur ville en chec, et que Gabriel possdait
encore, leur ft remise pour la raser; Boucicault prtendait l'avoir;
sans elle son gouvernement et t imaginaire. Tout fut rompu. Pour
vaincre cette obstination, le marchal parut prt  employer la force
ouverte. Les Florentins profitrent de la circonstance. Ils achetrent
les droits de Gabriel. Boucicault, dsesprant de faire les Pisans sujets
de la France, favorisa cette odieuse ngociation qui devait donner pour
tyran  des rpublicains une rpublique au lieu d'un seigneur et qui
mettait un peuple gibelin sous le joug d'un peuple guelfe. Les Pisans
avertis essayrent de parer le coup en dfrant la seigneurie de leur
ville au duc de Bourgogne. Boucicault reut l'ordre de protger ce nouvel
arrangement et de s'opposer aux entreprises des Florentins. tonn et
contrari, il prit sur lui de ne pas se tenir  ces ordres. Il tait
accoutum  se regarder comme un arbitre presque indpendant dans le
gouvernement de Gnes et dans la part qu'il prenait aux affaires
d'Italie. L'anarchie, qui dj se faisait sentir en France et qui bientt
y rgna, le sauva du compte rigoureux qu'il et d rendre de sa
dsobissance. Quoi qu'il en soit la vente aux Florentins tait
consomme. Boucicault y avait appos son consentement  condition que
Livourne ne sortirait pas de ses mains, et avec cette clause
extraordinaire que les Florentins ne feraient de commerce maritime que
sous le pavillon et par l'entremise des Gnois; ceux-ci pouvaient du
moins savoir gr  leur gouverneur des stipulations qu'il faisait dans
leur intrt mercantile. Le marchal soumettait surtout les Florentins 
renoncer au pape de Rome,  reconnatre celui qu'adoptait la France et 
le faire reconnatre par leurs nouveaux sujets les Pisans, car ces
vnements se passaient avant le temps o les deux papes furent galement
dsavous et o dans cette mme ville de Pise, leurs cardinaux runis en
lurent un troisime. Enfin les Florentins faisaient hommage pour leur
possession de Pise au roi de France. Sur ces accords la forteresse pisane
leur fut livre. Alors l'indignation et le dsespoir doublrent les
forces des malheureux Pisans; ils surprirent cette citadelle qui devait
les faire plier sous le joug, les Florentins furent chasss; cependant
ils revinrent bientt attaquer la ville par terre et par mer. Boucicault,
pour les y aider, entrana  sa suite toutes les forces de la rpublique
de Gnes, assistance dteste comme odieuse par le plus grand nombre des
citoyens: mais les guelfes triomphaient, et quand, aprs un long sige,
les malheureux Pisans, trahis  prix d'argent par Gambacorti qu'ils
avaient appel pour capitaine, virent leurs portes ouvertes  leurs
tyrans, deux nobles gnois, Jean-Luc Fieschi et Cosme Grimaldi,
commandaient l'un la flotte, et l'autre la gendarmerie des Florentins
vainqueurs.

Livourne restait  Boucicault, il voulut bien remettre cette possession
aux Gnois; il eut soin seulement de se faire payer par eux 26,000
ducats, somme  laquelle il affirma par serment que se montait la dpense
qu'il avait faite pour garder et pour rparer la place.

Gnes lui dut en mme temps une acquisition plus solide. Sarzana avait
appartenu comme Pise  Gabriel Visconti et les Florentins voulaient
joindre cette ville  leurs possessions. Gabriel tait sans ressources
pour payer les capitaines qui en tenaient les forts en son nom. Les
habitants obtinrent de lui la permission de disposer d'eux-mmes. Ils en
usrent pour adhrer  la rpublique de Gnes en se rangeant par l sous
la seigneurie du roi de France. Les Gnois s'empressrent de faciliter
cette incorporation. Pour la terminer il fallut racheter les forts des
mains de leurs gardiens. Gnes non-seulement leur paya les arrrages de
leur solde, mais acheta d'eux les munitions qui se trouvrent dans les
forteresses.

Gabriel, ce lche vendeur de villes, rfugi en Lombardie, avait
entrepris d'enlever la citadelle de Milan au frre qui l'avait recueilli.
On lui avait fait grce de la vie en le relguant  Asti o les officiers
du duc d'Orlans, seigneur de cette ville, auraient rpondu de sa
conduite; mais il chappa  cette surveillance, et se jeta dans les bras
de Facino Cane, devenu usurpateur d'Alexandrie et ennemi des deux
Visconti de Milan et de Pavie. Aprs quelque sjour chez lui, Gabriel
tmoigna le dsir de venir vivre auprs de Boucicault. Sa prcdente
demeure chez un ennemi acharn de Gnes et du marchal le rendait
suspect; il obtint cependant un sauf-conduit; mais si une telle
sauvegarde promettait l'hospitalit, elle ne devait pas s'tendre jusqu'
mettre  l'abri celui qui venait tramer de nouvelles intrigues. Aprs
quelques mois Gabriel se fit souponner d'un projet d'assassinat sur la
personne du gouverneur, et du dessein de livrer Gnes au tyran
d'Alexandrie. Une menace imprudente chappe  Thomas Malaspina, qui, au
dehors, tait impliqu dans la conjuration, mit sur la voie. Un pige fut
tendu  un messager que lui adressait Gabriel. Les lettres de celui-ci
furent arrtes et lues. C'tait un complot gibelin, il ne put le nier:
il eut la tte tranche. C'est la relation du biographe de Boucicault.
Les crivains gnois, qui parlent d'une manire moins assure des preuves
de la conspiration, nous apprennent que le marchal insista sur ce que la
confiscation du condamn appartenait au roi de France et qu'elle
produisit une grande somme d'argent. Un autre va jusqu' dire, suivant un
bruit rpandu, que Gabriel n'aurait pas subi la mort, s'il n'avait eu 
toucher 80,000 florins que le marchal s'tait charg de lui compter  la
dcharge des Florentins, sur le march de Pise. Cette imputation est
certainement calomnieuse; mais il y a des traces de quelques transactions
pcuniaires dans lesquelles le marchal est impliqu et dont
l'explication est assez obscure. Il dispose de Livourne comme de son bien
et en exige une indemnit. Il avait pay pour le roi de Chypre, quand
celui-ci s'tait soumis  compter 30,000 ducats aux Gnois pour les frais
de la guerre et qu'il avait donn ses joyaux en nantissement. Boucicault,
suivant un document man de lui, avait fourni l'argent pour faire
racheter ses gages. Le prieur de Toulouse, de l'ordre des chevaliers de
Rhodes, son grand confident, avait paru dans cette affaire. Or, suivant
la mme pice originale, le marchal proposait  ce mme roi de Chypre de
s'associer dans une expdition contre Alexandrie dont les prparatifs se
feraient  Gnes. On ferait crdit au roi pour une partie de son
contingent de la dpense, mais il devait envoyer immdiatement 40,000
ducats; et, s'il n'avait pas cet argent prt, c'est encore le prieur de
Toulouse que le marchal lui indique comme l'homme  ressources qui les
lui fera trouver.

Mais, sans pntrer dans ces arrangements mystrieux, il faut admirer du
moins comment Boucicault s'tait fait tant d'opulence, ou  quel point il
disposait des ressources qu'il tirait ou empruntait de Gnes. Ce projet
de conqurir Alexandrie avec le roi de Chypre  frais et  profits
communs roulait sur un budget dont la dpense dtaille devait se monter
 132,000 florins; et le marchal, en se soumettant  en fournir une
moiti, offrait de souffrir l'avance d'une portion de l'autre. Le roi de
Chypre ne fut pas dispos  se livrer  cette prilleuse spculation;
mais une autre expdition inutile, coteuse, contraire  l'inclination
des Gnois, prit la place de ce dessein. Avant l'exclusion donne aux
deux papes rivaux, le roi de Naples, Ladislas, marcha sous prtexte
d'appuyer la cause de Grgoire XII, le successeur d'Innocent. Boucicault
se chargea, au nom de Benot, d'aller lui dfendre l'entre de Rome. Il
partit avec huit galres et trois vaisseaux, et un grand nombre de
combattants franais et gnois. Mais la tempte le retint, Ladislas fut
reu dans Rome; l'armement fut en pure perte.

Le marchal fit encore un nouvel emploi, qui fut le dernier, de ses
richesses et de celles dont il disposait. A force d'emprunts il eut  sa
solde personnelle cinq mille cinq cents gendarmes et six mille
fantassins. Il les cantonna vers Gavi et Novi, et, avec cette force, il
entreprit de se faire l'arbitre de la Lombardie. Des deux frres
Visconti, Jean-Marie rgnait  Milan, Philippe-Marie  Pavie: frres
diviss, dont les tats taient dchirs par les factions. Boucicault
offrit sa mdiation appuye de ses armes. Il fut appel  Milan, o le
titre de gouverneur devait lui tre dfr. Rien ne lui annonait qu'il y
et du pril  rpondre  cet appel. Sans inconvnient il s'tait absent
de Gnes plusieurs fois pour passer en France, et d'abord pour aller  la
guerre de Chypre. Il ne devait pas craindre de soulvement pour quelques
excursions en Lombardie et en prsence de ses nouvelles forces.

(1409) Mais ces Gnois, qui avaient flchi devant leur gouverneur et
gard si longtemps le silence, qui rcemment encore n'avaient os se
refuser  ses emprunts,  cause de cela mme peut-tre, avaient puis
leur patience. Ils murmuraient publiquement. La partialit pour les
nobles guelfes tait impopulaire auprs des classes les plus nombreuses.
Pour toutes, tant d'entreprises militaires et politiques qui
compromettaient la rpublique pour la seule fantaisie chevaleresque de ce
Franais ou pour ses intrts privs, tant de dpenses inutiles, tant
d'argent arrach, ou d'autorit, ou par une sorte de contrainte morale,
ne pouvaient plus se supporter. Gnes, disait-on, se fondait dans une
consomption visible. Ces mcontentements, recueillis et foments par
l'intrigue, attirrent des ennemis prompts  les appuyer. Ce furent
Facino Cane et Thodore, marquis de Montferrat, le dernier excit par
Baptiste de Franchi, celui  qui Boucicault avait fait voir la mort de si
prs. Aprs le dpart du marchal pour Milan, ils se ligurent pour lui
fermer le retour. Ils mirent en campagne deux mille six cents chevaux et
quatre mille huit cents fantassins, et parurent dans les deux valles de
Gnes et sous les murs de la ville. Boucicault en avait laiss le
commandement  Cholletton2, son lieutenant, assist de quatre capitaines
gnois; mais, ds l'approche de l'ennemi, leur autorit fut dcrie dans
l'intrieur. Gibelins et guelfes, nobles et bourgeois, tous proclamrent
unanimement que Boucicault n'tait plus reconnu pour gouverneur. Le
lieutenant, sans forces pour rsister, sortit du palais pour se retirer
dans la citadelle de Castelletto. Quelques citoyens notables croyaient
devoir encore l'accompagner et protger sa marche; mais le peuple des
campagnes s'tait dj rpandu dans la ville. Assailli par des hommes
dont il avait condamn la famille, le lieutenant fut massacr. En ce
moment la populace demeura seule matresse. Tout Franais rencontr dans
les rues fut sacrifi: Montferrat et Facino Cane taient aux portes. On
les fit remercier comme les auteurs de la dlivrance de Gnes. On invita
le marquis  venir dans la ville: cette offre ne fut pas faite  Facino.
Ses soldats taient rputs des brigands, et les habitants des campagnes
qui remplissaient Gnes, et qui ne les connaissaient que trop bien par
leurs oeuvres, se seraient mal accords avec ces htes. Facino n'insista
pas. Il rtrograda vers Alexandrie; mais en passant, sous prtexte de
chasser de Novi une garnison franaise, il s'empara de cette place et en
fit sa conqute au prjudice de la rpublique.

Le marquis fut reu  Gnes avec des transports de joie, il se montra
bienveillant et populaire. On ne tarda pas  dclarer qu'avec le
gouvernement de Boucicault Gnes abjurait la seigneurie du roi de France.
Montferrat fut proclam capitaine et prsident de la rpublique avec le
pouvoir et les attributions d'un doge. Il fut install au palais. Son
premier soin fut d'assiger les citadelles que des garnisons franaises
tenaient encore. Celle de la darse se rendit la premire. Le Castelletto
tint plus longtemps, mais enfin il capitula. Les Gnois laissrent le
marquis se charger de cette redoutable forteresse, et ils se rservrent
la garde des autres forts de la ville. Boucicault, qui, en entrant 
Milan, avait appris sa dchance, avait fait rtrograder ses troupes;
mais arriv  Gavi, aprs quelque hsitation, il avait connu que la
rvolution tait accomplie et sa ruine irrparable. Il n'avana pas plus
prs. Bientt, sans ressource pour soudoyer ses troupes, il les perdit.
Priv de la puissance et du crdit que lui prtait Gnes, il n'avait plus
de service  faire valoir auprs des Visconti; son importance politique
fut finie. Il rentra en France. Dj, sur le bruit de la rvolution
opre, tous les Gnois qui habitaient le royaume avaient t
emprisonns. Leurs biens taient mis sous le squestre. Boucicault, en
arrivant  Paris, demanda qu'on procdt contre la rpublique rfractaire
 son suzerain et  son gouverneur3. Les Gnois furent juridiquement
assigns pour rendre compte de leur conduite; mais cette inutile
procdure n'eut pas d'autre suite. Boucicault vcut assez obscur pendant
les discordes civiles du temps; il combattit  la fatale journe
d'Azincourt et il mourut prisonnier des Anglais4.


CHAPITRE VIII.
Banque de Saint-George.

Des dernires annes du gouvernement de Boucicault date l'rection de la
fameuse banque de Saint-George. On a vu que lorsque la rpublique tait
entrane  une dpense extraordinaire, sa pratique ancienne tait de
faire une ressource anticipe de quelque branche du revenu public. Tantt
elle abandonnait la perception  des prteurs qui se payaient par leurs
mains sur les produits jusqu' parfait amortissement de la dette. Tantt
elle vendait, pour une somme fixe, un droit ou gabelle  lever pendant un
certain nombre d'annes sur quelque article de consommation ou de
commerce. Quelquefois elle avait stipul que si le revenu donn pour gage
n'tait pas rachet dans un dlai fix, l'alination en deviendrait
perptuelle. D'anne en anne ces affaires s'taient multiplies 
l'excs: chacune exigeait des commissaires spciaux du gouvernement
chargs de compter avec les intresss et des syndics de cranciers unis.
En gnral, magistrats et capitalistes c'taient bien les mmes hommes,
ce qui rendait les transactions moins difficiles; mais on commenait 
ne plus trouver assez de personnages capables pour tant de gestions
spares. Il tait raisonnable de les runir toutes en une seule masse,
sous une administration et une comptabilit communes. Une immense
conomie de faux frais tait le moindre avantage de cette grande mesure;
elle fut accomplie en 1407.

La banque de Saint-George perut alors tous les produits ci-devant
affects aux associations qu'elle remplaait, et distribua aux porteurs
d'actions,  titre de dividende, le net produit de ces recettes
annuelles. On conserva l'habitude ds longtemps introduite de diviser le
capital d aux intresss en parcelles de 100 livres (actions ou luoghi).
Les annalistes n'ont pas pris la peine de nous dire au juste comment
s'opra cette fusion des actions originaires, productives de dividendes
ingaux, en une seule valeur, en la valeur uniforme des nouvelles actions
de Saint-George; mais les explorations d'un anonyme plus moderne qui
parat avoir fouill dans les archives les plus secrtes du pays, nous
apprennent qu'au mois d'avril 1407, huit citoyens furent solennellement
commis pour examiner les anciens contrats de la rpublique et pour
dclarer, suivant Dieu et leur conscience, si l'tat, offrant  chaque
crancier son capital de 100 livres, n'avait pas le droit de racheter sa
dette et de s'en faire transfrer l'inscription immdiatement et
d'office, sans attendre la signature du titulaire. L'affirmative de ce
droit, les commissaires la dclarrent; il fut aussitt appliqu: le
remboursement du capital fut sans doute le remde extrme avec lequel les
cranciers furent conduits  consentir  la conversion de leurs anciens
titres  l'amiable; et, eu dfinitive, il en rsulta, en 1408, un
recensement de vingt-neuf mille trois cent quatre-vingt-quatre actions
converties1. A ce procd se rapporte videmment la rflexion d'un
crivain un peu postrieur  l'poque de l'opration financire2. Les
anciens emprunts, dit-il, avaient t contracts  des intrts de 10, 9,
8, 7 p. cent, suivant les temps. Or, un dividende variable suivant des
chances alatoires est beaucoup plus sr pour le bien des consciences que
l'intrt fixe d'un argent prt. Nous ignorons si cette considration
thologique eut une grande influence; mais, dans un pays o chacun
adhrait fortement  son propre droit, une telle fusion mene  bien
prouve une intelligence suprieure des matires conomiques et peut
passer pour un chef-d'oeuvre de l'esprit d'association et de prvoyance.
L'administration de la banque ou, comme on disait, de la maison de Saint-
George, fut fortement constitue, et d'abord les plus justes comme les
plus sages principes en furent la base. On en fit une rpublique
financire reprsentative. La souverainet en appartint lgalement 
l'universalit des actionnaires. Leur assemble gnrale nommait les
membres de leur gouvernement. Elle avait dcrt sa charte; elle
rejetait ou ratifiait les lois que lui proposaient les magistrats  qui
elle avait confi le pouvoir excutif dans son sein. Huit protecteurs
lus temporairement composaient le snat de Saint-George  l'image de ces
huit nobles auxquels l'tat avait commis si longtemps le soin de ses
finances. Sous eux, des magistratures infrieures se partageaient les
dtails de l'administration sociale; elles participaient au pouvoir
public en ce sens que l'tat, en alinant ses gabelles, avait confi  la
runion de ses cessionnaires le droit d'en contraindre les dbiteurs et
de rprimer les contraventions. Le tribunal des protecteurs de la banque
tait une sorte de cour suprieure sur les dcisions de laquelle le
gouvernement lui-mme ne portait pas la main lgrement.

Ainsi tablie, la maison de Saint-George tait en tat de faire respecter
dans la rpublique, la grande, la plus fondamentale de ses bases,
l'indpendance absolue de son trsor et de ses droits. Grands
capitalistes aussi bien que grands citoyens, les chefs de la rpublique
eurent presque toujours la prudence de conniver comme magistrats 
consacrer cette inviolabilit qui leur convenait comme intresss
principaux. Dans les discordes civiles mmes, les plus riches tant  la
tte des factions, le parti le plus fort tait averti par la prvoyance
des reprsailles, de respecter le dpt des fortunes prives. Nous
verrons dans quelques rares occasions la tyrannie tenter de le violer, et
la clameur publique se soulever contre ces entreprises. Gnes eut des
matres trangers, et ceux-l pouvaient avoir moins de respect pour les
trsors de Saint-George. La dfiance des fondateurs de la banque n'avait
pas nglig toute prcaution pour ce cas extrme. Ils mnagrent la
formation d'un fonds de rserve qui devint le secret de l'administration.
Les dividendes annuellement distribus furent loin d'puiser les profits.
Sous le prtexte de crances en suspens, de liquidations  long terme, on
s'exempta de manifester toutes les richesses de la banque. Trente-sept
ans aprs sa fondation, une magistrature nouvelle fut tablie (1444) 
Saint-George avec la mission patente de veiller aux rentres arrires,
mais en ralit pour administrer secrtement ce trsor de rserve
accumul; secrtement, disent les historiens, afin de ne pas donner aux
tyrans l'occasion de le convoiter.

Mais si le gouvernement tait sans droit pour puiser dans les caisses de
la banque, si elle pouvait se refuser  des exigences indiscrtes, quelle
ressource l'tat ne trouvait-il pas dans ces mmes coffres lorsque
l'intrt public exigeait un prompt secours? C'taient, encore une fois,
les mmes familles qui gouvernaient la rpublique et rgissaient Saint-
George. A Saint-George affluaient les plus abondantes perceptions; des
sommes immenses y sjournaient sans cesse. Pour les faire prter  des
entreprises publiques approuves par l'opinion gnrale, pour les faire
consacrer  des besoins unanimement sentis, une proposition des
protecteurs, un vote de l'assemble gnrale suffisaient. De trs-grandes
choses furent faites par ce secours. Les gouvernements ne thsaurisent
gure. Dans un vrai besoin le doge et le snat retrouvaient  Saint-
George le mme argent qui se ft dissip entre leurs mains. Sans doute
l'on abusa plusieurs fois de cette ressource. Saint-George accepta plus
d'une fois la concession onreuse de possessions dont la rpublique ne
pouvait plus porter le fardeau. Mais, aprs tout, ce qui ne convenait pas
 une rpublique obre ne passait pas les forces d'une si riche
association; elle y gagnait du relief, une importance politique dans le
monde entier, et quelque chose que l'on peut comparer, proportion garde,
 l'tat de la compagnie anglaise des Indes. La maison de Saint-George
devint la matresse des colonies gnoises du Levant, la reine de la Corse:
exemple unique, disent les crivains, de deux rpubliques renfermes
dans les mmes murailles, l'une appauvrie, turbulente, travaille par les
sditions, dchire par la discorde; l'autre riche, paisible, rgle,
conservant l'antique probit, modle au dedans et au dehors de la bonne
foi publique.

Comme la proprit de la banque en gnral tait sacre, de mme toute
proprit que le particulier pouvait y avoir en dpt tait intangible, 
l'abri de toute prtention et de toute recherche3. Sous ce rapport
l'institution de Saint-George a exerc une salutaire influence sur
l'accumulation des patrimoines. Elle se trouva merveilleusement favorable
au dveloppement de l'aristocratie opulente qui s'agrandissait de jour en
jour. Cet tablissement fut rput l'un des plus solides du monde. Les
actions devinrent immdiatement un objet de commerce et de placement de
capitaux, mais surtout elles prsentrent un emploi admirablement propre
aux fondations perptuelles. Les riches s'en servirent pour tablir des
majorats dans leurs familles. Quelques-uns firent des dpts de
prvoyance pour les besoins qui pouvaient atteindre leur postrit; on
eut un nombre prodigieux de fondations pieuses sous les formes les plus
varies. Les hpitaux, les chapelles, les confrries, toutes les glises
eurent leurs dotations places sur la banque de Saint-George. Les
corporations y placrent leurs conomies, et jusqu'aux religieux leur
pcule. Il en fut de mme des tablissements civils. Les administrations
y employrent le fonds des revenus destins  leur service. Une famille
construisait un pont, un grand chemin; elle assignait des actions de
banque dont le dividende devait en dfrayer l'entretien  perptuit.
Souvent les fondateurs eurent soin d'ordonner que le revenu de ces
actions ne serait appliqu  leur destination qu' partir d'une certaine
poque, ou, en attendant, seulement jusqu' une certaine concurrence,
afin que leur produit accumul ou la portion mise en rserve servt 
l'acquisition d'actions nouvelles, en accroissement du capital
inalinable. On appela ces fondations multiplicats ou colonnes de Saint-
George. Ds le sicle prcdent, Franois Vivaldi avait donn l'exemple
d'appliquer cette mthode  l'amortissement, au profit de l'tat, des
portions engages du revenu public. C'est le premier exemple cit parmi
les Gnois de cette institution, aussi recommandable par l'esprit de
prvoyance qui l'a inspire et par la combinaison conomique qui en est
le fondement que par le noble sentiment de patriotisme  qui elle est
due. Toute simple qu'elle est, cette combinaison ne pouvait frapper que
des esprits solides, spculateurs, sachant compter sur le temps et
apprciant les bienfaits de l'avenir. Depuis l'tablissement de Saint-
George ou vit frquemment de ces combinaisons patriotiques. Au seizime
sicle Ansaldo Grimaldi tablit une colonne que ses accroissements
successifs jusqu' nos jours avaient porte  trente-sept mille actions
correspondant  3,700,000, livres de la valeur primitive de la monnaie de
1407. Il en donnait le revenu pour racheter ses descendants  perptuit
de toute imposition publique, et quoiqu'il pourvt ainsi  l'avantage des
siens, on estima que c'tait pour le trsor une libralit si grande
qu'on lui dcerna une statue. Le palais de Saint-George, tous les
hpitaux sont pleins de monuments semblables rigs pour consacrer la
munificence des bienfaiteurs de la patrie et des pauvres.

Nous signalons ici les avantages de la prosprit, mais leur clat ne
saurait dguiser le vice radical de l'institution; elle est fonde sur
l'alination  perptuit des principales ressources du gouvernement,
alination dont le moindre dfaut est d'tre usuraire. Quelle excessive
imprudence, en effet, dans le sacrifice fait pour toujours des revenus
les plus productifs, dans cette renonciation au droit et  la possibilit
de diminuer les charges prsentes, puisqu'il appartient  d'autres qu'
l'tat de les percevoir et d'en disposer, dans cette impuissance o l'on
se rduit en se dpouillant des ressources fiscales les plus certaines!
Sans doute on dut compter que le gouvernement conserverait sur Saint-
George une influence irrsistible. En ayant abandonn l tout l'argent
des contribuables, on eut bien l'intention de se rserver d'y puiser pour
les besoins publics, et l'appui que la rpublique demanda sans cesse  la
banque tait une condition naturelle, force et sous-entendue, de leurs
rapports. Cependant ces rapports ne tenaient qu' une bonne volont qui
n'tait pas toujours sans opposition et sans rsistance: il fallait
recourir sans cesse  la ngociation. Le gouvernement en restait
dpendant et faible. Voulait-il avoir des ressources en propre, il
fallait recourir  une fiscalit odieuse aux citoyens, il fallait
s'ingnier pour inventer de nouvelles gabelles en sus de celles que
Saint-George ne rendait ni ne supprimait; il en rsultait l'oppression
des contribuables sans que l'tat en ft plus opulent. Quand l'crivain
que nous avons cit comparait, dans une sorte d'antithse, deux
rpubliques, l'une riche et l'autre pauvre, il disait exactement vrai, et
ses paroles avaient plus de porte qu'il no croyait peut-tre leur en
donner. La rpublique pauvre a fini par abuser du capital de celle qui
l'avait dpouille des revenus. Les derniers temps modernes nous en ont
rvl le mystre. Quand  une aristocratie large et flottante, si l'on
peut parler ainsi, qui, au quinzime sicle, admettait les prtentions de
tous les riches, eut succd une oligarchie toujours plus compacte; quand
les snateurs sortant de charge se firent lire protecteurs de Saint-
George par un usage constant, le mur de sparation toujours cens
maintenu entre les coffres pleins de la banque et les caisses vides du
trsor public, s'affaiblit et reut plus d'une atteinte secrte.
L'administration de Saint-George ne s'exera pas dans l'intrt des
actionnaires en gnral, mais dans celui du gouvernement.

Les familles y avaient trouv, avec les avantages de la stabilit, les
inconvnients d'une restriction perptuelle de la proprit prive. Ces
restrictions ont cess en 1797, et, par une raction malheureusement
naturelle, l'effet immdiat de la libert a t trop souvent la
dilapidation. Mais ce n'est pas le lieu de s'arrter sur les
circonstances et sur les effets de la destruction de cet antique
tablissement.

On demandera quelle influence cette grande institution eut sur le
commerce de Gnes? D'abord les droits de douane tant au premier rang de
ceux qui appartenaient  la banque, il faut rendre justice non-seulement
aux habitudes paternelles et peu fiscales que Saint-George apportait dans
son rgime en gnral et dans ses tarifs, mais encore aux excellentes
traditions, au discernement clair sur les vrais intrts du commerce,
qui tablirent les rglements, qui les amendrent avec le temps, et qui,
s'ils avaient t conus avec quelque prjug, les firent excuter dans
le sens le plus libral.

Comme banque, la maison de Saint-George tait un tablissement de dpt
et non de crdit. Elle ne faisait point le commerce d'escompte; elle
n'mettait point un papier de confiance qui, pour tenir lieu de monnaie,
repost sur un portefeuille de crances  terme. Elle ne prtait 
personne; elle se bornait  conserver sans intrts, soit les dividendes
que les particuliers lui laissaient entre les mains, soit les sommes
qu'ils lui apportaient; cette garde tait gratuite. Les fonds restaient
inscrits au compte des cranciers ou des dposants. Quand ils voulaient
en faire usage, on leur dlivrait des billets ou plutt des rcpisss,
pour le tout ou pour telle fraction de leur crance qu'ils dsiraient.
Ces billets circulaient dans le public comme du numraire: l'argent pour
les acquitter tait toujours prt, puisque aucun billet n'tait dlivr
sans correspondre  une somme dpose dans la caisse. On pouvait
galement disposer de ses fonds par un simple transfert sur les livres de
Saint-George. La rapidit des compensations, la facilit dans les
affaires, dans celles surtout o beaucoup d'intresss avaient part,
l'avantage de se librer envers de nombreuses parties prenantes au moyen
d'une seule liste remise  Saint-George, la sret des payements, grce 
ce que les teneurs de livres de la banque taient des notaires publics,
prsentaient autant de combinaisons favorables qui attestent
d'excellentes vues dans les auteurs de ce rgime et qui portrent de
trs-bons fruits.

Dans les grandes places de commerce on fait cas encore de ces moyens de
hter la circulation; mais ce qui fait essentiellement estimer les
banques modernes, c'est le crdit qu'elles offrent, moyennant celui que
le public accorde  leur papier de confiance. Un tablissement qui
n'mettrait pas en billets faisant l'office de monnaie, la valeur de ses
portefeuilles, qui n'en crerait habituellement qu' la place des cus
resserrs dans ses caisses, qui n'en donnerait qu' ceux qui lui
apporteraient de l'argent, au lieu de leur en confier sur leurs
signatures, ne satisferait pas aux besoins et aux demandes du commerce.
Telle est la diffrence des poques. Aujourd'hui il y a plus d'affaires
et surtout plus de concurrents pour les faire qu'il n'y a de moyens
disponibles toujours prts pour chacun d'eux. Il faut en crer, en
simuler, il faut des banques pour les emprunteurs. A Gnes, au XVe
sicle, il fallait une banque aux capitalistes. Il leur fallait des
dpts assurs pour leurs fonds exorbitants, jusqu' ce qu'ils
trouvassent  les prter ou  les employer pour eux-mmes. C'tait l le
signe d'une grande opulence, peut-tre aussi le symptme d'une industrie
parvenue  son apoge et qui va devenir stationnaire.

Je demande grce pour cette digression. La grande et fameuse institution
de la banque de Saint-George mritait de nous arrter au milieu d'une
histoire  laquelle elle aura dsormais une grande part.


CHAPITRE IX.
Gouvernement du marquis de Montferrat. - George Adorno devient doge.

(1409) Le marquis de Montferrat, nouveau matre dans Gnes, se disait
impartial entre les factions; mais trop d'animosits s'taient rallumes
pour que la rvolution s'accomplt sans raction. Une nouvelle nomination
des membres du conseil fut rclame de toute part pour le purger de sa
moiti guelfe. Tout ce qui appartenait  cette faction fut successivement
opprim.

La perscution appelle la rsistance et la rvolte. La famille Fieschi,
surtout le cardinal Louis, et Jean-Luc, cet homme de guerre qui avait eu
le plus de part  la faveur et aux oprations de Boucicault, se mirent 
la tte des mcontents. Ils armrent les vassaux de leur maison et
soulevrent une grande partie de la rivire orientale: on marcha contre
eux avec des succs divers et sans pouvoir se faire rendre Porto-Venere
encore occup par les Franais. Aprs un an de blocus, la garnison vendit
la place aux Florentins par la mdiation des guelfes. De mme, Gavi fut
cd par ses gardiens  Facino Cane. Dans la rivire occidentale, Savone
avait t sur le point d'tre livre aux Franais. Vintimille tait
reste  la France. Les Gnois l'assigrent et enfin s'en rendirent
matres quand ils eurent fait proclamer parmi leurs gens que tout ce que
prendraient ceux qui entreraient dans la ville leur serait bien acquis.
Tel tait l'tat du pays.

Dans Gnes la faction gibeline dominait; le marquis concourait avec elle
de tout son pouvoir. Un parlement de prs de trois cents citoyens tous de
cette couleur lui dfra pour cinq annes les pouvoirs qui d'abord ne lui
avaient t donns que pour un an. Aprs ces mesures, la perscution
contre les guelfes redoubla; elle fut d'autant plus odieuse qu'elle viola
les droits les plus respects de la proprit. On ne se contenta pas de
dcider que les actions de banque des migrs seraient mises en vente
pour en employer le prix  leur faire la guerre; exemple qui
heureusement n'a t que rarement imit  Gnes. Dans cette occasion on
fit plus. On entreprit d'obliger les gens nots comme guelfes ou fauteurs
des Fieschi  se porter acqureurs en argent comptant de ces proprits
de leurs chefs ou de leurs amis. On fit sur eux d'odieuses rpartitions
de ces achats imposs de force. Ces mesures n'taient pas faites pour
ramener les hommes de coeur engags dans le parti opprim, mais elles ne
furent pas sans influence sur les faibles; et, soutenues par les
intrigues du marquis, elles produisirent un effet assez trange. Jean
Centurion et Lionel Lomellino, membres de deux illustres familles,
dclarrent renoncer  la faction guelfe, se constiturent gibelins et
requirent qu'un acte authentique en ft dress par les notaires. Leur
exemple fut suivi par un assez grand nombre d'individus et de familles
considrables tant nobles que populaires. Montferrat, qui voulait assurer
son pouvoir par la tranquillit publique, sut employer une autre
politique envers ceux dont on ne pouvait acheter la conversion; il
ngocia; il n'armait pas volontiers les Doria pour repousser les Fieschi;
il fit une paix avec ceux-ci. Ils acceptrent une amnistie; leurs
actions sur la banque leur furent restitues, et tout parut tranquille.

(1411) Alors la rpublique, attaque sur mer par un ennemi puissant, put
dployer contre lui quelque nergie. Les Catalans, plus corsaires que
marchands, s'taient rendus redoutables aux autres navigateurs. Le roi
d'Aragon, leur seigneur, possdait la Sicile, la Sardaigne, la Corse
presque tout entire, qui leur assuraient partout des forces et des
points d'appui. Une jalousie rciproque les avait mis souvent aux mains
avec les Gnois. Une de leurs flottes alla insulter l'le de Chio et
tirer ses bombardes contre le rivage. La colonie se souleva d'indignation
pour repousser cet outrage et pour en tirer vengeance. Les armateurs de
Gnes dont les vaisseaux se trouvaient dans le port fournirent leurs
navires; les propritaires de l'le contriburent de leur bourse pour
les quiper et les approvisionner. Deux consuls envoys par la rpublique
 Caffa, taient en relche  Chio; ils acceptrent la conduite de
l'expdition, avec la condition bizarre de commander alternativement
quinze jours chacun. Ils cherchrent l'ennemi et le joignirent dans le
port d'Alexandrie; on jeta l'ancre bord  bord et l'on commena  se
combattre dans cette situation. Les bombardes de ces flottes ne devaient
avoir encore rien de semblable avec notre redoutable artillerie, car dans
cette position si rapproche on voit ces rivaux prolonger plusieurs jours
une guerre de chicane qui n'avait rien de dcisif. On se battait jusqu'
l'heure des repas, alors on s'cartait pour se reposer. Les chaloupes
s'piaient et se poursuivaient. Les Catalans lanaient des btiments
enflamms contre la flotte ennemie; les Gnois les dtournaient et
renvoyaient ces incendies aux Catalans. Les Alexandrins se lassrent de
voir leur port servir de thtre aux violences de ces trangers
chrtiens. Ils prirent parti contre les Gnois. Ceux-ci, manquant de
vivres, furent obligs de regagner Chio.

La rpublique par cette expdition se retrouva en guerre active avec le
roi d'Aragon et les Catalans; guerre d'autant plus fcheuse que l'ennemi,
courant sur les navires du commerce, prit une assez grande quantit de
cargaisons de grains que Gnes attendait au milieu d'une grande disette
et d'un hiver rigoureux. Antoine Doria fut envoy pour rprimer les
entreprises de ces adversaires. Il releva la rputation maritime de sa
patrie. Il courut de l'Adriatique en Espagne, prit ou dtruisit tout ce
qu'il trouva de btiments, soit en mer, soit dans les ports, o il ne
craignit jamais de pntrer. Il fit des excursions sur les bords ennemis,
brla des redoutes et en emporta des trophes. Il montra ses galres  la
vue de Barcelone, et les forces ennemies se renfermrent dans leurs ports
(1412). Cependant le trne d'Aragon devint vacant. Ferdinand Ier, prince
de la maison de Castille, y fut appel; il avait t favorable aux
Gnois avant son avnement. Ils se htrent de lui envoyer des
ambassadeurs, de lui proposer la paix et de rclamer son amiti. Une
trve de cinq ans fut immdiatement conclue.

Une trve fut aussi accorde avec Louis, ce roi titulaire dpouill du
royaume de Naples, mais qui, tabli en Provence, pouvait encore tre d'un
fcheux voisinage.

Facino Cane, qui avait gard pour lui Novi et acquis Gavi, mourut  cette
poque; mais la mort de cet ancien alli du marquis de Montferrat ne
promettait pas pour cela un meilleur voisin aux Gnois. Sa veuve pousa
Jean-Marie Visconti, devenu, de seigneur de Pavie, duc de Milan par la
mort imprvue de son frre, changements qui prsageaient des combinaisons
nouvelles aux tats limitrophes.

Il restait aux Gnois leur guerre avec les Florentins. Livourne, que
ceux-ci voulaient ravir  la rpublique, en tait le vritable objet. Les
garnisons franaises restes dans quelques places de la frontire les
avaient vendues  Florence. Des efforts devinrent ncessaires pour mettre
en sret le territoire gnois. On reprit quelques bourgs, d'autres
retournrent d'eux-mmes  l'obissance. On recouvra la Spezia; mais il
fallait reprendre Porto-Venere: c'tait le boulevard oriental de Gnes.
Les expditions de terre et de mer se succdrent  grands frais
inutilement. Pendant le reste de la dure du gouvernement du marquis on
ne put rentrer dans la place. Plus de 200,000 livres furent sacrifies;
le trsor public s'y puisa sans succs.

Cette disgrce, ces dpenses, ces divers contretemps alinaient le public
d'un matre tranger qui ne procurait au pays ni plus de scurit ni plus
d'conomie que le gouvernement dont il avait pris la place. La disette
avait ressembl  une famine. Les lieux ordinaires o le peuple trouvait
du pain  acheter s'taient ferms. Un seul bureau de distribution
restait ouvert. On y dispensait de faibles rations et non pas  toute
heure. Le grain tait mont  un prix jusque-l inou, et ce prix aurait
t bien plus lev si on ne l'avait dfendu, dit un historien du temps.
Il ajoute que le commerce y pourvut enfin en allant chercher des bls au
dehors; mais il a oubli de nous apprendre comment une limite impose aux
prix marchands ne fit pas obstacle aux approvisionnements commerciaux.
Dans l'intrieur du gouvernement, des mcontentements et des plaintes se
faisaient entendre.

(1413) C'tait un symptme d'inquitude et un prsage de rvolution. Le
marquis ne pouvait s'absenter de Gnes sans qu'il y clatt quelque
mouvement. Pendant un de ses voyages dans ses terres du Montferrat, une
querelle s'leva  Savone entre les Doria et les Spinola; le conseil de
Gnes y expdie promptement deux cents hommes pour rtablir la paix, et
c'est  George Adorno qu'il en confie le commandement. Un grand nombre
d'amis et de volontaires accompagnent ce chef populaire, frre de
l'ancien doge Antoniotto. Aid de la faveur publique  Savone, il arrte
les voies de fait et contient les partis. Mais le marquis inquiet et
jaloux accourt de son ct. Les habitants de Savone rpugnent 
l'admettre dans la ville. Adorno cherche  le dtourner d'y entrer;
Montferrat n'en est que plus press de surmonter les obstacles, et, 
peine entr, il s'assure de la personne d'Adorno.

Pendant ce temps, muni d'un sauf-conduit, mais ayant eu soin d'attendre
l'absence du marquis pour en user, Thomas Fregose, beau-frre d'Adorno,
tait venu  Gnes. Le peuple l'avait reu avec faveur: appel au
palais, il refusa de comparatre. Deux cents soldais sont envoys pour le
prendre, le tocsin appelle les Gnois  sa dfense. On s'assemble en
armes. Le palais, abandonn par le lieutenant du marquis, est
immdiatement pill par la populace. Le gouvernement ainsi dsert, un
conseil de trois cents citoyens est convoqu; on y dlibre qu'un doge
populaire sera nomm; les nobles auront la moiti des autres emplois. La
chance de cette nomination semblait pour Fregose, mais avant que
l'lection soit consomme, George Adorno entre dans la ville  la tte de
ses amis. Il avait recouvr sa libert  Savone. Adorno tait riche,
puissant, agrable au peuple. On le conduit immdiatement au palais. Plus
de quatorze cents citoyens attroups sur ses pas lui servaient de cortge
en le demandant pour doge. Il est bientt lu et install. Le marquis de
Montferrat tait rest dans la ville de Savone, mais la forteresse lui
avait t ferme. Jacques de Passano qui y commandait refusa  la fois de
la lui rendre et de reconnatre un envoy du doge qui ne se prsentait
qu'au nom d'Adorno. Il dclara que la place qui lui tait confie ne
serait rendue qu' la rpublique. Le marquis l'assigea inutilement. Les
murailles furent  moiti dtruites sous les coups de huit bombardes.
Mais l'intrpide commandant resta inbranlable. Le sige fut lev.
Bientt Montferrat consentit  faire la paix avec le doge. Il reut
24,000 ducats;  ce prix il renona  la seigneurie de Gnes et rendit
ce qu'il tenait encore du territoire de la rpublique. Le dfenseur de
Savone vint recevoir de solennelles rcompenses de sa fidlit et de sa
fermet.

Les conditions sous lesquelles les doges recevaient le pouvoir, ou que
parfois ils affectaient de s'imposer  eux-mmes, ont une mdiocre
importance si l'on considre la dure phmre de ces dignits prtendues
perptuelles. Cependant il n'est pas sans intrt de s'arrter un moment
sur une sorte de charte dresse  l'occasion de l'installation de George
Adorno. Un document authentique qui nous en est rest1 est curieux par sa
forme et au fond; si les pactes qui y sont noncs ne furent pas gards
longtemps, ils reprsentent les rgles tantt crites tantt
traditionnelles et sous-entendues que l'opinion publique regardait comme
les bases du gouvernement.

Cet acte est d'abord le procs-verbal d'un parlement public tenu sur la
place du Dme. Le chancelier y expose que les trangers ayant t
expulss, et le peuple guid par l'inspiration de Dieu ayant lev George
Adorno  la dignit de doge, ce digne chef de l'tat prfre  une
puissance arbitraire, ou  un pouvoir qui ne serait limit que par des
usages incertains, un gouvernement rgl par des lois crites, populaires
et sanctionnes par l'autorit d'un parlement solennel. On propose donc
de confier  douze rformateurs, six pour l'ordre de la noblesse, trois
pour l'ordre des marchands, et trois pour les artisans, le soin de revoir
les lois et le droit d'en promulguer de nouvelles, sauf la conservation
du gouvernement populaire et la dignit du doge. Ces lois deviendront
obligatoires comme si le parlement lui-mme les avait votes. Le
chancelier invitait ceux  qui plaisait la proposition  crier placet, en
levant les mains. Les opposants n'avaient qu' ne pas rpondre.

L'assentiment fut presque gnral, et l'assemble se spara avec des
transports de joie.

Les lois des rformateurs furent bientt publies; elles forment cent
cinquante-quatre articles, dont le dernier abroge toutes lois
antrieures.

L'tat est dclar gibelin et populaire: mais les guelfes sont admis 
se faire gibelins; les nobles sont admissibles  toutes les places,
excepte celle de doge. Le gouvernement se compose du doge, du podestat,
de douze anciens, du petit conseil de quarante membres, du grand conseil
de trois cent vingt, des suprmes (syndicateurs), des officiers de la
monnaie, c'est--dire des finances.

Le doge est  vie; il rgit la rpublique, il prside les conseils avec
double suffrage. Il lui est dfendu de crer de nouvelles charges,
d'altrer les juridictions, de recommander aucun procs ou d'en
connatre. Son traitement est de 8,000 gnuines, tant pour son entretien
que pour celui de sa cour, compose de deux lieutenants et de deux
vicaires2.

Des formes solennelles et compliques sont tablies pour l'lection des
doges; et toute nomination o elles n'auraient pas t suivies est
dclare d'avance illgitime et nulle. Sur cet article, un historien, qui
bientt aprs vit violer cette rgle de mille manires, ajoute cette
rflexion maligne, qu'en recourant  cette loi, on peut reconnatre qui
sont les vrais doges et qui les usurpateurs.

Le podestat devait tre tranger, docteur en loi, de maison princire ou
du moins de famille patricienne; il se donnait trois vicaires approuvs
par le doge et le conseil des anciens. Deux l'assistaient dans les
jugements civils, le troisime dans les causes criminelles. Mais le
podestat prononce seul sur les dlits commis dans la ville de Gnes ou 
cinquante milles  la ronde. Il est dfendu de manger ou de contracter
familiarit avec le podestat ou ses vicaires.

Le conseil des anciens est insparable du doge, qui doit le consulter en
toutes choses, except pour ordonner l'arrestation des conspirateurs, des
sditieux ou des bannis rfractaires. Le petit conseil intervient dans la
dlibration des affaires graves. On ne peut sans son concours accorder
des immunits, nommer des amiraux, dmolir des forteresses. Le grand
conseil dlibre sur la guerre, sur la paix, et fait les traits.
S'il y a lieu d'tablir quelque loi nouvelle ou quelque amendement 
celles qui existent, le doge et le conseil des anciens,  qui appartient
ici l'initiative, en font lire la proposition au petit conseil. Si elle y
est approuve, le doge et les anciens avec les officiers de la monnaie
nomment une baillie spciale, qui a l'autorit de rdiger la loi dans le
sens et dans les limites de la proposition approuve. Ainsi le parlement,
l'assemble gnrale, se trouve implicitement supprim et remplac par un
conseil.

On voit que cette lgislation formait une vritable charte3; comme 
tant d'autres, il n'y manquait que la dure.


LIVRE SEPTIME.
LES ADORNO ET LES FREGOSE. - SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE ET DES DUCS DE
MILAN PLUSIEURS FOIS RENOUVELE. - PAUL FREGOSE ARCHEVQUE ET DOGE A
PLUSIEURS REPRISES. - L'AUTORIT RESTE A LOUIS LE MORE, DUC DE MILAN;
AUGUSTIN ADORNO GOUVERNEUR DUCAL. - PRISE DE CONSTANTINOPLE. - PERTE DE
PRA ET DE CAFFA.
1413 - 1488.

CHAPITRE PREMIER.
Le doge George Adorno perd sa place. - Thomas Fregose doge.

Le gouvernement d'Adorno parut s'affermir. Dans un congrs tenu  Pise,
la paix fut enfin conclue avec les Florentins. Porto Vnre fut rendu aux
Gnois; Sarzana resta en leur possession. Le bourg de Gavi secoua le joug
du fils de Facino Cane. On racheta de lui la forteresse au prix de 10,000
ducats. Un annaliste nous apprend qu'il y eut dans cette ngociation un
intermdiaire qui reut 350 ducats pour son droit de courtage.

Le doge s'appliqua  se tenir hors de toute complication d'intrts
politiques avec les trangers. Le pape Jean XXIII, chass de Rome par le
roi de Naples, Ladislas, demanda refuge aux Gnois; on en dlibra, et
l'hospitalit lui fut refuse, de crainte de se brouiller avec le
Napolitain.

Vers ce temps, l'empereur Sigismond tait venu en Lombardie. Ennemi des
Visconti, il n'amenait aucune force contre eux. Errant de ville en ville
autour de Milan, et recevant de vains hommages sans secours utiles, il
tmoigna l'envie de se montrer  Gnes, le gouvernement ne fut pas
dispos  le recevoir mieux que le pape. Nanmoins on lui adressa 
plusieurs reprises de solennelles ambassades qu'il caressa soigneusement.
Un des premiers envoys, Franois Giustiniani, fut fait de sa main
chevalier et cr comte palatin. L'cusson de sa famille fut orn de
l'aigle impriale qu'elle a toujours conserve. C'taient des comtes
impriaux populaires  Gnes.

Il est remarquable qu'en dputant  l'empereur, Gnes demanda et obtint
de lui un rescrit qui dliait la rpublique des engagements contracts
avec le roi de France; c'tait comme la rponse  la citation intime au
nom du roi Charles; mais avoir recours  ce remde contre un seigneur
qu'on dsavoue, n'tait-ce pas, pour des rpublicains indpendants,
l'acte d'une double servilit?

Le dedans s'organisa paisiblement, et les dernires lois semblaient
assurer la tranquillit publique. Les guelfes cependant se plaignaient
d'tre maltraits. La clause qui les excluait du gouvernement comme
guelfes, mais qui leur permettait de se dclarer gibelins pour tre
ligibles, ne parat pas avoir t excute  la rigueur; on les
admettait sans exiger l'abjuration de leur parti; mais ds lors ils se
croyaient en droit de rclamer l'effet des anciennes transactions qui
rglaient le partage des charges par moiti. On en vint  faire des
recensements; et il fut reconnu qu'il n'y avait sur la population entire
qu'un quart de guelfes, et, qu'en proportion de leur nombre, ils ne
pouvaient rclamer plus de charges qu'ils n'en avaient obtenu. Aprs la
dernire rvolution, on avait cru devoir demander  ceux qui, sous
l'influence du gouvernement du marquis de Montferrat, s'taient faits
gibelins, s'ils voulaient retourner  leur ancienne couleur ou ratifier
leur changement. Ces nouveaux gibelins persistrent pour la plupart.

Un historien patriote remarque ici que Gnes en paix ordonnant avec calme
sa lgislation, tait alors plus heureuse que les autres villes d'Italie.
Seule entre toutes, peut-tre, elle n'avait alors ni bannis ni migrs.
Mais l'ambition des hommes puissants ne pouvait laisser la rpublique
sans troubles ni le gouvernement d'un d'entre eux sans comptiteur
(1414). Il s'en leva plusieurs tour  tour, et la dernire (1415) de ces
entreprises produisit dans la ville trois mois de dsordres et de
combats. C'tait un des Montaldo qui venait rclamer le pouvoir comme le
juste hritage de son frre et de leur pre. Le doge fut rduit 
souffrir que ses droits et les prtentions de son adversaire fussent
soumis  des arbitres, et par le jugement de ceux-ci les deux parties
contendantes furent galement vinces1. Montaldo fut conduit, mais on
fora le doge Adorno  se dmettre. Un parlement fut assembl: huit
cents citoyens y concoururent. On procda  l'lection d'un nouveau doge.
Le choix tomba sur Bernabo Guano, l'un des auteurs de la pacification,
homme estim de tous les partis, mais peu en tat de les tenir en frein.
Cependant la confiance parut renatre un moment; et, ds ce temps comme
aujourd'hui, le prix vnal des actions de la dette publique tant estim
un symptme important de la scurit, on remarqua que leur valeur, tombe
 cinquante livres pour les cent livres nominales dans les derniers
troubles, se releva rapidement  quatre-vingt-dix. De toute part on
rebtit les maisons incendies: en effaant les traces de la discorde,
la cit s'embellissait d'difices modernes. Mais le dernier mot n'avait
pas t dit  l'lection de Guano; bientt clatrent de nouveaux
troubles. Le doge, attaqu, et ne se voyant dfendu par personne, renona
 sa dignit. L'lection de son successeur mit au jour enfin la source de
tant d'agitations. Quand George Adorno avait t lev sur le sige
ducal, il avait auprs de lui un ami, un alli, mais un rival cach qui
piait l'occasion de lui ravir sa place. C'tait Thomas Fregose, qui ds
lors et t doge lui-mme, si l'arrive d'Adorno  point nomm n'avait
rveill en faveur de celui-ci l'enthousiasme populaire. Fregose ne put
lui disputer la prfrence; il parut acquiescer; mais il attendit. Il
se montra dfenseur d'Adorno contre Montaldo, mais il attendit encore.
L'vnement le trompa quand Guano fut nomm, ou peut-tre lui convint-il,
au lieu de prendre immdiatement la place d'Adorno, d'y laisser passer un
homme incapable de la garder. Quoi qu'il en soit, aussitt que Guano fut
sorti du palais (1416), le peuple cria vive Fregose; il porta l'ambitieux
en triomphe en le demandant pour doge. D'abord install aux acclamations
publiques, le lendemain son lection fut proclame dans un conseil de
trois cents citoyens. C'tait droger  la loi nouvelle qui avait rgl
d'autres formes et dclar nulle toute lection o l'on s'en serait
cart; mais le conseil dcida qu'en des circonstances urgentes se
dpartir de l'ordre c'est l'ordre mme.

Thomas tait le second fils de l'illustre Pierre Fregose, le conqurant
de Famagouste. Si celui-ci n'avait pu faire rgner longtemps son
incapable neveu, il avait laiss en mourant sept enfants disposs 
revendiquer l'hritage de leur oncle, le premier doge du nom.

L'an, Roland, tait mort en tentant un coup de main dans cette vue.
Introduit dans la ville, pendant la seigneurie du marquis de Montferrat,
il avait appel les partisans de la famille pour le soutenir. Ils
accoururent trop tard; il fut forc de transiger et de faire retraite 
l'instant; embarqu, la tempte le ft chouer  Savone; il y fut
massacr.

Thomas, qui avait t compagnon de son entreprise et qui avait pay de sa
personne, s'appuyait maintenant  son tour sur les frres qui lui
restaient. Ils lui servirent de lieutenants et d'amiraux. Spinetta, l'un
d'eux, charg de veiller sur la rivire occidentale, fut lu gouverneur 
vie par les habitants de Savone toujours disposs  regarder leur ville
comme une rpublique allie des Gnois plutt que comme sujette. On
ignore si le doge dsira cet tablissement, ou fut contraint de le subir;
s'il chercha un point d'appui pour sa famille, ou si Spinetta n'exigea
pas une sorte d'indpendance.

Abraham tait destin  gouverner la Corse,  y rtablir le pouvoir des
Gnois  peine reconnu, et contre lequel s'tait rvolt Vincentello
d'Istria qui s'tait fait comte, sous la protection des Aragonais. Il
occupait Ginarca. Abraham Fregose vint assiger la ville; mais il fut
battu. Un historien de Corse dit qu'Abraham, ayant voulu prendre  son
profit un pouvoir que sa rpublique lui avait confi, paya cette
entreprise de sa tte. Les annales gnoises ne disent rien de pareil.

Baptiste Fregose tait le personnage le plus marquant parmi les frres
cadets du doge. Il servit son frre avec dvouement en toute occasion.
Mais aprs de longues annes de fidlit, un jour Thomas tant au milieu
d'une solennit religieuse, on vint lui annoncer que son palais tait
envahi et qu'au moment mme un usurpateur se faisait proclamer doge:
c'tait Baptiste. Cette folle et inexplicable tentative cota peu de
peine  rprimer. Baptiste se rendit; Thomas pardonna, et le premier
continua  servir son frre comme par le pass, conserv dans ses emplois
avec la mme confiance.

Dans l'intrieur la sagesse du doge avait ranim l'esprit public et
l'mulation. Il comprt et embrassa les vrais intrts de son pays. Par
des mesures bien prises il paya 60,000 ducats de dettes et libra
l'important revenu de la gabelle du sel. L'tat entreprit les plus utiles
travaux. Des jardins et des terrains vagues qui bordaient la mer 
l'extrmit occidentale de la ville devinrent une vaste darse pour servir
de port aux galres2.

Chez lui, le doge vivait avec somptuosit, et,  son imitation, dans les
moments de tranquillit, le luxe des citoyens rpondait  la magnificence
du chef de la rpublique.

Le commerce maritime, qui fournissait ou augmentait ces trsors, avait
repris tout son lustre. Les vaisseaux des Gnois couvraient la
Mditerrane et l'Ocan. Si, au milieu des puissances en guerre, les
richesses dont ils taient chargs les faisaient attaquer, ils savaient
se dfendre avec une habilet qui leur tait propre. Les Anglais
traitaient alors le pavillon de la rpublique en ennemi; elle avait
fourni des combattants aux Franais. Car si la cour de Charles VI avait
considr d'abord les Gnois comme des sujets rvolts, dans les malheurs
de cette fatale poque elle avait plus affaire de secours que de vaines
prtentions de souverainet. On fit promptement une trve de dix ans, et
le roi prit  son service six compagnies d'arbaltriers, huit grands
vaisseaux et huit galres. Dans cette expdition, les Gnois, dployant
une bravoure inutile, participrent  la calamit qui en ce temps pesait
sur la France. Les Anglais avaient pris Bailleur, il fallait  tout prix
leur enlever cette conqute. Deux flottes puissantes se trouvrent en
prsence. L'anglaise tait la plus nombreuse. Les vaisseaux gnois, qui
attaqurent avec vivacit, ne furent pas suivis par les autres
auxiliaires que la France avait runis de toutes parts. Le commandant
Janus Grimaldi fut tu; ces braves se virent envelopps sans espoir de
secours: trois vaisseaux furent pris; le reste eut encore le courage et
le bonheur de se faire jour.

Gnes resta quatre ans en tat de guerre avec les Anglais, guerre peu
active faute de point de contact. Cependant,  la paix, la rpublique eut
 payer 6,000 livres sterling aux citoyens de Londres dont ses vaisseaux
avaient captur les laines et les autres marchandises, et  qui leur roi
avait accord des lettres de reprsailles. Le doge, pour conclure ce
trait, avait envoy  la cour d'Angleterre deux nobles ambassadeurs,
Raphal Spinola et Etienne Lomellini.

Cependant, au milieu d'une priode de prosprit publique, ce n'tait pas
sans inquitude que le gouvernement le mieux organis pouvait se conduire
dans un pays si accoutum au changement, entour de voisins jaloux, et
toujours peupl de mcontents. Le duc de Milan mit en jeu une intrigue
secrte pour essayer de renverser le doge (1417). Visconti s'tait
entour de Gnois fugitifs; Thomas Malaspina, le plus mauvais voisin que
cette illustre famille et donn  Gnes, moiti seigneur fodal, moiti
brigand, recommenait  troubler le pays. Une coalition menaante se
forma. Visconti, Montferrat, Caretto se dclarrent protecteurs d'une
opposition arme contre le doge, compose d'Isnard de Guarco, des frres
Montaldo et de leurs partisans, mais surtout de la famille Adorno. Un
Fregose, port au sige ducal par le concours des Adorno, avait t une
trange circonstance; elle confondait ensemble les deux grandes
fractions de la bourgeoisie. Une alliance de famille l'avait amene. Il
est difficile de concevoir comment ces rivaux avaient pu contracter cette
parent ou comment ce lien avait suffi pour imposer silence aux ambitions
qui opposaient ces deux races. Ce rapprochement assura le succs des
Fregose; mais une telle concorde ne pouvait tre que de courte dure, car
 peine Fregose fut doge, les Adorno furent bientt ses ennemis. Thrame,
qui l'avait le plus second, le plus ambitieux, sans doute, de cette
gnration, se spara de lui et quitta Gnes; Visconti ne tarda pas 
l'attirer prs de lui, et quand, sous les auspices des coaliss, tous ces
migrs marchrent en armes, c'est Thrame qu'ils reconnurent pour chef;
ils l'lurent et le proclamrent leur doge. Sans attendre les troupes de
leurs protecteurs ils s'approchrent de Gnes (1418). Les habitants des
valles suivirent le mouvement, et la ville se vit prs d'tre assige.
Alors la mfiance y rgna. Le doge, jusque-l modr et retenu, adopte
les mesures de la terreur. Les proclamations se succdent, les armes sont
interdites  la masse des citoyens. L'autorit dsigne expressment ceux
 qui seuls elle permet et enjoint de les prendre. Nul de ceux qui ne
sont pas commands ne peut sortir de sa maison aprs l'heure du couvre-
feu. On se bat hors des murs et dans les environs. Enfin, quand les
ennemis se retirent, tout ce qui est au del des monts est perdu pour la
rpublique. Visconti prend pour lui Gavi, Voltaggio et Bolzaneto (1419);
 ce prix Fregose a obtenu qu'il abandonne la cause des insurgs3. Jean-
Jacques, marquis de Montferrat, qui venait de succder  Thodore son
pre, se fait donner plusieurs chteaux; le marquis de Caretto retient
celui de la Pietra. Les migrs souscrivent  ces partages; enfin
Capriata et Tajolo sont adjugs  Thrame Adorno: il se dit le doge, et
il dpouille sa patrie!

La rivire orientale prsentait aussi l'aspect de la rbellion et de
l'anarchie. Le doge qui, puisant toutes ses ressources, avait mis en
gage ses propres effets pour soutenir les guerres, implorait en vain les
secours des Florentins contre ses ennemis. Les Florentins avaient un but
que l'occasion favorisait, et ils se gardaient bien de se compromettre
pour tirer leurs voisins d'embarras; aprs de longues intrigues, ils
obtinrent la possession qu'ils briguaient. Gnes leur vendit Livourne
pour 120,000 ducats d'or4.

(1420) Quand le gouvernement put respirer, cet argent servit  s'opposer
aux progrs menaants des Aragonais. Alphonse V, prince ambitieux,
brillant de talents et de valeur, tait peu content des limites que les
lois d'Aragon mettaient  la puissance royale, et il cherchait au dehors
des combats, de la gloire et des conqutes. A la Sardaigne qui tait
entre ses mains il voulait joindre la Corse. L'occupation de cette le
tait le premier exploit qu'il rsolut d'entreprendre. Il surprit Calvi,
il assigea Bonifacio; et de l'le entire c'tait tout ce qui rendait
obissance  la rpublique de Gnes; car quelques seigneuries tenues par
des Mari et des Gentile ne reconnaissaient sa suzerainet que de nom.
C'est pendant ce sige de Bonifacio qu'Alphonse reut un message de la
reine de Naples Jeanne II. Elle lui offrait de l'adopter pour fils s'il
voulait prendre en main sa dfense et sa vengeance contre deux princes
franais, Bourbon, comte de la Marche, dont elle avait fait imprudemment
son mari, et Louis d'Anjou, qui rclamait contre elle les anciens droits
que la maison d'Anjou tenait de Jeanne Ire. En ce mme temps Louis avait
rassembl une flotte  Gnes, et Baptiste Fregose, le frre du doge, la
commandait avec le titre de grand amiral. Alphonse, flatt de l'espoir
d'hriter du royaume de Naples, ou mme de s'en rendre matre aprs son
adoption, accepta les propositions de la reine et n'en fut que plus
press d'achever la conqute de Bonifacio qu'il lui cotait d'abandonner.
Il avait tellement pouss les assauts que la place tait entre en
capitulation. Elle devait se rendre  un jour fix si elle n'tait
ravitaille dans l'intervalle; vingt otages avaient t livrs 
l'Aragonais. Sur cette nouvelle Jean Fregose, l'un des plus jeunes frres
du doge, commandant  vingt et un ans d'une expdition difficile, fit
voile sans diffrer un moment. Bonifacio tait une colonie acquise  la
rpublique depuis trois cent seize ans, le doge ne voulait pas la laisser
perdre. On ne s'arrta pas devant une dpense de 30,000 livres pour armer
sept vaisseaux. Ils portaient quinze cents hommes. Alphonse opposait  ce
secours dix mille hommes. Sa flotte tait ancre dans le port mme; et ce
port, long canal tortueux, avait t ferm par une forte estacade. Une
tempte semblait encore carter les Gnois. Ils traversrent tous les
obstacles. Trois de leurs vaisseaux attaquant franchement l'estacade
suffirent pour la rompre. La flotte entra dans le port et vint se ranger
devant celle de l'ennemi. On combattit  l'ancre avec un extrme
acharnement. L'audace et l'adresse des Gnois supplrent au nombre.
Leurs plongeurs couprent  l'improviste le cble du vaisseau d'Alphonse.
Il driva, et cet effet d'une cause inconnue fut pris par les siens pour
un signal de retraite. Les Gnois profitent de la confusion, ils abordent
la place, dbarquent leurs vivres et leurs secours; Bonifacio est en
sret. Cependant les Aragonais, aprs avoir perdu leur position au fond
du port, taient matres de la sortie, un brlot artistement dirig
ouvrit leurs rangs; la flotte gnoise ressortit et retourna vers Gnes
en triomphe. Alphonse perdit l'espoir de soumettre la ville; press de
porter son ambition  Naples, il leva le sige et partit. Quelques mois
aprs, les Gnois reprirent Calvi.

(1421) Alphonse, tabli pour un temps en Italie, en guerre avec les
Gnois et humili par eux  Bonifacio, donnait un ennemi de plus et des
embarras nouveaux  Fregose. Tout se runissait pour conspirer contre le
maintien de son gouvernement. Mais le plus puissant mobile de toutes les
intrigues, c'tait toujours l'ambition du duc de Milan. Visconti se
prparait enfin  porter des coups dcisifs. Un hraut vint dfier
solennellement le doge et lui dclarer la guerre. Le territoire fut
immdiatement envahi. Guido Torelli se montra dans les valles de Gnes 
la tte d'une arme qui accompagnait Thrame Adorno, ce beau-frre devenu
l'ennemi et le comptiteur du doge; des Montaldo, des Spinola migrs s'y
taient joints.

Fregose en cherchant des appuis au dedans croyait s'en tre assur un en
tout sens considrable et qui devait lui rpondre de toute la faction
guelfe. Il avait fianc  Antoine Fieschi, sa nice, fille de son frre
Rolland. On ne pouvait faire une alliance plus honorable et plus utile.
Mais le mariage tardait  se consommer, et depuis quelque temps ce dlai
tait pour le doge un sujet d'inquitude. Quand le duc de Milan eut
dclar la guerre et que son arme parut en Ligurie, les Fieschi
embrassrent cette cause, et Antoine abandonnant Fregose et l'alliance
conclue, alla se runir  eux. Par leur influence les habitants des
valles favorisrent l'attaque. Une seconde arme milanaise, conduite par
le fameux comte Carmagnola, tait descendue des montagnes sur la rivire
occidentale. Albenga et les autres places s'taient rendues  son
approche. Spinetta Fregose conservait Savone devenue son patrimoine; mais
les ennemis avaient pass outre, et, se joignant avec le corps de
Torelli, ils venaient resserrer Gnes et doubler le danger. Il restait
aux assigs la ressource de la mer. Pour la leur enlever Alphonse fit
passer sept galres catalanes  la solde du duc de Milan. Avec ces forces
le sige devint aussi menaant par mer que par terre. Le doge eut encore
le crdit et l'habilet de crer une flotte de sept galres. Baptiste son
frre en fut l'amiral et se hta d'aller  la rencontre de l'ennemi. Le
combat se livra sur la cte pisane; mais l'vnement se pronona contre
les Fregose. Trois de leurs galres combattirent mollement et prirent
tout  coup la fuite: les autres tombrent au pouvoir de l'ennemi;
Baptiste Fregose fut prisonnier.

Cette disgrce achevait,  Gnes, le dcouragement des uns et la
dfection des autres. Le doge le jugea le premier et se condamna lui-
mme. Sa conduite fut noble, digne et patriotique. Il assembla le grand
conseil des citoyens. Il leur dclara qu'il se sentait hors d'tat de
soutenir son gouvernement et qu'il ne voulait pas, pour essayer de
conserver son pouvoir, tenter des mesures onreuses  l'tat. Il ne
pensait pas qu'il convnt de chercher quelque autre citoyen qui pt rgir
la rpublique et la sauver d'une attaque extrieure si pressante. Il
exhortait  cder au temps, il demandait l'autorisation d'envoyer une
ambassade au duc de Milan et de conclure avec lui un trait qu'il
reconnaissait ncessaire. On sut gr  Fregose de cette rsignation et de
ce dernier soin des intrts publics. La ngociation avec Visconti ne fut
pas longue. Une suspension d'armes garantit la ville d'un assaut qui se
prparait. Par un trait dfinitif le duc reut la seigneurie de Gnes
aux mmes conditions que le roi de France l'avait obtenue. Le Milanais, 
son tour, mnagea les intrts personnels des Fregose. L'ex-doge reut
33,000 florins en remboursement des sommes par lui avances pour le
service public. Spinetta, en rendant Savone, obtint 12,000 florins. Le
duc paya le tiers de ces secours, les deux tiers restants furent  la
charge de la ville de Gnes, comme il ne manquait jamais d'arriver dans
ces compositions. Thomas Fregose eut aussi la seigneurie de Sarzana Il se
hta de s'y retirer aprs avoir pris cong affectueusement de ses
concitoyens.


CHAPITRE II.
Seigneurie du duc de Milan.

L'arme de Torelli fit son entre dans la ville, et il s'y trouva, comme
il arrive toujours, assez de voix pour crier devant ces nouveaux venus:
 Vive le duc de Milan! Carmagnola survint et prit possession du
Castelletto. Aprs cette prcaution il assembla les citoyens; il leur
fit savoir que le duc de Milan ne voulait point tre li par les vaines
stipulations qu'ils lui avaient demandes et entendait les avoir reus
sans conditions. La proposition sembla dure, mais on ne sera pas surpris
qu'aprs de mres considrations, la majorit ait consenti  cet abandon
du trait et qu'on ait feint de croire qu'il y avait profit  s'en
remettre  la libralit de Visconti, puisque l'on manquait des moyens de
le forcer  tre fidle aux pactes. Des ambassadeurs des diverses
couleurs envoys  Milan en revinrent fort caresss et rapportant, dit-
on, de beaux privilges satisfaisants pour le pays (1422).

Alors le duc fit prendre une possession authentique du gouvernement civil
de Gnes, formalit que l'entre des troupes ne supplait pas
suffisamment. Quatre grands commissaires de sa cour arrivrent pour
accomplir la crmonie, et elle n'eut pas lieu immdiatement  leur
entre. Conformment  leurs instructions trs-prcises, ils attendirent
le jour et la minute que l'astrologue du prince avait marqus comme
favorables suivant l'aspect des constellations. L'ambitieux, le cruel et
perfide Philippe ne faisait pas ses affaires sans demander conseil aux
astres du ciel.

Peu aprs, le comte Carmagnola revint avec le titre de gouverneur. Il
remplaa les quatre commissaires, et d'abord il exigea de la ville autant
de salaire pour lui seul qu'on avait t oblig d'en dcerner  la
commission entire. Les Gnois trouvrent ds l'abord que le rgime de
Visconti n'tait pas conomique;  cela prs Carmagnola s'attira assez
de faveur, grce  sa grande rputation militaire.

Gnes tait pour le duc plus difficile  conserver qu' acqurir. On
disait en ce temps que cette ville ne savait ni garder sa libert ni
supporter la servitude. Les principaux citoyens nobles et populaires,
jaloux les uns des autres, taient toujours prts  se soulever. Visconti
fomenta leurs jalousies pour les affaiblir. Quand des mcontents, des
exils remurent contre son propre gouvernement, il ne leur opposa que de
mdiocres rsistances pour ne pas donner occasion dans la ville  de
grands armements qu'on aurait pu tourner contre lui. Il contenta le
commerce et dtourna l'attention publique en soutenant la guerre maritime
contre les Aragonais, anciens ennemis qui troublaient la navigation
gnoise. Franois Spinola, dj nomm amiral, partit avec sept grands
vaisseaux dont l'armement avait t complt  ses propres frais. La
rpublique ne fournit  cette expdition que les vivres. Les forces
ennemies furent chasses et disperses. On fit une descente en Sardaigne.
La flotte revint victorieuse.

(1423) Cependant la politique de Philippe entrana les Gnois dans des
intrigues trangres. La bonne intelligence d'Alphonse et de la reine
Jeanne sa mre adoptive n'avait pas dur. Elle avait rvoqu son adoption
et avait rappel auprs d'elle Louis d'Anjou; mais le roi d'Aragon
tenait Naples; la reine tait sortie de la ville, et les deux factions
se faisaient une guerre ouverte. Le duc de Milan embrassa le parti de
Jeanne et ordonna d'employer les forces maritimes de Gnes pour reprendre
Naples sur Alphonse. La cause tait populaire, l'Aragonais tait l'ennemi
commun, la dpense seule effrayait. Les exhortations de Carmagnola, son
zle pour une grande expdition dont il se promettait dj la gloire,
surmontrent tous les obstacles. On dcrta de puiser dans le trsor
jusqu' deux cent mille gnuines. Avec cette somme on arma treize galres
et autant de vaisseaux, la plupart de quatre cents  quatre cent
cinquante tonneaux, portant, les plus grands, cinq cents hommes, et les
plus petits, deux cents. Ces prparatifs durrent un an entier. Louis
d'Anjou grossit la flotte de quelques btiments provenaux ou de galres
armes  Gnes, de ses deniers. Carmagnola n'attendait plus que les
dernires instructions de Milan pour le dpart. L'mulation et la
confiance taient nes  sa voix; les premiers personnages de la
rpublique avaient accept le commandement des galres et des vaisseaux;
les jeunes gens les plus distingus s'taient empresss de se prsenter
comme volontaires.

On mettait  la voile; Guido Torelli arrive avec les ordres de Milan,
c'est  lui que le commandement est dfr. Carmagnola reste obscurment
au gouvernement de Gnes, affront sensible, compt bientt parmi les
premires causes de sa fatale dfection. A Gnes on partagea sa surprise
et son mcontentement. Torelli tait fameux  la guerre, mais il tait
sans connaissance de la mer, les marins les plus expriments allaient se
trouver sous la direction imprieuse d'un nouveau venu. Un grand nombre
de capitaines s'excusrent de partir en se faisant remplacer dans leur
commandement. Torelli dissimula et mit  la voile quand les astrologues
du duc en marqurent le moment.

(1424) Il suffit de se montrer devant le port de Naples pour obtenir un
grand succs. Alphonse tait retourn en Espagne, Jacques de Caldora 
qui il avait confi son autorit laissa emporter un chteau et bientt
vendit la ville. Quand l'argent qu'il exigea fut venu de Gnes, il remit
la place  la reine, au roi Louis et au duc de Milan Philippe-Marie.
Jeanne tmoigna sa reconnaissance aux Gnois. Mais tel tait le mauvais
tat de ses affaires qu'elle ne put leur distribuer pour leur solde
qu'une centaine de florins par btiment. Quelques secours que les
commissaires de la flotte avaient eu la prcaution d'apporter furent
bientt puiss. Les quipages n'avaient reu en tout que deux mois de
paye; il leur tait d le salaire d'un an presque entier, on ne pouvait
les retenir plus longtemps. Il tait douloureux de ramener de si belles
forces capables d'expditions brillantes, lucratives, et de se contenter
d'un seul exploit mal pay. La discorde rgnait ouvertement entre Torelli
et les capitaines. On revint  Gnes avec un mcontentement rciproque.
La reddition de Naples y avait t clbre:  la rentre de la flotte
on s'abstint de tout appareil de triomphe. Les anciens n'allrent point
au mle, suivant l'antique usage, recevoir l'amiral  son dbarquement;
et Torelli, sensible  cette ngligence, partit immdiatement pour Milan.
Toute la solennit fut pour le drapeau national; retir de la galre
principale, il fut mis sur un char et conduit religieusement  l'glise
de Saint-George; mais peu de jours aprs un ordre du duc intima de
l'enlever de l'glise et de le rapporter  la demeure de Torelli1. On
prit ce procd pour un affront, un attentat, une sorte de sacrilge. Il
s'en fallut de peu qu'il ne ft clater une sdition. En tout, cette
expdition laissa un sentiment de haine qui ne promettait plus une
paisible dure au gouvernement milanais dans Gnes.

Carmagnola avait quitt la ville. Fugitif et pass  la solde des
Vnitiens, il avait ranim leur guerre contre le duc et leur alliance
avec les Florentins. Le nouveau seigneur de Sarzana, Thomas Fregose,
piant (1425) les occasions de rentrer  Gnes et au trne ducal, prit
part  ces menes; en socit avec plusieurs membres de la maison
Fieschi, il traita avec les allis, et pendant que Carmagnola en
attaquant Brescia occupait ailleurs l'attention et les forces de
Visconti, on entreprit d'oprer une diversion en Ligurie. Vingt-quatre
galres catalanes furent mises  la disposition de Fregose. Il se
prsenta  la bouche du port, esprant qu' son approche la ville se
soulverait en sa faveur; mais le peuple vit avec indignation son ancien
doge port sur une flotte ennemie qui, avec le nom de Fregose, faisait
retentir le port d'insultes, de dfis et d'imprcations. Fregose se
retira. Cependant dans la rivire orientale le chteau de Porto-Fino lui
fut livr. Les Catalans s'y tablirent et de l ils firent leurs
excursions et dsolrent le littoral pendant toute la saison. Sous leur
protection Fregose et les Fieschi, alors troitement unis, occuprent le
pays de Chiavari jusqu' Recco,  peu de distance de Gnes. On fit sortir
contre eux des troupes de la ville; on en confia la conduite  Antonio
Fieschi; il tait propre frre de ceux que l'on combattait; mais il
tait demeur dans l'intimit des gouverneurs milanais, et c'est lui
qu'en avait vu rompre son union arrte avec la nice de Fregose. D'abord
il combattit en homme qui ne manquait pas  la confiance de son matre,
quoiqu'il et en face sa propre famille; mais, aprs ses premiers
exploits, tout  coup dsertant sa troupe, il va rejoindre ses frres, et
sans retard clbre le mariage qui le lie  la famille des Fregose.

Le duc de Milan tait inquiet des dispositions de l'intrieur autant que
du progrs des assaillants. Opicino Olzati tait alors commissaire ducal
 Gnes, homme svre et ha. Il dsignait  son matre les citoyens
qu'il jugeait peu affectionns  son gouvernement. Ainsi seize notables
avaient t tout  coup mands  Milan: on les y retint.

L'archevque Pileo de Marini, non moins suspect aux Milanais, s'tait
absent de sa mtropole: vainement somm plusieurs fois d'y retourner,
il bravait ces appels, et, uni avec Barnab Adorno, il avait ouvertement
embrass l'alliance des migrs.

(1426) Le gouvernement ducal devenait de plus en plus souponneux et dur.
Un prtre avait t accus d'avoir donn au gouvernement un faux avis sur
les mouvements des ennemis. Olzati fit construire une troite prison dans
les combles du palais pour y renfermer ce malheureux; il l'appela
l'appartement des prtres et dclara qu'il le destinait  la demeure des
ecclsiastiques qui oseraient se mler des affaires d'tat. La veille de
Nol, dans une rixe, un de ses gens est tu par des bouchers. Il fait
courir sur leur bande; trois pris au hasard sont sans forme de procs
pendus aux grilles du palais, sans respect, dit le peuple effray, pour
une nuit si sainte et pour le jour solennel qui la suit.

L'argent manquait au trsor public. Quelques capitalistes pouvaient en
prter encore, on leur prodigue les proprits de l'tat. Le duc assigne
la valle d'Arocia et ses chteaux  Franois Spinola pour gage de 4,500
livres prtes  la commune. Ovada est donn  Isnard de Guarco en
nantissement d'une crance pareille. Le duc emprunte pour lui-mme 3,000
cus d'or du chevalier Lomellino, et lui aline Vintimille en
nantissement pour dix ans. On frmissait  Gnes de voir dmembrer le
domaine public pour payer des dpenses, les unes imposes, les autres
trangres  la rpublique. Le conseil des anciens hsita avant de
ratifier les premiers de ces traits; il ne sut pas rsister et ils se
consommrent. Enfin on leur en prsenta un qui devait plaire au peuple.
Pour 15,000 gnuines Jean Grimaldi cdait Monaco, ce dangereux repaire
d'ennemis rebelles et de pirates. La rpublique paya volontiers la somme,
et crut que la place serait mise hors d'tat de nuire; mais les officiers
du duc s'en emparrent et se gardrent bien de la dtruire.

Visconti fait sa paix spare avec Alphonse et prend  sa solde quelques
galres catalanes. Mais le roi, en les confiant  un ancien ennemi veut
avoir un nantissement qui lui en rponde. Le duc ne balance pas  lui
livrer les chteaux de Porto-Venere sans s'embarrasser si les Gnois en
murmurent.

Enfin une paix gnrale fut conclue: celle du duc de Milan avec le roi
d'Aragon fut rendue commune aux Gnois. Visconti et son gouvernement de
Gnes furent rconcilis avec les Vnitiens2, les Florentins et leurs
allis. Parmi ceux-ci furent expressment nomms les Fregose, les Adorno
et les Fieschi. Mais ni la paix ni le rtablissement des migrs ne
devaient durer longtemps et n'inspirrent de scurit.

(1427-1428) Cependant on jouit d'un peu de calme et des biens qui s'y
rattachent si vite. Un archevque de Milan avait t reu  Gnes comme
gouverneur. Il y apporta de la discrtion et de la bienveillance; il
tempra la svrit du commissaire Olzati; il donna des soins aux
arrangements intrieurs et  la bonne administration. La rvision des
lois fut entreprise. Beaucoup de magistratures infrieures chrement
salaries devinrent gratuites et par cela mme cessrent d'tre des
sincures. Le gouverneur donna l'exemple des conomies publiques en
n'acceptant qu'un traitement trs-infrieur  celui que ses prdcesseurs
avaient impos. Il obtint une grande faveur dans l'opinion en rduisant
surtout les dpenses militaires et maritimes. On ne peut dire si dans
cette occasion allger le fardeau des Gnois ce n'tait pas, en d'autres
termes, les dsarmer. Cependant les fruits de cet tat de paix se
faisaient sentir. Le crdit des fonds publics se raffermissait. Les
contemporains remarquent que leur cours s'leva  un taux qu'on avait
oubli depuis dix ans de troubles.

(1429) Le premier mcontent qui parut ne pas se tenir aux conditions du
trait, fut Barnab Adorno, neveu ambitieux des anciens doges Antoniotto
et George; rfugi dans la valle de Polcevera, il s'y mit en dfense.
Les habitants parurent embrasser sa cause; mais le fameux capitaine
Nicolas Piccinini passa les monts (1430). Adorno quitta le pays, et
Piccinini ne trouva rien de mieux  faire que de mettre la valle entire
 feu et  sang et surtout au pillage, sous prtexte de faire un exemple
qui comprimt les rbellions. Une rsolution si dsastreuse souleva tous
les esprits  Gnes. On n'obtint qu' peine, par l'intercession du
gouverneur et du conseil, la rvocation de cette cruelle sentence. Les
rigueurs furent tempres, c'est--dire qu'on n'exigea d'un grand nombre
d'habitants que des cautions de leur conduite future. Cinquante-sept
furent envoys enchans  Milan, d'o on les dispersa dans diffrents
lieux de la Lombardie. Toutes les cloches du pays furent enleves afin
d'empcher les rassemblements au son du tocsin, privation qui fut trs-
sensible. Jamais, dit un tmoin oculaire, les valles de Gnes n'avaient
t si svrement chties ni frappes d'une semblable terreur.

Le redoutable Piccinini s'empara des domaines de la maison Fieschi. Il
prit les uns de vive force, il obligea les nobles possesseurs  se
dpouiller des autres; il traita de mme les chteaux des seigneurs
Malaspina, amis des Florentins. Plus de cinquante places ou forts sont sa
conqute; c'est ainsi que la paix toute rcente est excute.

Les Florentins taient en querelle avec les Lucquois. Lucques menace
avait appel des secours, et c'tait le clbre Franois Sforza qui tait
venu en porter sans tre ostensiblement avou par Visconti. A peine ce
fameux aventurier est dans la ville que Louis Guinigi, seigneur de
Lucques depuis trente ans, est accus d'un complot pour livrer sa patrie
aux Florentins: on l'arrte, et Sforza l'envoie  Pavie languir et
mourir en prison. Bientt, sous prtexte que les Lucquois ne peuvent,
isols, rsister  leurs puissants ennemis, ils se laissent induire par
Sforza  se donner, non au duc de Milan, mais  la rpublique de Gnes sa
sujette. Les Gnois sont dtermins, par des insinuations analogues, 
accepter cette soumission. On leur fait dlibrer d'aider d'armes et de
vivres la ville qui se donne  eux. On leur livre Lavenza et Pietra Santa
pour sret. Piccinini se charge de conduire et d'employer les leves
dont ils font la dpense.

(1431) Alors Gnes, Lucques et Sienne se confdrrent solennellement
contre les Florentins. La plupart des places de l'ancien domaine de Pise
sont enleves  Florence. Son territoire mme est attaqu et Pise
assige. Venise fait quelques efforts pour oprer une diversion en
Lombardie en faveur des Florentins; un combat est livr sur les eaux du
P. Eustache de Pavie, qui commandait les forces lombardes, aprs avoir
fait une exprience malheureuse de son infriorit, s'tait donn pour
appui Jean Grimaldi et des marins gnois. Avec ce secours la flotte
vnitienne est dtruite. Carmagnola, rendu responsable de l'vnement par
les Vnitiens ses derniers matres, va bientt porter sa tte entre les
colonnes de la place Saint-Marc.

Gnes, loin de rompre son trait avec les Vnitiens, avait respect dans
sa nouvelle guerre avec la Toscane leur pavillon et leurs proprits.
Ayant  se plaindre d'un procd oppos on avait paisiblement envoy une
ambassade  Venise pour s'expliquer; mais dsormais les choses taient
trop avances pour distinguer entre les Gnois et leur seigneur. Les
Vnitiens vinrent avec une flotte faire lever aux galres gnoises le
blocus du port pisan.

Piccinini poussait ses terribles excutions. Aux portes de Gnes et sous
les yeux de ses habitants, sont commis les plus affreux ravages et les
violences les plus effrnes. On livre tout  la fureur du soldat sans
distinction de sexe, d'ge, de personnes religieuses. On voit les vaincus
indignement vendus en esclavage sur les places publiques et sur les
grands chemins. C'est ici la premire fois que cette turpitude est
signale; ce n'est nullement le seul exemple qui en soit rapport, mais
l'indignation des contemporains fait croire du moins que c'tait pour les
Gnois une pratique horriblement rvoltante. On voit qu'elle et suffi
pour faire dtester le matre  qui des citoyens libres avaient cru se
confier, et qui laissait de tels satellites se jouer de la libert et de
la dignit des hommes.

Au milieu de ces vnements une flotte vnitienne tait alle au Levant
essayer de surprendre Scio. Raphal Montaldo commandait alors dans cette
colonie. Il n'y avait que quatre cents Gnois. La vigilance et le courage
du chef pourvurent  tout. Les bombardes ennemies avaient fait des
brches normes dans les murs, mais l'approche du rempart fut bravement
dfendue. Les Vnitiens descendus dans l'le la ravagrent; ils couprent
les arbres, ils mirent le feu aux btiments pars; le chef-lieu de l'le
se maintint contre tous les assauts. Les Vnitiens perdirent dix-huit
cents hommes dans cette attaque infructueuse.

Cette agression o une haine nationale avait imprim son caractre excita
le courroux des Gnois. Ils demandrent  grands cris l'occasion
d'exercer des reprsailles srieuses. Un grand armement fut dlibr, et,
circonstance assez notable dans une rpublique devenue si dpendante3, le
conseil gnral, convoqu au son de la cloche, procda  l'lection d'un
commandant. Pierre Spinola fut nomm avec l'assentiment unanime. La
flotte courut la mer Adriatique; elle ravagea quelques ctes, prit des
navires, causa des dommages  l'ennemi; mais elle n'eut point de
rencontres importantes.

Cependant le duc de Milan, par la mdiation des marquis de Ferrare et de
Saluces, fit une paix nouvelle avec Venise et Florence. Cet vnement mit
fin aux reprsailles qui avaient fait emprisonner  Caffa tous les
Vnitiens pris sur la mer Noire.


CHAPITRE III.
Victoire de Gate. - Le duc de Milan en usurpe les fruits. - Il perd la
seigneurie de Gnes.


(1434) Jets malgr eux au milieu des intrigues de Philippe-Marie, les
Gnois apprenaient  l'improviste avec quels peuples ils taient allis
ou ennemis; heureux quand la politique de leur matre ne les entranait
pas dans de nouveaux embarras.

(1435) Un vnement inopin devait avoir des suites considrables pour
les Gnois. Jeanne, la reine de Naples, mourut. Elle avait annul, comme
on sait, l'adoption d'Alphonse d'Aragon. Louis d'Anjou, qu'elle avait
reconnu pour son successeur, tait mort avant elle. Elle nomma hritier
Ren d'Anjou, frre de Louis. Ce prince tait en France, et mme tait
prisonnier du duc de Bourgogne. Cependant les Napolitains se dclarrent
pour lui, et Alphonse se disposant  revendiquer la couronne, on
s'apprta  lui opposer une vive rsistance. Le duc de Milan favorisait
le parti d'Anjou; il fit dclarer les Gnois contre Alphonse. Celui-ci
venait pour premire opration assiger Gate; Franois Spinola y fut
envoy d'abord avec trois cents Gnois et quelques auxiliaires; deux
vaisseaux porteurs de ce faible secours arrivrent  temps pour le jeter
dans la place. Cette poigne de braves dfendit la ville, repoussa tous
les assauts et attendit patiemment l'arrive de plus grandes forces.
Celles d'Alphonse taient considrables. Il assigeait par terre et par
mer avec quatorze gros vaisseaux et onze galres. On portait ses troupes
 onze mille hommes. Il commandait en personne; deux de ses frres, l'un
roi de Navarre, l'autre grand matre de l'ordre de Saint-Jacques,
l'accompagnaient; il avait autour de lui la fleur la plus illustre de la
noblesse espagnole. Le gouvernement de Gnes fit partir  son tour treize
vaisseaux bien quips. Biaise Azzeretto fut pris dans l'ordre populaire
pour en tre le commandant1. A l'approche de ces ennemis le roi d'Aragon,
ayant pourvu au blocus de Gate, monta sur sa flotte et revint  la
rencontre de celle des Gnois, si infrieure en forces. Sa confiance fut
trompe. Une autre supriorit que celle du nombre l'emporta; il fut
battu compltement: tout fut pris, except deux galres catalanes seules
sur l'une desquelles chappa le plus jeune des princes d'Aragon. Le roi
de Navarre, un nombre prodigieux de princes, de barons, de chevaliers
espagnols et napolitains de leur parti, se virent prisonniers avec leur
roi. Alphonse sur sa galre envahie regarda autour de lui; il avait
distingu un guerrier valeureux, il demanda son nom, on lui nomma
Giustiniani, qu'on lui dsigna comme l'un des seigneurs de Scio, o il
avait le droit de battre de la monnaie d'or. Le roi le fit appeler et lui
rendit son pe. Le butin fut immense2. Une sortie de Franois Spinola
dlivra Gate et fit tomber aux mains des Gnois le camp et le reste des
bagages de tant de princes, de grands, et d'une si florissante arme. Les
historiens postrieurs remarquent que de leur temps il existait  Gnes
des fortunes hrditaires qui n'avaient pas d'autres sources que la
victoire de Gate.

Spinola et Azzeretto abandonnrent la foule des prisonniers qu'ils
n'auraient pu garder ni transporter. Ils rservrent et conduisirent vers
Gnes les principaux personnages, le roi Alphonse, les princes et les
plus notables seigneurs de sa suite.

Depuis des sicles Gnes n'avait obtenu un si beau triomphe, et c'est ici
l'un des faits les plus illustres de ses annales. La tradition ne s'en
est jamais perdue. Les peintures de la faade du palais des descendants
de Franois Spinola en retraaient le souvenir. Mais quand Gnes a pass
rcemment sous le sceptre d'un prince voisin, on a su mauvais gr, dit-
on,  l'hritier de ce beau nom d'avoir voulu restaurer le monument de ce
glorieux souvenir. Il n'est pas de bon exemple qu'un vaillant citoyen
fasse des rois captifs.

Mais, comme aujourd'hui, les Gnois taient alors sujets; ils prouvrent
 l'instant que leur gloire dplaisait  leur matre et qu' lui seul en
tait rserv le fruit. Tandis qu'on multipliait les rjouissances
publiques, qu'on redoublait les actions de grces, tandis qu'on destinait
aux augustes captifs des prisons honorables mais sres, les ordres du duc
interviennent tout  coup. Il est dfendu  la seigneurie de Gnes
d'crire aux cours trangres pour publier sa victoire. Azzeretto reoit
en mer des instructions secrtes qui l'obligent, tandis que sa flotte
rentre  Gnes,  s'en dtacher pour aller dposer les princes
prisonniers  Savone, d'o ils sont conduits  Milan3. Ces premires
mesures blessent trangement l'orgueil national. L'accueil plein de
noblesse fait aux captifs par Philippe-Marie si rarement gnreux, passe
 Gnes pour un nouvel affront. On le voit avec indignation leur
prodiguer les ftes et les dons, les entourer de plus de faste qu'ils
n'en avaient perdu. On eut bientt de plus justes sujets de plainte.
L'adroit Alphonse, dans l'aimable familiarit de ses entretiens, sut
faire entendre au duc que favoriser l'tablissement de Ren en Italie,
c'tait y appeler les armes franaises  l'ambition desquelles le duch
de Milan serait le premier expos. Ds ce moment Philippe, abandonnant le
parti angevin, s'unit troitement  celui de l'Aragonais, et prit des
mesures en consquence. D'abord il se chargea de la ranon de l'illustre
prisonnier et il feignit de lui imposer pour prix la cession de la
Sardaigne au profit de la rpublique de Gnes. Des troupes furent
aussitt dsignes et mises en route pour aller s'embarquer afin
d'assurer la prise de possession de l'le; ce n'tait qu'un prtexte
pour les porter  Gnes et pour y renforcer la garnison milanaise, dans
un moment o le changement d'alliance du duc ne pouvait manquer d'y
dplaire. Dans le mme temps on ordonnait  Gnes de prparer une flotte
que le roi Alphonse devait monter. Le roi de Navarre son frre venait de
Milan pour presser l'armement. Un ordre imprieux de Philippe le fit
recevoir avec toute la pompe royale et sous le dais: nouveau dplaisir
mortel pour les Gnois, puisqu'ils revendiquaient ces princes comme leurs
captifs. Enfin, deux mille hommes approchaient de la ville pour la
prtendue expdition de Sardaigne. La haine tait au comble. On rsolut
de ne pas attendre ces nouveaux instruments d'oppression. Un plan
d'insurrection fut form en secret. On se le communiqua de proche en
proche et tout fut unanime pour y adhrer. A l'instant o un nouveau
gouverneur milanais, Erasme Trivulze, entrait dans la ville pour prendre
possession de sa dignit, et que le commissaire Olzati tait all au-
devant de lui, on ferme les portes entre eux et les troupes qui
s'avanaient  leur suite. La population entire se soulve et leur coupe
tous les chemins. Franois Spinola, le dfenseur de Gate, ses parents,
ses amis donnent l'exemple  leurs concitoyens. Trivulze, engag dans ces
rues troites dont les passages s'obstruent de toutes parts, se sauve 
grand'peine et atteint la forteresse de Castelletto. Olzati recule et
veut regagner le palais. La voie lui est intercepte, il tombe massacr.
Les soldats du duc se rendent, on les dsarme et on les congdie. Savone
suit l'exemple et dmantle sa forteresse. Plusieurs forts enlevs aux
Milanais sont immdiatement dmolis; Trivulze assig dans le
Castelletto, et ne pouvant tenir la place, convient de la rendre, s'il
n'est pas secouru  un jour fix, et livre une des tours pour garantie de
sa parole (1436). Nicolas Piccinini est envoy  son aide; il parvient 
Saint-Pierre d'Arne, mais il ne pntre point au del; et de peur
d'accident, le peuple de la ville, sans attendre la reddition convenue,
se hte de forcer le Castelletto et d'en ruiner les murailles. Piccinini
s'arrte  brler sans ncessit les navires qui sont sur la plage; il
dvaste le littoral et met le sige devant Albenga4.

La situation de Gnes tait fort pnible; aprs une insurrection si
unanime, la discorde n'avait pas tard  reparatre. L'argent manquait:
on compta comme une ressource les misrables ranons pour lesquelles on
vendit au rabais la libert de tout ce qui restait d'Aragonais. Le duc
voulait affamer la ville. Tout transport de bl de la Lombardie  Gnes
tait interdit. On reut heureusement quelques secours de vivres du ct
de la Toscane. Bientt une alliance fut conclue entre Gnes, Florence et
Venise, trois rpubliques ennemies du duc de Milan. Avec le secours de
cette ligue on fit lever le sige d'Albenga, et l'on obligea Piccinini 
la retraite. Mais  l'intrieur il restait  disposer du gouvernement.


CHAPITRE IV.
Thomas Fregose, de nouveau doge  Gnes, embrasse la cause de Ren
d'Anjou, qui perd Naples. - Raphal Adorno devient doge. - La place est
successivement ravie par Barnab Adorno, par Janus, Louis et Pierre
Fregose.

(1436) On distinguait encore des guelfes et des gibelins, mais cette
division avait perdu de son importance. Les ambitions taient devenues
trop personnelles pour rester ranges sous les drapeaux immobiles de deux
anciennes factions; elles s'taient partout non-seulement subdivises,
mais mles. Les Visconti, ces anciens chefs des gibelins, et les autres
tyrans des villes d'Italie avaient eu besoin trop souvent de recourir 
tous les partis pour que la couleur originaire s'en ft conserve
intacte. Les noms subsistaient comme des traditions et des prjugs de
famille entretenus surtout dans les campagnes; mais dans les villes et
parmi les contentions politiques, ils avaient cess de caractriser les
runions ou de dterminer les oppositions. En formant de nouvelles
alliances, on ne se croyait plus oblig, comme autrefois, de se faire
gibelin ou guelfe en prsence des notaires.

La sparation entre nobles et populaires tait plus relle, parce qu'elle
se fondait sur une prrogative remarquable en faveur des derniers, sur
cette loi respecte qui rservait aux populaires exclusivement la
premire dignit de la rpublique. Une distinction d'o dpendait un tel
droit ne pouvait manquer d'tre soigneusement conserve. Elle empchait
de se confondre avec la noblesse tant de noms aussi puissants et dj
aussi illustres que les antiques patriciens, et ces vieux Giustiniani qui
 Scio battaient la monnaie d'or.

Les nobles n'avaient jamais cess de faire des efforts pour faire tomber
cette barrire odieuse, mais elle tait trop bien garde par l'opinion
populaire et par la jalousie intresse de l'aristocratie plbienne. Les
familles qui composaient ce dernier parti taient devenues aussi fortes
de richesses, d'alliances et de clients que les anciennes races les plus
accrdites, et elles taient en possession du pouvoir par la faute mme
de leurs adversaires. C'est en se disputant le gouvernement de la
rpublique que la noblesse l'avait laiss chapper ds longtemps.

Maintenant, affaiblie par ses divisions, elle ne pouvait plus l'arracher
des mains qui l'avaient saisi. Des quatre grandes familles qui avaient
domin dans leur ordre, deux seules semblaient avoir conserv l'esprance
de triompher des obstacles, car les Doria mmes paraissaient contents de
leur part dans les commandements militaires. Les Grimaldi, puissants 
Monaco, taient dans Gnes plus considrs qu'ambitieux et remuants. Mais
les Spinola, grands propritaires de domaines et de places fortifies,
disposant de nombreuses populations de fermiers et de colons qui les
reconnaissaient pour matres encore mieux que si cette dpendance et t
d'origine fodale, les Spinola n'avaient pas cess de se faire craindre.
Les Fieschi (et ceux-ci avaient t des seigneurs avant d'tre des
citoyens), joignant aux ressources de leur position un grand crdit au
dehors et des alliances clatantes, se mlaient  toutes les intrigues et
piaient avec plus de persvrance que les Spinola mme le moment de
subjuguer la rpublique. Avec la mme ambition et des forces pareilles
les Malaspina et les Caretto, n'tant point introduits comme les Fieschi
au rang des citoyens, n'avaient pas les mmes occasions d'usurper le
pouvoir. S'ils l'avaient tent, des princes plus redoutables et aussi
avides les auraient prvenus. Ce n'taient donc que de mauvais et
turbulents voisins.

En gnral, la noblesse gnoise, si elle ne pouvait enlever le premier
poste de l'tat aux grands populaires, s'tudiait  ce que ceux-ci
fussent renverss les uns par les autres. Elle se mlait  leurs
factions, elle semblait se partager entre eux, se divisait mme, suivant
les occasions ou les affections momentanes; elle aidait  faire un doge
 la place d'un autre, mais bientt elle poussait vers sa chute celui
qu'elle avait contribu  lever.

Depuis que Simon Boccanegra avait fray le chemin aux plbiens puissants
et que la noblesse avait t oblige de cder la premire place toujours
si envie, nous avons vu un assez grand nombre de familles nouvelles se
jeter dans cette carrire et prtendre  la dignit ducale. Plusieurs
d'entre elles avaient fini misrablement, quelques autres taient sur
leur dclin. Au moment dont nous crivons l'histoire, les Adorno et les
Fregose achevaient d'tablir leur supriorit sur toutes. Dj ces deux
ambitieuses maisons, rclamant la prfrence l'une sur l'autre, la
demandaient  peine au choix du peuple; ils la revendiquaient comme un
droit, une proprit hrditaire, et, dit un historien du temps, cela
avait cess d'tonner qui que ce soit. Mais ces familles taient si
nombreuses que, dans le sein de celle qui remporterait, l'on avait dj 
s'attendre  des jalousies et  des entreprises d'individu  individu.

Cet tat des partis explique suffisamment les rvolutions continuelles.
On voit comment tout tait runi et prt  l'instant pour renverser un
gouvernement, comment rien n'tait prpar pour en mettre un autre  la
place, comment, ne sachant pas se dfendre elle-mme contre l'anarchie,
Gnes s'abaissait de moment en moment sous une domination trangre dont
elle pensait aussitt  se dlivrer.

Une situation si connue appelait les brigues des voisins ambitieux. Ils
se mlaient  toutes les rsistances,  toutes les discordes, ils
accueillaient les mcontents et leur fournissaient des secours, ils
influaient sur les rsolutions mmes des conseils, dont l'accs n'tait
pas ferm  leurs intrigues. Nous avons vu jusqu'au marquis de Montferrat
se faire seigneur de Gnes, mais sans pouvoir s'y soutenir. Les ducs de
Milan en savaient mieux le chemin, ils l'avaient fait plus d'une fois, et
l'asservissement de la rpublique tait une des vues de leur politique
permanente.

La France, invite une fois  prendre la domination, ne renonait pas 
la prtention de la ressaisir; elle tait trop loin pour que son
esprance ne ft pas dans le vague, ou pour qu'elle pt prendre part 
des intrigues suivies. Cependant les possessions de la maison d'Orlans
en Pimont et les intrts de la maison d'Anjou  Naples fournissaient
aux Franais des occasions de tenir les yeux ouverts sur l'Italie.

Tel tait l'tat des choses quand Gnes se vit dlivre des Visconti.
Thomas Fregose avait t averti  l'avance de l'insurrection prte 
clater contre la tyrannie milanaise. Il avait quitt Sarzana pour se
rapprocher de la ville; il ne tarda pas  s'y montrer. Il s'attendait 
tre rappel  sa dignit, mais il y trouva de l'opposition. Ceux qui
voulaient rompre ces habitudes de dpendance prises en faveur d'une ou de
deux familles, firent lire Isnard Guarco. Mais ce nouveau chef,
vieillard septuagnaire, qui, dans un temps si difficile, n'et jamais pu
tenir le timon des affaires, ne rgna que sept jours. Fregose lve le
masque, s'empare du palais et congdie Guarco sans autre effort que de
forcer la garde. Il disait que, nomm doge, il n'en avait perdu ni les
droits ni le caractre. Il avait cd au temps et  l'usurpation du duc
de Milan: la perscution finie, il ne faisait que reprendre son poste;
et personne n s'leva pour y contredire.

En ce temps, le roi Ren s'tait rachet de sa captivit en Bourgogne, et
quoique sa ranon et achev d'puiser ses faibles ressources d'argent,
il allait seconder les efforts de sa gnreuse pouse qui tenait dans
Naples; elle avait su rsister jusque-l  la puissance d'Alphonse,
redoutable comptiteur de son mari. Les Gnois embrassaient naturellement
la cause que Visconti avait abandonne, la cause contraire  l'Aragonais
qu'ils hassaient et dont ils taient violemment has.

(1438) Leur part dans l'expdition de Naples fut honorable; mais  la
longue elle devint ruineuse et ne porta aucun fruit. La pauvret du roi
fut un obstacle insurmontable au milieu des succs mmes. Il lui fallait
des forces maritimes devant les flottes nombreuses que son ennemi
conduisait de ses royaumes d'Espagne; mais Ren ne pouvait suffire  la
dpense ncessaire. D'abord, de sept galres il s'obstina  soutenir que
quatre suffisaient, il renvoya les trois autres. Bientt tous les efforts
des Gnois se firent  leurs propres frais (1439). Le surplus des besoins
de la guerre fut dfray par la gnrosit de Jean de Caldora, riche
Napolitain qui avait embrass cette cause. Elle triompha d'abord; Nicolas
Fregose, jeune Gnois, neveu du doge, conduisit l'attaque du Chteau-
Neuf. Alphonse y porta vainement des secours, ce fort fut rendu et assura
au prince franais la possession de la capitale. Le chteau de l'OEuf fut
emport  son tour.

Le pape Eugne IV (Condolmieri) tait ennemi acharn d'Alphonse. Il
entreprit un grand effort en faveur de Ren qui, pour se maintenir, avait
toujours plus besoin de l'assistance trangre. Le pape ngocia avec les
Gnois et les Vnitiens une alliance offensive contre l'Aragonais. Il
envoya dans le royaume de Naples quatre mille chevaux pour son contingent;
les Gnois, pour le leur, s'engagrent  expdier sans retard une
grande flotte. On fait aussitt provision d'argent pour satisfaire 
cette promesse, et, au milieu des prparatifs qui se font, on s'occupe
d'abord du choix de l'amiral. C'tait un grand sujet d'intrigues et de
jalousies. Les nobles prtendaient y avoir droit exclusivement dans cette
occasion. Ils soutenaient que les commandements devaient tre donns
alternativement tout au moins,  un noble aprs un plbien, et les deux
expditions prcdentes avaient eu des chefs populaires. Il tait vrai,
la dernire avait t dj une occasion de contention et de trouble; car
les nobles ayant rclam leur tour de commander une flotte, et les
populaires s'y tant opposs, le doge avait dfr la nomination  une
assemble de soixante personnes, tant magistrats que simples citoyens.
Pelegro Promontorio, populaire, avait t nomm par la majorit des
suffrages et avait fait voile; mais ses quipages soulevs, sous quelque
prtexte, avaient refus de pousser la course sur les ctes de Naples ou
sur celles de Catalogne; de leur autorit, ils avaient tourn la proue
vers Gnes; l'expdition avait t manque.

(1441) Cette fois la querelle du commandement se renouvela avec une
grande animosit ou plutt elle devint le prtexte d'une diversion au
profit de l'ennemi. Jean-Antoine Fieschi, le plus hardi de sa famille 
cette poque, tait le noble qui prtendait tre amiral et que soutenait
la noblesse en corps. Malgr leurs rclamations, Jean Fregose, frre du
doge, est nomm. On fait plus; les quatre commissaires de la flotte,
ordinairement mi-partis, sont tous populaires, et parmi eux on compte
deux Fregose encore. Fieschi se rvolta ouvertement et se retira 
Torriglia. L viennent immdiatement le trouver les secours du duc de
Milan, attentif  tous ces mouvements ou plutt qui en tait l'me.
Fieschi plusieurs fois parat en armes sous les murs de Gnes. Le marquis
Caretto rompt de son ct avec la rpublique. Il ouvre Final aux
mcontents et aux corsaires d'Alphonse. Tous les soins, toutes les
ressources de Gnes se doivent  la dfense d'une attaque srieuse faite
de si prs. L'expdition de Naples est retarde, les fonds qui devaient
la faire mouvoir sont consums dans la guerre civile. Le pape se plaint
hautement d'avoir t jou, il se dclare ennemi de Fregose et devient 
jamais irrconciliable avec les Gnois. Ren, abandonn, dsert par le
fils de Caldora qui passe au parti oppos, est assig dans Naples: il y
prouve la famine. On fait encore des efforts en sa faveur, on lui porte
des subsistances  grands frais. C'est le gouffre, disent les crivains
du pays, o s'engloutissent les richesses gnoises; mais les Catalans
d'Alphonse taient les ennemis ternels du commerce de Gnes, et la haine
contre eux ne comptait plus les sacrifices. Cependant la ville de Naples
est surprise (1442). Ren se retire dans un des chteaux et s'y dfend en
attendant une plus sre retraite. Une flotte de Gnes va la lui assurer,
l'enlve et le conduit  Pise, d'o il retourne tristement  Marseille.
Le chteau napolitain dont il sortit est bientt vendu au roi d'Aragon1.

Le dsastre de la cause que le doge et sa famille avaient embrasse, le
triomphe de celle dont ses ennemis s'appuyaient, le mcontentement de
tant de dpenses perdues, les intrts du commerce et la navigation
compromis, si le royaume de Naples tant aux mains des Catalans et des
Aragonais, on restait en guerre avec leur prince, tout alinait le public
du gouvernement de Fregose. Soit que dans ces temps malheureux tout soit
sujet d'accusation et d'aigreur, soit que la famille rgnante crt
imposer par l'orgueil, on lui reprocha son faste qui insultait aux
calamits publiques, et jusqu' la pompe royale dploye pour rendre les
honneurs funbres  son frre Baptiste.

Tout ce qui pouvait nuire au doge, Alphonse et Visconti le fomentaient.
Par leur assistance Jean-Louis Fieschi s'introduisit dans la ville par
surprise et s'y rendit aussi fort que le gouvernement. Il partagea si
bien l'opinion que ceux mmes qui auraient d dfendre le doge allrent
lui proposer de se dmettre. Il refuse avec fermet et attend son sort.
Fieschi assige le palais, le force; Thomas Fregose est fait prisonnier,
et ici finit la carrire politique de ce grand personnage dont l'ambition
n'avait t ni sans noblesse ni sans vertu. On le laissa regagner sa
seigneurie de Sarzana

L'Aragonais, roi de Naples, certain que l'assistance des forces maritimes
gnoises pouvait seule rendre redoutable son comptiteur, voulait avoir
dans Gnes une telle influence qu'elle le garantt contre ce danger. Le
doge Fregose et sa race ayant embrass cette cause, Alphonse tait devenu
leur ennemi irrconciliable. Il protgeait ouvertement les Adorno et les
Fieschi; et, ayant pris soin de les lier troitement ensemble, il se
flattait de disposer par eux des populaires et des nobles. Dans
l'occasion prsente, Fieschi tait exclu par sa noblesse de la premire
place du gouvernement; il fallait Adorno pour tre doge; car dsormais
un Adorno seul pouvait succder  un Fregose, et rciproquement.

La famille Adorno,  cette poque ne prsentait que deux sujets entre
lesquels on pt choisir, Raphal et Barnab; c'taient les fils de deux
frres d'Antoniotto, de ce doge opinitre qui avait saisi et perdu le
pouvoir quatre fois. Le pre de Raphal avait t lui-mme doge  la
chute du gouvernement du marquis de Montferrat.

Barnab avait signal son ambition et sa turbulence dans les tumultes des
derniers temps. Raphal tait un jurisconsulte estim, sage et prudent,
qui et trs-bien convenu pour magistrat suprme dans un temps de calme:
ses concitoyens le prfrrent. Il rgit la rpublique avec sagesse et
modration (1447), conformment  son naturel. Pour cela mme, il ne
jouit ni longtemps ni paisiblement de sa grandeur. Le duc de Milan
continua  susciter des troubles; Jean-Louis Fieschi fut le premier qui
se livra  son intrigue: ouvertement dclar contre le pouvoir des
populaires, il prit les armes dans la province orientale. Alphonse, qui
comptait essentiellement sur lui et qui, parmi les Adorno, et prfr le
plus entreprenant au plus pacifique, ne secourait pas le doge; ses
Catalans poursuivaient le cours de leurs dprdations maritimes. Raphal
obtint cependant une paix, mais les crivains du temps, sans en dire les
conditions, avouent qu'elles n'taient pas telles qu'un Adorno et d les
attendre du protecteur de son nom. Nous savons seulement qu' cette
occasion la rpublique ayant offert au roi un bassin d'or en prsent,
Alphonse le reut comme un tribut. Enfin la plus grande opposition que le
doge prouva lui vint de l'intrieur de sa famille. On lui reprocha de
manquer de cette nergie qui fait les dynasties et qui transmet les
principauts. Des voix non moins artificieuses lui demandaient de
rsigner son pouvoir pour que la patrie devnt libre. Dcourag et lass,
il se dmit; le mme jour on vit cette intrigue se dnouer; Barnab
Adorno, soutenu par six cents soldats qu'Alphonse avait mis  sa
disposition, se proclama doge; mais son usurpation ne dura que trois
jours. Il fut chass par les Fregose.

C'est ici l'poque o cette orgueilleuse famille rgne seule. Une
nouvelle gnration lui tait ne, elle s'empare du thtre, et, au
milieu des troubles ou de ses propres vicissitudes, elle l'occupe pendant
d'assez longues annes.

Le vieux ex-doge Thomas vieillissait paisiblement  Sarzana Il n'avait
point de fils en ge de prendre part aux affaires; mais Baptiste, ce
lieutenant, cet amiral, qui un jour avait voulu supplanter son frre, lui
avait laiss un grand nombre de neveux dont les quatre ans, Janus,
Louis, Pierre et Paul devinrent doges, et montrent  plusieurs reprises
sur ce sige glissant. Au reste, on va les connatre par leurs oeuvres.
Il y avait eu des ngociations entre eux et la France. Charles VII,
affermi sur son trne, avait tourn les yeux vers Gnes qu'on regardait 
la cour comme une ville rvolte qu'il appartenait au roi son seigneur de
revendiquer en pardonnant ou en punissant. Ds 1444, Charles avait sign
 Tours un pardon gnral en faveur des Gnois. La rbellion, y tait-il
dit, avait eu pour suite leur longue sujtion au joug d'usurpateurs
divers, mais ils en taient las,  ce qu'assuraient les lettres de
plusieurs d'entre eux; ils dsiraient retourner  l'obissance du roi et
 l'ancienne fidlit: et le pardon qu'ils imploraient, le roi
l'accordait. Il ordonnait d'avance aux recteurs et gouverneurs  tablir
d'appliquer l'amnistie  tous les faits passs jusqu'au jour o le
drapeau royal serait relev  Gnes2. Ce pardon dont les historiens
gnois ne parlent pas, o s'annonce la rintgration de la domination
franaise, tait l'annexe ou le prliminaire d'un trait avec l'une des
factions, qui se disposait de nouveau  ouvrir  l'tranger les portes de
la patrie. Des rcriminations subsquentes nous apprennent qu'en effet
les Fregose avaient pris cet engagement avec Charles VII, soit que leur
march ft la suite ou le renouvellement des conditions qui avaient
occasionn le pardon.

Mais l'hsitation cause par la brusque et violente substitution de
Barnab Adorno  Raphal, donna  Janus et  Louis Fregose, deux des
quatre frres, l'audace de se rendre matres de la ville pour leur propre
compte, sans attendre les secours que la France devait leur fournir et
sans tre tenus aprs le rsultat  excuter le trait, c'est--dire  se
soumettre  la seigneurie du roi. Le troisime jour aprs l'installation
de Barnab, une galre seule entra de nuit dans le port. Les deux, frres
en descendirent avec quatre-vingt-cinq hommes dtermins. Ils marchrent
au palais, le surprirent, et, aprs un combat o presque tous ces
assaillants furent blesss, mais o leur valeur l'emporta, le doge Adorno
fut chass, Janus Fregose prit sa place: il n'eut pas d'autres lecteurs
que ses quatre-vingt-cinq compagnons teints de sang.

Ce n'est pas la peine de parler du rgne insignifiant de ce nouveau doge.
Au bout de deux ans, il mourut avec le rare honneur d'achever sa vie sous
la pourpre. Louis, son frre, lui succda, tant la domination semblait
tablie dans la famille. Mais, plus mdiocre encore que Janus, la lchet
de ce successeur eut bientt puis la patience des Gnois. Aprs deux
ans une meute  peine remarque sufft pour chasser ce doge indigne, qui
ne s'en rserva pas moins pour d'autres temps (1450).

Ce n'tait pas au profit d'un concurrent dsign qu'on se dbarrassait de
lui. On ne pensa pas mme  se soustraire au pouvoir de la famille
rgnante, si l'on peut parler ainsi. On envoya  Sarzana offrir la place
 Thomas; on le pressa de remonter encore une fois sur le sige ducal. Il
refusa; sa course, dit-il, tait finie, mais il conseillait  ses fidles
Gnois d'lever  sa place son neveu Pierre. Sur cette invitation trois
cent dix-sept suffrages firent doge Pierre Fregose.

Les antcdents de celui-ci taient tranges. Signal ds son adolescence
pour son audace et pour son mpris de tout frein, digne instrument de
discordes et de violences, il avait t recherch par Visconti, et il
avait reu de celui-ci la possession de Gavi que le duc avait garde en
perdant Gnes. Le jeune ambitieux ainsi encourag dans ses dportements
fit de l des excursions, dsola les campagnes, infesta les passages, et
proprement se fit voleur de grands chemins. Des convois avaient t
pills; le gouvernement, responsable de leur valeur envers la France 
qui ils appartenaient, dclara Pierre voleur et ennemi public, et le
bannit avec infamie.

(1451) Aussitt que ses frres furent au pouvoir, les condamnations
avaient t abolies, et Pierre rappel avait eu le commandement militaire
de la ville sous Janus et sous Louis. Peut-tre fut-il l'auteur secret du
mouvement qui expulsa le dernier et de l'inutile rappel de leur oncle.

Cet ancien brigand une fois doge commena en despote sans retenue. Il
avait des dtracteurs, il leur imposa silence. On vit, un matin, sur la
place publique le corps du noble Galeotto Mari, vtu de sa toge, enlev
et trangl dans la nuit sans forme de procs. Une inscription brve et
instructive ne portait que ces mots: Cet homme avait dit des choses
dont il n'est pas permis de parler.

Nous n'avons rien dit encore de Paul, le plus jeune des quatre frres.
Pierre l'employa d'abord comme son lieutenant, et  la premire vacance
qui survint, il le fit archevque de Gnes.


CHAPITRE V.
Prise de Constantinople. - Perte de Pra.

Odieux par ses violences et toujours agit  l'intrieur, le gouvernement
de Pierre Fregose fut marqu par un grand vnement lointain, honteux,
menaant pour la chrtient tout entire et le plus funeste dont la
rpublique pt tre frappe dans ce qui lui restait de prosprit.
Mahomet II prt Constantinople. Il dtruisit (1453) la belle colonie
gnoise de Pra, si riche, si redoutable aux empereurs grecs. Il fut
facile de prsager le sort que les tablissements de la mer Noire
auraient  subir bientt. Toutes les sources de la force maritime et de
la richesse mercantile, tous les vritables appuis de la splendeur de
Gnes allaient manquer  la fois. Ce peuple industrieux n'avait pas
cess, depuis les croisades, de faire dans tout le Levant ce commerce
auquel il devait tant d'importance politique: sa perte  la prise de
Constantinople fut le commencement d'une longue dcadence. La conqute de
cette capitale de l'empire grec tait l'objet permanent et ncessaire de
l'ambition des sultans. Dominateurs de l'Asie mineure, ils avaient, cent
ans avant Mahomet II, franchi l'Hellespont. Les discordes et l'imprudence
des empereurs les avaient appels en Europe. Ils rsidaient  Andrinople.
Ainsi tablis dans la Romanie, ils avaient resserr les Palologue dans
l'enceinte de Constantinople. Si cette ville tenait encore devant des
voisins si redoutables, c'est que des peuples aguerris, mais longtemps
sans forces maritimes, ne pouvaient ni l'attaquer par mer ni l'affamer.
Les Gnois qui s'taient tablis  Pra, les Vnitiens qui y
frquentaient sans cesse, ajoutaient de puissantes auxiliaires aux
dfenses de la cit et lui assuraient les ressources de la mer.

Mais les difficults de l'entreprise s'affaiblissaient peu  peu.
L'invasion de Tamerlan et le dsastre qui en fut la suite sauvrent seuls
Constantinople des mains de Bajazet. Ses successeurs reprirent le projet
de la conqute, et quand leur hritage tomba aux mains du brave et
ambitieux Mahomet, on sentit que la dernire heure de l'empire grec tait
arrive1.

Les Gnois de Galata avaient eu quelque esprance d'tre pargns s'il
arrivait malheur  la ville. Ils avaient fait ds 1387 un trait avec
Amurat2 pour s'assurer, dans les tais de ce prince, la facult de
commercer et la libre extraction des grains. On a suppos qu'ils avaient
renouvel ces conventions avec Mahomet II; mais elles n'taient pas de
nature  leur donner une grande confiance si prs de Constantinople
assige. Mahomet eut mme l'occasion de leur faire savoir qu'il les
aimait mieux ennemis dclars qu'amis perfides3. Il ne manqua pas de
poster des troupes qui surveillaient et menaaient la colonie; et eux-
mmes ne s'abstinrent pas de porter des secours  la ville en pril.

Jean Giustiniani4, l'un d'eux, commandait sous l'empereur Constantin
Palologue, et prsidait  la dfense de la ville. Longtemps et jusqu'au
fatal moment on rendit justice  son dvouement comme  son courage. Les
les de l'Archipel fournirent quelques vaisseaux. L'empereur avait deux
frres; l'un possdait le petit royaume de Trbisonde dans la mer Noire,
l'autre tait seigneur de la More. Mais ils avaient peu de forces et
moins de coeur. Ils ne remurent point pour secourir leur an. Entre les
Grecs qui prirent les armes et les Gnois qui les dfendirent, cette
capitale immense n'avait gure plus de huit mille combattants sur
lesquels l'empereur et Giustiniani dussent compter.

Elle tait vivement attaque du ct de terre, mais la rsistance ne
manquait pas et les assaillants gagnaient peu d'avantage. Il n'y avait
rien  craindre du ct de la mer,  moins que l'ennemi ne fort
l'entre du port et ne vnt  l'intrieur attaquer les quais et les murs
de la ville. Pour rendre cette agression impossible, on avait tendu une
forte chane  l'embouchure, et derrire s'tait forme une ligne
impntrable de tous les navires grecs ou latins qu'on avait pu retenir
ou faire entrer. Devant cet obstacle les Turcs remplissaient en vain le
canal du dtroit de trois cents voiles. Dans ce grand nombre, au reste,
ils n'avaient presque que des barques; trente seulement taient des
btiments de guerre.

Au milieu de cette foule paraissent tout  coup cinq galres armes, une
grecque impriale et quatre gnoises; c'est un secours unique mais
prcieux; la colonie de Scio l'a fourni. Les Turcs entourent et
assaillent cette escadre si faible en nombre, mais ils la trouvent
suprieure en adresse, et elle porte des courages gaux aux dangers. Ce
fut un trange spectacle. Les Gnois se font jour chassant et submergeant
tout ce qui s'attaque ou s'oppose  eux. La galre grecque tait en
pril, ils la dlivrent. Vainement Mahomet,  cheval sur la plage, incite
les siens  craser l'ennemi, menaant ceux qui se tiennent  l'cart;
tout cde et fait place  la petite flotte triomphante; elle atteint le
port de Constantinople aux yeux de cette multitude tonne qui couvre le
canal et les rivages. Un tel secours vient ranimer les esprances, porter
 Giustiniani de nouveaux compagnons, et surtout renforcer cette ligne
formidable qui ferme aux assauts des Turcs l'accs de la cit par la mer.

Mahomet fut convaincu ds lors de l'impossibilit de forcer ce passage.
Cependant le ct de terre tait si bien dfendu que la ville ne semblait
vulnrable que par l'intrieur du port. Le sultan forma le projet de
tourner l'obstacle qui en fermait l'entre et qu'on ne pouvait surmonter.
Il conut cette ide dont quelques exemples sont connus, mais dont
l'entreprise est toujours si hardie, de faire traner ses barques de la
mer sur la terre, de gagner le port par le flanc et d'y descendre devant
la ville en laissant derrire soi la chane et les btiments qui la
gardaient. Un plan d'une si grande audace fut excut avec une rare
activit. Une nuit suffit au despote. Ses soldats obissants tirrent 
sec, prs de la pointe du Bosphore, quatre-vingts demi-galres, et,
tournant Pra et Galata, ces faubourgs unis qui, du bord de la mer,
s'lvent sur la hauteur, ils tranrent ces btiments  grande force de
bras et les firent glisser sur un chemin aplani  la hte. Remises  flot
quand le port fut atteint, ces demi-galres servirent d'abord 
construire un immense radeau, un plancher solide; des batteries y furent
postes et commencrent  jouer contre les remparts. Dans la ville, la
surprise abattt les courages; les navires qui avaient si bien ferm
l'embouchure du port essayrent de rtrograder pour dtruire l'ouvrage
des Turcs, mais la batterie flottante tait tablie sur des bas-fonds
inabordables pour les navires de Gnes. Sous cet appui, les demi-galres
ennemies repoussent les assigs, se chargent de soldats et d'chelles.
On prpare l'assaut. L'artillerie, foudroyant les murs de si prs, y fait
de larges brches. Enfin le moment fatal est arriv. L'attaque est
dcisive. Palologue, jusque-l si faible, si malhabile pour sauver son
empire, dploie tout  coup une fermet, une valeur dignes d'tonner. Il
dfendait la brche. Giustiniani l'avait second avec bravoure. Le Gnois
est bless, et, se rebutant aussitt, il se dclare hors de combat.
L'empereur veut le retenir, il lui fait honte de dserter le champ de
bataille pour une blessure lgre, mais Giustiniani passe par la brche
et s'enfuit. Ainsi, aprs s'tre montr si courageux, il se fit accuser
de lchet ou de mnagements perfides qui dans ce moment funeste taient
de la trahison. On chargea sa mmoire de toutes les consquences d'une
ville perdue, comme s'il et suffi  la sauver, et pourtant il ne gagna
Pra que pour mourir en peu de jours de ses blessures5, signe trop
certain qu'elles n'taient ni feintes ni lgres. Cependant
Constantinople tait prise; l'empereur, dcid  n'y pas survivre, 
chapper par la mort  l'esclavage, se jeta dans la mle et s'y perdit.

Les habitants de Pra conurent de vives alarmes. Mahomet, craignant que
cette proie ne lui chappt, fit dire aux Gnois qu'ils pouvaient rester
sans crainte; mais, quand ils lui eurent envoy leurs soumissions et les
clefs de leur colonie, il leur reprocha l'assistance prte aux Grecs; il
leur dclara qu'il ne voulait plus des anciens traits et qu'ils
n'avaient qu' se soumettre  ce qu'il ordonnait. Il leur accordait
cependant la conservation de leurs proprits: mais ces annonces svres
redoublrent leur terreur. Le baile de Venise avait t mis  mort, et
cet exemple leur fit prsager les dangers les plus funestes pour leur
vie. Ils montrent sur leurs vaisseaux et se sauvrent en dsordre,
laissant  l'abandon leurs maisons et leurs magasins. Mahomet prit
possession du tout: il alla lui-mme faire abattre les murs d'enceinte;
il fit mettre les scells sur les biens des fugitifs, et, dclarant qu'il
les rendrait  ceux qui reviendraient dans le terme de trois mois, il
expdia un vaisseau  Scio pour y faire savoir aux Gnois cette
rsolution, et pour leur faire connatre  quelles conditions ils
pouvaient revenir vivre sous son empire. Ils lui payeraient le tribut;
mais il leur serait permis de garder entre eux leurs propres lois,
d'avoir mme un ancien pour les rgir. Ils conserveraient leurs glises,
 condition de ne faire entendre ni chants ni cloches. Ces conditions, ou
plutt la dfiance de l'avenir, ne laissrent pas revenir les Gnois. Le
dommage fut immense, et l'on conut que la calamit prsente n'tait rien
auprs du prjudice futur.

Dans l'Occident la stupeur fut universelle. Chaque puissance avait  se
reprocher sa froideur et sa ngligence  secourir ce boulevard de
l'Europe menac depuis si longtemps. Les princes d'Italie, les
rpubliques marchandes si intresses  le conserver dans des mains
chrtiennes avaient annonc des efforts pour y concourir et n'avaient
rien fait, distraits de ce soin par leurs jalousies et leurs guerres.
Aprs l'vnement c'tait un sujet d'accusation rciproque. Les Gnois
avaient envoy quelques galres: elles n'taient pas sorties du port que
Constantinople tait enleve. Ils s'en prenaient de ce mcompte et de la
faiblesse de leurs efforts  la guerre cruelle qu'Alphonse leur faisait
en Corse et sur la mer. Des trves mnages par le pape pour permettre
aux deux partis de porter assistance  Palologue, avaient t rompues;
et chacun en faisait reproche  son ennemi. Alphonse, pour se justifier
de n'avoir rien fait pour Constantinople, et d'avoir empch ses
adversaires d'y envoyer des secours, publia une lettre que nous
possdons, monument singulier d'une diplomatie dclamatoire dans une
latinit lgante, pleine de sarcasmes et d'outrages tels que les rudits
du temps se les prodiguaient dans leurs polmiques littraires.
L'Aragonais demande dans cette lettre, adresse aux Gnois, si c'est 
eux de parler de ngligence  combattre l'ennemi de la chrtient, quant
 eux seuls,  leur coupable avarice,  leur odieuse entremise est due la
premire invasion des Turcs dans l'Europe.

La rpublique rpond  ce manifeste si insultant par une lettre au roi
qui nous est galement conserve6. Elle est en latin, d'un style non
moins soign, mais plus tempr, se justifiant et mnageant  la fois.
Elle traite de vaine rumeur l'imputation d'avoir transport les Turcs.
Quiconque n'ignore pas tout  fait l'histoire, sait, disent-ils, que
c'est par les princes grecs eux-mmes, au milieu de leurs discordes
civiles, que les Turcs ont t tablis  Gallipoli.

Le reproche fait aux Gnois a t souvent rpt; il appartient  notre
histoire de rechercher le fait pour l'claircir. Leurs annales nous
donnent toujours peu de dtails sur ce qui se passait dans les colonies
lointaines, mais d'autres tmoins y supplent.

Les Gnois n'ont pas ouvert le chemin de l'Europe aux Turcs, il n'en
tait pas besoin. Ces peuples, reste des Corasmins qui ravagrent la
Syrie avant la fin des croisades, rpandus dans l'Asie mineure,
occupaient la rive asiatique du Bosphore depuis le XIVe sicle. Camps en
vue de la Romanie et de la capitale grecque, un canal troit ne pouvait
pas tre un long obstacle, et les matres de Smyrne et de tant de ctes
ne devaient pas manquer  la longue d'embarcations. Mais, tandis qu'ils
n'annonaient pas encore le projet de sortir de l'Asie, les Grecs avaient
peu  peu form avec eux des relations de voisinage. Les princes firent
de plus grandes imprudences; faibles et dsunis dans leurs familles, ils
eurent la mauvaise politique d'emprunter les secours de ces dangereux
voisins. Lorsque, aprs la longue querelle des deux Andronics, Jean
Cantacuzne prit la pourpre et disputa le trne  son pupille Jean
Palologue, les deux partis recherchrent galement l'assistance des
Turcs d'Asie7. Un mir, matre de l'Ionie, qui avait contract une
troite amiti avec Cantacuzne, rassembla une flotte  Smyrne et vint
deux fois en Romanie pour le service de l'usurpateur. Ce fut le premier
passage en Europe, et il ne laissa pas de trace. Mais Orchan, le fils du
premier Othman, avait d'abord promis son appui au jeune pupille
Palologue et  sa mre rgente de l'empire: Cantacuzne, ambitieux de
l'attirer  son parti, eut le courage de lui abandonner sa fille en
mariage, et le gendre vint avec toutes ses forces au secours de son beau-
pre8, c'est--dire qu'il s'tablit dans toutes les places dont il put
s'emparer et qu' la paix il refusa toujours de les rendre. Lorsque
Cantacuzne l'eut emport sur son adversaire, Orchan, se prvalant sans
retenue des conditions qu'il disait avoir obtenues de Palologue quand il
devait le secourir, fit vendre sur le march de Constantinople les
captifs chrtiens, hommes, femmes et enfants, qu'il avait faits  la
guerre, tant les comptiteurs de la pourpre taient avilis devant lui.
Enfin Amurat, son fils, transporta sa rsidence de Borsa en Asie, 
Andrinople, au centre de la Romanie, dont il fut le seul matre.

On voit que les Gnois sont innocents de ces fatales combinaisons. Mais,
sans aucun doute, ceux de Pra mnagrent ces nouveaux voisins et
commercrent avec eux quand ils le purent. Quand la colonie fit la guerre
 Cantacuzne et l'humilia, Orchan prit parti contre son beau-pre. On a
vu que, plus tard, quand l'un des successeurs d'Orchan, Bajazet, menaait
Constantinople, les Gnois de Pra, loin de se sparer de la cause des
Grecs, avaient dploy pour sauvegarde la bannire de Tamerlan; mais,
aprs cet orage, la discorde rgnait entre les fils de Bajazet. Le
pouvoir des Turcs tait faible et disput dans la Romanie. On et pu
facilement les en chasser; on ne le fit point, et c'est ici que se trouve
le reproche le plus fond qu'on puisse faire aux Gnois9. Ils avaient une
colonie  Fochia (Phoce), sur la cte ionienne; il parat que, pour se
soutenir sur un rivage o dominaient les Turcs, elle s'tait rduite 
payer tribut au matre de ce pays (1421). C'tait Amurat, le petit-fils
de Bajazet, qui disputait  ses oncles leurs provinces et surtout la
Romanie. Un jeune Adorno, gouverneur de Fochia, prit parti pour le
prince, arma sept galres, et se chargea de le transporter en Europe sur
le territoire contest10. Avant de dbarquer, Adorno demanda et obtint la
dispense du tribut, et reut ce prix avec une humilit servile. Deux
mille combattants occidentaux11, dont le sultan lui dut le secours,
firent tomber Andrinople au pouvoir d'Amurat et l'y affermirent. C'est de
l que, trente ans aprs, Mahomet son fils marcha  la conqute de
Constantinople. Tel est le fait qu'on a pu reprocher aux Gnois; il
n'tait ni plus imprudent ni plus rprhensible que la conduite tenue par
les chrtiens orientaux envers leurs dangereux voisins depuis quatre-
vingts ans.

Quelques voix ont aussi accus les Gnois d'avoir transport l'arme qui
vainquit les chrtiens  Nicopolis12. Amurat, provoqu par la rupture
imprudente d'une trve solennellement jure, quittant la retraite 
laquelle il s'tait vou, accourut d'Asie, avec tant de rapidit, qu'on
ne sait comment il put russir  faire passer son arme. Mais les
tmoignages sur lesquels on impute aux Gnois d'y avoir conniv  prix
d'argent sont faibles et vagues, et aucun crivain grec contemporain ne
le leur reprochant, c'est assez les justifier.

Maintenant on sentait pniblement  Gnes les suites des imprvoyances
passes. On en tait rduit  l'impossibilit de porter assistance aux
colonies de la Crime, ou mme de conserver les communications maritimes
avec elles. Mahomet, aprs sa conqute, s'tait ht de construire un
chteau  l'entre du Bosphore,  l'extrmit de la pointe d'Europe: il
en possdait un semblable  la pointe d'Asie. Ainsi l'on ne devait plus
esprer de franchir ce dtroit, cette porte unique de la mer Noire, 
moins d'en obtenir sa permission. Une telle nouveaut exigeait de prompts
remdes s'il en tait d'efficaces; ils ne pouvaient manquer d'tre
dispendieux, et le trsor tait puis. On eut recours, dans cet
embarras,  la maison de Saint-George,  cette rpublique riche dans la
rpublique pauvre. Elle avait le mrite d'tre prompte  excuter les
mesures qu'elle rsolvait, parce que les voies et moyens si pnibles 
imposer au public contribuable taient toujours prts d'avance dans les
coffres de Saint-George. L'tat cda  la banque la proprit de tous les
tablissements de la mer Noire pour lui laisser le soin et la dpense de
les sauver s'il se pouvait. L'acte de cession que nous possdons fournit
quelques dtails qui font juger de l'organisation du gouvernement  cette
poque, de l'tat de celui de Saint-George et de quelques usages. Il est
stipul au nom de trs-haut et trs-illustre seigneur Pierre de Campo
Fregose par la grce de Dieu doge de Gnes; il est assist du magnifique
conseil des anciens, de l'office de la monnaie (la direction des
finances) et des huit proviseurs de Romanie, renforcs de huit citoyens
adjoints  ce dernier office. Tous contractent en vertu de l'autorit
spciale qui leur a t dlgue par un conseil gnral nombreux o ont
parl deux docteurs s lois et le noble Lucien Grimaldi; deux cent
trente-six voix contre une seule y ont consenti  la cession. Un prjug
qui s'tait conserv dans le pays jusqu' nos jours persuadait que si un
contrat peut tre vici par quelque omission de formes, l'autorit de la
justice intervenant a le droit et le pouvoir d'y suppler; le magistrat
judiciaire de Gnes est appel pour cet effet. C'est le podestat, qui,
afin de prononcer rgulirement dclare avoir pris pour tribunal la place
 la gauche du doge.

La cession contient Caffa et les autres cits de la mer Noire,
forteresses, ports, domaines, impts mis et  mettre, tout ce qui
appartient dans ces tablissements au doge, au conseil des anciens, 
l'office de Romanie,  la commune de Gnes, le tout conjointement ou
sparment et sous la seule condition de maintenir les droits acquis des
habitants de ces colonies.

La rpublique se dmet des droits rgaliens comme du domaine utile, du
droit de nommer aux magistratures et emplois. Le doge et le conseil ne
pourront s'immiscer dans les nominations ni aucun magistrat dans la
connaissance des affaires des colonies, soit pour ordonner, soit pour
dispenser. L'office de Romanie se dissout, tous ses pouvoirs tant
compris dans les objets cds; nanmoins Saint-George ne s'oblige 
payer les dettes passives qu' concurrence des revenus transmis.

Cette transmission est dclare faite  cette maison parce qu'il n'y a
pas de secours plus prompts que ceux qu'elle peut donner; car ses
magnifiques protecteurs entre les mains desquels les peuples trangers
dposent leurs richesses comme dans le trsor le plus sr et le plus
sacr, disposant de tant de biens, ont toujours su faire suivre la
rsolution de l'excution immdiate, soit qu'il faille agir sur terre ou
sur mer; enfin, on peut s'assurer, est-il dit, que des protecteurs
toujours choisis, suivant l'usage, dans le nombre et dans l'ordre des
plus grands citoyens, ne nommeront pour gouverneurs ou pour magistrats
que des hommes semblables  eux, en sorte que, sous leur tutelle, ces
villes lointaines refleuriront plutt que de dchoir.

Remarquons enfin l'influence des hommes de loi et de leur esprit dans les
affaires publiques. Cette grande transaction politique s'accomplit comme
un contrat ordinaire entre particuliers pour des intrts privs. L'acte
o le doge mme et son gouvernement sont parties contractantes est fait
et pass par-devant un notaire et des tmoins. Le doge garantissant les
clauses stipules, souscrit  une commination d'amendes en cas de
contravention. Enfin la cession est expressment qualifie de donation
entre-vifs, et, en faisant promettre au donateur de ne pas revendiquer la
rvocation du don, on renonce expressment  l'exception lgale de
l'ingratitude du donataire.

Une semblable transaction avait mis la Corse au rang des domaines cds 
Saint-George, c'est--dire au nombre des possessions attaques dont
l'tat ne pouvait plus dfrayer la dfense. Alphonse, dans la lettre que
nous avons cite, faisant allusion  cette transmission,  des trves
rompues et aux excuses qu'en donnent les Gnois en distinguant Saint-
George et le gouvernement, les compare par une saillie pdantesque au
prtre d'Hercule qui, jouant contre le dieu, jetait les ds
alternativement de l'une et l'autre main et faisait les deux rles.

Plus redoutable par ses armes que par ses sarcasmes, Alphonse occupait
San Fiorenzo et menaait le reste de la Corse. Dans le mme temps, sur la
rive ligurienne occidentale, les Franais s'taient empars de Final.
Appels en Italie pour faire valoir les prtentions du duc d'Orlans  la
succession de Philippe-Marie, ils restaient en possession du duch
d'Asti. Ils taient encore irrits contre les Fregose depuis que Janus,
devenu doge sans eux, avait manqu au trait qui devait leur rendre la
seigneurie de Gnes.


CHAPITRE VI.
Pierre Fregose remet Gnes sous la seigneurie du roi de France et sous le
gouvernement du duc de Calabre.

Les embarras allaient croissant. Une flotte d'Alphonse vint menacer le
port de Gnes; elle portait tous les comptiteurs et tous les ennemis
dclars de Fregose.

On recourut aux ngociations: Alphonse, pour premire condition, dclara
qu'il n'entendrait  aucune paix avec les Gnois tant que Fregose serait
leur doge. Il exigeait que le pouvoir ft remis aux Adorno. Des
hostilits et des soulvements foments appuyaient ces demandes: Pierre
Fregose ne put rester sourd  des dclarations si menaantes et si
opinitres. Tout l'abandonnait, il sentait tristement l'impossibilit de
rester en place; mais, en tombant, cder  ses mules c'et t le
dernier des malheurs pour son orgueil, et, pour s'y soustraire, il se
rsigna  tout. Il pensa  rendre Gnes au roi de France bien plutt
qu'aux Adorno, aux protgs d'Alphonse. Quatre ambassadeurs furent
envoys  Paris. L'accord fut promptement conclu, et Jean, duc de
Calabre, fils du roi Ren, vint au nom du roi de Charles VII prendre
possession de la seigneurie de Gnes. Aprs qu'il eut jur la
conservation des droits de la rpublique et le maintien des privilges de
Saint-George, le Castelletto et les autres citadelles lui furent remis.

Si l'on veut bien s'arrter un moment sur cette transaction, on pourra
apprendre comment se vendent les villes et en quoi les actes publies
diffrent des conditions secrtes. D'une part, les ambassadeurs gnois
transfrent au roi de France la seigneurie de Gnes: les anciens pactes
faits en pareille occasion avec le roi Charles VI sont le fondement de ce
nouveau trait. Les Gnois, seulement, prsentent au roi certaines
clauses nouvelles qu'ils le prient d'accorder. Le roi se contente de les
renvoyer  en discourir avec le duc de Calabre quand il sera auprs
d'eux. Mais on remarque dans les pouvoirs des envoys de Gnes relats
dans l'acte sans explications, une facult d'engager la commune de Gnes
au remboursement de deux sommes de 25,000 ducats, l'une dont le duc de
Calabre a dj rpondu pour elle, l'autre pour autre foi (caution) faite
ou  faire, afin d'assurer l'excution des pactes convenus.

Or, en ratifiant cette convention faite au nom de la rpublique, le mme
jour, le roi ratifie sparment un autre trait antrieur1 fait  Aix
entre le duc de Calabre et Borruel Grimaldi, envoy du doge Fregose. Par
cet acte, dont les annalistes gnois n'ont jamais rien dit ni peut-tre
rien su, le doge promet de rendre la seigneurie au roi. A cet effet,
aussitt qu'il fera savoir qu'il est temps de venir la prendre, le duc de
Calabre devra s'approcher de Gnes avec des forces qui ne seront pas
moindres de douze mille fantassins et trois cents chevaux. Savone et Novi
lui seront livres d'abord et ds qu'il paratra.

A la sortie de Gnes, Pierre Fregose et ses frres seront recueillis,
soit en France, soit en Provence. Leurs biens y seront sous une
sauvegarde spciale; et si jamais il y avait occasion de la rtracter,
ils auraient un an de dlai pour faire leur retraite.

Fregose dclare que son intention est de ne rien coter au roi de France.
Ce qui lui est d, c'est  Gnes de le payer: le trait lui garantit en
ce sens 30,000 ducats pour ses bons services. Les Gnois lui doivent en
outre 41,625 livres pour son traitement, pour ceux de ses frres et pour
leurs loyaux cots. Il lui reviendra aussi la valeur des munitions qui
sont dans le Castelletto. Or, pour satisfaire  tous ces payements, le
duc de Calabre lui remettra de bonnes lettres de change payables dans
Avignon. C'est de cette promesse que la commune de Gnes est oblige
d'indemniser le duc: elle sera mme tenue d'acquitter ce qui, dans le
compte de ces crances, excderait l'engagement de 30,000 ducats. Enfin
Pierre se rserve que la commune le librera de 9,600 livres qu'il doit
au duc de Milan. Elle les retiendra sur 50,000 ducats que doit  celui-ci
la maison de Saint-George.

Pour son avenir, Fregose s'en remet  la libralit du roi. On donne 
ses frres des compagnies de cinq cents lances leur vie durant.
L'archevch de Gnes reste  Paul Fregose, l'un d'eux; on lui promet
par-dessus l'archevch d'Aix ou un bnfice quivalent. Le roi de France
et le roi Ren emploieront leurs bons offices pour lui procurer le
chapeau de cardinal. Une fille naturelle du roi de Sicile est promise en
mariage  un autre frre. Enfin Ren donne  l'ex-doge Pierre la
seigneurie de Pertuis et lui en assure le revenu pour 1,500 ducats.

Ainsi les princes de ce temps traitaient entre eux et pour leurs intrts
propres. Ainsi Gnes payait chaque changement de domination qui lui tait
impos.

Parmi les articles de capitulation dont nous avons parl, il en est un
remarquable. Gnes veut se rserver, en cas de schisme, la libert de
choisir le pape auquel elle adhrera. Le roi rpond que, le cas arrivant,
il consultera les rois d'Espagne et d'Ecosse, ses autres allis, l'Eglise
gallicane, ses bonnes villes, et Gnes parmi elles: aprs de telles
consultations sa dcision prise obligera tout le monde2.

Sous la puissante garantie de la France, les Gnois avaient espr
qu'Alphonse s'abstiendrait de les attaquer; excit par les migrs, il
continue les hostilits. Il envoie (1459) de Naples dix galres et vingt
vaisseaux qui menacent le port. Mais un vnement imprvu change l'tat
des choses; on apprend qu'Alphonse vient de mourir. A cette nouvelle
tout est en confusion sur la flotte. Les Catalans, les Napolitains
renoncent au sige de Gnes, ils lvent l'ancre pour retourner dans leurs
ports. Les migrs perdent toute esprance. On vit Raphal et Barnab
Adorno au dsespoir, puiss de fatigues et de chagrins, suivre de prs
leur protecteur au tombeau, victimes d'une ambition et d'une jalousie
qu'ils n'avaient pu assouvir.

Barnab laissait aprs lui un fils pour renouveler bientt le combat
entre les deux races rivales. Il semblait, en attendant, que Gnes dt
avoir quelque rpit. Il y eut un moment de calme. Le fils du bon roi Ren
gouvernait sagement et s'attirait l'affection des Gnois. Il excitait
leur courage et leur haine contre les Catalans; il les engageait de
volont dans les querelles de sa maison, car son pre et lui-mme avaient
repris l'esprance de conqurir le royaume de Naples, depuis que cette
couronne semblait moins affermie sur la tte d'un nouveau roi. Alphonse
l'avait laisse  Ferdinand, son fils naturel. L'autre Ferdinand,
hritier du trne d'Aragon et bientt matre des Espagnes, Ferdinand le
Catholique, n'tait pas un prince capable d'un grand dvouement 
l'intrt d'un cohritier btard.

Avant de tenter une entreprise dispendieuse, on avait  Gnes assez
d'embarras pour suffire aux frais et aux dettes du gouvernement. Le duc
de Calabre levait quelques emprunts, mais il sentait la dfaveur que ces
exigences jetaient sur son administration. Il eut recours  Franois
Sforza, duc de Milan depuis la mort du dernier Visconti, son beau-pre.
Sforza tait attach par plusieurs liens  la maison de France; mais la
prsence des Franais  Gnes ne lui montrait qu'un voisinage importun:
il leur enviait cette possession qu'il estimait  sa propre biensance.
Il craignait encore plus leurs grands desseins sur Naples, qui,
russissant, les auraient faits souverains de l'Italie. Pour tre
dispens d'y donner les mains il s'tait ht de s'engager par une
alliance publique avec Ferdinand. Aussi dissimul que les Visconti
auxquels il s'tait subrog, tandis qu'il rendait des services au duc de
Calabre, il donnait avis  Naples de ce qu'on mditait  Gnes; il
suscitait sous main de nouveaux embarras pcuniaires, et un dangereux
ennemi. Pierre Fregose, qui n'avait voulu des Franais que pour se
dlivrer d'Adorno (1460), ne pouvant rentrer par eux au pouvoir, ne
chercha qu' le leur reprendre: bientt il fut secrtement d'accord avec
Sforza. En descendant du sige ducal il avait retenu Voltaggio et Novi.
Il y fit sa retraite en accusant les Franais de mauvaise foi. Il reprit
son mtier de brigand et infesta l'Apennin. Cependant le duc de Calabre
s'apprtait  passer dans le royaume de Naples. Son pre avait arm une
flotte  Marseille: les Gnois en fournissaient une; ils avaient tir du
trsor de Saint-George 60,000 ducats pour y pourvoir. Les particuliers
s'empressaient encore  lui fournir de l'argent en prt, tant sa personne
et son expdition inspiraient de confiance. Lavalle, que Charles VII lui
envoyait pour successeur dans le gouvernement de Gnes, tait arriv. On
fit les derniers prparatifs et la flotte mit  la voile. Le duc, se
rservant de la joindre  Livourne, s'arrtait encore quelques jours,
inquiet d'observer parmi les migrs des mouvements videmment combins
pour faire diversion  ses desseins sur Naples. Pierre Fregose, en effet,
tenta un coup digne de son audace. Sparer le chef de ses soldats, le
retenir et faire manquer l'expdition commence, profiter en mme temps
de l'loignement des forces pour pntrer dans la ville, tel fut son plan
hardiment conu et habilement excut. Pierre, gravissant les montagnes,
arriva aux murs de la ville et pntra dans l'intrieur. Le duc de
Calabre accourut pour s'opposer  sa descente. Les deux partis se
trouvrent en prsence: Pierre appelait le peuple  son aide; les
Franais craignirent de se voir abandonns. Dans cette anxit, le duc
eut recours  la faction mule des Fregose. Il fit crier: Adorno!
Adorno! et ce cri attira contre les assaillants une partie des citoyens.
Le fougueux Pierre, enflamm de colre, entendant rsonner un nom odieux,
se prcipita pour tenter les plus grands efforts. Mais Lavalle d'un
ct, le duc de Calabre de l'autre, fermant le passage  sa troupe, la
cernrent et la dtruisirent. Pierre combattant, toujours sans pouvoir
retourner en arrire, se fit jour presque seul  travers la ville. Par la
course la plus rapide il atteignit une porte loigne du lieu du combat;
mais il la trouva ferme. Rejoint par ceux qui le poursuivaient, il fut
massacr. Ce qui restait de ses gens se dispersa; peu chapprent. Aprs
avoir triomph d'une si vive attaque, le prince partit enfin pour son
expdition.

Gnes, aprs cet vnement, resta quelque temps tranquille. La navigation
marchande et le commerce avaient repris leur activit. On essayait de
rparer les pertes de l'Orient et de tirer parti de ce qu'on y possdait
encore. Il restait de grandes fortunes prives promptement remises en jeu
aussitt que la scurit pouvait reprendre; mais l'tat tait pauvre et
obr. C'tait de l que devaient venir les premires rvolutions. Il ne
manquait pas de cranciers arrirs  satisfaire, et les ressources
taient puises. On dmolit quelques citadelles pour faire conomie des
frais de garde et d'entretien. La situation du trsor se juge par cette
mesure. Elle ne pouvait suffire au besoin: on chercha d'autres moyens
extraordinaires. On demandait aux riches des contributions insolites et
des emprunts forcs. Ils voulaient que plutt on doublt indistinctement
toutes les gabelles, c'est--dire tous les impts sur les consommations.
Les classes infrieures se soulevaient contre une loi qui enlverait
double part sur leur subsistance et qui ne tomberait que faiblement sur
les grandes fortunes; elles demandaient  leur tour, en s'adressant au
gouverneur franais, l'abolition des immunits d'impt dont un grand
nombre de familles puissantes avaient eu le crdit de se faire
privilgier. Le gouverneur hsitait au milieu des embarras et des
dissensions. Tandis que tout se passait encore en plaintes et en menaces
des pauvres aux riches, peut-tre Lavalle croyait utile  sa politique
de laisser ainsi se diviser les Gnois; car chacun reconnaissait son
autorit, et il ne voyait aucun chef apparent pour s'emparer de ces
ferments de discorde3. Il ne crut point avoir de mesures  prendre.
Cependant le peuple s'assemblait dans le faubourg Saint-tienne. Le
premier jour, quelques orateurs sditieux dirent  l'assemble que des
querelles de ce genre ne se terminaient pas avec des discours: leurs
harangues parurent froidement coutes; on semblait ne pas les avoir
entendues: l'impunit encouragea, la nuit on prit plus d'audace, et le
lendemain tout fut sous les armes. Le gouverneur, revenu trop tard de sa
confiance, essaye de ngocier avec les insurgs. Bientt il ne lui reste
plus que la ressource ordinaire de se retirer dans le Castelletto avec sa
garnison franaise. L il attend les vnements.


CHAPITRE VII.
Prosper Adorno devient doge. - L'archevque Paul Fregose se fait doge
deux fois. - Le duc de Milan Sforza redevient seigneur de Gnes.

(1460) Louis Fregose, ce frre de Janus,  qui il avait succd sur le
sige ducal, et qui s'tait laiss persuader d'en descendre, avait repris
son ambition depuis que, par la mort de son frre Pierre, il se croyait
de nouveau le membre le plus considrable de sa race. Mais si un parent
l'avait supplant une fois, on verra que telle fut toujours la destine
de ce personnage infrieur  son ambition. Il avait t en partie la
cause des vnements du jour. Parmi les cranciers les plus pressants de
la rpublique, il avait rclam une dette de 90,000 ducats; car tous ces
doges abdiquant ou mme chasss parvenaient toujours  se rserver de
larges indemnits sous prtexte de dpenses publiques faites de leurs
deniers, ou pour la ranon des places gardes en leur nom. Ceux qui leur
succdaient connivaient volontiers, par prvoyance d'un mme sort,  ces
prtentions qui retombaient sur l'tat. En ce sens le grand nombre de ces
successions de doges n'tait pas la moindre occasion de ruine
qu'apportaient les rvolutions.

Mais quand Louis Fregose comptait retirer le fruit du soulvement auquel
sa poursuite avait contribu, il se trouva pour le lui ravir des hommes
plus habiles. On avait manqu de chefs, l'on vit arriver  la fois
Prosper Adorno et Paul Fregose encore. Prosper tait fils de Barnab, le
plus hardi des Adorno, qu'Alphonse avait protg. Paul Fregose tait
archevque de Gnes. La profession et la dignit n'empchaient pas que ce
ne ft le plus dissolu des prtres, le plus hardi et le plus belliqueux
des intrigants; sans frein ni de religion ni de pudeur, il joignait 
l'ambition et  l'audace un merveilleux fonds de perfidie et de
dissimulation. A l'apparition de ces deux hommes, les anciens fauteurs de
leurs maisons se divisrent autour d'eux; l'archevque eut plus de
partisans dans le peuple. Les classes leves, jadis plus favorables  sa
famille qu'aux Adorno, les nobles surtout, craignirent en lui un despote
plus violent que son frre; ils soutinrent Adorno. Les Spinola
ngociaient avec le gouverneur franais du Castelletto, afin de runir
toutes les forces contre Fregose. La crainte qu'il ne vnt demander
compte de la mort de son frre, et surtout de l'argent que Pierre avait
rclam avant son dcs, donnait beaucoup de partisans  son comptiteur.
L'archevque se sentit faible. Il se borna  insinuer au peuple de se
mfier des nobles et de ne pas traiter avec les Franais. En mme temps
un avis officieux avertissait Prosper Adorno que l'archevque ne voulait
pas lui faire concurrence. Il ne travaillait, disait-il, que pour faire
triompher Gnes de la tyrannie trangre que prparaient sourdement les
nobles. Il offrait de contribuer  faire porter Prosper au sige ducal,
content lui-mme de sa dignit ecclsiastique: une telle union pouvait
seule sauver le pays. On se fia  ces dmonstrations, et, en effet, le
conseil gnral assembl, Prosper Adorno fut doge avec le concours des
deux partis; quatre cent trente-six voix le nommrent. On n'avait jamais
vu une lection si nombreuse ni si rgulire en sa forme (1461).

Il restait  retirer la citadelle du Castelletto des mains des Franais,
entreprise difficile qui exigeait des soldats et de l'argent. Sforza, 
qui l'on demanda des secours (il tait alors brouill avec le roi de
France), envoya mille hommes et quelque somme de deniers: avec le but
secret de fermer l'Italie aux Franais, il tait spcialement incit 
nuire  leur domination  Gnes, par les recommandations du dauphin qui
fut depuis Louis XI. Alors spar de la cour et retir chez le duc de
Bourgogne, contrarier son pre  Gnes, et par l ses cousins d'Anjou 
Naples, tait un plaisir digne de son coeur et de sa politique rancunire.

Le secours milanais ne suffit pas pour rduire la citadelle, on se
contenta de la tenir bloque, et cependant un nouveau danger se
manifesta. Savone devint le point d'appui d'o les Franais menaaient
Gnes, o les mcontents allaient les renforcer. Charles VII envoyait six
mille hommes par le Dauphin; le roi Ren tait venu de Marseille avec
des galres; Sforza engagea Marc Pie de Carpi  se mettre au service de
la rpublique pour la dfense de la ville. On se partagea les postes: le
doge garda le port, Carpi un des cts de la ville; l'archevque se
chargea de la dfense de l'autre. Il endossa la cuirasse, et,  la tte
d'une troupe de jeunesse choisie renforce de quelques soldats, il occupa
les hauteurs qui couvrent Gnes du ct de la Polcevera.

Pour ces grands efforts il fallait de l'argent; les moyens les plus
violents furent employs pour en faire. Le doge, pour la dfense du port,
s'empare des vaisseaux des particuliers: il convoque trente citoyens
opulents sous un prtexte; quand ils sont devant lui, il fait fermer les
portes du palais et essaye de ranonner ses prisonniers. Mais il a
toujours exist chez les Gnois un grand moyen de rsistance, la force
d'inertie; elle est surtout  leur usage quand on en veut  leur bourse,
et souvent elle est efficace: on se laissa menacer, on ne paya pas.
Adorno ne recueillit de cette tentative que de la honte et de la haine.
Cependant les Franais arrivaient, ils taient  Congliano. Adorno,
Fregose, Carpi runirent leurs forces pour disputer le passage de la
Polcevera: il fut forc; les dfenseurs reculrent en dsordre; mais
enfin l'archevque, par un mouvement habile et heureux, chargea tout 
coup  la tte de la cavalerie de Sforza. La terreur panique saisit les
assigeants, ils rompirent leurs rangs et prirent la fuite vers la mer.
Ren, dont les galres suivaient les oprations de la terre, voulut
renvoyer ces fuyards au combat, il refusa de les recevoir sur la flotte
qu'il tint loigne du bord. Les Franais poursuivis, hors d'tat de se
reformer, furent crass; tout se dispersa laissant un grand nombre de
morts et de prisonniers.

Cette victoire appartenait  l'archevque. La premire pense du doge
Adorno fut de l'envier et d'en craindre l'influence. On intima de sa part
 Fregose l'ordre de rester avec sa troupe hors de la ville.
L'archevque, indign et prompt  tenter audacieusement la fortune dans
un moment si dcisif, se jette dans un bateau de pcheur, et, tandis que
la porte de terre lui est ferme, il arrive par le port; il appelle ses
partisans. Le doge rassemble ses forces pour se faire obir, mais les
frres de Fregose sont en tat de faire rsistance. Dans ce combat
imprvu Carpi et ses Milanais restent neutres. Enfin les Fregose
l'emportent. Le doge Prosper Adorno prend la fuite. Pour complter le
succs, Lavalle traite, rend le Castelletto et va prendre le
commandement de Savone. L'archevque vainqueur n'ose encore usurper la
premire place; mais, au bout de trois jours, c'est l'ancien doge Louis
Fregose qui vient revendiquer sa dignit passe: il la reprend sans trop
de contestations. Devant ce faible et maladroit comptiteur, l'archevque
Paul attend, mais il conserve autour de lui une troupe de sicaires: il
est le chef de tous les hommes perdus et il leur donne pleine licence.
Aprs quelques mois (1462), il se dcide enfin, il attaque Louis 
l'improviste, le chasse et se proclame doge; mais ce premier essai ne lui
russit pas; il se voit contrari en tout point. Il connat que l'heure
de la tyrannie  laquelle il aspire n'est pas encore venue. Il se dmet
volontairement d'un pouvoir qui n'a dur que peu de semaines. Le peuple
caress par lui se croit en tat de se passer de toute aristocratie. Il
nomme quatre recteurs de la rpublique, tous pris dans la classe des
artisans. Cette invasion des classes infrieures effraye tout le reste
des citoyens. On met  l'cart les autres sujets de plainte. On convient
de reporter encore une fois et de soutenir sur le sige Louis Fregose
dont l'ambition est peu menaante, dont la mdiocrit n'a rien
d'offensif. Les artisans ne gouvernent que huit jours. Louis est doge de
nouveau; mais son sort et probablement ses talents ne voulaient pas
qu'il pt se maintenir au poste o il reparaissait sans cesse (1463). Six
mois n'taient pas couls que Paul l'avait encore chass et tait assis
 sa place.

Si les devoirs de la profession ecclsiastique donnaient peu de scrupule
 l'archevque, il n'en tait pas moins, dans sa double qualit, oblig 
des mnagements envers le pape dont l'autorit apostolique conservait
toujours tant de poids, et de qui il n'tait jamais indiffrent pour le
chef d'un tat d'Italie d'tre reconnu ou dsavou. Paul s'adressa  Pie
Il qui remplissait la chaire de saint Pierre. Il fit valoir l'ancien
exemple de l'archevque Visconti qui avait mis sur sa mitre la couronne
ducale de Milan. Je crois devoir transcrire ici la curieuse rponse du
pape. La gravit, la dignit ne sauraient s'employer en meilleurs termes
pour exprimer les concessions que la faiblesse d'un homme de bien n'ose
refuser  un sclrat. Un trait caractristique de l'esprit de l'glise y
fait sourire, c'est la supposition que les Gnois rclament le
gouvernement de leur pasteur par confiance pour la thocratie, et que le
digne archevque se sacrifie pour l'avancement de la juridiction
sacerdotale.

Vnrable frre, vous nous annoncez que le libre suffrage de vos
concitoyens vous a nomm doge de Gnes, et vous nous demandez de ratifier
leur dcret par notre bndiction. Nous nous sommes tonns de vous voir
accepter le gouvernement temporel d'une cit qui plus que toutes les
autres villes de l'Italie se complat dans les rvolutions et, chaque
jour en tumulte, ne peut supporter longtemps ni doge ni matre. Vous avez
prouv par vous-mme comment est faite sa constance. Appel  ce mme
sige ducal, vous y tiez  peine mont que vous en descendtes. La
nouvelle de votre avnement, celle de votre dposition nous parvinrent
comme  la fois. Maintenant quel sera votre sort? nous l'ignorons.
Cependant il y a ici une grande nouveaut. Nous ne disons pas que le mme
homme ne puisse tre archevque et doge si cela se fait sans effusion de
sang; mais nous n'en connaissons pas d'exemple  Gnes. Pour une telle
innovation il faut supposer de grands motifs; peut-tre les Gnois auront
reconnu que les gouvernements des sculiers sont pleins d'iniquit et que
de l naissent tant de rvolutions. Dans ce sentiment ils recourent 
leur pasteur; lasss du rgime des laques, ils veulent prouver si
l'autorit sacerdotale n'est pas plus juste et plus douce. De grands
devoirs vous sont donc imposs. Si vous n'empchez toute violence, si
vous ne veillez  la paix et  la scurit, si vous n'imposez la loi aux
volonts drgles, si vous ne contenez vous-mme et vos adhrents avec
le frein du juste et de l'honnte, votre pouvoir ne s'affermira point;
vous serez chass avec honte pour vous, et avec prjudice pour la dignit
ecclsiastique; vous serez chass si toutefois on vous chasse sans qu'il
vous arrive rien de plus funeste, comme vous en avez devant les yeux des
exemples domestiques. Voyez donc bien ce que vous faites. Pensez que le
gouvernement d'un prtre et celui d'un laque n'ont pas les mmes lois.
La puissance sacerdotale doit tre paternelle et clmente sans ombre de
tyrannie. Les hommes supportent dans un prince sculier ce qui dans
l'ecclsiastique est odieux. Les fautes lgres et sans consquence de
l'un sont dans l'autre des pchs irrmissibles et des crimes normes;
car le pasteur dont la vie est destine  servir de modle  ceux au-
dessus desquels il est lev, ne doit pas seulement s'abstenir de
mauvaises actions, mais encore de la moindre apparence du mal. Considrez
donc encore une fois cette situation. Si vous pouvez rgner justement et
saintement; si vous savez gouverner non-seulement vos sujets, mais vous-
mme, dtruire l'iniquit et dominer par la vertu; si vous acceptez le
rang de doge pour l'utilit du bien public et non pour satisfaire vos
passions; si vous embrassez le dessein de dfendre la religion du Christ
contre le Turc impie; si vous dvouez votre personne  cette cause en
vous abstenant de faire aucun tort  autrui; s'il en est ainsi, dans la
confiance que cette dignit vous a t lgitimement confre avec les
solennits requises et selon les lois de votre patrie, et que tenant vos
promesses vous exercerez le pouvoir pour le salut de votre peuple, nous,
au nom de la sainte Trinit,  votre gouvernement,  vous,  vos
concitoyens comme  toute la rpublique chrtienne, nous octroyons notre
bndiction.

Paul Fregose se prvalut de cette adhsion du pontife et mprisa ses
leons. Il vcut en despote sans moeurs et sans frein. Les brigandages se
commettaient de nuit, les violences en plein jour. Il n'y eut si vieille
querelle qu'on ne prtendt venger, et qui ne servt de prtexte pour
troubler la paix publique. Nobles comme plbiens, les hommes corrompus
se donnrent carrire. On vit un Spinola s'introduire dans une maison o
se runissait une socit distingue; il s'empara des portes et ne rougit
pas de dpouiller les assistants; il emporta leurs joyaux et enleva un
jeune Lomellino pour le ranonner. Le premier des courtisans du doge
archevque, son conseil intime et surtout son compagnon de dbauches et
de mfaits, tait Hiblet Fieschi, homme sans foi, bien fait pour servir
et pour trahir un tel matre. Sous ce rgime d'oppression et de terreur,
la ville entire fut bouleverse. Le commerce disparut, l'argent se
cacha, les actions de Saint-George perdirent jusqu'aux trois quarts de
leur valeur. Les citoyens paisibles qui purent se drober ou  la crainte
des violences ou au spectacle d'une tyrannie scandaleuse, allrent se
mettre en sret  Savone.

Les Franais avaient tenu dans cette ville depuis leur sortie de Gnes.
Pendant que Paul Fregose disputait le pouvoir  son parent, le roi
Charles VII tait mort. Sforza, non moins ambitieux que les Visconti
qu'il avait remplacs, se souvint que le nouveau roi tant dauphin
l'avait engag  donner aux Gnois son aide pour se soustraire au
gouvernement de la France; l'on devait facilement obtenir de lui la
cession de ses droits sur une possession dont il avait fait si peu de
cas. Mais ses ouvertures non plus que ses protestations d'amiti
n'obtinrent de Louis XI que refus et mpris. Le duc s'entendit reprocher
le secours donn aux Gnois contre les intrts de la France ainsi que le
parti qu'il avait pris contre la maison d'Anjou dans les affaires de
Naples; quand il voulut rappeler qu'il n'avait rien fait qu'
l'invitation de Louis, on lui rpondit que les temps taient changs et
que l'excuse n'tait pas valable. Cependant on s'apprtait en France  la
guerre du bien public. Louis XI se lassait de payer la garde de Savone et
d'y tenir des troupes. Une nouvelle intrigue le raccommoda avec Sforza.
Non-seulement il lui remit Savone entre les mains, mais il lui transporta
solennellement tous les droits de la couronne de France sur la seigneurie
de Gnes et il fit notifier cette cession  tous les tats d'Italie1. La
nouvelle fit une grande impression dans Gnes, et ce n'est pas le doge
seul qui en fut mu. Les citoyens, prvirent que Sforza, annonant ainsi
ses projets, ne tentait de les dbarrasser de leur archevque que pour
les asservir. Il est probable que c'est aux reprsentations attires par
ce trait que Louis rpondit aux Gnois que s'ils se donnaient  lui il
les donnait au diable2.

Le duc prit possession de Savone3. Bientt la rivire occidentale presque
entire reconnat son pouvoir. Il s'applique  s'attacher les chefs des
partis mme opposs entre eux. Celui que le duc sduit le plus aisment
c'est Hiblet Fieschi, le confident de l'archevque. De concert avec ces
nouveaux allis, une arme est envoye du Milanais devant Gnes; un
grand nombre d'habitants des valles s'y joignent. Paul Doria, Jrme
Spinola s'en font les guides, et tout annonce que le soulvement
intrieur rpondra aux assauts du dehors.

L'archevque comprit son pril. Il vit qu'il fallait se rserver pour un
autre temps et aller faire la guerre ailleurs, puisqu' Gnes il ne
pouvait plus rsister  la tempte. Son dernier acte fut de prendre dans
le port quatre vaisseaux sans s'embarrasser des propritaires. Il y monta
et partit en maudissant la perfidie d'Hiblet, car c'tait lui qui
assigeait une des portes de la ville, menaant de la forcer sans dlai.
Fieschi, en effet, se fit ouvrir cette porte, toutes les barrires
s'abaissrent devant lui; le duc de Milan fut proclam seigneur de Gnes
aux mmes conditions que Visconti avait autrefois jures, c'est--dire en
garantissant le territoire, les lois et les franchises du pays.
L'archevque, du de toute esprance prochaine, prit ouvertement le
parti de la piraterie pour ressource. Ce ne fut pas pour longtemps;
Franois Spinola le poursuivit, l'atteignit, lui prit ses galres: Paul
se sauva dans une chaloupe. Le pirate chappa au gibet pour devenir
cardinal et doge une fois de plus.

La conqute du duc de Milan fut consolide. Des ambassades solennelles
allrent lui porter l'hommage des Gnois, lui prsenter  genoux les
clefs de la ville et les sceaux de la rpublique, recevoir ses serments
et ses caresses. Un des dputs reut l'ordre de chevalerie de la main de
Sforza. Peu de temps aprs, la Corse fut retire des mains des
protecteurs de Saint-George, sous prtexte qu'elle serait mieux dfendue
par le gouverneur ducal contre le roi de Naples et contre les Catalans.
En tout le rgime fut modr. On exigeait un tribut de cinquante mille
livres. Mais il se dpensait en entier dans Gnes pour la garde et pour
le service public. La situation tait devenue supportable aprs la
despotique anarchie o l'archevque avait fait vivre. Le rtablissement
de l'ordre permit de reprendre srieusement le travail de la rforme des
lois civiles et municipales. Parmi huit citoyens qui en furent chargs se
remarquent les noms d'un Spinola et d'un Grimaldi, l'un et l'autre
portant le titre de jurisconsulte.

(1466) A la mort de Franois Sforza Gnes passa sans hsitation sous
l'obissance de son fils Galas, nouveau duc de Milan4. Celui-ci tmoigna
aux Gnois peu d'amour. Il ne les sduisit ni par ses caresses ni par
cette magnificence qui attachaient involontairement  son pre. Il vient
dans leur ville (1467); on fait de somptueux prparatifs  son approche:
tout est ddaign. Il va se renfermer dans la citadelle, ne se montre
point et repart le troisime jour sans avoir visit la cit. Tandis qu'on
s'tonnait d'un si froid accueil, un ordre du duc appela devant lui 
Milan des dputs de Gnes afin de confrer sur une affaire importante.
C'tait pour ordonner de construire une darse nouvelle capable de suffire
 la station habituelle d'une grande flotte. Il prescrivait d'armer vingt
galres et il empruntait des Gnois 11,000 cus  cette occasion.

Ainsi la domination qui, sous le pre, avait t salutaire et respecte,
commenait  devenir  charge sous le fils; mais ce n'taient que des
semences qui ne devaient pas fructifier encore.

CHAPITRE VIII.
Perte de Caffa. Rvolte contre le gouvernement milanais; le duc de Milan
traite avec Prosper Adorno, qui devient d'abord vicaire, puis recteur, en
secouant le joug milanais.

On rparait les pertes passes; le commerce avait refleuri, tant
l'opulence revient promptement avec la confiance et la scurit. A force
de souplesses et de sacrifices envers les nouveaux matres du Bosphore,
on avait conserv  la navigation gnoise l'accs de la mer Noire: le
moment o les Turcs dtruiraient ces tablissements semblait s'tre
loign. Caffa brillait de richesse et ne montrait que trop d'orgueil. La
corruption et l'injustice de ses chefs en causa la ruine et prcipita
l'heure fatale.

(1474) La civilisation d'une ville chrtienne, d'une rpublique italique
au milieu des Tartares de la Crime, avait t un grand spectacle pour
ces peuples demi-sauvages. Ils avaient conu admiration, respect et
bientt confiance pour les institutions qui contenaient une population
nombreuse, par des lois, avec des magistrats annuels; ils vnraient des
tribunaux intgres qui dmlaient le vrai et rendaient le droit au milieu
des transactions de la vie civile et d'un grand commerce. Par leurs
changes et par les relations de proprits sur un territoire limitrophe,
souvent parties par des discussions d'intrt, ils avaient vu avec
tonnement justice faite aussi impartialement en leur faveur qu'au profit
des Gnois. Ils avaient reconnu que chez ces trangers la probit et
l'autorit des magistrats protgeaient mieux ce qui est juste que chez
eux le despotisme ou la force individuelle. Ils s'taient habitus 
reconnatre les magistrats de Caffa comme des arbitres de leurs propres
diffrends. La colonie s'applaudissait justement d'une si haute
influence, elle s'attacha longtemps  la mriter par l'quit la plus
scrupuleuse. Le Gnois savait perdre son procs contre le Tartare. Les
Tartares entre eux ne remportaient que des dcisions sans faveur ni
partialit. Leur recours fut si frquent  Caffa qu'on y tablit, pour
leur donner audience, une magistrature de quatre membres sous le nom de
dputs aux affaires de la campagne. La colonie avait soin d'y nommer les
hommes les plus clairvoyants, les plus probes et les plus prudents  la
fois.

La Crime avait un prince ou gouverneur dpendant du kan des Tartares,
que les crivains gnois traitent d'empereur. Ces princes entretenaient
les relations les plus amicales avec la colonie; ses conseils avaient la
plus grande part au choix des gouverneurs de la province quand la place
devenait vacante. Il parat que sous certaines rgles, le titulaire,
avant sa mort, dsignait son successeur. Vers l'poque dont nous faisons
l'histoire ce gouverneur mourut. Il avait appel pour le remplacer deux
hommes puissants dans le pays. L'empereur avait ratifi ces choix. L'un
d'eux fut install avec l'assentiment des Gnois. Mais la veuve de
l'ancien prince avait un fils; elle eut l'ambition de le porter  la
place d'o la dernire volont du mort l'avait cart. Elle s'adressa aux
Gnois. Les consuls de deux annes conscutives repoussrent sa
prtention injuste et ses offres corruptrices. Il leur vint un successeur
moins inflexible. Le consul Cabella se laissa gagner; ses conseillers et
les membres de l'office de la campagne connivrent  l'injustice; ils en
acceptrent le prix en argent. Les dtails de cette odieuse ngociation
sont conservs; on sait le nom du courtier de l'intrigue, on connat la
somme distribue, 6000 cus; Nicolas Torriglia, l'un des magistrats de la
campagne, conclut ce march pour lui et pour ses collgues. On suscita
des traverses et des querelles au gouverneur, il fut dnonc  l'empereur
comme ayant des intelligences secrtes pour livrer Caffa aux Turcs; la
colonie ne pouvait se croire en scurit s'il n'tait destitu. On
demandait que le fils de l'ancien gouverneur ft mis  sa place;
l'empereur rpond qu'il veut donner toute satisfaction  la colonie. Le
gouverneur sera dplac, mais alors l'autre candidat dsign auquel il
avait t prfr lui sera substitu, par un droit qu'on ne saurait
justement mconnatre. On n'en exige pas moins la destitution du
titulaire; l'empereur vient en personne pour en faire excuter l'ordre
et pour installer le successeur. Quand il est rendu  Caffa, on insiste
pour lui dicter la nomination du jeune homme. Il s'en dfend; mais on
pousse si loin la menace, l'un des magistrats vendus y ajoute tant
d'insolence, que l'effroi saisit le prince qui se voit entre les mains
des Gnois. Il cde, et installe le protg qu'on lui impose; celui qu'on
sacrifie s'unit avec le destitu, leurs partisans les secondent et alors
ces Turcs, dont l'alliance n'avait t probablement reproche  l'un
d'eux que par le mensonge, sont ouvertement appels par la vengeance de
tous deux. Une flotte de nombreux transports prpare  Constantinople
pour la conqute de Candie tourne ses voiles vers l'Euxin et vient
assiger Caffa par mer. Les insurgs pressent la colonie par terre. Le
nouveau gouverneur et l'empereur en personne viennent la dfendre avec
les Tartares qu'ils ont pu retenir sous l'obissance. Mais les voies
taient fermes  tous secours. Les forces turques taient suprieures et
irrsistibles. Le moment de se rendre arriva. L'mir qui commandait
l'attaque, aux premires soumissions qu'on lui porta, rpondit qu'il n'en
voulait point, que les assigs devaient se dfendre, et lui, entrer de
force. Mais bientt il consentit  prendre possession de la ville. Tout
s'excuta avec ordre. Avant tout il se ft livrer les armes, puis il
procda au dnombrement des habitants en les distinguant par nations; en
mme temps il s'empara de tout ce qui appartenait aux trangers, et ce
fut un immense butin. Il confisqua  son profit tous les esclaves, il
imposa sur chaque tte d'habitant un tribut de quinze  cent aspres.
Aprs l'avoir lev, il se dclara matre de la moiti de toute proprit;
enfin, aprs un court dlai, la mesure fut comble, les Gnois et tous
les Latins furent embarqus et chasss  jamais de Caffa. C'tait le
temps o Mahomet II, pour repeupler Constantinople dserte par beaucoup
de Grecs, y mandait de ses provinces de nouveaux habitants sous peine de
la vie. Ceux de Caffa furent jets dans un quartier dsert de la
capitale, pour y vgter dans l'abjection de la servitude1. La perte de
Caffa tait encore plus sensible que le dsastre de Pra; sans doute
elle devait tre un jour la suite de la prise de Constantinople, mais
elle arrivait vingt et un ans plus tard qu'on ne l'avait craint d'abord
et bien plus tt qu'on ne devait s'y attendre aprs le premier rpit.
Elle branlait la fortune et achevait de tarir les sources du commerce de
Gnes. Il ne restait plus  la rpublique ou plutt  ses capitalistes
que Scio et quelques autres tablissements prcaires dans l'archipel.
Famagouste avait t perdue aprs trois ans de sige (1464). Dans une
querelle entre des comptiteurs  la couronne de Chypre, les Gnois
s'taient attachs  la faction d'un btard du dernier Lusignan contre le
parti de la fille lgitime et du gendre. Les Vnitiens firent triompher
ceux-ci. On prit Famagouste; de rvolution en rvolution intrieure ce
fut Venise qui demeura seule matresse de l'le. Il n'en resta rien aux
Gnois.

Tandis que la rpublique prouvait ces pertes au loin, au dedans elle
tait tyrannise au nom du duc de Milan2. L'oppression devenait
intolrable. Le conseil avait chaque jour  faire porter des rclamations
au duc par des ambassadeurs. Assez bien traits communment et renvoys
avec des promesses, les rponses qui les suivaient de prs taient
pleines de refus et d'aigres reproches, comme si un malin esprit ft
intervenu pour les dicter. La pesanteur des impts tait le principal
sujet de plaintes. On avait tabli pour le gouvernement une contribution
gnrale qui se nommait le tribut. Le gouverneur milanais fit entendre
aux artisans, aux classes infrieures, qu'il leur convenait d'exiger que
la somme  rpartir fut divise en deux rles, un pour les riches,
l'autre pour les pauvres. Une fois que ce partage serait quitablement
fait, le fardeau du riche ne pourrait plus tre rejet sur le pauvre par
des exemptions scandaleuses ou par des taxations iniques. Les artisans
adoptrent ces ides avec avidit. Ils dclamrent hautement contre
l'injuste part qu'on leur avait faite dans la distribution des charges de
l'impt. Ils en demandrent la rforme immdiate. Cette discussion
s'chauffant, le gouverneur affecta d'en tre effray. Il se fit donner
un nouvel ordre de Milan et notifia que le duc entendait avoir dans sa
citadelle du Castelletto au port une communication directe et fortifie,
afin d'assurer en tout temps  ses garnisons l'accs et la retraite. La
citadelle est sur la colline de Saint-Franois, qui domine la ville au
nord; elle est carte de la mer, et, pour y atteindre, le chemin devait
tre trac, et il le fut en effet,  travers les rues et les beaux
difices qui dj mritaient  Gnes le titre de superbe. La dsolation
fut extrme  cette incroyable entreprise. Les menes suivies pour
diviser les esprits perdirent leur fruit. Tout fut unanime quand on vit
commencer l'excution. On se hta d'envoyer des ambassadeurs  Milan,
pour supplier de renoncer  ce projet aussi prjudiciable qu'insultant.
Mais l'attente du succs de cette dmarche ne suffisait pas 
l'indignation publique. Le peuple s'attroupait devant les travaux
commencs. Lazare Doria, plus courageux que les autres, tira son pe
tranchante et dtruisit les cordeaux tendus pour marquer l'alignement des
fortifications. Le gouverneur s'en intimida, le duc lui-mme participa 
cette impression de terreur; il permit que les travaux fussent
interrompus. A cette nouvelle le peuple, se donnant carrire, courut
arracher de leurs fondements les premires constructions de cette oeuvre
de tyrannie. Ce mouvement fut chez le duc un nouveau sujet de dplaisir.
On prit d'autres mesures. Des leves trs-considrables furent faites en
Lombardie et menacrent Gnes. Un certain nombre de citoyens importants
reurent tout  coup l'ordre de se rendre  Milan: le bruit courut
qu'ils allaient peut-tre chercher le supplice. Ces annonces excitrent
dans Gnes une fermentation nouvelle. Un jeune noble, Jrme Gentile,
prit les armes et s'empara de la porte Saint-Thomas; quelques citoyens le
joignirent, mais la masse hsita. Le mouvement languissait, la rvolution
n'tait pas mre. Gentile, dsesprant du succs, consentit  se retirer
et  accepter une amnistie pour lui et pour les siens,  la condition
singulire qu'on lui rembourserait les frais de sa prise d'armes. Elle
cota 700 cus; on les paya, et l'on excusa  Milan cette aventure comme
l'tourderie d'un jeune homme, dsavoue et rprime par ses concitoyens.

Le duc Galas ayant t assassin sans qu'aucune rvolution immdiate
s'ensuivt, le jeune Jean-Galas fut reconnu  Gnes comme  Milan. Sa
mre, Bonne de Savoie, gouverna comme tutrice et rgente.

La ville de Gnes resta d'abord assez calme; mais les mcontentements
n'taient pas encore effacs. Il y avait des ambitieux toujours prts 
se soulever. La libert des discours tait pousse fort loin: l'autorit
inquite se hasarda  faire un exemple; on enleva deux populaires; mais
 ce spectacle le peuple s'mut et les dlivra violemment. Le cri de
libert commenait  se faire entendre, quand Pierre Doria se drobant
aux efforts faits par sa famille pour le retenir, vint sur la place
publique dposer la toge et prendre les armes en appelant 
l'affranchissement de la rpublique. Cet lan entrana tous les citoyens.
Les soldats milanais ne purent tenir devant le peuple. Le gouverneur
courut au Castelletto, et donna ordre aux siens de se rendre dans cet
asile; mais cette retraite fut une droute. Des toits, des fentres, les
pierres pleuvaient sur la troupe, elle prcipitait sa fuite en jetant ses
armes: les rues taient jonches de lances et de casques; dans le mme
temps la populace, qui s'tait porte dans le palais abandonn, y pillait
non-seulement ce que le gouverneur et ses gens y avaient laiss, mais
dtruisait jusqu'aux portes et aux fentres, considrant dans sa folie,
dit un crivain gnois, cet difice comme un repaire de la tyrannie et
non comme le sige vnrable de la patrie commune et des conseils de la
rpublique.

Aucune prparation, aucune alliance ne promettait la stabilit  la
rvolution spontane qui venait de s'oprer. Les nobles ne voulaient ni
en prendre la responsabilit  Milan, ni, dans leur jalousie, en laisser
recueillir le fruit au petit nombre de leurs jeunes gens qui l'avaient
excute. Cependant qui allait gouverner? Dj arrivaient ou se
rapprochaient de la ville des Adorno, des Fregose et l'archevque Paul
tout des premiers.

Mais  Milan on s'avisa pour cette fois d'une habile politique: on y
tenait emprisonn, depuis quelques mois, par une prcaution jalouse,
Prosper Adorno, le personnage alors le plus minent de sa race. Non-
seulement on lui rendit la libert, mais on l'expdia  Gnes avec le
titre de gouverneur ducal. Introduit avec quelques suivants tous Gnois,
mais appuy par une arme milanaise contre laquelle Hiblet Fieschi avait
peine  dfendre les portes, il tombe tout  coup au milieu de tous ces
rivaux qui disputaient le pouvoir, il est accueilli par de nombreux amis.
On crie Adorno et Spinola, sans faire mention du duc de Milan pour ne pas
offenser les oreilles du peuple, comme pour lui taire qu'on vient lui
rendre ce matre tranger.

Quand Prosper, si favorablement reu, peut se faire entendre, il fait
lire en public les lettres de la rgente de Milan qui l'avaient constitu
vicaire reprsentant du duc et gouverneur de Gnes. Une pleine amnistie y
est crite en faveur de qui a pris les armes. Les paroles de protection,
les invitations  la concorde y sont prodigues. Prosper y ajoute en son
propre nom l'assurance de ne garder aucune haine, aucun esprit de parti,
aucun sentiment qui ne soit pour le bien de la patrie commune. Aussi
empress que le reste de la ville de se dbarrasser de l'arme qui l'a
conduit, il fit entendre qu'elle avait droit et besoin d'obtenir une
prompte rcompense. On dlibra d'y consacrer 6,000 ducats, et beaucoup
de citoyens trouvrent que c'tait s'en tirer  bon compte: en trois
jours l'affaire fut consomme sans trouble. Les gens de guerre
n'entrrent point; ils partirent pour aller assiger les terres des
Fieschi. Hiblet, qui y avait cherch sa retraite, abandonn par ses amis,
fut oblig de traiter et de subir la loi qui lui fut impos de suivre le
gnral San Severino  Milan. L, cet homme hardi et n pour les
rvolutions fut bientt le confident et le complice de ses vainqueurs. Il
entra dans une intrigue trame entre San Severino et les oncles du duc
pour dpouiller la rgente. Le complot fut dcouvert, les princes furent
exils, l'un d'eux se noya en se retirant; San Severino prit la fuite,
Fieschi fut mis en prison. On profita de cette occasion pour ruiner le
reste de la puissance de cette illustre famille. Jean-Louis Fieschi, chef
d'une des principales branches, fut dpouill de ses chteaux; on lui
offrit de riches rcompenses s'il voulait consentir  devenir habitant de
Milan, il prfra la pauvret avec l'indpendance.

(1478) Prosper Adorno fut accus  Milan d'avoir second mollement les
oprations en Ligurie. On le souponna mme d'avoir secrtement aid
Jean-Louis Fieschi  qui, disait-on, il devait donner sa fille en
mariage, et du moins il lui fit pouser sa nice. On en prit du dplaisir
 Milan, et la dposition d'Adorno y tait dcide. Quelques troupes
ayant t expdies  Gnes pour passer de l en Corse, on crut d'abord
que, sous ce prtexte, elles venaient pour chasser le vicaire, mais la
rsolution fut ajourne, du moins les troupes accomplirent leur
destination; elles allrent combattre un Fregose (Thomasino) qui avait
soulev une partie de la Corse. Il fut battu et rduit  se rendre 
Milan pour y habiter. On l'y traita avec bont, il fut caress,
probablement dans la vue politique de s'attacher en lui, pour les
occasions futures, la famille mule des Adorno.

Que les princes et les hommes d'tat de ce sicle fussent sans bonne foi,
sans respect pour leurs serments aussitt que leur intrt leur
promettait quelque profit dans la perfidie, c'est ce que tout le monde
sait. Nous avons t accoutums aussi, quand les chroniques nous
servaient de guides,  voir des loges donns dans une page  la vertu
d'un grand personnage et dmentis  la page suivante: c'est qu'on avait
crit  mesure et toujours officiellement et pour l'autorit. Cependant
on ne comprend pas bien comment les crivains gnois contemporains, mais
crivant de suite et aprs les vnements, entendent la morale et
craignent si peu de se contredire. Quand Prosper Adorno accepte d'tre
l'instrument de la servitude de sa patrie et se laisse nommer vicaire du
duc de Milan, les historiens s'empressent de nous dire que comme c'tait
l'homme le plus religieux  garder sa foi et sa promesse, il tint avec
une grande fidlit celle qu'on avait exige de lui  Milan. Tous
s'empruntent et copient cet loge. Puis sans rflexion ils nous racontent
non-seulement l'alliance de Fieschi, mais encore la pleine dfection de
Prosper traitant avec Ferdinand, roi de Naples.

Ferdinand, en querelle avec les Mdicis, voulait encore empcher la
rgente de Milan de les secourir. Fomenter une rvolution dans Gnes
contre le gouvernement milanais lui sembla le parti le plus sur et le
plus facile. Prosper, ds la premire ouverture, s'engagea dans cette
manoeuvre. Le roi lui envoya une assez forte somme accompagne de
promesses. Deux galres venaient  sa disposition; mais cette trahison
fut connue de la duchesse. Elle crut avoir dans Gnes assez de force et
d'autorit pour se faire obir, et elle rsolut de prvenir Adorno.
L'vque de Cme entra dguis dans la ville, et, annonant brusquement
sa prsence et des ordres de Milan, il manda le snat3 dans l'glise de
Saint-Cyr, loin du palais; l il fit lire devant le public les lettres
qui le nommaient vicaire et qui destituaient Adorno. Mais, sur les
nouvelles de cette assemble que des missaires portrent jusqu' Prosper
et rpandirent dans la ville, le peuple s'arma spontanment pour Adorno
et marcha vers Saint-Cyr. Le tumulte fut tel que l'vque de Cme n'eut
que la citadelle pour refuge; les nobles furent contraints de se tenir
cachs. Prosper dclara qu'il rompait tout lien avec le duc de Milan, et
quitta le titre de vicaire. La rpublique redevint indpendante. Adorno
garda le pouvoir sous le nom de recteur. Six des principaux artisans et
deux marchands lui furent adjoints pour modrateurs de son autorit;
d'o l'on voit par qui et en quel sens la rvolution tait faite. Telle
tait l'ardeur des sentiments du peuple qu'on exigea une loi nouvelle
pour renforcer l'exclusion des nobles; ils ne devaient tre appels ni
au gouvernement proprement dit ni parmi les anciens au snat, pas mme
dans les grands conseils, except quand il y avait  dlibrer sur
l'impt; car, pour le consentir, le respect de la proprit prive se
faisait encore entendre au milieu des passions politiques.

Les soldats milanais taient toujours dans les citadelles de Gnes. Il
fallait cependant se dfendre contre les forces que la rgente de Milan
envoyait de nouveau et contre les garnisons restes encore dans les
forteresses: on avait bien peu de troupes  y opposer; mais les
citoyens taient anims et excits  la dfense. La rsolution et le
courage s'accrurent quand on vit arriver Jean-Louis Fieschi. Relgu et
passant par mer d'un lieu d'exil  un autre, il avait su le danger de la
patrie, il s'tait mis en libert et avait tout brav pour venir la
dfendre. Enfin l'ennemi approcha; la bataille fut livre, elle fut
sanglante. Les Milanais parvinrent trois fois aux palissades gnoises
sans les franchir. Leur ardeur se soutenait encore, mais des hauteurs
qu'ils attaquaient ils virent entrer dans le port un convoi napolitain;
c'taient des troupes, des armes et des vivres que Ferdinand envoyait
pour renfort aux assigs. La lassitude d'un long combat inutile fit
exagrer ce secours. Les assigeants crurent dsormais leurs efforts
superflus, leur salut en danger, ils se dbandrent et prirent la fuite.
Les Gnois les poursuivirent et en firent un massacre. On recueillit un
grand nombre de prisonniers. Beaucoup furent vendus sur les galres
napolitaines pour tirer la rame; les paysans dpouillrent tellement ceux
qu'ils ne massacrrent pas qu'en retournant chez eux ces malheureux
empruntaient aux plantes et aux rameaux des arbres de quoi couvrir leur
nudit. Ainsi s'entendaient les lois de la guerre,  la fin du quinzime
sicle, dans un pays qui se croyait le plus civilis de l'Europe. Les
Fieschi eurent soin de faire retenir tous les prisonniers de marque qui
taient tombs entre les mains de leurs gens, afin de les employer par un
change pour la libert d'Hiblet qui tait toujours dtenu. Quant aux
terres que les Milanais avaient enleves  leur famille, ils y rentrrent
en triomphe4.


CHAPITRE IX.
Adorno expuls, Baptiste Fregose devient doge; il est supplant par
l'archevque Paul, devenu cardinal. Ludovic Sforza seigneur de Gnes.

Quand la ville fut en sret, on n'en resta pas plus uni; la noblesse,
dont une portion avait pris grande part  la dlivrance, se plaignit de
la dfiance redouble avec laquelle on la traitait. Encore  rapproche de
l'ennemi, on avait publi un dcret qui obligeait tout noble  sortir de
la ville. L'exclusion permanente des conseils tait une injustice et un
outrage intolrable. Si la sujtion des Spinola aux Milanais avait
bless, les deux Fieschi accourus  la dfense, les autres nobles qui
avaient combattu pour la cause publique ne voulaient pas se laisser
traiter en ilotes. Attentif  cette discussion et press de l'accrotre,
le gouvernement milanais s'avisa d'ouvrir  Hiblet Fieschi les portes de
sa prison et le renvoya  Gnes. On l'instruisit avant son dpart 
diriger les esprits dans le sens des intrts du duc. Il promit tout,
arriv il se garda de tenir parole; mais il suffisait de sa prsence
pour semer la discorde, et de ses manoeuvres pour la faire clater. Il
vint rclamant, exigeant, menaant. Le gouvernement d'Adorno, intimid,
lui donna une grande somme, car, dit un contemporain, alors tout se
rduisait en argent, et la rpublique devait racheter sa paix de ses
propres enfants. Milan ne tarda pas  susciter un autre personnage
dangereux, et ce fut, dit-on, par l'intrigue des nobles de Gnes. On vit
paratre sur la scne Baptiste Fregose, neveu de Louis et de Paul, et
fils de Pierre, cet ancien doge qui avait t brigand et qu'on tua dans
les rues de Gnes. Baptiste qui avait vcu  Novi, en sortait avec
quelques gens  lui. Les garnisons milanaises qui gardaient encore les
forteresses du Castelletto et de Lucoli, mais qui n'auraient pu y tenir
longtemps, les lui livrrent. Tout avait t prpar pour faire un coup
de main en sa faveur. Cependant dans l'autre parti toutes les prcautions
avaient t prises pour la dfense. Un combat fut promptement engag. Les
dfenseurs des Adorno furent vainqueurs dans la premire attaque. Mais
l'entreprise n'tait pas  sa fin; Baptiste Fregose fit ngocier avec
Hiblet Fieschi, toujours avide d'argent, toujours accessible  l'intrigue
et pour son profit indiffrent aux Adorno comme aux Fregose. On lui
promit 6,000 ducats, mais, ce qui tait plus certain, on lui en compta
2,000. Jean Doria fut l'entremetteur du trait; il fut convenu qu'Adorno
serait chass, que Baptiste Fregose serait doge, qu'Hiblet Fieschi aurait
la forteresse de Lucoli. L'ambassadeur de Naples agra cet arrangement;
en peu de jours il devint public; aussitt Adorno se vit dsert de tout
ce qui l'avait entour. A un jour dtermin, le parti de Fregose se
montra et donna la chasse aux partisans des Adorno. Prosper, en se
sauvant fut poursuivi par quelques hommes avides de vengeance; il gagna
la darse, et, pour se rfugier sur la chaloupe d'une galre du roi de
Naples, il fut oblig de se jeter tout vtu  la mer.

Baptiste Fregose, par une lection solennelle, fut nomm doge aussi
lgalement que s'il n'et pas achet sa place (1479). Louis Fregose,
comprenant qu'il ne pouvait tre refait doge, se contenta du commandement
militaire de la ville (1480).

On demandera o tait l'archevque Paul, comment il clatait des troubles
 Gnes sans qu'il y vnt prendre part; pourquoi il laissait sa famille
chasser sans lui les Adorno et un autre Fregose monter au sige ducal
sans qu'il accourt le lui disputer ou le lui voler. Une autre ambition
le retenait ailleurs. Sixte IV nommait cardinal ce digne pasteur des
Gnois, et, dans un danger pressant pour l'Italie (1481), il le faisait
commandant des forces maritimes envoyes contre les Turcs, qui avaient
pass l'Adriatique et s'taient empars d'Otrante, effrayant Rome et
toute l'Italie. Le pape alarm cherchait de toutes parts des forces 
leur opposer. Il demandait des galres aux Gnois et en faisait armer
quelques-unes; et c'est au cardinal Paul Fregose qu'tait donn le
commandement de la flotte: son apprentissage de piraterie lui comptait
pour en faire un amiral. Il alla devant Otrante avec ses galres, mais la
mort de Mahomet II fit plus que les armes des chrtiens, et, au bout de
quelques mois, les Turcs rendirent la place et se rembarqurent.

Aussitt le cardinal archevque prit le chemin de son diocse; il vint
montrer sa pourpre  ses amis et  ses ennemis; il vint pier l'occasion
de ravir la place de doge par astuce ou par force, et il n'attendit pas
longtemps.

(1483) Baptiste Fregose n'tait pas aim; dans la persuasion que
personne ne s'lverait en sa faveur, tout moyen parut bon pour s'en
dbarrasser. Le doge, visitant l'archevque son oncle, fut arrt de la
main de celui-ci, contraint de signer une renonciation de son titre et
des ordres pour remettre les forteresses, puis enlev et dport 
Frjus. L, il alla compiler  loisir un livre d'exemples et de faits
notables dont le but principal tait de mettre en lumire la sclratesse
de l'oncle qui l'avait dpouill. Dans la surprise de cette rvolution,
personne ne se montra pour la combattre. Trois cents suffrages nommrent
l'archevque doge sans tumulte ni opposition.

Il ne fut ni plus sage ni  peine plus retenu dans sa nouvelle
administration que dans la prcdente. Si la maturit de l'ge et sa
dignit de cardinal le tenaient un peu plus en frein, ses alentours n'en
prenaient que plus de licence. Fregosino, le plus violent et le plus
insolent des btards de prince, donna libre carrire  tous ses vices et
montra l'exemple aux autres fauteurs de son pre. On revit les crimes les
plus atroces. Paul Doria enleva dans la rue une femme belle et riche; un
des Fregose, se prtendant offens par un Lomellino, le fit assassiner
publiquement. Tel fut pendant quatre ans le rgime sous lequel le
cardinal doge tint ou laissa la ville de Gnes1.
(1484) Les affaires politiques ne furent pas mieux conduites. La premire
fut une guerre entre voisins, o l'on signala l'impritie et la
corruption des chefs, naturelle suite des choix d'un mauvais
gouvernement. Une paix s'tait ngocie  Rome; les Gnois devaient
rendre Pietrasanta et garder Sarzane; mais les Florentins refusrent
(1486) de ratifier le trait et recommencrent  presser le sige de
Sarzane. Le pape fut accus d'tre l'instigateur secret de cette rupture.
C'tait, sous le nom d'Innocent VIII, Cibo, Gnois de naissance, mais qui
avait pass sa vie dans le royaume de Naples. Il tait tourment de
l'envie de faire la fortune de son fils, car les btards ne manquaient
pas aux papes de cette poque. Il s'tait content d'abord du projet de
lui faire donner pour femme la fille de Lazare Doria, mais celui-ci
s'tait excus de cette alliance. Innocent en conut un ressentiment
profond; et quand ce fils de pape, refus par notre Gnois, devint le
gendre du magnifique Laurent, la partialit du pontife contre Gnes n'eut
plus de frein. Il se rpandait en griefs; il avait voulu emprunter, on
lui avait demand des srets telles qu'on les exigerait d'un marchand en
faillite imminente; il avait envoy une somme pour construire une
chapelle, on s'en tait empar sous prtexte de l'appliquer au payement
d'une dette; enfin il avait la petitesse de se plaindre qu'on se ft
obstin  faire payer les droits de douane sur des meubles qui lui
taient destins.

(1487) On recommena la guerre. Sarzane avait t, comme nous l'avons vu,
le patrimoine assign  l'ancien doge Thomas Fregose: sa famille avait
vendu ses droits  Florence. Pendant les rvolutions et les guerres, la
famille Fregose rentra dans la seigneurie vendue; les Florentins ne
purent alors la reprendre. La rpublique gnoise regardait la possession
de Sarzane comme le boulevard de son territoire oriental, et surtout
comme une proprit trop prcieuse pour la laisser passer  des mules.
La maison de Saint-George acheta les droits des Fregose et se prpara 
rsister aux armes florentines.

Pour dfendre Sarzane il fallait conserver Pietrasanta. Des commissaires
gnois y taient renferms; ils promettaient d'y tenir; de prompts
secours leur avaient t envoys; mais Laurent de Mdicis vnt au sige
avec de l'argent, et la place lui fut immdiatement livre. Les chefs de
l'arme et de la flotte envoys contre les Florentins ne furent ni plus
heureux ni moins suspects. Un d'eux, appel pour rendre compte de sa
conduite, aima mieux dserter qu'obir. Un des commissaires de
Pietrasanta eut la tte tranche. Aprs avoir prolong la dfense,
Sarzane capitula; les Florentins en prirent possession.

Le mcontentement fut grand  Gnes. Les affaires de la rpublique et
celles de Saint-George souffraient de tous les cts. La Corse tait
souleve par l'audace de Jean-Paul de Lecca et par les intrigues de
Thomasino Fregose. Il n'avait jamais renonc  l'espoir d'tre matre de
l'le o son origine maternelle le recommandait. Chass par les forces du
duc de Milan, retenu en Lombardie, il tait revenu  Gnes quand sa
famille y tait au pouvoir. Quand la maison de Saint-George avait repris
possession de la Corse, il avait lev quelques prtentions pour se faire
donner une indemnit en argent. Saint-George avait acquis tous ses droits
et les lui avait pays. C'est dans cet tat qu'il agissait sous main pour
reprendre ce qu'il avait vendu; de Gnes il fomentait les rvoltes dans
l'le et s'alliait aux insurgs.

Le mauvais tat de toutes choses avait fait demander une baillie; elle
reut le pouvoir de veiller aux affaires de la rpublique et de Saint-
George tout  la fois: le doge ne put l'empcher. Cette dictature prit
un parti vigoureux. Thomasino fut constitu prisonnier et envoy en
dtention  Lerici. Le doge et Fregosino son btard l'emportrent contre
la licence des magistrats qui osaient vouloir faire justice d'un Fregose.
Celui des membres de la baillie qui avait opin le plus librement fut
assailli et laiss pour mort par des serviteurs bien connus de Fregosino;
et quant au prisonnier, la trahison de ses gardiens le mit hors de sa
prison de Lerici. Il passa en Corse pour y exciter de nouveaux
soulvements. La baillie y avait envoy des forces; elle avait fait
recevoir  la solde de Saint-George des capitaines franais. Avec ce
secours on prit la place de Lecca; Jean-Paul et Thomasino furent mis en
fuite.

Ainsi les Gnois, lasss de tant de fautes et de mfaits, fatigus d'un
despotisme sans gloire, commenaient  tenter de retirer leurs affaires
des mains du doge. Le cardinal sentit l'animadversion publique, et,
dtermin sans scrupule  sacrifier sa patrie pour se faire un appui et
pour garder le pouvoir, il tourna les yeux sur Louis le More dont
l'ambition cherchait partout  s'assurer des allis.

Louis avait chass violemment la duchesse Bonne, sa belle-soeur, et
s'tait empar de la rgence de Milan et de la tutelle du jeune duc. Son
oncle, une fois investi du pouvoir, et tous les ressorts de l'tat entre
ses mains, s'tait vu avec le temps plus matre  la majorit prcoce
d'un prince timide que pendant la tutelle; cette dpendance de Jean
Galas dura longtemps. Cependant Louis sentait qu'une puissance emprunte
tait prcaire. Il piait le moment de se dbarrasser de ce fantme de
prince, et en attendant il lui convenait de se donner des points d'appui.
Reprendre la seigneurie de Gnes, au hasard de souffrir quelque temps que
sous sa protection le doge y gouvernt tait une des vues les plus
naturelles de sa tortueuse politique. Le cardinal et lui furent bientt
d'accord et se lirent troitement (1488). Le btard Fregosino pousa une
nice du More, soeur btarde du jeune duc. On affecta de clbrer leurs
noces dans Milan avec une pompe royale o figura solennellement une
ambassade gnoise. Le prix de cette union devait tre la proclamation de
la seigneurie de Sforza, le retour  l'ancienne dpendance de Gnes, et
les ambassadeurs taient envoys pour la reconnatre. L'annonce de cet
attentat devenu trop vraisemblable fit clater les mcontentements qui
couvaient depuis quatre annes. Tous les ennemis du gouvernement de
l'archevque se coalisrent. Baptiste Fregose quitta son exil pour venir
se venger de l'oncle qui l'avait dpouill et fut le plus ardent  le
renverser  son tour. Paul Augustin et Jean Adorno, chefs  cette poque
de la faction oppose, s'unirent avec lui. Hiblet et Jean-Louis Fieschi
ramassrent leurs vassaux. Hiblet tait l'me secrte de la conjuration;
il commena  parcourir les campagnes avec des satellites. Le cardinal
lui crivit et lui rappela leur ancienne intimit, leur complicit,
pouvait-on dire; il lui demanda pourquoi il semblait se donner une
attitude hostile; il l'invita  licencier ses soldats et  venir recevoir
toutes les satisfactions qu'il pourrait dsirer. Hiblet rpondit
amicalement: quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes, disait-il,
taient venus le visiter, il ne pouvait se refuser  leur donner
l'hospitalit; mais, toujours ami du cardinal, il se proposait de venir
familirement  sa table. En effet, tout  coup il parut, mais en armes,
et surprit une porte de Gnes. Le mouvement clata aussitt. Le cardinal
reconnut que le palais et la ville n'taient pas tenables, puisqu'il
n'avait pour lui que ses stipendiaires; mais en les conduisant au
Castelletto, en s'y fortifiant avec eux, il pourrait attendre les secours
du More, et avant cela mme intimider la cit. Il excuta cette retraite.
Poursuivi, il pensa prir comme autrefois Pierre son frre. Baptiste
Fregose tait sur le point de l'atteindre, rsolu dans sa haine  ne pas
laisser chapper vivant un oncle si odieux. Personne ne prit la dfense
du doge; mais le seul Paul Doria, son ancien fauteur, coupa le chemin 
Baptiste, et donna le temps au cardinal de se renfermer.

Celui-ci, s'il n'avait pu rsister dans son palais  la population
entire, parvenu dans la forteresse, n'tait pas homme  perdre courage,
 s'y laisser forcer ou  se rendre sans combat. Il garda les dehors, il
porta des troupes au pied de la monte que le Castelletto domine. De l
il prenait l'offensive. Ses mercenaires pillaient les maisons, mettaient
le feu aux plus beaux palais dont ces riches quartiers abondent. Au
moment de la retraite du cardinal, Augustin et Jean Adorno avaient t
reus en triomphe par leur parti: ils firent donner  Jean-Louis Fieschi
la conduite des oprations militaires. Quand on vit que la persvrance
du cardinal coterait beaucoup  vaincre, on eut recours  l'assistance
extrieure; on chercha partout des protecteurs, des matres s'il le
fallait; on inclinait  retourner sous la seigneurie de la France, o le
jeune Charles VIII avait succd  Louis XI. On envoya des ambassadeurs 
Paris solliciter des secours d'hommes et d'argent, et ngocier au besoin
la soumission de la rpublique; mais la cour de France tait occupe
d'autres affaires, et Gnes ne pouvait attendre. Le cardinal avait
invoqu les droits de son alliance avec les Sforza, et un puissant
secours lui venait de leur pays; Jean-Franois San Severino, comte de
Cajazzo, conduisait une arme dj parvenue  Novi. L'urgence inspira un
parti  prendre, ou plutt seconda les vues secrtes des Adorno. Thomas
Giustiniani, leur parent, fut envoy au-devant du comte, pour excuser la
ville, pour protester qu'on n'avait pris les armes que contre la tyrannie
de l'archevque et contre l'intolrable insolence de Fregosino. On avait
t loin de craindre la seigneurie du duc de Milan, et il devait croire
qu'obtenue des voeux du peuple elle serait plus solide qu'achete du
cardinal. Cette insinuation fut entendue  Milan. On s'y rsolut 
sacrifier le cardinal, mais le gouvernement tait plus difficile 
arranger  l'intrieur qu' combiner avec la seigneurie trangre. Les
Fieschi, moyennant qu'on leur conservt des commandements militaires,
consentaient  l'lvation des Adorno; car il n'tait pas temps
d'effacer la loi populaire qui excluait les nobles de la premire place.
Cependant Baptiste Fregose avait encore des prtentions. Autrefois son
oncle l'avait chass, pour se mettre  sa place, il se flattait de la
reprendre comme son bien; mais le vicariat du duc de Milan ne pouvait se
partager; et parmi les concurrents, le plus faible fut bientt jug et
dvou; le sacrifice s'accomplit dans le sein de la familiarit que le
pril commun avait fait natre entre les mules. Baptiste Fregose allait
confrer pendant la nuit chez Augustin Adorno. Il y fut saisi par celui-
ci et par les Fieschi. Le prisonnier crut qu'on en voulait  ses jours,
on le rassura. On lui exposa amicalement la ncessit politique qui
exigeait qu'on se dlivrt de sa concurrence et de sa prsence. Au point
du jour il fut remis entre les mains de Jean Grimaldi, ami commun, en qui
il avait confiance. Il fut embarqu et conduit d'abord  Monaco, puis 
Frjus; il put y ajouter un nouveau chapitre au volume qu'il avait crit
quand son oncle le fit tomber dans le mme pige. San Severino et son
arme entrrent  Gnes. Le duc de Milan fut reconnu seigneur: Augustin
Adorno fut nomm gouverneur ducal pour dix ans. Les forces que le
cardinal avait appeles pour le secourir furent alors employes 
l'assiger. Il pensa  traiter  son tour avec la France; mais il n'en
eut pas le temps; quand une plus longue rsistance devint impossible,
il capitula. Le duc lui accorda 6,000 ducats de pension, en attendant
qu'on pt obliger le pape  lui confrer des bnfices de l'glise d'un
revenu pareil; et Gnes, pour la garantie de cette promesse, fournit des
cautions pour 25,000 ducats. On lui rserva la libert d'habiter  Gnes,
et il s'engagea en ce cas  s'y renfermer dans les attributions de sa
dignit d'archevque; mais il ne profita pas de cette facult, il se
retira  Rome.


CHAPITRE X.
Gouvernement d'Augustin Adorno.

(1488) Les premiers temps du gouvernement d'Adorno ne promettaient ni
modration ni impartialit. Les hommes de son parti, se revoyant en
force, se conduisaient en vainqueurs: ils se livraient aux violences
d'une raction; ils exeraient des vengeances: plusieurs assassinats
furent commis en plein jour; les meurtriers taient connus et ils
restrent impunis. Les Fieschi eux-mmes se plaignaient des Adorno, et
leur intime alliance fut sur le point de se rompre. Louis le More fut
oblig d'envoyer  Gnes un de ses principaux confidents pour enjoindre
de se contenir avec plus de retenue et de prudence. Quand ces
avertissements eurent inspir plus de sagesse, peu  peu les biens de la
paix se firent sentir, et quatre annes de ce rgime passrent avec assez
de calme. La valeur des fonds publics s'en ressentit favorablement, et
l'on parut content. Le commerce avait repris confiance; or le commerce 
Gnes, c'taient toutes les classes suprieures, toutes marchandes,
jusqu' la noblesse la plus illustre.

Les classes infrieures, tout en recueillant les fruits de la
tranquillit publique, taient moins rsignes  la perte de
l'indpendance nationale. Adorno en fut ha; le peuple ne le considra
pas comme le magistrat  qui ses concitoyens avaient trouv expdient de
se soumettre, mais comme la crature et le suppt d'une tyrannie
trangre, comme un homme qui a vendu la libert et achet la domination
de sa patrie.

Le mcontentement populaire remontait jusqu' Ludovic. Nous avions vu
Louis XI cder ses droits sur Gnes au duc de Milan, celui-ci les avait
reus en fief et en avait rendu et ritr l'hommage. Nous ignorons si
ces dmarches avaient t tenues secrtes, mais maintenant Louis le More
s'avise de demander une nouvelle investiture  Charles VIII. Celui-ci
croit faire, en l'accordant, un acte de souverainet qui conserve les
droits de sa couronne, et cette vaine crmonie blesse les coeurs gnois.
On aurait donc, disait-on, trois matres, l o l'on devait n'en point
avoir! On reconnatrait la souverainet de la France avec laquelle on
attendait avoir rompu tout lien!

Cependant une grande querelle intrieure, un grave intrt d'argent, ds
longtemps disput, fut habilement rgl par Adorno avec le consentement
de Ludovic, et tous deux y gagnrent de la popularit. Le tribut ou
vulgairement l'ordinaire tait cette contribution annuelle leve au
profit de la seigneurie. Elle tait odieuse aux maisons opulentes, parce
que, impose en proportion des fortunes prsumes, elle pesait presque
entirement sur elles, et que, dans les temps de factions, la fixation
arbitraire de la taxe devenait une arme d'injustice. Le peuple, de son
ct, s'opposait virilement aux projets frquemment renouvels de
convertir cette prestation par tte en augmentation des droits sur les
consommations. L'ide de prendre la somme sur les profits de la maison de
Saint-George soulevait une autre classe d'opposants. C'tait rejeter le
fardeau sur les actionnaires de la banque. Aprs deux ans de vives
contestations, les Adorno, pour se rattacher l'affection publique dj
fort aline, firent des sacrifices pris sur leurs propres trsors.
Saint-George fournit tous les ans un modique contingent, on se procura
quelques autres ressources, enfin la taxe ordinaire fut totalement
supprime. A peine cet arrangement fut consomm, chacun se sentit 
l'aise en se voyant dlivr de la partialit qui le taxait. On laissa
paratre des richesses qu'on enterrait pour les soustraire  l'impt; on
se hta de les rpandre dans le commerce, dans la navigation, o elles
fructifirent promptement.

Les Gnois s'accoutumaient ainsi  un joug qu'on leur rendait lger.
Cependant dans leur prosprit il leur tait insupportable de voir
Sarzane, qu'ils regardaient comme leur proprit, demeure aux mains des
Florentins. Ils voulaient reprendre leur bien par les armes; mais toute
l'Italie tait en paix; on craignait de la troubler pour ce seul
intrt. Ludovic avait d'ailleurs  mnager les Florentins. Il employa
toute sa dextrit  empcher les hostilits qui commenaient,  faire
remettre la querelle  son arbitrage, bien dcid  retarder la sentence
tant qu'il pourrait.

(1490) La paix avec une beaucoup plus grande puissance avait t rendue
facile. Une guerre de corsaires s'tait toujours entretenue entre les
Gnois et les Catalans. Mais Ferdinand d'Aragon dominait paisiblement sur
la Sicile et sur la Sardaigne, et ce roi des Espagnes et des Indes
s'inquitait peu dsormais de disputer aux Gnois la possession de
quelques chteaux sur le rivage de la Corse, sujet de la querelle. Il
accorda un trait de paix solennel qui augmenta la scurit de la
navigation. C'tait prcisment le temps o un Gnois venait de lui
ouvrir un nouveau monde, vnement immense qui n'appartient pourtant 
l'histoire de Gnes que parce que Christophe Colomb naquit sur le
territoire de la rpublique. Il vit le jour  Cogoleto sur le bord de la
mer, prs de Savone. Fils d'un ouvrier en laine, lui-mme ouvrier en soie
dans sa premire jeunesse, le got de la navigation, inn dans tous les
enfants de ce littoral, le lana bientt sur les mers. Proccup des
rcits et des fables marines qui poussaient alors aux dcouvertes, il
conut l'ide d'arriver en Asie par l'occident, et ce ne fut point le
hasard qui lui fit trouver l'Amrique. Une thorie, soit de raisonnement,
soit d'instinct, le dirigea dans sa carrire aventureuse. Il n'avait pas
t sans prcurseur  Gnes dans sa spculation et dans sa tentative: en
1290, Thodose Doria et Ugolin Vivaldi, avec deux moines franciscains,
taient sortis du port sur deux galres; ils avaient franchi le dtroit
de Gibraltar pour aller chercher devant eux des mers nouvelles au
couchant, mais ils ne reparurent plus.

On dit que Colomb offrit d'abord ses plans au gouvernement de Gnes:
c'tait pendant l'administration des Fregose. Les historiens du pays n'en
font pas mention; mais il est fort naturel qu'on n'ait pas su distinguer
la conception du gnie du rve de l'aventurier, surtout qu'on n'ait pu
deviner la grandeur inoue des rsultats et qu'on ait recul devant la
dpense. Ferdinand et Isabelle furent plus aviss et plus heureux. Ce ne
fut que par les ambassades expdies  l'occasion de la paix que les
Gnois apprirent la grandeur des dcouvertes de leur illustre concitoyen.
Plus tard, par son testament il lgua  la maison de Saint-George le
dixime des revenus qui, aprs tant d'ingratitude, restrent le prix des
dons immenses que lui devait la couronne d'Espagne. Mais les auteurs
gnois qui crivent peu aprs ce temps, nous disent qu'ils ignorent
pourquoi ce legs fait  Saint-George n'a pas t recueilli; et, en
effet, tout ce qui en reste, c'est un beau manuscrit conserv dans les
archives de Gnes, o sont transcrits les privilges de Christophe Colomb
et de ses hritiers en Espagne et en Amrique.

C'tait  peu prs en ce mme temps que l'Espagne chassait les Mores, les
juifs et tous les chrtiens douteux qui avaient dans leurs veines
quelques traces de ce sang infidle. Il est juste, et il convient 
l'histoire des moeurs et des opinions de dire que chez les Gnois,
d'ailleurs si pieux, ce grand sacrifice excita plus d'tonnement et de
piti que d'admiration pour le zle de Ferdinand. On alla jusqu'
suspecter son avarice dans ce tmoignage de l'ardeur de sa foi. Le
premier crivain qui s'en exprime ainsi tait au service de la
rpublique, et l'on peut croire que les sentiments qu'il ose avoir
tenaient de sa position quelque chose d'officiel. Tous les historiens du
pays, ses contemporains ou ses successeurs immdiats, accoutums  le
copier, ont conserv son expression. Purger d'infidles, dit-il, un
royaume si catholique parait d'abord une action sainte; mais on peut
dire qu'elle contient en soi quelque peu de svrit. Cet vnement
tranger fut la cause d'une grande calamit  Gnes. Les juifs fugitifs,
entasss au hasard dans les btiments qui purent les transporter,
dpouills au dpart, ranonns par les patrons, arrivrent en grand
nombre  Gnes dans l'tat le plus dplorable. On ne leur accorda pas la
libert d'un long sjour, mais dans leur profonde misre ils portaient
avec eux l'infection. Ils laissrent dans la ville les germes d'une
maladie que l'on nomma la peste, et qui peut-tre ressemblait plutt 
ces fivres, dirai-je contagieuses ou pidmiques, qui ravagent certains
pays maritimes aussi promptement que la peste d'Orient. Le mal dura
longtemps. Au printemps qui suivit cette fatale importation il devint
gnral. On prit des prcautions extraordinaires: des magistrats
spciaux furent nomms; on cantonna les malades. Il en rchappait 
peine deux sur dix. Quiconque put quitter cette ville empeste en sortit,
et ce fut une prcaution salutaire. Comme on l'prouve dans les crises de
la fivre jaune, il mourut peu de rfugis  la campagne et ils n'y
communiqurent pas la maladie.


LIVRE HUITIME.
CHARLES VIII. - LOUIS XII. - FRANOIS Ier EN ITALIE. - SEIGNEURIE DE
GNES SOUS LES ROIS DE FRANCE. - VICISSITUDES DU GOUVERNEMENT. - ANDR
DORIA.- UNION.
1488 - 1528.

CHAPITRE PREMIER.
Charles VIII.

Nous voici arrivs au temps o, aprs quelques annes de repos et de
prosprit, l'Italie entire fut bouleverse par les armes franaises.
Une invasion rapide et de peu de dure fut suivie de longues et
sanglantes consquences. Jamais plus d'intrigues n'avaient jou  la fois
ou n'avaient plus multipli les vnements extraordinaires.

Les princes d'Aragon possdaient paisiblement les Deux-Siciles. La
branche d'Espagne rgnait dans l'le; les descendants d'Alphonse
occupaient le trne de Naples et recueillaient le fruit de l'adoption de
la reine Jeanne. On n'entendait plus gure parler des prtentions de la
maison d'Anjou. Le roi Ren tait mort, et d'hritier en hritier les
droits de la maison d'Anjou taient parvenus  Louis XI, et aprs lui 
Charles VIII. Charles acheva sa minorit au milieu des dissensions de sa
cour, de sa famille mme, et personne ne pensait que ce jeune prince et
plus que son pre le dessein ni le moyen de revendiquer le sceptre de
Naples par les armes.

Mais Ludovic Sforza tait dcid  se dbarrasser enfin de son neveu; il
voulait tre duc de Milan en titre; il voulait s'agrandir, il lui fallait
de nouvelles alliances et surtout des intrigues politiques, des manoeuvres
sourdes, seul lment o il se sentt  l'aise.

Il craignait la cour de Naples; car Jean-Galas, ce pupille dpouille,
tait devenu le gendre du roi Alphonse. Ludovic avait donc cherch des
appuis de toutes parts; il avait entretenu une troite alliance avec les
Mdicis; mais Laurent tait mort, et il y avait peu de fond  faire sur
le caractre et sur la conduite de Pierre son fils et son successeur.
Alexandre VI, le dtestable Borgia, tait mont sur la chaire de saint
Pierre. Peu importait que son lection et t scandaleuse et vnale.
Sous le prtexte de la paix de l'Italie, Ludovic et les Vnitiens firent
une troite alliance avec le pontife; mais Sforza fut bientt averti par
son frre le cardinal Ascagne, de ne pas compter sur Alexandre, prt  le
trahir sans scrupule pour le moindre intrt. Ludovic  son tour imagina
que bientt la foi des Vnitiens chancelait  son gard. Le roi de Naples
lui demandait enfin que le pouvoir ft rellement remis  Jean-Galas. Il
se voyait menac, abandonn par toute l'Italie; il ne craignit pas de
l'exposer tout entire en y appelant un puissant tranger. Il fit
remontrer  Charles VIII qu'il tait temps d'aller prendre possession de
son royaume de Naples en vertu des testaments qui l'appelaient. Il
offrait ses biens, ses forces, celles de Gnes, hommes, galres, argent;
enfin un trait fut conclu. Charles se prpara  passer les monts, 
joindre son alli Ludovic,  marcher  la conqute. Pour porter la guerre
en Italie, il acheta la paix ou des trves sur toutes ses frontires.
Ferdinand d'Espagne, quelque peu d'intrt qu'il prt  ses parents de
Naples, ne pouvait voir avec plaisir que le roi de France allt les
dtrner et pt de l menacer la Sicile; mais moyennant que, vers les
Pyrnes, on lui abandonnt la Cerdagne, il promit d'tre neutre. Ses
paroles lui cotaient trop peu  fausser pour ne pas en donner  celui
qui s'en contentait et qui en payait le prix.

On trouve dans les mmoires de Gnes que le testament, par lequel Jeanne
rvoquant l'adoption d'Alphonse d'Aragon, avait nomm pour hritier Louis
d'Anjou auquel Ren avait succd, tait rest longtemps gar et qu'un
Gnois, lien Calvo, procura ce prcieux document au roi de France qui ne
l'en rcompensa jamais. Les historiens franais ne disent rien  quoi
l'on puisse rattacher cette anecdote.

(1494) Des ambassadeurs franais prcdrent le roi en Italie et
sondrent les intentions de chaque gouvernement. A Venise on leur
rpondit en termes gnraux d'amiti et de rvrence, et en s'excusant de
donner  un si grand roi des conseils qu'il daignait leur demander.
Pierre Mdicis fit dclarer Florence pour l'Aragonais. Baschi,
l'ambassadeur du roi, demanda au pape l'investiture de la couronne de
Naples pour son matre; mais le saint-pre rpondit que, l'ayant dj
donne  Alphonse II qui venait d'hriter de Ferdinand Ier, il ne pouvait
l'ter  un vassal du saint sige tant qu'il ne l'aurait pas jug et
condamn. Tandis qu'il faisait cette rponse il mariait un de ses fils 
une btarde du roi de Naples. Ludovic seul, et les Gnois,  son
insinuation, secondaient les Franais. Pierre Durf, grand cuyer de
France, tait venu  Gnes prendre les mesures ncessaires, faire armer
des galres, et surtout emprunter de l'argent. Antoine Sauli prta lui
seul 75,000 ducats1, et quand le roi fut  Rome, le mme capitaliste lui
en fournit encore 25,000, sans appeler personne en partage de cette
grande subvention. On quipa onze vaisseaux, douze galres et vingt
galiotes; il vint de Marseille de l'artillerie; Sforza envoya des
troupes. Tandis que le roi Charles passait les monts, le duc d'Orlans
vint  Gnes et conduisit des Suisses. Le cardinal de la Rovere, qui,
depuis l'lection d'Alexandre, se tenait renferm dans la citadelle
d'Asti, s'tait chapp pour venir au-devant des Franais. Jean-Louis
Fieschi prenait parti pour eux; mais Hiblet, brouill avec lui, avait
quitt Gnes pour aller trouver le roi de Naples. Le cardinal Paul
Fregose voulut signaler encore ses vieux jours au milieu de ces troubles.
Il joignit Hiblet, et tous deux promettant de soulever la rivire
orientale de Gnes, persuadrent  Alphonse de prendre l'initiative, de
mettre sa flotte  la mer et de faire ainsi diversion aux prparatifs
qu'on dirigeait contre lui. Ces deux anciens boutefeux montrent sur les
galres napolitaines. En prtendant servir l'Aragonais ils n'avaient
d'autre but que de profiter de ses forces pour essayer de renverser les
Adorno. Ils vinrent jeter l'ancre dans le golfe de la Spezia et prirent
terre; mais Jean-Louis Fieschi accourut pour retenir dans le parti
oppos ses vassaux et ses amis; prompt, disait-il,  combattre son frre
s'il pouvait le joindre. Aprs un long combat, la flotte napolitaine se
retira. Fregosino, le fils de l'archevque, Hiblet Fieschi, ses enfants
et leurs partisans furent laisss sur le rivage de Rapallo o ils
combattaient contre deux mille Suisses que le duc d'Orlans s'tait ht
de faire marcher sur eux. Ils se dispersrent: Fregosino n'attendit pas
la chance de tomber entre les mains qui l'eussent livr  Ludovic, il se
rendit au duc d'Orlans. Les Fieschi, ns dans ces montagnes, en
connaissaient les issues, ils se drobrent  la soldatesque.

Pendant ce temps, les Suisses matres de Rapallo y commettaient
d'pouvantables cruauts; ils pillaient et massacraient; ils avaient
mis  la chane tout ce qui avait sembl pouvoir rapporter une ranon ou
tre bon  mettre en vente. Gnes entire se souleva d'indignation et
d'effroi, quand on vit ces vainqueurs effrns tranant leurs captifs et
talant leur butin dans les rues et sur les places publiques. Un
sentiment d'horreur qui frappa le peuple  cette vue produisit une meute
spontane. On courut contre les Suisses dbands, on leur arracha leurs
victimes, plusieurs furent massacrs. On s'en prit  leurs chefs, aux
Adorno; les officiers franais furent obligs de se retirer sur leur
flotte. Le tumulte ne s'apaisa qu' grand'peine.

Les mercenaires suisses taient alors la seule infanterie qui tnt en
ligne dans les batailles. Les puissances en guerre intriguaient pour se
drober ce secours les unes aux autres. On caressait  l'envi ces
auxiliaires difficiles  conduire et  retenir, gens qui, indiffrents 
toute cause et ne marchant que pour la solde, n'y souffraient ni rabais
ni retard; qui quelquefois prenaient pour nantissement la personne de
celui  qui ils taient engags; pour qui le pillage accompagnait de
droit le combat, et qui appels pour se battre ne s'informaient pas si le
territoire tait ami ou ennemi, si les habitants qu'ils trouvaient devant
eux devaient ou non tre pargns; mais aussi c'taient des stipendis
qui faisaient leur mtier de combattants en conscience, et autrement que
ces bandes d'hommes d'armes, aventuriers du sicle prcdent. Ceux-l,
mnagers des hommes et des chevaux et s'pargnant rciproquement, taient
accoutums jadis  des victoires qui n'avaient presque rien de sanglant.
Leurs combats n'taient gure que des joutes. L'usage de l'artillerie
avait commenc  mettre hors de mesure ces guerriers si habiles  se
conserver. Les Franais et les Suisses venaient montrer une guerre plus
srieuse; et si le pillage tait la plus grande calamit qui accompagnt
les aventuriers, le pillage, qui n'tait pas moindre avec les Suisses,
tait ml de bien plus de sang rpandu sur le champ de bataille.

Charles VIII ne vint pas  Gnes, o probablement Ludovic ne dsirait pas
l'introduire. D'Asti il gagna la Toscane; mais avant qu'il et travers
le territoire lombard, Jean-Galas tait mort  l'improviste; son fils
enfant avait t laiss  l'cart, Ludovic avait pris ce titre de duc de
Milan si longtemps attendu.

Pierre de Mdicis s'tait dclar pour Alphonse: le roi de France
traitait la rpublique florentine en ennemie. Il menaait Sarzane et
Pietra Santa. Mdicis vint au-devant de lui dsarm, s'excusant de ses
alliances avec les Aragonais et implorant son indulgence. Une convention
fut facilement conclue: Charles recevait en grce les Florentins; ils
remettaient pour sret Sarzane, Pietra Santa et Pise; des garnisons
franaises y furent sur-le-champ tablies avant mme que le trait ft
crit. Le roi s'engageait cependant  rendre ces places aux Florentins
aussitt que la conqute de Naples serait acheve: Mdicis se soumettait
 faire prter au roi 200,000 florins par la rpublique; car Charles
manquait d'argent et en demandait partout; mais,  la nouvelle de ce
trait, le peuple florentin indign, se souleva contre les Mdicis;
l'autorit de Pierre fut abolie, lui-mme s'enfuit  Venise. Florence
dputa au roi: toujours amie de la maison de France, asservie et trahie
par ses tyrans qui seuls avaient empch la ville de se dclarer pour la
cause franaise, elle n'avait pas besoin d'eux pour s'y rattacher. C'est
elle, et non les Mdicis, qui ouvrait ses portes  Charles; elle le
suppliait de lui rendre ses forteresses et surtout Pise, cette ancienne
mule de la rpublique qui maintenant tait et devait rester sa sujette.
Le fameux moine Savonarole, l'me de la rvolution populaire contre les
Mdicis, tait de l'ambassade: sa harangue fut une prdication exalte.

Cependant le roi, au moment mme, se mettait hors d'tat de contenter les
Florentins, ou plutt de tenir la clause du trait par laquelle il
n'avait prtendu tre que le dpositaire de la ville de Pise. A sa vue
les Pisans avaient jug que l'occasion tait favorable pour secouer le
joug florentin. S'il restait encore quelque ressentiment des anciennes
factions, c'tait pour rendre odieuses  la ville gibeline par excellence
les chanes que la guelfe Florence lui avait imposes quatre-vingts ans;
La jalousie de cette rivale triomphante s'tait complu  ruiner sa
conqute pour mieux l'assujettir. La misre horrible, fruit de cette
sujtion, fut vivement reprsente au roi dans cette ville dchue; elle
lui demanda sa libert. Charles, touch de ce qu'il voyait, et sans
prvoyance pour regarder au del, laissa chapper une promesse qui fut
aussitt proclame comme un octroi. La garnison trangre fut chasse;
on brisa les insignes de Florence; un rgime libre, un gouvernement
pisan se rtablit sous les yeux du roi tonn qui n'osa rien dsavouer;
mais, parvenu  Florence, il entendit d'autres demandes, qu'il ne sut pas
mieux contredire. Il regretta de s'tre tant avanc. Press de poursuivre
sa route, les Florentins  leur tour obtinrent de lui un trait qui
n'assurait aux Pisans qu'une amnistie, en leur ordonnant de retourner
sous l'obissance de leurs anciens matres. Des ambassadeurs de Gnes
taient venus demander au roi Sarzane et Pietra Santa, puisqu'il avait
entre les mains ces deux places qui leur appartenaient. Il reut trs-
honorablement les envoys. Il arma chevalier Luc Spinola, l'un d'eux,
mais il luda leur demande; c'tait assez de la querelle de Pise, et les
deux forteresses rclames taient de celles qu'il devait rendre 
Florence suivant le trait. Ce dni unissait d'intrts les Gnois et les
Pisans. Le roi se contenta de dclarer que la contestation serait mise
incessamment en arbitrage. L'arme franaise continua sa route. Le pape
se renferma dans le chteau Saint-Ange; mais de l il traita, et Charles
passant plus loin, se prsenta enfin sur la frontire du royaume de
Naples.

(1495) Cette marche imprima partout l'effroi et la stupeur. Le roi
Alphonse se vt abandonn, il se sentait ha, il dsespra d'tre
dfendu. Il abdiqua en faveur de son fils Ferdinand II. Il s'embarqua
avec les trsors publics vols  son successeur et  la dfense du
royaume. Il alla faire pnitence dans un couvent de Sicile, et, peu de
temps aprs, il y mourut au moment de se faire moine. Charles marchait 
grands pas vers sa nouvelle capitale; tandis que le jeune roi Ferdinand
en dfendait les approches, des soulvements populaires y appelaient les
Franais, et Jean-Jacques Trivulze, migr milanais  la solde des
princes aragonais, qui commandait dans la ville, y donna le signal des
dfections. Il prit parti pour les Franais,  qui il demeura attach
tout le reste de sa vie. Ainsi Charles se vit matre de Naples: on vint
de toutes parts le reconnatre et se donner  lui. Parmi les plus
empresss se distinguaient le cardinal Fregose et Hiblet Fieschi qui,
quelques mois auparavant combattaient contre ses troupes. Ils venaient
voir si dans ces nouvelles combinaisons ils ne pourraient en trouver
quelqu'une funeste aux Adorno.

Les succs inous du conqurant devaient tre promptement suivis de
revers. En peu de mois, faute d'habilet et de prudence,  Naples la
noblesse et le peuple avaient t mcontents. Les Franais eux-mmes ne
montraient que dgot, ne rvaient que la France. Des vnements srieux
vinrent bientt avertir Charles qu'il fallait se hter d'en reprendre le
chemin ou se rsoudre  ne plus voir Paris. Toute la haute Italie se
soulevait dj pour lui fermer le retour. Il distribua  ses lieutenants
la moiti de son arme pour la garde de Naples et des provinces. Avec le
reste il rtrograda rapidement vers Rome, la Toscane et la Lombardie,
pour regagner Asti et la frontire de France.

Le perfide Ludovic n'avait eu besoin des Franais que pour s'assurer la
couronne ducale de Milan. Son but atteint, il avait promptement pens 
se dlivrer d'allis exigeants, trop puissants pour n'tre pas de mauvais
voisins. Il avait ligu toutes les puissances d'Italie effrayes des
rapides conqutes de l'arme franaise.

Le retour de Charles tait hriss de difficults. Les semences qu'il
avait imprudemment rpandues dans son premier passage en Toscane avaient
port leur fruit. Tout y tait en guerre, et Gnes en avait sa part. Le
More avait dj pass pour l'auteur du conseil qui poussa les Pisans 
demander leur libert et  se conduire comme si elle leur avait t
octroye. Depuis il les avait incits  rsister, quand en vertu du
trait fait  Florence on avait voulu les ramener  l'obissance. Il
avait dispos les Gnois  secourir une ancienne rpublique tombe qui
voulait renatre  la libert. Des ambassadeurs pisans rclamrent devant
le snat de Gnes la sympathie des coeurs libres, la piti pour leurs
infortunes, le concours pour leurs gnreux efforts. On embrassa leur
cause avec enthousiasme; on fournit de l'argent, des armes, les
populations du territoire gnois voisines des Pisans sont organises pour
leur porter assistance; en un mot, Gnes se livre avec joie  une guerre
o retentit le nom de libert, mais qui surtout peut lui faire rcuprer
Sarzane et Pietra Santa. Les Florentins demandent  Charles appui et
justice en vertu de leurs accords; les Pisans lui demandent de leur
tenir sa royale promesse: il flotte hsitant entre des engagements
contradictoires et au milieu de ses propres embarras. Il envoie quelques
troupes  Pise, il rpond aux Florentins que c'est leur faute, et non la
sienne, si aucun de leurs sujets ne veut porter leur joug.

Ces dispositions diverses ne promettaient pas au roi que les pays qu'il
devait traverser lui livrassent un passage facile: les hostilits
clataient; Ludovic avait pris les armes pour enlever Asti: cette ville
perdue et ferm l'issue vers laquelle Charles dirigeait sa retraite;
c'tait le patrimoine du duc d'Orlans, petit-fils de Valentine Visconti;
et de l ce prince menaait lui-mme le duch de Milan sur lequel il ne
cachait pas ses prtentions hrditaires. Il y avait double intrt  le
dposter; mais les Milanais furent repousss, et, loin de leur
abandonner Asti, le duc d'Orlans leur prit Novare.

Charles, doutant s'il trouverait cette route ouverte, avait envoy 
Gnes un ngociateur charg de lui assurer au besoin le passage et
rembarquement. Ludovic y avait mis ordre; il avait dfendu de fournir
aucun secours aux Franais; il avait fait squestrer des galres dont
l'armement aux frais du roi avait t commenc avant la rupture. On
rpondit au messager de Charles que s'il venait  Gnes, il n'y
trouverait que des partisans affectionns et respectueux parmi lesquels
les armes lui taient inutiles. On n'admettrait avec sa personne que
cinquante individus de sa suite. Cependant les Adorno surent qu'avec lui
marchaient le cardinal de la Rovere, et les Fregose, et Hiblet Fieschi.
Ils en prirent l'alarme, ils craignirent  l'approche de ces ennemis les
intrigues de l'intrieur autant qu'un coup de main. On bannit beaucoup de
citoyens qu'on suspecta: on se mit en dfense. Jean-Louis Fieschi et les
Spinola persistant dans leur coalition avec les Adorno dont ils taient
les soutiens, mirent sous les armes dix mille hommes. Le roi avait
dtach de ce ct un corps command par Philippe de Savoie. Il venait,
soit par la force, soit par les intrigues des migrs gnois qui le
guidaient, faire ouvrir les portes de Gnes. On pntra jusqu'au Bisagno;
on ngocia avec Adorno mme. Il n'avait qu' se dtacher de Ludovic;
son autorit lui serait conserve. Sarzane et Pietra Santa toujours
gardes par les garnisons franaises seraient rendues immdiatement  la
rpublique, on la comblerait des faveurs les plus distingues; mais le
roi faisait promettre en vain. Quand les Fregose taient aux portes, les
Adorno ne voyaient que des piges et des ennemis qui venaient leur
arracher le pouvoir. Les Franais allrent rejoindre l'arme du roi; il
tait temps, elle se battait  Fornoue.

Cette bataille ouvrit  Charles un passage glorieux, et Gnes laisse 
l'cart chappa  la tempte. Ludovic se hta de faire ou de subir une
paix spare. Charles, non moins press de se revoir en France, la fit 
peu prs sans garantie. Le duc de Milan abjurait l'alliance de Ferdinand;
Novare lui tait rendue; il conservait la seigneurie de Gnes sous la
suzerainet de la France, On rendait aux Gnois la Spezia et les autres
places que l'arme franaise avait occupes en faisant sa retraite,
except Sarzane dont on ne parlait pas; il leur tait ordonn de rappeler
les troupes fournies  Pise, sans plus prendre part  cette querelle.
Pour toute sret de ces conditions et de la foi du duc, il tait stipul
que le Castelletto de Gnes serait mis en dpt entre les mains du duc de
Ferrare, et ce prince tait le beau-pre de Ludovic. Aprs cette unique
prcaution prise, et le roi parti, on mprisa les promesses qu'il avait
exiges: ses commissaires vinrent mettre des vaisseaux en rquisition
pour porter des troupes au secours du Chteau-Neuf de Naples, car
Ferdinand tait dj rentr dans la ville, et il assigeait les Franais
dans cette citadelle. Ludovic tait bien loign de consentir  cet
emploi des navires de Gnes, quoique la dernire convention l'et prvu.
On offrit les vaisseaux, mais on objecta que le trait ne portait pas que
ce ft pour mettre des trangers  bord, et on dclara qu'on n'y
recevrait ni Franais ni Suisses. Le temps se perdit dans cette chicane.
On apprit que le Chteau-Neuf s'tait rendu. Les Franais, forcs de
renoncer  une expdition sans but dsormais, remportrent leur argent en
accusant et les Gnois et Ludovic. Quelques mois aprs (1496), l'officier
franais qui commandait dans Sarzane proposa de vendre la place  la
rpublique2: on envoya aussitt vers lui des dputs et de l'argent.
L'infidle gardien prit vingt-cinq mille ducats; il renona  sa patrie:
on lui prostitua le titre de citoyen de Gnes; mais il alla en jouir
ailleurs avec le prix de sa trahison. L'exemple tenta aussitt le
commandant de Pietra Santa, on conclut avec lui; mais au moment o il
devait livrer la place, les Lucquois, plus voisins, enchrirent sur le
march des Gnois et entrrent en possession. Lucques et Gnes s'taient
allies pour secourir Pise; cet vnement rompit leur accord. Les Gnois
voulaient employer leurs forces, si Ludovic ne leur prtait les siennes,
pour reprendre ce dont ils se croyaient lgitimes propritaires comme
acheteurs premiers en date. Ludovic, que ces querelles contrariaient,
leur rpondit par des refus absolus qui redoublrent les griefs et la
dsaffection envers son gouvernement. Dans une assemble du conseil,
Etienne Giustiniani proposa de dclarer solennellement qu'on ne lui
accorderait ni contributions ni assistance avant qu'il leur et fait
rendre leur proprit de Pietra Santa. Le gouverneur Adorno et son parti
s'alarmrent vivement d'une proposition qui devait blesser le duc de
Milan;  force de brigues ils la firent rtracter. Dans le mme temps
l'intrieur de la rpublique voyait se rallumer des jalousies et des
querelles. Une crmonie religieuse o les nobles paraissaient seuls
avait t autrefois en usage; tombe en dsutude depuis vingt ans, leur
jeunes gens s'avisrent de la renouveler. Cette imprudence n'tait pas de
saison, elle fut mal accueillie par les populaires; des rixes
s'ensuivirent: la ville fut  la veille d'une meute gnrale. Adorno
s'employa, ordonna, supplia; les populaires furent inflexibles, et leur
obstination l'emporta. La procession de la sainte croit3, car c'tait le
sujet de la querelle, devint commune  tous les citoyens. Les nobles, qui
avaient fait la dpense des ornements d'orfvrerie au milieu desquels le
bois vnrable tait port, en furent rembourss malgr eux, et ils
donnrent  l'glise ces deniers qu'ils trouvaient honteux d'tre
condamns  reprendre. Les mmoires du temps mettent de l'importance 
cette petite contestation; elle prouvait que le peuple ne voulait
souffrir ni privilge ni distinction exclusive. Il en resta des ferments
de haine. Ce sont des indices de dispositions profondes qui venaient de
plus loin, et dont nous verrons bientt l'explosion. Cependant tout
redevint tranquille en apparence.

Nous noterons en passant que l'empereur Maximilien avait paru en Italie:
on supposa  sa venue de profondes combinaisons; mais il se contenta
d'errer en Toscane, de recevoir des hommages  Pise,  Gnes, et de
demander partout de l'argent. A cette occasion les Gnois crurent devoir
solliciter de lui la confirmation de leurs antiques privilges, la
fixation de leurs limites de Vintimille  la Magra et la restitution de
Pietra Santa. Il est curieux de voir, d'une part, une rpublique, soumise
au seigneur de Milan, parler encore comme si elle se gouvernait par elle-
mme; et, de l'autre, sa prtendue indpendance concilie avec
l'apparente soumission aux vieilles prtentions de la couronne impriale.
Tel tait le prjug: on croyait encore que le parchemin et le sceau
auraient plus de vertu que celui qui les donnait n'avait de puissance.
Maximilien lui-mme se garda bien de prodiguer ses dons, quelque peu
coteux qu'ils fussent. Il rpondit aux Gnois qu'il dlibrerait de leur
requte, et luda d'y satisfaire.


CHAPITRE II.
Louis XII en Italie; seigneur de Gnes.

A cette poque moururent deux hommes dont l'ambition et la turbulence
avaient longtemps agit leur patrie. Hiblet Fieschi trouva sa fin 
Verceil, et le bruit se rpandit qu'il avait pri empoisonn. Le cardinal
Paul Fregose termina  Rome sa carrire orageuse. Tour  tour archevque,
doge, pirate, prince de l'glise, doge encore, usurpateur du sige ducal
sur son oncle et sur son neveu, il avait vieilli dans les intrigues et
dans ces esprances insenses, ces haines impuissantes, ces entreprises
sans fondement qui sont propres  l'migration; il tait mort dans le
regret et l'ennui de ne pouvoir rien contre ses anciens mules.

L'archevch de Gnes fut dvolu  Sforzino, fils naturel de Jean-Galas.
Le peuple redoubla de plaintes en se voyant enchan par un lien de plus.
On fut bless d'avoir  payer la dette de l'oncle envers la famille qu'il
avait dpouille. La disposition populaire ne devint pas plus favorable
par le spectacle du faste que Ludovic vint dployer en visitant Gnes et
de la somptueuse rception que les Spinola lui firent les premiers, ni
par la dispendieuse magnificence de commande que la ville fut oblige de
dployer. Mais pendant ces ftes le destin de Gnes et celui de Sforza
changeaient. Charles VIII tait mort, Louis XII lui avait succd.
C'tait ce mme duc d'Orlans, matre d'Asti, qui avait fait la guerre
autour de Gnes, et qui se portait pour vritable hritier des Visconti
au duch de Milan.

(1499) Louis XII annonce qu'il vient revendiquer son hritage, et,
traitant en ennemi tout ce qui obit  son comptiteur, il fait arrter,
il chasse de son royaume tous les Lombards et tous les Gnois. Son arme
passe les monts. Le More troubl ramasse ses forces; il demande  Gnes
de lui fournir trois mille hommes et leur solde de trois mois. Le conseil
accde promptement; mais l'argent doit sortir de Saint-George, et l on
est lent  obir; on incidente sur les formes, sur les srets. Augustin
Adorno, le gouverneur, impatient de montrer son zle au duc, mande chez
lui les capitalistes les plus connus comme opposs au gouvernement ducal;
il les renferme et les ranonne; il donne leurs engagements extorqus
pour srets  Saint-George. La leve de deux mille hommes se fait: Jean
Adorno, qui doit commander l'infanterie ducale, met cette troupe en
marche pour dfendre Alexandrie que les Franais menaaient; mais telle
a t la lenteur que la mauvaise volont du public de Gnes a cause
qu'Alexandrie est dj rendue aux lieutenants du roi. Cette approche et
le ressentiment de la dernire violence d'Adorno allaient inciter les
Gnois  un soulvement; la terreur avait dj produit ailleurs un effet
plus imprvu: Ludovic s'tait senti incapable de rsister  une tempte
si prompte. Il fit d'abord disparatre ses enfants, sa famille et ce
qu'il put enlever de ses trsors. Aprs ces prparatifs il dclara qu'il
rsignait la couronne ducale en faveur de son fils qu'il avait mis en
sret, et, s'enfuyant par les lacs et par les Alpes, il alla se cacher
en Allemagne.

Gnes, affranchie de son joug par cet abandon, ne conserva pas celui des
Adorno. Cependant, dpossds du pouvoir, ils n'avaient pas quitt la
ville; ils faisaient ngocier auprs des Franais, ils essayaient de
maintenir leur poste en changeant de protection souveraine; mais le
public voulait les chasser. On aimait mieux se donner au roi en obtenant
des conditions favorables que d'tre vendu par des oppresseurs. Ceux-ci
se dtromprent de leurs esprances, et se retirrent. Le roi, parvenu 
Milan, envoya un dlgu pour prendre possession des tats de Gnes en
son nom, en promettant de conserver les privilges du pays. Ces
privilges revus et confirms, Louis en jura le renouvellement ainsi que
le maintien des lois gnoises devant une solennelle ambassade de vingt-
quatre dputs populaires et nobles, qui vinrent de Gnes lui prter le
serment de fidlit. Il ne suivit pas les derniers exemples. Il
n'abandonna pas Gnes  la domination d'un gouverneur gnois dont la
partialit pt compromettre la puissance qui lui serait confre.
Philippe Ravenstein de Clves fut envoy comme gouverneur royal. Sous lui
Jean-Louis Fieschi conserva la principale influence.

Mais Louis retourna bientt en France, et aussitt aprs son dpart, le
parti qui, dans Milan, tait favorable aux Sforza, le parti qui
s'appelait encore gibelin, invita secrtement le More  venir tenter la
fortune. Les trsors qu'il avait cachs en Allemagne lui servirent 
lever une arme de Suisses. Il parut, et la plus grande partie des
Lombards le reurent avec enthousiasme. Il rentra dans Milan (1500) et
s'occupa de faire revenir sous son obissance toutes les portions de ses
anciennes seigneuries. Les Gnois, qui avaient fait clater une vive
haine contre lui, craignirent de s'tre dclars trop tt, et,
dsesprant du pardon d'un tel matre, ils se mirent en dfense. On somma
Jean-Louis Fieschi, les seigneurs de Monaco et quelques autres voisins
allis ou tributaires de la rpublique de lever des troupes. On se
procura douze cents soldats, le roi en envoya six cents par la Provence,
car Trivulze, qui tenait tte  Ludovic en Lombardie, n'avait aucune
force  dtacher de son arme. Cependant le More intriguait dans Gnes,
il suscitait les partisans qui avaient laiss les Adorno, pour faire
dclarer la ville en sa faveur: la faction oppose s'agitait en sens
contraire, et proprement le dbat entre le roi de France et l'ancien duc
de Milan n'tait  Gnes que la lutte de Fregose et des Adorno. Ce n'est
pas dans cette ville que la question fut dcide, mais  la porte de
Novare; Trivulze et Ludovic y taient en prsence: il y avait des
Suisses dans les deux camps; ceux du More furent pratiqus et le
trahirent. Ils lui refusrent d'abord de se battre contre d'autres
Suisses, puis de dfendre sa personne ou de capituler pour lui. Ils lui
permirent de sortir dguis au milieu d'eux pour tenter de se sauver dans
leur retraite. Il fut reconnu; ils le livrrent. Le malheureux Ludovic,
conduit en France, languit dix ans et mourut dans une dure captivit.

Etranges effets de l'ambition! Un roi clment, pour jouir en paix de sa
conqute, use d'une rigueur inflexible envers un prince dpouill que la
trahison seule a fait tomber entre ses mains. Le puissant monarque de
France, dj nanti du duch de Milan, en mendie auprs de Maximilien la
chimrique investiture, sacrifie pour l'obtenir des intrts rels, et
s'humilie pour devenir vassal d'un empereur sans force et sans dignit.
Un aveuglement nouveau poussa Louis  revendiquer aussi la couronne de
Naples. Dans ce but un roi gnreux prte ses forces aux Florentins pour
opprimer la libert pisane, et envoie ses troupes recevoir un chec sous
les murs de Pise. Un prince honnte homme caresse l'indigne Alexandre VI
et consent aux usurpations frauduleuses et violentes du btard Borgia. Ce
prince vertueux fait plus, il ne craint pas de se rendre complice du
perfide Ferdinand d'Espagne qui, sous prtexte de dfendre les tats de
ses parents de Naples, se fait livrer leurs places, tandis que, par un
odieux trait fait entre lui et Louis, ils avaient dj rgl le partage
de tout le royaume.

Frdric, frre d'Alphonse II, avait succd  Ferdinand son neveu. Il ne
put rsister  la perfidie de l'Espagnol et aux forces runies des deux
rois. Rduit  capituler, il prfra du moins la foi de Louis  celle
d'un indigne parent; il accepta une pension du roi, et alla vivre et
mourir en France.

(1501) Les Gnois avaient t appels  concourir  la conqute; huit de
leurs vaisseaux se joignirent  dix vaisseaux franais. Ravenstein, leur
gouverneur, commanda cette expdition et prit le titre d'amiral de Gnes;
mais les troupes du roi taient dj dans Naples quand la flotte parut
devant le port; de l elle passa au Levant. Le Turc faisait la guerre aux
Vnitiens; Louis tant alors alli de ceux-ci voulut les secourir.
Ravenstein fit sa jonction avec trente-quatre galres vnitiennes: ces
forces combines attaqurent l'ennemi dans l'le de Mtelin: ce fut sans
fruit et sans gloire. Les Franais et les Vnitiens s'accordrent mal;
les Franais mme, dit-on, montrrent peu de bonne volont pour faire
honneur  leur amiral, mcontents d'obir  un Belge. Les Gnois, dont
les historiens le racontent ainsi, ne disent pas s'ils firent mieux leur
devoir que les autres; mais nous savons qu'ils avaient dj rsist  la
proposition d'aller porter assistance  Venise. Les deux rpubliques
taient toujours assez mal disposes l'une envers l'autre, et de plus les
Gnois avaient craint ou affect de craindre d'exposer  la colre des
Turcs leur colonie de Scio qui existait encore.

Ce mauvais succs d'une expdition coteuse ne disposait pas
favorablement les esprits; mais la prsence du roi vint faire diversion.
Il voulut visiter Gnes. A cette annonce on fit de grands prparatifs qui
ne furent pas sans difficults. Les fleurs de lis furent partout
arbores; mais Ravenstein, en faisant repeindre le palais public et en y
plaant les emblmes du roi, crut devoir supprimer les aigles qui
l'avaient toujours dcor. Le peuple en murmura, soit que, tandis qu'on
avait tant de fois lud l'obissance rclame par les empereurs, on
aimt encore  faire regarder Gnes comme une ville impriale, soit qu'il
restt des souvenirs gibelins qui s'attachaient  ce symbole. Quand le
roi parut, il s'leva un autre sujet de contention: les nobles
prtendirent marcher les premiers; les populaires taient dcids  ne
rien souffrir qui marqut leur infriorit: la querelle fut vive et
opinitre. Ravenstein fut oblig d'ordonner que l'ge seul rglerait les
rangs. Aprs cet incident la rception fut honorable et cordiale. Tous
les grands avaient brigu d'avoir le roi pour hte. Jean-Louis Fieschi
eut la prfrence dans son palais de Carignano. Louis montra beaucoup de
bonhomie; il entrait familirement chez les citoyens. Les plaisirs se
succdaient. Les dames de la ville se runirent pour inviter le roi  une
fte: il se plaisait  leur conversation; il dansait avec elles et
embrassait ses danseuses, ce qui passa pour un usage franais. Il partit
en assurant que de sa vie il n'avait joui d'un temps aussi agrable; et
le conseil, le gouverneur prsent, ne manqua pas d'ordonner par dcret
que le souvenir de la visite du roi serait  perptuit le sujet d'une
fte publique annuelle.

Mais tous ceux qui courent au spectacle d'un roi et de ses pompes n'en
sont pas pour cela mieux affectionns. Cependant Louis avait trouv bon
que huit commissaires vinssent lui porter les demandes que la ville
voudrait lui faire, et il parut dispos  accder  tous les voeux.

On lui demanda d'abord que Gnes pt rester neutre dans la guerre qui
s'allumait entre lui et Ferdinand; car l'Espagnol, aprs la conqute,
n'avait pas t plus fidle pour son alli qu'envers ses parents. La
neutralit fut accorde. Au surplus, le royaume de Naples tait dj
perdu pour Louis, et bientt une trve de trois ans entre les deux rois
laissa respirer l'Italie.

Les commissaires gnois demandaient ensuite la facult de renouveler
l'lection des magistratures gnoises tous les ans, et la soumission des
titulaires sortant de charge au syndicat, c'est--dire  une svre
reddition de comptes,  une enqute sur leur administration et  un
jugement solennel qui pouvait seul les dcharger et les absoudre1. Ce
recours tardif contre l'oppression et la prvarication, ce point d'appui
donn  l'opinion publique, usage cher au peuple gnois, devint une
institution essentielle dans l'organisation des pouvoirs publics, et elle
a t religieusement conserve jusqu'aux derniers temps. Louis ne refusa
pas d'autoriser ces rglements, seulement il tmoigna de l'tonnement et
de la rpugnance pour les lections annuelles, coutume si trange aux
yeux d'un roi de France.

Mais il tait d'autres sujets plus difficiles  rgler, parce que la
politique de Louis les compliquait. Les Gnois voulaient toujours
rcuprer Pietra Santa; ils s'taient adresss au cardinal d'Amboise, ils
avaient offert 25,000 cus, et, bercs d'esprances, ils n'avaient rien
obtenu. Jrme Spinola, seigneur de Piombino, press par Csar Borgia qui
voulait le dpouiller, avait voulu vendre sa seigneurie  la rpublique.
Elle tait flatte de l'ide de cette acquisition. Louis, aprs avoir
fait esprer son consentement, le refusa; il craignit de blesser
Alexandre en empchant le fils du pape de commettre une injustice de plus
(1504). Enfin, dans la dtresse o se trouvaient les Pisans, ils
s'taient rduits  offrir de se placer sous l'obissance des Gnois. Le
roi parut balancer sur cette proposition, et, au moment o l'on se
flattait qu'il autoriserait  l'accepter, il le dfendit formellement.
L'orgueil national s'en offensa, et l'opinion s'alina d'autant plus du
gouvernement franais que les jalousies du peuple et de la noblesse s'y
mlrent. Les nobles furent accuss d'avoir dtourn le roi de souffrir
cet agrandissement de pouvoir et de territoire. On s'en prit surtout aux
Fieschi qui, de tous les Gnois, avaient le plus d'ascendant auprs du
roi et du gouverneur; on leur imputa d'avoir t gagns par l'argent des
Florentins au dtriment des intrts et de la gloire de la patrie.


CHAPITRE III.
Mouvements populaires; gouvernement des artisans. - Le teinturier Paul
de Novi, doge. - Louis XII soumet la ville.

Les annalistes du pays ont marqu comme un vnement de haute importance
cette petite querelle de prsance qui avait clat  l'entre de Louis
XII et le triomphe que le gouvernement franais avait t oblig
d'attribuer aux populaires. Ces crivains ont eu raison en ce sens que
c'tait un symptme d'une opposition de droit et de prtentions qui
devaient finir par changer la face de l'tat et des partis.

La noblesse, les nobles proprement dits jouissaient de leur glorieuse et
splendide existence; mais, carts par la jalousie plbienne de la
premire place et souvent de toute entre au snat, leurs efforts
n'avaient jamais pu renverser cette barrire qu'un prjug sculaire
affermissait. Dans cette position, leur patriotisme ne pouvait tre le
mme que s'ils avaient domin dans la ville. Rien ne les attachait 
l'indpendance d'une patrie o, si elle se gouvernait par elle-mme, ils
avaient lgalement pour matres ceux qu'ils estimaient leurs infrieurs.
Une telle situation renforait l'gosme, renfermait les grands dans
leurs intrts privs, et ne leur laissait chercher que leur propre bien
au milieu des affaires publiques. Quand les Adorno et les Fregose,
profitant de ce qu'ils n'taient pas rputs nobles, s'taient empars du
pouvoir en se le disputant, la noblesse avait t pousse dans leurs
dmls par l'esprit d'intrigue, par le dsir d'aider ces familles
usurpatrices  se dtruire l'une l'autre, par l'espoir de profiter de
quelque conjoncture pour les supplanter. Elle avait oppos peu de
rsistance quand la seigneurie avait pass aux mains des trangers. Elle
avait brigu la faveur des rois de France, des Visconti, des Sforza; mais
quand ces princes avaient cru devoir prendre leurs lieutenants parmi les
Gnois, l'autorit de la loi excluant les nobles, ils avaient combin
leurs manoeuvres subalternes autour des Fregose et des Adorno. Les Doria
favorisaient le parti de Fregose, mais avec peu d'ardeur. Les Spinola
avaient perdu leur popularit en s'alliant aux Adorno. Les Fieschi
paraissent les plus ambitieux et les plus hardis: on les trouve sous tous
les rgimes comme dans toutes les querelles. Quand enfin le roi de
France, matre de Milan, domina paisiblement dans Gnes et y tablit des
gouverneurs trangers au pays, les nobles, et les Fieschi tous les
premiers, se rallirent  ce pouvoir et se conduisirent moins en Gnois
qu'en courtisans franais. Leur opulence, leur clat, leurs manires leur
attirrent les gards et la faveur des seigneurs et des chevaliers de la
cour de Louis. Lui-mme, comme ses ministres et ses capitaines, voyait
avec mpris des bourgeois, qui, arms de leurs privilges de commune, ne
voulaient pas rendre  des nobles de race le respect et l'obissance,
apanage des roturiers. On se prvalait de cette partialit. Elle excitait
le dpit des plbiens et l'insolence de leurs adversaires.

On nommait populaire tout ce qui n'tait pas noble; mais cette masse
tait loin d'tre homogne. Et d'abord c'tait un singulier prjug que
celui qui comptait pour plbiennes ces familles en possession depuis
cent cinquante ans de fournir alternativement des doges ou des princes 
leur patrie.

Les marchands, et avec eux la haute bourgeoisie, maintenaient contre la
noblesse les droits politiques dont s'taient empars,  son exclusion,
leurs devanciers Boccanegra, Montaldo et les autres capelacci; mais ils
se prvalaient envers la classe infrieure des avantages de la
considration et de la fortune; en un mot, dans leur aristocratie
plbienne, ils souffraient  peine de mettre les nobles de part, et ils
repoussaient toute communaut avec les artisans.

Ceux-ci avaient plusieurs fois tent quelques efforts pour ramener la
patrie commune  la pure dmocratie. Plus attachs que les classes
suprieures  l'indpendance nationale, ils taient les plus mcontents
du gouvernement franais. Ils accusaient les mnagements et
l'indiffrence des marchands que l'intrt de leur ngoce occupait seul;
ils dtestaient la servilit et la corruption des nobles qui vendaient la
rpublique; ils taient surtout aigris par les manires insultantes
qu'on avait l'imprudence d'employer  leur gard; ils sentaient leur
force et ils se disposaient hautement  en user.
Suivant les positions et les menes, une partie de ces artisans taient
en gnral lis avec les marchands quand il fallait s'opposer aux nobles.

Souvent, au contraire, la partie la plus infrieure se laissait exciter
contre l'arrogance des plbiens leurs gaux. C'tait alors la dmagogie
aux ordres de la noblesse.

On dit que ces lments de discorde furent mis en jeu par une main
puissante.

Quand le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, le fameux de la Rovere,
devint Jules II, aprs la mort d'Alexandre VI, les habitants de Savone,
parmi lesquels il avait pris naissance, s'adressrent  lui pour tre
affranchis de la tyrannie gnoise; car Gnes, obissant au roi de
France, traitait les villes du territoire en sujettes. Jules assura ses
compatriotes que les Gnois auraient bientt trop d'affaires pour
tyranniser leurs voisins. On voit cette menace s'effectuer sans retard:
c'tait au moment o la richesse et la prosprit semblaient aveugler
tout le monde. Il en tait, disent les contemporains, comme d'un coursier
tenu trop longtemps en repos et trop bien nourri qu'on ne peut plus
accoutumer au frein. Il se manifestait des signes d'impatience; et, ce
qui annonait une grande rvolution, des combinaisons nouvelles avaient
entirement dissous ce qu'il restait des distinctions de guelfes et de
gibelins; on voyait les anciens affilis de ces factions, mls ensemble,
se sparer en divisions opposes toutes nouvelles.

Le temps de l'lection des magistrats tait arriv (1506). Le gouverneur
tait absent; on ddaigna de demander  son lieutenant la permission de
procder, premire nouveaut sans exemple; mais  peine on a fait les
renouvellements ordinaires dans le snat mi-parti de nobles et de
populaires, les nouveaux snateurs plbiens demandent qu' l'avenir le
partage en nombre gal soit corrig. Il y a, disaient-ils, trois ordres
distincts, et ils ont droit chacun au tiers des suffrages. Il y a la
noblesse, les marchands, les artisans d'tat honorable. Les nobles
s'opposaient  l'innovation. Ils sont eux-mmes, disaient-ils, marchands,
banquiers, armateurs, comme les populaires, et l'industrie commune  tous
ne peut servir de prtexte aux plbiens pour se crer un double vote.
Cette vive contestation ne resta pas renferme dans les murs du palais;
elle s'agita partout au dehors et sur les places publiques. Les jeunes
nobles eurent de frquentes rixes avec les populaires; elles dgnrrent
en combats o l'on tira l'pe, et toute altercation se tournant en
dissension politique et publique, la multitude vient en armes redemander
pour sa garantie les deux tiers des voix et des charges. Elle crie Vivent
le roi et le peuple! Un noble Doria est massacr parce que le peuple a
t insult en passant devant chez lui. Jean-Louis Fieschi arme ses
partisans, et vient prendre position au centre de la ville pour s'opposer
aux populaires. Le lieutenant du gouverneur, sans armes, se prsente
entre les deux partis; il suspend l'attaque; mais, intimid et cdant,
malgr Fieschi et les nobles,  des voeux si opinitrement appuys, il
consent que le conseil soit convoqu pour dlibrer sur la rpartition
des emplois; c'tait donner gain de cause au peuple. Peu de nobles
osrent se rendre  l'assemble. Elle ratifia la proposition dmocratique
en reconnaissant trois classes distinctes dans la rpublique; elle leur
adjugea  chacune le tiers des charges. Douze pacificateurs furent nomms:
leur premier soin fut de dputer au roi pour lui faire agrer la
dlibration prise, en excusant le tumulte qui l'avait provoque. Le roi
parut s'en contenter, mais de nouveaux dsordres avaient clat dans
l'intervalle. Ce n'tait plus pour renforcer la haute bourgeoisie et les
marchands que les artisans avaient travaill. Le bas peuple ainsi
autoris et toujours arm voulait commander seul: il pilla plusieurs
maisons. Les populaires considrables furent rduits  se renfermer chez
eux, honteux et embarrasss de trouver des matres l o ils
n'attendaient que de dociles auxiliaires. La noblesse, menace et ne se
voyant plus en force, migra de tous cts. Jean-Louis Fieschi donna le
signal en se retirant  Montobbio: l, on vint le joindre en foule. On
choisit des syndics, on rgla des contributions pour la dfense commune.
Le peuple  son tour nomma des surveillants pour pier les mouvements des
nobles et pour intercepter leur correspondance avec la ville. Cependant,
sur le bruit de ces mouvements dsordonns, le roi envoie Ravenstein pour
reprendre le gouvernement que son lieutenant avait laiss flotter. Les
deux partis dputent au-devant de lui. Fieschi et les commissaires de la
noblesse l'atteignent  Asti et n'ont pas de peine  l'irriter contre les
prtentions des plbiens et contre les dsordres de la populace;
nanmoins ils s'abstiennent de rentrer  sa suite. Ravenstein approche;
les magistrats vont  sa rencontre lui porter les respects des citoyens
et conduire une garde d'honneur de jeunes populaires. Il remet  les
entendre dans la ville et les chasse en quelque sorte devant lui. Cette
svrit alarme: l'effroi est grand quand,  son entre, il fait dresser
des potences sur les places publiques et se renferme au palais. Il y
avait  procder  des lections; on lui demande avec l'ordre de les
faire s'il faut suivre le nouveau rglement: en n'obtient aucune rponse;
le peuple toujours souponneux dit que le gouverneur veut faire
marchander son suffrage. Tout  coup Fieschi quitte sa retraite et
revient dans son palais de Via Lata. Les nobles l'y suivent; on y amasse
des armes, on soudoie des mercenaires. Le peuple demande au gouverneur de
garantir la vie des citoyens et la scurit de la ville; il redemande
les lections retardes. La permission d'lire est enfin donne. On
procde suivant le dernier rglement, et le snat est  peine form sur
ce nouveau modle qu'il enjoint  Fieschi de sortir de la ville. Sur son
refus, le peuple prend sur lui l'excution du dcret; il s'assemble
arm. Cette fois les artisans seuls sont matres de la dlibration. Les
riches, les ngociants, sans crdit et accuss de lchet, d'indiffrence
pour les intrts communs, sont obligs d'abandonner la place. Les
acclamations populaires nomment huit tribuns chargs de contrler les
actes du gouvernement, de protger les droits du peuple et de faire
excuter ses voeux. Le plus distingu de ces tribuns tait Paul de Novi,
teinturier, homme de courage et qui ne manquait pas de talent. Nous
savons, au reste, qu'il tait propritaire, il possdait une maison. Le
tribunat fut conduit en triomphe et install au palais. Une populace 
demi-nue se dvoua  lui servir de garde et d'instrument. Avec ce
secours, les tribuns imprimaient la terreur; ils bravaient le
gouverneur, le snat et la magistrature; ils rendaient la justice  leur
gr. Ce qu'ils voulaient ils le faisaient exiger par la multitude. Ils
envoyrent deux mille cinq cents hommes pour carter Fieschi, qui ne
s'tait loign que de quelques milles; une foule anime  faire
triompher la dmagogie et le pillage, resta matresse de presque toute la
rivire.

Cependant, dans la ville, ces soutiens du pouvoir populaire faisaient la
loi  leurs propres magistrats. Les brigands, les bannis accoururent, et
la confiance du peuple fut pour les plus audacieux. La lutte redoutable
des pauvres contre les riches s'tablit sans plus de distinction d'ordre
ou de parti. On appela de Pise un capitaine assez renomm, appel
Tarlatino, dans l'esprance qu'il mettrait quelque discipline au milieu
de cette multitude arme, qu'il aiderait  rprimer l'insubordination et
le dsordre: il n'y put russir.

Les tribuns, voulant perptuer leur autorit en la rendant considrable
par quelque exploit, arrtrent qu'on armerait pour aller reprendre
Monaco sur la famille Grimaldi. On enrla les citoyens; on requit
violemment l'argent et les approvisionnements ncessaires. Ce qui restait
de gens senss avertissait que l'entreprise tait au-dessus des forces;
Ravenstein s'y opposait. La volont souveraine du peuple fit partir les
galres et marcher Tarlatino. Louis crivait pour ramener les citoyens
gars, pour leur offrir paix et pardon; mais quand les magistrats se
runissaient pour entendre ces invitations paternelles, la populace se
livrait  de nouveaux excs, comme pour rendre toute pacification
impossible. Ravenstein le jugeant ainsi, quitta Gnes.

Alors le peuple se donna de plus en plus carrire. Quelques meneurs
s'avisrent de proposer que le pouvoir ft dfr  un corps nombreux
dont les membres recevraient un large salaire. La participation aux
affaires publiques en devint d'autant mieux un objet de jalousie et de
manoeuvres. Il se forma tout  coup des congrgations, ou plutt des
associations et des compagnies qui, sous des noms de saints et de
madones, prtendaient servir la libert et qui l'opprimaient  l'envi. On
recommenait  distinguer dans cette tourbe populaire les partisans des
Adorno et ceux des Fregose; mais il se trouva des conducteurs assez
habiles pour leur faire comprendre qu'il n'tait pas temps de se diviser.
Dans une assemble tenue dans ce dessein, on jura de laisser dormir
l'ancienne querelle pour que le peuple en une seule masse pt tenir tte
 ses ennemis.

Et comme le sige de Monaco n'avanait pas, ce dont on se prenait  la
mauvaise volont de la bourgeoisie, il fut rsolu que les artisans se
chargeraient de le diriger par eux-mmes. Ils y expdirent en effet un
grand nombre des leurs, et leur inexprience, leur enttement n'y
produisirent que des dsastres.

A Gnes, les tribuns avaient soin d'interprter de la manire la plus
sinistre et la plus menaante pour le peuple les intentions du roi. Si
parmi eux il y avait un petit nombre de gens probes, le reste tait
compos d'hommes avides de pillage qui voulaient le trouble.

Le roi se lassa de tant d'outrages et l'on prit enfin des mesures1. On
ferma le passage aux grains qui venaient de la Lombardie; on essaya de
faire sentir la disette au peuple. Le commandant du Castelletto, qui
jusque-l tait rest comme immobile  tout ce qui se passait, se dclara
tout  coup; la citadelle tira sur les vaisseaux dans le port et lana
quelques bombes sur la ville. On savait que Chaumont s'avanait avec des
troupes; on annona la venue du roi lui-mme. Dj un corps command par
d'Allgre, aid par le duc de Savoie, avait mis en fuite par sa seule
approche les Gnois qui assigeaient Monaco. Toute la rivire du Ponent
rentrait sous la main du roi; d'Allgre marchait sur Gnes sans
rsistance, et devait faire sa jonction sous les murs mmes de la ville
avec l'arme royale que Louis conduisait par le chemin d'Asti.
L'vnement tait facile  prvoir; mais le roi ne demandait pas mieux
que d'tre dispens d'employer la force. Le cardinal de Finale, l'un des
Caretto, crivait  Gnes chaque jour, expdiait messager sur messager
pour inviter les habitants  ne pas persister dans leur rbellion. Il les
pressait d'envoyer des ambassadeurs vers Louis et leur promettait que
leurs soumissions seraient bien reues. Tous les citoyens sages, tous
ceux qui avaient quelque chose  perdre, voulaient qu'on embrasst ce
conseil. Les tribuns et leurs satellites, les fanatiques et les
hypocrites de dmagogie comprimrent ces voeux par la terreur. Concentrant
et rgularisant leur gouvernement comme s'il devait tre durable, ce fut
ce moment qu'ils choisirent pour crer un doge; ils dcernrent ce titre
 Paul de Novi, leur tribun. Ils le revtirent de la pourpre que peut-
tre ses propres mains avaient teinte. Ils prodigurent pour lui autant
de pompe que les Fregose et leurs mules en avaient affect. Tandis qu'on
voyait dans les rues les femmes et les enfants aller d'glise en glise
chantant des litanies et implorant le ciel contre les horreurs de la
guerre, le doge, son conseil, ses fauteurs faisaient brler les vivres et
les fourrages dans les valles que l'arme du roi devait parcourir, et
portaient au dehors, pour dfendre les approches, toutes les forces
qu'ils pouvaient runir. Les Franais avaient dj envahi la Polcevera.
Les Gnois n'avaient plus  se dissimuler que d'un moment  l'autre, la
ville pouvait tre force. On tendit des chanes dans les rues
principales pour arrter l'imptuosit de la cavalerie. On fit des amas
de pierres pour servir d'armes offensives. On enfona les portes des
maisons que les nobles avaient dsertes, et l'on y tablit les
populations de la Polcevera qui avaient fui devant les Franais. Ces
prcautions furent prises avec assez d'ordre; mais les familles taient
dans le trouble, chacun cachait ses effets les plus prcieux et cherchait
des asiles.

On doit faveur et intrt au peuple qui garde ses foyers, qui combat pour
son indpendance. Si ses nobles, si ses principaux citoyens ngligent la
dfense du pays, on aime  la voir embrasse par les artisans et par les
proltaires; mais ici une tourbe de factieux lchant le frein aux
passions les plus viles, avait  la fois rompu les traits faits avec le
roi de France, opprim la libert avilie, attent aux proprits prives,
et maintenant elle attirait la colre d'un roi puissant et offens sur
une ville que ces mmes hommes taient incapables de dfendre contre un
assaut. Dans le lit du torrent de la Polcevera, une de leurs troupes
vivement attaque ne fit pas une longue rsistance; elle se retira en
dsordre sur les hauteurs que couronnent aujourd'hui les murs de la
premire enceinte de la ville2. Les Franais se prparaient  gravir ces
pentes,  attaquer ces fortifications. Les Gnois taient en grand nombre:
un homme de guerre, Jacques Corso les commandait en l'absence du
capitaine Tarlatino. Il tait habile, il dirigea avec intelligence les
soldats stipendiaires qu'on lui avait fournis; mais jamais la populace
arme ne put tre soumise  aucune direction. Le combat fut cependant
soutenu tout le jour, mais vers le soir les Franais furent matres de la
redoute leve sur la crte du mont de Promontorio, et aussitt les
Gnois se dbandrent portant l'alarme dans la ville. On y craignit les
horreurs d'une invasion nocturne. L'effroi fut au comble, la mer tait
orageuse et ne permettait pas l'embarquement. Les riches qui s'taient
rserv celle voie de salut frmissaient de ne pouvoir en profiter. Les
hommes de la populace, pour la plupart, chapprent avant que les
Franais se fussent avancs. Bientt le roi fit occuper les portes en
dfendant de laisser pntrer dans la ville personne de l'arme, et
surtout ni les Suisses ni les gendarmes. Deux dputs vinrent  son
quartier implorer grce et demander une capitulation: Louis ne voulut
pas les admettre; le cardinal d'Amboise les renvoya en leur disant qu'il
n'tait plus temps de traiter, et que le roi entrerait dans la ville sans
condition; il voulait bien, cependant, annoncer que son intention tait
que les proprits ne fussent pas violes. Dans cette mme journe,
quelques enfants perdus d'un faubourg eurent encore la folie de marcher
runis sous un drapeau afin d'aller attaquer l'arme royale. Cette
tentative dsespre ne servit qu' augmenter la colre et la dfiance du
roi. Enfin le lendemain les troupes se mirent en marche, et lui-mme vint
aux portes; il parut l'pe  la main. On assure pourtant que sa cotte
d'armes portait pour devise: un roi d'abeilles sans aiguillon. Il n'y
avait alors aucune ombre de rsistance. Ce que la ville avait encore de
magistrats et quarante citoyens vinrent sur son passage se prosterner et
crier misricorde. A cette vue, il s'arrta et remt son pe dans le
fourreau; il fit relever ces suppliants qui marchrent devant lui.
Entr, il se rendit d'abord  l'glise de Saint-Laurent: les femmes et
les enfants la remplissaient, vtus de blanc et implorant en pleurs
l'assistance du ciel, la piti et la clmence du roi. Il parut touch de
ce spectacle. Install au palais, il ordonna un premier exemple de
justice, mais qui ne tomba que sur quelques misrables chargs de crimes:
ils furent mis  mort. Aprs cet acte de svrit il parut avoir
dpouill toute colre, et,  travers des formes encore menaantes,
l'indulgence naturelle de Louis se fit pressentir. Cependant il fit
rassembler un conseil dans lequel on mit en dlibration si la concession
des deux tiers des charges aux populaires devait tre maintenue; il passa
de la rtracter. Les populaires prsents insistrent les premiers pour
que cette satisfaction ft donne  la noblesse, et l'on remarqua que ce
vote officieux gayait les spectateurs franais. Aprs quelques jours un
tribunal fut dress sur la place du palais. Le roi y parut sur son trne
entour d'ambassadeurs, de cardinaux et des grands de sa cour. L, les
anciens et les autres magistrats vinrent demander publiquement le pardon
de la ville. Michel Ricci, Napolitain, faisant les fonctions de procureur
gnral, rcapitula dans une harangue solennelle les mfaits dont les
Gnois s'taient rendus coupables. Ils avaient forfait aux conventions
que le roi leur avait accordes en devenant leur seigneur. Le pacte viol
tait nul, le droit de conqute rgnait seul, et le magistrat svre
concluait en remettant les coupables  la merci du souverain clment
qu'ils avaient eu le malheur d'offenser. Suivant ces conclusions, Louis
se fit rendre l'instrument o les privilges que les Gnois avaient reus
de lui taient crits; il en arracha le sceau et fit lacrer et brler
cette charte octroye. Il imposa a la ville une amende de 300,000 cus,
ensuite rduite  100,000; il exigea que 40,000 en fussent pays sans
retard pour la construction d'une citadelle sur le rocher du phare, afin
de dominer le port, de fermer et tenir en bride la ville: il la soumit 
entretenir toujours trois galres prtes pour le service du roi et 
payer la solde de deux cents hommes dont la garnison serait renforce.
Aprs ces dispositions, il fit publier la paix et admit les Gnois au
serment de fidlit. L'amnistie exceptait quelques noms de personnages
absents  qui il fut assign un dlai pour venir se dfendre. Deux
d'entre eux furent seuls traits en coupables dj convaincus, le doge
Paul de Novi et Dmtrius Giustiniani. On rasa leurs maisons, et, bientt
dcouverts, ils eurent la tte tranche. Le teinturier s'tait sauv en
Toscane. Embarqu pour se rendre  Rome, la tempte le dtourna de son
chemin; il fut pris, reconnu, vendu et amen au supplice.

Le roi ordonna que quatre citoyens choisis rechercheraient les crimes
privs, les vols, les rapines qui avaient pu se commettre, et que quatre
autres seraient chargs de remettre l'ordre dans les finances dilapides.

Ces formes austres dont la clmence s'enveloppait, ces privilges
dchirs, ces exceptions au pardon, cette forteresse menaante 
construire, ces amendes  payer jetaient le peuple dans la stupeur. La
ville fut prserve de tout pillage; mais quand la troupe qui avait
occup le Bisagno traversa la cit pour aller joindre le gros de l'arme
dans la Polcevera, chaque soldat tait charg du butin pris dans les
riches maisons de campagne qui leur avaient t abandonnes. Les
propritaires eurent la douleur de reconnatre leurs effets sans que pas
un ost rclamer. Ce qui pesait le plus, c'tait la taxe impose. Louis
voulut que la monnaie cesst de porter les insignes impriales que la
rpublique avait toujours conserves. Il ordonna d'y empreindre ses
fleurs de lis, et ce fut une douleur nouvelle; mais les Gnois s'en
vengrent en profitant de la refonte de leurs espces pour solder la
contribution de guerre en monnaie affaiblie3.

Les consquences du mauvais succs de l'entreprise populaire furent de
haute importance. La bourgeoisie, blesse dans ses prtentions, dans ses
sentiments, dans ses proprits, et se sentant en quelque manire la
responsabilit des excs de cette classe infrieure dont elle avait
espr se servir sans risque, se spara d'elle. Des artisans, ceux qui
avaient pris une part marque au mouvement, ou avaient pri ou
disparurent. Les autres, heureux de dsavouer de tels associs,
perdirent, du moins pour longtemps, l'esprance, la volont de devenir un
ordre dans la rpublique et de mettre la main au pouvoir. Spars de
cette foule, les populaires d'un rang plus lev se comptrent.
S'apercevant que seuls ils pourraient difficilement opprimer la noblesse,
ils reconnurent qu'il serait plus facile et plus honorable de se
confondre avec elle dans une aristocratie commune. La noblesse  son tour
entrevit que cette fusion tait le seul moyen de rentrer en participation
du pouvoir, d'obtenir l'abrogation d'une odieuse incapacit: ils virent
que l'union d'une classe unique o se concentrerait le gouvernement tait
le seul moyen de repousser  jamais l'ignoble ochlocratie de la populace.
De ce moment cette ide commena  germer: elle ne pouvait sans doute
venir  maturit tant qu'une puissance trangre tiendrait la patrie sous
sa dpendance, tant que l'on ne serait pas franchement dbarrass des
partis qui vivaient encore. Il fallait vingt ans de plus, de nouvelles
circonstances et un grand citoyen pour mener cet oeuvre  bien; mais le
premier pas tait fait et les principaux obstacles taient levs dans
l'opinion.


CHAPITRE IV.
Les Franais perdent Gnes. - Janus Fregose, doge. - Antoniotto Adorno
gouverne au nom du roi de France. - Octavien Fregose, doge.

Aprs avoir raffermi son autorit, Louis XII se montra indulgent et
favorable aux Gnois. Pendant l'insurrection le commandant du Castelletto
avait ruin quelques maisons voisines, plus par animosit que pour la
ncessit de la dfense; les propritaires furent indemniss. Des
reliques avaient t enleves; le roi les fit rclamer en France, et
elles furent restitues. Surtout une proprit d'un autre genre fut
respecte. Les prtentions de Savone contre la domination de Gnes et
contre la participation aux impts et aux gabelles gnoises furent
renvoyes par le roi  la dcision de Lannoy, donn pour gouverneur 
Gnes et qui jugea contre les Savonais. Cependant il ne manquait pas,
dans le snat mme, de gens obissant aux impulsions du pape et
protgeant secrtement la cause de Savone contre l'intrt gnois. Ils
firent prouver des contrarits au gouverneur. Sa partialit pour la
ville, le soin de faire rgner l'ordre et de purger le territoire d'un
grand nombre de brigands qui dsolaient le pays, l'avaient rendu assez
agrable. Lass d'tre entour d'intrigues, il demanda son rappel.
Rochechouart vint le remplacer en jurant de maintenir les privilges que
le roi avait donns ou rendus  la ville.

C'tait un temps de paix, et cela suffisait pour ramener le bonheur et
l'opulence. La ville fut embellie; les travaux du port repris et
augments. Les tablissements publics se multiplirent. Il rgnait une
parfaite intelligence entre le peuple et la garnison franaise. Lannoy
avait tabli une telle discipline parmi ses soldats, il avait tenu la
main avec une telle fermet  la rpression de tout dsordre,
particulirement de toute insolence envers les femmes, que de l'officier
au simple soldat, tout ce qui tait franais avait part  la faveur
populaire.

Parmi les Gnois, ce qui restait des anciennes jalousies se bornait 
repousser des magistratures, autant qu'il tait possible, les plus riches
et les plus nobles. Ceux qui briguaient le plus obtenaient le moins. On
ne voulait pas, disait-on, se donner des matres de plus; sous les
Franais, il ne restait  l'ambition des premires familles d'autre
distinction que leurs grands noms; c'tait un pas de plus dans la
carrire de l'union projete.

C'est ici le temps de la ligue de Cambrai, de la victoire de la Ghiarra
d'Adda (1509), des dsastres des Vnitiens, contre qui tout le monde
tait conjur. Les Gnois n'y prirent part que par l'armement de quelques
vaisseaux demands par le roi; mais bientt aprs tout fut chang. C'est
avec les Vnitiens, c'est avec les autres puissances qu'on voit Jules
coalis contre Louis (1510). Des tentatives pour troubler la paisible
possession de Gnes, pour en chasser les Franais, sont les symptmes les
plus immdiats de ce changement et de la haine du pontife. On vit d'abord
une socit politique se former et faire parade de ses runions et de ses
emblmes; les nobles et les populaires y prirent part. A mesure qu'elle
fit sentir sa consistance, qu'elle influa sur l'administration et tint
tte au gouvernement, on s'aperut que le parti des Fregose en avait la
secrte direction. Bientt les individus de cette famille quittrent la
cour du pape et se montrrent sur le territoire gnois.

Parmi les rejetons de cette race illustre tait d'abord Janus Fregose,
fils de l'ancien doge Thomas, et dont le nom fait prsumer qu'il naquit
pendant la suprme magistrature de son pre. Aprs lui venait Octavien1,
sorti d'une autre branche, homme distingu par des talents et mme par
des vertus, pour autant que les grands ambitieux de ce sicle pouvaient
en avoir. Il avait un frre plus hardi que lui, Frdric, archevque de
Salerne, qui fut depuis cardinal. Il y avait encore Alexandre, vque de
Vintimille, fils du fameux cardinal Paul et qui ne dmentait pas son
origine; plus tard on vit encore sous la scne le jeune Pierre, fils de
ce Baptiste que le cardinal doge avait dtrn. Octavien tait parent de
Franois Marie della Rovere d'Urbin, neveu du pape, et par cette alliance
c'tait sur lui que la confiance et les prfrences de Jules taient
places. Par l mme il jouissait de l'utile appui d'un personnage dj
important: Andr Doria avait t le tuteur du jeune duc d'Urbin. Attach
autrefois  la fortune du pre de ce jeune homme, il avait rendu  la
veuve et  l'enfant de son ancien matre des services qui le mettaient de
part dans toutes les alliances de la famille. Il tait absolument li aux
intrts d'Octavien Fregose. Il avait dj une fois essay de
l'introduire dans Gnes avec l'esprance que l'ancienne faction Fregose
se soulverait en sa faveur. Maintenant que le pape envoyait Octavien
avec des forces, Doria vint seconder le mouvement.

Marc-Antoine Colonna, Janus et Octavien Fregose parurent dans la rivire
orientale. Une flotte vnitienne entra dans le golfe de la Spezia. Jrme
et Nicolas Doria, citoyens importants, quittrent Gnes et vinrent se
runir  ces assaillants.

Jules, irrit du peu de succs de cette tentative, envoyait de nouveaux
secours. En remettant un drapeau  l'amiral vnitien, il lui dclarait
qu' tout prix il voulait voir les Gnois affranchis, et les Franais
chasss de l'Italie, il faisait venir des Suisses pour les employer vers
Gnes; il y avait dpens 70,000 ducats: mais, en chemin, cette troupe
fut dbauche par l'argent du roi de France, et l'entreprise fut encore
manque (1512).

La bataille de Ravenne, ou plutt la mort de Gaston de Foix qui y prit
aprs l'avoir gagne, changea la face des affaires du roi de France. Le
cardinal de Sion conduisit les Suisses  Milan et y rtablit Maximilien
Sforza, le fils de Ludovic. On prit l'alarme  Gnes, ceux du moins qui
tenaient pour le gouvernement. On se mit en dfense; on demanda quelques
hommes  Trivulze et  la Palisse qui commandaient les Franais en
Lombardie; mais eux-mmes n'avaient pas trop de leurs forces pour se
soutenir. Une baillie de huit citoyens fut nomme pour dfendre la ville
avec l'ordre exprs de repousser et les Fregose et les Adorno, s'ils se
prsentaient et venaient troubler la concorde. Janus Fregose et les siens
taient voisins; ils n'amenaient que cinquante chevaux et cinq cents
fantassins. Un hraut envoy par eux vint sommer la ville de leur ouvrir
les portes. Le message ne reconnaissait ni le roi ni son gouverneur, et
celui-ci voulait faire mettre  mort le messager. La baillie le sauva.
Cependant Rochechouart qui se sentait ha, se prtendit insult, et, sous
ce prtexte, il se mit  l'abri dans la citadelle de la Lanterne. On le
pressa vainement de rentrer, on lui offrit des otages  son choix, il ne
voulut entendre  rien. La ville resta trois jours sans chef et dans
l'incertitude. Cent Suisses que le roi tenait au palais pour sa garde,
voyant le gouvernement abandonn, sortirent de leur poste pour aller
joindre les garnisons des citadelles; elles ne voulurent pas les
admettre, alors ils prirent cong d'eux-mmes et partirent. Aprs leur
dpart Janus Fregose se prsenta et ne trouva nulle rsistance; mais en
mme temps Pierre Fregose, fils de Baptiste, arriva porteur de lettres du
cardinal de Sion qui le recommandait pour tre doge de Gnes. Ainsi deux
comptiteurs de la famille se trouvaient en concurrence sous les mmes
auspices. Cette rivalit mit la tranquillit publique en pril. Janus fut
enfin prfr: on crut suivre dans ce choix l'intention du pape. Doria,
qui en fut garant, alla s'en expliquer avec le cardinal; ce ne fut pas
sans lui apporter de l'argent pour les Suisses qu'il avait prts, et un
prsent pour lui-mme. Jules reut la nouvelle de l'entre  Gnes avec
une extrme joie: il ordonna des rjouissances publiques. Aussitt il
envoya des canons au doge Janus pour le sige des citadelles o tenaient
les Franais, et il demanda  Naples des galres pour seconder ses
Gnois.

Le Castelletto fut bientt rendu; il en cota 12,000 cus que l'on paya
 la garnison; mais le fort de la Lanterne bravait les attaques.
L'impatient pontife s'en prenait  Janus; il voulait le dplacer pour lui
substituer Octavien, aux talents duquel il avait plus de foi; mais ce
pape belliqueux mourut avant la russite de ses desseins que de nouvelles
combinaisons ajournrent d'abord et ralisrent plus tard.

La mort de Jules et une trve de trois ans conclue avec le roi d'Espagne
laissaient  Louis XII la libert de menacer l'Italie. La Trmouille
s'empara du Milanais: il ne restait plus que Cme et Novare  Maximilien
Sforza. A la faveur de ces mouvements, une flotte franaise vint tenter
de dlivrer la forteresse de la Lanterne.

Des ambitieux mis un temps  l'cart taient toujours prts  se faire
les auxiliaires de tous les trangers qui venaient renverser le
gouvernement existant. Les Adorno n'taient pas rentrs dans Gnes tant
que les Fregose y dominaient. On apprit qu'ils s'taient donns  la
France, et leur parti commena  lever la tte. Deux frres, devenus les
chefs de la famille, Antoniotto, qu'on pouvait appeler second du nom, et
Jrme, l'un et l'autre fils d'Augustin, ayant pour procureur fond en
France Ottobon Spinola, avaient conclu un trait2 avec Louis XII. Un
Spinola traitant du sort de sa patrie au profit et comme homme d'affaires
des Adorno!

Ceux-ci s'engageaient  faire promptement une tentative sur Gnes pour en
chasser les ennemis du roi, mais  leurs prils et risques et  leurs
frais. Louis leur avancera seulement 10,000 cus dont ils lui seront
dbiteurs, perdant ou gagnant. Provisoirement ils s'obligent 
ravitailler la citadelle de la Lanterne dans un mois pour tout dlai avec
esprance de lier cette opration  l'entreprise gnrale. Aprs la
russite de celle-ci, Antoniotto Adorno sera dclar gouverneur de Gnes,
lieutenant du roi, aux mmes conditions sous lesquelles les anciens
Adorno avaient gouvern pour les Sforza. Jrme Adorno sera capitaine de
la ville. Le roi se rserve le droit de disposer de la place de capitaine
de la Spezia, son intention tant d'en gratifier son bon serviteur
Ottobon Spinola, le ngociateur d'Adorno. Le pouvoir d'Adorno sera
protg et dfendu par le roi contre tout prince et tout ennemi extrieur;
le roi supportera mme la moiti des frais de la dfense; mais s'il ne
s'agit que de la querelle des Adorno et des Fregose, il ne sera tenu
d'aucun effort; l'assistance qu'il donnerait sera volontaire.

Si la tentative de l'entreprise fait dpouiller les Adorno des biens
qu'ils possdent en Calabre ou en Lombardie, le roi trouve bon de les en
indemniser; mais russissant, ils s'engagent  faire payer au roi,
100,000 cus au bout de trois mois; ils lui garantissent toute libert de
faire armer  Gnes des vaisseaux et des galres contre qui que ce soit
sans exception; promettant de plus de faire contribuer les Gnois 
l'armement pour somme convenable. Les deux parties se donnaient
rciproquement des srets; et les rpondants d'Adorno pour les 10,000
cus d'or que Louis lui prtait, furent le grand cuyer de France3, et le
btard de Savoie. On voit que les intrigues se rpandaient hors de Gnes.

Les Fieschi taient videmment du nombre des adhrents engags dans
l'entreprise. Ils passaient aux Adorno, et cette longue alliance dans
laquelle ils avaient si bien soutenu les Fregose allait prendre fin.
Jean-Louis que nous avons vu attach au parti franais tait mort. De ses
quatre frres, l'un tait encore en France et allait reparatre en Italie
 la suite de Trivulze. L'an, Jrme, comte de Lavagna, et ses deux
autres frres restaient encore auprs du doge, mais ils taient devenus
suspects; dans une confrence o leur duplicit leur tait reproche, il
s'leva une querelle si vive que des pes furent tires; cependant
Octavien Fregose, qui tait prsent, arrta les violences. On se spara
paisiblement et rien n'annonait des suites fcheuses  cet incident;
mais  peine Fieschi tait sorti du palais que trois Fregose se jetrent
sur lui et le massacrrent sur la place. Guidobaldo et Ottobon ses
frres, tmoins de sa mort, se rfugirent dans leur palais de Via Lata,
appelant secours et vengeance et faisant retentir les noms d'Adorno et de
Fieschi. Le lendemain Antoniotto Adorno accourut avec trois mille
paysans. Il mit en fuite une troupe qui gardait les approches de la ville
et bientt aprs celle qui bloquait la Lanterne. La citadelle est
dlivre et la flotte de Prjean y tablit ses communications. Les
vassaux et les partisans de Fieschi arrivent de l'autre ct de la ville;
le doge Janus dsespre de sa situation. Il s'embarque et va rejoindre la
flotte gnoise, qui s'tablit au golfe de la Spezia. Zacharia, un de ses
frres, est fait prisonnier, c'tait un des meurtriers de Jrme Fieschi;
les soldats attachs  cette famille le percent de coups et le font
traner  la queue d'un cheval, vengeance atroce qui souleva
l'indignation populaire.

Antoniotto Adorno dploie la patente de gouverneur royal pour le roi de
France. Les crivains gnois ne connaissaient pas le trait que nous
venons d'analyser, car ils mettent en doute si les lettres du roi dont il
se prvalait lui confraient prcisment ce pouvoir et ce titre; mais
nous ne pouvons en douter; la convention s'accomplissait telle que nous
la lisons; l'entreprise avait russi jusque-l.

Antoniotto envoie aussitt  la Spezia intimer  la flotte gnoise
l'ordre de revenir  Gnes ou plutt en ngocier le retour en offrant les
plus grands avantages. Andr Doria les fait refuser, mais la question
tait dcide  l'heure mme devant Novare. L'arme franaise y fut
dtruite par les Suisses au service de Sforza. Cette nouvelle changea
tout l'aspect des choses. La flotte franaise se retira, celle des Gnois
se rapprocha de la ville. Janus Doria, plusieurs membres de sa famille,
beaucoup de citoyens considrables taient  bord. Par terre Octavien
Fregose s'avanait avec trois mille fantassins et quatre cents chevaux
que le vice-roi espagnol du royaume de Naples avait prts, Antoniotto
n'avait pas eu le temps depuis son avnement de se faire rendre le
Castelletto o les gens de Fregose s'taient maintenus. Dans ces
circonstances les Fieschi et les Adorno, ayant srieusement examin leur
position, crurent impossible de la garder. Ils rsolurent de se rserver
pour un autre temps; ils assemblrent leurs forces et leurs amis, et
firent en bon ordre une retraite militaire vers Montobbio. La domination
des Adorno cette fois n'avait dur que vingt et un jours, et ce fut la
quatrime mutation de gouvernement que Gnes vit dans une anne. Octavien
Fregose se prsenta, il fut reu avec honneur et conduit dans le snat.
L il s'exprima avec modration et dignit; il dtesta les factions et
les ractions; il annona que toutes ses penses tendraient  la fusion
des partis en un seul corps de citoyens,  l'abolition,  l'oubli des
dnominations qui les avaient diviss. On applaudit  ce sentiment qui
prvalait depuis longtemps dans les esprits sages. Mais outre ces bonnes
intentions, Octavien avait pour le recommander l'appui des puissances
allies et celui du nouveau pape Lon X. On ne voulait pas remettre au
pouvoir Janus qui s'tait montr peu capable et que le meurtre de Jrme
Fieschi rendait odieux. Tromp dans ses prtentions, il accepta de
mauvaise grce le gouvernement de Savone. Octavien fut lu doge dans un
conseil de quatre cents citoyens. On vitait cette fois la contribution
de 100,000 cus que les Adorno avaient promise  la France; mais il
fallut en payer 80,000 aux Espagnols; ce fut le premier acte du
gouvernement de Fregose. C'tait l'invitable condition qui pesait sur la
rpublique  chaque changement depuis que les trangers taient les
auxiliaires ncessaires ou plutt les matres de ces rvolutions. Saint-
George avana la somme (1514); le cardinal de Sion, fort enclin 
profiter de ces dispositions complaisantes, ne tarda pas  demander aux
Gnois, au nom de l'empereur, ou un contingent de troupes ou de l'argent
pour en solder: cette fois, on allgua les privilges de la ville
reconnus par Maximilien lui-mme, et toute subvention fut refuse.

Le pape tait ouvertement favorable au gouvernement de Fregose. Huit
ambassadeurs gnois, nobles et populaires, allrent solennellement lui
rendre l'obdience de la rpublique en plein consistoire. L'ambassadeur
franais, qui voulait protester avant la harangue contre l'admission des
sujets rvolts du roi, fut interrompu par le pape, et les Gnois lui
dclarrent que la rpublique n'avait rien  faire avec la France4.
Cependant les Franais tenaient toujours la citadelle de la Lanterne,
ravitaille pendant la courte administration des Adorno; mais enfin un
long blocus consomma toutes les ressources de la garnison et l'obligea 
traiter. Le commandant consentit  sortir de la citadelle, pourvu que la
ville se charget de payer 22,000 ducats que le roi devait d'arrrages 
la troupe: c'tait en ce temps une condition fort ordinaire dans les
siges. Toutes les fortifications furent rases aussitt que la place fut
rendue. Elle avait pass pour si forte qu'on tait press de dtruire
cette retraite de la tyrannie ou de l'usurpation: l'archevque de
Salerne, frre du doge, s'tait oppos de toute sa force  cette
rsolution. Ce qui pouvait aider  tenir la patrie en sujtion, ce qui
assurait un asile en cas de disgrce  une famille dominatrice lui
semblait bon  retenir entre ses mains. On sut gr  Octavien d'avoir
rejet ces motifs; le public vit dans la destruction de la forteresse un
acte de patriotisme et un gage d'indpendance.

On devait d'autres loges  Octavien. Il donnait des soins clairs aux
intrts de la ville, il rparait les ruines, il levait des monuments.

Il tait cependant assig d'embarras et de soucis continuels. Les
Fieschi et les Adorno menaaient sans cesse de surprises. Leurs forces
taient toujours voisines, et, au dfaut des Franais dont ils s'taient
appuys jusque-l, ces ambitieux savaient se rattacher au parti des
allis et y trouver des dfenseurs. Le duc de Milan, qui les favorisait
contre Fregose, lui suscitait encore de la part des Suisses des
prtentions menaantes. Octavien avait t aid par eux aussi bien que
par les Espagnols; ceux-ci avaient eu du doge 80,000 ducats; les
Suisses en rclamaient autant, et ils voulaient venir s'en faire raison
par leurs mains. Janus Fregose lui-mme fut accus d'avoir tram avec les
trangers en haine du parent qu'on lui avait prfr. L'ordre de
l'arrter fut envoy  Savone; il prit la fuite. A plusieurs reprises
Gnes eut devant ses portes les troupes de ses migrs. Jrme Adorno et
Scipion Fieschi entrrent mme dans la ville, et, au cri de leurs deux
familles, ils tentrent un soulvement; mais leur entreprise choua, ils
restrent prisonniers. Octavien se contenta de les dtenir.


CHAPITRE V.
Octavien Fregose se dclare gouverneur royal pour Franois 1er. - La
ville prise par les Adorno. - Antoniotto Adorno, doge.

(1515) Franois Ier avait succd  Louis XII, et ce nouveau monarque
venait, brillant de courage et puissant de forces, tenter  son tour des
conqutes en Italie (1516). Octavien Fregose, mcontent des allis qui
lui retiraient leur appui, chercha celui du conqurant. Les citoyens
suivirent facilement cette impulsion, et Gnes fut la premire cit
italienne qui se dclara pour les Franais: il fut convenu qu'Octavien
prendrait le titre de gouverneur royal perptuel1. Il aurait la libre
disposition des emplois. Le roi, qui le dcorait du collier de son ordre,
lui accordait une compagnie de gendarmes et 6,000 cus de pension;
l'archevque de Salerne n'oublia pas d'en faire stipuler une de 4,000
cus pour lui-mme. Quand cette ngociation commena  tre souponne
par le duc de Milan, Octavien la dissimula, la dmentit mme pendant
quelque temps, mais enfin il se dclara, s'excusant par une lettre au
pape d'abandonner des allis qui ne l'avaient pas soutenu, qui avaient
suscit ses ennemis intrieurs et ses mules. Que pouvait-il d'ailleurs
contre les Franais? Les Gnois, il l'avoue, sont enthousiastes de leur
indpendance, mais quand le pril s'approche,  la premire paille qu'ils
voient brler, ils se dcouragent, prompts  se livrer; il s'tait cru
oblig de leur pargner la guerre et la servitude; et si tel avait t
son devoir, celui de garder les secrets de son pays et de ne pas les
publier avant le temps en tait la suite ncessaire. On se mit aussitt
en mouvement. Nicolas Fregose, qui tait le commandant militaire de la
ville, conduisit deux mille hommes au-devant des Franais. Il joignit
l'arme  Alexandrie; cette troupe prit part  la bataille de Marignan.
Franois entra victorieux  Milan, dont Maximilien Sforza rendit le
chteau; l, une solennelle ambassade alla remettre Gnes sous la
seigneurie du roi de France.

Andr Doria, toujours ami d'Octavien, croissait en rputation et peu 
peu en crdit. Bientt il raviva la gloire un peu obscurcie de la marine
gnoise. Ce n'est pas que la navigation et t nglige, mais elle avait
perdu de son caractre et semblait toute commerante et non plus
belliqueuse. Les plus nobles et tous les principaux citoyens avaient
leurs galres marchandes et leurs vaisseaux. On usait de forts navires,
et leurs cargaisons taient d'une trs-grande valeur. L'attente ou
l'arrive de chacune occupait comme un vnement public. On mettait le
plus grand soin  aller au-devant des retours pour les convoyer en
sret. L'armateur qui avait son vaisseau dans le port se prtait  le
faire sortir pour aller  la recherche de ceux de ses concitoyens. Sur le
moindre avis d'un danger, on expdiait de toutes parts pour avertir les
navigateurs de se tenir sur leurs gardes. Souvent dans les promptes
variations des alliances et des hostilits on avait eu  craindre
l'Espagne et Naples. Quelques historiens avancent que Ferdinand, quand il
harcelait les Gnois sur la mer, avait eu en vue de dgoter les
compatriotes de Christophe Colomb des grands vaisseaux capables des
navigations lointaines, afin de rduire leur commerce  leurs galres.
Mais le plus grand pril du moment tait d aux corsaires de Barbarie qui
commenaient  infester les mers. Ils menaaient les ctes de l'Italie,
il devint indispensable de les rprimer. Le pape, que les succs des
Franais avaient donn pour alli  la France, se mit  la tte de
l'entreprise et nomma pour son amiral Frdric Fregose, cet archevque de
Salerne, plus fait pour la guerre que pour les soins de son glise. Dix-
huit galres gnoises prirent part  l'expdition. Seize appartenaient 
des armateurs particuliers; la rpublique n'en possdait que deux, Doria
les commandait. On chassa les pirates (1519); on attaqua Biserte, on
s'empara des faubourgs; la ville et t force si l'ardeur du pillage
n'et mis l'arme en dsordre et n'et fait perdre un temps prcieux;
les Mores revinrent en force, la retraite fut pnible, et l'on se retira
avec plus de perte que de profit. Doria un peu plus tard fit mieux. Avec
six galres seulement il alla chercher la flotte tunisienne, forte de
seize voiles, qui menaait l'le d'Elbe. Il l'attaqua courageusement
malgr l'extrme ingalit des forces. Deux galiotes tunisiennes
chapprent seules; Doria s'empara de tout le reste; Cadoli, fameux
chef de corsaires, fut son prisonnier. Andr tait dj un personnage
influent dans la rpublique. Il avait combattu sur terre; il avait couru
les mers et visit la terre sainte; mais ce fut ici le premier de ses
exploits signals.

Malgr les vicissitudes des affaires publiques, l'opulence gnoise
devenait proverbiale et envie par les trangers et par les princes, qui
ne ddaignaient aucun moyen d'en obtenir quelque part. Lon X, contre qui
certains cardinaux avaient conspir, en dgrada deux; il les condamna 
mort. L'un subit sa peine; l'autre, Bendinelli Saoli, tait Gnois; le
pape le tint en rserve et fit proposer le rachat de sa tte  sa
famille. Ce singulier march eut lieu pour 25,000 ducats; mais comme le
cardinal mourut peu aprs sa libration, la cour de Rome fut accuse de
n'avoir rendu son prisonnier rachet qu'aprs lui avoir fait prendre un
poison lent.

La cour de France et ses officiers n'taient pas moins avides des trsors
de Gnes. Ds le commencement de son gouvernement, Fregose n'avait pu se
dispenser de faire prter au roi 80,000 ducats; les particuliers en
avaient fourni la moiti, dont la restitution fut assez difficile. Sur le
surplus prt par la rpublique on trouve que les deux tiers environ
taient dus bien des annes aprs; il est douteux que la dette ait
jamais t solde. Cependant on exigeait sans cesse ou des subventions
extraordinaires ou de nouveaux emprunts. Dans une occasion o une
ambassade fut envoye  Paris pour solliciter la restitution de quelques
places mal  propos retenues, le roi fut constamment invisible. Les
Gnois avaient refus de lui faire un nouveau prt; aprs une longue
attente les ministres ne craignirent pas de dclarer aux ambassadeurs
qu'ils ne leur laisseraient point avoir d'audience que l'argent demand
ne ft livr.

(1520) Les Gnois se trouvaient blesss par un endroit plus sensible.
D'Allgre, gouverneur franais  Savone, favorisait en toutes choses la
ville qu'il commandait, et s'embarrassait peu de la domination que Gnes
prtendait sur toute la Ligurie. Les Savonais, encourags par sa
protection et ne croyant pas, sous la seigneurie commune du roi, avoir
d'autres matres, refusrent de payer tribut  la capitale. Les Gnois
entreprirent de se faire justice; ils dfendirent l'entre du port de
Savone  tout btiment de commerce; tous devaient venir payer les droits
de douane  Gnes, d'o seulement Savone serait approvisionne. Les
Savonais ne supportrent pas avec rsignation une vexation si
caractrise. Saint-George tenait dans leur ville des entrepts de sel
pour l'exploitation du monopole. A la demande des habitants, d'Allgre
ft enfoncer les portes des magasins, il distribua le sel  son gr et, 
ce qu'on assure,  son profit. L'entreprise tait forte; les dolances
de Gnes cette fois furent entendues par le roi; le gouverneur de Savone
eut ordre de s'abstenir dans cette querelle2.

Les gnraux franais en Lombardie, d'autre part, taient disposs 
traiter Octavien en subordonn, et Gnes en pays o leur autorit ne
devait trouver aucune rsistance. Dans une affaire obscure, une sorte de
jugement prvtal avait t rendu par un commissaire franais contre des
hommes accuss de brigandages. Quelques-uns se trouvaient  Gnes;
Lautrec s'indignait qu'on y refust d'excuter la dcision et la sentence
qui les condamnait. On lui opposait les lois de Gnes, le trait qui les
avait maintenues et garanties. Le gnral ne pouvait concevoir de tels
obstacles et il menaait d'user de violence3. Ainsi les Franais
donnaient occasion aux mcontentements, et dj l'on disait  Gnes ce
que longtemps aprs un doge rptait  Versailles: Le roi captive les
coeurs, ses ministres les rendent  l'indpendance.

Ce sentiment inspirait de plus en plus le dsir de fonder dans la
rpublique une union telle qu'il y et force et accord pour dfendre la
libert commune, telle qu'il n'y et plus d'intrts de parti pour
lesquels une faction et occasion de sacrifier les droits de la patrie;
on retourna avec ardeur au projet d'une fusion qui devait, en conciliant
les prtentions rivales, teindre les divisions hrditaires. Octavien
n'y mettait point d'obstacles. Raphal Ponsonne, longtemps secrtaire
d'tat, et qui depuis tait entr dans les ordres sacrs, chaud et habile
promoteur de l'union, avait fait trouver bon au doge que des assembles
fussent tenues pour ce grand dessein. Douze commissaires avaient t
nomms qui pouvaient reprsenter tous les anciens partis, gens dont le
rang et le crdit promettaient une conciliation acceptable  tous. Mais
l'ambitieux archevque de Salerne, plus dcid et plus enclin au
despotisme que son frre, traita ces runions de conjurations
sditieuses, il se rendit avec des soldats au clotre de Saint-Laurent o
elles taient tenues, il dissipa injurieusement l'assemble, il ft
arrter sur le lieu mme ceux qui y reprsentaient le parti des Adorno.
Cette dmarche rendit Frdric trs-odieux, et sans tre impute 
Octavien, elle fit comprendre que l'union ne pourrait russir tant que
les deux races qui se disputaient l'usurpation de leur patrie seraient en
tat de prendre le pouvoir.

(1521) Cependant Charles V, devenu empereur, et Franois Ier, rivaux
irrconciliables, se disputaient l'Italie. Lon X, aprs avoir balanc,
renona  l'amiti de la France et se ligua avec Charles. Les Vnitiens
restrent unis aux Franais. Les Gnois migrs, les Fieschi et les
Adorno trouvrent aussitt des secours de galres, de troupes et d'argent
pour tenter de chasser les Franais et de dtruire les Fregose, ce qui
surtout leur importait. L'arme espagnole, sous la conduite de Prosper
Colonna, enleva Milan  Lautrec et  Trivulze, les Franais firent un
grand effort pour reprendre ce qu'ils avaient perdu; mais repousss,
battus  la Bicoque, chasss de Crmone, ils furent obligs d'abandonner
la Lombardie. Lon X mourut de joie  la nouvelle de ces succs.

(1522) Gnes restait isole; rien n'empchait les allis d'y porter leurs
forces, et l'on pouvait prvoir que la domination des Fregose touchait 
sa fin; mais une catastrophe sanglante devait la terminer. Jrme et
Antoniotto Adorno firent alors avec les ennemis de leur patrie contre la
France ce qu'ils avaient entrepris de faire au profit des Franais. Ils
obtinrent qu'un corps de troupes serait dtach pour cette expdition. Il
tait trop considrable pour laisser le champ libre  une longue
rsistance; et le malheur des Gnois voulut que la conduite en ft mise
sous le double commandement de Pescaire et de Prosper Colonna, deux
mules peu unis. Le premier attaquait du ct de la Polcevera et du
phare, l'autre venait par le Bisagno; les migrs suivaient Pescaire.

La ville tait en quelque disposition de se dfendre. Elle avait des
troupes, et assez de citoyens prenaient les armes; mais les partisans des
Adorno taient nombreux et leurs esprances s'taient ranimes. Ils
disaient qu'il fallait ouvrir les portes et ne pas s'exposer aux forces
irrsistibles de l'arme impriale. Ils assuraient ce qui ne fut que trop
vrai, que le pillage avait t promis aux soldats quand on leur avait
fait quitter les plaines lombardes pour la strile Ligurie. Un message
pressant de Pescaire, plein d'exhortations et de menaces, vint ajouter 
l'incertitude des dlibrations. Il reprsentait l'inutilit de la
rsistance, les calamits auxquelles elle dvouait la ville; il vantait
le patriotisme et les intentions conciliantes des Adorno, il rappelait le
dvouement avec lequel, gouvernant Gnes, ils avaient cd au temps quand
il avait fallu sacrifier leur grandeur  la scurit de la patrie.
C'tait le tour d'Octavien de suivre ce grand exemple; il le devait
d'autant plus qu'il se sentait plus coupable envers la cause qu'il avait
eu le malheur de trahir et de dserter; il lui convenait moins qu' tout
autre d'attirer sur sa ville, pour un vain intrt personnel, le courroux
des allis qu'il avait offenss.

Octavien fit lire ces lettres publiquement. Il dclara que, gouverneur
pour le roi, il ferait son devoir envers la France; mais qu'il ne se
croyait pas tenu de forcer ses concitoyens, qui n'taient pas sous les
mmes obligations  courir avec lui les risques, dont ils taient
menacs, si telle n'tait pas leur inclination. Il ne s'opposait point 
une capitulation, si l'on jugeait  propos de la demander: il mourrait
avec ceux qui aimeraient mieux dfendre la ville. On rpondit  ce
langage modeste par des protestations de fidlit au gouvernement royal,
et l'on fit tous les prparatifs ncessaires pour soutenir un sige. Le
fameux ingnieur Pierre de Navarre tait entr dans le port avec deux
galres le jour mme; Franois Ier l'envoyait avec quelques soldats
annoncer que six mille hommes marchaient au secours de la ville sous les
ordres de Claude de Longueville.

Mais l'ennemi ne laissa pas le temps de recevoir cette assistance.
Pescaire, ne voyant pas les portes s'ouvrir, avait ht les prparatifs
de l'attaque. Il avait reconnu lui-mme toutes les approches de la ville,
et par son ordre des canons avaient t transports sur une butte
escarpe qu'un troit ravin sparait seul d'un bastion entre la porte
Saint-Thomas et le Castelletto; l se trouvait alors une petite porte
dite de Saint-Michel: cette artillerie fut monte  bras par des
sentiers presque impraticables. Les paysans que les Fieschi avaient tirs
de leurs fiefs de la montagne se trouvrent admirablement propres  ce
service. Les premiers coups de cette batterie, dont on n'avait pas
souponn l'existence sur une cime si difficile  atteindre, jetrent une
terreur excessive dans la ville: le canon tirait de trop prs pour ne
pas faire brche et pour ne pas renverser la porte. On dlibra aussitt
d'envoyer des dputs  Pescaire et d'entrer en ngociation; Thomas
Cattaneo et Paul de Franchi Bulgaro furent chargs de cette mission, le
premier, homme de bonne foi, le second, dissimul, et,  ce que
l'vnement a fait croire, servant l'ambition et les vengeances des
Adorno. Jamais ambassade si pressante n'prouva des contretemps plus
fcheux. On se battait hors de la porte Saint-Thomas; et les envoys ne
pouvaient traverser la mle pour parvenir au camp imprial. Ils
voulurent tourner autour de l'obstacle en s'embarquant dans le port pour
aller descendre sur le rivage au del des avant-gardes; une tempte les
obligea de rentrer. Ils se rduisirent alors  se rendre auprs de
Prosper Colonna dans son camp du Bisagno, puisque aucun chemin ne pouvait
les conduire  Pescaire. Mais pendant ces hsitations le pril croissait,
la batterie continuait ses feux, la terreur tait au comble; la baillie
fit crire aux dputs de tout cder sans un moment de retard. Ce message
leur fut port en hte sur le chemin. Bulgaro seul le reut, comme s'il
se ft agi d'une lettre de particulier  lui personnelle. Il n'en donna
aucune connaissance  son collgue. Parvenus ensemble chez Colonna et
favorablement reus, ils ne htrent nullement leurs ngociations et, se
tenant dans la limite des premires instructions qui ne renfermaient pas
de pleins pouvoirs, ils convinrent seulement d'une suspension d'armes et
d'un rendez-vous au lendemain pour arrter les clauses de la
capitulation. Prosper leur dit qu'il allait donner  l'autre corps
d'arme avis de l'armistice convenu; mais en les quittant il leur
recommanda de faire bonne garde et de se mfier de Pescaire, des procds
duquel il ne pouvait leur rpondre. Cet avis tait fond, mais il fut
inutile. Pescaire fut jaloux de la part que son mule allait avoir  la
soumission de Gnes. Ce trait semblait lui arracher des mains une
victoire sre, une riche conqute, et, mprisant les paroles donnes par
son collgue,  l'instant mme il pressa le feu et disposa l'assaut.
Suivant les uns, les migrs l'encouragrent, d'autres assurent que du
moins Ottobon, Sinibalde Fieschi et Jrme Adorno, car on ne dit rien
d'Antoniotto, firent tous leurs efforts pour obtenir que leur patrie,
puisqu'elle tait dj soumise, ne ft point livre  une si grande
calamit. Tandis que l'artillerie ouvrait une brche dans le bastion
branl, Prosper lui-mme, anim et expos comme un soldat, parvenait
dans le ravin  la porte ou plutt  la poterne de Saint-Michel. Elle
tait ferme, barricade en dedans. Les bandes de fer et le chne le plus
solide rsistaient  tous les efforts. Pescaire fit verser contre la
charpente des tonneaux de goudron enflamm; le bois brla et livra enfin
un troit passage. Nicolas Fregose, l'un des membres les plus accrdits
de sa famille, s'tait port  le dfendre. Bless en repoussant ceux qui
se pressaient  la porte, et le rempart enfin envahi, il fut renvers et
la ville fut prise.

De la porte Saint-Michel la descente dans l'intrieur tait escarpe,
mais sans obstacle. Les Espagnols et les Allemands descendirent en bon
ordre et allrent d'abord faire ouvrir la porte Saint-Thomas au reste de
leurs gens, puis s'emparer des postes principaux et du palais; mais dj
les migrs et leurs suivants s'taient prcipits en tous sens, criant:
Espagne! Adorno! C'tait au milieu de la nuit que retentit ce cri, et
l'ombre augmenta les horreurs de cette invasion. La ville fut
immdiatement livre au pillage; les Adorno eurent soin de demander des
ordres pour en prserver la banque de Saint-George, la douane et le port
franc; mais pour tout le reste,  peine quelques glises furent
respectes. La vengeance conduisit d'abord l'avidit; les premires
maisons pilles furent celles des Fregose; mais Pescaire lche le frein
 la soldatesque, le dsordre fut gnral, le pillage sans distinction,
et le parti vainqueur ne fut pas le matre de garantir les demeures de
ses partisans; ceux qui firent rsistance furent massacrs. On compte un
Pallavicini, un Grimaldi parmi les victimes. Augustin Giustiniani, l'un
de nos historiens, attir  la fentre par le bruit, reut un coup
d'arquebuse et eut le bras fracass. Les habitants du faubourg Saint-
tienne, irrits des violences exerces sur leurs foyers et aids de
quelques habitants du Bisagno leurs voisins, chassrent de leur quartier
les assaillants et se barricadrent; mais un des plus ardents soutiens
des Adorno qui avait du crdit dans ce faubourg, les effraya et les
obligea  dsarmer; quelques-uns d'entre eux allrent mme prendre leur
part au butin; car les hommes du pays et ceux des environs n'en
laissrent pas tout le profit aux soldats trangers et aux suivants des
migrs. Parmi ceux qui ont racont cette scne lamentable et suivant
l'inclination diverse des tmoins, on voit exagrer ou dissimuler les
outrages faits aux femmes et le pillage des couvents o les citoyens
avaient dpos leurs effets les plus prcieux; mais il est unanimement
avr que des habitants profitrent de l'obscurit pour participer au
brigandage. Des hommes mme qui semblaient avoir quelque considration 
mnager se mlrent, le visage masqu, aux troupes qui saccageaient les
maisons. Les choses allrent si loin qu'un capitaine allemand attaqua
l'glise Saint-Laurent et entreprit de forcer la porte de la sacristie.
Les chanoines et leurs chantres s'y taient renferms pour dfendre leur
trsor et le sacr Catino, objet de l'ambition rapace de ce soldat. Ils
soutinrent le sige: les magistrats de la ville eurent le temps de venir
 leur secours. On marchanda avec le capitaine, et un don de 1,000 ducats
dlivra l'glise de ses indiscrtions.

C'est pendant la nuit que se passrent ces funestes scnes, et vous
trouverez dans les crivains du pays et du temps, que cette nuit si
longue aux citoyens opprims et tremblants ne dura que cinq heures (le 30
mai), abrge par un miracle vident de la misricorde divine. Le prodige
n'empcha pas les vengeances et les dsordres de se prolonger trois
jours.

Frdric Fregose s'embarqua pendant le tumulte, lorsqu'il vit qu'il tait
impossible de se dfendre. Octavien tait retenu par une attaque de
goutte; et il refusa de se laisser transporter pour suivre son frre. Il
fut arrt avec Pierre Navarre. On les envoya  Naples, le dernier trait
en prisonnier de guerre, Fregose en prisonnier d'tat troitement gard;
il mourut peu aprs. De tant de chefs que nous avons vus se succder,
c'tait peut-tre le plus modr dans son ambition, celui qui a le moins
employ d'injustices et de violences, le plus attach aux vrais intrts
de son pays, et on lui doit cette gloire d'avoir sincrement embrass le
dessein d'teindre les factions et de confondre les distinctions de
parti.

Andr Doria croisait avec quatre galres de la rpublique, c'est  son
bord que l'archevque de Salerne se fit conduire. Andr s'approcha du
rivage pour recueillir son neveu Philippin et tout ce qu'il put sauver
d'amis des Fregose qui migraient  leur tour. De l il alla stationner 
Monaco, retenant pour lui-mme les galres qu'il ne se croyait pas tenu
de restituer aux nouveaux matres de Gnes; il passa au service de
Franois 1er. On assure que plus tard il fit compte  l'tat de la valeur
des galres qu'il s'tait appropri.

Quand le pillage eut cess, on eut d'abord l'odieux spectacle du partage
et du march gnral du butin. Il ne fut pas facile de ramener  l'ordre
cette soldatesque, de la faire sortir des maisons o elle s'tait tablie
et de la rassembler sous les drapeaux; mais on annonait l'entre en
Pimont d'une arme franaise, et il tait temps de penser  la dfense.
Ces troupes furent ainsi mises en marche au grand soulagement des
malheureux citoyens. On admira de quelle foule de femmes ces soldats
taient suivis, elles avaient accouru de tous cts pour avoir leur part
dans les dpouilles de Gnes.

Avant leur dpart Antoniotto Adorno fut nomm doge, sans contestation
comme on peut le croire, et  peu prs sans formalit. Il tait l'an
des deux frres. Jrme, plus vers dans les intrigues des puissances, se
rservait pour suivre sa fortune auprs des allis. L'excration tait
sur leur nom dj ha: le sac de leur ville natale le chargeait d'une
haine irrconciliable. Gnes, disait-on, avait t pille quatre fois:
par les Carthaginois de Magon, par les barbares de Rotharis, par les
Mores d'Afrique, maintenant par les Adorno. Antoniotto ne rgnait que
sous la tutelle de l'ambassadeur de Charles V, qui disposait de l'tat en
matre despotique. C'tait un nouveau sujet de honte et de haine. Quand
le nouveau doge fit avec pompe les honneurs de la ville aux gnraux
allis, au duc de Milan qui les accompagnait, le peuple les vit avec
horreur. Les Gnois n'eurent qu'une joie seule. Adrien VI, successeur de
Lon X, passa en ce temps pour aller prendre possession de son sige. Les
chefs de l'arme impriale revinrent  Gnes lui faire hommage. Aussi
superstitieux que sanguinaires, ils osrent lui demander l'absolution
pour les fautes qui avaient pu tre commises dans le sac de Gnes.
L'austre pontife rpondit en trois mots: Je ne le dois, ni ne le peux,
ni ne le veux.


CHAPITRE VI.
Franois Ier  Pavie. - Bourbon  Rome. - Andr Doria alternativement au
service du pape et du roi de France. - Antoniotto Adorno abandonne Gnes
aux Franais et  Doria.

(1553) Cependant les Vnitiens, l'empereur, le pape Clment VII, car
Adrien n'avait fait que passer, s'taient ligus avec l'assistance du roi
d'Angleterre pour fermer  jamais l'entre de l'Italie aux Franais. Le
conntable de Bourbon, sacrifiant sa patrie  des ressentiments, l'avait
dserte pour s'allier aux ennemis de la France. Jrme Adorno avait t
l'ambassadeur de Charles V auprs des Vnitiens, il avait conclu la ligue
avec eux, et ce fut  quarante ans le dernier acte de sa vie; il mourut
 Venise. Sa famille perdit en lui son appui et son clat. Plus habile et
plus susceptible de quelques sentiments gnreux, il laissait Antoniotto
avec plus de haine au milieu des Gnois et avec moins de crdit au
dehors. Mais en ce moment Gnes appartenait plus aux allis qu' son doge
et obissait  leur impulsion. Tandis que Bonivet, commandant en
Lombardie une belle arme franaise, la laissait ruiner, le conntable
entreprit l'invasion de la Provence (1554). Il poussa jusqu' Marseille
et y mit le sige. Andr Doria avec six galres avait ravitaill la
place, il ne cessa d'y porter des vivres et des hommes et de garder la
cte de Provence. Il fit prisonnier dans cette croisire Philibert,
prince d'Orange, qui passait d'Espagne en Italie. Doria l'envoya au roi,
qui promit  l'amiral 25,000 cus pour la ranon de son prisonnier, mais
qui ne put les payer d'abord et qui plus tard ne s'en embarrassa gure.

Les secours et les vivres manquaient  Bourbon; le roi marchait sur lui;
il fut oblig d'vacuer le territoire franais et de se rejeter sur la
Ligurie. Andr Doria le suivit de prs avec la flotte et favorisa les
mouvements de l'arme franaise. Il combina ses oprations avec celles du
marquis de Saluces, envoy par le roi dans la rivire occidentale. Savone
leur fut abandonne. Doria demandait au roi quinze cents hommes pour lui
rendre Gnes. Le roi promettait et n'envoyait rien. Hugues de Moncade,
gnral de Charles V, tait alors dans Gnes, il voulait chasser les
Franais de ce voisinage; il s'avana sur Varase que le Corse Giocante
Casa-Bianca dfendait comme l'avant-poste de Savone: car la France
devait  ses rapports avec Gnes, d'avoir  sa solde un rgiment corse.
Casa-Bianca, qui en tait le chef, avait bien servi en Provence: il
avait harcel l'ennemi; maintenant il le suivait ou le devanait en
Ligurie. Les galres gnoises protgeaient l'attaque de Varase; mais
Doria sortit de Vado avec les siennes et vint dranger toutes les
manoeuvres des assaillants. Il mit brusquement en fuite la flotte gnoise.
Les premiers qui du bord virent cette droute, s'en branlrent. Casa-
Bianca aussitt marcha sur eux; Doria les attaqua sur le rivage; ils
furent dfaits. Moncade lui-mme et cent trente officiers suprieurs
furent faits prisonniers. La flotte franaise conduite par Doria ne tarda
pas  bloquer Gnes  son tour; la ville fut contrainte de demander une
trve.

Mais en ce moment Franois Ier perdait  Pavie son arme et sa libert.
On le vit passer  Gnes conduit en captivit en Espagne. Pour assurer ce
voyage qu'il dsirait lui-mme parce qu'il comptait trouver dans Charles
V des sentiments nobles et des procds honorables, il consentit  faire
donner des ordres pour que tous ses btiments de guerre restassent
dsarms dans leurs ports et que six galres franaises fussent remises
en gage entre les mains des Espagnols. Celles de Doria furent dsignes
pour ce service; il refusa d'y dfrer. Les conditions de son engagement
n'taient pas de passer sous les ordres de l'ennemi. Il alla sur la cte
de Toscane rembarquer les troupes du roi, il les ramena en France et
resta quelque temps encore au service franais; mais peu mnag par les
ministres et mal pay de sa solde, il passa  celle du pape du
consentement du roi. Il eut alors le titre d'amiral.

Aprs treize mois de prison, Franois fut enfin dlivr en vertu d'un
trait que Charles V n'accorda que parce qu'il voyait son prisonnier
malade et qu'il craignait de perdre son gage, que Franois n'accepta que
par impatience et qu'il vint faire dsavouer par sa nation. Les Vnitiens
avaient t blesss de l'avantage que l'empereur avait gard pour lui
seul dans une bonne fortune qui devait tre commune  tous les allis;
ils s'taient entremis pour la paix, et maintenant on l'avait faite sans
eux. L'empereur agissait en matre de l'Italie. Venise et le pape
recherchrent Franois; ils contractrent avec lui une nouvelle alliance:
le roi d'Angleterre s'y associa. On convint de rtablir Sforza dans
Milan, d'ter le royaume de Naples des mains des Espagnols; mais Franois
renonait  rclamer cet ancien objet de l'ambition des rois de France.
La possession d'Asti et la seigneurie de Gnes uniquement lui taient
rserves en Italie. Les oprations devaient commencer par remettre cette
dernire ville aux mains des allis. On devait proposer  Antoniotto
Adorno de prendre parti avec eux, et en ce cas on le laisserait au
gouvernement sous la protection franaise. Sur son refus on appellerait
l'archevque de Salerne, Frdric Fregose. C'tait tout ce qui restait
dans ces deux familles rivales de personnages notables que l'on pt
lever au pouvoir.

Adorno crut devoir fermer l'oreille aux propositions des allis franais.
Bourbon, le conntable transfuge, qui tait arriv  Gnes avec des
galres espagnoles et des troupes impriales, le confirma dans son
adhsion au parti de Charles V.

Le parti oppos ne songea plus qu' rduire Gnes par la guerre, et Andr
Doria s'y adonna tout entier. Les huit galres qu'il commandait au nom du
pape furent jointes par celles du roi, les Vnitiens en fournirent seize:
Pierre Navarre commandait les troupes. Savone se redonna aux Franais;
on occupa le golfe de la Spezia, Porto-Venere, Porto-Fino; on bloqua
troitement le port de Gnes. On prit ou l'on coula bas les navires
chargs de grains dont la ville attendait sa subsistance. Travaille de
moment en moment par l'pidmie, elle se vit rduite  la disette. On
estima que Doria causait un million de ducats de dommage  ses
concitoyens, et, sans piti, il enchanait  la rame sur ses galres les
quipages des vaisseaux qui tombaient entre sas mains. Il ne demandait
que quelques compagnies au duc d'Urbin qui commandait en Lombardie pour
les allis de Franois, et il promettait de faire ouvrir les portes de
Gnes.

(1527) Cependant de nouvelles armes d'Allemands taient descendues en
Italie. Le conntable de Bourbon les commandait. Tout le monde sait
qu'avec une singulire rsolution il conduisit ses troupes droit  Rome,
qu'il fut misrablement tu au moment o elles foraient les portes, que
la ville fut horriblement saccage et que Clment fut retenu en
captivit. Doria, priv de la solde qu'il recevait du pontife, ne pouvait
plus se soutenir ni pourvoir  l'armement de ses galres. Les impriaux
qui le savaient le sollicitrent de passer au service de Charles;
Clment le prmunit contre ces offres qui exposaient sa libert et sa
personne. Il l'encouragea  retourner au service de Franois 1er. Doria
devint amiral et capitaine gnral de la marine franaise dans la
Mditerrane. Sa solde fut fixe  36,000 cus. Il vint reprendre sa
station  Savone, croiser devant Gnes, arrter les btiments qui
essayaient d'y entrer, et dsoler les rivires par des excursions
journalires.

Tandis qu'un ennemi si redoutable, tout compatriote qu'il tait, la
pressait de si prs et la ruinait sur la mer, Lautrec tait en force dans
la Lombardie avec une nouvelle arme et menaait Gnes de cet autre ct.
Adorno se voyait comme assig de toutes parts. Il cda  la peur et
proposa lui-mme de traiter de la reddition de la ville. Lautrec accorda
la capitulation qu'on lui demanda, une chose excepte, mais elle tait
trs-grave. Les Gnois voulaient que la France rendt Savone  leur
domination, Savone qui avait t le point d'appui des Franais, et dont
les habitants leur avaient montr bien plus de dvouement que les Gnois.
Lautrec ne put donner que des esprances, la concession passant ses
pouvoirs. Cependant cette rponse n'avait pas rompu les accords; mais le
doge s'tait sans doute remis de sa terreur. Quand Csar Fregose,
capitaine au service de France, fut commis par Lautrec pour aller prendre
possession de la place suivant le trait, son hraut fut renvoy sans
rponse. Fregose se prpara  employer la force. Augustin Spinola et
Sinibalde Fieschi, personnages principaux de ces familles attachs aux
Adorno, qui taient sortis contre lui, furent repousss et faits
prisonniers. Alors le doge donna l'ordre d'ouvrir les portes sans plus
opposer de rsistance. Lui-mme monta  cheval et se renferma au
Castelletto. On et pu l'arrter: il suffit au public qu'il se retirt.
Filipino Doria fit prendre aux Gnois la croix blanche des Franais. Le
changement de domination s'opra sans effusion de sang et sans trouble,
sauf pourtant le pillage du palais du doge, incident pass en usage 
chaque rvolution.

Thodore Trivulze fut donn  la ville pour gouverneur. Andr Doria reut
le collier de Saint-Michel et il en clbra la fte avec magnificence.
Riche du fruit de ses exploits et combl d'honneurs, mari  la veuve du
marquis de Caretto, nice d'Innocent VIII, en situation de protger sa
famille auprs de la cour de France, il fut alors l'homme le plus
important du pays. On oublia bientt les dommages qu'il avait causs sur
la mer  ses concitoyens. Deux choses lui concilirent l'affection
publique au plus haut degr. Il embrassa avec une gale chaleur et la
cause des Gnois qui revendiquaient la domination de Savone, et le
projet, appel par tant de voeux, de cette organisation publique dj
dsigne, comme elle a t appele depuis, sous le beau nom de l'Union.


CHAPITRE VII.
Andr Doria passe du service de France  celui de l'Autriche. - Les
Franais expulss de Gnes. - Union.

(1528) Cette grande pense d'union inspire par la fatigue des
rvolutions intrieures et par le dommage que portaient les factions,
n'avait jamais cess de vivre dans le coeur des hommes sages depuis que la
possibilit en avait t entrevue. Cependant il s'agissait d'obtenir de
chaque citoyen l'abandon du parti dans lequel le rangeaient sa naissance
ou ses affections. Mais on sentit assez qu'il n'y avait plus de gibelins
 distinguer des guelfes, que les familles illustres qui depuis 1339
s'taient partag le pouvoir taient certainement des nobles et qu'il n'y
avait aucune race antique qui pt ddaigner de fraterniser avec de tels
plbiens. La considration que d'immenses richesses avaient procure 
des familles plus modernes tait assez grande pour les admettre dans une
aristocratie forte et compacte que la victoire remporte sur les artisans
conseillait et permettait de fonder. Les partis qui s'taient diviss en
faveur des maisons Fregose et Adorno taient plus difficiles  rduire;
mais ces deux races avaient enfin disparu de la scne. Tant que l'une des
deux avait gouvern, l'union avait t impossible. Nous avons vu
l'archevque Frdric Fregose dissoudre l'assemble que son frre
Octavien avait soufferte. Le projet avait t repris pendant
qu'Antoniotto Adorno tait doge, et ostensiblement il ne s'y tait pas
oppos, mais on tait alors sous la protection de l'empereur Charles V,
et l'on convint que l'on ne pouvait rien faire sans son cong. Adorno
laissa nommer deux ambassadeurs pour le consulter. De retard en retard et
de prtexte en prtexte, leur mission ne s'accomplit pas. Maintenant les
Adorno sont abattus et la haine qu'ils se sont attire en livrant la
ville au pillage garantit contre leur retour. La ville est, il est vrai,
sous la seigneurie du roi de France, mais sous cette domination c'est
encore une rpublique, et quand elle ne devrait pas avoir plus
d'indpendance, sa constitution intrieure, son institution municipale
n'en mriteraient pas moins d'tre rformes ou plutt tablies. On ne
doutait pas que la chose ne ft tout au moins indiffrente au roi;
l'entreprise dmocratique  laquelle Louis XII avait mis fin devait
rendre favorable aux yeux de l'autorit franaise un projet qui donnait
des garanties contre l'invasion de la populace; d'ailleurs on ne
publiait pas les plans dans toute leur tendue. Trivulze ne croyait
autoriser que des runions et des dlibrations qui n'avaient rien
d'insolite et sans autre but que de pourvoir  l'administration des
affaires. Des mmoires du temps disent que, pour carter les obstacles
qui auraient pu venir de France, on fit au roi un don gratuit, sous
prtexte de contribuer  ses armements.

De nouveaux vnements amenrent le rsultat par d'autres voies, et, au
lieu de l'obtenir sous la protection de la France, le firent dpendre de
l'affranchissement de la rpublique et de la fin de la domination
franaise.

Franois occupait la Lombardie. Mais son engagement envers ses allis
l'obligeait  laisser Sforza en possession du duch de Milan et  se
contenter de Gnes et d'Asti. Dans la haute Italie son ambition n'tait
pas satisfaite, il voulut la conqute de Naples et il y fit marcher
l'arme que commandait Lautrec. La flotte aux ordres de Doria avait t
mande pour appuyer cette entreprise; seize galres firent voile, huit
appartenaient au roi, huit autres  sa solde taient la proprit de
l'amiral: Philippin Doria les commandait. Andr de sa personne resta 
Gnes ou plutt  Lerici, car une maladie contagieuse rgnait dans la
ville et tous ceux qui pouvaient la quitter se rfugiaient aux environs.
Doria tait dj mcontent de la cour de France. Estim du roi, mais
incapable de modrer ses plaintes quand on ngligeait de tenir les
promesses sur lesquelles il avait fond ou ses plans d'expditions ou ses
engagements pcuniaires envers ses marins, il tait fort mauvais
courtisan. Vritable homme de mer, ferme et prompt, lev dans cette
rpublique o avec la fiert des nobles on contractait l'esprit populaire
de l'indpendance, il tait incapable de plier devant les ministres du
roi ou devant des grands auxquels il ne se croyait pas ingal, tandis
qu'ils le prenaient pour un officier de fortune. La confiance du roi pour
les affaires d'Italie tait partage entre lui et un Romain, Ranc de
Cere. Celui-ci commandait ordinairement les troupes de terre dans les
expditions combines avec la flotte de Doria; ils taient dsunis,
jaloux l'un de l'autre, et Ranc de Cere, ordinairement plus prs de
l'oreille de Franois, avait l'avantage. Pendant qu'on s'apprtait 
marcher sur Naples ils avaient t embarqus ensemble et chargs
d'occuper ailleurs les Espagnols. Ranc voulait envahir la Sicile, Doria
insista pour attaquer la Sardaigne o il eut le malheur de ne pas
russir, et ses ennemis tirrent un grand parti de cette expdition
manque; on rendit suspectes jusqu' ses intentions.

En ce temps mme il soutenait avec une vivacit qui approchait de la
menace la cause de Gnes contre Savone. Cette ville, protge par les
Franais qui l'avaient trouve ds longtemps favorable  leur parti,
aspirait toujours  se soustraire  la domination gnoise. Elle ne
voulait plus en subir les impts; elle voulait avoir son commerce  part
et se flattait de faire  sa voisine une utile concurrence. Ce n'tait
plus une ville sujette dpendante d'une capitale, c'taient deux
seigneuries franaises, et il n'y avait pas de motif de soumettre l'une 
l'autre. La prtention de Savone tait juste sans doute; Gnes n'avait
point de titre valable pour que sa municipalit ft reine des cits
voisines, pour qu'elle les lit  son gouvernement sans leur permettre
d'y participer. Mais les Gnois avaient une trs-longue possession, et 
chaque renouvellement de la seigneurie, la France leur avait garanti
leurs anciens droits et l'intgrit du territoire. D'ailleurs ce n'tait
pas pour le seul amour de la justice que les Franais favorisaient
Savone, le gouverneur de cette ville en tirait un profit personnel. Le
conntable de Montmorency, qui avait obtenu le privilge de fournir le
sel en Lombardie, avait mis ses entrepts  Savone et y ruinait la
gabelle gnoise. Un droit royal y remplaait les impositions qui jadis
tombaient dans le trsor de la rpublique. Le roi y avait ses chantiers
et y faisait construire ses galres. On y avait ouvert un port franc qui
dtournait le commerce de celui de Gnes et les revenus de sa douane;
enfin on y levait des fortifications qui ne pouvaient servir que contre
les Gnois. Doria se plaignit de ces prjudices apports  sa rpublique;
il reprsenta au roi par des lettres souvent rptes, et avec plus de
vivacit franche que de respectueuse mesure, ce qu'il y avait d'injuste
selon lui, mais certainement d'impolitique, dans ces procds. Le roi
occup de ses plaisirs n'y donna aucune attention. Le conntable et le
chancelier Duprat lui dpeignirent l'amiral comme un homme prvenu,
importun, difficile  vivre et impossible  contenter. On se plaignait de
ce qu'il s'tait excus d'aller en personne devant Naples; et Doria, qui
n'avait refus peut-tre que pour tre press par le roi, fut bless 
son tour quand, sans plus le rechercher, on nomma Barbezieux pour
commander dans la Mditerrane.

Cependant Philippin avec ses galres avait fait son devoir de la manire
la plus brillante et la plus heureuse. Les Vnitiens venaient avec leur
flotte joindre ses seize galres. Le vice-roi Hugues Moncade, jadis
prisonnier des Gnois  Varase, crut devoir prvenir cette runion. Il
sortit de Naples avec autant de galres, de grands vaisseaux et de
btiments de transport qu'il en put rassembler et charger de ses soldats.
Les plus braves officiers montrent sur cette escadre. On attaqua
Philippin prs de Salerne. Il reut l'ennemi avec vigueur, la victoire
fut longtemps dispute; mais le Gnois avait mis en rserve une portion
de ses forces, et quand elles tombrent sur l'ennemi fatigu, le combat
fut promptement dcid. La galre de Moncade fut aborde la premire, il
fut tu; presque tout le reste se rendit. Philippin eut pour prisonniers
le marquis del Vasto, Ascagne et Camille Colonna, le prince de Salerne,
le marquis de Santo-Croce, l'amiral Giustiniani et une foule d'autres
seigneurs ou officiers de renom. Lautrec qui assigeait Naples demandait
ces captifs: Philippin se hta de les expdier  son oncle: le roi les
fit rclamer. Andr rpondit qu'il n'avait aucune obligation de les
rendre, et d'autant moins que la ranon du prince d'Orange lui tait
encore due, que la solde de ses galres et ses pensions taient aussi
trs-mal payes. Ainsi, de jour en jour les choses s'aigrissaient
davantage; Lautrec en prvoyait l'clat; il aimait Doria, et surtout il
avait besoin de son appui dans une expdition lointaine o les ministres
du roi l'abandonnaient trop  lui-mme. Il fit un effort pour remdier
aux consquences qu'il fallait craindre; il dpcha  la cour Langeay du
Bellay, qui d'abord vint trouver Doria; il prit connaissance de ce qu'il
y avait de srieux dans les plaintes de l'amiral, il se convainquit que
l'intrt de Gnes dans l'affaire de Savone tait l'objet auquel Doria
tenait essentiellement, et qu'en lui donnant satisfaction sur ce point,
il serait facilement apais sur tous ses griefs personnels. Langeay alla
en rendre compte au roi et le presser, au nom de Lautrec et pour
l'intrt de la conqute de Naples, de ne pas faire de Doria un ennemi:
cette dmarche fut inutile. Le refus de rendre les prisonniers, envenim
par les ministres, passa pour une rbellion insolente. Doria, donnant
cours  son mcontentement1, se fit bientt un nouveau sujet
d'accusation. Le roi avait envoy le vicomte de Turenne aux Gnois pour
leur demander un emprunt. Le gouverneur assembla le conseil pour donner
audience au vicomte, Doria se prsenta accompagn jusqu'au palais d'une
foule de citoyens qu'il n'avait pas craint d'avertir de son opinion. Sur
la proposition de Turenne il prit la parole et rpondit qu'il tait
trange que le roi demandt de l'argent  une ville qu'on l'avait induit
 ruiner en transfrant son commerce et ses privilges  Savone; que
Gnes n'tait pas tenue de payer comme contribution ce qu'on exigeait;
que comme prt volontaire elle ne le pouvait; que l'on devait d'abord
lui rendre justice, et qu'alors sans doute elle serait en tat de mieux
faire, Turenne, peu accoutum  des dlibrations aussi libres, s'indigna
qu'on ret ainsi les ordres du roi. La fermet de Doria commenait 
tourner en menaces. Le gouverneur Trivulze arrta cette contention. Il
rpondit qu'en effet la ville avait perdu ses ressources et qu'il se
chargeait de rendre compte au roi de l'impuissance o se trouvaient les
Gnois, sans que l'on dt suspecter leur zle ni leur fidlit; il
priait Doria d'en crire galement  sa majest: elle ne pourrait
manquer d'accorder confiance au tmoignage d'un amiral qui avait rendu
tant de services, qui en avait tant  rendre, et en qui on respecterait
toujours une franchise inspire par son amour pour sa patrie et par son
zle pour le service du roi. La sance fut rompue sans que la discussion
s'engaget plus avant. Mais Turenne, mcontent  l'excs, quitta la ville
 l'instant mme, et de Florence, rendant compte  Paris de son mauvais
succs, il dnona Doria comme un ennemi dclar.

On prcipita ses rsolutions en prenant celle de le faire arrter.
Barbezieux, qui partait avec une nouvelle escadre pour le sige de
Naples, eut ordre de s'emparer des galres de Philippin et d'abord de
passer par Gnes et de s'assurer de la personne de l'amiral. Un
ambassadeur gnois tait encore  Paris pour obtenir rponse sur
l'affaire de Savone, il fut inform de la rsolution. Il en expdia un
prompt avis secret qui devana l'arrive de Barbezieux et celle des
ordres prventifs qu'on donnait aux gouverneurs de Savone et de Gnes
pour les faire concourir  l'arrestation. Andr s'embarqua  l'instant
avec ses grands prisonniers et alla s'enfermer dans la citadelle de
Lerici. Barbezieux, arriv trop tard  Gnes et usant de dissimulation,
lui crivit et l'invita  une confrence; rien ne put engager Andr  se
rendre sur les galres. Barbezieux l'alla trouver, il montra  Doria
beaucoup de dfrence et d'amiti. Le roi avait t bless sans doute que
l'amiral et refus le commandement qu'il lui avait dcern, mais il
avait donn l'ordre de le consulter et de prendre ses instructions. Tout
fut inutile, Doria ne voulut jamais sortir de son fort. Il ne resta plus
 Barbezieux qu' remettre  la voile et  se hter d'aller devant Naples
pour s'emparer, s'il le pouvait, des galres de Philippin.

Mais Doria y avait pourvu. Le temps de son engagement avec la France
allait expirer. Philippin avait reu l'ordre secret d'abaisser le jour
mme le pavillon franais, d'abandonner le sige et le reste de la
flotte, et de revenir immdiatement  Lerici en se tenant sur ses gardes
pour viter la rencontre des Franais. Cet ordre fut excut 
l'improviste,  la surprise et  l'extrme regret de Lautrec. Philippin
ramena neuf galres  la Spezia, abandonnant  elles-mmes les huit
franaises qui taient sous son commandement avec celles de son oncle.
Les historiens franais disent qu'il fit retenir celle du roi par Antoine
Doria, mais ce fait ne semble pas exact.

L'amiral ayant dclar au roi de France qu'il renonait  son service,
offrit  Clment VII de rentrer au sien. Le pape, qui tait peu en tat
d'accepter, lui envoya son secrtaire pour traiter avec lui, mais
essentiellement pour l'empcher de se mettre  la solde de l'empereur;
car Colonna et del Vasto, prisonniers et commensaux de Doria,
l'obsdaient sans cesse pour donner  Charles V un serviteur et un
auxiliaire si puissant. La ngociation fut poursuivie avec ardeur. On
offrait  Doria l'assistance impriale pour s'emparer de la seigneurie de
Gnes. Il refusa obstinment. Il convint de travailler  l'expulsion des
Franais, mais il stipula clairement l'indpendance et la libert de sa
patrie, et Charles V promit de n'y jamais attenter. Il exigea aussi que
l'empereur garantt l'intgralit du territoire et particulirement la
domination sur Savone. Les Gnois durent tre traits pour leurs
personnes et pour leur commerce, dans tous les tats de l'empereur, 
l'galit de ses propres sujets.

Doria personnellement recevait toute abolition pour les hostilits qu'il
avait pu exercer contre les impriaux, et, par une clause singulire, il
n'tait pas tenu de mettre en libert ceux des prisonniers qui taient
enchans sur ses galres. Il devait seulement les rendre par change 
mesure qu'on lui fournirait des esclaves turcs ou des galriens
condamns. Il tait nomm amiral et lieutenant de l'empereur. Il mettait
 la solde de Charles V douze galres moyennant soixante mille cus par
an. On lui donnait des assignations de fonds cautionnes par des maisons
de commerce de sa confiance. Un port lui tait assign dans le royaume de
Naples pour y faire stationner sa flotte, et, sous prtexte de se
rserver les moyens d'assurer ses approvisionnements de bouche, il avait
le droit d'extraire tous les ans dix mille salmes de froment de la
Pouille ou de la Sicile.

Aussitt que ce trait sign  Madrid eut t rapport  Doria et avant
qu'il ft public, il s'embarqua. Il allait tenter de se rendre matre des
galres franaises dont Philippin s'tait spar devant Naples. Les
Franais prvenus tirrent le canon contre lui, mais bientt Lautrec
mourut de maladie, son arme se dissipa, les galres du roi quittrent
une entreprise dsormais perdue et se retirrent vers Gnes et vers la
France.

Doria se hta de regagner la Ligurie; il crut que le moment tait arriv
d'ter Gnes aux Franais, de faire concider cette dlivrance avec le
plan d'union qu'il avait embrass avec chaleur, et de fonder enfin un
gouvernement solide et indpendant.

Les citoyens taient d'avance dans les mmes dispositions. Une baillie,
qui d'abord n'avait paru charge que d'organiser le concours de la ville
aux oprations militaires et maritimes des Franais, n'avait pas tard 
traiter de l'union, des moyens de l'amener et du gouvernement  donner 
la rpublique. Trivulze inattentif n'en avait pris aucune alarme; il ne
s'agissait encore que de rformer les lois sous le bon plaisir du roi.
C'tait en implorant la bont et la sagesse royale qu'Augustin
Pallavicini, dans une assemble solennelle tenue en prsence du
gouverneur et o toutes les magistratures s'taient runies, avait
prononc un discours grave et mesur, mais appelant une rforme
immdiate. Toutes les opinions avaient concouru dans le mme sens; et la
baillie, prte  mettre son travail au jour, avait annonc le terme
prcis auquel les nouvelles lois seraient publies. Le redoublement de
l'pidmie cruelle qui ravageait l'Italie avait retard la conclusion de
cette grande entreprise. La querelle de Savone, celle de Doria taient
venues dans l'intervalle faire secrtement penser que ce ne serait pas
sous l'autorit franaise qu'on pourrait oprer pleinement une rvolution
si difficile  mener  bien dans un tat dpendant. L'ambassadeur gnois
crivait de Paris qu'il n'obtenait plus d'audiences et qu'elles taient
prodigues aux dputs de Savone. Le roi tait plus loign que jamais
d'couter les plaintes; les ministres taient de plus en plus partiaux;
il fallait s'attendre  voir Savone devenir la capitale de la Ligurie. Il
n'y avait plus rien  esprer ni de la justice ni de la clmence du
monarque, dtourn par les intrigues et la haine de ses favoris. Il tait
temps que les citoyens pensassent  pourvoir  leurs intrts par leur
propre rsolution.

Le dsastre de Naples, la nouvelle force que Doria s'tait acquise
vinrent relever le courage et pousser  suivre ce conseil. Doria parut
avec treize galres et jeta l'ancre  l'entre du port. Trivulze en fut
alarm, il descendit du Castelletto o il avait tabli sa demeure pendant
la contagion; il vint avec peu de suite, se montrer sur la place de
Banchi, caresser les citoyens, les remercier de leur fidlit, leur
demander d'y persvrer. Il ne pensait pas qu'Andr Doria pt avoir
aucune vue hostile, et il dsirait que des hommes sages allassent lui
parler et l'invitassent  ne rien faire contre la paix de sa patrie.

Des dputs allrent trouver l'amiral sur son bord et lui reprsenter que
s'il se livrait  des mouvements imprudents il travaillerait  la ruine
de la ville qu'il voulait servir. Le comte de Saint-Pol tait en
Lombardie avec une forte arme; une entreprise hasarde l'attirerait
ncessairement sur Gnes. Tel tait le langage ostensible des dputs:
ils taient secrtement chargs par la baillie d'encourager Andr, et
l'un d'eux, J.-B. Doria, son parent, devait concerter toutes choses avec
lui. L'amiral affecta de rpondre qu'ayant appris qu'une arme trangre
dvastait de nouveau la Lombardie et menaait Gnes, il venait offrir 
sa patrie son bras et ses forces; que nanmoins il dfrerait aux
conseils modrs de si sages citoyens. Trivulze parut content de la
rponse qui lui fut rapporte et remonta paisiblement au Castelletto,
mais il expdia aussitt au comte de Saint-Pol pour lui demander de
prompts secours, et il fit appeler tout ce qu'il put trouver de soldats
dans le voisinage.

Doria,  son tour, avait dj envoy des missaires dans la ville,
d'autres dans les campagnes pour faire trouver  Gnes les personnages
notables que la crainte de la contagion avait loigns. Tout s'emploie
dans les intrigues politiques, et avec plus d'astuce que de bonne foi:
cette contagion, cette peste, la populace tait persuade que les
Franais l'avaient introduite  dessein pour affaiblir la ville.

Ces prcautions prises et les plans arrts, Doria se prparait  un
dbarquement qui devait s'effectuer en dehors du mle, quand, la nuit,
une flotte franaise qui tait dans le port fit un mouvement et se porta
sur lui avec une vive canonnade. Il crut avoir  combattre; ce n'tait
qu'une fausse attaque pour masquer une retraite. Les Franais avaient
craint de faire enfermer leurs vaisseaux dans le port et ils avaient
rsolu d'en sortir. Doria fut en doute de leur dessein jusqu'au jour. Il
les vit se retirer en hte. Rien ne l'empcha plus de pntrer 
l'intrieur, il arbora le pavillon de l'empereur, et c'tait celui mme
que Philippin avait enlev sur la galre de Moncade.

Approch des quais, il fit descendre autant d'hommes qu'il put en retirer
de ses btiments. Ils se formrent en plusieurs corps et se dirigrent
sur autant de points aux cris de Saint-George et Libert. Christophe
Pallavicini, qui commandait un de ces dtachements, prouva une faible
rsistance. Il fit bientt sa jonction avec Philippin Doria entr par une
autre porte. Ils marchrent ensemble au palais: quatre-vingts ou cent
Suisses qui y faisaient la garde, ne s'embarrassrent nullement de le
dfendre. Andr descendit et se rendit sur la place de Saint-Mathieu, 
la loge rendez-vous de sa famille. La foule se prcipita sur son passage
et  sa suite. L, se rendirent les magistrats, la baillie, les notables,
ceux qui, avertis en campagne, avaient eu le temps de rentrer dans la
cit. Doria, entour des siens, fut salu de tous comme le librateur de
l'tat. Le prsident de la baillie des rformateurs lui dcerna le nom de
pre de la patrie. Il ne manqua pas de flatteurs qui l'appelaient au
souverain pouvoir; cette insinuation fut hautement rejete par lui.

Il harangua ses concitoyens; il leur proposa la libert et l'union comme
les seuls moyens de conserver l'indpendance qu'ils venaient d'acqurir,
et qui avait t depuis plusieurs mois le but de ses travaux; il
s'estimait heureux d'avoir contribu  le faire atteindre. Il exhortait
les fidles Gnois  faire le reste: au dedans ils avaient sur leur tte
une citadelle menaante qu'il fallait rduire; au dehors on devait
s'attendre  voir accourir les troupes du comte de Saint-Pol, et certes
il ne fallait pas avoir fait un si grand effort pour se laisser remettre
 la chane. Il ne fallait pas laisser Savone braver la domination de la
rpublique et servir de sige  la tyrannie trangre.

Un assentiment unanime rpondit  ses invitations, et tandis qu'on
tmoignait  l'envi le zle de la dfense commune, la reconnaissance pour
l'amiral et le voeu d'abjurer les factions, la baillie des rformateurs,
par l'organe de Franois Fieschi, insistant sur la ncessit de l'union,
jeta les bases du gouvernement qu'elle allait fonder. On applaudit  ces
vues, on vota par acclamation la prorogation des pouvoirs des
rformateurs; mais ils demandrent que des rsolutions si solennelles
fussent prises autrement que dans une assemble fortuite, en quelque
sorte tumultuaire, et o manquaient trop de voix dignes d'tre entendues.
On convoqua pour le lendemain un grand parlement, et l'assemble se
sparant, Doria se retira modestement en sa maison, au lieu d'occuper le
palais.

Le parlement du lendemain 12 septembre fut trs-nombreux. On avait
redoubl les avertissements et les invitations aux personnages importants
qui taient encore dans la campagne. Il se trouva, dit-on, quinze cents
votants. Les auteurs disent que ce fut la runion de tous les citoyens
capables du gouvernement. Ils ne nous disent pas comment, sur quelle base
ni par quels procds on tablit la distinction de cette capacit. La
tradition porte que nobles et bourgeois, tous ceux qui en ce moment
eurent la prtention de prendre part aux affaires publiques, vinrent
spontanment donner leur nom et siger au conseil. La noblesse, les
grands populaires y taient naturellement appels; la bourgeoisie de
quelque notabilit ne fut pas repousse quand elle se prsenta; des
mmoires postrieurs assurent mme qu'il s'y glissa des artisans: ainsi
il sembla ne rester dans les classes populaires personne qui et intrt
 former une opposition, et le peuple, enivr de la joie de
l'indpendance, applaudit sans s'apercevoir qu'il sanctionnait une
aristocratie, dans ce grand jour ouverte  tous, mais demain exclusive.
Le chancelier de la rpublique lut une dclaration propose au conseil,
elle proclamait l'affranchissement absolu de l'tat, son retour  une
pleine libert, l'abolition et l'abjuration des noms et des engagements
de partis ou de classes. On y garantissait l'adhsion des citoyens
absents comme des prsents. Sous ces auspices et pour achever l'ouvrage
glorieusement commenc, grce au courage et au patriotisme de l'excellent
citoyen Andr Doria, tous consacraient leurs vies et leurs fortunes  la
dfense de la patrie: ils voulaient repousser les trangers qui du
dehors menaaient la cit et chasser ceux qui du haut d'une citadelle
usurpe piaient le moment de l'opprimer; ils voulaient que la ville de
Savone ft rduite  la soumission, ils voulaient surtout qu'une union
parfaite entre eux ft le gage et le moyen de l'indpendance perptuelle,
de la libert et de la gloire de Gnes. Ces propositions reues avec un
transport unanime furent dveloppes dans quelques discours anims.
Baptiste Lomellino, le premier, demanda que les pouvoirs de la baillie
fussent prorogs pour promulguer les nouvelles lois qui seraient la
constitution perptuelle de la rpublique; qu'Andr Doria ft invit 
poursuivre son ouvrage pour la dfense de l'tat, et que le commandement
des troupes de terre ft confi  Philippin Doria; que les citoyens
riches fussent encourags  contribuer volontairement  la dpense
extraordinaire du moment; il appuya cette dernire proposition en
donnant l'exemple. Il se taxa  une forte somme; chacun fit de mme, et
l'assemble ajouta  cette ressource la facult d'emprunter 150,000 cus
d'or  la caisse de Saint-George.

Les rsolutions votes avec solennit furent ensuite publies avec les
acclamations de l'enthousiasme. L'anniversaire du 12 septembre fut
consacr par une loi sous le nom de fte de l'Union. Nous l'avons vu
clbrer encore jusqu'en 1796. Dans ce long espace, le peuple avait eu le
temps et l'occasion de reconnatre que cette journe avait t celle de
l'usurpation du prsent sur l'avenir; mais il prenait part encore  la
solennit par la tradition du souvenir d'une dlivrance de toute sujtion
trangre et par le sentiment orgueilleux de la nationalit acquise alors
et conserve depuis.

Nous parlerons dans le livre suivant du gouvernement tabli par la
baillie et des consquences de cette grande rvolution politique; nous
ne ferons mention ici que de ce qui se rapporte aux suites de
l'insurrection contre la domination franaise.

Le comte de Saint-Pol pressait le sige de Pavie; on ne pouvait douter
qu'aussitt qu'il aurait cette ville en son pouvoir il ne dtacht des
troupes afin de dlivrer le Castelletto, pour essayer de remettre la
rpublique sous le joug qu'elle avait rejet, ou du moins pour maintenir
les armes franaises  Savone. On lui envoya d'abord Octavien Sauli pour
explorer ses intentions. L'ambassadeur justifia ce qui s'tait pass par
les diverses violations des traits que les officiers et les ministres du
roi s'taient permises et dont on n'avait obtenu aucune justice. Le
peuple n'avait pu les supporter sans se sentir le droit de s'affranchir
d'un contrat rompu, il avait pu et d penser  sa propre conservation;
mais les gens sages conservaient respect et affection pour la couronne de
France et ne dsiraient rien tant que l'indulgence du roi, afin que la
rpublique, dans son nouvel tat, pt cultiver une alliance  laquelle
elle mettait un grand prix et tre utile encore  des intrts auxquels
elle s'tait ds longtemps attache2.

Saint-Pol,  qui les oprations de son sige ne permettaient pas de
marcher immdiatement, rpondit avec assez de modration. Il avait eu
piti de l'erreur dans laquelle les Gnois avaient eu le malheur de se
prcipiter, mais il savait bien que ce n'tait pas leur ouvrage. Doria,
infidle  sa gloire par de vaines prtentions d'amour-propre ou de
ressentiment, dserteur et coupable des disgrces que sa dfection avait
causes dans l'entreprise de Naples, avait trouv bon d'ajouter  ses
fautes de rendre impossible la clmence du roi en faisant rvolter une
ville fidle sous de faux prtextes. Sur lui seul devait retomber la
punition, et il ne saurait l'viter; mais il serait dplorable que les
Gnois se sacrifiassent  l'ambition et  la haine d'un seul homme; il
tait temps qu'ils sparassent leur cause de la sienne, et l'on ne devait
pas ignorer qu'incessamment l'arme franaise irait demander  Gnes un
compte rigoureux de la soumission qu'elle devait au roi.

Sur cette rponse on conut que si Gnes avait quelque rpit il ne serait
pas long, et qu'il tait pressant de se mettre en dfense. On leva des
troupes de tous cts. Les grands propritaires enrlrent dans les
campagnes ce qu'ils purent de leurs paysans ou de leurs voisins.
Sinibalde Fiesco surtout amena un grand nombre d'hommes; les communes des
rivires fournirent des troupes: en peu de jours il arriva sept cents
Corses; des officiers envoys au dehors ramenrent des bandes
d'trangers. Laurent Cibo, gendre du duc de Massa, forma un corps de deux
mille hommes. Avec ces forces on se crut en sret et l'on commena le
sige du Castelletto. Cette forteresse leve sur la ville, communiquant
aux montagnes extrieures, tait garantie par une triple enceinte de
fortifications successivement ajoutes; mais elle avait t nglige sous
les Franais; cependant elle tait  l'abri d'un coup de main, et Pavie
s'tant rendue, Saint-Pol s'avanait pour dlivrer Trivulze. Huit mille
hommes solds, tous les citoyens que la peste avait pargns, anims par
le patriotisme, une foule d'habitants des campagnes indisciplins et sans
retenue, propres par cela mme  disputer les passages,  harceler
l'ennemi, telle fut la dfense qu'il vit prpare. Il ne crut pas pouvoir
la braver et forcer la ville. Il borna son entreprise  jeter un faible
dtachement de trois cents hommes pour aller par les montagnes de
l'Apennin renforcer la garnison de Savone, tandis que ses mouvements
menaaient Gnes. Il ne tarda pas  rentrer en Lombardie, et alors
Trivulze, n'esprant plus de secours et manquant de vivres, fut contraint
de rendre le Castelletto. La capitulation la plus large lui fut
facilement accorde; sa troupe sortit avec les honneurs de la guerre,
emportant tous ses effets; les Gnois fournirent les moyens de
transport, contents d'tre dlivrs du voisinage si prochain de
l'tranger: les fortifications furent aussitt dmolies du ct de la
ville. Il restait  chasser les Franais de Savone; le comte Fieschi y
marcha par terre, et Andr Doria par mer. Quand M. de Moret qui
commandait dans la ville vit commencer un sige rgulier, il se rduisit
trs - promptement  traiter, accus par les uns de lchet, par les
autres d'avoir vendu la ville et son devoir; le peuple de Savone, qui
frmissait de se voir abandonn aux rigueurs des Gnois, suppliait en
vain son gouverneur de se dfendre. Il convint de rendre la place aux
assigeants  un jour fix s'il ne lui arrivait pas de secours. Il en
crivit promptement  Saint-Pol; mais le duc de Milan et le duc d'Urbin,
allis du roi, ne voulant point fournir de troupes, Saint-Pol ne put
dtacher un nombre suffisant des siennes; Moret rendit Savone, et le
nouveau gouvernement de Gnes se vit matre de toute la Ligurie.


LIVRE NEUVIME.
TABLISSEMENT ET DIFFICULTES DU NOUVEAU GOUVERNEMENT. - CONSPIRATION
DES FIESCHI.
1528 - 1547.

CHAPITRE PREMIER.
Constitution. - Savone.

(1528) Les douze rformateurs chargs d'asseoir le gouvernement de la
patrie sur de nouvelles bases publirent leur constitution; elle fut
reue avec un consentement en apparence unanime.

Le problme tait compliqu. On avait pu dire  quiconque prtendait au
pouvoir: Vous serez tous nobles; on avait pu crire dans une loi que
toute l'autorit serait concentre dans un corps de noblesse dont tous
les membres seraient gaux. Mais organiser ce grand corps, fondre
ensemble tant d'intrts jusque-l discordants, mnager les gloires et
les amours-propres, faire  tant de rivaux leur part et les forcer  s'y
tenir, c'tait une tche qui ne pouvait tre remplie qu' force de
dextrit. L'esprit dli et plein de ressources qui est donn aux Gnois
ne s'y oublia pas. Le succs pourtant fut loin d'tre entier ou du moins
durable. Le besoin de l'union, l'enthousiasme de la libert et de
l'indpendance recouvres firent tout accepter; mais peu aprs on
commena  ressentir du malaise,  prouver le regret des sacrifices
rciproques. On s'aperut de l'inefficacit de certaines combinaisons
factices qu'on avait adoptes. Les distinctions d'origine abroges entre
tous ces nobles par la lettre de la loi, avaient, de fait, t
entretenues vivantes. Quant  ce qui n'tait pas n noble ou ne l'tait
pas devenu alors, on l'avait compt pour rien; mais bientt un grand
nombre de bourgeois, plus ou moins notables, dont l'ambition n'avait pas
t assez prompte pour s'emparer d'abord de la rcente noblesse, se
ravisrent en se comparant avec ceux de leurs gaux qui l'avaient si
facilement obtenue. De proche en proche, aucune famille plbienne qui
voyait des nobles parmi sa parent ou dans ses alliances ne se rsigna 
rester dans son infriorit. En un mot, la constitution de 1528 ne sauva
pas Gnes des dissensions. Cependant la base qu'elle avait pose,
l'aristocratie hrditaire se trouva si solidement tablie que quarante-
huit ans de dbats ne purent l'branler. C'est sur les mmes fondements
et sans y toucher qu'on refit l'difice en 1576, difice qui n'a croul
que de nos jours aprs deux cent vingt ans non pas de gloire, le temps de
la gloire et des progrs tait pass pour Gnes, mais de stabilit et de
repos.

Entre un patriciat antique et une invasion de nouveaux anoblis, les
organisateurs remarqurent d'abord avec inquitude une prodigieuse
diffrence dans les forces numriques des deux lments. Les anciens
populaires venaient fournir au registre de la noblesse les noms de plus
de quatre cents familles: sur cent cinquante races que l'ancienne
noblesse avait comptes, il n'en restait plus que trente-cinq. Les
vieilles clbrits allaient se perdre dans cette foule; l'immense
majorit des nouveaux venus dbordant de toutes parts allait entraner
les dbris de ces illustrations sculaires, les dpouiller de force et de
prpondrance.

Cependant les noms historiques, connus dans le monde entier, taient aux
yeux de ceux mmes qui en taient jaloux et qui leur disputaient le
pouvoir, la dcoration la plus imposante de la rpublique et comme des
reliques sacres. C'est sur ce sentiment qu'on fonda un expdient
bizarre. On fit entendre que, pour crer une aristocratie solide, il la
fallait non-seulement une, mais troitement serre; trop de noms ne
devaient pas tre prsents au respect et  l'obissance du peuple, et
l'on proposa de suivre un exemple donn jadis par les grands populaires.
Des familles sans lien de parent entre elles s'taient unies dans une
adoption rciproque. Chacune avait sacrifi le nom de ses pres pour ne
plus porter que le titre adopt pour toute l'alliance. Ainsi s'taient
rendus clbres les Giustiniani, les de Franchi. C'est ce modle qu'on
entreprit d'imposer  tous ces hommes nouveaux: seulement, au lieu de
leur persuader d'inventer des noms imaginaires, on leur laissa le choix
entre les familles connues auxquelles ils iraient s'affilier. On flatta
en eux la vanit secrte de devenir  leur gr des Doria ou des Spinola,
en change des noms plus ou moins obscurs que la naissance leur avait
donns. Si les races antiques devaient prouver quelque rpugnance  voir
usurper ainsi leurs titres et leurs honneurs, c'tait aprs tout un
hommage clatant rendu  leur illustration. D'ailleurs ceux qui en
taient les vrais hritiers ne doutaient pas d'acqurir la considration
et l'influence de chefs et d'ans de la famille commune et de faire de
ces nouveaux venus des sortes de clients. On eut soin d'ailleurs de
mettre le patrimoine, les droits utiles des hritages,  l'abri des
prtentions des affilis.

On s'tudia aussi  trouver un tel mode que le choix des dnominations de
ces agrgations nouvelles procurt de fait les prfrences convenables,
et ne part dclarer pour personne une prminence de droit. On statua
que, parmi les nobles anciens ou nouveaux sans distinction, tous les noms
qui ne se trouveraient pas actuellement ports par six chefs de maisons
au moins seraient abolis. Ceux dont on compterait six maisons seraient
conservs et chacun d'eux deviendrait le titre d'une alliance ou albergo.
Naturellement aucune famille d'hommes nouveaux n'tait riche de six
branches. Ainsi c'taient des noms anciens qui allaient seuls subsister.
D'aprs la condition impose, il se trouva de quoi fonder vingt-huit
alberghi; vingt-trois taient de l'ancienne noblesse; ainsi sur les
trente-cinq races qui la composaient encore, douze ne furent pas assez
nombreuses pour garder leur nom et durent subir une affiliation comme les
anoblis. Les cinq autres alberghi appartenaient  ces familles qui, non
moins illustres que les plus nobles, s'taient obstines  se dire du
peuple: Giustiniani, de Fornari, de Franchi, Lomellino, Promontorio1.
Quant  la postrit des doges, elle n'avait pas prospr. Les rejetons
de Boccanegra n'existaient plus qu'en Espagne; les Montaldo, les Guano,
les Guarco avaient disparu. Les Fregose taient disperss en exil; il ne
restait plus qu'un petit nombre d'Adorno.

Voil ce qu'on fit pour rendre gaux tous les membres de la noblesse.
Voici ce qu'on laissa subsister de leurs distinctions. Par une
convention, tacite du moins, ou, plus exactement, explicite quoique non
crite, les charges devaient tre prcisment partages entre les nobles
anciens et les nobles ci-devant populaires. Le doge, dont la charge
devenait biennale, devait tre pris alternativement dans l'une et l'autre
classe. En ralit elles firent deux corps et ne tardrent pas  se
sparer en deux camps. Sous les noms de portique de Saint-Luc et de
portique de Saint-Pierre, ils eurent leurs assembles, leurs
commissaires, une complte organisation. Des lieux, ouverts d'abord 
leurs runions habituelles de conversation et de plaisir, devinrent des
cercles permanents de politique. La loge principale des anciens nobles ou
de Saint-Luc se tenait prs de l'glise de Saint-Cyr. Des nobles de
Saint-Pierre ou du nouveau portique, les plus influents avaient leur
rendez-vous dans la loge des Giustiniani; car mme ces vieilles et
illustres familles qui, depuis l'union, semblaient n'avoir aucun motif de
ne pas reprendre leur rang parmi les plus nobles, voulurent garder leur
position  la tte de la noblesse moderne sortie du parti populaire. Ces
accords taient passs sous silence dans les lois proclames, et l'on
voit au contraire que l'galit dans le sein d'une noblesse homogne
tait tellement le principe ostensible du gouvernement qu'on avait
affect de donner au sort une part immense dans l'organisation des
pouvoirs.

Le doge reprsentait la majest de la rpublique, mais son autorit tait
trs-circonscrite; il n'tait presque que le prsident du snat, o
seulement le droit exclusif de mettre les propositions aux voix lui
donnait une assez grande influence. Ce snat compos de huit membres
tait, uni au doge, le pouvoir excutif. Il exerait la puissance
publique, il veillait  la justice, et la rendait en certains cas. Le
doge, avec l'assistance du snat en corps, prsidait le grand et le petit
conseil. Le grand tait compos de quatre cents membres; le petit tait
compos de cent des membres du grand. Dans le grand conseil tait
renferme comme par dlgation la souverainet nationale; or, pour le
former ou le renouveler, tous les ans, d'une urne qui contenait les noms
de tous les nobles, le sort en faisait sortir trois cents. Ceux-ci
lisaient au scrutin les cent collgues qui compltaient le conseil;
mais la loi leur ordonnait d'user de ce droit de manire  rparer les
irrgularits du hasard, afin que tous les alberghi eussent  peu prs un
mme nombre de conseillers. Cependant on innova bientt, et les quatre
cents furent entirement nomms par le sort.

Parmi ces quatre cents c'tait encore un tirage au sort qui dsignait les
cent membres du petit conseil;  ce corps appartenaient la nomination
des magistrats et la dcision d'un grand nombre d'affaires. videmment il
tait plac pour attirer  lui l'administration et la direction politique;
la loi les attribuait au grand conseil, mais la tendance  la
concentration des pouvoirs d'une part, de l'autre la rsistance de la
majorit dans le corps le plus nombreux furent  la longue la cause des
perturbations et des changements que nous verrons s'oprer encore.

Les deux conseils taient annuels; ils taient compltement renouvels,
et l'on devait n'y rentrer qu'aprs un an d'intervalle.

Les affaires dont le snat n'ordonnait pas, il les portait aux conseils;
avec leur prsidence il avait l'initiative des rapports et des
propositions. Enfin il faisait les lois avec cette restriction seule
qu'il ne pouvait accrotre ses propres pouvoirs. On avait tant accord
dans les chances du sort au principe de l'galit de tous les nobles, que
l'on voulut en balancer les consquences, en confiant l'autorit
lgislative  une magistrature choisie. Les snateurs taient nomms au
scrutin par le grand conseil: leur office durait deux ans, avec cette
combinaison que chaque six mois deux d'entre eux sortaient de charge.

Ils passaient alors pour deux autres annes dans la chambre ou collge
des procurateurs; c'tait la direction suprieure des finances. Ce
roulement y entretenait huit membres temporaires. Les doges sortis de
charge entraient aussi dans ce collge, mais ils devenaient procurateurs
perptuels et  vie.

Les snateurs et les procurateurs runis taient appels les deux
collges. Sous ce nom ils avaient en commun un grand nombre de fonctions
administratives.

L'lection du doge tait rgle avec des formes compliques. Des
lecteurs spciaux y concouraient. Les deux collges et les deux conseils
y avaient successivement part.

Magistrats, snateurs ou doge, tous taient astreints  cette rgle
honorable et mfiante, de tout temps impose par les Gnois  quiconque
avait exerc des fonctions publiques. En les quittant ils devaient subir
une enqute et un jugement d'absolution ou de rprobation pour leur
conduite dans leur magistrature. Ils pouvaient tre mis  l'amende,
bannis; leur tte mme rpondait des prvarications dont cette censure
les aurait convaincus. Le doge n'en tait pas exempt; s'il ne sortait de
cette preuve solennellement acquitt, il tait dchu de ses droits au
titre de procurateur perptuel, et l'on vit bientt un exemple de cette
rigueur. Ce redoutable contrle, ainsi consacr par la loi nouvelle, fut
confi  cinq censeurs qui prirent le nom de syndicateurs suprmes. Avec
cette attribution on leur confiait celle de veiller au maintien des lois,
d'o driva par la suite un droit d'intervenir dans tous les actes du
gouvernement pour en suspendre l'excution si la lgalit leur en
paraissait douteuse. Une magistrature si minente fut aussi brigue que
l'office des snateurs. Elle n'a jamais t donne jusqu' nos jours
qu'aux hommes rputs les plus expriments et les plus notables de la
rpublique.

Les rcompenses qu'elle devait  Doria furent rgles comme autant
d'articles de la constitution mme. Il fut dclar prsident  vie des
syndicateurs suprmes. Un sige et un rang honorable dans les conseils
lui furent assigns parmi les snateurs. Sur cette place de Saint-Mathieu
habite par ses pres et o la reconnaissance publique avait fait don
d'une maison  l'un d'eux, un palais nouveau fut bti pour Andr et ddi
au librateur de la patrie, une statue lui fut rige dans le palais
public et l'inscription le dcorait du beau titre de fondateur de la
libert.

Pour donner le mouvement  la machine qu'ils venaient de construire, les
organisateurs firent un dernier usage de leur pouvoir en nommant le
premier doge, les deux collges, enfin les suprmes syndicateurs. Toutes
ces charges, ils les partagrent exactement entre les anciens nobles et
les nouveaux, et par l ils assurrent  chaque parti une galit des
voix qui dans les nominations devait perptuer ce partage par moiti.

Les rformateurs affectrent de choisir le premier doge parmi les nobles
qu'on venait d'inscrire; et encore proccups du souvenir de tant de
tentatives fates ci-devant pour rendre hrditaire cette grande dignit,
ils prfrrent lever un citoyen qui n'et point de fils. Leur choix
tomba sur Hubert Lazaro, agrg de l'albergo Cattaneo. Aprs ces
nominations, le grand et le petit conseil se formrent suivant le nouveau
mode, et le gouvernement se trouva entirement constitu.

On le voit prendre d'abord une assiette, une marche ferme et lgale que
l'histoire gnoise ne nous avait pas encore montre dans ses continuelles
alternatives d'anarchie et d'usurpation. On connat qu'un grand
changement s'est opr. Dans le sentiment de sa stabilit, la rpublique
adopte des maximes et les suit. La politique et la svre police des
Vnitiens semblent lui servir de modle. S'il se dclare des complots au
dedans, des rsistances ou des dsordres sur le territoire, la puissance
publique procde avec ordre et gravit. Ce n'est plus la guerre civile,
c'est la force donne  la loi et  la justice. Les tribunaux jugent et
condamnent solennellement. La rpression, qui est inflexible, n'est ni
violente ni dsordonne.

Le traitement que mritait la ville de Savone fut l'objet d'une des
premires dlibrations. Savone avait voulu secouer le joug; non-
seulement dans ces derniers temps elle avait adhr opinitrement  la
cause franaise plutt que de se ranger sous le drapeau de la libert
gnoise, mais ds longtemps, sous l'influence de ces trangers, elle
avait essay d'tre l'mule indpendante et la rivale de Gnes qui la
voulait sujette. Et, ce qui n'tait pas un moindre grief, elle avait
prtendu prendre part librement au commerce maritime: aux yeux des
Gnois tenter de le partager, c'tait l'usurper, le ravir. La dernire
rvolte, le sige, la conqute fournissaient le prtexte et les moyens de
satisfaire la jalousie mercantile, aussi bien que la vengeance politique.
On insista dans le snat pour l'entire destruction de la ville
rfractaire, pour la dportation et la dispersion de tous ses habitants.
Cependant les avis plus modrs l'emportrent; on crut user de clmence
en se contentant de raser les fortifications, de dmolir les murailles
qui dfendaient la ville du ct de la mer; surtout on combla le port en
faisant couler  fond des barques charges de pierres afin d'en fermer
l'accs au commerce. Ce fut l le pardon accord. Cet affront et ce
dommage ont laiss de longs souvenirs  Savone.


CHAPITRE II.
Vues de Franois 1er. - Dernire tentative des Fregose. - Charles-Quint 
Gnes.

La rpublique pourvut ensuite  ses moyens de dfense; sa marine fut
compose de vingt galres.

On conserva quelques troupes salaries; on organisa une milice urbaine;
mais on prit soin de ne lui donner que des nobles pour officiers.

Charles-Quint offrait deux de ses rgiments pour dfendre le pays (1529).
Il regardait comme opre  son profit la rvolution qui en avait chass
les Franais, qui avait fait comme l'arbitre de la rpublique Doria son
amiral, son serviteur dvou, et il se prparait  s'en assurer les
fruits; mais les Gnois ne voulaient pas se livrer. Doria lui-mme,
quoique Charles ft son matre, n'avait pas eu dessein de substituer dans
sa patrie un seigneur  un autre. On refusa les services gracieusement
offerts, mais on envoya  l'empereur une solennelle ambassade; elle alla
reconnatre que, sous ses auspices, il avait t donn  Doria de faire
ces grandes choses pour le pays, et l'on continuait  implorer la
bienveillance impriale.

La paix se traitait  Cambrai vers ce temps. L'empereur daigna demander 
la rpublique si elle voulait y tre expressment comprise ou tre
simplement nomme parmi ses allis; mais, sans attendre la rponse, le
trait fut sign sans mention des Gnois; ainsi aucune rserve
n'empchait le roi de France de continuer  les considrer comme des
vassaux rvolts.

(1530) On lui proposait  cette poque une entreprise pour surprendre la
ville. Il restait un vieux Fregose, Janus, qui avait t doge lui-mme
par la protection des ennemis de la France; bientt dpossd par le
second Antoniotto Adorno, alors soutenu par les Franais, il tait retir
 Vrone. Il avait deux fils; l'an, Csar, tait au service de
Franois Ier, car la famille,  l'exemple d'Octavien, avait une fois de
plus chang de parti. Quand, en 1527, les Franais rentrrent dans Gnes,
Csar Fregose tait parmi eux, aspirant  se faire nommer lieutenant du
roi; mais Andr Doria l'en empcha. Il sentait que le gouvernement
confi  un Gnois,  un Fregose, ramnerait la discorde et
renouvellerait les partis qu'il mditait d'teindre.

Maintenant, aprs la rvolution de 1528 que Franois n'tait pas tenu
d'accepter, Janus conclut  Vrone un trait avec l'vque d'Avranches,
ambassadeur franais  Venise expressment autoris par le roi; Janus et
ses fils promettaient de remettre Gnes sous la seigneurie franaise dans
un dlai de deux mois,  condition que l'on mettrait  leur disposition
trois mille fantassins et cent chevaux. En cas de russite il n'y aurait
ni pillage ni violence, sauf cette clmente punition que la bnignit du
roi trouverait bon d'infliger. Csar serait gouverneur de Gnes et de
Savone, qui ne pourrait tre spare de Gnes; il en ferait hommage; il
aurait l'ordre de Saint-Michel et une compagnie de soixante lances:
Janus stipulait pour lui-mme 6,000 cus de pension. On demandait en
outre des pensions de 200 et 400 cus pour l'entremetteur du trait et
pour celui qui livrerait le port ou l'une des portes de la ville.

La ratification du roi devait tre remise par l'ambassadeur au terme de
six semaines, faute de quoi la convention restait comme non avenue;
probablement la ratification n'eut pas lieu, puisqu'on ne trouve  cette
poque aucune expdition qu'on puisse rattacher  ce projet1.

La paix faite, Charles voulut se montrer  l'Italie; la rpublique lui
prodigua les plus grands honneurs. Il rpondit  cet accueil par les
dmonstrations les plus gracieuses, et, dans cette visite, rien ne dcela
des intentions suspectes contre l'indpendance gnoise. Il reparut  son
retour d'Allemagne, et cette fois Doria le reut dans son palais sorti
des ruines aprs l'incendie prouv, rpar et orn avec un faste royal.
L'amiral enrichi des dons de Csar, des fiefs, des charges accumules sur
sa tte, de la solde de ses quinze galres, et surtout du fruit de ses
propres exploits sur la mer, dploya dans cette occasion une magnificence
dont la tradition ne s'est jamais perdue dans Gnes.


CHAPITRE III.
Expditions de Doria au service de Charles V. - Dsastre d'Alger. -
Nouvelle guerre. - Trait de Crespy.

Quand Clment VII ngociait le mariage de Catherine de Mdicis, sa nice,
avec le fils du roi de France, les Gnois, gnralement favoriss par le
pape, crurent trouver une occasion favorable d'obtenir de Franois un
meilleur traitement. Laisss dans un tat d'incertitude qui n'tait ni la
paix ni la guerre, et mdiocrement protgs  cet gard par Charles dont
l'intrt n'tait pas de les voir remis en grce auprs de son rival, ils
n'avaient pu rtablir leurs liaisons de commerce en Provence et en
Dauphin (1531). De temps en temps leurs navires taient capturs. Mais
Franois reportait la guerre en Italie sous prtexte d'attaquer les ducs
de Milan et de Savoie, et se disposait  rompre avec l'empereur; dans ce
renouvellement d'hostilits il parat qu'il voulait forcer les Gnois 
prendre son parti; il voulait d'eux plus que la neutralit, objet de
leurs sollicitations.

Franois suscitait un autre ennemi. Hariadan Barberousse, chef des forces
maritimes du sultan Soliman, dominait dans la Mditerrane et venait
souvent effrayer la Ligurie. Dj plusieurs fois Doria s'tait mesur
avec le courageux rengat (1530)1. Il avait mme opr un dbarquement en
Afrique, attaqu et occup Cercel; mais le pillage fit dbander ses
gens, et les Mores, accourant en grand nombre, les surprirent et les
chassrent. Doria n'tait pas revenu sans perte de cette expdition
(1532); maintenant Barberousse avait dpossd le roi more de Tunis; en
ajoutant cette souverainet  celle d'Alger dont il tait dj pourvu, il
formait un tablissement redoutable  la porte de l'Espagne, de la
Sicile, au centre des mouvements de la navigation italienne. Charles se
dtermina  s'y opposer. Par son ordre Doria prpara un grand armement;
Gnes y joignit douze galres: l'expdition fut glorieuse. On dbarqua,
on emporta le fort de la Goulette. Barberousse abandonna Tunis et se
retira dans Alger (1535). Charles restitua sa conqute  l'ancien roi
dpossd par Hariadan.

Sur ces entrefaites le dernier Sforza mourut; cet vnement fit clater
la guerre dont l'expdition des Franais en Pimont n'avait t que le
prlude. Franois, press de faire valoir ses prtentions sur le
Milanais, y poussa ses troupes. Mais Charles le gagnant de vitesse
s'empara du duch. Dans la prvoyance de l'imminente rupture, il avait
attir la plupart des puissances d'Italie dans une ligue qu'il se hta de
mettre en mouvement. Mais parmi les allis plus d'un voyait avec jalousie
et avec crainte l'empereur s'adjuger une grande souverainet de plus. Il
crut donc devoir protester qu'il ne s'emparait pas de Milan pour en faire
sa proie. Il promettait d'en disposer en temps opportun au gr de ses
amis et pour le plus grand bien de l'Italie.

La rpublique de Gnes et voulu rester neutre, ne ft-ce que pour tre
exempte de payer un contingent dans l'alliance, mais elle ne put se
dispenser de figurer dans la ligue, et elle pensa en tre la premire
victime. Charles, orgueilleux de quelques succs, s'obstina  l'invasion
de la Provence. Doria et ses autres gnraux les plus expriments
tentrent en vain de le dtourner de cette dangereuse entreprise; il y
prcipita son arme. Tandis qu'elle s'y consumait de fatigue et de
misre, un corps de troupes franaises qui s'tait maintenu en Lombardie,
runi  la Mirandola, marchait pour couper le retour de France aux
ennemis. Cette troupe se prsenta devant Gnes. Csar Fregose tait un
des chefs de cette expdition; il tenta de s'emparer de la ville,
essayant de favoriser l'attaque en rveillant les souvenirs attachs au
nom de sa famille; la cit investie fut menace d'un assaut. La
confusion y fut grande, mais les prcautions que le gouvernement avait
prises suffirent pour rsister  ce coup de main; les amis de Fregose,
s'il en restait encore dans l'intrieur, ne firent aucun mouvement. Les
assaillants se dcouragrent, et, se remettant en marche, ils portrent
ailleurs leurs efforts. La ville reprit sa scurit.

(1538) Cependant la mdiation du pape fit conclure une longue trve entre
Charles et Franois. Paul tait venu confrer  Nice avec ces deux
rivaux, et les deux princes se revirent encore  Aigues-Mortes avec les
apparences d'une cordialit chevaleresque. Dans cette dernire entrevue,
Franois avait visit Charles sur la galre qui le portait. C'tait celle
de Doria. L'amiral, peu jaloux de se montrer entre eux, s'tait tenu 
l'cart; mais il fut appel, prsent au roi et reu par lui avec des
marques singulires d'estime et de bienveillance.

Pendant cette paix avec la France, car c'tait la paix sous le nom de
trve, Charles, encore fier du succs de Tunis, voulut en tenter un plus
dcisif sur Alger, afin de dtruire entirement la puissance que
Barberousse avait tablie en Afrique. Les prparatifs furent immenses, et
parmi les ressources qui les dfrayrent, l'historien de Gnes ne saurait
oublier la gnrosit d'Adam Centurione, l'ami de Doria. Les trsoriers
espagnols lui avaient fait entendre qu'un prt de 200,000 cus
conviendrait extrmement  leur matre. Il leur envoya la somme et en
porta aussitt une quittance  l'empereur. Frapp de ce noble procd,
Charles la jeta au feu et voulut rester dbiteur. Suivant quelques
narrateurs espagnols, ce fut Centurione qui, recevant une cdule de
Charles pour titre de sa crance, la brla devant lui, et l'empereur
merveill se contenta de se chauffer, disait-il,  la chaleur d'une
flamme si gnreuse.

Enfin l'expdition partie, il sortit des portes de Gnes trente-cinq
galres, un grand nombre de vaisseaux de transport, et quand cette flotte
eut ralli aux les Balares les forces de l'Espagne, elle prsentait
plus de quatre cents voiles sous le commandement d'Andr Doria. Les
vieilles bandes espagnoles, les rgiments allemands, les leves
italiennes concouraient  l'expdition. Charles s'tait embarqu  la
Spezia. On atteignit le rivage; le dbarquement s'oprait. Tout  coup
une tempte s'lve, les cbles sont briss, les navires se heurtent et
sont jets contre le bord. La galre d'Andr qui portait l'empereur resta
sur ses ancres, beaucoup d'autres chourent; celle de Gianettino Doria,
qui tait de ce nombre, fut immdiatement assaillie par une foule
innombrable de Mores et d'Arabes. Un rgiment italien command par
Augustin Spinola, heureusement dbarqu, vint au secours et tira les
naufrags de ce double pril. Quatorze galres prirent dans cette
journe; onze taient la proprit de Doria. Tout le reste fut
maltrait, et l'arme se vit sur une cte ennemie sans provisions et sans
munitions. Doria dploya son courage et son habilet dans cette fatale
rencontre; mais il avertit l'empereur de la ncessit de retourner en
arrire pour ne pas sacrifier toute son arme. Le naufrage, le fer des
Mores, la misre qui accompagna le retour exercrent de tels ravages que
de vingt-quatre mille hommes embarqus, Charles, dit-on, n'en ramena pas
dix mille.

Un si grand chec  sa puissance fournissait  Franois une occasion
propice de tenter encore sa fortune aprs tant de sujets de plaintes
rciproques et une si longue rivalit.

Ce renouvellement des hostilits tait odieux  la rpublique qui avait
vu son commerce dtruit au milieu des chocs rpts de ces grandes
puissances. Les circonstances taient funestes. Une affreuse disette
avaient pes sur l'Italie; et, pour juger de la dcadence de la
navigation mercantile des Gnois, il suffit de voir cette poque donner
naissance  la fois  deux administrations ou magistratures, l'une pour
prendre soin des pauvres (1539), l'autre, dite de l'annona, pour se
procurer des grains. Ainsi  la premire saison rigoureuse, dans ce port
o jusque-l ses navires faisaient affluer en tribut les biens et les
denres de toutes les terres, le commerce devenait impuissant pour
assurer les subsistances dans la ville, et une population industrieuse et
sobre tait tombe en tat de mendicit. On faisait des plans pour
ordonner le dfrichement gnral des terres de Corse, ressource difficile
 exploiter et qu'un peuple navigateur avait aussi peu compte jusque-l
que la culture des roches de son propre territoire. Dans cette situation
et  la nouvelle rupture, les Gnois dsiraient par-dessus tout la
neutralit. Ils la souhaitaient d'autant plus que les derniers procds
de la France les flattaient d'y rentrer en grce. Dans leur dtresse ils
avaient obtenu la permission d'y acheter des grains: un gnreux patron
s'tait trouv pour eux dans cette cour, c'tait Csar Fregose, ce banni
qui un peu auparavant avait assig leurs murailles. De retour  Paris et
pendant la paix il leur avait prodigu ses bons offices. Les relations
commerciales, interdites depuis 1528, avaient t rtablies. Une
ambassade gnoise tait alle remercier Franois de son indulgente
bienveillance. Gnes aurait voulu n'en pas perdre tout le bienfait quand
 la suite de l'assassinat de ce mme Fregose la guerre recommenait.

Mais Charles n'avait rien nglig pour assurer sa prpondrance dans
Gnes. Il comptait sur l'influence de Doria pour lui rpondre de tous les
conseils de la rpublique. Elle avait pour surveillant habituel
l'Espagnol Goms, ministre rsident de l'empereur qui entendait exercer
une sorte de tutelle; un lien plus fort peut-tre, l'intrt, mettait les
principaux personnages dans la dpendance. Ils prtaient leurs capitaux
au roi d'Espagne, qui leur donnait pour gage les revenus de ses tats et
les riches produits qu'envoyait l'Amrique. Dans l'occasion prsente la
rpublique osa insister sur la justice et sur la ncessit de la laisser
se soustraire aux calamits de la guerre nouvelle. Aprs l'chec d'Alger,
ses forces maritimes puises, loin d'offrir aucune coopration utile, ne
suffisaient pas  la dfense de son littoral, tandis qu'en vertu de
l'alliance du roi de France avec Soliman (1543), la flotte de
Barberousse, combine avec celle de Franois, stationnait dans la mer de
Provence et de Ligurie. L'tat de Gnes, born presque  son rivage,
tait ainsi vulnrable sur tous les points; et attirer des hostilits
c'tait appeler le ravage sur soixante lieues de ctes, c'tait livrer
les populations entires non pas aux calamits communes de la guerre,
mais  la frocit des Turcs et  l'esclavage. Les Gnois obtinrent enfin
de se dclarer neutres; Charles le permit, Franois en agra
l'assurance. Quelques violences avaient dj t exerces par Barberousse;
le roi envoya  Gnes pour les dsavouer et pour promettre qu'elles ne
se rpteraient point. En mme temps certaines insinuations furent faites
de sa part  la rpublique. On demandait l'entre des ports pour les
flottes du roi; on se proposait d'envoyer un ministre franais rsider 
Gnes: Franois demandait aux Gnois, pour gage de leur neutralit, de
lui accorder des emprunts comme Charles en levait chez eux. Les Gnois
rpondirent que tous les ports seraient ouverts aux Franais, mais  eux
seuls toutefois, et nullement  leurs allis turcs, qu'on ne pourrait
recevoir sans anxit et sans pril. On dsirerait qu'un ambassadeur de
France pt venir  Gnes, mais on tait astreint  de grands mnagements,
et l'on craindrait que sa prsence n'entrant quelques difficults avec
les ministres impriaux. Quant aux emprunts, le trsor n'tait pas
assurment en situation de prter ni  l'empereur ni au roi. Charles
avait emprunt chez des particuliers, ce que le gouvernement ne pouvait
ni ordonner ni dfendre. Benot Centurione fut envoy pour porter ces
rponses au roi, et, comme on peut le croire, le messager et le message
furent mal accueillis. Cependant la Ligurie fut mnage. Barberousse fit
de son chef assurer le gouvernement qu'il se conformerait aux intentions
bienveillantes du roi de France, et qu'il se comporterait envers les
Gnois en ami. Quelques relations de bons procds s'tablirent entre
Doria et lui. Bientt mcontent des Franais (1544), il se spara d'eux
et se prpara  retourner en Orient. Il vint dans la rade de Vado. Le
snat lui envoya des rafrachissements et des prsents. En partant il ne
s'en empara pas moins d'un navire richement charg qui se rencontra sur
sa route; enfin il s'loigna aprs avoir commis sur les ctes de Toscane
les dvastations que Gnes s'tait heureusement pargnes.

La bataille de Crisoles gagne en Pimont donnait grand crdit aux armes
franaises. Malgr les protestations des ministres de l'empereur, Gnes
laissa passer sur son territoire Pierre Strozzi qui, battu  Stradella,
ramenait les dbris de ses troupes pour joindre l'arme victorieuse du
comte d'Enghien; mais une prompte paix termina cette guerre. La
rpublique, oublie dans le prcdent trait, rclama auprs de
l'empereur pour tre nomme dans celui de Crespi: elle le fut
expressment. Son indpendance fut ainsi formellement reconnue par la
France, et ses relations de paix diplomatiquement consolides. Des
navires gnois taient au service de Franois dans une expdition tente
peu aprs contre l'Angleterre pour obliger Henri VIII  rendre Boulogne
dont il s'tait empar, et de ces vaisseaux il en prit plusieurs 
l'embouchure de la Seine.


CHAPITRE IV.
Jalousies et intrigues intrieures.

Le gouvernement rgulier de Gnes n'tait pas sans ennemis et sans
embarras intrieurs. On sentait de temps en temps la fermentation des
levains de discorde qu'on n'avait pu dtruire. Dans l'ancienne noblesse
la jeunesse ne pliait pas son orgueil  la raison d'tat, et, se
dplaisant dans l'galit, elle branlait cette union sur laquelle devait
reposer la force de l'aristocratie. Les nouveaux nobles, se voyant
mpriss, s'en indignaient; plus d'un trouvait que sous ce titre il
avait moins gagn que perdu, et regrettait sa part d'influence dans le
vieux parti populaire. Le patriciat avait pourtant pris tant de
consistance dans l'opinion, que ceux qui s'en plaignaient briguaient d'y
tre admis, loin d'entreprendre de le dtruire. Immdiatement aprs la
rvolution de 1528 et aprs la premire rdaction du registre des nobles,
il s'tait lev tant de rclamations de la part des prtendants,
offenss d'avoir t exclus ou oublis, qu'une admission priodique
rgle pour l'avenir n'et pu y suffire. On ne nous dit pas exactement ce
qui se passa dans ces premiers temps; mais il est probable que le
gouvernement eut la main force et qu'il ne put maintenir la paix
publique qu'en faisant droit aux plaintes par une mesure extraordinaire.
En 1531 on admit quarante-sept nouveaux nobles supplmentaires, si l'on
peut parler ainsi,  titre d'omis ou ngligs dans la premire formation
de la liste. Cette justice ou cette condescendance plus ou moins
volontaire apaisa les prtentions pour un temps. Plus tard il s'leva de
grands doutes sur la fidlit de ces inscriptions. Leur excution
matrielle et la garde du livre d'or restaient abandonnes aux soins des
secrtaires d'tat. On se plaignit qu'ils en abusaient et qu'ils avaient
os insrer furtivement des noms  leur gr. Les suprmes firent annuler
trois inscriptions en 1560. Cet abus ne fut prvenu que par les lois de
1576.

La loi constitutionnelle permettait d'inscrire dix nouveaux nobles tous
les ans; sur ce nombre huit devaient tre pris dans la ville mme.
L'lection appartenait au snat sans la participation du doge; et, comme
il y avait huit snateurs, l'usage tait d'abandonner une nomination 
chacun d'eux. On vit bientt ce mode trange ouvrir le livre d'or  des
noms vulgaires et mme honteux. Des transactions scandaleuses en
rsultrent: l'inscription devenait la dot de la fille d'un snateur, on
en fit une sorte de march; ceux de noblesse rcente appelrent leurs
parents et leurs amis sans que les professions les plus basses y missent
obstacle, et dj il n'y avait que trop d'artisans anoblis depuis 1528.
On ne l'avait pas calcul; on n'avait cru admettre que des plbiens
honorables pour les mler  la noblesse: mais gnralement 
l'anoblissement d'un pre de famille, son inscription comprenait avec lui
ses fils ns et  natre; ainsi avec un homme de quelque distinction jug
en tat de former  l'avenir une maison nouvelle, on adoptait plusieurs
branches dj spares du tronc, enfants dont le mtier et les alliances
rpugnaient  la notabilit  laquelle leur pre tait parvenu. Les
rformateurs eux-mmes avaient contribu  l'intrusion de la classe
infrieure, et, si l'on en croit certains tmoignages, dans la convention
qu'ils avaient tacitement introduite, suivant laquelle la moiti des
places devait appartenir  la noblesse nouvelle, cette moiti devait se
subdiviser galement parmi les anoblis entre les marchands et les
artisans. En un mot, il n'y avait pas si obscur boutiquier qui ne se crt
fond dans ses prtentions  la noblesse ou au gouvernement. Mais avant
que l'intervention des artisans en vnt  troubler l'tat, la jalousie
des nobles entre eux suffit pour y apporter la discorde.

Aussitt que la paix de 1544 eut dlivr la rpublique des dangers o
l'entranait la politique de deux puissances redoutables, l'ambition de
la noblesse moderne clata par des entreprises caractrises. Depuis 1528
on n'avait jamais viol la transaction solennelle suivant laquelle un
doge du portique de Saint-Luc succdait (1545)  un doge du portique de
Saint-Pierre dans leur rgne de deux annes. Tout  coup cette rgle de
bonne foi reut une atteinte imprvue. Un doge de l'ancienne noblesse
devait tre nomm; abusant du hasard qui avait donn  l'autre parti la
majorit parmi les lecteurs spciaux desquels dpendait la liste des
candidats  soumettre au ballottage du grand conseil, on ne porta au
choix de celui-ci que des noms du nouveau portique. La noblesse de Saint-
Luc, tonne, se rpandit en clameurs contre l'usurpation, contre la
violation de la foi publique, contre l'abus des forces de la majorit. On
la laissa se dbattre et se plaindre; le pige tendu ne pouvait
s'viter, elle ne pouvait nommer qu'un de ses ennemis. Les choses avaient
t arranges de manire que le choix ne pouvait mme tomber que sur
Jean-Baptiste de Fornari; ils en frmissaient en vain; et les jeunes gens
de Saint-Pierre provoquant leurs rivaux par la raillerie et par un amer
jeu de mots sur le nom du candidat, leur disaient qu'il n'y aurait point
d'autre farine pour la fourne du jour.

De Fornari fut nomm, homme aux talents de qui tout le monde rendait
justice, et dont la probit et les moeurs furent estimes mme aprs ses
disgrces; mais ambitieux, accus de cultiver  son profit secret la
faveur populaire au dedans et l'appui des princes au dehors. Les soupons
qu'il attira, le ressentiment de son lection force, tinrent pendant son
rgne les esprits dans la sourde agitation de la dfiance et de la
discorde; cependant les deux annes de sa dignit se passrent sans
incidents remarquables, et le doge sortant de charge devint procurateur
perptuel sans opposition; c'est plus tard que les contrarits
l'attendaient.

CHAPITRE V.
Conjuration de Fieschi.

(1547) En ce moment une crise clbre mit dans le plus grand danger
l'ordre prsent de la rpublique; la jalousie des deux factions nobles
n'en fut pas la cause. Le mcontentement des plbiens y concourut 
peine. Un homme, rejeton de la plus antique noblesse, vint tenter
d'asservir sa patrie en criant libert: c'est ici la conjuration de
Jean-Louis Fieschi.

La branche de cette illustre famille dont il tait le jeune chef avait
fourni de gnration en gnration des hommes dtermins, toujours
occups du dsir de la domination, prts  tout faire pour l'acqurir, et
n'ayant jamais eu scrupule  mettre en feu la rpublique ou  y amener
des matres trangers. Non-seulement on a vu quel fut Hiblet, mais les
Fieschi taient ligus avec les Adorno quand ceux-ci livrrent la ville
au pillage: ils avaient tour  tour caress la France, et s'taient
faits les fauteurs de la tyrannie des ducs de Milan.

Puissant, riche en fiefs limitrophes, mais indpendants, de la
rpublique, Sinibaldo Fieschi, comte de Lavagne, avait pous Marie de la
Rovere, nice de Jules II; il laissa quatre fils encore pupilles, Jean-
Louis, l'an, Jrme, Ottobon et Scipion, et avec eux, un fils naturel
nomm Corneille. Intimement uni avec Andr Doria, il l'associa  la
tutelle de ses enfants. Le jeune comte Jean-Louis prit possession ds
dix-sept ans de son patrimoine rendu plus opulent pendant sa minorit.
Bientt il pousa lonore Cibo, soeur de l'hritier de Massa-Carrara;
ses richesses, ses alliances, la grandeur de sa maison, l'ambition que
lui inspirait une mre hautaine, tout nourrissait ce jeune homme de vues
superbes et hardies; tout le conduisait aux vastes entreprises; il
semblait tre n pour elles. Ambitieux, tmraire, mais dissimul,
insinuant, avantag des dons les plus attrayants de l'extrieur et de
l'esprit, gnreux, prodigue au besoin,  vingt-cinq ans il tait en tat
de concevoir, de vouloir et d'accomplir, digne de servir de hros et puis
de modle  notre factieux coadjuteur de Paris.

Fieschi, mprisant la forme apparente de sa rpublique, n'y voyait qu'un
pouvoir et un chef, et c'est de ce chef qu'il tait jaloux. Il ne pouvait
croire qu'Andr Doria dans sa haute fortune et dans sa gloire, autoris
par la puissance de Charles V, ne ft qu'un grand citoyen dans Gnes, n'y
rgnt pas et surtout ne voult pas y faire rgner sa famille aprs lui.
C'est  cet empire qu'il ambitionnait de substituer le sien. Vainement il
devait de la reconnaissance  son ancien tuteur, vainement il possdait
et cultivait encore l'affection et la confiance de Doria; ces sentiments
ne l'arrtaient point; l'intime familiarit ne lui servait qu'
s'exciter par le spectacle journalier des grandeurs de cette maison et
qu' mesurer les coups qu'il pourrait lui porter.

La position d'Andr tait singulire, et ce n'est pas chez Fieschi seul
qu'elle excitait l'envie. L'amiral ou le prince, comme on l'appelait
depuis que Charles lui avait donn la principaut de Melphi dans le
royaume de Naples, charg d'honneurs et combl de richesses, tenait dans
Gnes un tat suprieur  celui d'un particulier; commandant suprme pour
Csar d'une force imposante, propritaire lui-mme d'une flotte entire
qu'il tenait  la solde de l'empereur, la ville, le port taient pleins
de ses clients et de ses subordonns sous les armes. Dans les conseils o
la reconnaissance publique lui avait dcern une place distingue, il
n'affectait point l'autorit, mais l'habitude de compter sur la dfrence
de ses concitoyens prenait pied sur lui de jour en jour. Charles V, qui
voulait en tirer le profit, l'excitait  exiger,  saisir cette
prpondrance. On s'en apercevait, on commenait  trouver que
l'influence accorde  de si grands services tait devenue une puissance
gnante et menaait de dgnrer en tyrannie.

Cependant Andr unissait la simplicit et la magnificence. Il conservait
la franchise et la familiarit de l'homme de mer. Il tait serein,
populaire, abordable  tous; il marchait sans suite et dans l'habit le
plus modeste. Il rpandait beaucoup de dons dans le peuple, il parlait,
il tendait la main au matelot. Son urbanit parmi les autres nobles
faisait oublier la supriorit qu'il avait sur eux. Ainsi vivait
l'honorable vieillard. Dj parvenu  la quatre-vingt-unime anne d'une
carrire qu'il tait destin  pousser jusqu' quatre-vingt-quatorze ans,
il conservait encore tant de vigueur de corps et d'esprit, que plusieurs
annes aprs il remonta sur la mer et reprit l'exercice de son
commandement; mais au temps dont nous parlons, ambitieux de faire
briller l'hritier qu'il s'tait dsign, il prenait un noble repos dans
Gnes, ou s'y occupait, en arbitre cout, de la direction des affaires
domestiques. Longtemps il avait montr assez de faveur aux nobles de
Saint-Pierre et aux populaires en gnral. Ceux de Saint-Luc en taient
mme jaloux. Gianettino Doria, fils d'un de ses cousins, tait l'enfant
adoptif d'Andr. Il lui avait assur la transmission des fiefs et des
charges qu'il tenait de Charles V. Le commandement de la flotte tait
dj comme abandonn  ce jeune homme. Gianettino, lev comme on l'est
dans une si haute fortune, superbe avec toute l'imprudence du jeune ge,
n'avait rien de la simplicit de son oncle, et de cette familiarit
ouverte jadis contracte par celui-ci dans une condition plus humble et
sur la mer. Il ne se montrait jamais qu'entour d'un nombreux cortge
d'officiers et de serviteurs. Il tenait les gens de mer et le peuple 
une distance qui blessait les habitudes publiques; aussi entre l'oncle
et le neveu, autant il se mlait d'amour au respect que l'on portait 
l'un, autant la faveur populaire s'loignait de l'autre. Celui-ci
offensait encore plus dans la socit. Il exigeait la soumission, ne s'y
croyant plus d'gaux. Fieschi, qui, avec des qualits plus aimables,
n'avait pas moins d'orgueil, s'en indignait plus que tout autre. Il et
support la grandeur d'Andr, aspirant peut-tre  trouver une part dans
ce grand hritage. Il ne put s'accoutumer  la pense de plier sous la
puissance de Gianettino, et sa haine contre celui-ci fut le premier
mobile de la conjuration.

Tout en dissimulant ses projets il avait essay d'exciter la noblesse
contre un arrogant mule qui faisait dj sentir le poids d'une grandeur
usurpe. Il avait trouv dans Gnes des hommes qui murmuraient, mais que
proccupaient la gloire et la vertu d'Andr, et qui n'taient pas
disposs  secouer le joug. Fieschi s'adressa ensuite  Barnab Adorno,
fils de l'ancien doge Antoniotto. Adorno, exil de Gnes, habitait un
chteau voisin de la frontire, et de l il n'avait pas renonc 
l'espoir de troubler un pays qu'il regardait comme dvolu et drob  sa
famille. Un de ses affids vint dans Gnes essayer de remettre en
mouvement la faction qui autrefois obissait au nom des Adorno; mais ses
menes furent dcouvertes; l'missaire fut arrt et puni. Le nom de
Fieschi fut souvent prononc dans ces intrigues, mais il ne parut point
de preuves contre lui et il ne fut pas impliqu dans cette affaire. Aprs
cela il se tourna vers la France; on assure que dj lorsque Pierre
Strozzi avait t oblig d'vacuer le Plaisantin, Fieschi, ayant t
requis de l'empcher de passer sur ses terres, lui envoya secrtement un
missaire pour le conduire en sret par des voies dtournes. Les agents
franais cultivrent ces dispositions favorables au parti de leur matre.
Un coup de main qui et enlev Gnes au patronage de l'empereur et bien
servi les intrts du roi. Si Fieschi n'et pas un trait conclu avec du
Bellay, ministre du roi  Rome, il fut du moins encourag, assur d'un
asile au besoin; et, en effet, aprs l'vnement la France accueillit et
protgea sa famille; mais tout  coup il rencontra une protection plus
prochaine et un instigateur plus dcid.

Le pape Paul III (Farnse), qui avait fait son btard duc de Camerino,
puis duc de Parme et de Plaisance, lui destinait encore le duch de
Milan. Il s'tait longtemps flatt de lui en procurer l'investiture. On
se souvient que l'empereur, en s'emparant de cet tat, avait protest
qu'il ne le retiendrait pas pour lui, et qu'il en disposerait pour le
plus grand bien de l'Italie. Aprs avoir tromp Franois en lui
promettant d'en investir le duc d'Orlans, il avait us de la mme
manoeuvre envers Farnse; mais celui-ci, dsabus des vaines promesses et
convaincu que volontairement Charles ne se dessaisirait point de ce grand
objet d'ambition, voulut  tout prix tenter de russir par la ruine de la
puissance espagnole en Lombardie.

L'irascible pontife s'y portait avec d'autant plus d'ardeur que la
premire victime devait tre Doria, objet personnel de sa haine et de son
indignation. Autrefois il avait honor l'amiral de l'pe et du chapeau
bnit, mais une occasion singulire avait chang la faveur en disgrce.
La cour de Rome avait mis la main sur la riche succession d'un vque
Doria, mort dans le royaume de Naples, et prtendait se l'approprier.
Andr, hritier du sang, la rclamait. Quand il eut puis les raisons de
droit, les prires et jusqu'aux menaces, il ne craignit pas de se faire
justice par ses mains. Des galres pontificales se trouvaient  Gnes,
Doria les squestra de son autorit prive et les fit garder par ses
propres forces stationnes dans le port. Il ne leur rendit la libert de
partir qu'aprs que le pape eut restitu la succession dispute. Paul fut
 l'excs sensible  cet affront et ne dguisa pas l'intention de s'en
venger. Cette haine s'unissait ainsi  ses ressentiments contre Charles
et  une nouvelle politique qui le rapprochait des Franais. Renverser
l'tat prsent de la ville de Gnes, la soulever contre ce Doria qui la
tenait dans les intrts de Csar, tait un plan de campagne propre 
satisfaire toutes les vues du pape, et, dans ce dessein, l'ambition
turbulente de Fieschi le signalait assez comme le meilleur artisan des
troubles qu'on voulait exciter.

Un membre de la famille, d'une autre branche que le comte de Lavagna,
visitait Rome. Paul l'accueillit et lui tmoigna la bienveillance du
saint-sige et la sienne propre pour une maison toujours si fidle 
l'glise, qui a donn de gnration en gnration et des pontifes et tant
de cardinaux dvous, dont les chevaliers ont rendu tant de pieux
services. Il s'informe de l'tat de toute cette illustre race, il demande
pourquoi aucun des quatre fils de Sinibaldo n'a paru encore  sa cour,
pourquoi ils ne viennent pas chercher l'avancement qui les y attend. Les
honneurs ecclsiastiques ne sauraient manquer aux cadets. Dans sa
brillante carrire l'an ne voudra pas ddaigner l'accueil paternel d'un
pape ami de la fortune du chef d'une si noble maison.

Celui  qui taient donnes ces assurances, parent loign du comte de
Lavagna, hors de tout soupon d'intrigue et membre trs-fidle du
gouvernement, rapporta  Gnes ces invitations flatteuses o il n'avait
vu qu'un honneur rendu au nom de sa famille. Il pressa publiquement les
jeunes frres de se prvaloir des intentions favorables du pape, sans se
douter de la porte des insinuations dont on l'avait rendu messager.
Jean-Louis Fieschi se rendit  Rome. L ds la premire entrevue tout fut
rsolu. Paul l'enflamma de plus en plus contre les Doria, lui fit honte
de supporter l'orgueil et d'attendre la domination de Gianettino. Il lui
dmontra que, pour renverser celui-ci, ce serait folie d'avoir scrupule
de s'attaquer au vieux Andr; pour les moyens, il le renvoya  se
concerter avec Pierre-Louis Farnse,  Plaisance, et, pour premier
secours, il promit que les galres pontificales seraient mises au service
de la conspiration. Ce sera, lui dit-il avec un sourire amer, 
condition que vous ne me les laisserez pas squestrer par Gianettino dans
votre port de Gnes. On convint  Plaisance de cacher l'entreprise sous
le voile de la dissimulation. Le duc Farnse ne voulut pas que le nom du
pape ft prononc. Les galres que l'on devait confier  Fieschi lui
furent vendues en apparence. Il avait si bien gard le secret de ses
desseins, qu' la nouvelle de ce march, Paul Pansa, qui avait t son
instituteur et qui tait rest son fidle conseiller et l'intendant de
son patrimoine, lui crivait de Gnes dans l'tonnement et dans le regret
de cette acquisition irrflchie. Il n'y avait pas d'argent disponible
pour la payer; on allait donc s'endetter pour la spculation la plus
fausse; car, disait le svre moniteur, le comte n'tait srement pas en
disposition de s'adonner  la mer et  la marchandise; aucun de ses
jeunes frres n'y paraissait propre; et confier  la conduite d'un
lieutenant tranger  la famille une flotte qui emporterait une si grande
part de la fortune de la maison, n'tait-ce pas la plus imprudente des
lgrets?

Le comte, en retournant de Plaisance, s'arrta dans ses terres, et l,
sans bruit ou sous des prtextes plausibles, il s'assura des hommes
dvous qu'il put y runir. Il y laissa des instructions pour donner
secrtement une organisation rgulire aux bandes de ses paysans, afin
qu' son premier signal elles fussent en tat de marcher et de combattre.
Revenu  la ville, il prit un autre rle, et personne n'y souponna ses
projets. Il rechercha bien les nobles de Saint-Pierre; il fomenta en
gnral la jalousie contre les orgueilleux de Saint-Luc, contre
l'insolence de Gianettino, les vues ambitieuses de Doria et l'influence
espagnole que le vieux amiral faisait dominer dans Gnes; mais il ne
s'ouvrit sur aucun dessein pour y remdier. Loin de l, il continua 
frquenter le palais Doria avec une assiduit redouble. Il tait le
premier courtisan d'Andr: il lui demandait des avis pour les
entreprises maritimes auxquelles il destinait les galres achetes  Rome;
en un mot, il se maintenait si bien dans l'intimit du vieillard, que
quelques dfiances ayant t conues  Milan, Andr, averti qu'un Fieschi
tramait quelque chose, rpondit aux ministres de l'empereur qu'un seul de
cette famille serait en tat d'tre ambitieux, et que pour celui-ci
c'tait un jeune homme d'une excellente conduite, plein d'attachement
pour son ancien tuteur, dont aucun soupon ne saurait approcher. Doria en
rpondait.

Fieschi caressait le peuple; connu de tous, il affectait les manires
familires, et telle tait la facilit naturelle de ses moeurs qu'elle
empchait de suspecter cette politique. Il prodiguait les secours aux
plus pauvres, les bienfaits cachs aux infortuns, et, dans les
occasions, il savait donner  sa libralit un caractre plus marqu qui
la rendait publique et populaire. Il avait questionn comme par hasard
des tisserands en soieries sur l'tat de la manufacture dans une anne de
pnurie. Sur la peinture qu'ils lui firent de la misre de leurs
ouvriers, il fit venir de ses greniers une quantit considrable de
grains et la remit aux consuls de la profession pour donner du pain  ces
pauvres gens.

Cependant ses plans taient loin d'tre arrts, et il n'avait encore
dans Gnes que trois confidents; Sacco, le principal juge de ses fiefs,
subalterne entirement dvou  son matre et homme de ressources et
d'intrigues; Calcagno, ancien serviteur qui s'tait lev dans la maison
Fieschi de la domesticit la plus basse jusqu' la confiance du comte
dans ses plus grandes vues; enfin Verrina, le personnage le plus
important, le vritable inspirateur de la conjuration. C'tait un reste
de ces populaires qui, n'ayant pas eu assez de consistance pour tre
rangs dans la nouvelle noblesse, dtestaient la constitution
aristocratique et nourrissaient une haine implacable contre les Doria qui
l'avaient fonde et qui en avaient le profit. Il s'tait li avec le
jeune ambitieux, il tudiait et caressait son ardeur et ses
mcontentements; mais rien de srieux encore ne s'tait trait entre
eux. Un jour, pour premire confidence, Fieschi lui dcouvrit un dessein
qu'il venait d'arrter. Impatient de donner cours  sa haine, il voulait
tuer Gianettino et aussitt se mettre  l'abri sous la protection
franaise. Depuis quelques heures, il avait expdi son blanc-seing 
Rome pour passer au service du roi de France. Verrina, indign, lui
demanda si c'tait l tout ce que devait faire un homme de coeur, s'il
devait perdre ainsi une position si minemment favorable. Pour lui, quand
il avait vu le comte Fieschi si haut plac et en mme temps si populaire,
se procurer des galres, se pourvoir de forces, il n'avait pas dout que
ce ne ft pour s'emparer de la seigneurie de Gnes. Quand tout invite 
la saisir, c'est une honte de fuir; c'est une honte de ne penser qu'
prendre misrablement une victime. Excit par ces reproches, le comte lui
demandait ce qu'il avait donc  faire. La rponse fut prompte: Prendre
les armes, soulever le peuple, renverser la noblesse, se dfaire de tous
ses ennemis  la fois, de tous ceux qui feraient obstacle, enfin tonner,
surprendre et rgner. Verrina en dtaillait les moyens; il comptait les
hommes que Fieschi pouvait faire venir de ses fiefs, les auxiliaires que
lui-mme saurait runir: et,  son avis, c'tait immdiatement qu'on
pouvait, qu'on devait agir. Fieschi s'enflammait  cette perspective,
mais il conservait un doute: le peuple appel  la libert lui
laisserait-il prendre la seigneurie? Verrina en rpondait. Quand le doge
aurait t chass du palais, quand le vainqueur y serait entr port par
la foule, Verrina de sa main lui placerait sur la tte une couronne
ducale; tous applaudiraient: l'on poignarderait le premier qui
s'aviserait de murmurer; et au besoin on emprunterait, pour comprimer les
opposants, les troupes que ne refuserait pas Farnse. Tous les scrupules
s'vanouissaient: un nouveau messager fut dpch peur reprendre le
blanc-seing envoy  Rome.

On convint sur-le-champ des mesures  prendre. Calcagno se chargea des
prparatifs dans le palais Fieschi; Sacco, des dmarches  Rome, 
Plaisance, dans les terres du comte; Verrina se rserva de soulever le
peuple, d'enflammer les esprits mcontents; et certes il tait n pour
de telles oeuvres. Son premier soin fut d'enrler une troupe de gens de
main et de bandits sous prtexte d'avoir besoin d'eux pour se dfaire
d'un ennemi dans une querelle prive: chose fort simple en ce temps et
qui ne pouvait veiller la dfiance publique.

Aprs ces prliminaires, on chercha l'occasion la plus propice. Une
crmonie religieuse pouvait runir tous ceux que l'on voulait dtruire,
Andr et Gianettino Doria, leurs parents et leurs adhrents principaux.
On aurait encore pu les surprendre dans un banquet que Fieschi ne pouvait
se dispenser de donner pour clbrer les noces de Jules Cibo, son beau-
frre, avec la soeur de Gianettino. Le palais Fieschi tait situ sur une
hauteur qui domine la ville, dont il tait comme spar par de rapides
descentes ou par le beau pont de Carignan jet entre deux collines au-
dessus des maisons d'un quartier infrieur. Les communications pouvaient
tre facilement interceptes, et les convives seraient rests sans
dfense entre les mains des conjurs. Le comte rejeta ces projets; il ne
voulait point profaner une glise; il s'indignait  la pense de violer
l'hospitalit. Les Doria devaient prir, il ne voulait pas les assassiner:
il entendait agir  force ouverte. La situation isole de son palais ne
devait servir qu' y cacher les apprts d'une attaque soudaine. Calcagno
eut ordre de le remplir secrtement d'armes, d'y introduire peu  peu et
d'y cacher autant de vassaux du comte qu'il en pourrait venir  la ville
sans tre remarqus. Verrina, sr de ses sicaires, pratiqua avec plus de
confiance les populaires mcontents et les nobles sans crdit que l'on
supposait disposs  se lever contre l'oligarchie.

Une des galres de Fieschi arriva dans le port et se plaa dans la darse,
non loin de celles de Doria. Fieschi annona qu'il la destinait  faire
la course au Levant et qu'il la faisait venir  Gnes pour en complter
l'quipement. Ce fut un prtexte pour y mettre des armes et pour faire
venir ostensiblement de nouvelles recrues des terres du comte.

Le moment d'agir fut enfin fix. Le premier jour de janvier mettait
toutes les familles en fte: la nuit qui suivait cette journe devait
tre favorable  une surprise. Ce jour le comte visita Doria  son
ordinaire et l'entretint longtemps. Il s'arrta familirement chez
Gianettino, caressa les enfants de la maison et montra le visage le plus
libre, le moins suspect d'inquitude ou de projets. En prenant cong il
avertit qu'enfin sa galre serait expdie la nuit mme, qu'il
recommanderait que le dpart s'excutt avec le moins de bruit possible
pour ne troubler le sommeil de personne; que s'il n'y russissait pas
entirement il en faisait ses excuses, et qu'au surplus, si l'on
entendait quelque rumeur, on n'aurait pas  s'en inquiter, la cause en
tant connue d'avance.

Sorti avant la chute du jour du palais Doria, il passa dans quelques
lieux de runion des nobles de Saint-Pierre pour y rencontrer les jeunes
gens sur lesquels on pouvait compter. Malgr les soins que Verrina avait
promis de prendre pour les runir en grand nombre, on assure que Fieschi,
les invitant  venir finir la fte dans son palais, ne put rassembler que
vingt-huit convives. D'autres relations cependant donnent au comte deux
cents adhrents populaires ou nouveaux nobles. Par ses ordres ou
moyennant la vigilance de Calcagno, les portes du palais taient ouvertes
 quiconque se prsentait pour entrer, et fermes  toute sortie.

Pendant que l'assemble grossissait et que Sacco et Verrina en faisaient
les honneurs, Fieschi dvoilait son dessein  ses frres, enflammait leur
jeune ambition et leur marquait les postes qu'ils seraient chargs
d'occuper. Suivi par eux et dj revtu de ses armes, il parut enfin au
milieu de ses htes. Ce n'est point, leur dit-il,  une fte,  de vains
plaisirs qu'il les a appels dans ce grand jour, c'est  l'oeuvre de la
libert qu'il les invite. Il s'agit d'affranchir la patrie, de briser le
joug des Espagnols, de renverser les fauteurs de leur usurpation,
l'insolent Gianettino et ce vieillard qui, ayant autrefois servi la
rpublique, l'opprime aujourd'hui et s'efforce  rendre la tyrannie
hrditaire. Ils n'ignoraient pas, ces nouveaux tyrans, qu'il restait des
hommes gnreux pour leur faire rsistance, et Gianettino, ne reculant
devant aucun crime, avait rsolu de se dlivrer par une proscription de
tous ceux dont il redoutait l'nergie. Fieschi, qui se savait du nombre
des proscrits, connaissait la liste fatale; il conjurait ses amis de
prvenir le coup dont il les voyait menacs et de venir avec lui se
sauver, se venger, et rtablir la libert et la rpublique. Le concours
de tous les gens de bien leur tait assur.

La proposition tait fort inattendue; de tant d'auditeurs peu rpondirent
avec enthousiasme; les autres, tonns, se laissrent entraner par
l'adhsion apparente du plus grand nombre qui approuvait ou n'osait
contredire. Deux seuls dclarrent qu'ils rpugnaient  une entreprise si
violente. Fieschi, n'ayant pu les convaincre, les laissa matres de ne
pas le suivre et se contenta de les faire retenir dans son palais. Dj
chacun s'armait ou prenait  la hte quelques aliments: on attendait le
signal de la marche. Un dernier soin retenait le comte. Sa jeune pouse,
renferme dans un appartement cart du tumulte des convives, ignorait
encore les projets qui les avaient fait runir. Au moment d'en excuter
l'entreprise, Fieschi vint enfin les lui avouer. Il sortait, et avant de
rentrer il l'aurait faite matresse de Gnes. La comtesse effraye et
tout en larmes, essaya de s'opposer  sa sortie, elle le conjura de
renoncer  une tentative aussi dsespre. A ces efforts le sage Pansa
joignit ses remontrances; mais rien ne put branler le comte. Tout tait
prt et on ne rtracte pas un dessein avanc. Il priait sa femme et son
vieil ami de lui pargner des reproches et des craintes qui, sans le
retenir, se tourneraient pour lui en mauvais augure. Il embrassa la
comtesse et se droba  ses tendres supplications.

Verrina avait parcouru la ville dans les tnbres de la nuit; tout tait
calme, rien n'avait transpir. La galre tait prte  occuper
l'embouchure de la darse du ct de la mer pour empcher la sortie de la
flotte de Doria; en attaquant la porte de terre on tait sr d'enlever
cette force imposante, et Fieschi jugea que c'tait l'opration
principale; il se la rserva. On se mit en mouvement, d'abord en silence;
les conjurs improviss prcdaient les troupes de mercenaires, de
paysans arms, de gens sans aveu ramasss par Verrina. Corneille, le
frre btard du comte, fut dtach pour s'emparer de la porte de l'Arc;
Ottobon, accompagn de Calcagno, courut attaquer la porte Saint-Thomas,
poste important qui sparait le palais Doria de la ville et de la darse.
Jrme, tenant le centre de la cit, couvrait et liait les oprations de
ses frres.

En sortant le comte, s'emparant dj du suprme pouvoir militaire,
dclara que ses ordres taient donns et que quiconque tenterait de se
drober dans la marche ou s'carterait de la troupe serait immdiatement
poignard. Les plus fanatiques de libert parmi ses compagnons lui
demandaient  leur tour une explication franche sur les vengeances qu'on
allait exercer. Il avait des parents, des amis parmi les oligarques:
viendrait-il prescrire de les pargner? Il rpondit qu'il ne demandait
grce pour aucun, qu'il les dvouait tous sans exception. Ses farouches
auditeurs applaudirent, et quelques-uns se dirent l'un  l'autre que
lorsque des nobles il ne resterait plus que lui, le peuple en finirait
aisment avec la noblesse.

Les mouvements russirent d'abord. Le comte, matre de la darse dont il
avait forc la porte, tandis que ses marins en avaient ferm l'issue par
la mer, se porta sur la premire des galres de Doria, s'en empara, et
passa rapidement de bord en bord pour se hter de les soumettre toutes au
milieu de la clameur des quipages et des efforts des rameurs qui
tentaient de rompre leurs fers. Ce tumulte fut la premire annonce du
danger qui parvint au palais Doria. Gianettino veill et ne souponnant
qu'une rvolte de ses forats, courut au bruit, suivi d'un seul
domestique. Il ignorait que la porte Saint-Thomas tait dj occupe par
des ennemis. Tomb entre leurs mains, il fut massacr incontinent.
L'homme qui l'accompagnait, rtrogradant, porta l'alarme au palais Doria.
Le vieil Andr fut enlev par de fidles serviteurs et transport par la
montagne dans une campagne loigne.

La conjuration faisait des progrs. Le gouvernement, enfin averti,
rassemblait ses membres avec peine; peu de troupes, peu de citoyens
fidles taient sous les armes pour rsister  l'insurrection. Jrme
Fieschi, au coeur de la ville, appelait les citoyens  la libert. Il
battit et dispersa les premires forces qui se prsentrent devant lui.
Le doge et le snat, n'en ayant pas d'autres  lui opposer en ce moment,
recoururent  la ngociation. On rsolut d'envoyer vers le comte une
dputation nombreuse pour lui demander ses intentions et pour lui offrir
de traiter sur toutes les satisfactions qu'il voudrait prtendre. Les
hommes les plus accrdits se chargrent de ce message, et  leur tte
marcha Hector Fieschi, ce parent d'une autre branche qui, le premier,
avait apport sans les pntrer les invitations du pape  Jean-Louis. Les
dputs, parvenus vers Jrme, lui demandrent le libre passage pour
aller trouver le comte de Lavagna. C'est moi qui le suis, rpondit 
haute voix l'imprudent jeune homme; il n'y en a pas d'autre que moi;
faites votre message. Ce seul mot, entendu et par les amis et par les
ennemis, changea  l'instant toute la face des affaires.

Il tait vrai; son frre tait mort. Le malheureux Jean-Louis, au milieu
du plein succs de son entreprise, avait pri misrablement. En passant
d'une galre  l'autre, une planche branle l'avait fait tomber dans la
mer. Enfonc dans la vase de la darse, sans doute le poids de son armure
avait rendu vains ses efforts, tandis que sa troupe, emporte par le
mouvement et pensant le suivre, loin de le secourir ignorait mme le
dplorable incident qui la privait de son chef. Tout tait fini dans la
darse quand, le cherchant inutilement, on se convainquit qu'il manquait 
son triomphe, et l'on ne put enfin douter de sa perte. Ses principaux
amis la tenaient encore secrte, esprant d'achever la rvolution en son
nom; on en fit parvenir la triste confidence  Jrme,  l'an de ses
frres; il venait de l'apprendre quand la dputation se prsenta  lui,
et l'orgueil de se voir l'hritier du succs et des esprances de Jean-
Louis lui fit hter cette dclaration prcipite. Ni dans son parti, ni
dans celui dont il fallait achever la dfaite, personne ne pouvait
esprer ni craindre de ce jeune homme sans exprience, ce que les talents
et la rsolution de Jean-Louis eussent pu seuls consommer. Ce n'tait
plus qu'une meute sans chef accrdit et sans vritable but.

Les dputs bien aviss rpondirent  Jrme avec une prudente
circonspection. En les congdiant il leur intima d'aller enjoindre  leur
doge de se retirer du palais de la rpublique. Mais en peu d'instants il
vit sa troupe dcrotre, ses amis se dtacher; il s'aperut que le temps
de faire la loi tait pass, et bientt arriva celui de la recevoir. Le
gouvernement avait pris courage: le nombre des nobles qui se
runissaient au palais se grossissait sans cesse et ramenait la
confiance. Le peuple, regardant l'entreprise de Fieschi comme dsespre,
prenait les armes pour le snat contre les perturbateurs du repos public;
dans cette situation on fit chercher le vieux Pansa; on l'envoya vers
Jrme pour lui faire toucher au doigt le danger de sa fausse position,
pour l'avertir que, ne pouvant y tenir, il n'avait pas un moment  perdre
et qu'il ne lui restait qu' profiter de l'indulgence avec laquelle on
souffrirait qu'il se retirt. Dcourag, intimid et sans esprance, le
jeune homme cda  ce conseil; il gagna la porte de l'Arc, et, suivi de
quelques partisans, il se retira dans le chteau de Montobbio, l'une des
places et la plus sre du patrimoine de sa famille. A cette nouvelle son
frre Ottobon et ceux qui tenaient la darse avec lui, Sacco, Verrina,
Calcagno, se jetrent sur la galre romaine et se sauvrent  Marseille.

Le tumulte tant fini, la ville tait en sret; l'alarme cependant se
prolongea quelques jours: on rpandait le bruit que Jean-Louis n'tait
pas mort, qu'il tait au nombre des fugitifs qui avaient trouv un asile
 Marseille et qu'il allait venir avec les forces franaises reprendre et
terminer son ouvrage; mais aprs quatre jours de recherches son corps
fut retrouv et expos aux regards du public; les craintes s'apaisrent.
Le gouvernement reprit paisiblement sa marche. Le terme des fonctions du
doge de Fornari venait d'expirer; on lui donna un successeur avec les
formes accoutumes; on expdia des dputs chargs de ramener Andr
Doria. A son retour il se fit porter au snat. Il y reut les tmoignages
de l'intrt public pour les dangers qu'il avait courus et pour la perte
de son fils adoptif. Le vieillard fit sentir  son tour que la confiance,
l'amiti presque paternelle trahies par ce malheureux Fieschi taient
peut-tre la blessure la plus saignante de son coeur. Il demandait une
vengeance clatante pour la rpublique et pour les lois de l'attentat le
plus norme. La mmoire de celui qui tait mort, la tte et les biens des
complices qui avaient survcu devaient payer la peine du crime. La
permission sur laquelle ceux-ci avaient quitt la ville n'tait pas une
abolition de leur mfait; accorde d'ailleurs hors de la forme lgale
des dlibrations ordinaires, elle ne liait point le gouvernement. Sur
cette insistance il fut rsolu de poursuivre les conjurs. Le magnifique
palais Fieschi, qui de Via Lata dominait la ville, fut ras et sur ses
ruines fut plante une pierre diffamatoire; elle portait la dfense 
perptuit de btir sur ce terrain o la perte de la patrie avait t
prpare. On leva des troupes, on commit des gnraux pour aller exercer
la confiscation sur toutes les terres des comtes de Lavagna et surtout
pour assiger Jrme Fieschi dans Montobbio. Il y avait runi toutes ses
ressources; ses frres taient passs  la cour de France pour y
implorer de l'appui. Dj Verrina, leur servant de messager, tait venu
promettre aux assigs un prompt renfort de troupes franaises. Le snat,
qui ne l'ignorait pas et qui craignait de commettre la rpublique avec le
puissant auxiliaire appel par Fieschi, entreprit de faire tourner la
guerre en ngociation. Pansa fut encore employ comme mdiateur. On
offrait  Jrme, pour lui faire abandonner son chteau, autant d'argent
qu'il en aurait voulu et toute sret pour en sortir; mais les
assurances que Verrina avait apportes lui firent rejeter ces
propositions avec hauteur. La place, disait-il, ne lui appartenait plus,
et les forteresses du roi de France ne se rendaient pas ainsi. Sur cette
rponse on poussa l'attaque afin de prvenir le secours. On amena devant
Montobbio de grandes forces et beaucoup d'artillerie. Cependant les
oprations contraries et la rsistance oppose firent durer le sige.
Les Franais ne parurent point. Jrme, commenant  dsesprer, et
ouvert l'oreille aux accords; il n'tait plus temps. Doria exigeait le
sang des coupables, il l'obtint; la place se rendit  discrtion. Ds
l'entre, Calcagno et quelques autres complices qui avaient prt la
main au meurtre de Gianettino, furent mis  mort sans formalit, et,
disait-on, par un ordre spcial du snat. Les autres prisonniers furent
rservs pour un simulacre de procdure. Jrme Fieschi et Verrina eurent
la tte tranche. Les fortifications de la place furent dmolies. La
rpublique prit possession des domaines que la famille Fieschi tenait sur
son territoire. Charles V confisqua les fiefs qui relevaient de l'empire,
attendu qu'ayant  son service les galres de Doria, leur attaque tait
un crime fodal dans la personne d'un de ses vassaux. Andr Doria et sa
famille furent gratifis de ces terres confisques.

Le pape, qui trop videmment avait encourag l'entreprise des Fieschi, se
crut oblig d'adresser  Andr Doria une lettre de consolation pour la
mort de Gianettino. Doria n'en fut que plus bless, et peu aprs le pape
ayant perdu le duc de Plaisance, son fils, assassin par quelques
conspirateurs, Doria, crivant  son tour sur cette mort violente,
affecta de lui renvoyer les mmes termes de sa froide condolance.


LIVRE DIXIME.
RFORME EXIGE PAR DORIA. - LOI DITE DU GARIBETTO. - GUERRE DES DEUX
PORTIQUES DE LA NOBLESSE, INTERVENTION POPULAIRE. - ARBITRAGE. - DERNIRE
CONSTITUTION.
1548 - 1576.

CHAPITRE PREMIER.
Intrigues de Charles-Quint. - Rsistance d'Andr Doria. - Loi du
Garibetto. - Disgrce de de Fornari.

(1548) L'assassinat de Farnse avait fourni  l'empereur l'occasion de
s'emparer de Parme et de Plaisance. Pour le matre du duch de Milan
c'tait faire un grand pas dans le projet favori d'unir sous une couronne
royale toute l'Italie suprieure. Le dsir de comprendre la seigneurie de
Gnes dans ce plan ambitieux, l'esprance de trouver des facilits pour y
russir dans le dvouement de Doria et dans son crdit sur sa ville
natale, ne pouvaient manquer de se prsenter  l'esprit de Charles et de
ses ministres. Ils s'emparrent comme d'un prtexte des consquences de
la conjuration de Fieschi. Dj ds les premiers moments, le gouverneur
de Milan avait voulu faire marcher des troupes pour rtablir, disait-il,
l'ordre et la scurit. On s'tait ht de dcliner cette intervention
officieuse; l'ordre et la scurit taient dj raffermis; mais
l'ambassadeur Figuera, qui habitait Gnes depuis longtemps et qui
n'ignorait pas l'art d'y semer des intrigues, affectait de grandes
craintes. L'entreprise, selon lui, n'tait pas un tumulte d'enfants
perdus; elle avait de profondes racines, et il fallait se prmunir contre
une nouvelle explosion. L'empereur tait fond  y veiller pour la sret
de ses propres tats d'Italie. Aprs avoir rpandu ces insinuations, il
fit agir ses cratures; le ministre de l'empereur n'en manquait jamais
dans Gnes; beaucoup d'hommes mme importants s'taient adonns aux
volonts d'une si grande puissance pourvue de tant de moyens d'obtenir,
d'intimider et de corrompre.

Ils eurent la lchet de signer une supplique secrte  l'empereur, pour
l'inviter  donner  Gnes une garnison impriale et  exiger l'rection
d'une citadelle capable de garantir sous son autorit la tranquillit de
la rpublique.

Ferdinand Gonzague, alors gouverneur de Milan, tait l'artisan principal
de ces menes. Charles V, facilement persuad qu'elles seraient conduites
 effet au gr de son ambition, expdia  Gnes son ministre Granvelle et
avec lui des ingnieurs chargs de choisir la place o la forteresse
impriale serait leve. On ne doutait pas que Doria ne concourt dans un
dessein qui semblait provoqu par les sollicitations des autres Gnois
partisans de l'empereur. Granvelle allait donc lui en faire l'ouverture;
mais,  la grande surprise du ngociateur, l'amiral montra une inflexible
rsistance  ce qui menaait l'indpendance de sa patrie. Il attesta les
promesses faites de protger la libert gnoise. Plus il tait
sincrement dvou, moins il laisserait tacher la gloire de Charles par
une injuste usurpation. Et quant  lui, combl de faveurs, honor de tant
de confiance, il tait rsign  renoncer  tout, plutt que de manquer 
la dfense des droits de son pays. Granvelle insistant, le courageux
citoyen s'adressa directement  l'empereur; et, la tergiversation des
rponses chauffant la vivacit des rpliques, Doria prit le parti
d'assembler chez lui les nobles dont l'ambassadeur espagnol avait
extorqu les signatures. Il leur fit honte de leur faiblesse, il les
obligea  dsavouer le voeu antipatriotique qu'on leur avait dict; et,
aprs les avoir ramens  de meilleures vues, il se rendit au snat, il
dnona hautement les projets qui menaaient la rpublique. Il demanda au
gouvernement de revendiquer ses droits et de dfendre la libert de sa
patrie. Cet appel fut entendu, l'opinion publique fut unanime; et rien
n'tant plus populaire  Gnes que le sentiment de la nationalit, on se
souleva de toutes parts pour carter ce qui l'inquitait. Les ingnieurs
espagnols exploraient les hauteurs, mesuraient, traaient des plans; le
peuple en tumulte se porta contre eux, dtruisit leurs prparatifs et les
rduisit  la fuite. Le snat prit, pour sauver leur vie, les mesures de
sret les plus propres  leur inculquer l'ide du plus grand danger.
Granvelle connut que sa mission se prolongerait inutilement; il repartit.
Doria, crivant de nouveau  l'empereur, se servit de ce qui s'tait
pass pour lui faire entendre les vraies dispositions du pays et
l'inutilit des tentatives que l'on ferait pour donner un matre tranger
 la rpublique. Charles n'insista pas et ajourna pour un peu de temps
son ambitieuse fantaisie.

Cependant cet incident eut de longues et srieuses consquences. Doria
crut devoir racheter sa franchise patriotique par quelques dmonstrations
qui tt  l'empereur le prtexte de demander de nouvelles garanties pour
la scurit commune. Doria lui-mme avait t profondment bless dans
ses affections et dans son systme. De cette diffusion de la noblesse, de
cette galit entre tous les nobles que lui-mme il avait introduite dans
le sein du gouvernement, il voyait sortir le pouvoir menaant d'une
majorit forme par les nobles intrus; il voyait la conduite des affaires
prte  dpendre non-seulement de chances fortuites d'un tirage au sort,
mais des combinaisons factieuses entre des lments ingaux en nombre, au
mpris de cette supriorit de crdit et d'importance contre laquelle il
n'et jamais cru des hommes nouveaux capables de se rvolter. Ces hommes,
 peine sortis de la classe des plbiens, s'appuyaient encore de celle-
ci, et enfin, ce qui n'tait pas moins  craindre, ce qui venait de se
voir, il suffisait d'un ambitieux habile  caresser ces nobles encore
bourgeois, pour que le chef ft un Fieschi ou un Spinola, au lieu d'tre
Doria. L'amiral mit tout en oeuvre pour prvenir cet affront et ces
bouleversements. Il prsumait assez de la reconnaissance publique pour
esprer qu'on lui laisserait corriger son propre ouvrage. En effet, il
obtint qu'une baillie de huit membres serait charge de la rvision de
certaines des formes du gouvernement. Il prsida  cette runion. Sur les
huit, il disposait, dit-on, de quatre voix; il en sduisit deux de plus,
et, aprs une vive rsistance, les deux autres cdant enfin1, le snat, 
son instigation, se servit du pouvoir lgislatif que la constitution de
1528 lui avait laiss pour convertir en loi les changements que le vieil
amiral exigea dans l'intrt de l'oligarchie. Sur les quatre cents
membres du grand conseil les trois cents qu'y introduisait le sort entre
tous les nobles ne nommrent plus leurs cent autres collgues. Parmi ces
quatre cents ce ne fut plus le sort qui dsigna les cent membres du
consiglietto. L'une et l'autre de ces nominations passrent aux deux
collges runis avec l'adjonction des huit protecteurs de Saint-George,
des cinq suprmes syndicateurs et de sept autres notables magistrats. Les
vingt-huit lecteurs qui participaient  l'lection du doge et ceux  qui
l'on confiait le concours  l'lection des snateurs, furent choisis non
plus par le grand conseil, mais par le consiglietto.

C'est ainsi que l'influence sur les choix fut rapporte aux magistrats
principaux et enleve au sort et par consquente la faction la plus
nombreuse et la plus populaire de la noblesse. On ne craignit plus de
voir une lection impose comme celle du doge de Fornari, et ceux qui
l'avaient subie, il y avait deux ans, en sentant leur force ne tardrent
pas  en faire porter la peine  celui-ci. Peu aprs il fut accus
d'avoir correspondu avec la cour de France. Les anciens nobles et
l'ambassadeur de Charles V s'unirent pour invoquer sa punition. Il fut
arrt et mis en jugement. Il avouait une correspondance, mais elle se
bornait, suivant lui,  la rptition d'une crance sur le gouvernement
franais. Une sentence le priva du titre, des honneurs de procurateur 
vie et de la noblesse, le condamnant  une relgation perptuelle dont le
lieu lui fut assign  Anvers. De Fornari se rendit en Flandre; il y
vcut sans intrigue et y mourut honor.

On n'avait pas attendu de voir ce premier essai des avantages que
l'aristocratie venait d'acqurir pour en apprcier les consquences. Le
parti de Saint-Pierre sentait ses pertes et se rpandait en murmures et
en rclamations. Il s'adressait au public, il dcriait la loi nouvelle et
cherchait  la rendre odieuse et mme ridicule. Le vieux Doria avait dit
d'avance qu'il avait quelque chose  retoucher pour perfectionner le
galbe de sa rpublique. De cette expression bizarre, dfigure par un
diminutif et par la prononciation gnoise, la loi fut appele du
garibetto (pour galbetto), et c'est sous ce nom qu'elle devint et resta
la cause constante des dissensions jusqu'en 1576; car autant les nobles
populaires dtestaient cette loi, autant les anciens nobles tenaient  la
rforme. De bons observateurs assurent qu'une certaine proccupation leur
en faisait exagrer l'intrt et le besoin. Le souvenir de la loi qui, si
longtemps et jusqu'en 1528, avait exclu les nobles de la premire place
du gouvernement et notamment de celle de doge, frappait encore les
esprits. Les anciennes familles sur qui avait pes cette exclusion ne
pouvaient croire que les populaires n'eussent pas un plan arrt pour le
faire revivre, sinon en droit, du moins en fait, en se prvalant des
avantages que leur nombre leur donnait dans les chances du sort, si la
nouvelle loi tait carte2.

(1548) D'autres combinaisons ne tardrent pas  rveiller les inquitudes
de la rpublique sur son indpendance. Il parat bien certain que Charles
avait conu le dessein de fonder en Lombardie un grand tat pour en doter
don Juan d'Autriche, si mme ce plan ne se liait pas  celui de
ddommager l'infant don Philippe de la couronne impriale,  laquelle
Ferdinand, nomm roi des Romains, se refusait  renoncer. L'occupation de
Gnes et t une partie essentielle de ce projet; elle et uni en un
corps les possessions que Charles avait successivement acquises dans le
nord de la Pninsule; elle aurait assur sa possession dans la mer
Mditerrane.

Cosme Mdicis, grand-duc de Toscane, Gonzague, gouverneur du Milanais, et
le duc d'Albe, le plus accrdit des confidents de l'empereur, avaient le
secret de ses desseins. Le dernier tait charg de conduire d'Allemagne 
Madrid l'archiduc Maximilien qui devenait le gendre de Charles; on
annonait qu' son retour il ramnerait l'infant don Philippe mand par
son pre; mais d'Albe cheminant avec lenteur, avant de quitter l'Italie
pour l'Espagne, s'arrta  Milan, puis  Plaisance, et l, grce  ce que
les Farnse y avaient encore de cratures, l pape, inquiet de ces
menes, dcouvrit qu'on avait tenu de secrtes confrences. Le gouverneur
de Milan, un agent de Mdicis, un noble gnois, vendu  l'empereur, s'y
taient runis. Quelques indiscrtions chappes mirent sur la voie des
projets dont on s'tait occup dans ce congrs. Le pape fit  la
rpublique la prompte confidence de ses soupons, l'avertit qu'un coup de
main serait tent sur Gnes et l'invita  se tenir sur ses gardes.

La flotte de Doria avait t commande pour le voyage de l'infant;
l'amiral tait all lui-mme le recevoir  Barcelone sur sa galre. Quand
il eut fait voile et qu'on put calculer comme imminents son retour et
l'arrive de Philippe, le snat reut presque  la fois deux messages
assez significatifs. Le duc de Florence fit savoir qu'il viendrait 
Gnes rendre hommage au prince, et que les routes tant peu sres, il
serait escort de deux rgiments de cavalerie et de quelques troupes de
fantassins. Gonzague, de son ct, venait de Milan; et comme en Espagne
on n'avait pu embarquer sur la flotte un nombre de troupes suffisant pour
accompagner le prince, il amenait au-devant de lui deux mille chevaux et
deux mille hommes de pied pour lesquels il requrait que l'on prpart
les logements; ces forces taient dj en chemin.

Mais  Gnes, depuis l'veil donn par le pape, les rsolutions taient
prises. On avait organis une garde urbaine, on lui avait donn des chefs
dtermins. Une volont arrte, des rponses fermes avertirent
clairement que ces dmonstrations taient srieuses et qu'on ne prendrait
point la rpublique en dfaut. On fit savoir  Milan qu'il n'y avait pas
 Gnes de logements pour tant de monde. Gonzague serait le bienvenu de
sa personne; mais s'il amenait plus de vingt hommes d'armes, il
trouverait la porte ferme. On signifiait au duc de Florence que, venant
en ami dans un pays tranquille et sr, il n'avait besoin que du cortge
ordinaire de sa maison et qu'on ne laisserait pas ses soldats passer la
frontire. Le duc entendit cette rponse, et ne vnt pas; Gonzague
ngociait, non sans accuser les Gnois de dfiance et d'ingratitude;
mais il dut renvoyer les troupes qu'il avait mises en marche. On n'admit
que deux cents chevaux et trois cents fantassins, que l'on cantonna 
quelque distance de la ville, o il ne leur fut pas permis d'entrer.

Cependant, la flotte partie d'Espagne arrivait  la vue des ctes de la
Ligurie. Le vieux Doria avait reu de Philippe un accueil flatteur et des
caresses affectes. Tout  coup le prince demande si son logement  Gnes
a t prpar au palais du gouvernement; il manifeste l'intention de s'y
tablir. Doria se rcrie d'abord; fier d'avoir eu l'empereur pour hte,
ce serait une trop sensible disgrce pour lui si le fils refusait de lui
faire le mme honneur que le pre: tout tait prt au palais Doria, et
il suppliait l'infant de ne pas ddaigner ce sjour. Le prince insiste
avec hauteur; pouss  bout, l'amiral reprend avec une noble rudesse,
qu'il n'est pas charg de rpondre  cette exigence inattendue; ce n'est
pas lui qui dispose du palais de la rpublique; le prince peut le
demander; mais franchement il est peu probable que ceux qui l'occupent
soient inclins  le cder. Cette dclaration excite un vif
mcontentement parmi les courtisans espagnols; mais, quand par un
btiment lger expdi de Gnes  la rencontre de la flotte, on sut avec
quelles dispositions l'accs avait t refus aux troupes de Milan et de
Florence, on connut qu'il n'tait pas temps d'insister pour tablir le
prince au palais public. Philippe en revint  accepter gracieusement la
noble hospitalit d'Andr Doria.

Si cette relation gnoise est sincre, il faut croire que les courtisans
espagnols avaient fait dvier Philippe des instructions qu'il avait
reues d'un sage conseiller3. Elles l'avertissaient que les Gnois
n'taient pas ses vassaux, quoiqu'on pt disposer de leurs services comme
s'ils l'taient, et que, jaloux de leur indpendance comme on l'est dans
toutes les rpubliques, ils le seraient d'autant plus qu'elle leur tait
toute nouvelle. On lui recommandait de ne pas les blesser, de s'observer
pour cela dans toutes ses paroles, de leur rpter que son auguste pre
n'avait rien tant  coeur que leur libert et leur bien-tre, qu'il l'a
charg lui-mme de s'informer de tout ce qui peut tre  leur avantage.
Il doit caresser Doria; il peut prendre ses avis et lui montrer de la
dfrence: mais on lui indique un obscur secrtaire de la lgation
espagnole, vieux rsident de Gnes, qu'il doit se faire amener trs-
secrtement. Cet agent lui dira ce que sont les hommes qui gouvernent et
lui signalera ceux qui sont le plus dvous  la couronne d'Espagne.

A l'arrive du prince  Gnes, la rception fut solennelle et magnifique.
Le doge et le snat attendaient le prince  la sortie de sa galre, et
l'on ne fut avare d'aucune dmonstration de respect et de zle. Mais au
milieu des ftes, des crmonies religieuses, des cortges militaires, le
ressentiment et la dfiance ne purent se voiler. Le peuple contemplait ce
faste superbe, mais il voyait d'un oeil ennemi ces troupes dont la
discipline et les armes portaient un aspect menaant au sein de la paix.
Un officier espagnol tait aux arrts pour une faute grave; ses chefs
obtinrent de le dposer dans la tour du palais, prison d'tat des Gnois.
Quelques soldats l'avaient amen, mais on eut  le faire comparatre
devant ses juges, et pour l'y conduire on envoya  travers la ville
cinquante arquebusiers arms de toutes pices et la mche allume. Le
peuple tonn s'attroupa sur leur passage. Quand ils se prsentrent au
palais public, on crut qu'ils venaient le surprendre, les grilles furent
fermes devant eux, on se mit en dfense, et eux-mmes croyant avoir 
forcer les portes, firent usage de leurs armes. On se battit, plusieurs
assaillants furent tus. Les chefs accoururent de part et d'autre, on
s'expliqua et l'on arrta le tumulte qui devenait populaire. Le
gouvernement s'excusa prs de Philippe sur ce malentendu, secrtement
satisfait que les Espagnols eussent reu ce tmoignage des dispositions
du peuple de Gnes. Le prince parut agrer ces explications et hta son
dpart.

(1548) Peu aprs, la rpublique tait menace d'un nouvel orage; mais il
clata au dehors sans l'avoir atteinte. C'tait en quelque sorte un
rveil de la conjuration des Fieschi. Trois frres du malheureux comte de
Lavagna lui survivaient: Ottobon, Scipion et le btard Corneille.
Scipion vivait  Rome; trop jeune au temps de la conjuration, il n'avait
pas t impliqu dans le procs fait  ses frres. Sa portion des biens
patrimoniaux de leur maison lui avait t conserve. Les deux autres
erraient dans l'Italie avec un grand nombre de proscrits. Ils unirent
leurs ressentiments  ceux de Jules Cibo, leur alli, frre de la veuve
de Jean-Louis Fieschi; rejeton d'une illustre famille gnoise et petit-
neveu d'un pape, il rclamait le duch souverain de Massa de Carrara,
hritage de son pre. Mais la veuve sa mre, tutrice intresse, avait
obtenu pour elle-mme l'investiture de ce grand fief, et Jules  sa
majorit en prtendit vainement la possession. Ne pouvant l'obtenir ni de
sa mre ni de l'autorit suzeraine de l'empereur, il se fit justice de
vive force et s'tablit dans Massa. La douairire invoqua la puissance
impriale. Le fils fut chass et quelque temps emprisonn. Ardent,
ambitieux, ulcr par un traitement rigoureux qu'il accusait d'horrible
injustice, il permit tout  ses ressentiments. Le pape Paul III les
caressa, suivant sa politique, et l'adressa aux cardinaux franais que
Henri II tenait alors  la cour de Rome. Henri piait toujours tout ce
qui pouvait troubler la domination espagnole en Italie. Cibo offrit ses
services, et les Fieschi furent prompts  proposer pour premier complot
une tentative sur Gnes; mais tandis que ces plans se tramaient, Cibo eut
la perfide imprudence d'entreprendre de persuader aux ambassadeurs de
Charles qu'il leur vendait les secrets de la France et que c'tait pour
les djouer qu'il allait feindre de les embrasser. Suspect par cette
prcaution mme, il fut surveill  Rome,  Venise, et, en un voyage au
terme duquel il se croyait en tat d'agir, il fut arrt par ordre de
l'empereur, conduit  Milan, jug et condamn  une mort qu'il reut
lchement. Une sentence de confiscation fut porte alors contre Scipion
Fieschi. La France devint son asile, il s'tablit dans cette cour o il
trouva d'autant plus d'appui que sa famille n'tait pas sans alliance
avec Catherine de Mdicis. Il fut, sous Henri III, un des premiers
chevaliers du nouvel ordre du Saint-Esprit. Depuis ce temps toutes les
fois que la France chercha des griefs pour inquiter les Gnois, la
rclamation des biens confisqus injustement, disait-on, sur Scipion
Fieschi fut un des sujets de plainte allgus. Il en fut encore question
au bombardement de Gnes sous Louis XIV. Ottobon, impliqu dans le
soulvement de la Corse, dont je vais parler, et fait prisonnier  la
guerre, fut livr  Andr Doria qui, en vertu des anciennes sentences et
de son propre ressentiment, le fit mettre  mort sans plus de formalit.


CHAPITRE II.
Guerre de Corse.

En 1551 la guerre clata entre Charles V et Henri II. Les Gnois
dclarrent leur neutralit, c'est--dire qu'ils la mendirent auprs des
deux puissances. Mais Charles les tenait par trop de liens pour que Henri
ne les regardt pas comme les auxiliaires secrets de son ennemi et pour
qu'il se ft scrupule de prendre ses avantages  leur prjudice.
L'occasion en fut fournie par un homme d'un grand et implacable caractre
dans lequel Gnes n'avait su voir qu'un sujet obscur et rebelle: c'tait
le Corse Sampier, dont le fils et le petit-fils ont t connus en France
sous le nom d'Ornano.

Il tait n dans le village de la Bastelica, dont il porta d'abord le
nom, suivant l'usage du pays. Sorti d'une condition assez basse, il
servit jeune  Rome, en Toscane, puis en France. Catherine de Mdicis
l'avait protg comme un homme de rsolution, capable de tout faire. Sa
valeur l'avait fait avancer dans la carrire militaire. Les suites d'un
duel le firent repasser en Corse. Il y pousa Vanina Ornano, d'une des
plus nobles familles de l'le, alliance que lui valurent, malgr les
prjugs de la naissance, sa rputation et ses grades  la guerre.
Pendant son sjour dans l'le, ennemi, comme tous les coeurs gnreux, de
la domination trangre qui assujettissait sa patrie  une compagnie
marchande, il s'unit avec un des Fregose, l'un pour renverser le
gouvernement qui avait enlev Gnes  sa famille, l'autre pour
dbarrasser la Corse des chanes de ce gouvernement. Sur le soupon ou
sur la preuve de cette intrigue, Spinola, commandant gnois, tendit un
pige  Sampier et le retint prisonnier. Sa captivit fut longue et
pnible. L'intercession de la cour de France la fit cesser, mais le
prisonnier libr n'en emporta pas moins un mortel ressentiment, et il ne
pensa plus qu' la vengeance.

Il tait retourn au service de France, et il se trouvait en Pimont
quand lu guerre se dclara. Les grands coups se portaient en Picardie et
en Flandre, mais les Franais ne pouvaient renoncer  l'Italie. Ils
occupaient les tats du duc de Savoie, ils avaient port des troupes en
Toscane. Une flotte barbaresque, commande par le fameux corsaire Dragut,
tait unie avec celle du capitan-pacha. Elle menaait les ctes et les
les de la Mditerrane. Sampier en profita pour faire agrer le projet
de s'emparer de la Corse au moyen de ces forces et de ses propres
intelligences. Termes tait le gnral de l'expdition; il y avait
embarqu deux mille cinq cents hommes de bonnes troupes; Sampier et les
Ornano, les parents de sa femme1, leur promettaient dans le pays des
auxiliaires srs qu'ils se rservaient de commander: c'est ainsi que
l'arme se prsenta devant Bastia.

Les Gnois qui gouvernaient l'le au nom de la maison de Saint-George,
l'inondaient d'officiers, d'administrateurs et de prposs du fisc. Ce
rgime, trop pesant pour un pays pauvre, tait aggrav par l'avidit de
tous ces trangers qui, se croyant en exil sur cette terre sauvage, se
htaient d'y amasser quelque fortune. Ainsi se succdaient sans cesse les
exactions, les concussions, pour autant qu'elles pouvaient s'exercer sur
une rgion si dpourvue de richesse et sur un pays si peu docile  un
joug odieux. Les procds arbitraires, le despotisme des magistrats, le
superbe ddain des Gnois pour un peuple demi-civilis, leur dfiance de
sa bravoure insubordonne et vindicative, multipliaient chaque jour les
mcontentements et les rvoltes. C'est par les supplices seuls qu'on
croyait les touffer; il n'y avait pas d'autre politique  Gnes et il
n'en venait pas d'autres instructions. Les familles distingues (car il y
avait en Corse des restes d'une noblesse fodale trs-ancienne et trs-
vaine) taient tout  la fois les objets du mpris et de la jalousie des
nobles gnois. Ce pays tait toujours divis en partis ennemis, et
cependant  peine cette circonstance donnait  Gnes quelques partisans,
sujets encore  de frquentes dfections et bientt irrmissiblement
alins.

Dans cette le montueuse o la nature et la civilisation n'ont ouvert que
peu de communications, la puissance des matres trangers parvenait 
peine dans l'intrieur. Essentiellement maritime, elle n'occupait gure
que le rivage,  l'exception de la ville de Corte; mais des garnisons
tenaient les ports de mer, Bastia, Ajaccio, Calvi; pour Bonifacio, depuis
qu'on l'avait enleve aux Pisans c'tait une ville toute gnoise, une
vritable colonie.

(1552) L'expdition franaise dbarqua: Bastia fut prise d'assaut et
livre au pillage. De l partirent pour soulever toute l'le de nombreux
missaires qui allumrent un incendie universel. En peu de temps le
pouvoir de Gnes et de Saint-George ne fut reconnu qu' Bonifacio et 
Calvi. On rsolut d'attaquer ces deux places  la fois. Dragut entreprit
le sige de Bonifacio. Les assigs lui opposrent une rsistance longue
et dsespre. L'effroi qu'il inspirait animait  se dfendre, et le
peuple renferm dans la ville soutenait que dans la nuit on voyait en
l'air des protecteurs clestes prts  repousser les ennemis; mais les
ressources terrestres s'puisrent. Les Corses mls aux assigeants
trouvaient dans la ville des oreilles pour entendre  la menace d'un
horrible assaut qui livrerait une cit chrtienne  des corsaires
mcrants. On capitula. Ce ne fut pas sans prouver une partie des maux
qu'on avait craints. Aprs la reddition de la place, Dragut se fit payer
par les Franais pour la leur remettre. Ce march fait, il retourna au
Levant avec son butin et ses captifs.

(1553) Au bruit inattendu de l'invasion et du soulvement, Gnes avait
t frappe de stupeur et la rpublique parut hors d'tat de dfendre la
Corse. Tandis que Sampier occupait Corte, qu'il parcourait l'le en tout
sens, entranant les populations ou livrant au ravage tout ce qui
hsitait  suivre son impulsion, Termes assigeait Calvi, et, ne doutant
pas d'un prompt succs qui devancerait tous les secours, il avait renvoy
les galres franaises sur la cte de Provence; l'vnement fut tout
autre. L'tonnement des Gnois ne fut pas long, et, ce premier moment
pass, on ne perdit ni temps ni courage. Christophe Pallavicino arriva le
premier; il amena quelques renforts  la garnison de Calvi; il dfendit
la place avec valeur et intelligence, et donna le temps d'attendre de
plus grands secours. Augustin Spinola dbarqua ensuite avec trois mille
hommes (1554). Enfin Andr Doria, infatigable nonagnaire, vint prendre
le commandement suprme, conduisant avec lui huit mille fantassins et
cinq cents chevaux. Sur ce nombre deux mille hommes avaient t fournis
par le gouverneur de Milan, deux mille cinq cents par le duc de Florence;
la rpublique soudoyait le reste; Charles V avait promis de rembourser
la moiti de la dpense. Quinze vaisseaux et trente-six galres
composaient l'arme navale. Avant l'apparition de ces forces, celles de
Spinola avaient oblig Termes  abandonner le sige de Calvi. Dbarrass
du soin d'y accourir, Doria reconquit Bastia et entreprit de reprendre
San-Fiorenzo. L'attaque et la rsistance furent galement vives. L'arme
gnoise manquait de vivres; une pidmie la travailla. Elle fut elle-mme
en quelque sorte assige dans son camp. La flotte franaise revint se
montrer, mais elle n'osa pas se commettre avec les forces suprieures de
Doria. Celui-ci apprit  ses troupes  supporter les privations, 
surmonter les obstacles. Aprs trois mois, Orsini, qui commandait San-
Fiorenzo, ayant vu s'puiser toutes ses ressources, consentit  la
capitulation et ramena ses troupes en France. Doria avait refus de
comprendre les Corses dans le trait; c'taient pour lui des rebelles
que sa rpublique avait mis hors la loi. Les hommes de coeur qui taient
renferms dans la ville firent leur sortie les armes  la main; une
partie se fit jour  travers les rangs ennemis.

Les maladies et les combats avaient cot dix mille hommes  l'arme, 
la flotte et aux garnisons gnoises. Doria fut rappel pour le service de
Charles V; Termes, aid de Sampier, reprit alors ses avantages. On se fit
sur tous les points une guerre marque des deux cts par d'horribles
reprsailles. Vainement les administrateurs de Saint-George
s'apercevaient que la perte de tout ce qui dprissait dans l'le tombait
sur eux, que chaque incendie, par qui qu'il ft allum, ruinait un de
leurs contribuables et leur alinait un sujet; rien n'arrtait les
dvastateurs. Les succs furent longtemps partags. Les Gnois
remportrent quelques victoires, mais peu  peu la fortune les abandonna,
ils furent dfaits  Sainte-Marie de Pietralba. Ils ne purent tenir la
campagne, et bientt il ne leur resta que Calvi, Porto-Vecchio et Bastia.

A cette poque Termes et Sampier avaient quitt la Corse. Ils y taient
devenus ennemis dclars. Le premier, fait marchal de France, avait t
rappel pour commander l'arme franaise en Pimont. Sampier, qui avait
obtenu la patente de marchal de camp des troupes italiennes au service
de France, croyait garder le commandement suprme dans l'le, et c'est
probablement la jalousie de ce haut emploi qui l'avait brouill avec le
marchal. Mais sur les rapports et les plaintes de celui-ci, Sampier fut
mand  Paris, et Orsini fut en Corse le successeur de Termes.

(1555) Rien n'gale la misre  laquelle tait rduite en ce temps cette
le malheureuse expose aux ravages journaliers des gens de guerre des
deux partis. Les cultures avaient t interrompues; c'tait une anne de
disette. Pour comble de maux, le concours de tant de vicissitudes avait
renouvel l'esprit de faction si familier au pays. On distinguait les
blancs et les noirs, et cette distinction tait signale par les haines
et par les vengeances sanglantes. Orsini assigea Calvi. Doria, revenu
avec des forces nouvelles, tenta inutilement de jeter des secours dans la
place; mais  son tour, Dragut, qui avait ramen ses galres turques au
sige, livra d'inutiles assauts, choua de mme devant Bastia et repartit
mcontent. Cette assistance nuisit plus qu'elle ne servit aux Franais.
Tandis qu'ils accusaient les Turcs de vendre leur retraite aux Gnois,
les Corses mmes, confdrs avec les Franais, trouvaient impie et
odieuse l'alliance de ceux-ci avec les Turcs, dtestaient la barbarie de
ces infidles; ils massacraient tous ceux qu'on trouvait pars dans la
campagne; et cette impression s'emparant des esprits, les populations
des deux districts entiers dclarrent qu'ils renonaient  l'alliance
des Franais et retournrent solennellement  l'obissance de Saint-
George.

On renvoya Sampier dans l'le pour remdier  la dfection. Il fit
rtracter ces dclarations, mais ses succs ne furent pas de longue
dure. Jaloux d'Orsini comme il l'avait t de Termes, il apporta plus
d'lments de troubles que de moyens de rtablir les affaires de son
parti. On essaya avec son concours de surprendre Calvi; mais les Franais
d'Orsini et les Corses de Sampier furent battus. Ce dernier ne dut son
salut qu' la vitesse de son cheval. Les Gnois ds lors reprirent le
dessus.

Un armistice entre les puissances belligrantes prcda la paix de
Cateau-Cambrsis. Il ne suspendit que trs-imparfaitement les mouvements
qui agitaient la Corse; les dissensions parmi les insulaires ne firent
que redoubler. La hauteur et la violence de Sampier lui suscitaient des
antagonistes. Enfin la paix fit retirer (1557) l'arme franaise; le
trait restituait l'le aux Gnois2. Des commissaires de la rpublique
allrent reprendre possession, relever des ruines, calmer les esprits,
s'il se pouvait. Ils n'en prirent pas toujours les vrais chemins.
Malheureusement la guerre avait ruin Saint-George, et l'on crut avoir le
droit et la ncessit de tirer de la Corse quelque ressource pcuniaire.
On chercha des bases pour asseoir des impts Ainsi, on se pressa d'exiger
de tout propritaire une dclaration de ses biens et de leur valeur.
Cette inquisition fiscale alarma soudain toute l'le et fit clater de
nouveaux soulvements. Sampier tait toujours l. Il ne comptait
nullement se prvaloir de l'amnistie stipule  la paix; mais il
reconnut que sans des secours trangers il ne pourrait se maintenir en
armes contre les oppresseurs de sa patrie. Il se rfugia en France, et
Gnes pronona la confiscation des biens du fugitif.

Nous n'interromprons point le rcit de ses aventures et des affaires de
la Corse. Aprs la mort de Henri II, les minorits et les guerres civiles
ne favorisrent pas en France les projets de Sampier. Cependant Catherine
de Mdicis l'couta et lia une intrigue en sa faveur. Elle mnagea un
trait suivant lequel Philippe II et cd la Sardaigne  Antoine de
Bourbon, en indemnit du royaume de Navarre; il aurait accord son appui
pour joindre la Corse  la Sardaigne, et Sampier aurait t l'instrument
de la conqute; mais, pour excuter ce march, les secours que la reine
avait promis de prter ne se trouvaient pas; l'impatient Sampier se
charge d'en aller solliciter d'autres. Il part et se rend sur la cte
d'Afrique; il va rveiller l'avarice et l'avidit de Dragut. De l il
passe  Constantinople, afin d'obtenir de Soliman le consentement dont le
ras avait besoin pour prendre part  l'expdition projete. Vaine
esprance! la nouvelle de la mort imprvue d'Antoine de Bourbon vient
dtruire ces combinaisons.

De nouveaux malheurs attendaient Sampier dans son retour en France.
Vanina, dont son mari tait vain et jaloux, n'ayant pu le suivre dans son
voyage, il l'avait laisse  Marseille en chargeant ses amis de veiller
sur elle; des missaires de la rpublique avaient gagn un prtre de sa
maison instituteur de ses enfants. Par ses insinuations et en profitant
de la longue absence du mari, on effraya, on branla la constance de la
femme. Gnes lui tendait les bras, elle y serait reue avec honneur. Ds
qu'elle y serait rendue, tous ses biens confisqus lui seraient
restitus. Sampier, dont les esprances taient dsormais dtruites,
s'estimerait heureux de trouver sa paix faite et de n'avoir qu' la
ratifier. Vanina cda: on ignore si d'autres sductions se mlrent 
celle-ci. Quoi qu'il en soit, elle s'embarqua secrtement pour Gnes avec
son plus jeune fils, emportant les effets les plus prcieux qu'elle put
enlever de sa maison. Mais un des confidents du mari s'aperut de la
fuite assez  temps pour suivre et rejoindre sur la mer la malheureuse
femme; il l'arracha  ceux qui la conduisaient.

Quand Sampier fut revenu et qu'il eut connu par ses yeux toute la vrit,
il alla trouver sa femme que l'on avait garde  Aix, et, aprs un sombre
accueil, il la ramena sans autre dmonstration  Marseille, dans cette
maison qui, encore dpouille, rappelait si bien l'entreprise fatale de
Vanina. L, il lui annona froidement que l'offense tait irrmissible et
mortelle. Il la laissa trois jours  son agonie: c'est le terme que
l'usage d'Italie accorde aux condamns pour rconcilier leur me avec le
ciel. Ce dlai pass il reparut et demanda  sa victime, avec le mme
sang-froid, quel genre de mort elle avait choisi. Il n'y avait nulle
piti  attendre; elle voulut pour toute grce mourir des mains de son
mari, afin de sortir du monde sans qu'aucun autre homme que lui l'et
jamais touche. Il approuva cette dlicatesse, et il l'trangla.

(1564) Aprs cette cruelle excution il porta son dsespoir partout o il
crut susciter des ennemis  Gnes et des vengeurs  la Corse. Il implora
la France, les Mdicis, les Fieschi, les Fregose. Repouss de toutes
parts, odieux  tous pour le meurtre de Vanina, il se rejeta dans l'le,
tout proscrit qu'il tait;  peine il tait suivi d'une poigne de
partisans.

Une taxe de trois pour cent sur les proprits, une capitation d'une
livre par personne avaient t imposes par les Gnois. Si les mesures
prparatoires de ces impts avaient dj caus des troubles, la leve en
fit clater des rvoltes. Sampier en profita, il renouvela la guerre, et
il eut d'abord des succs. Il reut quelques secours de France. Alphonse,
son fils an, le rejoignit. Mais les Gnois eurent des renforts et
regagnrent du terrain. Les dvastations et les barbaries se rptrent
de tout ct. Un commandant gnois fait prisonnier fut donn  dvorer 
des chiens  peine plus froces que leurs matres.

(1567) La trahison ne manquait pas en compagnie des cruauts. La tte de
Sampier avait t mise  prix; il y avait beaucoup de prtendants pour
ce salaire, et des premiers taient les Ornano dont le meurtre de Vanina
justifiait les ressentiments, mais auxquels un motif plus vil n'tait pas
tranger, car, aprs s'tre vengs, ils ne ngligrent pas d'exiger la
rcompense promise. Sampier, vendu par eux et attendu dans une embuscade,
se vit perdu; son fils tait auprs de lui, mais la fuite de celui-ci
tait possible: le pre n'eut qu'une pense, celle d'ordonner au jeune
homme de se sauver et de se rserver pour la vengeance. Libre de cette
sollicitude, il se prcipita au milieu de ceux qui l'entouraient et se
fit tuer. Sa tte fut porte en triomphe  Ajaccio et des rjouissances
publiques clbrrent une si importante victoire.

Alphonse Ornano (le fils de Sampier ne fut connu que sous ce nom) se mit
 la tte des amis rests fidles  son pre et continua dans l'le la
guerre contre les Gnois. Mais, indpendamment de ces hostilits,
l'ancienne querelle des blancs et des noirs, devenue gnrale,
dsorganisait et partageait l'un et l'autre camp. Blancs ou noirs, ceux
qui taient soumis aux Gnois se ralliaient sans scrupule  ceux de leur
couleur de l'arme d'Ornano, s'il y avait une occasion de faire une
entreprise contre la couleur oppose. Ce fut une puissante diversion. Un
gouverneur gnois trs-habile et trs-prudent, George Doria, sut en
profiter pour ramener  la rpublique les chefs et une grande partie des
populations mmes. En mme temps la France, perdant l'esprance et mme
le dsir de rentrer en possession de l'le, cessa de donner  Ornano les
secours qui l'avaient soutenu. Les principaux personnages du pays avaient
trait avec Doria. Alphonse se laissa induire  faire aussi son trait;
il consentit  se retirer en France. Ses partisans furent autoriss  l'y
suivre, sans tre soumis  aucune confiscation: la libert de rentrer
dans leur patrie leur tait rserve pour huit ans. Une amnistie gnrale
tait prononce. Ce fut la fin de cette longue guerre. Une ambassade
solennelle fut envoye  Gnes pour y porter la soumission en apparence
unanime des Corses. George Doria fut rcompens avec munificence.

Quatre ans aprs, Ornano se prsenta au snat de Gnes avec une mission
de Charles IX. Avant de l'exposer il fit, dit-on, une sorte d'excuse pour
le pass, et en demanda le pardon dans la forme la plus soumise. Sa
commission fut ensuite coute. Le roi de France dsirait former pour son
service un rgiment de 800 Corses. Ornano obtint la permission d'envoyer
des officiers pour faire ces enrlements, mais il ne lui fut pas permis
de mettre le pied dans l'le. Cette opration heureusement termine, il
repartit pour la France, emportant des prsents dont la rpublique voulut
l'honorer. C'est ce mme Ornano qui fut depuis marchal de France, ainsi
que Jean-Baptiste son fils, en qui finit sa race.


CHAPITRE III.
Dcadence, perte de Scio. - J.-B. Lercaro perscut.

La guerre de Corse remplit presque seule l'histoire de Gnes pendant
vingt ans. Nous avons  raconter peu de faits laisss en arrire; mais ce
qu'il faut signaler, ce sont les symptmes d'puisement et de dcadence
dus  une lutte si longue. Cette querelle imprvue avait commenc au
milieu de la prosprit; l'opulence, il est vrai, n'tait plus que dans
l'accumulation des anciennes richesses, car l'antique commerce avait
dclin; mais les capitaux des grandes maisons, par cela mme qu'ils
avaient moins d'emploi dans les entreprises mercantiles et maritimes, se
rpandaient encore avec tout le luxe de la magnificence et secondaient
les prtentions hautaines de cette aristocratie politique qui avait
affermi ses bases. L'anne (1551) de la rvolte de Corse tait celle o
s'tait dessine cette rue magnifique de douze palais, cette rue Neuve
qui suffirait  Gnes pour tre nomme la Superbe. Douze nobles en
jetrent les fondements et s'levrent ainsi des demeures dont plus d'un
souverain dut envier la magnificence. L furent mis  l'oeuvre, l
prodigurent leurs chefs-d'oeuvre tous les arts d'un sicle fameux par le
concours des grands talents, et par le caractre de grandeur imprim 
ses ouvrages alli aux dlicatesses du got. L, les riches tissus de
soie des manufactures gnoises rivalisrent pour les dcorations de ces
palais avec les clbres tapis des Flamands. Ainsi Gnes brillait  cette
poque. Quelques annes aprs tout tait chang. Des impts nouveaux
surchargrent le commerce (1555). L'abord des marchandises qui venaient
de la Lombardie et du Pimont, franc autrefois, fut soumis  des droits.
On prleva quatre pour cent sur le prix des ventes. Un peu aprs (1556),
la maison de Saint-George, ne pouvant plus soutenir le fardeau de la
guerre, rtrocda  la rpublique et cette malheureuse possession de la
Corse et ses autres domaines. Sur la mer les Franais ne mnageaient pas
le commerce (1558). Les hostilits des puissances belligrantes, la
prsence de leurs flottes sur les ctes, surtout celles des corsaires
turcs attirs par leurs allis, taient toute sret  la navigation et
rduisaient les armateurs  une inaction force.

Alors on s'aperut douloureusement de tout ce qu'on avait perdu au
Levant, de tout ce qui manquait pour remplacer les colonies dtruites de
Pra et de Caffa. On ne savait peut-tre pas encore qu'indpendamment de
leur perte c'est le commerce mme qui avait chang de place, et qu'en
retournant en Orient on ne le retrouverait plus o on l'avait laiss. Il
avait pris la route du cap de Bonne-Esprance; le Gnois de Cogoleto
avait contribu  son dplacement en lui ouvrant l'Amrique. Les Gnois
n'avaient part  ce commerce que de la seconde main, comme prteurs de
capitaux  l'Espagne; et ce qui enrichissait quelques privilgis ne se
rpartissait plus sur tous. Ils n'taient plus, comme autrefois ils
l'avaient t avec les Vnitiens, les dispensateurs du monopole des
jouissances du luxe asiatique en Europe. Regrettant ce qui s'tait perdu,
le sentiment du malaise leur inspira la tentative d'en recouvrer quelques
fruits. Aprs de longues dlibrations on essaya de ngocier un trait 
Constantinople, d'obtenir la permission d'y rtablir le commerce aux
mmes conditions que les Vnitiens y avaient reprises. Il fallut d'abord
faire agrer ce projet  l'Espagne qui, en guerre avec le Turc,
n'approuvait pas ce rapprochement. L'obstacle surmont, on fit intervenir
les Giustiniani de Scio qui avaient  Constantinople des habitudes et des
protections. Ils obtinrent qu'une ambassade gnoise serait admise; un
trait mme fut rdig;  Gnes on se hta de le signer, de Franchi fut
envoy comme ambassadeur, avec Grillo pour baile rsidant. Leur rception
fut flatteuse: ce qui restait de familles gnoises de Pra ou de celles
des relgus transports de Caffa vinrent au-devant d'eux; les ministres
de Soliman les admirent avec bienveillance; ils eurent en don des chevaux;
on leur envoya des pelisses d'honneur. La prochaine audience du sultan
leur fut annonce; cependant elle se diffrait sans cesse. Bientt ils
apprirent que non-seulement les Vnitiens avaient manoeuvr contre la
ratification de leur trait, mais que le ministre de France y avait mis
une opposition formelle. Les Gnois furent dnoncs  la Porte comme les
auxiliaires de l'ennemi commun et les suivants de cet Andr Doria dont
les Turcs avaient prouv tant d'affronts sur la mer. Sous ces raisons de
politique et de guerre se dguisait la jalousie mercantile. Les Gnois
furent conduits: le sultan leur fit dclarer qu'il n'admettrait 
trafiquer dans ses tats que les amis de ses amis et les ennemis de ses
ennemis.

Cette contrarit fut sensible, elle arrivait pendant des annes
malheureuses de disette et de souffrances: la dtresse atteignait un
grand nombre de familles, et enfin, pour comble de disgrce, peu aprs
prit la colonie de Scio.

Mahomet II, en entrant  Constantinople, n'avait pas immdiatement
dpossd tous les Gnois des seigneuries qu'ils tenaient ou des colonies
qu'ils avaient formes. Il s'tait content de les soumettre  lui payer
tribut; ainsi taient les Gatilusio qui conservaient la seigneurie de
Lesbos: seulement on faisait acheter au fils le droit de succder au
pre dcd1. De mme Scio restait en la possession des Giustiniani.
Cette famille avait continu d'y prosprer et d'y multiplier, mme aprs
la prise de Constantinople et la perte des autres tablissements latins.
Un tribut de dix mille onces d'or leur conservait assez de scurit, de
libert mme2.

Cette le avait une population de vingt-cinq mille habitants grecs ou
gnois. Ces derniers taient renouvels presque continuellement par le
mouvement naturel du commerce journalier: c'tait pour la mtropole un
march, et, pour ses navigateurs aventuriers, un dernier point d'appui.
Les guerres civiles avaient contribu  peupler l'le. Les familles qui
cherchaient le repos hors de Gnes l'avaient trouv dans ce pays paisible
et fertile. On sait qu'il produit le mastic; on n'avait pas encore
appris  suppler cette production dans les arts, et elle tait d'un
grand revenu. Cette ressource et les droits de douane perus dans l'le
rendaient annuellement 120,000 cus d'or. On en prlevait les dpenses de
l'administration; le reste tait distribu aux Giustiniani  raison du
nombre d'actions possdes par chacun.

Seule catholique dans ces rgions, cette population tait passionne pour
sa foi; l'le tait pleine d'glises et de monastres; des missionnaires
en sortaient, et le proslytisme n'tait pas toujours rgl par la
prudence. Scio tait d'ailleurs le refuge de tous les chrtiens qui
russissaient  s'chapper d'esclavage ou que les navigateurs de l'le
pouvaient drober  leurs matres. On les cachait, on les renvoyait
dguiss en Europe. Il y avait une magistrature expressment institue
pour ce soin pieux, mais dangereux. Les Turcs s'en taient souvent
plaints avec menace.

Soliman, comme l'on sait, choua au sige de Malte; il en conut une
grande colre contre les chrtiens de Scio qu'il souponna d'avoir pi
et divulgu ses prparatifs. Une circonstance fcheuse vint faire
renouveler l'accusation de connivence dans l'vasion des captifs. Un
prisonnier de marque, Espagnol, du sang et du nom des Tolde, duquel on
attendait une riche ranon, s'chappa par Scio et fut sauv. Ds lors le
sultan rsolut la ruine de la colonie. Sans manifester ce dessein, le
capitan-pacha croisa dans les environs avec 120 galres (1565). Le snat
de Scio le fit complimenter, suivant l'usage, et l'invita  prendre du
repos dans le port. Il y condescendit, et l il appela sur sa galre les
principaux de l'le, sous prtexte de les entretenir d'une affaire
importante. Pendant cette confrence amicale, dix mille janissaires
dbarquaient; la ville tait surprise; au signal qui dirigeait ces
mouvements, l'amiral, changeant de manire envers ses htes, leur annona
qu'ils avaient attir le courroux de Soliman, les fit enchaner et les
envoya  Constantinople; de l ils furent dports  Caffa. Le pacha fit
ensuite rechercher dans Scio tout ce qui portait le nom de Giustiniani;
il les tint squestrs et demanda au sultan ce qu'il devait faire de ces
prisonniers. La rponse l'autorisa  en disposer suivant sa prudence, 
les chasser ou  les retenir  son choix. Il en profita pour en tirer un
grand profit: il vendit aux uns la permission de rester, aux autres la
libert de partir; quelques-uns devinrent sujets du matre qui les avait
conquis. Un grand nombre allrent s'tablir  Gnes,  Rome, en France;
il en passa jusqu'aux Indes. Charles IX, aprs quelques annes, obtint
pour les exils dports  Caffa la facult de rentrer dans l'le et d'y
conserver l'exercice de leur religion. Les traditions de la famille
honorent la mmoire de dix-huit enfants mis au srail, circoncis par
force et souffrant le martyre plutt que de renier la foi de leurs nobles
anctres.

C'tait un nouveau dsastre pour Gnes, un nouveau sujet de
dcouragement. Tous les ressorts du gouvernement taient affaiblis, les
mcontentements se multipliaient et il se prparait une grande crise.
Avant d'en parler, quelques traits suffiront pour montrer comment l'ordre
rgnait et quelles taient les dispositions  la concorde.

Dans une des priodes de la guerre de Corse deux commandants qui y
avaient t envoys furent rappels et remplacs avant le terme ordinaire
(1556). Sensible  cet affront, l'un d'eux, Greghetto Giustiniani,
l'attribua  la haine et au crdit de Nicolas Pallavicino. Il ne balana
pas  le faire assassiner. Un de ses frres et son lieutenant lui
prtrent la main et poignardrent Pallavicino dans une glise ou il
faisait tranquillement ses prires. Ils se mirent en sret et l'on
procda vainement contre eux.

(1565) Un plus grand vnement se passa bientt aprs; J.-B. Lercaro
avait t doge: homme de grands talents, il s'tait fait des ennemis et
des envieux. Dans ces temps dj malheureux, il n'en avait pas moins cru
devoir dployer dans son rang suprme une extrme magnificence; elle
blessait ses prdcesseurs et gnait ceux qui aspiraient  lui succder;
elle contrastait avec la misre publique. Cet clat mme, lui donnant du
relief aux yeux des trangers, avait attir  Lercaro les visites et la
familiarit des princes d'Italie et des ministres les plus influents. Ils
venaient prendre part  ses ftes, jouir de sa noble hospitalit. Ce fut
un grief de plus pour ses mules et un nouveau sujet de soupons
politiques. Avant la fin de son rgne de deux ans on annonait qu' la
sortie de sa charge il n'chapperait pas  un rigoureux syndicat. Ses
ennemis tinrent parole, acharnes  le traiter comme on avait trait de
Fornari. Les magistrats suprmes (suprmes syndicateurs), chargs de
procder au syndicat, devaient appeler  cette enqute par des
publications quiconque aurait  dnoncer des malversations ou  porter
des plaintes. Personne ne se prsenta contre Lercaro; mais le dlai
lgal expir, la sentence ne fut pas rendue malgr l'usage; et d'office
les suprmes procdrent  la recherche minutieuse et partiale de la
conduite de l'ex-doge. Enfin, de cette longue information sortit une
sentence rendue  la majorit de trois voix contre deux, qui, sans
spcifier aucun fait, dclara que Lercaro n'avait pas t irrprhensible
dans l'exercice de sa charge, dclaration qui le privait de la
snatorerie perptuelle dvolue aux ex doges irrprochables. Cette
svrit envers un personnage si illustre, cet affront qui ne semblait
pas mrit, mit Gnes en moi. Lercaro se droba d'abord aux
dmonstrations de ses amis mcontents et de ses nombreux partisans. Il se
retira aux champs et parut rsign; mais plus tard d'autres conseils
prvalurent sur lui, on l'engagea  dclarer qu'il appelait au snat de
la sentence des suprmes. Dcid  soutenir ce recours, il s'adonna tout
entier  cette triste affaire. On doutait, dans le silence des lois
existantes, si les collges avaient l'autorit de revoir les sentences
portes par les suprmes. L'incertitude du droit et les intrigues
prolongrent la discussion; le temps et la force d'inertie ont toujours
t  Gnes le remde favori dans les cas embarrassants.

Au milieu de ces lenteurs qui ressemblaient  un dni de justice, Lercaro
allait sollicitant ses juges de porte en porte. Il se prsenta chez
Augustin Pinelli, snateur perptuel et ancien doge; celui-ci tait
dfavorablement dispos, il reut mal ou plutt il conduisit rudement le
visiteur, en lui disant qu'au palais public on donnait audience, mais que
la maison du particulier n'est pas pour les plaideurs et pour les
importuns. Lercaro avait un fils bouillant et imprudent. Malgr le
silence que le pre avait eu la modration de garder, le jeune homme
apprit ce nouvel outrage et se crut tout permis pour en tirer vengeance.
Un esclave fut apost et tira un coup d'arquebuse sur Pinelli; deux
snateurs  la fois coururent risque d'tre atteints par le coup, mais
ils n'en furent pas blesss. Lercaro, en apprenant cette fatale
tentative, en reconnut le vrai coupable; il conjura son fils de prendre
la fuite  l'instant. Le jeune homme, qui croyait n'avoir aucun indice
contre lui, nia avec tant d'assurance qu'il tranquillisa son pre; mais
bientt souponn, convaincu, enfin confessant son crime, il fut envoy 
l'chafaud. Vainement le pre offrit au gouvernement sa fortune entire
pour racheter le malheureux. On tenta de l'impliquer lui-mme dans le
complot de l'assassinat. On exigea qu'il fournt vingt-cinq cautions de
2,000 cus pour garantir qu'il ne quitterait pas la ville. Il se droba
cependant  un sjour si funeste. Pass en Espagne, les consolations lui
furent prodigues. Philippe voulait l'attacher  sa cour par des emplois
considrables, il s'en excusa. Ses amis de Gnes lui ayant fait savoir
que son innocence y tait pleinement reconnue, il y rentra et vcut
tranquille hors des affaires. Dans les dissensions qui s'levrent
quelques annes aprs, la faction mcontente qui voulait l'attirer  son
parti offrit de lui faire rendre sa place de snateur perptuel, il
refusa et adhra au parti oppos, quoique ses perscuteurs y abondassent.
Il s'y distingua par sa fermet et par son attachement  la patrie. Il
s'obstina  refuser toute charge, toute rparation de ce qu'il avait
souffert; seulement il prit soin de faire insrer dans la rdaction des
lois nouvelles qu' l'avenir les sentences de syndicat manes des
suprmes seraient susceptibles d'appel devant le consiglietto.


CHAPITRE IV.
Dissensions entre les deux portiques. - Gnalogie des Lomellini. -Le
peuple prend part  la querelle. - Carbone et Coronato. - Prise d'armes.
- Le garibetto aboli tumultuairement. - Le gouvernement abandonn au
portique Saint-Pierre.

(1560) Andr Doria, avant la fin de la guerre de Corse, tait mort  95
ans, combl d'honneurs. Il avait eu pour hritier Jean-Andr Doria.
Aussitt que ce fils de Gianettino, enfant  la mort de son pre, tait
sorti de l'adolescence, l'amiral concentrant toutes ses esprances sur
lui, avait fait de ce jeune homme son lve, son lieutenant; bientt il
avait obtenu de lui rsigner les titres et les commandements qu'il tenait
du roi d'Espagne. Dans une expdition contre Tripoli, ordonne par
Philippe II, qui avait succd  son pre, Jean-Andr commandait les
flottes; mais le duc de Medina-Coeli, qui y prsidait en chef, mprisa
les conseils du jeune amiral. La perte de 30 galres, de 14 vaisseaux, de
18 mille hommes, tus, noys ou prisonniers, fut le fruit de son
imprudence. Andr crut avoir perdu son hritier dans cette fatale
journe. Cependant Jean-Andr avait pu effectuer sa retraite; au milieu
du dsastre il avait encore recueilli et sauv le chef espagnol. Mais le
bruit de sa mort, le sentiment douloureux d'une telle dfaite des
chrtiens, d'un tel triomphe pour la marine des Ottomans, et le spectacle
du deuil des familles de Gnes avaient mortellement frapp le vieux
Doria, il ne put rsister  ce coup.

Jean-Andr, puissant au dehors, riche et accrdit au dedans, dans la
force de l'ge, se trouva le premier personnage de la rpublique et prit
sa place  la tte de l'aristocratie avec moins de retenue et de
popularit que son oncle; l'un s'tait fait grand par son mrite et par
ses services, l'autre tait n au milieu des grandeurs et des prosprits;
avec cette seule diffrence, deux hommes dans une mme fortune seraient
toujours dissemblables. Employ en ce temps au service du roi d'Espagne,
il ne parut pas d'abord sur la scne dans sa patrie; mais, de loin comme
de prs, il ne cessa d'tre regard comme le chef de la vieille noblesse,
comme son appui,  raison de ses adhrences avec la puissance espagnole.
Enfin son retour  Gnes fit promptement changer la discorde en un tat
de guerre.

Incontestablement l'union de 1528 avait eu de bons effets; elle avait
cr une rpublique stable et un vritable gouvernement. Ce grand corps
de noblesse formait une masse solide, et forte, et quelque htrognes
qu'en fussent les lments, ses membres se sentaient un lien commun de
domination et d'orgueil. Mais l'ingalit des fortunes et le penchant 
l'oligarchie qui en rsulte trop naturellement rompirent l'galit que
Doria avait cru fonder parmi les nobles. Tout ce qui promettait la
concorde s'altra et tourna en aigreur. C'tait aux nobles des anciennes
maisons qu'appartenaient les fiefs et les grandes affaires de finance
dans les tats du roi d'Espagne; ils en avaient redoubl  la fois
d'opulence et de prtentions hautaines. Trente familles intimement unies
entre elles par les intrts de leur immense fortune, et n'admettant
aucun autre noble  leur alliance, entendaient compter seules pour la
rpublique tout entire. Le garibetto de Doria promettait de concentrer
peu  peu la conduite des affaires en substituant les choix d'une
minorit d'lite  ceux du sort, et par consquent aux chances qui
avaient profit jusque-l au parti du plus grand nombre. L'ostentation de
la richesse, l'affectation de vivre en princes au milieu de ceux qui se
prtendaient leurs gaux, faisaient partie de cette politique superbe;
elle blessait l'amour-propre des autres nobles, excitait la jalousie des
bourgeois et mme du peuple.

Ces sentiments clatrent de bonne heure; des pamphlets se publirent
capables d'influencer l'opinion et les passions jalouses. Il nous reste
de ces tentatives un document singulier. Hubert Foglietta, qui depuis a
crit en latin lgant une histoire de Gnes o rien ne dnote
l'opposition au gouvernement, une histoire qu' sa mort sa famille ne
craignit pas de ddier  Jean-Andr Doria, crivit dans sa jeunesse une
satire violente contre le gouvernement qu'Andr Doria avait impos  son
pays. Ce trait italien fut publi  Rome (1559) sous ce titre: Della
republica di Genova, et il valut  l'auteur une sentence de bannissement.
C'est un dialogue suppos entre deux Gnois, l'un fix par son commerce 
Anvers, et curieux des vnements de la patrie, l'autre qui s'est exil
de Gnes par dgot de ce qui s'y passe. C'est le plaidoyer des anoblis
(Foglietta appartenait  cette classe) contre les anciens nobles. C'est
une invective contre la loi du garibetto et contre le vieux Doria qui
vivait encore. C'est le manifeste anticip du portique de Saint-Pierre
dans le soulvement que nous allons raconter.

Suivant Foglietta, le nom de noble n'tait pas la dsignation d'une
caste. Il tait attach ds les plus anciens temps aux magistratures; et
ceux qui les exeraient le portaient ou le ddaignaient,  leur volont.
La constitution de 1528 en appelant nobles les populaires,  qui le
gouvernement appartenait de droit, ne leur avait donc rien accord. C'est
pour les anciens nobles qu'elle avait t un bienfait gratuit,
puisqu'elle leur avait octroy la participation au pouvoir d'o ils
avaient t si souvent repousss, et surtout l'accs  la dignit de doge
dont ils taient jusque-l si explicitement exclus. Mais cette loi n'a
pas fait deux noblesses, deux portiques: elle n'a point crit que les
charges se partageraient par moiti, qu'on fera alternativement un doge
ancien noble et un nouveau. Ce sont l des usurpations trs-opposes 
l'esprit de la loi,  l'galit qu'elle proclame. La tentative pour
empcher la nomination du doge de Fornari fut une vritable rvolte. Mais
on a plus os: la loi du garibetto dfigure la constitution en
transportant  une minorit factice les droits que la chance
incorruptible du sort rpartissait sur tous: c'est Doria qui l'a voulu
ainsi. C'est un grand citoyen; il a fait beaucoup de choses louables;
il a dlivr Gnes des Franais, il a coopr  l'union, bien qu'il en
mrite moins la louange qu'Octavien Fregose, qui l'a voulue avant lui. Au
reste, s'il a bien servi, il a t bien rcompens, et il y aurait 
savoir s'il n'a pas eu la pense secrte de laisser un hritier en
situation d'opprimer la libert, d'asservir le pays. S'il veut dmentir
ce soupon, il le peut. Il suffit qu'il donne ou qu'il vende  Gnes
cette flotte menaante de galres qu'un citoyen ne doit ni possder, ni
armer d'une force trangre au sein d'une rpublique.

Tel tait cet crit; et tels taient les sentiments qui se nourrissaient
dans les coeurs et qui tentaient sans cesse de faire explosion. Aprs de
longues plaintes les nobles de Saint-Pierre commencrent  tenir des
assembles secrtes et bientt publiques. L, on dclara insupportable et
d'ailleurs illgale la rforme dite du garibetto: on s'occupa de la
faire annuler pour retourner aux lois impartiales et fondamentales de
1528. Mais l'oeuvre tait difficile, si l'on voulait rester dans les voies
de la lgalit. Cette loi oppressive donnait la prpondrance  la
faction intresse  son maintien, et vainement ses opposants taient les
plus nombreux. Si l'on prenait un parti violent, l'intervention espagnole
serait sans contredit invoque, et sous ce prtexte on pouvait perdre
l'tat et l'indpendance. Enfin on trouvait dans le peuple assez de
dispositions favorables; mais le remde pouvait tre aussi dangereux que
le mal, et il ne convenait pas  des nobles,  ceux du moins qui
prtendaient  la consistance d'une aristocratie nouvelle, de dchaner
la dmocratie pour se dlivrer des oligarques.

Tandis que, d'accord sur la ncessit de provoquer une rparation, on
balanait sur la marche  suivre, une occasion d'clater fut fournie par
l'autre parti. La facult donne ou l'obligation impose aux nouveaux
nobles de se faire Doria, Spinola, Lomellino,  leur choix, tait une
innovation malheureuse qui blessait l'orgueil des propritaires de ces
beaux noms, et qui, parmi les modernes acqureurs, ne flattait que le
vulgaire. La loi n'admettant pas qu'il pt y avoir  la fois deux
snateurs de la mme famille, et tous ceux qui portaient un mme nom
tant censs n'en faire qu'une, chaque agrg qui devenait snateur
excluait du snat tous les vrais; propritaires du nom qu'il avait pris.
Enfin, cette usurpation menaait d'amener la confusion parmi les intrts
patrimoniaux. Dans ces familles o d'anciens fidicommis donnaient lieu 
des distributions de dots aux filles, de pensions aux descendants des
fondateurs, on commenait  se plaindre de l'intrusion de quelques
nouveaux venus. Si quarante ans avaient suffi pour donner naissance 
l'incertitude des origines et aux abus, que n'avait-on pas  attendre 
mesure qu'un plus long temps confondrait les races mles sous un mme
nom? Toutes les grandes maisons s'empressrent de dresser leurs
gnalogies fondes sur des documents plus ou moins dignes de foi.

La trs-antique famille Lomellino, divise en un grand nombre de branches
dont la filiation ne pouvait s'tablir sans difficult, prtendit (1572)
avoir un intrt pressant de procder au recensement de ses vritables
membres. La premire elle prsenta son arbre gnalogique 
l'approbation, afin que cette sanction constatt les droits reconnus, et
exclt ultrieurement toute prtention subreptice. Mais des oppositions
se manifestrent. La vracit de la gnalogie fut attaque, et surtout
les agrgs de l'albergo Lomellino protestrent contre un document qui
les sparait de la noble famille dont ils avaient lgalement acquis le
nom. Tout le parti de Saint-Pierre prit part  la querelle; cet intrt,
devenu principal et absorbant tous les autres, fit suspendre les affaires
publiques. Ainsi il en arrivait frquemment, lorsque deux factions
compactes se heurtaient dans ce snat o elles possdaient par
institution un nombre gal de suffrages; toute proposition y devenant
affaire dparti, il n'y avait plus de rsolution possible. Un singulier
exemple en survint et ajouta beaucoup  l'animosit. Le fils d'un nouveau
noble agrg, Pallavicini, charg de dettes, s'tait rfugi en Espagne.
Ses cranciers, nobles gnois, l'y poursuivirent et l'y firent
incarcrer. Il rclama le privilge de la noblesse qui, chez les
Espagnols, dispensait de la dtention pour dettes civiles. Pour justifier
sa qualit, il fit rclamer auprs du snat de Gnes une dclaration qui
le reconnt pour noble, fils de noble et pour Pallavicino. Ses puissants
cranciers intervinrent; ils exigeaient que le certificat nont que la
noblesse et le nom ne remontaient qu' 1528. Ainsi le dbiteur n'tant
dclar que fils d'anobli, ils espraient que les tribunaux espagnols ne
le feraient pas jouir du privilge des nobles de race. On se divisa avec
opinitret et acharnement sur la teneur du document requis, et jamais le
snat ne put parvenir  s'accorder pour le dlivrer ou pour le refuser.

Les Lomellini, ne pouvant faire approuver leur gnalogie au snat,
l'avaient porte devant le juge civil; les adversaires se soulevrent
contre cette tentative et firent revenir l'affaire au snat. L, aprs de
longues intrigues, des commissaires proposrent enfin certaines
corrections et une approbation conditionnelle, moyen terme qui ne
satisfaisait ni les parties ni la justice, mais qui avait pour but
d'touffer une occasion de troubles. Les snateurs du portique Saint-Luc
ajournrent tant qu'ils purent la conclusion, dans l'esprance d'obtenir
un meilleur parti; et si le snat se runit enfin pour adopter cette
sorte de sentence arbitrale, le motif dterminant fut une requte
menaante porte au nom du peuple, avec l'adhsion des nobles de Saint-
Pierre qui, sur un bruit rpandu de l'approche des Espagnols, offraient
leur appui contre les offenses trangres, mais demandaient que le
gouvernement tablit la paix au dedans.

C'tait un parti pris au portique de Saint-Pierre de heurter en tout les
nobles de Saint-Luc. Le temps tait venu d'lire deux nouveaux snateurs,
un de chaque portique, suivant les conventions reues. On avait toujours
prsent les premiers les candidats anciens nobles, et le lendemain ceux
pour la place rserve aux nouveaux. Cette anne, on annona publiquement
l'intention de refuser la priorit au snateur de Saint-Luc. La majorit
y parvint en effet. Ce n'tait l qu'une affaire de prsance; mais
c'tait aussi un dfi et une preuve de ce que les hommes de Saint-Pierre
avaient acquis de force. Le snat, toujours flottant, ordonna peu aprs
que l'ordre des lections entre les deux portiques serait rgl par le
sort, et que les deux snateurs lus ne pourraient tre installs qu'en
mme jour1.

La querelle s'ajournait jusqu' la prochaine nomination d'un doge, et l,
les manoeuvres devaient tre plus animes. On ne craignait pas pour cette
fois que la majorit rompt l'ancien accord sur la succession alternative
des deux portiques. La nomination revenait bien  celui de Saint-Pierre.
Mais le choix du premier magistrat de la rpublique parmi les candidats
de ce portique tait d'importance pour l'un et l'autre parti. Les uns,
obligs de choisir parmi leurs adversaires, voulaient prendre l'homme le
plus modr dans sa couleur: les autres portrent  dessein le plus
ardent de la faction.

Les intrigues se multiplirent  chaque degr de cette lection
complique. Elle trana tellement en longueur et excita tant de
mouvements dans la ville que les deux collges crurent pouvoir et devoir
enjoindre aux lecteurs spciaux, dont les prsentations devaient
complter la liste des candidats, de terminer leur opration  une heure
dtermine. Ce dcret accrut la complication; il ne manqua pas de donner
lieu  des protestations comme tant illgal et attentatoire  la libert
des suffrages. Cependant Jacques Durazzo fut enfin lu, et ce choix
rencontra assez d'assentiment2. Mais le cours des dissensions n'en fut
pas arrt. Des offres de mdiation venues d'Espagne y donnrent plutt
de nouveaux aliments.

Jean-Andr Doria avait fait  Gnes d'abord une courte apparition, et il
s'tait flatt que le poids de ses remontrances suffirait pour rtablir
la concorde. Il avait appel  lui les principaux nobles de Saint-Pierre.
Il leur avait reprsent le danger que leurs prtentions trop
orgueilleuses faisaient courir  l'indpendance gnoise, toujours menace
par l'ambition des trangers. Mais cette tentative n'eut d'autre effet
que de le faire considrer comme un ennemi irrconciliable des droits et
des intrts de ceux qu'il avait ainsi admonests. Revenu peu aprs
(1574) avec une flotte de galres; sa prsence donna le signal aux nobles
de Saint-Luc, qui se virent appuys par lui et par les forces espagnoles
dont il disposait. Ils se htrent d'appeler dans la ville des hommes de
leurs fiefs et de leurs campagnes. Aussitt ceux de Saint-Pierre se
constiturent en tat rgulier de dfense, ils attirrent  eux le peuple
en lui montrant de quels sicaires les anciens nobles avaient rempli la
ville et quel pillage menaait les magasins et les boutiques. Enfin,
chaque portique adopta une organisation politique et militaire; ils
nommrent des dputs ou commissaires pour diriger les affaires de la
faction; ceux de Saint-Luc souscrivent pour une contribution de 600
mille cus d'or. Jean-Andr fut  la tte de leur conseil. Bientt les
deux commissions dominrent  l'envi dans le snat, dont les membres
n'osaient plus suivre d'autre impulsion. On proclama bien l'ordre de
congdier les stipendiaires trangers, la dfense de paratre en armes,
la dfense de tenir des conciliabules: tous ces efforts furent vains.

Un lment de plus compliqua bientt la situation. Les plbiens et
jusqu'aux artisans, profitant de la discorde des nobles, vinrent former
ou renouveler des prtentions hardies en les appuyant par des dmarches
turbulentes, tiers parti nombreux et fort, et d'autant plus redoutable
pour la tranquillit publique, que sa masse agissait avec tout son poids
suivant les vives impulsions du moment et avec des intentions diverses.
Le marchand et l'artisan, le riche et le proltaire avaient au fond des
esprances secrtes qui eussent t inconciliables entre elles et avec
lesquelles nul parti n'aurait su comment transiger.

Tant qu'on avait combattu d'intrigues dans l'intrieur du snat et des
conseils, le directeur de cette guerre de chicane dans le parti de Saint-
Pierre avait t Mathieu Senarega, ci-devant secrtaire d'tat, qui avait
dirig le gouvernement sous plusieurs doges; mais, brouill avec l'un
d'eux, noble de Saint-Luc, il avait perdu son emploi, et le ressentiment
l'avait attach au parti contraire; connaissant tous les ressorts de
l'tat et les points vulnrables de la faction aristocratique, il avait
appris aux opposants  se saisir de leurs avantages. Mais quand on en
vint  d'autres armes pour soutenir les prtentions rciproques, surtout
quand le peuple parut s'mouvoir pour prendre sa part dans une querelle
o le sang allait couler, d'autres hommes, d'autres conducteurs vinrent
s'emparer de l'influence qui devait dsormais agiter toutes ces masses.

Thomas Carbone, alors snateur, n dans l'obscurit et sans fortune,
avait t admis  la noblesse par le patronage d'un Spinola. Il n'en
tait pas moins devenu l'irrconciliable adversaire des anciens nobles.
Rpublicain fanatique, l'austrit de sa vie, la pauvret volontaire dont
il se faisait gloire, la rudesse farouche qui lui valait une rputation
populaire de haute probit et qui le faisait comparer  Caton,
l'accrditaient dans son parti et dans le peuple.

Barthlemy Coronato partageait ce crdit et en usait avec des formes
diffrentes. Celui-ci noble de Saint-Pierre, alli par sa mre aux
grandes familles de Saint-Luc, voyait au del de la querelle des deux
portiques. Il s'appuyait sur le peuple, il cherchait avec adresse  s'en
tablir le tribun,  s'emparer de l'opinion, des volonts, et enfin des
forces populaires. Tandis qu'il paraissait occup de l'intrt de son
parti, son but secret tait de ne travailler que pour lui-mme.

(1575) Toutes les dmarches du peuple dans cette occasion passrent pour
inspires par Coronato. La premire fut la prsentation au snat d'une
ptition violente par laquelle les plbiens requraient que le livre
d'or leur ft ouvert pour de nombreuses inscriptions  la noblesse. Ces
ptitionnaires ne se doutaient pas qu'en leur suggrant cette prtention,
on ne voulait qu'exciter du trouble et nullement complaire  leur
ambition. On comptait intimider le snat: cependant il donna l'ordre de
poursuivre ces solliciteurs factieux; on fit disparatre l'original de
la requte qui tait par trop insolente; mais en d'autres termes la
demande fut ritre et reparut trs-frquemment. Tel tait donc l'tat
apparent du pays: les anciens nobles voulaient consolider leurs
prrogatives; ils voulaient du moins prendre des garanties pour n'avoir
plus  craindre de perdre cette moiti des charges qu'ils possdaient et
qu'on semblait prt  leur ravir. Les nouveaux nobles voulaient la
rvocation du garibetto qui leur tait l'influence du nombre. Les
populaires voulaient tre nobles  leur tour. Ainsi les questions taient
poses pour le moment, et elles n'embrassaient pas encore tous les
intrts en mouvement.

L'alliance des populaires avec le portique de Saint-Pierre avait ses
difficults. L aussi taient les fierts et les ddains, et l'union 
peine tablie pensa se rompre. Les nobles de Saint-Luc bien avertis
intrigurent pour profiter de cette disposition; ils se hasardrent 
faire esprer leur appui pour l'inscription de trois cents nouveaux
nobles; mais ils ne tinrent pas parole. Les populaires, certains de ne
rien obtenir par cette voie, resserrrent leurs liens avec le portique
Saint-Pierre, et des dmonstrations turbulentes ne tardrent pas 
signaler cette coalition.

L'arme de la religion, si puissante  Gnes, fut elle-mme manie par
l'esprit de parti. On clbre de frquentes messes en faveur de la
libert. Les nobles de Saint-Pierre et les populaires de tous les rangs
s'y donnent rendez-vous, s'embrassent devant l'autel en jurant la
fraternit, l'galit, la dfense des lois, et le renversement des
illgalits de 15473. Quant  la diffamation et  la calomnie, ce sont
des moyens propres aux factieux de tous les temps. Gnes ne manqua pas de
pamphlets outrageants. La bassesse des nouveaux nobles, leurs boutiques
encore ouvertes, leur proche parent avec des sbires, avec des
serviteurs, avec les plus ignobles journaliers, sont la matire d'un
dialogue o chacun est appel par son nom et tran dans la boue. Un
autre dialogue oppos au premier dvoile  son tour l'origine non moins
vile de ces prtendus anciens nobles intrus dans les familles antiques
dont ils avaient usurp les noms, ou rejetons indignes de ces arbres
glorieux. On les nomme aussi pour les qualifier d'usuriers, de
banqueroutiers, d'assassins, de pirates, de fils d'esclaves. Eux aussi se
sont faits garons de boutique, petits marchands, et l'on cite un Doria
qui, vendant en place publique du poisson sal, rpondait de la bonne
qualit de sa denre sur sa foi de gentilhomme. Ces libelles4
appartenaient-ils bien aux deux partis? Ne seraient-ce pas des ennemis
communs qui, sous ce double masque et dans un intrt tout dmocratique,
couvraient de la mme fange la nouvelle noblesse et l'ancienne? On ne
peut le savoir  ces heures, mais c'est dans ce dernier sens que dans une
poque moderne de rvolution on a reproduit ce tissu d'anciennes
infamies.

Ces semences portrent leur fruit: un premier soulvement fut provoqu
par le bruit rpandu  dessein, que les nobles de Saint-Luc ont appel
des forces trangres et veulent leur livrer Gnes. Le peuple pour s'y
opposer reste arm pendant trois jours. Cependant il n'y a pas de grands
dsordres. Des cris de vivent le peuple et la libert sont essays sans
succs dans les quartiers populaires et ne trouvent personne pour y
rpondre.

Jean-Andr Doria demande au snat de prendre des mesures pour garantir la
tranquillit. L'ambassadeur d'Espagne vient appuyer cette demande. Le
snat fait de vaines proclamations. Doria s'adresse aux syndics des
professions populaires. Il s'efforce de faire comprendre aux artisans que
la querelle des deux portiques leur est trangre, il leur demande d'tre
neutres et n'obtient rien. Il provoque des confrences entre les
commissaires des deux noblesses: il propose de mettre les diffrends en
arbitrage devant le pape, l'empereur et le roi d'Espagne. Les nobles de
Saint-Pierre lui rpondent qu'ils ne reconnaissent d'autres juges que les
conseils de la rpublique prononant  la majorit des suffrages. Il veut
entamer des ngociations sur le fond des questions; on lui demande pour
prliminaire la suppression immdiate de la loi du garibetto. Rien ne put
se concilier dans ces runions, et l'on en revint aux remdes extrmes.
Doria fait venir des hommes du dehors sous prtexte de complter
l'armement de ses galres. Aussitt Coronato donne le signal aux chefs
populaires: le peuple est en mouvement, il est arm, il s'empare des
portes, des barrires, de l'artillerie; il se trouve organis
militairement et il procde avec ordre sans pillage et presque sans
tumulte. Un commissaire au nom du portique de Saint-Pierre dans la valle
de la Polcevera met sur pied les habitants; il ferme la voie aux secours
qui pourraient venir de l'tranger, et se livre aux violences contre ceux
du parti oppos qu'il rencontre.

Cet tat singulier dura plusieurs semaines. Le gouvernement existait,
mais ce n'tait plus qu'une ombre. Le snat, sans pouvoir, tait divis
et ne pouvait rien rsoudre.

Quand on le jugea suffisamment intimid par cet appareil, un nouveau
signal fut donn;  un jour convenu tout se trouva sur pied dans les
quartiers de la ville et une foule menaante escorta des dputs du
peuple jusqu' la porte du snat. Introduits, ces dputs demandrent
d'un ton qui n'admettait ni refus ni ajournement la rvocation de la loi
de 1547 (du garibetto), et l'ouverture du livre d'or pour recevoir
l'inscription  la noblesse d'un nombre suffisant de bons citoyens.

Les snateurs, au bruit et  l'approche de cette dputation, avaient
rclam l'assistance de plusieurs nobles influents; mais, quelque
nombreuse que ft l'assemble, le silence de la stupeur ferma longtemps
la bouche  tous ses membres.

Un seul le rompit; aussi indign de la lchet de ses collgues que de la
tmrit qu'elle encourageait, Jean-Baptiste Lercaro leva la voix:
c'tait cet ancien doge qui avait t priv de la toge de procurateur
perptuel par une indigne tracasserie dont les suites furent si cruelles.
Il dit que, puisque tel tait l'tat de dsordre et d'anarchie o la
patrie tait tombe par la faute et par la discorde de ses gardiens;
puisque ceux qui devaient maintenir les lois en abandonnaient la dfense
plutt que de s'unir en abjurant leurs futiles rivalits, il proposait
que le snat, les magistrats, les nobles se dmissent  l'instant de
leurs fonctions et se reconnussent incapables d'en exercer aucune 
l'avenir; que le gouvernement entier ft rsign au peuple, en lui
laissant le soin d'en mieux user que ceux qui l'avaient laiss perdre.

Cette allocation amre produisait des impressions diverses et profondes;
elle rveillait les uns; les plus craintifs auraient accept le parti qui
leur tait ironiquement conseill; les dputs du peuple cherchaient
leur rponse, elle leur fut  l'instant suggre par Coronato qui d'un
lieu voisin conduisait les mouvements et surveillait les orateurs qu'il
avait envoys au snat. Inspirs par lui, ils rpondirent arec une
artificieuse modestie que le peuple n'acceptait point une telle
renonciation, qu'il ne prtendait en rien au gouvernement, qu'il tait
satisfait de la constitution de 1528 et qu'il n'en voulait que le
maintien, en exigeant seulement, selon son droit, qu'elle ft purge des
innovations illgales qui avaient t introduites en 1547.

Cette rponse rendit au snat toute sa faiblesse, en le ramenant  la
dure ncessit de dtruire lui-mme une loi que les uns se sentaient
intresss  dfendre et que tous se savaient en conscience obligs 
conserver. Les quatre snateurs de Saint-Luc protestrent inutilement
contre la violence et la nullit du vote impos; la loi de 1547 (le
garibetto) fut dclare abolie, et  l'instant le dcret de cette
abrogation fut publi avec appareil.

Mais le peuple, dont le nom avait gagn cette bataille, demanda si
c'tait l tout le succs et ce qu'on avait fait pour lui. Les aspirants
 la noblesse tenus en suspens, les petits bourgeois jaloux des nobles et
de ceux qui prtendaient le devenir, l'artisan jaloux du marchand, le
pauvre envieux du riche, quinze mille ouvriers en soieries qui accusaient
les manufacturiers de leur faire tort et qui demandaient  grands cris
une augmentation de leurs salaires, ceux qui avec plus ou moins de
dsintressement, s'il y avait quelqu'un de dsintress, rappelaient les
droits de la libert abandonne  la noblesse; tous s'crirent que la
suppression du garibetto ne profitait qu'aux nobles de Saint-Pierre et
qu'il fallait retourner au snat. Les menaces suivant de prs le murmure,
une courte ngociation dtermina des concessions nouvelles, et il y en
eut pour tout le monde. Le snat dclara que trois cents nouveaux nobles
seraient inscrits, que la gabelle du vin tait abolie au profit du
peuple, et que le prix de la main-d'oeuvre sur les tissus de soie serait
augment.

Alors seulement la joie populaire clata. La querelle parut finie, on
posa les armes, on rouvrit les portes de la ville qu'une dfiance
menaante avait fermes. Le portique de Saint-Pierre se fit un mrite des
rsolutions arraches au snat. Il s'acquit en particulier de nouveaux
droits au dvouement des ouvriers qui obtenaient l'augmentation de leurs
salaires aux dpens de leurs marchands. Mais cette popularit ne profita
 personne autant qu' l'ambitieux Coronato. Il eut l'art de se faire
reconnatre pour l'intermdiaire le plus sr, le plus ncessaire entre
son parti et le peuple. On obtint du snat de l'argent afin d'indemniser
cette populace qui avait abandonn ses travaux pour venir dicter la loi
au gouvernement; et Coronato fut le dispensateur de cette secrte
largesse. Il fut en mme temps nomm commissaire pour recevoir les
demandes de ceux qui prtendaient entrer dans le nombre des trois cents
nobles futurs. Ces deux emplois lui donnrent une influence nouvelle et
prodigieuse. Encore, aprs avoir attir  lui tous ceux qui voulaient
tre nobles, eut-il le soin de les jouer, en sorte que cette promotion
toujours exige et toujours annonce n'arriva jamais.

Le parti de Saint-Pierre rpugnait en secret  l'invasion de nouveaux
anoblis. Tout ce que la politique lui avait fait exiger pour ses allis
plbiens maintenant lui tait onreux, et il voyait avec effroi son
propre pouvoir prt  tre absorb ou bris par celui que le peuple
s'accoutumait  reprendre. Assur de la majorit dans le gouvernement de
la noblesse, si les anciens nobles avaient voulu adhrer  la suppression
du garibetto, on aurait volontiers contract avec ceux-ci une nouvelle et
troite alliance pour soutenir l'union de 1528 contre les tentatives
populaires. Mais dans le portique Saint-Luc on nourrissait des sentiments
bien opposs. On n'y voulait pas distinguer entre les adversaires, peuple
ou anoblis factieux; quand, pour contenir les entreprises de ces
derniers, on n'aurait plus le frein du statut du vieux Doria, la position
dans le gouvernement ne serait pas tenable. Loin donc de reconnatre la
fatale abrogation pour lgitimement consomme, il tait temps de se
drober d'une ville o la force faisait et dfaisait les lois. Aussi ds
que les issues avaient t libres aprs la prise d'armes, on avait vu les
principaux nobles quitter leurs palais et, enlevant leurs meubles les
plus prcieux, se rfugier avec leurs familles dans leurs maisons de
campagne. Bientt de tout le parti il ne resta plus dans Gnes que
quelques hommes plus modrs, et les snateurs et les magistrats  qui
leur serment ou leur politique ne permit pas d'abandonner leurs
fonctions.

Cette migration contrariait le parti de Saint-Pierre en plusieurs
faons. Elle le laissait sans contrepoids en face de la faction
dmocratique, elle fournissait un prtexte de plus aux turbulents du
peuple qu'elle irritait. Surtout elle prsageait la guerre civile, et il
n'tait pas douteux que ces exils volontaires n'implorassent et
n'obtinssent l'appui des forces espagnoles par l'entremise de Jean-Andr
Doria. On essaya de les ramener. Des commissaires pacificateurs envoys
vers eux allrent au nom du gouvernement les inviter  reprendre leur
place dans la rpublique, et secrtement, au nom du portique de Saint-
Pierre, leur offrir une conciliation; mais cette tentative choua: il
tait un point sur lequel on ne pouvait s'entendre: le garibetto tait,
suivant les uns, abrog, suivant les autres subsistant, et ils faisaient
de son maintien la condition ncessaire et absolue de tout rapprochement.
On se spara, et ds ce moment l'intervention des trangers fut
sollicite par les nobles de Saint-Luc.

La cour de Rome s'y empressa la premire. Le pape savait que plusieurs
fois dans le cours de la querelle on avait propos de soumettre les
diffrends  l'arbitrage des puissances amies, et il aurait t flatt,
en se htant, de se faire accepter pour mdiateur suprme et pour juge
unique. Le cardinal Morone5 se prsenta  Gnes sous le titre de lgat,
avec les doubles prtentions d'un ngociateur imposant et d'un envoy du
pre commun des fidles, charg de ranger sous sa houlette un troupeau
soumis, mais prt  s'garer dans les voies de la discorde. Il recourut
d'abord aux prestiges de ce dernier caractre. Il ordonna des prires
publiques, des processions solennelles. Mais il prouva que le sicle
tait devenu mauvais et que l'obissance tait bien moins implicite que
dans les anciens temps. Les nobles de Saint-Pierre l'avaient reu avec
dfiance, le peuple mme avec assez de froideur; la premire procession
qu'il dirigea fut tout  coup trouble par une rumeur fortuite ou
suscite, qui fit tirer les pes de toutes parts et produisit une
terreur panique. Le cardinal ne jugea pas  propos de rpter ses pieux
appels  la multitude, et reconnut qu'il n'arrangerait pas les affaires
temporelles avec des croix et des bndictions. Il se mit  ngocier et 
intriguer de son mieux.

Les armes que le peuple avait conserves lui semblaient l'obstacle le
plus pressant  carter. Il proposa d'abord aux nobles de Saint-Pierre
d'obtenir le dsarmement complet,  condition qu'en change la
suppression de la gabelle du vin demande en faveur des classes pauvres
serait ratifie par les nobles de Saint-Luc. Mais il choua en tous sens:
ceux de Saint-Pierre n'auraient pas eu ce crdit sur la multitude et
n'auraient pas consenti  se priver de l'assistance qu'ils pouvaient en
tirer; les nobles de Saint-Luc ne voulaient ratifier aucun des actes qui
avaient accompagn l'abrogation du garibetto.

Le lgat proposa ensuite le compromis entre les deux portiques. Mais le
parti de Saint-Pierre tait trop fort pour s'en remettre  des juges
trangers. Le temps n'tait pas venu de subir cette loi de la ncessit.

Morone n'en caressa pas moins ce parti qui dominait dans Gnes, que la
masse paraissait appuyer. Il se figurait que s'il pouvait le gagner, il
lui serait facile de fournir aux migrs de Saint-Luc des explications
satisfaisantes de son apparente partialit et de les convaincre par de
solides gages de son dvouement  leurs intrts. Cette souplesse lui
donna d'abord un crdit considrable dans la ville. Le temps de nommer 
certaines magistratures tant arriv, le snat mi-parti, comme l'on sait,
de nobles des deux portiques se divisa sur l'ordre  tenir dans ces
nominations. Les snateurs de Saint-Luc prtendaient qu'elle devait se
faire encore suivant la loi du garibetto, puisque sa rvocation tait
conteste; les snateurs de l'autre parti soutenaient que l'abrogation
tant lgale, il fallait procder en consquence. Aprs de longs
dissentiments le snat fut induit  s'en remettre  la dcision du
cardinal, et il pronona suivant l'avis de ceux de Saint-Pierre et contre
le garibetto.

Ainsi, par des dcisions complaisantes cet tranger achetait l'ombre et
presque la ralit du pouvoir dans les affaires de la rpublique. Le
public commenait  s'y accoutumer; le peuple lui portait ses voeux
souvent discordants, car les uns voulaient qu'on lui demandt de procurer
l'rection d'un troisime portique, le portique du peuple; ceux qui se
flattaient d'avoir part aux trois cents anoblissements cartaient cette
prtention comme trop ambitieuse et rclamaient seulement l'excution des
dcrets obtenus pour l'ouverture du livre d'or et pour l'abolition des
gabelles. Le lgat accueillait tout et caressait ce peuple dj si excit
et quelquefois si menaant. Enfin de tous ces lments naquit un nouvel
clat auquel contribua peut-tre le mcontentement des migrs contre les
complaisances du lgat; car, cessant de compter sur lui, tandis qu'ils
adoptaient une marche dcide et hostile, leurs missaires, leurs
dpendants populaires laisss dans la ville se mlaient  la populace et
l'excitaient dans ses mouvements drgls, afin d'accrotre les embarras
du parti dominant. De prtendus dputs, suivis d'une foule ameute, se
prsentrent au lgat pour lui dclarer que le peuple ne savait ce
qu'taient ces lois de 1528 et de 1547 pour le choix desquelles les
nobles oppresseurs disputaient entre eux au dtriment du repos public. Le
peuple les ddaignait galement; il voulait la libert, la paix, et
l'abrogation absolue, immdiate, de tous les impts qui pesaient sur sa
subsistance. Le cardinal couta ces hardiesses, combla la dputation
d'loges et de tmoignages de la plus vive sympathie pour le bien-tre du
peuple et pour tous les voeux qu'il lui faisait exprimer. Enhardis par ces
assurances, ce qu'ils avaient dclar au cardinal, les dputs osrent le
signifier au doge; ici l'accueil fut diffrent. Le snat reconnut qu'on
ne pouvait laisser passer dans l'impunit une dmarche qui impliquait une
protestation contre la constitution de l'tat, des menaces et une
provocation anarchique; on ordonna que les porteurs de la ptition et
ses auteurs principaux seraient arrts et livrs  la justice. Pour que
l'excution de cet ordre ne caust pas un soulvement, on eut recours 
une lche duplicit. On rpandit le bruit que ces hommes qui parlaient
ainsi pour le peuple taient non-seulement envoys secrtement par les
migrs de Saint-Luc, mais qu'ils s'taient engags  assassiner les
snateurs et  bouleverser l'tat. Cette erreur une fois accueillie,
l'emprisonnement, les procdures criminelles n'prouvrent aucune
rsistance. Coronato et ses amis s'emparrent de cet incident tout  la
fois pour intimider le peuple et pour opprimer leurs adversaires de la
noblesse. L'inflexible Carbone prsida au nom du snat  la procdure,
aux tortures par lesquelles on tira de ces malheureux toutes les
dnonciations qu'on voulut. Quatre nobles migrs furent dclars
coupables de lse-majest pour avoir suscit les imprudents
ptitionnaires; la sentence fut immdiatement excute contre leurs
biens, mesure violente qui les obligea de recourir au lgat; il voulut
en effet s'opposer  cette dilapidation, mais on n'couta pas ses
remontrances. Il fit venir un bref du pape qui requrait le snat de
surseoir; le snat rpondit schement au saint-pre que le temps tait
venu o la sret de l'tat exigeait que justice se ft sans acception de
personne.

Dans le trouble de cette querelle, les snateurs de Saint-Luc,
entirement dcourags, donnrent leur dmission et allrent rejoindre
leurs amis hors de la ville. Les nobles de Saint-Pierre nommrent des
supplants  la place de ceux qui s'taient retirs et devinrent seuls
matres du gouvernement. Ils continurent  mnager l'alliance et tout 
la fois la soumission du peuple, contenant la populace de leur mieux et
ludant l'inscription promise, objet des voeux des principaux.


CHAPITRE V.
J.-A. Doria fait la guerre civile. - Intervention des puissances. -
Compromis.

(1575) Au dehors tout prenait l'aspect de la guerre civile. Les migrs
avaient demand  la cour de Madrid de permettre  Jean-Andr Doria
d'employer pour les intrts du parti les galres et les forces
espagnoles qui lui taient confies. En attendant la rponse, on crut
devoir essayer de se faire livrer la citadelle de Savone pour en faire la
place d'armes de la faction. Cette entreprise fut manque, mais Final
devint le rendez-vous et le quartier gnral des nobles de Saint-Luc. Une
organisation rgulire y fut tablie. Des subventions pcuniaires furent
rgles et des armes prpares.

Philippe II n'avait jamais perdu l'esprance de confondre Gnes dans ses
possessions d'Italie. L'occasion prsente lui parut favorable: mais pour
y parvenir il se mfiait de Doria; et son projet actuel tait de
convertir la Ligurie en seigneurie, que sous sa suzerainet il aurait
donne  don Juan d'Autriche1. Au lieu donc de prter au parti les
galres de Doria, il envoya sur la cte une forte escadre sous les ordres
de don Juan. Jean-Andr, le ministre d'Espagne  Gnes et le gouverneur
de Milan vinrent confrer  bord avec le prince. Des dputs du snat se
prsentrent aussi pour lui rendre hommage et l'inviter  ne pas priver
Gnes de sa visite, mais pour lui dclarer toutefois que la rpublique ne
pourrait admettre dans son port plus de quatre vaisseaux  la fois. Cette
restriction fut mal reue, et il ne fut pas difficile aux hommes qui
entouraient don Juan de lui persuader qu'il n'y avait rien  attendre par
les voies de la ngociation de gens si dfiants et si ennemis du roi
d'Espagne. On rsolut donc d'employer la force contre ce gouvernement
rput usurpateur. Mais don Juan, autoris  agir, avait ordre de faire
la guerre et les conqutes au nom de son matre. Les migrs voulaient
que les hostilits fussent faites sous leur drapeau, en leur nom, et que
les forces espagnoles ne fussent qu'auxiliaires. Ils n'entendaient
sacrifier ni pour leur patrie son indpendance si chre  tous les coeurs
gnois, ni pour eux-mmes leur dignit de chefs d'une rpublique libre.
On ne put s'entendre sur ce point; des ordres furent demands en Espagne.
Don Juan partit avec son escadre, et la guerre fut ajourne.

Des ambassadeurs de l'empereur arrivrent  leur tour, et vinrent
recommander la voie du jugement arbitral. Le duc de Gandie tait aussi
venu comme ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne. Enfin on vit
paratre Birague, envoy de Henri III. Dans quelque affreux embarras que
la France ft alors plonge, la cour avait cru de son honneur de prendre
part  une affaire qui attirait l'attention des autres puissances. La
France tait d'ailleurs dans un de ces moments de trve qui suspendaient
parfois la guerre civile. Son gouvernement, qui ne pouvait se faire
illusion sur la courte dure d'une telle paix, ne voyait qu'une guerre
trangre qui pt dtourner au loin les ambitions rivales qui dsolaient
le royaume, et qui employt tous ces bras qu'on ne pouvait dsarmer. Le
roi de Navarre, notre Henri IV, qui languissait alors suspect et presque
prisonnier  la cour de Henri III, confiait  un ambassadeur vnitien
qu'il avait eu dessein de se jeter dans Gnes avec la foule de
volontaires qui n'aurait pas manqu de le suivre. Son esprance secrte
tait, aprs avoir secouru la rpublique et brav les Espagnols, d'aller
revendiquer sur eux son royaume de Navarre2. La France n'aurait t ni
responsable ni compromise par cette expdition; mais on s'tait bien
gard de laisser au prince la libert d'excuter ce projet3. Henri III
envoya donc Birague  Gnes. Il venait offrir mdiation pour la paix,
secours pour la guerre; et dj secrtement la France expdiait par la
Provence et par le marquisat de Saluces des munitions et des vivres4.
L'envoy fut bien accueilli du peuple et des nobles de Saint-Pierre.
Coronato s'adonna particulirement  lui.

Le crdit que Birague paraissait prendre excita une vive jalousie chez
les Espagnols. Ils sentirent que ce n'tait pas le temps d'entreprendre
l'acquisition de Gnes, mais qu'il fallait se borner  y maintenir
l'influence espagnole,  exclure celle de la France; et, pour amener la
ncessit de l'arbitrage qu'ils entendaient bien diriger  leur gr,
Jean-Andr fut enfin autoris  disposer sous son propre nom des forces
qui lui taient soumises: des troupes allemandes qui taient au service
de Philippe furent licencies en apparence pour passer  la solde des
nobles de Saint-Luc. Le drapeau gnois dont ces nobles se prtendaient
les plus lgitimes gardiens, remplaa sur les galres l'tendard
d'Espagne. Avec ces moyens Doria ouvrit les oprations militaires; il
prit plusieurs positions sur le littoral et dans l'intrieur du pays.

C'taient l des ressources imposantes, mais coteuses, que le parti
n'aurait pu entretenir que peu de mois, si les nobles de Saint-Pierre,
disposant de Gnes et du gouvernement, avaient su ou pu se mettre en
campagne. Les populations taient pour eux; sans avoir une seule
garnison salarie, le peuple de chaque bourg se gardait lui-mme. Aucun
ne se donna volontairement  l'ennemi, et les plus faibles attendirent
pour se rendre de voir pointer l'artillerie; mais au dedans rien n'tait
prpar. La ville n'avait de troupes rgles que six cents Allemands et
autant d'Italiens. On demanda quelques compagnies en Corse. On expdia
pour lever trois ou quatre mille fantassins trangers; on ne put les
rassembler. Une belle artillerie prte  Charles V pour l'expdition de
la Goulette s'y tait perdue. Doria, assigeant Novi avec quinze cents
Allemands, mille Italiens et cent cinquante chevaux, ce n'tait pas l
une force insurmontable, et l'on amena bien pour les combattre prs de
dix mille hommes ramasss  Gnes tumultuairement. Mais une charge de
vingt-cinq cavaliers jeta sur cette multitude une terreur panique. Elle
se dispersa; et quoiqu'elle ne ft poursuivie que par deux cents
Allemands, les fuyards vinrent porter leur effroi jusque dans Gnes. En
un mot, quelques efforts que l'on tentt pour la cause populaire, la
dception et Coronato les paralysrent.

Le lgat et les ambassadeurs des puissances taient dans la ville et
pressaient le snat ou le portique de Saint-Pierre (c'tait alors une
mme chose) de consentir  un compromis, mais l'on hsitait. On gagnait
ou plutt on perdait du temps. Le snat dclara qu'il entendait que,
puisque le roi de France avait montr tant de soins pour la paix de la
rpublique, un ambassadeur franais concourt au jugement. Les
reprsentants de Philippe ne voulaient pas admettre cette intervention,
mais ils laissrent parler les commissaires de Saint-Luc; ceux-ci
rcusrent la France comme malveillante, comme nourrissant les anciennes
prtentions de sa souverainet passe. Le parti de Saint-Pierre insistait;
et il ne se serait pas dsist, si Doria, ayant continu ses progrs
hostiles, n'et donn de pressantes alarmes. Aprs la droute honteuse de
Novi, l'occupation de cette ville par ses troupes branla les
rsolutions. La France d'ailleurs,  cette poque n'tait plus en tat de
donner une assistance suffisante au parti qu'elle et voulu protger.

Cependant le snat, toujours cauteleux, en donnant son adhsion au
compromis, mit tant de restrictions que proprement son consentement tait
illusoire. Le lgat y fut pourtant tromp. Le cardinal Morone fit clater
sa joie comme s'il avait remport une grande victoire et accompli l'oeuvre
de sa lgation. Il entonna un Te Deum solennel; le canon tira comme si la
paix tait faite, tandis que le dcret apport  Final y fut sur-le-champ
compris et n'excita que la drision. On pressa donc les progrs de la
guerre. Le lgat, un peu honteux de sa mprise, revint  la charge et
rclama un consentement plus sincre et plus efficace. Le snat demanda 
son tour que les hostilits fussent suspendues; Doria s'y refusa. Le
public de Gnes s'en indigna et mit enfin de la vigueur et de l'ensemble
dans les prparatifs d'une srieuse dfense. Les nobles de Saint-Pierre
profitrent de cet lan. Une commission de guerre fut nomme avec
d'amples pouvoirs. Coronato ne manqua pas de s'y faire lire; il en fut
le prsident, et l, profitant de l'enthousiasme civique, il sut encore
augmenter sa popularit; par ce moyen, le champ des mesures arbitraires
lui fut ouvert; il se rendit comme indpendant de ses collgues; il les
appelait chez lui et voulait les astreindre  ses volonts absolues. Un
seul, Christophe de Fornari, homme de coeur et excellent citoyen,
entreprit de lui rsister. Coronato le dnona au peuple comme vendu 
l'Espagne, et fit rvoquer la nomination de ce contradicteur importun. On
rpandit dans le public l'ide qu'il serait ncessaire de choisir un
dictateur, et le nom de Coronato tait prononc. L'autorit fut oblige
d'employer la menace et mme la force contre les agents de cette
intrigue. Les propritaires furent mis sous les armes pour imposer 
l'aveugle populace. Avec ces inquitudes au dedans, avec les pertes qu'on
faisait chaque jour au dehors, les deux collges durent cder; ils
consentirent  un compromis pur et simple et s'en remirent de toutes
choses aux arbitres.

Mais Doria, fier de ses succs, les poussait sans s'arrter, et vainement
aprs le consentement du snat les ambassadeurs lui demandrent un
armistice. Il rpondit que les nobles de Saint-Luc opprims avaient
besoin de tenir en leurs mains des gages de la bonne foi de leurs
adversaires et qu'il ne suspendrait point ses oprations que la place de
Savone ne lui et t cde.

Ces conqutes consommes ou prtendues par un homme qui, pour tre chef
de parti en Ligurie, n'en tait pas moins un des gnraux de Philippe II,
ces occupations de territoire par des forces espagnoles et allemandes
taient trangement suspectes  toutes les puissances de l'Italie, et de
toute part on intervenait pour que Doria cesst de mettre obstacle  la
conclusion de cette querelle dplorable. Les nobles de Saint-Luc eurent
bientt eux-mmes un motif imprvu de dsirer la fin d'une guerre
dispendieuse et le retour de la paix avec la libert de revenir aux soins
de leurs affaires domestiques. Tous, cranciers du roi d'Espagne, ils
avaient la partie la plus disponible de leurs richesses engage dans les
finances et dans les emprunts de Philippe II. Mais le souverain des
Espagnes, le possesseur des deux Indes tait un riche malais, un
dbiteur de mauvaise foi et aux expdients. Il prit alors un parti, le
plus dcisif de tous; il fit banqueroute aux Gnois: le payement de ce
qu'il leur devait fut suspendu: l'argent qui arrivait d'Amrique fut
distrait pour d'autres emplois5. Ce coup inattendu rendit fort pnibles
aux migrs les sacrifices qu'ils faisaient pour leur cause et les
squestres dont leurs biens taient frapps  Gnes.

Suivant quelques politiques, le roi d'Espagne avait voulu mettre les
nobles hors d'tat de continuer la guerre par eux-mmes et les rduire 
remettre eux et Gnes  sa direction. Mais cet incident, en rendant
impossible de continuer la campagne, ne fit que hter l'accommodement.
Cependant la transaction pensa se rompre sur une prtention non des
parties, mais des arbitres, et si indiscrte qu'elle justifiait tous les
soupons. Ils exigeaient que le compromis leur attribut le commandement
exclusif dans la ville de Gnes, et toute l'autorit de la justice
criminelle jusqu' la promulgation de leur sentence. Le snat refusa
(1576). Le peuple, excit par ceux qui ne voulaient point
d'accommodement, d'arbitrage, ni de paix entre les deux noblesses,
s'cria que la demande des ambassadeurs tait une tentative pour dtruire
l'indpendance gnoise. On se porta en foule  la demeure du lgat, on y
prodigua les dmonstrations les plus insultantes. Les nobles de Final ne
voulurent pas qu'on les crt indiffrents pour la libert de la patrie.
Ils signrent une protestation contre la condition propose. Doria
crivit  Philippe II dans le mme esprit en des termes trs-nergiques
et il publia sa lettre. Les ambassadeurs durent prendre leur parti sur ce
refus unanimement manifest par une expression si vhmente. On reprit la
ngociation. Le gouvernement eut  rsister aux menes de ceux pour qui
tout tait occasion de troubler cet accord, mais il y russit. Le
compromis sign par Doria, par les dputs des deux noblesses, fut
solennellement ratifi par le gouvernement.

Par cet acte le lgat, les ambassadeurs de l'empereur et du roi d'Espagne
au nom de leurs souverains recevaient l'autorit de donner une nouvelle
constitution et de nouvelles lois  la rpublique. Cette facult tait
concde pour trois mois, et celle d'interprter au besoin leurs dcrets
devait durer quatre mois au del. Les parties s'unissaient pour prier les
puissances mdiatrices de garantir pendant deux ans l'excution de ces
lois contre quiconque tenterait d'en empcher ou d'en troubler
l'accomplissement, sauf toutefois la libert et l'indpendance de la
rpublique.

Vingt otages de chaque ct au choix des arbitres devaient tre mis  la
disposition de ceux-ci pour la sret de la convention.

Chaque partie restait en possession des lieux qu'elle occupait, sans
pouvoir ni augmenter ses forces ni commettre aucune hostilit. Les nobles
de Saint-Luc devaient pourvoir entre eux  la solde de leurs troupes sans
que la rpublique se charget de cette dpense.

Toutes les communications taient rouvertes, chacun pouvait rester ou
revenir habiter o bon lui semblerait; seulement ceux qui avaient t
dclars bannis, ou condamns comme coupables de lse-majest, ne
devaient rentrer dans Gnes ni tre dchargs de l'effet des sentences
qu'aprs la prononciation des arbitres. Le prince Doria pouvait faire
entrer ses galres dans les ports de la rpublique, pourvu qu'elles
n'eussent que leurs quipages ordinaires. Doria lui-mme pouvait venir
reprendre dans la ville et dans le gouvernement sa place, ses honneurs et
ses privilges.

Doria s'abstint d'user de cette facult. Les galres reprirent l'tendard
d'Espagne et allrent stationner  Ville-Franche, hors des limites de la
Ligurie. Lui-mme se retira dans son fief de Loano pour tre  porte de
Casal, o les arbitres allrent tablir leur tribunal.

On a prtendu que Coronato avait cess de s'opposer ouvertement  la
conclusion de cette grande affaire, gagn par une pension de trois mille
cus que lui accorda secrtement le roi d'Espagne et dont la suppression,
aprs l'accord consomm, le jeta dans de nouvelles intrigues. Il est
certain qu'il y eut encore des menes pour luder l'effet du compromis.
Un prdicateur prchant devant le doge et le snat ne craignit point d'en
appeler au peuple du consentement qu'ils avaient donn  une paix
indigne. On essaya aussi d'alarmer les otages sur leur sret pour les
empcher de se mettre entre les mains des ambassadeurs. Le snat remdia
 ses manoeuvres en dcrtant une forte peine contre ceux des otages qui
ne seraient pas rendus  Casal au jour indiqu. Aucun n'y manqua, et ils
furent envoys  Rome,  Milan et  Final pour attendre paisiblement
l'issue de l'arbitrage.

Les oprations du congrs furent longues; il fallut proroger les dlais
du compromis. Des dputs des deux noblesses se rendirent d'abord auprs
des juges et soumirent leurs dfenses; ce qui nous a t conserv est
peu important. Les crits de Saint-Pierre rclamaient l'galit fonde
par Doria, et, l'galit admise, les droits de la majorit. Les avocats
de Saint-Luc revendiquaient en style dclamatoire les prrogatives de
leurs races antiques. Ce n'est pas sur ces raisons que l'on avait 
conclure. Il fallait  la fois un trait de paix et une refonte tout
entire du gouvernement. Tandis que les ambassadeurs y appliquaient leurs
soins, le lgat minutieux et irrsolu dfrait toutes choses aux
thologiens dont il marchait entour. Grce  cette faiblesse de donner
une constitution politique  faire  des casuistes, rien ne se terminait.
Les ambassadeurs s'en lassaient, les parties contendantes plus encore;
ceux de Saint-Luc surtout, car ils avaient  payer la solde de leurs
Allemands pendant ces interminables dlais. Un jour le chef de leur
dputation (c'tait J.-B. Lercari, celui mme qui avait propos au snat
de rsigner le gouvernement au peuple en rvolte) aborda David Vaccaro,
doyen de la dputation de Saint-Pierre. C'tait  la porte du congrs o
les uns et les autres perdaient journellement leur temps  solliciter et
 attendre une dcision. Lercari demanda  Vaccaro, hommage sage et de
bonne foi, ce qu'il pensait du rle avilissant qu'on faisait jouer aux
reprsentants d'une rpublique libre, se morfondant dans l'antichambre
d'trangers, venant les supplier de daigner imposer des lois  une patrie
indpendante; de faire, Dieu sait avec quelles lumires, ce que les
enfants de cette patrie feraient bien plus vite, avec bien plus de
connaissance de ce qui convient au pays, que ces juges prtendus.
Exprience faite par tous des maux qu'entranaient leur discorde et la
guerre civile, il ne fallait travailler que quelques heures avec les
sentiments de la concorde et du patriotisme, la constitution serait faite;
elle serait nationale; on remercierait les arbitres et on se passerait
d'eux.

Vaccaro soupirait en coutant cette ouverture. Il en sentait la justice
et l'avantage; mais les nobles de Saint-Luc, disait-il, taient unis et
mus par une seule volont que des hommes sages pouvaient diriger. A
Gnes, chez les populaires, taient vingt partis, vingt opinions
discordantes, que la force d'un compromis et de ses garanties rduirait
seule  une commune obissance. Les dputs avaient reu la dfense
d'entendre  aucune proposition; ce qu'ils prendraient sur eux de
traiter serait dsavou et suspect.

Cependant l'impatience des parties et des collgues mme du lgat firent
parvenir jusqu'au pape des plaintes contre les lenteurs et les ineptes
scrupules de son reprsentant. Les trois puissances ordonnrent que
l'affaire fint sans dlai. Les deux ambassadeurs s'en emparrent donc et
la dpchrent avec plus de lumires mondaines et moins de pieuses
hsitations.

Un premier dcret fut signifi aux deux partis pour faire oprer le
dsarmement de leurs forces. Saint-Luc y adhra promptement, mais
l'excution fut embarrassante. Les contributions leves par voie de
souscription taient puises et il tait d des soldes arrires  deux
rgiments allemands qui tenaient garnison  Novi et qui ne voulaient pas
en sortir sans avoir t pays. Il fallut crer un magistrat spcial
charg d'emprunter quatre cent mille cus et de lever pour amortir cette
dette 2 1/2 p. % de taxe sur les biens des souscripteurs qui s'taient
engags dans le parti; le gouvernement de la rpublique, de son ct,
avait dcrt une imposition d'un pour cent pour les dpenses de la
guerre. Les arbitres dcidrent que la rpartition de cet impt ne
pouvait s'tendre sur les nobles de Saint-Luc; ainsi chaque partie paya
ses dpens.

Dans la ville deux prlats furent envoys pour demander, en vertu du
dcret des ambassadeurs, la libert des prisonniers, la restitution des
biens confisqus, l'abolition des sentences pnales, le dsarmement et
par consquent la suppression de ce conseil de la guerre qui s'tait
maintenu, et d'o Coronato, qui y dominait encore, avait rv de parvenir
 la dictature. Ces demandes prouvrent quelque rsistance et
probablement  cause de la dernire surtout: les mcontente essayrent
de soulever le peuple. Mais la menace, au nom des hauts garants, de
l'excommunication pontificale, du ban de l'empire et des armes
espagnoles, entrana  une parfaite soumission. Les prliminaires
pacifiques furent accepts et accomplis.


CHAPITRE VI.
Sentence arbitrale. - Constitution de 1576.

Le 10 mars 1576, dans l'glise de Casal, au milieu d'une crmonie
religieuse et solennelle, les arbitres firent publier les nouvelles lois
qu'au nom de leurs princes et en vertu des pouvoirs  eux dfrs par les
Gnois ils donnaient pour constitution  la rpublique, en dclarant
toutefois qu'en un tel acte leurs souverains n'avaient entendu porter
aucune atteinte  la libert et  l'indpendance de Gnes.

Ces lois rtablissaient la noblesse en un seul corps o tous taient
gaux; elles abolissaient toute distinction d'anciens et de nouveaux, de
portiques, de couleurs, d'alberghi, d'agrgs. Chacun reprenait son
propre nom et ses armes,  moins que, par un consentement mutuel,
l'agrg de 1528 ne voult conserver le nom qu'il avait pris, et que la
famille  qui ce nom appartenait ne s'y oppost pas.

La noblesse tait dclare incompatible avec l'exercice des professions
mcaniques. On ne comptait pas comme telles la manufacture des soieries
ou des lainages, non plus que la banque, le commerce en gros, le
commandement d'un vaisseau marchand ou d'une galre, le notariat,
l'exploitation des gabelles publiques; mais on excluait celui qui
fabriquait de ses mains, le marchand vendant lui-mme en boutique, les
prposs mercenaires du fisc; quant aux docteurs en mdecine et en droit,
ils participaient  certaines prrogatives de la noblesse.

Le noble qui exerait un art mcanique perdait la noblesse; quiconque se
prsentait pour l'acqurir devait justifier que depuis trois ans il ne
pratiquait aucune de ces professions interdites. Par mesure transitoire,
ceux qui,  la promulgation de la loi, avaient prtendu  la noblesse, et
qui se trouvaient encore attachs  un de ces mtiers prohibs, devaient
s'engager  le quitter dans le terme d'un an aprs leur inscription, et
ils taient rays du catalogue des nobles s'ils y manquaient  ce terme,
conformment  la disposition gnrale d'incapacit.

Avec cette restriction on pourvoyait aux prtentions de ceux qui si
longtemps avaient rclam l'inscription. Ils avaient six mois pour former
leur demande. Cinq snateurs tirs au sort procdaient secrtement aux
informations. Ils faisaient leur rapport au petit conseil assembl avec
les collges. L'inscription n'tait admise qu'en obtenant les deux tiers
des suffrages; et, soit que les conditions d'admissibilit
dcourageassent les candidats, soit que le gouvernement reconstitu et
sentant sa force et peu de voix favorables  donner aux candidats, il
n'y a pas mmoire d'une nombreuse inscription extraordinaire dans cette
circonstance.

Les admissions futures furent rgles sur des conditions analogues; et
d'abord tous les ans, au mois de janvier, les collges et le petit
conseil dcidaient s'il y avait lieu de procder  l'inscription;
lorsqu'elle tait rsolue, ce que l'usage n'accordait que tous les sept
ans environ, on ne pouvait admettre que dix nouveaux nobles, sept
habitants de la ville et trois de la province. Tous devaient tre sans
tache d'hrsie, de btardise, de sdition ou d'autres crimes. Par une
prcaution de plus contre les intrusions vulgaires, on rgla que le
nouveau noble ne serait admissible au grand conseil que quatre ans aprs
son inscription, au petit conseil ou dans les magistratures importantes
qu'aprs six ans, au snat qu'aprs dix; il ne pouvait devenir doge
avant quinze ans de noblesse1.

Tous les nobles furent inscrits sur un livre dont on rgla la forme et
dont on rendit la falsification impossible. Aussi prit-on le soin de dire
qu'il serait reli: connu sous le nom du livre d'or, il est appel dans
la loi liber civilitatis, comme s'il n'y avait de citoyens que ceux qui
taient inscrits. Quant aux autres non inscrits, on leur fit cependant
une part; outre la possibilit de devenir nobles, on leur rserva les
offices des greffiers, des chancelleries, les recettes des
administrations financires, quelques commandements militaires peu
importants, de quelques emplois de judicature hors de la ville. Le
secrtaire d'tat devenait noble de droit au sortir de sa charge. Enfin
il devait y avoir un plbien dans chacune de certaines magistratures
occupes de l'administration, comme de la sant publique, etc.

Les institutions gnrales ne furent pas changes, mais modifies. On
disait encore que le grand conseil reprsentait le prince et la
rpublique. On prenait dans son sein le petit conseil charg de la
conduite des affaires. Les deux collges des snateurs et des
procurateurs runis taient le pouvoir excutif et les prsidents des
conseils. Le doge tait le grand magistrat et le reprsentant de la
dignit de l'tat. Le snat avait toujours l'attribution judiciaire
suprieure, et le collge des procurateurs tait la chambre aux deniers.
Les doges sortis de charge devenaient, comme par le pass, procurateurs
perptuels aprs l'preuve du syndicat, et c'est  cette occasion qu'
l'insinuation de J.-B. Lercaro et en souvenir de l'injustice qu'on lui
avait faite, on tablit le droit d'appel au consiglietto des sentences
des suprmes syndicateurs.

Le grand conseil fut maintenu dans le droit minent de faire les lois de
finance, car (on le rptera  cette occasion) dans ce conseil tait
cense rsider la rpublique; bien entendu toutefois qu'on n'y
dlibrerait que sur les projets labors dans les deux collges et dans
le petit conseil.

La sanction du grand conseil fut aussi rserve pour l'avenir 
l'abrogation ou  l'amendement de toute loi existante. Il en dcidait 
la majorit simple; mais la proposition d'un tel changement ne pouvait
lui tre porte qu'avec l'assentiment successif des collges et du
consiglietto,  la majorit des quatre cinquimes des voix de chacun de
ces deux corps.

Toute autre loi se faisait sans le concours du grand conseil, dans les
collges et le consiglietto,  la majorit des deux tiers des suffrages;
on y dcidait de la paix, de la guerre et des alliances,  la majorit
des quatre cinquimes.

Dans tous ces conseils, comme dans les runions lectorales, des
prcautions taient prises pour que les dlibrations fussent amenes 
une conclusion ncessaire, en dpit de l'galit fortuite des suffrages
ou de l'insuffisance persistante des majorits: on y pourvoyait par des
adjonctions ou par des exclusions dtermines par le sort, et l'on
n'tait pas expos  cette inaction d'un snat mi-parti qui avait t
nuisible.

Un soin particulier tait donn aux formes lectorales. Dans le systme
de 1528 on avait affect d'accorder au sort beaucoup d'influence. Mais
cette concession faite  l'galit lgale de tous les nobles avait t
fausse par la rpartition des lecteurs entre les vingt-huit alberghi et
des lus entre les deux portiques. Le garibetto de 1547 tait un essai
malheureux pour dfendre la minorit contre les doubles avantages de la
majorit dans les chances du sort et dans le nombre des votes. Maintenant
avec une masse plus homogne, on pouvait se livrer  de meilleures
combinaisons.

A la fin de chaque anne le petit conseil assembl choisissait au
scrutin, et, sur une liste o chaque membre avait pu faire inscrire le
nom d'un candidat, trente lecteurs chargs de nommer le grand et le
petit conseil pour l'anne suivante. Sur les quatre cents membres 
dsigner, soixante pouvaient tre pris  vingt-deux ans; vingt-cinq ans
tait l'ge exig pour les autres.

Les mmes lecteurs nommaient ensuite entre les membres du grand conseil
les cent du consiglietto. La moiti de ceux-ci devait avoir trente ans au
moins; l'autre moiti pouvait tre admise  vingt-sept ans.

Aucune loi ne disait que les nobles engags dans l'glise ou dans les
ordres chevaleresques religieux seraient exclus des conseils, mais telle
tait la rgle tacitement reue. Ces noms passaient avec tous ceux de la
noblesse sous les yeux des lecteurs, mais le scrutin les repoussait.

Les deux conseils devaient tre entirement renouvels tous les ans, et
les membres sortis n'y devaient rentrer qu'aprs un an d'intervalle;
mais nous verrons plus tard que cette clause devint impossible 
maintenir; l'usage finit par rendre les conseils  peu prs perptuels;
l'lection se refaisait tous les ans, mais elle restait de simple forme,
except pour remplir les vacances.

Le sort fut maintenu pour la nomination des membres des deux collges.
Mais leurs noms furent tirs d'une urne o cent vingt noms choisis
taient conservs pour servir tous les six mois au renouvellement de
trois snateurs et de deux procurateurs. La dure de leurs fonctions
tant de deux ans, le snat fut ainsi compos de douze membres et la
chambre de huit, les procurateurs perptuels non compris;  mesure qu'on
tirait des noms de l'urne, on en compltait le nombre et l'on remplaait
les morts.

L'admission  ce sminaire (on appelait ainsi cette collection de
candidats honorablement perptuels) tait le plus haut degr de la
considration. Les arbitres en avaient fait le premier choix de leur
autorit. Aux remplacements  faire, concouraient les deux conseils; le
petit formait au scrutin et aux deux tiers des suffrages une liste double
du nombre des places  remplir; le grand conseil choisissait sur cette
liste les noms  placer dans l'urne. Les qualits requises dans les
membres des deux collges, et par consquent dans les nobles dont les
noms entraient dans le sminaire, taient quarante ans d'ge, un honnte
patrimoine; si l'un d'eux tait tomb en dconfiture, il devait avoir
satisfait ses cranciers, et la commune renomme devait attester que le
payement avait t rel et complet; enfin, le candidat devait avoir
honorablement servi dans les deux conseils et dans les magistratures:
chacun des collges n'admettait qu'un membre du mme nom.

Le doge devait avoir cinquante ans et habiter la ville; on exigeait
qu'il ft assez riche pour soutenir convenablement une si minente
dignit trs-imparfaitement rtribue. La conduite antrieure dans les
grands emplois publics devait servir de garantie pour ce qu'on attendait
de lui dans l'exercice de cette haute magistrature.

Le mode de son lection tait compliqu. Cinquante membres tirs au sort
dans l'assemble du grand conseil proposaient chacun, et sans pouvoir se
concerter, le nom d'un candidat. Ces noms recueillis ne pouvaient se
concentrer sur moins de vingt individus; on et exig de nouvelles
dsignations si elles eussent t ncessaires pour complter ce nombre.

Le grand conseil entier passait au scrutin ces noms l'un aprs l'autre;
une liste tait dresse des quinze qui avaient obtenu le plus de
suffrages.

Elle tait apporte au petit conseil, qui la soumettait  son scrutin.
Les six candidats qui, ayant au moins les trois cinquimes des voix, en
avaient obtenu le plus, composaient la liste dfinitive, et sur celle-ci
le grand conseil, pour dernire opration, nommait le doge  la pluralit
des suffrages. Il faut avouer que, dans les derniers temps o le grand
conseil renfermait une portion assez nombreuse d'une noblesse dchue, ces
derniers suffrages se payaient et mme  vil prix.

La loi des arbitres organisait fortement la rote criminelle, compose de
juges tirs au sort parmi des jurisconsultes trangers et sans alliance
dans Gnes; ce pouvoir tait indpendant; seulement, le snat pouvait
dlguer un de ses membres pour servir de surveillant  l'instruction et
au jugement. Les membres de la rote taient d'ailleurs assujettis  un
syndicat rigoureux, et, en cas de malversation, le gouvernement pouvait
les faire juger eux-mmes. Les deux collges avaient aussi le droit
d'voquer les poursuites en cas de rbellion, d'attaque  main arme et
de dsordres graves: en ce cas ils appelaient les membres de la rote
pour assesseurs. Des lois spciales taient faites pour rprimer les
sditieux, les sicaires, pour dfendre les conventicules.

Un chapitre exprs conservait au prince J.-A. Doria les prrogatives
concdes au vieux Doria en 1528. Enfin, on cra une magistrature
temporaire de conservateurs de la paix. Ils taient chargs de pourvoir
aux mesures transitoires et conciliatrices qui seraient ncessaires pour
effacer la trace des dissensions. J.-B. Lercaro y fut nomm, et ce fut la
seule rparation qu'il voulut accepter des anciennes injustices.

La plume du lgat se complut sans doute  tracer le premier chapitre de
ces lois qui, avant tout, dterminait les solennits dans lesquelles le
doge et les membres des deux collges taient tenus d'aller recevoir la
communion des mains de l'archevque, et qui leur enjoignait d'couter les
prdications du carme. Mais ce chapitre les soumet  prter la main
forte du bras sculier  l'archevque dans l'exercice de sa juridiction,
et  dfrer  toutes les rquisitions de l'inquisiteur de la foi pour la
poursuite des hrtiques et des suspects d'hrsie2.

En publiant ces lois les arbitres avaient pourvu  leur excution
immdiate. Ils avaient nomm le grand conseil et le consiglietto; ils
laissaient en place le doge et les membres des deux collges pour achever
leur temps, ce qui ratifiait l'lection fate depuis la retraite de ceux
de Saint-Luc. Mais les nouveaux membres dont le snat devait tre
augment taient appels par eux. Enfin on a vu qu'ils avaient choisi les
cent vingt noms qui devaient entrer pour la premire fois dans l'urne du
sminaire. Aprs ces oprations, le congrs se spara. Les dputations
des deux partis rivaux et les nobles migrs rentrrent  Gnes, tous
reus aux acclamations du public qui ne paraissait occup que du retour
des bienfaits de la paix. Tel tait l'excs de l'enthousiasme populaire
qu'on dcerna les honneurs d'une statue  Jean-Andr Doria qui nagure
s'obstinait  ne point accorder de trve  sa patrie. Cette statue fut
place  l'entre du palais de la rpublique, auprs de celle qu'en 1528
on avait rige au vieil Andr. Les inscriptions les appelaient, l'un
l'auteur, l'autre le conservateur de la libert; car l'esprit national
qui a toujours domin  Gnes appelait libert l'indpendance.

Un anonyme peu favorable aux Gnois, mais assez impartial et fort au fait
des affaires, crivant un mmoire destin  quelque puissance qui avait
des desseins sur Gnes, cinquante ans aprs ces vnements3, donnait sur
les fautes des deux partis un jugement qui semble bon  recueillir. Il
accuse les deux factions d'impritie et de faiblesse. Les anciens nobles
n'avaient su compter que sur l'Espagne qui, pour les obliger  se mettre
sans rserve entre ses mains, les croisa plus qu'elle ne les soutint,
avant mme que par sa malencontreuse banqueroute elle les arrtt au plus
fort de leurs oprations. migrer, sortir de Gnes et abandonner le
gouvernement, fut en eux une faute norme. Avec moins de morgue et plus
d'habilet, ce parti et attir  lui la masse des nobles modernes,
mcontents et jaloux d'tre conduits par une poigne de chefs
orgueilleux, nobles aussi et se disant populaires et tout aussi fiers que
les autres. A leur tour, ces chefs de l'autre faction, disposant des
forces entires de la rpublique, ne savent rien faire  temps. Ils ne
peuvent mettre en campagne la moindre troupe. Le grand-duc de Toscane
leur envoyait des forces; ils n'osrent les accepter, non plus que les
offres que les Suisses leur faisaient, dit-on. Il leur et suffi
d'couter les propositions de Birague, et l'intervention de la France les
et affranchis du joug de l'Espagne. Ils promirent d'ouvrir le livre d'or
 des inscriptions en masse, et ils manqurent  leur parole, incapables
de refuser et ne sachant pas cder. Enfin il fallut que les derniers
nobles inscrits, boutiquiers, artisans, inquiets d'une situation aussi
fausse et aimant mieux peut-tre s'accommoder des anciens nobles que de
rester sous la direction des meneurs de leur parti, forassent ceux-ci 
consentir au compromis sans rserve qui du moins mit fin aux dsastres.

Ce jugement parat trs-sain; si nous voulons en porter un sur les
rsultats de la querelle et sur l'oeuvre des arbitres, nous dirons, en
admettant qu'une rpublique dmocratique est une chimre, que si l'on
peut considrer le corps aristocratique comme l'tat tout entier, en ne
laissant  ce qui n'a pas t dclar noble que la possibilit d'tre
appel par la noblesse  venir la recruter sous certaines conditions, on
doit reconnatre que la constitution nouvelle tait bonne et prvoyante.

La noblesse telle que la transaction de 1528 l'avait admise, telle
surtout qu'il en avait t abus, avait d dgnrer en dmocratie
turbulente dans son propre sein, et soulever au dehors une dmagogie.
C'tait l'effet naturel de l'exemple, de l'appui demand au peuple, du
contact trop immdiat de tant d'anoblis avec les classes les plus
infrieures. Elle favorisait sans doute le principe aristocratique, mais
 quoi servirait une noblesse aussi discordante, aussi peu propre 
gouverner qu'une masse populaire? La libert des plbiens tait perdue
depuis longtemps, et certes les trois puissances ne s'assemblaient pas en
congrs pour la leur rendre. L'ancienne noblesse gagnait peut-tre son
procs, mais les nobles de Saint-Pierre acquraient une galit bien plus
relle, ils entraient effectivement dans un corps aristocratique; tandis
que Doria avait expos le pays  une lutte invitable en admettant au
partage des charges par moiti, deux factions censes gales, mais dont
l'une formait une majorit toujours croissante, tandis que l'autre, forte
d'illustrations et de crdit, tait faible en nombre et se rduisait de
jour en jour. La paisible dure du gouvernement de 1576 a montr qu'en
effet ses rouages n'avaient pas t mal calculs, malgr les levains de
discorde qu'elle n'avait pu dtruire. A coup sr la loi qui parut impose
aux deux partis, comme on a vu, tait fonde sur une transaction; et la
transaction sur le sentiment du besoin et du danger commun. Ce danger
tait dans la populace et dans les intrigants qui la faisaient mouvoir.
Un effort qu'ils firent pour dtruire la constitution nouvelle ds sa
premire anne, fut le dernier pisode de son tablissement. Coronato
voyait finir le rle brillant de tribun et les chances de la dictature;
il tait mcontent, et c'est  cette occasion qu'on renouvela le bruit
d'une pension qu'il avait accepte de l'Espagne et qu'on ne lui avait pas
maintenue. Il s'adressa  des populaires qui avaient pris grande part 
la querelle maintenant apaise et qui pouvaient en avoir gard le
ressentiment. Il rechercha ceux que lui-mme avait empchs d'tre
anoblis par l'inscription des trois cents promise et lude. Il complota
pour soulever le peuple contre le gouvernement et contre la noblesse en
gnral. Ces pratiques furent dcouvertes: on l'arrta; son procs fut
fait, et il porta sa tte sur l'chafaud.

Coronato fut-il intrigant, factieux? Les historiens le disent et tout
porte  le croire. A sa conduite, il est difficile de se persuader qu'il
ne fut qu'un citoyen de bonne foi, qui, quoique noble, s'indignait que
les droits de tous fussent usurps par la noblesse. Mais dans cette
dernire circonstance tait-il coupable de conspiration? ou paya-t-il
pour un crime suppos la peine de ses anciennes manoeuvres? On ne le sait;
et on voit seulement que le gouvernement fut mcontent des juges de la
rote dans la conduite des procdures pour la recherche et pour la
punition des coupables. Ces malheureux jurisconsultes furent mis  la
torture, privs de leurs offices et bannis.


LIVRE ONZIME.
RPUBLIQUE MODERNE. - DMLS AVEC LE DUC DE SAVOIE; - AVEC LOUIS XIV.
- LE DOGE A VERSAILLES.
1576 - 1700.

CHAPITRE PREMIER.
Observations sur le caractre des Gnois.

A 1576 a fini la rpublique des Gnois du moyen ge. Le spectacle qu'elle
nous a montr, quoique born dans un horizon resserr, avait mrit de
l'intrt. Il est vrai que, depuis quelques gnrations, ses annales
n'taient plus celles d'un peuple puissant par sa navigation et par son
commerce. Involontairement nous n'crivions plus que l'histoire de
certains ambitieux qui, par la violence et l'intrigue, s'arrachaient le
pouvoir ou le revendaient  l'tranger.

Toutefois, au milieu des usurpations plbiennes et des mouvements
populaires, il tait curieux d'observer la situation singulire d'un
corps de noblesse reconnu, respect, et en mme temps irrmissiblement
frapp d'interdiction lgale. Le dnoment plus extraordinaire encore de
cette anomalie, la fin de cette longue anarchie, l'union amende et
consolide par les troubles mme que ses dfauts avaient suscits, toutes
ces vicissitudes ont leur originalit et ne manquent pas d'instruction.

Un gouvernement rgulier nat enfin. Mais dans les agitations du seizime
sicle, l'Europe avait chang de face; une nouvelle balance des pouvoirs
s'tablissait entre les grandes puissances. Un rang trs-infrieur tait
assign  la rpublique des Gnois modernes. En mme temps toutes leurs
forces propres avaient dchu. Ce n'tait plus dans la Mditerrane que se
dployait la puissance maritime; cette mer n'tait plus la voie
privilgie du grand commerce. Au levant mme, sige de ses antiques
relations, Gnes tait prime par Marseille et par les navigateurs
occidentaux qui avaient appris le chemin de l'Orient. Il ne lui restait
plus qu'un commerce secondaire, comme sa puissance n'tait plus que d'un
ordre infrieur.

Trop peu d'intrt s'attacherait au rcit minutieux des minces affaires
journalires d'un gouvernement rduit  de telles proportions. Mais si
peu de faits de son histoire sont remarquables par eux-mmes, je doute
qu'on puisse mieux apprendre ailleurs cette vrit dsormais fatale, que,
dans l'organisation moderne de l'Europe, il n'y a plus de place pour les
petits tats parmi les grands. Cette leon m'a paru se prsenter ici
tellement uniforme  chaque incident, que je n'ai pu me rsoudre  en
supprimer le prcis.

Je voudrais, avant d'entreprendre cette tche, jeter un coup d'oeil en
arrire  travers les vicissitudes de la rpublique que nous avons
retraces; je voudrais dmler les progrs de la civilisation, le
dveloppement intellectuel, les ides et les habitudes dominantes qui ont
fait les moeurs du pays et le caractre propre des habitants, caractre
qui dans ses traits modernes conserve encore tant de traces des temps
passs.

L'extrme aptitude des Gnois pour la navigation et pour le ngoce ne
peut tre l'objet d'un doute. Les monuments les plus anciens en rendent
tmoignage; et, en voyant ce qui se passe encore sur ce long littoral
d'un territoire troit et strile, on peut juger qu'en tout temps, pour
toute cette nombreuse population, la mer a t, de l'enfance jusqu' la
vieillesse, le principal lieu d'exercice et le champ le plus cultiv1.
L'habilet ne peut manquer avec une exprience si gnrale et si
continue. Il n'y a pas d'crivain tranger qui d'ge en ge n'avoue la
supriorit des marins de Gnes. Actifs, courageux, aviss, ils nous sont
peints comme galement propres, sur la mer,  la marchandise et au
combat.

Nous les trouvons sobres, conomes, attentifs  leurs intrts, et,
quoique avides, sachant conduire leur commerce par de judicieuses
maximes. Nous avons remarqu, ds les premiers temps de leur histoire,
leur esprit intelligent d'association, l'institution de leurs consulats,
partout o ils ont eu  rgler ou  dfendre des intrts communs, leur
dextrit dans leurs relations avec les puissances trangres, les
avantages qu'ils savent obtenir dans leurs traits, le soin d'en faire
prvaloir les principes uniformment libraux partout o ils ngocient.

Il n'est pas besoin de dire que le commerce a toujours t honor 
Gnes. Tous ses nobles l'avaient pratiqu dans les anciens temps et lui
devaient leurs richesses. Les documents franais et anglais donnent le
titre de marchands aux Spinola et aux Doria; et jusqu'aux dernires
poques plusieurs maisons trs-illustres n'ont pas cru droger en
exerant le ngoce.

Les marins sont naturellement d'un caractre ouvert, prompt, mais gai,
familier, parce qu'une sorte d'galit s'tablit entre des hommes
longtemps renferms sur le mme bord et partageant les mmes prils. Tout
cela, les Gnois le rapportaient dans la vie commune sur la place
publique, o l'on vit beaucoup  Gnes. Les marins passent aussi pour
francs; les peuples marchands le sont moins: on a fait parfois la
critique et plus souvent l'loge de la grande finesse des Gnois.

La frquentation longue et varie de l'Asie et de l'Afrique, des
musulmans, des Tartares, des Arabes, comme de tant de chrtiens divers,
avait donn de bonne heure aux Gnois la connaissance d'usages et de
moeurs si diffrents des leurs, que, de cela seul, leur intelligence doit
avoir t ouverte. Beaucoup de prjugs ont d tre dissips  leurs
yeux; et s'ils n'ont t instruits, ils ont appris  n'tre tonns de
rien. Cette disposition est favorable au commerce en mme temps qu'elle
en provient. Elle a valu sans doute aux commerants trangers qui sont
alls s'tablir  Gnes, la faveur qu'ils y ont gnralement trouve; et
 ceux d'entre eux qui ne professent pas la religion du pays, la
tolrance qu'on leur a presque toujours assure dans une ville si dvote.

Une des vieilles descriptions de Gnes qu'on nous a conserves dit que
cette cit possde deux trsors galement inestimables: la banque de
Saint-George et le sacr Catino2; et, pour louange principale, elle rend
aux Gnois le tmoignage que nulle part il n'y a plus d'horreur pour
l'hrsie; que l le moindre soupon n'en passe pas impuni. Nous avons
dans les chroniques beaucoup de preuves de l'attachement du peuple  la
religion,  l'glise,  ses crmonies,  ses reliques miraculeuses et en
gnral  ses croyances. On voit les Gnois trs-soumis ordinairement 
la cour de Rome; et quand leurs seigneurs trangers veulent les faire
changer de pape, ils leur chappent ou y rsistent ouvertement. Cependant
les gibelins ont souvent et longtemps domin; Gnes a eu  se refuser aux
volonts de Rome; l'ide de l'obissance implicite a d s'affaiblir, du
moins dans une grande partie de la population. L'histoire nous a mme
montr une excommunication brave par le gouvernement. Il est vrai que ce
ne fut pas sans prcaution, mais en dterrant un induit d'exemption
octroy par un ancien pape. Le gouvernement, en un mot, parut, en
gnral, tenir pour rgle de se montrer fidle au saint-sige, mais de ne
pas laisser empiter sur sa propre autorit.

Il n'avait pu empcher l'tablissement de l'inquisition. Il ne la reut
pas sans rsistance et sans dplaisir. On avait mis autant de frein qu'on
avait pu  l'indpendance hautaine et menaante qu'affectaient les
ministres de cette juridiction excentrique. Au reste, elle avait peu de
matire  exercer ses rigueurs dans un pays o la foi tait plus docile
que raisonneuse, et o personne, pas mme le plus libre penseur, n'et
song  se dispenser des pratiques tablies, mme des plus surabondantes.

Le clerg sculier ne possdait pas d'influence sur les affaires
publiques. Dans les premires dissensions de la noblesse, nous avons vu
l'archevque apporter, exiger la paix. Mais il agissait  l'instigation
du gouvernement civil; il est rare qu'on trouve rien d'important fait sur
la propre inspiration des prtres.

Le revenu des vchs tait peu considrable: les prbendes des
chapitres, du moins dans les temps rapprochs de nous, taient fort
mdiocres. Il ne parat pas que les enfants des grandes familles
daignassent les prendre. Les nobles qui s'adonnaient  l'Eglise allaient
promptement chercher les prlatures de la cour de Rome et le chemin des
vchs et du cardinalat. Dans les campagnes, l o les cures n'taient
pas aux mains des moines, les curs n'taient souvent que de trs-pauvres
paysans. A la ville, assez de cadets dans les familles bourgeoises
entraient dans les ordres, mais sans croire se donner tout entiers au
service de l'autel. Ils taient avocats, gens d'affaires, ou se mlaient
de commerce. Le prtre qui, chez des nobles, leur servait d'aumnier
tait aussi l'intendant de la maison, le pdagogue des enfants, et il
n'obtenait de ses matres qu'une influence de domesticit.

Le clerg rgulier avait un bien autre crdit, il tait nombreux,
splendidement tabli par la munificence de ses protecteurs. L'abondance
ne manquait jamais aux couvents des ordres mendiants, et pas plus dans
les champs qu' la ville. Rien n'galait le luxe de leurs glises. Les
nombreux ex-voto d'orfvrerie qu'on voyait suspendus attestaient la
confiance du peuple dans les prires des habitants de ces sanctuaires. La
considration des religieux tait grande, ils disposaient du pauvre, ils
dominaient le bourgeois, ils maniaient la conscience et dirigeaient la
conduite du noble, du magistrat et du snateur.

Dans les commencements de l'apostolat d'Ignace, Lainez, son fameux
compagnon, tait venu  Gnes; il y avait prch, et sa parole inspira
aussitt de demander une colonie de jsuites pour renouveler les coles
et pour semer le bon grain. Sur un terrain si bien prpar, les bons
Pres ne tardrent pas  fructifier et  s'tendre. Le palais de leurs
coles est encore un des plus beaux ornements de la ville. L'glise de
leur maison professe est somptueuse; et ils tinrent de la munificence
d'un seul de leurs protecteurs une vaste maison de noviciat. Pour cette
occasion fut expressment abroge la loi des statuts civils qui exigeait
l'autorisation du gouvernement pour l'alination du bien des familles en
faveur des tablissements pieux. Le pape, par un bref solennel, remercia
la rpublique d'une libralit si mritoire. Tel fut en ce temps le
crdit des enfants de Loyola. On dit que plus tard le gouvernement
repoussant je ne sais quelle proposition faite sous leur influence, un
snateur se dpouilla tout  coup de sa toge, et, la jetant avec
indignation, courut faire profession au noviciat de l'ordre. Cependant,
cette ferveur si vive ne fut jamais universelle. Quand les doctrines
imputes  Jansnius devinrent un sujet d'ardente controverse dans le
monde catholique,  Gnes elles furent embrasses plus ou moins
secrtement par un certain nombre d'ecclsiastiques et de gens du monde,
et ces opinions ne se sont jamais perdues.

Lorsqu'on voulut livrer les coles aux jsuites, on allgua l'tat
misrable o l'instruction se tranait  Gnes. La rpublique salariait
des matres; mais, disait-on, on n'en recueillait que les fruits les plus
mdiocres; et il serait honteux de ne pas rendre les tudes plus fortes,
mieux conduites et surtout plus chrtiennes. On rappelait le scandale de
Bonfadio, professeur illustre sans doute, mais qu'on avait vu tout  coup
arrt, jug en secret et mis  mort dans la prison, en laissant le
public effray douter si ce supplice punissait un attentat politique, une
infamie contre les moeurs, ou plutt le crime de la libert de penser, qui
dans ce sicle faisait tant d'hrtiques et d'incrdules parmi les gens
de lettres mondains.

Nous ne saurions apprcier aujourd'hui des reproches si anciens contre
les tudes publiques du pays; mais l'on peut douter que les Gnois aient
jamais ni apport ni puis dans leurs coles beaucoup d'instruction. Le
malheureux Bonfadio a crit quelque part, qu'il voyait plus de marchands
que d'tudiants, tandis qu'il professait la politique d'Aristote. Gnes
fournit peu de noms  la longue liste des savants italiens, et aucun
peut-tre au premier rang de ceux-ci. Il est cependant des sciences qui
n'ont jamais pu y rester ignores3. Les connaissances nautiques et
gographiques y taient ncessairement familires, et les mditations qui
dirigrent la course de Christophe Colomb en sont une preuve glorieuse.
L'habilet, au moins pratique, dans les constructions navales est
incontestable. Dans leurs spculations lointaines, les Gnois avaient d
acqurir des notions prcieuses sur cette foule de produits exotiques qui
font de leur Port franc un vaste et curieux muse d'histoire naturelle.
La thorie du traitement des mtaux et de leurs alliages leur tait fort
connue, et ils l'ont parfois pratique, dit-on, aux dpens des nations
ultramontaines. Enfin, l'esprit de calcul qui leur est propre leur fait
saisir toutes les ressources et les finesses, si l'on peut parler ainsi,
de la science des nombres, de celle surtout qui n'a besoin ni du tableau
ni de la plume pour rsoudre dans la pense les problmes mercantiles les
plus compliqus. Tel tait, autant qu'on en peut juger, le fonds des
connaissances gnoises, toutefois plus empiriques que doctes, et
cultives encore aujourd'hui pour le profit  en tirer, plutt
qu'tudies pour elles-mmes ou pour l'amour de la science et de ses
progrs.

Dans le mme but d'utilit, le droit et la mdecine ont toujours t en
grand honneur  Gnes. Ceux qui les professaient, runis en collges ou
facults, jouissaient de prrogatives signales et d'une haute
considration. Les jurisconsultes taient les oracles de la rpublique et
les conseils de toutes les familles. Peut-tre l'influence de leurs
habitudes, et cette propension  rapporter toute chose au point de vue
lgal, ont-elles laiss d'assez profondes traces dans la manire de
traiter  Gnes les affaires politiques, domestiques, mercantiles, les
matires enfin les plus trangres au palais. On reprochait parfois aux
Gnois d'apporter dans les moindres transactions une sorte de
cavillation, et une disposition marque  tenir  tout son droit en
accordant le moins possible  celui d'autrui; dans la discussion,
l'intention d'engager sans se compromettre, le vague dans les discours,
une circonspection vasive dans les crits, s'il faut absolument crire,
en un mot, le penchant  une certaine dfiance qui, devenant gnrale et
caractristique dans un pays, y dcrie la bonne foi et la franchise comme
des armes trop ingales4.  cette cauteleuse tendance soigneusement
cultive, les Gnois ont d leur arme dfensive la plus familire, et
sans contredit la plus puissante: la force d'inertie. Toujours ports 
s'y confier, si elle les trompe quelquefois, bien plus souvent ceux qui
traitent avec eux l'prouvent insurmontable.

C'tait encore les avocats et les ecclsiastiques quand ils s'adonnaient
 l'tude, qui taient les lettrs, qui fournissaient  la littrature la
rgle et le modle. On dissertait comme on plaidait. L'opinion du
snateur, le sermon comme le plaidoyer, se dployaient en syllogismes
suivant la forme scolastique. Des citations pdantesques, des adages du
droit romain, quelques-uns de ces vers de l'antiquit devenus proverbes
en quelque sorte, servaient non-seulement d'ornement, mais aussi
d'autorit dans la chaire, au barreau, et y tenaient plus de place que le
solide raisonnement5.

De cette rhtorique et des sources o elle puisait, il est rest chez les
Gnois une facilit remarquable et presque vulgaire de parler la langue
latine; presque vulgaire, parce que le latin s'tant conserv jusqu' nos
jours dans les critures du palais, dans les formules, et longtemps dans
la rdaction mme des actes du gouvernement ou de la banque de Saint-
George, les trs-nombreux suppts de l'administration et de la justice,
aussi bien que ceux de l'glise, de renseignement ou de l'art mdical,
ont eu besoin de manier une langue qui tait encore vivante dans leurs
professions; aids, au reste, dans le passage facile de l'italien au
latin, par la flexibilit des organes et par l'ouverture de l'esprit qui
est familire  Gnes. Mais une latinit plus lgante et plus choisie,
modele sur les bons auteurs, tmoigne honorablement chez les hommes
distingus d'une tude vritablement classique.

Gnes a un dialecte qui lui est propre. Ses rapports marqus avec le
provenal et le languedocien pourraient autoriser  le regarder comme une
de ces drivations romanes venues directement du latin plutt que comme
une simple dgnration de l'italien. Quoi qu'il en soit, la langue
toscane y a fait invasion ds longtemps. On n'crit que du toscan: on
l'emploie dans les discours d'apparat. Cependant l'idiome natif est
conserv mme avec amour. Mais dans les hautes classes chaque jour il se
polit, c'est--dire il se dnature et se rapproche du pur italien.

Ce n'est pas  Gnes qu'il faudrait demander des potes. Comme dans les
autres villes de l'Italie, on y a des sonnets et des improvisateurs: mais
peut-tre y a-t-il trop d'esprit pour qu'il s'y rencontre de
l'enthousiasme. Les intrts positifs et les penses mercantiles y ont
laiss d'ailleurs peu de place au gnie potique. On vante comme un
lyrique distingu Chiabrera de Savone: hors de la Ligurie il est peu
connu. Ami d'Urbain VIII (Barberini), il ne composa pas moins de dix odes
pour clbrer l'exaltation de ce pontife. Sur trois volumes de vers, il a
de belles strophes: mais le mdiocre domine avec les lieux communs, la
recherche des images et le mauvais got. Pour louer saint Charles
Borrome, les pestifrs de Milan ne lui ont pas inspir un seul mot. Il
n'a jamais trouv un mouvement en faveur de la libert de sa patrie. Mais
pour rendre  ce laurat des papes toute sa verve, il n'est pas de sujet
plus heureux que la Saint-Barthlemy  chanter, les Franais barbares et
hrtiques  dvouer  l'enfer. A peine pardonne-t-il  Henri IV quand il
est devenu l'poux d'une Mdicis.

Gnes c'est l'Italie: si ses enfants ne sont pas potes, ils apportent en
naissant le sentiment de l'harmonie musicale. Elle est partout chez eux
spontanment et sans leon. Dans les travaux qui se font en commun, les
matelots  la manoeuvre, les artisans sur l'atelier, chantent en choeur, en
rglant sur la cadence leurs mouvements et leurs efforts. Dans les belles
nuits de ce ciel pur, souvent on entend des accords populaires qui ne
dpareraient pas un concert tudi. Les chants religieux sont admirables,
mme au village. Les voix d'hommes, de femmes et d'enfants, s'y marient
avec une justesse qui frappe l'oreille et qui pntre au coeur. Ce n'est
pas le moins imposant des caractres de ces solennits presque
journalires qui appellent les fidles dans chaque glise tour  tour.
Dans ces crmonies (fonctions, comme on les nomme) qui servent de ftes
 ce peuple dvot, le culte se dploie avec une majest de bon got,
digne des nobles difices que l'art et une magnificence pieuse ont
consacrs  la religion.

Les palais non moins que les temples tmoignent que l'architecture fut
toujours cultive  Gnes. Ces palais jusqu'au dix-septime sicle furent
des forteresses aussi bien que des demeures somptueuses: ainsi le voulait
l'tat du pays. Il reste encore sur pied quelques-unes de ces tours
hardies et ambitieuses que les podestats voulaient rduire  quatre-
vingts pieds de hauteur. Plusieurs htels assez modernes retiennent
encore des traces visibles de la dfiance avec laquelle le noble, en
s'entourant de richesses et de magnificence, avait besoin de se prparer
 soutenir des siges dans son domicile.

Le luxe des palais et des ameublements tait un noble emploi des
richesses accumules par ces antiques familles qui avaient travers tout
le moyen ge, commerant, naviguant sans cesse. Elles y gagnaient de
joindre  leurs autres illustrations le renom de protecteurs, de
promoteurs des arts dans l'Italie entire; dans Gnes mme leur
magnificence crait des disciples aux Michel-Ange et aux Raphal; mais ce
beau faste tait pour ces grandes maisons une ncessit de leur
politique. Quand, au milieu de leur opulence et de leur considration,
une rvolution populaire eut exclu les nobles du gouvernement; quand on
les laissa comme une classe  part hors de rang dans la cit, ils eurent,
pour que le grand crdit de leur nom ne s'clipst pas,  se prvaloir de
l'clat de leurs richesses, du nombre de leurs clients et de leurs
serviteurs, des points d'appui et des forces qu'ils trouvaient dans leurs
nombreux domaines. Ils affectaient une vie de princes dont les populaires
ne possdaient pas les lments. Cependant peu d'entre eux conservrent
leur grande fortune dans la dcadence du commerce de la Mditerrane et
aprs la perte des colonies du Levant. Mais depuis 1528, la fusion de
droits n'ayant pas teint la rivalit des anciens nobles et des nouveaux,
l'orgueil plus que la politique obligeait encore les premiers  soutenir
leur prminence avec les restes de leur ancien faste. C'est seulement
quand la force des choses qui avait rduit toutes les proportions de la
grandeur gnoise finit par resserrer naturellement le gouvernement entre
les mains des nobles riches sans distinction de la date de leurs titres,
que leur politique se corrigea d'elle-mme. Elle se conforma au got de
tous en permettant de rgler la manire de vivre sur les conseils de
l'conomie. Sous le prtexte de ne pas blesser l'galit, on convint des
formes d'une reprsentation qui distingut les nobles, mais qui ft  la
porte de tous. On se fit des lois somptuaires intrieures. On conserva
les palais et on n'en btit plus gure. On rgla les habitudes, les
pompes un peu mesquines et le nombre des serviteurs. Vous tes des rois
(disait un prdicateur prchant devant le snat) qui par modestie daignez
vivre en particuliers. Les dames eurent le noir pour seul habit de
crmonie; il est vrai que l'abondance des diamants de famille
distinguait les femmes des premires maisons. Les noces furent presque
les seules occasions de festins. Des runions dont l'tiquette tait 
peu prs l'unique plaisir taient institues pendant un certain temps de
l'anne et se tenaient fastueusement dans un ordre qui, pour chaque
maison, n'en ramenait la dpense qu' de longs intervalles. Quant  la
vie ordinaire, elle tait retire. Les charmes et le profit d'une socit
libre y taient peu connus, on ne les entrevoyait gure qu'au temps o
l'automne attire les citadins  la campagne; l rgnait un peu plus
d'aisance dans les manires et une sorte d'galit;  la ville on ne se
visitait presque qu'au thtre.

En parlant de l'emploi des richesses gnoises, je ne dois pas omettre de
signaler ce que, dans les sicles de magnificence, les monuments publics,
les tablissements utiles ont obtenu de part dans l'ostentation politique
des particuliers; et il serait injuste de ne pas ajouter que mme aprs
qu'on se fut astreint  des habitudes plus conomiques, cette sorte de
libralit patriotique n'avait pas absolument cess. On fondait des
glises; on btissait ou l'on enrichissait des hospices, mme avec un
luxe de btiments qui et pu tre pargn. Les familles tablissaient des
collges. Des statues de bienfaiteurs publics remplissaient les salles de
Saint-George et les hpitaux. Au milieu du dernier sicle encore la
famille Cambiaso, qui n'avait t crite au livre des nobles qu'en 1731,
changea  ses frais, en une belle voie, une sorte de sentier qui dans des
lits de torrents montait de Gnes  la Bocchetta, fameux passage, et
unique communication  cette poque entre la mer et les plaines de
Lombardie  travers l'Apennin6.

Quand la haute bourgeoisie eut appris  se passer des honneurs du livre
d'or ou  se rsigner  les attendre, elle se conforma aux moeurs de la
noblesse et se permit rarement ce que celle-ci se refusait. On vivait
chez soi, la socit proprement dite y tait inconnue dans beaucoup de
familles. On croyait se conformer  la sagesse patriarcale en tenant les
femmes renfermes dans une solitude jalouse. Cependant, s'il en faut
croire un tmoignage du temps o vient de s'arrter notre histoire, les
dames de Gnes au seizime sicle vivaient avec aisance, ne se cachaient
point et faisaient le charme de leur patrie. La vertueuse libert dont
elles jouissaient protestait, disait-on, contre les prjugs farouches
qui ailleurs drobent les femmes  la vue du monde7.

Mais quoique les moeurs de chaque sicle permissent ou dfendissent 
Gnes, les femmes y taient trangement opprimes par les lois. Elles
taient en tutelle toute leur vie. Une veuve mme ne pouvait rien sans
l'autorisation d'un conseil judiciaire qui lui tait assign par le
magistrat. Elle n'avait aucun droit  la tutelle de ses enfants. Il
n'tait pas rare que le jour mme de la mort de son mari, elle ft
congdie de la maison, o il n'y avait plus rien  elle8. Marie, aucune
autorit, mme dans les soins domestiques, ne lui tait ordinairement
confie: condition peu morale qui ne laissait point d'influence 
l'pouse ni  la mre, qui ne faisait pas des femmes le lien des
familles, et ne leur enseignait pas  se respecter elles-mmes.

Rien n'tait moins tendu que leurs droits sur les biens de leurs
parents. La loi fermait l'accs  toute rclamation d'une fille s'il lui
avait t assign une dot d'une somme quelconque par le pre, ou, s'il
mourait intestat, par un conseil de famille, et la modicit des dots
tait une des rgles somptuaires de la politique des nobles. Ils
voulaient par l faciliter les alliances entre eux indpendamment de
toute-ingalit de fortune: ils voulaient surtout que les richesses qui
devaient servir  soutenir l'clat d'un nom, allassent le moins possible
se dissminer dans d'autres familles.

galement soumis  la discrtion paternelle, les fils cadets taient un
peu moins rigoureusement partags que leurs soeurs; mais l'ingalit des
conditions de fortune entre eux et leurs frres tait d'autant plus
sensible que dans toutes les maisons considrables une grande part du
patrimoine antique et de ses revenus accumuls tait dvolue  l'an, 
titre de majort perptuel.

Tant d'intrts opposs, si peu de motifs d'union dans les familles, tant
de biens et tant de jalousies, l'on pourrait ajouter tant de lgistes
pour conseils, multipliaient les procs. Les hommes puissants ne
pensaient pas qu'on pt les leur faire perdre; et chacun regardant comme
compromis dans le succs non-seulement la justice, mais son propre
crdit, toute affaire contentieuse se dbattait avec une chaleur
excessive. La juridiction ordinaire tait cette rote compose de docteurs
trangers amens par le sort et pauvrement salaris. Rarement ils
chappaient aux soupons de vnalit. Entre parties considrables la
sentence tait, disait-on, emporte aux enchres. Mais dans une foule de
cas, on tait soustraite ce jugement suspect: il appartenait au snat ou
 un magistrat dit de l'extraordinaire de dlguer des juges spciaux. On
les prenait parmi les avocats, et le choix  faire tait, comme on peut
croire, un sujet inpuisable d'intrigues. Les causes allaient et venaient
sans cesse des juges au snat et du snat  de nouveaux juges. Mille
incidents, mille chicanes venaient encore terniser les affaires; et il
tait assez commun qu'aprs avoir partag le public, elles se
compliquassent d'entreprises violentes ou de voies de fait mal rprimes.
La justice criminelle n'tait ni moins partiale ni plus forte que la
justice civile. En gnral, on reprochait aux nobles, dans la poursuite
de leurs intrts, dans leurs moeurs, dans ce qu'ils exigeaient du public,
de se croire tout d et tout permis. On reprochait aux bourgeois, la
servilit aux uns, et aux autres d'affecter l'imitation des nobles dans
leurs procds arbitraires ou dans leurs drglements. Quant au peuple,
trs-pauvre, laborieux et sobre, mais dpendant de qui le salariat, avide
dans sa misre et pouss au mal par l'exemple et par l'impunit, un grand
nombre d'entre eux vivaient sans frein. Les uns arrivaient  n'avoir plus
que la misrable ressource de s'engager aux galres comme volontaires
(buona voglia) pour ramer cte  cte avec les forats enchans. Les
autres, devenus rfractaires aux condamnations de la justice, se
faisaient brigands; et bientt, reparaissant sous la protection de
quelques nobles, ils venaient se vendre  ceux qui avaient besoin
d'instruments de vengeance ou de rapine9. Celui  qui l'on reprochait de
violer quelque loi, rpondait firement: Ne sommes-nous pas dans une
rpublique? Ce peuple tait passionn pour la patrie, mais il n'en
concevait pas autrement la libert. La noblesse tolrait, caressait ces
vices; elle recherchait la popularit dans ces classes infimes, pour les
dchaner au besoin contre la bourgeoisie, toujours suspecte d'envie et
d'ambition. La populace, en effet, tait aveuglment dvoue au
gouvernement.

Chez les nobles, la prpotence (ce mot, qui tarde  devenir franais,
tait essentiellement gnois); dans le second ordre, la disposition 
rivaliser avec la noblesse; chez le peuple, le penchant  la violence et
 la rapine, tout cela appartient surtout aux annes qui prcdrent et
suivirent immdiatement l'tablissement de 1576. C'tait la suite de la
confusion ne des dissensions publiques, des moyens dangereux employs
par tous les partis et de ce qui restait d'habitudes de dsordres et de
concessions mal dfinies. Les choses devaient retrouver leur place et s'y
remettre. Mais ce rtablissement de la concorde sous un gouvernement
dsormais rgulier, ce raffermissement de l'ordre public par la
rsignation des prtentions turbulentes, fut-il,  Gnes, prompt et
facile, ou lent et pnible? C'est ce qu'il faut chercher dans l'expos
qui va suivre pour servir de complment  notre histoire10.


CHAPITRE II.
Relation avec le duc de Savoie. - Conjuration Vachero.

Aprs 1576, les annales qu'un homme public (Casoni) a recueillies
deviennent tout  coup d'une scheresse extrme. De ce qu'elles
contiennent pendant les vingt-quatre dernires annes du seizime sicle,
il n'y a que deux rsultats  tirer: la cour d'Espagne domine dans Gnes;
ses ministres fatiguent indiscrtement la rpublique. Un voisin  peine
mentionn jusque-l1, le duc de Savoie, prince ambitieux et guerrier,
inquite l'tat sur ses frontires; il s'essaye  franchir la barrire de
l'Apennin; tabli aux dpens des Gnois sur le rivage de la mer, il
semble convoiter la ville de Gnes.

A peine on voit percer un troisime fait qui se lie aux deux autres. La
France, sous Louis XIII, tient les yeux ouverts sur Gnes, non plus comme
sur une possession  revendiquer, ainsi que la considraient les
prdcesseurs de ce roi, mais comme sur un des points d'appui de l'ennemi
dont les Franais sont jaloux. Tantt ils menacent d'attaquer Gnes 
force ouverte comme une dpendance espagnole; tantt, plus aviss, ils
travaillent  y miner cette influence exigeante qui ne semble pas
inbranlable; ils en pient l'affaiblissement; ils lui opposent des
cratures et des pensionnaires; ils s'offrent pour substituer leur
protection  la tyrannie de la cour de Madrid. Le duc de Savoie, occup
de son seul intrt, s'aide tour  tour des menaces et des intrigues de
la France et tout  la fois de l'appui que lui vendent les ministres
espagnols.

On voit bien l le cercle troit dans lequel est ncessairement
circonscrite la politique extrieure d'un petit tat, au milieu de grands
et ambitieux voisins. Mais ce qui se passait  l'intrieur; comment
s'excutait cette constitution impose par les arbitres; comment des
prtentions si mles et si violentes s'y taient soumises; comment les
discordes s'taient pacifies, sur ces points, la chronique de ces temps
est absolument muette, et l'on se voit tent de croire que tout marchait
sans difficult, suivant les dernires lois.

On s'aperoit cependant que l'ordre tait imparfaitement rtabli, ou que
de temps en temps il recevait certaines atteintes (1581). On voit, cinq
ans aprs la publication des nouvelles lois, dfendre les armes  tous
les citoyens. Les mal-vivants, dit-on, s'taient multiplis dans la ville
mme, dans les campagnes et dans les rivires. Frquemment (1585-1588) il
faut renouveler les mesures rpressives contre l'audace des bannis qui se
font brigands2 aux portes mme de la ville. Deux d'entre eux, qui
portrent leur tte sur l'chafaud, appartenaient, si leurs noms ne nous
trompent,  des familles illustres.

(1607) Enfin il se passa un fait trange dont on ne nous donne aucune
explication. Tout  coup, une loi extraordinaire est porte; le petit
conseil s'assemblera; chaque membre prsent sera tenu d'inscrire sur un
bulletin secret le nom d'un individu qu'il juge  propos d'exclure de la
rpublique. Tout nom qui aura t indiqu par quatre bulletins sera
immdiatement soumis  un scrutin dfinitif, et, si les trois cinquimes
des voix concourent contre lui, l'individu dsign subira un exil de deux
ans. Six nobles furent aussitt condamns par cet ostracisme. On en nomme
trois, un Centurion, un Spinola et Claude de Marini; celui-ci bientt
nous le retrouverons en scne. Le snat, en mme temps, bannit vingt-neuf
populaires; sans doute avec moins de scrupules et de formalits.

L'annaliste fait dans cette circonstance une seule rflexion. La
manire licencieuse dont certains nobles vivaient encourageait les
populaires aux scandales. Quelque justification de la nouvelle loi que
ces mots impliquent, ce n'est pas pour rprimer des dsordres privs
qu'un tat invente une semblable mesure. Il est probable que le vieux
levain fermentait toujours, que la confiance en soi-mme n'tait pas
encore acquise au gouvernement. Les lments de la discorde de 1576
vivaient; parfois ils faisaient effort et menaaient d'explosion.
D'autres que l'crivain semi-officiel en ont crit des tmoignages. Parmi
les nombreux mmoires que l'obscurit dans laquelle en est tomb le sujet
a laisss indits, beaucoup, de motifs nous font croire que nous ne nous
mprenons pas en choisissant un de ces guides3 pour nous faire une ide
des circonstances de l'poque.

Suivant le document dont nous parlons,  ce temps la seule querelle de
l'agrgation tait supprime. Les boutiquiers ne devenaient plus des
Doria ou des Lomellini; mais les autres divisions subsistaient, et
l'esprit des intrts divers continuait  tre hostile. tre noble,
l'tre devenu, n'avoir pu y parvenir, c'tait la cause d'oppositions
tranches et d'animosits renaissantes. Parmi les nobles, les anciens et
les nouveaux ne s'taient gure rapprochs. Entre les premiers, les
quatre familles principales affectaient de plus en plus la prminence,
et, en quelque sorte, ne connaissaient plus d'autre noblesse que la leur.
Les autres nobles anciens ou, comme on s'avisait de dsigner leur
importance secondaire, les grosses ttes, ne venaient qu' la suite de
ces chefs. Parmi les nobles populaires se tenaient  part les cinq
familles antiques qui avaient form des alberghi en 1528, suivis de
quelques adhrents anciennement inscrits; puis venait la foule des
anoblis modernes, ridiculiss sous le nom de serre-boutiques, parce
qu'ils taient  peine sortis de leurs trafics plus ou moins ignobles
pour passer au livre d'or. Ces diverses classes de nobles ne frayaient
pas entre elles. Les loges ou cercles des nobles anciens ne recevaient
pas les nouveaux; chez ceux-ci les loges des cinq grandes familles
censes populaires ne s'ouvraient pas facilement aux anoblis modernes et
se fermaient devant les bourgeois.

Il n'y avait plus, comme de 1528  1576, deux noblesses censes
confondues en une seule. Les lois nouvelles avaient expressment prohib
la distinction des portiques, mais l'usage reconnaissait encore leur
existence, et y attachait des effets consacrs par une convention tacite.
La succession bisannuelle des doges amenait tour  tour au sige ducal un
membre de quatre familles, un des autres nobles anciens, un des cinq
familles de la noblesse populaire, et enfin un des inscrits des derniers
temps. Mais la bonne foi seule garantissait ce tour de rle: il dpendait
de la majorit de s'y soustraire. Or, en 1626, il y avait deux mille cent
vingt-quatre nobles, inscrits sur une population qui ne dpassait pas
soixante mille mes dans la ville de Gnes. Dans ce nombre, sous trente
noms seulement, l'ancienne noblesse ne fournissait que sept cent
cinquante-neuf individus. La nouvelle avait port au livre d'or mille
trois cent soixante-cinq personnes sous quatre cent quatre-vingt-quatorze
noms. Dans cette ingalit la proccupation des anciens nobles tait
encore qu'ayant t si longtemps exclus du gouvernement, ils taient
toujours menacs d'une exclusion nouvelle par l'ambition des mmes
populaires  qui le nombre dans le sein des conseils en donnerait le
moyen. La loi de 1547 (le garibetto) avait eu pour objet de rserver 
cette illustre minorit la moiti des charges et de l'influence
politique, en dpit du nombre croissant des nouveaux venus. Les
convulsions de 1575 avaient eu pour but au contraire de faire prvaloir
les plus nombreux. L'arbitrage de 1576 avait t une transaction qui
tait venue restreindre l'invasion de la dmocratie dans l'aristocratie,
mais qui n'avait fait que la ralentir.

Dans les citoyens non inscrits, continue l'observateur, on distinguait le
gros peuple et le menu peuple. Les premiers taient ceux qui se
regardaient, non sans raison, comme aussi dignes de la noblesse que la
plupart de ceux  qui on l'avait confre, et beaucoup plus dignes que
tant de personnages infrieurs  qui elle tait chue au milieu des plus
viles occupations. Tous se souvenaient des trois cents inscriptions
promises au peuple par dcret, dont les listes avaient t dresses et
qu'on n'en avait pas moins ludes. Quelques admissions annuelles
autorises par la loi, loin de suffire aux prtentions, excitaient les
jalousies. Plusieurs mme voulaient l'inscription en masse de la
bourgeoisie entire; car, en ce temps de prjugs, pour fonder l'galit,
on rvait de faire tout le monde noble, et non pas d'ter la noblesse 
tout le monde.

On nous a conserv un singulier exemple du combat obstin des
prtentions. Dans la familiarit de la place publique, tous les Gnois
avaient l'habitude en se rencontrant de se saluer amicalement de la voix.
Mais les nobles voulaient rester couverts, en exigeant que les populaires
se dcouvrissent. Ce fut un sujet interminable de querelles, de
violences. Il fallut que le gouvernement intervnt, et qu'un dcret
(chose misrable!) rglt les salutations rciproques. Nous trouverons
ci-aprs un jeune citoyen engag dans une conspiration4, o pour premier
mobile il fut pouss par ce ridicule incident.

L'espion anonyme qui peint ces discordances cherche ouvertement par quels
points nouveaux le gouvernement de Gnes est vulnrable aprs cinquante
ans de dure. Voulez-vous seulement, dit-il  ceux qui le font crire,
prendre de l'influence dans la rpublique? ne pratiquez pas les anciens
nobles; ils sont sans retour vendus aux Espagnols. Leurs fiefs  Naples,
leurs crances en Espagne, le risque qu'elles y courent, les suspensions
de payement dont la cour de Madrid les effraye, et sur lesquelles ils
sont rduits  marchander et  supplier, sont des chanes qui ne peuvent
tre brises. Adressez-vous plutt  la noblesse nouvelle,  celle du
moins dont le titre n'a pas eu le temps de vieillir. Elle n'a rien de ces
engagements et elle les dteste.

Mais s'il s'agit de susciter des troubles, adressez-vous  ceux qui
attendent en vain l'inscription au livre de la noblesse, et qui parfois
la sollicitent jusqu' Madrid5. Cette cause de jalousie est toujours
flagrante. Attachez-vous aussi aux anoblis mcontents, auxquels une
rivalit orgueilleuse et blessante dispute le pouvoir qui, entre gaux,
devait appartenir aux plus nombreux. Cette classe tient encore par mille
liens  la bourgeoisie dont elle sort, et facilement ces deux populations
agiront ensemble. Quant au bas peuple, il ne hait pas les nouveauts,
mais il ne se soulve pas de lui-mme: il suivra les impulsions qui lui
seront donnes, et il les recevra plutt des populaires que de la haute
noblesse6. Enfin, remarquait-on, cinq cents Allemands, la plupart
casernes au palais, trois cents Italiens dissmins en plusieurs postes,
et cent Corses, taient toutes les forces qui dfendaient la ville. J. -
L. Fieschi, s'il ne se ft perdu au moment du succs, surmontait ces
obstacles avec trois cents paysans.

On voit s'excuter en 1627 une tentative rgle prcisment sur ces
donnes, et l'on peut douter que cette statistique politique soit
absolument innocente des vnements que nous allons retracer. Au reste,
observateur ou espion, le judicieux anonyme prvoit que la balance ne
pourra rester en quilibre, et il devine le poids qui doit l'emporter. Si
la tranquillit subsiste au milieu de tant d'lments de discorde, c'est
qu'un mme motif y dispose tous ceux qui possdent. Tous les riches sont
les vritables matres de l'tat. C'est, en effet, ce qui a fini par
rejeter dans l'ombre et dans l'impuissance les nobles pauvres. C'est ce
qui a fait dsesprer aussi les petits bourgeois des objets de leurs
prtentions ambitieuses. C'est ce qui a fait entrer dans une mme
communaut compacte d'influence et de politique, l'ancien noble rest
opulent et l'anobli aussitt qu'il est devenu gal au premier en
richesse, dernier tat d'une rpublique faible et abaisse; mais ce n'est
que peu  peu qu'elle a gagn cette assiette et l'espce de calme dont on
y a joui.

Les Gnois taient jaloux de leur territoire et surtout de leur littoral.
Quelques fiefs impriaux y taient enclavs; et plus d'une fois des
investitures, achetes par des seigneurs qui s'accordaient mal avec eux,
inquitaient leur sret et leurs intrts commerciaux. Final, patrimoine
de l'antique famille Caretto; a t longtemps et jusqu'au sicle dernier
un de ces sujets de contestations et de traits. Sous prtexte d'un long
procs fodal, l'empereur ayant prononc le squestre de ce petit tat,
le roi d'Espagne, d'ailleurs tranger  la contestation, s'tait ht de
s'en faire attribuer le dpt judiciaire et la garde; successivement il
entendit s'en arroger la proprit. Il lui convenait,  cause de son
gouvernement de Milan, d'avoir pour ses galres et pour ses troupes un
abord assur indpendant de la bonne volont des Gnois. Gnes,  son
tour, redoutait  bon droit au milieu de son pays un tablissement
espagnol; elle craignait qu'on n'y dtournt le commerce du transit pour
la Lombardie; surtout qu'on n'y ft des dpts de sel qui alimenteraient
les environs au prjudice de ses gabelles (1602). Mais les Espagnols
consolidrent leur possession de leur mieux, et les prtentions des
Gnois toujours entretenues Surent rserves pour un autre temps (1588).

Sur le mme rivage le duc de Savoie possdait Oneille et il cherchait 
s'agrandir. Le duc tait alors en guerre avec la France pour le marquisat
de Saluces, et il n'tait pas en mesure de gagner ses procs  main arme
(1624). Mais plus tard la querelle de la Valteline clata; la France
rechercha l'alliance du duc de Savoie; et les termes dans lesquels le
cardinal de Richelieu raconte ce qui se passa sont assez nafs pour nous
en emparer ici.

Pour arrter le secours qu'on envoie  Milan, une diversion est
ncessaire en Italie, en laquelle les armes de S. M. ne paroissent pas.
Celle qui semble tre le plus  propos c'est l'attaque de Gnes au nom du
duc de Savoie, sous prtexte de l'injure qu'il a reue de cette
rpublique sur le sujet de Zuccarel qu'elle lui retient. Le fief de
Zuccarel appartient pour trois quarts  Scipion Caretto, et pour un quart
 Ottavio Caretto. M. de Savoie a achet les trois quarts de Scipion sans
le consentement de l'empereur de qui ils dpendent, et contre un contrat
que ledit Scipion avoit pass avec la rpublique de Gnes, par lequel il
s'engageoit  ne vendre point Zuccarel de vingt ans qui n'toient pas
expirs. Il en poursuivoit (le duc) l'investiture, laquelle lui est
dnie. Ottavio Caretto, cependant, vend son quart  la rpublique de
Gnes, qui obtient l'investiture de l'empereur. Ledit empereur confisque
ensuite les trois quarts qui appartiennent  M. de Savoie, parce qu'il
n'a pas obtenu ce qui toit d  l'empire, en ce qu'il a achet Zuccarel
inscio domino. Ensuite de cette infraction la rpublique achte ces trois
quarts de l'empereur bien cher auprs de ce qu'ils avoient cot  M. de
Savoie. De l M. de Savoie vient aux armes: voil le plus juste prtexte
que nous eussions pu dsirer7.

D'aprs les accords faits avec la cour de France, le duc fit de grands
prparatifs de guerre. Il fut bientt joint par le conntable de
Lesdiguires, gouverneur du Dauphin, et par le marchal de Crqui,
gendre de celui-ci, qui lui amenrent des troupes franaises. La
rpublique s'tait mise passablement en tat de rsister au duc, mais non
 de tels auxiliaires. Ds le commencement (1625) de la campagne on lui
prit Novi, Voltaggio et jusqu' l'importante forteresse de Gavi. Les
ennemis se prparrent  pntrer sous les murs de la ville. On croyait
sa reddition si immanquable et si prochaine que les assaillants pensaient
n'avoir pas de temps  perdre pour s'accorder sur la possession d'une si
belle proie. Nous avons les pices de cette ngociation8.

La ville devait d'abord tre mise en dpt entre les mains de la
princesse de Pimont, soeur du roi. La garnison serait mi-partie. Le chef
serait franais, mais choisi par le duc, et l'on voulait que le choix
tombt sur Crqui. La possession de l'tat de Gnes reviendrait  la
France, si par la suite des oprations le duc obtenait Milan. Il n'aurait
dans ce cas du territoire gnois que Zuccarel. S'il ne gagnait pas Milan,
il aurait la rivire du ponant et la Corse. Le roi aurait la ville de
Gnes et la rivire du levant. Enfin, si le duc entrait en possession de
Genve, il n'obtiendrait en Ligurie que la rivire du ponant; la Corse
passerait dans le lot de la France.

Par un dernier article des propositions dresses  Turin, le butin tait
d'abord employ aux frais de l'arme; le surplus serait partag entre le
duc et Lesdiguires. Le roi dans sa rponse corrige cet article. C'est
lui qui entrera en partage du butin, en se chargeant de satisfaire le
conntable. Cependant le roi faisait crire qu'en s'en remettant sur le
sige de Gnes  la prudence du conntable, il pensait qu'avant de
l'entreprendre, il importait de bien prendre ses prcautions, afin de ne
pas compromettre la rputation des armes franaises.

On avait annonc une escadre qui serait renforce de vaisseaux anglais et
hollandais; mais rien de semblable ne parut. Au contraire, les Espagnols
avaient runi dans le port de Gnes soixante-dix galres. Elles ne
donnaient aucun secours au reste du littoral, mais elles gardaient la
capitale. Lesdiguires jugea impossible d'attaquer sans le concours d'une
flotte, une ville qui venait de relever ses fortifications, et qui se
montrait dcide  dfendre sa libert; qui d'ailleurs serait
incessamment secourue par le gouverneur de Milan. Il refusa, au grand
dsespoir du duc, d'assiger Gnes, et, mditant sa retraite, il engagea
le prince  conduire l'arme  l'envahissement de la rivire du ponant.
On vient de voir que les instructions de la cour de France se mfiaient
du succs d'un sige et de l'opportunit de l'entreprendre: peut-tre y
avait-il une secrte rpugnance  dtruire au profit du duc, dont la
politique tait si variable, une rpublique qu'on n'avait attaque que
pour faire diversion  la guerre de la Valteline9. Mais l'Italie entire
se persuada que Lesdiguires avait vendu sa retraite et que les Gnois
l'avaient paye. Ceux-ci, ranims  mesure que le pril s'loignait de
leur ville, prirent  leur tour leurs avantages. Aids enfin par des
secours venus de Milan, ils regagnrent les places qu'ils avaient
perdues, mme le fort de Gavi. Le duc de Savoie accourut pour les
reprendre; son camp fut surpris. Forc  la retraite, il ne put enlever
ses canons; ils passrent aux mains des Gnois: peu auparavant ils
avaient acquis sur lui un autre trophe; sa galre capitane fut prise.

Le duc tait mcontent et il ne tarda pas  tourner ses intrigues vers
l'Espagne. Mais Gnes en ce moment se faisait une querelle avec la
France. Le ministre franais  Turin tait un Gnois, Claude de Marini,
l'un des nobles soumis en 1607  un exil de deux ans par mesure
politique. Il s'tait retir en France; il tait habile intriguant, et
comme le dit de lui le cardinal de Richelieu, en morale ce n'tait pas un
ange10. Il se rendit ncessaire et se fit employer quand on se jeta dans
les dtours de la politique italienne. Il ne faut pas douter que dans sa
nouvelle position il n'ait rendu  sa patrie tous les mauvais services
qu'il a pu. Un de ses parents, Vincent Marini, tait directeur des postes
 Gnes. Claude disposait de lui et des correspondances qui passaient par
ses mains. Le duc de Savoie cherchait des cratures qui pussent livrer
les portes de la ville: le directeur des postes avait prt son ministre
 cette intrigue. Elle fut dcouverte, et il paya de sa tte la
prvarication dont il fut convaincu. Mais il n'tait que l'instrument de
Claude, et la rpublique feignit d'ignorer qu'un de ses nobles,
responsable par sa naissance aux lois de la patrie, tait devenu un
ambassadeur franais. Elle le regarda comme un simple contumace, et le
condamna aux peines de haute trahison. On mit sa tte  prix; on rasa sa
maison. Une ordonnance du roi de France parut aussitt11. Elle protestait
contre l'outrage fait au droit des gens et  la France dans son
ambassadeur. La personne de celui-ci et ses proprits taient
expressment mises sous la protection royale. Pour reprsailles, une
rcompense de soixante mille francs tait offerte  quiconque tuerait un
des juges qui avaient condamn Marini. Les Gnois trouvs dans le royaume
devaient tre arrts et leurs biens squestrs pour l'indemniser des
confiscations prononces contre lui12. Mais la paix de Monon entre la
France et l'Espagne changea les rapports. Les Gnois ne demandaient pas
mieux que de s'attirer la bienveillance du roi. A sa requte ils
annulrent la sentence prononce contre de Marini; ils dmentirent mme
la mise  prix de sa tte, que nanmoins les crivains du pays donnent
pour trs-vritable13. De Marini n'en restait pas moins l'irrconciliable
ennemi de Gnes  la cour de Turin.

Le trait de paix invitait le duc de Savoie et la rpublique  concilier
leurs diffrends par la voie d'un arbitrage direct (1626). S'ils n'y
taient pas parvenus dans le dlai de quatre mois, les deux cours se
rservaient d'en tre les juges. Il devait y avoir en attendant
suspension des offenses. L'accommodement direct fut impossible: le duc
donnait ses pouvoirs  Claude de Marini; et l'honneur ni l'intrt des
Gnois ne leur permettait d'accepter un tel arbitre. Le jugement fut
renvoy  Madrid: l'ambassadeur de France y devait prendre part avec les
ministres espagnols. Quant  la cessation des hostilits, le duc
prtendait n'y point tre tenu que pour pralable les Gnois ne lui
eussent rendu ses canons, sa galre et ses prisonniers. Les Gnois
consentaient  l'change des prisonniers, mais ils entendaient que les
autres restitutions fissent partie des conditions qu'imposeraient les
arbitres.

Ainsi menace, la rpublique prouvait un autre malheur. L'Espagne tait
de plus en plus obre: le principal ministre, Olivars, se montrait
chaque jour plus dur. Un dit, aussi injurieux dans ses termes que fatal
dans ses dispositions, rompit violemment les marchs par lesquels les
grands capitalistes gnois, cranciers et fermiers des revenus espagnols,
en taient les percepteurs directs. Ils se payaient par leurs propres
mains, ou avaient des assignations assures sur les trsors que les
galions apportaient d'Amrique. On les priva tout  coup de ces deux
srets. On les rduisit  une liquidation onreuse et sans terme dont
les titres se vendaient  un tiers de perte; et encore la dfense
d'exporter d'Espagne des mtaux prcieux empchait de retirer sans un
nouveau dchet les dbris des crances. Ce fut  Gnes un bouleversement
complet: dix millions de piastres manquaient  la fois  la circulation,
et sur ces dix millions on en calculait cinq perdus sans remde. On fut
contraint de dcrter une suspension gnrale des payements, un
atermoiement universel, et cinq ou six riches et nobles maisons restrent
en tat de faillite14.

(1628) L'ambassadeur d'Espagne n'en osa pas moins, l'anne suivante,
demander  la rpublique un emprunt de cinq cent mille cus, et sa cour
adressa pareille demande  dix ou douze individus riches, ou censs
l'tre; car, disait une lettre du temps, maintenant nos richesses sont
plus dans l'opinion qu'on en a encore que dans la ralit15.

Tels taient les procds de l'Espagne envers ces Gnois qu'elle
entendait tenir sous le despotisme de sa politique, et qu'elle
compromettait dans sa propre dcadence.

Un nouvel incident venait encore troubler l'Italie. Le duc de Nevers,
succdant  la branche italienne de sa maison, tait devenu duc de
Mantoue (1627). L'Espagne ne voulait pas d'un prince franais si prs du
Milanais. Le duc de Savoie convoitait le Montferrat, qui faisait partie
de l'hritage de Mantoue. Une prompte alliance runit ces deux ambitions.
Charles-Emmanuel se mit en marche et les Espagnols assigrent Casal.

A Turin on ne rompit pas ouvertement avec la France. De longues
ngociations s'ensuivirent. Les ministres de Louis XIII voulurent du
moins empcher le duc de se livrer entirement  l'Espagne. On lui
faisait sentir qu'il avait lieu de se plaindre de cette puissance qui,
charge de terminer ses diffrends avec les Gnois, y avait mis
perptuellement des obstacles; mais c'tait prcisment l'amorce que la
cour de Madrid employait pour l'attirer  elle16. Quoi qu'il en soit,
dans le cours de cette longue affaire, le duc insista sans cesse auprs
de la France, pour qu'elle s'engaget  lui laisser conqurir Gnes17. On
refusa longtemps de s'y prter. Il parait qu'enfin on et consenti 
sacrifier les Gnois pour ter  l'Espagne,  ses flottes et  ses
besoins pcuniaires, une ressource si considrable; mais le duc
tergiversa encore, et la cour de France renona  le ramener  son
alliance.

Le sige de Casal devint la grande affaire de l'poque: c'tait pour le
pousser que la cour de Madrid demandait de l'argent aux Gnois; elle les
requrait, en outre, de donner  son entreprise une accession dclare en
fournissant un contingent de troupes. A Gnes, les inclinations et les
jugements taient fort partags. On tait de plus en plus fatigu des
Espagnols; mais on se sentait sous leur dpendance. On se demandait
seulement o tait le plus grand risque d'encourir leur partialit dans
la contestation avec le duc de Savoie, soit en se refusant  ses
dmarches, soit en entrant dans une confdration o la partie adverse
aurait bien plus de crdit que la rpublique. Elle cda enfin, sur la
promesse formelle de l'Espagne que le duc n'entreprendrait rien au
prjudice de Gnes18.

Si tel fut le motif auquel les Gnois se rendirent, leur esprance fut
immdiatement dmentie. Le duc suscita dans leur propre ville une
conspiration  son profit dont il ne craignit pas d'avouer les
instruments.

(1628) Un aventurier qui se faisait nommer le comte Ansaldo vint  Gnes,
s'y cacha et pratiqua un certain nombre d'hommes irrits de n'tre pas
nobles. Le principal d'entre eux tait un marchand nomm Vachero, qui
avait quelque fortune et que sa premire vie avait rendu familier avec
les violences de toute espce; aprs lui venait un jeune Fornari,
persuad que les nobles enviaient ses richesses, ses beaux chevaux, et
qu'ils prtendaient le contraindre  les saluer. Des mdecins, quelques
notables, mls  nombre d'hommes tars, prirent part  ces runions, o
Ansaldo se donna pour charg des affaires du duc. On compta le petit
nombre de soldats dont on aurait  se dfaire au palais ou aux portes, et
l'on assura que pour un coup de main, on n'aurait besoin que de deux
cents fantassins que fournirait le duc: on s'emparerait de la ville, et
on subvertirait le gouvernement en deux heures. Pendant la dlibration
sur les mesures  prendre, il vint cependant dans l'esprit des principaux
conjurs qu'Ansaldo, en lisant les lettres du duc sans les montrer, les
altrait et leur prtait ce qu'elles ne contenaient pas. Dans le mme
temps, le duc impatient craignait que son agent ne l'entretnt d'une
conspiration imaginaire, et ne drobt les deniers qu'il s'tait fait
avancer. L'intrigant Ansaldo se plaa adroitement au-dessus de ces
doubles soupons. Il conduisit Vachero  Turin en secret, et le mit en
prsence du duc. Les interlocuteurs se convainquirent de ce qu'avaient de
srieux les accords mnags  Gnes. Vachero caress, renvoy avec des
diplmes de colonel pour lui et pour le vaniteux Fornari, revint  Gnes
en tat de donner confiance  ses associs. Le duc avait promis que, sur
le premier avis, le prince son fils paratrait aux portes de Gnes avec
de la cavalerie pour appuyer l'entreprise. Mais on craignait de trouver
de grandes difficults pour introduire, sans donner l'veil, les deux
cents Pimontais qui devaient oprer  l'intrieur. On pensa qu'il ne
serait pas impossible de runir dans la ville mme un tel nombre
d'anciens militaires, de gens dvous et de main. Le duc donna de
l'argent  Vachero pour les solder et des directions pour trouver des
individus qui avaient servi dans les troupes du prince. Ds lors les
conjurs ne virent plus rien qui dt les arrter. Ils firent leurs leves
secrtes; ils les casernrent mme; ils choisirent des capitaines parmi
les plus habitus au service. L'un d'eux qui, sous une sentence de
bannissement, n'en tait pas moins dans Gnes, reut la confidence: il
s'en effraya, et bientt il calcula quel plus grand profit il aurait 
dnoncer la conspiration. Il assiste donc aux runions, il prend
connaissance de toutes choses, de l'ordre convenu, du jour assign; puis,
parvenu non sans difficult jusqu'au doge, il fait son march et dvoile
toute l'affaire. Les deux collges s'assemblent sans bruit. Tout surpris
qu'ils sont, les preuves qu'on leur donne n'admettent pas le doute. Ils
sont avertis que, le soir mme, les conjurs peuvent tre pris en
flagrant dlit dans le logement de Vachero. Mais les hommes timides
redoutent l'attaque d'une maison remplie d'armes et de gens dtermins.
Le plus pitoyable expdient est adopt: on se spare en silence, et le
doge donne au barigel en chef un ordre pur et simple d'arrter Vachero
dans la journe, comme on lui aurait ordonn d'emprisonner tout autre
dlinquant pour la plus mince contravention. Cet excuteur des ordres du
gouvernement trouve bizarre d'avoir  capturer un homme aussi connu, sans
sujet apparent. Dans son tonnement ou dans sa rpugnance, il fait part
de cette singularit  deux de ses connaissances qu'il rencontre dans la
cour du palais. C'taient prcisment deux capitaines des conjurs:
Vachero est averti sur-le-champ, et tous les conspirateurs disparaissent.
Mais les perquisitions fournissent bientt des preuves nombreuses. On
court aprs les fugitifs; on les retrouve: ils sont livrs  la justice.

Ici est un fait que je ne puis passer sous silence: Vachero tait cach
dans une campagne solitaire avec un de ses complices de bas tage. La
famille de celui-ci leur avait procur cet asile. Ces pauvres gens
vinrent  mettre en dlibration s'ils ne livreraient pas le grand
coupable, non pour recevoir le prix de son sang, mais pour sauver la tte
de leur enfant. Ils allrent consulter un praticien leur alli; celui-ci
leur ta tout scrupule: ils ne pouvaient pas hsiter, par une fausse
dlicatesse, entre le crime et la loi. Mais en parlant ainsi le misrable
entendait s'emparer de l'affaire et en faire son profit. Il fit offrir au
gouvernement de rvler la retraite de Vachero, moyennant qu'outre la
somme promise pour cette dcouverte, on lui accorderait l'impunit de
deux conjurs: le march eut lieu; il toucha  l'insu des parents les
quatre mille cus offerts aux rvlateurs; et quand il en fut temps, il
vendit pour pareille somme la seconde grce de la vie  Fornari. Ce
trafic indigne fut dcouvert; l'auteur en fut puni; le gouvernement mit
en doute s'il laisserait Fornari jouir pour son argent d'une impunit si
mal accorde. On finit par commuer pour lui la peine capitale en une
relgation, Vachero et les autres complices furent mis  mort19.

C'est pendant le procs que le duc de Savoie eut le courage d'avouer
cette bande de malfaiteurs rebelles, et de demander qu'on se gardt bien
d'attenter  des hommes pourvus de commissions de lui. Il menaa de
reprsailles; il fit intervenir les ministres espagnols rsidant  Gnes
et  Milan pour empcher le jugement. La rpublique, disaient-ils, avait
droit de punir, mais en punissant, elle soulevait une querelle qui allait
troubler l'harmonie et nuire aux entreprises de la confdration
italique. On ne cda point  ces considrations, mais on crut devoir
expdier un ambassadeur  Madrid pour y justifier la ncessit o l'on
avait t d'excuter la sentence. L'envoy fut trs-mal reu d'Olivars,
qui reprocha aux Gnois d'avoir fait manquer le sige de Casal. Quant au
duc de Savoie, en vertu des menaces qu'il avait faites, il ft rendre une
sentence de mort contre ses prisonniers gnois; et il remit l'excution 
la discrtion de son comte Ansaldo: odieuse et honteuse manire de le
gratifier de ranons!

(1630) Cependant, cessant de mnager le duc, que ne pouvait ni satisfaire
aucune concession, ni lier aucune parole, Louis XIII vint avec une arme
et fora le pas de Suse; le sige de Casal fut lev. Le roi envoya
aussitt  Gnes, afin qu'on n'y prt aucune alarme, et qu'on y st
qu'tant venu pour dlivrer les uns, il n'avait pas dessein d'opprimer
les autres20. M. de Sabran fut charg de cette mission, et en profita
pour faire connatre confidentiellement au snat des documents qui
prouvaient le peu de fond que la rpublique avait  faire sur la
protection espagnole dans sa contestation avec le duc de Savoie. Une
ambassade solennelle fut envoye au roi; et quoiqu'elle n'apportt que
des tmoignages de respect, les Espagnols surent trs-mauvais gr aux
Gnois de cette dmarche. Les partisans franais gagnaient quelque
terrain  ce moment, dans le snat et dans les conseils. La faillite dans
laquelle l'Espagne avait prcipit plusieurs de ses adhrents, les
loignant des affaires publiques, affaiblissait leur parti, et changeait
la majorit des votes. Le doge qui fut nomm  cette poque tait
personnellement dsagrable  la cour de Madrid. La rpublique en vint 
dclarer solennellement sa neutralit, et le roi l'en fit remercier21. M.
de Sabran resta rsident  Gnes: nouveau sujet de plaintes pour les
Espagnols; et cependant jamais cet envoy ne fut reconnu sous un titre
diplomatique. Il n'tait admis auprs du doge que quand il portait un
message exprs de son roi.

Le duc de Savoie essaya par mille manires d'arrter les progrs des
armes franaises; ngociant, offrant, demandant, changeant sans cesse de
propositions, et esprant encore tirer parti de la rivalit des deux
grandes puissances qui le pressaient de tout leur poids. Il promettait de
retirer ses troupes de l'arme espagnole, et il ne le faisait point.
Proccup de l'ambition de devenir roi, il insistait, afin d'agrandir son
royaume, pour que la France l'autorist tout au moins  attaquer Gnes.
Mais la France avait toujours moins de motifs de dtruire la rpublique,
ou de la jeter, en la blessant, dans les bras de son ennemi22.

Le fameux gnral Spinola au service d'Espagne tait accouru pour relever
le crdit des armes espagnoles. Casal tait de nouveau assige. Les
Vnitiens, qui, allis du roi, gardaient Mantoue, avaient laiss enlever
cette place. Le cardinal de Richelieu revint en Italie avec une forte
arme. Pour premier exploit il s'empara de Pignerol, succs qui fit un
prodigieux effet parmi les Italiens. Quant aux Gnois, dit le cardinal,
ils ne savaient s'ils devaient en tre tristes ou joyeux23.

(1631) Le duc Charles-Emmanuel ne survcut pas  cette perte. Il mourut,
dit-on, en recommandant  son fils de faire la paix. Celui-ci suivit
pourtant d'abord l'exemple paternel, ngociant de tous cts et demandant
 s'emparer de Gnes24. Mais il cda au temps, et obtint dans le
Montferrat des acquisitions avantageuses. Le cardinal conclut la paix 
Ratisbonne, et le duc de Mantoue rentra dans sa capitale sous la
protection franaise. Casal lui fut remise. Le crdit des armes et de
l'autorit de la France prit de l'ascendant parmi les Italiens, tandis
que la puissance espagnole dclina de jour en jour.


CHAPITRE III.
Arbitrage des diffrends avec le duc de Savoie. - Changement dans la
constitution intrieure des conseils de la rpublique.

Quoique la rpublique et t plus d'une fois en peine de maintenir ses
droits pendant qu'on se battait dans son voisinage et que les flottes des
puissances belligrantes couraient son littoral, sa neutralit lui avait
t favorable; mais les hostilits finies, il lui restait toujours sa
vieille querelle avec le duc de Savoie, long sujet d'intrigues et de
jalousie.

L'affaire fut porte  Madrid o l'ambassadeur de France devait en
traiter avec les ministres espagnols, et l'on demanda (1628) aux
intresss des pouvoirs pour consentir  l'arbitrage qui allait se faire.
La rpublique de Gnes donna le sien  la cour d'Espagne: celui que le
duc aurait d donner  la cour de France fut promis et ne vint jamais.
Aprs une longue attente on s'en passa en prononant sous le bon plaisir
des parties; c'est--dire qu'on rdigea bien moins une dcision qu'une
invitation1. L'accord, au reste, n'tait pas compliqu; on devait se
rendre de part et d'autre ce qu'on s'tait pris. Gnes aurait gard
Zuccarel en payant au duc cent mille cus d'or; et par une clause qui,
dans tous les cas, ouvrait la porte  des contestations nouvelles, si le
duc prouvait que la valeur de ses prtentions dpassait les cent mille
cus, la rpublique devait parfaire l'indemnit.

Personne n'accepta cette dcision; et la France s'tant brouille avec
l'Espagne peu aprs, il n'y eut plus lieu d'attendre un jugement rendu
des deux gouvernements. La cour d'Espagne prtendit que la dcision si
mal reue avait puis le droit rserv en commun aux puissances
contractantes dans le trait de Monon, et que le duc tant devenu son
alli comme les Gnois, c'tait  elle seule  interposer ses bons
offices. Le duc, certain de la partialit d'Olivars en sa faveur, envoya
le plein pouvoir qu'il avait refus jusque-l. Mais la sentence favorable
sur laquelle il comptait, on la lui faisait attendre, parce que la
politique espagnole avait besoin de ce frein pour contenir la versatilit
et l'ambition de ce dangereux voisin des possessions milanaises.

(1631) Maintenant le duc exigeait des Gnois2 outre les restitutions, que
l'impunit des conjurs de Vachero ft une des conditions de l'accord.
Ils y rsistaient. Le roi de France leur reprsentait avec quelle
partialit l'Espagne allait juger, et leur rappelait que le butin qu'on
leur redemandait ayant t acquis  l'occasion de leur alliance avec la
France, il tait honteux de s'en laisser dpouiller sans recourir  la
protection du roi. Cependant, de lassitude, ils cdrent. Le roi
d'Espagne rendit un jugement qui semblait dfinitif. Il levait  cent
soixante mille cus l'indemnit de Zuccarel et confirmait dans les autres
points la prcdente dcision3.

Gnes adhra. Le duc incidenta: il voulait qu'on indiqut de quelle
espce taient les cus d'or qui lui taient allous; en quel lieu lui
seraient rendus ses canons; en quel tat serait restitue sa galre. La
cour d'Espagne autorisa Fria, le gouverneur de Milan,  expliquer le
sens des clauses dbattues: c'tait un substitut encore plus suspect que
le principal.

Mais il survint un autre sujet de querelle. Un frre de Vachero, que la
rpublique avait relgu  Naples, y trama avec d'autres fugitifs des
intrigues criminelles. La rpublique obtint son extradition sans
difficult, et fit faire son procs. Le duc de Savoie intervint avec une
extrme hauteur pour s'opposer  son jugement: il fit arriver des
remontrances d'Espagne et de France tout ensemble. Mais Gnes ne faillit
pas cette fois. Vachero fut condamn  vingt-cinq ans de prison svre,
suivie du bannissement  perptuit.

Le hasard du renouvellement intgral des conseils y amena en ce moment
plus de partisans franais (1633): ils firent rsoudre l'envoi d'une
ambassade  Paris. Mais avant son dpart la majorit tait revenue aux
fauteurs de l'Espagne. Ils ne purent rvoquer la mesure dcrte, mais
ils retardrent le dpart de l'ambassade tant qu'ils purent, et ils
astreignirent l'ambassadeur, par ses instructions,  ne porter au roi de
France que de vains compliments4.

Sur ces entrefaites, un prince d'Espagne, le cardinal infant, passe par
Gnes en se rendant  Milan. Le cardinal dans sa grande bienveillance
demande  tre charg de terminer le diffrend de la rpublique avec le
duc de Savoie. On n'osa refuser sa mdiation, et il promit de dcider
aussitt qu'il serait rendu  Milan. En effet, au bout de quelques mois,
avec l'assistance d'un autre cardinal qu'on lui avait donn pour
confesseur et du chancelier de Milan, il rendit une dcision finale sur
les points que la sentence de Madrid avait laisss douteux. Les cus d'or
furent de la monnaie d'Espagne, mais on lui fit glisser une clause qui
n'tait nullement de la sentence primitive. En confirmant l'amnistie
donne par la rpublique aux Gnois rebelles qui avaient pris les armes,
on ajoutait que le roi d'Espagne continuerait  dcider  quels individus
le pardon devait s'accorder. Gnes refusa premptoirement de se soumettre
 cette dernire condition. Le roi ayant dj dclar quelles personnes
taient amnisties, on ne pouvait lui laisser le pouvoir d'en nommer
d'autres. Les courtisans du prince cardinal et les ministres espagnols
qui l'entouraient, taient indigns d'une telle rsistance; ils
s'criaient qu'il y allait de l'autorit de leur roi d'exiger l'admission
de la clause. Mais Gnes l'emporta, et enfin, par l'excution du trait,
cette misrable querelle finit aprs huit ans de tracasseries.

On ne peut se dfendre d'un sentiment pnible en voyant  quelle
obissance tait rduit un tat dont nagure la puissance n'tait pas
mprisable. Il dcline  mesure qu' son dtriment grandit son ambitieux
voisin:  peine il a le droit de se dfendre; il ne le peut sans une
protection trangre qu'il n'est pas le matre de choisir. Les grandes
monarchies ne considrent la faible rpublique que relativement  leur
intrt propre ou  leur jalousie rciproque; qu'en raison de l'influence
qu'elles peuvent y exercer ou s'y disputer. L'Espagne avait multipli les
liens: Gnes en sentait toute la pesanteur sans pouvoir les rompre. La
France ainsi devance cherchait  regagner du terrain: mais elle en
dsesprait presque; et il est curieux de voir comment le fier Richelieu
souffrait l'infriorit de traitement, les dgots, et surtout le peu de
crdit dont l'envoy de son roi eut  se contenter  Gnes pendant
plusieurs annes conscutives. Il y a quinze jours que, ne pouvant
venir vers vous faute d'y tre reu avec l'honneur qui semble d  sa
majest.... ce sont les premiers mots d'une harangue de Sabran au
snat5, lorsque ayant reu une mission spciale, on n'avait pu lui
refuser audience: jusque-l il n'avait pu communiquer que par l'entremise
de son secrtaire. Dans toute la dure de sa rsidence, on n'avouait
jamais et l'on tait souvent prt  nier qu'il rsidt  Gnes un
ministre de France; ce n'tait qu'un simple gentilhomme du roi, un simple
porteur de ses messages, et l'on ne le rassurait pas toujours sur la
libert de son sjour dans l'intervalle des commissions isoles qu'il
recevait de sa cour6. On lui crivait de Paris que le ministre espagnol
de Gnes s'tait plaint de n'avoir pas t visit par lui. Il rpondait
qu'il n'tait pas fch que ces messieurs s'en chagrinassent, mais il les
verrait trs-volontiers, si on lui assurait leur accueil: car il lui
conviendrait beaucoup d'tre trait en diplomate par les ministres
trangers. Les moindres affaires taient rendues difficiles.
L'tablissement d'un consulat franais  Gnes et besoin d'une longue
ngociation et fut admis d'assez mauvaise grce.

Sabran, dans sa correspondance, voit sans cesse la tendance vers
l'Espagne; le gouvernement lui semblerait prt  faire dclarer la
rpublique ouvertement, sans la crainte d'mouvoir le citadin et le
peuple qui ne penchent pas de ce ct. Il y avait mme des amis dcids
de la France. Sabran les avait fait connatre. Quand Pignerol est occup,
on lui demande si cet vnement n'en fera pas dclarer d'autres: on
voudrait avoir des engagements crits. Il rpond: Il faut que vous vous
teniez pour assur de l'intention de ceux que je vous ai marqus, et de
tous ceux de mme qualit, dont la seule occasion peut faire paratre les
effets et qui nanmoins sont infaillibles. Sabran connaissait, on le
voit, la valeur de cette qualit fort commune, mais toujours
particulirement prise  Gnes, et qui s'y dfinit par cette locution
proverbiale: amis du bon succs!

La France avait aussi quelques pensionnaires parmi les nobles. Sabran les
croit de bonne intention; mais, dit-il, je prierai toujours Dieu qu'es
lieux o je me trouverai honor d'un commandement du roi, ou employ 
son service, les pensionnaires de S. M. y aient plus de crdit ou
m'assistent mieux. Il remarque que quand la seigneurie de Gnes veut
lui faire parvenir quelque insinuation fcheuse, ou quelque menace, comme
celle d'exiger son dpart, c'est toujours ces pensionnaires secrets qu'on
lui dpche, ce qui l'oblige de se garder de s'ouvrir  eux plus qu'
tout autre.

Plusieurs envoys nouveaux se succdrent dans le cours de quelques
annes (1639-1648); tous avaient pour instruction principale d'amener peu
 peu les Gnois  considrer galement les deux couronnes (de France
et d'Espagne), et  se persuader que la conservation de leur libert
dpend de l. Mais pas un n'y russit. Aucun de ces agents ne s'acquit
mme une position diplomatique moins quivoque que celle o nous avons vu
Sabran. L'un d'eux crit (1643) que la rpublique affectait de ne pas lui
faire savoir l'envoi qu'elle faisait d'un ambassadeur pour aller
complimenter la cour de France  l'avnement de Louis XIV. En cette
occasion, ajoute-t-il, ces messieurs n'ont pas voulu faire une action
positive qui pt montrer qu'ils reconnaissent ici un ministre de France.
 Voil de quoi l'on se contentait  Paris; et tels taient les
mnagements auxquels on se prtait, qu'on chargeait l'envoy d'assurer 
Gnes tous et chacun, que le roi ne dsirait que leur bien, et qu'il ne
tenait pas un rsident auprs d'eux pour les brouiller avec l'Espagne.

Une fois seule l'envoy reut des ordres rigoureux, et l'occasion en est
singulire. On lui crit: On a trouv fort tranges au conseil du roi
les tmrits de Castelli, gazetier de Gnes, qui a os plusieurs fois
employer en ses nouvelles, diverses choses scandaleuses et fausses contre
l'honneur et la rputation de la France. C'est pourquoi, vous lui ferez
dire qu'il s'abstienne dornavant de parler ou crire en aucune faon des
affaires de la France ou de ses allis, sous peine d'tre maltrait et
vigoureusement chti, si, aprs avoir t averti, il ose l'entreprendre.
 Aprs cet avis officiel, on proposa privment au journaliste de faire
sa paix, en acceptant un associ du choix du ministre de France. Castelli
se justifia d'abord en montrant qu'il n'avait fait que rpter ce qui se
trouvait dans d'autres feuilles; et  dfaut de l'association qui ne put
se combiner, l'crivain s'empressa de se remettre tout entier  la
gnrosit du cardinal Mazarin.

Enfin en 1648 la France n'eut plus  Gnes d'autre agent que Gianettino
Giustiniani, gentilhomme gnois fort pauvre, fort avide et de peu de
consistance. Il s'tait fait le correspondant officieux de Mazarin qui
l'avait connu personnellement et qui le prit pour son charg d'affaires.
Cette mission entre les mains d'un noble, membre de droit du gouvernement
en cette qualit, tait peu conciliable avec les lois de la rpublique.
Giustiniani le rptait souvent pour se faire valoir comme si son
dvouement  la France le rendait suspect, l'exposait mme  des
pnalits. Mais il est vident que les Gnois trouvaient trs-bon de
n'avoir de la part du cabinet franais qu'un des leurs pour intermdiaire
et pour surveillant. Dans les lettres ridiculement flatteuses et
emphatiques de celui-ci, et de quelque hauteur nergique qu'il se vante
quand il a t charg de parler au nom de la France, informations,
rcits, suggestions, conseils, tout enfin n'est visiblement que ce que le
snat lui dicte7.

(1639) Parfois cependant on tait sorti de cette sorte d'abngation de
tout ressentiment. Un navire franais avait t captur dans les eaux de
Gnes, au mpris de la neutralit de la rpublique; elle en tait
responsable et elle promettait de le faire rendre. Mais la restitution
tardait. Un ambassadeur gnois se trouvait  Paris, on lui notifia de
garder les arrts dans sa maison, lui et tous les siens, jusqu' ce que
la capture ft dlivre. Dans une autre occasion la rpublique envoyait
un noble Pallavicino rsider en France. Le cardinal le fit retenir 
Marseille, et dclara qu'on n'admettrait point pour envoy un si fougueux
partisan espagnol (1648). Dans les dernires annes qui prcdrent la
paix de Westphalie, la France obtint le passage de ses troupes sur le
territoire et par tous les ports de Gnes, la capitale excepte. Mais
cette rsolution fut enleve dans un moment o le hasard des lections
favorisait les partisans de la France8.

Gnes tait ainsi travaille par les entreprises des trangers. Son
gouvernement avait besoin de force pour maintenir  l'intrieur
l'obissance; car quiconque troublait l'ordre trouvait des protections
intresses; et plus d'une fois des membres mme de la noblesse passrent
pour avoir demand justice et vengeance  la main des sclrats plutt
qu'aux lois. Grce  l'impunit, les mmes instruments, meurtriers et
brigands pour leur compte, se trouvaient encore tout prpars pour les
complots politiques comme satellites, ou pour le guet-apens comme
sicaires.

(1628) On imagina, pour remdier aux dangers et aux dsordres, un moyen
destin  rprimer et  prvenir tout ensemble, mais un de ces moyens
prilleux par lesquels dans son moi l'autorit essaye d'inculquer la
terreur. Immdiatement aprs la conjuration de Vachero, et pour en
poursuivre les restes, on institua la magistrature ou tribunal des
inquisiteurs d'tat, dont le nom redoutable a eu quelque clbrit. Un
snateur (procurateur) et cinq membres composaient ce tribunal, tous
choisis parmi les nobles les plus dvous au gouvernement et de la plus
grande exprience: car on leur voulait autant de prudence que de zle.
Leurs fonctions taient de rechercher les dlits qui pouvaient menacer
l'indpendance, la libert et la paix de la rpublique; faits, crits,
paroles, relations avec l'extrieur, tout tait de leur ressort: le noble
tait leur justiciable comme le citadin. Ils dpensaient les fonds de
l'tat sans rendre compte. Leur procdure restait secrte; leurs oreilles
taient, comme  Venise, ouvertes aux dnonciations anonymes; ils avaient
leurs dlateurs et leurs espions. Ils taient instructeurs et juges sans
appel jusqu' la peine de mort exclusivement. Si l'affaire tait
capitale, ils venaient siger avec les deux collges; ils faisaient le
rapport, et tous ensemble prononaient: la condamnation passait aux deux
tiers des voix.

Dans les autres cas les inquisiteurs avaient pour mission de juger ex
informat conscienti, autorit arbitraire, effrayante dans un pays o
pour tout autre tribunal la conviction des accuss tait attache  un
systme lgal de certaines preuves, ou  des tmoignages gmins de
chaque fait. Les inquisiteurs seuls prononaient comme nos jurs, sur la
seule impression de leur conscience. Mais quel jury! secret permanent,
irrcusable, compos sans contrepoids de grands fonctionnaires de l'tat,
en un mot, juges et parties; c'est leur conscience politique qui parlait
plus haut que celle d'homme; et pour les mettre plus  l'aise, la loi
avait eu soin de les autoriser, quand les preuves ne marchaient pas avec
les soupons,  se dbarrasser par le bannissement ou par cinq ans de
relgation dans quelque le, de ceux qu'on ne pouvait dclarer
convaincus; mais pour les acqurir, ces preuves, les instruments de
torture taient  la disposition des inquisiteurs; et c'taient les plus
scrupuleux qui en prodiguaient le plus l'usage, car ils se sentaient bien
plus en repos en condamnant un prvenu qui confessait, qu'en exilant un
suspect qui n'avouait pas sa faute.

On n'avait d'abord voulu renvoyer aux inquisiteurs que les crimes contre
l'tat; mais les yeux tendus pour pier les crimes politiques voyaient
jusqu'aux incidents de la vie prive. Peu  peu cette juridiction fut
tendue sur les voleurs, les joueurs, les gens de mauvaise vie, sur le
scandale en gnral, c'est--dire sur le secret mme des familles. Quant
aux trangers, sur le moindre soupon ils taient renvoys sans aucune
forme de procs.

Il faut l'avouer, ce qui restait de moeurs sauvages justifiait l'autorit
discrtionnaire accorde  la rpression. Les tentatives de quelques
hommes vendus au duc de Savoie, quelques intrigants qui allaient faire au
cardinal Mazarin des offres impuissantes et  peine coutes9, occuprent
d'abord les inquisiteurs; mais on voit bientt entre leurs mains des
affaires o probablement la politique tait pour peu de chose ou pour
rien. Dans une quinzaine d'annes on trouve rptes des violences en
ville et  la campagne, des personnages riches enlevs ou ranonns; des
nobles expulss pour leur conduite scandaleuse et pour leur rbellion
contre les lois; deux, condamns pour des meurtres; des assassinats
commands et excuts  prix d'argent; un snateur poignard dans les
rues, un autre snateur prenant la fuite pour se soustraire  la justice,
et condamn  la peine capitale par contumace pour avoir enlev et tenu
en chartre prive un misrable qu'il accusait de s'tre charg de
l'assassiner. Il l'avait mis  la torture et l'y avait laiss pour mort.
Un des hommes qui bientt aprs tenta une conspiration ouverte avait
commenc sa carrire en prenant les armes et en conduisant des
stipendiaires sur la place publique, en plein jour, pour une simple
querelle de particuliers.

Cependant si les excs de quelques individus faisaient croire que le
rgne de l'ordre avait peine  s'tablir, la svrit de la rpression
attestait qu'on s'y efforait sans dvier.

Depuis que la noblesse avait cess d'tre envahie ou sans cesse menace
d'irruption, elle se comptait, elle s'unissait mieux; elle sentait que
dans le gouvernement tous les riches avaient le mme intrt, et que la
communaut des vues tait plus utile  rechercher que celle des origines.

La marche de cette oligarchie est assez marque. Sa premire origine
remonte  la loi de 1528, qui aux procurateurs bisannuels adjoignit comme
procurateurs perptuels les doges sortis de charge et honorablement
acquitts dans l'preuve du syndicat. Les procurateurs, comme on l'a vu,
composaient la chambre spcialement charge de l'administration des
deniers. Mais cette chambre tait, comme le snat, l'un des deux collges
qui, runis, prsidaient les conseils, qui avaient l'initiative des
propositions, et possdaient, en un mot, la plus grande influence sur la
conduite des affaires. Les doges n'avaient pu tre choisis que parmi les
hommes les plus considrables. Quand aprs avoir t deux ans  la tte
de l'tat, aprs avoir t le pouvoir excutif de la rpublique et les
matres de la diplomatie, ces grands personnages se trouvaient membres 
vie du gouvernement dans sa partie la plus leve, on sent tout le
crdit, toute l'autorit qu'ils devaient acqurir dans des collges o de
nouveaux venus arrivaient tous les six mois et ne restaient que deux
annes.

Nous avons vu que, suivant un usage assez respect, les nobles anciens,
les nouveaux, les antiques familles rputes populaires, et les inscrits
modernes, se donnaient tour  tour des doges. Ainsi dans les snateurs
perptuels, il se trouvait des hommes de toutes les classes de la
noblesse; mais ce n'tait pas dans la pauvret qu'on tait all chercher
les chefs de l'tat, nouveau moyen de rapprochement entre les familles
riches de toutes les origines.

Cependant la mobilit annuelle des conseils, le renouvellement intgral,
l'incapacit lgale, des membres sortants pour une rlection immdiate,
taient essentiellement dfavorables  la stabilit des procds du
gouvernement. Les anciens doges, devenant seuls grands fonctionnaires 
vie, y gagnaient encore quelque chose; mais du renouvellement annuel des
autres fonctions il ne sortait le plus souvent que des contrarits ou
des hsitations qui empchaient de fonder l'unit des maximes de la
politique. Dans le petit conseil, destin  conduire essentiellement les
affaires en concours avec les deux collges, ou  prparer celles qui
taient rserves au grand conseil, l'inconvnient se rendait sensible.
On n'y avait pas le temps de remplir utilement sa mission: la chane s'y
rompait tous les ans. Mais en 1652 on fit passer en loi que les cent
membres du consiglietto,  la fin de leur anne, resteraient adjoints au
consiglietto de l'anne suivante. Ce petit conseil fut donc de deux cents
membres, nomms pour deux ans et renouvels annuellement par moiti.
L'institution gagna en force par le nombre et par la dure. Cette
innovation fut faite  titre d'essai pour cinq ans: aprs une premire
prorogation elle devint perptuelle.

Il survnt une peste qui ravagea l'Italie: Gnes fournit  la mortalit
un triste contingent10. Beaucoup de nobles prirent ou se dispersrent.
On ne fut plus en tat d'avoir un grand conseil de quatre cents membres,
et de les remplacer  la fin de l'anne avec un an d'intervalle entre les
sorties et les rentres des mmes individus. Ou dclara que le grand
conseil pouvait contenir tous les nobles qui auraient atteint vingt-deux
ans. C'tait une satisfaction qu'on semblait donner aux moindres nobles;
mais c'tait aussi une assurance que les puissants resteraient sans
interruption  la tte des conseils.

Cependant les deux conseils taient toujours censs lectifs. Dans
l'ancien tat des choses, c'tait aprs avoir compos le grand qu'on y
prenait cent membres pour former le petit. Par une dernire innovation il
fut rgl que les lecteurs nommeraient d'abord le consiglietto. Ce
changement semblait de peu d'importance depuis que le grand conseil tait
plutt la runion de tous les nobles qu'un choix entre eux. Mais on
voulait qu'il ft reconnu, une fois pour toutes, que le petit conseil
n'tait pas un simple dmembrement du grand, qu'il avait son existence
indpendante et son autorit propre. Ds ce moment ses membres furent,
pour ainsi dire,  vie de fait sinon de droit. Je ne doute pas qu'on ne
doive regarder cette distinction entre les deux corps comme le dernier
sceau de la constitution oligarchique qui a gouvern Gnes jusqu' nos
jours. J'ajoute que la mesure rencontra peu d'obstacles: et si nous avons
vu qu'en 1626 on montrait  l'tranger, comme vivants et faciles  faire
clater, les mcontentements et les jalousies qui avaient produit une
guerre civile cinquante ans auparavant, on peut accorder quelque
habilet aux hommes qui avaient opr sans bruit un si grand changement.
Les petits nobles, au lieu de conspirer, se firent les clients des
grands; contents de leur sance au grand conseil et de quelques profits
obscurs qui en rsultaient pour eux, ils obtenaient certains emplois
infrieurs civils et militaires, et quelques postes subalternes dans les
finances ou  Saint-George. Si les classes bourgeoises suprieures
conservaient quelque rancune de leur infriorit, elles le dissimulaient,
et l'esprance d'un changement dans le gouvernement paraissait oublie.
Pour les classes infrieures, y compris ces artisans qui, un peu
auparavant, avaient prtendu avoir aussi leur portique, et donner peut-
tre des successeurs  Paul de Novi le teinturier, elles montraient 
cette haute noblesse un dvouement qui allait presque au fanatisme On y
prenait peine: ces nobles s'imposaient le faste pour salarier le peuple;
ils se faisaient les tuteurs des pauvres familles; on s'emparait surtout
de ces sentiments si connus et si exalts de nationalit et de vanit
populaire qui, au seul nom de Gnes, font tressaillir tout coeur gnois.
On ne ngligeait rien pour satisfaire cet orgueil national. Au dedans on
frappait les yeux par des pompes et des crmonies, dont les voeux
religieux et la pit publique fournissaient toujours l'occasion. Au
dehors, la rpublique cherchait sa place parmi les puissances italiennes.
A cette poque elle briguait et s'attribuait enfin le titre de
srnissime11, la pourpre pour son chef, et les insignes royaux. La Corse
passait pour un royaume12. Gnes avait imagin de dcerner  la Madone sa
protectrice le titre de reine (1637), On posa solennellement sur le front
de la statue de la sainte Vierge une couronne; ds lors le palais ducal
devint le palais royal, et le doge, au grand jour de son couronnement,
montra au peuple ravi le manteau des rois et le diadme. Ces mesures
assez puriles tendaient  un but auquel la vaine et crmonieuse Italie
trouvait une relle importance. Gnes dchue ambitionnait auprs des
autres tats un traitement honorifique gal  celui qu'on ne contestait
pas  la rpublique des Vnitiens toujours considre comme puissante.
Quelques cours, comme celle de France, se prtaient  cette prtention:
mais Gnes briguait  Vienne les honneurs royaux; surtout  Rome
l'admission des ambassadeurs de la rpublique dans la salle royale13, et
on ne pouvait l'obtenir. Nous verrons le gouvernement de Gnes poursuivre
un sicle entier cette entreprise avec la tnacit et les sacrifices
qu'auraient mrits les avantages politiques les plus solides. Nous la
verrons acheter  haut prix la condescendance impriale, et toujours
chouer  la cour romaine.

Et cependant, dans son propre sein, le gouvernement ne pouvait empcher
l'archevque de Gnes renouvelant une querelle dj ancienne, de faire 
la seigneurie l'affront de hausser son sige piscopal  l'glise au-
dessus du trne du doge; querelle misrable sans doute, mais symbolique,
si l'on peut parler ainsi. Le prince de l'glise prtendait tre plus que
le chef de la rpublique. Les archevques se regardaient comme les
pasteurs d'un troupeau et non comme les sujets de l'tat. Ils affectaient
non-seulement l'indpendance envers le gouvernement laque, mais le droit
 une juridiction pleine et entire qu'ils ne tenaient que de Rome et
qu'ils s'tudiaient  tendre. Cette juridiction avait ses juges, ses
sbires, ses prisons  l'archevch. Elle tentait parfois de faire des
dcrets comme le snat; de statuer des peines contre l'inobservance des
ftes contre les concubinaires et autres pcheurs. Un noble surpris dans
une dbauche fut ainsi condamn  l'amende, et les huissiers de
l'officialit ne craignirent pas d'aller chez lui pour saisir ses
meubles. Il les fit chasser de son palais, et l'affaire se compliqua de
cette prtendue rbellion. La justice civile,  son tour, avait arrt un
particulier porteur d'armes dfendues; celui-ci dclara que sous son
vtement laque il tait prtre, et la rote, craignant d'outrepasser sa
comptence, suspendit sa procdure. L'archevque, aussitt, envoya  la
prison pour que le dtenu lui ft livr, et s'indigna que les gardiens
osassent attendre un ordre de l'autorit pour le lui rendre. Il s'emporta
jusqu' prononcer des excommunications. Mais le gouvernement n'tait pas
dispos  cder; on rsista. On expdia le chancelier de la rpublique 
Rome; il y porta de telles plaintes que l'archevque y fut appel et
retenu longtemps, ce qui fit tomber le scandale.

(1664) On vit mme plusieurs fois la rpublique se dpartir du scrupule
d'offenser Rome, et de cette obissance craintive que les papes avaient
si longtemps attendue de ses humbles respects. Le cardinal Impriale,
ml  Rome dans la querelle de M. de Crqui, s'tait retir  Gnes o
son sjour dplaisait  Louis XIV. Les inquisiteurs d'tat ne craignirent
pas de lui intimer l'ordre de se retirer. Il rsista, et ne manqua pas de
nier le droit de l'expulser sans l'aveu du saint-pre. Le snat envoya
chez lui la force arme. Il ne l'attendit pas et disparut. Un de ses
frres tait alors snateur. Compromis par la vivacit avec laquelle il
avait soutenu la rsistance du cardinal, il reut l'ordre de se rendre en
prison. Il dsobit et prit la fuite. Des explications survinrent qui
satisfirent la cour de France; le cardinal fut rappel de son exil. Le
snateur rentra  la recommandation du roi, mais le pape ne cessa point
de se ressentir de cette offense.

(1669) La rpublique, bientt aprs, se fit  elle-mme une justice
clatante qui excita bien d'autres plaintes. L'inquisiteur de Gnes tait
un dominicain envoy de Rome et nomm directement par le pape. Suivant
les conditions faites en 1535, il n'y avait  Gnes qu'un seul
inquisiteur, et il ne pouvait prononcer qu'avec le concours d'assistants
choisis par le gouvernement, docteurs en thologie ou en droit, religieux
et sculiers par moiti. Mais l'inquisiteur tendait  agir par lui-mme,
par l'autorit propre au saint-office et non par cette sorte de
dlgation fit de tolrance. De frquentes contestations s'taient
leves  l'occasion de tentatives de cette nature. La dernire amena un
clat singulier. L'inquisiteur s'tait avis de faire afficher dans
Gnes, de son autorit prive, des prohibitions de livres dfendus par
l'index de la congrgation romaine. La rpublique en fut blesse. Les
collges prirent d'abord l'avis de leurs thologiens; puis ils firent
leur rapport au petit conseil, o l'on dlibra qu'on expulserait
l'inquisiteur. Trois snateurs furent chargs de le faire comparatre, et
de lui intimer cet ordre, en prsence de deux autres dominicains, afin,
lui dit-on, que leur tmoignage l'empcht de faire au pape des rcits
mensongers, comme il en avait la coutume. Cette dclaration ne se passa
pas sans produire une scne aussi ridicule que violente. Ds les premiers
mots l'inquisiteur s'cria, interrompit la lecture par ses clameurs. Il
se boucha les oreilles pour que l'intimation qu'on prtendait lui faire
n'arrivt pas jusqu' lui; il tenta de s'y soustraire par la fuite;
retenu, il protesta et dclara l'assistance excommunie. On le garda 
vue; on assembla de nouveau les thologiens du pays; sur leurs avis on
runit encore le consiglietto; et, les consciences toutes bien rassures,
le prisonnier, sous une bonne escorte de soldats allemands du palais,
pour le garantir, lui dit-on, de la colre du peuple, fut expdi la nuit
mme au del des frontires14.


CHAPITRE IV.
Guerre avec Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. - Griefs de Louis XIV
contre la rpublique. - Bombardement de Gnes. - Soumission.

Ce n'est pas seulement envers la cour de Rome, ou pour tenir tte  ses
adhrents, que la rpublique eut besoin de fermet. Elle prouva une
violence inoue de la part du gouvernement espagnol dont la politique
aurait d plus que jamais mnager un pays o il trouvait tant de crdit
et de ressources. La hauteur et l'indpendance des gouverneurs de Milan
firent mettre en oubli tous les motifs de bienveillance et amenrent une
catastrophe. L'Espagne conservait Final au dtriment des droits que les
Gnois croyaient y avoir. On rvait  Madrid ou plutt  Milan le projet
de creuser sur ce point du rivage ligurien un vaste port qui absorberait
le commerce de Gnes. En attendant, on y faisait la contrebande du sel,
qu'on fournissait aux populations gnoises environnantes. Il arrivait
frquemment de Madrid des ordres qui dfendaient d'empiter sur les
droits de la rpublique, mais les officiers de Milan n'en tenaient
compte. Les habitants de Final  leur tour, ne se souvenant plus d'tre
Gnois, et se prvalant de la protection intresse de leurs matres
actuels, couvraient la mer de leurs embarcations; dans les rades gnoises
qu'ils frquentaient, ils bravaient les rglements de la police
sanitaire. Si l'on procdait contre eux, ils usaient de reprsailles de
leur autorit prive. Ils faisaient des prises sur les Gnois. Deux
commissaires de la rpublique et deux galres furent envoys pour
protger la navigation (1654). Quelques barques de Final furent prises ou
brles: elles taient en contravention flagrante aux rgles ordinaires.
Sur ces nouvelles le gouvernement de Milan dpche un officier de justice
qui,  peine parvenu  Final, s'avise de traiter de piraterie les mesures
des Gnois, et lance une vaine condamnation  mort contre les
commissaires du snat qui ont procd et contre les capitaines des
galres qui saisissent ou visitent les btiments. En reprsailles de
cette folle procdure la rpublique condamne le commissaire milanais
ridiculement  la peine capitale par contumace. On tenait en prison un
patron de Final sous une sentence non excute qui le condamnait aux
galres: on l'y envoie rellement.

Alors le gouverneur de Milan ne voit rien de mieux  faire que d'obtenir
secrtement de Madrid un ordre qui met en squestre, le mme jour, tous
les biens des Gnois existant non-seulement dans le Milanais, mais dans
les royaumes de Naples et de Sicile. L, tout fut saisi  la fois, les
fiefs, les rcoltes, les fermages, les crances sur l'tat ou les dpts
dans les caisses publiques, maisons, magasins et navires (1654). Ainsi
l'on squestra cent fois peut-tre plus que tout Final ne pouvait valoir.
Il fallut recourir aux supplications pour que les propritaires les plus
opulents, les marchands les plus accrdits, obtinssent sur ce qu'on leur
dtenait quelque faible prlvement pour le pain journalier de leurs
familles.

Frappe d'un coup si violent par une main qui devait tre amie, la
rpublique ne s'abattit point et conserva quelque dignit. Elle dfendit
tout commerce avec les sujets de l'Espagne. Elle rappela tous les
officiers, tous les matelots qui servaient  l'tranger; ce qui tait
dpeupler la marine de ses oppresseurs. Elle dfendit la sortie des
capitaux, dans l'intention de leur ter leurs ressources ordinaires. Elle
rpandait dans toutes les cours ses protestations et ses plaintes. Une
ambassade qu'elle dpcha  Madrid y fut d'abord mal reue: sur les
premires nouvelles de ce mauvais succs on chercha quelque chose de plus
que des mdiateurs: on pensa  un trait d'troite alliance avec la
France, de nouveau en guerre avec l'Espagne. M. de Lyonne, en passant
pour se rendre  son ambassade de Rome, offrit la protection du roi et
encouragea les Gnois  rsister  l'injustice. Ces dmarches ne furent
pas inconnues  Madrid; elles y amenrent d'autres rflexions. On y
sentit enfin l'norme disproportion des mesures prises aux griefs
imputs. On s'aperut du prjudice qu'on se portait en privant l'Espagne,
ses villes et ses flottes, de tant de Gnois industrieux et laborieux qui
supplaient  l'indolence des gens du pays. On apprcia la ncessit
d'avoir le port de Gnes pour la station et le refuge des galres
espagnoles. On se souvint surtout de l'infatigable confiance de ces
prteurs gnois que rien encore n'avait pu dgoter d'ouvrir leurs
bourses. Les squestres furent levs; on annula de part et d'autre toutes
les procdures; les rapports de Final avec Gnes restrent sur l'ancien
pied, c'est--dire qu'une grande querelle demeura tacitement ajourne; et
la rconciliation ne fut pas sans honneur et sans profit pour la
rpublique. Elle fit  Lyonne d'assez vains remercments1.

(1655) Un incident beaucoup moindre, mais assez singulier, lui valut une
satisfaction d'une autre espce:  Marseille, le peuple, irrit de se
voir braver par des corsaires barbaresques, presque  la bouche du port,
s'empara tumultuairement d'une galre gnoise qui se trouvait  l'ancre,
s'y jeta en foule et s'en servit pour aller donner une chasse inutile 
ces cumeurs de mer. La galre fut ramene saine et sauve; mais la
rpublique se plaignit  Paris de cette voie de fait. Le cardinal Mazarin
exigea qu'il en ft fait justice. Les consuls de Marseille crivirent au
snat de Gnes; ils excusrent sur l'aveugle transport de la populace un
acte que les magistrats avec tous les habitants honntes dsavouaient
hautement. Un envoy, dput de la ville, vint  cette occasion
renouveler l'ancienne amiti qui unissait autrefois les deux cits. Il
fut reu avec de grands honneurs. Il s'exprima devant le gouvernement en
magnifiques termes oratoires. Le doge et les collges donnrent des
rponses dans le mme esprit, et s'engagrent  solliciter eux-mmes 
Paris le pardon des coupables.

Malheureusement Louis XIV, quand il eut pris en main les rnes de son
gouvernement, ne fut pas si bien dispos pour la rpublique.

D'abord, les Gnois ayant entrepris de renouveler des relations longtemps
interrompues avec la Turquie, et de faire admettre leur pavillon 
Constantinople, la France, d'aprs les rgles d'une politique assez
usite, leur rendit autant de mauvais services qu'elle put. Ses
capitulations avec la Porte ottomane lui donnaient le droit de protger
non-seulement les plerins, mais aussi les commerants des tats
chrtiens, qui n'avaient pas de trait de paix avec le sultan. Sa
bannire avait le privilge de leur servir de sauvegarde, et elle avait
ainsi intrt  s'opposer  de nouveaux traits qui lui enlevaient des
protgs et lui donnaient des concurrents. Les Anglais jouissaient d'une
ancienne alliance; ils venaient d'en obtenir la confirmation, grand sujet
de jalousie; car ils prtendaient avoir les mmes droits que la France,
et vendre leur patronage aux Hollandais; ceux-ci, quelques annes aprs,
 la paix de Ryswick, se rservaient encore que la France leur
conserverait sous son pavillon leur participation  ses privilges
commerciaux au Levant.

(1665) C'est au milieu de ces rivalits intresses que les Gnois, sans
bruit, eurent l'habilet de drober en quelque sorte une concession
inattendue. Dans un voyage entrepris par un got d'exploration, un de
leurs nobles, Jean-Augustin Durazzo, conut l'ide de faire reprendre 
la marine et au commerce de sa patrie des rapports, source autrefois
d'opulence et encore trs-profitables. Le gouvernement de Gnes, qui
observait tristement le dclin de l'activit mercantile du pays, adopta
avec ardeur cette vue patriotique. Durazzo retourna au Levant muni
d'amples pouvoirs; mais il n'y alla qu'en se glissant dans la suite d'une
ambassade autrichienne, en sorte que sa mission resta cache. Aussi dli
que zl, il sut se procurer des appuis. Un rengat, interprte en
faveur, n sur le sol de la Ligurie, n'avait pas oubli l'amour de la
terre natale. Il servit Durazzo, et lui donna accs auprs du vizir. Une
ngociation secrte s'tablit; le trait qu'on venait d'accorder aux
Anglais servit de modle. La convention signe, Durazzo se hta d'aller
la porter  la ratification, et bientt il fut renvoy (1666) 
Constantinople en qualit d'ambassadeur, conduisant avec lui un rsident,
un consul pour Smyrne, et porteur de riches prsents pour le sultan et
pour ses ministres.

Quand l'ambassadeur de France fut inform de ce qui se passait, il
n'oublia rien pour faire rompre le trait. N'ayant pu y russir, il
protesta: il ne communiqua en aucune manire avec la lgation gnoise. Il
travailla pour faire manquer l'audience solennelle qui tait rserve 
celle-ci. Elle eut lieu enfin  Andrinople avec beaucoup de pompe.
Durazzo rentra  Gnes content d'un tel succs de sa dextrit. Cependant
le commerce n'y gagna gure, la navigation gnoise ne s'en releva pas
mieux de sa dcadence. L'admission de son pavillon aux Dardanelles ne la
garantissait pas de l'attaque des corsaires barbaresques; en un mot, la
ngociation de Durazzo ne porta ni  Gnes autant de profit, ni 
Marseille autant de prjudice qu'on l'avait craint chez les Franais2.

Le duc de Savoie Charles-Emmanuel II n'avait pas renonc  ces vues
politiques de sa famille,  cette ambition qu'enfin ralisa son fils
encore plus ambitieux que lui. Il voulait tre roi, et d'abord se faire
un royaume. Cette maison avait toujours les yeux fixs sur le littoral
ligurien, o elle s'indignait de ne possder que Nice et Oneille. Elle
tudiait tous les moyens de s'y agrandir; elle convoitait Port-Maurice et
Savone; et s'il se dcouvrait quelques instruments de troubles, propres 
donner l'occasion de tenter un coup de main, la cour de Turin les
recherchait aussitt.

Il y avait  Gnes un jeune noble, Raphal della Torre: il tait neveu
d'un snateur, et petit-fils de celui qui avait crit l'histoire de la
conspiration des Vachero, aprs avoir t juge instructeur de cette
affaire: mais ce jeune homme s'tait form sur d'autres exemples. Ses
dsordres et la bassesse de ses liaisons l'avaient avili  ce point,
qu'il fut convaincu d'avoir tremp dans le vol nocturne fait sur la mer
d'une somme d'argent qu'on transportait de Gnes  Livourne. Son palais
de campagne, situ sur le rivage, avait servi aux voleurs de repaire pour
guetter la prise, d'asile pour la receler; et l'usage imprudent qu'il ft
de sa part servit  faire dcouvrir le crime (1671). Il avait pris la
fuite; on pronona contre lui une peine infamante. Rfugi  Oneille chez
le gouverneur pimontais, il s'y rpandit en invectives et en menaces de
vengeance. On l'invita  se rendre  Turin; il y devint capitaine dans le
rgiment des gardes.

(1672) Le duc assemble des troupes sous des prtextes qui n'avaient rien
d'hostile. Il forme une vritable arme vers la frontire gnoise de la
rivire occidentale. La rpublique y porte son attention, mais il
n'existait aucun sujet de querelle. Deux ans auparavant quelques
difficults s'taient leves sur la dlimitation du territoire. Le roi
de France avait aussitt requis les deux parties de retirer les troupes
qu'elles avaient mises en marche, et d'accepter l'intervention de son
ambassadeur en Pimont, l'abb de Servient3. La dcision que celui-ci
avait rendue, excute sans rclamation, ne semblait avoir laiss aucun
lieu  contester ultrieurement.

Cependant Torre avait couru les montagnes, il avait cherch partout des
partisans  engager en faveur des entreprises que le duc de Savoie ne
tarderait pas  raliser. Avec un des principaux habitants du pays, il
avait t plus explicite. Il l'avait fait entrer dans ses menes: il lui
avait dclar que l'arme pimontaise tait destine  enlever Savone,
tandis que lui-mme, aid de quelques amis, tenterait de soulever la
ville de Gnes. Il avait tout prpar. Un magasin  poudre devait tre
incendi pour accrotre la surprise et le dsordre. Les marches de
l'arme taient combines sur ces mouvements; et les mesures taient
prises pour que tout clatt au mme jour.

En effet, les troupes du duc se meuvent, franchissent la frontire,
s'emparent des dfils et prennent leur chemin pour descendre vers
Savone. Mais tout  coup elles s'arrtent: on tient conseil de guerre; 
l'issue, on change de route et l'on se porte au couchant sur la Pive.
Cette place ne pouvait se dfendre contre tant de forces; elle fut
occupe sans rsistance.

Suivant la narration gnoise, l'homme  qui Torre s'tait confi et qui
avait paru s'associer  ses plans, avait livr le secret au gouvernement;
la conspiration tait vente  Gnes; Torre, venu sur le territoire, en
tait sorti avec prcipitation. Savone tait en sret: la nouvelle qui
en tait parvenue au camp pimontais, occasion imprvue du conseil de
guerre, avait fait changer la destination des troupes; on tournait le dos
 Savone o il n'y avait rien  faire; on essayerait de pntrer 
Albenga et  Port-Maurice, et la Pive en ouvrait le chemin.

Suivant les premires dclarations officielles des Pimontais, on n'avait
jamais eu qu'un seul but. Les habitants de deux villages voisins, dont le
plus petit qui relevait du Pimont tait une sorte d'enclave dans le
territoire gnois, vivaient en mauvaise intelligence. Ils se disputaient
des pturages et s'enlevaient des troupeaux. La limite sur ce point
n'avait pas t rgle par Servient. Les paysans pimontais taient
opprims. Le seigneur de leur village rclamait; le duc lui devait main-
forte; or il ne pouvait parvenir au lieu contest sans mettre garnison
dans la Pive. C'est  quoi il avait d procder, en marchant, en force,
il est vrai, mais amicalement, et sans troubler le bon voisinage. Et
c'tait pour la protection de ce hameau que quatre mille fantassins et
treize cents chevaux taient mis en mouvement; que don Gabriel de Savoie,
oncle du duc, tait venu prendre le commandement de ces forces guides
par les gnraux le plus en faveur  la cour de Turin!

Le patriotisme des Gnois se signala en cette occasion; on prodigua les
dons volontaires; la bourgeoisie y fournit sa part; on solda des troupes;
on employa deux officiers corses qui servirent avec dvouement et
intelligence. Il y avait prs de cinq mille soldats sur pied et autant de
milices du pays; un snateur, Durazzo, reut des pouvoirs suprieurs pour
prsider  la conduite de la guerre dans laquelle on se trouvait engag,
car les Pimontais cessrent bientt de dissimuler leurs projets
hostiles.

On n'avait pu les dloger de la Pive; mais ils en sortirent d'eux-mmes
pour se diriger sur le rivage de la mer. Ils se sparrent en deux corps
destins  attaquer  la fois Albenga et Port-Maurice  la droite et  la
gauche d'Oneille, qui devait tre leur point de ralliement. Durazzo
rsolut avec les deux commandants corses d'empcher les deux corps
ennemis de se rejoindre. On occupa les cimes et les gorges qui les
sparaient, on leur fit tte de toute part. Ils ne pntrrent pas 
Port-Maurice, et ils furent repousss d'Albenga. Des deux cts ils
rtrogradrent dans les montagnes. Une de leurs divisions se laissa
renfermer  Castel-Vecchio. Le prince Gabriel, qui commandait l'autre, ne
put arriver au secours et rentra en Pimont. Une sortie meurtrire sauva
une partie des assigs; mais le reste fut contraint de se rendre avec
son gnral. La rpublique, depuis si longtemps dshabitue des triomphes
militaires, eut une victoire  clbrer.

Alors les puissances s'murent; le pape, le roi d'Espagne offrirent leur
entremise. Mais Louis XIV fit prvaloir la sienne en des termes qui
n'admettaient pas de refus. Il dclara qu'il ne souffrirait pas la
continuation de cette guerre. Il intima aux deux parties de souscrire
promptement  une suspension d'armes, et il se fit l'arbitre de leur
paix.

M. de Gaumont fut envoy pour signifier ces intentions. Il devait dire au
duc que S. M. avait sujet de trouver trange qu'un prince qui lui tait
si troitement alli s'engaget dans une querelle qui retentissait dans
toute l'Europe et qui attirait mme un soupon de concert avec la France,
sans lui en donner la moindre part avant de s'y commettre.

Or, dans l'intervalle, les Gnois, fiers de leur victoire, s'taient
empars d'Oneille. Le duc voulait avant de poser les armes qu'on lui
restitut cette place. Les Gnois s'en dfendaient. L'envoy de France
les pressait et les menaait du dplaisir de son matre: ils offraient de
mettre la place en dpt entre les mains du roi. Refuss, ils balanaient
encore, quand ils apprirent que le duc venait de leur prendre Ovada. Ds
lors une prompte restitution rciproque tait sans objection; ils
dlivrrent au ministre franais les ordres ncessaires pour que la
remise des places et lieu en mme temps des deux parts. Mais le duc
leva de nouveaux incidents; et au lieu de cesser les hostilits, il se
donna le plaisir de reprendre Oneille  force ouverte. Les Gnois, que la
ngociation avait rendus ngligents, furieux de la perte de cette place,
se mirent en devoir d'y rentrer. Ils en avaient le droit, puisque
l'armistice n'tait pas publi. Mais M. de Vivonne tait l avec les
galres de France. Il dclara qu'il emploierait toutes ses forces pour
dfendre les possessions du duc alli de son matre. Ses embarcations
portaient des munitions de guerre  Oneille  la vue des Gnois. Enfin,
la suspension d'armes eut lieu, et les parties belligrantes s'tant
remises  leur puissant mdiateur, l'arrangement fut fait par une
dclaration du roi de France.

(1673) Rien ne fut plus simple que cet accord; cela devait tre aprs une
rupture sans aucun motif qu'on pt avouer4. La trve fut convertie en
paix; les prisonniers, les places, tout tait dj rendu; seulement il
fallut carter une prtention du duc qui voulait gagner une communication
directe entre le Pimont et Oneille. S'il ne l'avait, disait-il, par le
trait, il se la donnerait par l'pe. Le roi de France ayant  coeur le
repos de l'Italie, se portait pour garant de la paix. Quant au procs des
deux villages, misrable prtexte des hostilits, il tait envoy au
jugement de jurisconsultes italiens, du choix desquels les parties
conviendraient, ou que le roi nommerait  leur dfaut. C'est l'universit
de Ferrare qui fut nomme. Mais entendait-on par l les docteurs ou les
professeurs? Car  Ferrare c'taient deux corps distincts. On disputa
sur ce prliminaire sans rien conclure, et il parat que personne ne
songea plus gure au fond de la querelle. Les villageois se seront
provisoirement accords entre eux: cependant il n'y a pas de question
diplomatique si profondment endormie qu'on ne sache la rveiller quand
on veut: celle-ci reparut de temps  autre.

Dans cette occasion la volont hautaine de la France, en contrariant
l'enthousiasme belliqueux des Gnois, empcha peut-tre la ruine qui et
suivi leurs premiers succs; mais nous allons les voir maintenant
victimes des ressentiments orgueilleux de Louis XIV. L'histoire
europenne du grand sicle a gard une place  ces faits assez
remarquables: Gnes bombarde, son doge  Versailles.

(1672-1678) Pendant la guerre  laquelle la paix de Nimgue mit fin, les
Gnois avaient subi quelques-unes de ces contrarits qui ne sont pas
pargnes aux neutres, toujours accuss de partialit par toutes les
puissances belligrantes  la fois. Louis XIV leur imputait de prter
leur entremise pour retirer d'Espagne l'or et l'argent que les galions
d'Amrique y dposaient pour le compte des Hollandais. Il leur dclara
qu'il ferait visiter jusqu' leurs galres pour dcouvrir la simulation.
Ils rclamrent avec d'autant plus de force contre cette vexation,
qu'elle menaait de faire confondre avec des proprits ennemies les
grandes sommes habituellement transportes pour leur propre compte. Le
roi rpondit  leurs remontrances que ceux qui rsisteraient  la visite
seraient couls bas. Un coup de canon avait t tir de terre, pour
empcher une galre franaise de faire une prise dans les eaux de la
rpublique. En reprsailles le roi ordonna d'arrter tous les navires de
Gnes. Il daigna cependant rvoquer cet ordre,  condition que l'officier
qui avait command le feu serait envoy en prison  Marseille. Ds ce
temps le dplaisir du monarque fut annonc avec un tel clat que le
prince de Monaco qui se trouvait  Gnes en repartit  l'instant pour ne
pas rester dans un pays dont le roi tait mal content5. Cependant M. de
Gaumont, qui tait alors envoy de France  Gnes, mandait  M. de
Louvois: Tout ira bien, pourvu que les Gnois se dfassent d'un certain
manque de respect que le roi n'a plus la volont de souffrir6. Cet
agent obtint en effet tous les arrangements qu'il demandait pour les
recrutements, pour le transit des approvisionnements, et, dans les
derniers temps de la guerre, pour le passage des troupes. Enfin, quand la
paix se fit, Louis XIV fit nommer les Gnois dans le trait de Nimgue.

Mais cette paix ne devait tre qu'une trve, soit pour l'ambition de
Louis, soit pour les ressentiments des puissances auxquelles il avait
fait la loi. En attendant, il venait d'acqurir Casal, ce qui semblait
annoncer quelques vues sur l'Italie. Sa marine dominait dans la
Mditerrane; mais, quoique celle d'Espagne ne pt soutenir la
comparaison, comme les galres gnoises faisaient la plus grande partie
de celle-ci, il en tait jaloux; il l'tait surtout de l'influence et du
crdit que la cour de Madrid conservait encore  Gnes; c'est l ce qu'il
voulait dtruire ou punir: et c'est ainsi que tout le poids d'une
querelle qu'il se complaisait  tenir ouverte envers la couronne
espagnole tomba sur Gnes.

De tous les temps les particuliers gnois avaient possd des galres
indpendamment de celles de la rpublique. Depuis qu'ils ne les
expdiaient plus pour leur propre compte soit en course, soit en
marchandise, elles taient loues  la cour d'Espagne, et portaient son
pavillon. Ds l'origine de cet usage, les Doria et les autres
propritaires avaient obtenu un emplacement dans le port de Gnes pour
les mettre en sret  leur retour. Un Doria, duc de Tursi, avait de pre
en fils le commandement de ces galres.

Louis XIV avait la prtention que son pavillon ft salu partout o il se
montrait. A cet gard Gnes s'tait soumise  ses exigences, et  celles
de ses amiraux, parfois plus difficiles  satisfaire que le matre. Mais
ce n'tait pas de la dfrence de la rpublique qu'on se contentait. Le
roi dclara qu'ayant ordonn  ses commandants d'employer la force pour
obliger les Espagnols  saluer les premiers, et, sachant que leurs
galres se rfugient dans le port de Gnes, il y enverra les siennes pour
exiger le salut. Vainement les Gnois, sur cette dclaration,
s'excusrent humblement d'avoir  s'entremettre entre deux si grandes
couronnes; les notifications taient de plus en plus menaantes. Le roi
tenait Tursi et ses galres pour Espagnol; et si la rpublique souffrait
qu'ils s'avisassent d'arborer son pavillon pour viter de saluer sous
celui de leur matre, non-seulement ce dguisement ne serait pas tolr,
mais Gnes serait responsable de cet abus de ses couleurs. Enfin,
puisqu'il y avait dans le port de Gnes une enceinte privilgie o les
galres des Espagnols taient admises, celles de France avaient ordre d'y
pntrer. Nul ne devait avoir des privilges dont les Franais n'eussent
pas le partage.

Cette querelle mettait les Gnois dans le plus grand embarras, et il y
paraissait  la confusion de leurs conseils. Le seul parti auquel on sut
s'attacher, ce fut de ngocier en Espagne pour que les galres de Tursi
ne vinssent pas: en effet, pendant quelques annes elles s'abstinrent de
paratre  Gnes. Leur longue absence encouragea le gouvernement de la
rpublique  rpondre aux instances de la France, que la venue des
Espagnols tait si peu probable, qu'il tait inutile de s'en occuper
d'avance7. Mais Louis ne se payait pas d'une rponse si vague; il en
exigeait de catgoriques.

Tout  coup l'envoy de la rpublique  Paris avertit ses matres d'une
trange nouvelle que l'envoy de Savoie prtendait tenir de la bouche de
Louvois. Une expdition contre Gnes avait t rsolue. Cet avis mit le
comble au trouble dj rpandu. Dans le sein du gouvernement, le parti
habituellement oppos  la France voulait qu'on et recours sur-le-champ
aux secours des puissances trangres. D'autre part, on demandait de se
mettre en dfense, les uns avec plus ou moins d'esprance de rsister,
les autres afin d'tre du moins en tat de parler avec plus de dignit,
et de faire mieux couter le bon droit de leur patrie. Les plus timides
voulaient que, sans perdre de temps, on comment par dmolir la
citadelle de Savone, afin d'empcher les Franais de s'y tablir: trange
systme de dfense qui, au reste, s'est souvent reprsent dans les
penses stratgiques du pays. Le sentiment qui l'emporta fut celui des
amis de la temporisation. Une menace arrive par l'indiscrtion
volontaire du ministre d'un voisin d'inclination fort suspecte, pouvait
tre un faux avis donn par artifice. Sur ce soupon on convint
d'expdier  Paris le secrtaire d'tat Salvago, homme dli qui
sonderait le terrain. On cacha les craintes du gouvernement, au public
dj mcontent, et l'on ne prit que quelques mesures dfensives peu
apparentes. La plus importante fut de mettre en construction quatre
galres8; il n'en restait que six  la rpublique, augmentation bien
insignifiante et pourtant malheureuse qui devint le principal objet des
griefs de Louis XIV.

Ces griefs prtendus se multipliaient sans cesse, et dans la
correspondance officielle tout tait prtexte  la colre du roi, tout
tait crime pour les Gnois. Les vieilles prtentions des descendants de
Scipion Fiesque devenus des seigneurs de la cour de Louis taient en
premire ligne; et les rclamants ne craignaient pas d'assurer que la
conjuration de 1547 avait t entreprise au profit de la France. Un
noble, Raggio, avait t condamn  mort il y avait trente ans, pour
brigandage, assassinat et trahison. Il s'tait fait justice  lui-mme en
se poignardant dans sa prison. Maintenant son fils tait protg par la
France. Elle exigeait qu'on lui rendt les biens confisqus sur son pre,
ceux mme dont l'tat n'avait pas profit. La famille Lomellini possdait
sur la cte d'Afrique la petite le de Tabarca: elle y faisait pcher le
corail. La compagnie d'Afrique tablie  Marseille exploitait cette mme
industrie sur la cte d'Alger: elle contestait en justice les droits des
seigneurs de Tabarca. Le roi trancha la contestation, et fit courir sus
aux barques des Lomellini en rendant la rpublique responsable de leur
rsistance9. On s'avisa  Gnes, par je ne sais quelle troite ide, de
faire une loi somptuaire: les ministres du roi se persuadrent que
c'tait en haine des manufactures de luxe dont Colbert avait dot la
France. Giustiniani, encore en service, avait crit que Salvago, envoy 
Paris, tait d'inclination espagnole: ordre  la rpublique de le
rappeler, et elle obit. Au reste, le roi faisait rechercher les anciens
titres de ses prdcesseurs sur la seigneurie de Gnes: c'est le dernier
fait dont le Gnois congdi put se convaincre en partant de Paris.

Il existe un mmoire anonyme o, aprs avoir recommand  Louis XIV de
s'approprier Gnes par la conqute, on recherche quelle occasion on
pourrait faire natre pour colorer cette entreprise, en poussant les
Gnois par le dsespoir  des dmarches imprudentes qui appelleraient les
armes du roi. Enlisant ce projet on est singulirement frapp d'y trouver
indiqus d'avance, comme autant de piges  tendre  leur susceptibilit,
ces griefs mmes dont nous venons de les voir harceler10. Sur ce
rapprochement on serait tent de se demander si Louis XIV,  cette
poque, n'avait pas d'arrire-pense, s'il ne voulait qu'occuper ses
forces pendant la pais gnrale ou qu'entretenir la rputation et la
terreur de ses armes par des expditions brillantes  Tripoli,  Alger,
et aux dpens des Gnois.

M. de Saint-Olon fut envoy ministre  Gnes. Au point o les choses
taient parvenues, ce n'tait pas pour faire de lui un conciliateur. Il
n'eut pourtant pas d'abord la mission de Popilius. Il venait voir si la
rpublique menace ne cherchait pas des appuis trangers; si le peuple
n'tait pas en discord avec le gouvernement;  quels prparatifs de
dfense on s'tait livr, et surtout si le projet d'avoir dix galres au
lieu de six, si ce projet tmraire tait poursuivi. Saint-Olon, en
mettant son zle  recueillir ces informations, dplore de n'avoir aucun
secours  tirer de son prdcesseur (Giustiniani), chagrin de sa
destitution, et, de plus, fort inclin pour les intrts de son pays
natal11. Lui-mme isol, avouant qu'il est sans confidents, sans amis,
tenu  l'cart par les Gnois dans ces critiques circonstances, ne put
les voir qu'avec des yeux prvenus, et ses prventions lui furent
abondamment rendues avec une gale malveillance.

(1683) A peine la quatrime des galres en construction put paratre dans
le port, que Saint-Olon reut l'ordre de notifier les inflexibles
volonts de son matre. Le roi n'entendait pas que les Gnois ajoutassent
quatre galres  leurs forces maritimes. S'ils s'y obstinaient, il ferait
arrter leurs vaisseaux sur la mer, assiger leur port, et interrompre
leur commerce.

Fort mu  cette sinistre dclaration, le gouvernement essaya de
dissimuler son effroi, dans l'esprance qu' Paris son envoy de Marini
obtiendrait quelque commentaire plus rassurant. On se borna  prier
Saint-Olon d'assurer le roi des intentions pacifiques et respectueuses de
la rpublique. Si elle armait quelques galres par la ncessit de garder
son littoral et son commerce maritime contre les croiseurs barbaresques,
aucun autre dessein ne pouvait lui tre raisonnablement imput. Mais 
peine cette rponse rendue, un courrier de Paris vint faire savoir
combien l'injonction tait srieuse. L'audience du roi tait refuse  de
Marini; et non-seulement les ministres le renvoyaient schement aux
intimations que Saint-Olon faisait  Gnes, mais celui-ci tait charg
d'en faire une nouvelle non moins fcheuse que la prcdente. Le roi
voulait qu'il ft tabli  Savone des magasins franais de sel et que de
l le transit ft librement ouvert  travers le territoire, sous prtexte
d'approvisionner les garnisons de Casal et de Montferrat. C'tait
renouveler une bien ancienne querelle; c'tait rserver aux agents
franais le droit de la contrebande contre le privilge financier le plus
important de la banque de Saint-George et par consquent de l'tat12.
Aussi le gouvernement se ressentit de cette proposition plus vivement que
de toutes les autres menaces. Il se tergiversa point cette fois: sa
rponse fut un refus prcis, seulement tudi dans les termes pour le
motiver du mieux qu'on le put, et en prodiguant toutes les formes de
respect. Quant  la demande relative aux galres, on espra un moment la
faire oublier  force de souplesse et de mnagements. Elles restaient
caches en quelque sorte au fond de la darse intrieure; on les faisait
passer pour dsarmes; seulement, au lieu d'en renvoyer les quipages, on
les avait disperss sur les anciennes; en sorte qu'au besoin l'armement
et t complet instantanment.

Cependant, malgr le dsir du gouvernement d'viter la rumeur, l'esprit
public s'tait rveill, et l'on ne trouvait plus les mnagements de
saison. La rpublique est indpendante, disait-on de toute part; elle ne
doit pas se laisser dsarmer pour tre insulte plus  l'aise. On se
soulevait contre des prtentions hautaines et tyranniques. Les offres
patriotiques abondrent. Les familles nobles s'imposaient  elles-mmes
les frais d'une, de deux galres, ou se runissaient dans des
souscriptions gnreuses. Les opinions les plus opposes semblaient
s'accorder pour entraner le gouvernement hors de ses rsolutions
mticuleuses ou dilatoires; ceux qui ne pensaient qu' l'honneur et  la
libert de la patrie n'taient pas moins irrits des exigences contre les
droits du pays que, ceux qu'une vieille partialit animait contre la
France. Mais ces derniers travaillaient  faire accepter la proposition
d'une alliance dfensive que l'Espagne s'empressa d'offrir. A chaque
courrier, Saint-Olon annonait  Versailles que le trait tait conclu.
Le lendemain il tait oblig de convenir que la nouvelle tait
prmature; que la faction Durazzo, qu'il supposait dvoue  la France
avait empch la faction Doria d'obtenir la majorit requise pour la
dcision.

Le gouvernement, entran, prit du moins certaines mesures ostensibles.
On fit quelques recrues, on assembla des milices urbaines. Les quatre
galres, tires de leur prison, paradaient, mme en haute mer. On fondit
des canons; on prouva des mortiers: surtout on augmenta les impts.
Enfin on balana entre la rparation et la destruction de la citadelle de
Savone; on pensa mme  excuter le projet de combler le port, et on
l'essaya vainement. Savone, son port o les Franais dposeraient leurs
sels, sa citadelle dont ils pouvaient faire leur place d'armes, taient
des objets de crainte et de jalousie toujours prsents aux prjugs
gnois.

Une escadre formidable s'armait  Toulon. Les Gnois s'attendaient  la
voir paratre pour les opprimer. Mais elle alla bombarder Alger, et ils
respirrent. L'Espagne, qui les pressait de se mettre sous sa protection,
en vain leur faisait savoir qu'au retour d'Afrique l'attaque de leur port
tait certaine: contents d'avoir quelque rpit, ils ralentissaient leurs
prparatifs, ils se fiaient  leurs ngociations, ils comptaient surtout
sur les bons offices de l'ambassadeur de Charles II d'Angleterre. Mais il
fallut se dtromper. En ce moment Guillaume et ses Hollandais, l'empire
et l'Espagne semblaient prts  rentrer en guerre avec la France:
toutefois, l'Europe tentait encore d'loigner le flau des hostilits: on
ngocia  Ratisbonne une trve de vingt ans. La cour d'Espagne proposa
d'y comprendre la rpublique; et les Gnois taient sur le point de
nommer leur plnipotentiaire, au grand scandale de Saint-Olon qui ne
concevait pas, disait-il, comment un tat qu'on prtendait neutre
pourrait tre port dans un trait parmi les puissances belligrantes. Ce
n'est pas l'argument qui dcida Louis XIV; mais il dclara 
l'ambassadeur anglais, qu'il avait des diffrends avec la rpublique,
qu'il entendait les rgler seul et qu'il n'y souffrirait l'intervention
de personne13. A cette dclaration les illusions cessrent, et quand on
apprit le succs de l'expdition d'Alger, Gnes connut le sort qui
l'attendait. Nanmoins, si les esprances de salut dchurent, les
courages ne s'abattirent pas. La fermentation patriotique n'en fut que
plus vive. Saint-Olon, qui se sentait ha, et  qui le pays faisait
l'honneur d'attribuer les fatales prventions de son roi, fut effray
lui-mme des manifestations populaires. Il ne se crut pas en sret: il
demanda  sa cour ou une prompte assistance, ou la permission de se
mettre  l'abri. On le prit au mot; il fut immdiatement rappel, et 
son retour il se trouva disgraci. Le roi refusa de le voir. Les
ministres lui reprochrent d'avoir, par des menaces imprudentes, pouss
les Gnois  prendre des prcautions et  se mettre sur leurs gardes14.

Enfin le 17 mai 1684 une forte escadre parut devant Gnes15. Seignelay,
le ministre de la marine, tait venu prsidera l'expdition. Duquesne en
tait le chef, assez mcontent de ne commander que suivant le bon plaisir
du ministre. Celui-ci demande aux Gnois de lui livrer les quatre galres
neuves, d'envoyer quatre snateurs implorer le pardon des offenses de la
rpublique, et il n'accorde que quelques heures pour rpondre  ces
sommations. L'indignation publique, le sentiment patriotique de la
nationalit, soutinrent le courage du gouvernement. On n'accepta pas ces
conditions outrageantes, et aussitt les galiotes commencrent le
bombardement. De nouvelles propositions, qui s'aggravaient d'heure en
heure, interrompaient seules le feu de l'escadre. On ajouta aux premires
exigences la demande de six cent mille francs pour les frais de
l'expdition et le libre passage des sels  travers tout le territoire;
sur un nouveau refus, le bombardement recommena.

Cette redoutable dmonstration causa d'assez grands dgts. Mais l'effroi
surpassa de beaucoup le dommage. La population fut frappe de stupeur; la
rsolution de ne pas cder  la violence ne se dmentit pas, mais chacun
abandonna sa maison et ses biens; on se rfugia en foule sur les hauteurs
pour chapper  la pluie de feu et aux terribles clate des bombes16.
Aprs quatre jours, au milieu de ce fracas si menaant, les Franais
excutrent une descente. Les quipages de l'escadre et les soldats
qu'elle avait  bord formrent deux troupes: l'une, de six cents hommes,
commande par un chef d'escadre, fut destine  une fausse attaque au
levant de la ville. L'autre colonne tait forte de deux mille cinq cents
hommes. Le duc de Mortemart la commandait en chef: il avait sous lui un
lieutenant gnral et deux chefs d'escadre. Le dbarquement se fit au
couchant par del le magnifique bourg de Saint-Pierre d'Arne, qui du
pied des remparts de Gnes se prolonge sur le rivage. Les assaillants
prouvrent une vive rsistance aux approches, et puis de rue en rue et
de maison en maison. Cependant on avana, et quand on eut couru tout le
pays, les artifices prpars sur l'escadre furent apports, et l'on
procda  mettre le feu partout, en commenant de l'extrmit voisine de
la ville et en rtrogradant vers le point o l'on avait pris terre: l on
attendit l'ordre de se rembarquer.

Le bulletin que l'on publia en France, et que nous venons de suivre,
dment ce que les assaillants avaient d'abord affect de rpandre autour
d'eux pour dissimuler l'importance d'une opration manque. Ils
prtendaient n'tre descendus que pour s'approvisionner d'eau douce. La
relation officielle marque, au contraire, que le dbarquement tait
rsolu dans les plans arrts  Paris. Mais, quand on crivait d'avance
dans les instructions l'ordre de dbarquer, ne voulait-on que ce qu'on
fit? Ou, tant de forces engages, tant de chefs d'un rang lev agissant
sous les yeux du ministre du roi, tout cela rpondait-il  quelque
esprance de profiter dans la capitale de la terreur imprime et des
hasards d'un coup de main? Quoi qu'il en soit, les aveux de la relation
publie disent assez pourquoi on se borna au triste soin de ptarder
quelques difices. Cette action ne se passa pas sans une perte
considrable de part et d'autre, dit modestement le bulletin, et aussitt
il avoue deux cent dix-huit morts ou blesss: entre les morts un chef
d'escadre; parmi les blesss, d'Amfreville, qui commandait la fausse
attaque. Un capitaine de vaisseau y avait t laiss prisonnier avec
quelques officiers. De telles pertes et la vivacit de la rsistance
n'auraient pas permis d'essayer de tirer quelque autre parti de cette
tentative. Les rcits gnois ajoutent que les populations dsespres
dont on avait ravag les demeures vinrent pier l'occasion de prendre
quelques vengeances. Les campagnes se soulevaient: on harcelait les
troupes dans leur retraite quand le signal leur ordonna de se rembarquer.

Le bombardement fut repris et continua quelques jours encore. Puis, quand
Seignelay crut avoir fait assez de mal pour que la svrit du matre ft
satisfaite, il retourna en France sans nouveaux pourparlers, et l'escadre
disparut.

L'ennemi retir, les fugitifs revinrent: les galres d'Espagne parurent:
le gouverneur espagnol de Milan vint en personne rconforter les Gnois.
L'escadre, cependant, matresse de la mer, se faisait voir par moments.
Elle n'attaquait plus; mais elle capturait ou dtruisait les navires;
elle tenait en alarme tout le littoral, et ce qui ne causait pas moins de
terreur dans Gnes, le duc de Savoie en armes se mettait en campagne sous
un prtexte insignifiant, et semblait combiner ses mouvements sur les
menaces de la France. En un mot, les Gnois, au milieu de leurs
dsastres, pouvaient se glorifier de leur constance: leur volont n'avait
rien cd; leurs murailles avaient rsist; l'attaque par terre avait t
repousse: mais rien n'tait fini. Le danger ne pouvait manquer de se
renouveler avec plus de force: on s'puisait  relever quelques
fortifications,  solder quelques fantassins allemands ou suisses. Le
gouvernement sentait son impuissance et la ncessit d'obtenir grce de
son superbe ennemi.

On avait employ les bons offices du pape, et le nonce ngociait  Paris.
La rpublique offrait humblement de livrer les quatre galres, dernire
cause apparente de cette calamit. Elle aurait envoy quatre de ses plus
notables gentilshommes porter ses excuses: mais on lui faisait savoir que
la volont du roi tait que le doge en personne et quatre snateurs
vinssent devant son trne pour entendre ses intentions. Les galres
seraient dsarmes, les recrues renvoyes, et surtout la rpublique
romprait tout trait, toute alliance faits au prjudice de la France.
Enfin elle ferait raison aux Fiesque retirs  la cour de France, et, par
provision, leur payerait cent mille cus.

Quelle que fut la rsignation, on ne s'tait pas attendu  une loi si
dure et si humiliante. Ces conditions firent la sensation la plus
douloureuse sur les esprits. On regarda de toute part quelle chance on
aurait de s'y soustraire. Le roi d'Angleterre refusait son intervention.
Les autres puissances n'taient pas en termes de rendre de bons offices.
L'Espagne, pour encourager la rpublique  une rsistance qui tait au-
dessus de ses forces, lui faisait de vaines offres de services plus
faites pour la compromettre que pour la sauver.

(1685) Il fallut cder. Cependant envoyer en suppliant le chef de l'tat,
le doge qu'une constitution jalouse tenait toujours renferm et gard
dans l'intrieur de son palais, c'tait le plus grand sacrifice que pt
s'imposer la fiert gnoise. La dfiance voyait plus loin. Les Gnois
craignirent que le doge tant  Paris, on ne dispost de lui, on ne lui
arracht par contrainte de nouveaux sacrifices d'argent, peut-tre de
territoire. Dans cette situation on retourna au roi d'Angleterre: on
implora ses bons offices; il dissipa ces scrupules, et Gnes reut
l'assurance que Louis n'avait aucune vue sur l'Italie; que le doge
retournerait en pleine libert sans qu'on lui demandt rien au del de
cette satisfaction que le roi croyait due  son honneur et qu'il se
disposait  prendre par la force, si on la lui faisait attendre. Sur ces
assurances et ces menaces, on rsolut aprs de longues et pnibles
dlibrations. Le ministre de la rpublique  Paris, de Marini, qui avait
t envoy  la Bastille ( Constantinople on l'et mis aux Sept-Tours),
maintenant sorti de sa prison sur parole, reut un plein pouvoir pour
accepter les exigences du roi17. Le voyage du doge et des quatre
snateurs fut rgl avec cette clause qu'ils resteraient en charge jusque
aprs leur rentre  Gnes, sans gard pour le terme ordinaire de leurs
fonctions. On stipula des indemnits pour le pillage des maisons
franaises. Le roi voulait bien que la contribution qu'il tait en droit
d'exiger ft applique  la rparation des glises endommages par les
bombes, et il abandonnait au pape le droit d'en taxer la somme et d'en
ordonner l'emploi. Enfin au moyen de cent mille cus pays au comte
Fiesque, on consentait  ne plus intervenir dans le rglement des
prtentions de cette famille, on les renvoyait aux tribunaux comptents.

Nous ne nous arrtons pas aux dtails assez connus du voyage et de la
rception du doge Imperiale Lercari. Le roi, fier d'avoir obtenu un
hommage si insolite, reut les nobles voyageurs avec urbanit et
magnificence. On sait qu'ils disaient que la bont du monarque captivait
les coeurs, mais que la hauteur des ministres les rendait  leur libert,
et tous les mmoires redisent que le doge,  qui l'on demandait ce que
parmi les merveilles de Versailles il avait trouv de plus
extraordinaire, rpondit: C'est de m'y voir.

Ainsi la paix tait rtablie: la concorde le fut assez mal. Les esprits
taient encore agits  Gnes. Le doge,  son retour arrivant au terme de
ses fonctions, subit un syndicat long et orageux, et il n'obtint sa
dcharge qu'avec peine. Quelques nobles qui avaient t perscuts pour
avoir eu des relations avec Saint-Olon, ne retrouvrent l'impunit que
parce que le roi dclara qu'il ne croirait pas aux bonnes intentions de
la rpublique tant qu'on poursuivrait des hommes sur le seul soupon mal
fond de partialit pour sa couronne. Un nouvel envoy de France se
plaignit de n'tre pas moins vit par les Gnois que ses prdcesseurs.
Il crivait qu'il ne se flattait pas de dtacher ces gens-ci des intrts
espagnols. Louis XIV en jugeait de mme. Averti que Gnes proposait une
alliance au duc de Savoie, il crivait: Il ne convient pas  ce prince
d'entrer en des engagements avec une rpublique qui en a toujours de trop
troits envers l'Espagne pour tre longtemps compatibles avec les miens.

Il se formait cependant alors dans le snat de Gnes un parti qui, dvou
 l'indpendance de la patrie, sentait qu' tout prix il fallait secouer
ce joug de l'Espagne. Un Durazzo devenu doge en tait le chef; il avait
gagn la prpondrance dans les deux collges. Le parti espagnol avait,
au contraire, la majorit dans le petit conseil, et celui-ci dcidait les
affaires. Mais il ne pouvait dlibrer que sur l'initiative des collges
qui, en s'abstenant d'y apporter les propositions suspectes, empchaient
du moins d'embrasser les mesures dangereuses au gr de l'esprit de parti.
Aprs une si grande msaventure, les amis de leur pays ne recouraient
plus qu' l'arme dfensive favorite des Gnois, la force d'inertie, afin
de se tenir loin des affaires d'autrui. Leur seule politique tait de
n'tre pour rien dans celle des autres princes. Mais il ne dpend pas des
faibles d'viter le choc des intrts qui s'agitent autour d'eux. La
rpublique protesta sans cesse de sa neutralit; cette neutralit fut
rarement accepte sans amener des embarras, sans imposer des sacrifices.
Car ce n'est pas seulement de sa dignit qu'un gouvernement sans force
paye le droit de rester obscur. Quand la trve qui avait succd  la
paix de Nimgue fut rompue, l'empereur envoya en Italie des commissaires
qui, sous prtexte d'une guerre d'empire, levaient des contributions sur
les feudataires impriaux. Ceux-ci taient en assez grand nombre parmi
les anciens nobles gnois, et, comme on l'a vu, c'taient autant de voix
acquises en toutes choses aux intrts des couronnes autrichiennes. Ils
payaient leurs contingents avec plus ou moins d'empressement. Mais la
rpublique en corps possdait quelques fiefs enclavs dans son
territoire. On exigeait qu'elle contribut, et on la taxait d'autant plus
lourdement que la chancellerie impriale n'avait jamais convenu que la
ville de Gnes elle-mme ne ft pas une dpendance de l'empire. Il
fallait donc sans cesse disputer sur ces subsides demands. Les escadres
espagnoles reues dans le port semblaient y venir pour appuyer les
prtentions allemandes et demandaient de l'argent pour leur propre
compte. La querelle des magasins de sel  Final se renouvelait, et il
fallait en acheter l'ajournement. On disputait, on marchandait, on
accordait quelques sommes d'argent qui ne servaient que d'appt pour en
faire exiger d'autres. Quand la cour de Madrid tait mcontente, ses
galres prenaient des vaisseaux gnois. Des frgates anglaises et
hollandaises tablies dans la Mditerrane capturaient ou ranonnaient de
leur ct. Pour la France elle ne demandait  ses voisins que leur
neutralit, mais elle l'imposait avec menaces; elle offrait pour la faire
respecter des forces qui l'auraient dtruite; par ses lois maritimes elle
faisait au pavillon de cette rpublique qu'elle voulait neutre, une sorte
de guerre sous le prtexte des simulations qu'il pouvait couvrir. Gnes
se tournait de tout ct pour faire respecter son repos et son commerce;
elle sollicitait jusqu' ce roi redoutable d'Angleterre que dans son
orthodoxie elle n'appelait encore que le prince d'Orange. La paix de
Riswyck vint donner quelque intervalle de relche (1697-1700); mais
Charles II d'Espagne mourut, et la guerre de la succession commena.


LIVRE DOUZIME.
DIX-HUITIME SICLE ET EXTINCTION DE LA RPUBLIQUE.
1700 - 1815.

CHAPITRE PREMIER.
Guerre de la succession.

(1700) Lorsque les grandes puissances traitaient entre elles par avance
du partage des dpouilles du roi d'Espagne encore vivant, les Gnois
avaient observ ces combinaisons ventuelles avec anxit. Toujours
accoutums  tudier ce qu'il y aurait pour eux de profit ou de perte
dans les plus grandes affaires d'autrui, ils craignaient que les
provinces lombardes ne fussent destines  quelque prince assez fort pour
opprimer ses voisins, sans l'tre assez pour empcher la haute Italie de
devenir encore le thtre de la guerre. Le roi de France leur avait fait
notifier le trait du partage tel qu'il avait t rsolu en dernier lieu,
et il leur avait demand de le garantir1. Ils en taient encore 
s'excuser modestement d'tre parties contractantes dans un tel
arrangement, quand Charles II mourut. En apprenant que le duc d'Anjou
tait son hritier et que Louis XIV acceptait le testament, leur premier
sentiment fut de s'en rjouir. D'abord ils n'avaient plus  craindre de
voir le duc de Savoie matre du Milanais, ce qu'ils avaient redout par-
dessus tout. D'autre part, la rivalit de la France et de l'Espagne,
sujet pour Gnes de tant de contrarits et de tant de calamits, cessait
tout  coup. Mais bientt d'autres rflexions survinrent. Les avantages
commerciaux que l'industrie et l'activit des Gnois avaient acquis en
Espagne allaient s'effacer devant les privilges que l'alliance de
famille assurerait aux Franais. On serait heureusement dlivr en Italie
du voisinage d'une domination autrichienne; mais Louis XIV, sous le nom
de son petit-fils, serait-il un voisin moins exigeant et moins
redoutable? Dans les proccupations ordinaires des Gnois, il suffisait
que Final, au centre du littoral ligurien, ft une dpendance des
possessions espagnoles, pour leur faire rver une grande station
maritime, et un grand entrept commercial qui s'lverait  leur
dtriment; et d'abord ils n'chapperaient pas au renouvellement des
anciennes querelles sur le monopole du sel, qui les avaient tant
chagrins.

(1701) Nanmoins on ne fit aucune difficult d'accorder le dbarquement
et le libre passage des troupes que la France portait en Lombardie, car
une arme autrichienne venait dj tenter la conqute de cette belle
partie de l'hritage.

Le roi de France ne demandait pas de soldats aux Gnois. Ses forces et
celles de l'Espagne que le nouveau roi venait commander devaient suffire
pour dfendre le Milanais; mais il pressait la rpublique de fermer ses
ports aux vaisseaux anglais et hollandais. Aprs de longs dlais, on fit
la rponse dilatoire ordinaire; l'hiver arrivait; les escadres ne
viendraient pas avant le printemps; et une dclaration anticipe ne
ferait que compromettre la navigation et le commerce. Mais ce n'tait pas
l rpondre pour l'avenir, et la France voulait qu'on s'en expliqut
catgoriquement. Les Anglais faisaient en mme temps des demandes
importunes que les Gnois prtendaient avoir ludes au moyen de quelques
concessions de franchises sur des droits de douane. Les commissaires
impriaux  leur tour taient venus rclamer des subsides; on se vantait
de les avoir conduits; mais il est probable que ce n'avait pas t
gratuitement.

Le duc de Savoie, aprs quelques hsitations, paraissait s'unir aux
intrts du roi d'Espagne devenu son gendre et ceux de la couronne de
France dont son autre gendre tait l'hritier prsomptif. Mais le duc
tait mcontent. Il regardait des deux cts pour voir d'o pourraient
lui arriver plutt le duch de Milan et ce titre de roi si convoit,
prompt  se tourner vers le parti qui lui en ouvrirait le chemin. Il
avait joint ses troupes  celles des deux couronnes, et cependant il
ngociait  Vienne. L'empereur lui avait envoy le prince Eugne, puis un
de ses ministres venu  Turin secrtement. Ces menes ne pouvaient tre
longtemps caches. On savait  Gnes avec quelles prtentions il traitait
(1703). Il demandait  l'empereur de lui assurer le Montferrat et le
Mantouan, et aux dpens des Gnois, Savone. L'Autriche marchandait avec
lui; mais sa dfection devint si vidente que ses troupes furent
dsarmes par les Franais. Aprs cet clat il fallut bien le compter
pour ennemi dclar, surcrot de crainte pour la rpublique sa voisine.
Effraye, elle cessa un moment de repousser l'alliance dfensive que lui
offraient les deux couronnes. Comme le duc avait voulu que les allis lui
promissent Savone, elle demandait qu'on lui donnt Oneille. Louis XIV lui
fit entendre que cette acquisition ne serait jamais ratifie  la paix.

Si on avait pu enlever Oneille au duc devenu ennemi, c'et t un immense
avantage pour la France particulirement. Des nues de petits corsaires
sortaient de cette mauvaise rade. Des barques de pcheurs, avec une
lettre de marque et un pierrier, interceptaient tout le cabotage entre la
Provence et la Ligurie, et exeraient contre les btiments dsarms une
piraterie irrmdiable. La rpublique n'y pouvait rien; ses galres
n'taient pas propres  ce service (1705); et, au fond, crivait l'envoy
de France, elle n'tait pas en mesure de se mettre en hostilit avec le
pavillon du duc de Savoie. Si donc votre majest n'y met la main, on
aura le chagrin de voir qu'une coraline2 d'Oneille fait plus de mal au
commerce de Marseille que tous les Anglais et les Hollandais ensemble.
Le roi promettait d'envoyer de petits btiments de guerre pour balayer la
cte. Mais prcisment dans le mme temps on donnait, ou l'on laissait
donner par les consulats franais de la Toscane des autorisations pour
des armements de barques semblables sous pavillon franais. Elles se
gardaient bien de s'attaquer aux corsaires d'Oneille, mais elles
arrtaient tous les navires gnois, sous prtexte que leur cargaison
pouvait tre de proprit ennemie. La nouvelle de chaque prise causait 
Gnes une sorte de soulvement: car il fallait tout au moins attendre des
annes entires la libration de ce que les tribunaux ne confisquaient
pas: c'tait une ruine, une totale interception du commerce. Aux vives
rclamations du ministre gnois  Versailles, Pontchartrain, ministre de
la marine, rpondait gravement: Le roi a bien voulu par son ordre du 2
septembre 1693 dispenser les sujets de la rpublique de Gnes de la rgle
qui porte que les effets de l'ennemi confisquent le btiment aussi sur
lequel ils sont chargs, ce qui est tabli par les ordonnances3, mais
l'excution de cet ordre est finie avec la guerre qu'on avait alors. Et
aprs cette rponse on laissait se perdre les clameurs des Gnois, leur
inclination s'aliner. L'envoy franais crivait en vain: Le
gouvernement se conduit bien, mais rien n'gale la haine du public: il
fait dserter nos soldats: j'ai demand d'o cela pouvait venir, car nous
rpandons ici beaucoup d'argent pour nos mouvements militaires......On
m'a rpondu que cette haine vient de ce qu'on ne peut plus faire le
commerce par mer, tous les vaisseaux rencontrs par les armateurs
franais tant arrts4.

L'tat de guerre auquel on se trouvait forc envers le duc de Savoie, et
la prvoyance de ce qu'il pouvait entreprendre, avaient oblig les
gnraux franais  changer leurs plans. Les premires campagnes avaient
eu pour objet de fermer l'accs des plaines de la Lombardie aux troupes
impriales, et l'on n'y avait pas russi. Maintenant, il fallait se
rapprocher du Pimont, du Montferrat, et dans cette situation les Gnois
avaient la double crainte que leur territoire ne servt de thtre aux
hostilits, et les hostilits de prtexte ou d'occasion  quelque
entreprise de leur ambitieux voisin sur Savone et sur d'autres de leurs
places. Vendme, qui commandait l'arme franaise, les faisait assurer
qu'il ne viendrait point sur leur territoire, si les mouvements de
l'ennemi ne l'y foraient. Mais il exigeait des contributions des
habitants de fiefs impriaux enclavs dans l'tat de Gnes, ou
limitrophes, appartenant pour la plupart  des nobles gnois. Le snat
lui reprsentait que ces populations sans ressources tant incapables par
elles-mmes de satisfaire  ces rquisitions, les exiger ce serait jeter
des taxes sur les seigneurs de ces terres, c'est--dire sur des membres
du gouvernement d'une rpublique amie. Mais les fiefs ou les feudataires
avaient contribu en faveur de l'ennemi, rpondait Vendme; il ne
dpendait pas de lui de les exempter au prjudice de l'arme franaise.
Ce n'tait au fond que ce dont Louis XIV avait averti la rpublique, en
lui faisant sentir les consquences des concessions faites  ses ennemis.

Ceux-ci s'approchrent du territoire  leur tour. Ils envoyrent des
dtachements dans les fiefs, sous prtexte de les garder: mais ils y
vcurent  discrtion, sans s'embarrasser du scrupule de ruiner les
proprits de leurs plus chauds partisans de Gnes. Ainsi de toute part
se multipliaient les calamits.

Louis XIV avait ordonn le sige de Turin. Le duc absent y avait laiss
sa famille. La duchesse demanda au snat de Gnes de lui donner pour
asile la citadelle de Savone, proposition qui ne manqua pas d'effaroucher
les souponneux rpublicains. On assura la princesse que la citadelle
n'avait pas de logement en tat de la recevoir; mais on s'empressa de lui
offrir Saint-Pierre d'Arne ou Gnes mme pour demeure. Elle accepta ce
dernier parti: mais bientt les Franais perdirent la fatale bataille de
Turin; le sige fut lev, et la duchesse rentra triomphante dans sa
capitale.

Le revers de Turin, les fautes qui l'avaient prcd, le peu d'accord
entre les gnraux des deux couronnes, et mme la jalousie des Franais
entre eux, tout ruina la cause de Philippe V en Italie. Malheureusement
elle n'avait gure plus de succs ailleurs, et le moment tait venu o le
grand roi vieilli sentait avec douleur qu'il ne disposait plus d'assez de
forces pour soutenir la guerre de tous les cts. Tandis que le Dauphin
et la Provence taient attaqus ou menacs, il ne restait plus rien
d'utile  faire en Lombardie. Il convenait d'en retirer les troupes pour
les porter l o tait le pressant besoin. L'vacuation de la Lombardie
fut rsolue et enfin ralise de la part des deux couronnes, au moyen
d'une triste convention5.

Avant et aprs cet abandon Louis s'efforait d'engager les puissances
italiennes  s'unir elles-mmes pour dfendre ce territoire qu'il ne
pouvait plus protger. Il les invitait  se liguer pour se soustraire au
joug autrichien qui allait peser sur elles: mais il les appelait en vain
 cette tardive entreprise: elle tait impossible par la raison que 
l'intelligence manquait aux uns, aux autres le courage,  tous l'esprit
d'union. Ainsi l'expliquait un observateur bien plac.

Chez les Gnois particulirement, ceux qu'on appelait Franais, parce
qu'ils n'taient pas vendus  l'Autriche, avaient commenc  douter de la
stabilit du trne de Philippe V depuis qu'il avait perdu Barcelone et
que l'archiduc son comptiteur avait pris pied en Espagne. Les mauvais
succs en Lombardie leur faisaient envisager avec effroi le sort rserv
 leur rpublique. Quelques concessions partiales lui taient dj
reproches par les ennemis de la maison de Bourbon, et elle allait tre
expose sans contrepoids aux exactions des Allemands et aux vues
ambitieuses du duc de Savoie. Les dfiances que cette attente suscitait
se faisaient sans doute remarquer; car Louis XIV en montrait un vif
mcontentement. Bien loin, disait-il, de songer  rparer le pass, ils
amassent au contraire de nouveaux sujets de s'attirer mon ressentiment et
celui du roi mon petit-fils. Ils m'obligeront  les regarder et  les
traiter comme sujets de l'archiduc. Cependant la rpublique cherchait
encore  conserver sa position envers toutes les puissances, et peu aprs
l'vacuation du Milanais, la femme de l'archiduc Charles, de ce roi
phmre de Barcelone, tant venue s'embarquer  Gnes pour aller
rejoindre son poux, le gouvernement, en lui prodiguant les respects et 
force de souplesse, obtint de ne la traiter qu'en archiduchesse sans
reconnatre la royaut de son mari. Louis XIV en fit remercier le snat.

A peine on s'tait vu isol au milieu de voisins redoutables, que la
premire crainte qui se prsenta aux Gnois, ce fut cette ide fixe que
le duc de Savoie allait tenter de s'approprier Savone. Ils supposaient
que la place serait incessamment assige par terre et par mer, et ils se
htrent d'expdier  Londres et  La Haye des messages secrets pour
obtenir que les puissances maritimes n'y prtassent pas la main. On le
leur fit esprer, et selon toute apparence leur peur avait t
chimrique. Cependant il ne manqua pas d'occasions de juger que
l'Angleterre voulait  tout prix s'assurer le duc de Savoie, et qu'elle
n'aurait aucun scrupule de lui sacrifier ce qu'il dsirait du bien
d'autrui. Il recevait de larges subsides; les escadres anglaises taient
comme  ses ordres, et tandis que le thtre de la guerre tait chez lui,
il passait pour s'en inquiter peu,  cause de l'argent qu'il recevait
des allis et des garanties dont il tait pourvu pour l'avenir.

Un inconvnient plus rel que le danger suppos de Savone ne tarda pas 
se faire sentir. Les Allemands se rpandirent sur le territoire; ils
occuprent Novi, et le prince Eugne renouvela imprieusement la demande
de contributions. La cour impriale se faisait un droit de celles
auxquelles la rpublique n'avait pu se soustraire dans la guerre
prcdente; elle cherchait mme  en tablir l'usage en tribut permanent.
Eugne levait de son mieux le chiffre de la taxe, et menaait
d'excution militaire. Gnes disputait ou plutt marchandait. Cette
pratique tait mene avec prudence et mystre. Le maximum des deniers
qu'on se rduisait  payer tait le secret de l'tat, le dernier mot
qu'on ne devait dire qu' l'extrmit. On envoya des ngociateurs  Milan
et il s'y fit plusieurs voyages. Le public parlait diversement de la
somme demande et de la somme offerte. On variait de quatre-vingts  cent
cinquante mille louis d'or. On out dire enfin que la contestation tait
vide moyennant quatre-vingt mille louis suivant les uns et soixante et
dix mille selon les autres.

Ce trait, dont la conclusion dura plusieurs mois, avait eu le temps
d'tre oubli du public, quand, parmi les snateurs qui sortaient de leur
charge bisannuelle, l'un d'eux, au moment o il dposait la toge, fut
retenu, renferm  la tour et livr aux inquisiteurs d'tat. C'tait
Urbain Fieschi. On ne savait encore quel crime lui tait imput. Mais le
pass de ce personnage tait fort connu, et il mrite qu'on en fasse
mention.

Propritaire de fiefs impriaux, il tait le partisan le plus dclar et
le plus fougueux de la cour de Vienne. Sa patrie n'avait pas d'intrts
qu'il ne sacrifit  celui de la faction. Le reste de son parti blmait
et redoutait ses emportements indiscrets. Il avait montr tant de haine
pour le nom franais, il s'tait si bien complu  laisser redire qu'il
avait form chez lui des magasins d'armes et de munitions de guerre, que,
bien qu'averti de se mieux contenir, il avait attir  son fief
l'onreuse visite d'une garnison franaise. Les Allemands, venus  leur
tour, ne l'avaient pas pargn d'abord, ce qui fut en quelque sorte une
consolation pour le public. Mais bientt il reut, lui seul, la
sauvegarde des allis la plus ample et toutes les faveurs dues  une
crature si dvoue. Il les avait gagnes par son audace, et l'on en
jugera par ce trait. On annona que sa femme allait  Savone pour
accomplir un voeu religieux au sanctuaire de la Madone. Un Doria son
gendre obtint  cet effet du ministre espagnol rsidant  Gnes, qu'une
des galres du duc de Tursi ft destine  ce trajet de quelques heures.
Ces galres taient oisives dans le port de Gnes, et ces sortes de
complaisances s'accordaient aisment. Doria, qui tait lui-mme un des
officiers de cette escadre, se mit du voyage et s'embarqua avec une
troupe de moines, pieux auxiliaires de la dvotion de sa belle-mre.
Elle-mme les attendait au passage sur le rivage de Saint-Pierre d'Arne.
Le capitaine de la galre alla pour la recevoir dans son canot, mais elle
s'excusa, la mer lui parut trop agite; sa sant ne lui permettait pas de
s'embarquer. Le capitaine, n'ayant pu la rassurer, se hte de retourner 
son poste, quand,  sa grande surprise, il voit la galre sans l'attendre
gagner la haute mer  force de rames, et quand il croit la joindre, une
fusillade du bord l'en carte. En son absence les prtendus moines
avaient dpouill le froc et montr leurs armes caches. Doria s'tait
saisi du commandement. La galre tait perdue. Elle tait livre 
l'escadre anglaise qui croisait dans ces parages. Personne ne douta que
Fieschi ne fut Fauteur de ce guet-apens, o sa femme avait jou le rle
principal. Le hasard qui fit sortir son nom de l'urne pour tre snateur
presque  la mme poque, ne changea rien  sa ptulance factieuse. Il
fut  son tour l'un des deux snateurs qui alternativement habitaient
avec le doge, et sans le concours desquels il ne pouvait ouvrir aucune
dpche. Fieschi participa donc  la connaissance des plus intimes
secrets de l'tat, et, dans ce temps mme, il servait d'agent cach  ce
roi d'Espagne autrichien que la rpublique refusait de reconnatre. Il
tait l'intermdiaire ignor des rapports entre Barcelone, Milan et
Vienne. Les preuves en furent trouves  bord d'un bateau pris par un
btiment de guerre franais. On murmura, on s'indigna de ce scandale. Le
roi de France,  qui les papiers intercepts avaient t transmis, les
fit mettre trs-secrtement aux mains du doge, et l'on y vit dvoiles,
au profit de la cour autrichienne et de son arme, les dterminations les
plus importantes auxquelles Fieschi avait eu part dans le snat. Mais le
trait de sa dloyaut le plus sensible pour ses collgues fut alors
avr. Quand on avait expdi au prince Eugne pour lui faire agrer une
contribution modeste, celui-ci avait brusquement rpondu qu'il ne se
payait ni de diplomatie ni de rhtorique, et qu'il s'agissait de savoir
quelle somme on lui apportait. Il en eut  peine entendu le chiffre qu'il
s'emporta. Il accusa les dputs de mensonge; il savait de science
certaine quel jour on avait dlibr  Gnes, quelle somme bien
suprieure  celle qu'on lui offrait avait t fixe: les Gnois
venaient-ils donc faire auprs de lui leur mtier de marchands et essayer
de le surfaire? Ainsi le secret de l'tat avait t trahi; il fallut que
le snat apprit que ses dlibrations les plus caches avaient t
dcouvertes, qu'il avait des tratres dans son propre sein. On dpcha 
Milan Brignole, un des plus habiles et des plus considrables personnages
de la rpublique; il alla ngocier sur la somme d'argent avec laquelle il
fallait d'abord contenter Eugne. L, on acquit enfin la preuve qu'Urbain
Fieschi tait le perfide rvlateur. Les correspondances interceptes
avaient mis sur la voie; maintenant la preuve tait complte. On rsolut
cependant de garder le silence jusqu' l'expiration de la dignit
snatoriale dont le coupable se trouvait revtu. C'est en cet tat qu'il
tombait entre les mains des inquisiteurs.

Soit qu'il et appris ou ignor quel orage le menaait, il n'avait pu
mconnatre l'animadversion qui s'levait contre lui, et il avait dj
rsolu de se mettre  l'abri. Il avait projet de suivre l'archiduchesse
 Barcelone. Quand la princesse arriva dans Gnes, contrarie et en peine
des suites de la dtention d'Urbain, elle se hta de demander la
libration du prisonnier; et son insistance fut si vive qu'elle mit la
timide rpublique dans un pnible embarras. Tandis qu'en ludant de
reconnatre en elle une reine, on se croyait oblig de lui prodiguer en
compensation les soumissions et les hommages, on avait  repousser une
rclamation imprieuse, trs-indiscrte sans doute, mais dont cela mme
montrait toute l'importance qu'y attachait l'auguste solliciteuse. On
rsista pourtant, en prenant pour prtexte que les lois refusaient au
gouvernement le droit de disposer d'un accus tant qu'il tait sous la
main de la justice des tribunaux. La princesse partit mcontente, mais
des injonctions de l'empereur ne tardrent pas d'arriver. Il intervint
avec insistance et menace: la constance des Gnois ne put aller plus
loin. Suivant la tradition du pays, l'nergique rquisition de Vienne
trouva la sentence capitale porte6, quoiqu'on n'ost encore ni
l'excuter ni la publier. Mais lorsque la rpublique se laissa
contraindre, comment sut-elle colorer sa faiblesse? Par quelles
prtendues finesses de langage espra-t-elle ou plutt feignit-elle de
concilier ses droits et ceux de la justice distributive avec sa lche
condescendance politique? C'est ce qui est tristement curieux; et c'est
comme un trait caractristique de ce gouvernement en dcadence, que
l'histoire doit conserver le texte du seul acte public qui finit ce grave
procs.

Proposition faite au petit conseil de la srnissime rpublique.

Une procdure ayant t instruite par les illustrissimes inquisiteurs
d'tat,  la charge du magnifique Urbain Fieschi, pour contravention en
matire d'tat et de gouvernement, rvlation de secrets intrieurs,
correspondances prohibes par les lois, suggestions capables de troubler
la tranquillit publique pendant qu'en qualit de l'un des snateurs il
avait part au suprme gouvernement; le tout comme aux actes de la
procdure;

Et de pressantes instances ayant t faites par l'empereur;

Il est propos qu'il soit largi de sa prison, afin qu'il puisse se
porter auprs de la susdite majest, pour lui rendre grces de ses bons
offices;

Et ce, en considration encore de la cour de Barcelone d'aprs les
instances ci-devant faites.

Il sera donn connaissance de la dclaration ci-dessus  l'envoy Balbi7,
afin qu'il se prsente immdiatement devant l'empereur pour la lui faire
connatre dans toutes ses circonstances.

Les srnissimes collges en feront parvenir l'avis  la cour de
Barcelone et  tous autres qu'ils estimeront convenable, et ce par les
voies qu'ils trouveront  propos.

La prsente proposition a t approuve8.

Mis en libert sur cette trange dclaration, Fieschi protesta avec
hauteur qu'il ne s'en contentait point. C'tait un acte d'accusation
publi contre lui pour le laisser inculp des crimes d'tat les plus
graves. C'tait, sans jugement, une condamnation sous forme de grce. Il
rclamait ou une sentence, ou une absolution pure. Il tait dans son
droit: on lui fit savoir qu'il pouvait rentrer dans sa prison et que le
procs reprendrait son cours. Mais il ne se sentit pas dispos  suivre
cette marche; il faut lui rendre justice: en fait d'critures, il fut
aussi ingnieux que le conseil. Un long mmoire qu'il adressa au snat,
o il prtendait se justifier, se terminait ainsi: il avait t tent de
se remettre en prison; mais il avait cru devoir, dans son zle pour la
patrie, laisser  la rpublique le temps de jouir du mrite qu'en lui
ouvrant les portes de la prison, elle avait dsir se faire auprs de
l'empereur. Il s'tait donc rendu  Barcelone, o il offrait ses bons
offices  ses concitoyens; mais bientt il viendrait rclamer son
absolution.

Malgr cette assurance, il ne se hta point. La cour de Barcelone le fit
grand d'Espagne. Cette grandesse n'tait pas sans doute la mme que celle
de ce Castillan qui aurait brl son palais s'il avait t contraint d'y
donner l'hospitalit au conntable de Bourbon transfuge. Fieschi ne
craignit pas d'accepter huit mille ducats de pension sur les fiefs
confisqus du duc de Tursi, demeur fidle  Philippe V9. Aprs quelques
annes, le nouveau grand se montra dans Gnes, o, comme on peut croire,
ni la rpublique ni lui ne pensrent  reprendre le procs. Mais, ne
trouvant chez ses compatriotes qu'un froid accueil, il se retira dans ses
terres, toujours vendu  la cause pour laquelle il s'tait si indignement
compromis.

Une circonstance empcha que les forces autrichiennes n'aggravassent le
joug sur les Gnois. Le duc de Savoie fut mcontent de l'empereur: les
concessions de territoire qu'il avait obtenues lui semblaient trop
modiques. Ces deux puissances s'observaient, et il n'y avait aucune
opration nouvelle contre leurs voisins qu'elles eussent pu concerter
ensemble, ou que l'une pt tenter en prsence de l'autre. De cet tat des
choses Louis XIV esprait encore qu'il pourrait sortir une ligue
italienne pour repousser la domination de l'empereur. Le marchal de
Tess cultivait cette pense et la suivait jusqu'aux dtails. Il estimait
que les Gnois, piqus de l'aventure de Fieschi, pourraient bien fournir
douze mille hommes10. C'tait mal les juger dans l'intention et dans les
moyens.

Mais les mcontentements du duc de Savoie leur faisaient courir un autre
danger  leur insu. Le duc avait expdi  Gnes un messager fort obscur
mais trs-dli, charg de voir auprs des envoys franais et espagnols,
si au lieu de s'en remettre  la paix gnrale qui se faisait attendre,
il pouvait faire secrtement la sienne avec Louis. Cette curieuse
ngociation ignore  Gnes, o elle ne se traitait que par hasard,
reprise  plusieurs fois, et qui porte une forte empreinte de la
versatilit comme de l'ambition du prince qui l'avait provoque, cette
ngociation, dis-je, n'est pas de notre sujet par elle-mme. Mais dans
une occasion l'entremetteur avait rapport qu'il avait fait considrer au
prince que probablement, s'il voulait Savone, les Espagnols lui en
feraient bon march: l'envoy franais, dans le compte qu'il rendait 
Versailles de cette confrence, ayant crit qu'il ne savait si cette
concession paratrait  la France, comme  l'Espagne, juste ou politique,
M. de Torcy dclara en rponse que leurs majests n'ayant nulle liaison
particulire avec aucun prince d'Italie, et au contraire tant de sujets
de se plaindre de leur partialit, S. M. consentait ds  prsent, pour
elle et pour le roi d'Espagne,  tout ce que M. le duc de Savoie voudrait
entreprendre, et elle approuvait qu'ils se servt de ses troupes, soit
pour exiger de ceux qui se sont dclars pour l'empereur les mmes
contributions qu'ils payent aux Allemands, soit pour faire des
entreprises plus solides et plus utiles pour son tat.

Les conditions exorbitantes que le duc voulait imposer et qui auraient
fait de la frontire franaise une barrire ouverte  sa discrtion
firent abandonner ces projets de trait et tout fut renvoy  la paix
gnrale. Mais on voit que Savone et t facilement abandonne aux
entreprises de l'ambitieux. M. de Torcy disait, et peut-tre tait-ce 
titre de justification: Je vois que les Gnois ont le talent de
mcontenter galement tout le monde, car il est certain que les ennemis
se plaignaient de la partialit qu'ils imputent faussement  la
rpublique pour la France, malgr les services qu'ils en reoivent.

La remarque tait fonde, mais n'est-ce pas l le sort invitable des
faibles, sort plus invitable qu'ailleurs  Gnes o le pouvoir suprme
passait de main en main  de si courts intervalles; o le systme d'une
anne tait interverti l'anne suivante; o l'assemble matresse des
affaires prenait, dmentait, ajournait surtout les rsolutions au gr
d'une majorit flottante chaque jour variable; o, enfin, par des causes
extrieures, l'esprit public avait fait place  l'esprit de faction et 
l'influence avilissante des intrts privs? Louis XIV lui-mme reconnut
qu'il tait d quelque indulgence  la faiblesse. Les malheurs de la
guerre, les refus outrageants opposs  ses offres d'acheter la paix aux
plus dplorables conditions, n'avaient pas abattu son courage, mais sa
fiert. Il s'attendait  voir les Gnois reconnatre incessamment
l'archiduc pour roi d'Espagne. Il avait cru d'abord qu'ils n'en
viteraient pas l'occasion au passage de l'archiduchesse, et il s'tait
born  donner ordre  son ministre de s'absenter pour n'en tre pas
tmoin, mais sans se retirer, car, crivait-il, il ne faut pas leur
ter les moyens de revenir  moi, quoique je ne puisse avec biensance
approuver le parti que la ncessit les porte  prendre. Prvoyant un
peu plus tard que l'empereur va faire  toute l'Italie la loi de
reconnatre l'archiduc comme roi d'Espagne, il mande tristement  son
ministre: Vous attendrez mes ordres avant de vous dterminer  sortir
de Gnes. Vous mesurerez mme vos dmarches et vos discours de manire 
ne prendre aucun engagement. Rflexion faite, il donne ordre  son
envoy de quitter Gnes si la reconnaissance a lieu, mais en prtextant
l'tat de sa sant, et en laissant un charg d'affaires qu'il lui
indique.

Cependant l'empereur est mort; son frre accourt d'Espagne pour aller
briguer la couronne impriale. C'est un grand vnement dans la politique
gnrale. Mais c'est, en Italie, un titre de plus sous lequel le
dplaisir de l'archiduc pourra devenir encore plus funeste. Le pape et
Venise ne lui contestent plus le nom de roi d'Espagne. Les Gnois
tremblent plus que jamais, et pourtant ils persistent dans leur
rsolution. Ils imaginent que le prince concevra l'inutilit pour lui, le
prjudice pour eux de la reconnaissance. L'espoir d'une prochaine paix
soutient leur courage. L'archiduc arrive par mer  la vue de Gnes; il
s'y tient en panne une journe entire pour savoir s'il y sera reu en
roi; et, assur qu'on n'y est pas dcid, il descend sur le rivage hors
de la ville, et repart pour Milan sans autre communication. Mais alors
grand effroi, on perd tout ce courage qu'on avait montr. On va 
l'envoy de France, l'avertir qu'on ne peut plus longtemps refuser 
l'archiduc un nom qui est sans consquence: un grand nombre de
feudataires impriaux tant venus renforcer le conseil en changent la
majorit. On fait partir un noble dput charg de saluer le roi Charles
III d'Espagne. Ce roi refuse de recevoir un hommage tardif et incomplet.
Il fait peu de cas d'une telle reconnaissance; il attendra que les
snateurs de la rpublique se prsentent  lui; on se soumet, et le roi
de France crit qu'il excuse les Gnois et qu'il leur tient compte de
leur longue rsistance.

L'empereur fut nomm; sa femme revint d'Espagne pour le rejoindre en
Allemagne, et cette fois, les Gnois, plus obsquieux que jamais, lui
firent entendre les noms augustes de majest impriale et catholique.

Mais Vendme en Espagne avait rtabli le royaume de Philippe V. Les
incidents de la cour de la reine Anne  Windsor valurent  Louis XIV la
victoire de Denain et la paix d'Utrecht. Le duc de Savoie devint roi de
Sicile; et les Gnois le virent avec plaisir recevoir cette couronne
plutt que le duch de Milan. L'empereur seul prolongea la guerre une
anne encore. C'est loin de l'Italie qu'on se battait, et la mer tait
libre: la neutralit des Gnois ne fut pas trouble par ces dernires
hostilits; mais elles occasionnrent une transaction importante pour la
rpublique. Charles VI, sans argent pour soutenir une lutte pnible
proposa de leur vendre Final. C'tait leur offrir une possession qui leur
avait bien des fois chapp et qu'ils avaient  bon droit toujours
regrette et envie. C'tait un petit territoire qui, quand il tait hors
de leurs mains, coupait la ligne de leur littoral dj morcel  Oneille
par le duc de Savoie: position qui avait si souvent servi de repaire aux
migrs, aux bannis et  la piraterie; dont les Espagnols depuis deux
sicles avaient fait leur lieu de dbarquement et leur place d'armes pour
s'ouvrir les chemins de la Lombardie au travers de l'tat de Gnes, non
sans y semer la contrebande  plaisir; point d'appui, enfin, d'o
l'tranger peut dominer tout le rivage et intercepter le commerce. On
tait trop heureux de rentrer dans une telle proprit et de mettre 
l'abri, par un nouveau titre, les anciens droits qu'on croyait y avoir.

Quand,  la paix d'Utrecht, les Espagnols avaient vacu l'Italie, les
Autrichiens s'taient tablis  Final, ils y taient encore, et de plus
Final, comme annexe du Milanais, tait rserv  l'empereur dans le
partage de la paix d'Utrecht. Il pouvait donc vendre et livrer ce
territoire. Cependant tant qu'il n'avait pas adhr  la paix et qu'en
continuant la guerre il remettait  de nouvelles chances le lot qui lui
tait propos, tait-il prudent d'accepter la cession qu'il voulait faire?
N'offenserait-on pas les autres puissances? C'est ce qu'on se demandait
 Gnes. On craignait de dplaire au roi de France, mais Louis se
contenta de rappeler qu'un acqureur imprudent s'expose  perdre son
argent. Quant au roi d'Espagne, il protesta contre l'alination d'un pays
qu'il prtendait lui appartenir. Mais la crainte de voir le duc de
Savoie, roi de Sicile, enchrir sur leur march et devenir matre de
Final, fit passer les Gnois sur toutes les considrations. Enfin, aprs
de longues ngociations entre un vendeur formaliste et un acheteur
cauteleux, le trait fut conclu, le prix fut pay11. La rpublique prit
possession de Final, et aussitt qu'elle se fut remise de l'anxit que
l'opposition espagnole lui donna d'abord, elle se hta de dmolir toutes
les fortifications. Nous avons dj signal cette politique timide par
laquelle les Gnois se dfiant d'eux-mmes, aimaient mieux laisser leurs
places ouvertes que d'avoir  dfendre des murailles dont un ennemi
vainqueur ferait une position offensive.

Toujours press d'argent, et content sans doute de ses opulents
acheteurs, l'empereur proposait secrtement de leur vendre encore la
Sardaigne. Mais ils n'auraient os entrer dans un march pareil, et 
cette poque ils n'avaient que trop dj de leur royaume de Corse.

Quelques annes aprs, Charles VI, caressant une de leurs passions
vaniteuses, les encouragea  lui demander la concession des honneurs
royaux  sa cour. Il y avait longtemps que cette ambition tait ne chez
eux; il la rveilla: une longue ngociation s'ensuivit, dans laquelle on
fit natre des difficults sans nombre, et enfin l'affaire parat avoir
fini moyennant un sacrifice de huit cent mille francs. Mais ces honneurs
de Vienne n'taient rien, si la rpublique n'obtenait pas  Rome sa place
dans la salle royale. Elle la briguait; elle avait plusieurs fois rclam
pour y russir l'intervention de la cour de France; mais Gnes avait
alors une querelle trs-vive avec le pape, et ce n'tait pas le temps
d'attendre de lui des faveurs.

Un criminel, venant chercher un asile dans l'glise de l'Annonciade,
avait t saisi  la porte par les officiers de justice qui le
poursuivaient. Les moines de ce couvent, se trouvant en guerre avec leur
suprieur dont la svrit les gnait, l'accusrent d'avoir conniv
contre le privilge des lieux saints. Le pape lui ordonna de se rendre 
Bologne o sa conduite serait examine. Mais le snat s'y opposa, car il
s'agissait, disait-il, d'un des thologiens de la rpublique12,  ce
titre dpositaire des plus intimes secrets de l'tat, et l'on ne pouvait
lui permettre de s'absenter. Clment XI s'emporta, il ordonna 
l'archevque de Gnes d'excommunier le pre Granelli (c'est le nom du
suprieur). Le gouvernement proclama  son tour que cette excommunication
tait nulle pour vice de forme. Le pape rpliqua par un bref menaant,
dclarant que si les Gnois s'avisaient de se prvaloir d'immunits ci-
devant accordes, il les rvoquait toutes par sa pleine puissance. Alors
dans Gnes l'opinion publique se divisa. On craignit que l'interdit ne
ft jet sur le pays. Ce fut un long sujet de troubles et d'intrigues.
Les femmes s'en mlaient: le snat fit savoir  l'une des plus
considrables matrones, que, quelques gards qu'on et pour les dames, il
y avait pour elles des prisons et des exils. On crut un moment avoir
calm le pape et rgl l'affaire avec lui; mais il se rtracta et se
montra plus irrit que jamais; et Grimaldi, envoy de Gnes  Rome, eut
beau dire que quoiqu'il y et, du saint-pre  lui, toute la distance du
ciel  la terre, il n'entendait pas que le pape manqut  sa parole: 
Gnes, soit qu'on voult donner au pre Granelli la garantie de la force
majeure, soit qu'on craignt qu'il ne faiblt dans la rsistance, on
l'obligea  loger dans le palais du doge, o on le surveillait. Il y
passa prs de sept ans, tant cette querelle fut prolonge: elle ne finit
que lorsque, ennuy d'une si longue squestration, le prieur prit la
fuite et courut se jeter aux pieds du pape. Mais ce dnoment n'apaisa
pas la colre du pontife, il leva un autre grief d'une nature
singulire. Le cardinal Albroni, chass d'Espagne et congdi de France,
venait demander un asile aux Gnois. Le pape leur enjoignit de se saisir
de lui et de l'envoyer prisonnier  Rome. On eut honte de livrer ce
cardinal. Il avait t retenu sur la route avant d'arriver  Gnes; on
diminua  dessein la surveillance des gardiens qu'on lui avait donns; on
le laissa disparatre, et le pape en fit un nouveau crime  la
rpublique.

Les Gnois furent tmoins  peu prs dsintresss des ligues et des
expditions successives qui enlevrent la Sardaigne  l'empereur; qui
donnrent cette le au duc de Savoie en lui retirant la Sicile; qui
mirent aux mains pour un moment les deux branches royales de la maison de
Bourbon; de celles qui tentrent de faire remonter Stanislas au trne de
Pologne; qui firent de lui un duc de Lorraine ayant la France pour
hritire; qui donnrent au gendre de Charles VI la Toscane au lieu de la
Lorraine, et placrent la couronne des Deux-Siciles sur la tte d'un
infant d'Espagne. La rpublique y gagna seulement d'avoir la possession
de Final reconnue par le trait de la quadruple alliance et par la paix
de Vienne. Toujours dans ces guerres elle se dclara neutre, mais en ne
soutenant qu' grand'peine sa neutralit; sans cesse proccupe de ces
mouvements des grandes puissances, de la pense qu'elle serait sacrifie,
tantt que quelque portion de son territoire servirait d'indemnit dans
l'change de la Sicile contre la Sardaigne, tantt que Savone et Final
allaient tre attaqus. Avec cette terreur, toute dmarche, toute
rsolution, quand on parvenait  en prendre, tait faible ou hasarde.

En rapprochant les faits de la priode que nous venons de parcourir, il
est impossible de mconnatre les inconvnients de l'organisation de la
rpublique, sous le rapport de la politique extrieure. L'tat misrable
de cette politique ne dpendait pas seulement de l'exigut des
ressources nationales, ni mme de ces influences trangres qui tenaient
les membres du gouvernement lis  des factions opposes, par des
intrts personnels. Le vice venait des constitutions de 1528 et de 1576.
Nes de la lassitude des discordes entre les citoyens puissants, elles
avaient t rdiges avec l'intention principale de prvenir au dedans
l'envahissement du pouvoir. On avait mis une jalousie extrme  ce que
nul n'et personnellement l'autorit;  ce que les chefs entre les mains
de qui il fallait par force la mettre en dpt n'eussent pas le temps de
s'habituer  l'exercer  leur profit. Le doge, les snateurs n'avaient
leurs charges que pour deux ans. Le corps du snat tous les six mois
perdait des membres et en recevait de nouveaux dsigns par le sort. Ds
lors point d'unit, point de pense d'avenir. Les vues politiques, les
adhrences  telle ou telle puissance trangre devant avoir peu de
stabilit, inspiraient peu de confiance. De plus, le doge et les deux
collges n'avaient que l'initiative des propositions: les mesures qui
concernaient particulirement les rapports extrieurs taient dcides
par le petit conseil, qui ne pouvait dlibrer si quatre-vingts membres
n'y taient prsents. Cette circonstance suffisait pour qu'une minorit
compacte, en se tenant absente, ajournt  volont les plus urgentes
dcisions, et en ft manquer l'-propos. Enfin, il fallait l'assentiment
des quatre cinquimes des membres prsents, d'abord dans les collges,
ensuite dans le petit conseil, pour prononcer sur ces matires. Il tait
facile  une opposition de faire longtemps attendre un tel concours; et
lorsqu'une mesure avait t dlibre, s'il survenait quelque incident
qui la rendt inopportune, il tait difficile d'obtenir le nombre de voix
qui seul permettait de la rvoquer ou de la changer. Tout au moins le
temps d'agir passait; et en attendant, le secrtaire d'tat ou les
dlgus spciaux, chargs de traiter les affaires avec les ministres
trangers, n'taient autoriss  donner que des rponses vasives ou
dilatoires. Il leur et t mme impossible de faire prvoir un rsultat
si incertain jusqu'au dernier jour. Aussi les ngociateurs trangers
tmoignent-ils dans chaque dpche qu' Gnes on est incapable de prendre
un bon parti, ou de rien faire qu' contretemps. Ils en tmoignent
impatience, mcontentement et mpris. Quand leur cour les pressait de
hter une conclusion, ils ne pouvaient se retenir d'accuser la mauvaise
foi de ces gens-ci, comme parfois ils les appellent, et d'exagrer leur
incapacit ainsi que leur impuissance. Ils disaient  cette poque que
jamais la rpublique n'avait t si voisine de la perte de sa libert;
que c'tait l'effet de la maladie de leur gouvernement, divis entre le
parti des vieillards intresss et timides, et le parti de la jeunesse
qui est capricieuse, sans exprience, et qui prvaut en ne consultant que
sa vanit. Grce  ces divisions, ajoutait-on, la haine des bourgeois et
du menu peuple contre la noblesse est tellement augmente qu'ils seraient
capables d'en venir aux dernires extrmits pour peu qu'ils se vissent
soutenus par quelque puissance.

Nous verrons, au chapitre suivant, que dans ces dernires assertions on
s'exagrait la disposition du peuple  saisir l'occasion de se
dbarrasser du gouvernement des nobles, et nous verrons l'habilet de la
noblesse  regagner le terrain qu'elle avait perdu.

Un grand et universel intrt faisait que tout le monde s'accommodait du
temps prsent. Le profit du commerce compensait mille inconvnients. Il
reprenait son cours ds que la mer redevenait libre. L o la navigation
gnoise avait besoin d'emprunter pour ses vaisseaux la garantie du
pavillon franais, l o elle pouvait s'en arroger les privilges, on
avait l'adresse d'en trouver les moyens. Un nombre prodigieux de marins,
qui n'avaient jamais habit la France, avaient des lettres patentes qui
les dclaraient Franais sans sortir de leur pays. On fut oblig en
France, pour rprimer cet abus, d'annuler  la fois toutes ces
naturalisations subreptices.

La fatale peste de Marseille et ses longues suites de quarantaines firent
dtourner vers Gnes un grand nombre d'affaires, tel qu'il fallut
agrandir de beaucoup l'enceinte des locaux du port franc13. On en
renouvela dans le mme temps les privilges et les rglements, toujours
libralement excuts. A plusieurs reprises on avait voulu transporter ce
beau dpt des richesses du monde commercial dans le golfe de la Spezia.
Mais cette fausse et bizarre ide de sparer le port franc de la ville
commerciale, d'isoler les marchandises des acheteurs et de leurs caisses
fut  jamais abandonne. C'est un beau lazaret qu'on btit alors dans le
golfe.

N'oublions pas de dire que, suivant les tmoignages du temps, de tous les
magasins du port franc, le plus riche, le mieux fourni tait celui des
pres jsuites, surtout en aromates, drogues et autres produits
prcieux, qui leur arrivaient d'Espagne, de Portugal, des deux Indes et
de la Chine14.


CHAPITRE II.
Guerre de la pragmatique sanction. - Gnes, envahie par les Autrichiens,
dlivre par l'insurrection populaire.

La mort de l'empereur Charles VI vint troubler la paix de l'Europe. Ce
prince croyait avoir assur  sa fille Marie-Thrse la succession
entire de ses vastes tats. Il avait obtenu l'assentiment de tous les
souverains pour l'dit solennel qui, sous le nom de pragmatique sanction,
avait rgl ce grand hritage. Il comptait bien que sa couronne impriale
passerait par une facile lection  son gendre, devenu grand-duc de
Toscane. Et quand il avait donn celui-ci pour hritier au dernier des
Mdicis, ayant fait cder la Lorraine au beau-pre de Louis XV et, aprs
lui,  la France, il pensait avoir particulirement intress cette
puissance  ses arrangements de famille. A sa mort il n'en fut pas ainsi.
Tout fut troubl  la fois. En Allemagne, plusieurs princes
revendiquaient des droits hrditaires; le roi de Prusse voulait la
Silsie et s'en emparait par droit de biensance. L'intrigante Parmesane
que Philippe V avait pouse en secondes noces ambitionnait de faire au
second de ses fils un tablissement en Italie aux dpens de l'hritire
autrichienne. Le cardinal de Fleury, qui gouvernait la France, suscitait
et liguait ensemble tous ces ennemis. Marie-Thrse, prise au dpourvu,
attaque de toutes parts, tait menace de tout perdre. Dj son mari
avait chou dans ses prtentions  l'empire. Son comptiteur, le duc de
Bavire, avait t couronn sous le nom de Charles VII. Mais alors
l'Angleterre embrassa ouvertement le parti contraire. Une troite
alliance se forma entre les cours de Vienne et de Londres; cette dernire
attira dans leur union le duc de Savoie, devenu roi de Sardaigne;
accession importante, parce que, tandis que la reine de Hongrie luttait
en Allemagne, ses possessions italiennes acquraient un gardien contre
l'invasion des troupes espagnoles et franaises. Mais ce ne fut pas
gratuitement que ce nouvel alli prta ses services. On stipula en sa
faveur des avantages, des accroissements de territoire et prsents et
ventuels, tels que la scurit de ses voisins en fut immdiatement
trouble. On apprit que par le trait de Worms, qui tait l'acte de cette
alliance, Marie-Thrse avait cd  Charles-Emmanuel ses droits sur
Final.

Les Gnois, habitus  rvrer la maison d'Autriche,  craindre
l'inimiti d'une si grande puissance, si voisine de leur petit tat,
taient bien loigns d'avoir os faire des voeux pour que la couronne
impriale passt dans une autre famille. Ils avaient hsit  reconnatre
l'empereur bavarois. La seule crainte de faire prononcer la confiscation
de leurs fiefs les avait forcs  cette reconnaissance, qui fut tardive
et de mauvaise grce. Ils avaient bien prsum que Marie-Thrse
rechercherait l'alliance du roi de Sardaigne et que ce pourrait tre 
leurs dpens; mais ils ne s'attendaient pas  apprendre que l'hritire
de celui qui leur a chrement vendu Final, qui leur en a donn
l'investiture solennelle, se joue de leurs droits et leur porte une
atteinte publique: ils voient au del de l'norme prjudice que leur
causera la perte de Final: ils voient leur ambitieux voisin poursuivant
ou reprenant ses anciens projets; attentif  porter sa puissance en de
des monts, sur le rivage de la mer, non content d'occuper Nice,
d'interrompre  Oneille la contigut du littoral gnois, il vient le
couper encore  Final, se rapprocher, treindre Gnes de toute part et en
prparer l'invasion si longtemps mdite.

Leurs rclamations remplissent les cabinets de l'Europe. Ils adressent
leurs plaintes et leurs remontrances  Vienne et  Londres. A Vienne, on
nie d'abord que, dans le trait encore secret, il y ait aucun article qui
intresse Gnes. A Londres, on rpond qu'il faut se tranquilliser, et
qu' l'apparition du trait on verra qu'il n'est pas si fcheux qu'
Gnes on le suppose. Enfin il devient public. Alors les ministres
d'Autriche dclarent que leur matresse ayant t oblige de donner de
son propre territoire au roi de Sardaigne, elle ne pouvait,  plus forte
raison, l'empcher de prendre ce qui tait  sa biensance chez autrui.
La cour de Londres est mortifie de la contrarit que les Gnois
prouvent: mais avec un si grand intrt pour les allis de fermer les
Alpes  leurs ennemis, et avec un dsir si prononc chez le roi de
Sardaigne d'avoir Final, il a t impossible de ne pas le satisfaire.

La dernire rponse de l'Autriche est remarquable par un trait
d'hypocrisie diplomatique qui finit la discussion. Aprs tout, dirent les
ministres, on n'a cd que les droits qu'on avait; si, comme le
soutiennent les Gnois, on n'en avait point, on n'a rien cd, et Gnes
n'prouve aucun prjudice. Au reste, le texte du trait tait marqu tout
aussi bien de la mme espce de dissimulation drisoire. On y dclarait
que, dans la confiance que la rpublique de Gnes prtera toute facilit,
elle aura droit au remboursement des sommes qu'elle avait payes;
remboursement du quel pourtant ni la reine de Hongrie ni le roi de
Sardaigne ne seront tenus.

Que faire au milieu de ces pnibles circonstances? La France et
l'Espagne, sur les premires plaintes, avaient offert leur assistance et
leurs armes en invitant les Gnois  faire cause commune avec elles. On
avait refus ce dangereux appui tant qu'on avait pu esprer flchir les
allis de Worms. Mais aprs cette esprance perdue, les offres furent
renouveles, et il fallut bien les couter. Le snat et le conseil en
dlibrrent longtemps. Les uns voulaient, au prix de Final mme,
conserver la neutralit et le commerce maritime. On leur rpondait
qu'aprs une premire violence il n'y en avait aucune qui ne fut permise
au roi de Sardaigne, et que Gnes ne dt attendre; que le commerce ne
serait pas plus respect que l'tat; qu'en effet le roi de Sardaigne
avait fait dclarer, dans le trait de Worms, que Final serait un port
franc; que ce roi, en ouvrant  Final un passage de la mer  la
Lombardie, et en couvrant la cte de corsaires, terait  Gnes son
commerce. On balana longtemps, et le ministre franais, qui observait
ces hsitations, pensait que l'on comptait plus,  Gnes, sur la force
des gnuines que sur les alliances. On se proposa, dit-on, d'offrir
trente mille ducats au ministre de Vienne, trente mille  lord Carteret,
si par leurs bons offices la clause fatale de Final tait supprime  la
ratification du trait. Mais les ratifications eurent lieu sans
amendement. En attendant, l'amiral anglais Matthews avait demand
d'occuper Final pour station et pour place d'armes, et la rpublique
aurait volontiers achet de lui la complaisance de ne pas insister. Mais
les habitants de Final, dj en querelle avec le gouvernement pour
certains privilges qu'ils rclamaient, manifestaient hautement leur
dsir de se sparer de la domination gnoise. Enfin, la ncessit poussa
le conseil  entrer dans l'alliance des Espagnols et des Franais. Le
trait fut sign  Aranjuez le 1er mai 1745. Le snat, en le publiant,
protesta de sa neutralit; il ne prenait aucune part  la querelle des
puissances belligrantes; c'est sans renoncer  son amiti respectueuse
pour elles qu'on armait, uniquement pour se soustraire aux consquences
dont le trait de Worms menaait la rpublique; et Gnes ne se regardait
que comme un auxiliaire fournissant, en cette seule qualit, un corps de
troupes et un train d'artillerie  l'arme combine1.

Cette vaine rserve de manifeste dont les Gnois semblaient avoir t
dupes eux-mmes, cette prcaution oratoire par laquelle, en faisant la
guerre, ils prtendaient rester dans la neutralit et en paix, fut
probablement l'ouvrage des esprits faibles qui se crurent conciliants.
Bientt tout porta l'empreinte de cette hsitation, plus funeste sans
doute dans les rsolutions que dans les paroles. Mais la dlibration sur
cette grande affaire n'avait pas t unanime et elle ne pouvait l'tre.
Outre les bonnes raisons qui mritaient d'tre peses, la crainte de la
guerre, la rpugnance  compromettre la fortune d'un tat commerant et
l'existence d'une rpublique indpendante, outre ces considrations, les
intrts privs partageaient les conseillers. On ne pouvait dlibrer que
sous l'influence ou au milieu du choc des impulsions trangres.

Pour le public, il n'influa en rien dans la rsolution qui mit Gnes en
tat de guerre. On ne consulta pas son opinion; et peut-tre n'en avait-
il point. La masse aura considr la perte prochaine de Final comme un
affront  la gloire de la rpublique, objet d'une vanit nationale
commune  toutes les classes. Les ngociants,  qui la neutralit avait
t favorable dans toutes les guerres, auront craint pour leur commerce,
et prvu deux choses galement fatales pour ceux de cette classe, des
obstacles et des contributions. Le peuple proprement dit tait encore
insensible  ce qui se prparait. On ne faisait pas de leves dans la
ville. Les huit mille hommes que fournit d'abord la rpublique taient un
ramas d'trangers soudoys. Le premier indice d'un esprit public est de
1746; on trouva mauvais que l'archevque, dans une lettre pastorale, et
donn aux citoyens le nom de sujets, et ce mcontentement, qui ne fut
manifest que par des placards, n'occupa probablement qu'un petit nombre
d'esprits.

L'alliance des Gnois n'tait pas encore notifie, que les Anglais
avaient jet quelques bombes dans Savone et que les Autrichiens
occupaient dj Novi et une partie du territoire. Les premires
oprations furent de les dposter. On leur prit le fort pimontais de
Serravalle, et les Gnois, qui parlaient encore de leur neutralit, en
furent mis en possession en vertu d'une stipulation qu'ils avaient eu
soin de faire par avance. Les ennemis ne manqurent pas de leur faire
tout le mal qu'ils purent. On souleva la Corse, et les Anglais dsolrent
la cte ligurienne. Enfin, aprs un an d'oprations peu importantes, la
funeste bataille de Plaisance est perdue, le 16 juin 1746, par les
Franais et les Espagnols. Au milieu de la dissension qui s'lve entre
eux et de leurs efforts mal concerts pour tenir la campagne, on apprend
la mort de Philippe V. Cet vnement change les intrts. Ce que le feu
roi avait fait pour tablir  Parme don Philippe, le plus jeune de ses
fils, Ferdinand, son fils an, en lui succdant, tait moins press de
le faire pour un frre d'un second lit. L'arme combine se retire. Elle
se dfend sur le Tidone, mais elle ne s'y arrte point. Un nouveau
gnral espagnol, le marquis de la Mina, vient de remplacer le comte de
Gages qui avait fait les deux dernires campagnes; et ce nouveau chef
prcipite la marche rtrograde. Les Autrichiens rentrent  sa suite sur
le territoire gnois,  Novi,  Serravalle. Les allis redescendent la
Bocchetta. L'infant don Philippe est parmi eux. Les Gnois, menacs
d'abandon, et se voyant  deux doigts de leur perte, supplient qu'on les
dfende et en dmontrent la possibilit. On les flatte de tenir. On
projette un camp entre la Bocchetta et la ville; et cependant
l'artillerie espagnole se rembarque. Enfin, les Allemands franchissent la
Bocchetta  leur tour. Aussitt l'infant et l'arme disparaissent. Ils se
retirent avec prcipitation par Savone vers la Provence, et Gnes se
trouve abandonne  elle-mme,  l'improviste, sans troupes, sans
prparatifs de dfense, surtout sans conseil pris, et en prsence d'un
ennemi victorieux.

Un auteur franais assure qu'un conseil de guerre gnral s'tait tenu
dans Gnes et que la retraite y avait t dcide d'une voix unanime.
Mais si telle avait t la rsolution discute et prise  l'avance le 9
aot, aurait-on abandonn, le 3 septembre, une ville allie si importante
sans y jeter quelques troupes? Les Gnois affirment en mille endroits
qu'on les endormit par de vaines promesses, qu'un de leurs commissaires
avait encore rendez-vous au quartier gnral de l'infant,  deux lieues
de la ville, pour concerter la dfense, et tait en chemin pour s'y
rendre au point du jour, quand il apprit la retraite, tant elle fut
imprvue et furtive. Il est probable qu'on avait voulu rellement couvrir
Gnes ou la dfendre dans ses murailles, mais que la fluctuation des vues
des gnraux et la divergence des instructions de leurs cours firent
perdre un temps prcieux. La Bocchetta fut mal dfendue, et les ennemis
l'ayant passe, les allis ne surent qu'abandonner la malheureuse ville
de Gnes et aller porter plus loin leur incertitude et leurs
dissensions2.

La consternation des Gnois est plus facile  imaginer qu' dpeindre. Le
snat expdia d'abord au gnral allemand qui s'avanait. Il lui adressa
des rafrachissements et des harangues dont le thme tait que la
rpublique n'tait pas en guerre avec l'impratrice. Cet argument ne
persuadant pas l'ennemi qui, d'heure en heure, resserrait la ville, on
crut qu'une dmonstration de dfense amnerait les Autrichiens  une
meilleure composition. La magistrature municipale (les Pres de la
commune) fit distribuer quelques armes au peuple par les consuls des arts
et mtiers. Ce fut alors qu'il clata une opinion publique et populaire:
le peuple, voyant sa ville et sa subsistance compromises par ses chefs et
menaces par une arme ennemie, commena  donner des signes spontans de
patriotisme et de courage. Il courait en foule aux remparts, et, autant
qu'il tait en lui, ces armes qu'on lui avait remises pour en faire une
simple parade, il les employait, non moins inutilement sans doute, mais
avec beaucoup plus de dmonstration d'animosit que le gouvernement
n'avait os en vouloir. Du haut de remparts levs sur les collines on
faisait feu  coups perdus sur les Allemands qui taient encore au fond
de la valle. Mais bientt une proclamation du gouvernement fit dfense
de tirer sous peine de la vie. Une circonstance extraordinaire sembla
inciter encore les citoyens. Dans le vallon form par les montagnes que
couronnent les fortifications de la ville du ct du couchant, coule du
nord au sud le torrent de la Polcevera. Le plus souvent son lit est
entirement sec; mais ses crues sont imprvues et rapides et son cours
d'autant plus violent que les eaux qui le remplissent tombent des
hauteurs presque perpendiculaires qui environnent la Bocchetta et des
autres sommets de cette branche des Apennins. Les Allemands avaient leur
camp tendu dans le lit du torrent qui tait  sec. Un orage sur la
montagne, pendant la nuit, causa une inondation subite au point du jour.
Les eaux couvrirent toute la valle. Le salut du corps entier fut expos.
Beaucoup d'hommes furent noys et entrans  la mer avec les chevaux,
les tentes et les bagages. Le peuple, qui voyait ce dsordre du haut des
murailles, et les paysans rpandus sur les hauteurs, voulaient profiter
de la circonstance. La plus excusable des superstitions leur reprsentait
Dieu et les saints combattant pour eux. Ils auraient pu dtruire cette
troupe dbande, dsarme et hors d'tat de se dfendre: mais le
gouvernement n'eut pas le courage de le permettre et il mit toute
l'nergie qui lui restait  comprimer celle de ses dfenseurs.

Priv de cette ressource, il n'en restait plus. On se hta de tenir un
conseil de guerre qui, au gr de la frayeur du snat, dclara que la
place ne pouvait se dfendre d'un coup de main, mme tenir une heure; et
on le dclarait derrire une barrire de montagnes escarpes, des
enceintes de murs, une artillerie formidable, un peuple nombreux et
anim, dont on vit peu aprs la force et le dvouement  la patrie! Les
assigeants n'avaient pas mme encore amen leur canon de sige!

On ngociait en vain: les conditions imposes s'aggravaient d'heure en
heure. Le gnral Botta Adorno, d'une famille lombarde inscrite depuis un
sicle parmi les nobles gnois, vint prendre le commandement des
Autrichiens et sommer la ville. A la premire dputation qui lui fut
envoye, il rpondit que les Gnois avaient l'option de deux partis: ou
se dfendre, auquel cas il se chargeait de prendre la ville en peu
d'heures en sacrifiant quelques Croates, ou signer  l'instant les
conditions qu'il imposait. Ne pouvant le flchir sur les articles, ou lui
exposait du moins qu'il fallait, pour les faire accepter  Gnes,
accorder le dlai exig par les lois pour la dlibration successive des
divers conseils qui devaient y concourir. Botta rpondit qu'il n'existait
plus de lois que la sienne; elle fut subie: le petit conseil accepta le
trait, et aussitt les Allemands s'emparrent des issues.

Ces conditions comprenaient: la remise d'une des portes, la garnison
prisonnire sur parole, le dsarmement des citoyens, la promesse que les
Gnois ne commettraient plus d'hostilits, le libre accs du port aux
allis de l'Autriche, le passage des troupes sur tout le territoire 
volont, la dnonciation et la remise de tous les effets et des munitions
appartenant aux Franais et aux Espagnols, cinquante mille gnuines (320
mille francs) pour rafrachissements et bienvenue  l'arme, sans
prjudice des contributions dont la rpublique aurait  convenir avec un
commissaire imprial. Cet article mettait la fortune entire des Gnois 
la discrtion de l'ennemi. Il tait dclar que le tout ne serait que
provisoire jusqu' la rponse de Vienne; et par ce provisoire la
rpublique se livrait dsarme entre les mains des vainqueurs. Quatre
snateurs taient transfrs  Milan comme otages. On ordonna aussi que
le doge et six snateurs iraient incessamment  Vienne demander pardon.
On se souvenait, dit Voltaire, que Louis XIV avait exig que le doge vnt
lui faire des excuses  Versailles, avec quatre snateurs: on en exigeait
deux de plus pour l'impratrice.

A ce prix, Gnes ne fut pas pille par le soldat. Elle livra ses portes;
mais le gouvernement crut exister encore et rgner dans l'intrieur de la
ville. On ne tarda pas  s'apercevoir que cette esprance tait vaine. A
mesure que les calamits devinrent plus pesantes, l'opinion se pronona
plus fortement contre un gouvernement qui, imprudemment ou
malheureusement, avait fait une alliance dsastreuse, mais qui, surtout,
s'tait abandonn au besoin et avait injustement dsespr du salut de la
patrie; qui, possdant une ville forte, intacte, et un peuple capable de
la dfendre, avait lchement livr sa capitale  un ennemi peu nombreux,
avant mme qu'il et mis le sige devant les murailles; qui s'tait
rendu, comme  discrtion, sans avoir soin de rien stipuler pour la
sret des citoyens, en paraissant, au contraire, les sacrifier pour se
rserver  lui-mme un fantme d'existence. Ces plaintes ne furent pas
les seules. Par une rcrimination peu gnreuse, le ministre espagnol
accusa le gouvernement de n'avoir pas voulu recevoir l'arme dans Gnes
et d'avoir t ds lors secrtement d'accord avec les Autrichiens. La
manire cruelle dont la ville tait traite, au moment mme o cette
accusation fut publie, ne la rfutait que trop bien. Qui peut dire,
cependant, que le gouvernement n'ait pas craint des dfenseurs et la
ncessit de soutenir un sige en se mettant entre leurs mains? Il
n'tait pas d'accord avec les Allemands  l'avance: mais peut-tre il
esprait se mieux tirer d'affaire par la ngociation et par l'intrigue en
traitant tout seul. Si tel fut son espoir, il fut cruellement du, et il
ne sauva, pas mieux que son honneur, son pouvoir et son argent mme.

Ds l'instant que le gouvernement eut cd, il put voir toute la
consquence de sa faiblesse. Il pensait n'avoir promis de livrer que la
porte extrieure, car les faubourgs tant spars de la ville par une
muraille, la laisser franchir par l'tranger, c'est mettre la ville
entire  sa disposition. Botta ne manqua pas de prendre possession de la
porte intrieure, en disant que, par une porte, il entendait toute
l'issue correspondante. Les reprsentations furent rejetes avec mpris.

Le dsarmement porta mme sur la garde du doge et du palais. On vit dans
les solennits religieuses, marcher le snat escort de ses gardes
suisses sans hallebardes; et longtemps aprs, les vieillards se
souvenaient encore que ce fut un des spectacles qui offensrent le plus
pniblement les regards de la multitude.

Bientt, un commissaire civil autrichien arrive  Gnes et impose trois
millions de gnuines payables par tiers, en quarante-huit heures, en huit
et quinze jours. Les Gnois, disait son ordre, responsables de tous les
dommages causs en Lombardie par les ennemis  qui ils avaient donn
accs, devaient tre taxs  tous les frais de la guerre; mais ils
prouvaient la clmence de l'impratrice. Les reprsentations taient
inutiles; le premier million (7 millions trois cent mille livres) fut
emprunt aux dpts de la banque Saint-George, dans l'esprance que le
payement de cette somme norme ferait abandonner la demande du restant.
Mais tout passeport fut refus aux envoys que la rpublique voulait
expdier  Vienne pour implorer grce. Le gouvernement, au dsespoir,
avait sollicit et obtenu quelques bons offices inutiles de la cour de
Londres et de la Hollande; ce fut un nouveau crime auprs des ministres
autrichiens, une noire ingratitude d'avoir eu recours  l'intervention
des puissances au milieu des preuves de la modration mise en usage
envers une ville prise  discrtion. Le commissaire  Gnes insista donc
pour le payement du second terme. On recourt  Botta pour lui remontrer
l'impossibilit d'y satisfaire: il rpond: Il le faut, et il redouble ses
rquisitions de vivres et d'effets pour l'arme, imposition arbitraire et
journalire indpendante des contributions civiles. Rien ne put
soustraire au payement du second terme: ce furent neuf cent mille
gnuines (6 millions 500 mille francs) encore puiss dans le trsor de
Saint-George. Le pape s'mut enfin de piti: sous sa protection toute-
puissante, le nonce,  Vienne, eut parole que le troisime million ne
serait pas exig, et le saint-pre en donna prompt avis  Gnes, o ce ne
fut pas un mdiocre sujet de consolation. Mais tout  coup nouvelle
instance, nouvelles menaces; le nonce rclame la parole donne. On lui
rpond  Vienne qu'il y a eu du malentendu, et que S. M. a eu tant de
frais  payer qu'elle n'est pas en tat de faire des sacrifices. Avec le
million d en imposition, on en demande un autre pour les quartiers
d'hiver, et, en sus, deux cent cinquante mille florins pour le prix
prsum des magasins militaires qui avaient d exister dans la ville,
valuation qualifie de clmentissime et dont on fait honneur  la
bnignit de l'impratrice. Ce n'tait plus la vaine esprance d'adoucir
la rapacit des vainqueurs, c'tait la ncessit; c'tait l'impossibilit
de trouver dans Gnes les sommes exiges, qui faisait de nouveau demander
grce aux commissaires,  Botta. Mais Botta rpondait qu' dfaut
d'argent, il y avait des placements  Londres, en Hollande, et que la
cour de Vienne les accepterait en payement. En un mot, on lui attribue
d'avoir dit avec une expression populaire nergique dans la circonstance
et bien d'accord avec son caractre, qu'il ne devait rester aux Gnois
que les yeux pour pleurer.

Pour appuyer les demandes d'argent, il tend ses troupes dans l'enceinte
des murs. Ses officiers se rpandent dans la ville et la parcourent: ils
entrent  cheval jusque dans l'enclos du port franc, menaant, effrayant
et prenant ostensiblement leurs mesures pour leur tablissement en ville.
Le gnral annonce avec drision que son me est si sensible, quoi qu'on
en dise, que, quand il enverra ses troupes  discrtion dans Gnes, il
n'aura pas le coeur d'y entrer et d'tre tmoin des calamits qui pourront
s'ensuivre.

Enfin, par une dernire entreprise, les Autrichiens veulent enlever
l'artillerie. Ils avaient poursuivi l'arme ennemie jusqu'au del du Var,
ils envahissaient la Provence, et ils voulaient faire servir les canons
et les mortiers de Gnes au sige d'Antibes. Ils daignrent d'abord les
demander au snat: la rponse, conforme aux circonstances et surtout 
l'esprit de ce corps, fut qu'il ne donnerait point l'artillerie, mais
qu'il ne saurait empcher de la prendre. Botta ne tarda pas  la faire
enlever. On la conduisit au port, o elle tait embarque. Ce spectacle
tait odieux aux citoyens: la mesure tait comble et un lger accident la
fit verser.

Le 5 dcembre,  la chute du jour, un mortier pris sur les remparts tait
conduit par une escorte peu nombreuse  travers une rue troite au milieu
d'un quartier populaire nomm Portoria, le plus loign de la porte
Saint-Thomas, o les Allemands avaient leur poste. Le pav cda sous le
poids: il fallut s'arrter et employer la force des bras pour retirer
l'afft de l'ornire. L'accident avait attir beaucoup de curieux; les
Allemands voulurent les obliger  prter la main  l'ouvrage. Chacun s'y
refusant, ils eurent l'imprudence d'employer le bton pour contraindre
les plus voisins. Les esprits s'exasprrent  cette violence. Un jeune
homme crie aux assistants: Voulez-vous que je commence3? et il lance une
pierre sur un soldat. C'est le signal de l'meute, de la rvolution. Une
grle imprvue de pierres chasse l'escorte; elle s'avance le sabre  la
main: mais les flots du peuple grossissent, les cailloux volent, les
Allemands fuient jusqu' leur poste sans plus regarder en arrire. Tandis
qu'on court donner avis de cet vnement  leur chef, qu'il balance sur
le parti  prendre et qu'un temps prcieux est perdu, les cris d'armes!
de libert! de vive Marie protectrice de Gnes! circulent de quartier
en quartier et soulvent tous le bas peuple. On court en foule au palais;
on demande des armes. Le snat tremblant les refuse; il se cantonne, il
ferme ses portes et parlemente au guichet avec ceux qui se prsentent
comme les chefs de l'insurrection. On les exhorte  la prudence: on leur
remontre l'impossibilit de rsister, et les suites fatales d'une
dmarche hasarde. On voyait bien que ceux qui parlaient ainsi
craignaient surtout d'tre personnellement responsables de l'nergie de
leurs concitoyens. Une pluie abondante et la nuit dissiprent la foule.
Le gouvernement en profita pour dpcher au gnral Botta un de ses
membres expressment charg de dsavouer le peuple en implorant son
pardon. Cependant l'meute recommence avec le jour. Botta envoie cent
grenadiers pour enlever le mortier rest sur la place. A moiti chemin,
ils sont assaillis par la foule. Les pierres pleuvent et cette troupe
arme fuit devant un peuple dsarm. Alors de tous les quartiers on se
reporte au palais. On demande des armes, on rejette les conseils et les
supplications du snat; on l'accuse de lchet. Il est permis de croire
cependant que ds lors le gouvernement, sans avouer le peuple, mais
assur qu'il se levait tout entier, commenait  fonder quelques
esprances sur cette insurrection. Aussi bien, il n'tait plus temps
d'tre excus auprs des Autrichiens. Les relations populaires disent
bien que la noblesse refusa de livrer des armes et ne prit aucune part 
la guerre; celles que les nobles publirent  la mme poque le disent de
mme: l'vnement tait trop rcent, on s'tait trop puis en dsaveux
auprs de l'Autriche, pour accepter une part  la gloire. Il est certain
encore qu'au moment dont nous parlons le peuple ayant entrepris
d'escalader l'arsenal, qui tait dans le palais mme, le snat fit
enlever les chelles. Mais une tradition unanime assure que tandis que le
doge refusait des armes, ses huissiers, du fond de la salle, criaient au
peuple o il en trouverait des dpts. On y courut. Au bout de quelques
heures, un peuple nombreux se montra bien arm, dispos  une guerre
relle, et d'abord  assiger la porte intrieure de Saint-Thomas pour en
chasser les Allemands. Des piquets de cavalerie que ceux-ci avaient fait
entrer dans la ville pour dissiper les rassemblements furent partout
repousss et laissrent quelques hommes sur le carreau. Ce fut le premier
essai et le premier encouragement des armes gnoises.

La porte Saint-Thomas, voisine de la mer, tient, du ct de la terre, au
penchant d'une colline mdiocrement leve, mais rapide, qui entoure un
tiers de la ville. C'est la portion o il existe un simulacre d'enceinte
intrieure. A quelque distance de la porte, ces hauteurs sont immdiates
sur les plus beaux difices de Gnes. La clrit des mouvements du
peuple ne laissa pas le temps aux Autrichiens de s'emparer de ces postes.
Par des montes tailles dans le roc, par des escaliers o les hommes ne
passent qu' peine, les Gnois transportrent  force de bras de gros
canons et tablirent sur la crte une batterie qui fermait les passages 
l'ennemi. Les Autrichiens,  leur tour, levrent quelques canons sur la
portion de cette mme hauteur la plus voisine de leur poste. De l, ils
enfilaient la place et la grande rue qui conduit  la porte. Ces deux
batteries tiraient sans cesse l'une sur l'autre. Les Autrichiens
occupaient aussi dans l'intrieur l'glise et le clocher de Saint-Jean
fermant une troite issue qui conduit encore  la porte. C'est ainsi que
les deux partis taient en prsence du 6 au 10 dcembre.

Ces journes se passrent en pourparlers. Botta avait-il trop peu de
force? Manqua-t-il de courage? Il est certain qu'il ngligea tout ce
qu'il fallait pour intimider la ville. Il en avait les moyens, s'il est
vrai, comme le disent les relations gnoises les plus accrdites, qu'il
disposait de quinze bataillons, de cinq cents hommes de cavalerie
rgulire et de mille cinq cents Croates. Le snat avait envoy dans les
valles des proclamations dans le sens de son ancien esprit pour dfendre
de sonner le tocsin et de prendre les armes. Les habitants de la
Polcevera obirent, et par l Botta eut la facilit de concentrer toutes
ses forces vers Gnes. Un petit corps se rpandit dans la valle du
Bisagno, pour attaquer le peuple  l'opposite de ses mouvements actuels
sur la porte Saint-Thomas. Mais les paysans de ce ct se soulevrent et
mirent en fuite cette troupe. Des dputs du gouvernement allaient
d'heure en heure assurer Botta des efforts de la noblesse pour calmer la
sdition. Tantt il rpondait qu'il mprisait le soulvement de la
populace, mais que c'tait aux snateurs  penser qu'ils en rpondraient
sur leurs ttes; tantt il exigeait que, tandis qu'il attaquait le peuple
de front, le gouvernement le ft prendre  dos et charger par ses propres
soldats, et les narrateurs de la noblesse exaltent le gnreux refus du
snat  cette proposition plus ridicule qu'odieuse. Cependant
l'incertitude et la crainte se manifestaient de plus en plus chez le
gnral, en mme temps que la contenance du peuple, de plus en plus
ferme, relevait le courage des snateurs. Botta vient chercher lui-mme
les moyens de conciliation: il se rapproche; il se rend au palais du
prince Doria,  la vue et au dehors de la porte Saint-Thomas. Il demande
un armistice pour quelques heures. Il l'obtient; il ngocie. Les Gnois
font demander par les dputs du snat la restitution des portes; qu'on
n'enlve plus d'artillerie; que les impositions cessent. Botta parat
cder: il consent  rendre la porte Saint-Thomas. Mais l'quivoque est
sentie, et, faisant allusion  l'explication violente que le gnral
avait donne  la capitulation de la ville, Augustin Lomelin lui rpond
en souriant que le peuple veut les portes et non la porte. Il lui dclare
qu'il faut vacuer toute l'enceinte, laisser libre la ville entire, que
les citoyens de tous les rangs sont dsormais en armes, et que jamais
avec plus d'enthousiasme voeu plus unanime de vaincre ou de mourir n'a t
sur le point de s'accomplir. Botta s'emporte et veut retenir prisonniers
les dputs. Lomelin rpond froidement qu'ils se fliciteront d'avoir
plus longtemps l'honneur d'tre ses commensaux. Cependant le gnral
balanait encore; un religieux, ami de sa famille, l'avait branl. Il
demandait si, en sortant de la ville, il pourrait s'assurer de n'tre
point poursuivi. Mais son irrsolution lui fait rejeter les partis
offerts. L'heure de l'armistice s'coule; le ngociateur se retire en
criant au peuple: Il n'est plus temps! braves gens, aidez-vous vous-
mmes! A l'instant deux coups de canon de la batterie autrichienne
donnent le signal des hostilits. De toute part le tocsin sonne. Le
peuple se prcipite par toutes les rues qui conduisent vers Saint-Thomas.
L'glise Saint-Jean est force. Sa garnison est prisonnire. On court 
la porte. Botta, qui tait au dehors, est lgrement bless d'un coup
tir de la hauteur. Il se retire en ordonnant que la porte soit vacue.
Elle est enleve par les Gnois avant que les Allemands aient fait leur
retraite: une portion de la garde se rend aux vainqueurs. Le reste, en se
repliant, se dispose  tenir entre les deux murailles. Mais tout le
peuple, sorti de la ville par les derrires, se montre en armes de toutes
parts et s'tend sur les collines qui forment la grande enceinte. De
l'extrieur les paysans donnent la main aux citoyens. Quelques troupes
irrgulires tentent un vain effort contre la multitude. Elle enlve tous
les postes: elle domine la porte de la Lanterne: l'ennemi prs d'tre
coup, canonn dans sa position le long de la mer par les batteries
opposes du mle, cde et se retire enfin. Les Gnois lvent les ponts,
ferment les portes, et, vainqueurs, ils se voient en possession de leur
libert et de leur ville. Ils se livrent aux transports de l'allgresse;
 l'ivresse d'une victoire inattendue, gagne sur des soldats par des
bourgeois sans chefs, sans partage, sans exemple. Un malheureux
domestique d'auberge, Jean Carbone, bless, est port en triomphe au
palais, tenant en main l'honorable trophe des clefs de la porte Saint-
Thomas qu'il avait arraches. Il les prsente au doge, au snat assembl,
et leur crie: Vous les aviez donnes  l'ennemi; nous les avons
reprises au prix de notre sang: gardez-les mieux  l'avenir! On sourit
de piti quand on voit les historiens de la noblesse travestir cette
harangue loquente en tendres protestations de respect et d'amour
termines par la demande d'un pardon pour les irrgularits que le peuple
pouvait avoir commises en se sauvant lui-mme!

La terreur panique dont son nergie avait frapp les ennemis ne rend pas
trop invraisemblables les relations qui ne font monter qu' quarante
morts ou blesss la perte des Gnois  l'attaque de la porte. Les
escarmouches des journes prcdentes n'avaient pas t beaucoup plus
sanglantes.


CHAPITRE III.
Rtablissement du gouvernement aprs l'insurrection.

Les habitants des campagnes suivant partout l'exemple de ceux de la
ville, Botta, harcel de toutes parts, ne se crut pas en sret. Il
repassa la Bocchetta avec prcipitation. Ses hpitaux furent abandonns.
Des bataillons pars, envelopps, rendirent leurs drapeaux et leurs
armes. On conduisit prisonniers  Gnes plus de cent officiers et trois
mille cinq cents soldats. Le peuple, qui venait de faire avec tant de
courage et de bonheur l'apprentissage de la guerre, se livra avec la mme
ardeur au pillage des magasins et des bagages.

Le fond de cette foule arme tait compos des classes les plus infimes;
et ceux qui se distinguaient par la bravoure n'taient pas toujours les
plus recommandables par l'tat, la conduite et les moeurs. Les artisans
notables, la petite bourgeoisie, quelques personnes considrables,
s'taient runies  mesure; mais ceux qui avaient donn l'exemple avaient
retenu l'autorit que les premiers ils s'taient arroge. Dans l'action,
l'impulsion une fois donne, un esprit public que la crise avait
dvelopp entranait les citoyens dans une unanimit d'intention qui
supplait au dfaut de chefs rels ou au peu de confiance que ceux qui en
avaient pris le rle auraient mrit. Mais aprs le premier pril, quelle
tait la position singulire et dlicate de cette grande ville? Au
dehors, un ennemi furieux de sa disgrce campait encore  une journe de
distance et menaait Gnes de grandes forces que la Lombardie pouvait lui
fournir: il tenait la ville de Savone et en assigeait la citadelle. Le
patrice Adorne, plus dtermin que le snat ne l'avait t dans Gnes,
avait refus de la rendre: mais il tait rduit  l'extrmit. Peu aprs,
l'ardeur du pillage d'un magasin ayant fait dbander dans Saint-Pierre
d'Arne un secours populaire qu'il attendait de Gnes, ce brave
gouverneur fut oblig de rendre la place. Au dedans, plus Gnes avait de
citoyens arms et plus ils taient enflamms par le succs, plus il y
avait de confusion et d'anarchie. On ne voulait plus reconnatre les
ordres du gouvernement; lui-mme craignait d'en donner. La noblesse tait
devenue odieuse et par ce qu'elle avait fait et par ce qu'elle avait
refus de faire. Plusieurs de ses membres avaient satisfait  leur
bravoure personnelle en se mlant au peuple; et probablement leur zle
tait conforme  la politique du corps. Mais cette politique avait t si
secrte et si peu avoue que ceux des nobles qui prirent les armes le
firent sous le dguisement de mariniers. La porte de toutes les maisons
nobles avait t ferme au peuple et soigneusement barricade, soit par
dfiance de ces dfenseurs volontaires de la patrie, soit par crainte de
se compromettre envers l'ennemi en leur assurant des asiles ou en leur
donnant des secours. Aprs l'vnement cette prcaution injurieuse fut
violemment reproche  la noblesse. On regarda les nobles comme des
ennemis irrmissiblement atteints d'un coupable gosme, indignes de
gouverner et de dfendre la ville. Les chefs populaires s'taient empars
pendant l'meute du palais de l'universit (ou collge des jsuites). Ils
y fixrent leur conseil de guerre et y prolongrent leur empire sous le
nom de quartier gnral. Un courtier, des boutiquiers, taient les plus
distingus de ceux qui le composrent. Des tapissiers, des cordonniers,
un portefaix et le fameux garon d'auberge furent les membres de ce
conseil tout-puissant. Ils se nommrent les dfenseurs de la libert; ils
donnrent des ordres et des patentes, et loin de supposer que l'autorit
du snat existt encore, de leur autorit prive ils abolirent les
impositions publiques, les octrois, les gabelles; ils s'emparrent de
tout le gouvernement.

Cette autorit prise par une runion spontane d'un petit nombre d'hommes
courageux, mais peu faits pour administrer une rpublique, fut bientt
suspecte. Mille sujets de terreur ou d'inquitude rendirent fcheuse leur
administration. Les vivres manquaient. Les vaisseaux anglais, les
corsaires du roi de Sardaigne, rendaient aux btiments gnois l'entre du
port difficile et casuelle. Ce grand nombre de gens arms, sans
discipline, exigeait imprieusement et dilapidait indiscrtement les
subsistances. Toutes les caisses taient vides et l'on avait dtourn,
pour flatter le peuple, les sources qui les remplissaient autrefois. Le
butin fait sur les Allemands offrait une ressource; mais ce fut un sujet
de vexations odieuses. Des patrouilles sans ordre et sans aveu violaient
tous les domiciles sous prtexte de rechercher les dpts appartenant 
l'ennemi. Le premier jour on restitua fidlement ce qui avait t pris
sur les citoyens en croyant enlever des proprits ennemies: mais bientt
tout ce qu'on put prendre fut de bonne prise, et tout homme arm
s'arrogea le droit de piller  son profit, au nom de la patrie. Tout
magasin bien pourvu tait suspect d'tre un magasin allemand. On
ranonnait les ngociants en les supposant dtenteurs de sommes que les
Autrichiens leur devaient avoir confies. Enfin, le partage des
dpouilles devint un sujet de discorde entre les chefs populaires. Ce fut
la premire occasion que la noblesse, plus habile dans l'intrigue que
dans la politique extrieure ou dans la guerre, saisit avec dextrit
pour reprendre le terrain qu'elle avait perdu.

Le gouvernement, qui voyait ses pouvoirs envahis et la confiance aline,
dissimulait et attendait. Ne pouvant s'opposer au torrent populaire,
craignant les transactions avec le peuple et les concessions forces, ne
voulant pas offrir aux actes de cette nouvelle autorit une sanction qui
aurait peut-tre t rejete avec mpris, il semblait vouloir se faire
oublier. Le snat mme ne s'assemblait plus, sous prtexte que, par la
dispersion de ses membres, on ne trouvait pas  le runir en nombre
lgal. Mais il faisait partir des agents secrets pour les cours de France
et d'Espagne. Il tentait mme, mais inutilement, de faire arriver un de
ses ngociateurs auprs du cabinet de Londres. Surtout il avait les yeux
ouverts sur ce qui se passait dans le peuple, et sa vigilance galait sa
circonspection.

Peu de jours aprs la victoire, on fit rclamer une assemble gnrale
des citoyens, et les chefs populaires furent obligs de la convoquer.
Elle fut tenue tumultuairement en plein air sur la place de l'Annonciade:
les propritaires, la bourgeoisie n'abandonnrent pas cette assemble 
la populace. Il y fut rsolu que la dfense et le soin de la rpublique
seraient confis  un corps de dputs de toutes les classes, hormis de
la noblesse formellement exclue. Huit avocats, notaires ou ngociants,
douze artisans, quatre dputs des campagnes formaient ce conseil avec
douze chefs populaires, comme si ces premiers conducteurs de l'meute
fussent devenus un ordre  part,  la place de la noblesse. Par le faible
contingent accord aux classes suprieures, on voit bien que les ides
dmocratiques dominaient encore. On dlibra une leve de quinze mille
citoyens sans distinction.

Aussitt que l'autorit dictatoriale eut cess d'tre exclusivement dans
les mains des premiers chefs, trois quartiers populaires soulevs  la
fois vinrent leur demander compte du butin, et, sur leur rsistance,
menacrent d'attaquer le quartier gnral et sa garde. Un noble des plus
considrables se trouva prt pour s'entremettre entre les deux partis.
Pour premier rsultat de ce mouvement, deux des principaux chefs furent
accuss d'avoir vol  leur profit l'argenterie. Tous furent suspects,
dconsidrs et la plupart emprisonns. Le peuple suit dans le pril ceux
qui marchent en avant; mais quand il croit disposer d'un intrt
pcuniaire, il sait bien passer par-dessus les prjugs et la jalousie
pour distinguer la probit; ou plutt c'est contre ses gaux qu'il tourne
sa jalousie et sa mfiance. Ces chefs populaires sont  peine expulss,
on va prendre deux nobles dans leur maison; on les conduit au quartier
gnral. Nous ne voulons que de braves gens; guidez-nous, telle fut
la harangue de leur installation. Dans l'assemble ainsi purge et
renforce, il passa en rsolution de demander au snat des arbitres pour
rgler les diffrends sur le partage du butin; puis des commissaires pour
veiller aux rations et aux approvisionnements militaires. On ne se fiait
qu' la noblesse en ce qui demandait du dsintressement et de
l'impartialit. Ce furent autant de nobles introduits dans le quartier
gnral, et une correspondance fut tablie qui constatait l'existence du
snat et lui rattachait l'administration de la rpublique. Les arbitres
firent dcider que le butin serait consacr aux frais de la dfense
commune, rsolution reue avec applaudissement. En mme temps, des nobles
furent nomms pour prsider  la rparation des fortifications de la
ville destine  soutenir un sige. Les citoyens de toutes les classes
s'tant ports avec le plus beau zle  ces travaux, tous rendirent
hommage au dvouement des commissaires, loges qui tournaient au profit
de leur ordre et lui reportaient la confiance.

On fit un plus grand pas. A l'occasion du remplacement des chefs expulss
du quartier gnral, on en changea la forme. Les nobles s'y maintinrent
sous le nom de conseillers des quartiers de la ville. On y conserva douze
artisans d'abord tirs au sort parmi les syndics des mtiers, puis parmi
des reprsentants qu'on fit lire par ces corporations. Les douze
conseillers artisans ne restaient que trois mois en place. Enfin, il
sigea dans ce conseil un ou deux reprsentants de chacune des paroisses
de la ville, dont il fut facile de diriger l'lection. On indiquait une
assemble paroissiale; elle se formait au hasard. On y proposait un
candidat; une acclamation l'acceptait ou le rejetait. Presque partout
cette forme d'assemble donna pour lus des bourgeois notables. On fit
promettre au peuple la plus grande dfrence pour ces dputs qu'il crut
avoir choisis et qu'on qualifia de chefs de paroisse.

Quoique la noblesse, ou mme le gouvernement proprement dit, et dj de
l'influence, tous les pouvoirs se concentraient encore dans l'assemble
du quartier gnral. Cette assemble se divisa en commissions et se
partagea l'administration entire. Chacun de ses bureaux exerait
l'autorit d'une des magistratures de la rpublique; seulement, on eut
soin de n'usurper les noms d'aucun de ces corps en se saisissant de leurs
fonctions. Mais on vit bientt que ces commissions n'avaient t riges
que pour prparer la rentre des magistrats qu'elles semblaient
remplacer.

On n'oublia pas de crer un comit inquisitorial pour le procs des chefs
populaires accuss de dilapidations. Cette institution ne servit qu'
amuser le peuple. Au bout de quelque temps, ces premiers soldats de la
libert sortirent obscurment de prison et personne ne parla plus d'eux.

Si, quand le peuple eut dlivr la ville sans que les nobles eussent os
y prendre part ou avouer qu'ils y avaient concouru, il avait eu  sa tte
des plbiens honorables et surtout des hommes purs, il est probable que
la masse du public et disput plus longtemps  la noblesse les droits
que celle-ci avait laiss perdre. La constitution et pu en tre
modifie. Mais le marchand, le jurisconsulte qui avaient pris les armes
ou qui se dvouaient  les porter tant que la patrie serait menace,
voulaient plier sous un snat dmagogique encore moins que devant un
snat aristocratique; obir  des portefaix encore moins qu' des nobles.
Ceux qui possdaient craignaient de se soumettre  ceux qui n'avaient
rien, de s'abandonner  la discrtion de ceux qui, n'ayant rien,
n'avaient aucun respect pour la proprit d'autrui. C'est ainsi que la
restauration du gouvernement des nobles, conduite de leur part avec un
art admirable, en flattant, en caressant, en promettant, en divisant, en
temporisant, surtout en dpensant, prouva tant de faveur dans cette
classe mitoyenne que la noblesse avait lieu de craindre pour mule. Cette
classe se livra elle-mme et ne s'employa plus qu' dissiper les prjugs
dont le bas peuple avait t imbu, prjugs heureux puisque sans eux ce
peuple n'aurait pas fait l'effort qui sauva la ville; et cet effort le
snat ne l'et jamais ni command ni permis.

Les choses de ce monde n'ont qu'un temps et, s'il est permis de parler
ainsi, qu'une mode. Ce n'tait pas encore l'poque des penseurs qui
croient, de nos jours,  la possibilit de la dmocratie pure, ni des
dclamateurs qui, dans leurs comptoirs ou leurs tudes, rvent Athnes et
Rome, ni de ces gnies entreprenants qui, de bonne ou de mauvaise foi, se
disent faits pour rajeunir la dcrpitude des anciens pouvoirs. Il ne se
trouva pas dans Gnes, chez un seul homme de quelque crdit, la pense
d'oser rsister  l'impulsion qui de loin ramenait les nobles au timon de
la rpublique. Le mtier d'agiter le peuple ne fut plus que le patrimoine
de quelques misrables qui avaient besoin de troubles pour tre quelque
chose ou de pillage pour subsister. Cependant les esprits taient encore
tellement agits que ce n'tait pas trop de toutes les prcautions prises
pour remonter lentement la machine. Quoique la restauration avant 
grands pas, il n'aurait pas t sr d'avouer le but propos; le moindre
incident remettait les nobles dans les transes, et la ville dans le
trouble et l'anarchie.

Parmi les moyens employs pour l'attaque et pour la dfense, on
n'pargnait par les calomnies. Tout citoyen qui levait la voix dans un
sens oppos  la noblesse tait, suivant elle, un pensionnaire de
l'ennemi charg de semer la division dans Gnes: suivant les factieux, la
noblesse tait vendue  la cour d'Autriche; elle tait presse de faire
sa paix; elle l'avait dj faite en secret; elle sacrifiait le peuple 
la vengeance des gnraux; sa vue unique tait de ne pas perdre ses fonds
placs dans la banque de Vienne. Un bruit se rpand que les Allemands
redescendent la Bocchetta. Tandis que les plus braves de toutes les
classes courent au-devant de l'ennemi, une populace eu meute redouble
ses clameurs insenses et accuse le snat de trahison. Trois malheureux,
un poissonnier, un sbire, le fils du bourreau, se font les tribuns de ce
vil peuple, demandent des armes et font voir l'usage qu'ils veulent en
faire en pointant deux canons contre la porte et les murailles du palais
public. La noblesse, disaient-ils, voulait le convertir en citadelle 
son usage... Une tincelle pouvait subvertir Gnes. Que serait devenue
la rpublique si une guerre civile avait clat dans son sein? si le
peuple, ignorant et facile  entraner, avait entendu un pareil signal de
pillage et de massacre? Quel parti auraient pu prendre les gens de bien,
entre une noblesse disperse, avilie, un snat sans appui, et les
proltaires en tumulte faisant crouler sous leurs canons le sige du
gouvernement? Et c'tait ainsi que Gnes, au moment de revoir l'ennemi 
ses portes, prludait  sa dfense!

Le courage de Jacques Lomellini conjura seul la tempte. J'ai rarement
occasion de nommer des hommes. J'indique l'esprit de chaque classe; et
les personnages se confondent dans la foule. Mais l'homme qui a calm une
meute furieuse, l'homme dont la rsolution et l'autorit ont sauv la
ville, on aime  conserver son nom. Jacques Lomelin, noble distingu,
agrable au peuple qui l'avait vu payer de sa personne  la reprise des
portes, se montra seul  la foule sur la place du Palais. Il parla, il
dfendit la cause de son ordre et du snat; il rpondit aux calomnies; il
promit, il caressa, il branla la multitude et la vit prte  se sparer
de ses chefs factieux. Ceux-ci courent au canon pour toute rponse.
Lomelin se prcipite au-devant du coup prt  partir. Il s'crie qu'il
sera la premire victime de l'erreur populaire, qu'il ne verra pas ses
concitoyens attenter au sanctuaire de leur libert et dtruire ensemble
le palais et le snat, le monument de tant de sicles. Cette action
gnreuse gagna  sa cause tous les coeurs droits. Le peuple enleva les
canons et les reconduisit  leur place. Cependant telle tait encore la
chaleur populaire qu'elle ne fut apaise qu'en lui ouvrant l'arsenal. En
un instant il fut vid, beaucoup plus avec l'apparence d'un pillage que
d'un armement. Les armes antiques et hors d'usage conserves comme des
monuments des croisades, des guerres pisanes et vnitiennes, furent
enleves comme les armes usuelles, et on les vit immdiatement aprs
revendues parmi le peuple  vil prix, comme un butin. Le gouvernement
dissimula d'abord tout ressentiment de cette meute: mais, peu aprs, les
trois misrables qui l'avaient suscite furent enlevs. Deux, jugs
secrtement, furent mis  mort dans la prison. Le plus vil fut rserv
pour un supplice public quand le progrs de l'opinion parut le permettre.

L'annonce des Allemands avait t l'effet d'une terreur panique ou un
mensonge de sditieux. On put respirer. Les armes dans les mains de la
multitude, l'indiscipline du peuple, taient le principal sujet des
craintes du gouvernement et du quartier gnral. On tait menac d'une
subversion intestine et de manquer de dfenseurs au besoin. Ceux que le
peuple avouait pour chefs ne savaient eux-mmes comment conduire cette
tourbe. On avait fait diverses tentatives pour organiser la milice.
D'abord,  la leve indistincte de quinze mille hommes ordonne dans les
premiers temps, on avait substitu des compagnies de cent hommes par
paroisse. On leur avait donn des capitaines qu'on avait fait lire comme
les reprsentants au quartier gnral. Mais enfin, par une invention
heureuse, on favorisa l'tablissement d'une compagnie de volontaires. En
s'offrant  faire le service le plus pnible et le plus dangereux, ces
volontaires parurent n'avoir en vue que de soulager le peuple et les
journaliers qui ne pouvaient sacrifier tout leur temps  la patrie. Cette
compagnie se donna un uniforme lgant et coteux. L'exemple fut suivi;
il se forma d'autres corps semblables tous distingus par l'habit
militaire. Un grand nombre de citoyens aiss se dtachrent des
compagnies de paroisses pour entrer dans les corps d'lite. Toutes les
professions un peu releves, et, de proche en proche, les corps
d'artisans, se donnrent une distinction analogue. La noblesse facilita
certainement cette dpense  ceux qui lui taient dvous. La compagnie
des laquais ne fut pas la moins brillante et dut tre la plus protge.
L'uniforme spara le public en deux classes avant que le peuple pt en
murmurer. La vanit des individus fut une sorte de dissolvant sur la
masse. Les compagnies de paroisses abandonnes par amour-propre, avilies
par la comparaison de ces troupes brillantes, dclinrent rapidement.
Enfin il ne resta plus  leurs officiers notables demeurs seuls qu' se
runir eux-mmes en une compagnie d'lite qui s'appela la compagnie des
capitaines.

Les nobles ne furent pas les premiers  se montrer et ils ne se
rpandirent pas indistinctement dans ces corps. Ils en formrent un sous
le nom de Castellans o ils s'inscrivirent. Ils affectrent de s'y runir
avec des bourgeois, mais ils n'y laissrent entrer avec eux que des gens
du palais, c'est--dire les plus habitus par tat  dpendre de la
noblesse. Avec le courage et l'autorit, la morgue commenait  renatre.

C'tait peu d'avoir ainsi reform l'arme; on voulut la ranger sous
l'obissance directe du gouvernement. Ci-devant, les dtails militaires
de la rpublique taient commis  une magistrature de guerre dont les
membres,  tour de rle, avec le titre de sergent d'armes et puis de
gnral d'armes, donnaient les ordres directement aux troupes. A la
premire organisation du quartier gnral, en suivant la vue de se donner
des officiers diffrents de ceux de la rpublique, on avait lu un
nouveau sergent d'armes. Ce fut un noble. Mais bientt on appela
insolence la svrit de la discipline, les troupes se dposrent, et
mme on le mit en prison. Or,  mesure que les compagnies volontaires
furent formes, elles demandrent les ordres au sergent d'armes de la
rpublique; c'est au palais qu'elles reurent leurs drapeaux; et ds lors
c'est au gouvernement qu'elles appartinrent.

Au dehors la nouvelle du soulvement et de la victoire des Gnois avait
excit partout la surprise et l'admiration. La cour de France, si
intresse au succs, pour signaler la sympathie utilement, s'tait
empresse d'envoyer un premier secours pcuniaire sans attendre qu'il fut
demand. L'ennemi ne pouvait manquer de revenir en force pour essayer de
venger son affront. Il tait aussi ncessaire que juste d'organiser
l'assistance  porter  Gnes pour dfendre la ville et ses braves
citoyens. Il fallait y faire arriver des subsides rguliers et des
troupes. Mais  qui les adresser? o tait, qui tait maintenant le
gouvernement? L'envoy gnois rsidant  Paris ne parlait que du snat,
comme si rien ne ft avenu, comme si la noblesse fut encore tout l'tat.
On pensait  Versailles qu'en ce moment il n'en pouvait tre ainsi. La
renomme avait mme grossi les vnements qui s'taient passs  Gnes
depuis la rvolution. Le bruit avait couru que le peuple s'tait cr un
doge pris dans la plus basse classe. On rejetait ces calomnies; mais il
importait de savoir si la ville tait livre  l'anarchie. Car si
l'intrt des oprations futures, autant que la justice et l'estime dues
au courage, inspirait de secourir les Gnois, s'allier avec une populace,
l'aider peut-tre  opprimer les nobles, se confier  une dmocratie en
tumulte, on y rpugnait avec raison. On interrogeait le ministre de
France rest  Gnes. Il rpondait avec embarras et rticence. Il
hsitait  recommander  la confiance de sa cour un snat sans pouvoir et
sans popularit, qui se rendait presque invisible; ou une tourbe d'hommes
courageux mais sans lumires, incapables de gouverner, d'administrer, et
qui, en se dfiant les uns des autres en fait d'argent, ne faisaient que
se rendre justice. Aussi l'envoy n'avait-il pas balanc  dlivrer au
snat les sommes venues de France. On lui dpcha de Paris un messager
secret qui pt tout entendre de lui, tout voir, et revenir rendre compte
de l'tat des choses. Sur ses rapports on se convainquit que la
rvolution tait avance, que le peuple n'avait point de chef en tat de
contre-balancer le pouvoir de la noblesse, que les classes mitoyennes
penchaient pour elle, mme involontairement et par le cours naturel des
choses, les moins enclins effrays de la domination de la glbe et
n'ayant pas besoin d'en faire une plus longue exprience; que le peuple
se rangeait de jour en jour sous l'ancienne loi; que le quartier gnral
ne serait bientt plus qu'un instrument du snat, un intermdiaire
commode et sans danger entre le gouvernement et les citoyens arms, et
que cet chafaudage serait facilement supprim aussitt qu'on le
voudrait.

Cependant la jalousie n'tait pas teinte entre le gouvernement des
nobles et celui des plbiens. Tantt le premier, se croyant trop tt sr
de sa puissance retrouve, annonait imprudemment la suppression du
quartier gnral. Tantt le quartier gnral mettait au jour la
prtention d'envoyer ses dlgus siger au petit conseil1. Quand on
apprit que le roi de France se prparait  envoyer six mille hommes, les
meneurs affectrent de craindre qu'arrives pour tre  la disposition du
snat, ces troupes ne fussent destines  opprimer la libert populaire.
Ils s'offensrent galement de ce que l'argent venu de France ne leur et
pas t remis et se dpenst sans leur concours. Leurs plaintes
redoublrent quand ils apprirent que le subside serait permanent2.
L'envoy franais eut quelque peine  leur faire entendre que les troupes
du roi ne se mlaient que de dfendre le pays contre les Autrichiens; que
les secours gnreux de la France avaient pour destination exclusive de
pourvoir aux fortifications et aux munitions. Loin d'tre dfavorable 
la cause populaire, la cour elle-mme n'avait pas fort approuv que son
argent passt aux mains des nobles. Elle craignait que, soustrait aux
yeux du peuple, ce sacrifice ne manqut le but en ne servant pas 
maintenir et  encourager l'esprit public. Mais  livrer la somme aux
chefs populaires, la dilapidation aurait t certaine; et entre les mains
du snat mme, on eut lieu de croire qu'une portion des deniers, au lieu
de subvenir aux besoins prsents, avait t distraite pour rembourser 
certains gentilshommes des avances faites pour des besoins passs. On
convint enfin que l'argent serait encore remis au snat, mais qu'on
ferait savoir au public ce que le roi donnait, et qu'il serait pris en
mme temps des mesures pour empcher que rien sur ce fonds ne ft
dtourn de sa destination3. Ces mnagements calmrent les dernires
agitations; mais cinquante ans aprs on trouvait encore des vieillards
qui, regrettant qu'on et perdu cette occasion de secouer le joug des
nobles, accusaient les ministres de Louis XV de corruption et d'injustice
pour avoir prfr la noblesse et prt la main pour la relever.

Bientt arriva dans le port une frgate franaise. Six officiers
suprieurs, deux ingnieurs en descendirent. L'allgresse publique clata
 leur passage. Ils annoncent que les Autrichiens reculent sur Var et que
l'arme franaise du marchal de Belle-Ile passe ce fleuve  leur
poursuite; que Gnes verra bientt de nouveaux dfenseurs. En effet, des
troupes franaises et espagnoles chappes aux vaisseaux anglais,
accompagnes de convois d'argent, parviennent heureusement au port; 
leur tte on voit paratre le duc de Boufflers. Il se rend au palais;
c'est dans la personne du doge qu'il reconnat, qu'il flicite la
rpublique de sa glorieuse rsistance. C'est avec le snat qu'il concerte
les mesures pour l'avenir4.

Dans les instructions donnes au gnral on lui recommandait de runir,
s'il se pouvait, la noblesse et la bourgeoisie dans un mme sentiment de
zle pour le salut de la patrie. S'il y avait dissentiment invincible, il
devait adhrer  celui des deux partis qui serait le plus franchement
dtermin  la dfense, et le plus fermement attach  l'alliance des
couronnes de France et d'Espagne. Quoique Boufflers se ft d'abord
adress au doge, il arrivait avec des prventions contre une noblesse
suspecte de mnager l'Autriche par crainte ou par intrt. Il venait
aussi sous l'impression de l'clat d'une victoire plbienne; et flatt
de l'accueil qu'il recevait, ce qui n'allait pas bien il l'attribuait 
la jalousie et  la mfiance des grands envers le peuple; il se
promettait de faire connatre  ce peuple toute sa propre force, et, pour
en avoir l'occasion, il tait impatient que l'ennemi part. Mais aprs
quelques semaines, son jugement fut modifi par de nouvelles
observations. Il reconnut que si parmi les nobles qui concouraient au
gouvernement tous ne pouvaient tre galement zls, galement bien
intentionns, le plus grand nombre des membres se montraient
convenablement. Il les avait bien vus essayer d'abord de lui drober une
ouverture indirecte qu'ils avaient reue pour un accommodement secret
avec le roi de Sardaigne; mais il avait suffi du ton sur lequel il
s'tait expliqu  ce sujet, pour faire rompre ces pratiques et en finir
de ces mystres, et il n'y avait plus si indiffrente affaire qu'on n'en
consultt avec lui. On suivait ses avis avec la plus grande dfrence.
Seulement il cherchait des hommes d'tat et il n'en avait rencontr
encore qu'un seul5.

Quant au peuple, il s'apercevait que ces hommes qu'on croyait guerriers
ne l'taient nullement. Ils avaient montr dans le dsespoir de la
tmrit et de la fureur; mais on ne pouvait compter sur eux pour une
dfense rgulire6. On manque dans cette foule, dit-il, des personnages
suprieurs  la multitude, et ainsi il n'y a rien  ngocier avec cette
partie de la rpublique. Boufflers finit cependant par ranimer les
courages; il les excita par l'mulation, il les plia  la discipline par
la confiance qu'il acquit prs d'eux. Ce fut son prodigieux mrite et
l'amour public fut sa rcompense.

Le gnral autrichien Schullembourg avait pntr de toutes parts; Gnes
tait resserre. L'ennemi avait somm la ville plusieurs fois. Ses
dfenseurs avaient abandonn et repris les postes les plus voisins de ses
remparts, avant mme que Boufflers ft arriv pour les dfendre. Mon but
n'est pas de suivre les dtails de l'attaque et de cette belle dfense.
Il me suffit de dire que les Gnois soutinrent avec courage et discipline
les fatigues d'un sige long et pnible. C'est ici leur moment honorable.
Le pril, la prsence d'un ennemi qu'ils avaient brav et chass,
Boufflers et les Franais, tout ranimait l'esprit public. Et le gnral
put alors s'apercevoir du crdit qu'il avait gagn, ainsi qu'il
l'crivait avec satisfaction. Plus de troubles dans la ville, bonne
volont constante pour marcher en campagne. Les nobles qui y parurent s'y
distingurent; plusieurs y moururent au champ d'honneur. A cette poque,
les sacrifices d'argent ne cotrent plus rien  la noblesse. Je ne parle
pas des bijoux dont il fut de mode parmi les femmes de faire des
offrandes patriotiques, ni du renoncement, que les narrateurs populaires
ne peuvent s'empcher d'admirer, des snateurs qui se rduisaient  un
seul laquais pour toute suite, et des dames qui ne se montraient plus
suivies que de leurs femmes. Le patriotisme se manifestait par des signes
plus certains. Les corps de mtiers fournissaient tous les jours huit
cents hommes pour la garde. Toutes les compagnies de volontaires taient
toujours prtes  marcher. Les citoyens rivalisaient de bravoure et de
discipline avec les soldats, les habitants des campagnes de dvouement et
d'intelligence avec ceux de la ville. Le clerg mme signala son courage.
Il s'tait utilement et honorablement conduit ds le commencement de la
crise. Ses prdications, ses directions publiques et secrtes avaient
soutenu le bon esprit du peuple. Les crmonies religieuses, les
processions, les neuvaines lui plaisent: ce sont ses ftes, on les avait
multiplies dans ce but. On avait fait des voeux  tous les autels. Les
prtres avaient excit par la pit le patriotisme; et, chose
remarquable, au milieu de la chaleur des deux partis, on ne voit nulle
part ni la noblesse accuser le clerg d'avoir abus contre elle de son
influence, ni les populaires lui reprocher d'avoir coopr  les remettre
sous le joug. Il agit, et il semble ne l'avoir fait que dans le sens du
salut de la rpublique. Les prtres, les religieux mme offrirent de
prendre les armes pour la police intrieure. Ils gardaient les
prisonniers et les tablissements publics; ils faisaient des patrouilles
pour le bon ordre. On les vit donner sous les murs de la ville le
singulier spectacle d'une lgion d'ecclsiastiques sous les armes, passe
solennellement en revue par l'archevque: et, de dmonstration en
dmonstration, les prtres se mlrent frquemment aux expditions
extrieures. L'ennemi mme les distingua avec une particulire
animadversion. C'est peut-tre le patriotisme des ecclsiastiques qui
enflamma les Autrichiens contre les saints protecteurs du pays. On trouva
les madones qui taient sur les portes ou dans les campagnes souilles,
dcapites, pendues, turpitude plus superstitieuse que la confiance qu'y
mettaient les Gnois. Il est vrai que le peuple avait vu la Vierge
carter de sa main les boulets tirs sur la cit. Malheureusement la
fureur des assigeants se signala par des excs plus funestes. Ils
taient aux portes de la ville. Ils tenaient ces beaux villages, ou
plutt ces faubourgs magnifiques qui la prolongent des deux cts, Saint-
Pierre d'Arne, Albaro: l tous les palais superbes qui, ds le temps de
Ptrarque, faisaient des environs de Gnes le plus noble sjour de
l'Italie et dont les merveilles s'taient accrues ou rajeunies de sicle
en sicle, furent brls, dmolis ou dvasts. Ceux que dessina Michel-
Ange n'chapprent pas aux vandales. Nous avons vu, aprs cinquante ans,
les marques irrparables de cette dvastation atroce, jusqu' ce qu'une
autre guerre et de nouvelles calamits soient venues ajouter d'autres
ruines  ces ruines anciennes.

La dfense de Gnes par M. de Boufflers est un vnement militaire que
les gens de l'art admirent et tudient encore. Il fit toutes ses
oprations  propos. Des batteries places le long de la mer cartrent
les vaisseaux anglais qui incommodaient le rivage. Des retranchements,
des forts, habilement combins, dfendirent autant qu'il tait possible
l'approche des hauteurs qui, sur la rive gauche du Bisagno, longent et
dominent les fortifications orientales de la ville. Un moment les forces
ennemies parurent l'emporter. On ne put leur fermer le Bisagno. Mais le
terrain leur fut si savamment disput qu'elles ne purent tirer aucun
parti considrable de leur introduction dans cette valle. Franais,
Espagnols, Gnois, tous rivaux d'mulation, semblaient n'avoir qu'un mme
esprit et suivre sous leur chef habile une inspiration unique. Aprs de
vains efforts, Schullembourg, ayant consum beaucoup de temps et
inutilement fatigu son arme, leva le sige de Gnes au commencement de
juillet 1747.

Le duc de Boufflers, puis de fatigues et attaqu de la petite vrole7,
mourut au moment mme de cette retraite de l'ennemi. Sa mort fut, dans
Gnes, une calamit telle qu'elle fit craindre des excs de dsespoir.
Les crivains du gouvernement assurent qu'on fut oblig d'employer
l'influence secrte des prtres auprs du peuple, pour modrer la
violence de la douleur publique.

Le duc de Richelieu vint remplacer Boufflers. Ses instructions
l'invitaient  rechercher la popularit: il lui en cota peu pour
l'obtenir. Dans ce pays qui se souvenait de l'avoir vu dans sa plus
brillante jeunesse, sa dignit noble et aise, sa gracieuse facilit de
moeurs sduisirent toutes les classes et multiplirent ses succs. Mais il
tait avide de gloire militaire, il avait d'avance mand au ministre
qu'il n'entendait pas qu'on ne l'envoyt  Gnes que pour y publier la
paix (car on commenait  en parler alors). Cependant pendant son sjour
au printemps de 1748, l'ennemi ne menaa Gnes que de loin. Richelieu
perfectionna quelques ouvrages de dfense. Il fit des excursions peu
importantes avec des succs varis. Il disputa assez heureusement les
approches, mais sans grandes oprations ni prils minents. Le seul
avantage de commander encore quand la paix fut signe ne devait pas lui
mriter le titre de librateur de Gnes. La famille de Boufflers fut
inscrite sur le livre d'or des nobles de la rpublique. Richelieu vivant,
avec le mme honneur, eut une statue; et le mme jour le bton de
marchal lui arrivait de France. Le courtisan hrita des lauriers qui
appartenaient au guerrier.

La paix vint enfin. Aprs des prliminaires signs le 30 avril 1748, le
trait d'Aix-la-Chapelle fut conclu le 18 octobre. Les Gnois y furent
compris. On leur rendit ce qu'on occupait encore de leur territoire,
Savone et Final, ce premier sujet de leur querelle8. On eut soin de
stipuler que les pays frapps de contributions et que le sort de la
guerre avait dlivrs de l'occupation de l'ennemi seraient affranchis de
toute demande pour le reliquat non acquitt; que Gnes et les Gnois
retourneraient dans la jouissance de leurs revenus  la banque de Vienne.
Contre la teneur d'une stipulation si explicite, les ministres
autrichiens essayrent de les frustrer de leurs capitaux: et ce fut par
un ridicule sophisme de lgiste. Au moment, disaient-ils, que les
Allemands sortirent de Gnes, l'impratrice tait crancire lgitime des
Gnois du reste des contributions qu'elle avait eu le droit de leur
imposer. Les Gnois taient  leur tour cranciers de l'impratrice pour
des capitaux employs dans la banque publique. Quand les dettes et les
crances sont rciproques entre les mmes parties, il se fait pour
chacune et  concurrence une compensation naturelle, une secrte et
mutuelle extinction des dettes. Telle est, en effet, la loi civile: on
n'avait pas de honte de l'appliquer aux relations politiques de deux
tats: et quant  la stipulation oppose qu'on venait d'insrer dans le
trait de paix, elle ne devait, disait-on, se rapporter qu' des crances
existantes. Or, celles-ci compenses, confisques, teintes, et ne
pouvant revivre, ce n'est pas elles que l'article du trait avait pu
considrer. Cette chicane fut soutenue avec une longue insistance.
Heureusement que les Autrichiens faisaient d'autres difficults non moins
injustes qui intressaient les puissances principales. La France exigea
donc avec menace la fidle excution du trait. Par un acte solennel
l'impratrice reconnut enfin le droit des cranciers gnois et leur
rendit de nouveaux titres  la place de ceux qu'elle avait cru annuler
pour en avoir prononc une confiscation.

Il resterait  parler des rcompenses que le gouvernement dut accorder au
peuple qui l'avait sauv et qui lui laissait reprendre sa place; et  cet
gard, les crivains de la noblesse disent, en racontant la dlivrance de
la ville, qu'on remit  des temps plus calmes  rcompenser Carbone et
les autres populaires qui s'taient distingus  cette poque; et ils
ajoutent qu'en effet ces rcompenses furent proportionnes  la
reconnaissance publique. Il faut les en croire. Mais la rmunration est
demeure obscure. Quelque somme de deniers aura acquitt cette dette. La
misre de ces champions, les accusations qu'ils s'attirrent et qu'on eut
grand soin de ne pas leur pargner, autorisrent sans doute  les payer
en argent et  les remettre  leur place. On voit aussi qu'en 1748 on
inscrivit au livre des nobles, dans des formes et au temps ordinaires,
six particuliers de la classe de ceux qui dans toute autre circonstance
auraient pu prtendre galement  cet honneur. On donna cette inscription
comme le pris de leur assistance fidle au quartier gnral, c'est--
dire, de leur zle  entrer dans les vues du gouvernement et  y
reconduire le peuple. Les milices bourgeoises se draprent peu  peu.
L'uniforme les avait cres; les habits ne se renouvelrent pas. Le
gouvernement hta la dissolution de ces corps, qui l'offusqurent
aussitt qu'il cessa d'en avoir besoin.

Une suite plus intressante de la grande crise que Gnes avait soufferte
mrite d'tre signale. C'est la restauration de ses finances et de la
banque de Saint-George en particulier.

La paix gnrale ayant rendu libres la navigation et le commerce, il
n'est pas surprenant que Gnes ait promptement repris les avantages que
sa position lui assurait, quand, tout entire  ses vrais intrts, sans
barrires fiscales et presque sans impts, elle pouvait faire le seul
trafic qui lui convienne. Elle fut de nouveau l'entrept des marchandises
trangres, le bureau d'un page, si l'on peut s'exprimer ainsi, entre la
mer et la haute Italie ou les rgions intrieures qui y rpondent. Elle
fut une sorte de lien rciproque entre le Levant et les colonies
espagnoles et portugaises, entre le nord et le midi, et la factorerie du
commerce de toutes ces rgions avec l'Italie. Son port franc fut
frquent de nouveau, comme une foire perptuelle ouverte  tous ces
peuples. Le travail revint aux pauvres, les bnfices aux commerants,
les intrts aux capitalistes, les consommateurs aux propritaires de
denres. Sans le retour de ces biens, il et t inutile de penser au
choix des moyens capables de refaire le crdit et la fortune publique.
Mais telle avait t la brche de quelques annes, que cette prosprit
renaissante du commerce ne suffisait pas pour en rparer les ruines.

Nous avons vu que c'tait dans le trsor de Saint-George qu'on avait
puis les contributions enleves par les Autrichiens. La suspension des
payements de cette banque en avait t la suite9. Cet vnement
compromettait  la fois le revenu des familles et des tablissements de
toute espce, la fortune des citoyens entre les mains de qui les billets
de Saint-George taient rpandus, et toute la circulation du commerce
d'une place qui ne connaissait presque plus d'autre monnaie.

Cette suspension ne pouvait finir qu'en trouvant les moyens de remplir de
nouveau le vide du trsor. Le dsordre et la dilapidation attachs  un
mouvement insurrectionnel, les habitudes qui en restent, la difficult de
ramener le peuple sous le joug des impts dont il s'est affranchi, le
surcrot de dpense et la consommation prodigieuse que fait un peuple
arm en masse compar  l'entretien d'une arme rgulire, toutes ces
causes ne permettaient pas mme la tentative de rparer le mal. Tant que
la guerre dura, depuis l'expulsion des Allemands  la fin de 1746,
jusqu' la paix d'octobre 1748, on puisa toutes les ressources qui
pouvaient rester encore. On essaya plusieurs tempraments en 1749: mais
ce ne fut qu'en 1750 qu'on fut en tat de procder  une liquidation
gnrale par laquelle on consolida les billets suspendus et les autres
dettes arrires. On se soumit  des contributions que le retour de la
prosprit commerciale commenait  permettre de s'imposer10. Elles
assurrent le revenu de cette dette consolide, et, par une opration
bien faite, juste pour chaque crancier, ni trop retarde, ni trop
prcipite; la circulation fut rtablie et le lustre rendu  cette banque
dpositaire de tant de fortunes11.

Ce retour de la prosprit commerciale, ce prompt rveil de la scurit
des capitalistes, furent les bienfaits de la paix qui, en occupant
lucrativement tous les bras et toutes les penses, dissiprent les restes
de l'agitation et mirent fin aux rcriminations malveillantes en bien
moins de temps qu'on n'osait l'esprer. Richelieu, qui partait de Gnes
immdiatement aprs la paix faite, crivait au roi et aux ministres ses
apprhensions. Il voyait un peuple arm, une bourgeoisie mcontente, et
il signalait des ttes chaudes. Suivant lui,  Gnes, personne encore ne
gouvernait tout  fait; et l'opposition de la noblesse et du peuple
aurait produit une turbulente anarchie sans la sorte d'autorit que les
circonstances avaient donne au roi. Aussi il prvoyait qu' la retraite
des troupes franaises qui allaient le suivre, il claterait non une
conspiration, mais une rvolte. Sa prdiction fut heureusement dmentie,
et il y aurait injustice  ne pas reconnatre, en un tel dnoment, une
grande preuve d'habilet dans les chefs de la rpublique reprenant
doucement les rnes et remettant le char dans la bonne voie. Tant de fois
nous l'avons vu maladroit! On avait dit12 de ce gouvernement qu'il tait
grand dans les petites choses et petit dans les grandes. Certes cette
difficile restauration tait une grande affaire; de petits moyens peuvent
y avoir t employs; mais le succs fut complet, et certainement il
tait digne d'estime13.

(1755-1763) L'alliance des cours de Versailles et de Vienne qui se
contracta bientt aprs conserva la paix de l'Italie. Elle affermit et
contint dans leurs limites les puissances de cette heureuse contre. La
guerre, qui clata quelques annes aprs entre l'Angleterre et la France,
ne causa aux Gnois que quelques inquitudes passagres. C'tait au fort
de leur querelle avec les Corses, et les escadres anglaises pouvaient
donner la main  ceux-ci. L'ambition toujours veille du roi de
Sardaigne pouvait se prvaloir  leur prjudice de la protection de la
cour de Londres. Ils avaient donc  coeur de ne rien faire qui les ft
tomber dans la disgrce de cette cour. L'Angleterre, qu'ils avaient
vivement sollicite, leur fit dire qu'on ne ferait rien contre eux s'ils
restaient exactement et sincrement neutres; mais qu'on se tiendrait
offens des moindres signes de leur dfiance ou de leur mauvaise foi.
Cependant les craintes de se voir compromis, d'tre envahis pendant la
guerre ou sacrifis  la paix, recommenaient chaque jour. Les
gouvernements faibles sont toujours souponneux, crivait-on de
Versailles; on ne peut les gurir de la peur; et aprs tout, ce n'est pas
 nous de tranquilliser les Gnois. Enfin la paix se fit (1763), et une
nouvelle garantie de leurs possessions y fut explicitement comprise.

Il faut ici rapporter un fait assez significatif pour montrer quel dchet
l'esprit public avait souffert parmi les membres mmes du gouvernement.
Les prparatifs de dfense, ajouts aux frais de la guerre de Corse,
ncessitaient des sacrifices. On avait dcrt une contribution
extraordinaire. Chacun devait s'imposer  proportion de sa fortune, mais
nul ne pouvait tre tax d'autorit  plus de mille livres. On devait
compter sur le patriotisme des riches pour ne pas s'en tenir  la taxe
obligatoire. Le doge Augustin Lomellini14, excellent citoyen, crut devoir
donner un gnreux exemple (1762); il souscrivit pour soixante mille
livres, mais nul ne l'imita, plusieurs le blmrent avec aigreur; quand
il sortit de charge, peu de mois aprs, le nouveau doge qui le remplaa
prtendit avoir t injustement surcharg par les rpartiteurs, rclama
la rduction de sa taxe (1763), et l'obtint pour complter le scandale.

Quand on recourait aux contributions extraordinaires, ou qu'on augmentait
les impts, on essayait d'tendre ces charges hors de Gnes, et de les
faire partager aux autres villes de l'tat. On rencontrait habituellement
de la rsistance. Final, se souvenant de sa qualit fodale, recourait au
conseil aulique pour y plaider contre la rpublique (1754). Cet exemple
fut suivi avec acharnement par la petite ville de Saint-Rme. Elle avait
eu autrefois pour seigneur l'vque de Gnes, et elle prtendait que
c'tait sous la suzerainet impriale.

L'empereur accueillit avec empressement cette soumission  sa couronne,
cette attaque contre la souverainet gnoise. On croira aisment que la
paix d'Aix-la-Chapelle n'avait pas suffi pour rtablir Gnes dans les
bonnes grces de Marie-Thrse et de l'empereur Franois. Le conseil
aulique instrumenta  Vienne. On fit plus; on prtendit que les habitants
de quelques petits fiefs tenus par la rpublique avaient t maltraits
par ses officiers, et l'empereur dlgua un haut commissaire pour aller
constater ces offenses. Or, ce commissaire, le croirait-on? fut Botta
Adorno, ce gnral oppresseur que le peuple gnois avait mis en fuite. La
rpublique indigne protesta qu'elle ne le reconnatrait point. L'affaire
s'envenimait: il paraissait des injonctions, des proclamations
judiciaires et martiales au sujet de cette mission et du procs de Saint-
Rme. La protection de la France intervint. Les procdures s'arrtrent
et parurent oublies. Mais douze ans aprs (1766), la cour de Vienne se
rveilla. Une sentence fut prononce en faveur des habitants de Saint-
Rme. Il ne fallait plus qu'un pas pour que Gnes mme et tout son tat
fussent dclars sujets  la juridiction fodale de l'empereur. Mais on
coupa court  ces iniques vexations. Le duc de Choiseul crivit  Vienne
que les extrmits auxquelles les Gnois taient exposs ne
permettaient plus au roi de persvrer dans la rsolution qu'il avait
prise de n'employer en leur faveur que des sollicitations et de bons
offices. Leur inutilit le forait  recourir  des moyens plus efficaces
pour remplir ses obligations. Son intention tait que la cour de Vienne
en ft prvenue. Le roi dclarait donc qu'il excuterait pleinement la
garantie donne  la rpublique pour toutes ses possessions; et qu'en
outre, il requerrait pour y concourir toutes les puissances contractantes
du trait d'Aix-la-Chapelle, et spcialement S. M. l'impratrice-reine.
La dclaration eut son effet, et l'on ne parla plus de cette affaire.

La rpublique, en mme temps, en avait une autre avec le pape Rezzonico
(Clment XIII). Par une sorte de concordat tacite, mais bien ancien, le
pape pourvoyait aux vchs gnois en prenant un sujet  son choix sur
une liste que lui prsentait le snat. Tout  coup, il plut au saint-pre
de nommer  l'vch de Vintimille un abb de Franchi, chanoine de Gnes,
sans attendre de prsentation. Le snat tint la nomination comme non
avenue et envoya sa liste de candidats. En mme temps, pour empcher
l'lu d'aller prendre possession du sige, on le logea chez le doge comme
autrefois le pre Granelli; mais de Franchi mourut dans la demeure qu'on
lui avait donne. Le pape se montra violemment offens, et l'archevch
de Gnes tant devenu vacant, il nomma promptement un Lercari15, sans
admettre aucune proposition du gouvernement. Cette fois on n'osa pas 
Gnes renouveler la querelle, le choix convenant d'ailleurs. Il y eut
alors une sorte de transaction (1767). Le pape conserva le droit de
nommer, la rpublique se rserva de n'admettre les vques ainsi promus 
prendre possession de leur dignit qu'aprs que le petit conseil en
aurait donn son agrment.

(1769) Peu aprs, Gnes demandait encore les honneurs de la salle royale
 Rome, et sollicitait avec instance les cours de Versailles et de Madrid
de prter leur appui  cette prtention. Elles rpondaient qu'elles
n'avaient dj que trop d'affaires fcheuses avec le pape et qu'elles ne
sauraient entreprendre celle-ci16.


CHAPITRE IV.
Guerre de Corse.

La ville de Gnes, bombarde au bon plaisir de Louis XIV et soixante ans
aprs abandonne  la discrtion des soldats de Marie-Thrse, c'taient
deux incidents ns du choc ou des jalousies des grandes puissances; 
cela prs, le gouvernement de 1576, de son commencement  sa fin, n'eut,
 justement parler, que deux affaires qui lui fussent propres: dfendre
son existence contre l'ambition du duc de Savoie; maintenir sa domination
sur la Corse. J'ai racont la rsistance qu'il opposa  son dangereux
voisin; il faut, en remontant en arrire, rassembler ici les dtails de
sa dernire lutte avec les redoutables insulaires que la rpublique
prtendait tenir assujettis. Elle se disait reine de la Corse; la fire
et sauvage nergie, les vertus et les vices de tels sujets, ne
s'accommodaient point de pareils matres. Comme au temps de Vicentelli et
de Sampier, il naissait sur ce sol des mes fortes et des hommes sans
frein. Il s'y nourrissait d'implacables ressentiments; les vengeances s'y
perptuaient; des actions violentes s'y rptaient chaque jour. Les
Gnois y taient dtests; et eux-mmes avec leurs prtentions, avec
leurs superbes ddains, ne savaient ni ne pouvaient rien faire pour
apprivoiser ces populations farouches. Une seule chose avait chang:
autrefois les rvolutions qui clataient  Gnes, et qui dtournaient
l'autorit du soin de contenir les Corses, taient pour eux autant
d'invitations  secouer le joug. Les factieux tour  tour expulss du
gouvernement venaient; porter et demander  la fois de l'appui aux
mcontents de l'le. Mais depuis 1576 ces occasions de soulvement
manquaient, sous un gouvernement rgulier et consistant quoique faible.
Depuis que les entreprises de Sampier avaient chou contre lui, il
opprimait avec mthode, incapable, au reste, par ses prjugs autant que
par sa politique, d'ouvrir aucune voie de civilisation  un peuple
inculte, qu'il croyait avoir le droit de mpriser et de tenir abaiss.
Les familles gnoises elles-mmes, qui d'ge en ge s'taient tablies
dans l'le, taient regardes dans Gnes comme des branches infrieures
dans leur propre parent, et comme dchues d'un degr dans la
considration publique. Des vques trangers  l'le taient donns aux
diocses; et ce n'tait pas en leurs mains que se trouvait place
l'influence sur ce peuple trs-dvot au milieu de ses vices et de ses
violences; elle tait rserve aux pauvres prtres du pays qui faisaient
cause commune avec leurs ouailles dont ils partageaient les passions et
les moeurs. A la suite des magistrats temporaires envoys par la
rpublique, dbarquaient de nombreux suppts: ils s'emparaient de toutes
les fonctions honorifiques ou lucratives; la voix publique tait toujours
prte  les accuser de rapacit et de concussion. Dans cette disposition
des esprits, il n'tait aucun impt qui pt se lever sans soulever des
rsistances dsordonnes. Sur tant de griefs les reprsentations taient
mal reues: les recours  Gnes, le plus souvent, valaient au moins la
prison  ceux qui s'exposaient  les porter au snat. Enfin le
gouvernement croyait avoir  se montrer inflexible dans ses exigences;
ses rpressions taient cruelles; et soit dans l'le, soit dans la tour
de Gnes, on jugeait dans l'ombre, on condamnait suivant l'effrayante
formule des inquisiteurs d'tat, ex informata conscientia.

Cependant la douceur ou la svrit, l'habilet ou la maladresse des
gouverneurs, donnrent tour  tour du relche ou de l'lan aux
dispositions hostiles des insulaires. Vers 1728, des querelles
insignifiantes sur la lgalit d'une taxe lgre qui se payait sans
difficult depuis quinze ans, s'envenimrent tout  coup; ce fut
l'tincelle qui alluma un incendie. Les magistrats gnois furent tantt
faibles dans leurs concessions, tantt malheureux dans leurs mesures
rpressives. On s'insurgea, et les Corses ne manqurent pas de chefs
audacieux, dont plusieurs s'taient forms au mtier des armes chez les
puissances du continent. Le mouvement fut gnral: des dites
s'assemblrent; elles consultrent les thologiens de l'le, qui
dcidrent que la guerre tait lgitime et juste.

On assure qu'alors les Corses offrirent la souverainet de leur le au
pape: le saint-pre ne leur proposa que son inutile mdiation. Pour eux,
ils dclarrent qu'ils ne se livreraient plus au pouvoir absolu de leurs
oppresseurs; qu'ils ne traiteraient avec les Gnois que sous l'expresse
garantie de l'empereur, de la France, ou de l'Espagne. La France avait
manifest de l'intrt pour leurs souffrances: l'Espagne passait pour
avoir favoris secrtement l'insurrection:  Gnes on se mfia de ces
deux puissances et l'on se contenta de demander  la premire si elle
verrait sans jalousie l'intervention de la cour de Vienne, la garantie
dont celle-ci se chargerait pour l'excution de l'accord qui serait
conclu sous son arbitrage, et d'abord le passage en Corse de quelques
troupes impriales pour appuyer la mdiation. La cour de Versailles, sans
tmoigner ni opposition ni approbation, rpondit simplement qu'elle tait
loin de favoriser une rvolte: mais elle fit savoir officieusement le
jugement qu'elle portait d'un pareil secours. Elle prdisait que les
Gnois l'achteraient chrement, et qu'ils allaient rendre la cour
impriale seule arbitre dans leurs affaires en Corse. Les Gnois ne
tinrent nul compte de cet avis. L'empereur fournit (1731) d'abord trois
mille cinq cents hommes qui dbarqurent dans l'le; elle devint le
thtre d'une guerre sanglante sans tre dcisive (1732). Cependant le
prince de Wirtemberg dtermina enfin les Corses  se soumettre  ce que
l'empereur rglerait entre eux et la rpublique. Pour prliminaire,
quatre chefs de l'insurrection se rendirent au prince, qui les remit aux
mains des Gnois sous certaines garanties convenues. Ils furent d'abord
renferms dans la tour de Gnes, traits cependant avec de grands gards.
Puis ils eurent pour prison la citadelle de Savone; et l, enfin, ils
servirent  leurs compatriotes de plnipotentiaires pour adhrer  la
pacification. Elle eut lieu sous la forme d'un rglement man du
gouvernement de Gnes avec l'intervention et la garantie de l'empereur.
Mais cette garantie ne paraissait accorde qu'au profit des Gnois pour
obliger les Corses  l'obissance. La plupart des conditions favorables 
ceux-ci formaient des articles spars, tenus secrets; et la stipulation
de la garantie impriale s'y trouvait omise; on ne craignit pas de dire
que cette omission avait t achete  Vienne  prix d'argent.

L'expdition allemande fut en tout prjudiciable  ceux qui l'avaient
sollicite. Tant qu'elle dura, la prsence de tels auxiliaires enleva
toute rputation aux forces gnoises, et toute autorit aux magistrats.
La Corse ne reconnaissait plus ceux-ci, et personne ne recourait  eux.
Les gnraux allemands faisaient sans les consulter des armistices
auxquels la rpublique tait oblige de se conformer. Elle payait au
complet la solde des troupes dont plus d'une fois une partie avait t
ramene sur le continent. Quand, aprs le rglement publi, Wirtemberg
partit et que les soldats sortirent de l'le, l'Autriche demanda quatre
cent vingt mille gnuines (environ trois millions de francs) pour les
frais. Il fallut voter pour les chefs impriaux de larges rcompenses:
les dpenses patentes n'taient pas les seules  couvrir; et l'on
assurait que sur les fonds expdis dans l'le, il se trouvait un
mcompte de cinq millions de livres rest inexplicable.  plusieurs
poques de cette longue querelle, on voit percer le soupon que parmi les
causes qui la rendaient ternelle, se trouvaient certains intrts privs
de gens qui faisaient mieux leurs affaires que celles de la rpublique.

Quoi qu'il en soit, les sacrifices faits pour obtenir l'intervention de
l'empereur furent en pure perte (1734). A peine les Allemands repartis,
l'le fut de nouveau souleve. Elle reprit son organisation militaire et
politique. La Vierge Marie fut dclare protectrice souveraine de la
Corse, une grande dite nationale confia le gouvernement  trois gnraux
dcors du titre d'altesse (1735), et assists d'un conseil d'tat. L'un
des trois fut Hyacinthe Paoli, nom qui s'est rendu fameux pendant deux
gnrations. Ainsi la nationalit corse se trouva dclare et constitue.

Ici, je rapporte la premire origine du projet de donner la Corse  la
France. L'envoy de cette puissance  Gnes tait alors M. de Campredon.
Il avait rgulirement inform la cour des vnements de l'le qui
transpiraient  Gnes, malgr la dfense d'en parler, dfense parfois
appuye de la commination des galres. Il avait dmontr que la
rpublique seule n'aurait jamais la force ncessaire pour soumettre les
Corses  l'ancien joug, et pour dtruire la redoutable organisation
qu'ils s'taient donne. Cependant, ajoutait-il, l'empereur pensait 
faire tomber la Corse aux mains du roi de Portugal; l'Espagne se vantait
qu'aussitt qu'elle le voudrait elle disposerait de l'le: elle
entretenait des intelligences avec Giaffiero, l'un des trois gnraux du
pays, et le principal ouvrier des troubles prcdents. Paoli se
glorifiait de l'appui de l'Angleterre: on avait parl des desseins du roi
de Naples, et le roi de Sardaigne tait prt, disait-on,  s'emparer du
pays ds que les Gnois l'abandonneraient, comme il tait devenu'
probable. Quant  Gnes, on y trouvait assez de membres du gouvernement
qui avouaient qu'il s'lverait peu de regrets sincres si la Corse tait
te  la rpublique par les armes de quelque puissance; qu' plus forte
raison, si quelqu'une d'elles lui en demandait la cession  des
conditions avantageuses, le march pour se dfaire d'une possession
onreuse serait promptement accept. Mais ce march serait-il indiffrent
 la France? Pourrait-elle laisser passer  d'autres une station si
voisine de ses ctes, de ses arsenaux de Toulon, de son commerce de
Marseille, si bien place sur la Mditerrane pour l'offensive comme pour
la dfensive? Les Anglais avaient Gibraltar et Mahon; la France pourrait-
elle laisser encore occuper la Corse? Pour conclusion Campredon proposait
directement d'entamer une ngociation avec les Gnois, pour obtenir la
rsignation de leurs droits entre les mains du roi de France, et avec les
Corses pour les disposer  tre contents de cette cession1.

Le ministre rpondit promptement  cette dpche2. Elle avait t lue et
mdite: le roi et le conseil y donnaient une pleine approbation: Vous
tes l'auteur de l'ide; il faut vous laisser le choix des moyens, le
soin de prparer les voies; il suffit de vous dire que nous entrons 
tous gards dans l'esprit de votre lettre.

Flatt de la satisfaction qu'on lui tmoignait, Campredon se hta de
prendre les premires mesures. La plus facile fut de faire pressentir
l'esprit des insulaires. Il avait pour amis et pour conseils des
personnages attachs aux intrts corses, et peut-tre son projet
n'tait-il qu'une de leurs inspirations. Bientt il vint de l'le une
supplique au roi de France o l'on implorait sa mdiation entre les
Corses et les Gnois. C'tait une sorte de prliminaire, mais si peu
important qu'il n'tait sign que par vingt chefs de canton d'une
province seule, et que la date tait reste en blanc, afin que ce produit
d'une intrigue clandestine ne vt le jour qu'en temps opportun.

On ne ngligeait rien pour habituer le public gnois  l'ide d'tre
dbarrass de la Corse. On pensait que si cette ouverture tait faite
avec l'offre de garantir  la rpublique  perptuit, Savone, Final et
la Spezia, la proposition aurait de grandes chances de succs. L'envoy
crut pourtant s'apercevoir que la vanit nationale y mettrait plus
d'obstacles qu'il n'avait pens d'abord. On se ferait scrupule  Gnes
d'abandonner volontairement un royaume, et la misrable et chimrique
recherche des honneurs royaux de la cour romaine accrotrait encore cette
rpugnance: mais cette le, qu'on craindrait de vendre si elle tait
perdue par une force majeure, par une invasion, Campredon persistait 
croire qu'on n'en serait que mdiocrement fch: des gens graves le lui
donnaient  entendre, et, sur cette confiance, il conseillait au roi
d'envoyer des troupes dans l'le et de s'en emparer  l'improviste. On se
hta de lui rpondre, comme il convenait  la prud'homie du cardinal de
Fleury, que jamais on ne se donnerait ce tort envers les Gnois et en
face de l'Europe. On estimait mme, qu'il serait imprudent, quant 
prsent, de faire au snat aucune ouverture. On devait se borner  faire
reconnatre par les hommes influente que l'le leur tait  charge, et
qu'il serait plus profitable pour eux d'en traiter avec une puissance en
tat de la dfendre, que de risquer qu'elle ft enleve par le premier
occupant: mais jusqu' ce que ces rflexions portassent la rpublique 
demander  traiter, ou ne lui refuserait pas de se prter  tout ce qui
pourrait ramener les Corses  son obissance. Nanmoins comme l'envoy
avait averti que si la cession tait ngocie, il y aurait quelques
sacrifices  faire pour se procurer la majorit des suffrages, on
l'assurait qu'en ce cas on ne manquerait pas d'accorder tout ce qu'il
faudrait.

Ces instructions convenablement dilatoires tendaient  temprer
l'impatience avec laquelle Campredon suivait son ide. Mais tout  coup3
le ministre de Versailles lui enjoint de cesser ses dmarches et de
laisser tomber l'affaire. On ne lui donnait aucune explication sur ce
changement. Mais on venait de signer les prliminaires de la paix avec
l'empereur. Le grand-duch de Toscane passait au gendre de Charles VI.
Cet vnement amenait pour la France de nouveaux arrangements que
l'acquisition de la Corse aurait sans doute contraris.

Le projet fut abandonn; mais les convictions qui l'avaient fait natre
restrent acquises. Si les ministres de Louis XV,  cette poque,
n'estimrent pas la Corse d'un prix assez haut pour affronter les
embarras que son occupation et pu donner, on fut bien d'accord de ne pas
souffrir qu'elle passt dans des mains trangres.

Une trange aventure (on ne saurait donner un autre nom  cet incident)
vint tout  coup compliquer la situation, et bientt elle dtermina Gnes
 demander des secours. On vit dbarquer dans l'le un personnage inconnu
apportant quelques armes aux insurgs4 et leur promettant d'amples
secours qui allaient le suivre. C'tait un grand seigneur anglais suivant
les uns, un exil Corse d'origine, suivant les autres. On sut enfin que
c'tait le baron Thodore de Newhoff, qu'on supposa expdi par une des
grandes puissances. Il n'en tait rien: cet aventurier, gentilhomme
allemand, avait t, autant qu'on a cru savoir, page et puis sous-
lieutenant en France, disciple pauvre de l'Ecossais Law, esprit
romanesque se mlant de chimie, suspect mme d'alchimie. Devenu
lieutenant-colonel en Espagne, mari  Madrid, il avait abandonn sa
femme en traversant la France. Prisonnier pour dettes  Cologne, 
Livourne, il s'tait rfugi  Tunis, il y avait trouv des Corses et
quelques Toscans; en vivant avec eux il avait conu le dessein d'aller
tenter la fortune en Corse. Sa petite cargaison d'armes lui avait t
fournie  Livourne sur le crdit de ses nouveaux amis. Un vaisseau
marchand anglais l'avait transport dans l'le. Il y fut accueilli avec
enthousiasme; il rpandit tant d'esprance, il fit tant valoir le
mystrieux appui des cours trangres, il seconda si bien la chaleur
patriotique des populations, qu' peine arriv il fut proclam roi de
Corse. Le nouveau monarque dcora tous les chefs de l'insurrection de
titres magnifiques. Hyacinthe Paoli fut nomm premier ministre.

Une guerre de manifestes s'leva d'abord. Le snat de Gnes mit  prix la
tte de Thodore; celui-ci se rpandit en menaces. Dans l'le il agit
avec assez de vigueur pour rduire bientt les Gnois  quelques villes
du littoral et  leurs troites banlieues. Mais, pour aller les y
chercher, on avait besoin des renforts promis, et ils n'arrivaient pas. A
peine couronn, le roi voulait partir pour aller au-devant d'eux. Mais,
se dfiant de lui les premiers, les soldats qu'il avait rassembls
craignirent d'tre abandonns sans que leur solde ft assure. Bientt
aprs, plusieurs des chefs mme mirent en doute la vracit des promesses
et le caractre de leur prince. Quelques-uns rompirent ouvertement avec
lui et se soulevrent contre son autorit. Il les rprima; mais, enfin,
on lui dclara que si les secours annoncs ne paraissaient pas dans le
mois, on rpudierait toute confiance en lui. Ce temps coul, il convoqua
une dite dans laquelle il fit de nouveaux efforts pour rtablir son
crdit et pour obtenir la facult de sortir de son royaume, afin d'aller
chercher les dfenseurs dont il s'tait assur. Cette libert lui fut
donne, les chefs qui se dfiaient le plus de lui ou qui lui enviaient le
pouvoir, estimant qu'il n'y avait rien de mieux  faire que de le laisser
aller. La rpublique gnoise ayant demand au grand-duc de Toscane de le
faire arrter au passage, celui-ci rpondit que c'tait faire trop
d'honneur  un pauvre roi dtrn.

Pendant ce temps on dlibrait  Gnes. On sentait la ncessit d'avoir
des auxiliaires  opposer aux insurgs, et l'on ne voyait que la France 
qui l'on pt en demander. Mais remettre les places qu'on tenait en Corse
entre les mains des soldats franais, c'tait ce qu'un parti nombreux ne
voulait pas souffrir. Les assembles du petit conseil se multipliaient,
et nulle proposition n'y runissait le nombre ncessaire de suffrages.
Dans le snat plus qu'en Corse, disait-on, tait la guerre. Enfin on
imagina d'offrir aux rvolts un pardon gnral mme pour les chefs, et
une exemption d'impts pendant douze ans.

Paoli et Giaffiero avaient t nomms par Thodore rgents du royaume en
son absence, et ils avaient eu grand soin de faire confirmer leurs
pouvoirs dans une assemble populaire. Ils firent dlibrer la dite sur
la question de savoir si l'on entendrait les propositions que la
rpublique 'pourrait faire. Il ne manquait pas de voix pour s'y refuser:
d'autres trouvaient bon qu'en faisant ses conditions on accoutumt les
Gnois  traiter avec eux de peuple  peuple. L'assemble prit alors une
dlibration solennelle, qui fut souvent rappele depuis. On dclara
qu'en aucun temps la Corse n'entrerait en ngociation sans que, pour
pralable, les Gnois eussent souscrit aux conditions suivantes: amnistie
sans aucune exception: les Corses ne pouvaient tre traits de rebelles:
chacun d'eux aurait droit d'entrer, de rsider, de sortir avec libert
illimite: le port des armes ne pourrait tre interdit: les rglements de
l'ancien gouverneur Vnroso seraient renouvels. (Ce digne magistrat,
quand il avait rgi la Corse, y avait seul donn des lois quitables;
aussi,  son retour  Gnes, avait-il t accabl de dgots.) Enfin,
venait la clause principale: on ne ferait aucun accord sans qu'une
puissance trangre intervint pour garantir la fidle excution des
pactes. C'tait l'clatante confirmation des dclarations de 1728.

Gnes, au contraire, exigeait que les Corses s'avouassent rebelles;
qu'ils fussent dsarms, et surtout qu'ils ne se permissent plus de
rclamer entre des matres et des sujets aucune intervention de garants.
L'esprance d'accommodement fut donc perdue.

(1737) Cependant, il arriva en Corse des lettres de Thodore: son retour
semblait imminent. Il allait amener de grands secours de vaisseaux, de
soldats et d'armes, et il venait soutenu par la faveur des cours les plus
influentes de l'Europe. Ses partisans propageaient de telles nouvelles
avec la plus clatante publicit. Ils appelaient le peuple dans les
glises et chantaient le Te Deum pour ces annonces comme on l'et fait
pour des victoires. Sur ce bruit les Gnois conurent un surcrot
d'alarmes, et, aprs de longs dissentiments, ils se dcidrent enfin 
demander des troupes  la France. Les rserves et les prcautions furent
multiplies de leur part dans le trait qui eut lieu  Paris. La
domination gnoise devait tre intacte en toute chose. Le pardon et la
libert qu'on obligerait la rpublique  accorder aux Corses ne
pourraient paratre qu'en forme d'dits spontanment octroys par elle:
le roi pourrait seulement s'en dclarer garant, car sans cette condition
la France refusait de traiter. Gnes crut ncessaire de faire intervenir
l'empereur dans cette mme garantie, puisqu'il avait t garant du
rglement de 1734: mais ce prince, en guerre avec les Turcs, ne fournit
que son nom, et trouva bon que Louis XV envoyt ses troupes. Six
bataillons furent d'abord expdis sous les ordres de M. de Boissieux
(1738). La rpublique pourvoyait au logement et  la subsistance. Elle
s'engageait  payer  la France deux millions de francs pour tous les
autres frais. Ces troupes n'taient pas mises sous les ordres des chefs
militaires gnois, pas mme en contact avec les garnisons de la
rpublique. Elles devaient avoir leurs quartiers spars. Leur commandant
devait s'entendre avec le gouverneur ou commissaire du snat: comme il
fallait s'y attendre, ce concert fut mal tabli et plus mal entretenu.

La France avait exig la suspension de toutes les hostilits. Comme elle
la garantissait du ct des Gnois, elle soumit les Corses  donner du
leur des otages qui furent envoys en Provence. Les chefs y contriburent
par leur influence. Le gnral franais, tout en dfendant la domination
gnoise contre les insurgs, ne s'abstenait pas de correspondre avec
ceux-ci. Il les invitait  la soumission, les assurant que la France ne
voulait que leur bien et entendait leur assurer des conditions quitables
et librales. Paoli et Giaffiero, par son canal, crivaient au cardinal
de Fleury. Leurs lettres protestaient de leur obissance aux volonts du
roi de France notre matre, disaient-ils. Le cardinal rpondait: Vous
tes ns sujets de la rpublique; elle est votre matresse lgitime. Il
ne faut pas vous flatter; le roi ne peut avoir d'autres principes: mais
il est port  vous regarder comme ses enfants. La rpublique entrera
dans tous les expdients raisonnables pour vous rendre le joug de
l'obissance non-seulement supportable, mais encore doux et lger. Il
demandait que les Corses nommassent des dputs, pour ngocier  Bastia
sous la mdiation du gnral franais, Giaffiero rpliquait, en
promettant que les dputs demands seraient envoys, mais en soutenant
les droits de la nationalit des Corses et de leur indpendance. Le
cardinal  son tour n'admettait pas cette rserve, et sa dernire lettre
finissait ainsi: Le roi serait bien fch de dpouiller la qualit de
pacificateur, pour devenir votre ennemi.

Un rglement, tel quel, fut dress  la hte. Il ajoutait quelque chose 
celui que Wirtemberg avait inutilement publi sous l'autorit de
l'empereur. Il contenait des amnisties, des remises d'impts arrirs; il
tait aux gouverneurs le droit de condamner arbitrairement. Il dclarait
qu'aucune grce ne serait accorde aux homicides; car l'impunit des
assassins prodigue, et peut-tre vendue, tait reproche amrement aux
fonctionnaires gnois, peut-tre parce qu'elle contrariait les vengeances
de famille. Puis venait la clause du dsarmement gnral. Ce rglement,
la rpublique qui le promulguait priait l'empereur et les rois de France
et d'Espagne de le garantir. Le roi de France acquiesait; un terme tait
assign aux populations pour dclarer leur soumission et pour livrer
leurs armes, et quand le dlai serait expir, le roi entendait tenir les
conditions pour acceptes, et les faire immdiatement excuter. Il tait
rserv, au reste, d'ajouter  ces conventions toute stipulation nouvelle
qui serait demande et qui serait reconnue utile au bien du pays. Or les
rclamations de cette nature ne se firent pas longtemps attendre.
L'assemble convoque  Bastia fut loin d'tre complte: mais, pour
premire dmarche, elle demanda la reconnaissance d'une organisation de
la nation corse qui et rduit presque  rien les droits de la seigneurie
gnoise. Les insulaires voulaient surtout avoir auprs de la cour de
France des reprsentants sdentaires, pour y porter leurs plaintes et
pour en requrir directement le redressement.

Une partie de l'le se soumit cependant sans rclamation. En certains
lieux cet acquiescement fut une feinte et un pige. Les dtachements de
soldats franais appels pour retirer les armes qui devaient tre
paisiblement dposes, furent attaqus dans des embuscades. Il y eut du
sang rpandu: et telle tait la disposition des esprits chez ce peuple
vindicatif qu'on ne craignait pas d'y appeler cette trahison les Vpres
corses.

L'influence du nom de Thodore encourageait les rsistances. L'aventurier
avait promis fort au del de son pouvoir, mais tout n'tait pas mensonger
dans ses annonces. A son arrive  Amsterdam, il avait d'abord retrouv
quelques cranciers qui, pour une misrable somme de cinq mille florins,
avaient fait dtenir le roi des Corses au milieu de ses grands desseins.
Deux amis puissants, qui l'avaient tir de cet ignoble embarras, avaient
prt une oreille favorable  ses projets: ils l'avaient mis en tat de
charger un petit vaisseau hollandais pour aller porter secours  ses
fidles sujets. En attendant la saison du dpartit s'tait montr 
Paris; mais le lieutenant gnral de police l'avait promptement congdi.
Enfin il s'embarqua (1737). Le navire arriva dans les eaux de la Corse.
Quelques quantits d'armes et de munitions furent dbarques et
distribues aux habitants du voisinage. Des hommes en petit nombre
prirent terre  l'le Rousse; on publia que le roi en personne tait 
leur tte, mais il ne parut point. On vrifia plus tard5 qu' l'approche
de l'le, la croisire d'une frgate franaise et la vue d'un nombre de
barques gnoises armes qui gardaient le littoral lui avaient fait
craindre de tomber entre les mains de ses ennemis. Un vaisseau marchand
sudois s'tait rencontr l par hasard, il tait pass sur son bord et
avait laiss sa petite troupe dbarquer sans lui. Elle fut bientt
disperse. Un secrtaire dont le roi avait fait un colonel fut pris et
mis  mort: mais les armes de la cargaison restrent entre les mains des
insurgs.

Thodore, retourn en Hollande, en repartit l'anne suivante (1738).
Cette fois, il conduisit quatre navires, quips  ce qu'on supposait,
par les mmes amis qui avaient pourvu  l'expdition prcdente, et qui
s'taient associes par spculation  ses folles esprances. La petite
escadre, sur le point d'arriver, fut spare par les vents. Trois navires
allrent  Livourne, o ils furent mis sous squestre. Thodore, sur le
quatrime vaisseau, aborda une plage voisine de Porto-Vecchio. Mais la
garnison de cette place accourut Pour s'opposer  l'invasion. Thodore
resta sur le vaisseau  l'ancre. Il envoya de l des proclamations et des
lettres: il prit soin d'y joindre l'inventaire de toutes les munitions
qui composaient ses quatre cargaisons, et qui devaient armer tous ses
partisans. Il n'attendait que des otages de Porto-Vecchio pour dbarquer
dans ce port. Il invitait d'ailleurs tous ses fidles sujets  venir au-
devant de lui. Il fit donner des habits et des fusils  ceux qui se
prsentrent, mais il en vnt trs-peu. Quant aux rgents qu'il avait
tablis, Paoli, Giaffiero, avant sa venue ils lui avaient crit qu'il
devait se hter, ne pouvant diffrer de faire trouver les dputs que le
gnral franais convoquait en assemble gnrale pour dlibrer sur un
projet de pacification. Or le temps avait pass sans voir paratre
personne, et il avait fallu donner cours  la convocation qu'on n'tait
pas en mesure d'empcher: maintenant l'expdition venait trop tard. Les
deux chefs, sans paratre auprs de Thodore, lui mandaient franchement
que s'il n'avait assez de forces pour chasser de l'le les Gnois par
lui-mme et sans l'assistance des Corses maintenant dcourags, il ne
devait pas se hasarder  venir plus avant. Thodore comprit la porte de
cette rponse; il conomisa ce qui lui restait d'armes, il cessa d'en
distribuer, trop peu assur qu'elles dussent servir  sa cause. Il se
rendit  Naples; il y sjourna quelque temps, en querelle, disait-on,
avec le procureur fond dont ses armateurs l'avaient fait suivre. A cette
poque, il fut de nouveau perdu de vue.

La tentative de Thodore n'avait pas moins troubl les Gnois qu'occup
les Corses. Dans les conseils de la rpublique les partis en avaient pris
une aigreur nouvelle. Ceux qui taient opposs  la France disaient
hautement que le roi s'tant fait entrepreneur  forfait de la soumission
des Corses, c'tait  lui de tenir son march. On ne disait pas que la
rpublique en payait mal le prix, et excutait encore plus mal ce qui
tait  sa charge. En Corse, son commissaire gnral, jaloux de son
autorit, accusant M. de Boissieux de partialit pour les rebelles,
contrariait toute mesure. On attendait de France de nouveaux renforts. Un
btiment qui portait un dtachement vint chouer sur le rivage. Les
soldats, harasss par la tempte et mal secourus, se virent entours par
les populations accourues en tel nombre que la rsistance fut inutile.
Cet chec, tant de dplaisirs dans les rapports avec l'autorit gnoise,
tant de mcomptes dans les soumissions qu'on avait crues certaines,
accablrent M. de Boissieux; sa sant n'y rsista pas, il mourut (1739):
les dputs qu'on tenait runis  Bastia pour rassemble nationale se
dispersrent, et tout resta en confusion plus que jamais.

Paoli et Giaffiero publirent, en manire de manifeste, une lettre
adresse aux otages envoys  Marseille pour rpondre de la suspension
des hostilits. Ils leur racontaient par quelle fatalit ces hostilits
avaient recommenc. Ils en accusaient les mauvaises intentions et les
mauvais procds des Gnois: ils ne parlaient du roi de France qu'avec
mnagement. Ils lui avaient rendu compte de ce qui s'tait pass, et,
jusqu' ce que sa volont ft ultrieurement connue, la Corse se croyait
en droit d'opposer la force  la force.

Cela n'empchait pas Hyacinthe Paoli de faire excuter la soumission
solennelle de la province de Balagne, ainsi qu'il en avait contract
l'engagement antrieur. Il prit, il est vrai, un prtexte pour ne pas
assister  cette triste crmonie; et, il faut le dire, pendant qu'elle
avait lieu, un de ses intimes confidents, religieux de grande
considration, crivait aux chefs des autres provinces de ne pas se hter
de se soumettre: une amnistie tait convenue et ils seraient toujours 
temps d'en profiter. La Balagne seule livra ses armes.

M. de Maillebois succda  M. de Boissieux dans le commandement: il
montra dans cette mission difficile, du discernement, de la fermet avec
un esprit conciliant et des vues leves. Il y obtint, en un mot, tout le
succs dont elle tait susceptible.

Mari, commissaire gnral gnois, voulut d'abord lui persuader de ne
point traiter avec les chefs, gens ambitieux pour leur propre compte, et
qui ne reprsentaient nullement les populations. C'est directement 
celles-ci qu'il convenait de recourir en s'adressant  leurs magistrats
locaux. Maillebois reconnut promptement que ces magistrats prtendus,
placs officiellement  la tte de chaque district par les Gnois ou sous
leur influence, n'en avaient aucune sur le peuple. Il donna donc accs
aux chefs et peu  peu il obtint des soumissions presque unanimes: l'le
jouit d'une sorte de tranquillit.

Le gnral voulait avec impartialit la paix du pays et le bien-tre de
ses habitants. Mari en usait autrement: ceux qui s'taient soumis taient
pour lui des rebelles dguiss: il leur interdisait l'entre des marchs
de Bastia; et il usait pour ceux qui s'y prsentaient, de vexations
intolrables. On jugera des sentiments de Maillebois par ce fragment
d'une de ses lettres au commissaire: Je ne puis m'empcher de vous
demander si vous regardez comme vos peuples ceux que l'arme du roi vous
soumet, ou, si vous ne les regardez pas comme tels, si vous voulez les
dtruire. Si vous les regardez comme des hommes qui sont vos sujets, vous
devez leur donner les secours dont ils ont besoin de toute manire pour
leur subsistance; et vous devez, en ministre sage, faire l'impossible
pour y parvenir. J'ajouterai que si vous voulez les dtruire, les armes
du roi ne sont pas faites pour cet usage; et assurment je ne ferai pas
massacrer de sang-froid ceux qui auront recours  sa protection et  sa
garantie, ainsi qu'il m'a charg de les en assurer.

Maillebois voulait que la pacification obtenue ft rendue stable et
perptuelle, en obligeant le gouvernement gnois  tablir dans l'le un
rgime quitable o la souverainet ft combine avec les droits
nationaux des Corses, et avec des moyens efficaces et permanents
d'exercer la garantie promise par la France. Il avait engag le
commissaire gnois  demander des instructions dans ce but; mais, ajoute-
t-il, ils ne diront pas tout ce qu'ils veulent, c'est--dire
l'extermination des chefs et mme d'une grande partie de ce peuple
redoutable. Il proposait lui-mme des plans tendus; et l'occupation de
quelques places maritimes lui paraissait due et ncessaire pour la sret
des forces franaises qu'on laisserait dans l'le.

(1740) Mais la cour se contenta de dclarer au snat que, la guerre tant
finie, le roi se disposait  rappeler ses troupes. La rpublique avait
deux motifs de ne pas presser l'vacuation: elle ne se dissimulait pas
que l'obissance des Corses n'tait maintenue que par la prsence des
Franais; en outre, le trait fait avec la France comprenait de la part
de celle-ci la garantie de toutes les possessions continentales des
Gnois jusqu' l'issue des troubles de Corse. Le snat se hta donc de
rpondre qu'il n'tait pas sr que la soumission et le dsarmement
eussent t absolument complets. On ajoutait que le dpart des troupes
pourrait faire croire aux insulaires que le terme de la garantie du roi
tait expir et ne les obligeait plus. Si donc le roi laissait dans l'le
une partie de ses soldats, les Gnois reconnatraient sa magnanimit dans
cette condescendance.

La cour de Versailles offrit de laisser encore six bataillons pendant un
dlai dont on conviendrait, mais  condition que ces troupes tiendraient,
 titre de places de sret, Ajaccio, Calvi, et une ligue de
communication entre ces villes que le roi fortifierait  sa volont. Ces
conditions effarouchrent Gnes. Le roi se formalisa de ces mfiances.
D'ailleurs l'empereur Charles VI mourut avant que rien ft arrt; la
guerre imminente que la succession allait faire clater rendit convenable
le retour des troupes en France. Elles furent rappeles. Les Gnois et
les Corses furent abandonns  eux-mmes.


CHAPITRE V.
Suite de la guerre de Corse. - Cession de l'le.

(1740) Les dernires dlibrations  Gnes avaient t longues et
pnibles. Parmi les opinions discordantes qui se faisaient entendre dans
le snat et dans le conseil, l'impossibilit de conserver la souverainet
de la Corse fut plusieurs fois exprime et soutenue par un assez grand
nombre de voix. On en vint srieusement  l'ide de se dfaire de cette
proprit. Il ne faut pas trop s'en tonner: l'importance de la
rpublique tait dj descendue  de trs-mdiocres proportions.
L'ambition de son gouvernement tait fort abaisse. Ses nobles depuis
longtemps n'taient plus ni hommes de guerre, ni hommes de mer. Riches
particuliers, chefs d'un tat pauvre, ils taient devenus moins enclins
aux gnreuses illusions, et plus sensibles aux sacrifices pcuniaires.
L'esprit mercantile de leur pays, dont ils avaient leur part, amenait
toutes choses  la rgle positive d'un calcul de perte ou de gain; et
cette rgle arithmtique,  la considrer seule, disait qu'il y aurait
bnfice  vendre la Corse et mme  la donner pour rien. Mais ce dernier
parti tait trop pnible pour s'y rsoudre. La Corse depuis les troubles
avait fait dpenser vingt millions  la rpublique; pouvait-on
l'abandonner sans ddommagement? Les dcisions eussent t moins
flottantes, si l'on et entrevu quelques moyens d'change; les
convenances auraient t par l sauves comme les intrts. Mais o
trouver  raliser cette esprance? Quoi qu'il en soit, la pense de se
dbarrasser de la Corse se rpandit dans le public, et il s'accoutumait 
l'ide de la possibilit de ce sacrifice. Depuis lors la proposition
formelle en fut souvent renouvele dans les conseils.

Pour le prsent, quand le roi de France fit revenir ses troupes, le
gouvernement de Gnes fait aux longues discussions et aux moyens
dilatoires fut extrmement frapp d'une dcision si promptement excute.
A peine put-il disposer de deux cents soldats enlevs  la garnison de
Gnes pour aller en Corse remplacer les bataillons franais  leur
dpart. On ne manqua pas de dire que la France avait reu l'argent de la
rpublique sans rien faire pour elle. Cependant le snat remercia le roi
en termes convenables et reconnut qu'on lui devait la pacification de la
Corse. Mais dans l'le, Mari, content d'tre affranchi du contrle de
tels protecteurs, se hta de rendre  son autorit tout son ancien essor.
Il dnona de nouvelles rigueurs contre les insoumis. Il n'eut garde,
dans cette occasion, de se rfrer  la garantie du roi de France: il
affecta au contraire de la faire oublier, et de ne pas souffrir que
personne ost la rappeler. Il avait invit tous les cantons  donner des
pleins pouvoirs pour prter le serment: mais personne ne se prsentait.
Il convoqua comme des reprsentants naturels de la nation, dix-huit
commissaires ou syndics connus sous le nom de nobles d'en de et d'en
del des monts, il les caressa en les provoquant lui-mme  formuler des
demandes qu'il ferait valoir au snat; mais il leur fit omettre la
mention de la garantie; et, pour cette omission, ils furent dsavous de
leurs concitoyens: d'ailleurs le snat repoussa toutes leurs requtes.
Ainsi, tandis que l'on assurait que tout allait bien depuis la sortie des
Franais, la fermentation avait recommenc. Il se formait des
rassemblements; plusieurs des chefs exils se remontraient, une nouvelle
rvolte clata. Le nom de Thodore vint l'accrotre encore une fois au
moment o la succession de Charles VI remettait l'Europe en guerre. Un
peu avant cette poque Thodore avait donn signe de vie. Il avait en
France un beau-frre conseiller au parlement de Metz. Il lui adressa
d'Allemagne des lettres ostensibles. Il s'y vante d'tre toujours le roi
des Corses lgitimement lu: son absence du royaume n'est pas le signe
d'une ruine entire; ce qu'on lui a vu faire, il est en tat de le faire
encore. Il a appris en arrivant de Copenhague, que le roi de France
s'occupe du sort des Corses. Il veut croire que ce n'est pas pour aider 
les opprimer, mais pour les protger. Cependant, si l'on avait des vues
sur l'le, abstraction faite des Gnois, c'est avec lui qu'on devrait
s'entendre; et il voudrait savoir catgoriquement les intentions de la
cour. Cela veut dire, je pense, que lui aussi aurait volontiers vendu la
Corse, si l'on et voulu l'acheter de sa main. Ses rclamations n'eurent
pas de suite alors: mais depuis que l'Angleterre, l'Autriche et le roi de
Sardaigne se furent ligus pour la guerre, il espra trouver des chances
favorables sous leur protection, et ils le regardrent comme un
instrument dont on pouvait essayer de se servir. Un vaisseau de guerre
anglais vint porter en Corse des exemplaires de ses proclamations royales
(1743). Il envoyait devant lui le pardon de toutes les offenses qu'on
avait pu lui faire. Il apportait des armes pour ceux qui en
demanderaient: un de ses officiers en fit dbarquer quelques-unes. De sa
personne il tait  l'le d'Elbe avec le reste de l'escadre anglaise: et
de l il sommait le commandant gnois de l'le Rousse de se retirer pour
lui faire place. Il annonait d'avance qu'Ajaccio allait tre assig. En
effet, un autre vaisseau sur lequel il tait mont vint canonner le port
et la ville. Une frgate franaise soutint l'attaque et empcha le
dbarquement. Crible par les boulets ennemis et choue, le capitaine
franais y mit le feu. La dmonstration des Anglais n'eut pas d'autres
suites. Ils virent sans doute que personne ne rpondait aux appels de
Thodore, et ils abandonnrent ce prtendu roi. Depuis on n'entendit plus
parler de lui, que pour savoir qu'il avait pass ses derniers jours
obscurment  Londres, non sans avoir encore habit la prison pour
dettes.

Si  sa dernire apparition les Corses n'allrent pas en foule se ranger
sous son drapeau, si les principaux d'entre eux l'avaient plutt repouss
qu'accueilli, sa venue n'en servit pas moins de prtexte  l'insurrection
presque totale de l'le. A Gnes on se livra plus que jamais au
dcouragement. On crut que le temps tait venu de se prparer au
sacrifice. Dans cette pense, on arracha d'abord au grand conseil ce que
jusque-l on n'avait pu obtenir, c'est--dire la facult laisse au petit
conseil de disposer librement de la Corse suivant sa sagesse. On arrta
ensuite d'offrir l'change de l'le  l'empereur ou au roi de Sardaigne,
eux seuls pouvant donner une compensation telle que les Gnois la
concevaient soit dans leurs possessions, et particulirement dans celles
dont le roi de Sardaigne s'tait fait gratifier en Lombardie; soit dans
les conqutes que la guerre leur promettait. On ne craignait pas de leur
indiquer comme monnaie d'change Parme, Plaisance, Tortone. Un des
Spinola fut dpch  Vienne pour traiter de cette ngociation. Il y fut
longtemps sans obtenir audience; et quand il crut avoir gagn un ministre
par des prsents, celui-ci l'assura que la rpublique aurait pu obtenir
tout ce qu'elle ambitionnait sans mme abandonner la Corse, si, quand on
l'avait press d'entrer dans la ligue contre la maison de Bourbon, elle
ne s'tait pas refuse  y accder. Maintenant il tait trop tard. Le
trait de Worms, qui la dpouillait de Final, fut sign quelques jours
aprs et rduisit les Gnois, dans leur dsespoir,  contracter la fatale
alliance d'Aranjuez. Ce ne fut plus la cession de la Corse dont on eut 
s'occuper. C'est dans sa capitale mme que la rpublique tait au point
de prir.

Mari tait pourtant parvenu  rassembler une consulte corse assez docile
en apparence, au moyen de quelques concessions. Les chefs populaires
influents taient disperss. Le vieux Hyacinthe Paoli avait dit adieu 
sa patrie, il avait transport sa famille  Naples. Le commissaire
gnral recueillit des soumissions qu'une partie de l'assemble proposait
de clbrer par un Te Deum; tandis que d'autres voix s'criaient qu'il
fallait chanter le Dies irae. La rpublique daignait nommer colonels les
principaux personnages qu'elle croyait s'tre attachs. Mais plusieurs
renvoyrent leurs brevets: les autres disputrent sur le genre de service
pour lequel ils seraient exposs  tre commands. Dans certains villages
les proclamations du commissaire furent lacres. On rpandit (1745) un
prtendu manifeste o l'on dclarait rvoquer tout serment prt  tout
autre qu' Thodore, roi des Corses lu par la majorit en nombre et par
la plus saine partie de la nation. Le nom du roi fugitif n'tait employ
l que pour mieux dsavouer les soumissions faites aux Gnois. Sur ces
entrefaites le recouvrement d'une taille fut une occasion directe de
rvolte.

Une nouvelle scne s'ouvrit. Un Corse, l'un des chefs exils de
l'insurrection prcdente, pass au service du roi de Sardaigne,
Rivarola, vint dans l'le avec une patente du roi son nouveau matre,
deux cents  trois cents soldats et l'appui des vaisseaux anglais. Cet
migr rentr n'avait pas dout d'avoir pour lui tous les Corses, et de
se faire reconnatre comme le librateur de la patrie, en venant
combattre les Gnois. Il s'en tait vant par avance, et le peu
d'empressement qu'on lui montra pensa faire chouer l'expdition 
laquelle il avait induit les Anglais. Elle se borna pour eux  jeter des
bombes dans Bastia, et  aider Rivarola  s'emparer de cette ville au nom
du roi sarde. Rivarola y assemble alors une consulte: il l'esprait
unanime, elle fut tumultueuse et menaa de devenir sanglante. Une portion
des habitants de cette ville tait accoutume au joug de la rpublique,
dont les autorits y sigeaient. D'autres ne voulaient pas plus du roi
sarde que du snat de Gnes. Aussitt que les Anglais se furent loigns
assez mcontents, on se souleva contre Rivarola, il ne put tenir dans sa
conqute et se rfugia  Saint-Florent. Les Corses restaient donc seuls
matres de Bastia, et leur intention n'tait pas d'y admettre de nouveau
la garnison gnoise qui s'tait retire devant Rivarola. Mais Mari
reparut; on n'osa lui fermer la porte, et bientt il leur persuada qu'ils
ne pouvaient se passer de secours, qu'ils n'en trouveraient qu'en
recourant  la rpublique; et il finit par leur conseiller de lui donner
un gage de leur fidlit, en livrant les fauteurs de Rivarola qu'ils
avaient mis en prison. Cette indigne proposition fut d'abord repousse;
mais on y revint avec tant d'adresse et d'insinuation qu'enfin cinquante-
cinq prisonniers notables passrent de Bastia  la tour de Gnes. Parmi
eux se trouvait Gafforio, l'un des chefs les plus importants. On assure
que ces captifs avaient t remis sous la condition expresse que leur vie
et leur honneur seraient saufs; et nanmoins dix d'entre eux furent
condamns  mort et excuts, ce qui fit une horrible impression chez les
Corses. Gafforio avait t pargn. La crainte de voir tomber l'le aux
mains du roi de Sardaigne avait exaspr l'opinion publique  Gnes. Le
peuple allait criant qu'il fallait prier la France d'envoyer tous ses
vaisseaux au secours de l'le. Le snat n'tait pas en mesure de rien
faire d'utile, et l'on y entendait avec quelque faveur l'avis
d'abandonner la Corse  elle-mme quant  prsent, pour la retrouver  la
paix gnrale, qui ne pouvait manquer de la rendre  ses matres
lgitimes, comme la France et l'Espagne l'avaient garanti.

(1748) Cependant Rivarola entreprit de nouveau d'assiger Bastia, sans
attendre l'assistance des Anglais. Il ne fallait pas de grandes forces
pour l'empcher, et Boufflers, qui tait alors  Gnes, ne put se
rsoudre  voir la rpublique expose  perdre peut-tre l'le entire
faute de quelques centaines d'hommes de renfort. Il prit sur lui
d'envoyer  Bastia un petit dtachement command par M. de Choiseul. A
leur arrive la vieille ville tait dj prise par Rivarola. Cette
poigne de braves en chassa l'ennemi et fit lever le sige. Mais on ne
put poursuivre ce succs ni se risquer en campagne avec si peu de monde.
M. de Choiseul revint  Gnes, o il trouva M. de Richelieu. On apprit
que le roi de Sardaigne prparait une expdition de quatre mille hommes.
Le snat effray eut recours  Richelieu; et cette fois, renonant 
cette politique mticuleuse qui lui faisait tout ensemble solliciter des
secours et rpugner de mettre les armes franaises dans les places
fortes, on supplia le duc d'envoyer en Corse autant de monde que l'tat
des affaires en Italie permettait d'en dtacher. Le duc, flatt
personnellement de cette confiance si nouvelle, se hta d'envoyer des
garnisons pour Calvi, Bonifacio, Ajaccio, Bastia, sous le commandement de
M. de Cursay. La Corse allait devenir l'un des champs de bataille de la
guerre gnrale; heureusement en ce moment mme les prliminaires de la
pais furent signs.

La paix d'Aix-la-Chapelle conservait ou restituait aux Gnois leurs
anciennes possessions; la Corse aussi bien que Final. Les troupes
auxiliaires qui avaient t destines  combattre l'invasion pimontaise,
semblaient n'avoir plus qu' vacuer l'le. Mais si les Franais qui
jusque-l avaient gard les villes les abandonnaient subitement, elles
allaient tomber au pouvoir des Corses, contre l'esprit et la lettre du
trait qui en garantissaient la proprit aux Gnois. Aucune des
puissances ne pouvait se plaindre de quelque prolongation de sjour de
ces garnisons jusqu' ce que la rpublique et pris ses mesures pour les
faire relever par ses propres soldats.

On se trouvait cependant dans une position singulire; la rpublique et
ses partis divers, la cour de France, ses reprsentants  Gnes et ses
gnraux en Corse, les insulaires partags en factions rivales, tous
avaient des vues diffrentes et ngociaient sans concert. A Gnes on
voulait bien que la Corse ft dfendue par des Franais; mais ou
craignait leur appui: on les aurait voulu auxiliaires passifs; on tait
jaloux de leur contact avec les hommes du pays. Les commissaires de la
rpublique, en particulier, dans leur orgueil bless, auraient risqu
toutes choses pour se voir dlivrs d'une tutelle exigeante. Mais les
Gnois recevaient des subsides de la cour de France depuis la rvolution
de 1746. On les avait continus  raison du soulvement des Corses
pendant la guerre; si la France,  la paix, jugeait  propos de retirer
ses troupes, elle trouverait probablement qu'il n'y avait plus de motifs
de fournir plus longtemps de l'argent.

En France le roi ne voulait pas s'arroger la souverainet de la Corse;
aucun motif ne faisait dsirer cette acquisition, car l'on savait que
quant au peuple corse il n'y avait aucun fond  faire sur lui1. Mais on
reconnaissait qu'il ne fallait pas le laisser passer sous un autre
matre. On voulait donc, de bonne foi, que Gnes conservt sa proprit,
et l'on tait dispos  y contribuer, mais cela ne se pouvait qu'en
russissant  mettre d'accord les insulaires et la rpublique sur des
termes quitables; on ne voulait rien faire que de concert avec
l'autorit gnoise, et celle-ci ne savait pas mme ce qu'elle voulait.

Richelieu  Gnes, et aprs lui M. de Chauvelin qui lui succdait dans le
commandement militaire, et qui reut aussi des pouvoirs diplomatiques,
appuyaient avec nergie sur la ncessit d'empcher que quelque puissance
ne vint s'tablir dans l'le, soit par l'abandon des Gnois, soit par la
connivence des Corses. Mieux vaudrait s'en mettre en possession soi-mme,
d'une manire quelconque, disaient-ils, et l'on voit que c'est le parti
qu'ils eussent t enclins  proposer sans la rpugnance manifeste par
la cour. Mais ils avertissaient qu'il tait impossible d'attendre que les
Gnois seuls se dfendissent contre les rebelles: ils insistaient donc
sur l'obligation d'intervenir, de rester en force dans l'le entre les
uns et les autres, d'avoir des places de sret: sans cela on ne pouvait
ni s'acquitter des garanties qu'on avait promises, ni s'assurer contre
une invasion extrieure.

En Corse, le gnral faisait plus que donner des conseils: il n'avait
jamais cess de traiter plus ou moins directement avec les chefs des
Corses, soit pour les porter  la soumission, ou  des arrangements avec
la rpublique, soit pour les affectionner  la France, afin de les
dtourner de chercher des secours ailleurs. M. de Cursay, qui avait pris
un grand empire sur eux, les protgeait ouvertement; chaque jour il avait
des querells  ce sujet avec le commissaire gnois.

Les Corses n'taient nullement presss de voir rembarquer les Franais.
Dans le courant de la guerre, ils n'avaient pas fait difficult de
remettre  ceux-ci les places qu'ils avaient tes aux Gnois. Gafforio,
aprs s'tre mis  la suite de Rivarola, tait rentr. Il avait obtenu
une grande confiance chez M. de Cursay; il avait fait dcider par une
dite qu'il avait dirige, que la nation corse s'en remettrait de son
sort  la dcision du roi de France. Dans une autre assemble tenue par
M. de Cursay (1749), on avait jur sur l'vangile une soumission entire
aux volonts du monarque. Un nouveau rglement fut alors propos. Des
difficults sans fin s'levrent sur son contenu et sur les contre-
projets qu'il fit natre. Le ministre franais, qui voulait en faire une
charte permanente et qui sentait que cela ne pouvait se faire qu' titre
de transaction, exigeait qu'il y et de la part des Corses une
dlibration rgulire d'assentiment. Le snat de Gnes s'y opposait: il
voulait qu'entre la rpublique et ses sujets il y et ordre impos de sa
part et obissance de la leur (1751). M. de Chauvelin, qui s'tait montr
en Corse et qui avait crdit  Gnes, fit convenir enfin que le
rglement, une fois mis d'accord avec le snat, serait communiqu en ses
articles essentiels  l'assemble corse, invite  dclarer son adhsion.
Cela fait, le commissaire gnois publierait le rsultat de cette
convention sous la forme d'un dit spontan de la rpublique. M. de
Cursay tint l'assemble; accoutum  y dicter des ordres, il crut si bien
y avoir reu une adhsion gnrale, qu'on eut peine  l'empcher de
publier le rglement sur-le-champ de sa propre autorit, sans
s'embarrasser de celle de Gnes.

(1752) Le rglement semblait enfin agr par toutes les parties
intresses. Pour le garantir, par un trait nouveau le roi accordait des
subsides pour trois ans. Quant  la dure du sjour des troupes, les
Corses avaient mis le voeu qu'elles occupassent l'Ile pendant dix ans;
les Gnois avaient vu cette demande avec indignation: on se contenta de
stipuler qu' la premire rquisition de Gnes ces forces seraient
retires. En attendant le roi disposait de Calvi comme place de sret:
ce fut la clause  laquelle les Gnois souscrivirent avec le plus de
rpugnance.

Mais de nouveaux incidents fcheux taient survenus. Tantt M. de Cursay,
sans l'aveu du snat, avait publi en son propre nom des dits, mme avec
la commination de la peine de mort. Tantt il faisait, de sa seule
autorit, des excutions militaires contre les villages qui ne se
soumettaient pas au rglement. Ses soldats gardaient la place de Saint-
Florent conjointement avec une troupe gnoise: tout  coup celle-ci en
fut expulse. M. de Cursay s'en excusait en disant qu'il n'avait rien
ordonn que d'accord avec le Corse Gafforio, et que seulement ses ordres
avaient t maladroitement excuts. Saint-Florent tait une de ces
villes que les insurgs avaient prises et remises aux Franais. Ils les
redemandaient  ceux-ci: mais suivant le trait d'Aix-la-Chapelle, c'est
aux Gnois qu'elles appartenaient, et le gouvernement franais ne pouvait
les rendre qu' eux. Pour l'empcher, les Corses se prparaient  les
bloquer au moment o les Franais en sortiraient; et  Saint-Florent
c'tait par avance que Gafforio avait pris des mesures pour qu'il ne s'y
trouvt pas de garnison gnoise toute porte2.

Quoi qu'il en soit, le malheureux rglement, si pniblement mnag, fut
rejet de toute part. Il fut impossible de s'en promettre l'excution. La
rpublique profita de cette occasion pour renouveler ses objections
contre les concessions qu'on lui avait arraches. Lass de tant de
contrarits, irrit d'ailleurs de ce que, sur un ordre maladroit du
commissaire gnral, un dtachement gnois avait os croiser la
baonnette contre des officiers suprieurs franais, le roi fit dclarer
 la rpublique qu'il la dliait des engagements qu'elle venait de
contracter par le trait rcent. En effet, l'instrument en fut renvoy de
Gnes  Versailles pour que les signatures en fussent biffes et les
sceaux rompus3. Le roi, de sa grce, maintenait les subsides, mais il
retirait ses troupes. Le snat accepta avec reconnaissance l'argent, la
renonciation au trait, au rglement, et demanda la prompte vacuation;
elle eut lieu. Rien ne prouve mieux qu' cette poque encore la France
tait loin d'tre dcide  s'approprier la Corse. Elle cessait mme,
malgr de nombreux avertissements, de se prcautionner contre la
concurrence ou l'intrusion de quelque autre puissance.

Ainsi, pour la seconde fois, les Gnois et les Corses se trouvaient seuls
en face les uns des autres. A mesure que les Franais quittaient une
place, il s'y glissait un dtachement de Gnois venus par mer le long du
rivage, car l'intrieur, les communications par terre leur taient
dsormais ferms. On avait plusieurs fois compar leur possession 
celles des premiers colons qui s'tablirent sur les rivages dcouverts en
Amrique; occupant le bord de la mer, mais resserrs sur les derrires
par les naturels sauvages. Cette comparaison tait plus juste que jamais.
La rpublique avait multipli les invitations  la soumission,  la
concorde. Loin d'y dfrer, les chefs s'taient runis pour s'engager par
serment  n'entendre  aucun trait. Le gouvernement de Gnes n'en
rsolut pas moins de tenter un genre de guerre qu'il croyait bien
entendre, et auquel on eut toujours confiance dans ce pays. Il s'occupa 
diviser ses ennemis et  corrompre les principaux  prix d'argent. Les
semences de jalousie ne manquaient pas entre eux; les haines de familles
et de factions taient toujours prtes  revivre. Gnes s'attacha  les
cultiver. Gafforio, devenu le principal personnage de la Corse, fut
assassin dans une embuscade (1753). On prtendit que ses meurtriers
s'taient rfugis  Gnes, mais rien ne prouve que la rpublique et
accept ce moyen sinistre de se dlivrer d'un adversaire.

La place ne resta pas vacante. Pascal Paoli vint la remplir (1755). Son
pre, le vieux Hyacinthe, dans sa retraite  Naples, n'avait pas lev
ses fils pour rester trangers  la cause de la patrie. L'un, Clment, y
avait dj fait connatre son nom. Plus d'clat et d'influence taient
rservs  Pascal. Il n'avait que vingt-deux ans; il n'tait que
lieutenant au service de Naples, quand il se prsenta. Il apportait pour
le service de sa nation du patriotisme, du talent, de la bravoure, et
pour lui-mme de l'ambition et une profonde souplesse politique. C'est 
l'affranchissement de son pays qu'il se vouait; c'est du pouvoir qu'il
venait chercher. Le gouvernement lui fut dfr  vie, et il s'employa
tout entier  faire la guerre aux Gnois; il soutint la lutte longtemps;
et il domina la Corse non sans trouver autour de lui des envieux, des
ennemis et des tratres.

On lui avait donn d'abord des adjoints. Matra, l'un d'eux, fut de bonne
heure jaloux de l'autorit de Paoli; dj peut-tre vendu aux Gnois, il
dbaucha quelques soldats et tenta de renverser son chef. Mais, dclar
tratre  la patrie, il fut vaincu et il perdit la vie.

Paoli tait en force. Les mercenaires enrls au hasard par les Gnois
dsertaient pour passer de son ct. S'il n'avait manqu d'artillerie,
difficilement les places lui auraient rsist. On souponnait que des
secours d'argent lui arrivaient d'Angleterre. Dans toute sa carrire on
l'a toujours considr comme protg par les Anglais. Il le fut
ouvertement  certaines poques; et cependant il entretenait d'intimes
relations avec la France.

(1756) Les hostilits maritimes qui commencrent la guerre de sept ans
avaient clat. Avec les intelligences en Corse qu'on supposait aux
Anglais, la France ne pouvait pas souffrir que cette le restt sans
dfense. C'tait pour que les Gnois la fissent garder que le roi avait
accord les subsides, il exigeait que la rpublique levt des troupes
pour les y employer. Le roi voulut aussi savoir en quel tat se
trouvaient les fortifications de l'le, et il y expdia des ingnieurs,
mission dont les Gnois s'offensrent. Ils montrrent aussi une
rpugnance plus qu'ordinaire quand on leur offrit d'envoyer des troupes
de France, puisqu'ils n'en avaient point eux-mmes. Ils savaient
cependant que Paoli, dans une assemble nationale, avait annonc la venue
d'une escadre anglaise, et s'tait vant que dans un mois il ne resterait
plus un seul Gnois sur le sol de la Corse. On n'en rpondit pas moins 
la France que rien ne pressait, et qu'au besoin ce serait  l'apparition
des Anglais qu'on rclamerait l'envoi des forces franaises. Le roi,
irrit, fit dclarer  la rpublique que, si elle ne se htait pas de
demander des troupes, ce serait lui, cette fois, qui prendrait
l'initiative des mesures, et qu'il exigeait qu'elle dclart
catgoriquement si elle y donnait son consentement, ou si elle pensait 
le refuser. La ngociation qui suivit cette dclaration, et qui aboutit 
un de ces traits phmres de secours en hommes, de subsides avidement
recherchs et de rserves dfiantes contre la protection franaise, cette
ngociation fut plus pnible que jamais. Le trait conclu ne fut ratifi
 Gnes qu'aprs neuf sances de dlibration du petit conseil. La
rpublique obtint des secours considrables; les troupes ne devaient que
dfendre l'le contre les attaques intrieures; garder Calvi, Ajaccio et
Saint-Florent, ne rien traiter avec les rebelles, ne pas leur donner
accs dans les villes de garnison. Les Gnois voulaient mme que ces
garnisons fussent mi-parties, mais la France s'y refusa.

Suivie  Gnes la ngociation n'aurait pu finir: mais la rpublique avait
 Paris un charg d'affaires nomm Sorba, de qui ce trait et ceux qui le
suivirent furent l'ouvrage. Il avait gagn la confiance des ministres du
roi, et certes, ses matres avaient  se louer de son savoir-faire. Il
tait d'une famille si rcemment crite au livre d'or, que l'on avait
dout si la cour de France, accoutume  se voir dputer des Doria, des
Pallavicini, des Lomellini, se contenterait d'un nom obscur; ou plutt la
vanit gnoise avait eu quelque scrupule d'tre si modestement
reprsente. Le pre de Sorba avait t  Paris simple secrtaire de la
lgation gnoise. Mais par cela mme le fils, lev en France, s'tait
form aux habitudes du pays. Il connaissait les hommes, la manire de
traiter, et assez bien les intrts rciproques pour trouver le point o
l'on pouvait arriver  les concilier tous, y compris ceux des
susceptibilits nationales. Nous travaillons avec Sorba, crit le
ministre des affaires trangres, et j'espre que nous russirons.
C'est ainsi que la dernire affaire fut mene  bien.

M. de Castries avait conduit des troupes en Corse. Paoli dclara qu'il
les voyait avec plaisir. Il avait  remettre l'ordre dans un pays livr
de toute part aux violences: la prsence des Franais concourait au mme
but. M. de Vaux succda  M. de Castries; il fut moins heureux dans ses
rapports avec les Corses. Dans quelques rencontres il y eut du sang de
vers: Paoli se hta de rtablir la bonne harmonie. Celle qui aurait d
subsister entre les Franais et les Gnois ne fut pas mieux entretenue
que par le pass. L'antipathie se faisait sentir  chaque incident. M. de
Vaux prtendait lever pour l'arme franaise un rgiment de cavalerie
corse. Les Corses insoumis n'avaient qu' se parer des cocardes
franaises pour tre librement admis dans les villes de garnison (1757).
Dans une occasion o l'on s'attendait  tre attaqu par une escadre
anglaise, le gnral avait assembl les habitants de la province voisine
pour savoir s'il pouvait compter sur eux. C'taient l autant de griefs
pour les autorits gnoises. En France on se lassait de ces querelles
interminables. Les Anglais n'avaient pas paru. Le secours n'avait pas
servi. On se demandait si, peu considrables comme taient les forces,
elles suffiraient contre un dbarquement srieusement tent sous le canon
d'une escadre. On avait besoin de soldats sur le continent, o la guerre
tait malheureuse. Le roi rappela ses troupes: la rpublique se formalisa
de n'en pas avoir t assez rgulirement avertie. Au fond, les subsides
cessaient, et c'tait l le grand sujet de plaintes.

Dans l'intervalle, Paoli avait eu de nouveau  combattre l'attaque d'un
frre de Matra. Celui-ci prouva le mme sort que son an. Nous verrons
reparatre un rejeton de cette famille ennemie. Chacune de ces tentatives
rprimes ajoutait  l'influence et affermissait le pouvoir du gnral
suprme. Les assembles, les dites dlibraient d'aprs ses vues, et
dcidaient suivant ses volonts. Mais ce dictateur redoutable savait
l'art de voiler sa domination et de se faire obir de es compatriotes, en
ne leur montrant jamais que l'intrt de la libert et de l'indpendance
nationale. On peut citer en tmoignage de son habilet, l'adresse avec
laquelle, en veillant le zle et les scrupules du pape, il procura de la
part de la cour de Rome une reconnaissance implicite  la nationalit
corse, blessure profonde faite  la rpublique qui voulait qu'on ne vt
dans les insulaires insurgs que des sujets en rvolte. Quelques siges
piscopaux dans l'le avaient pour titulaires des Gnois qui n'avaient
pas os rsider au milieu de l'insurrection, Paoli les somma de revenir 
leur poste, et, sur leur refus, il dnona au saint-pre l'abandon o les
pasteurs laissaient leurs troupeaux, en le priant de remdier  un si
grand abus. Le pape envoya en Corse un visiteur apostolique, avec pouvoir
de vrifier le mal et d'y appliquer la correction. Gnes s'offensa
extrmement de cette dmarche faite sur ses terres sans son aveu, et  la
rquisition d'un rebelle. La rpublique, par des proclamations, dfendit
de donner accs au visiteur, et de souffrir qu'il exert aucune fonction
de son ministre; le pape, par un bref, cassa les proclamations de Gnes;
le snat fit lacrer l'affiche du bref, et cette querelle se poursuivit
avec tant de violence que l'on s'attendait  voir jeter l'interdit sur
les Gnois. Elle ne finit pas, mais  grand peine elle fut adoucie et en
quelque sorte suspendue par l'intermdiaire du roi de France. Paoli, de
son ct, saisit le temporel des vques absents. A son tour le peuple
s'alarma de voir porter la main sur les biens de l'glise. Le dictateur
rpondit  ces murmures, que si l'autel doit nourrir ses ministres, le
bien du ministre qui ne sert pas l'autel appartient aux pauvres.

(1761) A cette poque, la rpublique eut pour doge Augustin Lomelin4, qui
avait t ci-devant son envoy  Paris, et qui y avait vcu galement
recherch par la bonne compagnie, par nos philosophes et par les hommes
d'tat. Il aimait la France, mais il tait avant tout citoyen de son
pays. Il tait un de ceux qui, non par intrt, ou par engagement de
faction, mais par conscience, sentaient que s'il tait difficile de
conserver la Corse, cet antique hritage des temps les plus glorieux,
elle ne devait pas tre abandonne sans faire des efforts pour la garder,
et qu'elle ne saurait tre vendue sans honte. Dcid contre ce dernier
parti, il pensait qu'il fallait tout faire, n'pargner ni concessions ni
sacrifices pour rester en possession. On assure que son dessein aurait
t d'amalgamer les deux peuples; d'admettre les Corses notables aux
honneurs du livre d'or; d'ouvrir aux plus distingus les portes du
conseil et du snat. Si telle tait la fin qu'il envisageait pour
l'avenir, il est probable qu'il ne disait pas tout haut sa pense
entire; il se serait trouv seul  la soutenir au milieu des prjugs
les plus contraires. Mais du moins il voulait qu'au lieu d'opprimer et de
mpriser, on joignt  la fermet, la justice au fond, et les procds
conciliants. On demandait au gouvernement franais (car on le savait en
correspondance suivie avec Paoli) de ne pas laisser aux Corses sur les
desseins de la France, des illusions qui contrarieraient l'effet des
offres bienveillantes que les Gnois entendaient leur faire. Sorba
crivait au duc de Choiseul; Il ne nous faut ni argent ni troupes. Nous
avons les meilleures intentions et la meilleure morale; nous voulons
rendre les Corses heureux; mais il faut qu'ils sachent que la France a
dclar mille fois qu'il convient  ses intrts que la Corse soit 
perptuit la proprit des Gnois.

Lomelin fit dcider qu'on se bornerait dans l'le  dfendre les places
qu'on occupait. En proposant d'admettre les Corses  une ngociation, et
en comptant (il faut l'avouer) sur de l'argent  rpandre, il se flatta
un moment de russir. On pensait avoir gagn plusieurs personnages
considrables; on faisait offrir  Paoli le titre de gnral  vie des
troupes corses, et le doge le croyait dispos ou  accepter ou 
s'loigner de l'le. Pour se donner les moyens de suivre un pareil plan,
on avait fait voter  Gnes un emprunt considrable.

(1762) On se mprenait trangement sur les dispositions de Paoli. Il
assembla ses Corses, il leur annona qu'ils taient recherchs par la
rpublique pour une paix  ngocier, dont les conditions pouvaient tre
avantageuses; c'tait  eux de voir quelle confiance ils pourraient
prendre  ces invitations pacifiques. Une acclamation unanime servit de
rponse: Guerre et libert! Sur ce voeu le gnral fit rendre un
dcret qui dfendait, sous peine de la vie, d'entrer en aucun pour-parler
avec les Gnois. Des commissaires de la rpublique taient arrivs avec
une grosse somme d'argent  distribuer  ceux qui voudraient se laisser
sduire. La somme et les commissaires retournrent  Gnes. Aprs
quelques tentatives on reconnut qu'il n'y avait rien  faire, et qu'il
fallait rserver ces moyens pour un autre temps.

Il y eut alors  Gnes un grand dchanement contre Lomelin, qui s'tait
ainsi tromp dans ses esprances patriotiques et librales. Ses ennemis
dclamrent contre lui. La dpense, l'emprunt, les impts dont il avait
fallu l'accompagner lui furent amrement reprochs. Il semblait vouloir
tenter encore la force pour dernier moyen; il proposait, dit-on, de
demander  l'Espagne un corps considrable de soldats. La rpublique ne
voulut plus se livrer  de nouveaux frais. Le gouvernement franais, en
louant le patriotisme dsintress du doge, regretta l'illusion dont il
s'tait laiss surprendre, et avertit que l'inutile emploi de la violence
pour regagner une soumission dj perdue serait un crime.

Cependant aprs Lomelin, le snat ne put rsister aux imprudentes
suggestions de quelques Corses qui se vantrent de renverser la puissance
de Paoli. Pour y parvenir, on pratiqua le neveu de l'ancien Matra; on lui
remit des fonds, on lui confia des patentes pour lever des troupes dans
l'le au nom de la rpublique. Ce fut encore de l'argent perdu. On
pouvait susciter quelques hommes mcontents jaloux du dictateur: mais
aucun d'eux n'et voulu, pour marcher contre lui, se mettre sous les
tendards des Gnois. Paoli se dfit de tout ce qui lui tait oppos. De
plus en plus il marcha droit  son but. Dans une grande assemble, le
peuple corse, par un acte solennel, proclama son indpendance; il dclara
qu'il ne reconnaissait plus aucun lien subsistant entre lui et la
rpublique de Gnes. Paoli notifia  la France et aux autres puissances
trangres ces rsolutions en forme de manifeste. Successivement il
complta l'organisation nationale en toutes ses parties, reprsentation,
lgislation, pouvoir judiciaire, administration, instruction publique. Il
fit dcrter jusqu' l'tablissement d'une universit. C'est  cette
poque qu'il avait fait proposer  J. J. Rousseau de devenir le
lgislateur des Corses. Il l'avait press de venir au milieu d'eux,
inspirer une constitution politique, et, chose remarquable, il insinuait
au philosophe d'embrasser la religion catholique pour s'acqurir plus
entire la confiance des peuples5. Jean-Jacques demanda qu'on ne lui
reparlt jamais de cette dernire proposition: mais on voit aussi par ses
lettres que sur les notes qu'on lui avait fournies, il tait effray de
l'trange distance qu'il trouvait entre les ides corses et les principes
du Contrat social. On s'organisa sans lui.

Les Gnois semblaient n'avoir plus d'illusions  se faire, et de toute
partie bruit courut qu'ils allaient se dfaire de la Corse. Mais chez
eux, au conseil, trois partis encore se disputaient le terrain. Les plus
vieux voulaient les choses dans leur tat actuel; garder les villes
maritimes et attendre, sans plus s'occuper du reste de l'le. Les jeunes
ne voulaient renoncer  rien, et demandaient encore l'emploi de la force
pour ramener les rebelles  l'ancienne sujtion. Ceux qui voulaient la
vente ou l'change de cette possession onreuse, formaient un tiers
parti, et il grossissait tous les jours. Mais il se partageait lui-mme
sur les moyens; les uns espraient quelque change; l'archiduc Lopold,
devenu grand-duc de Toscane, pouvait en fournir l'occasion, et cette ide
plaisait essentiellement aux partisans impriaux. Les autres rprouvaient
ce projet, prvoyant que ce serait la ruine du commerce de Gnes au
profit de celui de Livourne.

Mais, pour vendre une proprit, il faut en tre encore matre, il ne
faut pas s'exposer  attendre qu'elle soit enleve par la force, et Paoli
attaquait ou bloquait les places. La rpublique tait avertie par ses
agents qu'incessamment tout serait perdu si elle n'envoyait des renforts
pour garder ce qui restait. Force fut de recourir de nouveau  la France.
Elle venait de terminer la malheureuse guerre de sept ans, elle pouvait
disposer de quelques troupes. Sorba en demandait encore une fois un corps
pour conserver, rduire et pacifier l'le. Mais dans cette occasion la
cour commena  en croire ceux des gnraux et des fonctionnaires qui
depuis longtemps reprsentaient la ncessit de prendre un pied ferme en
Corse, et le peu de convenance de ces secours prts et retirs si
souvent. On leva d'abord des objections contre les termes de la demande
des Gnois, on ne voulait plus se charger de rduire; on favoriserait une
pacification, mais on ne s'y obligeait point. On ne s'engagerait qu'
garder les villes qu'on aurait en dpt; et surtout la France prtendait
obtenir au moins une place de sret qui deviendrait sa proprit
perptuelle. On se rcriait  Gnes contre ces exigences. Cependant  son
tour le roi balanait: oblig de faire dans son arme une rforme
considrable, il doutait qu'il lui convnt de dtacher les troupes qu'on
lui demandait. Mais ses ministres lui firent considrer que s'il
refusait, le parti antifranais dans le gouvernement de Gnes s'en ferait
une arme pour cder la Corse  d'autres, au prjudice de la France. D'une
part, cette hsitation avait effray les Gnois et les rendait plus
souples. Sorba employa toute son adresse dans cette occasion, et enfin un
nouveau trait fut conclu (1764)6, beaucoup plus explicite que les
prcdents. Le roi faisait passer en Corse un corps de trois mille
hommes qui prendrait en dpt pendant quatre ans trois villes maritimes
sur les cinq que les Gnois tenaient encore. Ces forces ne devaient
nullement faire la guerre. Leur seule affaire tait la garde et la
conservation des places. Les garnisons gnoises devaient en tre
retires; sous aucun prtexte il ne pourrait y rester un seul militaire
gnois. Les chefs franais n'avaient ni ordre  recevoir de la
rpublique, ni compte  lui rendre. Dans ces villes qui leur taient
confies ils exeraient la police et la juridiction militaire.  cela
prs, les Gnois y restaient en possession de leur souverainet intacte
avec l'exercice du gouvernement civil, ecclsiastique et municipal. Ils
pouvaient publier des dits pour rappeler les Corses  l'obissance; mais
les officiers franais, afin qu'ils pussent contribuer au rtablissement
de l'ordre et de la tranquillit, taient autoriss  entretenir tel
commerce qu'ils jugeraient  propos avec les habitants de l'le entire
sans distinction. Seulement ils taient chargs de faire entendre  ceux-
ci l'intrt que le roi prendrait  une pacification de laquelle
dpendait le bonheur rciproque du souverain et des sujets. Les subsides
stipuls dans les traits prcdents taient totalement supprims. Un
article secret promettait qu'en temps de guerre, les troupes franaises
respecteraient en Corse la neutralit de la rpublique.

Ce trait mettait dans les mains et  la discrtion du roi de France la
meilleure partie de ce que les Gnois possdaient encore dans la Corse et
lui assurait une influence prpondrante sur toute l'le. Peut-tre on se
flattait  Gnes d'y conserver une sorte d'empire indivis; ou pour se
consoler des sacrifices faits, on se fiait sur ce qu'ils n'taient
stipuls que pour quatre annes; mais il tait sensible que si la Corse
devait tre cde, il n'y avait plus d'autre acqureur possible que celui
qui la retenait entre ses mains. La France, de son ct, acqurait la
certitude que si les Gnois pouvaient tre maintenus dans l'le, ce ne
saurait plus tre que par son concours: s'ils devaient en sortir, les
Franais taient tout ports pour recueillir leur hritage.

Mais il ne suffisait pas de prendre des prcautions  Gnes. Les Corses
pouvaient prtendre disposer de leur le; ils pouvaient y introduire
d'autres protecteurs: il tait ncessaire de s'assurer de leurs
dispositions. Il fallait savoir si en allant exercer chez eux une espce
de neutralit arme, on aurait  compter sur leur confiance ou sur leur
opposition. Ce soin avait empch de fermer l'oreille aux avances, aux
ouvertures de Paoli. Celui-ci savait qu'il ne pouvait se dlivrer des
Gnois sans s'entendre avec les Franais. Il sentait aussi que quand mme
les Corses expulseraient leurs oppresseurs, la nation aurait peine  se
soutenir isole. Or la puissance la plus en situation de prter son appui
tait la France. Il l'avait donc recherche depuis plusieurs annes; il
avait envoy des missaires au duc de Choiseul. Des mmoires de lui
faisaient envisager comme immanquable et prochaine la chute de la
domination gnoise sur la Corse, et offraient  Louis XV le protectorat
du pays. Des correspondances suivies eurent lieu. Un ngociateur secret
que la cour avait envoy7 vint  Paris apporter de la part de Paoli le
projet d'un trait8 entam avant la dernire proposition de Gnes, et au
moment o la rpublique avait demand des secours.

Suivant le projet, Paoli se chargeait de chasser les Gnois, aussi
demandait-il d'abord qu'on lui prtt quatre canons. La nation corse
reconnaissait le roi de France pour son protecteur, lui demandait de la
regarder d'un oeil paternel comme il regardait ses autres sujets. On
livrerait au roi pour sa garantie des otages et une ville  son choix.
Les Corses ne se spareraient de la France ni en guerre ni en paix; en
tout temps le roi y exercerait le recrutement volontaire comme dans ses
autres tats. En temps de paix il rglerait le nombre des troupes que la
Corse entretiendrait pour se garder. Il accorderait seulement, pendant
quatre ans, un subside annuel de quatre cent mille francs pour lever deux
rgiments; pass ce temps, un rgiment suffirait, et le subside serait
rduit de moiti.

C'tait l ce qui avait t ngoci et ce qui, rsum en articles, tait
propos  la cour de France au moment o elle avait promis de fournir des
troupes aux Gnois. On trouva l'engagement pris envers la rpublique trop
avanc pour le rompre, mais on en retarda l'excution jusqu' ce qu'on
et pu avertir Paoli de cet accord et que l'on connt ses intentions en
consquence.

La rponse de Paoli fut contenue dans une simple note sans signature9.
Tout devait, quant  prsent, rester tellement secret que s'il s'en
rpandait le moindre bruit, la France se rservait le droit de tout
dsavouer, jusqu' la mission de son ngociateur. On annonait qu'on se
trouvait prsentement oblig  envoyer en Corse six bataillons et un
rgiment de troupes lgres, mais en aucune manire pour y faire la
guerre. Ces forces avaient uniquement  garder les places dsignes sans
pouvoir tre commandes contre les mcontents (et ce nom envers les
Corses remplaait celui de rebelles). On demandait  Paoli de bien faire
connatre cette neutralit  ses compatriotes, afin qu'ils
n'entreprissent rien contre les places tenues par les Franais, ceux-ci
ne les empchant pas  leur tour d'attaquer les Gnois partout ailleurs.
Quant aux articles proposs, on les acceptait pour servir de base  un
trait, en temps opportun, puisque le moment n'tait pas venu
d'abandonner cet accord  la publicit. On ne faisait objection qu'
l'une des mesures proposes; on pensait que les Corses si belliqueux et
si nombreux n'avaient pas besoin de rgiments solds: mais on ne leur en
donnerait pas moins les subsides qu'ils dsiraient; ils s'en serviraient
pour complter l'organisation de leur pays.

Paoli tmoigna beaucoup de regret sur ce prt de troupes accord aux
ennemis de sa nation. Il en prvoyait de mauvais effets. Le sjour des
Gnois dans l'le serait donc prolong; il fallait prendre ses mesures en
consquence. Il demandait que le subside ft doubl. Il demandait surtout
qu'on lui donnt connaissance du trait fait avec Gnes et de ses
articles secrets.

La convention avait eu lieu aux conditions indiques. Sorba avait
inutilement insist pour en faire rayer la clause qui excluait les
militaires gnois des places assignes aux Franais. Les troupes du roi
dbarqurent sous les ordres de M. de Marboeuf.

Une assemble gnrale des Corses, tenue  cette occasion, arrta qu'on
n'attaquerait ni les Franais, ni leurs villes de garnison: mais que les
postes voisins de ces places seraient gards avec la plus grande
vigilance. Une police spciale veillait  l'excution de l'ordre qui
prohibait la communication des particuliers avec les troupes trangres.
Si les officiers franais demandaient des passe-ports pour l'intrieur,
il appartiendrait au gnral Paoli seul de les donner, et il rendrait
compte  la premire assemble des motifs pour lesquels il avait jug 
propos de les dlivrer. S'il parvenait des propositions de paix ou de
transaction, elles ne seraient reues qu'aprs que les conditions
prliminaires demandes par la nation ds 1736 auraient t consenties et
excutes: c'est--dire, que la nationalit des Corses serait reconnue,
qu'ils ne traiteraient jamais avec les Gnois, sinon sous la garantie
d'une des grandes puissances.

Une assemble postrieure dclara que Paoli avait rendu un compte fidle
de ses relations avec la France, que sa conduite tait approuve, et
qu'il tait invit  continuer  entretenir la bonne harmonie. Elle se
maintint, et les Franais eurent toute libert d'aller s'approvisionner
aux marchs du littoral et de l'intrieur.

(1765) Les Gnois ne se flattaient pas que trois mille auxiliaires
terminassent leurs embarras en Corse; et ils s'avisrent de solliciter un
nouveau renfort. On leur avait rpondu que cela ne pourrait se faire sans
exiger quelque compensation nouvelle. On leur demanda la cession d'une
place forte  perptuit. Ils se rduisirent ds lors  demander que le
gnral franais employt son influence  mnager une pacification
permanente.

(1766) Convaincus, enfin, qu'il n'y avait nulle esprance qu'aucune
mdiation pt amener rien de pareil, ils se bornrent  solliciter la
prorogation du terme auquel les troupes franaises devaient se retirer.
Des quatre annes pour lesquelles avait t stipule l'occupation, la
moiti tait dj coule. Mais on leur dclara que le roi ne ferait pas
continuer un service onreux sans de nouvelles conditions. Ils ne tinrent
pas compte de cette insinuation; et comme ils n'offraient rien, on leur
notifia qu' l'expiration de la quatrime anne, les troupes seraient
retires.

Quelle que ft la sincrit de la dclaration, elle causa un trouble
extrme; Gnes se convainquit enfin que son royaume de Corse lui
chappait. Le voile tomba tout  fait, et l'on sentit mme que le sjour
prolong de quelques garnisons franaises n'aurait t qu'une garantie
insuffisante d'une telle proprit. Paoli avait fortifi de nouvelles
places; dans les villes o les Gnois tenaient encore, les habitants, qui
jusque-l avaient gard une apparence de soumission, venaient d'envoyer
leurs dputs  l'assemble gnrale. L'union nationale tait complte.
En Ligurie mme on commenait  la reconnatre en dpit du snat: les
Gnois navigateurs des deux rivires acceptaient des passe-ports de Paoli
pour la sauvegarde de leurs expditions commerciales (1767). Enfin les
Corses attaqurent l'le de Caprara, cette annexe de leur le; la
garnison gnoise fut force de capituler et d'en rendre la citadelle. Ce
dernier vnement fut dcisif  Gnes pour l'opinion. On se vit dans
l'alternative ou d'abandonner la Corse  des sujets rvolts, ou de la
faire accepter par la France. On fit connatre  Versailles la
disposition o l'on tait d'entrer dans un trait plus conforme que les
prcdents  la gloire du roi et  la sret de la rpublique; et, en
s'en rapportant  la pntration du ministre, on demandait qu'elles
seraient  ce sujet les intentions de la France.

Des commentaires suivirent cette ouverture significative, mais un peu
vague. La rpublique consentait  laisser les Corses  une entire
indpendance de son pouvoir, pourvu qu'elle n'et ni de concessions 
leur faire directement, ni  reconnatre formellement leur libert. C'est
au roi seul qu'elle remettrait eux et leurs villes, et le roi en
disposerait  sa volont. Suivant une autre proposition, le roi, en
affranchissant les Corses, devait retenir pour lui-mme certaines villes,
ainsi qu'il en conviendrait avec les Gnois. Les Corses ne pourraient
faire par eux-mmes ni paix ni guerre. Ils seraient assujettis  un
tribut, qui tournerait en indemnit pour la rpublique. Le roi en
fixerait la quotit.

Sorba, de son ct, produisait un autre plan pour dissimuler la cession
pure et simple ou la vente. Sa teneur paraissait bizarre, et cependant
nous verrons qu'on finit par l'adopter.

De Versailles on rpondit  Gnes que l'offre de cder la Corse tait
neuve; qu'elle avait besoin d'tre faite directement, officiellement, et
qu'on ne saurait la considrer que lorsque la rpublique l'aurait
formule telle qu'elle l'entendait. Le snat annona un mmoire sur cette
affaire; mais il ne le donnait pas. On supposait qu'il ne voulait que
gagner du temps; la bonne foi de ceux qui avaient fait l'offre passa pour
trs-suspecte; et le roi fit savoir  Gnes que si l'on voulait laisser
tomber cette affaire, la France n'y aurait pas regret.

Mais  Gnes, on avait appris que Buttafuoco, l'ami, le confident de
Paoli, celui qui avait correspondu pour lui avec J. -J. Rousseau, tait 
Paris; et, avant de savoir ce qu'il y allait faire, on ne voulait pas
livrer le dernier mot de la rpublique.

Quand Paoli avait appris que les Gnois taient enfin dtermins 
renoncer  leur souverainet prtendue, press de dlivrer d'eux sa
patrie, il s'tait ml de faciliter les accords: il avait offert de
sauver le dcorum de la rpublique, c'tait son expression; il aurait
consenti que Gnes retint un titre de seigneurie sur Bonifacio, cette
ville essentiellement gnoise depuis si longtemps. Les Corses la
possderaient comme les autres villes, mais ils l'accepteraient en fief;
et, sous ce prtexte, Gnes obtiendrait une redevance de cinquante mille
livres, tandis qu'on tablissait que la rpublique ne tirait de la Corse
qu'environ trente-six mille livres.

Quel tait le fond de la pense de cet homme aussi fin que puissant?
Cette nationalit  laquelle il avait tant travaill, croyait-il la
conserver, sous l'appui d'un simple protectorat de la couronne de France?
ou savait-il qu'elle allait se confondre dans la vaste nationalit
franaise? La suite des vnements pourrait faire douter qu'il et
accept la dernire consquence. Mais cette question n'appartient pas 
l'histoire de Gnes. Paoli avait jusque-l coopr aux desseins de la
France. Dans le mme temps il recherchait des appuis en Angleterre. Il
mditait des constitutions, et un jour,  la sortie de la sance de
l'assemble gnrale, conduisant les dputs dans une salle qui leur
tait inconnue, il leva un rideau et ils virent un trne clatant.
Voil, leur dit-il, la premire marque de l'indpendance nationale, mais
que ce trne ne vous effraye pas; personne n'y montera que les Gnois
n'aient t chasss de tous les lieux de la Corse o ils sont encore.

Aprs des contestations sans fin on avait arrt  Gnes les termes d'une
offre authentique  faire  la France. Pour y parvenir, il avait fallu
faire dcider que la cession, n'tant que l'excution d'une rsolution
prcdemment vote, passerait  la majorit des deux tiers des voix du
petit conseil, tandis que, comme mesure nouvelle, elle et exig
l'assentiment des quatre cinquimes qu'on n'aurait pu runir. Sorba,
prsentant en France la proposition officielle, demanda essentiellement
que la France consentt  recevoir les Corses comme des sujets, de la
main et par la volont de leurs souverains lgitimes, tellement qu'ils ne
pussent jamais former une nation indpendante. Une somme convenable
serait paye  la rpublique. Ses tats de terre ferme lui seraient
garantis par le roi  perptuit. L'le de Caprara lui serait restitue.
Enfin, on demandait que la maison de Saint-George conservt le privilge
de fournir le sel dans l'le.

Mais bientt le snat vit arriver de Paris un autre projet qu'il reut
avec une joie extrme; car, pour ceux qui se complaisaient aux
subtilits, on ne pouvait inventer rien de mieux, dans la pense de
sauver par l'expression la honte d'une transaction assez misrable. La
rpublique n'abandonnait pas la Corse; elle reconnaissait seulement qu'
l'expiration imminente des quatre annes pendant lesquelles ses villes
devaient rester en dpt, elle ne saurait les reprendre sans augmenter
les troubles et les calamits. Elle consentait donc que le roi les ft
occuper ainsi que les autres places, tours et postes, ncessaires  la
sret des armes de sa majest. C'est en ces termes dtourns qu'on
stipule la cession de l'le entire. Le roi prendra le tout en
nantissement des dpenses qu'il aurait  faire pour l'occupation et la
conservation du pays. Si par la suite, l'intrieur se soumet  la
domination du roi, cet intrieur sera sujet aux mmes conditions. Sur le
tout l'exercice de la domination franaise sera entire et absolu. Mais,
nanmoins, ce ne sera entre les mains du roi qu'un gage qu'il gardera
jusqu' ce que la rpublique lui en demande la restitution, aprs lui
avoir rembours la dpense. Par cette raison on dclare que la
souverainet acquise au roi ne l'autorise pas  disposer de la Corse en
faveur d'un tiers. C'est bien l le droit civil, on ne peut disposer de
ce qu'on a reu en gage. Par un acte spar le roi s'engageait  payer
aux Gnois, pendant dix ans, deux cent mille francs par an, sous prtexte
de certains arrrages qui leur revenaient. En un mot, la rpublique
vendait la Corse au prix de deux millions de francs, sous la forme d'un
contrat de nantissement ou d'une cession  rmr, en style de notaire.
On ne craignait pas en France que les Gnois vinssent faire des offres
relles pour les loyaux cots et redemander son gage. On ne prit pas la
peine de fixer un terme  cette facult; du moins il ne se trouve point
de trace d'article secret qui y pourvoie; mais, au contraire, les Gnois
avaient soin de faire dclarer dans l'instrument, que, malgr la facult
qu'ils se rservaient d'acquitter les dpenses pour rentrer en
possession, ces dpenses ne constitueraient jamais une dette qu'on pt
les obliger  payer en leur offrant la restitution de la Corse10.

On se demande comment une rdaction si extraordinaire est sortie, non de
Gnes, mais du cabinet de France, dont ces stipulations de lgistes
portent si peu l'empreinte Nous ne pensons pas qu'on prtendit dissimuler
aux yeux des puissances rivales une acquisition de cette nature au moyen
d'un bail emphytotique. Ce n'est qu' l'amour-propre gnois que
pouvaient convenir ces nonciations drisoires. Aussi est-il probable
qu'elles sont dues  Sorba. Elles ressemblent  celles qu'il avait dj
proposes. Il avait gagn en France crdit et confiance personnellement.
A Gnes, dans les derniers temps, les affaires de Corse avaient t
concentres dans les mains d'un nouveau secrtaire d'tat, habile en
intrigues, homme de ressources et trs-vers dans les subtilits du
palais. Ces deux hommes s'taient sans doute entendus, et, par la
condescendance du ministre franais, ils avaient servi le got de leurs
matres plus qu'on ne l'avait su d'abord imaginer. Mais si ces finesses
diplomatiques furent destines  faire croire au peuple de Gnes qu'il ne
perdait pas son royaume, qu'on le confiait  la France pour y rtablir
l'ordre, comme autrefois le snat s'en dchargeait sur la banque de
Saint-George, le but fut manqu. Ce peuple vaniteux, marchand et malin,
murmura d'un march peu honorable, le jugea  la manire mercantile, et
en railla les ngociateurs et les courtiers11.

Au bruit de la cession, Bonifacio, la ville la plus gnoise de la Corse,
fit entendre des regrets; mais Ajaccio alluma des feux de joie. De
nouvelles troupes franaises arrivrent; et les btiments qui les
dbarquaient, remportrent  Gnes les fonctionnaires et les soldats de
la rpublique. Tout dans l'le fut fini pour elle. L'anne d'aprs
(1769), la France notifia aux puissances que la Corse entire tait
passe sous ses lois.

J'ai puis tout ce que cette le avait  fournir  l'histoire de Gnes;
et c'est aussi le dernier vnement de cette histoire, jusqu' ces grands
jours o un Corse (les Gnois l'auraient-ils pu croire?), devenant
l'arbitre unique de tant de destines plus importantes, le fut aussi des
dernires vicissitudes de la leur. Dominateur de l'Italie, il n'eut qu'
souffler sur leur gouvernement pour le dissoudre. Plus tard, de son champ
de victoire de Marengo, il chassa de Gnes les Autrichiens qu'on y avait
revus comme en 1746. Empereur des Franais, il supprima l'ancienne
nationalit des Gnois, et l'absorba dans son glorieux empire. Hlas!
grce  ses revers, c'est au profit d'un autre qu'il l'avait abolie,
cette nationalit; au profit du voisin qu'ils avaient si longtemps ha et
brav.

Je dirai, pour finir, quelque chose de ces derniers temps. Aprs avoir
cherch d'poque en poque les meilleurs guides, je puis bien ajouter 
cette longue histoire la simple notice de ce dont j'ai t le tmoin
oculaire.


CHAPITRE VI.
Dernires annes de la rpublique.

Au moment o se prparait la rvolution franaise, qui devait changer la
face de l'Europe, Gnes, dans sa dcadence politique, recueillait avec
scurit les fruits d'un commerce florissant1. Le commerce y tait la
grande affaire publique et prive; c'tait la vie propre de cette
population industrieuse et conome. Les ressources qui avaient ferm les
plaies de 1746 avaient continu  rpandre leur salutaire influence. Le
gouvernement, sans proccupations ambitieuses, veillait  carter les
obstacles et laissait faire. Peu dpenser, il se contentait d'une
fiscalit modre. La banque de Saint-George tait le centre de toute la
circulation qui donnait le mouvement et l'activit  la richesse
pcuniaire. Si la banque se bornait  l'office de dpositaire sans prter
son crdit, c'tait pour laisser le profit du prteur aux puissants
capitalistes du pays, avides de placements et d'escomptes. La principale
sollicitude des maisons de l'antique noblesse s'appliquait  ne pas
laisser oisifs les capitaux que reformaient sans cesse leurs revenus
accumuls. Quelques nobles importants ne ddaignaient pas les titres de
banquiers et de ngociants. Toute la bourgeoisie riche tait commerante:
les tablissements sculaires se perptuaient de pre en fils, et chaque
jour il en surgissait de nouveaux pour les hommes que le travail et
l'pargne faisaient parvenir de la mdiocrit  l'aisance, et de
l'aisance  la fortune. Enfin, on voyait affluer des Anglais, des
Franais, des Suisses, colonie intelligente, qui rendait plus familires
les relations avec tous les pays commerants.

L'esprit des lois tait favorable  ces rapports2, nous l'avons dj
remarqu. Sous des rglements peu exigeants, rendus presque inaperus par
une sage tolrance, ce rgime tait sensiblement celui de la libert.
Cadix, Lisbonne expdiaient sans cesse  Gnes les prcieuses denres de
leurs colonies d'Amrique. De nombreux Gnois rpandus en Espagne et en
Portugal taient en quelque sorte les courtiers de ces relations fondes
sur l'assurance des dbouchs, et d'abord sur les avances d'argent qui ne
manquaient jamais sur d'aussi bons gages. Gnes avait, en ce genre, des
avantages particuliers. Les ports de Venise et de Trieste sont bien
placs pour le commerce du Levant, mais au fond de leur golfe ils ne
peuvent aussi bien attirer les vaisseaux de l'Ocan. Livourne a son
march resserr entre l'Apennin et les Alpes. Gnes, plus opulente en
capitaux que toutes ces villes, et matresse d'un passage ouvert entre la
mer et les plaines lombardes, savait en tirer grand parti. On n'y tait
pas seulement facteur pour autrui, mais ce mtier mme offrait l'occasion
favorable pour y mler la spculation et l'entreprise.

La marine avait chang; les galres mmes avaient disparu. Il en restait
au gouvernement trois ou quatre qui composaient tout le simulacre de sa
puissance maritime, comme deux ou trois misrables rgiments allemands ou
corses formaient tout l'appareil de ses forces de terre. Mais les ports
et les rades abondaient en beaux navires de toute espce, parfaitement
construits et quips3. Nul riverain de la Mditerrane ne naviguait avec
autant d'habilet, de promptitude et d'conomie. Reu dans les tats
ottomans, dans la mer Noire, en gypte,  Maroc, craint des autres
Barbaresques, le pavillon gnois tait estim de la Crime  Gibraltar,
et il n'tait pas inconnu sur l'Ocan.

La somme des fortunes anciennes et modernes tait telle  Gnes, que ce
grand commerce ne pouvait l'puiser. Il restait assez d'argent pour
l'employer dans les dettes publiques de tous les tats de l'Europe. Les
diverses couronnes y faisaient frquemment ouvrir4 des emprunts spciaux.
Tous ces crdits n'taient pas sans prils, et l'abb Terray avait fait
voir quelle chance courent les cranciers des tats5. Mais tel tait pour
les nobles capitalistes le besoin de placer leur argent, qu'ils
comparaient ces emplois hasards, rendant cinq pour cent environ, aux
prts  la grosse aventure maritime, o, pour gagner un fort intrt, le
prteur assume les risques de la mer, et o ce qui chappe au naufrage
paye pour ce qui prit.

(1789) Grce  cette proccupation universelle, les premires dissidences
d'opinions ou plutt d'inclinations qui se montraient  Gnes quand notre
rvolution clata, furent entre ceux qui attendaient d'un gouvernement
parlementaire la suppression du fameux dficit et le vote assur des
fonds pour l'exact payement de la dette, et ceux qui pressentaient, en
cranciers alarms, la guerre et le bouleversement des finances dans
toute tentative d'innovations politiques. Les vnements ne donnrent que
trop raison  ceux-ci. Le papier-monnaie, la consolidation de la dette,
dtruisirent un grand nombre de crances et ruinrent les anciens
rapports. Cependant il s'en forma de nouveaux: le commerce, repouss de
la France par le maximum et par la terreur, se tourna ailleurs. Gnes en
prit sa part. Quand notre malheureux pays, puis de toutes choses, eut 
demander  l'extrieur jusqu' ses subsistances, les magasins de la
Ligurie y pourvurent. Ces hardis marins se faisaient  la fois vendeurs,
voituriers et assureurs, et se signalaient en bravant les croisires
ennemies avec autant de profit que de courage.

Mais, indpendamment des intrts, il s'agitait en France des questions
trop brlantes pour ne pas veiller partout des sympathies et des
oppositions. Le retentissement du nom de libert s'tait fait entendre 
Gnes comme ailleurs, et y avait fait des amis  la cause de la
rvolution. Plusieurs, il est vrai, s'en dtachaient  mesure que les
excs l'avaient dshonore; mais pour en grossir le nombre, il ne
manquait pas de recrues dans ce vulgaire qui se laisse payer de
dclamations et qui croit  la vertu des modernes Brutus. Des hommes plus
hardis osaient mme applaudir de loin aux mesures de la terreur; ils
semblaient tudier avec envie et esprance ces atroces modles.

Le gouvernement observait en silence, et ne pensait d'abord qu' viter
de se commettre avec la France en accueillant les migrs. Mais
l'abolition de la noblesse chez nous, la haine qu'on y vouait au nom
d'aristocrate, faisait plir la noble aristocratie matresse de Gnes.
Les atteintes portes au clerg franais vinrent scandaliser les
consciences. Enfin, il existait, comme de tout temps, parmi les chefs de
l'tat, des familles adonnes, sinon vendues,  la cour de Vienne. Tous
ces lments fournirent parmi les gouvernants un parti aussi ardent que
nombreux, contre la contagion que le vent de la France menaait de
rpandre.

(1792) Cependant cette faction ne dominait pas sans contradicteurs dans
les conseils publics. Lorsque la guerre fut dclare, l'Autriche et le
roi de Sardaigne sollicitaient l'accession de la rpublique avec une
insistance qui n'tait pas exempte de menaces. On leur rpondit que le
gouvernement n'avait rien plus  coeur que de s'attirer la faveur de sa
majest impriale; qu'il aimait  se voir dans les bonnes grces du roi
sarde; que, d'autre part, les intrts commerciaux ne permettaient pas
d'interrompre les relations avec la France; que la rpublique resterait
neutre, et qu'elle armerait pour garder la neutralit sur son territoire.

Cette rponse assez digne avait t en quelque manire arrache aprs de
longues et orageuses discussions. Comment fut-elle soutenue? La dpense
qu'exigrent quelques faibles dmonstrations suffit d'abord pour
constater aux yeux du public la pnurie de l'tat et l'incapacit
administrative de ceux qui le rgissaient (1793). Bientt une division
anglaise entre dans le port de Gnes, en vertu et sous les conditions de
la neutralit. Sous la mme foi, la frgate franaise la Modeste tait 
l'ancre. Les Anglais vont droit  elle, l'abordent  l'improviste et s'en
emparent violemment sous les batteries mmes du mle, qui restent
silencieuses. Puis, ils sjournent tranquillement, repartent enlevant
leur proie, tandis que le snat prolongeait ses dlibrations sur cette
violation de sa neutralit et du droit des gens.

Loin que la cour de Londres s'en excuse, un envoy vient, en son nom,
sommer la rpublique de rompre avec la France. Il s'avise de donner
quarante-huit heures pour satisfaire  son injonction, comme s'il et eu
une force imposante pour se faire obir. Cette fois l'indignation
universelle du peuple passionn donna la loi au gouvernement et touffa
les dissidences; les quarante-huit heures s'coulrent: l'Anglais partit,
et le ridicule l'accompagna.

(1794) Une croisire de deux frgates dans le golfe, charge d'carter du
port de Gnes les navires du commerce, fut la seule hostilit qui suivt
les menaces; et au bout de quelque temps l'Angleterre ayant dclar
qu'elle levait son blocus, cette indulgence affecte donna plus
d'embarras que la rigueur n'avait fait de mal. Les Franais prtendirent
qu'on s'tait accommod  Gnes avec les Anglais, qu'on avait sacrifi la
rparation qui devait tre exige d'eux et qui tait due  la France pour
le guet-apens exerc sur la Modeste. Ds lors il tait loisible aux
Franais d'en prendre sur les Gnois la satisfaction qu'on avait bien
voulu ajourner. Cette prtention reproduite devint un prtexte permanent
et commode de se dispenser de tout respect pour la neutralit6.

L'occasion en devint imminente: aprs de longs efforts les Franais
taient parvenus sur les crtes des monts qui s'tendent de Nice  Gnes,
et qui servent de limite entre la Ligurie et le Pimont. Les Autrichiens
s'taient posts au-devant d'eux, et de jour en jour des escarmouches ou
des mouvements plus srieux devaient pousser les uns sur les autres sans
gard pour les limites gnoises. L'arme franaise continuant  s'avancer
jusque sur des cimes qui, pendant sur la mer, voient de loin la ville de
Gnes et approchent de Savone, leurs ennemis, pour leur fermer le
passage, demandrent  occuper la citadelle de cette dernire ville. Ils
n'obtinrent pas leur demande du snat; mais ils ne balancrent pas 
prendre position sur le territoire de Gnes. Les Franais, joignant ce
grief aux prcdents, s'autorisrent de l'exemple. A la suite de quelques
succs o ils avaient repouss l'ennemi, ils occuprent la ville de
Savone. Ils laissrent  sa neutralit la citadelle, et elle n'inquita
pas leur tablissement.

(1796) Aprs ces mouvements que les consquences du 8 thermidor et les
vnements de la dernire priode de la Convention nationale firent
traner en longueur et mlrent de vicissitudes, arriva enfin le jeune
gnral Bonaparte, et s'ouvrit l'immortelle campagne de 1796. Toujours
sous le prtexte de l'ancienne querelle de la Modeste, une avant-garde
fut pousse de Savone jusqu' deux lieues de Gnes. On ne doutait pas que
l'arme entire ne la suivt pour oprer contre la ville. Aussitt le
gnral en chef Beaulieu en personne amne le corps principal des forces
autrichiennes, descend des montagnes sur Gnes, et dfile le long des
murs de la place pour aller combattre ces redoutables Franais. Ceux
qu'il rencontre se replient devant lui, il les poursuit avec prcaution;
et tandis qu'il les cherche au bord de la mer, Napolon a dj franchi
les crtes, couru sur le versant oppos, dfait les autres corps
autrichiens  Montenotte,  Millesimo,  Dgo; les plaines lombardes lui
sont ouvertes; bientt le Pimont a subi sa loi. La rpublique de Gnes
cessa ds lors d'tre le thtre de la guerre, mais elle devint l'tape
et le magasin militaire des Franais. Ils s'y tablirent partout o ils
voulurent, l'enceinte de la ville excepte. Ils s'y comportrent
gnralement en amis, quelquefois un peu exigeants. Ils l'taient surtout
pour le gouvernement, qu'ils mprisaient. Les particuliers
s'accommodaient assez bien, sinon de ce que l'hospitalit cotait, du
moins des habitudes franches et joviales de leurs htes.

Ce contact perptuel, l'clat des armes franaises, l'illusion
rpublicaine qui les accompagnait, taient devenus une propagande
naturelle. Dans Gnes quelques hommes mcontents avaient dj fait un
retour sur eux-mmes. Ils trouvaient qu'il y avait quelque chose 
refaire  leur rpublique, et que maintenant les tentatives de rforme
auraient de puissants auxiliaires.

Ce n'tait pas le peuple chez qui s'levaient ces vellits, il tait
satisfait et vain de ce nom de rpublique si vieux chez eux, emprunt
depuis si peu de temps par la France; il restait aveuglment dvou au
gouvernement qui le flattait. La bourgeoisie tait mdiocrement
affectionne, mais elle n'aurait os conspirer; elle et craint d'allumer
la guerre des pauvres contre les riches. Quelques jeunes nobles d'opinion
librale, d'inclination franaise7, conurent les premiers la pense, non
pas,  ce qu'il semble, de bouleverser le pays, mais de revendiquer leur
droit  l'galit entre les nobles, avec l'ambition et l'esprance
d'enlever  l'oligarchie rgnante la domination exclusive qu'elle
exerait au gr de l'obscurantisme de ses vieux prjugs.

A ct de cette petite faction s'levaient des lments de dmagogie
encourags par une singulire imprudence. Longtemps la police
inquisitoriale s'tait employe pour supprimer toute manifestation qui
pt inoculer les germes rvolutionnaires. Mais  l'poque o les Anglais,
non contents d'avoir pris la Modeste, bloquaient et menaaient, le
gouvernement, qui avait si mal su leur rsister, crut politique de leur
faire peur de l'opinion populaire. On laissa un libre cours aux
affections franaises. La jeunesse, voyant que le frein tait relch,
poussa la dmonstration jusqu' l'extravagance8. On entonna publiquement
ces chants franais, qui, hlas!  cette poque encore en France
accompagnaient les meilleurs citoyens  l'chafaud. On vit l'tourderie
ignorante se dcorer du simulacre de l'odieux bonnet rouge comme d'une
croix d'honneur. L'autorit embarrasse ne savait plus comment retenir le
torrent auquel elle avait maladroitement ouvert le passage. Tout tait
ridicule, mais tout devenait prilleux. La boutique d'un apothicaire,
rendez-vous d'oisifs et de nouvellistes, comme elles le sont toutes 
Gnes, tait le rceptacle de ces hommes exalts. Des insenss de la plus
mince bourgeoisie faisaient le fond permanent de la runion, quelques
hommes tars et perdus de dettes en taient les meneurs ostensibles. S'il
y avait des associs plus considrables, peu de personnages notables s'y
laissaient apercevoir. L, on copiait les formes, les harangues
patriotiques de nos clubs; on y parlait hautement, mais en termes vagues,
d'une rvolution ligurienne.

Il est probable que les jeunes novateurs de la noblesse caressaient cette
runion plbienne, pour s'en appuyer au besoin. Mais l'esprit de libert
radicale qui y rgnait n'et pas convenu  leur ambition. Quoi qu'il en
soit, les trames que ces nobles, de leur ct, avaient commenc  ourdir
furent dcouvertes, du moins au gouvernement; car aprs une longue
procdure secrte, on ne mit pas le public dans la moindre confidence de
leur dlit. Une sentence ambigu termina l'affaire. Elle assignait 
quelques-uns pour punition la prison prventive qu'ils avaient soufferte:
d'autres furent loigns ou s'exilrent. L'un d'eux, qui par avance
s'tait mis en sret, tait recommand par l'envoy de la rpublique
franaise en ces termes: C'est un noble qui s'ennuie d'tre pauvre.

Ce procs laissa les conseils de la rpublique toujours plus diviss, 
cause des liens de famille ou d'alliance qui attachaient aux accuss un
grand nombre de personnages importants. Tels taient la confusion et le
dcouragement, que personne ne voulait plus tre doge9. Une rigoureuse
surveillance s'tait porte sur les affids du pharmacien. Le zle de
ceux qui frquentaient cette officine de la libert en redoubla; et,
comme il arrive souvent, une runion  peu prs insignifiante devint une
socit organise, capable de rsolutions violentes. Quelles
correspondances s'y tablirent? quels encouragements, quelles intrigues
y parvinrent? On ne sait: mais le 17 avril 1797, Napolon victorieux,
matre de la haute Italie, signait la paix  Loben; le 2 mai, il
dclarait la guerre  la rpublique de Venise; le 12, elle tait
dissoute: le 22, le gouvernement de Gnes tait dtruit.

Une simple rixe produisit un attroupement; des enfants perdus forcrent
un corps de garde; on y prit quelques fusils, et cela devint une grande
meute. On courut de poste en poste, on les emporta tous. On dchana les
galriens au nom sacr de la libert. Le peuple tonn laissa passer
d'abord ces bandes effrnes, leurs tambours, leurs invitations 
l'galit et  la libert. Le gouvernement surpris se cantonna au palais;
il rassembla ses forces disperses. Elles auraient t insuffisantes
contre l'insurrection pour laquelle recrutait l'espoir du pillage. Mais
des missaires furent mis en campagne; le clerg fit circuler les appels
aux fidles; on rclama l'assistance de ce bas peuple toujours mnag par
ses matres. On fit retentir l'ancien cri de guerre de 1746: Vive Marie!
Le corps nombreux des charbonniers fut arm le premier, et ds qu'il se
montra l'meute fut abandonne par tous les hommes des classes
populaires. Elle fut refoule, poursuivie; au bout de vingt-quatre heures
les chefs taient morts, prisonniers ou en fuite. Le champ de bataille
tait rest au gouvernement.

 la premire nouvelle de cet vnement, Napolon crivait au directoire:
Le parti qui se disait patriote  Gnes, s'est extrmement mal conduit.
Il a, par ses sottises et ses inconsquences, donn gain de cause aux
aristocrates. Si les patriotes avaient voulu tre quinze jours
tranquilles, l'aristocratie tait perdue et mourait d'elle-mme10. On
peut croire, d'aprs cette lettre, que le gnral n'avait pas pouss 
l'insurrection, qu'il n'avait pas eu besoin de l'oeuvre de ces tourdis,
et qu'il et mieux aim faire du snat gnois ce qu'il venait de faire du
vnitien. On voit dans tous les cas ce qu'il voulait obtenir dans quinze
jours; et il prit soin d'arriver aux mmes rsultats sans un plus long
terme. Il fit marcher des troupes pour aller rtablir dans Gnes l'ordre
troubl. On entendit ce que cela signifiait: le gouvernement, tout
vainqueur qu'il tait, donna sa dmission, brla ses insignes; la
rpublique d'Andr Doria, le rgime de 1576 furent dtruits, et firent
place  la rpublique ligurienne une et indivisible. La noblesse fut
abolie.

On eut d'abord un gouvernement provisoire. On appela pour le composer
quelques nobles respectables pour tous les partis, quelques citoyens
distingus par un amour sage de la libert et de l'ordre, enfin quelques
membres de cette minorit noble qui avait inquit l'ancien snat. Cette
organisation russit mal. Il se trouva dans ce corps plus de probit que
de talent, et plus de talent que de caractre. On crut devoir y affecter
un grand respect pour le peuple souverain; et ce peuple souverain fut
bientt une poigne de brouillons parmi lesquels on signala des voleurs.
Le club de ces mmes patriotes dont Napolon venait d'apprcier
l'inconsquence et la sottise, intimida, croisa le gouvernement, s'ameuta
contre quelques-uns de ses membres. Le public n'accorda aucune confiance.
Les nobles, vexs dans leurs personnes et indignement pressurs dans
leurs biens, opposrent des rsistances de toute espce. Le peuple
regrettait  haute voix ses anciens matres; les artisans, leur riche
clientle. Le fanatisme armait souvent les campagnes. On avait tout 
crer et l'on n'avait su que dtruire. Le commerce, priv de scurit,
avait fui. On manquait d'argent; on avait sacrifi  la popularit les
revenus principaux de l'ancienne finance.

Ce provisoire fut long; car on ne pouvait s'accorder sur la constitution
 faire; mille insinuations, mille artifices taient employs pour
engager la rpublique ligurienne  se fondre dans la rpublique
cisalpine. Peut-tre aurait-on mieux fait d'embrasser ce parti. Mais
l'amour de la nationalit gnoise tait une plante trop vivace, et il
fallait une autre force pour la draciner (1798). La Ligurie resta donc
isole, et l'on eut un directoire, deux conseils et jusqu' un risible
institut; tout fut taill sur le patron franais, mais ce n'taient que
jeux d'enfants. Le vritable mobile tait la volont franaise, et
cependant l'ombre de pouvoir qu'elle laissait aux Gnois tait disput
entre eux avec toute la violence qu'inspirerait l'objet de la plus haute
ambition. Un reprsentant du peuple assassina un de ses collgues en
sortant d'une sance du corps lgislatif et prit  son tour par la main
du bourreau. Inhabiles au bien, ceux qui gouvernaient taient souvent
assez forts pour faire le mal. Il y eut une justice rvolutionnaire et du
sang rpandu. Heureusement que les fureurs empruntes  la France de 1793
taient trop vieillies en 1797 pour n'tre pas mousses, et que ceux qui
les copiaient taient encore timides; d'autant plus misrables dans leur
lchet, ils n'osrent pas sacrifier des victimes considrables, et ils
tournrent leur rage contre de pauvres prtres de campagne, instruments
passifs de rsistance. Mais quand ils purent mettre la main sur les biens
des nobles, il n'y eut ni timidit ni rserve. On imposa des amendes, on
pilla le mobilier. Les fureurs dgotantes de la dmagogie accompagnaient
ces violences et rendaient ces grands patriotes11 aussi ridicules
qu'odieux. Quelques hommes estimables furent,  chaque phase du rgime,
condamns  siger dans ce gouvernement sans dignit, sans autorit, sans
indpendance: car un tuteur tranger exigeait une docilit sans rserve
et des sacrifices sans mesure. Le voisinage des troupes, les malheurs de
la guerre, obligrent de mettre la main sur toutes les proprits; on
recourut aux emprunts forcs levs militairement; probablement alors les
caisses de Saint-George se vidrent12. Les ministres de ces oprations
violentes furent souvent taxs de les avoir aggraves  leur profit.

(1799) Napolon tait en gypte. La guerre avait recommenc. Les Russes
mmes foulaient le sol de l'Italie. La plaine de Novi, les rivires de
Gnes taient devenues des champs de bataille souvent funestes aux
Franais. On avait besoin de toutes choses; les subsistances mmes
devenaient rares; la mer tait ferme par les Anglais; les ennemis
interceptaient les passages de la Lombardie; la France n'accordait aucun
secours, mme pour nourrir ses soldats.

C'est en cet tat de misre que la ville se voyait investie par les
armes autrichiennes et troitement bloque par les escadres anglaises.
On se battait tous les jours  la vue de ses murailles; et peu  peu les
Franais, qui en dfendaient les approches, cdaient du terrain.
Cependant un grand vnement ranima l'espoir (1800). Napolon revint; il
tait maintenant le chef unique de la rpublique franaise, comme on
appelait encore son royaume. Le salut commun tait sans doute dans sa
main puissante, et l'Italie ne devait pas prir sous ses yeux. Cependant
la ville de Gnes tait serre de prs. Massna et ses braves la
dfendaient avec un courage hroque et une constance inbranlable. Mais
la famine y rgnait. On faisait de brillantes sorties et l'on ramenait
des colonnes de prisonniers, c'est--dire de nouvelles bouches  nourrir.
Les bombes anglaises troublaient le sommeil de chaque nuit, et les
secours ne paraissaient pas. Le blocus tait si hermtique qu'il ne
passait pas la moindre nouvelle de la marche des Franais. Le monde sait
aprs quels combats et quelles extrmits souffertes, Massna rendit la
ville par la plus honorable capitulation *. Mais peu de jours aprs, on
apprit comment sa longue rsistance avait favoris la marche hardie de
Napolon. Marengo rendt libre la ville de Gnes, redonna la paix  la
contre, et mit fin aux spoliations dont les ennemis commenaient 
affliger la cit et le port.

Il fallut, aprs cela, se donner un nouveau gouvernement ou plutt le
recevoir des mains du glorieux librateur du pays. Sous ses auspices il y
eut de meilleurs choix; mais le dsordre et le dvergondage, mais les
embarras d'un petit pays ruin attach au sort d'un tout-puissant voisin,
les jalousies locales et les rsistances abondrent toujours. Les
intrigues redoublrent quand Napolon voulut oprer la runion de la
rpublique  son empire (1805). Ce fut une grande violence qu'eut  se
faire cet esprit gnois si amoureux de l'indpendance qu'il appelait la
libert. Mais huit ans de dsordres, l'impossibilit de s'accorder au
dedans, l'clat de l'empereur et de l'empire, aussi la persuasion qu'on
rsisterait en vain, tout cela amena une sorte de rsignation. Cependant
le systme continental et les lois de la douane franaise imposs  Gnes
taient aussi inconciliables avec le commerce du pays13 que la
conscription pour le service de terre y tait antipathique. Toutefois,
une administration rgulire, quoique ses leons parussent coteuses, des
lois claires observes et impartiales, des institutions, une justice, la
rpression des crimes tablissant la scurit, modifiaient peu  peu les
rsistances. Les nobles reprenaient leur influence comme grands
propritaires, et retrouvaient la considration due  leurs noms
illustres. Ils apprciaient ces avantages, et d'autant plus, que rien ne
les empchait de satisfaire en mme temps leur rancune en dclamant
contre celui qui leur avait rendu ces biens. Les mres taient tonnes
d'tre devenues tutrices de leurs enfants; les frres cadets de partager
avec leurs ans; les soeurs de n'tre pas absolument dshrites: toutes
choses jusque-l inoues  Gnes; aussi blessaient-elles les prjugs,
mais elles attachaient ceux  qui elles faisaient justice14.

(1810-1814) Cette exprience d'une fusion difficile n'et pas le temps de
s'accomplir. Napolon alla du Kremlin  l'le d'Elbe. L'empire fut
dmembr. Les Gnois montrrent d'autant plus de joie de se dbarrasser
des liens franais, qu'ils furent flatts un moment de reprendre et de
conserver leur nationalit rpublicaine. Soit par une ruse politique
anglaise, soit par une bonne volont hasarde de l'amiral qui s'tait
fait leur tuteur, ils crurent avoir  refaire leur rpublique; ils
s'amusrent encore une fois  l'oeuvre de leur future constitution.

(1815) Le congrs de Vienne adjugea le duch de Gnes au roi de
Sardaigne, de Chypre et de Jrusalem **.

Il n'y eut plus, il n'y a plus de rpublique de Gnes. Cette plante
vivace dont nous parlions tout  l'heure est-elle morte ou seulement
brise? La racine repoussera-t-elle un jour?

Mon histoire est finie, et si elle devait avoir un nouveau chapitre, ce
n'est pas  moi qu'il serait donn de l'crire.

 Sed fatis incerta feror, si Jupiter unam
 Esse velit Tyriis urbem, Trojaque profectis,
 Miscerive probet populos, aut foedera jungi.
 AENEID., lib. 4.



 * Nous croyons faire plaisir aux lecteurs de M. Vincens en donnant, a la
fin de son travail, cette pice historique.

De toutes les conventions militaires faites pendant les guerres de la
rpublique, celle qui remit provisoirement Gnes entre les mains des
Autrichiens peut tre regarde comme la plus honorable. Elle n'a d'gale
que dans la capitulation qui termina le fameux sige d'Ancne par le
brave gnral Monnier (6 dcembre 1799). Aussi fit-elle  Massna, selon
l'expression de l'empereur, autant de gloire que le gain d'une bataille.
On pourrait ajouter que cette convention fut digne de couronner les
quarante-quatre jours de combat et d'hrosme qui immortalisrent les
dfenseurs de Gnes.

Nous donnerons en mme temps l'acte qui restitua cette place aux
Franais dix-huit jours aprs l'vacuation de Massna.(F. W.)


** Nous avons ajout  la fin de l'ouvrage les Articles sur les tats de
Gnes in Acte du Congrs de Vienne du 9 juin 1815 contenant l'acte
intitul Conditions qui doivent servir de bases  la runion des tats de
Gnes  ceux de Sa Majest Sarde. (E.N.)




APPENDICE.


NGOCIATION pour l'vacuation de Gnes par l'aile droite de l'arme
franaise, entre le vice-amiral lord Keith, commandant en chef la flotte
anglaise, le lieutenant gnral baron d'Ott, commandant le blocus, et le
gnral en chef franais Massna.

ARTICLE PREMIER. - L'aile droite de l'arme franaise, charge de la
dfense de Gnes, le gnral en chef et son tat-major, sortiront avec
armes et bagages pour aller rejoindre le centre de l'arme.
Rponse. - L'aile droite charge de la dfense de Gnes, sortira au
nombre de huit mille cent dix hommes, et prendra la route de terre pour
aller par Nice en France; le reste sera transport par mer  Antibes.
L'amiral Keith s'engage  faire fournir  cette troupe la subsistance en
biscuit sur le pied de la troupe anglaise... Par contre, tous les
prisonniers autrichiens faits dans la rivire de Gnes par l'arme de
Massna, dans la prsente anne, seront rendus en masse en compensation;
se trouvent excepts ceux dj changs au terme d' prsent. Au surplus,
l'article premier sera excut en entier.

II. - Tout ce qui appartient  ladite aile droite, comme artillerie et
munitions en tout genre, sera transport par la flotte anglaise  Antibes
ou au golfe de Juan.

Rponse. - Accord.

III. - Les convalescents et ceux qui ne sont pas en tat de marcher,
seront transports par mer jusqu' Antibes et nourris ainsi qu'il est dit
dans l'article 1er.

Rponse. - Ils seront transports par la flotte anglaise et nourris.

IV. - Les soldats franais, rests dans les hpitaux de Gnes, y seront
traits comme les Autrichiens;  mesure qu'ils seront en tat de sortir,
ils seront transports ainsi qu'il est dit dans l'article III.

Rponse. -Accord.

V.- La ville de Gnes, ainsi que son port, seront dclars neutres; la
ligne qui dtermine sa neutralit sera fixe par les parties
contractantes.

Rponse. - Cet article roulant sur des objets purement politiques, il
n'est pas au pouvoir des gnraux des troupes allies d'y donner un
assentiment quelconque. Cependant, les soussigns sont autoriss 
dclarer que sa majest l'empereur, s'tant dtermine  accorder aux
habitants gnois son auguste protection, la ville de Gnes peut tre
assure que tous les tablissements provisoires que les circonstances
exigeront, n'auront d'autre but que la flicit et la tranquillit
publique.

VI. - L'indpendance du peuple ligurien sera respecte; aucune puissance,
actuellement en guerre avec la rpublique ligurienne, ne pourra oprer
aucun changement dans son gouvernement.

Rponse. - Comme  l'article prcdent.

VII. - Aucun Ligurien ayant exerc ou exerant encore des fonctions
publiques ne pourra tre recherch pour ses opinions politiques.
Rponse. - Personne ne sera molest pour ses opinions ni pour avoir pris
part au gouvernement prcdant l'poque actuelle.

Les perturbateurs du repos public aprs l'entre des Autrichiens dans
Gnes, seront punis conformment aux lois.

VIII. - Il sera libre aux Franais, Gnois et aux Italiens domicilis ou
rfugis  Gnes de se retirer avec ce qui leur appartient, soit argent,
marchandises, meubles ou tels autres effets, soit par la voie de mer ou
par celle de terre, partout o ils le jugeront convenable. Il leur sera
dlivr  cet effet des passe-ports, lesquels seront valables pour six
mois.

Rponse. -Accord.

IX. - Les habitants de la ville de Gnes seront libres de communiquer
avec les deux rivires, et de continuer de commercer librement.

Rponse. - Accord, d'aprs la rponse  l'article V.

X.-Aucun paysan arm ne pourra entrer ni individuellement ni en corps 
Gnes.

Rponse. -Accord.

XI. - La population de Gnes sera approvisionne dans le plus court
dlai.

Rponse. - Accord.

XII.- Les mouvements de l'vacuation de la troupe franaise, qui doivent
avoir lieu conformment  l'article premier, seront rgls dans la
journe, entre les chefs de l'tat-major des armes respectives.

Rponse. - Accord.

XIII.-Le gnral autrichien commandant  Gnes, accordera toutes les
gardes ou escortes ncessaires pour la sret des embarcations des effets
appartenant  l'arme franaise.

Rponse. - Accord.

XIV.- Il sera laiss un commissaire franais pour le soin des blesss et
malades, et surveiller leur vacuation. Il sera nomm un autre
commissaire des guerres pour assurer, recevoir et distribuer les
subsistances de la troupe franaise, soit  Gnes, soit en marche.

Rponse. - Accord.

XV. - Le gnral Massna enverra en Pimont ou partout ailleurs un
officier au gnral Bonaparte, pour le prvenir de l'vacuation de Gnes.
Il lui sera fourni passe-port et sauvegarde.

Rponse. - Accord.

XVI.- Les officiers de tous grades de l'arme du gnral en chef Massna,
faits prisonniers de guerre depuis le commencement des hostilits de la
prsente anne, rentreront en France sur parole, et ne pourront servir
qu'aprs leur change.

Rponse. - Accord.

ARTICLES ADDITIONNELS.

La porte de la Lanterne, o se trouve le pont-levis et l'entre du port,
seront remis  un dtachement de troupes autrichiennes et  deux
vaisseaux anglais, aujourd'hui 4 juin  deux heures aprs-midi.
Immdiatement aprs la signature, il sera donn des otages de part et
d'autre.

L'artillerie, les munitions, plans et autres effets militaires
appartenant  la ville de Gnes et son territoire, seront remis
fidlement par les commissaires franais aux commissaires des annes
allies.

Fait double sur le pont de Congliano, le 4 juin 1800.

Sign: le baron D'OTT, lieutenant gnral;
    KEITH, vice-amiral.
    MASSENA, gnral en chef de l'arme d'Italie.



ARTICLES PRLIMINAIRES proposs par M. le comte de Hohenzollern,
lieutenant gnral, au lieutenant gnral Suchet, pour l'excution de la
convention passe respectivement entre les gnraux en chef des deux
armes autrichienne et franaise en Italie.

ARTICLE PREMIER. - La ligne des avant-postes du ct du Ponent, s'tendra
de l'embouchure de la Polcevera jusqu'au confluent de la Secca, et
rencontrera ladite rivire et la Sadicella jusqu'aux crtes des
montagnes. Les rives droites seront occupes par les Franais et les
rives gauches par les Autrichiens.

II. - Personne, tant  la ville qu' la campagne, ne sera vex pour
opinion ou avoir port les armes ou servi dans le gouvernement imprial.

Rponse. -Cela est dj accord dans l'article XIII de la convention
passe entre les gnraux en chef Berthier et Mlas, la 26 prairial ou 15
juin dernier1.

III. -Les malades non vacus le 24, pourront l'tre sans difficult, et,
en consquence, la flottille impriale pourra jusque-l rester dans le
port de Gnes.

Rponse. - Ce qui est relatif  l'excution de cet article doit tre
rgl par les commissaires franais et autrichiens, nomms par l'article
XII de la convention mentionne  l'article prcdent.
On est persuad que l'vacuation des malades autrichiens, mme aprs le
dlai port par cette convention pour la remise des places, ne sera point
un objet de litige.

IV. -La communication pour Savone sera libre par terre.

Rponse. - Cette communication sera libre comme elle le sera rciproquement
 travers tous les autres postes franais ou autrichiens.

V- Jusqu' ce moment, personne de l'arme franaise ne pourra passer les
avant-postes pour venir  Gnes, sans que M. le comte de Hohenzollern en
soit prvenu.

Rponse. - Convenu.

VI. - M. le comte de Hohenzollern avertit M. le gnral franais qu'il ne
prend aucune part  ce qui s'est pass entre les Anglais et la ville de
Gnes.

Rponse. - Cet article est du ressort des commissaires nomms par la
convention mentionne dans la rponse  l'article II.

VII - M. le comte de Hohenzollern demande satisfaction de l'vnement
arriv au rgiment de Casal.

Rponse. - Il sera donn suite  cette affaire.

VIII. - Si MM. les commissaires impriaux et franais ne sont pas arrivs
 Gnes le 22  cinq heures du soir, alors on conviendra amiablement de
quelle manire l'vacuation de la place de Gnes sera faite par les
troupes autrichiennes, d'aprs l'ordre qu'en a reu M. de Hohenzollern,
qui fixe le dpart au 24 de ce mois.

Congliano, le 20 juin 1800.

Le comte DE Bussy, fond de pouvoirs de M. le comte de Hohenzollern.

Rponse. - On se runira alors pour concerter l'excution de la
convention mentionne dans la rponse  l'article II.

L'adjudant gnral, chef de l'tat-major du lieutenant gnral Suchet,
fond de pouvoirs par lui,
PREVAL.

Le chef de brigade du gnie, fond de pouvoirs du lieutenant gnral
Suchet,
L. MARES.



CONVENTION faite pour l'occupation de la ville de Gnes et de ses forts,
le 5 messidor an VIII, ou 24 juin 1800, conformment au trait fait entre
les gnraux en chef Berthier et Mlas.

Les commissaires et officiers munis d'ordres du gnral Suchet pourront
entrer demain  huit heures.

Convenu.

Les forts extrieurs seront occups par les troupes franaises  trois
heures du soir.

Convenu.

Les trois ou quatre cents malades qui ne sont pas transportables, auront
les mmes soins que ceux des troupes franaises.

Convenu.

La flottille restera dans le port jusqu' ce que les vents lui permettent
de sortir. Elle sera neutre jusqu' Livourne.

Convenu,

A 4 heures du matin, le 5 messidor (24 juin), M. le comte de Hohenzollern
sortira avec la garnison.

Convenu.

Les dpches, les transports de recrues et de boeufs, qui arriveront aprs
le dpart, seront libres de suivre l'arme autrichienne.

Convenu.

Sur la demande de M. le gnral comte de Hohenzollern, il ne sera point
rendu d'honneurs  sa troupe.

Convenu.

Sign,
le comte DE BUSSY, gnral major, fond de pouvoirs de M. le
comte de Hohenzollern.

Congliano, le 5 messidor an VIII de la rpublique franaise (22 juin
1800).



Acte du Congrs de Vienne du 9 juin 1815

Au nom de la Trs-Sainte et Inviolable Trinit

Les Puissances qui ont sign le trait conclu  Paris le 30 mai 1814,
s'tant runies  Vienne, en conformit avec l'article 32 de cet acte,
avec les princes et tats leurs allis, pour complter les dispositions
dudit trait, et pour y ajouter les arrangements rendus ncessaires par
l'tat dans lequel l'Europe tait reste  la suite de la dernire
guerre, dsirant maintenant de comprendre dans une transaction commune
les diffrents rsultats de leurs ngociations, afin de les revtir de
leurs ratifications rciproques, ont autoris leurs plnipotentiaires 
runir dans un instrument gnral les dispositions d'un intrt majeur et
permanent, et  joindre  cet acte, comme parties intgrantes des
arrangements du congrs, les traits, conventions, dclarations,
rglements et autres actes particuliers, tels qu'ils se trouvent cits
dans le prsent trait. Et ayant, susdites Puissances, nomm
plnipotentiaires au congrs, savoir

* S.M. l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de Bohme
* S.M. le Roi d'Espagne et des Indes
* S.M. le Roi de France et de Navarre
* S.M. le Roi du royaume uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande
* S.A.R. le prince rgent du royaume de Portugal et de celui du Brsil
* S.M. le roi de Prusse
* S.M. l'Empereur de toutes les Russies
* S.M. le Roi de Sude et de Norvge

Ceux de ces plnipotentiaires qui ont assist  la clture des
ngociations, aprs avoir exhib leurs pleins pouvoirs, trouvs en bonne
et due forme, sont convenus de placer dans ledit instrument gnral, et
de munir de leur signature commune les articles suivants.

(Articles sur les tats de Gnes)

Limites des tats du Roi de Sardaigne

85. ......... Les limites des ci-devant tats de Gnes, et des pays
nomms impriaux, runis aux tats de S.M. le Roi de Sardaigne, d'aprs
les Articles suivants, seront les mmes qui, le 1er janvier 1792,
sparaient ces pays des tats de Parme et de Plaisance, ver de ceux de
Toscane et de Massa.

L'le de Capraia ayant appartenu  l'ancienne rpublique de Gnes, est
comprise dans la cession des tats de Gnes  S.M. le roi de Sardaigne.

Runion des tats de Gnes

86. Les tats qui ont compos la ci-devant rpublique de Gnes, sont
runis  perptuit aux tats de S.M. le roi de Sardaigne, pour tre,
comme ceux-ci, possds par elle en toute souverainet, proprit et
hrdit, de mle en mle, par ordre de primogniture, dans les deux
branches de sa maison; savoir, la branche royale et la branche de Savoie-
Carignan.

Titre de duc de Gnes

87. S.M. le Roi de Sardaigne joindra  ses titres actuels celui de duc de
Gnes.

Droits et Privilges des Gnois

88. Les Gnois jouirons de tous les droits et privilges spcifis dans
l'acte intitul Conditions qui doivent servir de bases  la runion des
tats de Gnes  ceux de S.M. Sarde; et ledit acte, tel qu'il se trouve
annex  ce trait gnral1, sera considr comme partie intgrante de
celui-ci, et aura la mme force et valeur que s'il tait textuellement
insr dans l'Article prsent.

Runion des Fiefs impriaux

89. Les pays nomms fiefs impriaux, qui avaient t runis  la ci-
devant rpublique ligurienne, sont runis dfinitivement aux tats de
S.M. le roi de Sardaigne, de la mme manire que le reste des tats de
Gnes; et les habitants de ces pays jouiront des mmes droits et
privilges que ceux des tats de Gnes dsigns dans l'Article prcdent.



Conditions qui doivent servir de bases  la runion des tats de Gnes 
ceux de Sa Majest Sarde.

Article I. - Les Gnois seront en tout assimils aux autres sujets du
Roi. Ils participeront, comme eux, aux emplois civils, judiciaires,
militaires et diplomatiques de la Monarchie, et sauf les privilges qui
leur sont ci-aprs concds et assurs, ils seront soumis aux mmes lois
et rglements, avec les modifications que Sa Majest jugera convenables.
La noblesse Gnoise sera admise, comme celle des autres parties de la
Monarchie, aux grandes charges et emplois de Cour.

Article II. - Les militaires Gnois, composant actuellement les troupes
Gnoises, seront incorpors dans les troupes Royales. Les officiers et
sous-officiers conserveront leurs grades respectifs.

Article III. - Les armoiries de Gnes entreront dans l'cusson Royal, et
ses couleurs dans le pavillon de Sa Majest.

Article IV. - Le port franc de Gnes sera rtabli avec les rglements qui
existaient sous l'ancien Gouvernement de Gnes.

Toute facilit sera donne par le Roi pour le transit par Ses tats des
marchandises sortant du port franc, en prenant les prcautions que Sa
Majest jugera convenables, pour que ces mmes marchandises ne soient pas
vendues ou consommes en contrebande dans l'intrieur. Elles ne seront
assujetties qu' un droit modique d'usage.

Article V. - Il sera tabli dans chaque arrondissement d'Intendance un
Conseil provincial, compos de trente membres choisis parmi les nobles
des diffrentes classes, sur une liste des trois cents plus imposs de
chaque arrondissement.

Ils seront nomms la premire fois par le Roi, et renouvels de mme par
cinquime tous les deux ans. Le sort dcidera de la sortie des quatre
premiers cinquimes. L'organisation de ces Conseils sera rgle par Sa
Majest.

Le Prsident nomm par le Roi pourra tre pris hors du Conseil; en ce cas
il n'aura pas le droit de voter.

Les membres ne pourront tre choisis de nouveau que quatre ans aprs leur
sortie.

Le Conseil ne pourra s'occuper que des besoins et rclamations des
Communes de l'Intendance pour ce qui concerne leur administration
particulire, et pourra faire des reprsentations  ce sujet.

Il se runira chaque anne au chef-lieu de l'Intendance  l'poque et
pour le tems que S. M. dterminera. Sa Majest le runira d'ailleurs
extraordinairement, si Elle le juge convenable.

L'Intendant de la province, ou celui qui le remplace, assistera de droit
aux sances comme Commissaire du Roi. Lorsque les besoins de l'tat
exigeront l'tablissement de nouveaux impts, le Roi runira les
diffrents Conseils provinciaux dans telle ville de l'ancien territoire
Gnois qu'il dsignera, et sous la prsidence de telle personne qu'il
aura dlgue  cet effet.

Le Prsident, quand il sera pris hors des Conseils, n'aura point voix
dlibrative.

Le Roi n'enverra  l'enregistrement du Snat de Gnes aucun dit, portant
cration d'impts extraordinaires, qu'aprs avoir reu le vote approbatif
des Conseils provinciaux runis comme ci-dessus.

La majorit d'une voix dterminera le vote des Conseils provinciaux
assembls sparment ou runis.

Article VI. - Le maximum des impositions que Sa Majest pourra tablir
dans l'tat de Gnes, sans consulter les Conseils provinciaux runis, ne
pourra excder la proportion actuellement tablie pour les autres parties
de Ses tats; les impositions maintenant perues seront amenes  ce
taux, et Sa Majest se rserve de faire les modifications que Sa sagesse
et Sa bont envers Ses sujets Gnois pourront Lui dicter  l'gard de ce
qui peut tre rparti, soit sur les charges foncires, soit sur les
perceptions directes ou indirectes.

Le maximum des impositions tant ainsi rgl, toutes les fois que le
besoin de l'tat pourra exiger qu'il soit assis de nouvelles impositions
ou des charges extraordinaires, Sa Majest demandera le vote approbatif
des Conseils provinciaux pour la somme qu'Elle jugera convenable de
proposer, et pour l'espce d'imposition a tablir.

Article VII. - La dette publique, telle qu'elle existait lgalement sous
le dernier Gouvernement Franais, est garantie.

Article VIII. - Les pensions civiles et militaires, accordes par l'tat
d'aprs les lois et les rglements, sont maintenues pour tous les sujets
Gnois habitant les tats de Sa Majest.

Sont maintenues, sous les mmes conditions, les pensions accordes  des
ecclsiastiques ou  d'anciens membres de maisons religieuses des deux
sexes, de mme que celles qui, sous le titre de secours, ont t
accordes  des nobles Gnois par le Gouvernement Franais.

Article IX. - Il y aura  Gnes un grand Corps judiciaire ou Tribunal
suprme, ayant les mmes attributions et privilges que ceux de Turin, de
Savoie et de Nice, et qui portera comme eux, le nom de Snat.

Article X. - Les monnayes courantes d'or et d'argent de l'ancien tat de
Gnes actuellement existantes seront admises dans les caisses publiques
concurremment avec les monnayes Pimontaises.

Article XI. - Les leves d'hommes, dites provinciales dans le pays de
Gnes, n'excderont pas en proportion les leves, qui auront lieu dans
les autres tats de Sa Majest.

Le service de mer sera compt comme celui de terre.

Article XII. - Sa Majest crera une compagnie Gnoise de Gardes du
corps, laquelle formera une quatrime compagnie de Ses Gardes.

Article XIII. - Sa Majest tablira  Gnes un Corps de ville compose de
quarante nobles, vingt bourgeois vivant de leurs revenus ou exerant des
arts libraux, et vingt des principaux ngociants.

Les nominations seront faites la premire fois par le Roi, et les
remplacements se feront  la nomination du Corps de ville mme, sous la
rserve de l'approbation du Roi. Ce Corps aura ses rglements
particuliers donns par le Roi pour la prsidence et pour la division du
travail.

Les Prsidents prendront le titre de Syndics, et seront choisis parmi ses
membres.

Le Roi se rserve, toutes les fois qu'il le jugera  propos, de faire
prsider le Corps de ville par un personnage de grande distinction.
Les attributions du Corps de ville seront l'administration des revenus de
la ville, la surintendance de la petite police de la ville, et la
surveillance des tablissements publics de charit de la ville.

Un Commissaire du Roi assistera aux sances et dlibrations du Corps de
ville.

Les membres de ce Corps auront un costume, et les Syndics le privilge de
porter la simarre ou toga comme les Prsidents des tribunaux.

Article XIV. - L'Universit de Gnes sera maintenue, et jouira des mmes
privilges que celle de Turin.

Sa Majest avisera aux moyens de pourvoir  ses besoins.

Elle prendra cet tablissement sous Sa protection spciale, de mme que
les autres Instituts d'instructions, d'ducation, de belles-lettres e de
charit, qui seront aussi maintenus.

Sa Majest conservera en faveur de Ses sujets Gnois les bourses qu'ils
ont dans le collge, dit Lyce, a la charge du Gouvernement, se rservant
d'adopter sur ces objets les rglements qu'Elle jugera convenables.

Article XV. - Le Roi conservera  Gnes un Tribunal et une Chambre de
commerce, avec les attributions actuelles de ces deux tablissements.

Article XVI. - Sa Majest prendra particulirement en considration la
situation des employs actuels de l'tat de Gnes.

Article XVII. - Sa Majest accueillera les plans et propositions qui lui
seront prsents sur les moyens de rtablir la banque de St. Georges.




Endnotes ----------------------------------------------------------------

AVANT-PROPOS
1 Histoire des rvolutions de Gnes, 3 vol. in 12, 1753, de M. de
Brequigny, de l'acadmie des inscriptions et belles-lettres.
2 Dell'istoria del trattato di Worms fin' alla pace d'Aquigrana, libri
quattro. Leida, 1750.
3 Compendio delle istorie di Genova dalla sua fondazione fin'all'anno
1750.., dedicato a Maria sempre vergine, di Genova e de' suoi popoli
augustissima protettrice. Lipsia, 1750.
4 La storia dell'antica Liguria e di Genova scritta dal marchese Girolamo
Serra. Torino, 1834; 3 vol. et un volume de dissertations.
5 Lettere ligustiche... dell'abate Gasparo Luigi Oderico, patrizio
genovese. Bassano, 1792.
6 Dissertazioni quattro del P. Prospero Semini, professore di etica
all'universit di Genova, sopra l'antico commercio della Rep. Ligure nel
Levante, 1803, ms. Voir le rapport de M. Silvestre de Sacy, mentionn ci-
aprs.
7 Della colonia di Genova in Galata, libri sei. Torino, 1831; 2 vol.
8 Rapport sur les recherches faites dans les archives du gouvernement de
Gnes et autres dpts publics de Gnes, par M. Silvestre de Sacy:
Mmoires de l'acadmie des inscriptions et belles-lettres, tome III. -
Suit la Notice des pices tires des archives secrtes de Gnes. - M. de
Sacy avait eu l'extrme obligeance de me laisser prendre des notes sur
les feuilles imprimes, mais non publies encore, des pices qu'il a
insres dans le tome IX des Mmoires de l'acadmie.
9 On trouve des copies de ces actes  la bibliothque royale, dans les
collections ms. de Dupuy, Brienne, etc.
10 C'est la premire date  laquelle la correspondance a t recueillie
et mise en ordre annuellement. Les Mmoires du cardinal de Richelieu
comprennent les dtails d'une poque antrieure, rsums videmment sur
les correspondances de son temps.
11 Recherches historiques et statistiques sur la Corse, par M. Robiquet,
ancien ingnieur en chef des ponts et chausses.

LIVRE I. - PREMIER GOUVERNEMENT CONNU JUSQU'A L'TABLISSEMENT DE LA
NOBLESSE VERS 1157.
CHAPITRE I. - Temps anciens. Premire guerre avec les Pisans; Sardaigne;
Corse; tat intrieur.
1 Tit. Liv., liv. 18, 22; liv. 18, 46; liv. 30, 1.
2 Tite-Live, 28, 46.
3 L. Ccilius et Q. Mucius Scvola, ann. 637.
4 L'archevque tait un excellent citoyen, un pasteur plein de zle pour
son troupeau; mais les crivains nationaux reconnaissent que son origine
de Gnes est fabuleuse, et qu'il n'tait savant qu'en histoire
ecclsiastique. Or, il est l'auteur de la lgende dore! La cathdrale
est de 1307. (Stella.)
5 Cassiodore, liv. 1, 27; liv. 4, 33.
6 Procope, liv. 3,10. M. de Sismondi suppose que Gnes appartint
longtemps aux Grecs de l'empire d'Orient et en ressentit quelque
influence. Il n'y a ni monument ni tradition qui appuie cette croyance,
hors ce que Procope a dit du gouverneur Bonus.
7 Gibbon, ch. 41.
8 Sismondi, Hist. des Franais, 1re part., ch. 6, page 278. Gesta regum
Francorum, cap. 26, et Chron. de Moissac.
9 Fredegaire, cit par Muratori, Annales d'Italie, tome IV, 86.
10 Une chronique rapporte par D. Bouquet, tome VI, pages 55, 333,
appelle ce chef simplement un des ntres: elle ne dit pas que
l'expdition partit de Gnes, mais d'Italie. L'abb Oderigo, Lett.
Ligust, demande pourquoi Adhmar ne serait pas comte de Genve aussi
bien que de Gnes: le nom latin a frquemment confondu ces deux villes.
Muratori, Dissert. 6, page 40, suppose bien que le littoral de Gnes
tait devenu  cette poque une marche permanente. Mais les autorits
dont il s'appuie ne sont ni contemporaines ni prcises; on y a oppos de
grands doutes. Muratori, au reste, ne fait aucune mention d'Adhmar ni de
son expdition de 806. Il en signale une plus heureuse en 803, conduite
par Ermengarde, comte d'Ampuria, mentionne par Eginhard.
11 Pices tires des archives de Gnes par M. Silvestre de Sacy.
12 M. Serra, tome I, page 286, suppose que cet Hbert, qu'il nomme Eborio
ou bron, tait un ambassadeur gnois, mais il n'en indique aucune
preuve.
13 Liuthprand raconte l'invasion des Mores et les ravages qu'ils
exercrent; et comme cet historien tait diacre  Pavie, on peut accorder
confiance  un tmoin si voisin. Il est vrai qu'il mle  son rcit le
fabuleux prsage qu'une fontaine avait donn aux Gnois peu de temps
auparavant. Au lieu d'eau il en tait coul du sang un jour entier. Les
annalistes de Gnes postrieurs ont adopt ce miracle et le ravage de
leur ville. Mais ils y ont ajout ce retour imprvu de la flotte gnoise,
cette poursuite des vaisseaux, la rencontre en Corse et la recousse des
prisonniers et du butin; aucune autorit n'appuie cette addition  la
narration de Liuthprand.
M. Serra cite sur ce point principal un dtail circonstanci qui se
trouve dans Airoldi, Codice diplomatico di Sicilia sotto il governo degli
Arabi. Rien ne serait plus positif. On aurait les rapports officiels des
commandants de l'expdition; le bulletin ample des oprations, des
captures et du butin, qui vritablement donnerait de la population et de
la richesse des Gnois en 936 une ide beaucoup plus avantageuse que nous
ne pensons leur en attribuer d'aprs les documents que nous en avons. M.
Serra reconnat qu'on a souponn l'authenticit de ce code; on a
suppos, dit-il, qu'il tait le fruit d'une fraude littraire; mais il
semble en douter. Or, tout doute a t lev. L'ouvrage publi par Airoldi
a t reconnu rellement suppos; et comme il avait t imprim  grands
frais aux dpens du roi de Naples, la falsification due  un abb Vella a
t l'objet d'un jugement criminel et d'une punition exemplaire. Voir
l'article Vella de la Bibliographie universelle. - Il est vident que ce
faussaire a fait des bulletins de l'expdition de Gnes avec le passage
de Liuthprand qu'il a eu soin de citer par manire de concordance: aussi
n'admettait-il pas la tradition gnoise sur la prtendue revanche obtenue
par eux si  propos.
14 Mimaut, Hist. de Sardaigne, tome I, pages 94 et suiv.
15 Hist. de la Corse, attribue  M. de Pommercuil, pages 39 et suiv.
16 Michaud, Hist. des croisades, tome I, page 78, et preuves, 536.
17 Il parat que la ville n'occupait dans ce temps que la face orientale
du promontoire qui termine vers le levant le bel arc de cercle sur lequel
elle s'est depuis tendue. Elle rampait du midi  l'orient sur les flancs
de la colline de Sarsan. Au pied, les galres jetaient l'ancre ou taient
tires sur le sable d'une plage troite et sans mle. La ravine qui
spare la hauteur de Sarsan de celle de Carignan, borna longtemps la
ville de ce ct. Du nord au couchant, elle s'tendait seulement jusqu'
la place o depuis fut bti le palais public, et jusqu'au pourtour de
l'glise de Saint-Laurent, d'o elle redescendait vers la mer. L'glise
de Saint-Pierre ( Banchi) en formait l'extrmit la plus occidentale, et
se nommait Saint-Pierre de la Porte. Quelques difices religieux pars au
del attestent peut-tre que les habitations avaient recul par le
malheur des temps. Ainsi l'glise  laquelle l'vque saint Cyr avait
laiss son nom et ses reliques, avait t le premier sige piscopal de
Gnes, mais elle tait reste hors de l'enceinte. Il fallut, dans des
temps difficiles, mettre en sret le corps du saint vque, et Saint-
Laurent devint la cathdrale. Avec les progrs de la prosprit dont nous
allons voir la naissance, la premire enceinte fut promptement dpasse.
Un mle abrita les navires en de de la hauteur de Sarsan. Le port se
forma tel que nous le voyons. Les habitations se rpandirent vers le
couchant, et le bourg occidental de Pr rejoignit la ville.
18 M. Serra, ayant adopt la tradition de la subversion de toute la
Ligurie,  l'occasion de la descente des Sarrasins en 933, et de la
retraite des habitants dans les montagnes, suppose (tome Ier, page 258),
qu'aprs le pril pass, les fugitifs se partagrent en trois divisions.
Les uns, restes sur les hauteurs et imitant les institutions fodales des
Lombards, leurs voisins, reconnurent pour chef le plus puissant dans
chaque tribu, et laissrent tablir dans sa famille un pouvoir
hrditaire. D'autres prirent leur vque pour seigneur. A Gnes, 
Savone,  Noli, l'galit dmocratique prvalut. On s'y associa en
compagnies diriges par des consuls. Le trafic maritime et la course
contre les ennemis, pour la dfense et le profit commun, taient le but
et le lien de la socit. Aprs chaque expdition, elle se dissolvait
pour en recommencer une autre.
Les chroniques n'offrent rien qui justifie cette rpartition
hypothtique; elle se rapporte, au reste,  des temps antrieurs  ceux
qu'elles embrassent.

CHAPITRE II.- Les Gnois aux croisades. - Prise de Jrusalem.
1 An historical and critical deduction of the origin of commerce 1787.
2 Voyez Michaud, Croisades, tome I, 38.
3 Guillaume de Tyr, 4, L.
4 Jacques de Vitry, page 127.
5 Guill. Tyr. 1, 6.
6 Un traducteur de Guillaume de Tyr fait de ce nom un surnom fcheux; il
l'appelle Ubriaco: Guillaume l'Ivrogne.
7 Guill. de Tyr, 1, 8.
8 Jacques de Vitry, page 127.
9 Ce rcit des crivains des croisades est conforme  celui d'Anne
Comnne, Godefroy  Constantinople avait promis  l'empereur Alexis de
lui rendre les villes dpendantes de l'empire qu'il reprendrait sur les
Sarrasins. Bohmond, requis de prter le mme serment, le fit sans
difficult, dit Anne Comnne, mais aussi sans aucune intention de le
tenir. On avait occup Laodice, et le comte de Toulouse avait fidlement
remis cette place aux lieutenants de l'empereur. Bohmond, au contraire,
la fit assiger par son neveu Tancrde. L'vque de Pise vend  Bohmond
le secours des Pisans  pris d'argent; ce qui met l'empereur en guerre
avec la rpublique pisane. Ici Anne ne parle pas des Gnois, qu'elle
confond sans doute avec les Pisans dans cette occasion, mais elle raconte
que l'anne d'aprs on annona une Hotte gnoise. L'empereur arma pour la
combattre; mais son amiral l'ayant rencontre ne jugea pas  propos de
l'attaquer.
Un trait de paix survient entre Bohmond et l'empereur grec: il est
rapport tout au long. Bohmond promet de rendre les villes  l'empereur,
et d'obliger Tancrde  restituer Laodice dont il avait fini par
s'emparer. Mais Bohmond mourut, et Tancrde ne voulut rien rendre. Anne
Comnne, Hist. d'Alexis, liv. 10, ch. 9, 11; liv. 11, ch. 5, 6, 8, 9, 11;
liv. 13, ch. 7, et 14, ch. 2.
10 Albert d'Aix, liv. 12, page 405.

CHAPITRE III. - Les Gnois  Csare.
1 Albert d'Aix, liv. 7, 439 et suiv.
2 Albert d'Aix, liv. 7, 443.
3 Guill. de Tyr, liv. 10, 72.
4 Guill. de Tyr, liv. 10, 75.
5 Cette distribution mrite quelques remarques. Les hommes qui ont couru
le danger partagent personnellement le produit: mais on en retient une
portion au profit des galres, c'est--dire, du corps de l'entreprise, de
la compagnie qui a fait les frais de l'armement; de la compagnie, car il
n'est pas encore question de mettre la commune en partage des bnfices.
Cette portion n'est que d'un quinzime sur les valeurs mobilires, mais
ce n'est qu'un supplment  l'importante acquisition en proprit d'un
quartier de la ville qu'on ne voit pas entrer dans ce partage. La
rpartition du surplus se fait par tte. Il n'y a de distinction de
classes ou de grades, qu'en faveur du consul et des capitaines. C'est, 
cela prs, un partage dmocratique et social.
Du poivre est donn en nature; cette marchandise tait assez prcieuse
pour intresser chaque copartageant, et assez abondante dans les magasins
de Csare pour fournir  tant de contingents. C'est une indication 
noter des objets et des voies du commerce de l'Inde  la Mditerrane en
ce temps.
6 Guill. de Tyr, liv. 10, 77. Depuis Guillaume de Tyr jusqu' nos jours,
rien n'a chang dans cette prtention et dans cet usage. A ce qu'on a
suppos d'minemment prcieux dans la matire, la crdulit et les
traditions ont ajout bien d'autres prrogatives. Le Catino est le bassin
qui a port la tte de saint Jean-Baptiste. C'est le plat de la Cne
auquel mirent la main  la fois Jsus et Judas. L'archevque Varagine
ajoute que dans ce vase Nicodme reut le sang de notre Seigneur  la
descente de la croix. Il prouve que le Catino fut fait de main divine au
commencement du monde, aussi est-il unique. Enfin il assure qu'au sac de
Csare on fit trois lots de valeur gale, la ville, ses richesses, et le
Catino, et celui-ci chut heureusement aux Gnois. Nous avons vu que ce
ne fut pas tout  fait ainsi que se firent les partages. Le Catino, tir
de nos jours du trsor de la cathdrale de Gnes, aprs un sjour de 700
ans, a figur dans notre muse imprial. Il est retourn  Gnes pour s'y
drober aux regards des profanes.

CHAPITRE IV. - tablissements des Gnois dans la terre sainte.
1 Albert d'Aix (collect. des mmoires sur l'hist. de France), liv. 7,
page 64.
2 Archives secrtes de Gnes. - Mmoires manuscrits du pre Semino.
3 Guill. de Tyr, liv. 1, page 103.
4 Manusc. de Semino.
5 Federico Federici, dans une lettre  Scipius, cite ainsi ce dcret: 
Solinum autem Gibellum, Coesaream et Arsur per se ceperunt et
Hierosolymitano imperio addiderunt.
6 Guill. de Tyr, liv. 11, 130 et suiv. On a vu plus haut que, dans une
expdition prcdente, ils avaient pris pour leur compte l'autre ville du
mme nom (le petit Gibel).
7 On assure qu'il se trouverait dans les archives de cette cathdrale des
comptes du revenu de Gibel, qui tait, dit-on, fort considrable. Ces
documents nous rvleraient plusieurs usages de la navigation et du
commerce, et nous feraient connatre le systme d'impts d'une ville de
Syrie au XIIe sicle.
8 Hist. du Languedoc, tome II, page 337, preuves 360, 1103, 16 fvrier;
inter Tripolim et Berytum. C'est bien l Byblos. L'autre Gibel (le petit)
est entre Laodice et Tortose.
9 Ibid., page 355, preuve 374. L'instrument est aussi aux archives de
Gnes; il porte: Insuper, concessi eis, ut nullus Januensium sive
Saonensis, sive Naulensis, aut Albingenensis, a Nizza usque ad Portum-
Veneris, nec etiam quilibet Lombardus eis in socitate adjunctus ullum
tributum donet in terra mea praeter illos, etc.
Les historiens du Languedoc ne se sont pas aperus que c'est une
concession faite  tous les habitants de la Ligurie suivant les limites
de la domination gnoise. Tromps par la ressemblance de noms, ils ont
entendu de Nice  Port-Vendre (du levant au couchant) au lieu de Nice 
Porto-Venere (du couchant au levant), et ils ont conclu que Bertrand
dominait sur toute la cte de la Provence, du Languedoc et du Roussillon.
Il est vident cependant, par la construction de la phrase, que les
limites qui y sont indiques se rapportent aux Gnois admis au privilge,
et non pas au territoire sur lequel ils l'exerceront.
Si le comte n'a pas born sa concession  ses possessions de la terre
sainte, on peut mettre en doute quelle tait l'tendue du pays sur lequel
il privilgiait les Gnois. La charte dit simplement in terra mea; et
Bertrand ne s'intitule que Comes sancti Egidii.
10 Ici les deux Gibel sont nettement distingus. Celui-ci est appel,
dans l'acte, Gibelletum; c'est bien exprimer le petit Gibel quand on se
sert du mot Gibellum pour dsigner Byblos.

CHAPITRE V. - Agrandissements en Ligurie.
1 Plus de rgularit supposant peut-tre moins de bonne foi, les
historiens ont not, peu aprs, le temps ou les tmoins commencrent 
apposer leurs seings sur les actes passs en leur prsence. Il est
remarquable que jusqu' la runion  la France, et depuis un temps
immmorial, les notaires de Gnes s'taient fait rendre ce droit
exorbitant, de signer seuls leurs actes,  l'exclusion des parties et des
tmoins appels.
2 On ne peut entendre ici par ce mot que l'assemble gnrale des
citoyens, du peuple, comme il est dit quelques lignes plus haut, en
parlant de l'invitation a jurer la compagnie.
3 La formule de ce serment parat avoir t ignore des anciens
historiens. M. Serra le fait connatre tome 1, page 277. Il le possdait
manuscrit, sorti,  ce qu'il parat, des archives de Gnes; il le donne
comme une copie de statuts plus antiques; au reste, il ne le rapporte que
par extrait. Il pense qu'on ne peut clairement assigner l'poque o a
commenc la constitution municipale  laquelle ce document se rapporte.
Mais il l'insre dans son rcit ds qu'il a atteint l'an 950, et il
avance que du moins le gouvernement tait constitu  Gnes dans le Xe
sicle, puisqu'il expdiait des ambassadeurs aux rois lombards: car il
voit, on ne sait sur quel fondement, un ambassadeur dans cet Hbert qu'il
nomme Eberio ou Evone, ce fidle  la prire de qui Brenger et Adalbert
ont accord aux Gnois un diplme dont nous avons parl au chapitre Ier.
Mais nous avons pu remarquer que cette sauvegarde accorde aux
possessions gnoises est un monument de servitude duquel on ne peut tirer
la moindre preuve d'indpendance ou de constitution politique pour nos
Gnois.
L'historien Giustiniani croyait avoir trouv des traces du consulat
remontant  1087. Caffaro nous le montre en 1101, ce consulat encore
confondu avec le syndicat d'une socit maritime. Il nous apprend qu'il
n'y eut une organisation rgulire, un chancelier, des officiers de
justice, qu'en 1121.
Quant  la date du formulaire de serment produit par M. Serra, elle doit
tre fixe entre 1121 et 1130. Car  la premire de ses dates commence le
consulat annuel que ce serment suppose. D'autre part, on voit que les
consuls qui le prtaient exeraient encore les fonctions judiciaires. Or,
en 1130 elles passrent aux consuls des plaids. Il est vrai que M. Serra
suppose que les consuls de la commune et ceux des plaids formaient un
seul corps; que les derniers participaient au gouvernement politique, et
que le mme serment leur devait tre commun. Nous ne connaissons aucune
preuve de cette confusion, et, dans tous les cas, il parat qu' cette
poque les consuls de la commune cessrent d'exercer la justice
distributive. Le serment tel qu'il nous est donn ne peut tre postrieur
 ce changement. Nous avons ici une preuve encore plus directe. Le
serment parle de l'vch de Gnes; l'archevch fui rig en 1130. Le
serment est donc antrieur  cette anne.
4 Ces compagnies taient les sous-divisions de la commune. On lit, dans
un passage des annales, que dans les causes dont les parties
appartenaient  des divisions diffrentes, c'est au tribunal des
demandeurs qu'elles allaient plaider. Ce serait une singularit,
contraire au principe de droit que les Gnois avaient fait prvaloir dans
leurs colonies, au principe qui attribue les juridictions au juge du
dfendeur; mais il est plus que vraisemblable qu'il n'y a qu'une erreur
de copiste.

CHAPITRE VI. - Expditions maritimes.
1 Hist. du Languedoc, tome II, page 435.
2 Hist. du Languedoc, tome II, page 442.
3 Suivant M. Serra, sept marabotins d'or pesaient alors une once; un
marabotin d'or en valait vingt-quatre d'argent. Tome I, page 360, en
note. Le marabotin est devenu, dit-il, le maravdis.
4 Hist. du Languedoc, liv. 17, tome II, 422.
5 Sylv. De Sacy, dans le tome XI des Mmoires de l'acadmie des
inscriptions et belles-lettres.
6 Probablement Gatilusio.

CHAPITRE VII. - Progrs, tendance au gouvernement aristocratique.
Noblesse.
1 Nictas, lib. 7, ch. 1er.
2 Cette monnaie rpondait  15 sous d'or, ou aux trois quarts d'une once.
M. Serra, en se bornant  la comparaison de la valeur du mtal sans
rapport avec le prix compar de la monnaie aux choses vnales, trouve que
500 perperi de ce temps correspondent  37,500 liv. de la monnaie gnoise
moderne (31,250 fr.). Il note  cette occasion, que, suivant les cotes
des notaires  cette poque, un vaisseau marchand cotait 16 livres ou
gnuines, et une galre 5 liv. Tome I, page 385.
3 Le traite est imprim parmi les documents du 2e vol. de l'histoire de
la colonie de Galata, de M. Louis Sauli, page 181, et l'engagement
corrlatif des Gnois, pris en plein parlement, page 182. Le document est
fait au nom des consuls et de tout le peuple, et jur en plein parlement
par les consuls, et pour le peuple, par le crieur public (cintracus).
4 Mm. de Semino.
5 Tunc non erant nobiles et de populo divisi: imo omnes erant de uno
nomine. Sed qui progeniti sunt ex ipsis magistratibus, nobiles postea
nuncupati sunt.
M. de Sismondi a cru voir des seigneurs fodaux parmi les premiers
consuls de Gnes. Mais il n'en a d'autres preuves que les dnominations
de vicecomes (Visconti) et de marchio, qui dans les fastes consulaires
sont accols  deux ou trois noms. Il en a conclu des comtes, des
vicomtes et des marquis. Mais tout dment cette supposition; comme tant
d'autres prnoms ou surnoms bizarres et sans rapports avec les saints du
calendrier, qu'on a si longtemps affects en Italie, ces appellations
accompagnant des noms d'individus, on ne les retrouve pas deux fois dans
les mmes familles et jamais elles ne se lient  des noms de lieux. De
toutes les familles gnoises encore illustres, celle de Spinola est la
plus anciennement signale dans les chroniques; et son nom n'est pas
celui d'une terre, d'un bourg ou village, qui, comme il est arriv si
souvent, ait servi de dsignation  une race, parce qu'elle en tait
originaire. Jamais, dans ces temps anciens, les Spinola n'ont port un
titre de seigneurie. Dans le cours de leur plus grande importance, ils
sont nomms Spinola de Lucoli et, Spinola de Saint-Luc; ce sont
simplement les noms des rues ou les deux branches de la famille avaient
rassembl leurs palais.
M. Serra se contente de remarquer que si l'on n'a pas de preuve directe
que les consuls fussent pris dans un ordre de noblesse distingu, deux
fortes inductions le lui persuadent. 1 Les premiers mmoires gnois
donnent le titre de noble et mme de trs-nobles,  divers consuls et
autres personnages considrables du temps. Nous avons exactement indiqu
les passages o ces pithtes honorables se rencontraient, et nous
persistons  croire qu'avant 1157 elles ne peuvent donner l'ide d'une
caste noble reconnue. 2o Tous les anciens gouvernements de Gnes, mme
populaires, ont reconnu pour nobles les familles consulaires. Ce dernier
point est incontestable; mais faut-il conclure qu'une noblesse a prcd
le consulat, ou que la noblesse n'est venue qu'aprs le consulat, et
qu'elle en est ne? Le noble historien moderne semblerait pencher pour la
prexistence de la noblesse. Par les motifs que nous venons de puiser
dans les chroniques contemporaines, nous croyons que la noblesse ne
drive que du consulat et qu'elle n'a pas d'autre origine que celle que
lui assigne Stella.
Nous ferons mention, au 10e livre, ch. 7, d'un crit de la jeunesse de
l'historien Foglietta, publi en 1559 au milieu d'une violente querelle,
et qui tait comme le manifeste d'un parti. Le but peut avoir influ sur
les assertions de l'crivain; mais son point de dpart se rapportant 
l'objet de la prsente note, il convient de le discuter ici.
Foglietta prtend que le nom de noble a t pris  Gnes seulement
lorsque ayant appel des trangers pour gouverneurs annuels sous le nom
de podestats, on leur donna des adjoints gnois: on voulut que ceux-ci
eussent un titre honorifique qui les mt au moins de pair avec les
chevaliers que le podestat amenait comme ses lieutenants. Le titre aurait
donc t simplement personnel ou inhrent aux fonctions. Il est vrai que
peu  peu les enfants prirent l'habitude de se dcorer de la distinction
acquise  leurs pres. Quand, aprs une rvolution arrive en 1270 et que
l'auteur dplore, la sparation entre le peuple et la noblesse fut
arrive, chaque magistrat,  son entre en charge, dclara s'il acceptait
ou refusait la noblesse pour sa postrit; et c'est ainsi que l'on
retrouve, dans les rangs des plbiens, des races aussi illustres que les
plus nobles familles.
Les monuments et les dates dmentent ce systme. L'tablissement du
podestat est de 1190. Il n'y a eu d'adjoints qu' partir de 1196. Or,
avant cette poque, en 1174, le chancelier de la rpublique ddiait ses
chroniques  l'mulation des nobles: et dj, en 1162, les Gnois, dans
une lettre de dfiance adresse aux Pisans, leur reprochaient
l'assassinat non de gens obscurs, mais de nos nobles. Certainement  ces
dates la noblesse tait fonde et reconnue.
Le fait de 1270, employ pour tablir la sparation de la noblesse et du
peuple, est mal choisi. Nous verrons qu'alors le peuple se souleva contre
l'usurpation dj consomme par la noblesse depuis plusieurs annes; et
nous verrons aussi que le concours populaire ne servit qu' mettre le
pouvoir entre les mains de deux capitaines de la plus minente noblesse,
 la place d'autres nobles leurs mules. Ce fut une intrigue dont le
peuple fut l'aveugle instrument; ce ne fut pas une rvolution.
Enfin Foglietta n'a pu voir nulle part que tout nouveau magistrat et le
choix d'appartenir  la noblesse, ou ne restt plbien qu'en vertu de sa
dclaration: il n'y en a point de traces, tandis qu'on trouve des
options officielles pour tre guelfe ou gibelin.
6 Il y a pourtant une phrase pour 1152: Sous ce consulat, il se fit
plusieurs boucheries dans la ville; une prs du mle, l'autre au quartier
de Sussiglia. Il faut faire comme les historiens gnois postrieurs qui
n'ont vu de ce rcit que l'expression au propre, et qui, ne faisant que
traduire Caffaro en style rajeuni, n'ont pas trouv extraordinaire qu'en
quatre ans, que les rcits suivants nous donnent comme de temps de
crise, il ne se soit rien pass dans Gnes de plus notable, de plus digne
d'tre transmis  la postrit, que l'ouverture de deux taux de
bouchers. C'est peut-tre dans un sens beaucoup plus sinistre qu'on
pourrait entendre ces tristes paroles et ce mot de boucherie
7 Tout n'a pas t dit, quand nous avons constat l'existence de la
noblesse et son avnement au pouvoir. Il nous manque la solution de
plusieurs questions importantes.
Comment les meilleurs se rparrent-ils du vulgaire? Comment une
supriorit, qui ne dut tre d'abord que dans l'opinion et dans les
habitudes, est-elle devenue un fait lgal et reconnu? A quelles
conditions cette reconnaissance a-t-elle constitu un ordre de l'tat?
Les nobles avaient envahi le consulat, mais le possdaient-ils
exclusivement? Les populaires restrent-ils rduits  leurs votes dans le
parlement public, sans plus avoir de part au maniement des affaires?
Comment s'est dresse la liste primitive des nobles? comment a-t-elle t
close? Les magistratures, les consulats ont-ils continu  ajouter au
patriciat de nouvelles races, et jusqu' quelle poque?
Nous ne pouvons lever tous ces doutes; voici ce que nous savons:
Nous trouvons qu'en 1270 les plbiens voulaient avoir, pour les
dfendre, un tribun sous le nom d'abb du peuple. Cette prcaution, ce
remde nouveau prouve qu'alors les nobles tenaient seuls le gouvernement.
En 1339, un plbien fut lever  l'improviste  la tte de la rpublique;
ce qui fut considr comme une rvolution d'une porte immense, et
c'est  la noblesse qu'on disputa d'abord et qu'enfin on arracha le
pouvoir.
A la suite de cette rvolution un dcret trs-solennel, en 1356, exclut
les nobles des conseils et spcialement de la premire place du
gouvernement: exclusion souvent modifie, mais inflexiblement maintenue
pour rendre tout noble incapable de prsider l'tat. Il est vident
qu'alors non-seulement la noblesse tait un ordre dans cet tat; un
corps compacte et circonscrit qui se maintenait sans pouvoir plus
s'accrotre; car si l'exercice des hautes magistratures y avait donn
accs, soit par le pass, soit jusqu' ce moment, du jour o le titre de
noble devenait incompatible avec le pouvoir, il n'y avait plus ni de
moyen d'acqurir ce titre ni d'ambitieux pour le rechercher. Nous voyons,
au contraire, quelques familles trs-illustres dclarer alors, afin de se
soustraire  la prohibition antinobiliaire, qu'elles n'entendaient point
tre nobles. En un mot, il n'y a point d'anoblissement qui ait pu tre
postrieur  1356 au plus tard; et les choses ont dur ainsi jusqu'
1528, anne d'une rorganisation de tout l'tat.

LIVRE II. - FRDRIC BARBEROUSSE. - GUERREPISANE. - BARISONE. - AFFAIRES
DE SYRIE. - COMMERCE ET TRAITS. - FINANCES. (1157 - 1190)
CHAPITRE I. - Frdric Barberousse.
1 Alexandre III le leur ordonnait par ses lettres, afin de pouvoir venir
se mettre en sret parmi eux. Serra, tome I, page 392.
2 Partant, au levant, du pied de l'lvation de Sarsan et du mme point
o le mur primitif touchait  la mer, la nouvelle muraille serpentait sur
les hauteurs au del des glises et des monastres de Saint-Andr, Saint-
Dominique, Sainte-Catherine et Saint-Franois. Elle redescendait de
l'glise Sainte-Agns  l'glise de Sainte-Sabine. C'tait un
accroissement immense. Les belles glises des Vignes et de Saint-Cyr
cessaient d'tre relgues hors de la ville. Au bord de la mer, la limite
au couchant tait jadis attenante  Saint-Pierre de Banchi; elle tait
recule prs de l'emplacement o est aujourd'hui la Darse, au lieu o est
conserv le nom de porte des Vacca. Encore voyons-nous qu'au del de
cette nouvelle circonscription, le bord de la mer, occup par des
chantiers et peupl de familles de matelots et de pcheurs sous le nom de
Bourg du Pr, commenait  former un prolongement extrieur de la ville.
Le mur achev eut en tout cinq mille cinq cent et vingt pieds: il fut
couronn de mille soixante et dix crneaux. L'anne suivante on complta
l'oeuvre en levant des tours de distance en distance. Tout fut bti en
pierres de taille cubiques; et les parties qu'on en voit encore
attestent la rgularit et la solidit de l'ouvrage.

CHAPITRE II. - Guerre pisane. - Barisone.
1 M. Serra, d'aprs quelques annalistes du XIIe sicle, gale le marc 
une livre d'argent. (On entend toujours  Gnes la livre de 12 onces,
trs-prs d'un tiers de kilogramme.)

CHAPITRE III. - Suite de la guerre pisane.
1 Hist. gn. du Languedoc.
2 Albaron, Ce lieu est encore nomm le Baron.
3 Bouche, tome II, page 158. Guillaume de Sobran alla qurir la paix 
Gnes.
4 Papon, tome II, page 18. Preuve 19.
5 Nostradamus, 141. Une famille Doria est reste aussi en Provence.
6 On a retrouv un diplme par lequel, aprs la paix, Frdric donne la
seigneurie de Milan et de Gnes  Obbizzo d'Este. Mais cet acte resta
secret, et rien ne fut essay pour le mettre  excution. Serra, page
418.
7 Semino, tromp par le nom de Csare, avait rapport ce trait aux
affaires du Levant.

CHAPITRE IV. - Suite des affaires de la terre sainte. - Relations
extrieures et traits. - Administration des finances.
1 Bertrand, trsorier, pages 135 et suiv.
2 Il parat que le commandement suprieur de la flotte fut tir au sort
et chut aux Pisans. Serra, 424.
3 Archives de Gnes. Ier mmoire de Semino. 1190-1191.
4 Ibid. 1190-1192.
5 Ibid. Il y a, en 1187, un privilge donn par le corps des barons du
royaume.
6 Liv. 1, ch. 4.
7 Sylv. de Sacy. Mm. de l'acad. des inscr, et bell.-lett., tome XI.
8 Sylv. de Sacy. - Saint-Martin, XI. Semino, tromp par une fausse date,
avait cru que ce trait, qui existe aux archives de Gnes, remontait 
1002.
9 M. Louis Sauli (Colon. di Galata, tome I, page 23, et tome II, doc. 4,
5, p. 188) a donn le trait ngoci par Morta (oct. 1178), et celui qui
y fut substitue au second voyage du mme ambassadeur. Il fait remarquer
que quoiqu'on dclare que l'empereur ne fait pas un nouveau trait, mais
confirme purement et simplement celui qu'il avait fait, les deux actes ne
sont pas absolument semblables. Le deuxime omet une clause du premier,
o l'alliance tait dclare perptuelle nonobstant toute excommunication
ecclsiastique, ou toute dfense d'homme couronn ou non couronn. M.
Sauli croit, avec une grande apparence de raison, que la rpublique n'osa
pas braver si ouvertement les excommunications. M. Serra, tome I, page
461, croit  son tour qu'on aurait craint d'offenser Frdric en
s'exposant ostensiblement  mpriser les dfenses de tout homme couronn
ou non couronn. Mais il suppose que les Grecs avaient glisse
frauduleusement la clause dans la rdaction: ceci est bien peu probable.
10 Sauli, II, 183, donne aussi les instructions d'un Grimaldi, galement
envoy  Constantinople en 1175, pour rclamer les subsides qui
n'arrivaient pas, et pour obtenir justice d'un grand nombre de torts
faits  des particuliers. On le charge de solliciter un secours pour
achever la construction de la cathdrale de Gnes. L'ambassadeur est
soumis  rendre compte de tout ce qu'il recevra sans en rien retenir; il
ne pourra expdier ni rapporter des prsents pour une valeur de plus de
10 livres.

LIVRE III. - DISSENSIONS DES NOBLES ENTRE EUX. - INSTITUTION DU PODESTAT.
- FRDRIC II. (1160 - 1237)
CHAPITRE I. - tablissement du podestat.
1 En latin potestas. On voit quelle ide d'autorit renferme ce nom.
2 M. Serra a retrouv dans les archives des notaires de Gnes le
rglement des podestats. Il est certain cependant qu'il ne fut pas rdig
tel qu'il le donne ds le premier moment de l'institution.
3 En 1216 les consuls des plaids furent supprims et, par les mmes
raisons d'impartialit qui avaient fait appeler un podestat de dehors, le
jugement des procs civils fut dlgu  des juges trangers amens par
le podestat. Cet usage a dure jusqu'en 1797.

CHAPITRE II. - Henri VI.
1 Il tait Milanais.
2 Il en subsiste des restes curieux, particulirement la tour des
Embriachi.

CHAPITRE III. - Guerre en Sicile. - Le comte de Malte. - Finances.
1 M. Serra dit qu'Allaman della Costa tait un migr de Candie. Tome II,
p. 14. On trouve entre les nobles, signataires ou jureurs d'un trat
d'alliance avec Arles, Nicolas comte de Malte, et Jean Allaman, parent
sans doute d'Allaman della Costa.
2 Voici en quels termes Nictas parle de la conqute de Candie: 
Certains corsaires gnois qui n'taient qu'un vil excrment de la terre,
ayant mis ensemble cinq vaisseaux ronds et vingt-quatre galres,
arrivrent  un port de l'le de Candie, o, ayant t reus en
marchands, ils agirent bientt aprs en soldats. (Hist. de Baudouin, ch.
11, 2, traduction du P. Cousin.)
3 Aprs l'tablissement des Latins  Constantinople, le marquis de
Montferrat obtint Candie dans son partage. Il traita avec les Gnois de
la vente de cette le: mais ils se laissrent gagner de vitesse par les
Vnitiens, qui couvrirent leurs offres et restrent matres de l'le.
Serra, tome II, page 10.
4 Baluze. Lettres d'Innocent III, tome II, page 329. Il dit avoir ordonn
aux Pisans, pour pralable de l'arbitrage, d'indemniser les Gnois des
derniers prjudices dont ceux-ci ont  se plaindre ou de donner caution
idoine d'y satisfaire.
5 On nous donne l'numration suivante de ces droits: page de Gavi, de
Voltaggio, de Porto-Venere; gabelles de Chiavari et de Voltri, revenus
des droits de pesage et de vente du pain.
6 On changea du moins la proportion des destinations primitives. On ne
rserva qu'un demi-denier pour les travaux du port; cinq et demi furent
employs  rendre libre l'impt du sel.

CHAPITRE IV. - Frdric II. - Guelfes et gibelins. - Guerres avec les
voisins.
1 Bernard, trsorier, et les chroniques gnoises donnent les dtails
qu'on va lire.

CHAPITRE V. - Entreprise de Guillaume Mari.
1 Papon, Hist. de Provence, tome II, preuve 51, donne ce trait tel qu'il
est conserv  Arles. Il le rapporte  l'an 1232; c'est une erreur:
l'acte est fait au nom du podestat de Gnes Oldrati, qui exera en 1237.
Cette anne est donc la vritable date. On trouve aussi (ibid.) preuve
31, le trait d'alliance des communes de Gnes et de Grasse en 1198,
renouvel plusieurs fois jusqu'en 1420.
2 Le trait avec Arles (1237) dont on vient de parler, parait le
renouvellement d'un trait de Baldini.

CHAPITRE VI. - Frdric II. - Expdition de Ceuta.
1 Les Milanais prirent  leur tour pour leur podestat Pierre Vento.
Serra, 62.
2 Ad brevia seu ad sortem. Ch. de Bartolomeo. On allguait cette forme 
l'empereur comme une excuse de plus. On peut croire que c'tait une
lection o l'on tirait au sort sur des noms choisis et mis dans l'urne,
comme on l'a fait longtemps  Gnes pour choisir les juges des rotes, et
mme les snateurs depuis 1528.
3 Frd. Raumer, Hist. (en allemand) de la maison de Hohen-Staufen, tome
IV, page 14. Il renvoie  la lettre mme de Frdric, recueillie par
Hahn, Collectio veterum monumentorum et litteroe principum, tome II, lett.
21.

CHAPITRE VII. - Concile convoqu  Rome.
1 Nous avons vu les Avocati en guerre avec les Volta (liv. 2), nous les
trouvons maintenant ensemble dans le parti gibelin.

CHAPITRE IX. - Saint Louis  la terre sainte.
1 Bernard trsorier: il parle aussi frquemment des vnements d'Europe.
2 Joinville, page 304, d. Petitot.

LIVRE IV. - PREMIRE RVOLUTION POPULAIRE. - GUILLAUME BOCCANEGRA
CAPITAINE DU PEUPLE. - CAPITAINES NOBLES. - GUELFES ANGEVINS. - GUERRE
PISANE, GUERRE AVEC VENISE. - GUERRE CIVILE. - SEIGNEURIE DE L'EMPEREUR
HENRI VI; - DE ROBERT, ROI DE NAPLES. - LE GOUVERNEMENT GUELFE DEVIENT
GIBELIN. - SIMON BOCCANEGRA, DOGE. (1257 - 1339)
CHAPITRE I. - Guillaume Boccanegra, capitaine du peuple. - Guerre avec
les Vnitiens. -Rtablissement des empereurs grecs  Constantinople.
1 Navageri, Hist. veniz.; Muratori script. tome XXIII, page 999.
2 Gregoras, lib. 4, 5, page 97. d. de Bonn. 1829.
3 Les Gnois furent d'abord envoys  Hracle, puis transfrs  Galata.
Pachymre, liv. 1, ch. 32, 35.
4 Gibbon, ch. 62, page 402. d. Philadelph. 1802.
5 Dans la ratification du trait fait  Gnes le 10 juillet 1260, nous
trouvons le nom des puissances que les Gnois dclarent amies: savoir,
les rois de France, de Castille, d'Aragon, d'Angleterre, les princes,
barons chrtiens et les ordres religieux de la terre sainte, les rois de
Chypre et d'Armnie; mais en outre ils dclarent leurs alliances avec le
soudan d'Egypte, de Damas, d'Alep, avec le soudan des Turcs et avec le
roi de Tana, souverain des Palus Motides. L'on voit qu' la faveur de
ses tablissements dans les villes chrtiennes de la cte en Syrie, Gnes
n'avait pas nglige le commerce des mahomtans, bravant les
excommunications qui l'avaient dfendu si souvent.
6 Gregoras, de Zaccaria a fait Icarus. Plus tard sous Andronic, Zaccaria
perdit l'Eube et obtint Chio.
7 Ducas, ch. 25.
8 Gregoras, lib. 13, 12, page 683.
9 Stella.
10 Gregoras, lib. 13, 12, page 683.

CHAPITRE II. - Capitaines nobles. - Charles d'Anjou, roi de Naples.
1 Continuation de Guill. de Tyr, 558.
2 Les historiens grecs n'ont pas parl de cet incident.
3 Foglietta en parlant des nobles, promoteurs de ce soulvement
populaire, dit: Regimen civitatis universo populo asserentes; et il
met contre eux ce reproche dans la bouche des guelfes: Regimen
populare appellent quod, civibus ablatum, in se ipsi privatim verterint.
 Lib. 5, page 197. Niehbur (Instit. Rom., tome II, pages 141, l52), dit
en passant que dans le moyen ge, le mot peuple s'entendait de l'union
d'une aristocratie avec une commune, celle-ci ne contenant que le
populaire. Conformment  cette dfinition, il y aurait ici runion de
tous les ordres de citoyens, du moins en apparence. Mais comme
l'aristocratie avait usurp sur la dmocratie, faire le peuple tait,
dans cette occasion, rendre au peuple les droits dont on l'avait priv,
bien entendu que l'usage de ces droits ne consiste qu' changer de
matres parmi les nobles.

CHAPITRE III. - Dmls avec Charles d'Anjou.
1 La publication rcente d'un premier volume de Documents indits de la
collection du gouvernement nous donne le moyen d'claircir ce passage.
Dans les Documents maintenant publis, on voit 26 pices relatives aux
affrtements ou aux achats de navires que saint Louis fit faire  Gnes
de 1268  1270, quand il prparait son second plerinage. Ces actes,
runis en un recueil oubli, ont t retrouvs par M. Michelet aux
archives du royaume. Il les a communiqus  M. Jal, qui les a annots, et
M. Champollion-Figeac les a admis dans la collection dont la direction
lui est confie.
Le saint roi n'affrta pas de galres  Gnes; il y acheta des vaisseaux
de plusieurs particuliers. On en construisit un certain nombre sur ses
ordres; la rpublique se chargea de la construction de deux de ceux-ci,
et intervint comme garant dans les contrats passs avec d'autres
constructeurs. Les dimensions furent exactement fixes; et
essentiellement, on s'attacha  rendre ces navires propres 
l'embarquement des chevaux. La description des btiments et l'inventaire
exact de l'armement insr dans chaque contrat rendent ces pices trs-
curieuses sous le rapport technique de la navigation du XIIIe sicle.
Il y a des affrtements simples; mais souvent le roi s'y rserve
l'option d'acheter les navires. Tous devaient tre rendus  Aigues-
Mortes (quelques-uns seulement  Toulon) le 8 mai 1270; le voyage
ultrieur n'tait pas dclar. Il est stipul que le roi pourra, dans le
lieu o il les aura conduits, les garder un mois, et durant ce temps s'en
servir pour passer ailleurs. Le prix du fret est rgl  forfait pour ce
voyage, tout incertaine qu'en est la dure; seulement ce prix sera
augment si le roi fait hiverner les vaisseaux.
Parmi les 26 actes, il y a des quittances des frets pays: les marchs
ont donc eu leur effet.
(Note de l'auteur, place en tte du second volume de l'dition de
Paris.)
2 Guillaume Vento tait un des nobles gnois dvous aux Angevins. Il
avait suivi Batrix, femme de Charles,  la prise de possession de
Naples. Au reste, il apparat comme possesseur de Menton sous la
seigneurie de la rpublique gnoise, dans un trait fait en 1260 avec le
comte de Provence (Charles). Par ce trait on partage le comt de
Vintimille. Charles a la Briga; Gnes a Vintimille, Menton, Roquebrune.
On convient que les Gnois ne pourront faire aucune acquisition du Rhne
 la Trbie, ni Charles sur le territoire gnois. Nostradamus, pages 226,
230, 238.
3 On trouve des lections d'archevque  Gnes par dlgus (1163), par
12 lecteurs (1188); la confirmation du pape est exprime en 1233: elle
tait probablement toujours rserve: on a vu que le pape la refusa 
l'lection de saint Bernard pour le destiner  de plus grandes choses.
Les chroniques en gnral donnent peu de dtails sur les procds
lectoraux.
4 Gibbon, ch. 62, page 412.

CHAPITRE IV. - Guerre pisane.
1 On leva les revenus de l'tat, au moyen de nouvelles taxes,  140,000
livres, M. Serra croit qu'alors la livre valait un quart d'once d'or,
somme qui (toujours sans rapport avec sa puissance vnale) rpond 
3,300,000 livres de la monnaie moderne de la rpublique de Gnes
(2,750,000 francs). Tome II, page 179.
2 Suivant M. Serra, au contraire, les prisonniers pisans imitaient le
dvouement de Rgulus et crivaient  Pise de ne pas cder. Tome II, page
203.
3 A ct de cet effroyable tableau, Dante s'crie: O Gnois! hommes
trangers  tout bien, charges de tous mfaits, que n'tes-vous disperss
parmi le monde! C'est  l'occasion d'une infernale invention potique.
Le poete voit aux enfers le Gnois Branca Doria, damn parmi les tratres
au plus profond du gouffre. Il se rcrie, car il a laiss ce perfide sur
la terre en pleine sant. On lui explique que Branca est rellement mort
et damn, celui qui est sur la terre est un dmon qui tient la place du
dfunt. Guelfe blanc, exil de Florence par les guelfes noirs, Dante ne
pouvait tre favorable  Gnes, tantt gibeline, tantt guelfe angevine.
4 M. Serra (page 204) place cette rsignation au 13 juillet 1293. Mais
(pages 205, 206) il raconte les vnements du 1er janvier 1289 (1290) et
il attribue les troubles de cette poque  ce changement mme. Il
introduit Hubert arrivant de la campagne et parlant au peuple en qualit
de simple particulier. Il faut que la date de 1293 donne  la
subrogation du fils au pre, soit errone.
5 M. Serra dit 160,000 livres: il ajoute que la livre tait alors  peu
prs le sixime d'une once d'or.

CHAPITRE V. - Perte de la terre sainte. - Caffa. - Commerce des Gnois du
XIIIe au XIVe sicle.
1 Publi par M. Silvestre de Sacy: il remarque que la double rdaction
des engagements rciproques tait fort usite chez les ngociateurs de
ces temps. (Mm. de l'acad. des inscrip. et belles-lettres, tome VI, page
94.) - Nous en avons cit un exemple, liv. 3.
2 M. Depping, tome II, page 133, prend le trait de 1250 pour le plus
ancien de ceux entre Gnes et Tunis; tandis qu'il cite, page 133, un
trait des Pisans, de 1239, qui fait mention des privilges accords aux
Gnois par les Tunisiens.
3 On trouve la mme concession dans un trait fait  Pra, en 1387, par
l'ambassadeur d'un prince bulgare nomm Juanco, qui dsirait attirer les
Gnois  commercer dans ses tats; et pour exprimer cette ide le
rdacteur du trait a emprunt ces mots du prophte zchiel, ch. 18, v.
1: Les dents des enfants ne seront pas agaces des raisins verts que
leurs pres auront mangs. Ce trait a t publi par M. Silvestre de
Sacy (Mmoires de l'acad. des inscr. et belles-lettres, tome VII, page
294). Ce Bulgare tait chrtien grec, ainsi qu'une partie de ses sujets.
Au reste, on ne trouve aucun dtail sur le commerce auquel le trait se
rapporte. Il n'a d tre cultiv que par les colons de Pra; et la
mtropole n'en aura pas conserv de traces.
4 La commune de Gnes avait alors 670 voiles indpendamment des armements
privs. Sauli, tome I, p. 145. Pegolotti nous apprend qu'on payait le
fret des marchandises sur les galres non armes, moiti moins que sur
les galres armes.
5 Le bois rouge de l'Inde tait nomm brsil, bien avant la dcouverte de
l'Amrique. C'est ce bois qui a donn son nom  la contre amricaine
remarquable par ses forts de cette espce.
6 On peut remarquer, ds les premires pages de la Pratica della
mercatura de Franois Balducci Pegolotti, qu'il fait partir de Caffa et
de Tana l'itinraire pour aller en Chine  l'achat des soies. C'est aussi
au poids de Gnes et de Tana qu'il rapporte les poids des soies achetes
en Chine. Il s'occupe beaucoup des usages du commerce des colonies
gnoises; il indique les routes et les transits qui l'alimentent et le
propagent de tous cts. Il fixe  huit mois au moins la dure du voyage
de Tana  Cambalu, soit par les caravanes, soit pour le commerant qui
part avec son interprte et un domestique. Pegolotti tait associ ou
voyageur de la fameuse maison Bardi de Florence. Il tait dans le Levant
en 1335.
7 Gregoras, liv. 4, ch. 7.
8 Rymers, passim.
9 Nous savons que plus tard, au mariage de Charles le Tmraire (1468),
cent six Gnois tablis  Bruges parurent dans le cortge, uniformment
vtus de velours violet, portant sur leurs habits la reprsentation de
saint George. Olivier de lu Marche, page 309. d. Petitot.
10 Il y a aux archives du royaume des rclamations du gouvernement de
Gnes contre ces vexations, contre l'augmentation des impts sur le
commerce, etc. On envoya mme des ambassadeurs pour porter plainte au
roi. Ces dmarches sont de 1333 et 1337. La premire est faite au nom du
snchal de Sicile, gouverneur de Gnes pour le roi Robert, et au nom de
l'abb du peuple et des douzes sages. La seconde est au nom du podestat,
de l'abb du peuple, et des capitaines Raphael Doria et Galeotto Spinola.
11 Il fut dcapit  Nmes pour avoir complot, avec Baldo Doria, de
livrer la ville au snchal de Provence qui faisait alors des excursions
de brigandage. Histoire de Nmes, tome II, page 200.
12 Hist. de Languedoc et Hist. de Nmes passim, surtout aux preuves.
13 Voyez ci-dessus, liv. 2. Suivant l'histoire de Languedoc, la lettre du
doge Boccanegra est aux archives de Nmes. Cependant l'historien de cette
ville ne la rapporte pas.
14 Hist. de Languedoc, tome IV, page 517.
15 Ptrarque, qui se vante dans sa correspondance d'avoir t deux ans
l'hte des Gnois, crit dans une autre lettre: Transiebis Apenninum,
visurus Januam nec immerito: nulla enim animosior, nulla hodie verius
regum civitas dici posset, si civilis inde concordia non abesset. Var.
Epist. 33.

CHAPITRE VI. - Guerre avec Venise. - Intrigues des guelfes angevins. -
Variations dans le gouvernement de Gnes.
1 Il avait succd  Michel son pre.
2 Pachymre, liv. 9, chap. 20, 21; Gregoras, liv. 6, chap. 11.
3 Serra, tome II, page 228. Navagera apud Muratori, Script. ital. tome
XXII, page 1011.
4 M. Serra indique un manuscrit conserv a Gnes dans lequel Nicolas
Castiglione, en idiome et en vers gnois, adresse au capitaine Conrad
Doria des reproches et des leons: il l'avertit de la dfaveur populaire
qu'il s'attire; tome II, page 221. Lamba tait capitaine du peuple 
l'poque de son triomphe  Cursolo.

CHAPITRE VII. - Le gouvernement pris par les Spinola et disput entre eux
et les Doria.- Seigneurie de l'empereur Henri VII. - Nouveau gouvernement
des nobles guelfes. - Les migrs gibelins assigent la ville.
1 Gregoras, VII, c. 5.

CHAPITRE VIII. - Seigneurie de Robert, roi de Naples. - Guerre civile.
1 Gregoras VIII, tome I, p. 286.
2 Sauli suppose que c'est Gazi-Celebi et attribue cette trahison au dsir
de faire des choses agrables  Andronic. Tome I, page 229.

CHAPITRE IX. - Nouveau gouverneur. - Capitaines gibelins. - Boccanegra
premier doge.- Nobles et guelfes exclus du gouvernement.
1 Stella.
2 Dj sous Philippe le Bel, on trouve au nombre des amiraux francs
Reinier Grimaldi, 1306. Sainte-Marthe, Hist. gnalog. de la maison de
France, tome II, page 978.
3 On trouve, aux archives du royaume, le contrat d'affrtement des vingt
galres de Gnes demandes pour le service du roi, concurremment avec
vingt galres de Monaco. Ce contrat est pass par-devant notaire  Paris
le 25 octobre 1337. Antoine Doria stipule pour les propritaires de
Gnes. Les galres partiront le 1er avril 1338 au plus tard, et le 1er
fvrier, si le roi le demande. On payera pour chaque galre arme 900
florins d'or par mois; l'engagement est pour trois mois de service et un
mois de retour, calcul  raison de vingt jours pour aller du cap de
Finistre  Aigues-Mortes, et dix jours de l  Gnes. Le service sera
contre tous ennemis, et en consquence, si  l'expiration du terme, les
galres se trouvaient en Romanie ou en Syrie, le mois allou pour le
retour compterait jusqu'en Sicile, et il y serait ajout dix jours pour
revenir de Sicile ou de Naples  Gnes.
Sur les 3,600 florins que chaque galre gagnera dans les quatre mois que
le trait embrasse, le roi avancera 1,000 florins ds le 1er dcembre, et
si avant le 1er fvrier il contremandait l'expdition, 500 florins lui
seraient rendus: les autres 500 resteraient aux armateurs en indemnit.
Outre le fret, le roi abandonne la moiti des profits qui se feront sur
ses ennemis, sauf les chteaux, hritages et prisonniers qui lui
appartiendront exclusivement. Il s'engage  ne faire ni paix ni trve
avec l'Angleterre, sans y comprendre Doria, les galres et la commune de
Gnes.
Doria se fait allouer 100 florins par mois: il y aura sur la flotte un
chirurgien gnois qui recevra 10 florins mensuellement. Sur la liste des
noms des capitaines des vingt galres, il y en a neuf du nom de Doria,
quatre Spinola, deux Squarciafico, etc., y compris un Grimaldi. Ce
dernier nom prdomine, au contraire, parmi les capitaines de Monaco.
4 C'est par le rcit de Froissard, et par les chroniques que cite Dacier,
que nous connaissons le commandement de Barbavera dans ces compagnes
maritimes.
5 Froissard, ch. 80.
6 Ibid., ch. 122, et note de M. Dacier; d. de Buchon, pages 339, 340.
7 Barbavera est qualifi de sergent d'armes dans un compte, arrt en
1346, du dsarmement d'une autre flotte o se trouvaient des galres
gnoises. (Voyez liv. 5, ch. 2.) Il parat qu'alors il avait au-dessus de
lui un amiral et deux vice-amiraux franais.
8 Malgr une remarque de M. Buchon, page 338, ce reproche de Froissard
n'est pas en contradiction avec celui de la grande chronique de France,
qui accuse les capitaines gnois de n'avoir sur leurs galres que des
poissonniers au lieu de gentilshommes, c'est--dire des marins et non des
guerriers. Mais on lit dans un rglement sur les finances et sur les gens
de guerre du 6 dcembre 1376, article 20 (Ordonnances de France, tome V);
Nous avons entendu que les capitaines et les arbalestriers gnevois
(gnois) tant  prsent  notre service, n'ont pas tenu dans le temps
pass et ne tiennent pas  prsent le nombre d'hommes dont ils ont eu les
gages, et aussi en ont eu en leurs compagnies qui n'toient pas Gnois,
comme autres qui n'toient pas arbalestriers, mais gens de petit tat et
de petite valeur, lesquels ils avoient par petit profit: et avec ce, la
moiti et plus d'iceulx qui avoient t reus comme arbalestriers ne le
sont mie. En consquence, afin de pourvoir aux cautles et malices des
dessusdits, le roi nomme Marc Grimaldi, cuyer, capitaine gnral de tous
les arbaltriers. Il en choisira huit cents des meilleurs et cassera tous
les autres: il divisera les huit cents en compagnies; il les baillera
aux capitaines, et ils passeront en revue tous les mois.
9 Niceph. Gregoras, dans le style mprisant dos Grecs de Constantinople,
ne manque pas de dire que les Gnois, pour se donner un doge, allrent
prendre Boccanegra (il l'appelle Tuzus) ab ligone,  la bche,  la
charrue. Liv. 13, ch. 13.

LIVRE V. - LE DOGE BOCCANEGRA DPOSSD. - UN DOGE NOBLE. - ACQUISITION
DE CHIO. - GUERRE VNITIENNE. - SEIGNEURIE DE L'ARCHEVQUE VISCONTI ET DE
SES NEVEUX.- BOCCANEGRA REPREND SA PLACE. - 1er ADORNO ET 1er FREGOSE,
DOGES. - GUERREDE CHYPRE. - CAMPAGNE DE CHIOZZA. (1339 - 1381)
CHAPITRE I. - Premier gouvernement du doge Boccanegra. - Jean de Morta,
doge noble.
1 En 1488 on voit des actes o l'office dont il s'agit est appel Dit des
huit, et on y trouve des noms populaires. Serment au duc de Milan, Bibl.
R., ms. Collection Dupuis, 159. Dans le systme de Foglietta, quand il
crivait contre la noblesse dans sa jeunesse, le nom de Noble tait
attach  la magistrature des finances sans impliquer une distinction de
race parmi ceux qui l'exeraient temporairement.
2 Quatuor gentes, expression consacre pour dsigner Spinola, Doria,
chefs des gibelins; Grimaldi, Fieschi, chefs des guelfes.
3 On dit que le peuple s'obstina  voir des chanes et des carcans
prpars dans la maison de Boccanegra: c'taient les colliers de ses
chiens et les anneaux auxquels ses chevaux taient attachs. Serra, tome
II, page 316.
4 Expression de Stella.

CHAPITRE II. - Gnois en France  la bataille de Crcy. - Acquisition de
Chio.
1 Froissart, ch. 287.
2 Ducas, ch. 25. Pachymre, ch. 26. Cantacuzne, ch. 10, 11, 12 et 13. La
concession  l'amiral rpond environ  l'an 1275. L'expulsion de ses fils
est de 1329.
3 Cantac, liv. 3, ch. 95. - Nic. Greg., liv. 15, ch. 6.
4 Ibid., liv. 2, ch. 29, 30, 31.
5 Suivant M. Serra, c'est  Chio que cette affaire fut rgle par
l'amiral Vignoso en vertu de ses pleins pouvoirs: il dit que les
officiers de la flotte achetrent des possessions dans l'le ou s'y
marirent, et qu'aprs les 29 annes les familles,  qui restaient acquis
 perptuit les revenus de Chio, se runirent en une seule, et prirent
le nom commun de Giustiniani. Tome II, page 325.

CHAPITRE III. - Valente doge. - Guerre avec Venise. - Seigneurie de
l'archevque Visconti, duc de Milan.
1 Nic. Grg., liv. 5, ch. 6.
2 Idem, liv. 15, ch. 8.
3 Greg., 17, ch. 1; Pachymre, 12, 9.
4 Greg. 17, 1. M. Sauli l'entend autrement. Les douanes de Constantinople
ne rendaient que 30,000 pices d'or, celles de Galata en produisaient
200,000 aux Gnois. Tome I, page 293.
5 Greg. 17, 2.
6 Cantac, liv. 4, ch. 11.
7 Nicph, Gregoras, 17, ch. 7,  la fin.
8 Ce qui inquitait les Gnois, c'est qu'on ne pouvait plus tirer les
marchandises de l'Inde, de la mer Caspienne par la mer d'Azof. Ils ne
pouvaient soutenir la concurrence de celles que les Vnitiens allaient
chercher par cette route. (Matt. Villani, liv. 1, ch. 83.) A la rupture,
Ptrarque adressa au doge de Venise Andr Dandolo une lettre pleine
d'rudition et de rhtorique pour dtourner Venise de la guerre. Le doge
lui rpond en louant son loquence et l'engage  lui continuer le charme
de sa correspondance quand il en trouvera la matire. Quant  la guerre
contre les Gnois, elle est juste et on la fera. Lettres famil. varior.
N. 1 et 2.
9 Matt. Villani met ce fait  Candie. Les chroniques gnoises et
vnitiennes (Daru, liv. 8, page 545) parlent de Ngrepont. On croirait
que ce nom a t commun en ce temps aux deux les,  voir combien de fois
Villani les confond.
10 Il parat que l'amiral gnois avait prvu la tempte et pris ses
prcautions (Sauli, liv. 1, page 352).
11 Ce ne serait pas une tche facile que de se charger de concilier les
rcits des Grecs, des Vnitiens et des Gnois. Gilbert, ch. 63. Il a
raison. Cantacuzne accuse Pisani de lchet et d'incapacit avec une
violence inoue. Mais son rcit (il parle de lui-mme) finit par ces mots
remarquables: Il crut qu'on ne pourrait rien lui reprocher si aprs
avoir t abandonn par ses allis il s'accordait avec ses ennemis. Bien
qu'ils fussent alors plus puissants que lui sur mer, ils ne laissrent,
pas que de consentir  la paix. Liv. 4, ch. 31.
12 Sauli, tome XI, page 216.
13 Sauli. tome I, page 346.
14 Ptrarque assista  Milan  la rception des ambassadeurs gnois. Il
les trouva d'une contenance digne, o perait la douleur du sacrifice de
la libert gnoise. Il leur tmoigna son regret de voir Gnes
s'abandonner ainsi elle-mme. Les ambassadeurs gibelins rejetrent tout
le mal sur l'amiral guelfe qui s'tait laiss vaincre et qui,  Carthage,
aurait t mis en croix.

CHAPITRE IV. - Boccanegra redevenu doge.
1 Les trois neveux de l'archevque partagrent ses seigneuries, mais
celle de Gnes resta indivise per non potersi dividere commodamente.
Benvenuto San Giorgio, page 522.
2 Navagera dit simplement que la navigation de la mer Noire fut libre aux
deux nations, et qu'on se rendit les prisonniers, page 1042. N. B. Marino
Faliero dans sa conspiration avait compt sur l'aide des prisonniers
gnois.
3 Matteo Villani, liv. l, ch. 5.
4 M. Sauli a donn,  la tte de son 2e volume de l'histoire de la
colonie de Galata, un excellent prcis du rgime de cette colonie  la
fin du XIVe sicle. A la suite de la restauration de Palologue, les
Gnois eurent un chteau  la pointe du Bosphore d'Asie; ils possdaient
Chio et Mtelin et convoitaient Tndos. Mais, sous prtexte que les
Vnitiens exigeaient qu'on leur rendit cette le, l'empereur se dfendit
de la cder aux uns ni aux autres. Sauli, tome II, pages 42, 43.Ducas,
ch. 12.
5 Foglietta, liv. 7, page 143, dit expressment qu'on priva nobilitatem
omnem, non modo publicis muneribus et honoribus, omnique procuratione
reipublicae, ac facultate naves ad bellum armandi, sed etiam privatae
negociationis causa comparandi.
M. Serra soutient que les nobles ne furent pas exclus alors des places de
conseillers, et il cite textuellement,  ce qu'il semble, le dcret mme
de 1357 qui les exclut de la dignit de doge, de celle de vice-doge
(place qui ne fut pas remplie) et de suprmes syndicateurs, et des
fonctions de podestat ayant droit de sang: et comme on ajoutait, par
forme d'ironie (ainsi dit M. Serra), que si, en les admettant aux
emplois, on a fait quelques exceptions, c'est autant pour leur bien que
par zle populaire: puisque le dcret se tait sur les places du conseil,
on doit conclure (c'est toujours M. Serra qui parle) qu'elles ne leur
taient pas interdites. Le dcret, si M. Serra l'a bien lu, doit
l'emporter sur le tmoignage postrieur de Foglietta. Mais M. Serra, sur
ce mme document, reconnat que les douze conseillers devaient tre six
marchands et six artisans des meilleurs. Il n'y a pas l place pour les
nobles. Dirait-on que les nobles taient marchands eux aussi? Les
trangers les confondent souvent sous cette dnomination; mais chez les
crivains et les annalistes du pays, les marchands, ce sont toujours les
gros populaires par opposition aux nobles et aux artisans. Serra, tome
II, page 385.
6 Le marquis de Montferrat, ayant emprunt 17,000 ducats de la commune de
Gnes, lui livra pour gage, le 29 janvier 1359, la ville et le territoire
de Novi, pour les garder jusqu' restitution de la crance. Benvenuti San
Giorgio, page 540.
7 L'impression de cet ouvrage en tait ici quand nous avons tardivement
connu l'existence d'une nouvelle histoire de Gnes en huit volumes dont
les deux derniers imprims en 1838 ne nous sont pas encore parvenus. Elle
a t lgamment crite en italien par M. Charles Varese de Tortone.
Comme nous, il a fait usage des matriaux connus fournis par les anciens
crivains gnois. Seulement il parat avoir pens que la dignit de
l'historien ne permettait pas de rien emprunter aux navets des vieilles
chroniques.
Nous regrettons qu'en allguant l'insuffisance des documents antiques, il
ait vit de s'tendre sur certaines circonstances importantes. Il semble
avoir peine  avouer l'extrme faiblesse des commencements de la
rpublique. Il ne s'explique pas sur l'origine de la noblesse gnoise.
Enfin, cette histoire si tendue est presque exclusivement militaire et
politique; aussi s'y livre-t-on  de trs-grandes excursions dans
l'histoire gnrale de l'Italie. Le point de vue en est donc bien loign
du ntre. Au temps o nous avons vu un peuple navigateur et marchand mme
quand il a les armes  la main, que l'intrt commercial fait prosprer
et grandir, l'auteur italien signale dj (ce sont ses termes) des
Achilles pour le combat, des Nestors pour le conseil, des Ulysses aux
paroles emmielles pour les traits.
Nous ignorons encore dans quel esprit il a rendu compte des vnements
rcents. Mais il est juste de reconnatre qu' l'occasion des combats que
les Gnois, au dix-septime sicle, ont eus  soutenir contre l'ambition
des princes de la maison de Savoie, M. Varese s'exprime avec une librale
impartialit.

CHAPITRE VI. - Guerre de Chypre. - Nouvelle guerre avec les Vnitiens. -
Guarco, doge.
1 M. Serra gale  cette poque le florin d'or (monnaie qui est reste
toujours assez uniforme)  une livre et un quart de la monnaie de Gnes:
 ce compte le florin rpondant aujourd'hui  12 francs environ, la livre
de Gnes de 1370 quivaudrait  10 francs de notre monnaie actuelle. La
somme accorde pour les frais de la guerre me parat excessive. Mais M.
Serra cite textuellement la convention recueillie, dit-il, par Carlo
Speroni. Serra, tome II, pages 379 et 403.
2 On a remarqu que c'est dans l'expdition de Tndos qu'on trouve la
premire notion certaine de l'emploi des bombardes sur les galres de
Gnes, 1377.
3 Andr Gattaro, Ist. Padovan. apud Murat. Script. Ital., tome XVII, page
214.

CHAPITRE VII. - Campagne de Chioggia. - Prise de la ville.
1 M. Sauli a imprim un trait du 2 nov. 1382 dans lequel l'empereur Jean
fait avec les deux Andronic un nouveau trait de paix et de partage de
l'empire, dont le podestat et le conseil de Pra se portent pour garants
au nom de la rpublique de Gnes. Ils promettent de prendre les armes
contre celui des trois princes qui envahirait le lot des autres ou leur
susciterait l'inimiti des Turcs.
Et  la suite de la copie dcouverte de ce trait, on voit une
dclaration de l'empereur Jean. Il proteste contre les infractions que
les Gnois ont laiss faire  ces pactes par les deux Andronic: ceux-ci
ont pris des chteaux qui ne leur appartenaient pas, ngoci avec les
Turcs, etc. La colonie de Pra leur a fait accueil, loin de tenir la
promesse de rprimer ces voies de fait. L'empereur Jean, au contraire,
passant  Pra, n'y a pas reu les honneurs accoutums. Della colonia de'
Genovesi in Galata. Tome II, pages 260  267; doc. 15.
2 M. Serra veut esprer que les historiens ont calomni le gouvernement
de Gnes en supposant des instructions si violentes. Il se refuse 
croire aux rponses hautaines attribues  Doria envers les dputs de
Venise. Tome II, pages 442-458. Gattari, historien de Padoue, et un
crivain trvisan affirment ces faits. Quelques Vnitiens prtent ces
rponses  Carrara: mais l'enttement indubitable de Doria rend
vraisemblable son arrogance.
3 M. Serra, d'aprs Sanuto, dit que Zeno, faisant une croisire
lucrative, ne voulait pas la quitter et ludait les ordres qui le
rappelaient  Venise. Il avait relch en Candie et il n'en partait pas.
Le gouverneur de l'le envoya prendre la hache du bourreau et dclara
que, pass une certaine heure, cet instrument en finirait de quiconque
des quipages de la flotte, amiral ou matelot, se trouverait encore 
terre. P. 474.

CHAPITRE VIII. - Dsastre de Chioggia.
1 Le sel de Chioggia, dit M. Serra, fut pour les Gnois ce qu'avaient t
pour les Carthaginois les dlices de Capoue. Tome II, page 469.
2 Suivant M. Serra de 7200 prisonniers, il n'en restait que 3856. P. 504.

LIVRE VI. - ANTONIOTTO ADORNO, TROIS FOIS DOGE. - GNES SOUS LA
SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE; - DU MARQUIS DE MONTFERRAT. - GEORGE ADORNO
DEVENU DOGE. (1382 - 1413)
CHAPITRE I. - Lonard Montaldo, doge. - Antoniotto Adorno, doge pour la
premire fois.
1 Suivant M. Serra, ce seraient les huit qui auraient port leur
dnonciation au parlement, et Guarco, dans sa maladroite justification,
n'aurait fait que se dfendre. En gnral, M. Serra est favorable 
Guarco. Tome III, page 8.
2 Suivant M. Serra, les Fregose taient aussi inscrits dans la
corporation des notaires; Adorno dans celle des tanneurs. Tome III, page
7.

CHAPITRE II. - Le pape Urbain VI  Gnes. - Expdition d'Afrique.
1 L'un d'eux tait archevque  Gnes.
2 Chronique de Saint-Denis (Documents indits), tome I, page 149.

CHAPITRE IV. - Adorno met Gnes sous la seigneurie de Charles VI, roi de
France.
1 Enguerrand de Coucy tait  Asti avec quelques troupes. Savone l'appela
pour se mettre sous la protection du roi de France. Chronique de Saint-
Denis, tome II, page 393.
2 Sismondi, Rp. it., ch. 12.
3 Archives du royaume et MS de la Bibl. du Roi. Collect. Dupuy, vol. 359.
L'instrument est du mois de fvrier 1392 (1393). On a omis de dclarer en
quel lieu il est souscrit, mais les signataires taient probablement 
Gnes, et, suivant l'original, ils taient du moins prsents en un mme
lieu. Ce sont Raymond de Fieschi, docteur en droit et comte de Lavagna;
Jean Luc Grimaldi (deux chefs guelfes); Adam Spinola (un chef gibelin),
et avec eux Charles et Antoine Malocelli pre et fils, et Joseph
Lomellini. Ils stipulent pour eux et aux noms des autres nobles ou
marchands tant des quatre familles que de plusieurs autres citoyens et
habitants de Gnes. On sait que, dans leur langage, citoyen veut dire
noble. Il y a aux archives une adhsion de Charles de Fieschi (1393).
Pour rendre le gouvernement  ces confdrs le roi fournirait un secours
de mille hommes d'armes et de cinq cents arbaltriers qu'il solderait de
ses deniers pour deux mois; il pourvoirait  leur transport par mer.
L'occupation tant opre le roi sera reconnu seigneur suprieur et
perptuel de Gnes. Le serment de fidlit lui sera prt, et, en signe
de la suprmatie, il recevra tous les ans quatre mille florins d'or de
cens ou redevance. Le roi protgera et dfendra Gnes comme il dfendrait
une de ses villes; nanmoins les Gnois supporteront les frais de la
dfense. A leur tour, ils auront pour amis les amis du roi, et pour
ennemis ses ennemis. Tant que durera la guerre de la France avec
l'Angleterre, aucun Gnois ne pourra, sous peine de la vie, commercer
avec les Anglais. Gnes se rserve seulement le droit de tirer vengeance
des offenses qui lui seraient faites, et en ce cas elle pourra requrir
l'assistance de la France.
Le roi pourra en tout temps et dans toutes ses guerres armer  ses dpens
dans le port de Gnes, galres et vaisseaux, enrler des arbaltriers sur
le territoire. S'il allait combattre les infidles outre-mer, ou s'il y
envoyait un prince de sa famille, la ville,  ses propres frais,
fournirait le dixime des galres.
Les actes publics seront faits au nom du roi et du gouvernement de Gnes.
Les gouverneurs seront ceux qui lui seront prsents  la majorit des
suffrages des contractants ou de leurs constituants. Si l'on venait 
s'accorder sur le choix d'un seul individu, il serait unique gouverneur.
Si ceux qu'on aurait choisis manquaient  la fidlit due  la couronne
de France, le roi pourrait les rvoquer et leur donner des successeurs,
toutefois avec le consentement et sur une nouvelle prsentation des
confdrs. Ceux-ci semblent ainsi se crer des droits personnels et
permanents. Seulement, ils se rservent d'associer  leur gouvernement
d'autres nobles s'ils le jugent  propos. Enfin, on n'oublie pas de
stipuler que si, l'entreprise manquant, les biens des contractants sont
exposs aux rigueurs du peuple de Gnes et de son gouvernement, le roi
fera saisir en France les biens des Gnois populaires pour servir 
l'indemnit des nobles dpouills.
4 Chron. de Saint-Denis, liv. 16, ch. 19, tome II, page 401.
5 Les intrigues de Jean-Galas pour faire rompre la ngociation entre
Gnes et la cour de France sont indiques dans la chronique de Saint-
Denis, liv. 17, ch. 3 et 10.
6 Les actes mentionns relativement  la seigneurie de Charles VI
existent aux archives du royaume. On en voit les copies  la Bibliothque
royale, collection Dupuy, 159.

CHAPITRE V. - Gouvernement franais. - Mouvements populaires.
1 Hnault (abrg chronologique) rapporte cette accusation a Saint-Pol.

CHAPITRE VI. - Gouvernement de Boucicault. - Expdition au Levant.
1 Le Gnois Gatilusio, prince de Mtellin, fut caution de la ranon du
duc de Bourgogne. Ducas, ch. 13.
2 M. Serra dit que Boucicault fit couper la tte au bourreau qui avait
laiss fuir sa victime. Tome III, page 60.
3 Suivant M. Serra, tome III, page 59, Boucicault congdia les anciens du
conseil qu'il trouva en place, et en nomma d'autres  son gr.
4 M. Serra dit que le principal ministre de Tamerlan, Ascala, tait n 
Caffa d'origine gnoise. Tome III, page 187. M. Silvestre de Sacy a donn
(Mmoires de l'acad. des inscr. et belles-lettres, tome VI, p. 410) la
correspondance de Tamerlan avec Charles VI, en 1403. On y voit que le
conqurant avait crit avant ce temps aux rpubliques de Venise et de
Gnes pour les inciter contre Bajazet, leur ennemi commun.
5 Ducas, ch. 16, 17.
6 Ibid., 14.
7 Le traducteur de la chronique de Saint-Denis parat avoir fait erreur
en confondant cette ville avec Alexandrette de Syrie (Chron. de Saint-
Denis, tome III, page 83). Collection de documents indits. Il remarque,
au reste, avec raison que le rcit de tout ce voyage dans la chronique
diffre assez de ce qui en est dit dans le livre des faits et gestes de
Boucicault, collection de Petitot.
8 Beyrouth.

CHAPITRE VII. - Derniers temps du gouvernement de Boucicault.
1 Il appella a Gnes saint Vincent Ferrier pour y prcher en faveur du
pape reconnu par la France et par l'Espagne. Serra, tome III, page 69.
2 Les crivains gnois le nomment Luc de Gilbert. Monstrelet, ch. 62,
l'appelle Cholette de la Choletterie. La biographie du marchal n'arrive
pas jusqu' cette poque fcheuse de la vie de son hros; mais elle nomme
frquemment parmi les chevaliers les plus affids du marchal, le
seigneur de la Choletterie, liv. 2, ch. 15, et elle l'appelle Choleton,
liv. 3, ch. 21. Les Gnois, habitus  dsigner les hommes par leur nom
de baptme, ont sans doute suivi ici cet usage.
3 Monstrelet, ch. 42.
4 Ibid., 154.

CHAPITRE VIII. - Banque de Saint-George.
1 Relazione esattissima del governo antico e moderno della R. di Genova,
1626. MS Bib. R., 10439. M. Serra a vu depuis dans les archives de Saint-
George le dcret original sur parchemin dont les historiens n'ont rien
dit. Il est du 23 avril 1407. Boucicault, les anciens, et l'office de la
Provision, avec le consentement de l'office de la monnaie, des
Procurateurs et des Pres de la commune, nomment George Lomellini,
Frdric Promontorio, Barthlmy de Pagani, Raphal Vivaldi, Antoine
Giustiniani, Lucien Spinola, et Cosme Tarigo, et les chargent de racheter
et librer les revenus de la commune, de liquider et teindre les actions
auxquelles ces revenus taient affects, avec pleine facult de revoir
les comptes, faire toutes rductions, et assigner les produits nouveaux,
sans tort ni dommage de qui que ce soit, pour autant que cela se trouvera
possible. Ce travail des commissaires dura un an. M. Serra ajoute qu'ils
s'attachaient  ce que les dividendes communs rpondissent  7 pour cent
d'intrt sur les capitaux.
2 Stella.
3 Les actions de la banque ne pouvaient tre transfres que par la
signature de leur propritaire titulaire, sauf pour hritage, disposition
testamentaire ou dot constitue. Elles taient insaisissables.

CHAPITRE IX. - Gouvernement du marquis de Montferrat. - George Adorno
devient doge.
1 Leges antiquae Januens. MS des archives de Gnes, cit par M. Serra,
tome III, page 88.
2 Le doge a, dans les actes seulement, les titres de Magnifico illustre
et Eccelso; partout ailleurs il ne doit tre appel que Messer Doge. Dans
les crmonies il marche seul: le doyen des anciens et le podestat
viennent aprs lui en mme rang entre eux.
3 Le dcret numre les magistrats infrieurs: les proviseurs, les
magistrats de Romanie, de la marchandise, de la guerre et de la paix, et
les consuls de la raison. Les proviseurs sont des magistrats de haute
police tels que devinrent depuis les inquisiteurs d'tat. Ils sont
chargs aussi de faire le budget des dpenses publiques. L'office de
Romanie tait l'administration des colonies de Pra et de la mer Noire.
L'office de la marchandise tait un tribunal de commerce. Les consuls de
la raison jugeaient les diffrends de moins de 100 liv.
Le budget est fix pour 1413  72,324 livres gnuines, indpendamment de
la dette publique solde par les revenus abandonns  la banque de Saint-
George. M. Serra estime la somme ci-dessus gale  1,119,770 livres de
Gnes modernes (933,142 francs); valuation qui, comme toutes celles que
j'ai cites, ne se rapporte qu'au poids des espces et au prix vnal des
mtaux de chaque poque compar  leur cours actuel.

LIVRE VII. - LES ADORNO ET LES FREGOSE. - SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE ET
DES DUCS DE MILAN PLUSIEURS FOIS RENOUVELE. - PAUL FREGOSE ARCHEVQUE ET
DOGE A PLUSIEURS REPRISES. - L'AUTORIT RESTE A LOUIS LE MORE, DUC DE
MILAN; AUGUSTIN ADORNO GOUVERNEUR DUCAL. - PRISE DE CONSTANTINOPLE. -
PERTE DE PRA ET DE CAFFA. (1413 - 1488)
CHAPITRE I. - Le doge George Adorno perd sa place. - Thomas Fregose doge.
1 On trouve dans l'histoire de Montferrat de Benvenuto S. Giorgio
(Muratori, Scrip. It., tome XXIII) un acte passe par-devant notaire 
Acqui, par lequel le marquis Thodore traite avec Isnard Guarco, Montaldo
et de Franchi, et leur promet son appui dans l'entreprise qu'ils
s'engagent  tenter pour renverser le gouvernement d'Adorno, et pour
donner  Gnes un doge gibelin. Le marquis confrera  ce doge le
vicariat de l'empire, si l'empereur le lui permet. Il renonce, au reste,
pour lui-mme  rclamer le gouvernement de Gnes, directement ou
indirectement. Il confirme ces engagements par serment et par une clause
pnale de 10,000 florins d'or. L'acte porte la date du 29 janvier 1415.
Ne serait-ce pas plutt 1413 (1414) car ce trait semble se rapporter
parfaitement  la tentative que nous venons de voir, plutt qu' une
intrigue postrieure pour la renouveler aprs sa mauvaise issue?
2 Il reste  Gnes des tableaux de ce temps o l'on voit figurs les
travaux et les moyens employs pour les accomplir. D'ailleurs les
annalistes les ont dcrits avec une minutieuse exactitude. On peut donc
se faire une ide de l'tat de l'art des constructions hydrauliques de
cette poque. De longues poutres armes de pointes ferres furent
enfonces en terre sur le sol inond; elles y furent plantes  25 et 30
pieds de profondeur. On fit de ces pilotis une estacade qui rsista au
flot extrieur. L'puisement se fit alors avec la constance et la
patience qui supplaient  des engins plus nergiques que ceux qu'on
possdait alors. Dans les dtails qui nous sont rests, nous observons la
grande roue  chapelet et  godets telle que les Arabes l'ont transmise
aux jardins de notre midi. A Gnes elle tait mue par des hommes
pitinant dans un tambour. Nous retrouvons aussi la cigogne  flau
suspendu portant un seau que la main d'un homme aid par le jeu du levier
plonge et retire sans trop de peine; misrable ressource pour desscher,
mais encore aujourd'hui seul moyen employ  Gnes pour l'arrosage.
3 Corrio, cit par Serra, 3, 104.
4 400,000, suivant M. Serra qui les estime  1,470,000 livres modernes de
Gnes (1,225,000 francs). Un crivain du XVIe sicle dit que le snateur
Pinelli ayant attaqu dans le snat le marche de Livourne, fut trouv
pendu en place publique avec cet criteau: Cet homme a dit ce qui
devait tre tu. M. Serra, tome III, p. 119, remarque que Stella,
contemporain, n'a pas racont un fait si grave, que postrieurement deux
auteurs accrdits, Foglietta et Giustiniani, lesquels ont crit
antrieurement  celui qui a mentionn cet incident, n'en parlent en
aucune manire. D'autre part les historiens rapportent le supplice
nocturne et l'odieuse inscription, au temps du doge Pierre Fregose,  la
personne de Galeotto Mari, et  l'anne 1415 (voyez ci-aprs), ce qui
rend suspecte l'anecdote dont il s'agit ici, quoiqu'elle ne soit pas
absolument invraisemblable.

CHAPITRE II. - Seigneurie du duc de Milan.
1 Serra dit que Torelli emporta secrtement le drapeau  Milan. Tome III,
p. 127.
2 En 1425, les Florentins et les Vnitiens, ligus contre le duc de
Milan, avaient envoy des ambassadeurs pour traiter de la paix sous la
mdiation du pape. Une des conditions exiges par les allis tait
l'affranchissement de Gnes; le duc ne voulut pas y entendre et l'on se
spara. Navagera, 1088.
3 Dans un crit du temps, manifeste ou pamphlet, les Gnois reprochent au
duc de Milan les pertes qu'ils ont subies dans les expditions maritimes
dont il leur a impos les directeurs, tandis que lorsqu'il leur avait
laisse la facult de choisir eux-mmes leurs chefs, ils n'avaient eu que
des victoires. Serra, tome III, page 169.

CHAPITRE III. - Victoire de Gate. - Le duc de Milan en usurpe les
fruits. - Il perd la seigneurie de Gnes.
1 Il tait notaire. Serra, tome III, page 151.
2 M. Serra, tome III, page 156, donne la dpche originale d'Azzeretto
adresse au conseil des anciens et  l'vque commissaire milanais; elle
mrite d'tre conserve et traduite:
Magnifiques et rvrends seigneurs, avant tout nous vous supplions
qu'il vous plaise rapporter notre grande victoire  Dieu,  saint George,
et  saint Dominique dont c'tait la fte vendredi dernier, jour de la
sanglante bataille o nous sommes demeurs vainqueurs, non par nos
forces, mais par la vertu de Dieu, parce que la justice tait de notre
ct. Le 4 de ce mois, le matin de bonne heure, nous rencontrmes sur la
mer la flotte du roi d'Aragon, forte de quatorze vaisseaux choisis sur
vingt. Six taient trs-forts, les autres de porte ordinaire. Elle
portait le roi et les barons comme vous verrez ci-aprs, et six mille
hommes, suivant ce qu'ils nous ont dit depuis. Le plus faible navire
avait trois  quatre cents hommes, les moyens six cents et le vaisseau
royal huit cents. Le roi d'Aragon s'y trouvait avec l'infant D. Pierre,
le duc de Sessa, le prince de Tarente et cent vingt chevaliers. La flotte
avait aussi onze galres et six barbettes. Le vent venait du Garigliano,
ce qui leur donnait la facult d'attaquer. Nous nous en tenions  l'ordre
que vous nous aviez donn d'viter une bataille s'il se pouvait, mais de
secourir Gate; nous nous efforcions en consquence de gagner le vent, et
nous naviguions vers l'le de Ponza, toujours suivis par l'ennemi qui
nous rejoignit bientt. Le vaisseau du roi, le premier, nous aborda par
notre proue et s'y attacha troitement (amorosamente); nous avions 
l'autre bord,  la poupe et  la proue, trois autres vaisseaux. Ne pensez
pas que nos patrons et mariniers aient cherch  fuir: ils se sont jets
sur les ennemis, et les uns et les autres nous sommes rests lis corps 
corps. Les vaisseaux nous tiraient des bombardes et des traits  leur
plaisir. Les galres aragonaises fournissaient les vaisseaux de troupes
fraches  tout moment; la mer tait trs-calme. Nous avons combattu
ainsi depuis douze heures jusqu' vingt-deux sans intervalle ni repos.
Enfin, et grce  la justice de notre cause, le Trs-Haut nous a donn la
victoire. D'abord, nous avons pris le vaisseau du roi: nos autres
galres en ont pris onze; une galre aragonaise a t brle; une autre
abandonne et submerge. Deux se sont cartes de la bataille, et ont fui
pour en aller porter la nouvelle. Le roi d'Aragon est rest prisonnier
avec le grand matre de Saint-Jacques, le duc de Sessa, le prince de
Tarente, le vice-roi de Sicile, et grand nombre d'autres barons,
chevaliers et gentilshommes, outre Meneguccio dell'Aquila, capitaine de
cinq cents lances. Les autres prisonniers se comptent par milliers, comme
vous en serez exactement informs ds que j'aurai le loisir de le faire.
Je certifie  vos magnificences et  votre paternit que je ne sais par
o commencer pour rendre compte dignement, et avec les loges mrits,
des exploits de tous mes compagnons et quipages, pour tmoigner de
l'obissance et de la grande rvrence qu'ils m'ont toujours montres,
principalement le jour de la bataille. S'ils avaient combattu sous les
yeux de vos seigneuries, ils n'auraient pu faire davantage. Ils mritent,
en vrit, d'tre singulirement lous et r-compenss. Que Christ nous
fasse la grce que nous puissions aller de mieux en mieux.
N.B. Ces derniers mots sont crits en idiome gnois; le reste de la
lettre est en toscan.
3 Serra, tome III, page 162.
4 M. Serra donne l'analyse d'un manifeste violent dans lequel les Gnois
adressent au duc de Milan la justification de leur soulvement, c'est--
dire l'expos de leurs griefs. Il est en latin, dat du 18 dcembre 1436.
Mais cette pice pourrait bien n'tre que le produit de la rhtorique
d'un crivain priv. Il n'y a pas de trace de son authenticit. Voy.
Serra, tome III, page 169.

CHAPITRE IV. - Thomas Fregose, de nouveau doge  Gnes, embrasse la cause
de Ren d'Anjou, qui perd Naples. - Raphal Adorno devient doge. - La
place est successivement ravie par Barnab Adorno, par Janus, Louis et
Pierre Fregose.
1 Un Gnois y commandait (Antoine Calvi); Ren lui devait une forte somme
et no pouvait s'acquitter. Il ne partit pas de Naples sans crire  son
crancier, en l'autorisant  traiter de la reddition du chteau, et  se
la faire payer en compensation de sa crance. Serra, tome III, page 174.
2 MS de la Bibl. Coll. Dupuy, 2, 159.

CHAPITRE V. - Prise de Constantinople. - Perte de Pra.
1 Ducas, c. 34  39.
2 Notices des MSS de la Bibl. du Roi, tome XI, page 58.
3 Sauli, tome II, page 162.
4 Il tait venu de Gnes sur une des deux galres que le doge Fregose
avait expdies a Constantinople. Giustiniani, cinq ans auparavant, avait
t consul de Scio. Serra, tome III, page 199.
5 A Pra, il fut immdiatement embarqu pour Scio, o il arriva mourant.
M. Serra s'attache  justifier Giustiniani. Il montre, sur de bonnes
autorits, qu'il n'y eut de sa part ni trahison ni lchet. Tome III,
pages 210, 214. Ducas rend justice  Giustiniani, c. 39.
6 Ces deux lettres sont imprimes dans le recueil des lettres de Jacques
Bracelli, secrtaire de la rpublique,  qui la rponse au roi d'Aragon
est attribue. Jacobi Bracelli Elucubrationes. Il est  la Bibl. royale,
 la suite des annales de Bonfadio.
7 Gibbon, ch. 63, 64.
8 Cantacuz., liv. 2, ch. 53; liv. 3, ch. 81-95.
9 Gibbon, ch. 65.
10 Ducas, ch. 27, dit avoir pris copie des lettres sur lesquelles ce
march fut conclu en 1421. Un vizir d'Amurat les porta  Adorno avec cinq
cent mille cus.
11 M. Serra, tome III, page 189, admet d'aprs Michel Ducas qu'Adorno,
enchan par sa promesse, refusa les offres d'un comptiteur qui lui
demandait de lui livrer le prince au prix de la moiti de la Natolie. M.
Sauli remarque que Lebeau, dans son histoire de Turquie, justifie Adorno.
12 L'imputation se trouve dans une lettre d'AEneas Sylvius. M. Sauli
donne, d'aprs Muratori, la singulire citation du rcit d'un Vnitien
suivant laquelle certains pirates gnois firent march de passer l'arme
 un ducat par tte avec le consentement du cardinal Condolmieri, lgat
qui aurait pris part  cet infme march. L'arme aurait t de plus de
cent mille hommes. Ce tmoignage est unique, et un autre Vnitien avait
crit en marge, Mentiris, ajoutant, il est vrai, comme tmoin oculaire,
qu'il y avait l un navire de la famille Salvago. Quand il aurait t
employ  ces transports, un vaisseau ne transporte pas une arme.

CHAPITRE VI. - Pierre Fregose remet Gnes sous la seigneurie du roi de
France et sous le gouvernement du duc de Calabre.
1 Deux actes du 25 juin 1458, MSS de la Bibl. du Roi, coll. Dupuy, tome
CLlX. Le trait du duc de Calabre est du 7 fvrier prcdent. Les
originaux sont aux archives du royaume.
2 On demandait au roi la promesse de ne traiter sparment avec aucune
ville de la Ligurie; et le roi avait consenti. Cependant on trouve peu
aprs (11 dcembre 1460) un acte par lequel il reconnat avoir reu, 
Bourges, le serment des habitants de Savone par l'intermdiaire de leurs
ambassadeurs. (Collection Dupuy, CLIX.)
3 Un historien dit que Charles VII demandait  Gnes des vaisseaux pour
faire la guerre aux Anglais; qu'on les refusa et que ce fut un motif de
brouillerie. Il est vrai que, dans les conventions rcentes, le roi avait
consenti  ce que la guerre, si elle se renouvelait, n'interrompt pas le
commerce des Gnois avec l'Angleterre; mais  cette poque il n'y avait
plus trace d'hostilit, et l'on n'aperoit pas  quelle occasion le roi
aurait pu recourir  la marine des Gnois.

CHAPITRE VII. - Prosper Adorno devient doge. - L'archevque Paul Fregose
se fait doge deux fois. - Le duc de Milan Sforza redevient seigneur de
Gnes.
1 Les actes, cessions, hommages et ratifications par lesquels Louis XI
investit de la seigneurie de Gnes Franois Sforza et Blanche Visconti,
sa femme, sont aux archives du royaume et leurs copies  la Bibliothque
du Roi, collection Dupuy, tome CLIX. Dans la ratification le duc de Milan
explique que, par le texte de son hommage, il est dispens de rien faire
au prjudice de la ligue italienne, mais il promet d'empcher que les
allis n'introduisent dans les ports de la rpublique de Gnes aucune
force pour faire la guerre au roi Ren ou au duc de Calabre.
2 M. de Sismondi rapporte cette anecdote  une ngociation plus tardive,
ignore, comme il le remarque, de Foglietta et de Bizzari. Il la place en
1480. Histoire de France, page 538, et en note.
3 Savone, toujours presse de se sparer de Gnes et de faire sanctionner
son indpendance, se hta de demander  Sforza la reconnaissance de ses
privilges. Elle demandait que le duc promit de ne jamais aliner sa
seigneurie. Il rpond simplement que son intention est de ne rien perdre
et plutt d'acqurir. Savone demande encore une dclaration absolue qui
la mette hors de toute dpendance de Gnes; Sforza se rserve de
s'informer plus  fond; mais il veut que les habitants de Savone sachent
qu'il sera trs-vigilant tuteur et conservateur de leurs droits et de
leurs honneurs. Actes du 3 mars 1464. Collection Dupuy, tomes CCCCLII,
CCCCLIII.
4 Le roi de France donna une nouvelle investiture. On rappelle dans les
actes faits  cette occasion ce qui tait exprim dans ceux de 1464. On
rattache les concessions du roi aux intelligences, confdrations et
ligues convenues le 6 octobre 1460, Louis tant alors dauphin de France.
MSS de la Bibl. royale, collection cite: on y trouve aussi une
confirmation de 1473.

CHAPITRE VIII. - Perte de Caffa. Rvolte contre le gouvernement milanais;
le duc de Milan traite avec Prosper Adorno, qui devient d'abord
vicaire, puis recteur, en secouant le joug milanais.
1 On dit qu'il existe encore dans les montagnes de Derbent des familles
dont les noms sont gnois et qui descendent des fugitifs de Caffa. Serra,
tome III, p. 250.
2 Les vnements de cette poque ont t fournis aux historiens
postrieurs par les commentaires d'Antoine Galli, contemporain,
chancelier de Saint-George; Muratori (Script. ital., XIII, 237) a trouve
cet crit oubli, que Foglietta avait suivi phrase  phrase.
3 Serra remarque que le nom de snat tait donn depuis peu au conseil
des anciens, tome III, page 256.
4 Ils obtinrent en outre, dit M. Serra, des privilges hrditaires qu'un
gouvernement sage peut  peine concder  vie. Tome III, p. 266.

CHAPITRE IX. - Adorno expuls, Baptiste Fregose devient doge; il est
supplant par l'archevque Paul, devenu cardinal. Ludovic Sforza seigneur
de Gnes.
1 M. Serra n'a pas pouss plus loin l'histoire de sa patrie.

LIVRE VIII. - CHARLES VIII. - LOUIS XII. - FRANOIS Ier EN ITALIE. -
SEIGNEURIE DE GNES SOUS LES ROIS DE FRANCE. - VICISSITUDES DU
GOUVERNEMENT. - ANDR DORIA. - UNION. (1488 - 1528)
CHAPITRE I. - Charles VIII.
1 Il en cota 14,000 francs d'intrt pour quatre mois seulement; 
aucuns disaient que des nomms avaient part  cet argent et au profit.
Comines, ch. 5.
2 Par deux lettres de Lyon du 22 janvier et du 8 fvrier 1498, Charles
VIII mandait aux Gnois de ne rien entreprendre pour ravoir Sarzane,
qu'il avait promis aux Florentins. Documents histor. indits, tome I,
page 670.
3 C'est l'origine de la procession encore chre au peuple de Gnes connue
sous le nom des Casaccie.

CHAPITRE II. - Louis XII en Italie; seigneur de Gnes.
1 Le curieux document des demandes gnoises et des rponses du roi existe
aux archives du royaume, registre 233. On demandait un lieutenant
ultramontain (c'est--dire, relativement  Gnes, un Franais). On
insistait pour qu'il ft chang tous les trois ans. Le roi accorde le
premier chef: sur le second il rpond que quand ce serait son propre
fils premier-n qui serait le gouverneur, il le destituerait le jour o
il se comporterait mal; mais qu'il serait injuste et sans raison de se
dfaire de celui qui aurait bien gouvern pendant trois ans.

CHAPITRE III. - Mouvements populaires; gouvernement des artisans. - Le
teinturier Paul de Novi, doge. - Louis XII soumet la ville.
1 On voit aux archives du royaume les pressantes supplications des
commissaires de la noblesse, s'adressant au roi et  Chaumont d'Amboise,
demandant des secours pour remettre l'ordre dans Gnes, en envoyant leur
engagement personnel de contribuer  cette dpense. (8 janvier 1507).
2 L'enceinte propre de la ville de Gnes du ct de la terre est un mur
ancien tel qu'il suffisait  la dfense avant l'emploi de l'artillerie de
sige. Ce mur a figure de bastion seulement  partir du bord de la mer du
cte occidental, et en remontant vers le Nord, de la porte Saint-Thomas
jusqu' la porte Carbonara, qui rpond  la place de l'Annonciade; c'est
un quart peut-tre du contour de la ville. Tout le reste de la muraille
est, sans foss ni chemin de ronde, contigu aux maisons et aux palais 
l'intrieur et  l'extrieur. Ce n'est plus qu'une enceinte de police et
non une fortification. Elle n'a jamais t faite  l'preuve du canon ni
pour en porter. Nous verrons, avant la fin de ce livre, qu'en 1522
quelques pices d'artillerie montes  bras contre une porte dans la
partie bastionne de ce mur, firent brche immdiatement, et ds que la
porte fut abattue, la ville fut prise.
La fortification moderne, la vritable enceinte, part des deux cts de
la mer, et, enveloppant la cit, les faubourgs et les montagnes au pied
desquelles la ville est btie en tages, forme, du sommet de ces
montagnes  la mer, un triangle immense qui domine en mme temps les deux
valles de la Polcevera et du Bisagno, entre lesquelles Gnes est situe.
La vieille muraille ft-elle partout capable de rsistance, tant ainsi
domine sur tous les points par ces montagnes que la fortification
nouvelle couronne, ne peut servir pour la dfense. Si donc, on peut  la
rigueur employer l'expression de double enceinte, militairement parlant,
il n'en existe qu'une seule.
3 Il y a dans la collection Dupuy, tome CLIX, une lettre originale de la
baillie de Gnes au roi du 25 novembre 1507. On s'tait prpar  faire
payer  Lyon, en foire de la Toussaint, 50,000 cus pour un terme chu de
la contribution; mais le roi ayant crit de verser la somme entre les
mains de son trsorier de Milan, on s'est ht de se conformer  ce
nouvel ordre.

CHAPITRE IV. - Les Franais perdent Gnes. - Janus Fregose, doge. -
Antoniotto Adorno gouverne au nom du roi de France. - Octavien Fregose,
doge.
1 Fils d'Augustin, gouverneur pour Ludovic Sforza en 1488.
2 4 avril 1513. MS Dupuy, tome CLIX.
3 Le grand cuyer tait alors Galas San Severino. Voyez Sainte-Marthe,
histoire gnalogique de la maison de France, tome II, ch. 15.
4 MS de la Bibl. R., coll. Dupuy, tome CLIX, pice dernire.

CHAPITRE V. - Octavien Fregose se dclare gouverneur royal pour Franois
1er. - La ville prise par les Adorno. - Antoniotto Adorno, doge.
1 On trouve dans la collection Dupuy, tome CCCCLIII, un mmoire sans
date, adress au roi pour prouver qu'il ne doit pas envoyer un lieutenant
franais, qu'il doit choisir un Gnois: Janus Fregose lui est indiqu de
prfrence.
2 On a vu que l'intrt du monopole du sel tait une grande affaire
d'tat, et un perptuel sujet de jalousie entre Gnes et Savone. On le
verra encore. Il y a dans les MSS de la Bibl. royale, coll. Dupuy, tome
CLIX, une lettre originale des protecteurs de Saint-George  Louis XII.
Ils lui dpchent un dlgu pour lui faire des plaintes et pour obtenir
rpression, au sujet d'une cargaison de sel que Savone a tire d'Aigues-
Mortes: le roi, disent-ils, ne sera pas moins exact observateur de ses
concessions qu'il a t gnreux  les concder.
3 Collect. Dupuy, tome CCCCLIII.

CHAPITRE VII. - Andr Doria passe du service de France  celui de
l'Autriche. - Les Franais expulss de Gnes. - Union.
1 Nous avons une lettre originale d'Andr Doria au roi, du 7 avril 1528.
En voici quelques passages: ils se rapportent d'abord  une expdition
sur la Catalogne, que l'on faisait sans lui: Sire, il vous a plu
m'tablir votre lieutenant gnral sur votre arme de mer: je ne veux
pas dire que je l'aie mrit; mais vous savez que, pour entretenir un
tel tat, vous ne m'avez donn un seul cu.... Et maintenant dites par
votre lettre que ne me pourrois trouver en ladite entreprise de Catalogne
pour la distance d'ici en Provence. Je n'ai trouv aucun voyage difficile
quand il y a eu apparence de bon effet et temps dispos  l'excution
encore: quant  celui-ci, ne seroit impossible par aucune premptoire
raison. A cause de l'autorit que vous a plu me donner sur votre arme,
pouvois avoir notion de celui qui auroit charge de la conduite. Par quoi,
me semble, ceux qui vous ont mal rapport de moi contre la vrit avoir
t ous et totalement crus. Si veux bien dire, nonobstant que j'aie la
barbe blanche, ne se trouvera personne ayant la connoissance ne le
vouloir meilleur de moi: et m'est donn occasion de penser que vous ne
vous souciez de mon service. Selon ma possibilit me suis instamment
employ le plus loyalement que j'ai pu sans y pargner corps et biens,
que me peuvent tmoigner plusieurs de vos serviteurs, mmement vos
ennemis: au moyen de quoi.....trouve bien trange cette chose, par
laquelle puis juger que n'avez acceptable mon service. Mais puisqu'ainsi
vous plaise, Dieu me donne patience. - Joint que n'est donn ni fait
dmonstration de donner ordre  ce dont je vous ai tant de fois fait
requte pour subvenir  l'urgente ncessit o je me trouve  cause de la
grande chert des vivres qui est de, pour laquelle, je ne puis sans
tre entirement satisfait, fournir  l'entretenement de mes galres. -
Vous supplie de me donner libralement cong, lequel, pour les raisons
ci-dessus, prendrai autant  gr que si vous me faisiez satisfaction de
tout ce que m'avez fait promettre tant par lettres, messagers,
qu'autrement: et si votre plaisir n'est tel,  tout le moins, sire, vous
plaise dputer un autre chef  vos galres.
Et au sujet des galres qu'il avait devant Naples, il ajouta:
J'avois envoy deux de mes gens en Languedoc faire aucune quantit de
biscuit, qui les et pu entretenir un mois ou cinq semaines. Toutefois
ils sont revenus ici parce que M. de Clermont, lieutenant audit pays, n'a
voulu permettre enlever ledit biscuit. Donques, sire, si lesdites galres
sont contraintes retourner ici sans faire service, aucun blme n'en doit
tre mis sur moi, attendu que j'ai fait mon devoir par cette lettre et
par toutes les autres. Collect. Dupuy, tome CCCCLIII.
2 Il existe une lettre crite le 28 septembre 1528 par Jean Doria, parent
de l'amiral, adresse de Lyon au cardinal de Sens,  Paris. Doria se
rendait  Marseille par ordre de son cousin. A une journe de Lyon il a
appris  sa grande surprise ce qui venait de se passer  Gnes. S'il
avait t prsent, il aurait emmen les galres, il aurait donn la main
 Saint-Pol. Il serait encore dispos  s'employer pour le service du roi:
malheureusement il est sans argent; il demande qu'on lui en fournisse
et qu'on lui fasse livrer des captifs pour quiper une galre. - Cette
lettre est excessivement embarrasse. Bibl. royale, collect. Dupuy, tome
CCCCLIII.

LIVRE IX. - TABLISSEMENT ET DIFFICULTES DU NOUVEAU GOUVERNEMENT. -
CONSPIRATION DES FIESCHI. (1528 - 1547)
CHAPITRE I. - Constitution. - Savone.
1 M. Michelet, en faisant allusion  la situation singulire de ces
familles et  la dchance de la noblesse aux XIVe et XVe sicles dans
certaines rpubliques italiques, dit qu' Gnes on en vint  ce point
qu'on anoblissait pour dgrader, et pour rcompenser un noble on
l'levait  la dignit de plbien. Hist. de France, t. II, p. 589.
L'expression est piquante et spirituelle: elle n'est pas exacte. Jamais
la dmocratie gnoise n'a exerc un pareil ostracisme... Depuis que le
pouvoir avait t saisi par le peuple, on n'anoblissait plus ni pour
dgrader, ni pour honorer. Il ne restait aucun moyen d'tre fait noble ou
de le devenir. Les familles patriciennes combattaient ou attendaient,
nullement disposes  renier leur titre. Un trs-petit nombre adonnes au
parti populaire se vantaient de s'tre toujours contentes de la dignit
de plbiens: on voulait bien les croire, on ne les rcompensait pas.

CHAPITRE II. - Vues de Franois 1er. - Dernire tentative des Fregose. -
Charles-Quint  Gnes.
1 Les historiens gnois ne paraissent pas avoir connu ce trait. Il est
aux archives du royaume sous la date du 18 mars 1529. Les pouvoirs du roi
 l'ambassadeur y sont mentionns sous la date du 11 fvrier 1528 (1529).
Janus, traitant tant en son nom qu'en celui de ses fils, promet de
rapporter la ratification de Csar absent: celui-ci ratifie  Ripalta le
dernier avril. C'est l'exemplaire du trait au bas duquel il a sign sa
ratification qui se voit aux archives.

CHAPITRE III. - Expditions de Doria au service de Charles V. - Dsastre
d'Alger. - Nouvelle guerre. - Trait de Crespy
1 Proprement Barberousse n'tait que fils de rengat.

LIVRE X. - RFORME EXIGE PAR DORIA. - LOI DITE DU GARIBETTO. - GUERRE
DES DEUX PORTIQUES DE LA NOBLESSE, INTERVENTION POPULAIRE. - ARBITRAGE. -
DERNIRE CONSTITUTION. (1548 - 1576)
CHAPITRE I. - Intrigues de Charles-Quint. - Rsistance d'Andr Doria. -
Loi du Garibetto. - Disgrce de de Fornari.
1 Foglietta, della Rep., page 49.
2 Relazione esattissima de tutto il governo antico e moderno della
repubblica d Gcnova... il tutto fedelmente narrato; 1626 (sans nom
d'auteur, de 259 feuillets) MS de la Bibl. du Roi, n 10439.
3 Instructions demandes par l'infant don Philippe  don Giulio Claro, 
l'occasion du voyage d'Espagne en Italie (en espagnol). MS de la
Biblioth. royale, no 10108, an 1548.

CHAPITRE II. - Guerre de Corse.
1 Plusieurs auteurs ont cru que c'taient ses beaux-frres; mais il
parat que Vanina n'avait point de frres. Robiquet, Recherches sur la
Corse, page 230, note 2.
2 On trouve aux archives des affaires trangres une instruction donne 
des dlgus envoys en France pour obtenir que la Corse ne soit pas
restitue aux Gnois. Si cela ne se peut, les Corses demandent qu'on leur
envoie des vaisseaux pour les transporter tous en France, et qu'on oblige
les Gnois  leur payer la valeur des biens qu'ils sont prts 
abandonner dans l'le. Ils se rduiront, s'il le faut,  la condition des
juifs dans la captivit de Babylone. - Ces instructions n'ont pas de
date, on les trouve recueillies parmi des pices de l'anne 1634. Mais
videmment elles ne peuvent convenir qu' l'poque du trait de 1559.

CHAPITRE III. - Dcadence, perte de Scio. - J.-B. Lercaro perscut.
1 Ducas, 44. Cet historien tait au service de Gatilusio: il porta le
tribut au sultan et il ngocia la confirmation de la seigneurie au fils 
la mort du pre.
2 Ducas, 43, rend compte de quelques violences que Mahomet avait exerces
contre les Gnois de Scio; mais ce fut une avanie passagre.

CHAPITRE IV. - Dissensions entre les deux portiques. - Gnalogie des
Lomellini. -Le peuple prend part  la querelle. - Carbone et Coronato. -
Prise d'armes. - Le garibetto aboli tumultuairement. - Le gouvernement
abandonn au portique Saint-Pierre.
1 Ce dcret fut jur et ne fut pas crit, car il tait rput contraire 
la constitution de 1528. Il reconnaissait les deux portiques, qu'elle
n'admettait pas ostensiblement, comme on sait. (Relazione ut supra.)
Quelle force pourrait avoir une constitution admise pour servir de trait
de paix entre des rivaux, quand on est oblig non-seulement de ne pas
l'excuter comme elle est crite, mais qu'on fait publiquement des lois
secrtes pour y droger? On a vu comment Foglietta avait dj raisonn
sur les textes crits sans s'arrter aux conventions tacites.
2 C'est le tmoignage de Casoni; mais au contraire, suivant la Relazione
de 1626 dj cite, choisi par les anciens nobles parmi les nouveaux
faute de mieux, il tait dsagrable  tout le monde.
3 Relazione dj cite.
4 MS de la Bibl. R., n 10439, sans date. On voit par le nom du doge de
l'poque qu'elle se rapporte  1573-1575. Rimprim  Gnes, on vendait
ce recueil sous le manteau avant la rvolution de 1797.
5 Les talents de ce lgat ont t vants; on verra si dans cette occasion
il mrita la louange.

CHAPITRE V. - J.-A. Doria fait la guerre civile. - Intervention des
puissances. - Compromis.
1 Relation des ambassadeurs vnitiens  la cour de France. Tome II, page
392. L'ambassadeur Lippomani en parle  son snat comme d'une chose
certaine. Il ajoute que don Juan tait appel par des hommes qui avaient
 Gnes bon pied et bonnes intelligences; et que si l'on ne fit rien, ce
fut par la crainte de la jalousie qu'un tel tablissement allait donner 
tous les princes d'Italie.
2 Relation des ambassadeurs vnit. en France, (J. Michiels.) Tome II,
page 252.
3 Ibid., page 252.
4 Ibid., page 232.
5 Le dcret du roi d'Espagne est du 1er septembre 1575, cit dans un
protocole du 20 septembre 1576. Palma Cayet, Collection Petitot, tome II,
page 293. Nous avons quelques dtails sur la pnible liquidation que les
Gnois obtinrent enfin pour leur crance. D'abord on leur soutint que,
loin d'avoir rien  rclamer, ils taient dbiteurs de sept millions de
ducats, ce qui, sans doute, aurait t fort extraordinaire. Il se
trouvait qu'on avait enregistr  leur charge toutes les assignations
successives qu'on leur avait destines depuis 1560. Mais on avait oubli
de les dcharger de celles qui ne s'taient pas ralises ou qu'on avait
rvoques. Il fallut un temps infini pour le faire reconnatre par les
trsoriers espagnols. Enfin la dette fut avoue et fixe  douze millions
de ducats en principal, quoique les cranciers se plaignissent qu'on leur
ft tort sur le capital, outre qu'on leur retranchait les intrts courus
depuis 1575. On leur en accorda pour l'avenir sur la somme reconnue et
jusqu'au moment o on les ferait jouir des nouvelles obligations qui leur
furent promises. Ces assignations furent, pour une moiti de la dette, de
quatorze par mille et de vingt par mille des produits de certaines
gabelles, et pour les deux tiers de l'autre moiti, de trente par mille
sur les revenus des salines d'Espagne. On se rservait de leur dlguer
quelque autre rentre pour payer le restant.
L'auteur qui nous donne un peu obscurment ces dtails ne dit pas si ces
recouvrements devaient former un compte de clerc  matre, et durer
jusqu' l'amortissement de la crance, ou s'ils taient abandonns aux
Gnois pour un temps dtermin,  forfait et pour payement en bloc. Il
est probable qu'on doit l'entendre de cette faon, puisqu'on voit que des
intrts n'taient allous que jusqu'au moment o les assignations
seraient en cours. Il semble donc qu'elles devaient former pour le
capital et les intrts ultrieurs un march alatoire.
On assure que les Gnois y perdirent quelques millions de ducats, et l'on
attribue  cette perte la dcadence de plusieurs grandes maisons.

CHAPITRE VI. - Sentence arbitrale. - Constitution de 1576.
1 Il y avait ouverture  quelques anoblissements extraordinaires pour des
cas exceptionnels, et en faveur d'individus soumis au surplus  des
prestations trs considrables en faveur du trsor.
2 Je ne sais si c'est  la prud'homie du cardinal ou  la mticuleuse
dfiance de quelque Gnois qu'on doit faire honneur de l'invention d'une
forme de scrutin dcrte et impose par les arbitres au milieu de tant
de graves dispositions. Le vase doit tre divis en deux rceptacles.
Dans l'un la boule approuve ou absout, dans l'autre elle rejette ou
condamne. Une seule ouverture donne accs  la main qui, enfonce, dpose
le vote favorable on contraire sans qu'on puisse voir de quel cte elle a
flchi; et par la prvision constitutionnelle, les boules ne pouvaient
tre de bois ou d'autre matire retentissante, mais de laine ou de fil,
afin que le bruit de leur chute n'veillt jamais une oreille indiscrte;
ce scrutin s'est religieusement conserv  Gnes.
3 MS de la Bibl. Royale: Relazione de 1626, dj cite.

LIVRE XI. - RPUBLIQUE MODERNE. - DMLS AVEC LE DUC DE SAVOIE; - AVEC
LOUIS XIV. - LE DOGE A VERSAILLES. (1576 - 1700)
CHAPITRE I. - Observations sur le caractre des Gnois.
1 Il n'y a rien  dire de l'agriculture gnoise. La terre lui manque, et
aucun effort ne pourrait tirer du sol la subsistance de la population.
Entre la mer, ces hautes montagnes et leurs pentes rapides, il n'y a
point de place pour la charrue. L o se trouve un peu de terre vgtale
rapporte ou retenue, la bche la divise en planches occupes
alternativement par un peu d'orge, par quelques pieds de mas et par des
lgumes, troites lisires coupes par des ceps de vigne levs sur dos
pieux. Autour de Gnes, l'agriculture n'est que le jardinage. On y voit
de beaux palais avec des jardins souvent sans ombrage, n'ayant autour
d'eux que de misrables domaines. Il en est qui sont partags en cinq ou
six fermes exploites par autant de familles, dont les baux n'excdent
pas cinq cents francs pour chacune, et o prs de cent personnes vivent
pauvrement de leur pnible culture. Il faut pour la nourriture des
paysans compter sur les fruits du chtaignier et mme du figuier.
Quelques abris privilgis ont l'oranger et le mrier. Mais l'olivier
seul donne au pays un riche produit qui mrite le nom de rcolte.
2 On a vu dans le livre 1er, que c'est un vase antique apport des
croisades, dont la tradition a fait le plat de la sainte cne auquel
Jsus et Judas mirent la main ensemble.
3 En 1278, la petite glise Saint-Mathieu rtrcissait la place sur
laquelle la famille Doria avait tabli ses palais. Il convint de la
porter un peu plus loin. Mais on ne voulait pas sacrifier des peintures
prcieuses par leur antiquit qui ornaient la vote au-dessus de l'autel.
En consquence, ingenio habito, dit Stella, on transporta cette vote
tout entire  sa nouvelle place,  vingt brasses de l'ancienne.
4 Vingt faons de parler proverbiales conservent l'loge et recommandent
l'usage de la rserve; et l'on se complat  en citer pour modle la
courte instruction donne, dit-on,  un ambassadeur dput  un congrs:
ibis et redibis.
5 Un avocat ne plaidait point sans faire apporter devant le tribunal une
corbeille pleine des auteurs qu'il se complaisait  citer.
6 Un beau conservatoire pour servir d'asile aux jeunes filles, dit des
fieschines, est le dernier, si je ne me trompe, des tablissements pieux
dus  la charit d'un particulier. Il a t institu avec l'hritage et
suivant le testament d'un Fieschi mort en 1765. Il laissait des crances
sur la dette publique de plusieurs tats, et il avait eu soin de stipuler
que, si son conservatoire ne pouvait s'riger, les hpitaux, dans chaque
tat respectivement, hriteraient de ses crances. Les hospices de Paris
taient nommment appels  profiter de ses rentes sur la France. Mais
celles sur l'Angleterre devaient tre transfres aux hpitaux de Rome.
7 Dialogo dell'accademico Sforzato nel quale si ragiona... delle bellezze
di alcune gentil donne. MS de la Bibl. Royale. Les dames gnoises y sont
numres par leur nom. L'ouvrage est, au surplus, des plus fades, et
dans le manuscrit chaque majuscule est dore.
On trouve, au reste, dans Muratori, Scrip, ital. XIV, une longue diatribe
d'un pote astsan qui, en deux cents vers latins, blme les Gnois de
permettre  leurs filles de faire la conversation avec les jeunes gens
qui passent sous leurs fentres, les avertissant mme que parfois leurs
rues troites ont,  sa connaissance, facilit des entretiens de beaucoup
plus prs.
8 Dans les temps antiques, la femme, mre ou sans enfants, hritait du
tiers des biens laisss par son mari; mais cette libralit fut supprime
par une loi ds 1155.
9 Les sicaires (bravi) avaient toujours pullul  Gnes. Dans un des
pamphlets dirigs contre les anoblis de 1528, on discute gravement pour
savoir si deux de ces nouveaux patriciens ont t bravi  la solde de
certains anciens nobles, qui les ont fait crire au livre d'or. Avant
1797, on voyait encore un reste de ces sclrats, bien connus, vivant
tranquillement dans leur impunit; elle tait si gnrale que, depuis dix
ans avant cette poque, il n'y avait pas eu une seule sentence capitale
excute; et cependant les violences, les coups de couteau et de fusil
n'taient pas rares  la campagne dans les querelles les plus
insignifiantes. La cit mme tait plus d'une fois trouble par
d'horribles guet-apens. A la runion, la justice franaise, avec sa
procdure publique (sans jury), en finit promptement de ces dsordres;
tout en frmissant de sa svrit, le peuple gnois avait appris 
l'estimer et  s'y soumettre.
10 On trouve des tableaux de la population de la ville et du duch de
Gnes dans la statistique des tats du roi de Sardaigne, publication
officielle dont le gouvernement de Turin a charg une commission d'hommes
de choix.
Suivant les documents, dont les lments, recueillis trs-soigneusement,
sont distribus avec intelligence, le nombre des habitants des provinces
administratives entre lesquelles on a partag le territoire de la ci-
devant rpublique, est de 674, 988. Sur ce total, le chiffre propre  la
ville de Gnes est de 97, 261: on y ajoute 6, 000 pour la population
flottante du port, et 11, 636 pour la garnison et les troupes de la
marine, en tout 115, 257.
M. Cevasco de Gnes, qui a donn de son ct une statistique de sa ville
natale, attribue  Gnes, en 1836, 94, 488 habitants, et avec la garnison
et la population du port, 113, 677.
La commission officielle dclare qu'elle a inutilement cherch  comparer
l'tat actuel  la situation de l'poque antrieure. Elle n'a dcouvert
aucune trace de recensement pour le pass.
L'opinion commune du pays, et jusqu'aux almanachs, donnaient 96, 000
habitants  Gnes vers la fin du XVIIIe sicle et au commencement du
prsent. Sur quoi que se fondt cette croyance, on voit qu'elle
s'cartait peu de ce qu'on trouve aujourd'hui.
La Relazione manuscrite de la Bibliothque du Roi, que nous avons souvent
cite, assure qu' Pques 1626, il y avait eu  Gnes, dans les vingt-
neuf paroisses, 44, 595 communiants des deux sexes, faisant avec 14, 934
enfants au-dessous de l'ge, 60, 528 individus; comptant  part le
clerg, savoir:
 589 prtres de paroisses,
1867 moines,
1278 religieuses,
outre un certain nombre de prtres non attachs aux paroisses et qu'on
n'a pu compter. (N. B. En 1797, il y avait  Gnes 594 moines et 632
religieuses, dans 70 maisons. )
La statistique de M. Cevasco, dont nous venons de parler, forme deux gros
volumes, pleins de notices infiniment dtailles sur les professions
exerces, sur le commerce, ses usages, ses marchandises, etc., toutes
choses d'intrt local et qui attestent beaucoup de recherches. Les
notices historiques y sont fort abrges et ncessairement incompltes.
L'auteur a enrichi son ouvrage des notes d'un jeune savant, M. Vincent
Aliseri, sur l'origine des glises et de quelques autres anciens difices
de la ville.

CHAPITRE II. - Relation avec le duc de Savoie. - Conjuration Vachero.
1 Charles Emmanuel (le Grand), 1580  1630.
2 Bannis ou bandits sont deux traductions d'un mme mot. Le ban (bando),
la proclamation qui bannit les coupables ne tardait pas  faire de leurs
troupes ce que nous appelons des bandits ou brigands.-
3 Relazione esattissima, 1626. Manuscrit de la Bibl. Royale, n 10439-3.
L'ouvrage est anonyme, mais il est crit pour satisfaire  l'obissance
et au service dont l'auteur est tenu. C'est un agent diplomatique ou un
pensionnaire de quelque prince tranger. C'est, au reste, une statistique
politique complte. L'auteur parle de sa longue connaissance de ce qu'il
a vu; il produit des tableaux officiels, le compte mme du budget du
trsor public. Ainsi, ou il est Gnois, ou il a longtemps habit le pays;
et s'il n y est plus, il y conserve les plus grandes intelligences. La
puissance inconnue pour laquelle il crit pouvait tre la Toscane. Le
grand-duc ayant donn, en 1575, quelques secours au parti populaire,
l'auteur, en rappelant ce fait, ajoute: Il ne m'appartient pas de
savoir dans quel esprit ce secours fut accord. Mais en 1626 et dans
toute cette poque, la Toscane n'a jou  Gnes aucun rle: il est plus
probable qu'on crivait pour la France, ou pour le duc de Savoie. La
suite va nous montrer quel intrt ces deux puissances pouvaient y avoir.
Peut-tre est-ce l'ouvrage de de Marini.
On trouve dans la correspondance des chargs d'affaires franais  Gnes
beaucoup de mmoires de semblable nature faits par ces agents eux-mmes,
ou qu'ils se sont procurs. Mais celui-ci ne s'y trouve pas. Les
correspondances diplomatiques avec Gnes recueillies commencent  l634.
Il y en a un volume de 1633 parmi les MSS de la Bibl. du Roi.
4 Julien de Fornari, dans la conspiration Vachero.
5 Le roi d'Espagne se fit valoir auprs de ses nobles cranciers gnois,
de n'avoir pas appuy les suppliques d'un certain nombre de leurs
concitoyens qui le pressaient de s'intresser pour les faire inscrire au
livre d'or de leur patrie.
6 Dans les temps modernes les nobles avaient eu soin de s'attacher le bas
peuple, particulirement certaines corporations nombreuses, charbonniers
et autres semblables.
7 Mmoires du cardinal de Richelieu, tome II, page 404. dition de
Petitot, 2e srie, tome XXII.
8 Lettre de Phelippeaux  M. de Bullion, 12 mai 1625. - Conditions
proposes par S. A. le duc de Savoie sur le fait de la diversion. -
Mmoire envoy par le roi sur les profits de la guerre. - MS de la Bibl.
Roy. Collection de Brienne, tome XIV. Collection Dupuy, tome XLV.
Richel., pages 421, 423.
9 Les armes du roi ne passrent pas jusqu' Gnes, faute de l'arme de
mer qui devait leur servir pour avoir des vivres. Mm. Richel., tome
II, page 448. - On trouve dans un mmoire au roi envoy quelques mois
aprs par Lesdiguires, que le duc et le conntable taient en mauvaise
intelligence. - Collect. Dupuy, tome XLVI, page 123. - On lit aussi dans
une lettre manuscrite du chev. de Forbin, du 28 juillet 1625, date de
Ville-Franche, o il tait avec les galres franaises: Je ne sais
comment tout se terminera, mais nos affaires sont fort dcousues et en
faon qu'on est dj sur les reproches, disant que la France n'a pas fait
pour cette belle entreprise tout ce qu'elle devoit et avoit promis. M. le
conntable se meurt d'une dyssenterie, M. de Crquy est fort malade 
Turin. Collection Dupuy, tome XLV, page 224.
10 L'avis n'toit pas anglique, aussi Marini, qui en toit l'auteur,
n'toit pas fort consomm en spiritualit. Mm. de Richelieu, tome V,
page 452.
11 4 octobre 1625. Collect. Dupuy, tome XLV.
12 En 1634 trois nobles gnois demandent au roi de France la libration
de douze mille cinq cents francs de rentes sur l'htel de ville qu'on
leur retenait au profit du Claude de Marini en reprsailles de la valeur
de sa maison dmolie en 1626, laquelle, assurent-ils, ne valait pas cette
somme. Archives des aff. tr.
13 Mm. de Richelieu, tome III, page 158.
14 Ph. Cattaneo, Jrme Saoli, f. Serra, les frres Moneglia.
15 Lettre manuscrite du 18 juillet 1528. Collect. Dupuy, tome XLV, page
220.
16 Mm. de Richelieu, tome IV, pages 338, 340, 343, 375, 379, 380.
17 Ibid., page 340.
18 Ibid.
19 Congiura del Vachero descritta da Rafaele della Torre. Bibl. Roy., ms.
n 10438. (L'auteur est un des snateurs qui avaient instruit le procs.)
20 Mm. de Richelieu, tome IV, pages 271, 403.
21 Ibid., tome V, page 254.
22 Mm. de Richelieu, tome IV, pages 427, 442, 457, 472, 479; tome V,
page 427.
23 Ibid., tome VI, page 488.
24 Ibid., page 247.

CHAPITRE III. - Arbitrage des diffrends avec le duc de Savoie. -
Changement dans la constitution intrieure des conseils de la rpublique.
1 Collect. Dupuy, tome XLV, page 213. Brienne, tome XIV, page 426.
2 Collect. de Brienne, tome XIV, pages 428, 433.
3 27 novembre 1631. Collect. Brienne, tome XXIV, pages 427, 433.
4 Ngociations de M. de Sabran  Gnes en 1633. MS de la Bibliothque du
Roi, MS 93333.
5 Collect. Brienne, tome XIV, page 435.
6 Ngociations de M. de Sabran  Gnes, 1633. MS 93333.
7 Si Giustiniani servait mal, il faut avouer qu'on ne le payait pas
mieux. Press par le besoin, aprs les sollicitations les plus rampantes,
demandant tantt une seigneurie en France, tantt un bnfice pour son
fils qu'il avait envoy  Paris, il avait pris le parti d'crire au haut
de chacune de ses lettres hebdomadaires une formule analogue au delenda
Carthago, pour rclamer ses traitements toujours arrirs. Il parat que
cela ne lui russit gure mieux; aussi  la mort de Mazarin, que toute la
vie il avait appel son bon matre, son Mcne, crivant a Lionne, il
s'avisa de se rpandre en reproches contre l'avarice et l'ingratitude du
cardinal. Cette tmrit lui valut une svre rprimande, et l'avis que
la correspondance cesserait sur-le-champ, s'il se permettait de nouveau
une semblable licence contre la mmoire d'un grand ministre cher au roi.
Gianettino se le tint pour dit. Il continua son office; son fils mme lui
fut adjoint et le seconda. Celui-ci obtint des lettres de naturalisation.
En 1672, Louis XIV nomma un ministre  Gnes; cependant la correspondance
de Giustiniani ne cessa pas entirement. Quand il n'y avait pas de charg
d'affaires, il en tenait lieu, et nous le verrons enfin rendre d'assez
mauvais services  la rpublique. Il en peignait les chefs comme
absolument vendus  l'Espagne. Ses derniers tmoignages peuvent avoir
contribu  envenimer les mcontentements de Louis XIV.
8 Archives des aff. tr.
9 Le duc de Savoie peut envoyer quelques bandits surprendre  Gnes les
correspondants des quatre banquiers gnois de l'Espagne, et saccager
leurs maisons qu'on leur indiquera; c'est une proposition faite  la
France dans un petit mmoire intitul: Pour empcher que les Gnois ne
prtent secours de deniers aux Espagnols. - Bibl. Royale, collection
Dupuy, 463.
Jean-Paul Balbi, noble gnois, mais perdu de crimes et sclrat consomm,
fut condamn par contumace, en 1648,  la peine capitale. Une inscription
infamante le dclara tratre  la patrie. On prtendit qu'il avait offert
au cardinal Mazarin de lui ouvrir les portes de Gnes, que le cardinal
avait hsit, lui avait donn mme quelque argent, et, rflexion faite,
avait rejet le projet. On dit qu'aprs sa fuite et l'clat du procs,
Balbi ayant demand un subside au cardinal, celui-ci lui envoya 50 cus:
c'est la mesure de l'importance qu'on accordait  cet aventurier. Il ne
s'en vantait pas moins d'avoir t destin  tre archiduc de Gnes.
10 Soixante mille personnes, deux cents nobles, dont sept snateurs,
grand nombre de marchands; les trois quarts du bas peuple, le clerg de
toute espce presque entier. Pour un million d'effets brls, outre
l'argent et la vaisselle vols dans les maisons abandonnes. Lettres de
Giustiniani, charg d'aff. Mais en 1658, il s'tonne du concours
d'artisans et d'trangers qui vinrent remplir le vide de la population.
En six mois il n'y paraissait plus.
11 On fit une loi expresse pour dfendre au doge de recevoir aucun
message qui ne serait pas adress sous les formules exiges. En
s'excusant sur l'obissance due  cette loi, on renvoya une lettre du roi
de France dont on savait que le contenu tait agrable, mais qui par
erreur tait adresse  ses chers et bons amis. On suppliait de refaire
la lettre avec la formule: chers et grands amis.
12 Les traditions avaient donn le nom de roi aux chefs arabes qui
avaient jadis occup la Sardaigne et la Corse. Ces les comptaient donc
pour des royaumes. Muratori (dissertation 32) cite des actes du moyen ge
dans lesquels des princes ou seigneurs plus ou moins connus, ayant la
Corse en tout ou en partie dans leurs seigneuries, sont intituls rois.
13 On trouve dans les bizarres Raguagli del Parnasso (1627) de Bocalini,
et dans une polmique de pamphlets qui s'ensuivirent, les premires
traces de cette prtention et des oppositions quelle souleva. MS de la
Bibl. roy., n 10436.
14 Suivant la correspondance de la lgation franaise, le peuple, en
effet, aurait volontiers lapid l'inquisiteur.

CHAPITRE IV. - Guerre avec Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. - Griefs
de Louis XIV contre la rpublique. - Bombardement de Gnes. - Soumission.
1 Archives des aff. tr.
2 Les Gnois reconnaissaient que, dans ces premires expditions ils
n'avaient eu quelques profits que sur les louis d'or ports au Levant;
mais, ajoutaient-ils, ce profit avait cess depuis que les Turcs
s'taient aperus qu'on leur fournissait beaucoup de louis faux.
Le gouvernement de Gnes s'tait abstenu de donner aucun avis sur cette
ngociation  son ministre  Paris, alors un Doria; en sorte que celui-
ci, frquemment, interpell  ce sujet, pouvait toujours rpondre
conformment  la vrit, qu'on ne lui en avait pas crit le moindre mot.
Le ministre des affaires trangres crivait  ce Doria, le 19 mai 1667,
d'une manire assez pressante:
J'ai reu hier au soir un billet du roi qui m'ordonne de m'claircir
d'une chose dont vous tes sans doute bien inform, qui est de savoir de
vous si l'intention de la srnissime rpublique est de garder et
d'observer avec la Porte Ottomane le trait que M. le marquis Durazzo
s'tant mis  la suite d'un ambassadeur de l'empereur a fait avec la
susdite Porte; lequel trait se trouve directement contraire aux
capitulations qui ont t depuis des sicles entre cette couronne et les
empereurs ottomans, et d'ailleurs trs-prjudiciable au commerce de la
France au Levant.
Les explications que cette demande provoquait ne paraissent point dans
les correspondances de la lgation franaise. Elles auront pass sans
doute du snat de Gnes  son envoy  Paris, et de celui-ci au ministre
du roi. Il est probable que Gnes aura fait des concessions, ou qu'on se
sera aperu du peu de succs de cette ngociation orientale; car la
rpublique ayant nomm Pompeo Giustiniani rsident  Constantinople,
Gianettino Giustiniani, son parent, demande, le 1er dcembre 1670, que ce
rsident soit recommand  l'ambassadeur de France.
3 Archives des aff. tr., 1670.
4 Le sujet de la guerre qui peut tre le plus vritable, l'entreprise
sur Savone, a toujours t cach par le duc et ne doit pas mme tre
publi par les crits qui sont tombs entre les mains des Gnois et dont
vous m'avez envoy copie, etc. Dpche du ministre  Gaumont, 30
septembre 1672. Arch. des aff. tr.
5 Arch. des aff. tr. Gnes, 1673, supplment.
6 Ibid.
7 Archives des aff. tr., 1680.
8 On consacra  cette dpense des rentes que certaines familles nobles,
en vertu de fondations antiques, devaient fournir annuellement pour tre
employes au bien public.
9 Tabarca avait t acquise par Andr Doria pour la ranon d'un pacha
qu'il avait fait prisonnier. L'le avait t vendue  la famille
Lomellini. En 1731, elle voulait la revendre a la France, et on avait
lieu de croire que le bey de Tunis le trouverait bon. Cette proposition
n'eut pas de suite. En 1741, les Tunisiens conquirent l'le et
dtruisirent la forteresse. Arch. aff. tr.
10 Comme ils sont pointilleux  Gnes, il suffiroit peut-tre de les
harceler, ou sur l'intrt des limites de quelque prince voisin, ou sur
rtablissement d'une escadre de galres franaises dans la darse, 
l'exclusion entire et perptuelle des Espagnols, ou sur les prtentions
des particuliers opprims par eux, comme le comte Fiesque ou de
semblables, ou sur la reconnaissance de leur ancien souverain, qui est le
roi, pour le payement ou la soumission d'un tribut, ou la rception d'une
garnison dans Gnes, ou la demande d'un ou plusieurs de leurs ports, ou
l'exclusion de leur ville de leurs citoyens qu'on croiroit les plus
habiles et les plus hardis. Et comme ils chapperoient infailliblement,
si on exigeoit d'eux tant de choses, ou pourroit avoir de nouveaux motifs
de les attaquer. Arch. aff. tr. vol. 1681. Le mmoire est sans date.
11 C'est en ces termes que Saint-Olon nous apprend la fin de la longue
mission de Giustiniani: on ne trouve aucun autre document  ce sujet.
12 Suivant M. Sue, M. de Riom, aprs des intrigues de cour peu
honorables, avait obtenu le privilge du sel dans les tats du duc de
Mantoue; et les Gnois, qui y fournissaient ordinairement cette denre,
refusaient le transit qui allait leur faire perdre leur dbouch. Cet
intrt priv n'en devint pas moins un des griefs principaux du monarque
et surtout des ministres et de leurs alentours. (Histoire de la marine
franaise)
Aprs le bombardement et le raccommodement, on trouve que M. de Riom,
tant  Gnes, fit, au nom de la ferme gnrale, un trait pour fournir 
l'administration de Saint-George une quantit considrable de sel en six
ans. Gnes faisait cette affaire, disait-on, dans la vue de plaire au
roi. Arch. des aff. tr., 6 nov. 1686.
13 Dans les ngociations qui suivirent le bombardement, le projet de
faire entrer les Gnois dans la trve de vingt ans fut repris. Un article
spar fut rdig, qui leur garantissait leurs possessions, aprs
toutefois qu'ils auraient fait au roi desideratam satisfactionem. On
trouve dans une note diplomatique que les ngociateurs avaient jug cette
expression trop ample. Mais, d'autre part, on faisait remarquer que
jusque-l, depuis Franois Ier la France n'avait qualifi les Gnois que
par leur nom, Genuenses. La rdaction propose mentionnait la rpublique
de Gnes. Le roi entendait-il bien la reconnatre comme telle dans un
acte politique de cette importance, ce qui impliquait l'abandon des
anciens droits? Enfin, il tait dit qu'il renonait  prendre pour lui,
sibi, aucune place de leur territoire. Cela l'empcherait-il de les
donner  d'autres? au duc de Savoie?
14 Saint-Olon recourait, en se recommandant au ministre, aux lamentations
les plus dsespres du psalmiste en dtresse. Aut non longe fac
auxilium tuum a me, et defensionem meam adspice, aut eripe me a gente
dolosa.
15 Quatorze vaisseaux, dix galiotes, deux brlots, deux frgates, huit
fltes, trente-huit bateaux, dix felouques, vingt galres. (Dtail de ce
qui s'est pass devant Gnes depuis le 17 mai que l'arme y est arrive
jusqu'au 28 qu'elle en est repartie.)
C'est le bulletin officiel, comme nous disons aujourd'hui, recueilli par
Clrambault. Bibl. du Roi. Vol. 237, page 319, cit par M. Sue, Histoire
de la marine franaise, page 191.
16 Le doge se retira  l'Albergo des Pauvres, sur une hauteur en arrire
de la ville. On y transporta le trsor de Saint-George. La prodigieuse
confusion qui rgna, quelques dsordres, des violences et le pillage de
quelques maisons franaises sont raconts dans la dpche de M. Lenoir,
envoy  Gnes par le ministre des affaires trangres dans l'intervalle
du bombardement au trait. Cette lettre, qui est aux archives, a t
cite par M. Sue, page 195.
17 Le trait fut sign le 12 fvrier 1685. La rception du doge eut lieu
le 15 mai suivant.

LIVRE XII. - DIX-HUITIME SICLE ET EXTINCTION DE LA RPUBLIQUE. (1700 -
1815)
CHAPITRE I. - Guerre de la succession.
1 Il leur avait fait envoyer jusqu' la formule de cette garantie, telle
qu'ils auraient  la donner.
2 Bateau propre  la pche du corail.
3 Tous navires qui se trouvent chargs d'effets appartenant  nos
ennemis seront de bonne prise. Ordonnance de la marine de 1681, liv. 3,
titre 9, art. 13. Cette dclaration violente, contraire aux dispositions
de l'antique lgislation, dont le Consulat de la mer est le monument
commun  tant de peuples, se trouvait en France dans le Guidon de la mer
et dans plusieurs ordonnances antrieures  celle de Louis XIV. A la paix
d'Utrecht, les principes contraires prvalurent: il y fut rgl que le
pavillon couvre la marchandise. Mais cette sauvegarde du droit des
neutres  subi depuis de nombreux empitements. Au surplus, l'abus de la
course dans la Mditerrane, les bateaux d'Oneille, les prtendus
corsaires qui ne s'attaquent qu'aux neutres, tous ces inconvnients,
retombant sur le commerce franais lui-mme, se sont renouvels de nos
jours tels qu'on les signalait dans la guerre de la succesion, et c'est
ce qui m'a induit  en parler avec quelque dtail.
4 L'envoy de France crivait plus tard: Dans le peuple et surtout dans
les gens de mer, il n'en est pas un qui ne nous baisse  la mort. De mme
chez les religieux: s'il y a quelque gnialiste pour nous, c'est dans les
maisons renies: mais dans les mendiants, tous sans exception sont nos
ennemis jusqu' la fureur. Au reste, il explique fort singulirement la
haine du clerg, par son aversion pour la svrit de moeurs et
d'habitudes que les Franais exigent des ecclsiastiques.
5 Du 7 mars 1707.
6 Continuazione del Compendio delle Storie de Genova (Accinelli), page 8.
7 L'envoy gnois  Vienne.
8 Archives des aff. tr.
9 Les galres de Tursi et lui-mme taient rests au service de Philippe
V; mais l'escadre demeurait inutile dans la darse de Gnes. Tursi n'tait
pas pay, tandis que de toutes parts ses revenus taient squestrs.
Aprs la paix d'Utrecht, la cour d'Espagne lui donna cong sans lui
rembourser sa crance. Louis XIV le prit  son service, mais peu de mois
aprs,  la mort de ce monarque, le rgent reconnut qu'il n'y avait
aucune raison de continuer cette dpense. Tursi eut le titre de
lieutenant gnral en France. La rpublique acheta ce qui restait de ses
galres. Il rentra dans ses biens squestrs, mais il fallut plaider au
sujet des 8000 ducats de rente dont ils avaient t grevs au profit de
Fieschi.
10 Mmoires de Tess, tome II, page 279, dition de Petitot.
11 Ce prix, suivant la correspondance diplomatique, tait de 2, 200, 000
florins (environ 5 millions de francs), ou de 1, 200, 000 piastres
(environ 6 millions) suivant Kock, Tableau des rvolutions, tome II, p.
333. Il cite Lunig, Code dipl., tome 1, p. 2375. Les Gnois avaient six
mois de terme pour payer la seconde moiti du prix, et ils comptaient
bien mettre ce dlai  profit pour voir s'il ne surviendrait pas quelque
vnement qui troublt la jouissance de la proprit achete. Mais, en
attendant, l'empereur les obligea  prendre immdiatement l'investiture
fodale, ce qui leur cota soixante mille cus qu'ils auraient volontiers
pargns.
12 La rpublique, jusqu' ses derniers temps, a eu en effet des
thologiens  qui le snat et les conseils soumettaient les cas de
conscience, quand il s'en rencontrait dans les affaires du gouvernement.
Pendant la guerre maritime, les croisires anglaises avaient pris des
navires dont les cargaisons de proprit espagnole taient masques sous
des noms gnois. On demanda si, en conscience, les Gnois qui avaient
prt leur nom pouvaient maintenir la simulation sous serment. Les
thologiens dcidrent qu'on le pouvait vu les circonstances; et il
parat qu'ils avaient eu en cela quelque considration  la religion des
capteurs hrtiques qu'il s'agissait de frustrer.
Sous le rgime dmagogique d'une des phases de la rvolution de 1797, les
thologiens de la rpublique furent appels pour faire le dcompte des
crances dues sur les biens confisqus des migrs. Or, comme tout
intrt au-dessus du taux lgal est un pch, quand il se trouvait des
rentes viagres constitues  9 ou 10 pour cent, ils appliquaient 
l'extinction du capital tout ce que le crancier avait reu au del de 4
pour cent. Si la rente tait un peu ancienne, le crancier tait expos 
se trouver dbiteur et oblig a rapport.
13 Les fours publics occupaient alors une partie de l'tendue actuelle du
port franc. On les transporta, en 1725,  la place qu'ils ont occupe
jusqu' la runion de Gnes  l'empire franais. Le monopole de la vente
du pain ayant fini alors, l'difice des fours devint l'htel des
monnaies.
14 Voici deux faits qui peuvent servir  l'histoire des arts en France,
autant qu' celle de l'industrie gnoise  celle poque.
En 1712 on s'adressait de Paris  Gnes pour avoir des renseignements sur
la fabrication du papier. Faites-moi le plaisir, crivait le ministre 
l'envoy franais, de dcouvrir, si, en cas de besoin, on pourrait
persuader  quelques ouvriers habiles de venir travailler en France, et
quelles conditions ils demanderaient.
En 1742 Vaucanson tait  Gnes pour y voir la manufacture du damas et
du velours, et surtout les fers pour tailler le velours, dont nous
n'avons pas le secret en France. Mm. des arch. des aff. tr.
La manufacture de velours a conserv son lustre  Gnes. Celle du papier
y tait connue depuis plusieurs sicles, comme nous avons eu occasion de
le remarquer ci-devant; mais elle tait reste stationnaire. Et mme au
commencement du XVIIIe sicle il est trange que la France et  envier
les ouvriers gnois. Il est du moins certain qu'au commencement du XIXe,
depuis cinquante ans Gnes n'avait de papier fin qu'en le tirant de
France.

CHAPITRE II. - Guerre de la pragmatique sanction. - Gnes, envahie par
les Autrichiens, dlivre par l'insurrection populaire.
1 Il n'y eut pas de manifeste formel. On fit circuler d'abord une lettre
(anonyme) d'un noble gnois, o les rsolutions de la rpublique taient
nergiquement exprimes. Mais on dsavoua cette oeuvre, considre comme
trop tmraire, et, sous la mme forme de lettre, on en imprima une autre
plus modre, c'est--dire moins digne et plus timide.
2 Tableau de la guerre d'Italie (du chevalier Power), 1784, tome II, p.
205. On y avance que deux courriers conscutifs avaient ordonn aux
gnraux espagnols de tenir dans Gnes. Ils ne crurent pas pouvoir obir
au premier ordre; le second les trouva dans leur retraite en de de
Gnes. L'auteur est un tmoin oculaire.
M. de Maillebois tait venu voir  Gnes ce qu'on pourrait faire pour
dfendre la ville. Il avait avou  l'envoy de France qu'on n'tait pas
en tat de la garantir longtemps. Il pensait que les Gnois n'avaient
rien de mieux  faire que de traiter avec les ennemis, mais, ajoutait-il,
ce n'est pas  nous de le leur dire. Archives des aff. tr.
3 Voulez-vous que je commence? Cette question semble indiquer qu'une
rsolution d'agir tait prise par avance parmi le peuple, et que la seule
occasion de l'excution fut inattendue. L'envoy de France, en effet,
avait crit, il y avait trois semaines, qu'un Suisse, officier suprieur
dans les troupes dsarmes de la rpublique, tait venu lui demander si
le peuple pouvait compter sur les secours de la France, en cas qu'il
chasst ses oppresseurs. Cet officier avait avou que les exactions et
les insultes des Allemands avaient fait leur effet sur le public, qu'on
verrait un soulvement, et qu'il esprait n'y tre pas inutile. tait-ce
avec la secrte intelligence du gouvernement? Rien ne vient le faire
croire.
L'envoy franais tait rest  Gnes; Botta lui avait fait dire qu'il y
serait en sret, mais qu'il devait ne se mler de rien. Le snat, comme
on peut le croire, n'entretenait plus de relations avec lui; mais a
l'insurrection il se trouva naturellement en rapport avec les populaires,
si bien qu'il porta en dpense 48, 000 francs qu'il avait pris sur lui de
distribuer  des combattants de la plus vile populace, ce sont ses
termes.

CHAPITRE III. - Rtablissement du gouvernement aprs l'insurrection.
1 L'envoy de France de bonne heure avait conseill aux nobles de
s'assurer des chefs populaires en faisant entrer dans le gouvernement
quelques-uns des leurs.
2 A raison de 200, 000 francs par mois  concurrence d'un million, outre
300, 000 francs d'abord envoys. Louis XV avait exig que l'Espagne
fournt un pareil secours; mais ce contingent fut trs-mal pay.
3 M. de Boufflers voulait mettre la main sur ces subsides qu'il trouvait
mdiocrement bien employs. Il recula devant la jalousie du snat. M. de
Richelieu fut plus hardi; il disposa seul de l'argent.
4 La premire action de Boufflers surprit beaucoup le pays. Il reut du
gouvernement un norme rinfresco: son premier mouvement fut de renvoyer
toutes ces corbeilles, ne voulant pas, crit-il, en ces matires agir
comme les Autrichiens. Mais il a su que c'est une tiquette obligatoire
et qui ne se refuse pas. Il s'est donc content de donner cent sequins
d'trennes aux porteurs, et il a envoy les viandes aux hpitaux, ce qui
a fait bon effet.
5 Curlo. Ce jugement est svre.
6 Ils craignent, crit-il, la pluie, la fatigue, et mme plus, je
crois, les coups de fusil. On cherche en vain a les enrgimenter pour les
amener en dehors. Nous avons deux mille habits; nous n'avons pas trouv
deux cents hommes qui aient voulu les endosser et se donner les airs de
soldats.
7 On prit sa maladie pour un rsiple: on le traita en consquence.
8 Le roi de Sardaigne avait demand  prendre sur eux la portion du
territoire qui sparait ses deux possessions d'Oneille de Loan. Ils
voulaient  leur tour avoir Loan et quelques petits fiefs enclavs dans
leur territoire. Les deux demandes furent rputes indiscrtes.
9 Les billets avaient perdu jusqu' cinquante pour cent; des spculateurs
les ayant achets  ce prix les venaient porter  la banque en compte
courant pour leur valeur nominale, dans l'esprance d'chapper  la
liquidation qu'on en pourrait faire. Le 29 aot 1748 les protecteurs de
Saint-George dfendirent de donner crdit dans les comptes courants aux
porteurs de billets.
10 On cra  Saint-George un nouveau monte o le public apporta ses
billets. La banque en paya un intrt annuel de deux pour cent jusqu'au
remboursement. Ou augmenta certains impts indirects, on s'imposa une
taxe extraordinaire de deux pour mille sur les biens des citoyens de la
ville et de son district; un et demi pour mille sur les biens
ecclsiastiques. Tous ces produits se versaient au monte, et, dduction
faite du service de l'intrt, toutes les rentres servaient 
l'extinction du capital. Pour la hter on ne prenait sur le monte qu'une
moiti des intrts (un pour cent); l'autre moiti tait fournie par la
banque sur ses revenus ordinaires qu'on lui avait rendus.
Cette liquidation se monta  13,400,000 francs, valeur des billets ou de
soldes de compte courant compris dans la suspension.
La rpublique fit en mme temps une liquidation de ses dettes propres.
Elle cra pour 6,600,000 livres, trente-trois mille actions nouvelles,
qui s'teignirent par un procd analogue.
Peu d'annes auparavant, il existait 405 mille actions de Saint-George
appartenant soit aux particuliers, soit aux corporations, rpondant 
40,800,000 livres de la monnaie du XVe sicle, ou plus de 80 millions
monnaie de banque de nos jours. La banque avait en outre retir 71,000
actions rentres en proprit  Saint-George ou qui, chues  la
rpublique, avaient t rtrocdes par elle  Saint-George.
11 L'interruption de la circulation des billets de banque obligea le
commerce  recourir aux espces d'or et d'argent, et les engagements se
stipulrent en monnaie hors banque (fuori banco), ce qui continua aprs
mme que les billets de la banque eurent reparu et repris leur valeur.
Cent livres de banque ou cent vingt-cinq livres de monnaie lgale (bonne
monnaie) hors banque taient une mme valeur.
12 M. de Guymon, un des envoys de France.
13 Nous avons cit Richelieu; Les jugements consigns dans ses lettres
autographes mritent d'tre conservs. Il aimait Gnes, mais il se
plaignait souvent. Il avertissait qu'il ne fallait pas attendre des
Gnois de la reconnaissance de ce qu'on faisait pour eux. Quelque
danger que leur fasse courir la retraite des troupes franoises, il ne
faut pas laisser chez eux un seul de nos soldats, ils croiroient qu'on a
dessein de les opprimer. Il juge svrement la cohue du conseil, mais
il ajoute avec bienveillance qu'a Gnes la mauvaise administration doit
tre spare de la mauvaise volont.
S'levant ensuite  une politique plus vaste et plus prvoyante, il pense
que ce pays est trop mconnu; que s'il n'offre pas de grands avantages
pour entreprendre une guerre offensive au del des Alpes, il en a
d'immenses comme point d'appui pour tenir en paix la haute Italie.
Cependant les Gnois sont trop faibles dsormais pour se soutenir seuls.
Ils ont besoin d'un matre. Loin de les livrer au plus ambitieux de ses
voisins, si l'on ne peut se passer du roi de Sardaigne, il conviendra
toujours de dclarer  ce prince, en reconnaissant qu'il peut tre utile
aux desseins de la France, qu'il n'y est pas ncessaire. Enfin, la
meilleure combinaison, selon Richelieu (au temps o il crivait, serait
d'unir ou de fdrer les Gnois avec l'infant duc de Parme sous la
direction du roi de France). C'est son dernier mot. La cour se contenta,
sur cette dernire ide, de rpondre que c'tait une discussion 
ajourner.
14 Voyez au chapitre 5.
15 C'est le prdcesseur du cardinal Spina  l'archevch.
16 Le pape excommuniait l'infant duc de Parme; le roi de France
s'emparait d'Avignon.

CHAPITRE IV. - Guerre de Corse.
1 Lettre du 8 mars 1735.
2 Lettre du 22 mars.
3 Lettre du 6 dcembre 1735.
4 Dix petites pices d'artillerie, 1, 500 fusils, 100 quintaux de poudre.
5 Dclaration de Richard de Guernesey, l'un des secrtaires de Thodore,
qui s'tait spar de lui  Livourne.

CHAPITRE V. - Suite de la guerre de Corse. - Cession de l'le.
1 Lettres des 15 octobre 1748 et 17 fvrier 1749.
2 M. de Cursay, que le ministre avait voulu appeler  Paris sous un
prtexte, mais dans le dessein de le retirer de la Corse, fut arrt, par
ordre du roi, au milieu de son commandement. Il fut envoy prisonnier 
Antibes. Plus tard, il fut employ de nouveau, et pleinement justifi,
dit-on. Il avait t, en faveur des Corses et contre l'esprit des
traits, d'une partialit vidente. Mais aussi, personne n'avait mieux
russi  concilier les Corses a la France.
3 On trouve aux archives le trait dans cet tat.
4 C'est Augustin Lomellin, son mrite minent, et les beaux jardins qu'il
avait crs  Pegli, prs de Gnes, qui fournissent le sujet de la 13e
lettre sur l'Italie du prsident Dupaty, 1785.
5 Lettres de J. -J. Rousseau  Buttafuoco.
6 Du 6 aot 1764. Wenke, t. III, p. 486.
7 M. de Valcroissant.
8 Sous la date du 9 dcembre 1763.
9 Sous la date de fvrier 1764.
10 Du 15 mai 1768. Wenke, t. III, p. 374.
11 Le secrtaire d'tat ayant fait btir, peu aprs, une belle maison de
campagne, on prtendit que les pierres en parlaient franais. Ce dicton
populaire se rptait mme trente ans aprs l'vnement.

CHAPITRE VI. - Dernires annes de la rpublique.
1 Aprs m'tre attach  caractriser le commerce de Gnes de sicle en
sicle, je n'ai pu m'abstenir, au hasard de quelques rptitions, de
tracer le dernier tableau de ses prosprits au moment o les rvolutions
allaient les dtruire.
2 Tout dpt  la banque, toute marchandise inscrite  la douane tait
insaisissable. Sous le privilge du port franc, on ne pouvait tre
contraint pour des dettes antrieures contractes au dehors.
Matriellement, le port franc est une enceinte de magasins o, sous la
garde, publique et les clefs de la douane, toutes les marchandises
trangres sont admises gratuitement, d'o elles peuvent passer ou
retourner  l'tranger, par terre et par mer, presque sans formalits, et
sous les plus modiques redevances. La sortie pour la consommation est
seule assujettie  des droits, et  l'poque dont nous parlons ces
droits n'avaient rien d'exorbitant.
3 Dans certains gros bourgs peupls de navigateurs, non-seulement ces
armements, suivant un antique usage, taient faits au moyen de
souscriptions ouvertes  tous les habitants et o communment la Madone
avait une action gratuite; mais une souscription spare dotait le
btiment d'un capital destin au ngoce. Le capitaine en voyage disposait
de ce fonds de roulement suivant son intelligence et en rendait compte
suivant sa fidlit. Il employait les deniers en achats faits dans un
port, pour aller vendre dans un autre. Il exploitait la fertilit de la
Sicile; il visitait la cte d'Espagne ou le Levant. D'autres fois,
trouvant  employer avantageusement le navire en le louant simplement
pour le transport des marchandises d'autrui, il resserrait son argent et
le conservait en nature. Aucune de ces associations n'tait crite.
4 Un banquier proposait les emprunts: un gros capitaliste en dbattait
les conditions, et, en se faisant allouer,  son profit personnel, une
prime sur tout le montant de l'emprunt pour prix de l'impulsion qu'il
donnait, il stipulait le contrat en le souscrivant pour une forte somme;
le reste des prteurs venait souscrire  sa suite.
5 La suppression de l'ordre des jsuites avait fait prouver aux
capitalistes de Gnes une perte aussi singulire que cruelle. On sait
quel tait le crdit des bons pres dans les familles gnoises qui
avaient adopt leur direction. Ils disposaient encore mieux des
administrations d'un grand nombre d'tablissements pieux, oratoires,
coles, qui, tous richement dotes, avaient  placer leur pcule. Les
jsuites, qui se mlaient de toutes choses, avaient persuade  leur
dvote clientle de leur abandonner ce soin. Ils avaient runi tout cet
argent et l'avaient employ dans les emprunts de Vienne en masse, sous
leur propre nom; ils rpartissaient les produits annuels aux intresss.
A la destruction de l'ordre, ces fonds furent confondus dans la
confiscation des biens des jsuites que la reine de Hongrie s'adjugea
chez elle. Jamais la cour de Vienne ne voulut entendre  aucune
rclamation, ni admettre aucune preuve sur cette interposition de
personne. Les vrais propritaires sont restes dpouills.
Quand la guerre de la rvolution franaise survint, peu  peu toutes les
puissances suspendirent le remboursement de leurs emprunts et mme le
service des intrts. Cela arriva du plus au moins  Vienne,  Rome, 
Naples, en Danemarck. Londres squestra les crances des pays soumis 
l'influence franaise. On peut prendre une ide des consquences de ces
suspensions par un exemple. Un collge particulier, fondation d'une riche
famille de Gnes, avait eu jusqu' 1, 200, 000 francs de capitaux placs.
Il eut une large part  la malencontreuse opration des jsuites; mais,
en 1805, il ne percevait plus, de tous ses placements pars, qu'environ
1, 600 francs de rente, dbris du tiers consolid des rentes franaises
que l'tablissement avait possdes.
6 A cette poque, la France avait  Gnes un ministre dont l'abord
farouche et la parole acerbe reprsentaient  merveille la rpublique de
la terreur et de la propagande: mais au fond il tait bien plus politique
avis que rpublicain fanatique. A l'vnement de la Modeste, il clata
en protestations et en menaces; mais il expdia promptement un messager
dli et sr aux reprsentants de la convention qui dirigeaient l'arme
de Nice. On les trouva ne parlant que de dclarer la guerre  Gnes,
emprisonnant, squestrant tout ce qui se trouvait sous leurs mains.
L'envoy ne venait pas excuser les Gnois; loin de l, il venait
concerter les mesures  prendre pour leur punition. Sans doute, l'arme
tait prte  fondre sur leur territoire et en tat de marcher sur leur
ville?... Les reprsentants avourent que non; on n'avait pu dpasser
les environs de Nice, et l'on ne saurait aller en avant, avant d'avoir
reu des renforts et des approvisionnements.
Il fallut donc reconnatre que la vengeance serait forcment diffre.
Mais, en ce cas, puisqu'en prenant des mesures svres, on affectait de
rompre absolument avec les Gnois, cela faisait supposer qu'on n'avait
plus besoin, ni  l'arme ni dans le midi de la France, de leurs secours,
de leurs navigateurs, de leurs magasins qui, jusque-l, fournissaient des
grains, des farines, des denres de toute espce, apportes ou en bravant
la prsence ou en trompant la vigilance des escadres anglaises....
Les reprsentants convinrent que la subsistance de l'arme, comme celle
de nos dpartements mridionaux o le maximum et les assignats avaient
laiss la famine, se fondaient sur les approvisionnements apports par
les Gnois. On leur ft donc sentir la ncessit de ne pas se priver de
cette ressource. Les squestres furent levs, les commerants et les
navigateurs furent caresss, et l'on se contenta de tenir ouverte la
querelle diplomatique envers le gouvernement.
7 Plusieurs avaient reu leur ducation au collge de Sorze.
8 Les danses qui portent le nom d'anglaises ne furent plus souffertes
nulle part, et l'autorit vit de bon oeil cette purilit.
9 Il fallut ressusciter et appliquer  la rigueur une vieille loi
d'amendes et d'arrts forcs pour obliger l'avant-dernier doge (Doria) 
accepter sa nomination.
10 Mmoires de Bourienne, liv. 1er, ch. 10.
11 Patriotoni. On les appelait aussi cappelli storti (chapeaux de
travers).
12 L'tat avait repris les revenus ci-devant affects  la maison de
Saint-George, dont les cranciers et les actionnaires furent dclars
cranciers de la nation. Mais c'tait une liquidation  faire, et en
attendant, c'tait une sorte de banqueroute qui compromettait un grand
nombre de familles. A peu prs en mme temps, une loi dclara la
dissolution des fidicommis, la moiti du capital de chacun devenant
libre immdiatement sur la tte du titulaire, et la seconde moiti devant
le devenir sur la tte du premier successeur. Cette facult imprvue de
disposer de fonds si longtemps inalinables parait avoir t une cause de
dilapidations et de ruines, surtout dans une circonstance o la valeur
des actions de la banque, qui gnralement constituaient ces placements,
se rduisait de jour en jour et s'annulait presque.
En 1804, le gouvernement ligurien opra une liquidation, imagina un mode
d'amortissement, et, en attendant, assigna aux actions un dividende fixe
de 4 liv. 10 s. (3 fr. 60 c); mais  la runion  la France, en 1805,
l'empereur appliqua a cette crance (par quelle assimilation? Dieu le
sait) la rduction des deux tiers propre  la dette consolide franaise.
Voil  quoi se rduisirent les actions de la banque de Saint-George, les
majorats, et plus d'une fortune.
13 La runion eut lieu au milieu de 1806. Dans cette anne, on constata
encore l'entre au port franc de Gnes de 130,826 fardeaux de
marchandises; en 1807, seulement de 75,604; en 1808, de 24,324.
14 Ici, comme au rcit de l'insurrection de 1746, j'ai cru pouvoir
reproduire quelques passages de deux notices que l'acadmie du Gard a
bien voulu accueillir dans ses recueils.

ARTICLES PRLIMINAIRES proposs par M. le comte de Hohenzollern,
lieutenant gnral, au lieutenant gnral Suchet, pour l'excution de la
convention passe respectivement entre les gnraux en chef des deux
armes autrichienne et franaise en Italie.
1 C'est la capitulation de l'arme autrichienne  Alexandrie.

CONDITIONS qui doivent servir de bases  la runion des tats de Gnes 
ceux de Sa Majest Sarde
1 Cet Acte se trouve aussi comme Annexe de l'art. IV du Trait de Sa
Majest le Roi de Sardaigne du 20 mai 1815.






End of Project Gutenberg's Histore de la Rpublique de Gnes, by mile Vincens

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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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