The Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. 2, by Albert Delpit

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Title: Jean-nu-pieds, Vol. 2
       chronique de 1832

Author: Albert Delpit

Release Date: April 3, 2006 [EBook #18108]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                           JEAN-NU-PIEDS

                                PAR

                           ALBERT DELPIT


                           TOME DEUXIME



                               PARIS
                    E. DENTU, LIBRAIRE-DITEUR

                               1876




                                  I

                            LA RENCONTRE


A quelques pas de cette ferme o Madame et les siens s'taient rfugis,
s'lve l'glise modeste du village de Rass.

Il serait bien difficile d'tablir quel architecte exotique a pu
dessiner le plan de ce monument ridicule. Mais la religion prte  ces
ogives grotesques je ne sais quel aspect artistique plus grand que les
pierres tailles de Donatello et de Brunelleschi.

Entrons dans l'glise. Tout y est commun, vulgaire, et pourtant tout y
est charmant.

Le bois jaune-brun des bancs est trou par les mites d'une infinit de
trous; le petit banc pour les genoux est rugueux au toucher.

Il n'y a qu'une seule chose de prix dans l'glise; il est vrai qu'elle
est d'un prix inestimable, et qu'elle enrichirait Notre-Dame et
Saint-Pierre.

C'est une tapisserie merveilleuse, faite au petit point, qui rappelle 
s'y mprendre, tant le travail est admirable de fini et d'art, les
ravissantes miniatures qu'expose madame Marie de Chevarier, dans son
atelier du boulevard Haussmann. Cette tapisserie reprsente plusieurs
sujets religieux du pape saint Pie V.

Pie V avait dans son oratoire un crucifix d'ivoire qu'il affectionnait
particulirement.

Quand il priait, il avait coutume de baiser plusieurs fois les pieds du
Christ.

Or, un jour, ses ennemis versent du poison sur ces pieds d'ivoire, de
manire que le Saint-Pre bt la mort,  son insu, en embrassant les
plaies du Sauveur.

Mais Dieu veillait sur son serviteur. Quand dj Pie V avanait les
lvres, le Christ, immobile sur sa croix d'bne, recula, et ne voulut
pas donner la mort  celui qui lui demandait la vie.

Or, le soir mme de la bataille de Vieillevigne, au moment o Madame
ordonnait  Jean-Nu-Pieds d'aller en reconnaissance du ct du chteau
de la Pnissire, une jeune femme priait au pied du matre autel de la
petite glise. Cette jeune femme tait Fernande, qui venait de quitter
pour toujours les vtements de Pinson et avait repris ceux de
mademoiselle Grgoire.

Elle priait avec ferveur, ses yeux taient inonds de larmes.

--O mon Dieu! dit-elle en regardant la tapisserie, vous qui avez fait un
miracle pour sauver votre glorieux serviteur,  mon Dieu! faites qu'il
s'en accomplisse un aussi pour me sauver, moi si obscure, mais si
infortune! J'ai souffert, mais j'ai lutt, mais j'ai triomph... J'ai
treint mon coeur dans ma poitrine, en lui refusant le droit de battre...
J'ai dfendu  ma faiblesse de prendre le dessus sur ma force. O mon
Dieu! ayez piti de moi.

La malheureuse enfant pleurait  chaudes larmes. Quelle que soit
l'nergie d'une crature humaine, elle dcrot en face de Dieu, car
l'me intelligente sait qu'il suffirait de la volont de Celui qu'on
implore pour changer sa souffrance en joie.

Il rgnait dans l'glise une obscurit douce qui teintait en noir tous
les objets. Fernande ne s'aperut pas qu'elle n'tait plus seule.

Un paysan, de trs-petite taille, le corps dguis sous un manteau, et
la tte dcouverte, venait d'entrer, et, debout, comme perdu dans une
extase, se tenait immobile derrire la jeune fille.

Fernande, ne l'ayant pas entendu venir, ne pouvait pas l'apercevoir, car
ce fidle attard tait envelopp par l'ombre de l'glise qui le cachait
entirement.

Mais, s'il n'tait pas vu, lui voyait.

Son attention fut attire par les gmissements touffs qu'il entendait
 ct de lui.

Fernande priait toujours.

--Seigneur! je suis lasse; Seigneur, prenez-moi dans vos bras, car j'ai
trop souffert, et je ne pourrais plus souffrir encore; mon Dieu, je suis
impie, peut-tre, en vous implorant dans ce lieu pour les angoisses et
les douleurs d'un amour humain; mais votre souveraine justice est faite
de souveraine bont... vous aurez piti de moi!... Je ne me suis pas
rendue sans combat: j'ai voulu vaincre, et puis j'ai t vaincue. Je
vous implore; ayez piti de votre enfant!

Les premires paroles de la jeune fille avaient touch le paysan. Il
coutait plus attentivement.

Fernande reprit d'une voix plus basse:

--Mre, mre chrie, tu m'as dit en mourant de venir causer avec toi...
Hlas! je suis bien loin de ta tombe, je suis bien loigne de la pierre
blanche o j'allais m'agenouiller... Mre, je t'ai interroge quand j'ai
senti que je l'aimais, et ma conscience m'a rpondu que j'avais raison.
Pourquoi m'abandonnes-tu maintenant? Toi qui es une sainte au ciel, tu
pourrais implorer Dieu pour moi, et Dieu ne te refuserait point.

Ses larmes la reprirent.

Triste chemin de croix de cette pauvre fille! Elle aimait, elle avait
cru que l'amour tait fait de joies et d'esprances, et depuis le
premier jour, elle n'y avait rencontr que la douleur.

Le paysan s'tait un peu recul dans l'ombre comme si, malgr
l'obscurit de l'glise, il et craint d'tre reconnu  sa tte
dcouverte.

Fernande se leva:

--Mon sort sera dcid dans une heure, pensa-t-elle.

Elle jeta un dernier regard  la croix de bois grossier qui pendait
au-dessus de l'autel. Puis,  pas lents, elle traversa l'glise.

Le paysan, touffant ses pas, la suivait.

Quand elle se retourna pour faire le signe de croix, elle le trouva 
ct d'elle.

Elle jeta un faible cri d'effroi, et recula; mais celui-ci trempa ses
doigts dans l'eau bnite, et les tendit  la jeune fille.

Elle ne pouvait distinguer les traits du visage de l'inconnu. Mais sa
taille n'avait rien d'effrayant; c'tait celle d'un enfant, presque d'un
adolescent peut-tre.

Ils sortirent ensemble; mais  peine hors l'glise, le paysan couvrit sa
tte d'un pais chapeau qui cachait entirement le visage.

Fernande s'approcha de lui:

--Mon ami, voudriez-vous me conduire  la ferme de Rass? lui dit-elle.

--A la ferme?

--Ma demande vous tonne!

--Oui, madame...

Il semblait assez embarrass. Il se pencha vers elle et lui murmura 
l'oreille un mot de passe auquel Fernande rpondit sans hsiter.

--Alors, c'est diffrent!... si vous tes des ntres, je vais vous
conduire.

--Merci.

--Seulement je vous prviens que je suis forc de prendre le plus long.
Nous avons des postes  ct de la route de Clisson: il faut que j'y
donne un coup d'oeil en passant.

--Comme vous voudrez...

Ils marchrent  ct l'un de l'autre, en silence; en ce moment ils
traversaient un chemin creux.

--Et qu'est-ce que vous allez faire  Rass, madame? continua le
paysan... Je vous fait cette question, parce que... si quelqu'un ne vous
y connat pas, je doute qu'on vous laisse entrer dans la ferme...

--A cause de Madame?

--Ah! vous savez qu'elle y est.

--Oui.

--Tous vos amis ne le savent pas, cependant.

--Je serai franche avec vous, monsieur, reprit Fernande. J'ai besoin de
voir son Altesse Royale. Si vous pouvez avoir l'autorit de me faire
obtenir une audience de Madame, je vous en aurai une ternelle
reconnaissance.

Fernande parlait ainsi, car la voix claire de l'inconnu, sa finesse, sa
distinction, lui prouvaient qu'elle n'avait pas eu affaire  un paysan,
comme elle le croyait d'abord, mais  quelque jeune gentilhomme dguis,
ainsi que cela tait si commun en Vende.

--Une audience de Madame? Oh! c'est difficile. Aujourd'hui surtout.

--Ah! mon Dieu!

--Vous ne savez donc pas qu'elle s'est battue toute la journe?

--Si, je la sais? Il faudrait, pour l'ignorer, ne pas avoir entendu les
rcits enthousiastes qui ont t faits de sa conduite.

--Alors... vous comprenez... elle est fatigue.

--Hlas!

--Cela vous contrarie?

--Cela ne me contrarie pas: cela m'afflige.

--Vraiment!

--Monsieur,  un gentilhomme je ne tairai rien de ce qui est mon secret
 moi. Madame a mon bonheur entre ses mains, plus que mon bonheur, elle
a ma vie. Un mot d'elle peut me rendre la plus heureuse ou la plus
infortune des femmes.

--Je comprends, vous tes impatiente.

--Ce n'est pas de l'impatience, c'est de l'angoisse.

L'inconnu paraissait vivement intress par les paroles de la jeune
fille. Quand Fernande dit que la princesse avait entre les mains son
bonheur et sa vie, il ne put retenir un mouvement de surprise.

--Eh bien, madame, je vous donne ma parole que vous verrez la princesse;
je ne sais pas comment je m'y prendrai, reprit-il en souriant, mais...
mais vous la verrez!

Cependant ils taient arrivs  ces postes de la route de Clisson,
auxquels le paysan devait donner un coup d'oeil.

Quand il s'en approcha, un homme se dtacha pour venir reconnatre les
nouveaux arrivants.

Il se contenta de demander le mot de passe. Mais le paysan entrouvrit
son manteau, et l'homme, s'inclinant profondment, se retira.

Fernande ne tarda  s'apercevoir du respect profond qu'on tmoignait
partout  son compagnon, et s'applaudit encore plus de l'avoir
rencontr.

Grce  lui, elle pourrait parvenir auprs de Madame. Qu'avait-elle donc
 lui dire?

Enfin parut derrire un bouquet de bois le toit de la ferme de Rass.

L'inconnu entra sous bois, escort de Fernande, que l'motion commenait
 prendre.

Les chouans qu'ils rencontrrent sur leur chemin tmoignaient toujours
au jeune paysan ce mme respect qui avait tant frapp mademoiselle
Grgoire.

En passant sous le berceau de feuillage qui se dresse au devant de la
ferme, un homme se prcipita vers le paysan. Il allait sans doute lui
adresser des reproches, on le jugeait  l'expression de sa physionomie,
quand celui-ci montra d'un geste son compagnon.

Ils entrrent dans la maison, et le paysan, marchant devant Fernande, la
guida dans une chambre  coucher trs-simple, meuble d'un lit, d'un
secrtaire, d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. Mobilier
primitif!

--Je vous ai promis de vous faire obtenir une audience de Madame,
n'est-ce pas? Eh bien! je tiens ma parole.

Et il enleva son chapeau.

Fernande jeta un cri.

--On vous a parl de Petit-Pierre, reprit-il gaiement. Petit-Pierre...
c'est moi, et Madame tient toujours les promesses de Petit-Pierre...

La princesse souriait. Fernande tomba  genoux, les mains jointes...




                                II

                             LE RCIT


--Relevez-vous, mon enfant, dit Madame. On ne se met  genoux que devant
Dieu.

Fernande se releva; mais ses larmes l'touffaient: elle ne pouvait
parler.

--J'tais dans l'glise, en mme temps que vous, continua la princesse.
Je vous ai entendue appeler et invoquer Dieu. Vous souffrez? Dites-moi
votre souffrance, et puisque je puis vous consoler, ayez confiance en
moi...

Fernande essuya ses pleurs; puis regardant timidement la duchesse:

--Madame, dit-elle, vous seule pouvez me sauver... N'tes-vous pas ma
Providence et mon seul espoir? J'aime, j'aime ardemment un de vos
gentilshommes et...

Fernande baissa les yeux. Quelle est la femme qui ne rougirait pas en
faisant la confidence de son amour?

Avec sa dlicatesse fminine si exquise, Madame comprit le trouble
intime de la jeune fille.

Elle lui prit la main, et lui montrant une des chaises:

--Asseyez-vous l, mon enfant, dit-elle. Parlez, et ne craignez rien.
Personne autre que moi ne vous entend. Puisque c'est  moi que vous avec
voulu confier le soin de votre bonheur. Eh bien!... parlez!

Fernande se sentit gagne aussitt par l'expression pleine de bont du
langage de Madame.

--Laissez-moi vous dire, reprit-elle plus bas... Votre Altesse doit
connatre mes angoisses et mes combats avant le jour o je me suis
dcide  venir me jeter  ses pieds...

La premire fois que je l'ai vu..., je vivrais cent ans que je me
rappellerai toujours cette heure-l!... La premire fois que je l'ai vu,
c'tait par une belle matine d't. Le soleil tait radieux, et au
dehors l'meute grondait. C'tait le 29 juillet 1830.

Madame plit un peu. Le souvenir de ces temps nfastes l'impressionnait
toujours.

--Il venait remplir son devoir. Le Roi lui avait ordonn de mourir, il
allait  la mort. Par bonheur, Dieu m'avait mise sur son passage...
j'eus la joie de le sauver. Mais quand il partit, oh! Madame, je sentais
bien qu'il ne partait pas seul et que mon coeur s'en allait avec lui. De
longs mois se passrent. Enfin, un matin, je sentis mon coeur battre
violemment, j'eus le pressentiment que j'allais le revoir. Et, en effet,
on vint m'avertir qu'il me demandait...

La jeune fille s'arrta.

--Oh! que je fus heureuse! Je me suis dit bien souvent que j'avais expi
depuis toutes mes joies d'un seul moment. Il venait dire qu'il m'aimait,
que depuis notre rencontre, il n'avait pas cess de m'aimer... Il venait
dire que c'tait  moi de dcider si je consentais  devenir sa femme.

Consentir! consentir  cela qui tait le rve le plus ardent de ma
vie!... Madame, je lui ai tout racont: mon amour pour lui, que je
n'avais mme pas combattu tant il me paraissait loyal et profond.
Pourquoi lui aurais-je menti? C'tait ma joie suprme que l'aveu
prononc par ses lvres. Je me sentais bien heureuse!...

Il me prit la main, et nous changemes le serment d'tre l'un 
l'autre, avec la confiance de notre loyaut commune.

La princesse ne cachait pas le vif intrt qu'elle prenait  cette nave
histoire d'amour... Oh! comme on a eu raison de le dire: L'amour est
toujours banal et toujours nouveau!

--Continuez, mon enfant, dit-elle.

--Votre Altesse ne comprend pas o je veux en venir? Qu'elle me pardonne
si je m'tends ainsi sur les dtails de notre rencontre... Mais il me
semble que je suis devant mon juge, et qu'il doit tout connatre...

Je croyais que rien ne pouvait empcher notre bonheur, continua
Fernande. Il tait libre et j'avais le droit de penser que je l'tais
aussi.

Son pre, ses frres, sa soeur avaient succomb pour le Roi. Ma mre, 
moi, tait morte, et mon pre m'avait toujours laisse libre de mes
actions.

Je me fianais, confiante et assure.

Il venait  peine de me quitter que mon pre parut...

O madame,  vous seule au monde je consentirai  raconter une pareille
chose!... Mon pre! cet homme dur, implacable, qui ne connat d'autres
rgles que sa volont, d'autres lois que son intrt, il venait
m'ordonner de me prparer  un mariage arrt par lui. Je me dbattis en
vain. Sa volont tait l. Enfin...

Elle s'arrta. Puis courbant le front:

--Madame, reprit-elle, je ne vous ai pas encore nomm celui auquel
j'appartiens devant Dieu. Il faut que vous connaissiez son nom pour
comprendre l'horreur o j'ai t jete: c'est le marquis de Kardign!

--Jean-Nu-Pieds!

--Oui, madame...

--Vous avez bien choisi, mon enfant, et votre coeur ne s'est pas tromp.
Celui-l est, en effet, un vrai gentilhomme, et le digne fils des
chevaliers d'autrefois.

--Vous avez connu, madame, les catastrophes rptes qui ont bris cette
famille...

La princesse fit un signe affirmatif.

--Des quatre enfants, il n'en restait qu'un seul de vivant: Jean...
L'autre fils, Philippe, tait pour son pre et pour son frre, mort, car
il avait reni la croyance de ses aeux...

--Les Kardign sont grands  mes yeux, dit noblement Madame. Ils ont
plus fait que dix gnrations,  eux seuls. J'ai oubli la chute de l'un
d'eux...

--Vous l'avez oublie, vous, madame, parce que le coeur de Votre Altesse
Royale est bon et lev... mais le pre, le vieux gentilhomme,
l'anctre, ne l'avait pas oublie, lui! Il avait chass, au mpris des
lois des temps modernes, son fils rengat de sa famille. Il lui avait
arrach son nom, en lui disant: Les Kardign ne te connaissent plus.
Va-t'en de ma famille! Et le fils avait obi. Il avait chang de nom...
Et c'tait lui que mon pre voulait me faire pouser.

--Pauvre fille!

--Oh! oui, pauvre fille... Trop heureuse encore si mes malheurs avaient
d s'arrter l. J'ai vu, au milieu de la nuit, les deux frres, arms
l'un contre l'autre, l'pe  la main, ne se reconnaissant pas; j'ai vu
mon fianc tomber bless... Je pouvais croire tous mes malheurs, toutes
mes angoisses finis, car j'tais auprs lui, et mon pre ne pouvait plus
me forcer d'pouser un homme que je n'aimais pas, puisque le mari qui me
destinait tait le frre de mon fianc... Il se retirait, me laissant
libre... Mon coeur s'ouvrait  l'esprance et  la joie... Libre et
aimer, que pouvais-je souhaiter de plus?

Madame tait fort mue. Elle savait avec sa haute intelligence, que la
vie cache des drames sombres, bien plus impressionnants que toutes les
crations des potes, mais elle ne croyait pas que rien pt atteindre 
un pareil degr.

--Continuez votre confession, mon enfant, dit-elle. Vous avez bien fait
de ne me rien cacher. Je ne comprends pas encore comment je pourrai vous
tre utile; mais, pour peu que ce soit possible, ou que cela dpende de
moi, je vous promets que vous ne regretterez point d'tre venue vous
jeter  mes pieds.

Fernande saisit la main de Madame et la baisa. Une larme brlante roula
de ses yeux et tomba sur cette main.

--Allons, du courage, chre petite... Qu'avez-vous donc  me demander?

--J'ai  vous demander la vie, Altesse, et c'est pour cela que vous me
voyez si mue.

Cette simple rponse remua profondment la Duchesse. Elle tait partie
du coeur et la touchait au coeur.

Machinalement, elle regarda autour d'elle, et hocha tristement la tte.
On venait lui demander la vie, et l'implorer, et la supplier, le soir
d'une dfaite, lorsque l'toile de sa race semblait plir!

Ses aeux recevaient les solliciteurs dans leur palais, resplendissant
de lumires et de luxe, gard par des soldats qui portaient les plus
illustres noms du royaume. Elle, elle recevait dans une humble chambre
d'une ferme de village...

C'tait, en effet, une imposante scne dans sa simplicit que cette
reine, mre d'un roi et fille d'un roi, oblige de se dguiser et de
cacher ses membres dlicats sous la bure grossire d'un vtement de
paysan; que cette belle et jeune femme, relgue, elle la plus grande
dame de France, dans une pice sombre,  peine claire d'une chandelle
fumeuse, meuble  la hte, et se demandant si,  l'heure mme, un des
siens ne mourait pas obscurment pour la dfendre?

Cette antithse violente du pass et du prsent la saisit au coeur et la
fit penser.

On la sollicitait donc encore, elle dont la tte tait mise  prix!

Puis ses yeux se reportrent sur la pauvre jeune fille incline devant
elle, et qui venait lui demander la vie... Alors elle se jura
intrieurement de tout faire pour lui rendre ce bonheur perdu, et quoi
qu'elle sollicitt, de ne la quitter que joyeuse et console...

Fernande attendait un mot de Son Altesse pour continuer son rcit,
quand, au loin,  travers la nuit, on entendit retentir le galop effrn
de plusieurs chevaux sur le pav de la route.

Par instants, le vent tide apportait le hennissement des montures.
Madame ouvrit la fentre et appela. Un paysan se prsenta.

--Mon gars, va  la dcouverte... et sache qui nous arrive.

Le gars prta l'oreille.

--Je le sais, Madame... c'est mon matre Jean-Nu-Pieds qui revient.

--Lui! dit la princesse, et elle regarda Fernande qui chancela.

Aubin Ploguen, le lecteur l'a reconnu, se pencha vers Fernande, et lui
dit, de manire que la princesse pt entendre:

--Ne craignez rien, matresse. _Ma Tante_ est bonne... ayez foi en elle.

--Ah! tu connais donc ce qu'elle a  me demander? mon gars, dit Madame
avec un sourire.

--Je le sais.

--Elle te l'a racont?

Aubin Ploguen s'inclina, puis:

--C'est moi qui lui ai conseill de venir, ajouta-t-il tranquillement.

--Et tu as eu raison, mon gars: elle ne s'en repentira pas.

--C'est mon opinion.

Madame se mit  rire.

--Va dire  ton matre, reprit-elle, que je le prie de venir me trouver.

Aubin Ploguen s'loigna de la fentre que la princesse referma.

--Quoi! Votre Altesse veut.. s'cria Fernande en plissant.

--Retirez-vous au fond de la chambre, mademoiselle. J'ai ma mission: il
faut que j'coute ce que va me dire mon fal.

Fernande recula dans le fond de la pice, ainsi que le lui avait ordonn
la princesse.

L'humble chandelle ne rpandait qu'une lueur tremblante qui
assombrissait les deux tiers de la chambre. Mademoiselle Grgoire
comprit que Jean la distinguerait  peine et, en tout cas, ne la
reconnatrait point.

En effet, M. de Kardign entra presque immdiatement et vint saluer la
princesse, attendant qu'elle lui adresst la parole.

Madame, d'un coup d'oeil, s'tait aperue que la jeune fille ne verrait
pas son incognito trahi.

--Eh bien! marquis, dit-elle, avez-vous fait la reconnaissance?

--Oui, Madame.

--Avez-vous pouss jusqu'au chteau de la Pnissire?

--Oui, Madame. J'y ai trouv quelques-uns de nos amis. Ils attendaient
les dlgus du Midi.

--Et rien de dangereux?

--Je l'ignore. Sur la route nous avons aperu un grand nombre de soldats
de ligne et quelques dragons. Je crains que le gnral Dermoncourt n'ait
eu avis de la runion royaliste qui doit s'y tenir demain.

--Ah! murmura la princesse, en fronant le sourcil, ceci est grave. Je
tiendrais cependant  ce que l'entrevue de la Pnissire ne ft pas
trouble.

--Votre Altesse me permet-elle une observation?

--Si je vous la permets? Je vous la demande, au contraire. Vous tes de
ceux, marquis, qui sont bons soldats dans la bataille, et bons juges
dans le conseil.

--Eh bien! Madame, il faudrait peut-tre avertir vos amis de transporter
la runion ailleurs...  Clisson, par exemple.

J'ai comme un pressentiment que nos ennemis pourraient bien diriger
demain une colonne d'attaque contre le chteau.

--En effet...

--Il est environ minuit: Votre Altesse doit tre crase de fatigue. Au
surplus, demain ds la premire heure, il sera encore temps de prendre
une dcision  cet gard. Si Madame le dsire, M. de Charette, M. de
Coislin et moi, nous pourrons nous runir ici demain matin.

--Trs-bien! c'est en effet ce qu'il y de mieux  faire.

--Alors...

Jean faisait deux pas dans la direction de la porte: Madame tendit le
doigt.

--A propos, marquis, j'aurais besoin de vous dans un quart d'heure.

--Je suis aux ordres de Madame.

--Envoyez-moi donc votre serviteur... Comment le nommez-vous, ce
gars-l? Il a une figure qui me revient.

--Aubin Ploguen, Madame; son pre a t de ceux de la grande
chouannerie.

--Envoyez-le moi, continua la princesse, et dites-lui d'attendre l,
sous ma fentre. Quand j'aurai besoin de vous, je n'aurai qu' ouvrir la
fentre pour dire  Aubin Ploguen d'aller vous chercher.

Le marquis salua et sortit.

--Allons, venez maintenant, mon enfant, dit Madame, tout haut, quand
Jean-Nu-Pieds eut disparu, et achevez-moi votre rcit. Votre pre ne
pouvant plus vous donner  un autre, votre fianc et vous vous aimant,
de qui pouvait venir le refus  votre mariage?

Fernande rpondit en relevant le front, non sans fiert:

--De lui d'abord, de moi ensuite.

--De lui et de vous? Je ne comprends plus, alors...

--Ah! Madame, il y a une fatalit entre nous, la fatalit du crime! Il y
avait dans le pass de mon pre... un acte que moi, sa fille, je n'ai
pas le droit de juger, mais que, chrtienne, je condamne.

Fernande tira de sa poche un papier; c'tait la copie du testament de M.
de Kardign que Jean lui avait envoye nagures.

--Lisez, Madame, dit-elle.

La princesse, tonne, ne comprenait pas.

Alors, la jeune fille dplia le papier et lut elle-mme:

Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du sicle. Il
est des hommes que vous devez har. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien
de commun entre vous et ceux qui ont renvers le Roi.

Quant  ceux qui vivent encore parmi les rgicides, votre devoir est de
les punir si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous dfends de
faire commerce avec eux: mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
filles, ni aimer les leurs. Car s'il en tait autrement je sortirais de
ma tombe pour vous maudire!

Que ma maldiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez
plus de frre. Qu'il soit chass de votre coeur comme je l'ai chass de
notre famille! Qui fait alliance avec les rgicides est rgicide. En
mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la misricorde de Dieu. Car
Dieu ne pardonne pas, il oublie! Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne
peux pas oublier...

--Ces lignes implacables, Madame, reprit la jeune fille, sont le
testament de feu M. de Kardign, le pre de M. le marquis Jean de
Kardign. Jean a toujours obi  son pre!

Madame commenait  entrevoir une partie de la vrit. Elle pressentait
le drame. Cette noble femme n'avait pu s'empcher de frissonner en
coutant les lignes lues par Fernande.

Elles respiraient une telle loyaut et, en mme temps, une si grande
expression de volont souveraine! Ce devait tre ainsi que parlaient
Crillon et Bayard.

--Je vous ai dit, Madame, que c'tait lui qui m'avait refuse, lui qui
m'adorait. Il faut que vous connaissiez tout. Voici ce qu'il m'a crit:

Fernande, je vous envoie les derniers enseignements que m'a laisss mon
pre en mourant.

Lisez, mon amie; quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le
courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime,
Fernande! En cet instant o je vous cris, je suis bien dsespr, et
j'ai des sanglots au coeur. Je n'ai jamais aim, et je n'aimerai jamais
que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en
mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon
amour ne m'ordonnait aussi de vivre.

Je n'ai eu que votre image dans le coeur, que votre nom sur les lvres,
depuis le premier jour o je vous ai vue...

Aujourd'hui, tout est fini: l'esprance et le bonheur. Je dois plus que
mon sang  ceux que je sers; je me dois tout entier. Mon pre m'a donn:
je n'ai pas le droit de me reprendre.

Adieu, Fernande... Le pass ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le
veut pas...

Ah! tenez, je m'tais promis de rester froid en vous crivant; je
m'tais promis... Non, je vous aime, Fernande... je vous aime... et je
me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini; soit! Mais
sachez,  ma fiance, que je pleure en traant ces lignes, o j'ai mis
tout ce que j'ai en moi!

Adieu.

JEAN.

A mesure que la jeune fille lisait, sa voix devenait plus triste et plus
brise. On et dit qu'en agitant ses souvenirs, le pass revenait plus
amer  sa pense, de mme qu'en remuant un vase, on fait remonter la lie
du vin  la surface. Madame tait mue. Elle prit la main de la jeune
fille: cette main tait glace.

--Ainsi, ajouta-t-elle, mon pre nous sparait encore... mais cette fois
tout tait fini. Sa volont pouvait flchir: celle du mort ne le pouvait
pas. Dsormais entre Jean et moi, il y avait un abme... Il est parti...
Je n'ai pas essay de le retenir. Mais ma vie tait un long supplice. Un
jour j'ai revtu des vtements de paysan, et je suis venue le rejoindre.
Il m'a reconnue... j'allais m'loigner de lui  jamais, quand cet humble
soldat que vous avez vu m'a conseill d'aller...

Mais, Madame, il faut que je termine l'aveu: aveu cruel, car c'est 
vous, la petite-fille de Louis XVI, que je dois le faire. Ce n'est plus
seulement la douleur, c'est la honte qui m'abat... la honte, car je vais
humilier  vos pieds, en implorant le pardon d'un crime, celui dont je
sors...

Elle se recula, puis mettant un genou en terre:

--Madame, je suis la fille du citoyen Lucien Grgoire, le rgicide!




                                III

              LES CONSQUENCES DU PLAN D'AUBIN PLOGUEN


L'affabilit et la bont de Madame sont restes lgendaires. Les rares
Mmoires publis en 1830 rapportent que le secrtaire de ses
commandements recevait chaque matin plus de deux cents demandes
d'audience, dont bien peu demeuraient sans rponse.

Cependant, elle recula de deux pas en entendant l'aveu de la jeune
fille.

Peut-tre se rappelait-elle le mot de Charles X, qu'il n'est pas
inopportun de consigner ici, mot que pronona le vieux roi, comme pour
se consoler d'une des fautes que lui fit commettre le loyal, mais
parlementaire M. de Martignac.

Ce ministre prsentait  la signature de Sa Majest une ordonnance qui
nommait le fils d'un rgicide  une prfecture importante.

Charles X regarda le nom, puis, se tournant vers M. de Martignac:

--Est-ce que son pre?... demanda-t-il...

Le ministre s'inclina.

--Oui, Sire, rpondit-il.

Et comme le pauvre souverain constitutionnel hsitait  signer
l'ordonnance, M. de Martignac entreprit de prouver que cette nomination
serait un acte de bonne politique qui ferait voter avec le centre deux
ou trois influents dputs de la gauche.

--Aprs tout, reprit le roi en soupirant, ce n'est pas de sa faute... Je
puis nommer prfet le fils d'un rgicide: je ne nommerais pas son
gendre; car on choisit son beau-pre, et on ne choisit pas son pre.

Et il signa...

... Il y eut un silence de quelques minutes, pendant lequel la princesse
regardait fixement Fernande. Elle lut tant de douleurs, tant d'angoisses
sur ce visage pli par les larmes, qu'elle eut piti.

--Venez, mon enfant, et dites moi ce que je puis faire pour vous,
pronona-t-elle doucement.

--Oh! Madame! Madame! s'cria Fernande, qui se prcipita  ses genoux en
pleurant.

Elle pressa la main de la duchesse et la baisa.

--Allons, mon enfant, reprit Madame, asseyez-vous l, et parlez-moi
comme  une amie.

Cette phrase toucha d'autant plus Fernande que la princesse rptait
ainsi, connaissant sa condition, la mme phrase qu'elle avait dite quand
elle l'ignorait encore.

--Hlas! Madame, nous avons lutt, nous avons t vaincus, ou, du moins,
moi j'ai t vaincue, je vous l'ai avou. Je l'aime et il me serait
impossible de vivre sans lui.

Quand je faisais le sacrifice de mon bonheur, quand je me dcidais  me
retirer dans un couvent, je sentais bien que tout tait fini et que j'en
mourrais...

Vous pouvez nous sauver.

Une seule personne peut relever le fils d'un gentilhomme de l'obissance
 l'ordre de son pre: le Roi de France. N'tes-vous pas Rgente? Et
lorsque vous direz au marquis de Kardign: Je vous ordonne d'pouser
celle que vous aimez, le marquis de Kardign s'inclinera.

La demande de Fernande, bien que logique, tonna la princesse.

--Continuez, dit-elle.

--Je n'ai rien  ajouter, Madame. A vous de dcider... Quel que soit
votre arrt, je l'accepte d'avance et je le respecterai.

La princesse tait mue. Elle se disait que le plus haut privilge de sa
naissance n'tait peut-tre pas tant sa glorieuse maternit, que le
pouvoir de donner le bonheur  ceux qui taient si prs de le perdre 
jamais.

Pourtant un autre sentiment combattait dans le coeur de la princesse le
premier lan de sa gnreuse pense. Elle se demandait si,  une poque
o les consciences taient si troubles, elle devait accepter un
compromis, mme unique, et pour ainsi dire charitable, entre la Royaut
et la Rvolution.

Puis elle rflchit aux services si grands, si clatants de cette noble
famille des Kardign; elle songea, sans doute, que c'tait rcompenser
hautement et royalement le dernier de ce nom, en le faisant heureux
malgr lui.

--Vous avez eu raison d'en appeler  la rgente de France, mademoiselle,
dit-elle avec une noble dignit, la rgente de France a entendu votre
appel et y rpondra.

Fernande croyait rver.

Alors la princesse ouvrit de nouveau la fentre et appela une seconde
fois Aubin Ploguen, selon l'ordre qu'elle avait donn.

Le Breton s'lana: il avait la joie au coeur.

D'un signa de tte imperceptible, Fernande lui avait appris que la
duchesse consentait.

--Retirez-vous encore dans l'ombre de la chambre, mademoiselle,
dit-elle.

Jean-Nu-Pieds entra.

--Marquis, dit Madame avec un sourire, vous croyez peut-tre que je vous
ai appel pour complter les ordres que je vous ai donns au sujet de
votre mission  la Pnissire?

--Madame...

--Vous tes tonn? Vous ne comprenez pas?

--Je l'avoue.

--Vous le serez encore bien plus tout  l'heure.

Le marquis tait bien plus qu'tonn: il tait stupfait.

Madame reprit:

--Je vous ai fait venir pour vous apprendre que je vous marie!

Il ne put retenir un cri et changea de couleur.

--tes-vous dispos  m'obir?

--Madame!...

--Ah! ah! mon fal, il me semble que vous discutez mes ordres. Ne me
devez-vous pas obissance passive?

--Oui, Votre Altesse.

--Reconnaissez-vous que si je vous ordonnais d'aller vous faire tuer,
vous iriez... Ce ne serait pas la premire fois, au reste!

--Madame!

--Eh bien, je vous ordonne d'accepter celle que je vous destine.

--Venez, mademoiselle Grgoire! ajouta-t-elle en se tournant vers le
fond de la chambre.

Jean-Nu-Pieds regardait Fernande qui s'avanait mue et chancelante:

--Fernande! Fernande! murmura-t-il.

--Oui, Fernande, votre fiance aujourd'hui, et bientt votre femme.

--Mais Votre Altesse ne sait donc pas...

--Je sais que je suis la Rgente de France, reprit Madame, et que j'ai
le droit, au nom du Roi, mon fils, de relever un de mes gentilshommes
d'un serment! Je sais que vous avez jur  votre pre, marquis, de fuir
et de maudire les rgicides et leurs enfants jusqu' la dixime
gnration. Mais, quand moi, je vous donne la main d'une de leurs
filles, vous pouvez l'accepter! Si votre noble pre tait vivant, je lui
dirais: Je veux, et il obirait. C'est  vous que je dis: Je veux.
Obissez!

--Oh! Madame...

La princesse crut que le jeune homme rsistait. Elle releva le front et
s'approcha de la fentre ouverte.

Nous avons dit que cette fentre donnait sur le bouquet de bois qui
englobait la ferme. Il faisait nuit, mais au loin on entendait encore de
temps  autre quelques coups de fusil isols.

--Venez, marquis, coutez! reprit-elle. Le seul, le vrai roi de France,
le descendant de Philippe Auguste et de saint Louis ne rgne que sur une
langue de terre. On lui a pris son royaume, son peuple et son arme. Son
royaume... est une ferme; son peuple... quelques paysans; son arme, les
meilleurs gentilshommes de France, mais qui ne feraient pas le nombre
d'une compagnie sur le champ de parade, s'ils font dix rgiments sur le
champ de bataille! Refuserez-vous, vous, l'un de ceux-l, l'obissance
que je rclame en son nom,  un ordre de ce roi sans royaume, sans
peuple et sans arme?

Jean-Nu-Pieds tomba  genoux, comme Fernande quelques instants
auparavant.

--Oh! soyez bnie! soyez  jamais bnie, Madame.

--Marquis, je vous relve de votre serment. Votre pre, qui vous l'a
impos, comme moi pardonnerait la tache originelle de cette enfant
puisque je lui pardonne bien, moi! Allez et soyez heureux!... Dieu vous
garde!

Elle mit la main du jeune homme dans celle de la jeune fille.

Ils baisrent,  genoux, celle que leur tendait la princesse, et se
retirrent de cette humble chambre, o la premire femme de France
venait de rcompenser l'un des siens par un don plus prcieux que
l'Ordre du Saint-Esprit ou de la Toison d'Or.

Elle les regarda disparatre et passer ensuite sous les grands arbres.
Alors, seulement, cette noble princesse sentit la fatigue qui
l'crasait. Elle referma la fentre et murmura dans la langue italienne
qu'elle parlait si bien ces deux vers d'un pote de son pays:

O jeunesse, printemps de la vie...
O printemps, jeunesse de l'anne.
...

       *       *       *       *       *

... Jean serrait le bras de Fernande contre le sien et se perdait avec
elle sous la feuille.

Comme cette promenade nocturne diffrait de celle qu'ils avaient faite
ensemble quelques jours auparavant!

Ils ne se parlaient pas. L'motion ressentie tait trop grande pour que
des paroles la pussent traduire.

Quoi! aprs tant de dsesprances, ils se voyaient donc runis, et pour
toujours!

Tout  coup, une ombre se dressa devant eux.

Jean sortait de son silence au mme instant, et disait  Fernande:

--Chre, c'est Dieu qui vous a inspire!...

--Pardon, monsieur la marquis, rpliqua respectueusement la voix de
l'ombre, ce n'est pas Dieu.

--Aubin! toi, ici? s'cria Jean, stupfait de trouver l son serviteur.

--Je venais saluer la marquise de Kardign, matre.

--Tu sais donc...

Fernande serrait dj la main du Breton.

--C'est lui qui m'a inspire, ami, dit-elle tout bas...

--Aubin! ah! que Dieu te rcompense. J'allais mourir... Tu nous as
sauvs de la mort... car elle aussi en serait morte!

Aubin plit de joie.

Puis il ajouta avec sa philosophie habituelle:

--Je ne vous cacherai pas, monsieur le marquis, que c'est mon
opinion!...

Le fidle serviteur disparut. Ils restaient seuls, la main dans la main,
le coeur rempli de cette ineffable joie que donne le bonheur trouv dans
l'accomplissement du devoir accompli.

--Fernande, ma chre femme, dit Jean, sortant enfin le premier de son
silence; Fernande, dans un mois nous serons unis l'un  l'autre; que de
projets nous pourrons raliser! Nous ne nous quitterons pas. Ma volont
est de rester jusqu'au bout attach  mon devoir. J'ai aim trois choses
humaines par-dessus tout: ma patrie, mon roi et vous. Je me dois 
ceux-ci... La lutte peut tre longue: que ne souffrirais-je pas, si nous
tions spars?

--Jean, j'avais pens ce que vous me dites. Non, il ne faut pas nous
sparer.

--Jamais!

--Jamais...

Le bonheur les enveloppait.

Ils suivaient lentement le petit chemin qui menait  la chaumire
occupe par la jeune fille. Il semblait  M. de Kardign qu'il devait
reconduire sa fiance  sa demeure.

Comme ils passaient devant la petite glise, Fernande s'arrta:

--Ami, dit-elle, je voudrais y entrer et prier Dieu...

Elle ajouta, serrant doucement la main de celui qui allait devenir son
mari:

--Jean, vous ne savez pas tout. J'tais entre dans cette petite glise,
il y a quelques heures, le coeur bris. Il me semblait que nous tions
pour toujours spars l'un de l'autre. Je m'tais jete aux pieds du
Sauveur, le suppliant de me sauver, car je n'avais pas la force de vivre
sans vous, et je n'avais pas le courage d'tre lche avec vous! Et il y
a des malheureux qui osent dire que Dieu n'entend pas... que Dieu est
sourd  nos prires!... Dieu m'a entendue... Madame priait Dieu  ct
de moi!...

Et comme le jeune homme la regardait tonn, elle lui raconta cette
rencontre d'o tait sortie son allgresse, cette rencontre qui avait
fait d'elle une femme heureuse entre toutes les femmes.

Les glises de Bretagne, celles du moins des communes jetes dans le
mouvement royaliste, restaient ouvertes toute la nuit. Il fallait que le
soldat qui s'apprtait  toute heure  mourir pt  toute heure aussi
prier Dieu.

Ils y rentrrent et allrent s'agenouiller devant cette lgende de Pie V
dont nous avons dit la douce posie. Le ciel ne venait-il pas de faire
un miracle pour eux comme il avait fait un miracle pour le saint Pape?

Quand ils en sortirent, ils se sentaient bien et compltement unis. Il
leur semblait que, ds lors, la destine mauvaise ne pouvait plus avoir
son influence nfaste sur eux; il leur semblait que, quittes avec
l'infortune, les jours heureux allaient luire enfin aprs les jours
tristes.

Et pourtant, quand arrivs  la chaumire ils durent se sparer, une
vague crainte les prit. Jean partait le lendemain; non que
l'apprhension du danger pt gagner ces mes fortes, le danger pour eux
tait devenu le compagnon de chaque jour auquel on ne fait plus
attention; mais tait-ce un pressentiment?

Fernande tendit son front  son fianc.

Il la prit dans ses bras, et la serra longuement sur son coeur:

--Dieu nous garde! murmura-t-il.

Et pendant qu'elle rentrait dans sa pauvre petite maison, il s'loigna 
grand pas.

       *       *       *       *       *

Le lecteur sait quelle mission le marquis avait reue. Il devait se
rendre au chteau de la Pnissire, et transmettre aux royalistes qui y
seraient rassembls les ordres de Madame.

La premire intention de Jean-Nu-Pieds avait t de partir seul; puis il
s'tait rsolu  emmener Aubin Ploguen.

Ds l'aube, ils sellaient leurs chevaux tous les deux, quand un cavalier
parut  quelques pas:

--Eh bien! cher ami, tu veux donc aller t'amuser sans moi?

--Henry! s'cria Jean en apercevant son ami.

--Moi-mme! cela t'tonne, hein? il y a si longtemps que tu ne m'as vu!

M. de Puiseux s'arrta court, et regarda son ami d'un air curieux:

--Ma foi, voil qui est bien amusant! s'cria-t-il d'un ton de bonne
humeur.

--Quoi, s'il te plat?

--Tu n'es plus le mme.

--En vrit!

--C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Il y a en ta seigneurie
quelque chose de chang. Quoi? je ne le sais pas au juste..., mais il y
a quelque chose.

--Tu trouves? rpliqua Jean en souriant gaiement.

--De la gaiet, maintenant! Diable, voil qui est embarrassant! L'nigme
se change en mystre.

Henry de Puiseux regardait alternativement le marquis et son serviteur,
comme s'il et d lire sur leur visage la rponse  ce qu'il demandait.

Mais Jean-Nu-Pieds restait impntrable autant et plus que le brave
Aubin Ploguen; nanmoins, il y avait en eux comme une transfiguration.

Jean eut piti de la curiosit de son ami; il sauta  cheval.

--Allons, viens avec nous, dit-il.

Henry fit faire volte-face  sa monture et se plaa  ct du marquis.

--D'abord, o allons-nous?

--Au chteau de la Pnissire.

--Bravo!

--Tu applaudis?

--Je crois bien.

--Pourquoi?

--Parce que nous aurons, videmment,  en dcoudre.

--Comment le sais-tu?

--C'est mon ide... Les chiens de chasse sentent le gibier; moi, je sens
les coups de fusil. Chacun sa nature.

--A la grce de Dieu, alors!

--Soit; mais, avant, aurais-tu la bont de m'expliquer la source du
contentement... que dis-je? de la joie qui est grave sur tes traits? Il
n'est pas jusqu' notre ami Aubin qui n'ait l'air de s'envoler dans
l'air. Vous tes positivement plus lgers, mes chers amis?

--Tu ne te trompes pas.

--J'en tais sr. Maintenant, pourquoi tes-vous si heureux?

--Cherche!

--Avez-vous trouv la pierre philosophale?

--Pas prcisment.

--Alors...

--Mais nous avons du moins trouv quelque chose de plus prcieux.

--De plus prcieux? Diable! Et qu'est-ce, s'il te plat?

--Le bonheur!

Les trois Vendens traversaient en ce moment une lande couverte de
gents et de bruyres. Il soufflait un vent lger, charg de senteurs
cres. La journe s'annonait comme devant tre chaude.

Henry fit faire un bond  son cheval en entendant la rponse de son ami.
C'est que, dans sa surprise, il l'avait vigoureusement peronn.

Jean le regardait, souriant toujours.

--Ah! tu as trouv le bonheur!

--Ma foi, oui.

--Et quand cela, je te prie?

--Hier au soir.

--A quelle heure?

--A minuit.

--Et o?

--Dans la ferme de Rass.

Ces rponses nigmatiques dconcertrent de Puiseux  un tel point, que
Jean et Aubin se mirent  rire.

--Ma parole, il faut que tu sois bien chang pour rire avec un pareil
entrain, dit-il. Il y a trois jours seulement, tu me navrais.

--Cher ami, il y a trois jours, j'tais le plus malheureux, et,
aujourd'hui, je suis le plus heureux des hommes!

Le marquis pronona cette phrase avec une voix si vibrante, avec une
joie si contenue, que le coeur de Ploguen en fut doucement remu.

--Je me marie dans trois semaines, dit-il, et demain, j'espre, je
pourrai te prsenter  celle qui sera madame de Kardign.

--Allons donc!

Alors, en quelques mots, il raconta  son ami l'histoire d'amour, si
simple et si touchante, que nos lecteurs connaissent. Il lui raconta
comment il avait connu Fernande, et comment ils s'taient aims; puis,
par quelle fatalit maudite leur amour avait t presque condamn ds sa
naissance.

On sentait que Jean racontait avec un douloureux bonheur ces heures
d'angoisses et de tortures o il s'tait cru  jamais spar de la jeune
fille, de mme que le matelot aime  se rappeler dans le calme du port
les inquitudes de la tempte. Comme ils avaient souffert tous les deux!
et comme ils avaient bien gagn leur bonheur prsent!

Quand il en vint  l'pisode de Fernande dguise en paysan, et venant
demander un asile au chteau de Kardign, Henry poussa un cri de
triomphe!

--Parbleu! Pinson... je l'avais devin!...

--Cher ami, reprit-il, ma fiance est cette femme, voil tout ce que
j'ai  te dire... Quant  Madame!... Oh! Madame, j'ai une envie folle de
me faire tuer aujourd'hui pour elle.

--Elle t'en voudrait trop!

--C'est vrai!

Les chevaux galopaient. Le chteau de la Pnissire est situ  une
heure et demi de Clisson, environ.

Ils approchaient du but de leur expdition, et dj ils s'apercevaient
de ce que l'ordre de la princesse avait de prudent. On distinguait
nettement  et l les traces encore fraches du passage des troupes de
ligne.

--Tu as raison, dit Henry, en les examinant, je vois que nous aurons 
en dcoudre aujourd'hui. En avant!

--En avant! rpta Aubin Ploguen.

Les trois cavaliers prirent le grand galop et disparurent derrire un
pais rideau de poussire.

Le soleil s'tait lev sur cette journe qui allait ajouter aux annales
de l'histoire de France quelque chose d'aussi beau que le combat des
Trente ou que la bataille de Fontenoy.




                                IV

                        LA RECONNAISSANCE


L'histoire a retenu les noms de quelques-uns des royalistes qui taient
ce jour-l au chteau d'Homre. Il y avait M. le marquis de Grandlieu,
M. de Girardin, Henry de Puiseux et le marquis de Kardign. Ils taient
quarante-cinq, appartenant presque tous aux premires familles de la
province; leurs chefs taient deux anciens officiers de la garde royale.
Enfin deux paysans, ex-trompettes d'un rgiment de ligne, compltaient
la garnison.

Quand nos trois hros arrivrent, ils furent accueillis par des
acclamations gnrales. Henry et Jean taient fort aims, Henry pour sa
gaiet et son entrain, Jean pour son indomptable courage.

Le marquis expliqua la volont de Madame. Le conseil des royalistes
arrta que cette volont serait respecte naturellement; mais qu'en
excutant les ordres de la princesse on se porterait sur les communes de
Lugnau et de la Buffire pour y dsarmer la garde nationale.

Il tait environ neuf heures du matin. Les lgitimistes ne pouvaient
s'attendre  tre attaqus, et bien qu'ils fussent arms, ils croyaient
que l'autorit militaire n'tait pas instruite de leur runion.

Cependant, vers dix heures, Aubin Ploguen qui, mont sur le fate de la
maison, guettait dans la plaine, aperut un paysan qui accourait vers le
chteau,  travers champs.

Ce paysan s'arrtait de temps  autre, regardait derrire lui, puis
restait quelques instants couch dans l'herbe  plat ventre. Ensuite il
reprenait sa course.

Le brave chouan ne voulut pas interrompre le conseil de ses matres. Il
quitta son observatoire, descendit rapidement l'escalier, et arriva dans
la cour du chteau.

En ce moment mme, le paysan y entrait. Il avait reconnu de loin Aubin
Ploguen, car il se dirigea vers lui.

--Ah! mon Aubin, dit-il encore tout essouffl, fasse le ciel que
j'arrive  temps!

C'tait Lenneguy, celui que nous avons vu arriver au chteau de
Kardign, conduisant Fernande dguise en Pinson.

--Comme tu es mu, mon gars, s'cria Aubin. Que se passe-t-il donc?

--Les messieurs sont l?

--Oui.

--Et ils ne se doutent de rien?

--Non.

--Et toi?

--Moi je me doute de quelque chose, parce que j'tais juch sur le toit
de la maison, et que je t'ai vu venir de loin.

--Ah! oui, toi, tu ne t'endors jamais, mon Aubin... et avec ces coquins
de bleu, ce n'est que prudence.

--Qu'est-ce que tu as vu?

--Viens avec moi.

--Tous, ils vont donc rester sans tre avertis?

--Oh! nous avons le temps.

--Bien...

Les deux gars sortirent de la cour.

A leur droite, s'levait un petit btiment qui bordait un parc. Ils se
jetrent dans le parc, le traversant rapidement. Ils n'avaient pas leurs
fusils. Leur seule arme tait ce bton noueux, si terrible dans les
mains robustes des Bretons.

Arrivs  l'extrmit du parc, ils se trouvrent arrts par le mur de
clture. Ce ne pouvait tre un obstacle pour un gaillard comme Aubin. Il
se hissa tranquillement sur le mur.

--Et moi? demanda Lenneguy.

--Attends!

Aubin empoigna le gars  la ceinture, et le tira  ct de lui  bras
tendu, aussi facilement qu'un enfant et fait d'une plume.

La descente devenait aise. Ils sautrent purement et simplement. Puis,
une fois en plaine, ils prirent leur course.

Lenneguy et Aubin Ploguen couraient cte  cte, la tte haute, la
bouche ferme et les coudes serrs  la hanche. Leur pas gal atteignait
 la vitesse d'un cheval au grand trot. On a vu des Bretons franchir
ainsi des espaces considrables: quand ils se sentent fatigus, ils
attrapent un caillou tout en courant et se le mettent dans la bouche. Ce
rafrachissement leur permet une nouvelle tape!

En une demi-heure, ils franchirent six kilomtres  peu prs. Qu'on ne
soit pas tonn; le fait s'est produit souvent. Quand Lenneguy s'arrta,
ils taient dans ce qu'on appelle une _combe_. La combe est ce creux
ravin que produisent deux collines  leur point de jonction.

Le paysan s'orienta, regardant avec soin autour de lui; puis il se mit 
plat ventre et se grimpa comme un chien  quatre pattes sur le haut
d'une de ces collines. Arriv au sommet, il fit signe  son compagnon de
venir le rejoindre.

Aubin Ploguen monta auprs de lui, en usant du mme moyen. Ce n'tait
pas une prcaution inutile. Les deux collines sont sches et dpouilles
d'arbres, exposes aux regards, mme  une certaine distance. Mais
videmment, de loin, ces paysans  quatre pattes, ramasss sur
eux-mmes, devaient ressembler beaucoup plus  des livres gigantesques
qu' des hommes.

Au sommet commence une sente qui descend tout doucement dans la plaine
par une courbe lgre. Toute cette tendue de terrain est compltement
dboise; mais Lenneguy et Aubin ne se proccupaient pas de si peu de
chose.

Ils avaient t levs par leurs pres dans les traditions de la grande
chouannerie. Tous les deux se mirent la tte entre les deux genoux, de
manire  la protger, puis la recouvrant de leurs bras replis, ils se
laissrent rouler comme des boules du haut en bas de la colline.

L, autre obstacle.

Les druides ont sem de dolmens cette terre granitique de la Bretagne.
Or, deux grands dolmens, impassibles dans leur majest sculaire, se
dressaient devant les gars. Seulement, au lieu de passer dessus, comme
ils avaient fait en face du mur, ils passrent dessous.

C'tait  la fois moins dangereux et plus rapide.

Ils se glissrent en rampant sous l'encastrement des pierres, et
arrivrent  la sortie des dolmens qui donnaient sur la grande route de
Clisson.

Il y avait  ce moment trois quarts d'heure qu'ils avaient quitt le
chteau de la Pnissire. Par la ligne droite, la distance qui les en
sparait tait de douze kilomtres; par la route choisie par eux, de
neuf. Ils gagnaient donc trois quarts de lieue, et il faudrait aux
lignards au moins trois heures pour arriver au chteau.

A quelques mtres sur la gauche, s'tageait sur un coteau le petit
village de Roivieux.

Ils y entrrent, comme de simples paysans, et se tenant bras dessus bras
dessous.

--Tiens! voil ce que j'ai vu, dit tout bas Lenneguy  son compagnon.

Ce que Lenneguy avait vu mritait en effet d'tre examin avec soin.
C'tait un dtachement du 29e de ligne, fort d'environ soixante hommes,
et command par un adjudant-major.

A l'entre du village attendaient quatre grandes charrettes atteles
chacune de trois chevaux.

--Hum! hum! grommela Aubin.

--Qu'as-tu?

--Tu as vu ces charrettes?

--Oui.

--Elles taient l tout  l'heure?

--Oui.

--Atteles?

--Non, pas encore.

--Et cela ne te dit rien?

--Mais... mais non.

Aubin rpta:

--Hum! hum!

Seulement, cette fois-l, au lieu de se croiser les bras comme
d'habitude, il se mit  se gratter la tte, ce qui indiquait chez lui
une proccupation trs-vive.

videmment, le digne Breton tait fort inquiet. Ces charrettes
l'tonnaient et l'effrayaient. Avec son intelligence ruse, il devinait
des choses que n'avait mme pas souponnes Lenneguy.

--Cela va mal! murmura-t-il... cela va trs-mal.

--Tu as des ides! dit Lenneguy en haussant les paules.

--Ma foi, non.

--Est-ce que ce n'est pas le temps des foins? Tu sais bien que M.
Dubois, le grand fermier, a des voitures et des chevaux nombreux. Je
reconnais les charrettes et les chevaux comme tant  lui.

--Moi aussi...

--Et bien, alors?

--Ce Dubois est un bleu: il peut avoir prt ces machines-l contre
nous.

Les deux paysans se tenaient debout contre une chaumire, appuys au
mur.

Comme si l'vnement et voulu donner raison aussitt aux soupons
d'Aubin Ploguen, le capitaine adjudant-major les aperut et poussa son
cheval vers eux.

--D'o venez-vous donc, vous autres? demanda-t-il. Il me semble que je
ne vous ai pas encore aperus?

--Non, monsieur, rpondit Aubin, qui poussa du coude son compagnon,
comme pour lui dire de le laisser rpondre seul.

--Et d'o venez-vous?

--Du village?

--Et quel est ce village?

Aubin augmenta encore l'air de niaiserie qu'il avait donn  sa figure.

--Eh! c'est le village.

--Oui, mais quel est son nom?

--La paroisse.

Ce capitaine tait jeune et instruit; mais il avait souvent entendu
raconter par son pre, ancien gnral rpublicain, qui avait servi en
Vende, les ruses employes par les chouans pour drouter les soupons
conus contre eux.

Il se rapprocha encore et examina longuement le Breton. Mais le visage
de celui-ci resta impassible. Pas un de ses traits ne bougea. C'tait
une immobilit complte, absolue.

Au mme instant, un gendarme entra dans le village au grand galop.

--Enfin! s'cria le capitaine en l'apercevant.

Le gendarme vint droit  l'officier et lui dit tout bas quelques mots.

--Pour le coup, reprit le capitaine, nous tenons ceux de la Pnissire.

Par malheur, en entendant cette exclamation, Aubin ne put retenir un
mouvement qui surprit l'officier. Ce fut pour lui un trait de lumire.

Il se tourna vers ses soldats, et d'une voix tonnante:

--Empoignez-moi ces gaillards-l! dit-il.

Les deux paysans ne bronchrent pas en entendant l'ordre donn par le
bleu. On et dit qu'il ne les regardait pas.

Trois ou quatre soldats s'avancrent et prirent Lenneguy et Aubin
Ploguen au collet pour les entraner.

Au premier rang de ceux qui regardaient se trouvait un vieillard, qui,
les yeux sombres, les lvres serres assistait  cette arrestation
brutale. Il se taisait. Mais Aubin eut le temps de se tourner vers lui
et de lui faire de l'oeil un signe imperceptible.

Aussitt le vieillard s'avana.

--Pardon, monsieur l'officier, dit-il, en portant la main  son
chapeau...

--Que veux-tu, mon brave homme?

--Faites excuse, mais je crois que vous vous trompez mmement.

--Ah! ah! je me trompe!

--Oui, monsieur l'officier.

--Et comment?

--En faisant arrter ces deux nafs-l.

--En vrit?

--Ce ne sont pas des gars de chez nous. Ils viennent  Roivieux, chaque
an, pour voir la famille. Ils habitent la plaine autour d'Angers.

--Pourquoi ne se sont-ils pas dfendus?

--Parce que... dame! vous comprendrez a, monsieur l'officier... Vous
ordonnez qu'on les prenne; a les trouble, ces pauvres fils.

--Ah! ils se troublent.

--Ma foi, oui.

--Eh bien, mon vieillard, si tu n'avais pas les cheveux blancs, je
t'enverrais loger avec eux o on va les conduire. Vous vous entendez
tous pour me tromper. Mais, vive Dieu! voil ce qui ne sera pas.

Lenneguy et Aubin taient dj au milieu du peloton de soldats, command
par un sergent. Sur l'ordre de l'adjudant-major on les conduisit  une
centaine de mtres en dehors du village,  une ferme de ce M. Dubois,
que Lenneguy traitait de bleu.

Il y avait une grande cave dans cette ferme.

On y fit descendre les deux chouans. Puis, comme les caves bretonnes
ferment au moyen d'une trappe qui retombe et bouche l'entre, on se
contenta de placer deux soldats le fusil charg  l'ouverture.

Arriv dans la cave, Aubin se laissa tomber sur un ft de cidre, cacha
sa tte dans ses mains, et songea.

Le chouan ne dsesprait jamais. Il avait toujours la volont vivante en
lui. Arrt maintenant, il se disait qu'il serait peut-tre libre au
bout d'une heure, non qu'il craignt la fusillade qu'on lui rservait.

En vrit, c'tait la moindre de ses inquitudes; mais il se rappelait
la phrase du capitaine et il avait peur. Celui-ci ne s'tait-il pas
cri, quand le gendarme lui eut parl bas  l'oreille:

--Enfin! nous tenons ceux de la Pnissire! Or, c'tait _Ceux de la
Pnissire_ qu'il fallait sauver avant tout.

Comment s'y prendre?

--Dis donc, mon gars, ajouta-t-il tout bas  l'oreille de Lenneguy,
est-ce que tu n'as pas envie de te sortir d'ici?

--Oh! oui.

--Cherchons, alors...

La volont n'tait pas tout, une obscurit profonde rgnait dans la
cave. Colls l'un contre l'autre, les deux chouans ne distinguaient mme
pas leur visage.

Lenneguy tendit sa main qui rencontra la muraille. Aubin fit la mme
opration  droite. Ils se convainquirent ainsi qu'un troit chemin
passait entre les deux files de barriques et de fts qui encombraient la
cave.

Alors tous les deux se mirent  plat ventre, furetant, cherchant, pour
trouver jusqu'o allait le souterrain.

Ils perdirent ainsi un quart d'heure environ, inutilement, car ils
n'avaient rien trouv et n'taient pas plus avancs qu'avant.

Aubin se demandait dj s'ils allaient chouer, et cette seule pense
faisait bondir le coeur du Breton, qui se reprsentait son matre et ses
amis, surpris au chteau de la Pnissire sans pouvoir se dfendre.

Tout  coup un bruit violent branla les votes du souterrain. Ce bruit
tait un mlange de sabots de chevaux foulant le sol dur de la vote et
d'un cliquetis d'armes.

Ce fut un trait de lumire.

--Je comprends tout! s'cria-t-il.

--Quoi?

--Sais-tu  quoi servent les charrettes?

--Non.

--Eh bien, je vais te le dire:  transporter les soldats au chteau de
la Pnissire.

--Dieu bon!

--Ainsi, tu vois, il n'y a pas un moment  perdre si nous voulons sortir
d'ici assez  temps pour les prvenir.

--Comment faire?

--Il y a moyen, peut-tre...

--Quel moyen?...

Aubin ne fut pas oblig de rpondre. Le mme bruit qui venait d'branler
les murailles se reproduisit de nouveau.

--Comprends-tu! dit Aubin qui tendit la main vers le ct o passaient
les charrettes.

--Non...

--Eh bien, la route est l.

--Aprs?

--La cave doit prendre de l'air par un soupirail,  cette place.
Marchons.

Ce n'tait pas une petite besogne. Si, en effet, il existait un
soupirail, il tait entirement bouch par l'amoncellement des fts
placs les uns sur les autres.

--Mets-toi derrire moi, reprit Aubin.

Lenneguy obit.

Alors le fils de Cibot Ploguen, avec autant de facilit que s'il et
transport un sac de varech, prit dans ses bras chaque tonneau, petit ou
grand, l'un aprs l'autre, et les dposa  l'extrmit du souterrain.
Que le tonneau ft lourd ou lger, plein ou vide, il ne s'en occupait
gure. Pour lui, l'important tait de se frayer un chemin.

Aprs dix minutes de ce travail herculen, un jet de lumire parut
derrire quelques grosses barriques places encore l.

Aubin acheva sa besogne comme il l'avait commence, c'est--dire qu'il
enleva les barriques comme le reste. Alors les chouans aperurent la
lumire du soleil qui passait  travers un soupirail assez large, mais,
comme tous les soupiraux, ferm par de fortes barres de fer. Aubin avait
accompli en dix minutes un travail pour lequel dix ouvriers auraient
demand une demi-journe.

Il sentait combien le temps tait prcieux. Un retard pouvait avoir des
suites funestes et coter la vie aux hroques soldats de la lgitimit,
enferms  la Pnissire.

Aubin Ploguen monta sur les paules de Lenneguy et atteignit au
soupirail; puis, saisissant un des barreaux de fer entre ses mains
puissantes, il le tordit et l'arracha hors de son alvole.

Bien que la force inoue d'Aubin ft populaire dans les paroisses
bretonnes, Lenneguy resta plong dans une admiration stupide. Les
manifestations d'une qualit physique ont toujours du prestige aux yeux
des demi-intelligences.

Le barreau arrach laissait un espace assez grand pour que chacun des
deux chouans pt,  son tour, passer au travers.

Cette fois encore, Aubin se hucha sur les paules de son ami et s'assit
sur le rebord; puis l, il se mit en devoir de rpter la mme manoeuvre
accomplie quelques heures auparavant pour franchir le mur du parc du
chteau.

--Prends ma main, dit-il.

Lenneguy obit.

--Tu tiens bien?

--Oui. Arrive.

--En route!

Aubin tira  lui le Venden. Ils regardrent; la route passait au bas du
soupirail. Ils taient libres.

Mais s'ils taient libres, les Vendens de la Pnissire n'taient pas,
eux, prvenus.

--Par le chemin de traverse nous aurons le temps, reprit Ploguen.

Le chemin de traverse tait celui qu'ils avaient pris pour venir, car il
fallait non-seulement retourner au chteau, mais encore y arriver avant
les soldats.

Ils prirent leur course. Arrivs en face des dolmens, Aubin, qui tait 
quelques pas en avant, s'arrta court, en poussant une exclamation de
colre et de douleur. Le petit sentier de la combe tait gard! Il
distinguait nettement,  deux cents mtres en avant, les pantalons
rouges des soldats.

--Tiens! regarde! dit-il  Lenneguy.

--Qu'allons-nous faire?

--Prenons la grande route.

C'taient trois kilomtres de plus: peu de chose en temps ordinaire;
mais aprs leurs fatigues du matin, et surtout aprs le travail d'Aubin
dans la cave, pourrait-il franchir cette distance, toujours au pas de
course?

Ces braves coeurs n'hsitrent mme pas. Il y a de ces natures dvoues
et sublimes chez lesquelles le sentiment de personnalit, ce flau des
hautes classes, ne se glisse jamais.

Ils partirent ainsi qu'ils avaient fait le matin, c'est--dire les
coudes aux hanches, le corps pench en avant et la tte lgrement jete
en arrire. Les seules diffrences introduites par eux dans cet exercice
renouvel, fut qu'ils mirent une balle de plomb dans leur bouche et que
leur trot fut un galop acharn.

... Il faisait une touffante chaleur. Le soleil tait en plein ciel et
dardait ses rayons de feu sur la plaine.

Devant eux la route se droulait comme un ruban inpuisable. En vrit,
un de ces coureurs perses qui, dit l'histoire, servaient de courriers au
grand Cyrus, aurait hsit devant un pareil espace; et il fallait le
franchir, toujours au galop, en t, par un temps lourd et crasant.

Aubin Ploguen et Lenneguy n'changeaient pas une seule parole. Celui-ci
 deux pas en arrire, celui-l maintenant l'avance prise par lui au
dpart. Ils couraient, les dents serres, jetant un regard de temps 
autre sur la lande qui s'tendait  droite et  gauche, dans l'esprance
d'apercevoir un cheval au piquet; car, alors, l'un d'eux aurait mont la
bte  poil, et l'aurait lance ventre  terre. Mais,  une poque de
guerre, les fermiers n'ont pas la mme confiance des temps calmes. La
lande tait dserte. Ils couraient. Chacun d'eux passait sa manche sur
son front et en faisait voler la sueur. C'tait le seul rafrachissement
qu'ils s'accordassent. Ils couraient...

Cela dura ainsi pendant vingt minutes. Les forces humaines, excites par
le sentiment du devoir, arrivaient  une intensit sublime. Cependant
Lenneguy commenait clairement  se fatiguer; sa respiration devenait
plus brve et plus sifflante, et, par moment, son bras droit se
dtachait de sa bouche pour se porter  sa gorge, comme si quelque chose
et touff le paysan.

Aubin, lui, restait dans la mme position: il tait seulement un peu
ple. Il dtournait la tte de deux minutes en deux minutes pour jeter
un regard  Lenneguy.

--Courage, mon gars! disait-il.

Et ils couraient.

La route semblait ne pas diminuer devant eux; c'tait toujours
l'inaltrable longueur de ce ruban qui s'allongeait comme un immense
serpent  travers la plaine poudreuse. Pas un souffle d'air.
L'atmosphre tait embrase; les pieds des paysans frappaient le sol
durci  coups redoubls, mais avec un bruit automatique, rgulier comme
les battants de fer d'une machine.

Le visage de Lenneguy annonait l'puisement. Il devenait livide. Le
mouvement de la main voulant arracher un poids  la gorge tait plus
frquent.

--Courage, mon gars! rpta Aubin.

Lenneguy se tait. Il sent qu'une parole prononce insufflera dans ses
poumons plus d'air qu'ils n'en peuvent supporter. Ils courent encore!
Aubin songe. Il se reprsente les chouans du chteau de la Pnissire
cerns dans leur asile par des forces dix fois plus nombreuses. Il les
connat. Ils aimeront mieux mourir que de se rendre. Est-ce que ce n'est
pas la vieille Bretagne qui a grav avec du sang sur son hermine cette
noble devise, digne de Sparte:

_Potius mori quam foedari!_

Mourir! Tant de braves et loyaux jeunes gars, tant de soldats d'un grand
principe, tant de hros! Mourir... parce que lui, Aubin Ploguen, ne
serait pas arriv  temps!

C'est l la seule chose qui l'puise. En vrit, que lui importe la
longueur de la route, que lui importe une fatigue surhumaine? Si Dieu
lui a mis dans le corps une force inoue, si son coeur est puissant, si
ses jarrets sont d'acier, c'est pour qu'il sauve les serviteurs du roi!

Et son matre est parmi ceux-l! Et la vie de son matre est entre ses
mains!

Il se retourne:

--Courage, mon gars! dit-il pour la seconde fois.

Lenneguy incline la tte. Mais dj son regard est terne: une cume
sanglante couvre ses lvres; et pourtant ils courent toujours.

Aubin Ploguen veut franchir la distance, en passant  travers les rangs
des soldats; aussi il faut qu'ils soient deux, car si l'un tombe frapp
d'une balle, il faut que l'autre arrive au but et crie: Alarme!

--J'ai... j'ai... soif... rle Lenneguy.

Aubin jeta un regard autour de lui. O bonheur!  vingt mtres en avant,
sur la droite, s'lve un rideau de peupliers ombrageant une joyeuse
rivire, qui roule rapidement ses eaux claires sous un dme de
feuillage.

--Dans une minute tu boiras, mon gars, dit-il.

Lenneguy se ranime un peu. Ils arrivent  la rivire.

--Allons! un bon coup, mon gars!

Lenneguy commence par s'tendre  plat ventre dans l'herbe pour
respirer.

--Cinq minutes de plus ou de moins, pensa le Breton, c'est la vie ou la
mort, peut-tre... Mais le pauvre diable est harass, il peut bien se
reposer. Nous courrons un peu plus vite.

Lenneguy resta pendant quatre minutes, respirant, humant l'air comme un
poisson mont  la surface de l'eau; puis il enfona, ainsi qu'Aubin, sa
tte dans la rivire.

--Ah! je suis mieux, dit-il.

--Alors, en route!

Ils repartent.

D'aprs le calcul d'Aubin, ils doivent avoir pris une grande avance sur
les soldats. Trois charrettes pesamment charges n'ont pas pu tre aussi
rapides qu'eux.

C'est impossible. Les chevaux se lassent, s'arrtent; mais les hommes
sont soutenus par la pense et arrivent toujours.

Dj ils se reconnaissent, le chteau n'est plus loign. Encore
quelques efforts et ils seront au but.

Ah! s'ils avaient pu prendre le chemin de traverse, depuis longtemps ils
seraient arrivs, depuis longtemps les chouans prvenus auraient pu ou
se retirer ou se mettre en dfense.

La rivire o ils ont pris des forces est loin derrire eux. Le rideau
de peupliers n'apparat plus que comme une large bande noire 
l'horizon.

Une borne blanche est plante dans la route.

--Lenneguy, mon gars, dit Aubin, encore un coup de jarret pareil pendant
un kilomtre et nous tomberons au milieu des soldats.

Lenneguy ne rpond rien. Le froid l'envahit malgr la chaleur crasante
de la journe, malgr sa course effrne; mais la machine est monte et
ne s'arrte pas. Quatre kilomtres les sparent encore du chteau, un
quart de lieue des soldats. Aubin triomphe. Ils auront le temps
d'arriver, car, s'ils peuvent passer au milieu des brigands sans
blessures, ils auront au moins vingt minutes d'avance.

Ils se trouvent en ce moment au bas d'une monte assez raide de cent
mtres.

--Un dernier effort, Lenneguy!

Lenneguy et Aubin se rapprochent l'un de l'autre. Ploguen est le plus
solide des deux. Il met le bras de son ami sous le sien pour le
soutenir. Hourrah! la monte est franchie.

--Tiens, regarde, dit-il.

Au bas de la monte, dans la plaine, on voyait briller les pantalons
rouges et reluire les canons de fusil.

--Les voil, ces chiens de bleus! grommelle Aubin. Des tortues! nous
allons plus vite que les grands mtins de chevaux du pre Dubois.

Avez-vous vu une trombe descendre une montagne, en Suisse? Les deux
paysans dvallaient pareillement. En une minute, ils eurent gagn la
plaine, et en avant!

Le danger a doubl. Les soldats sont l devant eux. Encore quelques pas,
et il leur faudra,  ces deux braves Bretons, passer sous les feux
croiss de leurs ennemis.

Plus ils approchent des charrettes, plus Aubin Ploguen sent que le
danger augmente. En effet, comment viter dix, vingt, trente dcharges
successives?

Si encore on pouvait chapper  une premire attaque! Mais comment
faire?

Soudain, il aperoit la route qui fait un grand coude et se replie sur
elle-mme. On peut peut-tre couper sur la gauche, passer paralllement
aux soldats en courant dans la lande, et regagner la route en ayant de
l'avance...

--Lenneguy,  travers champs!

Lenneguy comprend, et les voil tous les deux courant au milieu de ces
mille mottes de terre qui s'crasent sous le pied et augmentent la
difficult de la marche.

N'importe, ils avancent.

Cependant, le capitaine distingue au milieu de la lande ces deux hommes
qui se prcipitent. Il prend sa longue-vue et reconnat les deux
chouans.

--Feu! crie-t-il.

Cinq ou six coups de fusil partent. Un nuage de fume enveloppe les
Bretons. Mais, bien que placs  soixante mtres  peine, les soldats
sont gns dans leur tir par le mouvement des charrettes. La dcharge
passe au-dessus de la tte de ceux qu'elle devait atteindre.

--Feu! rpte le capitaine.

Mais c'est inutile, ils sont sauvs... ils ont gagn la route. En
silence, ils franchissent encore deux kilomtres... Dj Aubin aperoit
au loin les tourelles du chteau,  demi caches derrire les arbres du
parc. Mais Lenneguy chancelle.

-- moi!  moi! Aubin, dit-il.

--Courage!

--Je... je n'en... peux plus... Aubin... je me meurs... je...

Il tombe.

Aubin se penche: le coeur ne bat plus. Lenneguy rouvre les yeux.

--Pense... ... la vieille...  ma... mre... balbutie le malheureux.

Aubin, courb sur lui, cherche  le ranimer. C'est vainement. Le rle
s'empare du chouan: un dernier regard de son oeil terne semble rappeler 
Ploguen la suprme demande... puis un frissonnement l'agite... Il est
mort.

Aubin, le prit dans ses bras comme une mre aurait fait de son enfant,
et le transporta dans un buisson qui bordait la route.

--Au nom du Pre, du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il, dit le
chouan...

Puis il le baisa au front.

Adieu, mon Lenneguy, murmura-t-il. Aubin repart... Une larme coula sur
son visage rude... Une larme fut toute l'oraison funbre de ce hros
inconnu; mais celui qui la versait tait digne de comprendre un pareil
sacrifice.

       *       *       *       *       *

Dix minutes plus tard, une forme humaine s'lanait de la route sur le
mur du parc de la Pnissire. C'est Aubin. En vrit, il n'a plus
apparence de vie. La mort de Lenneguy a tu son nergie. C'est la force
brutale et violente qui le soutient seule. Il a franchi les deux
derniers kilomtres comme une pierre lance par une fronde norme. Si un
mur s'tait trouv sur son passage, il l'et renvers! Sa poitrine
siffle comme un soufflet de forge; ses yeux sanglants ne voient plus
clair. Il saute dans le parc, le traverse, et gravit le perron du
chteau.

Ceux qui taient de garde ne le reconnurent pas. Comment eussent-ils pu
croire que cet homme, courb en deux, puis, rlant, moribond, tait
Aubin Ploguen, le chouan nergique, le fidle Breton, le paysan sublime!
Son visage est dfigur. Une paisse couche de poussire noire le
couvre, et les cheveux sont colls au front et aux joues par la sueur.

Ils veulent l'arrter, mais Aubin les renverse et passe.

C'est dans le salon du premier tage que se tiennent les lgitimistes.
Aubin gravit l'escalier d'un bond, et ouvre la porte...

Ceux-ci demeurrent stupfaits  la vue de cette apparition moins homme
que spectre...

--Alarme! les bleus! dit-il.

Puis tournant sur lui-mme comme un chne robuste frapp par la cogne
du bcheron, il alla rouler au milieu de la chambre, vanoui, rlant,
ensanglant.




                                 V

                       UN CHANT DE L'_Iliade_


Les royalistes se regardrent et se comprirent. Bien des fois ils
s'taient dit qu'un jour ils seraient cerns dans un de leurs chteaux;
plus d'un d'entre eux avait arrt la conduite qu'il tiendrait en pareil
cas.

Nous avons dit qu'ils taient quarante-cinq. Or, dans la matine, le
capitaine adjudant-major du 29e, que nous avons entrevu dj, tait venu
faire une reconnaissance des lieux. Il avait cent hommes environ. Il ne
se jugea pas en force, et envoya un express demander des secours. C'est
alors que le gendarme, qui avait t la cause indirecte de l'arrestation
de Lenneguy et d'Aubin Ploguen, revint lui annoncer que cent autres
hommes du 29e se rendraient au chteau  une heure donne. Le capitaine
devait les y rencontrer en y arrivant avec les siens. Deux cents soldats
pour en combattre quarante-cinq! On voit que la prudence tait observe.

Le commandement de la petite troupe des chouans fut confi 
Jean-Nu-Pieds qui, bien qu'il ignort le nombre de ses ennemis, prit
aussitt ses mesures en consquence.

Il fit faire un partage gal des cartouches. Chaque Venden se trouva en
avoir environ deux cents. Au surplus, il y avait un dpt de poudre et
de balles dans le chteau. On ne manquerait donc pas de munitions.

Aubin Ploguen gisait au milieu de la chambre, toujours vanoui. Henry de
Puiseux s'tait pench sur lui et lui donnait les premiers soins. Le
malheureux avait surtout besoin de sommeil; videmment, quelques heures
de repos le remettraient. Les chouans furent disposs en ordre, aux
fentres du rez-de-chausse, du premier et du second tage. Puis,
Jean-Nu-Pieds donna l'ordre qu'on allt abattre une vingtaine d'arbres.

Ces nobles jeunes gens ne discutaient pas mme les ordres qui leur
taient donns. Ils obissaient sans tonnement et sans hsitation. Il
fallut  peine dix minutes pour abattre les vingt arbres. Cinq d'entre
eux avaient pris des cognes et frappaient violemment le tronc des
grands chnes et des peupliers minces. Puis, le transport des arbres
dans l'intrieur de la maison prit encore dix minutes. Enfin, quand tout
fut termin, Jean les runit de nouveau dans la vaste salle du premier
tage. Aubin Ploguen, tendu sur le parquet, la face violace, les
membres raidis, continuait son profond sommeil sans rves, comme celui
qui suit les normes fatigues du corps ou de l'me.

Ils taient l, debout, couverts de leur large chapeau et le fusil  la
main. A les voir aussi calmes, aussi paisibles, on aurait cru qu'ils
allaient partir pour la chasse.

Hlas! combien d'entre eux, qui souriaient  ce moment, heureux de
vivre, aims, aimants, joyeux, combien, qui dormiraient le soir, dans la
terre froide!

--Messieurs, dit Jean, il nous reste un quart d'heure pour dcider ce
que nous allons faire.

Je ne suis votre chef que dans la bataille.

Dans le conseil nous sommes tous gaux. Chacun doit apporter sa voix et
ses avis.

Nous avons deux partis  prendre: rester ou bien reculer. Rester, c'est
mourir; reculer, c'est vivre. Et j'ajoute, c'est vivre sans honte, car
ce poste ne nous est confi par personne. Nous sommes ici, plutt
qu'ailleurs, de notre propre consentement.

Voici bien franchement la question telle qu'elle doit tre pose.
Rflchissez, et dcidez.

Un silence assez grand suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. Ils se
regardaient tous un peu tonns.

--Pardon, un mot, dit Henry de Puiseux en sortant du cercle et en
s'avanant. Si nous devons battre en retraite, pourquoi ces apprts de
dfense auxquels nous avons perdu du temps, pourquoi ces arbres que nous
avons abattus? Que diable! nous sommes des soldats et non pas des
bcherons.

Jean-Nu-Pieds sentit le blme qui perait dans les paroles de son ami,
et lui jeta un regard de reproche.

Ce regard gna Henry qui dtourna les yeux.

Jean reprit:

--Nous sommes quarante-cinq votants. Voici dans ce sac une centaine de
balles. Chacun dposera son vote dans mon chapeau... Il se dcouvrit et
plaa son chapeau sur la table, et il en cacha le rebord avec son
mouchoir.

Ceux qui seront pour la retraite ne mettront rien; ceux qui seront pour
la bataille mettront une balle. S'il y en a plus de vingt-deux, nous
resterons; s'il y en a moins...

La prudence de leur chef stupfiait les royalistes. Ils ne
reconnaissaient plus leur Jean-Nu-Pieds, celui qui par son courage tait
devenu, avec Charette, Coislin et quelques autres, la terreur des bleus
et l'orgueil des Vendens.

Jean ne disait rien. Il semblait ne pas s'apercevoir de l'impression
produite par le discours qu'il avait prononc.

Chaque lgitimiste se dirigea tour  tour vers l'urne improvise, les
deux clairons comme les autres. Un large sourire clairait le visage des
deux braves enfants du peuple, qui ne comprenaient gure pourquoi on
perdait tant de temps pour si peu...

Quand le vote fut termin, Jean enleva le mouchoir qui couvrait le
chapeau. Celui-ci contenait quarante-cinq balles!

Un clat de rire universel accueillit ce rsultat. Alors, Jean, se
tournant vers ses soldats:

--Mes amis, dit-il, je vous ai trouvs durs et injustes pour moi. M. de
Puiseux, surtout, aurait d penser que je ne vous conseillerais pas une
lchet. Mais j'avais charge d'mes...

--Ventre-saint-gris! comme disait l'aeul du roi, s'cria Henry, tu as
raison.

Et comme Jean le regardait en souriant:

--Voyons, pourquoi nous as-tu fait donner des cartouches, distribuer des
postes de combat et abattre des arbres, si tu dsirais nous voir vacuer
le chteau?

--Je ne dsirais rien...

--Mais encore?

--Eh bien, voil, j'ai tout fait prparer pour la bataille, parce que
j'tais sr que vous voudriez rester.

Trente mains se tendirent vers Jean.

--Maintenant, messieurs,  nos postes.

En quittant la salle, il jeta un regard humide sur Aubin Ploguen qui
dormait toujours.

--C'est la premire fois que tu dormiras pendant que nous nous battrons,
murmura-t-il.

Un religieux silence avait suivi l'agitation momentane des premires
minutes. Chacun de ceux qui taient l se rendait compte de la gravit
de la situation et du danger qui planait sur leurs ttes.

tait-ce la crainte de la mort?

Non! il n'y en avait pas un qui n'et risqu vingt fois sa vie  cet
enjeu fatal. Mais l'approche de l'inconnu assombrit les mes. Ils
n'taient pas inquiets du danger, mais de l'ignor.

On et entendu une mouche voler dans toute l'tendue du chteau.

Au centre du rez-de-chausse se tenaient debout les deux clairons,
portant leur trompette  la main.

Ils attendaient. Le bout de route qu'on distinguait restait dsert. Par
instants, le bruit d'un fusil qu'on armait ou qu'on dsarmait troublait
seul le silence profond et solennel.

Enfin, au bout de dix minutes, ce roulement sourd qui annonce l'approche
de voitures, retentit au loin sur la route.

--Prparez vos armes, messieurs! dit Jean.

Au premier tage o commandait Henry de Puiseux, on entendit sa voix qui
rptait froidement:

--Prparez vos armes!

Les charrettes devinrent visibles.

On distinguait nettement les soldats qui tenaient leurs fusils  la
main. A ct du convoi galopait firement le capitaine
adjudant-major!...

Comme toutes ces belles scnes rchaufferaient le coeur et le
rempliraient d'orgueil, si l'on ne se disait pas que c'taient encore,
que c'taient toujours des Franais qui allaient tuer des Franais, et
quelle que ft l'issue de la lutte, ce seraient encore des Franais qui
seraient les vaincus.

       *       *       *       *       *

Ah! cette image funbre de la guerre civile, la plus horrible de toutes
les guerres, comme elle assombrit le tableau de ces souvenirs
grandioses! Il vient de ces combats, vieux dj de quarante-deux ans, un
souffle d'pope qui exalte et qui dsespre. Pour les chanter
dignement, il faudrait Homre et Dante; l'_Iliade_, qui clbre les
hros, la _Divine Comdie_, qui maudit les nations dchires.

Nous nous arrtons au moment de faire lire cette page magnifique du
pome venden; nous nous arrtons, car nous souffrons de l'ombre
projete par l'oubli des uns et l'ingratitude des autres sur les grands
morts de la Pnissire. Qui pourrait aujourd'hui retrouver les noms de
tous ceux qui taient l?

Quelques-uns ont surnag, quelques-uns sont encore vivants. Les autres
restent oublis, perdus, presque dtruits. Et nous aurions voulu faire
complet ce martyrologue du dvouement et de la fidlit.

       *       *       *       *       *

Les charrettes sont immobiles. Les soldats sautent sur le sol. Leur chef
les poste, en ayant soin de les masquer jusqu'au dernier moment derrire
les gros murs du chteau. Les chouans ne peuvent pas tirer sur des
ennemis abrits.

Il s'coule ainsi cinq minutes, solennelles, graves; le cliquetis des
fourreaux de baonnette sur les canons de fusil trouble seul le silence.
Enfin, les soldats s'avancent, non pas rapidement, mais lentement, au
contraire. Il n'y a plus que cent mtres environ entre les deux corps.

Jean-Nu-Pieds attend. Il faut que la premire dcharge porte juste; il
faut que chaque coup de fusil abattant son homme, le trouble se mette
parmi les bleus qui marchent.

Quand l'instant est venu, il se tourne et fait signe aux clairons de se
tenir prts. Quand il criera:--Allons! ceux-ci doivent sonner la charge
et alors la bataille commencera.

Le marquis de Kardign jeta un dernier coup d'oeil aux siens, puis levant
son fusil:

--Messieurs, pronona-t-il gravement, pour la France... pour le Roi!...

--Allons! cria-t-il d'une voix retentissante.

Les clairons entonnrent la charge, et cinquante coups de fusil
clatrent...

Les yeux avaient peine  distinguer quelque chose  travers l'pais
nuage de poudre qui montait dans l'air. On entendait ce sifflement des
balles qui ressemble au dchirement d'une toffe de soie, puis quelques
cris isols,  et l, et enfin le rle sinistre des mourants.

La voix du capitaine, dominant ce tumulte par moments, ordonnait  ses
soldats d'avancer; mais ceux-ci reculaient instinctivement devant les
morsures enflammes de ce monstrueux serpent. Et, en effet, le chteau
de la Pnissire ressemblait  un norme reptile, couch dans la plaine,
avec ses btiments allongs, peu levs, d'o partaient,  travers
cinquante gueules bantes, cinquante sifflements mortels.

Pendant une heure, les bleus et les blancs se battirent ainsi, sans
relche, sans trve, sans fatigue.

Jean-Nu-Pieds tait redevenu soldat. Pourquoi aurait-il eu  commander?
Les hros qui s'taient mis sous ses ordres n'avaient qu' se battre, et
non plus  tre conduits. On n'a pas besoin de chefs pour mourir.

Cependant le capitaine adjudant-major du 29e commenait  s'tonner de
cette longue rsistance. Les cent hommes qui se ruaient sur le chteau
avaient trop de peine  vaincre les quarante-cinq qui y taient
renferms.

Jusqu'alors les bleus s'taient tenus  une certaine distance, ne
comprenant rien  ces deux voix de clairons qui sonnaient toujours la
charge, car ces trompettes n'avaient pas cess de rsonner. La Bretagne
est la terre de la superstition. Les soldats commencrent  se dire que
les clairons taient la force surnaturelle qui donnait tant d'nergie 
leurs ennemis.

On voyait distinctement les deux enfants du peuple, quand la fume se
dissipait un peu, debout, au milieu des gentilshommes qui les
entouraient. Alors un tireur plus habile les visait... le coup partait,
mais le clairon rsonnait toujours, musique sublime qui semblait pleurer
les morts et exciter les vivants.

Pourtant, les bleus, de plus en plus pouvants, hsitaient  entrer
franchement dans l'esplanade qui s'tale devant le chteau. Et c'tait
l que Jean-Nu-Pieds les attendait. Il devinait que la moiti des
dcharges diriges contre eux devait tre perdue, car les soldats se
cachaient quelquefois derrire les gros murs d'enceinte, comme derrire
un rempart vivant.

Il fit brivement courir parmi ses hommes l'ordre de modrer. Et l'on
entendit rpter, de l'un  l'autre, d'une voix ferme, mais basse, le
commandement du marquis de Kardign.

En effet, comme par enchantement, les coups de fusil des blancs parurent
diminuer peu  peu.  peine encore quelques dcharges isoles.

Les coups de fusil continurent aussi nourris du ct des bleus, pendant
cinq minutes... Mais la mort semblait planer sur le chteau: les deux
clairons s'taient tus. Ils les crurent vaincus, les uns morts, les
autres en fuite.

--En avant! cria le capitaine.

Les soldats se prcipitrent; ceux qui taient en tte parvinrent
jusqu'au milieu de l'esplanade, les derniers se htrent de franchir les
murs d'enceinte.

Mais  peine furent-ils tous en vue, que les clairons reprirent leur
charge endiable, et qu'une formidable dtonation branla les votes du
vieux manoir.

Fusills, les uns  vingt pas, les autres  trente, les bleus tombrent
comme des pis presss que fauche la main du moissonneur. Ils
rpondirent par un rugissement de colre, et la bataille recommena avec
un acharnement nouveau.

Les blancs se sentaient vainqueurs.

Les deux tiers de leurs ennemis gisaient, morts ou blesss. Eux
n'avaient qu'un tu et que trois hors de combat.

Les soldats reculrent derrire les murailles, ainsi qu'ils avaient fait
au dbut. Ils avaient la conscience de leur dfaite. Il tait impossible
qu'ils tinssent l plus longtemps. Plus d'un accusait la folie de leur
capitaine qui s'enttait  rester l, pour faire se briser les siens
contre cette forteresse dvorante. Et pourtant, le capitaine tait le
plus expos, courant de l'un  l'autre, excitant celui-ci de la voix, et
celui-l de l'exemple, ne s'arrtant jamais, et le premier  la mort,
comme il tait le premier au commandement.

Les deux clairons sonnaient. On entendait leurs notes de cuivre  peine
couvertes par les dtonations. Puis les cris devenaient plus rares et
les rles plus nombreux.

Tout  coup les bleus poussrent un grand cri de triomphe... Des
roulements de tambour clatrent sur la route, et un renfort de cent
hommes se prcipita dans la cour du chteau.

Un frisson mortel secoua Jean-Nu-Pieds.

Il fallait recommencer cette lutte effrayante. Les premiers vaincus, il
fallait vaincre encore les seconds. Sa voix domina le tumulte et cria
pour la seconde fois:

--Pour la France! pour le Roi!

Il fit un geste et les clairons augmentrent la vitesse de leur
sonnerie.

--Feu! feu! hurlrent les bleus. C'tait de la fureur.

Ple, les cheveux hrisss, Henry de Puiseux se penchait, en paulant,
en dehors de la fentre du premier tage, et  chacun de ses coups
rpondait un gmissement sourd, cette lugubre plainte de l'homme plein
de vie qui se sent atteint par la mort.

Les blancs faisaient rage. Un moment, les bleus se crurent vainqueurs.
Leurs rangs plus presss parvinrent jusqu'au perron, pousss en avant
comme une indomptable avalanche. Dix soldats s'accrochrent aux
fentres. Mais chacun d'eux retomba la tte fracasse d'un coup de
crosse de fusil.

Jean ne voulait pas dgarnir les postes de combat; pourtant, il se
disait qu'en montant sur le toit de la maison, on pourrait porter la
mort plus loin. Il prit cinq hommes, et sautant avec eux sur l'escalier,
gravit en un instant les chelons de pierre.

Les cinq hommes choisis par lui taient renomms par les Vendens comme
tireurs excellents. Arrivs au sommet du toit, ils se cachrent derrire
les chemines et commencrent leur feu.

Les coups, dirigs de haut en bas, plongeaient sur les bleus. Ceux-ci
restrent un moment effrays, ne comprenant pas d'o leur venaient ces
ennemis nouveaux. Mais un nuage de fume qui montait vers le ciel les en
avertit.

Oh! ceux-l frappaient  coup sr! Cinq hommes tombaient  chacune de
leurs dcharges, rgulires et comme rgles.

Les clairons sonnaient et, quand ils reprenaient leurs mmes mesures,
c'tait l'instant o les cinq tireurs abattaient cinq bleus.

Impossible mme  ceux-ci de se cacher. Le toit dominait les murs
d'enceinte et avait vue au loin dans la plaine. En un quart d'heure, ils
turent ainsi trente ennemis en six dcharges successives. Les blancs
taient sauvs, car il tait impossible aux soldats de tenir plus
longtemps. Ceux-ci essayrent bien de rendre la mort aux cinq Vendens;
mais les chemines leur faisaient un rempart inattaquable.

       *       *       *       *       *

... Entrons dans cette salle du premier tage o les chouans avaient eu
leur runion. tendu sur le carreau, un homme dort, c'est Aubin Ploguen.
Ni le son des clairons, ni le formidable bruit des dtonations, ni les
cris de dsespoir, de rage ou de triomphe n'ont pu l'veiller. Il dort.
Immobile comme une statue couche sur un tombeau, le fidle Breton
n'entendait rien, et rien ne venait troubler son sommeil profond comme
celui de l'ternit.

Jean-Nu-Pieds avait  peine pu lui jeter un coup d'oeil, quand il tait
redescendu du toit de la maison.

En bas, le mme spectacle continuait. Attaque inutile du ct des
soldats, dfense furieuse du ct des blancs. Les deux clairons ne
s'arrtaient pas: seulement ils ne sonnaient plus ensemble. Quand l'un
se reposait, l'autre reprenait, et toujours ainsi, comme s'ils se
relayaient au poste donn par le chef.

Les soldats faiblissaient, c'tait certain. Ils reculaient jusqu'au fond
de l'esplanade. La cour et la route, au dehors, taient jonches de
cadavres, frapps tous par devant... O hrosme perdu! O Franais des
deux cts, comme le coeur bat d'motion, d'admiration et de douleur,
quand il pense  cette glorieuse et fatale journe. Sur dix officiers,
il y en avait six de blesss. La position n'tait plus tenable. Le
capitaine adjudant-major rongeait ses poings. Il vit les hommes faiblir.
Il ne put admettre qu'ils eussent recul aprs s'tre battus quatre
contre un.

-- l'assaut!  l'assaut! cria-t-il.

Mais la panique tait parmi eux. Un qui prit la fuite entrana les
autres. Ils se prcipitrent tous au dehors avec pouvante. Le capitaine
tenta vainement de les rallier. Impossible! On n'entendait plus sa voix.
Puis ces clairons d'enfer qui sonnaient, sonnaient toujours! cela
terrifiait les malheureux.

Pris de dsespoir, le capitaine ne voulut pas suivre les siens dans leur
fuite. Il s'lana vers le perron, dsarm, pour mourir.

--Un ennemi vaincu n'est plus un ennemi! cria Jean-Nu-Pieds.

Les Vendens comprirent. L'officier resta deux minutes debout sur le
perron attendant la mort, qui ne venait pas. Cette hroque folie de
leur chef fit honte aux soldats. Ils se retournaient dj, lorsque, de
nouveau, des roulements de tambour, mls aux clairons des chouans,
retentirent sur la route.

Le capitaine se redressa:

--Ce sont les ntres! les ntres! dit-il.

Les bleus jetrent une norme clameur qui dut faire frissonner les morts
de la bataille.

Jean-Nu-Pieds pleura.

Ils taient vaincus aprs avoir t vainqueurs.

Il se tourna vers les siens et pour la troisime fois leur dit:

--Pour la France! pour le Roi!

Les clairons continuaient  sonner, mais leurs notes taient plus
presses, et comme affoles...

C'tait la fin.

Le troisime renfort qui arrivait au secours des bleus tait un corps de
cinq cents hommes, command par le chef de bataillon Georges, rude et
indomptable soldat, que le gnral Dermoncourt appelait l'exemple des
officiers franais. Georges jeta les yeux autour de lui. Il comprit la
rsistance hroque des royalistes, et une larme brilla dans ses yeux.
Il pensait  ceux de ces braves gens qui taient morts.

Les blancs avaient tenu  quarante-cinq contre trois cents hommes.
Maintenant qu'ils n'taient plus que quarante, il leur faudrait tenir
contre sept cents!

Le commandant Georges devina que toute attaque nouvelle des soldats
n'aurait pas plus de rsultat que les prcdentes. Ces deux clairons qui
sonnaient toujours, sans s'arrter un seul instant, taient pour lui
l'image de la dfense dsespre qui lui serait oppose.

Il ordonna aux siens de se reculer un peu, puis il les groupa en dehors
des murs d'enceinte en leur ordonnant de continuer leur tir.

Pendant ce temps-l, quatre hommes, prcds d'un maon[1], tournrent
le parc, et arrivrent sur le ct du chteau dont la dfense tait plus
difficile.

Si Jean-Nu-Pieds avait vu ce que portaient ces quatre hommes et le
maon, il aurait devin le but de cette mystrieuse expdition.

Le maon tenait  la main un sac de toile rempli d'outils; trois des
soldats avaient sur l'paule une botte de foin enduite de rsine
huileuse; le quatrime tranait une chelle.

Arriv au bas des fondations du chteau, le soldat qui tranait
l'chelle l'appliqua contre la muraille, et pendant qu'il la tenait
assujettie par le dernier chelon le maon et les trois soldats
montrent.

Ce ct de la maison tait form par une tourelle leve; un pignon
avanc empchait les assigs de voir ce qui pouvait s'y faire.

Parvenus sur le toit, et  dix mtres environ des tireurs que
Jean-Nu-Pieds y avait placs, ils se couchrent  plat ventre sur les
ardoises, et le maon avec ses outils, commena  dmanteler la toiture.

On ne pouvait entendre le bruit du marteau ou de la pince. La fusillade
continuait, nourrie, les clairons ne s'arrtaient pas et le tumulte du
combat couvrait tout.

Il fallut une demi-heure au maon et aux soldats pour dmanteler la
toiture. Quand ils eurent fait un trou d'environ deux mtres de long sur
trois de large, ils mirent le feu aux bottes de foin et les jetrent
dans le grenier.

Puis, ils redescendirent rapidement.  peine taient-ils parvenus au bas
de l'chelle qu'une norme colonne de fume s'chappa du chteau en
tourbillonnant. Les bottes de foin enduites d'huile de rsine, brlaient
avec une intensit irrsistible, communiquant la flamme aux poutres et
aux murailles.

       *       *       *       *       *

Ce fut Henry de Puiseux qui, le premier, s'aperut de l'incendie: il
descendit l'escalier et vint rejoindre Jean-Nu-Pieds.

--Le chteau brle! dit-il.

--Il brle!

--Regarde!...

Le marquis de Kardign jeta les yeux dans la direction que lui indiquait
son ami, et il aperut la flamme ardente qui se jouait  travers la
fume. On et dit des langues de feu qui lchaient les pierres du vieux
manoir.

Au mme instant les royalistes virent galement l'incendie: ils
poussrent un cri dchirant, auquel les soldats rpondirent par une
clameur de triomphe. Ce cri et cette clameur vibrrent dans la
profondeur des salles, et Aubin Ploguen s'veilla de son long sommeil.

Cependant les soldats s'taient jets en avant, prcds des sapeurs
arms de leurs haches.

Ils s'avancrent au pas de course, jusqu'au milieu de la cour. Jean se
tourna sur les deux clairons qui continuaient  sonner la charge.

--Plus vite! plus vite! dit-il.

La charge devint folle, furieuse, infernale. Aussitt, comme si les
notes de cuivre infusaient chaque fois un sang nouveau dans les veines
des chouans puiss, une formidable dtonation retentit, et la moiti
des deux premiers rangs des soldats tomba frappe.

Le troisime et le quatrime rang restaient. Le commandant Georges
s'lana sur les balles qui pleuvaient.

--En avant! en avant! cria-t-il.

--Plus vite! plus vite encore! dit Jean  ses deux clairons.

Et comme s'ils n'attendaient que ce signal, les Vendens firent un feu
de bataillon qui renversa encore le troisime rang.

Georges jeta son sabre et arracha une hache aux mains d'un sapeur.

--Suivez-moi! cria-t-il.

Les soldats se jetrent derrire leur chef, qui arriva sur le perron et
leva sa hache, voulant abattre la grande porte barricade. La porte
cdait dj, moins sous les coups de hache qui mordaient  peine sur les
ais de vieux chne, que sous l'effort de cent poitrines, quand
Jean-Nu-Pieds voulut que les siens et lui se rfugiassent au premier.

En effet, ils se prcipitrent sur l'escalier et parvinrent au premier
tage. L, ils dcarrelrent le plancher, de mme que les soldats
avaient enlev la toiture, et attendirent. Les clairons se taisaient.
Ils ne devaient sonner que pendant la bataille. Tout  coup, la grande
porte cda et un flot d'assaillants se prcipita dans le
rez-de-chausse.

Aussitt les clairons retentirent, plus presss, plus fiers encore! Les
chouans, couchs sur le parquet, tiraient de haut en bas,  travers les
poutres laisses  jour par le dcarrelage. Les soldats essayrent un
moment de se dfendre, mais c'tait inutile: ils tombaient tous, frapps
les uns aprs les autres, et frapps par un ennemi d'autant plus
effrayant qu'il tait invisible.

La panique les reprit  nouveau, et ils abandonnrent le rez-de-chausse
avec des cris d'pouvante, auxquels les chouans voulurent encore
rpondre, mais cette fois par des acclamations: on entendit les clairons
sonner la retraite, et les Vendens criaient:

--Vive le Roi! Vive le Roi!

Oh! le royal enfant pour qui se poussaient tant d'enthousiastes
clameurs, il dut tressaillir de fiert et d'orgueil, mais aussi de
douleur, si l'cho de la Bretagne les porta jusqu' lui!

Le commandant Georges cumait de rage. On le voyait bondir au milieu de
la cour, comme un noble coursier, menaant de son pistolet ceux de ses
soldats qui reculaient, louant de la voix ceux qui avanaient. Il devina
que ces hommes taient atteints de folie, que ces clairons endiabls les
terrifiaient; alors il rsolut d'en finir, en recommenant pour le
rez-de-chausse ce qu'il avait fait pour le premier. On apporta de
nouvelles bottes de foin enduites de rsine, et on les jeta dans
l'intrieur par les fentres ouvertes. La flamme monta avec des reflets
sanglants.

Les Vendens taient cerns au premier tage avec l'incendie sur leur
tte et l'incendie sous leurs pieds. La mort apparaissait pour eux,
invitable dans toute sa laideur brutale, dans son implacable frocit.
La petite garnison n'avait plus qu' choisir: brle par les flammes,
asphyxie par la fume ou massacre par les soldats.

Et cependant les clairons sonnaient toujours la charge, et toujours les
chouans continuaient leurs meurtrires dcharges qui semaient la
terreur.

Mais les soldats ne cherchaient plus  prendre le chteau d'assaut.
Comme il devenait vident que bientt il succomberait, croulant sous les
flammes, le commandant Georges ne voulait pas, avec une attaque inutile,
augmenter ses pertes dj si nombreuses.

Jean-Nu-Pieds et ses amis n'taient pas reconnaissables. Il y avait cinq
heures que ces hros se battaient comme des lions, sans qu'ils eussent
pu prendre cinq minutes de repos. Les vtements taient dchirs, trous
par les balles, les visages noirs de poudre. Trois des leurs taient
tus: ils ne comptaient plus que trente-sept hommes valides...

Soudain, la salle du premier tage o ils se tenaient devint
inhabitable; il fallut en gagner une autre. Mais, pour traverser de
celle-ci dans celle-l, il fallait passer par un corridor qui menaait
ruine; la muraille de ce corridor qui faisait face  la cour tait
dmantele. Les soldats tiraient au travers: s'exposer dans ce couloir,
c'tait risquer trente fois la mort.

Jean hsitait  ordonner aux chouans de s'y engager, quand un homme
parut dans la salle, les yeux gros de sommeil, les reins courbs...
C'tait Aubin Ploguen, que la double clameur de triomphe et de dsespoir
avait veill.

--Matre, dit-il  Jean, passez par le corridor avec les amis.

--Il va s'abattre.

--Non, je le soutiendrai.

Et, en effet, nouvel Ante, il alla se poster au milieu du passage, et,
levant les deux bras en l'air, il soutint les poutres qui menaaient
d'craser les chouans. Les soldats ne comprirent rien  l'acte de folie
sublime de cet homme qui s'exposait  leurs coups. Les Vendens
passrent un  un dans le corridor. Aubin Ploguen tait debout, les
veines du front gonfles, tenant dans ses mains la muraille. Le paysan
empchait le chteau de crouler! Et les balles des bleus sifflaient
autour de lui, et les Vendens tiraient et les clairons sonnaient
toujours! C'tait grand comme une page de l'_Iliade_, comme un de ces
pomes des chevaliers d'autrefois.

Le chouan, debout, soutenait un mur, comme Ante.

Quand tous eurent franchi la partie dangereuse, Aubin Ploguen fit un
bond terrible et s'lana pour les rejoindre. Mais, comme il tait ses
mains, le plafond s'abma, et une poutre enflamme le renversa, en
l'atteignant en pleine poitrine...

Mais Aubin Ploguen se releva d'un bond. La violence du coup l'avait
terrass. La poutre, le frappant au poumon, aurait tu un autre homme
que ce paysan, bti comme un rocher.

Jean-Nu-Pieds avait chancel en voyant tomber son fidle Breton. Quand
il le vit debout, non bless, il le serra dans ses bras avec une joie
ardente.

Cependant le moment de terminer cette lutte grandiose tait venu. Le
marquis de Kardign comprit qu'ils ne pouvaient plus tenir que peu
d'instants dans ce chteau min par les flammes. Il fit cesser la moiti
de la fusillade. Une partie des chouans devait tirer, pendant que
l'autre partie prendrait part au conseil. Les clairons sonnaient
toujours. Il n'y avait pas  hsiter sur la dcision. Il fallait oprer
la retraite, si du moins c'tait encore possible.

L encore se prsentait la mme difficult. Tous les chouans ne
pouvaient pas quitter le chteau, car il fallait que les soldats les y
crussent encore renferms.

Voila donc ce qui fut arrt.

Pendant que la plus grande partie des Vendens sortiraient, huit
resteraient  faire le coup de feu. Mais l s'offrait une autre
difficult. Personne ne voulait partir. Il y eut, entre ces murailles
brlantes, au milieu de ces fusillades enrages et du son ternel des
trompettes, un combat de gnrosit sublime. Jean-Nu-Pieds voulut
interposer son autorit de chef; on refusa de lui obir.

--Messieurs, dit-il, les instants sont prcieux. Chaque minute perdue ne
se retrouvera plus. Il faut donc que nous nous htions. Il le faut.

--Que faire?

--coutez-moi. Nous sommes trente encore. Eh bien, vingt-deux partiront
et huit resteront. Sur ces huit, sept seront dsigns par le sort; moi
je serai le huitime.

--Pardon, il n'y en aura que six, dit tranquillement Henry de Puiseux en
s'avanant.

--Il n'y en aura que cinq, dit de mme Aubin Ploguen.

Tous les deux taient venus se ranger  ct de Jean. Celui-ci ne pensa
mme pas  les rcuser. Il lui semblait si naturel que ses amis ne le
quittassent pas!

Les chouans se htrent de tirer au sort. Un des clairons devait rester
avec les assigs; le second marcherait en tte des chouans en retraite.

Sitt que cela fut arrt, les vingt-deux hommes sautrent dans les
terrains qui s'tendaient derrire le chteau.

Ce fut un mouvement navrant! Avant de se sparer ils s'embrassrent...
Ceux qui partaient savaient bien que les huit qu'ils laissaient derrire
eux taient condamns  mort.

L'instant tait solennel!

Ds que ceux-ci eurent disparu, les chouans se runirent autour d'Aubin
Ploguen, de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux.

Puis, ils revinrent prendre leur poste aux fentres du premier, tirant
toujours sur les soldats, aux accents de l'unique clairon, qui ne
s'arrtait point.

       *       *       *       *       *

Les vingt-deux Vendens dsigns pour la retraite sortirent de
l'enceinte du chteau, par derrire, sans tre aperus de leurs ennemis.
Mais le commandant Georges les vit tout  coup.

Aussitt il dtacha la moiti de ses hommes et les lana sur eux. Une
dcharge de mousqueterie abattit deux chouans.

Aussitt, le clairon reprit sa sonnerie. Puisqu'ils taient dcouverts,
ils n'avaient pas le droit de se taire encore.

--Au pas de course! ordonna leur chef.

Le clairon sonna la charge.

Les soldats, exasprs contre lui, dirigeaient leurs coups de feu contre
le trompette, qui marchait en avant. Une premire fois, il chancela. Une
balle l'avait atteint  l'paule droite. Il prit son clairon avec la
main gauche et continua encore.

Les Vendens avaient franchi ainsi une distance de deux cents mtres,
toujours harcels par les soldats qu'avait dtachs contre eux le
commandant Georges. Ils couraient, rechargeant leurs armes, puis
s'arrtaient, faisaient feu, repartaient et toujours ainsi. Une nouvelle
dcharge tua encore deux chouans, et frappa le clairon d'une seconde
balle dans la cuisse. Celui-ci prit le fusil d'un mort et s'en fit une
bquille, afin de pouvoir continuer  marcher, sans abandonner sa
trompette dont les notes cuivres retentissaient plus faibles...

Devant lui, derrire une haie, passait la route. De l'autre ct de la
route s'tendait un arpent de plaine, puis au bout de la plaine, la
fort, calme et profonde. Il fallait gagner cette fort, alors ils
seraient sauvs. Malgr ses blessures, le clairon acclra sa sonnerie
et sauta le premier sur la route. Mais au mme instant une troisime
balle lui cassa la jambe.

Il tomba, ensanglant, bris, sur un monceau de pierres, pendant que ses
compagnons passaient  leur tour. Mais il ne se tut pas! tendu, presque
mort, appuy sur un coude, essuyant de sa main valide le sang qui
coulait, il entonna le chant suprme... Les Vendens gagnrent la plaine
et la franchirent d'un bond. Ils arrivaient dj  la fort, quand un
autre des leurs tomba encore...

Enfin; ils passrent les premiers arbres... Ils taient sauvs.

A peine taient-ils hors de danger que le clairon bless se taisait. Il
tait mort. Puis, au loin, un formidable croulement retentit... Le
chteau de la Pnissire venait de s'abmer, engloutissant sous ses
dcombres et ses flammes ses huit glorieux dfenseurs.

       *       *       *       *       *

Il ne reste plus qu'un pan de murailles debout. Les fondations de droite
sont presque  jour, celles de gauche peuvent encore soutenir les
pierres et les poutres.

C'est-l que se sont rfugis Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux, Aubin
Ploguen, et MM. le marquis de Grandlieu, de Girardin, Albert Devismes,
Louis de Smeuse et Darvenot. Le clairon des chouans qui mouraient
sonnait aussi comme celui des chouans qui battaient en retraite. C'tait
la mme musique, sonore, endiable, vivante, qui ne s'arrtait pas un
instant.

Deux fois les soldats tentent de recommencer l'assaut de cette
forteresse inexpugnable: deux fois les Vendens les repoussent. C'est la
lutte folle, furieuse, la lutte comme nos pres la connaissaient, comme
Homre en raconte! Ces hommes n'ont plus rien d'humain. Si la poudre a
noirci leur visage, la flamme a roussi, brl mme leur barbe et leurs
cheveux. Les balles sifflent, venant s'aplatir dans l'anfractuosit des
pierres.

Bientt leur retraite devient impossible.

Il leur faut en chercher une autre.

O aller? tout le chteau brle! Ils reculent, ils se jettent dans une
sorte de sous-sol o l'incendie n'a pas encore pntr.

Le clairon sonne!

Ils tirent dix, vingt, trente coups de fusil. La fureur des soldats est
devenue de la rage. Ils croyaient que l'incendie allait dompter ces
hommes indomptables, et voil que la mort s'mousse contre eux!

Ce sous-sol est l'endroit o les munitions sont serres. On voit dans un
coin deux barils de poudre et six barils de balles.

--Bien! dit Jean-Nu-Pieds d'un air sombre, ils ne nous prendront pas
vivants.

Cependant Aubin Ploguen a dfonc un des tonneaux de poudre, et l'a vid
 moiti. Puis, dans ce qui reste, il verse une cinquantaine de balles.
Ensuite il referme le tonneau, et le fait rouler dans la cour. Aussitt
il tire un coup de fusil sur ce baril qui clate, et quinze soldats
tombent fauchs par cette machine infernale.

Mais ceux-ci ne connaissaient plus ni la peur ni la panique. Tout ce que
peut enfanter d'irrsistible la rage humaine est en eux.

Ils bondissent en avant, exasprs encore par la mort de leurs
camarades.

Le clairon sonne!

Chaque fois qu'ils se jettent en avant, ils reculent frapps par leurs
ennemis, semblables  des lions d'enfer.

Faudra-t-il donc du canon pour rduire cette poigne d'hommes?

Le commandant Georges, qui par un miracle n'est pas bless, ordonne
qu'on apporte des poutres. Placs derrire un pan de mur qui les
protge, trente soldats frappent  coups redoubls sur le devant du
sous-sol...

Le clairon sonne!

... Cela dure encore pendant dix minutes; mais la fin de l'pope
approche. Un vent violent arrive qui active les progrs de l'incendie.
Les flammes montent, rouges, sanglantes. Le devant du sous-sol s'abat
sous les coups de poutre, et une apparition terrible se montre aux yeux
des bleus. Huit hommes debout, fusil  l'paule, noirs de poudre,
ensanglants, et au milieu d'eux un clairon qui sonne!

Une dcharge vient les foudroyer, deux d'entre eux tombent atteints en
pleine poitrine. Puis la flamme monte, monte, et le plancher du sous-sol
craque et s'abme dans les fondations brlantes du chteau... C'est la
mort, le silence, le nant... Les sublimes Vendens doivent tre tus,
car le clairon ne sonne plus!

       *       *       *       *       *

Tout tait fini. Le commandant Georges fit relever les corps de tous
ceux qui taient tus parmi les siens, puis il ordonna qu'on retirt de
la fournaise les cadavres des chouans tus dans la dernire dcharge.
Dans l'croulement, ceux-ci taient rests accrochs aux pignons de fer
de la muraille.

Le chteau flambait. Le commandant Georges monta  cheval et fit ranger
les hommes en deux lignes, pendant qu'au milieu d'eux on portait sur des
brancards improviss les corps de MM. de Grandlieu et de Girardin. Car
c'tait eux qui taient tombs.

--Portez armes!... dit-il.

Le tambour battit aux champs. Le vainqueur saluait la mort du vaincu.

       *       *       *       *       *

Une heure plus tard, il n'y avait plus que le silence autour de ce qui
fut le chteau de la Pnissire. La flamme colorait le ciel et une
bannire de feu rouge se dployait dans les arbres.

Tout tait fini!




                                VI

                          DEUX DOULEURS


La nouvelle de cet vnement se rpandit dans tout le pays avec la
rapidit de la foudre. Quelques heures aprs l'instant fatal o le
chteau de la Pnissire s'tait abm, les moindres dtails de ce fait,
illustre dj, taient devenus populaires. Ainsi qu'il arrive toujours,
la lgende commenait, entourant d'une aurole le front des huit martyrs
vendens.

La nouvelle parvint  Madame  six heures du soir. Elle plit, puis
cartant doucement de la main ceux qui se tenaient auprs d'elle, elle
s'agenouilla et pria.

Les principaux chouans qui se trouvaient dans la ferme se regardaient
consterns. Quoi! le marquis de Kardign, le marquis de Grandlieu, M. de
Girardin, et tant d'autres taient morts!

Une ombre douloureuse semblait planer au-dessus de leurs ttes. Le doute
entrait dans les mes. tait-il possible que ce sang vers ne fcondt
point la terre bretonne et n'en ft pas jaillir des lgions?

Fernande ne savait rien encore;  neuf heures du soir, seulement, la
Plotte entra chez elle.

Elle tait affreusement change.

La jeune fille se leva brusquement quand elle l'aperut.

--Il y a un malheur? dit-elle.

La femme baissa la tte.

--Rpondez-moi, mon amie; il y a un malheur... je le sens, j'en suis
sre!

Jacqueline dtourna les yeux. Elle ignorait encore que rien ne
s'opposait plus au mariage de Jean et de mademoiselle Grgoire.

Les fiancs avaient gard leur secret: non qu'ils se mfiassent d'elle,
mais l'amour pur garde le silence, il ne s'expose pas aux regards
trangers.

--Il est bless? demanda Fernande en se retenant  la muraille.

--Oui... oui, bless...

Mais on ne trompe pas la femme qui aime. Fernande jeta un grand cri.

--Dieu! il est mort! dit-elle.

Elle ne s'vanouit point. C'tait une hrone aussi, cette frle enfant
qu'un rien semblait devoir briser. Ni sanglots, ni dsespoir apparent.
Elle se laissa tomber assise, la tte entre ses mains, les yeux secs.
Son sein se soulevait avec force, comme agit par de violentes
convulsions.

--Mort! mort! mort! dit-elle lentement.

Elle pronona ces trois mots implacables avec un tel accent, que
Jacqueline dtourna une seconde fois la tte.

Pendant cinq minutes elles gardrent le silence toutes les deux. Quelles
paroles humaines auraient pu traduire leurs penses? L'une, la jeune
fille, voyait de nouveau se briser son bonheur et sa vie, et par ce que
la destine a d'irrmdiable. De nouveau elle tait spare de
Jean-Nu-Pieds. Une heure, elle s'tait crue sauve. Une grande princesse
leur donnait le bonheur. Et puis il fallait que tout cela ft ananti!

L'autre, la jeune femme, n'avait ni cette rsignation douloureuse, ni
cette profondeur de dsespoir muet. Son amour n'tait pas fait de
puret. Sa passion charnelle souffrait et se rvoltait. Elle maudissait
Dieu, elle maudissait le destin. Sa lvre tait prte  s'entr'ouvrir
pour le blasphme.

Elle contempla Fernande, puis un sourire de mpris hautain glissa sur sa
lvre.

--Voil donc comme vous l'aimiez! dit-elle. La terrible nouvelle vous
abat. Vous ne pensez mme pas  le pleurer,  l'ensevelir!

Oh! amour de jeune fille, qui ne connat pas les dvouements et les
dsespoirs de la passion!

Elle se tut! puis, avec une rage sourde:

--Je l'aimais, moi,  me perdre pour lui dans ce monde et dans
l'autre... Je l'aimais,  incendier une ville, s'il l'et dsir;
j'tais prte  tout, parce que je l'aimais et que mon amour ne
ressemble pas au vtre! Enfant! enfant! tu courbes le front: moi je
relve le mien. Tu penses  mourir? Je pense  le venger. Quoi! ces
bandits l'ont tu, et ils vivent! Tu es lche!

La fureur contenue de Jacqueline se faisait jour. Ses yeux lanaient des
clairs.

--Dieu dfend la vengeance, dit doucement Fernande. Je pardonne  ceux
qui l'ont tu, comme, en mourant, il a d leur pardonner lui-mme.

--Faiblesse! lchet!

--Pourquoi maudirais-je le ciel? reprit la jeune fille avec un sourire
navrant. Dieu fait bien ce qu'il fait. Vous avez raison de vouloir
l'ensevelir, je veux le conduire moi-mme  sa dernire demeure. Puis...
Oh! alors je ne penserai pas comme vous  har et  me venger. Je me
coucherai le long de sa tombe, et Dieu me prendra  lui pour nous unir
dans la mort, puisqu'il n'a pas voulu que nous fussions unis dans la
vie.

Jacqueline comprit-elle le dchirement de cette me?

Elle se promena dans la chambre, furieuse, ple, emporte.

--Vingt contre un! murmura-t-elle... voil comme ils combattent!

Elle s'arrta de nouveau devant Fernande qui restait crase:

--Faites comme vous le voudrez, moi je vais partir. Je ne veux pas qu'il
dorme sous ces pierres calcines, bien qu'elles soient un tombeau digne
de lui.

Elle se dirigea vers la porte.

--Attendez, dit Fernande, en se levant pniblement: je vous accompagne.
N'tais-je pas sa femme?

Mais la pauvre enfant retomba, puise. La douleur muette la tuait. Les
larmes intrieures l'touffaient. Elle voulut encore marcher, mais elle
chancela de nouveau.

En ce moment la porte s'ouvrit et un petit paysan entra.

Jacqueline recula de deux pas en arrire en le reconnaissant: c'tait
Madame.

La vue de la princesse fit ce que la douleur furieuse de la Plotte
n'avait pu faire.

Fernande oublia tout, l'tiquette, le respect, et se jeta en sanglotant
dans les bras de Madame.

Celle-ci pleurait.

--Pleure, ma pauvre enfant, pleure, dit-elle tout bas. Tu perds ton
fianc, le Roi perd un des meilleurs d'entre les siens, la France perd
le plus noble de ses enfants...

Fernande tait prise de convulsions dchirantes. Le dsespoir accumul
dans son me se faisait jour. Elle pouvait pleurer!

Ah! si dans la douleur il y a une place pour la consolation, si Dieu a
voulu compenser sa crature des souffrances de la vie, c'est en lui
donnant les larmes, ce sang du coeur, cette rose de l'me...

La princesse tenait la tte de Fernande sur ses genoux. La jeune fille
tait agenouille devant elle.

--Tu es pour moi la marquise de Kardign, continua-t-elle. Le jour o je
vous ai fiancs, je faisais selon ma conscience et selon mon droit. Mon
enfant, prie et implore Dieu. Je ne t'apporte pas de consolations pour
ce qui est inconsolable, mais lve ton me au ciel, offre  Celui qui
nous voit et nous juge, offre-lui ton dchirement, tes angoisses, comme
un sacrifice digne de lui. Pleure, car tu souffriras moins... Et si,
moi, je demande pour toi quelque chose  Dieu, c'est de te rappeler au
Paradis, car la mort te sera douce autant que la vie te serait
cruelle...

La Plotte coutait avec stupeur les paroles de la princesse. Sa passion
tait trop violente pour qu'elle pt tre impressionne par ce qu'elles
avaient d'loquent. Elle ne voyait et ne devinait qu'une chose, c'est
que la Duchesse avait fianc Jean et Fernande.

Et elle ne le savait pas! Elle croyait stupidement que le serment du
marquis le liait  jamais. Elle ne pouvait comprendre, elle qui n'tait
pas ne dans la croyance auguste en ce que la royaut a de divin, elle
ne pouvait comprendre que la Rgente de France, au nom du roi de France,
pouvait dlier la conscience du marquis de Kardign du serment donn.

Madame prit elle-mme la jeune fille par la main et la conduisit  son
lit, o Fernande se laissa tomber.

--Veillez sur elle, dit-elle en se retirant  la Plotte, qu' son
costume de paysanne bretonne elle crut tre la servante de la pauvre
veuve.

Quand Madame se fut loigne, Jacqueline se prcipita vers le lit.

--Ah! vous me trompiez donc? dit-elle.

Mais les sanglots avaient branl la jeune fille, qui n'avait plus sa
connaissance.

--Elle me trompait! reprit la Plotte en se croisant les bras et en
regardant la jeune fille de son oeil sombre. Heureusement que ce mariage
n'est pas fait, autrement.

Elle alla ouvrir la fentre pour respirer, son sein tait oppress. Il
lui sembla apercevoir une ombre dissimule dans un manteau, qui, assise
au pied d'un arbre, se leva en l'apercevant, et prit la fuite.

Un soupon lui traversa l'esprit. Elle se rappela cet inconnu, ce
cavalier masqu, qui, dans la lande de Chteau-Thibaut, avait voulu
enlever Fernande.

Mais ce ne fut qu'un clair. Il n'y avait au monde qu'une chose qui pt
l'intresser: c'tait son amour, sa rage, et cette sorte de jalousie
posthume qui la faisait souffrir, quand elle se disait que, s'il n'tait
pas mort, le marquis de Kardign aurait pous Fernande.

Cependant la jeune fille revenait lentement  elle. La Plotte lui
mouilla les tempes et la paume des mains. Elle ouvrit les yeux. La
Jacqueline se pencha vers elle; ce ne fut point pour pier les progrs
de la vie qui revenait, ce fut pour claircir ce que, pour elle, les
paroles non expliques de la princesse laissaient dans le doute.

--Vous alliez l'pouser, n'est-ce pas? dit-elle en adoucissant
l'expression amre de sa voix.

--Oui.

--Et c'tait... c'tait Madame qui l'avait relev de son serment prt
par lui  son pre? C'tait...

--Oui.

Jacqueline contint la colre qui grondait en elle.

--Alors, je n'irai pas sans vous, l-bas... Je vous y accompagnerai.

Fernande crut  la sincrit des paroles qu'elle entendait. Elle serra
doucement la main de la Plotte.

--Et quand devait avoir lieu le mariage?

--Dans huit jours...

Fernande sentait son coeur se briser  ces souvenirs, mais elle avait une
pre joie  s'y rejeter. Elle ne vit point la Plotte se redresser, avec
une expression de colre superbe. Celle-ci repoussa Fernande:

--Ah! Dieu soit lou! s'cria-t-elle; j'aime mieux le voir mort et
couch dans la tombe, que vivant et ton poux!




                                VII

                       A TRAVERS LES RUINES


Fernande ferma les yeux en entendant l'horrible phrase de la jeune
femme, et, poussant un faible cri, elle perdit de nouveau connaissance.
La Plotte la regarda quelques instants avec un mpris indicible.

--Et voil celle qu'il aimait! pensa-t-elle; voil la faible enfant 
qui il allait donner son nom, si la mort ne s'tait pas mise entre eux
deux!

Fernande revint  elle. Le visage de Jacqueline avait repris son calme.

--Vous l'aimiez aussi, murmura la jeune fille, et vous souffriez... je
vous pardonne.

Elle se leva pniblement.

--Venez, dit-elle.

--O voulez-vous aller?

--Vous l'avez dit vous-mme. Nous ne pouvons pas laisser son corps sans
une spulture chrtienne.

--Quoi! au milieu de la nuit!...

--J'irai seule, alors.

--Non, reprit la Plotte. D'ailleurs, vous ne pourriez rien sans moi.
Vous tes trop faible.

Fernande ne rpondit rien. Elle sortit de la chaumire et marcha droit
au campement des chouans. On la connaissait. La touchante histoire
d'amour de ces deux tres avait mu ces coeurs doux comme le sont tous
les coeurs braves.

--Je voudrais une charrette et un cheval, dit-elle  l'un d'eux.

Cela ne prit que vingt minutes. Dans la charrette on mit des pelles et
des pioches. Puis les deux femmes s'envelopprent dans leurs chles et
l'on partit.

C'tait un paysan de Vieillevigne qui les conduisait. Il savait que le
but de ce voyage tait le chteau de la Pnissire, et le cheval courait
pouss par de vigoureux coups de fouet.

Elles firent le trajet sans changer une seule parole, sans prononcer un
seul mot.

Le vent lger de la nuit soulevait par moment le voile qui couvrait le
visage de Fernande et Jacqueline le voyait inond de larmes.

--Elle pleure, pensa-t-elle; moi, je le vengerai!

Pauvre Fernande! Cette nuit lui rappelait celle o, libres dsormais,
ils se fianaient sous le regard de Dieu. La mme lune tincelait dans
le mme ciel, les mmes toiles brillaient et, pourtant, comme la joie
ardente avait rapidement fait place au dsespoir sans bornes!

Il tait perdu pour elle, en cette vie du moins, car elle sentait bien
que, dans l'autre monde, Dieu les unirait pour toujours.

... La charrette courait. Deux heures aprs leur dpart de Rass, ils
atteignirent la route qu'Aubin Ploguen et Lenneguy avaient franchie en
courant. Hlas! o taient-ils tous les deux? Morts aussi! L'hrosme
ctoie incessamment des tombes.

A quelque distance du chteau de la Pnissire, Jacqueline et Fernande
furent averties de l'approche du lieu fatal par la rverbration des
flammes. L'incendie n'tait pas teint. Le chteau brlait toujours. Oh!
quel spectacle, quand elles se trouvrent en face de ce tombeau
grandiose o reposaient les huit chouans!

Des murailles calcines, des poutres  demi brles, des pierres presque
tordues sous la puissante destruction de l'incendie. Une colonne de
fume montait vers le ciel, image de ces mes hroques qui y taient
montes, le sacrifice accompli.

Il n'y avait plus rien, l, d'une maison. Un amoncellement informe de
matires brutes et noirtres. Une seule chose tait reste la mme: les
traces du sang vers qui couraient sur la terre durcie.

Fernande se mit  genoux et pria.

--Dieu a donn, Dieu a repris; que Dieu soit bni! murmura-t-elle.

--Elle se rsigne, moi je hais, pensa Jacqueline, et ma haine sera plus
forte que sa rsignation.

Fernande se releva et prit une pioche. Le paysan et la Plotte
l'imitrent. Alors elle s'avana au milieu des dcombres, sans se
demander si elle s'exposait, si une poutre ne l'craserait pas. Elle
leva son outil et se mit  creuser.

Dieu a fait sa crature d'un limon trange. La volont, qui renverse le
fort, sait donner aussi cette force  celui qui est faible. Fernande
semblait ne connatre ni la fatigue, ni l'puisement; elle frappait au
milieu de ces pierres avec l'nergie d'un homme vigoureux.

Et l'on et dit que ses frles mains auraient  peine pu soulever la
pioche lourde dont elle se servait. Cela dura ainsi pendant une
demi-heure: le paysan et Jacqueline furent fatigus avant elle.

Un voyageur attard n'aurait rien compris  ce tableau. Par cette nuit
d't, dans ce cadre merveilleux de posie de la plaine bretonne, deux
femmes et un paysan, perdus au milieu de ces ruines et creusant un
chemin  travers les pierres encore chaudes du manoir croul.

Fernande tait ple; mais elle semblait ne pas connatre la fatigue. De
demi-heure en demi-heure, elle se reposait; elle s'asseyait sur les
pierres, regardait fixement devant elle. Dans son immobilit
douloureuse, elle semblait tre alors comme la fe de ces ruines. Un
rayon de lune prtait  ce dcor du chteau incendi quelque chose de ce
thtral aspect du reste des monuments romains dressant leurs bras
dcharns, vieux de quinze sicles.

Quand les pierres, les poutres, et les dbris dblays encombraient, le
paysan les charriait dans sa voiture et allait les transporter plus
loin.

Puis le travail reprenait. Trois heures s'coulrent ainsi. Le soleil
s'tait lev, lentement, majestueusement.

A sept heures du matin, le paysan tournant son chapeau entre les doigts,
d'un air trs intimid, dit  Fernande qu'il avait faim.

--Allez, mon ami, rpondit-elle, nous vous attendrons.

--Oh! ce n'est pas tout, mademoiselle; il y a une ferme, prs d'ici, 
un quart de lieue. Ce sont de braves gens: ils me donneront bien une
_cuelle_ de soupe et un pichet de cidre.

--Allez, vous dis-je.

Elles restrent seules toutes les deux. Ni l'une ni l'autre ne
connaissait la faim: la douleur nourrit. Que la jalousie de Jacqueline
souffrt ou que ce ft l'amour dsespr de Fernande, ce n'en tait pas
moins la douleur humaine dans ce qu'elle a de plus profond et de plus
inconsolable.

Elles attendirent le retour du paysan, leur guide, assises  ct l'une
de l'autre, et toujours sans s'adresser la parole. La mort qui se
dressait si prs d'elles ne suffisait pas  tuer ce qui les sparait.
Jacqueline se disait que Fernande avait t la mieux aime, celle  qui
Jean-Nu-Pieds avait vou sa vie; et cela seul suffisait  la faire har.
Et pourtant comme il tait loin ce bonheur de la jeune fille, comme tout
tait bien fini!

Le paysan revint, et les travaux recommencrent. Le trou creus avait
environ deux mtres de profondeur sur trois de large, et c'taient deux
femmes aides d'un seul homme qui obtenaient un pareil rsultat! Il est
vrai que la terre et les pierres, amollies pour ainsi dire par le feu,
taient devenues friables. La pioche enfonait aisment, ainsi que dans
un terrain dtremp par de fortes pluies.

Les mains de Fernande portaient les fires cicatrices de ce labeur
sacr. Pauvres petites mains! Le fer de la pioche avait rafl au vif la
peau dlicate de la jeune fille. Fernande enveloppa sa main de son
mouchoir et ne s'arrta pas. Elle ne sentait rien, ni fatigue, ni faim,
ni soif. La fivre soutenait le corps, de mme que la douleur et la
rsignation soutenaient l'me.

La matine entire s'coula ainsi. Le trou creus s'agrandissait en
largeur et en profondeur. Mais il arrivait parfois qu'un coulement se
produisait, et alors c'tait  recommencer.

Vers midi, le paysan demanda de nouveau  aller se restaurer. Les deux
femmes prirent un moment de repos. A une heure, le travail reprit. A
cinq heures du soir, il y avait douze heures qu'elles taient l.
Jacqueline sentit les premiers appels de la faim. Elle accompagna le
paysan  la ferme, laissant seule Fernande.

La jeune fille chancelait. La faim n'avait aucune prise sur elle, mais
sa force factice tait  bout. Elle se laissa tomber au milieu des
ruines, et, sur cette dure couche, elle s'endormit d'un pesant sommeil,
plus fatigant peut-tre que la veille et l'attente.

C'est Shakespeare qui  trouv le dernier mot de l'angoisse humaine,
quand il fait dire  Hamlet la phrase dsespre o le doute combat la
croyance:

          ... _To die;--to sleep;--
To sleep!--per chance to dream!_

(--Mourir!--Dormir!--Dormir! Rver peut-tre!)

Pauvre Fernande! Ce n'tait pas le rve de la mort qu'elle craignait,
comme Hamlet. Non, c'tait le rve de la vie, alors que l'me, dgage
du corps par le sommeil, plane, lgre et immacule, au-dessus des
misres et des souffrances de ce monde.

Que lui importait de mourir! La mort, au contraire, elle l'appelait 
grands cris, elle suppliait tout bas Dieu de la prendre en piti et de
la rappeler  lui...

Pauvre Fernande! le rve de la tombe ne l'effrayait point, car elle
sentait au del l'ternit de bonheur promise. Mais s'endormir le coeur
bris, s'endormir sur le spulcre mme qui couvrait le corps de son
bien-aim, et sur ce lit nuptial oublier dans le sommeil qu'il tait
mort, penser  lui, le voir souriant et beau, dans toute la fiert de sa
jeunesse, dans toute la noblesse de son amour; voil le rve qui
l'pouvantait, car il lui paraissait un sacrilge.

... To die; to sleep;--
To sleep! per chance to dream!...

tait-ce un rve?

Il lui semblait qu'une voix dchirante qui appelait au secours sortait
du fond des entrailles de la terre, et que cette voix tait celle de
Jean...

Le paysan et Jacqueline revinrent. La jeune fille n'osa point leur
parler du cri qu'elle croyait avoir entendu. Elle le prenait pour un
effet du dlire constant auquel elle tait en proie. Son coeur avait t
assailli de trop de coups successifs pour rester ouvert  l'esprance.
Son esprance tait bien morte!

Tout  coup, le mme gmissement qui avait frapp l'oreille de Fernande
se renouvela. Les trois tres humains penchs sur les ruines demeurrent
muets de stupeur... Les deux femmes se regardrent secoues de penses
diverses. Quoi! Jean-Nu-Pieds vivrait!... L'une et l'autre n'osaient
s'avouer ce qu'elles pensaient. Mais si Fernande avait pu comprendre le
regard haineux que lui jeta la Plotte, elle aurait frmi.

--Il n'y a pas  hsiter, dit le paysan, nous n'aurions fini notre
besogne qu' la nuit avance; mais maintenant un retard peut tuer ceux
qui survivent.

--Que voulez-vous faire?

--Aller  la ferme.

--Quoi! vous?...

--Mam'zelle, je sais ce que je dis. C'est srieux, je vous le jure.

--Parlez vite!...

--Quand je serai retourn  la ferme, je dirai aux compagnons de venir,
et,  nous tous, nous aurons vite creus un trou assez grand.

--Partez vite! reprit Fernande.

Le paysan s'lana en courant et disparut derrire un monticule de la
lande.

Restes seules, les deux jeunes femmes ne voulurent pas se reposer.
L'amour emport de l'une avait autant de vaillance que l'amour chaste de
l'autre.

Au bout d'une demi-heure, les ouvriers de la ferme parurent. Ils
portaient des pelles et des pioches sur leurs paules. C'taient des
fidles: quel tait le paysan qui ne ft pas royaliste en Bretagne?

Ceux qui n'taient pas de corps avec les Vendens taient avec eux de
pense. Les gars eurent bientt mis habit bas. Jacqueline et Fernande
furent charges de veiller sur la route. Quand ils n'taient que trois,
leur travail ne courait aucun risque d'tre interrompu.

Mais, maintenant qu'ils taient une dizaine, des soldats pouvaient
passer, et se demander ce que faisait l ce rassemblement  une pareille
heure?

La besogne fut vivement attaque. A mesure que les gars creusaient, on
entendait se reproduire plus perant le cri d'appel qui avait dj
frapp l'oreille de Fernande.

De temps en temps, la jeune fille ou Jacqueline venait en courant pour
voir si l'esprance soudaine que Dieu leur envoyait se ralisait.

Tout  coup, sous un amoncellement de moellons, on dcouvrit le
souterrain dans lequel les hros taient ensevelis.

Il faudrait une heure, peut-tre, pour le percer, attendu que plus on
enfonait, plus les pierres et la terre taient brlantes. Les
travailleurs pouvaient craindre  chaque instant qu'un des leurs ft
bless.

Ils avanaient.

La charrette portait  dix ou quinze mtres plus loin les dtritus
calcins qu'on sortait du trou.

La voix gmissait et parlait toujours.

--Tenez, coutez, mam'zelle, dit le paysan, pendant qu'elle tait venue,
anxieuse, se joindre un moment  eux.

Fernande couta...

Oh! qui pourrait peindre l'expression dchirante de son visage, pendant
qu'elle restait l, l'oreille tendue, sachant bien que sa destine
entire tait dans ce qu'elle allait entendre!

Le son venait  elle, lger, et comme affaibli par la distance et la
terre qui l'touffait  moiti. La jeune fille se coucha  terre, malgr
le paysan qui craignait que ce sol enflamm l'aveuglt.

Elle entendit nettement ces mots:

--Vite... vite... nous mourons!

Une double ide frappa tous ces hommes. videmment les chouans savaient
qu'on venait  leur secours, puisqu'ils disaient:

--Vite!... vite!...

Mais la voix ajoutait:

--Nous mourons!

Arriverait-on  temps?

Le labeur recommena, continu avec une violente nergie. Fernande
souffrait mille morts. Quand elle avait reu la fatale nouvelle, quand
Son Altesse madame la duchesse de Berry avait daign apporter  la
pauvre enfant, non une consolation, mais un appui, oh! certes alors un
violent dsespoir l'avait torture! Mais depuis que la pense folle lui
tait venue que son bien-aim pourrait vivre, elle croyait que, perdre
cette esprance, ce serait le perdre, lui, une seconde fois.

C'tait solennel  voir ces hommes creusant le sol avec acharnement,
cette jeune fille ple comme la statue de marbre d'une tombe, qui les
contemplait de ses yeux gars; et  quelques pas, cette autre femme qui
sondait l'horizon, pour voir si les soldats ne viendraient pas rendre 
la mort leurs ennemis que l'on voulait lui arracher.

L'appel des chouans se faisait entendre plus rare et plus faible
toujours.

--Vite!... vite! disait Fernande, rptant les paroles qu'elle avait
entendues.

La nuit tait tombe, un peu claire. L'oiseau chantait  dix mtres de
ce tombeau et de ces hommes qui le foraient de rendre sa proie,
l'oiseau, ce doux ignorant des carnages humains et des souffrances
terrestres.

Fernande s'agenouilla, tordant ses mains:

--O mon Dieu! murmura-t-elle,  mon Dieu! vous les sauverez... Vous ne
pouvez pas nous avoir mis au coeur une pareille joie pour l'en
arracher!... Ayez piti d'eux, ayez piti de nous... Songez que ceux qui
sont couchs l-dessous taient des meilleurs parmi vos enfants...
Songez qu'en leur rendant la vie vous la rendrez  des filles,  des
soeurs,  des mres...  des fiances, qui pleurent  prsent, mais qui
seraient les plus heureuses de vos cratures!

Fernande avait parl  voix haute. Pour ces paysans de Bretagne, la
prire est un soutien et une force. Le trou se creusait; mais il
devenait de plus en plus difficile et dangereux. Cependant rien ne
faisait prvoir que les paysans seraient troubls dans leur sainte
besogne. Jacqueline restait immobile sur la route, interrogeant
l'horizon.

--Vite!... vite!... rla cette voix humaine qui gmissait.

La jeune fille laissa tomber sa tte dans ses mains. Son angoisse
effrayante augmentait.

Quoi! on n'arriverait peut-tre pas  temps; on pourrait ne pas les
sauver!... C'tait impossible! Dieu ne le permettrait pas.

La voix d'appel se faisait entendre de plus en plus teinte; et
cependant le trou creus augmentait toujours. Une heure! le paysan avait
dit: une heure! Mais avant une heure, ils seraient morts, touffs;
est-ce que depuis la veille au matin ils ne souffraient point dans ce
tombeau creus par leur vaillance et leur dvouement? Non, il ne
faudrait pas une heure! Ils allaient tre dlivrs, rendus  la vie,
quand Jacqueline accourut, ple et anxieuse.

--Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux.

--Les soldats!

La Plotte tendit la main vers Clisson.

Ces deux mots tombrent sur ces ttes comme un poids terrible.

--Les soldats! rpta-t-elle.

--O?

--Tenez!

Un paysan se dtacha et alla regarder dans la direction qu'indiquait la
jeune femme.

Il revint, affol:

--Oui, les soldats, ils approchent...

Un des gars jeta un coup d'oeil sur leur petite troupe.

Ils taient dix..

--Sont-ils nombreux? demanda-t-il.

Sa voix tait rauque et sa main se crispait sur le manche de sa pioche.
On sentait qu'il aurait voulu pouvoir les combattre.

--Ils sont trente!

--Trente!

Il y eut un silence.

--Dans combien de temps seront-ils ici?

--Dans un quart d'heure.

--Travaillons un quart d'heure, nous verrons ce qu'il faudra faire
aprs.

Ils creusrent environ un mtre avant que les soldats apparussent en
vue.

--Cachons-nous! dit Fernande.

Ces ruines dressaient leurs murailles dmanteles. Chacun d'eux se plaa
derrire, et un silence profond rgna. Ce silence ne fut troubl que par
la voix d'appel qui disait:

--C'est fini... c'est fini... nous mourons.

Fernande faillit jeter un cri qui les aurait livrs, quand elle entendit
ces mots. Quoi! ils seraient perdus les hros qu'on pouvait sauver, ils
seraient perdus parce que des soldats auraient pass sur la route...

La vie humaine se compose d'mouvantes et terribles situations. Les
hommes qui taient ensevelis dans ce spulcre n'taient plus spars de
la vie, de l'air, que par un troit obstacle, et cet obstacle on ne
pouvait le renverser.

Cependant les soldats marchaient sur la route paralllement aux ruines.
Ainsi que l'avait dit le paysan, ils taient trente. A les voir
insouciants et gais, on devinait aussitt qu'ils ne se doutaient pas
qu'un terrible drame se jouait si prs d'eux.

L'affaire du chteau de la Pnissire tait devenue fameuse en
quarante-huit heures. Les trente soldats et le lieutenant qui les
commandait s'arrtrent pour regarder la place o s'tait livr ce
fameux combat...

--Alors ils sont enterrs l dedans, dit l'un?

--Oui, reprit un autre.

--Ils doivent avoir chaud!

--Pauvres gens! murmura un sergent en mchant sa moustache grise.

Les soldats taient impressionns malgr eux.

Les gars breton, eux, frmissaient. Chaque instant pass pouvait tuer
les Vendens. La phrase du soldat:

--Ils doivent avoir chaud! prenait pour eux une pouvantable
signification. Et si l'officier ou l'un de ses hommes entendait l'appel
dchirant pouss par la voix!

Hlas! ce n'tait mme plus un appel. C'tait un gmissement sourd et
profond, un rle effrayant qui perait la terre, comme la parole d'un
mort!

L'officier s'tait approch des ruines, examinant curieusement... Il
crut entendre un gmissement, lui aussi.

--Halte! cria-t-il.

Les soldats coutrent.

--coutez-donc, les enfants, dit-il? Est-ce que vous n'entendez rien?...




                                 VIII

                            LA DLIVRANCE


Il y eut quelques instants d'un mouvant silence. Les soldats
coutaient, allongeant leurs ttes, et tchant de percevoir ce bruit
dont leur avait parl le lieutenant.

Oh! l'angoisse qui serrait en ce moment le coeur de Fernande! Elle crut
mourir. La faible, mais hroque jeune fille tait de ces femmes que la
vie ordinaire trouve craintives, mais que le coeur grandit.

Enfin le lieutenant s'cria:

--Je me serai tromp... en route!

Un des soldats entonna la chanson avec laquelle les troupiers d'alors
aidaient  leur marche: les notes cadenaient le pas.

Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
Ah! tu sortiras de ces choux-l!

Le refrain banal et vulgaire de cette ronde clatait comme un tonnant
contraste au milieu du drame. Il dtonnait.

On les vit s'enfoncer un  un dans l'ombre de la route, rptant en
choeur:

Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
Ah! tu sortiras de ces choux-l!

A peine se furent-ils loigns, que derrire chaque ruine les gars se
dressrent.

--Ah! que Dieu les sauve! s'cria Fernande.

Le gmissement qui avait frapp l'oreille du lieutenant tait le dernier
qui se ft fait entendre. On ne distinguait plus rien. La sueur au
front, exasprs et terrifis en mme temps, chacun de ceux qui taient
l creusait avec un acharnement nouveau.

--Entendez-vous l'appel? dit Fernande.

--Non!

Le trou s'agrandissait toujours. Un homme aurait disparu deux fois dans
l'excavation forme. La jeune fille rptait:

--Entendez-vous?

Et toujours un des gars lui rpondait ce mme mot fatal qui navrait:

--Non.

Enfin, le terme de cette mouvante besogne arriva. Le dernier moellon
fut arrach. Le souterrain apparut dans sa largeur, et au milieu,
tendus dans toutes les positions, entremls pour ainsi dire les uns
aux autres, les six hommes couchs. Quel horrible tableau! Ils
paraissaient morts. Leurs visages ples taient tachs de marbrures
rouges, produites par les tincelles de l'incendie. Les cheveux  moiti
brls couvraient le front. L'un d'eux avait une blessure  la tempe qui
sillonnait la figure et descendait au menton. Les mains se crispaient
dsesprment sur les crosses de leurs fusils.

--Morts! morts! s'cria Fernande.

Les gars descendirent et transportrent chacun des six Vendens. Le
souterrain avait-il donc t leur tombe? Peut tre et-il mieux valu
pour eux mourir d'une balle comme Grandlieu et Girardin?

Quand le souterrain fut vide, on put comprendre comment ce drame s'tait
pass. Le sous-sol, o les Vendens s'taient rfugis, n'tait en
quelque sorte qu'une excavation au-dessus des fondations mmes du
chteau. Quand elle s'croula, ils tombrent dans ces fondations; les
moellons amasss, les dcombres de toute espce en avaient mur les
extrmits. Ils taient dans un spulcre...

On essayait de les rappeler  la vie.

Penche sur Jean-Nu-Pieds, Fernande lavait  grande eau le visage de son
fianc. Mais le marquis restait immobile et rigide.

Henry de Puiseux semblait raidi dj par la mort. Son visage et celui de
Jean n'avaient subi que quelques blessures sans importance. Mais on
voyait  l'paule un caillot de sang. La jambe gauche tait casse.

Aubin Ploguen tait horrible  voir. Un de ses yeux tait crev. Sa
figure n'tait qu'une plaie. Un faible soupir soulevait sa poitrine.
Quant aux trois autres, ils taient morts, sans qu'on pt mme esprer
se tromper. Louis de Semeuse a la poitrine troue d'une balle; Darvenat,
ce sublime clairon, avait le crne fendu en deux. Sans doute que dans
leur chute une pierre sera venue le fracasser contre les parois. Albert
Devismes est celui dont la tempe est sanglante. Hlas! lui aussi est
mort.

--Il respire! murmura Fernande.

--Oh! mon Dieu, dit-elle d'une voix haletante. Oh! mon Dieu, soyez bni.
Vous avez eu piti de lui et de moi!

Henry de Puiseux et Aubin Ploguen, les deux seuls survivants avec
Jean-Nu-Pieds de cette effroyable aventure, paraissaient perdus. Un des
gars fut expdi  la ferme, pendant qu'on recommenait  laver les
blessures des trois chouans. Il revint au bout d'une demi-heure,
conduisant une charrette remplie de paille et trane par un attelage de
boeufs. Pendant cette absence, Henry avait ouvert les yeux. Un faible
sourire claira sa figure, quand il aperut autour de lui la campagne
parseme de gents et de bruyres, quand ses poumons purent respirer le
grand air de la dlivrance. Aubin, lui, rlait. On le transporta dans la
charrette le premier.

Jean tait le moins dangereusement atteint.

A part les brlures de l'incendie, il n'avait aucune blessure. Sans
doute, le manque d'air seulement l'avait terrass; l'atmosphre
touffante du souterrain succdant  l'air vici, respir au milieu des
flammes, suffisait  le tuer.

Mais Dieu avait cout les prires de la jeune fille et il vivait!

Les paysans entourrent la charrette et reprirent le chemin de la ferme,
o l'on transportait les blesss. Fernande, appuye d'une main au rebord
du bois, ne perdait pas des yeux celui dont elle s'tait crue spare
pour toujours. Jacqueline, elle, restait silencieuse et sombre. Fernande
ne se rappelait plus ce que la Plotte lui avait dit:

--Je l'aime mieux mort et couch dans la tombe, que vivant et ton
poux!

Si elle se ft rappel ce blasphme, elle aurait compris la lueur fauve
allume dans les yeux de la jeune femme.

Il tait prs de minuit quand on arriva  la ferme. Le gars qui tait
venu y chercher les charrettes avait expliqu ce qui se passait. Trois
lits taient prpars o l'on coucha les Vendens, aprs qu'on eut
expdi  Clisson chercher un mdecin.

Cette ferme tait grande et spacieuse. Elle appartenait  de riches
paysans, absolument dvous  la cause royaliste, et qui l'exploitaient
de pre en fils depuis de longues annes. Les blesss devaient donc y
trouver tous les secours ncessaires et toutes les assurances de sret.

Car il ne fallait pas les croire sauvs, pour avoir russi  les sortir
de ce tombeau, fumant encore, de la Pnissire! L'autorit militaire
dormait les yeux ouverts, et le gnral Dermoncourt ne plaisantait pas.

Il fut donc dcid que l'excavation produite dans les dcombres du
chteau serait comble  nouveau avec les pierres calcines qu'on en
avait retires. Des soldats, comme pendant cette mme soire, pouvaient
passer par l et voir ces fouilles. De l  tout deviner il n'y avait
qu'un pas. Et si on les dcouvrait, les Vendens mourraient fusills.

Arrive  la ferme, Fernande tait tombe presque vanouie. Depuis
quarante-huit heures elle n'avait ni bu, ni mang, ni dormi. tait-ce
donc du sommeil, ce dlire qui pendant une demi-heure s'tait empar
d'elle, quand elle avait ferm les yeux sur les ruines?

Le paysan de Rass dit deux mots tout bas  la femme du fermier, qui eut
les larmes aux yeux en connaissant l'indomptable force de cette enfant
qu'un rien semblait devoir briser.

Elle prit elle-mme la jeune fille dans ses bras, soutenant sa marche
qui chancelait, et la conduisit dans une grande chambre o on la coucha.
Fernande s'endormit l d'un profond sommeil. Elle pouvait rver! la joie
lui tait rendue.

      _To die, to sleep;--
To sleep!--per chance to dream!_

Le rve dsespr de ses premires heures tait fini. Il ne lui revenait
plus que comme un de ces monstrueux cauchemars que font vanouir les
premires lueurs de l'aube.

Pendant ce temps-l que faisait Jacqueline? La jalousie la tenait
veille, bien que la fatigue lourde fermt ses paupires malgr elle.

Dans la pice qu'on lui avait donne pour prendre aussi un repos
ncessaire, elle s'tait jete tout habille sur son lit.

Jean-Nu-Pieds vivait!

Il vivait! c'est--dire qu'il tait libre dsormais, et qu'il pouserait
Fernande. A la seule pense de ce bonheur permis qui attendait les
jeunes poux, un flot de sang plus chaud montait  son coeur. La colre
faisait le duo de sa jalousie. Jean-Nu-Pieds vivait!

Mais la nature fminine dut cder  l'puisement. Elle s'tait souleve
 demi sur sa couche pour songer. Le sommeil la terrassa. Elle retomba
vaincue et s'endormit comme sa rivale.

Le voyageur qui, passant sur la route  cette heure avance, aurait vu
la ferme se dresser dans la nuit, entoure de son rideau d'arbres
blanchis par la lune, et cru que c'tait l l'asile du calme et du
repos. La maison grise disparaissait presque, enfouie dans la verdure
assombrie. Pas un cri ne sortait de ces btiments, pas une lumire ne
brillait derrire les vitres.

Il aurait cru que l tait le bonheur... et l s'agitaient pourtant les
trois plus grandes passions, bonnes ou mauvaises, de la vie humaine,
c'est--dire la haine, la jalousie et l'amour.

       *       *       *       *       *

Le soleil tait dj haut dans le ciel que Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen
et Henry de Puiseux dormaient encore. Le mdecin de Clisson tait venu
et avait interrog leur sommeil. Aubin et Henry taient gravement
atteints, surtout le paysan; mais il croyait pouvoir rpondre de leur
vie. Quant au marquis de Kardign, ses brlures ne seraient pas longues
 disparatre. S'ils taient rests une heure de plus sous les
dcombres, disait-il, le manque d'air les aurait asphyxis.

Dans la matine arriva un express de Madame, prvenue aussitt de
l'vnement. Elle ordonnait que les cadavres de Louis de Semeuse, de
Darvenat et d'Albert Devismes fussent transports  Rass, o toute la
petite arme vendenne leur rendrait les honneurs suprmes.

Quand Fernande s'veilla, elle apprit tout cela, et remercia Dieu du
fond du coeur. On lui dit que Jacqueline avait disparu: ce dpart
l'tonna, mais elle n'y attacha aucune importance.

La jeune fille entra dans la chambre o reposait le marquis de Kardign.
Jean-Nu-Pieds dormait encore. Elle s'assit au pied du lit de son fianc
et le veilla.

Trois heures se passrent, pendant lesquelles Fernande pia le retour de
la vie chez celui qu'elle aimait par-dessus tout.

Jean ouvrit faiblement les yeux. Lui aussi croyait sortir d'un affreux
cauchemar. Il aperut la jeune fille prs de lui.

--Fernande!... murmura-t-il.

Et il se laissa aller au bonheur de vivre et d'tre aim.




                                 IX

                         CELUI QUI GUETTAIT


Jacqueline tait partie en effet. Que lui tait-il arriv?

Si l'amour est une passion douce, la jalousie est une passion violente.
La jeune femme s'tait endormie aprs Fernande: elle s'veilla avant
elle. Elle ouvrit la fentre et songea. Comme la destine secouait sa
vie, quel prsent diffrent de son pass! Ainsi que le rveur musulman
qui se demandait toujours s'il ne prenait pas la ralit pour le rve,
elle se disait que ce ne devait plus tre la mme femme; par quels jeux
du hasard l'ouvrire de Lille, l'espionne de la police de M. Jumelle
tait-elle devenue la Vendenne de l'heure prsente?

Un des hommes les plus spirituels de France--le plus spirituel
peut-tre--qui oublie trop pour la prose qu'il fut un des plus charmants
potes de ce temps-ci, a crit ce beau vers digne de Lamartine, et que
Musset et sign:

...La Providence?
C'est ce que le vulgaire appelle le hasard!

Alphonse Karr, en parlant ainsi, semble penser  ces mes qui,
reconnaissant la destine, refusent de s'incliner devant elle.

Jacqueline souffrait. Elle aimait Jean-Nu-Pieds, et cependant elle se
disait qu'elle ne s'tait pas abuse en le prfrant mort qu'heureux
avec sa rivale.

Le soleil n'tait pas lev; il faisait ce demi-jour, connu des
travailleurs, qui claire chaque objet d'une teinte ple, comme s'il ne
les colorait qu' regret.

Tout  coup elle crut voir remuer doucement le feuillage  quelques pas
d'elle. La fentre tait peu claire. Le regard de Jacqueline plongeait
dans les massifs de verdure.

Elle regarda plus distinctement, et aperut nettement la silhouette d'un
homme, qui se dtachait en gris sur le fond du massif. Alors la mme
ide qui lui tait dj venue passa de nouveau dans son esprit.

Elle se rappela cet homme inconnu qui, dans la lande de Chteau-Thibaut,
avait voulu enlever la jeune fille; elle se rappela cette apparition
entrevue dans la ferme de Rass, quand Madame tait venue apprendre le
sanglant dnoment du combat de la Pnissire.

Les philosophes ont discut toujours, et en tout temps, sur la
spontanit du bien et du mal dans les esprits. Ils auraient d
reconnatre que le mal y germe plus aisment que le bien. La premire
pense de Jacqueline fut une pense juste,  son point de vue. Elle
voulut trouver un alli, peut-tre un vengeur, dans ce guetteur
mystrieux qui espionnait Fernande.

Doucement, sans bruit, elle descendit l'escalier qui menait de la grande
cuisine aux chambres de la ferme, et tourna la porte de bois sur ses
gonds. Devant elle s'tendait le jardin. Elle y entra. Elle marcha droit
au taillis. Il lui sembla qu'un frlement de branches dcelait que sa
prsence y tait connue. Mais elle souleva les branches et se glissa
sous les arbustes.

Elle ne s'tait pas trompe. Un homme tait l; il fit un mouvement de
retraite quand il aperut Jacqueline. Mais celle-ci lui prit le bras et
dit avec fermet:

--Je viens pour vous!

L'homme la regardait de l'air contrari d'un espion qui se voit
dcouvert.

--Je viens pour vous, rpta la jeune femme; vous n'avez rien  craindra
de moi. Je suis peut-tre votre amie.

 coup sur, cet individu n'tait pas un habitant du pays, bien qu'il
portt le costume de paysan. Ses mains n'taient pas rudes comme celles
des gars bretons.

--coutez-moi bien, continua la Plotte, je vous connais; je sais ce que
vous voulez. Ne vous ai-je pas surpris deux fois dj guettant et
espionnant? Vous surveillez mademoiselle Grgoire. Eh bien! je vous
propose de vous la livrer.

Jacqueline parlait l un peu au hasard. Elle ne pouvait rien savoir,
mais ses pressentiments, accrus par la jalousie, lui disaient qu'elle ne
se trompait pas.

L'homme ne la quittait pas des yeux. Il paraissait vouloir creuser
jusqu'au fond de l'me de celle qui lui parlait, pour savoir s'il
pouvait se fier  elle. Jacqueline ne baissa pas son regard sous le
sien, et le soutint avec tranquillit.

L'homme se pencha en dehors du taillis pour voir si personne ne venait,
et lui dit:

--C'est bien. Suivez-moi!

Quelques instants aprs, ils dbouchaient ensemble sur la route.

Pas une nouvelle parole ne fut change entre eux. Ils se comprenaient:
l'un demandait qu'on traht, l'autre voulait trahir; il n'tait pas
besoin qu'ils s'expliquassent davantage.

L'individu marchait si rapidement que la Plotte avait peine  le
suivre. Il s'arrta devant un des petits bois qui entouraient la ferme
et siffla.

Un sifflement aussi lger que le sien lui rpondit. Il resta immobile,
muet toujours. Quant  Jacqueline, elle ne cherchait mme pas  avoir
une explication sur les choses tranges qu'elle voyait.

Depuis les jours passs en Bretagne, elle avait pris l'habitude du
mystre. Presque aussitt, les feuilles s'agitrent, et un autre homme,
galement vtu en paysan, parut tirant par la bride un cheval attel 
un cabriolet.

Le cabriolet entra sur la route. Le second individu s'installa sur le
sige, pendant que le premier dit  Jacqueline:

--Montez!

Et venait ensuite se mettre auprs d'elle dans le fond de la voiture.

Puis ils partirent rapidement.

       *       *       *       *       *

La Plotte n'avait mme pas song  demander o on la conduisait. Peu
lui importait, au reste. Elle n'avait qu'un but, se venger de Fernande.

Que lui avait donc fait la chaste jeune fille, sinon d'tre aime? Mais
la haine ne raisonne pas. Elle se disait que, dans la barque troue, sur
le lac de Grandlieu, elle avait tenu entre ses mains la vie de sa
rivale. Elle aurait pu la noyer, s'en dbarrasser  jamais: elle n'avait
pas voulu.

Elle avait cd  un stupide sentiment de piti. Comme elle s'en
voulait! Le cabriolet courait rapidement. O la menait-on? Il traversa
les sentiers qui avoisinent Clisson et prit la grande route royale de
Nantes.  une heure de l'aprs-midi, les voyageurs entrrent dans la
capitale de la Loire-Infrieure.

Les ponts de C taient couverts de promeneurs, ou, pour mieux dire, de
badauds.

Les uns regardaient en l'air, les autres regardaient en bas. videmment,
il avait d se passer quelque vnement extraordinaire.

Seulement, comme tous les badauds du monde, ceux-ci n'taient pas
d'accord sur la nature de cet vnement.

Les voyageurs ne prtrent qu'une mdiocre attention  cette foule
curieuse. En partant, quelques phrases engageantes arrivrent jusqu'
leurs oreilles.

--C'est un homme.

--Non, c'est une femme.

--Moi, je t dis que c'est un homme.

--Moi, je t dis que c'est une femme!

Naturellement les deux gaillards qui avanaient ainsi une opinion aussi
oppose sur le sexe du hros de l'vnement se donnaient un coup de
poing, argument _ad hominem_, qui aurait raison de tous les
dialecticiens entts.

Une commre se chargeait de les mettre d'accord, et disait:

--C'est un enfant.

Alors la discussion reprenait:

--C'est un homme!

--C'est une femme!

--Je t dis que c'est un homme.

--Je t dis que c'est une femme.

Et la commre ajoutait:

--Je t dis que c'est un enfant.

Nous saurons tout  l'heure  quoi nous en tenir. Pour l'instant,
suivons Jacqueline et son guide. Le cabriolet s'arrta rue
Jean-Jacques-Rousseau, prs de la place o est maintenant le
Grand-Thtre, croyons-nous, devant un htel garni de modeste apparence.

--Veuillez entrer, madame, dit l'espion  Jacqueline, en lui montrant ce
rduit  peine meubl, qui sert de salon de conversation aux voyageurs
dans les htels de province.

Puis, sans ajouter un mot de plus, il se glissa dans l'escalier et
disparut.

Jacqueline tait oblige de s'avouer que l'aventure prenait une
mystrieuse et bizarre tournure. Son guide ne lui avait pas dit un seul
mot pendant toute la dure du trajet, et, arriv  Nantes, il la
laissait tout  coup dans un salon d'htel, sans s'expliquer davantage.

Un grand bruit qui se fit dans la rue l'arracha pour quelques minutes 
sa proccupation. Elle leva les yeux et vit passer une troupe d'hommes
qui portaient sur une civire un individu couch dont elle ne voyait pas
le visage, cach qu'il tait par une serviette.

Le cortge passa, et enfin s'loigna sans qu'elle songet mme 
demander quel tait cet homme. Pouvait-elle donc croire qu'un simple
accident et de l'influence sur ce qu'elle voulait tenter? Son guide
d'ailleurs reparut.

--Veuillez monter, madame, dit-il du mme ton qu'il avait prononc dj:
Veuillez entrer.

Il la conduisit au premier tage, et s'enfona, toujours suivi d'elle,
dans un de ces corridors de maisons meubles o chaque chambre a un
palier communiquant avec les autres. Il s'arrta devant celle portant le
numro 17 et ouvrit la porte. Jacqueline pntra dans une pice obscure,
malgr le grand et chaud soleil qui inondait la rue de ses rayons. Un
bon bourgeois, d'apparence calme et honnte, tait assis  une table et
crivait. Il ne retourna pas la tte, mais dit tranquillement:

--Elle est l!

--Oui, monsieur.

--Bien! Va-t'en, mon garon.

L'homme se leva. Quand celui-ci eut disparu, il regarda Jacqueline. Un
mouvement aussitt rprim indiqua sa surprise. Lui voyait son visage,
parce qu'il tait clair par le faible jour qui perait  travers les
rideaux de la fentre.

--Bonjour, chre baronne, dit-il. Je ne m'attendais certes pas  avoir
le plaisir de vous retrouver ici!

En mme temps Jacqueline put reconnatre le bon bourgeois.

C'tait M. Jumelle.




                                 X

                        LES DEUX COMPLICES


Le premier mouvement de Jacqueline fut de s'enfuir. Le sous-chef de la
police politique l'avait trop fait souffrir, quand il la tenait en son
pouvoir, pour qu'elle voult se retrouver en face de lui. Mais elle ne
put le faire. Dj M. Jumelle tapotait doucement, paternellement, sa
main entre les siennes.

--Que je suis heureux de vous revoir, chre enfant! lui dit-il.

--Monsieur...

--Je vous intimide donc toujours?

Et, en parlant ainsi, M. Jumelle grattait son nez, ce qui tait chez
lui, si le lecteur se le rappelle, l'indice d'une joie exhilarante.

--Vous avez tort, continua-t-il avec la plus grande douceur. Je suis
votre ami. Comme a, vous n'aimez pas cette pauvre mademoiselle
Grgoire?

La question tait brusquement pose sous son vrai jour. Jacqueline tait
une femme forte, elle se remit promptement. Puis la pense de Fernande
la ramenait  sa haine,  sa jalousie, et, tout autre sentiment, crainte
ou rancune, disparaissait devant ceux-l.

Elle regarda fixement M. Jumelle, qui souriait toujours.

--Oui, je la hais! dit-elle.

--Bravo! Je retrouve enfin mon enfant chrie, mon lve adore,
l'orgueil de mes vieux ans; cette baronne de Sergaz, qui serait devenue
fameuse!

--Je suis venue ici de bonne volont, monsieur, rpliqua Jacqueline. Il
se trouve que c'est vous que j'y rencontre: je ne le regrette pas. Mais,
croyez-moi, ne parlons pas du pass. J'en ai plein le coeur! Et pour
finir ce que j'ai commenc ici, il ne faut pas que vous m'abreuviez ds
l'abord du dgot de moi-mme!

--Bien dit... bien dit! approuva M. Jumelle. Ah! chre enfant aime,
quel dommage que vous m'ayez quitt. Avec quelques conseils, avec un peu
de _moll, de coulant, de on_ dans le caractre, vous seriez devenue
une... comment dirais-je?... une baronne tout  fait remarquable!

--Baronne signifie espionne, n'est-ce pas?

Eh bien, vous avez tort; je vous le rpte, laissons de ct un pass
qui m'coeure, bien que le prsent ne vaille pas beaucoup mieux. Mais au
moins, je me venge, maintenant, cela vaut mieux!

--Vous hassez cette pauvre mademoiselle Grgoire?

--Oui...

--Que voulez-vous faire?

--Vous la livrer.

--Trs-bien! Trs-bien!

--coutez-moi. C'est un march que je vous propose. J'ignore quel
intrt, vous, le sous-chef de la police politique, vous avez  vous
emparer d'elle, mais si je consens  vous la vendre, je veux qu'on me la
paye.

--Parlez.

--Que voulez-vous en faire?

--Ah! ah! petite curieuse!

Les faons outrageusement paternelles de M. Jumelle rvoltaient
autrefois Jacqueline. Mais elle n'tait pas femme  reculer pour si peu,
quand il s'agissait pour elle d'assouvir sa jalousie. Elle reprit:

--Je veux savoir ce que vous en ferez.

--Pourquoi?

Elle plissa ddaigneusement les lvres.

--Parce que cela me plat.

--Toujours fire. Un beau sang! un beau sang! Continuez.

--Je n'ai pas  continuer. Je vous ai dit tout ce que j'avais  vous
dire. C'est  vous  parler, au contraire.

--Bien! trs-bien! J'attends! Dorval ne dirait pas mieux. Vous ne
connaissez pas Dorval? C'est une dbutante, et qui sera grande un jour,
je vous en rponds!

Jacqueline souffrait videmment de ce bavardage papelard du vieil agent
de police.

Elle savait que M. Jumelle avait coutume de chercher  dtourner
toujours son interlocuteur du vritable sujet de la conversation, quand
il s'agissait pour lui de le faire consentir  quelque chose qu'il lui
refusait.

--J'attends! dit-elle encore.

--Bravo! bravo!

Elle fit un geste de colre.

--Je vous connais et vous me connaissez, dit-elle froidement. Donc,
trve  des artifices superflus. Vous ne me tromperez pas plus, que je
n'ai, moi, l'esprance de vous tromper. Je suis ici pour conclure un
march, rien de plus, rien de moins. Donc, htez-vous, ou je pourrais me
lasser.

--Mon enfant se fche.

--Monsieur!

--Ce n'est pas bien; non, non, ce n'est pas bien.

--Assez! vous dis-je.

Et comme, en disant ces mots, Jacqueline avait feint de se lever comme
pour interrompre la conversation, M. Jumelle la prit par la main, et
rudement la fora de se rasseoir.

--J'en suis fch, ma belle, reprit-il avec duret, mais vous on
passerez par o je voudrai.

--Ah!

--C'est comme cela! J'ai bien voulu, oubliant votre fuite indigne,
commencer par vous traiter comme mon... mon enfant chrie... mais
puisque vous me forcez de me rappeler... je me rappelle.

Jacqueline fit un mouvement d'paules d'une souveraine insolence.

--Vous tes venue ici pour livrer mademoiselle Grgoire?

--Oui.

--De votre plein gr?

--Oui.

--Et vous croyez que vous pourrez m'imposer un march...  moi! Jumelle!

--J'y compte!

--Tenez! vous tes folle, on voit bien que vous m'avez perdu de vue
pendant quelque temps; vous ne me connaissez plus.

--Moi, ne pas vous connatre! s'cria-t-elle d'une voix sombre. Oh! si,
je vous connais. Vous tes le misrable qui m'avez perdue, le maudit qui
m'avez jete dans la voie infme o je suis! Sans vous je serais reste
une humble et honnte ouvrire! sans vous je n'aurais pas got  cet
inconnu de la vie qui m'a corrompue. Il faut des mes si saines et si
robustes pour rsister  ce courant humain qui vous entrane! Ah! tenez,
abrgeons, car ma haine contre vous reviendrait et serait peut-tre plus
forte que celle qui m'a mene ici.

M. Jumelle ne s'attendait pas  cette rsistance de la part de celle
qu'il avait vue jadis si humble et si craintive devant lui. Abandonnant
son geste de contentement il passa au geste d'ennui, c'est--dire qu'il
cessa de se gratter le nez, pour se frotter le derrire de la tte.

--Ma toute belle, dit-il enfin, comprenez bien ce que je vais dire, car,
vive Dieu! je ne le dirai pas deux fois, _Je veux_... entendez-vous?...
je veux que vous me livriez la jeune fille sans conditions, et si vous
refusez...

--Si je refuse?

--Un mot au commissaire de police (il demeure  ct)... et je vous fais
arrter. Ah! ah! vous pensiez qu'on vient se mettre entre les mains de
M. Jumelle sans y laisser un peu de sa laine! Quel costume portez-vous,
s'il vous plat? un costume de paysanne! tes-vous paysanne bretonne?
Non. Donc, _primo_, vous tes dguise, et, dguise en ce pays,  cette
poque, cela peut mener loin. _Secundo_, o vous a-t-on trouve? avec
les brigands[2]. Croyez-vous que cela ne constitue pas des charges assez
fortes contre vous? Aussi le commissaire de police vous arrtera sans
hsiter... Et savez-vous o cela vous mnera? comme je vous le disais...
pour le moins  Saint-Lazare!

A sa grande surprise, le sous-chef de la police politique vit que
Jacqueline avait subi son petit discours, sans tmoigner la moindre
motion. La jeune femme tait immobile et muette. Ses yeux calmes et
froids se fixaient sur lui avec tranquillit. Il crut que, probablement,
elle n'avait pas tout  fait compris.

--A Saint-Lazare, ma belle,  Saint-Lazare!

--Faites!

Pour le coup, M. Jumelle fut dmont. Cela dpassait les bornes.

--Que m'importe? dit-elle. La libert, croyez-vous donc que j'y tienne?
Qui sait, ce serait peut-tre le salut pour moi que la prison! Faites!

De nouveau, l'agent suprieur de la rue de Jrusalem se gratta le
derrire de la tte. Il tait gn, trop gn. Il avait inutilement
effray Jacqueline, il courait le risque de ne plus rien obtenir d'elle.
Alors ce prodigieux comdien eut un de ces revirements soudains,
auxquels il excellait.

--Quoi! vous avez pu prendre au srieux papa Jumelle? Vous menacer,
vous, mon enfant de prdilection? Oh! non, non, non, c'tait une simple
plaisanterie. Je suis votre ami... votre meilleur ami...

--Alors vous ferez ce que je vous demande.

--Vous m'avez demand quelque chose? dit-il ingnument.

--Que voulez-vous faire d'elle?

M. Jumelle tait navr. Il voyait que dcidment Jacqueline tait
devenue trs-forte; il n'obtiendrait rien d'elle avant d'en avoir
pass par o elle aurait voulu.

Il allait commencer son explication, quand on frappa  la porte.

--Entrez! dit-il d'un ton de mauvaise humeur.

L'individu qui avait t guetter Fernande et ramen Jacqueline, est une
de nos anciennes connaissances: c'est l'honnte la Licorne que nous
avons entrevu, lorsque M. Jumelle voulait prendre les chouans dans la
maison de la rue du Petit-Pas.

Il entra discrtement sur la pointe des pieds.

--Connais-tu madame? dit M. Jumelle.

--Si je n'avais pas reconnu madame, je n'aurais pas quitt si vite mon
poste l-bas, lorsque madame m'a abord. Quelque respect que j'aie pour
madame, on connat son mtier!

--Eh bien! qu'y a-t-il, mon garon?

La Licorne, toujours sur la pointe des pieds, se pencha vers l'oreille
de M. Jumelle pour lui adresser une parole tout bas.

--Elle est des ntres (n'est-ce pas, chre petite? modula-t-il avec un
beau sourire), vous pouvez donc y aller, la Licorne. Parle! parle!

Habitu aux faons du patron, le coquin sourit mielleusement, et
prenant une pose thtrale:

--Vous savez bien, ce Jrme Hbrard?

--Oui. Avec son dvouement pour mademoiselle Grgoire, il nous a donn
assez d'ennui.

--Eh bien, il vient de se noyer.

--Hein!

--Dans la Loire!




                                 XI

                              COMPLOT


La Plotte ne connaissait pas Jrme Hbrard; donc peu lui importait.
Elle ne se doutait pas que c'tait l'homme qui tait venu jadis chez
Gousnon,  Nantes, et qu'elle avait fait conduire prisonnier chez les
blancs.

M. Jumelle comprit qu'il ne fallait pas laisser la jeune femme se
dtourner de sa pense. Elle tait venue pour trahir; il et t trop
maladroit de ne pas tirer d'elle tout ce qui tait utile.

--Bien, bien! mon garon, dit-il  la Licorne, nous causerons de cela
tout  l'heure en temps et lieu. Pour le moment, faites-moi le plaisir
d'aller rder un peu dans le corridor, j'ai affaire.

La Licorne, docile comme toujours, allait s'loigner; son matre le
rappela d'un geste.

--O est Trbuchet?

Une vive contrarit se peignit sur le front du digne la Licorne. Le
lecteur se rappelle peut-tre que ces deux honntes mouchards, par
jalousie de mtier, ne pouvaient pas se souffrir. Ils souffraient
toujours de s'entendre fliciter rciproquement. Une louange donne 
Trbuchet torturait la Licorne, de mme que l'approbation recueillie par
la Licorne faisait le dsespoir de Trbuchet.

--Trbuchet est auprs du noy, patron.

--Bien, va-t'en.

M. Jumelle et Jacqueline taient seuls.

--Ah! parlez maintenant, ravissante crature, dit-il, je vous coute.

Jacqueline haussa lgrement les paules.

--Vous vous trompez, monsieur Jumelle, ou plutt vous oubliez. C'est
vous qui alliez parler et moi qui allais couter. Mais cela ne fait
rien.

Le sous-chef de la police politique ne se trompait nullement et
n'oubliait rien. Seulement, fidle  ses bonnes habitudes, il esprait
toujours en apprendre plus long qu'il n'en faudrait savoir.

--Ah! vous croyez, rellement?...

--Oui, j'en suis sre.

--Alors, c'est diffrent...

--Allez!

--Vous dsirez savoir pourquoi je suis ici?

--Non.

--Ah! c'est vrai! vous me demandiez...

--Je vous demandais ce que vous vouliez faire d'elle, dit Jacqueline
avec fermet, car les longueurs de M. Jumelle commenaient 
l'impatienter.

--C'est cela que vous vouliez savoir?

--Oui.

--Bien rellement?

--Croyez-moi, ne finassez plus avec moi. Ce serait inutile. Nous nous
connaissons trop l'un et l'autre.

M. Jumelle se frotta vigoureusement la nuque.

--Dcidment elle est devenue trs-forte! murmura-t-il.

--Soit, reprit-il tout haut. coutez donc. Voil ce qui est arriv.
Mademoiselle Grgoire a disparu un beau jour de la maison de son pre.
Celui-ci a fait une plainte  la police. Vous comprenez qu'en temps
ordinaire, rien ne serait plus facile: on expdie des gendarmes, et les
gendarmes, je ne connais que a!

C'est le baume souverain pour toutes ces petites maladies qui dsolent
les familles. Si l'antiquit avait connu cette respectable invention des
temps modernes, il est probable que la fable de l'Enfant prodigue
n'aurait jamais exist. Donc, M. Grgoire est venu demander qu'on lui
rendt sa fille. Mais voila! Allez donc la rechercher au beau milieu de
ces gens qui se battent en dmons et font rager les ministres. J'ai
rpondu  ce pre dsol que nous n'y pouvions rien.

Cependant, quand il m'eut appris que sa fille avait emprunt la clef des
champs par amour pour un certain marquis de Kardign, j'ai vu l un
joint... Tout s'aplanissait. On pouvait attirer la jeune fille quelque
part; grce  elle, faire tomber dans le pige ledit marquis, homme
dangereux, qui sera condamn  mort... et ainsi rendre  l'autorit
paternelle son prestige, et  la justice un grand coupable!

M. Jumelle s'arrta pour respirer. Une phrase aussi longue et si
ronflante demandait en effet que son auteur prt du repos aprs l'avoir
prononce.

Jacqueline hocha la tte:

--Votre plan peut tre trs-bon, cher monsieur, dit-elle; mais il ne me
convient pas.

M. Jumelle bondit:

--Hein! vous dites?

--Je dis que votre plan ne me convient pas.

--En vrit?

--Et de plus, je me refuse absolument  vous aider en de pareilles
conditions.

--Ah! ah!

--Vous allez me comprendre. J'aime M. de Kardign...

--Ah! _baronne! baronne!_ quel dommage que vous coutiez tant la voix
des passions humaines! vous tes si intelligente!

--C'est possible; mais n'essayez point de dtourner la conversation.
Vous voulez vous emparer de mademoiselle Grgoire?

--Oui.

--Je me charge de vous la livrer.

--Bravo!

--Mais  une condition.

--Diable!

--Rassurez-vous. Ma condition est non-seulement acceptable, mais encore
avantageuse pour vous.

--Dites.

--C'est que vous vous arrangerez de faon  rendre toute union
impossible entre M. de Kardign et elle.

--Accept. Mais comment faire?

--J'ai une ide...

Jacqueline se pencha vers M. Jumelle et lui parla tout bas; que lui
dit-elle?

Le sous-chef de la police politique devait sans doute approuver
compltement l'ide de la jeune femme, car il se remit  se gratter le
nez.

--C'est admirablement machin! Et vous avez trouv cela, toute seule?

--Mon Dieu, oui.

--Ah! je rpterai ce que je disais: quel dommage! vous tes si
intelligente! Jamais un vieux routier comme moi n'aurait invent une
pareille coquinerie!

--Je vous remercie.

--Il n'y a pas de quoi!

M. Jumelle s'tait lev.

--Allons! en route, maintenant.

--O me conduisez-vous?

--Chez M. Grgoire.

--Son pre! Il est donc  Nantes?

--Apparemment, puisque nous y allons.

Le sous-chef de la police politique rouvrit la porte.

--H! la Licorne, appela-t-il.

Le mouchard montra son nez  la porte.

--Je vais chez le monsieur, tu sais? Si Trbuchet revient, tu me
l'enverras.

Sans faire attention  la grimace que le nom dtest de Trbuchet
amenait sur les traits de la Licorne, M. Jumelle descendit avec
Jacqueline. Une voiture attele attendait dans la cour de l'htel. Il
fallait que l'agent suprieur de la rue de Jrusalem pt instantanment
se transporter d'un endroit  un autre. Ils y montrent, et la voiture
partit. Elle s'engagea dans les rues neuves,--neuves en 1832,--et aprs
de nombreux dtours, entra dans la rue Montdsir. Elle s'arrta au n 7.

--C'est ici, dit-il.

En effet, l'ancien conventionnel demeurait dans cette maison. Il a
vieilli depuis que nous l'avons perdu de vue. Des sillons se sont
creuss sur son front. Cet homme aimait sa fille rellement; mais tout
en souffrant  l'ide de la voir perdue pour lui, il se rvoltait de ce
qu'elle voult se soustraire  son autorit. Sa taille ne s'tait pas
courbe sous l'effet de cette douleur de tous les instants qui l'avait
assailli depuis prs d'un an. Comme le chne orgueilleux de la fable, il
devait rompre et ne pas ployer.

Un clair passa dans ses yeux, quand il reconnut l'agent de police.

--Enfin, vous voil, dit-il...

Mais il s'arrta court en voyant Jacqueline.

--Ne craignez rien, cher monsieur, rpliqua M. Jumelle, c'est une
allie.

--Une allie?

Le conventionnel, dvisageant la jeune femme, se demandait videmment
quel aide elle pouvait lui apporter.

--Chre amie, continua M. Jumelle, rptez  M. Grgoire ce que vous
m'avez expos tout  l'heure avec tant de lucidit... Ah! elle est
diablement intelligente! Quel dommage!... Enfin...

Jacqueline refit pour la seconde fois  M. Grgoire le rcit que M.
Jumelle avait dj entendu, et que nous connatrons par ses suites
funestes. L'agent de police n'avait-il pas dit que c'tait une
coquinerie? Il coutait,  la faon d'un dilettante qui, assis dans une
stalle d'orchestre  l'Opra, savoure une musique favorite. De temps en
temps il interrompait pour frapper le parquet avec le bout de sa canne,
ou donner des signes non douteux d'une vive approbation.

--En effet, l'ide est excellente, dit froidement M. Grgoire. J'aime ma
fille, mais je ne veux pas qu'elle soit  cet homme. Maintenant qui
m'assure de votre fidlit?

--Ma jalousie.

--Votre jalousie!

--J'aime celui qu'elle aime. Comme vous, je ne veux pas qu'elle soit 
lui!

--Alors nous nous entendons. Ce que vous voulez qu'on fasse sera fait.

L'entretien fut interrompu comme il l'avait t  l'htel, par l'arrive
d'un des agents de M. Jumelle.

Seulement, cette fois-l, ce n'tait pas le bon la Licorne, mais le doux
Trbuchet.

Il tait affair, inquiet. Comme il avait beaucoup couru, de grosses
gouttes de sueur perlaient  son front.

--Eh! mon Dieu! s'cria M. Jumelle en l'apercevant, qu'est-ce qui a pu
te mettre dans cet tat?

--Le noy...

Il s'arrta, touffant de chaleur.

--Eh bien quoi! le noy?

--Il s'est sauv!

--Hein!

--Il y a un quart d'heure.

--Mais il n'tait donc pas noy? c'tait donc un faux noy? un noy pour
de rire? s'cria l'agent suprieur furieux.

--Hlas! mon bon monsieur Jumelle, une autre fois j'enfoncerai
davantage.

--Comment, c'tait donc toi?

--Oh! par hasard!

--O l'avait-on transport?

-- l'hpital. Au moment o il commenait  revenir  lui, un jeune
homme est arriv qui lui a parl bas...

Remontons de quelques pas dans le pass.

Au moment mme o Jean-Nu-Pieds et ses compagnons allaient s'enfermer au
chteau de la Pnissire, deux hommes arrivaient  Nantes en chaise de
poste. Une visible anxit tait peinte sur leur visage, on devinait
qu'une violente inquitude devait les agiter.

L'un de ces hommes rvlait un gentleman du meilleur monde. Jeune,
distingu, le regard nergique et franc, il paraissait appartenir  une
des hautes classes de la socit. Le second avait  peu prs le mme ge
que son compagnon, et il ne paraissait pas sortir d'une moins haute
extraction.

Nous nous servons exprs de ces mots qui servent  dsigner les
diffrences sociales.

Car ces deux voyageurs pouvaient tre un exemple de ce que la nature
tablit de degrs vains entre les hommes. En effet, l'un tait Robert
Franais, le frre de Jean-Nu-Pieds; l'autre, Jrme Hbrard, l'ouvrier.

Et, cependant, on et dit les deux frres: car l'intelligence et le
travail, l'honntet et la conduite, sont les grandes vertus qui seules
peuvent crer l'galit humaine.

Que venaient-ils faire  Nantes? Comment Jrme connaissait-il Robert?

Le lecteur se souvient peut-tre que Fernande avait appel Hbrard
auprs d'elle quand elle voulut prvenir Jean-Nu-Pieds de la violence
que son pre allait tenter sur elle. L'ouvrier avait assist ainsi au
duel entre les deux frres.

Depuis, Robert tait venu s'asseoir  l'atelier de Jrme. Il aimait 
causer avec lui du pass; il aimait  se replonger quelques instants
dans ces souvenirs qui le torturaient, mais qui ne lui en taient pas
moins chers.

Robert Franais avait conserv pour Fernande son amour d'autrefois; mais
dans une nature leve, noble comme la sienne, cet amour pouvait tre
une souffrance et non une jalousie.

Si cette jalousie avait d entrer dans son coeur, il l'et repousse en
se disant que son frre, que Jean, spar de Fernande  jamais, tait
encore bien plus malheureux que lui.

Un jour, Jrme n'attendit pas la venue de Robert et se prsenta chez
lui. Comme tous les deux taient trs-avant dans le mouvement
rpublicain de l'poque, le jeune homme crut que son nouvel ami venait
lui parler de ce mouvement rpublicain qui avait abouti par les
funrailles du gnral Lamarque. Mais il n'en tait rien.

On sait que, grce  un des leurs, employ  la police, Jrme Hbrard
avait pu prvenir Jean-Nu-Pieds d'une trahison machine contre Madame.
Ce mme individu avertit encore l'ouvrier de la prsence de M. Grgoire
dans le cabinet du prfet de police. Ils savaient que tout tait 
craindre de la part du conventionnel. Ils observrent avec soin ce qui
se passerait.

C'est ainsi qu'ils en vinrent  surprendre une partie de ce que M.
Grgoire prparait contre sa fille. Jugeant qu'il n'y avait pas de temps
 perdre, Robert Franais et Jrme partirent pour Nantes, suivant M.
Grgoire qui courait devant eux, et ne mettant jamais qu'un relais de
distance entre leur chaise de poste et la sienne. Le soir de leur
arrive, ils s'embusqurent  la porte de la maison de la rue Montdsir,
n 7. Ils virent un individu sortir, c'tait Trbuchet.

Ils le suivirent, un peu inquiets de la mine patibulaire qu'avait
l'agent de ce bon M. Jumelle. Trbuchet traversa toute la ville et
arriva sur les bords de la Loire. Le pont tait dsert. Dissimuls
derrire la porte d'une maison, ils restrent l, attendant qu'ils
pussent voir ce que l'agent de police allait faire.

Ils n'attendirent pas longtemps. Un second individu parut  l'extrmit
du pont, avanant avec la plus entire prudence et jetant  droite et 
gauche des regards discrets. Quoiqu'on ft au mois de juin, il tait
envelopp d'un manteau, lger d'ailleurs; un masque noir,--ce que nous
appelons le loup,--couvrait son visage.

Trbuchet fit quelques pas vers le nouveau venu, qui lui prit le bras,
et tous les deux se mirent  causer bas, en se promenant de long en
large sur la route.

Jrme et Robert ne pouvaient rien entendre, mais ils voulaient
nanmoins demeurer  leur poste d'observation. Persuads que tout ce
qu'ils voyaient avait rapport  Fernande et au pige que M. Grgoire
devait essayer de lui tendre, ils auraient eu des remords de ne pas
s'appliquer  djouer ces manoeuvres.

Trbuchet et l'inconnu causaient avec animation, surtout celui-ci.
L'agent de police essayait mielleusement, selon toute apparence, de
dtourner de l'esprit de son compagnon une ide arrte.

Enfin, au bout d'une heure, l'inconnu resta seul. Trbuchet lui serra la
main et s'loigna pour rentrer en ville. Les deux amis se comprirent
d'un regard. Ils devaient se sparer et chacun d'eux allait en suivre un
et ne pas plus le quitter que son ombre.

Ce fut Jrme qui partit et Robert qui demeura. L'ouvrier rgla son pas
sur celui de l'agent de police. Mais il ne put si bien faire, que
Trbuchet ne s'apert pas qu'on le filait, pour nous servir du mot
traditionnel.

Ce doux Trbuchet! Il avait une haute intelligence. Nul doute qu'en une
autre carrire il n'et dploy des talents spciaux de premier ordre!
Il feignit de ne rien souponner et continua sa marche lentement; au
lieu de se diriger vers la rue Jean-Jacques-Rousseau, il fit de longs
dtours  travers la ville. Dans le faubourg, des saltimbanques avaient
ouvert au public leurs grandes baraques pleines d'animaux savants et
d'cuyres ngresses. Le devant de ces baraques tant allum comme la
rampe d'un thtre, une lueur clairait doucement le chemin des
remparts. Trbuchet, feignant d'tre gn dans sa marche par les
promeneurs devenus plus nombreux, s'arrta court et se retourna. Il eut
le temps d'apercevoir le visage de Jrme. Aussitt il prit sa course et
s'enfona au milieu des groupes,  travers les innombrables ruelles qui
conduisaient au coeur de la cit. Jrme tenta vainement de le suivre
encore. C'tait impossible. Il fut oblig de renoncer  sa poursuite.

 une heure du matin, il retrouva Robert Franais  l'endroit qu'ils
s'taient fix d'avance. Le jeune homme avait t plus heureux.
L'inconnu, aprs une attente de dix minutes, pendant lesquelles il tait
rest immobile sur le pont, prit le mme chemin que Trbuchet. Sans
doute, il voulait laisser gagner  l'agent de police une certaine avance
sur lui.

En arrivant en ville, il regarda furtivement autour de lui. Robert
marchait insoucieusement. L'homme crut qu'il n'avait pas  se mfier de
ce promeneur et ta son masque. Alors il arriva ce qui tait arriv
entre Trbuchet et Jrme, seulement en sens contraire. Ce fut Robert
qui, pendant un instant, put voir celui qu'il guettait.

Il distingua deux yeux inquiets et fuyants, brillants au milieu d'un
visage jaune et bilieux, ayant une apparence huileuse.

Les deux amis se racontrent le rsultat de leur poursuite. Robert
Franais n'avait pu continuer son observation, parce que l'inconnu avait
arrt une voiture et y tait mont. La seule diffrence des avantages
obtenus tait que Jrme ne se doutait pas avoir t vu.

Le lendemain, Robert loua la maison sise rue Montdsir, au numro 3.

Le numro 3 tait en face de la demeure occupe par M. Grgoire.

La journe se passa en alles et en venues. Ni l'inconnu, ni Trbuchet
n'y entrrent. Mais, un bon bourgeois de mine honnte et recueillie se
prsenta souvent au n 7. Ce bon bourgeois de mine honnte et recueillie
n'tait autre que ce cher M. Jumelle.

Enfin,  six heures du soir, Trbuchet parut. Il resta peu de temps dans
la maison. Quand il en sortit, il eut soin de regarder attentivement 
droite et  gauche.

Comme il ignorait que son guetteur de la veille ft prcisment log
dans la maison en face, il pensa que la rue tait dserte, et s'avana
sans crainte. Mais  peine fut-il  cinquante pas, que les deux jeunes
gens s'avancrent.

Trbuchet ne prit pas le mme chemin que la veille. Peut-tre, se
sachant surveill, avait-il jug plus prudent de changer le lieu de ses
rendez-vous. L'agent de police tourna  gauche et prit le chemin de
Saint-Nazaire. Mais l, au lieu de continuer, il coupa  travers des
ruelles mal fames, et gagna de nouveau les ponts de C.

L'inconnu l'y attendait dj. Ils recommencrent encore  se parler avec
animation. Le premier paraissait mme plus excit: il faisait de grands
mouvements, et quelquefois une parole prononce plus haut que les autres
arrivait jusqu' l'oreille des deux jeunes gens.

C'est ainsi qu'ils entendirent ce fragment de dialogue. Mais on ne
distinguait que ce que disait l'homme masqu.

--On n'a pas confiance en moi... refuserait... le ministre... Jumelle...

--....

--Non, vous avez tort... argent... le ministre... Madame...

--....

Nous indiquons par des points les rponses de Trbuchet qui n'taient
pas entendues.

A la fin, l'inconnu prit dans sa poche une grande enveloppe et la remit
 l'agent de police. Alors une scne oppose eut lieu. Trbuchet resta
et son compagnon partit.

Robert Franais et Jrme Hbrard s'taient cachs au mme endroit.

Robert suivit son homme. Jrme, lui, sortit de son encoignure, dcid
de gr ou de force  arracher  Trbuchet cette enveloppe qu'on venait
de lui remettre.

Ignorant que celui-ci savait tout, il ne se mfiait pas, tandis que
l'agent, au contraire, examinait en dessous son adversaire. L'ouvrier
rasait le parapet du pont. Tout  coup, Trbuchet se pelotonna sur
lui-mme et passa sa tte entre les jambes de Jrme. D'un mouvement
d'paules il le souleva en l'air et le jeta dans le fleuve. L'ouvrier
jeta un cri, tournoya et s'enfona dans l'eau.

Personne n'avait vu le crime.

Jrme Hbrard reparut  la surface de l'eau, se dbattant, et cherchant
 nager vers le rivage. Mais le courant trs-fort l'entranait. Il avait
peine  lui rsister.

Alors il se dcida  appeler au secours. Des mariniers aperurent ce
corps sombre qui s'agitait au milieu de l'onde jaune de la Loire. L'un
d'eux poussa sa barque  l'eau et rama vigoureusement dans la direction
du malheureux.

Peu  peu, la grve et le pont se couvrirent de curieux qui malgr
l'ombre, cherchaient  voir les pripties du drame. L'ouvrier luttait
nergiquement; mais on devinait que ses forces le trahiraient bientt.
Enfin le marinier arriva  porte. Mais Jrme avait disparu. Il dut
plonger  deux reprises. Quand il parvint  saisir le jeune homme  la
ceinture, celui-ci avait entirement perdu connaissance.

Cependant, Robert Franais attendait son ami. Ne le voyant pas arriver,
il descendit dans la vue, interrogeant du regard l'extrmit de chaque
voie. Les Nantais passaient, insouciants ou affairs, selon leur
caprice, mais Robert ne voyait toujours pas son compagnon. Le hasard
voulut que l'htel qu'ils avaient pris comme demeure ft situ en face
de l'hpital.

Robert ne voyant personne, remonta chez lui. Il n'y tait pas depuis une
demi-heure qu'un murmure grondant monta de la rue jusqu' lui. Son coeur
battit. Aux journes de juillet, le polytechnicien avait entendu ces
grandes voix populaires. Il savait y discerner la colre ou l'motion.
Il devina aussitt que ce n'tait pas une meute qui passait furieuse
sous ses fentres, mais qu'un accident avait eu lieu.

Quand il fut redescendu dans la rue, il vit un attroupement  la porte
d'un large btiment, sur lequel tait inscrit ce mot:

HPITAL

ce mot, en qui se rsument la souffrance et la charit humaines.

--Qu'est-il arriv, je vous prie? demanda Robert  l'un de ceux qui
taient l.

--C'est un noy, monsieur, qu'on vient de porter l.

--Un noy?

--Oui, monsieur.

--Ce ne peut tre lui, pensa Robert. Il se disposait  s'loigner, mais
le badaud enchant de trouver quelqu'un qui ft dispos  l'couter, le
retint par le bouton de son habit.

--C'est un terrible accident, figurez-vous. Il parat que ce malheureux
a voulu se suicider... par dsespoir d'amour.

Robert commenait  se demander comment ce pouvait tre  la fois un
accident et un suicide, quand un second badaud, dsol de voir que le
premier avait trouv un auditeur, tandis que lui-mme n'en avait pas,
s'approcha  son tour.

--Vous me pardonnerez, messieurs, dit-il, si je me permets de me mler 
votre conversation; sans avoir l'honneur de vous connatre, et sans
avoir celui d'tre connu de vous, mais...

Il salua. Robert et le premier badaud salurent. Le bavard solennel
reprit:

--... Mais je crois qu'il y a erreur. Ce n'est ni un accident... ni un
suicide... c'est un boulement... messieurs... un pouvantable
boulement.

--Hein? quoi? un boulement? s'cria le premier badaud en tenant
toujours le doigt sur le bouton de Robert, qui tentait en vain de
s'chapper.

Une troisime personne s'approcha: elle avait tout entendu.

Comme cette troisime personne tait une femme, elle tenait encore plus
que les deux autres  introduire son petit mot dans la discussion
amiable qui venait de s'engager.

--Je crois que vous vous trompez, ce n'est ni un accident, ni un
suicide, ni un boulement, c'est un crime.

Impatient, Robert fit un mouvement brusque qui le dgagea de l'treinte
de l'honnte bourgeois nantais.

Au moment o il traversait la rue, un interne de l'hpital sortit.

--Le pauvre garon, dit-il, il a bien manqu y rester.

--Qui est-ce?

--On a trouv sur lui une lettre adresse  un certain Nicolas Hbrard,
son pre, sans doute...

A ce nom d'Hbrard, Robert s'arrta court et marcha droit  l'interne.

--Est-ce que je peux le voir, monsieur? dit-il.

--Facilement. Le connaissez-vous?

--Je crains que ce ne soit un ami que j'attendais, M. Jrme Hbrard.

--Hbrard!... murmura l'interne, en effet, c'est bien l le nom. Entrez,
monsieur, je vais vous accompagner.

Cinq minutes aprs, Robert, guid par l'interne, s'arrtait devant un
lit de l'hpital, sur lequel reposait son ami.

Il frissonna en le reconnaissant.

--Oui, c'est bien lui... O mon Dieu! Y a-t-il du danger?

--Heureusement... non...

Une figure ple s'encadra dans la porte qui ouvrait sur le long dortoir.
Les yeux effars de cette figure regardaient avidement. C'tait
Trbuchet. De loin, il avait suivi le convoi de badauds qui escortaient
sa victime. Quand il entendit l'interne rpondre qu'il n'y avait aucun
danger, il eut lgrement peur, cet honnte Trbuchet.

Mais le violent dsir d'en apprendre davantage lui fit surmonter sa
peur, et il resta  la porte.

Cependant Jrme ouvrait les yeux.

--C'est moi, mon ami, dit Robert.

Jrme serra doucement la main du jeune homme puis des vomissements qui
devaient le soulager le prirent.

--L! tout est pour le mieux, dit l'interne. Demain, ou aprs-demain,
notre noy sera sur pied.

--Puis-je le faire transporter chez lui? demanda Robert.

--Aisment, monsieur. Je vais donner des ordres  trois infirmiers.

Pendant que l'interne s'loignait, Robert se pencha sur le lit de
Jrme.

--Un accident? murmura-t-il.

L'ouvrier remua ngativement la tte.

--Un crime?

--Oui, dit-il d'une voix touffe.

--L'agent?...

--Oui...

--Bien. Je me souviendrai.

Quand Trbuchet vit les infirmiers soulever Jrme pour le placer sur
une civire, il jugea qu'il en savait assez et trouva prudent de
s'vader. Nous savons qu'il se rendit chez M. Grgoire, o il rencontra
M. Jumelle, auquel il fit part de la suite de son aventure.

Mais suivons les deux amis.

Dans la nuit, Robert s'endormit  ct du lit de l'ouvrier. Jrme
s'tait endormi profondment. Le sommeil devait tre et tait, en effet,
le meilleur remde. Hbrard reprenait ses forces inconsciemment. Le
lendemain,  dix heures du matin, il s'veilla avec un peu de fivre,
mais compltement remis.

Alors seulement Robert apprit de quel crime avait t l'objet son ami,
avec tous les dtails qu'il ignorait encore.

--Htons-nous, dit Jrme. J'ai le pressentiment que nous n'avons que
fort peu de temps  nous.

Pendant que l'ouvrier s'habillait, Robert regardait distraitement par la
fentre.

Tout  coup, il poussa un cri:

--Lui! lui!

--Qu'avez-vous?

--Lui! l'inconnu, rpta le jeune homme.

Et il s'lana en courant.

L'inconnu n'tait pas  trente mtres de lui, quand Robert arriva sur le
trottoir. Mais il ne devait pas aller bien loin.

Celui-ci s'approcha d'une voiture dans laquelle taient trois personnes.
La voiture tait attele de deux chevaux harnachs comme pour un voyage.
Avant que le frre de Jean-Nu-Pieds et pu les voir, les chevaux
partirent au grand galop.

--Seraient-ce... eux? pensa-t-il.

Au lieu de courir inutilement aprs les voyageurs, au lieu de suivre
encore l'inconnu, Robert hta le pas dans la direction de la rue
Montdsir. Il parvint bientt devant la maison du numro 7 o M.
Grgoire demeurait. Il n'hsita pas et sonna. Un domestique vint lui
ouvrir.

--M. Grgoire? demanda-t-il.

--Il est parti, monsieur.

--Depuis longtemps?

--Depuis une demi-heure.

Il reprit  voix haute:

--Savez-vous o il est all?

--A Paris, monsieur.

Robert comprit que le domestique ne savait rien ou ne voulait rien dire,
ce qui revenait au mme pour lui. Il s'loigna.

--Eh bien? demanda Jrme quand il le vit reparatre.

--Eh bien!... Ah! mon ami, je crains bien que vous n'ayez eu raison et
qu'il ne soit, en effet, trop tard!

--Trop tard!

En quelques mots, Robert le mit au courant de ce qu'il venait
d'apprendre. Ce dpart de M. Grgoire ne laissa pas de les effrayer
beaucoup. En effet, ils perdaient tout moyen de le surveiller encore et,
partant, de djouer ses machinations criminelles. De plus, le
conventionnel tait parti. Ils ignoraient l'endroit o il s'tait rendu
et ne pouvaient rien empcher.

--tes-vous assez fort? demanda-t-il.

--Pourquoi?

--Je vais faire seller deux chevaux, et nous partirons  cheval pour le
camp des royalistes. Il faut que j'aille prvenir mon frre et
mademoiselle Grgoire.

--C'est ce que nous aurions d faire dj.

--Partons, ami!

La porte s'ouvrit au moment o les deux amis allaient partir. C'tait le
jeune et obligeant interne.

--M. Hbrard a subi une trop rude secousse pour que je le laisse voyager
 cheval, dit-il, et mme en voiture. Demain seulement, il le pourra.

Jrme et Robert se regardrent:

--Il faut quelques heures seulement pour gagner les avant-postes, dit
tout bas celui-ci. Nous pouvons attendre  demain.

Ah! s'ils avaient su!




                                XII

                            LES BLESSS


La nouvelle heureuse s'tait rapidement rpandue. Ds que Son Altesse
Royale avait appris que trois des hroques dfenseurs de la Pnissire
vivaient encore, elle s'tait empresse d'envoyer  tous ses chefs de
corps un ordre du jour annonant ce dnoment imprvu de la glorieuse
pope.

Comme les peuples, les tres heureux n'ont pas d'histoire.

Pendant les heures que Jean-Nu-Pieds passa  la ferme avec ses
compagnons pour reprendre un peu de forces, il se livra, sans remords,
au bonheur immense qui l'envahissait.

Dieu le protgeait. Aprs tant d'obstacles jets en travers de sa vie,
aprs tant de souffrances de toute sorte, Fernande et lui taient enfin
runis. Ils pouvaient s'aimer sans crime, et se le dire, puisqu'ils
allaient se marier.

La jeune fille tait prise de doutes. Elle se demandait si elle rvait:
la ralit dpassait tellement pour elle tout ce qu'elle avait jamais
os esprer de plus beau! Le soir, Jean put se lever. Il s'appuya sur le
bras de sa fiance, ce bras  la fois si frle et si robuste, et ils
descendirent ensemble dans ces massifs verts o la Plotte avait aperu
l'espion. La nuit tait superbe. Eux restaient muets. Il y a de ces
penses et de ces motions qui ne se peuvent traduire en aucune langue.

Quand le marquis de Kardign sentit la faiblesse le reprendre, il
s'appuya de nouveau sur son gracieux soutien, et se rendit auprs de ses
compagnons.

Henry de Puiseux tait aussi bien portant que cela tait possible, tant
donne une aussi terrible aventure. Aubin Ploguen, le plus
dangereusement atteint, serait plus longtemps  se remettre. Oh! la joie
du fidle Breton quand il vit son matre, sauv comme lui, comme Henry
de Puiseux, assis au pied de son lit!

Une larme tomba des yeux d'Aubin et, saisissant la main de
Jean-Nu-Pieds, il la baisa.

Mais le marquis de Kardign arracha sa main et, jetant ses deux bras
autour du cou du fils de Cibot Ploguen, le serra sur son coeur.

Pourquoi cacherions-nous notre motion? Le progrs est un grand mot,
certes. En lui parle la voix forte de la civilisation humaine. Le
progrs a fait franchir  la science l'abme qui sparait le possible de
l'impossible, le rel de l'invraisemblable. Nos pres avaient les
bateaux  voiles, les pataches et le tlgraphe par signaux; nous avons
les bateaux  vapeur, les chemins de fer et l'lectricit; nos pres ne
connaissaient que la science imparfaite des Fagon et des Diafoirus
ridiculiss par Molire; nous avons, nous autres, les Velpeau, les
Longet, les Claude Bernard, et ces chirurgiens de la jeune cole, qui
dpassent encore la gloire des grands noms que nous venons de citer. A
ceux-ci tout ce qui nous parat arrir et vieilli;  ceux-l tout ce
qui est nouveau, utile et tonnant.

Il y a quarante ans, sans remonter au dernier sicle, on gagnait
Austerlitz avec de la bravoure; tandis qu'aujourd'hui, hlas! la
bravoure admirable, surhumaine, de quelques-uns, ne nous empche pas
d'tre vaincus  Patay. Il y a quarante ans l'homme valait ce que valait
l'homme. Mettez en 1834 les zouaves pontificaux de Charette dix contre
un, vingt contre un des hordes prussiennes, et leur glorieux chef
passera au travers des bataillons de Berlin, de Saxe ou de Bavire,
comme Roland au milieu des nues de Sarrasins.

Eh bien, je l'avoue, j'aime le pass, le pass si vieux, mais si bon, si
arrir, mais si sincre. J'aime ses manifestations du gnie lorsque le
gnie d'un gnral n'tait pas encore cras par la brutalit d'une
machine. Malgr ce qu'il a de petit, et ce que nous avons de grand;
malgr cette vraie libert que nous connaissons, et qu'il ignorait;
malgr tout cela, je l'aime ce pass, o l'on trouvait encore des
natures loyales, des paysans sublimes, des dvouements sans phrases, car
ils taient alors moins rares qu'au temps prsent.

Pauvre Aubin Ploguen! pauvre paysan arrach  la charrue par le devoir!

Le matre et le serviteur taient dignes de se comprendre; ils taient
dignes l'un de l'autre. Et je ne sais plus, quand j'y songe, ce qui
m'meut le plus, de celui qui accepte navement un si grandiose
dvouement, ou de celui qui le donne...

Jean-Nu-Pieds tenait Aubin Ploguen embrass, serr dans ses bras:

--Tu es mon ami, mon frre, lui dit-il. Tu es bon et fort, grand et
doux. Je t'aime et je t'admire, je t'aime et je te respecte!

Fernande les enveloppait de son regard humide et attendri.

--Il vous a sauv vingt fois la vie, Jean. Il a fait plus: il a sauv
notre bonheur. Sans lui, nous serions encore spars, sans lui nous
serions encore perdus l'un pour l'autre.

Il m'a prise par la main et m'a conduite aux pieds de Son Altesse
Royale. Si c'est elle qui fait notre bonheur, c'est lui qui m'a dit de
me rfugier en elle.

Quel rapprochement! le paysan obscur et la princesse illustre!

Un doux sommeil ferma ces paupires qui avaient pleur, mais qui sans
doute ne connatraient plus les larmes. Nous avons vu grandir et
s'agiter tumultueusement entre ces mmes murailles ces brutales et
vulgaires passions qui sont la jalousie et la haine. Combien plus doux
est le spectacle de ces pures passions qui sont l'amour qui espre et le
dvouement qui se recueille.

Ils dormirent tous, cette heureuse nuit-l, bercs dans leur sommeil par
cette jouissance sublime qui s'appelle le contentement du devoir
accompli.

Le lendemain matin, ils partirent tous pour Rass. Henry de Puiseux et
Aubin, trop faibles encore, furent transports dans des charrettes
tranes par des boeufs ainsi qu'on avait fait une premire fois. Jean,
lui, fut prendre un peu d'avance et franchit la distance en cabriolet.

--Je suis inquite, dit Fernande  Jean-Nu-Pieds,  mesure qu'ils
s'approchaient de Rass. Jacqueline a disparu.

Le marquis de Kardign secoua la tte:

--Vous tes trop bonne, mon amie. La Plotte est un peu fantasque. Un
caprice l'aura prise et elle sera retourne au camp.

Ce que la jeune fille ne disait pas, c'est que Jacqueline l'effrayait.
Elle se rappelait l'clair de haine qui avait lui dans les yeux de la
Plotte quand elle s'tait crie:

--Je l'aime mieux mort et couch dans la tombe que vivant et votre
poux!

Elle se demandait pourquoi Jacqueline l'avait ainsi brusquement quitte?
Mais comme elle tait incapable de souponner le mal, elle crut que la
jeune femme avait fui parce qu'elle souffrait  la vue du bonheur qui
leur tait promis.

Ce ne fut pas encore ce jour-l qu'ils arrivrent  Rass. Jean-Nu-Pieds
avait trop prsum de ses forces. Il s'arrta en chemin et demanda asile
 des paysans qui donnrent un air de fte  leur humble chaumire pour
le recevoir. Il passa l une nouvelle nuit; Fernande avait continu sa
route pour gagner Rass et faire prparer des lits aux blesss.

Jean-Nu-Pieds s'veilla le second jour encore mieux portant. La
faiblesse se maintenait, mais beaucoup moindre. Il reprit sa route et
arriva au terme de son petit voyage avant mme que de Puiseux et Aubin
Ploguen fussent rendus.

Madame lui fit transmettre aussitt ses flicitations. Elle tait
retenue par un conseil de guerre, mais ds qu'elle serait libre elle
viendrait le visiter. Une heure aprs, la charrette o on avait plac
les deux chouans blesss, fit son entre dans le village. La route, et
surtout la chaleur du soleil de juin les avaient accabls. Une fivre
ardente les dvorait. La premire personne qui passa devant
Jean-Nu-Pieds ce fut un des Vendens qui s'taient battus sous ses
ordres  Chteau-Thibaut.

Le marquis de Kardign le connaissait et l'estimait. Ce jeune homme,
appartenant  une riche famille de l'Anjou, avait tout quitt pour venir
joindre l'arme royaliste. Jean-Nu-Pieds lui ouvrit ses bras, et tous
les deux s'embrassrent.

--Que s'est-il pass de nouveau? demanda le fianc de Fernande.

--Hlas! la lutte n'est plus possible.

--Plus possible!

--Non.

--Pourquoi? Parlez! parlez vite!

--Hier soir est arrive une dsastreuse nouvelle. Les chefs royalistes
du Maine et de l'Anjou ont fait leur soumission.

--Oh!

Cette nouvelle accablait l'imptueux royaliste. Il courba le front.

--Que va faire Madame?

--On l'ignore encore. C'est ce que va dcider le conseil de guerre
qu'elle prside en ce moment. Il y a deux partis en prsence: l'un,
celui des diplomates, les gens de Paris, qui conseille la fin de la
guerre; l'autre, celui des soldats, Charette, Coislin, nous tous enfin,
qui voudrions voir notre insurrection se prolonger, afin de donner  nos
amis le temps de se prparer  une nouvelle campagne.

Le jeune Venden ne put rester longtemps avec son chef. Son service
l'appelait.

Mais Jean-Nu-Pieds se sentait trop affect de ces nouvelles mauvaises
pour ne pas souffrir de la solitude. Quand un homme est atteint dans sa
foi religieuse ou dans sa foi politique, une seule chose peut adoucir
pour lui l'amertume des esprances dues: l'amour. Jean pensa 
Fernande.

Il savait o la trouver. La jeune fille, infatigable dans
l'accomplissement de son devoir, devait tre, ou auprs de de Puiseux et
d'Aubin Ploguen, ou dans le petit hpital des blesss des combats
prcdents.

Il se rendit  la chaumire que mademoiselle Grgoire avait fait
prparer pour les deux chouans. En effet, Fernande tait auprs d'eux.
Henry et Aubin sommeillaient. Leur fivre paraissait se calmer.

 cot de la jeune fille, Jacqueline tait assise.

Jean lui tendit la main.

Pourquoi ne vit-il pas l'clair qui traversa les yeux de la Plotte
quand sa main froide toucha la sienne?




                                XIII

                              TOUJOURS!


Jacqueline s'tait leve  l'entre du marquis de Kardign. Elle se
rassit, lentement, sans qu'un geste vnt dranger son immobilit de
statue.

Fernande tait un peu ple. On et dit qu'elle lisait dans le coeur de
cette femme et que la profondeur du mal lui faisait mal.

La Plotte avait dtourn les yeux avec froideur, sans affectation.

Jean-Nu-Pieds tait depuis dix minutes environ auprs de ses amis, quand
un paysan vint l'avertir que Madame le demandait. Il se hta de sortir.

La princesse tmoigna au marquis sa joie de le trouver vivant. Aprs une
telle aventure, elle avait dsespr de le revoir.

Le paysan tait rest auprs d'Aubin Ploguen et d'Henry de Puiseux.

Dans cette humble chambre que nous connaissons s'taient runis les
principaux chefs royalistes. Debout au milieu d'un groupe parlait un
homme. Jean-Nu-Pieds le reconnut aussitt: c'tait M. Saincaize.

Le lecteur, nous l'esprons, n'a pas oubli ce type de M. Saincaize, qui
reprsente si bien le royaliste pleurard et sentimental, mais craintif
comme la poule qui a vu l'aigle.

M. Saincaize ressemble aux hommes politiques de toutes les opinions, qui
ne se compromettent jamais, et craignent par-dessus tout de s'affirmer;
ils dfendent leur parti, s'il n'est pas au pouvoir, jusqu' la
concurrence de ce qui peut dplaire au gouvernement existant. Leur
opposition n'est jamais beaucoup plus sincre que leur conscience. Ce
n'est pas  ces gens-l qu'il faut demander ce dvouement irrflchi qui
ne calcule ni le danger ni l'oppression.

M. Saincaize parlait, disait-il, au nom du comit parisien, et venait
adjurer Madame de renoncer  cette guerre de Bretagne reste sans
rsultats.

Madame se tourna vers Jean:

--Marquis, dit-elle, ces messieurs ont dj formul leur avis; j'ai
dsir connatre le vtre. Parlez!

M. de Charette fit  M. de Kardign un signe qui lui indiquait que la
majorit des chefs royalistes tait pour la cessation des hostilits.

Jean-Nu-Pieds s'inclina devant Son Altesse Royale; puis, d'une voix
ferme:

--Excusez-moi, Madame, dit-il, mais j'ignore l'opinion qu'a mise M.
Saincaize, je n'ai entendu que ses dernires paroles. Je dsirerais
qu'il voult bien m'exposer les principaux points de son argumentation.

--Je disais, monsieur le marquis, que le voeu gnral est que cette
guerre impie prenne fin. Des Franais tombent des deux cts, sans
profit pour le parti royaliste. Le commerce est arrt. Lyon, Marseille,
Roubaix, Lille, Tourcoing se plaignent. Les affaires chment. Si on
continue encore, le tiers des industriels franais seront ruins. Voil
ce que je disais, monsieur.

--Pardon, monsieur Saincaize, rpliqua Jean-Nu-Pieds, o tiez-vous
pendant que nous nous battions?

--Monsieur!...

--Rpondez-moi, je vous prie.

--Mais, monsieur!...

--Vous ne voulez pas me rpondre? Eh bien, je vais le faire pour vous.
Pendant que nous nous battions, vous tiez  Paris, tranquille et
repos. Nous, nous avions faim et soif; le soleil de juin brlait nos
corps; vous tiez en sret, loin de tout danger. Nous, nous risquions
notre vie tous les jours,  chaque minute; pendant que vos discussions
secrtes s'puisaient en paroles, nos discussions sublimes,  nous,
parlaient avec le fusil, le canon. Ah! je vous reconnais bien l! Vos
amis de Paris, et vous, vous tes au complet. Quand nous sommes partis,
vous tiez dix; vous tes encore dix maintenant! Comptez nos rangs! Les
vides vous apprendront ce que nous avons fait, et plus d'un de ceux que
vous nommeriez manquerait  l'appel!

Jean-Nu-Pieds, ordinairement calme, s'tait laiss emporter par sa
gnreuse colre. On sentait que l'injustice de M. Saincaize blessait au
coeur ce vaillant soldat, qui revenait de la tombe, aprs avoir accompli
un des plus glorieux faits d'armes qui existent.

M. Saincaize s'irrita.

--En vrit, monsieur le marquis, dit-il, vous en prenez bien  votre
aise! N'est-il donc que vous pour juger? Dj  Paris vous vous tes
prononc pour les hostilits immdiates. L'vnement devrait vous
prouver que vous vous tes tromp.  quoi tes-vous arriv? Qu'avez-vous
fait? Rien. Les morts dont vous parliez sont votre condamnation, car,
sans votre folle entreprise...

--Ma condamnation! Et qu'importent, monsieur, cent, cinq cents ou deux
mille homme tus? Qu'est-ce que quelques vies humaines au milieu d'une
gnration? Qu'est-ce qu'une gnration au milieu de l'histoire
sculaire d'un peuple? Les grands principes sont comme les fleurs d'un
champ. Aux unes, il faut de l'eau; aux autres, il faut du sang.
L'humanit n'a rien  voir dans tout cela. C'est notre vie que nous vous
donnons: ce n'est pas la vtre. Vous osez dire que ce sont des morts
inutiles! Comment Dieu s'y est-il pris pour amener le triomphe de notre
sainte religion? Beaucoup de martyrs sont tombs, les uns et les autres
en glorifiant leur croyance.

Et c'est le sang de l'arne, le sang de la lutte, qui en coulant sur le
sol l'ont fcond et eu ont fait sortir des lgions de chrtiens! Vous
me dites que l'industrie souffre? On n'arrive pas  l'closion d'une re
prospre, sans payer  la fatalit le tribut qu'elle demande. Si vous
tiez royaliste, monsieur...

--Je suis royaliste!

--Non, monsieur! Si vous tiez royaliste, vous croiriez, comme nous, que
le triomphe de nos ides amnera pour la France une poque de grandeur
et de prosprit, et ainsi vous ne reculeriez pas devant tout ce qui
pourrait en amener la ralisation. Je dirai plus: reculer maintenant,
serait non-seulement une faute, mais encore une lchet!

C'est le moment o nos amis sont poursuivis partout; o la _Quotidienne_
est menace de suppression, o ceux qu'on fait prisonniers sont traduits
devant un conseil de guerre et condamns  mort.

Je demande donc que Son Altesse ne quitte pas la Bretagne; je demande
que notre guerre ne cesse pas encore. Si nous sommes vaincus pour un
temps, dans quelques mois peut-tre, nous pourrons reprendre la
campagne. Madame m'a fait l'honneur de me consulter. Voil ma rponse
aux questions qu'elle a daign m'adresser.

Un silence suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. MM. de Charette, de
Coislin, d'Autichamps et quelques autres vinrent le fliciter et lui
serrer la main.

Le conseil hsitait, quand un paysan vint parler bas au marquis de
Kardign.

Celui-ci ne put retenir un geste de joie:

--Votre Altesse permet-elle qu'on introduise un de ses plus fidles
serviteurs?

--Faites! dit Madame un peu tonne d'abord.

La porte s'ouvrit et Aubin Ploguen parut.

On et dit d'un spectre.

Le robuste Venden chancelait sur ses jambes. Il paraissait en proie 
un insurmontable puisement. Dans l'effort qu'il avait fait pour se
lever, sa blessure s'tait rouverte et un long filet coulait le tachant
en rouge.

Un frisson courut parmi tous ceux qui taient l quand on l'aperut,
cette image vivante du dvouement, de la fidlit et de l'hrosme. On
se disait tout bas:

--Lui aussi tait de ceux de la Pnissire!

La princesse le reconnut:

--C'est toi, mon gars. Eh bien! je suis heureuse que tu sois venu. Tu
vas parler au nom du peuple.

Aubin treignit son front de sa main. Il chancela de nouveau.

--Madame, balbutia-t-il d'une voix sifflante, j'tais couch sur mon
lit, je souffrais, et j'aurais cru ne pas pouvoir bouger. Quand on est
venu me dire que des personnes de Paris voulaient que la guerre fint...
Alors...

Il s'arrta puis. Pour rester debout, il dut se retenir  l'paule de
son matre.

--... Alors... continua-t-il, j'ai vu que la colre allait m'touffer...
Madame! ne les coutez pas! la guerre ne se termine pas, elle commence!
On vous dira peut-tre que nous sommes lasss... Ce n'est pas vrai. Nous
sommes prts  nous battre... toujours! Non, aucun de nous n'est  bout
de courage et de rsignation... Que notre sang n'ait pas coul en
vain..., que ceux qui ont t tus ne soient pas morts inutilement... Si
on dit que nous sommes sur le point de reculer, ce n'est pas vrai. Nous
sommes prts  rsister... toujours! Et enfin, moi, paysan, qui parle au
nom des paysans, je dclare qu'il n'est pas un de nous qui ne consente 
rester, loin de la chaumire, loin de nos femmes et de nos soeurs, tant
que le Roi ne sera pas remont sur son trne. Quant  ce qui est de la
mort, peu importe: le sacrifice est consomm. Nous sommes prts 
mourir...  mourir... toujours!

Toujours! Ce mot tait la devise de ces obscurs soldats. Aubin Ploguen
le prononait de sa voix faible, mais encore vibrante dans sa faiblesse.
Toujours! les tides, les hsitants, les hommes ternellement prts aux
compromis de toute espce, y sentaient un reproche jet  leur
couardise.

Aubin Ploguen, toujours appuy sur l'paule de son matre, tendit sa
main, et l'appuya sur les carreaux de la chambre. Puis il s'agenouilla,
s'aidant ainsi avec ses mains, tant son puisement tait extrme.

Quand il fut  genoux, il tendit les bras vers Madame, comme pour
l'adjurer de le comprendre. Et il retomba vanoui...

--Secourez-le! s'cria Madame, en voyant couler  flots le sang du
Venden.

Celui-ci tait livide, dcompos. Ses lvres s'agitrent encore. On
entendit un mot qu'il pronona, qui fut comme un souffle lger:

--Toujours!...

La princesse regarda longuement ce serviteur modeste, cet humble
dfenseur de la cause. Et, mue par une pense oppose, elle reporta ses
yeux sur M. Saincaize: l'un tait l'homme du devoir; l'autre, l'homme du
recul. L'un avait dit: jamais! et l'autre avait rpondu: toujours!

Y prit-elle un enseignement?

Elle se retourna vers les chouans.

--Je reste! dit-elle d'une voix ferme.




                                XIV

                             LE PIGE


 peu prs  la mme heure, un homme se prsentait au bourg et demandait
mademoiselle Grgoire. Fernande tait connue et aime parmi les chouans.
Ils n'oubliaient pas que, pendant le danger, au milieu des balles, elle
avait toujours t la premire  risquer sa vie pour aller secourir les
blesss et les panser.

L'homme fut conduit auprs de la jeune fille, et demanda  tre laiss
seul avec elle. Un peu surprise d'abord, Fernande crut qu'un grave
vnement tait survenu.

--Parlez, dit-elle  cet homme, quand elle eut loign deux Vendens qui
taient l. L'individu avait un extrieur bizarre. Son crne tait
dgarni, et son regard clignotant avait une expression ignoble.

--Je suis charg de vous remettre cette lettre, dit-il.

--Une lettre?...

--Oui.

--Pourquoi ce mystre? De qui vient-elle que vous n'ayez pu me la donner
en public?

--Lisez.

Fernande prit un papier que lui tendait l'inconnu; ds qu'elle y eut
jet les yeux, elle plit.

--De mon pre?

--Oui, mademoiselle.

L'me connat le pressentiment. La jeune fille hsitait  rompre le
cachet. Il lui semblait que sa destine entire tait crite dans ces
lignes qu'elle allait lire.

--J'ai peur, pensa-t-elle.

--Allons! il le faut, reprit la jeune fille aprs un silence.

Elle brisa le cachet et ouvrit le papier.  mesure qu'elle lisait, sa
pleur augmentait.  la fin, elle chancela et faillit se trouver mal.

--O mon Dieu! dit-elle.

Voici ce que contenait la lettre:

L'enfant qui a dsert ma maison ne devrait plus tre ma fille. Mais
votre pre va mourir, et vous seule pouvez sauver sa vie. Venez.

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Mademoiselle...

--Mon pre va mourir?

--Oui, mademoiselle.

--O? Comment?

--Fusill par les chouans.

--Mais je rve!

--Vous seule pouvez le sauver. Ceux qui ont pris votre pre veulent le
passer par les armes, parce qu'il est un rgicide. Les Vendens vous
aiment, vous. Si ceux-l savent que vous tes la fille de leur
prisonnier, ils n'oseront pas toucher  un cheveu de sa tte...

Fernande avait la force de comprendre et non pas de raisonner. Elle ne
pouvait pas sentir, dans l'garement de ses sens, l'invraisemblance
d'une pareille aventure. Elle ne voyait qu'une chose: que son pre tait
prisonnier des chouans, qu'ils allaient le fusiller comme rgicide et
qu'elle seule pouvait le sauver.

--Venez, dit-elle  l'homme. O faut-il aller?

--Dans les bois de Clisson.

--Si loin! Arriverons-nous  temps?

--Vite! Htons-nous.

       *       *       *       *       *

Quand Jean-Nu-Pieds revint auprs de ses amis, au sortir du conseil de
guerre, il fut fort tonn de ne pas trouver Fernande.

--Savez-vous o elle est, Jacqueline? demanda-t-il  la Plotte qui
n'avait boug de place.

La jeune femme tait assise, les yeux fixes, immobile, sombre.

--Non! rpondit-elle durement.

--Jacqueline...

Jean-Nu-Pieds tait stupfait du ton amer, presque dsespr, dont
Jacqueline avait parl.

--Est-ce que vous tes souffrante? dit-il avec intrt.

--Oui. Laissez-moi, je vous prie, monsieur le marquis.

La Plotte pronona cette phrase avec un tel accent que Jean commena 
deviner que dans tout cela se cachait quelque chose ignor par lui.

--Savez-vous, mon ami, o est mademoiselle Grgoire? demanda-t-il  un
infirmier.

--Elle tait auprs des blesss, monsieur le marquis, quand un homme est
venu lui parler.

--Un homme?

--Oui, monsieur le marquis,

--Que lui voulait-il?

--Il lui apportait une lettre,

--Et o est-elle maintenant?

--Elle est partie.

--Partie! Fernande...

Jean-Nu-Pieds devenait srieusement inquiet. Qu'tait cet homme? et que
pouvait contenir cette lettre pour que la jeune fille ft prcipitamment
partie? Peut-tre aurait-il eu l'explication de cette mystrieuse
aventure, s'il avait vu le regard de Jacqueline qui le suivait
obstinment. Elle se leva, et venant  lui:

--Je puis vous expliquer ce que vous ne comprenez pas, Monsieur,
dit-elle d'un ton sec. Veuillez me suivre.

--Vous suivre, Jacqueline?

--On ne doit pas nous entendre.

Cette conversation s'changeait dans la salle mme o le messager avait
trouv Fernande.

 ct, dans la plus grande chambre d'une chaumire, on avait fait une
sorte d'hpital o taient couchs les blesss.

Jean-Nu-Pieds et Jacqueline sortirent. Ils marchaient  ct l'un de
l'autre. La jeune femme gardait la tte baisse et semblait mue. Jean
sentait crotre son inquitude. Il avait ce mme pressentiment de
malheur qui avait atteint Fernande, quand elle tait sur le point de
lire la lettre de son pre.

Ils parvinrent ainsi  une espce de clairire forme, au milieu du
petit bois, par plusieurs routes qui s'y entrecroisaient, s'y
runissaient et en partaient pour rejoindre les grandes routes de Nantes
et de Clisson.

--Que voulez-vous me dire, Jacqueline?

Elle le regarda fixement; puis, se croisant les bras et avec une sorte
de joie sauvage:

--Fernande est perdue pour vous! pronona-t-elle d'une voix vibrante.

Jean-Nu-Pieds eut un blouissement.

--Perdue... pour... moi!...

--L'homme qui est venu lui apporter une lettre tait un messager de son
pre; la lettre, tait une lettre de son pre.

--Oh! mon Dieu!

--Vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir. Adieu.

Et elle disparut sous bois, laissant  la fois stupfait et dsespr le
jeune homme.

--Pourquoi sait-elle cela? dit-il. Pourquoi a-t-elle parl ainsi?
Fernande... que peut-elle tre devenue?... Fernande...

Deux ombres qui marchaient rapidement  travers les branches arrivrent
auprs de lui.

--Arrivons-nous trop tard? dit une voix. Est-ce qu'elle est partie?...

Jean-Nu-Pieds crut rver en reconnaissant son frre Philippe et Jrme
Hbrard.

       *       *       *       *       *

L'individu qui tait venu chercher Fernande tait Trbuchet. Il avait
fait la route dans ce mme cabriolet o la Plotte tait monte pour se
rendre  Nantes avec lui. En proie  son trouble, Fernande ne s'aperut
mme pas de la route que prit la voiture. Au lieu de tourner  droite,
vers Clisson, elle prit  gauche, vers Machecoul. Son compagnon ne lui
parlait pas. En vrit, elle avait peur, par instants, quand elle se
considrait, seule, en pleine nuit, avec cet individu, dont la mine
patibulaire avait certes de quoi pouvanter. Le cabriolet courait
rapidement.

La jeune fille pensait  son fianc et au trouble qui l'envahirait quand
il apprendrait sa disparition.

--Il faut que j'aie t gare, murmura-t-elle, pour ne lui avoir mme
pas crit quelques lignes... Pauvre Jean!

Depuis cinq minutes, ils avaient quitt la grande route pour entrer sous
bois. Un chemin qui allait se rtrcissant, gagnait  travers les
hauteurs. La lande n'apparaissait mme plus que par claircies.

Si Fernande avait eu sa raison prsente, elle aurait reconnu ces bois o
ils passaient. C'tait l que les Vendens avaient camp ds le dbut
des hostilits; c'tait l que Pinson tait arriv  la suite de cette
petite et valeureuse arme... Un rossignol chantait au sommet d'un
htre. Malgr elle, le chant du pote ail lui rappelait sa mlodie
prfre:

Mon ami vient de s'en aller,
J'en ai le coeur tout en peine.
Vint un gars sous le grand chne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi...
Hlas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!
Je ne peux pas me consoler;
Mon ami vient de s'en aller.

Pauvre Fernande! o allait-elle ainsi? vers quelle destine inconnue?
vers quelles souffrances nouvelles?

Ils avaient fait environ une demi-lieue dans la fort en suivant ce
chemin qu'ils avaient pris au sortir de la route.  quelque distance
paraissaient des ombres  moiti dissimules entre les arbres. Puis dans
cette espce de dcor que produisaient, la nuit, des lumires entre les
feuilles, on voyait courir et se presser des hommes vtus de
souquenilles en lambeaux et d'uniformes en loques.

Fernande regardait avec angoisse, car il lui semblait que des paroles de
colre venaient jusqu' elle.

--Est-ce l? dit-elle,

--C'est l.

Le cabriolet se rapprochait du campement.

Au moment o la vue de la jeune fille put embrasser tout le tableau,
elle jeta un cri d'pouvante et d'horreur.

Un homme tait attach  un arbre par les pieds et par les paules; ses
mains, lies derrire son dos, l'empchaient de faire un seul mouvement.
 ses cts veillaient deux sentinelles, armes de fusil et  mine
farouche.

Celui qui paraissait tre le chef ne vit pas la jeune fille qui, muette,
tant l'angoisse l'treignait  la gorge, ne pouvait ni crier, ni parler.
Il se tourna vers ses hommes.

--Le peloton, dit-il.

Dix de ces bandits s'avancrent, le fusil  l'paule, et s'apprtrent 
fusiller celui qui y tait attach.

Alors seulement Fernande put retrouver ses forces, et s'lana au
secours de son pre.

Car c'tait lui qu'on allait ainsi passer par les armes...




                                 XV

                         UNE PAGE D'HISTOIRE


Quand Madame s'tait crie:

--Je reste!

Elle n'avait pas voulu dire qu'elle allait continuer la guerre. C'tait
devenu impossible. Il fallait laisser aux chouans le temps de
s'organiser et de prendre de nouvelles dispositions.

Son intention tait seulement de ne pas quitter la Bretagne. La guerre
n'tait pas finie, mais suspendue. En attendant la reprise des
hostilits, o irait-elle? Toute la question tait l.

videmment, on ne pouvait tenir plus longtemps la campagne. Les colonnes
mobiles du gnral Dermoncourt parcouraient incessamment la plaine et
menaaient toujours sa libert.

Aujourd'hui[3], on lui prenait ses harnais, que l'on reconnaissait lui
appartenir, et une selle de velours rouge brod d'or; le lendemain ses
habits, et elle tait oblige de fuir, n'emportant avec elle que les
vtements qu'elle avait sur elle.

Cette vie, on le comprend bien, tait intolrable; poursuivie comme elle
l'tait, Madame n'avait plus une nuit de sommeil complte. Et, le jour
arriv, le danger et la fatigue se rveillaient en mme temps qu'elle.
Un nouveau plan fut alors adopt par les chefs vendens et communiqu 
la duchesse, qui l'approuva.

Elle devait se rendre  Nantes, o depuis longtemps un asile lui tait
prpar. De cette manire, on faisait perdre au gnral Dermoncourt ses
traces dans la campagne, et, pendant que les nouvelles recherches qui
seraient ncessairement la suite de cette disparition loigneraient de
la ville les troupes qu'elle renfermait, les chouans devaient
s'introduire  Nantes un jour de march. Dguiss en paysans, ils
pntraient jusqu'au coeur de la cit sans veiller aucun soupon.

Une fois l, ils s'emparaient du chteau par un coup de main, y
faisaient entrer aussitt la duchesse[4] qui se serait, en consquence,
loge auprs de la citadelle; puis, dclarant Nantes capitale provisoire
du royaume, ils proclamaient simultanment: Henri V, roi de France;
Louis-Philippe, dchu, et Son Altesse Royale Madame, rgente de France,
pendant la minorit de l'illustre enfant, successeur de tant de rois.

Pour des dsesprs, ce plan ne manquait ni de hardiesse ni d'habilet.
Il est vrai que, dans toutes ces combinaisons, ils comptaient sur la
tte et le courage de Madame, en cela ils avaient raison, car c'est la
Vende qui a failli  la duchesse, et non la duchesse qui a failli  la
Vende[5].

On dlibra quelque temps sur le moyen le plus sr pour entrer  Nantes.
Madame la duchesse de Berry termina la dlibration en disant qu'elle y
entrerait  pied, vtue en paysanne, et suivie seulement de mademoiselle
Eulalie de Kersabiec et de M. de Mnars.

Le nom de mademoiselle Eulalie de Kersabiec se trouve pour la premire
fois sous notre plume. Elle et sa soeur furent grandes en dvouement et
en courage pendant ces mois difficiles o se jourent les destines de
la royaut. Quelle que soit l'opinion  laquelle il appartienne, un
homme d'honneur doit s'incliner devant de pareils faits. C'est l la
vraie noblesse, la vraie illustration.

En consquence de cette dcision, le 16 juin, qui tait le premier jour
du march, Madame partit vers les six heures du matin. Mademoiselle de
Kersabiec portait le mme costume qu'elle. M. de Mnars les accompagnait
avec un habit de mtayer: ils avaient cinq lieues  faire.

Au bout d'une demi-heure de marche, les gros souliers ferrs et les bas
de laine auxquels la duchesse n'tait point habitue, lui blessrent les
pieds. Elle essaya cependant de marcher encore[6]. Mais jugeant que, si
elle gardait sa chaussure, elle ne pourrait continuer sa route, elle
s'assit sur le bord d'un foss, ta ses souliers et ses bas, et aprs
les avoir cachs dans ses poches, elle se mit  marcher pieds nus.

Au bout d'un instant[7], elle remarqua, en regardant passer les
paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de
son pied la trahiraient bientt. Elle s'approcha alors de l'un des cts
de la route, y prit de la terre noirtre, se brunit les jambes en les
frottant avec cette terre, et se remit en marche. Il y avait encore
quatre lieues  faire.

C'tait un admirable thme de penses philosophiques pour ceux qui
l'accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans
auparavant, avait aux Tuileries sa place de reine-mre, possdait
Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures  six chevaux, avec des
escortes de gardes du corps, brillants d'or et d'argent; qui se rendait
 des spectacles commands pour elle, prcde de courriers secouant des
flambeaux; qui remplissait la salle avec sa seule personne, et qui, de
retour au chteau, regagnait sa chambre splendide, marchant sur de
doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne blesst
ses pieds d'enfant. Aujourd'hui, cette mme femme, couverte encore de la
poudre du combat de Vieillevigne, entoure de dangers, proscrite,
n'ayant pour escorte et pour courtisans qu'un vieillard et une jeune
fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-tre devant elle,
vtue des habits d'une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable
aigu et les cailloux tranchants de la route!

De qui sont les lignes que nous venons de citer? D'un crivain
royaliste! Non. Elles sont de ce mme gnral Dermoncourt, qui
poursuivait avec tant d'acharnement celle dont il parle avec tant
d'admiration! Comme il fallait que cette femme ft rellement grande
pour inspirer tant de respect  un ennemi acharn!

Cependant, la route se faisait, et les craintes devenaient moins vives 
mesure qu'on se rapprochait de Nantes. Madame s'tait habitue  son
costume, et les mtayers prs desquels elle tait passe ne semblaient
point s'apercevoir que la petite paysanne qui courait si lestement prs
d'eux ft autre chose que ce qu'indiquaient ses habits. C'tait dj un
grand point que d'avoir tromp l'instinct pntrant des gens de la
campagne, qui, sur ce point, n'ont peut-tre pour rivaux, si ce n'est
pour matres, que les gens de guerre.

Enfin, on aperut Nantes. Madame reprit ses bas et ses souliers, et se
chaussa pour entrer dans la ville. Arrive au pont Pirmil, elle tomba au
milieu d'un dtachement command par un ancien officier de la garde,
qu'elle reconnut parfaitement pour l'avoir vu faire autrefois le service
du chteau.

Parvenue en face du Bouffai, la duchesse se sentit frapper sur l'paule:
elle tressaillit et se retourna. La personne qui venait de se permettre
cette familiarit tait une bonne vieille femme qui, ayant dpos 
terre son panier de pommes, ne pouvait seule le replacer sur sa tte.

--Mes enfants, dit-elle  Madame et  mademoiselle de Kersabiec,
aidez-moi  recharger mon panier et je vous donnerai  chacune une
pomme[8].

Madame s'empara aussitt d'une anse, fit signe  sa compagne de prendre
l'autre, et le panier fut replac en quilibre sur la tte de la bonne
femme, qui s'loigna sans donner la rcompense promise; mais la duchesse
l'arrta par le bras en lui disant:

--Dites donc, la mre! et ma pomme?

La marchande la lui donna. La duchesse la mangeait avec un apptit
aiguis par cinq lieues de marche, lorsqu'en levant la tte, ses yeux
tombrent sur une affiche portant en grosses lettres ces trois mots:

TAT DE SIGE

C'tait l'arrt ministriel qui mettait en tat de sige quatre
dpartements de la Vende. La duchesse s'approcha de cette affiche, la
lut tranquillement d'un bout  l'autre, malgr les instances de
mademoiselle de Kersabiec, qui la pressait de se rendre  la maison o
l'on devait la recevoir; mais Madame lui fit observer que la chose
l'intressait assez pour qu'elle en prt connaissance.

Enfin elle se remit en route; quelques minutes aprs, elle arriva dans
la maison o elle tait attendue, et o elle dposa son costume couvert
de boue, et qu'on y conserve comme une relique en souvenir de cet
vnement.

Bientt elle la quitta pour se rendre rue Haute-du-Chteau, n 3, chez
les demoiselles Deguigny; c'est l qu'on lui avait prpar une chambre,
et dans cette chambre une cachette. La chambre n'tait autre qu'une
mansarde, au troisime; la cachette tait un recoin form par la
chemine tablie dans un angle. On y pntrait par la plaque qui
s'ouvrait au moyen d'un ressort. Madame passa ainsi tout  coup de la
vie la plus agite  l'inactivit la plus complte. Sa correspondance,
qu'elle fit toujours elle-mme, lui usait bien quelques heures de la
journe, mais les autres se tranaient pour elle avec une lenteur
dsesprante. Elle les employait  des ouvrages manuels, dont
quelques-uns taient bien peu dans ses habitudes et dans celles des
personnes  qui elle les faisait partager.

C'est ainsi qu'avec l'aide de M. de Mnars, elle colla entirement le
papier gristre qui faisait la tapisserie de la mansarde. Cependant, ses
occupations les plus habituelles taient la peinture des fleurs et la
tapisserie, talents dans lesquels elle excellait.

Au moindre sujet d'alarme, une sonnette, qui du rez-de-chausse
communiquait dans la chambre, lui donnait le signal de la retraite.

Pendant les premiers jours, le bruit se rpandit que la duchesse tait
cache  Nantes. Ce bruit devint bientt une certitude pour l'autorit
militaire. Les agents de police ne tardrent pas  apporter des preuves
matrielles de sa prsence dans la ville.

Mais comme sa retraite n'tait connue que de peu de personnes, et que
ces personnes taient compltement dvoues  la cause royaliste,
quelque crance que l'autorit et donne  ces avis, il y avait peu de
chances de la dcouvrir, on le voit.

Tout semblait donc annoncer que le chef de la guerre, l'me de la
Vende, pourrait rester cach  Nantes, en attendant des jours
meilleurs. D'un moment  l'autre allait clater le coup de main qui
devait livrer aux chouans le chteau et la ville bretonne[9].




                                 XVI

                          UN MOIS PLUS TARD


Nous sommes au milieu du mois de juillet, c'est--dire un mois environ
aprs les vnements qui prcdent. Depuis trente-deux jours, Madame est
cache  Nantes. La police le sait, l'autorit militaire le sait, et
cependant toutes leurs tentatives pour connatre sa retraite sont
restes vaines.

 Paris, le gouvernement s'impatiente. La Chambre des dputs murmure.
Les juste-milieu, les hommes du ventre, comme on les appelle, ont hte
de jouir. Pensez donc! Cette princesse, cette proscrite, qui veut
combattre! cela les gne.

Le roi des Franais commence  passer de mauvaises nuits. Cette
disparition de Marie-Caroline de Bourbon l'pouvante. Il craint que tout
le monde conspire contre lui. Il ne se dit pas que c'est une femme,
dpouille par lui, dont le fils a t indignement vol; il ne se dit
pas que cette femme souffre, pleure: que lui importe! Ils ne sont pas de
la mme famille. Aprs les journes de Juillet, il l'a dit sur les
murailles de Paris. Le peuple le sait, car il se rappelle ces normes
affiches sur lesquelles il a lu:

LES D'ORLANS NE SONT PAS BOURBONS, MAIS VALOIS

Le roi des Franais commence  douter, de l'habilet de ses serviteurs,
de Montalivet lui-mme. On lui a promis un tratre. O est le tratre?

Par malheur, Deutz n'avait pas encore pu parvenir auprs de Madame.
Quand nous disons par malheur... ce n'est qu'une simple ironie, un
sentiment de piti pour cet infortun gouvernement qui a prpar
soigneusement une vilenie, et qui est navr parce que la vilenie est
longue  se commettre.

Il rsulte de tout cela que des ordres furent expdis  M. Maurice
Duval[10], prfet de la Loire-Infrieure, de hter les recherches. Nous
avons dj crit le nom de M. Maurice Duval. Le lecteur sait qu'il
arrivait de Grenoble, o il avait jou un assez triste rle. L'autorit
militaire, de son ct, tait fort ennuye.

Quel que soit leur drapeau, blanc ou tricolore, des soldats franais
n'en sont pas moins des hommes d'honneur, auxquels rpugne tout ce qui
ressemble  l'infamie. L'arme voulait bien combattre avec acharnement
les Vendens, poursuivre mme la duchesse de Berry et tenter de la faire
prisonnire, mais ces bruits de trahison qui lui revenaient de Paris la
rvoltaient. Les deux gnraux qui commandaient  Nantes, le comte
d'Erlon, divisionnaire, et Dermoncourt, brigadier gnral, en taient
particulirement indigns.

Les soldats couraient la campagne sans se lasser, car si Madame avait
disparu, ses partisans taient toujours l, plus endiabls que jamais.
Ce n'taient plus de vraies batailles comme  Chteau-Thibaut o 
Vieillevigne, mais des escarmouches.

Les chouans se cachaient, au nombre de quinze ou vingt, dans un fourr;
une compagnie de ligne ou un demi-escadron de cuirassiers passait,
aussitt deux, trois, quatre dcharges successives partaient et
couchaient dans la poussire les soldats.

D'autres fois, des forces vendennes, plus fortes qu'on aurait pu le
croire, se portaient tout  coup sur un point dtermin et
interceptaient des convois.

Il y avait un mois que cet tat de choses durait, quand un jour, une
colonne revint  Nantes, aprs avoir travers tout le dpartement. O
miracle! rien ne l'avait arrte dans sa route. Les chouans semblaient
vanouis, disparus, sans laisser la moindre trace. Les soldats avaient
fouill les bois de Machecoul, de Rass et de Clisson, mais vainement.
Pas un seul Venden n'tait apparu.

Qu'taient-ils donc devenus?

 cinq lieues de Nantes, avant de laisser  gauche Chteau-Thibaut pour
prendre la route de Pornic, s'tend le lac de Grandlieu; la lande qui le
borde a des aspects varis; mais on y trouve,  et l, entre une touffe
de gents et une racine de bruyres, un trou assez large.

Demandez au paysan ce que c'est que ce trou, il vous rpondra en
clignant de l'oeil:

--Lapin!

En effet, c'est bien un terrier,  l'apparence. Cette rponse faite,
vous passez votre chemin; mais,  dix mtres plus loin, vous apercevez
un nouveau trou;  vingt mtres, un troisime trou, et ainsi de suite.
Vue d'ensemble, et  hauteur, la lande doit avoir l'aspect d'une norme
cumoire. Tout d'abord vous vous dites qu'il y a beaucoup de lapins dans
ce pays; puis vous rflchissez que ces terriers pourraient bien avoir
une cause particulire.

Voyez-vous ce dolmen  l'horizon? C'est l qu'est l'explication du
mystre.

La Bretagne n'est pas seulement le sol o la fidlit germe drue et
haute comme la moisson, elle est aussi la patrie des lgendes. Sous ce
dolmen s'ouvre une caverne qui se change en souterrain, et a, sous la
lande, une profondeur d' peu prs un kilomtre.

Aujourd'hui, ce souterrain n'existe plus; mais en 1832, non-seulement il
tait l'asile de plus d'un contrebandier, mais encore l'autorit civile
n'en avait pas connaissance. Les paysans se rappelaient que, pendant les
grandes guerres de la Rpublique, leurs pres y avaient trouv un asile.
La tradition s'en tait conserve.

Vers le milieu du mois de juillet, si nous y entrons en pleine nuit,
nous saurons pourquoi les soldats n'avaient plus trouv de chouans sur
leur chemin. Tous ceux qui pouvaient encore porter les armes, tous ceux
que les travaux de la terre n'avaient pas forcs de rentrer chez eux, y
taient runis, sous le commandement de M. de Charette et du marquis de
Kardign.

 ct de Jean-Nu-Pieds sont ses fidles, ses hroques amis, Henry de
Puiseux et Aubin Ploguen. Le souterrain contient environ deux cents
chouans, avec une abondante provision d'armes et de munitions. Ils
attendent l que le moment soit venu de prendre d'un coup de main Nantes
et la citadelle, selon le plan que nous avons expliqu. Le jour fix est
le 20 juillet, c'est--dire le surlendemain.

Mais celui qui depuis un mois n'aurait pas revu Jean-Nu-Pieds, ne
l'aurait pas reconnu. Le fianc de Fernande n'tait plus que l'ombre de
lui-mme. Son visage portait le sillon creus par les larmes.

Quand nous pntrons dans le souterrain, les soldats dorment: lui, les
bras croiss, l'oeil fixe, immobile, il reste accroupi devant une lettre
tale sur le sol.

--Qu'est-elle devenue? murmure-t-il; qui me l'a prise? M'oublier? Non,
elle ne m'a pas oubli, j'en suis certain! Elle est de ces cratures
bnies qui ne savent ni tromper ni mentir... Mais o est-elle?

Ses yeux ne savent pas pleurer; ils sont vides de larmes pour en avoir
trop rpandu.

Jean-Nu-Pieds reprit la lettre ouverte devant lui et la lut. C'tait la
dixime fois peut-tre. Le papier tait froiss, comme par un long
usage, et cependant il n'y avait que deux jours que le marquis de
Kardign l'avait reue.

Jean, j'ai cherch partout. Jrme et moi ne connaissons ni lassitude
ni dcouragement. Je n'ai rien de nouveau  vous apprendre. Les traces
de M. Grgoire sont introuvables. J'esprais un moment mettre la main
sur cet agent de police qui a aid M. Grgoire  enlever Fernande, mais
jusqu' prsent, cela nous a t impossible.

... Mon pauvre Jean! comme tu dois tre malheureux! La fatalit se joue
de ton bonheur incessamment, et la destine humaine ne se lasse pas de
te frapper. Crois en moi, espre en moi. Ton devoir te rattache  la
Bretagne: moi, je suis libre de mes actes, et tout ce que la volont,
tout ce que l'nergie peuvent faire, je le ferai...

La lettre tait de Robert Franais, de Philippe de Kardign. Malgr la
volont du vieux marquis, les deux frres taient rapprochs par la
communaut de la souffrance. Aucun des deux n'avait abjur sa foi.

Le rpublicain croyait  la Rpublique, et le royaliste croyait  son
roi.

L'honneur battait dans ces mes loyales, mais l'amour de l'un n'avait
d'gal que le dvouement dsintress de l'autre.

--Pauvre enfant! murmurait Jean-Nu-Pieds, qu'est-elle devenue! O ce
pre infme l'a-t-il conduite? Qu'en a-t-il fait?

Un sanglot sortit de la poitrine du jeune homme. Malgr la force qu'il
avait sur lui-mme, il ne pouvait pas rsister. Aubin Ploguen s'veilla
 ce sanglot.

--Matre, matre, esprez... dit-il.

--Esprer!

--Voulez-vous que je parte, moi? Voulez-vous que je trouve ses traces?
Quand je devrais y mourir, je russirai dans ma tche!

--Aubin, tu ne peux pas partir. Comme moi, tu es enchan ici. Le devoir
pour nous est ici et non pas ailleurs...

Une ombre s'interposa entre les chouans et le faible rayon lumineux qui
filtrait par l'ouverture du souterrain. C'tait M. de Charette, qui,
accompagn de deux Vendens, venait d'explorer les environs. Le jour
n'tait pas loin. Une aube jauntre et triste perait.

M. de Charette vint  Jean-Nu-Pieds:

--C'est pour aujourd'hui, lui dit-il tout bas.

--Pour aujourd'hui? Mais notre tentative ne devait s'excuter que
demain?

--Demain, ce serait impossible, ainsi que les jours suivants. Si nous ne
risquons pas notre coup de main aujourd'hui, il nous faudra attendre
quinze jours pour le prochain march. Tandis que, nous mlant  la foule
des mtayers et des paysans qui iront en ville vendre leurs denres,
nous sommes srs de n'veiller aucun soupon.

--Oui, vous avez raison.

--Voil quelle serait mon ide. Nous diviserions nos deux cents hommes
en huit bandes de vingt-cinq, et elles entreraient  Nantes les unes
aprs les autres.

--Et les armes?

--Nous en avons un dpt l-bas.

--C'est vrai.

--Nos gars ont tous conserv leurs costumes de paysans, nous de mme. Il
n'y a donc aucun danger  craindre de ce ct-l.

--Je suis prt.

Un coup de sifflet jet par M. de Charette veilla les chouans. Il leur
fit part de la rsolution qui venait d'tre prise. Ces hommes de fer
qui, depuis quatre mois, taient sur pied, ne donnrent que des signes
de joie  la pense qu'ils allaient se battre encore.




                                XVII

                         SECONDE DISPARITION


Rien n'a un aspect populeux et ml comme un march dans une ville de
premier ordre. Les marchs de Nantes, entre autres, ont un cachet
particulier. On y voit les paysans des environs mls  ceux de quelques
lieues  la ronde. Les gars du bourg de Batz, avec leurs costumes
clatants et bigarrs, se mlent souvent aux mtayers de Pornic et de
Beauvoir, qui n'hsitent pas  faire quinze lieues pour vendre un boeuf
ou acheter un cheval.

Les royalistes, nous l'avons vu, comptaient sur cette foule presse aux
entres de la ville pour y pntrer facilement sans tre reconnus.

Jean-Nu-Pieds avait pris le commandement de la premire bande. Bien que
ce ft celle qui devait courir le moindre danger, tout d'abord, M. de
Charette avait exig de lui ce sacrifice. Ce dernier, commandant en
chef, s'tait naturellement rserv le poste le plus prilleux de
l'arrire-garde. En effet, si les soupons venaient aux autorits, ils
ne leur viendraient qu'aprs l'arrive successive de soixante-quinze ou
de cent hommes. La dernire bande serait par consquent la plus expose.

La grande route tait couverte de paysans. Les uns conduisaient un
troupeau; les autres, monts dans ces petites voitures sautantes
appeles vulgairement d'un nom que la pudeur nous empche de nommer,
marchaient grand train dans la direction de la cit.

Les conversations s'changeaient en plein air, et malgr l'touffante
chaleur, les groupes taient fort anims.

On se donnait les dernires nouvelles de la guerre. Presque tous
royalistes, au fond du coeur, les paysans ne voulaient pas croire que les
chouans eussent pour toujours abandonn la campagne. La disparition mme
de Madame, disparition mystrieuse, ajoutait encore  la vraisemblance
de cette opinion.

Quand le sanglier est accul dans sa bauge, il se retourne, aprs s'tre
repos un instant, et fond, tte baisse, sur la meute imprudente qui le
serre de trop prs.

Ainsi devaient faire les Vendens. Quelques-uns connaissaient les
terriers du lac de Grandlieu et hochaient la tte en se disant qu'ils
pouvaient bien servir d'asile aux anciens chevaliers de la royaut
franaise.

Cependant, les vingt-cinq chouans commands par Jean-Nu-Pieds, suivis 
une distance d'un kilomtre par vingt-cinq autres, approchaient de la
ville. Le marquis de Kardign tait accompagn de ses deux amis. Henry
de Puiseux, comme Aubin Ploguen, tait entirement remis de la blessure
qu'il avait reue au chteau de la Pnissire. Le vaillant jeune homme
n'en tait que plus ardent et plus gai.

Au moment o ils allaient passer les premires maisons de la ville, il
ne put retenir un norme clat de rire:

--Eh! qu'as-tu donc? demanda Jean.

--Ne fais pas attention!

--Mais encore?

--Mon cher, j'aimerais voir la figure des gnraux de M. Philippe, quand
ils s'apercevront demain matin au rveil, que leur bonne ville de Nantes
a chang de propritaire. Vois-tu a?

--Si nous russissons!

--Et pourquoi ne russirions-nous pas? Non, c'est du dernier comique! Ce
pauvre M. d'Erlon! Quand on lui apportera son caf au lait demain matin,
son aide de camp lui dira tout  coup:

--Nantes est  Madame!

--Tu es trop gai, cela porte malheur, Puiseux, dit gravement Jean.

--C'est possible, rpliqua Henry, mais, par contre, toi, tu es trop
triste. Cela fait balance!

De Puiseux n'avait pas l'me  la gaiet, mais il voulait chasser de
l'esprit de son ami le noir qui l'envahissait. Il souffrait de voir
cette forte et loyale nature du marquis de Kardign, ronge par un
chagrin secret qui la tuait.

Aubin Ploguen se taisait.

Il savait que son matre n'aurait ni paix ni trve, tant que Fernande ne
serait pas retrouve. La souffrance morale est plus terrible encore pour
les mes suprieures que la souffrance physique.

La lgende du Promthe, clou sur son rocher, pendant qu'un vautour
dchire ternellement son flanc saignant, ne serait-elle pas l'image de
la vie humaine dchire ternellement ainsi par l'angoisse?

Les vingt-cinq hommes de Jean-Nu-Pieds avaient l'air de ne pas se
connatre. Ils marchaient loigns les uns des autres, par groupes de
cinq ou six. Mais ils avaient un lien commun, la pense commune! Au
milieu de Nantes s'levait, en 1832, une auberge trs-grande qui tait
le rendez-vous de tous les paysans. Aujourd'hui que la rapidit et la
facilit des moyens de transport ont doubl, ces normes htelleries
n'existent plus. Mais  cette poque, ceux qui venaient de trop loin et
ne pouvaient pas rentrer le soir chez eux, trouvaient un asile dans
cette auberge. Elle s'appelait le _Cygne du Roi_. Encore une enseigne
qui, trs-rpandue il y a trente ans, se fait plus que rare aujourd'hui.

Le _Cygne du Roi_ s'talait au-dessus d'une large porte par laquelle
pouvaient passer deux charrettes de front. Elle contenait, cette
htellerie lgendaire, de vritables dortoirs et des curies spacieuses,
bien que vulgaires. Les mtayers couchaient tous ensemble dans les
dortoirs, les valets de ferme couchaient tous ensemble dans les curies.
Moyennant la somme d'un franc cinquante centimes, on avait, pour un, le
souper et le coucher. Quand on tait deux, le prix se soldait avec une
pice de cinquante sous.

C'tait l que les deux cents hommes de M. Charette et du marquis de
Kardign avaient pris rendez-vous. Le patron du _Cygne du Roi_,
vritable hercule et ancien Venden, tait du complot et leur avait
promis une hospitalit que ne souponneraient jamais les espions de la
police.

 neuf heures du matin, Jean-Nu-Pieds et ses hommes arrivrent;  onze,
M. de Charette et les siens faisaient leur entre. Il s'agissait de
passer la journe sans que l'oisivet de ces prtendus paysans donnt
l'veil.

L'aubergiste, Poulardet, les employait aux mille besognes trs-visibles,
qui font dire aux spectateurs:--Oh! oh! voil de solides gaillards. On
arriva ainsi jusqu' cinq heures de l'aprs-midi.  ce moment M. de
Charette ramena le marquis de Kardign dans une salle basse. Ils
devaient confrer sur le moyen de faire avoir  leurs soldats les fusils
cachs dans la ville.

L, au reste, n'tait pas la seule difficult. La tentative qui,
primitivement, ne devait avoir lieu que le lendemain, ayant t avance
d'un jour, il fallait prvenir le gardien de ces armes.

--Rien de plus facile, dit Jean-Nu-Pieds. Je vais aller le trouver, il
me connat.

--Si nous envoyions Poulardet? observa M. de Charette. On le connat 
Nantes. On trouvera tout naturel...

M. de Charette sentait que Jean-Nu-Pieds pouvait courir des dangers en
sortant; et si, lui, tait toujours prt  s'exposer  un pril
personnel, il trouvait inutile d'y exposer M. de Kardign. Mais celui-ci
tenait  son ide et n'tait pas facile  convaincre.

--Non, non, dit-il, il vaut mieux que ce soit moi qui aille l-bas;
demain, notre ami nous aurait attendu; aujourd'hui, il sera surpris, il
faut que je puisse l'aider  tout prparer.

Quant  Poulardet, il nous sera bien plus utile ici que dans une
mission. Qui mieux que lui pourrait rpondre  un agent de la police
secrte si par hasard il s'en prsentait un?

--Soit, reprit M. de Charette. Alors j'irai moi-mme.

--Non, mon cher baron, voici qui est encore plus impossible.

--Impossible? Pourquoi?

--Parce que vous tes le chef.

--Et alors? cette raison ne vous empche pas de vouloir partir
cependant.

--Moi, je suis dans une position diffrente. Vous tes le gnral en
chef; moi je suis votre second... Rappelez-vous ce que vous disiez 
Madame, quand  Vieillevigne elle s'opposait  ce que vous la
sauvassiez; si Maurice de Saxe avait voulu faire comme M. de Lowendall,
la bataille de Fontenoy et t perdue!

--Soit... allez!

Jean-Nu-Pieds serra la main de M. de Charette.

--Il est maintenant cinq heures et demie, dit-il;  sept heures et
demie, je serai de retour.

Avant de partir, le marquis alla trouver Aubin.

--Je te dfends de bouger d'ici, lui ordonna-t-il.

Aubin se tut. Jean crut que l'ordre donn par lui suffisait. Il embrassa
ses deux amis, et sortit sans s'apercevoir que le fidle Breton nouait
sa ceinture autour de sa taille, prcaution qu'il prenait toujours avant
de commencer une expdition. En effet, il n'y avait pas trois minutes
que M. de Kardign tait sorti, qu'Aubin Ploguen sortait  son tour.

Les chouans savaient que l'heure approchait.

Jean avait t prparer les armes qu'ils devaient recevoir. L'heure
passait trop lente  leur gr. Combien de minutes les sparaient encore
de l'instant dcisif!

Cependant, six heures et demie, sept heures et demie sonnrent, et
Jean-Nu-Pieds ne revenait pas. Aubin Ploguen ne paraissait galement
point.  neuf heures, M. de Charette commena  s'inquiter.  neuf
heures et demie, le signal convenu retentit  la porte de la rue.

--C'est lui, sans doute, pensa le chef venden.

Ce n'tait pas lui, mais Aubin Ploguen, ple et dfait.

--Est-il ici? demanda-t-il d'une voix trangle.

--Non...

--Oh! mon Dieu!

--Que s'est-il pass? s'cria M. de Charette, qui tait survenu au
bruit.

--Je le suivais  vingt pas. Il arriva  la maison convenue et y entra.
Comme il m'avait dfendu de le suivre, je m'tais cach derrire une
borne. Il avait pntr dans la maison  six heures moins un quart. 
huit heures, ne le voyant pas revenir, je me htai d'aller frapper  la
porte. Seulement, au lieu de faire le signal, je sonnai naturellement.
Un domestique vint m'ouvrir et me demanda ce que je voulais. Je rpondis
que mon matre, M. Dubois, m'avait donn rendez-vous l. Il me fut
rpondu que M. Dubois tait inconnu, et qu'au reste personne n'tait
venu de la journe...

M. de Charette restait confondu. Qu'est-ce que cela voulait dire? Henry
de Puiseux s'offrit pour aller  la recherche de son ami; et il tait
impossible, en effet, de rien risquer sans armes.

Il permit  Henry de Puiseux de partir. Il tait vers dix heures du
soir.

 minuit et demi il n'tait pas encore de retour. Alors M. de Charette,
dsespr, comprit qu'une trahison ou une fatalit avait livr leur
plan. Il n'y avait plus qu' battre en retraite si c'tait encore
possible.




                               XVIII

                          LION ET RENARD


Voici ce qui tait arriv. Jean-Nu-Pieds tait sorti tranquillement de
l'auberge sans se presser, comme un homme qui se promne. Son costume de
paysan breton lui donnait l'apparence d'un travailleur de la campagne
qui, venu  Nantes pour ses affaires, en profite pour visiter la ville.
Qui pouvait deviner, sous cette apparence dbonnaire, le hardi chouan,
le soldat indomptable?

L'agent royaliste, qui cachait dans sa maison les armes des Vendens, se
nommait M. de Rvilly; il demeurait au n 9 de la rue Vieille. La rue
Vieille tait peu loigne de l'auberge. Le marquis de Kardign arriva
tout naturellement devant la demeure de M. de Rvilly. Il n'avait aperu
rien de suspect sur son chemin. Personne ne l'avait regard de cette
faon singulire qui annonce le doute ou le soupon.

Il sonna  la porte. Un domestique,--le mme probablement que celui qui
devait recevoir Aubin Ploguen quelques instants plus tard,--vint lui
ouvrir.

--_Nous sommes en juillet_, dit Jean.

--_Monsieur vient de la lande_, rpliqua le valet en s'inclinant.

C'tait le mot de passe. Jean-Nu-Pieds suivit sans hsiter. On
l'introduisit dans un salon, puis une seconde porte s'ouvrit, et on le
pria de passer dans le cabinet du matre de la maison.

Cette pice tait sombre. Pourtant, le marquis de Kardign distingua un
homme assis  la table. Cet homme se leva en lui indiquant un sige.
Presque aussitt, Jean sentit une main s'appuyer sur son paule; il se
retournait dj, quand on le saisit  bras-le-corps, et on le terrassa.
Une voix,--celle de l'individu assis  la table,--dit: les menottes!

L'ordre fut excut en dix secondes, avant que M. de Kardign ait pu
avoir le temps de se dfendre.

La mme voix reprit:

--Bon! asseyez maintenant, monsieur.

On souleva le marquis, et il fut dpos sur un fauteuil avec une
lgret et une dextrit incomparables.

--De la lumire! ordonna encore le mme personnage.

Jean-Nu-Pieds comprenait que toute dfense tait inutile. Comment
pourrait-il rsister? Une seule pense le torturait. Le sentiment du
danger couru par lui n'y entrait pour rien. Est-ce qu'il n'tait pas de
ces hommes, semblables au hros de Shakespeare, qui s'criait
superbement:

--Le danger et moi sommes deux lions ns le mme jour... seulement, je
suis l'an!

Non: il ne songeait qu'au pril des siens. videmment, le secret avait
t trahi. Mais par qui? La maison de M. de Rvilly tait devenue une
souricire. Lui pris, ses amis seraient pris galement.

M. de Rvilly avait d aussi payer de sa libert le dvouement  sa
cause,  son roi.

L'individu assis  la table se taisait toujours. Jean se taisait; mais
il voyait seulement le geste par lequel cet inconnu se frottait
vigoureusement le nez, en signe de satisfaction sans doute.

Enfin la lumire fut apporte, et tous les deux purent se contempler.
Ils se connaissaient sans le savoir. L'homme tait notre vieil ami M.
Jumelle.

Le sous-chef de la police politique, une premire fois dpist par M. de
Kardign, lors de l'affaire de la rue du Petit-Pas, s'tait bien promis
de prendre sa revanche.

Et comme il tait bien convaincu maintenant que le marquis avait t
l'un de ces Buridans du bal de l'Opra, dont la multiplicit l'avait
tant intrigu, il croyait la tenir enfin, cette revanche tant dsire.

--Monsieur le marquis, dit-il, c'est avec un profond regret... hum!
hum!... que je me vois oblig de vous annoncer que vous tes mon
prisonnier.

Jean-Nu-Pieds le regarda ddaigneusement, mais il se tut.

--Que voulez-vous, monsieur, il y a dans la vie des choses
trs-graves... des situations pnibles, et je suis vraiment dsol...
hum! hum!... Oh! oui, dsol de vous tre dsagrable.

Pendant qu'il prononait ses: hum! hum! M. Jumelle dvisageait son
adversaire. Il esprait que, pendant les quelques minutes de rpit qu'il
donnait ainsi  sa phrase, un signe, un mouvement de physionomie
trahirait la pense secrte du marquis.

Mais le sous-chef de la police politique avait affaire l  forte
partie. Jean-Nu-Pieds restait aussi impassible que s'il et t dans son
chteau.

--Nous avons saisi un dpt de fusils dans cette maison... Tentative
effroyable! Vous vouliez essayer un coup de main sur le chteau fort de
Nantes... crime prvu et puni par la loi... Je me permettrai de vous
faire observer, en outre, que vous avez t pris sur le fait... De plus
en plus grave. Il en rsulte que les derniers chtiments peuvent vous
atteindre...

Nous savons dj quel grand comdien c'tait que M. Jumelle. Il nuanait
dlicatement ces menaces prononces de sa voix paterne et douce.
Jean-Nu-Pieds avait dtourn la tte et semblait ne pas comprendre
qu'elles s'adressassent  lui.

--Hum! hum!... Vous ne rpondez rien, monsieur? C'est un tort, un tort
extrme. Car, pensez-y!... Si vous continuez  garder ainsi un
compromettant silence, la loi n'aura aucune raison de se montrer
clmente... elle devra svir et svira avec une svrit d'autant plus
grande que votre position est plus leve... Tandis qu'au contraire...
si... vous consentiez  nommer... oh! pas tous! je ne vous demanderais
pas cela; vous tes un homme d'honneur, et... non, certes, pas tous!
mais quelques-uns seulement de vos complices... Eh bien! alors...

Jean-Nu-Pieds ne pronona pas une parole, mais  la phrase insultante de
M. Jumelle, il fit un geste de colre si terrible, que le fer des
menottes faillit se tordre.

L'oeil du Venden tincelait. Son visage, dj ple, devint livide. M.
Jumelle recula instinctivement son fauteuil, en murmurant:

--Diable! j'ai bien fait de lui donner des _bracelets_.

Bracelets, c'est le mot d'argousin dont on se sert rue de Jrusalem pour
appeler les menottes. Langue choisie!

--Vous ne me rpondez pas?

Jean avait rsolu de ne point prononcer une parole; mais il avait hte
d'en finir avec cette scne coeurante. M. Jumelle rpta sa demande:

--Vous ne me rpondez pas? Vous refusez de nommer vos complices?

--Oui.

--Vous savez ce qui vous attend?

--Oui.

--La mort!

--Je le sais.

--Possible! Mais... hum! hum!... c'est la mort honteuse, cache, cette
nuit mme, dans les fosss du chteau.

--Peu m'importe.

Cela ne faisait aucunement l'affaire du sous-chef de la police
politique; la mort du marquis n'tait pas utile  son but, tandis que
ses rvlations pourraient l'tre beaucoup. Que le lecteur ne soit pas
tonn de ce que ledit mouchard ait pu croire qu'il obtiendrait un aveu
d'un homme tel que M. de Kardign. Il n'est pas donn  tout le monde de
comprendre les natures loyales.

Aussi M. Jumelle s'tait cru irrsistible en promettant  son prisonnier
la vie en change de sa trahison. Un peu dpit de voir sa ruse sans
effet, il pensa que, peut-tre, il n'avait pas t compris, ou qu'il ne
s'tait pas suffisamment expliqu.

--Vous ne saisissez pas, sans doute, toute la porte de ce que j'ai
l'honneur de vous dire, appuya-t-il, en baissant un peu la voix. J'ai,
depuis quinze jours, l'ordre de vous faire passer par les armes, si
jamais vous me tombez entre les mains. Cet ordre, je serai,  mon
dsespoir, croyez-le bien! je serai oblig de l'excuter, si vous m'y
forcez.

De nouveau, Jean-Nu-Pieds toisa avec mpris M. Jumelle.

--Je me suis irrit tout  l'heure contre vous, dit le marquis de sa
voix assure et vibrante. J'avais tort. On ne doit s'irriter que contre
ceux qui en valent la peine. Seulement, ne continuez pas ainsi; vous
devez savoir que ce serait inutile. Vous avez l'ordre de me faire
fusiller? Excutez l'ordre.

--Monsieur le marquis, vous me dsolez!

--Assez de pasquinades!

--Pasquinades!... hum! hum!...

--J'attends; et maintenant je ne prononcerai plus un mot.

M. Jumelle tait rellement fort embarrass. Il se heurtait  une
volont suprieure  son adresse. Le renard tait vaincu par le lion.
Par bonheur pour lui, un bruit de pas retentit dans le salon o M. de
Kardign avait t primitivement introduit. Heureux Jumelle! cela lui
permit de changer aussitt ses batteries. Il se leva et courut  la
porte du salon:

--Vide! murmura-t-il; tout est sauv.

Aussitt il se prcipita sur Jean, et lui serrant avec force les deux
mains:

--Pardonnez-moi, monsieur le marquis, le rle infme que j'ai d jouer
auprs de vous! Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert!... Mais je suis
des vtres; au fond de l'me, j'ai la mme croyance que vous... Vous
comprenez, maintenant; j'tais surveill! Heureusement, mon espion vient
de quitter la place... je suis libre, et vous allez l'tre aussi.

Jean-Nu-Pieds haussa lgrement les paules.

--Je ne vous crois pas, dit-il.

--Vous ne me croyez pas?

--Non.

--Oh!

Ce que M. Jumelle mit de dsespoir, de _navrement_, dirions-nous, si ce
mot tait franais, dans cette exclamation: Oh! est impossible 
rendre. Ce: Oh! fut un pome  rendre jaloux, s'ils l'avaient entendu,
Kean, Lekain ou Got.

--Monsieur, dit nettement le marquis, pour un policier, vous avez t
deux fois bte: la premire, quand vous avez cru me faire peur; la
seconde, quand vous croyez me tromper. Je ne vous crains pas et je ne
vous crois pas.

Tout autre que M. Jumelle se serait dclar vaincu; mais le sous-chef de
la police politique ne reculait jamais:

--Je suis bien malheureux! murmura-t-il.

Puis avec force:

--Vous croyez que c'est vous seul que vous perdez?... Hlas! vous perdez
aussi une autre personne...

--Une autre...

--Qui mourra sans vous, qui m'avait envoy  vous... Mademoiselle
Fernande Grgoire!

--Fernande!

Jean-Nu-Pieds faillit tomber  la renverse. Pourquoi cet homme lui
parlait-il de Fernande; de Fernande, dont sa pense n'avait jamais pu se
dtacher, dont il avait pleur si douloureusement l'trange disparition?

M. Jumelle comprit que le coup avait port. Il augmenta encore sa mine
doucereuse. Pourquoi la comdie ne russirait-elle pas jusqu'au bout?
D'ailleurs, il avait une arme dfensive  sa disposition pour parer
toutes les ripostes que pourrait lui porter la mfiance du jeune homme.

Il se leva, et courut de nouveau  la porte pour jeter un second regard
dans le salon, comme s'il craignait en effet d'tre espionn. Puis, il
revint, en se frottant les mains, vers son fauteuil, o il s'assit,
aprs l'avoir avanc un peu vers M. de Kardign.

--Je viens de sa part, dit-il.

--De sa part?

--Oui.

--Monsieur...

--Vous ne me croyez pas?...

Jean hsita. Enfin il rpondit:

--Non, je ne vous crois pas!

M. Jumelle tira son mouchoir et essuya une larme absente. Puis, d'une
voix pleine de pleurs, ce prodigieux comdien reprit avec un sanglot
touff:

--Ah! je suis bien malheureux!

--Faites vite, monsieur, rpliqua le marquis, qui jusqu' prsent ne
semblait pas trs-dispos  se laisser engluer par le doucereux agent de
police.

--Oui! oui! n'importe! tout cela est dur; je suis bien malheureux!

Jean-Nu-Pieds dtourna la tte.

M. Jumelle comprit que, pour avoir raison de son adversaire, il lui
faudrait frapper un grand coup. Il prit dans son bureau une forte
enveloppe, scelle de trois cachets rouges, et la tint  la main, en
murmurant avec un accent impossible  traduire: Pauvre enfant!

--Monsieur...

--Ah! monsieur le marquis, j'avais une fille de son ge... aussi belle,
aussi noble qu'elle... Elle tait de ces anges qui n'appartiennent pas 
la terre, et doivent bientt retourner au ciel, leur vritable patrie...
Dieu l'a rappele  lui... Ma pauvre Lodoska!... Elle s'appelait
Lodoska.

M. Jumelle essuya une seconde fois les larmes abondantes qu'il aurait pu
verser, si, en effet, il avait eu une fille, si cette fille s'tait
appele Lodoska, et si, ayant eu une fille appele Lodoska, la
potique enfant affuble de ce nom tait retourne au ciel, sa
vritable patrie...

En vrit, Jean-Nu-Pieds ne comprenait plus rien  la scne qui se
jouait devant lui et pour lui. Il avait un fonds de mfiance bien
enracine contre M. Jumelle, sans quoi il aurait certes pu se laisser
tromper par les tmoignages de sensiblerie et d'motion, dont faisait
preuve si remarquablement le sous-chef de la police politique.

Au reste, son esprit ne s'occupait que d'une chose. Que contenait cette
mystrieuse enveloppe que M. Jumelle lui avait montre comme si elle
devait faire tomber toutes barrires entre le Venden et lui?

--Faites vite! rpta-t-il.

--Soyez tranquille, monsieur le marquis... je suis bien  plaindre...
N'est-ce pas votre opinion?

--Oui.

--Mais bien  plaindre?

--Certes.

--Mais extrmement  plaindre?

--Oh! finissons-en, monsieur. Qu'avez-vous  me dire? Parlez, j'attends.

--Ah! vous avez piti pour un pre infortun qui vous montre son
dsespoir... Infortune Lodoska! malheureuse Fernande! Cette enveloppe,
monsieur, vous est envoye par mademoiselle Grgoire...

--Par?...

--Oui, monsieur le marquis! vous regretterez bien de m'avoir souponn!
Vous me tendrez vous-mme la main quand...

--Donnez, monsieur!

--Dans un instant. Il faut que je vous mette au courant de tout ce qui
s'est pass. La pauvre enfant a t enleve par son pre.

--Je m'en doutais, murmura Jean.

--Vous peindre son dsespoir, ce serait inutile, ce serait impossible!
Spare de vous, il ne lui restait plus qu' mourir. Heureusement...
j'tais l!

Il y a des intonations que l'crivain ne peut rendre. Ces deux mots:
_J'tais l_, prononcs par M. Jumelle, furent dits d'une faon plus
que remarquable. Si on les avait entendus, sans doute que son engagement
 la Comdie-Franaise et t sign sance tenante.

Et la pose! Le sous-chef de la police politique s'tait  demi rejet en
arrire; son corps tait grandi de trente centimtres au moins; il
dpassait le plafond. Sa main droite tenait l'enveloppe, avec l'attitude
de mademoiselle Rachel tenant l'urne d'milie, pendant que sa main
gauche se grattait avec satisfaction le bout du nez.

--Il y a l dedans le journal de sa vie, continua-t-il, depuis l'instant
o elle a t brutalement loigne de vous. Comme elle a souffert! Son
pre,--un monstre, monsieur le marquis,--l'a torture de toutes les
faons possibles! Pauvre ange! elle offrait  la perscution un front
d'airain. Jamais je n'ai vu de rsignation pareille... Puis, je vous le
rpte... heureusement, j'tais l!

--Donnez! donnez donc!

--Oui, mais vous me promettez...

--Je ne vous promets rien.

--Ah!...

M. Jumelle abandonna son nez pour sa nuque, qu'il gratta avec une gale
vivacit. Mais, sans doute, il tait confiant dans l'excellence de son
arme, car il tendit l'enveloppe au jeune homme, qui brisa avec une
anxit fivreuse les trois cachets de cire rouge qui la fermaient.

L'enveloppe contenait, ainsi que l'avait dit le sous-chef de la police
politique, le journal de la vie de Fernande, crit par elle, plus une
lettre. Voici quelle tait cette lettre:

Quand lirez-vous ces lignes, Jean? Quand Dieu permettra-t-il que vous
puissiez venir  mon secours? Mais, depuis huit jours, je commence 
esprer. Un ami est venu  moi dans ma dtresse. Il avait une fille de
mon ge, et s'est attendri  ce souvenir. Jean, croyez M. Jumelle, qui
vous remettra cette lettre... et pensez  moi qui souffre et qui pleure,
et qui mourrai sans vous!

FERNANDE.

Le premier mouvement de Jean-Nu-Pieds en lisant ces lignes fut de tendre
la main  M. Jumelle, et de s'excuser auprs de lui des doutes qu'il
n'avait cess de ressentir pendant tout le cours de leur entretien.
Heureusement, en levant les yeux, il vit le visage de l'agent de police
se reflter dans la glace.

Pour lire la lettre de Fernande, le marquis de Kardign s'tait
dtourn. M. Jumelle croyait donc ne pas tre observ. Les gens les plus
habiles sont toujours pris par leur propre habilet. Il n'y a que la
franchise qui ne soit jamais vaincue, qui triomphe toujours.

Jean-Nu-Pieds vit le visage de l'agent suprieur de la rue de Jrusalem,
et il y lut une telle ruse inquite, une telle fausset, qu'il comprit
aussitt que dans tout cela se cachait un mystre. M. Jumelle avait
videmment abus de la bonne foi de la jeune fille, et elle l'avait cru.
Mais dans quel but? Il l'ignorait. Certes, la lettre tait bien de
Fernande; il ne lui tait point permis d'en douter. Mais pourquoi lui
remettait-il ce paquet que M. Grgoire l'avait charg sans doute
d'intercepter? Voil ce qu'il ignorait et ce qu'il ignorerait jusqu' ce
qu'un indice quelconque ft venu lui rvler la vrit. Il n'y avait pas
 hsiter. Montrer  M. Jumelle qu'il n'tait pas sa dupe, c'tait
maladroit; tandis que lui laisser croire qu'il tombait dans le pige,
lui donnait sur lui un incontestable avantage. C'est ce qu'il fit,
malgr que son esprit rpugnt  tout ce qui tait mensonge. Il se
retourna, et tendant la main  M. Jumelle, en dpit du dgot qu'il
ressentait:

--Je vous crois, monsieur, dit-il. Je regrette d'avoir pu douter de
vous. Mais cette lettre me prouve surabondamment que je m'tais tromp.
Que dois-je faire?

M. Jumelle tait bien fort, car il teignit le regard de triomphe qu'il
allait jeter sur le Venden.

--Bni soit Dieu! dit-il.

--Que dois-je faire? rpta le marquis.

--Me croire!

--Je vous crois.

--Alors... attendez!...

M. Jumelle rapprocha encore son fauteuil de Jean-Nu-Pieds, et se
penchant vers lui:

--Fuyez!

Malgr son nergie, M. de Kardign frmit. Quelle trahison cachait donc
cette proposition? Quelle infamie allait-il tramer, cet homme, cet
espion?

--Fuir!

--Vous le pouvez.

Jean-Nu-Pieds serra la main de M. Jumelle.

--Comment cela?

--Je suis votre seul gardien. On ne sait pas,  la prfecture de police,
que je suis des vtres, bien que M. Gisquet commence  le souponner.

--Il n'y a donc pas de soldats dans cette maison?

--Non.

--O est M. de Rvilly?...

--En prison. Mais je le ferai galement s'vader cette nuit.

L'anxit de Jean-Nu-Pieds augmentait; il sentait que tout cela
annonait un danger pour ses amis, et il ne voyait pas encore comment il
pourrait rompre les mailles du filet dans lesquelles ou voulait les
enserrer.

--Bien, je fuirai, dit-il.

--Dans une demi-heure, mon valet de chambre va venir ici; je lui
donnerai l'ordre d'aller chercher la garde. Pendant qu'il ira, je vous
donnerai des cordes, et vous me lierez solidement les pieds et les
mains; vous me billonnerez, et vous sortirez par le jardin. Une porte
est creuse dans le mur, c'est par l qu'entrent les fournisseurs de la
maison, je vous l'indiquerai et vous serez libre. De cette faon on ne
pourra me souponner.

--Je vous remercie.

--Ne me remerciez pas! C'est  moi de vous tre reconnaissant, au
contraire. J'ennoblis mon infme mtier... infme, puisque je dois
poursuivre ceux que j'aime! Je vous enverrai mon domestique, ds qu'il
sera venu,  un endroit que nous conviendrons. Vous pouvez avoir toute
confiance en lui. C'est un vieux serviteur, un de ces fidles et
antiques domestiques comme notre poque de dcadence n'en fournit plus.

 peine M. Jumelle finissait-il de parler, que son valet de chambre
arriva. Celui qui tait un vieux serviteur, un de ces fidles et
antiques domestiques comme n'en fournissait plus cette poque de
dcadence, n'tait autre que la Licorne, l'horrible la Licorne...

Pour la circonstance, le mouchard a mis du linge blanc, une redingote
dont les pans tombent jusqu' terre, et de la poudre dans ses cheveux
crpus...




                                XIX

                      LE JOURNAL DE FERNANDE


Jean-Nu-Pieds suivit le loyal, le vieux serviteur, ce seul Caleb
survivant de tous les Calebs du temps pass! Ainsi que le lui avait dit
M. Jumelle, une petite porte s'ouvrait dans le mur du jardin et
conduisait  la campagne.

Notre hros marchait, proccup de savoir quelle trahison pouvait bien
cacher ce subit intrt de l'agent de police, et de ce que contenait le
journal de Fernande.

La Licorne tait aussi parfait dans son rle que M. Jumelle dans le
sien. Nous serions injuste en ne le reconnaissant pas. Il guida le
marquis  travers le jardin, et l, d'une voix solennelle, il dit:

--Monsieur est libre.

Puis il ajouta, voyant que M. de Kardign ne lui rpondait rien:

--O monsieur va-t-il se rendre, pour que mon matre lui donne de ses
nouvelles, s'il est besoin?

--Ici, demain,  neuf heures du matin.

Jean-Nu-Pieds s'loigna lentement.

 peine eut-il fait quelques pas, que la Licorne retira son habit
respectable, frippa sa belle chemise  jabot, et fit voler la poudre qui
donnait  sa chevelure affreuse une apparence si belle. Caleb tait
redevenu mouchard. Il suivit  distance Jean-Nu-Pieds, car la premire
partie du plan de M. Jumelle n'avait pas un autre but: faire espionner
le chef venden, et dcouvrir ainsi la retraite des chouans dans la
ville. Si le marquis de Kardign trompait son attente et voulait
profiter de sa mise en libert pour s'enfuir dans la campagne, il serait
toujours temps, grce aux espions lancs sur ses traces, de s'en emparer
de nouveau et de l'arrter avant qu'il pt sortir de la ville.

Mais Jean-Nu-Pieds n'avait garde de se rendre  l'auberge du
_Cygne-du-Roi_; il gagna tout simplement le meilleur htel de la ville,
celui qui tait le plus en vue, demanda une chambre et s'enferma chez
lui.

Deux agents le surveillaient au dehors; mais peu importait au Venden;
il tait bien dcid  leurrer jusqu'au bout l'honorable M. Jumelle.

--C'est donc elle qui m'a crit ceci, murmura le jeune homme quand il se
trouva seul, ayant en face de lui cette enveloppe que lui avait remise
M. Jumelle.

Il dplia ces papiers nombreux et lut:

Jeudi.

--O suis-je? je n'en sais rien. On m'a mise dans une chaise de poste,
et on m'entrane. O mon bien-aim! si vous saviez tout! Un miracle seul
peut me rendre  vous. Le dsespoir est en moi. Ma seule consolation est
de me dire que j'ai fait mon devoir.

Nous avons voyag toute la journe, toute la nuit et encore toute la
journe. Ce soir jeudi, nous sommes dans une petite ville que je ne
connais pas. Mon pre ne me quitte pas du regard. Il me sera impossible
de profiter d'un instant de libert pour vous faire parvenir ces lignes.
Je les cris  tout hasard, ignorant si vous les lirez jamais. Avec nous
voyage un royaliste, que je ne connais pas. Cet homme me fait peur.
C'est lui qui est la cause premire de nos malheurs. Mon pre tremble
aussi devant lui. Quel mystre existe-t-il donc entre eux?

Samedi.

Encore une nuit et deux jours de voyage. O suis-je? Ce matin,  l'un
des relais, mon pre m'a dit:

--Lundi, nous serons arrivs au terme de notre voyage.

Je n'ai pas rpondu; mais j'ai frmi, car je prfrerais un voyage
ternel  ce qui m'attend quand nous serons au but. Ne m'en veuillez
point si je ne vous en dis pas davantage. J'ai fait le serment de me
taire. Plt  Dieu que je n'eusse fait que celui-l!

Mardi.

Nous sommes arrivs cette nuit. Dans quel pays de la France? Je l'ignore
toujours, de mme que j'ignore par quels endroits nous avons pass. Je
me souviens que nous avons franchi une grande ville avant de parvenir 
la maison que nous habitons. Notre voyage a dur six jours et cinq
nuits. Nous avons d faire beaucoup de chemin, car les relais taient
nombreux et bien fournis. L'homme dont je vous ai parl et dont je ne
sais pas le nom, a dit souvent: Htons-nous, la route est longue.

O mon seul aim, Dieu sait ce que je souffre en tant ainsi spare de
vous, de vous  qui j'ai vou mon coeur, mon me, ma vie! La Providence
est cruelle, mais il faut s'incliner devant ses arrts sans les
discuter, quelque impntrables qu'ils soient. Comme vous serez
malheureux quand vous saurez tout!

La maison o je suis est triste et sombre. Si elle n'tait pas gaye
par un soleil d't, elle serait lugubre. Devant mes fentres coule une
petite rivire; mais je ne peux les ouvrir qu'en prsence de mon pre.
On m'a donn une femme pour me servir. Elle ne parle pas franais, et je
ne comprends point le langage dont elle se sert. Il me semble que je
fais un rve affreux dont je vais m'veiller, car, bien que je sache mon
malheur irrmdiable, je dsesprerais trop si je n'esprais pas.

Vendredi.

Ami, je vous cris toute tremblante encore; je suis brise. Je viens
d'avoir avec mon pre et l'homme dont je vous ai parl une scne
effroyable. Oh! pourquoi Dieu permet-il de pareilles choses! Et je ne
puis rien vous dire. J'ai fait serment de me taire. Si je parlais, vous
comprendriez tout...

Jean! par piti! renoncez  moi, oubliez-moi, que je n'existe plus pour
vous... Oubliez le pass, chassez de votre coeur les esprances d'avenir
que nous avions formes. Je suis bien malheureuse! Celui qui m'aurait
dit jadis que je n'tais pas  bout de mes souffrances et que je
pourrais souffrir davantage, je ne l'aurais pas cru. Quand tout nous
sparait, j'tais moins infortune et moins dsole qu' prsent.

Mon bien-aim, sous quelle toile maudite suis-je ne! J'ai la mort dans
l'me. Quand je ferme les yeux, je revois votre image, et mon dsespoir
redouble. Je fais au ciel une ardente prire... que je sois seule 
souffrir, et que ma destine ne soit pas de bouleverser ternellement la
vtre!

Lundi.

Encore deux jours! Comme le temps passe vite! Il me semble que chaque
heure coule me rapproche de l'instant fatal. Pourquoi le suicide nous
est-il dfendu comme un crime? Dans la tombe, je souffrirais moins.

Ami, ce matin, j'ai regard pendant de longues heures la petite rivire
qui coule sous mes fentres. Une fleur s'est dtache de la rive et a
d'abord suivi le courant. Un moment, elle a voulu se retenir, mais le
courant la reprenait toujours. Arrive au milieu de larges feuilles de
nnuphars, j'ai cru qu'elle pourrait rsister  l'onde rapide qui la
conduisait au loin. Pauvre petite fleur! elle a tourn sur elle-mme et
a repris le fil de l'eau jusqu' ce que je l'aie perdue de vue.

Je me suis dit que c'tait l'image de ma vie.

J'ai pens  ma destine qui tait ainsi, et que rien ne pouvait
arracher  l'abme qui l'attendait... Pauvre petite fleur!

Mardi.

Encore un jour!... Jean! ne m'oubliez jamais, quoi qu'il arrive... Je
vous demandais l'autre jour de chasser mon souvenir de votre coeur;
aujourd'hui je vous supplie de l'y garder. Jean! qui m'aurait dit que
tout cela arriverait quand la princesse,  qui j'ai vou mon ternelle
reconnaissance, nous a mis la main dans la main?... Pourquoi ne suis-je
pas morte, quand je vous ai cru enseveli sous les dcombres de la
Pnissire? Quand ces lignes vous parviendront-elles? Je ne sais; je les
cris au hasard, attendant une heure propice, un moment, une
esprance... Une esprance! comme si c'tait un mot dans lequel je pusse
croire!

Jeudi.

Je vous ai dit que la personne  qui obit mon pre tait royaliste. Si
je n'avais pas eu de terribles preuves de sa foi politique, je ne
croirais jamais que ce monstre puisse croire  ce que vous croyez. C'est
un homme de cinquante ans,  l'air dur, aux yeux froids. Je n'aurais
jamais pens que mon pre pt courber le front ainsi. Je devine un
mystre de honte...

Pourquoi faut-il que je sois oblige de me taire! Pourquoi ai-je jur de
garder le silence!... Ce silence me tue! Ami, je vous en supplie encore,
ne me maudissez pas, ne m'oubliez pas. Une seule chose..

Jeudi soir.

J'ai t interrompue par un homme qui est entr dans ma chambre... Il
s'est avanc prudemment jusqu' moi, en prtant de minute en minute
l'oreille, comme s'il craignait d'tre surpris...

Oh! mon ami, Dieu le bnisse, car je lui dois la premire joie que j'aie
eue depuis que je vous ai quitt...

Il m'a pris la main et m'a dit que mon pre tait son ami, mais que je
lui avais fait piti et qu'il voulait me secourir. J'tais devenue
mfiante, et peut-tre allais-je l'loigner, quand je l'ai regard. Il a
l'air bon et doux. Pauvre homme!... Il a perdu une fille de mon ge, et
c'est ce qui l'a touch.

--Vous aimez M. de Kardign? m'a-t-il dit.

--Monsieur...

--Je suis votre ami.

--Mon ami?

--Et je vous le prouverai. Vous tes ici au chteau de Quivrain, dans
la Cte-d'Or. La ville o vous avez pass, c'est Dijon. Le village que
vous apercevez l-bas, dans ce creux, c'est le village de Lry. crivez
 M. de Kardign o vous tes, je me charge de faire parvenir la lettre.

--Oh! soyez bni!

Alors il a serr mes deux mains dans les siennes avec affection.

--Vous me rappelez ma pauvre fille; elle aurait votre ge. Elle tait
douce et bonne comme vous. Quand je vous ai vue si malheureuse, je me
suis jur de vous protger en souvenir de ma chre Lodoska. Plt au
ciel que, si elle et vcu, elle et trouv quelqu'un pour la sauver,
comme je veux vous sauver...

Si j'avais pu avoir encore de la dfiance, elle aurait disparu, car de
grosses larmes brillaient dans ses yeux...

C'est une protection de Dieu qui a permis que quelqu'un pt encore
s'intresser  moi. Il vous remettra ces lignes... O mon ami, celui qui
m'aurait dit cela, il y a huit jours, m'et rempli le coeur de joie;
aujourd'hui, j'ai peur. Je me dis que ce sera pour vous une douleur si
grande!

Mon protecteur s'appelle M. Jumelle. Il m'a tout racont. Pour arriver
ici, il faut partir de Paris par la route royale de Dijon. Arriv  un
petit village nomm Verrey, et qui est un peu aprs Montbard, il faut
prendre la route de Saint-Seine-l'Abbaye. De Saint-Seine-l'Abbaye 
Siry, il y a quatre lieues, en passant par le village de Lamargelle. 
Lry, il y a deux chteaux; celui o l'on m'a renferme est enfonc au
milieu des arbres. Je vous dis tout cela, et pourtant, mon ami, je vous
le dis sans esprance; mais ce nous est une pre joie de penser que ceux
que nous aimons pourront nous suivre par le coeur.

L'homme devant qui tremble mon pre est en effet un royaliste. Il se
nomme M. d'Hricourt. Cela m'tonne, car c'est un misrable...

Vendredi.

Hier au soir, j'ai interrompu ma lettre. Maintenant que je sais que vous
la lirez, les ides m'arrivent en foule. Autrefois je pleurais trop: mon
amour seul parlait. Ami, ne m'en veuillez pas du mystre que je suis
oblige de vous cacher. Je suis sous le coup d'une iniquit telle, qu'il
me parat impossible que Dieu la laisse s'accomplir.

J'ai essay de m'enfuir, mais je n'ai pas pu; mon pre m'a mme refus
la prsence du cur de Lry. Je comptais sur sa parole pour donner un
cours meilleur  mes penses.

Car je suis prise de colres et de rvoltes. La destine me frappe si
cruellement et  coups si redoubls, que je me sens en rbellion contre
elle.

       *       *       *       *       *

Le journal de Fernande s'arrtait l. Jean-Nu-Pieds resta en proie 
mille sentiments divers quand il eut fini la lecture de ces lignes
dchirantes. Il y avait dans ce que lui disait sa fiance un mystre,
selon le mot dont elle se servait, qui faisait natre son pouvante.
Quoi! elle le suppliait de l'oublier, de ne plus penser  elle! puis, un
peu aprs, elle se repentait de sa demande, et, pour la seconde fois,
elle le conjurait de l'aimer toujours et de conserver son souvenir
ternellement vivant!

--Lui aurait-on fait jurer de ne pas m'pouser? pensa-t-il. Mais elle me
le dirait. Ce ne peut tre cela. Qu'est-ce donc alors?... Ma tte se
brise...

Jean-Nu-Pieds avait quitt le _Cygne du Roi_  cinq heures et demie. Il
avait t arrt  six heures. Sa conversation avec M. Jumelle avait
dur deux heures. Il devait donc, en ce moment, tre onze heures ou
minuit.

--Ce Jumelle a jou un rle, continua M. de Kardign. videmment, il a
abus de la confiance de cette pauvre enfant. Il m'a rendu  la libert,
esprant que je trahirais les ntres; mais j'aimerais mieux mourir...
Ah! si mon brave Aubin tait l!...

Il regarda le papier sur lequel avait crit Fernande, et le baisa:

--Voil tout ce qui me reste d'elle. Amour, tendresse, dvouement, tout
ce qui faisait battre mon coeur est l-dedans. O est-elle? ne lui a-t-il
pas menti?

Jean-Nu-Pieds ouvrit la porte de sa chambre, et se trouva dans le
corridor de l'htel o il tait descendu. Il arriva bientt dans la rue.
Son oeil perant distingua  droite et  gauche un homme en embuscade.
Que lui importait? Il voulait marcher, non pour aller quelque part, mais
pour respirer  pleins poumons l'air plus vif de la nuit. Il avanait
droit devant lui.

Les passants taient rares. Dans une ville de province, minuit c'est
quatre heures du matin  Paris. Les deux agents qui le guettaient le
suivirent  distance. Jean-Nu-Pieds feignit toujours de ne pas les voir.
Une ide venait de germer dans son cerveau, ide qui prenait corps 
mesure que se condensait sa pense.

S'il pouvait chapper  ces agents!

C'tait difficile, et cela pouvait tre dangereux. Il ne fallait pas
qu'il ft consciencieusement cette trahison involontaire dont voulait le
rendre coupable le sous-chef de la police politique.

Jean marchait lentement.  mesure qu'il faisait du chemin, il voyait les
deux agents qui se rapprochaient de lui. Enfin, il arriva sur le bord de
la Loire. Il retourna vivement la tte en arrire et regarda. Cinq
mtres le sparaient  peine de ses suivants. Alors il enjamba le
parapet du pont et se jeta  l'eau. Deux exclamations de colre
retentirent.

Elles furent suivies d'une double chute. Mais M. de Kardign avait
calcul son action. videmment les agents de police croiraient qu'il
s'tait laiss aller  un courant et feraient de mme.

Au contraire, Jean-Nu-Pieds remonta le courant en quelques brasses, et
se tint cach contre une arche, pendant que les doux mouchards
descendaient la Loire vers Saint-Nazaire.

Alors il regagna le rivage et prit sa course. Si ceux qui taient
attards dans les rues virent cet homme, nu-tte, dgouttant d'eau,
courant de toute la vitesse de ses jambes  travers les rues et les
ruelles, ils ne durent pas comprendre quelle folie l'agitait. M. de
Kardign voulait faire perdre sa piste aux limiers de la police. Enfin,
au bout de trois quarts d'heure, il se trouva loign du _Cygne du Roi_
d'une lieue environ. Il se tapit dans une porte et attendit. Personne ne
parut. Il attendit encore. Une horloge lointaine sonna deux heures du
matin. Il se remit  marcher lentement et prudemment cette fois, en
faisant toutes sortes de dtours. Ce ne fut qu' trois heures et demie
du matin qu'il arriva devant le _Cygne du Roi_. Il se hta de faire le
signal convenu. Matre Poulardet, l'aubergiste, faillit tomber  la
renverse en l'apercevant.

--Vous! monsieur le marquis?

--O sont-ils?

--Partis!

--Dieu soit lou!

--Mais ils vous ont donc relch?...

Jean-Nu-Pieds n'avait ni le temps ni le dsir de faire, avec l'honorable
Poulardet, une conversation suivie. Il se hta de monter dans une
chambre o l'aubergiste lui apporta des vtements de rechange.

--Qu'allez-vous faire, monsieur? lui demanda le brave homme.

--coute, mon ami, rpliqua Jean-Nu-Pieds, qu'a dit M. de Charette en
partant?

--Rien.

--Le coup?...

--Manqu.

--Alors, voil ce que tu vas faire. Il me faut de l'argent d'abord.
As-tu deux mille francs chez toi?

--J'en ai cinq mille, c'est toute ma fortune.

--Je les prends, avec un de tes chevaux. Va demain  l'tat-major de la
place et fais viser un passe-port pour Angers, tu me l'apporteras.

--Le signalement?

--Va toujours. Tu es connu dans la ville, peut-tre n'crira-t-on pas le
signalement sur le passe-port, d'autant plus que ce n'est que pour aller
 Angers. Je partirai demain soir.

M. de Kardign tait bris de fatigue; il s'endormit profondment cette
nuit-l. Au matin, quand il s'veilla, le matre du _Cygne du Roi_ tait
assis au pied de son lit.

--Vous avez devin juste, monsieur, on n'a pas crit le signalement.

En effet, pour les petits parcours, les autorits civiles et militaires
ont l'habitude de ngliger cette formalit. Jean-Nu-Pieds prit un rasoir
et fit tomber sa moustache sous l'acier; ensuite Poulardet lui coupa les
cheveux ras.

--J'ai chang d'ide, dit-il; au lieu de partir la nuit, je partirai en
plein jour. Fais seller un cheval; je le laisserai  Angers chez une
personne que tu m'indiqueras.

Le marquis de Kardign ressemblait, avec son chapeau mou, son vtement
de laine et ses gutres montant aux genoux,  un mtayer de la campagne.
Il partit,  cheval, sans se presser, et prit la route d'Angers. Il
comptait y coucher et prendre le lendemain la diligence de Paris.

 la place d'Angers, on ne fit aucune difficult de lui donner un
passe-port pour Paris, en change de celui qu'il donna. Le
Maine-et-Loire tait calme depuis longtemps. Dans ce dpartement, M. le
baron de Cambourg et M. de la Paumellire taient les seuls qui tinssent
encore la campagne. Et il tait probable que, ainsi que M. de Charette,
ils ne tarderaient pas  poser les armes.

M. de Kardign partit le lendemain pour Paris par la diligence. La route
fut longue; mois il prfrait voyager lentement et voyager srement.

Il entra  Paris le 26 juillet. La ville tait sourdement agite.
Pendant ce long rgne de Louis-Philippe, que les parlementaires
dpeignent comme si calme et si tranquille, il n'y eut pas une heure o
l'honnte homme pt tre assur de son lendemain. Ce fut l'meute en
permanence et la rvolte organise. C'est que tout gouvernement dont
l'origine est fltrie est un gouvernement impossible. Pendant dix-huit
ans, on dut craindre tous les jours ce qui est arriv aux journes de
Fvrier. Ce qui commence par la barricade finit par la barricade. C'est
fatal.

En toute autre circonstance, Jean-Nu-Pieds aurait tenu compte de ce
trouble des esprits; mais il ne pouvait que penser  une chose:
retrouver Fernande.




                                 XX

                         LE CHTEAU DE LRY


 Paris, on peut tout acheter avec de l'argent. C'est la ville o rien
ne manque, la patrie du veau d'or. Le marquis de Kardign, en prenant la
diligence  Angers, savait que rien ne lui serait plus facile que de
trouver une chaise de poste et des relais bien prpars. Avec les cinq
mille francs de Poulardet, il pourrait aller au bout du monde. Ce fut
par une chaude matine de la fin de juillet qu'il partit.

Sa voiture traversait, au galop de quatre vigoureux chevaux, la barrire
de Charenton, et s'engageait sur cette longue et triste avenue, qui
maintenant s'appelle la route de Lyon.

Jean-Nu-Pieds n'tait pas dispos  se laisser aller au charme puissant
de la nature: le vent lger et tide qui jouait  travers les arbres 
demi couchs, au loin le murmure sourd de la grande ville  son rveil;
plus prs, le cours capricieux de la Marne. Pour un Breton, le paysage
ne manquait pas de posie. Le Parisien n'est-il pas aussitt mu par
l'aspect des dolmens druidiques et des landes montueuses?

Nous ne suivrons pas notre hros dans tous les dtails de son voyage. Le
lendemain matin de son dpart, vers quatre heures, il courait sur la
route de Verrey  Saint-Seine. Montbard tait dpass. Montbard et
Verrey sont aujourd'hui deux stations de la ligne Lyon-Mditerrane. Le
chemin de fer a civilis un peu les environs du pays de Buffon, et les
routes nationales, voire mme celles du dpartement, sont largement
carrossables. Mais en 1832, il n'en tait pas de mme; la chaise de
poste devait quitter souvent le galop pour le pas long et allong des
charrettes de campagne.

La route ne faisait que monter et descendre. Vers midi, Jean-Nu-Pieds
arrivait  Saint-Seine-l'Abbaye, le dernier relais.

Cinq kilomtres le sparaient encore de ce chteau de Quivrain, prs du
village de Lry, o tait enferme Fernande. Il fit hter le dpart, et
la chaise de poste fila comme le vent sur une route ombrage d'arbres.
Cette partie de la Cte-d'Or est peut-tre la plus belle de France.

Qu'on nous pardonne si l'motion nous gagne en en parlant. C'est  Lry
mme que nous avons t lev. On nous a montr les ruines de ce chteau
de Quivrain, et la voix nave du paysan nous a racont plus d'une fois
la lgende de la prisonnire. Nous n'avons qu' fermer les yeux pour
revoir dans ses moindres dtails ce paysage adorable o se sont couls
les meilleurs et les plus calmes de nos jours d'autrefois.

Que de chers souvenirs! que d'heures aimes le coeur voque!

Nous avons dit qu'aprs Sainte-Seine, la route dbouche sur le village
de Lamargelle. Le marquis de Kardign devait y passer sans y jeter les
yeux. L'art exquis d'un ancien gentilhomme, M. d'A..., n'avait pas
encore dot ce pays alors perdu, d'un des plus fastueux chteaux qui
existent en France.

En quittant Lamargelle, la route monte par un chemin rocailleux bord de
broussailles o se jouent l'pine-vinette et la mre bleue. Aprs une
monte de cinq minutes, on arrive sur un plateau;  gauche, en allant
vers Lry, surgit un petit bouquet de bois o croit ternellement une
mauve verte et jaune, faite comme de la dentelle. Faisons encore cent
mtres. A droite, derrire un champ de sarrazin, apparat un second
bois, Charmois. Les arbres sont de moyenne grandeur, et ont pouss 
mme sur un sol rocailleux et sec. Marchons toujours. A une petite
distance, une croix de pierre dresse son front noirci par le temps. La
route subit alors une forte dclinaison et s'enfonce entre une plaine
montueuse  gauche, et une espce d'abme  droite. Au bas de cet abme
coule la petite rivire, l'Ignon, soeur de ce Lignon que le baron d'Urf
a immortalis dans l'_Astre_.

C'est l que l'oeil dcouvre un merveilleux paysage. Que Corot ou
Thodore Rousseau puissent le contempler un seul instant et ils auront
tt fait de le transporter d'un coup de pinceau sur leur palette
magique.  partir de la rivire se lvent deux collines qui s'tagent
au-dessus d'un chemin creux. Au front de ces collines courent deux
forts, l'une verte, l'autre bleue, tant la condensation des couleurs
produit, suivant la distance, un effet vari.

La seconde de ces forts qui portait et porte encore le nom de Chameaux,
expliqu par les bosses que la nature lui a donnes, laisse apercevoir
au voyageur une ferme, close d'arbres, et qui parat  l'oeil, 
distance, comme une oasis dans un dsert de feuillage.

Cette ferme a t btie sur les ruines et avec les pierres mmes du
chteau de Quivrain.

Jean-Nu-Pieds s'arrta  contempler le chteau qu'il voyait de loin et
s'abma dans ses penses. Ces quatre murs,  l'aspect de donjon fodal,
renfermaient donc ce qu'il avait le plus aim. Il laissa la chaise de
poste au village de Lry.

Le chteau de Lry, dj construit alors, est occup aujourd'hui par une
ancienne clbrit mdicale, M. G..., qui est venu demander  la
campagne le repos qu'il a si bien gagn sur le champ de bataille de la
science et de l'humanit. En 1832, il tait occup par un vieux
gentilhomme, trop vieux pour chouanner encore comme il l'avait fait sous
la premire Rpublique.

Le hasard voulut que, en faisant dteler ses chevaux au village, le
marquis de Kardign entendit prononcer le nom de ce gentilhomme. Il
s'appelait M. de Kersaudiou. Ce nom lui tait familier. Son pre l'avait
dit souvent comme celui d'un de ses anciens compagnons les plus braves
et les mieux aims.

Jean-Nu-Pieds vint sonner  la porte d'entre, qu'ombrage un marronnier
gigantesque.

--M. de Kersaudiou? dit-il au domestique qui se prsenta.

Le valet jeta un coup d'oeil sur le marquis. Jean avait, nous le savons,
les cheveux ras; sans barbe ni moustaches, avec son costume de laine, il
semblait un jeune fermier de la Beauce ou de la Brie. Mais le cachet de
noblesse suprme empreint sur ses traits rvlait au premier regard
l'homme de race.

Le domestique pria Jean d'entrer et l'introduisit dans un long couloir,
sur lequel donnait le salon du chteau.

M. de Kardign envia ce calme et ce repos profond qui l'entouraient. Il
se dit que vivre en un pareil lieu avec Fernande, loin des agitations
fbriles, loin des douloureuses luttes du temps, ce serait le bonheur.
M. Kersaudiou parut.

Il avait quatre-vingts ans, mais sa sve bretonne ne pouvait point se
tarir avec les annes. Il portait haute et fire sa tte blanche, sur
laquelle le temps avait neig.

--Vous avez dsir me parler, monsieur? dit-il  Jean.

--Excusez-moi, monsieur, rpondit le jeune homme, si je me suis permis
de vous importuner, sans avoir l'honneur d'tre connu de vous. Je suis
un proscrit. Mon nom seul suffirait  me perdre. Aussi, je vais me
nommer aussitt  vous: je suis le marquis de Kardign.

Un rayon claira le visage du vieillard.

--Le fils?...

--Oui, monsieur; le fils de votre ancien compagnon d'armes.

M. de Kersaudiou serra les deux mains de Jean-Nu-Pieds dans les siennes.

--Marquis, je vous aimais et je vous aime. Toute la France royaliste a
senti son coeur battre au rcit de votre pope de la Pnissire. J'ai
t l'ami du pre pendant soixante ans; j'tais l'ami du fils avant de
le connatre. Me faites-vous l'honneur de venir me demander un asile?
Serais-je assez heureux...

--Merci, monsieur. Grce  Dieu, si je suis proscrit, je ne suis pas
poursuivi. Croyez que, le cas chant, j'accepterais avec joie votre
gnreuse hospitalit. Je venais seulement vous demander...

Jean-Nu-Pieds dtourna la tte un instant pour cacher la rougeur qui
montait  son front.

--Parlez, marquis.

--Pour vous demander de me conduire au chteau de Quivrain.

--Rien n'est plus facile.

--Je voudrais, cependant, ne m'y rendre que ce soir.

--Je suis entirement  vos ordres.

--Merci, monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire combien votre bon et
gnreux accueil me touche.

--Pas un mot de plus, marquis, vous tes ici chez vous. Je vais vous
prsenter  ma famille. Je vis ici, en t, avec quatre gnrations
autour de moi... Je suis trs-vieux. Jean-Nu-Pieds s'inclina devant le
vieillard aussi bas que devant un roi. N'tait-ce donc pas aussi une
royaut, cette majest de la vieillesse? Quatre gnrations! M. de
Kersaudiou s'tait mari en 1770. Il avait vu successivement Louis XV,
Louis XVI, la Rpublique, la Terreur, le Directoire, le Consulat,
l'Empire, la premire Restauration, les Cent-Jours, Louis XVIII, Charles
X, et enfin l'usurpation criminelle du duc d'Orlans. Son fils avait
soixante ans, son petit-fils quarante et un ans, son arrire-petit-fils
vingt ans. Enfin, son arrire-petite-fille venait de se marier et tait
accouche d'un fils. Il tait trisaeul.

Toute la famille attendait son chef. Quand M. de Kersaudiou entra dans
la salle  manger, o elle tait runie pour le repas du soir, tout le
monde se leva. Le vieillard tenait la main de Jean.

--Mes enfants, dit-il, je vous prsente un des meilleurs gentilshommes
de France, le fils d'un ancien ami, qui fut le mieux aim de mes
compagnons d'armes.

Le fils, le petit-fils et l'arrire-petit-fils du vieillard vinrent tour
 tour tendre la main au marquis.

Celui-ci sentit les larmes monter de son coeur  ses yeux, en prsence de
cette majest de la vieillesse, jointe  cette grandeur de la famille.

--Ne me demandez pas son nom, continua M. de Kersaudiou. Il s'appelle:
un ami.




                                XXI

                           LA RECHERCHE


Tout ce que la dlicatesse peut renfermer de procds exquis fut
prodigu au marquis de Kardign. Au bout de dix minutes, il se sentait
comme chez lui dans cette noble famille. Il ne fallait rien moins que
tant d'aimable cordialit pour consoler un peu son esprit de sa
constante, de sa douloureuse proccupation. Aprs le repas, M. de
Kersaudiou vint dire  Jean que les deux chevaux taient sells.

--Comment, monsieur, s'cria le jeune homme, vous allez prendre la peine
de m'accompagner vous-mme?

--C'est mon devoir, rpliqua noblement M. de Kersaudiou. Je ne veux pas
quitter un seul instant celui qui me fait l'honneur d'tre mon hte.

Le petit-fils du vieux gentilhomme voulut faire galement partie de
l'excursion. On sella un troisime cheval, et la petite troupe partit au
grand trot.

Nous avons dcrit en quelques lignes le paysage qui forme un cadre si
potique au bois de Chameaux. C'est la nature agreste et sublime en mme
temps dans tout son charme le plus puissant. Les trois cavaliers prirent
le chemin creux qui longe la rivire de l'Ignon, en laissant derrire
lui le village de Lry. Ce chemin va en s'enfonant, entre des champs en
collines  gauche et les prairies  droite. Par les temps clairs, on
aperoit dans le fond, ainsi qu'un dcor de Thierry, le clocher de
fer-blanc du joli bourg de Fresnay.

Les cavaliers prirent le galop et entrrent sous bois, dans une espce
de quadrilatre dont la route formerait la base. Ils ne tardrent pas 
disparatre au milieu des branches tombantes des jeunes chnes et de
l'ombrage pais des htres gigantesques. En vingt minutes ils gagnrent
la clairire, o s'levait le chteau de Quivrain.

Les appartements du chteau paraissaient vides. Les fentres taient
fermes. A peine, de temps  autre, la tte d'un valet d'curie ou d'un
garon de ferme paraissait derrire les vieux murs croulants; car si le
chteau du Quivrain n'existe plus aujourd'hui, c'est que ses
constructions sculaires ont fondu sous l'action du temps. Il est mort
de vieillesse. Les pierres ainsi que les hommes ont leur ge. Notre-Dame
de Paris vivra plus longtemps, parce que le gnie l'a vivifie  sa
naissance. Jean-Nu-Pieds eut un serrement de coeur quand il vit cette
sinistre solitude. Qu'tait donc devenue Fernande si elle n'y tait
plus? Si elle y tait encore, comme elle devait souffrir, enferme dans
cette prison!

Cependant, M. Guy de Kersaudiou, le petit-fils du vieux chouan, avait
agit la sonnette qui pendait  la porte d'entre. Ceux qui taient du
pays avaient pu donner au marquis de Kardign les renseignements
dsirables. Le chteau de Quivrain appartenait  une notabilit du
parti orlaniste, M. Legras-Ducos. Jean avait demand vainement  ses
nouveaux amis quel tait ce M. d'Hricourt, ce royaliste, dont la jeune
fille lui parlait dans son journal. Ce nom leur tait inconnu.

Un valet d'curie vint ouvrir:

--M. Legras-Ducos est-il ici? demanda Jean.

--Oh! pour , non!

--Il n'y a personne au chteau?

--Oh! pour , oui.

--Qui?

--Il y a moi, m'sieur.

L'imbcile laissa chapper un large sourire sur sa face pleine et bte.
Jean-Nu-Pieds, impatient, allait passer outre, quand Guy de Kersaudiou
lui mit la main sur l'paule.

--Dites-moi, mon ami, continua-t-il, votre matre est venu ces derniers
temps?

--Pour , oui.

--Quand?

--Il y a des jours dj.

--Combien de jours?

--Je sais point.

--Comment vous ne savez point combien il y a de jours qu'il est venu?

--Oh pour , non.

Oh! pour  oui!--Oh! pour  non.

C'est une locution employe beaucoup dans certaines campagnes. Les
paysans de la Cte-d'Or et d'une partie de la Normandie ne se font pas
faute de s'en servir.

--Voyons, vous me direz au moins quand votre matre est reparti?

--Pour , non!

--C'est trop fort. Vous ne savez point quand M. Legras-Ducos a quitt le
chteau?

--Si, je le sais.

--Vous me dites non.

Le valet sourit d'un air malin.

--Pardon, excuse, m'sieur, not' matre a quitt la maison hier matin,
mais je ne sais pas quand il est reparti.

Il tait heureux encore qu'un pareil idiot consentt  faire seulement
une rponse. Les trois gentilshommes n'avaient pas le droit de se
plaindre. Guy de Kersaudiou continua:

--Est-ce qu'il avait du monde avec lui?

--Pour , oui.

--Combien de monde?

Le valet compta sur ses doigts.

--Sept personnes.

--Sept.

--Pour , oui.

Jean-Nu-Pieds prit dans sa poche une belle pice de cinq francs en
argent, et la lui mit dans la main.

Le paysan plit, rougit, et enfin clata de rire avec force. Il tait si
peu habitu  de pareilles aubaines!

--Vous voulez savoir qui?

--Oui.

--Il y avait le matre, a fait un; un monsieur, a fait deux; son
chien, a fait trois; ses deux chevaux, a fait cinq; le cocher, a fait
six; et une dame, a fait sept.

--Quel ge avait cette dame?

--Oh! un ge gros! Peut-tre bien cinquante ans, et peut-tre bien plus.

M. de Kardign n'y comprenait plus rien.

Cette dame, qui avait peut-tre bien cinquante ans, et peut-tre bien
plus, ne pouvait assurment pas tre Fernande.

--Il n'y avait pas une jeune fille? demanda-t-il avec anxit.

--Oh! pour , oui, m'sieur!

--Pourquoi ne la nommez-vous pas?

--J'ai entendu M. Legras-Ducos qui disait en parlant de la jeune
demoiselle: On ne peut pas compter sur elle; alors moi, je ne l'ai pas
compte, na, dame!

Cette imbcillit triomphante tait de celles contre lesquelles une
rplique est inutile. Il n'y avait absolument qu' profiter, autant que
possible, des renseignements qu'on venait d'acqurir, et soi-mme les
complter.

MM. de Kersaudiou eurent l'ide, trs-pratique, d'aller au village de
Maulais,  sept kilomtres de l, chez un de leurs amis. Le chteau de
Quivrain faisait partie de la commune de Maulais; on pourrait peut-tre
les y renseigner. Ils reprirent le grand trot, et regagnrent la route.
Trois quarts d'heure aprs, ils entraient  Maulais, dans la proprit
de M. le baron de Thuringe.

Par bonheur, M. de Thuringe avait rencontr M. Legras-Ducos la veille de
son dpart. Le propritaire du chteau de Quivrain lui avait dit qu'il
avait chez lui un de ses amis, M. Grgoire, et sa fille, mademoiselle
Grgoire. Il esprait, avait-il ajout, les garder pendant quelque
temps, mais une nouvelle imprvue, apporte la veille par un courrier,
le forait de partir le lendemain avec ses htes.

Tout commenait  s'claircir pour Jean-Nu-Pieds.

Fernande tait venue bien rellement au chteau de Quivrain, et l'avait
quitt. M. de Thuringe croyait que M. Legras-Ducos avait t dans une
autre de ses terres, situe au sud de Bordeaux, dans les Landes.

Les trois gentilshommes remercirent le baron de ses gracieux
renseignements, et revinrent  Lry. La dcision  prendre tait facile.
Jean-Nu-Pieds rsolut de se diriger immdiatement sur Bordeaux. C'tait
un autre voyage de huit jours.

M. de Kersaudiou, son petit-fils surtout, s'taient pris pour le hros
venden d'une rare affection. Jean avait tenu  ce que toute la famille
st qui il tait. Ce n'tait pas sous un pareil toit qu'une trahison
tait  craindre. Le soir, on le pria de parler  la jeune gnration de
cette guerre de gants qu'il venait de subir. Le marquis de Kardign
leur raconta, dans un langage simple et potique, la lgende de la
Pnissire. Un frisson d'admiration fit courber toutes ces ttes, celle
du vieillard, de l'aeul, de l'anctre, comme celle de l'adolescence de
quinze ans. Et ils avaient en face d'eux un de ces hros dont l'aventure
les enthousiasmait. Ceux qui taient levs dans l'amour et le respect
du Roi de France devaient apprendre de bonne heure comment on mourait
pour lui.

Guy de Kersaudiou, au moment o on allait se dire adieu--car Jean
partait la nuit mme--se prsenta devant son ami, en costume de voyage
comme le marquis.

--Je vais avec vous, dit-il.

--Avec moi?

--Vous le voyez.

--Oh! merci! merci de cette bonne pense; mais je ne souffrirai pas que
vous quittiez ainsi les vtres. Non, mon ami, restez. Je serais goste
si j'acceptais un pareil sacrifice. Non, je ne veux pas que vous
m'accompagniez.

Mais  tout ce que put lui dire M. de Kardign, M. de Kersaudiou ne
rpliqua rien. Enfin,  une dernire insistance du marquis:

--Mais, cher marquis, dit-il, tout ce que vous pourriez me rpondre ne
me sera de rien. A moins que vous ne m'assuriez que ma prsence vous
importune, je pars avec vous. Il peut survenir, oblig que vous tes de
vous cacher, telle circonstance qui vous force  avoir besoin du
dvouement immdiat d'un ami. Je ne me pardonnerais point de n'avoir pas
t l pour vous aider.

Il n'y avait rien  rpliquer.

La chaise de poste, qui avait amen Jean, l'emmena avec son nouvel ami.

M. de Kardign ne devait pas tarder  s'apercevoir que la rsolution du
gentilhomme bourguignon tait dicte par la prudence.

En arrivant  Dijon, les deux voyageurs s'taient rendus  l'htel de la
_Cloche_. Le lendemain,  leur rveil, au moment o ils allaient
repartir, Jean-Nu-Pieds eut l'ide d'ouvrir un journal jet sur une
table dans le salon de l'htel. Il portait la date de la veille. Aux
dernires nouvelles, le marquis de Kardign lut cette dpche par
courrier invraisemblable:

Nantes, minuit.

Le clbre chef venden, marquis de Kardign, plus connu sous son nom de
guerre de Jean-Nu-Pieds, a t arrt hier et va passer devant la
juridiction militaire.

Jean crut rver.




                                XXII

                       CE QUI S'TAIT PASS


Le premier sentiment de l'honorable M. Jumelle, en apprenant que
Jean-Nu-Pieds s'tait chapp, avait t la colre. Il commena par
corriger  coups de pied le malheureux la Licorne. Bien qu'homme libre,
le mouchard ne trouva rien  redire  cette faon de prouver son
mcontentement. Aujourd'hui la Licorne serait lecteur:  progrs des
temps! Mais, passons.

M. Jumelle tait trop intelligent pour ne pas comprendre que cela
avanait fort peu ses affaires. Le marquis de Kardign ne reviendrait
pas se mettre benotement entre ses mains, parce qu'il criblait de coups
de pied un agent maladroit. Il fallait aviser promptement. De deux
choses l'une: ou Jean-Nu-Pieds avait quitt la Bretagne pour aller
dlivrer Fernande, ou il s'tait rfugi dans une de ces retraites
inaccessibles qui servaient de campement aux Vendens vaincus.

Dans les deux cas, il tait difficile, sinon impossible, de le
reprendre. Dans l'hypothse d'une fuite, M. Jumelle se dcida  expdier
un courrier sance tenante  M. Grgoire, afin de l'avertir que le lion
tait dchan. Nous avons vu que le courrier tait arriv  temps,
puisque Fernande n'tait plus au chteau de Quivrain, quand
Jean-Nu-Pieds s'y prsenta.

Sur ces entrefaites, clatrent les terribles journes rvolutionnaires
qui mirent une fois de plus le trne de Louis-Philippe  deux doigts de
l'croulement. Le sous-chef de la police politique fut rappel en toute
hte  Paris.

L'agent suprieur de la rue de Jrusalem, qui le remplaait, ne
connaissait que de nom les acteurs du grand drame venden.

Le marquis de Kardign, le baron de Charette, le marquis de Coislin,
tels taient les trois chefs redouts auxquels la police devait faire la
chasse la plus active.

Or, le jour mme du dpart de M. Jumelle, Philippe de Kardign et Jrme
Hbrard entraient  Nantes, ignorant ce qu'tait devenue Fernande, et
ayant vainement partout cherch ses traces. Ils croyaient, de mme, que
Jean-Nu-Pieds tenait encore la campagne; mais ils ne devaient pas tarder
 tre cruellement dtromps.

Comme ils passaient dans une rue peu frquente de la ville, ils virent
 quelques pas devant eux un homme de haute taille, mais qui marchait
courb, comme sous une peine profonde.

--Nous ne sommes pas les seuls  souffrir, pensa Robert Franais.

Est-ce qu'en effet Dieu ne nous a pas donn la souffrance en cette vie,
pour mriter le bonheur dans une autre?

Les deux jeunes gens allaient continuer leur chemin sans faire plus
attention  cet homme, quand celui-ci se retourna, les regarda un
instant et laissa chapper un geste de surprise.

Robert Franais le reconnut aussitt. C'tait Aubin Ploguen.

Le fidle serviteur de Kardign vint droit  celui qui ne portait plus
le nom des Kardign.

--Savez-vous o il est? demanda-t-il d'une voix brise.

--Qui?

--Monsieur le marquis.

--Mon frre! Qu'est-il arriv?

Aubin Ploguen leur raconta que Jean-Nu-Pieds avait t fait prisonnier,
ainsi que Henry de Puiseux; que ce dernier avait t transfr  la
prison de Nantes, mais que le marquis n'avait point reparu. Fallait-il
donc croire qu'il avait t fusill, c'est--dire assassin obscurment,
la nuit, entre les quatre murs d'un cachot?

Robert Franais se sentit en proie  un dsespoir sans bornes; mais le
sang fier de sa famille coulait dans ses veines.

--Ah! malheur  eux, s'cria-t-il, s'ils ont os toucher au dernier des
Kardign! malheur  eux!

C'tait beau d'entendre ainsi parler l'an d'une famille, quand il en
avait t chass comme indigne! Quand, obissant par del le tombeau 
son pre mort, il appelait lui-mme le dernier des Kardign, celui qui
sortait avec lui-mme de la souche commune!

--coute, Aubin, reprit-il, nous sommes trois, et trois hommes rsolus,
dcids tels que nous, peuvent tout et feront tout! Tu vas nous conduire
 cette maison dont on avait fait une souricire et o il a t arrt.

Mais les trois amis ne devaient mme pas tre obligs d'aller jusqu'au
bout.

Comme ils tournaient l'angle de la rue Jean-Jacques-Rousseau, Jrme
Hbrard, serrant doucement le bras de Robert Franais, montra  son
compagnon un groupe d'individus qui, assis en dehors d'un caf,
causaient bruyamment en fumant et en buvant.

Parmi ces individus se trouvait une de nos anciennes connaissances,
Trbuchet. Si le lecteur se rappelle la soire o l'agent de police jeta
si prestement Jrme Hbrard  l'eau, il doit comprendre que l'ouvrier
devait conserver fort mauvais souvenir du camarade de la Licorne.

Heureusement Trbuchet ne vit point les deux jeunes gens. Ceux-ci purent
tourner l'angle de la rue et se cacher derrire une maison, sans perdre
de vue le caf.

--Aubin, dit Robert Franais, tu vois cet homme qui est l, derrire
cette colonne? Il ne te connat pas. Tu vas donc le suivre jusqu' la
nuit. Ds qu'il sera entr dans une maison, tu viendras nous prvenir.
Jrme et moi serons  l'htel d'Angleterre.

Le chouan fit signe qu'il avait compris. Il avait vieilli de dix ans,
depuis que son bien-aim matre avait disparu. On et dit qu'il ne
voulait plus parler.

Jrme et Robert s'loignrent. Aubin Ploguen resta, se promenant sur la
place de long en large, et les yeux fixs sur le mouchard.

Celui-ci semblait fort peu press, se levait, chantait, riait et fumait
avec un entrain particulier. Sans doute le gouvernement avait rcompens
richement les policiers, afin que leur zle ne se ralentt pas.

Pendant une heure, Trbuchet ne quitta pas le caf. Quand il se dcida 
s'en aller, Aubin Ploguen marchait tranquillement  quelques pas
derrire lui. Le policier traversa une partie de la ville et entra dans
la maison de la rue Montdsir, qu'avait loue autrefois M. Grgoire;
puis il revint sur ses pas et se dirigea vers la rue Vieille. Il sonna
au numro 9. On se rappelle que c'tait prcisment la maison qui avait
servi de souricire  M. Jumelle, et qu'Aubin Ploguen la connaissait,
puisqu'aprs avoir suivi son matre jusque-l, il tait revenu avertir
M. de Charette de ce qui se passait. Le chouan eut l'ide de prvenir
aussitt ses amis.

Il avisa un commissionnaire qui attendait des clients, assis sur une
borne. Courant  lui, il lui mit dans la main une pice de vingt sous,
et lui ordonna d'aller dire  M. Jrme Hbrard,  l'htel d'Angleterre,
que son cousin l'attendait rue Vieille.

Pendant une demi-heure, Aubin Ploguen resta immobile, ayant l'air de se
chauffer au soleil et les yeux fixs sur le numro 9. Enfin Jrme
Hbrard arriva. Le jeune ouvrier avait laiss Robert Franais  l'entre
de la rue. De cette faon, Aubin tant  l'autre extrmit, personne n'y
passerait sans qu'ils pussent surveiller.

Il pouvait tre environ trois heures du soir. Les trois amis attendirent
jusqu' six heures. Trbuchet ne reparut pas. Cette longue station
devenait inquitante. Ils ne savaient trop que croire, les uns et les
autres, quand Aubin eut enfin une ide pratique:

--La maison a une issue par derrire, dit-il.

On voit que le fils de Cibot Ploguen ne se trompait pas, puisque c'tait
par cette seconde issue que M. Jumelle avait fait partir Jean-Nu-Pieds.

Jrme et Robert taient entrs dans une boutique de marchand de vins,
d'o il tait possible de surveiller toute la rue. Ils y gagnaient de ne
pas tre remarqus. Aubin les y laissa et fit le tour du pt de
maisons. Il ne tarda pas  revenir, en disant qu'en effet la maison
avait un jardin ferm par un mur assez haut, mais qu'une petite porte
s'ouvrait dans ce mur, donnant passage sur une route extrieure qui
tait dj presque la campagne.

Sept heures du soir venaient de sonner. Robert comprit qu'une plus
longue station dans la rue Vieille serait inutile. tant donnes les
traditions de la police, les mouchards qui avaient affaire dans la
maison devaient entrer par la rue et sortir par le jardin. En tous cas,
mieux valait surveiller l'issue cache que l'issue apparente.

Ils partirent l'un aprs l'autre et tournrent successivement le pt de
maisons. Ce jour-l tait un lundi. Le lendemain du dimanche est
gnralement ft par les ouvriers paresseux. On ne devait donc pas trop
s'tonner de voir ces trois hommes, couchs dans les herbes, dans les
poses les plus abandonnes et simulant un profond sommeil.

Huit heures, puis neuf heures du soir sonnrent au loin. Il faisait
encore jour, ce jour crpusculaire qui ressemble  un dernier combat
entre l'ombre et le soleil, son ternel ennemi. Heureusement que
personne ne parut, car les trois amis n'auraient pu profiter de
l'obscurit avec cette demi-clart douteuse.

Un peu aprs dix heures, ils entendirent crier le sable du jardin.

Un silence profond rgnait autour d'eux, leur permettant de distinguer
tous les bruits qui se produisaient:  peine, de temps en temps, le
gmissement plaintif d'une chouette passait-il  travers les branches
des hauts peupliers.

La petite porte creuse dans le mur s'ouvrit, et la silhouette d'un
homme se dessina sur les pierres. Pas un d'eux ne bougea. Il fallait
laisser  cet homme le temps de s'engager dans la campagne. Ds qu'il
eut fait vingt pas, Aubin se leva silencieusement. Ses deux compagnons
l'imitrent.

Trbuchet,--car c'tait lui,--continua d'avancer avec insouciance, ne se
doutant gure de la redoutable escorte que lui donnait sa mauvaise
toile.




                               XXIII

                    LES SOUFFRANCES DE TRBUCHET


Malheureusement pour lui, Trbuchet ne tarda pas  tre plus
clairvoyant. Le pied de Jrme Hbrard heurta une pierre; Trbuchet se
retourna avec inquitude. Aussitt Aubin Ploguen laissa tomber sa
puissante main sur l'paule du mouchard et le terrassa. La surprise de
Trbuchet ne laissait pas d'tre amplement dsagrable. Elle devint bien
plus dsagrable encore, quand les trois hommes s'tant runis autour de
lui, il reconnut parmi eux Jrme Hbrard, auquel il avait fait prendre
un bain dans la Loire.

Si Trbuchet avait eu plus de sang-froid, il aurait pu crier et appeler
au secours; mais, comme il n'en fit rien au premier moment, au second,
cela lui devint impossible, attendu que, sur un signe de Robert
Franais, Aubin Ploguen l'avait dj garrott et billonn.

Le robuste chouan chargea l'agent de police sur ses paules, comme il
aurait fait d'un paquet de linge, et ils s'enfoncrent dans la campagne.

Ils n'avaient pas chang une seule parole, mais ils se comprenaient.

Au premier bouquet de bois qu'ils rencontrrent sur leur route, ils y
entrrent, et se mirent en devoir de dlier le prisonnier.

Trbuchet roulait ses gros yeux abtis par l'pouvante, et semblait en
proie  une terreur d'autant plus grande, qu'il ignorait encore ce qu'on
voulait faire de lui.

Depuis un instant, Aubin Ploguen roulait un projet dans sa tte carre.
Il ne lui suffisait plus d'apprendre o tait son matre, il voulait, en
cas qu'il ft en danger, l'arracher  ce danger.

Aussi, comme Robert Franais mettait le doigt sur sa bouche pour
commencer l'interrogatoire du mouchard, le chouan lui fit signe de ne
point parler encore.

--coute, dit Aubin  Trbuchet en regardant le misrable bien en face,
tu es un coquin, donc tu dois avoir peur de la mort...

Le raisonnement de Ploguen tait juste, car  ce mot de mort,
Trbuchet fit une grimace significative.

--Eh bien, continua le Venden, je te jure... (et il est bon que tu
saches que je n'ai jamais manqu  mon serment), je te jure que si tu
n'obis pas exactement  ce que je te commanderai, je te brle la
cervelle comme  un livre!

En parlant ainsi, Aubin appliquait la gueule d'un pistolet sur la tempe
de Trbuchet, qui tomba  genoux.

--Grce! grce! hurla-t-il.

--C'est  toi  te la refuser ou  te l'accorder. Rponds  mes
questions et obis  mes ordres, c'est le seul moyen que tu aies de
sauver ta peau,  laquelle tu me parais tenir beaucoup.

--Parlez...

--Qui demeure dans la maison d'o tu viens?

--Le sous-chef-adjoint de la police politique.

--Comment s'appelle-t-il?

--M. Dervioud.

(C'tait vrai, car nous savons dj que M. Jumelle avait d quitter
Nantes depuis deux jours, rappel  Paris par le prfet de police.)

--Avez-vous des prisonniers?

--Oui.

--Combien?

--Deux.

--Leurs noms.

--L'un, jeune, qu'on appelle M. de Puiseux; l'autre est le propritaire
de la maison, M. de Rvilly.

Les trois hommes changrent un regard en frissonnant. Pour qu'on ne
nommt pas Jean-Nu-Pieds, il fallait que le marquis de Kardign et t
transfr ailleurs ou pass par les armes.

--Il faut que tu nous introduises dans la maison.

--Bien.

--Cette nuit, le peux-tu?

--J'essayerai.

--Tu n'as pas  essayer; rien ne t'est plus facile; on ne se mfie pas
de toi, et on ne nous sait pas si prs. N'oublie pas qu' la moindre
trahison de ta part...

Le geste d'Aubin Ploguen pouvait se passer de commentaires. Trbuchet
claquait des dents.

--Y a-t-il des soldats dans la maison?

--Non.

--Et des agents de police?

--Oui, il y en a quatre.

--Bien. Tu nous conduiras  l'endroit o ils sont. Comme ils restent
videmment dans la maison pour tre toujours aux ordres de leur chef,
ils doivent se tenir dans la mme chambre ainsi que les soldats d'un
corps de garde.

--En effet.

--Ensuite, tu nous indiqueras dans quelle partie de l'habitation sont
enferms M. de Rvilly et M. de Puiseux.

Ce pauvre gredin de Trbuchet tait absolument navr. Il grelottait de
ses quatre membres.

--Mais... si... je fais tout cela... les autres me tueront.

--Quels autres?

--Mes camarades.

--Ah! c'est possible. Mais si tu ne le fais pas, tu seras tu par nous.
Rflchis.

La rflexion ne pouvait pas avoir un effet douteux. La mort tait
problmatique d'un ct; de l'autre, elle tait certaine. Trbuchet
n'avait pas  hsiter, et comme il tait fort intelligent, il n'hsita
pas.

--Je vous conduirai, balbutia-t-il, et je ferai tout ce que vous voulez;
mais vous me rendrez  la libert aprs?

--Oui.

--Surtout, promettez-moi que vous ne direz jamais que je vous ai servi
de guide cette nuit?

--Je te le promets.

--Allons... puisque vous le voulez.

Pour plus de sret, on remit dans la bouche du mouchard le linge qui
lui avait servi de billon; puis, Jrme Hbrard le prit par un bras,
Robert Franais par l'autre, et tous les trois, prcds d'Aubin
Ploguen, revinrent dans la direction de la maison de la rue Vieille.

Vue du dehors, on aurait cru qu'aucun changement ne s'tait produit 
l'intrieur. Elle avait toujours cette mme apparence calme.

Trbuchet s'avana vers la petite porte, et, tirant une clef de sa
poche, l'ouvrit.

Ils entrrent dans le jardin, en ayant soin de marcher lentement sur les
bandes de gazon qui servaient de bordure aux parterres, afin de ne pas
faire crier le sable sous leurs pas. Les lumires brillaient derrire
les vitres. On distinguait des corps qui passaient et repassaient.

--O est la prison? demanda tout bas Aubin Ploguen  Trbuchet. De son
doigt, celui-ci indiqua la cour.

--Fais-nous entrer dans la maison.

Au moment o les trois amis allaient excuter leur dessein, un bruit de
pas rsonna dans la chambre qui donnait sur le jardin; puis la fentre
s'entre-billa.

 la lueur des lampes, ils distingurent quatre ou cinq hommes assis 
des tables et crivant.

L'homme qui venait d'entrer dans la pice, apparemment M. Dervioud, le
sous-chef-adjoint de la police politique, s'adressa  l'un des
rdacteurs:

--Le rapport est-il fait?

--Oui, monsieur.

Les trois amis s'taient jets derrire un taillis: on ne pouvait les
voir. Bien leur en avait pris, d'ailleurs, car M. Dervioud jetait de
frquents regards dans le jardin. Enfin il se retira; mais au moment de
laisser ses agents  leurs travaux, il ajouta:

--Htons-nous. Il faut que ce marquis de Kardign soit arrt demain.

Le sentiment qui agita l'me des trois amis fut double: joyeux, puisque
Jean-Nu-Pieds tait libre; inquiet, puisque la mme phrase qui leur
annonait cette nouvelle signifiait aussi qu'il tait menac.

M. Dervioud tait dj sorti, mais il rentra et dit:

--Ds que Trbuchet sera de retour du tlgraphe, vous me l'enverrez.

Cette recommandation du sous-chef adjoint  notre vieille connaissance
M. Jumelle, ne fut pas perdue pour ses employs qui travaillaient dans
la chambre, mais elle le fut encore moins pour Aubin Ploguen.

Avec sa franche logique, le chouan se disait que Trbuchet, s'il allait
au tlgraphe, avait d y porter quelque chose.

Ce quelque chose, il voulait l'avoir. Il chargea de nouveau le mouchard
sur ses paules, et faisant signe  Robert Franais et  Jrme Hbrard
de rester o ils taient, il porta Trbuchet au fond du jardin.

--Donne-moi la dpche, dit-il.

Trbuchet ne se fit pas prier. Il tira de sa poche le papier, et le
tendit au chouan. Celui-ci le dplia et lut. Aussitt une vive crainte
se peignit sur ses traits.

La dpche tait rdige en chiffres. Mais il se dit que Trbuchet
connaissait cela.

Malheureusement le mouchard l'ignorait. Aubin Ploguen n'avait pas 
douter. Trbuchet en tait arriv  un tat de terreur tel qu'il et
racont ses moindres penses au terrible Venden, pour peu que celui-ci
en et manifest le dsir.

Le problme existait toujours, nanmoins. Le papier fut mis sous les
yeux de Robert Franais et de Jrme Hbrard. Mais ni l'un ni l'autre ne
purent le rsoudre.

Et pourtant ils avaient l'intuition que cette dpche concernait
Jean-Nu-Pieds, et qu'en la lisant ils sauveraient d'un grand pril celui
qui leur tait si cher.




                                XXIV

                           LE DVOUEMENT


Ils en taient  ces hsitations mles de craintes, lorsque ce bruit
sec et bruyant que font des crosses de fusil sur les pierres d'un chemin
retentit au dehors, sur la route. tait-ce un danger qui les menaait de
ce ct-l?

Aubin Ploguen n'hsita pas un instant. Il fallait, avant tout, mettre en
sret leur prisonnier, et empcher qu'on ne pt le leur reprendre. Mais
il tait important que l'un d'eux restt dans le jardin pour surveiller
ce qui se passerait.

Robert Franais dclara que ce serait lui. En vain Jrme Hbrard voulut
s'y opposer; en vain Aubin Ploguen tenta de prouver au frre de son
matre que ce n'tait pas  lui qu'incombait ce devoir, le jeune homme
demeura inbranlable.

L'ouvrier et le paysan furent obligs de cder. Ils s'loignrent,
laissant seul Philippe de Kardign.

Cependant, les soldats, dont l'arrive avait t annonce par le bruit
des crosses de fusil sur les pierres, ouvraient la petite porte du
jardin et entraient l'un aprs l'autre. Aubin Ploguen et Jrme durent
se jeter dans les taillis du fond, comme Robert Franais s'tait jet
dans les taillis placs sur le devant.

Ils purent compter ainsi les soldats. Ils taient au nombre de vingt. Un
factionnaire fut plac  la porte, le lieutenant qui commandait cette
demi-section entra dans la maison et se dirigea vers le cabinet du
sous-chef-adjoint.

Robert Franais n'tait pas inquiet pour son ami, bien que la porte ft
garde. Il savait qu'Aubin Ploguen trouverait toujours le moyen,
non-seulement de s'vader en ayant Trbuchet sur son dos, mais encore de
faire vader Jrme.

En effet, le bruit sourd de deux chutes simultanes retentit. Le
factionnaire n'entendit rien ou, s'il entendit, n'attacha aucune
importance  ce bruit.

Le jeune homme se tenait  plat ventre au milieu des branches d'arbustes
assez paisses. En plein jour, on aurait eu peine  l'apercevoir,  plus
forte raison au milieu de la nuit.

Il n'y avait pas dix minutes que l'ouvrier et le paysan avaient pris la
fuite, quand le lieutenant et M. Dervioud parurent sur le perron. Ils
causaient  voix haute. Le sous-chef-adjoint de la police politique
avait l'air assez inquiet.

Le hasard voulut qu'ils vinssent se mettre  quelques pas de Robert
Franais. Il entendit une partie des paroles qu'ils changeaient ainsi:

--Cet homme n'a point reparu?

--Non, rpliqua M. Dervioud.

--Depuis combien de temps est-il parti?

--Depuis deux heures. La dpche tait importante. Le tlgraphe, par
cette nuit claire et sans brouillard, aurait pu la transmettre  Paris
en trois heures; trois heures de Paris  Dijon galement, et M. de
Kardign aurait pu tre arrt[11].

--Comment avez-vous pu savoir qu'il tait  Dijon?

--C'est mon prdcesseur, M. Jumelle, qui nous a prvenus.

--Ne peut-il s'tre tromp?

--C'est impossible. Cet homme est d'une finesse et d'une lucidit
incomparables.

--Pourquoi M. de Kardign, pouvant s'enfuir  l'tranger, resterait-il
en France?

--J'ai fait cette objection  M. Jumelle, qui m'a rpondu que M. de
Kardign avait une mission sacre  ses yeux, et que, pour la remplir,
il risquerait sa vie.

Le lieutenant et M. Dervioud s'loignrent dans le fond du jardin, en se
promenant lentement. Ils parlaient si haut que le bruit de leurs paroles
venait distinctement jusqu' Robert Franais, mais il ne pouvait plus
entendre ce qu'ils disaient.

Le coeur du jeune homme tait serr. Ainsi, il ne s'tait pas tromp, en
ayant le pressentiment que la dpche chiffre concernait son frre.
Mais il ne songeait pas  s'applaudir de sa dcouverte. Il ressortait
clairement des lambeaux de conversation entendus, que M. Dervioud savait
 quoi s'en tenir sur la disparition de la dpche. Sans doute, le
sous-chef-adjoint de la police politique avait envoy un de ses agents
au bureau tlgraphique, et l, on lui avait videmment rpondu qu'on
n'avait vu personne.

M. Dervioud avait d expdier une autre dpche: la seule chose qu'et
gagne Jean-Nu-Pieds, c'tait un retard de deux heures. Mais la dpche
n'en arriverait pas moins le lendemain matin  Dijon, et le marquis de
Kardign serait arrt, si, ainsi que l'avait assur M. Jumelle, il se
trouvait dans cette ville.

Quant  cette mission sacre dont parlait M. Dervioud, Robert Franais
la connaissait. Jean-Nu-Pieds, plus heureux que lui et que Jrme
Hbrard, avait dcouvert les traces de Fernande. Le lieutenant et son
compagnon revenaient, continuant leur promenade. Robert tendit l'oreille
afin de surprendre ce qui se dirait, mais il n'entendit que ces deux
phrases insignifiantes:

--tes-vous sr de cet homme?

--On est toujours sr de ces gens-l. C'est un ancien voleur. Sans la
police qui s'en sert, il serait depuis longtemps au bagne.

videmment ces paroles s'adressaient  Trbuchet. Au retour, M. Dervioud
et le lieutenant se sparrent. Celui-ci commanda  ses hommes de rompre
les faisceaux qu'ils avaient forms  leur arrive dans le jardin, et de
se mettre en rang. Celui-ci tait rentr dans la maison.

Jusque-l, Robert Franais n'avait pas song  se demander pourquoi les
soldats taient venus, mais il n'allait pas tarder  en avoir
l'explication.

Dix minutes se passrent encore. Puis un homme d'une cinquantaine
d'annes parut sur le perron, entour d'agents de police. C'tait M. de
Rvilly. On lui fit prendre place au milieu des soldats. Il fut presque
immdiatement suivi par Henry de Puiseux. Notre hros tait un peu
chang: la rclusion l'avait pli. Un cercle noir bistrait le contour de
ses yeux. Mais il avait conserv son attitude insouciante et tranquille.

Henry de Puiseux roulait une cigarette au moment o il arrivait sur le
perron. Avec autant de calme que s'il et t dans un salon, il s'avana
vers le lieutenant qui fumait un cigare.

--Pardon, monsieur, lui dit-il, auriez-vous l'obligeance de me donner un
peu de feu, en attendant que vous le commandiez contre moi?

Henry et M. de Rvilly croyaient en effet qu'on les transfrait dans une
autre prison, afin de les passer par les armes. Le lieutenant souleva
poliment son kpi, et tendit son cigare  son prisonnier.

Henry de Puiseux remercia, et alla se mettre  ct de M. de Rvilly.

Quelques instants aprs, le lieutenant remettait un reu  M. Dervioud,
et commandait le dpart. Les soldats disparurent les uns aprs les
autres.

Robert Franais se glissa de taillis en taillis jusqu' la porte du
jardin. Puis, comme il n'avait pas la clef, qu'Aubin Ploguen avait
garde, il se hissa sur le mur, ainsi qu'avaient fait ses amis, et sauta
au dehors.  trente mtres de lui, il aperut la petite troupe qui
marchait. Alors il se dcida  la suivre, se disant, non sans raison,
qu'il pourrait peut-tre se rendre utile aux prisonniers.

Qu'on ne s'tonne pas de voir un rpublicain s'intresser  des chouans.
Quelle que ft sa tendresse pour son frre, Robert Franais serait mort
avant de lever le doigt pour aider au retour d'un rgime politique qu'il
dtestait. Mais il pouvait tenter de les dlivrer sans aller contra sa
conscience. Rpublicains et lgitimistes taient les grands ennemis du
trne de Louis-Philippe.

Une distance de vingt minutes sparait la route, o ils marchaient en ce
moment, de l'intrieur de la ville.

Robert Franais continuait  suivre les soldats  une certaine distance,
quand il entendit une double dtonation de pistolet sur le ct, puis
des cris et des pas prcipits.

Tout  coup un homme passa en courant, poursuivi par deux autres.

C'taient Trbuchet et Aubin avec Jrme. Le mouchard avait pu
s'chapper, et ses gardiens voulaient le reprendre.

Robert Franais comprit aussitt le danger de la situation. Ses deux
amis, ignorant la prsence des soldats, allaient tomber entre leurs
mains. Dj le lieutenant, justement inquiet, faisait faire volte face 
ses hommes et leur ordonnait de se tenir, l'arme charge, prts 
repousser toute attaque.

Robert n'couta que son dvouement.

Il cria:

--Alerte! alerte!

Jrme et Aubin s'arrtrent court; mais avant que le frre de Jean et
pu prendre la fuite, quatre soldats l'entourrent.

--C'est un de ceux qui m'ont arrt, s'cria Trbuchet.

--En route! ordonna le lieutenant.

La petite troupe reprit la direction de la ville, entranant Robert
Franais. Grce  lui, les deux amis taient libres. Qu'importait qu'il
ft prisonnier, si eux taient sauvs!

 peine arriv en ville, l'officier qui commandait le dtachement alla
rendre compte  son colonel de ce qui lui arrivait. Le colonel ordonna
que M. de Rvilly et Henry de Puiseux fussent transfrs immdiatement
dans la prison de la cit. Quant  Robert Franais, comme on ne savait
ni son nom, ni l'intention qu'il avait eue en arrtant un des agents de
la police, le colonel ordonna qu'on le ft comparatre devant lui.

Le jeune homme fut amen en face de l'officier suprieur.

--Comment vous appelez-vous, monsieur? dit celui-ci.

Robert pensa  son frre, sur les traces duquel on tait.

Il se dit que Jean-Nu-Pieds avait besoin de sa libert, sans se dire
aussi qu'en prenant sa place il se condamnait lui-mme  mort.

--Je suis le marquis de Kardign! rpliqua-t-il d'une voix ferme.

Pourquoi aurait-on dout?

Il tait impossible d'admettre qu'un autre que Jean-Nu-Pieds se livrt
sous son nom. Les passions surexcites par la guerre dsespre et
hroque qu'avaient faite les Vendens, faisaient trop prvoir, hlas!
quelle serait l'issue d'un procs, intent surtout devant un conseil de
guerre.

Le colonel s'inclina devant Robert Franais.

Pour un officier, un ennemi prisonnier n'est plus un ennemi. Puis la
lgende de la Pnissire avait mis une aurole de gloire autour du front
de Jean-Nu-Pieds.

--Monsieur le marquis, dit le colonel, croyez que mon devoir m'est
pnible  remplir. J'aurais prfr avoir l'honneur de vous connatre
plus tard, lorsque les passions qui nous sparent auront t calmes. Je
dois prvenir mon suprieur, M. le gnral Dermoncourt, qui devra
lui-mme se mettre aux ordres de M. le comte d'Erlon, commandant en chef
de la division militaire. Mais en dehors de ce que ma conscience
m'oblige  faire, je suis tout prt, monsieur le marquis,  accomplir
tout ce qui sera en mon pouvoir pour adoucir votre position.

Ces dignes et loyales paroles murent le jeune homme, bien qu'il ne pt
en tre tonn. Il savait que, dans notre arme franaise, les grands
coeurs ne sont pas rares.

--Je vous remercie, colonel, et soyez assur que votre courtoisie me
laisse une grande gratitude pour vous. Je n'ai qu'une chose  vous
demander; j'espre que vous voudrez bien ne pas me la refuser. L'un de
mes meilleurs amis, mon plus cher compagnon d'armes, M. Henry de
Puiseux, est captif comme moi. Je dsirerais que nous eussions une
prison commune.

--C'est difficile.

--C'est--dire impossible?

--Non. Je peux prendre sur moi, pour l'instant, de vous accorder cette
faveur,--car c'en est une; mais demain, il faudra que M. le comte
d'Erlon statue en dernier ressort. Je me plais  croire que, par
exception, il accdera  votre dsir.

--Encore une fois, merci, colonel!

--Ne me remerciez pas, monsieur le marquis. En des temps comme ceux o
nous vivons, la guerre a des hasards invitables et des fatalits
imprvues. Peut-tre aurez-vous un jour  me rendre ce que je suis
heureux de faire aujourd'hui pour vous.

Robert Franais salua l'officier suprieur, et suivit la petite escorte
qui l'attendait pour le conduire en prison. Le lecteur devine pourquoi
le jeune homme voulait tre runi  Henry de Puiseux. Il craignait
qu'une parole du chouan ne traht son sacrifice, et par cela mme ne le
rendt inutile.

Henry tait dj couch. A peine arriv dans sa cellule, il s'tait
dshabill et jet sur la maigre couchette que donnait  ses
pensionnaires forcs la gnrosit du gouvernement.

Ce ne fut pas sans une profonde surprise que le jeune Venden apprit
qu'on allait lui amener comme compagnon le marquis de Kardign.

Le gelier lui avait fait part de cette nouvelle en garnissant d'une
seconde couchette le fond de la cellule. Celle-ci tait fort petite,
mais il serait toujours temps d'en prparer une plus grande le
lendemain, si le gnral d'Erlon consentait  ce que la faveur
temporelle du colonel devnt dfinitive.

--Mais c'est impossible! s'cria Henry; M. de Kardign n'est pas
prisonnier.

--Vous le saviez bien, pourtant! dit le gelier en clignant de l'oeil
d'un air malin.

On nous permettra de formuler ici une remarque philosophique que nous
croyons assez profonde. Il y a deux espces de geliers: le gelier
rbarbatif et le gelier malin. La premire espce tend  disparatre,
et ne se retrouve plus gure que dans les romans noirs. La seconde se
vulgarise de plus en plus. Celui-ci appartenait  la classe des geliers
plaisants.

--Comment, je le sais bien! riposta Henry de plus en plus confondu.

--Certainement.

--Pardon, mon ami; je vous serai trs-oblig de vous expliquer.

--Sont-ils russ ces _brigands_[12]! murmura le gelier en continuant
d'arranger la couchette.

--Pourquoi voulez-vous que je le sache?

--Parce que vous le savez.

--Mais encore?

--Tiens, puisqu'il a t arrt presque avec vous.

Et le gelier ajouta, non sans un secret contentement:

--Sont-ils russ, ces brigands!

S'il n'avait pas tenu  rpter cette phrase favorite, preuve  ses yeux
qu'il tait dou d'une perspicacit suprieure, il aurait vu Henry 
demi soulev sur sa couchette, cherchant, par une puissante
concentration d'esprit,  rsoudre le problme insoluble qui s'offrait 
lui.

--Enfin, je verrai bien, pensa-t-il.

videmment, si quelqu'un se faisait passer pour Jean-Nu-Pieds, ce ne
pouvait tre que par dvouement.

Quand Robert Franais entra dans la cellule, le quinquet fumeux qui
l'clairait faiblement empchait de distinguer les visages. Le jeune
homme eut le temps de courir  Henry et de l'embrasser en lui disant
tout bas:

--Je suis le frre de Jean; dites comme moi.

--Ah! que je suis heureux de te voir! s'cria tout haut de Puiseux en
serrant son prtendu ami sur son coeur.

Le gelier, qui contemplait cette scne attendrissante en se frottant
les mains d'un air satisfait, balbutia:

--Je _savais_ bien qu'il le _savait_! Mais ces brigands... tous russ!

Quand les deux jeunes gens furent seuls, Robert Franais commena par
raconter  Henry tout ce que nous savons; par suite de quelles
circonstances il avait dcouvert o tait le marquis de Kardign. Il
connaissait l'intimit des deux amis, et il tait bien sr de ne pas
commettre d'indiscrtion en prononant devant Henry le nom de Fernande.

Ce nom amenait encore une contraction douloureuse sur le visage de
Robert. Il l'aimait toujours! car s'il tait de ceux qui ne savent pas
oublier, Fernande tait de celles qui ne peuvent tre oublies.

Henry connaissait cette dramatique et touchante histoire des deux frres
qui s'taient trouvs, l'pe  la main, en face l'un de l'autre. Il
admira du fond du coeur ce dvouement si noble et accompli si simplement.

Si deux frres avaient jamais d tre spars, c'taient bien ceux-l.

Tout se dressait entre eux comme un obstacle infranchissable  leur
tendresse: la volont du pre, qui tait brise, non par la leur, mais
par la destine; les opinions politiques qui faisaient de l'un un
rpublicain, tandis que l'autre gardait entire et intacte la foi de ses
anctres.

Il fallait qu'il ft bien grand de coeur, cet an de la famille auquel
on avait enlev son droit d'aimer et son nom, pour aimer d'une si
gnreuse affection celui qu'on lui avait prfr!

Henry de Puiseux se sentit pris d'une trs-profonde sympathie pour cette
vigoureuse et sincre nature. Il carta avec soin de leurs conversations
tout ce qui, de prs ou de loin, pouvait rappeler qu'ils taient
d'opinions politiques si diverses.

La nuit, Robert s'endormit d'un doux et calme sommeil, ce sommeil qui
vient de la satisfaction du devoir accompli. Le lendemain matin,  dix
heures, ils furent prvenus qu'on allait les transfrer dans une cellule
beaucoup plus grande, M. le comte d'Erlon ayant permis qu'ils fussent
runis. En mme temps, on les avertissait que le capitaine-rapporteur,
charg d'instruire contre eux, allait se prsenter dans l'aprs-midi.

Ce capitaine-rapporteur a laiss un nom par suite de la constante
modration et de la relle loquence qu'il dploya dans cette srie de
dplorables affaires qui furent la consquence des vnements de la
Bretagne. Il s'appelait M. Fournier.

M. Fournier crut devoir prvenir les jeunes gens que leur cas tant
distinct de celui de M. de Rvilly, qui lui au moins n'tait pas
coupable de rvolte  main arme, leur procs serait distrait du sien;
au reste, la place de Nantes avait reu du marchal Soult l'ordre d'en
finir au plus vite avec les chouans prisonniers. Le conseil de guerre
s'assemblerait trs-probablement le lendemain et jugerait aussitt.

Il n'y avait pas, en effet, d'instruction  conduire. Henry de Puiseux
avouait tout, et Robert ne niait rien. Ils reconnaissaient l'un et
l'autre avoir port les armes contre le gouvernement tabli. Seulement,
Robert Franais, qui ne voulait pas mentir, se contentait d'approuver
son compagnon. Il n'entrait dans aucun dtail.

M. Fournier quitta les deux amis, en leur disant que la premire sance
du conseil de guerre aurait lieu sans doute le lendemain.

La journe s'coula presque gaiement pour les prisonniers. Les ides
tristes ne pouvaient avoir aucune prise sur ces mes insouciantes, parce
qu'elles taient rsolues.

Quand, aprs une nuit de repos, le soleil du commencement d'aot vint
darder ses rayons enflamms sur les barreaux de la prison, tous les deux
se souvinrent ensemble que c'tait le jour o on allait les juger.

En effet, M. Fournier revint. On mit les prisonniers entre une forte
escouade de soldats, et ils furent dirigs vers l'enceinte du Palais de
Justice de Nantes, o sigeait le conseil de guerre.

Le conseil tait prsid par le colonel F. Desroys, le mme qui,
l'avant-veille, avait tenu un langage si digne en parlant  Robert
Franais. Il tait assist par un lieutenant-colonel, un chef
d'escadron, deux capitaines, un lieutenant et un sous-lieutenant.

Les dbats tant publics, les gradins taient couverts de femmes
lgantes et d'hommes qui les accompagnaient. Un murmure curieux s'leva
dans toute la salle quand les deux prisonniers entrrent.




                                XXV

                        LE CONSEIL DE GUERRE


Nous ne raconterons pas, question par question, la sance du conseil de
guerre. Mais il importe que nos lecteurs sachent comment les Vendens se
comportaient devant leurs juges, aprs avoir vu comment ils se
comportaient devant les soldats.

Le colonel Desroys dirigea au reste les dbats avec une impartialit
remarquable. On pouvait mme remarquer l'intrt trs-rel qu'il portait
aux accuss, intrt qu'il ne se donnait pas la peine de cacher.

Le capitaine-rapporteur lut d'abord l'acte d'accusation. En voici les
parties principales:

Le sieur Henry de Puiseux est accus:

1 D'avoir foment une rbellion contre les lois existantes;

2 D'avoir prpar une srie de manoeuvres, ayant pour but de changer la
forme du gouvernement;

3 D'avoir port les armes contre les troupes rgulires de Sa Majest.

Le sieur Jean de Kardign est accus des mmes crimes; en plus, il est
prvenu d'avoir exerc un commandement dans ladite rbellion...

L'acte d'accusation tait fort long. On y reconnaissait la main patiente
d'un habile policier qui avait reconstruit le pass et donn  ce
capitaine-rapporteur tous les renseignements ncessaires. Ainsi, il
prenait Henry de Puiseux et Jean-Nu-Pieds  Paris, au bal de l'Opra,
les suivait rue du Petit-Pas, 3, et ne les quittait qu' leur
arrestation.

Il mentionnait, contre le marquis de Kardign, la capture violente d'un
agent de la force publique, et achevait en requrant contre eux
l'application svre des peines prvues.

Un silence morne avait accompagn la lecture de cet acte d'accusation.
Bien qu'il y et dans la salle une majorit anti-royaliste, les
personnes qui s'y trouvaient ne pouvaient s'empcher d'admirer les hros
de Chteau-Thibaut, de Vieillevigne et de la Pnissire.

Il est vrai que cette lecture ne constituait pas la partie la plus
intressante de la sance. Cette partie intressante commencerait aux
questions du prsident et aux rponses des accuss, en un mot, 
l'interrogatoire.

Le colonel Desroys s'adressa d'abord  Robert Franais.

D. Monsieur le marquis, avez-vous quelque chose  rectifier  la lecture
qui vient d'tre faite?

R. Non, monsieur le prsident.

D. Vous reconnaissez pour vrais les faits qui sont allgus?

R. Oui.

D. Sans exception?

R. Oui.

Robert Franais avait fait ces trois rponses d'un ton calme, mais
admirablement ferme. Le public tait heureux:  la tournure que
prenaient les choses, il en aurait videmment pour sa peine.

M, Desroys passa ensuite  Henry de Puiseux et lui adressa les mmes
questions, auxquelles le chouan rpliqua par les mmes rponses.

Tout cela simplifiait de beaucoup le procs. Il tait inutile de faire
intervenir des tmoins  charge, puisque les prvenus ne niaient rien de
ce dont ils taient accuss.

Cependant, M. Dervioud, le collgue de M. Jumelle, aurait t dsol de
ne pas jeter sur les hros vendens un certain reflet odieux. Les ordres
du ministre de la justice taient formels. Quoi! les serviteurs du vrai
Roi de France auraient une aurole au front? Non, voil ce qu'on ne
supporterait point.

En consquence, le capitaine-rapporteur ordonna la comparution d'un
tmoin  charge, un nomm Isidore Planchut.

Un mouvement se fit dans l'auditoire. Isidore Planchut s'avana. A ne
voir que son uniforme, on aurait cru qu'il tait en effet ce qu'il
paraissait tre. Scribe aurait pu lui chanter:

En vous voyant sous l'habit militaire,
J'ai reconnu que vous tiez soldat!

Le tmoin portait l'uniforme et les galons de caporal de l'arme
franaise.

Il fit sa dposition en ces termes:

--J'ai t fait prisonnier au combat de Vieillevigne. Monsieur
commandait les brigands. (Il dsigna Robert Franais.)

--Vous me reconnaissez? demanda celui-ci.

--Je vous reconnais.

Un amer sourire plissa les lvres du jeune homme. Le tmoin continua:

--Il n'est sorte de mauvais traitements qu'on ne m'ait fait subir,  moi
et aux camarades arrts avec moi. Le soir on nous battait  coups de
crosse de fusil, et on nous refusa du pain.

Pendant ce temps-l, les brigands faisaient ripaille avec des femmes,
buvaient  mme du vin dans des tonneaux.

Comme un des ntres se plaignait que nous n'avions pas  manger, ce
monsieur (il dsigna encore Robert Franais) ordonna qu'on le mt contre
un arbre, et il fut fusill...

Un murmure courut dans la salle.

Robert Franais se leva. Il tait aussi tranquille qu'au commencement.
Henry de Puiseux jouait ngligemment avec sa chane de montre, et
promenait son regard assur sur l'assistance. Il semblait ne pas avoir
entendu les horreurs qui se dbitaient.

--Monsieur le prsident, dit Robert, m'est-il permis d'adresser une
question au tmoin?

--Parfaitement.

--Monsieur, reprit le jeune homme en se tournant vers Isidore Planchut,
c'est sous serment que vous portez un pareil tmoignage?

Le tmoin ne se dconcerta pas.

--Oui.

--Sous serment, c'est--dire que vous avez jur sur le Christ de dire la
vrit, rien que la vrit, toute la vrit?

--Oui.

--Voil tout ce que je voulais savoir.

Robert Franais se rassit.

Isidore Planchut acheva sa dposition en noircissant encore le tableau
dj esquiss en quelques lignes. Il accusa les Vendens, et surtout le
marquis de Kardign, d'avoir commis toutes les atrocits possibles. A
l'en croire, aprs Vieillevigne, ledit marquis de Kardign, aid de son
lieutenant M. de Puiseux, avait fait fusiller onze prisonniers dont les
corps furent ensuite livrs  des outrages sans nom.

Les royalistes qui taient dans la salle, rvolts de ces infmes
mensonges, voulurent protester, mais leurs voix furent touffes par les
murmures d'horreur de la plupart.

Les foules sont essentiellement mobiles. Ceux qui taient venus au
conseil de guerre avec l'intention d'tre impartiaux, devaient croire 
la vracit d'une accusation porte si hautement et avec tant
d'assurance par un soldat, en plein conseil, en face d'un tribunal
compos d'officiers loyaux.

Est-ce que le crucifix sur lequel Jsus saigne ternellement ne pendait
pas au fond de ce prtoire? Est-ce que ce tmoin ne portait pas
l'uniforme de l'arme franaise? Est-ce qu'il n'avait pas pris la parole
en jurant devant Dieu qu'il dirait la vrit, rien que la vrit, toute
la vrit?

Le colonel Desroys imposa nergiquement silence aux manifestations de la
foule, quel que ft le sens dans lequel elles se produisissent. Mais il
ne put empcher les ttes de se presser avidement pour voir quelle
contenance gardaient les prisonniers. On devait les croire crass sous
cette accusation formidable.

--Qu'avez-vous  rpondre, monsieur de Kardign? dit le colonel 
Robert.

--Rien, monsieur le prsident, car se dfendre d'avoir commis de tels
actes, c'est avouer qu'on pourrait les commettre!

Il serait difficile de rendre l'effet que produisit cette phrase si
simple et si digne.

Les ennemis quand mme y voulurent voir une preuve de plus du systme
adopt par les prvenus.

Ils renonaient  se dfendre, selon eux, et ne voulaient rien dire,
comme s'ils se fussent considrs au-dessus de toute accusation.

--Et vous, M. de Puiseux? rpta le colonel.

--Oh! moi, monsieur le prsident, je ne suis pas si endurci dans le
crime que mon ami, M. de Kardign, rpliqua Henry avec insouciance, et
je vais tout avouer. Ce n'est pas onze prisonniers que nous avons fait
fusiller, c'est cinq cents... De plus, aprs l'excution, nous les avons
mangs.

Malgr sa sympathie pour les prvenus, le colonel dut blmer Henry:

--Vous manquez de respect  la justice, monsieur! dit-il.

--Oh! c'est impossible, monsieur le prsident. Il y a longtemps que la
justice s'est manqu de respect  elle-mme, en citant comme tmoins de
pareils gredins!

Et il tendait le bras vers Isidore Planchut.

--La parole est  monsieur le commissaire du gouvernement, dit le
colonel, qui voulait interrompre cette scne.

Mais Robert Franais se leva de nouveau.

--Pardon, monsieur le prsident, je dsirerais que cet homme rptt
formellement son accusation. Il jure devant Dieu, qui est au fond de
cette salle et qui nous regarde, il jure que nous avons commis les
atrocits qu'il prtend?

--Je le jure, dit Isidore Planchut.

--Il est certain de me reconnatre?

--Je jure que c'est vous le marquis de Kardign, qui avez ordonn les
massacres que j'ai raconts. Je vous ai vu!

Au mme instant une voix forte partit du fond de la salle:

--Cet homme a menti.

--Qui ose parler ainsi? dit le colonel.

Un jeune homme s'avana.

--Moi, le marquis de Kardign!

Une stupeur gnrale fut la suite de cette rvlation.

Dj Jean-Nu-Pieds s'tait tourn vers Robert, et lui disait, en
l'embrassant:

--Merci, mon frre!

Il y a dans la vie des coups de thtre aussi puissants que ceux que
savent crer les matres du drame. Tout le public jeta un grand cri. La
situation se corsait. Qu'est-ce que cela voulait dire? Il y avait donc
deux marquis de Kardign?

La plupart ne comprenaient pas. Aussi le murmure des voix s'apaisa
aussitt, ds que l'on comprit que le nouveau venu allait prendre la
parole.

--Monsieur le prsident, dit Jean-Nu-Pieds  voix haute, et en tenant la
main place sur l'paule de son frre, vous m'avez entendu tout 
l'heure. J'ai dit que ce tmoin en avait menti: je le prouve! le marquis
de Kardign, ce n'est pas lui, c'est moi. Et vous l'avez tous entendu!
Cet homme a jur devant Dieu qu'il reconnaissait mon frre!

Le prtendu Isidore Planchut, qui n'tait nullement un caporal de
l'arme, mais remplissait les fonctions de mouchard, faisait une mine
impossible. Il sentait que s'il n'avait rien  craindre de l'autorit,
qui tait pour lui, la foule, toujours honnte et loyale, quand on la
laisse livre  elle-mme, pourrait bien lui faire un mauvais parti.

--Monsieur le prsident, reprit Jean de sa voix ferme et grave,
permettez-moi de vous expliquer ce qui s'est pass. Comment mon frre
a-t-il pu tre arrt, lui qui ne combat point dans les mmes rangs que
moi? C'est ce que j'ignore. Son dvouement sublime m'tait inconnu. Mais
ce que je sais, je vais vous le dire. J'ai t fait prisonnier le 10
Juillet. La nuit mme, j'ai pu m'vader. Voici les passeports qui m'ont
servi, sous un nom suppos,  traverser la France. Vous me demanderez
peut-tre pourquoi, pouvant gagner la frontire, je ne l'ai pas fait?
C'est que je voulais sauver... l'un des miens d'un pril imminent. Puis
c'et t dserter!

Laisser mes amis dans le danger, et m'enfuir sain et sauf, j'aurais t
un lche! A Dijon, un journal m'est tomb sous les yeux. J'y ai lu que
le marquis de Kardign tait arrt. J'ai compris alors que l'un de mes
amis s'tait dvou pour dtourner les poursuites du gouvernement, et je
suis revenu  franc-trier pour dire  la justice qui me rclame: Me
voil!

Pas un souffle ne troubla le religieux silence qui s'tait tabli
soudain. Tous ceux qui assistaient  cette scne mouvante et imprvue,
demeuraient suspendus aux lvres de Jean-Nu-Pieds.

Les membres du conseil de guerre se regardaient, visiblement
impressionns. Ils commenaient  comprendre quel rle honteux la police
avait voulu leur faire jouer dans toute cette affaire, et un violent
dgot soulevait ces mes loyales.

Le colonel Desroys dit avec une dfrence vidente:

--Veuillez expliquer, monsieur, comment et pourquoi vous vous tes
dcid  tromper la justice?

--Je n'ai tromp personne, monsieur le prsident, rpliqua Robert
Franais. Je n'ai pas menti une seule fois! On m'a demand qui j'tais;
j'ai rpondu: le marquis de Kardign. C'est vrai: je suis le frre an.
Ne me demandez point par suite de quelles circonstances j'ai abandonn
mon droit d'anesse; ce sont l de ces secrets de famille entre un mort
et nous. Peut-tre vous l'expliquerez-vous si je vous dis que je suis
rpublicain, moi. Mes dieux ne sont pas ceux du marquis de Kardign, du
hros de la Pnissire... Mais, bien que je hasse les rois qu'il sert,
jamais, euss-je d mourir, je n'aurais dshonor mon parti, en voulant
le dfendre par le mensonge, la calomnie et la bassesse!

--Je ne puis supporter de pareilles paroles, monsieur, dit le colonel
svrement. Veuillez ne rpondre qu'aux questions que je vous adresse.
Votre devoir est d'clairer l'esprit des juges.

--Monsieur le prsident, reprit le jeune homme, mon frre avait disparu.
Cet agent de police dont je m'tais empar, m'avait annonc que des
recherches actives taient diriges contre lui. Quand je me suis vu
arrt, j'ai rsolu de me livrer sous son nom. J'entravais les
poursuites, et mon frre tait sauv.

--Vous risquiez la mort, ne put s'empcher de dire le colonel.

--Oui, mais le marquis de Kardign tait libre!

Cette noble phrase fit courir un frisson dans le public. Tout entier,
maintenant, il dsirait l'acquittement des accuss.

--Gendarmes! dit le colonel, mettez le prisonnier en libert.

Alors il se passa ce fait trange. Robert Franais quitta le banc des
prvenus, et vint se mettre debout  la barre; Jean-Nu-Pieds, au
contraire, alla s'asseoir sur ce banc.

--La parole est  M. le commissaire du gouvernement, dit le colonel.

Mais des cris s'levrent de toutes parts.

--Qu'on chasse le faux tmoin! qu'on chasse le faux tmoin!

--Si le silence ne se rtablit pas immdiatement, dit svrement le
prsident, je vais faire vacuer la salle.

Tout le monde se tut. vacuer la salle!

Jamais! le public _s'amusait_ trop!

Pourtant, comme le colonel Desroys sentait que l'instinct de la foule
tait juste, il appela le lieutenant de gendarmerie, et lui donna tout
bas l'ordre d'emmener Isidore Planchut.

Puis il rpta une seconde fois:

--La parole est  M. le commissaire du gouvernement.

Le rle du chef de bataillon charg de remplir les fonctions de
procureur royal tait des plus dlicats. Le gouvernement venait de
trahir ses intentions perfides.

Abandonner l'accusation? les faits matriels taient l. C'tait
impossible. Exagrer la duret, c'tait se heurter  l'opinion publique,
qui, par un revirement naturel, tait devenue soudainement favorable aux
Vendens.

Il parla sans violence, froidement mme, mais comme il devait le faire
tant donne la situation. Il rclama purement et simplement
l'application de la loi, c'est--dire la peine de mort.

Son rquisitoire dura  peine une demi-heure; on devinait,  l'entendre,
que ce soldat tait gn de son rle.

Aucun avocat n'tait assis au banc de la dfense. Le conseil n'avait pu
en nommer un d'office, les prisonniers ayant annonc leur intention de
se dfendre eux-mmes. En consquence, Jean-Nu-Pieds se leva:

--Messieurs du conseil, dit-il, je dois remercier d'abord M. le
commissaire du gouvernement de sa modration. Il a requis la peine de
mort contre nous. C'tait son droit: plus mme, c'tait son devoir. La
loi est formelle. A ses yeux, nous sommes coupables, ayant port les
armes contre l'autorit tablie. Aux ntres, c'est diffrent! Il y a
deux codes, messieurs! Le code que fait Dieu, celui que rdige l'homme!
C'est au code de Dieu que nous obissons. Nos pres ont jur fidlit 
un principe: ce principe, pour nous, ne peut pas mourir. Il est toujours
vivant! Parce qu'une poigne de rvolutionnaires dchire l'histoire de
France, cette histoire n'en existe pas moins.

On nous accuse de haute trahison? Nous aurions t tratres, en effet,
si nous n'avions pas agi comme nous avons fait! Le roi est le roi! Je ne
dfendrai ni M. de Puiseux, ni nos compagnons d'armes, ni moi-mme, des
insultes de ce misrable que vous avez entendu. Vous en avez fait
justice!

Je n'ai plus qu'une chose  ajouter. Mourir fusill, ou mourir sur le
champ de bataille, ce n'en sera pas moins pour nous une fin glorieuse.
Et en tombant, je me sentirai digne de ma devise: Fidle!

M. le commissaire du gouvernement avait raison: nous mritons la mort,
messieurs du conseil... car nous sommes Bretons! nous sommes fidles!

Jean-Nu-Pieds se rassit au milieu d'une motion indescriptible. Si le
public avait os, il aurait clat en applaudissements. Ce ne sont point
les Dmosthnes et les Mirabeau qui font les plus loquents discours: ce
sont les hommes de coeur qui parlent avec leur coeur!

Le colonel Desroys fit un signe, et le conseil se retira dans la salle
des dlibrations. Le prtoire resta vide, car aussitt les accuss
furent emmens. Quant  l'enceinte, on et dit d'une fourmilire. Les
ttes s'y pressaient, s'y confondaient. Robert Franais, lui, avait dj
suivi Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux.

La dlibration ne fut pas longue. Elle dura  peine dix minutes. Enfin,
le conseil reparut, et le silence se rtablit comme par enchantement. Le
colonel Desroys et les officiers qui l'assistaient se dcouvrirent, et
il lut, debout,  voix haute:

AU NOM DE SA MAJEST LE ROI DES FRANAIS,

L'avis des juges tant pris, et commenant par le grade le moins lev,
le conseil de guerre dcide  l'unanimit:

1 Les sieurs marquis de Kardign et Henry de Puiseux sont reconnus
coupables de rbellion  main arme, d'excitation  la haine et au
mpris du gouvernement, et de tentative ayant pour but de renverser
l'autorit tablie;

2 Admet de nombreuses circonstances attnuantes.

En consquence, les sieurs marquis de Kardign et Henry de Puiseux sont
condamns  la peine du bannissement perptuel.

C'en tait trop pour les nerfs du public.

Il applaudit  outrance... Dj Robert Franais avait rejoint son frre,
et le serrait ardemment dans ses bras.

A la mme heure, presque  la mme minute, une chaise de poste,
contenant une jeune fille, entrait dans Nantes, au galop de quatre
vigoureux chevaux. Cette jeune fille tait Fernande.




                               XXVI

                          LA FIN DU RVE


Les Vendens devaient partir le lendemain pour la frontire qu'ils
dsigneraient, sous l'escorte d'un dtachement de gendarmes.

Entrons  la prison. Robert Franais a obtenu la permission de les voir.

--Je viens de les voir, dit-il. Jrme va retourner  Paris; quant 
Aubin, il partira pour l'tranger en mme temps que toi.

Jean-Nu-Pieds tenait les mains de son frre dans les siennes, et le
regardait avec des yeux humides.

--Qu'aurait dit mon pre, dit en souriant Robert, si malgr la dfense
qu'il t'a faite, si malgr l'ostracisme dont je suis couvert, il te
voyait me pardonner,  moi qui ne suis mme plus un Kardign?

Jean serra de nouveau la main du jeune homme et d'une voix mue:

--Notre pre aurait tout oubli, dit-il.

Regarde! la destine semble s'tre fait un jeu de changer toutes ses
volonts, et de les rendre inefficaces. Il avait jet une barrire entre
nous: cette barrire a t brise par la fatalit; il avait mis une
barrire entre Fernande et moi, la Rgente de France, au nom du Roi de
France, a dit: Je veux qu'elle soit renverse.

Le jeune homme s'arrta; puis il reprit avec une sorte d'amertume:

--Je me demande par instants si ce n'est pas une punition d'en haut qui
m'a ainsi spar d'_elle_... Tiens! parlons d'autre chose. En vrit,
j'ai besoin de tout mon sang-froid pour regarder en face la situation
qui m'est faite.

--O comptes-tu t'embarquer?

--Au Havre?

--Pour o?

--Pour Brighton.

--Jean, je te connais, tu ne resteras point loin de France. Jamais tu ne
consentiras  abandonner ton parti.

--En effet, c'est impossible.

--Que comptes-tu faire alors? Donne-moi tes instructions. Pour rentrer
sur le territoire franais, aprs avoir t condamn au bannissement, il
te faudra des intelligences ici. As-tu besoin de moi?

--J'allais te le demander, ce secours que tu as la bont de m'offrir.

--As-tu rflchi?

--Oui.

--Parle.

--Henry, qui dort l avec tant de calme, est de mon avis. Nous devons
faire tous nos efforts pour rentrer en France. Voici donc ce que j'ai
imagin. A Brighton, nous monterons en chaise de poste pour gagner
Londres. Il importe que nous puissions nous mettre  l'abri des agents
de la police franaise qui nous surveilleraient. Une fois  Londres,
nous arrterons un petit btiment et nous descendrons la Tamise.

--O dbarquerez-vous?

--A l'anse d'Erqui.

Robert Franais connaissait l'anse d'Erqui. Aux temps heureux de son
enfance, il tait bien souvent parti  cheval du chteau de Kardign,
pour errer de longues heures  travers les landes bretonnes.

--Je t'y attendrai, dit-il. Comment me prviendras-tu?

--Par une lettre. Nous conviendrons d'une phrase qui signifiera une
poque dtermine; quand j'aurai arrt l'heure de notre rentre en
France, je te l'crirai aussitt.

--As-tu besoin d'argent?

--Oui. Aie la bont de toucher mes revenus et de payer  Poulardet,
l'aubergiste du _Cygne du roi_ une somme de cinq mille francs que je lui
dois.

L'heure de la soire tait assez avance. Les deux frres restrent
encore une heure ensemble  rgler leurs affaires d'intrt et 
s'entendre pour les dispositions de l'avenir.

Le gelier les interrompit. Il annonait une visite. Henry de Puiseux et
Jean-Nu-Pieds devant quitter la France pour toujours, le comte d'Erlon
les avait autoriss  recevoir toutes les visites de ceux de leurs amis
qui voudraient leur dire adieu.

Si M. d'Erlon avait donn cette permission sans arrire-pense, il n'en
avait pas t de mme du gouvernement, qui avait consenti  l'autoriser.

Le prfet, M. Maurice Duval, fidle  ses habitudes, s'tait dit que
quelque chouan voudrait visiter le condamn, et que, lui, pourrait
profiter de l'occasion pour l'arrter tratreusement. Cela faillit
arriver.

Robert et Jean taient encore ensemble quand la visite annonce par le
gelier entra. C'tait un paysan d'une trentaine d'annes, blond avec
des yeux bleus, en mme temps trs-doux et trs-nergique. Jean-Nu-Pieds
fit un geste de joie et de surprise en l'apercevant. Mais le paysan mit
rapidement sa main sur ses lvres, et dit, en cette sorte de patois
breton que nous ne pouvons que traduire:

--Monsieur le marquis, je vous apporte l'argent des fermages que vous
m'avez demand.

Ds que le gelier eut disparu, le paysan et Jean-Nu-Pieds tombrent
dans les bras l'un de l'autre.

C'tait M. de Charette.

--Ah! que je suis heureux de vous voir, mon cher baron, s'cria le
marquis; c'et t pour moi une douleur relle que de quitter la France
sans vous avoir embrass!

Charette jeta  son ami un regard de reproche affectueux.

--Quoi! vous pouviez croire...

--C'est vrai, je vous demande pardon. J'aurais d penser que puisqu'il
s'agissait d'une action courageuse, vous n'hsiteriez pas  la
commettre.

--Une action courageuse?

--Baron, prenez garde! htez-vous de partir. Les murs de cette prison
sont fatals  ceux des ntres! elle n'aurait qu' refermer ses portes
sur vous! Peu importe  la cause du roi de France que je sois condamn
au bannissement, mais votre libert,  vous, vaut dix mille hommes.

--Tenez, marquis, lisez.

M. de Charette, en prononant ces mots, tendait au marquis une lettre.

--Et de Puiseux?

--Il est l. Il dort.

--veillez-le. Il doit lire aussi ce que contient cette lettre.

Jean-Nu-Pieds mit la main sur l'paule d'Henry, qui dormait, en effet,
de ce sommeil sans rves qui seul repose et rconforte.

--Ah! quel dommage! s'cria-t-il, je dormais si bien.

--Baron, je ne vous avais pas vu, je vous demande pardon...

--Je vous apporte un adieu double, Puiseux, le mien et celui de Madame.

--De Madame?

--Lisez!

Jean-Nu-Pieds avait dpli la lettre. Elle contenait ces lignes:

Mon cher marquis,

Si je n'tais prisonnire comme vous, je vous aurais dit de venir; la
rgente de France et voulu vous remercier de vive voix de votre
courageux et ternel dvouement, que n'a jamais lass la fatigue, que le
danger n'a pu que faire crotre. Je vous envoie,  vous et  M. de
Puiseux, l'adieu de la mre de votre roi. Hlas! vous ne foulerez plus
le sol de la France! Pour y vivre, je consentirais, moi,  y rester
captive.

Que Dieu vous garde et vous protge.

MARIE-CAROLINE

--Mon cher baron, dit Jean, mu jusqu'au fond de l'me de cette royale
missive, remerciez Son Altesse qui a daign nous crire ceci.
Assurez-la, je vous prie, que de loin comme de prs, je suis toujours 
son service.

--Il est inutile que je le lui dise, marquis, Son Altesse le sait.

En sortant, M. de Charette aperut Robert Franais qui, par discrtion,
s'tait retir dans un angle de la cellule.

--Je vois que vous n'tes pas des ntres, monsieur, dit-il; mais j'tais
 l'audience et je sais tout. Si jamais vous avez besoin d'un ami,
comptez sur le baron de Charette.

Ces deux hommes, si entirement diviss d'opinion, changrent une
loyale pression de main. Les grands coeurs sont faits pour s'estimer et
se comprendre.

L'heure de la sparation des deux frres tait arrive.

--Ne crains rien, murmura Robert  l'oreille de Jean, je devine ta
pense...

Je te jure que je la retrouverai...

Jean plit.

Fernande! c'tait l son ternelle proccupation, sa douleur cache. Ah!
si elle pouvait le joindre et gagner cette rive trangre!

Robert ne l'avait pas quitt depuis dix minutes, quand le gelier
reparut. Il venait dire au marquis qu'une dame avait obtenu la
permission de le voir, mais en particulier.

Une dame! le coeur de Jean battit  rompre! Il se dit que c'tait
Fernande, que ce ne pouvait tre qu'elle.

Il suivit le gelier, qui le conduisit dans la cellule o l'inconnue
avait t introduite.

Le gelier referma la porte, et les laissa seuls. La jeune femme releva
son voile.

Jean ne put retenir un cri de joie folle. C'tait Fernande!

Fernande, plus belle que jamais dans sa robe de deuil, Fernande plie
par la souffrance et par l'angoisse.

--Vous! vous!

--Oui, c'est moi..

--Dieu soit bni! il a en piti de moi! il a entendu mes supplications,
je vous ai l, prs de moi... Fernande, nous allons enfin tre l'un 
l'autre. Le jour o nous avons t spars, j'tais votre fianc...
demain je serai votre mari... Partez avec moi, venez demander au pays
tranger le bonheur que nous avons si longtemps espr...

De grosses larmes coulaient des yeux de la jeune fille.

--Fernande! vous ne me rpondez rien.

Elle poussa un sanglot dchirant, et tombant  genoux:

--Jean! s'cria-t-elle, Jean, pardonnez-moi, mais je ne puis plus tre 
vous...

--Fernande!...

--Je suis marie!...

Jean-Nu-Pieds avait pass par de bien douloureuses preuves. Les
souffrances de la vie humaine ne lui avaient jamais t pargnes. Il
avait connu cette pre angoisse de pleurer dsesprment et de voir
s'vanouir un  un tous ses rves d'avenir.

Dans l'pouvantable commotion que lui donna le mot de Fernande, il eut
comme un ressouvenir instantan de toutes les choses vcues par lui.

Il en est ainsi pour l'homme qui se noie. C'est une sensation que celui
qui crit ces lignes a prouve. L'eau tourbillonne autour de vous, le
coeur bat  coups prcipits et le sang afflue au cerveau. On sent qu'on
va mourir, et en mme temps une lumire se fait, lumire rapide comme un
clair, qui dchire le pass et illumine l'intelligence.

On se revoit enfant, courant  travers la campagne, cueillant la fleur
nouvelle, ou aspirant la senteur enivrante des bois; puis les bancs du
collge, et ces douleurs minuscules qui semblent des souffrances
inconsolables. On devient homme: alors les luttes de la vie. La jalousie
des uns, la haine des autres, et l'motion du premier amour ou du
premier succs.

Quelle chose puissante que la pense qui peut ainsi revoir des annes en
une minute!

Puis la mort est l, on ferme les yeux, et tout disparat...

Le mme phnomne se reproduisit pour Jean-Nu-Pieds. Un clair de
souvenir traversa son cerveau. Il revit la chambre de jeune fille o
Fernande l'avait enferm pour l'arracher aux coups des rvolutionnaires.
Il revit cette radieuse matine de printemps o ils s'taient dit adieu,
n'osant s'avouer un amour qu'ils partageaient dj, et dont ils lisaient
l'aveu muet dans leurs yeux.

Puis il songea  cette suite non interrompue de traverses, de
bouleversements qui n'avaient pas cess un seul jour.

       *       *       *       *       *

Fernande tait toujours  genoux, sanglotant, et la tte dans ses mains.

Marie! elle tait marie! Et elle lui demandait pardon!

Jean-Nu-Pieds connaissait cette noble crature. Il se dit qu'une
fatalit avait tout fait, qu'elle ne pouvait tre coupable, et il la
releva doucement:

--Fernande! je souffre  mourir, murmura-t-il; Fernande! par grce!
expliquez-moi...

Puis, avec violence:

--Eh bien! non, je ne le crois pas! non, c'est impossible! Vous, marie?
C'est impossible, vous dis-je! C'est une preuve  laquelle vous me
soumettez! Un jeu sans piti! Vous, marie? Et vos serments? Et cette
union sainte, la main dans la main dans les bois de Vieillevigne, sous
l'oeil de Dieu qui nous regardait, quand vous m'avez jur que vous
m'aimiez, que vous seriez ma femme devant les hommes! Vous, marie?
Allons donc! C'est impossible!

Il se laissa tomber sur un des escabeaux de la cellule, haletant,
opprim.

--Jean, je vous en conjure, ne me maudissez pas! reprit-elle d'une voix
dfaillante. Si vous saviez! Il y a dans la vie des fatalits
inexplicables. Je puis tout vous dire maintenant. Je me relve moi-mme
du serment que j'ai prt. Le jour o je vous ai quitt, l-bas, je
courais auprs de mon pre; on venait de me dire qu'il avait t arrt
par des chouans et qu'ils allaient le fusiller comme ancien rgicide.
J'ai couru... N'tait-ce pas mon devoir de tout abandonner pour le
sauver? J'arrivai dans une clairire au milieu des bois, aprs un voyage
o j'avais endur toutes les souffrances possibles. Jean! mon pre tait
attach  un arbre, et dj un peloton d'excution le mettait en joue...

Fernande s'arrta; ce souvenir la brisait.

M. de Kardign coutait la tte baisse, ses larmes ne s'taient pas
arrtes. Elles coulaient sur son visage ple et, par instants, des
frissons l'agitaient.

--Alors le chef de ces hommes s'avana vers moi:

--Mademoiselle, me dit-il, votre pre va mourir. Vous seule pouvez le
sauver. Veuillez me suivre.

Il m'entrana dans une hutte de feuillages. Je me laissai faire. Je ne
sentais aucune force en moi.

--Mademoiselle, reprit-il, je vous aime; votre pre est un criminel. Si
vous ne me jurez pas que vous m'pouserez avant deux mois, votre pre va
mourir fusill... Choisissez.

Jean, j'ai hsit... Dieu m'a punie de cette hsitation criminelle. Cet
homme vit l'indcision qui me prenait, et fit un signe. Aussitt
j'aperus les fusils s'abaisser et menacer mon pre. Alors je tombai 
genoux, en m'criant:

--Je le jure!

Il prit un crucifix et me fit tendre la main sur le Sauveur.

--Vous le jurez... sur le Christ.

--Sur le Christ.

--Bien.

Il sortit un instant de la cabane, et ordonna qu'on dlivrt mon pre.
Puis il revint auprs de moi, et exigea que je lui fisse le serment que,
jusqu' mon mariage, je ne dirais  personne ce qui s'tait pass. Dix
minutes aprs j'tais en chaise de poste entre mon pre et lui. Si vous
saviez ce que j'ai souffert!

--Je le sais, Fernande.

--Vous le savez?

--J'ai lu votre journal; je suis parti pour la Bourgogne, vous veniez de
la quitter.

--Jean, reprit-elle, il y a huit jours que je suis marie. Pouvais-je
trahir mon serment? C'est une question que je me suis souvent adresse 
moi-mme. J'avais jur sur le Christ! Les malheureux dont le coeur est
incrdule ne savent pas combien enchane cet engagement suprme pris au
nom de la plus sacre de nos croyances! Et pourtant peut-tre est-ce un
crime! J'ai lutt contre ma conscience, je me suis dbattue, j'ai voulu
arracher de mon coeur ce serment que j'avais fait. Jean pardonnez-moi, je
n'ai pas pu.

Le marquis de Kardign coutait sans parler. Il dit seulement:

--Continuez.

--Mon mariage s'est fait dans un petit village des Landes. Seulement une
heure avant d'entrer  mairie mon pre m'apprit que le chef des chouans
ne s'appelait pas M. d'Hricourt, ainsi qu'il me l'avait dit, mais M.
Legras-Ducos.

--Ah! c'tait lui! murmura Jean.

--Une heure plus tard, j'tais sa femme. C'est alors qu'un journal m'a
appris ce qui vous tait arriv, Jean! j'ai tout oubli! J'ai cru qu'on
allait vous condamner, j'ai cru qu'on allait vous fusiller, et je suis
venue. S'il m'tait interdit de vivre pour vous, il ne m'tait pas
dfendu de mourir avec vous...

M. de Kardign se taisait toujours. Il avait cout, immobile et
silencieux, le long et pnible rcit de Fernande. Mais s'il tait rest
muet, ses larmes parlaient pour lui. La jeune femme devinait tout ce
qu'il souffrait, elle devinait la torture qui avait d briser le
malheureux pendant qu'elle lui avait rvl l'affreux secret qui le
sparait d'elle.

--Vous savez tout, maintenant, continua Fernande. Mon ami, ne me
maudissez pas. C'est une fatalit implacable qui a tout fait. Ah! cet
homme me connaissait; il savait que je ne consentirais jamais  tre
parjure  un serment fait  Dieu!...

A notre poque de scepticisme et d'incrdulit, bien des mes ne se
plieraient pas au joug de la loi divine. La foi s'en va des coeurs,
a-t-on dit. Ce n'est pas la foi qui disparat, c'est la conscience. Tel
qui croit, ne se considrerait point engag par un serment prt sur le
crucifix. Mais ces deux tres taient plus grands que les autres. Ils
planaient au-dessus des lois humaines, car leurs esprits s'taient
habitus  se plier de bonne heure au joug, dur peut-tre, mais sacr,
de la loi divine.

Fernande n'avait pas cru pouvoir se dtacher de son serment. Puisqu'elle
avait tendu la main sur le Christ, ce serment devenait son devoir.

Que devait penser Jean-Nu-Pieds? Elle le vit, encore muet, plong dans
un abme de penses.

--Ne me maudissez pas! rpta-t-elle pour la troisime fois.

Jean-Nu-Pieds redressa le front:

--Fernande, dit-il lentement, vous vous rappelez le jour o nous nous
sommes vus pour la premire fois. Ce jour-l a dcid de ma vie. Je vous
ai aime  jamais... Et vous tiez la seule femme que j'eusse jamais
aime. Des jours et des mois se passrent, pendant lesquels je n'ai vcu
que par vous et pour vous. Vous tiez devenue ma pense constante. Je
serais mort, si je m'tais dit qu'il fallait renoncer  mon amour.

Puis, j'ai bientt appris quelle redoutable dfense me faisait mon pre.
Il n'a rien moins fallu que l'ordre de la rgente de France pour que
nous pussions concevoir l'esprance d'tre l'un  l'autre. Le temps
passa encore. O ma bien aime! je vous ai d la vie, et j'ai bni la vie
qui m'tait rendue, puisque je pouvais vous la consacrer. Croyez-vous
que ce ne soit pas un supplice de perdre ainsi deux fois l'esprance et
de la recouvrer deux fois, pour la reperdre encore? Croyez-vous que je
n'eusse pas moins souffert si jamais aucune vision de bonheur n'avait
hant mon esprit, si je m'tais dit tout d'abord que c'en tait bien
fini pour nous deux? Vous venez aujourd'hui m'apprendre que vous ne vous
appartenez plus, que vous tes  un autre... Fernande, je pourrais vous
rpondre que vous n'aviez plus le droit de disposer de vous, puisque
vous n'tiez plus  vous-mme, puisque vous m'aviez engag votre foi...
Mais rassurez-vous,  ma seule aime. Je ne serai pas aussi cruel contre
vous que la destine l'a t contre moi. Vous me tuez, Fernande, et
cependant je vous pardonne, et je vous bnis d'avoir accompli votre
devoir qui me rappelle le mien. La volont de mon pre s'accomplit
malgr nous-mmes. Vous me tuez, Fernande, je vais mourir du coup qui me
dsespre, et cependant je vous approuve, et je dis que vous avez bien
fait!

Ils se regardrent silencieusement pendant une minute. Tout ce qu'un
regard peut renfermer d'amour et de dsespoir traduisit leur pense
intime. Que pouvaient-ils se dire encore? N'taient-ils pas spars par
la plus cruelle des fatalits?

--Merci, Jean, murmura Fernande. J'avais besoin de ce pardon-l. Il me
soutiendra, s'il ne peut du moins me consoler. J'ai tant souffert,--non
de ma souffrance  moi, mais de la vtre!

--Adieu! Fernande.

--Adieu... dj... adieu! Quand nous reverrons-nous?...

--Je pars, nous ne nous reverrons jamais, ou nous ne nous reverrons que
lorsque l'ge aura glac notre sang et refroidi notre coeur. Partez!
Fernande! Par piti, quittez-moi, je ne suis qu'un homme, et des ides
criminelles me montent  la tte... Partez...

--Vous avez raison. Je pars.

Ils taient debout, l'un et l'autre, spars  peine par l'troitesse de
la cellule. Ils se disaient l'adieu suprme dans un regard, comme s'ils
eussent senti qu'ils n'auraient pas t matres d'eux-mmes, s'ils
s'taient seulement touch la main. Mais des natures loyales comme
celles-l, des tres suprieurs  la foule, grandis encore par leur foi
religieuse, cette force suprme, ne devaient point succomber ainsi que
des incrdules ou des athes.

--Vous allez partir! balbutia Fernande, vous allez partir! Et je ne vous
reverrai plus! et je vais traner dsormais ma vie douloureuse loin de
vous, loin de mon esprance, loin de mon bonheur! O Jean, qu'avons-nous
fait  Dieu, pour que Dieu nous chtie aussi cruellement?

--Ne me parlez pas ainsi, dit-il  voix basse, cela me torture.

--Que deviendrons-nous? reprit-elle amrement. Je me demande si la
vertu, si le respect des choses saintes n'est pas une duperie! Puis,
quand cette pense coupable me vient, j'y devine un blasphme, et j'ai
honte de l'avoir eue.

Seraient-ils vainqueurs? Cette lutte du bien et du mal qui se livrait en
eux les bouleversait.

--Si j'coutais mon coeur, continua Fernande, je vous dirais:
Emmenez-moi, prenez-moi, et allons demander au reste du monde un bonheur
qui nous est refus ici! Mon bien-aim, nous avons chang nos mes, nos
serments nous ont donns l'un  l'autre. Peut-tre est-ce un crime que
nous commettrons, mais nous sommes des tres humains et...

Elle s'arrta.

--Quelle vie heureuse nous aurions! Seuls et libres, qui pourrait nous
demander compte de nos actes? Je yeux partir avec vous. L'Angleterre,
l'Amrique nous servira d'asile. Je veux partir, si nous sommes
coupables, qui le saura? Si nous sommes coupables, qui nous punirait?

Jean-Nu-Pieds saisit avec passion les deux mains de la jeune femme:

--Oui, partons! Demain, on me conduit au Havre. Allez m'y attendre. Nous
fuirons ensemble! Nous irons demander au sol tranger le bonheur que le
sol de la patrie nous refuse... Fernande, je l'ai espre bien longtemps
cette ivresse partage, cette joie intime, ce mariage dsir! a t le
rve de mes nuits et la pense de mes jours depuis que la destine vous
a jete sur mon chemin... Rappelez-vous cette matine de printemps, 
Paris, dans ce jardin parfum, au milieu des fleurs et des oiseaux;
rappelez-vous de quelle motion nos coeurs battaient... Et, depuis, que
de fois je me suis souvenu de cette matine-l! J'ai bien souffert;
cette pense seule arrtait mes larmes. Fous! nous sommes fous! la loi
divine ne peut pas tre cruelle comme la loi humaine!

Puisque celle-ci est sans piti, demandons  celle-l de se dvouer pour
nous! Notre amour est trop puissant pour ne pas briser les rgles
ordinaires. Je vous aime, vous m'aimez! Cela suffit.

Fernande avait cout avec ravissement les paroles ardentes de celui qui
tait son fianc. Sa main tremblait dans celle de Jean. Elle fermait les
yeux comme pour ne pas voir l'abme qui l'attirait.

Quand le Venden se tut, elle resta quelques secondes indcise, muette,
oppresse. Puis, par un violent effort, elle le repoussa. Elle murmura,
rptant les paroles qu'elle avait dites:

--Si nous sommes coupables, qui le saura? Notre conscience! Si nous
sommes coupables, qui nous punirait? Dieu!

Jean, reprit-elle  voix haute, la passion allait nous entraner! La
conscience et Dieu, voil les juges terribles que nous voulions braver.
Nous ne pourrions pas tre heureux; nos coeurs souffriraient, car ils
n'ont jamais appris  marcher hors de ce vrai chemin: le devoir! car ils
n'ont jamais appris  couter un autre appel que cette voix sublime:
l'honneur! Jean, je vous aime, vous m'aimez, nous mourrons l'un pour
l'autre, mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas tre l'un 
l'autre, car vous ne sauriez pas plus manquer  l'honneur, que je ne
saurais manquer au devoir!

--Je vous aime! je vous aime! s'cria-t-il avec une passion folle.

--Et moi, est-ce que je ne vous aime pas? Mon coeur saigne quand je vous
parle ainsi, mais il le faut! Jean, par piti, laissez-moi sortir d'ici;
que je ne vous revoie jamais, que tout soit rompu entre nous; il ne peut
plus rien y avoir de commun entre le marquis de Kardign et moi! Je
pourrais consentir  vous suivre, car je suis faible et je vous aime,
mais vous ne voudriez pas avilir celle que vous adorez!

Elle se rapprocha de lui, et d'un ton bris:

--Je vous ai mis si haut dans mon estime, dit-elle, que je ne veux point
que vous soyez dchu  mes yeux. Celui qui a vou sa vie  une cause
sainte telle que la vtre, ne doit pas entacher cette cause en faisant
une action contre l'honneur!

Quoi! le marquis de Kardign, Jean-Nu-Pieds, le soldat du Roi, le hros
de la Pnissire et de Chteau-Thibaut, mon Jean,  moi, celui que j'ai
par de toutes les grandeurs et de toutes les noblesses, celui-l
pourrait accomplir quelque chose de vil? Non, c'est impossible. Voyez,
moi, je vous supplie, je vous implore... Ce que vous voudrez que je
fasse, je le ferai, car je vous aime... Je n'aurais pas la force de
rpondre: Non, si vous me disiez: Je le veux; et pourtant, c'est pour
vous que je vous conjure d'avoir piti de moi! Que l'image de mon
bien-aim reste dans mon souvenir, comme une image sainte, grandissant
encore par le sacrifice!

Lorsqu'elle s'arrta, Jean dcouvrit son front qu'il avait voil de ses
mains. Son visage tait mouill de larmes.

--Honneur! devoir! mots sublimes que j'allais oublier... Merci, ma
Fernande, de me les avoir rappels! Je partirai seul, mais je ne vivrai
pas. Je n'en aurais pas la force.

--Vous partirez seul et vous vivrez!

--Fernande!

--Je le veux!

--C'est impossible.

--Vous vivrez, Jean! Dserter la vie un jour de dsespoir, c'est aussi
lche pour l'homme que pour le soldat de dserter son poste un jour de
bataille. Vous vivrez. L encore c'est le devoir.

--Eh bien, oui, j'ai t lche! Vous pouvez partir tranquille et calme,
Fernande, celui que vous aimez sera digne de vous.

Dj une premire fois,  Paris, le jeune homme avait eu  lutter corps
 corps contre les redoutables treintes de la passion.

Comme toujours, en cette vie, la passion allait rendre coupable,
criminel mme, l'homme possd par elle.

Mais l'honneur triomphait...

Jean et Fernande ne se serrrent mme pas la main. Elle s'loigna,
courbant le front, et il la regarda partir, le coeur saignant, le coeur
bris par la lutte, n'osant ni lui dire adieu ni la retenir...




                               XXVII

                        LE PONT DU NAVIRE


Deux jours plus tard, Henry de Puiseux et Jean de Kardign arrivaient au
Havre. Le _Wellington_, corvette anglaise, allait les transporter au
pays de Galles. C'tait le soir. Une brume lgre couvrait la rive. Le
ciel, tincelant et constell, rayonnait. Les deux Vendens jetaient un
regard navr  ce sol de la France qui bientt allait s'enfuir  leurs
yeux.

Patrie! patrie! au coeur sublime, que rien ne remplace! ni la tendresse
de l'pouse, ni la tendresse du pre! Patrie! ternelle affection, qui
inspire le dvouement sans bornes, le renoncement sans ambition!

Henry et Jean, appuys l'un sur l'autre, se tenaient debout, au milieu
du pont, le regard fixe, et comme rivs  la jete du Havre.

La jete tait couverte. Beaucoup taient venus l pour assister au
dpart des deux fameux chouans. On apercevait  et l les ttes des
agents de police qui venaient mettre ordre  la sympathie intempestive
que le public aurait pu prouver pour les bannis.

Le capitaine et les matelots du _Wellington_ ne laissaient pas de
tmoigner une vive dfrence aux deux jeunes gens. Mais eux ne voyaient
rien que le sol de la France, sur lequel ils n'taient dj plus;
n'entendaient rien que le bruit sourd de la vague, qui venait se briser
contre la jete.

Cependant, le moment du dpart arriva.

Le _Wellington_ leva l'ancre et, pouss par un vent d'est assez fort,
malgr la chaleur de la temprature, commena  sortir du port. Alors
les spectateurs rests sur la rive retirrent leurs chapeaux.

Ils voulaient saluer une dernire fois ceux qui taient proscrits pour
avoir t fidles.

Jean-Nu-Pieds se rappela, sans doute, qu'une fois dj, deux ans
auparavant, il avait assist au dpart d'un banni. Mais ce banni portait
une couronne au front... Aujourd'hui, c'tait lui-mme qui partait,
chass pour avoir servi le petit-fils de ce roi...

Le _Wellington_ filait rapidement toutes voiles dehors. Le capitaine
s'approcha de Jean-Nu-Pieds, et, aprs avoir salu poliment le chef
venden, engagea la conversation avec lui. Une dfrence vidente
perait dans les moindres paroles de l'Anglais. Le rude marin ne pouvait
qu'admirer le dvouement des deux jeunes gens, lui qui n'tait pas
dtourn de sa conscience par de vaines et striles questions de parti.

--Quand arriverons-nous  Brighton, capitaine? demanda Jean.

--Demain matin, monsieur le marquis. Une nuit est bientt passe  bord,
surtout une nuit toile comme celle-ci.

--Avez-vous beaucoup de passagers?

--Une dizaine. J'ai entre autres une de vos compatriotes qui m'intrigue
beaucoup.

--Vraiment?

--C'est une jeune femme, autant que j'ai pu en juger  travers le voile
pais qui couvrait son visage. Elle est venue me trouver au quai
d'embarquement, et a retenu son passage pour Brighton. Mais ce n'est pas
l l'extraordinaire. Un de mes officiers qui l'a remarque, m'a dit
qu'elle ne s'tait dcide  arrter une cabine sur le _Wellington_ que
lorsqu'elle avait su que vous et M. de Puiseux feriez le voyage avec
moi.

--Ah! dit Jean tonn.

--Voil pourquoi j'ai cru devoir vous prvenir. Vous comprenez que, dans
votre position... il faut...

--Quoi, capitaine?

--Je serai franc. J'ai pens que la police avait peut-tre intrt 
vous faire espionner, et j'ai voulu que vous puissiez savoir  quoi vous
en tenir.

Cette mme ide tait venue aussitt au chouan. Il serra avec force la
main du marin anglais, pour le remercier de cette preuve de sympathie
qu'il lui donnait.

Le marquis de Kardign comptait, ainsi que nous le savons, sjourner le
moins possible en Angleterre. Il voulait quitter Londres en cachette,
afin d'tre perdu dans le tumulte de la grande cit et revenir se mettre
aux ordres de Madame, cache dans Nantes. Henry devant l'accompagner, il
importait que les deux Vendens se concertassent sur leur plan de
conduite.

Il voulut immdiatement lui faire part de cette dcouverte due 
l'obligeance du capitaine du _Wellington_.

De Puiseux, appuy  un mt, suivait la manoeuvre avec intrt.

--Viens dans notre cabine, dit tout bas le marquis  son ami.

--Dans la cabine, jamais!

--Pourquoi?

--Parce que... dame! tu me demandes l une explication... Enfin, peu
importe! Eh bien, mon cher, je crains par-dessus tout le mal de mer;
j'ai ou dire que le seul moyen d'y chapper, c'tait de rester  l'air.

Malgr sa tristesse, Jean-Nu-Pieds ne put s'empcher de sourire. Quel
charmant compagnon c'tait que ce jeune homme! Sa gaiet trouvait 
s'pancher en toute occasion et  distraire son ami des navrements de
l'heure prsente.

--Soit, reprit le marquis; alors, coute...

Et, baissant la voix, il lui expliqua en deux mots ce que le capitaine
du _Wellington_ supposait. Henry clata de rire.

--Une espionne  nos trousses?

--Pourquoi pas?

--Alors tant mieux.

--Vraiment?

--Parbleu! Nous sommes jeunes... nous sommes... je passe! Si elle est
jolie, nous la sduirons. Ce ne sera qu'une aimable plaisanterie faite 
la police franaise qui nous en veut tant. Rappelle-toi la fameuse
baronne de Sergaz!

Une ombre couvrit le front du marquis.

--Ah! ne me parle pas de cette femme!

--Bah!

--C'est elle qui a jou un rle maudit dans ma vie.

--Qu'en sais-tu?

--Rien.

--Alors?...

--Je n'en sais rien, te dis-je, mais j'en suis sr; Fernande a d tre
claire sur elle, bien qu'elle ait toujours gard le silence. Songe
qu'elle a disparu tout  coup!

--Ah! ah!

--Enfin, il y a des choses qu'on ne raisonne pas. Son souvenir
m'effraye. Je la vois encore, ple, droite, avec son regard sombre qui
s'attachait sur moi.

--Comment, tu ne savais pas?...

--Quoi?

--Dame!... elle... comment dirais-je?... elle t'aimait.

--Jacqueline m'aimait!

--Je m'en suis aperu une certaine nuit, dans les bois de Machecoul,
alors que la pauvre Fernande tait venue vers toi sous le dguisement de
Pinson. J'ai surpris son regard, mon ami, et son regard m'a fait peur.

--Alors... alors... j'ai raison de l'avouer. J'ai t aveugle, je n'ai
rien vu. Si ce que tu dis est vrai, c'est d'elle que vient tout le
mal...

La nuit tait venue peu  peu. Depuis longtemps dj le _Wellington_
voguait en pleine Manche. La cloche du bord sonna le souper. Les
passagers descendirent dans l'entrepont o le repas tait servi. Ils
taient peu nombreux. Le mal de mer faisait ses ravages. Ceux qui
vinrent s'asseoir  la table taient au nombre de cinq, parmi lesquels
une femme, trs-voile, dont on n'apercevait pas le visage. Ds qu'elle
vit entrer les deux Vendens, elle se leva de table et remonta sur le
pont. Mais le capitaine avait dit  Jean:

--C'est elle...

Le souper tait achev quand le marquis et Henry regagnrent la dunette;
l'inconnue avait disparu.

La nuit s'avanait radieuse. A peine une brise lgre ridait la surface
de la mer, semblable  un lac endormi.

Vers onze heures, Jean-Nu-Pieds n'avait pu encore se dcider 
s'arracher  ce spectacle merveilleux; la mer, cet infini de la nature,
est ce qui rapproche le plus de Dieu, cet infini de la pense.

Le marquis regardait la vague phosphorescente qui se brisait 
l'arrire, quand une main s'appuya sur son paule. Il se retourna.
C'tait l'inconnue. Elle releva lentement son voile.

--Jacqueline! s'cria-t-il.

--Oui, Jacqueline. Je suis ici parce que je vous aime, rpliqua-t-elle
amrement.

--Vous m'aimez?

--coutez-moi. J'ai tout quitt pour vous, mon fils, ma patrie... Est-ce
que je n'ai pas une patrie, moi aussi? Je viens pour partager votre
exil, pour unir ma vie  la vtre...

--Mais...

--Laissez-moi finir. C'est une parole suprme que j'attends de vous. La
parole qui me fera vivre ou mourir. J'ai choisi cette heure pour mon
aveu, parce que j'ai voulu que vous puissiez commencer  sentir le poids
de la solitude autour de vous.

Je vous aime! Ds la premire heure o je vous ai vu, cette passion a
germ en moi. Je n'ai pas mme essay de la combattre. Aujourd'hui, vous
tes seul. Votre cause est vaincue, vos biens sont confisqus, votre
fiance est morte pour vous... vous avez tout perdu... et je viens vous
dire: Jean, je vous aime; Jean, voil un an que je vis pour vous;
m'aimerez-vous enfin, et n'aurez-vous pas piti de moi?

Elle tenait le bras du jeune homme, et, succombant sous le poids de son
motion, elle s'tait presque agenouille devant lui.

--coutez encore, continua-t-elle. Vous savez combien j'aimais mon fils?
Je l'ai  jamais abandonn pour vous suivre, pour qu'il n'y et rien
entre nous. Je vous aime! Toute ma vie vous sera consacre...

--Je ne vous aime pas, rpondit doucement le marquis de Kardign. Mon
coeur est  une autre, et il est de ceux qu'un amour suffit  remplir.

--Elle est perdue pour vous!

--J'ai sa parole: cela me suffit.

--Vous me repoussez?

--Je ne vous repousse pas. Si vous m'aimez rellement, je vous plains.
Mais je ne comprends pas que vous veniez ainsi  moi maintenant, vous
offrant comme une femme perdue!

--Vous ne savez pas les combats qui se sont livrs en moi! Ds que j'ai
senti que je vous aimais, j'ai senti galement que vous ne pourriez
jamais m'aimer. L'irrmdiable obstacle tait entre nous. Peut-tre
serais-je morte, si je n'avais voulu... M'aimez-vous? Non? Eh bien!
apprenez tout! Votre mariage avec Fernande, c'est moi qui l'ai empch!

--Vous!

--Je savais que vous ne seriez jamais  moi, je viens de vous le dire!
Mais je ne voulais pas que vous fussiez  une autre. C'est moi qui ai
conu le plan infernal qui vous a spar d'elle! Vous avez cru et elle a
cru, elle aussi, que la vie de son pre avait t menace! Allons donc!
c'tait une comdie arrange  l'avance! Dieu! que j'ai t heureuse,
quand j'ai appris que j'avais russi, que vous ne pourriez plus
l'pouser!

C'est le seul jour de bonheur que j'aie eu depuis que je suis ne. Vous
ne m'aimez pas? je le sais et je le savais quand vous tiez l-bas, ne
pensant qu' elle! Je le savais, quand j'ai fait tout cela! Si je vous
ai fait mon aveu, c'est que je voulais vous dsesprer avant de
mourir... car je vais mourir! Croyez-vous donc que je vous aurais dit
tout cela, si j'avais d vivre?...

--Malheureuse!

Il lui saisit les deux poignets avec violence, tant la rvlation
l'exasprait.

--Ah! vous pourrez me faire mal! vous ne m'en ferez jamais autant que je
vous en ai fait! Je suis heureuse! Je lis dans vos yeux le dsespoir de
l'amour perdu, la pense que votre bonheur s'est effondr par suite
d'une comdie.

Eh bien oui, souffrez! souffrez! vous m'avez fait tant de mal que je ne
sais plus si je vous aime ou si je vous hais!

La passion criminelle qui dvorait Jacqueline laissait son empreinte
infme sur son visage. Les mes viles sont abaisses par l'amour: il ne
purifie que les mes leves.

Jean la jeta presque  ses pieds.

--Ah! sois maudite! sois...

Mais elle se releva, et se prcipita vers le bastingage.

--Adieu! dit-elle.

Il vit qu'elle voulait se jeter  la mer. Dj le mouvement instinctif 
toute crature humaine qui veut en sauver une autre, l'entranait  la
retenir...

Mais Henry de Puiseux, dans l'ombre, avait tout entendu.

--Cette femme a mrit la mort. Laisse-la mourir! dit-il.

Jacqueline tait tombe  la mer.

FIN DE LA DEUXIME PARTIE




                          TROISIME PARTIE


                       LE CHTIMENT DE JUDAS




                                  I

                          LA MANIFESTATION


Sur une des places principales de Nantes, le 6 octobre de cette mme
anne 1832, il y avait un rassemblement assez considrable vers les cinq
heures du soir.

Dans les groupes on parlait avec animation d'un certain individu qui,
s'il fallait en croire les exclamations de colre qu'il excitait, devait
tre universellement dtest.

--C'est un tratre!

--Non, c'est un vendu!

--Il a fait massacrer le peuple!

--Je ne comprends pas que le gouvernement nous envoie un pareil homme!

--Il a mrit la corde!

Etc., etc., etc.

Ceux qui parlaient ainsi, c'taient les enrags, c'est--dire ces
gaillards qui crient beaucoup avant la tourmente, et pendant l'meute
ont la prudence de rester chez eux.

A ct se tenaient les petits bourgeois bavards et prtentieux.
Problme: Le petit bourgeois est celui qui souffre le plus d'une
rvolution, et pourtant sa vie se passe  en faire.

--J'estime, je pense, je considre, prononait avec componction un
marchand de seringues, que le roi s'est tromp, a err, a vu faux. Il
aurait d consulter, interroger les bourgeois de la ville de Nantes,
avant de nous envoyer ce monsieur...

--Je crois avoir de vritables facults de gouvernement, interrompit un
fabricant de chaussures lastiques, coupant la parole au fabricant de
seringues. Eh bien, jamais je n'aurais commis une pareille faute.

Les gens srieux, bien qu'en un langage moins prtentieux, taient du
mme avis que ces bavards.

--C'tait au moins inutile, disait en se promenant de long en large avec
deux de ses amis, un des magistrats les plus respects de Nantes.
Pourquoi faire  l'esprit de la population une menace cache, une
provocation indirecte? M. Maurice Duval est dtest ici. Le ministre
pouvait bien l'envoyer  Lille ou  Bordeaux, s'il voulait rcompenser
ses tristes services de Grenoble; mais l'expdier dans la
Loire-Infrieure! quand ce dpartement est sourdement secou par les
Vendens! quand, malgr toutes les recherches, Madame est demeure
introuvable...

--Croyez-vous que la princesse soit  Nantes? demanda au magistrat un
des principaux banquiers de la ville.

--J'en suis convaincu.

--Alors je ne comprends point comme elle a pu rester sauve jusqu'
prsent.

--Que voulez-vous? On sera toujours mieux servi par le dvouement que
par l'ambition. Les hommes qui entourent la princesse n'ont rien 
esprer. Ceux qui entourent Louis-Philippe savent au contraire que s'ils
s'emparent de la duchesse de Berry, leur adresse sera richement
rcompense. Eh bien! malgr cela, ceux-ci ne peuvent pas vaincre
ceux-l...

Ainsi qu'on vient de le voir, la situation n'a pas chang, depuis que
nous avons abandonn nos hros  la fin de la seconde partie de cet
ouvrage. Madame, cache au fond de sa retraite, attend une heure
favorable; et, en dpit de son arme de limiers, en dpit des espions
qui peuplent les rues de la ville, le ministre n'a pas encore pu
dcouvrir l'auguste chef des Vendens.

Dcid  mettre fin  cet ordre de choses, dcid  couper court aux
murmures grandissants de la Chambre par une action nergique, M. Thiers
vient de donner l'ordre  M. Maurice Duval, prfet de la
Loire-Infrieure, de faire une entre solennelle dans la ville, et de
s'entourer de l'appareil imposant des forces publiques.

Nous avons dj indiqu rapidement quelles taient les tendances de ce
M. Maurice Duval. Il tait abhorr par tous les partis. Son
administration dans l'Isre avait amen ces dsordres sociaux que la
baonnette seule peut terminer.

Aussi quand on avait appris  Nantes que, non content de devenir prfet
de la Loire-Infrieure, M. Maurice Duval se dcidait  faire une entre
solennelle dans la cit, la partie remuante de la population avait
rsolu de lui offrir un charivari tel que les oreilles de ce haut
fonctionnaire garderaient longtemps le souvenir de sa bravade.

Le gnral d'Erlon, prvenu, avait rpandu ses soldats  et l dans les
rues; mais il se rendait bien compte que ce dploiement de forces serait
trs-probablement rendu inutile. En effet, que pouvaient faire des
soldats contre des satires vivantes?

Cependant, un homme de taille moyenne, appuy  la porte d'une maison,
regardait cette agitation populaire sans y prendre part. Cet homme
portait sur son visage l'empreinte du gnie humain dans toute sa puret.

L'oeil perant lisait au fond du coeur; il avait le nez lgrement
aquilin, la lvre sensuelle, un peu grosse, le front large et puissant.
Par moments, quand les vocifrations de la foule devenaient trop fortes,
il haussait les paules avec mpris. On sentait en lui un dominateur des
masses.

Notre inconnu paraissait guetter quelqu'un, comme s'il eut pris un
rendez-vous juste au milieu de cette fournaise. Ses yeux se portaient
rapidement  chaque extrmit de la rue, et son pied frappait le pav
avec impatience.

Tout  coup un refoulement se produisit dans les groupes: c'tait un
escadron de cuirassiers qui chargeait les conspirateurs afin de rtablir
la circulation des rues. Naturellement, des cris retentirent de toutes
parts, mls  des invectives pousses contre M. le prfet, qui avait la
lchet de ne pas vouloir tre _charivaris_! Qu'en rsulta-t-il? Ce
qu'il en rsulte toujours en pareille occurrence.

C'est--dire que l'escadron de cuirassiers sur lequel on avait compt
pour rtablir l'ordre, obtint juste un rsultat contraire.

Quand il eut disparu, les groupes se reformrent beaucoup plus irrits
qu'auparavant, tellement plus, que les bourgeois manifestants rsolurent
de se venger. Ils avaient compt d'abord insulter M. Maurice Duval  son
passage, le huer, d'aucuns mme avaient parl de projectiles lgumineux,
tels que pommes cuites et oranges; mais aprs cette insulte:

--Des dragons! disait l'un.

--Des cuirassiers, disait l'autre.

--Ce sont des dragons!

--Non, ce sont des cuirassiers!

--Enfin, peu importe, s'criait un troisime. L'important, c'est que
nous voulons nous venger. Que faire?

--Sifflons-le, hurla un jeune voyou, esprance des barricades de
l'avenir.

--Bravo! bravo!

--Avez-vous des clefs?

--Des clefs fores?

--J'en ai...

--Je n'en ai pas...

--Mais c'est inutile, reprit le voyou. Tenez, regardez!

Il indiquait de la main une boutique qui faisait face  la rue. On
lisait  la devanture:

ROGUET

_Marchand de Jouets d'enfants_

Dans une boite, ouverte  son talage, taient empils une centaine de
sifflets qui valaient bien un sou pice. Un cri de triomphe accueillit
cette dcouverte. O nant des grandeurs populaires, on faillit porter le
voyou en triomphe pour avoir dcouvert des sifflets!

Ce fut une vraie irruption. Le nomm Roguet souriait agrablement, en
voyant la foule se prcipiter dans sa boutique, car ces sifflets taient
prcisment un vieux fonds de magasin, dont il n'aurait jamais pu se
dbarrasser sans l'impopularit de M. Maurice Duval.

Il vida la boite sur une table et mit en vente la marchandise, au prix
de 1 franc le sifflet. Il y en avait cent. Ce fut pour l'intelligent
Roguet un bnfice net de 95 fr. L'exaspration tait telle que s'il y
avait eu cinq cents sifflets, que s'il y en avait eu mille, il les
aurait vendus.  quoi tiennent les fortunes humaines!

L'homme dont nous avons parl sourit en voyant revenir ces badauds
enrags, arms tous d'un sifflet. Il sembla moins press de voir arriver
celui qu'il attendait, et bien plus dispos  la patience. C'est qu'en
effet, pour un observateur, ce spectacle promettait d'tre curieux.

Un bruit de voix ne tarda pas  annoncer l'arrive prochaine du prfet.
Bientt toutes les ttes se tournrent vers la rue par laquelle devait
dboucher M. Maurice Duval. Les chevaux de la calche o s'talait le
prfet avanaient lentement. Enfin, la calche apparut.

M. Maurice Duval tait trs-ple. videmment l'exercice auquel il se
livrait ne lui allait que mdiocrement. Mais, sous peine de disgrce, il
fallait bien obir  l'ordre du ministre. Il jetait des regards effars
 droite et  gauche.  ct de lui, son chef de cabinet ne paraissait
gure plus rassur. Quand la calche dboucha sur la place o se
tenaient les conspirateurs, de violents sifflets clatrent. Le tapage
fut tel que les chevaux se cabrrent. Les sifflets, les cris du coq, les
appellations diverses et irrespectueuses produisaient une pouvantable
cacophonie.

--Au galop! ordonna le prfet.

Le cocher de la calche enveloppa ses deux chevaux d'un large coup de
fouet, et la voiture partit ventre  terre. Les exclamations furieuses
redoublrent, car les uns taient fouls par le timon, les autres
crass par les roues. Ce fut, pendant dix minutes, un concert de
hurlements froces. Enfin, quand le charivari fut termin, quand la
place resta libre, chacun rentra chez soi. La manifestation, bte comme
toutes les manifestations, tait finie.

Il ne restait que l'homme au regard puissant. Mais lui aussi ne devait
pas tarder  s'loigner, car un individu s'approcha de lui et lui dit:

--Venez, monsieur Berryer, Madame vous attend.




                                 II

                 L'ENVERS D'UN RGNE DE DIX-HUIT ANS.


L'histoire est reste muette sur ce qui fut prononc dans l'entrevue qui
eut lieu entre Madame et l'illustre orateur. Il quitta la maison de la
rue Haute-du-Chteau, o se cachait la princesse proscrite, avec la mme
prudence dont il avait us pour y pntrer. L n'est pas notre drame. 
peu prs  la mme heure, un homme arrivait au palais de la prfecture
de la Loire-Infrieure.

Le chef du cabinet de M. Maurice Duval attendait le visiteur, sans
doute, car il s'empressa de le faire entrer dans le salon rserv et
alla prvenir le haut fonctionnaire.

Immdiatement M. Maurice Duval le reut.

Nous le connaissons cet homme. Nous l'avons entrevu une premire fois au
ministre de l'intrieur,  Paris, quand M. de Montalivet lui servit
d'introducteur.

C'est Deutz.

M. Maurice Duval avait hte d'en finir avec l'hroque princesse qui
pouvantait tant le sommeil du roi Louis-Philippe. Il n'eut pas les
mmes pudeurs que l'illustre homme d'tat qui avait la charge de traiter
avec le tratre.

--Vous nous avez promis plus que vous n'avez pu tenir, lui dit-il.

--C'est vrai.

--Le gouvernement veut absolument que cette dangereuse affaire de la
chouannerie bretonne ait un terme. Quand pourrez-vous livrer la
princesse?

Deutz tait rest le front courb, non qu'il et honte. La honte est un
sentiment qu'ignorent les natures infmes comme la sienne.

--Nous sommes aujourd'hui au 6 octobre, reprit-il lentement. Avant le 6
dcembre, Madame la duchesse de Berry sera votre prisonnire.

Le prfet de la Loire-Infrieure tait encore exaspr de l'accueil qui
lui avait t fait. Il ouvrit la fentre de son cabinet, et montrant la
ville:

--Je veux terminer tout cela, dit-il d'une voix brve. Cette ville
rvolte mrite un chtiment. Comment pourrez-vous pntrer auprs de la
princesse?

--C'est mon secret.

--Est-elle  Nantes, seulement?

--Je ne sais pas.

--Vous ne savez pas!...

--Non, rpliqua nettement le tratre. J'ai fait un march. Je ne veux
pas qu'on me vole.

M. Maurice Duval prit sur sa table de travail une lettre crite en
lignes serres, et la parcourant du regard:

--Monsieur, dit-il, quand je vous ai reu, je n'ai pas eu besoin de
prendre des biais pour m'entendre avec vous; je vous connaissais. Voici
une lettre qui m'a t adresse de Paris; elle contient sur vous tous
les renseignements que je pouvais dsirer.

--Aprs?

--Vous pouvez pntrer jusqu' la princesse?

--En effet.

--Vous avez promis  M. le ministre de l'intrieur que vous lui
livreriez Madame. C'est trs-bien. Mon devoir m'oblige de vous prter
main-forte pour cette besogne-l; mais enfin, ce n'est pas avec moi que
ce march a t fait. Voulez-vous que nous en fassions un autre
ensemble?

L'oeil de Deutz s'alluma; mais il garda le silence.

--Cette ville m'a insult, continua le prfet; je veux me venger. Vous
devez connatre quelques-uns des secrets des lgitimistes, puisque vous
parvenez  voir leur chef. Donnez-moi un renseignement quelconque, car
je veux signaler ma premire journe ici par un acte d'autorit.

Deutz releva la tte.

--Je puis vous faire arrter un des principaux chefs, dit-il.

--Lequel?

--Je ne vous dirai pas encore son nom. Seulement, donnez-moi un ordre
d'arrestation en blanc.

M. Maurice Duval n'avait rien  craindre; Deutz ne lui tait-il pas
adress par le ministre de l'intrieur?

--Qu'en ferez-vous? demanda-t-il pourtant.

--Je m'en servirai pour faire saisir, partout o je le trouverai, celui
que je vous ai promis.

Le prfet de la Loire-Infrieure prit un papier et le signa.

--Voil, dit-il.

--Eh bien! avec cela, monsieur le prfet, nos affaires marcheront plus
vite. J'avais peur de ne pas... comment dirais-je?... de ne pas
m'entendre avec vous. Il n'en sera rien. Demain, la personne en question
sera arrte.

--Pourquoi demain seulement?

--Ne me faites pas de questions, je ne pourrais pas vous rpondre.

Deutz se leva en parlant ainsi.

--A demain! dit-il.

Cette scne que nous venons de rsumer en quelques lignes avait dur dix
minutes.

A son allure rapide, nos lecteurs ont d deviner qu'elle cachait un
mystre. Et, en effet, le drame que nous avons entrepris de raconter se
prparait.

Deutz avait promis de vendre Madame au gouvernement de Louis-Philippe.
Quand il avait fait ce march, rien ne s'opposait  ce qu'il pt le
mettre  excution. N'tait-il pas le filleul de la princesse? et ne
savons-nous pas qu'on croyait pouvoir se fier  lui?

Par bonheur,--hlas! bonheur qui ne devait pas durer!--des craintes,
sinon des soupons, taient venues aux principaux chefs vendens. Des
hommes comme Charette et Coislin ne pouvaient pas se laisser duper comme
des enfants. Il en rsultait que lorsque le juif tait arriv  Nantes
pour la premire fois (aprs l'achat de cette maison qu'il comptait
payer sur une _rentre d'argent_), il n'avait pu obtenir d'tre reu par
Madame.

Vainement il s'tait repris  deux ou trois fois pour obtenir une
audience. Toujours le juif s'tait heurt  M. de Charette, qui lui
avait rpondu: Impossible.

Pendant les vnements que nous avons raconts dans la seconde partie de
cet ouvrage, c'est--dire aux mois de juin et de juillet, il en avait
t de mme. De juillet  octobre la situation n'ayant pas chang, Deutz
se trouvait fort embarrass, ayant promis et ne pouvant tenir.

Certes, la dfiance n'existait pas d'abord dans le camp royaliste. Les
coeurs levs ne connaissent pas la dfiance; mais peu  peu de tels
abandons s'taient produits, que les principaux d'entre les Vendens
avaient d recourir  un excs de prudence. On ne se mfiait pas plus de
Deutz que de toute autre personne; mais, en rgle gnrale, on se
mfiait de tout le monde.

Ce fut grce  cette prudence extrme que, pendant trois mois, la
retraite de Madame ne pt tre dcouverte. Il faut penser que le
ministre de l'intrieur avait mis sur pied tous les limiers de la
prfecture de police, que les meilleurs agents de la rue de Jrusalem,
appts par une promesse de rcompense extraordinaire, passaient leurs
jours et leurs nuits en surveillant, et que pas un renseignement n'tait
encore parvenu au ministre.

Madame tait-elle cache  Nantes?

On ne le savait mme pas positivement.

Les dilemmes qui se posaient taient au nombre de deux:

Ou Son Altesse tait  Nantes, et alors il devenait impossible qu'on ne
dcouvrt pas sa cachette;

Ou elle n'tait pas  Nantes, alors...

Alors on tombait dans l'inconnu.

Telle tait l'unique raison pour laquelle le gouvernement maintenait ses
rapports avec Deutz. Le juif devenait la suprme esprance de ces hommes
 qui la trahison ne rpugnait pas, puisqu'ils devaient en profiter.

Ceux qui connaissent la puissante organisation de la police de la rue de
Jrusalem nous comprendront. Il tait _unique_, dans les annales de
cette aimable institution, qu'on ne ft pas encore arriv  un rsultat.

Il dcoulait de tout cela que Deutz ne put pas arriver jusqu' Madame,
et que, par consquent, il ne pouvait pas indiquer  M. Maurice Duval la
cachette de l'auguste prisonnire.

Mais le juif avait trop  coeur de toucher les cinq cent mille francs
promis, pour ne pas chercher un moyen d'arriver  ses fins.

Le plan fut longuement couv par lui. Shakespeare aurait fait de ce
Shylock une terrible figure. Mais Judas nous rpugne, nous n'entrerons
pas dans l'analyse psychologique de cette conscience.

Deutz comprit aussitt que, pour se rendre utile au gouvernement de
Louis-Philippe, il fallait qu'il comment par se rendre indispensable 
Madame.

Comment y arriverait-il?

La lutte, pour le moment, paraissait, sinon termine, du moins
interrompue.

Les chouans ne tenaient plus la campagne; le chef rel, c'est--dire la
princesse, avait pos les armes en apparence. Il fallait donc donner un
embarras quelconque aux Vendens. Or, voici ce que s'tait dit Deutz:

Le mouvement insurrectionnel de la Bretagne, pour s'tre momentanment
arrt, a encore besoin de correspondre avec le comit lgitimiste de
Paris.

Le juif voulait devenir une sorte de courrier venden entre Nantes et
Paris. Il arriverait ainsi, ncessairement,  tre reu par la
princesse, ou tout au moins  connatre sa retraite.

Le lecteur comprend maintenant pourquoi Deutz avait demand un ordre
d'arrestation en blanc  M. Maurice Duval. La visite au prfet de la
Loire-Infrieure n'avait pas un autre but.

En effet, ds qu'il eut quitt la prfecture, Deutz se fit conduire par
sa voiture  la place, et demanda  parler au chef de poste. Le
capitaine Rgis se prsenta. Deutz lui montra son ordre d'arrestation.

--J'ai besoin de quatre hommes, dit-il, pour arrter un _brigand_.

--Quatre hommes! c'est peu.

--Oh! non, c'est assez. Celui-l ne rsistera pas.

--Mais il n'y a aucun nom sur votre mandat d'amener?

--N'est-ce que cela?

En parlant ainsi, Deutz prit une plume et crivit en tte de l'ordre le
nom de:

BERRYER.

Sous quel prtexte arrter Berryer?

Les affections politiques du grand orateur n'taient un mystre pour
personne. Tout le monde savait qu'il avait vou sa vie  la dfense des
ides lgitimistes, et que son dvouement grandissait dans l'infortune.

Cela tait de notorit publique. Mais alors pourquoi n'arrterait-on
pas galement M. Hyde de Neuville, M. de Breulh et Chateaubriand? Leur
opinion ne faisait mystre pour personne.

Puis, l n'tait pas toute la difficult. On n'arrte pas un Berryer,
malgr toutes les lois possibles de sret gnrale, sans qu'on en
parle. Il faudrait dfrer le prisonnier aux tribunaux, et la popularit
du Dmosthne royaliste tait trop grande pour qu'on pt esprer le voir
condamner sans preuves.

Mais le gouvernement du roi Louis-Philippe ne regardait pas  si peu.

Voyons cependant ce qu'avait fait Berryer  son arrive  Nantes, et
comment il s'y tait pris pour voir Madame sans tre victime de la
surveillance occulte dont il tait naturellement l'objet.

Nos lecteurs se rappellent que Madame se cachait chez mesdemoiselles
Deguigny, au numro 3 de la rue Haute-du-Chteau. Presque en face du
numro 3, la maison du numro 6 se dressait, calme et tranquille, ainsi
qu'il convient  une honnte et bourgeoise maison de province.

Sur la porte de cette demeure pendait un criteau jaune, sur lequel les
passants pouvaient lire:

JOLI APPARTEMENT MEUBL

Frachement dcor,

_A louer de suite_.

Ce qui constituait  la fois un mensonge, attendu que ledit joli
appartement meubl ne devait pas tre frachement dcor, et une faute
de franais, vu qu'on ne dit pas _louer de suite_ mais _louer tout de
suite_. Mais il tait probable que le propritaire ne s'tait gure
occup de ce dtail.

Ce propritaire, d'ailleurs, tait double. Il y avait de cela un mois et
demi, deux frres rpondant aux noms retentissants d'Ulysse et de Nestor
Mirliflor, avaient achet ladite maison pour la transformer en
appartements meubls.

Leurs papiers tant parfaitement en rgle, Ulysse et Nestor Mirliflor
avaient vite obtenu la permission de patente. Ulysse, l'an, portait
une belle barbe grise; il tait toujours triste, et en arrivant, avait
dit  ses voisins:

--Nous finirons nos jours ici.

Nestor qui, comme cadet, portait une belle barbe noire et se montrait
toujours gai, avait ajout:

--Eh! eh! vous allez faire quelques fredaines!

Il est vrai que ces fredaines se rduisaient  d'interminables parties
de jacquet qu'ils faisaient ensemble au caf de la Comdie.

Les deux frres se levaient  six heures du matin, allaient se promener
et allaient djeuner, allaient au caf, rentraient dner, retournaient
au caf, et enfin se couchaient  dix heures du soir.

La maison tait tenue par un Bas-Breton pur sang, parfaitement idiot, de
taille ordinaire, mais qui ne parlait jamais qu'en blant comme les
moutons, et qui, lorsqu'on lui adressait la parole, rpondait en fixant
sur son interlocuteur un regard stupide.

Dans le quartier, on disait que les frres Mirliflor taient fort
attachs au gouvernement. Ulysse ne parlait jamais politique, mais
Nestor, lui, ne se gnait pas pour faire talage de ses opinions
orlanistes.

Quelquefois, en rentrant, Nestor s'arrtait chez M. Vaugros le
chapelier, ou chez la belle madame Ravine l'picire. On l'accusait mme
tout bas de faire la cour  l'picire.

--J'aime le roi des Franais, disait-il, parce qu'il n'est pas fier. Moi
qui vous parle, il m'a serr la main, comme a, que j'en tais
embarrass, et que j'aurais voulu vous voir  ma place, madame Ravine,
car, bien sr, notre souverain et admir votre beaut.

Madame Ravine se rengorgeait, rougissait, faisait la roue; alors Nestor
s'inclinait respectueusement, prenait un peu de tabac dans sa tabatire,
le dposait sur le haut de sa main et l'aspirait.

--Bon tabac! disait-il... Moi qui vous parle, il m'a serr la main!

Puis il s'loignait, et madame Ravine ajoutait avec dignit:

--Un homme bien aimable, M. Mirliflor jeune! Oh! bien aimable!

On comprend que l'autorit avait la plus grande confiance dans les deux
frres. Au reste, leur vie tait au grand jour. Les rares trangers qui
demeuraient chez eux taient de bons et braves rentiers. Le livre de
police ne contenait jamais aucune irrgularit fcheuse.

Or, le soir mme du jour o M. Maurice Duval avait reu une si aimable
srnade de ses administrs, les deux frres Mirliflor rentraient chez
eux pour dner.

--Est-il venu du monde, Damoiseau? demanda Ulysse au Bas-Breton qui leur
servait de domestique.

--Non, monsieur... Be! non.

--Le dner est-il servi?

--Be! be!... oui, monsieur.

Les frres Mirliflor s'taient rserv pour eux le rez-de-chausse et
les caves. Quant au Bas-Breton Damoiseau,--Damoiseau!--il couchait dans
le couloir. Ulysse et Nestor montrent au premier,  la salle  manger.

A peine taient-ils  table qu'un coup de sonnette retentit. Une voiture
s'tait arrte  la porte; le cocher avait une malle  ct de lui.

--C'est un voyageur sans doute, pronona Ulysse de sa voix grave. Allez
voir, Damoiseau.

--Be!... bien, monsieur.

En effet, c'tait un voyageur, et ce voyageur tait Berryer.

On se rappelle qu'un chouan s'tait approch de lui, pendant qu'il
regardait le charivari offert  M. Maurice Duval, et lui avait dit tout
bas:

--Madame vous attend.

Arrivs  quelque distance de la rue, le chouan avait gliss un papier
dans la main du grand orateur, et s'tait loign sans ajouter un mot.
Le papier contenait ceci:

Quittez l'htel de France; allez rue Haute-du-Chteau, n 6, la maison
garnie des frres Mirliflor, et attendez.

Berryer avait obi  l'ordre secret qui lui tait parvenu, et aprs
avoir pris ses bagages  l'htel de France, il s'tait rendu rue
Haute-du-Chteau.

Les frres Mirliflor dnaient, ainsi qu'on l'a vu. Ils proposrent 
Berryer de lui faire servir  manger dans sa chambre, ou bien de
s'asseoir  leur table. Berryer, philosophe et observateur  ses heures,
rsolut d'tudier, pour passer le temps, les trois types d'idiots en
face desquels il se trouvait.

Un mile Augier aurait, en effet, trouv une ample comdie dans ces deux
frres Mirliflor, et dans le Bas-Breton Damoiseau, qui blait en
parlant. Qui sait si ce n'est point dans une de ces maisons garnies de
province qu'Auguste Maquet a vu ce merveilleux type du pre Preval, du
_Chevalier d'Harmental_?

--Monsieur arrive de la capitale, sans doute? dit Nestor en minaudant 
son client.

--Oui, monsieur.

--Et monsieur a-t-il eu le bonheur de voir le roi des Franais?

--Non, monsieur.

Nestor avait mis du tabac sur sa main:

--Bon tabac!... J'ose esprer que la sant de notre auguste souverain
est bonne galement, monsieur...

--Oui, monsieur.

Vraiment, Berryer ne s'ennuyait pas. Il avait sous les yeux un trio
admirable.

--Et la capitale est-elle tranquille, monsieur? ajouta Mirliflor an.

--Nestor! gronda doucement Mirliflor junior, vous empchez monsieur de
dner.

--Be!... monsieur, voulez-vous du poulet? demanda Damoiseau.

--Moi qui vous parle, continua Nestor, j'ai eu le bonheur insigne de
voir sa Majest le roi des Franais... et mme de lui serrer la main...,
ainsi que je le racontais aujourd'hui  la belle madame Ravine. Vous ne
connaissez pas la belle madame Ravine, monsieur? Ah! il n'y a pas des
beauts que dans la capitale!...

--Nestor! rpta Ulysse.

--Bon tabac!... Si vous vouliez tre bien aimable, monsieur...

Mais un coup d'oeil nergique de Mirliflor an calma l'indiscrtion de
Mirliflor jeune.

Quand le dner fut achev, Berryer gagna l'appartement qui lui tait
destin, et attendit. Sept heures, huit heures, neuf heures du soir
sonnrent. L'impatience commenait  le prendre. Il entendit les
quelques locataires qui habitaient la maison.

A neuf heures et demie, impatient de plus en plus, il sonna, et
Damoiseau parut.

--Il n'est venu personne pour moi?

--Be!... je ne peux pas savoir... monsieur... vous n'avez pas encore
dit votre nom... be!...

En effet, le grand orateur se rappela qu'on ne lui avait pas prsent
encore le livre de police.

Il attendit de nouveau.

A dix heures, les deux Mirliflor rentrrent. Ils frapprent presque
aussitt  la porte de leur locataire, et parurent, suivis de Damoiseau.
Celui-ci tenait  la main le livre de police.

Rvait-il? Berryer avait bien encore devant lui les figures idiotes des
trois grotesques, mais il lui sembla que l'expression de ces figures
n'tait plus la mme. Il tmoigna sa surprise de faon si comique, que
Mirliflor jeune clata de rire, et lui tendant la main:

--Voulez-vous avoir la bont d'crire l-dessus vos nom, prnoms, et
qualits, cher monsieur Berryer? dit-il.

Le grand orateur recula stupfait.

--On vous avait dit d'attendre, continua le prtendu Nestor... Bon
tabac! moi qui vous parle, j'ai eu l'honneur insigne de serrer la main
de Sa Majest le roi des Franais!...




                                 III

                          LES DGUISEMENTS


Berryer comprit aussitt qu'il tait avec des amis. Peut-tre ft-il
rest quelque temps sans les reconnatre, si Nestor Mirliflor n'avait
ferm avec soin la porte d'entre, fait tomber les rideaux sur la
fentre, et, alors, retir sa fameuse barbe noire.

--Vous! de Puiseux!

--De Puiseux! moi? vous plaisantez, monsieur Berryer! Je ne suis que
Nestor Mirliflor, frre cadet de Ulysse Mirliflor! Mirliflor junior,
Nestor Mirliflor junior.

Nos lecteurs ont dj reconnu, sans doute, le frre an, grave et
triste toujours, et qui portait sur son visage une ombre de mlancolie
profonde. C'tait le marquis de Kardign.

--Cher monsieur, dit Henry de Puiseux au grand orateur, Madame vous
recevra dans une heure seulement. Donc, jusque-l, nous avons
parfaitement le temps de causer un peu. Laissez-nous vous raconter en
quelques mots notre histoire. Cela nous servira d'excuse pour la comdie
que nous venons de jouer...

--Et o vous m'avez donn un rle, dit Berryer en riant.

--Faut-il vous expliquer, pourquoi? Je dois d'abord vous dclarer que
j'ai agi malgr M. de Kardign. Mais je lui ai prouv que c'tait une
preuve ncessaire  laquelle nous n'avions pas le droit de vous
refuser... Si vous, vous ne nous reconnaissiez pas, qui donc nous
reconnatrait  Nantes?

Un bruit de pas se fit entendre  la porte. Puis trois coups furent
frapps  intervalles ingaux. C'tait un signal. Henry courut et
ouvrit.

Le nouveau venu portait une ample redingote qui tombait sur ses talons.

--Monsieur Berryer, voici galement un des ntres, continua le jeune
homme. Je l'attendais, car il va nous renseigner sur certaines menes
dont j'ai peur.

C'tait Aubin Ploguen, Aubin, le hros sublime de tant de grandes
actions.

--Mais, d'abord, reprit Henry de Puiseux, voici ce qui se passe. Il y a
un mois et demi, M. le marquis de Kardign et moi nous sommes revenus de
Londres, suffisamment dguiss pour qu'on ne nous reconnt pas. Nous
avons achet cette maison. Savez-vous pourquoi nous nous sommes affubls
de ce nom grotesque de Mirliflor? C'est uniquement parce que jamais ce
nom-l ne pourra passer inaperu. Comment voulez-vous supposer que des
gens soient assez fous, voulant se cacher, pour s'appeler Mirliflor?

--C'est assez bien raisonn, dit en souriant Berryer.

--Nous voici donc  la tte d'une maison meuble, M. le marquis de
Kardign et moi. Il fallait songer  nous pourvoir de locataires, ces
locataires, en voici un. Vous avez entendu parler du chouan Ploguen, de
ce paysan lgendaire qui valait presque une arme  lui tout seul? Le
voil!

Berryer tendit silencieusement la main  Aubin, qui la serra.

Le signal se rpta  la porte. Henry de Puiseux renouvela son mange.
Un des autres bourgeois parut:

--Voici un second locataire, continua Henry en riant... Vous avez
entendu parler aussi, monsieur Berryer, de ce vieux Gousnon, qui ne
sachant lire que dans son missel grossier, est toujours rest fidle 
la croyance des anciens Bretons? Gousnon, comme Aubin, comme ce gars,
grotesque lui aussi, sous son nom de Damoiseau, et sa mine idiote, comme
trois autres encore, nous attendons ici que Son Altesse Royale ait
besoin de nous!

Berryer tait fort mu. Son regard se porta sur Jean-Nu-Pieds: il avait
peine  le reconnatre. Le jeune homme avait t sa fausse barbe et sa
perruque grise. Il avait vieilli de vingt ans depuis que le grand
orateur l'avait vu pour la premire fois.

--Ah! pourquoi tous les royalistes de France ne sont-ils pas comme vous,
messieurs! dit tristement Berryer. Quand la plupart de ceux qui
combattaient nagure  l'ombre de notre drapeau croient tout fini et
restent immobiles ou indiffrents, vous, toujours fidles, toujours 
votre poste, vous ne dsertez pas votre cause un instant!

--Notre cause est ternelle, dit gravement Jean. Donc notre devoir
aussi.

--Tenez! je vous admire encore plus, sous ce dguisement ridicule, que
sous votre harnais militaire! s'cria Berryer.

Il ajouta aprs un silence:

--Qu'est-ce que vous aviez  nous dire, Aubin?

--On veut introduire un espion ici, dit le chouan,

--Qui?... on.

--L'autorit de la ville.

--En es-tu sr? dit Henry,

--Trs-sr. Le commissaire central s'est adress  l'un des locataires
de la maison, et lui a promis une somme d'argent, s'il consentait  lui
transmettre une note sur tous les habitants.

--Quel est ce locataire? demanda navement Jean-Nu-Pieds.

Pour la premire fois, depuis bien longtemps, un sourire plissa la lvre
du paysan.

--Moi, dit-il.

--Ils sont bien tombs!

--Ne ris pas, de Puiseux, reprit Jean-Nu-Pieds. Il y a peut-tre un
danger l-dessous. Pour faire surveiller cette maison, il faut qu'on ait
des soupons.

--Et aprs? Monsieur Berryer, dit Henry, vous allez voir Son Altesse.
J'ignore ce que vous allez lui dire, mais assurez nos amis de Paris que
la sret de notre reine ne court aucun danger.

--Messieurs, elle est sous votre garde. Je suis tranquille. Comment
vais-je pouvoir me rendre auprs d'elle?

--Venez!

Jean-Nu-Pieds, Gousnon et Aubin Ploguen restrent dans la chambre.

Henry prit la main de Berryer, et le guida  travers les escaliers de la
maison.

Arriv au rez-de-chausse qui, on se le rappelle, faisait partie de ce
que les deux amis se rservaient, M. de Puiseux tira une grosse clef de
sa poche, et ouvrit la porte de la cave.

--O me conduisez-vous donc, par un pareil chemin?

--Attendez.

Cinq marches de pierre presque effondres descendaient dans un long
couloir rempli de tonnes de vin et de dbris de bouteilles. Un air
humide faisait trembler la mche de la lanterne.

Henry de Puiseux avana lentement jusqu'au bout du couloir et s'arrta
devant une seconde porte.

--Voici la cave au charbon! dit-il en riant.

Le caveau au charbon, ainsi que l'appelait Henry, donnait  son tour
dans une autre cave.

--Celle-l renferme du bois!

Une troisime porte fut ouverte.

Henry avait eu soin de fermer hermtiquement derrire lui toutes les
diverses issues qu'ils venaient de franchir. Il compta les pierres qui
formaient la muraille. Quand il en fut  la cinquime, il mit la main
sur un clou presque imperceptible, et appuya fortement. Aussitt la
pierre tourna sur elle-mme, livrant passage dans un corridor troit. La
lanterne jetait une faible lueur.

--O sommes-nous ici? demanda Berryer.

--Ah! c'est mon secret, rpliqua Henry.

Au lieu d'aller droit, le corridor semblait creus en biais. Aprs une
marche qui dura environ cinq minutes, les deux hommes trouvrent une
porte en face d'eux. Henry de Puiseux prit une quatrime clef et
l'ouvrit.

--Montez, dit-il.

Berryer obit. Il se trouva dans une pice ferme. Il allait passer
outre.

--Encore un mot, continua Henry, mais cette fois d'une voix grave. Vous
venez de passer en revue tout notre arsenal de conspirateurs. Vous avez
pu juger par vous-mme, de tous les moyens de dfense que nous avons.
Chacune de ces barriques contient de la poudre ou des balles. Dans une
armoire sont cinquante fusils. En votre me et conscience, jugez-vous
que Madame soit en sret?

--Mais o est-elle?...

--Ici mme.

--Quoi!...

--Notre maison et la sienne communiquent par les caves. Si je vous l'ai
cach jusqu' prsent, c'est que je comptais bien me servir de votre
surprise pour arracher une promesse.

--Laquelle?

--Le comit royaliste de Paris vous a envoy ici pour que vous puissiez
dcider Son Altesse  retourner en Angleterre.

--Vous savez...

--M. de Kardign et moi nous le savions. Maintenant que vous savez que
tout danger est cart de cette tte auguste, dcidez! Vous nous avez
crus endormis,  Paris, vous avez cru que, satisfaits d'avoir accompli
notre devoir pendant la guerre, nous ne pensions plus  dfendre Celle
qui s'est confie  notre loyaut? Vous vous tiez tromp, monsieur
Berryer. Nous vivons toujours pour le devoir! Que le danger arrive, et
nous sommes l-bas, dans cette maison que vous venez de quitter, dix ou
douze chouans, dguiss de faon grotesque et prts  mourir ici comme
en Vende!... Allez, monsieur Berryer, allez dire  Madame de rendre
tous nos travaux inutiles, tous nos efforts vains, toutes nos fatigues
superflues... Allez!

Avant que Berryer ait eu le temps de rpondre, une petite porte s'tait
ouverte et une voix fminine dit:

--Venez, cher monsieur Berryer, je vous attends..

       *       *       *       *       *

Une demi-heure plus tard, Berryer s'en retournait par le mme chemin.
Que s'tait-il dit entre lui et Son Altesse? Nous l'ignorons. Mais
Madame avait refus de partir.

 peu prs  la mme heure, Deutz obtenait du prfet l'ordre
d'arrestation du grand orateur.

Madame avait refus de quitter Nantes. Elle considrait que l tait son
poste et qu'elle ne devait pas le quitter.

Berryer, au fond du coeur, prfrait que la princesse n'abandonnt pas
ses amis, ses serviteurs. Les paroles de Henry de Puiseux l'avaient
touch. Il reconnaissait,  part lui, que le comit suprieur de Paris
ne pouvait pas juger sainement la situation, loign comme il l'tait du
thtre du drame venden.

--Eh bien! lui demanda Henry, pendant que tous les deux traversaient de
nouveau les caves, qui reliaient l'une  l'autre les deux maisons de la
rue Haute-du-Chteau.

--Eh bien, mon cher monsieur de Puiseux, vous avez gain de cause.

--Madame reste?

--Oui.

--Merci. Parce que si vous aviez voulu que Son Altesse partt, votre
loquence irrsistible aurait su la convaincre!...

Ils arrivaient  la maison garnie des frres Mirliflor.

--Avouez que c'et t dommage de ne pas profiter de tout cela! s'cria
Henry, en riant. Tant d'inventions spirituelles en pure perte! M. de
Kardign et moi nous sommes revenus de Londres, aprs avoir bien tudi
le fort et le faible. Comment nous y prendrions-nous pour rentrer 
Nantes sans qu'on en st rien. Ah! le plus difficile, monsieur Berryer,
ce n'tait pas de pouvoir vivre ici cachs: c'tait de pouvoir tre
encore utiles  Madame.

Ils taient remonts dans la chambre mme o les dguisements s'taient
rvls au grand orateur. Jean-Nu-Pieds et Aubin Ploguen les
attendaient.

--Victoire! dit Henry, Madame reste.

--Et moi, je pars, rpliqua tristement Berryer.

--Dj!

--Il faut que je sois dans quatre jours  Bordeaux, et dans huit 
Poitiers. Mais ce qui m'attriste, en m'loignant d'ici, c'est moins de
vous quitter, mes chers amis, que d'abandonner votre hroque dvouement
pour retrouver l'indiffrence honteuse des ntres  Paris. Je commence 
croire que l-bas nous ne voyons pas la vrit.

Tout est possible  une cause qui est dfendue par tant de serviteurs
comme vous!

Une muette pression de mains fut la rponse des deux jeunes gens.

La nuit tait assez avance. Berryer se coucha, et le lendemain matin,
ds l'aube, il monta en chaise de poste et partit. Jean-Nu-Pieds suivit
longtemps du regard la voiture qui emportait l'homme illustre en qui,
plus tard, devaient se personnifier les esprances de la Monarchie.

Le marquis de Kardign, depuis que nous l'avons quitt sur le pont du
_Wellington_, n'avait pas seulement vieilli au physique. Son
intelligence, mrie par les coups terribles de la destine, avait fait
de lui, qui tait dj un homme remarquable, un homme hroque, presque
un homme de gnie. La douleur est la pierre de touche. C'est
l'prouvette humaine. Elle crase les faibles, mais elle grandit les
forts. Pas une seule fois le nom de Fernande n'avait t prononc entre
ses amis et lui. Pas une seule fois Henry ou Aubin n'avait fait allusion
au pass. On et dit que c'tait une lettre morte.

Chaque soir, quand il se retirait dans sa chambre, il se plongeait dans
l'tude. Sur la petite table de bois blanc qui touchait  sa fentre, on
voyait entasss les livres que les sicles nous ont lgus, comme s'ils
renfermaient la quintessence de ce qu'ils avaient de bon. _Don
Quichotte_ touchait la _Bible_ et les _Confessions de Saint-Augustin_
coudoyaient l'_Iliade_.

Quelquefois une phrase, une pense venaient rappeler dans un de ces
livres, la souffrance cache qui rongeait le coeur du jeune homme. Alors
il fermait les yeux comme s'il et voulu s'abmer dans son souvenir. Son
souvenir!

Ce sont les Grecs qui ont cr cette lgende navrante de Promthe, qui,
secou ternellement  sa roue par le flot montant, se dbat sous les
serres d'un vautour qui lui dvore le foie. N'est-ce pas l l'image de
la souffrance humaine  laquelle l'homme ne peut pas rsister, et qui
enfonce dans son me le bec acr du souvenir?

Henry de Puiseux avait t quelque temps, avant de pouvoir se faire  la
comdie qui changeait en ridicules les lgants gentilshommes vendens.
Il revenait sans cesse au pass, et se trompait. Jean, au contraire,
semblait prouver une amre joie  ce dguisement inspir par son
dvouement. Il souhaitait que cette vie continut. Elle le laissait seul
avec lui-mme. Peut-tre esprait-il arriver  se convaincre qu'il ne
jouait pas un rle, et qu'il tait bien rellement cet Ulysse Mirliflor
dont le nom grotesque excitait  chaque instant la gaiet de Henry.

Qui sait? Sans doute regrettait-il que le sort ne l'et pas fait natre
dans une aussi humble position, au lieu de le combler de tous ses dons.
Il aurait t certes plus heureux que n avec d'autres besoins, par
consquent, d'autres souffrances.

Aprs le dpart de Berryer, la vie recommena rue Haute-du-Chteau,
comme par le pass. Les jours s'ajoutaient aux jours; ils n'avaient, ni
les uns ni les autres, reu aucune nouvelle de l'illustre voyageur.

Seul, Aubin Ploguen semblait chang. En vrit, le Breton n'tait plus
le mme. Tous les matins, il lui arrivait une lettre. Cette lettre
contenait une ligne. Du 6 octobre, jour du dpart de Berryer, au 12,
poque  laquelle nous sommes parvenus, Aubin reut six lettres. Les
voici dans leur mystrieuse laconit:

1 Maladie grave, inflammation de poitrine;

2 Beaucoup de mieux;

3 Le mieux se continue;

4 Aggravation, nuit mauvaise;

5 Autre nuit mauvaise;

6 De plus mal en plus mal.

Or, le caractre d'Aubin variait avec les lettres qui taient reues.
Quand arriva la premire, Aubin se frotta joyeusement les mains;  la
seconde, il fut triste, et ainsi de suite. Quand la nouvelle tait
bonne, Aubin tait ennuy; par contre lorsque la nouvelle tait
mauvaise, Aubin tait enchant.

Si Henry ou Jean avaient su quelles taient ces correspondances
entretenues avec tant de soin par le Breton, ils n'auraient pas manqu
d'tre fort intrigus. Il est vrai que Ploguen ne leur aurait jamais
avou la vrit. C'tait un secret. Mais quel secret?

Cependant, rien ne faisait prvoir que l'autorit nantaise dt, un jour
ou l'autre, dcouvrir la retraite de Madame. On avait mme renonc 
laisser pntrer chez elle ses plus intimes amis. Seul, M. de Charette
faisait exception  la loi commune. Quant  Jean et  Henry, ils se
rendaient chez Madame, en passant par le corridor souterrain.

--Cet homme, qui se disait envoy par le comit de Paris, est-il revenu
encore? demanda un soir le marquis  Henry.

--Non. C'est du nomm Deutz que tu parles, n'est-ce pas?

--Oui.

--Je crois que nous avons bien fait de refuser l'audience sollicite par
lui.

--Le filleul de Madame, pourtant!

--Peu importe! dans la situation o nous sommes, avec la responsabilit
qui pse sur nous...

--Tu as raison, d'ailleurs l'ordre de M. de Charette est formel. Et
c'est nous qui, les premiers, devons donner au chef l'exemple de
l'obissance.

Henry interrompit son ami. Ils passaient en ce moment devant la boutique
o trnait, aux derniers feux du soleil couchant, Mme Ravine,
l'picire, la belle madame Ravine, soleil couchant elle-mme.

--Ma foi! je ne suis pas en train ce soir, dit Henry tout bas.
Laisse-moi m'amuser un peu.

Il entrana son ami devant la boutique.

--Eh! bonjour donc! ma'me Ravine! dit Henry en s'inclinant.

--Bonsoir plutt, monsieur Mirliflor junior, je suis la vtre.

--Toujours belle! riposta Henry.

Puis, il posa dlicatement une prise de tabac sur le haut de sa main.

--A propos, dit la belle picire, vous savez la nouvelle?

--Quelle nouvelle?

--M. Berryer est arrt.

Il fallut aux deux jeunes gens une grande puissance sur eux-mmes pour
ne pas jeter un cri. De Puiseux serra fortement le bras de Jean. Puis,
il ajouta:

--Bon tabac!--Voulez-vous me prter votre journal?

--Volontiers.

Ce soir-l, Henry, _alias_ Nestor Mirliflor, ne fit pas une bien longue
visite  madame Ravine. Il avait hte d'entraner Jean.

Ds qu'ils furent rentrs chez eux, ils ouvrirent le journal qui
contenait le procs-verbal suivant:

Le 10 octobre de l'an 1832, vers une heure du matin, nous, Martin
(douard-Louis), brigadier, Camus (Napolon), Durand (Jean-Baptiste) et
Jannet (Joseph), gendarmes soussigns;

Certifions qu'en vertu des ordres de nos chefs suprieurs, nous nous
sommes transports sur la route qui conduit de la ville d'Angoulme 
celle de Cognac, pour rechercher et arrter le nomm Berryer, dput;

L'ayant rencontr, nous nous sommes assurs de sa personne, et l'avons
conduit devant M. le prfet de la Charente, lequel nous a dlivr
l'ordre de le conduire de brigade en brigade devant M. le prfet de la
Loire-Infrieure  Nantes.

Fait et clos  Angoulme, les jours, mois et an que dessus.

_Sign:_

MARTIN, CAMUS, JANNET, DURAND.

P. C. F.:

VERTHELOT, _greffier_.




                                 IV

                           UNE DIGRESSION


Les lignes qu'on va lire se pourraient dtacher de ce livre, ne tenant
pas  notre action. On a vu que l'arrestation de Berryer, n'tait pour
Deutz qu'un moyen d'arriver  ses fins.

Mais nous voulons faire connatre toutes les particularits de cette
grande guerre vendenne de 1832, trop longtemps mconnue. Au surplus, ce
nous sera un moyen de dnoncer encore une fois les procds politiques
infmes dont se servait le gouvernement du roi Louis-Philippe.

A peine arrt, Berryer fut conduit  Nantes. On l'enferma, non dans la
prison de la ville, o nous avons vu dj Jean de Kardign et Henri de
Puiseux, mais dans une chambre basse de la Prfecture.

L'agitation de la cit tait  son comble. Les uns, comme nos amis,
taient consterns; les autres blmaient le gouvernement d'avoir os
commettre une pareille vilenie.

Le soir mme de l'arrive de Berryer, M. Maurice Duval envoya une troupe
d'hommes hurler sous les fentres de la prfecture des vocifrations o
dominaient ces deux mots: A mort! Mais, ainsi qu'on va voir, la police
avait trop bien pris ses prcautions pour se contenter de garder en
prison le grand orateur. Il lui fallait plus. Berryer fut prvenu qu'on
allait le dfrer au jury de Loir-et-Cher, o son procs tait instruit
d'avance.

Quelques heures avant son dpart, deux domestiques entrrent dans la
chambre de l'illustre captif, en apportant une table couverte du
djeuner. C'tait le lendemain matin. L'un des deux domestiques sortit
bientt. Son compagnon resta seul. Celui-ci continua pendant un instant
 prparer le repas, puis quand il se fut assur que personne ne pouvait
le voir, il s'approcha de Berryer, et lui dit tout bas:

--Me reconnaissez-vous?

Berryer crut  un pige et ne rpondit rien. Le domestique ne put rien
obtenir de lui. Heureusement, car ce domestique tait un espion.

Berryer monta dans un carrosse, ferm  clef,  glaces dpolies, vers
midi. Le carrosse tait escort d'un demi-escadron de gendarmes. La
ville fut traverse ventre  terre. Aux portes, une partie de l'escorte
se dtacha. Dix gendarmes restrent seuls et galoprent autour. Ancenis,
Angers, Saumur, furent bientt dpasss. A Tours, il y eut  peine un
arrt d'une demi-heure. L'arrive  Blois ne fut signale par aucun
incident.

On ne laissa pas  Berryer le temps de se reposer. Le procureur du roi
se prsenta aussitt dans la cellule, o le premier orateur des temps
modernes attendait que l'on dcidt de son sort.

--Monsieur, lui dit-il, on a opr une perquisition chez vous. On a
trouv dans votre secrtaire les papiers les plus compromettants.

--C'est impossible.

--Je vais vous les mettre sous les yeux.

Le procureur du roi tira de son portefeuille un certain nombre de
pices, et les fit passer sous les yeux du prvenu. Mais  peine Berryer
y eut-il jet un regard, qu'il rougit d'indignation et s'cria avec cet
accent que lui seul possdait:

--Ces pices sont fausses!

--Vous esprez en imposer  la justice, mais je vous prviens qu'elle
est instruite.

--Vous voulez me faire condamner? mais il faudrait au moins avoir
d'autres preuves que celles-l. Quoi! vous voulez prouver que j'ai pay
un assassin pour tuer le roi des Franais! Vous pouvez le dire,
monsieur, personne ne daignera vous croire. Vous avez encore falsifi ce
papier pour m'accuser d'avoir voulu corrompre la conscience d'un
colonel. Dites-le encore, personne ne vous croira, cette fois encore,
monsieur.

Malgr son impudence, le procureur du roi dut tre un peu dcontenanc
par cette parole pleine de dignit. En effet, ainsi que cela fut
dmontr plus tard, ces pices taient entirement fausses.

Le magistrat se retira.

Plusieurs jours se passrent pendant lesquels on grossit  dessein, dans
les journaux officieux, les interrogatoires du prvenu. On alla mme
jusqu' ajouter des mensonges  ces interrogatoires. C'est ainsi que la
France apprit un matin, le 27 octobre, que Berryer venait d'avouer tout.
Avouer quoi? On ne le disait point. Seulement ces feuilles honntes
ajoutaient avec hypocrisie:

--Demain commencent les dbats. Le prvenu renouvellera sans doute ses
dngations premires.

Le lendemain commencrent, en effet, les dbats. Une foule norme
remplissait le prtoire. Le majorit, htons-nous de le dire, tait
favorable  l'homme illustre qu'une criminelle politique forait 
s'asseoir sur le banc des assassins.

D'ailleurs, un mouvement s'tait produit dans l'opinion publique, qui ne
laissait pas d'inquiter beaucoup le gouvernement.

La cour de cassation avait blm l'arrestation illgale du dput; le
barreau de Paris, par l'entremise de son btonnier, M. Mauguin, avait,
de son ct, adress une lettre trs-nergique  leur glorieux confrre.
Enfin, de toutes parts, on condamnait le ministre et on acclamait le
prisonnier.

Ce fut en de pareilles dispositions que les dbats commencrent. Il n'y
a qu'un tmoin: un sieur Chartier, qui prtend que Berryer l'a charg de
corrompre des officiers de l'arme.

Les regards se tournent vers le banc des accuss. Mais Berryer reste
calme; il ne rpond rien. Alors le sieur Chartier continue sa
dposition, chargeant toujours de plus en plus. C'tait  lui encore que
Berryer avait propos vingt mille francs pour assassiner Louis-Philippe.
Le tmoin, malgr les murmures que ne pouvait retenir l'auditoire,
prtendit que la pice dont Berryer niait la vrit en tait la preuve.

Mais de tels chafaudages ne peuvent pas subsister bien longtemps. Le
ministre public fit courageusement son mtier. Il accabla de mpris le
sieur Chartier, et abandonna l'accusation. Nous regrettons d'ignorer le
nom de ce magistrat intgre. Si nous le connaissions, il nous serait
facile de prouver que de ce jour-l la carrire de cet homme acheva
d'tre perdue.

Naturellement Berryer devait se dfendre lui-mme. Il pronona une seule
phrase. Mais cette phrase suffit  faire l'un des plus beaux discours
qu'il ait peut-tre jamais prononcs.

--Messieurs, dit-il, on m'accuse d'avoir t un suborneur de
consciences et un soudoyeur d'assassinats. C'est  vous de dclarer si
cela est vrai... J'attends!

Aprs une dlibration de cinq minutes, le jury rapporta un verdict de
non-culpabilit sur toutes les questions.

Aussitt le prsident ordonna la mise en libert immdiate du
prisonnier.

Les applaudissements furent tels, que, pendant cinq minutes, ils
branlrent les votes du Palais de Justice.

Le gouvernement semblait battu. Et pourtant il venait de gagner sa plus
belle partie. La trahison de Deutz devenait possible. Nous savons que
c'tait lui qui avait prpar toute cette aventure, qui se terminait
glorieusement pour Berryer. Nous allons voir pourquoi.




                                 V

                             L'AUDIENCE


L'acquittement de Berryer avait t prononc le mercredi 31 octobre. Le
mme jour,  trois heures de l'aprs-midi, Deutz allait frapper chez M.
C..., royaliste dvou, et qui tait charg de faire parvenir  Madame
les demandes d'argent, ou les lettres qu'on lui adressait. Ce n'tait
pas la premire fois que Deutz venait chez M. C..., mais toujours, ainsi
qu'on le sait, l'audience qu'il sollicitait lui avait t refuse, non
qu'on se mfit de lui, mais la consigne tait formelle. M. de Charette
avait dfendu qu'on laisst pntrer auprs de Son Altesse aucune
personne qui ne serait pas porteur d'un ordre de lui.

M. C... rpondit donc  Deutz, ainsi qu'il l'avait dj fait. Il lui
tait impossible de conduire le juif auprs de Madame.

--C'est bien malheureux, rpliqua le tratre, car je suis porteur d'une
lettre de M. Berryer et d'instructions secrtes venant de lui.

Rien ne pouvait produire plus d'effet. M. C... savait que Madame tait
anxieuse de recevoir des nouvelles du prisonnier. Elle ignorait encore
qu'en ce moment-l mme on rendait l'arrt pour ou contre le Cicron
royaliste. M. C... n'osa pas prendre sur lui de renvoyer Deutz. Il se
contenta de lui dire:

--Revenez ce soir  neuf heures.

Puis, ds que Deutz fut parti, il courut  la maison o se cachait M. de
Charette. Par malheur M. de Charette tait en tourne dans l'ancien
Bocage, o il voulait prparer le soulvement prochain.

M. C... se rendit auprs du marquis de Kardign, qui refusa de prendre
sur lui une telle responsabilit, surtout en l'absence de son chef. Il
fut donc dcid que Madame prononcerait en dernier ressort, et
dclarerait s'il lui plairait, oui ou non, d'accorder l'audience
demande.

Fort peu de royalistes connaissaient la retraite de la duchesse de
Berry. Bien qu'on pt compter sur leur fidlit, il tait inutile
d'exposer une si prcieuse existence aux indiscrtions d'un homme. M.
C... tait de ceux-l. Il ignorait donc le chemin secret par lequel les
deux maisons de la rue Haute-du-Chteau communiquaient.

Sur un signe de Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux sortit de la pice o
ils avaient reu M. C..., et descendit aux caves o il prit la route que
nous connaissons.

Madame ne sortait jamais. Sa vie tait d'une rgularit dsesprante.
Passer ainsi de l'existence dramatique de la guerre  la rclusion d'une
prison volontaire, c'tait dur pour une organisation si vive. Mais elle
se rsignait en pensant qu'elle accomplissait son devoir.

Madame demeurait dans la chambre du second tage que nous avons
dpeinte. Elle prenait ses repas au premier, et gnralement elle
admettait  sa table M. de Mnars, les demoiselles Deguigny, et
mademoiselle Stylite de Kersabiec.

Quand Henry de Puiseux arriva, la cloche du rez-de-chausse sonna.
C'tait le moyen employ pour prvenir d'un danger; car on avait souvent
de rudes alertes, dans cette petite maison qui avait l'honneur d'abriter
la premire femme de France! Les rgiments passaient presque chaque
semaine dans la rue pour entrer ou sortir de la ville.

Aussitt Madame se rfugiait dans une cachette particulire, qui mrite
une description, tant devenue historique, et dont nous parlerons plus
tard.

--Entrez, de Puiseux! dit Madame, quand on lui eut annonc le jeune
gentilhomme.

--La sant de Votre Altesse est-elle bonne aujourd'hui?

--Oh! ma sant est bonne, ce n'est pas cela qui m'inquite!

Pauvre princesse! Elle souleva tristement un coin du rideau pour
apercevoir un peu de ce ciel bleu qu'elle aimait tant.

--J'ai des moments de dcouragement, murmura-t-elle. Ne jamais sortir!
Rester toujours enferme... Je donnerais un trsor pour faire une course
folle, au milieu de la plaine, avec un horizon devant moi. L'horizon!...
Regardez le mien. Ce sont les quatre murs de cette chambre!...

Elle courba le front. Henry se taisait, mu devant cette plainte si
fminine.

--Mais ne parlons plus de tout cela, reprit-elle avec une gaiet un peu
force. Je n'ai pas le droit de me plaindre de douleurs si mesquines
quand les meilleurs de mes amis ont souffert si durement pour moi...
Qu'aviez-vous  me dire, de Puiseux?

--Madame, je viens soumettre  Votre Altesse un fait de la plus grande
gravit. M. de Charette a ordonn que personne ne ft introduit auprs
de vous sans une permission expresse signe de lui. A peine cinq ou six
d'entre nous sont-ils excepts de cette loi svre, mais ncessaire. Or,
un jeune homme, nomm Deutz...

--Mon filleul!

--Oui, Madame.

--Je crois pourtant qu'on peut avoir confiance en lui.

--Ce jeune homme a plusieurs fois sollicit la faveur d'tre reu par
Votre Altesse. Jusqu' prsent, M. de Charette avait toujours refus.
Mais aujourd'hui, ce M. Deutz revient  la charge, insiste pour tre
conduit auprs de vous, et M. de Charette est absent.

--Absent ou non, on doit respecter l'ordre qu'il a donn.

--Alors, Madame...

--Dites  Deutz que je le regrette, mais qu'il m'est impossible de
manquer aux commandements du chef que j'ai nomm moi-mme.

Henry de Puiseux s'loignait dj, enchant au fond du coeur que la
duchesse de Berry ft aussi prudente; mais celle-ci le rappela tout 
coup.

--Et pas encore de nouvelles de notre Berryer?

--Non, Madame.

--A cette heure pourtant!... Oh! ils n'oseront pas y toucher, c'est
impossible!

--Ils ont bien os toucher au roi de France.

--Ne me dites pas cela. J'ai le frisson quand je pense que,  cause de
moi, il pourrait arriver malheur au plus grand orateur de mon pays! Mais
c'est donc une fatalit maudite que de me servir! Les uns, comme
Grandlieu et Girardin, sont morts; les autres sont prisonniers! Dieu m'a
donc abandonne, moi et les miens!

Madame se laissa tomber sur un fauteuil et cacha sa tte dans ses mains.
Henry put voir glisser, entre les doigts fins et roses de la princesse,
une larme pure comme une perle... Quelle rcompense pour Berryer: une
larme de Son Altesse Royale la duchesse de Berry, mre du roi de France!

--Que me voulait Deutz? demanda-t-elle brusquement, comme pour
s'arracher elle-mme aux penses qui lui brisaient le coeur.

--Il venait... justement... de Blois.

--De Blois!

Madame se releva d'un bond.

--Allez le chercher...

--Madame!

--Je veux le voir.

--Que Votre Altesse daigne se rappeler ce qu'elle vient de me dire.

--Je ne savais pas ce que je sais. Allez chercher Deutz.

--Madame...

--Vous hsitez! Je vous ai dit que je le voulais!

Puis, voyant qu'elle avait attrist Henry, elle lui prit la main.

--Mon serviteur, dit-elle, il n'y a rien  craindre. Ce Deutz est mon
filleul. Comment pourrait-il ne pas m'aimer? Il serait mort de faim et
de misre sans moi. Je vous le rpte, il n'y a rien  craindre. Pensez
donc que je suis sa marraine!

--Les ordres de Votre Altesse vont tre excuts, dit Henry.

Il sortit de la chambre. Lui non plus ne craignait pas une trahison de
la part de Deutz. Le juif avait souvent servi de courrier entre les
Vendens de la Bretagne et le comit lgitimiste de Paris. Madame,
elle-mme, autrefois,  la ferme de Rass, n'avait-elle pas ordonn
qu'on l'introduist aussitt auprs d'elle quand il se prsenterait aux
avant-postes?

Henry reprit le corridor souterrain. Il trouva le marquis de Kardign
qui l'attendait avec Deutz, qu'on avait envoy chercher par M. C... Cet
homme devait avoir une puissante intelligence. En tout cas, il possdait
un rare empire sur lui-mme. Rien en lui n'annonait une motion
quelconque. Son oeil noir tait sans flammes, immobile, enfonc sous
l'orbite; le teint jaune et bilieux ne connaissait pas la pleur, ni
cette rougeur accusatrice qui dnonce souvent une pense coupable.

Noua avons dj esquiss une partie de cet ignoble caractre.
L'hypocrisie froide en formait le ct dominant. Sa voix savait trouver
des inflexions de voix mues, qui faisaient croire que de la tendresse
ou du dvouement remuait au fond.

Dieu a ainsi des caprices inexpliqus. Il cre des tres tout d'une
pice pour le mal, comme pour en faire des instruments de chtiment.

Le marquis de Kardign n'avait pas prononc un seul mot. Il prouvait
une sorte d'loignement instinctif pour le juif. Deutz, de son ct,
tait mille fois trop habile pour parler sans tre interrog. Malgr sa
force, le juif eut un tressaillement, quand il entendit revenir Henry de
Puiseux. Le jeune homme allait lui apporter la fortune ou la ruine. Le
mot qu'il allait prononcer pouvait lui rapporter cinq cent mille francs.

Cependant, malgr sa tension d'esprit, il eut la puissance de demeurer
impassible, lorsque M. de Puiseux lui dit:

--Madame vous recevra ce soir.

C'tait encore quelques heures  attendre.

--Trouvez-vous  neuf heures du soir chez M. C..., continua Henry.
J'irai vous y chercher moi-mme.

Au surplus, le temps qu'il avait devant lui ne devait pas tre perdu
pour Deutz.

Il avait un renseignement  avoir afin de le transmettre. Ce
renseignement, M. Maurice Duval pouvait seul le lui donner. Car Deutz ne
se dissimulait pas que, pour inspirer confiance  la duchesse de Berry,
il fallait qu'il et, en effet, une nouvelle importante  apporter.
Berryer lui avait servi de talisman. Berryer devait donc tre l'objet de
son entretien...

Nous ajouterons que le juif tait porteur de lettres de crance, dont
l'une, trs-pressante, tait signe de la reine d'Espagne. Comment se
les tait-il procures? L'histoire reste muette  cet gard.

Le plus difficile tait d'arriver  la prfecture. Il craignait d'tre
surveill par les lgitimistes. Pourtant il eut l'ide d'crire au
prfet que tout tait dcid pour le soir mme, mais qu'il ne pouvait
aller au palais; que, en consquence, il priait M. Maurice Duval de
venir le trouver.

Il y avait entre ces deux hommes une trop grande communaut d'intrts
pour que le prfet ne se htt point de se rendre  ce dsir. Deutz
dsirait vendre, lui dsirait acheter. Le tratre y gagnait cinq cent
mille francs; celui qui profiterait de la trahison y gagnerait une croix
de commandeur de la Lgion d'honneur et un avancement exceptionnel.

A huit heures, ces deux hommes, que la fortune avait mis  deux chelons
si loigns l'un de l'autre, et que rapprochait le crime, furent runis
dans une chambre d'htel.

--C'est le moment de la grande partie, dit froidement Deutz. Je vois
Madame ce soir.

--Vous me l'aviez crit, mais je n'osais pas le croire encore.

--J'ai besoin de savoir exactement ce qui va advenir du procs de Blois.

--Il est jug maintenant.

--Quand saurez-vous le rsultat?

--A minuit.

--A quoi s'attend le gouvernement?

--A l'acquittement.

--Vous en tes sr?

--Trs-sr. Le premier avocat gnral est un niais; on ne peut pas
compter sur lui. Il a dclar ouvertement qu'il abandonnerait
l'accusation.




                                 VI

                      LA CONSCIENCE D'UN MAUDIT


--Alors je puis annoncer qu'il est acquitt? continua Deutz.

--Oui.

--Je vous remercie, monsieur le prfet; maintenant nous touchons au but.
Je tiendrai ma parole...

Le soir  neuf heures, Deutz arrivait dans la maison garnie des frres
Mirliflor. A le voir, il et t impossible de deviner en lui une
motion, quelque lgre qu'elle ft. Son oeil froid regardait bien en
face. Comment rougiraient-ils, ces visages jaunes,  travers lesquels le
sang n'a point de transparence?

Henry de Puiseux l'avait fait entrer dans une pice du rez-de-chausse.

--Attendez ici, lui dit-il.

Deutz, rest seul, trahit un instant sa proccupation ardente. Il se
leva, et se mit  marcher lentement  travers la chambre:

--J'ai achet _ma_ maison, murmura-t-il, il faut que je la paye! J'ai
bien fait d'tre vertueux jusqu' prsent. On a confiance en moi. J'y
gagnerai ma fortune. J'ai craint de ne pas pouvoir arriver jusqu'
elle... Mais j'avais tort de douter.

Il s'arrta; puis reprenant:

--Vendre et tre pay, ce n'est pas tout. Il faut encore qu'on ne me
souponne pas de la trahison. Si on me souponnait, ma vie ne pserait
plus une once avec les enrags qui entourent la princesse. Il faut que
je calcule bien les chances que j'ai. Une fois que j'aurai livr Madame,
je partirai immdiatement pour Paris. Et aprs? Il faudra mettra en lieu
sr mon argent. Mon argent!...

Deutz s'arrta. Son visage s'tait illumin pendant qu'il avait prononc
ces deux mots magiques:

--Mon argent!

Une expression de crainte remplaa cette lueur de triomphe.

--Si on allait ne point me payer? Ah! si je croyais cela!... Non, c'est
impossible! je suis _honnte_ avec le ministre, le ministre sera
_honnte_ avec moi. J'ai propos un march. Il a t accept. Je ne les
forais pas de consentir. Ils ont consenti. Puis... ils n'oseraient pas.

Il fit quelques pas silencieusement  travers la chambre. Son visage
restait clair de cette flamme intrieure que projetait la pense de
son argent.

--Que pourra-t-il me manquer? Rien. Un demi-million! Voil ce que mes
rves on vu passer souvent... Je me doutais bien que je faisais une
action habile en devenant catholique. Ils ont cru que je me
convertissais! Ce sont des niais. Les bons sont faciles  duper... La
nature ne m'a pas cr bon: elle a bien fait.

Il se tut encore: puis, il reprit:

--Bast! qu'est-ce que cela pouvait me faire d'adorer leur Dieu? S'il
existait, je ne pourrais pas devenir riche!

Un ricanement accompagna ce blasphme.

--L'or! l'or! l'or! je vais avoir de l'or! avec toutes les jouissances
qu'il procure! quelle orgie de volupt!... j'aurai de l'or! Ah! comme
j'humilierai ceux qui m'ont march sur la tte! Je serai riche!
C'est--dire que je pourrai avec mon argent gagner encore de l'argent,
et puis de l'autre argent... Si _Elle_ n'avait pas t ma marraine,
jamais je n'aurais pu pntrer auprs d'elle. Il faut que ma religion me
serve  quelque chose!... C'est une bonne ide que j'ai eue de faire
arrter ce Berryer. _Elle_ est impatiente d'avoir de ses nouvelles. Je
savais bien qu'on ne laisserait pas  la porte celui qui les
apporterait. Peut-tre encore, si je n'avais pas t son filleul...

Il ricana de nouveau:

--Tiens! il faut bien que la marraine fasse quelque chose pour son
filleul! Il s'assit et se mit  penser:

--On ne me souponnera pas. Il ne faut pas qu'on me souponne. Je me
suis donn trop de mal pour ne pas mriter d'tre heureux. D'abord
j'excuterai mon projet. Je me marierai! J'ai toujours rv d'avoir des
enfants. Je n'avais pas os demander Rbecca en mariage. On ne pourra
plus me la refuser maintenant. Je suis riche! Voyons, Rbecca a-t-elle
une dot? Oui, son pre lui donnera bien deux cent mille francs; deux
cent et cinq cent... nous aurons sept cent mille francs!

Il tira une lettre de sa poche.

--J'aurais d la mettre  la poste... Il faut que je la relise...

MONSIEUR ABRAHAM SIMONS,

13, _rue de Valois_,

Paris.

Monsieur,

J'espre que vous voudrez bien faire une rponse favorable  la lettre
que je vous adresse. Depuis dix ans je connais mademoiselle Rbecca
Simons. Je n'aurais pas os prtendre  sa main, si un parent loign ne
venait pas de m'instituer son lgataire universel. J'hrite de cinq cent
mille francs. J'irai moi-mme la semaine prochaine chercher votre
rponse, que j'espre favorable.

Votre bien dvou,

DEUTZ.

Qu'on ne s'tonne pas de la singularit de cette lettre. Deutz rvait
les splendeurs des banquiers juifs. Il voulait entreprendre,  son tour,
de fonder une de ces colossales maisons qui disposent  leur gr des
marchs de l'Europe.

Le mot: amour n'tait pas prononc. Il disait: Je connais mademoiselle
Rbecca, voil tout. L'aimait-il cette jeune fille, qu'il faisait
entrer dans ses plans d'pouser? Peut-tre. Peut-tre encore ne
voyait-il en elle qu'un sac d'cus.

Ce M. Simons tait banquier, trs-rus, naturellement. Mais il avait une
trs-nombreuse famille. Honnte et estim d'ailleurs, M. Simons ne
pourrait pas refuser sa fille  l'homme qui lui apporterait une fortune
relative.

--Une fois mari, j'aurai des enfants, continua-t-il; puis, je pourrai
donner des ftes... Je me rappelle qu'un soir,--une nuit!--oh! quelle
neige il tombait! J'tais aveugl en marchant. Je sentais l'ongle me
prendre. Et je voyais passer des voitures, dans lesquelles j'apercevais,
enveloppes de fourrures, des femmes jeunes, belles, lgantes.

Une rage sourde me prit au coeur. Pourquoi y avait-il des hommes pour
possder ces femmes-l... et leurs diamants! tandis que moi j'tais
pauvre, nu comme un ver, sans famille et sans femme! Je passais sur la
place Vendme. Il y avait l un htel o se donnait une grande fte. Je
voyais entrer des jeunes gens et des jeunes filles... je voulus entrer
moi aussi, et je pus me glisser au milieu des groupes. Comme c'tait
beau! Un large escalier descendait jusqu'au bas de la cour, recouvert
d'un tapis de velours rouge. Et des danseuses se montraient en toilettes
splendides. Je distinguais leurs paules blanches et des clairs me
traversaient le crne. De quel droit n'tais-je pas, moi aussi, un des
heureux de ce monde? De quel droit grelottais-je au dehors, tandis que
je les voyais tous riants et contents? Il n'y a pas de justice en ce
monde!... Pendant que je regardais, un homme qui portait des plaques sur
la poitrine m'aperut, et cria:

--Mettez dehors ce mendiant.

Oh! je sentis l'insulte! Elle m'atteignait en plein orgueil. Le souvenir
m'en a brl longtemps... Les laquais m'ont pris par les paules et
m'ont chass!

Il se tut; sa respiration sifflait.

--Moi aussi je serai riche! moi aussi j'aurai une belle femme qui
m'aimera... Moi aussi je donnerai des ftes, et je ferai chasser ceux
qui voudront regarder... Rbecca est belle, c'est encore mon affaire.
Avant de chercher  gagner d'autre argent, je veux me donner ce
bonheur-l! Une fte splendide... et on se foulera dans mes salons, et
je serai insolent  mon tour, comme on a t insolent avec moi.

La tte de cet homme tait hideuse  voir. Toutes les passions sales,
infmes, s'y peignaient. Le stigmate de ce qui est ignoble tait grav
l...

Comme il allait prendre sa revanche! la revanche de tant d'annes de
paresse et de misre. Il tait de ceux qui sont envieux et lches, et
que l'ivresse du luxe saisit  point, pour les jeter dans l'ignominie.

--On me fait bien attendre, murmura-t-il en jetant un coup d'oeil inquiet
sur la modeste pendule place au fond de la chambre sur une chemine.
Voil plus d'une demi-heure que je suis ici... Pourquoi ce chouan
n'est-il pas encore venu me chercher pour me conduire auprs d'_Elle_?
Se serait-on ravis? Non, ce n'est pas possible...

Un bruit de pas retentit. La porte s'ouvrit et Henry de Puiseux entra.

--Je vais vous conduire auprs de Son Altesse, monsieur, lui dit-il.

Deutz ne rpondit pas immdiatement. Il courba le front et fit un signe
de croix.

--Je remerciais Dieu de la bonne nouvelle que je vais apprendre 
Madame, dit-il. Hlas! pourquoi faut-il que le ciel ne lui ait pas donn
plus souvent de pareilles joies!

Henry de Puiseux avait pris dans sa poche un mouchoir de laine paisse.

--Excusez-moi, monsieur, rpliqua poliment le jeune homme, de la
prcaution dont je suis forc d'user; mais c'est l'ordre de notre chef.

--Quoi! vous vous mfiez de moi!

Une larme roula sur le visage du juif.

--On ne se mfie pas de vous, continua Henry; mais la consigne est
formelle. Elle est d'ailleurs la mme pour tout le monde. A peine deux
ou trois personnes en sont-elles exceptes.

--Enfin! murmura Deutz avec chagrin.

Henry appliqua le bandeau sur les yeux du juif; puis il le prit par la
main et descendit avec lui. Une voiture stationnait devant la porte.

--Montez, monsieur Deutz, dit-il.

Cinq secondes plus tard, la voiture roulait. Le cocher, qui n'tait
autre que Damoiseau, lui fit faire une course assez longue  travers la
ville. Puis il la ramena devant la maison o Madame se cachait.

Les horloges, au loin, sonnaient dix heures et demie du soir, une pluie
fine commenait  tomber.




                                VII

                            L'ENTREVUE


L'automne de 1833 fut particulirement tempr. Au reste, la Bretagne
est la terre privilgie. Les courants chauds qui viennent se briser au
cap Finistre, en arrivant en droite ligne du Mexique, apportent une
chaleur particulire.

A Nantes, le mois d'octobre semblait tre un mois de printemps. A dix
heures et demie, le 31, on laissait encore toutes les fentres ouvertes.

Deutz, au moment o on le faisait descendre de voiture, sentit une forte
odeur de roses, qui frappait son odorat. En mme temps, la pluie fine
qui tombait, purifiait l'air, apportant une brise lgre. Il remarqua
que le vent venait de droite. Donc les roses, qu'il supposa avec raison
tre plantes sur le rebord d'une fentre, dans une caisse de bois,
taient galement  droite.

La porte de la maison s'ouvrit, Henry de Puiseux le prit par la main et
l'introduisit  l'intrieur. On le fit entrer dans une grande salle, au
premier tage, et l seulement, le bandeau qui l'empchait de voir fut
t. Presque immdiatement, Madame entra.

Comme elle tait change, cette grande princesse qu'il avait connue 
Rome dans toute la majest du malheur, entoure du respect des cardinaux
de la Sainte-glise, et de la tendre sympathie de Sa Saintet.

S'il ft rest quelque chose d'humain au fond de ce coeur, si une me lui
avait t donne, il aurait abjur sa trahison infme,  la vue seule
des ravages que la souffrance, l'angoisse, avaient faits sur la figure
de la princesse.

Les yeux taient cerns. Au sillon noir qui creusait ses joues, on
voyait qu'elle avait rcemment pleur...

Oui, elle avait pleur en pensant  Berryer captif! en pensant  tous
ceux qui taient morts inutilement pour elle. Elle avait pleur en se
disant que la destine qui l'avait dj si rudement frappe, ne se
lassait pas de l'accabler encore.

--Vous tes le bienvenu, monsieur Deutz, lui dit-elle. Vous m'apportez
des nouvelles?

--Une grande et bonne nouvelle qui, je l'espre, sera bien accueillie de
Votre Altesse.

--Oh! parlez! parlez!

--A cette heure, Madame, notre grand Berryer doit tre acquitt.

--Acquitt!

--Oui, madame.

--Dieu soit lou! Mais comment le savez-vous? En tes-vous certain?

--Autant, Madame, qu'on peut l'tre d'une chose dont on ignore le
rsultat.

--Mais alors...

--Que Votre Altesse daigne m'couter.

--Soit.

--Le gouvernement de l'usurpateur n'a pu dcouvrir qu'un faux tmoin;
certain sieur Chartier a accept, moyennant une somme d'argent assez
forte, de produire des pices falsifies.

--Le misrable!

L'pithte aurait d frapper Deutz au coeur. Elle le laissa impassible.
Ce mot vengeur glissa sur lui, comme s'il appartenait  une langue qu'il
ne pouvait plus comprendre.

--Par bonheur, j'ai pu tre averti de ce qui se passait, et j'ai, moi,
fourni la contre-preuve, qui tablit d'une faon irrcusable la
falsification de ces pices.

--Je vous remercie, M. Deutz. Ce qu'on fait pour l'un des miens, me
touche autant que ce qui est fait pour moi. Continuez, je vous prie.

--Votre Altesse sait, sans doute, que la Cour de cassation a dcid que
M. Berryer serait traduit non devant un conseil de guerre, mais devant
la juridiction ordinaire. De plus elle a blm l'arrestation d'un dput
 la Chambre. De son ct, le barreau de Paris a envoy une adresse de
flicitations  M. Berryer pour la fermet de son attitude. Il est
rsult de tout cela que l'opinion publique, et une partie de la
magistrature, se sont ranges du ct du prisonnier. Et le procureur
gnral ou l'avocat gnral qui a fait aujourd'hui fonction de ministre
public a d abandonner l'accusation.

--Donnez-moi la main, monsieur Deutz. De pareilles nouvelles mritent
une rcompense.

La figure du tratre resta impassible. Il se contenta de s'incliner
respectueusement.

--On m'a dit que vous aviez des dpches  me remettre?

--Oui, Madame.

--Donnez.

--Voici une lettre de Sa Majest la reine d'Espagne. Elle m'a t remise
par le comit royaliste de Paris. Mais comme jusqu' prsent, je n'ai pu
parvenir auprs de Votre Altesse...

--Oui, une consigne a t donne, M. de Charette tient  ce qu'elle soit
respecte pour tout le monde.

Madame avait dcachet la lettre d'Espagne.

La reine offrait  son auguste soeur un asile dans le cas o elle se
serait dcide  quitter la France, et  se diriger vers la frontire du
Midi. Elle ajoutait que si Madame voulait prendre la voie de mer, qui
tait prfrable, une corvette espagnole, sous pavillon neutre, irait la
recueillir  l'endroit qu'elle dsignerait.

La duchesse de Berry rflchit quelques minutes et dit:

--Monsieur Deutz, vous m'tes dvou?

--Oh! Madame, ma vie vous appartient, et je serai heureux s'il m'est
jamais permis de rpandre mon sang pour Votre Altesse Royale.

--Eh bien! revenez aprs-demain. Je vous donnerai une rponse et une
lettre d'introduction auprs de Sa Majest ma soeur. Je vous prierai de
la porter vous-mme.

Malgr son empire sur lui-mme, Deutz ne put retenir un geste de joie:
il s'aperut qu'il venait de commettre une faute et se hta de la
rparer:

--Je suis bien joyeux de pouvoir tre utile  ma souveraine!

Pourquoi Madame aurait-elle eu des soupons? Les natures leves ne
connaissent pas ce sentiment des natures amoindries qui s'appelle la
mfiance.

--Je vous remercie encore, M. Deutz; vous donnerez  M. de Puiseux votre
adresse  Nantes: il vous fera savoir l'heure  laquelle je vous
recevrai.

L'audience, la premire, tait finie. Henry replaa le bandeau sur les
yeux de Deutz, et le reconduisit  la voiture qui tait reste  la
porte, attendant.

La pluie avait cess. Le cocher fouetta ses chevaux, et elle s'loigna
rapidement.

       *       *       *       *       *

Deux heures plus tard, vers une heure du matin, un homme, envelopp d'un
manteau, arrivait devant la maison des frres Mirliflor, rue
Haute-du-Chteau.

Il s'arrta et jeta  droite et  gauche des regards inquiets, comme
s'il cherchait  s'orienter.

--Voyons, murmura-t-il, je suis parti de l. La voiture a tourn; elle a
tourn trois fois, dans un temps que je puis apprcier tre d'environ
cinq minutes...

Il fit quelques pas en allant vers les gros numros, c'est--dire en
remontant la rue et en s'loignant de la maison occupe par Madame.

--Un! dit-il, en arrivant  une rue transversale.

Cette rue tait traverse  son tour par une deuxime, il compte:

--Deux!

Puis plus loin:

--Trois!

Mais cela ne m'avance pas. Je vais me perdre au milieu de tous ces tours
et dtours. O suis-je ici?

Il revint  son point de dpart:

--Peut-tre, continua-t-il, la voiture a-t-elle pris la rue en
descendant... Il faisait un clair de lune superbe. Cet homme,--Deutz, on
l'a reconnu,--regarda le sol de la rue dtremp par la pluie qui tait
tombe. Alors il remarqua qu'une paisse boue blanche couvrait ses
bottes. Mais il n'attacha pas d'abord une grande importance  ce fait,
peu apprciable en lui-mme.

Il suivait la rue, quand tout  coup il s'arrta brusquement:

--Hem! murmura-t-il.

Il leva les yeux en l'air.

--Les roses! l'odeur des roses!

Sur le rebord d'une fentre appartenant  la maison portant le numro 5,
taient, en effet, des plants de roses grimpantes.--Le vent venait de
droite.

Mais il s'arrta; puis, avec lenteur, ainsi qu'un homme qui rflchit:

--Je suis fou. Il n'y a pas que cette maison  Nantes, o il y ait des
roses. Pourquoi aurais-je fait un chemin si long en voiture, si j'avais
d aller si prs?... Eh! eh! est-ce qu'on n'aurait pas voulu me tromper
par hasard?... Voil ce qui serait fort!... C'est ce que nous allons
voir. Cinq cent mille francs! Cela vaut la peine qu'on tudie avec soin!

Il examina avec soin toutes les maisons places entre le commencement de
la rue, et celle du n5, o se trouvaient les roses. Puisque le vent
venait de droite, apportant les parfums avec lui, la maison, si elle
tait dans cette mme rue, ne pouvait pas se trouver au del...

Il commena d'abord par les numros pairs. N'est-ce pas toujours ainsi,
et ne choisit-on pas toujours le contraire de ce qu'on devrait faire?

Il examina avec soin les numros 2, 4 et 6, puis revenant  droite, les
numros 1 et 3.

--C'est dans une de ces cinq maisons, reprit-il, si c'est dans la rue
que la princesse est cache... Mais laquelle?

Il resta quelques minutes, absorb dans une rverie profonde, examinant
les unes aprs les autres chacune des cinq maisons.

Tout  coup il jeta un cri de joie:

--J'y suis! dit-il.

Il venait d'apercevoir devant la maison du n3, un tas de boue blanche,
semblable  celle qui tait colle  ses bottes.




                                VIII

                             L'ATTENTE


Deutz rentra chez lui, s'endormit et fit de beaux rves. Il est
impossible que la nature ait cr de mme tous les tres humains. Cet
homme ne semblait pas avoir la conscience qu'il s'apprtait  vouer son
nom  une excration sculaire. Il dormait parce qu'il tait fatigu
d'avoir cherch  trahir, et il faisait de beaux rves, parce que sa
trahison lui paraissait immanquable!

Le lendemain, de trs-bonne heure, il se rendit  la prfecture. Le
tlgraphe avait apport dj la nouvelle de l'acquittement de Berryer.
C'tait le 1er novembre.

--Eh bien? lui demanda M. Maurice Duval, ds qu'il l'aperut.

--Je l'ai vue hier.

--O demeure-t-elle?

--C'est ce que je vous dirai demain soir.

--Vous ne le savez donc pas maintenant?

--Je pourrais me tromper. _Elle_ ne m'a reu qu'assez avant dans la
soire, et de plus, cette rception a t entoure de prcautions si
nombreuses que je craindrais de commettre une erreur.

--Que vous a-t-_Elle_ dit?

--Je _lui_ ai annonc l'acquittement. Cela _lui_ a aussitt inspir la
plus grande confiance en moi. Puis, je _lui_ ai remis la lettre de la
reine d'Espagne. _Elle_ va lui rpondre, et c'est pour me donner cette
rponse qu'_Elle_ m'a accord une seconde entrevue.

--Pourquoi doit-_Elle_ vous remettre cette rponse?

--Madame a la plus grande confiance en moi. Elle dsire que je porte
moi-mme sa lettre en Espagne.

Deutz avait prononc cette phrase comme si elle et t des plus
naturelles. M. Maurice Duval fut oblig de s'avouer qu'il avait sous les
yeux la plus riche nature de coquin qu'il et jamais eu le loisir
d'tudier pendant le cours de sa vie administrative.

--C'est demain que Madame doit vous recevoir de nouveau?

--Demain, oui.

--A quelle heure?

--Je l'ignore.

--Je le regrette. J'aurais pu dtacher un ou plusieurs agents aprs
vous, et de cette faon...

Au grand tonnement de M. Maurice Duval, la figure de Deutz, de jaune
devint grise. La pleur se traduisait ainsi chez lui.

--Ne faites pas cela! Je ne veux pas que vous fassiez cela, s'cria-t-il
avec emportement. Mon argent est gagn, je ne veux pas qu'on me fasse
perdre mon argent! Une imprudence pourrait tout compromettre.

--Soit, je n'en ferai rien. Mais pensez qu'il me faut un renseignement
sr demain soir, autrement...

--Autrement?...

--Notre march est rompu.

Deutz, en coutant le prfet, jouait avec un canif  la lame
trs-lgre. Il eut un tressaillement si fort, que la lame se brisa net
en deux parties.

--Vous n'auriez garde de rompre _notre_ march, dit-il. Vous avez trop
besoin de moi. Croyez-vous que je sois un niais? Je sais ce qui se
passe. La Chambre s'impatiente et veut voir la fin de la guerre
vendenne. Cette fin n'arrivera que le jour o Madame sera votre
prisonnire. Or, moi seul je puis vous la livrer. Vous voyez bien que
vous avez encore plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous!

--Savez-vous bien, monsieur, que vous tes un drle? ne put s'empcher
de dire M. Maurice Duval, outr que Deutz ost lui parler ainsi.

--Insultez-moi, si cela vous fait plaisir, riposta tranquillement le
juif. Tout cela est pay.

Il se leva.

--J'ai le regret de prendre cong de vous, monsieur le prfet. Mais il
est sept heures du matin, et je ne veux pas manquer la messe...

La messe! Chez cet homme, tout tait calcul et hypocrisie. Il avait
rflchi que quelques chouans devaient aller  l'glise ayant dans la
paroisse de la rue Haute-du-Chteau, et il tenait  ce qu'on l'y vit.

Son pressentiment ne l'avait pas tromp. Henry de Puiseux,
Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen et quelques autres taient dj assis dans
l'glise, quand Deutz y entra:

--Il faut qu'on me voie, murmura-t-il. On le vit.

Mais il avait tort de croire qu'il tait important pour lui de drouter
les soupons. Personne n'en prouvait.

A la sortie de l'office, Deutz traversa la nef et alla demander  se
confesser. On lui fixa le jour suivant.

Il rentra chez lui et attendit. Henry de Puiseux avait son adresse et
devait le faire prvenir de l'heure  laquelle Madame daignerait le
recevoir.

Mais la journe s'coula sans qu'il ret aucun message. C'tait bien
pour le lendemain cependant que son audience lui avait t fixe. Quand
le Judas vit grandir le crpuscule et l'ombre de la nuit couvrir la
ville, il eut un horrible battement de coeur. Pas de nouvelles! il
n'avait pas de nouvelles! Est-ce que Madame se serait ravise? Il eut
l'envie de courir  la prfecture, et de dire au prfet:

--Madame demeure rue Haute-du-Chteau, n3, dans une maison  trois
tages. Envoyez les soldats.

Mais la mme pense qui l'avait empch de faire cela une premire fois,
l'arrta encore.

Il tait fort possible que Madame ne l'et pas reu dans la maison
qu'elle habitait. Si, par hasard, il avait raison dans ses craintes, une
fausse manoeuvre ne servirait qu' mettre les royalistes sur leurs
gardes, et  les avertir qu'on tait sur les traces de la princesse.

La soire s'coula, lente, personne ne vint.

Deutz ne se possdait plus.

--On me volera mon argent! murmura-t-il en se promenant  grands pas
dans sa chambre, et quand il eut entendu sonner minuit  l'horloge
voisine.

--Pourquoi ne m'a-t-on fait rien dire? Cinq cent mille francs! je
pourrais perdre une pareille somme! Oh!...

Ses yeux s'injectaient de sang.

Il se jeta sur son lit et tcha de dormir.

Mais il ne put retrouver son sommeil lourd et profond de la nuit
prcdente, alors qu'il tait si heureux, si fier d'avoir bien suivi sa
piste.

Le lendemain, 2 novembre, il s'veilla tard. Pendant toute la journe,
il s'astreignit  ne pas sortir. Son visage avait repris cette teinte
grise que nous lui avons vue la veille chez le prfet. Sa rage tournait
 l'abattement.

Toute la soire s'coula encore sans que la lettre attendue arrivt,
puis la nuit. Cette fois il s'endormit, bris par l'motion de
l'attente, par la fivre de la crainte. Il rva, et, dons son rve, il
vit un monceau d'or, qu'il croyait avoir  porte de sa main, et qu'il
ne parvenait cependant pas  toucher. Il s'veilla plusieurs fois, le
front moite de sueur. Cet homme tait horrible  voir dans son sommeil.
Son visage tait contract; ses dents serres laissaient chapper deux
mots qu'il rptait:

--Mon argent! mon argent!

Le 3 novembre, au matin, il entendit frapper  sa porte; il se hta de
s'habiller et d'ouvrir: c'tait Henry.

--Avez-vous donc t malade, monsieur? lui demanda le jeune homme,  la
vue de la figure contracte qui s'offrait  lui.

--Oui... oui... ce n'est rien.

--Madame vous recevra dans trois jours. Tenez-vous prt pour le 6
novembre,  trois heures du soir. Votre audience est fixe  quatre.

Deutz avait repris son assurance.

--Dans trois jours? dit-il.

--Oui.

--Vous viendrez me prendre?

--Oui.

Le chouan resta quelques instants de plus, afin de donner encore des
instructions  Deutz. En se retirant, il mit sur la chemine un sac
d'or.

--Vous savez sans doute que Madame daigne vous confier une mission en
Espagne. Elle vous donnera elle-mme sa lettre quand elle vous recevra.
Voici une somme de deux mille francs pour vos frais de voyage.

Comment allait-il passer ces trois jours d'attente qui lui taient
imposs? Il avait tant souffert pendant les deux fois vingt-quatre
heures qui venaient de s'couler. Puis il sentait que, pour rien au
monde, il ne fallait risquer de tout perdre par une imprudence.

D'un autre ct, s'il voulait viter d'aller  la prfecture, il tait
de toute ncessit qu'il pt avertir M. Maurice Duval du retard survenu.

Vers midi, il s'tait mis  sa fentre, quand la voix d'un mendiant
attira son attention. Ce mendiant chantait une complainte, et tendait la
main en demandant la charit.

Deutz n'aurait certes pas continu de s'occuper du vagabond, s'il ne lui
avait sembl qu'il levait frquemment les yeux sur lui. Alors il
l'examina avec plus de soin, et il reconnut un des espions attachs  la
police de la prfecture.

Aussitt il prit un carr de papier, sur lequel il crivit cette ligne:

_Trois jours. Chose faite._

Puis il enveloppa une pice de monnaie dans ce carr de papier, et jeta
le tout dans la rue.

Le mendiant ramassa prestement le petit paquet et s'loigna.

Le soir mme, Deutz recevait une lettre de M. Maurice Duval, par la
poste, laquelle lettre lui donnait le moyen de correspondre secrtement
avec la prfecture et sans qu'on pt se douter de l'accord qui existait
entre eux.

Alors, il crivit  M. Maurice Duval, en lui racontant tout ce qui
s'tait pass, et en lui annonant que trois jours aprs tout serait
fini.




                                 IX


Le 6 novembre,  quatre heures du soir, Deutz entrait chez Madame,
accompagn par Henry de Puiseux.

A peine arriv, on lui ta son bandeau, ainsi qu'on avait fait la
premire fois; mais cette prcaution tait inutile. Il reconnut
facilement les localits. C'tait bien la maison o il avait t reu
sept jours auparavant. Il tait donc prsumable que Son Altesse Royale y
tait  demeure.

Au lieu que Madame descendit, ce fut lui qui monta au second tage, dans
l'appartement de la princesse.

Elle tait seule, assise dans un fauteuil. Ds son entre dans la
chambre, Deutz fut frapp de la pleur qui couvrait son visage. Elle
paraissait fort mue.

--Monsieur, lui dit-elle sans autre prambule, je viens de recevoir
cette lettre de Paris.

Puis, lisant:

MADAME,

Permettez  un fidle ami de votre famille, que de tristes circonstances
de fortune ont oblig de servir le gouvernement nouveau, de vous
prvenir de l'infme trahison qui se prpare. Un misrable a vendu Votre
Altesse. Elle doit tre arrte aprs-demain...

--Aprs-demain! entendez-vous, monsieur? Cette lettre est date de
Paris, avant-hier! Savez-vous ce que cela veut dire?

Deutz n'avait pas bronch pendant que la duchesse de Berry lui lisait
cette lettre.

Et, pourtant, une angoisse sourde le secouait intrieurement.
chouerait-il donc au port?

Il eut la force de rpondre:

--Quel est ce misrable? Votre Altesse a-t-elle donc des soupons?

Il avait cru d'abord que Madame savait  quoi s'en tenir, et qu'aprs
lui avoir ainsi parl, elle lui jetterait sa trahison au visage.

--En savez-vous quelque chose? poursuivit la duchesse de Berry.

Une larme roula sur le visage de Deutz. Oui, une larme!

--Dieu est injuste! murmura-t-il. J'aurais espr, cependant, que dans
cet asile introuvable Votre Altesse et t  l'abri des coups du sort.
Il parat que la destine n'est pas encore lasse!

Il semblait que cet homme ft en proie  une violente douleur. Madame
fut touche.

Ah! princesse! pourquoi Dieu qui avait fait votre coeur si grand et votre
intelligence si belle, pourquoi Dieu ne vous avait-il pas donn de mme
cet instinct qui avertit le sauvage que le serpent est proche!

Il tait encore temps! Vos soldats fidles sont l, prts  venir ds
que vous les appellerez... Pourquoi fallut-il que vous fussiez trop
crdule?

--Votre Altesse veut-elle me permettre de lui donner un conseil?
continua Deutz qui s'aperut qu'il avait dtourn le soupon.

--Parlez, monsieur.

--Cette lettre peut dire vrai, comme elle peut se tromper. Il faut tout
craindre. Vous tes notre suprme esprance, Madame; en vous est tout
l'avenir de notre cause pour de longues annes encore. Je voudrais que
Votre Altesse se rsignt  quitter cette maison, et  aller chercher un
asile ailleurs.

--Peut-tre avez-vous raison. Je rflchirai  cela. Mais htons-nous.
Voici cette lettre que vous m'avez promis de porter en Espagne.

--Je suis trop heureux d'tre le serviteur de Votre Altesse.

--On vous a remis les deux mille francs que je vous ai envoys?

--Oui, Madame.

--Et quand partirez-vous?

--Demain.

--Dites  ma soeur d'Espagne, continua tristement la princesse, que je la
prie de penser quelquefois  moi; dites-lui que si je puis quitter mon
poste de combat, c'est dans son royaume que j'irai me rfugier. Allez,
monsieur, et Dieu vous garde.

Deutz sortit  reculons, en saluant Madame avec le plus profond respect.

Il tait environ cinq heures du soir, le juif croyait pouvoir tre sr
que c'tait bien rellement dans cette maison que demeurait Madame. Au
reste, un hasard allait lui prouver qu'il ne se trompait pas. Comme il
arrivait au premier tage, il aperut la table mise dans la salle 
manger, par une porte ouverte. Il y avait sept couverts, car la duchesse
de Berry recevait  dner ce soir-l madame de Charette, sa belle-fille.

On nous permettra de consigner ici une observation historique, assez
curieuse. Madame de Charette, mre du clbre et glorieux gnral des
zouaves pontificaux, tait fille d'un mariage morganatique contract en
Angleterre par le duc de Berry. Les enfants du hros de Patay seront
donc  la fois issus des Stuarts, par les Fitz-James, et des Bourbons,
c'est--dire qu'ils auront dans les veines le sang des deux premires
familles princires du monde.

Deutz fut donc convaincu, que non-seulement Madame demeurait rue
Haute-du-Chteau, mais encore qu'elle allait se mettre  table. Le
moment tait donc bien choisi.

Il sortit tranquillement de la maison. Mais  peine fut-il dehors, qu'il
se hta de courir  la prfecture.

L'autorit militaire, prvenue depuis le matin, se tenait prte. Des
soldats avaient t consigns dans leurs casernes.

Quand Deutz arriva, le gnral comte d'Erlon, prsent  la prfecture,
fit avertir le gnral Dermoncourt et le colonel Simon Larrieu,
commandant intrimaire de la place.

Un assez grand dploiement de forces militaires tait ncessaire pour
deux raisons: la premire, parce qu'il pouvait y avoir une rvolte parmi
la population; la seconde, parce qu'il fallait cerner un pt tout
entier de maisons[13].

En consquence, douze cents hommes environ furent mis sur pied.

Ils se partagrent en trois colonnes, dont le gnral Dermoncourt prit
le commandement, accompagn du comte d'Erlon et du prfet, qui dirigeait
l'opration.

La premire, conduite par le commandant de la place, descendit le Cours,
laissant des sentinelles jalonnes tout le long des jardins de l'vch
et des maisons contigus, longea les fosss du chteau et se trouva en
face de la maison Deguigny, o elle se dploya.

La seconde et la troisime colonnes,  la tte desquelles le gnral
Dermoncourt s'tait mis, traversrent la place Saint-Pierre et se
divisrent l.

L'une descendit la grande rue, l'autre fit coude par celle des Ursulines
et vint rejoindre par la rue Basse-du-Rempart la colonne commande par
M. Simon Larrieu[14].

La troisime, descendit directement la rue Haute-du-Chteau, et vint,
sous la conduite du colonel Lafeuille, du 56e, et du commandant Viaris,
rejoindre les deux autres, qui se runirent  elle, en face la maison
Deguigny[15].

Ainsi l'investissement fut complet. Il tait environ six heures du soir.
La soire tait belle. A travers les fentres de l'appartement o elle
tait, la duchesse de Berry voyait la lune se lever sur un ciel calme,
et sur sa lumire se dcouper, comme une silhouette brune, les tours
massives du vieux chteau[16].

Il y a des moments o la nature nous semble si douce et si amie, qu'on
ne peut croire qu'au milieu de ce calme un danger veille et nous
menace[17].

Les craintes qu'avaient veilles chez Madame les lettres reues de
Paris, s'taient vanouies  ce spectacle.

Lorsque tout  coup M. de Puiseux, en se rapprochant de la fentre, vit
luire les baonnettes et avancer vers la maison la colonne conduite par
le colonel Simon Larrieu.

 l'instant mme il se rejeta en arrire en criant:

--Sauvez-vous, Madame, sauvez-vous.

Madame se prcipite aussitt sur l'escalier, o tout le monde la suivit.
Il n'y avait pas une minute  perdre. Le danger tait imminent,
terrible.

--Le chemin secret, murmura Madame.

Le lecteur se rappelle que l'on pouvait facilement faire communiquer la
maison de Madame avec celle o Jean et Henry de Puiseux se tenaient
cachs. Elle descendit, suivie de ses amis, et ouvrit la porte de la
cave; mais au mme instant la porte d'entre s'ventrait sous les coups
de crosse et les coups de hache qu'y portaient les soldats.

Les malheureux n'avaient plus qu'une minute pour s'enfuir.

Madame comprit qu'elle seule parviendrait  s'arracher au danger. Elle
allait s'engager dans le corridor obscur, lorsque Henry de Puiseux
parut, ple, livide, en sueur, dans l'obscurit de la cave.

--Ne venez pas, Madame! notre maison est occupe! Que faire?

La porte d'entre menaait de tomber en dedans: on entendait
l'essoufflement de ceux qui frappaient.

Ils remontrent tous au second tage. Les troupes se massaient
nombreuses et serres autour de la maison. Il fallait cependant aviser
au plus vite  sortir de cette situation terrible.

Quitter la maison? C'tait impossible. S'enfuir? C'tait encore plus
impossible.

--Allons, dit Madame en souriant, car elle avait gard tout son
sang-froid: il ne nous reste plus qu'une ressource, la cachette!




                                  X

                             PRISONNIRE!


Quelle tait cette cachette?

Prvoyant qu'un jour ou l'autre, Madame pourrait bien tre oblige de se
rfugier  Nantes et de s'y cacher, on avait prpar une cachette dans
la mansarde du troisime tage. C'tait un recoin form par la chemine
tablie dans un angle.

On y pntrait par la plaque qui s'ouvrait au moyen d'un ressort. La
pense de la cachette tait donc venue aussitt. Il ne fallait pas que
la princesse ngliget cette seule chance qu'elle avait de se sauver.
Aussitt, elle se jeta sur l'escalier, suivie de M. de Mnars et de
mademoiselle Stylite de Kersabiec. Sa soeur, mademoiselle Eulalie de
Kersabiec, madame de Charette et les demoiselles Deguigny, ne courant
pas de danger mortel, devaient se laisser arrter.

Ici, nous copions, purement et simplement, le rapport du gnral
Dermoncourt. C'est de l'histoire et, d'ailleurs, Madame a approuv
elle-mme la vrit des faits qui y sont allgus.

       *       *       *       *       *

Parvenus  la mansarde, la plaque de la chemine ouverte, une discussion
s'tablit pour savoir qui passerait le premier; ce n'tait point ici une
vaine querelle de prsance et d'tiquette, le passage n'tait point
facile, les soldats pouvaient tre arrivs  la mansarde, avant que la
dernire personne ft entre; alors la cachette se refermait, et la
dernire personne restait prisonnire.

De plus, la cachette tait si troite que deux hommes auraient eu de la
peine  s'y introduire les derniers. En bonne stratgie, et lorsqu'on
opre une retraite, le commandant doit marcher le dernier. Mademoiselle
Stylite entra donc, Madame derrire elle; les soldats ouvraient la porte
de la rue, lorsque celle de la cachette se refermait.

Les soldats entrrent au rez-de-chausse, prcds de commissaires de
police de Paris et de Nantes, qui marchaient le pistolet au poing; le
pistolet de l'un d'eux partit mme par son inexprience  se servir de
cette arme et le blessa  la main. La troupe se rpandit dans la maison.
Mon devoir avait t de la cerner et je l'avais fait; le devoir des
policiers tait de la fouiller et je les laissai faire.

Monsieur Joly reconnut parfaitement l'intrieur aux dtails que lui
avait donns Deutz, il retrouva la table, dont on ne s'tait pas encore
servi, avec les sept couverts mis, quoique les deux demoiselles
Deguigny, madame de Charette et mademoiselle Eulalie de Kersabiec
fussent en apparence les seules habitantes de l'appartement; il commena
par s'assurer de ces dames, et, montant l'escalier comme un homme
habitu  la maison, alla droit vis--vis la mansarde, la reconnut, et
dit assez haut pour que Madame l'entendit: _Voici la salle d'audience_.
Madame ne douta plus ds lors que la trahison que lui annonait la
lettre arrive de Paris le mme jour ne vint de Deutz.

Une lettre tait ouverte sur une table. M. Joly s'en empara: c'tait
celle que la Duchesse avait reue de Paris, et que Deutz lui avait vu
passer entre ses mains. Ds lors il n'y eut plus de doute que Madame ne
ft  la maison; le tout tait de la trouver.

Des sentinelles furent aussitt places dans tous les appartements,
tandis que la force arme fermait toutes les issues. Le peuple
s'amassait et formait une seconde enceinte autour des soldats; la ville
tout entire tait descendue dans ces places et dans ces rues. Cependant
aucun signe royaliste ne se manifestait. C'tait une curiosit grave, et
voil tout: chacun sentait l'importance de l'vnement qui allait
s'accomplir.

Les perquisitions taient commences  l'intrieur, les meubles taient
ouverts lorsque les clefs s'y trouvaient, dfoncs lorsqu'elles
manquaient: les sapeurs et les maons sondaient les planches et les murs
 grands coups de hache et de marteau; des architectes, amens dans
chaque chambre, dclaraient qu'il tait impossible, d'aprs leur
conformation intrieure compare avec leur conformation extrieure,
qu'elles renfermassent une cachette, ou bien trouvaient les cachettes
qu'elles renfermaient.

Dans une de celles-ci on trouva divers objets, entre autres des
imprims, des bijoux et de l'argenterie, qui donnaient la certitude du
sjour de la princesse dans la maison.

Arrivs  la mansarde, soit ignorance, soit gnrosit de leur part, les
architectes dclarrent que l, moins que partout ailleurs, il ne
pouvait y avoir une retraite. Alors on passa dans les maisons voisines,
o les recherches continurent: au bout d'un instant, Madame entendit
les coups de marteau que l'on frappait contre le mur de l'appartement
contigu  sa retraite; on le sondait avec une telle force, que des
morceaux de pltre se dtachrent et tombrent sur les captifs, et qu'un
instant il y eut crainte que le mur tout entier ne s'croult sur eux.

Pendant que ces choses se passaient en haut, les demoiselles Deguigny
avaient montr un grand sang-froid, et, quoique gardes  vue par les
soldats, elles s'taient mises  table, invitant la baronne Charette et
mademoiselle Eulalie de Kersabiec  en faire autant qu'elles. Deux
autres femmes taient encore de la part de la police l'objet d'une
surveillance toute particulire: c'taient la femme de chambre Charlotte
Moreau, signale par Deutz comme trs-dvoue aux intrts de Madame, et
la cuisinire nomme Marie Bossy. Cette dernire avait t conduite au
chteau, puis de l  la caserne de la gendarmerie, o, voyant qu'elle
rsistait  toutes les menaces, on tenta de la corrompre. Des sommes
toujours plus fortes lui furent offerte et tales devant ses yeux
successivement; mais elle rpondit constamment qu'elle ignorait o tait
la Duchesse de Berry. Quant  la baronne de Charette, elle s'tait fait
passer d'abord pour une demoiselle Kersabiec, et elle avait t
reconduite, aprs le dner, avec sa soeur prtendue,  l'htel de cette
dernire, qui est dans la rue, trente pas plus haut  peu prs.

Nanmoins, aprs des recherches infructueuses pendant une partie de la
nuit, les perquisitions se ralentirent; on croyait la duchesse vade;
et les deux ou trois autres descentes inutiles, dj tentes dans
diffrentes localits, semblaient prdire le mme rsultat  celle-ci.
Le prfet donna donc le signal de la retraite, laissant par prcaution,
un nombre d'hommes suffisant pour occuper toutes les pices de la
maison, ainsi que des commissaires de police qui s'tablirent au
rez-de-chausse. La circonvallation fut continue et la garde nationale
vint en partie relever la troupe de ligne qui alla prendre un peu de
repos. Par la distribution des sentinelles, ce furent les gendarmes qui
se trouvrent dans la mansarde o tait la cachette.

Les reclus furent donc obligs de rester cois, quelque fatigante que fut
la position des quatre personnes entasses dans une cachette de trois
pieds et demi de long sur dix-huit pouces de large, vers l'une des
extrmits, et huit ou dix pouces vers l'autre. Les hommes prouvaient
un inconvnient de plus, c'est que la cachette se rtrcissant aussi au
fur et  mesure qu'elle s'lve, leur laissait  peine la facult de se
tenir debout, mme en passant la tte entre les chevrons; enfin, la nuit
tait humide et le froid filtrait entre les ardoises et tombait sur les
prisonniers, mais aucun n'osait se plaindre, car Madame ne se plaignait
pas.

Le froid tait si vif, que les gendarmes qui taient dans la chambre n'y
purent rsister. L'un d'eux descendit et remonta avec des mottes 
brler; dix minutes aprs, un feu magnifique brillait dans la chemine,
derrire la plaque de laquelle tait cache la Duchesse.

Ce feu, qui n'tait fait que dans l'intrt de deux personnes, profita
bientt  six, et glacs comme ils l'taient, les prisonniers se
flicitrent d'abord. Mais le bien-tre que leur procura le feu se
changea bientt en un malaise insoutenable. La plaque et le mur de la
chemine, en s'chauffant, communiquaient  la petite retraite une
chaleur qui alla toujours en augmentant. Bientt le mur fut brlant  ne
pas y tenir la main, et la plaque devint rouge. Presque en mme temps,
et quoiqu'il ne ft point encore jour, les travaux des ouvriers
perquisiteurs recommencrent: les barres de fer et les madriers
frappaient  coups redoubls sur le mur de la cachette et l'branlaient.
Il semblait aux prisonniers qu'on abattait la maison Deguigny et les
maisons voisines. Madame n'avait donc d'autre chance, si elle chappait
aux flammes, que d'tre crase sous les dcombres.

Cependant, au milieu de tout cela, son courage et sa gaiet ne
l'abandonnaient point.

La conversation des gendarmes tarit bientt. L'un d'eux s'tait endormi,
malgr le vacarme effroyable qu'on faisait  ct de lui, dans les
maisons voisines. Car, pour la vingtime fois, toutes les recherches
venaient de se concentrer autour de la cachette. Son compagnon,
rchauff momentanment, avait cess d'entretenir le feu. La plaque et
le mur se refroidissaient.

M. de Mnars tait parvenu  dranger quelques ardoises du toit et l'air
extrieur avait renouvel l'air intrieur. Toutes les craintes se
retournrent vers les dmolisseurs; on sondait  grands coups de marteau
le mur qui les touchait et un placard plac prs de la chemine. A
chaque coup, le pltre se dtachait et tombait en poussire au dedans.

Les prisonniers voyaient  travers les fentes, dont le mur se lzardait
 chaque instant, presque toutes les personnes qui les cherchaient...

Enfin ils se croyaient perdus, lorsque les ouvriers abandonnrent cette
partie de la maison que, par instinct de dmolisseurs, ils avaient si
minutieusement explore. Les prisonniers respirrent. Madame se crut
sauve. Cet espoir ne fut pas long.

Le gendarme qui veillait, dsirant profiter du moment de silence qui
venait de succder au fracas diabolique qui avait branl toute la
maison, secoua son camarade afin de dormir  son tour. L'autre s'tait
refroidi dans son sommeil, et se rveilla tout gel. A peine eut-il les
yeux ouverts, qu'il s'occupa de se rchauffer; il alluma en consquence
le feu, et comme les mottes ne brlaient pas assez vivement, il profita
d'une norme quantit de paquets de _Quotidiennes_ qui se trouvaient
dans la chambre pour attiser le feu qui brilla de nouveau dans la
chemine.

Le feu, produit par les journaux, donna une fume plus paisse et une
chaleur plus vive que les mottes ne l'avaient fait la premire fois.

Il en rsulta pour les prisonniers des dangers rels: la fume passa par
les lzardes des murs branls par les coups de marteau, et la plaque
qui n'tait pas encore refroidie devint brlante. L'air de la cachette
devenait de moins en moins respirable; ceux qu'elle renfermait taient
obligs d'appliquer leurs bouches contre les ardoises, afin d'changer
contre l'air extrieur leur haleine de feu; Madame tait celle qui
souffrait le plus, car, entre la dernire, elle se trouvait en face de
la plaque; chacun de ses compagnons lui offrit  plusieurs reprises
d'changer sa place avec elle, mais jamais elle n'y voulut consentir.

Cependant, au danger d'tre asphyxis venait, pour les prisonniers, de
s'en joindre un nouveau, celui d'tre brls vifs. La plaque tait
rouge, et le bas des vtements des femmes menaait de s'enflammer. Dj
deux fois mme le feu avait pris  la robe de la Duchesse et elle
l'avait touff  pleines mains, aux dpens de deux brlures dont elle
conserva longtemps les marques: chaque minute rarfiait encore l'air
intrieur, et l'air extrieur fourni par les trous du toit entrait en
trop petite quantit pour le renouveler.

La poitrine des prisonniers devenait de plus en plus haletante. Rester
dix minutes de plus dans cette fournaise, c'tait compromettre les jours
de Madame. Chacun la suppliait de sortir, elle seule ne le voulait pas;
ses yeux laissaient chapper de grosses larmes de colre qu'un souffle
ardent schait sur ses joues. Le feu prit encore une fois  sa robe, une
fois encore elle l'teignit; mais, dans le mouvement qu'elle fit en se
levant, elle souleva la gchette qui fermait la porte de la cachette, et
la porte de la chemine s'entr'ouvrit un peu; mademoiselle de Kersabiec
y porta aussitt la main pour la faire rentrer dans le pne, et se brla
violemment.

Le mouvement de la plaque avait fait rouler les mottes appuyes contre
elle, et avait veill l'attention du gendarme qui se dlassait de son
ennui en lisant des _Quotidiennes_, et qui croyait avoir bti son
difice pyrotechnique avec plus de solidit. Le bruit produit par les
tentatives de mademoiselle de Kersabiec fit natre en lui une singulire
ide: il se figura qu'il y avait des rats dans la chemine, et, pensant
que la chaleur allait les forcer de sortir, il rveilla son camarade et
tous deux, le sabre  la main, se mirent de chaque ct de la chemine,
prts  couper en deux le premier qui paratrait.

Ils taient dans cette position, lorsque Madame,  qui il avait fallu un
courage extraordinaire pour rsister si longtemps, dclara qu'elle ne
pouvait plus tenir; au mme instant, M. de Mnars, qui depuis longtemps
la pressait de se rendre, repoussa la plaque d'un violent coup de pied.

Les gendarmes tonns se reculrent en disant:

--Qui est l?

--Moi, rpondit Madame! Je suis la duchesse de Berry.

Les deux gendarmes s'lancrent aussitt sur le feu qu'ils dispersrent
 coups de pieds. Madame sortit la premire, force de poser ses pieds
et ses mains sur le foyer brlant; ses compagnons la suivirent. Il tait
neuf heures du matin, et depuis seize heures ils taient renferms dans
cette cachette sans aucune nourriture.

Les premires paroles de la duchesse furent pour demander le gnral
Dermoncourt. Un des gendarmes descendit le chercher au rez-de-chausse
qu'il n'avait pas voulu quitter. Pendant ce temps, elle remettait 
l'autre un sac qui l'embarrassait, et dans lequel taient renferms
13,000 francs en or, dont une partie en monnaie d'Espagne.

Le gnral Dermoncourt monta aussitt prs de la princesse; son devoir
et le sentiment des convenances l'y appelaient. Lorsqu'il entra, Madame
avait quitt la chambre de la cachette, et se trouvait dans celle o
elle avait vu Deutz, et que M. Joly avait appele la chambre d'audience.
Elle s'avana vivement vers Dermoncourt.

--Gnral, dit-elle, je me rends  vous et me remets  votre loyaut.

Le gnral la conduisit vers une chaise; elle avait le visage ple, la
tte nue; elle portait une robe de mrinos simple et de couleur brune,
sillonne en bas par plusieurs brlures; et ses pieds taient chausss
de petites pantoufles de lisires. En s'asseyant elle dit:

--Gnral, je n'ai rien  me reprocher; j'ai rempli le devoir d'une mre
pour reconqurir l'hritage d'un fils. Sa voix tait brve et accentue.

A peine assise, elle chercha des yeux les autres prisonniers et les
aperut.

--Gnral, dit-elle, je dsire ne point tre spare de mes compagnons
d'infortune.

Le gnral Dermoncourt le lui promit au nom du comte d'Erlon, sr qu'il
ferait honneur  sa parole.

Madame paraissait trs-atterre, et quoique ple, elle tait anime
comme si elle avait eu la fivre. On lui fit apporter un verre d'eau
dans lequel elle trempa ses lvres: la fracheur la calma un peu. Le
gnral lui proposa d'en boire un autre, elle accepta, et ce ne fut pas
chose facile que de trouver un second verre d'eau dans cette maison
bouleverse. Enfin on en apporta un. Lorsque la princesse eut bu, elle
fit asseoir le gnral sur une chaise proche de la sienne; jusque-l, il
s'tait tenu debout devant elle.

Pendant ce temps, la secrtaire et l'aide de camp du gnral s'taient
rendus, l'un chez M. le comte d'Erlon, et l'autre chez M. Maurice Duval,
pour les prvenir de ce qui venait de se passer.

M. Maurice Duval arriva le premier. Il entra dans la chambre o tait
Madame, le chapeau sur la tte, comme s'il n'y avait pas eu l une femme
prisonnire qui, par son sang, par ses malheurs, par sa grandeur d'me,
mritait plus d'gards qu'on ne lui en avait jamais rendus. Il
s'approcha de Madame, la regarda en portant cavalirement la main  son
chapeau, et, le soulevant  peine de son front, il dit:

--Ah! oui, c'est bien elle. Et il sortit pour donner ses ordres.

--Qu'est-ce que cet homme? demanda la princesse.

Sa demande n'tait pas intempestive, car M. le prfet se prsentait sans
aucune des marques distinctives de sa haute position administrative.

On rpondit  Madame que c'tait le prfet.

--Est-ce que cet homme a servi sous la Restauration?

--Non, Madame.

--J'en suis bien aise pour la Restauration.

En ce moment le comte d'Erlon arriva, employant pour entrer toutes les
formes que M. le prfet avait juges inutiles.

--Vous m'avez promis de ne pas me quitter, dit-elle au gnral
Dermoncourt.

Il lui ritra sa promesse.

La duchesse se leva alors vivement, alla  M. d'Erlon, et lui dit:

--Monsieur le comte, je me suis confie au gnral Dermoncourt, je vous
prierai de me l'accorder pour rester prs de moi; je lui ai demand de
n'tre point spare de mes malheureux compagnons, et il me l'a promis
en votre nom: ferez-vous honneur  sa parole?

--Le gnral n'a rien promis que je ne sois prt  ratifier, Madame; et
vous ne me demanderez aucune des choses qui sont en mon pouvoir, que
vous ne me trouviez prt  vous les accorder avec tout l'empressement
possible.

Ces mots rassurrent Madame, qui, voyant que le comte d'Erlon attirait
dans un coin le gnral Dermoncourt, alla causer avec M. de Mnars et
mademoiselle de Kersabiec.

En ce moment, M. Maurice Duval rentra et demanda  la Duchesse ses
papiers. Madame dit de chercher dans la cachette et qu'on y trouverait
un portefeuille blanc qui y tait rest. Le prfet alla prendre ce
portefeuille et le rapporta  Madame.

--Monsieur, ajouta-t-elle avec dignit, les choses renfermes dans ce
portefeuille sont de peu d'importance, mais je tiens  vous les donner
moi-mme, afin que je vous dsigne leur destination.

A ces mots, elle l'ouvrit.

--Voil, dit-elle, ma correspondance; vous la donnerez  la police.

--Ceci, ajouta-t-elle, en tirant une petite image peinte, est un _saint
Clment_ auquel j'ai une dvotion toute particulire; il est plus que
jamais de circonstance.

Dermoncourt s'approcha alors de Madame, et lui dit que si elle se
trouvait mieux, il serait temps de quitter la maison.

--Pour aller o? lui demanda la Duchesse en le regardant fixement...
Pour me conduire o?

--Au chteau.

--Ah! bien; et de l  Blaye, sans doute?

Mademoiselle de Kersabiec s'avana alors vers le gnral et lui dit:

--Gnral, Son Altesse ne peut aller  pied.

--Oh! Madame, ne perdons pas de temps, je vous en supplie; le chteau
tant  deux pas, jetez un manteau sur vos paules, c'est tout ce qu'il
faut.

--Allons, dit la Duchesse, puisqu'il rpond de moi, il faut bien que je
fasse un peu ce qu'il veut. Partons, mes amis.

A ces mots, elle prit le bras de Dermoncourt et sortit la premire.

--Ah! gnral, lui dit-elle en jetant un dernier regard dans la mansarde
et sur la plaque ouverte, si vous ne m'aviez pas fait une guerre ouverte
 la saint Laurent, ce qui, par parenthse, est indigne d'un brave
soldat, ajouta-t-elle en riant, vous ne me tiendriez pas sous votre bras
 l'heure qu'il est.

Lorsque Madame sortit de la maison, le prfet ouvrait la marche avec
mademoiselle de Kersabiec; la duchesse et le gnral suivaient
immdiatement.

Arriv dans la rue, M. Duval invita le colonel de la garde nationale 
prendre l'autre bras de la duchesse; Madame daigna y consentir.

La troupe de ligne et la garde nationale formaient la haie depuis la
maison des demoiselles Deguigny jusqu'au chteau, et, derrire, toute la
population s'entassait, se haussant sur les pieds pour mieux voir, et
formant une ligne dix fois plus paisse que celle des soldats. Il y
avait parmi ces hommes qui les regardaient, les yeux tincelants, des
murmures sourds qui grondaient sur la route; quelques cris commenaient
 battre l'air. Le gnral Dermoncourt s'arrta et rclama les gards
dus  une femme, surtout lorsque cette femme tait prisonnire.

Heureusement, le chemin n'tait pas long, soixante pas  peine
sparaient du chteau. Madame ne montra, tout le long de la route, aucun
signe de crainte. Mais la Duchesse tait tellement affaiblie par les
motions qu'elle venait d'prouver, que le gnral Dermoncourt fut
oblig de la soutenir pour l'aider  monter  l'appartement que le
colonel d'artillerie, gouverneur du chteau, s'tait empress de lui
cder, et, se trouvant mieux, elle dit qu'elle prendrait volontiers
quelque chose; elle tait  jeun depuis trente-six heures.

On s'empressa de faire servir une collation qui parut remettre un peu
Madame de sa fatigue. Madame manifesta ensuite au gnral Dermoncourt le
dsir d'crire  sa soeur, la reine d'Espagne, et  son frre, le roi de
Naples.

--Je n'ai  leur faire part que de mon malheur, dit-elle, mais j'ai peur
qu'ils ne soient inquiets de ma sant, et que, vu l'loignement o nous
sommes les uns des autres, des rapports faux ne leur soient faits.

Elle ajouta aprs un silence:

--Gnral, me serait-il permis d'avoir des journaux?

--Je n'y vois aucun inconvnient, Madame, rpondit le gnral
Dermoncourt, et si Votre Altesse Royale veut m'indiquer ceux qu'elle
dsire...

--Mais, voyons... l'_cho_ d'abord, la _Quotidienne_, le
_Constitutionnel_ et aussi le _Courrier franais_.

--Le _Courrier_, mais Votre Altesse n'y pense pas, elle va devenir
jacobine.

--coutez, gnral, moi j'aime tout ce qui est franc et loyal, et le
_Courrier_ est franc et loyal; je dsire aussi l'_Ami de la Charte_.
Celui-l pour un autre motif, dit-elle avec une extrme mlancolie;
celui-l m'appelle toujours Caroline, et c'est mon nom de jeune fille:
mon nom ne m'a pas port bonheur.

En ce moment, M. Maurice Duval entra; comme la premire fois, il
ngligea de se faire annoncer; comme la premire fois, il souleva son
chapeau  peine; il alla droit au buffet, o l'on venait de porter des
perdreaux desservis de la table de Madame. Il se fit donner une
fourchette et un couteau, et se mit  manger, tournant le dos  la
duchesse.

Madame dit au gnral Dermoncourt:

--Savez-vous ce que je regrette le plus dans le rang que j'ai perdu?

--Non, Madame.

--Deux huissiers, pour me faire raison de cet homme!

Cette conduite de M. Duval avait tellement rvolt la Duchesse, qu'elle
revenait sans cesse sur son chapitre.

--Chapeau sur la tte! chapeau sur la tte! murmurait-elle.

Le lendemain,  minuit, on rveillait Madame, mademoiselle de Kersabiec
et M. de Mnars. Ils montrent dans une voiture qui les conduisit  la
Fosse, o les attendait un bateau  vapeur sur lequel se trouvaient dj
MM. Palo, adjoint du maire de Nantes; Robineau de Bougon, colonel de la
garde nationale; Rocher, porte-tendard de l'escadron d'artillerie de la
mme garde; Chousserie, colonel de gendarmerie; Ferdinand Petit-Pierre,
adjudant de la place de Nantes, et Joly, commissaire de police de Paris,
qui devaient conduire la duchesse  Blaye. Madame tait accompagne, en
se rendant au bateau, de M. le comte d'Erlon, de M. Ferdinand Favre,
maire de Nantes, et de M. Maurice Duval.

 quatre heures, le bateau partit glissant en silence au milieu de la
ville endormie.  huit heures, ou tait  Saint-Nazaire,  bord de la
_Capricieuse_.

Madame resta deux jours en rade; les vents taient contraires: enfin le
16,  sept heures du matin, la _Capricieuse_ dploya ses voiles, et,
remorque par le bateau  vapeur qui ne la quitta qu' quatre lieues en
mer, elle s'loigna majestueusement. Quatre heures aprs, elle avait
disparu derrire la pointe de Pornic...




                                 XI

                             LA VENGER


On se souvient qu'au moment o l'auguste prisonnire, encore libre,
avait voulu s'enfuir dans la maison habite par le marquis de Kardign,
Henry de Puiseux tait accouru, lui disant:

--La maison est occupe!

C'tait vrai, hlas! D'o tait venue cette dnonciation? De Deutz, sans
doute; de Deutz, pour nous et pour eux; car les chouans ne pouvaient pas
hsiter  accuser le juif de cette infme trahison, qui venait, pour de
longues annes encore, de perdre la cause royaliste.

La maison tait donc occupe par les soldats. On se contenta d'enfermer
les locataires qui l'habitaient dans une salle basse. Par bonheur, cette
salle basse communiquait aux caves. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds,
Aubin Ploguen, Damoiseau, se glissrent dans les caves et se
barricadrent dans la soute au charbon.

Nous n'avons pas  les suivre pendant les seize heures qui s'coulrent
entre l'instant o l'on entra chez Madame et l'instant o la cachette de
la chemine fut dcouverte.

La proccupation de trouver la princesse tait beaucoup trop grande pour
qu'on s'inquitt fort de savoir ce qu'taient devenus nos hros.

Franchissons donc un espace de trois jours.

La jete de Saint-Nazaire, o venait de s'embarquer Madame, tait
couverte de monde. On regardait la _Capricieuse_, que les vents
contraires empchaient de prendre le large et qui tirait des bordes de
la pointe sud  la pointe nord.

Dans cette foule, trois hommes avaient le dsespoir au coeur, la rage
dans l'me. C'taient Jean-Nu-Pieds, Henry et Aubin Ploguen.

Ainsi, tant de dvouement, tant d'nergie, tout cela tait perdu, parce
qu'il s'tait rencontr un homme qui avait vendu sa reine pour un sac
d'cus!

Ceux qui taient morts, ceux qui reposaient en ce moment, couchs dans
les sillons de la Bretagne, ceux-l avaient fait un sacrifice vain!

La nuit avanait; Aubin Ploguen tait celui des trois qui semblait avoir
le mieux rsist au dsespoir commun. Et pourtant il fallait que la
force d'me de ce hros ft grande, pour qu'il pt rsister 
l'effrayante douleur qui venait de l'assaillir.

 dix heures du soir, Jean et Henry reprenaient tristement le chemin de
Saint-Nazaire, quand Aubin les arrta:

--Non, nous irons ailleurs, dit-il.

Jean releva la tte.

--Ailleurs?

--Oui, monsieur le marquis.

--O veux-tu nous mener?

--Veuillez me suivre, messieurs.

Ils rebroussrent chemin. Le Breton les conduisait. Ils marchaient
derrire lui. En vrit, il est de ces dsespoirs qu'on ne peut pas
consoler. Quelle odysse lugubre avait parcourue Jean-Nu-Pieds depuis
trois ans qu'il tait entr dans la vie! Son pre mort, son frre spar
de lui, sa fiance perdue... Il lui restait une croyance dans l'me, un
amour sincre et profond: la croyance en sa foi politique, l'amour de
ceux qui taient les reprsentants de cette croyance, et il fallait
qu'il et cette douleur amre de voir la rgente de France, la mre de
son roi, prisonnire!

Aubin Ploguen suivait un chemin rocailleux. L'Ocan mugissait, le vent
soufflait. On et dit que la nature prenait sa part au deuil qui
assombrissait leur coeur. Sur les vagues vertes et noires, tour  tour,
au milieu des rochers, sur le sable jaunissant, dans la profondeur des
grves,--partout,--on croyait entendre une plainte lugubre et dsole.

Le Breton franchissait avec rapidit les anfractuosits de rochers, se
retournant, quand il avait quelque avance, pour laisser ses compagnons
arriver jusqu' lui.

Enfin, ils parvinrent dans un creux large, form au milieu du rocher. La
vue tait admirable. L'Ocan droulait devant eux les horizons
changeants, et au milieu, un point noir, mobile, qui s'enfonait dans la
nuit pour en ressortir encore.

C'tait la _Capricieuse_.

--Messieurs, dit Aubin, qui se tenait debout, notre cause est perdue
pour un temps. Qu'allez-vous faire? Je me permets de vous demander cela,
monsieur le marquis, parce que mon devoir et mon bonheur est de vous
suivre, et que je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire.

Jean-Nu-Pieds jeta un regard sur Henry:

--Monsieur de Puiseux et moi, nous ne nous sommes pas consults, dit-il.
Mais mon avis sera partag par lui. Je lui propose de partir pour
l'Angleterre o est notre roi, et de nous mettre  ses ordres.

Henry serra la main de son ami.

--Alors, monsieur le marquis ne voit pas qu'il ait autre chose  faire?
reprit Aubin.

--Non.

--Il ira, mon matre, il ira, le hros de la Pnissire, de
Chteau-Thibaut et de Vieillevigne, se condamner  une vie oiseuse et
inutile?

--Aubin!

--Ah! monsieur le marquis m'a fait l'honneur de me donner mon
franc-parler. J'en use! Non, mon matre ne fera pas cela. Tant qu'il lui
restera une once de sang dans les veines, le marquis de Kardign ne
dsertera pas son drapeau, ce drapeau sous lequel ont servi et sont
morts ses aeux, sous lequel il a grandi lui-mme la gloire qu'il avait
reue d'eux. Cette gloire n'est pas  lui. Elle est un hritage, un
dpt, un patrimoine qu'il n'a pas le droit de jeter au vent; et, s'il
avait, aprs tant de grandes actions, une heure de faiblesse ou de
dcouragement, moi, Aubin Ploguen, son serviteur indigne, je saurais
bien le sauver de lui-mme et l'empcher de se dshonorer.

Pour la premire fois, Aubin venait de parler ainsi. Jean-Nu-Pieds et
Henry restaient confondus...

Le chouan tait admirable  voir, au milieu de cette nuit sombre, en
face de cette nature imposante, qui rendait plus imposantes encore, par
cela mme, les paroles qu'il venait de prononcer.

Il se mit  genoux sur le rocher. Jean-Nu-Pieds se tenait assis dans une
attitude de dsespoir.

Le chouan l'entoura de ses deux bras.

--Mon matre, murmura-t-il, pardonnez-moi si je viens de vous manquer de
respect; pardonnez-moi si, pour la premire fois, depuis que votre pre
mourant vous a confi  moi, je me suis permis de parler comme il
l'aurait fait. J'ai oubli la distance qui nous sparait, et que je
devais...

--Tu devais parler comme tu as parl, Aubin! s'cria Jean.

Puis, se laissant aller dans les bras de son serviteur, il clata en
sanglots.

--Ah! je suis trop malheureux! dit-il.

Le chouan se redressa.

--Pensez, mon matre, qu'il est de plus grandes douleurs que les
vtres... Regardez ce vaisseau qui croise insoucieusement en vue de ces
ctes... Il contient une martyre: elle a vu crouler l'difice si
pniblement construit; ne pensez-vous pas qu'elle souffre plus que vous?
Et si telle est la volont de Dieu, de nous imposer cette souffrance,
croyez-vous donc avoir le droit de vous rvolter? Haut la tte, haut le
coeur, mon matre! Je ne suis qu'un paysan, mais j'ai appris  ne pas
douter de Dieu, parce que je sais que sa misricorde est infinie, comme
sa justice.

Jean se leva  son tour:

--Tu as raison, Aubin! Je te remercie de m'avoir rappel  moi-mme.
J'ai encore deux devoirs  remplir: dire adieu  la rgente de France,
et...

--Et la venger ensuite! s'cria Henry.

Ces trois hommes se regardrent. Ils s'taient compris.

Dire adieu  la rgente de France!

Il fallait que ce ft eux, pour qu'une pareille ide part naturelle.
Quant  la venger...

Une pense commune runit leurs mains dans une triple treinte.

--Je jure, dit Jean-Nu-Pieds d'une voix grave et solennelle, que le
misrable qui a vendu la mre de notre roi, sera chti par nous, et je
fais ce serment en votre nom comme au mien, certain que vous ne le
dsapprouverez pus! Je jure que quelle que soit la partie du globe o il
ira poser sa tte maudite, nous irons! Quel que soit le danger qui nous
menacerait dans l'accomplissement de ce devoir, nous le braverons!
Quelles que soient les prires par lesquelles il tenterait d'adoucir
notre justice, nous le tuerons! Et que la colre du ciel tombe sur celui
d'entre nous qui manquerait  ce serment, prt en face de ce vaisseau
qui emporte notre espoir suprme, en prsence de Dieu qui nous entend,
nous bnit et nous approuve.

Il y eut un silence qui ne fut troubl que par la plainte ternelle du
vent et de la vague.

Jean ajouta:

--Maintenant, allons saluer la reine de France!

Quel souverain devait jamais recevoir un salut plus noble que celui-l?

Une barque de pcheur, ancre au bas du rocher, attendait son matre
descendu  terre pour y passer la nuit. Aubin Ploguen arracha l'ancre 
son lit de sable, et la remit dans la barque. Puis ils prirent les rames
 eux trois, et piqurent droit sur la _Capricieuse_.

La mer se soulevait tumultueusement en vagues gigantesques. Il tait
impossible aux trois chouans de tendre la voile, car la barque n'et pas
tard  capoter. Elle avanait: Jean, Henry et Aubin ramaient
vigoureusement, malgr les sauts normes que faisait leur esquif soulev
 des hauteurs inoues par la lame.

Cependant la _Capricieuse_ grossissait  l'oeil. En deux heures ils
franchirent une distance de cinq kilomtres; une demi-lieue les sparait
encore de la frgate.

Mais l n'tait pas la difficult. Comment pourraient-ils accoster assez
prs?

Quand ils ne furent plus qu' cinq cents mtres de la frgate, la barque
s'arrta.

--Matre, dit Aubin, nous ne pourrons jamais approcher assez prs de la
_Capricieuse_, pour tre vus par Son Altesse, sans tre vus en mme
temps par les hommes de l'quipage.

--Que faire, alors?

--Il y a deux partis  prendre: le premier, ni vous, ni M. de Puiseux,
ni moi, ne consentirons  l'accepter, ce serait de retourner en arrire.

--Non! dit Henry.

--Non, dit Jean.

Le second, c'est d'ancrer la barque  la place mme o nous sommes, de
nous jeter  la nage et de nous approcher de la frgate le plus prs
possible.

Les deux jeunes gens ne rpondirent mme pas. Ils s'taient levs en
mme temps et commenaient  ter leurs habits, de manire  ce que
l'entournure des bras ne pt tre gne par l'toffe.

Et pourtant, se jeter  la mer par une pareille nuit, c'tait risquer
volontairement la mort. Le ciel tait noir et sombre.

Pas une toile! La mer refltait le ciel: elle paraissait couverte d'un
immense linceul noir. O terrible Ocan! qui couvrez tant de morts,
s'crie le pote indou.

Les vagues mugissaient, et montaient les unes sur les autres, avec des
fracas successifs, ainsi que des montagnes qui s'amoncelleraient sur des
montagnes.

Ils n'hsitrent pas cependant.

Ce fut Aubin qui plongea le premier. Jean et Henry le suivirent. L'eau
devait tre glace, au mois de novembre, sur les ctes de Bretagne!

Ils nageaient sur le mme rang tous les trois. Quand une vague se
prsentait trop haute, ils passaient au travers. Comment l'quipage de
la _Capricieuse_ se serait-il mfi? Comment et-il pu croire qu'un
homme dans son bon sens, se serait risqu en pleine mer, au mois de
novembre,  la nage au milieu de la nuit?

Ils arrivrent bientt bord  bord avec la frgate. Les bordes avaient
cess; elle revenait dans la direction de terre, probablement pour
demander un asile aux eaux plus tranquilles de la baie.

Sur le pont du navire, une femme tait assise, regardant du ct de la
cte.

Cette femme c'tait Madame.

Pauvre reine! Elle restait, plonge dans son rve intrieur, l'oeil fix
sur cette terre de France, qu'elle aimait tant et qu'elle allait voir
disparatre. Blaye, ce n'tait plus la France, mais la prison.

Il se passa une chose extraordinaire.

Aubin Ploguen se dressa hors de l'eau jusqu' la moiti du corps:

--Vive le Roi! cria-t-il.

Le cri suprme arriva-t-il jusqu' la prisonnire? ou bien se perdit-il
dans les plaintes de la vague, dans les mugissements du vent?

La _Capricieuse_ avait pass, laissant derrire elle un sillon blanc,
seul point lumineux qui existt dans cette nuit sombre.

Les trois nageurs regagnrent leur barque, qui tantt s'enfonait dans
des profondeurs inoues, tantt semblait monter jusqu'au ciel.

Il tait temps, car l'eau avait commenc  geler leurs membres. Mais le
travail des rames ne tarda pas  faire de nouveau circuler le sang de
leurs veines. Quelle nuit! Il leur fallut quatre heures pour regagner la
cte, le double du temps qui avait t ncessaire pour venir. Enfin ils
abordrent.

Aubin tira la barque  sec et planta l'ancre dans le sable, pendant que
Jean-Nu-Pieds prenait cinq louis d'or dans sa bourse et les dposait
sous l'un des bancs de la barque.

Que dut penser le pcheur quand il trouva cette aubaine inespre le
lendemain? Il ignora toujours sans doute que sa barque avait servi 
aider trois hommes dignes des temps de la chevalerie,  aller saluer une
vaincue, une captive, une reine.

Le jour commenait  paratre, quand ils entrrent  Saint-Nazaire. Ils
se dirigrent vers une auberge o un grand feu de bois, un repas solide
et un lit blanc, les reposrent des fatigues de cette nuit aventureuse.

Ils ne s'veillrent que tard le lendemain.

Leur dpart pour Paris fut arrt sance tenante. Aubin fut charg de
trouver une voiture et deux chevaux pour regagner Nantes. Mais
Saint-Nazaire n'tait pas, en 1832, la grande ville d'aujourd'hui. Nos
hros durent prendre un bateau et remonter le cours de la Loire.

Trois jours plus tard, ils entraient dans Paris. A leur grande surprise,
aucun empchement ne les avait gns dans leur voyage. Nul gendarme
indiscret n'avait gliss sa tte  la portire de leur voiture, afin
d'examiner leurs visages de son air mfiant.

Ils eurent, en arrivant  Paris, l'explication de ce mystre. Un numro
du _Moniteur Universel_ renfermait la radiation d'un certain nombre de
lgitimistes condamns au bannissement pour participation 
l'insurrection vendenne; or, les noms du marquis de Kardign et d'Henry
de Puiseux se trouvaient des premiers parmi ceux des radis.

Ils pouvaient donc reprendre leur existence  ciel ouvert; c'tait une
facilit de plus qui leur tait donne pour l'accomplissement de leurs
projets. Car, sans qu'ils en eussent reparl entre eux, ils n'avaient
pas cess un seul instant de penser  cet homme qui, par son infme
trahison, avait perdu la cause royaliste.

Qu'tait-il devenu? On parlait beaucoup de lui, car son nom tait connu.
M. Victor Hugo venait de publier dans le _Globe_ une admirable pice de
vers intitule:

_A l'homme qui a vendu une femme_.

Pice de vers que chacun rcitait par coeur.

On racontait que _ce nomm Deutz_, ainsi qu'on disait, avait t
chass du ministre au milieu des hues.

Eux ne s'occuprent pas des racontars qui mouvaient l'opinion publique.
Ils se mirent  l'oeuvre pour joindre le tratre, le prendre et le
chtier...

Ils ignoraient que ce chtiment avait dj commenc, et que Dieu avait
fait tomber sur son front l'irrmdiable poids de l'infamie...




                                XII

                        LES TRENTE DENIERS


Une heure aprs la prise de Madame, Deutz montait en chaise de poste, il
arrivait  Paris. La fatale nouvelle tait dj connue et passionnait
l'opinion publique. Judas entrait au ministre de l'intrieur, au moment
mme o en partaient des ordres concernant l'auguste prisonnire.

On ne lui fit pas faire longtemps antichambre. Le ministre reut,
aussitt le misrable, afin, sans doute, de s'en dbarrasser le plus
vite possible.

Il est assez difficile de parler, dans un roman historique, de certaines
personnalits encore vivantes. Surtout lorsque ces personnalits ont
jou un aussi grand rle politique que le ministre dont nous parlons, et
qui, nagure, occupait une position si leve dans notre pays. La
politique est l'ternel levain des crimes et des colres. Mais  quelque
opinion qu'on appartienne, il faut savoir respecter la grandeur du
talent, et l'ge. Aussi, nous n'aurions pas os raconter d'une manire
fausse l'entrevue qui eut lieu entre l'homme d'tat et Deutz, si nous ne
l'avions connue par le rcit mme qu'en a fait ce ministre.

Il tait assis  sa table de travail, lorsque Deutz entra. Une grosse
enveloppe tait place sous un fort presse-papier. Si l'homme d'tat
ressentait du mpris pour Deutz, quand celui-ci lui proposait le march,
c'tait du dgot qu'il lui inspirait,  l'heure o le juif venait
cyniquement rclamer le prix.

--Monsieur le ministre, dit-il, c'est moi...

L'homme d'tat leva les yeux. Il l'a avou depuis, il aurait pu jeter 
la face de cet homme l'argent qu'il avait ramass dans la boue, et le
chasser, comme on chasse celui dont la seule prsence est une souillure:
mais cette infamie tranquille, sans remords, qui s'avanait hautement et
venait pour ainsi dire s'offrir d'elle-mme, lui paraissait un sujet
d'tudes digne d'attirer un philosophe.

Un sujet d'tudes!

Vous oubliez, monsieur, qu'il est de ces actions viles qui dshonorent
presque autant celui qui en profite que celui qui les commet.

--Vous venez rclamer votre argent?

--Oui, cinq cent mille francs.

--Alors, vous croyez l'avoir bien gagn?

--Si je crois!...

--Aprs tout, vous avez accompli votre promesse: je dois tenir la
mienne.

Un rayon passa sur le visage blafard du tratre.

--Que ferez-vous, maintenant, puisque vous tes devenu riche?

--Je me marierai, d'abord.

--Ah!

--J'ai assez longtemps envi les autres. J'pouserai une femme belle,
trs-belle, je donnerai des ftes; je veux blouir de mon luxe tout
Paris.

--Avec cinq cent mille francs?

--Ce n'est que le commencement. Quand des hommes comme moi ont la
premire pierre, ils btissent la maison. Ah! j'ai vu trop longtemps le
bonheur et le luxe des autres. C'est fini. Je veux mon tour. Je l'ai
bien gagn. Il faudra que rien ne me manque. Je m'tais toujours promis
que je ne laisserais pas chapper l'occasion de faire ma fortune. J'ai
cette occasion, il faut que j'en profite!

Une nause de dgot saisit le ministre. Il faut une rude force pour
supporter de pareilles audaces.

Il avait voulu d'abord _tudier_ cet homme, comme un philosophe
d'autrefois et cherch peut-tre  _analyser_ Judas. Mais le coeur lui
manqua.

Il se leva, et alla  la chemine, dans laquelle flambait un grand feu.

Deutz suivait le ministre du regard. Il ne perdait pas de vue un seul de
ses mouvements. Celui-ci s'assit au coin du feu, et resta cinq minutes
enfonc dans ses rveries. Un monde de penses dut s'agiter dans son
cerveau, pendant ces cinq minutes. Il dut se dire, en regardant monter
et briller la flamme joyeuse, que le feu qui purifie tout, ne pourrait
jamais purifier l'infamie de cet homme. Puis, il se reporta sans doute
dans cette Bretagne, dont la tratrise seule avait pu avoir raison. Il
songea  cette noble femme tombe dans un pige ignoble, tendu par son
filleul! Par celui qu'elle avait daign offrir aux eaux saintes du
baptme!

Quand cette eau qui efface tomba jadis sur ce front marqu de la tache
originelle, elle ne put effacer l'me!

L'me? s'il en avait une.

Il quitta le fauteuil o il s'tait plac, et prit la paire de pincettes
qui tait pose dans le foyer. Puis, il revint lentement  sa table de
travail, et aprs avoir cart le presse-papiers, avec l'extrmit des
pincettes il saisit la grosse enveloppe entre les deux branches de
l'instrument.

--Comptez! dit-il schement en jetant l'enveloppe aux pieds de Deutz.

Judas n'avait mme pas senti le mpris profond cach sous l'action du
ministre.

Il ramassa purement et simplement l'enveloppe: elle tait pleine de
billets de banque...

Les scnes infmes ont leur cachet de grandeur.

Dans ce vaste salon du ministre de l'intrieur, il y avait deux hommes.
L'un, debout, les bras croiss, regardait l'autre... Il tait un des
douze premiers de la France, celui auquel aboutissaient tant d'ambitions
et tant d'esprances. Quant  l'autre...

Il s'tait assis et comptait les billets de banque. Ds que sa main eut
touch le papier de soie qui frissonnait, un flot de sang monta  son
visage.

Il prit un premier paquet:

--Un... deux... trois... quatre...

Il compta jusqu' vingt-cinq billets de mille francs. La somme tait
partage en vingt paquets gaux.

Quand il fut arriv au vingt-cinquime billet de ce premier paquet, il
le rattacha mthodiquement avec des pingles, et passa au second...

--Un... deux... trois... quatre...

L'oeil rayonnait. Or! sois maudit, toi qui peux inspirer de telles
ignominies!

Il rattacha le second paquet et prit le troisime.

--Un... deux... trois... quatre...

Il en fut de mme pour le quatrime. Cela faisait cent mille francs!
Cent mille francs! Il prononait tout bas ce chiffre, et son coeur
battait d'aise, car il trouvait que cela sonnait bien.

Il compta deux fois le cinquime paquet, car il croyait n'en avoir
trouv que 24. Mais le chiffre y tait.

Les paquets s'accumulaient  ct de lui. Et  mesure que montait le tas
de papiers prcieux, l'oeil du bandit s'injectait de sang. Des
frissonnements de bonheur l'agitaient. Une fivre latente s'tait
empare de lui. Des blouissements le prenaient.

--Trois cent mille francs! murmura-t-il.

Il eut sans doute la vision de ce que cela reprsentait pour lui, cette
somme de trois cent mille francs! Le sang battait  coups presss dans
les artres de son front.

Il rpta trois fois:

--Trois cent mille francs! Trois cent mille francs! Trois cent mille
francs.

Sa main tremblait comme la feuille, quand il ta les pingles du
treizime paquet:

--Un... deux... trois... quatre...

Il ne repliait mme plus les billets de banque de manire  les mettre
dans un mme tas. Dans son ivresse il les laissait tomber  mesure sur
le canap o il tait assis.

--Un... deux... trois... quatre!...

--Quatre cent mille francs!

Sa main ne tremblait plus. Elle s'tait dj habitue au toucher de la
fortune. Enfin il compta le reste de la somme...

Alors des larmes jaillirent de ses yeux. Mais c'en tait trop pour le
ministre. Cette infamie lui faisait sentir la grandeur du crime qu'il
avait commis.

Il sonna; un huissier parut.

--Chassez cet homme! s'cria-t-il avec emportement.

Deutz eut peur, il crut qu'on voulait lui arracher son argent. Alors il
le serra sur son coeur, prt  le dfendre avec autant d'ardeur qu'une
mre en mettrait  dfendre son enfant.

Mais quand il vit qu'il n'en tait rien, et qu'il ne s'agissait pour lui
que de quitter le ministre, il saisit les billets de banque  pleines
mains, et les enfona dans ses poches, au hasard.

--Chassez cet homme! rpta le ministre.

Alors Deutz releva la tte:

--Me chasser, moi? Je suis riche, murmura-t-il.

Puis, haussant les paules, il sortit.

       *       *       *       *       *

Il passa cette nuit-l tout entire  compter,  recompter,  tout
compter son trsor. Il les jetait au vol  travers la chambre, ces
billets de banque, qui reprsentaient pour lui la somme de bonheur qu'un
homme peut goter sur terre.

Il prit, pour ainsi dire, un bain de volupt horrible, se complaisant 
se rappeler tous les dtails de l'acte qui lui avait procur cette
fortune, et s'applaudissant en lui-mme de son habilet.

La fatigue seule le terrassa: il s'endormit couch sur ce lit de billets
de banque, qui frottaient leurs atomes soyeux contre son front, ses
joues, ses yeux...

C'tait ignoble!

Noblesse, grandeur, hrosme, tout ce qui peut lever une femme dans
l'admiration des hommes, amour maternel, dvouement  son pays; tout ce
qui tait Madame, en un mot, Son Altesse royale la duchesse de Berry,
belle-soeur, femme et mre de rois... tout cela tait dans un plateau de
la balance; dans l'autre, il y avait cinq cent mille francs et l'me
d'un juif...

L'or est maudit. Il n'inspire jamais que la honte et le crime: Jsus,
trente deniers; la France, cinq cent mille francs; l'or toujours, l'or
partout; qu'il s'agisse de vendre Dieu ou de perdre un pays!

Deutz dormit comme il n'avait jamais dormi. Quand il s'veilla, le
lendemain, l'agitation de la rue tait dj dans tout son plein. Il
ouvrit sa fentre et se mit  respirer avec une pre jouissance l'air
violent de novembre, qui lui arrivait  larges doses. Puis il songea 
sortir.

M. Abraham Simons, le pre de cette Rbecca que le juif voulait pouser,
demeurait rue Amelot, une des vieilles rues qui existent encore. Elle
donne aujourd'hui sur le boulevard du Temple.

Deutz remonta la ligne des boulevards: il marchait la tte haute, le
sourire aux lvres, dj orgueilleux. Il regardait avec triomphe les
hommes qui le croisaient. Il remarqua qu'un grand nombre de promeneurs
se tenaient appuys aux maisons, dvorant les journaux du matin:

--On cherche des nouvelles de Bretagne! pensa-t-il.

Et le misrable eut un sourire de fiert ignoble, en se disant que
c'tait lui qui tait la cause de cette surexcitation de tout un peuple.
La nature de cet homme tait entire dans le mal.

_Homo sum, et nihil humanum a me alienum puto._

Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est tranger, disait
Trence.

On et pu dire de mme, que rien de ce qui tait vil n'tait tranger 
celui que nous tudions.

Deutz franchit en une heure la distance qui le sparait de la demeure de
M. Abraham Simons.

Cette demeure tait aussi vieille que la rue. Une haute et large maison,
comme on n'en trouve plus aujourd'hui que dans ces quartiers
tranquilles.

Il sonna. Un vieux domestique semblable  la maison et  la rue vint lui
ouvrir:

--M. Simons? demanda-t-il.

--Il est chez lui, monsieur.

Le domestique, passant devant Deutz, lui fit traverser une grande cour,
et l'introduisit dans un des appartements situs au rez-de-chausse. On
reconnaissait aussitt une de ces anciennes banques dont la clientle
assure ne cherche pas  recruter de nouveaux correspondants. Bien que
M. Simons ft colossalement riche, les mots _bureaux_ et _caisse_
taient tracs  l'encre sur une pancarte.

Deutz crivit son nom sur un carr de papier et le fit porter au
banquier, qui attendait dans son cabinet les visites du matin. On vint
lui rpondre que M. Simons le recevrait  son tour.

Le lecteur se rappelle que, peu de jours auparavant, Deutz avait crit 
M. Simons pour lui demander sa fille en mariage. Le banquier devait donc
savoir qu'il venait chercher une rponse. Mais Deutz s'tait pos en
homme qui propose une affaire, et non en amoureux: il ne s'tonna donc
pas qu'on le traitt en client. Au reste, l'attente ne fut pas longue.
Au bout d'un quart d'heure, on le fit entrer dans le cabinet, vaste
pice confortable mais simple.

M. Simons tait un vieillard de soixante-cinq ans. Il tait pre d'un
grand nombre d'enfants, qui tous s'taient maris depuis de longues
annes. Sur le tard, une fille avait vu le jour,  la suite d'un second
mariage: Rbecca.

--Vous avez reu ma lettre, monsieur? demanda Deutz.

--Oui, monsieur, et, bien que je n'eusse pas l'honneur de beaucoup vous
connatre, elle n'a pas laiss de m'tonner. Vous tes amoureux de ma
fille?

--Mon souhait le plus ardent serait de l'pouser.

--J'ai pris des renseignements sur vous. Je ne vous cacherai pas que ces
renseignements sont bons. Vous appartenez  une famille honorable; mais
on a paru fort tonn, lorsque j'ai annonc que vous veniez de faire un
hritage considrable.

Deutz ne se dconcerta pas.

--J'ai hrit de cinq cent mille francs, dit-il.

--On m'a appris, en outre, que vous aviez abandonn votre religion pour
embrasser le culte catholique. Ce pourrait tre une objection pour
d'autres; dans ma famille, ce n'en est pas une. Donc, votre recherche
n'a rien qui puisse me dplaire. Cependant, je dois vous prvenir de
deux choses: d'abord, je dsire vous connatre, vous tudier; ensuite,
c'est ma fille qui prononcera en dernier ressort. Je n'entends pas plus
contrarier sa volont que celle de mes autres enfants.

Deutz trembla. Un mot de M. Simons ne tarda pas  le rassurer:

--Il vous est facile de lui plaire, reprit-il. Je l'ai interroge: elle
n'a encore distingu personne. Nous passerons maintenant  la question
affaire. Je donne  ma fille une dot de trois cent mille francs. Mais
j'exige que sa dot et la vtre soient places dans ma banque. En quelles
valeurs est votre hritage?

--Comptant.

--Cinq cent mille francs comptant! c'est un beau denier. Mes
propositions vous conviennent-elles?

--Parfaitement, monsieur.

--Trs-bien.

M. Simons agita une sonnette. Un commis entra.

--Priez mademoiselle Rbecca de descendre, dit-il.

Il reprit, s'adressant  Deutz:

--Je vais vous prsenter  ma fille, et, ds demain, vous pourrez
commencer votre cour.

On voit que M. Simons traitait vite les affaires. Il est vrai que dans
celle-l il voyait tout avantage, tout en ne brusquant pas le got de sa
fille.

La porte s'ouvrit et Rbecca entra.

Quand les juives sont belles, elles sont admirables. Rbecca tait
admirable. Une tte fine, brune, claire par des yeux normes et que
relevait encore une masse de cheveux noirs tordus au-dessus de la nuque.
Des lvres rouges dcouvraient des dents blanches comme du lait.

Elle tenait  la main un journal dpli: sans mme voir l'tranger qui
tait entr, elle vint se jeter au cou de son pre:

--Tu m'as fait demander? dit-elle.

--Oui, chre enfant. Monsieur m'a fait l'honneur de me demander ta main.
Je lui ai rpondu que c'tait  toi de choisir. Tu choisiras. A partir
d'aujourd'hui, je l'ai autoris  te faire sa cour.

Rbecca avait rougi. Quelle est la jeune fille qui ne rougirait pas en
pareille occasion? Elle jeta un regard  la drobe sur le jeune homme.

Nous avons dit que Deutz tait plutt mieux que mal, pour nous servir
d'une expression vulgaire, incorrecte, mais expressive. Le premier
examen devait donc lui tre favorable.

--Vous avez entendu, monsieur Deutz, continua le pre; vous pourrez...

Au mot Deutz, Rbecca avait jet un cri comme si elle et t mordue
par une bte venimeuse.

--Deutz!... Deutz!... balbutia-t-elle, en tendant la main vers le
tratre.

--Oui... Pourquoi te troubles-tu?...

Elle plit, et s'appuya sur un sige. Deutz voulut la soutenir.

--Oh! ne me touchez pas! dit-elle avec une expression indicible de
dgot.

--Qu'as-tu? s'cria M. Simons stupfait.

--Lui!... c'est lui...

--Mais parle...

--Lis..., murmura-t-elle, en laissant tomber le numro du journal
qu'elle n'avait pas cess de tenir  la main.

M. Simons se hta de ramasser le journal et l'ouvrit, et lut  voix
haute:

Hier, le sieur Deutz a reu les cinq cent mille francs, prix qu'il
avait mis  sa trahison. Nous sommes rpublicains; mais nous maudissons
l'homme assez abject pour...

Il continua encore deux lignes et comprit tout.

Alors il se redressa de toute sa hauteur.

--Sortez!... sortez! dit-il.

Depuis le commencement de cette scne, Deutz avait tout compris. Mais,
s'il n'avait pas boug, c'est que la rage et le dsespoir le tenaient
clou au sol. Il avait cru, le monstre, que son crime resterait cach,
et qu'il pourrait jouir en paix de la fortune qu'il avait ramasse dans
la boue.

Puis tout  coup, il s'apercevait que son nom tait vou  l'excration
et au mpris; que son nom tait imprim tout vif... Il s'enfuit...
traversa comme un fou les bureaux du banquier, la cour de la maison...
et ne s'arrta que dans la rue. L, il chercha  rassembler ses ides,
mais le dsordre de ses penses ne le lui permit pas. Il se mit 
courir, et arriva ainsi jusqu'au boulevard:

--Eh bien! j'en pouserai une autre! murmura-t-il. Je suis riche. Voil
ce qu'il y avait de plus important. Celle-l n'a pas voulu de moi...
j'en pouserai une autre!... Ces gens-l savent que c'est moi... mais
tout s'oublie... dans quinze jours, on aura cess de penser  cette
aventure...

Il marchait rapidement suivant la ligne des boulevards dans la direction
du Chteau-d'Eau.

Comme il passait dans ce qu'on a appel depuis le boulevard du Crime, il
vit un grand chantier o travaillaient une vingtaine d'ouvriers.

Sa course folle l'avait puis. Il s'appuya contre le chantier pour
respirer un peu.

En le voyant si ple, un des ouvriers crut qu'il tait malade. Or,
mettez dans une foule un bless, un bourgeois en redingote et un ouvrier
en blouse, c'est l'ouvrier qui, le premier, parlera d'aider de sa bourse
le malheureux.

Un grand gaillard,  la figure avenante et loyale, s'avana vers lui:

--Est-ce que vous tes souffrant, l'ami? lui dit-il.

--Oui...

--D'o souffrez-vous?

Deutz entendit un second qui disait:

--Pauvre diable!

--Oui, ajouta un troisime, il a l'air d'tre trs-bas... N'importe!
j'aimerais encore mieux tre dans sa peau que dans celle de ce c... de
Deutz!

--Oh! que je le tienne jamais celui-l! grommela le premier, je
l'crase!...

Le tratre poussa un rugissement et recommena  fuir...

Pendant trois jours Deutz resta enferm chez lui. Il n'osait plus
sortir: car il lui semblait qu' chaque coin de rue il rencontrait un
ennemi. Il appelait des ennemis ceux qui le mprisaient!

Pendant ces trois jours, il se fit un travail dans son esprit, travail
latent, mais nergique. Le mariage tait entr autrefois dans ses
projets comme un moyen d'avenir: il le voulait riche, parce qu'il y
voyait une revanche. N'tait-ce pas ce sentiment vil qui l'avait pouss
au crime?

Pour une nature complte comme celle-l, l'obstacle accrot le dsir.
Ah! on lui refusait mademoiselle Simons qui avait une fortune? Eh bien!
il en pouserait une autre qui serait pauvre, mais aussi belle, plus
belle peut-tre!

Il tait riche.

Pour lui, l'or, c'tait la grande clef humaine qui ouvre toutes les
portes, celle du coeur comme celle de la conscience. Dieu a voulu que le
mal ne pt jamais admettre l'existence du bien: celui qui est mauvais
suppose fatalement que les autres lui ressemblent. Il y a l une loi
physiologique, rigoureusement vraie, ternelle, par consquent, comme
tout ce qui est vrai.

Le premier jour de cette retraite, que fit le tratre, seul  seul avec
lui-mme, par un jour de rage? Il maudit ces gens, le pre et la fille
qui l'avaient chass; il maudit ces ouvriers, dont la voix brutale, mais
sincre, lui avait montr  quel degr de mpris il tait descendu.

Cette rage fut violente, exaspre, accompagne d'imprcations.

La nuit calma un peu cette fureur. Le second jour, il raisonna plus
froidement.

Ce raisonnement ne fit qu'accrotre encore son pre besoin de vengeance.

Vengeance contre qui? Il ne le savait pas lui-mme. Au fond c'tait une
vengeance contre tout le monde.

Le troisime jour ce fut la rvolte qui gonfla cette me! Ah! on le
mprisait, et il tait riche! Ah! on le refusait comme mari, et il tait
riche! Ah! on l'insultait, et il tait riche! Cela ne serait pas.

Comme il tait riche, il achterait l'estime, il achterait une femme,
il achterait le respect!

M. Simons et sa fille l'avaient ddaign, il leur montrerait que l'on
trouve toujours en ce bas monde des femmes qui consentent  changer la
misre contre l'aisance.

Il sortit, hautain, dtermin  tout braver. Sa premire visite devait
tre pour une de ses parentes loignes, trs-pauvre, laquelle avait
trois filles.

Cette parente vivait en dehors des choses extrieures, et nul doute
qu'elle ne connt rien de ce qui s'tait pass. Elle tait dans la plus
profonde misre, et vivait d'une rente de quatre cents francs que lui
faisait la caisse de secours isralite.

O demeurait-elle?

Deutz pouvait facilement se procurer son adresse, en la demandant aux
bureaux mmes de cette caisse de secours. Il prit une voiture, il s'y
rendit. Aprs de longues et patientes recherches, le commis prpos 
ces modestes fonctions lui apprit que madame veuve Reynac demeurait
chausse du Maine, n 173. Deutz donna l'adresse au cocher et le fiacre
partit..

Pourquoi tenait-il tant  retrouver cette parente, qu'il avait vite
pendant si longtemps? C'est qu'elle avait trois filles. Il se rappelait
les avoir connues,--sept ans auparavant. Elles taient belles: l'ane
surtout, une ardente crature, qui portait en elle le sceau de la race
juive. Qu'taient-elles devenues? Peut-tre allait-il les trouver
maries; peut-tre encore la mort, cette grande faucheuse, avait-elle
coup, une fois encore, l'pi au lieu de la fleur!

 vrai dire, mille sentiments divers s'agitaient en lui. Le plus fort
tait qu'on l'avait chass, hu, et qu'il prouvait le besoin de se
prouver  lui-mme qu'il n'tait pas seul au monde couvert d'excration.

Le fiacre arriva chausse du Maine. Madame Reynac habitait au sixime
tage d'une maison sale, une mansarde encore plus sale que la maison.
Comme il tait impossible de vivre avec quatre cents francs par
an,--mme en mourant de faim,--la juive avait imagin de s'improviser
diseuse de bonne aventure. Elle gagnait peut-tre  ce mtier cinq cents
autres francs, sur lesquels la moiti tait prleve, pour nourrir un
quine  la loterie.

Deutz faillit tre suffoqu en entrant dans la mansarde de la vieille.
Elle tait assise sur une chaise sans dormir, et tenait sur ses genoux
une petite planchette de bois couverte de cartes graisseuses. Ses mains
maigres et osseuses faisaient courir sur la planchette dix cartes  la
fois. Elle leva la tte en entendant du bruit, et reconnut Deutz, bien
qu'elle ne l'et pas vu depuis sept ans.

--Ah! c'est toi, mon garon! dit-elle, aussi tranquillement que si elle
l'et quitte la veille.

Il tait impossible au regard de dcider si cette femme avait soixante
ans ou un sicle. L'oeil tait vif, mais chassieux; la peau absolument
parchemine, comme une momie; le nez busqu, se joignant presque avec le
menton. Elle tait hideuse.

--Tu sais que je vais gagner le quine?

--Mais, tante Reynac...

--Tante Reynac! Tu as donc besoin de moi, garon?

--Peut-tre...

--Eh! eh!

Elle quitta ses cartes pour le regarder mieux  son aise. Puis elle posa
ses deux mains sur ses genoux, et se mit  tourner ses pouces en dedans:

--Eh!... eh! rpta-t-elle. Allons, parle.

--Mais je ne vois pas vos filles?

--Mes filles?

Une expression de rage se peignit sur les traits de la mgre:

--La plus jeune est morte, grommela-t-elle. C'est ce qu'elle avait de
mieux  faire. Lia, la seconde, a mal tourn. Elle est sage.

--Sarah, c'tait l'ane?

--Oh! Sarah a bien fait son chemin. Je suis contente d'elle. Elle
m'oublie un peu par ci par l, cependant elle m'aide  nourrir mon
quine... Tu verras qu'il sortira un jour ou l'autre.

Elle reprit les cartes et fit encore deux ou trois passes. Deutz
l'coutait patiemment.

Il voulait en arriver  ses fins.

--Alors vous dites que Lia a mal tourn?

--Oui... elle travaille! Belle comme elle l'est!... Tu connais les
grands magasins de la _Ville de Marseille_?

--Oui.

--C'est l qu'elle est employe. Je la vois rarement.

--Elle ne vient donc jamais vous voir?

--Non. Elle prtend que je lui donne de mauvais conseils. Malheur! comme
si une mre pouvait donner de mauvais conseils  sa fille! C'est
l'enfant de ma chair, n'est-ce pas? Ce que je lui dis, c'est dans son
intrt!

Deutz avait not dans sa mmoire cette adresse: la _Ville de Marseille_.

--Eh bien, qu'est-ce que tu avais  me dire? reprit-elle en mlant ses
cartes.

--Voil. J'ai  parler  Sarah.

--A Sarah? Qu'est-ce que tu peux bien lui vouloir?

--Cela me regarde.

Il prit un louis dans sa poche et, le tenant entre le pouce et l'index,
le fit miroiter aux yeux de la vieille.

--O demeure-t-elle? demanda-t-il.

Les yeux de la juive s'taient allums.

--Un louis!... murmura-t-elle, un beau louis tout neuf.

Certes elle aurait donn l'adresse de Sarah pour rien. Mais l'intrt
tait l.

--J'en veux deux.

Il fit rentrer la pice d'or dans sa poche.

--Alors, adieu.

La mgre grommela une phrase de colre en le voyant se diriger vers la
porte.

--Comme tu es press!

--L'adresse, ou je pars.

--Donne-moi l'argent.

--Non, aprs.

--Non, avant.

--Aprs!

--Ah! mon garon, dit-elle, tu feras ton chemin, tu connais la vie. Eh
bien, soit, j'ai plus de confiance que toi, moi. Sarah demeure rue
Corneille, en face le thtre de l'Odon.

--Merci, tante Reynac, tenez!

Il jeta le louis  la vole; il alla rouler sur la planchette de bois:
la vieille le happa au passage.

--Et tu ne veux pas me dire pourquoi tu as besoin de parler  Sarah?

--Non.

--Il faut pourtant que ce soit pour une chose importante, puisque tu as
pay son adresse vingt francs!

--Oh! vous vous trompez, tante Reynac, j'en ai eu deux pour vingt
francs; celle de Lia et l'autre.

--Ah! tu feras ton chemin, rpta-t-elle avec une nuance de regret.

--Consolez-vous, allez: votre situation pourrait bien changer bientt.

--Je vais faire une russite!

--Adieu, tante Reynac!

--Adieu, mon garon.

Il redescendit les cinq tages encore plus rapidement qu'il ne les avait
monts.

--Aux magasins de la _Ville de Marseille_, cria-t-il au cocher.

Le fiacre redescendit dans l'intrieur de Paris, et traversa les ponts.
Puis il suivit le quai, jusqu' la hauteur de la rue de la Ferronnerie.

L s'levaient, en 1832, ces magasins, peu en harmonie dj avec le got
du temps, c'taient les bourgeois du quartier qui s'y approvisionnaient.
Ils taient vides la plupart du temps.

Deutz s'arrta, et jeta un coup d'oeil  l'intrieur. Il aperut cinq ou
six ouvrires qui travaillaient, les unes riant, les autres attentives.
L'une de celles-l, penche sur sa broderie releva tout  coup la tte,
montrant une ravissante figure, fine et douce en mme temps.

--Je suis sr que c'est elle, pensa-t-il.

Il y a mansarde et mansarde. La vieille juive demeurait dans une
sentine. Lia habitait un carr entre quatre murs, qui recevait  peine
un rayon de soleil par une troite fentre en tabatire. Et cependant on
devinait en y entrant que celle qui y restait honorait sa pauvret par
le travail.

Deutz fit ce que les amoureux font de tous les temps, bien qu'il ne le
ft gure. Quand l'ouvrire eut fini sa journe, elle sortit du magasin.
Alors il suivit Lia jusqu' la maison o elle demeurait. Puis, quand
elle eut disparu derrire la porte cochre, il entra dans la loge de la
concierge et demanda:

--Mademoiselle Reynac?

--Au sixime tage, la troisime porte  gauche.

Il frappa; elle vint lui ouvrir elle-mme, et resta assez dcontenance
en sa trouvant en face d'un inconnu.

Lui, remarqua aussitt cette diffrence entre la demeure de la mre et
celle de la fille que nous venons d'indiquer.

--Bonjour, Lia, dit-il tranquillement.

--Monsieur...

--Vous ne me reconnaissez pas?

--En effet, et...

Ils taient debout tous les deux. Elle ne laissait pas d'tre
embarrasse: cependant, elle n'eut point la peur naturelle qu'une jeune
fille aurait pu prouver en se trouvant en face d'un homme. La vertu
n'est pas craintive.

C'est qu'elle tait charmante, cette enfant, qui commenait la vie en
faisant le rude apprentissage du labeur acharn et de la misre
silencieuse.

--Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus! reprit le juif.
Vous tiez  peine haute comme cela... Un bb!

--Je ne me souviens pas...

--Ah! nous tions bons amis. Vous ne vous rappelez mme pas mon nom. A
quoi tiennent les souvenirs! Je vais vous montrer, moi, que je n'ai rien
oubli. D'abord, ne vous effrayez pas de la demande que je vais vous
faire. Aimez-vous quelqu'un, Lia?

La jeune fille croyait rver. Qu'tait donc cet homme qui l'appelait par
son prnom, se prsentait chez elle,  l'improviste, et enfin lui
adressait une pareille question?

--Chre enfant, continua Deutz, ne vous effrayez pas. Quand nous nous
sommes quitts, j'avais douze ans, vous en aviez huit. On nous appelait
le petit mari et la petite femme... Vous ne vous rappelez pas?

Lia ne pouvait pas se rappeler par la bonne raison que ce qu'il
racontait n'avait jamais exist. Mais il tait bien sr de ne pas tre
dmenti. Quel est l'enfant qui n'a point, au fond de son coeur, des
souvenirs cachs, qu'il est tout surpris, devenu homme, et quand il a
les oublis, de voir se retracer devant lui?

--Moi, je suis parti au loin. Je pensais souvent  ma petite Lia. Hier,
je suis arriv  Paris. J'ai song  vous retrouver. Votre mre m'a
donn votre adresse. J'ai appris quelle vie de travail tait la vtre,
et je me suis senti heureux,  l'ide que je pouvais faire quelque chose
pour la compagne d'autrefois qui m'tait aussi chre que jamais... Je
suis riche, Lia... Voulez-vous que nous reprenions le rve du temps
pass pour en faire une ralit?

Deutz avait parl doucement. Il tait jeune, sa voix douce; l'ombre
naissante du soir empchait Lia de voir que son visage restait immobile,
pendant que sa lvre prononait ces paroles tendres: elle fut mue.

--Ne vous troublez pas, chre enfant, reprit-il en lui prenant les
mains. Vous tes une vaillante et honnte crature. Quelle meilleure
compagne que vous un honnte homme peut-il choisir?

--Vraiment, je reste confondue, rptait-elle.

--Acceptez-vous?

--Monsieur...

--Nous ferons, ou plutt nous renouvellerons connaissance.

Il s'arrta un moment, puis:

--Allons! je vois qu'il faut que je vous dise mon nom, pour que vous me
reconnaissiez. Vous ne vous souvenez donc plus de Hyacinthe Deutz?

--Hyacinthe Deutz?

--Nous sommes cousins.

Lia tait reste tranquille, comme si elle ne savait pas l'pouvantable
signification de ce nom-l. Et, en effet, l'ouvrier lit les journaux,
mais l'ouvrire ne les lit pas. L'aventure de Madame n'avait pas encore
pntr dans le magasin bourgeois de la _Ville de Marseille_. Ce n'est
pas un fait tonnant. Combien de ces choses qui bouleversent une nation,
restent inconnues pendant des semaines,  ces obscurs travailleurs qui
composent la toute petite bourgeoisie?

--Laissez-moi vous dire mon projet, chre Lia, dit-il. Je ne veux plus
que vous retourniez  votre magasin. Dans un mois nous serons maris.

Elle hocha doucement la tte:

--Non, mon cousin... puisque nous sommes cousins, reprit-elle en
souriant, il faut d'abord nous connatre. Vous tes riche: je suis
pauvre. C'est donc  moi  faire la difficile... pour vous. Peut-tre
cdez-vous  un mouvement gnreux.

Si vous devez vous repentir, mieux vaut que ce soit avant qu'aprs. Je
continuerai ma vie habituelle jusqu' ce que... Et tenez! pour
commencer, je vous permets, pour la premire fois, de rester dans ma
chambre. J'attends une ouvrire de magasin qui a, comme moi, un travail
 finir. Nous nous runissons tantt chez l'une, tantt chez l'autre,
pour conomiser le feu et la lumire. C'est mon tour ce soir.

Elle lui tendit la main, comme une honnte femme qui ne se mfie pas du
mal.

--Avez-vous dn?

--Non.

--Voulez-vous dner avec moi?

--Volontiers.

Elle alluma le feu, un pauvre feu de charbon dans la chemine, et la
petite lampe claira bientt la mansarde de sa douce et ple lueur.

--Oh! vous dnerez mal, je vous prviens.

Ce que Lia appelait dner composerait  peine une collation. Elle ne
mangeait de viande que le dimanche. Elle fit chauffer du lait, c'tait
le potage. L'entre c'tait de la charcuterie, et le dessert des
confitures. Encore c'tait le grand repas. A midi, elle ne mangeait
qu'un morceau de pain.

Tout cela, les assiettes de faence brune, les verres sans pieds, la
cruche d'eau, reluisait  l'oeil. En dix minutes, ils eurent dn.

--C'est la premire fois que pareille chose m'arrive, dit-elle en riant.
Mais vous m'avez inspir confiance tout de suite. Puis j'ai t mue de
vos paroles... Je pense si souvent  mon enfance! Comme toutes les
autres, j'ai t en butte  ces mots qui sont des insultes et une
lchet, quand on les adresse  une pauvre fille comme moi... Vous, mon
ami, vous tes le seul qui ayez t loyal et honnte.

Une larme brilla dans ses yeux. Mais elle se mit vite  rire.

--Ne parlons plus de cela. Vous voulez m'pouser... Votre famille n'y
consentira peut-tre pas!

--Je n'ai pas de famille.

--Si vous alliez regretter de m'avoir engag votre parole?

--Regretter?... Mais il faut que je vous dise tout. Je vous ai trompe.
Ce n'est pas hier que je suis arriv  Paris, c'est il y a un mois. Je
vous aimais de loin... je vous savais belle et honnte; je sais
maintenant que nous serons heureux!

Une voix frache et gaie rsonna sur le palier, et presqu'aussitt la
porte de la mansarde s'ouvrit; livrant passage  une jeune fille de
vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui s'arrta court en voyant son amie
attable avec un jeune homme.

--Tu es tonne? dit celle-ci.

--Dame! toi qu'on nous donne toujours pour modle...

--Je te prsente mon mari, ma chre Louise.

--Ton mari?

--Mon Dieu, oui.

--Depuis quand?

--Depuis...

--Depuis quinze ans, mademoiselle, dit Deutz.

--Ah! tu attendais quelqu'un!... Je comprends maintenant pourquoi tu
tais sage et travailleuse, au lieu d'tre un peu folle, comme nous!...

Louise s'assit sur le carreau de la mansarde, chauffant ses mains au
feu.

--Oh! que je raconte une affreuse histoire! dit-elle tout  coup. On
vient de me l'apprendre tout  l'heure. Tu sais bien... Madame... qui
nous passionnait tant... parce qu'elle se battait en Vende... Est-ce en
Vende?...

Deutz plit.

--Eh bien! il parat qu'on l'a fait prisonnire.

--Pauvre femme! murmura Lia.

--Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle a t vendue par un
homme qui se disait son ami... Vendue, Lia!

--Le misrable!

--Je cherche  me rappeler son nom... Je ne peux pas y arriver... Et
pourtant, il n'y a pas dix minutes qu'on me l'a dit. Vous connaissez
cette histoire-l, vous, monsieur?

--Oui... oui.

--Alors, aidez-moi donc... Ah! tant pis! Je me rappellerai le nom une
autre fois. A propos de nom, Lia, tu ne m'as pas dit celui de ton
fianc?

--Hyacinthe Deutz.

Louise se leva toute droite:

--Hyacinthe Deutz...

Elle se jeta sur Lia, et, l'entranant vers la porte avec pouvante:

--Viens... viens... C'est lui! lui!

--Qui?...

--Le tratre! l'homme qui a vendu cette pauvre princesse!

Lia jeta un cri de dsespoir.

--Et il venait... Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je garde ma misre!...
Ma mansarde est souille par vous... Allez-vous-en!

--Je suis riche, riche! balbutia Deutz. Malheureuse! tu souffres le
froid, la fatigue, la faim... Avec moi, tu n'auras rien  craindre...
Quand tu seras ma femme...

--Votre femme!

Elle recula encore.

--Partez... Je vous mprise!... partez!...

Elle ne put rien ajouter. Elle tait vanouie.

Deutz se prcipita au dehors et s'enfuit.

Il faisait nuit. Il arriva tout courant jusqu'aux ponts, et il entrait
dans la premire rue qui s'offrait  ses regards, comme huit heures du
soir sonnaient  l'horloge de l'Institut.

Alors seulement il s'arrta. Sa colre tait devenue de la rage.

--Cette femme, cette misrable femme! murmura-t-il. Elle est pauvre
pourtant! Et elle prfre sa pauvret... Non, ce n'est pas possible. Il
y a autre chose. Depuis quand a-t-on refus un mari riche? Elle en
aimait un autre... Alors, pourquoi m'avait-elle accept d'abord, pour me
refuser ensuite? Ce serait donc rellement parce que...

Son sang bouillonna  la pense de la nouvelle insulte qu'il venait de
supporter. Il serra les poings, et, avec une indicible expression de
fureur:

--Il y a un tre dsintress au monde, un tre qui mprise l'argent, et
il faut que je le rencontre!

Il pronona cette phrase sans se douter qu'il blasphmait.

Relevant la tte, il porta autour de lui son regard haineux. Il
contempla la rue o il se trouvait, une vieille rue encaisse, muette,
o les passants taient rares, et les hautes maisons silencieuses qui se
dressaient  droite et  gauche.

--Ainsi, pensa-t-il, je suis excr, mpris dans chacune de ces
maisons! Dans chacun de ces appartements je trouverais, en y cherchant,
des tres pour qui je suis un objet d'excration! Non. C'est
impossible!... Ces Simons... Ils sont riches: sans cela ils ne
m'auraient pas chass! Cette fille... Oh! cette fille... Des ouvriers
m'ont injuri... Mais si j'avais voulu leur jeter une poigne d'or, ils
auraient cri: vive Deutz!... Cette fille!... Eh bien, soit, elle est
honnte et dsintresse... Une par hasard... il faut bien qu'on en
rencontre quelquefois!... C'est qu'elle aussi m'a chass... Et aprs? Ce
n'est qu'une aventure  oublier. J'oublierai cela, comme j'ai oubli
tant de choses, pour ne plus penser qu' ma fortune,  mon argent...

Il avait march tout en parlant. Il regarda de nouveau autour de lui, et
se trouva au carrefour Buci. Le quartier Latin de nos jours existait
dj, mais il s'appelait alors le quartier des coles. Les noms
changent, mais les moeurs sont les mmes.

On s'amusait et on travaillait au quartier des coles de 1832, comme on
travaille et on s'amuse au quartier Latin d'aujourd'hui. Murger l'a
calomni. Ce livre infme qu'on nomme la _Vie de Bohme_, ce livre qui a
perdu tant de nobles intelligences qui se sont laiss dvoyer dans la
fainantise et dans l'ignominie, est un mensonge depuis la premire page
jusqu' la dernire.

Marchant toujours devant lui, Deutz arriva au bout de la rue de
l'Ancienne-Comdie. Incertain du chemin qu'il allait suivre, le coeur
secou par la rage, il allait peut-tre revenir sur ses pas, afin de
demander au grand air un peu de fracheur.

Il ventait froid, et son sang le brlait. Tout  coup, il aperut une
ombre qui passait  ct de lui. C'tait une femme, une magnifique
crature admirablement faite, et dont les grands yeux semblaient
clairer l'obscurit, comme dit un pote oriental. Cette jeune femme
marchait d'un air gar: elle allait si vite, que Deutz fut oblig de
hter le pas pour la suivre. Elle prit le mme chemin que celui par o
le tratre avait pass pour venir.

Elle descendit la rue Mazarine jusqu' la ruelle tournante, sale, o
elle se joint  la rue Bonaparte, pour aboutir au quai Malaquais. La
jeune femme traversa le quai, et suivit quelques instants la chausse
qui longeait la Seine. Arrive  un de ces escaliers de pierre qui
conduisaient  la berge, elle sembla hsiter: puis, aprs une seconde de
rflexion, elle se mit  descendre l'escalier. On et dit d'une ombre
qui ne laissait aucune trace sur son passage. Deutz marchait derrire
elle, sans se rendre compte du sentiment qui le poussait. tait-ce la
pense qu'il pouvait peut-tre rendre service? Non.

Non. Cette nature infme n'avait pas un tel coin de gnrosit. Par les
jours d'orage, quand le ciel est gris, pluvieux et sombre, on aperoit
quelquefois un peu de ciel bleu,  travers la nue. Mais l'me de
certains hommes ne connat pas mme cette claircie morale, qu'on
appelle une gnreuse pense.

La jeune femme arriva sur la berge. La Seine roulait ses flots noirs et
tristes. Elle se pencha, puis se mettant  courir, monta sur l'un de ces
grands bateaux de bois qui sjournent, en attendant le halage. Elle
voulait videmment se jeter dans le fleuve, de l'autre ct du bateau,
car elle craignait sans doute que l'eau ne ft pas assez profonde sur le
bord.

Deutz n'avait pas quitt ses pas. Il arriva presque en mme temps
qu'elle sur le bateau. Elle n'entendait pas. Comme elle croyait tre
prs de la mort, elle coutait, sans doute, la voix de sa conscience, et
cette voix-l devait parler trop haut pour ne pas touffer les autres.

Elle se pencha encore, mais cette fois, sur l'eau, regardant courir les
flots sinistres qui ont abrit tant de crimes et d'infamies, tant de
suicides dsesprs. Elle faisait dj un mouvement pour s'y laisser
tomber, lorsque Deutz la saisit par le bras. Elle se retourna
violemment.

--Qui tes-vous? que me voulez-vous? dit-elle.

--Vous vouliez mourir?

--Oui, je veux mourir.

--Pourquoi?

Elle clata de rire.

--Cela ne vous regarde pas! Si je meurs, personne ne me regrettera,
personne ne me pleurera! La vie me pse... me dgote! Je n'ai trouv ni
appui, ni consolation, ni rien en ce monde. Ma mre... oh! ma mre...
Mais je ne vous en parle pas... bien qu'elle aura un jour un terrible
compte  rendre  Dieu, car c'est elle qui m'a perdue! Je veux mourir...
Laissez-moi!

--Non!

Elle se dbattit un moment. Puis, dans un paroxysme de dsespoir, elle
tenta d'entraner le juif avec elle. Mais il se cramponnait de la main
gauche au rebord du bateau, pendant que de la droite il l'treignait 
l'paule.

De guerre lasse elle cda.

--Eh bien, quand vous m'aurez empche de mourir aujourd'hui... que
m'importe? Je me tuerai demain. Votre intervention n'aura servi qu' me
faire davantage souffrir. Je m'tais dcide  me tuer. Il faudra que je
me dcide encore... J'aurai deux agonies au lieu d'une!

--Pourquoi vouliez-vous mourir?

--Ne vous l'ai-je pas dit? Ma vie me dgote... j'ai honte de moi-mme,
quand je pense  la jeune fille que j'tais, et quand je vois jusqu'o
je suis descendue. Je suis une de ces malheureuses qui ont mis une fois
le pied sur le chemin glissant du mal, et qui n'ont pu se retenir
aprs... Ah! si elles me voyaient, celles qui prtent l'oreille aux
paroles menteuses... aux lches complaisances, elles reculeraient
d'effroi!...

Tout autre homme aurait parl  cette infortune des devoirs de la
crature envers le Crateur; du respect qu'elle doit avoir pour
elle-mme. Dieu n'a-t-il pas interdit le suicide comme un crime? Mais le
misrable qui venait de sauver cette autre misrable ne pensait pas 
cela. Il la regardait. Elle tait splendidement belle. Les cheveux
dnous tombaient en masses brunes autour de son col blanc. Les yeux,
normes, brillaient d'un clat trange.

--Vous craignez la misre, n'est-ce pas?

--Oui, dit-elle  voix basse...

--Vous avez honte de votre vie?...

--Oui.

--Eh bien, si quelqu'un... moi, par exemple, vous proposait de vous
faire sortir de cette vie que vous menez... accepteriez-vous?

Une lueur d'esprance brilla dans son regard, mais s'teignit aussitt.

--Vous... pourquoi... vous?

--Je vous le dirai plus tard.

Elle regarda  son tour l'homme qui lui tenait un langage si bizarre.
Elle vit que le visage de cet homme tait boulevers, comme si une rage
intrieure y tait peinte. Ses paroles froides et sches semblaient
prononces comme une leon apprise et qu'on rcite par coeur.

--Pourquoi vous?... rpta-t-elle.

--Je vous ai dit que vous le sauriez.

--Vous ne me connaissez pas.

--Peu m'importe.

--Vous ne savez qui je suis...

--Peu m'importe, vous dis-je.

--Ah! balbutia-t-elle, je croyais cependant tre descendue trop bas...

Il avait pris son bras et l'entranait.

Elle se laissait faire docilement. Ils revinrent sur la berge. Comme
elle tait faible et chancelait, il la soutint.

Toujours la soutenant, Deutz hla un fiacre qui attendait  une station
de voitures. Mais elle lui dit:

--Non. Donnez-moi votre bras; j'aime mieux marcher.

--O demeurez-vous?

--Je vais vous conduire.

Ils suivirent silencieusement la longue rue Mazarine. Pas une parole ne
fut change.

Qu'auraient-ils eu  se dire? Elle attendait.

On lui avait promis de la retirer du gouffre o elle se dbattait. Lui,
ne pensait vraiment pas que la malheureuse femme et la moindre anxit
de savoir quel sort on allait lui offrir. Il ne songeait qu' russir
dans ce qu'il projetait. Au reste, ils avaient l'air d'apparitions
sinistres, elle avec sa dmarche hsitante, ses cheveux pars, lui avec
son visage livide, marbr  et l de rouge, comme si les insultes
morales qu'il avait reues avaient t autant de soufflets.

Ils arrivrent au carrefour Bucy, de mme que Deutz une heure
auparavant.

Elle marcha plus vite et monta la rue de l'Odon.

Parvenus  la grande place qui entoure le thtre, ils la traversrent.

--Voil o je demeure, dit-elle en lui montrant la rue Corneille, une
des deux qui bordent le thtre.

--Rue Corneille!

--Oui.

--Vous demeurez rue Corneille?

--Mais... oui.

Elle ne comprenait pas pourquoi son compagnon faisait preuve d'un tel
tonnement.

--Qu'avez-vous?

Il la contempla longuement:

--Elle _lui_ ressemble, dit-il tout bas, j'aurais d la reconnatre.

--Je vous connais, reprit-il  voix haute. Vous vous appelez Sarah
Reynac!...

C'tait bien Sarah, en effet, la fille ane de la juive, la soeur de
Lia. Elle n'en tait plus  tre surprise. L'aventure o elle se
trouvait jete ressemblait tellement  un roman! Quelle est la femme de
ce genre qui ne croit pas au Petit Manteau Bleu, au protecteur inconnu,
 toutes ces lgendes en cours parmi ces cratures? Elle se laissa faire
et monta la premire; elle s'arrta devant une porte, au second tage,
de cette maison de la rue Corneille.

L'appartement tait simple et fastueux en mme temps: on y reconnaissait
les traces du luxe de la veille qui sera la misre le lendemain. Pas un
seul livre! Est-ce qu'elles ont le temps de lire? Peut-tre  et l un
roman de Ducray-Duminil ou un drame de Guilbert de Pixrcourt.
L'ameublement est un mlange disparate o la table de bois commun
coudoie l'tagre en bois de rose. Sur le parquet, du tapis d'Aubusson,
mais tch, sali, us jusqu' la corde.

Il faisait froid, elle jeta une bche dans la chemine du salon. Quelle
diffrence entre ce logis, et la demeure de l'ouvrire!

Quand Sarah vit flamber la flamme, elle regarda l'inconnu. Deutz s'tait
assis dans un fauteuil et la contemplait.

--Parlez, maintenant, dit-elle. Que voulez-vous de moi? que
m'offrez-vous? Vous m'avez promis de m'arracher  mon enfer: le
pouvez-vous, seulement? Je ne sais mme pas s'il est encore temps!

Elle ajouta, aprs une pause:

--Comment me connaissez-vous?

Puis, baissant la voix, courbant la tte, avec une navrante expression
de honte:

--Est-ce que tout le monde ne me connat pas, moi? balbutia-t-elle.

Elle devait croire  un bon sentiment de la part de cet homme qui
entrait si brusquement, et d'une manire imprvue dans son existence.

--Il faut que je vous raconte ma vie, reprit Sarah d'une voix brve;
j'aurais pu tre honnte, comme tant d'autres. Je ne puis mme pas dire
que j'ai eu les mauvais conseils de ma mre: ces mauvais conseils ma
soeur les a eus comme moi, et cependant... Ne me demandez pas tout ce que
j'ai fait. Je n'aurais pas le courage de vous l'apprendre. J'ai roul,
de chute en chute, au dernier degr. Vous voyez o j'en suis
maintenant... Je crois que je valais mieux que d'autres, car j'ai eu
souvent des remords. Il est vrai que je ne les coutais pas, ces htes
importuns qui me parlaient de devoir!... Depuis six mois, j'tais lasse!
un dgot profond s'emparait de moi. J'avais la nostalgie du bien. Je me
reprsentais ce que j'aurais pu tre comme ma soeur Lia,... trouver un
honnte homme qui m'et honntement aime... Je n'avais pas voulu. Le
mal a tant de sductions, et le travail en a si peu. Alors, je sentais
que j'tais pour tous un objet de mpris, un hochet qu'on rejette dans
un coin.

La pense de la mort est entre en moi pour la premire fois; je l'ai
chasse d'abord. Et j'ai continu ma vie... Elle est revenue. Si je vous
disais ce que j'ai souffert! Je suis jeune encore, j'ai vingt-huit ans,
je suis seule, j'avais devant moi l'avenir... mais quel avenir! Un
matin, je me suis habille simplement et je suis sortie. Je voulais
trouver de l'ouvrage. Partout o je me suis prsente, on m'a
repousse... A quoi tais-je bonne, en effet? J'avais perdu l'habitude
du travail. Pour m'tourdir, je me suis jete plus avant dans le
plaisir. Mais le plaisir ne m'inspirait plus que de la haine. Inutile 
tous, nuisible  moi-mme, ennuye du vide qui m'entourait, dgote de
mon existence, c'est alors que j'ai rsolu d'en finir. Ah! pourquoi
m'avez-vous arrte au seuil de cette mort, qui et t le repos? Par
quelle fatalit vous tes-vous trouv l pour m'imposer le secours
odieux de votre volont de me sauver? Si vous pouvez m'arracher  la vie
que je mne, si vous pouvez me rgnrer par le travail, songez-y bien!
Mais si, aprs m'avoir entendue, vous m'abandonnez de nouveau, soyez
maudit!

Deutz la regardait, les yeux fixs sur cette belle crature, qui avait
voulu mourir. Par moments il prouvait un sentiment de joie cre, en se
disant que le mpris tait leur lot commun  tous les deux.

--Vous me connaissez maintenant, acheva-t-elle. Je suis une femme
perdue. L'honnte fille dtourne la tte quand je passe. Je ne sais plus
travailler. J'ai pass du luxe  la misre, comme mes pareilles, pour
retourner de la misre au luxe. Je suis une femme perdue! Perdue,
c'est--dire qui ne peut plus se retrouver. Que pouvez-vous faire pour
moi? Rien!

Il y eut un court silence, pendant lequel Deutz rflchit  la manire
dont il devait s'y prendre pour proposer  Sarah ce qu'il voulait.

--Si j'ai bien compris, rpliqua-t-il froidement, vous tes dsespre,
et vous ne demandez plus qu' mourir. La vie n'a plus d'issue pour vous.
Vous vous trouvez dans une impasse: c'est de cette impasse dont vous
voulez sortir. Vous avez raison. Vous parliez de votre avenir tout 
l'heure? Je vais vous dire ce qu'il serait, si vous ne mouriez pas, on
si vous refusiez mon offre. Vous avez peut-tre une dizaine d'annes
devant vous: au bout de ces dix ans... c'est la misre noire, sordide.
Vous avez honte, maintenant, que serait-ce donc alors? Ces femmes hves,
uses, fltries, ces mendiantes qui grelottent le froid, ont eu aussi
une existence de plaisirs comme la vtre. Vous voyez o elles en sont
venues. C'est l que vous en viendriez. Si vous mouriez alors... vous
connaissez l'hpital. Une dalle de marbre!

Sarah frissonna:

--Je suis lche, dit-elle tout bas. C'est en pensant  tout cela que je
veux mourir aujourd'hui, quand je suis jeune, belle, que je peux tre
encore regrette...

--coutez-moi donc, alors. Je vous offre la fortune. Il y a un... jeune
homme riche, qui vous pousera.

--M'pouser... moi!

--Oui!

--Cet homme m'aime?

--Peut-tre.

--Son nom?

Il se tut; puis lentement:

--C'est moi.

--Vous!... vous!...

Elle prit son front dans ses mains:

--Vous... Mais vous ne pouvez pas m'aimer.

--Je vous ai dit: Peut-tre. coutez-moi jusqu'au bout. Je vous propose
un march. Il y a des imbciles qui me reprochent la faon dont j'ai
fait fortune. Comme si l'or ne purifiait pas tout! Si je vous pouse,
nous quitterons la France et nous irons nous faire, au loin, une vie
nouvelle.

Elle ne comprenait pas. Pourtant elle lui dit:

--Vous ne pouvez donc pas en pouser une autre, que vous me proposez
cela,  moi?

--Avez-vous entendu parler de cette princesse qui se battait en Vende?

--Oui.

--Elle perdait la France. Je l'ai sauve en la livrant au gouvernement.

--Ah!

--On m'en a rcompens...

Sarah s'tait crois les bras. Elle le regardait de son oeil fixe.

--Je vous connais: vous tes mon cousin Hyacinthe Deutz. J'ai entendu
parler de vous; vous avez vendu cette pauvre femme cinq cent mille
francs.

Toute nergie semblait l'avoir abandonne.

Elle remit sur ses paules la mante qu'elle avait quitte en rentrant et
se dirigea vers la porte du salon.

--O allez-vous?

--O vous m'avez prise! Vous pouser, vous? J'aime mieux mourir. Certes,
je suis bien infme et bien misrable; certes, je n'ai jamais rien fait
de bon dans ma vie, mais votre or me brlerait les doigts, si je le
partageais avec vous... Je comprends qu'on vole, je comprends qu'on tue,
mais je ne comprends pas ce que vous avez fait. Oh! je ne me mets pas en
colre... Je n'ai le droit en ce monde de ne mpriser qu'une personne..
vous! Vous m'avez fait du bien.

Elle se tut; puis, par un brusque retour, elle clata en larmes:

--Que faut-il donc que je sois, pour qu'on vienne m'offrir une pareille
honte? Jamais je n'ai mieux compris mon abjection... Oui, je suis une
femme perdue, un tre sans foi, sans honneur, sans dignit; oui, j'ai
pour avenir, si je vis, la honte encore, la honte toujours, pour finir
par la misre, l'hpital et la fosse commune; mais j'aime mieux cela que
de devenir votre femme.

Il vit rouge. Une insulte de plus tombant sur cet homme exaspr,
produisit l'effet de l'tincelle sur un baril de poudre. Il bondit
jusqu' Sarah, et lui saisit violemment les poignets:

--Ah! tu te crois aussi le droit de me mpriser! Ah! tu m'outrages... Tu
payeras pour les deux autres, pour ta soeur et Rbecca.

Il l'avait jete par terre et cherchait  l'trangler. Instinctivement
elle se dfendait.

--Je vais te tuer!...

--Au secours!... appela-t-elle.

--Je vais te tuer!

Elle se dbattit encore, assez pour s'chapper de ses mains et se
rfugier au bout du salon. Cela la sauva. Le tratre rflchit sans
doute aux consquences du crime. Il vit la guillotine: il tait lche.

Ple, livide, au milieu du salon, il se rongeait les poings avec fureur.

--Impuissant! Je ne peux... pas... je n'ose pas me venger... Que faire?
o aller? Si je brlais Paris... La fille riche, la fille honnte, la
fille perdue... je suis chass de partout! Tiens! j'aurais d
t'trangler!... Adieu! sois maudite, toi et les autres!

Nu-tte, les vtements en dsordre, il sortit, chancelant, la rage dans
les yeux, fou de colre, et montrant le poing  ce ciel qui, lui ayant
permis d'accomplir sa trahison, ne lui permettait pas d'en jouir.




                               XIII

                            LE MAUDIT.


Cette fois c'tait fini. Paris lui inspirait de la haine et de la peur.
Il rsolut de le fuir. Il suivit le bord de la Seine, la tte courbe,
sous le poids de l'universelle maldiction qui l'crasait, mais d'un pas
rapide. Il n'avait mme plus de penses, son cerveau tait vide. Le
vent, la pluie fouettaient son visage, sans qu'il les sentit. Toute
volont, toute nergie taient mortes. Il marchait. La ville sombre,
endormie, se droulait  ses cts: il lui semblait que mme dans son
sommeil elle allait l'insulter encore. Il marchait. N'est-ce pas ainsi
que les potes ont rv Can fuyant devant le souvenir du crime qui a
tu Abel? Dans l'immortel tableau de Prud'hon, le chtiment marche
devant. Prcdait-il aussi ce Judas, ce maudit, ce tratre, ce Deutz?

Il marchait; la fatigue physique n'avait aucune prise sur ce corps
consum dj par la fatigue morale. Il franchit en trois heures et
demie, tout d'une traite, la distance qui spare la place de la Concorde
de la route de Svres. A cette poque o Paris tait restreint, la route
de Svres, qui aujourd'hui touche aux fortifications, formait la pleine
banlieue. Le chemin commenait  s'animer; on voyait passer les
laitires dans leurs petites voitures, les marachers conduisant leurs
paisses charrettes  grands coups de fouet. Lui ne voyait rien: il
marchait. Un flot de penses sombres s'agitait tumultueusement en lui.
Les moindres dtails de la triple insulte qu'il venait de subir se
retraaient  son esprit. Une parole de rage montait  ses lvres; il
l'touffait, car il avait peur de s'entendre parler.

Vers deux heures du matin, il s'arrta. Ses jambes ne pouvaient plus le
soutenir. Devant lui coulait la Seine;  droite et  gauche, deux
longues ranges de maisons. Sur l'une d'elles, il aperut la branche de
houx qui annonce une auberge. Il s'approcha et frappa. Il lui fallut un
certain temps pour se faire ouvrir. Un garon tout endormi se prsenta,
mais il recula de deux pas  la vue de cet homme ple comme un mort,
couvert de sueur et dont les cheveux en dsordre se collaient  ses
tempes.

Deutz lui glissa une pice de monnaie dans la main.

--Donnez-moi une chambre, dit-il.

On l'introduisit dans la banale et vulgaire chambre d'auberge.

--J'ai froid, dit-il en frissonnant.

Le garon jeta un fagot dans l'tre, puis il se retira.

Deutz se jeta pesamment sur le lit sans se dvtir et s'endormit.

       *       *       *       *       *

Quand il s'veilla, le soleil baissait dj  l'horizon. Le repos
l'avait calm.

--Je suis un niais, murmura-t-il. Est-ce qu'il ne me reste pas ma
fortune? Avec ma fortune je puis tre heureux... Il fit rapidement sa
toilette et envoya acheter un chapeau; puis il sortit. C'tait
l'aprs-midi d'un dimanche. Le soleil de dcembre illuminait le ciel de
ses rayons ples. Il faisait ce froid sec et piquant qui rend, par une
belle journe, la promenade d'hiver si agrable. L'avenue de Svres
tait pleine de monde. Deutz tourna le quai de la Seine et se mit  se
promener sur la berge gazonne qui suit le cours du fleuve. Chaque
Parisien connat l'endroit dont nous parlons. A droite, en face de la
Seine, s'tendent ces immenses jardins, qui sont aujourd'hui la
proprit de M. le baron de Rothschild.

Des saltimbanques forains avaient tabli l leurs pnates, et le petit
public populaire se pressait  l'intrieur de leurs baraques de bois;
des femmes de chambre tenant des enfants par la main, des boutiquiers,
quelques ouvriers et les vritables soldats, les Bayards  cinq
centimes, qui regardaient tout cela de leur large sourire confiant.

Cette scne respirait une telle bonhomie, une telle tranquillit, que
Deutz s'approcha et se mla  la foule. Il y avait dix minutes peut-tre
qu'il tait l, quand un homme de haute taille, carr d'paules, et qui
portait un trange costume, moiti bourgeois et moiti paysan, parut sur
la route. Il marchait  grands pas, se dirigeant vers la route de
Svres, comme s'il voulait gagner Paris.

C'tait Aubin Ploguen. Que venait-il faire l? Nos lecteurs ne tarderont
pas  le savoir. Lui ne perdait pas son temps. Il marchait  larges
enjambes, quand tout  coup il aperut Deutz, et un cri de colre
s'chappa de ses lvres. Il entra dans la foule, et, se frayant un
passage, arriva jusqu'au tratre. Alors, levant sa terrible main, il la
laissa lourdement tomber sur son paule.

Certaines natures sont dpayses quand on les arrache  leur cadre
naturel. Le rude Breton se croyait encore en Bretagne. Il confondait la
berge de la Seine avec la rive de la Vilaine.

--Fais ta prire, dit-il  voix haute, au milieu de la stupeur des
assistants: je vais t'attacher une pierre au cou et te noyer comme un
chien!

Une pareille phrase au milieu de la lande de Kloarek n'et pas tonn le
patour, mais aux portes de Paris, clatant dans une foule populaire,
elle fit meute. On monta sur les chaises pour mieux voir. Le spectacle
en plein vent paraissait mesquin.

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Oh! le rude homme!

--Qu'est-ce qu'il a fait?

Ces phrases s'changeaient d'un bout  l'autre des baraques. Aubin
rpta:

--Fais ta prire!

Les dents de Deutz claquaient.

--Au secours! cria-t-il.

--Allons, lchez-le! dirent quelques-uns.

Aubin Ploguen releva sa tte nergique.

--Savez-vous ce qu'a fait cet homme? dit-il. Il a vendu notre princesse,
Madame la rgente de France...! C'est Deutz!

Mille imprcations diverses retentirent. On ne s'entendait plus.

--Il faut l'charper!

-- l'eau!  l'eau! criait-on.

La terreur arrive  son paroxysme centuple les forces d'un homme. D'un
vigoureux mouvement d'paules, Deutz se dgagea. Mais s'il tait hors
des mains redoutables d'Aubin Ploguen, il n'tait pas sauv de celles de
la foule. D'un saut norme, il parvint  bondir hors du cercle qui
l'entourait. Derrire lui, hurlait, aboyait une meute humaine enrage.
L'instinct des foules est souvent honnte. Ce misrable lui faisait
horreur.

Deutz courait, pendant que quarante individus, en tte desquels tait
Aubin Ploguen, poursuivaient Judas. On entendait hurler:

-- mort!  mort!

--C'est Deutz!

--Deutz!

--C'est celui qui a vendu une femme!

Il courait affol! La meute suivait sa trace, et cette poursuite
endiable avait lieu  travers la foule, plus rare, qui bordait la
Seine. Quelques-uns, voyant un homme fuir, croyaient que c'tait un
voleur qui tentait de s'chapper, et se portaient au milieu de la route
pour l'arrter: mais Deutz, dans sa lchet, trouvait une incomparable
vigueur. Il renversait tout, pareil  une catapulte de chair et d'os. Il
courait, tte basse, les poings en avant, retenant son souffle, couvert
de sueur, noir de poussire. A la porte d'une proprit particulire, se
trouvait une niche de chien. Ce dernier voulut se jeter sur lui. Sans sa
chane il le dvorait.

Derrire lui on criait:

--Arrtez-le!

--C'est Deutz!

--C'est Deutz!

--C'est Judas!

Aubin Ploguen ne disait rien. Il savait que nul  la course ne pouvait
lutter avec lui. Il ne donnait pas  sa course toute sa rapidit, parce
qu'il ne voulait point partager avec d'autres l'honneur d'accomplir
l'acte de justice. Il voulait que ceux qui poursuivaient avec lui,
abandonnassent par puisement. Alors  ce moment, il se saisirait du
tratre, et, selon sa menace, le jetterait  la Seine aprs lui avoir
attach une pierre au cou. Les imprcations arrivaient, furieuses,
exaspres, aux oreilles de Deutz:

--C'est le maudit! criait-on.

Et toute la meute rptait:

--C'est le maudit!

--C'est le maudit!

Son coeur, lche, vil, ignoble, battait  rompre. Il allait mourir!
Comment pourrait-il chapper? C'tait impossible, impossible de fuir
encore, lorsque ses forces le trahiraient... Et devant lui, la route,
immuable, avec les promeneurs tonns qui contemplaient Can fuyant la
suprme justice... On ne se mettait mme plus devant lui. Ceux qui le
rencontraient s'cartaient avec dgot, comme s'ils eussent craint
d'tre souills par son toucher seulement.

Il rlait dj. Il calcula dans sa pense qu'il ne pourrait plus courir
que sur une longueur de deux cents mtres. Aubin Ploguen tait de trente
pas en avance des autres... Deutz fit encore un effort. A droite
s'ouvrait une grille, donnant sur une longue alle aboutissant  un
chteau. Il entra dans cette alle... Sur le perron du chteau, il y
avait une jeune femme debout... Il roula  ses pieds, rlant, mourant...

--A boire...  boi... dit-il.

La jeune femme, mue de piti, sans se demander qui tait cet homme,
d'o il venait, alla prendre un verre d'eau et le lui tendit. Au mme
instant arrivait Aubin Ploguen, prcdant les poursuiveurs. Il
s'apprtait  saisir le Maudit, quand la jeune femme se retourna, et il
la reconnut:

--Madame Fernande! dit-il.

--Aubin!

--Fuyez-le... Laissez-le mourir comme un chien... C'est Deutz.

--Non. C'est un homme.

--C'est Deutz...

--Je fais ce qu'eut fait notre bien-aime princesse, dit-elle
tristement... Je donne  boire au lpreux. C'est un homme, et il
souffre...




                                XIV

                        UNE NUIT D'AGONIE


Deutz se trana hors du parc de M. Legras-Ducos, rlant de fatigue,
puis, s'accrochant aux branches pendantes des arbres dnuds, pour se
soutenir dans sa marche. Il tait horriblement ple. L'angoisse se
lisait dans ses yeux qu'agrandissait une fivre ardente.

--Il m'aurait tu! il m'aurait tu! balbutiait-il.

Il, c'tait Aubin Ploguen, le Breton, le chouan, cette image vivante du
chtiment moral qui s'appesantissait sur lui.

Il y avait  peine une demi-heure qu'il marchait quand ses forces le
trahirent. Il se laissa tomber au milieu de la route. Il ventait glac.
Le soir tait venu, et la nuit glissait, sombre, noire, dans un ciel
sans toiles.

--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, murmura-t-il.

Paris se dressait au loin, gant accroupi et silencieux. Sa masse de
maisons sordides et de monuments luxueux, se dtachait nettement dans
l'obscurit grandissante. En dpit de son anantissement physique, Deutz
sentait monter en lui le flot de haine violente qui le secouait.

--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, rpta-t-il... Est-ce que
je vais mourir l, comme un chien?... Si quelqu'un passait... passait
sur cette route... j'appellerais au... secours...

Il essaya de se remettre sur ses jambes. Mais elles se drobaient sous
lui. Il lui tait impossible de se tenir debout... Il se trana  plat
ventre vers un champ inculte, o croissaient, hautes et drues, ces
herbes qui, au printemps, couvrent aujourd'hui les monticules des
fortifications. Arriv dans le champ, il se coucha dans l'herbe qui le
masquait presque.

--J'ai froid... dit-il... j'ai froid et j'ai soif. Toutes les
souffrances physiques se partageaient ce corps. Il avait les membres
glacs et la tte brlante.

--O Paris! gronda le maudit avec un accent de fureur sourde impossible 
rendre,  Paris! comme je te hais! Je te hais! je te hais!... Il y a l
une ville d'un million d'mes, des hommes s'agitent dans cette
orgueilleuse cit, et parmi ces hommes, il n'y en a pas un qui ne me
charge d'excration! Parmi ces brutes, pas une qui ne me mprise! Si je
mourais ici, abandonn,  qui pourrais-je demander une parole de piti?
Si les journaux annonaient demain qu'on a trouv mon corps dans ce
champ... au milieu des herbes... on dirait: Tant mieux! Tant mieux... Et
nul ne me plaindrait!

Les frissons qui le secouaient redoublaient de force; sa rage tait plus
violente encore que sa souffrance, et cependant il souffrait le martyre!

Elle acheva de l'puiser. Il sentit tout  coup une douleur aigu,
lancinante, qui traversa ses reins, comme une barre rougie au feu. Il
poussa un rugissement d'pouvante, car il crut que c'tait la mort, la
mort et ce qui vient aprs. Cette ide horrible se traa dans son
esprit, et cet esprit, obscurci dj par la douleur, vit comme une
vision du chtiment.

Il tait vanoui...

       *       *       *       *       *

La route s'anima vers neuf heures du soir. Les Parisiens qui, sduits
par une belle et sche journe d'hiver avaient fait une promenade  la
campagne, revenaient joyeux, contents, et narguant le ciel devenu
pluvieux.

En effet, la pluie commena  tomber glace, le vent ne cessait pas: de
temps  autre il semblait augmenter. Et elle tombait sur le corps du
maudit, couch au milieu des herbes, livr  toute l'inclmence d'une
nuit d'hiver!

Ah! il avait voulu fuir la misre! Ah! il avait eu honte de la pauvret
qui travaille, espre et attend. Il avait voulu tre riche, possder,
lui aussi, ces jouissances que sa bassesse avait si longtemps envies
aux autres... Pour obtenir cette richesse, pour atteindre  ces
jouissances, il avait commis un crime horrible... Et quand il se croyait
au but, il restait seul, abandonn, maudit, expos aux intempries du
ciel,  la pluie froide qui inondait son corps!

       *       *       *       *       *

On passait sur la route. Il y avait des fiacres, des citadines, comme on
disait alors, ou bien des chars--bancs vulgaires, qui laissaient
mouiller impitoyablement leurs voyageurs. Et, malgr tout cela, ceux qui
taient dans les voitures riaient de bon coeur, se moquant de la pluie,
se moquant du vent, se moquant du froid. C'est qu'ils avaient l'me en
repos, c'est que nul remords ne s'abattait sur ces fronts insoucieux...
C'taient des ouvriers ou de petits boutiquiers, qui se reposaient, se
dlassaient, s'amusaient, aprs avoir travaill honntement toute la
semaine. Ils n'avaient pas une fortune de cinq cent mille francs, les
uns et les autres, ni mme de cent mille, ni mme de cinquante mille...
Ils taient pauvres, mais ils avaient le coeur en paix...

Il a vendu une reine! Souffre, Judas! la pluie tombe, le vent souffle!
Quel martyre! il est vanoui, mais le corps seul a t vaincu, sans
doute, et son me,--cette me  laquelle il ne croit pas,--vit et pense
encore... Il doit faire un cauchemar affreux... Des rves effrayants
traversent cette cervelle, car les frissonnements qui l'agitent,
naissent  la contemplation cache d'une vision terrible...

Le corps s'est affaiss dans l'herbe, entrant peu  peu dans la terre
amollie par la pluie. Elle couvre dj une partie de la poitrine. O
l'horrible visage! son rictus grimaant est ignoble. La tte contracte
par la souffrance physique et par l'pouvante morale, la tte ressemble
 celle d'un de ces damns que le Dante promne  travers son enfer...

Il a vendu une reine! On lui a compt ses trente deniers, et cependant
il est l, abandonn, comme un mendiant, comme un mendiant auquel les
plus charitables ont refus de faire l'aumne...

       *       *       *       *       *

Pour bien narguer la pluie et le mauvais temps, ceux qui passent dans
les voitures se sont mis  chanter. Tous les refrains se croisent,
s'entrechoquent. Qui n'a assist  une scne pareille, un dimanche,
quand les tapissires ramnent les petits bourgeois des courses?

On entend la complainte du _Juif errant_ ou une chanson de Branger.
Mais ce n'est pas comprhensible. Chacun chantant sa chanson prfre,
cela forme une cacophonie pouvantable qui est cependant pleine de
gaiet gauloise et bon enfant.

       *       *       *       *       *

Son vanouissement durait depuis une demi-heure, quand il reprit ses
sens. Il ouvrit les yeux, et en mme temps ses oreilles purent percevoir
les bruits extrieurs. C'est alors qu'il entendit ces bruits de chanson
qui venaient  lui.

--Ah!...je serai secouru... pensa-t-il... Il se dressa faiblement, et
regarda. Les premires voitures avaient disparu, mais il en venait
d'autres. Cinq ou six chars--bancs, prcds de quelques citadines.

--Des voitures... on pourra... me transporter... quelque part.

--Au secours! cria-t-il...

Le vent venait en sens contraire, emportant le son de sa voix, touffant
son appel dsespr.

Il rpta:

--Au secours!

Mais on n'entendait point. Alors, il essaya de se traner vers la route.
Mais les chansons s'ajoutaient au vent pour couvrir sa voix.

       *       *       *       *       *

Quand les promeneurs endimanchs, au retour d'une fte  la campagne,
ont puis les chansons de Branger, les airs  la mode, ou les grands
rcitatifs d'opras devenus populaires, ils se rejettent tous d'un
commun accord, sur la complainte du moment. Il y a toujours une
complainte en vogue. Si aujourd'hui, 15 septembre 1874, vous descendez
dans la rue, vous entendrez fredonner une complainte sur Moreau,
l'herboriste de Saint-Denis, ce sinistre empoisonneur.

Deutz crut que les chansons avaient cess, puisqu'il n'entendait plus
rien que des rires joyeux. Il espra que sa voix arriverait jusqu'aux
passants, et il cria:

--Au secours! au secours!

Au mme instant, une des bandes entonnait ceci:

--Viens , lui dit le ministre,
Je vas te la payer...
Tu vas me donner la _listre_,
Des frais qu' t'a essuys...
Il rpondit:--Coquin d'homme!
Je veux cinq cent mill' francs...
Prix fait, comme les pommes
De terre et le vin blanc...

Il n'entendait pas les paroles, il cria:

--Au secours! au secours!

Mais le refrain clata, rpt avec fureur par toutes les bandes:

Ne soyez pas jaloux!
Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...

Cette fois, il entendit!

Un farceur cria:

--Eh! qui achte la _Complainte du Judas_, o y a des gravures de M.
Raphal, reprsentant le juif qui vend la princesse.

--La complainte de Judas!

--Cinq centimes, un sou!

--Avec gravures!

Le choeur reprit plus fort:

Ne soyez pas jaloux!
Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...

Il jeta un cri effrayant, qui se perdit dans les mugissements du vent...
Et il retomba dans son vanouissement.

Les voitures avaient pass. On distinguait encore dans l'loignement le
refrain:

Ne soyez pas jaloux!
Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...

Et Deutz tait l, couch dans le champ inculte, maudit, abandonn, par
une nuit d'hiver, sous ce vent, sous cette pluie qui doublaient de
violence, inondant son corps, glac jusqu' la molle!




                                 XV

                             DNOUEMENT


A partir de ce jour-l Deutz disparat. Nul n'en a plus entendu parler.
Dans quelle rgion le tratre s'est-il rfugi? C'est un mystre. Dieu a
voulu peut-tre qu'il s'vanout sans laisser de traces...

Nous sommes arrivs  la fin de notre rcit. Il nous reste  apprendre 
nos lecteurs, ce que le sort a fait de nos hros...

M. Legras-Ducos est mort. On se rappelle ces lettres, que Aubin Ploguen
recevait  Nantes, et qu'il attendait avec tant d'impatience. Ces
lettres mystrieuses, taient arrives on le sait, au nombre de six en
six jours.

La premire disait:

--Maladie grave. Inflammation de poitrine.

La seconde:

--Beaucoup de mieux.

La troisime:

--Le mieux se continue.

La quatrime:

--Aggravation. Nuit mauvaise.

La cinquime:

--Autre nuit mauvaise.

La sixime:

--De plus en plus mal.

Elles apportaient au fidle Breton, des nouvelles de M. Legras-Ducos. Il
mourut pendant l'hiver qui suivit les vnements que nous venons de
raconter, et un an aprs, Fernande et Jean taient maris.

Six mois avant cette union, Aubin, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux
partirent soudainement pour les tats-Unis. Le bruit s'tait rpandu
quelque temps avant que Deutz avait paru en Amrique... Les glorieux
vendens avaient-ils t par del les mers accomplir leur oeuvre de haute
justice? C'est ce que nous raconterons un jour...[18]

Philippe de Kardign a illustr son nom de Robert Franais.

Quant  Henry de Puiseux, il vcut auprs de ses amis jusqu'en 1837. Sa
gaiet avait pris une teinte assombrie. Il se rappelait! Il se rappelait
sans doute les morts de la Pnissire, ces hroques dfenseurs d'une
grande cause qui avaient succomb pour leur drapeau. Combien d'entre eux
son souvenir allait-il chercher, couchs sous la terre bretonne,
oublis, eux aussi!

Oui, oublis!

Le coeur des partis politiques ressemble au coeur des hommes par
l'ingratitude..

Qui sait aujourd'hui les noms de ceux que nous avons crits dans ce
livre, et que nous sommes fiers d'avoir rappels  l'admiration et au
respect?

Par une belle soire de l'anne 1837, pntrons au chteau de Kardign.
Nos lecteurs nous ont accompagn dj dans la premire partie de cette
longue histoire. La brise de la mer arrive parfume et chaude.


Fernande et Jean sont assis sur la grande terrasse, en face de laquelle
le docteur Lambquin, faisait nagure ses expriences.

--As-tu des nouvelles d'Henry? demande Fernande  son mari.

--Non.

--Quand est-il donc parti?

--Il y a cinq semaines?

--Dj!

--J'aurais d recevoir une lettre pourtant.

Henry tait parti pour l'Espagne combattre dans les rangs carlistes.

Las deux poux en taient l de leur causerie, quand la silhouette
nergique d'Aubin Ploguen se dtacha vigoureusement sur l'ombre du
crpuscule qui tombait.

--Aubin revient de la poste, s'cria Jean; sans doute il va nous
remettre quelque lettre...

En effet, le Breton tenait deux lettres  la main; toutes deux portaient
le timbre d'Espagne. L'criture de l'une tait inconnue au marquis,
celle de l'autre tait de Henry.

Jean jeta un cri de joie et fit sauter rapidement le cachet.

--Enfin! murmura-t-il.

Henry crivait une longue lettre  ses amis pour leur raconter sa vie.
Don Carlos l'avait nomm gnral de division. On se battait dru,
disait-il. Ce brave coeur se trouvait dans son lment, au milieu de la
bataille. Sa lettre respirait la poudre.

Lorsque Jean l'et termine, il ouvrit la seconde.

Mais  peine y eut-il jet les yeux qu'il chancela.

--Qu'as-tu donc?

--Lis!

Fernande prit le papier et lut:

Monsieur le Marquis,

Selon le dsir de mon gnral mourant, j'ai l'honneur et la douleur de
vous annoncer que votre ami, M. de Puiseux, a t tu, hier, en
chargeant  la tte de sa division...

Fernande laissa tomber la lettre. Une larme brillait dans ses yeux.

--Mort! lui aussi! dit Jean, en se jetant en pleurant dans les bras de
sa femme.

--Regarde!... murmura-t-elle.

Deux enfants blonds et roses entraient  ce moment sur la terrasse, et
vinrent se rfugier auprs de leurs parents:

--Ah! nous nous souviendrons de tous ceux qui sont morts en remplissant
leur devoir, nous! dit Jean, le coeur bris. Mais que restera-t-il de
tout cela dans ces ttes blondes, dans vingt ans! Quels labeurs, quels
hrosmes oublis... Le meilleur de tous s'en va... Il sera oubli comme
les autres... qui se souviendra?

--Dieu! pronona gravement Aubin Ploguen.




[1: _La Vende et Madame_, par le gnral Dermoncourt.]

[2: Nom donn par le gouvernement aux Vendens. Lire les rapports
officiels.]

[3: _La Vende et Madame_, par le gnral Dermoncourt.]

[4: Rflexions du gnral Dermoncourt.]

[5: _Idem_.]

[6: _La Vende et Madame_, par le gnral Dermoncourt.]

[7: _Idem_.]

[8: _Idem_.]

[9: Nous avons emprunt la plus grande partie de ces dtails historiques
 des documents que nos lecteurs ont eu l'obligeance de nous envoyer, et
au livre du gnral Dermoncourt. Qu'il nous soit permis de remercier ici
les correspondants inconnus qui ont bien voulu s'intresser  cet
ouvrage, assez pour y prendre part. (_Note de l'auteur_.)]

[10: M. Maurice Duval ne fut rellement prfet de la Loire-Infrieure
que le 5 octobre.]

[11: En 1832, la tlgraphie lectrique n'existait pas encore: on se
servait du tlgraphe  bras, dont les transmissions quelquefois
interrompues ont inspir les jolis vers de Nadaud:

... Les mensonges diplomatiques.
Qu'arrte souvent le brouillard.

La France fit ses premiers essais de tlgraphie lectrique en 1845, sur
la ligne de Paris  Rouen, et en 1846 sur la ligne de Paris  la
frontire du Nord.]

[12: Nom plein d'amnit que donnaient les employs du duc d'Orlans aux
Vendens.]

[13: _La Vende et Madame_, par le gnral Dermoncourt..]

[14: _Idem_.]

[15: _Idem_.]

[16: _Idem_.]

[17: _Idem_.]

[18: Les trois Vendens ont tenu leur serment. Cette troisime partie
paratra plus tard sous ce titre: _le Chtiment_, mais formera un
ensemble  part, entirement spar du roman de _Jean-Nu-Pieds_. (_Note
de l'auteur_.)]









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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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written explanation to the person you received the work from.  If you
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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