The Project Gutenberg EBook of Vie de Franklin, by Francois-Auguste Mignet

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Title: Vie de Franklin

Author: Francois-Auguste Mignet

Release Date: February 20, 2006 [EBook #17810]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE FRANKLIN ***




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                                VIE
                                 DE
                              FRANKLIN


                           PAR M. MIGNET

                   MEMBRE DE L'ACADMIE FRANAISE
        SECRTAIRE PERPTUEL DE L'ACADMIE DES SCIENCES MORALES
                           ET POLITIQUES



                         CINQUIME DITION.




                              PARIS
                       LIBRAIRIE ACADMIQUE
                DIDIER ET CIE, LIBRAIRES-DITEURS
                   35, QUAI DES AUGUSTINS, 35


                               1870

Paris.--Imprimerie Adolphe Lain, rue des Saints-Pres, 19.




                               VIE
                           DE FRANKLIN




AVERTISSEMENT


J'ai surtout fait usage, pour composer cette _Vie de Franklin_, de ses
crits, de ses Mmoires, de ses Lettres, publis, en six volumes in-8,
par son petit-fils William Temple Franklin. Voici le titre de cette
prcieuse collection des oeuvres de ce grand homme Memoirs on the
life and writings of Benjamin Franklin LL. D. F. R. S., etc., minister
plenipotentiary from the United-States of America at the Court of
France, and for the Treaty of Peace and Independance with Great Britain,
etc., written by himself to a late period, and continued to the time of
his death by his grandson William Temple Franklin. J'ai complt ce
qui concerne ses ouvrages en me servant du recueil qui en a t form
 Londres en trois volumes, sous le titre de _The Works of Benjamin
Franklin_. Les Mmoires ont t traduits et imprims plusieurs fois;
il en est de mme de ses principaux crits politiques, philosophiques,
scientifiques.

J'ai eu recours galement aux deux grandes collections publies par M.
Jared Sparks, au nom du Congrs des tats Unis; l'une renfermant, en
douze volumes, toutes les correspondances des agents et du gouvernement
des tats-Unis relatives  l'indpendance amricaine (_the diplomatic
Correspondence of the american Revolution_; Boston, 1829); et l'autre
contenant, en douze volumes aussi, la vie, les lettres et les crits de
Georges Washington sur la guerre, la constitution, le gouvernement
de cette rpublique. (_The Writings of George Washington, being his
Correspondences, Addresses, Messages, and other Papers official and
private, selected and published from the original Manuscripts, with the
Life of the Author_; Boston, 1837.) Je n'ai pas consult sans utilit
ce qu'ont dit de Franklin deux hommes qui ont vcu neuf ans dans son
intimit lorsqu'il tait  Passy: l'abb Morellet dans ses Mmoires, et
Cabanis dans la _Notice_ qu'il a donne sur lui (tome V des _Oeuvres_ de
Cabanis).

Enfin je me suis servi galement, dans ce que j'ai dit sur l'Amrique
avant son indpendance et pendant la guerre qu'elle a soutenue pour
l'tablir, de l'_History of the Colonisation of the United-States_, par
M. George Bancroft; de _Storia della Guerra dell' Independenza degli
Stati-Uniti d'America_ (quatre volumes), par M. Botta, laquelle contient
les principaux discours et actes officiels; de l'excellent ouvrage de M.
de Tocqueville sur la _Dmocratie en Amrique_, et de la Correspondance
dpose aux Archives des affaires trangres.




                           PREMIRE PARTIE




CHAPITRE PREMIER

Enseignements qu'offre la vie de Franklin.


N dans l'indigence et dans l'obscurit, dit Franklin en crivant ses
Mmoires, et y ayant pass mes premires annes, je me suis lev dans
le monde  un tat d'opulence, et j'y ai acquis quelque clbrit. La
fortune ayant continu  me favoriser, mme  une poque de ma vie
dj avance, mes descendants seront peut-tre charms de connatre les
moyens que j'ai employs pour cela, et qui, grce  la Providence, m'ont
si bien russi; et ils peuvent servir de leon utile  ceux d'entre eux
qui, se trouvant dans des circonstances semblables, croiraient devoir
les imiter.

Ce que Franklin adresse  ses enfants peut tre utile  tout le monde.
Sa vie est un modle  suivre. Chacun peut y apprendre quelque chose,
le pauvre comme le riche, l'ignorant comme le savant, le simple citoyen
comme l'homme d'tat. Elle offre surtout des enseignements et des
esprances  ceux qui, ns dans une humble condition, sans appui et sans
fortune, sentent en eux le dsir d'amliorer leur sort, et cherchent les
moyens de se distinguer parmi leurs semblables. Ils y verront comment
le fils d'un pauvre artisan, ayant lui-mme travaill longtemps de
ses mains pour vivre, est parvenu  la richesse  force de labeur, de
prudence et d'conomie; comment il a form tout seul son esprit aux
connaissances les plus avances de son temps, et pli son me  la vertu
par des soins et avec un art qu'il a voulu enseigner aux autres; comment
il a fait servir sa science inventive et son honntet respecte aux
progrs du genre humain et au bonheur de sa patrie.

Peu de carrires ont t aussi pleinement, aussi vertueusement, aussi
glorieusement remplies que celle de ce fils d'un teinturier de Boston,
qui commena par couler du suif dans des moules de chandelles, se fit
ensuite imprimeur, rdigea les premiers journaux amricains, fonda les
premires manufactures de papier dans ces colonies dont il accrut la
civilisation matrielle et les lumires; dcouvrit l'identit du fluide
lectrique et de la foudre, devint membre de l'Acadmie des sciences de
Paris et de presque tous les corps savants de l'Europe; fut auprs de la
mtropole le courageux agent des colonies soumises, auprs de la France
et de l'Espagne le ngociateur heureux des colonies insurges, et se
plaa  ct de George Washington comme fondateur de leur indpendance;
enfin, aprs avoir fait le bien pendant quatre-vingt-quatre ans, mourut
environn des respects des deux mondes comme un sage qui avait tendu
la connaissance des lois de l'univers, comme un grand homme qui avait
contribu  l'affranchissement et  la prosprit de sa patrie, et
mrita non-seulement que l'Amrique tout entire portt son deuil,
mais que l'Assemble constituante de France s'y associt par un dcret
public.

Sans doute il ne sera pas facile,  ceux qui connatront le mieux
Franklin, de l'galer. Le gnie ne s'imite pas; il faut avoir reu de
la nature les plus beaux dons de l'esprit et les plus fortes qualits du
caractre pour diriger ses semblables, et influer aussi considrablement
sur les destines de son pays. Mais, si Franklin a t un homme
de gnie, il a t aussi un homme de bon sens; s'il a t un homme
vertueux, il a t aussi un homme honnte; s'il a t un homme d'tat
glorieux, il a t aussi un citoyen dvou. C'est par ce ct du bon
sens, de l'honntet, du dvouement, qu'il peut apprendre  tous ceux
qui liront sa vie  se servir de l'intelligence que Dieu leur a donne
pour viter les garements des fausses ides; des bons sentiments que
Dieu a dposs dans leur me, pour combattre les passions et les vices
qui rendent malheureux et pauvre. Les bienfaits du travail, les heureux
fruits de l'conomie, la salutaire habitude d'une rflexion sage qui
prcde et dirige toujours la conduite, le dsir louable de faire
du bien aux hommes, et par l de se prparer la plus douce des
satisfactions et la plus utile des rcompenses, le contentement de soi
et la bonne opinion des autres: voil ce que chacun peut puiser dans
cette lecture.

Mais il y a aussi dans la vie de Franklin de belles leons pour
ces natures fortes et gnreuses qui doivent s'lever au-dessus des
destines communes. Ce n'est point sans difficult qu'il a cultiv
son gnie, sans effort qu'il s'est form  la vertu, sans un travail
opinitre qu'il a t utile  son pays et au monde. Il mrite d'tre
pris pour guide par ces privilgis de la Providence, par ces nobles
serviteurs de l'humanit, qu'on appelle les grands hommes. C'est par eux
que le genre humain marche de plus en plus  la science et au bonheur.
L'ingalit qui les spare des autres hommes et que les autres hommes
seraient tents d'abord de maudire, ils en comblent promptement
l'intervalle par le don de leurs ides, par le bienfait de leurs
dcouvertes, par l'nergie fconde de leurs impulsions. Ils lvent peu
 peu jusqu' leur niveau ceux qui n'auraient jamais pu y arriver tout
seuls. Ils les font participer ainsi aux avantages de leur bienfaisante
ingalit, qui se transforme bientt pour tous en galit d'un ordre
suprieur. En effet, au bout de quelques gnrations, ce qui tait le
gnie d'un homme devient le bon sens du genre humain, et une nouveaut
hardie se change en usage universel. Les sages et les habiles des divers
sicles ajoutent sans cesse  ce trsor commun o puise l'humanit, qui
sans eux serait reste dans sa pauvret primitive, c'est--dire dans son
ignorance et dans sa faiblesse. Poussons donc  la vraie science, car
il n'y a pas de vrit qui, en dtruisant une misre, ne tue un vice.
Honorons les hommes suprieurs, et proposons-les en imitation; car c'est
en prparer de semblables, et jamais le monde n'en a eu un besoin plus
grand.




CHAPITRE II

Origine de Franklin.--Sa famille.--Son ducation.--Ses premires
occupations chez son pre.--Son apprentissage chez son frre James
Franklin comme imprimeur.--Ses lectures et ses opinions.


La famille de Franklin tait une famille d'anciens et d'honntes
artisans. Originaire du comt de Northampton en Angleterre, elle
y possdait, au village d'Ecton, une terre d'environ trente acres
d'tendue, et une forge qui se transmettait hrditairement de pre en
fils par ordre de primogniture. Depuis la rvolution qui avait chang
la croyance religieuse de l'Angleterre, cette famille avait embrass
les opinions simples et rigides de la secte presbytrienne, laquelle ne
reconnaissait, ni comme les catholiques la tradition de l'glise et la
suprmatie du pape, ni comme les anglicans la hirarchie de l'piscopat
et la suprmatie ecclsiastique du roi. Elle vivait trs-chrtiennement
et trs-dmocratiquement, lisant ses ministres et rglant elle-mme son
culte. Ce furent les pieux et austres partisans de cette secte qui, ne
pouvant pratiquer leur foi avec libert dans leur pays sous le rgne des
trois derniers Stuarts, aimrent mieux le quitter pour aller fonder,
de 1620  1682, sur les ctes pres et dsertes de l'Amrique
septentrionale, des colonies o ils pussent prier et vivre comme ils
l'entendaient. La religion rendue plus sociable encore par la libert,
la libert rendue plus rgulire par le sentiment du devoir et le
respect du droit, furent les fortes bases sur lesquelles reposrent les
colonies de la Nouvelle-Angleterre et se dveloppa le grand peuple des
tats-Unis.

Le pre de Benjamin Franklin, qui tait un presbytrien zl, partit
pour la Nouvelle-Angleterre  la fin du rgne de Charles II, lorsque
les lois interdisaient svrement les conventicules des dissidents
religieux. Il se nommait Josiah, et il tait le dernier de quatre
frres. L'an, Thomas, tait forgeron; le second, John, tait
teinturier en toffes de laine; le troisime, Benjamin, tait, comme
lui, teinturier en toffes de soie. Il migra avec sa femme et trois
enfants vers 1682, l'anne mme pendant laquelle le clbre quaker
Guillaume Penn fondait sur les bords de la Delaware la colonie de
Pensylvanie, o son fils tait destin  jouer, trois quarts de sicle
aprs, un si grand rle. Il alla s'tablir  Boston, dans la colonie de
Massachussets, qui existait depuis 1628. Son ancien mtier de teinturier
en soie, qui tait un mtier de luxe, ne lui donnant pas assez
de profits pour les besoins de sa famille, il se fit fabricant de
chandelles.

Ce ne fut que la vingt-quatrime anne de son sjour  Boston qu'il eut
de sa seconde femme, Abiah Folgier, Benjamin Franklin. Il s'tait mari
deux fois. Sa premire femme, venue avec lui d'Angleterre, lui avait
donn sept enfants. La seconde lui en donna dix. Benjamin Franklin, le
dernier de ses enfants mles et le quinzime de tous ses enfants, naquit
le 17 janvier 1706. Il vit jusqu' treize de ses frres et de ses soeurs
assis en mme temps que lui  la table de son pre, qui se confia dans
son travail et dans la Providence pour les lever et les tablir.

L'ducation qu'il leur procura ne pouvait pas tre coteuse, ni ds lors
bien releve. Ainsi Benjamin Franklin ne resta  l'cole qu'une anne
entire. Malgr les heureuses dispositions qu'il montrait, son pre ne
voulut pas le mettre au collge, parce qu'il ne pouvait pas supporter
les dpenses d'une instruction suprieure. Il se contenta de l'envoyer
quelque temps chez un matre d'arithmtique et d'criture. Mais s'il ne
lui donna point ce que Benjamin Franklin devait se procurer plus tard
lui-mme, il lui transmit un corps sain, un sens droit, une honntet
naturelle, le got du travail, les meilleurs sentiments et les meilleurs
exemples.

L'avenir des enfants est en grande partie dans les parents. Il y a un
hritage plus important encore que celui de leurs biens, c'est celui
de leurs qualits. Ils communiquent le plus souvent, avec la vie, les
traits de leur visage, la forme de leur corps, les moyens de sant ou
les causes de maladie, l'nergie ou la mollesse de l'esprit, la force ou
la dbilit de l'me, suivant ce qu'ils sont eux-mmes. Il leur importe
donc de soigner en eux leurs propres enfants. S'ils sont nervs, ils
sont exposs  les avoir faibles; s'ils ont contract des maladies,
ils peuvent leur en transmettre le vice et les condamner  une vie
douloureuse et courte. Il n'en est pas seulement ainsi dans l'ordre
physique, mais dans l'ordre moral. En cultivant leur intelligence dans
la mesure de leur position, en suivant les rgles de l'honnte et les
lois du vrai, les parents communiquent  leurs enfants un sens plus
fort et plus droit, leur donnent l'instinct de la dlicatesse et de
la sincrit avant de leur en offrir l'exemple. Et, au contraire, en
altrant dans leur propre esprit les lumires naturelles, en enfreignant
par leur conduite les lois que la providence de Dieu a donnes au monde,
et dont la violation n'est jamais impunie, ils les font ordinairement
participer  leur imperfection intellectuelle et  leur drglement
moral. Il dpend donc d'eux, plus qu'ils ne pensent, d'avoir des enfants
sains ou maladifs, intelligents ou borns, honntes ou vicieux, qui
vivent bien ou mal, peu ou beaucoup. C'est la responsabilit qui pse
sur eux, et qui, selon qu'ils agissent eux-mmes, les rcompense ou les
punit dans ce qu'ils ont de plus cher.

Franklin eut le bonheur d'avoir des parents sains, laborieux,
raisonnables, vertueux. Son pre atteignit l'ge de quatre-vingt-neuf
ans. Sa mre, aussi distingue par la pieuse lvation de son me que
par la ferme droiture de son esprit, en vcut quatre-vingt-quatre. Il
reut d'eux et le principe d'une longue vie, et, ce qui valait
mieux encore, les germes des plus heureuses qualits pour la remplir
dignement. Ces germes prcieux, il sut les dvelopper. Il apprit de
bonne heure  rflchir et  se rgler. Il tait ardent et passionn,
et personne ne parvint mieux  se rendre matre absolu de lui-mme.
La premire leon qu'il reut  cet gard, et qui fit sur lui une
impression ineffaable, lui fut donne  l'ge de six ans. Un jour de
fte, il avait quelque monnaie dans sa poche, et il allait acheter des
jouets d'enfants. Sur son chemin, il rencontra un petit garon qui avait
un sifflet, et qui en tirait des sons dont le bruit vif et press le
charma. Il offrit tout ce qu'il avait d'argent pour acqurir ce sifflet
qui lui faisait envie. Le march fut accept; et, ds qu'il en fut
devenu le joyeux possesseur, il rentra chez lui en sifflant  tourdir
tout le monde dans la maison. Ses frres, ses soeurs, ses cousines,
lui demandrent combien il avait pay cet incommode amusement. Il leur
rpondit qu'il avait donn tout ce qu'il avait dans sa poche. Ils se
rcrirent, en lui disant que ce sifflet valait dix fois moins, et ils
numrrent malicieusement tous les jolis objets qu'il aurait pu acheter
avec le surplus de ce qu'il devait le payer. Il devint alors tout
pensif, et le regret qu'il prouva dissipa tout son plaisir. Il se
promit bien, lorsqu'il souhaiterait vivement quelque chose, de savoir
auparavant combien cela cotait, et de rsister  ses entranements par
le souvenir du _sifflet_.

Cette histoire, qu'il racontait souvent et avec grce, lui fut utile
en bien des rencontres. Jeune et vieux, dans ses sentiments et dans ses
affaires, avant de conclure ses oprations commerciales et d'arrter ses
dterminations politiques, il ne manqua jamais de se rappeler l'achat
du sifflet.--C'tait l'avertissement qu'il donnait  sa raison, le frein
qu'il mettait  sa passion. Quoi qu'il dsirt, qu'il achett ou qu'il
entreprt, il se disait: _Ne donnons pas trop pour le sifflet_. La
conclusion qu'il en avait tire pour lui-mme, il l'appliquait aux
autres, et il trouvait que la plus grande partie des malheurs de
l'espce humaine venaient des estimations fausses qu'on faisait de la
valeur des choses, et de ce qu'on _donnait trop pour les sifflets_.

Ds l'ge de dix ans, son pre l'avait employ dans sa fabrication de
chandelles; pendant deux annes il fut occup  couper des mches,  les
placer dans les moules,  remplir ensuite ceux-ci de suif, et  faire
les commissions de la boutique paternelle. Ce mtier tait peu de son
got. Dans sa gnreuse et intelligente ardeur, il voulait agir, voir,
apprendre. lev aux bords de la mer, o, durant son enfance, il allait
se plonger presque tout le jour dans la saison d't, et sur les flots
de laquelle il s'aventurait souvent avec ses camarades en leur servant
de pilote, il dsirait devenir marin. Pour le dtourner de cette
carrire, dans laquelle tait dj entr l'un de ses fils, son pre le
conduisit tour  tour chez des menuisiers, des maons, des vitriers, des
tourneurs, etc., afin de reconnatre la profession qui lui conviendrait
le mieux. Franklin porta dans les divers ateliers qu'il visitait cette
attention observatrice qui le distingua en toutes choses, et il apprit
 manier les instruments des diverses professions en voyant les autres
s'en servir. Il se rendit ainsi capable de fabriquer plus tard, avec
adresse, les petits ouvrages dont il eut besoin dans sa maison, et les
machines qui lui furent ncessaires pour ses expriences. Son pre se
dcida  le faire coutelier. Il le mit  l'essai chez son cousin Samuel
Franklin, qui, aprs s'tre form dans ce mtier  Londres, tait venu
s'tablir  Boston; mais la somme exige pour son apprentissage ayant
paru trop forte, il fallut renoncer  ce projet. Franklin n'eut point
 s'en plaindre, car bientt il embrassa une profession  laquelle il
tait infiniment plus propre.

Son esprit tait trop actif pour rester dans l'oisivet et dans
l'ignorance. Il aimait passionnment la lecture: la petite bibliothque
de son pre, qui tait compose surtout de livres thologiques, fut
bientt puise. Il y trouva un _Plutarque_ qu'il dvora, et il eut les
grands hommes de l'antiquit pour ses premiers matres. L'_Essai sur les
projets_, de Defo, l'amusant auteur de _Robinson Cruso_, et l'_Essai
sur les moyens de faire le bien_, du docteur Mather, l'intressrent
vivement, parce qu'ils s'accordaient avec le tour de son imagination
et le penchant de son me. Le peu d'argent qu'il avait tait employ 
acheter des livres.

Son pre, voyant ce got dcid et craignant, s'il ne le satisfaisait
point, qu'il ne se livrt  son autre inclination toujours subsistante
pour la marine, le destina enfin  tre imprimeur. Il le plaa en 1718
chez l'un de ses fils, nomm James, qui tait revenu d'Angleterre,
l'anne prcdente, avec une presse et des caractres d'imprimerie.
Le contrat d'apprentissage fut conclu pour neuf ans. Pendant les huit
premires annes Benjamin Franklin devait servir sans rtribution son
frre, qui, en retour, devait le nourrir et lui donner, la neuvime
anne, le salaire d'un ouvrier.

Il devint promptement trs-habile. Il avait beaucoup d'adresse, qu'il
accrut par beaucoup d'application. Il passait le jour  travailler, et
une partie de la nuit  s'instruire. C'est alors qu'il tudia tout ce
qu'il ignorait, depuis la grammaire jusqu' la philosophie; qu'il apprit
l'arithmtique, dont il savait imparfaitement les rgles, et 
laquelle il ajouta la connaissance de la gomtrie et la thorie de la
navigation; qu'il fit l'ducation mthodique de son esprit, comme il fit
un peu plus tard celle de son caractre. Il y parvint  force de volont
et de privations. Celles-ci, du reste, lui cotaient peu, quoiqu'il
prt sur la qualit de sa nourriture et les heures de son repos pour se
procurer les moyens et le temps d'apprendre. Il avait lu qu'un auteur
ancien, s'levant contre l'_usage de manger de la chair_, recommandait
de ne se nourrir que de vgtaux. Depuis ce moment, il avait pris la
rsolution de ne plus rien manger qui et vie, parce qu'il croyait que
c'tait l une habitude  la fois barbare et pernicieuse. Pour tirer
profit de sa sobrit systmatique, il avait propos  son frre de se
nourrir lui-mme, avec la moiti de l'argent qu'il dpensait pour cela
chaque semaine. L'arrangement fut agr; et Franklin, se contentant
d'une soupe du gruau qu'il faisait grossirement lui-mme, mangeant
debout et vite un morceau de pain avec un fruit, ne buvant que de l'eau,
n'employa point tout entire la petite somme qui lui fut remise par son
frre. Il conomisa sur elle assez d'argent pour acheter des livres, et,
sur les heures consacres aux repas, assez de temps pour les lire.

Les ouvrages qui exercrent le plus d'influence sur lui furent: l'_Essai
sur l'entendement humain_ de Locke, le _Spectateur_ d'Addison, les
_Faits mmorables de Socrate_ par Xnophon. Il les lut avidement, et
y chercha des modles de rflexion, de langage, de discussion. Locke
devint son matre dans l'art de penser, Addison dans celui d'crire,
Socrate dans celui d'argumenter. La simplicit lgante, la sobrit
substantielle, la gravit fine et la pntrante clart du style
d'Addison, furent l'objet de sa patiente et heureuse imitation. Une
traduction des _Lettres provinciales_, dont la lecture l'enchanta,
acheva de le former  l'usage de cette dlicate et forte controverse
o, guid par Socrate et par Pascal, il mla le bon sens caustique et la
grce spirituelle de l'un avec la haute ironie et la vigueur invincible
de l'autre.

Mais, en mme temps qu'il acquit plus d'ides, il perdit les vieilles
croyances de sa famille. Les oeuvres de Collins et de Shaftesbury le
conduisirent  l'incrdulit par le mme chemin que suivit Voltaire. Son
esprit curieux se porta sur la religion pour douter de sa vrit, et
il fit servir sa subtile argumentation  en contester les vnrables
fondements. Il resta quelque temps sans croyance arrte, n'admettant
plus la rvlation chrtienne, et n'tant pas suffisamment clair par
la rvlation naturelle. Cessant d'tre chrtien soumis sans tre devenu
philosophe assez clairvoyant, il n'avait plus la rgle morale qui lui
avait t transmise, et il n'avait point encore celle qu'il devait
bientt se donner lui-mme pour ne jamais l'enfreindre.




CHAPITRE III

Relchement de Franklin dans ses croyances et dans sa conduite Ses
fautes, qu'il appelle ses _errata_.


La conduite de Franklin se ressentit du changement de ses principes:
elle se relcha. C'est alors qu'il commit les trois ou quatre fautes
qu'il nomme les _errata_ de sa vie, et qu'il corrigea ensuite avec grand
soin, tant il est vrai que les meilleurs instincts ont besoin d'tre
soutenus par de fermes doctrines.

La premire faute de Franklin fut un manque de bonne foi  l'gard de
son frre. Il n'avait pas  se louer de lui. Son frre tait exigeant,
jaloux, imprieux, le maltraitait quelquefois, et il exerait sans
mnagement et sans affection l'autorit que la rgle et l'usage
donnaient au matre sur son apprenti. Il trouvait le jeune Franklin trop
vain de son esprit et de son savoir, bien qu'il et tir de l'un et de
l'autre un trs-bon parti pour lui-mme. Il avait en effet commenc vers
1721  imprimer un journal intitul _the New England Courant_. C'tait
le second qui paraissait en Amrique. Le premier s'appelait _the Boston
News Letter_. Le jeune Franklin, aprs en avoir compos les planches et
tir les feuilles, le portait aux abonns. Il se sentit capable de
faire mieux que cela, et il dposa clandestinement des articles dont
l'criture tait contrefaite, et qui russirent beaucoup. Le succs
qu'ils obtinrent l'enhardit  s'en dsigner comme l'auteur, et il
travailla depuis lors ouvertement au journal, au grand avantage de son
frre. Or il arriva qu'un jour des poursuites furent diriges, pour un
article politique trop hardi, contre James Franklin, qui fut emprisonn
pendant un mois. De plus, son journal fut supprim.

Les deux frres convinrent de le faire reparatre sous le nom de
Benjamin Franklin, qui en avait t quitte pour une mercuriale. Il
fallut pour cela annuler l'ancien contrat d'apprentissage, afin que le
cadet sortt de la dpendance de l'an, devnt libre de sa conduite et
responsable de ses publications. Mais, pour que James ne ft pas priv
du travail de Benjamin, on signa un nouveau brevet d'apprentissage qui
devait rester secret entre les parties, et les lier comme auparavant.
Quelque temps aprs, une des nombreuses querelles qui s'levaient entre
les deux frres tant survenue, Benjamin se spara de James; il profita
de l'annulation du premier engagement, pensant bien que son frre
n'oserait pas invoquer le second. Mais celui-ci, outr de son manque
de foi et soutenu par son pre, qui embrassa son parti, empcha que
Franklin n'obtnt de l'ouvrage  Boston.

Franklin rsolut d'en aller chercher ailleurs. Au tort qu'il avait eu
de se soustraire  ses obligations envers son frre, il ajouta celui de
quitter secrtement sa famille, qu'il laissa plonge dans la dsolation.
Sans le prvenir de son projet, aprs avoir vendu quelques livres
pour se procurer un peu d'argent, il s'embarqua en septembre 1723 pour
New-York. Ce fut dans le trajet de Boston  cette ville qu'il cessa de
se nourrir uniquement de vgtaux. Il aimait beaucoup le poisson; les
matelots, retenus dans une baie par un grand calme, y avaient pch des
morues. Pendant qu'ils les arrangeaient pour les faire cuire, Franklin
assistait aux apprts de leur repas, et il aperut de petites morues
dans l'estomac des grandes, qui les avaient avales. Ah! ah!
dit-il, vous vous mangez donc entre vous? Et pourquoi l'homme ne
vous mangerait-il pas aussi? Cette observation le fit renoncer  son
systme, et il se tira d'une manie par un trait d'esprit.

Il ne trouva point de travail  New-York, o l'imprimerie n'tait pas
plus florissante que dans le reste des colonies, qui tiraient encore
tout de l'Angleterre, et le peu de livres dont elles avaient besoin, et
le papier qu'elles employaient, et les gazettes qu'elles lisaient, et
les almanachs mmes qu'elles consultaient. Il tait un jour rserv 
Franklin de faire une rvolution  cet gard; mais, pour le moment, il
n'eut pas le moyen de gagner sa vie  New-York, et il se dtermina 
pousser jusqu' Philadelphie. Il s'y rendit par mer, dans une mauvaise
barque que les vents ballottaient, que la pluie inonda, o il souffrit
la faim, fut saisi par la fivre, et d'o il descendit harass, souill
de boue, en habit d'ouvrier, avec un dollar et un schelling dans sa
poche. C'est dans cet quipage qu'il fit son entre  Philadelphie, dans
la capitale de la colonie dont il devait tre le mandataire  Londres,
de l'tat dont il devait tre le reprsentant au Congrs et le prsident
suprme.

Il fut employ par un mauvais imprimeur nomm Keimer, qui s'y tait
rcemment tabli avec une vieille presse endommage et une petite
collection de caractres uss fondus en Angleterre. Grce  Franklin,
qui tait un excellent ouvrier, cette imprimerie imparfaite marcha assez
bien. Son habilet, sa bonne conduite, la distinction de ses manires
et de son esprit, le firent remarquer du gouverneur de la Pensylvanie,
William Keith, qui aurait voulu l'attacher  la province comme
imprimeur. Il se chargea donc d'crire  son pre Josiah, pour lui
persuader de faire les avances ncessaires  son tablissement. Honor
du suffrage du gouverneur, la poche bien remplie des dollars qu'il avait
conomiss, Franklin se hasarda  reparatre dans sa ville natale, au
milieu de sa famille, qui l'accueillit avec joie et sans reproche. Mais
le vieux Josiah ne se rendit point aux voeux du gouverneur Keith, qu'il
trouva peu sage de mettre tant de confiance dans un jeune homme de
dix-huit ans qui avait quitt la maison paternelle. Il refusa donc, et
parce qu'il n'avait pas le moyen de lui monter une imprimerie, et parce
qu'il ne le jugeait pas capable encore de la conduire.

Il ne se trompait point en se dfiant de la prudence de son fils.
Franklin commit  cette poque le second de ses _errata_, en se rendant
coupable d'une faute moins blmable que la premire par l'intention,
mais pouvant tre plus grave par les consquences. Un ami de sa famille,
nomm Vernon, le chargea de recouvrer la somme de trente-cinq livres
sterling (huit cent quarante francs de France) qui lui tait due 
Philadelphie. Ce dpt, qu'il aurait fallu garder intact jusqu' ce que
son possesseur le rclamt, Franklin eut la faiblesse de l'entamer
pour venir en aide  ses propres amis. Deux compagnons d'tude et
d'incrdulit, spirituels mais oisifs, habiles  argumenter et mme
 crire, mais hors d'tat de gagner de quoi vivre dans les colonies,
fconds en projets, mais dnus d'argent, l'avaient suivi de Boston
 Philadelphie: ils se nommaient, l'un Collins, et l'autre Ralph. Ils
vcurent  ses dpens, le premier  Philadelphie, le second  Londres,
lorsqu'ils s'y rendirent ensemble avant la fin mme de cette anne.
Comme le salaire de ses journes ne suffisait pas, il se servit de
la somme dont le recouvrement lui avait t confi. Il avait bien
le dessein de la complter ensuite, mais en aurait-il la puissance?
Heureusement pour lui, Vernon ne la redemanda que beaucoup plus tard.

Cette faute, qui tourmenta sa conscience pendant plusieurs annes, et
qui resta suspendue sur son honntet comme une redoutable menace, ne
fut point le dernier de ses _errata_. En arrivant  Philadelphie, la
premire personne qu'il avait remarque tait une jeune fille  peu prs
de son ge, dont la tournure agrable, l'air doux et rang, lui avaient
inspir autant de respect que de got. Cette jeune fille, qui, six
annes aprs, devint sa femme, s'appelait miss Read. Il lui avait fait
la cour, et elle prouvait pour lui l'affection qu'il avait ressentie
pour elle. Lorsqu'il fut revenu de Boston, le gouverneur Keith,
persistant dans ses bienveillants projets, qui semblaient s'accorder
avec les intrts de la colonie, lui dit: Puisque votre pre ne veut
pas vous tablir, je me chargerai de le faire. Donnez-moi un tat des
choses qu'il faut tirer d'Angleterre, et je les ferai venir: vous me
payerez quand vous le pourrez. Je veux avoir ici un bon imprimeur, et
je suis sr que vous russirez. Franklin dressa le compte qui lui tait
demand. La somme de cent livres sterling (deux mille cinq cents francs)
lui parut suffisante  l'acquisition d'une petite imprimerie, qu'il
dut aller acheter lui-mme en Angleterre, sur l'invitation et avec des
lettres du gouverneur.

Avant de partir, il aurait t assez enclin  pouser miss Read. Mais la
mre de celle-ci, les trouvant trop jeunes, renvoya sagement le mariage
au moment o Franklin reviendrait de Londres et s'tablirait comme
imprimeur  Philadelphie. Ayant _conclu_, pour employer ses propres
paroles, _avec miss Read un change de douces promesses_, il quitta le
continent amricain, suivi de son ami Ralph. A peine arriv  Londres,
il s'aperut que le gouverneur Keith l'avait leurr. Les lettres de
recommandation et de crdit qu'il lui avait spontanment offertes, il
ne les avait pas envoyes. Par une disposition trange de caractre, le
dsir d'tre bienveillant le rendait prodigue de promesses, la vanit
de se mettre en avant le conduisait  tre trompeur. Il offrait sans
pouvoir tenir et devenait funeste  ceux auxquels il s'intressait, sans
toutefois vouloir leur nuire.

Franklin, au lieu de devenir matre, se vit rduit  rester ouvrier. Il
s'arrta dix-huit mois  Londres, o il travailla successivement chez
les deux plus clbres imprimeurs, Palmer et Wats. Il y fut reu d'abord
comme pressier, ensuite comme compositeur. Plus sobre, plus laborieux,
plus prvoyant que ses camarades, il avait toujours de l'argent; et,
quoiqu'il ne bt que de l'eau, il rpondait pour eux auprs du marchand
de bire, chez lequel ses camarades buvaient souvent  crdit. Ce petit
service, dit-il, et la rputation que j'avais d'tre un bon plaisant et
de savoir manier la raillerie, maintinrent ma prminence parmi eux. Mon
exactitude n'tait pas moins agrable au matre, car jamais je ne ftais
_saint Lundi_, et la promptitude avec laquelle je composais faisait
qu'il me chargeait toujours des ouvrages presss, qui sont ordinairement
les mieux pays. Son ami Ralph tait  sa charge. Sur ses conomies, il
lui avait fait des avances assez considrables. Mais leur liaison n'eut
pas une meilleure issue que ne l'avait eue l'amiti de Franklin pour
Collins. Celui-ci, devenu dissip, ivrogne, imprieux, ingrat, avait
rompu avec Franklin avant son dpart d'Amrique, et alla lui-mme mourir
aux les Barbades, en y levant le fils d'un riche Hollandais. Ralph,
malgr son talent littraire, fut rduit  s'tablir dans un village
comme matre d'cole. Mari en Amrique, il avait contract  Londres
une liaison intime avec une jeune ouvrire en modes. Franklin visitait
celle-ci assez souvent pendant l'absence de Ralph; il lui donnait mme
ce dont elle avait besoin et ce que son travail ne suffisait point 
lui procurer. Mais il prit trop de got  sa compagnie et se laissa
entraner  le lui montrer. Il avait compltement nglig de donner de
ses nouvelles  miss Read, ce qui fut le troisime de ses _errata_;
et non-seulement il se rendit coupable d'oubli envers elle, mais il
courtisa la matresse de son ami: ce qui fut le quatrime et le dernier
de ses _errata_. S'tant permis  son gard quelques liberts qui furent
repousses, comme il l'avoue, avec un _ressentiment convenable_, Ralph
en fut instruit, et tout commerce d'amiti cessa entre eux. Ralph
signifia  Franklin que sa conduite annulait sa crance, le dispensait
lui-mme de toute gratitude ainsi que de tout payement, et il ne lui
restitua jamais les vingt-sept livres sterling (six cent quarante-huit
francs) qu'il lui devait.

En rflchissant aux carts de ses amis et  ses propres fautes,
Franklin changea alors de maximes. Les principes relchs de Collins, de
Ralph et du gouverneur Keith, qui l'avaient tromp; l'affaiblissement
de ses croyances morales, qui l'avait conduit lui-mme  mconnatre
l'engagement contract envers son frre,  violer le dpt confi  sa
probit par Vernon,  oublier la promesse de souvenir et d'affection
faite  miss Read,  tenter la sduction de la matresse de son ami, lui
montrrent la ncessit de rgles fixes pour l'esprit, inviolables
pour la conduite. Je demeurai convaincu, dit-il, que la _vrit_,
la _sincrit_, l'_intgrit_ dans les transactions entre les hommes
taient de la plus grande importance pour le bonheur de la vie, et je
formai par crit la rsolution de ne jamais m'en carter tant que je
vivrais. Cette rsolution, qu'il prit  l'ge de dix-neuf ans, il la
tint jusqu' l'ge de quatre-vingt-quatre. Il rpara successivement
toutes ses fautes et n'en commit plus. Il accomplit, d'aprs des ides
raisonnes, des devoirs certains, et s'leva mme jusqu' la vertu.

Comment y parvint-il? C'est ce que nous allons voir.




CHAPITRE IV

Croyance philosophique de Franklin.--Son art de la vertu.--Son algbre
morale.--Le perfectionnement de sa conduite.


En lisant la Bible et, dans la Bible, le livre des Proverbes, Franklin
y avait vu: _La longue vie est dans ta main droite et la fortune dans ta
main gauche_. Lorsqu'il examina mieux l'ordre du monde, et qu'il aperut
les conditions auxquelles l'homme pouvait y conserver la sant et s'y
procurer le bonheur, il comprit toute la sagesse de ce proverbe. Il
pensa qu'il dpendait, en effet, de lui de vivre longtemps et de devenir
riche. Que fallait-il pour cela? Se conformer aux lois naturelles et
morales donnes par Dieu  l'homme.

L'univers est un ensemble de lois. Depuis les astres qui gravitent
durant des millions de sicles dans l'espace infini, en suivant
les puissantes impulsions et les attractions invariables que leur
a communiques le suprme Auteur des choses, jusqu'aux insectes qui
s'agitent pendant quelques minutes autour d'une feuille d'arbre, tous
les corps et tous les tres obissent  des lois. Ces lois admirables,
conues par l'intelligence de Dieu, ralises par sa bont, entretenues
par sa justice, ont introduit le mouvement avec toute sa perfection,
rpandu la vie avec toute sa richesse, conserv l'ordre avec toute son
harmonie, dans l'immense univers. Plac au milieu, mais non au-dessus
d'elles, fait pour les comprendre, mais non pour les changer, soumis aux
lois matrielles des corps et aux lois vivantes des tres, l'homme, la
plus leve et la plus complique des cratures, a reu le magnifique
don de l'intelligence, le beau privilge de la libert, le divin
sentiment de la justice. C'est pourquoi, intelligent, il est tenu de
savoir les lois de l'univers: juste, il est tenu de s'y soumettre;
libre, s'il s'en carte, il en est puni: car on ne saurait les
enfreindre, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral, sans
subir le chtiment de son ignorance ou de sa faute. La sant ou la
maladie, la flicit ou le malheur, dpendent pour lui du soin habile
avec lequel il les observe, ou de la dangereuse persvrance avec
laquelle il y manque. C'est ce que comprit Franklin.

De la contemplation de l'ordre du monde, remontant  son auteur,
il affirma Dieu, et l'tablit d'une manire inbranlable dans son
intelligence et dans sa conscience. De la nature diffrente de
l'esprit et et de la matire, de l'esprit indivisible et de la matire
prissable, il conclut, avec le bon sens de tous les peuples et les
dogmes des religions les plus grossires comme les plus pures, la
permanence du principe spirituel, ou l'immortalit de l'me. De la
ncessit de l'ordre dans l'univers, du sentiment de la justice dans
l'homme, il fit rsulter la rcompense du bien et la punition du mal,
ou en cette vie ou en une autre. L'existence de Dieu, la survivance de
l'me, la rmunration ou le chtiment des actions, suivant qu'elles
taient conformes ou contraires  la rgle morale, acquirent  ses yeux
l'autorit de dogmes vritables. Sa croyance naturelle prit la certitude
d'une croyance rvle, et il composa, pour son usage personnel, une
petite liturgie ou forme de prires, intitule _Articles de foi et actes
de religion_.

A cette religion philosophique il fallait des prceptes de conduite.
Franklin se les imposa. Il aspira  une sorte de perfection humaine. Je
dsirais, dit-il, vivre sans commettre aucune faute dans aucun temps,
et me corriger de toutes celles dans lesquelles un penchant naturel,
l'habitude ou la socit pouvaient m'entraner. Mais les rsolutions
les plus fortes ne prvalent pas tout de suite contre les inclinations
et les habitudes. Franklin sentit qu'il faut se vaincre peu  peu et se
perfectionner avec art. Il lui parut que la mthode morale tait aussi
ncessaire  la vertu que la mthode intellectuelle  la science. Il
l'appela donc  son secours.

Il fit un dnombrement exact des qualits qui lui taient ncessaires,
et auxquelles il voulait se former. Afin de s'en donner la facilit
par la pratique, il les distribua entre elles de faon qu'elles se
prtassent une force mutuelle en se succdant dans un ordre opportun.
Il ne se borna point  les classer, il les dfinit avec prcision,
pour bien savoir et ce qu'il devait faire et ce qu'il devait viter.
En plaant sous treize noms les treize prceptes qu'il se proposa de
suivre, voici le curieux tableau qu'il en composa:

Ier. Temprance. Ne mangez pas jusqu' vous abrutir, ne buvez pas
jusqu' vous chauffer la tte.

IIe. Silence. Ne parlez que de ce qui peut tre utile  vous ou aux
autres.

IIIe. Ordre. Que chaque chose ait sa place fixe. Assignez  chacune de
vos affaires une partie de votre temps.

IVe. Rsolution. Formez la rsolution d'excuter ce que vous devez
faire, et excutez ce que vous aurez rsolu.

Ve. Frugalit. Ne faites que des dpenses utiles pour vous ou pour les
autres, c'est--dire ne prodiguez rien.

VIe. Industrie. Ne perdez pas le temps; occupez-vous toujours de
quelque objet utile. Ne faites rien qui ne soit ncessaire.

VIIe. Sincrit. N'employez aucun dtour: que l'innocence et la justice
prsident  vos penses et dictent vos discours.

VIIIe. Justice. Ne faites tort  personne, et rendez aux autres les
services qu'ils ont droit d'attendre de vous.

IXe. Modration. vitez les extrmes; n'ayez pas pour les injures le
ressentiment que vous croyez qu'elles mritent.

Xe. Propret. Ne souffrez aucune malpropret sur vous, sur vos
vtements, ni dans votre demeure.

XIe. Tranquillit. Ne vous laissez pas mouvoir par des bagatelles ou
par des accidents ordinaires et invitables.

XIIe. Chastet....

XIIIe. Humilit. Imitez Jsus et Socrate.

Cette classification des rgles d'une morale vritablement usuelle, ne
recommandant point de renoncer aux penchants de la nature, mais de les
bien diriger; ne conduisant point au dvouement, mais  l'honntet;
prparant  tre utile aux autres en se servant soi-mme; propre de tous
points  former un homme et  le faire marcher avec droiture et succs
dans les voies ardues et laborieuses de la vie; cette classification
n'avait rien d'arbitraire pour Franklin. Je plaai, dit-il, la
_temprance_ la premire, parce qu'elle tend  maintenir la tte froide
et les ides nettes; ce qui est ncessaire quand il faut toujours
veiller, toujours tre en garde, pour combattre l'attrait des anciennes
habitudes et la force des tentations qui se succdent sans cesse. Une
fois affermi dans cette vertu, le _silence_ deviendrait plus facile; et
mon dsir tant d'acqurir des connaissances autant que de me fortifier
dans la pratique des vertus; considrant que, dans la conversation, on
s'instruit plus par le secours de l'oreille que par celui de la langue;
dsirant rompre l'habitude que j'avais contracte de parler sur des
riens, de faire  tout propos des jeux de mots et des plaisanteries,
ce qui ne rendait ma compagnie agrable qu'aux gens superficiels,
j'assignai le second rang au _silence_. J'esprai que, joint 
l'_ordre_, qui venait aprs, il me donnerait plus de temps pour suivre
mon plan et mes tudes. La _rsolution_, devenant habituelle en moi,
me communiquerait la persvrance ncessaire pour acqurir les autres
vertus; la _frugalit_ et l'_industrie_, en me soulageant de la dette
dont j'tais encore charg, et en faisant natre chez moi l'aisance et
l'indpendance, me rendraient plus facile l'exercice de la _sincrit_,
de la _justice_, etc.

Sentant donc qu'il ne parviendrait point  se donner toutes ces vertus
 la fois, il s'exera  les pratiquer les unes aprs les autres. Il
dressa un petit livret o elles taient toutes inscrites  leur rang,
mais o chacune d'elles devait tour  tour tre l'objet principal de
son observation scrupuleuse durant une semaine[1]. A la fin du jour, il
marquait par des croix les infractions qu'il pouvait y avoir faites, et
il avait  se condamner ou  s'applaudir, selon qu'il avait not plus
ou moins de manquements  la vertu qu'il se proposait d'acqurir. Il
parcourait ainsi en treize semaines les treize vertus dans lesquelles
il avait dessein de se fortifier successivement, et rptait quatre
fois par an ce salutaire exercice. L'_ordre_ et le _silence_ furent plus
difficiles  pratiquer pour lui que les vertus plus hautes, lesquelles
exigeaient une surveillance moins minutieuse. Voici le livret qui tait
comme la confession journalire de ses fautes et l'incitation  s'en
corriger:

  +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
  |             |Dimanche|Lundi|Mardi|Mercredi|Jeudi|Vendredi|Samedi|
  +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
  | Temprance  |        |     |     |        |     |        |      |
  | Silence     |   +    |  +  |     |   +    |     |    +   |      |
  | Ordre       |   +    |  +  |  +  |        |  +  |    +   |  +   |
  | Rsolution  |        |     |  +  |        |     |    +   |      |
  | Frugalit   |        |     |  +  |        |     |    +   |      |
  | Industrie   |        |     |     |        |     |        |      |
  | Sincrit   |        |     |     |        |     |        |      |
  | Justice     |        |     |     |        |     |        |      |
  | Modration  |        |     |     |        |     |        |      |
  | Propret    |        |     |     |        |     |        |      |
  | Tranquillit|        |     |     |        |     |        |      |
  | Chastet    |        |     |     |        |     |        |      |
  | Humilit    |        |     |     |        |     |        |      |
  +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+

[Note 1: Il est dat du dimanche 1er juillet 1733.]

Ce jeune sage, qui disait avec Cicron que la philosophie tait le guide
de la vie, la matresse des vertus, l'ennemie des vices, levait
jusqu' Dieu la philosophie,  l'aide de laquelle il agrandissait
son intelligence, il purait son me, il rglait sa conduite, il se
confessait et se corrigeait de ses imperfections. Il rapportait tout
au Crateur des tres,  l'Ordonnateur des choses, comme  la source
du bien et de la vrit, et il invoquait son assistance par la prire
suivante:

O bont toute-puissante! pre misricordieux! guide indulgent! augmente
en moi cette sagesse qui peut dcouvrir mes vritables intrts!
Affermis-moi dans la rsolution d'en suivre les conseils, et reois les
services que je puis rendre  tes autres enfants, comme la seule marque
de reconnaissance qu'il me soit possible de te donner pour les faveurs
que tu m'accordes sans cesse!

La gymnastique morale que suivit Franklin pendant un assez grand nombre
d'annes, et que secondrent sa bonne nature et sa forte volont, lui
furent singulirement utiles. Nul n'entendit aussi bien que lui l'art
de se perfectionner. Il tait sobre, il devint temprant; il tait
laborieux, il devint infatigable; il tait bienveillant, il devint
juste; il tait intelligent, il devint savant. Depuis lors il se montra
toujours sens, vridique, discret; il n'entreprit rien avant d'y avoir
fortement pens, et n'hsita jamais dans ce qu'il avait  faire.
Sa fougue naturelle se changea en patience calcule; il rduisit sa
causticit piquante en une gaiet agrable qui se porta sur les choses
et n'offensa point les personnes. Ce qu'il y avait de ruse dans son
caractre se contint dans les bornes d'une utile sagacit. Il pntra
les hommes et ne les trompa point; il parvint  les servir, en empchant
qu'ils pussent lui nuire. Il se proposait de donner  ces prceptes de
conduite un commentaire qu'il aurait appel l'_Art de la vertu_; mais il
ne le fit point. Ses affaires commerciales, qui prirent un dveloppement
considrable, et les affaires publiques, qui l'absorbrent ensuite
pendant cinquante ans, ne lui permirent pas de composer cet ouvrage,
o il aurait dmontr que ceux qui voulaient tre heureux, mme dans
ce monde, taient intresss  tre vertueux. Il s'affermit toujours
davantage dans cette opinion, et, vers la fin de sa vie, il avait
coutume de dire que la morale est le seul calcul raisonnable pour le
bonheur particulier, comme le seul garant du bonheur public. Si les
coquins, ajoutait-il, savaient tous les avantages de la vertu, ils
deviendraient honntes gens par coquinerie.

Mais la mthode qu'il a laisse et l'exprience qu'il en a faite
suffisent  ceux qui seraient tents de l'imiter. Ils s'en trouveraient
aussi bien qu'il s'est trouv bien lui-mme d'imiter Socrate, avec
lequel il avait quelques ressemblances de nature. Il faut toujours
se proposer de grand modles pour avoir de hautes mulations. A sa
gymnastique morale on pourrait joindre ce qu'il appelait son _algbre
morale_, qui servait  clairer ses actions, comme l'_Art de la vertu_
 les rgler. Voici en quoi consistait cette algbre. Toutes les fois
qu'il y avait une affaire importante ou difficile, il ne prenait ses
rsolutions qu'aprs un trs-mr examen durant plusieurs jours de
rflexion. Il cherchait les raisons _pour_ et les raisons _contre_. Il
les crivait sur un papier  deux colonnes, en face les unes des autres.
De mme que dans les deux termes d'une quation algbrique on limine
les quantits qui s'annulent, il effaait dans ses colonnes les raisons
contraires qui se balanaient, soit qu'une raison _pour_ valt une, deux
ou trois raisons _contre_, soit qu'une raison _contre_ valt plusieurs
raisons _pour_. Aprs avoir cart celles qui s'annulaient en s'galant,
il rflchissait quelques jours encore pour chercher s'il ne se
prsenterait point  lui quelque aperu nouveau, et il prenait ensuite
son parti rsolment, d'aprs le nombre et la qualit des raisons qui
restaient sur son tableau. Cette mthode, excellente pour tudier
une question sous toutes ses faces, rendait la lgret de l'esprit
impossible, et l'erreur de la conduite improbable.

Franklin puisa, comme nous allons le voir, dans l'ducation intelligente
et vertueuse qu'il se donna  lui-mme d'aprs un plan qui n'arriva
pas tout de suite  sa perfection, la prosprit de son industrie,
l'opulence de sa maison, la vigueur de son bon sens, la puret de sa
renomme, la grandeur de ses services. Aussi, quelques annes avant de
mourir, crivait-il pour l'usage de ses descendants: _Qu'un de leurs
anctres, aid de la grce de Dieu, avait d_  ce qu'il appelait
CE PETIT EXPDIENT _le bonheur constant de toute sa vie, jusqu' sa
soixante et dix-neuvime anne_.--Les revers qui peuvent encore lui
arriver, ajoutait-il, sont dans les mains de la Providence; mais s'il
en prouve, la rflexion sur le pass devra lui donner la force de les
supporter avec plus de rsignation. Il attribue  la _temprance_ la
sant dont il a si longtemps joui, et ce qui lui reste encore d'une
bonne constitution;  l'_industrie_ et  la _frugalit_, l'aisance qu'il
a acquise d'assez bonne heure, et la fortune dont elle a t suivie,
comme aussi les connaissances qui l'ont mis en tat d'tre un citoyen
utile, et d'obtenir un certain degr de rputation parmi les hommes
instruits;  la _sincrit_ et  la _justice_, la confiance de son pays
et les emplois honorables dont il a t charg; enfin,  l'influence
runie de toutes les vertus, mme dans l'tat d'imperfection o il a
pu les acqurir, cette galit de caractre et cet enjouement de
conversation qui font encore rechercher sa compagnie, et qui la rendent
encore agrable aux jeunes gens.

Montrons maintenant l'application qu'il fit de sa mthode  sa vie, et
voyons-en les mrites par les effets.




CHAPITRE V

Moyens qu'emploie Franklin pour s'enrichir.--Son imprimerie.--Son
journal.--Son Almanach populaire et sa _Science du bonhomme
Richard_.--Son mariage, la rparation de ses fautes.--Age auquel, se
trouvant assez riche, il quitte les affaires commerciales pour les
travaux de la science et pour les affaires publiques.


Franklin tait retourn de Londres  Philadelphie le 11 octobre 1726. Il
fit un moment le commerce avec un marchand assez riche et fort habile,
qui, l'ayant remarqu  Londres pour son intelligence, son application,
son honntet, l'avait pris en amiti et voulait se l'associer. Ce
marchand, qui se nommait Denham, lui donna d'abord cinquante livres
sterling par an, et devait l'envoyer, avec une cargaison de pain et de
farines, dans les Indes occidentales. Mais une maladie l'emporta, et
Franklin rentra comme ouvrier chez l'imprimeur Keimer. Celui-ci le paya
d'abord fort bien pour qu'il instruist trois apprentis, auxquels il
tait incapable de rien apprendre lui-mme; et, lorsqu'il les crut en
tat de se passer de leons, il le querella sans motif et l'obligea 
sortir de chez lui. Ce procd tait entach d'ingratitude en mme temps
que d'injustice. Franklin avait adroitement suppl aux caractres qui
manquaient  l'imprimerie de Keimer. On n'en fondait pas encore dans les
colonies anglaises. Se servant de ceux qui taient chez Keimer comme de
poinons, Franklin avait fait des moules et y avait coul du plomb.
A l'aide de ces matrices imites, il avait complt gnreusement
l'imprimerie de Keimer, lequel ne tarda point  se repentir de s'tre
priv de son utile coopration. Franklin n'tait pas seulement trs-bon
compositeur et fondeur ingnieux, il pouvait tre habile graveur.

Or il arriva que la colonie de New-Jersey chargea Keimer d'imprimer pour
elle un papier-monnaie. Il fallait dessiner une planche, et la graver
aprs y avoir trac des caractres et des vignettes qui en rendissent la
contrefaon impossible; personne autre que Franklin ne pouvait faire cet
ouvrage compliqu et dlicat. Keimer le supplia de revenir chez lui, en
lui disant que d'anciens amis ne devaient pas se sparer pour quelques
mots qui n'taient l'effet que d'un moment de colre. Franklin ne se
laissa pas plus tromper par ses avances qu'il ne s'tait mpris sur ses
emportements. Il savait que l'intrt dictait les unes comme il avait
suggr les autres. Il s'tait dj entendu avec un des apprentis de
Keimer, nomm Hugues Mrdith, dont l'engagement expirait dans quelques
mois, et qui lui avait propos de monter alors en commun une imprimerie,
pour laquelle lui fournirait ses fonds et Franklin son savoir-faire. La
proposition avait t accepte, et le pre de Mrdith avait command 
Londres tout ce qui tait ncessaire pour l'tablissement de son fils et
de son associ.

En attendant que Mrdith devnt libre, et que la presse et les
caractres achets en Angleterre arrivassent, Franklin ne refusa point
l'offre de Keimer. Il grava une planche en cuivre, avec des ornements
qu'on admira d'autant plus qu'elle tait la premire qu'on et vue en ce
pays. Il alla l'excuter  Burlington, sous les yeux des hommes les plus
distingus de la province, chargs de surveiller le tirage des billets
et de retirer ensuite la planche. Keimer reut une somme assez forte; et
Franklin, dont on loua beaucoup l'habilet, gagna, par la politesse
de ses manires, l'tendue de ses connaissances, l'agrment de ses
entretiens, la sret de ses jugements, l'estime et l'amiti des membres
de l'assemble du New-Jersey, avec lesquels il passa trois mois. L'un
d'eux, vieillard expriment et pntrant, l'inspecteur gnral de la
province, Isaac Detow, lui dit: Je prvois que vous ne tarderez pas
 succder  toutes les affaires de Keimer, et que vous ferez votre
fortune  Philadelphie dans ce mtier.

Il ne se trompait point. La modeste imprimerie de Franklin fut monte
en 1728; elle n'avait qu'une seule presse. Franklin s'tablit avec
son associ Mrdith dans une maison qu'il loua prs du march de
Philadelphie, moyennant vingt-quatre livres sterling (cinq cent
soixante-seize francs), et dont il sous-loua une portion  un vitrier
nomm Thomas Godfrey, chez lequel il se mit en pension pour sa
nourriture. Il fallait gagner les intrts de la somme de deux cents
livres sterling (quatre mille huit cents francs) consacre  l'achat
du matriel de l'imprimerie, le prix du loyer, et les frais d'entretien
pour Mrdith et pour lui, avant d'avoir le moindre bnfice. Cela
paraissait d'autant moins prsumable, qu'il y avait deux imprimeurs
dans la ville: Bradford, charg de l'impression des lois et des actes de
l'assemble de Pensylvanie, et Keimer. Plus de constance dans le
travail et plus de mrite dans l'oeuvre pouvaient seuls lui donner la
supriorit sur ses concurrents; il le sentit, et ne ngligea rien de ce
qui devait tablir sous ce double rapport sa bonne renomme. Il tait
 l'ouvrage avant le jour, et souvent il ne l'avait pas encore quitt 
onze heures du soir. Il ne terminait jamais sa journe sans avoir
achev toute sa tche et mis toutes ses affaires en ordre. Ses vtements
taient toujours simples. Il allait acheter lui-mme dans les magasins
le papier qui lui tait ncessaire et qu'il transportait  son
imprimerie sur une brouette  travers les rues. On ne le voyait jamais
dans les lieux de runion des oisifs; il ne se permettait ni partie de
pche, ni partie de chasse. Ses seules distractions taient ses livres;
et encore ne s'y livrait-il qu'en particulier, et lorsque son travail
tait fini. Il payait rgulirement ce qu'il prenait, et fut bientt
gnralement regard comme un jeune homme laborieux, honnte, habile,
excutant bien ce dont il tait charg, fidle aux engagements qu'il
contractait, digne de l'intrt et de la confiance de tout le monde.

Son association avec Mrdith ne dura point. lev dans les travaux
de la campagne jusqu' l'ge de trente ans, Mrdith se pliait
difficilement aux exigences d'un mtier qu'il avait appris trop tard. Il
n'tait ni un bon ouvrier, ni un ouvrier assidu. Le got de la boisson
entretenait son penchant  la paresse. Il sentit que la vie aventureuse
des pionniers dans les terres de l'Ouest lui conviendrait mieux que la
vie rgulire des artisans dans les villes. Il offrit  Franklin de lui
cder ses droits, s'il consentait  rembourser son pre des cent livres
sterling qu'il avait dpenses,  acquitter cent livres qui restaient
encore dues au marchand de Londres,  lui remettre  lui-mme trente
livres (sept cent vingt francs), enfin  payer ses dettes, et  lui
donner une selle neuve. Le contrat fut conclu  ces conditions. Mrdith
partit pour la Caroline du Sud, et Franklin resta seul  la tte de
l'imprimerie.

Il la fit prosprer. L'exactitude qu'il mit dans son travail et
la beaut de ses impressions lui valurent bientt la prfrence du
gouvernement colonial et des particuliers sur Bradford et sur Keimer.
L'assemble de la province retira au premier la publication de ses
billets et de ses actes pour la donner  Franklin; et le second, perdant
tout crdit comme tout ouvrage, se transporta de Philadelphie aux
Barbades. Franklin obtint l'impression du papier-monnaie de la
Pensylvanie, qui avait t de quinze mille livres sterling (trois cent
soixante mille francs) en 1723, et qui fut de cinquante-cinq mille (un
million trois cent mille francs) en 1730. Le gouvernement de New-Castle
lui accorda bientt aussi l'impression de ses billets, de ses votes et
de ses lois.

Les premiers succs en amnent toujours d'autres. L'industrie de
Franklin s'tendit avec sa prosprit. Au commerce de l'imprimerie il
ajouta successivement la fondation d'un journal, l'tablissement d'une
papeterie, la rdaction d'un almanach. Ces entreprises furent aussi
avantageuses  l'Amrique septentrionale que lucratives pour lui. Les
colonies n'avaient ni journaux, ni almanachs, ni papeteries  elles.
Avant Franklin, on y rimprimait les gazettes d'Europe comme elles y
taient envoyes, on y tirait tout le papier de la mtropole, et on y
rpandait ces almanachs insignifiants ou trompeurs qui n'apprenaient
rien au peuple, ou qui entretenaient en lui une superstitieuse
ignorance.

Franklin fut le premier qui, dans le journal de son frre  Boston, et
dans le sien  Philadelphie, discuta les matires les plus intressantes
pour son temps et pour son pays. Il le fit servir  l'ducation
politique et  l'enseignement moral de ses compatriotes, dont il
dveloppa l'esprit de libert par le contrle discret, mais judicieux,
de tous les actes du gouvernement colonial, et auxquels il prouva, sous
toutes les formes, que les hommes vicieux ne peuvent tre des hommes de
bon sens. Il devint ainsi l'un de leurs principaux instituteurs avant
d'tre l'un de leurs plus glorieux librateurs.

Son almanach, qu'il commena  publier en 1732, sous le nom de _Richard
Saunders_, et qui est rest clbre sous celui du _Bonhomme Richard_,
fut pour le peuple ce que son journal fut pour les classes claires. Il
devint pendant vingt-cinq ans un brviaire de morale simple, de savoir
utile, d'hygine pratique  l'usage des habitants de la campagne.
Franklin y donna, avec une clart saisissante, toutes les indications
propres  amliorer la culture de la terre, l'ducation des bestiaux,
l'industrie et la sant des hommes, et il y recommanda, sous les formes
de la sagesse populaire, les rgles les plus capables de procurer le
bonheur par la bonne conduite.

Il rsuma dans la _Science du Bonhomme Richard_, ou le _Chemin de la
fortune_, cette suite de maximes dictes par le bon sens le plus dlicat
et l'honntet la plus intelligente. C'est l'enseignement mme du
travail, de la vigilance, de l'conomie, de la prudence, de la sobrit,
de la droiture. Il les conseille par des raisons simples et profondes,
avec des mots justes et fins. La morale y est prche au nom de
l'intrt, et la vrit conomique s'y exprime en sentences si
heureuses, qu'elles sont devenues des proverbes immortels. Voici
quelques-uns de ces proverbes, agrables  lire, utiles  suivre:

L'oisivet ressemble  la rouille, elle use beaucoup plus que le
travail: la clef dont on se sert est toujours claire.

Ne prodiguez pas le temps, car c'est l'toffe dont la vie est faite.

La paresse va si lentement, que la pauvret l'atteint bientt.

Le plaisir court aprs ceux qui le fuient.

Il en cote plus cher pour entretenir un vice que pour lever deux
enfants.

C'est une folie d'employer son argent  acheter un repentir.

L'orgueil est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin, et qui est
bien plus insatiable.

L'orgueil djeune avec l'abondance, dne avec la pauvret, et soupe
avec la honte.

Il est difficile qu'un sac vide se tienne debout.

On peut donner un bon avis, mais non pas la bonne conduite.

Celui qui ne sait pas tre conseill ne peut pas tre secouru.

Si vous ne voulez pas couter la raison, elle ne manquera pas de se
faire sentir.

L'exprience tient une cole o les leons cotent cher; mais c'est la
seule o les insenss puissent s'instruire.

Cet almanach, dont prs de dix mille exemplaires se vendaient tous les
ans, eut un grand succs et une non moins grande influence. Franklin
le fit servir de plus  doter son pays d'une nouvelle industrie: il
l'changea pour du chiffon qu'on perdait auparavant, et avec lequel il
fabriqua du papier. Sa papeterie fournit les marchands de Boston, de
Philadelphie et d'autres villes d'Amrique, et bientt,  son imitation,
on fonda cinq ou six papeteries en Amrique. Il apprit ainsi  ses
compatriotes  se passer du papier de la mtropole, comme de ses
journaux, de ses almanachs, et bientt de son administration.

Grce  lui, les imprimeries se multiplirent galement dans les
colonies. Il forma d'excellents ouvriers, qu'il envoya avec des
presses et des caractres dans les diverses villes qui n'avaient point
d'imprimeurs, et qui sentaient le besoin d'en avoir. Il formait avec
eux, pendant six ans, une socit dans laquelle il se rservait un tiers
des bnfices. Son imprimerie fut ainsi le berceau de plusieurs autres,
et sa confiance gnreuse se trouva toujours si bien place, qu'elle ne
l'exposa jamais  un regret ni  un mcompte.

Le produit de plus en plus abondant de ces diverses industries lui
procura d'abord l'aisance, puis la richesse. Il n'avait pas attendu ce
moment pour corriger ses anciens _errata_. Il avait restitu  Vernon la
somme qu'il lui devait, en joignant les intrts au capital. Il s'tait
cordialement rconcili avec son frre James. Le tort qu'il lui avait
fait autrefois, il le rpara envers son fils, en formant celui-ci 
l'tat d'imprimeur, et en lui donnant ensuite toute une collection de
caractres neufs. Ces rparations soulagrent sa conscience, mais il y
en eut une qui contenta son coeur. Il pousa, en 1730, miss Read, qu'
son retour de Londres, en 1726, il avait trouve marie et malheureuse.
Sa mre l'avait unie  un potier nomm Rogers, rempli de paresse et de
vices, dissip, ivrogne, brutal, et qu'on sut depuis tre dj
mari ailleurs. Le premier mariage rendait le second nul; et Rogers,
disparaissant de Philadelphie, o il tait perdu de dettes et de
rputation, abandonna la jeune femme qu'il avait trompe. Franklin,
touch du malheur de miss Read, qu'il attribuait  sa propre lgret,
et cdant  son ancienne inclination pour elle, lui offrit sa main,
qu'elle accepta avec un joyeux empressement.

Elle fut pour moi, dit-il, une tendre et fidle compagne, et m'aida
beaucoup dans le travail de la boutique; nous n'emes tous deux qu'un
mme but, et nous tchmes de nous rendre mutuellement heureux. Ils
le furent l'un par l'autre pendant plus de cinquante ans. Laborieuse,
conome, honnte, la femme eut des gots qui s'accordrent parfaitement
avec les rsolutions du mari. Elle pliait et cousait les brochures,
arrangeait les objets en vente, achetait les vieux chiffons pour faire
du papier, surveillait les domestiques, qui taient aussi diligents que
leurs matres, pourvoyait aux besoins d'une table simple, pendant que
Franklin, le premier lev dans sa rue, ouvrait sa boutique, travaillait
en veste et en bonnet, brouettait, emballait lui-mme ses marchandises,
et donnait  tous l'exemple de la vigilance et de la modestie. Il tait
alors si sobre et si conome, qu'il djeunait avec du lait sans th,
pris dans une cuelle de terre de deux sous avec une cuiller d'tain.
Un matin pourtant, sa femme lui apporta son th dans une tasse de
porcelaine avec une cuiller d'argent. Elle en avait fait l'emplette, 
son insu, pour vingt-trois schellings; et, en les lui prsentant, elle
assura, pour excuser cette innovation hardie, que son mari mritait une
cuiller d'argent et une tasse de porcelaine tout aussi bien qu'aucun de
ses voisins. Ce fut, dit Franklin, la premire fois que la porcelaine
et l'argenterie parurent dans ma maison.

Comme la femme forte de la Bible, elle remplit dignement tous ses
devoirs, et elle dirigea avec des soins intelligents la premire
ducation des enfants qui naquirent d'une union que la Providence
ne pouvait manquer de bnir. Associe aux humbles commencements de
Franklin, elle partagea ensuite son opulence, et jouit de sa grande et
pure clbrit. Cet homme industrieux sans tre avide, ce vrai sage,
sachant entreprendre et puis s'arrter, ne voulut pas que la richesse
ft l'objet d'une recherche trop prolonge de sa part. Aprs avoir
consacr la moiti de sa vie  l'acqurir, il se garda bien d'en perdre
l'autre moiti  l'accrotre. Son premier but tant atteint, il s'en
proposa d'autres d'un ordre plus lev. Cultiver son intelligence,
servir sa patrie, travailler aux progrs de l'humanit, tels furent les
beaux desseins qu'il conut et qu'il excuta. A quarante-deux ans, il
se regarda comme suffisamment riche. Cdant alors son imprimerie et son
commerce  David Halle, qui avait travaill quelque temps avec lui, et
qui lui conserva pendant dix-huit ans une part dans les bnfices, il
se livra aux travaux et aux actes qui devaient faire de lui un savant
inventif, un patriote glorieux, et le placer parmi les grands hommes.




CHAPITRE VI

tablissements d'utilit publique et d'instruction fonds par
Franklin.--Influence qu'ils ont sur la civilisation matrielle et
morale de l'Amrique.--Ses inventions et ses dcouvertes comme
savant.--Grandeur de ses bienfaits et de sa renomme.


Ds la fin de 1727, Franklin avait fond, fort obscurment encore, un
_club_ philosophique  Philadelphie. Ce club, qui s'appela la _junte_,
et dont il rdigea les statuts, tait compos des gens instruits de
sa connaissance. La plupart taient des ouvriers comme lui: le vitrier
Thomas Godfrey, qui tait habile mathmaticien; le cordonnier William
Parsons, qui tait vers dans les sciences et devint inspecteur gnral
de la province; le menuisier William Maugridje, trs-fort mcanicien;
l'arpenteur Nicolas Scull, des compositeurs d'imprimerie et de jeunes
commis ngociants qui occuprent plus tard des emplois levs dans la
colonie, en faisaient partie. Cette runion se tint tous les dimanches,
d'abord dans une taverne, puis dans une chambre loue. Chaque membre
tait oblig d'y proposer  son tour des questions sur quelque point de
morale, de politique ou de philosophie naturelle, qui devenait le sujet
d'une discussion en rgle. Ces questions taient lues huit jours avant
qu'on les discutt, afin que chacun y rflcht et se prpart  les
traiter. Aprs avoir employ toute la semaine au travail, Franklin
allait passer l son jour de repos, dans des entretiens levs, dans
des lectures instructives, dans des discussions fortifiantes, avec des
hommes clairs et honntes. C'tait, d'aprs lui, la meilleure cole
de philosophie, de morale et de politique qui existt dans la province.

La _Socit philosophique_ de Philadelphie prit en quelque sorte
naissance dans ce club, o ne pntrrent que des penses bienveillantes
et des sentiments gnreux. Beaucoup de personnes dsirant en faire
partie, il fut permis  chaque membre, sur la proposition de Franklin,
d'instituer un autre club de la mme nature, qui serait affili  la
_junte_. Les clubs secondaires qui se formrent ainsi furent des moyens
puissants pour propager des ides utiles. Franklin s'y prpara un parti,
qu'il dirigea d'autant mieux que ce parti s'en doutait moins, et
qu'en suivant de sages avis il croyait n'obir qu' ses propres
dterminations.

Franklin aimait  conduire les autres. Il y tait propre. Son esprit
actif, ardent, fcond, judicieux, son caractre nergique et rsolu,
l'appelaient  prendre sur eux un ascendant naturel. Mais cet ascendant,
qu'il acquit de bonne heure, il ne l'exera pas toujours de la mme
faon. Lorsqu'il tait enfant, il commandait aux enfants de son ge,
qui le reconnaissaient sans peine pour le directeur de leurs jeux
et l'acceptaient pour chef dans leurs petites entreprises. Durant sa
jeunesse, il tait dominateur, dogmatique, tranchant. Il faisait en
quelque sorte violence aux autres par la supriorit un peu arrogante
de son argumentation: il entranait en dmontrant. Mais il s'aperut
bientt que cette mthode orgueilleuse, si elle soumettait les esprits,
indisposait les amours-propres. Frapp de la mthode ingnieuse qu'avait
employe Socrate pour conduire ses adversaires, au moyen de questions
en apparence naves et au fond adroites,  travers des dtours dont
il connaissait et dont eux ignoraient l'issue,  reconnatre la vrit
incontestable de ses ides par l'vidente absurdit des leurs,
il l'adopta avec un grand succs. Il allait ainsi interrogeant et
confondant tout le monde. Mais si le procd socratique, dans lequel il
excellait, lui mnageait des triomphes, il lui laissait des ennemis. Les
hommes n'aiment pas qu'on leur prouve trop leurs erreurs; Franklin le
comprit: il devint moins argumentateur et plus persuasif. Il conserva le
mme besoin de faire accepter les ides qu'il croyait vraies et bonnes,
mais il s'y prit mieux. Il mit dans ses intrts l'amour-propre ainsi
que la raison de ceux auxquels il s'adressait, et il ne se servit plus
vis--vis d'eux que des formules modestes et insinuantes: _Il me semble
que_, _J'imagine_, _Si je ne me trompe_, etc. Les projets vritablement
utiles qu'il conut, il ne les prsenta point comme tant de lui; il les
attribua  des amis dont il ne donnait pas le nom; et, tandis que les
avantages devaient en tre recueillis par tous, le mrite n'en revenait
 personne: ce qui s'accommodait  la faiblesse humaine et dsarmait
l'envie. Aussi vit-il depuis lors toutes ses propositions adoptes.

Il fit usage, pour la premire fois, de cet adroit moyen, lorsqu'il
voulut fonder une bibliothque par souscription. Il y avait peu de
livres  Philadelphie; Franklin proposa, _au nom de plusieurs personnes
qui aimaient la lecture_, d'en acheter en Angleterre aux frais d'une
association dont chaque membre payerait d'abord quarante schellings
(quarante-huit francs), ensuite dix schellings par an pendant cinquante
ans. Grce  cet artifice, son projet ne rencontra aucune objection. Il
se procura cinquante, puis cent souscripteurs, et la bibliothque fut
bientt tablie. Elle rpandit le got de la lecture, et l'exemple de
Philadelphie fut imit par les villes principales des autres colonies.

Notre bibliothque par souscription, dit Franklin, fut ainsi la mre de
toutes celles qui existent dans l'Amrique septentrionale, et qui
sont aujourd'hui si nombreuses. Ces tablissements sont devenus
considrables, et vont toujours en augmentant; ils ont contribu 
rendre gnralement la conversation plus instructive,  rpandre
parmi les marchands et les fermiers autant de lumires qu'on en trouve
ordinairement dans les autres pays parmi les gens qui ont reu une bonne
ducation, et peut-tre mme  la vigoureuse rsistance que toutes les
colonies amricaines ont apporte aux attaques diriges contre leurs
privilges.

Cet tablissement ne fut pas le seul que l'Amrique dut  Franklin: il
proposa avec le mme art, et fit adopter par l'influence de la
_junte_, la fondation d'une Acadmie pour l'ducation de la jeunesse de
Pensylvanie. La souscription qu'il provoqua produisit cinq mille livres
sterling (cent vingt mille francs). On dsigna alors les professeurs,
et on ouvrit les coles dans un grand difice qui avait t destin
aux prdicateurs ambulants de toutes les sectes, et qui fut adapt par
Franklin  l'usage de la nouvelle Acadmie. Il en rdigea lui-mme
les rglements, et une charte l'organisa en corporation. Son fondateur
principal l'administra pendant quarante annes, et il eut le bonheur
d'en voir sortir des jeunes gens qui se distingurent par leurs talents
et devinrent l'ornement de leur pays.

Sans bibliothque et sans collge avant Franklin, Philadelphie tait
aussi sans hpital; il n'y avait aucun moyen d'y prvenir ou d'y
teindre les incendies, et la police de nuit tait ngligemment faite
par des constables. Ses rues n'taient point paves, et le manque
d'clairage les laissait le soir dans une obscurit dangereuse. Dans
les saisons pluvieuses, elles ne formaient qu'un bourbier o l'on
s'enfonait pendant le jour, et o l'on n'osait pas s'engager durant
la nuit. Franklin les fit paver et clairer  l'aide de souscriptions,
auxquelles il eut recours aussi pour la fondation d'un hpital. Il fit
tablir, pour veiller  la sret commune, une garde solde, que chacun
paya en proportion des intrts qu'il avait  dfendre, et il organisa
une compagnie de l'_Union_ contre les incendies, devenus depuis lors
beaucoup moins frquents. Il forma galement des associations et des
tontines pour les ouvriers, et il essaya divers plans de secours pour
les infirmes et les vieillards.

Son gnie inventif, tourn vers le bien-tre des hommes, ne chercha pas
avec moins de succs  pntrer les secrets de la nature; il l'avait
fortifi en le cultivant. Il avait appris tout seul le franais,
l'italien, l'espagnol, le latin, et il lisait les grands ouvrages
crits dans ces langues tout comme ceux qui avaient t composs dans la
sienne. La vigueur de son attention et la fidlit de sa mmoire taient
telles, qu'il n'oubliait rien de ce qu'il avait intrt  savoir et 
retenir.

Il tait dou surtout de l'esprit d'observation et de conclusion:
observer le conduisait  dcouvrir, conclure  appliquer. Traversait-il
l'Ocan, il faisait des expriences sur la temprature de ses eaux,
et il constatait qu' la mme latitude celle de son courant tait plus
leve que celle de sa partie immobile. Il donnait par l aux marins un
moyen facile de connatre s'ils se trouvaient sur le passage mme de cet
obscur courant de la mer, afin d'y rester ou d'en sortir, suivant qu'il
htait ou contrariait la marche de leurs navires. Entendait-il des sons
produits par des verres mis en vibration, il remarquait que ces sons
diffraient selon la masse du verre et selon le rapport de celle-ci  sa
capacit,  son vasement et  son contenu. De toutes ces remarques, il
rsultait un instrument de musique, et Franklin inventait l'_harmonica_.
Examinait-il la perte de chaleur qui se faisait par l'ouverture des
chemines et l'accumulation touffante qu'en produisait un pole ferm,
il tirait de ce double examen, en combinant ensemble ces deux moyens de
chauffage, une chemine qui tait conomique comme un pole, et un pole
qui tait ouvert comme une chemine. Ce pole en forme de chemine
fut gnralement adopt, et Franklin refusa une patente pour le vendre
exclusivement. Comme nous retirons, dit-il, de grands avantages des
inventions des autres, nous devons tre charms de trouver l'occasion
de leur tre utiles par les ntres, et nous devons le faire avec
gnrosit.

Mais une importante et glorieuse dcouverte fut celle de la nature de
la foudre et des lois de l'lectricit. Il tait rserv  la science
du dix-huitime sicle de connatre surtout les principes et les
combinaisons des corps, comme la science du dix-septime avait eu la
gloire de constater les rgles mathmatiques de leur pesanteur et de
leurs mouvements. Si l'un de ces grands sicles avait pntr jusqu'aux
profondeurs de l'espace pour y dcouvrir la forme elliptique des astres,
y mesurer leur grandeur, y calculer leur marche, y assigner la force
respective de leurs attractions, l'autre, non moins sagace et non moins
fcond, tait destin, par le dveloppement naturel de l'esprit humain,
 porter ses observations sur notre globe, sur la matire qui le
compose, l'atmosphre qui l'entoure, les fluides mystrieux qui
l'agitent, les tres varis qui l'animent. A la fondation vritable
de l'astronomie devait succder celle de la physique, de la chimie,
de l'histoire naturelle positives;  Galile,  Keppler,  Huyghens, 
Newton,  Leibnitz, devaient succder Franklin, Priestley, Lavoisier,
Berthollet, Laplace, Volta, Linn, Buffon et Cuvier.

Le fluide lectrique tait appel non-seulement  tre une de ses plus
belles dcouvertes, mais un de ses plus puissants moyens d'en oprer
d'autres; car, rendu maniable, il devenait un instrument incomparable
de dcomposition. Sans se douter que la force attractive qui se trouvait
dans l'ambre ([Greek: lektron] des anciens, d'o lui est venu le nom
d'_lectricit_) et dans certains corps tait la mme que cette force
terrible qui tombait du ciel avec fracas au milieu des orages, on
l'tudiait avec soin depuis le commencement du sicle. Hawksbe l'avait
soumise, vers 1709,  quelques expriences. Gray et Welher, en 1728,
avaient dmontr que cette substance se communiquait d'un corps 
l'autre, sans mme que ces corps fussent en contact. Ils avaient
remarqu qu'on pouvait tirer des tincelles d'une verge de fer suspendue
en l'air par un lien en soie ou en cheveux, et que, dans l'obscurit,
cette verge de fer tait lumineuse  ses deux bouts.

Le docte intendant des jardins du roi de France, Dufay, avait trouv, en
1733, que le verre produisait par son frottement une autre lectricit
que la rsine, et il avait distingu l'lectricit _vitreuse_ et
l'lectricit _rsineuse_. Dsaguliers, de 1739  1742, avait donn
le nom de _conducteur_ aux tiges mtalliques  travers lesquelles
l'lectricit passait avec une rapide facilit. Enfin, en 1742,
l'appareil lectrique imagin dans le sicle prcdent par Otto de
Guerike, l'habile inventeur de la machine pneumatique, ayant, par des
perfectionnements successifs, reu son organisation dfinitive, le
professeur Bose  Wittemberg, le professeur Winkler  Leipsick, le
bndictin Gordon  Erfurt, le docteur Ludolf  Berlin, avaient, par
d'assez fortes dcharges, tu de petits oiseaux et mis le feu  l'ther,
 l'alcool et  plusieurs corps combustibles.

La science en tait arrive l: elle produisait quelques curieux
phnomnes dont elle ne donnait pas de satisfaisantes explications,
lorsque Franklin s'en occupa par hasard, mais avec gnie. Dans un voyage
qu'il fit  Boston en 1746, l'anne mme o Muschenbroeck dcouvrit la
fameuse bouteille de Leyde et ses phnomnes bizarres, il assista  des
expriences lectriques imparfaitement excutes par le docteur
Spence, qui venait d'cosse. Peu aprs son retour  Philadelphie, la
bibliothque qu'il avait fonde reut du docteur Collinson, membre de la
Socit royale de Londres, un tube en verre, avec des instructions pour
s'en servir. Franklin renouvela les expriences auxquelles il avait
assist, y en ajouta d'autres, et fabriqua lui-mme avec plus de
perfection les machines qui lui taient ncessaires. Il y ajouta la
charge par cascades, qui devint la premire batterie lectrique, dont
les effets furent suprieurs  ceux obtenus jusque-l. Avec sa sagacit
pntrante et inventive, il vit d'abord que les corps  pointe avaient
le pouvoir d'attirer la matire lectrique; il pensa ensuite que cette
matire tait un fluide rpandu dans tous les corps, mais  l'tat
latent; qu'elle s'accumulait dans certains d'entre eux o elle tait en
_plus_, et abandonnait certains autres o elle tait en _moins_; que la
dcharge avec tincelle n'tait pas autre chose que le rtablissement de
l'quilibre entre l'lectricit en _plus_, qu'il appela _positive_,
et l'lectricit en _moins_, qu'il appela _ngative_. Cette belle
conclusion le conduisit bientt  une autre plus forte encore.

La couleur de l'tincelle lectrique, son mouvement bris lorsqu'elle
s'lance vers un corps irrgulier, le bruit de sa dcharge; les effets
singuliers de son action, au moyen de laquelle il fondit une lame mince
de mtal entre deux plaques de verre, changea les ples de l'aiguille
aimante, enleva toute la dorure d'un morceau de bois sans en altrer la
surface; la douleur de sa sensation, qui pour de petits animaux allait
jusqu' la mort, lui suggrrent la pense hardie qu'elle provenait
de la mme matire dont l'accumulation formidable dans les nuages
produisait la lumire brillante de l'clair, la violente dtonation
du tonnerre, brisait tout ce qu'elle rencontrait sur son passage
lorsqu'elle descendait du ciel pour se remettre en quilibre sur la
terre. Il en conclut l'identit de l'lectricit et de la foudre. Mais
comment l'tablir? Sans dmonstration, une vrit reste une hypothse
dans les sciences, et les dcouvertes n'appartiennent pas  ceux qui
affirment, mais  ceux qui prouvent.

Franklin se proposa donc de vrifier l'exactitude de sa thorie en
tirant l'clair des nuages. Le premier moyen qu'il conut fut d'lever
jusqu'au milieu d'eux des verges de fer pointues qui l'attireraient. Ce
moyen ne lui semblant point praticable parce qu'il ne trouva point de
lieu assez haut, il en imagina un autre. Il construisit un cerf-volant
form par deux btons revtus d'un mouchoir de soie. Il arma le bton
longitudinal d'une pointe de fer  son extrmit la plus leve. Il
attacha au cerf-volant une corde en chanvre, termine par un cordon
en soie. Au point de jonction du chanvre, qui tait conducteur de
l'lectricit, et du cordon en soie qui ne l'tait pas, il mit une clef,
o l'lectricit devait s'accumuler, et annoncer sa prsence par des
tincelles. Son appareil ainsi dispos, Franklin se rend dans une
prairie un jour d'orage. Le cerf-volant est lanc dans les airs par son
fils, qui le retient par le cordon de soie, tandis que lui-mme, plac
 quelque distance, l'observe avec anxit. Pendant quelque temps il
n'aperoit rien, et il craint de s'tre tromp. Mais tout d'un coup
les fils de la corde se roidissent, et la clef se charge. C'est
l'lectricit qui descend. Il court au cerf-volant, prsente son doigt 
la clef, reoit une tincelle, et ressent une forte commotion qui aurait
pu le tuer, et qui le transporte de joie. Sa conjecture se change en
certitude, et l'identit de la matire lectrique et de la foudre est
prouve.

Cette vrification hardie, cette dcouverte immortelle qui devait le
placer au premier rang dans la science, fut faite en juin 1752. Ses
autres dcouvertes sur l'lectricit dataient de 1747. Il avait
expliqu alors la dcharge lectrique de la bouteille de Leyde par le
rtablissement de l'quilibre entre l'lectricit diverse qui rside
dans ses deux parties; les diffrences de l'lectricit _vitreuse_
et _rsineuse_, par les lois de l'lectricit _positive_ et de
l'lectricit _ngative_. Dans ce moment, il expliqua la foudre par
l'lectricit elle-mme. Il conjectura aussi que l'clat mystrieux des
aurores borales provenait de dcharges lectriques opres dans les
rgions leves de l'atmosphre, o l'air, devenu moins dense, donnait 
l'lectricit une extension plus lumineuse.

De mme que l'observation le menait ordinairement  une thorie, la
thorie tait toujours suivie pour lui d'une application utile. Il
aimait  acqurir le savoir, mais encore plus  le faire servir aux
progrs et au bien-tre du genre humain. Il constata que des tiges de
fer pointues, s'levant dans l'air et s'enfonant  quelques pieds dans
la terre humide ou dans l'eau, avaient la proprit ou de repousser
les corps chargs d'lectricit, ou de donner silencieusement et
imperceptiblement passage au feu de ces corps, ou encore de recevoir ce
feu sans l'abandonner, s'il se prcipitait sur elles par une dcharge
instantane, et de le conduire jusqu' sa grande masse terrestre
sans qu'il fit aucun mal. Il conseilla ds lors de mettre  l'abri de
l'lectricit formidable des nuages les monuments publics, les maisons,
les vaisseaux, au moyen de ces pointes salutaires qui les prservaient
des atteintes ou des effets de la foudre. Non-seulement il dtermina le
mode d'action de ces pointes, mais il circonscrivit l'tendue circulaire
de leur influence. A la grande dcouverte de l'lectricit cleste
il ajouta le bienfait rassurant des paratonnerres. L'Amrique et
l'Angleterre les adoptrent et s'en couvrirent. L'orageuse atmosphre
fut dsarme de ses prils, et ceux-l seuls restrent exposs aux coups
de la foudre que l'ignorance ou le prjug dtourna de s'en garantir.

La renomme de Franklin se rpandit bientt, avec sa thorie, dans le
monde entier. Une incrdulit ngligente et presque railleuse avait
accueilli, dans la Socit royale de Londres, ses premires assertions,
que le docteur Mitchell avait communiques  cette illustre compagnie.
Le Trait et les lettres o Franklin avait racont ses expriences
et dvelopp ses explications y avaient t lus et carts fort
ddaigneusement; mais la science triompha bientt du prjug, la science
qui a contre le doute la dmonstration, et qui lve au-dessus du ddain
par la gloire. Le Trait de Franklin, que publia un membre mme de
la Socit royale, le docteur Fothergill, fut traduit en franais,
en italien, en allemand. Rpandu sur tout le continent, il fit une
rvolution. Les expriences du philosophe amricain, que Dalibard avait
faites  Marly-le-Roi en mme temps que lui, furent rptes  Montbard
par le grand naturaliste Buffon;  Saint-Germain, par le physicien
Delor, devant Louis XV, qui voulut en tre tmoin;  Turin, par le
pre Beccaria; en Russie, par le professeur Richmann, qui, recevant une
dcharge trop forte, tomba foudroy, et donna un martyr  la science.
Partout concluantes, elles firent adopter avec admiration le systme
nouveau, qui fut appel _franklinien_, du nom de son auteur.

Tout d'un coup clbre, le sage de Philadelphie devint l'objet des
empressements universels, et fut charg d'honneurs acadmiques. La
mdaille de Godfrey Coley lui fut dcerne par la Socit royale de
Londres, qui, rparant son premier tort, le nomma l'un de ses membres,
sans l'astreindre au payement de vingt-trois guines que chacun
de ceux-ci versait en y entrant. Les universits de Saint-Andr et
d'dimbourg en cosse, celle d'Oxford en Angleterre, lui confrrent le
grade de docteur, qui servit depuis lors  le dsigner dans le monde.
L'Acadmie des sciences de Paris se l'associa, comme elle s'tait
associ Newton et Leibnitz. Les divers corps savants de l'Europe
l'admirent dans leur sein. A cette gloire de la science, qu'il aurait
tendue encore s'il y avait consacr son esprit et son temps, il ajouta
la gloire politique. Il fut accord  cet homme, heureux parce qu'il
fut sens, grand parce qu'il eut un gnie actif et un coeur dvou, de
servir habilement et utilement sa patrie durant cinquante annes,
et, aprs avoir pris rang parmi les fondateurs immortels des vrits
naturelles, de compter au nombre des librateurs gnreux des peuples.





                           DEUXIME PARTIE



CHAPITRE VII

Vie publique de Franklin.--Divers emplois dont il est investi par la
confiance du gouvernement et par celle de la colonie.--Son lection
 l'Assemble lgislative de la Pensylvanie.--Influence qu'il y
exerce.--Ses services militaires pendant la guerre avec la France.--Ses
succs  Londres comme agent et dfenseur de la colonie contre les
prtentions des descendants de Guillaume Penn, qui en possdaient le
gouvernement hrditaire.


La vie publique de Franklin avait commenc bien avant que se termint sa
vie commerciale. Il les mla quelque temps ensemble, jusqu' ce qu'il se
consacrt tout  fait  la premire en abandonnant la seconde. Ds 1736,
il avait t nomm secrtaire de l'Assemble lgislative de Pensylvanie.
Le matre gnral des postes en Amrique l'avait dsign, en 1737, comme
son dlgu dans cette colonie. A la mort de ce fonctionnaire important,
survenue en 1753, le gouvernement britannique, apprciant son habilet,
l'investit de cette grande charge, qui lui offrit l'occasion de rendre
les relations plus actives et la civilisation plus tendue en Amrique,
de procurer  l'Angleterre un revenu postal plus considrable, et de
percevoir lui-mme de vastes profits. Il dboursa beaucoup d'argent
pendant les premires annes pour amliorer ce service, qui rapporta
ensuite trois fois plus, et dont se ressentirent utilement l'agriculture
et le commerce des colonies.

La confiance qu'inspiraient son intelligente sagesse et son inaltrable
justice lui valut les emplois les plus divers. Le gouverneur le nomma
juge de paix; la corporation de la cit le choisit pour tre l'un des
membres du conseil commun, et ensuite _alderman_. Ses concitoyens, sans
qu'il brigut leur suffrage, l'envoyrent  l'assemble de la province,
et renouvelrent d'eux-mmes son mandat par dix lections successives.
Il avait pour maxime de ne jamais _demander, refuser ni rsigner aucune
place_, et il les remplissait toutes aussi bien que s'il n'en avait eu
qu'une seule.

Entr dans l'Assemble de Pensylvanie, il y obtint un crdit immense.
Il devint l'me de ses dlibrations, et rien ne s'y fit sans qu'il en
inspirt le projet et qu'il en diriget l'excution. Il avait toujours
soin de disposer les esprits  ce qu'il fallait voter ou entreprendre
par des publications courtes, vives, concluantes, qui lui valaient
l'assentiment du public et entranaient sa coopration. C'est ainsi
qu'il fut le conseiller permanent de la colonie pendant la paix, et mme
son dfenseur militaire pendant les guerres qui survinrent, aprs 1742
et 1754, entre la Grande-Bretagne et la France. Ces deux guerres, dont
l'une clata au sujet de la succession d'Autriche, et dont l'autre
s'leva  l'occasion de la Silsie que le roi de Prusse avait depuis
peu conquise, divisrent ces deux grandes puissances, qui embrassaient
toujours des partis diffrents, par rivalit de politique et opposition
d'intrts. Durant la premire, la France ayant attaqu, de concert
avec le roi de Prusse, la maison d'Autriche, l'Angleterre se dclara
en faveur de l'impratrice Marie-Thrse; durant la seconde, la France
s'tant unie  Marie-Thrse pour envahir les tats du roi de Prusse,
l'Angleterre devint la protectrice de Frdric II. Les effets de leur
dsaccord s'tendirent du continent d'Europe  celui d'Amrique.

Il fallut mettre les colonies en tat de dfense. La Pensylvanie en
avait particulirement besoin; elle n'avait ni troupes ni armes. Sur la
provocation de Franklin, dix mille hommes s'associrent pour s'organiser
en milice et pour acqurir des canons. On en acheta huit  Boston, on
en commanda  Londres; et Franklin alla en rclamer auprs du gouverneur
royal de New-York, Clinton, qui ne voulait pas en donner d'abord, et de
qui il en obtint dix-huit au milieu des panchements adroits d'un repas.
Il fut aussi charg de ngocier  Carlisle un trait dfensif avec
les six nations indiennes qui habitaient entre le lac Ontario et les
frontires des colonies anglo-amricaines. Ce trait, qu'il conclut
de concert avec le prsident Norris, dlgu comme lui auprs des
belliqueux sauvages de la confdration iroquoise, couvrit au del des
monts Alleghanys les colonies que les batteries de canon protgrent sur
le littoral de la mer.

Mais le danger devint plus redoutable pendant la guerre de Sept Ans. Les
Franais du Canada, avec les sauvages de leur parti, descendirent
les lacs pour attaquer les colonies anglaises du ct du continent.
Celles-ci, alarmes, envoyrent des commissaires  Albany pour aviser,
avec les six nations indiennes, aux moyens de dfense. Ces commissaires,
au nombre desquels tait Franklin, se runirent en congrs la mi-juin de
l'anne 1754. Pour la premire fois, on conut et on proposa des projets
d'_union_ des treize colonies. Celui que prsenta Franklin fut prfr
 tous les autres. Il confiait le gouvernement de l'_Union_  un
_prsident_ nomm par la couronne et pay par elle, et en remettait la
suprme direction  un _grand conseil_ choisi par les reprsentants du
peuple qui composaient les diverses assembles coloniales. Ce plan, 
peu prs semblable  celui qu'adoptrent les colonies au moment de leur
mancipation, fut vot  l'unanimit dans le congrs d'Albany.

Mais il ne se ralisa point. Le gouvernement mtropolitain le trouva
trop dmocratique, et y vit des dangers pour lui. Il craignit que les
colonies ne devinssent belliqueuses en se dfendant, et qu'en apprenant
 se suffire  elles-mmes elles ne parvinssent  se passer de lui. Il
aima donc mieux se charger de leur dfense, et il y envoya le gnral
Braddock avec deux rgiments. Les assembles coloniales, de leur ct,
eurent peur d'accrotre la prrogative royale en mettant  leur tte
un _prsident_ qui dpendrait de la couronne; et elles ne voulurent pas
s'exposer  affaiblir leur existence particulire par l'tablissement
d'une administration gnrale qui, les reprsentant toutes, serait
suprieure  chacune d'elles. Cette organisation commune, qui devait
faire la force, assurer la libert, devenir la gloire des treize
colonies changes en _tats-Unis_, ne pouvait tre un acte de simple
prvoyance, mais de pressante ncessit. Elle fut ajourne de vingt ans.

Le gnral Braddock dbarqua en Virginie, pntra dans le Maryland, et
se disposa, aprs avoir franchi les Alleghanys,  s'avancer, en longeant
les lacs, jusqu'aux frontires du Canada. Les moyens de transport lui
manquaient. L'actif et ingnieux Franklin lui procura en quelques jours
cent cinquante chariots et quinze cents chevaux de selle et de bt
qui lui taient ncessaires. Il n'y parvint point sans s'engager
personnellement pour quatre cent quatre-vingt mille francs envers ceux
qui les fournirent. Second par l'industrieux dvouement de Franklin,
le gnral Braddock se mit en marche ayant  ct de lui le colonel
virginien George Washington, qui,  peine g de vingt-deux ans, avait
donn des signes clatants d'une bravoure entreprenante et froide et
d'une prudence forte. Au dbut de la guerre, il avait surpris et mis
en fuite un dtachement de Franais command par Jumonville, qui avait
succomb dans cette rencontre; il connaissait parfaitement ce genre de
guerre. Mais le gnral Braddock, qui ne savait que la guerre rgulire,
voulut se battre dans les ravins boiss de l'Amrique comme il aurait
pu le faire dans les plaines dcouvertes de l'Europe. Il marcha avec
des masses compactes contre des ennemis embusqus et des Indiens pars.
Aprs avoir franchi les gus de la Monongahela pour aller attaquer
le fort Duquesne, il fut surpris, mis en droute, et tu. Sur
quatre-vingt-six officiers de sa petite arme, vingt-six restrent sur
le champ de bataille et trente-sept furent blesss. George Washington,
qui eut quatre balles dans son habit et deux chevaux tus sous lui,
se retira avec les dbris des troupes anglaises. Le jeune arpenteur de
Virginie et l'ancien garon imprimeur de Philadelphie, qui devaient se
rendre l'un et l'autre si clbres plus tard en dfendant l'indpendance
des colonies contre l'Angleterre, se distingurent alors en protgeant
la sret des colonies contre la France.

Aprs la dfaite de Braddock, Franklin fit voter par l'Assemble de
Pensylvanie une taxe de cinquante mille livres sterling (un million deux
cent mille francs),  ajouter aux dix mille livres sterling (deux
cent quarante mille francs) qui avaient t leves auparavant, sur sa
proposition. Il obtint qu'on organist rgulirement la milice, et
qu'on la formt aux manoeuvres. Comme la frontire de cette colonie se
trouvait particulirement expose aux invasions, et que les colons y
taient attaqus par les sauvages qui dvastaient leurs habitations, les
tuaient et les scalpaient, Franklin fut charg de la protger au moyen
d'une ligne de forts. Se plaant  la tte d'une troupe d'environ cinq
cents hommes arms de fusils et de haches, Franklin, qui tait bon 
tout, s'avana vers le nord-ouest,  l'ge de cinquante ans, dans les
rigueurs du mois de janvier de l'anne 1756, bivaqua au milieu des
pluies et des neiges, fit le gnral et l'ingnieur, poursuivit les
Indiens, qu'il loigna, et leva, dans des lieux propices et  des
distances convenables, trois forts qui se soutenaient mutuellement. Dans
ces forts construits avec des troncs d'arbres, entours de fosss et de
palissades, il laissa de petites garnisons sous les ordres du colonel
Clapham, trs-expriment dans la guerre contre les sauvages.

A son retour de Philadelphie, le rgiment de la province le nomma son
colonel. Cette nomination, qui lui avait t offerte et qu'il avait
refuse ds 1742, il l'accepta en 1756; il passa en revue douze cents
hommes bien quips, pleins d'ardeur, enorgueillis de l'avoir pour chef.
Mais le gouvernement britannique, conservant sa dfiance  l'gard des
colonies, cassa les bills qui y organisaient des forces permanentes,
enleva les grades qui avaient t confrs, et pourvut  leur dfense
en y envoyant le gnral Loudon. Il leur demandait des taxes et non des
troupes.

Cette question des taxes devint ds ce moment une source de difficults,
et mit les talents de Franklin dans un jour nouveau et clatant. Avant
de susciter le grave conflit qui divisa la Grande-Bretagne et ses
colonies, elle amena une lutte trs-vive entre la Pensylvanie et les
hritiers de Guillaume Penn, qui taient les _propritaires_ de cette
colonie, d'aprs la charte de son tablissement. Penn en avait t tout
 la fois le fondateur et le gouverneur. Cdant une partie du vaste
terrain qu'il avait reu, il avait soustrait le reste de ses immenses
domaines  toute espce de taxe, afin de soutenir par l les charges et
l'clat du gouvernement colonial. Moyennant cette exemption d'impts,
il ne devait recevoir aucune rtribution pcuniaire. Ses descendants
n'taient plus dans la mme position que lui; ils avaient quitt la
colonie pour s'tablir en Angleterre. N'ayant plus l'administration
directe de la province, mais y dlguant des gouverneurs pays par elle,
ils avaient perdu le droit d'exemption de taxes accord  leur anctre
sous une condition qui n'existait plus. Ils ne persistaient pas moins
 l'exiger; et, dans les instructions qu'ils donnaient  leurs
mandataires, ils leur avaient interdit de sanctionner les bills qui
n'affranchiraient pas leurs proprits des charges imposes au reste
de la province. Depuis quelque temps le dsaccord tait devenu d'autant
plus anim  cet gard, que l'Assemble avait vot des leves d'argent
frquentes et considrables pour les besoins et la dfense de la
colonie. Les domaines des _propritaires_ taient tout aussi bien
protgs que ceux des colons, et il tait juste qu'ils contribuassent
galement aux charges publiques. Nanmoins il avait fallu employer
des moyens termes suggrs par l'adresse de Franklin, pour dcider les
gouverneurs  ne pas s'y montrer contraires.

Mais enfin, en 1757, l'Assemble ayant vot pour le _service du roi_ une
somme de cent mille livres sterling (deux millions quatre cent quarante
mille francs), dont une partie devait tre remise au gnral Loudon, le
gouverneur Denny en interdit la leve, parce qu'elle devait peser aussi
sur les biens des _propritaires_. Les reprsentants de la Pensylvanie,
indigns de cet acte d'gosme et d'injustice, dputrent Franklin 
Londres avec une ptition au roi, pour se plaindre de ce que l'autorit
du gouverneur s'exerait au dtriment des privilges de la colonie et
des intrts de la couronne.

Arriv en Angleterre, le dlgu de la Pensylvanie y trouva l'opinion
publique mal instruite et mal dispose. On avait reprsent la colonie
comme ingrate envers les descendants de son fondateur, et comme refusant
elle-mme les moyens de rsister aux Franais du Canada et de repousser
les sauvages des hauts lacs. Avec son habilet patiente, Franklin
s'occupa de faire connatre la question avant de chercher  la faire
rsoudre. Il crivit des articles dans les journaux, et il publia
un ouvrage concluant _sur la constitution de la Pensylvanie et les
diffrends qui s'taient levs_ entre les gouverneurs et l'Assemble
de la colonie. Quand il eut rendus vidents le droit de la colonie et
le tort des _propritaires_; quand il eut montr que la premire avait
toujours agi dans un intrt gnral et juste, que les seconds avaient
recherch la satisfaction d'un intrt particulier et non fond, il
poursuivit l'affaire devant les lords du conseil, qui en taient les
juges. Les _propritaires_, redoutant une condamnation, entrrent en
arrangement. Ils se soumirent  tre taxs dans leurs biens, 
condition qu'ils le seraient d'une manire modre et quitable. Cette
transaction, mnage par Franklin, fut agre par la colonie.

Le succs qu'avait obtenu l'habile ngociateur de la Pensylvanie lui
fit un grand honneur dans le reste de l'Amrique. Aussi le Maryland, le
Massachussets, la Gorgie, pleins de confiance en lui, le nommrent leur
agent auprs de la mtropole. Il rendit profitable  toute l'Amrique
anglaise la prolongation de son sjour  Londres. Ce fut sur son conseil
et d'aprs ses indications que le premier et le plus grand des Pitt,
lord Chatham, entreprit et excuta la conqute du Canada. Franklin lui
dmontra ensuite combien la conservation de cette colonie franaise
serait utile  la sret des colonies de la Grande-Bretagne, qui ne
pourraient plus tre envahies ou inquites du ct de la terre ferme.
Aprs en avoir provoqu la conqute, il en prpara la cession. Le trait
du 10 fvrier 1763, qui termina la guerre de Sept Ans, laissa le Canada
 l'Angleterre. Ds ce moment les colonies anglaises furent  l'abri
de tout danger sur le continent amricain, et purent se dvelopper sans
obstacle vers l'ouest. Lorsque Franklin, dont le fils avait t nomm
gouverneur de New-Jersey, retourna  Philadelphie dans l't de 1762,
l'Assemble de Pensylvanie, voulant le ddommager de ses dpenses et
reconnatre l'efficace intervention de son patriotisme, lui accorda une
indemnit de cinq mille livres sterling (cent vingt mille francs), et
lui adressa des remercments publics, _tant_, dit-elle, _pour s'tre
fidlement ac__quitt de ses devoirs envers la province que pour avoir
rendu des services nombreux et importants  l'Amrique en gnral,
pendant son sjour dans la Grande-Bretagne_.

Aprs les diffrends de la Pensylvanie avec les descendants de son
fondateur, survinrent des contestations plus graves entre toutes les
colonies et la mtropole. Cette fois aussi Franklin fut charg
de soutenir les droits de l'Amrique contre les prtentions de
l'Angleterre.




CHAPITRE VIII

Seconde mission de Franklin  Londres.--Ses habiles ngociations pour
empcher une rupture entre l'Angleterre et l'Amrique, au sujet des
taxes imposes arbitrairement par la mtropole  ses colonies.--Objet
et progrs de cette grande querelle.--Rle qu'y joue Franklin.--Sa
prvoyance et sa fermet.--crits qu'il publie.--Trames qu'il
dcouvre.--Outrages auxquels il est en butte devant le conseil priv
d'Angleterre.--Calme avec lequel il les reoit, et souvenir profond
qu'il en conserve.


Franklin n'avait pas combattu avec tant de persvrance et de succs
les exigences des _propritaires_ de la Pensylvanie sans encourir leur
inimiti. Ceux-ci, appuys sur l'autorit du gouverneur, seconds par
les partisans qu'ils conservaient encore dans la colonie, mirent tout
en oeuvre pour carter leurs adversaires de l'Assemble, lors de son
renouvellement  l'automne de 1764. Ils dirigrent particulirement
leurs efforts contre l'lection de Franklin, qu'ils parvinrent 
empcher. Aprs quatorze annes d'un mandat toujours donn sans
opposition, toujours rempli avec dvouement, Franklin fut dpossd de
son sige dans l'assemble coloniale; mais son parti, qui y conservait
la majorit, l'envoya de nouveau, comme agent de la province, auprs de
la cour d'Angleterre.

La veille de son dpart, il fit  ses compatriotes des adieux touchants:
Je vais, dit-il, prendre cong peut-tre pour toujours du pays que je
chris, du pays dans lequel j'ai pass la plus grande partie de ma vie.
Je souhaite toutes sortes de bonheur  mes ennemis.

Il tait charg de supplier le roi de racheter des _propritaires_ le
droit de gouverner la colonie. Mais un plus grand rle l'attendait
en Angleterre. Cette seconde mission, dit le docteur William Smith,
semblait avoir t prordonne dans les conseils de la Providence; et
l'on se souviendra toujours,  l'honneur de la Pensylvanie, que l'agent
choisi pour soutenir et dfendre les droits d'une seule province  la
cour de la Grande-Bretagne, devint le champion intrpide des droits
de toutes les colonies amricaines, et qu'en voyant les fers qu'on
travaillait  leur forger il conut l'ide magnanime de les briser avant
qu'ont pt les river.

La querelle commena bientt. Une taxe que le parlement d'Angleterre
voulut, en 1765, tendre aux colonies, en fut le premier signal. Les
Anglais jouissaient, dans toute l'tendue de l'empire britannique, des
garanties politiques et civiles que leurs anctres avaient consacres
par la _grande charte_ et par le _bill des droits_. La sret de leurs
personnes, la libert de leur pense, la possession protge de leurs
biens, le vote discut de l'impt, le jugement par jury, l'intervention
dans les affaires communes, voil ce qu'ils tenaient de leur naissance
et ce qu'ils devaient aux institutions de leur pays, si laborieusement
acquises, si patiemment perfectionnes, si respectueusement maintenues.
Ces garanties inviolables de leur libert et de leur proprit, cette
participation aux lois qui devaient les rgir, les colons anglais
les avaient transportes avec eux sur les rivages de l'Amrique
septentrionale en s'y tablissant. Ils les pratiquaient avec une fiert
tranquille; il y taient attachs invinciblement comme  un droit de
leur sang,  une habitude de leur vie,  la premire condition de leur
honneur et de leur bien-tre.

Quoique les treize colonies n'eussent pas la mme composition sociale ni
la mme administration politique, elles avaient toutes les institutions
fondamentales de l'Angleterre. Au sud et au nord de l'Hudson, les
colonies diffraient entre elles par la nature de leur population et le
mode de leur culture. Au sud de l'Hudson, la Virginie, les Carolines, la
Gorgie, avaient une organisation territoriale plus aristocratique.
Les propritaires y possdaient de plus vastes domaines; ils les
transmettaient  leurs fils ans, d'aprs la loi de succession de la
mtropole; en beaucoup d'endroits, il les faisaient cultiver par des
esclaves. Au nord, au contraire, l'galit civile la plus parfaite,
fortifie par l'indpendance chrtienne la plus absolue, avait rendu
les colonies de Connecticut, de Rhode-Island, de Massachussets, de
New-Hampshire, etc., des tats purement dmocratiques. Il n'y avait
ni diffrence dans les conditions, ni majorats dans les familles, ni
travail servile dans les campagnes; on n'y trouvait ni propritaires
puissants ni cultivateurs esclaves.

Non-seulement la composition, mais le gouvernement des colonies
n'taient pas les mmes. Ainsi, d'aprs les chartes de leur fondation,
les unes, comme la Pensylvanie, le Maryland, les Carolines et la
Gorgie, cdes en proprit  un homme ou  un tablissement, avaient 
leur tte un gouverneur dsign par leurs _propritaires_. Ce
gouverneur y tait charg du pouvoir excutif, et les administrait sous
l'inspection et le contrle de la couronne. D'autres,  l'instar de
New-York, taient rgies par un gouverneur royal; d'autres, enfin,
au nombre desquelles se trouvaient le Connecticut, le New-Jersey, le
Massachussets, Rode-Island, le New-Hampshire, s'administraient sous le
patronage de la mre patrie.

Mais si les colonies diffraient sous ces rapports, elles se
ressemblaient sous d'autres. Ainsi toutes taient divises en communes
qui formaient le comt, en comts qui formaient l'tat, en attendant
que les tats formassent l'_Union_. Dans toutes, les communes dcidaient
librement les affaires locales; les comts nommaient des reprsentants
 l'Assemble gnrale de l'tat, qui tait comme le parlement des
colonies. Ce parlement, o l'on dlibrait sur les intrts communs de
la colonie, o l'on faisait les bills qui devaient la rgir, o l'on
votait les taxes ncessaires  ses besoins, tait plus dmocratique
que le parlement d'Angleterre. Il ne formait qu'une chambre, la grande
noblesse fodale et le corps piscopal, qui, dans la mre patrie,
avaient donn naissance  la chambre des lords, n'ayant point travers
les mers. Il y avait bien une noblesse dans la Virginie et dans la
Caroline, mais, en gnral, les migrants qui avaient fond les colonies
appartenaient aux communes. La division de l'autorit lgislative, qui
n'y existait point en vertu de la diffrence des classes, ne s'y tait
pas encore opre, comme cela se fit aprs la guerre de l'indpendance,
selon la science des pouvoirs. L'institution d'une pairie hrditaire
n'avait pas t remplace par l'tablissement d'un snat lectif; une
seule Assemble, annuellement nomme, exerait dans chaque colonie la
souverainet, sous le contrle et la sanction du gouverneur.

Jusqu'alors, les colonies avaient exerc le droit de se taxer
elles-mmes. Le roi leur demandait, par l'entremise des gouverneurs, les
subsides qui taient ncessaires  la mre patrie, et elles votaient
ces subsides librement. Outre les sommes extraordinaires que les
Anglo-Amricains accordaient dans ces moments de besoin, ils payaient
sur leurs biens et sur leurs personnes des impts montant  dix-huit
pence par livre sterling; sur tous leurs offices, toutes leurs
professions, tous leurs genres de commerce, des taxes proportionnes 
leur gain, et s'levant  une demi-couronne par livre. Ils acquittaient
en outre un droit sur le vin, sur le rhum, sur toutes les liqueurs
spiritueuses, et versaient au fisc anglais dix livres sterling par
tte de ngres introduits dans les colonies  esclaves. Ce revenu
considrable, que le gouvernement britannique percevait dans l'Amrique
du Nord, correspondait  un profit non moins tendu qu'en retirait
la nation anglaise en y exerant le monopole du commerce et de la
navigation. La mtropole fournissait ses colonies de tous les objets
manufacturs qu'elles consommaient. Celles-ci, dont la population et la
richesse s'accroissaient avec une tonnante rapidit, avaient couvert de
villes laborieuses et d'opulentes cultures une cte nagure dserte et
boise. Un peu plus d'un sicle avait suffi pour transformer quelques
centaines de colons anglais en un peuple de deux millions cinq cent
mille Amricains, qui tirait de l'Angleterre, trois ans avant sa rupture
avec elle, pour six millions vingt-deux mille cent trente-deux livres
sterling de marchandises. Cette somme quivalait presque  la totalit
des exportations anglaises dans le monde entier pendant l'anne 1704,
c'est--dire moins de trois quarts de sicle auparavant. Le revenu pour
le trsor public, le gain pour la nation, la grandeur pour l'tat, qui
rsultaient du prospre dveloppement des colonies, de leur attachement
filial et de leur libre dpendance, l'Angleterre les compromit par une
orgueilleuse avidit et un tmraire esprit de domination.

Ds 1739, on avait propos  Robert Walpole de les imposer, pour aider
la mtropole  soutenir la guerre contre l'Espagne; mais l'adroit et
judicieux ministre avait rpondu en ricanant: Je laisse cela  faire
 quelqu'un de mes successeurs qui aura plus de courage que moi et
qui aimera moins le commerce. Ce successeur se rencontra en 1764. Le
ministre Grenville ne craignit pas d'entrer dans la voie prilleuse des
usurpations, en transportant au parlement britannique le droit de taxe,
qui avait appartenu jusque-l aux assembles amricaines. Ce n'tait pas
seulement une innovation, c'tait un coup d'tat. Les colonies n'avaient
point de reprsentant dans la Chambre des communes d'Angleterre, et ne
pouvaient tre lgalement soumises  des dcisions qu'elles n'avaient
pas consenties. Grenville, nanmoins, prsenta en 1764 au parlement, et
fit adopter par lui en 1765, l'_acte du timbre_, qui frappait d'un droit
toutes les transactions en Amrique, en obligeant les colons  acheter,
 vendre,  prter,  donner,  tester, sur du papier marqu, impos par
le fisc.

Dj mcontentes de certaines rsolutions prises en parlement dans
l'anne 1764, pour grever de taxes le commerce amricain rendu
libre avec les Antilles franaises, et pour limiter les payements en
papier-monnaie et les exiger en espces, les colonies ne se continrent
plus  cette nouvelle. Elles regardrent l'acte du timbre comme
une atteinte audacieuse porte  leurs droits et un commencement de
servitude si elles n'y rsistaient pas: elles l'appelrent la _folie de
l'Angleterre_ et la _ruine de l'Amrique_. Dans leur indignation unanime
et tumultueuse, qui clata en mouvements populaires et en dlibrations
lgales, elles dfendirent de se servir du papier marqu, contraignirent
les employs chargs de le vendre  se dmettre de leur office,
pillrent les caisses dans lesquelles il tait transport, et le
brlrent. Les journaux amricains, alors nombreux et hardis, soutinrent
qu'il fallait _s'unir_ ou _mourir_. Un congrs, compos des dputs de
toutes les colonies, s'assembla (7 octobre 1765)  New-York, et, dans
une ptition nergique, se dclara rsolu, tout en restant fidle  la
couronne,  dfendre sans flchir ses liberts. Faisant usage des
armes redoutables qu'ils pouvaient employer contre l'Angleterre,
les Anglo-Amricains s'engagrent mutuellement  se passer de ses
marchandises, opposant ainsi l'intrt de son commerce  l'ambition de
son gouvernement. Une ligue de _non-importation_ fut conclue, et,
qui mieux est, observe. L'Amrique rompit commercialement avec la
Grande-Bretagne.

Devant ces fortes manifestations et ces habiles mesures, la mtropole
cda. Un ministre nouveau, form par le marquis de Rockingham, remplaa
le cabinet que Grenville dirigeait avec une tmrit si entreprenante.
Franklin, entendu par la Chambre des communes, mit tant de clart
dans ses renseignements, tant d'esprit dans ses observations, tant de
justesse dans ses conseils, qu'il contribua puissamment  ruiner l'acte
du timbre, dont il fit sentir tout le poids pour l'Amrique et tout le
pril pour l'Angleterre. Cet acte fut rvoqu le 22 fvrier 1766, mais
avec une sagesse incomplte.

En effet, le gouvernement anglais renona  une imprudente mesure, mais
il ne se dsista point du droit exorbitant qu'il s'tait arrog de la
prendre. Il prtendait que le pouvoir lgislatif du parlement s'tendait
sur toutes les parties du territoire britannique. La rvocation de
l'acte du timbre fut donc accompagne d'un bill tablissant que le roi,
les lords et les communes de la Grande-Bretagne avaient le droit de
faire des lois et des statuts obligatoires pour les colonies. Cette
dangereuse thorie ne tarda point  recevoir une nouvelle application.
Dans l't de 1769, le gouvernement anglais, croyant que les colonies
supporteraient plus facilement une taxe indirecte ajoute au prix des
objets de consommation qu'elles tiraient de la mtropole, mit un droit
sur le verre, le papier, le cuir, les couleurs et le th. Il
recommena ainsi la lutte qui devait aboutir cette fois  un entier
assujettissement ou  une indpendance absolue des colonies.

L'Amrique rsista  l'impt des marchandises avec la mme nergie et la
mme unanimit qu' la taxe du timbre. La province de Massachussets,
qui tait la plus populeuse et la plus puissante, donna le signal de
l'opposition. Elle avait provoqu la runion du congrs de New-York en
1765, elle provoqua alors le renouvellement de la ligue coloniale contre
l'importation des produits anglais. Son Assemble ordinaire ayant t
dissoute, elle convoqua hardiment une Assemble extraordinaire sous le
non de _Convention_. Elle s'imposa ces gnreux sacrifices qui annoncent
chez les peuples le profond sentiment du droit et les prparent, par les
rudes efforts de la vertu, au difficile usage de la libert. Des troupes
furent envoyes dans Boston, capitale de cette province, o le sang
coula, mais o la rsistance ne faiblit point. La ligue fut signe dans
les treize colonies. Partout on s'imposa des privations: on renona
 prendre du th, on se vtit grossirement; on rejeta les matires
premires et les objets manufacturs venant d'Angleterre; on ne consomma
que les produits de l'Amrique, dont les fabriques naissantes furent
protges par des souscriptions. Unanimes et persvrantes dans leur
systme de _non-importation_, les colonies annulrent ainsi le droit que
s'arrogeait la mtropole, en repoussant ses marchandises.

La perte imminente de ce vaste dbouch, l'inutile et sanglant emploi
des troupes envoyes de New-York dans le Massachussets, la crainte de
dtacher l'Amrique de l'Angleterre en l'habituant  lui dsobir et en
l'obligeant  la dtester, semblrent ramener un moment le gouvernement
britannique  de meilleurs conseils. Lord North, chef d'un nouveau
ministre, supprima, le 5 mars 1770, toutes les taxes tablies sur
les marchandises, except celle sur le th. Ce n'tait point assez.
La rconciliation ne fut pas entire, la dfiance se maintint. Des
confdrations secrtes se formrent pour la dfense des liberts
amricaines, et la lutte, reste sourde en 1771, reprit en 1772, lorsque
le gouvernement anglais rsolut d'assurer l'excution de ses lois dans
les colonies en y mettant les divers magistrats sous la dpendance
unique de la couronne.

Franklin n'tait point rest inactif durant cette longue crise. Aprs
son efficace intervention contre la taxe du timbre, il avait t nomm
agent du Massachussets, du New-Jersey et de la Gorgie. Il n'avait rien
oubli pour rconcilier la Grande-Bretagne et l'Amrique, en clairant
l'une sur ses intrts, et en soutenant l'autre dans ses droits. Il
aurait voulu maintenir l'intgrit de l'empire britannique, mais il
tait trop clairvoyant pour ne pas en apercevoir l'extrme difficult.
Il jugea de bonne heure, avec son ferme bon sens, toute la gravit
et toute l'tendue du dsaccord survenu. Il prvit que ce dsaccord
conduirait presque invitablement  une rupture; que cette rupture
entranerait une guerre redoutable; que cette guerre exigerait des
sacrifices prolongs; que, pour persvrer dans ces sacrifices, dj
difficiles aux peuples fortement constitus, un peuple nouveau devait
se pntrer peu  peu des sentiments de patriotisme et de dvouement qui
les inspirent; qu'il fallait, pour lui donner ces sentiments, puiser
tous les moyens de conciliation, et le convaincre ainsi tout entier
qu'il ne lui restait d'autre ressource que celle de s'insurger et de
vaincre.

C'est d'aprs cette opinion, que partageaient avec lui John Jay, John
Adams, George Washington, Thomas Jefferson, et d'autres excellents
personnages qui prirent rang parmi les sauveurs de l'Amrique, qu'il se
conduisit, soit dans ses rapports avec le gouvernement mtropolitain,
soit dans ses conseils  ses compatriotes. Il publia de nombreux
crits pour clairer l'Angleterre sur l'injustice et la faute qu'elle
commettait. Il exposa d'une manire claire et piquante les privilges
et les griefs des colonies. Dans le premier ouvrage qu'il imprima,
avec cette pigraphe: _Les flots ne se soulvent que lorsque le vent
souffle_, il prouva que le parlement o les colonies n'taient point
reprsentes, n'avait pas plus le droit de les taxer qu'il ne possdait
celui de taxer le Hanovre. Afin de mettre en vidence l'absurdit de
cette prtention, il fit imprimer et rpandre un dit suppos du roi de
Prusse, qui tablissait une taxe sur les habitants de l'Angleterre comme
descendants d'migrs de ses domaines. Ne se contentant point de la
dmonstration du droit, il s'adressa  l'intrt de l'Angleterre et
l'avertit que, si elle persistait dans ce systme d'illgalit et
d'oppression, elle perdrait les colonies et se mutilerait de ses propres
mains. C'est ce qu'il exposa, sous la forme ironique du conseil, dans
une brochure intitule _Moyen de faire un petit tat d'un grand empire_.

Mais ses sages avis, ses courageuses remontrances, ses ingnieuses et
prophtiques menaces, n'eurent aucune influence sur le gouvernement
britannique. Il est des moments o ceux qui conduisent les tats ne
voient et n'coutent rien. On ne les claire pas en les avertissant, on
les irrite. Franklin devint suspect aux ministres anglais et ha du roi.
On l'accusa de fomenter la rsistance des colonies et de les pousser
 rompre avec la mtropole, d'aprs un plan perfidement conu
et astucieusement suivi. La couronne tendit donc sur elles ses
usurpations, et crut, en diminuant leurs privilges, les priver des
moyens de lui dsobir. C'est alors qu'elle voulut y placer dans
sa dpendance la justice comme l'administration. Introduisant cette
innovation dans le Massachussets, elle paya le prsident de la cour
suprieure, qui avait reu jusqu'alors ses appointements de la colonie.
L'Assemble protesta; elle fut dissoute. Le complot contre les liberts
de cette puissante province ne s'arrta point l. Le gouverneur
Hutchinson, le secrtaire Andr Olivier, et quelques colons infidles,
avaient crit en Angleterre pour provoquer la rvocation de la charte du
Massachussets et l'emploi de mesures coercitives. Ces lettres tombrent
entre les mains de Franklin, qui les communiqua  ses commettants.
L'indignation qu'on en ressentit dans la colonie fut extrme. La chambre
des reprsentants porta plainte contre les coupables auteurs de cette
correspondance, comme ayant suggr des mesures tendant  dtruire
l'harmonie entre la Grande-Bretagne et la colonie de Massachussets,
fait introduire une force militaire dans cette colonie, et comme s'tant
rendus responsables des malheurs causs par la collision des soldats
et des habitants. Elle les accusa devant le conseil priv d'Angleterre.
Franklin fut charg de poursuivre l'accusation.

Le ministre anglais et le roi George, qui le dtestaient, crurent
avoir trouv l'occasion de le perdre en le diffamant. Un avocat hardi,
factieux, impudent, nomm Wedderburn, fut charg de dfendre les
accuss et d'outrager l'accusateur. Le vnrable docteur Franklin, que
le monde entier admirait et respectait, fut, pendant plusieurs heures,
en butte  de grossiers sarcasmes et aux plus violentes injures.
L'avocat Wedderburn le traita de _voleur_ de lettres, dit qu'il voulait
le _faire marquer du sceau de l'infamie_, et il provoqua plusieurs fois
le rire indcent des lords du conseil, qui s'associrent aux outrages
de ce dclamateur vnal. Quant  lui, assis en face de l'avocat, il
l'couta fort tranquillement et du visage le plus serein. A chaque
injure il faisait un petit signe de la main par-dessus son paule, pour
indiquer que l'injure passait outre et ne l'atteignait pas. Mais, sous
la forte impassibilit du sage, le ressentiment pntra dans le coeur
froiss de l'homme, et Franklin dit en sortant  un ami qui l'avait
accompagn: Voil un beau discours, que l'acheteur n'a pas encore fini
de payer; il pourra lui coter plus cher qu'il ne pense. George III
le paya, en effet, bientt de la perte de l'Amrique. Le souvenir
que Franklin conserva de cette sance du 20 janvier 1774, o les
provocateurs des usurpations anglaises furent absous avec honneur, o le
dfendeur des liberts amricaines fut diffam avec prmditation,
resta profondment grav dans son me. L'habit complet de velours
de Manchester qu'il portait le jour o il fut ainsi offens, il s'en
revtit quatre ans aprs, le 6 fvrier 1778, en signant  Paris, avec
le plnipotentiaire du roi de France, le trait d'alliance qui devait
faciliter la victoire et assurer l'indpendance des colonies insurges.




CHAPITRE IX

Destitution de Franklin comme matre gnral des postes en
Amrique.--Mesures prises contre Boston et la colonie de
Massachussets.--Runion  Philadelphie d'un congrs gnral conseill
par Franklin.--Nobles suppliques de ce congrs transmises  Franklin,
et repousses par le roi et les deux chambres du parlement.--Plans de
conciliation prsents par Franklin.--Magnifique loge que fait de lui
lord Chatham dans la Chambre des pairs.--Son dpart pour l'Amrique.


Le gouvernement anglais, qui avait espr atteindre Franklin dans sa
rputation, voulut l'atteindre aussi dans sa fortune: il le destitua de
sa charge de matre gnral des postes en Amrique. Dispos  suivre les
voies de la violence, il trouva une occasion de s'y prcipiter. La taxe
sur le th avait t maintenue. La Compagnie des Indes ayant expdi
soixante caisses de th en Amrique, les villes de Philadelphie et de
New-York renvoyrent celles qui leur taient adresses; mais la ville de
Boston alla plus loin, elle les jeta  la mer.

Ce procd violent excita la colre et enhardit le despotisme du
gouvernement mtropolitain, qui se dcida  ruiner le commerce de
la ville de Boston,  rvoquer les privilges de la province
de Massachussets, et  dompter toute rsistance de la part des
Anglo-Amricains. En mars 1774, lord North demanda au parlement: le
blocus de Boston; la nomination par la couronne des conseillers du
gouverneur, des juges, des divers magistrats, de tous les employs
du Massachussets, sans que les reprsentants de la colonie pussent
s'entremettre dans son administration; la facult de faire juger hors de
la colonie, et jusqu'en Angleterre, quiconque, dans un tumulte, aurait
commis un homicide ou tout autre crime capital; l'autorisation de loger
les soldats chez les habitants. Toutes ces propositions furent votes.
Une flotte alla bloquer Boston, o le gnral Gage s'tablit avec
une petite arme, tandis qu'on leva en Angleterre des forces plus
considrables pour craser les colonies si elles osaient remuer.

L'indignation contre les nouveaux actes du parlement anglais fut
gnrale en Amrique. Boston se dcida  rsister avec courage, et
toutes les colonies rsolurent de soutenir Boston avec vigueur. Elles
comprirent que la province de Massachussets serait le tombeau ou l'asile
de la libert amricaine. La belliqueuse Virginie donna l'exemple.
Son assemble implora la misricorde de Dieu par un jour de jene, de
prires et de douleur; et, casse par le gouverneur, elle dclara, avant
de se sparer, que faire violence  une colonie, c'tait la faire 
toutes. On renouvela, en la rendant plus rigoureuse, la ligue pour
interdire non-seulement toute importation, mais encore toute exportation
avec l'Angleterre. Dans le Massachussets, les anciens magistrats
cessrent leurs fonctions; les nouveaux refusrent de les remplir, soit
volontairement, soit par crainte. Il n'y eut plus de justice; il ne
resta que la guerre,  laquelle on s'apprta de toutes parts. On leva
des compagnies, on fabriqua de la poudre. Les hommes s'exercrent aux
armes, les femmes fondirent des balles, et une arme accourut pour
s'opposer aux entreprises du gnral Gage, lequel s'tait post, avec
six rgiments et de l'artillerie, sur une langue de terre qui sparait
du continent Boston, dj bloqu par des vaisseaux de guerre du ct de
la mer.

Il fallait que les sentiments de toutes les colonies trouvassent un
organe unique, que leurs efforts reussent une direction commune.
Franklin avait crit, une anne auparavant: La marche la plus sage et
la plus utile que pourraient adopter les colonies serait d'assembler un
_congrs gnral_..... de faire une dclaration positive et solennelle
de leurs droits, de s'engager rciproquement et irrvocablement 
n'accorder aucun subside  la couronne... jusqu' ce que ces droits
aient t reconnus par le roi et par les deux chambres du parlement; et
enfin, de communiquer cette rsolution au gouvernement anglais. Je suis
convaincu qu'une telle dmarche amnerait une crise dcisive; et, soit
qu'on nous accordt nos demandes, soit qu'on recourt  des mesures de
rigueur pour nous forcer  nous en dsister, nous n'en parviendrions pas
moins  notre but; car l'odieux qui accompagne toujours l'injustice
et la perscution contribuerait  nous fortifier, en resserrant notre
union; et l'univers reconnatrait que notre conduite a t honorable.
Ce conseil, donn dans l't de 1773, fut suivi dans celui de 1774.
Un congrs gnral fut convoqu, et se runit le 5 septembre 
Philadelphie, capitale de la plus centrale des colonies.

Ce congrs tait compos de cinquante-cinq membres. Choisi parmi les
hommes les plus accrdits, les plus habiles, les plus respects des
treize colonies, il comptait dans son sein les Peyton Randolph, les
George Washington, les Patrick Henry, les John Adams, les Livingston,
les Rutledge, les John Jay, les Lee, les Mifflin, les Dickinson, etc.,
qui se rendirent les immortels dfenseurs de l'indpendance amricaine.
C'est ainsi que savent lire les peuples qui sont devenus capables de se
gouverner. Ils choisissent bien, et ils obissent de mme. Ils dlguent
les choses difficiles aux hommes suprieurs, qu'ils suivent avec
docilit aprs les avoir investis de toute leur confiance avec
discernement. Ce congrs mmorable, o l'accord des esprits prpara
l'accord des actes, dcida qu'il fallait soutenir Boston contre les
forces anglaises, et lever des contributions pour venir  son aide,
encourager et entretenir la rsistance de la province de Massachussets
contre les mesures oppressives du parlement britannique. Il publia en
mme temps une dclaration des _droits_ qui appartenaient aux colonies
anglaises de l'Amrique septentrionale, en vertu des lois de la nature,
des principes de la constitution britannique et des chartes concdes.
Cette dclaration solennelle fut accompagne d'une ptition au roi,
d'une adresse au peuple de la Grande-Bretagne, et d'une proclamation 
toutes les colonies anglaises.

Un profond sentiment de la justice de leur cause, une ferme confiance
dans leurs forces, la dignit d'hommes libres, le respect de sujets
encore fidles, l'affection de concitoyens dsireux de n'tre pas
contraints  devenir des ennemis pour ne pas se laisser rduire  tre
des esclaves, respiraient dans tous les actes de ces fiers et nergiques
Amricains. Ils disaient au peuple anglais: Sachez que nous nous
croyons aussi libres que vous l'tes; qu'aucune puissance sur la terre
n'a le droit de nous prendre notre bien sans notre consentement; que
nous entendons participer  tous les avantages que la constitution
britannique assure  tous ceux qui lui sont soumis, notamment 
l'inestimable avantage du jugement par jury; que nous regardons comme
appartenant  l'essence de la libert anglaise que personne ne puisse
tre condamn sans avoir t entendu, ni puni sans avoir eu la facult
de se dfendre; que nous pensons que la constitution ne donne point au
parlement de la Grande-Bretagne le pouvoir d'tablir sur aucune partie
du globe une forme de gouvernement arbitraire. Tous ces droits, et bien
d'autres qui ont t viols  plusieurs reprises, sont sacrs pour
nous comme pour vous. Ils le conjuraient de ne pas en souffrir plus
longtemps l'infraction  leur gard, et de nommer un parlement pntr
de la sagesse et de l'indpendance ncessaires pour ramener entre tous
les habitants de l'empire britannique l'harmonie et l'affection que
dsirait ardemment tout vrai et tout honnte Amricain.

Dans la supplique au roi, ils disaient que, loin d'introduire aucune
nouveaut, ils s'taient borns  repousser les nouveauts qu'on avait
voulu tablir  leurs dpens; qu'ils ne s'taient rendus coupables
d'aucune offense,  moins qu'on ne leur reprocht d'avoir ressenti
celles qui leur avaient t faites. Ils rappelaient  George III que ses
anctres avaient t appels  rgner en Angleterre pour garantir une
nation gnreuse du despotisme d'un roi superstitieux et implacable;
que son titre  la couronne tait le mme que celui de son peuple  la
libert; qu'ils ne voulaient pas dchoir de la glorieuse condition de
citoyens anglais, et supporter les maux de la servitude qu'on prparait
 eux et  leur postrit. Ils ajoutaient: Comme Votre Majest a le
bonheur, entre tous les autres souverains, de rgner sur des citoyens
libres, nous pensons que le langage d'hommes libres ne l'offensera
point. Nous esprons, au contraire, qu'elle fera tomber tout son royal
dplaisir sur ces hommes pervers et dangereux qui, s'entremettant
audacieusement entre votre royale personne et ses fidles sujets,
s'occupant depuis quelques annes  rompre les liens qui unissent les
diverses parties de votre empire, abusant de votre autorit, calomniant
vos sujets amricains, et poursuivant les plus dsesprs et les plus
coupables projets d'oppression, nous ont  la fin rduits, par
une accumulation d'injures trop cruelles pour tre supportes plus
longtemps,  la ncessit de troubler de nos plaintes le repos de Votre
Majest.

Toutes ces pices furent envoyes  Franklin. Le prvoyant ngociateur
de l'Amrique ne croyait pas plus que le sage Washington et la plupart
des membres du congrs  la possibilit d'une rconciliation avec
l'Angleterre. Nanmoins, faisant son devoir jusqu'au bout, il avait agi
comme s'il n'en avait pas dsespr. Un nouveau parlement s'tait
runi le 29 novembre 1774, et le ministre avait engag une ngociation
indirecte avec Franklin. On lui avait demand quelles seraient les
conditions d'un retour des colonies  l'obissance. Il les avait
rdiges en dix-sept articles. Les principaux de ces articles taient
l'abandon du droit sur le th, dont les cargaisons dtruites seraient
payes par Boston; la rvision des lois sur la navigation, et le retrait
des actes restrictifs pour les manufactures coloniales; la renonciation,
de la part du parlement d'Angleterre,  tout droit de lgislation et de
taxe sur les colonies; la facult accorde aux colonies de s'imposer en
temps de guerre proportionnellement  ce que payerait l'Angleterre,
qui, en temps de paix, aurait le monopole du commerce colonial;
l'interdiction d'envoyer des troupes sur le territoire amricain sans le
consentement des assembles lgislatives des provinces; le payement
par ces assembles des gouverneurs et des juges nomms par le roi; la
rvocation des dernires mesures prises contre le Massachussets.

Ces articles, discuts tour  tour avec les docteurs Barclay,
Fothergill, les lords Hyde et Howe, amis du ministre, et remanis
mme sur quelques points, ne furent point agrs par le ministre des
colonies, lord Darmouth, ni par le chef du cabinet, lord North. La
ptition du congrs au roi, qui survint pendant cette ngociation
dtourne, ne produisit pas plus d'effet. Elle fut reue avec un
silencieux ddain. L'adresse au peuple de la Grande-Bretagne ne rendit
pas le nouveau parlement plus circonspect, plus juste, plus prvoyant
que l'ancien. Une majorit obsquieuse et tmraire, enivre de
l'orgueil mtropolitain, et entrane par la politique tourdie du
ministre, pensa qu'il ne fallait point ramener les colonies par des
concessions, mais les soumettre par les armes.

Des voix gnreuses s'levrent cependant en leur faveur dans le
parlement. Wilkes et Burke,  la chambre des communes, lord Chatham, 
la chambre des lords, se firent leurs dfenseurs. Ce grand homme d'tat
prvit, dplora et aurait voulu viter leur sparation, que provoquait
l'Angleterre mme, dont il avait, pendant sa glorieuse administration,
relev la puissance. Il avait appris du docteur Franklin, qui l'avait
visit dans sa terre de Hayes, et chez lequel il s'tait rendu
lui-mme avec un certain clat  Londres, l'tat rel des populations
anglo-amricaines, les limites de leurs prtentions comme celles de
leur obissance. Il avait applaudi  la ptition nergique et mesure
qu'elles avaient adresse au roi, et il avait dit  Franklin que
le congrs assembl  Philadelphie avait agi avec tant de calme, de
sagesse, de modration, qu'il croyait qu'on chercherait en vain une plus
respectable assemble d'hommes d'tat, depuis les plus beaux sicles des
Grecs et des Romains.

Au moment o cette redoutable affaire avait t agite dans le
parlement, tout accabl qu'il tait par l'ge et par les infirmits,
lord Chatham s'tait rendu  la Chambre des pairs pour empcher la
guerre entre la mtropole et les colonies, s'il en tait temps encore.
Il y avait introduit lui-mme Franklin, d'aprs le conseil duquel il
demanda que les troupes fussent retires de Boston, comme le premier
pas  faire dans la voie dsirable d'un accord. Il parla avec toute
l'autorit de la prvoyance et toute l'inutilit de l'opposition. Sa
motion fut rejete. Franklin sortit de cette sance (20 janvier 1775)
pntr d'enthousiasme pour le noble patriotisme, l'esprit vaste, la
parole pathtique de ce puissant orateur. Il crivit aussitt 
lord Stanhope, ami de lord Chatham: Le docteur Franklin est plein
d'admiration pour cet homme vritablement grand. Il a souvent rencontr
dans le cours de sa vie l'loquence sans sagesse et la sagesse sans
loquence; mais il les trouve ici runies toutes deux.

Quelques jours aprs (le 2 fvrier 1775), lord Chatham, sans se laisser
rebuter par un premier chec, prsenta un plan de rconciliation assez
conforme aux ides de Franklin. Celui-ci assista encore  la sance de
la chambre des lords, o fut habilement dvelopp le plan d'une union
sur le point de se rompre pour toujours. Lord Sandwich rpondit 
lord Chatham: il le fit avec violence. En combattant le dfenseur des
colonies, il ne craignit pas d'attaquer leur agent, qu'il avait aperu
dans l'assemble. Il demanda qu'on ne prt point en considration et
qu'on rejett sur-le-champ un projet qui ne lui paraissait pas tre la
conception d'un pair de la Grande-Bretagne, mais l'oeuvre de quelque
Amricain. Se retournant alors vers la barre o tait appuy Franklin,
il ajouta en le regardant: Je crois avoir devant moi la personne qui
l'a rdig, l'un des ennemis les plus cruels et les plus acharns qu'ait
jamais eus l'Angleterre.

Franklin n'prouva aucun trouble en entendant cette soudaine apostrophe
et en voyant tous les yeux dans l'assemble dirigs sur lui. Il
semblait, au calme de son visage et  l'aisance de son regard, que
l'attaque vhmente de lord Sandwich s'adressait  un autre. Mais il ne
put se dfendre d'une motion intrieure lorsque lord Chatham, dont les
ducs de Richmont, de Manchester, les lords Shelburne, Camdem, Temple,
Littleton, avaient appuy la proposition, reprenant la parole, releva
l'opinion blessante qu'avait exprime lord Sandwich sur Franklin, et
voulut faire connatre au monde entier les sentiments que lui inspirait
cet homme illustre et respectable. Je suis, dit-il avec une noblesse un
peu hautaine, le seul auteur du plan prsent  la chambre. Je me crois
d'autant plus oblig de faire cette dclaration, que plusieurs de vos
seigneuries semblent en faire peu de cas; car, si ce plan est si faible,
si vicieux, il est de mon devoir de ne pas souffrir qu'on souponne qui
que ce soit d'y avoir pris part. On a reconnu que jusqu'ici mon dfaut
n'tait pas de prendre des avis et de suivre les suggestions des autres.
Mais je n'hsite pas  dclarer que, si j'tais premier ministre en ce
pays, je ne rougirais point d'appeler publiquement  mon aide un
homme qui connat les affaires d'Amrique aussi bien que la personne 
laquelle on a fait allusion d'une manire si injurieuse; un homme pour
la science et la sagesse duquel toute l'Europe a la plus haute estime,
qu'elle place sur le mme rang que nos Boyle et nos Newton, et qui fait
honneur non-seulement  la nation anglaise, mais  la nature humaine.
Ce magnifique loge, sorti d'une bouche si imposante et si fire,
faillit faire perdre contenance au philosophe de Philadelphie, que
n'avaient pas embarrass un seul instant les injures de lord Sandwich.

Les habitants du Massachussets furent dclars rebelles, et de nouvelles
troupes partirent pour aller joindre celles que commandait dj le
gnral Gage, charg de les chtier et de les soumettre. Franklin
comprit que, l'pe tant tire du fourreau, la guerre ne se terminerait
que par l'assujettissement ou l'indpendance des colonies amricaines.
Il ne pouvait plus rester en Angleterre avec utilit pour sa patrie et
sans danger pour lui-mme. Objet des soupons et de l'animadversion du
gouvernement britannique, il avait t prvenu qu'on songeait  le
faire arrter, sous prtexte qu'il avait foment une rbellion dans
les colonies. Il se mit en garde contre ce dessein avec une vigilante
finesse, et prpara clandestinement son dpart. Il demanda plusieurs
rendez-vous politiques pour le soir mme du jour o il devait avoir
quitt l'Angleterre. En croyant le tenir toujours sous sa main,
le ministre ne devait pas se hter de le prendre, s'il en avait
l'intention. On le supposait encore  Londres, qu'il tait dj en
mer, voguant pour l'Amrique,  laquelle il portait les conseils de
son exprience, les ressources de son habilet, les ardeurs de son
patriotisme, l'clat et l'autorit de sa renomme.

Le rle de conciliateur tait fini pour Franklin, celui d'ennemi allait
commencer: il devait tre aussi opinitre dans l'un qu'il s'tait montr
patient dans l'autre. Franklin ne prenait jamais son parti faiblement.
En chaque situation, plaant son but l o se trouvait le devoir envers
son pays, il y marchait avec clairvoyance et avec courage, sans dtour
comme sans lassitude. Il savait que, dans les dbats des hommes et dans
les luttes des peuples, celui-l l'emporte toujours qui veut le mieux et
le plus longtemps. Pour donner ds lors  ses compatriotes cette volont
qui sait entreprendre, qui peut durer, qui doit prvaloir, cette volont
puissante qu'claire la vue de l'intrt, qu'entretient le sentiment du
devoir, qu'anime la force de la passion, il fallait la former peu 
peu, la rendre profonde et unanime, afin qu'elle devnt inflexible et
victorieuse. C'est  quoi il s'appliqua; il mit tous ses soins et
toute son adresse  faire reconnatre  l'Amrique entire l'invitable
ncessit de la rsistance par l'vidente impossibilit de la
rconciliation. Cette politique du sage philosophe Franklin fut celle
du vertueux gnral Washington et du ferme dmocrate Jefferson,
c'est--dire des trois plus illustres fondateurs de l'Union amricaine.
Mais, aprs avoir t conduite  une rupture avec l'Angleterre,
l'Amrique avait besoin qu'on tirt de cette rupture son indpendance,
et que, pour assurer et affermir cette indpendance, on pourvt  sa
dfense militaire et  son organisation politique, on lui donnt des
armes, on lui procurt des alliances, on lui assurt des institutions.
Ici, avec une nouvelle situation, commence pour Franklin une oeuvre
nouvelle. A toutes les gloires qu'il a dj acquises va se joindre celle
de prsider  la naissance, de concourir au salut, de travailler  la
constitution d'un grand peuple.




CHAPITRE X

Retour de Franklin en Amrique.--Sa nomination et ses travaux comme
membre de l'Assemble de Pensylvanie et du congrs colonial.--Rsistance
arme des treize colonies.--Leur mise hors de la protection et de la
paix du roi par le parlement britannique.--Leur dclaration solennelle
d'indpendance, et leur constitution en _tats-Unis_.--Organisation
politique de la Pensylvanie sous l'influence de Franklin.--Mission
sans succs de lord Howe en Amrique.--Premires victoires des
Anglais.--Situation prilleuse des Amricains.--Envoi de Franklin en
France pour y demander du secours et y ngocier une alliance.


Embarqu le 22 mars 1775, Franklin arriva, aprs six semaines de
traverse, au cap Delaware, et remit le pied sur cette terre d'Amrique
qu'il avait laisse onze annes auparavant cordialement soumise  la
mre patrie, et qu'il trouva prte  affronter avec un magnanime lan
tous les prils d'une insurrection sans retour et d'une guerre sans
rconciliation. Il y fut reu avec les tmoignages d'une affectueuse
reconnaissance et d'une vnration universelle. Le lendemain mme du
jour o il entra  Philadelphie, la lgislature de la Pensylvanie le
nomma, d'une commune voix, membre du second congrs qui venait de se
runir le 10 mai dans cette ville. La guerre avait dj clat. Quelques
dtachements de l'arme anglaise s'taient, le 10 avril 1775, avancs
jusqu' Lexington et  Concord, y avaient commis d'odieux ravages, et
avaient t obligs de se replier prcipitamment sur Boston, poursuivis
par les miliciens amricains, peu aguerris, mais pleins d'ardeur et de
courage.

L'attaque de Lexington et de Concord avait irrit l'Amrique au dernier
point. Le congrs dcida  l'unanimit que les colonies devaient tre
mises en tat de dfense (15 juin 1776), et  l'unanimit aussi il
dcerna le commandement suprme des forces continentales au gnral
Washington. Admirable accord! Il n'y avait ni envie dans les coeurs,
ni dissentiment dans les volonts. Le peuple donnait l'autorit avec
confiance, les chefs l'acceptaient avec modestie et l'exeraient avec
dvouement.

Franklin, qui fut  cette poque charg des missions les plus dlicates,
consacra tout son temps  la chose publique. Membre de l'assemble de
Pensylvanie et du congrs, il se partageait entre les intrts de sa
province et ceux de l'Amrique entire. Ds six heures du matin,
il allait au comit de sret charg de pourvoir  la dfense de la
Pensylvanie; il y restait jusqu' neuf. De l il se rendait au congrs,
qui ne se sparait qu' quatre heures aprs midi. La plus grande
unanimit, crivait-il  un de ses amis de Londres, rgne dans ces deux
corps, et tous les membres sont trs-exacts  leur poste. On aura peine
 croire, en Angleterre, que l'amour du bien public inspire ici autant
de zle que des places de quelques mille livres le font chez vous.

Deux jours aprs l'lvation de Washington au commandement militaire, et
un peu avant son arrive au camp de Cambridge, le gnral Gage, press
entre Boston et les troupes amricaines que dirigeait encore le gnral
Ward, attaqua celles-ci pour se dgager du ct de Bunker'hill. Il
obtint un succs partiel, mais insignifiant. Ce fut l'unique avantage
que remporta le gnral Gage. Depuis lors il fut serr de prs par
le vigilant Washington dans la presqu'le de Boston, et fut remplac
bientt par le gnral Howe, envoy en Amrique avec des forces
suprieures. Vers cette poque, Franklin, auquel son bon sens autant que
son dsir faisait dire que la Grande-Bretagne avait perdu les colonies
pour toujours, crivit avec originalit et non sans calcul,  un de ses
correspondants d'Angleterre qui semblait douter de la persvrance et de
la russite des _Yankees_, comme on appelait les Anglo-Amricains: La
Grande-Bretagne a tu dans cette campagne cent cinquante _Yankees_,
moyennant trois millions de dpenses, ce qui fait vingt mille livres par
tte; et sur la montagne Bunker, elle a gagn un mille de terrain, dont
nous lui avons repris la moiti en nous postant sur la partie cultive.
Dans le mme temps, il est n en Amrique soixante mille enfants sur
notre territoire. D'aprs ces donnes, sa tte mathmatique trouvera
facilement, par le calcul, quels sont et les dpenses et le temps
ncessaires pour nous tuer tous et conqurir nos possessions.

L'Angleterre ne voulut pas comprendre la gravit de cette situation.
Elle ne vit pas que les Amricains avaient encore plus d'intrt  lui
rsister qu'elle n'en avait  les soumettre, et qu'ils dploieraient
pour affermir leur libert politique autant d'nergie qu'en avaient
montr leurs opinitres anctres pour assurer leur libert religieuse.
Au lieu d'accueillir une dernire supplication que les colonies
adressrent  la mre patrie pour se rconcilier avec elle si les
bills attentatoires  leurs privilges taient rvoqus, le parlement
britannique les mit _hors de la paix du roi et de la protection de la
couronne_. A cette dclaration d'inimiti il n'y avait plus  rpondre
que par une dclaration d'indpendance. Le moment tait venu pour
l'Amrique de se dtacher entirement de l'Angleterre, et les esprits y
taient merveilleusement prpars.

Le congrs donc, sur le rapport d'une commission compose de Benjamin
Franklin, de Thomas Jefferson, de John Adams, de Rogers Sherman, de
Philipp Livingston, annona, le 4 juillet 1776, que les treize
colonies, dsormais affranchies de toute obissance envers la couronne
britannique, et renonant  tout lien politique avec l'Angleterre,
formaient des tats libres et indpendants, sous le nom d'_tats-Unis
d'Amrique_. Cette mmorable dclaration d'indpendance fut rdige par
l'avocat virginien Jefferson avec une gnreuse grandeur de penses
et une mle simplicit de langage dignes d'inaugurer la naissance d'un
peuple. Pour la premire fois, les droits d'une nation taient fonds
sur les droits mmes du genre humain, et l'on invoquait, pour tablir
sa souverainet, non l'histoire, mais la nature. Les thories de l'cole
philosophique franaise, adoptes sur le continent amricain avant
d'tre ralises sur le continent d'Europe, succdaient aux pratiques
du moyen ge; les constitutions remplaaient les chartes, et 
la concession ancienne des privilges partiels se substituait la
revendication nouvelle des liberts gnrales. Voici comment parlaient
ces grands novateurs:

Nous croyons, et cette vrit porte son vidence en elle-mme, que tous
les hommes sont ns gaux, qu'ils ont tous t dots par leur Crateur
de certains droits inalinables; qu'au nombre de ces droits sont la vie,
la libert et la recherche du bien-tre; que, pour assurer ces droits,
il s'est tabli parmi les hommes des gouvernements qui tirent leur
lgitime autorit du consentement des gouverns; que, toutes les fois
qu'une forme de gouvernement devient contraire  ces fins-l, un peuple
a le droit de la modifier ou de l'abolir, et d'instituer un gouvernement
nouveau fond sur de tels principes, et si bien ordonn, qu'il puisse
mieux lui garantir sa scurit et assurer son bonheur. Il est vrai
cependant que la prudence invite  ne pas changer lgrement, et pour
des causes passagres, les gouvernements anciennement tablis. Et, en
fait, l'exprience a montr que les hommes sont plus disposs  souffrir
lorsque leurs maux sont supportables qu' user de leurs droits pour
abolir les tablissements auxquels ils sont habitus. Mais, lorsqu'une
longue suite d'abus et d'usurpations invariablement dirigs vers le mme
but dmontre qu'on a le dessein de les soumettre  un despotisme absolu,
il est de leur droit, il est de leur devoir de se soustraire au joug
d'un pareil gouvernement, et de pourvoir  leur scurit future en la
confiant  de nouveaux gardiens. Telle a t jusqu'ici la patience
de ces colonies, et telle est maintenant la ncessit qui les force 
changer les bases du gouvernement.

Aprs avoir numr leurs griefs, et expos toutes les tentatives qu'ils
avaient faites, mais en vain, pour se rconcilier avec un peuple rest
sourd  la voix de la justice comme  celle du sang, ils ajoutaient:
Nous donc, les reprsentants des tats-Unis d'Amrique, runis en
congrs gnral, en appelant au Juge suprme du monde de la droiture de
nos intentions, au nom et par l'autorit du peuple de ces colonies, nous
proclamons et dclarons que ces colonies unies sont de droit et doivent
tre des tats libres et indpendants;..... que, comme tats libres
et indpendants, elles possdent le droit de poursuivre la guerre, de
conclure la paix, de contracter des alliances, de faire des traits
de commerce, et d'accomplir tous les actes qui appartiennent aux tats
indpendants. Pour soutenir cette dclaration, mettant toute notre
esprance et toute notre foi dans la protection de la divine Providence,
nous nous engageons mutuellement, les uns envers les autres,  y
employer nos vies, nos biens et notre honneur.

Ce grand acte d'affranchissement, cette fire revendication de la pleine
souverainet, furent accueillis avec transport dans les treize colonies,
qui se disposrent  les maintenir avec une nergique persvrance. Le
congrs devint le gouvernement gnral de l'_Union_. La guerre, la paix,
les alliances, les emprunts, l'mission du papier-monnaie, la formation
des armes, la nomination des gnraux, l'envoi des ambassadeurs, toutes
les mesures d'intrt commun furent dans ses attributions, tandis
que les tats particuliers conservrent, en l'tendant, leur libre
administration et leur souverainet lgislative. Il fallut toutefois
dgager les gouvernements de ces treize tats des liens qui les
rattachaient encore au gouvernement mtropolitain, et leur donner une
organisation spare et complte. Ils furent donc invits par le congrs
 se constituer eux-mmes; ils le firent dans des assembles appeles
_conventions_.

La convention de Pensylvanie lut pour son prsident Franklin, dont les
ides prvalurent dans la constitution qu'elle se donna. Ce lgislateur
original, portant dans l'organisation politique le besoin de simplicit
et la hardiesse de conception qu'il avait montrs dans la pratique de
la vie et dans l'tude de la science, sortit entirement des doctrines
comme des habitudes anglaises. Il changea mme la forme des deux
principaux ressorts du gouvernement. Ayant confiance dans la pense
humaine et se mettant en garde contre l'ambition politique, il se
pronona pour l'unit du pouvoir lgislatif et pour la division du
pouvoir excutif. Il ne fit admettre en Pensylvanie qu'une seule
assemble dlibrante et dlguer qu'une autorit partage.

L'organisation du gouvernement pensylvanien tait en complet dsaccord
avec la constitution du gouvernement britannique, o le pouvoir
lgislatif tait divis et le pouvoir excutif concentr, ce qui rendait
la dlibration plus lente et plus sage, l'action plus prompte et plus
sre. La thorie de Franklin n'tait que sduisante. L'histoire ne
lui tait pas favorable, et l'exprience la fit bientt abandonner.
Cependant la thorie pensylvanienne, qui cessa de convenir  l'Amrique
douze annes aprs, fit fortune en Europe; Franklin y devint chef
d'cole. Il inspira, en 1789, les organisateurs nouveaux de la France;
et l'un des principaux et des plus sages d'entre eux, le vertueux duc
de la Rochefoucauld, membre du comit avec Sieys, Mirabeau, Chapelier,
etc., disait alors de lui: Franklin seul, dgageant la machine
politique de ces mouvements multiplis et des contre-poids tant admirs
qui la rendaient si complique, proposa de la rduire  la simplicit
d'un seul corps lgislatif. Cette grande ide tonna les lgislateurs de
la Pensylvanie; mais le philosophe calma les craintes d'un grand nombre
d'entre eux, et les dtermina enfin tous  adopter un principe dont
l'Assemble nationale a fait la base de la constitution franaise.
Hlas! la France ne put pas supporter plus longtemps que l'Amrique
cette organisation trop simple et trop faible, qui ne prservait point
la loi des dcisions prcipites et irrflchies, qui ne couvrait point
l'tat contre la fougue des passions subversives. Les machines les plus
complexes ne sont pas les moins sres; et lorsque les ressorts en sont
bien adapts entre eux, elles donnent la plus grande force dans la plus
grande harmonie. Image de la socit si complique dans ses besoins, la
machine politique rclame des ressorts multiples et savamment combins,
qui concourent par leur action diverse  l'utilit commune.

Quoi qu'il en soit, peu de temps aprs la dclaration gnrale
d'indpendance et la constitution particulire des treize tats, lord
Howe, investi du commandement de la flotte anglaise, arriva en Amrique
pour faire des propositions aux colonies avant de les attaquer  fond.
Son frre, le gnral Howe, successeur du gnral Gage comme chef des
troupes de terre, devait avoir sous ses ordres une forte arme, compose
surtout d'Allemands. Lord Howe n'tait charg que d'inviter les colonies
 l'obissance en leur offrant le pardon mtropolitain. Il crivit, du
bord du vaisseau amiral,  son ami Franklin, avec lequel il avait dj
ngoci secrtement  Londres, et qu'il priait de le seconder dans sa
mission. Franklin lui rpondit: Offrir le pardon  des colonies qui
sont les parties lses, c'est vritablement exprimer l'opinion que
votre nation mal informe et orgueilleuse a bien voulu concevoir de
notre ignorance, de notre bassesse et de notre insensibilit; mais
cette dmarche ne peut produire d'autre effet que d'augmenter notre
ressentiment. Il est impossible que nous pensions  nous soumettre  un
gouvernement qui, avec la barbarie et la cruaut la plus froce, a brl
nos villes sans dfense au milieu de l'hiver, a excit les sauvages 
massacrer nos cultivateurs, et nos esclaves  assassiner leurs matres,
et qui nous envoie en ce moment des mercenaires trangers pour inonder
de sang nos tablissements. Ces injures atroces ont teint jusqu' la
dernire tincelle d'affection pour une mre patrie qui nous tait jadis
si chre.

Lord Howe s'tant adress au congrs, cette assemble dsigna pour
l'entendre Franklin, Adams et Rutledge. Les commissaires amricains
entrrent en confrence avec l'amiral anglais dans l'le des tats
(Staten-Island), en face d'Amboy. Aux propositions de rentrer dans
le devoir, avec la promesse vague d'examiner de nouveau les actes qui
faisaient l'objet de leurs plaintes, ils rpondirent qu'il n'y avait
plus  esprer de leur part un retour  la soumission; qu'aprs avoir
montr une patience sans exemple, ils avaient t contraints de se
soustraire  l'autorit d'un gouvernement tyrannique; que la dclaration
de leur indpendance avait t accepte par toutes les colonies, et
qu'il ne serait plus mme au pouvoir du congrs de l'annuler; qu'il ne
restait donc  la Grande-Bretagne qu' traiter avec eux comme avec les
autres peuples libres. Cette froide et irrvocable signification de leur
dsobissance et de leur souverainet fut confirme par le congrs,
qui, le 17 septembre 1776, publia le rapport de ses commissaires, en
approuvant leur langage et leur conduite. Il fallait maintenant faire
prvaloir une aussi fire rsolution les armes  la main, et lui donner
la conscration indispensable de la victoire.

Ce n'tait point le tour qu'avaient pris jusque-l les choses. La guerre
n'avait pas t heureuse pour les Amricains. Ils avaient tent tout
d'abord une diversion hardie, en entreprenant la conqute du Canada,
qui les aurait prservs de toute hostilit vers leur frontire
septentrionale, et aurait priv les Anglais de leur principal point
d'appui sur le continent. Le gnral Montgomery s'tait avanc par
les lacs pour attaquer cette province du ct de Montral, tandis que
Washington avait envoy de son camp de Cambridge le colonel Arnold, qui,
remontant l'Hudson et la Sorel, devait y pntrer du ct de Qubec.
Grce  ces deux vaillants hommes, cette audacieuse invasion fut sur le
point de russir. Montgommery entra dans Montral, se rendit  marches
forces devant Qubec, l'investit avec sa petite troupe, et allait s'en
rendre matre par un assaut, lorsqu'il tomba sous la mitraille anglaise.
Le colonel Arnold, aprs des fatigues incroyables et des prils sans
nombre, ayant travers des pays impraticables au coeur d'un hiver
rigoureux, arriva pour continuer l'hroque entreprise de Montgommery
sans avoir le moyen de l'achever. tre arrt un instant dans
l'excution des desseins qui dpendent de la promptitude des succs et
de l'tonnement des esprits, c'est y avoir chou. Qubec, dont la prise
avait t manque par la mort soudaine de Montgommery, s'tait mis en
tat de dfense; et le Canada, n'ayant point t enlev aux Anglais par
surprise, ne pouvait tre conquis sur eux par une guerre rgulire.
Les Anglais devaient bientt y tre plus forts que les Amricains, et
contraindre ceux-ci  l'vacuer pour toujours.

Non-seulement le plan d'attaque des insurgs contre les possessions
britanniques n'avait point russi, mais leur plan de dfense sur leur
propre territoire avait t accompagn de grands revers. Les Anglais,
n'ayant plus  chtier une seule province, mais  dompter les treize
colonies, avaient chang leurs dispositions militaires. Il ne convenait
point de rester  Boston, dont le golfe tait trop tourn vers l'une
des extrmits de l'Amrique insurge, et ils songrent  occuper une
position plus centrale. Le beau fleuve de l'Hudson, prs de l'embouchure
duquel tait assise la riche ville de New-York, et dont le cours
sparait presque en deux les colonies du nord-est et les colonies du
sud-ouest, tablissait, par le lac Champlain et la rivire de la Sorel,
une communication intrieure avec le Canada. Cette ligne tait, sous
tous les rapports, importante  acqurir pour les Anglais. Matres des
bouches et du cours de l'Hudson, ils pouvaient, du quartier gnral de
New-York comme d'un centre, diriger des expditions militaires sur les
divers points de la circonfrence insurge, et envahir les provinces de
la rive gauche ou celles de la rive droite, selon que les y pousserait
leur politique ou leur ressentiment. Ils rsolurent donc de s'en emparer
et de s'y tablir.

Ils avaient vacu Boston au printemps (17 mars) de 1776. Leur arme
ne s'levait pas alors au-dessus de onze mille hommes; mais ils avaient
reu dans l't des renforts qui leur taient venus de l'Europe, des
Antilles et des Florides. Le gnral Howe avait de vingt-quatre  trente
mille hommes disciplins et aguerris, lorsqu'il se dcida  attaquer
l'le Longue (Long-Island), situe en avant de New-York, et dont la
pointe mridionale s'avance vers les bouches de l'Hudson. Le prvoyant
Washington avait quitt son camp de Cambridge, et, devinant le dessein
des Anglais, il s'tait post avec treize mille miliciens sur le point
qu'ils voulaient envahir, pour le leur disputer. Mais ses forces
taient trop peu considrables, et la qualit de ses troupes tait trop
infrieure pour qu'il et l'esprance d'y parvenir. Le mrite de ce
grand homme devait tre pendant longtemps de soutenir sa cause en
se faisant battre pour elle, et de se montrer assez constant dans le
dessein de sauver son pays et assez inbranlable aux revers, pour se
donner le temps comme le moyen de vaincre.

Les Anglais descendirent dans Long-Island, et y gagnrent une sanglante
bataille sur les Amricains, qui y perdirent prs de deux mille hommes.
Ils dbarqurent ensuite sur le continent, marchrent sur New-York, que
l'arme des insurgs vacua, remontrent l'Hudson, et s'emparrent des
forts Washington et Lee, placs sur ses deux rives vis--vis l'un de
l'autre, et commandant le cours du fleuve. Ils conquirent ensuite la
province voisine de New-Jersey, o s'tait d'abord retir le gnral
amricain avec les faibles dbris de son arme. Suivi de quatre mille
hommes seulement, il s'tait post  Trenton, sur la Delaware, et
bientt les forces suprieures du gnral anglais l'avaient rduit 
quitter cette dernire position dans le New-Jersey. Battu, mais non
dcourag, dpourvu de moyens de rsistance, mais soutenu par une
volont indomptable, il passa alors la Delaware, afin de couvrir
Philadelphie, o sigeait le congrs et o devait marcher d'un moment
 l'autre l'arme victorieuse, pour prendre la capitale et disperser le
gouvernement de l'insurrection.

La situation ne pouvait pas tre plus prilleuse: elle semblait
dsespre. L'Amrique avait un habile gnral, mais elle n'avait
pas d'arme rgulire. Manquant d'armes, de munitions, de vivres, de
vtements mme pour les soldats, Washington tait oblig de lutter
contre des troupes rgulires, bien conduites, fournies de tout, avec
des miliciens braves mais mal organiss, qui arrivaient et se retiraient
selon le terme de leurs engagements, et qui conservrent longtemps
l'indiscipline de l'insurrection. Le congrs lui-mme exerait une
souverainet gnrale, faible et mal obie. Il ne pouvait ni faire des
lois obligatoires pour les tats particuliers, ni lever des troupes
sur leur territoire, ni les soumettre  des impts. Ces divers droits
appartenaient aux tats eux-mmes, qui possdaient la souverainet
effective, et auprs desquels le congrs n'intervenait que par la voie
du conseil et des recommandations. Il avait t mis, pour le service
de l'_Union_, vingt-quatre millions de dollars (cent vingt millions
de francs) d'un papier-monnaie qui fut promptement discrdit. Dans ce
moment de suprme pril, o il devait pourvoir  tant de besoins avec un
papier-monnaie sans valeur, rsister, avec une arme presque dissoute, 
l'invasion anglaise qui s'tendait, et au parti mtropolitain qui, sous
le nom de _loyaliste_, levait hardiment la tte, le congrs n'avait
d'autre ressource que de chercher au dehors des secours en armes et en
argent par des emprunts, des secours en hommes et en vaisseaux par des
alliances.

Il tourna d'abord les yeux vers la France. Cette nation, depuis
longtemps clbre par la gnrosit de ses sentiments, tait devenue,
par la rcente libert de ses ides, plus accessible encore  l'appel
d'un peuple opprim qui tentait de s'affranchir. Pays des penses
hardies et des nobles dvouements, la France tait plus dispose que
jamais  se passionner pour les causes justes,  s'engager dans les
entreprises utiles aux progrs du genre humain. Elle marchait  grands
pas, par la voie des thories, vers le mme but o les Amricains
avaient t conduits par la route des traditions, et sa rvolution de
libert tait  treize ans de date de leur rvolution d'indpendance.
D'ailleurs, le penchant de la nation se rencontrait ici avec les calculs
du gouvernement, et l'enthousiasme populaire tait cette fois d'accord
avec l'intrt politique. Assister les Amricains contre les Anglais,
c'tait se prparer un alli et se venger d'un ennemi. Personne mieux
que Franklin ne pouvait aller plaider en France la cause de l'Amrique.
Le libre penseur devait y obtenir l'appui zl des philosophes qui
dirigeaient dans ce moment l'esprit public; le ngociateur adroit devait
y dcider la prompte coopration du ministre prvoyant et capable qui y
conduisait les affaires trangres; l'homme spirituel devait y plaire
 tout le monde, et le noble vieillard ajouter aux sympathies du peuple
pour son pays par le respect que le peuple porterait  sa personne.
Aussi le congrs le dsigna-t-il, malgr son grand ge, pour cette
lointaine et importante mission.




CHAPITRE XI

Accueil que Franklin reoit en France.--Proposition faite  Louis XVI,
par M. de Vergennes, de soutenir la cause des _tats-unis_ immdiatement
aprs leur dclaration d'indpendance.--Secours particuliers qu'il leur
donne.--Dmarches actives de Franklin auprs de la France, de l'Espagne,
de la Hollande.--Son tablissement  Passy.--Rsistance magnanime
de Washington  l'invasion anglaise  Trenton,  Princeton, 
Germantown.--Victoire remporte par le gnral amricain Gates sur
le gnral anglais Burgoyne, forc de se rendre  Saratoga.--Trait
d'alliance et de commerce conclu par Franklin entre les tats-Unis et
la France, le 6 fvrier 1778.--Sa prsentation  la cour.--Enthousiasme
dont il est l'objet; sa rencontre avec Voltaire.


Nomm commissaire des tats-Unis auprs de la France, et accrdit
bientt aussi auprs de l'Espagne, qu'unissait troitement  elle le
pacte de famille, Franklin partit de Philadelphie le 28 octobre 1776,
accompagn de ses deux petits-fils, William Temple Franklin et Benjamin
Franklin Bache. Il avait t prcd  Paris par M. Silas Deane, et il
devait y tre suivi par M. Arthur Lee, que le congrs lui avait
donns pour collgues. Aprs une traverse de cinq semaines, il arriva
heureusement, le 3 dcembre, dans la baie de Quiberon. Ce n'tait pas
la premire fois qu'il visitait la France; il l'avait dj traverse en
1768, aprs un voyage qu'il avait fait sur le continent, lorsqu'il tait
agent des colonies  Londres. A cette poque, il avait t prsent 
Louis XV, qui avait voulu voir celui dont le hardi gnie avait drob la
foudre aux nuages. Il venait persuader maintenant au successeur de Louis
XV d'arracher la domination de l'Amrique aux Anglais.

Aprs avoir pass quelques jours  Nantes, il se rendit  Paris, o
l'annonce de son arrive avait produit et o sa prsence entretint une
sensation extraordinaire. La lutte des Amricains contre les Anglais
avait mu l'Europe, et surtout la France. Les _insurgents_, comme on
appelait les colons rvolts, y taient l'objet d'un intrt incroyable.
Dans les cafs et dans les lieux publics, on ne parlait que de la
justice et du courage de leur rsistance. Tous ceux dont l'pe tait
oisive et dont le coeur aimait les nobles aventures, voulaient s'enrler
 leur service. La vue de Franklin, la simplicit svre de son costume,
la bonhomie fine de ses manires, le charme attrayant de son esprit, son
aspect vnrable, sa modeste assurance et son clatante renomme,
mirent tout  fait  la mode la cause amricaine. Je suis en ce moment,
crivait-il un peu plus tard  propos de l'engouement dont il tait
l'objet, le personnage le plus remarquable dans Paris. Il ajoutait dans
une autre lettre: Les Amricains sont traits ici avec une cordialit,
un respect, une affection qu'ils n'ont jamais rencontrs en Angleterre
lorsqu'ils y ont t envoys.

Cependant il ne voulut point prendre encore de caractre public, de peur
d'embarrasser la cour de France et de compromettre le gouvernement de
l'Union, si ce caractre n'tait point reconnu. Aussi ne fut-il d'abord
reu qu'en particulier par M. de Vergennes, qui aurait craint, s'il
avait reu officiellement lui et ses collgues, d'exciter les ombrages
de l'Angleterre sans qu'on ft prt  la combattre encore. En homme
d'tat prvoyant et rsolu, ce ministre avait pouss depuis plusieurs
mois le gouvernement de Louis XVI  s'engager dans cette guerre. Ds que
la dclaration d'indpendance avait t connue, il avait adress, le
31 aot 1776, au roi, en prsence de MM. de Maurepas, de Sartine, de
Saint-Germain et de Clugny, membres de son conseil, un rapport sur le
parti qu'il convenait de prendre dans ce moment solennel. Avec la vue
la plus nette et par les considrations les plus politiques et les plus
hautes, il dclarait que la guerre deviendrait tt ou tard invitable,
qu'elle serait uniquement maritime, et qu'elle aurait  la fois
l'opportunit de la vengeance, le mrite de l'utilit et la gloire de la
russite.

Quel plus beau moment, disait-il, la France pourrait-elle choisir pour
effacer la honte de la surprise odieuse qui lui fut faite en 1755, et de
tous les dsastres qui en furent la suite, que celui o l'Angleterre
est engage dans une guerre civile,  mille lieues de la mtropole?...
Persuad que les colonies taient irrconciliables avec l'Angleterre,
croyant que la France pouvait tablir avec elles une liaison solide,
_nul intrt ne devant diviser deux peuples qui ne communiquaient entre
eux qu' travers de vastes espaces de mers_, dsirant que le commerce de
leurs denres et de leurs produits vnt animer ses ports et vivifier
son industrie, conseillant de priver du mme coup la Grande-Bretagne des
ressources qui avaient tant contribu  ce haut _degr d'honneur et
de richesse_ o elle tait parvenue, il ajoutait: Si Sa Majest,
saisissant une circonstance unique, que les sicles ne reproduiront
peut-tre jamais, russissait  porter  l'Angleterre un coup assez
sensible pour abattre son orgueil et pour faire rentrer sa puissance
dans de justes bornes, elle aurait la gloire de n'tre pas seulement le
bienfaiteur de son peuple, mais celui de toutes les nations.

Cette forte politique ne devait pas tre adopte sur-le-champ par M.
de Maurepas ni par Louis XVI. Toutefois, le cabinet de Versailles,
obissant  l'irrsistible impulsion de ses intrts, secourut
secrtement les colonies insurges. Dj, dans le mois de mai 1776,
il avait mis un million de livres tournois  la disposition des agents
chargs de leur procurer des munitions et des armes. Le fameux
et entreprenant Beaumarchais dirigeait l'achat et l'envoi de ces
fournitures militaires. En 1777, deux millions de plus furent consacrs
sous main  ce service. Les commissaires amricains furent admis en
outre  traiter avec les fermiers gnraux de France, auxquels ils
vendirent du tabac de Virginie et de Maryland pour deux millions de
livres. Leurs navires furent reus dans les ports de France, et
le gouvernement ferma les yeux sur l'enrlement des officiers qui
s'engageaient sous leur drapeau, l'acquisition des armes qui taient
expdies pour leurs troupes, la vente des prises qui taient faites
par leurs corsaires. Cette hostilit couverte, dont se plaignait
l'Angleterre, devait bientt se changer en guerre dclare.

En attendant l'occasion qui devait donner la France pour allie 
l'Amrique, Franklin s'tait tabli dans l'agrable village de Passy,
aux portes mmes de Paris; il y occupait une maison commode, avec un
vaste jardin. Il avait dans son voisinage trs-rapproch la veuve du
clbre Helvtius, si gnreux comme fermier gnral, si repoussant
comme philosophe. Elle habitait Auteuil avec une petite colonie d'amis
distingus, au nombre desquels taient le spirituel abb Morellet et
le savant mdecin Cabanis. Elle recevait tout ce que Paris avait de
considrable dans les lettres et dans l'tat. Franklin se lia d'une
troite amiti avec cette femme excellente et gracieuse, remarquable
encore par sa beaut, recherche par son esprit, attrayante par sa
douceur, incomparable par sa bont. Il vcut neuf ans dans son aimable
intimit. C'est auprs d'elle qu'il vit les chefs des encyclopdistes,
d'Alembert et Diderot; c'est  elle qu'il dut son amiti avec Turgot,
le philosophique prophte de l'indpendance amricaine, prcurseur
entreprenant de la Rvolution franaise. Aprs avoir annonc en 1750,
avec une force d'esprit rare, qu'avant vingt-cinq annes les colonies
anglaises se spareraient de la mtropole comme un fruit mr se dtache
de l'arbre, Turgot venait de quitter les conseils de Louis XVI pour
avoir voulu mettre les institutions de la France au niveau de ses ides,
accorder son tat politique avec son progrs social et prvenir les
violences d'une rvolution par l'accomplissement d'une rforme. C'est
surtout chez madame Helvtius qu'il entra en commerce rgulier avec tous
ces philosophes du dix-huitime sicle, qui s'taient rendus les matres
des esprits et s'taient faits les instituteurs des peuples. Second par
ce parti gnreux, hardi, actif, puissant, Franklin, aprs avoir gagn
le public  sa cause, n'oubliait rien pour y amener le gouvernement.
Il pressait la cour de Versailles; il crivait  celle de Madrid, avec
laquelle le congrs, se reposant _sur sa sagesse et son intgrit_,
l'avait charg de ngocier un trait d'amiti et de commerce; il
envoyait Arthur Lee  Amsterdam et  Berlin; il garantissait la sret
de l'emprunt qui devait permettre d'acqurir des armes et de poursuivre
la guerre; il htait enfin de ses voeux comme de ses efforts la
rsolution que prendrait l'Europe d'embrasser la dfense de l'Amrique.

Ce moment arriva. La rsistance prolonge et sur quelques points
heureuse des _insurgents_ dcida le gouvernement de Louis XVI  les
secourir. Aprs la dfaite de Long-Island, l'vacuation de New-York, la
prise des forts de l'Hudson, la conqute de New-Jersey, Washington
avait sauv son pays par la mle constance de son caractre et l'habile
circonspection de ses manoeuvres. Non-seulement il avait vit de se
laisser acculer entre l'arme et la flotte anglaise, comme l'aurait
voulu le gnral Howe pour lui faire mettre bas les armes, mais il avait
conu et il excuta le dessein de surprendre, au coeur de l'hiver, les
corps britanniques disperss dans le New-Jersey. Lorsqu'on le croyait
affaibli, abattu, impuissant, il passa la Delaware sur la glace, se
dirigea, le 25 dcembre 1776, par une audacieuse marche de nuit, vers
Trenton, qu'il surprit et dont il s'empara, aprs avoir forc les
troupes hessoises  se rendre prisonnires. Tous les dtachements
anglais qui bordaient le cours de la Delaware se replirent; et,
au moment o lord Cornwallis vint avec des forces suprieures pour
reprendre Trenton, le gnral des insurgs, se drobant  lui par un
mouvement aussi hardi qu'heureux, alla, sur ses derrires mmes, battre
un corps britannique  Princeton. A la suite d'avantages aussi brillants
et aussi inattendus, Washington tablit ses quartiers d'hiver, non plus
en Pensylvanie, mais dans le New-Jersey, qu'abandonna en grande partie
l'arme d'invasion. Il se plaa dans la position montagneuse et forte
de Morristown, d'o il ne cessa de harceler les Anglais par des
dtachements envoys contre eux. Ces victoires relevrent dans l'opinion
la cause amricaine, mais elles ne parvinrent  suspendre qu'un instant
les progrs de la conqute anglaise.

En effet, dans la campagne de 1777, le gnral Howe se transporta en
Pensylvanie pour occuper cette province centrale et s'tablir au sige
du gouvernement insurrectionnel. Au lieu d'y pntrer par le New-Jersey,
il entra par la baie de la Chesapeake. A la tte de dix-huit mille
hommes qu'il avait dbarqus, il marcha sur Philadelphie. Washington
essaya de couvrir la capitale de l'Union amricaine. Il avait reu
vingt-quatre mille fusils envoys de France, et il avait t joint par
le chevaleresque prcurseur de ce grand peuple, par le gnreux marquis
de la Fayette, qui, se drobant aux tendresses d'une jeune femme,
enfreignant les ordres formels d'une cour encore indcise, avait quitt
son rgiment, sa famille, son pays pour aller mettre son pe et sa
fortune au service de la libert naissante, de cette libert dont il
devait tre, pendant soixante ans, le noble champion dans les deux
mondes, sans l'abandonner dans aucun de ses prils, sans la suivre dans
aucun de ses garements.

Investi de pouvoirs extraordinaires que lui avait confrs le congrs
dans ce moment redoutable, Washington attendit les Anglais sur la
Brandywine. Il ne put les empcher de franchir cette rivire et d'entrer
victorieusement, aprs l'avoir battu le 11 septembre, dans Philadelphie,
d'o le congrs se retira d'abord  Lancaster, et puis  York-Town.
Mais, toujours inbranlable, il se maintint devant les Anglais, auxquels
il ne laissa ni scurit ni repos. Renouvelant  Germantown la
manoeuvre qui lui avait si bien russi l'anne prcdente  Trenton et
 Princeton, il attaqua l'arme ennemie non loin de Philadelphie, la
culbuta, et aurait remport sur elle un plus grand avantage sans un
brouillard qui mit le dsordre dans ses troupes et les prcipita dans
une retraite soudaine. Il s'tablit ensuite dans un camp fortifi 
vingt milles environ de Philadelphie,  Valley-Forge, sur un terrain
couvert de bois, born d'un ct par le Schuylkill, et de l'autre par
des chanes de collines, d'o il tint le gnral Howe en chec.

Tandis que Washington contenait l'arme anglaise sur le Schuylkill et
la Delaware, il s'tait pass des vnements trs-graves sur les lacs
du Nord et sur le haut cours de l'Hudson. Les Amricains, arrts dans
l'invasion du Canada, avaient t contraints de se replier sur leur
propre territoire, o ils furent attaqus, dans l't de 1777, par le
gnral Burgoyne, avec une arme d'environ dix mille hommes, venue en
grande partie d'Angleterre. Ce capitaine entreprenant descendit le lac
Champlain, occupa la forteresse de Ticondroga, place en avant du lac
Georges, se rendit matre des autres forts qui couvraient ce ct de la
frontire septentrionale des tats-Unis, et passa sur la rive droite de
l'Hudson, dont il suivit le cours, avec le projet de s'emparer d'Albany
et d'aller joindre l'arme centrale tablie dans New-York.

Mais, arriv  Saratoga, il y rencontra le gnral amricain Gates, qui
marchait  sa rencontre  la tte de quinze mille hommes. L finirent
ses succs et commencrent ses dsastres. Non-seulement Gates l'arrta,
mais il le battit plusieurs fois, lui enleva tous les moyens d'oprer
sa retraite, l'assigea dans une position dsespre, et, aprs une
terrible lutte qui dura tout un mois, le contraignit  se rendre avec
son arme. Le 17 octobre, Burgoyne signa une capitulation par laquelle
les cinq mille huit cents hommes qui lui restaient laissrent leurs
armes entre les mains de leurs ennemis victorieux, et furent conduits
comme prisonniers de guerre  Boston, d'o on les transporta en Europe,
sous la condition qu'ils ne serviraient plus pendant toute la dure de
la guerre.

Cet vnement eut des suites considrables. Jointe  la rsistance
opinitre de Washington, la victoire de Gates produisit un effet
extraordinaire en Europe. Franklin en tira un grand parti. La
capitulation de Burgoyne, crivit-il, a caus en France la joie la plus
gnrale, comme si cette victoire avait t remporte par ses propres
troupes sur ses propres ennemis, tant sont universels, ardents,
sincres, la bonne volont et l'attachement de cette nation pour nous
et pour notre cause! Il saisit ce moment d'enthousiasme et de confiance
pour entraner le cabinet de Versailles dans l'alliance qu'il lui
proposait depuis longtemps avec les tats-Unis. Le 4 dcembre, en
apprenant au comte de Vergennes que le gnral Burgoyne avait capitul
 Saratoga, il ne craignit pas d'avancer que le gnral Howe serait
bientt rduit  en faire autant  Philadelphie. Il le croyait
fermement; car lorsqu'on lui avait annonc que le gnral Howe avait
pris Philadelphie, il avait rpondu: _Dites plutt que Philadelphie a
pris le gnral Howe_. Il fit sentir  la cour de France combien il lui
importait de se dcider promptement. Elle pouvait s'unir sans tmrit
 un pays qui savait si bien se dfendre, et elle devait traiter sans
retard avec lui, de peur qu'il ne trouvt l'Angleterre dispose aux
concessions par la dfaite. C'est ce que la cour de Versailles admit
avec sagacit et excuta avec rsolution. Ds le 7 dcembre, M. de
Vergennes dicta une note qui fut communique  Franklin,  Silas Deane
et  Arthur Lee, pour leur annoncer que la maison de Bourbon, dj bien
dispose, par ses intrts comme par ses penchants, en faveur de la
cause amricaine, prenait confiance dans la solidit du gouvernement des
tats-Unis depuis les derniers succs qu'il avait obtenus, et n'tait
pas loigne d'tablir avec lui un _concert plus direct_.

Le lendemain mme, Franklin, Silas Deane et Arthur Lee se montrrent
prts  entrer en ngociation. Ils renouvelrent la proposition d'un
trait de commerce et d'amiti; et, le 16, ils entrrent en pourparlers
 Passy avec M. Grard de Rayneval, premier commis des affaires
trangres et secrtaire du conseil d'tat, que Louis XVI avait dsign
pour tre son plnipotentiaire. On convint sans peine d'une troite
alliance, et il fut promis aux ngociateurs amricains un secours
additionnel de trois millions pour le commencement de l'anne 1778. On
aurait pu signer sur-le-champ ce grand accord, si la France n'avait pas
voulu agir de concert avec l'Espagne. Afin d'avoir son utile concours,
on expdia un courrier au cabinet de Madrid, trop lent pour se dcider
vite, et ayant trop  perdre dans l'mancipation des colonies du nouveau
monde pour ne pas hsiter  en seconder le premier exemple. L'invitation
ne fut pas encore accepte de sa part, et l'on se borna, par une clause
secrte,  lui rserver une place dans le trait, en mme temps que, par
un autre article, on provoquait  entrer dans l'alliance tous les
tats qui, ayant reu des injures de la Grande-Bretagne, dsiraient
l'abaissement de sa puissance et l'humiliation de son orgueil.

Les deux traits furent signs le 6 fvrier. Le 8, les plnipotentiaires
amricains, en les envoyant au prsident des tats-Unis, lui disaient:
Nous avons la grande satisfaction de vous apprendre, ainsi qu'au
congrs, que les traits avec la France sont conclus et signs. Le
premier est un trait d'amiti et de commerce; l'autre est un trait
d'alliance, dans lequel il est stipul que si l'Angleterre dclare
la guerre  la France, ou si,  l'occasion de la guerre, elle tente
d'empcher son commerce avec nous, nous devons faire cause commune
ensemble, et joindre nos forces et nos conseils. Le grand objet de
ce trait est dclar tre d'_tablir la libert, la souverainet,
l'indpendance absolue et illimite des tats-Unis, aussi bien en
matire de gouvernement qu'en matire de commerce_. Cela nous est
garanti par la France avec tous les pays que nous possdons et que nous
possderons  la fin de la guerre.

Nous avons trouv, en ngociant cette affaire, la plus grande
cordialit dans cette cour; on n'a pris ni tent de prendre aucun
avantage de nos prsentes difficults pour nous imposer de dures
conditions; mais la magnanimit et la bont du roi ont t telles, qu'il
ne nous a rien propos que nous n'eussions d agrer avec empressement
dans l'tat d'une pleine prosprit et d'une puissance tablie et
inconteste. La base du trait a t la plus _parfaite galit et
rciprocit_. En tout, nous avons de grandes raisons d'tre satisfaits
de la bonne volont de cette cour et de la nation en gnral, et nous
souhaitons que le congrs la cultive par tous les moyens les plus
propres  maintenir l'union et  la rendre permanente.

Ainsi s'accomplit ce grand acte, sans lequel, malgr la constance
valeureuse de ses gnraux et la dclaration magnanime de son congrs,
l'Amrique aurait fini par succomber sous les efforts de la trop
puissante Angleterre. Il marqua le vritable avnement des tats-Unis
parmi les nations. La France se chargea de les y introduire avec une
habile gnrosit. Le plus ancien roi de l'Europe, fidle aux traditions
de sa race et  la politique de son pays, devint le protecteur de la
rpublique naissante du nouveau monde, comme ses anctres avaient t
les utiles allis des rpubliques du vieux monde, et avaient soutenu
tour  tour les cantons suisses, les villes libres d'Italie, les
Provinces-Unies de Hollande et les tats confdrs de l'Allemagne.
La France ne craignit pas de s'engager dans une longue guerre pour
atteindre un grand but.

Franklin eut le mrite d'avoir prpar et sign les deux actes qui
procurrent  sa patrie un belliqueux dfenseur, proclamrent sa
souverainet, garantirent son existence, tendirent son commerce,
assurrent sa victoire, et lui ouvrirent les plus vastes perspectives
sur le continent amricain. Ces deux traits, o furent introduites les
dispositions les plus librales; o le droit d'aubaine, qui rendait la
proprit immobilire incomplte pour les trangers dans chaque pays,
fut aboli; o la libert des mers fut consacre par la solennelle
admission du droit des neutres que les Anglais ne respectaient point,
et par la condamnation des blocus fictifs et du droit de visite que les
Anglais avaient tablis dans leur code maritime pour la commodit de
leur domination; o la France se fit la protectrice des Amricains
dans la Mditerrane contre les Barbaresques, comme elle le devint
dans l'Ocan contre les Anglais; o les deux parties contractantes
se promirent de ne pas dposer les armes avant que l'indpendance
amricaine ft reconnue, et de ne pas traiter l'une sans l'autre; ces
deux traits, o les intrts mutuels furent avous avec franchise,
rgls avec quit, et soutenus jusqu'au bout avec une persvrante
bonne foi, firent le plus grand honneur  Franklin. On peut dire que le
principal ngociateur de l'Amrique contribua  la sauver tout autant
que son plus vaillant capitaine: il fut alors au comble du bonheur et de
la renomme.

Aussi, lorsque M. de Vergennes le prsenta  Louis XVI dans le chteau
de Versailles, il y fut l'objet d'une vritable ovation, jusque parmi
les courtisans. Il parut  cette royale audience avec une extrme
simplicit de vtements. Son ge, sa gloire, ses services, l'alliance si
souhaite qu'il venait de conclure, avaient attir une grande foule dans
les vastes galeries du palais de Louis XIV. On battit des mains sur son
passage, saisi qu'on tait d'un sentiment de respect et d'admiration 
la vue de ce vieillard vnrable, de ce savant illustre, de ce patriote
heureux. Le roi l'accueillit avec une distinction cordiale. Il le
chargea d'assurer les tats-Unis d'Amrique de son amiti, et, le
flicitant lui-mme de tout ce qu'il avait fait depuis qu'il tait
arriv dans son royaume, il lui en exprima son entire satisfaction. Au
retour de cette audience, la foule accueillit Franklin avec les mmes
manifestations, et lui servit longtemps de cortge.

L'enthousiasme dont il fut l'objet  Versailles se renouvela bientt
pour lui  Paris. Ce fut sur ces entrefaites que Voltaire, g de
quatre-vingt-quatre ans, quitta Ferney, et revint, avant de mourir, dans
cette ville o dominaient alors ses disciples, et o il ne rencontra
plus d'adversaires de son gnie et d'envieux de sa gloire. Tout le
monde voulut voir ce grand homme, applaudir l'auteur de tant de
chefs-d'oeuvre, s'incliner devant le souverain intellectuel qui
gouvernait l'esprit humain en Europe depuis cinquante ans. Franklin
ne fut pas des derniers  visiter Voltaire, qui le reut avec les
sentiments de curiosit et d'admiration qui l'attiraient vers lui. Il
l'entretint d'abord en anglais; et comme il avait perdu l'habitude de
cette langue, il reprit la conversation en franais, et lui dit avec une
grce spirituelle: _Je n'ai pu rsister au dsir de parler un moment la
langue de M. Franklin_. Le sage de Philadelphie, prsentant alors son
petit-fils au patriarche de Ferney, lui demanda de le bnir: _God and
liberty_, Dieu et la libert, dit Voltaire en levant les mains sur
la tte du jeune homme, voil la seule bndiction qui convienne au
petit-fils de M. Franklin.

Peu de temps aprs, ils se rencontrrent encore  la sance publique
de l'Acadmie des sciences, et se placrent  ct l'un de l'autre. Le
public contemplait avec motion ces deux glorieux vieillards qui avaient
surpris les secrets de la nature, jet tant d'clat sur les
lettres, rendu de si grands services  la raison humaine, assur
l'affranchissement des esprits et commenc l'mancipation des
peuples. Cdant eux-mmes  l'irrsistible motion de l'assemble, ils
s'embrassrent au bruit prolong des applaudissements universels. On dit
alors, en faisant allusion aux rcents travaux lgislatifs de Franklin
et aux derniers succs dramatiques de Voltaire, que _c'tait Solon qui
embrassait Sophocle_; c'tait plutt le gnie brillant et rnovateur
de l'ancien monde qui embrassait le gnie simple et entreprenant du
nouveau.




CHAPITRE XII

Tentatives de rconciliation faites auprs de Franklin par le
gouvernement anglais.--Bills prsents par lord North et vots par le
gouvernement britannique.--Ils sont refuss en Amrique.--Diversion que
la guerre contre l'Angleterre de la part de la France, de l'Espagne
et de la Hollande, amne en faveur des tats-Unis.--Succs des
allis.--Dmarches et influence de Franklin.--Expdition franaise
conduite par Rochambeau, qui, de concert avec Washington, force lord
Cornwallis et l'arme anglaise  capituler dans York-Town.--Ngociations
pour la paix.--Signature par Franklin du trait de 1783, qui consacre
l'indpendance des tats-Unis, que l'Angleterre est rduite 
reconnatre.


L'Angleterre avait t profondment trouble par la capitulation de
Saratoga. La conqute des colonies insurges n'avanait point; le
gnral Howe, rduit  l'impuissance sur la Delaware, demandait  tre
remplac; le gnral Bourgoyne, battu sur l'Hudson, tait contraint de
se rendre. Au lieu d'oprer l'invasion des tats-Unis par le Canada, on
avait  craindre de nouveau l'invasion du Canada par les tats-Unis.
Le ministre, dconcert dans ses plans et revenu de ses prsomptueuses
esprances, voyait s'accrotre les attaques de l'opposition, qui
l'accusait  la fois d'injustice et de tmrit, s'envenimer le
mcontentement du peuple, qui lui reprochait les charges financires
dont il tait accabl et la dtresse commerciale dont il souffrait.
Il redoutait, de plus, que la France et l'Espagne ne se dcidassent 
embrasser, comme elles le firent, la cause devenue moins incertaine des
tats-Unis, et qu' la guerre avec les rebelles d'Amrique ne se joignt
la guerre avec les deux puissances maritimes de l'Europe les plus fortes
aprs la Grande-Bretagne.

Lord North, tout en se livrant aux plus vastes prparatifs militaires
pour faire face  toutes les inimitis, essaya de les conjurer. Il
s'adressa d'abord  Franklin, auquel l'Angleterre croyait le pouvoir
d'apaiser un soulvement dont elle le considrait comme le provocateur.
Vers les commencements de janvier 1778, lorsqu'il tait en pleine
ngociation avec la France, ses vieux amis David Hartley, secrtement
attach  lord North quoique membre whig de la Chambre des communes,
et le chef des Frres moraves, James Hutton, qui avait ses entres
au palais de Georges III, furent chargs de lui proposer une
rconciliation. James Hutton vint lui offrir  Paris les conditions
que lord North prsenta bientt au parlement. Franklin refusa, comme
insuffisante, la restitution des anciens privilges dont les colonies
auraient t satisfaites avant la guerre, et dont elles ne pouvaient
plus se contenter aprs leur sparation. Il leur fallait maintenant
l'indpendance. Elles taient rsolues  ne pas s'en dpartir, et
l'Angleterre n'tait point encore prte  la leur accorder. James Hutton
retourna attrist  Londres, d'o il conjura Franklin de faire  son
tour quelque proposition, ou tout au moins de lui donner son avis.
L'Arioste prtend, rpondit Franklin au frre morave, que toutes les
choses perdues sur la terre doivent se trouver dans la lune; en ce cas,
il doit y avoir une grande quantit de bons avis dans la lune, et il
y en a beaucoup des miens formellement donns et perdus dans cette
affaire. Je veux nanmoins,  votre requte, en donner encore un petit,
mais sans m'attendre le moins du monde qu'il soit suivi. Il n'y a que
Dieu qui puisse donner en mme temps un bon conseil et la sagesse pour
en faire usage.

Vous avez perdu par cette dtestable guerre, et par la barbarie avec
laquelle elle a t poursuivie, non-seulement le gouvernement et le
commerce de l'Amrique, mais, ce qui est bien pis, l'estime, le respect,
l'affection de tout un grand peuple qui s'lve, qui vous considre 
prsent, et dont la postrit vous considrera comme la plus mchante
nation de la terre. La paix peut sans doute tre obtenue, mais en
abandonnant toute prtention  nous gouverner.

Il demandait donc qu'on disgracit les _loyalistes_ amricains qui
avaient provoqu la guerre, les ministres anglais qui l'avaient
dclare, et les gnraux qui l'avaient faite; qu'on gardt tout au plus
le Canada, la Nouvelle-cosse, les Florides, et qu'on renont  tout le
reste du territoire de l'Amrique, pour tablir une amiti solide avec
elle. Mais, ajoutait-il, je connais votre peuple: il ne verra point
l'utilit de pareilles mesures, ne voudra jamais les suivre, et trouvera
insolent  moi de les indiquer.

Ces mesures, que l'Angleterre se vit contrainte d'adopter en grande
partie cinq annes plus tard, furent remplaces par les _bills
conciliatoires_ de lord North. Ce ministre proposa au parlement, qui y
consentit, de renoncer  imposer des taxes  l'Amrique septentrionale,
de retirer toutes les lois promulgues depuis le 10 fvrier 1763,
d'accorder aux Amricains le droit de nommer leurs gouverneurs et leurs
chefs militaires. Des commissaires anglais furent dsigns pour offrir 
l'Amrique ces bills, que David Hartley envoya le 18 fvrier  Franklin.
Les traits avec la France taient alors signs, et, six jours aprs
leur conclusion, Franklin avait crit  Hartley: L'Amrique a t jete
dans les bras de la France. C'tait une fille attache  ses devoirs
et vertueuse. Une cruelle martre l'a mise  la porte, l'a diffame, a
menac sa vie. Tout le monde connat son innocence et prend son parti.
Ses amis dsiraient la voir honorablement marie... Je crois qu'elle
fera une bonne et utile femme, comme elle a t une excellente et
honnte fille, et que la famille d'o elle a t si indignement chasse
aura un long regret de l'avoir perdue.

Lorsqu'il connut les bills, il les dclara trop tardifs, tout  fait
inadmissibles, et plus propres  loigner la paix qu' y conduire.
William Pultney se joignit  James Hutton et  David Hartley pour le
conjurer d'oprer, entre la mtropole et les colonies, un rapprochement
qu'ils croyaient dpendre de lui. Franklin leur assura  tous que
dsormais ce rapprochement ne pouvait s'effectuer qu'au prix de
l'_indpendance reconnue des tats-Unis_, et au moyen d'un simple trait
d'amiti et de commerce. David Hartley se rendit alors  Paris, pour
essayer de rompre l'union redoutable que l'Amrique venait de conclure
avec la France. Il y arriva dans la dernire quinzaine d'avril. Il fit
 Franklin l'ouverture d'un trait de commerce, o certains avantages
seraient concds  l'Angleterre, avec laquelle l'Amrique s'engagerait
de plus dans une alliance dfensive et offensive, mme contre la France.
Franklin rpondit que l'Angleterre serait heureuse si on l'admettait,
malgr ses torts,  jouir des avantages commerciaux qu'avait obtenus la
France; qu'elle se trompait si elle croyait, en signant la paix avec
les Amricains, les enchaner dans une guerre contre la nation gnreuse
dont ils avaient trouv l'amiti au moment de leur dtresse et de leur
oppression, et qu'ils la dfendraient en cas d'attaque, comme les y
obligeaient le sentiment de la reconnaissance et la foi des traits.

David Hartley, n'ayant pu russir  branler la nouvelle alliance,
retourna, le 23 avril, en Angleterre. En quittant Franklin, il lui
crivit: Ni mes penses ni mes actes ne manqueront jamais pour pousser
 la paix dans un temps ou dans un autre. Votre puissance,  cet gard,
est infiniment plus grande que la mienne; c'est en elle que je place mes
dernires esprances. Je finis en vous rappelant que ceux qui procurent
la paix sont bnis. Il semblait craindre pour son vieil ami quelque
danger, puisqu'il ajoutait d'une faon mystrieuse: Les temps orageux
vont venir, prenez garde  votre sret; les vnements sont incertains,
et les hommes mobiles. Franklin, tout en le remerciant de son
affectueuse sollicitude, lui rpondit avec une spirituelle tranquillit:
Ayant presque achev une longue vie, je n'attache pas grand prix 
ce qui m'en reste. Comme le marchand de drap qui n'a plus qu'un petit
morceau d'une pice, je suis prt  dire: Ceci n'tant que le dernier
bout, je ne veux pas tre difficile avec vous; prenez-le pour ce qui
vous plaira. Peut-tre le meilleur parti qu'un vieil homme puisse tirer
de lui est de se faire martyr.

Il eut soin de tenir la cour de France au courant de toutes les
tentatives faites auprs de lui, afin qu'aucun nuage ne troublt le
bon accord, et qu'aucune incertitude ne dranget le concert des deux
allis. M. de Vergennes l'en remercia au nom de Louis XVI: Le grand
art du gouvernement anglais, lui dit-il, est d'exciter toujours les
divisions, et c'est par de pareils moyens qu'il espre maintenir son
empire. Mais ce n'est ni auprs de vous ni auprs de vos collgues que
de semblables artifices peuvent tre employs avec succs... Au reste,
il est impossible de parler avec plus de franchise et de fermet que
vous ne l'avez fait  M. Hartley: il n'a aucune raison d'tre satisfait
de sa mission.

M. de Vergennes exprimait la mme confiance envers le peuple des
tats-Unis: il ne se trompait point. Les bills conciliatoires de lord
North parvinrent en Amrique plus tt que les traits avec la France:
ils y furent connus vers le milieu d'avril. Washington les jugea
insuffisants et inadmissibles, tout comme l'avait fait Franklin; et
le congrs, partageant la pense des deux plus senss et plus glorieux
soutiens de l'indpendance amricaine, les rejeta sans hsitation et 
l'unanimit des voix. Il dclara qu'il n'admettrait aucune proposition
de paix,  moins que l'Angleterre ne retirt ses troupes et ses flottes,
et ne reconnt l'indpendance des tats-Unis. A peine avait-il repouss
les bills, qu'arrivrent (le 2 mai) les traits; ils causrent des
transports de joie. L'esprance fut universelle. Le congrs les ratifia
sur-le-champ, et nomma Franklin son ministre auprs de la cour de
France, qui, de son ct, accrdita M. Grard de Rayneval auprs
du gouvernement des tats-Unis. Dans la noble effusion de sa
reconnaissance, le congrs crivit  ses commissaires: Nous admirons la
sagesse et la vraie dignit de la cour de France, qui clatent dans la
conclusion et la ratification des traits faits avec nous. Elles tendent
puissamment  faire disparatre cet esprit troit dans lequel le genre
humain a t assez malheureux pour s'entretenir jusqu' ce jour. Ces
traits montrent la politique inspire par la philosophie, et fondent
l'harmonie des affections sur la base des intrts mutuels. La France
nous a lis plus fortement par l que par aucun trait rserv, et cet
acte noble et gnreux a tabli entre nous une ternelle amiti.

Cette troite union ne pouvant tre branle, il fallait essayer de la
vaincre. L'Angleterre poursuivit donc la guerre avec l'Amrique, et la
commena avec la France. La France s'y attendait et s'y tait prpare.
Grce au patriotisme d'un grand ministre, sa marine, si faible et si
humilie dans la guerre de Sept ans, s'tait rtablie et releve. Le duc
de Choiseul y avait appliqu son gnie prvoyant, et, avec une fiert
toute nationale, il avait commenc, sous les dernires annes de Louis
XV, la restauration maritime de la France, que les ministres de Louis
XVI avaient soigneusement continue, surtout depuis les dsaccords qui
avaient clat entre les colonies amricaines et leur mtropole.

Des flottes taient runies dans les principales rades; des vaisseaux
taient en construction sur tous les chantiers. A leur bravoure
ordinaire, nos marins joignaient une instruction suprieure et une
grande habilet de manoeuvres. Aussi les vit-on durant cinq annes,
sous les d'Orvilliers, les d'Estaing, les de Grasse, les Guichen, les
Lamotte-Piquet, les Suffren, etc., affronter rsolment et combattre
sans dsavantage les flottes anglaises sur toutes les mers, dominer dans
la Mditerrane, balancer la fortune dans l'Ocan, rsister hroquement
dans l'Inde, et russir en Amrique. Belle et patriotique prvoyance
qui permit  Louis XVI d'entreprendre avec hardiesse, de poursuivre avec
constance, d'excuter avec bonheur une des choses les plus grandes et
les plus glorieuses de notre histoire!

Le premier effet de son intervention en Amrique fut d'amener
l'vacuation de la Pensylvanie par les Anglais. Tandis que le comte
d'Orvilliers livrait la mmorable bataille navale d'Ouessant  l'amiral
Keppel, dont l'escadre, maltraite, prenait le large, le comte d'Estaing
s'avanait vers l'Amrique avec une flotte de douze vaisseaux de ligne
et de quatre frgates, pour aller, sur le conseil de Franklin, bloquer
l'amiral Howe dans la Delaware, et enfermer dans Philadelphie sir Henri
Clinton, qui avait succd au commandement militaire du gnral Howe.
Mais la flotte et l'arme anglaises avaient chapp au pril en quittant
ces parages. L'une avait reu l'ordre de transporter cinq mille hommes
dans la Floride pour protger cette province, et l'autre avait opr sa
retraite sur New-York. Lorsque le comte d'Estaing arriva, il ne trouva
plus ceux qu'il venait surprendre; la crainte seule de son approche
avait fait reculer l'invasion anglaise.

Washington, fidle  son plan d'une entreprenante dfensive, harcela
Clinton dans sa marche sur New-York, repassa la Delaware aprs lui,
l'attaqua avec avantage  Montmouth dans le New-Jersey, se porta de
nouveau du ct oriental de l'Hudson; et lorsque les Anglais, revenant
presque  leur point de dpart, se furent renferms dans cette ville,
il prit,  peu de distance de leur quartier gnral, de fortes
positions d'o il put surveiller leurs mouvements et s'opposer  leurs
entreprises. Il forma une ligne de cantonnements autour de New-York,
depuis le dtroit de Long-Island jusqu'aux bords de la Delaware.

Les Anglais ne furent point expulss du territoire amricain dans cette
campagne, mais ils perdirent une grande partie de ce qu'ils y avaient
conquis. Dans la campagne suivante, ils eurent  combattre un nouvel
ennemi. L'Espagne, aprs un impuissant essai de mdiation, se joignit
 la France dans l't de 1779 (juin), et fut seconde bientt par
la Hollande, que l'Angleterre attaqua en 1780, parce qu'elle s'tait
montre commercialement favorable aux _insurgents_ en 1778. L'appui des
trois principales puissances maritimes de l'Europe, et la neutralit
arme conclue vers ce temps (juillet et aot 1780) entre la Russie, le
Danemark, la Sude, contre les thories et les pratiques oppressives
des anciens matres de la mer, furent pour les tats-Unis une diversion
puissante et un heureux encouragement.

L'Angleterre se vit oblige de disperser ses forces dans toutes les
rgions du monde. Elle eut  se dfendre dans la Mditerrane, o les
Franais et les Espagnols lui reprirent Minorque et tentrent de lui
enlever Gibraltar; vers les ctes d'Afrique, o elle perdit tous ses
forts et tous ses tablissements sur le Sngal; aux Indes, o aprs
s'tre empare tout d'abord de Pondichry, de Chandernagor, de Mah,
elle fut prive de Gondelour et eut  combattre le redoutable Hyder-Aly
et l'hroque bailli de Suffren; en Amrique, o les Franais,
qu'elle avait dpouills des les de Saint-Pierre, de Miquelon et
de Sainte-Lucie, conquirent sur elle la Dominique, Saint-Vincent,
la Grenade, Tabago, Saint-Christophe, Nevis, Montserrat, et o les
Espagnols se rendirent matres de la Mobile et soumirent la Floride
occidentale avec la ville de Pensacola, qu'ils avaient cde dans la
paix du 10 fvrier 1763. Malgr la coalition ouverte ou secrte du monde
contre sa puissance, cette fire et nergique nation tint ferme sur
toutes les mers, fit face  toutes les inimitis, et ne renona point 
dompter et  punir ses colonies rvoltes.

Seulement, elle changea son plan d'attaque. Sir Henri Clinton avait
vainement essay de reprendre les anciens desseins du gnral Howe en
se rendant matre de tout le cours de l'Hudson; il avait rencontr la
rsistance victorieuse de Washington, qui l'avait rduit  l'inaction
dans New-York. Mais, tandis que le gnral amricain, toujours post
avec son arme dans des positions qu'il rendait imprenables, dfendait
l'accs intrieur du pays, les Anglais se dcidrent  ravager ses ctes
et  porter la ruine l o ils ne pouvaient plus oprer la conqute. Des
corps considrables, dtachs de l'arme centrale de New-York, allrent
sur des flottilles dvaster les rivages des deux Carolines, de
la Virginie, de la Pensylvanie, de New-Jersey, de New-York, de la
Nouvelle-Angleterre. Les villes de Portsmouth, de Suffolk, de New-Haven,
de Farifiel, de Norwalk, de Charlestown, de Falmouth, de Norfolk, de
Kingston, de Bedford, de Egg-Harbourg, de Germanflatts, furent saccages
et brles. De plus, sir Henri Clinton, ayant reu des renforts
d'Europe, reprit le projet d'invasion, non plus par le centre des
tats-Unis, o Washington l'avait fait chouer jusque-l, mais par son
extrmit mridionale, o il devait rencontrer moins d'obstacle. Il alla
joindre, dans le sud, lord Cornwallis, qui se rendit assez promptement
matre des deux Carolines.

Il importait que la France, dont les flottes avaient paru plus qu'elles
n'avaient agi sur les ctes amricaines, vnt au secours des tats-Unis
d'une manire efficace. Le gnral la Fayette, qu'une amiti troite
avait promptement li  Washington, qui avait acquis la confiance du
congrs par la gnrosit de son dvouement et la brillante utilit de
ses services, se rendit en Europe pour se concerter avec Franklin et
solliciter, d'accord avec lui, cette assistance devenue ncessaire. Le
plnipotentiaire amricain n'avait pas nglig les intrts de son
pays, et, afin de prparer sa victoire, il avait soigneusement entretenu
l'union entre lui et ses allis. Il avait repouss les offres d'une
trve de sept ans, que lord North lui avait propose par l'entremise de
David Hartley, dans l'espoir de sparer l'Amrique de la France et de
les accabler tour  tour en les attaquant  part. Il avait demand que
la trve quivalt  la paix par une dure de trente ans et qu'elle
ft gnrale: c'tait djouer les desseins secrets de l'Angleterre, qui
n'insista point. Aprs avoir obtenu de la cour de Versailles des secours
considrables d'argent, qui s'levrent  trois millions pour 1778, 
un seulement pour 1779,  quatre pour 1780,  quatre aussi pour 1781,
indpendamment de la garantie d'un emprunt de cinq millions de florins
contract par les tats-Unis en Hollande, Franklin obtint encore l'envoi
d'une flotte conduite par le chevalier de Ternay, et d'une petite arme
que commanda le comte de Rochambeau, plac sous les ordres directs du
gnral Washington.

Avant que la Fayette retournt en Amrique, Franklin fut charg de
remettre une pe d'honneur  ce jeune et vaillant dfenseur des
tats-Unis. Il la lui envoya au Havre par son petit-fils, en lui
adressant une lettre dans laquelle il lui exprimait, avec le tour
d'esprit le plus dlicat, la plus flatteuse des gratitudes: Monsieur,
lui disait-il, le congrs, qui apprcie les services que vous avez
rendus aux tats-Unis, mais qui ne saurait les rcompenser dignement, a
rsolu de vous offrir une pe, faible marque de sa reconnaissance. Il
a ordonn qu'elle ft orne de devises convenables; quelques-unes des
principales actions de la guerre dans laquelle vous vous tes distingu
par votre bravoure et votre conduite y sont reprsentes; elles en
forment, avec quelques figures allgoriques, toutes admirablement
excutes, la principale valeur. Grce aux excellents artistes que
prsente la France, je vois qu'il est facile de tout exprimer, except
le sentiment que nous avons de votre mrite et de nos obligations envers
vous. Pour cela, les figures et mme les paroles sont insuffisantes.

Le retour du gnral la Fayette en Amrique, au mois d'avril 1780,
et l'arrive en juillet du corps expditionnaire de Rochambeau 
Rhode-Island, que sir Henri Clinton avait vacu l'anne prcdente,
n'amenrent encore rien de dcisif dans cette campagne. Rochambeau
fut rduit quelque temps  l'inaction dans Newport par une flotte
britannique suprieure  la flotte franaise qui l'avait conduit. Les
Anglais, toujours resserrs dans New-York par Washington, ne firent
aucun progrs au centre des tats, mais ils continurent leur marche
victorieuse au sud. Cornwallis, aprs avoir battu  Cambden le gnral
Gates, s'affermit dans les Carolines. Il se disposa  passer dans la
Virginie, qu'Arnold, devenu tratre  son pays et infidle  sa gloire,
ravageait avec une flottille et une troupe anglaises, en remontant la
Chesapeake et le Potomak. Il s'y transporta en effet l'anne suivante,
prit possession des deux villes d'York-Town et de Gloucester, o il se
fortifia avec l'intention d'tendre de plus en plus du midi au nord
la conqute anglaise. Mais le gnral Washington, qui avait oppos
la Fayette  Arnold, Green  Cornwallis, combina bientt une grande
opration qui couronna la campagne de 1781 par une mmorable victoire,
et mit fin  la guerre.

Pour en fournir les moyens  Washington, Franklin,  qui avait t
envoy par le congrs le colonel John Laurens, afin qu'il obtnt de la
cour de Versailles de plus grands secours en argent, en hommes et en
vaisseaux, s'tait adress  M. de Vergennes avec les instances les
plus vives et les raisons les plus hautes. A la suite d'une violente et
longue attaque de goutte, il lui avait crit: Ma vieillesse s'accrot:
je me sens affaibli, et il est probable que je n'aurai pas longtemps 
m'occuper de ces affaires. C'est pourquoi je saisis cette occasion de
dire  Votre Excellence que les conjonctures prsentes sont extrmement
critiques. Si l'on souffre que les Anglais recouvrent ce pays,
l'opportunit d'une sparation effective ne se prsentera plus dans le
cours des ges; la possession de contres si vastes et si fertiles, et
de ctes si tendues, leur donnera une base tellement forte pour
leur future grandeur, par le rapide accroissement de leur commerce et
l'augmentation de leurs matelots et de leurs soldats, qu'il deviendront
la _terreur de l'Europe_ et qu'ils exerceront avec impunit l'insolence
qui est naturelle  leur nation. M. de Vergennes partagea le sentiment
de Franklin, et Louis XVI accda  ses demandes. Une somme de six
millions de livres fut mise  la disposition de Washington; des
munitions, des armes et des effets d'habillement pour vingt mille hommes
furent expdis en Amrique, et le comte de Grasse reut l'ordre de s'y
rendre avec une flotte de vingt-six vaisseaux de ligne, de plusieurs
frgates, et une nouvelle troupe de dbarquement.

Quant  Franklin, branl par sa dernire indisposition, et craignant
de ne plus mettre au service de son pays qu'un esprit fatigu et une
activit ralentie, il demanda au congrs de lui accorder un successeur.
J'ai pass ma soixante et quinzime anne, crivait-il au prsident de
cette assemble, et je trouve que la longue et svre attaque de goutte
que j'ai eue l'hiver dernier m'a excessivement abattu. Je n'ai pas
encore recouvr entirement les forces corporelles dont je jouissais
auparavant. Je ne sais pas si mes facults mentales en sont diminues,
je serais probablement le dernier  m'en apercevoir; mais je sens
mon activit fort dcrue, et c'est une qualit que je regarde comme
particulirement ncessaire  votre ministre auprs de cette cour...
J'ai t engag dans les affaires publiques, et j'ai joui de la
confiance de mon pays dans cet emploi ou dans d'autres, durant le long
espace de cinquante ans. C'est un honneur qui suffit  satisfaire une
ambition raisonnable; et aujourd'hui il ne m'en reste pas d'autre que
celle du repos, dont je dsire que le congrs veuille bien me gratifier
en envoyant quelqu'un  ma place. Je le prie en mme temps d'tre bien
assur qu'aucun doute sur le succs de notre glorieuse cause, qu'aucun
dgot prouv  son service, ne m'a induit  rsigner mes fonctions. Je
n'ai pas d'autres raisons que celles que j'ai donnes. Je me propose de
rester ici jusqu' la fin de la guerre, qui durera peut-tre au del de
ce qui me reste de vie; et si j'ai acquis quelque exprience propre
 servir mon successeur, je la lui communiquerai librement et je
l'assisterai, soit de l'influence qu'on me suppose, soit des conseils
qu'il pourra dsirer de moi.

Mais le congrs n'eut garde de priver la cause amricaine d'un serviteur
si grand et si utile encore. John Jay, qui tait accrdit auprs de la
cour d'Espagne, comme John Adams auprs des Provinces-Unies de Hollande,
avait crit de Madrid au congrs, en se louant de l'assistance qu'il
avait reue du docteur Franklin: Son caractre est ici en grande
vnration, et je crois sincrement que le respect qu'il a inspir 
toute l'Europe a t d'une utilit gnrale  notre cause et  notre
pays. Le congrs n'accda donc point  son voeu. Il esprait que des
confrences allaient s'ouvrir sous la mdiation de l'Autriche et de la
Russie, et son prsident lui rpondit en lui annonant qu'il avait t
dsign pour les conduire, avec John Jay, John Adams, Henri Laurens et
Thomas Jefferson. Vous retirer du service public dans cette conjoncture
aurait des inconvnients, car le dsir du congrs est de recourir 
votre habilet et  votre exprience dans cette prochaine ngociation.
Vous trouverez le repos qui vous est ncessaire aprs avoir rendu ce
dernier service aux tats-Unis. Le secrtaire des affaires trangres,
Robert Livingston, lui exprimait aussi l'espoir qu'il accepterait la
nouvelle charge qui lui tait impose avec de si grands tmoignages
d'approbation du congrs, pour achever de mener  bien la grande cause
dans laquelle il s'tait engag.

Franklin se rendit. La crise dcisive tait arrive. Lorsque le comte
de Grasse avait paru dans les eaux de la Chesapeake avec sa puissante
flotte, Washington, laissant des troupes suffisantes pour dfendre les
postes fortifis de l'Hudson, et trompant sir Henri Clinton sur ses
desseins, se porta vivement, runi  Rochambeau, vers le sud, pour
dgager cette partie du territoire amricain de l'invasion britannique.
Il rejoignit en Virginie la Fayette, qu'avait renforc le nouveau corps
de dbarquement, et tous ensemble, ils allrent attaquer dans York-Town
lord Cornwallis, jusque-l victorieux. L'arme anglaise, enferme dans
cette place, o elle fut bloque du ct de la mer par les troupes
combines de la France et de l'Amrique, aprs avoir perdu ses
postes avancs, t chasse de ses redoutes enleves d'assaut, se vit
contrainte de capituler le 19 octobre 1781. Sept mille soldats, sans
compter les matelots, se rendirent prisonniers de guerre. La dfaite de
Cornwallis fut le complment de la dfaite de Burgoyne, et Washington
acheva  York-Town l'oeuvre glorieuse de la dlivrance amricaine,
commence par le gnral Gates  Saratoga. La premire de ces
capitulations avait procur l'alliance de la France; la seconde donna la
paix avec l'Angleterre.

L'Angleterre, en effet, comprit ds ce moment l'inutilit de ses efforts
pour reconqurir l'obissance de l'Amrique. Dans une guerre de six ans
elle n'avait pu ni envahir le territoire de ses anciennes colonies par
le nord, ni s'y avancer par le centre, et elle s'y trouvait maintenant
arrte et vaincue au sud. Dpouille d'une partie de ses possessions
par la France, l'Espagne et la Hollande, qui menaaient de lui en
enlever d'autres; attaque dans ses principes de domination maritime par
la Russie, le Danemark, la Sude, l'Autriche et la Prusse qui avaient
form contre elle la ligue de la neutralit arme; affaiblie dans ses
ressources, paralyse dans son industrie, rduite dans son commerce,
atteinte dans son orgueil, elle songea srieusement  reconnatre
l'indpendance de ces colonies, dont, sept annes auparavant, elle
n'avait pas consenti  supporter les privilges. Le ministre de
lord North, qui avait refus nagure la mdiation de la Russie et de
l'Autriche, essaya, avant de succomber sous ses fautes politiques et ses
revers militaires, de reprendre les ngociations avec Franklin.

Au commencement de janvier 1782, David Hartley pressentit de sa part le
docteur son ami sur une paix spare, dans laquelle l'_indpendance_ des
tats-Unis serait reconnue, mais ne serait pas _dicte et hautainement
commande par la France_. Franklin ne voulut admettre qu'une paix
commune  l'Amrique et  ses allis. Ce fut en vain que lord North fit
sonder de nouveau, pour des ngociations isoles, les plnipotentiaires
amricains par M. Digges, et les ministres du roi de France par M. Fort.
Des deux cts, avec une habile entente et une gale bonne foi, on lui
rpondit qu'on ne consentirait  traiter que de concert, ou qu'on ne
cesserait pas de combattre ensemble. Du reste, le ministre qui avait
amen la guerre ne pouvait conclure la paix. Cette oeuvre tait rserve
 un ministre sorti de l'opposition, anim de l'esprit de libert et
arm de sa puissance. Au mois d'avril 1782, le gnreux lord Shelburne
et l'loquent Charles Fox formrent,  la place du cabinet tmraire de
lord North, qui venait de se dissoudre, le cabinet conciliant charg de
rtablir l'harmonie entre l'Angleterre et l'Amrique, et de pacifier le
monde.

Richard Oswald reut de lord Shelburne l'ordre de se rendre auprs
de Franklin, et d'ouvrir avec lui les premires ngociations. Il lui
attesta le dsir sincre des nouveaux ministres de conclure la paix
gnrale, mais sans souffrir qu'on employt des termes capables
d'humilier l'Angleterre, car elle aurait dans ce cas encore assez
de passion, de ressource et de fiert pour reprendre la guerre, et
y persister avec une nergie indomptable. Afin donc que la cour de
Versailles ne part pas imposer  la cour de Londres l'indpendance de
ses anciennes colonies, les ngociations se poursuivirent sparment
de la part des tats-Unis et de leurs allis, mais avec la sincre
rsolution de n'agir que de concert et de ne conclure qu'en mme temps.
Elles furent actives et longues. Les pourparlers prliminaires et les
discussions dfinitives durrent un an et demi. Il y avait  rgler,
outre l'indpendance de la nouvelle nation, l'tendue de son territoire,
les droits de sa navigation, les lieux de ses pcheries, les intrts
antrieurement et rciproquement engags du ct des Amricains en
Angleterre, du ct des Anglais en Amrique; il y avait de plus 
dterminer ce que les allis garderaient de leurs conqutes et ce qu'ils
en restitueraient  la Grande-Bretagne, pour rentrer eux-mmes dans
les possessions qu'ils avaient perdues. D'un sang-froid patient, d'une
fermet habile, d'une droiture insinuante, Franklin, toujours uni  la
France, mena ces ngociations, dont il eut la principale conduite,  une
conclusion heureuse.

Les articles prliminaires signs par les plnipotentiaires
amricains avec Richard Oswald, le 30 novembre 1782, le furent par les
plnipotentiaires franais et espagnols avec Alleyne Fitz-Herbert le 20
janvier, et les plnipotentiaires hollandais le 2 septembre 1783. Ces
articles prliminaires, changs en clauses dfinitives par les traits
conclus le mme jour (3 septembre 1783)  Versailles et  Paris,
assurrent  la France et  l'Espagne une partie considrable de leurs
conqutes, et  l'Amrique les prcieux avantages qui taient l'objet de
son ambition, la cause de son soulvement, et qui devinrent le prix
de sa persvrance et de sa victoire. Par le trait de Versailles, la
France garda Tabago et Sainte-Lucie, dans les Antilles; ne se dessaisit
point des tablissements du Sngal, bien qu'elle rcuprt l'le de
Gore en Afrique; obtint la restitution de Chandernagor, de Mah, de
Pondichry, avec les promesses d'un territoire plus tendu dans les
Indes orientales; l'Espagne conserva Minorque, qu'elle avait reprise
dans la Mditerrane, et la Floride, dont elle s'tait empare en
Amrique; la Hollande, enfin, rentra en possession des colonies qu'elle
avait perdues, sauf Negapatnam, qu'elle cda  l'Angleterre. Par le
trait de Paris, que Franklin signa avec son vieil et persvrant ami
David Hartley, la mtropole admit la pleine indpendance et la lgitime
souverainet de ses anciennes colonies; elle leur concda le droit de
pche sur les bancs de Terre-Neuve, dans le golfe Saint-Laurent et
dans tous les lieux o les Amricains l'avaient exerc avant leur
insurrection. Elle leur reconnut pour limites:  l'est, la rivire
Sainte-Croix;  l'ouest, les rives du Mississipi; et, au nord, une ligne
qui, partie de l'angle de la Nouvelle-cosse, traversait par le
milieu le lac Ontario, le lac ri, le lac Huron, le lac Suprieur, et
aboutissait au lac Woods pour descendre de l jusqu'au Mississipi, dont
la navigation leur tait garantie.

Le congrs ratifia sans hsitation et sans dlai le trait qui faisait
des tats-Unis une grande nation pour tout le monde. Avant mme qu'il
ft sign, les hostilits avaient t suspendues, et les troupes
franaises taient retournes en Europe. Aprs sa conclusion, les
forces anglaises vacurent New-York, et le congrs licencia l'arme
amricaine. En se sparant de ses soldats, auxquels il avait communiqu
son hroque constance et sa patriotique abngation, qui avaient
accompli par huit ans de travaux, de souffrances, de victoires, la
magnifique tche de la dlivrance de leur pays, Washington vit les
larmes couler de leurs yeux, et son noble visage en fut mu. Il leur fit
de mles et touchants adieux. Se rendant ensuite au milieu du congrs,
il dposa le commandement militaire dont il avait t investi, et qu'il
avait si utilement et si glorieusement exerc. Bien des hommes, lui
dit le prsident de cette assemble, ont rendu d'minents services pour
lesquels ils ont mrit les remercments du public. Mais vous, Monsieur,
une louange particulire vous est due; vos services ont essentiellement
contribu  conqurir et  fonder la libert et l'indpendance de votre
pays; ils ont droit  toute la reconnaissance d'une nation libre. Le
congrs dcida unanimement qu'une statue questre lui serait rige dans
la ville qui servirait de sige au gouvernement, et qui prit elle-mme
son nom. Aprs avoir sauv sa patrie, Washington retourna avec la
simplicit d'un ancien Romain dans sa terre de Mont-Vernon, o il
prsida lui-mme  la culture de ses champs, et vcut comme le plus
dsintress des citoyens et le plus modeste des grands hommes.

Quant  Franklin, aprs avoir consolid la libre existence de son pays
par le trait de Paris, il en tendit et en rgularisa les relations
commerciales dans divers pays de l'Europe. Ou seul, ou associ  Adams,
 Jay et  Jefferson, il conclut des traits de commerce avec la Sude
et la Prusse, en ngocia avec le Portugal, le Danemark et l'Empire. En
mme temps qu'il agissait en patriote, il vivait en sage. Il pratiquait
toujours les vertus fortes et aimables qu'il s'tait donnes dans sa
jeunesse. Disposant de lui-mme au milieu des plus nombreuses affaires,
ne paraissant jamais soucieux lorsqu'il portait le poids des plus graves
proccupations, il avait son temps libre pour ceux qui voulaient le
voir, il conservait sa gaiet spirituelle pour ceux qu'il voulait
charmer.

Aussi sa compagnie tait recherche, non comme la plus illustre, mais
comme la plus agrable. Il inspirait  ses amis de la tendresse et du
respect, de l'attrait et de l'admiration: il ne les aimait pas non
plus faiblement. Il prouvait surtout une vive affection pour madame
Helvtius, qu'il appelait _Notre-Dame-d'Auteuil_, et qui venait toutes
les semaines dner au moins une fois chez lui  Passy avec sa petite
colonie. Il avait perdu sa femme en 1779; et, malgr ses soixante-seize
ans, il proposa  madame Helvtius, un peu avant la fin de la guerre, de
l'pouser. Mais elle avait refus la main de Turgot, et elle n'accepta
point la sienne. Franklin lui crivit alors une lettre qui est un modle
d'esprit et de grce:

Chagrin, lui dit-il, de votre rsolution prononce si fortement hier
soir, de rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari,
je me retirai chez moi, je tombai sur mon lit, je me crus mort, et je me
trouvai dans les Champs-lyses.

On m'a demand si j'avais envie de voir quelques personnages
particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui
demeurent ici prs, dans ce jardin. Ils sont de trs-bons voisins, et
trs-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvtius.--Je les
estime prodigieusement tous les deux; mais faites-moi voir premirement
Helvtius, parce que j'entends un peu de franais et pas un mot
de grec.--Il m'a reu avec beaucoup de courtoisie, m'ayant connu,
disait-il, de caractre, il y a quelque temps. Il m'a demand mille
choses sur la guerre et sur l'tat prsent de la religion, de la libert
et du gouvernement en France. Vous ne me demandez donc rien de votre
amie Madame Helvtius? et cependant elle vous aime encore excessivement,
et il n'y a qu'une heure que j'tais chez elle.--Ah! dit-il, vous me
faites souvenir de mon ancienne flicit; mais il faut l'oublier pour
tre heureux ici. Pendant plusieurs annes je n'ai pens qu' elle,
enfin je suis consol: j'ai pris une autre femme, la plus semblable 
elle que je pouvais trouver. Elle n'est pas, c'est vrai, tout  fait
si belle, mais elle a autant de bon sens et d'esprit, et elle m'aime
infiniment: son tude continuelle est de me plaire. Elle est sortie
actuellement chercher le meilleur nectar et ambroisie pour me rgaler
ce soir. Restez chez moi, et vous la verrez.--J'aperois, disais-je, que
votre ancienne amie est plus fidle que vous; car plusieurs bons partis
lui ont t offerts, qu'elle a refuss tous. Je vous confesse que je
l'ai aime, moi,  la folie; mais elle tait dure  mon gard, et m'a
rejet absolument, pour l'amour de vous.--Je vous plains, dit-il, de
votre malheur; car vraiment c'est une bonne femme et bien aimable...--A
ces mots, entrait la nouvelle Madame Helvtius;  l'instant je l'ai
reconnue pour Madame Franklin, mon ancienne amie amricaine. Je l'ai
rclame; mais elle me disait froidement: J'ai t votre bonne femme
quarante-neuf annes et quatre mois, presque un demi-sicle. Soyez
content de cela. J'ai form ici une connexion qui durera l'ternit.
Mcontent de ce refus de mon Eurydice, j'ai pris tout de suite la
rsolution de quitter ces ombres ingrates, et de revenir en ce bon monde
revoir ce soleil et vous. Me voici; vengeons-nous.

Mais il lui fallut bientt quitter madame Helvtius, et avec elle
son agrable demeure de Passy, et cette France o il avait tant
d'admirateurs et tant d'amis. Son pays avait encore besoin de lui. Aprs
la paix de 1783, la fdration amricaine tait prs de se dissoudre, et
les tats particuliers, par un excs d'indpendance, semblaient sur le
point de perdre la rpublique, qu'on avait eu tant de peine  fonder.
La prsence de Franklin, qui avait enfin obtenu d'tre remplac par M.
Jefferson, comme ministre prs la cour de Versailles, tait ncessaire
en Amrique pour arrter une dsunion menaant de devenir fatale.
Il faut absolument, disait Jefferson, que ce grand homme retourne en
Amrique. S'il mourait, j'y ferais transporter sa cendre; son cercueil
runirait encore tous les partis. Franklin, aprs avoir si habilement
dvelopp la civilisation de son pays, si puissamment contribu 
l'tablissement de son indpendance, avait  consolider son avenir en
fortifiant sa constitution.




CHAPITRE XIII

Faiblesse des gouvernements fdratifs.--Ncessit de fortifier
l'Union amricaine.--Retour de Franklin  Philadelphie.--Admiration
et reconnaissance qu'il excite.--Sa prsidence de l'tat de
Pensylvanie.--Sa nomination  la convention charge de rviser le pacte
fdral et de donner aux tats-Unis leur constitution dfinitive.--Sa
retraite.--Sa mort.--Deuil public en Amrique et en France.--Conclusion.


Les rpubliques dmocratiques sont exposes  deux dangers:  la
prcipitation des volonts, et  la lenteur des actes. L'autorit
lgislative y est ordinairement trop prompte, et l'autorit excutive
trop faible, parce qu'elles concentrent l'une et divisent l'autre: de l
trop frquemment la violence de la loi et l'impuissance du gouvernement.
A cette double imperfection des rpubliques dmocratiques s'en joint une
autre pour les rpubliques fdratives.

Composes d'tats divers, juxtaposs plus qu'unis, se rapprochant
par quelques intrts gnraux, se sparant par de nombreux intrts
particuliers, celles-ci forment une agrgation de petits gouvernements
dont le lien est dbile, l'accord rare, l'action commune ou incertaine,
ou insuffisante, ou tardive. La faiblesse du gouvernement central est le
vice des fdrations. Cette faiblesse avait t jusque-l visible dans
l'histoire. Elle avait fait promptement prir les fdrations informes
essayes chez les peuples anciens. Elle avait condamn ou aux divisions
ou  l'impuissance toutes les fdrations modernes: et l'Empire
d'Allemagne, comprenant des souverainets de diverse nature et de
diverses dimensions; et la Ligue helvtique, dans laquelle entraient des
cantons diffrents d'origine, d'organisation, de culte et de grandeur;
et la rpublique des Provinces-Unies des Pays-Bas, o des territoires
sans proportion d'tendue, et des villes sans galit d'importance,
s'taient rapprochs pour se soustraire  la tyrannie, croire, vivre et
se gouverner en libert.

La fdration des tats-Unis semblait expose au mme pril par la mme
faiblesse. Elle avait t mal organise; le congrs y formait le seul
pouvoir central. Ds le dbut de la guerre, malgr le danger commun et
l'enthousiasme universel, la dbilit de ce pouvoir s'tait montre.
Il n'exerait qu'une action morale sur les tats particuliers, auprs
desquels il avait le droit de requte et non de commandement. Washington
en avait souffert, et s'en tait plaint. Notre systme politique,
avait-il crit en 1778, peut tre compar au mcanisme d'une horloge,
et nous devrions en tirer une leon. Il n'y aurait aucun avantage 
maintenir les petites roues en tat, si l'on ngligeait la grande roue
qui est le point d'appui et le premier moteur de toute la machine.... On
n'a pas besoin, suivant moi, de l'esprit de prophtie pour prdire les
consquences de l'administration actuelle, et pour annoncer que tout
le travail que font les tats en composant individuellement des
constitutions, en dcrtant des lois et en confiant les emplois  leurs
hommes les plus habiles, n'aboutira pas  grand'chose. Si le grand
ensemble est mal dirig, tous les dtails seront envelopps dans le
naufrage gnral, et nous aurons le remords de nous tre perdus par
notre propre folie et notre ngligence.

Aprs la conclusion de la paix, le mal avait empir, l'autorit du
congrs tait devenue encore plus impuissante. Les tats se sparaient
en quelque sorte de l'_Union_, et les partis divisaient les tats.
La rpublique, branle dans son organisation, tait menace dans
son existence. C'est pendant qu'elle tombait ainsi en dissolution
que Franklin vint lui apporter les secours de son bon sens et les
recommandations de son patriotisme. Il avait soixante-dix-neuf ans
lorsqu'il quitta la France.

Une maladie cruelle, la pierre, le tourmentait de ses pesantes douleurs.
Il ne put aller prendre cong du roi  Versailles; il crivit  M.
de Vergennes: Je vous demande de m'accorder la grce d'exprimer
respectueusement  Sa Majest, pour moi, le sentiment profond que j'ai
de tous les inestimables bienfaits que sa bont a accords  mon pays.
Ce sentiment ne remplira pas d'un faible souvenir ce qui me reste de
vie, et il sera aussi profondment grav dans le coeur de tous mes
concitoyens. Mes sincres prires s'adressent  Dieu pour qu'il rpande
toutes ses bndictions sur le roi, sur la reine, sur leurs enfants et
sur toute la famille royale, jusqu'aux dernires gnrations.

Le regret que son dpart inspira fut vif et universel. Une litire de
la reine vint le chercher  Passy, pour le transporter plus doucement au
Havre. Il se spara, les larmes aux yeux, de ses chers amis de France,
et surtout de madame Helvtius, qu'il n'esprait plus revoir dans cette
vie, et  laquelle il crivait quelque temps aprs, des bords du rivage
amricain, avec l'effusion d'une haute et touchante tendresse: J'tends
les bras vers vous, malgr l'immensit des mers qui nous sparent, en
attendant le baiser cleste que j'espre fermement vous donner un jour.

Parti du Havre avec ses deux petits-fils le 28 juillet 1785, il arriva
le 14 septembre au-dessous de Gloucester-Point, en vue de Philadelphie.
En touchant la terre d'Amrique, il crivit, comme dernires paroles,
sur son journal: Mille actions de grces  Dieu pour toutes ses
bonts! Il fut reu par les acclamations de la foule, au son des
cloches, au milieu des bndictions d'un peuple qu'il avait aid 
devenir libre. En annonant son heureux retour, le ministre de France
crivait  M. de Vergennes: La longue absence de M. Franklin, les
services qu'il a rendus, la modration et la sagesse de sa conduite
en France lui ont mrit les applaudissements et le respect de ses
concitoyens..... On ne balance pas  mettre son nom  ct de celui du
gnral Washington. Toutes les gazettes l'annoncent avec emphase. On
l'appelle le soutien de l'indpendance et du bonheur de l'Amrique, et
l'on est persuad que son nom fera  jamais la gloire des Amricains. Un
membre du congrs m'a dit,  cette occasion, que M. Franklin avait t
particulirement destin par la Providence  la place qu'il a remplie
avec tant de distinction. Franklin recueillait le prix de soixante ans
de vertus et de services.

Tout d'abord lu membre du conseil excutif suprme de Philadelphie, il
fut bientt nomm prsident de l'tat de Pensylvanie. L'ancienne colonie
dont il tait la lumire et la gloire le choisit ensuite pour son
reprsentant dans la clbre _convention_ de 1787, prside par
Washington, et charge de rviser la constitution fdrale. Les hommes
admirables qui composrent cette assemble prservrent leur pays d'une
dcomposition imminente. Au-dessus des prjugs comme des faiblesses
dmocratiques, pleins de vertu et de prvoyance, ils firent, avec un
patriotisme savant, une rpublique qui put durer, et une fdration
qui put agir. Ils donnrent  l'Amrique la constitution qui la rgit
encore. Cette constitution divisa le pouvoir lgislatif entre une
chambre des reprsentants lue tous les deux ans par le peuple, et un
snat renouvel tous les six ans par les lgislatures des tats; elle
runit le pouvoir excutif pour quatre ans au moins dans les mains d'un
prsident de la rpublique sorti du voeu national, mais par la voie
laborieuse et claire du suffrage indirect; elle tablit enfin une
force centrale capable de lier solidement les tats sans les assujettir,
en subordonnant, dans les choses d'intrt commun, leur souverainet
particulire  la souverainet gnrale. Pour la premire fois on fonda
une fdration vigoureuse qui eut son chef, ses assembles, ses lois,
ses tribunaux, ses troupes, ses finances, et qui put maintenir en corps
de nation non-seulement les treize colonies primitives, mais un grand
nombre d'autres n'ayant ni la mme origine, ni le mme climat, ni la
mme organisation, ni le mme esprit, et diffrant aussi bien par les
intrts que par les habitudes.

Franklin adhra  cette constitution, bien qu'il ne l'approuvt point
tout entire. Il penchait pour une seule chambre, et il n'aurait pas
voulu que le prsident ft rligible. L'unit et la force du pouvoir
lui convenaient cependant. Quoiqu'il rgne parmi nous, crivait-il, une
crainte gnrale de donner trop de pouvoir  ceux qui seront chargs de
nous gouverner, je crois que nous courons plutt le danger d'avoir pour
eux trop peu d'obissance. Sacrifiant avec bonne grce ses opinions
particulires, il disait sagement: Ayant vcu longtemps, je me suis
trouv plus d'une fois oblig, par de nouveaux renseignements, ou par
de plus mres rflexions,  changer d'opinion, mme sur des sujets
importants. C'est pour cela que plus je deviens vieux, plus je suis
dispos  douter de mon jugement. Il soumit donc son grand esprit 
la rgle qui fut donne  son pays; et, afin qu'elle acqut plus
d'autorit, il demanda et il obtint qu'on ajoutt  la constitution
cette formule: _Fait et arrt d'un consentement unanime_.

La constitution fdrale fut prsente  l'acceptation du peuple,
qui l'admit dans les divers tats, dont les dlgus nommrent,
d'une commune voix, en 1789, Washington prsident de la rpublique.
L'Amrique, sortie de la crise de l'organisation aussi heureusement
qu'elle tait sortie de la crise de l'indpendance, chappa par sa
sagesse aux dangers civils, comme elle avait triomph par son courage
des dangers militaires. Elle se fit gouverner par celui-l mme qui
l'avait sauve. Ce grand homme sut diriger l'tat avec le ferme bon
sens, le patriotique dvouement, la haute prvoyance qu'il avait
dploys tour  tour pour le dfendre et l'organiser. Se servant 
la fois des deux partis qui, sous les noms de _fdraliste_ et de
_rpublicain_, inclinaient, le premier vers une concentration plus forte
du pouvoir gnral, le second vers un grand mouvement dmocratique, il
en admit les deux chefs dans son conseil, le colonel Hamilton et Thomas
Jefferson. Sous sa direction ferme et habile, le peuple des tats-Unis
adopta des maximes de conduite dont il ne s'est pas dparti, et entra
dans les voies qu'il ne devait plus abandonner. Pacifique en Europe,
entreprenant en Amrique, ne rencontrant aucun ennemi dans le vieux
monde, aucun obstacle dans le nouveau, il s'avana avec libert et avec
ardeur vers les vastes destines que sa position gographique, sa forme
fdrale, l'exemple de son indpendance et le progrs de sa civilisation
lui rservaient sur cet immense continent.

Franklin en fut heureux. Je vois avec plaisir, dit-il, que les ressorts
de notre grande machine commencent enfin  marcher. Je prie Dieu de
bnir et de guider le travail de ses rouages. Si quelque forme de
gouvernement est capable de faire le bonheur d'une nation, celle que
nous avons adopte promet de produire cet effet. Aprs avoir pris part
 la constitution fdrale, et avoir atteint le terme de sa prsidence
de l'tat de Pensylvanie, il se regarda comme quitte envers son pays,
et se retira entirement des affaires  l'ge de quatre-vingt-deux ans.
J'espre, crivait-il  son ami le duc de la Rochefoucauld, pendant
le peu de jours qui me restent, pouvoir jouir du repos que j'ai si
longtemps dsir. Mais ce repos ne fut pas long ni doux. La pierre,
dont il tait attaqu depuis 1782, s'tait dveloppe et lui causait des
souffrances de plus en plus vives. Elle le fora, dans la dernire anne
de sa vie,  garder presque constamment le lit et  faire un frquent
usage de l'opium pour calmer ses douleurs. Elle n'eut cependant pas le
pouvoir de troubler sa srnit, d'affaiblir sa bienveillance, d'altrer
sa gaiet. En possession de tout son esprit, dit le docteur Jones, son
mdecin, outre la disposition qu'il conservait et la promptitude qu'il
montrait  faire le bien, il se livrait  des plaisanteries et racontait
des anecdotes qui charmaient tous ceux qui l'entendaient.

Mais en mme temps qu'il se mettait au-dessus de la douleur, il
s'levait  des penses plus hautes; il disait, avec une ferme
confiance, que tous les maux de cette vie ne sont qu'une lgre piqre
d'pingle en comparaison du bonheur de notre existence future. Il se
rjouissait d'tre sur le point d'entrer dans le sjour de la flicit
ternelle; il parlait avec enthousiasme du bonheur de voir le glorieux
Pre des esprits, dont l'essence est incomprhensible pour l'homme
le plus sage du monde, d'admirer ses oeuvres dans les mondes les plus
levs, et d'y converser avec les hommes de bien de toutes les parties
de l'univers.

Telles taient les sublimes contemplations o il se laissait ravir,
lorsqu'il fut atteint, au printemps de 1790, d'une pleursie aigu qui
l'enleva. Trois jours avant sa mort, il fit faire son lit par sa fille,
_afin_, disait-il, _de mourir d'une manire plus dcente_. Il n'avait
que des expressions de reconnaissance pour l'tre suprme, qui, durant
sa longue carrire, lui avait accord tant de faveurs, et il regardait
les souffrances qu'il prouvait comme une faveur de plus pour le
dtacher de la vie. Il en sortit avec une joie tranquille et une foi
confiante, le 17 avril 1790,  onze heures du soir.

Il avait, par son testament, lgu une somme aux coles gratuites, o il
avait reu sa premire instruction; une autre, pour rendre la Schuylkill
navigable; une autre, aux villes de Boston et de Philadelphie, pour
faciliter l'tablissement des jeunes apprentis de ces deux villes o il
avait t apprenti lui-mme; et toutes les crances qu'il n'avait pas
recouvres,  l'hpital de Philadelphie. Son codicille, dans lequel
il rglait l'emploi de cet argent avec une ingnieuse prvoyance, se
terminait par cette simple et touchante disposition: Je donne  mon
ami,  l'ami du genre humain, le gnral Washington, ma belle canne
ayant une pomme d'or curieusement travaille en forme de bonnet de
libert. Si c'tait un sceptre, il l'a mrit, et il serait bien plac
dans ses mains.

La mort de Franklin fut une affliction pour les deux mondes. A
Philadelphie, tout le peuple se porta  ses funrailles, qui se firent
au son lugubre des cloches drapes de noir, et avec les marques du
respect universel. Le congrs, exprimant la reconnaissance et les
regrets des treize colonies pour ce bienfaiteur plein de gnie, pour ce
librateur plein de courage, ordonna un deuil gnral de deux mois dans
toute l'Amrique.

Lorsque la nouvelle de sa mort arriva en France, l'Assemble
constituante tait au milieu de ses travaux. loquent interprte de la
douleur commune, Mirabeau monta  la tribune, le 11 juin, et s'cria:
Franklin est mort! Il est retourn au sein de la Divinit, le gnie qui
affranchit l'Amrique et versa sur l'Europe des torrents de lumire! Le
sage que deux mondes rclament, l'homme que se disputent l'histoire des
sciences et l'histoire des empires, tenait sans doute un rang lev dans
l'espce humaine.

Assez longtemps les cabinets politiques ont notifi la mort de ceux
qui ne furent grands que dans leur loge funbre; assez longtemps
l'tiquette des cours a proclam des deuils hypocrites. Les nations ne
doivent porter que le deuil de leurs bienfaiteurs; les reprsentants
des nations ne doivent recommander  leur hommage que les hros de
l'humanit.

Le congrs a ordonn, dans les quatorze tats de la confdration, un
deuil de deux mois pour la mort de Franklin, et l'Amrique acquitte
en ce moment ce tribut de vnration pour l'un des pres de sa
constitution. Ne serait-il pas digne de nous, Messieurs, de nous unir
 cet acte religieux, de participer  cet hommage rendu,  la face de
l'univers, et aux droits de l'homme, et au philosophe qui a le plus
contribu  en propager la conqute sur toute la terre? L'antiquit
et lev des autels  ce vaste et puissant gnie, qui, au profit des
mortels, embrassant dans sa pense le ciel et la terre, sut dompter la
foudre et les tyrans[2]. La France, claire et libre, doit du moins un
tmoignage de souvenir et de regret  l'un des plus grands hommes qui
aient jamais servi la philosophie et la libert.

[Note 2: Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.]

Je propose qu'il soit dcrt que l'Assemble nationale portera pendant
trois jours le deuil de Benjamin Franklin.

Cette proposition, appuye par la Fayette et le duc de la Rochefoucauld,
fut adopte, et la France s'associa au deuil comme  l'admiration de
l'Amrique pour ce grand homme.

Tels furent les honneurs rendus  cet homme extraordinaire, qui avait
si admirablement rempli la vie et si bien compris la mort. Il regardait
l'une comme le perfectionnement de l'autre; et, ds l'ge de vingt-trois
ans, il avait fait pour lui, avec des paroles empruntes au mtier qu'il
exerait alors, mais dans une forme spirituelle, cette pitaphe, o est
inscrite sa confiance en Dieu et son assurance dans un avenir meilleur:

               CI-GT
       NOURRITURE POUR LES VERS,
             LE CORPS DE
          BENJAMIN FRANKLIN,
             IMPRIMEUR,
  COMME LA COUVERTURE D'UN VIEUX LIVRE
    DONT LES FEUILLETS SONT DCHIRS,
      DONT LA RELIURE EST USE,
    MAIS L'OUVRAGE NE SERA PAS PERDU,
  CAR IL REPARATRA, COMME IL LE CROIT,
      DANS UNE NOUVELLE DITION,
         REVUE ET CORRIGE
           PAR L'AUTEUR.

Le pauvre ouvrier qui composait cette pitaphe, aprs tre entr en
fugitif dans Philadelphie et y avoir err sans ouvrage, y devint le
lgislateur et le chef de l'tat. Indigent, il arriva par le travail 
la richesse; ignorant, il s'leva par l'tude  la science; inconnu, il
obtint par ses dcouvertes comme par ses services, par la grandeur de
ses ides et par l'tendue de ses bienfaits, l'admiration de l'Europe et
la reconnaissance de l'Amrique.

Franklin eut tout  la fois le gnie et la vertu, le bonheur et la
gloire. Sa vie, constamment heureuse, est la plus belle justification
des lois de la Providence. Il ne fut pas seulement grand, il fut bon; il
ne fut pas seulement juste, il fut aimable. Sans cesse utile aux autres,
d'une srnit inaltrable, enjou, gracieux, il attirait par les
charmes de son caractre, et captivait par les agrments de son esprit.
Personne ne contait mieux que lui. Quoique parfaitement naturel, il
donnait toujours  sa pense une forme ingnieuse, et  sa phrase
un tour saisissant. Il parlait comme la sagesse antique,  laquelle
s'ajoutait la dlicatesse moderne. Jamais morose, ni impatient, ni
emport, il appelait la mauvaise humeur la _malpropret de l'me_,
et disait que _la vraie politesse envers les hommes doit tre la
bienveillance_. Son adage favori tait que _la noblesse tait dans la
vertu_. Cette noblesse, qu'il aida les autres  acqurir par ses livres,
il la montra lui-mme dans sa conduite. Il s'enrichit avec honntet, il
se servit de sa richesse avec bienfaisance, il ngocia avec droiture,
il travailla avec dvouement  la libert de son pays et aux progrs du
genre humain.

Sage plein d'indulgence, grand homme plein de simplicit, tant qu'on
cultivera la science, qu'on admirera le gnie, qu'on gotera l'esprit,
qu'on honorera la vertu, qu'on voudra la libert, sa mmoire sera l'une
des plus respectes et des plus chries. Puisse-t-il tre utile
encore par ses exemples aprs l'avoir t par ses actions! L'un des
bienfaiteurs de l'humanit, qu'il reste un de ses modles!

FIN DE LA VIE DE FRANKLIN



                            LA SCIENCE
                                DU
                         BONHOMME RICHARD

                   OU LE CHEMIN DE LA FORTUNE

Tel qu'il est clairement indiqu dans un vieil almanach de Pensylvanie,
intitul: l'Almanach du bonhomme Richard.



AMI LECTEUR,

J'ai ou dire que rien ne fait tant de plaisir  un auteur que de voir
ses ouvrages cits par d'autres avec respect. Juge d'aprs cela combien
je dus tre content de l'aventure que je vais te raconter.

J'arrtai dernirement mon cheval dans un endroit o il y avait beaucoup
de monde assembl pour une vente  l'enchre. L'heure n'tant pas encore
venue, l'on causait de la duret des temps. Quelqu'un, s'adressant  un
bon vieillard en cheveux blancs et assez bien mis, lui dit: Et vous,
pre Abraham, que pensez-vous de ce temps-ci? Ces lourds impts ne
vont-ils pas tout  fait ruiner le pays? Comment ferons-nous pour
les payer? Que nous conseilleriez-vous?--Le pre Abraham attendit un
instant, puis rpondit: Si vous voulez avoir mon avis, je vais vous
le donner en peu de mots, car _un mot suffit au sage_, comme dit le
bonhomme Richard. Chacun le priant de s'expliquer, l'on fit cercle
autour de lui, et il poursuivit en ces termes:

Mes amis, les impts sont, en vrit, trs-lourds, et pourtant, si ceux
du gouvernement taient les seuls  payer, nous pourrions encore nous
tirer d'affaire; mais il y en a bien d'autres et de bien plus onreux
pour quelques-uns de nous. Nous sommes cots pour le double au moins par
notre paresse, pour le triple par notre orgueil, pour le quadruple par
notre tourderie, et, pour ces impts-l, le percepteur ne peut nous
obtenir ni diminution ni dlai; cependant tout n'est pas dsespr, si
nous sommes gens  suivre un bon conseil: _Aide-toi, le Ciel t'aidera_,
dit le bonhomme Richard.

I. On regarderait comme un gouvernement insupportable celui qui
exigerait de ses sujets la dixime partie de leur temps pour son
service; mais la paresse est bien plus exigeante chez la plupart d'entre
nous. L'oisivet, qui amne les maladies, raccourcit beaucoup la vie.
_L'oisivet, comme la rouille, use plus que le travail; la clef est
claire tant que l'on s'en sert_, dit le bonhomme Richard.--_Vous aimez
la vie_, dit-il encore: _ne perdez donc pas le temps, car c'est l'toffe
dont la vie est faite_. Combien de temps ne donnons-nous pas au sommeil
au del du ncessaire, oubliant que _renard qui dort ne prend pas de
poule_, et que _nous aurons le temps de dormir dans la bire_, comme dit
le bonhomme Richard.

Si le temps est le plus prcieux des biens, _la perte du temps_, comme
dit le bonhomme Richard, _doit tre la plus grande des prodigalits_. Il
nous dit ailleurs: _Le temps perdu ne se retrouve plus;--assez de temps
est toujours trop court_. Ainsi donc, au travail, et pour cause! de
l'activit! et nous ferons davantage avec moins de peine. _L'oisivet
rend tout difficile; le travail rend tout ais;--celui qui se lve
tard trane tout le jour, et commence  peine son ouvrage  la
nuit.--Fainantise va si lentement, que pauvret l'atteint tout de
suite.--Pousse les affaires, et qu'elles ne te poussent pas.--Se coucher
tt, se lever tt, donnent sant, richesse et sagesse_, comme dit le
bonhomme Richard.

Et que signifient ces souhaits et cet espoir d'un temps meilleur?
Nous ferons le temps meilleur, si nous savons nous remuer nous-mmes.
_Activit n'a que faire de souhaits; qui vit d'espoir mourra de
faim;--point de gain sans peine.--Il faut m'aider de mes mains, faute de
terres, ou, si j'en ai, elles sont crases d'impts;--un mtier est
un fonds de terre, une profession est un emploi qui runit honneur et
profit_; mais il faut travailler  son mtier et suivre sa profession,
sans quoi ni le _fonds_, ni l'_emploi_ ne nous mettront en tat de
payer l'impt. Si nous sommes laborieux, nous n'aurons pas  craindre la
disette; car _la faim regarde  la porte du travailleur; mais elle n'ose
pas y entrer_. Les commissaires et les huissiers n'y entreront pas non
plus; _car l'activit paye les dettes, tandis que le dcouragement les
augmente_. Il n'est que faire que vous trouviez un trsor ni qu'il vous
arrive un riche hritage. _Activit est mre de prosprit, et Dieu ne
refuse rien au travail_. Ainsi donc, labourez profondment pendant
que les paresseux dorment, et vous aurez du bl  vendre et  garder.
Travaillez pendant que c'est aujourd'hui, car vous ne savez pas combien
vous en serez empch demain. _Un aujourd'hui vaut deux demain,_
comme dit le bonhomme Richard; et encore: _Ne remets jamais  demain
ce que tu peux faire aujourd'hui._ Si vous tiez au service d'un bon
matre, ne seriez-vous pas honteux qu'il vous surprt les bras croiss?
Mais vous tes votre propre matre. Rougissez donc de vous surprendre
 rien faire, quand il y a tant  faire, pour vous-mme, pour votre
famille, pour votre pays. Prenez vos outils sans mitaines, souvenez-vous
que _chat gant ne prend pas de souris_, comme dit le bonhomme Richard.
Il est vrai qu'il y a beaucoup de besogne et peut-tre avez-vous le
bras faible; mais tenez ferme, et vous verrez des merveilles, car, _ la
longue, les gouttes d'eau percent la pierre;--avec de l'activit et de
la patience, la souris coupe le cble;--les petits coups font tomber de
grands chnes_.

Je crois entendre quelqu'un de vous me dire: Mais ne peut-on se donner
un instant de loisir? Je te dirai, mon ami, ce que dit le bonhomme
Richard: _Emploie bien ton temps, si tu songes  gagner du loisir;
et puisque tu n'es pas sr d'une minute, ne perds pas une heure._ Le
loisir, c'est le moment de faire quelque chose d'utile; ce loisir,
l'homme actif l'obtiendra, mais le fainant, jamais; car _une vie de
loisir et une vie de fainantise sont deux.--Bien des gens voudraient
vivre sans travailler, sur leur seul esprit; mais ils chouent faute
de fonds_. Le travail, au contraire, amne  sa suite les aises,
l'abondance, la considration.--_Fuyez les plaisirs et ils courront
aprs vous_.--_La fileuse diligente ne manque pas de chemises_;--_
prsent que j'ai vache et moutons, chacun me donne le bonjour_.

II. Mais indpendamment de l'amour du travail, il nous faut encore
de la stabilit, de l'ordre, du soin, et veiller  nos affaires de nos
propres yeux, sans nous en rapporter tant  ceux des autres; car,
comme dit le bonhomme Richard, _je n'ai jamais vu venir  bien arbre ou
famille changs souvent de place_; et encore: _trois dmnagements sont
pires qu'un incendie_. Puis ailleurs: _garde ta boutique et ta boutique
te gardera_. Et ailleurs encore: _si vous voulez que votre besogne soit
faite, allez-y; si vous voulez qu'elle ne soit pas faite, envoyez-y_.
Le bonhomme dit aussi: _Celui qui par la charrue veut s'enrichir, de sa
main doit la tenir_; et ailleurs: _l'oeil du matre fait plus d'ouvrage
que ses deux mains_;--_faute de soin fait plus de tort que faute de
science_;--_ne pas surveiller vos ouvriers, c'est leur livrer votre
bourse ouverte_. Le trop de confiance est la ruine de plusieurs: _dans
les choses de ce monde, ce n'est pas la foi qui sauve, mais le doute_.
Le soin que l'on prend soi-mme est celui qui fructifie le mieux; _car,
si vous voulez avoir un serviteur fidle et qui vous plaise, servez-vous
vous-mme. Grand malheur nat parfois de petite ngligence. Faute d'un
clou, le fer du cheval se perd; faute d'un fer, on perd le cheval; faute
d'un cheval, le cavalier est perdu_, parce que son ennemi l'atteint et
le tue: le tout, faute d'attention au clou d'un fer  cheval.

III. C'en est assez, mes amis, sur l'activit et l'attention  nos
propres affaires; il faut y ajouter l'conomie, si nous voulons assurer
le succs de notre travail. Un homme, s'il ne sait pas mettre de ct 
mesure qu'il gagne, aura toute la vie le nez sur la meule et mourra sans
le sou.--_A cuisine grasse, testament maigre_. Bien des fonds de terre
s'en vont  mesure qu'ils viennent, depuis que les femmes oublient pour
le th le rouet et le tricot; depuis que les hommes laissent, pour le
punch, la scie ou le rabot. Si vous voulez tre riche, apprenez  mettre
de ct pour le moins autant qu' gagner. _L'Amrique n'a pas enrichi
l'Espagne_, parce que ses dpenses ont toujours dpass ses recettes.

Laissez l toutes vos folies dispendieuses, et vous n'aurez plus tant 
vous plaindre de la duret des temps, de la pesanteur de l'impt et des
charges du mnage; car _les femmes et le vin, le jeu et la mauvaise
foi, font petites les richesses et grands les besoins_; et, comme le
dit ailleurs le bonhomme Richard, _un vice cote plus  nourrir que deux
enfants_.

Vous pensez peut-tre qu'un peu de th, un peu de punch de temps 
autre, un plat un peu plus recherch, des habits un peu plus brillants,
une partie de plaisir par-ci, par-l, ne tirent pas  consquence; mais
souvenez-vous que _les petits ruisseaux font les grandes rivires_.
Dfiez-vous des petites dpenses. _Il ne faut qu'une petite fente pour
couler  fond un grand navire_, dit le bonhomme Richard.--_Les gens
friands seront mendiants_;--_les fous font la noce et les sages la
mangent_.

Vous voil tous assembls ici pour acheter des colifichets et des
babioles: vous appelez cela des _biens_; mais si vous n'y prenez garde,
cela pourra tre des _maux_ pour plusieurs d'entre vous. Vous comptez
qu'ils seront vendus bon march, et peut-tre seront-ils en effet vendus
au-dessous du prix courant; mais si vous n'en avez que faire, ils
seront encore trop chers pour vous. Rappelez-vous ce que dit le bonhomme
Richard: _Achte ce qui t'est inutile, et tu vendras, sous peu, ce qui
t'est ncessaire_. Il dit encore: _Rflchis bien avant de profiter du
bon march_; nous faisant entendre que le _bon march_ n'est peut-tre
qu'apparent, ou que l'achat, par la gne qu'il amne, nous fera plus de
mal que de bien; car il dit dans un autre endroit: _Les bons marchs ont
ruin nombre de gens_; et ailleurs: _c'est une folie que d'employer son
argent  acheter un repentir_. Et cependant cette folie se renouvelle
chaque jour dans les ventes, faute de penser  l'Almanach. Combien
pour la parure de leurs paules ont fait jener leur ventre, et presque
rduit leur famille  mourir de faim! _Soie et satin, carlate et
velours, teignent le feu de la cuisine_, dit le bonhomme Richard; loin
d'tre les _ncessits_ de la vie, ils en sont  peine les _commodits_,
et pourtant, parce qu'ils brillent  la vue, combien de gens s'en font
un besoin! Par ces extravagances et autres semblables, les gens du
bel air sont rduits  la pauvret et forcs d'emprunter  ceux qu'ils
mprisaient auparavant, mais qui se sont maintenus par l'activit et
l'conomie; ce qui prouve qu'_un laboureur sur ses pieds est plus grand
qu'un gentilhomme  genoux_, comme dit le bonhomme Richard. Peut-tre
avaient-ils reu quelque petit hritage sans savoir comment cette
fortune avait t acquise: _Il est jour_, pensaient-ils, _il ne sera
jamais nuit_; que fait une si mesquine dpense sur une telle somme?
Mais, _ force de puiser  la huche sans y rien mettre, on en trouve le
fond_, comme dit le bonhomme Richard; et c'est alors, _c'est quand le
puits est  sec, que l'on sait le prix de l'eau_. Mais, direz-vous,
c'est ce qu'ils auraient su plus tt, s'ils avaient suivi le conseil
du bonhomme Richard: _Voulez-vous savoir le prix de l'argent, allez et
essayez d'en emprunter_. Qui va  l'emprunt cherche un affront; et de
fait, il en arrive autant  celui qui prte  certaines gens, quand il
veut rentrer dans ses fonds.

Le bonhomme Richard nous avertit et nous dit: _L'orgueil de la parure
est une vraie maldiction; avant de consulter votre fantaisie, consultez
votre bourse_. Il nous dit aussi: _L'orgueil est un mendiant qui crie
aussi haut que le besoin et avec bien plus d'effronterie_. Avez-vous
fait emplette d'une jolie chose, il vous en faut acheter dix autres,
pour que vos acquisitions anciennes et nouvelles ne jurent pas entre
elles. Aussi, dit le bonhomme Richard, _il est plus ais de rprimer
le premier dsir que de contenter tous ceux qui suivent_. Le pauvre qui
singe le riche est vritablement aussi fou que la grenouille qui s'enfle
pour galer le boeuf en grosseur. _Les grands vaisseaux peuvent risquer
davantage, mais les petits bateaux ne doivent pas s'carter du rivage_.

Au surplus, les folies de cette nature sont assez vite punies; car,
comme dit le bonhomme Richard: _L'orgueil qui dne de vanit soupe de
mpris_.--_L'orgueil djeune avec l'abondance, dne avec la pauvret, et
soupe avec la honte_.

Et que revient-il, aprs tout, de cette envie de paratre pour laquelle
on a tant de risques  courir et tant de peines  subir? Elle ne peut
conserver un jour de plus la sant, ni adoucir la souffrance. Elle
n'ajoute pas un grain au mrite de la personne; elle veille la
jalousie, elle hte le malheur.

Quelle sottise n'est-ce pas de s'endetter pour de telles superfluits!
Dans cette vente-ci, l'on vous offre _six mois de crdit_, et c'est
peut-tre l ce qui a engag quelques-uns de nous  s'y rendre,
parce que, n'ayant pas d'argent  dbourser, nous esprons nous parer
gratuitement. Mais pensez-vous  ce que vous faites en vous endettant?
Vous donnez  autrui pouvoir sur votre libert. Si vous ne payez pas au
terme fix, vous rougirez de voir votre crancier; vous tremblerez en
lui parlant: vous inventerez de pitoyables excuses, et, par degrs, vous
arriverez  perdre votre franchise, vous tomberez dans les mensonges les
plus tortueux et les plus vils; car _mentir n'est que le second vice; le
premier est de s'endetter_, dit le bonhomme Richard;--_le mensonge monte
en croupe de la dette_, dit-il encore  ce sujet. Un homme n libre ne
devrait jamais rougir ni trembler devant tel homme vivant que ce soit;
mais souvent la pauvret efface et courage et vertu.--_Il est difficile
 un sac vide de se tenir debout_. Que penseriez-vous d'un gouvernement
qui vous dfendrait par un dit de vous habiller comme un grand seigneur
ou comme une grande dame, sous peine de prison ou de servitude? Ne
direz-vous pas que vous tes libres; que vous avez le droit de vous
habiller comme bon vous semble; qu'un tel dit est un attentat formel
 vos privilges, qu'un tel gouvernement est tyrannique?--et cependant
vous consentez  vous soumettre  une tyrannie semblable, ds l'instant
o vous vous endettez _pour briller_! Votre crancier est autoris 
vous priver, selon son bon plaisir, de votre libert, en vous confinant
pour la vie dans une prison, ou bien en vous vendant comme esclave si
vous n'tes pas en tat de le payer. Quand vous avez fait votre march,
peut-tre ne songiez-vous gure au payement; mais, comme dit le bonhomme
Richard, _les cranciers ont meilleure mmoire que les dbiteurs_.--_Les
cranciers_, dit-il encore, _forment une secte superstitieuse,
observatrice des jours et des temps_. Le jour de l'chance arrive avant
que vous l'ayez vu venir, et l'on monte chez vous avant que vous soyez
en mesure; ou bien, si votre dette est prsente  votre esprit, le
terme, qui vous avait d'abord paru si long, vous paratra bien peu de
chose  mesure qu'il s'accourcit; vous croirez que le temps s'est mis
des ailes aux talons comme aux paules.--_Le carme est bien court pour
qui doit payer  Pques_.

Peut-tre vous croyez-vous  ce moment en position de faire, sans
prjudice, quelques petites extravagances; mais alors pargnez, pendant
que vous le pouvez, pour le temps de la vieillesse et du besoin.--_Le
soleil du matin ne brille pas tout le jour_. Le gain est passager
et incertain; mais la dpense sera, toute votre vie, continuelle et
certaine; et _il est plus ais de btir deux chemines que d'en tenir
une chaude_, comme dit le bonhomme Richard; _ainsi_, ajoute-t-il, _allez
plutt vous coucher sans souper que de vous lever avec une dette. Gagnez
ce que vous pouvez, et tenez bien ce que vous gagnez: voil la pierre
qui changera votre plomb en or_; et quand vous possderez cette pierre
philosophale, soyez srs que vous ne vous plaindrez plus de la duret
des temps ni de la difficult  payer l'impt.

IV. Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la
sagesse; n'allez pas cependant vous confier uniquement  l'activit, 
l'conomie,  la prudence, bien que ce soient d'excellentes choses. Car
elles vous seraient tout  fait inutiles sans la bndiction du Ciel.
Demandez donc humblement cette bndiction, et ne soyez pas sans
charit pour ceux qui paraissent en avoir besoin prsentement, mais
_consolez-les et aidez-les_. N'oubliez pas que Job fut bien misrable,
et qu'ensuite il redevint heureux.

Et maintenant, pour terminer: _l'exprience tient une cole qui cote
cher; mais c'est la seule o les insenss puissent s'instruire_, comme
dit le bonhomme Richard, et encore n'y apprennent-ils pas grand'chose.
Il a bien raison de dire que _l'on peut donner un bon avis, mais non
la conduite_. Toutefois, rappelez-vous ceci: _qui ne sait pas tre
conseill, ne peut tre secouru_; et puis ces mots encore: _si vous
n'coutez pas la raison, elle ne manquera pas de vous donner sur les
doigts_, comme dit le bonhomme Richard.

Le Vieillard finit ainsi sa harangue. On l'avait cout; on approuva ce
qu'il venait de dire et l'on fit sur-le-champ le contraire, prcisment
comme il arrive, aux sermons ordinaires; car la vente s'ouvrit et chacun
enchrit de la manire la plus extravagante.--Je vis que ce brave homme
avait soigneusement tudi mes Almanachs et digr tout ce que j'avais
dit sur ces matires pendant vingt-cinq ans. Les frquentes citations
qu'il avait faites eussent fatigu tout autre que l'auteur cit; ma
vanit en fut dlicieusement affecte, bien que je n'ignorasse pas
que, dans toute cette sagesse, il n'y avait pas la dixime partie
qui m'appartnt et que je n'eusse glane dans le bon sens de tous les
sicles et de tous les pays. Quoi qu'il en soit, je rsolus de mettre
cet cho  profit pour moi-mme; et, bien que d'abord je fusse dcid
 m'acheter un habit neuf, je me retirai, dtermin  faire durer le
vieux.

Ami lecteur, si tu peux en faire autant, tu y gagneras autant que moi.



                            CONSEILS
                       POUR FAIRE FORTUNE
                          PAR FRANKLIN




I

AVIS D'UN VIEIL OUVRIER  UN JEUNE OUVRIER

Souvenez-vous que le _temps_ est de l'argent. Celui qui, par son
travail, peut gagner dix francs par jour, et qui se promne ou reste
oisif une moiti de la journe, quoiqu'il ne dbourse que quinze sous
pendant ce temps de promenade ou de repos, ne doit pas se borner  faire
compte de ce dbours seulement: il a rellement dpens, disons mieux,
il a jet cinq francs de plus.

Souvenez-vous que le _crdit_ est de l'argent. Si un homme me laisse
son argent dans les mains aprs l'chance de ma dette, il m'en donne
l'intrt, ou tout le produit que je puis en retirer pendant le temps
qu'il me le laisse. Le bnfice monte  une somme considrable pour un
homme qui a un crdit tendu et solide, et qui en fait un bon usage.

Souvenez-vous que l'argent est de nature  se multiplier par lui-mme.
L'argent peut engendrer l'argent; les petits qu'il a faits en font
d'autres plus facilement encore, et ainsi de suite. Cinq francs employs
en valent six; employs encore, ils en valent sept et vingt centimes,
et proportionnellement ainsi jusqu' cent louis. Plus les placements se
multiplient, plus ils se grossissent; et c'est de plus en plus vite que
naissent les profits. Celui qui tue une truie pleine, en anantit toute
la descendance, jusqu' la millime gnration. Celui qui engloutit
un cu, dtruit tout ce que cet cu pouvait produire, et jusqu' des
centaines de francs.

Souvenez-vous qu'une somme de cinquante cus par an peut s'amasser en
n'pargnant gure plus de huit sous par jour. Moyennant cette faible
somme, que l'on prodigue journellement sur son temps ou sur sa dpense,
sans s'en apercevoir, un homme, avec du crdit, a, sur sa seule
garantie, la possession constante et la jouissance de mille cus 
cinq pour cent. Ce capital, mis activement en oeuvre par un homme
industrieux, produit un grand avantage.

Souvenez-vous du proverbe: _Le bon payeur est le matre de la bourse des
autres_. Celui qui est connu pour payer avec ponctualit et exactitude
 l'chance promise, peut, en tout temps, en toute occasion, jouir
de tout l'argent dont ses amis peuvent disposer; ressource parfois
trs-utile. Aprs le travail et l'conomie, rien ne contribue plus au
succs d'un jeune homme dans le monde que la ponctualit et la justice
dans toute affaire: c'est pourquoi, lorsque vous avez emprunt de
l'argent, ne le gardez jamais une heure au del du terme o vous avez
promis de le rendre, de peur qu'une inexactitude ne vous ferme pour
toujours la bourse de votre ami.

Les moindres actions sont  observer en fait de crdit. Le bruit de
votre marteau qui,  cinq heures du matin, ou  neuf heures du soir,
frappe l'oreille de votre crancier, le rend facile pour six mois
de plus: mais s'il vous voit  un billard, s'il entend votre voix au
cabaret, lorsque vous devez tre  l'ouvrage, il envoie pour son argent
ds le lendemain, et le demande avant de le pouvoir toucher tout  la
fois. C'est par ces dtails que vous montrez si vos obligations sont
prsentes  votre pense; c'est par l que vous acqurez la rputation
d'un homme d'ordre, aussi bien que d'un honnte homme, et que vous
augmentez encore votre crdit.

Gardez-vous de tomber dans l'erreur de plusieurs de ceux qui ont du
crdit, c'est--dire de regarder comme  vous tout ce que vous possdez,
et de vivre en consquence. Pour prvenir ce faux calcul, tenez  mesure
un compte exact, tant de votre dpense que de votre recette. Si vous
prenez d'abord la peine de mentionner jusqu'aux moindres dtails, vous
en prouverez de bons effets; vous dcouvrirez avec quelle tonnante
rapidit une addition de menues dpenses monte  une somme considrable,
et vous reconnatrez combien vous auriez pu conomiser pour l'avenir,
sans vous occasionner une grande gne.

Enfin, le chemin de la fortune sera, si vous le voulez, aussi uni
que celui du march. Tout dpend surtout de deux mots: _travail et
conomie_; c'est--dire, de ne dissiper ni le _temps_, ni l'_argent_,
mais de faire de tous deux le meilleur usage qu'il est possible. Sans
travail et sans conomie, vous ne ferez rien; avec eux, vous ferez tout.
Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner honntement, et qui pargne
tout ce qu'il gagne, sauf les dpenses ncessaires, ne peut manquer de
devenir _riche_, si toutefois cet tre qui gouverne le monde, et vers
lequel tous doivent lever les yeux pour obtenir la bndiction de leurs
honntes efforts, n'en a pas, dans la sagesse de sa Providence, dcid
autrement.




II

AVIS NCESSAIRES A CEUX QUI VEULENT TRE RICHES

La possession de l'argent n'est avantageuse que par l'usage qu'on en
fait.

Avec six louis par an vous pouvez avoir l'usage d'un capital de
cent louis, pourvu que vous soyez d'une prudence et d'une honntet
reconnues.

Celui qui fait par jour une dpense inutile de huit sous, dpense
inutilement plus de six louis par an, ce qui est le prix que cote
l'usage d'un capital de cent louis.

Celui qui perd chaque jour dans l'oisivet pour huit sous de son temps,
perd l'avantage de se servir d'une somme de cent louis tous les jours de
l'anne.

Celui qui prodigue, sans fruit, pour cinq francs de son temps, perd cinq
francs tout aussi sagement que s'il les jetait dans la mer.

Celui qui perd cinq francs, perd non-seulement ces cinq francs, mais
tous les profits qu'il en aurait encore pu retirer en les faisant
travailler, ce qui, dans l'espace de temps qui s'coule entre la
jeunesse et l'ge avanc, peut monter  une somme considrable.




III

AUTRE AVIS

Celui qui vend  crdit demande de l'objet qu'il vend un prix quivalent
au principal et  l'intrt de son argent, pour le temps pendant lequel
il doit en rester priv; celui qui achte  crdit paye donc un intrt
pour ce qu'il achte; et celui qui paye en argent comptant pourrait
placer cet argent  intrt; ainsi, celui qui possde une chose qu'il a
achete, paye un intrt pour l'usage qu'il en fait.

Toutefois, dans ses achats, il est mieux de payer comptant, parce
que celui qui vend  crdit, s'attendant  perdre cinq pour cent en
mauvaises crances, augmente d'autant le prix de ce qu'il vend  crdit
pour se couvrir de cette diffrence.

Celui qui achte  crdit paye sa part de cette augmentation. Celui qui
paye argent comptant y chappe, ou peut y chapper.




IV

MOYENS D'AVOIR TOUJOURS DE L'ARGENT
DANS SA POCHE

Dans ce temps, o l'on se plaint gnralement que l'argent est rare, ce
sera faire acte de bont que d'indiquer aux personnes qui sont  court
d'argent, le moyen de pouvoir mieux garnir leurs poches. Je veux
leur enseigner le vritable secret de gagner de l'argent, la mthode
infaillible pour remplir les bourses vides, et la manire de les
garder toujours pleines. Deux simples rgles, bien observes, en feront
l'affaire.

Voici la premire: Que la probit et le travail soient vos compagnons
assidus.

Et la seconde: Dpensez un sou de moins par jour que votre bnfice net.

Par l, votre poche si plate commencera bientt  s'enfler, et n'aura
plus  crier jamais que son ventre est vide; vous ne serez pas maltrait
par des cranciers, press par la misre, rong par la faim, glac par
la nudit. Le ciel brillera pour vous d'un clat plus vif, et le plaisir
fera battre votre coeur. Htez-vous donc d'embrasser ces rgles et
d'tre heureux. cartez loin de votre esprit le souffle glac du chagrin
et vivez indpendant. Alors vous serez un homme, et vous ne cacherez
point votre visage  l'approche du riche; vous n'prouverez point de
dplaisir de vous sentir petit lorsque les fils de la fortune marcheront
 votre droite; car l'indpendance, avec peu ou beaucoup, est un
sort heureux, et vous place de niveau avec les plus fiers de ceux que
dcorent les ordres et les rubans. Oh! soyez donc sages; que le travail
marche avec vous ds le matin; qu'il vous accompagne jusqu'au moment o
le soir vous amnera l'heure du sommeil. Que la probit soit comme l'me
de votre me, et n'oubliez jamais de conserver un sou de reste, aprs
toutes vos dpenses comptes et payes; alors vous aurez atteint le
comble du bonheur, et l'indpendance sera votre cuirasse et votre
bouclier, votre casque et votre couronne; alors vous marcherez tte
leve sans vous courber devant des habits de soie parce qu'ils seront
ports par un misrable qui aura des richesses, sans accepter un affront
parce que la main qui vous l'offrira tincellera de diamants.




V

LE SIFFLET

A mon avis il serait trs-possible pour nous de tirer de ce bas monde
beaucoup plus de bien, et d'y souffrir moins de mal, si nous voulions
seulement prendre garde de _ne donner pas trop pour nos sifflets_; car
il me semble que la plupart des malheureux qu'on trouve dans le monde
sont devenus tels par leur ngligence de cette prcaution.

Vous demandez ce que je veux dire? Vous aimez les histoires, et vous
m'excuserez si je vous en donne une qui me regarde moi-mme.

Quand j'tais un enfant de cinq ou six ans, mes amis, un jour de fte,
remplirent ma petite poche de sous. J'allai tout de suite  une boutique
o on vendait des babioles; mais, tant charm du son d'un sifflet que
je rencontrai en chemin dans les mains d'un autre petit garon, je lui
offris et lui donnai volontiers pour cela tout mon argent. Revenu chez
moi, sifflant par toute la maison, fort content de mon achat, mais
fatiguant les oreilles de toute la famille, mes frres, mes soeurs, mes
cousines, apprenant que j'avais tant donn pour ce mauvais bruit, me
dirent que c'tait dix fois plus que la valeur. Alors ils me firent
penser au nombre de bonnes choses que j'aurais pu acheter avec le reste
de ma monnaie, si j'avais t plus prudent: ils me ridiculisrent tant
de ma folie, que j'en pleurai de dpit, et la rflexion me donna plus de
chagrin que le sifflet de plaisir.

Cet accident fut cependant, dans la suite, de quelque utilit pour moi,
l'impression restant sur mon me; de sorte que, lorsque j'tais tent
d'acheter quelque chose qui ne m'tait pas ncessaire, je disais en
moi-mme: _Ne donnons pas trop pour le sifflet_, et j'pargnais mon
argent.

Devenant grand garon, entrant dans le monde et observant les actions
des hommes, je vis que je rencontrais nombre de gens qui _donnaient trop
pour le sifflet_.

Quand j'ai vu quelqu'un qui, ambitieux de la faveur de la cour,
consumait son temps en assiduits aux levers, son repos, sa libert,
sa vertu, et peut-tre mme ses vrais amis pour obtenir quelque petite
distinction, j'ai dit en moi-mme: Cet homme _donne trop pour son
sifflet_.

Quand j'en ai vu un autre, avide de se rendre populaire, et pour cela
s'occupant toujours de contestations publiques, ngligeant ses affaires
particulires, et les ruinant par cette ngligence: _Il paye trop_,
ai-je dit, _pour son sifflet_.

Si j'ai connu un avare qui renonait  toute manire de vivre
commodment,  tout le plaisir de faire du bien aux autres,  toute
l'estime de ses compatriotes et  tous les charmes de l'amiti pour
avoir un morceau de mtal jaune: Pauvre homme, disais-je, _vous donnez
trop pour votre sifflet_.

Quand j'ai rencontr un homme de plaisir, sacrifiant tout louable
perfectionnement de son me, et toute amlioration de son tat, aux
volupts du sens purement corporel, et dtruisant sa sant dans leur
poursuite: Homme tromp, ai-je dit, vous vous procurez des peines au
lieu des plaisirs; _vous payez trop pour votre sifflet_.

Si j'en ai vu un autre, entt de beaux habillements, belles maisons,
beaux meubles, beaux quipages, tous au-dessus de sa fortune, qu'il ne
se procurait qu'en faisant des dettes, et en allant finir sa carrire
dans une prison: Hlas! ai-je dit, _il a pay trop pour son sifflet_.

Quand j'ai vu une trs-belle fille, d'un naturel bon et doux, marie
 un homme froce et brutal, qui la maltraite continuellement: C'est
grand' piti, ai-je dit, qu'elle ait _tant pay pour un sifflet_.

Enfin j'ai conu que la plus grande partie des malheurs de l'espce
humaine viennent des estimations fausses qu'on fait de la valeur des
choses, et de ce qu'_on donne trop pour les sifflets_.

Nanmoins, je sens que je dois avoir de la charit pour ces gens
malheureux, quand je considre qu'avec toute la sagesse dont je me
vante, il y a certaines choses, dans ce bas monde, si tentantes, que, si
elles taient mises  l'enchre, je pourrais tre trs-facilement port
 me ruiner par leur achat, et trouver que j'aurais encore une fois
_donn trop pour le sifflet_.



TABLE DES MATIRES


Avertissement.

PREMIRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Enseignements qu'offre la vie de Franklin.

CHAPITRE II

Origine de Franklin.--Sa famille.--Son ducation.--Ses premires
occupations chez son pre.--Son apprentissage chez son frre James
Franklin comme imprimeur.--Ses lectures et ses opinions.

CHAPITRE III

Relchement de Franklin dans ses croyances et dans sa conduite.--Ses
fautes, qu'il appelle ses _errata_.

CHAPITRE IV

Croyance philosophique de Franklin.--Son art de la vertu.--Son algbre
morale.--Le perfectionnement de sa conduite.

CHAPITRE V

Moyens qu'emploie Franklin pour s'enrichir.--Son imprimerie.--Son
journal.--Son Almanach populaire et sa _Science du bonhomme
Richard_.--Son mariage, la rparation de ses fautes.--Age auquel, se
trouvant assez riche, il quitte les affaires commerciales pour les
travaux de la science et pour les affaires publiques.

CHAPITRE VI

tablissements d'utilit publique et d'instruction fonds par
Franklin.--Influence qu'ils exercent sur la civilisation matrielle
et morale de l'Amrique.--Ses inventions et ses dcouvertes comme
savant.--Grandeur de ses bienfaits et de sa renomme.



DEUXIME PARTIE

CHAPITRE VII

Vie publique de Franklin.--Divers emplois dont il est investi par la
confiance du gouvernement et par celle de la colonie.--Son lection
 l'Assemble lgislative de la Pensylvanie.--Influence qu'il y
exerce.--Ses services militaires pendant la guerre avec la France.--Ses
succs  Londres comme agent et dfenseur de la colonie contre les
prtentions des descendants de Guillaume Penn, qui en possdaient le
gouvernement hrditaire.

CHAPITRE VIII

Seconde mission de Franklin  Londres.--Ses habiles ngociations pour
empcher une rupture entre l'Angleterre et l'Amrique, au sujet des
taxes imposes arbitrairement par la mtropole  ses colonies.--Objet
et progrs de cette grande querelle.--Rle qu'y joue Franklin.--Sa
prvoyance et sa fermet.--crits qu'il publie.--Trames qu'il
dcouvre.--Outrages auxquels il est en butte devant le conseil priv
d'Angleterre.--Calme avec lequel il les reoit, et souvenir profond
qu'il en conserve.

CHAPITRE IX

Destitution de Franklin comme matre gnral des postes en
Amrique.--Mesures prises contre Boston et la colonie de
Massachussets.--Runion  Philadelphie d'un congrs gnral conseill
par Franklin.--Nobles suppliques de ce congrs transmises  Franklin,
et repousses par le roi et les deux chambres du parlement.--Plans de
conciliation prsents par Franklin.--Magnifique loge que fait de lui
lord Chatham dans la chambre des pairs.--Son dpart pour l'Amrique.

CHAPITRE X

Retour de Franklin en Amrique.--Sa nomination et ses travaux comme
membre de l'assemble de Pensylvanie et du congrs colonial.--Rsistance
arme des treize colonies.--Leur mise hors de la protection et de la
paix du roi par le parlement britannique.--Leur dclaration solennelle
d'indpendance, et leur constitution en _tats-Unis_.--Organisation
politique de la Pensylvanie sous l'influence de Franklin.--Mission
sans succs de lord Howe en Amrique.--Premires victoires des
Anglais.--Situation prilleuse des Amricains.--Envoi de Franklin en
France pour y demander du secours et y ngocier une alliance.

CHAPITRE XI

Accueil que Franklin reoit en France.--Proposition faite  Louis XVI,
par M. de Vergennes, de soutenir la cause des _tats-Unis_ immdiatement
aprs leur dclaration d'indpendance.--Secours particuliers qu'il leur
donne.--Dmarches actives de Franklin auprs de la France, de l'Espagne,
de la Hollande.--Son tablissement  Passy.--Rsistance magnanime
de Washington  l'invasion anglaise  Trenton,  Princeton, 
Germantown.--Victoire remporte par le gnral amricain Gates sur
le gnral anglais Burgoyne, forc de se rendre  Saratoga.--Trait
d'alliance et de commerce conclu par Franklin entre les tats-Unis et
la France, le 6 fvrier 1778.--Sa prsentation  la cour.--Enthousiasme
dont il est l'objet; sa rencontre avec Voltaire.

CHAPITRE XII

Tentatives de rconciliation faites auprs de Franklin par le
gouvernement anglais.--Bills prsents par lord North et vots par le
gouvernement britannique.--Ils sont refuss en Amrique.--Diversion que
la guerre contre l'Angleterre de la part de la France, de l'Espagne
et de la Hollande, amne en faveur des tats-Unis.--Succs des
allis.--Dmarches et influence de Franklin.--Expdition franaise
conduite par Rochambeau, qui, de concert avec Washington, force lord
Cornwallis et l'arme anglaise  capituler dans York-Town.--Ngociations
pour la paix.--Signature par Franklin du trait de 1783, qui consacre
l'indpendance des tats-Unis, que l'Angleterre est rduite 
reconnatre.

CHAPITRE XIII

Faiblesse des gouvernements fdratifs.--Ncessit de fortifier
l'Union amricaine.--Retour de Franklin  Philadelphie.--Admiration
et reconnaissance qu'il excite.--Sa prsidence de l'tat de
Pensylvanie.--Sa nomination  la convention charge de reviser le pacte
fdral et de donner aux tats-Unis leur constitution dfinitive.--Sa
retraite.--Sa mort.--Deuil public en Amrique et en France.--Conclusion.


La Science du bonhomme Richard.

Conseils pour faire fortune.



FIN DE LA TABLE DES MATIRES






End of Project Gutenberg's Vie de Franklin, by Francois-Auguste Mignet

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terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
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the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
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States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
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with this eBook or online at www.gutenberg.org

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from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
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with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

