The Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri

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Title: La Vita Nuova

Author: Dante Alighieri

Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA ***




Produced by Marc D'Hooghe.




LA VITA NUOVA

(La Vie Nouvelle)

PAR

DANTE ALIGHIERI


TRADUCTION ACCOMPAGNE DE COMMENTAIRES

par

MAX DURAND FARDEL


PARIS

1898





A M. CHARLES DEJOB

MATRE DE CONFRENCES A LA FACULT DES LETTRES

FONDATEUR DE LA SOCIT D'TUDES ITALIENNES


                      _Hommage_

        _de grande estime et de vive affection._

                    MAX. DURAND FARDEL.

        Octobre 1897.





PRFACE


La _Vita nuova_ est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento
de l'amour bris. C'est aussi un roman psychologique, qui diffre de
ceux qu'affectionne notre littrature contemporaine par l'lvation et
la puret des sentiments exprims et le silence gard sur les sensations
prouves.

C'est encore un livre de mmoire o le pote retrace, presque jour par
jour, les impressions nouvelles et naves d'une me que le contact du
monde n'avait encore qu' peine effleure.

Si la _Divine Comdie_ n'est que bien imparfaitement connue en France,
et si,  la plupart de ceux-l mmes qui la lisent dans sa langue, elle
n'est  proprement parler familire que dans une partie de sa vaste
conception, on peut dire que la _Vita nuova_ est inconnue chez nous.
Nous sommes bien habitus  unir le doux nom de Batrice au grand nom de
Dante, mais c'est tout.

La Bibliothque nationale ne possde que deux traductions de la _Vita
nuova_. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeures trs
ignores, dans une traduction de la _Divine Comdie_: l'une de
Delescluze, annexe  une traduction de la _Comdie_ de Brizeux (1891),
dpourvue de notes ou commentaires, l'autre de Sb. Rhal, celle-ci trs
incomplte.[1]

La _Vita nuova_ n'est pas, comme la _Divine Comdie_, une cration
fantastique et sibylline, sortie tout entire d'une des imaginations les
plus extraordinaires qui se soient imposes  l postrit. C'est une
histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter  la
puissance de vie qui l'anime.

C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathtique,
de doux amants du treizime sicle. Elle nous permet de plonger nos
regards dans une poque curieuse, mal connue, poque de transition entre
le crpuscule mourant du moyen ge et l'aurore naissante de la
Renaissance.

Si, dans la traduction que j'ai publie de la _Divine Comdie_[2] j'ai
cru,  tort ou  raison, pouvoir changer la forme du rcit tout en
gardant l'intgrit du texte conserv, et en liminer seulement des
formes scolastiques et des dtails topographiques et historiques qui ne
pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur franais, et
n'taient propres  toucher que les compatriotes du pote, la traduction
que je viens offrir de la _Vita nuova_ est absolument littrale.

Cette publication m'a t conseille, comme mes autres tudes sur la
_Divine Comdie_ et sur la personne de Dante, par le dsir de vulgariser
dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis
l'immortalit, tandis que les produits de son gnie sont  peine connus
chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et
d'admirateurs.

La _Vita nuova_ est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus
haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'intrt ne se limite pas
aux personnages qu'elle met en scne et  l'poque o ils se meuvent.

Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a
cherch  s'inspirer, mais qu'il ne lui tait pas possible de
s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-mme  ce propos:
Les crits potiques ne sauraient se prter  la transportation dans
une autre langue. Nanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner
un quivalent littral au langage allgorique et aux expressions
mystrieuses de ses vers, et d'en reproduire les beauts, on peut au
moins en pntrer le sens littral et suivre le pote dans la succession
de ses sentiments et de ses penses.[3]

MAX DURAND-FARDEL.

1897.





INTRODUCTION


I

Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates prcises. Il naquit 
Florence en 1265. Il fut lev au Priorat, la plus haute magistrature de
son pays, en 1300. Il mourut  Ravenne en 1321, g de 56 ans.

Aprs avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de
la Rpublique florentine, il fut soudain prcipit du pouvoir par le jeu
mortel des factions et, victime d'accusations infmes, condamn en 1301
 la confiscation de sa modeste fortune,  l'exil, et au bcher s'il
reparaissait dans sa patrie.

Son existence pendant ces longues annes d'exil est demeure fort
obscure. On sait qu'il erra d'hospitalits en hospitalits, de chteaux
en chteaux, de couvens en couvens, montant les escaliers des autres et
mangeant le pain d'autrui. On suit sa trace  Vrone,  Padoue, 
Sienne,  Bologne,  Crmone, prs de tels ou tels personnages, de ces
tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les chteaux,
dcoupant chacun  leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui
arrachait de si loquentes objurgations. On le suit encore  Paris, o
son sjour a t sans aucun doute contest  tort.

Devenu Gibelin aprs son exil[4], il s'tait uni d'abord  quelques
efforts pour rouvrir leur patrie  ses compagnons d'exil. C'est ainsi
qu'il aurait pris part en 1304  une tentative arme des Gibelins exils
contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entraner
contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y
rtablir l'autorit de l'Empire. Mais il ne tarda pas  se sparer d'un
parti qui ne lui offrait que des sujets de dgot ou des tmoignages
d'impuissance.

Son existence se manifestait alors de temps  autre par des lettres,
dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu' nous, par des
protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par
des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette
Italie qui existait encore  peine, mais dont les tronons pars
semblaient se runir dans son coeur par une secrte divination. Pendant
ce temps, les premiers fragmens de son grand pome commenaient  se
rpandre dans la foule.

La vie qu'il menait alors se rvle  nous aujourd'hui par les oeuvres
que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses ides fixes, c'est--dire la
constitution monarchique de la Socit civile sous le sceptre de
l'Empire,  ct de la Socit thocratique sous le pallium de la
Papaut, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le
redressement d'une socit confuse et dprave, enfin la contemplation
de la mort,  laquelle nous devons la Divine Comdie.

De la premire partie de sa vie, il ne nous reste  peu prs aucune
trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains.
Il ne nous reste que la _Vita nuova_ qu'il nous a laisse et que l'on
pense avoir t compose en 1291 ou 1292, peut-tre plus tard, mais
certainement avant 1300.

On ne peut y ajouter que quelques posies lgres, et les tudes
opinitres dont _Il Convito_ nous fait la confidence.[5] Celles-ci
doivent avoir rempli surtout le temps coul entre la mort de Batrice
et son accession au pouvoir.

C'est encore  cette poque de sa vie qu'appartient son mariage. Il
s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son
coeur ou prendre  la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne
se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progniture qu'elle
lui a donne.



II

J'ai pens qu'il tait  propos de rappeler les traits principaux de
l'existence du Pote de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de
s'tendre sur ce sujet. Quant  ses diffrentes oeuvres comme _de
Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il parat assez difficile de leur
assigner une date, relativement en particulier  la _Vita nuova_, qui
doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une
oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir t commence
avant son priorat (1300), et continue plus tard dans les jours
d'exil.[6] D'aprs ce que son auteur annonait, on doit croire qu'il n'a
pas t termin.

Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalit du
Pote durant la priode qui correspond  sa passion pour Batrice et
celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne possdons sur
ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble
possible de s'en faire quelque ide qui ne soit pas trop loigne de la
ralit.

La famille de Dante, dont il se plat a faire remonter l'origine  des
temps trs lointains, ne parat avoir eu  Florence qu'une situation
trs modeste.

Il perdit son pre  l'ge de dix ans. Les Alighieri taient sans doute
dans l'aisance. Dante possdait lui-mme, lors de son priorat, plusieurs
proprits, tant  Florence que dans les environs, dont nous ne
connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa
condamnation  l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression tait
de mise ici, qu'il appartenait  une bourgeoisie aise.

Quant  la personne de son pre, on n'en connat rien. Et ce silence
absolu dans les souvenirs conservs de cette poque, comme dans l'oeuvre
de son fils, donne  penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le
monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire
de Boccace,  propos de l'invitation qui lui fut adresse par le Signor
Folco Portinari, et  laquelle il amena son fils Dante, encore
enfant.[7]

Dante avait perdu sa mre (_Bella_) de bonne heure, et son pre s'tait
remari. Mous ne savons pas la part que sa belle-mre (_matrigna_) a pu
prendre aux premires annes de sa vie, et  son ducation. Quoi qu'il
en soit, celle-ci parat avoir t trs soigne, et l'on ne peut
s'empcher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extrme
politesse, dans la dlicatesse et le raffinement de son langage,
semblerait porter l'empreinte d'une ducation fminine.

Boccace affirme qu'il montra une aptitude prcoce aux tudes
thologiques et philosophiques. C'tait l du reste le champ o
s'exerait  peu prs exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous
apprend lui-mme[8] que ce ne fut qu'aprs la mort de Batrice, par
consquent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit  suivre les
coles des religieux et des philosophes, s'en tant sans doute tenu
jusque-l  des tudes lmentaires, et que, grce  ce qu'il savait de
grammaire et  sa propre intelligence, il se mit en tat au bout de
trente mois d'tude de venir chercher des consolations dans les crits
de Boece et de Tullius (c'est ainsi qu'il appelle toujours Cicron). Il
ne parat gure avoir su le grec, qui du reste n'tait encore que peu
rpandu  cette poque. Mais il acquit de bonne heure des notions de
tout. Il tait familier avec la cosmographie et avec l'astrologie
(astronomie) de ce temps-l.

Il avait beaucoup de got pour les arts, la musique surtout, et il avait
tudi le dessin auprs de son ami Giotto et de Cimabue. Quant  la
posie,bien qu'il se ft de bonne heure exerc  rimer, c'est  son
amour pour Batrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-mme le
dveloppement de ses instincts potiques.

On parat assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre  son
ducation Brunetto Latini, dont il parle dans la _Comdie_ avec des
expressions d'une reconnaissance attendrie.[9]

Brunetto Latini tait n  Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il
tait en 1263  Paris, et il a fait un long sjour en France. Il ne
rentra  Florence qu'en 1266, avec les autres exils Guelfes. Ce n'est
donc qu'aprs l'ge de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec
lui, car il ne s'est agi peut-tre que d'un commerce plutt intellectuel
et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.

On ne peut pas prendre  la lettre les tmoignages excessifs que nous
trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour Batrice. Il
ne faudrait pas nous le reprsenter, comme on pourrait tre tent de le
faire, passant son temps  courir les rues  la recherche de cette
beaut dont son coeur ne pouvait se dtacher. Ce serait, dit M. Del
Lungo, en faire un Dante ridicule.[10]

S'il a pu concevoir ds son enfance une passion qui ne devait jamais
s'teindre (en dpit d'clipses passagres), on doit croire que, dans
cette me extraordinaire, la pense et l'imagination n'ont pas d
montrer une moindre prcocit.

Le dsordre o vivait la socit d'alors, les rvolutions incessantes
que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et
scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'glise, depuis le trne de
saint Pierre jusqu'aux dernires ramifications du monde ecclsiastique,
ont d faire clore de bonne heure, dans cette tte puissante et dans ce
coeur d'une merveilleuse sensibilit, bien des rves tranges et des
conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-tre
mme se former dj des fantasmagories dlirantes.

Dante menait pendant cette premire jeunesse une vie assez retire[11],
et ne parat pas avoir prcisment vcu dans le monde, comme nous
entendons ce mot, o peut-tre sa situation personnelle ne l'appelait
pas, et dont son propre caractre pouvait l'loigner. Cependant il avait
des amis parmi les jeunes gens de son ge, et il parat les avoir
choisis parmi les jeunes littrateurs les plus distingus, les rimeurs,
comme on les appelait alors, et il tait lui-mme un rimeur.

Du reste, il ne nous claire pas lui-mme sur son genre de vie et ses
habitudes. On peut remarquer que, soit dans les rcits en prose de la
_Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'carte pas un
instant de ce qui touche  Batrice, qu'il s'agisse d'incidens
quelconques ou de sa propre pense.

Les moeurs taient sans doute trs relches  Florence. Boccace nous
dit que c'est un sujet d'tonnment (_una piccola maraviglia_) qu'alors
qu'on fuyait tout plaisir honnte, et qu'on ne songeait qu' se procurer
des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer
autrement.[12] Du reste, le pote a exprim lui-mme l'tonnement que
pourrait causer l'empire que tant de jeunesse avait pu exercer sur ses
passions et ses impulsions.[13]

Cependant, si la puret de sa passion pour Batrice n'a subi aucune
tache, il ne parat pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui
concerne d'autres priodes de son existence.

La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de
Batrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des
carts dont il tmoigne un repentir si poignant.

A quelle poque peut-on faire remonter ces allusions  certains incidens
dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Pote, et
qu'a rassembls la lgende? dirons-nous la malignit?

Ce n'est sans doute pas dans les annes qui ont suivi la mort de
Batrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les tudes
auxquelles il se livrait avec un tel entranement, et par les
proccupations de la vie politique o il entrait, que nous pouvons lui
attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15]

Lorsque la Batrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de
l'allgorie, de s'tre abandonn aux vanits du plaisir, alors qu'il
n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexprience[16], Dante
nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturit,
c'est--dire de sa vie errante d'exil, que doivent tre rapports ses
faiblesses et ses remords.

Il est encore un point que je voudrais toucher.

On s'est plu  voir dans la _Divine Comdie_ une _construction
architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait t arrt par le Pote
de temps en quelque sorte immmorial, et dont la conception remonterait
aux poques mmes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de
la _Vita nuova_ dont l'interprtation est en effet assez problmatique.

Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.

La _Vita nuova_ est une oeuvre qui dborde de jeunesse et d'illusion;
c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la
scne se droule, et les douleurs les plus poignantes y revtent une
douceur infinie; et, si le coeur se rvolte, ce n'est que contre la
nature et ses dcrets impitoyables, et l'me du Pote ne semble atteinte
que par les blessures que ceux-ci lui ont infliges.

La _Divine Comdie_ est l'oeuvre d'un g mri, et qui a travers les
expriences les plus terribles et les preuves les plus cruelles de la
vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations
que laissent les dceptions, les iniquits, et les trahisons. Elle est
le cri d'un coeur tortur par la mchancet des hommes.

Je ne pense donc pas que le pote de la _Vita nuova_, quand il la
composa, ait eu une intuition prvise de la _Divine Comdie_. Quant aux
passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai 
revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront t
introduits par de tardives interpolations.



III

Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire,
l'conomie littraire de la _Vita nuova,_ il est ncessaire de jeter un
coup d'oeil sur l'tat de la littrature au moyen ge.

Pendant la longue priode  laquelle on a donn ce nom, tandis que les
moines, penchs sur les manuscrits hroques de l'antiquit, prparaient
 la Renaissance un hritage qu'ils lui conservaient pieusement, et
tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers
les coles clbres d'alors, --pour s'y battre  coups des syllogismes
sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue
Italienne et la langue Franaise. Aprs avoir secou le joug du latin,
elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu
 peu capables de vivre de leur vie propre.

Dans les rgions qui devaient tre un jour le coeur de la France, les
contes, les fabliaux, les mystres, s'inspiraient d'une verve libre,
ironique, frondeuse, familire, souvent grossire, o Boccace a puis ce
qui lui a t depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient
y mler leurs accens hroques, et une posie dite _courtoise_, mle de
fables paennes et de lgendes chrtiennes, tait promene dans les
nobles rsidences par les trouvres et les troubadours. Mais en gnral
la langue d'Ol ne dpassait gure l'idylle et la pastorale, et elle
s'levait rarement jusqu'aux rgions thres o se plaisaient les
langues du midi.[17]

Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'tait des vers et
des vers d'amour, o les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs
modernes n'entretenaient gure leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que
de leurs propres extases ou de leurs dsesprances. Ces productions
lgres, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se
communiquaient dans l'intimit, taient adresses aux gens lettrs, aux
femmes, et s'changeaient en manire de correspondances, se transmettant
de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins
personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les mnestrels.

C'est ainsi que Dante lui-mme, et les Guido, et toute la phalange des
rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu' Ptrarque
enfin, prludaient aux accens plus virils de la _Divine Comdie_ et de
la _Jrusalem dlivre_.

Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'poque o il vivait, appartenait
encore  celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il
aimait, comme tant de ses contemporains,  reproduire en rimes les
vnemens qui avaient frapp son attention, comme les motions de son
coeur et les rves de son imagination.

La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et 
l'histoire de laquelle est consacre la _Vita nuova_, fournit  ses
instincts potiques, comme il te dclare lui-mme, une matire fconde.
Et, comme il s'tait dj de bonne heure essay aux choses rimes,
tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y
rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples
et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son
me, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_
des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_.

Quelque temps aprs que la mort de la femme qu'il avait aime fut venue
tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les
reproduisit dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant
la signification qu'elles avaient.

Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans
doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous
aide  reconstruire cette douce et tendre histoire, mlancolique aurore
des jours orageux que la destine lui prparait.



IV

Ce que j'ai appel plus haut l'conomie littraire de la _Vita nuova_
est tout  fait particulier.

Celle-ci nous rappelle ces monumens composites o l'on retrouve le style
et l'poque des constructions qui se sont superposes. Les lmens dont
elle se compose peuvent tre ramens  trois ordres diffrens:

1 Une prose qui nous expose le rcit. Son dveloppement comprend la
succession d'vnemens, d'impressions et de sentimens dont l'volution
constitue la charpente mme de l'oeuvre;

2 Des vers, sous forme de _canzoni_, de sonnets, de ballades se
rapportant aux momens successifs que suit l'action du pome;

3 Des explications, divisions et subdivisions  l'infini, lesquelles,
conformment aux rgles de la scolastique, se rapportent  la structure
et  la signification de chacune de ces posies.

Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres.

Mais cette exposition n'est pas prcisment conforme  l'ordre
chronologique de la composition.

Il n'est pas douteux que la premire manation de la _Vita nuova_
appartient aux petits pomes dans lesquels l'auteur nous initie aux
sentimens intimes dont l'expression rime est la trame vritable de son
oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, achev dans sa concision, d'un tat
d'me sollicit par les circonstances extrieures ou par sa propre
inspiration.

Si l'on veut bien se reporter  ce qui a t expos plus haut (page 16)
au sujet des habitudes littraires de cette poque, on pourra suivre la
gense de chacune de ces posies, o l'auteur reproduisait  mesure,
sous la forme que lui dictaient et son poque et son gnie, ses
impressions et ses penses du moment.

Ceci comprend un intervalle de 16 annes, si l'on veut compter depuis la
premire (1274) o naquit l'amour de Dante pour Batrice jusqu' la mort
de celle-ci (1290); mais en ralit le roman ne droule ses pripties
que pendant une dure de trois ou quatre annes.

C'est aprs la mort de Batrice que le Pote a rassembl les expressions
de ses expansions potiques, et leur a donn un corps en composant, avec
ses souvenirs, la prose qui sert  les relier. Pour des raisons que nous
ne connaissons pas, il a laiss en dehors un certain nombre de pices
rimes qui avaient t certainement composes aux mmes poques, et se
rapportaient aux mmes sujets et aux mmes ides que les pices
conserves dans ce petit livre.

Dans la plupart des ditions italiennes de la _Vita nuova_, le texte du
pome est suivi d'un appendice comprenant: _altre rime spettanti alla
Vita nuova._ Toutes ces posies (_rime_), sonnets, canzoni, etc., ne
tiennent pas une place gale dans le pome. J'ai reproduit dans les
_Commentaires_ celles qui m'ont paru se rattacher plus directement 
tels ou tels chapitres, c'est--dire aux circonstances qui y sont
relates.

C'est donc aux premires annes qui ont suivi la mort de Batrice qu'il
faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde gnralement 
le placer vers les annes 1291 et 1292, ainsi que la composition de la
prose, qui enveloppe la posie comme la chair d'un fruit en enveloppe le
noyau.

Il est probable qu'il a retouch les produits de ses inspirations
journalires, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit aprs
coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita
nuova_ dont l'interprtation ne parat possible que moyennant une telle
supposition.

Cette prose nous aide  tablir la filiation des circonstances qui ont
sollicit ou inspir les pices potiques. Elle n'est souvent que comme
la prparation de celles-ci, et le mme rcit peut se reproduire ainsi
sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression
d'vnemens ou d'impressions identiques se prsente sons des formes un
peu diffrentes. C'est comme un motif musical que le compositeur rpte
dans un ton diffrent ou avec des dveloppemens nouveaux.



V

Cette traduction est absolument littrale. On reconnatra aisment que
le traducteur a sacrifi plus d'une fois les exigences du style moderne
au scrupule de s'carter le moins possible d'un style encore mdival,
mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette
oeuvre. Il s'est content de conserver la coupe des morceaux rimes.
C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers
une oeuvre potique ne pouvant que compromettre la fidlit de la
traduction, en raison des ncessits et des procds d'une prosodie tout
autre que celle du modle. Et la pense du Pote est toujours si nette
et si concise qu'il n'a t que trs rarement ncessaire d'intervertir
l'ordre de leur alignement.

La seule modification que je me sois permise dans la construction
gnrale de l'oeuvre a t de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses
scolastiques qui accompagnent chacun des pomes. Il m'a sembl que cette
dichotomie glaciale n'tait pas  sa place parmi ces lignes de grce et
d'motion. Mais on la retrouvera fidlement reproduite dans les
commentaires se rapportante chacun des chapitres.

Le prsent travail n'est pas une oeuvre d'rudition. Il a t fait sur
le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu
suivre ces savans diteurs de la _Vita nuova_ avaient d subir avant eux
bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'rudition
italienne parviendront  les rtablir dans leur puret primitive: il y a
longtemps qu'on y travaille. Un rcent fascicule publi par la _Societ
Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des
variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions,
les fantaisies de nombreuses gnrations de copistes. Il m'a paru que
ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou
des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la
ponctuation qui a d tre bien souvent dfectueuse. Mais il ne m'a pas
sembl que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup  en souffrir.
Et ce qui doit nous intresser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa
pense, son imagination.

Il n'est peut-tre pas un des incidens de la vie de Dante ou un des
passages de sa production potique qui n'ait t l'objet de
disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis
 la postrit (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou
sur les dates ou sur la succession des vnemens auxquels ils font
allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre
du Pote, on n'a pu parvenir  dterminer, avec quelque prcision, mme
l'poque approximative o ces oeuvres ont t conues, acheves, ou se
sont succd.

Et encore, l'normit et la diversit de l'oeuvre prise dans son
ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondment
mouvemente? Il est mme une poque qui semblait devoir tre ferme 
son activit littraire.

Aprs la _tributazione_ qui a suivi la mort de Batrice (1290), nous
voyons son existence remplie par le travail et l'tude: il consacre des
annes, trente mois (_Il Convito_),  l'tude du latin, que jusqu'alors
il ne possdait qu'imparfaitement et o il devait trouver ses auteurs de
prdilection,  l'assiduit aux leons des philosophes et des
thologiens. Puis son entre officielle dans la vie publique[19], puis
son Priorat[20], sa dure courte mais effective, puis les premires
annes de son exil et l'agitation politique  laquelle il s'associe....
Voil, si l'on considre la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de
stupfaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige.

N'ayant pas qualit pour intervenir dans les dbats dont ces sujets ont
t, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai d m'en tenir
 la tradition, plus ou moins lgendaire, que j'ai pu demander aux
sources les plus autorises, et  la reprsentation, aussi fidle qu'il
m'a t possible, du texte, sinon officiel, du moins accept de la _Vita
nuova_.



Les _Commentaires_ dont j'ai accompagn la traduction du texte
concernent les interprtations de la partie symbolique et philosophique
du pome, et ont en mme temps pour objet de ramener  l'esprit du
lecteur la propre personnalit du Pote et le tableau de son poque et
de son milieu, et les images qui ont d frapper ses yeux.

J'ai demand  quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, 
Carducci,  del Lungo, aux rcentes et compendieuses publications de
Leynardi et de Scherillo[21],  de nombreux articles du _Giornale
Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du pome;
j'ai interrog leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en
suis rapport surtout  ce dont m'avait pntr une longne communion
avec la personne et avec l'oeuvre du Pote de la _Divine Comdie_.

Mais, en vrit, tait-il indispensable d'aller plus loin et de remonter
plus haut? La littrature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement
appropri toutes celles qui l'ont prcde, et elle les rsume. Et je ne
crois pas qu'il soit ncessaire, pour comprendre le Pote de la _Vita
nuova_, de repasser par toutes les tapes qu'a parcourues l'esprit
humain  l'enqute du grand Symboliste. C'est dans lui-mme qu'il faut
venir chercher les sources de sa sensibilit, les origines de ses
raisonnemens, le sens de ses symboles.

Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de
beauts subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus srement
par un commerce intime avec cette grande personnalit qu'en interrogeant
les autres.


NOTES:

[1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus familire aux Anglais. Entre 1862
et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions littrales. En
outre, deux ditions italiennes, avec introductions et notes en anglais,
ont t publies rcemment  Londres par M. Whitehead et par M. Perini.

[2] La _Divine Comdie_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit.

[3] Dante, _Il Convito_, trait. ii.

[4] Les Guelfes reprsentaient les franchises communales, et les
Gibelins les privilges fodaux (Ozanam).

[5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII.

[6] WHITEHEAD. dition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893.

[7] Commentaire du ch. II.

[8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII.

[9] La _Divine Comdie_, ch. XV de l'_Enfer_.

[10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_.

[11] LUMINI, _Giornale Dantesco_.

[12] Commentaire de Boccace.

[13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_.

[14] Le Purgatoire de la _Divine Comdie_, chant XXXI.

[15] Ozanam croit que le sjour de Dante  Paris doit tre report entre
1294 et 1299, c'est--dire entre la mort de Batrice et l'accession du
pote au Priorat, et que c'est  cette poque qu'eurent lieu les
dsordres dont il s'accuse lui-mme (_Oeuvres compltes_, t. VI, p.
416). Ceci me parat difficilement acceptable (Voir l'_pilogue_).

[16] Un petit oiseau, encore sans exprience, peut s'exposer deux ou
trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont dj fatigu
leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la flche
(chant XXXI du Purgatoire).

[17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu' ce qu'on pourrait
appeler la littrature courante. Il y avait dj, dans la France
d'alors, une haute littrature, celle de l'pope, une de nos gloires
nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques o, Joinville et
Villehardouin annonaient les Mmoires dont nous sommes encombrs
aujourd'hui.

[18] _Bollettino della Societ Dantesca Italiana, Firenze_, dcembre
1896.

[19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixime des sept _arti
maggiori_, celui des mdecins et des apothicaires _(medici e speziali_).
C'tait une condition exige pour l'entre dans la vie publique.

[20] 1306.

[21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina
Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della
biografia di Dante_, Torino, 1896.





LA VITA NUOVA


CHAPITRE PREMIER

Dans cette partie du livre de ma mmoire, avant laquelle on ne
trouverait pas grand'chose  lire, se trouve un chapitre (_rubrica_),
ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie
nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent crits des passages que j'ai
l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du
moins suivant la signification qu'ils avaient.[1]



CHAPITRE II

Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumire[2] tait retourn
au mme point de son volution, quand apparut  mes yeux pour la
premire fois la glorieuse dame de mes penses, que beaucoup nommrent
Batrice, ne sachant comment la nommer.[3]

Elle tait dj  cette priode de sa vie o le ciel toile s'est avanc
du ct de l'Orient d'un peu plus de douze degrs.[4] De sorte qu'elle
tait au commencement de sa neuvime anne, quand elle m'apparut, et moi
 la fin de la mienne.

Je la vis vtue de rouge[5], mais d'une faon simple et modeste, et
pare comme il convenait  un ge aussi tendre. A ce moment, je puis
dire vritablement que le principe de la vie que reclent les plis les
plus secrets du coeur se mit  trembler si fortement en moi que je le
sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une faon terrible,
et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens
dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite l o tous les
esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'tonnement
et, s'adressant spcialement  l'esprit de la vision, dit ces mots:
_apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui rside l
o s'articule la parole[9] se mit  pleurer, et en pleurant il disait:
_heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10]

Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et matre de mon
me, et mon me lui fut aussitt unie si troitement qu'il commena 
prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une
domination telle qu'il fallut m'en remettre compltement  son bon
plaisir.

Il me commandait souvent de chercher  voir ce jeune ange; et c'est
ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher
aprs elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que
certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homre. Elle paraissait
non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.[11]

Et, bien que son image ne me quittt pas, m'encourageant ainsi  me
soumettre  l'Amour, elle avait une fiert si noble qu'elle ne permit
jamais que l'Amour me domint par del des conseils fidles de la raison
tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses.
Aussi, comme il peut paratre fabuleux que tant de jeunesse ait pu
matriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et,
laissant de ct beaucoup de choses qui pourraient tre prises l d'o
j'ai tir celles-ci[12], j'en arriverai  ce qui a imprim les traces
les plus profondes dans ma mmoire.

NOTES:

[1] Commentaire du chap. I.

[2] Le Soleil.

[3] Commentaire du ch. II.

[4] Rvolution qui s'opre en cent ans _(Tutto quel cielo si muove
seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in
cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent  la conception
de la cosmographie cleste qui se trouve longuement dveloppe dans, _Il
Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV).

[5] Beatrice est toujours reprsente, jusque dans les rgions clestes,
vtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Pote.

[6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.

[7] Le cerveau.

[8] C'est votre Batitude qui vous est apparue.

[9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis
permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a galement
interprte dans son commentaire par: _lo spirito vocale_.

[10] Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empch.
Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employ dans le sens de
embarrass, troubl.

[11] C'est d'Hlne passant devant la foule qu'Homre parlait ainsi.

[12] C'est--dire de mon esprit.



CHAPITRE III

Aprs que furent passes neuf annes juste[1] depuis la premire
apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai
vtue de blanc, entre deux dames plus ges. Comme elle passait dans une
rue, elle jeta les yeux du ct o je me trouvais, craintif, et, avec
une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui rcompense dans
l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir
atteint l'extrmit de la Batitude. L'heure o m'arriva ce doux salut
tait prcisment la neuvime de ce jour. Et comme c'tait la premire
fois que sa voix parvenait  mes oreilles, je fus pris d'une telle
douceur que je me sentis comme ivre, et je me sparai aussitt de la
foule.

Rentr dans ma chambre solitaire, je me mis  penser  elle et  sa
courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil o m'apparut
une vision merveilleuse.

Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans
lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquitant pour
qui le regardait[3]; et il montrait lui-mme une joie vraiment
extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais
qu'une partie, o je distinguais seulement: _Ego dominus tuus_.[4] Il
me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf
qu'elle tait lgrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en
regardant attentivement, je connus que c'tait la dame du salut, celle
qui avait daign me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il
tenait dans une de ses mains une chose qui brlait, et qu'il me disait:
_Vide cor tuum_.[6] Et quand il fut rest l un peu de temps, il me
semblait qu'il rveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle
manire qu'il lui faisait manger cette chose qui brlait dans sa main,
et qu'elle mangeait en hsitant. Aprs cela, sa joie ne tardait pas  se
convertir en des larmes amres; et, prenant cette femme dans ses bras,
il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.

Je ressentis alors une telle angoisse que mon lger sommeil ne put durer
davantage, et je m'veillai.

Je commenai aussitt  penser, et je trouvai que l'heure o cette
vision m'tait apparue tait la quatrime de la nuit, d'o il rsulte
qu'elle tait la premire des neuf dernires heures de la nuit.[7] Et
tout en songeant  ce qui venait de m'apparatre, je me proposai de le
faire entendre  quelques-uns de mes amis qui taient des trouvres
fameux dans ce temps-l. Et, comme je m'tais dj essay aux choses
rimes, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les
fidles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur
crivis donc ce que j'avais vu en songe:


     A toute me prise et  tout noble coeur[8]
     A qui parviendra ceci
     Afin qu'ils m'en retournent leur avis,
     Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est--dire l'Amour.
     Dj taient passes les heures
     O les toiles brillent de tout leur clat,
     Quand m'apparut tout a coup l'Amour
     Dont l'essence me remplit encore de terreur.
     L'Amour me paraissait joyeux.
     Il tenait mon coeur dans sa main
     Et dans ses bras une femme endormie et enveloppe d'un manteau.
     Puis il la rveillait et, ce coeur qui brlait,
     Il le lui donnait  manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,
     Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9]


Il vint plusieurs rponses  ce sonnet, et des opinions diverses furent
exprimes. Parmi elles fut la rponse de celui que j'appelle le premier
de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: Il me semble
que tu as vu la perfection....[10] Et de l date le commencement de
notre amiti mutuelle, quand il sut que c'tait moi qui lui avais fait
cet envoi. La vritable interprtation de ce sonnet ne fut alors saisie
par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins
perspicaces.[11]

NOTES:

[1] Dante avait alors 18 ans et Batrice  peu prs 17.

[2] _Nel gran secolo_.

[3] Ce personnage tait l'Amour.

[4] Je suis ton matre.

[5] On a vu dans cette nudit un symbole de virginit. L'opinion
exprime par quelques auteurs que Batrice tait dj marie  cette
poque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique.

[6] Vois ton coeur.

[7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9.

[8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_....

[9] Commentaire du ch. III.

[10] Cet ami tait Guido Cavalcanti, l'un des potes les plus rputs de
cette poque. Il avait rpondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_....

[11] On trouvera plusieurs de ces rponses dans le _Commentaire_ du ch.
III.



CHAPITRE IV


Aprs cette vision, ma sant[1] commena  tre trouble dans ses
fonctions parce que mon me ne cessait de penser  cette beaut; de
sorte que je devins en peu de temps si frle et si faible que mon aspect
tait devenu pnible pour mes amis. Et beaucoup pousss par la malice
cherchaient  savoir ce que je tenais  cacher aux autres. Et moi,
m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur rpondais que c'tait
l'Amour qui m'avait mis dans cet tat. Je disais l'Amour parce que mon
visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y
mprendre. Et quand ils me demandaient: Pourquoi l'Amour t'a-t-il
dfait  ce point? Je les regardais en souriant, et je ne leur disais
rien.

NOTE:

[1] Dans le texte: mon esprit naturel.



CHAPITRE V

Il arriva un jour que cette beaut tait assise dans un endroit o l'on
clbrait la Reine de la gloire[1], et de la place o j'tais je voyais
ma Batitude. Et entre elle et moi en ligne droite tait assise une dame
d'une figure trs agrable, qui me regardait souvent, tonne de mon
regard qui paraissait s'arrter sur elle; et beaucoup s'aperurent de la
manire dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que,
en partant, j'entendais dire derrire moi: Voyez donc dans quel tat
cette femme a mis celui-ci. Et, comme on la nommait, je compris qu'on
parlait de celle qui se trouvait dans la direction o mes yeux allaient
s'arrter sur l'aimable Batrice.[1]

Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-l
dvoil aux autres mon secret; et je pensai  faire aussitt de cette
gracieuse femme ma protection contre la vrit. Et en peu de temps, j'y
russis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir dcouvert ce
que je tenais  cacher.

Grce  elle, je pus dissimuler pendant des mois et des annes.[2] Et
pour mieux tromper les autres, je composai  son intention quelques
petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui
s'adresseraient  la divine Batrice, et je ne donnerai que ceux qui
seront  sa louange.

NOTES:

[1] La fte de la Vierge.

[2] Il parat difficile de croire que ce mange ait dur des annes.



CHAPITRE VI

Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection  mon
grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint  l'ide de vouloir
rappeler le nom de celle qui m'tait chre, en l'accompagnant du nom de
beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je
viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes
de la ville, o ma Dame a t mise par le Seigneur, j'en composai une
ptre sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si
j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une
circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer prcisment
que le neuvime parmi ceux de toutes les autres.

NOTE:

[1] _Sirvente_, sorte de posie usite par les trouvres et les
troubadours. C'est peut-tre quelque convenance de rime qui aura plac
le nom de Batrice au neuvime rang, sans que le Pote s'en soit d'abord
aperu, mais non sans que son imagination en ait t frappe plus tard
(Voir le ch. XXX).



CHAPITRE VII

Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi  cacher ma volont,
il fallut qu'elle quittt la ville o nous tions, pour une rsidence
loigne. De sorte que moi, fort troubl d'avoir perdu la protection de
mon secret, je me trouvai plus dconcert que je n'aurais cru devoir
l'tre. Et pensant que, si je ne tmoignais pas quelque chagrin de son
dpart, on s'apercevrait plus tt de ma fraude, je me proposai de
l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains
passages s'y adresseront  ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura
le comprendre.


     O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1]
     Faites attention et regardez
     S'il est une douleur gale  la mienne.
     Je vous prie seulement de vouloir bien m'couter;
     Et alors vous pourrez vous imaginer
     De quels tourmens je suis la demeure et la clef.
     L'Amour, non pour mon peu de mrite
     Mais grce  sa noblesse,
     Me fit la vie si douce et si suave
     Que j'entendais dire souvent derrire moi:
     Ah! A quels mrites
     Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?
     Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance
     Qui me venait de mon trsor amoureux,
     Et je suis rest si pauvre
     Que je n'ose plus parler.
     Si bien que, voulant faire comme ceux
     Qui par vergogne cachent ce qui leur manque,
     Je montre de la gait au dehors
     Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2]


NOTES:

[1] _O voi che per la via d'Amore passate_.

[2] Commentaire du ch. VII.



CHAPITRE VIII

Aprs le dpart de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler 
sa gloire une femme jeune et de trs gracieuse apparence, laquelle tait
aime dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui
pleuraient.

Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus
retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque
chose sur sa mort,  l'intention de celle prs de qui je l'avais vue. Et
c'est  cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis  son
sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les
deux sonnets qui suivent:


     Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1]
     En entendant ce qui le fait pleurer.
     L'Amour entend les femmes sangloter de piti,
     Et leurs yeux tmoignent de leur douleur amre.
     C'est parce que la mort mchante a exerc
     Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable
     En dtruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes
     Les louanges du monde.
     coutez comment l'Amour lui a rendu hommage,
     Car je l'ai vu sous une forme relle[3]
     Se lamenter sur cette belle image.
     Et il levait  chaque instant ses yeux vers le ciel
     O tait dj loge cette me gracieuse
     Qui avait t une femme si attrayante.

     Mort brutale, ennemie de la piti,[4]
     mre antique de la douleur,
     Jugement dur et irrcusable,
     Puisque tu as donn l'occasion  mon coeur afflig
     De se livrer  ses penses,
     Ma langue se fatiguera  t'accuser;
     Et si je te refuse toute excuse,
     Il faut que je dise
     Tes mfaits et tes crimes:
     Non que le monde les ignore,
     Mais pour soulever l'indignation
     De quiconque se nourrit d'amour.
     Tu as spar du monde la beaut,
     Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.
     Tu as dtruit la grce amoureuse
     D'une jeunesse joyeuse.
     Je ne veux pas dcouvrir ici davantage la femme
     Dont les mrites sont bien connus.
     Celui qui ne mrite pas son salut[5]
     Qu'il n'espre jamais tre en sa compagnie[6].


NOTES:

[1] _Piangete amanti, perch piange amore_....

[2] C'est--dire que la mort peut dpouiller une femme de tout ce qui
charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait.

[3] L'Amour reprsente ici Batrice, qui tait elle-mme prsente 
cette scne douloureuse.

[4] _Morte villana, di piet nemica_....

[5] C'est  Batrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa
compagnie, c'est--dire dans le ciel.

[6] Commentaire du ch. VIII.



CHAPITRE IX

Quelques jours aprs la mort de cette femme, il survint une chose qui
m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit o tait
cette aimable femme qui avait servi  protger mon secret, car le but de
mon voyage n'en tait pas trs loign. Et quoique je fusse en apparence
en nombreuse compagnie, il m'en cotait de m'en aller,  ce point que
mes soupirs ne parvenaient pas  dgager l'angoisse o mon coeur tait
plong ds que je me sparais de ma Batitude.

Or, le doux Seigneur[1], qui s'tait empar de moi par la vertu de cette
femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un plerin vtu
simplement d'humbles habits. Il me paraissait hsitant, et il regardait
 terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle
rivire, dont le courant tait trs pur, et qui longeait la route o je
me trouvais.

Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: Je
viens d'auprs de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et
je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volont je
t'avais fait avoir prs d'elle, je l'ai repris et je le porte  une
autre belle qui te servira  son tour de protection, comme l'avait fait
la premire (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais
cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en
rpter quelques-unes, fais-le de manire  ce qu'on ne puisse discerner
l'amour simul que tu avais montr  celle-l et qu'il te faudra montrer
 l'autre.

Ceci dit, toute cette imagination disparut tout  coup,  cause du grand
pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altr, tout
pensif et accompagn de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et
le jour d'aprs, je fis le sonnet suivant:


     Chevauchant avant hier sur un chemin[2]
     Contre mon gr et tout pensif,
     Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,
     Portant le simple vtement d'un plerin.
     Il avait un aspect trs humble
     Comme s'il avait perdu toute sa dignit.
     Il marchait pensif et soupirant,
     La tte incline, comme pour ne pas voir les gens.
     Quand il me vit, il m'appela par mon nom
     Et dit: Je viens de loin,
     L o ton coeur se tenait par ma volont,
     Et je l'apporte pour qu'il serve  une nouvelle beaut.
     Alors je me sentis tellement envahi par lui
     Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperu comment.[3]


NOTES:

[1] L'Amour.

[2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_....

[3] Commentaire du ch. IX.



CHAPITRE X

Aprs mon retour, je me mis  la recherche de cette femme que mon
Seigneur m'avait nomme sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon
discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma
protection, si bien que trop de gens en parlrent, en dpassant les
limites de la discrtion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort
pnible. Et il rsulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser
d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les
vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa
ce si doux salut dans lequel rsidait toute ma batitude. Et ici
j'interromprai mon rcit pour faire comprendre l'effet que son salut
exerait sur moi.



CHAPITRE XI

Lorsqu'elle venait  m'apparatre, dans l'espoir de cet admirable salut,
je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charit m'envahissait,
qui me faisait pardonner  tous ceux qui m'avaient offens; et 
quiconque m'et alors demand quelque chose je n'aurais rpondu qu'un
mot: Amour, l'humilit peinte sur mon visage. Et quand elle tait sur le
point de me saluer, un esprit d'amour dtruisait toutes mes sensations,
et se peignait sur mes organes visuels intimids, et il leur disait:
allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixs sur elle. Et qui
aurait voulu connatre ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'
regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me
saluait, l'amour ne parvenait pas  cacher mon intolrable batitude:
mais je me trouvais cras par une telle douceur que mon corps, qui en
subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanim et
pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Batitude,
laquelle surpassait et dominait toutes mes facults.



CHAPITRE XII

Maintenant, revenant  mon rcit, je dirai que, aprs que ma Batitude
m'eut t refuse, je fus pris d'une douleur si vive que je me sparai
de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes
larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaiss, je me rfugiai
dans ma chambre, o je pouvais me lamenter sans tre entendu. Et l,
demandant misricorde  la reine de la courtoisie, je disais: Amour,
viens en aide  ton fidle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant
qui vient d'tre battu.

Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre,
tout prs de moi, un jeune homme couvert d'un vtement d'une grande
blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, tendu comme
j'tais, et aprs m'avoir regard quelque temps, il me sembla qu'il
m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: _Fili, tempus est ut
praetermittantur simulata nostra_.[1]

Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il
m'avait appel plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le
regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il
paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-mme
rassur, je commenai  lui parler ainsi: Noble seigneur, pourquoi
pleures-tu? Et lui: _Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se
habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.[2]

Alors, en pensant  ses paroles, il me parut qu'il m'avait parl d'une
faon trs obscure, et je lui dis: Qu'est cela, Seigneur, que tu me
parles d'une manire si obscure? Il me rpondit en langue vulgaire: Ne
demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.

Puis, je lui parlai du salut qui m'avait t refus, et je lui demandai
quelle en avait t la raison. Voici comment il me rpondit: Notre
Batrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la
femme que je t'ai nomme sur le chemin des soupirs prouvait  cause de
toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette trs noble femme, qui est
ennemie de toute espce de tort, n'a pas daign saluer ta personne,
craignant d'avoir  en subir elle-mme quelque dsagrment. Aussi comme
ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux
que tu crives quelque chose sous la forme de vers, o tu exprimeras
l'empire que j'exerce sur toi  son sujet, et comment elle te fit sien
ds ton enfance. Et tu peux en appeler en tmoignage celui qui le sait
bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-l, je lui
en parlerai volontiers. Elle connatra ainsi ce que tu penses, et
comprendra comment on s'y est tromp. Fais en sorte que tes paroles ne
soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas prcisment 
elle, ce qui ne conviendrait gure. Et ne lui envoie rien sans moi pour
que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave
harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera ncessaire.[3]

Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai
que cette vision m'tait apparue  la neuvime heure du jour. Et avant
d'tre sorti de ma chambre, j'avais rsolu de faire une ballade o je
suivrais ce que m'avait recommand mon Seigneur.


     Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4]
     Et que tu te prsentes avec lui devant ma Dame,
     Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle
     De mes excuses que tu lui chanteras.
     Tu t'en vas, Ballade, d'une faon si courtoise
     Que, mme sans sa compagnie,
     Tu pourras te prsenter partout sans crainte.
     Mais si tu veux y aller en toute scurit,
     Va d'abord retrouver l'Amour;
     Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.
     Car celle qui doit t'entendre
     Si, comme je le crois, elle est irrite contre moi,
     S'il ne t'accompagnait pas,
     Elle pourrait bien te recevoir mal.
     Et, quand vous serez l ensemble,
     Commence  lui dire avec douceur,
     Aprs lui en avoir d'abord demand la permission:
     Madame, celui qui m'envoie vers vous
     Veut, s'il vous plat,
     Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.
     C'est l'amour qui,  cause de votre beaut,
     A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet  ses regards.
     Aussi, pourquoi il a regard ailleurs,
     Jugez-en par vous-mme, du moment que son coeur n'a pas chang.
     Dis-lui: Madame, son coeur a gard
     Une foi si fidle
     Que sa pense est  tout instant prte  vous servir.
     Il a t vtre tout d'abord, et il ne s'est pas dmenti.
     Si elle ne le croit pas,
     Dis qu'elle demande  l'Amour si cela est vrai,
     Et  la fin prie-la humblement,
     S'il ne lui plat pas de me pardonner,
     Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,
     Et elle verra son serviteur lui obir.
     Et dis  celui qui est la clef de toute piti,[5]
     Avant que tu ne t'en ailles,
     De lui expliquer mes bonnes raisons[6]
     Par la grce de mes paroles harmonieuses.
     Reste ici auprs d'elle
     Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.
     Et si elle lui pardonne  ta prire
     Viens lui annoncer cette belle paix.
     Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,
     Au moment qui te paratra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7]


NOTES:

[1] Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.

[2] Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont 
gale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi. (Je suis toujours
le mme, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani.

[3] Commentaire de ch. XII.

[4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_....

[5] L'Amour.

[6] Ceci veut dire sans doute: c'tait pour ne pas vous compromettre.

[7] Commentaire du ch. XII.



CHAPITRE XIII

Aprs la vision que je viens de raconter, et aprs avoir dit les paroles
que l'Amour m'avait imposes, me vinrent des penses nombreuses et
diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une  une, sans pouvoir
m'en dfendre. Parmi celles-ci, quatre m'taient tout repos.

L'une d'elles tait celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce
qu'elle carte de toute vilenie l'esprit de son fidle. L'autre tait
que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est
soumis, plus il faut passer par des chemins pnibles et douloureux.

Une autre tait celle-ci: le nom de l'Amour est si doux  entendre
qu'il parat impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car
les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqus, comme il est
crit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrime tait celle-ci: la
femme  qui l'Amour t'attache si troitement n'est pas comme les autres
femmes dont le coeur se meut si lgrement.

Et chacune de ces penses me faisait la guerre au point que je
ressemblais  celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait
bien marcher, mais qui ne sait pas o il va. Et si je songeais 
chercher un chemin battu, c'est--dire celui que prendraient les autres,
ce chemin se trouvait tout  fait contraire  mes penses, qui taient
de faire appel  la piti, et de me remettre entre ses bras. C'est dans
cet tat que je fis le sonnet suivant:


     Toutes mes penses parlent d'amour,[1]
     Et le font de manires si diverses
     Que l'une me fait vouloir m'y soumettre
     Et une autre me dit que c'est une folie.[2]
     Une autre m'apporte les douceurs de l'esprance,
     Et une autre me fait verser des larmes abondantes.
     Elles s'accordent seulement  demander piti,
     Tout tremblant que je suis de la peur qui treint mon coeur.
     C'est  ce point que je ne sais de quel ct me tourner;
     Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.
     C'est ainsi que je me trouve comme gar dans l'amour.
     Et si je veux les accorder toutes
     Il faut que j'en appelle  mon ennemie,
     Madame la Piti[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4]


NOTES:

[1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_....

[2] Il y a ici deux versions diffrentes: Fraticelli lit _folle,_ folie,
version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que
cette pense est plus forte.

[3] Il explique lui-mme que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna
Piet_ la _mia nemica_.

[4]Commentaire du ch. XIII.



CHAPITRE XIV

Aprs que ces diverses penses se furent livr de telles batailles, il
arriva que cette adorable crature se rendit  une runion o se
trouvaient assembles un grand nombre de dames, et j'y fus amen par un
de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant l o tant de
femmes venaient faire montre de leur beaut. Je ne savais donc pas o
j'tais amen, me confiant  l'ami qui allait me conduire ainsi
jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: Pourquoi sommes-nous
venus prs de ces dames? il me rpondit: C'est pour qu'elles soient
servies d'une manire digne d'elles.

La vrit est que ces femmes s'taient runies chez une d'elles qui
s'tait marie ce jour-l et les avait invites, suivant la coutume de
cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son
nouvel poux. De sorte que, pensant faire plaisir  cet ami, je me
dcidai  venir me tenir  la disposition de ces dames en sa compagnie.
Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement
extraordinaire qui partait du ct gauche de ma poitrine et s'tendit
tout  coup dans le reste de mon corps.

Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le
tour de la salle et, craignant que l'on se ft aperu de mon
tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu
d'elles la divine Batrice. Alors, mes esprits se trouvrent tellement
anantis par la violence de mon amour, quand je me vis si prs de ma
Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la
vision.

Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-mmes l'image
de cette merveille, ils ne parvenaient pas  la contempler, et ils en
souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'tions
pas ainsi projets hors de nous-mmes, nous pourrions rester  regarder
cette merveille, comme font les autres.

Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'tais transfigur,
commencrent par s'tonner, puis se mirent a parler entre elles et 
rire et  se moquer de moi avec la gentille Batrice. Alors mon ami, qui
ne se doutait de rien, s'en aperut aussi et, me prenant par la main,
m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais.
Alors, un peu calm et ayant repris mes esprits anantis, et ceux-ci
ayant retrouv la possession d'eux-mmes, je lui dis: J'ai mis les
pieds dans cette partie de la vie o l'on ne peut aller plus loin avec
la pense de s'en revenir.[2]

Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes o pleurant, et
honteux de moi-mme, je me disais: Si cette femme savait dans quel
tat je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois
plutt qu'elle en aurait grande piti. Et, tout en pleurant ainsi, je
me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient  elle-mme et lui
expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que
j'tais bien sr qu'elle n'en tait pas consciente, et que si elle
l'avait t, sa compassion aurait gagn les autres. Et je souhaitais
qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu' elle,


     Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3]
     Et vous ne savez pas, Madame, d'o vient
     Que je vous montre un visage si nouveau
     Quand je contemple votre beaut.
     Si vous le saviez, votre piti ne pourrait pas
     Garder contre moi votre habituelle rigueur.
     Car l'Amour, lorsqu'il me trouve prs de vous,
     S'enhardit et prend un tel empire
     Qu'il frappe mes esprits craintifs,
     Et les tue ou les chasse,
     De sorte qu'il reste seul  vous regarder.
     C'est ce qui me fait changer de figure,
     Mais pas assez pour que je ne sente pas alors
     Les angoisses o me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4]


NOTES:

[1] Ceci est une allusion  un incident qui allait se produire peu
d'instants aprs.

[2] J'ai cru que j'allais mourir.

[3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_....

[4] Commentaire du ch. XIV.



CHAPITRE XV

Aprs cette nouvelle transfiguration, il me vint une pense opinitre,
qui ne me quittait gure, mais me reprenait continuellement et me
disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de
cette femme, pourquoi cherches-tu  la voir? Si elle te le demandait,
qu'aurais-tu  lui rpondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre
pour le faire?

Et une autre pense rpondait humblement: si je ne perdais pas toutes
mes facults et que j'eusse assez de libert pour lui rpondre, je lui
dirais: aussitt que je m'imagine sa merveilleuse beaut, il me vient un
dsir de la voir d'une telle puissance qu'il dtruit, qu'il tue dans ma
mmoire, tout ce qui pourrait s'lever contre lui, et les souffrances
passes ne sauraient retenir mon dsir de chercher  la voir.

Alors, cdant  ces penses, je songeai  lui adresser certaines paroles
dans lesquelles, en m'excusant prs d'elle des reproches que j'avais pu
lui adresser[1], je lui ferais connatre ce qu'il advient de moi quand
je l'approche.


     Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2]
     Quand je vous vois,  ma belle joie!
     Et quand je suis prs de vous, j'entends l'Amour
     Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.
     Mon visage montre la couleur de mon coeur,
     Et quand il s'vanouit, il s'appuie o il peut[3]
     Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,
     Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.
     Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,
     S'il ne venait pas rassurer mon me perdue,
     Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,
     Et en me tmoignant cette piti que votre rire tue,
     Et que ferait natre cet aspect lamentable
     Des yeux qui ont envie de mourir.[4]


NOTES:

[1] Il parat que Dante s'tait plaint hautement, soit en paroles soit
autrement, du rire moqueur de Batrice. Mais il ne s'est pas expliqu
davantage sur ce sujet.

[2] _Ci che m'incontra nella menta, more_....

[3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion  la scne de la
page 54.

[4] Commentaire du ch. XV.



CHAPITRE XVI

Ce sonnet, aprs que je l'eus crit, m'amena  dire encore quatre choses
sur mon tat, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprim.

La premire est que je souffrais souvent quand ma mmoire venait
reprsenter  mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.

La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout  coup avec tant de
violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pense, celle qui me
parlait de ma Dame.

La troisime est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi,
je partais tout ple pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait
cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'tait arriv en m'approchant
d'elle.

La quatrime est comment cette vue ne venait pas  mon secours, mais
venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du
sonnet suivant.

     Souvent me revient  l'esprit[1]
     L'angoisse que me cause l'amour.
     Et il m'en vient une telle piti que souvent
     Je dis: hlas, cela arrive-t-il  quelqu'un d'autre
     Que l'amour m'assaille si subitement
     Que la vie m'abandonne presque,
     Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver
     Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous.
     Puis, je m'efforce de venir moi-mme  mon aide;
     Et tout pale et dpourvu de tout courage
     Je viens vous voir, croyant me gurir:
     Et si je lve les yeux pour regarder,
     Mon coeur se met  trembler si fort
     Que ses battements cessent de se faire sentir.[2]

NOTES:

[1] _Spesse fiate vennemi alla mente_....

[2] Commentaire du ch. XVI.



CHAPITRE XVII

Aprs avoir fait ces trois sonnets adresss  cette femme, comme ils
faisaient le rcit exact de mon tat, j'ai cru devoir me taire, parce
qu'il me semblait avoir assez parl de moi. Mais bien que je cesse de
lui parler, il me faut reprendre une matire nouvelle et plus noble que
la prcdente. Et comme ce nouveau sujet sera agrable  entendre, je
vais le traiter aussi brivement que possible.



CHAPITRE XVIII

Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon
coeur, certaines dames, qui se runissaient parce qu'elles aimaient  se
trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles
ayant t tmoin de mes violentes motions. Et comme je me trouvais
passer prs d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'tait une femme
d'un parler agrable. Quand je fus arriv devant elles, je vis bien que
ma charmante dame n'tait pas l, et, rassur, je les saluai et leur
demandai ce qu'il y avait pour leur service.

Ces dames taient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre
elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et
d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi
et m'appelant par mon nom, me dit: Pourquoi et dans quel but aimes-tu
donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa prsence?
Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un
genre trs particulier. Et quand elle eut dit ces paroles, elle et
toutes les autres se regardrent en attendant ma rponse.

Alors je leur dis: Mesdames, tout ce que demandait mon amour tait le
salut de cette femme, dont vous entendez peut-tre parler. C'est en cela
que rsidait la batitude qui tait la fin de tous mes dsirs. Mais,
depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par
sa grce toute ma batitude dans ce qui ne peut me manquer.

Ces dames se mirent alors  parler entre elles et, de mme que nous
voyons quelquefois tomber la pluie mle  une neige trs blanche, il me
semblait voir leurs paroles entrecoupes de soupirs. Et quand elles
eurent ainsi parl quelque temps ensemble, celle qui m'avait adress la
parole la premire me dit: Nous te prions de nous dire en quoi rside
ta batitude. Et je rpondis: Elle rside dans les paroles qui sont 
la louange de ma Dame. Et elle dit  son tour: Si tu disais vrai, ce
que tu nous as dit en parlant de ton tat, tu l'aurais dit dans un autre
sens.[1]

Et je les quittai en rflchissant  ces paroles, presque honteux de
moi-mme, et je me disais en marchant: si je trouve une telle batitude
dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu
parler d'elle diffremment? Alors je rsolus de prendre toujours
dsormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais
beaucoup  cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de
trop lev relativement  moi-mme, de sorte que je n'osais plus m'y
mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le dsir de parler et
la peur de commencer.

NOTE:

[1] Commentaire du ch. XVIII.



CHAPITRE XIX

Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un
ruisseau aux eaux trs claires[1], il me vint une volont si forte de
parler que je commenai  songer  la manire dont je m'y prendrais, et
j'ai pens qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de
m'adresser aux femmes  la seconde personne, et non  toutes les femmes,
c'est--dire aux femmes distingues, et qui ne sont pas seulement des
femmes. Et alors ma langue se mit  parler comme si elle et t mue par
elle-mme, et elle dit: Femmes qui comprenez l'amour.... Je mis alors
ces mots de ct dans ma mmoire avec une grande joie, en pensant  les
prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, aprs
y avoir song pendant plusieurs jours, je commenai cette canzone.[2]


     Femmes qui comprenez l'amour,[3]
     Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame,
     Non pas que je pense arriver au bout de sa louange,
     Mais pour satisfaire mon esprit.
     Je dis donc que, quand je pense  ses mrites,
     L'amour se fait sentir en moi si doux
     Que, si la hardiesse ne venait  me manquer,
     Mes accens rendraient tout le monde amoureux.
     Et je ne veux pas non plus me hausser  un point
     Que je ne saurais soutenir jusqu' la fin.
     Mais je traiterai dlicatement de sa grce infinie
     Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses,
     Car ce n'est pas une chose  en entretenir d'autres que vous
     Un ange a fait appel  la divine Intelligence et lui a dit:
     Seigneur, on voit dans le monde
     Une merveille dont la grce procde
     D'une me qui resplendit jusqu'ici.
     Le ciel,  qui il ne manque
     Que de la possder, la demande  son Seigneur,
     Et tous les saints la rclament.
     La piti seule prend notre parti[4]
     Car Dieu dit en parlant de ma Dame:
     O mes bien aims, souffrez en paix
     Que votre esprance attende tant qu'il me plaira
     L o il y a quelqu'un qui s'attend  la perdre,
     Et qui dira dans l'Enfer aux mchans:
     J'ai vu l'esprance des Bienheureux.
     Ma Dame est donc dsire l-haut dans le ciel.
     Maintenant je veux vous faire connatre la vertu qu'elle possde,.
     Et je dis: que celle qui veut paratre une noble femme
     S'en aille avec elle, car quand elle s'avance
     L'Amour jette au coeur des mchans un froid
     Tel que leurs penses se glacent et prissent;
     Et celui qui s'arrterait  la contempler
     Deviendrait une chose noble ou mourrait.
     Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne
     De la regarder, il prouve les effets de sa vertu,
     Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut
     Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses.
     Et Dieu lui a encore accord une plus grande grce:
     C'est que celui qui lui a parl ne peut plus finir mal.
     L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle
     Peut-elle tre si belle et si pure!
     Puis il la regarde, et jure en lui-mme
     Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse.
     Elle porte ce teint de perle[5]
     Qui convient aux femmes, mais sans exagration.[6]
     Elle est tout ce que la nature peut faire de bien,
     Et on la prend pour le type de la beaut.
     De ses yeux, quand ils se meuvent,
     Sortent des esprits enflamms d'amour
     Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent,
     Et puis s'en vont droit au coeur.
     Vous voyez l'amour peint sur ses lvres
     Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fix.
     Canzone, je sais que c'est surtout les femmes
     Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoye.
     Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai leve
     Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste,
     Que, l o tu iras, ta dises en priant:
     Apprenez-moi o je dois aller, car je suis envoye
     A celle dont la louange est ma parure.
     Et si tu ne veux pas aller inutilement,
     Ne t'arrte pas prs des gens indignes.
     Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer
     Qu' des femmes ou  des hommes d'lite
     Qui te montreront le chemin le plus court.
     Tu trouveras l'Amour prs d'elle:
     Recommande-moi, comme c'est ton devoir,  l'un et  l'autre.[7]


NOTES:

[1] C'tait probablement le _Mugnone_.

[2] N'est-ce pas l un exemple curieux de la mthode de travail ou de
composition du Pote? Nous le verrons plus loin s'y reprendre  deux
fois pour crire un sonnet.

[3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot
_intelletto_ l'ide de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)

[4] Dieu a piti de nous en nous la conservant.

[5] Il rpte souvent que la pleur est la couleur de l'amour, et la
teinte de la perle en est le type.

[6] _Non fuor misura_.

[7] Commentaire du ch. XIX.



CHAPITRE XX

Aprs que cette canzone eut t un peu rpandue dans le monde, comme
quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce
que c'est que l'amour[1], s'tant d'aprs cela fait de moi peut-tre une
opinion exagre. De sorte que je pensai qu'aprs avoir crit ce qui
prcde, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour
obliger mon ami, je me dcidai  consacrer quelques mots  ce sujet.


     Amour et noblesse de coeur sont une mme chose,[2]
     Comme l'a dit le pote.
     C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre
     C'est comme si l'me raisonnable allait sans la raison.
     Quand la nature est amoureuse,
     L'Amour devient son matre et le coeur est sa demeure.
     C'est l qu'il se repose quelquefois un instant,
     Et quelquefois y sjourne longtemps.
     Puis la beaut apparat dans une femme sage,[3]
     Et elle plat tellement aux yeux que dans le coeur
     Nat un dsir de la chose qui plat.
     Et ce dsir persiste en lui assez
     Pour veiller un dsir d'amour.
     C'est la mme chose qu'un homme de valeur veille chez une femme.[4]


NOTES:

[1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagn
les deux potes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Pote
est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_).

[2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_....

[3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particulire et
qui rpond  _uomo valente_ du dernier vers.

[4] Commentaire du ch. XX.



CHAPITRE XXI

Aprs avoir trait de l'amour dans ces vers, il me vint  l'ide de dire
 la louange de cette beaut des paroles o je montrerais comment cet
amour s'veille pour elle, et comment non seulement il s'veille l o
il dormait, mais comment, grce  son action merveilleuse, il s'veille
l o il n'tait pas en puissance.


     Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1]
     De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit.
     O elle passe chacun se tourne vers elle
     Et son salut fait trembler le coeur,
     De sorte que baissant son visage on plit,
     Et on se repent de ses propres fautes.
     L'orgueil et la colre s'enfuient devant elle.
     Aides-moi, Mesdames,  lui faire honneur.
     Toute douceur, toute pense modeste,
     Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler;
     Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement.
     Ce qu'elle parat tre quand elle sourit un peu
     Ne peut se dire ni se retenir en esprit,
     Tant est merveilleux un tel miracle.[2]


NOTES:

[1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._

[2] Commentaire du ch. XXI.



CHAPITRE XXII

Peu de jours s'taient passs quand, suivant le plaisir du glorieux
Seigneur qui ne s'est pas refus  mourir lui-mme, celui qui avait
t le pre d'une telle merveille qu'tait cette trs noble Batrice
quitta la vie pour la gloire ternelle.

Et comme une telle sparation est douloureuse pour ceux qui restent et
avaient t amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection
aussi intime que celle d'un bon pre pour un enfant tendre, et d'un
enfant tendre pour un bon pre, et comme cette femme possdait un haut
degr de bont, et que son pre tait aussi d'une grande bont (comme on
le croyait et comme c'tait la vrit), elle fut plonge dans une
douleur trs amre.

Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les
hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or
beaucoup de femmes s'taient runies l o cette Batrice pleurait 
faire piti. Et moi-mme j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais
parler de ses lamentations. Et elles disaient: Elle pleure tellement
que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.

Puis elles passrent, et je restai plong dans une telle tristesse que
les larmes inondaient mon visage, et que je devais  chaque instant
cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'tait que je me trouvais dans
un endroit o passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle,
attentif  ce qu'elles disaient, je serais all me cacher aussitt que
mes larmes commencrent  couler. Et, comme je me tenais toujours l,
d'autres passrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux
autres: Qui de nous pourra tre gaie, maintenant que nous l'avons vue
tant pleurer? D'autres disaient en me voyant: En voici un qui pleure
ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous. D'autres disaient
encore: Comme il est chang! Il ne parat plus du tout le mme.

C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de
moi. Je pensai alors  prononcer quelques paroles que je pouvais bien
exprimer  propos de tout ce que j'avais entendu dire  ces femmes. Et
comme je leur en aurais volontiers demand la permission, si je ne
m'tais trouv retenu par quelque crainte, je me dcidai  faire comme
si je la leur avais demande et qu'elles m'eussent rpondu. Je fis alors
deux sonnets: dans l'un, je m'adresse  elles comme j'aurais pu le faire
de vive voix; dans l'autre, je prends la rponse dans les mots que
j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient t rellement adresss 
moi-mme.


     O vous dont la contenance affaisse[1]
     Et les yeux baisss tmoignent de votre douleur,
     D'o venez-vous? Et dites-moi
     Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage.
     Est-ce que vous avez vu notre Dame
     Le visage baign des pleurs de son filial amour?
     Dites-le-moi, Mesdames,
     Car mon coeur me le dit  moi-mme,
     Et je le vois rien qu' votre dmarche.
     Et si vous venez d'un endroit si pitoyable
     Veuillez rester ici un moment avec moi,
     Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas.
     Car je vois combien vos yeux ont pleur,
     Et je vois votre visage si altr
     Que le coeur m'en tremble rien qu' le voir.

     Es-tu celui qui a parl si souvent[2]
     De notre dame, en ne l'adressant qu' nous?
     Tu lui ressembles par la voix,
     Mais ton visage n'est pas reconnaissable.
     Pourquoi pleures-tu dans ton coeur,
     Que tu fais natre chez les autres la compassion de toi-mme?
     Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux
     Celer ta propre douleur?
     Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.
     Il est inutile de chercher  nous consoler,
     Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs.
     Elle a la piti tellement empreinte sur son visage
     Que quiconque l'et voulu regarder
     Serait tomb mort devant elle.[3]


NOTES:

[1] _Voi, che portate la sembianza umile_....

[2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le
pote donne la parole aux femmes  qui il s'tait adress dans le
prcdent.

[3] Commentaire du ch. XXII.



CHAPITRE XXIII

Quelques jours aprs ceci, il m'advint dans certaines parties de ma
personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant
plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me
fallut rester semblable  ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme
le neuvime jour je fus pris de douleurs intolrables, il me vint une
pense qui tait celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pense
pendant quelque temps, je revins  celle de ma vie misrable. Et, voyant
combien la vie tient  peu de chose, mme quand la sant est parfaite,
je me mis  pleurer en dedans de moi-mme sur tant de misre, et, dans
mes soupirs, je me disais: il faudra que cette divine Batrice meure un
jour! Et je tombai alors dans un garement tel que je fermai les yeux
et commenai  m'agiter comme un frntique, puis  divaguer.

Alors m'apparurent certains visages de femmes cheveles qui me
disaient: tu mourras aussi. Et aprs ces femmes vinrent d'autres
visages tranges et horribles  voir qui me disaient: tu es mort. Et
mon imagination continuant  s'garer, j'en vins  ce point que je ne
savais plus o j'tais. Je croyais toujours voir des femmes cheveles,
extrmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil
s'obscurcissait tellement que les toiles se montraient d'une couleur
qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux
qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands
tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi,
je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: tu ne sais pas? Ton
admirable Dame n'est plus de ce monde.

Alors, je me mis  pleurer  chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement
dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce
moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui
remontaient en suivant un petit nuage trs blanc. Et ils chantaient d'un
air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre
chose.[2]

Il me sembla alors que mon coeur, qui tait tout amour, me disait: il
est vrai que notre Dame est tendue sans vie; et je crus aller voir ce
corps qui avait log cette me bienheureuse et si pure. Et cette
imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme
morte, et des femmes qui lui couvraient la tte d'un voile blanc. Et son
visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: Voici
que je vois le commencement de la paix. Et je sentais tant de douceur 
la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens 
moi, ne me repousse pas. Tu dois tre bonne, puisque tu as habit ce
corps. Viens  moi, car je te dsire beaucoup: tu vois que je porte dj
ton empreinte.

Et il me sembla alors qu'aprs avoir vu remplir ces douloureux offices
que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais
le ciel, et je disais  haute voix: O me bienheureuse, bienheureux est
celui qui te voit!

Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et
appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait prs de mon
lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient  ma propre
maladie, se mit tout effraye  pleurer comme moi. Et les autres femmes
qui taient dans la chambre, attires par ses pleurs et s'apercevant que
je pleurais aussi, l'loignrent de moi: cette jeune femme tait une de
mes plus proches parentes.

Alors elles s'approchrent toutes de mon lit et voulurent me rveiller,
car elles croyaient que je rvais, et elles me disaient: Ne dors plus,
ne te laisse pas dcourager ainsi. Et pendant qu'elles me parlaient,
mon imagination se calma, au point que je voulais dire: O Batrice,
sois bnie! Et  peine avais-je prononc Batrice que j'ouvris les
yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'tais tromp. Et, tout en
prononant ce nom, ma voix tait tellement brise que ces femmes ne
pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un
avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles
se mirent  dire: On dirait qu'il est mort. Puis elles ajoutrent
entre elles: Il faut le ranimer. Et elles me dirent beaucoup de choses
pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi,
ayant retrouv un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon
imagination, je leur rpondis: Je vais vous dire ce que j'ai eu. Alors
je commenai par le commencement, et je finis en leur disant ce que
j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aime. Et plus tard,
guri de ma maladie, je rsolus de raconter ce qui m'tait arriv, parce
qu'il m'a sembl que ce serait une chose intressante.


     Une femme jeune et compatissante,[3]
     Orne de toutes les grces humaines,
     Se trouvait l o j'appelais  chaque instant la mort.
     Voyant mes yeux pleins d'angoisse
     Et entendant mes paroles dpourvues de sens,
     Elle s'effraya et se mit  pleurer  chaudes larmes.
     Et d'autres femmes, attires prs de moi
     Par celle qui pleurait ainsi,
     L'loignrent et cherchrent  me faire revenir  moi.
     L'une me disait: il ne faut pas dormir,
     Et une autre: pourquoi te dcourager?
     Alors je laissai cette trange fantaisie
     fit je prononai le nom de ma Dame.
     Ma voix tait si douloureuse
     Et tellement brise par l'angoisse et les pleurs
     Que mon coeur seul entendit ce nom rsonner.
     Et, la honte peinte sur mon visage,
     L'Amour me fit me tourner vers elles.
     Ma pleur tait telle
     Qu'elles se mirent  parler de ma mort:
     Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une  l'autre.
     Et elles me rptaient:
     Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?
     Quand j'eus repris un peu de force
     Je dis: Mesdames, je vais vous le dire.
     Tandis que je pensais  la fragilit de ma vie,
     Et que je voyais combien sa dure tient  peu de chose,
     L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit  pleurer;
     De sorte que mon me fut si gare
     Que je disais en soupirant, dans ma pense:
     Il faudra bien que ma Dame meure un jour!
     Et mon garement devint tel alors
     Que je fermai mes yeux appesantis;
     Et mes esprits taient tellement affaiblis
     Qu'ils ne pouvaient plus s'arrter sur rien.
     Et alors mon imagination,
     Incapable de distinguer l'erreur de la vrit,
     Me fit voir des femmes dsoles
     Qui me disaient: Tu mourras, tu mourras.
     Puis je vis des choses terribles.
     Dans la fantaisie o j'entrais
     Je ne savais pas o je me trouvais,
     Et il me semblait voir des femmes cheveles
     Qui pleuraient, et qui lanaient leurs lamentations
     Comme des flches de feu.
     Puis je vis le soleil s'obscurcir peu  peu,
     Et les toiles apparatre,
     Et elles pleuraient ainsi que le soleil.
     Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber
     Et je sentais la terre trembler.
     Alors m'apparut un homme ple et dfait
     Qui me dit: Qu'est-ce que tu fais l? Tu ne sais pas la nouvelle?
     Ta Dame est morte, elle qui tait si belle.
     Je levais mes yeux baigns de pleurs
     Quand je vis (comme une pluie de manne)
     Des anges se dirigeant vers le ciel,
     Prcds d'un petit nuage
     Derrire lequel ils criaient tous: hosanna!
     S'ils avaient cri autre chose, je vous le dirais bien.
     Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,
     Viens voir notre Dame qui est gisante.
     Mon imagination, dans mon erreur,
     Me mena voir ma Dame morte;
     Et quand je l'aperus
     Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile.
     Et elle avait une telle apparence de repos
     Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix.
     Et la voyant si calme
     Je ressentis une telle douceur
     Que je disais; O mort, dsormais que tu me parais douce,
     Et que tu dois tre une chose aimable,
     Puisque tu as habit dans ma Dame!
     Tu dois avoir piti et non colre.
     Tu vois que je dsire tant t'appartenir
     Que je porte dj tes couleurs.
     Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.
     Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.
     Et, quand je fus seul,
     Je disais en regardant le ciel:
     Heureux qui te voit,  belle me....
     C'est alors que vous m'avez appel,
     Et grce  vous ma vision disparut.[4]


NOTES:

[1]


     . . . . . . . . . . _O heavy hour!_
     _Methink it should be now a huge clipse_
     _O sun and moon, and that th'affrighted globe_
     _Should yawn in alteration_....

     (SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.)



[2] Ce petit nuage trs blanc tait l'me de Batrice.

[3] _Donna pietosa e di novella etate_....

[4] Commentaire du ch. XXIII.



CHAPITRE XXIV

Aprs tous ces rves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part 
songer, je sentis que mon coeur se mettait  trembler, comme si j'eusse
t en prsence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir
l'Amour. Il me semblait venir d'auprs d'elle, et parler  mon coeur
d'un air joyeux. Bnis le jour o je t'ai pris, disait-il, parce que tu
dois le faire. Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que
ce n'tait pas mon propre coeur, tant il tait chang.

Et peu aprs ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de
l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'tait cette beaut
clbre dont mon meilleur ami[1] tait trs pris, et qui exerait sur
lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais  cause de sa
beaut sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derrire
elle je vis l'admirable Batrice qui venait!

Ces dames s'approchrent de moi l'une aprs l'autre, et il me sembla que
l'Amour parlait dans mon coeur et disait: C'est parce qu'elle est venue
la premire aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui
ai voulu qu'on l'appelt _Prima verr_[4], parce qu'elle sera venue la
premire le jour o Batrice se sera montre aprs le dlire de son
fidle. Et si l'on veut considrer son premier nom, autant vaut dire
_Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean)
celui qui a prcd la vraie lumire en disant: _Ego vox clamantis in
deserto: parate viam Domini_.[5]

Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots,
c'est--dire: Qui voudrait y regarder de tout prs appellerait cette
Batrice l'Amour;  cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.

Alors moi, en y repensant, je me proposai d'crire quelques vers  mon
excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire),
croyant que son coeur tait occup encore de la beaut de la belle
Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:


     J'ai senti se rveiller dans mon coeur[7]
     Un esprit amoureux qui dormait;
     Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour
     Si joyeux qu' peine si je le reconnaissais.
     Il disait: il faut maintenant que tu penses  me faire honneur.
     Et il souriait  chacun des mots qu'il prononait.
     Et comme mon Seigneur se tenait prs de moi,
     Je regardai du ct d'o il venait
     Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8]
     Venir de mon ct,
     L'une de ces merveilles aprs l'autre.
     Et, comme je me le rappelle bien,
     L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_,
     Et celle-l a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9]


NOTES:

[1] Guido Cavalcanti.

[2] _Giovanna_, Jeanne.

[3] _Primavera_, printemps.

[4] _Prima verr_, elle viendra la premire.

[5] Je suis celui qui crie dans le dsert: prparez la voie du Seigneur.

[6] Il parat que Guido, lorsque ce sonnet fut crit, avait cess d'tre
pris de Giovanna.

[7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_....

[8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_.

[9] Commentaire du ch. XXIV.



CHAPITRE XXV

Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'tonner de ce que je
dis de l'Amour, comme s'il tait une chose en soi et, non pas seulement
comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle,
ce qui serait faux au point de vue de la ralit: car l'amour n'est pas
en soi une substance, mais un accident en substance.

J'ai parl de lui comme s'il tait un corps, et mme un homme, dans
trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin.
Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut tre que le fait d'un corps,
il semble que je fais apparatre l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit
qu'il souriait, et mme qu'il parlait, comme c'est l le propre de
l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1]

Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait
pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parl de l'amour
quelques potes en langue latine. Parmi nous, comme peut-tre encore
ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'tait que les potes lettrs et
non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas
beaucoup d'annes qu'apparurent pour la premire fois ces potes
vulgaires, c'est--dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en
vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de
l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.

Et ce qui fait que des crivains infrieurs ont acquis quelque
rputation, c'est qu'ils furent les premiers  se servir de la langue
vulgaire. Et le premier pote vulgaire ne parla ainsi que pour se faire
entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci
est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets
amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut ds le commencement consacr
seulement au parier d'amour.[3]

C'est ainsi que, comme on a accord aux potes une plus grande licence
de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres
que des potes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder
plus de licence qu'aux autres crivains vulgaires. Donc, si l'on accorde
aux potes des figures ou des expressions de rhtorique, il faut
l'accorder  tous ceux qui parlent en vers.

Nous voyons donc que, si les potes ont parl des choses inanimes comme
si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler
ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le
sont pas (c'est--dire de choses qui ne le sont pas et de choses
accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il
convient que celui qui crit par rimes en fasse autant, non sans
raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose.

Que les potes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par
Virgile, lequel dit que Junon, c'est--dire une desse ennemie des
Troyens, dit  Eole, matre des vents, dans le premier chapitre de
l'Enide: _Eole, namque tibi_, etc., et que celui-ci lui rpondit:
_Tuus, O regina, quid optes_, etc. Et, dans ce mme pote, une chose qui
n'est pas anime dit  une chose anime dans le troisime chapitre de
l'Enide: _Dardanidae duri_, etc. Dans Lucain la chose anime dit  la
chose inanime: _Multum, Roma, tamen debes civilibus armis_. Et dans
Horace, l'homme parle  la science mme comme  une autre personne. Et
non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprte
du bon Homre dans sa Potique: _dic mihi, Musa, virum_. Suivant Ovide,
l'Amour parle comme s'il tait une personne humaine, au commencement du
livre _de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait_. Et
c'est par tout cela que peuvent paratre clairs diffrens passages de
mon livre.

Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui
vient d'tre dit, j'ajoute que les potes ne parlent pas ainsi sans
raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans
avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande
honte  celui qui rimerait une chose sous vtement de figure ou sous
couleur de rhtorique, et puis, interrog, ne saurait en expliquer les
paroles de manire  leur donner un sens vritable. Et mon excellent
ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.

NOTES:

[1] Si, dans les vers passionns de la _Vita nuova_ nous reconnaissons
le pote de la _Divine Comdie_, nous retrouvons ici l'auteur de _Il
Convito_.

[2] Languedoc.

[3] _Il Convito_.

[4] Guido Cavalcanti.



CHAPITRE XXVI

Cette charmante femme dont il vient d'tre question paraissait si
aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait
pour la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de
quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilit tel
qu'il n'osait pas lever les yeux ni rpondre  son salut. Et ceux qui
l'ont prouv peuvent en porter tmoignage  ceux qui ne le croiraient
pas. Elle s'en allait couronne et vtue de modestie, ne tirant aucune
vanit de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup rptaient,
quand elle tait passe: Ce n'est pas une femme, c'est un des plus
beaux anges de Dieu. D'autres disaient: C'est une merveille; bni soit
Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable.

Je dis qu'elle se montrait si aimable et orne de toutes sortes de
beauts que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur
candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la
regarder sans soupirer aussitt. Tout ceci et bien d'autres choses
admirables manent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi,
pensant  tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je
voulus dire tout ce qu'elle rpandait d'excellent et d'admirable, afin
que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi,
connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer.


     Ma Dame se montre si aimable[1]
     Et si modeste quand elle vous salue
     Que la langue vous devient muette et tremblante,
     Et les yeux n'osent la regarder.
     Elle s'en va revtue de bont et de modestie
     En entendant les louanges qu'on lui adresse.
     Elle semble tre une chose descendue du ciel
     Sur la terre pour y faire voir un miracle.
     Elle est si plaisante  qui la regarde
     Que les yeux en transmettent au coeur une douceur
     Que ne peut comprendre qui ne l'a pas prouve.
     Il semble que de son visage mane
     Un esprit suave et plein d'amour
     Qui va disant  l'me: soupire![2]


NOTES:

[1] _Tanto gentile e tanto onesta pare_....

[2] Commentaire du ch. XXVI.



CHAPITRE XXVII

Je dis que ma Dame montrait tant de grce que non seulement elle tait
un objet d'honneur et de louange, mais qu' cause d'elle bien d'autres
taient loues et honores. Ce que voyant, et voulant le faire connatre
 ceux qui ne le voyaient pas, je rsolus de l'exprimer d'une manire
significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu
exerait sur les autres femmes.


     Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes
     Voit parfaitement toute beaut et toute vertu.[1]
     Celles qui vont avec elle doivent
     Remercier Dieu de la grande grce qui leur est faite.
     Et sa beaut est doue d'une vertu telle
     Qu'elle n'veille aucune envie
     Et qu'elle revt les autres
     De noblesse, d'amour et de foi.
     A sa vue, tout devient modeste,
     Et non seulement elle plat par elle-mme,
     Mais elle fait honneur aux autres.
     Et tout ce qu'elle fait est si aimable
     Que personne ne peut se la rappeler
     Sans soupirer dans une douceur d'amour.[2]


NOTES:

[1] _Vede perfettamente ogni salute_....

[2] Commentaire du ch. XXVII.



CHAPITRE XXVIII

Aprs cela, je me mis un jour  songer  ce que j'avais dit de ma Dame,
c'est--dire dans les deux sonnets prcdents, et, voyant dans ma
pense que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exerait
prsentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose  ce que
j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais
soumis  son influence, et ce que celle-ci me faisait prouver.


     L'amour m'a possd si longtemps[1]
     Et m'a tellement habitu  sa domination
     Qu'aprs avoir t d'abord douloureux  supporter
     Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur.
     Aussi quand j'ai perdu tout mon courage
     Et que mes esprits semblent m'abandonner,
     Alors mon me dbile sent
     Une telle douceur que mon visage plit.
     Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi
     Que mes soupirs se mlent  mes paroles,
     Et en sortant implorent
     Ma Dame pour qu'elle me rende  moi-mme.
     Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit,
     Et  un point tel qu'on aurait de la peine  le croire.


NOTE:

[1] _Si lungamente m'ha tenuto amore_....



CHAPITRE XXIX

_Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina
gentium_.[1]

Je pensais encore  la canzone qui prcde, et je venais d'en crire les
derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beaut sous
l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine bnie pour qui cette
bienheureuse Batrice avait une telle adoration.[2] Et, bien que l'on
aimt peut-tre  savoir comment elle fut spare de nous, je n'ai pas
l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la premire est que
cela ne rentre pas dans le plan de cet crit, si l'on veut bien se
reporter  la prface (_praemio_) qui prcde ce petit livre; la seconde
est que, en ft-il autrement, ma plume serait inhabile  traiter un
pareil sujet; la troisime est que, si je le faisais, il faudrait me
louer moi-mme, ce qui est tout  fait blmable.[3]

Je laisse donc  un autre _glossatore_ de faire ce rcit. Cependant,
comme dans ce qui prcde il a t souvent question du nombre 9, ce qui
n'a pas d tre sans raison, et que ce nombre parat jouer un grand rle
dans son dpart, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera
tout  fait  propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son dpart, et
puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9
lui a toujours tenu fidle compagnie.

NOTES:

[1] Comment se fait-il que parat dserte une ville si peuple? La reine
des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jrmie.)

[2] Commentaire du ch. XXIX.

[3] _Il Convito_, trait. i, ch. I.

[4] 2. _Qual numero pu a lei colanto amico_. Ce mot _amico_ ne doit pas
tre pris dans le sens de favorable. Il comporte plutt l'ide de
compagnie habituelle.



CHAPITRE XXX

Je dis que son me trs noble nous quitta  la premire heure du
neuvime jour du mois, suivant le style[1] d'Italie, et que suivant le
style de Syrie[2] elle partit le neuvime jour de l'anne dont le
premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond  notre mois
d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette anne
de notre indiction[3], c'est--dire des annes du Seigneur o le nombre
9 s'est complt neuf fois dans le sicle o elle est venue au monde.
Elle appartient donc au treizime sicle des Chrtiens.

Pourquoi ce nombre lui tait si familier peut venir de ce que, suivant
Ptolme et suivant les vrits chrtiennes, il y a neuf cieux mobiles
(au-dessous de l'Empyre, seul immobile), et, suivant la commune opinion
des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences
suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui tait
familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles
s'taient parfaitement combins. En voil une raison. Mais en y
regardant de plus prs, et suivant une vrit incontestable, ce nombre
9 fut elle-mme, je veux dire par similitude; et voici comment je
l'entends.

Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun
autre nombre, en se multipliant par lui-mme, il fait 9, car il est
clair que trois fois trois font 9.

Donc 3 est par lui-mme le facteur de 9, et si le facteur des miracles
est par lui-mme 3, c'est--dire le Pre, le Fils et le Saint-Esprit,
lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagne du nombre 9, ce
qui fait entendre qu'elle fut elle-mme un 9, c'est--dire un miracle
dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinit.

On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voil ce que
j'y vois et ce qu'il me plat le plus d'y voir.[4]

NOTES:

[1] On appelle _style_ la manire de compter dans le calendrier.

[2] Batrice mourut le 9 juin 1290, c'est--dire le neuvime mois de
l'anne syriaque. Comme celle-ci commenait  partir du mois _tismin_ on
_tisri_, lequel est pour nous octobre, le neuvime mois, calcul suivant
le style de Syrie, correspondait au mois de notre anne, juin 1290
(Giuliani).

[3] Indiction, terme de chronologie. Rvolution de quinze annes, que
l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini.

[4] Commentaire du ch. XXX.



CHAPITRE XXXI

Aprs que cette noble crature eut t spare du monde, toute cette
ville demeura comme veuve et dpouille de tout ce qui faisait son
ornement. Et moi, pleurant encore dans la cit dsole, j'crivis aux
princes de la terre[1] au sujet de la condition nouvelle o elle allait
se trouver, en partant de cette lamentation de Jrmie: _Quomodo sedet
sola civitas_...? Et je le dis pour qu'on ne s'tonne pas que j'en aie
fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher
de ne pas y avoir ajout les mots qui suivent ce passage, c'est que mon
intention avait d'abord t de ne les crire qu'en langue vulgaire, et
que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas t
conformes  mon intention. Et je sais bien que l'ami  qui j'adressais
ceci prfrait galement que je l'crivisse en vulgaire.

NOTE:

[1] Ces mots princes de la terre _Scrivi a' principi della terra_,
doivent tre pris dans le sens de principaux de la ville. Voir au
commentaire du ch. XXXI.



CHAPITRE XXXII

Aprs avoir pleur quelque temps encore, mes yeux se trouvrent fatigus
 ce point que je ne pouvais arriver  pancher ma tristesse. Je pensai
alors  essayer d'y parvenir en crivant ma peine, et je voulus faire
une canzone o je parlerais de celle qui m'avait abm dans la douleur.


     Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1]
     Ont vers tant de larmes amres
     Qu'ils en sont rests dsormais puiss.
     Aujourd'hui, si je veux pancher la douleur
     Qui me conduit peu  peu  la mort,
     Il faut que je me lamente  haute voix.
     Et comme je me souviens que c'est avec vous,
     Femmes aimables, que j'aimais  parler
     De ma Dame, quand elle vivait,
     Je ne veux en parler
     Qu' des coeurs exquis comme sont les vtres.
     Je dirai ensuite en pleurant
     Qu'elle est monte au ciel tout  coup,
     Et a laiss l'Amour gmissant avec moi.
     Batrice s'en est alle dans le ciel.
     Dans le royaume o les Anges jouissent de la paix,
     Et elle y demeure avec eux.
     Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enleve
     Comme les autres, Mesdames,
     Ce n'est que sa trop grande vertu.[2]
     Car l'clat de sa bont
     A rayonn si haut dans le ciel
     Que le Seigneur s'en est merveill,
     Et qu'il lui est venu le dsir
     D'appeler  lui une telle perfection.
     Et il l'a fait venir d'ici-bas
     Par ce qu'il voyait que cette misrable vie
     N'tait pas digne l'une chose aussi aimable.[3]
     Son me si douce et si pleine de grce
     S'est spare de sa belle personne,
     Et elle rside dans un lieu digne d'elle.
     Celui qui parle d'elle sans pleurer
     A un coeur de pierre.
     Et quelque leve que soit l'intelligence,
     Elle ne parviendra jamais  la comprendre
     Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur,
     Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.
     Mais tristesse et douleur,
     Soupirs et pleurs  en mourir,
     Et renoncement  toute consolation
     Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pense
     Ce qu'elle fut, et comment elle nous a t enleve.
     Je ressens toutes les angoisses des soupirs
     Quand mon esprit opprim
     Me ramne la pense de celle qui a dchir mon coeur.
     Et souvent, en songeant  la mort,
     Il me vient un dsir plein de douceur
     Qui change la couleur de mon visage.
     Quand je m'abandonne  mon imagination,
     Je me sens envahi de toutes parts
     Par tant de douleur que mon coeur en tressaille.
     Et je deviens tel
     Que, la honte me sparant du monde.
     Je viens pleurer dans la solitude.
     Et j'appelle Batrice, et je dis:
     Tu es donc morte  prsent!
     Et de l'appeler me rconforte.
     Ds que je me trouve seul,
     Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs,
     Et qui le verrait en aurait compassion.
     Ce qu'est devenue ma vie
     Depuis que ma Dame est entre dans sa vie nouvelle,
     Ma langue ne saurait le redire.
     Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,
     Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer.
     La vie amre qui me travaille
     M'est devenue si misrable
     Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne,
     Tant mon aspect est mourant.
     Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,
     Et j'espre encore d'elle quelque compassion.
     O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant
     Trouver les femmes et les jeunes filles
     A qui tes soeurs[4] avaient coutume d'apporter de la joie;
     Et toi, fille de la tristesse,
     Va, pauvre afflige, et demeure auprs d'elles.[5]


NOTES:

[1] _Gli occhi dolenti per piet del care_....

[2] Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.

[3] Se reporter  la Canzone du ch. XIX.

[4] Ce sont les autres _Canzoni_.

[5] Commentaire du ch. XXXII.



CHAPITRE XXXVI

Comme je venais de composer ce sonnet, vint  moi quelqu'un qui tenait
le second rang parmi mes amis, et il tait le parent le plus rapproch
de cette glorieuse femme[1]. Il se mit  causer avec moi et me pria de
dire quelque chose d'une femme qui tait morte. Et il feignit de parler
d'une autre qui tait morte rcemment. De sorte que, m'apercevant bien
que ce qu'il disait se rapportait  cette femme bnie, je lui dis que je
ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet
dans lequel je me livrerais  mes lamentations, et de le donner  mon
ami, afin qu'il part que c'tait pour lui que je l'avais fait.


     Venez entendre mes soupirs,[2]
     O coeurs tendres, car la piti le demande.
     Ils s'chappent dsoles,
     Et s'ils ne le faisaient pas
     Je mourrais de douleur.
     Car mes yeux me seraient cruels,
     Plus souvent que je ne voudrais,
     Si je cessais de pleurer ma Dame[3]
     Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.
     Vous les entendrez souvent appeler
     Ma douce Dame qui s'en est alle
     Dans un monde digne de ses vertus,
     Et quelquefois invectiver la vie
     Dans la personne de mon me souffrante
     Qui a t abandonne par sa Batitude.[4]


NOTES:

[1] C'est ici le seul tmoignage que nous rencontrions de quelque
rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Batrice. Ce
serait le frre de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli).

[2] _Venite a intendere li sospiri miei_....

[3] Il y a ici deux variantes: _lasso_, hlas, on _lascio_, je laisse,
je cesse.

[4] Commentaire du ch. XXXIII.



CHAPITRE XXXIV

Aprs que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui tait celui  qui je
comptais l'envoyer comme si je l'eusse compos pour lui, je vis combien
valait peu de chose le service que je rendais  celui qui tait le plus
proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner,
je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-mme, l'autre pour
moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donne  ceux qui
n'y regarderaient pas de prs. Mais, pour qui y regardera attentivement,
il paratra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne
pas  cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait
ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que
c'tait pour lui que je l'avais fait.


     Toutes les fois, hlas, que me revient[1]
     La pense que je ne dois jamais revoir
     La femme pour qui je souffre tant,
     Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur
     Que je dis: Mon me,
     Pourquoi ne t'en vas-tu pas?
     Car les tourmens que tu auras  subir
     Dans ce monde qui t'est dj si odieux
     Me pntrent d'une grande frayeur.
     Aussi, j'appelle la mort
     Comme un doux et suave repos.
     Je dis: Viens  moi, avec tant d'amour
     Que je suis jaloux de ceux qui meurent.
     Et dans mes soupirs se recueille
     Une voix dsole
     Qui va toujours demandant la mort.
     C'est vers elle que se tournrent tous mes dsirs
     Quand ma Dame
     En subit l'atteinte cruelle.
     Car sa beaut
     En se sparant de nos yeux
     Est devenue une beaut clatante et spirituelle;
     Et elle rpand dans le ciel
     Une lueur d'amour que les anges saluent,
     Et elle remplit d'admiration
     Leur sublime et pntrante intelligence
     Tant elle est charmante.


NOTE:

[1] _Quantunque volte, lasso! mi rimembra_....



CHAPITRE XXXV

Le jour qui compltait l'anne o cette femme tait devenue citoyenne de
la vie ternelle, je me trouvais assis dans un endroit o, en mmoire
d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1] Pendant que je
dessinais, comme je tournai les yeux, je vis prs de moi plusieurs
personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je
faisais et, d'aprs ce qui m'a t dit plus tard, ils taient l depuis
quelque temps avant que je ne les eusse aperus. Quand je les vis, je me
levai et je leur dis en les saluant[2]: Il y avait l quelqu'un avec
moi, et c'est pour cela que j'tais tout  ma pense. Et, quand ils
furent partis, je me remis  mon oeuvre, c'est--dire  dessiner des
figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint  l'ide d'crire
quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser  ceux qui
taient venus l prs de moi.


_Premier commencement_.


     A mon esprit tait venue[3]
     La gracieuse femme qui,  cause de son mrite,
     Fut place par le Seigneur
     Dans le ciel de la paix o est Marie.


_Second commencement_.


     A mon esprit tait venue[4]
     La gracieuse femme que l'amour pleure,
     Au moment mme o sa vertu secrte
     Vous engagea  regarder ce que je faisais.
     L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit
     S'tait rveill dans mon coeur dtruit,
     Et disait  mes soupirs: sortez,
     Et chacun sortait en gmissant.
     Ils sortaient de mon sein en pleurant,
     Avec une voix qui ramne souvent
     Des larmes amres dans mes yeux attrists.
     Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement
     taient ceux qui disaient:  me noble,
     Il y a un an que tu es monte au ciel.[5]


NOTES:

[1] Dante aimait beaucoup le dessin. Il tait l'ami de Giotto, et l'on a
dit qu'il avait travaill dans l'atelier de Cimabue.

[2] Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manires.

[3] _Era venuta nella mente mia_....

[4] Il parat s'tre repris  deux fois pour crire cette canzone, car
le mme vers est rpt  chacun des commencemens.

[5] Commentaire du ch. XXXV.



CHAPITRE XXXVI

Quelque temps aprs, comme je me trouvais dans un endroit o je me
rappelais le temps pass, je demeurais tout pensif, et mes rflexions
taient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond
garement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux
pour regarder si quelqu'un me voyait.

Et j'aperus une femme jeune et trs belle qui semblait me regarder
d'une fentre, avec un air si compatissant qu'on et dit que toutes les
compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les
malheureux qui, aussitt qu'on leur tmoigne quelque compassion, se
mettent  pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-mmes, je sentis
les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre
faiblesse, je m'loignai des yeux de cette femme, et je disais  part
moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne
soit pas trs noble. Je rsolus alors de faire un sonnet qui
s'adresserait  elle et raconterait ce que je viens de dire.


     Mes yeux ont vu combien de compassion[1]
     Se montrait sur votre visage
     Quand vous regardiez l'tat
     O ma douleur me met si souvent.
     Alors je m'aperus que vous pensiez
     Combien ma vie est angoisse,
     De sorte que vint  mon coeur la peur
     De trop laisser voir la profondeur de mon dcouragement,
     Et je me suis loign de vous en sentant
     Les larmes qui montaient de mon coeur
     Boulevers par votre aspect.
     Et je disais ensuite dans mon me attriste:
     Il est bien dans cette femme
     Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2]


NOTES:

[1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_....

[2] Commentaire du ch. XXXVI.



CHAPITRE XXXVII

Il arriva ensuite que, partout o cette femme me voyait, son visage se
recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur
d'amour, ce qui me rappelait ma trs noble dame  qui j'avais vu cette
mme pleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus
pleurer ni dcharger mon coeur angoiss, j'allais voir cette femme
compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je
voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:


     Couleur d'amour et signes de compassion[1]
     Ne se sont jamais imprims aussi merveilleusement
     Sur le visage d'une femme,
     Avec de doux regards et des pleurs douloureux,
     Comme sur le vtre quand vous voyez devant vous
     Ma figure afflige.
     Si bien que par vous me revient  l'esprit
     Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en clate
     Je ne puis empcher mes yeux obscurcis
     De vous regarder, souvent,
     Quand ils ont envie de pleurer.
     Et vous accroissez tellement ce dsir
     Qu'ils s'y consument tout entiers.
     Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2]


NOTES:

[1] _Color d'amore, e di piet sembianti_....

[2] Commentaire de ch. XXXVII.



CHAPITRE XXXVIII

A force de regarder cette femme, j'en arrivai  ce point que mes yeux
commencrent  trouver trop de plaisir  la voir. Aussi, je m'en
irritais souvent, et je me taxais de lchet, et je maudissais encore
mes yeux pour leur scheresse, et je leur disais dans ma pense: vous
faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous
tes pntrs, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour
cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde prcisment que parce
qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites
comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux
dont la mort seule devait arrter les larmes. Et, quand j'avais ainsi
parl  mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus
angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi 
moi-mme, ne demeurt pas connue seulement du malheureux qui la
subissait, je voulus en faire un sonnet qui dcrivt cette horrible
situation.


     Les larmes amres que vous versiez,[1]
     O mes yeux, depuis si longtemps,
     Faisaient tressaillir les autres
     De piti, comme vous l'avez vu.
     Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez
     Si j'tais de mon ct assez lche
     Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler
     En vous rappelant celle que vous pleuriez.
     Votre scheresse me donne  penser.
     Elle m'pouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause
     Le visage d'une femme qui vous regarde.
     Vous ne devriez jamais, si ce n'est aprs la mort,
     Oublier notre Dame qui est morte.
     Voil ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2]


NOTES:

[1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_....

[2] Commentaire du ch. XXXVIII.



CHAPITRE XXXIX

La vue de cette femme me mettait dans un tat si extraordinaire que je
pensais souvent  elle comme  une personne qui me plaisait trop; et
voici comment je pensais  elle: cette femme est noble, belle, jeune et
sage; et c'est peut-tre par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue
pour rendre le repos  ma vie. Et quelquefois j'y pensais si
amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma
raison. Puis, aprs cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc
cette pense qui vient si mchamment me consoler, et ne me laisse plus
penser  autre chose? Puis se redressait encore une autre pense qui
disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne
veux-tu pas te dbarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est
un souffle qui t'apporte des dsirs amoureux, et qui vient d'un ct
aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a tmoign tant de
compassion? Et, aprs avoir bien souvent combattu en moi-mme, j'ai
voulu en dire quelques mots. Et comme c'tait les penses qui me
parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est  elle que j'ai cru devoir
adresser ce sonnet.


     Une pense charmante s'en vient souvent,[1]
     En me parlant de vous, demeurer en moi.
     Elle me parle avec tant de douceur
     Qu'elle y entrane mon coeur.
     Mon me dit alors  mon coeur: qui donc
     Vient consoler ainsi notre esprit,
     Et dont le pouvoir est si grand
     Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pense?
     Et mon coeur rpond: O me pensive,
     C'est un nouveau souffle d'amour
     Qui m'apporte ses dsirs;
     Et il a tir sa vie et son pouvoir
     Des yeux de cette compatissante
     Que nos souffrances avaient tellement mue.[2]


NOTES:

[1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_....

[2] Commentaire du ch. XXXIX.



CHAPITRE XL

Un jour, vers l'heure de none, il s'leva en moi contre cet adversaire
une puissante imagination qui me fit apparatre cette glorieuse Batrice
avec ce vtement rouge sous lequel elle s'tait montre  moi pour la
premire fois. Alors, je me mis  penser  elle, et me reportant 
l'ordre du temps pass je me souvins, et mon coeur commena  se
repentir douloureusement du dsir dont il s'tait si lchement laiss
possder pendant quelques jours, en dpit de la constance de la raison.
Et rejetant tout dsir coupable, mes penses retournrent  la divine
Batrice. Et depuis lors je commenai  penser  elle de tout mon coeur
honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.

Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans
mon coeur, c'est--dire le nom de cette femme, et comment elle nous
avait quitts. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se
renouvelaient en mme temps les pleurs interrompus, de sorte que mes
yeux paraissaient tre devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que
de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuit de ces pleurs,
ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des
penses martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compenss de leur
scheresse que dsormais ils ne purent regarder personne sans que toutes
ces penses leur revinssent.

Aussi voulant que ces dsirs coupables et ces vaines tentations fussent
dtruits de manire qu'il ne restt aucune signification de ce qui
prcde, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.


     Hlas, par la force des soupirs[1]
     Qui naissent des penses contenues dans mon coeur,
     Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables
     De regarder ceux qui les regardent.
     Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux dsirs:
     Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,
     Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour
     Les cerne des stigmates du martyre.
     Ces penses, et les soupirs que je pousse
     Me remplissent le coeur de telles angoisses
     Que l'Amour s'vanouit en gmissant.
     Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame
     Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]


NOTES:

[1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_....

[2] Commentaire du ch. XL.



CHAPITRE XLI

Aprs que j'eus rendu cet hommage  sa mmoire, il arriva que tout le
monde venait voir cette image bnie que Jsus-Christ nous a laisse de
sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui.
Une troupe de plerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de
la ville o elle est ne, o elle a vcu, o elle est morte.... Et ils
me semblaient marcher pensifs.

Et moi, songeant  eux, je me disais: ces plerins me paraissent venir
de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme,
et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils  tout autre chose,
peut-tre  leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je
pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne
sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui
feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, aprs qu'ils eurent
disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je
m'tais dit en dedans de moi, et pour qu'il ft plus touchant, je fis
comme si j'eusse parl  eux-mmes.


     O plerins, qui marchez en pensant[2]
     Peut-tre  ceux qui sont loin de vous,
     Vous venez donc de bien loin,
     Comme on en peut juger par votre aspect;
     Car vous ne pleurez pas, en traversant
     Cette ville afflige,
     Comme des gens qui ne savent rien
     De ce qui la plonge dans la dsolation.
     Si vous vouliez rester et l'entendre,
     Mon coeur me dit en soupirant
     Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant.
     Cette ville a perdu sa Batrice.
     Et tout ce qu'on peut dire d'elle
     Est fait pour faire pleurer les autres.[3]


NOTES:

[1] C'est ce qu'on a appel le mouchoir de Sainte-Vronique, sur lequel,
suivant la lgende, se serait imprime la figure de Jsus, alors que
Vronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la monte au
Calvaire. Ce mouchoir aurait t conserv dans une glise de Rome, o il
tait l'objet de plerinages.

[2] _Deh peregrini, che pensosi andate_....

[3] Commentaire du ch. XLI.



CHAPITRE XLII

Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de
mes vers. Et moi, voyant qui elles taient, je me proposai de le faire
et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour
rpondre d'une manire honorable  leur prire. Je fis donc un sonnet
qui exprimait l'tat de mon esprit, accompagn du prcdent, avec un
autre qui commenait par _Venite a intendere_[1]. Voici ce sonnet.


     Bien au del de la sphre qui parcourt la plus large volution[2]
     Monte le soupir qui sort de mon coeur.
     Une intelligence nouvelle que l'Amour
     En pleurant met en loi le pousse tout en haut.
     Quand il est arriv l o il aspire
     Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur
     Et brille d'une telle lumire
     Qu'elle fascine et attire ce souffle errant.
     Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit,
     Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement
     Au coeur souffrant qui le fait parler.
     Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante crature qu'il parle,
     Car il me rappelle souvent le nom de Batrice,
     De sorte, chres Dames, que je le comprends alors.[3]


NOTES:

[1] _Venite a intendere i miei sospiri_....(Voir le sonnet du ch.
XXIII.)

[2] _Oltre la spera che pi larga gira_.... C'est la sphre la plus
leve et la plus rapproche de l'Empyre, c'est--dire le sommet de la
fin de l'Univers.

[3] Commentaire du ch. XLII.



CHAPITRE XLIII

Aprs que ce sonnet fut achev, m'apparut une vision merveilleuse dans
laquelle je vis des choses qui me dcidrent  ne plus parler de cette
crature bnie, jusqu' ce que je pusse le faire d'une manire digne
d'elle. Et je m'tudie  y arriver, autant que je le puis, comme elle le
sait bien.

Si bien que, s'il plaira  celui par qui vivent toutes les choses que ma
vie se prolonge encore de quelques annes, j'espre dire d'elle ce qui
n'a encore t dit d'aucune autre femme.

Et puis, qu'il plaise  Dieu, qui est le Seigneur de toute grce que
mon me puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est--dire
de cette Batrice bnie qui regarde la face de celui qui est _per omnia
saecula benedictus!_....


FIN DE LA VITA NUOVA





PILOGUE


Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent dsirer de savoir si Dante a
toujours t fidle  la mmoire de sa bien-aime, aprs avoir repouss
la sduction  laquelle il avait cd dans un entranement bientt suivi
de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce
qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont prtendu nous
apprendre la lgende, la tradition ou l'imagination des intarissables
commentateurs de l'oeuvre dantesque.

Oui, l'me de Dante a t fidle  la mmoire de Batrice. Car, c'est
peu de jours avant que sa glorieuse dpouille ft reue par la modeste
glise de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait
lui-mme, son voyage termin, regagnant la terre, et la laissant, elle,
au sjour des Bienheureux, devant cette lumire surhumaine qui tait
Dieu, et, dans l'tincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1]

Mais son coeur tait rest sur la terre; spar  jamais de sa Batrice
que le ciel avait rclame, spar de toutes ses affections familiales
que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir dfinitivement
ferm aux sductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et  ce
besoin d'aimer que laissent transparatre ses haines les plus vivaces et
ses plus ardentes indignations.

Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes,
aux racontars que l'on a multiplis, non plus qu'aux dductions
hasardes ou purement imaginaires que l'on a tires de simples mots
rencontrs dans son oeuvre, ou de rcits douteux. On a mme numr les
matresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouv les _mille e tre_
de don Juan. Mais il y en a plus que le respect d  la mmoire d'un
grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources
infirmes et de venir ensuite offrir  l'histoire.

Y et-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne
devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul
qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux
qu'il a voulu lui-mme nous laisser entrevoir.

La Divine Comdie est une vritable confession (Ozanam). Mais celle-ci
n'a pas t dicte, comme tant d'autres, par quelque vanit cynique ou
par une perversion ou un dfaut de sens moral. C'est bien la confession
des premiers temps de l'glise, confession  haute voix et devant les
fidles assembls, et dont les larmes et le repentir consacraient
l'expiation.

Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'apprtait  franchir
les espaces clestes pour atteindre au Paradis le sjour des
Bienheureux, il se trouva soudain en prsence de Batrice transfigure.
Ici se place une scne, peut-tre un peu thtrale, mais dont il serait
difficile de mconnatre la tragique grandeur.[2]

Ce n'tait plus la jeune fille de Florence, couronne et vtue de
candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'tait une
sainte d'une grandeur crasante. Sa tte tait recouverte d'un voile
blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vtement
couleur de feu. Son aspect tait fier et royal, et sa voix tait celle
du commandement. Et sa beaut surpassait la beaut qui surpassait dj
celle des autres, au temps o elle tait encore avec elles.

Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Batrice.

Puis, s'adressant aux cratures clestes qui l'entouraient: la grce
divine avait si bien dou celui-ci que, ds le principe de sa vie, il
semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets
merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal
cultive, devient d'autant plus mauvaise elle-mme et plus sauvage
qu'elle possdait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon
aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le
droit chemin. Ds que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est spar
de moi et il s'est donn  d'autres. Alors que mon corps s'est lev 
l'tat d'esprit, et que j'eus grandi en beaut et en vertu, je lui
devins moins chre et moins agrable. Il tourna ses pas vers un chemin
mensonger, courant aprs des images sduisantes et fausses qui ne
rendent rien de ce qu'elles promettent.

Puis, s'adressant  Dante lui-mme: Tu vas entendre quel effet
contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature
ni l'art ne t'a jamais reprsent la beaut aussi bien que la belle
enveloppe qui m'avait revtue, et qui n'tait plus que de la terre. Et,
quand cette beaut suprme est venue  te manquer par ma mort, quelle
chose mortelle devait donc attirer tes dsirs?... Et alors que tu
n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexprience[3], devais-tu
te laisser sduire par la beaut de quelque jeune fille et par d'autres
vanits dont la jouissance devait tre phmre?...

Dante se tenait d'abord devant elle comme les enfans honteux et muets,
la tte baisse, qui restent  couter, reconnaissant leurs fautes et se
repentant, et  peine put-il articuler: Ce que je rencontrais avait
attir mes pas par des plaisirs trompeurs, aprs que votre visage eut
disparu de mes yeux....

Puis il se sentit pntr d'un repentir si poignant qu'il s'abmait aux
pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses motions, il
s'vanouit.

Et les anges qui volaient autour de Batrice chantaient: _In te,
Domine, speravi_.... Et les cratures clestes imploraient son pardon,
et elles chantaient: Nous sommes nymphes dans ce sjour, nous sommes
toiles dans le ciel, tourne, Batrice, tourne tes yeux saints vers ton
fidle qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de
contempler ta seconde beaut....

NOTES:

[1] C'est l'anne mme de sa mort qu'il crivait dans son cantique du
_Paradis_ les derniers chants de la _Divine Comdie_. Il a donn le nom
de _Rose mystique_  l'extraordinaire figuration qu'il a tente de
l'Assemble des Bienheureux dans l'Empyre.

[2] Ce qui suit est emprunt au _Purgatoire_ de la _Divine Comdie_.

[3] Voir la note de la page 14 de l'Introduction.




COMMENTAIRES


CHAPITRE PREMIER

On a gnralement interprt ce titre: La _Vita nuova_, dans le sens
Ce priode de la vie succdant  une autre priode.

Fraticelli, l'un des diteurs et des commentateurs les plus autoriss de
la _Vita nuova_ (comme de la _Divina Commedia_), pense que le mot
_nuova_ peut tre pris dans le sens o le Pote l'emploie souvent,
_nuova et_, jeune ge, enfance ou jeunesse. La _Vita nuova_
signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1]

Une telle interprtation m'avait paru d'abord trs acceptable: mais il
me semble que le texte: _incipit vita nuova_ (ici commence une vie
nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu
donner au titre de son livre.

Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-mme trs nettement sur la gense
de ce livre, comme aussi sur les poques respectives auxquelles on peut
en rapporter les diverses parties, c'est--dire soit la prose soit les
vers.



Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle
autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot _gentile_ que
l'on rencontre  chaque page dans la _Vita nuova_.

Si l'on ouvre un dictionnaire italien-franais, on trouve que _gentile_
s'emploie dans le sens de agrable, noble, gracieux, gentil, qui a bon
air ou bonne mine.

Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de
_gentile_ (auquel rpond _gentilezza_) est: aimable, avec une ide de
distinction qui y ajoute un caractre particulier de courtoisie.

Dans la _Vita nuova_, cette qualification accompagne habituellement le
mot _donna_ (femme), soit parce qu'il rpondait  l'attrait que la femme
exerait sur le Pote, soit parce que les femmes qu'il introduisait dans
son pome appartenaient toutes  une certaine classe de la Socit. Il
accompagne  chaque instant le nom de Batrice, et celle-ci est souvent
dsigne simplement par _questa gentile_, ou la _gentilissima_. Et la
_donna gentile_ est devenue la dsignation typique de Batrice.

Il m'a donc fallu remplacer le mot _gentile_ par les diffrentes
pithtes que m'offrait le vocabulaire franais, sauf le mot _gentil_
qui n'aurait gure rencontr ici d'application.

Quelques explications sont encore ncessaires au sujet du mot _donna_.
Le mot _donna_ rpond exactement au mot franais _femme_, et s'applique
comme celui-ci au sexe fminin en gnral. Mais nous ne trouvons pas en
italien de mot correspondant exactement au mot _dame_, qui, en France ne
s'applique qu' certaines conditions sociales.

Le mot _signora_ accompagne en gnral un nom propre, et ailleurs
correspond au mot _pouse_, que nous n'employons gure dans le langage
courant.

_Madonna_, dont nous avons fait _Madone_, n'est qu'une abrviation de
_mia donna_. Il ne s'emploie que pour les femmes maries, et _madonna
Bice_, _madonna Vanna_ semblerait signifier (on l'a du moins suppos),
que _Bice_ (Batrice) et _Vanna_ (Giovanna) taient maries.

Mademoiselle se dit _madamigella_ ou _signorina_; ce dernier mot, plus
usit, accompagne habituellement le nom de la personne.

Dante applique le mot _donna_ aux demoiselles comme aux femmes. Dans la
_Vita nuova_, Batrice est toujours dsigne sous le nom de _donna,
donna Beatrice_, ou la _donna gentile_.

Il n'emploie que deux fois un nom correspondant  celui de demoiselle:
_donne e donzelle,_ dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre
XXXII.

NOTE:

[1] _Donna pietosa e di novella etate (di giovanile et)_.--_lo son
pargoletta_ (jeune fille), _Bella e nuova_.



CHAPITRE II

Ce n'est pas auprs des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est ncessaire
d'insister sur la ralit de l'existence de Batrice, que l'on s'est plu
quelquefois  traiter de pur symbole et de cration imaginaire. La _Vita
nuova_ est un hymne enthousiaste  L'Amour glorieux et un lamento
touchant sur l'Amour bris. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait
entendre, et le coeur ne peut se mprendre  la vrit de ses accens.

On a lev des doutes sur l'identit de la Batrice de la _Vita nuova_
avec une Batrice Portinari. On a prtendu que l'amie de Dante ne
s'appelait pas Batrice de son propre nom, et que celui de Batrice
tait alors un nom banal et tellement rpandu qu'il ne pouvait que
servir au secret que le Pote prtendait garder, alors qu'il le prononce
mme avant, mais surtout aprs la mort de celle qu'il avait tant aime.
Et ceci peut s'appuyer sur le sens nigmatique de ce passage o il dit:
l'ont appele Batrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.
Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui
appliquait involontairement le nom de Batrice, tant ce nom paraissait
lui convenir.[1]



Voici le rcit de la premire rencontre de Dante avec Batrice, tel
qu'il parat pouvoir tre reconstitu, d'aprs Boccace.

Au mois de mai de l'anne 1274, avait lieu  Florence la fte du
Printemps, qu'une coutume gracieuse et potique avait sans doute
emprunte  des souvenirs paens. Ces ftes du renouveau se clbraient
du reste galement dans les pays environnans.[2] Rjouissances publiques
et ftes particulires mettaient alors la ville en liesse.

Un signor Folco Portinari donnait  cette occasion une fte prive.
L'Alighieri, pre de Dante, tait au nombre des invits. Ce Folco
Portinari tait un personnage riche et considrable dans le parti
Guelfe.

A cette poque, il n'y avait pas  proprement parler d'aristocratie 
Florence. Celle-ci ne s'y est tablie, au profit des marchands riches,
que plus tard, aprs que les Mdicis eurent introduit dans la rpublique
Florentine des institutions plutt monarchiques. Il y avait seulement l
comme partout des gens riches et des gens qui ne l'taient pas, et des
familles prpondrantes par leur fortune ou leur popularit. Il y avait
aussi, auprs de la ville, des chteaux o vivaient retires de vieilles
familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cit o le
travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient
leur inaction de souvenirs, de rancunes et de rves. Elles se montraient
rarement dans la ville; mais aux grandes ftes, religieuses surtout,
elles y descendaient se mler  des foules populaires, grossires, mal
odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attires par
l'attrait ternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait
y voir alors des regards tonns et hautains venir se croiser avec des
regards dfians ou hostiles.

L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invit  la fte qu'il
donnait, demeurait  Florence dans une maison voisine de la sienne. Il
appartenait galement au parti Guelfe: les Alighieri taient Guelfes par
tradition de famille. Il tait donc du mme bord, si ce n'est du mme
monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il
possdait une certaine aisance, il ne parat pas avoir tenu une grande
place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui
venait d'atteindre sa neuvime anne,  cette sorte de _garden party_.

Suit le rcit de la premire rencontre du jeune Dante avec la fille de
Folco Portinari.[4]

Ce n'est donc qu'aprs un intervalle de plusieurs annes aprs cette
courte entrevue, qui ne parat pas s'tre renouvele, que le rcit
reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.

On s'est tonn que, vivant dans la mme ville et dans un voisinage trs
rapproch, le jeune homme n'et pas trouv d'occasion de se rapprocher
d'elle bien qu'il chercht toujours  la voir. Il peut cependant
paratre assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et
important ne frquentt pas beaucoup les rues, ou du moins sans tre
trs accompagne, et qu'un jeune garon de condition modeste, et sans
relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autoris par une
simple rencontre  l'aborder. Il nous rend du reste lui-mme trs bien
compte de l'intimidation que son approche exerait sur lui.[5]

Une critique plus srieuse a trait au mariage de Batrice avec le
cavaliere Simone dei Bardi[6] et  l'impossibilit de faire tenir la
mort de son pre et son mariage et sa propre mort dans le court espace
de temps que comporte le rcit du Pote.[7]

C'est  Boccace que nous devons ces dtails, uniformment rpts
depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et,
fait remarquer l'un des commentateurs les plus autoriss du Pote,
faut-il accepter aveuglment tout ce qu'il nous raconte, sans faire la
part de sa propre imagination, de la facilit avec laquelle,  cette
poque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux tmoignages les moins
respectables, ou encore de la vanit de ceux qui, voyant la gloire du
Pote grandir aussitt aprs sa disparition, voulurent lui avoir
appartenu par un lien quelconque?[9]

Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il
faut considrer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie prcise ni
une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Pote a
rassembl ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a
retouchs, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute
pas inquit de leur donner une forme rigoureusement suivie.

Qu'importe aprs tout que la femme aime de Dante se soit appele
Batrice, qu'elle ait t ou non la fille d'un Portinari, et, plus tt
ou plus tard, pouse d'un Simone dei Bardi? c'est  Florence qu'elle
est ne, qu'elle a vcu et qu'elle est morte. Voil ce qu'il nous faut
retenir de cette figure nigmatique. C'est  l'me du Pote que nous
devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette me, pas une
ligne ou un vers du pome, qui ne garde tout son prix, indpendamment de
toutes les circonstances qui peuvent tre rattaches  son rcit.

NOTES:

[1] Batrix signifie celle qui porte bonheur.... (OZANAM, Oeuvres
compltes, t. VI, p. 95).

[2] BDIER, les ftes de Mai et les commencemens de la posie lyrique en
France (_Revue des Deux Mondes_, lre mai 1896).

[3] _Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione_. (La Divine Comdie,
_Il Paradiso_, chant XVI.)

[4] Voir page 28.

[5] Voir pages 45 et 58.

[6] Le cavaliere Simone dei Bardi tait un riche commerant comme
l'taient  cette poque les personnages les plus importans de Florence.

[7] Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne
connat pas l'poque de ce mariage, et que l'on a pu mettre cette
supposition, que l'hrone du roman n'tait pas une jeune fille, mais
une femme marie!

[8] BOCCACCIO, _Commento sulla Commedia_, 1273.

[9] SCARTAZZINI, _Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari_
(_Giornale Dantesco_, an 1, quad. in).



CHAPITRE III

A ciascun alma presa e gentil cuore....

_Ce sonnet se divise en deux parties; dans la premire, je salue et
demande la rponse. Dans la deuxime est indiqu  quoi l'on doit
rpondre. Cette deuxime partie commence :_  peine taient
arrives....

Les rponses suivantes ont t adresses  l'auteur du sonnet.

CINO DA PISTOJA.[1]


     Tout amoureux dsire[2]
     Que son coeur soit connu de sa Dame.
     Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer
     Lorsque ta Dame humblement
     S'est repue de ton coeur brlant,
     Pendant son long sommeil,
     Enveloppe d'un manteau et insensible.
     L'Amour se montrait joyeux en venant
     Te donner ce que ton coeur dsirait,
     En unissant ainsi deux coeurs.
     Et quand il connut la peine amoureuse
     Qu'il avait infuse en elle,
     Il partit en pleurant de compassion pour elle.


GUIDO CAVALCANTI.


     Tu as vu  mon avis toute perfection,[3]
     Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,
     S'il est domin par le puissant Seigneur
     Qui gouverne le monde de l'honneur.
     Il vit[4] la o meurt toute peine,
     Et il s'tablit dans tous les esprits tendres,
     Et il vient charmer les rves de ceux
     Dont il a pris les coeurs. Voyant
     Que la mort demandait votre Dame,
     Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.
     Quand il te sembla qu'il s'en allait en gmissant,
     Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,
     Car le rveil te gagnait.


L'interprtation de ce premier sonnet de Dante a t l'objet d'une
infinit de controverses et d'interprtations. Que signifie ce contraste
entre la joie que tmoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand
il partit?

Il faut entendre d'abord que le rle assign  l'Amour par le Pote,
dans les circonstances o il simule son intervention, n'est autre chose
que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.

La joie vient ici de l'esprance ou de la rvlation que son amour sera
partag. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue
funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Batrice ou
une sparation fatale? Avait-il, derrire les illusions dont ne se
dpart gure une passion exalte, le sentiment que son union avec
Batrice se heurterait  des obstacles infranchissables? On a encore
suppos que Batrice tait dj promise, ou mme marie a Simone dei
Bardi. Mais il serait inutile de s'arrter  des circonstances qui ne
peuvent tre encore que de simples suppositions.

Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est--dire dans ce que
nous devons considrer comme la rdaction primitive, le retour vers le
ciel _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans
la prose ajoute longtemps aprs, et alors que Batrice tait monte
_nel gran secolo_.

Un vritable pressentiment de la mort de Batrice, dont on a cru
rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne
pouvait exister ds cette poque naissante de sa vie amoureuse et ds
cette premire expression formule et publie d'une passion encore
secrte.

Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde mlancolie
propre au caractre mme du pote et  la nervosit qui le domina ds
son enfance, et propre aussi  cette poque o les esprits et les
consciences taient livrs  un trouble inexprimable, et plongs dans
une atmosphre de doute angoissant, que les esprits d'lite subissaient
aussi bien que les foules?

Les ides et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre
cette manire de parler, des procds perdus aujourd'hui et bien
difficiles  retrouver. Les crivains les plus distingus,  qui nous
devons tant de commentaires prcieux de l'oeuvre dantesque, ont
peut-tre eu le tort de trop chercher la logique et la clart modernes
dans des esprits faits autrement que les ntres.

       *       *       *       *       *

La rponse de Guido n'est pas moins difficile  dchiffrer que le sonnet
de Dante. J'ai d la traduire aussi littralement qu'il m'tait
possible, sans me proccuper des interprtations auxquelles elle pouvait
tre soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la
terminent, et ne sont qu'indiques dans la rponse de Cino (beaucoup
plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Batrice,
dj marie  l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'tre coupable[5].
Mais le sonnet ne comportait aucune rvlation et ne pouvait donner lieu
 aucune suspicion. Ne faut-il pas voir l simplement une allusion
mlancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse,
sans aller chercher des explications qui me semblent tout  fait
imaginaires?

Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument
amphibologique:


                                    _Veggendo_
     _Che la vostra donna la morte chiedea...._


Comme, en italien, le sujet et le rgime suivent ou prcdent  peu prs
indiffremment le verbe actif (ce qui n'est usit en franais qu'assez
exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: Votre Dame
demandait la mort ou la mort demandait (rclamait) votre Dame. A quel
propos cette femme aurait-elle demand la mort? Le sonnet de Dante ne
contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne
serait-ce pas simplement une allusion  la fragilit de la vie,
semblable  celle que le pote de la _Vita nuova_ exprimera plus tard
(chap. XXVIII)?

Le langage des rimeurs du _trecento_, mme les plus avancs dans le
_dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a t permis d'en juger par
moi-mme, beaucoup plus difficile  pntrer et  reproduire que celui
de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurit symbolique dont
il aime  s'envelopper, le style en lui-mme est gnralement d'une
clart remarquable.[6]

Il me semble que pareille observation peut encore tre faite  propos de
quelques _rimeurs_ (potes) modernes.

C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus
difficiles  reproduire littralement en franais que ceux de la _Vita
nuova_.

       *       *       *       *       *

Quoi qu'il en soit, il parat que ds maintenant nous pouvons saisir
bien nettement les deux poques diffrentes auxquelles appartiennent
d'une part la posie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_.

Ici la posie, le sonnet, c'est--dire l'expression premire, n'exprime
que de vagues pressentimens sans aucune signification prcise.

Dans la prose, c'est--dire dans la rdaction manifestement postrieure
 la mort de Batrice, nous voyons celle-ci formellement exprime: avec
une courtoisie qui est aujourd'hui rcompense dans l'autre vie.[7]

Ceci ne laisse donc aucun doute relativement  la date respective des
deux rdactions.

Quant aux claircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux
rponses qui lui furent faites, on ne peut que rpter avec M. Melodia:
Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.

       *       *       *       *       *

C'tait la premire fois que sa voix frappait mes oreilles. Il parat
donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Batrice y
joignit quelques paroles, peut-tre un compliment banal que permettait
seul la compagnie o elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose
pour transporter un amoureux tel que Dante l'tait alors.

Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret  propos de tout ce
qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache  affirmer
la noblesse de son propre amour, et  carter tout _vizioso pensiero_,
qui pourrait offenser le moins du monde la mmoire de Batrice.[8]
Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pleur des femmes
alors qu'elles se sentent touches par l'amour, avouer qu'il avait vu
plus d'une fois plir ainsi le visage de Batrice.[9] Nous devons donc
croire, sans que cela doive entraner aucune atteinte  la puret de
l'affection qu'elle lui portait, qu'il a reu d'elle des tmoignages
plus significatifs que ceux qu'il nous laisse  peine entrevoir.

Si, dans les oeuvres uniquement consacres  la reprsentation des
passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques
lueurs de sentimens immatriels, nous ne devons pas l'tre moins de voir
une oeuvre tout idale et mystique s'clairer de quelques rayons
humains.

NOTES:

[1] Ce sonnet est attribu, dans l'dition de M. Whitehead,  Cino da
Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer  Torino de Castel Fiorentino
(_alcuni capitoli_.... p. 330).

[2] _Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore_....

[3] _Vedesti al mio parer ogni valore_....

[4] Ce seigneur c'est--dire l'Amour.

[5] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_. Voir aussi un
article trs intressant de M. Melodia sur _le premier sonnet de Dante_,
dans le _Giornale Dantesco_, an V, nouv. srie, _quaderno_ i-ii.

[6] Je ne connais pas de traduction franaise du sonnet de Guido
Cavalcanti, et n'ai rencontr aucun commentaire italien  son sujet.

[7] _Per la sua ineffabile cortesia, la quale  oggi meritata nel gran
secolo_.

[8] P. GIULIANI, la _Vita nuova_.

[9] Voir au chapitre XXXVII.



CHAPITRE VII


     O voi che per la via d'Amor passate....

_Ce sonnet a deux parties principales: dans la premire, j'entends
appeler les fidles de l'Amour par ces paroles du prophte Jrmie_: O
vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut
dolor meus[1], _et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la
deuxime partie je raconte o m'avait mis l'Amour, dans un sens autre
que celui que montrent les dernires parties du sonnet, et je dis ce que
j'ai perdu. Cette seconde partie commence _: l'Amour, non par mon peu
de mrite....

On a recueilli, parmi les pices se rapportant (_spettanti_)  la _Vita
nuova_, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer tre
une de ces _cosette per rime_ que Dante dit avoir crites (il ne signale
pourtant que le sonnet reproduit ici page 39)  propos du dpart de la
femme qui lui avait servi  dissimuler aux autres son vritable amour
(_la quale fece schermo alla veritade_[2]).

BALLADE

     _In abito di saggia messaggera_....

     Revtue comme une messagre intelligente,
     Va, Ballade, sans t'attarder,
     Vers cette belle dame  qui je t'envoie.
     Et dis-lui combien je sens ma vie rduite  peu de chose.
     Ta commenceras par dire que mes yeux,
     En regardant sa figure anglique,
     Avaient coutume de porter la couronne du dsir.
     Maintenant qu'ils ne peuvent plus l voir
     La mort les fait fondre dans une frayeur telle
     Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3]
     Hlas! je ne sais pas vers quel ct les tourner
     Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras
     A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort
     De sa part. Adresse-lui donc une douce prire.

Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs,  propos d'une
simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait
peut-tre inspir un intrt plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il
faudra penser galement au langage habituel, et trs conventionnel, des
potes, et surtout des rimeurs de ce temps-l. Si aujourd'hui, dans le
langage de la polmique usuelle, traiter quelqu'un de sclrat signifie
souvent simplement qu'il ne partage pas votre manire de voir, dire 
une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on
avait du plaisir  la voir.

NOTES:

[1] O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une
douleur semblable  la mienne.

[2] FRATICELLI, _La Vita nuova de Dante Alighieri_, Fiorenze, 1890.

[3] Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous
retrouverons encore signifie simplement des paupires profondment
cernes.



CHAPITRE VIII


     Piangete amanti perch piange Amore....


_Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la premire,
j'appelle et je sollicite les fidles de l'Amour  pleurer, et je dis
que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer,
ils m'coutent avec attention. Dans la deuxime partie, je raconte la
raison de ses pleurs. Dans la troisime, je parle de l'honneur que
l'Amour rend  cette femme. La seconde partie commence _: l'Amour
entend ... _la troisime _; coutez comment l'amour....


       *       *       *       *       *

     Morte villana, di piet nemica....


_Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la premire, j'appelle la
Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxime,
m'adressant  elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets 
l'accuser. Dans la troisime, je la fltris. Dans la quatrime, je me
mets  parler  une personne indfinie, bien que dans ma pense elle
soit bien dfinie_.

_La deuxime partie commence _: puisque tu as donn ... _la troisime
_: et si je te refuse ... _la quatrime _: celui qui ne mrite pas....

       *       *       *       *       *

Les accens _douloureux_ qu'inspire  Dante la mort de cette jeune femme,
dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes
plores, sont de nature  laisser croire que son coeur avait pris une
part assez particulire  ce douloureux vnement. Mais il faut tenir
compte de l'exaltation facile de sa sensibilit, et de l'exubrance
habituelle propre  la posie trcentiste. D'ailleurs son me a toujours
t hante par la pense de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et
l'on pourrait dire que le pote de la _Divine comdie_ a vcu dans la
mort.

Ds les premires expressions de son amour juvnile et craintif et dans
les courts panouissemens de ses batitudes, on sent toujours planer
au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image
de son idole ne tardera pas  s'vanouir, et une ardente aspiration 
s'en aller avec elle.

Mais ce n'est pas seulement un des caractres les plus originaux de la
posie de Dante; c'est galement un des caractres de toute la posie du
_dolce stil nuovo_, cette mlancolie qui jette son ombre sur les
manifestations les plus joyeuses et les plus passionnes[1]. C'est ainsi
que, peu aprs lui, Ptrarque clbrait les triomphes de la Mort, entre
les triomphes de l'Amour et ceux de la Renomme.

Laissons passer plusieurs sicles, et nous entendrons le pote de la
tristesse et de la dsesprance nous redire, comme les rimeurs du _dolce
stil nuovo_, que: _con l'amoroso affetto un desiderio di morte si
sente_. On connat le beau pome de Leopardi: _Amore e morte_.


     Le destin a engendr en mme temps
     Deux frres, l'Amour et la Mort.
     Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les toiles
     Nulle autre chose aussi belle.
     De l'une nat le bien
     Et naissent les plus grands plaisirs
     Qui se rencontrent dans la mer de l'tre.
     L'autre dtruit tous les maux
     Et toutes les douleurs....


Ne serait-ce pas un sujet intressant que de rapprocher et comparer
entre elles les mlancolies issues des terres ensoleilles du Midi, et
les tristesses, filles des rgions embrumes du Nord?

NOTE:

[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della vita di Dante_.



CHAPITRE IX


     Cavalcando l'atro ier per un cammino....


_Ce Sonnet a trois parties: dans la premire, je dis comment je
rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxime, je dis ce
qu'il m'a dit, quoique pas compltement, de peur de dcouvrir mon
secret. Dans la troisime, je dis comment il disparut. La seconde partie
commence :_ quand il me vit ... _la troisime _: alors je pris ...

       *       *       *       *       *

On peut remarquer que ceci ne nous est pas donn prcisment comme une
vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination
hante par des penses obstines. Ce ne serait donc que la traduction de
ces penses sous une forme figurative.

Lorsque le Pote voque la prsence et l'inspiration de l'Amour, ce
n'est sans doute qu'une manire d'exprimer ce qui se passait au dedans
de lui-mme. Lorsque l'Amour lui apparat brillant et joyeux, c'est que
son me tait allgre et ouverte  de douces perspectives. S'il lui
apparat ici mal vtu, hsitant et inquiet, c'est que son me  lui
tait inquite et hsitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'tait la
proccupation de sa propre dissimulation, de la dfense de son amour
(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait dj 
remplacer, avec un empressement o l'on ne saurait nier qu'il y n'et
quelque chose de suspect; c'tait enfin un certain malaise, peut-tre
quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du ct de la
belle rivire, symbole de son amour si pur.

Il y a en effet dans le langage nigmatique qu'il se fait tenir par
l'Amour la trace d'arrire-penses que, suivant son habitude, il ne peut
s'empcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout  deviner.

Si l'Amour lui a rapport son coeur d'auprs de celle qui avait servi de
dfense  son secret pour qu'il lui serve prs d'une autre, c'est donc
que son coeur tait en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme
il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait
encore quelques places disponibles. N'est-ce pas  cela que l'Amour (ou
sa conscience) fait allusion quand il lui dit: moi je suis toujours le
mme, mais toi tu changes? Et il lui recommande de n'en rien laisser
transpirer.

Et ce n'est pas seulement le dpart de la dame de l'glise qui sollicite
l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune
et belle lui inspirer des accens non moins mus.[1] Et plus tard enfin
les tmoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux
yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour bris.[2]

Il semble que, dans ce grand pome en l'honneur de Batrice, il ait tenu
 ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs
strophes  eux, comme des figures secondaires viennent orner les
soubassemens d'un monument lev  une gloire qu'on a voulu
immortaliser.

       *       *       *       *       *

On s'est beaucoup occup de cet loignement de Florence qui devait
sparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de
ses penses. Ce n'tait certainement pas une partie de plaisir qu'il
faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il
subissait  contre-coeur, et o, jeune homme de vingt ans, il emportait
les penses obsdantes et mlancoliques d'un amoureux contraint
s'loigner d'une matresse adore. J'emprunte au Prof. del Lungo des
dtails intressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son
habitude, le pote laisse planer une obscurit toujours difficile 
claircir.[3]

Il y avait  Florence une organisation militaire que les occasions ne
manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de
voisins allis ou de rgler des contestations avec des voisins hostiles.

Lorsque la Commune avait dcid quelque expdition de ce genre (_di fare
le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les
boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze 
soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms
chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester  la
garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou
plusieurs corps de 200 hommes qui montaient  cheval, escort chacun
d'un compagnon bien arm et d'un cheval quip; on dployait les
enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'tait
gnralement pas trs loign).

Ce fut donc  une expdition de ce genre que Dante dut prendre part.
Quelle fut cette expdition, que M. del Lungo rapporte  l'anne 1288?
Quels en furent le caractre, la destination et la dure? C'est ce qu'il
ne lui a pas t possible de dterminer, malgr de patientes recherches
parmi les souvenirs et les actes officiels de cette poque. Ce n'tait
l quelquefois que de simples dmonstrations. tait-ce le cours de
l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en
soit, son loignement de Florence ne parat pas avoir t de longue
dure.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comdie_,
Dante fait allusion  une campagne qu'il aurait faite sur le territoire
des Artins: J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Artins....

NOTES:

[1] Chapitre VIII.

[2] Chapitre XXXVI.

[3] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo
XIII_, _Milano_,1891.



CHAPITRE XI

Il est intressant de rapprocher du onzime chapitre de la _Vita nuova_
cette pense de Vauvenargues, c'est--dire d'un contemporain de Voltaire
et de Diderot:

Quand un jeune homme ingnu aime pour la premire fois, tous ceux qui
le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main  ceux qui
ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il rconcilie: son amour
devient pour lui toutes les vertus.

N'est-ce pas une mme inspiration qui a dict ces lignes au pote
italien et au philosophe franais? Et l'on peut se demander si l'un
d'eux n'a pas t le reflet direct de l'autre.



CHAPITRE XII


     Ballata, io vo'che tu ritruovi amore....


_Cette ballade se divise en trois parties: Dans la premire, je lui dis
o elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus
hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller
en scurit et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis
ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisime, je la
laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage  la
fortune. La seconde partie commence _: Dis-lui d'abord avec douceur....
_La troisime _: ma gentille ballade....

_On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas 
qui je me serais adress  la seconde personne, parce que cette ballade
n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute,
j'entends le rsoudre et l'claircir dans ce petit livre, ainsi qu'un
doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et
qui voudra me le reprocher de cette manire_.

       *       *       *       *       *

Si jusqu'ici nous n'avons gure vu dans la partie lyrique qu'une
rptition ou un dveloppement de la prose qui la prcde, nous trouvons
ici deux sujets diffrans dont l'un est la prparation de l'autre.

Le Pote, dont la pense, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction
de l'Amour, se laisse d'abord aller  ses rflexions. Il sent bien qu'il
s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la
nouvelle dfense de son amour a t compromise (_ha ricevuto alcuna
noia_) par les bavardages auxquels ont donn lieu ses assiduits
simules. Batrice (laquelle est _contraria di tutta la noia_) ne se
soucieras de se trouver mle  tous ces commrages, et elle en veut 
celui qui y a donn lieu. Dante en a conscience et cherche  corriger
les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'excution.

Peut-tre trouvera-t-on que le lyrisme dont la _nota suave_ est pleine
de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela mme
tmoigne de la sincrit du Pote et de la ralit de son rcit.

Quant  la ballade elle-mme, elle nous reprsente une scne  quatre
personnages, l'amoureux qui l'a crite, l'aime  qui elle est destine,
la ballade qui est charge de prsenter les excuses et les explications,
enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agrer.

Il faut remarquer les prcautions infinies que prend le premier.
D'abord, il n'ose s'adresser directement  celle qui s'est crue
offense. Puis, il multiplie les formes les plus dlicates et les plus
pressantes de la courtoisie et de l'humilit. Il espre que la forme
harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore
le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment  sa propre loquence et 
ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il tmoigne pour
lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement  l'amour qui
habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-tre et surtout 
l'amour mme de Batrice.



CHAPITRE XIII


     Tutti li miei pensier parlan d'amore....


_Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la premire, je dis
et j'tablis que toutes mes penses sont d'amour. Dans la deuxime, je
dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversits. Dans la
troisime, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la
quatrime, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais o je
dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que
j'appelle mon ennemie madame la piti. Je dis madame_ (madonna) _par
mode ddaigneux_.

_La deuxime partie commence _: et le font.... _la troisime _: elles
s'accordent seulement.... _la quatrime _: c'est  ce point....



CHAPITRE XIV


     Coll' altre donne mia vista gabbate....


_Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on
n'tablit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi
divises. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification
en soit comprise_.

_Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet,
il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue
tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent
d'instrumens, ceci demeure inexplicable  qui n'est pas au mme degr
fidle de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient
compris de ceux qui le sont_.

_Il n'est donc pas ncessaire de donner cette explication qui serait
inutile et mme superflue._

       *       *       *       *       *

La scne qui vient d'tre reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que
faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et
surtout l'approche de sanctuaires particulirement redouts? Il
s'agissait l de phnomnes d'hystricisme soit isols, soit communiqus
aux foules par une vritable contagion. L'tat gnral des esprits
pendant toute la dure du moyen ge tait tout  fait favorable  des
manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire 
l'enveloppe romanesque dont sont entours la plupart des incidents de la
_Vita nuova_, mme les plus srement rels, on peut tre assur que le
Pote n'a pas invent de toutes pices les sensations extraordinaires
que l'aspect ou seulement l'approche de Batrice dterminaient en lui.

Il m'a t reproch d'avoir parl d'hystrie  propos des phnomnes
singuliers qu'il s'attribue  lui-mme dans mainte circonstance[1]. Ce
sont des tmoignages significatifs d'une nervosit vritablement
maladive. Il faut ici que ce trouble du systme se soit produit avant
mme que la prsence de celle qui en tait la cause se ft rvle ou
ft mme prvue. Il s'agit l d'un phnomne qui rentre dans ceux
auxquels se rapporte la tlpathie ou action  distance. Si je l'osais,
je dirai que Dante et pu faire un excellent medium.

NOTE:

[1]_Giornale Dantesco_.



CHAPITRE XV


     Ci che m'incontra nella mente more....


     _Ce sonnet se divise en deux parties: dans la
     premire, je dis la raison pour laquelle je ne me
     dcide pas  m'approcher de cette femme; dans la
     seconde, je dis ce qui m'arrive quand je m'approche
     d'elle; et cette partie commence par_: et quand je
     suis.... _Et cette seconde partie se divise aussi en_
     _cinq, suivant ce qui s'y raconte. Dans la premire,_
     _je dis ce que l'Amour, sur le conseil de la raison,_
     _me dit quand je suis prs d'elle; dans la seconde,_
     _j'explique l'tat de mon coeur d'aprs celui de mon_
     _visage; dans la troisime, je dis comment je perds_
     _tout courage; dans la quatrime, je dis combien a_
     _tort celui qui ne me tmoigne aucune compassion,_
     _parce que cela me rassurerait; dans la dernire, je_
     _dis pourquoi les autres devraient avoir piti de_
     _moi, c'est--dire en raison de l'angoisse qui me_
     _monte aux yeux; angoisse qui disparat, c'est--dire_
     _dont les autres ne s'aperoivent pas,  cause de_
     _la moquerie de cette femme, laquelle attire  elle_
     _les regards de ceux qui verraient peut-tre cette_
     _angoisse. La seconde partie commence _: mon
     _visage montre.... _la troisime _: et tout frissonnant....
     _la quatrime _: il a bien tort.... _la cinquime
     _: et me montre....




     CHAPITRE XVI


     Spesse fiate vennemi alla mente....


_Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre
choses. Et comme ces choses ont t exprimes plus haut, je n'ai pas
besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis
donc seulement que la deuxime partie commence _: que l'amour
m'assaille.... _La troisime _: puis je, m'efforce.... _La quatrime
_: et je lve mes yeux....



CHAPITRE XVIII

Il faut admettre, d'aprs les dernires paroles qui venaient de lui tre
adresses, que le Pote s'tait plaint hautement de la, svrit de sa
Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient reu dj quelque
publicit. Et nous voyons qu'il en est honteux et repentant; et il
exprime la rsolution de prendre toujours dsormais ses louanges pour
sujet de ses paroles, et il se demande comment il a pu parler
diffremment.

On sait que la _Vita nuova_ ne nous donne pas la reproduction intgrale
des pices qu'il a composes  l'honneur ou  propos de Batrice. Il en
est un certain nombre qui datent certainement de la mme poque et qu'il
aura probablement limines lui-mme, que l'on trouve gnralement
annexes au texte de la _Vita nuova_.

Mais il y avait alors des lmens de publicit dont il est difficile de
nous faire une ide prcise, et un ct de cette Socit qui nous
chappe compltement.

Nous voyons que le premier sonnet de la _Vita nuova_, purement
symbolique, a t adress  des rimeurs notables. Sitt que ce sonnet
fut rpandu, dit le pote. Et nous connaissons quelques-unes des
rponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet _Donne ch'avete
intelletto d'amore...._ (chap. XX), il dit encore: Aprs que ce sonnet
eut t rpandu dans le monde.... (chap. XX).

Il y avait certainement l un mode de correspondance analogue  cette
correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons
dans le XVIIIe sicle, et dont Voltaire faisait un si large
usage.

N'y avait-il pas galement alors quelque chose d'analogue  ce qu'on
appelait, au dernier sicle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses
amis (le frre de Batrice) venir demander  Dante de dire quelque chose
 propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de
ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet,
page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap.
LXII), et il en crit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.

Les Florentins avaient l'habitude de se runir le soir, _al fresco dei
marmi_, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la
cathdrale (_Santa Maria del fiore_), et o l'on montre _il sasso di
Dante_, la pierre o Dante venait s'asseoir.

C'est l que devaient s'changer les racontars de la ville et les
commrages du jour, et se communiquer les productions journalires des
rimeurs  la mode. N'est-ce pas la fidle reprsentation des cafs et
des cercles de nos villes de province?



CHAPITRE XIX


     Donne, ch' avete intelletto d'amore....


_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec
plus de soin que les prcdentes, et j'en ferai ainsi trois parties_.

_La premire partie est la prface de ce qui suit; la deuxime est le
sujet trait; la troisime est comme la servante_ (una servigiale) _des
prcdentes. La deuxime commence _: un ange a fait appel...; _la
troisime _: Canzone, je sais....

_La premire partie se divise en quatre_.

_Dans la premire, je dis  qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je
veux le faire. Dans la deuxime, je dis ce que je pense de ses mrites,
et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisime, je dis
comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empch par
timidit. Dans la quatrime, revenant  ceux  qui j'ai voulu
m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_.

_La deuxime partie commence _: je dis donc que lorsque...; _la
troisime _: et je ne veux pas non plus...; _la quatrime _: avec
vous, femmes et jeunes filles....

_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence  traiter de
cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la premire,
je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxime qu'on
s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est dsire.... _Cette deuxime
partie se divise encore en deux: dans la premire, je dis quelle est la
noblesse de son me en parlant des vertus qui procdent de celle-ci.
Dans la deuxime, je parle de la noblesse de son corps en signalant
quelques-unes de ses beauts, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette
deuxime partie se divise encore en deux. Dans la premire, je parle des
beauts de toute sa personne; dans la deuxime, je parle de certaines
beauts appartenant  certaines parties dtermines de sa personne,
ainsi_: de ses yeux....

_Cette mme deuxime partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je
parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa
bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite
aucune pense blmable, que le lecteur se rappelle ce qui a t crit
plus haut: que le salut de cette femme, qui tait l'opration de sa
bouche, tait la fin de mes dsirs, quand il m'tait permis de le
recevoir_.

_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui
est comme la servante des autres, o je dis ce que je demande  cette
Canzone. Et comme cette dernire partie est facile  comprendre, je ne
m'occuperai plus d'autres divisions_.

_Je dis que pour bien pntrer le sens de cette Canzone il faudrait
avoir recours  des divisions plus dtailles: mais cependant celui qui
n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me
dplat pas qu'il s'en tienne  cela. Car certainement je crains d'avoir
expliqu  trop de gens la signification de cette Canzone_.

       *       *       *       *       *

Le passage de ce sonnet entre un ange a fait appel  la divine
Intelligence et ma Dame est donc dsire dans le ciel est fort
difficile  interprter, et a exerc sans grands rsultats apparens la
sagacit des commentateurs.

On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prmature de
Batrice, et comme une allusion  la descente du Pote aux enfers.

Mais, suivant cette hypothse, il faudrait admettre que le plan de la
Comdie se ft trouv dj arrt dans son esprit lorsqu'il crivait ce
sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et
_mal nati_, les mchans, pourraient s'appliquer simplement  la
conception qu'il a plus d'une fois exprime dans des termes analogues,
de la condition de notre monde, un vritable _inferno_, et des hommes,
_malvagi_ ou _malnati_.

Quoi qu'il en soit de cette interprtation, s'il n'a pas adress cette
Canzone directement  Batrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto
d'amore_), il dit qu'elle sera envoye  celle dont il clbre la
louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander  elle et 
l'Amour qui sera prs d'elle. Et d'ailleurs, si elle est dsire dans le
ciel, c'est qu'elle est encore vivante.

Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens
nigmatique de la premire partie de la canzone. M. Scherillo pense
qu'il a d y avoir une interpolation introduite dans sa rdaction plus
tard, aprs la mort de Batrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours
dans ses rcite  l'ordre des temps. La _Divine Comdie_ est pleine de
prdictions qui n'taient que la reproduction de faits accomplis. Il est
permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa rdaction dfinitive et
de son encadrement dans ses rcits en prose, a subi plus de retouches,
de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.

Il ne me parat pas possible d'admettre que, pendant que se droulait le
roman de la _Vita nuova_ et qu'il crivait ce pome d'amour, alors qu'il
n'avait pas encore pntr, bien avant au moins, dans la vie publique,
il et dj conu le plan de la _Divine Comdie_ et fait les prparatifs
de son voyage sacr.[2]

Dans un article tout rcent[3] consacr  l'important ouvrage de
Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un minent
critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une
source antrieure  la _Vita nuova_. Je reproduis  peu prs ses
paroles:

Il ne pouvait prvoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes
ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour
lequel il n'avait aucun titre, n'tant pas ne ni saint Paul.[4]

Alors que Dante crivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient
pas encore donn l'exprience des besoins du sicle pour lui faire
concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5]

C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comdie que
nous interprtons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement
en 1289 que Dieu ft dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du
Pote: J'ai vu l'esprance des Bienheureux....

Je ne puis m'empcher de faire encore remarquer le caractre de
politesse raffine qui tait dans les habitudes du Pote. Dans les
milieux les plus dramatiques de la Comdie, comme dans la vie sociale o
nous amne la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et
d'une courtoisie irrprochables, soit qu'il se rencontre avec des
femmes, soit qu'il se trouve en prsence de personnages dont il veut
reconnatre la supriorit intellectuelle ou sociale. Il nous apparat
toujours comme un homme bien lev, et la dlicatesse de ses manires et
de ses expressions nous laisse l'ide que nous nous faisons d'un homme
qui a t lev par des femmes.[6] Il y a l un contraste manifeste avec
l'apret de son caractre et la violence habituelle de son langage.

Nous ne savons rien du reste de sa premire ducation et de son milieu
domestique. J'ai dj rappel le silence absolu qu'il garde sur sa
famille et sur les premires impressions de son enfance, en dehors de sa
passion prcoce. Pour ce qui est de la Comdie, nous pouvons dire que le
Virgile qu'il nous prsente pouvait bien lui servir de modle en matire
de courtoisie; ce qui parat mieux en harmonie avec les souvenirs de la
cour d'Auguste qu'avec le milieu o Dante a vcu, et avec la barbarie
effective que recouvraient encore  peine certains raffinemens bien
superficiels sans doute.

NOTES:

[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_.Quand Dieu
dit: il dira, aux mes des _malvagi_, c'est dj une allusion  la
_Comdie_. (Page 835.)

[2] Voir encore sur ce dernier sujet l'intressant et compendieux
travail de M. Leynardi (_la Psicologia dell' arte nella Divina
Commedia_). L'minent professeur de philosophie au lyce Doria de Gnes
a tudi avec autant de sagacit que de finesse (_sottilezza_) tous les
points qui se rapportent  la composition de la _Divine Comdie_. Dans
la dissertation _come avenne la preparazione dell' opera_, il fait
observer que l'intention premire du Pote, entirement annonce dans la
_Vita nuova,_ tait d'lever un monument  Batrice: et ce n'est que peu
 peu, et suivant le cours des vnemens et l'volution de son propre
esprit, et enfin le dveloppement de son gnie, que cette oeuvre est
devenue la _Divine Comdie_. Et il proteste contre l'ide exprime par
Giuliani d'une construction architecturale de la _Divine Comdie_, qui
aurait t arrte dans l'esprit du Pote ds ses annes de jeunesse.

[3] _Bullettino della Societ Dantesca Italiana, Firenze_, octobre,
novembre 1896.

[4] _La Divine Comdie, l'Enfer_, ch. IL.

[5] Se reporter  mon Introduction, p. 14.

[6] Ceci a dj t signal dans _l'Introduction_.



CHAPITRE XX


     Amor e cor gentil sono una cosa....


_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la premire, je parle de
l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en
tant que de la puissance il s'est rsolu en acte. Cette seconde commence
_: puis la beaut apparat....

_La premire partie se divise elle-mme en deux. Dans la premire, je
dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment
ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est
 l'autre, ce que la forme est  la matire. Cette seconde commence _:
quand la nature....

_Et quand je dis_: puis la beaut apparat ..._je dis comment cette
puissance s'est rsolue en acte, et d'abord comment elle se fait chez
l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme_, e simil fa la
donna.

       *       *       *       *       *

L'amour en puissance est celui dont on a les lments sans avoir eu
l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse  un
objet dtermin.



CHAPITRE XXI


     Negli occhi porta la mia donna Amore....


_Ce sonnet a trois parties. Dans la premire, je dis comment cette femme
rsout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la
troisime dit la mme chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces
deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur
aide  celle gui prcde et  celle qui suit: et elle commence _:
Aidez-moi, Mesdames.... _Cette troisime commence _: toute douceur....
_La premire partie se divise en trois. Dans la premire, je dis comment
par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'
amener l'amour en puissance l o il n'tait pas. Dans la seconde
partie, je dis comment elle rsout l'amour en acte dans les coeurs de
tous ceux qu'elle voit. Dans la troisime, je dis ce qu'ensuite par sa
vertu elle accomplit dans leurs coeurs_.

_La deuxime partie commence _: o elle passe.... _et la troisime
commence _: et son salut.

_Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne  entendre  qui
j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider 
l'honorer. Puis quand je dis_: toute douceur ... _je rpte ce que j'ai
dit dans la premire partie  propos des deux actes de sa bouche dont
l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je
ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres,
parce que la mmoire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a
produite_.



CHAPITRE XXII


     Voi che portate la sembianza umile....


_Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la premire,
j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'auprs
d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent
ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me
parler d'elle. Cette seconde partie commence _: et si vous venez....


     Se' tu colui c'hai trattato sovente....


_Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom
desquelles je rponds auraient eu quatre rponses  me faire. Et, comme
je l'ai exprim, plus haut, je n'ai pas  les reproduire; aussi j'en
fais seulement la distinction. La deuxime partie commence _: pourquoi
pleures-tu?... _La troisime commence _: laisse-nous pleurer ... _la
quatrime _: elle a la piti....

M. Del Lungo nous a conserv le testament de Folco Portinari, dat du 14
janvier 1287. Ce testament trs long, et rdig d'une manire fort
minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la
plus grande partie  des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis
 chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice
(Batrice) l'une de ses filles, _uxori domini Simonis dei Bardi_, pour
cinquante florins.[1]

NOTE:

[1] Del Lungo, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII,
Milano_, 1891.



CHAPITRE XXIII


     Donna pietosa e di novella etate....


_Cette canzone a deux parties: dans la premire, je dis en parlant  une
personne indtermine comment je fus tir d'une imagination dlirante
par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter.
Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence _:
tandis que je pensais.... _La premire partie se divise en deux: dans la
premire, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent
et firent au sujet de mon dlire avant que j'eusse repris ma
connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent aprs
que feus cess de divaguer, et elle commence _: ma voix tait....
_Ensuite, quand je dis_: tandis que je pensais ... _je dis comment je
leur ai racont mon imagination. Et relativement  ceci, je fais deux
parties: dans la premire, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde,
en disant  quelle heure ces femmes m'ont appel, je les remercie
intrieurement; et cette partie commence _: vous m'avez appel....

       *       *       *       *       *

La femme jeune et compatissante (_donna pietosa e di novella etate_) qui
se trouve  la tte de la canzone est la mme que la femme jeune et
gentille qui n'a fait que passer dans le rcit. C'est celle qui se
tenait prs de son lit, et que les autres femmes en avaient carte, 
cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.

Il a suffi au pote de quelques mots  peine pour donner la vie  une
image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci tait sa plus proche
parente (_eta meio di propinquissima sanguinit,_) c'est--dire sa
soeur, marie depuis  un Lone Poggi (Fraticelli).



CHAPITRE XXIV


     Io mi sentii svegliar dentro allo core....


_Ce sonnet a plusieurs parties_.

_La premire dit comment je sentis s'veiller en moi le tremblement bien
connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait 
m'apparatre de loin tout joyeux. La deuxime dit comment il me sembla
que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La
troisime dit comment, aprs qu'il fut rest ainsi avec moi un peu de
temps, je vis et j'entendis certaines choses_.

_La deuxime partie commence _: et il disait ... _la troisime commence
_: et comme mon Seigneur....

_Cette troisime partie se divise en deux: dans la premire, je dis ce
que j'ai vu; et dans la deuxime, ce que j'ai entendu. Et elle commence
_: l'amour me dit....

       *       *       *       *       *

Ceci nous fait assister  la rconciliation de Dante avec Batrice. Il a
plu au Pote de donner  ce rcit une forme presque sibylline, sans
doute  cause du caractre solennel qu'il lui attribuait. Il paratra
peut-tre difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici
l'interprtation qui peut en tre donne.

Guido Cavalcanti le premier des amis de Dante, avait aussi une amie,
qui se nommait _Giovanna_. Dante la vit donc s'approcher de lui, et
derrire elle marchait Batrice. Voil tout ce que contient le rcit.
Cette Giovanna, qui tait connue sous le nom de _Primavera_ qu'on lui
avait donn sans doute  cause de son genre de beaut, il traduit son
nom de Primavera par celui de _Prima verr_(celle qui viendra la
premire). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient
parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait
annonc la vraie lumire (_Vox clamantis_ ...).

Ici la vraie lumire, c'est Batrice. Et c'est Giovanna qui la prcde
et l'annonce, s'tant sans doute charge de ramener Batrice  Dante, et
de mettre fin  la brouille qui les sparait.

Tout ceci est bien alambiqu et typique de l'poque, ainsi que cette
intrusion d'allusions sacres au simple fait du rapprochement de deux
amans brouills par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier
que nous sommes au XIIIe sicle.

       *       *       *       *       *

Voici encore un sonnet, compris dans les _rime spettanti alla Vita
nuova_, qui se rapporte  ce mme incident, et dont les termes mmes ne
permettent aucun doute sur son authenticit.[1]


     J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes,
     C'tait le jour de la Toussaint passe.
     Et l'une d'elles venait presque la premire,
     Menant avec elle l'amour  sa droite.
     Ses yeux jetaient une lumire
     Qui semblait un esprit enflamm:
     Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage,
     J'y vis la figure d'un ange.
     Cette douce et sainte crature
     Saluait de ses yeux
     Ceux qui en taient dignes.
     Et le coeur de chacun s'imprgnait de sa vertu.
     Je crois que c'est dans le ciel qu'est ne cette merveille.
     Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut.
     Heureuses donc celles qui l'accompagnent.


NOTE:

[1] _Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla
Vita nuova_.)



CHAPITRE XXV

Est-ce pour satisfaire aux rgles qu'il vient d'tablir qu'il exprimera
plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans _Il
Convito_? (Fraticelli.) Et, s'il a transform la Philosophie en une
femme doue de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la
clbrer ainsi, et la louer dans un langage appropri? Et, chose assez
singulire, les expressions symboliques qu'il adresse  la Philosophie
ont un caractre de sensualit que nous ne rencontrons dans aucune des
invocations dont Batrice est l'objet.

On est trs embarrass avec le pote de la _Vita nuova_ et de la _Divine
Comdie_. S'il a bien tabli la distinction dans le discours du sens
littral et du sens allgorique[1], il ne nous aide pas souvent  faire
la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un
tel rapprochement un peu irrespectueux,  ces personnes que nous
rencontrons dans le monde, quelquefois trs intelligentes ou trs
spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles
parlent srieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce
qu'elles disent.

NOTE:

[1] _Il Convito_, Trait, ii.



CHAPITRE XXVI


     Tanto gentile e tanto onesta pare....


_Ce sonnet est si facile  comprendre, aprs le rcit gui prcde, qu'il
n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_.

       *       *       *       *       *

Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration
que le pote adresse  sa bien-aime, nous ne percevions aucun indice
propre  la personne mme de Batrice.

Il nous dit bien: quand on la voyait passer, on rptait: ce n'est pas
une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu. Ou bien: c'est une
merveille, bni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle! Mais nous ne
connaissons rien de plus.

tait-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux,
de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses
douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une me impalpable
et insaisissable.

Si, dans les oeuvres consacres  la reprsentation des passions
humaines, on aime  apercevoir quelques lueurs immatrielles, on n'aime
pas moins  voir une oeuvre idale et mystique s'clairer de quelques
rayons humains.

Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vcu, sans chercher  m'en
faire une reprsentation sensible.

Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Ptrarque,
mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de
celle-ci conserv  la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont
changeants comme la surface de la Mditerrane, tantt d'un saphir
tincelant et tantt d'une teinte assombrie. Elle a la dmarche d'une
Desse et le charme d'une Grce. Nous reconnaissons, dans la pleur de
perle que son pote lui attribue, la ple morbidesse de celles qui
doivent mourir jeunes....

Et, si nous voulons complter cette reprsentation tout idale des
traits plus marqus que, plus tard, elle laissera entrevoir  celui
qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous
une beaut fulgurante que les yeux auront souvent de la peine 
supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment  prendre
auprs de ceux qu'elles sentent asservis  leurs charmes, un sourire
doux, indulgent, et par instant lgrement ironique.



CHAPITRE XXVII


     Vede perfettamente ogni salute....


_Ce sonnet a trois parties: dans la premire, je dis prs de quelles
personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde,
je dis combien sa compagnie tait agrable; dans la troisime, je dis
l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa prsence.
La deuxime partie commence _: celles qui vont ... _la troisime : _et
sa beaut....

_Cette dernire partie se divise en trois. Dans la premire, je dis
l'action qu'elle exerait sur les femmes au sujet d'elle-mme; dans la
seconde, je dis l'action qu'elle exerait sur elles au sujet des autres;
dans la troisime, je dis comment cette action se faisait sentir
merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non
seulement par sa prsence mais aussi par son souvenir. La seconde partie
commence _:  sa vue.... _La troisime _: et tout ce qu'elle fait....

       *       *       *       *       *

Lorsque le Pote nous dit que la noblesse et la beaut de Batrice
rpandaient leur reflet sur les femmes qui allaient avec elle, et que
tous ceux qui l'approchaient se pntraient de sa perfection au point
d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se
livrer qu' quelque amplification potique.

Lorsqu'il nous montre les anges du ciel rclamant cette merveille pour
qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons
d'abord qu'une figure de rhtorique propre  nous faire pressentir la
destine d'une crature dont le monde o elle vit n'est pas digne.

Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce
assidu d'une grande beaut ou d'un pouvoir insigne nous relve aux yeux
des autres et  nos propres yeux, et que l'intimit avec une
intelligence suprieure ou une vertu clatante ragit sur notre propre
personnalit, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos
jugemens et sur nos actes?

Et qui, prsent aux lamentations d'une mre pleurant une fille adore ne
l'a entendue s'crier, presque dans les mmes termes que le Pote: elle
tait trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui
en a fait un ange?

C'est que, sous ces hyperboles familires  la posie, et surtout  la
posie trcentiste, nous retrouvons toujours une conscience prcise de
la ralit, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une
expression fidle des sentimens et des sensations humaines. C'est l un
des caractres les plus frappans du gnie du Pote que, dans ses
harmonies les plus clatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais
une note douteuse.



CHAPITRE XXIX

Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Pote fait allusion par avance
 la place que Batrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) auprs
de Marie, cette reine bnie, et qu'il faut voir l un tmoignage de
l'architecture qui a prsid  toute son oeuvre.[1]

C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est
invoqu ici parce que la place de Batrice prs de Marie dans la Rose
mystique se trouvait dj dtermine dans l'esprit du Pote, on pourrait
aussi bien supposer que l'pisode paradisiaque de Marie n'est qu'un
souvenir de la _Vita nuova_.

D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-mme une dvotion particulire
 la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (_nel paradiso
della Divina Commedia_) est une des plus belles pages du Pome.

L'ide que, peu aprs la mort de Batrice (1292), ft arrt le plan du
Paradis de la Comdie, qu'il devait travailler encore et terminer vingt
ans aprs, c'est--dire l'anne mme de sa mort, me parat tout  fait
inadmissible. Je suis dj revenu  plusieurs reprises sur ce sujet.[2]

On peut s'tonner de voir exprimes d'une faon aussi dogmatique les
raisons pour lesquelles le Pote ne parlera pas de la mort de Batrice.

M. Scherillo, dans le livre si intressant que j'ai cit plusieurs fois,
s'est livr sur ce sujet  une longue dissertation o, comme d'habitude,
on voit chercher  relier avec l'oeuvre future du Pote les passages
dont l'interprtation parat douteuse. Cette interprtation me parat
cependant assez simple.

Je ne dis pas cela pour la premire raison, peu importante du reste,
parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la prface _(proemio)_ du
livre, il rsulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde
raison renvoie ce rcit; qu'il ne saurait entreprendre lui-mme (sans
doute parce qu'il lui serait trop douloureux),  un autre _glossatore_:
ceci peut tre pris dans un sens gnral sans qu'il soit ncessaire de
chercher si l'auteur a entendu faire allusion  un glossateur en
particulier. Quanta la troisime raison,il ne saurait faire ce rcit
sans s'y introduire lui-mme, et dans un sens plutt _laudatore_. Or il
a tabli quelque part qu'il est toujours blmable de parler de soi, sans
une ncessit formelle.[3]

NOTES:

[1] GIULIANI, Commentaires de la _Vita Nuova_.

[2] Se reporter au commentaire du chapitre III.

[3] _Il Convito_, Tratt. i, chapitre 11.



CHAPITRE XXX

On a pu remarquer, dans maint passage de la _Vita nuova_, comment Dante
s'arrte au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.

Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait t rgl
par les Nombres, et ils attachaient  certains nombres des proprits
mystrieuses. C'est ce qu'on a appel la _Doctrine des Nombres_.

Nous ne sommes pas encore tout  fait affranchis, sinon de cette
doctrine, du moins de cette croyance  la proprit des nombres, que
l'on a respecte, dit Voltaire, prcisment parce qu'on n'y comprenait
rien.

On voit que sur ce point Dante n'tait pas en avance sur son temps.
Comment l'aurait-il t, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient,
aprs Ptolme, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la
Vulgate c'est--dire sur la vrit chrtienne, ce qui quivaut  vrit
infaillible.[1]

Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en dpit des progrs de la
science et de l'exprience, de telles ides ont, pendant des sicles
encore, exerc une certaine domination non seulement sur le vulgaire,
mais aussi sur les reprsentants les plus clairs de la Socit
moderne, et ne sont pas encore entirement oublies.

NOTES:

[1] Voir _Il Convito_, Tratt. ii, chap. IV.



CHAPITRE XXXI


     Il crivit aux princes de la terre....


On a dpens passablement d'rudition et d'imagination  propos de ce
passage, dont l'interprtation pourrait tre beaucoup plus simple.
Qu'taient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les
pays environnans?... Les Cardinaux  Rome? On peut s'tonner que l'on
n'ait pas song que le mot _terra_ s'appliquait souvent au territoire,
c'est--dire  un espace nettement dtermin. C'tait donc sans doute
aux notabilits de la rpublique Florentine qu'il s'adressait. Il faut
se prter ici  l'exaltation du Pote,  la grandiloquence habituelle
avec laquelle, dans la _Comdie_, il semble attribuer une si grande part
dans l'univers et dans les vues de la providence divine  cette ville de
Florence, qui aprs tout n'occupait pas une si grande place dans le
monde. S'il veut que les plerins qui traversent la ville prennent part
 son deuil et unissent leurs larmes  celles de la cit devenue
_veuve_[1], il peut bien avoir eu la pense de convier  ce deuil les
gouvernans de son pays. Tout cela nous ramne aux moeurs de cette
poque, au caractre de la posie mdivale, et encore une fois 
l'exaltation du Pote de la Comdie sur tous les sujets qui mettent en
jeu ses passions, ou mme ses ides.

NOTE:

[1] Voir au chap. XLI.



CHAPITRE XXXII


     Gli occhi dolenti per piet del core....


_Afin que eette canzone garde mieux son caractre de veuve,
aprs-qu'elle sera termine, j'en marquerai les divisions avant de
l'crire, et je ferai ainsi dsormais_.[1]

_Je dis que cette triste canzone a trois parties: la premire en est la
prface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisime, c'est
 la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence _:
Batrice s'en est alle.... _La troisime _: O ma pieuse canzone....

_La premire se divise en trois. Dans la premire division, je dis
pourquoi je me mets  parler. Dans la seconde, je dis  qui je veux
parler. Dans la troisime, je dis de qui je veux parler. La seconde
commence _: et comme je me souviens ... _la troisime _: je dirai
ensuite.... _Quand je dis plus loin_: Batrice s'en est alle ... _je
parle d'elle, et je fais l deux parties_.

_Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enleve; aprs je dis
comment les autres ont pleur son dpart; et je commence cette partie
par_: s'est spare.... _Cette partie se divise en trois: dans la
premire, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis
ceux qui la pleurent. Dans la troisime, je parle de ma propre
condition. La seconde commence _: mais tristesse et douleur.... _La
troisime _: Je ressens les angoisses....

_Quand je dis ensuite_: O ma plaintive canzone ... _je m'adresse  ma
canzone en lui dsignant les femmes qu'elle doit aller trouver et prs
de qui elle doit rester_.

NOTE:

[1] Malgr cette dclaration, je continue de renvoyer ces
divisions aux _Commentaires_, afin de ne pas interrompre le rcit et les
accens potiques qui en font partie.



CHAPITRE XXXIII


     Venite a intender li sospiri miei....


_Ce sonnet a deux parties: dans la premire, je fais appel aux fidles
de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma
condition misrable. Cette seconde partie commence _: ils s'chappent
inconsols....



CHAPITRE XXXIV


     Quantunque volte, lasso! mi ricorda....


_La canzone commence _: toutes les fois, hlas!... _et elle a deux
parties. Dans l'une, c'est--dire dans la premire stance, se lamente ce
cher ami, qui lui tait si proche. Dans la seconde partie, je me lamente
moi-mme, c'est--dire dans l'autre stance qui commence _: dans mes
souvenirs, je recueille....

       *       *       *       *       *

Il parat ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent,
l'une comme frre, l'autre comme serviteur.

Dante avait annonc deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans
l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui rpondent  son ide
d'introduire deux personnages dans ses vers.



CHAPITRE XXXV


     Era venuta nella mente mia....


_Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la premire, je dis
que cette femme tait dj dans ma mmoire. Dans la seconde, je dis
l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisime, je parle des effets
de l'amour_.

_La deuxime commence _: l'amour qu.... _La troisime _: et chacun
sortait....

_Cette dernire partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous
mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient
certaines paroles diffrentes des autres_.

_La deuxime commence _: mais ceux qui en sortaient.... _L'autre
commencement se divise de la mme manire, sauf que dans la premire
partie je dis quand cette femme est venue dans ma mmoire, ce que je ne
dis pas dans l'autre_.



CHAPITRE XXXVI

Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagn de son
excuse. Nous devons reconnatre que cette excuse est dans ce sentiment,
trs humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui
rappelait les motions ressenties nagure.

Il retrouve sur le visage de cette femme la mme pleur (masque de
l'amour) que lui avait laiss voir le visage de Batrice. Il lui semble
que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le mme)
que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent
les douleurs les plus vives qui se laissent pntrer le plus facilement
par les marques d'une sincre et profonde sympathie.

Ce n'est certainement pas un des cts les moins saisissans de cette me
de pote que ce besoin auquel il cde si souvent de confesser ses
faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en
retrouve la conscration suprme, dans la rencontre dramatique o sa
confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Batrice,
aboutit au pardon d  tout pcheur repentant.

       *       *       *       *       *

On lit dans le _Bullettino della societ Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1)
que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est--dire la femme 
la fentre) ne devait tre qu'une reprsentation symbolique de la
_Philosophie_,  laquelle Dante dut d'efficaces consolations aprs la
mort de Batrice.

Mais que signifieraient alors son repentir et sa rsolution de
s'arracher  cet entranement sentimental, au moment mme o nous
pouvons dire qu'il est prt  se jeter dans les bras de la Philosophie.
Et comme il dclare en mme temps qu'il n'crira plus dsormais que ce
qui sera  la louange de Batrice, il semble que ce soit dans Batrice
elle-mme que l'on devra s'attendre  trouver la personnification de la
Philosophie, et non dans cette figure passagre  laquelle nous ne
rencontrerons plus aucune allusion.

Mais voil que _Il Convito_ nous fait assister  une rivalit ardente
entre le souvenir d'un amour ancien et rel et l'entranement d'un amour
nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous
perdons encore dans ce ddale o le pote se plat  nous enfermer.

Dans tous les cas, ce n'est pas encore  cette poque que le symbole de
la Philosophie parat avoir pris figure dans l'esprit du Pote. Dante
nous initie dans _Il Convito_, avec de grands dtails, aux consolations
qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les tudes qu'il
poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux
thologiens, les lectures o il se plongea. C'est Cicron (Tullius) et
Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur
compagnie qu'il s'est pris (on pourrait dire qu'il s'est namour) de
la Philosophie.[1] Et il me parat certain que celle-ci ne s'est empare
de lui qu' une poque beaucoup plus avance que celle o le pome nous
conduit ici.

Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un pisode
de jeunesse o l'entranement des sens a d prendre une part, moindre
sans doute, que l'nervement qui suit les grandes douleurs.

NOTE:

[1] Il ne parat pas que les critures, c'est--dire l'ancien
ou le nouveau Testament, ni les Pres de l'glise, aient tenu grande
place dans les tudes auxquelles Dante a consacr ces annes de
transition entre la mort de Batrice (1289) et son entre dans la vie
publique (1295). Dans la _Divine Comdie_, il les clbre avec
loquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparatre ici.

L'me de Dante tait profondment religieuse; mais il ne semble pas
avoir eu celle d'un dvot.



CHAPITRE XXXVII

J'ai dj signal cet aveu du Pote, qu'il avait aperu plus d'une fois
sur le visage de Batrice cette mme pleur (couleur d'amour) qu'il
retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de
Batrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et
comme dans un moment d'oubli qu'il laisse chapper les tmoignages qu'il
a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.

Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir
l'image de sa bien-aime enveloppe d'un nuage o l'oeil ne dcouvre que
de rares claircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se dchirera
que lorsque, dans les rgions clestes, l'enfant habille de rouge et la
jeune fille couronne de bont et de modestie sera transfigure en une
sainte aurole d'un nimbe blouissant. Mais alors la tendresse de
Batrice sera devenue toute maternelle.



CHAPITRE XXXVIII


     L'amaro lagrimar che voi faceste....


_Ce sonnet a deux parties: dans la premire, je parle  mes yeux comme
je parlais  mon coeur en dedans de moi-mme; dans la seconde, je n'ai
aucun doute en montrant  qui je m'adresse, et cette partie commence _:
ainsi parle.... _On pourrait bien encore admettre d'autres divisions,
mais ce serait inutile parce que ce qui prcde est trs clair_.



CHAPITRE XXXIX


     Gentil pensiero che parla di vui....


_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-mme, suivant que mes
penses taient partages en deux. J'appelle l'une le_ coeur,
_c'est--dire l'apptit, j'appelle l'autre l'_me, _c'est--dire la
raison. Et je dis comment l'une parle  l'autre. Et, que le coeur doive
s'appeler l'apptit et l'me la raison, ceci paratra manifeste  ceux
par gui il me plat que ce soit compris_.

_Il est vrai que dans le sonnet prcdent j'opposais le rle du coeur 
celui des yeux; et cela parat contraire  ce que je dis prsentement_.

_C'est pourquoi je dis galement ici que c'est le coeur que j'entends
par l'apptit, parce qu'il entrait encore plus de dsir  me rappeler ma
charmante Dame qu' voir celle-ci, quoique j'en eusse dj quelque
apptit, mais qui paraissait lger. D'o il est visible que l'un de mes
dires n'est pas contraire  l'autre_.

_Ce sonnet a trois parties: dans la premire, je commence par dire de
cette femme comment mon dsir se tourne tout entier vers elle. Dans la
deuxime, je dis comment l'me, c'est--dire la raison, parle au coeur
c'est--dire  l'apptit. Dans la troisime, je dis comment celui-ci lui
rpond. La seconde commence _: mon me lui dit ... _la troisime _: et
mon coeur lui rpond....

       *       *       *       *       *

Sous sa forme subtile et enveloppe, cette canzone met ici en prsence
et en opposition le coeur et l'me, c'est--dire, suivant son langage,
l'apptit et la raison. Et l'interprtation que le Pote nous en donne
est cette fois plus intressante encore, peut-tre, que la canzone
elle-mme.

L'apptit, c'est ici le dsir, et la raison c'est l'amour. Ne
vaudrait-il pas mieux dire la volont que la raison? Car l'amour ne
s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage
philosophique la raison n'est pas prcisment un attribut de l'me.

Il faut remarquer avec quelle dlicatesse le Pote fait allusion au
dsir, au dsir sensuel, qu'il appelle apptit, n'ayant employ qu'une
fois le mot dsir.

Cette canzone et les explications du Pote ne peuvent laisser aucun
doute touchant l'existence relle de celle qu'on a appele la dame
compatissante, ou la dame  la fentre,  laquelle on a si souvent
attribu un caractre purement idal et symbolique; aucun doute non plus
au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait
veills en lui.

La rvolution qui s'est alors opre dans l'esprit comme dans l'me de
l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il crivait celui-ci, se peint d'une
manire poignante dans les vers dicts par l'angoisse de ses soupirs,
et dans l'emportement avec lequel il s'acharne  entrer en communion
avec sa nouvelle matresse, la Philosophie. C'est  elle que, par une
fiction indfiniment poursuivie, il demandera l'oubli des motions
passes et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas
sans lutte et sans dchirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait
convi l'univers tout entier. Et c'est aux pripties de cette bataille
qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone o, sous des voiles
d'une transparence nigmatique, il nous initie aux volutions de son me
et aux transports contraires qui l'agitent.[1]

Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable puret qui fait le charme
inaltrable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant  un
pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement
sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme
qu'il adore et qu'il clbre. Et l'on ne peut s'empcher ici de penser
aux symboles brlans du Cantique des Cantiques.

Le combat que se livre son me torture, cdant  une sduction nouvelle
et irrsistible, les dchiremens que laisse une passion dserte et les
lans qui entranent dans une passion naissante, sont reproduits avec
des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais
dpasss. Et tout ceci laisse  la figure de Batrice, dlaisse pour
une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant
peut-tre et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la
_Vita nuova_, et demeure un tmoignage non moins loquent de l'existence
relle de cette figure nigmatique.

Cependant il faut bien constater que tous ces lans passionns n'ont en
ralit pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les
proccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses penses la
place qu'y avait occupe exclusivement d'abord l'image de Batrice.

NOTE:

[1] _Il Convito. Canzone_ du Tratt. ii.:



CHAPITRE XL

_J'ai dit_ lasso (hlas) _dans ce sens que je me sentais honteux de ce
que mes yeux s'taient ainsi gars. Il n'y a pas de division  tablir
dans ce sonnet, le sens en tant trs clair_.

Que faut-il donc penser en dfinitive de cet pisode de la dame  la
fentre? Le repentir que le Pote tmoigne du dsir dont il s'est
lchement laiss possder ne permet aucun doute sur le caractre qu'on
doit lui assigner. Mais ce n'est l, je le rpte, qu'un pisode, comme
d'autres qui sont apparus dans le courant du pome. Il a dfinitivement
rejet tout dsir coupable, _volendo che cota desiderio malvagio e vana
tentazione siano distrutti_. Il ne s'occupera plus d'elles mais
seulement de cette femme bnie dont il dira des choses qui n'ont t
dites d'aucune autre femme.

En effet, plus tard apparatra une nouvelle image qui viendra encore
s'lever  son tour entre lui et l'image de Batrice. Mais cette fois
elle sera uniquement symbolique: ce sera la _Philosophie_. Ici nous
quittons la vie et ses ralits pour entrer dans le domaine de la
fantaisie pure. Et de mme que Batrice avait t l'hrone de la _Vita
nuova_, la Philosophie sera l'hrone de _Il Convito_, en attendant que
la _Donna gentile_ recouvre plus tard son empire dans le monde cleste.



CHAPITRE XLI


     Deh peregrini che pensosi andate....[1]


_Je dis plerins_(peregrini) _suivant la plus large acception de ce mot.
Car plerin peut s'entendre de deux manires, l'une large et l'autre
troite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est_
peregrino; _dans le sens troit plerin s'entend seulement de celui qui
s'en va  la maison de Saint-Jacques[2] et en revient.

Il faut donc savoir qu'on appelle de trois manires ceux qui vont au
service du Trs haut. On les appelle_ palmieri _quand ils vont dans les
pays d'outremer, d'o ils rapportent souvent des palmes. On les appelle_
peregrini _quand ils vont  la maison de Galice parce que la spulture
de Saint-Jacques fut plus loigne de son pays que cette d'aucun autre
des aptres. On les appelle_ romei _quand ils vont  Rome, l o
allaient ceux que j'appelle plerins. Il n'y a pas de divisions dans ce
sonnet parce que la signification en est manifeste_.

NOTES:

[1] _Peregrino_ ou _Pellegrino_, veut dire voyageur, il ne doit se
traduire par plerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage.

[2] Allusion au plerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de
Compostelle, le seul des aptres qui ait t enseveli loin de son pays.



CHAPITRE XLII


     Oltre la sfera che pi larga gira....


_Ce sonnet comprend en lui-mme cinq parits_.

_Dans la premire, je dis dans quel endroit va ma pense en nommant cet
endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi
elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisime, je dis ce qu'elle y
voit c'est--dire une femme honore. Et je l'appelle un_ esprit
voyageur, _parce qu'elle va l-haut en esprit voyageur, qui est hors de
sa patrie. Dans la quatrime, je dis qu'elle la voit telle, c'est--dire
dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est--dire que
mon esprit monte dans sa condition  un tel degr (d'lvation) que mon
intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est
 ces mes bnies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit
Aristote dans le deuxime chap. de la_ Mtaphysique. _Dans la cinquime
partie, je dis que si je ne puis voir l o m'emmne ma pense,
c'est--dire  une telle hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle
est la pense de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pense_.

_Et puis  la fin de cette cinquime partie, je dis_: mes chres dames,
_pour donner  entendre que c'est bien  des femmes que je m'adresse. La
deuxime partie commence _: une nouvelle intelligence ... _la troisime
_: quand il est arriv ... _la quatrime _: il la voit si grande ...
_la cinquime _: je sais qu'il parle....

_On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire
mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne
m'en occupe pas davantage_.



CHAPITRE XLIII

Aprs la mort de Batrice, le roman est termin. Mais le Pote a voulu
clore par un pilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie
nouvelle.

Cette histoire suit une volution complte. Elle commence le jour o
Dante rencontre pour la premire fois celle dont il devait faire sa
Batitude. Elle finit le jour o, aprs avoir cd  une sduction
passagre, grce  l'obsession mme de souvenirs encore vivans, il se
promet de ne plus parler que de Batrice et de dire d'elle ce qui n'a
jamais t dit d'aucune autre femme.

C'est encore une vie nouvelle qui commence (_incipit vita nuova_),
partage entre les _angoisses_ de l'tude et les orages de la vie
publique, pour aboutir aux rves hroques d'un patriotisme indomptable
et aux songes fantastiques d'une imagination effrne.

Il poursuivra donc sa carrire, marque d'abord d'une note d'infamie[1],
puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalit. Et il fera
participer  celle-ci Batrice, qu'il nous avait montre d'abord pare
des grces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimbe de l'aurole
paradisiaque

NOTE:

[1] C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est--dire trafic des choses
de l'tat, comme la Simonie est le trafic des choses de l'glise,
qu'avait t base sa condamnation  l'exil, au feu s'il reparaissait
dans sa patrie, et  la confiscation de ses biens.


FIN DES COMMENTAIRES





PRENNIT DE L'IMAGE DE BATRICE

Le thtre et le roman ont cr des tres de pure imagination auxquels
nous avons prt tous les attributs de la vie.

Nous les avons dous de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se
sont attachs, de penses auxquelles nos penses se sont associes, de
joies et de douleurs que nous avons partages.

Avec quelles motions ne devons-nous pas suivre le pote de la _Vita
nuova_, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son
rcit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensit! Il ne
nous montre pas les traits qui l'ont sduit, il ne nous fait pas
entendre la voix dont il s'est enchant. Mais nous savons quel jour
Batrice est ne et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour
elle est apparue pour la premire fois  celui qui devait
l'immortaliser.

Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'me de Batrice
dont nous percevons le reflet dans l'me du pote?

L'oeuvre de l'Alighieri viendrait  disparatre tout entire comme ont
t anantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre
enfouis dans la bibliothque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore
l'image de la divine Batrice.

C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'imprissables, c'est
sans doute l'image de la Grce et de la Beaut.





TABLE DE LA VITA NUOVA


Prface.

Introduction.

I.--Esquisse de la vie de Dante.

II.--La jeunesse de Dante.

III.--La littrature du moyen ge.

IV.--Construction de la _Vita Nuova_.

V.--Caractre de la traduction.


LA VITA NUOVA

Chapitre premier.

Chap. II.

Chap. III.--Sonnet: _A ciascun alma presa e gentil
cuore_ ... A toute me prise et  tout noble coeur.

Chap. IV.

Chap. V.

Chap. VI.

Chap. VII.--Sonnet: _O voi che per la via d'Amore
passate_ ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour.

Chap. VIII.--Sonnet: _Piangete amanti, perch piange
Amore_ ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure....

Chap. IX.--Sonnet: _Cavalcando l'altr'ier per un cammino_ ...
Chevauchant avant-hier sur un chemin....

Chap. X.

Chap. XI.

Chap. XII.--Ballade: _Ballata io vo' che tu ritruori
Amore_ ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour.

Chap. XIII.--Sonnet: _Tutti li miei pensier parlan
d'Amore_ ... Toutes mes penses parlent d'Amour....

Chap. XIV. _--Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ..._
Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes....

Chap. XV.--Sonnet: _Cio che m'incontra nella mente
muore_ ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira....

Chap. XVI.--Sonnet: _Spesse fiate vennemi alla mente ..._
Souvent me revient  l'esprit....

Chap. XVII.

Chap. XVIII.

Chap. XIX.--Canzone: _donna ch' avete intelletto d'Amore_ ...
Femmes qui comprenez l'amour....

Chap. XX.--Sonnet: _Amor e cor gentil sono una cosa_ ...
Amour et noblesse de coeur sont une mme chose....

Chap. XXI.--Sonnet: _Negli occhi porta la mia donna Amore_ ...
Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux....

Chap. XXII.--Sonnets: _Voi che portate la sembianza umile_ ...
Vous dont la contenance affaisse ... _Se tu colui
c'hai trattato sovente_ ... Es-tu celui qui a parle si
souvent....

Chap. XXIII.--Canzone: _Donna pietosa e di novella etate ..._
Une femme jeune et compatissante....

Chap. XXIV.--Sonnet: _Io mi sentii svegliar dentro allo core_ ...
J'ai senti se rveiller dans mon coeur....

Chap. XXV.

Chap. XXVI.--Sonnet: _Tanto gentile e tanto onesta pare ..._
Ma Dame se montre si aimable....

Chap. XXVII.--Sonnet: _Vette perfettamente ogni salute ..._
Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes.

Chap. XXVIII.--Canzone: _Si lungamente m'ha trattato Amore_ ...
L'amour m'a possd si longtemps....

Chap. XXIX.

Chap. XXX.

Chap. XXXI.

Chap. XXXII.--Sonnet: _Gli occhi dolenti per piet del core_ ...
Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur.

Chap. XXXIII.--Sonnet: _Venite a intendere li sospiri miei_ ...
Venez entendre mes soupirs....

Chap. XXXIV.--Canzone: _Quantunque volte, lassa! mi rimembra_ ...
Toutes les fois, hlas! que me revient....

Chap. XXXV.--Sonnet: _Era venuto nella mente mia ..._
A mon esprit tait venue....

Chap. XXXVI---Sonnet: _Videro gli occhi miei quanta pietate_ ...
Mes yeux ont vu combien de compassion....

Chap. XXXVII.--Sonnet: _Color d'amore e di piet sembianti_ ...
Couleur d'amour et signes de compassion....

Chap. XXXVIII.--Sonnet: _L'amaro lagrimar che voi faceste_ ...
Les larmes amres que vous versiez....

Chap. XXXIX.--Sonnet: _Gentil pensiero che mi parla di vui_ ...
Une pense charmante s'en vient souvent....

Chap. XL.--Sonnet: _Lasso! per forza de' molti sospiri ..._
Hlas, par la forre des soupirs....

Chap. XLI.--Sonnet: _Deh! peregrini che pensosi amiate ..._
O plerins, qui marchez en pensant....

Chap. XLII.--Sonnet: _Oltre la spera che pi larga gira ..._
Bien au del de la sphre....

Chap. XLIII....

pilogue.

La vie amoureuse de Dante. Lgende et tradition.

Apparition de Batrice dans le Purgatoire.



TABLE DES COMMENTAIRES


Chapitre premier.--Sur le titre de la _Vita Nuova_.

    Sur le _mot Gentile_.
    Sur le mot _Donna_.

Chap. II.--La ralit de l'existence de Batrice.

    Premire rencontre de Dante avec Batrice, d'aprs Boccace.
    Conditions sociales  Florence.
    Pourquoi Dante ne s'approchait pas de Batrice.
    Doutes et suppositions.

Chap. III.--Argument du sonnet _A ciascun alma_.

    Rponses au sonnet de Dante.
    Sonnet de Cino da Pistoja.
    Sonnet de Guido Cavalcanti.
    Interprtation du sonnet de Dante.
    Interprtation du sonnet de Guido Cavalcanti.
    La voix de Batrice. Hsitations et scrupules du Pote.

Chap. VII.--Argument du sonnet: _O voi che_.
    Ballade: _in abito di saggia messagera_.

Chap. VIII.--Argument du sonnet: _Piangete amanti_
    Argument du sonnet: _Morte villana_.
    Hantise de la mort.
    Leopardi (_Amore e morte_).

Chap. IX.--Argument du sonnet: _Cavalcando l'altr'ier ..._
Perplexits de Dante. Organisation militaire  Florence.

Chap. XI.--Rapprochement d'une pense de Vauvenargues.

Chap. XII.--Argument de la ballade: _Ballata, io vo' ..._
Interprtation de la ballade.

Chap. XIII.--Argument du sonnet: _Tutti li miei pensieri_.

Chap. XIV.--Argument du sonnet: _Coll' altre donne ..._
Phnomnes de nvrosisme.

Chap. XV.--Argument du sonnet: _Cio che m'incontra_.

Chap. XVI.--Argument du sonnet: _Spesse fiate_.

Chap. XVIII.--La publicit des vers et des correspondances
rimes an trecento.

Chap. XIX.--Argument de la canzone: _Donne ch'avete ..._
Interprtations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse
du Pote.

Chap. XX.--Argument du sonnet: _Amar e cor gentil ..._
L'amour en puissance, et l'amour en acte.

Chap. XXI.--Argument du sonnet: _Negli occhi_.

Chap. XXII.--Argument du sonnet: _Voi che portate ..._
Le testament de Folco Portinari.

Chap. XXIII.--Argument de la canzone: _Donna pietosa ..._
La soeur de Dante.

Chap. XXIV.--Argument du sonnet: _Io mi sentii svegliar ..._
Rconciliation de Dante et de Batrice. Sonnet compris dans les
_Rime spettanti alla Vita Nuova_.

Chap. XXVI.--Argument du sonnet: _Tanto gentile ..._
Portrait idal de Batrice.

Chap. XXVII.--Argument du sonnet: _Vede perfettamente ..._
Les amplifications potiques et les hyperboles de la _Vita nuova_ rpondent
toujours  des sentiments humains et  des sensations relles.

Chap. XXIX.--Le plan de la _Divine Comdie_ n'existait pas dans
l'esprit du Pote quand il composait la _Vita Nuova_. Pour quelles
raisons il ne nous entretient pas de la mort de Batrice.

Chap, XXX.--Dissertation sur le nombre 9.

Chap. XXXI.--Qui taient les _princes de la terre_  qui il
adresse ses lamentations?

Chap. XXXII.--Argument de la canzone: _Gli occhi dolenti_.

Chap. XXXIII.--Argument du sonnet: _Venite a intender_.

Chap. XXXIV.--Argument du sonnet: _Quantunque volte_. Cette
canzone est adresse  deux personnes, lui et le frre de Batrice.

Chap. XXXV.--Argument du sonnet: _Era venuta...._

Chap. XXXVI.--Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante.
Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique.

Chap. XXXVII.--Grande dlicatesse du Pote pour tout ce qui
concerne Batrice.

Chap. XXXVIII.--Argument du sonnet: _L'amaro lagrimar_.

Chap. XXXIX.--Argument du sonnet: _Gentil pensiero ..._
Dissertation sur l'apptit ou le dsir, et la raison ou l'amour.

Chap. XL.--Argument du sonnet: _Lasso_ ... Que faut-il
penser de la dame  la fentre (la dame compatissante)?

Chap. XLI.--Argument du sonnet _: Deh peregrini_.

Chap. XLII.--Argument du sonnet: _Otre la spera_.

Chap. XLIII.--Fin de la _Vita Nuova_.

PRENNIT DE L'IMAGE DE BATRICE.









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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
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your written explanation.  The person or entity that provided you with
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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