The Project Gutenberg EBook of Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II, by 
Jean-Henri Fabre

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Title: Nouveaux souvenirs entomologiques - Livre II
       tude sur l'instinct et les moeurs des insectes

Author: Jean-Henri Fabre

Release Date: March 30, 2006 [EBook #18081]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jean-Henri Fabre

NOUVEAUX SOUVENIRS ENTOMOLOGIQUES

Livre II

tude sur l'instinct et les moeurs des insectes

(1882)




Table des matires


I L'HARMAS.
II L'AMMOPHILE HRISSE.
III UN SENS INCONNU--LE VER GRIS.
IV LA THORIE DE L'INSTINCT.
V LES EUMNES.
VI LES ODYNRES.
VII NOUVELLES RECHERCHES SUR LES CHALICODOMES.
VIII HISTOIRE DE MES CHATS.
IX LES FOURMIS ROUSSES.
X FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE..
XI LA TARENTULE  VENTRE NOIR.
XII LES POMPILES.
XIII LES HABITANTS DE LA RONCE.
XIV LES SITARIS.
XV LA LARVE PRIMAIRE DES SITARIS.
XVI LA LARVE PRIMAIRE DES MLOS.
XVII L'HYPERMTAMORPHOSE.


Pour tous les yeux attentifs, c'est un spectacle  la fois trange et
d'une grandeur singulire que celui des insectes industrieux dployant
dans leurs travaux l'art le plus raffin. L'instinct port ainsi au plus
haut degr dont la nature offre des exemples, confond la raison humaine.
Le trouble de l'esprit augmente, lorsque intervient l'observation
patiente et minutieuse de tous les dtails de la vie des tres les mieux
dous sous le rapport de l'instinct.

                  E. Blanchard.




I

L'HARMAS


C'est l ce que je dsirais, _hoc erat in votis_: un coin de terre, oh
pas bien grand, mais enclos et soustrait aux inconvnients de la voie
publique; un coin de terre abandonn, strile, brl par le soleil,
favorable aux chardons et aux hymnoptres. L, sans crainte d'tre
troubl par les passants, je pourrais interroger l'Ammophile et le
Sphex, me livrer  ce difficultueux colloque dont la demande et la
rponse ont pour langage l'exprimentation; l, sans expditions
lointaines qui dvorent le temps, sans courses pnibles qui nervent
l'attention, je pourrais combiner mes plans d'attaque, dresser mes
embches et en suivre les effets chaque jour,  toute heure. _Hoc erat
in votis_; oui, c'tait l mon voeu, mon rve, toujours caress,
toujours fuyant dans la nbulosit de l'avenir.

Aussi n'est-il pas commode de s'accorder un laboratoire en plein champs,
lorsqu'on est sous l'treinte du terrible souci du pain de chaque jour.
Quarante ans j'ai lutt avec un courage inbranlable contre les
mesquines misres de la vie; et le laboratoire tant dsir est enfin
venu. Ce qu'il m'a cot de persvrance, de travail acharn, je
n'essayerai pas de le dire. Il est venu, et avec lui, condition plus
grave, peut-tre un peu de loisir. Je dis peut-tre, car je trane
toujours  la jambe quelques anneaux de la chane de forat. Le voeu
s'est ralis. C'est un peu tard,  mes beaux insectes! je crains bien
que la pche ne me soit prsente alors que je commence  n'avoir plus
de dents pour la manger. Oui, c'est un peu tard: les larges horizons du
dbut sont devenus vote surbaisse, touffante, de jour en jour plus
rtrcie. Ne regrettant rien dans le pass, sauf ceux que j'ai perdus,
ne regrettant rien, pas mme mes vingt ans, n'esprant rien non plus,
j'en suis  ce point o, bris par l'exprience des choses, on se
demande s'il vaut bien la peine de vivre.

Au milieu des ruines qui m'entourent, un pan de mur reste debout,
inbranlable sur sa base btie  chaux et  sable; c'est mon amour pour
la vrit scientifique. Est-ce assez,  mes industrieux hymnoptres,
pour entreprendre d'ajouter dignement encore quelques pages  votre
histoire?

Les forces ne trahiront-elles pas la bonne volont? Pourquoi aussi vous
ai-je dlaisss si longtemps? Des amis me l'ont reproch. Ah!
dites-leur,  ces amis, qui sont  la fois les vtres et les miens,
dites-leur que ce n'tait pas oubli de ma part, lassitude, abandon; je
pensais  vous; j'tais persuad que l'antre du Cerceris avait encore de
beaux secrets  nous apprendre, que la chasse du Sphex nous mnageait de
nouvelles surprises. Mais le temps manquait; j'tais seul, abandonn,
luttant contre la mauvaise fortune. Avant de philosopher fallait-il
vivre. Dites-leur cela et ils m'excuseront.

D'autres m'ont reproch mon langage, qui n'a pas la solennit, disons
mieux, la scheresse acadmique. Ils craignent qu'une page qui se lit
sans fatigue ne soit pas toujours l'expression de la vrit. Si je les
en croyais, on n'est profond qu' la condition d'tre obscur. Venez ici,
tous tant que vous tes, vous les porte-aiguillon et vous les cuirasss
d'lytres, prenez ma dfense et tmoignez en ma faveur. Dites en quelle
intimit je vis avec vous, avec quelle patience je vous observe, avec
quel scrupule j'enregistre vos actes. Votre tmoignage est unanime: oui,
mes pages non hrisses de formules creuses, de savantasses
lucubrations, sont l'exact narr des faits observs, rien de plus, rien
de moins; et qui voudra vous interroger  son tour obtiendra mmes
rponses.

Et puis, mes chers insectes, si vous ne pouvez convaincre ces braves
gens parce que vous n'avez pas le poids de l'ennuyeux, je leur dirai 
mon tour: Vous ventrez la bte et moi je l'tudie vivante; vous en
faites un objet d'horreur et de piti, et moi je la fais aimer; vous
travaillez dans un atelier de torture et de dpcement, j'observe sous
le ciel bleu, au chant des cigales; vous soumettez aux ractifs la
cellule et le protoplasme, j'tudie l'instinct dans ses manifestations
les plus leves; vous scrutez la mort, je scrute la vie. Et pourquoi ne
complterais-je pas ma pense: les sangliers ont troubl l'eau claire
des fontaines; l'histoire naturelle, cette magnifique tude du jeune
ge,  force de perfectionnements cellulaires, est devenue chose
odieuse, rebutante. Or, si j'cris pour les savants, pour les
philosophes qui tenteront un jour de dbrouiller un peu l'ardu problme
de l'instinct, j'cris aussi, j'cris surtout, pour les jeunes,  qui je
dsire faire aimer cette histoire naturelle que vous faites tant har;
et voil pourquoi, tout en restant dans le scrupuleux domaine du vrai,
je m'abstiens de votre prose scientifique, qui trop souvent, hlas!
semble emprunte  quelque idiome de Hurons.

Mais ce ne sont pas l, pour le moment, mes affaires; j'ai  parler du
coin de terre tant caress dans mes projets pour devenir un laboratoire
d'entomologie vivante, coin de terre que j'ai fini par obtenir dans la
solitude d'un petit village. C'est un _harmas_. On dsigne sous ce nom,
dans le pays, une tendue inculte, caillouteuse, abandonne  la
vgtation du thym. C'est trop maigre pour ddommager du travail de la
charrue. Le mouton y passe au printemps quand par hasard il a plu et
qu'il y pousse un peu d'herbe. Mon _harmas_ toutefois,  cause de son
peu de terre rouge noye dans une masse inpuisable de cailloux, a reu
un commencement de culture: autrefois, dit-on, il y avait l des vignes.
Et, en effet, des fouilles, pour la plantation de quelques arbres,
dterrent  et l des restes de la prcieuse souche,  demi carboniss
par le temps. La fourche  trois dents, le seul instrument de culture
qui puisse pntrer dans un pareil sol, a donc pass par l; et je le
regrette beaucoup, car la vgtation primitive a disparu. Plus de thym,
plus de lavande, plus de touffes de chne kerms, ce chne nain formant
des forts au-dessus desquelles on circule en forant un peu l'enjambe.
Comme ces vgtaux, les deux premiers surtout, pourraient m'tre utiles
en offrant aux Hymnoptres de quoi butiner, je suis oblig de les
rinstaller sur le terrain d'o la fourche les a chasss.

Ce qui abonde, et sans mon intervention, ce sont les envahisseurs de
tout sol remu d'abord, puis longtemps abandonn  lui-mme. Il y a l,
en premire ligne, le chiendent, le dtestable gramen dont trois ans de
guerre acharne n'ont pu voir encore la finale extermination. Viennent
aprs, pour le nombre, les centaures, toutes de mine revche, hrisses
de piquants ou de hallebardes toiles. Ce sont la centaure
solsticiale, la centaure des collines, la centaure chausse-trape, la
centaure pre. La premire prdomine.  et l, au milieu de
l'inextricable fouillis des centaures, s'lve, en candlabre ayant
pour flammes d'amples fleurs oranges, le froce scolyme d'Espagne, dont
les dards quivalent pour la force  des clous. Il est domin par
l'onoporde d'Illyrie, dont la tige, isole et droite, s'lve de un 
deux mtres et se termine par de gros pompons roses. Son armure ne le
cde gure  celle du scolyme. N'oublions pas la tribu des chardons. Et
d'abord le cirse froce, si bien arm que le collecteur de plantes ne
sait pas o le saisir; puis le cirse lancol, d'ample feuillage,
terminant ses nervures par des pointes de lance; enfin le chardon
noircissant, qui se rassemble en une rosette hrisse d'aiguilles. Dans
les intervalles rampent  terre, en longues cordelettes armes de crocs,
les pousses de la ronce  fruits bleutres. Pour visiter l'pineux
fourr lorsque l'Hymnoptre y butine, il faut des bottes montant 
mi-jambe ou se rsigner  de sanglants chatouillements dans les mollets.
Tant que le sol conserve quelques restes des pluies printanires, cette
rude vgtation ne manque pas d'un certain charme, lorsque au-dessus du
tapis gnral, fum par les capitules jaunes de la centaure
solsticiale, s'lvent les pyramides du scolyme et les jets lancs de
l'onoporde; mais viennent les scheresses de l't, et ce n'est plus
qu'une tendue dsole o la flamme d'une allumette communiquerait d'un
bout  l'autre l'incendie. Tel est, ou plutt tel tait lorsque j'en
pris possession, le dlicieux Eden o je compte vivre dsormais en tte
 tte avec l'insecte. Quarante ans de lutte  outrance me l'ont valu.

J'ai dit Eden, et au point de vue qui m'occupe l'expression n'est pas
dplace. Ce terrain maudit, dont nul n'et voulu pour y confier une
pince de graines de navet, se trouve un paradis terrestre pour les
hymnoptres. Sa puissante vgtation de chardons et de centaures me
les attire tous  la ronde. Jamais, en mes chasses entomologiques, je
n'avais vu runie en un seul point pareille population; tous les corps
de mtier s'y donnent rendez-vous. Il y a l des chasseurs en tout genre
de gibier, des btisseurs en pis, des ourdisseurs en cotonnades, des
assembleurs de pices tailles dans une feuille ou les ptales d'une
fleur, des constructeurs en cartonnage, des pltriers gchant l'argile,
des charpentiers forant le bois, des mineurs creusant des galeries sous
terre, des ouvriers travaillant la baudruche; que sais-je enfin?

Quel est celui-ci? C'est un Anthidie. Il rtisse la tige araneuse de la
centaure solsticiale et s'amasse une balle de coton qu'il emporte
firement au bout des mandibules. Il s'en fera sous terre des sachets en
feutre d'ouate pour enfermer la provision de miel et l'oeuf.--Et ces
autres, si ardents au butin? Ce sont des Mgachiles, portant sous le
ventre la brosse de rcolte, noire, blanche, ou rouge de feu. Elles
quitteront les chardons pour visiter les arbustes du voisinage et y
dcouper sur les feuilles des pices ovales, qui seront assembles en
rcipient propre  contenir la rcolte.--Et ceux-ci, habills de velours
noir? Ce sont des Chalicodomes, qui travaillent le ciment et le gravier.
Sur les cailloux de l'harmas aisment nous trouverions leurs
maonneries.--Ceux-ci encore, qui bourdonnent bruyamment avec un essor
brusque? Ce sont les Anthophores, tablies dans les vieux murs et les
talus ensoleills du voisinage.

Voici maintenant les Osmies. L'une empile ses cellules dans la rampe
spirale d'une coquille vide d'escargot; une autre attaque la moelle d'un
bout sec de ronce et obtient, pour ses larves, un logis cylindrique,
qu'elle divise en tapes par des cloisons; une troisime fait emploi du
canal naturel d'un roseau coup; une quatrime est locataire gratuite
des galeries disponibles de quelque abeille maonne. Voici les
Macrocres et les Eucres, dont les mles sont hautement encorns; les
Dasypodes, qui possdent aux pattes postrieures, pour organes de
rcolte, un volumineux pinceau de poils; les Andrnes, si varies
d'espces; les Halictes, au ventre fluet. J'en passe et en foule. Si je
voulais le poursuivre, ce dnombrement des htes de mes chardons
passerait  peu prs en revue toute la gent mellifre. Un savant
entomologiste de Bordeaux, M. le professeur Prez,  qui je soumets la
dnomination de mes trouvailles, me demandait si j'avais des moyens
spciaux de chasse pour lui envoyer ainsi tant de rarets, de nouveauts
mme. Je suis chasseur trs peu expert, encore moins zl, car l'insecte
m'intresse beaucoup plus livr  son oeuvre que transperc d'une
pingle au fond d'une bote. Tous mes secrets de chasse se rduisent 
ma ppinire touffue de chardons et de centaures.

Par un hasard des plus heureux,  cette populeuse famille d'amasseurs de
miel se trouvait associe la tribu des chasseurs. Les maons avaient
distribu  et l, dans l'_harmas_, de grands tas de sable et des amas
de pierres, en vue de la construction des murs d'enceinte. Les travaux
tranant en longueur, ces matriaux furent occups ds la premire
anne. Les Chalicodomes avaient choisi les interstices des pierres comme
dortoir pour y passer la nuit, en groupes serrs. Le robuste Lzard
ocell, qui, traqu de trop prs, court sus, gueule bante, tant 
l'homme qu'au chien, s'y tait choisi un antre pour guetter le scarabe
passant; le Motteux Oreillard, costum en dominicain, robe blanche et
ailes noires, perch sur la pierre la plus leve, y chantait sa courte
et rustique chansonnette. Dans le tas, quelque part, devait tre le nid,
avec ses oeufs bleus, couleur de ciel. Avec les amas de pierres, le
petit dominicain a disparu. Je le regrette: c'et t un charmant
voisin. Je ne regrette pas du tout le Lzard ocell.

Le sable donnait asile  une autre population. Les Bembex y balayaient
le seuil de leurs terriers en lanant en arrire une parabole poudreuse;
le Sphex languedocien y tranait par les antennes son phippigre; un
Stize y mettait en cave ses conserves de Cicadelles.  mon grand regret,
les maons finirent par dloger la tribu giboyeuse; mais si je veux un
jour la rappeler, je n'ai qu' renouveler les tas de sable: ils seront
bientt tous l.

Ce qui n'a pas disparu, la demeure n'tant pas la mme, ce sont les
Ammophiles, que je vois voleter, l'une au printemps, les autres en
automne, sur les alles du jardin et parmi les gazons,  la recherche de
quelque chenille; les Pompiles, qui vont alertes, battant des ailes et
furetant dans les recoins pour y surprendre une araigne. Le plus grand
guette la Lycose de Narbonne, dont le terrier n'est pas rare dans
l'harmas. Ce terrier est un puits vertical, avec margelle de ftus de
gramen entrelacs de soie. Au fond du repaire on voit reluire, comme de
petits diamants, les yeux de la robuste arande, objet d'effroi pour la
plupart. Quel gibier et quelle chasse prilleuse pour le Pompile! Voici
maintenant, par une chaude aprs-midi d't, la Fourmi amazone, qui sort
des dortoirs de sa caserne en longs bataillons et s'achemine au loin
pour la chasse aux esclaves. Nous la suivrons dans ses razzias en un
moment de loisir. Voici encore, autour d'un tas d'herbages convertis en
terreau, des Scolies d'un pouce et demi de long, qui volent mollement et
plongent dans l'amas, attires qu'elles sont par un riche gibier, larves
de Lamellicornes, Oryctes et Ctoines.

Que de sujets d'tude, et ce n'est pas fini! La demeure tait aussi
abandonne que le terrain. L'homme parti, le repos assur, l'animal
tait accouru, s'emparant de tout. La Fauvette a lu domicile dans les
lilas; le Verdier s'est tabli dans l'pais abri des cyprs; le Moineau,
sous chaque tuile, a charri chiffons et paille; au sommet des platanes
est venu gazouiller le Serin mridional, dont le nid douillet est grand
comme la moiti d'un abricot; le Scops s'est habitu  y faire entendre
le soir sa note monotone et flte; l'oiseau d'Athnes, la Chouette, est
accourue y gmir, y miauler. Devant la maison est un vaste bassin
aliment par l'aqueduc qui fournit l'eau aux fontaines du village. L,
d'un kilomtre  la ronde, se rendent les Batraciens en la saison
d'amour. Le Crapaud des joncs, parfois large comme une assiette,
troitement galonn de jaune sur le dos, s'y donne rendez-vous pour y
prendre son bain; quand arrive le crpuscule du soir, on voit sautiller
sur les bords le Crapaud accoucheur, le mle, portant appendue,  ses
pattes postrieures, une grappe d'oeufs gros comme des grains de poivre;
il vient de loin, le dbonnaire pre de famille, avec son prcieux
paquet pour le mettre  l'eau et s'en revenir aprs sous quelque dalle,
o il fait entendre comme un tintement de clochette. Enfin, quand elles
ne sont pas  coasser parmi la feuille des arbres, les Rainettes se
livrent  de gracieux plongeons. En mai, ds que vient la nuit, le
bassin devient donc un orchestre assourdissant; impossible de causer 
table, impossible de dormir. Il a fallu y mettre ordre par des moyens
peut-tre un peu trop rigoureux. Comment faire? Qui veut dormir et ne le
peut, devient froce.

Plus hardi, l'Hymnoptre s'est empar de l'habitation. Sur le seuil de
ma porte, dans un sol de gravas, niche le Sphex  bordures blanches;
pour entrer chez moi, je dois veiller  ne pas endommager ses terriers,
 ne pas fouler sous les pieds le mineur absorb dans son ouvrage. Voil
bien un quart de sicle que je n'avais pas revu le ptulant chasseur de
Criquets. Quand je fis sa connaissance, j'allais le visiter  quelques
kilomtres; chaque fois c'tait une expdition sous l'accablant soleil
du mois d'aot. Aujourd'hui je le retrouve devant ma porte, nous sommes
d'intimes voisins. L'embrasure des fentres closes fournit au Plope un
appartement  temprature douce. Contre la paroi en pierres de taille
est fix le nid, maonn avec de la terre. Pour rentrer chez lui, le
chasseur d'araignes profite d'un petit trou accidentellement ouvert
dans les volets ferms. Sur les moulures des persiennes, quelques
Chalicodomes isols btissent leur groupe de cellules;  la face
intrieure des contrevents entrebills, un Eumne difie son petit dme
de terre, que surmonte un court goulot vas. La Gupe et le Poliste
sont mes commensaux; ils viennent sur la table s'informer si les raisins
servis sont bien  maturit.

Voil certes, et le dnombrement est loin d'tre complet, voil une
socit aussi nombreuse que choisie, et dont la conversation ne manquera
pas de charmer ma solitude si je parviens  savoir la provoquer. Mes
chres btes d'autrefois, mes vieux amis, d'autres de connaissance plus
rcente, tous sont l, chassant, butinant, construisant dans une troite
proximit. D'ailleurs, s'il faut varier les lieux d'observation, 
quelques centaines de pas est la montagne, avec ses maquis d'arbousiers,
de cistes et de bruyres en arbre; avec ses nappes sablonneuses chres
aux Bembex; avec ses talus marneux exploits par divers Hymnoptres. Et
voil pourquoi, prvoyant ces richesses, j'ai fui la ville pour le
village, et suis venu  Srignan sarcler mes navets, arroser mes
laitues.

On fonde  grands frais sur nos ctes ocaniques et mditerranennes des
laboratoires o l'on dissque la petite bte marine, de maigre intrt
pour nous; on prodigue puissants microscopes, dlicats appareils de
dissection, engins de capture, embarcations, personnel de pche,
aquariums, pour savoir comment se segmente le vitellus d'un Annlide,
choses dont je n'ai pu saisir encore toute l'importance, et l'on
ddaigne la petite bte terrestre, qui vit en perptuel rapport avec
nous, qui fournit  la psychologie gnrale des documents d'inestimable
valeur, qui trop souvent compromet la fortune publique en ravageant nos
rcoltes.  quand donc un laboratoire d'entomologie o s'tudierait, non
l'insecte mort, macr dans le trois-six, mais l'insecte vivant; un
laboratoire ayant pour objet l'instinct, les moeurs, la manire de
vivre, les travaux, les luttes, la propagation de ce petit monde, avec
lequel l'agriculture et la philosophie doivent trs srieusement
compter. Savoir  fond l'histoire du ravageur de nos vignes serait
peut-tre plus important que de savoir comment se termine tel filet
nerveux d'un Cirrhipde; tablir exprimentalement la dmarcation entre
l'intelligence et l'instinct, dmontrer, en comparant les faits dans la
srie zoologique, si oui ou non la raison humaine est une facult
irrductible, tout cela devrait bien avoir le pas sur le nombre
d'anneaux de l'antenne d'un crustac. Pour ces normes questions, une
arme de travailleurs serait ncessaire, et il n'y a rien. La mode est
au mollusque et au zoophyte. Les profondeurs des mers sont explores 
grand renfort de dragues; le sol que nous foulons aux pieds reste
mconnu. En attendant que la mode change, j'ouvre le laboratoire de
l'_harmas_  l'entomologie vivante, et ce laboratoire ne cotera pas un
centime  la bourse des contribuables.




II

L'AMMOPHILE HRISSE


Un jour de mai, allant et revenant, j'piais ce qui pouvait se passer de
nouveau dans le laboratoire de l'harmas. Favier n'tait pas loin, occup
au travail du jardin potager. Qu'est-ce que Favier? Autant vaut en dire
tout de suite quelques mots, car il reviendra dans mes rcits.

Favier est un ancien soldat. Il a dress son gourbi sous les caroubiers
de l'Afrique, il a mang des oursins  Constantinople, il a chass
l'tourneau en Crime quand chmait la mitraille. Ayant beaucoup vu, il
a beaucoup retenu. En hiver, alors que le travail des champs se termine
vers quatre heures et que les soires sont si longues, le rteau, la
fourche et la brouette rentrs, il vient s'asseoir sur la haute pierre
du foyer de la cuisine o flambent les rondins de chne vert. La pipe
est tire, mthodiquement bourre avec le pouce humect de salive, et
fume religieusement. Depuis de longues heures, il y songe; mai il s'est
abstenu car le tabac est cher. Aussi la privation a-t-elle redoubl
l'attrait, et pas une bouffe n'est perdue, revenant par intervalles
rgls.

Cependant la conversation s'engage. Favier est,  sa guise, un de ces
conteurs antiques qui, pour leurs rcits, taient admis  la meilleure
place du foyer, seulement mon narrateur s'est form  la caserne.
N'importe, toute la maisonne, grands et petits, l'coute avec intrt;
si sa parole est fortement image, elle est toujours dcente. Ce serait,
pour nous tous, vif dsappointement s'il ne venait, le travail fini,
faire sa halte au coin du feu. Que nous dit-il donc pour se faire
dsirer ainsi? Il nous raconte ce qu'il a vu du coup d'tat qui nous a
valu l'empire abhorr; il nous parle des petits verres distribus et
puis de la fusillade dans le tas. Lui, m'affirme-t-il, visait toujours
contre le mur; et je le crois sur parole tant il me parat navr,
honteux, d'avoir pris une part, mme trs innocente,  ce coup de
bandit.

Il nous raconte ses veilles dans les tranches autour de Sbastopol; il
nous parle de sa panique lorsque de nuit, tant isol aux avant-postes
et blotti dans la neige, il vit tomber  ct de lui ce qu'il appelle un
pot  fleurs. Cela flambait, fusait, rayonnait, illuminait les
alentours. D'une seconde  l'autre, l'infernale machine allait clater;
notre homme tait perdu. Il n'en fut rien: le pot  fleurs s'teignit
paisiblement. C'tait un engin d'clairage lanc pour reconnatre dans
les tnbres les travaux de l'assaillant.

Au drame de la bataille succde la comdie de la caserne. Il nous dit
les mystres du rata, les secrets de la gamelle, les comiques misres du
bloc. Et comme le rpertoire ne s'puise jamais, assaisonn
d'expressions  l'emporte-pice, l'heure du souper arrive avant que nul
de nous ait eu le temps de s'apercevoir combien la soire est longue.

Favier s'est rvl  mon attention par un coup de matre. Un de mes
amis venait de m'envoyer de Marseille une paire d'normes crabes, le
Maa, l'Araigne de mer des pcheurs. Je dballais les captifs quand les
ouvriers rentrrent de leur dner, peintres, maons, pltriers occups 
restaurer la masure abandonne.  la vue de ces tranges btes, toiles
de dards autour de la carapace, et hisses sur de longues pattes, qui
leur donnent quelque ressemblance avec une monstrueuse araigne, ce fut
parmi les assistants un cri de surprise, presque d'effroi. Favier, lui,
n'en a cure, et saisissant avec adresse l'effroyable araigne qui se
dmne: Je connais a, dit-il; j'en ai mang  Varna. C'est
excellent.--Et il regardait l'entourage avec un certain air narquois
qui voulait dire: Vous n'tes jamais sortis de votre trou.

Un autre trait de lui pour en finir. Sur l'avis du mdecin, une de ses
voisines avait t prendre des bains de mer  Cette. Elle avait rapport
de son expdition quelque chose de curieux, un fruit trange sur lequel
elle basait de hautes esprances. Secou devant l'oreille, cela sonnait,
preuve des graines contenues. C'tait rond, avec des pines.  un bout
se montrait comme le bouton ferm d'une fleurette blanche;  l'autre
bout, une lgre dpression tait perce de quelques trous. La voisine
accourut chez Favier lui soumettre sa trouvaille, l'engageant  m'en
parler. Elle me cderait les prcieuses graines; il devait en sortir
quelque arbuste merveilleux qui ferait l'ornement de mon
jardin.--_Vaqui la flou, va qui lou pcou;_ voil la fleur, voil la
queue, disait-elle  Favier en lui montrant les deux bouts de son
fruit.

Favier clata de rire.--C'est un oursin, fit-il, une chtaigne de mer;
j'en ai mang  Constantinople. Et il expliqua de son mieux ce que
c'est qu'un oursin. L'autre n'y comprit rien et persista dans son dire.
En son ide, Favier la trompait, jaloux que des graines aussi prcieuses
m'arrivassent par une autre voie que la sienne. Le litige me fut soumis.
_Vaqui la flou, vaqui lou pcou_, rptait la bonne femme. Je lui dis
que la _flou_ tait le groupe des cinq dents blanches de l'oursin, et
que le _pcou_ tait l'antipode de la bouche. Elle partit, non bien
convaincue. Peut-tre que maintenant les semences du fruit, grains de
sable sonnant dans la coque vide, germent en un vieux toupin gueul.

Favier connat donc beaucoup de choses, et il les connat surtout pour
en avoir mang. Il sait le mrite d'un rble de blaireau, la valeur d'un
cuissot d'un renard; il est expert sur le morceau prfrable d'une
anguille des buissons, la couleuvre; il a fait rissoler dans l'huile le
lzard ocell, la mal fame _Rassade_ du Midi; il a mdit la recette
d'une friture de criquets. Je suis tonn des impossibles ratas que lui
a fait pratiquer sa vie cosmopolite.

Je ne suis pas moins surpris de son coup d'oeil scrutateur et de sa
mmoire des choses. Que je lui dcrive une plante quelconque, pour lui
mauvaise herbe sans nom, sans intrt aucun, et si elle se trouve dans
nos bois, je suis  peu prs certain qu'il me l'apportera, qu'il
m'indiquera le point o je peux la rcolter. La botanique de l'infirment
petit ne droute pas mme sa clairvoyance. Pour complter un travail que
j'ai publi sur les Sphriaces de Vaucluse, dans la mauvaise saison,
lorsque l'insecte chme, je reprends la patiente herborisation  la
loupe. Si la gele a durci la terre, si la pluie l'a rduite en
bouillie, je dtourne Favier du travail du jardin pour l'amener 
travers bois; et l, dans le fouillis de quelque roncier, nous cherchons
de concert ces microscopiques vgtaux qui mouchettent de points noirs
les brindilles jonchant le sol. Il appelle les plus grosses espces de
la poudre  canon, expression juste dj employe par les botanistes
pour dsigner une de ces Sphriaces. Il se sent tout glorieux de son
lot de trouvailles, plus riche que le mien. S'il lui tombe sous la main
une superbe Rosellinie, amas de mamelles noires qu'enveloppe une ouate
vineuse, une pipe est fume pour payer un tribut  l'enthousiasme du
moment.

Il excelle surtout pour me dbarrasser de l'importun rencontr dans mes
prgrinations. Le paysan est curieux, questionneur comme l'enfant; mais
sa curiosit est assaisonne de malice, ses questions sous-entendent la
raillerie. Ce qu'il ne comprend pas, il le tourne en drision. Et quoi
de plus risible qu'un monsieur regardant  travers un verre une mouche
capture avec un filet de gaze, un clat de bois pourri cueilli  terre?
Favier, d'un mot, coupe court  la narquoise interrogation.

Nous cherchions  la surface du sol, pas  pas, inclins, quelques-uns
de ces documents des poques prhistoriques qui abondent sur le revers
mridional de la montagne, haches en serpentine, tessons de poterie
noire, pointes de flche et de lance en silex, clats, racloirs,
nuclus.--Que fait ton matre de ces _payrards_ (pierre  fusil)?,
demande un survenant.--Il en fabrique du mastic pour les vitriers,
riposte Favier d'un air solennellement affirmatif.

Je venais de rcolter une poigne de crottes de lapin o la loupe
m'avait rvl une vgtation cryptogamique digne d'examen ultrieur.
Survient un indiscret qui m'a vu recueillir soigneusement dans un cornet
de papier la prcieuse trouvaille. Il souponne une affaire d'argent, un
commerce insens. Tout, pour l'homme de la campagne, doit se traduire
par le gros sou.  ses yeux, je me fais de grosses rentes avec ces
crottes de lapin.--Que fait ton matre de ces _ptourles_ (c'est le mot
de l'endroit)?, demande-t-il insidieusement  Favier.--Il les distille
pour en retirer l'essence, rpond mon homme avec un aplomb superbe.
Abasourdi par la rvlation, le questionneur tourne le dos et s'en va.

Mais ne nous attardons pas davantage avec le troupier goguenard, si
prompt  la rpartie, et revenons  ce qui attirait mon attention dans
le laboratoire de l'harmas. Quelques Ammophiles exploraient
pdestrement, avec courtes voles par intervalles, tantt les points
gazonns, tantt les points dnuds. Dj vers le milieu de mars, quand
survenait une belle journe, je les avais vues se chauffer
dlicieusement au soleil sur la poudre des sentiers. Toutes
appartenaient  la mme espce, l'Ammophile hrisse, _Ammophila
hirsuta_ Kirb. J'ai fait connatre, dans le premier volume de ces
Souvenirs, l'hibernation de cette Ammophile et ses chasses printanires,
 une poque o les autres hymnoptres giboyeurs sont encore renferms
dans leurs cocons; j'ai dcrit sa manire d'oprer la chenille destine
 la larve; j'ai racont ses coups d'aiguillon multiples, distribus aux
divers centres nerveux. Cette vivisection si savante, je ne l'avais vue
encore qu'une fois, et je dsirais bien la revoir. Peut-tre quelque
chose m'avait chapp dans ma lassitude d'une longue course, et si
rellement j'avais tout bien vu, il convenait de renouveler
l'observation pour lui donner une authenticit incontestable. J'ajoute
que, dt-on y assister cent fois, on ne se lasserait pas du spectacle
dont je dsirais tre de nouveau tmoin.

Je surveillais donc mes Ammophiles depuis leur premire apparition; et
les ayant l, chez moi,  quelques pas de ma porte, je ne pouvais
manquer de les surprendre en chasse si mon assiduit ne se relchait
pas. La fin de mars et avril se passrent en vaines attentes, soit que
le moment de la nidification ne ft pas encore venu, soit plutt parce
que ma surveillance tait mise en dfaut. Enfin le 17 mai, l'heureuse
chance se prsenta.

Quelques Ammophiles me paraissent trs affaires; suivons l'une d'elles,
plus active que les autres. Je la surprends donnant les derniers coups
de rteau  son terrier, dans le sol battu d'une alle, avant d'y
introduire sa chenille qui, dj paralyse, doit avoir t abandonne
provisoirement par le chasseur  quelques mtres du domicile. L'antre
reconnu convenable, la porte juge assez spacieuse pour l'accs d'un
volumineux gibier, l'Ammophile se met en recherche de sa capture.
Aisment elle la trouve. C'est un ver gris qui gt  terre et que les
fourmis ont dj envahi. Cette pice, que les fourmis lui disputent, est
ddaigne par le chasseur. Beaucoup d'hymnoptres dprdateurs, qui
momentanment abandonnent leur capture pour aller perfectionner le
terrier ou mme le commencer, dposent leur gibier en haut lieu, sur une
touffe de verdure, pour le mettre  l'abri des rapines. L'Ammophile est
verse dans cette prudente pratique; mais peut-tre a-t-elle nglig la
prcaution, ou bien la lourde pice est-elle tombe, et maintenant les
fourmis tiraillent  qui mieux mieux la somptueuse victuaille. Chasser
ces larrons est impossible: pour un de dtourn, dix reviendraient 
l'attaque. L'hymnoptre parat en juger ainsi, car, l'envahissement
reconnu, il se remet en chasse, sans nul dml, qui n'aboutirait 
rien.

Les recherches se font dans un rayon d'une dizaine de mtres autour du
nid. L'Ammophile explore le sol pdestrement, petit  petit, sans se
presser; de ses antennes, courbes en arc, elle fouette continuellement
le terrain. Le sol dnud, les points caillouteux, les endroits gazonns
sont indistinctement visites. Pendant prs de trois heures, au plus
fort du soleil, par un temps lourd, qui sera suivi le lendemain d'une
pluie et le soir mme de quelques gouttes, je suis, sans la quitter un
instant du regard, l'Ammophile en recherches. Que c'est donc difficile 
trouver, un ver gris, pour un hymnoptre qui en a besoin  l'instant
mme!

Ce n'est pas moins difficile pour l'homme. On sait ma mthode pour
assister  l'opration chirurgicale qu'un hymnoptre chasseur fait
subir  sa proie dans le but de servir  ses larves une chair inerte
mais non morte. J'enlve au prdateur son gibier et lui donne en change
une proie vivante, pareille  la sienne. Je combinais semblable
manoeuvre  l'gard de l'Ammophile pour lui faire rpter son opration
quand elle aurait sacrifi la chenille qu'elle ne devait pas manquer de
trouver d'un moment  l'autre. J'avais donc besoin au plus tt de
quelques vers gris.

Favier tait l, jardinant. Je l'appelle: Arrivez vite, il me faut des
vers gris. La chose est explique. D'ailleurs il est depuis quelque
temps au courant de l'affaire. Je lui ai parl de mes petites btes et
des chenilles qu'elles chassent; il sait en gros la manire de vivre de
l'insecte qui m'occupe. C'est compris. Le voil en recherches. Il
fouille au pied des laitues, il gratte dans les touffes de fraisiers, il
visite les bordures d'iris. Sa perspicacit, son adresse me sont
connues; j'ai confiance. Cependant le temps se passe. Eh bien! Favier,
ce ver gris?--Je n'en trouve pas, monsieur.--Diable! alors,  la
rescousse, Claire, Agla, les autres, tant que vous tes, arrivez,
cherchez, trouvez! Toute la maisonne est mise en rquisition. On
dploie une activit digne des graves vnements qui se prparent.
Moi-mme, retenu  mon poste pour ne pas perdre de vue l'Ammophile, je
suis d'un oeil le chasseur et de l'autre je m'enquiers du ver gris. Rien
n'y fait: trois heures se passent et aucun de nous n'a trouv la
chenille.

L'Ammophile ne la trouve pas davantage. Je la vois chercher avec quelque
persvrance en des points un peu crevasss. L'insecte dblaie,
s'extnue; il enlve, prodigieux effort, des lopins de terre sche de la
grosseur d'un noyau d'abricot. Toutefois ces points ne tardent pas 
tre abandonns. Alors un soupon me vient: si nous sommes quatre ou
cinq  chercher vainement un ver gris, ce n'est pas  dire que
l'Ammophile soit afflige de la mme maladresse. O l'homme est
impuissant, l'insecte souvent triomphe. L'exquise finesse du sens qui le
guide ne peut le laisser drout des heures entires. Peut-tre que le
ver gris, pressentant la pluie qui s'apprte, s'est enfoui plus
profondment. Le chasseur sait trs bien o il gt, mais il ne peut
l'extraire de sa profonde cachette. S'il abandonne un point aprs
quelques essais, ce n'est pas dfaut de sagacit mais dfaut de
puissance de fouille. Partout o l'Ammophile gratte, il doit y avoir un
ver gris; le point est abandonn parce que le travail d'extraction est
reconnu au-dessus des forces. Je suis bien sot de ne pas y avoir song
plus tt. Est-ce que l'expert braconnier donnerait quelque attention l
o il n'y a rien? Allons donc!

Je me propose alors de lui venir en aide. L'insecte fouille en ce moment
un point cultiv et tout  fait nu. Il abandonne l'endroit, comme il a
dj fait de tant d'autres. Je continue moi-mme avec la lame d'un
couteau. Je ne trouve rien non plus et me retire. L'insecte revient et
se remet  gratter en un certain point de mes dblais. Je comprends:
te-toi de l, maladroit, semble me dire l'hymnoptre; je vais te
montrer o gt la bte. Sur ces indications, je fouille au point voulu,
et j'exhume un ver gris. Parfait! ma perspicace Ammophile; ah! je le
disais bien que ton coup de rteau n'tait pas donn sur un clapier
dsert!

Dsormais c'est la chasse  la truffe, que le chien indique et que
l'homme extrait. Je continue le systme, l'Ammophile montrant le point
convenable et moi fouillant du couteau. J'obtiens ainsi un second ver
gris, puis un troisime, un quatrime. L'exhumation se fait toujours en
des points dnuds, remus par la fourche quelques mois avant. Rien
absolument n'indique au dehors la prsence de la chenille. Eh bien!
Favier, Claire, Agla et les autres, que vous en semble? En trois heures
vous n'avez pu me dterrer un seul ver gris, et ce fin giboyeur m'en
procure autant que j'en veux maintenant que je me suis avis de lui
venir en aide.

Me voil suffisamment riche de pices d'change; laissons au chasseur sa
cinquime trouvaille, qu'il dterre avec mon concours. Je dveloppe par
paragraphes numrots les divers actes du magnifique drame qui se passe
sous mes yeux. L'observation se fait dans les conditions les plus
favorables: je suis couch  terre, tout prs du sacrificateur, et pas
un dtail ne m'chappe.

1 L'Ammophile saisit la chenille par la nuque avec les tenailles
courbes de ses mandibules. Le ver gris se dmne avec vigueur; il roule
et droule sa croupe contorsionne. L'hymnoptre ne s'en meut: en se
tenant de ct, il vite les chocs. L'aiguillon atteint l'articulation
qui spare le premier anneau de la tte, sur la ligne mdiane et
ventrale, en un point o la peau est plus fine. Le dard sjourne dans la
blessure avec une certaine persistance. C'est l, parat-il, le coup
essentiel, qui doit dompter le ver gris et le rendre plus maniable.

2 L'Ammophile abandonne alors son gibier. Elle s'aplatit  terre, avec
des mouvements dsordonns, avec des rotations sur le flanc, des
tiraillements et des pendiculations de membres, des frmissements
d'ailes, comme en danger de mort. Je crains que le chasseur n'ait, dans
la lutte, reu un mauvais coup. L'moi me gagne de voir ainsi
piteusement finir le vaillant hymnoptre, et se terminer par un chec
une exprience qui m'avait cot de si longues heures d'attente. Mais
voici que l'Ammophile se calme, se brosse les ailes, se frise les
antennes et reprend sa dmarche alerte pour courir sus  la chenille. Ce
que j'avais pris pour les convulsions d'une mort prochaine tait le
frntique enthousiasme de la victoire. L'hymnoptre se flicitait  sa
manire d'avoir terrass le monstre.

3 L'oprateur happe la chenille par la peau du dos, un peu plus bas que
prcdemment, et pique le second anneau, toujours  la face ventrale. Je
le vois alors graduellement reculer sur le ver gris, saisir chaque fois
le dos un peu plus bas, l'enlacer avec les mandibules, amples pinces 
branches recourbes, et chaque fois plonger l'aiguillon dans l'anneau
suivant. Ce recul de l'insecte et cet enlacement du dos par degrs, un
peu plus en arrire  chaque reprise, se font avec une prcision
mthodique, comme si le chasseur aunait son gibier.  chaque recul, le
dard pique l'anneau suivant. Ainsi sont blesss les trois anneaux
thoraciques,  pattes vraies; les deux anneaux suivants, qui sont
apodes; et les quatre anneaux  fausses pattes. En tout, neuf coups
d'aiguillon. Les quatre derniers segments sont ngligs, sur lesquels
trois apodes et le dernier ou treizime avec fausses pattes. L'opration
s'accomplit sans difficults srieuses; le premier coup de stylet reu,
le ver gris n'oppose qu'une faible rsistance.

4) Finalement l'Ammophile, ouvrant dans toute leur ampleur ses tenailles
mandibulaires, happe la tte du ver et la mchonne, la comprime  coups
mesurs, sans blessure. Ces coups de pression se succdent avec une
lenteur tudie; l'insecte parat chercher  se rendre compte chaque
fois de l'effet produit; il s'arrte, attend, puis reprend. Pour
atteindre le but dsir, cette manipulation sur le cerveau doit avoir
des limites qui, dpasses, amneraient la mort et  bref dlai la
corruption. Aussi l'hymnoptre mesure-t-il la force de ses coups de
tenaille, qui sont nombreux du reste, une vingtaine environ.

Le chirurgien a termin. L'opre gt  terre sur le flanc,  demi
roule sur elle-mme. Elle est immobile, inerte, incapable de rsistance
pendant le travail de traction qui doit l'amener au logis, inoffensive
pour le vermisseau qui doit s'en nourrir. L'Ammophile l'abandonne sur
les lieux mmes de l'opration et revient  son nid, o je la suis. Elle
s'y livre  des retouches en vue de l'emmagasinement. Un gravier qui
fait saillie  la vote pourrait entraver la mise en caveau de
l'encombrante pice. Le bloc est arrach. Un grincement d'ailes frles
accompagne le rude labeur. La chambre du fond n'est pas assez spacieuse;
elle est agrandie. Les travaux se prolongent, et la chenille que j'ai
nglig de surveiller pour ne rien perdre des actes de l'hymnoptre,
est envahie par les fourmis. Quand nous y revenons, l'Ammophile et moi,
elle est toute noire d'actifs dpeceurs. C'est pour moi incident
regrettable, c'est pour l'Ammophile vnement fcheux, car voil deux
fois que la mme msaventure lui arrive.

L'insecte parat dcourag. En vain je remplace la chenille par un de
mes vers gris en rserve, l'Ammophile ddaigne la proie substitue. Et
puis la soire s'avance, le ciel s'est obscurci, il tombe mme quelques
gouttes de pluie. En de pareilles circonstances, il est inutile de
compter sur une reprise de chasse. Tout finit donc sans que je puisse
utiliser mes vers gris comme je l'avais combin. Cette observation m'a
tenu, sans un instant de rpit, de une heure de l'aprs-midi  six
heures du soir.




III

UN SENS INCONNU--LE VER GRIS


Je viens de raconter en dtail les manoeuvres de chasse de l'Ammophile.
Les faits constats me paraissent riches de consquences,  tel point
que si le laboratoire de l'harmas ne me fournissait plus rien, je me
croirais ddommag par cette seule observation. La mthode opratoire
adopte par l'hymnoptre en vue de paralyser le ver gris est, dans le
domaine de l'instinct, la plus haute manifestation que je connaisse
jusqu'ici. Quelle science infuse, bien propre  nous faire rflchir!
Quelle savante logique, quelle sret dans ce physiologiste inconscient!

Qui voudrait tre tmoin  son tour de ces merveilles ne peut gure
compter sur les hasards d'une promenade  travers champs; et puis, la
chance heureuse se prsenterait-elle, le temps manquerait pour la mettre
 profit. Une observation o j'ai dpens cinq heures sans dsemparer et
sans parvenir encore  terminer les preuves en projet, exige, pour tre
bien conduite, le loisir du chez soi. Le succs, je le dois donc au
rustique laboratoire. Je livre le secret  qui voudra continuer ces
magnifiques tudes; la moisson est inpuisable, il y aura des gerbes
pour tous.

En suivant la chasse de l'Ammophile dans l'ordre de ses actes, la
premire question qui se prsente est celle-ci: comment fait
l'hymnoptre pour reconnatre le point o gt sous terre le ver gris?

Rien au dehors, pour la vue du moins, n'indique la cachette de la
chenille. Le sol qui recle la pice de gibier peut tre nu au gazonn,
caillouteux ou terreux, continu ou fendill de petites crevasses. Ces
variations d'aspect sont indiffrentes au chasseur, qui exploite tous
les points sans prfrence pour les uns plutt que pour les autres.
Partout o l'hymnoptre s'arrte et fouille avec quelque persistance,
je n'aperois rien de particulier malgr toute mon attention; et
cependant il doit y avoir un ver gris, comme je viens de m'en
convaincre, coup sur coup,  cinq reprises, en prtant main-forte 
l'insecte, que rebutait d'abord un travail hors de proportion avec ses
forces. La vue certainement n'est pas en cause ici.

Quel sens alors? L'odorat? Informons-nous. Les organes de recherche sont
les antennes, tout l'affirme. De leur extrmit, flchie en arc et
anime d'une vibration continuelle, l'insecte palpe le sol,  petits
coups, rapidement. Si quelque fissure se prsente, les filets vibrants
s'y introduisent et sondent; si quelque touffe de gramen tale  fleur
de terre son lacis de rhizomes, ils en fouillent les anfractuosits avec
un redoublement de trpidation. Leurs extrmits s'appliquent un moment,
se moulent en quelque sorte sur le point explor. On dirait deux
filaments tactiles, deux longs doigts d'une incomparable mobilit, qui
s'informent en palpant. Mais le toucher ne peut intervenir pour rvler
ce qu'il y a sous terre; ce qu'il faudrait palper, c'est le ver gris; et
ce ver est reclus dans son terrier  quelques pouces de profondeur.

On pense alors  l'odorat. Les insectes, c'est incontestable, possdent,
souvent trs dvelopp, le sens de l'olfaction. Les Ncrophores, les
Silphes, les Histers, les Dermestes accourent de tous cts au point o
gt un petit cadavre, dont il faut expurger le sol. Guids par l'odorat,
ces ensevelisseurs se htent vers la taupe morte.

Mais si le sens de l'olfaction est certain chez l'insecte, on se demande
encore o en est le sige. Beaucoup affirment que ce sige est dans les
antennes. Admettons-le, bien qu'il soit difficile de comprendre comment
une tige d'anneaux corns, articuls bout  bout, peut remplir l'office
d'une narine  structure si profondment diffrente. L'organisation des
appareils n'ayant rien de commun, les impressions perues sont-elles
bien de mme nature? Quand les outils sont dissemblables, leurs
fonctions restent-elles similaires?

D'ailleurs, avec notre hymnoptre, se prsentent de graves objections.
L'odorat est un sens passif plutt qu'actif; il ne va pas au-devant de
l'impression comme le fait le toucher, il la subit; il ne s'enquiert pas
de l'effluve odorant, il reoit quand il arrive. Or les antennes de
l'Ammophile sont continuellement agissantes; elles s'informent, elles
vont au-devant de l'impression. Impression de quoi? Si c'tait en
ralit une impression d'odeur, l'immobilit leur serait plus favorable
qu'une perptuelle agitation.

Mais il y a mieux: l'odorat sans odeur n'a pas de raison d'tre. Or j'ai
soumis le ver gris  ma propre expertise; je l'ai donn  flairer  des
narines jeunes, bien plus sensibles que les miennes; aucun de nous n'a
constat dans la chenille la plus faible trace d'odeur. Quand le chien,
clbre par son flair, a connaissance de la truffe sous terre, il est
guid par le fumet du tubercule, fumet trs apprciable pour nous, mme
 travers l'paisseur du sol. Je reconnais au chien un odorat plus
subtil que le ntre; il s'exerce  de plus grandes distances, il reoit
des impressions plus vives et plus tenaces; toutefois il est
impressionn par des effluves odorants qui deviennent sensibles  nos
narines dans les conditions convenables de proximit.

J'accorderai, si l'on veut,  l'Ammophile un sens d'olfaction aussi
dlicat, plus dlicat mme que celui du chien; mais encore faudrait-il
une odeur, et je me demande comment ce qui est inodore  l'entre mme
des narines peut tre odorant pour un insecte  travers l'obstacle du
sol. Les sens, s'ils ont mmes fonctions, ont mmes excitateurs depuis
l'homme jusqu' l'infusoire. Dans ce qui est tnbres absolues pour
nous, aucun animal ne voit clair, que je sache. On pourra dire, je le
sais, que dans la srie zoologique, la sensibilit, toujours la mme au
fond, a des degrs de puissance: telle espce est capable de plus, et
telle autre est capable de moins; le sensible pour l'une est
l'insensible pour l'autre. Rien de plus juste; cependant l'insecte,
considr d'une manire gnrale, ne parat pas hors ligne sous le
rapport de la sensibilit olfactive; les effluves qui l'attirent sont
perus sans un odorat d'une finesse exceptionnelle. Lorsque, dans le
cornet floral d'une arode  odeur cadavreuse s'engouffrent, pour ne
plus en sortir, les Dermestes, les Silphes et les Histers; lorsque des
essaims de mouches bourdonnent autour d'un chien mort,  ventre bleu et
ballonn, tout le voisinage est empuanti par l'infection. La chair
dcompose, le fromage pourri exigent-ils de l'insecte, pour lui tre
rvls, un flair d'exquise prcision? Partout o nous voyons accourir
ses hordes, avec le flair certainement pour guide, il y a pour nous une
odeur.

Reste l'audition. Encore un sens sur lequel l'entomologie n'est pas
convenablement renseigne. O en est le sige? Dans les antennes,
dit-on. Ces fines tiges vibrantes sembleraient, en effet, assez aptes 
s'branler sous l'impulsion sonore. L'Ammophile, qui explore les lieux
avec les antennes, serait alors avertie de la prsence du ver gris par
un lger bruit remontant de terre, bruit des mandibules qui rongent une
racine, bruit de la chenille qui remue sa croupe. Quel son faible et
quelle difficult pour sa propagation  travers le matelas spongieux de
la terre!

Il est plus que faible, il est nul. Le ver gris est nocturne. Le jour,
blotti dans son clapier, il ne bouge. Il ne ronge pas non plus; du moins
les vers gris que j'ai exhums sur les indications de l'hymnoptre ne
rongeaient rien du tout par la raison qu'il n'y avait rien  ronger. Ils
taient dans une couche de terre sans racines, en complte immobilit;
et par suite, silence. Le sens de l'oue doit tre cart comme celui de
l'odorat.

La question revient, plus obscure que jamais. Comment fait l'Ammophile
pour reconnatre le point o gt, sous terre, le ver gris? Les antennes,
c'est incontestable, sont les organes qui le guident. Elles ne
fonctionnent pas ici comme appareils olfactifs,  moins d'admettre que
leur surface aride, coriace, n'ayant rien de la dlicate structure
ncessaire  l'habituel odorat, est nanmoins sensible  des odeurs
nulles pour nous. Ce serait admettre que la rusticit de l'outil a pour
consquence la perfection du travail. Elles ne fonctionnement pas non
plus comme appareil auditif, car il n'y a pas de bruit  percevoir. Quel
est donc leur rle? Je l'ignore et dsespre de jamais le savoir.

Enclins que nous sommes, et il ne peut gure en tre autrement,  tout
rapporter  notre mesure, la seule qui nous soit un peu connue, nous
accordons aux animaux nos moyens de perception, et ne songeons pas
qu'ils pourraient bien en possder d'autres, dont il nous est impossible
d'avoir une ide prcise parce qu'il n'y a rien d'analogue en nous.
Sommes-nous bien certains qu'ils ne sont pas outills,  des degrs trs
divers, en vue de sensations pour nous aussi trangres que le serait la
sensation des couleurs si nous tions aveugles? La matire n'a-t-elle
plus de secrets pour nous? Est-il bien sr qu'elle ne se rvle  l'tre
anim que par la lumire, le son, la saveur, l'odeur, les proprits
tangibles? La physique et la chimie, si jeunes cependant, dj nous
affirment que le noir inconnu renferme une moisson norme, en
comparaison de laquelle notre gerbe scientifique n'est que misre. Un
sens nouveau, peut-tre celui qui rside dans le nez du Rhinolophe,
exagr jusqu'au grotesque, peut tre celui qui rside dans l'antenne de
l'Ammophile, ouvrirait  nos recherches un monde que notre organisation
nous condamne sans doute  ne jamais explorer. Certaines proprits de
la matire, sur nous sans action qui puisse tre perue, ne
peuvent-elles trouver, pour y rpondre, un cho dans l'animal, outill
autrement que nous?

Lorsqu'aprs les avoir aveugles, Spallanzani lchait des chauves-souris
dans un appartement transform en un labyrinthe par des cordons tendus
suivant toutes les directions et par des amas de broussailles, comment
ces animaux pouvaient-ils se reconnatre, voler rapidement, aller et
venir d'un bout  l'autre de la pice, sans se heurter aux obstacles
interposs? Quel sens analogue des ntres les guidait? Quelqu'un
voudrait-il me le dire et surtout me le faire comprendre? J'aimerais 
comprendre aussi comment l'Ammophile,  l'aide des antennes, trouve
infailliblement le terrier de sa chenille. Qu'on ne parle pas ici
d'odorat; il faudrait le supposer d'une finesse inoue, tout en
reconnaissant qu'il est servi par un organe o rien ne semble dispos
pour la perception des odeurs.

Que d'autres choses incomprhensibles nous mettons sur le compte de
l'odorat des insectes! Nous nous payons d'un mot; l'explication est
toute trouve, sans recherches pnibles. Mais si nous voulons mrement y
rflchir, si nous comparons un ensemble convenable de faits, la falaise
de l'inconnu se dresse abrupte, infranchissable par le sentier o nous
nous obstinons. Changeons alors de sentier et reconnaissons que l'animal
peut avoir d'autres moyens d'information que les ntres. Nos sens ne
reprsentent pas la totalit des modes par lesquels l'animal se met en
rapport avec ce qui n'est pas lui; il y en a d'autres, peut-tre
beaucoup, non assimilables, mme de loin,  ceux que nous possdons
nous-mmes.

Si l'acte de l'Ammophile tait un fait isol, je ne m'y serais pas
arrt comme je viens de le faire; mais je me propose d'en faire
connatre de plus tranges encore, imposant la conviction  l'esprit le
plus exigeant. Aprs les avoir raconts, je reviendrai donc sur ce sujet
de sens spciaux, irrductibles,  nous inconnus.

Pour le moment revenons au ver gris, qu'il n'est pas inopportun de
connatre d'une faon moins sommaire. J'en avais quatre, exhums avec le
couteau aux points que m'indiquait l'Ammophile. Mon dessein tait de les
substituer un  un  la victime sacrifie, pour voir se rpter
l'opration de l'hymnoptre. Ce projet n'ayant pas abouti, je mis les
vers dans un bocal avec couche de terre et trognon de laitue par-dessus.
De jour, mes captifs restaient ensevelis; de nuit, ils remontaient  la
surface, o je les surprenais rongeant la salade en dessous. En aot,
ils s'enfouirent pour ne plus remonter, et se faonnrent chacun un
cocon de terre, trs grossier  la face externe, de forme ovode et de
la grosseur d'un petit oeuf de pigeon.  la fin du mme mois parut le
papillon. J'y reconnus la Noctuelle des moissons, _Noctua segetum_
Hubner.

Ainsi l'Ammophile hrisse sert  ses larves des chenilles de
Noctuelles, et son choix se porte exclusivement sur les espces  moeurs
souterraines. Ces chenilles, vulgairement connues sous le nom de ver
gris  cause de leur costume gristre, sont un flau des plus
redoutables pour les champs de grande culture ainsi que pour les
jardins. Tapies de jour au fond de leurs terriers, elles remontent de
nuit vers la surface et rongent le collet des vgtaux herbacs. Tout
leur est bon, la plante ornementale comme la plante potagre. Les
massifs de fleurs, les carrs de lgumes, les champs sont
indistinctement ravags. Lorsqu'un plant se fltrit, sans cause
apparente, tirez  vous lgrement, et le moribond viendra, mais
tronqu, dtach de sa racine. Le ver gris, dans la nuit, a pass par
l; ces voraces mandibules ont fait la mortelle section. Ses dgts
rivalisent avec ceux du ver blanc ou larve du Hanneton. Quand il pullule
dans un pays  betteraves, la valeur des pertes se chiffre par millions.
Tel est le terrible ennemi contre lequel nous vient en aide l'Ammophile.

Je signale  l'agriculture et je lui recommande avec insistance ce
prcieux auxiliaire, si zl pour rechercher le ver gris au printemps,
si habile pour en dcouvrir les clapiers. Une Ammophile dans un jardin,
c'est peut-tre un carr de laitues sauvegard, une plate-bande de
balsamines tire de pril. Mais que viennent faire ici des
recommandations! Nul ne songe  dtruire le gracieux hymnoptre, qui va
voletant avec prestesse d'une alle  l'autre, qui visite un coin du
jardin, puis celui-ci, puis celui-l, puis le suivant; nul ne songe non
plus, et nul ne peut songer, hlas!  favoriser sa multiplication.

Dans l'immense majorit des cas, l'insecte chappe  notre pouvoir;
l'exterminer s'il est nuisible, le propager s'il est utile, sont pour
nous oeuvre impraticable. Singulire antithse de force et de faiblesse:
l'homme tranche des lambeaux de continent pour faire communiquer deux
mers, il perfore les Alpes, il pse le soleil, et ne peut empcher un
misrable asticot de goter avant lui ses cerises, un odieux pou de lui
dtruire ses vignobles! Le titan est vaincu par le pygme.

Voici maintenant, dans ce mme monde des insectes, un auxiliaire de
mrite suprieur, un ennemi sans pareil de notre calamiteux ennemi le
ver gris. Pouvons-nous quelque chose pour en peupler  volont nos
champs et nos jardins? Nullement, car la premire condition pour
multiplier l'Ammophile serait de multiplier le ver gris, unique
nourriture de sa famille de larves. Je ne parle pas des difficults
insurmontables que prsenterait semblable ducation. Ce n'est pas ici
l'Abeille, fidle  sa ruche  cause de ses moeurs sociales; c'est
encore moins le stupide Ver  soie, camp sur la feuille de mrier, et
son lourd papillon, qui un instant bat des ailes, s'accouple, pond et
meurt; c'est un insecte aux capricieuses prgrinations, au vol prompt,
aux allures indpendantes.

La premire condition d'ailleurs coupe court  tout espoir. Voulons-nous
avoir des Ammophiles secourables? Rsignons-nous alors aux vers gris.
Nous tournons dans un cercle vicieux: pour provoquer le bien, il nous
faut appeler le mal. La horde ennemie fait apparatre dans nos champs la
troupe auxiliaire; mais celle-ci ne vient pas sans celle-l, et les deux
se balancent en nombre. Si le ver gris abonde, l'Ammophile trouve pour
ses larves copieuse proie, et sa race prospre; s'il se fait rare, la
descendance de l'Ammophile s'amoindrit, disparat. Semblable rythme de
prosprit et de dcadence est l'immuable loi qui rgle les proportions
entre dvorants et dvors.




IV

LA THORIE DE L'INSTINCT


Il faut aux larves des divers hymnoptres giboyeurs une proie immobile,
qui ne mette pas en pril, par des mouvements dfensifs, l'oeuf dlicat
et puis le vermisseau fix en l'un de ses points; il faut en outre que
cette proie inerte soit nanmoins vivante, car la larve n'accepterait
pas un cadavre pour nourriture. Ses provisions de bouche doivent tre de
la chair frache et non des conserves. Dans le premier volume de ces
_Souvenirs_, j'ai fait ressortir ces deux conditions contradictoires,
d'immobilit et de vie, avec assez de dveloppement pour qu'il soit
inutile d'y insister une seconde fois; j'ai montr comment l'hymnoptre
les ralise au moyen de la paralysie, qui anantit les mouvements et
laisse intacte la vitalit organique. Avec une habilet qu'envieraient
nos plus renomms vivisecteurs, l'insecte lse de son dard empoisonn
les centres nerveux, foyers de l'incitation des muscles. Suivant la
structure de l'appareil nerveux, le nombre et la concentration des
ganglions, l'oprateur se borne  un coup de lancette, ou bien en donne
deux, trois et davantage. L'anatomie prcise de la victime dirige
l'aiguillon.

L'Ammophile hrisse a pour gibier une chenille dont les centres
nerveux, distants l'un de l'autre et jusqu' un certain point
indpendants dans leur action, occupent un  un les divers anneaux de
l'animal. Cette chenille, trs vigoureuse pice, ne peut tre
emmagasine dans la cellule, avec l'oeuf de l'hymnoptre sur le flanc,
qu'aprs avoir perdu toute mobilit. Un mouvement de sa croupe
craserait cet oeuf contre la paroi.

Or un anneau rendu immobile par la paralysie n'entranerait pas
l'insensibilit de l'anneau voisin,  cause de l'indpendance relative
des foyers d'innervation. Il faut alors que tous les anneaux soient
oprs, l'un aprs l'autre, du premier au dernier, du moins les plus
importants. Ce qui dicterait le physiologiste le plus expert,
l'Ammophile l'accomplit: son aiguillon se porte d'un anneau au suivant 
neuf reprises diffrentes.

Elle fait mieux. La tte est encore indemne; les mandibules jouent,
elles pourraient saisir pendant le trajet quelque ftu fix au sol et
opposer au charroi une rsistance insurmontable; le cerveau, centre
nerveux primordial, pourrait provoquer une sourde lutte, bien gnante
avec pareil fardeau. Il convient d'viter ces entraves. La chenille sera
donc plonge dans un tat de torpeur qui abolisse jusqu'aux vellits de
dfense. L'Ammophile y parvient en mchonnant la tte. Elle se garde
bien d'y plonger le stylet: blesser  mort les ganglions cervicaux, ce
serait tuer du coup la chenille, maladresse qu'il faut absolument
viter. Elle comprime seulement le cerveau entre ses mandibules,  coups
mesurs; et chaque fois elle s'arrte, elle s'informe de l'effet
produit, car un point dlicat est  atteindre, un certain degr de
torpeur qu'il ne faut pas dpasser, sinon la mort surviendrait. Ainsi
s'obtient la somnolence qui suspend la volition. Maintenant la chenille,
incapable de rsister, incapable de le vouloir, est saisie par la nuque
et trane vers le nid. Toute rflexion dparerait l'loquence de
semblables faits.

Par deux fois, l'Ammophile hrisse m'a fait assister  sa pratique
chirurgicale. J'ai racont ailleurs ma premire observation, qui date de
si loin. Faite  l'improviste, l'observation d'autrefois est moins
explicite que celle d'aujourd'hui, prmdite et accomplie dans les
conditions d'un loisir indfini. Les deux se ressemblent pour la
multiplicit des coups d'aiguillon, distribus avec mthode, d'avant en
arrire,  la face ventrale. Le nombre de piqres est-il bien le mme
dans les deux cas? Actuellement il est juste de neuf. Pour la victime
que je vis oprer sur le plateau des Angles, il me parut que le dard
multipliait davantage les blessures, sans que je puisse prciser. Il
peut trs bien se faire que le nombre de coups de stylet varie un peu,
et que les derniers anneaux de la chenille, bien moins importants que
les autres, soient ngligs ou atteints suivant la grosseur et la force
de la proie qu'il faut immobiliser.

La seconde observation m'a montr en outre la compression du cerveau,
manoeuvre d'o drive la torpeur favorable au charroi et 
l'emmagasinement. Dans la premire, un fait aussi remarquable ne
m'aurait pas chapp; il ne s'est donc pas produit. Alors la mthode de
la compression crbrale est une ressource que l'hymnoptre emploie 
sa guise, lorsque les circonstances le rclament, lorsque la proie, par
exemple, parat devoir opposer quelque rsistance pendant le trajet.

Le mchonnement des ganglions cervicaux est facultatif; l'avenir de la
larve n'y est pas intress; l'hymnoptre le pratique, lorsque besoin
en est, pour se faciliter le travail de transport. Le Sphex
languedocien, que j'ai vu assez souvent  l'oeuvre aprs m'avoir cot
tant de peine jadis, n'a pratiqu qu'une seule fois cette opration,
sous mes yeux,  la nuque de son phippigre. Rduite  ses lments
invariables, absolument ncessaires, la tactique de l'Ammophile hrisse
consisterait ainsi dans la multiplicit des coups d'aiguillon,
distribus un  un dans la totalit ou la presque totalit des centres
nerveux longeant la ligne mdiane de la face infrieure.

Avec l'art meurtrier de l'hymnoptre mettons en parallle l'art
meurtrier de l'homme, de l'homme pratique, dont le mtier est de tuer
rapidement. J'voquerai ici un souvenir d'enfance. Petits coliers d'une
douzaine d'annes, on nous expliquait les infortunes de Mlibe, versant
ses chagrins dans le sein de Tityre, qui lui offre ses chtaignes, son
fromage et sa couche de fougre frache; on nous faisait rciter un
pome de Racine fils, la Religion. Singulier pome, en vrit, pour des
enfants plus soucieux de billes que de thologie! Il m'en est rest tout
juste deux vers et demi:

      ...et jusque dans la fange,
      L'insecte nous appelle et, certain de son prix,
      Ose nous demander raison de nos mpris.

Pourquoi ces deux vers et demi dans ma mmoire, et rien de tout le
reste? Parce que le Scarabe et moi tions dj des amis. Ces deux vers
et demi m'inquitaient; je trouvais fort saugrenue l'ide d'aller vous
loger dans la fange, vous les insectes, si propres de costume, si
corrects de toilette. Je connaissais la cuirasse bronze du Carabe, le
justaucorps en cuir de Russie du Cerf-volant; je savais que les moindres
d'entre vous ont des reflets d'bne, des clats de mtaux prcieux;
aussi la fange o vous vautrait le pote me scandalisait elle un peu. Si
M. Racine fils n'avait rien de mieux  dire sur votre compte, autant
valait se taire; mais il ne vous connaissait pas, et de son temps 
peine quelques-uns commenaient  vous souponner.

Tout en ruminant pour la prochaine leon quelque passage de l'ennuyeux
pome, je me faisais  ma guise un autre genre d'ducation. La Linotte
tait visite en son nid sur quelque touffe de genvrier  ma taille; le
Geai tait pi, cueillant le gland  terre; je surprenais l'crevisse
toute molle encore aprs avoir fait peau neuve; je m'informais de
l'poque exacte de l'arrive des Hannetons; j'tais  la recherche de la
premire fleur de Coucou panouie. L'animal et la plante, pome
prodigieux dont un vague cho s'veillait en ma jeune cervelle,
faisaient trs heureuse diversion  l'alexandrin sans chaleur. Le
problme de la vie et cet autre, aux lugubres effrois, le problme de la
mort, par moments me traversaient l'esprit. C'tait une obsession
passagre, qu'effaait la mobilit de l'ge. Nanmoins la redoutable
question revenait, tire de l'oubli par quelque incident.

Un jour, passant devant un abattoir, je vis arriver un boeuf conduit par
le boucher. L'horreur du sang a toujours t pour moi insurmontable, en
mes jeunes annes, la vue d'une blessure saignante m'impressionnait au
point de me faire tomber sans connaissance, ce qui plus d'une fois a
failli me coter la vie. Comment le courage me vint-il de pntrer dans
l'horrible officine o l'on gorge? Le noir problme de la mort me
stimulait sans doute. J'entrai, suivant le boeuf.

Li aux cornes par une solide corde, le mufle humide, le regard
pacifique, l'animal s'avance comme s'il gagnait la crche de son table.
L'homme prcde, la corde en main. On entre dans la salle de mort, au
milieu d'une bue nausabonde qu'exhalent des entrailles rpandues 
terre et des flaques de sang. Le boeuf reconnat que ce n'est pas
l'table; la terreur lui rougit l'oeil; il rsiste, il veut fuir. Mais
un anneau est l, sur le parquet, solidement fix  une dalle. L'homme y
passe la corde et tire  lui. Le boeuf baisse le front; du mufle, il
touche  terre. Tandis qu'un aide le maintient par la corde dans cette
position, le boucher prend un couteau  lame pointue, un couteau pas
menaant du tout, gure plus grand que celui que j'ai moi-mme dans la
poche de ma culotte. Un moment il cherche du doigt derrire la nuque de
l'animal, et dans le point choisi il plonge la lame. Le colosse tremble
un instant et, comme foudroy, tombe; _procumbit humi bos_, ainsi que
nous disions alors.

Je sortis de l affol. Plus tard, je me demandai comment avec un
couteau, presque l'quivalent de celui qui me servait  ouvrir mes noix
et peler mes chtaignes, comment avec une lame de rien, un boeuf pouvait
tre tu, et si soudainement. Pas de blessure bante, pas de sang
rpandu, pas de beuglements de la bte. L'homme cherche du doigt, il
pique et c'est fait: le boeuf croule sur ses jarrets.

Cette mort instantane, ce foudroiement resta pour moi terrifiant
mystre. Ce fut plus tard, bien plus tard, lorsque les hasards de mes
lectures me mirent sous les yeux quelques bribes d'anatomie, que j'eus
le secret de l'abattoir. L'homme avait tranch la moelle pinire  sa
sortie du crne, il avait sectionn ce que les physiologistes ont appel
le noeud vital. Aujourd'hui je pourrais dire qu'il avait opr  la
faon des hymnoptres, dont le stylet plonge dans les centres nerveux.

Assistons une seconde fois  ce spectacle dans des conditions plus
mouvantes. Il s'agit des abattoirs _Saladeiros_ de l'Amrique du Sud,
vastes tablissements de tuerie et de manipulation de chairs, o l'on
abat jusqu' douze cents boeufs par jour. J'emprunte le rcit d'un
tmoin oculaire.[1]

[Note 1: L. Couty, _Revue scientifique_, 6 aot 1881.]

Le btail arrive par grandes troupes et la _matance_ se fait ds le
lendemain de l'arrive. Toute une troupe est renferme dans un espace
clos ou _margueira_. Des hommes  cheval font de temps en temps passer
cinquante  soixante boeufs dans un espace plus troit, mieux ferm et
dont le sol inclin, en briques, en planches ou en bton, est toujours
trs glissant. Un ouvrier spcial, plac sur une plate-forme extrieure
qui longe le mur de la petite _margueira_, saisit au lasso, par la tte
ou plus souvent par les cornes, une des btes rassembles. La corde du
lasso, longue et solide, est enroule sur un treuil  sa partie moyenne;
et une bte de somme, d'ordinaire un cheval ou un couple de boeufs,
tirant sur son extrmit, entrane la bte lasse et la fait glisser,
malgr sa rsistance, jusque sur le treuil o elle vient s'arc-bouter,
compltement fixe.

Il suffit alors  un autre ouvrier, le _desnucador_, plac aussi sur la
plate-forme, de plonger un couteau en arrire de la tte, entre
l'occipital et l'axis; et le boeuf tombe, sidr, sur un wagonnet mobile
qui l'emporte. Il est immdiatement jet sur un sol inclin o des
ouvriers spciaux le saignent et le dpouillent. Mais comme la blessure
faite  la moelle cervicale est assez variable de sige et d'tendue, il
arrive souvent que ces malheureuses btes ont encore les mouvements du
coeur et de la respiration; et alors elles ragissent sous le couteau,
elles bauchent des cris, elles agitent les membres, tant dj  demi
dpouilles, le ventre ouvert. Rien de plus pnible que le spectacle de
toutes ces btes dpouilles vivantes, dpeces, transformes par ces
ouvriers couverts de sang, qui s'agitent en tous sens.

Le _saladeiro_ rpte exactement la mthode meurtrire que m'avait
montre l'abattoir. Dans les deux ateliers de tuerie on blesse la moelle
cervicale,  la base du crne. L'Ammophile opre d'une faon analogue,
avec cette diffrence que sa chirurgie est beaucoup plus complique,
beaucoup plus difficile,  cause de l'organisation de la victime.
L'avantage lui reste encore si l'on considre la dlicatesse du rsultat
obtenu. Sa chenille n'est pas un cadavre comme le boeuf dont la moelle
est tranche; elle vit, mais incapable de se mouvoir.  tous gards,
l'insecte est ici suprieur  l'homme.

Or, comment est venue au boucher de nos pays, au _desnucador_ des
pampas, l'ide de plonger un stylet  la naissance de la moelle pour
obtenir la mort soudaine d'un colosse qui ne se laisserait pas gorger
sans prilleuse rsistance? En dehors des gens du mtier et des hommes
de science, personne ne connat, ne souponne le rsultat foudroyant
d'une telle blessure; nous sommes presque tous, sur ce sujet, en cet
tat d'ignorance o je me trouvais moi-mme lorsque la curiosit
enfantine me ft entrer dans l'atelier d'gorgement. Le _desnucador_ et
le boucher ont appris leur art, enseign par la tradition et l'exemple;
ils ont eu des matres, et ceux-ci ont t levs  l'cole d'autres
matres, remontant par une chane de traditions jusqu'au premier qui,
servi sans doute par un vnement de chasse, reconnut les redoutables
effets d'une blessure faite  la nuque Qui nous dira si quelque pointe
de silex, plongeant par hasard dans la moelle cervicale du Renne ou du
Mammouth, n'a pas veill l'attention du prcurseur du _desnucador_? Un
fait fortuit a fourni l'ide premire, l'observation l'a confirme, la
rflexion l'a mrie, la tradition l'a conserve, l'exemple l'a propage.
Dans l'avenir, mme filire de transmission. En vain les gnrations se
succderaient, la descendance du desnucador reviendrait, prive de
matres,  l'ignorance primitive. L'hrdit ne transmet pas l'art de
tuer par la section de la moelle pinire; on ne nat pas abatteur de
boeufs par la mthode du _desnucador_.

Voici maintenant l'Ammophile, abatteur de chenilles par une mthode bien
plus savante. O sont les matres s arts du stylet? Il n'y en a pas.
Lorsque l'hymnoptre dchire son cocon et sort de dessous terre, ses
prdcesseurs depuis longtemps n'existent plus; il disparatra lui-mme
sans avoir vu ses successeurs. Le garde-manger garni et l'oeuf dpos,
tout rapport cesse avec la descendance; l'insecte parfait de l'anne
prsente prit, alors que l'insecte de l'anne prochaine, encore 
l'tat de larve, sommeille en terre dans son berceau de soin Donc rien
absolument de transmis par l'ducation de l'exemple. L'Ammophile nat
_desnucador_ accompli comme nous naissons suceurs du sein maternel. Le
nourrisson fonctionne de sa pompe aspirante, l'Ammophile fonctionne de
son dard, sans l'avoir jamais appris; et tous les deux, ds le premier
essai, sont matres dans l'art difficile. Voil l'instinct, l'incitation
inconsciente qui fait partie essentielle des conditions de la vie et se
transmet, par hrdit, aux mmes titres que le rythme du coeur et des
poumons.

Essayons de remonter, si c'est possible, aux origines de l'instinct de
l'Ammophile. Aujourd'hui, plus que jamais, un besoin nous tourmente, le
besoin d'expliquer ce qui pourrait bien tre inexplicable. Il s'en
trouve, et le nombre semble s'en accrotre chaque jour, qui tranchent
l'norme question avec une superbe audace. Accordez-leur une
demi-douzaine de cellules, un peu de protoplasme et un schma pour
illustration, et ils vous donneront raison de tout. Le monde organique,
le monde intellectuel et moral, tout drive de la cellule originelle,
voluant par ses propres nergies. Ce n'est pas plus difficile que cela.
L'instinct, suscit par un acte fortuit qui s'est trouv favorable 
l'animal, est une habitude acquise. Et l-dessus on argumente, invoquant
la slection, l'atavisme, le combat pour la vie (_struggle for life_).
Je vois bien de grands mots, mais je prfrerais quelques tout petits
faits. Ces petits faits, depuis bientt une quarantaine d'annes, je les
recueille, je les interroge; et ils ne rpondent pas prcisment en
faveur des thories courantes.

Vous me dites que l'instinct est une habitude acquise. Un fait fortuit,
favorable  la descendance de l'animal, a t son premier excitateur.
Examinons la chose de prs. Si je comprends bien, quelque Ammophile,
dans un pass trs recul, aurait atteint par hasard les centres nerveux
de sa chenille; et se trouvant bien de l'opration, tant pour elle,
dlivre d'une lutte non sans pril, que pour sa larve, approvisionne
d'un gibier frais, plein de vie et pourtant inoffensif, aurait dou sa
race, par hrdit, d'une propension  rpter l'avantageuse tactique.
Le don maternel n'avait pas galement favoris tous les descendants; il
y avait des maladroits dans l'art naissant du stylet, il y avait des
habiles. Alors est survenu le combat pour l'existence, l'odieux _voe
victis_. Les faibles ont succomb, les forts ont prospr; et, d'un ge
 l'autre, la slection par la concurrence vitale a transform
l'empreinte fugitive du dbut en une empreinte profonde, ineffaable,
traduite par l'instinct savant que nous admirons aujourd'hui dans
l'hymnoptre.

Eh bien, en toute sincrit je l'avoue, on demande ici un peu trop au
hasard. Lorsque pour la premire fois l'Ammophile s'est trouve en
prsence de sa chenille, rien, d'aprs vous, ne pouvait diriger
l'aiguillon. Il n'y avait pas de raison pour un choix. Les coups de dard
devaient s'adresser  la face suprieure de la proie saisie,  la face
infrieure, aux flancs,  l'avant,  l'arrire indistinctement, d'aprs
les chances d'une lutte corps  corps. L'Abeille et la Gupe piquent aux
points qu'elles peuvent atteindre, sans prdilection pour une partie
plutt que pour une autre. Ainsi devait se comporter l'Ammophile
ignorante encore de son art.

Or, combien y a-t-il de points dans un ver gris,  la surface et 
l'intrieur? La rigueur mathmatique rpondrait une infinit; il nous
suffit de quelques cents. Sur ce nombre, neuf points, peut-tre plus,
sont  choisir; il faut que l'aiguillon plonge l et non ailleurs; un
peu plus haut, un peu plus bas, un peu de ct, il ne produirait pas
l'effet voulu. Si l'vnement favorable est un rsultat fortuit, combien
faut-il de combinaisons pour l'amener, combien de temps pour puiser les
cas possibles? Lorsque la difficult devient par trop pressante, vous
prenez refuge derrire le nuage des sicles, vous reculez dans les
tnbres du pass aussi loin que la fantaisie puisse conduire, vous
invoquez le temps, le facteur dont nous disposons si peu et par cela
mme convient si bien  dissimuler nos chimres. Ici donnez-vous
carrire et prodiguez les sicles. Brouillons dans une urne des
centaines de signes de valeur diffrente, et tirons en neuf au hasard.
Quand obtiendrons-nous de la sorte une srie dtermine  l'avance,
srie qui est unique? La chance est si faible, rpond le calcul,
qu'autant vaut la noter zro et dire que l'arrangement attendu
n'arrivera jamais. Pour l'Ammophile des anciens ges, l'essai ne se
renouvelait qu' de longs intervalles, d'une anne  la suivante.
Comment donc est sortie de l'urne du hasard cette srie de neuf coups
d'aiguillon sur neuf points choisis? S'il me faut recourir  l'infini
dans le temps, je crains bien de rencontrer l'absurde.

Vous reprenez: l'insecte n'est pas arriv du premier coup  sa chirurgie
actuelle; il a pass par des essais, des apprentissages, des degrs
d'habilet. La slection a fait un triage, liminant les moins experts,
conservant les mieux dous; et par le cumul des aptitudes individuelles,
ajoutes  celles que transmettait l'hrdit, s'est progressivement
dvelopp l'instinct tel que nous le connaissons.

L'argument porte  faux: l'instinct dvelopp par degrs est ici d'une
impossibilit flagrante. L'art d'apprter les provisions de la larve ne
comporte que des matres et ne souffre pas des apprentis; l'hymnoptre
doit y exceller du premier coup ou ne pas s'en mler. Deux conditions,
en effet, sont de ncessit absolue: possibilit pour l'insecte de
traner au logis et d'emmagasiner un gibier qui le surpasse beaucoup en
taille et en vigueur; possibilit pour le vermisseau nouvellement clos
de ronger en paix, dans l'troite cellule, une proie vivante et
relativement norme. L'abolition du mouvement dans la victime est le
seul moyen de les raliser, et cette abolition, pour tre totale, exige
des coups de dard multiples, un dans chaque centre d'excitation motrice.
Si la paralysie et la torpeur ne sont pas suffisantes, le ver gris
bravera les efforts du chasseur, luttera dsesprment en route et ne
parviendra pas  destination; si l'immobilit n'est pas complte, l'oeuf
fix en un point du ver, prira sous les contorsions du gant. Pas de
moyen terme admissible, pas de demi-succs. Ou bien la chenille est
opre suivant toutes les rgles, et la race de l'hymnoptre se
perptue; ou bien la victime n'est que partiellement paralyse, et la
descendance de l'hymnoptre prit dans l'oeuf.

Dociles  l'inexorable logique des choses, nous admettrons donc que la
premire Ammophile hrisse, faisant capture d'un ver gris pour nourrir
sa larve, opra le patient par l'exacte mthode en usage aujourd'hui.
Elle saisit la bte par la peau de la nuque, la poignarda en dessous en
face de chacun des centres nerveux; et si le monstre faisait mine de
rsister encore, elle lui mcha le cerveau. Cela dut se passer ainsi,
car, rptons-le, un meurtrier inexpert, bauchant son ouvrage par  peu
prs, ne laisserait pas de successeur, l'ducation de l'oeuf devenant
impossible. Sans la perfection de sa chirurgie, l'abatteur de grosses
chenilles s'teint ds la premire gnration.

Je vous entends encore: avant de chasser le ver gris, l'Ammophile
hrisse a pu choisir des chenilles plus faibles, qu'elle empilait
plusieurs dans la mme cellule, jusqu' reprsenter la masse de
victuailles de la grosse proie d'aujourd'hui. Avec un dbile gibier,
quelques coups d'aiguillon suffisaient, un seul peut-tre. Peu  peu, la
volumineuse proie a t prfre, comme rduisant les expditions de
chasse.  mesure que les gnrations successives faisaient choix d'une
proie plus forte, les coups de dard se multipliaient, proportionns  la
rsistance de la capture, et par degrs l'instinct lmentaire du dbut
est devenu l'instinct perfectionn de notre poque.

 ces raisons, on peut d'abord rpondre que le changement de rgime de
la larve, que la substitution de l'unit  la multiplicit des pices
servies, sont en opposition formelle avec ce qui se passe sous nos yeux.
L'hymnoptre dprdateur, tel que nous le connaissons, est d'une
extrme fidlit aux antiques usages; il a des lois somptuaires qu'il ne
transgresse pas. Celui qui, pour nourriture du jeune ge, reut des
Charanons, met dans la cellule de sa larve des Charanons et rien autre
chose; celui qui fut approvisionn de Buprestes, persiste dans le menu
adopt et sert  sa larve des Buprestes. Pour un Sphex, il faut des
Grillons; pour un second, des phippigres; pour un troisime, des
Criquets. Hors de ces mets, rien d'acceptable. Le Bembex qui chasse les
Taons, les trouve exquis et ne veut pas y renoncer; le Stize ruficorne,
qui garnit le garde-manger avec des Mantes religieuses, fait fi de toute
autre venaison. Ainsi des autres. Chacun a ses gots.

Il est vrai qu' beaucoup d'entre eux la varit du service est permise,
mais dans le domaine d'un mme groupe entomologique; c'est ainsi que les
chasseurs de Charanons et de Buprestes font proie de toute espce
proportionne  leurs forces. L'Ammophile hriss changeant de rgime
serait dans ce cas. Petite et multiple alors pour chaque cellule, ou
bien grosse et unique, la proie consisterait toujours en chenilles.
Jusque-l tout est bien. Mais il reste l'unit remplaant la
multiplicit, et je ne connais pas encore un seul cas de pareil
changement dans les usages de l'hymnoptre. Qui garnit le terrier d'une
pice unique ne s'avise jamais d'en empiler plusieurs de taille moindre;
qui se livre  des expditions rptes pour amasser gibier nombreux
dans la mme cellule, ne sait se borner  une seule en choisissant
victuaille plus grosse. Le relev de mes observations est invariable sur
ce point. L'Ammophile de jadis, abandonnant son gibier multiple pour un
gibier simple, est supposition que rien ne justifie.

Si ce point tait accord, la question avancerait-elle? Nullement.
Admettons pour la proie du dbut une faible chenille, plonge dans la
torpeur par un seul coup d'aiguillon. Faut-il encore que ce coup de
stylet ne soit pas donn au hasard, sinon l'acte serait plus nuisible
qu'utile. Irrit mais non dompt par la blessure, l'animal en
deviendrait plus dangereux. Le dard doit atteindre un centre nerveux,
probablement dans la rgion moyenne du chapelet de ganglions. C'est
ainsi, du moins, que me paraissent agir les Ammophiles d'aujourd'hui,
adonnes au rapt de chenilles fluettes. Quelle chance a l'oprateur
d'atteindre ce point unique, avec sa lancette darde sans mthode? La
probabilit est drisoire: c'est l'unit en face du nombre indfini de
points dont se compose le corps de la chenille. Sur cette probabilit
cependant, d'aprs la thorie, repose l'avenir de l'hymnoptre. Quel
difice quilibr sur la pointe d'une aiguille!

Admettons toujours et continuons. Le point voulu est atteint; la proie
est convenablement mise en tat de torpeur; l'oeuf dpos sur ses flancs
se dveloppera sans pril. Est-ce assez? C'est tout au plus la moiti de
ce qui est rigoureusement ncessaire. Un autre oeuf est indispensable
pour complter le couple futur et donner descendance. Il faut donc qu'
peu de jours, peu d'heures d'intervalle, un second coup de stylet soit
donn aussi heureux que le premier. C'est l'impossible se rptant,
l'impossible  la seconde puissance.

Ne nous rebutons pas encore, sondons le problme jusqu'au bout. Voil un
hymnoptre, le prcurseur quel qu'il soit de notre Ammophile, qui,
servi par le hasard, vient de russir par deux fois et peut-tre
davantage,  mettre la proie en cet tat d'inertie qu'exige
imprieusement l'ducation de l'oeuf. S'il a frapp de l'aiguillon en
face d'un centre nerveux plutt qu'ailleurs, il n'en sait rien, il ne
s'en doute pas. Rien ne le portant  choisir, il agissait  l'aventure.
 prendre la thorie de l'instinct au srieux, il faut nanmoins
admettre que cet acte fortuit, indiffrent pour l'animal, a laiss trace
profonde et fait telle impression que dsormais la savante manoeuvre qui
paralyse en lsant les centres nerveux est transmissible par hrdit.
Les successeurs de l'Ammophile, par un privilge prodigieux, hriteront
de ce que la mre n'avait pas. Ils sauront par instinct le point ou les
points o doit se porter l'aiguillon; car s'ils en taient encore au
noviciat, s'ils avaient  courir, eux et leurs successeurs, les chances
du hasard pour corroborer de plus en plus l'incitation naissante, ils
reviendraient  la probabilit si voisine de zro; ils y reviendraient
chaque anne, pendant de longs sicles; et nanmoins l'unique chance
favorable devrait toujours se prsenter. Ma foi est trs branle en une
habitude acquise par cette longue rptition de faits dont un seul, pour
se produire, doit exclure tant de chances contraires. Deux lignes de
calcul dmontreraient  quelles absurdits la thorie se heurte.

Ce n'est pas fini. Il y aurait  se demander comment des actes fortuits,
pour lesquels l'animal n'tait pas prdispos, peuvent devenir l'origine
d'une habitude, transmissible par hrdit. Nous regarderions comme un
mauvais plaisant celui qui viendrait nous dire que le descendant du
_desnucador_, par cela seul qu'il est le fils de son pre, sans
l'intervention de l'exemple et de la parole, connat  fond l'art
d'abattre les boeufs. Le pre ne travaille pas de sa lame un petit
nombre de fois, par hasard; il opre tous les jours,  nombreuses
reprises, il procde avec rflexion. C'est son mtier. Cet exercice de
toute la vie durant fait-il habitude transmissible? Sans l'enseignement,
les fils, les petits-fils, les arrire-petits-fils en savent-ils plus
long? C'est toujours  recommencer. L'homme n'est pas prdispos pour
cette tuerie.

Si de son ct l'hymnoptre excelle dans son art, c'est qu'il est fait
pour l'exercer; c'est qu'il est dou, non seulement d'outils, mais
encore de la manire de s'en servir. Et ce don est originel, parfait ds
le dbut; le pass n'y a rien ajout, l'avenir n'y ajoutera rien. Tel il
tait, tel il est et tel il sera. Si vous n'y voyez qu'une habitude
acquise, que l'hrdit transmet en l'amliorant, expliquez-nous au
moins comment l'homme, le plus haut degr d'volution de votre plasma
primitif, est priv de semblable privilge. Un insecte de rien transmet
 son fils son savoir-faire, et l'homme ne le peut. Quel avantage
incommensurable pour l'humanit si nous tions moins exposs  voir
l'oisif remplacer le laborieux, le crtin l'homme de talent! Ah!
pourquoi le protoplasme, voluant d'tre en tre par ses propres
nergies, n'a-t-il pas conserv jusqu' nous quelque peu de cette
merveilleuse puissance dont il gratifiait si largement l'insecte! C'est
qu'apparemment, en ce monde, l'volution de la cellule n'est pas tout.

Pour ces motifs et bien d'autres, je repousse la thorie moderne de
l'instinct. Je n'y vois qu'un jeu d'esprit, o le naturaliste de cabinet
peut se complaire, lui qui faonne le monde  sa fantaisie; mais o
l'observateur, aux prises avec la ralit des choses, ne trouve srieuse
explication  rien de ce qu'il voit. Dans mon entourage, je m'aperois
que les plus affirmatifs dans ces questions ardues sont ceux qui ont vu
le moins. S'ils n'ont rien vu du tout, ils vont jusqu' la tmrit. Les
autres, les timors, savent un peu de quoi ils parlent. Ne serait-ce pas
ainsi que les choses se passent en dehors de mon modeste milieu?




V

LES EUMNES


Costume de gupe, mi-partie noir et jaune, taille lance, allure
svelte, ailes non tales  plat pendant le repos, mais plies en deux
suivant la longueur; pour abdomen, une sorte de cornue de chimiste, qui
se ballonne en cucurbite et se rattache au thorax par un long col,
d'abord renfl en poire, puis rtrci en fil; essor peu fougueux, vol
silencieux, habitudes solitaires; tel est le sommaire croquis des
Eumnes. Ma rgion en possde deux espces: la plus grande, _Eumenes
Amedei_ Lep., mesure prs d'un pouce de longueur; l'autre, _Eumenes
pomiformis_ Fabr., est une rduction de la premire  l'chelle d'un
demi.[2]

[Note 2: Je confonds sous ce nom trois espces, savoir: _Eumenes pomiformis_
Fabr._, E. bipunctis_ Sauss._, E. dubius_ Sauss. Ne les ayant pas
distingues dans mes premires recherches, qui datent dj de bien loin,
il m'est impossible aujourd'hui de rapporter  chacune d'elles le nid
correspondant. Les moeurs tant les mmes, cette confusion est sans
inconvnient dans l'ordre d'ides de ce chapitre.]

Semblables de forme et de coloration, toutes les deux possdent pareil
talent d'architecte; et ce talent se traduit par un ouvrage de haute
perfection qui charme le regard le plus novice. Leur domicile est un
chef-d'oeuvre. Cependant les Eumnes pratiquent le mtier des armes, peu
favorable aux arts; de l'aiguillon, ils piquent une proie; ils font
butin, ils rapinent. Ce sont des hymnoptres ravisseurs,
approvisionnant leurs larves de chenilles. L'intrt doit tre vif de
comparer leurs moeurs avec celles de l'oprateur du ver gris. Si le
gibier reste le mme, des chenilles de part et d'autre, peut-tre
l'instinct, variable avec l'espce, nous rserve-t-il de nouveaux
aperus. D'ailleurs l'difice bti par les Eumnes mrite  lui seul
examen.

Les hymnoptres dprdateurs dont nous avons jusqu'ici trac l'histoire
sont merveilleusement verss dans l'art du stylet; ils nous tonnent par
leur mthode chirurgicale, qui semble avoir t enseigne par quelque
physiologiste  qui rien n'chappe; mais ces savants tueurs sont des
ouvriers de peu de mrite dans le travail du domicile. Qu'est la
demeure, en effet? Un couloir sous terre, avec une cellule au bout; une
galerie, une excavation, un antre informe. C'est oeuvre de mineur, de
terrassier, parfois vigoureux, jamais artiste. Avec eux, le pic branle,
la pince dtache, le rteau extrait et jamais la truelle ne btit. Avec
les Eumnes, voici venir de vrais maons, qui difient de toutes pices
en mortier et pierres de taille, qui construisent en plein air, tantt
sur le roc, tantt sur le branlant appui d'un rameau. La chasse alterne
avec l'architecture; l'insecte est tour  tour Vitruve ou Nemrod.

Et d'abord, en quels lieux ces btisseurs font-ils lection de domicile?
Si vous passez devant quelque petit mur de clture, expos au midi, dans
un abri sngalien, regardez une  une les pierres non enduites de
crpi, les plus volumineuses surtout; examinez les blocs de rochers peu
levs au-dessus du sol et chauffs par les ardeurs du soleil jusqu' la
temprature d'une salle d'tuve, et peut-tre, les recherches ne se
lassant pas, arriverez-vous  trouver l'difice de l'Eumne d'Amde.
L'insecte est rare, il vit isol; sa rencontre est un vnement sur
lequel il ne faut pas trop compter. C'est une espce africaine, amie de
la chaleur qui mrit le caroube et la datte. Ses lieux de prdilection
sont les endroits le mieux ensoleills; ses emplacements pour le nid
sont les rochers et la pierre inbranlables. Il lui arrive aussi, mais
rarement, d'imiter le Chalicodome des murailles et de btir sur un
simple galet.

Beaucoup plus rpandu, l'Eumne pomiforme est assez indiffrent sur la
nature du support o doit s'difier la cellule. Il btit sur les murs,
sur la pierre isole, sur le bois  la face intrieure des contrevents 
demi ferms; ou bien il adopte une base arienne, menu rameau d'arbuste,
brin dessch d'une plante quelconque. Tout appui lui est bon. L'abri
non plus ne le proccupe. Moins frileux que son congnre, il ne fuit
pas les lieux non protgs, en plein vent.

S'il est tabli sur une surface horizontale, o rien ne le gne,
l'difice de l'Eumne d'Amde est une coupole rgulire, une calotte
sphrique, au sommet de laquelle s'ouvre un passage troit, tout juste
suffisant pour l'insecte et surmont d'un goulot fort gracieusement
vas. Cela rappelle la hutte ronde de l'Esquimau ou bien de l'antique
Gal, avec sa chemine centrale. Deux centimtres et demi plus ou moins
en mesurent le diamtre; et deux centimtres, la hauteur. Si l'appui est
une surface verticale, la construction garde toujours la forme de vote,
mais l'entonnoir d'entre et de sortie s'ouvre latralement, vers le
haut. Le parquet de cet appartement n'exige aucun travail; il est
directement fourni par la pierre nue.

Sur l'emplacement choisi, le constructeur lve d'abord une enceinte
circulaire de trois millimtres d'paisseur environ. Les matriaux
consistent en mortier et petites pierres. Sur quelque sentier bien
battu, sur quelque route voisine, aux points les plus secs, les plus
durs, l'insecte fait choix de son chantier d'extraction. Du bout des
mandibules, il ratisse; le peu de poudre recueillie est imbib de
salive, et le tout devient un vrai mortier hydraulique, qui rapidement
fait prise et n'est plus attaquable par l'eau. Les Chalicodomes nous ont
montr pareille exploitation des chemins battus et du macadam tass par
le rouleau du cantonnier.  tous ces btisseurs en plein air,  ces
constructeurs de monuments exposs aux intempries, il faut une poudre
des plus arides, sinon la matire, dj humecte d'eau, ne s'imbiberait
pas convenablement du liquide qui doit lui donner cohsion, et l'difice
serait  bref dlai ruin par les pluies. Ils ont le discernement du
pltrier, qui refuse le pltre vent par l'humidit. Nous verrons plus
tard les constructeurs sous abri viter ce travail pnible de ratisseurs
de macadam et prfrer la terre frache, dj rduite en pte par son
humidit seule. Quand la chaux vulgaire suffit, on ne se met pas en
frais pour du ciment romain. Or  l'Eumne d'Amde, il faut un ciment
de premier choix, meilleur encore que celui du Chalicodome des
murailles, car l'oeuvre, une fois termine, ne reoit pas l'paisse
enveloppe donc ce dernier protge son groupe de cellules. Aussi
l'dificateur de coupoles prend-il, autant qu'il le peut, la grande
route pour carrire.

Avec le mortier, il lui faut des moellons. Ce sont des graviers de
volume  peu prs constant, celui d'un grain de poivre, mais de forme et
de nature fort diffrentes suivant les lieux exploits. Il y en a
d'anguleux,  facettes dtermines par des cassures au hasard; il y en a
d'arrondis, de polis par le frottement sous les eaux. Les graviers
prfrs, lorsque le voisinage du nid le permet, sont de petits noyaux
de quartz, lisses et translucides. Ces moellons sont choisis avec un
soin minutieux. L'insecte les soupse pour ainsi dire, il les mesure
avec le compas des mandibules, et ne les adopte qu'aprs leur avoir
reconnu les qualits requises de volume et de duret.

Une enceinte circulaire est, disons-nous, bauche sur la roche nue.
Avant que le mortier fasse prise, ce qui ne tarde pas beaucoup, le maon
empte quelques moellons dans la masse molle,  mesure que le travail
avance. Il les noie  demi dans le ciment, de manire que les graviers
fassent largement saillie au dehors sans pntrer jusqu' l'intrieur,
o la paroi doit rester unie pour la commode installation de la larve.
Un peu de crpi adoucit au besoin les gibbosits intrieures. Avec le
travail des moellons, solidement scells, alterne le travail au mortier
pur, dont chaque assise nouvelle reoit son revtement de petits
cailloux incrusts.  mesure que l'difice s'lve, le constructeur
incline un peu l'ouvrage vers le centre et mnage la courbure d'o
rsultera la forme sphrique. Nous employons des chafaudages cintrs o
repose, pendant la construction, la maonnerie d'une vote; plus hardi
que nous, l'Eumne btit sa coupole sur le vide.

Au sommet, un orifice rond est mnag; et sur cet orifice s'lve,
construite en pur ciment, une embouchure vase. On dirait le gracieux
goulot de quelque vase trusque. Quand la cellule est approvisionne et
l'oeuf pondu, cette embouchure se ferme avec un tampon de ciment; et
dans ce tampon est enchss un petit caillou, un seul, pas plus: le rite
est sacramentel. Cet ouvrage d'architecture rustique n'a rien  craindre
des intempries; il ne cde pas  la pression des doigts, il rsiste au
couteau qui tenterait de l'enlever sans le mettre en pices. Sa forme
mamelonne, les graviers dont son extrieur est tout hriss, rappellent
 l'esprit certains cromlechs des temps antiques, certains tumulus dont
le dme est parsem de blocs cyclopens.

Tel est l'aspect de l'difice quand la cellule est isole; mais presque
toujours,  son premier dme, l'hymnoptre en adosse d'autres, cinq,
six et davantage; ce qui abrge le travail en permettant d'utiliser la
mme cloison pour deux chambres contigus. L'lgante rgularit du
dbut disparat, et le tout forme un groupe o le premier regard ne voit
qu'une motte de boue sche, seme de petits cailloux. Examinons de prs
l'amas informe. Nous reconnatrons, le nombre de pices dont se compose
le logis aux embouchures vases, nettement distinctes et munies,
chacune, de son gravier obturateur enchss dans le ciment.

Pour btir, le Chalicodome des murailles emploie la mme mthode que
l'Eumne d'Amde: dans les assises du ciment, il encastre, 
l'intrieur, de petites pierres, de volume moindre. Son ouvrage est
d'abord une tourelle d'art rustique, mais non sans grce; puis, les
cellules se juxtaposant, la construction totale dgnre en un bloc o
semble n'avoir prsid aucune rgle architecturale. De plus, l'Abeille
maonne couvre l'amas de cellules d'une paisse couche de ciment, sous
laquelle disparat l'difice en rocaille du dbut. L'Eumne n'a pas
recours  cet enduit gnral, tant sa btisse est solide; il laisse 
dcouvert le revtement de cailloux ainsi que l'embouchure des chambres.
Les deux sortes de nids, quoique construits avec des matriaux pareils,
se distinguent donc facilement l'un de l'autre.

La coupole de l'Eumne est un travail d'artiste, et l'artiste aurait
regret de voiler son chef-d'oeuvre sous le badigeon. Qu'on me pardonne
un soupon que j'mets avec toute la rserve impose par un sujet aussi
dlicat. Le constructeur de cromlechs ne pourrait-il se complaire dans
son oeuvre, la considrer avec quelque amour et ressentir satisfaction
de ce tmoignage de son savoir-faire? N'y aurait-il pas une esthtique
pour l'insecte? Il me semble du moins entrevoir chez l'Eumne une
propension  l'embellissement de son ouvrage. Le nid doit tre avant
tout un habitacle solide, un coffre-fort inviolable; mais si
l'ornementation intervient sans compromettre la rsistance, l'ouvrier y
restera-t-il indiffrent? Qui pourrait dire non?

Exposons les faits. L'orifice du sommet, s'il restait simple trou,
conviendrait tout autant qu'une porte ouvrage: l'insecte n'y perdrait
rien pour les facilits d'entre et de sortie; il y gagnerait en
abrgeant le travail. C'est au contraire une embouchure d'amphore 
courbure lgante, digne du tour d'un potier. Un ciment de choix, un
travail soign, sont ncessaires  la confection de sa mince me vase.
Pourquoi ces dlicatesses si le constructeur n'est proccup que de la
solidit de son oeuvre?

Autre dtail. Parmi les graviers employs au revtement extrieur de la
coupole dominent les grains de quartz. C'est poli, translucide; cela
reluit un peu et flatte le regard. Pourquoi ces petits galets de
prfrence aux clats de calcaire lorsque les deux genres de matriaux
se trouvent en mme abondance aux alentours du nid?

Trait plus remarquable encore: il est assez frquent de trouver,
incrustes sur le dme, quelques petites coquilles vides d'escargot,
blanchies au soleil. Une de nos hlices de moindre taille, l'Hlice
strie, frquente sur les pentes arides, est l'espce que choisit
habituellement l'Eumne. J'ai vu des nids o cette hlice remplaait
presque en totalit les graviers. On et dit des coffrets en
coquillages, oeuvre d'une main patiente.

Un rapprochement se prsente ici. Certains oiseaux de l'Australie,
notamment les Chlamydres, se construisent des alles couvertes, des
chalets de plaisance, avec des branchages entrelacs. Pour dcorer les
deux entres du portique, l'oiseau dpose sur le seuil tout ce qu'il
peut trouver de luisant, de poli, de vivement color. Chaque devant de
porte est un cabinet de curiosits, o le collectionneur amasse de
petits cailloux lisses, coquilles varies, escargots vides, plumes de
perroquet, ossements devenus semblables  de btonnets d'ivoire. Le
bric--brac gar par l'homme se retrouve dans le muse de l'oiseau. On
y voit des tuyaux de pipe, de boutons de mtal, des lambeaux de
cotonnade, des haches en pierre pour tomahawk.

 chaque entre du chalet, la collection est assez riche pour remplir un
demi-boisseau. Comme ces objets ne sont d'aucune utilit pour l'oiseau,
le mobile qui les fait amasser ne peut tre qu'une satisfaction
d'amateur. Notre vulgaire Pie a des gots analogues: tout ce qu'elle
rencontre de brillant, elle le recueille, elle va le cacher pour s'en
faire un trsor.

Eh bien! l'Eumne, passionn lui aussi pour le caillou luisant et
l'escargot vide, est le Chlamydre des insectes; mais collectionneur
mieux avis, sachant marier l'utile  l'agrable, il fait servir ses
trouvailles  la construction de son nid, en mme temps forteresse et
muse. S'il trouve des noyaux de quartz translucide, il ddaigne le
reste: l'difice en sera plus beau. S'il rencontre une petite coquille
blanche, il se hte d'en embellir son dme; si la fortune lui sourit, si
l'hlice vide abonde, il en incruste tout l'ouvrage, alors superlative
expression de ses gots d'amateur. Est-ce bien ainsi? Est-ce autrement?
Qui dcidera?

Le nid de l'Eumne pomiforme atteint la grosseur d'une mdiocre cerise.
Il est bti en pur mortier, sans le moindre cailloutis extrieur. Sa
configuration rappelle exactement celle que nous venons de dcrire. S'il
est difi sur une base horizontale d'ampleur suffisante, c'est un dme
avec goulot central, vas en embouchure d'urne. Mais quand l'appui se
rduit  un point, sur un rameau d'arbuste par exemple, le nid devient
une capsule sphrique, surmonte toujours d'un goulot, bien entendu.
C'est alors, en miniature, un spcimen de poterie exotique, un alcarazas
pansu. Son paisseur est faible, presque celle d'une feuille de papier;
aussi s'crase-t-il au moindre effort des doigts. L'extrieur est
lgrement ingal. On y voit des rugosits, des cordons, qui proviennent
des diverses assises de mortier; ou bien des saillies noduleuses presque
concentriquement distribues.

Dans leurs coffrets, dmes ou ampoules, les deux hymnoptres amassent
des chenilles. Donnons ici le relev du menu. Malgr leur aridit, ces
documents ont leur valeur: ils permettront  qui voudra s'occuper des
Eumnes de reconnatre dans quelles limites l'instinct varie le rgime,
suivant les temps et les lieux. Le service est copieux, mais sans
varit. Il se compose de chenilles de minime taille; j'entends par l
des larves de petits papillons. La structure l'affirme, car on constate
dans la proie adopte par l'un et l'autre hymnoptre l'habituelle
organisation des chenilles. Le corps est compos de douze segments, non
compris la tte. Les trois premiers portent des pattes vraies, les deux
suivants sont apodes; viennent aprs quatre segments avec fausses
pattes, deux segments apodes, et enfin un segment terminal avec fausses
pattes. C'est exactement l'organisation que nous a montre le ver gris
de l'Ammophile.

Or mes vieilles notes mentionnent ainsi le signalement des chenilles
trouves dans le nid de l'Eumne d'Amde: corps d'un vert ple, ou plus
rarement jauntre, hriss de cils courts et blancs; tte plus large que
le segment antrieur, d'un noir mat, galement hrisse de cils.
Longueur de 16  18 millimtres, largeur 3 millimtres environ. Un quart
de sicle et plus s'est coul depuis que je traais ce croquis
descriptif; et aujourd'hui,  Srignan, je retrouve dans le garde-manger
de l'Eumne le mme gibier que j'avais reconnu jadis  Carpentras. Les
annes et la distance n'ont pas modifi les provisions de bouche.

Une exception, une seule, m'est connue dans cette fidlit au rgime des
anctres. Mes relevs font mention d'une pice unique, fort diffrente
de celles qui l'accompagnent. C'est une chenille du groupe des
arpenteuses,  trois paires seulement de fausses pattes, places sous
les 8e, 9e et 12e anneaux. Le corps est un peu attnu aux deux bouts,
trangl  la jonction des divers segments, d'un vert ple avec de fines
marbrures noirtres visibles  la loupe et quelques cils noirs
clairsems. Longueur 15 millimtres, largeur 2 millimtres 1/2.

L'Eumne pomiforme a pareillement ses prdilections. Son gibier consiste
en petites chenilles de 7 millimtres environ de longueur sur 1
millimtre et 1/3 de largeur. Le corps est d'un vert ple, assez
nettement trangl  la jonction des anneaux. Tte plus troite que le
reste du corps, macule de brun. Des aroles ples, ocelles, sont
rparties en deux ranges transversales sur les segments moyens, et
portent au centre un point noir, surmont d'un cil galement noir. Sur
les segments 3 et 4, ainsi que sur l'avant-dernier, chaque arole porte
deux points noirs et deux cils. Voil la rgle.

Voici l'exception fournie par deux pices dans la totalit de mes
relevs. Corps d'un jaune ple, avec cinq bandes longitudinales d'un
rouge de brique et quelques cils trs rares. Tte et prothorax bruns et
luisants, longueur et diamtre comme ci-dessus.

Le nombre de pices servies pour le repas de chaque larve nous importe
davantage que leur qualit. Dans les cellules de l'Eumne d'Amde, je
trouve tantt cinq chenilles, et tantt j'en compte dix; ce qui fait une
diffrence du simple au double pour la quantit de vivres, car les
pices dans les deux cas sont exactement de mme taille. Pourquoi ce
service ingal, qui donne double part  une larve et simple part  une
autre? Les convives ont mme apptit; ce que rclame un nourrisson, un
second doit le rclamer,  moins qu'il n'y ait ici menu diffrent
d'aprs le sexe.  l'tat parfait, les mles sont moindres que les
femelles, dont ils ne reprsentent gure que la moiti soit pour le
poids, soit pour le volume. La somme des vivres qui doit les amener au
dveloppement final peut donc tre rduite de moiti. Alors les cellules
copieusement approvisionnes appartiennent  des femelles; les autres,
maigrement pourvues, appartiennent  des mles.

Mais l'oeuf est pondu lorsque les provisions sont faites, et cet oeuf a
un sexe dtermin, bien que l'examen le plus minutieux ne puisse
reconnatre les diffrences qui dcideront de l'closion d'un mle ou de
l'closion d'une femelle. On arrive ainsi forcment  cette trange
conclusion: la mre sait par avance le sexe de l'oeuf qu'elle va pondre,
et cette prvision lui permet de garnir le garde-manger suivant la
mesure de l'apptit de la future larve. Quel singulier monde, si
diffrent du ntre! Nous invoquions un sens particulier pour expliquer
la chasse de l'Ammophile; que pourrons-nous invoquer nous rendant compte
de cette intuition de l'avenir? La thorie du fortuit est-elle en mesure
d'intervenir dans le tnbreux problme? Si rien n'est logiquement
dispos dans un but prvu, de quelle manire s'est acquise cette claire
vision de l'invisible?

Les capsules de l'Eumne pomiforme sont littralement bourres de
gibier, il est vrai que les pices sont de bien petite taille. Mes notes
mentionnent dans une cellule 14 chenilles vertes, dans une seconde 16.
Je n'ai pas d'autres renseignements sur l'intgral menu de cet
hymnoptre, que j'ai un peu nglig pour tudier de prfrence son
congnre, le conducteur de coupoles en rocaille. Comme les deux sexes
diffrent de grosseur,  un moindre degr cependant que pour l'Eumne
d'Amde, j'incline  croire que ces deux cellules si bien garnies
appartenaient  des femelles, et que les cellules des mles doivent
avoir service moins somptueux. N'ayant pas vu, je me borne  ce simple
soupon.

Ce que j'ai vu, et souvent, c'est le nid en cailloutis, avec la larve
incluse et les provisions en partie dvores. Continuer l'ducation en
domesticit afin de suivre jour par jour les progrs de mon lve, tait
affaire que je ne pouvais ngliger, et du reste,  ce qu'il me
paraissait, d'excution facile. J'avais la main exerce  ce mtier de
pre nourricier; la frquentation des Bembex, des Ammophiles, des Sphex
et tant d'autres avait fait de moi un ducateur passable. Je n'tais pas
novice dans l'art de diviser une vieille bote  plumes en loges o je
dposais un lit de sable, et sur ce lit la larve et ses provisions
dlicatement dmnages de la cellule maternelle. Chaque fois, le succs
tait  peu prs certain; j'assistais aux repas des larves, je voyais
mes nourrissons grandir, puis filer leurs cocons. Fort de l'exprience
acquise, je comptais donc sur la russite dans l'levage des Eumnes.

Les rsultats cependant ne rpondaient pas du tout  mes esprances;
toutes mes tentatives chouaient; la larve se laissait piteusement
mourir sans toucher  ses vivres.

Je mettais l'chec sur le compte de ceci, de cela, d'autre chose:
j'avais peut-tre contusionn le tendre ver en dmolissant la
forteresse; un clat de maonnerie l'avait meurtri quand je forais du
couteau la dure coupole; une insolation trop vive l'avait surpris quand
je le retirais de l'obscurit de sa cellule; l'air du dehors pouvait
avoir tari sa moiteur.  toutes ces causes probables d'insuccs, je
remdiais de mon mieux. Je procdais  l'effraction du logis avec toute
la prudence possible, je projetais mon ombre sur le nid pour viter au
ver un coup de soleil, je transvasais aussitt provisions et larve dans
un tube de verre, je mettais ce tube dans une bote que je portais  la
main pour adoucir le roulis du trajet. Rien n'y faisait: la larve, hors
de son domicile, se laissait toujours dprir.

Trs longtemps j'ai persist  m'expliquer l'insuccs par la difficult
du dmnagement. La cellule de l'Eumne d'Amde est un robuste coffret
qui pour tre forc exige le choc; aussi la dmolition de pareil ouvrage
entrane des accidents si varis, que l'on peut toujours croire 
quelque meurtrissure du ver sous les dcombres. Quant  transporter chez
soi le nid intact sur son support, pour procder  son ouverture avec
plus de soin que n'en comporte une opration improvise  la campagne,
il ne faut pas y songer; ce nid repose presque toujours sur un bloc
inbranlable, sur quelque grosse pierre d'un mur. Si je ne russissais
pas dans mes essais d'ducation, c'tait parce que la larve avait
souffert lorsque je ruinais sa demeure. La raison semblait bonne, et je
m'en tenais l.

Une autre ide surgit enfin et me fit douter que mes checs eussent
toujours pour cause des accidents de maladresse. Les cellules des
Eumnes sont bourres de gibier: il y a dix chenilles dans la cellule de
l'Eumne d'Amde, une quinzaine dans celle de l'Eumne pomiforme. Ces
chenilles, poignardes sans doute, mais d'une faon qui m'est inconnue,
ne sont pas totalement immobiles. Les mandibules saisissent ce qu'on
leur prsente, la croupe se boucle et se dboucle, la moiti postrieure
donne de brusques coups de fouet quand on la chatouille avec la pointe
d'une aiguille. En quel point est dpos l'oeuf parmi cet amas
grouillant, o trente mandibules peuvent trouer, o cent vingt paires de
pattes peuvent dchirer? Lorsque l'approvisionnement consiste en une
pice unique, ces prils n'existent pas, et l'oeuf est dpos sur la
victime, non au hasard, mais en un point judicieusement choisi. C'est
ainsi que l'Ammophile hrisse fixe le sien, par une extrmit, en
travers du ver gris, sur le flanc du premier anneau muni de fausses
pattes. L'oeuf pend sur le dos de la chenille,  l'oppos des pattes,
dont le voisinage ne serait peut-tre pas sans danger. Le ver
d'ailleurs, piqu dans la plupart de ses centres nerveux, gt sur le
ct, immobile, incapable de contorsions de croupe et de brusques
dtentes de ses derniers anneaux. Si les mandibules veulent happer, si
les pattes ont quelques frmissements, elles ne trouvent rien devant
elles: l'oeuf de l'Ammophile est  l'opposite. Ds qu'il clt, le
vermisseau peut ainsi fouiller, en pleine scurit, le ventre du gant.

Combien sont diffrentes les conditions dans la cellule de l'Eumne! Les
chenilles sont imparfaitement paralyses, peut-tre parce qu'elles n'ont
reu qu'un seul coup d'aiguillon; elles se dmnent sous l'attouchement
d'une pingle; elles doivent se contorsionner sous la morsure de la
larve. Si l'oeuf est pondu sur l'une d'elles, cette premire pice sera
consomme sans pril, je l'admets,  la condition d'un choix prudent
pour le point d'attaque; mais il reste les autres, non dpourvues de
tout moyen de dfense. Qu'un mouvement se produise dans l'amas, et
l'oeuf, drang de la couche suprieure, plongera dans un traquenard de
pattes et de mandibules. Que faut-il pour le mettre  mal?

Un rien; et ce rien a toutes les chances de se raliser dans le tas
dsordonn des chenilles. Cet oeuf, menu cylindre, hyalin ainsi que du
cristal, est d'une dlicatesse extrme; un attouchement le fltrit, la
moindre pression l'crase.

Non, sa place n'est pas dans l'amas de gibier, car les chenilles, j'y
reviens, ne sont pas suffisamment inoffensives. Leur paralysie est
incomplte, comme le prouvent leurs contorsions quand je les irrite, et
comme le tmoigne d'autre part un fait d'une exceptionnelle gravit.
D'une cellule de l'Eumne d'Amde, il m'est arriv d'extraire quelques
pices  demi transformes en chrysalides. La transformation, c'est
vident, s'tait faite dans la cellule mme, et par consquent aprs
l'opration que l'hymnoptre leur avait pratique. En quoi consiste
cette opration? Je ne sais au juste, n'ayant pu voir le chasseur 
l'oeuvre. L'aiguillon, bien certainement, tait intervenu ici; mais o,
 combien de reprises? Voil l'inconnu. Ce qu'on peut affirmer, c'est
que la torpeur n'est pas bien profonde, puisque l'opre conserve
parfois assez de vitalit pour se dpouiller de sa peau et devenir
chrysalide. Ainsi tout conspire  nous faire demander par quel
stratagme l'oeuf est sauvegard du pril.

Ce stratagme, j'ai dsir le connatre, ardemment, sans me laisser
rebuter par la raret des nids, les pnibles recherches, les coups de
soleil, le temps dpens, les vaines effractions de cellules non
convenables; j'ai voulu voir, et j'ai vu. Voici la mthode. Avec la
pointe d'un couteau et des pinces, je pratique une ouverture latrale,
une fentre, sous la coupole de l'Eumne d'Amde et de l'Eumne
pomiforme. Une minutieuse circonspection prside au travail afin de ne
pas blesser le reclus. Autrefois j'attaquais le dme par le haut,
maintenant je l'attaque par le ct. Je m'arrte lorsque la brche est
suffisante et permet de voir ce qui se passe  l'intrieur.

Que se passe-t-il?... Je fais ici une halte pour permettre au lecteur de
se recueillir et d'imaginer lui-mme un moyen de sauvegarde qui protge
l'oeuf et plus tard le vermisseau dans les conditions prilleuses que je
viens d'exposer. Cherchez, combinez, mditez, vous qui avez l'esprit
inventif. Y tes-vous? Peut-tre pas. Autant vous le dire.

L'oeuf n'est pas dpos sur les vivres; il est suspendu au sommet du
dme par un filament qui rivalise de finesse avec celui d'une toile
d'araigne. Au moindre souffle, le dlicat cylindre tremblote, oscille;
il me rappelle le fameux pendule appendu  la coupole du Panthon pour
dmontrer la rotation de la terre. Les vivres sont amoncels au-dessous.

Second acte de ce spectacle merveilleux. Pour y assister, ouvrons une
fentre  des cellules jusqu' ce que la bonne fortune veuille bien nous
sourire. La larve est close et dj grandelette. Comme l'oeuf, elle est
suspendue suivant la verticale, par l'arrire, au plafond du logis; mais
le fil de suspension a notablement gagn en longueur et se compose du
filament primitif auquel fait suite une sorte de ruban. Le ver est
attabl: la tte en bas, il fouille le ventre flasque de l'une des
chenilles. Avec un ftu de paille, je touche un peu le gibier encore
intact. Les chenilles s'agitent. Aussitt le ver se retire de la mle.
Et comment! Merveille s'ajoutant  d'autres merveilles: ce que je
prenais pour un cordon plat, pour un ruban  l'extrmit infrieure de
la suspensoire, est une gaine, un fourreau, une sorte de couloir
d'ascension dans lequel le ver rampe  reculons et remonte. La dpouille
de l'oeuf, conserve cylindrique et prolonge peut-tre par un travail
spcial du nouveau-n, forme ce canal de refuge. Au moindre signe de
pril dans le tas de chenilles, la larve fait retraite dans sa gaine et
remonte au plafond, o la cohue grouillante ne peut l'atteindre. Le
calme revenu, elle se laisse couler dans son tui et se remet  table,
la tte en bas, sur les mets, l'arrire en haut et prte pour le recul.

Troisime et dernier acte. Les forces sont venues; la larve est de
vigueur  ne pas s'effrayer des mouvements de croupe des chenilles.
D'ailleurs celles-ci, macres par le jene, extnues par une torpeur
prolonge, sont de plus en plus inhabiles  la dfense. Aux prils du
tendre nouveau-n succde la scurit du robuste adolescent; et le ver,
ddaigneux dsormais de sa gaine ascensionnelle, se laisse choir sur le
gibier restant. Ainsi s'achve le festin, suivant la coutume ordinaire.

Voil ce que j'ai vu dans les nids de l'un et l'autre Eumne, voil ce
que j'ai montr  des amis encore plus surpris que moi de l'ingnieuse
tactique. L'oeuf appendu au plafond,  l'cart des vivres, n'a rien 
craindre des chenilles, qui se dmnent l-bas. Nouvellement clos, le
ver, dont le cordon suspenseur s'est augment de la gaine de l'oeuf,
arrive au gibier, l'entame prudemment. S'il y a pril, il remonte  la
vote en reculant dans le fourreau. Maintenant s'explique l'insuccs de
mes premires tentatives. Ignorant le fil de sauvetage, si menu, si
facile  rompre, je recueillais tantt l'oeuf, tantt la jeune larve,
alors que mon effraction par le haut les avait fait choir au milieu des
provisions. Mis directement en contact avec le dangereux gibier, ni l'un
ni l'autre ne pouvait prosprer. Si quelqu'un de mes lecteurs  qui
tantt je faisais appel imaginait mieux que l'Eumne, qu'il m'en
instruise de grce: ce serait un curieux parallle que celui des
inspirations de la raison et des inspirations de l'instinct.




VI

LES ODYNRES


Le fil suspenseur et la gaine d'ascension des Eumnes sont rendus
ncessaires par le grand nombre et l'incomplte paralysie des chenilles
servies  la larve; l'ingnieux systme a pour but d'carter le pril.
C'est ainsi, du moins, que j'entrevois l'enchanement des effets et des
causes. Mais, tout autant qu'un autre, je me mfie du pourquoi et du
comment; je sais combien la pente est glissante sur le terrain des
interprtations; et avant d'affirmer les motifs d'un fait observ, je
recherche un faisceau de preuves. Si rellement la singulire
installation de l'oeuf des Eumnes a pour raison d'tre les motifs que
j'invoque, partout o se prsentent de semblables conditions de danger,
multiplicit des pices de l'approvisionnement et torpeur incomplte,
doit se prsenter aussi semblable mthode de protection, ou toute autre
d'quivalent effet. L'acte rpt tmoignera de l'interprtation juste;
et s'il ne se reproduit pas ailleurs, avec les variations qu'il peut
comporter, le cas des Eumnes restera un fait trs curieux, sans
acqurir la haute porte que je lui souponne. Gnralisons pour mieux
tablir.

Or, non loin des Eumnes prennent rang les Odynres, les Gupes
solitaires de Raumur. Mmes costumes, mmes ailes plies en long, mmes
instincts giboyeurs, et surtout, condition par excellence, mmes
entassements de proie assez mobile encore pour tre dangereuse. Si mes
raisons sont fondes, si je prvois juste, l'oeuf de l'Odynre doit tre
appendu au plafond de la loge comme l'oeuf de l'Eumne. Ma conviction,
base sur la logique, est si formelle, que je crois dj apercevoir cet
oeuf, rcemment pondu, tremblotant au bout du fil sauveteur.

Ah! je l'avoue, il me fallait une foi robuste pour nourrir l'audacieux
espoir de trouver quelque chose de plus l o les matres n'avaient rien
vu. Je lis et relis le mmoire de Raumur sur la Gupe solitaire.
L'Hrodote des insectes est riche de documents; mais rien, absolument
rien sur l'oeuf appendu. Je consulte L. Dufour, qui traite pareil sujet
avec sa verve accoutume: il a vu l'oeuf, il le dcrit; mais quant au
fil suspenseur, rien, toujours rien. J'interroge Lepelletier, Audoin,
Blanchard: silence complet sur le moyen de protection que je prvois.
Est-il possible qu'un dtail de si haute importance ait chapp  de
tels observateurs? Suis-je dupe de l'imagination? Le systme de
sauvegarde qu'une logique serre me dmontre n'est-il pas rve de ma
part? Ou les Eumnes m'ont menti, ou mes esprances sont fondes. Et
disciple insurg contre ses matres, fort d'arguments que je crois
invincibles, je me suis mis en recherches, convaincu de russir. J'ai
russi, en effet; j'ai trouv ce que je cherchais, j'ai trouv mieux
encore. Racontons les choses par leur dtail.

Diverses Odynres sont tablies dans mon voisinage. J'en connais une qui
prend possession des nids abandonns de l'Eumne d'Amde. Ce nid,
construction d'une rare solidit n'est pas masure lorsque son
propritaire dmnage; il perd seulement son goulot. La coupole,
conserve intacte, est un rduit fortifi trop commode pour rester
vacant. Quelque araigne adopte la caverne aprs l'avoir tapisse de
soie; des Osmies s'y rfugient en temps de pluie ou bien en font dortoir
pour passer la nuit; une Odynre la divise avec des cloisons d'argile en
trois ou quatre chambres qui deviennent le berceau d'autant de larves.
Une seconde espce utilise les nids abandonns du Plope; une
troisime, enlevant la moelle d'une tige sche de ronce, obtient, pour
sa famille, un long tui qu'elle subdivise en tages; une quatrime fore
un couloir dans le bois mort de quelque figuier; une cinquime se creuse
un puits dans le sol d'un sentier battu et le surmonte d'une margelle
cylindrique et verticale. Toutes ces industries sont dignes d'tude,
mais j'aurais prfr retrouver l'industrie rendue clbre par Raumur
et L. Dufour.

Sur un talus vertical de terre rouge argileuse, je dcouvre enfin, en
petit nombre, les indices d'une bourgade d'Odynres. Ce sont les
chemines caractristiques dont parlent les deux historiens,
c'est--dire les tubes courbes faonns en guillochis, qui pendent 
l'entre de l'habitation. Le talus est expos aux ardeurs du midi. Un
petit mur le surmonte, tout dlabr; derrire est un profond rideau de
pins. Le tout forme un chaud abri, comme l'exige l'tablissement de
l'hymnoptre. En outre, nous sommes dans la seconde quinzaine du mois
de mai, prcisment l'poque des travaux, suivant les matres.
L'architecture de la faade, l'emplacement, la date, tout s'accorde avec
ce que nous racontent Raumur et L. Dufour. Aurais-je rellement fait
rencontre de l'une ou de l'autre de leurs Odynres? C'est  voir, et
tout de suite. Aucun des ingnieurs constructeurs de portiques en
guillochis ne se montre, n'arrive; il faut attendre. Je m'tablis 
proximit pour surveiller les arrivants.

Ah! que les heures sont longues, dans l'immobilit, sous un soleil
brlant, au pied d'un talus qui vous renvoie des rverbrations de
fournaise! Mon insparable compagnon, Bull, s'est retir plus loin, 
l'ombre, sous un bouquet de chnes verts. Il y trouve une couche de
sable dont l'paisseur conserve encore quelques traces de la dernire
onde. Un lit est creus; et dans le frais sillon, le sybarite s'tend 
plat ventre. Tirant la langue et fouettant de la queue la rame, il ne
cesse de viser sur moi son regard, aux douces profondeurs.

--Que fais-tu l-bas, nigaud,  te rtir; viens ici, sous la feuille;
regarde comme je suis bien. C'est ce qu'il me semble lire dans les yeux
de mon compagnon.

--Oh! mon chien, mon ami, te rpondrais-je si tu pouvais me comprendre,
l'homme est tourment du dsir de connatre; tes tourments,  toi, se
bornent au dsir de l'os, et de loin en loin au dsir de ta belle. Cela
fait entre nous, quoique amis dvous, une certaine diffrence, bien
qu'on nous dise aujourd'hui quelque peu parents, presque cousins. J'ai
le besoin de savoir, et volontairement me rtis; tu ne l'as pas, et te
retires au frais.

Oui, les heures sont longues  l'afft d'un insecte, qui ne vient pas.
Dans le bois de pins du voisinage un couple de Huppes se poursuivent
avec les agaceries amoureuses du printemps. _Oupoupou_! fait le mle sur
un ton voil, _Oupoupou_! L'antiquit latine appelait la Huppe _Upupa_,
l'antiquit grecque la nommait Mais Pline de _u_ faisait ou et devait
prononcer _Oupoupa_, comme me l'enseigne le cri imit dans le nom.
Rarement j'ai reu leon de prononciation latine mieux autorise que la
tienne, bel oiseau qui fais diversion  mes longs ennuis. Fidle  ton
idiome tu dis _Oupoupou_ comme tu le disais du temps d'Aristote et de
Pline, comme tu le disais lorsque ta note sonna pour la premire fois.
Mais les idiomes  nous, les idiomes primitifs, que sont-ils devenus?
L'rudit ne peut mme en retrouver la trace. L'homme change, l'animal
est immuable.

Enfin, enfin nous y voici! l'Odynre arrive, d'un vol silencieux comme
celui de l'Eumne. Il disparat dans le cylindre courbe du vestibule et
rentre chez lui avec un vermisseau sous le ventre. Une petite prouvette
en verre est dispose  la porte du nid. Quand l'insecte sortira, il
sera pris. C'est fait, il est pris et aussitt transvas dans le flacon
asphyxiateur  bandelettes de papier et sulfure de carbone. Et
maintenant, mon chien, qui tires toujours la langue et frtilles de la
queue, nous pouvons partir: la journe n'a pas t perdue. Demain nous
reviendrons.

Renseignement pris, mon Odynre ne rpond pas  ce que j'attendais. Ce
n'est pas l'espce dont parle Raumur (_Odynerus spinips_); ce n'est
pas davantage l'espce tudie par L. Dufour (_Odynerus Reaumurii_);
c'en est une autre (_Odynerus reniformis_ Latr.), diffrente quoique
adonne  la mme industrie. Dj le naturaliste des Landes s'tait
laiss prendre  cette parit d'architecture, de provisions, de moeurs;
il croyait avoir sous les yeux la Gupe solitaire de Raumur lorsqu'en
ralit son constructeur de tubes diffrait spcifiquement.

L'ouvrier nous est connu; reste  connatre l'oeuvre. L'entre du nid
s'ouvre dans la paroi verticale du talus. C'est un trou rond sur le bord
duquel est maonn un tube courbe dont l'orifice est tourn vers le bas.
Construit avec les dblais de la galerie en construction, ce vestibule
tubulaire se compose de grains terreux, non disposs en assises
continues et laissant de petits intervalles vides. C'est un ouvrage 
jour, une dentelle d'argile. La longueur en est d'un pouce environ, et
le diamtre intrieur de cinq millimtres.  ce portique fait suite la
galerie, de mme diamtre et plongeant obliquement dans le sol jusqu'
la profondeur d'un dcimtre et demi  peu prs. L, ce couloir
principal se ramifie en brefs corridors, qui donnent chacun accs dans
une cellule indpendante de ses voisines. Chaque larve a sa chambre,
dont le service peut se faire par une voie spciale. J'en ai compt
jusqu' dix, et peut-tre y en a-t-il davantage. Ces chambres n'ont rien
de particulier ni pour le travail ni pour l'ampleur; ce sont de simples
culs-de-sac terminant les corridors d'accs. Il y en a d'horizontales,
il y en a de plus ou moins inclines, sans rgle fixe. Quand une cellule
contient ce qu'elle doit contenir, l'oeuf et les vivres, l'Odynre en
ferme l'entre avec un opercule de terre; puis elle en creuse une autre
dans le voisinage, latralement  la galerie principale. Enfin la voie
commune des cellules est obstrue de terre, le tube de l'entre est
dmoli pour fournir des matriaux au travail de l'intrieur, et tout
vestige du logis disparat.

La couche extrieure du talus est de l'argile cuite au soleil, presque
de la brique. C'est avec peine que je l'entame en me servant d'une
petite houlette de poche. Par-dessous, c'est beaucoup moins dur. Comment
fait ce frle mineur pour s'ouvrir une galerie dans cette brique? Il
emploie, je ne peux en douter, la mthode dcrite par Raumur. Je
reproduirai donc un passage du matre pour donner  mes jeunes lecteurs
un aperu des moeurs des Odynres, moeurs que ma trs petite colonie ne
m'a pas permis d'observer dans tous les dtails.

C'est vers la fin de mai que ces Gupes se mettent  l'ouvrage, et on
peut en voir d'occupes  travailler pendant tout le mois de juin.
Quoique leur vritable objet ne soit que de creuser dans le sable un
trou profond de quelques pouces, et dont le diamtre surpasse peu celui
de leur corps, on leur en croirait un autre; car, pour parvenir  faire
ce trou, elles construisent en dehors un tuyau creux qui a pour base le
contour de l'entre du trou, et qui, aprs avoir suivi une direction
perpendiculaire au plan o est cette ouverture, se contourne en bas. Ce
tuyau s'allonge  mesure que le trou devient plus profond; il est
construit du sable qui en a t tir; il est fait en filigrane grossier
ou en espce de guillochis. Il est form par de gros filets grains,
tortueux, qui ne se touchent pas partout. Les vides qu'ils laissent
entre eux le font paratre construit avec art; cependant il n'est qu'une
sorte d'chafaudage au moyen duquel les manoeuvres de la mre sont plus
promptes et plus sres.

Quoique je connusse les deux dents de ces insectes pour de fort bons
instruments, capables d'entamer des corps trs durs, l'ouvrage qu'elles
avaient  faire me paraissait un peu rude pour elles. Le sable contre
lequel elles avaient  agir, ne le cdait gure en duret  la pierre
commune; du moins les ongles attaquaient avec peu de succs sa couche
extrieure, plus dessche que le reste par les rayons du soleil. Mais
tant parvenu  observer ces ouvrires au moment o elles commenaient 
percer un trou, elles m'apprirent qu'elles n'avaient pas besoin de
mettre leurs dents  une aussi forte preuve.

Je vis que la Gupe commence par ramollir le sable qu'elle veut
enlever. Sa bouche verse dessus une ou deux gouttes d'eau qui sont bues
promptement par le sable: dans l'instant, il devient une pte molle que
les dents ratissent et dtachent sans peine. Les deux jambes de la
premire paire se prsentent aussitt pour le runir en une petite
pelote, grosse environ comme un grain de groseille. C'est avec cette
premire pelote dtache que la Gupe jette les fondements du tuyau que
nous avons dcrit. Elle porte sa pelote de mortier sur le bord du trou
qu'elle vint de faire en l'enlevant; ses dents et ses pattes la
contournent, l'aplatissent et lui font prendre plus de hauteur qu'elle
n'en avait. Cela fait, la Gupe se remet  dtacher du sable et se
charge d'une autre pelote de mortier. Bientt elle parvient  avoir tir
assez de sable pour rendre l'entre du trou sensible, et avoir fait la
base du tuyau.

Mais l'ouvrage ne peut aller vite qu'autant que la Gupe est en tat
d'humecter le sable. Elle est oblige de se dranger pour renouveler sa
provision d'eau. Je ne sais si elle allait simplement se charger d'eau 
quelque ruisseau, ou si elle tirait de quelque plante ou de quelque
fruit une eau plus gluante; ce que je sais mieux, c'est qu'elle ne
tardait pas  revenir et  travailler avec une nouvelle ardeur. J'en
observai une qui parvint dans une heure environ  donner au trou la
longueur de son corps et leva un tuyau aussi haut que le trou tait
profond. Au bout de quelques heures, le tuyau tait lev de deux pouces
et elle continuait encore  approfondir le trou qui tait au-dessous.

Il ne m'a pas paru qu'elle et de rgle par rapport  la profondeur
qu'elle lui donne. J'en ai trouv dont le trou tait  plus de quatre
pouces de l'ouverture, d'autres dont le trou n'en tait distant que de
deux ou trois pouces. Sur tel trou on voit aussi un tuyau deux ou trois
fois plus long que celui d'un autre. Tout le mortier enlev du trou
n'est pas toujours employ  sa prolongation. Dans le cas o elle lui a
donn  son gr une longueur suffisante, on la voit simplement arriver 
l'orifice du tuyau, avancer la tte par del le bord et jeter aussitt
sa pelote, qui tombe  terre. Aussi ai-je observ souvent une quantit
de dcombres au pied de certains trous.

La fin pour laquelle ce trou est perc dans un massif de mortier ou de
sable ne saurait paratre quivoque: il est clair qu'il est destin 
recevoir un oeuf avec une provision d'aliments. Mais on ne voit pas de
mme  quelle fin cette mre a bti le tuyau de mortier. En continuant 
suivre ses travaux, on saura qu'il est pour elle ce qu'un tas de
moellons bien arrang est pour les maons qui btissent un mur. Tout le
trou qu'elle a creus ne doit pas servir de logement  la larve qui doit
natre dedans; une portion lui suffira. Il a t cependant ncessaire
qu'il ft fouill jusqu' une certaine profondeur, afin que la larve ne
se trouvt pas expose  une chaleur trop grande, quand les rayons du
soleil tomberont sur la couche extrieure de sable. Elle ne doit habiter
que le fond du trou. La mre sait la capacit qu'elle doit laisser vide
et elle la conserve; mais elle bouche tout le reste, et elle fait
rentrer dans la partie suprieure du trou tout ce qu'il faut du sable
qu'elle en a t, pour le boucher. C'est pour avoir ce mortier  sa
porte, qu'elle a form ce tuyau. Une fois l'oeuf dpos et la provision
d'aliments mise  sa porte, on voit la mre venir ronger le bout du
tuyau, aprs l'avoir mouill, porter cette pelote dans l'intrieur, et
revenir ensuite en prendre d'autres de la mme manire, jusqu' ce que
le trou soit bouch jusqu' l'orifice.

Raumur continue en parlant des vivres amasss dans les cellules, des
_vers verts_ comme il les appelle, insoucieux de l'affreuse consonance.
N'ayant pas vu les mmes choses parce que mon Odynre est d'espce
diffrente, je reprends la parole. Je n'ai fait le dnombrement des
pices de gibier que pour trois cellules: la colonie tait pauvre; il
fallait la mnager si je voulais jusqu'au bout suivre l'histoire. Dans
l'une d'elles, avant que les provisions fussent entames, j'ai compt
vingt-quatre pices; dans chacune des deux autres, galement intactes,
j'en ai compt vingt-deux. Raumur ne trouvait que huit  douze pices
dans le garde-manger de son Odynre; et L. Dufour, dans le magasin 
vivres de la sienne, constatait une broche de dix  douze. La mienne
exige la double douzaine, deux fois plus, ce qui peut s'expliquer par un
gibier de moindre taille. Aucun hymnoptre dprdateur  ma
connaissance,  part les Bembex, qui approvisionnent au jour le jour,
n'approche de cette prodigalit en nombre. Deux douzaines de vermisseaux
pour le repas d'un seul. Que nous sommes loin de l'unique chenille de
l'Ammophile hrisse; quelles dlicates prcautions doivent tre prises
pour la scurit de l'oeuf au milieu de cette foule! Une scrupuleuse
attention est ici ncessaire si nous voulons bien nous rendre compte des
dangers auxquels l'oeuf de l'Odynre est expos et des moyens qui le
tirent de pril.

Et d'abord, le gibier, quel est-il? Il consiste en vermisseaux de la
grosseur d'une aiguille  tricoter et d'une longueur un peu variable.
Les plus grands mesurent un centimtre. La tte est petite, d'un noir
intense et luisant. Les anneaux sont dpourvus de pattes, soit vraies,
soit fausses comme celles des chenilles; mais tous, sans exception, sont
munis, pour organes ambulatoires, d'une paire de petits mamelons
charnus. Ces vermisseaux, quoique de mme espce d'aprs l'ensemble des
caractres, varient de coloration. Ils sont d'un vert ple, jauntre,
avec deux larges bandes longitudinales d'un rose tendre chez les uns,
d'un vert plus ou moins fonc chez les autres. Entre ces deux bandes
rgne, sur le dos, un lisr d'un jaune ple. Tout le corps est sem de
petits tubercules noirs, portant un cil au sommet. L'absence de pattes
dmontre que ce ne sont pas des chenilles, des larves de lpidoptre.
D'aprs les expriences d'Audoin, les vers verts de Raumur sont les
larves d'un curculionide, le _Phytonomus variabilis_, hte des champs de
luzerne. Mes vermisseaux, roses ou verts, appartiendraient-ils aussi 
quelque petit Charanon? C'est fort possible.

Raumur qualifie de vivants les vers dont se composaient les provisions
de son Odynre; il essaya d'en lever esprant en voir provenir une
mouche ou un scarabe. L. Dufour, de son ct, les appelle des chenilles
vivantes. Aux deux observateurs n'a pas chapp la mobilit du gibier
servi; ils ont eu sous les yeux des vermisseaux qui s'agitent et donnent
les signes d'une pleine vie.

Ce qu'ils ont vu, je le revois. Mes petites larves se trmoussent;
roules d'abord en forme d'anneau, elles se droulent, puis s'enroulent
encore si je fais seulement tourner avec lenteur le petit tube de verre
o je les ai renfermes. Au contact d'une pointe d'aiguille, elles se
dmnent brusquement. Quelques-unes parviennent  se dplacer. En
m'occupant de l'ducation de l'oeuf de l'Odynre, j'ouvrais la cellule
suivant sa longueur, de faon  la rduire  un demi-canal; puis dans
cette rigole maintenue horizontale, je disposais un petit nombre de
pices de gibier. Le lendemain j'en trouvais habituellement quelqu'une
qui s'tait laisse choir, preuve d'une agitation, d'un dplacement
alors mme que rien ne troublait le repos.

Ces larves, j'en ai la ferme conviction, ont t blesses par
l'aiguillon de l'Odynre, car celle-ci ne doit pas porter pe
uniquement pour la parade. Possdant une arme, elle s'en sert. Toutefois
la blessure est si lgre, que Raumur et L. Dufour ne l'ont pas
souponne. Pour eux, la proie est vivante; pour moi, elle l'est  trs
peu prs. Dans ces conditions, on voit  quels prils serait expos
l'oeuf de l'Odynre sans les prcautions d'une prudence exquise. Ils
sont l, ces remuants vermisseaux, au nombre de deux douzaines dans la
mme cellule, cte  cte avec l'oeuf qu'un rien peut compromettre. Par
quels moyens ce germe, si dlicat, chappera-t-il aux dangers de la
cohue?

Comme je l'avais prvu, guid par l'argumentation, l'oeuf est suspendu
au plafond du logis. Un trs court filament le fixe  la paroi
suprieure, et le laisse pendre libre dans l'espace.  la vue de cet
oeuf, tremblotant au bout de son fil pour la moindre secousse, et
affirmant par ses oscillations la justesse de mes aperus thoriques,
j'eus, la premire fois, un de ces moments de joie intime qui
ddommagent de bien des ennuis. Je devais en avoir bien d'autres, ainsi
qu'on le verra. Suivre avec amour, patience et coup d'oeil exerc les
investigations dans le monde des insectes, nous rserve toujours quelque
merveille. L'oeuf, disons-nous, se balance au plafond, retenu par un fil
trs court et d'une extrme finesse. La cellule est tantt horizontale
et tantt oblique. Dans le premier cas, l'oeuf est dispos
perpendiculaire  l'axe de la cellule, et son extrmit infrieure
arrive  une paire de millimtres de la paroi oppose; dans le second
cas, l'oeuf, qui suit la verticale, fait avec cet axe un angle plus ou
moins aigu.

J'ai voulu suivre  loisir, avec les commodits d'observation du chez
soi, les progrs de cet oeuf pendulaire. Pour l'oeuf de l'Eumne
d'Amde, c'est presque impraticable,  cause de la cellule non
transportable avec le bloc qui lui sert le plus souvent de base. Pareil
domicile exige l'observation sur les lieux mmes. La demeure de
l'Odynre n'a pas le mme inconvnient. Une cellule tant mise  jour et
se trouvant dans l'tat que je dsire, je cerne le logis avec la pointe
du couteau, de manire  dtacher un cylindre de terre o cette cellule
est comprise, mais rduite  un demi-canal pour ne rien cacher de ce qui
doit s'y passer. Les provisions sont extraites pice par pice avec tous
les mnagements, et transvases  part dans un tube de verre. J'viterai
ainsi les accidents que la foule grouillante des vers pourrait
occasionner pendant les invitables secousses du trajet. L'oeuf reste
seul, se balanant dans l'enceinte vide. Un fort tube reoit le cylindre
de terre, que je cale avec des coussinets de coton. Le butin est mis
dans une bote de fer-blanc, que je porte  la main et dans la position
convenable pour que l'oeuf garde la verticale sans heurter les parois.

Jamais je n'avais opr de dmnagement qui ncessitt pareilles
dlicatesses. Un faux mouvement pouvait faire rompre le fil suspenseur,
si dlicat qu'il fallait la loupe pour le distinguer; des oscillations
d'ampleur trop grande pouvaient meurtrir l'oeuf contre les parois de la
cellule; il fallait se garder d'en faire une sorte de battant de
clochette heurtant son enceinte de bronze. Je cheminais donc avec une
raideur automatique, tout d'une pice,  pas mthodiquement combins.
Quelle mauvaise rencontre s'il tait survenu quelque connaissance avec
qui il convient de s'arrter un moment, de causer un peu, d'changer une
poigne de main: une distraction de ma part ruinerait peut-tre mes
projets! Quelle rencontre plus mauvaise encore si Bull, qui ne peut
supporter un regard de travers, se trouvait nez  nez avec quelque
rival, et, lui gardant rancune, se jetait sur lui? Il et fallu mettre
fin  la bagarre pour viter le scandale d'un chien bien lev
intolrant pour le chien villageois. La querelle faisait crouler tout
mon chafaudage exprimental. Et dire que les vives proccupations d'une
personne non tout  fait dpourvue de sens se trouvent parfois sous la
dpendance d'une querelle de roquets!

Dieu soit lou! la route est dserte, le trajet se fait sans encombre;
le fil, mon grand souci, ne se rompt pas; l'oeuf n'est pas meurtri; tout
est en ordre. La petite motte de terre est mise en lieu sr, avec la
cellule dans une position horizontale.  proximit de l'oeuf, je dispose
trois ou quatre des vermisseaux recueillis: la totalit des provisions
serait une cause de trouble maintenant que la cellule n'a que la moiti
de sa paroi et se trouve rduite  un demi-canal. Le surlendemain, je
trouve l'oeuf clos. La jeune larve, de couleur jaune, est appendue par
son extrmit postrieure, la tte en bas. Elle en est  son premier
ver, dont la peau dj devient flasque. Le cordon suspenseur consiste
dans le court filament qui soutenait l'oeuf, plus la dpouille de
celui-ci, dpouille rduite  une sorte de ruban chiffonn. Pour rester
invagine dans le bout de ce ruban creux, l'extrmit postrieure du
nouveau-n s'trangle d'abord un peu, puis se renfle en bouton. Si je la
trouble dans son repos, si les vivres remuent, la larve se retire en se
contractant sur elle-mme, mais sans rentrer dans une gaine
ascensionnelle comme le fait la larve de l'Eumne. Le cordon d'attache
ne sert pas de fourreau de refuge, o la larve puisse rentrer; c'est
pour elle une chane d'ancre, qui lui donne appui au plafond et lui
permet de se garer en se contractant  distance du tas de vivres. Le
calme fait, la larve s'allonge et revient  son ver. Ainsi se passent
les dbuts d'aprs les observations faites, les unes chez moi dans mes
bocaux  ducation, les autres sur les lieux mmes lorsque j'exhumais
des cellules contenant une larve assez jeune.

En vingt-quatre heures, le premier ver est dvor. La larve alors m'a
paru prouver une mue. Du moins quelque temps elle reste inactive,
contracte; puis elle se dtache du cordon. La voil libre, en contact
avec l'amas de vermisseaux, et dans l'impossibilit dsormais de se
mettre  l'cart. Le fil sauveteur n'a pas eu longue dure; il a protg
l'oeuf, dfendu l'closion; mais la larve est bien faible encore et le
pril n'a pas diminu. Aussi allons-nous trouver d'autres moyens de
protection.

Par une exception bien trange, dont je ne connais pas encore d'autre
exemple, l'oeuf est pondu avant que les provisions soient dposes. J'ai
vu des cellules ne contenant encore absolument rien en fait de vivres,
et au plafond desquelles l'oeuf cependant oscillait. J'en ai vu
d'autres, toujours munies de l'oeuf, qui n'avaient encore que deux ou
trois pices de gibier, dbut de la copieuse broche de vingt-quatre.
Cette prcocit de la ponte, qui fait disparate complet avec ce qui se
passe chez les autres hymnoptres giboyeurs, a sa raison d'tre, nous
allons le voir; elle a sa logique, qu'on ne se lasserait d'admirer.

Cet oeuf, pondu dans la cellule vide, n'est pas fix au hasard, sur un
point quelconque de la paroi, libre de partout; il est appendu non loin
du fond,  l'oppos de l'entre. Raumur avait dj remarqu cet
emplacement de la larve naissante, mais sans insister sur ce dtail dont
il ne souponnait pas l'importance. Le ver, dit-il, nat sur le fond du
trou, c'est--dire sur le fond de la cellule. Il ne parle pas de
l'oeuf, qu'il parat ne pas avoir vu. Cette position du ver lui est si
bien connue que, voulant essayer l'ducation dans une cellule vitre,
ouvrage de ses doigts, il place la larve au fond et les vivres
au-dessus.

Pourquoi vais-je m'arrter sur un menu dtail que raconte en quatre mots
le clbre historien des Odynres?--Petit dtail, oh! non; mais bien
condition majeure. Et voici pourquoi. L'oeuf est pondu au fond, ce qui
exige que la cellule soit vide et que l'approvisionnement se fasse aprs
la ponte. Maintenant les vivres sont emmagasins, une pice aprs
l'autre et couche par couche, en avant de l'oeuf; la cellule est bourre
de gibier jusqu' l'entre o, finalement, les scells sont mis.

Parmi ces pices, dont l'acquisition peut durer plusieurs jours, quelles
sont les plus vieilles en date? Celles qui avoisinent l'oeuf. Quelles
sont les plus rcentes? Celles qui sont vers l'entre. Or, il est
d'vidence, l'observation directe, du reste, le prouve au besoin; il est
d'vidence, dis-je, que les vermisseaux entasss diminuent d'un jour 
l'autre de vigueur. Il suffit des effets d'un jene prolong, sans
compter les dsordres d'une blessure s'aggravant. La larve qui nat au
fond a donc  ct d'elle, dans son ge tendre, les vivres de pril
moindre, les plus vieux, les plus dbilits par consquent.  mesure
qu'elle avance dans le tas, elle trouve un gibier plus rcent, plus
vigoureux aussi, mais l'attaque se fait sans danger parce que les forces
sont venues.

Ce progrs du plus mortifi  celui qui l'est moins, suppose que les
vermisseaux ne troublent pas leur ordre de superposition. C'est ce qui a
lieu en effet. Mes prdcesseurs dans l'histoire des Odynres ont tous
remarqu l'enroulement en forme d'anneau qu'affectent les vers servis 
la larve. La cellule, dit Raumur, tait occupe par des anneaux verts,
au nombre de huit  douze. Chacun de ces anneaux consistait en une larve
vermiforme, vivante, roule et applique exactement par le ct du dos
contre la paroi du trou. Ces vers ainsi poss les uns au-dessus des
autres, et mme presss, n'avaient pas la libert de se mouvoir.

Je constate,  mon tour, des faits semblables dans mes deux douzaines de
vermisseaux. Ils sont enrouls en forme d'anneau; ils sont empils l'un
sur l'autre, mais avec quelque confusion dans les rangs; de leur dos,
ils touchent la paroi. Je n'attribuerai pas cette courbure annulaire 
l'effet du coup d'aiguillon trs probablement reu car jamais je ne l'ai
constate dans les chenilles opres par les Ammophiles; je crois plutt
que c'est une pose naturelle du ver pendant l'inaction, de mme que
l'enroulement en volute est naturel aux Iules. Dans ce bracelet vivant,
il y a tendance au retour vers la configuration rectiligne; c'est un arc
band qui fait effort contre l'obstacle qui l'entoure. Par le fait mme
de son enroulement, chaque ver se maintient donc  peu prs en place, en
pressant un peu du dos contre la paroi; et il s'y maintient alors mme
que la cellule se rapproche de la verticale.

D'ailleurs la forme de la loge a t calcule en vue de pareil mode
d'emmagasinement. Dans la partie voisine de l'entre, partie que l'on
pourrait appeler la soute aux vivres, la cellule est cylindrique,
troite, de faon  ne prsenter que le moindre large possible aux
anneaux vivants, ainsi retenus en place sans pouvoir glisser. C'est l
que les vermisseaux sont empils, serrs l'un contre l'autre.  l'autre
bout, vers le fond, la cellule se renfle en ovode pour laisser  la
larve ses coudes franches. La diffrence est trs sensible dans les
deux diamtres. Vers l'entre, je trouve quatre millimtres seulement;
vers le fond, j'en trouve six. Au moyen de cette ingalit d'ampleur, le
logis comprend deux pices: en avant, le magasin  vivres; en arrire,
la salle  manger. La spacieuse coupole des Eumnes ne permet pas
semblable amnagement: les pices de gibier y sont entasses en
dsordre, les plus vieilles ple-mle avec les plus rcentes, et toutes
non enroules, mais seulement inflchies. La gaine ascensionnelle
remdie aux inconvnients de cette confusion.

Remarquons encore que le tassement des vivres n'est pas le mme d'une
extrmit  l'autre de la broche de l'Odynre. Dans les cellules dont
les provisions ne sont pas encore entames ou commencent  l'tre, je
constate ceci: au voisinage de l'oeuf ou de la larve rcemment close,
en cette partie que je viens d'appeler la salle  manger, l'espace est
incompltement occup; quelques vermisseaux s'y trouvent, trois ou
quatre, un peu isols du tas et laissant du large pour la scurit tant
de l'oeuf que de la jeune larve. Voil le menu des premiers repas. S'il
y a pril aux bouches du dbut, les plus chanceuses de toutes, le
cordon sauveteur fournit un appui de retraite. Plus avant, le gibier
s'entasse  rangs presss, la pile des vermisseaux est continue.

La larve, maintenant un peu forte, s'insinuera-t-elle sans prudence dans
l'amas? Oh! que non. Les vivres sont consomms par ordre, des infrieurs
aux suprieurs. La larve tire  elle, dans sa salle, un peu  l'cart,
l'anneau qui se prsente, le dvore sans danger d'tre incommode par
les autres, et de couche en couche consomme ainsi la broche de deux
douzaines, toujours dans une parfaite scurit.

Revenons sur nos pas et finissons par un court rsum. Le grand nombre
de pices servies dans une mme cellule et leur paralysie trs
incomplte, compromettent la scurit de l'oeuf de l'hymnoptre et de
sa larve naissante. Comment le pril sera-t-il conjur? Voil le
problme,  solutions multiples. L'Eumne, avec son fourreau qui permet
 la larve de remonter au plafond, nous en donne une; l'Odynre  son
tour, nous donne la sienne, non moins ingnieuse et bien plus
complique.

Il convient d'viter  l'oeuf ainsi qu' la larve venant d'clore, le
prilleux contact du gibier. Un fil de suspension rsout la difficult.
Jusque-l, c'est la mthode adopte par les Eumnes; mais bientt la
jeune larve, un premier vermisseau mang, se laisse choir du fil qui lui
donnait appui pour se contracter  l'cart. Alors commence, pour son
bien-tre, un enchanement de conditions.

La prudence exige que la trs jeune larve attaque d'abord les
vermisseaux les plus inoffensifs, c'est--dire les plus mortifis par
l'abstinence, enfin les vermisseaux mis en cellule les premiers; elle
exige, en outre, que la consommation progresse des pices les plus
vieilles aux pices les plus rcentes, pour avoir jusqu' la fin du
gibier frais. Dans ce but, une trange exception est faite  la rgle
gnrale: l'oeuf est pondu avant de procder  l'approvisionnement. Il
est pondu au fond de la cellule; de cette manire les vivres entasss se
prsenteront  la larve dans l'ordre d'anciennet.

Ce n'est pas assez; il importe que les vermisseaux ne puissent, en se
mouvant, changer leur ordre de superposition. Le cas est prvu: la soute
aux vivres est un cylindre troit o le dplacement est difficile.

Cela ne suffit pas: la larve doit avoir assez d'espace pour se mouvoir 
l'aise. La condition est remplie: en arrire, la cellule forme salle 
manger relativement spacieuse.

Est-ce tout? Pas encore. Cette salle  manger ne doit pas tre encombre
comme le reste de la loge. On y a veill: un petit nombre de pices
compose le service du dbut.

Sommes-nous  la fin? Pas du tout. En vain le garde-manger est un troit
cylindre, si les vermisseaux s'tirent, ils glisseront en long et
viendront troubler le nourrisson dans sa retraite de l'arrire-logis. On
y a par: le gibier choisi est une larve qui d'elle-mme se roule en
bracelet, et par sa propre dtente se maintient en place.

Voil par quelle srie de difficults ingnieusement leves, l'Odynre
parvient  laisser descendance. Ce que nous lui reconnaissons d'exquise
prvoyance confond dj l'esprit; que serait-ce si rien n'chappait 
nos regards obtus!

L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit  petit, d'une
gnration  la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de
ttonnements aveugles? Un tel ordre natrait-il du chaos; une telle
prvision, du hasard; une telle sapience, de l'insens? Le monde est-il
soumis aux fatalits d'volution du premier atome albumineux qui se
coagula en cellule; ou bien est-il rgi par une Intelligence? Plus je
vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derrire le
mystre des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter
d'abominable cause-finalier. Trs peu m'en soucie: l'un des signes
d'avoir raison dans l'avenir, n'est-ce pas d'tre dmod dans le
prsent?




VII

NOUVELLES RECHERCHES SUR LES CHALICODOMES


Ce chapitre et le suivant devaient tre ddis, sous forme de lettre, 
l'illustre naturaliste anglais qui repose maintenant  Westminster, en
face de Newton,  Charles Darwin. Mon devoir tait de lui rendre compte
du rsultat de quelques expriences qu'il m'avait suggres dans notre
correspondance, devoir bien doux pour moi, car si les faits, tels que je
les observe, m'loignent de ses thories, je n'ai pas moins en profonde
vnration sa noblesse de caractre et sa candeur de savant. Je
rdigeais ma lettre quand m'arriva la poignante nouvelle: l'excellent
homme n'tait plus; aprs avoir sond la grandiose question des
origines, il tait aux prises avec l'ultime et tnbreux problme de
l'au-del. Je renonce donc  la forme pistolaire, contresens devant la
tombe de Westminster. Une rdaction impersonnelle, libre d'allures,
exposera ce que j'avais  raconter sur un ton plus acadmique.

Un trait, entre tous, avait frapp le savant anglais dans la lecture du
premier volume de mes Souvenirs entomologiques: c'est la facult que
possdent les Chalicodomes de savoir retrouver leur nid aprs avoir t
dpayss  de grandes distances. Qu'ont-ils pour boussole dans ce voyage
de retour, quel sens les guide? Le profond observateur me parlait alors
d'une exprience qu'il avait toujours dsir de faire sur les pigeons,
et qu'il avait toujours nglige, absorb par d'autres proccupations.
Cette exprience, je pouvais la tenter avec mes hymnoptres. L'insecte
remplaant l'oiseau, le problme restait le mme. J'extrais de sa lettre
le passage concernant l'preuve  essayer:

_Allow me to make a suggestion in relation to your wonderful account of
insects finding their way home. I formerly wished to try it with
pigeons; namely, to carry the insects in their paper cornets about a
hundred paces in the opposite direction to that which you intended
ultimately to carry them, but before turning round to return, to put the
insects in a circular box with an axle which could be made to revolve
very rapidly first in one direction and then in another, so as to
destroy for a time all sense of direction in the insects. I have
sometimes imagined that animal may feel in which direction they were at
the first start carried._

En somme, Charles Darwin me propose d'isoler mes hymnoptres chacun
dans un cornet de papier, ainsi que je le faisais dans mes premires
expriences, et de les transporter d'abord  une centaine de pas dans
une direction oppose  celle que je me propose de suivre en dernier
lieu. Les captifs sont alors mis dans une bote ronde qui tourne
rapidement sur un axe, tantt dans un sens et tantt dans un autre.
Ainsi sera dtruit chez eux, pour un certain temps, le sens de la
direction. La rotation propre  dsorienter tant termine, on revient
sur ses pas et l'on gagne le point o doit s'effectuer la mise en
libert.

La mthode d'exprimentation me parut trs ingnieusement conue. Avant
d'aller  l'ouest, je me dirige  l'est. Dans l'obscurit de leurs
cornets, et par cela seul que je les dplace, mes prisonniers ont le
sentiment de la direction que je leur fais suive. Si rien ne venait
troubler cette impression du dpart, l'animal l'aurait pour guide  son
retour. Ainsi s'expliquerait la rentre au nid de mes Chalicodomes
dpayss  trois et quatre kilomtres de distance. Mais lorsque les
insectes sont assez impressionns par le dplacement  l'est, intervient
la rotation rapide dans un sens puis dans l'autre, alternativement.
Dsorient par cette multiplicit de circuits inverses, l'animal n'a pas
connaissance de mon retour et reste sous l'impression du dbut. Je le
transporte maintenant  l'ouest alors qu'il lui semble cheminer toujours
vers l'est. Sous cette impression, l'animal doit tre drout. Rendu
libre, il s'envolera  l'oppos de sa demeure, qu'il ne retrouvera
jamais.

Ce rsultat me paraissait d'autant plus probable que j'entendais rpter
autour de moi, par les gens de la campagne, des faits bien propres 
confirmer mes esprances. Favier, l'homme impayable pour ce genre de
renseignements, me mit le premier sur la voie. Il me raconta que,
lorsqu'on veut dmnager un chat d'une ferme dans une autre assez
loigne, on le met dans un sac que l'on fait rapidement tourner au
moment du dpart. On empche ainsi l'animal de revenir  la maison
quitte. Bien d'autres, aprs Favier, me rptrent la mme pratique. 
leur dire, la rotation dans un sac tait infaillible; le chat drout ne
revenait plus. Je transmis en Angleterre ce que je venais d'apprendre;
je racontai au philosophe de Down comment le paysan avait devanc les
investigations de la science. Charles Darwin tait merveill; je
l'tais aussi, et nous comptions l'un et l'autre presque sur un succs.

Ces pourparlers avaient lieu en hiver; j'avais tout le temps de prparer
l'exprimentation qui devait se faire au mois de mai suivant. Favier,
dis-je un jour  mon aide, il me faudrait les nids que vous savez. Allez
chez le voisin, demandez-lui l'autorisation et montez sur le toit de son
hangar, avec des tuiles neuves et du mortier que vous prendrez chez le
maon; vous enlverez  la toiture une douzaine des tuiles les mieux
garnies et vous les remplacerez  mesure.

Ainsi fut fait. Le voisin se prta de trs bonne grce  l'change de
tuiles, car il est oblig de dmolir lui-mme, de temps en temps,
l'ouvrage de l'abeille maonne, s'il ne veut s'exposer  voir sa toiture
crouler un jour. J'allais au-devant d'une rparation d'une anne 
l'autre trs urgente. Le soir-mme, j'tais en possession de douze
superbes fragments de nid, de forme rectangulaire et reposant chacun sur
la face convexe d'une tuile, c'est--dire sur la face qui regardait
l'intrieur du hangar. J'eus la curiosit de peser le plus volumineux:
la romaine accusa seize kilogrammes. Or la toiture d'o il provenait
tait couverte de pareils blocs, contigus l'un  l'autre, sur une
tendue de soixante-dix tuiles. En ne prenant que la moiti du poids
pour faire la balance entre les plus gros amas et les plus petits, on
trouve  la construction de l'hymnoptre le poids total de 56
kilogrammes. Et encore m'affirme-t-on avoir vu mieux dans le hangar de
mon voisin. Laissez faire l'abeille maonne lorsque l'endroit lui plat,
laissez accumuler les travaux de nombreuses gnrations, et tt ou tard
la toiture s'effondrera sous la surcharge. Laissez vieillir les nids,
laissez-les se dtacher par fragments lorsque l'humidit les aura
pntrs, et il vous tombera sur la tte des moellons  vous briser le
crne. Voil le monument d'un insecte bien peu connu.[3]

[Note 3: Il est si peu connu que j'ai fait grave erreur en m'occupant de lui
dans le premier volume de ces Souvenirs. Sous ma dnomination errone de
_Chalicodoma sicula_, sont comprises en ralit deux espces, l'une
nidifiant dans nos habitations, en particulier sous les tuiles des
hangars, l'autre nidifiant sur les rameaux des arbustes. La premire
espce a reu divers noms, qui sont, dans l'ordre de priorit:
_Chalicodoma pyrenaica_ Lep. _(Megachile)_; _Chalicodoma pyrrhopeza_
Gerstcker; _Chalicodoma rufitarsis_ Giraud. Il est fcheux que le nom
ayant pour lui la priorit se prte au malentendu. J'hsite  qualifier
de pyrnen un insecte bien moins frquent dans les Pyrnes que dans la
rgion. Je l'appellerai _Chalicodome des hangars_. Ce nom est sans
inconvnient aucun dans un livre o le lecteur prfre la clart aux
exigences de l'entomologie systmatique. La seconde espce, celle qui
fait son nid sur les rameaux, est le _Chalicodoma rufescens_ J. Prez.
Pour les mmes motifs, je l'appellerai _Chalicodome des arbustes_. Je
dois ces corrections  l'obligeance du savant professeur de Bordeaux, M.
J. Prez, si vers dans la connaissance des hymnoptres.]

Pour le but principal que je me proposais, ces richesses ne suffisaient
pas, non pour la quantit mais pour la qualit. Elles provenaient de
l'habitation voisine, spare de la mienne par un petit champ de bl et
d'oliviers. J'avais  craindre que les insectes issus de ces nids ne
fussent influencs hrditairement par leurs anctres, htes du hangar
depuis de longues annes. L'abeille dpayse reviendrait peut-tre
guide par l'habitude invtre de sa famille; elle retrouverait le
hangar de ses ascendants, et de l regagnerait sans difficult son nid.
Puisqu'il est de mode aujourd'hui de faire jouer un trs grand rle 
ces influences hrditaires, il convient de les liminer de mes
expriences. Il me faut des abeilles trangres, transportes de loin,
pour lesquelles le retour  l'emplacement natal ne peut favoriser en
rien le retour au nid dplac.

Favier se chargea de l'affaire. Il avait dcouvert sur les bords de
l'Aygues,  plusieurs kilomtres du village, une masure abandonne o
les Chalicodomes s'taient tablis en colonie trs populeuse. Il voulait
prendre la brouette pour transporter les moellons  cellules; je l'en
dissuadai: les cahotements du vhicule sur des sentiers trs
caillouteux, pouvaient compromettre le contenu des cellules. Une
corbeille porte sur l'paule fut prfre. Il s'adjoignit un aide et
partit. L'expdition me valut quatre tuiles bien peuples. C'est tout ce
qu'ils pouvaient porter  eux deux; et encore  leur arrive fallut-il
payer la rasade: ils taient reints. Le Vaillant nous parle d'un nid
de Rpublicains dont il chargeait un chariot attel de deux buffles. Mon
Chalicodome rivalise avec l'oiseau de l'Afrique australe: le couple de
buffles n'et pas t de trop pour dmnager en entier le nid des bords
de l'Aygues.

Il s'agit maintenant d'installer mes tuiles. Je tiens  les avoir 
porte du regard, dans une situation qui me rende l'observation facile
et m'pargne les petites misres d'autrefois: ascensions continuelles 
l'chelle, longues stations sur un barreau de bois qui vous endolorit la
plante des pieds, coups de soleil contre un mur devenu brlant. Il faut
d'ailleurs que mes htes se trouvent chez moi  peu prs comme chez eux.
Il est de mon devoir de leur faire la vie douce, si je veux qu'ils
s'attachent au nouveau logis. J'ai prcisment ce qui leur convient.

Sous une terrasse s'ouvre un large porche dont les flancs sont visits
par le soleil tandis que le fond est  l'ombre. Il y a part pour tous:
l'ombre pour moi, le soleil pour mes pensionnaires. Chaque tuile est
arme d'un crochet en fort fil de fer et appendue contre la paroi,  la
hauteur des yeux. Une moiti de mes nids est  droite, l'autre moiti
est  gauche. Le coup d'oeil de l'ensemble est assez original. Qui entre
et pour la premire fois voit mon talage suppose d'abord des pices de
salaison, d'paisses tranches de quelque lard exotique dont je hte la
dessiccation au soleil. L'erreur reconnue, on s'extasie devant ces
ruches de mon invention. La nouvelle s'en rpand dans le village et plus
d'un en fait ses gorges chaudes. Je passe pour un apiculteur des
abeilles btardes. Qui sait ce que cela doit me rapporter!

Avril n'est pas fini, que mes ruches sont en pleine activit. Au fort du
travail, l'essaim forme une petite nue tourbillonnante, pleine de
murmures. Le porche est un passage frquent; il conduit  une pice o
s'entreposent diverses provisions domestiques. Le personnel de la maison
d'abord me cherche noise pour avoir tabli en notre intimit cette
dangereuse rpublique. On n'ose aller aux provisions: il faudrait
traverser la nue d'abeilles, et gare les coups d'aiguillon. Il me faut
dmontrer premptoirement que le danger est nul, que mon abeille est
trs pacifique, incapable de dgainer tant qu'elle n'est pas saisie.
J'approche le visage de l'un des gteaux de terre, jusqu' presque le
toucher, lorsqu'il est tout noir de maonnes en travail; je promne mes
doigts dans les rangs, je dpose quelques abeilles sur la main, je
stationne au plus pais du tourbillon, et jamais une piqre. Leur
caractre paisible m'est connu de longue date. Je partageais autrefois
l'apprhension commune, j'hsitais  m'engager dans un essaim
d'Anthophores ou de Chalicodomes; aujourd'hui je suis bien revenu de ces
frayeurs. Ne tracassez pas la bte, et il ne lui arrivera pas une seule
fois de songer  mal. Tout au plus, quelqu'une, par curiosit plutt que
par colre, viendra planer devant votre figure, vous regarder avec
obstination, mais avec le seul bourdonnement pour toute menace.
Laissez-la faire: son examen est pacifique.

En quelques sances, tout mon personnel fut rassur: petits et grands
allaient et revenaient sous le porche comme si de rien n'tait. Mes
abeilles, loin de rester un sujet de crainte, devenaient un sujet de
distraction; chacun prenait plaisir  voir les progrs de leurs
industrieux travaux. Pour les trangers, je me gardais bien de divulguer
le secret. Si quelqu'un, appel pour affaires, passait devant le porche
au moment o je stationnais devant les gteaux appendus, un court
colloque s'engageait, dans le genre de celui-ci: Elles vous connaissent
donc, pour ne pas vous piquer?--Sans doute, elles me connaissent.--Et
moi?--Vous, c'est autre chose. l l'on se tenait  respectueuse
distance. C'est ce que je dsirais.

Il est temps de songer aux exprimentations. Les Chalicodomes destins
au voyage doivent tre marqus d'un signe qui me les fasse reconnatre.
Une dissolution de gomme arabique, paissie avec une poudre colorante,
tantt rouge, tantt bleue ou d'autre teinte, est la matire que
j'emploie pour marquer mes voyageurs. La diversit de coloration
m'empche de confondre les sujets des divers essais.

Lors de mes premires recherches, je marquais les abeilles sur les lieux
mmes du lcher. Pour cette opration, les insectes devaient tre tenus
un  un entre les doigts, ce qui m'exposait  de frquentes piqres,
plus irritantes, en se rptant coup sur coup. Alors mes coups de pouce
n'taient pas toujours assez mnags, au grand dommage des voyageurs,
dont je pouvais ainsi fausser l'articulation des ailes et affaiblir
l'essor. Cette mthode mritait d'tre amliore, tant dans mon intrt
que dans celui de l'insecte. Il fallait marquer l'hymnoptre, le
dpayser, le relcher sans le saisir des doigts, sans le toucher une
seule fois.  ces dlicatesses d'excution, l'exprience ne pouvait que
gagner. Voici la mthode adopte.

Quand, le ventre plong dans la cellule, elle brosse sa charge de
pollen, ou bien quand elle maonne, l'abeille est fort proccupe de son
travail. On peut alors aisment, sans l'effaroucher, lui marquer le
dessus du thorax avec une paille trempe dans la glu colore. L'insecte
ne prend garde  ce lger attouchement. Il part; il revient charg de
mortier ou de pollen. On laisse ces voyages se rpter jusqu' ce que la
marque du thorax soit parfaitement sche, ce qui ne tarde pas avec le
vif soleil ncessaire aux travaux. Il s'agit alors de prendre
l'hymnoptre et de l'emprisonner dans un cornet de papier, toujours
sans le toucher. Rien de plus facile. Une petite prouvette de verre est
mise sur l'abeille, attentive  son oeuvre; l'insecte, en partant, s'y
engouffre, et de l passe dans le cornet, aussitt clos et dpos dans
la bote de fer-blanc qui servira au transport de l'ensemble. Au moment
de la mise en libert, il suffira d'ouvrir ces cornets. Toute la
manoeuvre s'accomplit ainsi sans employer une seule fois l'inquitante
pression des doigts.

Autre question  rsoudre avant de poursuivre. Quelle limite de temps
m'imposerai-je lorsqu'il faudra dnombrer les abeilles revenues au nid?
Je m'explique. La tache que j'ai faite au milieu du thorax par le lger
contact de ma paille englue, n'est pas des plus durables, elle adhre
aux poils simplement. Du reste, elle ne serait pas plus tenace si
j'avais maintenu l'insecte entre les doigts. Or l'hymnoptre
frquemment se brosse le dos, il s'poussette chaque fois qu'il sort des
galeries; d'ailleurs il expose sa toison  de continuels frottements
contre les parois de la cellule, o il faut entrer, d'o il faut sortir
pour chaque apport de miel. Un Chalicodome, si bien vtu d'abord,
devient dpenaill; sa fourrure est tondue, rase par le travail, de
mme que tombe en loques la blouse de l'ouvrier.

Il y a plus. Pour passer la nuit et les journes de mauvais temps, le
Chalicodome des murailles se tient dans une des cellules de son dme, o
il plonge, la tte en bas. Le Chalicodome des hangars, tant qu'il y a
des galeries libres, fait  peu prs de mme: il se rfugie dans ces
galeries, mais la tte  l'entre. Une fois ces vieux domiciles utiliss
et la construction de nouvelles cellules commence, une autre retraite
est choisie. Dans l'harmas, ai-je dit, sont des amas de pierres
destines au mur d'enceinte. C'est l que mes Chalicodomes passent la
nuit. Dans l'interstice de deux pierres superposes et mal jointes, ils
se retirent par groupes nombreux, entasss ple-mle, les deux sexes 
la fois. Tel de ces groupes en comprend une paire de centaines. Le
dortoir le plus frquent est une troite rainure. L chacun se blottit,
le plus avant possible, le dos dans la rainure. J'en vois de renverss,
le ventre en l'air, comme gens en sommeil. Si le mauvais temps survient,
si le ciel se voile de nuages, si la bise souffle, ils ne bougent de
leur asile.

Toutes ces conditions runies font que je ne peux compter sur une longue
permanence de la tache faite au thorax. De jour, les coups de brosse
rpts, les frictions contre les parois des galeries, assez promptement
l'effacent; de nuit, c'est pire encore, dans l'troit dortoir o les
Chalicodomes se rfugient par centaines. Aprs une nuit passe dans
l'interstice de deux pierres, il est prudent de ne plus compter sur la
marque faite la veille. Donc le dnombrement des retours au nid doit se
faire tout de suite; le lendemain il serait trop tard. Ainsi, dans
l'impossibilit o je serais de reconnatre les sujets dont la tache a
disparu pendant la nuit, je relverai uniquement les hymnoptres
revenus le jour mme.

Reste  s'occuper de la machine rotatoire. Ch. Darwin me conseille une
bote ronde mise en mouvement au moyen d'un axe et d'une manivelle. Je
n'ai rien de pareil sous la main. Il sera plus simple et tout aussi
efficace d'employer le moyen du campagnard qui veut drouter son chat en
le faisant tourner dans un sac. Mes insectes, isols chacun dans un
cornet de papier, seront dposs dans une bote de fer-blanc, les
cornets seront cals de faon  viter les chocs pendant la rotation;
enfin la bote sera fixe  un cordon, et je ferai tourner le tout  la
manire d'une fronde. Avec cette machine, rien de plus ais que
d'obtenir telle rapidit que je voudrai, telle varit de mouvements
contraires que je jugerai propres  dsorienter mes captifs. Je peux
faire tourner ma fronde dans un sens puis dans un autre,
alternativement; je peux en ralentir, en acclrer la vitesse; il m'est
loisible de lui faire dcrire des courbes boucles en 8 et entremles
de cercles; si je pirouette en mme temps sur les talons, rien ne
m'empche d'ajouter un degr de plus  cette complication en faisant
mouvoir ma fronde suivant tous les azimuts. C'est ainsi que j'oprerai.

Le 2 mai 1880, je marque de blanc sur le thorax dix Chalicodomes occups
 des travaux divers: les uns explorent les gteaux de terre pour faire
choix d'un emplacement, d'autres maonnent, d'autres approvisionnent. La
tache sche, je les prends et les dispose comme il vient d'tre dit. Ils
sont transports d'abord  un demi-kilomtre dans une direction oppose
 celle que je me propose de suivre. Un sentier qui longe mon habitation
se prte  cette manoeuvre prparatoire; j'espre bien m'y trouver seul
au moment o je balancerai ma fronde. Une croix est au bout; je m'arrte
au pied de cette croix. L, rotation de mes abeilles suivant toutes les
rgles. Or, tandis que je fais dcrire  la bote des cercles inverses
et des courbes boucles, tandis que je pirouette sur les talons pour
atteindre les divers azimuts, une bonne femme vient  passer, et me
regarde avec des yeux, oh! mais des yeux.... Au pied de la croix, et en
ce sot exercice! On en parla. C'tait acte de ncromancie N'avais-je pas
dterr un mort, ces jours passs! Oui, j'avais visit une spulture
prhistorique, j'en avais extrait de vnrables tibias aux fortes
artes, une vaisselle mortuaire et pour viatique du grand voyage
quelques paules de cheval. J'avais fait cela et on le savait.
Maintenant, pour achever l'homme mal fam, on le trouve au pied d'une
croix, livr  de sataniques exercices.

N'importe, et ce n'est pas petit courage de ma part, la rotation est
dment accomplie devant ce tmoin imprvu. Je reviens alors sur mes pas
et me dirige  l'ouest de Srignan. Je prends les sentiers les plus
dserts, je coupe  travers champs pour viter, si possible, nouvelle
rencontre. Il ne manquerait plus que d'tre vu lorsque j'ouvrirai mes
cornets et lcherai mes mouches.  mi-chemin, pour rendre mon exprience
plus dcisive, je renouvelle la rotation, aussi complique que la
premire. Je la renouvelle une troisime fois sur les lieux choisis
comme point de mise en libert.

C'est au fond d'une plaine caillouteuse, avec maigres rideaux
d'amandiers et de chnes verts  et l. En marchant d'un bon pas, j'ai
mis trente minutes pour faire le trajet, en ligne droite. La distance
est donc de trois kilomtres environ. Le temps est beau, le ciel clair
avec un trs lger souffle du nord. Je m'assieds  terre, en face du
midi, pour que les insectes aient libres la direction de leur nid et la
direction oppose. Je les lche  deux heures un quart. Aussitt le
cornet ouvert, les hymnoptres tournent pour la plupart  diverses
reprises autour de moi, puis prennent un vol fougueux dont la direction
est celle de Srignan, autant que je peux en juger. L'observation est
difficultueuse, le dpart ayant lieu brusquement lorsque l'insecte a
fait deux ou trois fois le tour de ma personne, bloc suspect qu'il
semble vouloir reconnatre avant de partir. Un quart d'heure aprs, ma
fille ane, Antonia, qui se tient en observation auprs des nids, voit
arriver le premier voyageur.  mon retour, dans la soire, deux autres
rentrent. Total, trois de revenus le jour mme sur dix dpayss.

Le lendemain, je reprends l'exprience. Dix Chalicodomes sont marqus de
rouge, ce qui me permettra de les distinguer de ceux qui sont revenus la
veille et de ceux qui peuvent revenir encore avec la tache blanche
conserve. Mmes prcautions, mmes rotations, mmes lieux que la
premire fois; seulement je ne fais pas de rotation en chemin, je me
borne  celle du dpart et  celle de l'arrive. Les insectes sont
lchs  onze heures quinze minutes. J'ai prfr le matin comme
prsentant plus d'animation dans les travaux de l'hymnoptre. L'un est
revu au nid par Antonia  onze heures vingt minutes. En supposant que ce
soit le premier lch, il lui a suffi de cinq minutes pour faire le
trajet. Mais rien ne dit que ce ne soit un autre, et alors il lui a
fallu moins. C'est la plus grande vitesse qu'il m'ait t possible de
constater.  midi je suis de retour, et j'en prends en peu de temps
trois autres. Je n'en vois plus dans le reste de la soire. Total,
quatre de revenus sur dix.

Le 4 mai, temps trs clair, calme et chaud, favorable  mes expriences.
Je prends cinquante Chalicodomes marqus de bleu. La distance 
parcourir est toujours la mme. Premire rotation aprs avoir transport
mes insectes  quelques centaines de pas en sens inverse de la direction
finale; en outre, trois rotations en chemin; une cinquime rotation au
point de mise en libert. S'ils ne sont pas dsorients cette fois, ce
ne sera pas ma faute d'avoir tourn et retourn.  neuf heures et vingt
minutes, je commence d'ouvrir mes cornets. L'heure est un peu matinale,
aussi mes hymnoptres, rendus  la libert, restent un moment indcis,
paresseux; mais aprs un court bain de soleil sur une pierre o je les
dpose, ils prennent leur essor. Je suis assis  terre, faisant face au
midi.  ma gauche est Srignan,  ma droite Piolenc. Lorsque la rapidit
du vol me laisse reconnatre la direction suivie, je vois mes librs
disparatre  ma gauche. Quelques-uns, mais rares, vont au midi; deux ou
trois vont  l'est ou  ma droite. Je ne parle pas du nord, pour lequel
je fais cran. En somme, la grande majorit prend la gauche,
c'est--dire la direction du nid. La mise en libert se termine  neuf
heures quarante minutes. L'un des cinquante voyageurs se trouve dmarqu
dans le cornet de papier. Je le dfalque du total, rduit ainsi 
quarante-neuf.

D'aprs Antonia, surveillant le retour, les premiers arrivs ont paru 
neuf heures trente-cinq minutes, soit quinze minutes aprs le
commencement du lcher.  midi, il y en a onze d'arrivs; et  quatre
heures du soir, dix-sept. L se termine le recensement. Total dix-sept
sur quarante-neuf.

Une quatrime exprience est rsolue le 14 mai. Le temps est magnifique,
avec un lger souffle du nord. Je prends vingt Chalicodomes marqus de
rose,  huit heures du matin. Rotation au dpart aprs recul pralable
en sens inverse de la direction  suivre, deux rotations en chemin, une
quatrime  l'arrive. Tous ceux dont je peux suivre l'essor se dirigent
 ma gauche, c'est--dire vers Srignan. J'avais pris cependant mes
prcautions pour laisser indiffrent le choix entre les deux directions
opposes, j'avais fait en particulier loigner mon chien qui se trouvait
 ma droite. Aujourd'hui les hymnoptres ne tournent pas autour de moi;
quelques-uns s'envolent directement; les autres, en plus grand nombre,
tourdis peut-tre par le tangage du transport et le roulis des coups de
fronde, prennent pied  quelques mtres de distance, semblent attendre
d'tre un peu revenus  eux, puis s'envolent vers la gauche. Cet lan
gnral a t reconnu toutes les fois que l'observation tait possible.
J'tais de retour  neuf heures quarante-cinq minutes. Deux abeilles 
tache rose sont prsentes, dont l'une maonne, la pelote de mortier
entre les mandibules.  une heure de l'aprs-midi, il y en avait sept
d'arrives; je n'en ai pas vu d'autres dans le reste de la journe.
Total, sept sur vingt.

Tenons-nous-en l; l'exprience est suffisamment rpte, mais elle ne
conclut pas comme l'esprait Charles Darwin, comme je l'esprais aussi,
surtout aprs ce qu'on m'avait racont sur le chat. En vain, suivant la
recommandation faite, je transporte d'abord mes insectes en sens inverse
du point o je dois les lcher; en vain, lorsque je vais revenir sur mes
pas, je fais tourner ma fronde avec toute la complication rotatoire que
je peux imaginer; en vain, croyant augmenter les difficults, je rpte
la rotation jusqu' cinq fois, au dpart, en chemin,  l'arrive: rien
n'y fait: les Chalicodomes reviennent, et la proportion des retours dans
la mme journe oscille entre 30 et 40 pour 100. Il m'en cote
d'abandonner une ide suggre par un tel matre et caresse d'autant
plus volontiers que je la croyais apte  donner une solution dfinitive.
Les faits sont l, plus loquents que tous les ingnieux aperus, et le
problme reste tout aussi tnbreux que jamais.

L'anne suivante, 1881, je repris l'exprimentation, mais dans un autre
sens. Jusqu'ici j'avais opr en plaine. Pour revenir au nid, mes
dpayss n'avaient  franchir que de faibles obstacles, les haies et les
bouquets d'arbres des cultures. Je me propose aujourd'hui d'ajouter aux
difficults de la distance les difficults des lieux  parcourir.
Laissant de ct toute rotation, tout recul, choses reconnues inutiles,
je songe  lcher mes Chalicodomes au plus pais des bois de Srignan.
Comment sortiront-ils de ce labyrinthe o, dans les premiers temps,
j'avais besoin d'une boussole pour me retrouver? De plus, j'aurai avec
moi un aide, une paire d'yeux plus jeunes que les miens et plus aptes 
suivre le premier essor de mes insectes. Cet lan du dbut, dans la
direction du nid, s'est reproduit dj bien souvent et commence  me
proccuper plus que le retour lui-mme. Un lve en pharmacie, pour
quelques jours chez ses parents, sera mon collaborateur oculaire. Avec
lui, je suis  mon aise; la science ne lui est pas trangre.

Le 16 mai a lieu l'expdition dans les bois. Le temps est chaud, avec
tournure d'orage qui couve. Vent du midi sensible, mais insuffisant pour
contrarier mes voyageurs. Quarante Chalicodomes sont capturs. Pour
abrger les prparatifs,  cause de la distance, je ne les marque pas
sur les gteaux; je les marquerai sur les lieux du dpart, au moment de
les lcher. C'est l'ancienne mthode, fertile en piqres; mais je la
prfre aujourd'hui pour gagner du temps. Je mets une heure pour me
rendre sur les lieux. La distance, dduction faite des sinuosits, est
ainsi d'environ quatre kilomtres.

L'emplacement choisi doit me laisser reconnatre la direction du premier
essor. J'adopte un point dnud au milieu des taillis. Tout autour,
vaste nappe de bois pais, qui ferme de tous cts l'horizon; au sud, du
ct des nids, un rideau de collines d'une centaine de mtres
d'lvation au-dessus du point o je suis. Le vent est faible, mais il
souffle en sens inverse du trajet que doivent faire mes insectes pour
rentrer chez eux. Je tourne le dos  Srignan, de manire qu'en
s'chappant de mes doigts les abeilles, pour revenir au nid, auront 
fuir latralement,  ma gauche et  ma droite; je marque les
Chalicodomes et les lche un  un. L'opration commence  dix heures
vingt minutes.

Une moiti des abeilles se montre assez paresseuse, volette un peu, se
laisse aller  terre, semble reprendre ses esprits, puis part. L'autre
moiti a les allures plus dcides. Bien que les insectes aient  lutter
contre le faible vent du midi qui souffle, ils prennent,  leur premier
essor, la direction du nid. Tous vont au sud aprs avoir dcrit quelques
cercles, quelques crochets autour de nous. Il n'y a pas d'exception pour
aucun de ceux dont il nous est possible de suivre le dpart. Le fait est
constat par moi et mon collgue avec pleine vidence. Mes Chalicodomes
mettent le cap au sud comme si quelque boussole leur indiquait le rumb
du vent.

 midi, je suis de retour. Aucun des dpayss n'est au nid, mais
quelques minutes aprs, j'en prends deux.  deux heures, leur nombre est
de neuf. Mais voici que le ciel s'obscurcit; le vent souffle assez fort
et l'orage menace. Il n'y a plus  compter sur d'autres arrivants. Total
9 sur 40 ou 22 pour 100.

La proportion est plus faible que les prcdentes, variant de 30  40 p.
100. Faut-il mettre ce rsultat sur le compte des difficults  vaincre?
Les Chalicodomes se seraient-ils gars dans le ddale de la fort? Il
est prudent de ne pas se prononcer: d'autres causes sont intervenues qui
peuvent avoir diminu le nombre des retours. J'ai marqu les insectes
sur les lieux, je les ai manis, et je n'affirmerais pas que tous soient
sortis bien dispos de mes doigts irrits par les piqres. Et puis, le
ciel s'est fait nuageux, l'orage est imminent. En ce mois de mai, si
variable, si capricieux dans la rgion, on ne peut gure compter sur une
journe continue de beau temps.  une matine superbe rapidement succde
une aprs-midi trouble; mes expriences sur les Chalicodomes plusieurs
fois se sont ressenties de ces variations. Tout bien pes, j'inclinerais
 croire que le retour  travers la montagne et la fort s'effectue
aussi bien qu' travers la plaine et les champs de bl.

Une dernire ressource me reste pour essayer de dsorienter mes
hymnoptres. Je les transporterai d'abord  une grande distance: puis
dcrivant un ample crochet, je reviendrai par une autre voie et je
lcherai mes prisonniers lorsque je me serai suffisamment rapproch du
village,  trois kilomtres environ. Une voiture est ici ncessaire. Mon
collaborateur dans les bois m'offre sa carriole. Avec quinze
Chalicodomes, nous partons tous les deux sur la route d'Orange, jusqu'au
voisinage du viaduc. L se prsente  droite le rectiligne ruban de
l'antique voie romaine, la voie Domitia. Nous la suivons, remontant au
nord vers les montagnes d'Uchaux, le pays classique des superbes
fossiles turoniens. Puis on fait retour vers Srignan par la route de
Piolenc. La halte a lieu  la hauteur de la campagne de Font-Claire,
dont la distance au village est de deux kilomtres et demi. Sur la carte
de l'tat-major, le lecteur suivra facilement mon itinraire, et il
verra que le crochet dcrit mesure bien prs de neuf kilomtres.

En mme temps, Favier venait me rejoindre  Font-Claire, par la route
directe, celle de Piolenc. Il portait avec lui quinze Chalicodomes
destins  servir de terme de comparaison avec les miens. Me voil donc
en possession de deux sries d'insectes. Quinze, marqus de rose, ont
fait le crochet de neuf kilomtres; quinze, marqus de bleu, sont venus
par  voie directe, la voie la plus courte pour le retour au nid. Le
temps est chaud, trs clair et bien calme; je ne peux mieux dsirer pour
le succs de l'exprience. La mise en libert a lieu vers midi.

 cinq heures du soir, le nombre des arrives est de 7 pour les
Chalicodomes roses, ceux que j'ai cru dsorienter par un long circuit en
voiture; il est de 6 pour les Chalicodomes bleus, ceux qui sont venus en
ligne directe  Font-Claire. Les deux proportions, 46 et 40 pour 100, se
balancent presque; et le lger excs pour les insectes qui ont fait le
circuit est videmment un rsultat accidentel dont il n'y a pas lieu de
tenir compte. Le crochet dcrit ne peut avoir favoris le retour; mais
il est certain aussi qu'il ne l'a pas contrari.

La dmonstration est suffisante. Ni les mouvements enchevtrs d'une
rotation comme je l'ai dcrite; ni l'obstacle de collines  franchir et
de bois  traverser; ni les embches d'une voie qui s'avance, rtrograde
et revient par un ample circuit, ne peuvent troubler les Chalicodomes
dpayss et les empcher de revenir au nid. J'avais fait part  Ch.
Darwin de mes premiers rsultats ngatifs, ceux de la rotation.
S'attendant  un succs, il fut trs surpris de l'chec. Ses pigeons,
s'il avait eu le loisir de les exprimenter, se seraient comports comme
mes hymnoptres; la rotation pralable ne les aurait pas troubls. Le
problme exigeait une autre mthode, et voici ce qui me fut propos:

_To place the insect within an induction coil, so as to disturb any
magnetic or diamagnetic sensibility which it seems just possible that
they may possess._

Assimiler un animal  une aiguille aimante et le soumettre  un courant
d'induction pour troubler son magntisme ou son diamagntisme, me parut,
je ne le cacherai pas, une ide singulire, digne d'une imagination aux
abois. J'ai mdiocre confiance dans notre physique lorsqu'elle prtend
expliquer la vie; cependant ma dfrence pour l'illustre matre m'aurait
fait recourir aux bobines d'induction si j'avais eu les appareils
convenables. Mais, dans mon village, nulle ressource savante; si je veux
une tincelle lectrique, j'en suis rduit  frotter une feuille de
papier sur les genoux. Mon cabinet de physique est riche d'un aimant, et
voil tout. Cette pnurie connue, une autre mthode me fut soumise, plus
simple que la premire, et d'un rsultat plus sr, d'aprs Darwin
lui-mme:

To make a very thin needle into a magnet: then breaking it into very
short pieces, which would still be magnetic, and fastening one of these
pieces with some cement on the thorax to the insects to be experimented
on. I believe that such a little magnet, from its close proximity to the
nervous system of the insect, would affect it more than would the
terrestrial currents.

L'ide persiste de faire de l'animal une sorte de barreau aimant. Les
courants terrestres le guident dans son retour au nid. C'est une
boussole vivante qui, soustraite  l'action de la terre par le voisinage
d'un aimant, ne pourra plus s'orienter. Avec un petit aimant fix sur le
thorax, paralllement au systme nerveux, et de plus grande influence
que le magntisme terrestre  cause de sa proximit, l'insecte perdra sa
facult de direction. En crivant ces lignes, je m'abrite sous l'immense
renom du savant instigateur de l'ide. Venant d'un humble, comme je le
suis, cela ne paratrait pas srieux. L'obscurit ne peut avoir de ces
audaces thoriques.

L'exprience semble facile; elle ne dpasse pas mes moyens d'action.
Essayons-la. Par la friction avec mon barreau aimant, je convertis en
aimant une trs fine aiguille, dont je garde seulement la partie la plus
dlie, la pointe, sur une longueur de 5  6 millimtres. Ce fragment
est un aimant complet: il attire, il repousse une autre aiguille
aimante et suspendue  un fil. Le moyen de le fixer sur le thorax de
l'insecte est un peu embarrassant. Mon aide en ce moment, l'lve en
pharmacie, met  contribution tous les agglutinatifs de son officine. Le
meilleur est une sorte de sparadrap qu'il prpare exprs avec un tissu
trs fin. Il prsente l'avantage de pouvoir re ramolli au fourneau de
la pipe allume quand viendra le moment d'oprer dans la campagne.

Je dcoupe dans ce sparadrap un petit carr proportionn au thorax de
l'insecte, et j'engage la pointe aimante dans quelques fils du tissu.
Il suffit maintenant de ramollir un peu la glu et d'appliquer aussitt
l'objet sur le dos du Chalicodome, le tronon d'aiguille tant dirig
suivant la longueur de l'insecte. D'autres appareils semblables sont
prpars et leurs ples reconnus, afin qu'il me soit loisible de diriger
le ple austral pour les uns vers la tte de l'animal, pour les autres
vers l'extrmit oppose.

Avec mon aide, une rptition de la manoeuvre est d'abord entreprise il
convient de se faire un peu la main avant de tenter l'exprience au
loin. D'ailleurs je tiens  reconnatre comment se comportera l'insecte
sous le harnais magntique. Je prends un Chalicodome travaillant  une
cellule que je marque, et je le transporte dans mon cabinet, situ dans
une autre aile de l'habitation. La machine aimante est fixe sur le
thorax, et l'insecte lch. Aussitt libre, l'hymnoptre se laisse
choir et se roule, comme affol, sur le parquet de l'appartement. Il
reprend l'essor, se laisse retomber, tournoie sur les flancs, sur le
dos, se heurte aux obstacles, bruit et se dmne en des mouvements
dsesprs; enfin, par la fentre ouverte, il fuit d'un lan imptueux.

Qu'est ceci? L'aimant parat agir d'une trange faon sur le systme
nerveux de l'expriment! Quel dsordre! quel affolement! En perdant la
tramontane sous l'influence de mes artifices, l'insecte tait comme
ahuri. Allons au nid, voir ce qui se passe. L'attente n'est pas longue:
mon insecte revient, mais dbarrass de son attirail magntique. Je le
reconnais aux traces de glu que portent encore les poils du thorax. Il
revient  sa cellule et reprend ses travaux.

Souponneux quand j'interroge l'inconnu, peu enclin  conclure avant
d'avoir pes le pour et le contre, je sens le doute me gagner au sujet
de ce que je viens de voir. Est-ce bien l'influence magntique qui vient
de troubler si trangement mon hymnoptre? Lorsqu'il se dmenait 
outrance, s'escrimant des pattes et des ailes sur le parquet, lorsqu'il
s'est enfui effar, l'insecte subissait-il la domination de l'aimant
fix sur le thorax? Mon engin aurait-il contrari en son systme nerveux
l'influence directrice des courants terrestres? Ou bien son affolement
tait-il le simple rsultat d'un harnais insolite? C'est  voir, et 
l'instant.

Un autre appareil est fabriqu, mais muni d'un court ftu de paille  la
place de l'aimant. L'insecte qui le porte sur le dos se roule  terre,
tournoie, s'agite en dsordre comme le premier, jusqu' ce que la
machine gnante soit dtache, emportant avec elle une partie de la
toison du thorax. La paille produit les mmes effets que l'aimant,
c'est--dire que le magntisme est hors de cause dans ce qui vient de se
passer. Mon engin, dans les deux cas, est attirail incommode dont
l'insecte cherche aussitt  se dbarrasser par tous les moyens  lui
possibles. Attendre de lui des actes normaux tant qu'il portera sur le
thorax un appareil, aimant ou non, c'est vouloir tudier les moeurs
rgulires d'un chien qu'on aurait affol en lui suspendant un vieux
polon au bout de la queue. L'exprience de l'aimant est impraticable.
Que donnerait-elle si l'animal s'y prtait?  mon avis, elle ne
donnerait rien. Pour le retour au nid, un aimant n'aurait pas plus
d'influence qu'un bout de paille.




VIII

HISTOIRE DE MES CHATS


Si la rotation est sans effet aucun pour dsorienter l'insecte, quelle
influence peut-elle avoir sur le chat? La mthode de l'animal balanc
dans un sac pour empcher le retour est-elle digne de confiance? Je l'ai
cru d'abord, tant elle s'accordait avec l'ide mise par l'illustre
matre, ide si pleine d'esprances. Maintenant, ma foi s'branle,
l'insecte me fait douter du chat. Si le premier revient aprs avoir
tourn, pourquoi le second ne reviendrait-il pas? Me voici donc engag
dans de nouvelles recherches.

Et d'abord jusqu' quel point le chat mrite-t-il le renom de savoir
revenir au logis aim, aux lieux de ses bats amoureux, sur les toits et
dans les greniers? On raconte sur son instinct les faits les plus
curieux, les livres d'histoire naturelle enfantine regorgent de hauts
faits qui font le plus grand honneur  ses talents de plerin. Je tiens
ces rcits en mdiocre estime; ils viennent d'observateurs improviss,
sans critique, ports  l'exagration. Il n'est pas donn au premier
venu de parler correctement de la bte. Lorsque quelqu'un qui n'est pas
du mtier me dit de l'animal: c'est noir, je commence par m'informer si
par hasard ce ne serait pas blanc; et bien des fois le fait se trouve
dans la proposition renverse. On me clbre le chat comme expert en
voyages. C'est bien: regardons-le comme un inepte voyageur. J'en serais
l, si je n'avais que le tmoignage des livres et des gens non habitus
aux scrupules de l'examen scientifique. Heureusement j'ai connaissance
de quelques faits qui ne laissent aucune prise  mon scepticisme. Le
chat mrite rellement sa rputation de perspicace plerin. Racontons
ces faits.

Un jour, c'tait  Avignon, parut sur la muraille du jardin un misrable
chat, le poil en dsordre, les flancs creux, le dos dentel par la
maigreur. Il miaulait de famine. Mes enfants, trs jeunes alors, eurent
piti de sa misre. Du pain tremp dans du lait lui fut prsent au bout
d'un roseau. Il accepta. Les bouches se succdrent si bien que, repu,
il partit malgr tous les Minet! Minet! de ses compatissants amis. La
faim revint et l'affam reparut au rfectoire de la muraille. Mme
service de pain tremp dans du lait, mmes douces paroles; il se laissa
tenter. Il descendit. On put lui toucher le dos. Mon Dieu! qu'il tait
maigre!

Ce fut la grande question du jour. On en parlait  table; on
apprivoiserait le vagabond, on le garderait, on lui ferait une couchette
de foin. C'tait bien une belle affaire! Je vois encore, je verrai
toujours le conseil d'tourdis dlibrant sur le sort du chat. Ils
firent tant que la sauvage bte resta. Bientt ce fut un superbe matou.
Sa grosse tte ronde, ses jambes musculeuses, son pelage roux avec
taches plus fonces, rappelaient un petit jaguar. On le nomma Jaunet 
cause de sa couleur fauve. Une compagne lui advint plus tard, racole
dans des circonstances  peu prs pareilles. Telle est l'origine de ma
srie de Jaunets, que je conserve, depuis tantt une vingtaine d'annes,
 travers les vicissitudes de mes dmnagements.

Le premier de ces dmnagements eut lieu en 1870. Quelque peu avant, un
ministre qui a laiss de si profonds souvenirs dans l'Universit,
l'excellent M. Victor Duruy, avait institu des cours pour
l'enseignement secondaire des filles. Ainsi dbutait, dans la mesure du
possible  cette poque, la grande question qui s'agite aujourd'hui.
Bien volontiers je prtai mon humble concours  cette oeuvre de lumire.
Je fus charg de l'enseignement des sciences physiques et naturelles.
J'avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je
trouv devant un auditoire plus attentif, mieux captiv. Les jours de
leon, c'tait fte, les jours de botanique surtout, alors que la table
disparaissait sous les richesses des serres voisines.

C'en tait trop. Et voyez, en effet, combien noir tait mon crime:
j'enseignais  ces jeunes personnes ce que sont l'air et l'eau, d'o
proviennent l'clair, le tonnerre, la foudre; par quel artifice la
pense se transmet  travers les continents et les mers au moyen d'un
fil de mtal; pourquoi le foyer brle et pourquoi nous respirons;
comment germe une graine et comment s'panouit une fleur, toutes choses
minemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupire
cligne devant le jour.

Il fallait au plus vite teindre la petite lampe, il fallait se
dbarrasser de l'importun qui s'efforait de la maintenir allume.
Sournoisement on machine le coup avec mes propritaires, vieilles
filles, qui voyaient l'abomination de la dsolation dans ces nouveauts
de l'enseignement. Je n'avais pas avec elles d'engagement crit, propre
 me protger. L'huissier parut avec du papier timbr. Sa prose me
disait que j'avais  dmnager dans les quatre semaines; sinon, la loi
mettrait mes meubles sur le pav. Il fallut  la hte se pourvoir d'un
logis. Le hasard de la premire demeure trouve me conduisit  Orange.
Ainsi s'est accompli mon exode d'Avignon.

Le dmnagement des chats ne fut pas sans nous donner des soucis. Nous y
tenions tous et nous nous serions fait un crime d'abandonner  la
misre, et sans doute  de stupides mchancets, ces pauvres btes si
souvent caresses. Les jeunes et les chattes voyageront sans encombre:
cela se met dans un panier, cela se tient tranquille en route; mais pour
les vieux matous, la difficult n'est pas petite. J'en avais deux: le
chef de ligne, le patriarche, et un de ses descendants, tout aussi fort
que lui. Nous prendrons l'aeul, s'il veut bien s'y prter, nous
laisserons le petit-fils en lui faisant un sort.

Un de mes amis, M. le docteur Loriol, se chargea de l'abandonn.  la
tombe de la nuit, la bte lui fut porte dans une corbeille close. 
peine tions-nous  table pour le repas du soir, causant de l'heureuse
chance chue  notre matou, que nous voyons bondir par la fentre une
masse ruisselant d'eau. Ce paquet informe vint se frotter  nos jambes
en ronronnant de bonheur.

C'tait le chat. Le lendemain je sus son histoire.

Amen chez M. Loriol, on l'enferma dans une chambre. Ds qu'il se vit
prisonnier dans une pice inconnue, le voil qui bondit furieux sur les
meubles, aux carreaux de vitre, parmi les dcors de la chemine,
menaant de tout saccager. Mme Loriol eut frayeur du petit affol: elle
se hta d'ouvrir la fentre et l'animal bondit dans la rue, au milieu
des passants. Quelques minutes aprs, il avait retrouv sa maison. Et ce
n'tait pas chose aise: il fallait traverser la ville dans une grande
partie de sa largeur, il fallait parcourir un long ddale de rues
populeuses, au milieu de mille prils, parmi lesquels les gamins d'abord
et puis les chiens; il fallait enfin, obstacle peut-tre encore plus
srieux, franchir un cours d'eau, la Sorgue, qui passe  l'intrieur
d'Avignon. Des ponts se prsentaient, nombreux mme, mais l'animal,
tirant au plus court, ne les avait pas suivis et bravement s'tait jet
 l'eau comme le tmoignait sa fourrure ruisselante. J'eus piti du
matou, si fidle au logis. Il fut convenu que tout le possible serait
fait pour l'amener avec nous. Nous n'emes pas ce tracas:  quelques
jours de l, il fut trouv raide sous un arbuste du jardin. La vaillante
bte avait t victime de quelque stupide mchancet. On me l'avait
empoisonn. Qui? Probablement pas mes amis.

Restait le vieux. Il n'tait pas l quand nous partmes; il courait
aventures dans les greniers du voisinage. Dix francs d'trennes furent
promis au voiturier s'il m'amenait le chat  Orange, avec l'un des
chargements qu'il avait encore  faire.  son dernier voyage, en effet,
il l'amena dans le caisson de la voiture. Quand on ouvrit sa prison
roulante, o il tait enferm depuis la veille, j'eus de la peine 
reconnatre mon vieux matou. Il sortit de l un animal redoutable, au
poil hriss, aux yeux injects de sang, aux lvres blanchies de bave,
griffant et soufflant. Je le crus enrag, et quelque temps le surveillai
de prs. Je me trompais: c'tait l'effarement de l'animal dpays.
Avait-il eu de graves affaires avec le voiturier au moment d'tre saisi?
avait-il souffert en voyage? L'histoire l-dessus reste muette. Ce que
je sais bien, c'est que l'animal semblait perverti: plus de ronrons
amicaux, plus de frictions contre nos jambes; mais un regard assauvagi,
une sombre tristesse. Les bons traitements ne purent l'adoucir. Il
trana ses misres d'un recoin  l'autre encore quelques semaines, puis
un matin je le trouvai trpass dans les cendres du foyer. Le chagrin
l'avait tu, la vieillesse aidant. Serait-il revenu  Avignon s'il en
avait eu la force? Je n'oserais l'affirmer. Je trouve du moins trs
remarquable qu'un animal se laisse mourir de nostalgie parce que les
infirmits de l'ge l'empchent de retourner au pays.

Ce que le patriarche n'a pu tenter, un autre va le faire, avec une
distance bien moindre, il est vrai. Un nouveau dmnagement est rsolu
pour trouver  la fin des fins la tranquillit ncessaire  mes travaux.
Cette fois-ci ce sera le dernier, je l'espre bien. Je quitte Orange
pour Srignan.

La famille des Jaunets s'est renouvele: les anciens ne sont plus, de
nouveaux sont venus, parmi lesquels un matou adulte, digne en tous
points de ses anctres. Lui seul donnera des difficults: les autres,
jeunes et chattes, dmnageront sans tracas. On les met dans des
paniers. Le matou  lui seul occupe le sien, sinon la paix serait
compromise. Le voyage se fait en voiture, en compagnie de ma famille.
Rien de saillant jusqu' l'arrive. Extraites de leurs paniers, les
chattes visitent le nouveau domicile, elles explorent une  une les
pices; de leur nez rose, elles reconnaissent les meubles: ce sont bien
leurs chaises, leurs tables, leurs fauteuils, mais les lieux ne sont pas
les mmes. Il y a de petits miaulements tonns, des regards
interrogateurs. Quelques caresses et un peu de pte calment toute
apprhension; et du jour au lendemain, les chattes sont acclimates.

Avec le matou, c'est une autre affaire. On le loge dans les greniers, o
il trouvera ampleur d'espace pour ses bats; on lui tient compagnie pour
adoucir les ennuis de la captivit; on lui monte double part d'assiettes
 lcher; de temps en temps, on le met en rapport avec quelques-uns des
siens pour lui apprendre qu'il n'est pas seul dans la maison; on a pour
lui mille petits soins dans l'espoir de lui faire oublier Orange. Il
parat l'oublier en effet: le voil doux sous la main qui le flatte, il
accourt  l'appel, il ronronne, il fait le beau. C'est bien: une semaine
de rclusion et de doux traitements ont banni toute ide de retour.
Donnons-lui la libert. Il descend  la cuisine, il stationne comme les
autres autour de la table, il sort dans le jardin, sous la surveillance
d'Agla qui ne le perd pas des yeux, il visite les alentours de l'air le
plus innocent. Il rentre. Victoire! le chat ne s'en ira pas.

Le lendemain: Minet! Minet!... pas de Minet. On cherche, on appelle.
Rien.--Ah! le tartufe, le tartufe! Comme il nous a tromps! Il est
parti, il est  Orange. Autour de moi, personne n'ose croire  cet
audacieux plerinage. J'affirme que le dserteur est en ce moment 
Orange, miaulant devant la maison ferme.

Agla et Claire partirent. Elles trouvrent le chat comme je l'avais
dit, et le ramenrent dans une corbeille. Il avait le ventre et les
pattes crotts de terre rouge; cependant le temps tait sec, il n'y
avait pas de boue. L'animal s'tait donc mouill en traversant le
torrent de l'Aygues, et l'humidit de la fourrure avait retenu la
poussire rouge des champs traverss. La distance en ligne droite de
Srignan  Orange est de sept kilomtres. Deux ponts se trouvent sur
l'Aygues, l'un en amont, l'autre en aval de cette ligne droite,  une
distance assez grande. Le chat n'a pris ni l'un ni l'autre: son instinct
lui indique la ligne la plus courte, et il a suivi cette ligne comme
l'indique son ventre crott de rouge. Il a travers le torrent en mai, 
une poque o les eaux sont abondantes; il a surmont ses rpugnances
aquatiques pour revenir au logis aim. Le matou d'Avignon en avait fait
autant en traversant la Sorgue.

Le dserteur est rintgr dans le grenier de Srignan. Il y sjourne
quinze jours, et finalement on le lche. Vingt-quatre heures ne
s'taient pas coules qu'il tait de retour  Orange. Il fallut
l'abandonner  son malheureux sort. Un voisin de mon ancienne demeure,
en pleine campagne, m'a racont l'avoir vu un jour se drober derrire
une haie avec un lapin aux dents. N'ayant plus de pte, lui, habitu 
toutes les douceurs de la vie fline, il s'est fait braconnier,
exploitant les basses-cours dans le voisinage de la maison dserte. Je
n'ai plus eu de ses nouvelles. Il a mal fini sans doute: devenu
maraudeur, il a d finir en maraudeur.

La preuve est faite:  deux reprises, j'ai vu. Les chats adultes savent
retrouver le logis malgr la distance et le complet inconnu des lieux 
parcourir. Ils ont,  leur manire, l'instinct de mes Chalicodomes. Un
second point reste  mettre en lumire, celui de la rotation dans le
sac. Sont-ils dsorients par cette manoeuvre, ne le sont-ils pas? Je
mditais des expriences lorsque des informations plus prcises sont
venues m'en dmontrer l'inutilit. Le premier qui me fit connatre la
mthode du sac tournant parlait d'aprs le rcit d'un autre, qui
rptait le rcit d'un troisime, rcit fait sur le tmoignage d'un
quatrime, etc. Nul n'avait pratiqu, nul n'avait vu. C'est une
tradition dans les campagnes. Tous prconisent le moyen comme
infaillible sans l'avoir, pour la plupart, essay. Et la raison qu'ils
donnent du succs est pour eux concluante. Si, disent-ils, ayant les
yeux bands, nous tournons quelque peu, nous ne savons plus nous
reconnatre. Ainsi du chat transport dans l'obscurit du sac qui
tourne. Ils concluent de l'homme  la bte, comme d'autres concluent de
la bte  l'homme, mthode vicieuse de part et d'autre s'il y a l
rellement deux mondes psychiques distincts.

Pour qu'une telle croyance soit si bien ancre dans l'esprit du paysan,
il faut que des faits soient venus de temps en temps la corroborer. Mais
dans les cas de succs, il est  croire que les chats dpayss taient
des animaux jeunes, non mancips encore. Avec ces nophytes, un peu de
lait suffit pour chasser les chagrins de l'exil. Ils ne reviennent pas
au logis, qu'ils aient tourn ou non dans un sac. Par surcrot de
prcaution, on se sera avis de les soumettre  la pratique rotatoire;
et cette pratique a fait ainsi ses preuves au moyen de succs qui lui
taient trangers. Ce qu'il fallait dpayser pour juger la mthode,
c'tait le chat adulte, le vrai matou.

Sur ce point, j'ai fini par trouver les tmoignages que je dsirais. Des
personnes dignes de foi, d'esprit rflchi, aptes  dmler les choses,
m'ont racont avoir essay la mthode du sac tournant pour empcher les
chats de revenir  la maison. Personne n'y a russi lorsque la bte
tait adulte. Transport  une grande distance, dans un autre logis,
aprs rotation consciencieuse, l'animal revenait toujours. J'ai en
mmoire surtout un ravageur des poissons rouges d'un bassin, qui,
dpays de Srignan  Piolenc suivant la mthode sacramentelle, revint 
ses poissons; qui, transport dans la montagne et abandonn au fond des
bois, revint encore. Le sac et la rotation restant sans effet, il fallut
abattre le mcrant. J'ai recens un nombre suffisant d'exemples
analogues, tous dans de bonnes conditions. Leur tmoignage est unanime:
la rotation n'empche nullement le chat adulte de revenir. La croyance
populaire, qui m'avait d'abord tant sduit, est un prjug de campagne,
bas sur des faits mal observs. Il faut donc renoncer  l'ide de
Darwin pour expliquer le retour aussi bien du chat que du chalicodome.




IX

LES FOURMIS ROUSSES


Le pigeon transport  des cents lieues de distance sait retrouver son
colombier; l'hirondelle, revenant de ses quartiers d'hiver en Afrique,
traverse la mer et reprend possession du vieux nid. Quel est leur guide
en de si longs voyages? Serait-ce la vue? Un observateur de beaucoup
d'esprit, dpass par d'autres dans la connaissance de l'animal
collectionn en vitrines, mais des plus experts dans la connaissance de
l'animal en libert, Toussenel, l'admirable auteur de l'Esprit des
btes, donne pour guides au pigeon voyageur la vue et la mtorologie.
L'oiseau de France, dit-il, sait par exprience que le froid vient du
nord, le chaud du midi, le sec de l'est, l'humide de l'ouest. C'en est
assez de connaissances mtorologiques pour lui donner les points
cardinaux et diriger son vol. Le pigeon transport de Bruxelles 
Toulouse dans un panier couvert n'a certes pas la possibilit de relever
de l'oeil la carte gographique du parcours; mais il n'est au pouvoir de
personne de l'empcher de sentir, aux chaudes impressions de
l'atmosphre, qu'il suit la route du midi. Rendu  la libert 
Toulouse, il sait dj que la direction  suivre pour regagner son
colombier est la direction du nord. Donc, il pique droit dans cette
direction, et ne s'arrte que vers les parages du ciel dont la
temprature moyenne est celle de la zone qu'il habite. S'il ne trouve
pas d'emble son domicile, c'est qu'il a trop appuy sur la droite ou
sur la gauche. En tous les cas, il n'a besoin que de quelques heures de
recherche dans la direction de l'est  l'ouest pour relever ses
erreurs.

L'explication est sduisante lorsque le dplacement se fait dans la
direction nord-sud; mais elle ne peut convenir au dplacement est-ouest,
sur la mme isotherme. D'ailleurs, elle a le dfaut de ne pouvoir se
gnraliser. Il ne faut pas songer  faire intervenir la vue et encore
moins l'influence du climat chang, quand un chat revient au logis, d'un
bout  l'autre d'une ville, et se dirige dans un ddale de rues et de
ruelles qu'il voit pour la premire fois. Ce n'est pas la vue non plus
qui guide mes chalicodomes, surtout lorsqu'ils sont lchs en plein
bois. Leur vol peu lev, deux ou trois mtres au-dessus du sol, ne leur
permet pas de prendre un coup d'oeil gnral de l'ensemble et de relever
la carte des lieux. Qu'ont-ils besoin de topographie? L'hsitation est
courte: aprs quelques crochets de peu d'tendue autour de
l'exprimentateur, ils partent dans la direction du nid, malgr le
rideau de la fort, malgr l'cran d'une haute chane de collines qu'ils
franchiront en remontant la pente non loin du sol. La vue leur fait
viter les obstacles sans les renseigner sur la direction gnrale 
suivre. La mtorologie n'est pas davantage en cause: pour quelques
kilomtres de dplacement, le climat n'a pas vari. L'exprience du
chaud, du froid, du sec et de l'humide, n'a pas instruit mes
chalicodomes: une existence de quelques semaines ne le permet pas. Et
seraient-ils verss dans les points cardinaux, l'identit climatologique
du point o est leur nid et du point o ils sont relchs, laisserait
indtermine la direction  suivre. Pour expliquer tous ces mystres, on
arrive donc forcment  invoquer un autre mystre, c'est--dire une
sensibilit spciale, refuse  la nature humaine. Ch. Darwin, dont
personne ne rcusera l'imposante autorit, arrive  la mme conclusion.
S'informer si l'animal n'est pas impressionn par les courants
telluriques, s'enqurir s'il n'est pas influenc par l'troit voisinage
d'une aiguille aimante, n'est-ce pas reconnatre une sensibilit
magntique? Possdons-nous une facult analogue? Je parle du magntisme
des physiciens, bien entendu, et non du magntisme des Mesmer et des
Cagliostro. Certes nous ne possdons rien d'approchant. Qu'aurait 
faire le marin de sa boussole s'il tait boussole lui-mme?

Ainsi le matre l'admet: un sens spcial, si tranger  notre
organisation que nous ne pouvons pas mme nous en faire une ide, dirige
le pigeon, l'hirondelle, le chat, le chalicodome et tant d'autres, en
pays tranger. Que ce soit magntique ou non, je ne dciderai pas,
satisfait d'avoir contribu, pour une part non petite,  dmontrer son
existence. Un sens de plus, s'ajoutant  notre lot, quelle acquisition,
quelle cause de progrs! Pourquoi en sommes-nous privs? C'tait une
belle arme et de grande utilit pour le _struggle for life_. Si, comme
on le prtend, l'animalit entire, y compris l'homme, provient d'un
moule unique, la cellule originelle et se transforme d'elle-mme 
travers les ges, favorisant les mieux dous, laissant dprir les moins
bien dous, comment se fait-il que ce sens merveilleux soit le partage
de quelques humbles, et n'ait pas laiss de trace dans l'homme, le point
culminant de la srie zoologique? Nos prcurseurs ont t bien mal
inspirs de laisser perdre un si magnifique hritage; c'tait plus
prcieux  garder qu'une vertbre au coccyx, un poil  la moustache.

Si la transmission ne s'est pas faite, ne serait-ce pas faute d'une
parent suffisante? Je soumets le petit problme aux volutionnistes, et
suis trs dsireux de savoir ce qu'en disent le protoplasme et le
nuclus.

Ce sens inconnu est-il localis quelque part chez les hymnoptres,
s'exerce-t-il au moyen d'un organe spcial? On songe immdiatement aux
antennes. C'est aux antennes qu'on a recours toutes les fois que nous ne
voyons pas bien clair dans les actes de l'insecte; on leur accorde
volontiers ce dont notre cause a besoin. Je ne manquais pas d'ailleurs
d'assez bonnes raisons pour leur souponner la sensibilit directrice.
Lorsque l'Ammophile hrisse recherche le ver gris, c'est avec les
antennes, petits doigts palpant continuellement le sol, qu'elle parat
reconnatre la prsence du gibier sous terre. Ces filets explorateurs,
qui semblent diriger l'animal en chasse, ne pourraient-ils aussi le
diriger en voyage. C'tait  voir et j'ai vu.

Sur quelques Chalicodomes, j'ampute les antennes d'un coup de ciseaux,
aussi prs que possible. Les mutils sont dpayss, puis relchs. Ils
reviennent au nid avec la mme facilit que les autres. Dans le temps,
j'avais expriment d'une faon pareille avec le plus gros de nos
Cerceris (_Cerceris tuberculata_); et le chasseur de Charanons tait
revenu  ses terriers. Nous voil dbarrasss d'une hypothse: la
sensibilit directrice ne s'exerce pas par les antennes. O donc est son
sige? Je ne sais.

Ce que je sais mieux, c'est que les Chalicodomes sans antennes, s'ils
reviennent aux cellules, ne reprennent pas le travail. Obstinment ils
volent devant leur maonnerie, ils se posent sur le godet de terre, ils
prennent pied sur la margelle de la cellule, et l, comme pensifs et
dsols, longtemps ils stationnent en contemplation devant l'ouvrage qui
ne s'achvera pas; ils partent, ils reviennent, ils chassent tout voisin
importun, sans jamais reprendre l'apport du miel ou du mortier. Le
lendemain, ils ne reparaissent pas. Priv de ses outils, l'ouvrier n'a
plus le coeur  l'ouvrage. Lorsque le Chalicodome maonne, les antennes
continuellement palpent, sondent, explorent et paraissent prsider  la
perfection du travail. Ce sont ses instruments de prcision; elles
reprsentent le compas, l'querre, le niveau, le fil  plomb du
constructeur.

Jusqu'ici mes expriences ont uniquement port sur des femelles,
beaucoup plus fidles au nid  cause des devoirs de la maternit. Que
feraient les mles, s'ils taient dpayss? Je n'avais pas grande
confiance dans ces amoureux, qui pendant quelques jours forment
tumultueuse assemble au-devant des gteaux, attendent la sortie des
femelles, s'en disputent la possession en des rixes interminables, puis
disparaissent lorsque les travaux sont en pleine activit. Que leur
importait, me disais-je, de revenir au gteau natal plutt que de
s'tablir ailleurs, pourvu qu'ils y trouvent  qui dclarer leur flamme!
Je me trompais: les mles reviennent au nid. Il est vrai que, vu leur
faiblesse, je ne leur ai pas impos long voyage: un kilomtre environ.
C'tait nanmoins pour eux une expdition lointaine, un pays inconnu,
car je ne leur vois pas faire longues excursions. De jour, ils visitent
les gteaux ou les fleurs du jardin; de nuit, ils prennent refuge dans
les vielles galeries ou dans les interstices des tas de pierres de
l'harmas.

Les mmes gteaux sont frquents par deux Osmies (_Osmia tricornis_ et
_Osmia Latreillii_), qui construisent leurs cellules dans les galeries
laisses  leur disposition par les Chalicodomes. La plus abondante est
la premire, l'Osmie  trois cornes. L'occasion tait trop belle de
s'informer un peu  quel point la sensibilit directrice se gnralise
chez les hymnoptres; je l'ai mise  profit. Eh bien! les Osmies
(_Osmia tricornis_), tant mles que femelles, savent retrouver le nid.
Mes expriences ont t faites rapidement, en petit nombre,  de faibles
distances; mais elles concordaient si bien avec les autres qu'elles
m'ont convaincu. En somme, le retour au nid, en y comprenant mes essais
d'autrefois, a t constat pour quatre espces: le Chalicodome des
hangars, le Chalicodome des murailles, l'Osmie  trois cornes et le
Cerceris tubercul. Dois-je gnraliser sans restriction et accorder 
tous les hymnoptres une facult de se retrouver en pays inconnu? Je me
garderai bien de le faire, car voici,  ma connaissance, un rsultat
contradictoire, trs significatif.

Parmi les richesses de mon laboratoire de l'harmas, je mets au premier
rang une fourmilire de _Polyergus rufescens_, la clbre Fourmi rousse,
l'Amazone, qui fait la chasse aux esclaves. Inhabile  lever sa
famille, incapable de rechercher sa nourriture, de la prendre mme quand
elle est  sa porte, il lui faut des serviteurs qui lui donnent la
becque et prennent soin du mnage. Les Fourmis rousses sont des
voleuses d'enfants, destins au service de la communaut. Elles pillent
les fourmilires voisines, d'espce diffrente; elles en emportent chez
elles les nymphes qui, bientt closes, deviennent, dans la maison
trangre, des domestiques zls.

Quand arrivent les chaleurs de juin et de juillet, je vois frquemment
les Amazones sortir de leur caserne dans l'aprs-midi, et partir en
expdition. La colonne mesure de cinq  six mtres. Si sur le trajet
rien ne se montre qui mrite attention, les rangs sont assez bien
conservs; mais aux premiers indices d'une fourmilire, la tte fait
halte et se dploie en une cohue tourbillonnante, que grossissent les
autres arrivant  grands pas. Des claireurs se dtachent, l'erreur est
reconnue, et l'on se remet en marche. La cohorte traverse les alles du
jardin, disparat dans les gazons, reparat plus loin, s'engage dans les
amas de feuilles mortes, se remet  dcouvert, toujours cherchant 
l'aventure. Un nid de Fourmis noires est enfin trouv.  la hte, les
Fourmis rousses descendent dans les dortoirs o reposent les nymphes, et
bientt remontent avec leur butin. C'est alors, aux portes de la cit
souterraine, une tourdissante mle de noires dfendant leur bien et de
rousses s'efforant de l'emporter. La lutte est trop ingale pour tre
indcise. La victoire reste aux rousses, qui s'empressent vers leur
demeure, chacune avec sa prise, une nymphe au maillot, au bout des
mandibules. Pour le lecteur non au courant de ces moeurs esclavagistes,
ce serait une bien curieuse histoire que celle des Amazones;  mon grand
regret, je l'abandonne: elle nous loignerait trop du sujet  traiter,
savoir le retour au nid.

La distance o se transporte la colonne voleuse de nymphes est variable,
et dpend de l'abondance du voisinage en Fourmis noires. Dix  vingt pas
quelquefois suffisent; en d'autres moments, il en faut cinquante, cent
et au-del. Une seule fois, j'ai vu l'expdition se faire hors du
jardin. Les Amazones escaladrent le mur d'enceinte, lev de quatre
mtres en ce point, le franchirent et s'en allrent un peu plus loin
dans un champ de bl. Quant  la voie suivie, elle est indiffrente  la
colonne en marche. Le sol dnud, le gazon pais, les amas de feuilles
mortes, le tas de pierre, la maonnerie, les massifs d'herbages, sont
franchis sans prfrence marque pour une nature de chemin plutt que
pour une autre.

Ce qu'il y a de rigoureusement dtermin, c'est la voie de retour, qui
suit dans toutes ses sinuosits, dans tous ses passages, jusqu'aux plus
difficiles, la piste de l'aller. Charges de leur butin, les Fourmis
rousses reviennent au nid par le trajet, souvent fort compliqu, qu'ont
fait adopter les ventualits de la chasse. Elles repassent o elles ont
d'abord pass; et c'est pour elles ncessit si imprieuse, qu'un
surcrot de fatigue, qu'un pril trs grave mme, ne fait pas modifier
la piste.

Elles viennent, je suppose, de traverser un pais amas de feuilles
mortes, pour elles passage plein d'abmes, o des chutes  tout instant
se rptent, o beaucoup s'extnuent pour remonter des bas-fonds, gagner
les hauteurs sur des ponts branlants et se dgager enfin du ddale de
ruelles. N'importe:  leur retour elles ne manqueront pas, bien
qu'appesanties par leur charge, de traverser encore le pnible
labyrinthe. Pour viter tant de fatigue, que leur faudrait-il? Se dvier
un peu du premier trajet, car le bon chemin est l, tout uni,  peine 
un pas de distance. Ce petit cart n'entre pas dans leurs vues.

Je les surpris un jour allant en razzia et dfilant sur le bord interne
de la maonnerie du bassin, o j'ai remplac la vieille population
batracienne par une population de poissons rouges. La bise soufflait
trs fort et, prenant en flanc la colonne, prcipitait des rangs entiers
dans les eaux. Les poissons taient accourus; ils faisaient galerie et
gobaient les noys. Le pas tait difficile; avant de l'avoir franchi, la
colonne se trouvait dcime. Je m'attendais  voir le retour s'effectuer
par un autre chemin, qui contournerait le fatal prcipice. Il n'en fut
rien. La bande charge de nymphes reprit la prilleuse voie, et les
poissons rouges eurent double chute de manne: les fourmis et leur prise.
Plutt que de modifier sa piste, la colonne fut dcime une seconde
fois.

La difficult de retrouver le domicile aprs une expdition lointaine, 
capricieux dtours, rarement les mmes dans les diverses sorties, impose
certainement aux Amazones cette retraite par la voie suivie en allant.
S'il ne veut s'garer en route, l'insecte n'a pas le choix du chemin: il
doit rentrer chez lui par le sentier qui lui est connu et qu'il vient
rcemment de parcourir. Lorsqu'elles sortent de leur nid et vont sur une
autre branche, sur un autre arbre, chercher feuille mieux  leur got,
les Chenilles processionnaires tapissent de soie le trajet, et c'est en
suivant les fils tendus en route qu'elles peuvent revenir  leur
domicile. Voil la mthode la plus lmentaire que puise employer
l'insecte expos  s'garer dans ses excursions: une route de soie le
ramne chez lui. Avec les Processionnaires et leur nave voirie, nous
sommes bien loin des Chalicodomes et autres, qui ont pour guide une
sensibilit spciale.

L'Amazone, quoique de la gent hymnoptre, n'a, elle aussi, que des
moyens de retour assez borns, comme le tmoigne la ncessit o elle
est de revenir par sa rcente piste. Imiterait-elle, dans une certaine
mesure, la mthode des Processionnaires; c'est--dire laisserait-elle
sur la voie, non des fils conducteurs puisqu'elle n'est pas outille
pour pareil travail, mais quelque manation odorante, par exemple
quelque fumet formique, qui lui permettrait de se guider par le sens
olfactif? On s'accorde assez dans cette manire de voir.

Les Fourmis, dit-on, sont guides par l'odorat; et cet odorat parat
avoir pour sige les antennes, que l'on voit en continuelle agitation.
Je me permettrai de ne pas montrer un vif empressement pour cet avis.
D'abord, je me mfie d'un odorat ayant pour sige les antennes; j'en ai
donn plus haut les motifs; et puis, j'espre dmontrer
exprimentalement que les fournis rousses ne sont pas guides par une
odeur.

pier la sortie de mes Amazones, des aprs-midi entires, et fort
souvent sans succs, me prenait trop de temps. Je m'adjoignis un aide,
dont les heures taient moins occupes que les miennes. C'tait ma
petite-fille Lucie, espigle qui prenait intrt  ce que je lui
racontais sur les Fourmis. Elle avait assist  la grande bataille des
rousses et des noires; elle tait reste toute pensive devant le rapt
des enfants au maillot. Bien endoctrine sur ses hautes fonctions, toute
fire de travailler dj, elle si petite, pour cette grande dame, la
Science, Lucie parcourait donc le jardin lorsque le temps paraissait
favorable, et surveillait les Fourmis rousses, dont elle avait mission
de reconnatre soigneusement le trajet jusqu' la fourmilire pille.
Son zle avait fait ses preuves, je pouvais y compter. Un jour,  la
porte de mon cabinet, tandis que j'alignais ma prose quotidienne:

Pan! pan! C'est moi, Lucie. Viens vite: les rousses sont entres dans
la maison des noires. Viens vite!

--Et sais-tu bien le chemin suivi?

--Je le sais; je l'ai marqu.

--Comment? Marqu et de quelle manire?

--J'ai fait comme le Petit Poucet: j'ai sem des petits cailloux blancs
sur la route.

J'accourus. Les choses s'taient passes comme venait de me le dire ma
collaboratrice de six ans. Lucie avait fait  l'avance sa provision de
petites pierres, et voyant le bataillon des fourmis sortir de la
caserne, elle l'avait suivi pas  pas en dposant de distance en
distance ses pierres sur le trajet parcouru. Les Amazones commenaient 
revenir de la razzia suivant la ligne des cailloux indicateurs. La
distance au nid tait d'une centaine de pas, ce qui me donnait le temps
d'oprer en vue d'une exprience mdite  loisir.

Je m'arme d'un fort balai et je dnude la piste sur une largeur d'un
mtre environ. Les matriaux poudreux de la surface sont ainsi enlevs,
renouvels par d'autres. S'ils sont imprgns de quelque manation
odorante, leur absence droutera les fourmis. Je coupe de la sorte la
voie en quatre points diffrents, espacs de quelques pas.

Voici que la colonne arrive  la premire coupure. L'hsitation des
fourmis est vidente. Il y en a qui rtrogradent, puis reviennent pour
rtrograder encore; d'autres errent sur le front de la section; d'autres
se dispersent latralement et semblent chercher  contourner le pays
inconnu. La tte de la colonne, resserre d'abord dans une tendue de
quelques dcimtres, s'parpille maintenant sur trois  quatre mtres de
largeur. Mais les arrivants se multiplient devant l'obstacle; ils se
massent, ils forment cohue indcise. Enfin quelques fourmis s'aventurent
sur la bande balaye et les autres suivent, tandis qu'un petit nombre a
repris en avant la piste au moyen d'un dtour. Aux autres coupures,
mmes hsitations; elles sont nanmoins franchies soit directement, soit
latralement. Malgr mes embches, le retour au nid s'effectue, et par
la voie des petits cailloux.

L'exprience semble plaider en faveur de l'odorat.  quatre reprises, il
y a des hsitations manifestes partout o la voie est coupe. Si le
retour se fait nanmoins sur la piste de l'aller, cela peut tenir au
travail ingal du balai, qui a laiss en place des parcelles de
l'odorante poussire. Les fourmis qui ont contourn la partie balaye
peuvent avoir t guides par les dblais rejets latralement. Avant de
se prononcer pour ou contre l'odorat, il convient donc de recommencer
l'exprience dans des conditions meilleures, il convient d'enlever
radicalement toute matire odorante.

Quelques jours aprs, mon plan bien arrt, Lucie se remet en
observation et ne tarde pas  m'annoncer une sortie. J'y comptais, car
les Amazones manquent rarement d'aller en expdition dans les aprs-midi
lourdes et chaudes de juin et de juillet, surtout si le temps fait
menace de devenir orageux. Les cailloux du Petit Poucet jalonnent encore
le trajet, sur lequel je choisis le point le plus favorable  mes
desseins.

Un tuyau de toile servant  l'arrosage du jardin est fix  l'une des
prises d'eau du bassin; la vanne est ouverte, et la route des fourmis se
trouve coupe par un torrent continu de la largeur d'un bon pas et d'une
longueur illimite. La nappe d'eau coule d'abord abondante et rapide,
afin de bien laver le sol et de lui enlever tout ce qui pourrait tre
odorant. Ce lavage  grande eau dure prs d'un quart d'heure puis, quand
les fourmis s'approchent, revenant du butin, je diminue la vitesse
d'coulement et rduis l'paisseur de la nappe liquide pour ne pas
outrepasser les forces de l'insecte. Voil l'obstacle que les Amazones
doivent franchir, s'il leur est absolument ncessaire de suivre la
premire piste.

Ici l'hsitation est longue, les tranards ont le temps de rejoindre la
tte de la colonne. Cependant on s'engage dans le torrent  la faveur de
quelques graviers exonds; puis le fond manque, et le courant entrane
les plus tmraires, qui, sans lcher leur prise, s'en vont  la drive,
chouent sur quelque haut-fond, regagnent la rive et recommencent leurs
recherches d'un gu. Quelques ftus de paille apports par les eaux
s'arrtent  et l: ce sont des ponts branlants o les fourmis
s'engagent. Des feuilles sches d'olivier deviennent des radeaux avec
cargaison de passagers. Les plus vaillants, un peu par leurs propres
manoeuvres, un peu par d'heureuses chances, gagnent, sans
intermdiaires, la rive oppose. J'en vois qui, entrans par le courant
 deux ou trois pas de distance, sur l'un et l'autre rivage, semblent
fort soucieux de ce qu'ils ont  faire. Au milieu de ce dsordre de
l'arme en droute, au milieu des prils de la noyade, aucun ne lche
son butin. Il s'en garderait bien: plutt la mort. Bref, le torrent est
franchi tant bien que mal, et cela par la piste rglementaire.

L'odeur de la voie ne peut tre en cause, ce me semble, aprs
l'exprience du torrent, qui a lav le sol quelque temps  l'avance et
qui d'ailleurs renouvelle ses eaux tant que dure la traverse. Examinons
maintenant ce qui se passera lorsque l'odeur formique, s'il y en a une
sur la piste, en effet, sera remplace par une autre incomparablement
plus forte, et sensible  notre odorat, tandis que la premire ne l'est
pas, du moins dans les conditions que je discute ici.

Une troisime sortie est pie, et sur un point de la voie suivie, le
sol est frott avec quelques poignes de menthe que je viens de couper 
l'instant dans une plate-bande. Avec le feuillage de la mme plante, je
recouvre la piste un peu plus loin. Les fourmis, revenant, traversent,
sans paratre proccupes, la zone frictionne; elles hsitent devant la
zone jonche de feuilles, puis passent outre.

Aprs ces deux expriences, celle du torrent qui lessive le sol, celle
de la menthe qui en change l'odeur, il n'est plus permis, je crois,
d'invoquer l'odorat comme guide des fourmis rentrant au nid par la voie
suivie au dpart. D'autres preuves achveront de nous renseigner.

Sans rien toucher au sol, j'tale maintenant en travers de la piste
d'amples feuilles de papier, des journaux que je maintiens avec quelques
petites pierres. Devant ce tapis, qui change compltement l'aspect de la
route sans rien lui enlever de ce qui pourrait tre odorant, les fourmis
hsitent encore plus que devant tous mes autres artifices, mme le
torrent. Il leur faut des essais multiplis, des reconnaissances sur les
ct, des tentatives en avant et des reculs ritrs, avant de se
hasarder en plein sur la zone inconnue. La bande de papier est enfin
franchie et le dfil reprend comme d'habitude.

Une autre embche attend plus loin les Amazones. J'ai coup la piste par
une mince couche de sable jaune, le terrain lui-mme tant gristre. Ce
changement de coloration suffit seul pour drouter un moment les
fourmis, qui renouvellent ici, mais moins prolonges, leurs hsitations
devant la zone de papier. Finalement, l'obstacle est franchi comme les
autres.

Ma bande de sable et ma bande de papier n'ayant pas dissip les effluves
odorants dont la piste pourrait tre imprgne, il est d'vidence que,
puisque les mmes hsitations, les mmes arrts se reproduisent, ce
n'est pas l'olfaction qui fait retrouver leur chemin aux fourmis, mais
bel et bien la vue, car toutes les fois que je modifie l'aspect de la
piste d'une faon quelconque, par les rosions du balai, le flux de
l'eau, la verdure de menthe, le tapis de papier, le sable d'une autre
couleur que le sol, la colonne de retour fait halte, hsite et cherche 
se rendre compte des changements survenus. Oui, c'est la vue, mais une
vue trs myope pour laquelle quelques graviers dplacs changent
l'horizon. Pour cette courte vue, une bande de papier, un lit de
feuilles de menthe, une couche de sable jaune, un filet d'eau, un labour
par le balai, et des modifications moindres encore, transforment le
paysage; et le bataillon, press de rentrer au plus vite avec son butin,
s'arrte anxieux devant ces parages inconnus. Si ces zones douteuses
sont enfin franchies, c'est que, les tentatives se multipliant  travers
les bandes modifies, quelques fourmis finissent par reconnatre,
au-del, des points qui leur sont familiers. Sur la foi de ces
clairvoyantes, les autres suivent.

La vue serait insuffisante si l'Amazone n'avait en mme temps  son
service la mmoire prcise des lieux. La mmoire d'une fourmi! Qu'est-ce
que cela pourrait bien tre? En quoi ressemble-t-elle  la ntre?  ces
questions, je n'ai pas de rponse; mais quelques lignes me suffiront
pour dmontrer que l'insecte a le souvenir assez tenace et trs exact
des lieux qu'il a une fois visits. Voici ce dont j'ai t tmoin  bien
des reprises. Il arrive parfois que la fourmilire pille offre aux
Amazones un butin suprieur  celui que la colonne expditionnaire peut
emporter. Ou bien encore la rgion visite est riche en fourmilires.
Une autre razzia serait ncessaire pour exploiter  fond l'emplacement.
Alors une seconde expdition a lieu, tantt le lendemain, tantt deux ou
trois jours plus tard. Cette fois, la colonne ne cherche plus en route,
elle va droit au gte fertile en nymphes, et elle s'y rend exactement
par la mme voie dj suivie. Il m'est arriv d'avoir jalonn avec de
petites pierres, sur une longueur d'une vingtaine de mtres, le chemin
suivi une paire de jours avant, et de surprendre les Amazones en
expdition par la mme route, pierre par pierre. Elles vont passer par
ici, elles vont passer par l, me disais-je d'aprs les cailloux de
repre; et, en effet, elles passaient ici, elles passaient l, longeant
ma pile de cailloux, sans cart notable.

 plusieurs jours d'intervalle, est-il permis d'admettre la persistance
d'manations odorantes rpandues sur le trajet? Nul ne l'oserait. C'est
donc bien la vue qui guide les Amazones, la vue servie par la mmoire
des lieux. Et cette mmoire est tenace jusqu' conserver l'impression le
lendemain et plus tard; elle est d'une fidlit scrupuleuse car elle
conduit la colonne par le mme sentier que la veille,  travers les
accidents si varis du terrain.

Si les lieux lui sont inconnus, comment se comportera l'Amazone? Outre
la mmoire topographique, qui ne peut ici lui servir, la rgion o je la
suppose tant encore inexplore, la fourmi possderait-elle la facult
directrice du Chalicodome, au moins dans de modestes limites, et
pourrait-elle ainsi regagner sa fourmilire ou sa colonne en marche?

Toutes les parties du jardin ne sont pas galement visites par la
lgion pillarde; la partie nord est exploite de prfrence, les razzias
y tant sans doute plus fructueuses. C'est donc au nord de leur caserne
que les Amazones dirigent d'habitude leurs caravanes; trs rarement, je
les surprends au sud. Cette partie du jardin leur est donc, sinon
totalement inconnue, du moins bien moins familire que l'autre. Cela
dit, voyons la conduite de la fourmi dpayse.

Je me tiens au voisinage de la fourmilire; et quand la colonne revient
de la chasse aux esclaves, je fais engager une fourmi sur une feuille
morte que je lui prsente. Sans la toucher, je la transporte ainsi 
deux ou trois pas seulement de son bataillon, mais dans la direction
sud. Cela suffit pour la dpayser, pour la dsorienter totalement. Je
vois l'Amazone, remise  terre, errer  l'aventure, toujours le butin
entre les mandibules bien entendu; je la vois s'loigner en toute hte
de ses compagnes, croyant les rejoindre; je la vois revenir sur ses pas,
s'carter de nouveau, essayer  droite, essayer  gauche, ttonner dans
une foule de directions sans parvenir  se retrouver. Ce belliqueux
ngrier,  la forte mchoire, est perdu  deux pas de sa bande. Il me
reste en mmoire quelques-uns de ces gars qui, aprs une demi-heure de
recherches, n'avaient pu regagner la voie et s'en loignaient de plus en
plus, toujours la nymphe aux dents. Que devenaient-ils, que
faisaient-ils de leur butin? Je n'ai pas eu la patience de suivre
jusqu'au bout ces stupides pillards.

Rptons l'exprience mais en dposant l'Amazone dans la rgion nord.
Aprs des hsitations plus ou moins longues, des recherches tantt dans
une direction et tantt dans une autre, la fourmi parvient  retrouver
sa colonne. Les lieux lui sont connus.

Voil certes un hymnoptre totalement priv de cette sensibilit
directrice dont jouissent d'autres hymnoptres. Il a pour lui la
mmoire des lieux et plus rien. Un cart de deux  trois de nos pas
suffit pour lui faire perdre la voie et l'empcher de revenir parmi les
siens; tandis que des kilomtres,  travers des parages inconnus, ne
mettent pas en dfaut le Chalicodome. Je m'tonnais tantt que l'homme
ft priv d'un sens merveilleux, apanage de quelques animaux. La
distance norme entre les deux termes compars pouvait fournir matire 
discussion. Maintenant cette distance n'existe plus: il s'agit de deux
insectes trs voisins, de deux hymnoptres. Pourquoi, s'ils sortent du
mme moule, l'un a-t-il un sens que l'autre n'a pas, un sens de plus,
caractre bien autrement dominateur que les dtails de l'organisation?
J'attendrai que les transformistes veuillent bien m'en donner raison
valable.

Cette mmoire des lieux, dont je viens de reconnatre la tnacit et la
fidlit,  quel point est-elle souple pour retenir l'impression?
Faut-il  l'Amazone des voyages ritrs pour savoir sa gographie; ou
bien une seule expdition lui suffit-elle? Du premier coup, la ligne
suivie et les lieux visits sont-ils gravs dans le souvenir? La Fourmi
rousse ne se prte pas aux preuves qui donneraient la rponse:
l'exprimentateur ne peut dcider si la voie o la colonne
expditionnaire s'engage est parcourue pour la premire fois; et puis il
n'est pas en son pouvoir de faire adopter par la lgion tel ou tel autre
chemin. Quand elles sortent pour piller les fourmilires, les Amazones
se dirigent  leur guise, et leur dfil ne souffre pas notre
intervention. Adressons-nous alors  d'autres hymnoptres.

Je choisis les Pompiles, dont les moeurs seront tudies en dtail dans
un autre chapitre. Ce sont des chasseurs d'araignes et des fouisseurs
de terriers. Le gibier, nourriture de la future larve, est d'abord
captur et paralys; la demeure est ensuite creuse. Comme la lourde
proie serait grave embarras pour l'hymnoptre en recherche d'un
emplacement propice, l'araigne est dpose en haut lieu, sur une touffe
d'herbe ou de broussailles,  l'abri des maraudeurs, fourmis surtout,
qui pourraient dtriorer la prcieuse pice en l'absence du lgitime
possesseur. Son butin tabli sur l'lvation de verdure, le Pompile
cherche un lieu favorable et y creuse son terrier. Pendant le travail
d'excavation, il revient de temps  autre  son araigne; il la mordille
un peu, il la palpe comme pour se fliciter de la copieuse victuaille;
puis il retourne  son terrier, qu'il fouille plus avant. Si quelque
chose l'inquite, il ne se borne pas  visiter son araigne: il la
rapproche aussi un peu de son chantier de travail, mais en la dposant
toujours sur la hauteur d'une touffe de verdure. Voil les manoeuvres
dont il me sera facile de tirer parti pour savoir jusqu' quel point la
mmoire du Pompile est flexible.

Pendant que l'hymnoptre travaille au terrier, je m'empare du gibier et
le mets en lieu dcouvert, distant d'un demi-mtre de la premire
station. Bientt le Pompile quitte le trou pour s'enqurir de sa proie,
et va droit au point o il l'avait laisse. Cette sret de direction,
cette fidlit dans la mmoire des lieux peuvent s'expliquer par des
visites antrieures et ritres. J'ignore ce qui s'est pass avant. Ne
tenons compte de cette premire expdition; les autres seront plus
concluantes. Pour le moment, le Pompile retrouve, sans hsitation
aucune, la touffe d'herbe o gisait sa proie. Alors marches et
contre-marches dans cette touffe, explorations minutieuses, retours
frquents au point mme o l'araigne avait t dpose. Enfin,
convaincu qu'elle n'est plus l, l'hymnoptre arpente les environs, 
pas lents, les antennes palpant le sol. L'araigne est aperue sur le
point dcouvert o je l'avais mise. Surprise du Pompile, qui s'avance,
puis brusquement recule avec un haut-le-corps. Est-ce vivant? Est-ce
mort? Est-ce bien l mon gibier? semble-t-il se dire. Mfions-nous!

L'hsitation n'est pas longue: le chasseur happe l'araigne et
l'entrane  reculons, pour la dposer, toujours en haut lieu, sur une
seconde touffe de verdure, distante de la premire de deux  trois pas.
Ensuite il revient au terrier, o quelque temps il fouille. Pour la
seconde fois, je dplace l'araigne, que je dpose  quelque distance,
en terrain nu. C'est le moment pour apprcier la mmoire du Pompile.
Deux touffes de gazon ont servi de reposoir provisoire au gibier. La
premire, o il est revenu avec tant de prcision, l'insecte pouvait la
connatre par un examen un peu approfondi, par des visites ritres qui
m'chappent; mais la seconde n'a fait certainement en sa mmoire qu'une
impression superficielle. Il l'a adopte sans aucun choix tudi; il s'y
est arrt tout juste le temps ncessaire pour hisser son araigne au
sommet; il l'a vue pour la premire fois, et il l'a vue  la hte, en
passant. Ce rapide coup d'oeil suffira-t-il pour en garder exact
souvenir? D'ailleurs, dans la mmoire de l'insecte, deux localits
peuvent maintenant se brouiller; le premier reposoir peut tre confondu
avec le second. O ira le Pompile?

Nous allons le savoir: le voici quittant le terrier pour une nouvelle
visite  l'araigne. Il accourt tout droit  la seconde touffe, o il
cherche longtemps sa proie absente. Il sait trs bien qu'elle tait l,
en dernier lieu, et non ailleurs; il persiste  l'y chercher sans une
seule fois s'aviser de revenir au premier reposoir. La premire touffe
de gazon ne compte plus pour lui, la seconde seule le proccupe. Puis
commencent des recherches aux environs.

Son gibier retrouv sur le point dnud o je l'avais mis moi-mme,
l'hymnoptre dpose rapidement l'araigne sur une troisime touffe de
gazon, et l'preuve recommence. Cette fois, c'est  la troisime touffe
que le Pompile accourt sans hsitation, sans la confondre nullement avec
les deux premires, qu'il ddaigne de visiter, tant sa mmoire est sre.
Je continue de la mme faon une paire de fois encore, et l'insecte
revient toujours au dernier reposoir, sans se proccuper des autres. Je
reste merveill de la mmoire de ce myrmidon. Il lui suffit d'avoir vu
une fois,  la hte, un point qui ne diffre en rien d'une foule
d'autres, pour se le rappeler trs bien, malgr sa proccupation de
mineur, acharn  son travail sous terre. Notre mmoire pourrait-elle
toujours rivaliser avec la sienne? C'est fort douteux. Accordons  la
Fourmi rousse une mmoire pareille, et ses prgrinations, ses retours
au logis par la mme voie n'auront plus rien d'inexplicable.

Des preuves de ce genre m'ont fourni quelques autres rsultats dignes
de mention. Quand il est convaincu, par des explorations difficiles 
lasser, que l'araigne n'est plus sur la touffe o il l'avait dpose,
le Pompile, disons-nous, la recherche dans le voisinage et la retrouve
assez aisment, car j'ai soin de la placer moi-mme en lieu dcouvert.
Augmentons un peu la difficult. Du bout du doigt, je fais une empreinte
sur le sol, et au fond de la petite cavit, je dpose l'araigne, que je
recouvre d'une mince feuille. Or, il arrive  l'hymnoptre, en qute de
son gibier gar, de traverser cette feuille, d'y passer et d'y repasser
sans avoir soupon que l'araigne est dessous, car il va plus loin
continuer ses vaines recherches. Ce n'est donc pas l'odorat qui le
guide, mais bien la vue. De ses antennes pourtant il palpe sans cesse le
sol. Quel peut tre le rle de ces organes? Je l'ignore, tout en
affirmant que ce ne sont pas des organes olfactifs. L'Ammophile, en
qute de son ver gris, m'avait dj conduit  la mme affirmation;
j'obtiens maintenant une dmonstration exprimentale qui me semble
dcisive. J'ajoute que le Pompile a la vue trs courte: souvent il passe
 une paire de pouces de son araigne sans l'apercevoir.




X

FRAGMENTS SUR LA PSYCHOLOGIE DE L'INSECTE


Le _laudator temporis acti_ est malvenu: le monde marche. Oui, mais
quelquefois  reculons. En mon jeune temps, dans des livres de quatre
sous, on nous enseignait que l'homme est un animal raisonnable;
aujourd'hui, dans de savants volumes, on nous dmontre que la raison
humaine n'est qu'un degr plus lev sur une chelle dont la base
descend jusque dans les bas-fonds de l'animalit. Il y a le plus et le
moins, il y a tous les chelons intermdiaires, mais nulle part de
brusque solution de continuit. Cela commence par zro dans la glaire
d'une cellule, et cela s'lve jusqu'au puissant cerveau d'un Newton. La
noble facult dont nous tions si fiers est un apanage zoologique. Tous
en ont leur part, grande ou petite, depuis l'atome anim jusqu'
l'anthropode, la hideuse caricature de l'homme.

Il m'a toujours paru que cette thorie galitaire faisait dire aux faits
ce qu'ils ne disaient pas; il m'a paru que, pour obtenir la plaine, on
abaissait la cime, l'homme, et l'on exhaussait la valle, l'animal.  ce
nivellement, je dsirerais quelques preuves; et n'en trouvant pas dans
les livres, ou n'en trouvant que de douteuses, trs sujettes 
discussion, j'observe moi-mme pour me former une conviction, je
cherche, j'exprimente.

Pour parler srement, il convient de ne pas sortir de ce que l'on sait
bien. Je commence  connatre passablement l'insecte depuis une
quarantaine d'annes que je le frquente. Interrogeons l'insecte, non le
premier venu, mais le mieux dou, l'hymnoptre. Je fais la part belle 
mes contradicteurs. O trouver l'animal plus riche de talents? Il semble
qu'en le crant, la nature s'est complu  donner la plus grande somme
d'industrie  la moindre masse de matire. L'oiseau, le merveilleux
architecte, peut-il comparer son travail avec l'difice de l'Abeille, ce
chef-d'oeuvre de haute gomtrie? L'homme lui-mme trouve en lui des
mules. Nous btissons des villes, l'hymnoptre construit des cits;
nous avons des serviteurs, il a les siens; nous levons des animaux
domestiques, il lve ses animaux  sucre; nous parquons des troupeaux,
il parque ses vaches laitires, les pucerons; nous avons renonc aux
esclaves, lui continue sa traite des noirs.

Eh bien! ce raffin, ce privilgi, raisonne-t-il? Lecteur, contenez
votre sourire: c'est ici chose trs grave, bien digne de nos
mditations. S'occuper de la bte, c'est agiter l'interrogation qui nous
tourmente: Que sommes-nous? D'o venons-nous? Donc, que se passe-t-il
dans ce petit cerveau d'hymnoptre? Y a-t-il l des facults soeurs des
ntres, y a-t-il une pense? Quel problme, si nous pouvions le
rsoudre; quel chapitre de psychologie, si nous pouvions l'crire! Mais
 nos premires recherches, le mystrieux va se dresser, impntrable,
soyons-en convaincus. Nous sommes incapables de nous connatre
nous-mmes; que sera-ce si nous voulons sonder l'intellect d'autrui?
Tenons-nous pour satisfaits si nous parvenons  glaner quelques
parcelles de vrit.

Qu'est-ce que la raison? La philosophie nous en donnerait des
dfinitions savantes. Soyons modestes, tenons-nous-en au plus simple: il
ne s'agit que de la bte. La raison est la facult qui rattache l'effet
 sa cause, et dirige l'acte en le conformant aux exigences de
l'accidentel. Dans ces limites, l'animal est-il apte  raisonner;
sait-il  un _pourquoi_ associer un _parce que_ et se comporter aprs en
consquence; sait-il devant un accident changer sa ligne de conduite?

L'histoire est peu riche en documents propres  nous guider en cette
question; et ceux qu'on trouve pars dans les auteurs peuvent rarement
supporter un svre examen. L'un des plus remarquables que je connaisse
est fourni par rasme Darwin, dans son livre _Zoonomia_. Il s'agit d'une
Gupe qui vient de capturer et de tuer une grosse mouche. Le vent
souffle, et le chasseur embarrass dans son essor par la trop grande
surface du gibier, met pied  terre pour amputer le ventre, la tte et
puis les ailes; il part emportant le seul thorax, qui donne moins de
prise au vent.  s'en tenir au fait brut, il y a bien l, j'en conviens,
apparence de raison. La Gupe parat saisir le rapport de l'effet  la
cause. L'effet, c'est la rsistance prouve dans l'essor; la cause,
c'est l'tendue de la proie aux prises avec l'air. Conclusion trs
logique: il faut diminuer cette tendue, retrancher l'abdomen, la tte,
les ailes surtout, et la rsistance s'amoindrira.[4]

[Note 4: J'effacerais volontiers, si j'en avais la possibilit, quelques
lignes un peu vives que je me suis permises dans le premier volume de
ces Souvenirs; mais _scripta manent_, et je ne peux que rparer ici,
dans une note, l'erreur o je suis tomb. Sur la foi de Lacordaire, qui,
dans son introduction  l'Entomologie, rapporte l'observation d'Erasme
Darwin, je croyais qu'un Sphex tait donn comme le hros de l'histoire.
Pouvais-je faire autrement, n'ayant pas d'autre livre sous les yeux;
pouvais-je souponner qu'un entomologiste de ce mrite ft capable d'une
mprise qui remplace une Gupe par un Sphex. Avec ces donnes, ma
perplexit fut grande. Un Sphex capturant une mouche, c'tait
impossible, et je le reprochais  l'historien. Qu'avait donc vu le
savant anglais! La logique aidant, j'affirmais que c'tait une Gupe, et
je ne pouvais rencontrer plus juste. Ch. Darwin, en effet, m'apprit plus
tard que son grand-pre avait dit _a wasp_, dans son livre _Zoonomia_.
Si la rectification honorait ma perspicacit, elle ne m'tait pas moins
trs pnible, car j'avais mis des soupons sur la clairvoyance de
l'observateur, soupons injustes o m'avait entran l'infidlit du
traducteur. Que cette note remette dans les limites convenables les
affirmations de ma bonne foi surprise. Je fais hardiment la guerre aux
ides que je crois fausses; mais Dieu me garde de le faire jamais  ceux
qui les soutiennent.]

Mais cet enchanement d'ides, si rudimentaire qu'il soit, se fait-il en
ralit dans l'intellect de l'insecte? Je suis convaincu du contraire,
et mes preuves sont sans rpliques. Dans le premier volume de ces
_Souvenirs_, j'ai dmontr exprimentalement que la Gupe d'rasme
Darwin ne faisait qu'obir  son intellect habituel, qui est de dpecer
le gibier saisi et de ne garder que la partie la plus nutritive, le
thorax. Que le temps soit parfaitement calme ou que le vent souffle,
dans l'abri d'un pais fourr comme en plein air, je vois l'hymnoptre
procder au triage de l'aride et du succulent: je le vois rejeter les
pattes, les ailes, la tte, le ventre, et ne garder que la poitrine pour
la marmelade destine aux larves. Que signifie alors ce dpcement en
faveur de la raison, lorsque le vent souffle? Il ne signifie rien du
tout, car il aurait galement lieu dans un calme parfait. rasme Darwin
s'est trop press dans sa conclusion, produit des vues de son esprit et
nullement de la logique des choses. S'il s'tait au pralable inform
des habitudes de la Gupe, il n'aurait pas donn comme argument srieux
un fait sans rapport aucun avec la grave question de la raison des
btes.

Je suis revenu sur cet exemple pour montrer  quelles difficults se
heurte celui qui se borne  des observations fortuites, seraient-elles
faites avec soin. Il ne convient pas de compter sur un heureux hasard,
unique peut-tre. Il faut multiplier les observations, les contrler
l'une par l'autre; il faut provoquer les faits, s'enqurir de ceux qui
suivent, dmler leur enchanement; alors, seulement alors, et avec
beaucoup de rserve, il est permis d'mettre quelques vues dignes de
foi. Je ne trouve nulle part des documents recueillis dans des
conditions pareilles; aussi, malgr tout mon dsir, m'est-il impossible
d'tayer, sur le tmoignage d'autrui, le peu que j'ai reconnu moi-mme.

Mes Chalicodomes, avec leurs nids appendus aux parois du porche dont
j'ai parl, se prtaient  l'exprimentation suivie mieux que tout autre
hymnoptre. Je les avais l, dans ma demeure, sous mes yeux  toute
heure du jour, aussi longtemps que je le dsirais. Il m'tait loisible
d'en suivre les actes dans tous leurs dtails et de conduire  bonne fin
une preuve si longue qu'elle ft; leur nombre d'ailleurs me permettait
de renouveler mes essais jusqu' parfaite conviction. Les Chalicodomes
me fourniront donc encore les matriaux de ce chapitre.

Quelques mots sur les travaux avant de commencer. Le Chalicodome des
hangars utilise d'abord les vieilles galeries du gteau de terre,
galeries dont il abandonne dbonnairement une partie  deux Osmies, ses
gratuits locataires: l'Osmie  trois cornes et l'Osmie de Latreille. Ces
vieux corridors, qui pargnent le travail, sont recherchs; mais il n'y
en a pas beaucoup de libres, les Osmies plus prcoces tant dj
matresses de la plupart; aussi commence bientt la construction de
nouvelles cellules, maonnes  la surface du gteau, qui de la sorte
augmente chaque anne en paisseur. L'difice cellulaire n'est pas bti
en une seule fois: le mortier et le miel alternent  diverses reprises.
La maonnerie dbute par une sorte de petit nid d'hirondelle, par un
demi-godet dont l'enceinte se complte par la paroi lui servant d'appui.
Figurons-nous une cupule de gland partage en deux et soude  la
surface du gteau; voil le rcipient assez avanc pour un commencement
d'apport de miel.

L'abeille alors laisse le mortier et s'occupe de la rcolte. Aprs
quelques voyages d'approvisionnement, le travail de maonnerie
recommence, et de nouvelles assises exhaussent les bords du godet, qui
devient apte  recevoir provisions plus abondantes. Puis, nouveau
changement de mtier; le maon se fait rcolteur. Un peu plus tard, le
rcolteur redevient maon; et ces alternatives se renouvellent jusqu'
ce que la cellule ait la hauteur rglementaire et possde la quantit de
miel ncessaire  la larve. Ainsi reviennent tour  tour, plus ou moins
nombreux dans chaque srie, les voyages au sentier aride, o le ciment
se rcolte et se gche, et les voyages aux fleurs, o le jabot se gonfle
de miel et le ventre s'enfarine de pollen.

Vient enfin le moment de la ponte. On voit l'abeille arriver avec une
pelote de mortier. Elle donne un coup d'oeil  la cellule pour
s'enqurir si tout est en ordre; elle y introduit l'abdomen et la ponte
se fait.  l'instant, la pondeuse met les scells au logis; avec sa
pelote de ciment, elle clt l'orifice, et mnage si bien la matire, que
le couvercle est faonn au complet dans cette premire sance; il ne
lui manque que d'tre paissi, consolid par de nouvelles couches,
oeuvre qui presse moins et se fera tantt. Ce qui est pressant,
parat-il, aussitt opr le dpt sacr de l'oeuf, c'est de fermer la
cellule et d'viter ainsi des visites malintentionnes en l'absence de
la mre. L'abeille doit avoir de graves motifs de hter ainsi la
clture. Qu'adviendrait-il si, la ponte faite, elle laissait le logis
ouvert et s'en allait  la carrire de ciment chercher de quoi murer la
porte? Quelque larron surviendrait peut-tre, qui remplacerait l'oeuf du
Chalicodome par le sien. Nous verrons que de tels larcins ne sont pas
supposition gratuite. Toujours est-il que la maonne ne pond jamais sans
avoir aux mandibules la pelote de mortier ncessaire pour la
construction immdiate de l'opercule. L'oeuf chri ne doit pas rester un
seul instant expos aux convoitises des maraudeurs.

 ces renseignements je joindrai quelques aperus gnraux qui
faciliteront l'intelligence de ce qui va suivre. Tant qu'il reste dans
les conditions normales, l'insecte a ses actes trs rationnellement
calculs en vue du but  obtenir. Quoi de plus logique, par exemple, que
les manoeuvres de l'hymnoptre giboyeur paralysant sa proie pour la
conserver frache  sa larve, et donner  celle-ci nanmoins pleine
scurit? C'est suprieurement rationnel; nous ne trouverions pas mieux;
et cependant l'insecte n'agit pas ici par raison. S'il raisonnait sa
chirurgie, il serait notre suprieur. Il ne viendra  l'esprit de
personne que l'animal puisse, le moins du monde, se rendre compte de ses
savantes vivisections. Ainsi, tant qu'il ne sort pas de la voie  lui
trace, l'insecte peut accomplir les actes les plus judicieux sans que
nous soyons en droit d'y voir la moindre intervention de la raison.

Qu'adviendrait-il dans des circonstances accidentelles? Ici deux cas
sont formellement  distinguer si nous ne voulons nous exposer  de
fortes mprises. Et d'abord l'accident survient dans un ordre de choses
dont l'insecte est en ce moment occup. En ces conditions, l'animal est
capable de parer  l'accident; il continue, sous une forme similaire, le
travail auquel il se livrait; il reste, enfin, dans son tat psychique
actuel. En second lieu, l'accident a rapport  un ordre de choses qui
remonte plus haut, il a trait  une oeuvre finie dont l'insecte n'a plus
normalement  s'occuper. Pour parer  cet accident, l'animal aurait 
remonter son courant psychique, il aurait  refaire ce qu'il a fait
tantt pour se livrer aprs  autre chose. L'insecte en est-il capable;
saura-t-il laisser l'actuel pour revenir sur le pass, s'avisera-t-il de
revenir sur un travail beaucoup plus urgent que celui dont il est
occup? L vraiment seraient des preuves d'un peu de raison. C'est ce
que l'exprimentation dcidera.

Voici d'abord quelques faits rentrant dans le premier cas:

Un Chalicodome vient de terminer la premire couche du couvercle de la
cellule. Il est parti  la recherche d'une autre pelote de mortier pour
consolider l'ouvrage. En son absence, je perce l'opercule avec une
aiguille et j'y fais large brche intressant la moiti de l'ouverture.
L'insecte revient et rpare parfaitement le dgt. Occup d'abord du
couvercle, il continue son travail en rparant ce couvercle.

Un second en est aux premires assises de sa maonnerie. La cellule
n'est encore qu'un godet de peu de profondeur sans provision aucune. Je
perce largement le fond de la tasse et l'insecte s'empresse de boucher
le trou. Il btissait, et il se dtourne un peu pour continuer de btir.
Sa rparation est une suite du travail qui l'occupait.

Un troisime a dpos l'oeuf et ferm la cellule. Tandis qu'il est all
chercher une nouvelle provision de ciment pour mieux murer la porte, je
pratique une large brche immdiatement au-dessous du couvercle, brche
trop haut place pour que le miel s'coule. L'insecte, arrivant avec du
mortier non destin  pareil ouvrage, voit son pot gueul et le remet
trs bien en tat. Voil une prouesse comme je n'en ai pas vu souvent
d'aussi judicieuse. Tout bien considr cependant, ne prodiguons pas la
louange. L'insecte clturait.  son retour, il voit une fente, pour lui
mauvais joint qui lui a d'abord chapp; il complte son travail actuel
en donnant mieux le joint.

De ces trois exemples, que j'extrais d'un grand nombre d'autres plus ou
moins pareils, il rsulte que l'insecte sait faire face  l'accidentel
pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l'ordre de choses qui l'occupe
en ce moment. Affirmerons-nous la raison? Et pourquoi! L'insecte
persiste dans le mme courant psychique, il continue son acte, il fait
ce qu'il faisait avant, il retouche ce qui pour lui n'est qu'une
maladresse dans l'oeuvre prsente.

Voici du reste qui changerait du tout au tout nos apprciations si
l'ide nous venait de voir dans ces brches rpares un ouvrage dict
par la raison. Soient, en premier lieu, des cellules pareilles  celles
de la seconde exprience, c'est--dire bauches sous forme de godet de
peu de profondeur, mais contenant dj du miel. Je les perce au fond
d'un trou par lequel les provisions suintent et se perdent. Leurs
propritaires rcoltent. Soient, d'autre part, des cellules  peu prs
acheves et dont l'approvisionnement est trs avanc. Je les perce de
mme au fond et donne issue au miel qui dgoutte peu  peu. Leurs
propritaires maonnent.

D'aprs ce qui prcde, le lecteur s'attend peut-tre  une rparation
immdiate, rparation trs urgente, car il y va du salut de la larve
future. Qu'on se dtrompe: les voyages se multiplient et alternent
tantt pour la pte, tantt pour le mortier, et aucun des Chalicodomes
ne s'occupe de la dsastreuse brche. Celui qui rcoltait continue 
rcolter, celui qui btissait une nouvelle assise procde  l'assise
suivante, comme si rien d'extraordinaire ne se passait. Enfin, si les
cellules ventres sont assez leves et contiennent provision
suffisante, l'insecte dpose son oeuf, met une porte au logis et passe 
des fondations nouvelles sans porter remde  la fuite du miel. Deux ou
trois jours aprs, ces cellules ont perdu tout leur contenu, qui forme
longue trane  la surface du gteau.

Est-ce par dfaut d'intellect que l'abeille laisse le miel se perdre? Ne
serait-ce pas plutt par impuissance? Il pourrait se faire que le
mortier dont la maonne dispose ne ft pas apte  faire prise sur les
bords d'un trou englu de miel. Celui-ci peut-tre empcherait le ciment
de s'adapter  l'orifice; et alors l'inaction de l'insecte serait
rsignation  un mal irrparable. Informons-nous avant de rien
conclure.--Avec des pinces, j'enlve  une abeille sa pelote de mortier
et je l'applique contre le trou d'o le miel suinte. Ma rparation
obtient un plein succs, quoique je ne puisse me flatter de rivaliser
d'adresse avec la maonne. Pour un travail fait de main d'homme, c'est
trs acceptable. Ma truelle de mortier fait corps avec la paroi
ventre, elle durcit comme d'habitude et le miel ne coule plus. Voil
qui est bien. Que serait-ce si le travail avait t fait par l'insecte,
dou d'outils d'exquise prcision? Si le Chalicodome s'abstient, ce
n'est donc pas impuissance de sa part, ce n'est pas dfaut de qualits
convenables dans la matire employe.

Une autre objection se prsente. N'est-ce pas aller trop loin que
d'admettre dans l'intellect de l'insecte cette liaison d'ides: le miel
coule parce que la cellule est troue; pour l'empcher de se perdre, il
faut boucher le trou. Tant de logique excde peut-tre sa pauvre petite
cervelle. Et puis le trou ne se voit pas, il est masqu par le miel qui
dgoutte. La cause de l'coulement est une inconnue; et remonter de la
fuite du liquide  cette cause, la brche du rcipient, est pour
l'insecte un raisonnement trop lev.

Une cellule  l'tat de godet rudimentaire et sans approvisionnement,
est perce  la base d'un trou de trois  quatre millimtres d'ampleur.
Peu d'instants aprs, cet orifice est bouch par la maonne. Dj nous
avons assist  semblable rparation. Cela fait, l'insecte se met 
approvisionner. Je refais le trou au mme point. Par cette ouverture le
pollen ruisselle et tombe  terre lorsque l'hymnoptre brosse dans la
cellule son premier apport. Le dgt est certainement reconnu. En
plongeant la tte au fond du godet pour s'informer de ce qu'elle vient
d'emmagasiner, l'abeille engage les antennes dans l'orifice artificiel,
qu'elle palpe, qu'elle explore, qu'elle ne peut manquer de voir.

J'aperois les deux filets explorateurs qui s'agitent hors du trou.
L'insecte reconnat la brche, c'est indubitable. Il part. De son
expdition actuelle rapportera-t-il du mortier pour rparer le pot
perc, comme il vient de le faire quelques instants avant?

Nullement. Il revient avec des provisions, il dgorge son miel, il
brosse son pollen, il mixtionne la matire. La pte, visqueuse et peu
fluide, obstrue la brche et suinte difficilement. Avec une mche de
papier roul, je dgage le trou, qui reste librement ouvert et  travers
lequel le jour se voit trs bien, dans un sens comme dans l'autre. Je
renouvelle mes coups de balai toutes les fois qu'il en est besoin 
mesure que de nouvelles provisions sont apportes; je nettoie
l'ouverture tantt en l'absence de l'abeille, tantt en sa prsence
lorsqu'elle travaille  sa mixtion. Ce qui se passe d'insolite dans le
magasin dvalis par la base ne peut lui chapper, non plus que la
brche maintenue ouverte au fond de la cellule. Malgr tout, pendant
trois heures conscutives j'assiste  cet trange spectacle:
l'hymnoptre, trs actif pour son actuel travail, nglige de mettre un
tampon  ce tonneau des Danades. Il s'obstine  vouloir remplir son
rcipient perc, d'o les provisions disparaissent aussitt dposes. Il
alterne  diverses reprises le travail de maon et le travail de
rcolteur; il exhausse par de nouvelles assises les bords de la cellule;
il apporte des provisions que je continue  soustraire pour laisser la
brche toujours en vidence. Il fait sous mes yeux trente-deux voyages,
tantt pour le mortier et tantt pour le miel, et pas une fois il ne
s'avise de remdier  la fuite du fond de son pot.

 cinq heures du soir, les travaux cessent. Ils sont repris le
lendemain. Cette fois je nglige le nettoyage de l'orifice artificiel et
laisse la pte suinter d'elle-mme peu  peu. Finalement l'oeuf est
pondu et la porte scelle, sans que l'abeille ait rien fait en vue de la
ruineuse brche. Un tampon lui serait pourtant chose aise; une pelote
de son mortier suffirait. D'ailleurs, quand le godet ne contenait encore
rien, n'a-t-elle pas  l'instant bouch le trou que je venais de faire?
Cette rparation du dbut, pourquoi n'est-elle pas renouvele? Ici se
montre en pleine lumire l'impossibilit o est l'animal de remonter un
peu le cours de ses actes. Lors de la premire brche, le godet tait
vide et l'insecte btissait les premires assises. L'accident survenu
par mon intervention intressait la partie du travail dont l'hymnoptre
tait occup  l'instant mme; c'tait un vice de construction comme il
peut s'en prsenter naturellement dans des assises rcentes, qui n'ont
pas eu le temps de durcir. En corrigeant ce vice, le maon n'est pas
sorti de son travail actuel.

Mais, une fois l'approvisionnement commenc, le godet initial est bien
fini, et quoi qu'il arrive, l'insecte n'y touchera plus. Le rcolteur
continuera la rcolte, bien que le pollen ruisselle  terre par le
pertuis. Tamponner cette brche, ce serait changer de mtier, et pour le
moment l'insecte ne le peut. C'est le tour du miel et non pas du
mortier. L-dessus la rgle est immuable. Un moment vient, plus tard, o
la rcolte est suspendue et la maonnerie reprise. L'difice doit
s'exhausser d'un tage. Redevenue maonne, gchant de nouveau du ciment,
l'abeille s'occupera-t-elle de la fuite du fond? Pas davantage. Ce qui
l'occupe maintenant, c'est le nouvel tage, dont les assises seraient
aussitt rpares s'il y survenait du dgt; mais quant  l'tage du
fond, il est trop vieux dans l'ensemble de l'oeuvre il remonte trop loin
dans le pass et l'ouvrire n'y fera pas de retouche, mme en grave
pril.

Du reste, l'tage actuel et ceux qui lui succderont auront le mme
sort. Sous la surveillance vigilante de l'insecte tant qu'ils sont en
construction, ils sont oublis et laisss en ruine une fois construits.
En voici un exemple frappant. Sur une cellule complte en hauteur, je
pratique dans la rgion moyenne et au-dessus du miel, une fentre
presque aussi grande que l'ouverture naturelle. Quelque temps encore
l'abeille apporte des provisions, puis elle pond. Par l'ample fentre,
je vois dposer l'oeuf sur la pte. L'insecte travaille ensuite 
l'opercule, qu'il retouche  petits coups, avec les soins les plus
minutieux, tandis que la brche reste bante. Il bouche scrupuleusement
sur le couvercle tout pore o pourrait s'engager un atome, et il laisse
la grande ouverture qui livre le logis au premier venu.  plusieurs
reprises, il vient  cette brche, il y plonge la tte, il l'examine, il
l'explore des antennes, il en mordille les bords. Et c'est tout. La
cellule ventre restera ce qu'elle est, sans une truelle de mortier de
plus. La partie compromise date de trop loin pour qu'il vienne 
l'hymnoptre l'ide de s'en occuper.

C'en est assez, je crois, pour montrer l'impuissance psychique de
l'insecte devant l'accidentel. Cette impuissance est confirme par la
rptition de l'preuve, condition de toute bonne exprience; mes notes
abondent en exemples analogues  ceux que je viens d'exposer. Les
rapporter, ce serait se redire; je les nglige pour abrger.

L'preuve rpte ne suffit pas, il faut aussi l'preuve varie.
Examinons donc l'intellect de l'insecte sous un autre point de vue. Il
s'agit de l'introduction de corps trangers dans la cellule. L'Abeille
maonne, comme tous les hymnoptres du reste, est une mnagre de
scrupuleuse propret. Dans son pot  miel, aucune souillure n'est
permise;  la surface de sa marmelade, aucun grain de poussire n'est
tolr. Et pourtant, avec son rcipient ouvert, la prcieuse pte est
expose  des accidents. Les ouvrires des cellules d'en haut peuvent
laisser tomber par mgarde un peu de mortier dans les cellules
infrieures; la propritaire elle-mme, quand elle travaille 
l'agrandissement du pot, court risque de laisser choir sur les
provisions un granule de ciment. Un moucheron, attir par l'odeur, peut
venir s'engluer dans le miel; des rixes entre voisines qui mutuellement
se gnent, peuvent y faire voler de la poussire. Tout cela doit
disparatre, et  l'instant, pour que la larve plus tard ne trouve pas
bouche grossire sous sa dlicate mandibule. Donc les Chalicodomes
doivent savoir expurger la cellule de tout corps tranger. Et ils le
savent trs bien, en effet.

Je dpose  la surface du miel cinq ou six petits bouts de paille d'un
millimtre de longueur. Pose tonne de l'insecte qui, revenant, voit
ces objets. Dans son magasin, jamais ne s'taient amasses tant de
balayures. L'abeille retire les bouts de paille un  un, jusqu'au
dernier, et chaque fois va les rejeter au loin. Effort normment
disproportionn avec le dblai; je la vois s'lever par-dessus le
platane voisin,  une dizaine de mtres de hauteur, et s'en aller
par-del rejeter la charge, un atome. Elle craindrait d'encombrer la
place en laissant tomber son bout de paille  terre, au-dessous du
gteau. Il faut porter cela trs loin.

Je mets sur la pte un oeuf de Chalicodome pondu sous mes yeux dans une
cellule voisine. L'abeille l'extrait et va le rejeter au loin, comme les
bouts de paille de tantt. Double consquence pleine d'intrt. D'abord
cet oeuf prcieux, pour l'avenir duquel l'abeille s'extnue, est chose
sans valeur, encombrante, odieuse, provenant d'une autre. L'oeuf de
soi-mme est tout; l'oeuf de sa voisine n'est rien. a se jette  la
voirie, comme une ordure. L'individu, si zl pour sa famille, est d'une
atroce indiffrence pour le reste de sa race. Chacun pour soi. En second
lieu, je me demande, sans pouvoir trouver encore une rponse  ma
question, comment s'y prennent certains parasites pour faire profiter
leur larve des provisions amasses par le Chalicodome. S'ils s'avisent
de pondre leur oeuf sur la pte de la cellule ouverte, l'abeille, le
voyant, ne manquera pas de le rejeter; s'ils s'avisent d'y pondre aprs
la propritaire, ils ne le peuvent car celle-ci mure la porte aussitt
la ponte faite. Curieux problme rserv aux recherches futures.

Enfin, j'implante dans la pte un bout de paille de deux  trois
centimtres de longueur et qui dpasse amplement les bords de la
cellule. L'insecte l'extrait  grands efforts en tirant de ct; ou
bien, s'aidant des ailes, il tire de haut. Il part comme un trait avec
la paille englue de miel, et va le rejeter au loin, par-dessus le
platane.

C'est ici que les affaires se compliquent. J'ai dit qu'au moment de
pondre, le Chalicodome arrive avec une pelote de mortier, qui doit
servir  confectionner aussitt la clture du logis. L'insecte, les
pattes de devant appuyes sur la margelle, introduit l'abdomen dans la
cellule; il a aux dents le mortier prt. L'oeuf dpos, il sort et se
retourne pour murer la porte. Je l'loigne un peu et j'implante 
l'instant ma paille comme ci-dessus, paille qui dborde de prs d'un
centimtre. Que va faire l'insecte? Lui, si scrupuleux  dbarrasser le
logis d'un grain de poussire, va-t-il extraire cette poutre, cause
certaine de ruine pour la larve, dont elle gnera la croissance? Il le
pourrait, car tout  l'heure, nous l'avons vu retirer et rejeter au loin
un pareil soliveau.

Il le pourrait et ne le fait. Il clt la cellule, il maonne le
couvercle, il scelle la paille dans l'paisseur du mortier. D'autres
voyages sont faits, assez nombreux, pour le ciment ncessaire  la
consolidation de l'opercule. Chaque fois, la maonne applique la matire
avec les soins les plus minutieux sans se proccuper de la paille.
J'obtiens ainsi, coup sur coup, huit cellules closes dont le couvercle
est surmont d'un mt, bout de la paille qui dborde. Quelle preuve d'un
obtus intellect!

Ce rsultat mrite examen attentif. Au moment o j'implante ma solive,
l'insecte a les mandibules occupes; elles tiennent la pelote de mortier
destine  la clture. L'outil d'extraction n'tant pas libre,
l'extraction ne se fait pas. Je m'attendais  voir l'abeille abandonner
son mortier et procder alors  l'enlvement de la pice encombrante.
Une truelle de mortier de plus ou de moins n'est pas grave affaire.
J'avais dj reconnu que pour en cueillir une, il faut  mes
Chalicodomes un voyage de trois  quatre minutes. Les voyages pour le
pollen durent davantage, de dix  quinze minutes. Jeter l sa pelote,
happer la paille avec les mandibules maintenant libres, l'enlever,
rcolter nouvelle provision de ciment, c'tait en tout une perte de cinq
minutes au plus. L'insecte en a dcid autrement. Il ne veut, il ne peut
abandonner sa pelote; et il l'utilise. La larve prira de ce coup de
truelle intempestif; n'importe: c'est le moment de murer la porte, et la
porte est mure. Une fois les mandibules libres, l'extraction pourrait
se tenter, dt le couvercle tomber en ruines. L'abeille s'en garde bien:
elle continue son apport de ciment et parachve religieusement le
couvercle.

On pourrait se dire encore: oblige d'aller en qute de nouveau mortier
aprs l'abandon du premier pour retirer la paille, l'abeille laisserait
l'oeuf sans surveillance, extrmit  laquelle la mre ne peut se
rsoudre. Que ne dpose-t-elle alors la pelote sur la margelle de la
cellule? Les mandibules libres enlveraient la solive; la pelote
aussitt serait reprise, et tout marcherait  souhait. Mais non:
l'insecte a son mortier, et cote que cote, il l'emploie  l'ouvrage
auquel il tait destin.

Si quelqu'un voit une bauche de la raison dans cet intellect
d'hymnoptre, il a des yeux plus perspicaces que les miens. Je ne vois
en tout ceci qu'une obstination invincible dans l'acte commenc.
L'engrenage a mordu et le reste du rouage doit suivre. Les mandibules
enserrent la pelote de mortier; et l'ide, le vouloir de les desserrer
ne viendra pas  l'insecte tant que cette pelote n'aura pas reu sa
destination. Absurdit plus forte: la clture commence s'achve trs
soigneusement avec de nouvelles rcoltes de mortier! Exquise attention
pour une clture dsormais inutile, attention aucune pour la
compromettante poutre. Petite lueur de raison qu'on dit clairer la
bte, tu es bien voisine des tnbres, tu n'es rien!

Un autre fait, plus loquent encore, achvera de convaincre qui
douterait. La ration de miel amasse dans une cellule est videmment
mesure sur les besoins de la larve future. Ni trop, ni trop peu.
Comment l'abeille est-elle avertie d'avoir atteint la masse convenable?
Les cellules sont de volume  peu prs constant, mais elles ne sont pas
remplies en entier, seulement aux deux tiers environ. Un large vide est
donc laiss, et l'approvisionneuse doit juger du moment o le niveau de
la pte s'lve assez. Par sa complte opacit, le miel drobe au
regard son paisseur. Une sonde m'est ncessaire quand je veux jauger le
contenu du pot, et je trouve en moyenne une paisseur de dix
millimtres. L'hymnoptre n'a pas cette ressource; il a la vue qui,
d'aprs la partie vide, peut renseigner sur la partie pleine. Cela
suppose un coup d'oeil quelque peu gomtrique, apte  discerner le
tiers d'une longueur. Si l'insecte se guidait par la science d'Euclide,
ce serait bien beau de sa part. Quelle preuve superbe en faveur de sa
petite raison: un Chalicodome avoir le coup d'oeil du gomtre et
partager une ligne en trois! Cela mrite srieuse information.

Cinq cellules approvisionnes, mais incompltement, sont vides de leur
miel avec un tampon de coton au bout des pinces. De temps  autre, 
mesure que l'hymnoptre apporte de nouvelles provisions, je renouvelle
le curage, tantt mettant le rcipient  sec, tantt lui laissant une
mince couche. Je ne vois pas d'hsitation bien prononce chez mes
dvalises, bien qu'elles me surprennent au moment o je taris le pot;
d'un zle tranquille, elles continuent leur travail. Parfois des
filaments de coton restent emptrs sur les parois des cellules; elles
les enlvent avec soin, et vont, d'un vol fougueux, les rejeter 
distance, suivant l'usage. Finalement, un peu plus tt, un peu plus
tard, la ponte se fait et le couvercle est mis.

J'effractionne les cinq cellules closes. Dans l'une l'oeuf est pondu sur
trois millimtres de miel; dans deux, sur un millimtre; dans les deux
autres, il est dpos sur la paroi du rcipient totalement  sec, ou
mieux n'ayant que l'enduit, le vernis, laiss par le frottement du coton
emmiell.

La consquence saute aux yeux: l'insecte ne juge pas de la quantit du
miel d'aprs l'lvation du niveau; il ne raisonne pas en gomtre, il
ne raisonne pas du tout. Il amasse tant qu'agit en lui l'impulsion
secrte qui le pousse  la rcolte jusqu' complet approvisionnement; il
cesse d'amasser lorsque cette impulsion est satisfaite, n'importe le
rsultat accidentellement sans valeur. Aucune facult psychique, aide
de la vie, ne l'avertit que c'est assez, que c'est trop peu. Une
prdisposition instinctive est son seul guide, guide infaillible dans
les conditions normales, mais drout en plein par les artifices de
l'exprimentation. Avec la moindre lueur rationnelle, l'insecte
dposerait-il son oeuf sur le tiers, sur le dixime des vivres
ncessaires; le dposerait-il dans une cellule vide; laisserait-il le
nourrisson sans nourriture, incroyable aberration de la maternit? J'ai
racont, que le lecteur dcide.

Sous un autre aspect clate cette prdisposition instinctive, qui ne
laisse pas  l'animal la libert d'agir et par l mme la sauvegarde de
l'erreur. Accordons  l'abeille tout le jugement qu'on voudra. Ainsi
doue, sera-t-elle capable de mesurer  la future larve sa ration? En
aucune manire. Cette ration, l'abeille ne la connat pas. Rien ne
renseigne la mre de famille, et cependant, en son premier essai, elle
remplit le pot  miel au degr voulu. En son jeune ge, il est vrai,
elle a reu ration pareille; mais elle l'a consomme dans l'obscurit
d'une cellule; et d'ailleurs, tant larve, elle tait aveugle. Le regard
ne l'a pas instruite de la masse des vivres. Resterait la mmoire de
l'estomac qui a digr. Mais cette digestion s'est faite il y a un an,
et depuis cette lointaine poque le nourrisson, devenu adulte, a chang
de forme, de demeure, de manire de vivre. C'tait un ver, c'est une
abeille. L'insecte actuel a-t-il souvenir de ce repas de l'enfance? Pas
plus que nous des gorges de lait puises au sein maternel. L'abeille ne
sait donc rien de la quantit de vivres ncessaires  sa larve, ni par
le souvenir, ni par l'exemple, ni par l'exprience acquise. Quel est
alors son guide pour jauger la pte avec tant de prcision? Le jugement
et la vue laisseraient la mre trs perplexe, expose  donner trop ou
pas assez. Pour la renseigner, sans erreur possible, il faut une
prdisposition spciale, une impulsion inconsciente, un instinct, voix
intrieure qui dicte la mesure.




XI

LA TARENTULE  VENTRE NOIR


L'Araigne a mauvais renom: pour la plupart d'entre nous, c'est un
animal odieux, malfaisant, que chacun s'empresse d'craser sous le pied.
 ce jugement sommaire, l'observateur oppose l'industrie de la bte, ses
talents de tisserand, ses ruses de chasse, ses tragiques amours et
autres traits de moeurs de puissant intrt. Oui, l'Araigne est bien
digne d'tude, mme en dehors de toute proccupation scientifique; mais
on la dit venimeuse, et voil son crime, voil la cause premire des
rpugnances qu'elle nous inspire. Venimeuse, d'accord, si l'on entend
par l que la bte est arme de deux crochets donnant prompte mort  la
petite proie saisie; mais il y a loin entre mettre  mal un homme et
tuer un moucheron. Si foudroyant qu'il soit sur l'insecte enlac dans la
fatale toile, le venin de l'aranide est sur nous sans gravit et
produit moins d'effet que la piqre d'un cousin. C'est l, du moins, ce
que l'on peut affirmer pour la grande majorit des Araignes de nos
pays.

Quelques-unes pourtant sont  craindre; et de ce nombre, d'abord la
Malmignatte, si redoute des paysans corses. Je l'ai vue s'tablir dans
les sillons, y tendre sa toile et se ruer avec audace sur des insectes
plus gros qu'elle; j'ai admir son costume de velours noir avec taches
d'un rouge carmin; j'ai surtout entendu sur son compte des propos fort
peu rassurants. Aux alentours d'Ajaccio et de Bonifacio, sa morsure est
rpute trs dangereuse, parfois mortelle. Le campagnard l'affirme, et
le mdecin n'ose pas toujours le nier. Aux environs de Pujaud, non loin
d'Avignon, les moissonneurs parlent avec effroi du Thridion lugubre,
observ d'abord par L. Dufour dans les montagnes de la Catalogne;
d'aprs leur dire, sa morsure amnerait de srieux accidents. Les
Italiens ont fait renomme terrible  la Tarentule, qui provoque chez la
personne pique des accs convulsifs, des danses dsordonnes. Pour
combattre le _tarentisme_--ainsi s'appelle la maladie suite de la
morsure de l'Araigne italienne--il faut recourir  la musique, seul
remde efficace,  ce que l'on assure. On a not des airs spciaux, les
plus aptes  soulager. Il y a une chorgraphie et une musique mdicales.
Et nous, n'avons-nous pas la tarentelle, danse vive et sautillante,
lgue peut-tre par la thrapeutique du paysan des Calabres?

Faut-il prendre au srieux ces trangets, faut-il en rire? Aprs le peu
que j'ai vu, j'hsite. Rien ne dit que la morsure de la Tarentule ne
puisse provoquer, chez les personnes faibles et trs impressionnables,
un dsordre nerveux que la musique soulage; rien ne dit qu'une
transpiration abondante, suite d'une danse fort agite, ne soit apte 
diminuer le malaise en diminuant la cause du mal. Loin de rire, je
rflchis et m'informe lorsque le paysan calabrais me parle de sa
Tarentule, le moissonneur de Pujaud de son Thridion lugubre, le
laboureur corse de sa Malmignatte. Ces aranides et quelques autres
pourraient bien mriter, du moins en partie, leur terrible rputation.

La plus robuste des Araignes de ma contre, la Tarentule  ventre noir,
va nous donner tantt, sur ce sujet, matire  rflexion. Je n'ai point
 traiter un point mdical, je m'occupe avant tout de l'instinct; mais
comme les crochets  venin ont un rle de premier ordre dans les
manoeuvres de guerre du chasseur, accessoirement je parlerai de leurs
effets. Les moeurs de la Tarentule, ses embuscades, ses ruses, ses
mthodes pour tuer la proie, voil mon sujet. Je lui donnerai pour
prambule un rcit de L. Dufour, un de ces rcits qui faisaient
autrefois mes dlices et n'ont pas peu contribu  mes liaisons avec
l'insecte. Le savant des Landes nous parle de la Tarentule ordinaire, de
celle des Calabres, observe par lui en Espagne:

La Lycose tarentule habite de prfrence les lieux dcouverts, secs,
arides, incultes, exposs au soleil. Elle se tient ordinairement, au
moins quand elle est adulte, dans des conduits souterrains, dans de
vritables clapiers, qu'elle se creuse elle-mme. Ces clapiers,
cylindriques et souvent d'un pouce de diamtre, s'enfoncent jusqu' plus
d'un pied dans la profondeur du sol; mais ils ne sont pas
perpendiculaires. L'habitant de ce boyau prouve qu'il est en mme temps
chasseur adroit et ingnieur habile. Il ne s'agissait pas seulement pour
lui de construire un rduit profond qui pt le drober aux poursuites de
ses ennemis, il fallait encore qu'il tablt l son observatoire pour
pier sa proie et s'lancer sur elle comme un trait. La Tarentule a tout
prvu: le conduit souterrain a effectivement d'abord une direction
verticale; mais  quatre ou cinq pouces du sol, il se flchit  angle
obtus, il forme un coude horizontal, puis redevient perpendiculaire.
C'est  l'origine de ce tube que la Tarentule s'tablit en sentinelle
vigilante et ne perd pas un instant de vue la porte de sa demeure; c'est
l qu' l'poque o je lui faisais la chasse j'apercevais ces yeux
tincelants comme des diamants, lumineux comme ceux du chat dans
l'obscurit.

L'orifice extrieur du terrier de la Tarentule est ordinairement
surmont par un tuyau construit de toutes pices par elle-mme. C'est un
vritable ouvrage d'architecture, qui s'lve jusqu' un pouce au-dessus
du sol et a parfois deux pouces de diamtre, en sorte qu'il est plus
large que le terrier lui-mme. Cette dernire circonstance, qui semble
avoir t calcule par l'industrieuse aranide, se prte  merveille au
dveloppement oblig des pattes au moment o il faut saisir la proie. Ce
tuyau est principalement compos par des fragments de bois sec unis par
un peu de terre glaise, et si artistement disposs les uns au-dessus des
autres, qu'ils forment un chafaudage en colonne droite, dont
l'intrieur est un cylindre creux. Ce qui tablit surtout la solidit de
cet difice tubuleux, de ce bastion avanc, c'est qu'il est revtu,
tapiss en dedans, d'un tissu ourdi par les filires de la Lycose et se
continuant dans tout l'intrieur du terrier. Il est facile de concevoir
combien ce revtement si habilement fabriqu doit tre utile, et pour
prvenir les boulements, les dformations, et pour l'entretien de la
propret, et pour faciliter aux griffes de la Tarentule l'escalade de sa
forteresse.

J'ai laiss entrevoir que ce bastion du terrier n'existait pas
toujours; en effet, j'ai souvent rencontr des trous de Tarentule o il
n'y en avait pas de traces, soit qu'il et t dtruit accidentellement
par le mauvais temps, soit que la Lycose ne rencontrt pas toujours des
matriaux pour sa construction, soit enfin parce que le talent de
l'architecte ne se dclare peut-tre que dans les individus parvenus au
dernier degr,  la priode de perfection de leur dveloppement physique
et intellectuel.

Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai eu de nombreuses occasions de
constater ces tuyaux, ces ouvrages avancs de la demeure de la
Tarentule; ils me reprsentent en grand les fourreaux de quelques
Friganes. L'aranide a voulu atteindre plusieurs buts en les
construisant: elle met son rduit  l'abri des inondations, elle le
prmunit contre la chute des corps trangers qui, balays par le vent,
finiraient par l'obstruer; enfin elle s'en sert comme d'une embche en
offrant aux mouches et autres insectes dont elle se nourrit un point
saillant pour s'y poser. Qui nous dira toutes les ruses employes par
cet adroit et intrpide chasseur?

Disons maintenant quelque chose sur les chasses assez amusantes de la
Tarentule. Les mois de mai et juin sont la saison la plus favorable pour
les faire. La premire fois que je dcouvris les clapiers de cette
aranide et que je constatai qu'ils taient habits, en l'apercevant en
arrt au premier tage de sa demeure, qui est le coude dont j'ai parl,
je crus, pour m'en rendre matre, devoir l'attaquer de vive force et la
poursuivre  outrance; je passai des heures entires  ouvrir la
tranche avec un couteau de plus d'un pied sur deux pouces de largeur,
sans rencontrer la Tarentule. Je recommenai cette opration dans
d'autres clapiers et toujours avec aussi peu de succs; il m'et fallu
une pioche pour atteindre mon but, mais j'tais trop loign de toute
habitation. Je fus oblig de changer mon plan d'attaque et je recourus 
la ruse. La ncessit est, dit-on, la mre de l'industrie.

J'eus l'ide, pour simuler un appt, de prendre un chaume de gramine
surmont d'un pillet, et de frotter, d'agiter doucement celui-ci 
l'orifice du clapier. Je ne tardai pas  m'apercevoir que l'attention et
les dsirs de la Lycose taient veills. Sduite par cette amorce, elle
s'avanait  pas mesurs vers l'pillet. Je retirais  propos celui-ci
un peu en dehors du trou pour ne pas laisser  l'animal le temps de la
rflexion; et l'Aranide s'lanait souvent d'un seul trait hors de sa
demeure, dont je m'empressais de fermer l'entre. Alors la Tarentule,
dconcerte de sa libert, tait fort gauche  luder mes poursuites et
je l'obligeais  entrer dans un cornet de papier que je fermais
aussitt.

Quelquefois, se doutant du pige, ou moins presse peut-tre par la
faim, elle se tenait sur la rserve, immobile,  une petite distance de
la porte qu'elle ne jugeait pas  propos de franchir. Sa patience
lassait la mienne. Dans ce cas, voici la tactique que j'employais. Aprs
avoir bien reconnu la direction du boyau et la position de la Lycose,
j'enfonais avec force et obliquement une lame de couteau, de manire 
surprendre l'animal par derrire et  lui couper la retraite en barrant
le clapier. Je manquais rarement mon coup, surtout dans des terrains qui
n'taient pas pierreux. Dans cette situation critique, ou bien la
Tarentule, effraye, quittait la tanire pour gagner le large, ou bien
elle s'obstinait  demeurer accule contre la lame du couteau. Alors, en
faisant excuter  celle-ci un mouvement de bascule assez brusque, je
lanais au loin et la terre et la Lycose, dont je m'emparais. En
employant ce procd de chasse, je prenais parfois jusqu' une quinzaine
de Tarentules dans l'espace d'une heure.

Dans quelques circonstances o la Tarentule tait tout  fait dsabuse
du pige que je lui tendais, je n'ai pas t peu surpris, quand
j'enfonais l'pillet jusqu' le tourner dans son gte, de la voir jouer
avec un espce de ddain avec cet pillet et le repousser  coups de
pattes, sans se donner la peine de gagner le fond de son rduit.

Les paysans de la Pouille, au rapport de Baglivi, font aussi la chasse
 la Tarentule en imitant,  l'orifice de son terrier, le bourdonnement
d'un insecte au moyen d'un chaume d'avoine.

_Ruricolae nostri_, dit-il, _quando eas captare volunt, ad illorum
latibula accedunt, tenuisque avenaceae fistulae sonum, apum murmuri non
absimilem, modulantur. Quo audito, ferox exit Tarentula ut muscas vel
alia hujus modi insecta, quorum murmur esse putat, captat; captatur
tamen ista a rustico insidiatore_.

La Tarentule, si hideuse au premier aspect, surtout lorsqu'on est
frapp de l'ide du danger de sa piqre, si sauvage en apparence, est
cependant trs susceptible de s'apprivoiser, ainsi que j'en ai fait
plusieurs fois l'exprience.

Le 7 mai 1812, pendant mon sjour  Valence, en Espagne, je pris, sans
la blesser, une Tarentule mle d'assez belle taille, et je l'emprisonnai
dans un bocal de verre clos par un couvercle de papier, au centre duquel
j'avais pratiqu une ouverture  panneau. Dans le fond du vase, j'avais
fix un cornet de papier qui devait lui servir de demeure habituelle. Je
plaai le bocal sur une table de ma chambre  coucher, afin de l'avoir
souvent sous les yeux. Elle s'habitua promptement  la rclusion, et
finit par devenir si familire, qu'elle venait saisir au bout de mes
doigts la mouche vivante que je lui servais. Aprs avoir donn  sa
victime le coup de mort avec les crochets de ses mandibules, elle ne se
contentait pas comme la plupart des Araignes, de lui sucer la tte,
elle broyait tout son corps en l'enfonant successivement dans la bouche
au moyen des palpes; elle rejetait ensuite les tguments triturs et les
balayait loin de son gte.

Aprs son repas, elle manquait rarement de faire sa toilette, qui
consistait  brosser, avec les tarses antrieurs, ses palpes et ses
mandibules, tant en dehors qu'en dedans; aprs cela, elle reprenait son
air de gravit immobile. Le soir et la nuit taient pour elle le temps
de la promenade. Je l'entendais souvent gratter le papier du cornet. Ces
habitudes confirment l'opinion, dj mise ailleurs par moi, que la
plupart des Aranides ont la facult de voir le jour et la nuit, comme
les chats.

Le 28 juin, ma Tarentule changea de peau, et cette mue qui fut la
dernire n'altra d'une manire sensible ni la couleur de sa robe, ni la
grandeur de son corps. Le 14 juillet, je fus oblig de quitter Valence,
et je restai absent jusqu'au 23. Durant ce temps, la Tarentule jena; je
la trouvai bien portante  mon retour. Le 2 aot, je fis encore une
absence ci neuf jours, que ma prisonnire supporta sans aliments et sans
altration de sant. Le 1er octobre, j'abandonnai encore la Tarentule
sans provisions de bouche. Le 21 de ce mois, tant  vingt lieues de
Valence, o j'tais destin  demeurer, j'expdiai un domestique pour me
l'apporter. J'eus le regret d'apprendre qu'on ne l'avait pas trouve
dans le bocal, et j'ai ignor son sort.

Je terminerai mes observations sur les Tarentules par une courte
description d'un combat singulier entre ces animaux. Un jour que j'avais
fait une chasse heureuse  ces Lycoses, je choisis deux mles adultes et
bien vigoureux que je mis en prsence dans un large bocal, afin de me
procurer le plaisir d'un combat  mort. Aprs avoir fait plusieurs fois
le tour du cirque pour chercher  s'vader, ils ne tardrent pas, comme
 un signal donn,  se poster dans une attitude guerrire. Je les vis
avec surprise prendre leur distance, se redresser gravement sur leurs
pattes de derrire, de manire  se prsenter mutuellement le bouclier
de leur poitrine. Aprs s'tre observs ainsi face  face pendant deux
minutes, aprs s'tre sans doute provoqus par des regards qui
chappaient aux miens, je les vis se prcipiter en mme temps l'un sur
l'autre, s'entrelacer de leurs pattes, et chercher dans une lutte
obstine  se piquer avec les crochets des mandibules. Soit fatigue,
soit convention, le combat fut suspendu; il y eut une trve de quelques
instants, et chaque athlte, s'loignant un peu, vint se replacer dans
sa posture menaante. Cette circonstance me rappela que, dans les
combats singuliers des chats, il y a aussi des suspensions d'armes. Mais
la lutte ne tarda pas  recommencer avec plus d'acharnement entre mes
deux Tarentules. L'une d'elles, aprs avoir balanc la victoire, fut
enfin terrasse et blesse d'un trait mortel  la tte. Elle devint la
proie du vainqueur, qui lui dchira le crne et la dvora. Aprs ce
combat singulier, j'ai conserv vivante pendant plusieurs semaines la
Tarentule victorieuse.

Ma rgion ne possde pas la Tarentule ordinaire, l'Aranide dont le
savant des Landes vient de nous raconter les moeurs; mais elle a son
quivalent  ventre noir ou Lycose de Narbonne, moiti moindre que la
premire, pare de velours noir  la face infrieure, sous le ventre
surtout, chevronne de brun sur l'abdomen, annele de gris et de blanc
sur les pattes. Les terrains arides, caillouteux,  vgtation de thym
grille par le soleil, sont sa demeure favorite. Dans mon laboratoire de
l'harmas, il y a bien une vingtaine de terriers de cette Lycose.
Rarement je passe  ct de ces repaires sans donner un coup d'oeil au
fond des clapiers, o luisent, comme des diamants, les quatre gros yeux,
les quatre tlescopes des recluses. Les quatre autres, beaucoup plus
petits, ne sont pas visibles  cette profondeur.

Si je veux richesses plus grandes, je n'ai qu' me rendre  quelques
cents pas de ma demeure, sur le plateau voisin, autrefois fort pleine
d'ombre, aujourd'hui morne solitude o pture le Criquet et vole de
pierre en pierre le Motteux. L'amour du lucre a dvast le pays. Le vin
rapportant beaucoup, on extirpa la fort pour planter la vigne. Le
Phylloxera est venu, la souche a pri, et le vert plateau d'autrefois
n'est plus qu'une tendue dsole, o quelques touffes de robustes
gramens poussent parmi les cailloux. Cette Arabie Ptre est le paradis
de la Lycose; en une heure de temps, si besoin tait, j'y dcouvrirais
un cent de terriers dans une mdiocre tendue.

Ces demeures sont des puits d'un pied de profondeur environ, d'abord
verticaux, puis inflchis en coude. Leur diamtre moyen est d'un pouce.
Sur le bout de l'orifice s'lve une margelle, forme de paille, de
menus brins de toute nature, jusqu' de petits cailloux de la grosseur
d'une noisette. Le tout est maintenu en place, ciment avec de la soie.
Frquemment l'Araigne se borne  rapprocher les feuilles sches du
gazon voisin, qu'elle assujettit avec les liens de ses filires, sans
les dtacher de la plante; frquemment aussi,  la construction en
charpente, elle prfre un travail de maonnerie, fait de petites
pierres. La nature des matriaux  la porte de la Lycose, dans l'troit
voisinage du chantier en construction, dcide de la nature de la
margelle. Il n'y a pas de choix: tout est bon  la condition d'tre
rapproch.

L'conomie du temps fait donc varier beaucoup l'enceinte dfensive sous
le rapport de ses lments constitutifs. La hauteur varie aussi. Telle
enceinte est une tourelle d'un pouce de hauteur, telle autre se rduit 
un simple rebord. Toutes ont leurs parties solidement relies avec de la
soie, toutes aussi ont mme ampleur que le canal souterrain, dont elles
sont le prolongement. Il n'y a pas ici d'ingalit de diamtre entre le
manoir sous terre et son bastion avanc; il n'y a pas,  l'orifice,
cette plate-forme que la tourelle laisse libre pour le dveloppement des
pattes de la Tarentule italienne. Un puits, directement surmont par sa
margelle, voil l'oeuvre de la Tarentule  ventre noir.

Si le sol est terreux, homogne, le type architectural n'a pas
d'entraves, et la demeure de l'Aranide est un tube cylindrique; mais si
l'emplacement est caillouteux, la forme est modifie suivant les
exigences des fouilles. Dans ce dernier cas, le repaire est souvent un
antre grossier, sinueux, sur la paroi duquel font saillie  et l les
blocs pierreux contourns par l'excavation. Rgulier ou irrgulier, le
manoir est crpi jusqu' une certaine profondeur d'un enduit de soie,
qui prvient les boulements et facilite l'escalade au moment d'une
prompte sortie.

Baglivi, dans son naf latin, nous enseigne la manire de prendre la
Tarentule. Je suis devenu son _rusticus insidiator_; j'ai agit 
l'entre du terrier l'pillet d'une gramine pour imiter le murmure
d'une abeille, et attirer l'attention de la Lycose, qui s'lance au
dehors croyant saisir une proie. Cette mthode ne m'a pas russi.
L'Araigne quitte, il est vrai, ses appartements reculs et remonte un
peu dans le tube vertical pour s'informer de ce qui bruit  sa porte;
mais la bte ruse a bientt vent le pige; elle reste immobile 
mi-hauteur; puis,  la moindre alerte, elle redescend dans la galerie
coude, o elle est invisible.

La mthode de L. Dufour me paratrait meilleure si, dans les conditions
o je me trouve, elle tait praticable. Plonger rapidement un couteau
dans le sol par le travers du terrier, de faon  couper la retraite 
la Tarentule, lorsque celle-ci, attire par l'pillet, stationn dans
l'tage suprieur, est une tactique  russite certaine lorsque le sol
s'y prte; malheureusement, ce n'est pas mon cas: autant vaudrait
enfoncer la lame du couteau dans du tuf.

D'autres ruses sont ncessaires. En voici deux qui m'ont russi. Je les
recommande aux futurs chasseurs de la Tarentule. J'introduis aussi
profondment que possible dans le terrier un chaume de gramine ayant un
pillet charnu que l'Aranide puisse mordre en plein. J'agite, je tourne
et retourne mon amorce. Frle par le corps importun, l'Araigne songe 
la dfense et mord l'pillet. Une petite rsistance annonce aux doigts
que l'animal a donn dans le pige, qu'il a saisi de ses crochets le
bout du chaume. On tire  soi, lentement, avec prcaution; l'autre tire
d'en bas, arc-boutant ses pattes contre la paroi. Cela vient, cela
monte. Je me dissimule de mon mieux quand l'Aranide arrive dans le
canal vertical: en me voyant, elle laisserait l'amorce et redescendrait.
Je l'amne ainsi, par degrs, jusqu' l'orifice. C'est le moment
difficile. Si l'on continue le mouvement doux, l'Araigne, qui se sent
entrane hors du logis, rentre aussitt chez elle. Amener dehors la
bte souponneuse par ce moyen n'est pas possible. Lors donc qu'elle
apparat au niveau du sol, brusquement je tire. Surprise par ce coup de
Jarnac, la Tarentule n'a pas le temps de lcher prise; accroche 
l'pillet, elle est lance  quelques pouces du terrier. La capture est
dsormais sans difficult. Hors de sa demeure, la Lycose est peureuse,
comme effare,  peine capable de fuir. La pousser dans un cornet avec
un chaume est l'affaire d'un instant.

Il faut quelque patience pour amener jusqu' l'orifice du terrier la
Tarentule qui a mordu sur l'insidieux pillet. La mthode suivante est
plus prompte. Je me procure une provision de Bourdons vivants. J'en mets
un dans un petit flacon  goulot assez large pour enclore l'orifice du
terrier, et je renverse sur cet orifice l'appareil ainsi amorc. Le
vigoureux hymnoptre d'abord vole et bruit dans sa prison de verre;
puis, apercevant un terrier semblable  celui de sa famille, il s'y
engage sans grande hsitation. Mal lui en prend: tandis qu'il descend,
l'Araigne monte; la rencontre a lieu dans le couloir vertical. Quelques
instants l'oreille peroit une sorte de chant de mort. C'est le
bruissement du Bourdon qui proteste contre l'accueil qui lui est fait.
Puis, brusque silence. Le flacon est donc enlev, et une pince  longues
branches est plonge dans le puits. Je retire le Bourdon, mais immobile,
mort, la trompe pendante. Quelque terrible drame vient de se passer.
L'Araigne suit, ne voulant pas lcher un si riche butin. Gibier et
chasseur sont amens  l'orifice. Mfiante, l'Aranide parfois rentre;
mais il suffit de laisser le Bourdon sur le seuil de la porte, ou mme 
quelques pouces plus loin, pour la voir reparatre, sortir de sa
forteresse et venir, audacieuse, reprendre sa proie. C'est le moment: la
demeure est ferme du doigt ou d'un caillou, et, comme le dit Baglivi,
_captatur tamen ista a rustico insidiatore_. J'ajouterai: _adjuvante
Bombo_.

Ces mthodes de chasse n'avaient pas prcisment pour but de me procurer
des Tarentules; je tenais fort peu  lever l'Aranide dans un flacon.
Un autre sujet me proccupait. Voici, me disais-je, un ardent chasseur,
qui vit uniquement de son mtier. Il ne prpare pas de conserves
alimentaires pour sa descendance; il se nourrit lui-mme de la proie
saisie. Ce n'est pas un _paralyseur_, qui mnage savamment son gibier
pour lui laisser un reste de vie et le maintenir frais des semaines
entires; c'est un tueur, qui sur-le-champ fait repas de sa venaison.
Avec lui, pas de vivisection mthodique, qui abolisse les mouvements
sans abolir la vie, mais une mort complte, aussi soudaine que possible,
qui sauvegarde l'assaillant des retours offensifs de l'assailli.

Son gibier, d'ailleurs, doit tre robuste et pas toujours des plus
pacifiques.  ce Nemrod, embusqu dans sa tourelle, il faut une proie
digne de sa vigueur. Le gros Acridien,  la forte mchoire, la Gupe
irascible, l'Abeille, le Bourdon et autres porteurs de dague
empoisonne, doivent de temps en temps donner dans l'embuscade. Le duel
est presque  parit d'armes. Aux crochets venimeux de la Lycose, la
Gupe oppose son stylet venimeux. Qui des deux bandits aura le dessus?
La lutte est corps  corps. Pour la Tarentule, nul moyen secondaire de
dfense; pas de lacet pour lier la victime, pas de traquenard pour la
matriser. Lorsque, dans sa grande toile verticale, une peire voit un
insecte emptr, elle accourt et par brasses jette sur le captif des
nappes de cordages, des rubans de soie, qui rendent toute rsistance
impossible. Sur la proie solidement garrotte, une piqre est prudemment
faite avec les crochets  venin; puis l'Araigne se retire, attendant
que se soient calmes les convulsions de l'agonie. C'est alors que le
chasseur revient au gibier. Dans ces conditions, aucun danger srieux.
Pour la Lycose, le mtier est plus chanceux. N'ayant  son service que
son audace et ses crochets, elle doit bondir sur le prilleux gibier, le
dominer par sa dextrit, le foudroyer en quelque sorte par son talent
de rapide tueur.

Foudroyer est le mot: les Bourdons que je retire du trou fatal le
dmontrent assez. Ds que cesse ce bruissement aigu que j'ai appel
chant de mort, vainement je me hte de plonger mes pinces: je retire
toujours l'insecte mort, trompe tire et pattes flasques.  peine
quelques frmissements des pattes annoncent que c'est un cadavre trs
rcent. La mort du Bourdon est instantane. Chaque fois que je retire
une nouvelle victime du fond du terrible abattoir, ma surprise renat
devant son immobilit soudaine.

Cependant l'un et l'autre ont  peu prs mme vigueur: je choisis mes
Bourdons parmi les plus gros (_Bombus hortorum_ et _B. terrestris_). Les
armes se valent presque; le dard de l'hymnoptre peut soutenir la
comparaison avec les crochets de l'Araigne; la piqre du premier me
semble aussi redoutable que la morsure du second. Comment se fait-il que
la Tarentule ait toujours le dessus, et de plus dans une lutte trs
courte, d'o elle sort indemne? Il y a certainement de sa part une
tactique savante. Si subtil que soit son venin, il m'est impossible de
croire que son inoculation seule, en un point quelconque de la victime,
suffise pour un dnouement si prompt. Le serpent  sonnettes, de
terrible renom, ne tue pas aussi vite. Il lui faut des heures, et  la
Tarentule pas mme une seconde. C'est donc l'importance vitale du point
atteint par l'Aranide, bien plus que l'atrocit du venin, qui nous
rendra compte de cette mort soudaine.

Quel est ce point? Avec les Bourdons, impossible de le reconnatre. Ils
entrent dans le terrier, et le meurtre s'accomplit loin des regards.
D'ailleurs, la loupe ne trouve sur le cadavre aucune blessure, tant sont
fines les armes qui l'ont faite. Il faudrait voir directement les deux
adversaires aux prises. J'ai plusieurs fois essay de mettre dans le
mme flacon une Tarentule et un Bourdon en prsence. Les deux animaux
mutuellement se fuient, aussi inquiets l'un que l'autre de leur
captivit. J'en ai gard vingt-quatre heures en prsence, sans agression
ni d'une part ni de l'autre. Plus soucieux de la prison que de
l'attaque, ils temporisent, comme indiffrents. L'exprience est
toujours reste sans succs. J'ai russi avec des Abeilles et des
Gupes, mais le meurtre s'est accompli de nuit et ne m'a rien appris. Je
trouvais le lendemain les deux hymnoptres rduits en marmelade sous
les mandibules de la Lycose. Une proie faible, c'est une bouche que
l'Araigne se rserve pour le calme de la nuit. Une proie capable de
rsister n'est pas attaque en captivit. Les soucis du prisonnier
refroidissent les ardeurs du chasseur.

Le cirque d'un large flacon permet  chaque athlte de se retirer 
l'cart, respect de son adversaire, galement respect. Amoindrissons
l'arne, rtrcissons l'enceinte. Je plonge Bourdon et Tarentule dans
une prouvette dont le fond n'offre place que pour un seul. Une vive
mle clate sans rsultat srieux. Si le Bourdon est en dessous, il se
couche sur le dos, et de ses pattes carte l'autre tant qu'il peut. Je
ne le vois pas dgainer. L'Aranide cependant, embrassant toute la
circonfrence de l'enceinte avec ses longues pattes, se hisse un peu sur
la glissante surface et s'loigne autant que possible de son adversaire.
L, immobile, elle attend les vnements, bientt troubls par le
remuant Bourdon. Si celui-ci occupe le dessus, la Tarentule se fait
bouclier en rassemblant ses pattes, qui tiennent l'ennemi  distance.
Bref, sauf de vifs dmls lorsque les deux champions sont en contact,
rien ne se passe qui mrite attention. Pas de duel  mort dans l'troite
arne de l'prouvette, non plus que dans l'ample cirque du flacon. Toute
peureuse, une fois hors de chez elle, l'Aranide refuse obstinment le
combat; et ce n'est pas le Bourdon, si tourdi qu'il soit, qui s'avisera
de commencer. Je renonce  l'exprimentation en cabinet.

Il faut aller sur les lieux mmes et prsenter le duel  la Tarentule,
pleine d'audace en son chteau fort. Seulement, au Bourdon, qui pntre
dans le terrier et drobe sa fin aux regards, il est ncessaire de
substituer un autre adversaire, non enclin  pntrer sous terre. En ce
moment abonde dans le jardin, sur les fleurs de la Sauge Sclare, l'un
des plus robustes et des plus gros hymnoptres de ma rgion, le
Xylocope violet,  costume de velours noir et gaze des ailes pourpre. Sa
taille de prs d'un pouce dpasse celle du Bourdon. Son coup de dague
est atroce et produit une enflure longtemps douloureuse. J'ai  ce sujet
des souvenirs prcis, qui m'ont cot cher. Voil vraiment un
antagoniste digne de la Tarentule, si je parviens  le lui faire
accepter. J'en mets un certain nombre, un par un, dans des flacons de
petit volume mais de large goulot, capable d'entourer l'entre du
terrier, comme je l'ai dit au sujet de la chasse avec un Bourdon pour
appt.

La proie que je vais offrir tant capable d'en imposer, je fais choix
des Tarentules les plus vigoureuses, les plus hardies, les plus
stimules par la faim. Le chaume avec pillet est plong dans le
terrier. Si la Lycose accourt tout de suite, si elle est de belle
taille, si elle monte hardiment jusqu' l'orifice de sa demeure, elle
est admise au tournoi; dans le cas contraire, elle est refuse. Le
flacon, avec un Xylocope pour amorce, est renvers sur la porte de l'une
des lues. L'hymnoptre gravement bruit dans sa cloche; le chasseur
remonte du fond de l'antre; il est sur le seuil de sa porte, mais en
dedans; il regarde, il attend. J'attends aussi. Les quarts d'heure, les
demi-heures se passent: rien. L'Aranide redescend chez elle: elle a
probablement jug le coup trop dangereux. Je passe  un second terrier,
 un troisime,  un quatrime: rien toujours, le chasseur ne veut pas
sortir de son repaire.

La fortune sourit enfin  ma patience, bien mise  contribution par tant
de prudentes retraites et surtout par la chaleur caniculaire de la
saison. L'une bondit soudain hors de son trou, aguerrie sans doute par
une abstinence prolonge. Le drame qui se passe sous le couvert du
flacon a la dure d'un clin d'oeil. C'est fait: le robuste Xylocope est
mort. O le meurtrier l'a-t-il atteint? La constatation est aise: la
Tarentule n'a pas lch prise, et ses crochets sont implants en arrire
de la nuque,  la naissance du cou. Le tueur a bien la science que je
lui souponnais il s'est adress au centre vital par excellence, il a
piqu de ses crochets  venin les ganglions cervicaux de l'insecte.
Enfin, il a mordu le seul point dont la lsion puisse amener la
soudainet de mort. J'tais ravi de ce savoir assassin; j'tais
ddommag de mon piderme rti au soleil.

Une fois n'est pas coutume. Ce que je viens de voir, est-ce hasard,
est-ce coup prmdit? Je m'adresse  d'autres Lycoses. Beaucoup,
beaucoup trop pour ma patience, se refusent obstinment  bondir hors de
leur repaire pour attaquer le Xylocope. Le formidable gibier en impose 
leur audace. La faim, qui fait sortir le loup du bois, ne peut-elle
faire sortir aussi la Tarentule de son trou? Deux, en effet, plus
affames apparemment que les autres, s'lancent enfin sur l'hymnoptre
et rptent sous mes yeux la meurtrire scne. Mordue encore  la nuque,
exclusivement  la nuque, la proie meurt  l'instant. Trois meurtres,
dans des conditions identiques, oprs sous mes regards, tel fut le
fruit de mon exprimentation poursuivie, pendant deux sances, de huit
heures du matin  midi.

J'en avais assez vu. Le rapide tueur venait de m'enseigner son mtier
comme autrefois le paralyseur: il venait de m'apprendre qu'il possde 
fond l'art de l'abatteur de boeufs des Pampas. La Tarentule est un
_desnucador_ accompli. Il me restait  confirmer l'exprience en plein
champ par l'exprience de cabinet. Je me montai donc une mnagerie de
ces Crotales pour juger de la virulence de leur venin et de son effet
suivant la partie du corps atteinte par les crochets. Une douzaine de
flacons et d'prouvettes reurent isolment les prisonniers, que je
capturai d'aprs les mthodes connues du lecteur. Pour qui jette un cri
d'effroi  la vue d'une Araigne, mon cabinet, peupl d'affreuses
Lycoses, et paru sjour peu rassurant.

Si la Tarentule ddaigne ou plutt n'ose attaquer un adversaire qu'on
met en sa prsence dans un flacon, elle n'hsite gure  mordre celui
qu'on met sous ses crochets. Je saisis l'Aranide par le thorax avec des
pinces, et je prsente  sa bouche l'animal que je veux faire piquer. 
l'instant, si la bte n'a pas t dj fatigue par des expriences, les
crochets s'ouvrent et s'implantent. C'est sur le Xylocope que j'ai
d'abord essay les effets de la morsure. Atteint  la nuque,
l'hymnoptre succombe  l'instant. C'est la mort foudroyante dont j'ai
t tmoin sur le seuil des terriers. Atteint  l'abdomen et remis alors
dans un large flacon qui le laisse libre dans ses mouvements, l'insecte
semble d'abord ne rien avoir prouv de srieux. Il vole, il se dmne,
il bourdonne. Mais une demi-heure ne s'est pas coule que la mort est
imminente. Couch sur le dos ou sur le flanc, l'insecte est immobile. 
peine quelques mouvements des pattes, quelques pulsations du ventre, qui
se continuent jusqu'au lendemain, annoncent que la vie ne s'est pas
encore totalement retire. Puis tout cesse: le Xylocope est un cadavre.

La porte de cette exprience s'impose  l'attention. Piqu dans la
rgion cervicale, le vigoureux hymnoptre prit  l'instant mme; et
l'Aranide n'a pas  redouter les prils d'une lutte dsespre. Piqu
autre part,  l'abdomen, l'insecte est capable, prs d'une demi-heure de
faire usage de son dard, de ses mandibules, de ses pattes; et malheur 
la Lycose qu'atteindrait le stylet. J'en ai vu qui, lardes  la bouche
tandis qu'elles mordaient tout prs de l'aiguillon, prissaient de la
blessure dans les vingt-quatre heures. Donc, pour ce prilleux gibier,
il faut une mort instantane, amene par la lsion des centres nerveux
cervicaux; sinon la vie du chasseur fort souvent serait compromise.

L'ordre des Orthoptres m'a fourni une seconde srie de patients, des
Sauterelles vertes de la longueur du doigt, des Dectiques  grosse tte,
des phippigres. Mme rsultat pour la morsure  la nuque. La mort est
foudroyante. Atteint autre part, notamment au ventre, l'expriment
rsiste assez longtemps. J'ai vu une phippigre, mordue  l'abdomen, se
maintenir pendant une quinzaine d'heures solidement cramponne  la
paroi lisse et verticale de la cloche lui servant de prison. Enfin elle
est tombe pour mourir. L o l'hymnoptre, fine nature, succombe en
moins d'une demi-heure, l'orthoptre, grossier ruminant, rsiste un jour
entier. Mettons de ct ces diffrences, ayant pour cause des
organisations ingalement sensibles, et nous nous rsumerons en ces ceux
points: mordu  la nuque par la Tarentule, un insecte, choisi parmi les
plus gros, meurt  l'instant; mordu autre part, il prit aussi, mais
aprs un laps de temps qui peut tre trs variable d'un ordre
entomologique  l'autre.

Maintenant s'expliquent les longues hsitations de la Tarentule, si
fastidieuses pour l'exprimentateur qui lui prsente,  l'entre du
terrier, une riche mais dangereuse proie. Le plus grand nombre refusent
de se jeter sur le Xylocope. C'est qu'en effet pareil gibier ne peut
tre apprhend au hasard: il y va de la vie du chasseur, qui marquerait
son coup en mordant  l'aventure. La nuque seule est vulnrable au degr
voulu. Il faut saisir l'adversaire par l et non autre part. Ce serait
l'irriter et le rendre plus dangereux que de ne pas le terrasser
sur-le-champ. L'Aranide le sait trs bien.  l'abri sur le seuil de sa
porte, et prompte, s'il le faut,  la retraite, elle pie donc le moment
favorable; elle attend que le gros hymnoptre se prsente de face, la
nuque facile  happer. Si cette condition de succs se prsente, elle
bondit et opre; sinon, lasse des turbulentes volutions du gibier,
elle rentre. Et voil pourquoi, sans doute, il m'a fallu deux sances de
quatre heures pour assister  trois meurtres.

Instruit jadis par les hymnoptres paralyseurs, j'avais cherch 
produire moi-mme la paralysie en inoculant une gouttelette d'ammoniaque
dans le thorax des insectes, Charanons, Buprestes, Scarabes, dont la
concentration du systme nerveux se prte  cette opration
physiologique. L'lve avait convenablement rpondu  l'enseignement des
matres, et je paralysais un Bupreste et un Charanon presque aussi bien
que le ferait un Cerceris. Pourquoi n'imiterais-je pas aujourd'hui
l'expert tueur, la Tarentule? Avec une fine pointe d'acier, je fais
pntrer une trs petite goutte d'ammoniaque  la base du crne d'un
Xylocope ou d'une Sauterelle.  l'instant l'insecte succombe, sans
autres mouvements que des convulsions dsordonnes. Atteints par l'cre
liquide, les ganglions cervicaux cessent leurs fonctions et la mort
arrive. Cependant cette mort n'est pas soudaine, les convulsions durent
quelques temps. Si l'exprimentation laisse quelque peu  dsirer sous
le rapport de la soudainet, d'o cela peut-il provenir? De ce que le
liquide employ, l'ammoniaque, ne peut soutenir la comparaison, pour
l'efficacit meurtrire, avec le venin de la Lycose, venin assez
redoutable, on va le voir.

Je fais mordre  la jambe un jeune moineau, bien emplum, prt  quitter
le nid. Une goutte de sang coule; le point atteint s'entoure d'une
arole rougetre, puis violace. Presque immdiatement l'oiseau ne peut
se servir de sa patte, qui est tranante, avec les doigts
recroquevills; il sautille sur l'autre. Du reste, le patient n'a pas
l'air de si bien se proccuper de son mal; il a l'apptit bon. Mes
filles le nourrissent de mouches, de mie de pain, de pulpe d'abricot. Il
se rtablira, il prendra des forces; la pauvre victime des curiosits de
la science sera rendue  la libert. C'est notre souhait  tous, notre
projet. Douze heures aprs, l'espoir de gurison s'accrot; l'infirme
accepte trs volontiers la nourriture; il la rclame si l'on tarde trop.
Mais la patte est toujours tranante. Je crois  une paralysie
temporaire, qui se dissipera bientt. Le surlendemain, la nourriture est
refuse. S'enveloppant de son stocisme et de ses plumes bouriffes,
l'oisillon fait la boule, tantt immobile, tantt pris de soubresauts.
Mes filles le rchauffent de l'haleine dans le creux de la main. Les
convulsions deviennent plus frquentes. Un billement annonce que c'est
fini. L'oiseau est mort.

Au repas du soir, il y eut entre nous quelque froid. Je lisais dans le
regard de mon entourage de muets reproches sur mon exprience, je
sentais autour de moi une vague accusation de cruaut. La fin du
misrable moineau avait contrist toute la famille. Moi-mme je n'tais
pas sans quelque remords de conscience; le petit rsultat acquis me
semblait trop chrement pay. Ils sont faits d'un autre bois ceux qui,
sans sourciller, et pour ne pas arriver  grand'chose, ouvrent le ventre
 des chiens vivants.

J'eus cependant le courage de recommencer, et cette fois sur une Taupe,
prise ravageant un carr de laitues. Il tait  craindre que ma captive,
avec son famlique estomac, donnt lieu  des doutes s'il fallait la
garder quelques jours. Elle pouvait prir, non de sa blessure, mais
d'inanition, si je ne parvenais  lui donner une nourriture convenable,
assez abondante, assez frquemment distribue. Je m'exposais ainsi 
mettre sur le compte du venin ce qui pouvait bien n'tre que le rsultat
de la famine. J'avais donc  reconnatre d'abord s'il m'tait possible
de conserver la Taupe en captivit. Installe au fond d'un large
rcipient d'o elle ne pouvait sortir, la bte reut pour aliments des
insectes varis, Scarabes, Sauterelles, Cigales surtout, qu'elle
grugeait d'un excellent apptit. Vingt-quatre heures de ce rgime me
convainquirent que l'animal s'accommodait de ce menu et prenait trs
bien sa captivit en patience.

Je la fis mordre par la Tarentule au bout du groin. Remise dans sa cage,
la bte  tout instant se gratte le museau avec ses larges pattes. Cela
cuit, parat-il, cela dmange. Dsormais, la provision de Cigales est de
moins en moins consomme; le lendemain au soir, elle est mme refuse.
Trente-six heures environ aprs la morsure, la Taupe meurt pendant la
nuit, et ce n'est certes pas d'inanition, car il y avait encore dans le
rcipient une demi-douzaine de Cigales vivantes et quelques Scarabes.

Ainsi la morsure de la Tarentule  ventre noir est redoutable pour des
animaux autres que des insectes; elle est mortelle pour le Moineau, elle
est mortelle pour la Taupe. Jusqu' quel point faut-il gnraliser? Je
l'ignore, mes recherches ne s'tant pas tendues plus loin. Il me
semble, nanmoins, d'aprs le peu que j'ai vu, que la morsure de cette
Aranide ne serait pas chez l'homme un accident ngligeable. C'est tout
ce que j'ai  dire  la mdecine.

 l'entomologie philosophique, j'ai  dire autre chose; j'ai  lui faire
remarquer cette profonde science des tueurs rivalisant avec celle des
paralyseurs. Les premiers, et je les mets au pluriel, car la Tarentule
doit partager son art meurtrier avec une foule d'autres Aranides,
surtout avec celles qui chassent sans filets; les premiers, dis-je,
vivant de leur proie, frappent le gibier de mort foudroyante en les
piquant dans les ganglions cervicaux; les seconds, qui veulent des
conserves fraches pour leurs larves, abolissent les mouvements en
piquant le gibier dans les autres ganglions. Les uns et les autres
s'adressent  la chane nerveuse, mais ils choisissent le point d'aprs
le but  atteindre. S'il faut la mort, et la mort soudaine, sans pril
pour le chasseur, la nuque est atteinte; s'il faut la simple paralysie,
la nuque est respecte, et les segments suivants, tantt un seul, tantt
trois, tantt  peu prs tous, suivant la secrte organisation de la
victime, reoivent le coup de poignard.

Les paralyseurs mme, du moins quelques-uns, connaissent la haute
importance vitale des ganglions crbraux. Nous avons vu l'Ammophile
hrisse mchonner le cerveau de la chenille; le Sphex languedocien
mchonner celui de son phippigre, dans le but de provoquer une
passagre torpeur. Mais ils le compriment simplement et de plus avec une
prudente rserve; ils se gardent bien de plonger le style dans ce
primordial foyer de vie; nul ne s'en avise, car le rsultat serait un
cadavre ddaign de la larve. L'Aranide, elle plante l son double
poignard, et seulement l; ailleurs ce serait blessure exaltant la
rsistance par l'irritation. Il lui faut une venaison consomme sans
retard, et brutalement elle plonge ses crochets en ce point que les
autres respectent avec tant de scrupule.

Si l'instinct de ces savants meurtriers n'est pas, chez les uns comme
chez les autres, une prdisposition inne, insparable de l'animal, mais
bien une habitude acquise, vainement je me mets l'esprit  la torture
pour comprendre comment cette habitude a pu s'acqurir. Enveloppez ces
faits, tant que vous le voudrez, de nuages thoriques, vous ne
parviendrez jamais  voiler leur clatante affirmation sur un ordre
prtabli.




XII

LES POMPILES


La chenille de l'Ammophile, le taon du Bembex, le bupreste et le
charanon du Cerceris, l'acridien, le grillon, l'phippigre du Sphex,
tout ce gibier pacifique, c'est l'imbcile mouton de nos abattoirs; cela
se laisse oprer par le paralyseur sans grande rsistance, stupidement.
Les mandibules billent, les pattes ruent et protestent, la croupe se
contorsionne, et c'est tout. Ils n'ont pas d'armes qui puissent lutter
avec le stylet de l'assassin. Je voudrais voir le dprdateur aux prises
avec un adversaire imposant, rus comme lui, expert en embches, et
comme lui porteur de dague empoisonne. Au bandit qui joue du poignard,
je dsirerais voir s'opposer un autre bandit sachant poignarder.
Semblable duel est-il possible? Oui, trs possible, et mme trs commun.
D'une part sont les Pompiles, champions toujours vainqueurs; d'autre
part sont les Araignes, champions toujours vaincus.

Qui ne connat les Pompiles, pour peu qu'il se soit dlass avec les
insectes? Contre les vieilles murailles, au pied des talus bordant les
sentiers peu frquents, dans les chaumes aprs la moisson, dans les
fourrs de gazon sec, partout o l'araigne tend ses filets, qui ne les
a vus affairs, tantt courant de, del,  l'aventure, les ailes
releves et vibrantes sur le dos, tantt changeant de place par longues
et courtes voles? Ce sont des chasseurs en qute d'un gibier qui
pourrait bien intervertir les rles et se faire lui-mme une proie de
celui qui le guettait.

Les Pompiles alimentent leurs larves uniquement avec des Aranides, et
les Aranides se nourrissent de tout insecte proportionn  leur taille
et pris dans leurs filets. Si les premiers ont un dard, les autres
possdent un double crochet  venin. Les forces souvent s'quivalent; il
n'est pas mme rare qu'elles prdominent en faveur de l'Araigne.
L'hymnoptre a ses astuces de guerre, ses coups savamment mdits:
l'Aranide a ses ruses et ses prilleux traquenards; le premier dispose
d'une grande prestesse de mouvements, l'autre peut compter sur les
perfidies de sa toile; il y a pour l'un l'aiguillon, qui sait piquer au
point convenable pour amener la paralysie, il y a pour l'autre les
crochets, qui savent mordre  la nuque et donner une mort soudaine: d'un
ct est le paralyseur, de l'autre le tueur. Qui des deux deviendra le
gibier de l'autre?

 ne consulter que la vigueur relative des adversaires, la puissance des
armes, la virulence des venins et les divers moyens d'action, la balance
bien des fois pencherait pour l'Aranide. Puisqu'il sort toujours
victorieux de cette lutte, en apparence bien dangereuse pour lui, le
Pompile doit possder une mthode particulire, dont je serais bien
dsireux de connatre le secret.

Dans nos rgions, le plus vigoureux et le plus vaillant chasseur
d'Araignes est le Pompile annel (_Calicurgus annulatus_ Fab.), costum
de jaune et de noir, haut de jambes, les ailes avec l'extrmit noire et
le reste jauni comme par l'exposition  la fume, ainsi qu'un hareng
saur. Sa taille est  peu prs celle du Frelon (_Vespa Crabro_). Il est
rare. J'en vois trois ou quatre dans l'anne, et je ne manque jamais de
m'arrter devant la fire bte, arpentant  grands pas, quand vient la
canicule, la poudre des gurets. Son air audacieux, sa rude dmarche, sa
tournure belliqueuse, longtemps m'ont fait souponner, pour son gibier,
quelque capture impossible, atroce, inavouable. Et je rencontrais juste.
Cette proie, je l'ai vue,  force d'attendre et d'pier; je l'ai vue
entre les mandibules du chasseur. C'est la Tarentule  ventre noir, la
terrible Araigne qui, d'un coup de son arme, extermine net un Xylocope,
un Bourdon; c'est l'Aranide qui tue un moineau, une taupe; c'est la
redoutable bte dont la morsure ne serait peut-tre pas sans danger pour
nous. Oui, voil le menu que le fier Pompile destine  sa larve.

Ce spectacle, l'un des plus frappants que m'aient prsent les
hymnoptres dprdateurs, ne s'est offert encore  mes yeux qu'une
fois, et cela, tout  ct de ma rustique demeure, dans le fameux
laboratoire de l'harmas. Je vois encore l'intrpide braconnier tirant
par la patte, au pied d'un mur, la monstrueuse capture qu'il venait de
faire non loin de l sans doute. Dans le mur,  la base, un trou se
prsente, interstice accidentel entre quelques pierres. L'hymnoptre
visite l'antre, mais non pour la premire fois: il l'avait dj reconnu
et le logis lui avait agr. La proie, immobilise, attendait quelque
part, je ne sais o, et le chasseur a t la reprendre pour
l'emmagasiner. C'est  ce moment que je fais sa rencontre. Le Pompile
donne un dernier coup d'oeil  la grotte, il en extrait quelques petits
fragments de mortier dtach, et l se bornent les prparatifs. La
Lycose est introduite, tranant sur le dos et tire par la patte. Je
laisse faire. Bientt l'hymnoptre reparat, et pousse ngligemment
devant le trou les lopins de mortier qu'il vient d'extraire, puis il
s'envole. C'est fini. La ponte est faite, l'insecte a clos vaille que
vaille, et je peux procder  l'examen du clapier et de son contenu.

Aucun travail d'excavation de la part du Pompile. C'est bien un trou
accidentel, aux spacieuses anfractuosits, oeuvre de la ngligence du
maon et non de l'hymnoptre. La clture est tout aussi sommaire.
Quelques miettes de mortier, amasses devant la porte, forment barricade
plutt que fermeture. Violent chasseur, pauvre architecte. Le meurtrier
de la Tarentule ne sait pas fouir un logis pour sa larve, il ne sait pas
combler l'entre en y balayant de la poussire. Le premier trou venu au
pied d'un mur lui suffit pourvu qu'il soit assez spacieux; un petit amas
de gravats, c'est assez comme porte. Rien de plus expditif.

Je retire le gibier du rduit, l'oeuf est coll sur l'Araigne, vers la
naissance du ventre. Une maladresse de ma part le fait dtacher au
moment de l'extraction. C'est fini: il ne se dveloppera pas; je ne
pourrai assister  l'volution de la larve. La Tarentule est immobile,
souple comme  l'tat de la vie, sans trace aucune de blessure. C'est la
vie, en effet, moins le mouvement. De loin en loin, le bout des tarses
frmit un peu, et c'est tout. Vieil habitu  ces trompeurs cadavres, je
vois en esprit ce qui s'est pass: l'Aranide a t pique dans la
rgion du thorax, une seule fois sans doute, vu la concentration de son
appareil nerveux. Je mets la victime dans une bote, o elle se conserve
avec toute la fracheur, toute la flexibilit de la vie, depuis le 2
aot jusqu'au 2 septembre, c'est--dire pendant sept semaines. Ces
merveilles nous sont familires; inutile de s'y arrter.

Le plus important m'chappe. Ce que je dsirais, ce que je dsire encore
aujourd'hui, c'est de voir le Pompile aux prises avec la Lycose. Quel
duel, o la ruse de l'un doit matriser les terribles armes de l'autre!
L'hymnoptre pntre-t-il dans le terrier pour surprendre la Tarentule
au fond de son repaire? Ce serait tmrit pour lui fatale. O le gros
Bourdon prit  l'instant, l'audacieux visiteur prirait aussitt entr.
L'autre n'est-elle pas l, face  face, prte  lui happer la nuque,
dont la blessure amnerait la mort soudaine? Non, le Pompile n'entre pas
chez l'Araigne, c'est vident. La surprend-il hors de sa forteresse?
Mais la Lycose est casanire; pendant l't, je ne la vois pas errer.
Plus tard, dans l'arrire-saison, lorsque les Pompiles ont disparu, elle
vagabonde; devenue bohmienne, elle promne en plein air sa populeuse
famille, qu'elle porte sur son dos. La part faite  ces promenades
maternelles, elle ne me parat pas quitter son manoir, et le Pompile, ce
me semble, a peu de chance de la rencontrer au dehors. Le problme, on
le voit, se complique: le chasseur ne peut pntrer dans le terrier, o
il s'exposerait  une mort foudroyante; et les moeurs sdentaires de
l'Aranide rendent improbable sa rencontre  l'extrieur. Il y a l une
nigme qu'il serait curieux de dchiffrer. Tchons de le faire en
observant d'autres chasseurs d'Araignes; l'analogie nous permettra de
conclure.

Bien des fois j'ai pi des Pompiles de toute espce dans leurs
expditions de chasse, je n'en ai jamais surpris pntrant dans le logis
de l'Araigne, celle-ci prsente. Que ce logis soit un entonnoir
plongeant son embouchure dans quelque trou de muraille, un vlarium
tendu entre des chaumes, une tente imite de celle de l'Arabe, un tui
form de quelques feuilles rapproches, une toile avec chambre d'afft,
ds que la propritaire s'y trouve, le Pompile souponneux se tient 
l'cart. Si la demeure est vacante, c'est autre chose: l'hymnoptre
parcourt avec une aisance superbe ces toiles, ces lacs, ces amas de
cordages o tant d'autres insectes resteraient emptrs. Sur lui, les
filets de soie semblent ne pas avoir de prise. Que fait-il, explorant
ces toiles inoccupes? Il surveille de l ce qui se passe sur les toiles
voisines o l'Aranide est embusque. Donc rpugnance invincible du
Pompile d'aller droit  l'Araigne lorsque celle-ci est chez elle, au
milieu de ses traquenards. Et il a cent fois raison. Si la Tarentule
connat la pratique du coup de poignard  la nuque, soudainement mortel,
les autres ne peuvent l'ignorer. Malheur donc  l'imprudent qui se
prsenterait sur le seuil d'une Araigne  peu prs d'gale force.

Des divers exemples recueillis sur cette prudente rserve du chasseur
d'Araignes, je me bornerai au suivant, qui suffit pour ma
dmonstration.--En rapprochant, par des liens de soie, les trois
folioles qui composent la feuille du Cytise de Virgile, une Araigne
s'tait construit un berceau de verdure, un tui horizontal, ouvert aux
deux bouts. Un Pompile en recherches survient, trouve le gibier  sa
convenance et met la tte  l'entre du logis. L'Araigne aussitt
recule  l'autre bout. Le chasseur contourne la demeure et reparat  la
seconde porte. Nouveau recul de l'Araigne, qui revient  la premire
entre. L'hymnoptre y revient aussi, mais toujours par le dehors. 
peine y est-il, que l'Araigne dcampe vers l'ouverture oppose; et
ainsi de suite, pendant un gros quart d'heure, allant et revenant tous
les deux d'un bout  l'autre du cylindre, l'Araigne  l'intrieur, le
Pompile  l'extrieur.

La proie tait de valeur, parat-il, car l'hymnoptre persista
longtemps dans ses tentatives, toujours djoues; il fallut cependant y
renoncer, ce perptuel jeu de navette droutant le chasseur. Le Pompile
partit, et l'Araigne, remise de l'alerte, attendit patiemment les
moucherons tourdis. Que fallait-il  l'hymnoptre pour s'emparer de ce
gibier si convoit? Il fallait pntrer dans le cylindre de verdure,
dans l'habitacle de l'Araigne, et poursuivre celle-ci directement, chez
elle, au lieu de se maintenir au dehors, allant d'une porte  la porte
oppose. Avec une prestesse, une dextrit comme la sienne, le coup me
paraissait immanquable: la proie se mouvait gauchement un peu de ct
comme les crabes. Je jugeais le coup facile; le Pompile le jugeait trs
prilleux. Je suis aujourd'hui de son avis: s'il avait pntr dans le
tuyau de feuilles, la matresse de cans l'oprait par la nuque, et le
chasseur devenait gibier.

Les annes se passent et le paralyseur d'Araignes refuse son secret;
les circonstances me servent mal, le loisir me manque, de dures
proccupations m'absorbent. Enfin, dans ma dernire anne de sjour 
Orange, la lumire se fait. J'avais pour enceinte du jardin une vieille
muraille, noircie, dlabre par le temps, o, dans les interstices de
pierres, vivait une population d'Araignes, reprsente surtout par la
_Sgestrie perfide_. C'est la vulgaire Araigne noire, ou Araigne des
caves. Elle est en entier d'un noir intense, sauf les mandibules, qui
sont d'un superbe vert mtallique. Ses deux poignards  venin semblent
l'oeuvre d'une fine mtallurgie travaillant le bronze. Dans toute
maonnerie abandonne, il n'est pas de recoin tranquille, de trou de la
grosseur du doigt, o ne s'tablisse la Sgestrie. Sa toile est un
entonnoir trs vas, dont l'ouverture, de l'ampleur d'un pan tout au
plus, s'tale  la surface de la muraille, o des fils rayonnants la
maintiennent fixe.  cette nappe conique fait suite un tube qui plonge
dans un trou du mur. Au fond est le rfectoire o l'Araigne se retire
pour dvorer  l'aise la proie saisie.

Les deux pattes postrieures plonges dans le tube pour y prendre appui,
les six antrieures tales autour de l'orifice pour mieux percevoir
tout  la ronde les trpidations, signe de quelque gibier, la Sgestrie
attend immobile,  l'entre du goulot de son entonnoir, qu'un insecte
vienne s'emptrer dans le pige. De grosses mouches, des ristales, qui
effleurent de l'aile tourdiment quelque fil des rets, sont ses
habituelles victimes. Aux trmoussements du diptre enlac, l'Aranide
accourt ou mme bondit, mais alors retenue par un cordon qui s'chappe
de la filire et dont le bout est fix au tube de soie. Ainsi est
prvenue la chute dans un lan sur une surface verticale. Mordu en
arrire de la tte, l'ristale succombe  l'instant, et la Sgestrie
l'emporte dans son repaire.

Avec pareille mthode et pareils engins de chasse, une embuscade au fond
d'un gouffre de soie, des lacs rayonnants, un fil de sret qui retient
le chasseur par l'arrire et permet le brusque lan sans risque d'une
chute, la Sgestrie peut faire capture d'un gibier moins inoffensif
qu'un ristale. Une Gupe, dit-on, ne l'intimide pas. Sans en avoir fait
l'preuve, volontiers je le crois, renseign comme je le suis sur
l'audace de l'Aranide.

Cette audace est seconde par l'activit du venin. Il suffit d'avoir vu
la Sgestrie prendre quelque mouche de grande taille pour tre convaincu
du foudroyant effet de ses crochets sur les insectes mordus  la nuque.
La mort de l'ristale, emptr dans l'entonnoir de soie, est la mort
soudaine du Bourdon, pntrant dans le terrier de la Tarentule. L'effet
sur l'homme nous est connu par les recherches de A. Dugs. coutons le
courageux exprimentateur.

La Sgestrie perfide ou grande Araigne des caves, rpute venimeuse
dans nos pays, a t choisie, dit-il, pour sujet d'exprience
principale. Elle avait neuf lignes de long, mesure des mandibules aux
filires. Saisie entre les doigts du ct du dos, par les pattes ployes
et ramasses ensemble (c'est ainsi qu'il faut prendre les Aranides
vivantes, pour viter leurs piqres et s'en rendre matre sans les
mutiler), je la posai sur diffrents objets, sur mes vtements, sans
qu'elle manifestt la moindre envie de nuire; mais  peine appuye sur
la peau nue de mon avant-bras, elle en saisit un pli entre ses robustes
mandibules d'un vert mtallique, et y enfona profondment ses crochets.
Quelques instants elle y resta suspendue quoique laisse libre; puis
elle se dtacha, tomba et s'enfuit, laissant  deux lignes de distance
l'une de l'autre, deux petites plaies rouges, mais  peine saignantes,
un peu ecchymoses au pourtour, et comparables  celles que produirait
une forte pingle.

Dans le moment de la morsure, la sensation fut assez vive pour mriter
le nom de douleur, et se prolongea pendant cinq  six minutes encore,
mais avec moins de force. J'aurais pu la comparer  celle que produit
l'ortie dite brlante. Une lvation blanchtre entoura presque
sur-le-champ les deux piqres, et le pourtour, dans une tendue d'un
pouce de rayon  peu prs, se colora d'une rougeur rysiplateuse,
accompagne d'un trs lger gonflement. Au bout d'une heure et demie,
tout avait disparu, sauf la trace de piqres, qui persista plusieurs
jours comme aurait fait toute autre petite blessure. C'tait au mois de
septembre, et par un temps un peu frais. Peut tre les symptmes
eussent-ils offert quelque peu plus d'intensit dans une saison plus
chaude.

Sans tre grave, l'effet du venin de la Sgestrie est nettement
accentu. C'est quelque chose qu'une piqre provoquant douleur vive et
gonflement avec rougeur d'rysiple. Si l'exprience de Dugs nous
rassure pour notre propre compte, il n'en est pas moins vrai que le
venin de l'Araigne des caves est terrible pour les insectes, soit 
cause de la faible masse de la victime, soit  cause d'une efficacit
spciale sur une organisation trs diffrente de la ntre. Un Pompile,
bien infrieur  la Sgestrie en force et en grosseur, guerroie
cependant contre l'Araigne noire et parvient  se rendre matre de ce
redoutable gibier. C'est le Pompile apical (_Pompilus apicalis_ V.
Lind.), gure plus long que l'Abeille domestique mais beaucoup plus
fluet. Il est d'un noir uniforme; ses ailes sont rembrunies, avec le
bout transparent. Suivons-le dans ses expditions contre la vieille
muraille habite par la Sgestrie, suivons-le des aprs-midi entires
pendant les chaleurs de juillet, et armons-nous de patience, car la
capture du gibier, prilleuse comme elle est, doit tre longue pour
l'hymnoptre.

Le chasseur d'Araignes explore minutieusement le mur; il court, il
sautille, il vole; il va et revient, il passe et repasse. Les antennes
sont vibrantes; les ailes, releves sur le dos, battent continuellement
l'une contre l'autre.--Ah! le voici tout prs d'un entonnoir de
Sgestrie.  l'instant l'Aranide, jusque-l non visible, apparat 
l'entre du tube; elle tale au dehors ses six pattes de devant, prte 
recevoir le chasseur. Loin de fuir devant la redoutable apparition, elle
guette qui la guette, toute dispose  faire de son ennemi une proie.
Devant cette fire contenance, le Pompile recule. Il examine, il tourne
un instant autour du gibier convoit, puis s'loigne sans rien tenter.
Lui parti, la Sgestrie rentre  reculons chez elle. Pour la seconde
fois, l'hymnoptre passe  proximit d'un entonnoir habit. L'Aranide
aux aguets se montre aussitt sur le seuil de son logis,  demi hors du
tube, prte  la dfense et peut-tre aussi  l'attaque. Le Pompile
s'loigne, et la Sgestrie rentre dans son tube. Nouvelle alerte, le
Pompile revient; nouvelle menaante dmonstration de la part de
l'Araigne. Sa voisine, un peu plus tard, fait mieux: tandis que le
chasseur rde au voisinage de l'entonnoir, elle bondit tout  coup hors
du tube, ayant  la filire le cordon de sret qui la prservera de la
chute si un faux pas est fait; elle s'lance et se jette au-devant du
Pompile,  une paire de dcimtres du trou. L'hymnoptre, comme effar,
tout aussitt dcampe; et la Sgestrie, d'une reculade non moins
brusque, rentre chez elle.

Voil convenons-en, un trange gibier: il ne se dissimule pas, il
s'empresse de se montrer; il ne fuit pas, il se jette au-devant du
chasseur. Si l'observation s'arrtait l, pourrait-on dire qui des deux
est le chasseur, qui des deux est le chass? Ne prendrait-on pas en
piti l'imprudent Pompile? Qu'un fil du traquenard l'enlace par la patte
et c'en est fait de lui. L'autre sera l, le poignardant  la gorge.
Quelle est donc sa mthode contre la Sgestrie, toujours sur le
qui-vive, prte  la dfense, audacieuse jusqu' l'agression!
tonnerai-je le lecteur en lui disant que ce problme m'a passionn,
qu'il m'a tenu des semaines durant, en contemplation devant la triste
muraille? Mon rcit n'en sera pas moins bref.

 diverses reprises, je vois le Pompile brusquement se jeter sur l'une
des pattes de l'Araigne, la saisir avec les mandibules et faire effort
pour extraire la bte de son tube. C'est un lan soudain, un coup de
surprise de trop courte dure pour permettre  l'Aranide d'y parer.
Heureusement les deux pattes d'arrire sont cramponnes au logis, et la
Sgestrie en est quitte pour un soubresaut, car l'autre, l'branlement
donn, se hte de lcher prise: s'il persistait, l'affaire tournerait
mal. Le coup manqu, l'hymnoptre recommence  d'autres entonnoirs; il
reviendra mme au prcdent lorsque l'alerte se sera un peu calme.
Toujours sautillant et voletant, il rde autour de l'embouchure d'o la
Sgestrie le surveille, les pattes tales. Il pie l'instant propice;
il bondit, happe une patte, tire  lui et se jette  l'cart. Le plus
souvent l'Araigne tient bon; parfois elle est entrane hors du tube, 
quelques pouces, mais aussitt elle y rentre  la faveur sans doute de
son cble de sret non rompu.

L'intention du Pompile est visible: il veut expulser l'Araigne de sa
forteresse et la projeter au loin. Tant de persvrance amne le succs.
Cette fois-ci cela va bien: d'un lan vigoureux et bien calcul,
l'hymnoptre a extrait la Sgestrie, qu'il laisse choir  terre tout
aussitt. tourdie de sa chute et encore plus dmoralise une fois hors
de son embuscade, l'Aranide n'est plus l'audacieux adversaire de
tantt. Elle rassemble ses pattes et se blottit dans un pli du sol. Le
chasseur est  l'instant l pour oprer l'expulse.  peine ai-je le
temps de m'approcher pour surveiller le drame, que la patiente est
paralyse d'un coup d'aiguillon dans le thorax.

Enfin la voil, dans tout son machiavlisme, l'astucieuse mthode du
Pompile. Il y a pril de mort pour lui s'il attaque la Sgestrie dans
son domicile; l'hymnoptre en est si convaincu, qu'il se garde bien de
commettre cette imprudence; mais il sait aussi, qu'une fois dloge de
sa demeure, l'Araigne est aussi craintive, aussi poltronne qu'elle
tait audacieuse au centre de son entonnoir. Toute sa tactique de guerre
consiste donc  dloger la bte. Ce point acquis, le reste n'est plus
rien.

Ainsi doit se comporter le chasseur de Tarentules. Instruit par son
confrre, le Pompile apical, je le vois en esprit sournoisement errer
autour du bastion de la Lycose. Celle-ci accourt du fond de son
souterrain, croyant  l'approche d'un gibier; elle remonte son tube
vertical, elle tale au dehors ses pattes antrieures, prte  bondir.
Mais c'est le Pompile annel qui bondit, apprhende une patte, tire et
lance la Lycose hors du trou. C'est dsormais proie poltronne, qui se
laissera poignarder sans songer  faire usage de ses crochets  venin.
La ruse ici triomphe de la force, et cette ruse n'est pas infrieure 
la mienne, lorsque, voulant m'emparer de la Tarentule, je lui fais
mordre un pillet plong dans le terrier, je l'amne doucement 
l'entre, puis d'un mouvement brusque la projette au dehors. Pour
l'entomologiste comme pour le Pompile, l'essentiel est de faire quitter
son chteau fort  l'Aranide. La capture est aprs sans difficult,
tant le trouble est profond dans la bte expulse.

Deux points inverses me frappent dans les faits que je viens d'exposer:
l'astuce du Pompile et la sottise de l'Araigne. Que l'hymnoptre ait
acquis peu  peu, comme trs favorable  sa descendance, son instinct si
judicieux d'extraire d'abord la proie de son habitacle pour la paralyser
aprs sans pril, je veux bien l'admettre si l'on m'explique pourquoi le
Sgestrie, d'un intellect non moins bien dou que celui du Pompile, ne
sait pas encore djouer la ruse depuis si longtemps qu'elle en est
victime. Que faudrait-il  l'Araigne noire pour chapper  son
exterminateur? Un rien; il lui suffirait de rentrer dans son tube, au
lieu de venir se poster en sentinelle,  l'entre, toutes les fois que
l'ennemi passe dans les environs. C'est trs courageux de sa part, je
l'avoue; mais c'est aussi trs prilleux. Sur l'une des pattes tales
dehors pour la dfense et l'attaque, le Pompile va fondre, et l'assige
prira par son audace. Cette posture est bonne dans l'attente d'une
proie, mais l'hymnoptre n'est pas un gibier; c'est un ennemi, et des
plus  craindre. L'Aranide ne l'ignore pas.  sa vue, au lieu de se
camper crnement mais sottement sur le seuil de sa porte, que ne
recule-t-elle au fond de sa forteresse, o l'autre ne viendrait pas
l'attaquer? L'exprience des gnrations accumules aurait d lui
apprendre cette tactique si lmentaire et d'un intrt sans gal pour
la prosprit de sa race. Si le Pompile a perfectionn sa mthode
d'attaque, pourquoi la Sgestrie n'a-t-elle pas perfectionn sa mthode
de dfense? Est-ce que les sicles de sicles auraient avantageusement
modifi l'un sans parvenir  modifier l'autre? L je ne comprends plus,
ce qui s'appelle plus. Et tout navement je me dis: Puisqu'il faut des
Araignes aux Pompiles, de tout temps ceux-ci ont possd leur patiente
astuce et les autres leur sotte audace. C'est puril, si l'on veut, peu
conforme aux vises transcendantes des thories  la mode; il n'y a l
ni objectif ni subjectif, ni adaptation ni diffrenciation, ni atavisme
ni transformisme; soit, mais du moins je comprends.

Revenons aux moeurs du Pompile apical. Sans m'attendre  des rsultats
de quelque intrt, car en captivit les talents respectifs du
dprdateur et de la proie paraissent sommeiller, j'ai mis en prsence,
dans un large flacon, l'hymnoptre et la Sgestrie. L'Aranide et son
ennemi se fuient mutuellement, aussi craintifs l'un que l'autre. Par
quelques secousses mnages, je les amne  se toucher. La Sgestrie,
par moments, saisit le Pompile, qui se pelotonne de son mieux, sans
chercher  faire usage de son dard; elle le roule entre ses pattes et
mme entre ses pinces, mais ne parat le faire qu'avec rpugnance. Une
fois, je la vois se coucher sur le dos, et maintenir le Pompile
au-dessus d'elle,  distance autant qu'elle le peut, tout en le roulant
entre les pattes antrieures, le mchonnant entre les mandibules.
L'hymnoptre, soit adresse de sa part, soit frayeur de l'Aranide, sort
promptement de dessous les redoutables crochets, s'loigne un peu et ne
parat pas trop se soucier des bourrades qu'il vient de recevoir. Il se
lustre tranquillement les ailes, il se frise les antennes en les tirant
tandis qu'il les maintient  terre sous ses tarses antrieurs. L'attaque
de la Sgestrie, stimule par mes secousses, se ritre une dizaine de
fois, et le Pompile s'chappe toujours des crochets venimeux sans avoir
rien prouv, comme s'il tait invulnrable.

L'est-il, en effet? En aucune manire, nous en aurons bientt la preuve;
s'il se retire sain et sauf, c'est que l'Aranide n'use pas de ses
crochets. Il y a l une sorte de suspension d'armes, une convention
tacite de s'interdire les coups mortels; ou plutt, il y a
dmoralisation par la captivit, et les deux adversaires ne sont plus
d'humeur assez belliqueuse pour jouer du stylet. La quitude du Pompile,
qui continue  se friser crnement en face de la Sgestrie, me rassure
sur le sort de mon prisonnier; pour plus de sret cependant, je lui
jette un chiffon de papier, dans les plis duquel il trouvera refuge
pendant la nuit. Il s'y installe,  l'abri de l'Araigne. Le lendemain,
je le trouve mort. Pendant la nuit, la Sgestrie, aux habitudes
nocturnes, avait repris son audace et poignard son ennemi. Je le
souponnais bien que les rles pouvaient s'intervertir! Le bourreau
d'hier est la victime d'aujourd'hui.

Je remplace le Pompile par une Abeille domestique. Le tte--tte ne fut
pas long. Deux heures plus tard, l'Abeille tait morte, mordue par
l'Araigne. Un ristale a le mme sort. La Sgestrie cependant ne touche
 aucun des deux cadavres, pas plus qu'elle n'avait touch au cadavre du
Pompile. Dans ces meurtres, la captive parat n'avoir eu d'autre but que
de se dbarrasser d'un voisin turbulent. Quand viendra l'apptit,
peut-tre les victimes seront-elles utilises? Elles ne le furent pas,
et par ma faute. Je mis dans le flacon un Bourdon de moyenne taille. Un
jour plus tard, l'Araigne tait morte; son rude compagnon de captivit
avait fait le coup.

Terminons l ces duels, irrguliers dans la prison de verre, et
compltons l'histoire du Pompile que nous avons laiss au pied de la
muraille avec la Sgestrie paralyse. Il abandonne la proie  terre pour
revenir au mur. Il visite un  un les entonnoirs de l'Araigne, sur
lesquels il marche avec la mme aisance que sur la pierre; il inspecte
les tubes de soie, il y plonge les antennes, sonde exploratrice; il y
pntre sans la moindre hsitation. D'o lui vient maintenant cette
tmrit de s'engager ainsi dans les repaires de la Sgestrie? Tout 
l'heure, il tait d'une rserve extrme; en ce moment, il semble
insoucieux du pril. C'est qu'il n'y a pas pril en ralit.
L'hymnoptre visite des domiciles sans habitants. Quand il s'engouffre
dans un tube de soie, il sait trs bien qu'il n'y a personne, car si la
Sgestrie tait prsente, elle aurait dj paru sur le seuil du logis.
La propritaire ne se montrant pas au premier branlement des fils du
voisinage, c'est la preuve certaine que le tube est vacant; et le
Pompile s'y engage en toute scurit. Je recommanderai aux observateurs
futurs de ne pas prendre les recherches actuelles pour des manoeuvres de
chasse. Je l'ai dit et je le rpte: jamais le Pompile ne pntre dans
l'embuscade de soie tant que l'Araigne s'y trouve.

Parmi les entonnoirs visits, l'un parat lui convenir plus que les
autres il y revint souvent au cours de ses recherches, qui durent bien
prs d'une heure. Entre temps, il accourt  l'Araigne, gisant  terre;
il la visite, la tiraille, la rapproche un peu de mur, puis la quitte
pour mieux reconnatre le tube objet de ses prdilections. Enfin il
revient  la Sgestrie et la saisit par le bout du ventre. La proie est
si lourde, qu'il peut  grande peine la remuer sur le sol horizontal.
Deux pouces le sparent de la muraille. Il y arrive non sans efforts, et
nanmoins, une fois le mur atteint, la besogne s'accomplit prestement.
Ante, fils de la Terre, dans sa lutte contre Hercule, reprenait,
dit-on, vigueur, chaque fois que ses pieds touchaient le sol; le
Pompile, fils de la muraille, semble dcupler ses forces une fois qu'il
a pris pied sur la maonnerie.

Voici qu'en effet l'hymnoptre hisse sa proie  reculons, sa proie
norme qui pendille. Il grimpe tantt sur un plan vertical, tantt sur
un plan inclin, suivant l'ingale surface des pierres. Il franchit des
intervalles o il lui faut marcher le dos en bas, tandis que le gibier
oscille dans le vide. Rien ne l'arrte; il monte toujours, jusqu' une
paire de mtres de hauteur, sans choisir le sentier, sans apercevoir le
but puisqu'il progresse  reculons. L une corniche se prsente,
reconnue  l'avance sans doute et atteinte malgr les difficults d'une
ascension qui ne permettait pas de la voir. Le Pompile y dpose son
gibier. Le tube de soie qu'il visitait avec tant d'affection n'est qu'
une paire de dcimtres. Il y va, il visite rapidement et retourne 
l'Araigne, qu'il introduit enfin dans le tube.

Peu aprs, je le vois ressortir. Il cherche  et l, sur la muraille,
quelques morceaux de mortier, deux ou trois, assez volumineux, qu'il
transporte pour une clture. L'oeuvre est finie. Il s'envole.

Le lendemain, je visite cet trange terrier. L'Araigne est au fond du
tube de soie, isole de partout comme sur un hamac. L'oeuf de
l'hymnoptre est coll, non  la face ventrale de la victime, mais bien
 la face dorsale, vers le milieu, prs de la naissance de l'abdomen. Il
est blanc, cylindrique et d'une paire de millimtres de longueur. Les
quelques fragments de mortier que j'ai vu transporter n'ont servi qu'
obstruer trs grossirement la chambre de soie du fond. Ainsi le Pompile
apical dpose sa proie et son oeuf non dans un terrier, son oeuvre 
lui, mais dans la demeure mme de l'Araigne. Peut-tre le tube de soie
appartient-il  la victime, qui fournit  la fois les vivres et le
logement. Quel gte pour la larve de ce Pompile: la chaude retraite et
le douillet hamac de la Sgestrie!

Voil donc dj deux chasseurs d'Araignes, le Pompile annel et le
Pompile apical, qui, non verss dans le mtier de mineur, tablissent
leur postrit  peu de frais dans les trous accidentels des murailles,
ou mme dans le repaire de l'Aranide dont se nourrit la larve.  ces
logis, acquis sans fatigue, ils font un simulacre de clture avec
quelques fragments de mortier. Mais gardons-nous de gnraliser ce mode
expditif d'tablissement. D'autres Pompiles sont de vrais fouisseurs,
qui vaillamment se creusent un terrier dans le sol,  une paire de
pouces de profondeur. De ce nombre est le Pompile  huit points
(_Pompilus octopunctatus_ Panz.),  livre noire et jaune, les ailes
ambres, rembrunies au bout. Pour gibier, il choisit les Epeires
(_Epeira fasciata, Epeira sericea_), grosses Araignes superbement
ornes, qui se tiennent  l'afft au centre de leurs grandes toiles
verticales. Ses moeurs ne me sont pas assez connues pour que je puisse
les dcrire; j'ignore surtout ses pratiques de chasse. Mais sa demeure
m'est familire: c'est un terrier, que j'ai vu commencer, parachever et
clturer suivant l'habituelle mthode des fouisseurs.




XIII

LES HABITANTS DE LA RONCE


Lorsqu'il monde sa haie, dont le froce fouillis dborde sur le chemin,
le paysan tronque,  quelques pans du sol, les lianes de la ronce, et
laisse en place la base de la tige, qui ne tarde pas  se desscher. Ces
bouts de ronce, qu'abrite et dfend l'pineux fourr, sont recherchs
d'une foule d'hymnoptres pour l'tablissement de leur famille. Le
tronon, devenu aride, offre  qui sait l'exploiter un logis hyginique,
o n'est pas  craindre l'humidit de la sve; sa moelle, tendre et
volumineuse, se prte  un travail facile; son bout sectionn prsente
un point d'attaque, qui permet d'atteindre immdiatement le filon de peu
de rsistance sans ouvrir une voie  travers la dure enceinte ligneuse.
Pour beaucoup d'hymnoptres, collecteurs de miel ou dprdateurs, c'est
donc une trouvaille de prix qu'une pareille tige sche, lorsqu'elle est
d'un diamtre assorti  la taille de qui veut y lire domicile; c'est de
plus un intressant sujet d'tude pour l'entomologiste qui, l'hiver, un
scateur  la main, peut s'amasser dans les haies un fagot riche en
petites merveilles d'industrie. La visite aux ronciers est depuis
longtemps un de mes passe-temps favoris pendant les loisirs de la
mauvaise saison; et il est rare qu'un aperu nouveau, un fait inattendu,
ne me ddommage de mes accrocs  l'piderme.

Mes relevs, qui sont fort loin encore d'tre complets, numrent une
trentaine d'espces habitant la ronce, autour de mon habitation;
d'autres observateurs, plus assidus que moi, explorant une autre rgion
et dans un rayon plus tendu que le mien, en ont dnombr une
cinquantaine. Je donne en note la srie complte des espces que j'ai
reconnues.[5]


[Note 5: Insectes habitant la ronce, aux environs de Srignan (Vaucluse).

1) HYMNOPTRES MELLIFICIENS.--_Osmia tridentata_ Duf. et Pr.--_Osmia
detrita_ Prez.--_Anihidium scapulare_ Latr.--_Heriades rubicola_
Prez.--_Prosopis confusa_ Schenck.--_Ceratina chalcites_
Germ.--_Ceratina albilabris_ Fab.--_Ceratina callosa_ Fab.--_Ceratina
coerulea_ Villers.

2) HYMNOPTRES DPRDATEURS.--_Solenius vagus_ Fab. (Provisions en
diptres).--_Solenius lapidarius_ Lep. (Provisions en
araignes?).--_Cemonus unicolor_ Panz. (Provisions en pucerons).--_Psen
atratus_ (Provisions en pucerons noirs).--_Tripoxylon figulus_ Linn.
(Provisions en araignes).--_Pompilus_, inconnu (Provisions en
araignes).--_Odynerus delphinalis_ Giraud.

3) HYMNOPTRES PARASITES.--_Leucopsis_, inconnu, parasite de
l'_Anthidium scapulare_.--_Scolien_ de petite taille, inconnu, parasite
du _Solenius vagus_.--_Omalus auratus_, parasite de divers
rubicoles.--_Cryptus bimaculatus_ Grav., parasite de l'_Osmia
detrita_.--_Cryptus gyrator_ Duf., parasite du _Tripoxylon
figulus_.--_Ephialtes divinator_ Rossi, parasite du _Cemonus
unicolor_.--_Ephialtes mediator_ Grav., parasite du _Psen
atratus_.--_Foenus pyrenacus_ Gurin.--_Euritoma rubicola_ J. Giraud,
parasite de l'_Osmia detata_.

4) COLOPTERES.--Zonitis mutica Fab., parasite de l'Osmia tridentata.

Pour la plus grande part, ces insectes ont pass sous les yeux d'un
savant matre, M. J. Prez, professeur  la Facult des sciences de
Bordeaux. Je lui renouvelle ici mes remerciements pour la bienveillance
qu'il a mise  me les dterminer.]

Il y a l des corps de mtier fort divers. Les uns, plus industrieux,
mieux outills, enlvent la moelle de la tige sche et obtiennent ainsi
une galerie cylindrique et verticale, dont la longueur peut atteindre
jusqu' prs d'une coude. Cet tui est ensuite divis, par des
cloisons, en tages plus ou moins nombreux, dont chacun est la loge
d'une larve.--D'autres, moins bien dous en force et en outils, mettent
 profit les vieilles galeries d'autrui, galeries abandonnes aprs
avoir servi de demeure  la famille de leur constructeur. Leur seul
travail consiste  rparer un peu la masure,  dblayer le canal des
ruines encombrantes, telles que dbris de cocons et dcombre de
planchers crouls, enfin  difier de nouvelles cloisons, tantt avec
une pte de terre argileuse, tantt avec un bton form de ratissures de
moelle que cimente une goutte de salive.

On reconnat ces habitations d'emprunt  l'ingal dveloppement des
tages. Quand il a lui-mme for le canal, l'ouvrier est conome de
l'espace; il sait ce que cela cote de peine  obtenir. Les loges sont
alors pareilles, de capacit convenable pour l'habitant, sans
exagration en plus ou en moins. Dans cet tui, o s'est dpens le
travail assidu de semaines entires, il convient de loger le plus grand
nombre de larves que possible, tout en laissant  chacune l'espace
ncessaire. L'ordre dans la superposition des tages, l'conomie dans
les distances sont alors de rgle absolue.

Mais le gaspillage est visible quand l'hymnoptre utilise une ronce
creuse par un autre. Tel est le cas du _Tripoxylon figulus_. Pour
obtenir les magasins o il dpose ses maigres rations d'araignes, il
dcoupe son cylindre d'emprunt en loges trs ingales, au moyen de
minces cloisons d'argile. Les unes ont un centimtre environ, longueur
convenable pour l'insecte; les autres se prolongent jusqu' deux pouces.
 ces vastes salles, si disproportionnes avec l'habitant, se reconnat
l'insouciante prodigalit d'un propritaire de hasard,  qui la
proprit n'a rien cot.

Ouvriers de premire main, ou bien ouvriers retouchant le travail
d'autrui, ils ont tous leurs parasites, qui constituent la troisime
catgorie des habitants de la ronce. Ceux-ci n'ont ni galeries 
creuser, ni provisions  faire: ils dposent leur oeuf dans une cellule
trangre, et leur larve se nourrit, soit des provisions, soit de la
larve mme du lgitime propritaire.

En tte de cette population, pour le fini comme pour l'ampleur du
travail, se trouve l'Osmie tridente (_Osmia tridentata_ Duf. et Pr.),
dont j'aurai  m'occuper spcialement dans ce chapitre. Sa galerie, du
calibre d'un crayon, descend parfois jusqu' une coude de profondeur.
Elle est d'abord presque exactement cylindrique; mais, au cours de
l'approvisionnement, des retouches se font qui la modifient un peu  des
distances gomtriquement dtermines. Le travail de forage n'a pas
grand intrt. Au mois de juillet, on voit l'insecte, camp sur un bout
de ronce attaquer la moelle et y creuser un puits. Celui-ci devenu assez
profond, l'Osmie y descend, arrache quelques parcelles de moelle et
remonte pour rejeter sa charge au dehors. Cette oeuvre monotone se
continue jusqu' ce que l'hymnoptre ait jug la galerie assez longue,
ou bien, ce qui arrive frquemment, jusqu' ce qu'il soit arrt par un
noeud infranchissable.

Viennent aprs la pte de miel, la ponte et le cloisonnement, opration
dlicate  laquelle l'insecte procde par degrs de la base au sommet.
Au fond de la galerie un amas de miel est dpos, et sur cet amas un
oeuf est pondu; puis une cloison est construite pour sparer cette loge
des suivantes, car chaque larve doit avoir sa chambre spciale, d'un
centimtre et demi environ de longueur, sans communication aucune avec
les chambres voisines. Cette cloison a pour matriaux de la ratissure de
moelle de ronce, qu'agglutine et met en pte une humeur fournie par
l'appareil salivaire. O prendre ces matriaux? L'Osmie ira-t-elle
recueillir au dehors,  terre, les dblais qu'elle a rejets en forant
le cylindre? conome de son temps, elle a mieux  faire que de ramasser
sur le sol les parcelles parpilles. Le canal, ai-je dit, est d'abord
tout d'une venue,  peu prs cylindrique; sa paroi conserve encore une
mince couche de moelle. Voil les rserves que l'Osmie, en constructeur
prvoyant, s'est mnages pour difier les cloisons. Du bout des
mandibules, elle ratisse donc autour d'elle, mais dans une longueur
dtermine, celle qui correspond  la loge suivante; de plus, elle
conduit son travail de faon  creuser davantage la partie moyenne et 
laisser rtrcies les deux extrmits. Au canal cylindrique du dbut,
ainsi succde, dans la partie travaille, une cavit ovode tronque aux
deux bouts, un espace en forme de tonnelet. Cet espace sera la seconde
cellule.

Quant aux dblais, ils sont utiliss sur place, ils servent  la
construction de l'opercule qui sert de plafond  la loge prcdente et
de plancher  la loge qui suit. Nos entrepreneurs ne combineraient pas
mieux pour bien utiliser le temps des travailleurs. Sur le plancher
ainsi obtenu, une autre ration de miel est dpose, et  la surface de
la pte un oeuf est pondu. Enfin, au rtrcissement suprieur du
tonnelet, une cloison est construite avec les ratissures fournies par la
confection finale de la troisime loge, elle-mme faonne en ovode
tronqu. Ainsi se poursuit l'oeuvre, loge par loge, chacune d'elles
fournissant la matire de la cloison qui la spare de la prcdente.
Parvenue au bout du cylindre, l'Osmie tamponne l'tui avec une paisse
couche de la mme pte  cloisons. Et c'est fini pour ce bout de ronce;
l'hymnoptre n'y reviendra plus. Si les ovaires ne sont pas encore
puiss, d'autres tiges sches seront exploites de la mme manire.

Le nombre de loges varie beaucoup, suivant les qualits de la tige. Si
le bout de ronce est long, rgulier, sans noeuds, on peut en compter une
quinzaine; c'est du moins le chiffre le plus lev que m'aient fourni
mes observations. Pour bien juger de l'amnagement, il faut fendre la
tige en long, pendant l'hiver, alors que les provisions sont depuis
longtemps consommes, et que les larves sont encloses dans leurs cocons.
On voit que l'tui est divis,  des distances gales, par de lgers
tranglements dans chacun desquels est fix un disque circulaire, une
cloison d'un millimtre  deux d'paisseur. Les chambres que ces
cloisons sparent sont autant de tonnelets, exactement remplis par un
cocon roux, translucide,  travers lequel se voit la larve, recourbe en
hameon. On dirait un grossier chapelet d'ambre,  grains ovodes,
contigus par leurs bouts tronqus.

Dans ce chapelet de cocons, quel est le plus vieux, quel est le plus
jeune? Le plus vieux est videmment celui du fond, celui de la cellule
la premire construite; le plus jeune est celui qui termine en haut la
srie, celui de la dernire cellule construite. L'ane des larves
commence l'empilement, tout au fond de la galerie; la dernire venue le
termine,  l'extrmit suprieure; et les autres se succdent, d'aprs
leur ge, de la base au sommet.

Remarquons maintenant que, dans le canal, il ne peut y avoir place,  la
mme hauteur, pour deux Osmies  la fois, car chaque cocon remplit, sans
intervalle vide, l'tage, le tonnelet qui lui appartient; remarquons
encore que, parvenues  l'tat parfait, les Osmies doivent toutes sortir
de l'tui par le seul orifice que possde le bout de ronce, l'orifice
d'en haut. Il n'y a l qu'un obstacle facile  surmonter, un tampon de
moelle agglutine, dont les mandibules de l'insecte ont aisment raison.
En bas, la tige n'offre aucune voie prpare; d'ailleurs elle se
prolonge indfiniment sous terre, par les racines. Partout ailleurs est
l'enceinte ligneuse, en gnral trop dure et trop paisse pour tre
fore. C'est donc invitable: toutes les Osmies, quand viendra le moment
de quitter la demeure, doivent sortir par le haut; et comme l'troitesse
du canal s'oppose au passage de l'insecte qui prcde tant que reste en
place l'insecte qui suit, le dmnagement doit commencer par le haut, se
propager de loge en loge et se terminer par le bas. L'ordre de sortie
est alors l'inverse de l'ordre de primogniture; les plus jeunes Osmies
quittent le nid les premires, et les plus ges le quittent les
dernires.

L'ane, celle du fond, a la premire achev sa pte de miel et tiss
son cocon. Antrieure  toutes ses soeurs dans la srie de ses actes,
elle a la premire rompu son outre de soie et dtruit le plafond qui
clture sa chambre; c'est du moins ce que fait prvoir la logique des
choses. Dans son impatience de sortir, comment s'y prendra-t-elle pour
se librer? La voie est obstrue par les cocons suivants, encore
intacts. S'ouvrir par la force une troue  travers le chapelet de ces
cocons, ce serait exterminer le reste de la niche; la libration d'une
seule serait la ruine de toutes les autres. L'insecte est opinitre dans
ses actes, peu scrupuleux dans ses moyens. Si l'hymnoptre du fond de
l'tui veut quitter le logis, pargnera-t-il ceux qui lui font
barricade?

La difficult est grande, on le comprend; elle semble insurmontable. Un
soupon vient alors  l'esprit: on se demande si la sortie du cocon ou
l'closion s'accomplit rellement d'aprs l'ordre de la primogniture.
Ne pourrait-il arriver, par une exception bien singulire il est vrai,
mais ncessaire en de telles conditions, que la moins ge des Osmies
rompit son cocon la premire, et la plus ge la dernire; enfin, que
l'closion se propaget d'une chambre  la suivante en sens inverse de
celui que supposerait l'ge? Alors toute difficult serait aplanie:
chaque Osmie,  mesure qu'elle dchirerait sa prison de soie, trouverait
une voie libre devant elle, les Osmies plus voisines de l'issue tant
dj sorties. Mais est-ce bien ainsi que les choses se passent? Nos
vues, bien souvent, ne concordent pas avec ce que pratique l'insecte;
mme pour ce qui nous parat trs logique, il est prudent de voir avant
de rien affirmer. L. Dufour n'a pas eu cette prudence lorsqu'il s'est
occup, le premier, de ce petit problme. Il nous raconte les moeurs
d'un Odynre (_Odynerus rubicola_ Duf.), qui empile dans le canal d'une
tige sche de ronce des cellules maonnes avec de la terre; et plein
d'enthousiasme pour son industrieux hymnoptre, il ajoute:

Comment concevez-vous que dans une file de huit coques de ciment,
places bout  bout et troitement enclaves dans un tui de bois, la
plus infrieure, qui a t incontestablement construite la premire, qui
renferme par consquent le premier-n des oeufs et qui d'aprs les lois
ordinaires devrait mettre au jour le premier insecte ail, comment
concevez-vous, dis-je, que la larve de cette premire coque ait reu
mission d'abdiquer sa primogniture et de n'accomplir sa mtamorphose
complte qu'aprs tous ses puns? Quelles sont les conditions mises en
oeuvre pour amener un rsultat si contraire, en apparence, aux lois de
la nature? Abaissez votre orgueil devant le fait, et confessez votre
ignorance plutt que de vouloir sauver votre embarras par de vaines
explications!

Si le premier oeuf pondu par l'industrieuse mre et d tre le
premier-n des Odynres, il aurait fallu que celui-ci, pour voir la
lumire aussitt aprs avoir acquis des ailes, et la facult ou de
faire une brche aux flancs de la double paroi de sa prison, ou de
perforer de bout  fond les sept coques qui le prcdent, pour sortir
par la troncature de la tige de ronce. Or, la nature, en lui refusant
les moyens d'une vasion latrale, n'a pas pu permettre non plus une
violente troue directe, qui et amen invitablement le sacrifice de
sept membres d'une mme famille au salut d'un fils unique. Aussi
ingnieuse dans ses plans que fconde dans ses ressources, elle a d
prvoir et prvenir toutes les difficults; elle a voulu que le dernier
berceau construit donnt le premier-n; que celui-ci frayt la route au
second de ses frres, le second au troisime, et ainsi de suite. C'est
effectivement dans cet ordre successif qu'a lieu la naissance de nos
Odynres de la ronce.

Oui, mon vnr matre, j'accorderai sans hsiter que les habitants de
la ronce sortent de leur tui dans un ordre inverse de celui de l'ge,
le plus jeune le premier, le plus g le dernier, sinon toujours, du
moins trs souvent. Mais l'closion, et j'entends par l la sortie du
cocon, se fait-elle dans le mme ordre? L'volution de l'ane est-elle
en retard sur celle du pun, afin que chacun donne  ceux qui lui
barreraient le passage le temps de se librer et de laisser la voie
praticable? Je crains bien que la logique n'ait fourvoy vos
consquences en dehors de la ralit. Rationnellement rien de plus
juste, rien de plus rigoureux que vos dductions, cher matre; et
pourtant il faut renoncer  l'trange inversion que vous invoquez. Aucun
des hymnoptres de la ronce que j'ai expriments ne se comporte ainsi.
Je ne sais rien de personnel sur l'Odynre rubicole, qui parat tranger
 ma rgion; mais comme la mthode de sortie doit tre  peu prs la
mme quand l'habitation est identique, il suffit, je crois,
d'exprimenter quelques-uns des habitants de la ronce pour savoir
l'histoire gnrale des autres.

Mes tudes porteront de prfrence sur l'Osmie tridente, qui, par sa
vigueur et le nombre de ses loges dans une mme tige, se prte mieux que
les autres aux preuves du laboratoire. Le premier fait  reconnatre,
c'est l'ordre d'closion. Dans un tube de verre, ferm par un bout,
ouvert  l'autre et d'un calibre  peu prs gal  celui de la galerie 
l'Osmie, j'empile, exactement dans leur ordre naturel, la dizaine de
cocons, plus ou moins, que j'extrais d'un bout de ronce. Cette opration
est faite en hiver. Les larves sont alors, depuis longtemps, encloses
dans leur outre de soie. Pour sparer les cocons entre eux, j'emploie
des cloisons artificielles consistant en rondelles de sorgho  balais,
d'un demi-centimtre environ d'paisseur. La matire est une moelle
blanche, dpouille de son enveloppe fibreuse, et facilement attaquable
par les mandibules de l'Osmie. Mes diaphragmes dpassent de beaucoup en
paisseur les cloisons naturelles; c'est avantageux, ainsi qu'on va le
voir; du reste, il ne sera pas ais de faire usage de plus faibles, car
ces rondelles doivent pouvoir supporter la pression du refouloir qui les
met en place dans le tube. D'autre part, l'exprience m'a dmontr que
l'Osmie en a facilement raison quand il s'agit d'y faire brche.

Pour viter l'accs de la lumire, qui troublerait mes insectes,
destins  passer, leur vie larvaire dans une obscurit complte,
j'enveloppe le tube d'un pais fourreau de papier, facile  retirer et 
remettre quand le moment de l'observation sera venu. Enfin les tubes
ainsi prpars, soit avec l'Osmie, soit avec d'autres habitants de la
ronce, sont suspendus suivant la verticale et l'orifice en haut, dans un
recoin de mon cabinet. Chacun de ces appareils ralise assez bien les
conditions naturelles: les cocons d'un mme bout de ronce y sont empils
dans le mme ordre qu'ils avaient dans la galerie natale, le plus vieux
au fond du tube, le plus jeune  proximit de l'orifice; ils sont isols
par des cloisons; ils sont dirigs suivant la verticale, la tte en
haut; de plus, mon artifice a l'avantage de substituer,  la paroi
opaque de la ronce, une paroi transparente, qui me permettra de suivre
l'closion jour par jour,  tout instant jug opportun.

C'est en fin juin pour les mles et au commencement de juillet pour les
femelles, que l'Osmie dchire son cocon. Cette poque venue, on doit
redoubler la surveillance et rpter l'examen des tubes plusieurs fois
dans la mme journe si l'on tient  dresser un exact tat civil des
naissances. Or, depuis six annes que cette question me proccupe, j'ai
vu, j'ai revu  satit, et suis en mesure d'affirmer qu'aucun ordre,
absolument aucun, ne prside  la srie des closions. Le premier cocon
rompu peut tre celui du fond du tube, celui du bout oppos, celui du
milieu, ou de toute autre rgion indiffremment. Le deuxime lacr
tantt avoisine le premier, tantt en est loign de plusieurs rangs
soit en avant, soit en arrire. Parfois plusieurs closions se font dans
la mme journe, dans la mme heure, les unes plus recules dans la
srie des loges, les autres plus avances, et sans motifs apparents de
cette simultanit. Bref, les closions se succdent, je ne dirai pas au
hasard, car chacune d'elles est dtermine dans le temps par des causes
impossibles  dmler, mais  l'imprvu de notre jugement, guid par
telle et telle autre considration.

Si nous n'avions pas t dupes d'une logique trop troite, peut-tre
aurions-nous pressenti ce rsultat. Les oeufs sont dposs dans leurs
cellules respectives  peu de jours,  peu d'heures d'intervalle. Que
peut une si faible diffrence d'ge dans l'volution totale, qui dure
une anne? La prcision mathmatique est ici hors de cause. Chaque
germe, chaque larve a son nergie propre, dtermine on ne sait comment,
et variable d'un germe  l'autre, d'une larve  l'autre. Suivant qu'il
favorise celui-l, ce surcrot de vitalit, don de l'oeuf encore dans
l'ovaire, ne peut-il,  l'closion finale, faire prcder l'an par le
plus jeune ou le plus jeune par l'an, et relguer au second rang les
effets d'une chronologie minutieuse? Parmi les oeufs que couve la poule,
est-ce bien toujours le plus vieux qui clt le premier? De mme la
larve la plus vieille, loge dans l'tage du fond, n'arrive pas, de
prfrence  toute autre, la premire  l'tat parfait.

Un autre motif, si nous avions plus mrement rflchi sur le sujet,
aurait branl notre foi dans un ordre de rigueur mathmatique. La mme
niche formant le chapelet de cocons d'un bout de ronce, contient  la
fois des mles et des femelles, et les deux sexes sont rpartis au
hasard dans la srie totale. Or il est de rgle chez les hymnoptres
que les mles sortent du cocon un peu plus tt que les femelles. Pour
l'Osmie tridente, cette avance est d'environ une semaine. Ainsi, dans
une galerie bien peuple, il se trouve toujours un certain nombre de
mles dont l'closion devance de huit jours celle des femelles, et qui
sont distribus  et l dans la srie. Cela suffirait pour rendre
impossible toute progression rgulire des closions dans un sens aussi
bien que dans l'autre.

Ces prvisions sont d'accord avec les faits: la chronologie des cellules
ne renseigne en rien sur la chronologie des closions, celles-ci
s'accomplissant sans aucun ordre dans la srie. Il n'y a donc pas
abdication de primogniture, comme le pense L. Dufour; chaque Osmie,
sans se rgler sur les autres, rompt son cocon  son heure, dtermine
par des causes qui nous chappent et remontent sans doute aux
virtualits propres de l'oeuf. Ainsi se conduisent les autres habitants
de la ronce que j'ai soumis  la mme preuve (_Osmia detrita, Anthidium
scapulare, Solenius vagus_, etc.); ainsi doit se conduire l'Odynre
rubicole, les analogies les plus pressantes l'affirment. L'exception
singulire qui frappait tant l'esprit de L. Dufour est alors une pure
illusion de logique.

Une erreur carte quivaut  une vrit acquise; cependant, s'il devait
se borner l, le rsultat de mes expriences serait de mince valeur.
Aprs avoir dtruit, tchons de reconstruire, et peut-tre
trouverons-nous  nous ddommager d'une illusion perdue. Assistons
d'abord  la sortie.

La premire Osmie issue des cocons, n'importe sa place dans la srie, ne
tarde pas  attaquer le plafond qui la spare de l'tage suivant. Elle y
creuse un pertuis assez net en forme de cne tronqu, ayant sa large
base du ct o se trouve l'abeille et sa petite base du ct oppos.
Cette configuration de la porte de sortie est inhrente au travail.
L'insecte, quand il essaye d'attaquer le diaphragme, creuse d'abord un
peu au hasard, puis,  mesure que le forage progresse, l'action se
concentre sur une aire qui se rtrcit jusqu' n'offrir que tout juste
le passage ncessaire. Aussi le pertuis conique n'est-il pas spcial 
l'Osmie; je l'ai vu pratiquer par les autres habitants de la ronce 
travers mes paisses rondelles en moelle de sorgho. Dans les conditions
naturelles, les cloisons, fort minces d'ailleurs, sont dtruites de fond
en comble, car le rtrcissement suprieur de la cellule ne laisse gure
que le large ncessaire  l'insecte. La brche en cne tronqu m'a t
souvent trs utile. Sa large base me permettait, sans avoir assist au
travail, de juger laquelle des deux Osmies voisines avait perfor la
cloison; elle m'indiquait dans quel sens s'tait opr un dmnagement
nocturne, dont je n'avais pu tre tmoin.

L'Osmie la premire close, ici ou l, a trou son plafond. La voici en
prsence du cocon qui suit, la tte  l'orifice du pertuis. Pleine de
scrupule devant ce berceau de l'une de ses soeurs, habituellement elle
s'arrte; elle recule dans sa loge, s'y dmne au milieu des lambeaux de
cocon et des pltras du plafond effondr; elle attend un jour, deux
jours, trois jours et plus s'il le faut. Si l'impatience la gagne, elle
essaye de se couler entre la paroi du canal et le cocon qui lui barre le
chemin. Un travail d'rosion est mme entrepris, avec tnacit, pour
agrandir s'il se peut l'intervalle. Dans le canal d'une ronce, on
reconnat semblables tentatives en des points o la moelle est enleve
jusqu'au bois, o l'enceinte ligneuse est elle-mme assez profondment
ronge. Inutile de dire que, si ces rosions latrales sont
reconnaissables aprs coup, elles chappent  l'examen au moment o
elles se font.

Pour y assister, il faut modifier un peu l'appareil en verre. Je double
l'intrieur du tube d'une paisse feuille de papier gris, mais sur la
moiti de la circonfrence seulement; l'autre moiti, restant nue, me
permettra de suivre les essais de l'Osmie. Eh bien, la captive s'acharne
sur cette doublure, qui lui reprsente la couche de moelle de son
habituel logis; elle l'arrache par menues parcelles et s'efforce de
s'ouvrir une voie entre le cocon et la paroi de verre. Les mles, de
taille un peu moindre, ont plus que les femelles la chance de russir.
S'aplatissant, se faisant petits, dformant un peu le cocon, qui revient
du reste  son premier tat par le fait de son lasticit, ils
s'insinuent dans l'troit dfil et parviennent dans la loge suivante.

Quand elles sont bien presses de sortir, les femelles en font autant,
si le tube s'y prte un peu. Mais la premire cloison franchie, une
autre se prsente. Elle est perce  son tour. Pareillement seront
perces la troisime et d'autres encore jusqu' puisement des forces,
si l'insecte peut y parvenir. Trop faibles pour ses troues multiples,
les mles ne vont pas loin  travers mes pais tampons. S'ils viennent 
bout de percer le premier, c'est tout ce qu'ils peuvent faire, et encore
sont-ils loin de russir toujours. Mais dans les conditions que leur
offre la tige natale, ils n'ont  forcer que des diaphragmes de peu de
rsistance; et alors s'insinuant, comme je viens de le dire, entre le
cocon et la paroi un peu corrode par la circonstance, ils peuvent
franchir les cellules encore occupes et parvenir au dehors les
premiers, quel que soit leur rang dans l'empilement des loges. Il est
possible que leur closion prcoce leur impose ce mode de sortie qui,
s'il est souvent essay, ne russit pas toujours. Les femelles, doues
de robustes outils, progressent plus loin dans mes tubes. J'en vois qui
percent trois ou quatre cloisons de file et s'avancent d'autant de rangs
dans la srie avant l'closion de celles qu'elles ont dpasses. Pendant
ce long labeur, d'autres, plus rapproches de l'orifice, ont fray un
passage, dont profiteront celles qui viennent de plus loin. Il peut se
faire ainsi, quand l'ampleur du tube le permet, qu'une Osmie d'un rang
recul arrive nanmoins  sortir des premires.

Dans le canal de la ronce, d'un diamtre exactement gal  celui du
cocon, cette vasion par le flanc de la colonne ne me parat gure
praticable, si ce n'est pour quelques mles, et encore faut-il qu'ils
trouvent une paroi assez riche en moelle, o la dnudation puisse leur
ouvrir un dfil. Supposons donc un tube assez troit pour s'opposer 
toute sortie anticipant sur l'ordre des loges. Qu'adviendra-t-il? Rien
que de trs simple. L'Osmie qui, venant d'clore et de trouer sa
cloison, se trouve en face d'un cocon intact par lequel la voie est
obstrue, fait quelques tentatives sur les cts, et son impuissance
reconnue, elle rentre dans sa loge, o elle attend des jours et puis des
jours encore, jusqu' ce que sa voisine rompe  son tour son cocon. Sa
patience est inaltrable. Du reste, elle n'est pas mise  une trop
longue preuve, car dans l'intervalle d'une semaine, plus ou moins,
toute la file des femelles est close.

Si deux Osmies voisines sont libres en mme temps, il y a des visites
mutuelles  travers le pertuis qui fait communiquer les deux chambres:
celle d'en haut descend dans l'tage du bas, celle d'en bas monte dans
l'tage d'en haut; parfois les deux sont dans la mme loge. Cette
frquentation ne serait-elle pas de nature  les rconforter et  leur
faire prendre patience? Cependant, un peu de ci, un peu de l, des
portes s'ouvrent  travers les murailles de sparation; la voie se fait
par tronons, et un moment vient o le chef de file sort. Les autres
suivent si elles sont prtes; mais il y a toujours des retardataires qui
font attendre jusqu' leur sortie celles d'un rang plus recul.

En somme, d'une part l'closion s'accomplit sans ordre aucun; d'autre
part, la sortie procde avec rgularit, du sommet  la base, mais
uniquement par suite de l'impossibilit o se trouve l'insecte d'aller
plus avant tant que les loges suprieures ne sont pas vacues. Il n'y a
pas ici volution exceptionnelle, inverse de l'ge, mais simple
impuissance de sortir autrement. Si la possibilit se prsente de sortir
avant son tour, l'hymnoptre ne manque pas d'en profiter, comme le
tmoignent ces glissements latraux qui font progresser les impatients
de quelques rangs et mme librent les mieux favoriss. Tout ce que je
vois de remarquable, c'est le scrupuleux respect pour le cocon voisin
non encore ouvert. Si presse qu'elle soit de sortir, l'Osmie se garde
bien d'y porter les mandibules: c'est sacr. Elle dmolira la cloison,
elle rongera la paroi avec acharnement, serait-elle rduite au bois
seul, elle mettra tout en poudre autour d'elle; mai attaquer un gnant
cocon, jamais, au grand jamais. Il ne lui est pas permis de s'ouvrir une
troue en ventrant les cocons de ses soeurs.

Vainement l'Osmie est patiente: il peut se faire que la barricade
obstruant la voie jamais ne disparaisse. Dans une cellule parfois l'oeuf
ne se dveloppe pas; et les provisions, non consommes, deviennent, en
se desschant, un tampon compact, visqueux, moisi,  travers lequel les
habitants des tages infrieurs ne sauraient se frayer un passage.
Parfois encore une larve meurt dans son cocon, et le berceau de la
dfunte, devenu cercueil, forme un obstacle d'une dure indfinie. En
ces graves occurrences, comment se tirer d'affaire?

Parmi tous les bouts de ronce que j'ai recueillis, quelques-uns, en trs
petit nombre, m'ont prsent une particularit remarquable. Outre
l'orifice suprieur, ils avaient sur le flanc un et quelquefois deux
orifices ronds, comme pratiqus  l'emporte-pice. En ouvrant ces tiges,
vieux nids abandonns, j'ai reconnu la cause de ces fentres, si
exceptionnelles. Au-dessus de chacune d'elles tait une cellule pleine
de miel moisi. L'oeuf avait pri et les provisions taient restes
intactes: d'o l'impossibilit de sortir par la voie ordinaire. Ainsi
mure chez elle par l'infranchissable tampon, l'Osmie de l'tage
infrieur s'tait pratiqu une issue  travers la paroi de l'tui, et
celles des tages situs plus bas avaient profit de cette ingnieuse
innovation. La porte habituelle tant inaccessible, on avait ouvert, 
la force des mchoires, une fentre latrale. Les cocons dchirs, mais
encore en place dans les appartements infrieurs, ne laissaient aucun
doute sur ce mode original de sortie. D'ailleurs, le mme fait se
rptait, sur divers tronons de ronce, pour l'Osmie tridente; il se
rptait aussi pour l'Anthidie  scapulaire. L'observation mritait
d'tre confirme exprimentalement.

Je choisis un bout de ronce  mince paroi, autant que faire se peut,
pour faciliter le travail aux Osmies. Je le fends en deux, j'extrais les
cocons, et je ratisse avec soin chaque moiti  l'intrieur de faon 
obtenir une rigole  paroi uni qui me permettra de mieux juger des
vasions futures. Les cocons sont alors aligns dans l'une des rigoles.
Je les spare par des rondelles de sorgho dont chaque face est revtue
d'une bonne couche de cire d'Espagne, matire non attaquable par les
mandibules de l'hymnoptre. Les deux rigoles sont juxtaposes et
runies par quelques liens. Un peu de mastic fait disparatre les
jointures et intercepte  l'intrieur tout rayon de clart. Les
appareils sont enfin suspendus suivant la verticale, la tte des cocons
en haut. Il n'y a plus qu' attendre. Aucune des Osmies ne peut sortir
suivant le mode habituel, renfermes qu'elles sont entre deux cloisons
goudronnes de cire d'Espagne. Pour venir au jour, elles n'ont qu'une
ressource: s'ouvrir chacune une fentre latrale, si toutefois elles en
ont l'instinct et le pouvoir.

Au mois de juillet, le rsultat est celui-ci. Sur une vingtaine d'Osmies
ainsi claquemures, six parviennent  forer la paroi d'un trou rond par
o elles sortent; les autres prissent dans leurs loges sans parvenir 
se librer. Mais en ouvrant le cylindre, en sparant les deux rigoles de
bois, je reconnais que toutes ont essay l'vasion latrale, car la
paroi porte dans chaque loge des traces d'rosion concentres en un
point. Toutes ont donc fait comme leurs soeurs plus heureuses; si elles
n'ont pas russi, c'est que les forces leur ont manqu. Enfin, dans mes
appareils en verre,  demi doubls  l'intrieur d'une paisse feuille
de papier gris, je constate souvent des essais pour une fentre sur le
flanc de la loge: le papier est perc de part en part d'un trou rond.

Encore un rsultat que j'enregistre volontiers pour l'histoire des
habitants de la ronce. Si l'Osmie, si l'Anthidie et probablement
d'autres, sont dans l'impuissance de sortir par l'habituelle voie, un
parti hroque est pris, et l'tui est perfor sur le ct. C'est
l'ultime ressource, celle  laquelle on se rsout aprs avoir essay
vainement les autres moyens. Les vaillants, les forts russissent; les
faibles succombent  la peine.

En supposant que toutes les Osmies fussent en possession de la force de
mchoire ncessaire  ce forage latral dont elles ont l'instinct, il
est clair que la sortie de chaque cellule par une fentre spciale
serait beaucoup plus avantageuse que la sortie par la porte commune.
L'insecte, aussitt clos, pourrait s'occuper de sa mise en libert au
lieu de la diffrer jusque aprs la libration de ceux qui le prcdent;
il viterait ainsi de longues attentes, qui trop souvent lui sont
fatales. Il n'est pas rare, en effet, de trouver des bouts de ronce o
plusieurs Osmies sont mortes dans leurs loges, parce que les tages
suprieurs n'ont pas t vacus  temps. Oui, ce serait trs prcieux
avantage que cette ouverture latrale, ne subordonnant pas chaque
habitant aux ventualits du voisinage: beaucoup prissent qui ne
priraient point. Toutes les Osmies, quand les circonstances les y
contraignent, en viennent  ce moyen par excellence; toutes ont
l'instinct de trouer par ct; mais bien peu viennent  bout de
l'oeuvre. Les privilgies du sort, les mieux doues en persvrance et
en vigueur, seules russissent.

Si la fameuse loi de slection qui, dit-on, rgente et transforme le
monde, avait quelque chose de fond; si rellement le mieux dou
cartait de la scne le moins bien dou; si l'avenir tait au plus fort,
au plus industrieux, n'est-il pas vrai que depuis qu'elle fore des bouts
de ronce, la race des Osmies aurait d laisser teindre les faibles, qui
s'obstinent  la sortie commune, et les remplacer jusqu'au dernier par
les vigoureux perforateurs de pertuis latraux? Il y a l un progrs
immense  faire pour la prosprit de l'espce; l'insecte y touche, et
il ne peut franchir l'troite ligne qui l'en spare. La slection a
certes eu le temps de choisir, et, cependant, s'il y a quelques succs,
les insuccs dominent et de beaucoup. La ligne des forts n'a pas fait
disparatre la ligne des impuissants; elle reste infrieure en nombre,
ce que de tout temps elle a t sans doute. La loi de slection me
frappe par sa vaste porte; mais toutes les fois que je veux l'appliquer
aux faits observs, elle me laisse tournoyer dans le vide, sans appui
pour l'interprtation des ralits. C'est grandiose en thorie, c'est
ampoule gonfle de vent en face des choses. C'est majestueux, mais
strile. O donc est la rponse  l'nigme du monde? Qui le sait? Qui
jamais le saura?

Ne nous attardons pas davantage au milieu de ces tnbres, que nos
vaines thories ne dissiperont pas; revenons aux faits, aux modestes
faits, le seul terrain qui ne s'effondre pas sous les pieds. L'Osmie
respecte le cocon de sa voisine, et son scrupule est tel, qu'aprs avoir
essay vainement de se glisser entre ce cocon et la paroi, ou bien de
s'ouvrir une issue latrale, elle se laisse mourir dans sa loge plutt
que de passer outre en faisant troue violente  travers les loges
occupes. Si le cocon obstruant la voie contient une larve morte au lieu
d'une larve vivante, en sera-t-il de mme?

Dans mes tubes de verre, je fais alterner des cocons d'Osmie contenant
une larve vivante, avec d'autres cocons de la mme espce mais  larve
asphyxie par un sjour dans les vapeurs de sulfure de carbone. Des
rondelles de sorgho sparent comme toujours les tages.  l'closion,
les recluses n'hsitent pas longtemps. Une fois la cloison perce, elles
attaquent les cocons morts, les traversent de part en part, mettent en
poudre la larve morte, actuellement sche et ratatine; elles sortent
enfin aprs avoir tout boulevers sur leur trajet. Donc les cocons morts
ne sont pas pargns; ils sont traits comme le serait tout autre
obstacle attaquable par les mandibules. L'Osmie n'y voit qu'une
barricade  culbuter sans mnagement. Comment est-elle avertie que le
cocon, o rien n'est chang quant  l'extrieur, renferme une larve
morte et non vivante? Ce n'est certes pas par la vue. Serait-ce par
l'odorat? Je me mfie toujours un peu de cet odorat, dont on ne sait pas
le sige, et que l'on invoque  tout propos pour expliquer commodment
ce qui, peut-tre, est au-dessus de nos explications.

Cette fois la srie ne se compose que de cocons vivants. Ces cocons, je
ne peux les prendre videmment dans la mme espce, car l'exprience ne
diffrerait pas de ce que nous avons dj vu; je les prends dans deux
espces diffrentes, qui sortent de la ronce  des poques ne se
confondant pas. De plus, ces cocons doivent tre  peu prs de mme
diamtre pour convenir  l'empilement dans un tube sans intervalle vide
du ct de la paroi. Les deux espces adoptes sont le _Solenius vagus_,
qui abandonne la ronce en fin juin, et l'_Osmia detrita_, qui sort un
peu plus tt, dans la premire quinzaine du mme mois. Dans des tubes de
verre, ou bien entre deux rigoles de ronce rapproches en cylindre,
j'alterne donc des cocons d'Osmie avec des cocons de Solenius. Ce
dernier termine en haut la srie.

Le rsultat de cette promiscuit est frappant. Les Osmies, plus
prcoces, sortent; et les cocons de Solenius ainsi que leurs habitants,
parvenus alors  l'tat parfait, sont rduits en lambeaux, en poudre, o
il m'est impossible de rien reconnatre, si ce n'est  et l, une tte
des malheureux extermins. Donc l'Osmie n'a pas respect les cocons
vivants d'une autre espce; pour sortir, elle a pass sur le corps des
Solenius intercals. Que dis-je, pass sur le corps? Elle a pass 
travers, elle a broy les retardataires sous ses mchoires, elle les a
traites avec le mme sans-faon que mes diaphragmes de sorgho. Ces
barricades taient vivantes pourtant. N'importe; son heure venue,
l'Osmie a pass outre, dtruisant tout sur son passage. Voil une loi
sur laquelle on peut du moins compter: la souveraine indiffrence de
l'animal pour ce qui n'est pas lui et sa race.

Et l'odorat, qui distinguait le mort du vivant? Ici tout est vivant, et
l'hymnoptre fait sa troue comme  travers une file de morts. Si l'on
dit que l'odeur des Solenius peut diffrer de celle des Osmies, je
rpondrai que tant de subtilit dans l'olfaction de l'insecte dpasse ce
qu'il me semble raisonnable d'admettre. Quelle est alors mon explication
du double fait? L'explication! mais je n'en ai pas  donner! Trs
aisment, je me rsous  savoir ignorer, ce qui m'pargne au moins des
lucubrations creuses. J'ignore donc comment l'Osmie, dans la profonde
obscurit de son canal, distingue un cocon vivant d'un cocon mort de la
mme espce; j'ignore tout autant comment elle parvient  reconnatre un
cocon tranger. Oh! comme on voit bien  ces aveux d'ignorance que je ne
suis pas dans le courant du jour! Je laisse chapper une occasion
superbe d'enfiler de grands mots pour n'arriver  rien.

Le bout de ronce est vertical, ou peu loign de cette direction; son
orifice est en haut. Voil la rgle dans les conditions naturelles. Mes
artifices peuvent modifier cet tat de choses: il m'est loisible de
tenir le tube vertical ou horizontal; de diriger son orifice urique son
vers le haut, soit vers le bas; enfin de laisser le canal ouvert aux
deux bouts, ce qui donnera double porte de sortie. Que se passera-t-il
dans ces diverses conditions? C'est ce que nous allons examiner avec
l'Osmie tridente.

Le tube est suspendu suivant la verticale, mais il est ferm en haut et
ouvert en bas; il reprsente en somme un bout de ronce renvers sens
dessus dessous. Pour varier et compliquer l'preuve, mes appareils n'ont
pas leurs files de cocons disposes de la mme manire. Pour les uns, la
tte des cocons regarde le bas, du ct de l'ouverture; pour les autres,
elle regarde le haut, du ct ferm, pour d'autres encore, les cocons
alternent d'orientation, c'est--dire qu'ils sont tourns tte contre
tte, arrire contre arrire, tour  tour. Il va de soi que des cloisons
de sorgho forment les planchers de sparation.

Pour tous ces tubes, le rsultat est le mme. Si les Osmies ont la tte
dirige vers le haut, elles attaquent la cloison suprieure, ainsi que
cela se passe dans les conditions normales; si elles ont la tte dirige
vers le bas, elles se retournent dans leurs loges et travaillent comme 
l'ordinaire. En somme, l'lan gnral pour la sortie est vers le haut,
dans quelque position que le cocon soit mis.

Il y a l en jeu manifestement l'influence de la pesanteur, qui avertit
l'insecte de sa position renverse et le fait retourner, comme elle nous
avertirait nous-mmes si nous nous trouvions la tte en bas. Dans les
conditions naturelles, l'insecte n'a qu' suivre les avis de la
pesanteur, qui lui dit de creuser en haut, et il arrivera
infailliblement  la porte de sortie, situe au bout suprieur. Mais
dans mes appareils, ces mmes avis le trahissent; il se dirige vers le
haut, o ne se trouve pas d'issue. Ainsi fourvoyes par mes
supercheries, les Osmies prissent, amonceles dans les tages
suprieurs et ensevelies dans les dcombres.

Il arrive cependant que des tentatives sont faites pour se frayer un
chemin par en bas. Mais dans cette direction, il est rare que le travail
aboutisse, surtout pour les loges de la rgion moyenne ou suprieure.
L'insecte a peu de tendance  cette marche inverse de celle qui lui est
habituelle; d'ailleurs, une grave difficult surgit dans ce forage 
contresens.  mesure que l'Abeille rejette en arrire d'elle les
matriaux extraits, ceux-ci, par leur propre poids, retombent sous les
mandibules, et le dblai est  recommencer. Extnue par cette besogne
de Sisyphe, peu confiante dans un moyen si exceptionnel, l'Osmie se
rsigne et prit dans sa loge. Je dois ajouter cependant que les Osmies
des tages les plus infrieurs, les plus voisins de la sortie, tantt
une, tantt deux ou trois, parviennent  se librer. Dans ce cas, elles
attaquent sans hsitation les cloisons situes au-dessous d'elles,
tandis que leurs compagnes, formant la grande majorit, s'opinitrent et
prissent dans les logis d'en haut.

L'exprience tait facile  rpter, sans rien changer aux conditions
naturelles, sauf l'orientation des cocons: il suffisait de suspendre
suivant la verticale et l'orifice en bas, des bouts de ronce tels qu'ils
avaient t recueillis. Deux tiges ainsi disposes et habites par des
Osmies, ne m'ont donn aucune sortie. Tous les insectes sont morts dans
le canal, les uns tourns vers le haut, les autres tourns vers le bas.
Au contraire, trois tiges habites par des Anthidies ont eu leur
population saine et sauve. La sortie s'est effectue par le bas, du
premier au dernier, sans encombre aucun. Est-ce que les deux genres
d'hymnoptres seraient ingalement sensibles aux influences de la
pesanteur? Est-ce que l'Anthidie, fait pour traverser le difficile
obstacle de ses sachets de coton, serait plus apte que l'Osmie  se
frayer un passage dans des dblais qui retombent sous le travailleur; ou
plutt, cette bourre elle-mme n'empcherait-elle pas pareille chute, si
propre  rebuter l'insecte? Tout cela est possible, sans que je puisse
rien affirmer.

Exprimentons maintenant les tubes verticaux ouverts aux deux bouts. Les
dispositions,  part l'ouverture suprieure, sont les mmes que
prcdemment. Les cocons, dans quelques appareils, ont la tte tourne
vers le bas; dans d'autres, ils l'ont tourne vers le haut; dans
d'autres enfin, ils alternent entre eux de position. Le rsultat est
semblable  celui que nous venons d'obtenir. Quelques Osmies, les plus
voisines de l'orifice infrieur, prennent la route d'en bas, quelle que
soit l'orientation adopte pour le cocon; les autres, composant la
grande majorit, prennent la route d'en haut, mme lorsque le cocon se
trouve renvers. Les deux portes tant libres, la sortie s'accomplit de
part et d'autre avec succs.

Que conclure de toutes ces preuves? D'abord que la pesanteur guide
l'insecte vers le haut, o se trouve la porte naturelle, et qu'elle le
fait retourner dans sa loge lorsque le cocon a t mis dans une
situation renverse. En second lieu, il me semble entrevoir une
influence atmosphrique, et dans tous les cas une seconde cause qui
achemine l'insecte vers la sortie. Admettons que cette cause soit le
voisinage de l'air libre, qui agit sur les recluses  travers les
cloisons.

L'animal est donc soumis d'une part aux sollicitations de la pesanteur,
et il l'est d'une manire gale pour tous quel que soit l'tage occup.
Voil le guide commun  la srie entire, de la base au sommet. Mais
ceux des loges du bas en ont un second lorsque le bout infrieur est
ouvert. C'est le stimulant de l'air voisin, stimulant suprieur  celui
de la gravit. L'accs de l'air du dehors est trs faible  cause des
cloisons; s'il est sensible dans les dernires loges d'en bas, il doit
diminuer rapidement  mesure que l'tage s'lve. Aussi les insectes
d'en bas, en trs petit nombre, obissant  l'influence prpondrante,
celle de l'atmosphre, se dirigent-ils vers la sortie infrieure, et
renversent, s'il le faut, leur orientation premire; ceux d'en haut, au
contraire, la grande majorit, n'tant guids que par la pesanteur dans
le cas o le bout suprieur est ferm, se dirigent vers le haut. Il va
de soi que, si le bout suprieur est ouvert en mme temps que l'autre,
les habitants d'en haut auront double motif de prendre la voie qui
monte; ce qui n'empchera pas les habitants des tages les plus bas
d'obir de prfrence  l'appel de l'air voisin et de prendre la voie
qui descend.

Une ressource me reste pour juger de la valeur de mon explication: c'est
d'exprimenter avec des tubes ouverts aux deux bouts et couchs suivant
l'horizontale. L'horizontalit a un double avantage. D'abord elle
soustrait l'insecte  l'influence de la pesanteur, en ce sens qu'elle le
laisse indiffrent sur la direction  suivre, soit  droite, soit 
gauche. En second lieu, elle carte la chute des dblais qui, retombant
sous les mandibules du travailleur quand le forage se pratique par en
bas, rebutent tt ou tard l'insecte et lui font abandonner son
entreprise.

Quelques soins sont  prendre pour bien conduire les preuves; je les
recommande  ceux qui seraient dsireux de recommencer. Il est bon mme
d'en tenir compte pour les preuves que j'ai dj fait connatre. Les
mles, tres chtifs, non faits pour le travail, sont de tristes
ouvriers en face de mes pais diaphragmes. La plupart prissent
misrablement dans leurs loges de verre, sans parvenir  percer en
entier leur cloison. D'ailleurs ils sont moins bien partags que les
femelles pour les dons de l'instinct. Leurs cadavres, intercals  et
l dans la srie, sont des causes de trouble qu'il est prudent
d'liminer. Je choisis donc des cocons d'apparence la plus robuste, de
dimensions les plus grandes. Ceux-l, sauf quelques erreurs difficiles 
viter, appartiennent  des femelles. Je les empile dans des tubes en
variant leur orientation de toutes les faons ou bien gardant pour tous
une disposition pareille. Peu importe que la srie entire provienne
d'un mme bout de ronce ou de plusieurs; il nous est loisible de choisir
o nous voudrons, le rsultat ne sera pas modifi.

La premire fois que j'ai prpar de cette manire un tube horizontal
ouvert aux deux bouts, le rsultat m'a vivement frapp. La srie
comprenait dix cocons. Elle s'est partage en deux escouades gales: les
cinq de gauche sont sortis par la gauche, les cinq de droite sont sortis
par la droite, en renversant, lorsqu'il le fallait, leur orientation
premire. C'tait fort remarquable de symtrie, c'tait de plus un
arrangement d'une probabilit bien faible, dans le nombre de tous les
arrangements possibles, ainsi que le calcul va l'tablir.

Supposons _n_ Osmies. Chacune d'elles, du moment que la gravit
n'intervient pas et la laisse indiffrente pour les deux extrmits du
tube, est susceptible de deux positions suivant qu'elle choisit la
sortie de droite ou la sortie de gauche. Avec chacune des deux positions
de cette premire Osmie peut se combiner chacune des deux positions de
la seconde: ce qui donne en tout 2 x 2 = 22 arrangements.  leur tour,
chacun de ces 22 arrangements peut se combiner avec chacune des deux
positions de la troisime Osmie. On obtient ainsi 2 x 2 x 2 = 23
arrangements avec trois Osmies. Et ainsi de suite, chaque insecte en
plus apportant le facteur 2 au rsultat prcdemment obtenu. Avec _n_
Osmies, le total des arrangements est donc 2**(n).

Mais remarquons que ces arrangements sont symtriques deux  deux;  tel
arrangement vers la droite correspond un pareil arrangement vers la
gauche; et cette symtrie entrane l'quivalence, car dans le problme
qui nous occupe, il est indiffrent qu'un arrangement dtermin
corresponde  la gauche ou  la droite du tube. Le nombre prcdent doit
donc tre divis par 2. Ainsi _n_ Osmies, suivant que chacune d'elles
tourne sa tte vers la droite ou vers la gauche dans mon tube
horizontal, peuvent affecter des arrangements au nombre de 2**(n-1).
Si _n_ = 10, comme dans ma premire exprience, le nombre d'arrangements
devient 2**(9) = 512.

Ainsi, sur 512 manires que mes dix insectes pouvaient affecter dans
leur orientation de sortie, s'tait ralise l'une de celles dont la
symtrie est la plus remarquable. Et notons bien que ce n'tait pas l
un rsultat obtenu par des essais multiplis, par des tentatives sans
ordre. Chaque Osmie de la moiti de droite avait trou  droite sans
toucher  la cloison de gauche, chaque Osmie de la moiti de gauche
avait trou  gauche sans toucher  la cloison de droite. La forme des
orifices et l'tat des surfaces des cloisons au besoin l'indiquait. Il y
avait eu dcision immdiate, moiti pour la gauche, moiti pour la
droite.

L'arrangement ralis a un autre mrite, suprieur au mrite de la
symtrie: c'est celui de correspondre  la moindre somme de forces
dpenses. Pour la sortie de toute la srie, si la file se compose de n
loges, il y a d'abord _n_ cloisons  percer. Il pourrait mme y en avoir
une de plus par le fait d'un enchevtrement que j'carte. Il y a,
dis-je, pour le moins, _n_ cloisons  percer. Que chaque Osmie perce la
sienne, ou que la mme Osmie en perce plusieurs en soulageant ainsi ses
voisines, peu nous importe: la somme totale des forces dpenses par la
srie des hymnoptres sera proportionnelle au nombre de ces cloisons de
quelque manire que s'effectue la sortie.

Mais il est un autre travail dont il faut largement tenir compte, car il
est souvent plus pnible que le forage de la cloison; c'est celui qui
consiste  se frayer un chemin  travers les dcombres. Supposons les
cloisons perces et les diverses chambres obstrues chacune par les
dblais qui lui correspondent, et par ces dblais uniquement, puisque
l'horizontalit exclut tout mlange d'une chambre  l'autre. Pour
s'ouvrir une voie  travers ces dmolitions, chaque insecte aura le
moindre effort  faire s'il traverse le moindre nombre de loges
possible, enfin s'il s'achemine vers l'ouverture la plus rapproche de
lui. De ces moindres efforts individuels rsultera le moindre effort
total. C'est donc en se dirigeant comme elles l'ont fait dans mon
exprience, que les Osmies oprent leur sortie avec la moindre dpense
de forces. Il est curieux de voir appliquer par un insecte le principe
de la moindre action, invoqu par la mcanique.

Un arrangement qui satisfait  ce principe, se conforme aux lois de la
symtrie et n'a qu'une seule chance sur 512, n'est certes pas un
rsultat fortuit. Une cause l'a dtermin; et cette cause agissant
toujours, le mme arrangement doit se reproduire, si je recommence. J'ai
donc recommenc les annes suivantes, avec des appareils aussi nombreux
que me le permettaient mes recherches assidues de bouts de ronce, et
j'ai revu,  chaque preuve nouvelle, ce que j'avais vu avec tant
d'intrt une premire fois. Si le nombre est pair, et ma colonne se
composait alors habituellement de 10, une moiti sort par la droite,
l'autre sort par la gauche. Si le nombre est impair, 11 par exemple,
l'Osmie qui occupe le milieu sort indiffremment par l'issue de droite
ou par l'issue de gauche. Le nombre de loges  traverser tant le mme
pour elle d'un cot comme de l'autre, sa dpense de force ne varie pas
avec la direction de la sortie, et le principe de la moindre action est
toujours observ.

Il importait de reconnatre si l'Osmie tridente partage son aptitude
soit avec les autres habitants de la ronce, soit avec des hymnoptres
diffremment logs, mais destins  s'ouvrir une voie pnible quand
vient l'heure de quitter le nid. Eh bien, abstraction faite de quelques
irrgularits provenant soit de cocons dont la larve prit dans mes tube
sans se dvelopper, soit de mles peu experts au travail, le rsultat a
t le mme pour l'_Anthidium scapulare_. Il s'est fait un partage en
deux escouades gales, l'une pour la droite, l'autre pour la gauche.--Le
_Tripoxylon figulus_ m'a laiss indcis. Le dbile insecte n'est pas
apte  trouer mes cloisons; il les ronge un peu, et c'est d'aprs les
rosions qu'il m'a fallu juger de la direction adopte. Ces rosions,
non toujours bien nettes, ne me permettent pas de me prononcer
encore.--Le _Solenius vagus_, habile perforateur, s'est comport
autrement que l'Osmie. Pour une colonne de 10, la sortie s'est effectue
en totalit dans le mme sens.

J'ai soumis d'autre part  l'preuve le Chalicodome des hangars, qui,
pour sortir dans les conditions naturelles, n'a qu' percer son plafond
de ciment et ne trouve pas devant lui une suite de loges  traverser.
Quoique tranger aux dispositions que je lui crais, il a donn rponse
des plus affirmatives. Disposs en colonne de 10 dans un tube horizontal
ouvert aux deux bouts, cinq se sont achemins  droite et cinq se sont
achemins  gauche.--Le _Dioxys cincta_, parasite dans les maonneries
soit du Chalicodome des hangars, soit du Chalicodome des murailles, n'a
rien fourni de prcis.--La _Megachile apicalis_ Spin., qui difie dans
les vieilles cellules du Chalicodome des murailles ses godets en
rondelles de feuilles, fait comme le _Solenius_ et dirige toute sa
colonne vers la mme issue.

Tout incomplet qu'il est, ce relev nous montre combien il serait
imprudent de gnraliser les conclusions o nous amne l'Osmie
tridente. Si quelques hymnoptres, l'Anthidie, le Chalicodome
partagent son talent pour la double sortie, quelques autres, Solenius,
Mgachile imitent les moutons de Panurge et suivent le premier qui sort.
Le monde entomologique n'est pas uniforme; les dons y sont trs divers;
ce que l'une est capable de faire, l'autre ne le peut; et bien subtil
serait le regard qui verrait les causes de ces diffrences. Quoi qu'il
en soit, de plus amples recherches augmenteront certainement le nombre
des espces aptes  la double sortie; pour aujourd'hui, nous en
connaissons trois, et cela nous suffit.

J'ajouterai que si le tube horizontal a l'un de ses bouts ferm, toute
la file d'Osmies se dirige vers le bout ouvert, en se retournant, si
besoin est.

Maintenant que les faits sont exposs, remontons, s'il se peut,  la
cause. Dans un tube horizontal, la gravit n'agit plus pour dterminer
la direction que prendra l'insecte. Faut-il attaquer la cloison de
droite, faut-il attaquer la cloison de gauche? Comment dcider? Plus je
m'informe, plus mes soupons se portent sur l'influence atmosphrique
qui se fait sentir par les deux extrmits ouvertes. Cette influence, en
quoi consiste-t-elle? Est-ce un effet de pression, d'hygromtrie, d'tat
lectrique, de proprits chappant  notre grossire physique? Bien
hardi qui dciderait. Nous-mmes, lorsque le temps veut changer, ne
sommes-nous pas soumis  des impressions intimes,  des sensations
inexplicables? Cependant cette vague sensibilit pour les modifications
atmosphriques ne nous serait pas d'un grand secours en des
circonstances semblables  celles o se trouvent mes recluses.
Supposons-nous dans les tnbres et le silence d'un cachot, que suivent
et que prcdent d'autres cachots. Nous avons des outils pour percer les
murs; mais o frapper pour atteindre l'issue finale et l'atteindre au
plus vite? L'influence atmosphrique ne nous en instruirait certes pas.

Elle en instruit cependant l'insecte. Si faible qu'elle soit  travers
la multiplicit des cloisons, elle s'exerce d'un ct plus que de
l'autre parce que la somme des obstacles y est moindre; et l'insecte,
sensible  cette diffrence entre ces deux je ne sais quoi, attaque sans
hsiter la cloison la plus voisine de l'air libre. Ainsi se dcide le
partage de la colonne en deux sries inverses, qui accomplissent la
libration totale avec la moindre somme de travail. Bref, l'Osmie et ses
rivales _sentent l'tendue libre_.--Encore une aptitude sensorielle que
le transformisme aurait bien d nous laisser pour notre avantage. S'il
ne l'a pas fait, sommes nous bien, ainsi que beaucoup le prtendent, la
plus haute expression des progrs accomplis,  travers les ges, par le
premier atome de glaire gonfl en cellule?




XIV

LES SITARIS


Les hauts talus argilo-sablonneux des environs de Carpentras sont lieux
de prdilection pour une foule d'hymnoptres, amis des expositions bien
ensoleilles et des sols d'exploitation facile. L, dans le mois de mai,
abondent surtout deux Anthophores, ouvrires en miel et cellules
souterraines. L'une, _Anthophora parietina_, construit  l'entre de son
domicile une fortification avance, un cylindre en terre, ouvrag  jour
comme celui de l'Odynre, courbe comme lui, mais de la grosseur et de la
longueur du doigt. Lorsque la cit est populeuse, on est merveill de
la rustique ornementation que forment toutes ces stalactites d'argile
appendues  la faade. L'autre, _Anthophora pilipes_, beaucoup plus
frquente, laisse nu l'orifice de sa galerie. Les interstices des
pierres dans les vieilles murailles et les masures abandonnes, les
parois des excavations dans le grs tendre et la marne, lui conviennent
pour ses travaux; mais les endroits prfrs, ceux o se donnent
rendez-vous les plus nombreux essaims, sont les nappes verticales
exposes au midi, comme en prsentent les talus des chemins profondment
encaisss. L, sur des tendues de plusieurs pas de longueur, la paroi
est fore d'une multitude d'orifices qui donnent  la masse terreuse
l'aspect de quelque norme ponge. Ces trous arrondis semblent l'oeuvre
d'une tarire, tant ils sont rguliers. Chacun est l'entre d'un
corridor flexueux qui plonge  deux ou trois dcimtres. Au fond sont
distribues les cellules. Si l'on veut assister aux travaux de
l'industrieuse abeille, c'est dans la dernire quinzaine du mois de mai
qu'il faut se rendre sur le chantier. On peut alors, mais  respectueuse
distance si, novice encore, l'on redoute l'aiguillon, on peut
contempler, dans toute son activit vertigineuse, le tumultueux et
bourdonnant essaim, occup  la construction et  l'approvisionnement
des cellules.

C'est plus frquemment pendant les mois d'aot et de septembre, mois
fortuns des vacances scolaires, que j'ai visit les talus habits par
l'Anthophore.  cette poque, tout est silencieux dans le voisinage des
nids; les travaux sont depuis longtemps achevs et de nombreuses toiles
d'araignes tapissent les recoins, ou s'enfoncent en tubes de soie dans
les galeries de l'hymnoptre. N'abandonnons pas cependant  la hte la
cit nagure si populeuse, si anime et maintenant dserte.  quelques
pouces de profondeur dans le sol, reposent, jusqu'au printemps prochain,
des milliers de larves et de nymphes, enfermes dans leurs cellules
d'argile. Des proies succulentes, incapables de dfense, engourdies
comme le sont ces larves, ne pourraient-elles tenter quelques parasites
assez industrieux pour les atteindre?

Voici, en effet, des diptres  livre lugubre, mi-partie blanche et
noire, des Anthrax (_Anthrax sinuata_), volant mollement d'une galerie 
l'autre, sans doute pour y dposer leurs oeufs; en voici d'autres, plus
nombreux, dont la mission est remplie, et qui, tant morts  la peine,
pendent, desschs, aux toiles d'araigne. Ailleurs, la surface entire
d'un talus  pic est tapisse de cadavres secs d'un coloptre (_Sitaris
humeralis_), appendus, comme les Anthrax, aux rseaux soyeux des
araignes. Parmi ces cadavres circulent, affairs, amoureux, insouciants
de la mort, des Sitaris mles s'accouplant avec la premire femelle qui
passe  leur porte, tandis que les femelles fcondes enfoncent leur
volumineux abdomen dans l'orifice d'une galerie et y disparaissent 
reculons. Il est impossible de s'y mprendre: quelque grave intrt
amne en ces lieux ces deux insectes qui, dans un petit nombre de jours,
apparaissent, s'accouplent, pondent et meurent aux portes mmes des
habitations de l'Anthophore.

Donnons maintenant quelques coups de pioche au sol o doivent se passer
les singulires pripties que l'on souponne dj, o l'anne dernire
pareilles choses se sont passes; peut-tre y trouverons-nous des
tmoins du parasitisme prsum. Si l'on fouille l'habitation des
Anthophores dans les premiers jours du mois d'aot, voici ce qu'on
observe: les cellules formant la couche superficielle ne sont pas
pareilles  celles qui sont situes  une plus grande profondeur. Cette
diffrence provient de ce que le mme tablissement est exploit  la
fois par l'Anthophore et par une Osmie (_Osmia tricornis_), ainsi que le
prouve une observation faite  l'poque des travaux, au mois de mai. Les
Anthophores sont les vritables pionniers, le travail du forage de
galeries leur appartient en entier; aussi leurs cellules sont-elles
situes tout au fond. L'Osmie profite des galeries abandonnes, soit 
cause de leur vtust, soit  cause de l'achvement des cellules qui en
occupent la partie la plus recule; et c'est en les divisant, au moyen
de grossires cloisons de terre, en chambres ingales et sans art,
qu'elle construit ses cellules. Le seul travail de maonnerie de l'Osmie
se rduit  ces cloisons. C'est d'ailleurs le mode ordinaire adopt,
dans leurs constructions, par les diverses Osmies, qui se contentent
d'une fissure entre deux pierres, d'une coquille vide d'escargot, de la
tige sche et creuse de quelque plante, pour y btir  peu de frais
leurs cellules empiles, au moyen de faibles cloisons de mortier.

Les cellules de l'Anthophore, d'une rgularit gomtrique
irrprochable, d'un fini parfait, sont des ouvrages d'art, creuss  une
profondeur convenable dans la masse mme du banc argilo-sablonneux et
sans autre pice rapporte que l'pais couvercle fermant l'orifice.
Ainsi protges par la prudente industrie de leur mre, hors d'atteinte
au fond de leurs retraites solides et recules, les larves de
l'Anthophore sont dpourvues de l'appareil glandulaire destin 
scrter la soie. Elles ne se filent donc jamais de cocon, mais reposent
 nu dans leurs cellules, dont l'intrieur a le poli du stuc. Il faut,
au contraire, des moyens de dfense dans les cellules de l'Osmie places
dans la couche superficielle du banc, irrgulires, rugueuses dans leur
intrieur et  peine protges contre les ennemis du dehors par de
minces cloisons de terre. Les larves de l'Osmie savent, en effet,
s'enfermer dans un cocon ovode, d'un brun fonc, trs solide, qui les
met  la fois  l'abri du rude contact de leurs cellules informes et des
mandibules de parasites voraces, Acariens, Clairons, Anthrnes, ennemi
multiple qu'on trouve rdant dans les galeries, _quaerens quem devoret_.
C'est au moyen de cette balance entre les talents de la mre et ceux de
la larve que l'Osmie et l'Anthophore chappent, dans leur premier ge, 
une partie des dangers qui les menacent. Il est donc facile de
connatre, dans le banc exploit, ce qui appartient  chacun des deux
hymnoptres, par la situation et la forme des cellules, enfin par le
contenu de ces dernires, consistant, pour l'Anthophore, en une larve
nue, et pour l'Osmie, en une larve incluse dans un cocon.

En ouvrant un certain nombre de ces cocons, on finit par en trouver qui,
au lieu de la larve de l'Osmie, contiennent chacun une nymphe de forme
trange. Ces nymphes,  la plus lgre secousse de leur habitacle, se
livrent  des mouvements dsordonns, fouettent de l'abdomen les parois
de leur demeure qu'elles branlent et font entrer dans une sorte de
trpidation. Aussi, laissant mme le cocon intact, est-on averti de leur
prsence par un sourd frlement qui se fait entendre  l'intrieur de la
loge de soie lorsqu'on vient  la remuer.

L'extrmit antrieure de cette nymphe est faonne en espce de boutoir
arm de six robustes pines, soc multiple minemment propre  fouiller
la terre. Une double range de crochets rgne sur l'anneau dorsal des
quatre segments antrieurs de l'abdomen. Ce sont autant de grappins 
l'aide desquels l'animal peut avancer dans l'troite galerie creuse par
le boutoir. Enfin un faisceau de pointes acres forme l'armure de
l'extrmit postrieure. Si l'on examine attentivement la surface de la
nappe verticale qui recle ces divers nids, on ne tarde pas  dcouvrir
des nymphes pareilles aux prcdentes, engages par leur extrmit dans
une galerie de leur diamtre, et dont l'extrmit antrieure est
librement saillante au dehors. Mais ces nymphes sont rduites  leurs
dpouilles, sur le dos et sur la tte desquelles rgne une longue
fissure par o s'est chapp l'insecte parfait. La destination de la
puissante armure de la nymphe devient ainsi manifeste: c'est la nymphe
qui est charge de dchirer le cocon tenace qui l'emprisonne, de
fouiller le sol compact o elle est enfouie, de creuser une galerie avec
son boutoir  six pointes, et d'amener enfin au jour l'insecte parfait,
incapable apparemment d'excuter lui-mme d'aussi rudes travaux.

Et en effet, ces nymphes, prises dans leurs cocons, m'ont donn dans
l'intervalle de quelques jours un dbile diptre, l'_Anthrax sinuata_,
tout  fait impuissant  percer le cocon, et encore plus  se frayer une
issue  travers un sol que je ne fouille pas sans peine avec la pioche.
Bien que de pareils faits abondent dans l'histoire des insectes, c'est
toujours avec un vif intrt qu'on les constate. Ils nous parlent d'une
incomprhensible puissance qui, tout  coup,  un moment dtermin,
commande irrsistiblement  un obscur vermisseau d'abandonner la
retraite o il est en sret, pour se mettre en marche  travers mille
difficults, et venir  la lumire,  lui fatale dans toute autre
occasion, mais ncessaire  l'insecte parfait, qui ne pourrait y
parvenir de lui-mme.

Mais voil la couche des cellules de l'Osmie enleve; la pioche atteint
maintenant les cellules de l'Anthophore. Parmi ces cellules, les unes
renferment des larves et proviennent des travaux du dernier mois de mai;
les autres, quoique de mme date, sont dj occupes par l'insecte
parfait. La prcocit de mtamorphose n'est pas la mme d'une larve 
l'autre; du reste une diffrence d'ge de quelques jours peut expliquer
ces ingalits de dveloppement. D'autres cellules, aussi nombreuses que
les prcdentes, renferment un hymnoptre parasite, une Mlecte
(_Melecta armata_) galement  l'tat parfait. Enfin il s'en trouve, et
abondamment, qui renferment une singulire coque ovode, divise en
segments, pourvue de boutons stigmatiques, trs fine, fragile, ambre et
si transparente, qu'on distingue trs bien,  travers sa paroi, un
Sitaris adulte (_Sitaris humeralis_), qui en occupe l'intrieur et se
dmne comme pour se mettre en libert. Ainsi s'expliquent la prsence,
l'accouplement, la ponte en ces lieux, des Sitaris que nous venons de
voir errer tout  l'heure, en compagnie des Anthrax,  l'entre des
galeries des Anthophores. L'Osmie et l'Anthophore, copropritaires de
cans, ont chacune leur parasite; l'Anthrax s'attaque  l'Osmie et le
Sitaris  l'Anthophore.

Mais qu'est-ce que cette coque bizarre o le Sitaris est invariablement
renferm, coque sans exemple dans l'ordre des coloptres? Y aurait-il
ici un parasitisme au second degr, c'est--dire le Sitaris vivrait-il
dans l'intrieur de la chrysalide d'un premier parasite, qui vivrait
lui-mme aux dpens de la larve de l'Anthophore ou de ses provisions? Et
comment encore ce ou ces parasites trouvent-ils accs dans une cellule
qui parat inviolable,  cause de la profondeur o elle se trouve, et
qui d'ailleurs ne trahit  l'tude scrupuleuse de la loupe aucune
violente irruption de l'ennemi? Telles sont les questions qui se sont
prsentes  mon esprit lorsque, pour la premire fois, en 1855, j'ai
t tmoin des faits que je viens de raconter. Trois ans d'observations
assidues me mirent en mesure d'ajouter  l'histoire des morphoses des
insectes un de ses plus tonnants chapitres.

       *       *       *       *       *

Ayant recueilli un assez grand nombre de ces coques problmatiques qui
contenaient des Sitaris adultes, j'eus la satisfaction d'observer 
loisir l'issue de l'insecte parfait hors de la coque, l'accouplement et
la ponte. La rupture de la coque est facile: quelques coups de
mandibules distribus au hasard et quelques ruades des pattes suffisent
pour mettre l'insecte parfait hors de sa fragile prison.

Dans les flacons o je tenais mes Sitaris, j'ai vu l'accouplement suivre
de trs prs les premiers instants de libert. J'ai pu mme tre tmoin
d'un fait qui tmoigne hautement combien est imprieuse, pour l'insecte
parfait, la ncessit de se livrer, sans retard,  l'acte qui doit
assurer la conservation de sa race. Une femelle, la tte dj hors de la
coque, se dmne avec anxit pour achever de se librer; un mle, libre
depuis une paire d'heures, monte sur cette coque, et tiraillant d'ici,
de-l, avec les mandibules, la fragile enveloppe, s'efforce de
dbarrasser la femelle de ses entraves. Ses efforts sont bientt
couronns de succs; une rupture se dclare en arrire de la coque, et,
bien que la femelle soit encore aux trois quarts ensevelie dans ses
langes, l'accouplement a lieu immdiatement, pour durer une minute  peu
prs. Pendant cet acte, le mle se tient immobile sur le dos de la
coque, ou bien sur le dos de la femelle lorsque celle-ci est entirement
libre. J'ignore si, dans les circonstances ordinaires, le mle aide
ainsi parfois la femelle  se mettre en libert;  cet effet, il lui
faudrait pntrer dans une cellule renfermant une femelle, ce qui lui
est, aprs tout, possible, puisqu'il a su s'chapper de la sienne.
Toutefois, sur les lieux mmes, l'accouplement s'opre en gnral 
l'entre des galeries des Anthophores; et alors, ni l'un ni l'autre des
deux sexes ne trane aprs lui le moindre lambeau de la coque d'o il
est sorti.

Aprs l'accouplement, les deux Sitaris se mettent  se lustrer les
pattes et les antennes en les passant entre les mandibules; puis chacun
s'loigne de son ct. Le mle va se tapir dans un pli du talus de
terre, y languit deux ou trois jours et prit. La femelle, elle aussi,
aprs la ponte qui s'opre sans aucun retard, meurt  l'entre du
couloir o elle a dpos ses oeufs. Telle est l'origine de tous ces
cadavres appendus aux toiles d'araigne qui tapissent le voisinage des
demeures de l'Anthophore.

Les Sitaris ne vivent donc  l'tat parfait que le temps ncessaire pour
s'accoupler et pondre. Je n'en ai jamais vu un seul autre part que sur
le thtre de leurs amours et en mme temps de leur mort; je n'en ai
jamais surpris un seul pturant sur les plantes voisines, de sorte que,
bien qu'ils soient pourvus d'un appareil digestif normal, j'ai de graves
raisons de douter s'ils prennent rellement la moindre nourriture.
Quelle existence est la leur! Quinze jours de bombance dans un magasin 
miel, un an de sommeil sous terre, une minute d'amour au soleil, puis la
mort!

Une fois fconde, la femelle, inquite, se met aussitt  la recherche
d'un lieu favorable pour y dposer les oeufs. Il importait de constater
en quel lieu prcis s'effectue la ponte. La femelle va-t-elle de cellule
en cellule, confier un oeuf aux flancs succulents de chaque larve, soit
de l'Anthophore, soit d'un parasite de cette dernire, comme porte  le
croire la coque nigmatique d'o sort le Sitaris? Ce mode de dpt des
oeufs, un  un dans chaque cellule, parat tre de toute ncessit pour
expliquer les faits dj connus. Mais alors, pourquoi les cellules
usurpes par les Sitaris ne gardent-elles pas la plus lgre trace de
l'effraction indispensable? Et comment peut-il se faire que, malgr de
longues recherches o ma persvrance a t soutenue par le plus vif
dsir de jeter quelque jour sur tous ces mystres, comment, dis-je,
peut-il se faire qu'il ne me soit pas tomb sous la main un seul des
parasites prsums auxquels la coque pourrait tre rapporte, puisque
cette dernire parat tre trangre  un coloptre? Le lecteur
difficilement souponnerait combien mes faibles connaissances en
entomologie furent bouleverses par cet inextricable ddale de faits
contradictoires. Mais, patience! le jour se fera peut-tre.

Constatons d'abord en quel lieu prcis les oeufs sont dposs. Une
femelle vient d'tre fconde sous mes yeux; elle est aussitt
squestre dans un large flacon o j'introduis en mme temps des mottes
de terre renfermant des cellules d'Anthophore. Ces cellules sont
occupes en partie par des larves et en partie par des nymphes encore
toutes blanches; quelques-unes d'entre elles sont lgrement ouvertes et
laissent entrevoir leur contenu. Enfin je pratique  la face intrieure
du bouchon de lige qui ferme le flacon un conduit cylindrique, un
cul-de-sac, du diamtre des couloirs de l'Anthophore. Pour que
l'insecte, s'il le dsire, puisse pntrer dans ce couloir artificiel,
le flacon est couch horizontalement.

La femelle, tranant avec peine son volumineux abdomen, parcourt tous
les coins et recoins de son logis improvis, et les explore avec ses
palpes, qu'elle promne partout. Aprs une demi-heure de ttonnements et
de recherches soigneuses, elle finit par choisir la galerie horizontale
creuse dans le bouchon. Elle enfonce l'abdomen dans cette cavit, et,
la tte pendante au dehors, elle commence sa ponte. Ce n'est que
trente-six heures aprs que l'opration a t termine, et pendant cet
incroyable laps de temps, le patient animal s'est tenu dans une
immobilit des plus compltes.

Les oeufs sont blancs, en forme d'ovale, et trs petits. Leur longueur
atteint  peine les deux tiers d'un millimtre. Ils sont faiblement
agglutins entre eux et amoncels en un tas informe qu'on pourrait
comparer  une forte pince de semences non mres de quelque orchide.
Quant  leur nombre, j'avouerai qu'il a infructueusement fatigu ma
patience. Je ne crois pas cependant l'exagrer en l'valuant au moins 
deux milliers. Voici sur quelles donnes je base ce chiffre. La ponte,
ai-je dit, dure trente-six heures, et mes frquentes visites  la
femelle, livre  cette opration dans la cavit du bouchon, m'ont
convaincu qu'il n'y a pas d'interruption notable dans le dpt successif
des oeufs. Or, moins d'une minute s'coule entre l'arrive d'un oeuf et
celle du suivant, le nombre de ces oeufs ne saurait donc tre infrieur
au nombre des minutes contenues dans trente-six heures ou  2 160. Mais
peu importe ce nombre exact, il suffit de constater qu'il est fort
grand, ce qui suppose, pour les jeunes larves qui en proviendront, de
bien nombreuses chances de destruction, puisqu'une telle prodigalit de
germes est ncessaire au maintien de l'espce dans les proportions
voulues.

Averti par ces observations, renseign sur la forme, le nombre et
l'arrangement des oeufs, j'ai recherch dans les galeries des
Anthophores ceux que les Sitaris y avaient dposs, et je les ai
invariablement trouvs amoncels en tas dans l'intrieur des galeries, 
un pouce ou deux de leur orifice, toujours ouvert  l'extrieur. Ainsi,
contrairement  ce qu'on avait quelque droit de supposer, les oeufs ne
sont pas pondus dans les cellules de l'abeille pionnire; ils sont
simplement dposs, en seul tas, dans le vestibule de son logis. Bien
plus, la mre n'excute pour eux aucun travail protecteur, elle ne prend
aucun soin pour les abriter contre la rigueur de la mauvaise saison;
elle n'essaie pas mme, en bouchant tant bien que mal le vestibule o
elle les a pondus  une faible profondeur, de les prserver des mille
ennemis qui les menacent; car, tant que les froids de l'hiver ne sont
pas venus, dans ces galeries ouvertes circulent des Araignes, des
Acares, des larves d'Anthrne, et autres ravageurs pour qui ces oeufs ou
les jeunes larves qui vont en provenir, doivent tre friande cure. Par
suite de l'incurie de la mre, ce qui chappe  tous ces giboyeurs
voraces et aux intempries doit se trouver en nombre singulirement
rduit. De l, peut-tre, la ncessit o est la mre de suppler par sa
fcondit  la nullit de son industrie.

L'closion a lieu un mois aprs, vers la fin de septembre ou le
commencement d'octobre. La saison encore propice m'a port  croire que
les jeunes larves devaient immdiatement se mettre en marche et se
disperser pour tcher de gagner chacune une cellule d'Anthophore, grce
 quelque imperceptible fissure. Cette prvision s'est trouve
compltement fausse. Dans les botes o j'avais mis les oeufs pondus de
mes captifs, les jeunes larves, bestioles noires d'un millimtre tout au
plus de longueur n'ont pas chang de place, quoique pourvues de pattes
vigoureuses; elles sont restes ple-mle avec les dpouilles blanches
des oeufs d'o elles taient sorties.

Vainement j'ai mis  leur porte des blocs de terre renfermant des nids
d'Anthophores, des cellules ouvertes, des larves, des nymphes de
l'abeille: rien n'a pu les tenter; elles ont persist  former, avec les
tguments des oeufs un tas pulvrulent pointill de blanc et de noir. Ce
n'est qu'en promenant la pointe d'une aiguille dans cette pince de
poussire anime que je pouvais y provoquer un grouillement actif. Hors
de l, tout tait repos. Si j'loignais forcment quelques larves du tas
commun, elles y revenaient aussitt avec prcipitation, pour s'y enfouir
au milieu des autres. Peut-tre que, ainsi groupes et abrites sous les
tguments des oeufs, elles ont moins  craindre du froid. Quel que soit
le motif qui les porte  se tenir ainsi amonceles, j'ai reconnu
qu'aucun des moyens dicts par mon imagination ne russissait  leur
faire abandonner la petite masse spongieuse que forment les dpouilles
des oeufs faiblement agglutines entre elles. Enfin, pour mieux
m'assurer qu'en libert les larves ne se dispersent pas aprs
l'closion, je me suis rendu pendant l'hiver  Carpentras et j'ai visit
les talus aux Anthophores. J'ai trouv l, comme dans mes botes, les
larves amonceles en tas, ple-mle avec les dpouilles des oeufs.




XV

LA LARVE PRIMAIRE DES SITARIS


Jusque vers la fin du mois d'avril suivant, rien de nouveau ne se passe.
Je profiterai de ce long repos pour mieux faire connatre la jeune
larve, dont voici la description:

Longueur, 1 millimtre ou un peu moins. Coriace, d'un noir verdtre
luisant, convexe en dessus, plane en dessous, allonge, augmentant
graduellement de diamtre de la tte au bout postrieur du mtathorax,
puis diminuant rapidement. Tte un peu plus longue que large, lgrement
dilate vers sa base, rousstre vers la bouche et plus fonce vers les
ocelles.

Labre en segment de cercle, rousstre, bord d'un petit nombre de cils
raides et trs courts. Mandibules fortes, rousses, courbes, aigus, se
joignant sans se croiser dans le repos. Palpes maxillaires assez longs,
forms de deux articles cylindriques, gaux; le dernier termin par un
cil trs court. Mchoires et lvre infrieure trop peu visibles pour
pouvoir tre dcrites avec certitude.

Antennes de deux articles cylindriques, gaux, peu nettement spars, 
peu prs de la mme longueur que ceux des palpes; le dernier surmont
d'un cirrhe dont la longueur atteint jusqu' trois fois celle de la
tte, et qui va s'effilant jusqu' devenir invisible  une forte loupe.
En arrire de la base de chaque antenne, deux ocelles ingaux, presque
contigus l'un  l'autre.

Segments thoraciques gaux en longueur et augmentant graduellement de
largeur d'avant en arrire. Prothorax plus large que la tte, plus
troit antrieurement qu' la base, lgrement arrondi sur les cts.
Pattes de mdiocre longueur, assez robustes, termines par un ongle
puissant, long, aigu et trs mobile. Sur la hanche et sur la cuisse de
chaque patte, un long cirrhe pareil  celui des antennes, presque aussi
long que la patte entire, et dirig perpendiculairement au plan de
locomotion quand l'animal se meut. Quelques cils raides sur les jambes.

Abdomen de neuf segments, sensiblement de mme longueur entre eux, mais
moindres que ceux du thorax et diminuant trs rapidement de largeur
jusqu'au dernier. Sous la dpendance du huitime segment, ou plutt sous
celle de l'intervalle membraneux sparant ce segment du dernier, se
montrent deux pointes un peu arques, courtes, mais fortes, aigus,
dures  leur extrmit et places l'une  droite l'autre  gauche de la
ligne mdiane. Ces deux appendices peuvent, par un mcanisme qui
rappelle en petit celui des tentacules du Colimaon, rentrer en
eux-mmes par suite de l'tat membraneux de leur base. Ils peuvent, en
outre, s'abriter sous le huitime segment, entrans qu'ils sont par le
segment anal, lorsque ce dernier, en se contractant, rentre dans le
huitime. Enfin le neuvime segment, ou segment anal, porte  son bord
postrieur deux longs cirrhes pareils  ceux des pattes et des antennes,
et se recourbant de haut en bas. En arrire de ce dernier segment, se
montre un mamelon charnu, plus ou moins saillant; c'est l'anus. J'ignore
la position des stigmates; ils se sont drobs  mes investigations,
bien que faites  l'aide du microscope.

Lorsque la larve est en repos, les divers segments sont rgulirement
imbriqus, et les intervalles membraneux, correspondant aux
articulations, ne sont pas visibles. Mais si la larve marche, toutes les
articulations, surtout celles des segments abdominaux, se distendent et
finissent par occuper presque autant de place que les arceaux corns. En
mme temps, le segment anal sort de l'tui form par le huitime;
l'anus,  son tour, s'allonge en mamelon et les deux pointes de
l'avant-dernier anneau surgissent d'abord lentement, puis se dressent
tout  coup par un mouvement brusque comparable  celui que produit un
ressort en se dtendant; enfin ces deux points divergent en cornes de
croissant. Une fois cet appareil complexe dploy, l'animalcule est en
mesure de marcher sur la surface la plus glissante.

Le dernier segment et son bouton anal se recourbent  angle droit avec
l'axe du corps, et l'anus vient s'appliquer sur le plan de locomotion,
o il dverse une gouttelette d'un liquide hyalin et filant, qui englue
la bestiole et la maintient solidement en place, appuye sur une espce
de trpied que forment le bouton anal et les deux cirrhes du dernier
segment. Si l'on observe le mode de locomotion de l'animal sur une lame
de verre, on peut tenir la lame dans une position verticale, la
renverser mme sens dessus dessous, la secouer lgrement sans que la
larve se dtache et tombe, retenue qu'elle est par l'humeur
agglutinative du bouton anal.

S'il faut avancer sur un plan o une chute n'est pas  craindre, la
microscopique bte emploie un autre procd. Elle recourbe l'abdomen, et
lorsque les deux pointes du huitime segment, alors pleinement tales,
ont trouv un point d'appui solide en labourant, pour ainsi dire, le
plan de locomotion, elle s'appuie sur cette base et se porte en avant,
en dilatant les diverses articulations abdominales. Ce mouvement en
avant est d'ailleurs favoris par le jeu des pattes, qui sont loin de
rester inactives. Cela fait, elle jette l'ancre avec les puissants
onglets de ses pattes; l'abdomen se contracte, ses divers anneaux se
resserrent, et l'anus, tir en avant, prend de nouveau appui,  l'aide
des deux pointes, pour commencer la seconde de ces curieuses enjambes.

Au milieu de ces manoeuvres, les cirrhes des hanches et des cuisses
tranent sur le plan d'appui, et par leur longueur, leur lasticit, ne
paraissent propres qu' entraver la marche. Mais ne nous htons pas de
conclure  une inconsquence: le moindre des tres est appropri aux
conditions au milieu desquelles il doit vivre; il est  croire que ces
filaments, loin d'entraver l'animalcule en marche, doivent, dans les
circonstances normales, lui tre de quelque secours.

Le peu que nous venons d'apprendre nous montre dj que la jeune larve
de Sitaris n'est pas appele  se mouvoir sur une surface ordinaire. Le
lieu, quel qu'il soit, o cette larve doit vivre plus tard, l'expose 
de bien nombreuses chances de chutes prilleuses, puisque, pour les
prvenir, elle est non seulement arme d'ongles robustes, trs mobiles,
et d'un croissant acr, espce de soc capable de mordre sur le corps le
mieux poli, mais encore elle est munie d'un liquide visqueux, assez
tenace pour l'engluer et la maintenir en place sans le secours des
autres appareils. En vain je me suis mis l'esprit  la torture pour
souponner quel pouvait tre le corps si mobile, si vacillant, si
dangereux, que doivent habiter les jeunes Sitaris, rien n'a pu
m'expliquer la ncessit de l'organisation que je viens de dcrire.
Convaincu d'avance, par l'tude attentive de cette organisation, que je
serais tmoin de singulires moeurs, j'ai attendu, avec une vive
impatience, le retour de la belle saison, ne doutant pas qu' l'aide
d'une observation persvrante le mystre ne me ft dvoil au printemps
suivant. Ce printemps si dsir est enfin venu; j'ai mis en oeuvre tout
ce que je peux possder de patience, d'imagination, de clairvoyance;
mais,  ma grande honte,  mon regret plus grand encore, le secret m'a
chapp. Oh! qu'ils sont pnibles ces tourments de l'indcision
lorsqu'il faut remettre  l'anne suivante une tude qui n'a pas abouti!

Mes observations faites dans le courant du printemps 1856, quoique
purement ngatives, ont cependant leur intrt, parce qu'elles
dmontrent fausses quelques suppositions qu'amne naturellement le
parasitisme incontestable des Sitaris. J'en dirai donc quelques mots.
Vers la fin d'avril, les jeunes larves, jusque-l immobiles et blotties
dans le tas spongieux des enveloppes des oeufs, sortent de leur
immobilit, se dispersent et parcourent en tous sens les botes et les
flacons o elles ont pass l'hiver.  leur dmarche prcipite,  leurs
infatigables volutions, aisment on devine qu'elles recherchent quelque
chose qui leur manque. Cette chose, que peut-elle tre, si ce n'est de
la nourriture? N'oublions pas, en effet, que ces larves sont closes 
la fin de septembre, et que depuis cette poque, c'est--dire pendant
sept mois complets, elles n'ont pris aucune nourriture, bien qu'elles
aient pass ce laps de temps avec toute leur vitalit, ainsi que j'ai pu
m'en assurer tout l'hiver en les irritant, et non dans une torpeur
analogue  celle des animaux hibernants. Aussitt closes, elles sont
voues, quoique pleines de vie,  une abstinence absolue de la dure de
sept mois; il est donc naturel de supposer, en voyant leur agitation
actuelle, qu'une faim imprieuse les met ainsi en mouvement.

La nourriture dsire ne saurait tre que le contenu des cellules de
l'Anthophore, puisque plus tard on trouve les Sitaris dans ces cellules.
Or, ce contenu se borne ou  du miel ou  des larves. J'ai conserv
prcisment des cellules d'Anthophore occupes par des nymphes ou par
des larves. J'en mets quelques-unes, soit ouvertes, soit fermes,  la
porte des jeunes Sitaris, comme je l'avais dj fait immdiatement
aprs l'closion. J'introduis mme les Sitaris dans les cellules: je les
dpose sur les flancs de la larve, succulent morceau, tout semble le
dire; je m'y prends de toutes les manires pour tenter leur apptit; et
aprs avoir puis mes combinaisons, toujours infructueuses, je reste
convaincu que mes bestioles affames ne recherchent ni larves, ni
nymphes d'Anthophore.

Essayons maintenant le miel. Il faut employer videmment du miel labor
pu la mme espce d'Anthophore que celle aux dpens de laquelle vivent
les Sitaris. Mais cette abeille n'est pas fort commune dans les environs
d'Avignon, et mes occupations du lyce ne me permettent pas de
m'absenter pour me rendre  Carpentras, o elle est si abondante. Je
perds ainsi,  la recherche de cellules approvisionnes de miel, une
bonne partie du mois de mai; je finis cependant par en trouver de
frachement closes et appartenant  l'Anthophore voulue. J'ouvre ces
cellules avec l'impatience fbrile du dsir longtemps mis  l'preuve.
Tout va bien: elles sont  demi pleines d'un miel coulant, noirtre,
nausabond,  la surface duquel flotte la larve de l'hymnoptre
rcemment close. Cette larve est enleve, et je dpose  la surface du
miel, avec mille prcautions, un ou plusieurs Sitaris. Dans d'autres
cellules, je laisse la larve de l'hymnoptre et j'y introduis des
Sitaris, que je dpose tantt sur le miel, tantt sur la paroi interne
de la cellule, ou simplement  son entre. Enfin, toutes ces cellules,
ainsi prpares, sont mises dans des tubes de verre, qui me permettront
une observation facile, sans crainte de troubler, dans leur repas, mes
convives affams.

Mais que vais-je parler de repas! Ce repas n'a pas lieu Les Sitaris
placs  l'entre d'une cellule, loin de chercher  y pntrer,
l'abandonnent et s'garent dans le tube de verre; ceux qui ont t
dposs sur la face intrieure des cellules,  proximit du miel,
sortent prcipitamment,  demi englus et trbuchant  chaque pas; ceux
enfin que je me figurais avoir le plus favoriss en les dposant sur le
miel mme, se dbattent, s'emptrent dans la masse gluante et y
prissent touffs. Jamais exprience n'a subi pareille dconfiture.
Larves, nymphes, cellules, miel, je vous ai tout offert; que voulez-vous
donc, bestioles maudites?

Lass de toutes ces tentatives sans rsultat, je finis par o j'aurais
d commencer, je me rendis  Carpentras. Mais il tait trop tard:
l'Anthophore avait fini ses travaux, et je ne parvins  rien voir de
nouveau. Dans le courant de l'anne, j'appris de L. Dufour,  qui
j'avais parl des Sitaris, j'appris, dis-je, que l'animalcule trouv par
lui sur les Andrnes et dcrit sous le nom gnrique de _Triungulinus_,
avait t reconnu plus tard par Newport comme tant la larve d'un Mlo.
Or, j'avais trouv prcisment quelques Mlos dans les cellules de la
mme Anthophore qui nourrit les Sitaris. Y aurait-il parit de moeurs
entre les deux genres d'insectes? Ce fut pour moi un trait de lumire;
mais j'eus tout le temps de mrir mes projets: il me fallait encore
attendre une anne.

Le mois d'avril venu, mes larves de Sitaris se mirent, comme 
l'ordinaire, en mouvement. Le premier hymnoptre venu, une Osmie, est
jet vivant dans un flacon o se trouvent quelques-unes de ces larves,
et au bout d'un quart d'heure de sjour, je les visite  la loupe. Cinq
Sitaris sont implants dans la toison du thorax. C'est fait, le problme
est rsolu!... Les larves de Sitaris, comme celles des Mlos, se
cramponnent  la toison de leur amphitryon et se font voiturer par lui
jusque dans la cellule. Dix fois je recommence l'preuve avec les divers
hymnoptres qui viennent butiner sur les lilas en fleurs devant ma
fentre, et en particulier avec les Anthophores mles; le rsultat se
maintient le mme: les larves s'implantent au milieu des poils de leur
thorax. Mais aprs tant de dsappointements on devient mfiant; aussi
convient-il d'aller observer le fait sur les lieux mmes; les vacances
scolaires de Pques arrivent d'ailleurs fort  propos pour faire 
loisir ces observations.

J'avouerai que ce ne fut pas sans quelques battements de coeur plus
prcipits qu' l'ordinaire, que je me trouvai de nouveau en face du
talus  pic o niche l'Anthophore. Que va dcider l'exprience?
Va-t-elle encore une fois me couvrir de confusion? Le temps est froid,
pluvieux; aucun hymnoptre ne se montre sur le petit nombre de fleurs
printanires panouies.  l'entre des galeries sont blotties de
nombreuses Anthophores immobiles, transies.  l'aide de pinces, je les
sors une  une de leur cachette pour les examiner  la loupe. La
premire a des larves de Sitaris sur le thorax; la seconde en a
galement, la troisime, la quatrime de mme, et ainsi de suite, aussi
loin que je dsire pousser cet examen. Je change de galerie, dix, vingt
fois, le rsultat est invariable. Il y eut l, pour moi, un de ces
moments comme en ont ceux qui, aprs avoir pendant des annes tourn et
retourn une ide de toutes les manires, peuvent enfin s'crier;
Eurka!

Les journes suivantes, un ciel tide et serein permit aux Anthophores
de quitter leurs retraites pour se rpandre dans la campagne et butiner
sur les fleurs. Je recommenai mon examen sur ces Anthophores volant
sans relche d'une fleur  l'autre, soit dans le voisinage des lieux o
elles taient nes, soit  de grandes distances de ces mmes lieux.
Quelques unes se trouvrent sans larves de Sitaris; d'autres, en plus
grand nombre, en avaient deux, trois, quatre, cinq ou davantage entre
les poils du thorax.  Avignon, o je n'ai pas encore vu le _Sitaris
humeralis_, la mme espce d'Anthophore, observe  peu prs  la mme
poque, tandis qu'elle butinait sur les lilas fleuris, s'est trouve
toujours exempte de jeunes larves de Sitaris;  Carpentras, au
contraire, o ne se rencontre pas un domicile d'Anthophores sans
Sitaris, presque les trois quarts des individus que j'ai visits avaient
quelques-unes de ces larves au milieu de leur toison.

Mais, d'autre part, si l'on recherche ces larves dans les vestibules o
elles se trouvaient quelques jours avant, amonceles en tas, on n'en
trouve plus. Par consquent, lorsque les Anthophores, ayant ouvert leurs
cellules, s'engagent dans les galeries pour en atteindre l'orifice et
s'envoler; ou bien, lorsque le mauvais temps et la nuit les y ramnent
momentanment, les jeunes larves de Sitaris, tenues en veil dans ces
mmes galeries par le stimulant de l'instinct, s'attachent  ces
hymnoptres, se glissent dans leur fourrure, et s'y cramponnent d'une
manire assez solide pour ne pas avoir  craindre une chute dans les
lointaines prgrinations de l'insecte qui les porte. En s'attachant
ainsi aux Anthophores, les jeunes Sitaris ont videmment pour but de se
faire transporter, et au moment opportun, dans les cellules
approvisionnes.

On pourrait mme croire tout d'abord qu'ils vivent quelque temps sur le
corps de l'Anthophore, comme les parasites ordinaires, les Philoptres,
les Poux, vivent sur le corps de l'animal qui les nourrit. Il n'en est
rien cependant. Les jeunes Sitaris, implants au milieu des poils,
perpendiculairement au corps de l'Anthophore, la tte en dedans,
l'arrire en dehors, ne remuent plus du point qu'ils ont choisi et qui
se trouve dans le voisinage des paules de l'abeille. On ne les voit pas
errer d'un point  un autre pour explorer le corps de l'Anthophore et en
rechercher les parties o les tguments ont plus de dlicatesse, comme
ils ne manqueraient pas de le faire si rellement ils puisaient quelque
nourriture dans les sucs de l'hymnoptre. Au contraire, presque
toujours fixs sur la partie la plus rsistante, la plus dure du corps
de l'abeille, sur le thorax, un peu au-dessous de l'insertion des ailes,
ou plus rarement sur la tte, ils gardent une complte immobilit, et se
tiennent fixs au mme poil,  l'aide des mandibules, des pattes, du
croissant ferm du huitime segment, enfin  l'aide de la glu du bouton
anal. S'ils viennent  tre troubls dans cette position, ils gagnent 
regret un autre point du thorax, en s'ouvrant un passage  travers sa
fourrure, et finissent par se fixer  un autre poil, comme ils l'taient
avant.

Pour mieux me convaincre encore que les jeunes larves de Sitaris ne se
nourrissent pas aux dpens du corps de l'Anthophore, j'ai mis
quelquefois  leur porte, dans un flacon, des hymnoptres morts depuis
longtemps et compltement desschs. Sur ces cadavres arides, bons tout
au plus  ronger, mais o il n'y avait assurment rien  sucer, les
larves de Sitaris ont gagn la position habituelle et y sont restes
immobiles comme sur l'insecte vivant. Elles ne puisent donc rien dans le
corps de l'Anthophore; mais peut-tre rongent-elles sa toison, comme les
Philoptres rongent les plumes des oiseaux?

Pour cela, il leur faudrait un appareil buccal d'une certaine vigueur,
en particulier des mchoires cornes et robustes, tandis que ces
mchoires sont si aigus, qu'un examen microscopique n'a pu me les
montrer. Les larves sont, il est vrai, pourvues de fortes mandibules;
mais ces mandibules aigus, recourbes et excellentes pour tirailler,
pour dchirer la nourriture, ne sauraient servir  la broyer,  la
ronger. Enfin, une dernire preuve en faveur de l'tat passif des larves
de Sitaris sur le corps des Anthophores, c'est que ces dernires ne
paraissent nullement incommodes de leur prsence, puisqu'on ne les voit
pas chercher  s'en dbarrasser. Des Anthophores exemptes de ces larves,
et d'autres en portant cinq ou six sur le corps, ont t mises
sparment dans des flacons. Quand le premier trouble rsultant de la
captivit a t calm, je n'ai rien pu voir de particulier sur celles
qu'occupaient les jeunes Sitaris. Et si toutes ces raisons ne
suffisaient pas, j'ajouterais qu'un animalcule qui a pu dj passer sept
mois sans nourriture, et qui dans peu de jours va s'abreuver d'une
matire fluide, hautement savoureuse, commettrait une singulire
inconsquence en se mettant  ronger le duvet aride d'un hymnoptre. Il
me parat donc indubitable que les jeunes Sitaris ne s'tablissent sur
le corps de l'Anthophore que pour se faire transporter par elles dans
les cellules, dont la construction ne tardera pas  commencer.

Mais jusque-l, il faut que les parasites futurs se maintiennent dans la
toison de leur amphitryon, malgr ses rapides volutions au milieu des
fleurs, malgr le frottement contre les parois des galeries quand il y
pntre pour s'y abriter, et surtout malgr les coups de brosse qu'il
doit se donner assez souvent avec les pattes, pour s'pousseter, se
lustrer. De l, sans doute, la ncessit de cet appareil trange qu'une
station et une locomotion sur des surfaces ordinaires ne sauraient
expliquer, comme il a t dit plus haut, lorsqu'on s'est demand quel
pouvait tre le corps si mobile, si vacillant, si plein de dangers, o
la larve devait s'tablir plus tard. Ce corps, c'est un poil d'un
hymnoptre, qui fait mille courses rapides, qui tantt plonge dans ses
troites galeries, tantt pntre avec violence dans la gorge trangle
d'une corolle et ne reste en repos que pour se brosser avec les pattes,
se dbarrasser des grains de poussire recueillis par le duvet qui le
recouvre.

On comprend trs bien maintenant l'utilit du croissant exsertile dont
les deux cornes, en se rapprochant, peuvent saisir un poil mieux que ne
le ferait la pince la plus dlicate; on voit toute l'opportunit de la
glu tenace qu'au moindre danger l'anus fournit pour arrter l'animalcule
dans une chute imminente; on se rend compte enfin du rle utile que
peuvent remplir ici les cirrhes lastiques des hanches et des pattes,
vritable superfluit trs embarrassante pour la marche sur un plan uni,
mais qui, dans le cas actuel, pntrent comme autant de sondes dans
l'paisseur du duvet de l'Anthophore, et servent  maintenir la larve de
Sitaris pour ainsi dire  l'ancre. Plus on rflchit  cette
organisation modele en apparence par un caprice aveugle, lorsque la
larve se trane pniblement sur un plan uni, et plus on est pntr
d'admiration devant les moyens aussi efficaces que varis prodigus  la
dbile crature pour conserver son prilleux quilibre.

Avant de raconter ce que deviennent les larves de Sitaris en abandonnant
le corps des Anthophores, je ne saurais passer sous silence une
particularit fort remarquable. Tous les hymnoptres envahis par ces
larves et observs jusqu'ici se sont trouvs, sans une seule exception,
des Anthophores mles. Ce sont des mles que j'ai retirs de leurs
cachettes; ce sont des mles que j'ai saisis sur les fleurs; et malgr
d'actives recherches, je n'ai pu trouver une seule femelle en libert.
La cause de cette absence totale de femelles est facile  reconnatre.

En abattant quelques mottes de terre de la nappe occupe par les nids,
on voit que si tous les mles ont dj ouvert et abandonn leurs
cellules, les femelles, au contraire, y sont encore incluses, mais sur
le point de prendre bientt l'essor. Cette apparition des mles un mois
presque avant la sortie des femelles, n'est pas particulire aux
Anthophores; je l'ai constate chez beaucoup d'autres hymnoptres, et
en particulier chez l'_Osmia tricornis_ qui habite le mme emplacement
que l'_Anthophora pilipes_. Les mles de l'Osmie apparaissent mme avant
ceux de l'Anthophore, et  une poque si prcoce, qu'alors les jeunes
larves de Sitaris ne sont peut-tre pas encore excites par
l'instinctive impulsion qui les met en activit. C'est, sans doute, 
leur rveil prcoce que les mles de l'Osmie doivent de pouvoir
traverser impunment les corridors o sont entasses les jeunes larves
de Sitaris, sans que ces dernires s'attachent  leur toison; du moins,
je ne saurais expliquer autrement l'absence de ces larves sur le dos des
Osmies mles, puisque, quand on les met artificiellement en prsence de
ces hymnoptres, elles s'y attachent aussi volontiers qu'aux
Anthophores.

La sortie hors de l'emplacement commun commence par les Osmies mles, se
continue par les Anthophores mles, et se termine par la sortie  peu
prs simultane des Osmies et des Anthophores femelles. J'ai pu aisment
constater cette succession en observant chez moi, au premier printemps,
l'poque de rupture des cellules que j'avais recueillies dans le
prcdent automne.

Au moment de leur sortie, les Anthophores mles traversant les galeries
o attendent, en plein veil, les larves de Sitaris, doivent en prendre
un certain nombre; et ceux d'entre eux qui, s'engageant dans des
couloirs dserts, chappent ainsi une premire fois  l'ennemi, ne lui
chapperont pas longtemps, puisque la pluie, l'air froid et la nuit les
ramnent  leurs anciennes demeures, o ils s'abritent tantt dans une
galerie, tantt dans une autre, pendant une grande partie du mois
d'avril. Ces alles et venues des mles dans les vestibules de leurs
habitations, le sjour prolong que le mauvais temps les contraint
souvent d'y faire, fournissent aux Sitaris l'occasion la plus favorable
pour se glisser dans leur fourrure et y prendre position. Aussi, aprs
un mois environ d'un pareil tat de choses, il ne doit pas rester, ou il
ne reste que fort peu de larves errant encore sans avoir atteint leur
but.  cette poque, je n'ai pu russir  en trouver autre part que sur
le corps des Anthophores mles.

Il est donc extrmement probable qu' leur sortie, ayant lieu 
l'approche du mois de mai, les Anthophores femelles ne prennent pas des
larves de Sitaris dans les couloirs, ou n'en prennent qu'un nombre qui
ne peut soutenir de comparaison avec celui que portent les mles. En
effet, les premires femelles que j'ai pu observer au mois d'avril, dans
le voisinage mme des nids, taient exemptes de ces larves. Cependant,
c'est sur les femelles que les larves de Sitaris doivent finalement
s'tablir, les mles sur lesquels ils sont en ce moment n'tant pas
capables de les introduire dans les cellules, puisqu'ils ne prennent
aucune part  leur construction et  leur approvisionnement. Il y a
donc,  un certain moment, passage de larves de Sitaris des Anthophores
mles sur les Anthophores femelles; et ce passage s'effectue, sans aucun
doute, lors du rapprochement des deux sexes. La femelle trouve  la
fois, dans les embrassements du mle, et la vie et la mort de sa
progniture; au moment o elle se livre au mle pour la conservation de
sa race, les parasites vigilants passent du mle sur la femelle pour
l'extermination de cette mme race.

 l'appui de ces dductions, voici une exprience assez concluante alors
mme qu'elle ne ralise que grossirement les circonstances naturelles.
Sur une femelle prise dans sa cellule, et par consquent dpourvue de
Sitaris je place un mle qui en est pourvu, et je maintiens les deux
sexes en contact, en matrisant autant que possible leurs mouvements
dsordonns. Aprs quinze  vingt minutes de ce rapprochement forc, la
femelle se trouve envahie par une ou plusieurs larves qui taient
d'abord sur le mle; il est vrai que l'exprience ne russit pas
toujours dans des conditions aussi imparfaites.

En surveillant  Avignon les rares Anthophores que j'ai pu dcouvrir, il
m'a t possible de saisir l'instant prcis de leurs travaux; et le
jeudi suivant, 21 mai, je me suis rendu en toute hte  Carpentras pour
assister, s'il tait possible,  l'entre des Sitaris dans les cellules
de l'abeille. Je ne me suis pas tromp, les travaux sont en pleine
activit.

Devant une haute nappe de terre, s'agite un ballet en dmence, un essaim
stimul par le soleil, qui l'inonde de lumire et de chaleur. C'est une
nue d'Anthophores de quelques pieds d'paisseur et d'une tendue
mesure sur celle de l'espce de faade que forme le sol  pic. Du sein
tumultueux de la nue s'lve un monotone et menaant murmure, tandis que
le regard s'gare, sans pouvoir se retrouver, au milieu des
inextricables volutions de l'ardente cohue. Avec la rapidit de
l'clair, des milliers d'Anthophores s'loignent incessamment et se
dispersent dans la campagne pour butiner; incessamment aussi des
milliers d'autres arrivent, charges de miel ou de mortier, et
maintiennent l'essaim dans les mmes redoutables proportions.

Quelque peu novice alors sur le caractre de ces insectes, malheur, me
disais-je, malheur  l'imprudent qui pousserait l'audace jusqu'
pntrer au coeur de l'essaim, et surtout jusqu' porter une main
tmraire sur les demeures en construction! Aussitt envelopp par la
foule furieuse, il expierait sa folle entreprise sous mille coups
d'aiguillon.  cette pense, rendue plus alarmante par le souvenir de
certaines msaventures dont j'ai t victime en voulant observer de trop
prs les gteaux des Frelons (_Vespa Crabro_), je sens un frisson
d'apprhension me courir sur le corps.

Et cependant, pour mettre en son jour la question qui m'amne ici, il
faut ncessairement pntrer dans le redoutable essaim, il me faut me
tenir des heures entires, tout le jour peut-tre, en observation devant
les travaux que je vais bouleverser; et, la loupe  la main, scruter,
impassible au milieu du tourbillon furieux, ce qui se passe dans les
cellules. L'emploi d'un masque, de gants, d'enveloppes quelconques,
n'est pas d'ailleurs praticable, car toute la dextrit des doigts et
toute la libert de la vue sont ncessaires pour les recherches que j'ai
 faire. N'importe: devrais-je sortir de ce gupier le visage tumfi,
mconnaissable, il me faut aujourd'hui une solution dcisive au problme
qui m'a trop longtemps proccup.

Quelques coups de filet, en dehors de l'essaim, sur les Anthophores se
rendant  la rcolte ou en revenant, m'ont bientt appris que les larves
de Sitaris sont campes sur le thorax, comme je m'y attendais, et y
occupent la mme place que sur les mles. Les circonstances sont donc on
ne peut plus favorables, et sans plus tarder visitons les cellules.

Mes dispositions sont aussitt prises: je serre troitement mes habits
pour ne laisser aux abeilles que le moins de prise possible, et je
m'engage au milieu de l'essaim. Quelques coups de pioche, qui veillent
dans le murmure des Anthophores un crescendo peu rassurant, m'ont
bientt mis en possession d'une motte de terre; et je fuis  la hte,
tout tonn de me trouver encore sain et sauf et de ne pas tre
poursuivi. Mais la motte de terre que je viens de dtacher est trop
superficielle, elle ne contient que des cellules d'Osmie, o je n'ai
rien  voir pour le moment. Une seconde expdition a lieu, plus longue
que la premire, et quoique ma retraite se soit opre sans grande
prcipitation, aucune Anthophore ne m'a atteint de son dard, ne s'est
mme montre dispose  fondre sur l'agresseur.

Ce succs m'enhardit. Je reste en permanence devant les constructions,
abattant sans relche des mottes pleines de cellules, et au milieu du
dsordre invitable, rpandant  terre le miel liquide, ventrant des
larves, crasant les Anthophores occupes dans leur nid. Toutes ces
dvastations n'arrivent  veiller dans l'essaim qu'un murmure plus
sonore, sans tre suivies d'aucune dmonstration hostile de sa part. Les
Anthophores dont les cellules ne sont pas atteintes s'occupent de leurs
travaux comme si rien d'extraordinaire ne se passait  ct; celles dont
les habitations sont bouleverses tchent de les rparer, ou planent,
perdues, devant leurs ruines; mais aucune ne parat vouloir fondre sur
l'auteur du dgt; tout au plus quelques-unes, plus irrites, me
viennent, par intervalles, planer devant le visage, face  face,  une
paire de pouces de distance, puis s'envolent aprs quelques instants de
ce curieux examen.

Malgr le choix d'un emplacement commun pour les nids, qui ferait croire
 un commencement de communaut d'intrts entre les Anthophores, ces
hymnoptres obissent donc  la loi goste de chacun pour soi, et ne
savent pas se liguer pour repousser un ennemi qui les menace tous.
Chaque Anthophore prise isolment ne sait pas mme se prcipiter sur
l'ennemi qui ravage ses cellules et l'carter  coups d'aiguillon: la
pacifique bte quitte  la hte sa demeure branle par la sape, fuit
clope, quelquefois mme blesse mortellement, sans songer  faire
usage de son dard venimeux, si ce n'est lorsqu'on la saisit. Bien
d'autres hymnoptres, collecteurs de miel ou chasseurs, sont tout aussi
bnins; et je peux affirmer aujourd'hui, aprs une longue exprience,
que seuls les hymnoptres sociaux, Abeille domestique, Gupes et
Bourdons, savent combiner une dfense commune, et seuls osent fondre
isolment sur l'agresseur pour en tirer une vengeance individuelle.

Grce  cette bnignit inattendue de l'abeille maonne, j'ai pu, des
heures entires, poursuivre  loisir mes recherches, assis sur une
pierre au milieu de l'essaim murmurant et perdu, sans recevoir un seul
coup d'aiguillon, bien que je n'eusse pris aucune prcaution pour m'en
prserver. Des gens de la campagne venant  passer et me voyant assis,
impassible, au milieu du tourbillon d'abeilles, se sont arrts, bahis,
pour me demander si je les avais conjures, ensorceles, puisque je
paraissais n'avoir rien  en redouter. _M, moun bel ami, li-z-av doun
escounjurado qu vou pougnioun pa, canu de sort_! Mes divers engins
rpandus  terre, botes, flacons, tubes de verre, pinces, loupes ont
t certainement pris par ces bonnes gens pour les instruments de mes
malfices.

Procdons maintenant  l'examen des cellules. Les unes sont encore
ouvertes et ne contiennent qu'une provision plus ou moins complte de
miel. Les autres sont hermtiquement fermes avec un couvercle de terre.
Le contenu de ces dernires est fort variable. Tantt c'est une larve
d'hymnoptre ayant achev sa pte ou tant sur le point de l'achever;
tantt une larve blanche comme la prcdente, mais plus ventrue et de
forme fort diffrente; tantt, enfin, c'est du miel avec un oeuf
flottant  la surface. Le miel est liquide, gluant, d'une couleur
bruntre et d'une odeur forte, repoussante. L'oeuf est d'un beau blanc,
cylindrique, un peu courb en haut, d'une longueur de 4  5 millimtres,
sur une largeur qui n'atteint pas tout  fait un millimtre; c'est
l'oeuf de l'Anthophore.

Dans quelques cellules, cet oeuf nage seul  la surface du miel; dans
d'autres, fort nombreuses, on voit, tablie sur l'oeuf de l'Anthophore,
comme sur une espce de radeau, une jeune larve de Sitaris avec la forme
et les dimensions que j'ai dcrites plus haut, c'est--dire avec la
forme et les dimensions que l'animalcule possde au sortir de l'oeuf.
Voil l'ennemi dans le logis.

Quand et comment s'y est-il introduit? Dans aucune des cellules o je
l'observe, il ne m'est possible de distinguer une fissure qui lui ait
permis d'entrer; elles sont toutes closes d'une faon irrprochable Le
parasite s'est donc tabli dans le magasin  miel avant que ce magasin
ft ferm; d'autre part, les cellules ouvertes et pleines de miel, mais
encore sans l'oeuf de l'Anthophore, sont constamment sans parasite.
C'est donc pendant la ponte ou aprs la ponte, quand l'Anthophore est
occupe  maonner la porte de la cellule, que la jeune larve s'y
introduit. Il est impossible de dcider exprimentalement  laquelle de
ces deux poques il faut rapporter l'introduction des Sitaris dans la
cellule; car, quelque pacifique que soit l'Anthophore, il est bien
vident qu'on ne peut songer  tre tmoin de ce qui se passe dans sa
cellule au moment o elle y dpose un oeuf ou au moment o elle en
construit le couvercle. Mais quelques essais nous auront bientt
convaincu que le seul instant qui puisse permettre au Sitaris de
s'tablir dans la demeure de l'hymnoptre est l'instant mme o l'oeuf
est dpos  la surface du miel.

Prenons une cellule d'Anthophore pleine de miel et munie d'un oeuf et,
aprs en avoir enlev le couvercle, dposons-la dans un tube de verre
avec quelques larves de Sitaris. Les larves ne paraissent nullement
affriandes par ce trsor de nectar qu'on vient de mettre  leur porte;
elles errent au hasard dans le tube, parcourent le dehors de la cellule,
arrivent parfois sur le bord de son orifice, et trs rarement
s'aventurent dans son intrieur, sans y plonger bien avant et pour
ressortir aussitt. Si quelqu'une arrive jusqu'au miel, qui ne remplit
qu' demi la cellule, elle cherche  fuir ds qu'elle a prouv la
mobilit du sol gluant sur lequel elle allait s'engager; mais trbuchant
 chaque pas, par suite de la viscosit qui s'est attache  ses pattes,
elle finit souvent par retomber dans le miel o elle prit touffe.

On peut encore exprimenter de la manire suivante. Aprs avoir prpar
une cellule comme prcdemment, on dpose, avec tout le soin possible,
une larve sur sa paroi interne, ou bien  la surface mme des
provisions. Dans le premier cas, la larve se hte de sortir; dans le
second cas, elle se dbat quelque temps  la surface du miel, et finit
par s'y emptrer tellement, qu'aprs mille efforts pour gagner la rive,
elle est touffe dans le lac visqueux.

En somme, toutes les tentatives pour faire tablir la larve de Sitaris
dans une cellule d'Anthophore approvisionne de miel et munie d'un oeuf,
n'obtiennent pas plus de succs que celles que j'ai faites avec des
cellules dont la provision tait dj entame par la larve de
l'hymnoptre, comme je l'ai dit plus haut. Il est donc certain que la
larve de Sitaris n'abandonne pas la toison de l'abeille maonne, lorsque
celle-ci est dans sa cellule ou  son entre, pour se porter elle-mme
au-devant du miel convoit; car ce miel causerait invitablement sa
perte si, par malheur, elle venait  toucher, simplement du bout des
tarses, sa dangereuse surface.

Puisqu'on ne peut admettre qu'au moment o l'Anthophore btit sa porte,
la larve de Sitaris quitte le corselet velu de son amphitryon pour
pntrer inaperue dans la cellule, dont l'ouverture n'est pas encore
entirement mure, il ne reste que l'instant de la ponte  examiner.
Rappelons d'abord que le jeune Sitaris, qu'on trouve dans une cellule
close, est toujours plac sur l'oeuf de l'abeille. Nous allons voir,
dans quelques instants, que cet oeuf ne sert pas simplement de radeau 
l'animalcule flottant sur un lac trs perfide, mais encore constitue sa
premire et indispensable nourriture. Pour arriver jusqu' cet oeuf,
plac au centre du lac de miel, pour atteindre de toute ncessit ce
radeau, en mme temps premire ration, la jeune larve a videmment
quelque moyen d'viter le contact mortel du miel; et ce moyen ne saurait
tre fourni que par les manoeuvres de l'hymnoptre lui-mme.

En second lieu, des observations multiplies  satit m'ont dmontr
qu' aucune poque, on ne trouve dans chaque cellule envahie qu'un seul
Sitaris, sous l'une ou l'autre des formes multiples qu'il revt
successivement. Et cependant, dans le fourr soyeux du thorax de
l'hymnoptre, sont tablies plusieurs jeunes larves, toutes surveillant
avec ardeur l'instant propice pour pntrer dans le domicile o elles
doivent poursuivre leur dveloppement. Comment se fait-il donc que ces
larves, aiguillonnes par un apptit comme doivent en faire supposer
sept  huit mois d'abstinence absolue, au lieu de se ruer toutes
ensemble dans la premire cellule  leur porte, pntrent, au
contraire, une  une et avec un ordre parfait, dans les diverses
cellules qu'approvisionne l'hymnoptre? Il doit y avoir encore l
quelque manoeuvre indpendante des Sitaris.

Pour satisfaire  ces deux conditions indispensables, l'arrive de la
larve sur l'oeuf sans passer sur le miel, et l'introduction d'une seule
larve, parmi toutes celles qui attendent dans la toison de l'abeille, il
ne peut y avoir que l'explication suivante: c'est de supposer qu'au
moment o l'oeuf de l'Anthophore s'chappe  demi de l'oviducte, parmi
les Sitaris accourus du thorax  l'extrmit de l'abdomen, un plus
favoris par sa position se campe  l'instant sur l'oeuf, pont trop
troit pour deux, et arrive avec lui  la surface du miel.
L'impossibilit de remplir autrement les deux conditions que je viens
d'noncer, donne  l'explication que je propose un degr de certitude
presque quivalent  celui que fournirait l'observation directe,
malheureusement impraticable ici. Cela suppose, il est vrai, que la
microscopique bestiole, appele  vivre en un lieu o tant de dangers la
menacent d'abord, cela suppose, dis-je, une inspiration tonnamment
rationnelle, et appropriant les moyens au but avec une logique qui nous
confond. Mais, n'est-ce pas l l'invariable conclusion o nous amne
toujours l'tude de l'instinct?

En laissant tomber un oeuf sur le miel, l'Anthophore vient donc de
dposer en mme temps dans la cellule l'ennemi mortel de sa race; elle
maonne avec soin le couvercle qui en ferme l'entre, et tout est fait.
Une seconde cellule est construite  ct pour avoir probablement la
mme fatale destination; et ainsi de suite, jusqu' ce que les parasites
plus ou moins nombreux, qu'abrite son duvet, soient tous logs. Laissons
la malheureuse mre poursuivre son infructueux travail, et portons notre
attention sur la jeune larve qui vient de se procurer le vivre et le
couvert d'une si adroite manire.

En ouvrant des cellules dont le couvercle est encore frais, on finit par
en trouver o l'oeuf, pondu depuis peu, porte un jeune Sitaris. Cet oeuf
est intact et dans un tat irrprochable. Mais voici que la dvastation
commence: la larve, petit point noir qu'on voit courir sur la surface
blanche de l'oeuf, s'arrte enfin, s'quilibre solidement sur ses six
pattes; puis, saisissant avec les crocs aigus de ses mandibules, la peau
dlicate de l'oeuf, elle la tiraille violemment jusqu' la rompre, et en
fait pancher le contenu, dont elle s'abreuve avec avidit. Ainsi le
premier coup de mandibules que le parasite donne dans la cellule
usurpe, a pour but de dtruire l'oeuf de l'hymnoptre. Prcaution trs
logique! La larve de Sitaris doit, comme on va le voir, se nourrir du
miel de la cellule; la larve d'Anthophore qui proviendrait de cet oeuf
rclamerait la mme nourriture; mais la part est trop petite pour toutes
les deux; donc, vite un coup de dent sur l'oeuf et la difficult sera
leve. Le rcit de pareils faits n'a pas besoin de commentaires. Cette
destruction de l'oeuf embarrassant est d'autant plus invitable, que des
gots spciaux imposent  la jeune larve de Sitaris d'en faire sa
premire nourriture. On voit d'abord, en effet, l'animalcule s'abreuver
avec avidit des sucs que laisse couler l'enveloppe lacre de l'oeuf;
et pendant plusieurs jours, on peut l'observer tantt immobile sur cette
enveloppe, qu'il fouille par intervalles avec la tte, tantt la
parcourir d'un bout  l'autre pour l'ventrer encore, et en faire
sourdre quelques sucs, de jour en jour plus rares; mais on le surprend
jamais  puiser dans le miel qui l'environne de toutes parts.

Il est d'ailleurs facile de se convaincre qu' l'office d'appareil de
sauvetage, l'oeuf runit celui de premire ration. J'ai dpos  la
surface du miel d'une cellule une bandelette de papier ayant les
dimensions de l'oeuf; et sur ce radeau, j'ai plac une larve de Sitaris.
Malgr tous les soins, mes essais, plusieurs fois ritrs, ont
constamment chou. La larve, dpose au centre de l'amas de miel sur un
esquif de papier, se comporte comme dans les exprimentations
prcdentes. Ne trouvent pas ce qui lui convient, elle cherche 
s'chapper et prit englue, ds qu'elle abandonne la bandelette de
papier, ce qui ne tarde pas  arriver.

En prenant, au contraire, des cellules d'Anthophore non envahies par le
parasite, et dont l'oeuf n'est pas encore clos, on peut aisment lever
des larves de Sitaris. Il suffit de happer une de ces larves avec le
bout mouill d'une aiguille, et de la poser dlicatement sur l'oeuf. Il
n'y a plus alors la moindre tentative d'vasion. Aprs avoir explor
l'oeuf pour s'y reconnatre, la larve l'ventre, et de plusieurs jours
ne change de place. Son volution s'effectue ds lors sans entraves,
pourvu que la cellule soit  l'abri d'une vaporation trop prompte, qui
en desscherait le miel et le rendrait impropre  sa nutrition. L'oeuf
de l'Anthophore est donc absolument ncessaire  la larve de Sitaris,
non pas simplement comme esquif, mais encore comme premire nourriture.
C'est l tout le secret qui, faute de m'tre connu, avait jusqu'ici
rendu vaines mes tentatives pour lever les larves closes dans mes
flacons.

Au bout de huit jours, l'oeuf puis par le parasite ne forme plus
qu'une pellicule aride. Le premier repas est achev. La larve de
Sitaris, dont les dimensions ont  peu prs doubl, s'ouvre alors sur le
dos; et, par une fente qui embrasse la tte et les trois segments
thoraciques, un corpuscule blanc, seconde forme de cette singulire
organisation, s'chappe pour tomber  la surface du miel, tandis que la
dpouille abandonne reste cramponne au radeau qui a sauvegard la
larve et l'a nourrie jusqu'ici. Bientt cette double dpouille du
Sitaris et de l'oeuf, disparatra, submerge sous les flots de miel que
va soulever la nouvelle larve. Ici se termine l'histoire de la premire
forme qu'affectent les Sitaris.

En rsumant ce qui prcde, on voit que l'trange animalcule attend,
sans nourriture, pendant sept mois, l'apparition des Anthophores, et
s'attache enfin aux poils du corselet des mles, qui sortent les
premiers et passent invitablement  sa porte en traversant leurs
couloirs. De la toison du mle, la larve passe, trois ou quatre semaines
aprs, dans celle de la femelle, au moment de l'accouplement; puis de la
femelle sur l'oeuf s'chappant de l'oviducte. C'est par cet enchanement
de manoeuvres complexes que la larve se trouve finalement campe sur un
oeuf, au centre d'une cellule close et pleine de miel. Ces prilleuses
voltiges sur un poil d'un hymnoptre tout le jour en mouvement, ce
passage d'un sexe sur un autre, cette arrive au centre de la cellule
par le moyen de l'oeuf, pont dangereux jet sur l'abme gluant,
ncessitent les appareils d'quilibre dont elle est pourvue, et que j'ai
dcrits plus haut. Enfin la destruction de l'oeuf exige,  son tour, des
ciseaux acrs; et telle est la destination de ses mandibules aigus et
recourbes. Ainsi la forme primaire des Sitaris a pour rle de se faire
transporter par l'Anthophore dans la cellule, et d'en ventrer l'oeuf.
Cela fait, l'organisation se transfigure  tel point, qu'il faut les
observations les plus multiplies pour ajouter foi au tmoignage de ses
yeux.




XVI

LA LARVE PRIMAIRE DES MLOS


Je suspends l'histoire des Sitaris pour parler des Mlos, disgracieux
scarabes,  lourde bedaine, dont les lytres mous billent largement
sur le dos comme les basques d'un habit trop troit pour la corpulence
de celui qui le porte. Dplaisant de coloration, le noir o parfois se
marie le bleu, plus dplaisant encore de formes et d'allures, l'insecte,
par son dgotant systme de dfense, ajoute  la rpugnance qu'il nous
inspire. S'il se juge en danger, le Mlo a recours  des hmorragies
spontanes. De ses articulations suinte un liquide jauntre, huileux,
qui tache et empuantit les doigts. C'est le sang de la bte. Les
Anglais, pour rappeler ces hmorragies huileuses de l'insecte en
dfense, appellent le Mlo _Oil beetle_, le Scarabe  huile. Ce
coloptre serait donc sans grand intrt si ce n'taient ses
mtamorphoses et les prgrinations de sa larve, pareilles de tous
points  celles de la larve des Sitaris. Sous leur premire forme, les
Mlos sont parasites des Anthophores; l'animalcule, tel qu'il sort de
l'oeuf, se fait porter dans la cellule par l'hymnoptre dont les
provisions doivent le nourrir.

Observe au milieu du duvet de divers hymnoptres, la bizarre bestiole
mit longtemps en dfaut la sagacit des naturalistes qui, mconnaissant
sa vritable origine, en firent une espce ou un genre particulier des
insectes aptres. C'tait le Pou des Abeilles (_Pediculus apis_) de
Linn; le Triungulin des Andrnes (_Triungulinus Andrenetarum_) de L.
Dufour. On y voyait un parasite, une sorte de pou, vivant dans la toison
des rcolteurs de miel. Il tait rserv  l'illustre naturaliste
anglais Newport de dmontrer que ce prtendu pou est le premier tat des
Mlos. Des observations qui me sont propres combleront quelques lacunes
dans la mmoire du savant anglais. Je donnerai donc une notice de
l'volution des Mlos, en me servant du travail de Newport, l o mes
propres observations font dfaut. Ainsi seront compars les Sitaris et
les Mlos, de moeurs et de transformations pareilles; et de cette
comparaison jaillira quelque lumire sur les tranges mtamorphoses de
ces insectes.

La mme abeille maonne (_Anthophora pilipes_) aux dpens de laquelle
vivent les Sitaris, nourrit aussi dans ses cellules quelques rares
Mlos (_Meloe cicatricosus_). Une seconde Anthophore de ma rgion
(_Anthophera parietina_) est plus sujette aux invasions de ce parasite.
C'est encore dans les nids d'une Anthophore, mais d'espce diffrente
(_Anthophora retusa_), que Newport a observ le mme Mlo. Cette triple
demeure adopte par le _Meloe cicatricosus_ peut avoir quelque intrt,
en nous portant  souponner que chaque espce de Mlo est apparemment
parasite de divers hymnoptres, soupon qui se confirmera lorsque nous
examinerons la manire dont les jeunes larves arrivent  la cellule
pleine de miel. Les Sitaris, moins exposs  des changements de logis,
peuvent habiter, eux aussi, des nids d'espce diffrente. Ils sont trs
frquents dans les cellules de l'_Anthophora pilipes_; mais j'en ai
trouv aussi, en trs petit nombre il est vrai dans les cellules de
l'_Anthophora personata_.

Malgr la prsence du Mlo  cicatrices dans les demeures de l'abeille
maonne que j'ai si souvent fouilles pour l'histoire des Sitaris, je
n'ai jamais vu cet insecte,  aucune poque de l'anne, errer sur le sol
vertical,  l'entre des couloirs, pour y dposer ses oeufs comme le
font les Sitaris; et j'ignorerais les dtails de la ponte si Goedart, de
Geer, et surtout Newport, ne nous apprenaient que les Mlos dposent
leurs oeufs en terre. D'aprs ce dernier auteur, les divers Mlos qu'il
a eu occasion d'observer creusent, parmi les racines d'une touffe de
gazon, dans un sol aride et expos au soleil, un trou d'une paire de
pouces de profondeur, qu'ils rebouchent avec soin aprs y avoir pondu
leurs oeufs en un tas. Cette ponte se rpte  trois ou quatre reprises,
 quelques jours d'intervalle dans la mme saison. Pour chaque ponte, la
femelle creuse un trou particulier, qu'elle ne manque pas de reboucher
aprs. C'est en avril et en mai que ce travail a lieu.

Le nombre d'oeufs fournis par une seule ponte est vraiment prodigieux. 
la premire ponte, qui est, il est vrai, la plus fconde de toutes, le
_Meloe proscaraboeus_, d'aprs les supputations de Newport, produit le
nombre tonnant de 4 218 oeufs; c'est le double des oeufs pondus par un
Sitaris. Et que serait-ce en tenant compte de deux ou trois pontes qui
doivent suivre cette premire! Les Sitaris, confiant leurs oeufs aux
galeries mmes ou doivent ncessairement passer les Anthophores,
pargnent  leurs larves une foule de dangers qu'auront  courir les
larves de Mlo, qui, nes loin des demeures des abeilles, sont obliges
d'aller elles-mmes au-devant des hymnoptres nourriciers. Aussi les
Mlos, dpourvus de l'instinct des Sitaris, sont-ils dous d'une
fcondit incomparablement plus grande. La richesse de leurs ovaires
supple  l'insuffisance de l'instinct, en proportionnant le nombre de
germes  l'tendue des chances de destruction. Quelle est donc
l'harmonie transcendante qui balance ainsi la fcondit des ovaires et
les perfections de l'instinct!

L'closion des oeufs a lieu en fin mai ou en juin, un mois environ aprs
la ponte. C'est aussi dans ce laps de temps qu'closent les oeufs des
Sitaris. Mais plus favorises, les larves de Mlo peuvent se mettre
immdiatement en recherche des hymnoptres qui doivent les nourrir;
tandis que celles des Sitaris, closes en septembre, doivent, jusqu'au
mois de mai de l'anne suivante, attendre immobiles et dans une
abstinence complte, l'issue des Anthophores dont elles gardent l'entre
des cellules. Je ne dcrirai pas la jeune larve de Mlo, suffisamment
connue, en particulier par la description et la figure qu'en a donnes
Newport; pour l'intelligence de ce qui va suivre, je me bornerai  dire
que cette larve primaire est une sorte de petit pou jaune, troit et
allong, qu'on trouve, au printemps, au milieu du duvet de divers
hymnoptres.

Comment cet animalcule a-t-il pass de la demeure souterraine o les
oeufs viennent d'clore, dans la toison d'une abeille? Newport souponne
que les jeunes Mlos,  l'issue du terrier natal, grimpent sur les
plantes voisines, spcialement sur les Chicoraces, et attendent, cachs
entre les ptales, que quelques hymnoptres viennent butiner dans la
fleur, pour s'attacher tout aussitt  leur fourrure et se laisser
emporter avec eux. J'ai mieux que les soupons de Newport, j'ai sur ce
point curieux des observations personnelles, des exprimentations qui ne
laissent rien  dsirer. Je vais les rapporter comme premier trait de
l'histoire du Pou des Abeilles. Elles datent du 23 mai 1858.

Un talus vertical, encaissant la route de Carpentras  Bdoin est cette
fois le thtre de mes observations. Ce talus, calcin par le soleil,
est exploit par de nombreux essaims d'Anthophores qui, plus
industrieuses que leurs congnres, savent btir  l'entre de leurs
couloirs, avec des filets vermiculaires de terre, un vestibule, un
bastion dfensif en forme de cylindre arqu, en un mot par des essaims
d'_Anthophora parietina_. Un maigre tapis de gazon s'tend du bord de la
route au pied du talus. Pour suivre plus  l'aise les abeilles en
travail, dans l'espoir de leur drober quelque secret, je m'tais tendu
depuis peu d'instants sur ce gazon, au coeur mme de l'essaim
inoffensif, lorsque mes vtements se trouvrent envahis par des lgions
de petits poux jaunes, courant avec une ardeur dsespre dans le fourr
filamenteux de la surface du drap. Dans ces animalcules, dont j'tais 
et l poudr comme d'une poussire d'ocre, j'eus bientt reconnu de
vieilles connaissances, de jeunes Mlos, que pour la premire fois
j'observais autre part que dans la fourrure des hymnoptres ou dans
l'intrieur de leurs cellules. Je ne pouvais laisser chapper urne
occasion aussi belle d'apprendre comment ces larves parviennent 
s'tablir sur le corps de leurs nourriciers.

Le gazon o je m'tais couvert de ces poux en m'y reposant un instant,
prsentait quelques plantes en fleur dont les plus abondantes taient
trois composes: _Hedypnos polymorpha_, _Senecio gallicus_ et _Anthemis
arvensis_. Or c'est sur une compose, un pissenlit (_Dandelion_) que
Newport croit se souvenir d'avoir observ de jeunes Mlos; aussi mon
attention se dirigea-t-elle tout d'abord sur les plantes que je viens de
mentionner.  ma grande satisfaction, presque toutes les fleurs de ces
trois plantes, surtout celles de la camomille (_Anthemis_), se
trouvrent occupes par un nombre plus ou moins grand de jeunes Mlos.
Sur tel calathide de camomille, j'ai pu compter une quarantaine de ces
animalcules, tapis, immobiles, au milieu des fleurons. D'autre part, il
me fut impossible d'en dcouvrir sur les fleurs du coquelicot et d'une
roquette sauvage (_Diplotaxis muralis_), poussant ple-mle au milieu
des plantes qui prcdent. Il me parat donc que c'est uniquement sur
les fleurs composes que les larves de Mlo attendent l'arrive des
hymnoptres.

Outre cette population campe sur les calathides des composes et s'y
tenant immobile comme ayant atteint pour le moment son but, je ne tardai
pas  en dcouvrir une autre, bien plus nombreuse, et dont l'anxieuse
activit trahissait des recherches sans rsultat.  terre, sous le
gazon, couraient, effares, d'innombrables petites larves, rappelant,
sur quelques points, le tumultueux dsordre d'une fourmilire
bouleverse; d'autres grimpaient  la hte au sommet d'un brin d'herbe
et en descendaient avec la mme prcipitation; d'autres encore
plongeaient dans la bourre cotonneuse des gnaphales desschs, y
sjournaient un moment et reparaissaient bientt aprs pour recommencer
leurs recherches. Enfin, avec un peu d'attention, je pus me convaincre
que, dans l'tendue d'une dizaine de mtres carrs, il n'y avait
peut-tre pas un seul brin de gazon qui ne ft explor par plusieurs de
ces larves.

J'assistais videmment  la sortie rcente des jeunes Mlos hors des
terriers maternels. Une partie s'tait dj tablie sur les fleurs des
camomilles et des sneons pour attendre l'arrive des hymnoptres;
mais la majorit errait encore  la recherche de ce gte provisoire.
C'est par cette population errante que j'avais t envahi en me couchant
au pied du talus. Toutes ces larves, dont je n'oserais limiter le nombre
effrayant de milliers, ne pouvaient former une seule famille et
reconnatre une mme mre; malgr ce que Newport nous a appris sur
l'tonnante fcondit des Mlos, je ne saurais le croire tant leur
multitude tait grande.

Bien que le tapis de verdure se continut dans une longue tendue sur le
bord de la route, il me fut impossible d'y dcouvrir une seule larve de
Mlo autre part que dans les quelques mtres carr placs en face du
talus habit par l'abeille maonne. Ces larves ne devaient donc pas
venir de loin; pour se trouver au voisinage des Anthophores, elles
n'avaient pas eu de longues prgrinations  faire, car on n'apercevait
nulle part les retardataires, les tranards, invitables dans une
pareille caravane en voyage. Les terriers o s'tait faite l'closion se
trouvaient par consquent dans ce gazon en face des demeures des
abeilles. Ainsi les Mlos, loin de dposer leurs oeufs au hasard, comme
pourrait le faire croire leur vie errante, et de laisser aux jeunes le
soin de se rapprocher de leur futur domicile, savent reconnatre les
lieux hants par les Anthophores et font leur ponte  proximit de ces
lieux.

Avec telle multitude de parasites occupant les fleurs composes dans
l'troit voisinage des nids de l'Anthophore, il est impossible que tt
ou tard la majorit de l'essaim ne soit infest. Au moment de mes
observations, une partie relativement fort minime de la lgion famlique
tait en attente sur les fleurs, l'autre partie errait encore sur le
sol, o les Anthophores trs rarement se posent; et cependant, au milieu
du duvet thoracique de presque toutes les Anthophores que j'ai saisies
pour les examiner, j'ai reconnu la prsence de plusieurs larves de
Mlos.

J'en ai pareillement trouv sur le corps des Mlectes et des Coelioxys,
hymnoptres parasites de l'Anthophore. Suspendant leur audacieux
va-et-vient devant les galeries en construction, ces larrons de cellules
approvisionnes, se posent un instant sur quelque fleur de camomille, et
voil que le voleur sera vol. Au sein de leur duvet un pou
imperceptible s'est gliss qui, au moment o le parasite, aprs avoir
dtruit l'oeuf de l'Anthophore, dposera le sien sur le miel usurp, se
laissera couler sur cet oeuf pour le dtruire  son tour et rester
unique matre des provisions. La pte de miel amasse par l'Anthophore
passera ainsi par trois matres, et restera finalement la proprit du
plus faible des trois.

Et qui nous dira si le Mlo ne sera pas,  son tour, dpossd par un
nouveau larron; ou mme si  l'tat de larve somnolente, molle et
replte, il ne deviendra pas la proie de quelque ravageur, qui lui
rongera les entrailles vivantes? En mditant sur cette lutte fatale,
implacable, que la nature impose, pour leur conservation,  ces divers
tres, tour  tour possesseurs et dpossds, tour  tour dvorants et
dvors, un sentiment pnible se mle  l'admiration que suscitent les
moyens employs par chaque parasite pour atteindre son but; et oubliant
un instant le monde infime o ces choses se passent, on est pris
d'effroi devant cet enchanement de larcins, d'astuces et de brigandages
qui rentrent, hlas dans les vues de l'_alma parens rerum_.

Les jeunes larves de Mlo tablies dans le duvet des Anthophores ou
dans celui des Mlectes et des Coelioxys, leurs parasites, avaient pris
une voie infaillible pour arriver tt ou tard dans la cellule dsire.
tait-ce de leur part un choix dict par la clairvoyance de l'instinct,
ou tout simplement l'effet d'un heureux hasard? L'alternative fut
bientt dcide. Divers diptres, des ristales, des Calliphores
(_Eristalis tenax, Calliphora vomitoria_), s'abattaient de temps en
temps sur les fleurs de sneon et de camomille occupes par les jeunes
Mlos et s'y arrtaient un moment pour en sucer les exsudations
sucres. Sur tous ces diptres, j'ai trouv,  bien peu d'exceptions
prs, des larves de Mlo, immobiles au milieu des soies du thorax. Je
citerai encore, comme envahie par ces larves, une Ammophile (_Ammophila
hirsuta_), qui approvisionne ses terriers d'une chenille au premier
printemps, tandis que ses congnres nidifient en automne. Cette
Ammophile ne fit que raser pour ainsi dire la surface d'une fleur; je la
pris: des Mlos circulaient sur son corps. Il est clair que ni les
ristales, ni les Calliphores, dont les larves vivent dans les matires
corrompues, ni les Ammophiles, qui approvisionnent les leurs de
chenilles, n'auraient jamais amen dans des cellules remplies de miel
les larves qui les avaient envahies. Ces larves s'taient donc
fourvoyes, et l'instinct, chose rare, se trouvait ici en dfaut.

Portons maintenant notre attention sur les jeunes Mlos en expectative
sur les fleurs de camomille. Ils sont l, dix, quinze ou davantage, 
demi plongs dans la gorge des fleurons d'un mme calathide ou dans les
interstices; aussi faut-il une certaine attention pour les apercevoir,
leur cachette tant d'autant plus efficace que la couleur ambre de leur
corps se confond avec la teinte jaune des fleurons. Si rien
d'extraordinaire ne se passe sur la fleur, si un branlement subit
n'annonce l'arrive d'un hte tranger, les Mlos, totalement
immobiles, ne donnent pas signe de vie.  les voir plongs
verticalement, la tte en bas, dans la gorge des fleurons, on pourrait
croire qu'ils sont  la recherche de quelque humeur sucre, leur
nourriture; mais alors ils devraient passer plus frquemment d'un
fleuron  l'autre, ce qu'ils ne font pas, si ce n'est lorsque, aprs une
alerte sans rsultat, ils regagnent leurs cachettes et choisissent le
point qui leur parat le plus favorable. Cette immobilit signifie que
les fleurons de la camomille leur servent seulement de lieu d'embuscade,
comme plus tard le corps de l'Anthophore leur servira uniquement de
vhicule pour arriver  la cellule de l'hymnoptre. Ils ne prennent
donc aucune nourriture, pas plus sur les fleurs que sur les abeilles; et
comme pour les Sitaris, leur premier repas consistera dans l'oeuf de
l'Anthophore, que les crocs de leurs mandibules sont destins 
ventrer.

Leur immobilit est, disons-nous, complte; mais rien n'est plus facile
que d'veiller leur activit en suspens. Avec un brin de paille,
branlons lgrement une fleur de camomille:  l'instant les Mlos
quittent leurs cachettes, s'avancent en rayonnant de tous cts sur les
ptales blancs de la circonfrence, et les parcourent d'un bout 
l'autre avec toute la rapidit que permet l'exigut de leur taille.
Arrivs au bout extrme des ptales, ils s'y fixent soit avec leurs
appendices caudaux, soit peut-tre avec une viscosit analogue  celle
que fournit le bouton anal des Sitaris; et le corps pendant en dehors,
les six pattes libres, ils se livrent  des flexions en tous sens, ils
s'tendent autant qu'ils le peuvent, comme s'ils s'efforaient
d'atteindre un but trop loign. Si rien ne se prsente qu'ils puissent
saisir, ils regagnent le centre de la fleur aprs quelques vaines
tentatives et reprennent bientt leur immobilit.

Mais si l'on admet  leur proximit un objet quelconque, ils ne manquent
de s'y accrocher avec une prestesse surprenante. Une feuille de
gramine, un ftu de paille, la branche de mes pinces que je leur
prsente, tout leur est bon, tant il leur tarde de quitter le sjour
provisoire de la fleur. Il est vrai qu'arrivs sur ces objets inanims,
ils reconnaissent bientt qu'ils ont fait fausse route, ce que l'on voit
 leurs marches et contre-marches affaires, et  leur tendance 
revenir sur la fleur, s'il en est temps encore. Ceux qui se sont ainsi
jets tourdiment sur un bout de paille et qu'on laisse retourner  la
fleur, se reprennent difficilement au mme pige. Il y a donc aussi,
pour ces points anims, une mmoire, une exprience des choses.

Aprs ces essais, j'en ai tent d'autres avec des matires
filamenteuses, imitant plus ou moins bien le duvet des hymnoptres,
avec de petits morceaux de drap ou de velours coups sur mes vtements,
avec des tampons de coton, avec des pelotes de bourre rcolte sur les
gnaphales. Sur tous ces objets, prsents au bout des pinces, les Mlos
se sont prcipits sans difficult aucune; mais loin d'y rester en
repos, comme ils le font sur le corps des hymnoptres, ils m'ont
bientt convaincu, par leurs dmarches inquites, qu'ils se trouvaient
aussi dpayss dans ces fourrures que sur la surface glabre d'un tuyau
de paille. Je devais m'y attendre: ne venais-je pas de les voir errer
sans repos sur les gnaphales envelopps de bourre cotonneuse? S'il leur
suffisait d'atteindre l'abri d'un duvet pour se croire arrivs  bon
port, presque tous priraient, sans autre tentative, au milieu du duvet
des plantes.

Prsentons maintenant des insectes vivants, et d'abord des Anthophores.
Si l'abeille, dbarrasse pralablement des parasites qu'elle peut
porter, est saisie par les ailes et mise un instant en contact avec la
fleur, on la trouve invariablement, aprs ce contact rapide, envahie par
des Mlos accrochs  ses poils. Ceux-ci gagnent prestement un point du
thorax, gnralement les paules, les flancs, et, arrivs l, ils
restent immobiles: la seconde tape de leur trange voyage est atteinte.

Aprs les Anthophores, j'ai essay les premiers insectes vivants qu'il
m'a t possible de me procurer sur-le-champ: des ristales, des
Calliphores, des Abeilles domestiques, de petits Papillons. Tous ont t
galement envahis par les Mlos, sans hsitation; mieux encore, sans
tentatives pour revenir sur les fleurs. Faute de pouvoir trouver 
l'instant des coloptres, je n'ai pu exprimenter avec ces derniers.
Newport, oprant il est vrai dans des conditions bien diffrentes des
miennes, puisque ses observations portaient sur des jeunes Mlos
captifs dans un flacon, tandis que les miennes taient faites dans les
circonstances normales, Newport, dis-je, a vu les Mlos s'attacher au
corps d'un _Malachius_, et y rester immobiles; ce qui me porte  croire
qu'avec des coloptres j'aurais obtenu les mmes rsultats qu'avec un
ristale, par exemple. Et, en effet, il m'est arriv plus tard de
trouver des larves de Mlo su le corps d'un gros coloptre, la Ctoine
dore, hte assidu des fleurs.

La classe des insectes puise, j'ai mis  leur porte ma dernire
ressource, une grosse Araigne noire. Sans hsitation, ils ont pass de
la fleur sur l'aranide, ont gagn le voisinage des articulations des
pattes et s'y sont tablis immobiles. Ainsi tout leur parat bon pour
quitter le sjour provisoire o ils attendent; sans distinction
d'espce, de genre, de classe, ils s'attachent au premier tre vivant
que le hasard met  leur porte. On conoit alors comment ces jeunes
larves ont pu tre observes sur une foule d'insectes diffrents, en
particulier sur les espces printanires de diptres et d'hymnoptres
butinant sur les fleurs; on conoit encore la ncessit de ce nombre
prodigieux de germes pondus par une seule femelle de Mlo, puisque
l'immense majorit des larves qui en proviendront prendra
infailliblement une fausse voie et ne pourra parvenir aux cellules des
Anthophores. L'instinct est ici en dfaut et la fcondit y supple.

Mais il reprend son infaillibilit dans une autre circonstance. Les
Mlos, on vient de le voir, passent sans difficult de la fleur sur les
objets  leur porte, quels qu'ils soient, glabres ou velus, vivants ou
inanims: cela fait, ils se comportent bien diffremment suivant qu'ils
viennent d'envahir soit le corps d'un insecte, soit tout autre objet.
Dans le premier cas, sur un diptre et un papillon velus, sur une
araigne et un coloptre glabres, les larves restent immobiles aprs
avoir gagn le point qui leur convient. Leur dsir instinctif est donc
satisfait. Dans le second cas, au milieu du duvet du drap et du velours,
au milieu des filaments soit du coton, soit de la bourre de gnaphale, et
enfin sur la surface glabre d'une paille et d'une feuille, elles
trahissent la connaissance de leur mprise par leurs continuelles alles
et venues, par leurs efforts pour revenir sur la fleur imprudemment
abandonne.

Comment donc reconnaissent-elles la nature du corps sur lequel elles
viennent de passer; comment se fait-il que ce corps, quel que soit
l'tat de sa surface, tantt leur convienne et tantt ne leur convienne
pas? Est-ce par la vue qu'elles jugent de leur nouveau sjour? Mais
alors la mprise ne serait pas possible; la vue leur dirait tout d'abord
si l'objet  leur porte est convenable ou non, et d'aprs ses conseils
l'migration se ferait ou ne se ferait pas. Et puis, comment admettre
qu'ensevelie dans l'pais fourr d'une pelote de coton ou dans la toison
d'une Anthophore, l'imperceptible larve puisse reconnatre, par la vue,
la masse norme qu'elle parcourt?

Est-ce par l'attouchement, par quelque sensation due aux frmissements
intimes d'une chair vivante? Pas davantage: les larves de Mlo restent
immobiles sur des cadavres d'insectes compltement desschs, sur des
Anthophores mortes et extraites de cellules vieilles au moins d'un an.
Je les ai vues en parfaite quitude sur des tronons d'Anthophore, sur
des thorax rongs et vids par les mites depuis longtemps. Par quel sens
leur est-il donc possible de distinguer un thorax d'Anthophore d'une
pelote veloute quand la vue et le toucher ne peuvent tre invoqus? Il
reste l'odorat. Mais alors quelle exquise subtilit ne lui faut-il pas
supposer; et d'ailleurs quelle analogie d'odeur peut-on admettre entre
tous les insectes qui morts ou vivants, en entier ou en tronons, frais
ou desschs, conviennent aux Mlos, tandis que toute autre chose ne
leur convient pas? Un misrable pou, un point vivant, nous laisse trs
perplexe sur la sensibilit qui le guide. Encore une nigme qui s'ajoute
 tant d'autres nigmes.

Aprs les observations que je viens de raconter, il me restait 
fouiller la nappe de terre habite par les Anthophores: j'aurai suivi
dans ses transformations la larve de Mlo. C'tait bien le Mlo 
cicatrices dont je venais d'tudier la larve; c'tait bien lui qui
ravageait les cellules de l'abeille maonne car je le trouvais mort dans
les vieilles galeries d'o il n'avait pu sortir. Une ample moisson
m'tait promise par cette occasion, qui ne s'est plus prsente. Il me
fallut renoncer  tout. Mon jeudi touchait  sa fin; je devais rentrer 
Avignon pour reprendre le lendemain l'lectrophore et le tube de
Torricelli. Bienheureux jeudis! quelles superbes occasions ai-je
manques parce que vous tiez trop courts!

Revenons en arrire d'une anne pour continuer cette histoire; j'ai
recueilli, dans des conditions bien moins favorables, il est vrai, assez
de notes pour tracer la biographie de l'animalcule que nous venons de
voir migrer des fleurs de la camomille sur le dos des Anthophores.
D'aprs ce que j'ai dit au sujet des larves de Sitaris, il est vident
que les larves de Mlo, campes comme les premires sur le dos d'une
abeille, ont uniquement pour but de se faire conduire par cette abeille
dans les cellules approvisionnes, et non de vivre quelque temps aux
dpens du corps qui les porte.

S'il tait ncessaire de le prouver, il suffirait de dire qu'on ne voit
jamais ces larves essayer de percer les tguments de l'abeille, ou bien
d'en ronger quelques poils et qu'on ne les voit pas non plus augmenter
de taille tant qu'elles se trouvent sur le corps de l'hymnoptre. Pour
les Mlos, comme pour les Sitaris, l'Anthophore sert donc uniquement de
vhicule vers un but qui est une cellule approvisionne.

Il nous reste  apprendre comment le Mlo abandonne le duvet de
l'abeille qui l'a voitur pour pntrer dans la cellule. Avec des larves
recueillies sur le corps de divers hymnoptres, j'ai fait, avant de
connatre  fond la tactique des Sitaris, et Newport avait fait avant
moi, des recherches pour jeter quelque jour sur ce point capital de
l'histoire des Mlos. Mes tentatives, calques sur celles que j'avais
entreprises sur les Sitaris, ont prouv le mme chec. L'animalcule,
mis en rapport avec des larves ou des nymphes d'Anthophore, n'a donn
aucune attention  cette proie; d'autres, placs dans le voisinage de
cellules ouvertes et pleines de miel, n'y ont pas pntr ou tout au
plus ont visit les bords de l'orifice; d'autres enfin, dposs dans la
cellule, sur sa paroi sche ou  la surface du miel, sont ressortis
aussitt ou bien ont pri englus. Le contact du miel leur est aussi
fatal qu'aux jeunes Sitaris.

Des fouilles faites,  diverses poques, dans les nids de l'_Anthophora
pilipes_, m'avaient appris, depuis quelques annes, que le Mlo 
cicatrices est, comme le Sitaris, parasite de cet hymnoptre; j'avais,
en effet, trouv de temps  autre, dans les cellules de l'abeille, des
Mlos adultes, morts et desschs. D'autre part, je savais, par L.
Dufour, que l'animalcule jaune, que le pou qu'on trouve dans le duvet
des hymnoptres avait t reconnu, grce aux recherches de Newport,
comme tant la larve des Mlos. Avec ces notions, rendues plus
frappantes par ce que j'apprenais chaque jour au sujet des Sitaris, je
me suis rendu  Carpentras, le 21 mai, pour visiter les nids en
construction de l'Anthophore, ainsi que je l'ai racont. Si j'avais
presque la certitude de russir tt ou tard au sujet des Sitaris, qui
s'y trouvent excessivement abondants, je n'avais que bien peu d'espoir
pour les Mlos, qui sont fort rares, au contraire, dans les mmes nids.
Cependant les circonstances m'ont favoris plus que je n'aurais os
esprer, et aprs six heures d'un travail o la pioche jouait un grand
rle, j'tais possesseur,  la sueur de mon front, d'un nombre
considrable de cellules occupes par les Sitaris, et de deux autres
cellules appartenant aux Mlos.

Si mon enthousiasme n'avait pas eu le temps de se refroidir par la vue,
renouvele  chaque instant, de jeunes Sitaris camps sur un oeuf
d'Anthophore, flottant au centre de la petite mare de miel, il aurait pu
se donner libre carrire  la vue du contenu de l'une de ces cellules.
Sur le miel, noir et liquide, flotte une pellicule ride; et sur cette
pellicule se tient immobile un pou jaune. La pellicule, c'est
l'enveloppe vide de l'oeuf de l'Anthophore; le pou, c'est une larve de
Mlo.

L'histoire de cette larve se complte maintenant d'elle-mme. Le jeune
Mlo abandonne le duvet de l'abeille au moment de la ponte; et puisque
le contact du nid lui serait fatal, il doit, pour s'en prserver,
adopter la tactique suivie par le Sitaris, c'est--dire se laisser
couler  la surface du miel avec l'oeuf en voie d'tre pondu. L, son
premier travail est de dvorer l'oeuf qui lui sert de radeau, comme
l'atteste l'enveloppe vide sur laquelle il est encore; et c'est aprs ce
repas, le seul qu'il prenne tant qu'il conserve sa forme actuelle, c'est
aprs ce repas qu'il doit commencer sa longue srie de transformations
et se nourrir du miel amass par l'Anthophore. Tel est le motif de
l'chec complet, tant de mes tentatives que de celles de Newport, pour
lever les jeunes larves de Mlo. Au lieu de leur offrir du miel, ou
des larves, ou des nymphes, il fallait les dposer sur les oeufs
rcemment pondus par l'Anthophore.

 mon retour de Carpentras, j'ai voulu faire cette ducation, en mme
temps que celle des Sitaris, qui m'a si bien russi; mais comme je
n'avais pas des larves de Mlo  ma disposition, et que je ne pouvais
m'en procurer qu'en les recherchant dans la toison des hymnoptres, les
oeufs d'Anthophore se sont tous trouvs clos dans les cellules que
j'avais rapportes de mon expdition, lorsque j'ai pu enfin en trouver.
Cet essai manqu est peu  regretter, car les Mlos et les Sitaris
ayant la similitude la plus complte, non seulement dans les moeurs mais
encore dans le mode d'volution, il est hors de doute que j'aurais d
russir. Je crois mme que cette ducation peut se tenter avec des
cellules de divers hymnoptres, pourvu que l'oeuf et le miel ne
diffrent pas trop de ceux de l'Anthophore. Je ne compterais pas, par
exemple, sur un succs avec les cellules de l'_Osmia tricornis_,
cohabitant avec l'Anthophore: son oeuf est court et gros; son miel est
jaune, sans odeur, solide, presque pulvrulent et d'une saveur trs
faible.




XVII

L'HYPERMTAMORPHOSE


Par un machiavlique stratagme, la larve primaire des Mlos et des
Sitaris a pntr dans la cellule de l'Anthophore; elle s'est tablie
sur l'oeuf,  la fois sa premire nourriture et son radeau de sauvetage.
Que devient-elle une fois l'oeuf puis?

Revenons d'abord  la larve du Sitaris. Au bout de huit jours, l'oeuf de
l'Anthophore est tari par le parasite et se rduit  l'enveloppe, mince
nacelle qui prserve l'animalcule du contact mortel du miel. C'est sur
cette nacelle que s'opre la premire transformation, aprs laquelle la
larve, alors organise pour vivre dans un milieu gluant, se laisse choir
du radeau dans le lac de miel, et abandonne, accroche  l'enveloppe de
l'oeuf, sa dpouille fendue sur le dos.  cette poque, on voit flotter,
immobile sur le miel, un corpuscule d'un blanc laiteux, ovalaire, aplati
et d'une paire de millimtres de longueur. C'est la larve du Sitaris
sous sa nouvelle forme.  l'aide d'une loupe, on distingue les
fluctuations du canal digestif, qui se gorge de miel, et sur le pourtour
du dos plat et elliptique, on aperoit un double cordon de points
respiratoires qui, par leur position, ne peuvent tre obstru par le
liquide visqueux. Pour dcrire en dtail cette larve, attendons qu'elle
ait acquis tout son dveloppement, ce qui ne saurait tarder car les
provisions diminuent avec rapidit.

Cette rapidit toutefois n'est pas comparable  celle que mettent les
larves gloutonnes de l'Anthophore  achever les leurs. Ainsi, en
visitant une dernire fois les habitations des Anthophores, le 25 juin,
j'ai trouv que les larves de l'abeille avaient toutes achev leurs
provisions et atteint leur complet dveloppement; tandis que celles des
Sitaris, encore plonges dans le miel, n'avaient, pour la plupart, que
la moiti du volume qu'elles doivent finalement acqurir. Nouveau motif
pour les Sitaris de dtruire un oeuf qui, s'il se dveloppait, donnerait
une larve vorace, capable de les affamer en fort peu de temps. En
levant moi-mme les larves dans des tubes de verre, j'ai reconnu que
les Sitaris mettent de trente-cinq  quarante jours pour achever leur
pte de miel; et que celles des Anthophores emploient moins de deux
semaines pour le mme repas.

C'est dans la premire quinzaine du mois de juillet que les larves de
Sitaris atteignent toute leur grosseur.  cette poque, la cellule
usurpe par le parasite ne contient plus qu'une larve replte, et en un
coin, un tas de crottins rougetres. Cette larve est molle, blanche et
mesure de 12  13 millimtres de longueur, sur 6 millimtres dans sa
plus grande largeur. Vue par le dos, comme lorsqu'elle flotte sur le
miel, elle est de forme elliptique, attnue graduellement vers
l'extrmit antrieure, et plus brusquement vers l'extrmit
postrieure. Sa face ventrale est fort convexe; sa face dorsale, au
contraire, est  peu prs plane. Quand la larve flotte sur le miel
liquide, elle est comme leste par le dveloppement excessif de la face
ventrale plongeant dans le miel, ce qui lui rend possible un quilibre
pour elle de la plus haute importance. En effet, les orifices
respiratoires, rangs sans moyen de protection sur chaque bord du dos
presque plat, sont  fleur du liquide visqueux, et au moindre faux
mouvement seraient obstrus par cette glu tenace si un lest convenable
n'empchait la larve de chavirer. Jamais abdomen obse n'a t de plus
grande utilit:  la faveur de cet embonpoint du ventre, la larve est 
l'abri de l'asphyxie.

Ses segments sont au nombre de treize, y compris la tte. Celle-ci est
ple, molle, comme le reste du corps, et fort petite relativement au
volume de l'animal. Les antennes sont excessivement courtes et composes
de deux articles cylindriques. J'ai vainement,  l'aide d'une forte
loupe, cherch des yeux. Dans son tat prcdent, la larve, assujettie 
de singulires migrations, a videmment besoin de la vue, et elle est
pourvue de quatre ocelles. Dans l'tat actuel,  quoi lui serviraient
des yeux au fond d'une cellule d'argile, o rgne la plus complte
obscurit?

Le labre est saillant, non distinctement spar de la tte, courbe en
avant et bord de cils ples et trs fins. Les mandibules sont petites,
rousstres vers l'extrmit, obtuses et excaves au ct interne en
forme de cuiller. Au-dessous des mandibules se trouve une pice charnue,
couronne par deux trs petits mamelons. C'est la lvre infrieure avec
ses deux palpes. Elle est flanque, de droite et de gauche, de deux
autres pices galement charnues, troitement accoles  la lvre, et
portant  l'extrmit un rudiment de palpe form de deux ou trois trs
petits articles. Ces deux pices sont les futures mchoires. Tout cet
appareil, lvres et mchoires, est compltement immobile, et dans un
tat rudimentaire qui met la description en dfaut. Ce sont des organes
naissants, encore voils, embryonnaires. Le labre et la lame complexe
forme par la lvre et les mchoires laissent entre elles une troite
fente, dans laquelle jouent les mandibules.

Les pattes sont purement vestigiaires, car bien que formes de trois
petits articles cylindriques, elles n'ont gure qu'un demi-millimtre de
longueur. L'animal ne peut en faire usage, non seulement dans le miel
coulant o il habite, mais encore sur un sol consistant. Si l'on tire la
larve de la cellule pour la mettre sur un corps solide et l'observer
plus  l'aise, on voit que la protubrance dmesure de l'abdomen, en
tenant le thorax relev, empche les pattes de trouver un appui. Couche
sur le flanc, seule station possible,  cause de sa conformation, la
larve reste immobile, ou n'excute que quelques mouvements vermiculaires
et paresseux de l'abdomen, sans jamais remuer ses pattes dbiles, qui ne
pourraient d'ailleurs lui servir en aucune manire. En somme 
l'animalcule si alerte, si actif du dbut, a succd un ver
ventripotent, rendu immobile par son obsit. Qui reconnatrait dans cet
animal lourd, mou, aveugle, laidement ventru, n'ayant pour pattes qu'une
sorte de moignons sans usage, l'lgante bestiole de tout  l'heure,
cuirasse, svelte et pourvue d'organes d'une haute perfection pour
accomplir ses prilleux voyages?

Enfin, on compte neuf paires de stigmates: une paire sur le msothorax
et les autres sur les huit premiers segments de l'abdomen. La dernire
paire, ou celle du huitime segment abdominal est forme de stigmates si
petits que, pour les dcouvrir, il faut tre averti par les tats
suivants de la larve et promener une loupe bien patiente sur
l'alignement des autres paires. Ce ne sont l encore que des stigmates
vestigiaires. Les autres sont assez grands,  pritrme ple, circulaire
et non saillant.

Si, sous sa premire forme, la larve de Sitaris est organise pour agir,
pour se mettre en possession de la cellule convoite, sous sa seconde
forme, elle est uniquement organise pour digrer les provisions
conquises. Donnons un coup d'oeil  son organisation interne, et en
particulier  son appareil digestif. Chose trange: cet appareil o doit
s'engouffrer la masse du miel amasse par l'Anthophore, est en tout
pareil  celui du Sitaris adulte, qui ne prend peut-tre jamais de
nourriture. C'est, de part et d'autre, le mme oesophage trs court, le
mme ventricule chylifique, vide dans l'insecte parfait, distendu dans
la larve par une abondante pulpe orange; ce sont dans l'un et l'autre
les mmes vaisseaux biliaires au nombre de quatre et accols au rectum
par une de leurs extrmits. Ainsi que l'insecte parfait, la larve est
dpourvue de glandes salivaires et de tout autre appareil analogue Son
appareil d'innervation comprend onze ganglions, en ne tenant compte du
collier oesophagien; tandis que dans l'insecte parfait, on n'en trouve
plus que sept, trois pour le thorax, dont les deux derniers contigus, et
quatre pour l'abdomen.

Quand ses provisions sont acheves, la larve reste un petit nombre de
jours dans un tat stationnaire, en rejetant de temps  autre quelques
crottins rougetres jusqu' ce que le tube digestif soit totalement
libr de sa pulpe orange. Alors l'animal se contracte, se ramasse sur
lui-mme, et l'on ne tarde pas  voir se dtacher de son corps une
pellicule transparente, un peu chiffonne, trs fine et formant un
sac-issue, dans lequel vont se passer dsormais les transformations
suivantes. Sur ce sac pidermique, sur cette espce d'outre
transparente, forme par la peau de la larve dtache tout d'une pice,
sans aucune fissure, on distingue les divers organes externes bien
conservs: la tte avec ses antennes, ses mandibules, ses mchoires, ses
palpes; les segments thoraciques, avec leurs pattes vestigiaires;
l'abdomen, avec son cordon d'orifices stigmatiques encore relis l'un 
l'autre par des filaments trachens.

Puis sous cette enveloppe, dont la dlicatesse peut  peine supporter le
toucher le plus circonspect, on voit se dessiner une masse blanche,
molle, qui, en quelques heures, acquiert une consistance solide, corne,
et une teinte d'un fauve ardent. La transformation est alors acheve.
Dchirons le sac de fine gaze enveloppant l'organisation qui vient de se
former et portons notre examen sur cette troisime forme de la larve de
Sitaris.

C'est un corps inerte, segment,  contour ovalaire, d'une consistance
corne, en tout pareille  celle des pupes et des chrysalides, et d'une
couleur d'un fauve ardent qu'on ne peut mieux comparer qu' celle des
jujubes. Sa face suprieure forme un double plan inclin dont l'arte
est trs mousse; sa face infrieure est d'abord plane, mais devient,
par suite de l'vaporation, de jour en jour plus concave, en laissant un
bourrelet saillant sur tout son contour ovalaire. Enfin ses deux
extrmits ou ples sont un peu aplaties. Le grand axe de la face
infrieure est en moyenne de 12 millimtres, et le petit axe de 6
millimtres.

Au ple cphalique de ce corps se trouve une sorte de masque model
vaguement sur la tte de la larve; et au ple oppos, un petit disque
circulaire profondment rid dans sa partie centrale. Les trois segments
qui font suite  la tte portent chacun une paire de trs petits
boutons,  peine visibles sans le secours de la loupe, et qui sont, par
rapport aux pattes de la larve dans sa forme prcdente, ce que le
masque cphalique est pour la tte de la mme larve. Ce ne sont pas des
organes, mais des indices, des traits de repre jets aux points o
doivent plus tard apparatre ces organes. Sur chaque flanc, on compte
enfin neuf stigmates, placs comme prcdemment sur le msothorax et les
huit premiers segments abdominaux. Les huit premiers stigmates sont d'un
brun fonc et tranchent nettement sur la couleur fauve du corps. Ils
consistent en petits boutons luisants, coniques, perfors au sommet d'un
orifice rond. Le neuvime stigmate, quoique faonn comme les
prcdents, est incomparablement plus petit; on ne peut le distinguer
sans loupe.

L'anomalie, dj si manifeste dans le passage de la premire forme  la
seconde, le devient encore ici davantage; et l'on ne sait de quel nom
appeler une organisation sans terme de comparaison, non seulement dans
l'ordre des coloptres, mais dans la classe entire des insectes. Si,
d'une part, cette organisation offre de nombreux points de ressemblance
avec les pupes des diptres par sa consistance corne, par l'immobilit
complte de ses divers segments, par l'absence  peu prs totale des
reliefs qui permettraient de distinguer les parties de l'insecte
parfait; si, d'autre part, elle se rapproche des chrysalides parce que
l'animal, pour arriver  cet tat, a besoin de se dpouiller de sa peau,
comme le font les Chenilles; elle diffre de la pupe parce qu'elle n'a
pas pour enveloppe le tgument superficiel et devenu corn, mais bien un
tgument plus interne de la larve; et elle diffre des chrysalides par
l'absence de sculptures qui trahissent, dans ces dernires, les
appendices de l'insecte parfait. Enfin, elle diffre encore plus
profondment et de la pupe et de la chrysalide, parce que de ces deux
organisations drive immdiatement l'insecte parfait, tandis que ce qui
lui succde est simplement une larve pareille  celle qui l'a prcde.
Je proposerai, pour dsigner l'trange organisation, le terme de
_pseudo-chrysalide_; et je rserverai les noms de larve primaire, de
seconde larve, de troisime larve, pour dsigner, en peu de mots,
chacune des trois formes sous lesquelles les Sitaris ont tous les
caractres des larves.

Si le Sitaris, en revtant la forme de pseudo-chrysalide se transfigure
 l'extrieur jusqu'au point de drouter la science des morphoses
entomologiques, il n'en est pas de mme  l'intrieur. J'ai  toutes les
poques de l'anne, scrut les entrailles des pseudo-chrysalides, qui
restent, en gnral, stationnaires pendant une anne entire, et je n'ai
jamais observ d'autres formes dans leurs organes que celles qu'on
trouve dans la seconde larve. Le systme nerveux n'a pas subi de
changement. L'appareil digestif est rigoureusement vide, et,  cause de
sa vacuit, n'apparat que comme un mince cordon, perdu, noy au milieu
des sachets adipeux. L'intestin stercoral a plus de consistance, ses
formes sont mieux arrtes. Les quatre vaisseaux biliaires sont toujours
parfaitement distincts. Le tissu adipeux est plus abondant que jamais:
il forme  lui seul tout le contenu de la pseudo-chrysalide, en ne
tenant compte, sous le rapport du volume, des filaments insignifiants du
systme nerveux et de l'appareil digestif. C'est la rserve o la vie
doit puiser pour ses oeuvres futures.

Quelques Sitaris ne restent gure qu'un mois  l'tat de
pseudo-chrysalide. Les autres morphoses s'accomplissent dans le courant
du mois d'aot, et au commencement de septembre, l'insecte arrive 
l'tat parfait. Mais, en gnral, l'volution est plus lente; la
pseudo-chrysalide passe l'hiver et ce n'est, pour le plus tt, qu'au
moins de juin de la seconde anne que s'oprent les dernires
transformations. Passons sous silence cette longue priode de repos,
pendant laquelle le Sitaris, sous forme de pseudo-chrysalide, dort, au
fond de sa cellule, d'un sommeil aussi lthargique que celui d'un germe
dans son oeuf; et arrivons aux mois de juin et de juillet de l'anne
suivante, poque de ce que l'on pourrait appeler une seconde closion.

La pseudo-chrysalide est toujours enferme dans l'outre dlicate forme
par la peau de la seconde larve.  l'extrieur rien de nouveau ne s'est
pass; mais  l'intrieur de graves changements viennent de s'accomplir.
J'ai dit que la pseudo-chrysalide prsentait une face suprieure vote
en dos d'ne, et une face infrieure d'abord plane, puis de plus en plus
concave. Les flancs du double plan inclin de la face suprieure ou
dorsale prennent part aussi  cette dpression occasionne par
l'vaporation des parties fluides, et il arrive un moment o ces flancs
sont tellement dprims qu'une section de la pseudo-chrysalide, par un
plan perpendiculaire  son axe, serait reprsente au moyen d'un
triangle curviligne,  sommets mousss, et dont les cts tourneraient
leur convexit en dedans. C'est sous cet aspect que la pseudo-chrysalide
se prsente pendant l'hiver et le printemps.

Mais en juin elle a perdu cet aspect fltri; elle figure un ballon
rgulier, un ellipsode dont les sections perpendiculaires au grand axe
sont des cercles. Un fait plus important que cette expansion, comparable
 celle qu'on obtient en soufflant dans une vessie ride, vient
galement de se passer. Les tguments corns de la pseudo-chrysalide se
sont dtachs de leur contenu tout d'une pice, sans rupture, de la mme
manire que l'avait fait l'an pass la peau de la seconde larve; et ils
forment ainsi une nouvelle enveloppe utriculaire, sans adhrence aucune
avec son contenu, et incluse elle-mme dans l'outre faonne aux dpens
de la peau de la seconde larve. De ces deux sacs, sans issue, embots
l'un dans l'autre, l'extrieur est transparent, souple, incolore et
d'une extrme dlicatesse; le second est cassant, presque aussi dlicat
que le premier, mais beaucoup moins translucide  cause de sa coloration
fauve qui le fait ressembler  une mince pellicule d'ambre. Sur ce
second sac, se retrouvent les verrues stigmatiques, les boutons
thoraciques, etc., qu'on observait sur la pseudo-chrysalide. Enfin, dans
sa cavit, s'entrevoit quelque chose, dont la forme reporte aussitt
l'esprit  la seconde larve.

Et en effet, si l'on dchire la double enveloppe qui protge ce mystre,
on reconnat, non sans tonnement, qu'on a sous les yeux une nouvelle
larve pareille  la seconde. Aprs une transfiguration des plus
singulires, l'animal est revenu en arrire,  sa seconde forme. Dcrire
la nouvelle larve est chose inutile, car elle ne diffre de la
prcdente que par quelques lgers dtails. C'est dans les deux la mme
tte avec ses divers appendices  peine bauchs; ce sont les mmes
pattes vestigiaires, les mmes moignons transparents comme du cristal.
La troisime larve ne diffre de la seconde que par un abdomen moins
gros,  cause de la vacuit complte de l'appareil digestif; par un
double chapelet de coussinets charnus qui rgne sur chaque flanc; par le
pritrme des stigmates, cristallin et lgrement saillant, mais moins
que dans la pseudo-chrysalide; par les stigmates de neuvime paire,
jusqu'ici rudimentaires, et maintenant  peu prs aussi gros que les
autres; enfin par les mandibules termines en pointe trs aigu. Mise
hors de son double tui, la troisime larve n'excute que des mouvements
trs paresseux de contraction et de dilatation, sans pouvoir progresser,
sans pouvoir mme se tenir dans la station normale,  cause de la
dbilit de ses pattes. Elle reste ordinairement immobile, couche sur
le flanc; ou bien elle ne traduit sa somnolente activit que par de
faibles mouvements vermiculaires.

Au moyen du jeu alternatif de ces contractions et de ces dilatations, si
paresseuses qu'elles soient, la larve parvient cependant  se retourner
bout  bout dans l'espce de coque que lui forment les tguments
pseudo-chrysalidaires, quand accidentellement elle s'y trouve place l
en bas; et cette opration est d'autant plus difficile, que la cavit de
la coque est  peu de chose prs exactement remplie par la larve.
L'animal se contracte, flchit la tte sous le ventre, et fait glisser
sa moiti antrieure sur sa moiti postrieure par des mouvements
vermiculaires si lents, que la loupe peut  peine les constater. Dans
moins d'un quart d'heure, la larve, d'abord renverse, se retrouve
place la tte en haut. J'admire ce jeu de gymnastique, mais j'ai de la
peine  le comprendre, tant l'espace que la larve en repos laisse libre
dans sa coque, est peu de chose relativement  ce qu'on est en droit
d'attendre d'aprs la possibilit d'un pareil retournement. La larve ne
jouit pas longtemps de cette prrogative qui lui permet de reprendre
dans son habitacle, drang de sa position primitive, l'orientation
qu'elle prfre, c'est--dire de se trouver la tte en haut.

Deux jours au plus aprs sa premire apparition, elle retombe dans une
inertie aussi complte que celle de la pseudo-chrysalide. En la sortant
de sa coque d'ambre, on reconnat que sa facult de se contracter ou
dilater  volont, s'est engourdie si compltement, que le stimulant de
la pointe d'une aiguille ne peut pas la provoquer, bien que les
tguments aient conserv toute leur souplesse, et qu'aucun changement
sensible ne soit survenu dans l'organisation. L'irritabilit, suspendue
une anne entire dans la pseudo-chrysalide, vient donc de se rveiller
un instant pour retomber aussitt dans la plus profonde torpeur. Cette
torpeur ne doit se dissiper en partie qu'au moment du passage  l'tat
de nymphe, pour reparatre immdiatement aprs et se continuer jusqu'
l'arrive  l'tat parfait.

Aussi, en tenant dans une position renverse, au moyen de tubes de
verre, des larves de la troisime forme, ou bien des nymphes incluses
dans leurs coques, on ne les voit jamais reprendre une position droite,
quelle que soit la dure de l'exprimentation. L'insecte parfait
lui-mme, renferm quelque temps dans la coque, ne peut la reprendre,
faute d'une souplesse convenable. Cette absence totale de mouvement dans
la troisime larve, ge de quelques jours, ainsi que dans la nymphe,
jointe au peu d'espace libre qui reste dans la coque, amne forcment,
si l'on n'a pas assist aux premiers moments de la troisime larve, la
conviction qu'il est de toute impossibilit  l'animal de se retourner
bout  bout.

Et maintenant voyez quelles tranges consquences peut amener ce dfaut
d'observation faite  l'instant voulu. On recueille des
pseudo-chrysalides, qui sont entasses dans un flacon dans toutes les
positions possibles. La saison favorable arrive; et avec un tonnement
bien lgitime, on constate que, dans un grand nombre de coques, la larve
ou la nymphe incluse est dans une orientation inverse, c'est--dire
qu'elle a la tte tourne vers l'extrmit anale de la coque. Vainement
on pie dans ces corps renverss quelques indices de mouvement;
vainement on place les coques dans toutes les positions imaginables,
pour voir si l'animal se retournera; et vainement encore on se demande
o est l'espace libre qu'exigerait ce retournement. L'illusion est
complte: je m'y suis laiss prendre, et pendant deux ans je me suis
perdu en conjectures pour me rendre compte de ce dfaut de
correspondance entre la coque et son contenu, pour m'expliquer enfin un
fait inexplicable lorsque l'instant propice est pass.

Sur les lieux mmes, dans les cellules de l'Anthophore, cette apparente
anomalie ne se montre jamais, parce que la seconde larve, sur le point
de se transformer en pseudo-chrysalide, a toujours soin de se disposer
la tte en haut, suivant l'axe de la cellule plus ou moins rapproch de
la verticale. Mais lorsque les pseudo-chrysalides sont places, sans
ordre, dans une bote, dans un flacon, toutes celles qui se trouvent
dans une position renverse, renfermeront plus tard des larves ou des
nymphes retournes.

Aprs quatre changements de forme aussi profonds que ceux que je viens
de dcrire, on peut raisonnablement s'attendre  trouver quelques
modifications dans l'organisation interne. Rien n'est chang nanmoins:
le systme nerveux est le mme dans la troisime larve que dans les
tats prcdents; les organes reproducteurs ne se montrent pas encore;
et il est superflu de parler de l'appareil digestif, qui se conserve
invariable jusque dans l'insecte parfait.

La dure de la troisime larve n'est gure que de quatre  cinq
semaines, c'est aussi  peu prs la dure de la seconde. Dans le mois de
juillet, poque o la seconde larve passe  l'tat de pseudo-chrysalide,
la troisime passe  l'tat de nymphe, toujours  l'intrieur de la
double enveloppe utriculaire. Sa peau se fend sur le dos en avant; et 
l'aide de quelques faibles contractions qui reparaissent en cette
circonstance, elle est rejete en arrire sous forme de petite pelote.
Il n'y a donc rien ici qui diffre de ce qui se passe chez les autres
coloptres.

La nymphe succdant  cette troisime larve ne prsente rien non plus de
particulier: c'est l'insecte parfait au maillot, d'un blanc jauntre,
avec ses divers organes appendiculaires limpides comme du cristal, et
tals sous l'abdomen. Quelques semaines se passent pendant lesquelles
la nymphe revt en partie la livre de l'tat adulte, et, au bout d'un
mois environ, l'animal se dpouille une dernire fois, suivant le mode
ordinaire, pour atteindre sa forme finale. Les lytres sont alors d'un
blanc jauntre uniforme, ainsi que les ailes, l'abdomen et la majeure
partie des pattes; tout le reste du corps est,  peu de chose prs, d'un
noir luisant. Dans l'intervalle de vingt-quatre heures, les lytres
prennent leur coloration mi-partie fauve et noire; les ailes
s'obscurcissent, et les pattes achvent de se teindre en noir. Cela
fait, l'organisation adulte est paracheve. Cependant le Sitaris
sjourne une quinzaine de jours encore dans la coque jusqu'ici intacte,
rejetant par intervalles des crottins blancs d'acide urique, qu'il
refoule en arrire avec les lambeaux de ses deux dernires dpouilles,
celles de la troisime larve et celle de la nymphe. Enfin, vers le
milieu du mois d'aot, il dchire le double sac qui l'enveloppe, perce
le couvercle de la cellule d'Anthophore, s'engage dans un couloir, et
apparat au dehors  la recherche de l'autre sexe.

* * *

J'ai dit comment, dans mes fouilles au sujet des Sitaris, j'avais trouv
deux cellules appartenant au _Meloe cicatricosus_. L'une contenait
l'oeuf de l'Anthophore, et sur cet oeuf un pou jaune, larve primaire du
Mlo. L'histoire de cet animalcule nous est connue. La seconde cellule
est galement pleine de miel. Sur le liquide gluant flotte une petite
larve blanche, de 4 millimtres environ de longueur, et trs diffrente
des autres petites larves blanches appartenant au Sitaris. Les
fluctuations rapides de son abdomen dnotent qu'elle s'abreuve avec
avidit du nectar  odeur forte amass par l'abeille. Cette larve est le
jeune Mlo dans la seconde priode de son dveloppement.

Je n'ai pu conserver ces deux prcieuses cellules, que j'avais largement
ouvertes pour en tudier le contenu.  mon retour de Carpentras, par
suite des mouvements de la voiture, leur miel s'est trouv extravas, et
leurs habitants morts. Le 25 juin, une nouvelle visite aux nids des
Anthophores m'a procur deux larves pareilles  la prcdente, mais
beaucoup plus grosses. L'une d'elles est sur le point d'achever sa
provision de nid, l'autre en a encore prs de la moiti. La premire est
mise en sret avec mille prcautions, la seconde est aussitt plonge
dans l'alcool.

Ces larves sont aveugles, molles, charnues, d'un blanc jauntre,
couvertes d'un duvet fin visible seulement  la loupe, recourbes en
hameon comme le sont les larves des Lamellicornes, avec lesquelles
elles ont une certaine ressemblance dans leur configuration gnrale.
Les segments, y compris la tte, sont au nombre de treize, dont neuf
sont pourvus d'orifices stigmatiques  pritrme ple et ovalaire. Ce
sont le msothorax et les huit premiers segments abdominaux. Comme dans
les larves de Sitaris, la dernire paire de stigmates, ou celle du
huitime segment de l'abdomen, est moins dveloppe que les autres.

Tte corne, lgrement brune. pistome bord de brun. Labre saillant,
blanc, trapzodal. Mandibules noires, fortes, courtes, obtuses, peu
recourbes, tranchantes et munies chacune d'une large dent au ct
interne. Palpes maxillaires et palpes labiaux bruns, en forme de trs
petits boutons de deux ou trois articles. Antennes brunes, insres  la
base mme des mandibules, de trois articles: le premier, gros,
globuleux; les deux autres, d'un diamtre beaucoup plus petit,
cylindriques. Pattes courtes, mais assez fortes, pouvant servir 
l'animal pour ramper ou fouir, termines par un ongle robuste et noir.
La longueur de la larve avec tout son dveloppement est de 25
millimtres.

Autant que je peux en juger par la dissection de l'individu conserv
dans l'alcool, et dont les viscres sont altrs par un trop long sjour
dans ce liquide, le systme nerveux est form de onze ganglions, outre
le collier oesophagien; et l'appareil digestif ne diffre pas
sensiblement de celui du Mlo adulte.

La plus grosse des deux larves du 25 juin, mise dans un tube de verre,
avec le reste de ses provisions, a revtu une nouvelle forme dans la
premire semaine du mois de juillet suivant. Sa peau s'est fendue dans
la moiti antrieure du dos; et aprs avoir t refoule  demi en
arrire, a laiss en partie  dcouvert une pseudo-chrysalide ayant la
plus grande analogie avec celle des Sitaris. Newport n'a pas vu la larve
du Mlo dans sa seconde forme, dans celle qui lui est propre quand elle
mange la pte de miel amasse par l'abeille, mais il a vu sa dpouille
enveloppant  demi la pseudo-chrysalide dont je viens de parler. D'aprs
les mandibules robustes et les pattes armes d'un ongle vigoureux qu'il
a observes sur cette dpouille, Newport prsume que, au lieu de rester
dans la mme cellule d'Anthophore, la larve, capable de fouir, passe
d'une cellule dans une autre  la recherche d'un supplment de
nourriture. Ce soupon me parat trs fond, car le volume que la larve
acquiert dpasse les proportions que fait supposer la mdiocre quantit
de miel renferme dans une seule cellule.

Revenons  la pseudo-chrysalide. C'est, comme chez les Sitaris, un corps
inerte, de consistance corne, de couleur ambre, et divis en treize
segments, y compris la tte. Sa longueur mesure 2 millimtres. Elle est
un peu courbe en arc, fort convexe  la face dorsale, presque plane 
la face ventrale, et borde d'un bourrelet saillant qui marque la
sparation des deux faces. La tte n'est qu'une espce de masque o sont
sculpts vaguement quelques reliefs immobiles correspondant aux pices
futures de la tte. Sur les segments thoraciques se montrent trois
paires de tubercules, correspondant aux pattes de la larve prcdente et
du futur animal. Enfin neuf paires de stigmates, une paire sur le
msothorax, et les huit paires suivantes sur les huit premiers segments
de l'abdomen. La dernire paire est un peu plus petite que les autres,
particularit que nous avons dj reconnue dans la larve qui a prcd
la pseudo-chrysalide.

En comparant les pseudo-chrysalides des Mlos et des Sitaris, on
remarque entre elles une ressemblance des plus frappantes. C'est dans
l'une et l'autre la mme structure jusque dans les moindres dtails. Ce
sont des deux parts les mmes masques cphaliques, les mmes tubercules
occupant la place des pattes, la mme distribution et le mme nombre de
stigmates, enfin la mme couleur, la mme rigidit des tguments. Les
seules diffrences consistent dans l'aspect gnral, qui n'est pas le
mme dans les deux pseudo-chrysalides, et dans l'enveloppe que leur
forme la dpouille de la prcdente larve. Chez les Sitaris, en effet,
cette dpouille constitue un sac sans issue, une outre, enveloppant de
toutes parts la pseudo-chrysalide; chez les Mlos, elle est au
contraire fendue sur le dos, refoule en arrire, et, par suite, elle ne
revt qu' demi la pseudo-chrysalide.

L'autopsie de la seule pseudo-chrysalide qui ft en ma possession m'a
dmontr que, pareillement  ce qui se passe chez les Sitaris, aucun
changement n'a lieu dans l'organisation des viscres, malgr les
profondes transformations qui se passent  l'extrieur. Au milieu
d'innombrables sachets adipeux, se trouve enfouie une maigre cordelette
o l'on reconnat aisment les caractres essentiels de l'appareil
digestif, tant de la prcdente larve que de l'insecte parfait. Quand 
la moelle abdominale, elle est forme, comme dans la larve, de huit
ganglions. Dans l'insecte parfait, elle n'en comprend plus que quatre.

Je ne saurais dire positivement combien de temps les Mlos restent sous
la forme de pseudo-chrysalide; mais en consultant l'analogie si complte
que l'volution des Mlos prsente avec celle des Sitaris, il est 
croire que quelques pseudo-chrysalides achvent leur transformation dans
la mme anne, tandis que d'autres, en plus grand nombre, restent
stationnaires une anne entire, et n'arrivent  l'tat d'insecte
parfait qu'au printemps suivant. Telle est aussi l'opinion de Newport.

Quoi qu'il en soit, j'ai trouv  la fin du mois d'aot une de ces
pseudo-chrysalides arrive dj  l'tat de nymphe. C'est avec le
secours de cette prcieuse capture que je pourrai terminer l'histoire de
l'volution des Mlos. Les tguments corns de la pseudo-chrysalide
sont fendus suivant une scissure qui embrasse toute la face ventrale,
toute la tte, et remonte sur le dos du thorax. Cette dpouille, non
dforme, rigide, est  moiti engage, comme l'tait la
pseudo-chrysalide dans la peau abandonne par la seconde larve. Enfin,
par la scissure, qui la partage presque en deux, s'chappe  demi une
nymphe de Mlo; de manire que, suivant les apparences,  la
pseudo-chrysalide aurait succd immdiatement une nymphe, ce qui n'a
pas lieu chez les Sitaris, qui ne passent du premier de ces deux tats
au second qu'en prenant une forme intermdiaire calque sur celle de la
larve qui mange la provision de miel.

Mais ces apparences sont trompeuses, car en enlevant la nymphe de l'tui
fendu que forment les tguments pseudo-chrysalidaires, on trouve, au
fond de cet tui, une troisime dpouille, la dernire de celles qu'a
rejetes jusqu'ici l'animal. Cette dpouille adhre mme encore  la
nymphe par quelques filaments trachens. En la faisant ramollir dans
l'eau, il est facile d'y reconnatre une organisation presque identique
avec celle de la larve qui a prcd la pseudo-chrysalide. Dans le
dernier cas seulement, les mandibules et les pattes ne sont plus aussi
robustes. Ainsi, aprs avoir pass par l'tat de pseudo-chrysalide, les
Mlos reprennent, pour quelque temps la forme prcdente  peine
modifie.

La nymphe vient aprs. Elle ne prsente rien de particulier. La seule
nymphe que j'aie leve est arrive  l'tat d'insecte parfait vers la
fin de septembre. Dans les circonstances ordinaires, le Mlo adulte
serait-il sorti  cette poque de sa cellule? Je ne le pense pas,
puisque l'accouplement et la ponte n'ont lieu qu'au commencement du
printemps. Il aurait pass sans doute l'automne et l'hiver dans la
demeure de l'Anthophore, pour ne la quitter qu'au printemps suivant. Il
est probable mme que, en gnral, l'volution marche plus lentement, et
que les Mlos, comme les Sitaris, passent, pour la plupart, la mauvaise
saison  l'tat de pseudo-chrysalide, tat si bien appropri  la
torpeur hivernale, et n'achvent leurs nombreuses morphoses qu'au retour
de la belle saison.

Les Sitaris et les Mlos appartiennent  la mme famille, celle des
Mlodes. Leurs tranges transformations doivent probablement s'tendre
 tout le groupe; et, en effet, j'ai eu la bonne fortune d'en trouver un
troisime exemple, que je n'ai pu jusqu'ici tudier dans tous ses
dtails aprs vingt-cinq ans d'information.  six reprises, pas
davantage dans cette longue priode, il m'est tomb sous les yeux la
pseudo-chrysalide que je vais dcrire. Trois fois je l'ai obtenue de
vieux nids de Chalicodome btis sur une pierre, nids que j'attribuais
d'abord au Chalicodome des murailles et que je rapporte maintenant avec
plus de probabilit au Chalicodome des hangars. Je l'ai extraite une
fois de galeries creuses par quelque larve xylophage dans le tronc mort
d'un poirier sauvage, galeries utilises plus tard pour les cellules
d'une Osmie, j'ignore laquelle. Enfin, j'en ai trouv une paire
intercale dans la srie de cocons de l'Osmie tridente (_Osmia
tridentata_ Duf.), qui pour domicile donne  ses larves un canal creus
dans les tiges sches de la ronce. Il s'agit donc d'un parasite des
Osmies. Quand je l'extrais de vieux nids de Chalicodome, ce n'est pas 
cet hymnoptre que je dois le rapporter, mais bien  l'une des Osmies
(_Osmia tricornis_ et _Osmia Latreillii_), qui utilisent, pour nidifier,
les vieilles galeries de l'Abeille maonne.

Ce que j'ai vu de plus complet me fournit les documents que voici: la
pseudo-chrysalide est trs troitement enveloppe par la peau de la
seconde larve, peau consistant en une fine pellicule transparente, sans
dchirure aucune. C'est l'outre des Sitaris,  cela prs qu'elle est
immdiatement applique sur le corps inclus. Sur cette tunique, on
distingue trois paires de petites pattes, rduites  de courts vestiges,
 des moignons. La tte est en place, montrant trs reconnaissables ces
fines mandibules et autres pices de la bouche. Il n'y a pas trace
d'yeux. Sur chaque flanc rgne un cordon blanc de traches, dessches,
allant d'un orifice stigmatique  l'autre.

Vient aprs la pseudo-chrysalide, corne, d'un roux jujube, cylindrique,
conode aux deux bouts, lgrement convexe  la face dorsale et concave
 la face ventrale. Elle est couverte de fines ponctuations saillantes,
toiles, trs serres, exigeant une loupe pour tre aperues. Sa
longueur est de 1 centimtre, et sa largeur de 4 millimtres. On y
distingue un gros bouton cphalique, o vaguement se dessine la bouche;
trois paires de petits points bruntres et un peu brillants, vestiges 
peine sensibles des pattes; sur chaque flanc une range de huit points
noirs, qui sont les orifices stigmatiques. Le premier point est isol,
en avant; les sept autres, spars du premier par un intervalle vide,
forment une range continue. Enfin,  l'extrmit oppose est une petite
fossette, indice du pore anal.

Des six pseudo-chrysalides qu'un heureux hasard a mises  ma
disposition, quatre taient mortes; les deux autres m'ont fourni le
_Zonitis mutica_. Ainsi s'est trouve justifie ma prvision qui tout
d'abord, l'analogie me guidant, m'a fait rapporter ces curieuses
organisations au genre Zonitis. Le parasite mlode des Osmies est donc
connu. Restent  connatre la larve primaire, qui se fait transporter
par l'Osmie dans la cellule pleine de miel, et la troisime larve, celle
qui,  un certain moment, doit se trouver incluse dans la
pseudo-chrysalide, larve  laquelle succdera la nymphe.

Rsumons les mtamorphoses tranges dont je viens de tracer une
esquisse. Toute larve, avant d'atteindre l'tat de nymphe, prouve, chez
les coloptres, des mues, des changements de peau en nombre plus ou
moins grand; mais ces mues, destines  favoriser le dveloppement de la
larve en la dpouillant d'une enveloppe devenue trop troite, n'altrent
en rien sa forme extrieure. Aprs toutes les mues qu'elle a pu subir,
la larve conserve les mmes caractres. Si elle est d'abord coriace,
elle ne deviendra pas molle; si elle est pourvue de pattes, elle n'en
sera pas prive plus tard; si elle est munie d'ocelles, elle ne
deviendra pas aveugle. Il est vrai que pour ces larves  forme
invariable, le rgime reste le mme pendant toute leur dure, ainsi que
les circonstances dans lesquelles elles doivent vivre.

Mais supposons que ce rgime varie, que le milieu o elles sont appeles
 vivre change, que les circonstances accompagnant leur volution
puissent profondment se modifier, alors il est vident que la mue peut,
doit mme approprier l'organisation de la larve  ces nouvelles
conditions d'existence. La larve primaire des Sitaris vit sur le corps
de l'Anthophore. Ses prilleuses prgrinations exigent de la prestesse
dans les mouvements, des yeux clairvoyants, de savants appareils
d'quilibre; elle a, en effet, une forme svelte, des ocelles, des
pattes, des organes spciaux propres  prvenir une chute. Une fois dans
la cellule de l'Abeille, elle doit en dtruire l'oeuf; ses mandibules
acres et recourbes en crochets rempliront cet office. Cela fait, la
nourriture change: aprs l'oeuf de l'Anthophore, la larve va manger la
pte de miel. Le milieu o elle doit vivre change aussi: au lieu de
s'quilibrer sur un poil de l'Anthophore, il lui faut maintenant flotter
sur un liquide visqueux; au lieu de vivre au grand jour, elle doit
rester plonge dans la plus profonde obscurit. Ses mandibules acres
doivent donc s'excaver en cuiller pour pouvoir puiser le miel; ses
pattes, ses cirrhes, ses appareils d'quilibre, doivent disparatre
comme inutiles, et mieux comme nuisibles, puisque maintenant tous ces
organes ne peuvent que faire courir de grands prils  la larve en
l'engluant dans le miel; sa forme svelte, ses tguments corns, ses
ocelles n'tant plus ncessaires dans une cellule obscure o le
mouvement est impossible, o aucun rude contact n'est  craindre,
peuvent galement faire place  une ccit complte,  des tguments
mous,  des formes lourdes et paresseuses. Cette transfiguration, que
tout dmontre indispensable  la vie de la larve, se fait par une simple
mue.

On ne voit pas aussi bien la ncessit des morphoses suivantes, si
anormales que rien de pareil n'est connu dans tout le reste de la classe
des insectes. La larve qui s'est nourrie de miel revt d'abord une
fausse apparence de chrysalide, pour rtrograder aprs vers la forme
prcdente, bien que la ncessit de ces transformations nous chappe
totalement. Ici je suis oblig d'enregistrer les faits et d'abandonner 
l'avenir le soin de les interprter. Les larves des Mlodes subissent
donc quatre mues avant d'atteindre l'tat de nymphe; et aprs chaque mue
leurs caractres se modifient de la manire la plus profonde. Pendant
tous ces changements extrieurs, l'organisation interne reste
invariablement la mme, et ce n'est qu'au moment o apparat la nymphe
que le systme nerveux se concentre, et que se dveloppent les organes
reproducteurs, absolument comme cela se passe chez les autres
coloptres.

Ainsi, aux mtamorphoses ordinaires qui font successivement passer un
coloptre par les tats de larve, de nymphe et d'insecte parfait, les
Mlodes en joignent d'autres qui transforment  plusieurs reprises
l'extrieur de la larve, sans apporter aucun changement dans ces
viscres. Ce mode d'volution, qui prlude aux morphoses entomologiques
habituelles par des transfigurations multiples de la larve, mrite
certainement un nom particulier: je proposerai celui d'_hypermtamorphose_.

Rsumons ainsi les faits les plus saillants de ce travail.

Les Sitaris, les Mlos, les Zonitis et apparemment d'autres Mlodes,
peut-tre tous, sont dans leur premier ge parasites des hymnoptres
rcoltants.

La larve des Mlodes, avant l'arrive  l'tat de nymphe, passe par
quatre formes, que je dsigne sous les noms de larve primaire, seconde
larve, pseudo-chrysalide, troisime larve. Le passage de l'une de ces
formes  l'autre s'effectue par une simple mue, sans qu'il y ait des
changements dans les viscres.

La larve primaire est coriace, et s'tablit sur le corps des
hymnoptres. Son but est de se faire transporter dans une cellule
pleine de miel. Arrive dans la cellule, elle dvore l'oeuf de
l'hymnoptre, et son rle est fini.

La seconde larve est molle, et diffre totalement de la larve primaire
sous le rapport de ses caractres extrieurs. Elle se nourrit du miel
que renferme la cellule usurpe.

La pseudo-chrysalide est un corps priv de tout mouvement et revtu de
tguments corns comparables  ceux des pupes et des chrysalides. Sur
ces tguments se dessinent un masque cphalique sans parties mobiles et
distinctes, six tubercules indices des pattes, et neuf paires d'orifices
stigmatiques. Chez les Sitaris, la pseudo-chrysalide est renferme dans
une sorte d'outre close, et dans les Zonitis dans un sac troitement
appliqu, que forme la peau de la seconde larve. Chez les Mlos, elle
est simplement  demi invagine dans la peau fendue de la seconde larve.

La troisime larve reproduit,  peu de chose prs, les caractres de la
seconde: elle est renferme, chez les Sitaris et trs probablement aussi
chez les Zonitis, dans une double enveloppe utriculaire forme par la
peau de la seconde larve et par la dpouille de la pseudo-chrysalide.
Chez les Mlos, elle est  demi incluse dans les tguments
pseudo-chrysalidaires fendus, comme ceux-ci sont,  leur tour,  demi
inclus dans la peau de la seconde larve.

 partir de cette troisime larve, les mtamorphoses suivent leur cours
habituel, c'est--dire que cette larve devient nymphe; et cette nymphe,
insecte parfait.






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Livre II, by Jean-Henri Fabre

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
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Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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