The Project Gutenberg EBook of Le Ngrier, Vol. IV, by douard Corbire

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Title: Le Ngrier, Vol. IV
       Aventures de mer

Author: douard Corbire

Release Date: February 8, 2006 [EBook #17717]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                               LE
                             NGRIER

                        AVENTURES DE MER.

                              PAR

                        DOUARD CORBIRE
                            DE BREST.

                        DEUXIME DITION


                            VOLUME IV



                              PARIS,
                    A.-J. DNAIN ET DELAMARE,
       DITEURS DE L'HISTOIRE DE L'EXPDITION FRANAISE EN GYPTE
                        16. RUE VIVIENNE.

                              1854




13.

DVOUEMENT DE ROSALIE.


La fivre jaune.--Soins de Rosalie.--Commerce.--Chute du gouvernement
imprial.


Mon affaissement moral, le dgot de la vie, des nuits sans sommeil
et des jours accablans allumrent bientt; dans mon sang irrit
cette affreuse maladie que les affections de l'me tendent surtout 
dvelopper dans ces climats funeste.

Je vis arriver la fivre jaune sans effroi. A la nouvelle de mon
indisposition, le mdecin qui avait donn ses soins  Ivon accourut
prs de moi, malgr le nombre excessif des malades entre lesquels il se
partageait.

--Eh bien! qu'avons-nous donc, Lonard? Est-ce que nous aurions envie
d'tre malade?

--Docteur, je crois que me voil pris  mon tour.

--Voyons votre pouls.... Vous vous sentez des douleurs aux reins, un
grand mai de tte, une dbilit gnrale?

--Oui, je me sens tout cela, et je m'en moque.

--Et vous avez raison; car votre tat n'a rien de bien inquitant
encore, et c'est dj fort bon signe que vous ne vous en alarmiez pas.

--M'alarmer! et pourquoi, s'il vous plat? Ne faut-il pas mourir tt
ou tard? J'avais bien quelques petits projets en tte: des courses, des
aventures  chercher, des mers  battre par-ci par-l; mais, s'il faut
renoncer  toutes ces belles ides, mon parti sera bientt pris,
allez! Emparez-vous de mon individu, je vous l'abandonne. Taillez-le,
saignez-le, couvrez-le d'empltres et de sangsues, si bon vous semble
cela ne me regarde plus. Bien portant, je suis tout  moi; malade, je
vous appartiens.

       *       *       *       *       *

Je me couchai. Des multresses du voisinage entourrent aussitt mon
lit, et commencrent par me frotter, de la tte aux pieds, avec des
citrons macrs. Dans la nuit, je perdis l'usage de ma raison.

Trois ou quatre jours se passrent sans que je pusse recouvrer un seul
moment lucide. Mes yeux,  travers le nuage qui les fatiguait, voyaient
bien des femmes, un homme noir errer autour de moi; mais tous les
objets me paraissaient renverss, et je ne les apercevais que comme ces
fantmes que J'imagination effraye se cre dans un songe pnible. Les
souvenirs qui m'taient le plus chers se reproduisaient quelquefois
 mon esprit, dans ces momens d'exaltation crbrale. Je nommais, je
voyais mon frre, ma mre, Ivon et Rosalie: quelquefois il me semblait
leur parler, les entendre, et sentir ma bouche dessche se contracter
sous celle de la seule femme que j'eusse aime. Ma main fbrile
cherchait la sienne pour se reposer, et quand je croyais l'avoir
saisie, je me trouvais plus tranquille; alors je me figurais entendre,
j'entendais mme la voix de mon amie, cette voix si douce qui tant de
fois avait port le calme dans mon coeur et l'ivresse dans mes sens
captivs.... Comme ces illusions du dlire allgeaient mes souffrances!
Je me rappelle encore combien, dans ces paroxysmes brlans dont j'ai
gard le souvenir, comme on conserve l'impression d'un rve, ces
chimres de mon imagination me procuraient de soulagement jusque dans
l'excs des douleurs les plus poignantes.

Une nuit, vers l'heure o l'approche du matin rend l'air moins suffocant
dans l'atmosphre chaude et humide de l'hivernage, je me rveillai aprs
avoir got pour la premire fois quelques instans de sommeil. Il me
sembla avoir recouvr l'usage de mes sens affaiblis et gars par
mes longues douleurs. J'entendais le bruit de la mer qui venait, avec
rgularit, battre le rivage voisin de ma maison, et le tonnerre gronder
au loin, en s'teignant, comme aprs un moment d'orage. Une lampe,
place dans le fond de l'appartement, jetait par intervalles sa lueur
mourante sur la figure de deux multresses endormies prs d'une
table couverte de fioles et de vases blancs. En cherchant  soulever
pniblement un de mes bras, je sentis une figure appuye sur ma main.
C'tait une femme!... Au mouvement que je fais pour dgager mon bras,
cette tte se relve, et je vois Rosalie! Ses traits taient ples et
abattus, ses yeux tristes et ternes, mais c'tait bien ainsi qu'elle
m'tait apparue dans mon dlire....

--Que me veux-tu? m'criai-je. Comment se fait-il que je te revoie ici?
N'aurais-je pas encore recouvr ma raison?

--Lonard, mon ami, oh! je t'en supplie, ne bouge pas! Reste, reste
tranquille! C'est moi, c'est Rosalie qui vient te rendre  la vie...
mais, au nom du ciel, ne bouge pas!

--Rosalie!... mais comment?... Non, ma tte s'gare... c'est
impossible!... Que je suis malheureux!

--Il ne me reconnat pas! Lonard, Lonard, ne me retire pas ta main....
Regarde-moi, regarde-moi bien encore. C'est moi, c'est ta Rosalie!

Sa main tait dans la mienne; je la touchais, je la pressais de mes
doigts agits. Sa tte, penche sur ma figure, m'inondait de larmes.

--Ah! s'il est vrai que le dlire ne m'abuse pas, dis-moi, apprends-moi
comment il se fait que je te voie ici? Parle, parle; j'ai besoin de
t'entendre encore. O suis-je? est-ce bien toi, toi, Rosalie?

--Lonard, je te dirai tout... Mais, au nom du ciel, ne parle pas; qu'il
te suffise de me savoir prs de toi, prs de toi pour toujours, pour la
vie.

--Pour la vie... prs de moi!... mais si c'tait un songe!... J'en
mourrais. Rosalie, ne m'abuse pas. Et alors sa bouche rapproche de la
mienne, se reposa sur mon front brlant.

--Que fais-tu, malheureuse! Si tu m'aimes, crains de m'approcher, et de
respirer le mal qui m'embrase encore!

--Et que puis-je craindre quand tu m'es rendu, et que je suis auprs
de toi? Vingt fois pendant tes plus cruels accs, n'ai-je pas cherch 
teindre sur ta bouche le feu qui la consumait?

--Quoi, pendant mon dlire tu n'as pas craint?... Ah! je ne m'abusais
donc pas, c'taient tes baisers qui suspendaient mes douleurs
poignantes; c'tait dans ta main que ma brlante main reposait avec plus
de calme. Oui, oui, maintenant je ne redoute plus d'tre sduit par une
illusion cruelle: c'est toi, c'est bien toi!...

Un moment d'abattement succda  cet excs d'motions trop vives pour
moi. Peu  peu je revins  un tat plus paisible. Je voulus savoir de
la bouche de mon amie par quel prodige je jouissais du bonheur de la
revoir...

--Je t'apprendrai tout ce que tu veux savoir; mais, avant tout,
promets-moi par un signe seulement que tu ne parleras pas.

Je le lui promis, et j'coutai en souriant de bonheur et d'espoir:

--Un marin, venu de la Martinique, m'apprit  Roscoff comment tu
tais parvenu  te sauver d'Angleterre: il t'avait parl ici. Ces
renseignemens me suffirent. Je quittai Roscoff, o je ne pouvais
plus vivre prive de toi. Je me rendis  Brest. Je vis ta mre; elle
m'accueillit avec bont, et elle ne put me dtourner du projet que
j'avais form. Arrive en Angleterre je parvins  m'assurer un passage
sur un btiment qui allait  Sainte-Lucie. Je partis...

--Pauvre amie!

--Mais tu m'as promis de m'couter en silence, mon ami.... En arrivant
sur les ctes de la Martinique, le capitaine de notre btiment fut
inform, par un navire que nous rencontrmes, de la prise de l'le. Il
se dcida alors  faire voile pour Saint-Pierre, et depuis deux jours je
jouis du bonheur d'tre auprs de toi et de t'avoir rappel  la vie.

--A la vie? Ah! oui, je sens maintenant que je pourrai vivre encore, et
si jamais le sort me rend  la sant...

--Le sort! Dis un autre mot, je t'en supplie.

--Et si jamais la Providence...

--Oh! encore un autre mot, dis-le, dis-le pour moi, je t'en prie, 
genoux!

--Eh bien! puisque tu le veux, si jamais le Ciel permet que je recouvre
la sant, c'est toi qui seras ma consolation, mon ange tutlaire, mon
dieu sauveur.

--C'est assez maintenant; je ne veux plus que tu ouvres la bouche: tes
yeux me disent tout ce que je dsire savoir de toi. C'est du repos qu'il
faut  tes sens puiss. Dors, dors en paix prs de moi. Ma main ne
quittera plus la tienne, et mes yeux veilleront sur ton sommeil, sur ton
existence...

Je voulais encore m'enivrer du son de sa voix et du feu de ses regards
caressans: son doigt plac sur mes lvres me dfendit de parler, et je
me laissai aller au sommeil le plus doux que j'eusse jamais got.

Celui-l seul qui a prouv l'amertume des regrets et les dchiremens du
dsespoir, connat tout ce qu'il y a de divin dans l'amour d'une femme;
mais il sait aussi que ce n'est qu'au prix du malheur que l'on apprend
 apprcier la douceur d'aimer un tre qui s'est associ  toute
votre existence. Les soins de Rosalie, sa tendresse si attentive et
si ingnieuse, me rendirent bientt  la sant. J'oubliai tout auprs
d'elle, et mes maux et ces chagrins qui affectent tant quand on est
jeune, et qui s'effacent si vite lorsqu' vingt ans on a, pour se
consoler, une matresse comme celle que je venais de retrouver. Bientt
enfin je savourai un bonheur pour lequel je ne me croyais pas fait.
J'eus des jours de flicit et de calme, d'ivresse et d'enchantement,
et pendant quelques annes qui s'coulrent comme le songe d'une nuit
paisible, je perdis pour ainsi dire, dans les bras de la plus aimante
et de la plus aimable des femmes, l'pret et l'imptuosit de mon
caractre. Courant, pour passer mon temps,  Porto-Ricco ou  la
Cte-Ferme, pour aller chercher des bestiaux et les revendre dans l'le;
achetant des ngres sur tous les marchs pour les cder avec bnfice,
personne ne connut bientt mieux que moi le prix d'un boeuf ou la
diffrence d'un Cap-Laost  un Cap-Coast, ou d'un Ibo  un Loango[1].
Quel plaisir j'prouvais, aprs quelques jours de mer passs pniblement
sur un caboteur,  retrouver au Figuier mon tranquille mnage, tenu
avec tant d'ordre et de got par ma pauvre Rosalie! Et avec quelle
bont cette excellente fille rservait religieusement une partie de
nos pargnes pour envoyer un peu d'argent  ma mre, qui semblait tre
devenue la sienne!

[Note 1: Noms de diffrentes espces de ngres.]

Tant de fidlit et de sagesse doivent avoir une rcompense, me dis-je:
il faut que Rosalie devienne ma femme. Je croyais, avec les ides
pieuses que je lui connaissais, lui faire accueillir mon projet en le
lui annonant. Je me trompais.

--Je suis ta matresse, Lonard, me dit-elle, et jamais l'on ne m'a
vue fire de porter aux yeux du monde un titre qui blesse les moeurs de
convention de cette socit au milieu de laquelle il nous faut vivre.
Mais je suis heureuse de pouvoir chaque jour t'offrir une preuve
de dvouement. Une fois ta femme, ce sacrifice de tous les instans
deviendrait un devoir. Ne gtons pas, mon ami, le sentiment qui nous
enchane si tendrement l'un  l'autre. Va, notre amour est plus prcieux
qu'un acte de mariage. J'ai deux annes de plus que toi: dans dix ans,
j'aurais peut-tre  souffrir, comme pouse, ce que je me sentirai
encore la force de te pardonner, s'il le faut, comme matresse. Et puis,
mon ami, faut-il que je te le rappelle,  ma honte? tu n'as pas t mon
premier amant, et je tiens plus  tout ce qui touche  ta famille et
 toi, qu' tout ce qui ne regarde que ma rputation. Laisse-moi le
plaisir, presque sans remords, d'tre encore ton amante.... Seulement,
si le ciel m'accorde la grce de mourir avant toi, peut-tre qu'au
dernier moment je ferai des voeux pour descendre dans la tombe avec le
nom de ton pouse et je suis bien sre qu'alors tu pardonneras  mon
exigence, et que tu ne refuseras pas  ta Rosalie un titre que tu lui
offres aujourd'hui; n'est-ce pas?

--Mais dis-moi une chose que je n'ai pu encore m'expliquer: comment se
fait-il que je t'aie inspir un amour si absolu, si dsintress? Car,
enfin, on ne peut pas dire que je sois un homme aimable, sduisant; et
cependant tu m'as sacrifi des amans plus dignes de toi. Pourquoi cela?
Je t'avoue que j'ai beau chercher  me relever  mes propres yeux, je
ne vois rien en moi qui puisse me faire concevoir le sentiment, qu'avec
toutes tes qualits et ton esprit, tu as conu pour un homme de ma
faon.

--Non, tu as raison, et je ne veux pas te flatter. Pour les autres
femmes, tu n'es pas sans doute ce qu'on peut appeler un homme aimable.
Mais je ne sais ce que je trouve en toi, qui me captive plus que ne
pourrait le faire l'amabilit des hommes les plus distingus.... Il
me semble, dans tes manires franches et dcides, dans ta physionomie
ouverte et guerrire, et jusque dans ta mise nglige et pourtant
gracieuse, trouver quelque chose de romanesque et de vague qui s'accorde
avec mes ides. Sans pouvoir dire enfin pourquoi tu me plais, je sens,
dans l'abandon de ton coeur et dans la dlicatesse un peu sauvage de ton
humeur, que tu es l'homme de toute ma vie, et celui que je rvais bien
avant de te connatre. Tu ne sais pas, toi, et tu ne peux pas mme
savoir combien j'prouve d'orgueil quand je te vois si gnreux envers
les malheureux, et si fier avec les hommes opulens! Et tiens, quand j'ai
besoin de me faire pardonner  mes propres yeux l'irrgularit de notre
liaison, et l'intimit de notre amour, je pense  tout ce que tu vaux,
et je me dis: Celui que j'aime est le plus libral comme le plus brave
de tous les hommes. C'est dans le mrite que j'ai dcouvert en toi,
qu'est l'excuse de ma propre faiblesse. Ta douleur aprs la mort de ton
ami, ta tendresse pour ton frre et ta prfrence pour moi, tout ne me
dit-il pas ce que tu es, ce que tu vaux, pour la femme qui a su le mieux
te connatre, et le mieux deviner ton coeur!

       *       *       *       *       *

C'est ainsi que Rosalie m'enchanait  elle, et enchantait toute mon
existence. Mais quels que fussent notre flicit et notre attachement,
j'prouvais quelquefois un vide inexplicable, au sein mme de mon
bonheur: je me croyais n, sinon pour faire de grandes choses, du
moins pour faire des choses non vulgaires; et vivre toujours comme
un bourgeois prs de sa femme, me semblait ne pas user de sa vie:
ce n'tait pas, en un mot, un bonheur casanier qu'il me fallait. Je
voulais, non pas fuir Rosalie, mais courir au loin les mers pour mieux
jouir du plaisir de la retrouver aprs avoir brav quelques prils, et
avoir attach peut-tre quelque peu de renomme  mon audace.

Il est peu de choses dans notre me que nous puissions cacher  la
pntration d'une femme, habitue  chercher nos moindres peines et
 prvenir nos plus simples dsirs. Ma proccupation n'chappa pas 
Rosalie. Elle aurait voulu, au prix de ses jours, trouver quelque
chose qui pt remplir ma vie et occuper les instans que je passais prs
d'elle. Pour la consoler de me voir livr  un dsoeuvrement auquel elle
aurait voulu m'arracher, je lui rptais que mon unique chagrin tait de
ne pouvoir mettre le pied  la mer, pour nos affaires  la Cte-Ferme,
que sous ce pavillon anglais que je dtestais tant. Ce prtexte, que je
donnais  l'inquitude de mon esprit, ne pouvait faire prendre le
change  une compagne trop habile  discerner le vritable motif de mon
abattement. Un vnement inattendu vint nous arracher tous les deux 
l'incertitude pnible de notre position.

Vers le milieu de 1814, des btimens anglais, arrivant en toute hte
d'Europe, nous apprirent la chute fatale du gouvernement imprial.
Un vaisseau franais vint bientt, naviguant sous les couleurs de
l'ancienne monarchie, confirmer la nouvelle que la station anglaise
s'tait empresse de nous transmettre, et alors le pavillon blanc
se dploya sur la Martinique. Ce n'tait plus l le drapeau de nos
victoires, mais au moins n'tait-ce plus le pavillon anglais!




14.

TRAITE A BONI.


Prparatifs de dpart.--Arrive  Boni.--Le Roi Pepel.--Le
Frtiche.--Supplices chez les ngres.--La cargaison.--Le retour.


Un trait solennel des Puissances europennes interdit la traite! Les
Puissances viennent de signer la perte de nos colonies, dirent les
habitans, en apprenant la convention passe entre les nations allies.

La traite est dfendue, me dis-je, moi; tant mieux, je la ferai, et au
plaisir d'entreprendre un commerce prilleux, je joindrai le bonheur
d'enfreindre la loi signe par toutes les Puissances! Voyons; qui veut
me confier un navire? je l'quipe des plus mauvais bandits de l'le, et
avec quelques canons sur mon pont, et, pour une centaine de ballots de
marchandises, je ramne aux armateurs les plus entreprenans la premire
cargaison de ngres.

Des habitans riches connaissaient la rsolution de mon caractre et les
ressources de mon esprit trafiqueur. Un vieux corsaire dsarm, ancienne
capture des Anglais, pourrissait au carnage: on me l'achte. Un ancien
marin, qui jadis avait t chercher des noirs  la cte de Guine,
devient mon second. Des matelots sans emploi forment mon quipage. On se
procure des ballots de toile, venus de France avec la paix; on rassemble
quelques vieux fusils et de la quincaillerie; on trouve vingt pices
d'eau-de-vie ou de rum, cinq  six boucauts de tabac, et voil ma
cargaison faite.

Quel nom donnerons-nous maintenant  mon petit trois-mts? Ce nom-l fut
bientt trouv: mes armateurs m'en avaient laiss le choix, et il passa
de mon coeur et de ma tte, sur le tableau de mon Ngrier. _La Rosalie_
se trouva arme en moins de quinze jours. J'allais enfin commander  mon
tour, et le rve de toute ma vie tait prs de se raliser sur ces
mers o, libre de ma manoeuvre, je m'imaginai pouvoir bientt rgner en
matre, et courir les chances de la fortune, en chercheur d'occasions.
Que ces noms de Vieux-Calebar, de Boni et du Gabon, rsonnaient
agrablement  mon oreille! C'tait sur ces plages si peu connues que je
devais apparatre, dans toute ma splendeur, aux regards merveills des
rois ngres, avec lesquels je traiterais d'gal  gal!.... Je ne me
sentais pas d'impatience.

Mais cette Rosalie dont je vais dchirer le coeur, comment pourra-t-elle
supporter notre sparation? Ces projets de voyage et cette invincible
passion d'aventures, ne sont-ils pas une infidlit que je fais  la
femme  qui j'ai jur cependant fidlit ternelle? Ne m'a-t-elle donc
arrach  la mort que pour me voir lui ter moi-mme la vie! Aprs
tous les sacrifices qu'elle a faits pour me retrouver loin de son pays,
chercher  la quitter, pour ne plus la revoir peut-tre!... Cette ide
m'accablait; et pourtant je sentais que je mourrais d'ennui, si j'tais
condamn  rester inactif auprs de celle que je chrissais le plus au
monde.

Mon amie devina toute mon anxit, et elle m'pargna la peine d'aborder
une question si pnible pour moi: elle avait dj pris son parti, avec
une rsolution dont l'amour le plus sincre peut seul donner l'exemple;
car souvent les sacrifices que s'impose l'amour sont faits avec tant de
vertu, qu'on les prendrait pour de l'indiffrence. Mais moi, pouvais-je
me tromper sur le motif rel de la rsignation de ma matresse!

Que je te perde pour t'avoir laiss partir, ou que je te voie languir
sous mes yeux pour avoir voulu te retenir, n'est-ce pas un sacrifice
qu'il faut tt ou tard que j'offre au ciel en expiation de mon
bonheur?.... Ah! mon ami, j'ai t trop long-temps heureuse avec toi,
pour ne pas payer tant de flicits par quelque catastrophe.... Mais,
quoi qu'il arrive, sache bien que je ne survivrai pas un jour  ta
perte.... Si je pouvais mourir avant toi et prs de toi, que je serais
heureuse!....

Je m'efforai de la consoler. Non, me dit-elle, mon parti est arrt:
je veux mme t'engager  chercher dans les hasards une activit qui
est ta vie; c'est peut-tre ainsi que je pourrai te conserver, et jouir
encore de la satisfaction de te revoir content. Vois-tu ce btiment qui
va t'emporter loin de moi? Eh bien! je veux moi-mme orner la chambre
que tu dois occuper  bord: je la remplirai de mon souvenir; partout tu
y retrouveras la trace de mes mains et des gages de ma tendresse; et
si jamais la mort t'enlevait  mon amour! dans une tempte ou dans un
combat, que ta dernire pense soit  Dieu, et ton avant-dernire pense
 ta compagne la plus fidle.

Rosalie, jusqu'au dpart de mon navire, ne quitta plus ma chambre de
bord. Ses soins prvoyans allrent jusqu' la meubler de tout ce qui
pourrait m'tre le plus agrable  la mer. Elle semblait vouloir, 
force d'attentions, tendre pour ainsi dire sa prsence jusque sur le
temps que je passerais si loin d'elle. Son portrait fut plac  la tte
de ma cabine: tout le petit mnage de notre maison passa enfin dans ma
chambre de capitaine. Il fallut nous sparer, et je ne me consolai un
peu, en m'loignant des lieux o si long-temps j'avais t heureux,
qu'en songeant au plaisir que j'aurais  revoir l'Ocan, cet Ocan,
mes premires amours, mme avant Rosalie. Mais la laisser seule 
Saint-Pierre, sans distraction, sans consolation, pendant que je courrai
tant de dangers!.... Une bonne brise d'est m'arracha  ces penses
douloureuses.

Une fois dans les dbouquemens, il me fallut faire connaissance avec
mon quipage et avec mon navire, tous deux devenus le monde pour moi.
Ma rputation de courage inspira bientt  mes gens un respect dont ils
savaient bien qu'il n'aurait pas t prudent pour eux de dpasser les
svres limites. Mon petit trois-mts, faible d'chantillon et assez
mdiocrement solide, marchait bien. Je m'amusais  l'essayer avec tous
les navires que je rencontrais courant la mme borde que la mienne, et
je les dpassais tous. Je ne dirai pas la joie d'enfant que j'prouvais
 me promener toute la journe, et souvent une partie de la nuit, sur ce
pont o je marchais en matre, et qui recouvrait une bonne et productive
cargaison. Convertir tout cela en ngres que je vendrai bien cher, me
disais-je; ramasser beaucoup d'or en courant mille et une aventures,
voil ce qu'il me faut... Quel tat plus beau que le mien! Tout l'Ocan
est mon domaine: d'un mot je fais trembler ou j'apaise ces hommes
terribles qui m'ont confi leur sort. A terre on me regardera comme un
tre prodigieux; et, libre comme ce vent qui se joue dans ma voiture,
et plus indpendant encore que ces flots qui battent les flancs de ce
navire, soumis  mes ordres, je ferai ma fortune en naviguant au gr
de mes caprices et en attachant quelque clbrit  mon nom. Tout cela
tait dlicieux pour mon imagination.

Les vents ne rpondirent pas  mon impatience; cependant en moins de
quarante-cinq jours, aprs avoir t chercher les brises variables et
avoir long la cte d'Afrique, je mouillai en dehors de la barre de
Boni. La mer bondissait furieuse sur cette langue de sable, et elle se
trouvait pourtant calme  l'endroit o je jetai l'ancre par six brasses
d'eau.

--Capitaine, vint me dire mon second, un peu au fait du pays, de dessus
les barres j'ai aperu sous la terre de ce cap, que les Anglais nomment
Antony-Point, la mture d'un grand navire qui pourrait bien tre un
croiseur. L, le voyez-vous, par dessus ces brisans?

Redoutant ce btiment, qui croisait en effet vers la passe de l'est,
j'aurais voulu passer sur la barre du sud pour l'viter; mais elle
brisait trop horriblement pour que je m'exposasse  la franchir. Il me
fallut attendre un moment plus opportun.

Des pirogues de ngres, longues et troites, se montrrent deux jours
aprs mon arrive au mouillage. Je crus que c'taient des pilotes qui
venaient pour me rentrer: elles pntrrent entre les deux barres de
la passe du sud. Je les observai  la longue-vue. Un spectacle horrible
frappa bientt mes yeux; des ngres placs sur l'avant tranchent la
tte  d'autres noirs, qui tendent docilement leur cou au hachot qui
les dcapite; puis de longs cris sauvages se font entendre, et les
noirs lvent leurs mains sanglantes vers le ciel!... Les pirogues
disparaissent alors...

J'acceptai cette excution comme un mauvais prsage pour nous. Mon
second ne pouvait s'expliquer le motif de cette boucherie atroce.

Le lendemain, la barre ne brisait plus avec autant de violence. Des
pirogues, montes chacune par une trentaine de naturels, accostrent le
navire. Je savais qu'il ne fallait leur manifester aucune dfiance, pour
n'avoir pas, plus tard,  concevoir de craintes relles sur leur compte.
Avant de monter  bord, les ngres se mirent  battre les bordages du
btiment  coup de longues baguettes. Un d'eux jette sur moi une petite
pagode grossirement sculpte. Je n'eus garde de m'effrayer de cette
espce d'preuve. Les noirs poussrent alors des cris d'allgresse, en
sautant sur mes bastingages; et celui qui m'avait fait tomber son petit
Bon-Dieu sur les pieds, me tendit sa main gluante avec cordialit et
en signe de satisfaction. C'tait un chef, dlgu vers moi par le
_Mafouc_, premier ministre de King-Pepel, roi de Boni. Cet ambassadeur,
grotesquement recouvert d'un dbris de manteau, bredouillait un peu
d'anglais. Il me demanda de l'eau-de-vie et de la morue. Je le grisai et
je le rassasiai, ainsi que tous les ngres qui composaient sa suite. Il
m'annona que je pourrais bientt communiquer avec la terre, et parler
au _Grand-Mafouc_.

--Pourquoi donc, lui demandai-je, t'ai-je vu hier faire trancher la tte
 une douzaine de ngres, l, entre ces deux bancs de sable?

--C'tait pour apaiser le dieu de la barre, qui est trs-gourmand; et
aujourd'hui tu vois que le dieu est content, puisque la lame n'est plus
aussi forte et que tu peux entrer sans risque. Oh! King-Pepel est un
grand roi! il n'est pas avare de ngres, et il donne  tous les
dieux autant de ttes qu'ils en demandent. Rpte donc avec moi, beau
capitaine, que Pepel est un grand roi!

Je rptai tout ce que voulut le dlgu du _Mafouc_. Mes visiteurs
se rembarqurent, et, lanant de l'eau sur le navire du bout de leurs
pagayes, et poussant tous ensemble les cris les plus barbares que
j'eusse encore entendus, ils s'loignrent dans leurs pirogues, avec une
rapidit dont nos embarcations les plus lgres ne peuvent nous donner
une ide.

Deux ngres pilotes, fort intelligens, conduisirent le soir _la Rosalie_
jusque par le travers de Jujou, grand village situ  l'est, sur la
large embouchure du fleuve: il me fallait  cette pose attendre la
visite solennelle du _Mafouc_. Mes gens tendirent leurs hamacs sous les
tentes dresses de l'avant  l'arrire, et bientt, malgr les nues de
moustiques qui les dchiquetaient, ils s'endormirent paisiblement.

Je me promenai une partie de la nuit sur le pont, seul et livr  mes
rflexions Le feu des torches que les ngres allumaient dans leurs
frles cases de bambous voltigeait,  terre. L'air affaiss n'tait
troubl, dans le silence de la nuit, que par la voix des naturels, qui
chantaient des chansons monotones et mlancoliques. Une brise faible et
chaude m'apportait de folles bouffes, imprgnes de l'odeur fade de la
rare vgtation de ces rivages. Au dessus du carbet, des dunes pointues
de sable blanc projetaient leurs sommets sur le ciel parsem d'toiles
titillantes, et couvraient, de leur ombre nocturne, le sombre village de
Jujou.

Voil, pensais-je, ces hommes que je vais acheter et enchaner dans ma
cale, qui reposent paisiblement dans ces cases, ou qui chantent gament
sur cette cte si tranquille! Et ces matelots qui gotent un sommeil si
profond, demain, peut-tre, me seront enlevs par la maladie qui dvore
les Europens dans ces climats homicides!... Le danger est partout ici:
la Mort, qui veille sans cesse, demande des victimes qu'elle a dj
marques; et ils dorment, et ils chantent pourtant!...

Assis sur une caronade, je laissai aller ma tte proccupe sur le
bastingage, et je m'endormis.

De bruyantes acclamations me rveillrent peu d'heures aprs. Il faisait
dj presque jour, et le soleil se montrait sur les dunes qui nous
environnaient. La pirogue du _Mafouc_ abordait mon navire, qu'elle
dpassait de l'avant et de l'arrire, tant elle tait longue.

--Salut, me dit en mauvais anglais, le premier ministre de King-Pepel.
Tu viens faire le commerce dans un royaume aim du Grand tre. Pepel est
un roi puissant. Que lui apportes-tu?

--Une bonne cargaison, des cadeaux pour lui, et de la franchise pour
tout le monde.

--Sois le bien venu, capitaine. Nous avons apais le dieu de la barre
pour toi. Feras-tu quelque chose pour nous?

--Voil une bote de couteaux, des fusils, un collier de grenat et un
baril d'eau-de-vie, que je te destinais.

Le _Mafouc_ prit mon collier de grenat, se le passa au cou, et entama de
suite le baril d'eau-de-vie.

--Capitaine, tu peux mettre  la voile pour la grande villa de Boni,
o rgne Pepel; je t'accompagnerai sur ton navire. Tu dois tre aim du
Grand tre, car tu es gnreux et brave: le sang ne t'effraie pas.

En prononant ces derniers mots, le _Mafouc_ fit voler, d'un coup de
damas, la tte d'un vilain noir qui se promenait tristement sur le pont,
comme s'il avait t prpar  recevoir la mort.[2] Le _Mafouc_ eut soin
de me prvenir que c'tait  mon intention qu'il offrait ce sacrifice au
Grand tre.

[Note 2: En Europe, on se refusera de croire  tant de froide atrocit.
J'engage les personnes qui rvoqueront en doute la vrit de ces faits,
 questionner les marins qui ont frquent la cte d'Afrique.]

Malgr le dgot que j'prouvais, je sentis qu'il m'importait de ne pas
manifester l'horreur dont tous mes sens taient soulevs. J'ordonnai
froidement  deux de mes hommes de jeter le cadavre  l'eau.

Le _Mafouc_ rpta, en observant attentivement mes traits et en
remarquant sans doute l'obissance passive de mes gens: Capitaine, tu
es gnreux et brave.

Nous arrivmes en peu de temps  Boni, _la grande ville_. Une multitude
de ngres couvrait les rivages rapprochs, sur lesquels sont jetes
a et l les cases qui forment cette bourgade. J'avais fait charger 
poudre mes caronades jusqu' la gueule, et  mon commandement tous mes
pavillons s'levrent au bout de mes vergues et au haut de ma mture, au
bruit d'une salve de vingt et un coup de canon. Le _Mafouc_, qui m'avait
rpt que j'tais brave et gnreux, tremblait de tous ses membres
 chaque dtonation. Moi, pendant ce temps, je fumais paisiblement un
cigarre en me promenant sur le pont, comme  mon ordinaire, et sans
avoir l'air de faire attention  tout ce qui se passait. Ces marques
extrieures d'impassibilit imposrent aux ngres, et je prvoyais bien
qu'elles devaient produire un bon effet quant  l'opinion que je voulais
leur faire concevoir de moi.

La salve finie, il me fallut aller  terre dans la pirogue du _Mafouc_.
Ne craignez pas pour votre capitaine, dis-je  mes hommes, qui
paraissaient inquiets de me voir m'loigner seul. Ces gens-l me croient
protg par leur Grand tre: laissez courir la barque.

Je n'eus pas le temps de dbarquer  terre. Plus de cent ngres tranent
la pirogue sur le rivage, et m'emportent en triomphe sur un hamac, dans
lequel ils me tranent au galop vers une dune de sable. Rendus sur le
sommet de cette dune, ils me laissent seul pendant quelques minutes.
Puis, au bout de cette petite quarantaine, des marabouts vtus de blanc
s'approchent et m'annoncent, avec de grandes gesticulations, que je suis
purifi. Je leur jette mes pistolets et quelques pices d'or, et tout le
clerg de Boni tombe  mes pieds.

Ils me conduisent vers une grande case de bambous. Le peuple, qui
me suit, s'arrte respectueusement  la porte de ce sanctuaire de la
royaut. J'entre et j'aperois, sur un fauteuil lev, un gros ngre
dont la tte aplatie tait recouverte d'une perruque de lin  trois
marteaux. Un manteau de serge rouge, bord d'un faux galon d'or, lui
descendait des paules aux talons; ses pieds taient nus, et sur sa
poitrine suante tombait un long collier de grenat d'une douzaine de
ranges.

Ce ngre tait le _puissant_ King-Pepel, l'autocrate de Boni!

Comme sa majest noire m'imposait peu, j'entamai la conversation.

--Grand roi, je viens, avec un coeur franc et une bonne cargaison, lier
des relations d'amiti entre la France et toi, le plus puissant et le
plus respect des souverains de la cte.

Le drogman anglais, qui se tenait auprs du trne, rpta mes paroles 
S. M. L'interprte me rpondit ensuite, de la part de Pepel:

--Tes coups de canon ont beaucoup plu  S. M. Tu sais honorer le grand
Etre et le roi. Que portes-tu pour cadeaux au souverain de Boni?

--Toute ma cargaison, du grenat et un service complet d'argenterie pour
la table du monarque.

Le roi sourit  ce mot d'argenterie qu'il comprit  merveille.
L'interprte continua:

--Quel est le petit portrait que tu portes sur l'pinglette de ta
chemise?

--Celui de ma matresse, de ma femme.

--Elle plat  S. M.

--Qui? ma matresse?

--Non, ton pingle.

--Eh bien! S. M. ne l'aura pas. Mais voici une bague o elle trouvera
aussi un portrait qui en vaut bien un autre.

Je n'avais pas encore donn la bague au courtisan, que le roi s'cria,
en jetant les yeux sur la petite miniature du chaton: _Nabolone!
Nabolone!  Nabolone!_ et il baisa  plusieurs reprises le portrait de
Napolon.

L'interprte me demanda ensuite si je n'avais pas d'antres images
reprsentant le grand _Gacigou_ de France. Je lui rpondis que je
n'avais que des portraits de Louis XVIII.

A ce mot de Louis XVIII, la figure de S. M. se contracta vivement,
comme pour exprimer un sentiment de dgot; puis j'entendis sortir de sa
bouche auguste cette exclamation trs-distincte:

_Lououis Zuit pas, no, no potate, patate[3]!_

[Note 3: Tous ces dtails sont historiques, et j'ai lieu de croire que
la vrit du fonds fera excuser la vulgarit de la forme.]

Je saluai S. M. avec un sourire respectueusement approbatif. Le drogman
me prvint qu'on allait verser du poison dans un verre, et que S. M.
m'inviterait  l'avaler, pour prouver la confiance, que j'avais en elle.

Du poison en poudre, dont l'acrimonie m'affecta pniblement l'odorat,
parut tre en effet jet dans une coupe d'argent remplie de vin de
palme: je pris firement le breuvage, et, plein de confiance, je
l'avalai d'un trait. Aprs quoi les grands officiers de la couronne
se mirent  rire aux clats au tour qu'ils avaient cru me jouer: ils
m'entourrent tous en dansant. Le roi descendit solennellement de
son fauteuil; on m'annona que j'tais agrable  Pepel, et la farce
d'introduction se trouva joue.

La permission de construire un _baraquon_, pour y dposer mon
chargement, me fut accorde. En quelques heures, mes charpentiers
levrent prs du rivage un difice en planches, dont la magnificence
gala au moins celle de la royale case de Pepel. Les visites ne me
manqurent pas, et les grands officiers, que je recevais  toute heure
du jour, ne tardrent gure  boire une forte partie de ma provision
d'eau-de-vie. King-Pepel venait sans faon partager ma table; je lui
rendais familiarit pour familiarit. Il s'occupait de me composer,
disait-il, un beau chargement, des noirs qu'il attendait de l'intrieur.

Quel pays neuf et surprenant que cette cte de l'Afrique occidentale!
Que de moeurs inconcevables chez ces ngres si compltement ignors
en Europe! Quelles bizarres modifications de l'espce sociale, et des
superstitions humaines, dans ces tats encore enfans, malgr leur longue
existence!

Je voulais tout voir dans Boni. On me trouvait  chaque instant, malgr
la chaleur touffante d'un air de feu, dans les lieux o se runissaient
les naturels. Et puis je n'tais pas fch de montrer ma physionomie
europenne, au milieu de ces peuplades  la peau d'bne, au visage
dprim et  l'attitude esclave. Quel effet je produisais sur tous ces
visages noirs qui m'admiraient comme une merveille! Voyez l, voyez l,
s'criaient-ils dans leur langage volubile, quel beau chef! _C'est
un roi de matelots savans_. Toutes les plus belles ngresses
s'enorgueillissaient d'avoir obtenu de moi un regard sur mon passage, ou
un sourire pour prix des nattes de fruits qu'elles me prsentaient comme
un hommage d'amour ou un tribut d'admiration.

Un jeune noir, vtu de blanc de la tte aux pieds, et suivi
respectueusement par des marabouts, avait frapp mon attention. Je
l'avais souvent vu dans les marchs s'emparer de tous les objets qui lui
plaisaient, et battre impunment les marchands, satisfaits de recevoir
des coups de bton de ce mchant petit drle. Un jour il lui prit
fantaisie de m'aborder insolemment, et je me disposais  le fustiger
avec la rigoise que j'avais  la main;  la vivacit de mon geste et 
l'expression de ma physionomie, les marabouts, devisant mon intention,
tombent  mes pieds, et l'enfant fuit pouvant. _Frtiche! Frtiche!_
hurlent tous les assistans, et les prtres de me jeter de l'eau; pour me
purifier. Un drogman m'expliqua que je venais de manquer d'assommer
le palladium vivant du royaume, le Dieu sauveur du pays, le _Frtiche_
enfin.[4]

[Note 4: Tous les voyageurs crivent _Ftiche_. J'ai toujours entendu
les Guinens et les ngriers prononcer _Frtiche_; et, comme ce sont
les naturels qui ont form ce mot, je l'cris ici de mme qu'ils le
prononcent.]

Ce _Frtiche_ est un beau petit noir, que l'op prend en bas ge pour en
faire un Dieu. Ses adorateurs le logent dans une case aussi bien orne
que celle du roi; et pendant sa cleste enfance, il a le droit de faire
tout ce qui lui plat, sans qu'on puisse regarder ses caprices les
plus drgls comme autre chose que des volonts divines. Mais une fois
parvenu  l'ge de treize ans, le Frtiche prouve bien cruellement
qu'il n'est pas immortel, car alors toute la population, embarque dans
les pirogues, le conduit avec solennit vers la barre, pour le plonger
religieusement dans les flots: les requins en font leur pture.

Les prtres, chargs d'lever cette malheureuse victime de l'homicide
superstition des ngres, ont soin de persuader au _Frtiche_ qu'aussitt
qu'il aura t plong dans les flots, il n'en sortira que pour tre Dieu
ou tout au moins roi.

Une misrable ngresse, condamne  mort par une espce de jury de
vieillards, fut excute d'une manire atroce pendant mon sjour  Boni.
On la barbouilla de miel de la tte aux pieds, et puis on l'attacha
au tronc d'un, gommier. Des essaims de moustiques et de maringouins
s'introduisirent dans ses oreilles, ses narines et ses yeux, et la
dvorrent au sein des tortures les plus effroyables. Deux jours aprs,
le cadavre de cette infortune ne prsentait plus qu'une masse informe,
couverte de myriades d'insectes sanglans. Ce genre de supplice s'appelle
dans le pays l'_arbre  moustiques_.

Lorsqu'un ngre est condamn  subir l'preuve de mort, pour un dlit
quelquefois assez lger, on lui fait avaler un brevage empoisonn dont
l'effet est si prompt que le condamn tombe raide avant d'avoir tari
la coupe fatale. Quand la culpabilit du prvenu parat douteuse 
ses juges, on lui prsente un breuvage qui n'est pas mortel, et aprs
l'avoir bu sans danger pour sa vie, il est rput innocent. C'est le
jugement de Dieu de ce pays, et les juges ont toujours soin de prparer
l'preuve de manire  ce que le ciel prononce dans le sens de leur
opinion.

Le plus souvent on donne les condamns  mort  dvorer aux requins,
en les prcipitant dans le fleuve, dont les eaux ne sont que trop
frquemment ensanglantes par de pareilles excutions. Il est 
remarquer que les requins de la cte d'Afrique sont les plus voraces
parmi tous les animaux de leur espce. Ceux de ces parages ont une tte
deux fois plus volumineuse que les poissons du mme genre que l'on voit
dans les mers des Antilles ou sur la Cte-Ferme!

King-Pepel, sur la foi des traits, s'tait dj empar de presque toute
ma cargaison, et les trois cents esclaves qu'il devait me donner en
change n'arrivaient pas. Les fivres inexorables du pays commenaient 
s'emparer de mon quipage, dont le climat avait dj affaibli l'nergie.
Il me fallut cependant recourir bientt  cette nergie, et oublier mon
propre dcouragement.

Des ngres arrivant du bas du fleuve, dans leurs pirogues rapides comme
le vent, crient un matin, en passant le long de la _Rosalie: Anglais!
Anglais! Gaberon?_ Je n'eus que le temps de me prparer  repousser
l'attaque que les noirs m'annonaient si subitement. Deux longues
pniches, expdies par la corvette qui m'avait vu entrer  Boni, se
montrent dans le fleuve,  petite distance, charges de monde. Je crie
 terre dans un porte-voix: _King-Pepel, les Anglais violent ton
territoire_! Aussitt des ngres se portent sur une mauvaise batterie,
place  terre dans le sable. Mes hommes, abrits sous ma tente, se
disposent  combattre les Anglais, harasss par une longue nage et par
la chaleur asphyxiante du jour. Le feu commence et le pavillon tricolore
flotte sur _la Rosalie_: c'est sous cette couleur-l que des Franais
libres de toutes leurs actions devaient combattre.

Les deux canots, aprs avoir essuy mes deux voles  bout portant,
m'abordrent bravement. L'un d'eux, travers de boulets, coule le long
de _la Rosalie_. L'officier qui commande l'autre embarcation me crie
d'amener. Je lui rponds: Accordez-moi deux minutes pour consulter
mon quipage. Mon quipage murmure, je l'apaise d'un signe. L'officier
consent  me laisser un moment de rpit. Je donne le mot  mes gens.--Je
suis amen, dis-je alors au lieutenant anglais; et au mme moment tout
mon quipage saute, comme pour abandonner le corsaire,  bord de la
pniche. _Restez  bord, restez  bord_, nous crient les Anglais: _vous
allez nous chavirer_! C'tait bien l mon plan: le poids inattendu de
tout ce monde se prcipitant du mme bord, fait cabaner l'embarcation,
et mes Anglais, surpris et effrays, s'abment sous les flots, pendant
que mes hommes, disposs  nager, regagnent bord en ricanant avec
frocit du succs de mon stratagme. Quelques uns de mes assaillans
surnageaient encore, je dtournai la vue: les requins du fleuve firent
le reste.

Les cris de joie de la multitude des ngres tmoins de notre triomphe,
nous tourdirent pendant plus d'une heure. Le soir _la Rosalie_ fut
entoure de plus de cent pirogues couvertes de branches de palmier et de
fleurs. Les marabouts jetrent encore une fois de l'eau lustrale sur
les bordages ensanglants du navire. Deux hommes que j'avais perdus dans
l'action furent enterrs dans le sable avec les honneurs rservs aux
hauts dignitaires. Pepel, en me revoyant  terre tout couvert de poudre
et de sang ennemi, m'embrassa avec transport, et me montrant le pavillon
tricolore de _la Rosalie_, il s'cria: _Lancoute Nabolone, bone!_ La
ceinture de Napolon est bonne.

Peu de jours aprs l'affaire qui avait rempli d'admiration tous les
habitans de Boni, je vis arriver, dans un tourbillon de sable, quelques
files de ngres attachs par le cou  de longues perches. C'tait ma
cargaison.

Bien vite je prparai ma cale  recevoir mes trois cents nouveaux htes.
Les femmes sur l'arrire; les hommes rangs du mt d'artimon jusqu'
l'avant, et des fers pour tout ce monde. Des ignames, du riz et
beaucoup d'eau pour leur nourriture: nos pistolets et nos poignards  la
ceinture, et quelquefois  la main. Puis, vogue la galre, me dis-je. La
maladie ne m'avait enlev aucun homme.

Mais, autre contre-temps: il tait dit que la corvette anglaise me
contrarierait partout. J'tais sur le point d'appareiller, lorsque je
reus, par une pirogue du bas du fleuve, une lettre qui lui avait t
remise par le capitaine de mon inexorable croiseur. Cette ptre, fort
laconique, tait crite insolemment en trs bon franais:

Misrable forban, j'ai jur de ne quitter la cte d'Afrique qu'aprs
t'avoir pendu au bout de ma grand'vergue, pour venger les braves que tu
as si lchement fait prir.

ANDREW,

Commandant le sloop de guerre de S. M. B. Faune.

Oh! si j'avais command seulement un brick deux fois fort comme _la
Rosalie_, que j'aurais fait payer cher  cet Anglais l'pithte de lche
qu'il osait m'adresser! Mais avec six petites caronades et une trentaine
d'hommes extnus!.... Allons, la nuit est sombre, la brise est forte et
elle a contraint la corvette  s'loigner: appareillons avec mes trois
cents esclaves, pour jouir du plaisir d'chapper  mon excrable ennemi.

J'appareille, pouss par des grains qui me portent d'abord violemment
vers le bas du fleuve; mais les rafales inconstantes semblent se plaire
 me tourmenter, sans me faire faire beaucoup de route. La nuit se
passe: le jour arrive, et mon implacable corvette se montre presque
entre moi et l'espace que je venais de quitter. Passer sous sa vole,
c'est me faire couler: elle me coupe le passage sur la barre.... Avec
un navire qui calerait moins d'eau que _la Rosalie_, je pourrais lui
chapper en enfilant la passe troite et sinueuse de _Foche-Point_, et
en mettant ainsi entre la corvette et moi l'le de Foche et les bancs
de sable sur lesquels la mer brise furieuse... Je fais appeler mon
second...

--Raoul, vous connaissez cette passe?

--Oui, capitaine, je l'ai sonde plusieurs fois.

--De combien est le fond?

--De onze pieds, capitaine!

--Et nous en calons treize!... Maldiction! N'importe, faites condamner
les panneaux et les coutilles! Monte quatre hommes larguer les
perroquets, chacun  son poste de manoeuvre, et silence partout!

--Mais, capitaine, voil un grain furieux qui nous arrive!

--N'ai-je pas dit silence partout!

A l'instant mme, le grain effroyable qu'avait prvu mon second tombe
 bord. _La Rosalie_ s'incline, le ct de tribord dans l'eau: la mer
monte jusqu' la moiti de notre pont, pench comme si le navire tait
chavir; tous mes hommes s'accrochent aux pavois du vent en criant: Nous
cabanons! Mes trois cents ngres, entasss dans la cale, poussent des
hurlemens affreux; plac moi-mme  la barre, je gouverne dans la passe
trop peu profonde pour mon btiment. Mais couche sur le ct, et la
quille presque  fleur d'eau, _la Rosalie_ ne navigue que sur le flanc,
et dans cette position elle laboure encore le sable, qui monte tout
trouble  la surface de l'eau que nous fendons avec le bruit et la
rapidit de la foudre. Au bout d'une demi-heure, mon trois-mts se
relve, et la mture, force par la rafale, se redresse tout  coup:
nous tions sauvs. La corvette, arrisant ses huniers, se montre encore,
mais sous le vent, mais  trois lieues de moi, pendant que, fier de mon
coup de tte, je la bravais, dfilant impunment avec bonne brise dans
le canal du Nouveau-Calebar.

Mon quipage,  qui je venais d'viter le dsagrment d'tre pendu au
bout d'une grand'vergue, se jeta  mes genoux pour exprimer l'admiration
que venait de lui inspirer mon heureuse audace. Je lui donnai double
ration de rhum et d'eau, faveur inapprciable au commencement d'une
traverse, o l'eau est mnage avec plus de parcimonie encore que dans
les caravanes qui franchissent les dserts du Soudan.

A la suite des impressions violentes que je venais d'prouver, une
traverse est bien monotone, mme lorsqu'on croit avoir l'ennemi  ses
trousses, et des ngres toujours prts  se rvolter et  vous manger.
Des calmes fatigans  subir, un air infect  respirer, quelques esclaves
morts  jeter  la mer, presque toutes les nuits  passer sur le pont,
des malades  soigner: telle est en peu de mots l'histoire de presque
toutes les traverses de la cte d'Afrique en Amrique.

En approchant de la Martinique, un sentiment d'espoir et de crainte vint
varier un peu l'uniformit de mon tat moral. Une belle nuit j'arrivai
au Robert, quartier du vent de l'le. En quelques heures je me
trouvai sur le rivage avec mes esclaves, conduits par mon quipage
sur l'habitation d'un de mes armateurs. Il y avait quinze jours qu'on
m'attendait l, et en partant j'avais donn rendez-vous en cet endroit
mme  mes co-intresss. Les gendarmes et les agens des douanes
voulurent bien faire quelques difficults pour m'empcher de mettre mes
esclaves en lieu sr. Mais j'avais tout ce qu'il fallait pour vaincre
leurs scrupules. Choisissez leur dis-je, ou d'une poigne de doublons ou
d'une balle dans la tte: tous prirent les doublons.

Un prtre vint aussi, aprs les gendarmes; et, moyennant une gourde par
tte, il me baptisa largement tous mes esclaves.

Pendant que l'on vendait ma cargaison, dont la beaut et la qualit
faisaient l'admiration de toute la colonie, je me rendais  St-Pierre.
Le soin du navire avait t abandonn  mon second; moi j'avais aussi
mon projet: je voulais surprendre on sait bien qui! N'avais-je pas
laiss au Figuier celle  qui je voulais faire partager le fruit et
l'ivresse de mes succs?

J'arrive de nuit  Saint-Pierre, sur un caboteur. J'entre dans
l'appartement o Rosalie, entoure de ses multresses, leur faisait la
prire du soir; car Rosalie priait. Mon aspect inattendu lui arrache un
cri, et sa voix convulsive s'teint bientt sous mille baisers.

--C'est toi, toi, pour qui j'adressais des voeux au ciel, quand tu m'as
surprise!... Mais grand Dieu! comme tu as souffert!... comme tes traits
sont changs!...

--Tout cela sera bientt oubli prs de toi. Qu'as-tu fait pendant mon
absence?

--Je t'attendais. J'ai reu des nouvelles de France.

--Et ma mre?

--Se porte  ravir.

--Et mon frre?

--Lieutenant de vaisseau, commandant un brick, en croisire au Sngal.

--Tout m'a donc souri; car tu sais qu' prsent nous sommes riches. Je
viens de dbarquer une cargaison magnifique.

--Que le ciel soit bni! Tu pourras donc rester toujours prs de moi.

--Nous causerons plus tard de tout cela.

--Et quels sont ces deux petits ngres qui te suivent?

--Deux jeunes esclaves qui t'appartiennent. C'est un cadeau de ma faon.

Et puis aprs, vinrent les douces confidences et les caresses encore
plus douces. Nous ne pouvions nous rassasier du plaisir de nous
retrouver, du bonheur de nous regarder et de nous rappeler toutes les
preuves par lesquelles il nous avait fallu passer pour tre, l'un et
l'autre, affranchis de toute contrainte et de toute prvoyance importune
de l'avenir.

Mon btiment, laiss au Robert, revint, quelques jours aprs, 
Saint-Pierre. Tout compte fait, chaque esclave nous tait revenu 
quatre cents francs, et avait produit quatre fois autant: c'tait un
bnfice norme. Je reus cinq cents onces d'or pour ma part, et
je m'enivrai de l'orgueil d'tre cit comme un capitaine capable et
entreprenant. Peu m'importait le genre de gloire que j'attachais 
mon nom! Pourvu que je fusse remarqu comme un marin intrpide et
un aventurier peu ordinaire, il n'en fallait pas plus  mon genre
d'ambition. Ce n'tait pas de l'admiration que je voulais inspirer, mais
de la curiosit. Ma vanit trouvait son compte dans les succs que je
venais d'obtenir en m'enrichissant. Je n'en demandais pas davantage.

Les esclaves que j'avais traits furent mis  _la forme_ pour qu'ils
eussent le temps de s'acclimater avant d'tre employs sur les
habitations. Ils taient, en gnral, de belle espce; mais on les
trouva paresseux. Pepel, tout en me traitant en ami, n'avait pas choisi
mon lot dans les meilleures races. Je formai le projet de faire ma
seconde traite au Vieux-Calebar, prs de Boni. On vantait la loyaut du
roi de ce premier tablissement, et je me dterminai  aller le visiter.




15.

TRAITE

AU VIEUX-CALEBAR


Matre Pitre.--Duc. Ephram.--Amours et mariage au
Vieux-Calebar.--Frada.--Les ngres empoisonneurs.--Calme
plat.--Dangers.--Dvouement de Frada.--Jalousie.--Mort cruelle de
Frada et de Rosalie.


Je rarmai mon ngrier pour une seconde opration, au grand dplaisir
de Rosalie, qui, encore une fois, fut oblige de se rsigner  me voir
partir. On ne sait pas ce que les avantages que l'on obtient  la mer
imposent de zle et d'activit. Mais combien aussi de grands succs
donnent de force pour nous aider  justifier la bonne opinion qu'ils ont
fait concevoir de nous!

Pendant mon second armement, un matelot d'espce singulire vint se
proposer  moi pour matre d'quipage. Je m'appelle _Pitre_, me dit-il,
et ce n'est pas pour me vanter, mais je suis bien un des plus mauvais
gueux que vous puissiez trouver, capitaine.

--Et par quelle raison parais-tu vouloir m'accorder la prfrence?

--Ah! je vais vous conter mon affaire! Il y a quinze  seize ans que je
navigue, et j'ai fait plus de navires que vous n'en avez vu peut-tre
dans toute votre vie. Eh bien! pas un des capitaines avec qui j'ai servi
n'a t fichu pour trouver ma marche; et j'ai envie de savoir si vous
parviendrez  me mter, vous qui passez pour un solide.

--Tu m'as l'air d'un vaillant matelot, et nous pourrons essayer de faire
quelque chose ensemble. Je te donne vingt gourdes par mois si tu vas
bien, et deux balles dans la figure si tu ne gouvernes pas droit. Cet
arrangement te convient-il?

--Doublez la ration et je suis  vous; car tel que vous me voyez, je ne
serais pas fch de trouver mon matre une fois au moins dans ma vie.

--Allons, va pour les quarante gourdes et les quatre balles! Va-t'en,
avec ce billet, recevoir tes deux mois d'avances. Le reste viendra
ensuite quand tu voudras.

J'appareillai pour le Vieux-Calebar, ayant complt mon quipage avec
quelques noirs esclaves que j'avais lous pour aller acheter  la cte
d'autres noirs esclaves comme eux. Ce moyen a t employ depuis par
plusieurs capitaines, et il n'est pas  ddaigner; car les matelots
ngres, sans tre d'aussi bons hommes de mer que les blancs, sont, bien
moins sujets que ceux-ci  ces maladies qui, sur la cte d'Afrique,
enlvent quelquefois tout un quipage europen dans l'espace de quelques
jours.

Rien d'extraordinaire dans ma traverse. Seulement il prit fantaisie 
matre Pitre de me tter, ainsi qu'il m'avait annonc qu'il le ferait.
Un ngre de l'quipage fut envoy sur la vergue de misaine, pour pousser
un boute-hors de bonnette. Comme il amarrait mal l'aiguillette, matre
Pitre le maltraita beaucoup. Ennuy d'entendre ce braillard donner une
leon scientifique  mon matelot maladroit, sur la manire d'amarrer
l'aiguillette d'un boute-hors, j'ordonne  Pitre d'aller montrer au
ngre ce qu'il ne pouvait russir  lui faire comprendre en restant sur
le pont. Le drle voltige sur le bout de la vergue de misaine; mais une
fois perch l, il se prend  m'injurier. Je sentis qu'il me fallait
conserver tout mon sang-froid, en prsence de l'quipage, spectateur de
la lutte qui allait s'engager entre l'audace connue de matre Pitre et
mon nergie. Mousse, dis-je  l'enfant qui me servait, va me chercher
une paire de pistolets,  la tte de ma cabine.

Je charge tranquillement mes deux pistolets: pendant ce temps, matre
Pitre continue  m'apostropher. Quand mes deux coups sont disposs,
j'ajuste mon homme comme une poupe au tir, et une balle lui siffle
aux oreilles; il secoue la tte: je vise un second coup.... Arrtez,
s'crie-t-il alors, je suis bless. Et il descend furieux sur moi.
J'avais prpar la seconde de mes armes, et je me disposais  tendre
cette bte froce  mes pieds. Ah! si vous n'aviez pas un pistolet 
la main, s'crie avec rage le forcen, je vous toufferais comme une
caille.

A ces mots j'envoie mon pistolet par-dessus le bord, et j'attends mon
homme sans dire une parole, sans faire mme un geste. Le misrable
s'arrte, me regarde de la tte aux pieds, et laisse chapper ces seules
paroles: Capitaine, vous m'avez enlev une oreille, j'amne pour vous
pavillon et je demande  tre pans.

--A tre pans, canaille! Tu te fais chef de rvolte, et pour un bout
d'oreille tu demandes une empltre? Attends!

Matre Pitre voit luire dans ma main un poignard que j'arrache  mon
second; il prend la fuite: je le poursuis autour de la chaloupe,
et, tout pouvant, il parvient  se blottir comme un livre dans le
logement de l'quipage, o je ddaignai d'aller le punir de sa vaine
tmrit et de son insolence.

Jamais, depuis cette preuve, je n'eus un matelot plus soumis, plus
alerte, ni plus attach  ma personne. De tigre qu'il tait, je le fis
chien de chasse.

J'arrivai dans la rivire du Vieux Calebar, sans accident. La rception
qu'on me fit  mon entre me donna l'indice du caractre de Duc-Ephram,
roi tributaire de cette partie de la cte d'Afrique. Elle fut froide et
elle ne rpondit nullement  la politesse de mes avances.

--D'o viens-tu, qui es-tu, que veux-tu? me fit demander Ephram par un
interprte.

--Je viens de la Martinique; je me nomme Lonard, capitaine franais, et
je viens t'acheter trois cents noirs.

--Je n'aime pas les Franais; j'ai dj entendu parler de toi, et
tu auras tes trois cents noirs, si ta cargaison me plat. Dpose tes
marchandises  terre, et file au large avec ton navire, de crainte
d'tre surpris, comme tu l'as t  Boni, par les Anglais. Au bout d'un
mois tu reviendras voir si j'ai t content de ce que tu m'auras laiss.

Les ministres d'Ephram me firent signe que je pouvais sortir. On me
prvint que l'on me donnerait le temps ncessaire pour dbarquer mon
chargement.

Je savais que Duc-Ephram tait aussi loyal qu'il tait dur avec les
Franais. Quelques capitaines espagnols, mouills dans le fleuve,
m'assurrent que je pouvais sans danger me confier  lui: je n'hsitai
pas  lui abandonner mes objets de traite.

Une belle ngresse, tatoue sur la figure et pare d'un large collier
de grenat, venait souvent se promener prs de la tente sous laquelle je
faisais placer mes marchandises. J'avais remarqu qu'un vieux noir, qui
paraissait exercer sur les autres ngres une certaine autorit, avait
plusieurs fois arrach ma jeune curieuse au plaisir qu'elle semblait
prendre  me voir au milieu de mes gens. Capitaine, me dit Pitre, mon
matre d'quipage, je connais le pays et ces commres-l. Cette belle
_brune_ qui rde autour de notre tente, en tient pour vous, et c'est au
moins une princesse. Mais, je vous en avertis, il faut jouer serr avec
ces espces de chauve-souris sans ailes. Pour peu que le coeur vous
en dise, j'arrangerai l'affaire; mais, je vous le rpte, veillez au
grain.

Matre Pitre, ayant cru deviner mes intentions, vint m'avertir un soir
que je pouvais me placer dans un large manguier qui ombrageait la case
de ma facile conqute. J'y montai  l'aide de mon confident, qui, deux
pistolets au poing, devait faire sentinelle,  une certaine distance. A
onze heures du soir, ma noble amante se glissa, par une lucarne de son
premier tage, dans le feuillage pais du manguier. Quel lieu pour un
tendre rendez-vous! Sans chercher  me dire un mot, la nave Frada
m'accabla des caresses les plus vives et les plus ingnues que j'eusse
encore reues, et je vis bien qu'en fait d'amour, les femmes de la
nature taient au moins aussi avances que celles de la civilisation.
Ces momens d'panchement muet s'coulrent assez vite pour moi, mais
fort lentement,  ce qu'il parat, pour matre Pitre, qui,  chaque
instant, toussait pour me manifester l'impatience qu'il prouvait
de jouer si long-temps un rle aussi passif.  minuit je quittai le
manguier, asile fort incommode de mes nouvelles amours.

Le lendemain Frada ne se montra pas autour de ma tente. Le vieux noir
importun s'en approcha seul. Il me fit une grimace horrible. C'tait le
prince, poux de ma belle ngresse.

Pour calmer ce mari irrit, il me prit envie de lui offrir un collier
en or, qui, je le supposais, aurait fini par revenir  Frada. Le prince
s'empara brusquement de mon collier; puis me montrant le manguier, il
me fit comprendre, par une pantomime nergique, que la chane dont je
venais de lui faire cadeau servirait  pendre Frada  l'arbre mme
o elle avait trahi sa foi. Matre Pitre, tmoin de ce dialogue muet,
s'cria: Filons vite au large, capitaine; ces gueux-l nous joueraient
un mauvais tour; car ils aiment encore moins que nous  tre faits... ce
que vous savez bien.

Le soir, je vis le vieux prince faire abattre avec colre en ma
prsence, par des ngres, l'arbre tmoin du premier rendez-vous de
Frada; et pour comble de mystification pour moi, ce mari si peu rsign
tait venu, quelques minutes avant l'excution du manguier, m'emprunter
les haches avec lesquelles il devait abattre le trne fort innocent de
mes fugitives volupts.

J'appareillai pour aller croiser quelque temps au large, pendant que
Duc-Ephram devait s'occuper de me composer une cargaison en change des
objets que je lui avais confis.

Pendant la quarantaine que je fis dans le golfe de Guine, un lieutenant
de vaisseau, commandant une corvette franaise, me visita. Vous avez
t expdi, me dit-il, pour aller chercher de l'huile de palme, du bois
d'bne et de la poudre d'or, mais pourquoi avez-vous des panneaux si
larges?

--Pour que ma cargaison soit plus are et ma cale plus saine.

--Vos chaudires sont bien grandes et votre cuisine bien vaste?

--C'est que mon quipage est nombreux et qu'il aime beaucoup la soupe.

--Et ces fers que vous avez dans la cale, que voulez-vous en faire?

--Je veux les vendre aux souverains de la cte, qui,  mon dernier
voyage, m'ont donn une commande pour que je leur apportasse des chanes
destines  enferrer leurs ngres mutins.

--Ne rserveriez-vous pas plutt ces chanes  votre propre usage?

--Croyez-vous donc, monsieur, que si je voulais faire la traite,
j'arriverais sur la cte d'Afrique sans cargaison? Vous avez cherch
dans ma calle des objets d'change, et vous n'y avez trouv que du lest.
Pensez-vous que ce soit avec des cailloux que l'on achte des noirs 
Boni ou  Bnin?

Mes rponses et mes objections ne parurent satisfaire que fort
mdiocrement les scrupules de mon capitaine-visiteur; mais comme mes
expditions se trouvaient en rgle et que ma cale ne renfermait que du
lest, il me laissa aller, en apposant son visa sur mes papiers.

Au bout de mon ternel mois de croisire d'attente, je rentrai au
Vieux-Calebar. Ephram m'avait tenu en partie parole. Ma cargaison lui
avait plu; mais il n'avait pu runir encore que deux cent vingt esclaves
arrivs de l'intrieur. Il avait en vain menac les princes  qui il
avait envoy des objets d'change, d'aller en personne leur arracher les
contingens qu'ils lui avaient promis. La _marchandise_ tait rare. Il me
proposa, au cas o je voudrais partir avec mes deux cent vingt esclaves,
de me faire un billet pour quatre-vingts noirs payable  mon prochain
voyage ou  mon ordre. Mon quipage commenait  ressentir la
pernicieuse influence du climat; mes vivres s'puisaient. Je me dcidai,
aprs mre dlibration,  accepter le billet d'Ephram et  partir.

Avant que tu ne nous quittes, me dit celui-ci, je veux te donner une
ide de la manire dont s'excute la justice dans mon royaume. Tu
vois bien, ajouta-t-il, l'heure qu'il est  ces grosses montres (il
me montrait des chronomtres, dont les capitaines anglais avaient fait
prsent  ce barbare). Eh bien! trouve-toi auprs de la case du prince
Boulou, quand l'aiguille sera arrive l, et tu y verras un beau
spectacle.

Ephram me fit entendre ces mots en mauvais anglais. Mais je compris
trop bien qu'il s'agissait de Frada. A six heures, fidle au
rendez-vous que m'avait donn le roi, j'tais prs de la case de cette
infortune.

La foule entourait dj le tronc du manguier nouvellement abattu par les
ordres du prince Boulon. Une ngresse, couverte d'un voile blanc, parat
au milieu des marabouts. On l'attache au pied de l'arbre, assise sur un
amas de feuilles sches arroses d'huile de palma-christi. A mon aspect,
la multitude m'ouvre un passage pour me laisser voir  mon aise la
victime qu'on allait immoler. Je reconnais, dans cette malheureuse, la
pauvre Frada. A l'indignation que je manifestai un drogman s'approcha
de moi, et me dit que seul je pouvais arracher la malheureuse au
supplice qu'on lui prparait.

--Parle! que faut-il pour cela?

--Que tu fasses un cadeau  son mari, et que tu consentes  pouser la
condamne.

--Qu'exig ce vieux ngre pour la ranon de Frada?

Aprs avoir pris avis du prince Boulou, qui prsidait aux prparatifs de
l'excution, le drogman me fait savoir que le mari se contentera de
deux de mes canons, d'une provision de poudre et d'une belle paire de
pistolets.

--Je n'ai  bord que six canons. Le misrable en aura deux; mais qu'il
me livre de suite sa victime.

--Oui, capitaine, mais il faut avant tout pouser Frada, et faire
encore des cadeaux aux prtres.

--Eh bien! comment se marie-t-on ici? Qu'on fasse vite: je consens 
tout.

A la rapidit de mes gestes, tous les assistans devinrent ma
rsolution. On enlve Frada  son bcher, on me porte en triomphe; et
dans une grande case, o quelques frtiches en bois taient levs
sur une manire d'autel, le _grand marabout_ nous donne la bndiction
nuptiale; mais je ne saurais trop dire ici quelle espce de bndiction,
tant elle me sembla ridicule et dure  supporter. Certes il ne fallut
rien moins que l'envie que j'avais d'arracher ma pauvre Frada 
ses bourreaux, pour supporter une ablution aussi dgotante et aussi
grotesque que celle dont je fus inond.[5] La crmonie cependant
s'acheva,  la grande satisfaction des barbares du pays.

[Note 5: Historique.]

Mon quipage ne me vit pas sans peine me dmunir d'une partie de
l'artillerie du navire, pour racheter ma belle ngresse. Mais l'empire
que j'exerais  bord tait absolu. J'ordonnai et l'on obit: les deux
caronades passrent de _la Rosalie_ dans la case du prince Boulou.

Frada ne tarda pas  me ddommager des sacrifices que j'avais faits
pour la sauver. En arrivant  bord, elle me fit comprendre avec beaucoup
d'intelligence, par ses signes, que j'aurais d visiter mes esclaves,
pour m'assurer qu'ils n'avaient pas emport de poison avec eux. Bientt
je les fis venir deux  deux sur le pont, et aprs avoir examin
l'intrieur de leur bouche, leur chevelure, l'interstice de leurs doigts
de pied, nous emes lieu de nous applaudir d'avoir suivi les avis
de Frada. Quelques uns de ces malheureux taient parvenus  cacher,
envelopps dans les petites noix du pays, des poisons vgtaux qu'ils
croyaient pouvoir impunment conserver sous leur langue ou entre
leurs orteils. J'avais enfin affaire  ce qu'on nomme des ngres
empoisonneurs.

Sous quels terribles auspices commena ma traverse! Les esclaves que
je faisais monter alternativement sur le pont par escouades de dix ou
douze, pour leur faire respirer un air moins infect que celui de la
cale, cherchaient sans cesse  s'approcher des chaudires de l'quipage,
et sans cesse j'tais oblig d'ordonner  mes hommes, trop ngligens,
d'loigner ces misrables de la cuisine o se prparaient nos alimens.
Un matin, je surpris Frada coutant avec attention, l'oreille colle
sur la cloison qui sparait ma chambre de la cale, la conversation
que quelques esclaves entretenaient  voix basse, croyant n'tre pas
entendus d'elle. Ma ngresse me fit comprendre qu'il s'agissait de
quelque chose de srieux. Je crus que les ngres avaient form le
projet de se rvolter, et je redoublai de surveillance. A l'heure o
le cuisinier distribuait la soupe  l'quipage, Frada, les traits
tout dcomposs, se jette entre le cook et les matelots qui allaient
s'emparer de leurs gamelles. J'accours, et je devine aux gestes de
ma ngresse, qu'elle accuse les noirs qui se trouvaient sur le pont,
d'avoir jet du poison dans les marmites de l'quipage.

Indigns de cette rvlation, mes hommes sautent sur leurs pistolets et
leurs poignards; ils veulent frapper les coupables qu'on accuse. Je leur
ordonne d'attendre en silence l'preuve  laquelle je veux soumettre les
accuss. Ils attendent.

Je m'empare des gamelles qui contenaient la soupe des matelots. Je les
place au milieu des ngres groups sur le gaillard d'avant. Je donne 
chacun d'eux une cuiller et je leur commande  tous de manger. Entours
des matelots et de mes officiers, arms jusqu'aux dents, les ngres
s'asseoient autour des gamelles et ils mangent paisiblement et en
souriant, toute la soupe qu'ils sont accuss d'avoir empoisonne. Leur
scurit me dconcerte, et je crois que Frada m'en impose ou qu'elle
s'est trompe. Le funeste repas s'achve: un des ngres demande de
l'eau; on lui en donne, et bientt ses autres camarades se jettent avec
fureur sur le bidon qu'on leur prsente, pour tancher la soif dmesure
qu'ils semblent prouver. Deux ou trois d'entre eux poussent bientt des
cris horribles et se roulent convulsivement sur le pont. Tous expirent
au milieu des douleurs les plus atroces. Frada venait de nous sauver!
Les cadavres gonfls des empoisonneurs restrent quelque temps tendus
sur le gaillard d'avant. Je voulus que tous les esclaves les vissent,
pour apprendre  craindre ma prvoyance et  redouter le chtiment
que j'avais fait subir  leurs camarades. La leon produisit deux bons
effets: mes noirs se dfirent de moi plus qu'ils ne l'avaient fait
encore, et mes gens redoublrent de surveillance.

J'avais su au reste me crer un moyen de police autre que celui que je
devais attendre de l'activit de mon quipage. On se rappelle peut-tre
les deux chiens qu' son dpart de la Martinique pour France, m'avait
laisss mon frre. Ces animaux m'avaient suivi dans mon voyage au
Vieux-Calebar. Je devinai, en parcourant ma cale avec eux au milieu des
noirs, l'usage que je pourrais tirer de leur instinct. Mes deux dogues
devinrent les surveillans les plus redoutables pour les esclaves; et
lorsque, la nuit, les antropophages que j'avais dans les fers sautaient
sur leurs voisins pour les dvorer, mes chiens intervenaient, et leur
aspect pouvantait des cannibales que la peur de la mort n'aurait pas
fait sourciller. Chose admirable! jamais on ne vit ces deux animaux
manger les alimens que leur prsentaient les esclaves. On aurait dit
qu'ils avaient senti, avant nous, le danger de recevoir quelque chose
de la main de ceux qui devaient naturellement tre leurs ennemis et les
ntres.

Ma traverse, commence sous d'aussi tristes auspices, devait tre
malheureuse jusqu'au bout. A deux cents lieues environ de la cte
d'Afrique, des calmes opinitres enchanrent, pour ainsi dire, mon
navire sur une mer qu'aucune brise ne venait animer. Je restai vingt
jours dans cette position dsesprante, o l'on semble destin  prir
du supplice da la faim, au milieu de l'Ocan, et sous l'ardeur d'un ciel
immobile et inexorable.

Vers le vingtime jour de calme, quelques orages clatrent et me
permirent de faire un peu de route. Des brises inconstantes, dont je
sus profiter, m'loignrent un peu des parages o je croyais avoir
 redouter le plus la continuation du calme. Les vents aliss me
favorisrent enfin pendant plus d'une semaine, pour m'abandonner ensuite
et me laisser dans la situation o ils m'avaient pris. Ma provision
d'eau s'puisait, et je ne pouvais cependant conserver mes esclaves
qu'en leur distribuant la ration accoutume. Une maladie terrible se
manifesta parmi eux et au sein de mon quipage mme. L'ophthalmie,
affection trop ordinaire dans ces parages, avait rduit le plus grand
nombre  l'tat d'une ccit presque complte.

Et pas un souffle de vent sur cette mer si tranquille, qui semblait, par
son immobilit, se plaire  allumer dans mon me les sentimens les plus
imptueux! Quel contraste entre la rage et le dsespoir de tout cet
quipage, et le calme irritant de ces flots! Un nuage venait-il 
s'lever sur l'azur de ce ciel d'airain, vite l'espoir brillait sur nos
figures abattues. On tendait les prlats, pour recueillir la pluie
qui semblait vouloir nous inonder; on bordait toutes les voiles, pour
recevoir la brise que le nuage nous promettait, et le nuage passait
sur nos ttes brlantes, sans nous jeter un souffle de vent, sans nous
laisser tomber une seule goutte d'eau!....

Quinze jours se passent de la sorte. Le sommeil avait fui mes yeux
brlans. Mes ngres, malades et presque aveugles, pouvaient se promener
en toute libert sur le pont. Je n'avais plus  redouter ces malheureux,
errant  ttons, comme des ombres, autour de mes pauvres matelots
aveugles comme eux. Mon second, vieux et puis, meurt prs d'un jeune
chirurgien, dont les soins et l'art ont t si vains contre le flau....

Pitre, le seul dont l'nergie a rpondu  mon courage, remplace mon
second.... A chaque instant, il vient me prvenir que l'eau diminue,
que le nombre des malades augmente, et que nous sommes encore loin de
terre....

--Que veux-tu que j'y fasse? Dpend-il de moi d'avoir de la brise? Oh!
s'il ne fallait que jouer ma vie contre mille chances de mort,
bientt je vous arracherais tous aux terribles angoisses que vous
prouvez...Mais..

--Mais, capitaine, tous ces ngres aveugles, qui dvorent nos vivres, ne
sont plus bons  rien.... Ils donnent leur mal  ceux qui, dans la cale,
sont encore bien portans. En supposant que la brise nous vienne, nous
n'avons mme plus assez d'eau,  une demi-bouteille par jour, pour tout
ce monde....

--C'est le malheur le plus cruel qui m'ait encore accabl! Ceux qui
succomberont on les jettera  la mer,  l'instant mme...

--a ne sauvera pas ceux qui peuvent encore vivre jusqu' la Martinique.
L'quipage dj murmure.

--Qu'il s'avise de se rvolter, et bientt il aura ma vie ou j'aurai
celle du dernier misrable qui voudrait m'imposer une seule volont, ou
se hasarder mme  me donner un conseil.

Pitre retournait, aprs des entretiens semblables, sur mon
gaillard-d'avant, regarder si au large il n'apercevrait pas, au
frmissement des flots, quelque petite apparence de brise. Mais
rien..... rien.... Les jours se passaient dans le dsespoir, les nuits
venaient et s'coulaient aussi cruelles que les jours... Pas un souffle
de vent: rien que des mourans tendus sur mon pont, et des morts  jeter
 chaque instant par dessus le bord....

--Nous n'avons plus d'eau que pour quelques jours, capitaine, vient
encore me dire Pitre. Le petit Tanguy, ce vaillant petit matelot qui
avait si mal aux yeux, s'est jet  la mer, ne pouvant plus endurer la
soif; ses camarades doivent venir vous demander que vous leur fassiez
sauter la tte, puisque vous ne voulez pas faire autrement...

--Puisque je ne veux pas!.... Que veulent-ils donc, que veux-tu
toi-mme, misrable?

--Moi, mon capitaine, je veux mourir avec vous, voil tout; et s'il ne
vous fallait que ma ration d'eau pour vous faire vivre un quart d'heure
de plus, l'affaire, allez, serait bientt faite. Mais ces ngres qui
vont tous dcamper un  un, nous puisent, et nous crverons tous aprs
eux, tandis que.... Vous nous avez demand deux jours pour vous dcider,
et en voil quatre que nous languissons entre la vie et la mort. Il vaut
mieux faire comme le petit Tanguy.

Comme Pitre prononait ces mots qui me dchiraient, j'entends le bruit
d'un homme qui tombe  la mer.

--Est-ce encore un ngre qui vient de mourir?

--Non, capitaine; nos gens disent que c'est Leraide, que vous veniez
de nommer matre d'quipage  ma place, qui s'est jet lui-mme  l'eau
avec un boulet au cou.

--Et personne ne l'a empch de commettre cette lchet?

--Pourquoi a? Ce sera une ration de plus pour les restans. Et dans peu
nous sommes quatre ou cinq  qui vous entendrez faire aussi leur sac le
long du bord!

--Allons, puisqu'il le faut, et que je ne veux pas avoir  me reprocher
la perte de ceux qui, avant tout, sont les miens, accomplissez votre
infernal projet  la face de ce ciel excrable que je voudrais pouvoir
faire crouler sur ma tte.

Je descends gar dans ma chambre: je me bouche les oreilles; je
prends un pistolet charg. Mais cette arme tait suspendue au-dessus du
portrait de Rosalie. Je jette un regard sur celle figure si noble, si
touchante, comme pour lui faire mes derniers adieux... J'entendais 
chaque instant tomber le long du bord des hommes qui criaient, et dont
je croyais entendre aussi les mains s'accrocher sur les bordages qui
me sparaient d'eux. Frada descend, se prcipite  mes genoux, avec la
joie dans les regards: elle me fait comprendre, par ses gestes rapides,
qu'elle a vu la brise venir... Je saute comme un fou sur le pont: le
ciel s'est couvert de nuages, la nuit me parat plus frache. Arrtez!
c'est assez... Je vous ordonne de suspendre cette atroce excution!...
Mes hommes obissent: ils s'lancent sur les manoeuvres, nos voiles
s'enflent... Nous allons enfin quitter le lieu qu'une scne pouvantable
a rempli d'horreur pour moi... Mais, non: nous nous sommes trop
tt flatts, et la brise meurt encore une fois dans nos voiles, qui
continuent  battre lentement,  chaque coup de roulis, notre mture
fatigue....

La nuit s'coula silencieuse et morne... mes matelots seuls paraissaient
avoir repris un peu de confiance. Frada, agenouille sur le dme,
semblait prier, en levant ses mains vers le ciel, la figure d'un des
dieux de son pays, qu'elle avait religieusement emporte avec elle.

Quel spectacle le jour naissant offrit  mes yeux, dj accabls de
la vue de tant de maux! Un vaisseau, qui apparemment venait de nous
approcher  la faveur d'une folle brise qui s'tait teinte sur le point
o il se trouvait, nous apparut comme un fantme au milieu de ces mers
sur lesquelles semblait s'tre tendu un crpe funbre. Il tait  deux
portes de canon de nous, se balanant dans le calme avec son norme
mture battue par les voiles dont il tait couvert. En nous apercevant,
il mit trois embarcations  la mer. J'observai deux de ses canots,
qui, au lieu de se diriger sur nous, nagrent sur notre arrire.  la
longue-vue, je suivis attentivement leur manoeuvre, et bientt je les
vis lever leurs rames, et retirer de l'eau un objet que je craignis
d'abord de trop bien reconnatre.... Je ne pus long-temps douter de mon
malheur: c'tait un de nos ngres aveugles, qui jet dans la nuit  la
mer, tait parvenu  rester  flot jusqu'au jour. Les gestes menaans
des Anglais, rdant dans les embarcations, pour chercher les autres
esclaves qui surnageaient encore, m'apprirent ce que j'avais  redouter
de leur trop juste indignation.... Les canots paraissaient arms: l'un
d'eux retourna  bord du vaisseau; et, aprs avoir ralli ensuite les
deux autres, tous trois nagrent sur nous. Je ne pouvais long-temps
rsister  des attaques que le vaisseau aurait pu renouveler sur
un quipage aussi faible et aussi extnu que le mien. Nous tions
perdus....

Un pavillon rouge s'lve  l'extrmit du mt de misaine du navire
ennemi: c'est le signal de la sanglante excution qu'on nous prpare.
Une casaque de matelot est hisse au bout de sa grand'vergue, comme un
hommeau haut d'une potence: c'est l l'indice fatal du sort invitable
qui nous est rserv.

L'officier commandant une des embarcations me crie, une fois rendu
prs du bord: _Rendez vous, brigands!_ Je ne sais ce que j'allais lui
rpondre, lorsque je vois monter sur le pont matre Pitre, qui, tout
jaune et les bras nus, se prsente aux Anglais, aprs s'tre tran
jusqu'aux bastingages, avec quelques autres matelots, livides comme lui:
_Sauvez-nous_ s'crie-t-il, _nous ne demandons pas mieux que de nous
rendre nous nous mourons sauvez-nous_!....

Jamais je n'avais vu de malades plus effrayans que ces malheureux,
tendant leurs bras supplians et dcharns aux Anglais stupfaits....
Ceux-ci, saisis d'effroi  la vue de ces cadavres ambulans, hsitent 
nous aborder. Leurs canots ont lev subitement leurs rames.

--Qu'avez-vous donc  votre bord? me demande l'officier, du ton de voix
le plus mu.

--Une maladie affreuse qui nous dvore.

Je venais de comprendre le mot de l'nigme que matre Pitre m'avait
donne  deviner, et ma rponse venait de m'tre dicte par la ruse que
j'avais comprise  temps.

Les Anglais se concertent entre eux: l'attaque est suspendue. Au bout
d'un moment, l'officier, en renonant  nous aborder, ordonne de faire
feu sur nous. La fusillade commence et s'engage des deux cts; mais
avec elle une brise inattendue, cette brise que nous invoquions si
inutilement depuis tant de jours, s'lve; elle frmit dans notre
grement et dans nos voiles arrondies. Le navire glisse sur la surface
de la mer que verdit la rise. Je commande alors le feu de toutes mes
caronades sur les embarcations anglaises. _Tenez, chiens,_ leur dis-je
au porte-voix, _voil mes adieux;_ et aussitt, mon pavillon tricolore
flotte au bout de mon pic, qui cde  la douce pression du vent. Le
vaisseau veut m'appuyer la chasse; mais avant d'orienter sur moi, il
faut qu'il embarque les trois canots qu'il a mis  la mer. _La Rosalie_,
si lgre, si fine marcheuse, coule pendant ce temps, avec la rapidit
d'un oiseau, sur les flots que le lourd vaisseau ne fend qu' peine,
avec une brise trop faible pour lui. Nous lui chappons enfin, et nous
respirons.

--- Comment avez-vous trouv ma maladie? me demanda alors matre Pitre.

--Excellente, mon brave garon; elle nous a sauvs. Et avec quoi t'es-tu
donc barbouill de la sorte? Tu avais l'air d'un spectre.

--Vous voyant embarrass, je me suis frott la figure, les bras et la
poitrine, avec l'eau de safran que nous mettons dans le riz, et nos
gens, ma foi, en ont fait autant. Ma fivre jaune nous a tous guris
d'une fameuse peur, n'est-ce pas, mon capitaine? C'est qu'ils nous
auraient tous pendus au moins, les canailles, pour le demi-cent de
ngres que nous avons envoys hier par dessus le bord!

S'il nous avait t permis de nous livrer  la joie dans ce moment, nous
aurions sans doute clbr notre triomphe par quelque bonne orgie, car
dj le vaisseau anglais, vaincu dans ce combat si ingal, ne se voyait
plus qu' l'horizon. Mais nous ne pouvions encore nous abuser sur la
longueur de la route qui nous restait  faire, et sur le peu de vivres
que nous possdions. Le vent, qui nous avait si heureusement tirs de
dessous la vole de l'ennemi, continua  nous favoriser; mais bientt
un nouveau contre-temps vint nous consterner. Une voie d'eau se dclara:
nous sautons aux pompes et nous parvenons  peine  les franchir. Le
navire, dj vieux, avait souffert dans ses hauts, de la chaleur 
laquelle il avait t expos pendant nos longs calmes; et au dessous de
la flottaison, quelques coutures paraissaient mme s'tre ouvertes par
l'effet de la disjonction des bordages. En passant des grelins sous la
quille du navire, et en virant au cabestan,  peu prs comme on
serre une malle avec un bout de corde, nous parvnmes, il est vrai, 
rapprocher un peu les traques du btiment. Mais quelle extrmit! Il
fallut ne plus quitter les pompes et employer sans cesse nos esclaves
 les faire agir. Tant de fatigues, jointes aux privations que nous
prouvions depuis trop longtemps, puisrent le reste de nos forces.
Moi-mme, je tombai malade  ct de ceux de mes matelots qui s'taient
couchs expirans sur le pont. Matre Pitre rsista le dernier, mais il
finit aussi par ne plus pouvoir rester  la barre, qu'il avait tenue
tant que son courage lui avait permis de gouverner le navire. Les ngres
enfin devinrent matres du btiment coulant presque bas d'eau et  peu
prs dpourvu de vivres.

La premire ide des esclaves fut de nous massacrer. Je les voyais
quitter les pompes et s'assembler devant pour dlibrer. Puis, pensant
probablement  l'embarras qu'ils prouveraient  diriger le navire sans
nous, ils revenaient aux pompes, pour ne pas laisser couler _la Rosalie_
sous leurs pieds. C'est alors qu'ils me faisaient entendre les plus
horribles menaces. Mais chaque fois qu'ils s'avanaient furieux, comme
pour me dvorer, Frada leur prsentait, en se jetant  genoux, la
pagode, le _grigri_,[6] qu'elle avait conserv sur elle, et  l'aspect
de ce signe rvr, lev vers les cieux, dans les mains suppliantes de
Frada, les plus irrits reculaient en rugissant.

[Note 6: C'est le nom que les ngres de la Cte donnent  leur
amulette.]

L'un d'eux, bravant cependant tous les efforts et les prires de ma
ngresse, s'avana, le couteau lev, pour me percer sur le matelas o
j'tais tendu sans mouvement et presque sans vie; mais alors mes deux
chiens, qui veillaient sans cesse  mes cts, s'lancent sur l'esclave
forcen, et le dchirent au milieu des autres noirs, sans que ceux-ci
osent braver la fureur de ces animaux dont la faim n'a servi qu'
exalter l'nergie. Bientt la superstition, succdant  la colre,
s'empare des rvolts. Ils regardent comme un juste chtiment du ciel la
mort que mes deux chiens ont donne au ngre qui, pour me tuer, n'a pas
craint de ddaigner le signe protecteur que Frada a oppos  sa rage.
Le cadavre qu'abandonnent mes dogues, est enlev par les noirs, qui
achvent de le mettre en lambeaux pour le manger....

Ce festin d'antropophages se fait sous mes yeux: les cris d'allgresse
de ces horribles convives bourdonnent  mes oreilles affaiblies; car
j'avais eu le fatal avantage de conserver toute ma raison malgr les
douleurs excessives qui m'enchanaient inanim, depuis tant de jours,
sur le pont brlant de mon navire.

Auprs de moi, sur le gaillard d'arrire, taient venus tomber et
expirer, sans murmurer une seule plainte, la plupart de mes matelots.
Leurs cadavres putrfis taient rests  la place mme o ces
malheureux s'taient trans pour chercher un refuge contre la fureur
des esclaves; mais toutes les fois que les noirs avaient voulu s'emparer
de leurs corps pour les lacrer ou les dvorer, mes chiens, plus enrags
encore que les ngres, avaient fait reculer les cannibales pouvants.
Pitre, moins malade que moi, essaie de porter sa main mourante sur la
barre, pour remettre le navire en route; mais la fivre redoublant avec
les efforts qu'il veut faire, le replonge dans le plus affreux dlire et
l'abattement de la mort.

_La Rosalie_, presque remplie d'eau, pousse, sans tre manoeuvre, par
les vents alises, tantt revient au vent, et tantt reprend sa route,
livre  l'impulsion de la brise qui siffle dans sa voilure dsoriente.
Les ngres, effrays de la position o ils se trouvent, commencent 
devenir plus menaans qu'ils ne l'avaient t encore: chacun de ceux qui
succombent sert aussitt d'aliment aux autres.

Pour moi, j'entrevoyais sans effroi le moment o, n'ayant plus de
vivres, ils viendraient, malgr Frada, s'emparer de moi et de ceux de
mes hommes qui existaient encore. A chaque coup de roulis, leurs
cris m'annonaient leur pouvante; puis ils venaient, comme un flot
tumultueux, pour fondre sur nous, et s'arrtant tout  coup, leurs
effroyables menaces succdaient  leurs premiers _hourra_ de carnage!

Je ne sais combien de jours je restai dans cette position, plus cruelle
mille fois que la mort la plus horrible....

Un matin, des cris inaccoutums se firent entendre sur le gaillard
d'avant, o les ngres avaient l'habitude de s'entasser comme pour se
dcider  nous massacrer. Je vois une cinquantaine de cas malheureux
monter pour la premire fois dans les haubans, et se livrer aux
dmonstrations de la joie la plus bruyante. Frada, qui comprend les
mots qu'ils changent nergiquement entre eux, court devant et
revient presque aussitt m'expliquer qu'on aperoit quelque chose
d'extraordinaire non loin de nous. Cette nouvelle si inattendue me
retira  peine de la stupeur dans laquelle l'excs de mes maux m'avait
jet: je ne pouvais plus que souffrir.

Cependant, au bout d'une ou de deux heures de tumulte parmi les ngres,
j'entendis, sans pouvoir lever la tte, bruire sur les lames un btiment
qui semblait nous approcher; et un instant aprs je distinguai une
mture et des vergues au dessus de nos bastingages. Des matelots blancs
sautent  bord:  l'aspect de tant de cadavres  moiti rongs, d'un
navire presque coul, de cette voilure dchire et de ce grement
dlabr, nos librateurs paraissent prouver un sentiment d'pouvante et
d'horreur. Mais la piti l'emporte. Un d'eux s'approche de moi, avec
une sorte d'effroi, et presque en tremblant, me demande en anglais si le
capitaine du navire existe encore. A ces mots: _c'est moi_, qui sortent
de mes lvres expirantes, il ordonne  ses gens de me transporter 
son bord, avec les autres hommes de l'quipage  qui il reste encore un
souffle de vie. Frada et mes fidles chiens suivent le cadre sur lequel
on m'enlve aux scnes affreuses qui ont si long-temps fatigu mes yeux.

C'tait une patache de la douane de la Dominique, qui venait de nous
rencontrer, en louvoyant au vent du canal. Nous n'tions qu' six ou
sept lieues dans l'est de cette le, sur laquelle les vents aliss nous
avaient pousss en latitude depuis que la manoeuvre du navire avait t
abandonne.

Quelque svres que fussent les Anglais pour les ngriers, le capitaine
de la patache nous prodigua toute espce de soins. Il mit quelques uns
de ses hommes  bord de _la Rosalie_, pour la ramener au Roseau, sous
son escorte. Le soir, on nous dbarqua sur des cadres dans cette petite
ville anglaise. Mon tat de maladie ne permit pas au Gouverneur de
me faire emprisonner, en attendant le chtiment auquel je devais tre
condamn; on se contenta de me dposer dans une maison, aux portes de
laquelle furent places deux sentinelles. Un mdecin me vit. J'obtins la
permission de conserver auprs, de moi Frada, qui en touchant une
terre anglaise, tait devenue libre, comme tous les autres noirs de la
_Rosalie_.

Cette bonne Frada! Sans comprendre un seul mot d'anglais, sans pouvoir
entendre ce que je lui disais, sans connatre enfin aucun des usages
d'un pays si nouveau  ses yeux, elle sut deviner qu'il s'agissait pour
moi d'une arrestation. Des esclaves du Vieux-Calebar, qu'elle avait
connus avant leur captivit, et qu'elle rencontra au Roseau, lui
apprirent qu'en traversant les sept lieues de canal qui sparent la
Dominique de l Martinique, on pourrait m'arracher au sort que me
prparaient les Anglais, si je parvenais  me rtablir.

Un soir, Frada accourt tout effare auprs de mon lit; un vieux ngre
la suivait, marchant pniblement. Elle te  ce noir la chemise de
gingas dont il est vtu, et le pantalon de toile qu'il porte; et, sans
savoir encore ce qu'elle prtend faire, je lui laisse passer sur mes
membres extnus et cette mauvaise chemise et ce pantalon en lambeaux.
Puis, ses mains trempes dans une infusion qu'elle a apporte avec elle,
me noircissent le visage, le cou, la poitrine et les mains. Alors elle
m'arrache de mon lit: quelque affaibli que je sois, je trouve encore
assez de force, dans la confiance que me donne Frada, pour marcher et
la suivre, appuy sur son bras. Les soldats placs en sentinelles  la
porte me laissent sortir, croyant voir encore aux cts de Frada le
vieux ngre avec lequel elle est entre. Ds que nous nous trouvons
assez loigns de la maison pour n'tre plus aperus dans l'obscurit,
deux robustes noirs s'emparent de moi, et me portent, accabl des
efforts que j'ai faits jusque-l, dans une pirogue, o s'embarque aussi
ma libratrice. Au moment de quitter le rivage, j'entends des aboiemens:
ce sont mes deux chiens, qui ne me retrouvant plus dans la maison o
j'tais dtenu, sont parvenus  dcouvrir la pirogue. Ils s'embarquent
aussi avec nous, ces deux fidles compagnons de mes infortunes;
et bientt nous nous dirigeons sur la Martinique, dans notre frle
embarcation, conduite par les deux ngres, compatriotes de ma Frada.

Rosalie me revit encore mourant. Elle crut, en me pressant sur son
coeur, qu'il tait dans sa destine de me rendre une seconde fois 
la vie. Cette confiance, qui donnait  son empressement  me secourir
quelque chose de cleste, me la faisait regarder comme mon ange sauveur,
et la pauvre Frada s'aperut que dsormais la reconnaissance que je
devais  son amour,  son dvouement, serait partage. Rosalie lui
tmoigna la plus touchante bienveillance. Mais, ds le moment o ma
ngresse se crut sacrifie, elle cessa d'avoir auprs de moi cette vive
gat que lui avait inspire la satisfaction de m'avoir arrach  tant
de dangers. Muette, presque inanime auprs de mon lit de douleur,
elle ne recevait qu'avec indiffrence les marques d'intrt que Rosalie
s'efforait de lui prodiguer. Ses yeux, sans cesse fixs sur les miens,
paraissaient pier toutes les pense? qui n'taient pas pour elle, et me
reprocher de lui avoir cach l'attachement que j'avais pour une femme 
laquelle je n'tais pas mari. Frada se crut trahie par moi.

Rosalie croyait avoir  m'apprendre une circonstance que mon tat de
maladie extrme n'avait pu m'empcher de remarquer: elle allait tre
mre. Elle me l'annona devant Frada, et celle-ci comprit trop bien mon
bonheur et celui de sa rivale. Oui, rptais-je  Rosalie, je vivrai
pour toi, pour notre enfant; ou, si la mort vient m'arracher  mes plus
chres illusions, je te laisserai, en descendant au tombeau, le nom que
tu dois porter: tu seras l'pouse de l'homme qui t'a le plus aime.

Frada ne voulait plus me quitter, et cependant elle semblait voir
avec impassibilit les tendres soins que me prodiguait Rosalie, et les
caresses que je recevais d'elle avec tant d'amour et de reconnaissance.

Un soir, Rosalie cherchait, en me parlant de ses projets sur l'avenir,
 bercer mon imagination attriste de tous ces rves de bonheur qui
rendent l'amour si doux et l'esprance si sduisante. chapp comme
par miracle  tous les dangers qui ont assailli ta vie,  toutes les
souffrances qui ont altr ta sant, avec quel plaisir, me disait-elle,
tu retrouveras dans mes soins, dans mon amour, cette tranquillit qui
seule peut te convenir maintenant! Et notre enfant, comme il t'aimera:
lev par moi, il aura mon coeur! Et puis, mon ami, nous avons une
grande dette  acquitter envers cette excellente femme. Elle me
montrait Frada. C'est  elle que je dois ta conservation, et mon
devoir sera de la rendre heureuse, autant que je le serai moi-mme
auprs de toi..... Une des mains de Rosalie reposait dans la
mienne. Frada,  l'expression de la physionomie de mon amie, semble
s'apercevoir que nous parlons d'elle avec intrt: elle prend mon autre
main, du ct du lit, prs duquel elle tait assise. En reportant mes
regards sur Rosalie, je crus remarquer de l'altration dans ses traits,
qui, une seconde auparavant, brillaient d'espoir et de plaisir: sa main,
palpitante sous mes doigts, se glace et se contracte horriblement. Je
veux appeler du secours: Frada se lve, et retombe convulsivement sur
sa chaise; et, en souriant avec une expression qui me remplit d'effroi,
elle me montre, du ct oppos, Rosalie dj tendue sans mouvement!....
Je crie, je me soulve gar sur mon lit, et autour de moi je ne
vois plus que deux cadavres... A mes cris, les multresses de Rosalie
accourent: je retombe sur ma couche, en proie au dsespoir le plus
violent, au dlire le plus affreux. Le mot horrible de _poison_ retentit
 mon oreille pouvante.... Frada, en faisant respirer une fleur
 Rosalie, venait de porter la mort dans le sein de sa rivale, et
de s'empoisonner elle-mme, aprs avoir rassasi ses yeux mourans du
spectacle du trpas de sa victime.

Je ne repris l'usage fatal de mes sens que long-temps aprs cette scne
d'horreur et d'pouvante. En me rveillant du songe terrible qu'il me
semblait avoir fait, je cherchais auprs de moi,  mes cts, celle
dont je croyais encore avoir press la main, il n'y avait que quelques
minutes..... Un prtre, celui qui avait assist Ivon dans ses derniers
momens, veillait seul prs de mon lit. En l'apercevant, je versai, pour
la premire fois de ma vie, des larmes pour lesquelles je sentais bien
qu'il n'tait plus de consolation. Le prtre laissa couler mes pleurs.
J'aurais voulu l'interroger, sans prononcer le nom de celle que j'avais
perdue. Je ne trouvai aucune expression pour ma douleur, ni pour le
besoin que j'avais de parler. Oh! combien la vue d'une arme prs de
moi m'aurait fait de bien!.. Mais on avait tout loign de mes mains,
d'ailleurs trop faibles pour s'emparer de ce que je cherchais.

Le prtre me dit avec sang-froid, en devinant mon intention:--Un
suicide, mon ami! Vous, avec une me si forte.... ah! plutt une pense
religieuse.

--Une pense religieuse! je n'en ai pas; et puis-je en avoir, quand ce
que vous appelez votre Dieu a permis le plus abominable des crimes?

--Pourquoi blasphmer ce Dieu auquel vous ne croyez pas? Vos emportemens
seraient au moins inutiles. Lonard, ne pouvez-vous donc trouver la mort
qu'en commettant une lchet contre vous-mme?

--Et qu'ai-je besoin, pour me dbarrasser d'une vie qui m'est odieuse,
d'attendre qu'elle me soit ravie, comme il plaira  ce monde que je
laisserai aprs moi? Est-ce l'approbation de cette socit qui ne
m'inspire que dgot ou mpris, que je dois tre jaloux d'emporter au
tombeau?

--Belle ide pour un marin qui a sacrifi son existence au dsir de
se faire citer pour sa bravoure et sa force d'me! S'il vous faut un
suicide, cherchez du moins  l'ennoblir. Faites-vous tuer  la mer ou
dans un combat, en laissant  votre mre et  votre frre une fortune
acquise dans les dangers et un prix de votre sang.... Mais vous,
Lonard, prir dans un lit o vous n'avez pas eu la force de supporter
un reste de vie! Demandez  un autre qu' moi une dose d'opium ou un
poignard: je cache un coeur d'homme sons cet habit, qui vous semble
peut-tre si ridicule, et je mprise ceux qui s'assassinent, ou qui se
servent  eux-mmes d'empoisonneurs.

--D'empoisonneurs! Moi, m'empoisonner et mourir comme cette femme
infernale, qui a si lchement dtruit celle pour qui j'aurais mille
fois donn tout mon sang goutte  goutte! Ah! jamais!... Et mes larmes
revinrent comme pour temprer l'exaltation excessive de mes ides et de
ma douleur...

Le prtre ne me quitta plus. Ce stocisme si paisible, qu'il feignait
auprs de moi, me disposa  couter peu  peu les conseils de sa morale
noble et courageuse, il savait que mon me ulcre se fermerait au
langage de la bigoterie, et il ne fut question entre lui et moi que
de sentimens nergiques. La force de ma complexion sut encore vaincre
l'abattement de mon esprit et de mon coeur. Je revins  la vie pour
prouver, plus profondment que je ne l'avais fait dans ma maladie,
le dgot et presque l'horreur de l'existence. Mon caractre prit une
teinte sombre, et cette insouciance, qui m'tait naturelle auparavant,
se changea en haine pour tout ce qui m'entourait. Insensible  mes maux,
je ne conus plus comment il existait des tres qui pussent souffrir
autant que je l'avais fait. Je voulais revoir la mer aussitt qu'il me
deviendrait possible de mettre le pied sur un navire, et de recouvrer
assez de force pour commander. Pitre, que j'avais laiss incarcr et
malade  la Dominique, se prsenta un jour  moi, accompagn du bon
prtre qui tait parvenu  me faire consentir  vivre. Comment as-tu
donc russi  t'chapper, lui demandai-je?

--En me faisant passer aux yeux du gouverneur pour un malheureux
naufrag que vous aviez forc  partir avec vous du Vieux-Calebar. Mais
j'ai bien autrement encore embt les Anglais. Avant de quitter _la
Rosalie_ pour embarquer dans la patache qui nous a sauvs, je me suis
tran  quatre pattes jusque dans votre chambre, et j'y ai pris le bon
pour quatre-vingts ttes de noirs, que Duc-Ephram vous avait fait au
Vieux Calebar.... et puis ce portrait...

C'tait le portrait de Rosalie....

--Ce n'est pas encore le tout, mon capitaine;  force de manoeuvrer
autour des Anglais, ils m'ont accord, comme pas grand'-chose de bon, la
figure de notre pauvre petit trois-mts, et j'ai apport aussi avec
moi le buste de _la Rosalie_, parce que si nous venons  armer un autre
navire, comme je l'espre bien, cette figure-l battra encore les mers
avec nous.

--Armer un navire! je le voudrais pour quitter ce malheureux pays, car
je sens que j'y touffe. Mais la force me manque.

--Vous avez raison, c'est de la mer qu'il vous faut,  vous et  moi,
et quelque bon coup de fusil pour trouver une belle mort; car,
voyez-vous, nous n'irons pas loin l'un et l'autre aprs la maladie qui
nous a avaris, mon capitaine. Le foie reste attaqu, et ce n'est pas la
tte sur un oreiller qu'il nous faut rendre notre dernier dcompte... Il
y a ici un beau brick-golette, construit  Nantes, et qui est en vente.
C'est fait pour aller chercher des ngres, comme une jeune fille pour
l'amour. Je me disais hier encore, en voyant cette belle embarcation:
ce serait bien dommage de faire porter du sucre ou des boeufs de
Porto-Ricco  un fond de navire comme celui-l, qui est  pendre dans
une glise. C'est taill pour un commerce plus honorable.

Le prtre prit alors la parole.

--Ce brave homme a raison. Il faut que vous partiez, capitaine; la mer
seule vous rendra ces forces que vous vous plaignez de ne pas recouvrer
ici. Je connais le btiment dont parle votre second: il vous conviendra,
j'en suis sr, et vos anciens armateurs ne demanderont pas mieux que
d'en faire l'acquisition pour vous.

--N'est-ce pas, M. le cur? reprend Pitre. Et je suis sr que vous ne
vous refuserez pas  baptiser les 350 ou 400 mauricauds que nous vous
amnerons; car notre mtier,  nous, c'est d'aller chercher des ngres
pour que vous eu fassiez des chrtiens  l'arrive. C'est pour
la religion et non pour le plaisir de vendre des noirs, que nous
travaillons; pas pour autre chose.

Le prtre sourit  cette saillie de Pitre. Il me proposa son bras et
nous sortmes. Nous allmes voir le brick-golette pour me distraire.
Mes armateurs et mes amis me revirent avec la plus vive satisfaction.
Peu de jours aprs ma premire sortie; le brick-golette tait achet
pour moi.

Pitre vint, palpitant de joie, m'annoncer cette bonne nouvelle.

--Quel nom donnerons-nous  notre beau navire, capitaine Lonard?

--Le mme: _la Rosalie_, toujours elle.

--Je m'en doutais, et demain la figure que j'ai rapporte de notre
ancien btiment passera sur l'avant du nouveau. a nous portera bonheur,
allez. Et comme notre brick-golette sera bien avec cette petite figure
si mignonne qui ressemble tant ... Mais, comment voulez-vous que je
fasse peindre la nouvelle _Rosalie?_

--En noir, tout en noir.

--Pas mme deux petits listons blancs? Deux petits listons blancs,
proprement fils, font joliment bien cependant; a vous donne un air
moins forban, il est vrai; mais comme a vous longe un navire!...
Enfin, puisque vous le voulez, pas de listons blancs! Mais la figure?
Sera-t-elle aussi en noir? Non, a aurait trop l'air d'une tte de
ngresse, n'est-ce pas, et vous n'tes plus fort l?...

--La figure, tu la peindras en blanc; mais je veux que pendant que je
serai vivant, elle soit toujours couverte d'un voile noir....

--J'entends, j'entends, capitaine....

Avec de la toile noire et un joli petit amarrage en mrin, bien
proprement relev d'un filet de goudron, on la masquera cette pauvre
chre figure, en signe de deuil... Oh! je comprends bien, allez!...
Ah! on dit qu'elle tait si bonne, et que vous l'aimiez tant!... Il faut
maintenant songer  faire notre quipage; car les armateurs ont dj
trouv la cargaison. Je vous dirai que j'ai l, presque sous la main,
deux douzaines et demie de bien mauvais gars qui ont fait des voyages 
la Cte, et avec de la racaille de cette espce, on se fait bientt un
vaillant quipage. Mais il faut des gourdes pour tout a.

--Tu feras ce que bon te semblera  cet gard. Je ne veux mettre le pied
 bord que pour appareiller d'ici.

--J'entends encore bien votre affaire. Le temprament n'est pas tout 
fait assez solidement remis  flot, pour que vous vous cassiez la tte 
vous mler de tous ces petits bric--brac. Mais je suis l, moi, et pour
un coup, je dis. Je m'en vais arrter quelques bons matelots,  grand
coups de tafia; car ce n'est que comme a qu'on a de ces ivrognes, dans
les cabarets de la colonie. Ah! quelle race que les matelots, quand on
les connat. Dieu de Dieu quelle race!... A revoir, mon capitaine...;
Ne vous inquitez de rien: votre second est l; c'est moi, moi que vous
avez retir de la crasse, pour en faire quelque chose... Adieu, bonne
sant, mon capitaine,  demain.




16.


TRAITE AU GABON.


Le roi Possador.--Son premier ministre, le Franais Doyau.--Dgot de la
vie.


--Pitre, voici la premire visite que je fais  bord de _la Rosalie_,
et aprs-demain ou le jour suivant, au plus tard, il faut que nous
appareillions. C'est au Gabon que cette fois nous irons faire notre
traite.

--Au Gabon, capitaine? tant mieux. J'ai dj mis le nez par l, moi. Le
roi Possador est un brave homme, c'est--dire un brave ngre. Il y aura
plaisir, avec lui: cargaison mise  terre, cargaison paye dans un mois;
c'est la rgle. Et puis l, voyez-vous, c'est que la marchandise n'est
pas de la drogue, comme chez ce gueux d'Ephram. C'est du superfin.

--Je t'avais dit, Pitre, de faire mettre en batterie dix caronades, et
je n'en vois que six....

--Dix caronades?... Est-ce que par hasard, capitaine, il y aurait
quelque petit coup de flibuste sous jeu?... Non; mais c'est que je suis
bon l, et que si nous trouvions auprs de Nazareth ou de San-Thom
un Espagnol ou un Portugais trop faible pour porter sa cargaison, nous
pourrions bien l'aider un petit brin...

--Il ne s'agit pas de cela. Fais placer nos dix caronades en batterie.

--Ce soir elles y seront, capitaine.

Toute la cargaison a t amene, selon les ordres que vous m'avez
donns. Le grement n'est pas trop mal, comme vous le voyez. Le pont
est par, de l'avant  l'arrire, comme celui d'une frgate. Ce sont nos
novices qui ont serr ces voiles, et j'espre qu'elles vous ont une mine
assez propre, avec ces tuis peints en blanc et relevs en bosses d'or
sur ces vergues noires et cires comme une paire de bottes. Et ces mts
de borne qui vous poignardent le ciel, qu'en dites-vous?

--Oui, tout cela n'est pas mal... Qu'il me tarde de quitter la
Martinique! Il me semble qu'une fois au large, je respirerai plus
facilement.

--Mais il n'y a pas de doute. L'air de la mer, voyez-vous bien, chasse
toutes les mauvaises penses, sans comparaison, comme la brise vous
pousse sous le vent la fume toute noire qui sort de cette cuisine-l.
 propos, en parlant de cuisine, je vous dirai que j'ai pris pour
matre-cook un de ces deux ngres qui vous ont ramen de la Dominique
ici, avec cette ngresse, vous savez bien, cette gueuse de ngresse
enfin que vous m'avez dfendu de nommer. Notre chirurgien, vous l'avez
vu: c'est un homme  deux fins, il sait saigner un homme et commander
un quart; dans un moment de presse, a vous monte  l'empointure d'une
vergue pour prendre un ris, et en descendant a vous coupe une jambe,
s'il y a besoin, comme si c'tait le mme service  faire.

--Tu as sans doute eu soin de faire embarquer tes poudres?

--Je crois bien! c'est une chose qu'il ferait beau oublier avec vous!
Je ne sais pas, mais j'ai dans l'ide que nous en consommerons quelques
barils ce voyage.

--Demain je reviendrai  bord. Fais-moi mettre  terre, et que tout soit
prt, entends-tu bien, pour demain, comme je te l'ai dj dit, ou aprs
demain au plus tard.

J'appareillai de Saint-Pierre quarante-huit heures aprs ma premire
visite  bord. Tous mes amis m'embrassrent comme s'ils ne devaient
plus me revoir. Le bon cur du Mouillage voulut aussi me faire ses
adieux.--Vous faites un fort triste mtier, me dit-il, mais cela
vaut encore mieux que de se suicider. Je suis bien vieux et vous bien
souffrant; mais on gurit plus facilement encore de votre maladie que
de la mienne. Si vous ne me retrouvez plus ici quand vous reviendrez,
Lonard, donnez encore un souvenir  votre vieil ami, je serai l-bas.
Il me montrait le ciel en prononant ces mots d'une voix mue et ferme
qui me pntra l'me.

Il faisait nuit quand mes voiles se dployrent. L'obscurit confondait
tous les objets dans une seule masse, et je ne pus distinguer ni ma
pauvre maison du Figuier, ni le cimetire des Pres-Blancs, que j'allais
quitter peut-tre pour toujours. Je crois que dans le jour je n'aurais
pu supporter, sans la plus dchirante motion, la vue de ces lieux
encore si pleins du souvenir de tout ce qui m'avait t si cher!...

Cette mer, qui toujours m'avait offert un spectacle si riant, cette vie
de bord que j'aimais tant lorsque j'tais heureux, ne me parurent plus
que tristes et monotones. Rien ne me fatiguait comme un beau jour ou une
nuit douce et calme. Le bruit d'une tempte et le fracas d'un sinistre
orage, s'accordaient bien mieux avec l'tat de mon me, et je me sentais
comme soulag lorsque le vent, sifflant dans mes cordages et dans
mes poulies, venait frapper mon oreille de ces sons mlancoliques qui
ressemblent  plusieurs voix plaintives; ou lorsque encore la mer,
fortement remue, venait mugir lamentable le long du navire tourment
par la bourrasque, j'prouvais plus de tranquillit. Alors, si quelque
matelot me faisait entendre une de ces antiques complaintes qui avaient
tant charm mon enfance, je me rappelais avec attendrissement et ma
premire campagne sur le _Sans-Faon_, et les heures dlicieuses passes
auprs de petit Jacques... Que d'vnemens et que de temptes avaient
agit ma vie depuis ce temps! que d'impressions profondes s'taient
graves dans mon coeur aprs ces premiers momens de calme et de nave
tendresse! Et moi qui m'tais cru, par la rudesse de mon caractre et
la force de mon courage,  l'abri de ces sentimens et de ces regrets qui
font le malheur de tout une existence!... Pauvre homme qui, avec tant de
faiblesses, se croyait si fort contre les vnemens et les passions!

Pitre, mon second, ne me reconnaissait plus. Souvent je lui entendais
dire aux autres officiers, avec la franchise de son langage, lorsqu'il
me croyait endormi dans ma chambre ou prs du couronnement:--Notre
capitaine a un ver qui lui mange le coeur. C'est un homme qui n'a pas
voulu se tuer, voyez-vous, parce qu'il cherche une bonne occasion de
se dfaire d'une charge qu'il n'a plus la force de porter... Aussi,
tenez-vous pour bien avertis qu' la premire anicroche il ne boudera
pas, et qu'il nous fera saler d'une rude manire.... C'est pourtant moi,
mes amis, qui lui ai fait tout ce mal-l....

--Comment donc a, vous?

--Oui, moi, mais sans le vouloir, comme de juste; car vous comprenez
bien que, s'il ne fallait que m'amarrer un boulet au cou et me jeter en
pagaye le long du bord pour le dgager de son humeur noire, l'affaire ne
pserait pas une demi-once. Mais je vais vous expliquer tout cela.

Et Pitre leur racontait longuement alors notre aventure au
Vienx-Calebar, et la journe o je dlivrai la dtestable ngresse dont
il m'avait fait faire la connaissance. Mes officiers et les matres
coutaient, avec une sorte de respect, la narration de mon second, et
tous semblaient plaindre mon malheur, tout en condamnant cependant la
mlancolie  laquelle je m'abandonnais.

C'est dans ma traverse au Gabon que j'eus surtout lieu d'observer
l'empire qu'exerce non-seulement l'autorit d'un capitaine sur les
volonts de son quipage, mais aussi l'influence de son humeur sur le
caractre de tous ceux qui l'entourent. Mes matelots taient tristes,
par cela seulement que j'tais triste, eux que j'aurais vus si joyeux,
pour peu que j'eusse pu me laisser aller encore  des mouvemens de
gat! Mais  bord, c'est sur le visage du chef que chacun rgle sa
physionomie, non pas par flatterie, mais parce que le capitaine est pour
ainsi dire la tte d'un corps qui n'a de penses et de sensations
que par lui seul. Je ne pouvais voir quelquefois sans une sorte
d'attendrissement et de reconnaissance, l'intrt que ma situation
inspirait  mes gens. Il y avait jusque dans la rudesse de leurs
attentions pour moi, quelque chose de plus que de la soumission. On
aurait dit, lorsqu'ils passaient  mes cts, soit pour manoeuvrer ou
pour nettoyer le navire, qu'ils s'attachaient, ne ft-ce qu'en portant
la main  leur bonnet ou se rangeant devant moi,  me prouver combien
mon tat leur inspirait de respect et leur commandait d'gards. On a
trop dit que l'espce des matelots tait mchante. Il ne faut que savoir
les conduire pour la trouver bonne. Le forban qui reconnat, dans son
suprieur, les qualits qu'il cherche dans celui  qui il doit obir,
n'est pas plus difficile  mener que l'homme que vous employez dans un
atelier, ou dont vous vous servez pour brosser vos habits.

A l'entre de la large rivire du Gabon, je contemplai, avec une motion
que je n'aurais certes pas prouve dans une autre situation d'esprit,
ces ctes qui rappellent si bien celles du nord de la France. Cet
aspect, si riant pour des Franais qui ont conserv tous les souvenirs
de leur pays, me rafrachit un moment la vue; mais cette illusion d'un
instant s'vanouit encore lorsque des montagnes de sable, produites par
les jeux de la brise de l'est, nous apportrent  bord cette poussire
chaude qui vous aveugle et qui rend l'air brlant des dserts si
difficile  respirer.

Je vis au Gabon le roi Possador, le moins barbare des souverains de la
Cte. Il me dit qu'il avait envoy en France un de ses fils,  qui il
voulait faire donner une ducation europenne. C'est ce jeune noir que
l'on a connu au Havre pendant quelques annes[7].

[Note 7: Historique.]

Le roi de ce pays, avec toute l'adresse qu'il avait acquise dans la
frquentation des Portugais, devait aimer la franchise qu'il rencontrait
chez les Franais: les gens astucieux saisissent, comme une bonne
fortune, l'occasion de se lier avec les hommes d'un caractre droit.
Possador cherchait  tromper toujours; mais quand on russissait  lui
faire apercevoir qu'on n'tait pas sa dupe, il devenait alors assez
facile  manier. Jamais cacique africain ne parut avoir une si haute
opinion des ngres qu'il vendait aux capitaines. C'taient des trsors
de sagesse et d'intelligence que ses esclaves; et  l'entendre vanter
les races du Gabon, on aurait dit un marchand d'orvitan clbrant les
vertus admirables de son spcifique universel.

Je m'accoutumai bientt  Possador, et il parut me savoir gr de la
complaisance que je mettais  lui passer un charlatanisme qui ne pouvait
plus m'en imposer.

Ua vieux matelot, ancien dserteur, je crois, du brick de guerre
franais _le Huron_ ou _le fanfaron_, avait russi, oubli sur ces
rivages,  devenir ministre de Possador. L'existence de cet homme, dont
je reus de grands services, avait un caractre fabuleux, qui aurait
suffi sans doute pour jeter un grand intrt sur une physionomie moins
vulgaire que l'tait la sienne.

Il me raconta qu'tant rest malade sur la cte d'Afrique, les ngres,
aprs le dpart de son navire, le prirent en piti et ensuite en amiti,
une fois qu'ils l'eurent rendu  la vie. Le roi Possador s'intressa
bientt  Doyau (c'tait le nom de ce marin), et celui-ci,  force de
dvouement, sut justifier la faveur de son nouveau matre[8].

[Note 8: Historique.]

C'tait chose remarquable et fort curieuse que les modifications
qu'avait subies l'individualit de ce Franais, sous le climat du Gabon
et au milieu des noirs. Je crois qu' force de vivre parmi les habitans
de ce pays, il tait devenu ngre lui-mme, moins la couleur de la peau;
et encore la sienne n'tait-elle plus blanche. Il se rappelait  peine
assez de franais pour tenir une conversation un peu suivie avec moi,
malgr l'intelligence naturelle dont il tait dou; et toujours les
manires de singe qu'il avait contractes, revenaient ds qu'il lui
prenait fantaisie de se redonner une contenance europenne.

Doyau ne savait pas lire. Sans cet inconvnient, il me confia qu'il
aurait pu supplanter son bienfaiteur. Il tait parvenu  discipliner
cinq  six cents noirs  la franaise; mais l'arme, dont il tait
gnralissime, n'avait que des gilets d'uniforme  l'anglaise, et
n'avait ni pantalons ni souliers. Du reste, jamais je n'ai vu de soldats
europens manier un fusil avec autant de dextrit et de magie, pour
ainsi dire, que les mauvaises troupes de Doyau.

Ce marchal de France, clos sur la cte d'Afrique, me prit en
affection, et sa faveur me procura l'avantage de faire ma traite en trs
peu de temps. Doyau ne se montra pas trop exigeant pour les services
qu'il m'avait rendus. Je le payais en gards surtout, et rien ne le
flattait plus que de me voir le prendre par dessous le bras, pour nous
promener familirement dans la ville et devant la porte de la case
royale. C'tait un reflet de considration qu'il venait chercher tous
les jours  mes cts.

Plusieurs fois, encourag par la confiance que voulait bien m'accorder
le premier ministre du Gabon, j'essayai d'obtenir de lui quelques
rvlations sur ce que les Africains nous cachent le plus, soit par
indiffrence, soit par politique. Mais ngre avant tout, mon ami Doyau se
borna  me faire savoir que, dans l'intrieur de l'Afrique, et non loin
des ctes il y avait de grandes villes dont les Europens ne souponnent
pas mme l'existence. C'est surtout avec les chefs de ces cits que
les rois du littoral s'entendent pour obtenir les noirs qu'ils vendent
ensuite aux ngriers, et aux Maures nomades que l'on rencontre partout
sur les rivages occidentaux. Mais un fait que jusque-l j'avais toujours
mis en doute, me fut confirm par la simple observation que Doyau me fit
faire: Vous avez vu, me dit-il, les ngres nouveaux tomber malades
en arrivant sur la cte, et vous n'avez pas manqu d'attribuer leurs
affections subites aux fatigues de leurs longs voyages  travers les
dserts; mais les maladies qu'ils prouvent ont une autre cause: c'est
qu'ils viennent de quitter l'air chaud et salubre de l'interieur, pour
respirer l'atmosphre humide et pestilentielle de la cte. Il n'y a que
les bords de la mer qui soient malsains, dans ce pays aussi redoutable
sur ses limites maritimes, pour les naturels que pour les Europens.

Ds que je voulais pousser mes questions plus avant, le discret ministre
coupait court  la conversation en me disant, en des termes que je puis
traduire  peu prs ainsi: Qu'il vous suffise de savoir qu'ici celui
qui nourrit le plus d'hommes est le plus puissant. Ce qu'on vous laisse
voir n'est rien; ce que nous cachons est tout. Notre politique est plus
noire encore que notre figure. Il y a moins de dissimulation dans toute
l'Europe que dans la tte du plus petit roi de la Cte.

Je fis ma premire traite de quatre cents noirs au Gabon, sans m'tre
donn beaucoup de peines et sans avoir eu  soutenir avec le roi des
contestations dsagrables.

Possador, un jour avant mon dpart, fit assembler les personnages de sa
cour et une partie de son peuple sur le rivage, et, en prsence de toute
cette ngraille, il me dit solennellement en langage portugais un peu
barbare:

Capitaine, que le Grand-tre te conduise et enfle les voiles de ta
grande pirogue du bon vent qui souffle au Gabon. Le Mauvais Esprit te
poussera peut-tre du ct du Congo ou de Loango. vite, autant que tu
le pourras, ces terres maudites! Les _Bravos_ mangent les hommes blancs;
fuis les mauvais ngres: ils te rongeraient la tte, capitaine, et
boiraient ton sang ros. Pars, puisqu'il le faut. Cette nuit nous
allumerons des feux entre nos cases, pour te rendre favorable le
Grand-tre, et loigner de ta route les _Zombis_ et les gnies
malfaisans. Adieu, adieu, adieu!

Possador, aprs cette paternelle harangue, m'embrassa aux acclamations
de toute la peuplade assemble. Son vieux ministre Doyau laissa couler
quelques larmes en se sparant de nous, et je fis voile pour la Havane.

Lorsque des vnemens extraordinaire ne viennent pas jeter un vif et
puissant intrt sur la vie des marins, le rcit de leurs dangers de
tous les jours ne prsente rien de bien dramatique. C'est une suite
d'obstacles sans cesse surmonts, de dangers courageusement courus, et
l'uniformit mme de ces circonstances, quelque prilleuses qu'elles
soient, n'a rien de moins monotone que l'histoire de la vie la plus
paisible et la plus vulgaire. Qu'aurais-je autre chose  raconter  mes
lecteurs, en parlant de deux voyages que je fis au Gabon, que ce qu'ils
ont dj lu dans mon journal ou dans d'autres relations! Vendre des
ngres  la Havane ou  la Martinique, c'est toujours agir dans le mme
but et contracter avec les mmes hommes. Aller les chercher au Gabon, au
Calebar,  Cameroon ou  Bnin, n'est-ce pas obtenir de la marchandise
avec de l'argent, et la transporter, comme toute autre cargaison, l
o la rente doit offrir le plus d'avantages? Mais c'est lorsque de
terribles incidens viennent, inattendus, prouver le courage de l'homme
de mer, que sa vie s'agrandit, que le lieu de la scne s'lve; et c'est
alors qu'il faut l'offrir, comme un tre  part,  la curiosit de ceux
qui ne l'ont vu jusque-l que comme un roulier occup  conduire un
navire, au lieu d'une voiture, et  employer habilement les vents, au
lieu de fouetter, sur une grande route, un vigoureux attelage.

Mes deux spculations au Gabon m'enrichirent; mais ce temps pass  la
mer,  la Havane et au Brsil, o je dbarquai ma dernire cargaison,
ne put m'arracher  cette mlancolie profonde, ne de mes chagrins ou
peut-tre de la maladie  laquelle j'avais chapp, malgr moi,  la
Martinique. Cependant cette existence presque toute physique que je
menais  bord, et du moins l'avantage de me rendre presque tranger 
tout ce qui se passait ailleurs que sur mon navire. Je dsappris enfin
la terre, et je devins, au milieu de mes matelots et de mes ngres, non
le plus endurci des hommes, mais au moins le plus indiffrent. Ma
vie nouvelle, circonscrite dans des besoins matriels, n'avait laiss
subsister dans mon me que des souvenirs pnibles, et l'avait en quelque
sorte ferme aux impressions vives. Je sentais cependant encore un
besoin vague, celui de quelques motions poignantes, ou le dsir
de mourir soudainement dans un combat acharn. Obissant presque
machinalement  un devoir, que je me rappelais par habitude plutt que
par reconnaissance, j'avais fait parvenir  ma mre et  mon frre une
partie de cet argent que j'avais gagn sans avidit. Mais je n'avais
plus assez de sensibilit pour jouir du bonheur de m'attendrir en
pensant  ma famille. Autant valait enrichir mes parens que d'autres.
Les ressorts de la vie intellectuelle avaient t trop cruellement
briss ou froisss chez moi, pour que je passe encore caresser la
perspective d'un avenir heureux. J'aurais t volontiers braver un pril
certain, par dsoeuvrement, par ennui des choses ordinaires. J'ai vu
quelquefois des marins maudire leur existence, et se jeter  la mort
avec une espce de joie sardonique. Mais il n'y avait rien de forcen
dans le mpris que je faisais de la vie. C'tait du dgot et de
l'indiffrence: ma manire de vgter ainsi n'tait enfin qu'un long et
froid suicide.

Pitre, ce rengat, que je m'tais attach comme un dcs mauvais gnies
qui se soumettent  une puissance plus forte que la leur, paraissait
comprendre mon caractre et deviner mes intentions. Il lui fallait
aussi,  lui, une fin. Quand je le voyais, avec mon flegme ordinaire, se
plonger dans les excs qui, au milieu des ngresses que l'on transporte,
cotent la vie  tant de ngriers, il avait soin de me rpter, pour
prvenir les reproches que j'aurais pu lui faire:--Ne croyez pas,
capitaine, que tout cela m'amuse beaucoup. C'est pour tuer le temps, ce
que j'en fais, pas autre chose. Mais si je pouvais, sous vos ordres, me
faire mitrailler, ou sabrer de la tte aux pieds, dans une bonne peigne
avec quelque Anglais, vous verriez un peu comme je tiens  vivre un jour
de plus. A la Martinique, quand vous tiez sur le flanc, et que je ne
valais gure mieux que vous, je vous disais: C'est de la mer qu'il
nous faut  tous les deux, capitaine. A prsent, j'ai chang de cap
et d'amures, et je vous dis, entre vous et moi: C'est un bon paquet de
mitraille qu'il nous faut avaler tous deux, pour nous gurir de notre
maladie.

--Oui, je lui rpondais, c'est une belle mort que celle que l'on peut
trouver en combattant. Mais o se battre, et contre qui?

--Eh! parbleu, contre qui? Mais contre les premiers navires que l'on
trouve en mer. Quand on n'a pas d'ennemis, on s'en fait.

--Attaquer quelque pauvre btiment marchand, qui ne peut se dfendre,
et dans quel but? Pour le piller? Mais, est-ce l'argent qui nous manque?
J'en regorge. Non, il me faut quelque chose qui me rsiste pour que je
m'irrite, et des ennemis  qui je puisse vouloir du mal, pour avoir du
plaisir  leur en faire.

--Ah! c'est bien vrai ce que vous dites l! Il vous faut du choix, 
vous: tous les coups de flibuste ne vous sont pas bons. Mais moi, je ne
suis pas si dificile, et mon pre commanderait un navire que je ne lui
ferais pas plus de grce qu'au premier venu, parce qu' la mer il n'y
a ni parens ni amis... Ah! a, dites-moi donc un peu, capitaine, est-ce
que vous ne pensez pas  aller rclamer les 80 ngres que ce gueusard de
Duc-Ephram vous doit encore?

--Il a refus d'acquitter son billet dans les mains d'un capitaine 
qui je l'avais remis et qui le lui a prsent. Cest  moi, dit-il, qu'il
veut avoir affaire. Le navire n'appartient qu' moi maintenant, et j'ai
rsolu d'aller cette fois au Vieux-Calebar, faire valoir me 3 droits.

--Tant mieux, ma foi. Tel que vous me voyez, je ne crois  rien du tout.
Eh bien! cependant, j'ai quelque chose qui me dit que nous nous taperons
rudement, si nous allons au Vieux-Calebar. Vous dire d'o me vient cette
ide, je n'en sais rien. C'est un pressentiment, comme on dit; mais rien
ne m'tera cela de la tte. Nous allons donc revoir mons Ephram et le
prince Boulon, ce vieux chien,  qui je garde une si longue dent... Mais
ne parlons plus de cela, parce que... Dans trois jours, capitaine, notre
grement sera repass, et la voilure mise en tat, avec quelques fins
coups d'aiguille... Ah! je te reverrai donc encore une bonne gueuse de
fois, prince Boulou! Nous allons joliment rire tous les deux.

Nous fmes voile de Bahia pour le Vieux-Calebar, avec un quipage remis
de ses fatigues, un navire rpar et en parfait tat.




17.

SECONDE TRAITE

CHEZ PHRAM.


Le tratre espagnol.--Vengeance.--Un duel  bord.
--Combat.--Fratricide.--Fin.


Je revis, au Vieux-Calebar, Ephram plus absolu que je ne l'avais trouv
 mon premier voyage. Les Anglais, que l'on rencontre dans tous les
lieux o l'on aborde par mer, lui avaient bti une magnifique case en
bois. Une foule de ngriers espagnols taient mouills dans le fleuve,
attendant des cargaisons en change des riches marchandises qu'ils
avaient confies  la bonne foi de cet orgueilleux cacique. Partout
enfin je n'aperus que des traces de la puissance et de la prosprit
du souverain ngre que j'avais laiss, un an et demi auparavant, fort
en peine de runir trois cents noirs pour me payer mon chargement.
La rception d'Ephram fut aussi bienvieillante que mon entre au
Vieux-Calebar avait t peu respectueuse. Dans le temps o j'avais ma
fortune  faire, en soignant les intrts de mes armateurs, je sentais
la ncessit de mnager le ngre puissant dont pouvait dpendre le
succs de ma spculation. Mais affranchi de toute responsabilit, et
n'ayant  rendre compte de mes actions  personne; je voulus me laisser
aller  l'impulsion de mon caractre, au risque mme d'exposer une
existence dont je me souciais au reste si peu.

Le roi, en me voyant, me dit: Ton ami Pepel a voulu continuer 
m'imposer le tribut que je lui payais auparavant. Pour toute rponse je
lui ai envoy un cercueil. Il m'a fait dire qu'il acceptait mon cadeau,
et que bientt il s'en servirait pour y placer le cadavre d'un rebelle.
Nous nous sommes battus, et j'ai cess d'tre tributaire de ton mauvais
roi de Boni.[9]

[Note 9: Historique.]

--Peu m'importent tes diffrends avec le roi que tu appelles mon ami,
et que je ne connais que pour avoir chang avec lui une cargaison
qu'il m'a paye loyalement. Ce que je viens te demander, c'est
l'accomplissement d'un de tes engagemens. Tu me dois quatre-vingts
noirs.

--Tu les auras ds que ta cargaison sera  terre.

--Je ne la dbarquerai que lorsque tu auras satisfait  ma juste
rclamation.

--Et si j'exigeais, pour remplir mes engagemens, la soumission et la
confiance que ne me refuse aucun des capitaines qui abordent ici?

--J'irais alors  Boni trouver Pepel, je lui dirais: phram a manqu
 sa parole; et, avant quatre mois, Pepel aurait  sa disposition
ces pices de campagne que tu as vainement demandes  des capitaines
ngriers, et que moi, je peux me procurer pour rendre puissant le roi
qui me traitera le mieux.

--Tu mriterais bien que je te fisse repentir de l'imprudence de tes
menaces, en te laissant excuter un projet aussi fou. Mais je suis
trop puissant pour avoir besoin de te punir de ta tmrit; et pour te
prouver combien peu je m'effraie de tes bravades, tu ne seras pas
plus inquit ici que les autres capitaines, dont je n'ai reu que des
marques de respect et de docilit.

Je ne voulus dbarquer rien  terre. Un chef maure, aux formes
majestueuses, au regard svre, au teint cuivr, vint visiter ma
cargaison  bord: il me proposa d'changer plusieurs objets qui
lui convenaient, contre un certain nombre de noirs dont il pouvait,
disait-il, disposer en ma faveur. Sans savoir quels rapports existaient
entre lui et phram, je consentis  ce march. Mafouli, qui me prouva
bientt l'influence qu'il avait sur le roi ngre, me prvint que des
ngriers espagnols, mouills  ct de moi, avaient form le projet
d'enlever mon btiment pendant la nuit. Cet avis bienveillant m'engagea
 me tenir sur mes gardes. Je fis faire  la hte des filets d'abordage,
et, toutes les nuits, mon quipage veilla en armes sur le pont auprs
de mes caronades bien charges. Pour plus de sret encore, j'acceptai
l'offre que me fit le chef maure, de m'envoyer chaque soir sept  huit
de ses Arabes pour m'aider  repousser les Espagnols qui se mettraient
en tte de m'attaquer. Aucun d'eux n'osa tenter l'abordage contre mon
navire, si bien dispos  les recevoir. Les relations que j'entretins
par suite de cette circonstance avec Mafouli, me servirent  composer
prs de la moiti de ma traite; car il me donna cent cinquante noirs
pour une partie de mon chargement. Jamais je n'ai pu savoir par quels
motifs le Maure exerait au Vieux-Calebar, du consentement d'phram, un
empire presque gal  celui du roi.

phram voulut aussi avoir le reste de mon chargement. Il envoyait  mon
bord, comme son charg de pouvoirs, le vieux Bonlou, ce prince, l'ancien
mari de Frada. L'missaire du roi s'tait li avec le capitaine
espagnol Raphal, espce de pirate qui, ne pouvant russir  complter
sa traite, s'tait mis  la tte du complot qui avait pour but d'enlever
mon navire. Je voyais avec rpugnance Boulou, qui, de son ct, ne
manquait aucune occasion de me tmoigner sa haine. Un jour o il m'avait
irrit, je lui dis que, s'il continuait, je l'achterais comme un
esclave  phram, fut-ce au prix le plus haut, pour avoir le droit de
le faire manger ensuite par mes chiens. Boulou trembla d'abord; mais,
revenu de son premier moment d'effroi, il se montra indign de ma
menace, et, dchirant la chemise qu'il portait pour tout vtement, il
m'en jeta les lambeaux, en signe de maldiction. Je ne fis alors que
trop peu de cas, peut-tre, de ces menaces de vengeance.

Quand les deux cents et quelques noirs qu'phram devait me donner pour
acquitter son billet et pour payer la partie de la cargaison qu'il
avait prise furent prts, je les fis garder  terre, dans les parcs, par
quelques hommes, en attendant que mon eau et mes vivres fussent faits.

Un soir, o pendant un violent orage je me promenais sur le pont au
milieu d'une obscurit profonde, je vis driver prs de mon navire,  la
lueur des clairs, un brick qui d'abord me parut tre celui de Raphal;
mais, sachant que ce btiment n'avait encore que la moiti de sa traite
 bord, je supposai que la force seule des rafales l'avait fait chasser
sur ses ancres. L'arrive d'une grande pirogue, qui me ramenait  demi
morts les hommes que j'avais prposs  la garde de mes ngres  terre,
me tira bientt d'erreur: et quelle fut ma surprise, lorsque, dans
cette pirogue, je reconnus Duc-phram lui-mme!--Quel vnement as-tu 
m'annoncer? lui demandai-je avec anxit.

--Tu vas le savoir, me dit-il. L'indigne Boulou a empoisonn, dans un
breuvage, les matelots qui gardaient tes esclaves, et il a livr tes
ngres  Raphal, avec qui il vient de partir.

--Quoi! ce brick que je viens de voir driver est celui de Raphal?

--Oui, le vois-tu encore, l, l-bas, du ct d'o partent les
clairs?...

--En haut tout le monde! m'criai-je; Pitre, fais filer notre cble par
le bout, et appareillons, pour tcher de rejoindre ce lche forban, et
le clouer au pied de notre grand-mt, comme un assassin  un gibet.

--Tu as raison, capitaine, dit phram: il mrit la mort d'un grand
voleur. Rejoins-le, et apprends-moi que tu l'as puni. Sache bien que si
le Grand-tre ne te donne pas les moyens de te venger de ce brigand,
je te ddommagerai de ce qu'il t'aura fait perdre. Voil mon grigri,
cache-le sur ta poitrine, il te portera bonheur et il t'aidera  tuer
Boulou. Adieu, va vite: adieu. Mon Tamarabout va te bnir. Adieu.

phram, qui, je dois le dire, se montrait indign de la lchet de
Raphal et de la trahison de Boulou, ne s'loigne que quand il me
voit appareill; il m'indique encore, mont sur l'avant de sa pirogue,
l'endroit o,  la lueur des clairs, il croit voir le brick de Raphal.
Je fuis sous mes basses voiles avec les rafales qui soufflent, au bruit
du tonnerre et avec le sifflement de la pluie: tout mon quipage
frmit de rage et jure de se venger dans le sang du misrable que nous
poursuivons sous le fracas de la foudre. A la clart blouissante des
coups de tonnerre, tous les yeux cherchent le brick devant nous, et
chacun croit l'apercevoir courant toutes voiles dehors,  une petite
distance. Nous naviguons sans pilote, avec un sillage d'enfer, entre
des ctes que nous apercevons  peine, et des bancs de sable o la mer
bouillonne. Mais qu'importe le danger! C'est notre soif de vengeance
qu'il faut que nous tanchions. Entre les raffales qui nous poussent,
nous prouvons des momens de calme plat et lourd; c'est alors que les
imprcations redoublent contre Raphal, contre la brise, contre le
ciel.... Avant le jour, il nous sera impossible de joindre le brick prs
duquel nous sommes exposs  passer sans le voir.... Le jour arrive ple
et douteux, et le premier j'ai le bonheur de distinguer sur l'avant,
 prs de trois lieues, le navire de l'infme, du lche Raphal.....
L'espoir brille tout  coup sur les figures expressives et dans les
yeux hagards de mes matelots.... Tous aiguisent sur une meule que tourne
Pitre, les poignards avec la pointe desquels ils brlent de venger leurs
camarades empoisonns par l'excrable Boulou.

--Oui, nous te gagnerons, mauvais rafleur de ngres, rpte Pitre en
montrant le brick du bout de son sabre! Mais, capitaine, voulez-vous,
pour rendre nos voiles plus tanches avec la brise qui les a sches,
que je fasse monter sur les vergues des seilles d'eau avec lesquelles
nos hommes arroseront la toile?

--Fais ce que tu voudras; et ensuite, comme notre brick-golette demande
 tre un peu sur l'arrire, et que nous n'avons pu le mettre en tonture
avant ce dpart prcipit, fais passer une partie des noirs dans la
chambre.

On arrose les voiles, l'eau de mer ruisselle de dessus les vergues, sur
les fonds et le long des ralingues; on plombe l'arrire avec du lest
volant. _La Rosalie_ coule alors avec plus de rapidit sur une belle mer
et avec la brise qui s'arrondit. Mais Le brick de Raphal ne grossit pas
encore  notre vue. Il est couvert de toile comme nous; comme nous aussi
il gouverne avec prcision, et de manire  ne pas faire un seul lanc.
Les grains arrivent, les rafales soufflent; mais aucun de nous n'amne.
Chavire plutt _la Rosalie_ que de ralentir la chasse que nous donnons
 ce mprisable forban! Ah! si sa mture, moins haubant que la ntre,
pouvait casser dans un grain!... Mais non, le grain arrive, et
il n'amne pas un pouce de toile, et rien ne tombe  son bord....
Abominable temps! Sort infme qui favorise le plus lche des hommes!

Le calme arrive avec le milieu du jour: la rage redouble parmi nous.
Borde les avirons de galre et fais monter des ngres pour aider
l'quipage  nager. Oui, me rpond Pitre: Allons, garons, hallons dur
et ensemble sur ces avirons: la vie du gredin de Raphal est au bout de
ces rames-l.

Raphal fait aussi border des avirons  bord de son brick; mais avec
la faible brise qui semble s'teindre sur la chute des ralingues de nos
voiles, nous croyons remarquer que nous avons gagn le brick, plus que
nous ne l'avons fait avec les rafales. Courage, enfans, nous le gagnons;
courage! il n'est plus qu' quatre ou cinq portes de canon de nous!

Et tous mes matelots d'entonner de joyeuses chansons pour faire tomber
les avirons en cadence; et puis des cris de fureur viennent interrompre
de temps  autre les chants qui retentissent dj peut-tre aux oreilles
de Raphal.

Tout--coup une petite rise frmit; nos avirons labourent la mer, qui
glisse le long du bord. Rentre vite les avirons: attention  gouverner!
le brick ennemi cule. Une saute de vent l'a fait masquer. A nous le
forban!  nous le voleur de ngres, hurlent tous mes gens. A l'abordage,
capitaine,  l'abordage, et pas de pardon  ce chien d'Espagnol!

Raphal veut en vain reprendre sa route aprs avoir masqu dans la
saute de vent. Il est troubl, car il ne gouverne plus qu'en faisant des
embardes tribord et babord. Moi, plus tranquille et plus favoris cette
fois par la rgularit de la brise, je ne perds pas une ligne de chemin.
A mesure que je l'approche, il gouverne plus mal. Rendu  porte de
canon, je lui vois hisser un pavillon espagnol qu'il amne avant que je
ne lui aie mme envoy un seul coup de caronade. Voudrait-il se rendre
sans combattre? Nous allons voir. Mais, en attendant, hissons un
pavillon noir, et que l'infme tremble en voyant monter cette couleur
sinistre au haut de notre mt de misaine.

--Clouons, clouons notre pavillon, capitaine, crie l'quipage; 
l'abordage, et pas de pardon!

--Oui, mes fils, il sera clou, notre pavillon! Faites descendre nos
noirs; qu'on les mette aux fers, et parons-nous  sauter  bord du
brick, aprs lui avoir envoy toute notre vole dans les flancs.

--Oui, oui,  l'abordage,  l'abordage, capitaine!

Raphal ne paraissait avoir fait aucune disposition de combat, quoiqu'il
et un quipage aussi fort que le mien.  l'instant o je me disposais
 lui lancer toute ma borde, en le prenant en hanche, je le vois monter
sur son couronnement, et me faire signe d'attendre un instant. Puis il
me crie au porte-voix:

Lonard, seul je suis coupable, j'ai tout fait malgr mes hommes. Tu as
plus d'artillerie que moi, mais j'ai autant de matelots que toi, et nous
sommes disposs  nous dfendre.

--Eh bien, dfends-toi, misrable brigand!

--Ecoute-moi encore un seul instant avant de m'aborder. On te dit brave,
et tu ne voudras pas faire massacrer deux quipages innocens, pour me
punir moi seul, qui suis coupable, et pour n'obtenir peut-tre qu'un
avantage douteux... Veux-tu que nous vidions  nous seuls notre
querelle?

--Non! non! s'crient mes gens:  l'abordage!  l'abordage!

Je suspends un instant l'irritation de mes matelots et la colre de mon
second; et, sans trop prendre le temps de la rflexion, je rponds 
Raphal:

--Eh bien! oui, j'accepte ton dfi, vil voleur, pour avoir le plaisir de
te punir de ma main.

Les cris de rage de tous mes marins accueillent ma rponse: je russis
 peine,  force de supplications et de prires,  les empcher de faire
feu sur le brick. Ma parole est donne, leur dis-je, et vous ne voudrez
pas que votre capitaine se souille par un acte de lchet en se mettant
au niveau de ce forban. Abordons le brick qui vient d'amener; mais en
nous tenant sur nos gardes, les armes  la main, contre toute surprise;
laissez-moi m'entendre seul avec Raphal, et rgler les conditions
d'une affaire dont vous allez me voir sortir vainqueur, sans vous avoir
exposs  prir pour une cause qui n'est que la mienne.

Mon quipage, presque rvolt contre moi-mme, m'adresse des reproches
que je suis forc de subir. Mais j'aborde, en l'longeant avec
prcaution, le brick espagnol, et bientt les deux navires, amarrs
inoffensivement l'un contre l'autre, restent, sans faire de route, sur
les lots tranquilles qui les balancent.

--A quelle arme veux-tu te battre, Raphal?

--Nous avons nos pistolets: mets-toi sur les bastingages d'un bord et
moi sur ceux de l'autre. Nos seconds vont tirer  qui de nous fera feu
le premier. Si je te tue, je continuerai ma route;  moins que tes gens
ne veuillent recommencer, et confier au sort d'un combat gnral l'issue
de noire affaire. Si tu me brles la cervelle, tu reprendras tes noirs,
et tu auras en plus ceux qui m'appartiennent dj. Y consens-tu?

--C'est entendu. Mais pendant notre duel, tous mes gens arms vont
passer sur l'avant, et tout ton quipage sur l'arrire; si l'un de nous
manque  l'honneur, que le sort des armes, entre les deux quipages,
dcide de notre droit.

--C'est cela. Allons, quel bord choisis-tu?

--Le ct de bbord. A toi l'honneur de la place, brave voleur
d'esclaves!

Nos deux seconds font ranger l'quipage de _la Rosalie_ sur l'avant,
et celui du brick sur l'arrire, tous deux prts  s'lancer l'un sur
l'autre,  la premire contestation. Raphal monte sur le bastingage de
tribord, et moi sur celui de bbord, du ct o _la Rosalie_ est amarre
au brick. Dj nous nous toisons comme pour chercher la place o nous
voulons nous frapper avec le plus d'avantage. Pitre s'avance entre nous
deux, avec le second espagnol. Une gourde est jete en l'air. Raphal
demande face: il tourne face; c'est  lui de tirer.... Un murmure
sourd s'lve du milieu des deux quipages, puis un silence de mort
succde.... Au moment o Raphal va m'ajuster, un de mes hommes, perch
sur le bossoir d'avant, crie, Navire: Tous les yeux se dtournent vers
l'avant. Le combat est un instant suspendu...... On observe le btiment
aperu, et l'on reconnat un brick.... Finissons-en vite, dis-je 
Raphal, c'est peut-tre un des croiseurs de Fernando-P; car ce navire
est prs et me semble gros.

--C'est gal, dit-il: les croiseurs n'ont plus que de faibles quipages,
dvors par la maladie. Seul, celui-l n'oserait attaquer nos deux
navires. Attendons encore un peu.

--Est-ce que tu hsiterais maintenant, malheureux,  te battre, comme le
premier tu me l'as propos?

Pour toute rponse, Raphal reprend sa place sur le bastingage de
tribord. J'attends son feu  mon poste. Il lve son pistolet, il
m'ajuste: la balle part et me traverse les chairs du bras gauche, du
bras avec lequel je me tenais  un calehauban.

La joie de Raphal, qui croit m'avoir atteint grivement, s'panouit sur
son atroce figure. Il veut descendre. Non, chien; reste, lui dis-je avec
fureur, tu dois essuyer mon feu!

En prononant ces mots je tends mon arme vers lui: la dtente part, le
coup frappe, et mon adversaire se raidit sur ses jarrets en lchant un
cri, et il tombe  la mer, renvers convulsivement sur le dos.

A moi le brick et les esclaves m'criai-je en sautant sur le pont.
L'quipage espagnol s'branle: le mien court  moi comme pour me
dfendre; mais les Espagnols, dont nous avons mal jug les intentions,
jettent leurs armes, et le second, levant son chapeau en l'air,
crie: _Vive le capitaine Lonard! Santa-Maria vient de punir l'infme
Raphal!_

Pitre m'embrasse en pleurant de plaisir. Chacun de mes hommes veut
me presser la main, me dire un mot de satisfaction. Les Espagnols me
touchent comme une relique. On panse ma plaie, assis au milieu de tout
ce monde, et personne ne songe  regarder, le long du bord, ce qu'est
devenu Raphal. Ma balle lui avait travers le coeur, et la mer l'avait
dj emport loin de nous.

--Ce n'est pas tout, dit Pitre: il faut faire passer en double tous les
ngres du brick  bord de nous; et il n'y a pas de temps  perdre, car
voil un navire qui m'a l'air de nous tomber rondement sur le casaquin.

Pitre descend dans l'entrepont avec quelques uns de nos matelots et
trois ou quatre Espagnols: ils dferrent un  un les esclaves, qu'on
fait passer vivement dans la cale de _la Rosalie_. J'ordonne de prendre
autant de vivres que l'on pourra en enlever au brick, et de loger dans
nos soutes les provisions ncessaires pour le supplment d'esclaves que
nous avons conquis.

Pitre, en cet instant, sort tout joyeux de la cale du brick, et tenant
par les oreilles un vieux ngre qui dtourne la face:

--Reconnaissez-vous celui-l, capitaine?

--Mais n'est-ce pas ce gredin de Boulou, qui voulait conduire  la
Havane la traite de Raphal?

--Tout juste; c'est ce bon prince avec qui nous avons un petit vieux
compte  rgler. Je l'ai trouv blotti comme un singe entre deux
barriques  l'eau. Voulez-vous que je lui fasse sa petite affaire sans
jugement?

--Non, le misrable! Qu'on l'enchane  bord comme un tigre, et s'il
fait le fanfaron, qu'on le livre  mes deux chiens.

--Bah! vos chiens! ces pauvres btes, qu'ont-elles donc fait? Elle ne
voudraient pas d'un vieux corps aussi coriace et aussi peu rgalant. Ah!
je vous ai toujours dit, capitaine, que vous tiez trop bon!

--Dlivre-moi de la vue de ce monstre.

--Vous appelez a un monstre? Vous tes bien modeste; dites plutt un
empoisonneur!

--Un empoisonneur!

--Tiens, pardieu! n'a-t-il pas donn un bouillon d'onze heures  nos
gens de garde  terre, ce beau prince, que l'enfer avait accoupl si
bien avec la gueuse de Frada!

--Qu'on l'attache au pied du grand mt du brick. Oui, tu as raison,
Pitre, un empoisonneur doit mourir dans les tortures.

--Et que ferez-vous du brick?

--Je le coulerai.

--Vous n'aurez pas grand'chose  faire pour cela; il fait de l'eau,
comme un panier. D'ailleurs, les Espagnols veulent tous vous suivre 
bord de _la Rosalie_.

Le navire approche.--C'est un grand brick, me criait-on, pendant que
Pitre amarrait Boulou au pied du grand mt.

--Voyons, dis-je  l'quipage espagnol, rsolu  me suivre: si ce brick,
devant lequel nous allons prendre chasse, vient  nous gagner et  nous
attaquer, puis-je compter sur vous tous pour le combat?

--Oui, capitaine, oui, jusqu'au dernier d'entre nous!

--Eh bien! passez tous  mon bord, et aussitt que nous aurons
transbord tous les esclaves, qu'on me largue les voiles du brick, et
que le feu soit mis  sa coque,  son grement et  sa mture! En le
coulant, il serait encore  flot quand ce croiseur qui nous chasse sera
prs de nous. Mais une fois le feu allum  bord, il ne restera plus de
trace de lui. Dpchons-nous donc de transborder nos ngres!

La nuit, une nuit douce et calme, descendait dj sur la scne horrible
qui se prparait. Le brick que nous avions aperu pendant mon duel en
pleine mer avec Raphal n'tait plus qu' quelques portes de canon de
nous. La mer tait belle, le ciel serein, et la brise semblait plutt
se jouer avec les flots pour les caresser que pour les soulever. Ce
silence, qui a quelque chose de si imposant et de si vaste  la mer,
n'tait interrompu que par la voix de mes matelots et les commandemens
de Pitre, qui ne cessait de rpter pour encourager nos gens: Allons,
mes fils, faisons vite, pour mettre le feu  cette barque et faire
rtir le prince Boulou! Oh! que ces hommes se dpchaient! avec quelle
activit ils travaillaient, et quelle gait brillait dans leurs
regards! Combien ils se promettaient de plaisir en pensant  l'effet
que produirait l'incendie du brick de Raphal, sautant en l'air avec ses
poudres! Que de bons mots ils trouvaient en voyant les grimaces et la
contenance infernale du prince Boulou, attach au pied du grand-mt!
Pour celui-ci, il ne trouvait de force que pour me maudire et appeler la
vengeance de tous les dmons. Les voeux du misrable ne furent que trop
tt et trop bien exaucs.....

Je n'eus qu' faire un signe, et des torches de goudron, dj allumes,
firent courir une flamme dvorante dans le grement et la voilure du
navire captur: les cris de Boulou se perdirent dans les craquemens de
la mture en feu et les hurlemens de la flamme. _La Rosalie_, toutes
voiles dehors, s'loigna du foyer de l'incendie et les ombres de la nuit
envelopprent les ondes brlantes que le vent lanait vers le ciel, qui
paraissait s'embraser. Les regards de mes hommes se tenaient attachs
immobiles et avides sur le brick, qu'ils s'attendaient  voir sauter.
Dj ils accusaient la lenteur de l'explosion sur laquelle ils
comptaient. Une ombre se dessine au mme moment sur le fond de l'horizon
qu'embrase l'incendie que nous laissons derrire nous: cette ombre est
celle de la haute voilure du brick qui nous a chasss, et qui, pouss
par la brise, est parvenu  passer entre le brick en feu et notre
navire. Il dfile silencieusement, et ses voiles, aprs nous avoir
masqu un instant la rouge clart du brasier qui s'lve au sein des
flots, vont se perdre dans l'obscurit par notre ct de babord.

--Il va revenir sur nous, il va revenir sur nous, rptent tous mes
hommes.

--Parons-nous au combat, dis-je  Pitre. Si ce brick nous gagne et qu'il
nous attaque, nous lui ferons payer cher sa tmrit. Avec un double
quipage, qu'avons-nous  craindre d'un navire dont les hommes ont t
extnus par la maladie qui a frapp tous les croiseurs?

Le second espagnol vient m'assurer qu'il a appris que tous les btimens
de la croisire de Fernando-P avaient perdu la moiti de leur monde.

--Eh bien! qu'il soit bien quip ou non, peu importe! Chacun  son
poste, et  l'abordage s'il nous attaque!

Mes gens sautent aux caronades. Une explosion pouvantable branle
tout notre navire, et une lame sourde vient nous pousser en avant et
clapotter le long du bord. Des dbris de mture, des bouts de filain en
feu, des morceaux de fer, tombent de toutes parts autour de nous.
C'est le brick espagnol qui vient de sauter en l'air, et le fracas
de l'explosion nous tourdit long-temps encore aprs cette terrible
commotion. Bientt, par la hanche de bbord, nous distinguons le brick
qui nous a chasss, et que la lueur blouissante de l'incendie nous
avait empchs jusque-l de voir dans l'obscurit. Il nous poursuit de
prs et semble nous gagner. Il n'y a plus  en douter: le combat devient
invitable.

Pitre passe derrire pour m'avertir que tout est prt, et que l'quipage
espagnol, dont jusque-l les intentions lui ont paru suspectes, fait
la meilleure contenance. Jamais je n'avais vu mon second plus joyeux ni
mieux dispos. Avant de regagner son poste, il me presse la main avec
respect, avec affection; et puis, aprs avoir fait quelques pas, il
revient pour me dire encore adieu avant le combat.

--Qu'as-tu donc? lui demand-je, surpris de l'motion que je crois
remarquer dans la manire dont il me quitte.

--Capitaine, ne croyez pas que ce soit la peur, au moins, qui me fasse
vous dire adieu de cette manire; au contraire, jamais je n'ai t aussi
content de me battre. Vous vous rappelez bien ce que je vous ai dit
qu'il nous fallait,  vous et  moi... Eh bien! l'instant est venu, et
voil celui qui fera mon affaire! Et il me montre le brick qui s'avance;
il me demande une seconde fois la permission de m'embrasser, et aprs
m'avoir press dans ses bras frmissans, il s'lance sur l'avant en me
disant: Adieu, mon capitaine; c'est le dernier et le plus beau moment
de ma vie!

Un coup de canon gronde sur notre arrire, le boulet siffle et va couper
une de nos drisses de bonnette. Je reviens au vent, et par le ct de
tribord, le brick me prsente la joue en faisant comme moi une oloffe.
Sans que j'aie le temps de commander le feu, toute ma vole de tribord
part, lance par mes chefs de pice, qui n'ont pu rsister au dsir de
riposter  l'ennemi. Ds lors le combat s'engage: j'essuie deux voles
de la part du brick qui m'approche  une porte de pistolet, toujours en
me tenant par la hanche; ma petite artillerie est bien servie: le feu
de l'ennemi parat se ralentir  mesure que la canonnade se prolonge. Un
morne silence rgne  son bord; des houras accompagnent chacune de mes
bordes: les manoeuvres, coupes par la mitraille, tombent sur mon pont;
mais quelques unes des voiles de mon adversaire tombent aussi dgres
par mon feu. J'ordonne alors de pointer  la flottaison, pour tcher
de couler l'ennemi qui ne s'attache qu' me dmter. Au bout d'un quart
d'heure, je crois remarquer que l'avantage me reste et qu'il y a de la
confusion  bord du brick: je fais lancer au vent et nous combattons 
changer presque nos couvillons. Mais, grand Dieu, que cet excrable
combat me semble long et sinistre! La blessure que Raphal m'a faite au
bras me fait horriblement souffrir: la douleur m'exalte et je deviens
furieux. Mes deux chiens, qu'avant le combat on n'a pas eu la prcaution
d'enchaner, hurlent sur le pont et remplissent l'air de leurs aboiemens
lugubres. Cinq  six fois je suis tent de les abatre, tant leur cris
m'importunent et m'irritent, et par un mouvement plus fort que ma
rsolution mme, je les laisse errer sans les tuer autour de moi et
sur le pont. A la lueur des coups de canon que m'envoie le brick, je
remarque un homme qui se lve sur le bastingage de dessous le vent,
 chaque vole, et qui paraissait tre le capitaine du navire que je
combats. Un novice, qui charge  mes cts les pistolets dont je voulais
me servir, me passe des armes que je dcharge en ajustant celui qui
me semble commander la manoeuvre  bord de l'ennemi. Ma main tremble
d'abord, je fais feu deux ou trois fois, et  la clart des voles que
nous changeons, je m'aperois que mon adversaire ne reparat plus sur
le bastingage o j'ai dirig mes coups.

Hourra! Hourra! crie mon quipage; hourra! garons, le brick teint son
feu! Et les dcharges recommenaient  mon bord avec plus de vivacit
encore qu'au dbut de l'action. Bientt le feu du navire ennemi cesse,
et ceux de mes hommes placs sur l'avant me disent: Capitaine, ce brick
est amen, il ne tire plus.

--Pourquoi donc, demand-je  ceux qui lvent la voix, Pitre ne me
parle-t-il pas?

--Capitaine, M. Pitre vient d'tre tu sur la bitte!

Le brick ennemi ne gouvernait plus; sa batterie paraissait ne plus tre
servie: je me dcide  l'accoster en commandant l'abordage. Je pousse
la barre sous le vent, et, malgr la faiblesse de la brise, le navire
obit, et j'engage mon beaupr dans ses haubans de misaine. Tous ceux de
mon quipage qui ne sont pas blesss s'lancent  bord: je les suis, et
je vois avec tonnement mes deux chiens sauter dans le navire abord.
Son pont tait couvert de cadavres. Quelques hommes, groups sur le
gaillard d'arrire, ne nous opposent aucune rsistance: ils me crient
qu'ils sont rendus, et j'entends avec effroi les mots franais qu'ils
prononcent pour m'annoncer qu'ils ont amen. Un fanal, allum prs du
dme, me laisse voir, tendu sur les pavillons, le corps d'un officier,
revtu d'un uniforme couvert de sang. Pendant que mes matelots
parcourent le navire le sabre  la main, pour faire mettre bas les armes
 ceux qui restent de l'quipage ennemi, moi j'approche de l'officier
mourant. Mes chiens m'avaient devanc encore, et je les retrouve lchant
les plaies de l'infortun sur la figure duquel je porte la lueur du
fanal que j'ai trouv prs du dme: ses deux yeux expirans s'entrouvrent
et brillent  la clart dtestable qui lui laisse apercevoir mes traits.
Un cri horrible s'chappe de sa poitrine gonfle, et ce cri, que je
reconnais avec horreur, vient dchirer mes entrailles comme la pointe
d'un poignard qui assassine...

Il n'avait donc que trop bien devin son sort et mon crime, mon
malheureux frre, lorsqu'en nous quittant  la Martinique, il m'avait
dit, avec l'accent du plus sinistre pressentiment: _Nous nous reverrons,
Lonard!...._ Je l'avais revu aussi; mais pour tre son meurtrier; mais
pour le voir expirer de mes coups, en m'accusant de lui avoir arrach
une vie pour laquelle j'aurais donn mille fois tout mon excrable
sang...

Je n'ai plus aujourd'hui la force de dire ce qui se passa  bord
du btiment que je venais de souiller d'un fratricide. Par quelle
inspiration infernale le prtre de Saint-Pierre m'avait-il donc empch
de m'arracher, de mes propres mains, une existence que le sort avait
voue au plus horrible de tous les meurtres.... La plume s'chappe de
mes doigts, teints encore du sang si pur et si cher que j'ai vers. Je
n'ai plus d'nergie que pour me dtester, et pour appeler une mort que
je veux attendre avec rage et regarder en face en m'abreuvant de remords
et de regrets.... Elle viendra bientt, cette mort, et je la recevrai en
jetant avec fureur un dernier regard de haine sur une existence que j'ai
remplie d'pouvante et de forfaits!

       *       *       *       *       *

_Ce fut deux mois aprs cet vnement dplorable, que je vis expirer 
Saint-Pierre-Martinique le capitaine Lonard. Le journal qu'il me confia
en mourant m'apprit le secret que jusque-l il m'avait cach, avec une
rserve qui me rvlait l'tat de son me souffrante, sans toutefois me
laisser deviner le motif du chagrin dont il paraissait dvor. Jusqu'
son dernier soupir, il sembla prendre plaisir  narguer la douleur et
 jeter sur la vie des expressions de haine et de mpris. La dpouille
mortelle de cet infortun fut dpose aux Pres-Blancs, entre la tombe
de son ami et celle de sa matresse...._

FIN DU NGRIER.




TABLE

DU QUATRIME VOLUME.


CHAPITRE 13. DVOUEMENT DE ROSALIE.
CHAPITRE 14. TRAITE  BONI.
CHAPITRE 15. TRAITE AU VIEUX-CALEBAR.
CHAPITRE 16. TRAITE AU GABON.
CHAPITRE 17. SECONDE TRAITE CHEZ EPHRAM.

FIN DE LA TABLE.










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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

