The Project Gutenberg EBook of Les vaines tendresses, by Sully Prudhomme

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Title: Les vaines tendresses
       tudes et Portraits littraires, premier srie

Author: Sully Prudhomme

Release Date: March 4, 2006 [EBook #17916]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VAINES TENDRESSES ***




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                          SULLY PRUDHOMME



                             LES VAINES
                             TENDRESSES



                               PARIS
                     ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
                     31, Passage Choiseul, 31
                            M DCCC LXXV




                         AUX AMIS INCONNUS


Ces vers, je les ddie aux amis inconnus,
A vous, les trangers en qui je sens des proches,
Rivaux de ceux que j'aime et qui m'aiment le plus,
Frres envers qui seuls mon coeur est sans reproches
Et dont les coeurs au mien sont librement venus.

Comme on voit les ramiers sevrs de leurs volires
Rapporter sans faillir, par les cieux infinis,
Un cher message aux mains qui leur sont familires,
Nos pomes parfois nous reviennent bnis,
Chauds d'un accueil lointain d'mes hospitalires.

Et quel triomphe alors! quelle flicit
Orgueilleuse, mais tendre et pure nous inonde,
Quand rpond  nos voix leur cho suscit
Par del le vulgaire en l'invisible monde
O les fiers et les doux se sont fait leur cit!

Et nous la mritons, cette ivresse suprme,
Car si l'humanit tolre encor nos chants,
C'est que notre lgie est son propre pome,
Et que seuls nous savons, sur des rhythmes touchants,
En lui parlant de nous lui parler d'elle-mme.

Parfois un vers, complice intime, vient rouvrir
Quelque plaie o le feu dsire qu'on l'attise;
Parfois un mot, le nom de ce qui fait souffrir,
Tombe comme une larme  la place prcise
O le coeur mconnu l'attendait pour gurir;

Peut-tre un de mes vers est-il venu vous rendre
Dans un clair brlant vos chagrins tout entiers,
Ou, par le seul vrai mot qui se faisait attendre,
Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez,
Sans vous nommer les yeux o j'avais d l'apprendre.

Vous qui n'aurez cherch dans mon propre tourment
Que la sainte beaut de la douleur humaine,
Qui, pour la profondeur de mes soupirs m'aimant,
Sans avoir  descendre o j'ai conu ma peine,
Les aurez entendus dans le ciel seulement;

Vous qui m'aurez donn le pardon sans le blme,
N'ayant connu mes torts que par mon repentir,
Mes terrestres amours que par leur pure flamme,
Pour qui je me fais juste et noble sans mentir,
Dans un rve o la vie est plus conforme  l'me!

Chers passants, ne prenez de moi-mme qu'un peu,
Le peu qui vous a plu parce qu'il vous ressemble;
Mais de nous rencontrer ne formons point le voeu:
Le vrai de l'amiti, c'est de sentir ensemble,
Le reste en est fragile, pargnons-nous l'adieu.


[Illustration]


[Illustration]


              PRIRE

Ah! si vous saviez comme on pleure
De vivre seul et sans foyers,
Quelquefois devant ma demeure
    Vous passeriez.

Si vous saviez ce que fait natre
Dans l'me triste un pur regard,
Vous regarderiez ma fentre
    Comme au hasard.

Si vous saviez quel baume apporte
Au coeur la prsence d'un coeur,
Vous vous assoiriez sous ma porte
    Comme une soeur.

Si vous saviez que je vous aime,
Surtout si vous saviez comment,
Vous entreriez peut-tre mme
    Tout simplement.

[Illustration]


[Illustration]


                    CONSEIL

Jeune fille, crois-moi, s'il en est temps encore,
Choisis un fianc joyeux,  l'oeil vivant,
    Au pas ferme,  la voix sonore,
        Qui n'aille pas rvant.

Sois gnreuse, pargne aux coeurs de se mprendre.
Au tien mme, imprudente, pargne des regrets,
    N'en captive pas un trop tendre,
        Tu t'en repentirais.

La nature t'a faite indocile et rieuse,
Crains une me o la tienne apprendrait le souci,
    La tendresse est trop srieuse,
        Trop exigeante aussi.

Un compagnon rveur attristerait ta vie,
Tu sentirais toujours son ombre  ton ct
    Maudire la rumeur d'envie
        O marche ta beaut.

Si, mauvais oiseleur, de ses caresses frles
Il abaissait sur toi le dlicat rseau,
    Comme d'un seul petit coup d'ailes
        S'affranchirait l'oiseau!

Et tu ne peux savoir tout le bonheur que broie
D'un caprice enfantin le vol brusque et distrait
    Quand il arrache au coeur la proie
        Que la lvre effleurait;

Quand l'extase, pareille  ces bulles tnues
Qu'un souffle patient et peureux allgea,
    S'vanouit si prs des nues
        Qui s'y miraient dj.

Sois gnreuse, pargne  des songeurs crdules
Ta grce, et de tes yeux les appels dcevants:
    Ils chercheraient des crpuscules
        Dans ces soleils levants;

Il leur faut une amie  s'attendrir facile,
Souple  leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,
    Dont le coeur leur soit un asile
        Et les bras un berceau,

Douce, infiniment douce, indulgente aux chimres,
Inpuisable en soins calmants ou rchauffants,
    Soins muets comme en ont les mres,
        Car ce sont des enfants.

Il leur faut pour tmoin, dans les heures d'tude,
Une me qu'autour d'eux ils sentent se poser,
    Il leur faut une solitude
        O voltige un baiser.

Jeune fille, crois-m'en, cherche qui te ressemble,
Ils sont graves ceux-l, ne choisis aucun d'eux,
    Vous seriez malheureux ensemble
        Bien qu'innocents tous deux.

[Illustration]


[Illustration]


                 AU BORD DE L'EAU

S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,
        Le voir passer;
Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace,
        Le voir glisser;
 l'horizon, s'il fume un toit de chaume,
        Le voir fumer;
Aux alentours si quelque fleur embaume,
        S'en embaumer;
Si quelque fruit, o les abeilles gotent,
        Tente, y goter;
Si quelque oiseau, dans les bois qui l'coutent,
        Chante, couter...
Entendre au pied du saule o l'eau murmure
        L'eau murmurer;
Ne pas sentir, tant que ce rve dure,
        Le temps durer;
Mais n'apportant de passion profonde
        Qu' s'adorer,
Sans nul souci des querelles du monde,
        Les ignorer;
Et seuls, heureux devant tout ce qui lasse,
        Sans se lasser,
Sentir l'amour, devant tout ce qui passe,
        Ne point passer!


[Illustration]


[Illustration: frise]


             EN VOYAGE

Je partais pour un long voyage.
En wagon, tapi dans mon coin,
J'coutais fuir l'aigu sillage
Du sifflet dans la nuit au loin;

Je gotais la vague indolence,
L'tat obscur et somnolent,
O fait tomber sans qu'on y pense
Le train qui bourdonne en roulant;

Et je ne m'apercevais gure,
Indiffrent de bonne foi,
Qu'une jeune fille et sa mre
Faisaient route  ct de moi.

Elles se parlaient  voix basse:
C'tait comme un bruit de frisson,
Le bruit qu'on entend quand on passe
Prs d'un nid le long d'un buisson;

Et bientt elles se blottirent,
Leurs fronts l'un vers l'autre penchs,
Comme deux gouttes d'eau s'attirent
Ds que les bords se sont touchs;

Puis, joue  joue, avec tendresse
Elles se firent toutes deux
Un oreiller de leur caresse,
Sous la lampe aux rayons laiteux.

L'enfant sur le bras de ma stalle
Avait laiss poser sa main,
Qui refltait comme une opale
La moiteur d'un jour incertain;

Une main de seize ans  peine:
La manchette l'ombrait un peu;
L'azur d'une petite veine
La nuanait comme un fil bleu;

Elle pendait molle et dormante,
Et je ne sais si mon regard
Pressentit qu'elle tait charmante
Ou la rencontra par hasard,

Mais je m'tais tourn vers elle,
Sollicit sans le savoir:
On dirait que la grce appelle
Avant mme qu'on l'ait pu voir.

Heureux, me dis-je, le touriste
Que cette main-l guiderait!
Et ce songe me rendait triste:
Un voeu n'clt que d'un regret.

Cependant glissaient les campagnes
Sous les fougueux rouleaux de fer,
Et le profil noir des montagnes
Ondulait ainsi qu'une mer.

Force trange de la rencontre!
Le coeur le moins prime-sautier
D'un lambeau d'azur qui se montre
Improvise un ciel tout entier:

Une enfant dort, une trangre,
Dont la main parat  demi,
Et ce peu d'elle me suggre
Un voeu de bonheur infini!

Je la rve, inconnue encore,
Sur ce peu de ralit,
Belle de tout ce que j'ignore
Et du possible illimit...

Je rve qu'une main si blanche,
D'un si confiant abandon,
Ne peut tre que sre et franche
Et se donnerait tout de bon.

Bienheureux l'homme qu'au passage
Cette main fine enchanerait!
Calme  jamais,  jamais sage...
--Vitry! cinq minutes d'arrt!

A ces mots cris sur la voie
Le couple d'anges s'veilla,
Battit des ailes avec joie,
Et disparut. Je restai l:

Cette enfant qu'un autre et suivie,
Je me la laissais enlever.
Un voyage! telle est la vie
Pour ceux qui n'osent que rver.




                   SONNET

           A LA PETITE SUZANNE D...

En ces temps o le coeur clt pour s'avilir,
O des races le sang fatigu dgnre,
Tu nous pargneras, Suzanne, enfant prospre,
De voir en toi la fleur du genre humain plir.

Deux artistes puissants sont jaloux d'embellir
En toi l'me immortelle et l'argile phmre:
Le dieu de la nature et celui de ta mre;
L'un travaille  t'orner, et l'autre  t'ennoblir.

L'enfant de Bethlem faonne  sa caresse
Ta grce, o cependant des enfants de la Grce
Sourit encore aux yeux le modle invaincu.

Et par cette alliance ingnument profonde,
Dans une mme femme auront un jour vcu
L'un et l'autre Idal qui divisent le monde.




                 ENFANTILLAGE

Madame, vous tiez petite,
    J'avais douze ans;
Vous oubliez vos courtisans
       Bien vite!

Je ne voyais que vous au jeu
    Parmi les autres;
Mes doigts frlaient parfois les vtres
       Un peu...

Comme  la premire visite
    Faite au rosier,
Le papillon sans appuyer
       Palpite,

Et de feuille en feuille, hsitant,
    S'approche, et n'ose
Monter droit au miel que la rose
       Lui tend,

Tremblant de ses premires fivres
    Mon coeur n'osait
Voler droit des doigts qu'il baisait
       Aux lvres.

Je sentais en moi tour  tour
    Plaisir et peine,
Un mlange d'aise et de gne:
       L'amour.

L'amour  douze ans! Oui, madame,
    Et vous aussi,
N'aviez-vous pas quelque souci
       De femme?

Vous faisiez beaucoup d'embarras,
    Trs-occupe
De votre robe, une poupe
       Au bras.

Si j'adorais, trop tt pote,
    Vos petits pieds,
Trop tt belle, vous me courbiez
       La tte.

Nous menmes si bien, un soir,
    Le badinage,
Que nous nous mmes en mnage,
       Pour voir.

Vous parliez des bijoux de noces,
    Moi du serment,
Car nous tions diffremment
       Prcoces.

On fit la dnette, on dansa;
    Vous prtendtes
Qu'il n'est noces proprement dites
       Sans a.

Vous gotiez la plaisanterie
    Tant que bientt
J'osai vous appeler tout haut:
       Chrie,

Et je vous ai (car je rvais)
    Bais la joue;
Depuis ce soir-l je ne joue
       Jamais.


[Illustration]


                  AUX TUILERIES

Tu les feras pleurer, enfant belle et chrie,
    Tous ces bambins, hommes futurs,
Qui plus tard suspendront leur jeune rverie
    Aux cils clins de tes yeux purs.

Ils aiment de ta voix la roulade sonore,
    Mais plus tard ils sentiront mieux
Ce qu'ils peuvent  peine y discerner encore,
    Le timbre au charme imprieux;

Ils touchent, sans jamais en sentir de brlure,
    Tes boucles pleines de rayons,
Dont l'or fait ressembler ta fauve chevelure
     celle des petits lions.

Ils ne devinent pas, aux jeux o tu te mles,
    Qu'en leur jetant au cou tes bras,
Rieuse, indiffrente, et douce, tu dcles
    Tout le mal que tu leur feras.

Tu t'exerces dj, quand tu crois que tu joues
    En leur abandonnant ton front;
Tes lvres ont dj, plus faites que tes joues,
    La grce dont ils souffriront.


[Illustration]


[Illustration]


             L'AMOUR MATERNEL

 MAURICE CHVRIER

Fait d'hrosme et de clmence,
Prsent toujours au moindre appel,
Qui de nous peut dire o commence,
O finit l'amour maternel!

Il n'attend pas qu'on le mrite,
Il plane en deuil sur les ingrats;
Lorsque le pre dshrite
La mre laisse ouverts ses bras;

Son crdule dvoment reste
Quand les plus vrais nous ont menti,
Si tmraire et si modeste
Qu'il s'ignore et n'est pas senti.

Pour nous suivre il monte ou s'abme,
 nos revers toujours gal,
Ou si profond ou si sublime
Que sans matre il est sans rival:

Est-il de retraite plus douce
Qu'un sein de mre, et quel abri
Recueille avec moins de secousse
Un coeur fragile endolori?

Quel est l'ami qui sans colre
Se voit pour d'autres nglig?
Qu'on mconnat sans lui dplaire,
Si bon qu'il n'en soit qu'afflig?

Quel ami dans un prcipice
Nous joint sans espoir de retour,
Et ne sent quelque sacrifice
O la mre ne sent qu'amour?

Lequel n'espre un avantage
Des changes de l'amiti?
Que de fois la mre partage
Et ne garde pas sa moiti!

 mre, unique Danade
Dont le zle soit sans dclin,
Et qui, sans maudire le vide,
Y penche un grand coeur toujours plein!


[Illustration]


[Illustration]


              L'POUSE

Elle est fragile  caresser,
L'pouse au front diaphane,
Lis pur qu'un rien ternit et fane,
Lis tendre qu'un rien peut froisser,
Que nul homme ne peut presser,
Sans remords, sur son coeur profane.

La main digne de l'approcher
N'est pas la main rude qui brise
L'innocence qu'elle a surprise
Et se fait jeu d'effaroucher,
Mais la main qui semble toucher
Au blanc voile comme une brise;

La lvre qui la doit baiser
N'est pas la lvre vhmente,
Effroi d'une novice amante
Qui veut le respect pour oser,
Mais celle qui se vient poser
Comme une ombre d'abeille errante.

Et les bras faits pour l'embrasser,
Ne sont pas les bras dont l'treinte
Laisse une imprieuse empreinte
Au corps qu'ils aiment  lasser,
Mais ceux qui savent l'enlacer
Comme une onde o l'on dort sans crainte.

L'hymen doit la discipliner
Sans lire sur son front un blme,
Et les prmices qu'il rclame
Les faire  son coeur deviner:
Elle est fleur, il doit l'incliner,
La chrir sans lui troubler l'me.


[Illustration]


[Illustration]


             DISTRACTION

 mon insu j'ai dit: ma chre
Pour madame, et, parti du coeur,
Ce nom m'a fait d'une trangre
    Une soeur.

Quand la femme est tendre, pour elle
Le seul vrai gage de l'amour,
C'est la constance naturelle,
    Non la cour;

Ce n'est pas le mot qu'on hasarde,
Et qu'on sauve s'il s'est tromp,
C'est le mot simple, par mgarde
    chapp...

Ce n'est pas le mot qui soupire,
Mendiant drap d'un linceul,
C'est ce qu'on dit comme on respire,
    Pour soi seul.

Ce n'est pas non plus de se taire,
Taire est encor mentir un peu;
C'est la parole involontaire,
    Non l'aveu.

 mon insu j'ai dit: ma chre
Pour madame, et, parti du coeur,
Ce nom m'a fait d'une trangre
    Une soeur.


[Illustration]


              INVITATION  LA VALSE

                     SONNET.

C'tait une amiti simple et pourtant secrte:
J'avais sur sa parure un fraternel pouvoir,
Et quand au seuil d'un bal nous nous trouvions le soir,
J'aimais  l'arrter devant moi toute prte.

Elle abattait sa jupe en renversant la tte,
Et consultait mes yeux comme un dernier miroir,
Puis elle me glissait un furtif: Au revoir!
Et belle, en souveraine, elle entrait dans la fte.

Je l'y suivais bientt. Sur un signe connu,
Parmi les mendiants que sa malice affame,
Je m'avanais vers elle, et modeste, ingnu:

Vous m'avez accord cette valse, madame?
J'avais l'air de prier n'importe quelle femme,
Elle me disait: Oui comme au premier venu.


[Illustration]


[Illustration]


               CE QUI DURE

Le prsent se fait vide et triste,
 mon amie, autour de nous;
Combien peu du pass subsiste!
Et ceux qui restent changent tous:

Nous ne voyons plus sans envie
Les yeux de vingt ans resplendir,
Et combien sont dj sans vie
Des yeux qui nous ont vus grandir!

Que de jeunesse emporte l'heure,
Qui n'en rapporte jamais rien!
Pourtant quelque chose demeure:
Je t'aime avec mon coeur ancien,

Mon vrai coeur, celui qui s'attache
Et souffre depuis qu'il est n,
Mon coeur d'enfant, le coeur sans tache
Que ma mre m'avait donn;

Ce coeur o plus rien ne pntre,
D'o plus rien dsormais ne sort;
Je t'aime avec ce que mon tre
A de plus fort contre la mort;

Et, s'il peut braver la mort mme,
Si le meilleur de l'homme est tel
Que rien n'en prisse, je t'aime
Avec ce que j'ai d'immortel.


[Illustration]


           UN RENDEZ-VOUS

Dans ce nid furtif o nous sommes,
 ma chre me, seuls tous deux,
Qu'il est bon d'oublier les hommes,
    Si prs d'eux.

Pour ralentir l'heure fuyante,
Pour la goter, il ne faut pas
Une flicit bruyante,
    Parlons bas;

Craignons de la hter d'un geste,
D'un mot, d'un souffle seulement,
D'en perdre, tant elle est cleste,
    Un moment.

Afin de la sentir bien ntre,
Afin de la bien mnager,
Serrons-nous tout prs l'un de l'autre
    Sans bouger;

Sans mme lever la paupire:
Imitons le chaste repos
De ces vieux chtelains de pierre
    Aux yeux clos,

Dont les corps sur les mausoles,
Immobiles et tout vtus,
Loin de leurs mes envoles
    Se sont tus;

Dans une alliance plus haute
Que les terrestres unions,
Gravement comme eux, cte  cte,
    Sommeillons.

Car nous n'en sommes plus aux fivres
D'un jeune amour qui peut finir;
Nos coeurs n'ont plus besoin des lvres
    Pour s'unir,

Ni des paroles solennelles
Pour changer leur culte en devoir,
Ni du mirage des prunelles
    Pour se voir.

Ne me fais plus jurer que j'aime,
Ne me fais plus dire comment;
Gotons la flicit mme
    Sans serment.

Savourons, dans ce que nous disent
Silencieusement nos pleurs,
Les tendresses qui divinisent
    Les douleurs!

Chre, en cette ineffable trve
Le dsir enchant s'endort;
On rve  l'amour comme on rve
     la mort.

On croit sentir la fin du monde;
L'univers semble chavirer
D'une chute douce et profonde,
    Et sombrer...

L'me de ses fardeaux s'allge
Par la fuite immense de tout;
La mmoire comme une neige
    Se dissout.

Toute la vie ardente et triste,
Semble anantie alentour,
Plus rien pour nous, plus rien n'existe
    Que l'amour.

Aimons en paix: il fait nuit noire,
La lueur blme du flambeau
Expire... Nous pouvons nous croire
    Au tombeau.

Laissons-nous dans les mers funbres,
Comme aprs le dernier soupir,
Abmer, et par leurs tnbres
    Assoupir...

Nous sommes sous la terre ensemble
Depuis trs-longtemps, n'est-ce pas?
coute en haut le sol qui tremble
    Sous les pas.

Regarde au loin comme un vol sombre
De corbeaux, vers le nord chass,
Disparatre les nuits sans nombre
    Du pass,

Et comme une immense nue
De cigognes (mais sans retours!)
Fuir la blancheur diminue
    Des vieux jours...

Hors de la sphre ensoleille
Dont nous submes les rigueurs,
Quelle trange et douce veille
    Font nos coeurs?

Je ne sais plus quelle aventure
Nous a jadis teint les yeux,
Depuis quand notre extase dure,
    En quels cieux.

Les choses de la vie ancienne
Ont fui ma mmoire  jamais,
Mais du plus loin qu'il me souvienne
    Je t'aimais...

Par quel bienfaiteur fut dresse
Cette couche? et par quel hymen
Fut pour toujours ta main laisse
    Dans ma main?

Mais qu'importe!  mon amoureuse,
Dormons dans nos lgers linceuls,
Pour l'ternit bienheureuse
    Enfin seuls!


[Illustration]


[Illustration]


           L'OBSTACLE

Les lvres qui veulent s'unir,
 force d'art et de constance,
Malgr le temps et la distance,
Y peuvent toujours parvenir.

On se fraye toujours des routes;
Flots, monts, dserts n'arrtent point,
De proche en proche on se rejoint,
Et les heures arrivent toutes.

Mais ce qui fait durer l'exil
Mieux que l'eau, le roc ou le sable,
C'est un obstacle infranchissable
Qui n'a pas l'paisseur d'un fil.

C'est l'honneur; aucun stratagme,
Nul pre effort n'en est vainqueur,
Car tout ce qu'il oppose au coeur
Il le puise dans le coeur mme.

Vous savez s'il est rigoureux,
Pauvres couples  l'me haute
Qu'une noble horreur de la faute
Empche seule d'tre heureux.

Penchs sur le bord de l'abme,
Vous respectez au fond de vous,
Comme de cruels garde-fous
Les arrts de ce juge intime;

Purs amants sur terre gars,
Quel martyre trange est le vtre!
Plus vos coeurs sont prs l'un de l'autre,
Plus ils se sentent spars.

Oh! que de fois fermente et gronde
Sous un air de froid nonchaloir
Votre souriant dsespoir
Dans la mascarade du monde!

Que de cris toujours contenus!
Que de sanglots sans dlivrance!
Sous l'apparente indiffrence
Que d'hrosmes mconnus!

Aux ivresses, mme impunies,
Vous prfrez un deuil plus beau,
Et vos lvres, mme au tombeau,
Attendent le droit d'tre unies.


[Illustration]


                    LA COUPE

Dans les verres pais du cabaret brutal,
Le vin bleu coule  flots et sans trve  la ronde;
Dans les calices fins plus rarement abonde
Un vin dont la clart soit digne du cristal.

Enfin la coupe d'or du haut d'un pidestal
Attend, vide toujours, bien que large et profonde,
Un cru dont la noblesse  la sienne rponde:
On tremble d'en souiller l'ouvrage et le mtal.

Plus le vase est grossier de forme et de matire,
Mieux il trouve  combler sa contenance entire,
Aux plus beaux seulement il n'est point de liqueur.

C'est ainsi: plus on vaut, plus firement on aime,
Et qui rve pour soi la puret suprme
D'aucun terrestre amour ne daigne emplir son coeur.


[Illustration]


         PARFUMS ANCIENS

A FRANOIS COPPE

O senteur suave et modeste
Qu'panchait le front maternel,
Et dont le souvenir nous reste
Comme un lointain parfum d'autel,

Pure manation divine
Qui mlais en moi ta douceur
A la petite senteur fine
Des longues tresses d'une soeur,

Chre odeur, tu t'en es alle
O sont les parfums de jadis,
O remonte l'me exhale
Des violettes et des lis.

            * * * * *

O frache senteur de la vie
Qu'au temps des premires amours
Un baiser candide a ravie
Au plus dlicat des velours,

Loin des lvres dcolores
Tu t'es enfuie aussi l-bas,
Jusqu'o planent, vapores,
Les jeunesses des vieux lilas,

Et le coeur, clou dans l'abme,
Ne peut suivre,  ta trace uni,
Le voyage pars et sublime
Que tu poursuis dans l'infini.

            * * * * *

Mais  toi, l'homicide arome
Dont en pleurant nous nous grisons,
O notre coeur cherchait un baume
Et n'aspira que des poisons,

Ah! toi seule, odeur trop aime
Des cheveux trop noirs et trop lourds,
Tu nous laisses, courte fume,
Des vestiges brlant toujours.

Dans les replis o tu te glisses
Tu dposes un marc fatal,
Comme l'cre odeur des pices
S'incruste aux coins d'un vieux cristal.

            * * * * *

Et tel, dans une eau frache et claire,
Le flacon, vainement plong,
Garde l'cret sculaire
De l'essence qui l'a rong,

Tel, dans la tendresse embaumante
Que verse au coeur, pour l'assainir,
Une fidle et chaste amante,
Svit encor ton souvenir.

 parfum modeste et suave,
panch du front maternel,
Qui laves ce que rien ne lave,
O donc es-tu, parfum d'autel!


[Illustration]


[Illustration]


        L'TOILE AU COEUR

Par les nuits sublimes d't,
Sous leur dme d'or et d'opale,
Je demande  l'immensit
O sourit la forme idale.

Plein d'une angoisse de banni,
 travers la flore innombrable
Des campagnes de l'Infini,
Je poursuis ce lis adorable...

S'il brille au firmament profond,
Ce n'est pas pour moi qu'il y brille:
J'ai beau chercher, tout se confond
Dans l'ocan clair qui fourmille.

Ma vue implore de trop bas
Sa splendeur en chemin perdue,
Et j'abaisse enfin mes yeux las,
Dcourags par l'tendue.

Appauvri de l'espoir t,
Je m'en reviens plus solitaire,
Et cependant cette beaut,
Que je crois si loin de la terre,

Un laboureur insoucieux,
Chaque soir  son foyer mme,
Pour l'admirer, l'a sous les yeux
Dans la paysanne qu'il aime.

Heureux qui, sans vaine langueur
Voyant les toiles renatre,
Ferme sur elles sa fentre:
La plus belle luit dans son coeur.


[Illustration]


[Illustration]


         DOUCEUR D'AVRIL

 ALBERT MRAT

J'ai peur d'Avril, peur de l'moi
Qu'veille sa douceur touchante;
Vous qu'elle a troubls comme moi,
C'est pour vous seuls que je la chante.

En dcembre, quand l'air est froid,
Le temps brumeux, le jour livide,
Le coeur, moins tendre et plus troit,
Semble mieux supporter son vide.

Rien de joyeux dans la saison
Ne lui fait sentir qu'il est triste;
Rien en haut, rien  l'horizon
Ne rvle qu'un ciel existe.

Mais, ds que l'azur se fait voir,
Le coeur s'largit et se creuse,
Et s'ouvre pour le recevoir
Dans sa profondeur douloureuse,

Et ce bleu qui lui rit de loin,
L'attirant sans jamais descendre,
Lui donne l'infini besoin
D'un essor impossible  prendre.

Le bonheur candide et serein,
Qui s'exhale de toutes choses,
L'oppresse, et son premier chagrin
Rajeunit  l'odeur des roses.

Il sent, dans un rveil confus,
Les anciennes ardeurs revivre,
Et les mmes anciens refus
Le repousser ds qu'il s'y livre.

J'ai peur d'Avril, peur de l'moi
Qu'veille sa douceur touchante;
Vous qu'elle a troubls comme moi,
C'est pour vous seuls que je la chante.


[Illustration]


[Illustration]


             PLERINAGES

En souvenir je m'aventure
Vers les jours passs o j'aimais,
Pour visiter la spulture
Des rves que mon coeur a faits.

Cependant qu'on vieillit sans cesse,
Les amours ont toujours vingt ans,
Jeunes de la fixe jeunesse
Des enfants qu'on pleure longtemps.

Je soulve un peu les paupires
De ces chers et douloureux morts;
Leurs yeux sont froids comme des pierres
Avec des regards toujours forts.

Leur grce m'attire et m'oppresse,
En dpit des ans rvolus
Je leur ai gard ma tendresse;
Ils ne me reconnatraient plus.

J'ai chang d'me et de visage;
Ils redoutent l'adieu moqueur
Que font les hommes de mon ge
Aux premiers rves de leur coeur;

Et moi, plein de piti, j'hsite,
J'ai peur qu'en se posant sur eux
Mon baiser ne les ressuscite:
Ils ont t trop malheureux.


[Illustration]


                         JUIN

                        SONNET.

Pendant avril et mai, qui sont les plus doux mois,
Les couples, enchants par l'ther frais et rose,
Ont ressenti l'amour comme une apothose;
Ils cherchent maintenant l'ombre et la paix des bois.

Ils rvent, tendus sans mouvement, sans voix;
Les coeurs dsaltrs font ensemble une pause,
Se rappelant l'aveu dont un lilas fut cause
Et le bonheur tremblant qu'on ne sent pas deux fois.

Lors le soleil riait sous une fine charpe,
Et, comme un papillon dans les fils d'une harpe,
Dans ses rayons encore un peu de neige errait.

Mais aujourd'hui ses feux tombent dj torrides.
Un orageux silence emplit le ciel sans rides,
Et l'amour exauc couve un premier regret.


[Illustration]


[Illustration]


            LA BEAUT

Splendeur excessive, implacable,
 Beaut, que tu me fais mal!
Ton essence incommunicable,
Au lieu de m'assouvir, m'accable:
On n'absorbe pas l'idal.

L'ternel fminin m'attire,
Mais je ne sais comment l'aimer.
Beaut, te voir n'est qu'un martyre,
Te dsirer n'est qu'un dlire,
Tu n'offres que pour affamer!

Je porte envie au statuaire
Qui t'admire sans cre amour,
Comme sur le lit mortuaire
Un corps de vierge, o le suaire
Sanctifie un parfait contour.

Il voit, comme de blanches ailes
S'abattant sur un colombier,
Les formes des vivants modles,
 l'appel du ciseau fidles,
Couvrir le marbre familier;

Il les choisit, il les assemble,
Tel qu'un lutteur, toujours debout,
Et quand l'bauche te ressemble,
D'aucun dsir sa main ne tremble,
Car il est ton prtre avant tout.

Calme, la prunelle pure
Au soleil austre de l'art,
Dans la pierre transfigure
Il juge l'oeuvre et sa dure,
D'un incorruptible regard;

Mais, quand malgr soi l'on regarde
Une femme en ce spectre blanc,
 lui parler l'on se hasarde,
Et bientt, sans y prendre garde,
Dans la pierre on coule du sang!

On appuie, en rve, sur elle
Les lvres pour les apaiser,
Mais, amante surnaturelle,
Tu ddaignes cet amant frle,
Tu ne lui rends pas son baiser.

Et vainement, pour fuir ta face,
On veut faire en ses yeux la nuit:
Les yeux t'aiment et, quoi qu'on fasse,
Nulle obscurit n'en efface
L'blouissement qui les suit.

En vain le coeur frustr s'attache
 des visages plus clments:
Comme une lumineuse tache,
Ta vive image les lui cache,
Dresse entre les deux amants.

Tu rgnes sur qui t'a comprise,
Seule et hors de comparaison;
Pour l'me de ton joug prise
Tout autre amour n'est que mprise
Qui dgnre en trahison.

Celles qu'on aime, on les dsole,
Car, mentant mme  leurs genoux,
Sans le vouloir on les immole
 toi, la souveraine idole
Invisible  leurs yeux jaloux.

Seul il sent, l'homme qui te cre,
Tes malfices s'amortir;
Sa compagne au foyer t'agre
Comme une trangre sacre
Qui ne l'en fera point sortir;

L'artiste impose pour htesse,
Dans son coeur comme dans ses yeux,
L'humble mortelle  la desse,
Vouant  l'une sa tendresse,
 l'autre un culte glorieux!

Jamais ton clat ne l'embrase:
T'enveloppant, pour te saisir,
D'une rigide et froide gaze,
Il n'a de l'amour que l'extase,
Amoureux sauv du dsir!


[Illustration]


                 LA VOLUPT

                   SONNET.

Deux tres asservis par le dsir vainqueur,
Le sont jusqu' la mort, la Volupt les lie.
Parfois, lasse un moment, la gelire s'oublie,
Et leur chane les serre avec moins de rigueur.

Aussitt, se dressant tout chargs de langueur,
Ces ples malheureux sentent leur infamie;
Chacun secoue alors cette chane ennemie,
Pour la briser lui-mme ou s'arracher le coeur.

Ils vont rompre l'acier du noeud qui les torture,
Mais Elle, au bruit d'anneaux qu'veille la rupture,
Entr'ouvre ses longs yeux o nage un deuil puissant,

Elle a fait de ses bras leur tombe ardente et molle:
En silence attir, le couple y redescend,
Et l'phmre essaim des repentirs s'envole...


[Illustration]


                 LES DEUX CHUTES

                     SONNET.

D'un seul mot, pntrant comme un acier pointu,
Vous nous exasprez pour nous dompter d'un signe,
Sachant que notre coeur s'emporte et se rsigne,
Rebelle subjugu sitt qu'il a battu.

Triomphez pleinement,  femmes sans vertu,
De notre souple hommage  votre empire indigne!
Quand vous nous faites choir hors de la droite ligne,
Tombs autant que vous, nous avons plus perdu:

Que dans vos corps divins le remords veille ou dorme,
Il laisse intacte en vous la gloire de la forme,
Car, ft-elle sans me, Aphrodite a son prix!

Vos yeux, beaux sans l'honneur, peuvent rgner encore,
Mais le regard d'un homme, au souffle du mpris,
Perd toute la fiert qui l'arme et le dcore.




                  L'INDIFFRENTE

                      SONNET.

Que n'ai-je  te soumettre ou bien  t'obir?
Je te vouerais ma force ou te la ferais craindre;
Esclave ou matre, au moins je te pourrais contraindre
 me sentir ta chose ou bien  me har.

J'aurais un jour connu l'insolite plaisir
D'allumer dans ton coeur des soifs, ou d'en teindre,
De t'tre ncessaire ou terrible, et d'atteindre,
Bon gr, mal gr, ce coeur jusque-l sans dsir.

Esclave ou matre, au moins j'entrerais dans ta vie;
Par mes soins captive,  mon joug asservie,
Tu ne pourrais me fuir ni me laisser partir;

Mais je meurs sous tes yeux, loin de ton tre intime,
Sans mme oser crier, car ce droit du martyr,
Ta douceur impeccable en frustre ta victime.




                     L'ART TRAHI

Fors l'amour, tout dans l'art semble  la femme vain:
Le gnie auprs d'elle est toujours solitaire.
Orphe allait chantant, suivi d'une panthre,
Dont il croyait leurrer l'inexorable faim;

Mais, ds que son pied nu rencontrait en chemin
Quelque pine de rose et rougissait la terre,
La bte, se ruant d'un bond involontaire,
Oublieuse des sons, lampait le sang humain.

Crains la docilit flonne d'une amante,
Pote: elle est moins souple  la lyre charmante
Qu'avide, par instinct, de voir le coeur saigner.

Pendant que ta douleur plane et vibre en mesure,
Elle pie  tes pieds les pleurs de ta blessure,
Plaisir plus vif encor que de la ddaigner.




                        SOUHAIT

Par moments je souhaite une esclave au beau corps,
Sans oue et sans voix, pour toute bien-aime.
 son oreille close, aux rougeurs de came,
Le feu de mon soupir dirait seul mes transports,

Et sa bouche, semblable aux coupes dont les bords
Distillent en silence une ivresse enflamme,
M'offrirait son ardeur sans me l'avoir nomme:
Nous nous embrasserions, muets comme deux morts.

Du moins pourrais-je, exempt d'amres dcouvertes,
Goter dans la splendeur de ces charmes inertes
L'idal, sans qu'un mot l'et jamais dmenti;

Lire, au contour sacr d'une lvre pareille,
Le verbe de Dieu seul, et, baisant cette oreille,
 Dieu seul confier ce que j'aurais senti.




                      TROP TARD

Nature, accomplis-tu tes oeuvres au hasard,
Sans raisonnable loi, ni prvoyant gnie?
Ou bien m'as-tu donn par cruelle ironie
Des lvres et des mains, l'oue et le regard?

Il est tant de saveurs dont je n'ai point ma part,
Tant de fruits  cueillir que le sort me dnie!
Il voyage vers moi tant de flots d'harmonie,
Tant de rayons, qui tous m'arriveront trop tard!

Et si je meurs sans voir mon idole inconnue,
Si sa lointaine voix ne m'est point parvenue,
 quoi m'auront servi mon oreille et mes yeux?

 quoi m'aura servi ma main hors de la sienne?
Mes lvres et mon coeur, sans qu'elle m'appartienne?
Pourquoi vivre  demi quand le nant vaut mieux?




                LES AMOURS TERRESTRES

Nos yeux se sont croiss et nous nous sommes plu.
Ne au sicle o je vis et passant o je passe,
Dans le double infini du temps et de l'espace
Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point lu;

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,
Dans le monde ternel je n'avais point ta trace,
J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race:
Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure:
Ton poux  venir et ma femme future
Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux;

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,
Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux
Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.


[Illustration]


                    L'TRANGER

                      SONNET.

Je me dis bien souvent: De quelle race es-tu?
Ton coeur ne trouve rien qui l'enchane ou ravisse,
Ta pense et tes sens, rien qui les assouvisse:
Il semble qu'un bonheur infini te soit d.

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu?
 quelle auguste cause as-tu rendu service?
Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,
Quelle est la beaut propre et la propre vertu?

 mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine,
 mes dgots divins, il faut une origine:
Vainement je la cherche en mon coeur de limon,

Et, moi-mme tonn des douleurs que j'exprime,
J'coute en moi pleurer un tranger sublime
Qui m'a toujours cach sa patrie et son nom.


[Illustration]


             LA VERTU

J'honore en secret la dugne
Que raillent tant de gens d'esprit,
La Vertu; j'y crois, et ddaigne
De sourire quand on en rit.

Ah! souvent l'homme qui se moque
Est celui que point l'aiguillon,
Et tout bas l'incrdule invoque
L'objet de sa drision.

Je suis trop fier pour me contraindre
 la grimace des railleurs,
Et pas assez heureux pour plaindre
Ceux qui rvent d'tre meilleurs.

Je sens que toujours m'importune
Une loi que rien n'branla;
Le monde (car il en faut une)
Parodie en vain celle-l;

Qu'il observe la rgle inscrite
Dans les moeurs ou les parchemins,
Je hais sa rapine hypocrite,
Comme celle des grands chemins,

Je hais son droit, aveugle aux larmes,
Son honneur, qui lave un affront
En mesurant bien les deux armes,
Non les deux bras qui les tiendront,

Sa politesse meurtrire
Qui vous trahit en vous servant,
Et, pour vous frapper par derrire,
Vous invite  passer devant.

Qu'un plaisant nargue la morale,
Qu'un fourbe la plie  son voeu,
Qu'un gomtre la ravale
 n'tre que prudence au jeu,

Qu'un dogme leurre  sa manire
L'gosme du genre humain,
Ajournant  l'heure dernire
L'avide embrassement du gain,

Qu'un cynisme, agrable au crime,
Devant le muet Infini,
Voue au nant ceux qu'on opprime,
Avec l'oppresseur impuni!

Toujours en nous parle sans phrase
Un devin du juste et du beau,
C'est le coeur, et ds qu'il s'embrase
Il devient de foyer flambeau:

Il n'est plus alors de problme,
D'arguments subtils  trouver,
On palpe avec la torche mme
Ce que les mots n'ont pu prouver.

Quand un homme insulte une femme,
Quand un pre bat ses enfants,
La raison neutre assiste au drame
Mais le coeur crie au bras: dfends!

Aux lueurs du cerveau s'ajoute
L'clair jailli du sein: l'amour!
Devant qui s'efface le doute
Comme un rdeur louche au grand jour:

Alors la loi, la loi sans table,
Conforme  nos relles fins,
S'impose gale et charitable,
On forme des souhaits divins:

On voudrait tre un Marc-Aurle,
Accomplir le bien pour le bien,
Pratiquer la Vertu pour elle,
Sans jamais lui demander rien,

Hors la seule paix qui demeure
Et dont l'avnement soit sr,
L'apothose intrieure
Dont la conscience est l'azur!

Mais pourquoi, saluant ta tche,
Inerte amant de la vertu,
 lche, lche, triple lche,
Ce que tu veux, ne le fais-tu?




                 LE TEMPS PERDU

                     SONNET.

Si peu d'oeuvres pour tant de fatigue et d'ennui!
De striles soucis notre journe est pleine:
Leur meute sans piti nous chasse  perdre haleine,
Nous pousse, nous dvore, et l'heure utile a fui...

Demain! j'irai demain voir ce pauvre chez lui,
Demain je reprendrai ce livre ouvert  peine,
Demain, je te dirai, mon me, o je te mne,
Demain je serai juste et fort... Pas aujourd'hui.

Aujourd'hui, que de soins, de pas et de visites!
Oh! l'implacable essaim des devoirs parasites
Qui pullulent autour de nos tasses de th!

Ainsi chment le coeur, la pense et le livre,
Et pendant qu'on se tue  diffrer de vivre,
Le vrai devoir dans l'ombre attend la volont.


[Illustration]


                      LES FILS

                       SONNET.

Toi que tes grands aeux, du fond de leur sommeil,
Accablent sous le poids d'une illustre mmoire,
Tu n'auras pas senti ton nom dans la nuit noire
clore, et comme une aube y faire un point vermeil!

Je te plains, car peut-tre  tes aeux pareil,
Tu les vaux, mais le monde bloui n'y peut croire:
Ton mrite rayonne indistinct dans leur gloire,
Satellite abm dans l'clat d'un soleil.

Ah! l'enfant dont la souche est dans l'ombre perdue,
Peut du moins arracher au sculaire oubli
Le nom qu'il y ramasse encore enseveli;

Dans la dure immense et l'immense tendue
Son toile, qui perce o d'autres ont pli,
Peut luire par soi-mme et n'est point confondue!


[Illustration]


[Illustration]


         LE CONSCRIT.

A la barrire de l'toile,
Un saltimbanque malfaisant
Dressait, dans sa baraque en toile,
Un chien de six mois fort plaisant.

Ce caniche, qui faisait rire
Le public au seuil rassembl,
tait en conscrit de l'Empire
Misrablement affubl.

Coiff d'un bonnet de police,
Il restait l, fusil au flanc,
Debout, les jambes au supplice
Dans un piteux pantalon blanc;

Le dos sous sa guenille bleue,
Il tentait un regard vainqueur,
Mais l'anxit de sa queue
Trahissait l'tat de son coeur.

Quand las de sa fausse posture
Le pauvre petit chien savant
Retombait, selon la nature,
Sur ses deux pattes de devant,

Il recevait une pre insulte
Avec un lche coup de fouet,
Mais, digne sous son poil inculte,
Sans crier il se secouait;

Tandis qu'il treignait son arme
Sous les horions sans broncher,
S'il se sentait poindre une larme,
Il s'efforait de la lcher.

Ce qu'on trouvait surtout risible,
Et ce que j'admirais beaucoup,
C'est qu'il avait l'air plus sensible
Au reproche qu'au mauvais coup.

Son matre, pour sa part de lucre,
Lui posait sur le bout du nez
De vacillants morceaux de sucre,
Plus souvent promis que donns.

Touch de voir dans ce novice
Tant de vrai zle  si bas prix,
Quand  la fin de son service
Il rompit les rangs, je le pris.

Or, comme je tenais la bte
Par les oreilles, des deux mains,
L'levant  hauteur de tte
Pour lire en ses yeux presque humains,

L'expression m'en parut double,
J'y sentais deux soucis jumeaux,
Comme dans l'histrion que trouble
L'obsession de ses vrais maux.

Un gnie excdant sa taille
Me semblait touffer en lui,
Et du vieil habit de bataille
Forcer le drisoire tui.

Et j'eus l'illusion fantasque
Que par les yeux de ce roquet
Comme  travers les trous d'un masque,
Un regard d'homme m'invoquait...

Cet trange regard fut cause,
J'en fais aux esprits forts l'aveu,
Qu'ami de la mtempsycose
En ce moment j'y crus un peu.

Mais bientt, raillant le prodige:
Ce bonnet, ce frac surann,
Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je,
Une ghenne de damn?

Lors j'ous une voix pareille
A quelque soupir m'effleurant,
Qui semblait me dire  l'oreille:
Oui, plains-moi, j'tais conqurant.


[Illustration]


[Illustration]


            ABDICATION

Je voudrais tre, sur la terre,
L'unique hritier des grands rois
Dont la force et l'clat font taire
Tous les revendiqueurs des droits,

De ces rois d'Asie et d'Afrique,
Monarques des derniers pays
O les matres sont, sans rplique,
Sans rserve, encore obis.

Je verrais,  mon tour idole,
Les trois quarts du monde vivant
Se prosterner sous ma parole
Comme un champ de bls sous le vent.

Les tributs des races voisines
Feraient affluer par milliers
Les venaisons dans mes cuisines,
Les vins rares dans mes celliers,

Des chevaux plein mes curies,
Des meutes tranant leurs valets,
Des marbres, des tapisseries,
Des vases d'or, plein mes palais!

Sous mes mains j'aurais des captives
Belles de pleurs, et sous mes pieds
Les ttes fires ou craintives
De leurs pres humilis.

Je possderais sans conqute
Mon vaste empire, et sans rival!
Dans la scurit complte
D'un pouvoir salu lgal.

Alors, alors,  joie intense!
Convoquant mon peuple et ma cour,
Devant la servile assistance
Moi-mme, en plein rgne, au grand jour,

Avec un cynisme suprme,
Je briserais sur mon genou
Le sceptre avec le diadme,
Comme un enfant casse un joujou;

De mes paules accables
Arrachant le royal manteau,
Aux multitudes assembles
Je jetterais l'affreux fardeau;

Pour les dshrits prodigue
Je laisserais tous mes trsors,
Comme un torrent qui rompt sa digue,
Se prcipiter au dehors;

Cessant d'appuyer ma sandale
Sur la nuque des prisonniers,
Je rendrais la terre natale
Aux plus fameux comme aux derniers;

J'abandonnerais  mes troupes
Tout l'or glorieux des ranons;
Puis je laisserais dans mes coupes
Boire mes propres chansons;

Sur mes parcs, mes greniers, mes caves,
Par-dessus foss, grille et mur,
Je lcherais tous mes esclaves
Comme des ramiers dans l'azur!

Tout mon harem, filles et veuves,
S'en retournerait au foyer,
Pour enfanter des races neuves
Que nul tyran ne pt broyer,

Qui ne fussent plus la cure
D'un vainqueur, suppt de la mort,
Mais serves d'une loi jure
Dans un libre et paisible accord,

Fondant la cit juste et bonne
O chaque homme en levant la main
Sent qu'il atteste en sa personne
La dignit du genre humain!

Et moi qui fuis mme la gne
Des pactes librement conclus,
Moi qui ne suis roseau ni chne,
Ni souple, ni viril non plus,

Je m'en irais finir ma vie
Au milieu des mers, sous l'azur,
Dans une le, une le assoupie
Dont le sol serait vierge et sr,

Ile qui n'aurait pas encore
Senti l'ancre des noirs vaisseaux,
Dont n'approcheraient que l'aurore,
Le nuage et le pli des eaux.

Dans cette oasis embaume,
Loin des froides lois en vigueur,
Viens, dirais-je  la bien-aime,
Appuyer ton coeur sur mon coeur;

Des lianes feront guirlandes
Entre les palmiers sur nos fronts,
Et tu verras des fleurs si grandes
Qu'ensemble nous y dormirons.


[Illustration]


[Illustration]


                      LE RIRE.

Les btes, qui n'ont point de sublimes soucis,
Marchent, ds leur naissance, en fronant les sourcils,
Et ce rigide pli, jusqu' la dernire heure,
Signe mystrieux de sagesse, y demeure:
Les normes lions qui rdent  grands pas,
Libres et tout-puissants, ne se drident pas;

Les aigles, fils de l'air et de l'azur sont graves;
Et les hommes, qui vont saignant de mille entraves,
Enchans au plaisir, enchans au devoir,
Sous la loi de chercher et ne jamais savoir,
De ne rien possder sans acheter et vendre,
De ne pouvoir se fuir ni ne pouvoir s'entendre,
D'apprhender la mort et de gratter leur champ,
Les hommes ont un rire imbcile et mchant!

Certes le rire est beau comme la joie est belle,
Quand il est innocent et radieux comme elle!
Vous, les petits enfants, pleins de naf dsir,
Qui des mains cartez vos langes pour saisir
Les brillantes couleurs, ces mensonges des choses,
Vous pouvez, au-devant des drapeaux et des roses,
Vous pour qui tout cela n'est que du rouge encor,
Pousser vos rires frais qui font un bruit d'essor!
Vous, pouviez rire aussi, mme en un sicle pire,
Vous, nos rudes aeux qui ne saviez pas lire,
Et ne pouviez connatre, au bout de l'univers,

Tous les forfaits commis et tous les maux soufferts;
Quand avait fui la peste avec les hommes d'armes,
C'tait pour vous la fin de l'horreur et des larmes,
Et peut-tre, oublieux de ces flaux lointains,
Vous aviez des soirs gais et d'allgres matins.
Mais nous, du monde entier la plainte nous harcle:
Nous souffrons chaque jour la peine universelle,
Car sur toute la terre un messager subtil
Relie  tous les maux tous les coeurs par un fil:
Ah! l'oubli maintenant ne nous est plus possible!
Se peut-on faire une me  ce point insensible
D'apprendre, sans frmir, de partout  la fois,
Tous les coups du malheur et tous les viols des lois:

Les matres plus hardis, les mes plus serviles.
L'atrocit sans nom des tourmentes civiles,
Et les pactes sans foi, la guerre, les blesss
Rlant cette nuit mme au revers des fosss,
L'honneur, le droit trahis par la volont molle,
Et Christ, pouvant des fruits de sa parole,
Un diadme en tte et le glaive  la main,
Ne sachant plus s'il sauve ou perd le genre humain!
N'est-ce pas merveilleux qu'on puisse rire encore!

Mais nous sommes ainsi; tel un vase sonore
Au moindre choc du doigt se rveille et frmit,
Tandis qu'il tremble  peine et vaguement gmit
Du tonnerre loign qui roule dans la nue,
Telle, au moindre soupir dont l'oreille est mue
Nous sentons la piti dans nos coeurs tressaillir,
Et pour les cris lointains lchement dfaillir;
Trop pauvres pour donner des pleurs  tous les hommes,
Nous ne plaignons que ceux qui souffrent o nous sommes.

Quand nos foyers sont doux et srs, nous oublions
Malgr nous, prs du feu, les grelottants haillons,
Et le bruit des canons, le fauve clair des lames,
Dans les yeux des enfants et dans la voix des femmes;
Ou, nous-mmes sujets au sort des malheureux,
Nous tournons nos regards sur nous plus que sur eux.

Ah! si nos coeurs borns que distrait ou resserre
Leur flicit mme ou leur propre misre,
A tant de maux si grands ne se peuvent ouvrir,
Qu'ils aient honte du moins de n'en pas plus souffrir!


[Illustration]


[Illustration]


         LE VASE ET L'OISEAU

Tout seul au plus profond d'un bois,
Dans un fouillis de ronce et d'herbe,
Se dresse, oubli, mais superbe,
Un grand vase du temps des rois.

Beau de matire et pur de ligne,
Il a pour anse deux bliers
Qu'un troupeau d'amours familiers
Enlace d'une souple vigne.

A ses bords autrefois tout blancs
La mousse noire append son givre;
Une lpre aux couleurs de cuivre
toile et dvore ses flancs.

Son poids a fait pencher sa base
O gt un amas de dbris,
Car il a ses angles meurtris,
Mais il tient bon l'orgueilleux vase.

Il songe: Autour de moi tout dort,
Que fait le monde? Je m'ennuie,
Mon cratre est plein d'eau de pluie,
D'ombre, de rouille, et de bois mort.

O donc aujourd'hui se promne
Le flot soyeux des courtisans?
Je n'ai pas vu figure humaine
A mon pied depuis bien des ans.

Pendant qu'il regrette sa gloire,
Perdu dans cet exil obscur,
Un oiseau par un trou d'azur
S'abat sur ses lvres pour boire.

Hol! manant du ciel, dis-moi,
Toi devant qui l'horizon s'ouvre,
Sais-tu ce qui se passe au Louvre?
Je n'entends plus parler du roi.

--Ah! tu prends  l'heure o nous sommes,
Dit l'autre, un bien tardif souci!
Rien n'est donc venu jusqu'ici
Des branle-bas qu'ont faits les hommes?

--Parfois un soubresaut brutal,
Des rumeurs extraordinaires,
Comme de souterrains tonnerres
Font tressaillir mon pidestal.

--C'est l'cho de leurs grands vacarmes:
Plus une tour, plus un clocher
O l'oiseau puisse en paix nicher.
Partout l'incendie et les armes!

J'ai nagure,  Paris, en vain
Heurt du bec les vitres closes,
Nulle part, mme aux lvres roses,
La moindre miette de vrai pain.

Aux mansardes des Tuileries
Je logeais, le printemps pass,
Mais les flammes m'en ont chass.
Ce n'tait que feux et tueries.

Sur le front du gnie ail
Qui plane o sombra la Bastille,
J'ai voulu poser ma famille,
Mais cet asile a chancel.

Des murs de granit qu'on restaure
Nous sommes l'un et l'autre exclus,
L le temps des palais n'est plus,
Et celui des nids, pas encore.


[Illustration]


[Illustration]


            L'ALPHABET

Il gt au fond de quelque armoire
Ce vieil alphabet tout jauni,
Ma premire leon d'histoire,
Mon premier pas vers l'infini.

Toute la Gense y figure;
Le lion, l'ours et l'lphant;
Du monde la grandeur obscure
Y troublait mon me d'enfant.

Sur chaque bte un mot norme
Et d'un sens toujours inconnu,
Posait l'nigme de sa forme
A mon dsespoir ingnu.

Ah! dans ce lent apprentissage
La cause de mes pleurs, c'tait
La lettre noire, et non l'image
O la Nature me tentait.

Maintenant j'ai vu la Nature
Et ses splendeurs, j'en ai regret:
Je ressens toujours la torture
De la merveille et du secret,

Car il est un mot que j'ignore
Au beau front de ce sphinx crit,
J'en pelle la lettre encore
Et n'en saurai jamais l'esprit.


[Illustration]


                 SUR LA MORT

                     I

On ne songe  la Mort que dans son voisinage:
Au spulcre loquent d'un tre qui m'est cher,
J'ai pour m'en pntrer fait un plerinage,
Et je pse aujourd'hui ma tristesse d'hier.

Je veux,  mon retour de cette sombre place
O semblait m'envahir la funbre torpeur,
Je veux me recueillir, et contempler en face
La Mort, la grande Mort, sans dfi mais sans peur.

Assiste ma pense, austre Posie
Qui sacres de beaut ce qu'on a bien senti;
Ta svre caresse aux pleurs vrais s'associe,
Et tu sais que mon coeur ne t'a jamais menti.

Si ton charme n'est point un misrable leurre,
Ton art un jeu servile, un vain culte sans foi,
Ne m'abandonne pas prcisment  l'heure
O pour ne pas sombrer j'ai tant besoin de toi.

Devant l'atroce nigme o la raison succombe,
Si la mienne flchit tu la relveras;
Fais-moi donc explorer l'infini d'outre-tombe
Sur ta grande poitrine entre tes puissants bras;

Fais taire l'envieux qui t'appelle frivole,
Toi qui dans l'inconnu fais crier des chos,
Et prtes par l'accent, plus sr que la parole,
Un sens rvlateur au seul frisson des mots.

Ne crains pas qu'au tombeau la morte s'en offense,
O Posie,  toi, mon naturel secours,
Ma seconde berceuse au sortir de l'enfance,
Qui seras la dernire au dernier de mes jours.

                       II

Hlas! j'ai trop song sous les blmes tnbres
O les astres ne sont que des bchers lointains,
Pour croire qu'chapp de ses voiles funbres
L'homme s'envole et monte  de plus beaux matins;

J'ai trop vu sans raison ptir les cratures,
Pour croire qu'il existe au del d'ici-bas
Quelque plaisir sans pleurs, quelque amour sans tortures,
Quelque tre ayant pris forme et qui ne souffre pas.

Toute forme est sur terre un vase de souffrances,
Qui, s'usant  s'emplir, se brise au moindre heurt;
Apparence mobile entre mille apparences
Toute vie est sur terre un flot qui roule et meurt.

N'es-tu plus qu'une chose au vague aspect de femme,
N'es-tu plus rien? Je cherche  croire sans effroi
Que, ta vie et ta chair ayant rompu leur trame,
Aujourd'hui, morte aime, il n'est plus rien de toi.

Je ne puis, je subis des preuves que j'ignore.
S'il ne restait plus rien pour m'entendre en ce lieu,
Mme aprs mainte anne y reviendrais-je encore
Rpter au nant un inutile adieu.

Serais-je pouvant de te laisser sous terre?
Et navr de partir, sans pouvoir t'assister
Dans la nuit formidable o tu gis solitaire,
Penserais-je  fleurir l'ombre o tu dois rester?

                        III

Pourtant je ne sais rien, rien, pas mme ton ge:
Mes jours font suite au jour de ton dernier soupir,
Les tiens n'ont-ils pas fait quelque immense passage
Du temps qui court au temps qui n'a plus  courir?

Ont-ils joint leur dure  l'ancienne dure?
Pour toi s'enchanent-ils aux ans chez nous vcus?
Ou dois-tu quelque part, immuable et sacre,
Dans l'absolu survivre  ta chair qui n'est plus?

Certes, dans ma pense, aux autres invisible,
Ton image demeure impossible  ternir,
O t'voque mon coeur tu luis incorruptible,
Mais serais-tu sans moi, hors de mon souvenir?

Servant de sanctuaire  l'ombre de ta vie,
Je la prserve encor de prir en entier.
Mais que suis-je? Et demain quand je t'aurai suivie,
Quel ami me promet de ne pas t'oublier?

Depuis longtemps ta forme est en proie  la terre,
Et jusque dans les coeurs elle meurt par lambeaux,
J'en voudrais dcouvrir le vrai dpositaire,
Plus sr que tous les coeurs et que tous les tombeaux.

                         IV

Les mains, dans l'agonie, cartent quelque chose.
Est-ce aux maux d'ici-bas l'impatient adieu
Du mourant qui pressent sa lente apothose?
Ou l'horreur d'un calice impos par un dieu?

Est-ce l'lan qu'imprime au corps l'me envole?
Ou contre le nant un hroque effort?
Ou le jeu machinal de l'aiguille affole,
Quand le balancier tombe, oubli du ressort?

Nagure ce problme o mon doute s'enfonce,
Ne semblait pas m'atteindre assez pour m'offenser;
J'interrogeais de loin, sans craindre la rponse,
Maintenant je tiens plus  savoir qu' penser.

Ah! doctrines sans nombre o l't de mon ge
Au vent froid du discours s'est fltri sans mrir,
De mes veilles sans fruit rparez le dommage,
Prouvez-moi que la morte ailleurs doit refleurir,

Ou bien qu'anantie,  l'abri de l'preuve,
Elle n'a plus jamais de calvaire  gravir,
Ou que, la mme encor sous une forme neuve,
Vers la plus haute toile elle se sent ravir!

Faites-moi croire enfin dans le nant ou l'tre,
Pour elle et tous les morts que d'autres ont aims.
Ayez piti de moi, car j'ai faim de connatre,
Mais vous n'enseignez rien, verbes inanims!

Ni vous, dogmes cruels, insenss que vous tes,
Qui du Juif magnanime avez couvert la voix;
Ni toi, qui n'es qu'un bruit pour les cerveaux honntes,
Vaine philosophie o tout sombre  la fois;

Toi non plus, qui sur Dieu rsigne  te taire
Changes la vision pour le ttonnement,
Science, qui partout te heurtant au mystre
Et n'osant l'affronter, l'ajournes seulement.

Des mots! des mots! Pour l'un la vie est un prodige,
Pour l'autre un phnomne. Eh! que m'importe  moi!
Ncessaire ou cr je rclame, vous dis-je,
Et vous les ignorez, ma cause et mon pourquoi.

                          V

Puisque je n'ai pas pu, disciple de tant d'autres,
Apprendre ton vrai sort,  morte que j'aimais,
Arrire les savants, les docteurs, les aptres.
Je n'interroge plus, je subis dsormais.

Quand la nature en nous mit ce qu'on nomme l'me,
Elle a contre elle-mme arm son propre enfant;
L'esprit qu'elle a fait juste au nom du droit la blme,
Le coeur qu'elle a fait haut la mprise en rvant.

Avec elle longtemps, de toute ma pense
Et de tout mon amour, j'ai lutt corps  corps,
Mais sur son oeuvre inique, et pour l'homme insense,
Mon front et ma poitrine ont bris leurs efforts.

Sa loi qui par le meurtre a fait le choix des races,
Abominable excuse au carnage que font
Des peuples malheureux les nations voraces,
De tout aveugle espoir m'a vid l'me  fond,

Je succombe puis, comme en pleine bataille,
Un soldat, par la veille et la marche affaibli,
Sans vaincre, ni mourir d'une hroque entaille,
Laisse en lui les clairons s'teindre dans l'oubli;

Pourtant sa cause est belle, et si doux est d'y croire
Qu'il cherche en sommeillant la vigueur qui l'a fui,
Mais trop las pour frapper il lgue la victoire
Aux fermes compagnons qu'il sent passer sur lui.

Ah! qui que vous soyez, vous qui m'avez fait natre,
Qu'on vous nomme hasard, force, matire ou dieux,
Accomplissez en moi, qui n'en suis pas le matre,
Les destins sans refuge, aussi vains qu'odieux.

Faites, faites de moi tout ce que bon vous semble,
Ouvriers inconnus de l'infini malheur,
Je viens de vous maudire, et voyez si je tremble,
Prenez ou me laissez mon souffle et ma chaleur!

Et si je dois fournir aux avides racines
De quoi changer mon tre en mille tres divers,
Dans l'ternel retour des fins aux origines
Je m'abandonne en proie aux lois de l'univers.


[Illustration]


[Illustration]


      DFAILLANCE ET SCRUPULE

                 I

Mon besoin de songe et de fable,
La soif malheureuse que j'ai
De quelque autre vie ineffable,
Me laisse tout dcourag.

Quand d'un beau vouloir je m'avise,
Je me rpte en vain: Je veux.
--A quoi bon? rpond la devise
Qui rend striles tous les voeux.

A quoi bon nos miettes d'aumne?
Si la plbe veut s'assouvir;
Ou nos rves d'tat sans trne?
S'il plat au peuple de servir.

A quoi bon rapprendre la guerre?
S'il faut toujours qu'elle ait pour but
Le gain menteur, cher au vulgaire,
D'une aurole et d'un tribut.

A quoi bon la lente science?
Si l'homme ne peut entrevoir,
Aprs tant d'pre patience,
Que les bornes de son savoir.

A quoi bon l'amour? si l'on aime
Pour propager un coeur souffrant,
Le coeur humain, toujours le mme
Sous le costume diffrent.

A quoi bon, si la terre est ronde,
Notre infinie avidit?
On est si vite au bout d'un monde,
Quand il n'est pas illimit!

Or ma soif est celle de l'homme,
Je n'ai pas de dsir moyen,
Il me faut l'lite et la somme,
Il me faut le souverain bien!

               II

Ainsi mon orgueil dissimule
Les dfaillances de ma foi,
Mais je sens bientt un scrupule
Qui s'lve et murmure en moi:

Mon fier dsespoir n'est peut-tre
Qu'une excuse  ne point agir,
Et comme au fond je me sens tratre,
Un prtexte  n'en point rougir,

Un ddain paresseux qui ruse
Avec la rigueur du devoir,
Et de l'idal mme abuse
Pour me dispenser de vouloir.

Parce que la terre est borne,
N'y faut-il voir qu'une prison,
Et faillir  la destine
Qu'embrasse et clt son horizon?

Parce que l'amour perptue
La vie et ses pres combats,
Vaudra-t-il mieux qu'Adam se tue
Et qu'Athnes n'existe pas?

Parce que la science est brve
Et le mystre illimit,
Faut-il lui prfrer le rve
Ou la complte ccit?

Parce que la guerre nous lasse,
Faut-il par mpris des plus forts,
Tendant la gorge au coup de grce,
Leur fumer nos champs de nos corps?

Parce que la force nombreuse
Appelle droit son bon plaisir,
Songe creux le savoir qui creuse,
Et l'art qui plane: vain loisir,

Faut-il laisser cette sauvage
Brler les oeuvres des neuf Soeurs
Pour venger l'antique esclavage
Nourricier des premiers penseurs!

Ah! faut-il que de la justice,
Et de l'amour, dsesprant,
Le coeur du se rapetisse
Dans un exil indiffrent?

Non, toute la phalange auguste
Des crateurs, doit pour ses dieux,
Qui sont le vrai, le beau, le juste,
Combattre en dessillant les yeux,

Et du temple o chaque ge apporte
Le fruit sacr de ses efforts,
Ouvrir  deux battants la porte,
En dfendre  mort les trsors!


[Illustration]


[Illustration]


          SURSUM CORDA

Si tous les astres,  Nature,
Trompant la main qui les conduit,
S'entre-choquaient par aventure
Pour se dissoudre dans la nuit;

Ou comme une flotte qui sombre,
Si ces foyers, grands et petits,
Lentement dvors par l'ombre,
Y disparaissaient engloutis,

Tu pourrais repeupler l'abme,
Et rallumer un firmament
Plus somptueux et plus sublime,
Avec la terre seulement!

Car il te suffirait, pour rendre
 l'infini tous ses flambeaux,
D'y secouer l'humaine cendre
Qui sommeille au fond des tombeaux,

La cendre des coeurs innombrables,
Enfouis, mais brlants toujours,
O demeurent inaltrables
Dans la mort d'immortels amours.

Sous la terre, dont les entrailles
Absorbent les coeurs trpasss,
En six mille ans de funrailles
Quels trsors de flamme amasss!

Combien dans l'ombre spulcrale
Dorment d'invisibles rayons!
Quelle semence sidrale
Dans la poudre des passions!

Ah! que sous la vote infinie
Prissent les anciens soleils,
Avec les clairs du gnie
Tu feras des midis pareils;

Tu feras des nuits populeuses,
Des nuits pleines de diamants,
En leur donnant pour nbuleuses
Tous les rves des coeurs aimants;

Les toiles plus solitaires,
parses dans le sombre azur,
Tu les feras des coeurs austres
O veille un feu profond et sr;

Et tu feras la blanche voie
Qui nous semble un ruisseau lact,
De la pure et sereine joie
Des coeurs morts avant leur t;

Tu feras jaillir tout entire
L'antique toile de Vnus
D'un atome de la poussire
Des coeurs qu'elle embrasa le plus;

Et les fermes coeurs, pour l'attaque
Et la rsistance dous,
Reformeront le zodiaque
O les Titans furent clous!

Pour moi-mme enfin, grain de sable
Dans la multitude des morts,
Si ce que j'ai d'imprissable
Doit scintiller au ciel d'alors,

Qu'un astre gnreux renaisse
De mes cendres  leur rveil!
Rallume au feu de ma jeunesse
Le plus clair, le plus chaud soleil!

Rendant sa flamme primitive
 Sirius, des nuits vainqueur,
Fais-en la pourpre encor plus vive
Avec tout le sang de mon coeur!


[Illustration]


[Illustration]


                     L'OCAN

                      SONNET.

Ocan, que vaux-tu dans l'infini du Monde?
Toi, si large  nos yeux enchans sur tes bords,
Mais troit pour notre me aux rebelles essors,
Qui du haut des soleils te mesure et te sonde;

Presque ternel pour nous plus instables que l'onde,
Mais pourtant, comme nous, oeuvre et jouet des sorts,
Car tu nous vois mourir, mais des astres sont morts,
Et nulle ternit dans les jours ne se fonde.

Comme une vaste arme o l'hrosme bout
Marche  l'assaut d'un mur, tu viens heurter la roche,
Mais la roche est solide et reparat debout.

Va, tu n'es cru gant que du nain qui t'approche:
Ah! je t'admirais trop, le ciel me le reproche,
Il me dit: Rien n'est grand ni puissant que le Tout!


[Illustration]


[Illustration]


                      RONSARD

 matre des charmeurs de l'oreille,  Ronsard,
J'admire tes vieux vers, et comment ton gnie
Aux lois d'un juste sens et d'une ample harmonie
Sait dans le jeu des mots asservir le hasard.

Mais, plus que ton beau verbe et plus que ton grand art,
J'aime ta passion d'antique posie,
Et cette tmraire et sainte fantaisie
D'tre un nouvel Orphe aux hommes ns trop tard.

Ah! depuis que les cieux, les champs, les bois, et l'onde,
N'avaient plus d'me, un deuil assombrissait le monde,
Car le monde sans lyre est comme inhabit!

Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes,
Et, fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes,
Et tu refais aux dieux une immortalit.


[Illustration]


[Illustration]


                THOPHILE GAUTIER

Matre, qui du grand art levant le pur flambeau,
Pour consoler la chair besoigneuse et fragile,
Rendis sa gloire antique  cette exquise argile,
Ton corps va donc subir l'outrage du tombeau!

Ton me a donc rejoint le somnolent troupeau
Des ombres sans dsirs, o l'attendait Virgile,
Toi qui n pour le jour d'o le trpas t'exile,
Faisais des Volupts les prtresses du Beau!

Ah! les dieux (si les dieux y peuvent quelque chose)
Devaient ravir ce corps dans une apothose,
D'incorruptible chair l'embaumer pour toujours,

Et l'me! l'envoyer dans la Nature entire,
Savourer librement, parse en la matire,
L'ivresse des couleurs et la paix des contours!


[Illustration]


[Illustration]


                AUX POTES FUTURS

Potes  venir, qui saurez tant de choses,
Et les direz sans doute en un verbe plus beau,
Portant plus loin que nous un plus large flambeau
Sur les suprmes fins et les premires causes;

Quand vos vers sacreront des pensers grandioses,
Depuis longtemps dj nous serons au tombeau;
Rien ne vivra de nous qu'un terne et froid lambeau
De notre oeuvre enfouie avec nos lvres closes.

Songez que nous chantions les fleurs et les amours
Dans un ge plein d'ombre, au mortel bruit des armes,
Pour des coeurs anxieux que ce bruit rendait sourds;

Lors plaignez nos chansons, o tremblaient tant d'alarmes,
Vous qui, mieux couts, ferez en d'heureux jours
Sur de plus hauts objets des pomes sans larmes.


[Illustration]


[Illustration]




TABLE

AUX AMIS INCONNUS.
PRIRE.
CONSEIL.
AU BORD DE L'EAU.
EN VOYAGE.
SONNET  LA PETITE SUZANNE D.
ENFANTILLAGE.
AUX TUILERIES.
L'AMOUR MATERNEL,  Maurice Chevrier.
L'POUSE.
DISTRACTION.
INVITATION  LA VALSE.
CE QUI DURE.
UN RENDEZ-VOUS.
L'OBSTACLE.
LA COUPE.
PARFUMS ANCIENS,  Franois Coppe.
L'TOILE AU COEUR.
DOUCEUR D'AVRIL,  Albert Mrat.
PLERINAGE.
JUIN.
LA BEAUT.
LA VOLUPT, SONNET.
LES DEUX CHUTES, SONNET.
L'INDIFFRENTE, SONNET.
L'ART TRAHI.
SOUHAIT.
TROP TARD.
LES AMOURS TERRESTRES.
L'TRANGER, SONNET.
LA VERTU.
LE TEMPS PERDU, SONNET.
LES FILS, SONNET.
LE CONSCRIT,
ABDICATION.
LE RIRE.
LE VASE ET L'OISEAU.
L'ALPHABET.
SUR LA MORT.
DFAILLANCE ET SCRUPULE.
SURSUM CORDA.
 L'OCAN, SONNET.
 RONSARD.
 THOPHILE GAUTIER.
AUX POTES FUTURS.


[Illustration]


_Imprim_
PAR J. CLAYE
POUR
A. LEMERRE, LIBRAIRE
_ PARIS._








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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

