The Project Gutenberg EBook of Les misrables Tome V, by Victor Hugo

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Title: Les misrables Tome V
       Jean Valjean

Author: Victor Hugo

Release Date: January 15, 2006 [EBook #17519]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Victor Hugo

LES MISRABLES

Tome V--JEAN VALJEAN

(1862)




TABLE DES MATIRES


Livre premier--La guerre entre quatre murs

Chapitre I La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla
    du faubourg du Temple
Chapitre II Que faire dans l'abme  moins que l'on ne cause?
Chapitre III claircissement et assombrissement
Chapitre IV Cinq de moins, un de plus
Chapitre V Quel horizon on voit du haut de la barricade
Chapitre VI Marius hagard, Javert laconique
Chapitre VII La situation s'aggrave
Chapitre VIII Les artilleurs se font prendre au srieux
Chapitre IX Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
    infaillible qui a influ sur la condamnation 1796
Chapitre X Aurore
Chapitre XI Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
Chapitre XII Le dsordre partisan de l'ordre
Chapitre XIII Lueurs qui passent
Chapitre XIV O on lira le nom de la matresse d'Enjolras
Chapitre XV Gavroche dehors
Chapitre XVI Comment de frre on devient pre
Chapitre XVII _Mortuus pater filium moriturum expectat_
Chapitre XVIII Le vautour devenu proie
Chapitre XIX Jean Valjean se venge
Chapitre XX Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
Chapitre XXI Les hros
Chapitre XXII Pied  pied
Chapitre XXIII Oreste  jeun et Pylade ivre
Chapitre XXIV Prisonnier


Livre deuxime--L'intestin de Lviathan

Chapitre I La terre appauvrie par la mer
Chapitre II L'histoire ancienne de l'gout
Chapitre III Bruneseau
Chapitre IV Dtails ignors
Chapitre V Progrs actuel
Chapitre VI Progrs futur


Livre troisime--La boue, mais l'me

Chapitre I Le cloaque et ses surprises
Chapitre II Explication
Chapitre III L'homme fil
Chapitre IV Lui aussi porte sa croix
Chapitre V Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse
    qui est perfidie
Chapitre VI Le fontis
Chapitre VII Quelque fois on choue o l'on croit dbarquer
Chapitre VIII Le pan de l'habit dchir
Chapitre IX Marius fait l'effet d'tre mort  quelqu'un qui s'y connat
Chapitre X Rentre de l'enfant prodigue de sa vie
Chapitre XI branlement dans l'absolu
Chapitre XII L'aeul Livre quatrime--Javert draill


Livre quatrime--Javert draill

Chapitre I Javert draill


Livre cinquime--Le petit-fils et le grand-pre

Chapitre I O l'on revoit l'arbre  l'empltre de zinc
Chapitre II Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprte 
    la guerre domestique
Chapitre III Marius attaque
Chapitre IV Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais
    que M. Fauchelevent soit entr avec quelque chose sous le bras
Chapitre V Dposez plutt votre argent dans telle fort que chez tel notaire
Chapitre VI Les deux vieillards font tout, chacun  leur faon, pour que
    Cosette soit heureuse
Chapitre VII Les effets de rve mls au bonheur
Chapitre VIII Deux hommes impossibles  retrouver


Livre sixime--La nuit blanche

Chapitre I Le 16 fvrier 1833
Chapitre II Jean Valjean a toujours son bras en charpe
Chapitre III L'insparable
Chapitre IV _Immortale jecur_


Livre septime--La dernire gorge du calice

Chapitre I Le septime cercle et le huitime ciel
Chapitre II Les obscurits que peut contenir une rvlation


Livre huitime--La dcroissance crpusculaire

Chapitre I La chambre d'en bas
Chapitre II Autre pas en arrire
Chapitre III Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet
Chapitre IV L'attraction et l'extinction


Livre neuvime--Suprme ombre, suprme aurore

Chapitre I Piti pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
Chapitre II Dernires palpitations de la lampe sans huile
Chapitre III Une plume pse  qui soulevait la charrette Fauchelevent
Chapitre IV Bouteille d'encre qui ne russit qu' blanchir
Chapitre V Nuit derrire laquelle il y a le jour
Chapitre VI L'herbe cache et la pluie efface




Livre premier--La guerre entre quatre murs




Chapitre I

La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple


Les deux plus mmorables barricades que l'observateur des maladies
sociales puisse mentionner n'appartiennent point  la priode o est
place l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les
deux, sous deux aspects diffrents, d'une situation redoutable,
sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus
grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.

Il arrive quelquefois que, mme contre les principes, mme contre la
libert, l'galit et la fraternit, mme contre le vote universel, mme
contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de
ses dcouragements, de ses dnments, de ses fivres, de ses dtresses,
de ses miasmes, de ses ignorances, de ses tnbres, cette grande
dsespre, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au
peuple.

Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le
dmos.

Ce sont l des journes lugubres; car il y a toujours une certaine
quantit de droit mme dans cette dmence, il y a du suicide dans ce
duel; et ces mots, qui veulent tre des injures, gueux, canaille,
ochlocratie, populace, constatent, hlas! plutt la faute de ceux qui
rgnent que la faute de ceux qui souffrent; plutt la faute des
privilgis que la faute des dshrits.

Quant  nous, ces mots-l, nous ne les prononons jamais sans douleur
et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels
ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs  ct des
misres. Athnes tait une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande;
la populace a plus d'une fois sauv Rome; et la canaille suivait
Jsus-Christ.

Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contempl les magnificences
d'en bas.

C'est  cette canaille que songeait sans doute saint Jrme, et  tous
ces pauvres gens, et  tous ces vagabonds, et  tous ces misrables d'o
sont sortis les aptres et les martyrs, quand il disait cette parole
mystrieuse: _Fex urbis, lex orbis._

Les exasprations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses
violences  contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de
fait contre le droit, sont des coups d'tat populaires, et doivent tre
rprims. L'homme probe s'y dvoue, et, par amour mme pour cette foule,
il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tte!
comme il la vnre tout en lui rsistant! C'est l un de ces moments
rares o, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui
dconcerte et qui dconseillerait presque d'aller plus loin; on
persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et
l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de coeur.

Juin 1848 fut, htons-nous de le dire, un fait  part, et presque
impossible  classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots
que nous venons de prononcer doivent tre carts quand il s'agit de
cette meute extraordinaire o l'on sentit la sainte anxit du travail
rclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'tait le devoir, car
elle attaquait la Rpublique. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une
rvolte du peuple contre lui-mme.

L o le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression;
qu'il nous soit donc permis d'arrter un moment l'attention du lecteur
sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et
qui ont caractris cette insurrection.

L'une encombrait l'entre du faubourg Saint-Antoine; l'autre dfendait
l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dresss, sous
l'clatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'oeuvre de la
guerre civile, ne les oublieront jamais.

La barricade Saint-Antoine tait monstrueuse; elle tait haute de trois
tages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle  l'autre
la vaste embouchure du faubourg, c'est--dire trois rues; ravine,
dchiquete, dentele, hache, crnele d'une immense dchirure,
contre-bute de monceaux qui taient eux-mmes des bastions, poussant
des caps  et l, puissamment adosse aux deux grands promontoires de
maisons du faubourg, elle surgissait comme une leve cyclopenne au fond
de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades
s'tageaient dans la profondeur des rues derrire cette barricade mre.
Rien qu' la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance
agonisante arrive  cette minute extrme o une dtresse veut devenir
une catastrophe. De quoi tait faite cette barricade? De l'croulement
de trois maisons  six tages, dmolies exprs, disaient les uns. Du
prodige de toutes les colres, disaient les autres. Elle avait l'aspect
lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait
dire: qui a bti cela? On pouvait dire aussi: qui a dtruit cela?
C'tait l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette
grille! cet auvent! ce chambranle! ce rchaud bris! cette marmite
fle! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, dmantelez,
bouleversez, croulez tout! C'tait la collaboration du pav, du
moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau
dfonc, de la chaise dpaille, du trognon de chou, de la loque, de la
guenille, et de la maldiction. C'tait grand et c'tait petit. C'tait
l'abme parodi sur place par le tohu-bohu. La masse prs de l'atome; le
pan de mur arrach et l'cuelle casse; une fraternisation menaante de
tous les dbris; Sisyphe avait jet l son rocher et Job son tesson. En
somme, terrible. C'tait l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes
renverses accidentaient le talus; un immense haquet y tait tal en
travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette faade
tumultueuse, un omnibus, hiss gament  force de bras tout au sommet
de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent
voulu ajouter la gaminerie  l'pouvante, offrait son timon dtel  on
ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de
l'meute, figurait  l'esprit un Ossa sur Plion de toutes les
rvolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 aot, le 18 brumaire
sur le 21 janvier, vendmiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en
valait la peine, et cette barricade tait digne d'apparatre  l'endroit
mme o la Bastille avait disparu. Si l'ocan faisait des digues, c'est
ainsi qu'il les btirait. La furie du flot tait empreinte sur cet
encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme
ptrifi. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade,
comme si elles eussent t l sur leur ruche, les normes abeilles
tnbreuses du progrs violent. tait-ce une broussaille? tait-ce une
bacchanale? tait-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit
cela  coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque
chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un ple-mle plein
de dsespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur
papier peint, des chssis de fentres avec toutes leurs vitres plants
dans les dcombres, attendant le canon, des chemines descelles, des
armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces
mille choses indigentes, rebuts mme du mendiant, qui contiennent  la
fois de la fureur et du nant. On et dit que c'tait le haillon d'un
peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le
faubourg Saint-Antoine l'avait pouss l  sa porte d'un colossal coup
de balai, faisant de sa misre sa barricade. Des blocs pareils  des
billots, des chanes disloques, des charpentes  tasseaux ayant forme
de potences, des roues horizontales sortant des dcombres, amalgamaient
 cet difice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices
soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de
tout; tout ce que la guerre civile peut jeter  la tte de la socit
sortait de l; ce n'tait pas du combat, c'tait du paroxysme; les
carabines qui dfendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait
quelques espingoles, envoyaient des miettes de faence, des osselets,
des boutons d'habit, jusqu' des roulettes de tables de nuit,
projectiles dangereux  cause du cuivre. Cette barricade tait forcene;
elle jetait dans les nues une clameur inexprimable;  de certains
moments, provoquant l'arme, elle se couvrait de foule et de tempte,
une cohue de ttes flamboyantes la couronnait; un fourmillement
l'emplissait; elle avait une crte pineuse de fusils, de sabres, de
btons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y
claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les
chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes,
et l'clat de rire tnbreux des meurt-de-faim. Elle tait dmesure et
vivante; et, comme du dos d'une bte lectrique, il en sortait un
ptillement de foudres. L'esprit de rvolution couvrait de son nuage ce
sommet o grondait cette voix du peuple qui ressemble  la voix de Dieu;
une majest trange se dgageait de cette titanique hotte de gravats.
C'tait un tas d'ordures et c'tait le Sina.

Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la
Rvolution, quoi? la Rvolution. Elle, cette barricade, le hasard, le
dsordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face
d'elle l'assemble constituante, la souverainet du peuple, le suffrage
universel, la nation, la Rpublique; et c'tait la _Carmagnole_ dfiant
la _Marseillaise_.

Dfi insens, mais hroque, car ce vieux faubourg est un hros.

Le faubourg et sa redoute se prtaient main-forte. Le faubourg
s'paulait  la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste
barricade s'talait comme une falaise o venait se briser la stratgie
des gnraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues,
ses gibbosits, grimaaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la
fume. La mitraille s'y vanouissait dans l'informe; les obus s'y
enfonaient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y
russissaient qu' trouer des trous;  quoi bon canonner le chaos? Et
les rgiments, accoutums aux plus farouches visions de la guerre,
regardaient d'un oeil inquiet cette espce de redoute bte fauve, par le
hrissement sanglier, et par l'normit montagne.

 un quart de lieue de l, de l'angle de la rue du Temple qui dbouche
sur le boulevard prs du Chteau-d'Eau, si l'on avanait hardiment la
tte en dehors de la pointe forme par la devanture du magasin
Dallemagne, on apercevait au loin, au del du canal, dans la rue qui
monte les rampes de Belleville, au point culminant de la monte, une
muraille trange atteignant au deuxime tage des faades, sorte de
trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la
rue avait repli d'elle-mme son plus haut mur pour se fermer
brusquement. Ce mur tait bti avec des pavs. Il tait droit, correct,
froid, perpendiculaire, nivel  l'querre, tir au cordeau, align au
fil  plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme  de certains
murs romains, sans troubler sa rigide architecture.  sa hauteur on
devinait sa profondeur. L'entablement tait mathmatiquement parallle
au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface
grise, des meurtrires presque invisibles qui ressemblaient  des fils
noirs. Ces meurtrires taient spares les unes des autres par des
intervalles gaux. La rue tait dserte  perte de vue. Toutes les
fentres et toutes les portes fermes. Au fond se dressait ce barrage
qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y
voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un
souffle. Un spulcre.

L'blouissant soleil de juin inondait de lumire cette chose terrible.

C'tait la barricade du faubourg du Temple.

Ds qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il tait
impossible, mme aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette
apparition mystrieuse. C'tait ajust, embot, imbriqu, rectiligne,
symtrique, et funbre. Il y avait l de la science et des tnbres. On
sentait que le chef de cette barricade tait un gomtre ou un spectre.
On regardait cela et l'on parlait bas.

De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou reprsentant du
peuple, se hasardait  traverser la chausse solitaire, on entendait un
sifflement aigu et faible, et le passant tombait bless ou mort, ou,
s'il chappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet ferm, dans un
entre-deux de moellons, dans le pltre d'un mur, une balle. Quelquefois
un biscaen. Car les hommes de la barricade s'taient fait de deux
tronons de tuyaux de fonte du gaz bouchs  un bout avec de l'toupe et
de la terre  pole, deux petits canons. Pas de dpense de poudre
inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres  et
l, et des flaques de sang sur les pavs. Je me souviens d'un papillon
blanc qui allait et venait dans la rue. L't n'abdique pas.

Aux environs, le dessous des portes cochres tait encombr de blesss.

On se sentait l vis par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on
comprenait que toute la longueur de la rue tait couche en joue.

Masss derrire l'espce de dos d'ne que fait  l'entre du faubourg du
Temple le pont cintr du canal, les soldats de la colonne d'attaque
observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette
immobilit, cette impassibilit, d'o la mort sortait. Quelques-uns
rampaient  plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin
que leurs shakos ne passassent point.

Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un
frmissement.--_Comme c'est bti!_ disait-il  un reprsentant. _Pas un
pav ne dborde de l'autre. C'est de la porcelaine._--En ce moment une
balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.

--Les lches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie!
ils n'osent pas! ils se cachent!--La barricade du faubourg du Temple,
dfendue par quatre-vingts hommes, attaque par dix mille, tint trois
jours. Le quatrime, on fit comme  Zaatcha et  Constantine, on pera
les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des
quatre-vingts lches ne songea  fuir; tous y furent tus, except le
chef, Barthlemy, dont nous parlerons tout  l'heure.

La barricade Saint-Antoine tait le tumulte des tonnerres; la barricade
du Temple tait le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la
diffrence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre
un masque.

En admettant que la gigantesque et tnbreuse insurrection de juin ft
compose d'une colre et d'une nigme, on sentait dans la premire
barricade le dragon et derrire la seconde le sphinx.

Ces deux forteresses avaient t difies par deux hommes nomms, l'un
Cournet, l'autre Barthlemy. Cournet avait fait la barricade
Saint-Antoine; Barthlemy la barricade du Temple. Chacune d'elles tait
l'image de celui qui l'avait btie.

Cournet tait un homme de haute stature; il avait les paules larges, la
face rouge, le poing crasant, le coeur hardi, l'me loyale, l'oeil
sincre et terrible. Intrpide, nergique, irascible, orageux; le plus
cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la
lutte, la mle, taient son air respirable et le mettaient de belle
humeur. Il avait t officier de marine, et,  ses gestes et  sa voix,
on devinait qu'il sortait de l'ocan et qu'il venait de la tempte; il
continuait l'ouragan dans la bataille. Au gnie prs, il y avait en
Cournet quelque chose de Danton, comme,  la divinit prs, il y avait
en Danton quelque chose d'Hercule.

Barthlemy, maigre, chtif, ple, taciturne, tait une espce de gamin
tragique qui, soufflet par un sergent de ville, le guetta, l'attendit,
et le tua, et,  dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et ft
cette barricade.

Plus tard, chose fatale,  Londres, proscrits tous deux, Barthlemy tua
Cournet. Ce fut un duel funbre. Quelque temps aprs, pris dans
l'engrenage d'une de ces mystrieuses aventures o la passion est mle,
catastrophes o la justice franaise voit des circonstances attnuantes
et o la justice anglaise ne voit que la mort, Barthlemy fut pendu. La
sombre construction sociale est ainsi faite que, grce au dnment
matriel, grce  l'obscurit morale, ce malheureux tre qui contenait
une intelligence, ferme  coup sr, grande peut-tre, commena par le
bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthlemy, dans
les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir.




Chapitre II

Que faire dans l'abme  moins que l'on ne cause?


Seize ans comptent dans la souterraine ducation de l'meute, et juin
1848 en savait plus long que juin 1832. Aussi la barricade de la rue de
la Chanvrerie n'tait-elle qu'une bauche et qu'un embryon, compare aux
deux barricades colosses que nous venons d'esquisser; mais, pour
l'poque, elle tait redoutable.

Les insurgs, sous l'oeil d'Enjolras, car Marius ne regardait plus rien,
avaient mis la nuit  profit. La barricade avait t non seulement
rpare, mais augmente. On l'avait exhausse de deux pieds. Des barres
de fer plantes dans les pavs ressemblaient  des lances en arrt.
Toutes sortes de dcombres ajouts et apports de toutes parts
compliquaient l'enchevtrement extrieur. La redoute avait t savamment
refaite en muraille au dedans et en broussaille au dehors.

On avait rtabli l'escalier de pavs qui permettait d'y monter comme 
un mur de citadelle.

On avait fait le mnage de la barricade, dsencombr la salle basse,
pris la cuisine pour ambulance, achev le pansement des blesss,
recueilli la poudre parse  terre et sur les tables, fondu des balles,
fabriqu des cartouches, pluch de la charpie, distribu les armes
tombes, nettoy l'intrieur de la redoute, ramass les dbris, emport
les cadavres.

On dposa les morts en tas dans la ruelle Mondtour dont on tait
toujours matre. Le pav a t longtemps rouge  cet endroit. Il y avait
parmi les morts quatre gardes nationaux de la banlieue. Enjolras fit
mettre de ct leurs uniformes.

Enjolras avait conseill deux heures de sommeil. Un conseil d'Enjolras
tait une consigne. Pourtant, trois ou quatre seulement en profitrent.
Feuilly employa ces deux heures  la gravure de cette inscription sur le
mur qui faisait face au cabaret:

          VIVENT LES PEUPLES!

Ces trois mots, creuss dans le moellon avec un clou, se lisaient encore
sur cette muraille en 1848.

Les trois femmes avaient profit du rpit de la nuit pour disparatre
dfinitivement; ce qui faisait respirer les insurgs plus  l'aise.

Elles avaient trouv moyen de se rfugier dans quelque maison voisine.

La plupart des blesss pouvaient et voulaient encore combattre. Il y
avait, sur une litire de matelas et de bottes de paille, dans la
cuisine devenue l'ambulance, cinq hommes gravement atteints, dont deux
gardes municipaux. Les gardes municipaux furent panss les premiers.

Il ne resta plus dans la salle basse que Mabeuf sous son drap noir et
Javert li au poteau.

--C'est ici la salle des morts, dit Enjolras.

Dans l'intrieur de cette salle,  peine claire d'une chandelle, tout
au fond, la table mortuaire tant derrire le poteau comme une barre
horizontale, une sorte de grande croix vague rsultait de Javert debout
et de Mabeuf couch.

Le timon de l'omnibus, quoique tronqu par la fusillade, tait encore
assez debout pour qu'on pt y accrocher un drapeau.

Enjolras, qui avait cette qualit d'un chef, de toujours faire ce qu'il
disait, attacha  cette hampe l'habit trou et sanglant du vieillard
tu.

Aucun repas n'tait plus possible. Il n'y avait ni pain ni viande. Les
cinquante hommes de la barricade, depuis seize heures qu'ils taient l,
avaient eu vite puis les maigres provisions du cabaret.  un instant
donn, toute barricade qui tient devient invitablement le radeau de la
Mduse. Il fallut se rsigner  la faim. On tait aux premires heures
de cette journe spartiate du 6 juin o, dans la barricade Saint-Merry,
Jeanne, entour d'insurgs qui demandaient du pain,  tous ces
combattants criant:  manger! rpondait: Pourquoi? il est trois heures.
 quatre heures nous serons morts.

Comme on ne pouvait plus manger, Enjolras dfendit de boire. Il interdit
le vin et rationna l'eau-de-vie.

On avait trouv dans la cave une quinzaine de bouteilles pleines,
hermtiquement cachetes. Enjolras et Combeferre les examinrent.
Combeferre en remontant dit:--C'est du vieux fonds du pre Hucheloup qui
a commenc par tre picier.--Cela doit tre du vrai vin, observa
Bossuet. Il est heureux que Grantaire dorme. S'il tait debout, on
aurait de la peine  sauver ces bouteilles-l.--Enjolras, malgr les
murmures, mit son veto sur les quinze bouteilles, et afin que personne
n'y toucht et qu'elles fussent comme sacres, il les fit placer sous la
table o gisait le pre Mabeuf.

Vers deux heures du matin, on se compta. Ils taient encore trente-sept.

Le jour commenait  paratre. On venait d'teindre la torche qui avait
t replace dans son alvole de pavs. L'intrieur de la barricade,
cette espce de petite cour prise sur la rue, tait noy de tnbres et
ressemblait,  travers la vague horreur crpusculaire, au pont d'un
navire dsempar. Les combattants allant et venant s'y mouvaient comme
des formes noires. Au-dessus de cet effrayant nid d'ombre, les tages
des maisons muettes s'bauchaient lividement; tout en haut les chemines
blmissaient. Le ciel avait cette charmante nuance indcise qui est
peut-tre le blanc et peut-tre le bleu. Des oiseaux y volaient avec des
cris de bonheur. La haute maison qui faisait le fond de la barricade,
tant tourne vers le levant, avait sur son toit un reflet rose.  la
lucarne du troisime tage, le vent du matin agitait les cheveux gris
sur la tte de l'homme mort.

--Je suis charm qu'on ait teint la torche, disait Courfeyrac 
Feuilly. Cette torche effare au vent m'ennuyait. Elle avait l'air
d'avoir peur. La lumire des torches ressemble  la sagesse des lches;
elle claire mal, parce qu'elle tremble.

L'aube veille les esprits comme les oiseaux; tous causaient.

Joly, voyant un chat rder sur une gouttire, en extrayait la
philosophie.

--Qu'est-ce que le chat? s'criait-il. C'est un correctif. Le bon Dieu,
ayant fait la souris, a dit: Tiens, j'ai fait une btise. Et il a fait
le chat. Le chat c'est l'erratum de la souris. La souris, plus le chat,
c'est l'preuve revue et corrige de la cration.

Combeferre, entour d'tudiants et d'ouvriers, parlait des morts, de
Jean Prouvaire, de Bahorel, de Mabeuf, et mme du Cabuc, et de la
tristesse svre d'Enjolras. Il disait:

--Harmodius et Aristogiton, Brutus, Chras, Stephanus, Cromwell,
Charlotte Corday, Sand, tous ont eu, aprs le coup, leur moment
d'angoisse. Notre coeur est si frmissant et la vie humaine est un tel
mystre que, mme dans un meurtre civique, mme dans un meurtre
librateur, s'il y en a, le remords d'avoir frapp un homme dpasse la
joie d'avoir servi le genre humain.

Et, ce sont l les mandres de la parole change, une minute aprs, par
une transition venue des vers de Jean Prouvaire, Combeferre comparait
entre eux les traducteurs des Gorgiques, Raux  Cournand, Cournand 
Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfiltre,
particulirement les prodiges de la mort de Csar; et par ce mot, Csar,
la causerie revenait  Brutus.

--Csar, dit Combeferre, est tomb justement. Cicron a t svre pour
Csar, et il a eu raison. Cette svrit-l n'est point la diatribe.
Quand Zole insulte Homre, quand Mvius insulte Virgile, quand Vis
insulte Molire, quand Pope insulte Shakespeare, quand Frron insulte
Voltaire, c'est une vieille loi d'envie et de haine qui s'excute; les
gnies attirent l'injure, les grands hommes sont toujours plus ou moins
aboys. Mais Zole et Cicron, c'est deux. Cicron est un justicier par
la pense de mme que Brutus est un justicier par l'pe. Je blme,
quant  moi, cette dernire justice-l, le glaive; mais l'antiquit
l'admettait. Csar, violateur du Rubicon, confrant, comme venant de
lui, les dignits qui venaient du peuple, ne se levant pas  l'entre du
snat, faisait, comme dit Eutrope, des choses de roi et presque de
tyran, _regia ac pene tyrannica_. C'tait un grand homme; tant pis, ou
tant mieux; la leon est plus haute. Ses vingt-trois blessures me
touchent moins que le crachat au front de Jsus-Christ. Csar est
poignard par les snateurs; Christ est soufflet par les valets.  plus
d'outrage, on sent le dieu.

Bossuet, dominant les causeurs du haut d'un tas de pavs, s'criait, la
carabine  la main:

-- Cydathenum,  Myrrhinus,  Probalinthe,  grces de l'AEantide! Oh!
qui me donnera de prononcer les vers d'Homre comme un Grec de Laurium
ou d'dapton!




Chapitre III

claircissement et assombrissement


Enjolras tait all faire une reconnaissance. Il tait sorti par la
ruelle Mondtour en serpentant le long des maisons.

Les insurgs, disons-le, taient pleins d'espoir. La faon dont ils
avaient repouss l'attaque de la nuit leur faisait presque ddaigner
d'avance l'attaque du point du jour. Ils l'attendaient et en souriaient.
Ils ne doutaient pas plus de leur succs que de leur cause. D'ailleurs
un secours allait videmment leur venir. Ils y comptaient. Avec cette
facilit de prophtie triomphante qui est une des forces du Franais
combattant, ils divisaient en trois phases certaines la journe qui
allait s'ouvrir:  six heures du matin, un rgiment, qu'on avait
travaill, tournerait;  midi, l'insurrection de tout Paris; au coucher
du soleil, la rvolution.

On entendait le tocsin de Saint-Merry qui ne s'tait pas tu une minute
depuis la veille; preuve que l'autre barricade, la grande, celle de
Jeanne, tenait toujours.

Toutes ces esprances s'changeaient d'un groupe  l'autre dans une
sorte de chuchotement gai et redoutable qui ressemblait au bourdonnement
de guerre d'une ruche d'abeilles.

Enjolras reparut. Il revenait de sa sombre promenade d'aigle dans
l'obscurit extrieure. Il couta un instant toute cette joie les bras
croiss, une main sur sa bouche. Puis, frais et rose dans la blancheur
grandissante du matin, il dit:

--Toute l'arme de Paris donne. Un tiers de cette arme pse sur la
barricade o vous tes. De plus la garde nationale. J'ai distingu les
shakos du cinquime de ligne et les guidons de la sixime lgion. Vous
serez attaqus dans une heure. Quant au peuple, il a bouillonn hier,
mais ce matin il ne bouge pas. Rien  attendre, rien  esprer. Pas plus
un faubourg qu'un rgiment. Vous tes abandonns.

Ces paroles tombrent sur le bourdonnement des groupes, et y firent
l'effet que fait sur un essaim la premire goutte de l'orage. Tous
restrent muets. Il y eut un moment d'inexprimable angoisse o l'on et
entendu voler la mort.

Ce moment fut court.

Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria  Enjolras:

--Soit. levons la barricade  vingt pieds de haut, et restons-y tous.
Citoyens, faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple
abandonne les rpublicains, les rpublicains n'abandonnent pas le
peuple.

Cette parole dgageait du pnible nuage des anxits individuelles la
pense de tous. Une acclamation enthousiaste l'accueillit.

On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parl ainsi; c'tait
quelque porte-blouse ignor, un inconnu, un oubli, un passant hros, ce
grand anonyme toujours ml aux crises humaines et aux genses sociales
qui,  un instant donn, dit d'une faon suprme le mot dcisif, et qui
s'vanouit dans les tnbres aprs avoir reprsent une minute, dans la
lumire d'un clair, le peuple et Dieu.

Cette rsolution inexorable tait tellement dans l'air du 6 juin 1832
que, presque  la mme heure, dans la barricade de Saint-Merry, les
insurgs poussaient cette clameur demeure historique et consigne au
procs: Qu'on vienne  notre secours ou qu'on n'y vienne pas,
qu'importe! Faisons-nous tuer ici jusqu'au dernier.

Comme on voit, les deux barricades, quoique matriellement isoles,
communiquaient.




Chapitre IV

Cinq de moins, un de plus


Aprs que l'homme quelconque, qui dcrtait la protestation des
cadavres, eut parl et donn la formule de l'me commune, de toutes les
bouches sortit un cri trangement satisfait et terrible, funbre par le
sens et triomphal par l'accent:

--Vive la mort! Restons ici tous.

--Pourquoi tous? dit Enjolras.

--Tous! tous!

Enjolras reprit:

--La position est bonne, la barricade est belle. Trente hommes
suffisent. Pourquoi en sacrifier quarante?

Ils rpliqurent:

--Parce que pas un ne voudra s'en aller.

--Citoyens, criait Enjolras, et il y avait dans sa voix une vibration
presque irrite, la Rpublique n'est pas assez riche en hommes pour
faire des dpenses inutiles. La gloriole est un gaspillage. Si, pour
quelques-uns, le devoir est de s'en aller, ce devoir-l doit tre fait
comme un autre.

Enjolras, l'homme principe, avait sur ses coreligionnaires cette sorte
de toute-puissance qui se dgage de l'absolu. Cependant, quelle que ft
cette omnipotence, on murmura.

Chef jusque dans le bout des ongles, Enjolras, voyant qu'on murmurait,
insista. Il reprit avec hauteur:

--Que ceux qui craignent de n'tre plus que trente le disent.

Les murmures redoublrent.

--D'ailleurs, observa une voix dans un groupe, s'en aller, c'est facile
 dire. La barricade est cerne.

--Pas du ct des halles, dit Enjolras. La rue Mondtour est libre, et
par la rue des Prcheurs on peut gagner le march des Innocents.

--Et l, reprit une autre voix du groupe, on sera pris. On tombera dans
quelque grand'garde de la ligne ou de la banlieue. Ils verront passer un
homme en blouse et en casquette. D'o viens-tu, toi? serais-tu pas de la
barricade? Et on vous regarde les mains. Tu sens la poudre. Fusill.

Enjolras, sans rpondre, toucha l'paule de Combeferre, et tous deux
entrrent dans la salle basse.

Ils ressortirent un moment aprs. Enjolras tenait dans ses deux mains
tendues les quatre uniformes qu'il avait fait rserver. Combeferre le
suivait portant les buffleteries et les shakos.

--Avec cet uniforme, dit Enjolras, on se mle aux rangs et l'on
s'chappe. Voici toujours pour quatre.

Et il jeta sur le sol dpav les quatre uniformes.

Aucun branlement ne se faisait dans le stoque auditoire. Combeferre
prit la parole.

--Allons, dit-il, il faut avoir un peu de piti. Savez-vous de quoi il
est question ici? Il est question des femmes. Voyons. Y a-t-il des
femmes, oui ou non? y a-t-il des enfants, oui ou non? y a-t-il, oui ou
non, des mres, qui poussent des berceaux du pied et qui ont des tas de
petits autour d'elles? Que celui de vous qui n'a jamais vu le sein d'une
nourrice lve la main. Ah! vous voulez vous faire tuer, je le veux
aussi, moi qui vous parle, mais je ne veux pas sentir des fantmes de
femmes qui se tordent les bras autour de moi. Mourez, soit, mais ne
faites pas mourir. Des suicides comme celui qui va s'accomplir ici sont
sublimes, mais le suicide est troit, et ne veut pas d'extension; et ds
qu'il touche  vos proches, le suicide s'appelle meurtre. Songez aux
petites ttes blondes, et songez aux cheveux blancs. coutez, tout 
l'heure, Enjolras, il vient de me le dire, a vu au coin de la rue du
Cygne une croise claire, une chandelle  une pauvre fentre, au
cinquime, et sur la vitre l'ombre toute branlante d'une tte de vieille
femme qui avait l'air d'avoir pass la nuit et d'attendre. C'est
peut-tre la mre de l'un de vous. Eh bien, qu'il s'en aille, celui-l,
et qu'il se dpche d'aller dire  sa mre: Mre, me voil! Qu'il soit
tranquille, on fera la besogne ici tout de mme. Quand on soutient ses
proches de son travail, on n'a plus le droit de se sacrifier. C'est
dserter la famille, cela. Et ceux qui ont des filles, et ceux qui ont
des soeurs! Y pensez-vous? Vous vous faites tuer, vous voil morts,
c'est bon, et demain? Des jeunes filles qui n'ont pas de pain, cela est
terrible. L'homme mendie, la femme vend. Ah! ces charmants tres si
gracieux et si doux qui ont des bonnets de fleurs, qui chantent, qui
jasent, qui emplissent la maison de chastet, qui sont comme un parfum
vivant, qui prouvent l'existence des anges dans le ciel par la puret
des vierges sur la terre, cette Jeanne, cette Lise, cette Mimi, ces
adorables et honntes cratures qui sont votre bndiction et votre
orgueil, ah mon Dieu, elles vont avoir faim! Que voulez-vous que je vous
dise? Il y a un march de chair humaine, et ce n'est pas avec vos mains
d'ombres, frmissantes autour d'elles, que vous les empcherez d'y
entrer! Songez  la rue, songez au pav couvert de passants, songez aux
boutiques devant lesquelles des femmes vont et viennent dcolletes et
dans la boue. Ces femmes-l aussi ont t pures. Songez  vos soeurs,
ceux qui en ont. La misre, la prostitution, les sergents de ville,
Saint-Lazare, voil o vont tomber ces dlicates belles filles, ces
fragiles merveilles de pudeur, de gentillesse et de beaut, plus
fraches que les lilas du mois de mai. Ah! vous vous tes fait tuer! ah!
vous n'tes plus l! C'est bien; vous avez voulu soustraire le peuple 
la royaut, vous donnez vos filles  la police. Amis, prenez garde, ayez
de la compassion. Les femmes, les malheureuses femmes, on n'a pas
l'habitude d'y songer beaucoup. On se fie sur ce que les femmes n'ont
pas reu l'ducation des hommes, on les empche de lire, on les empche
de penser, on les empche de s'occuper de politique; les empcherez-vous
d'aller ce soir  la morgue et de reconnatre vos cadavres? Voyons, il
faut que ceux qui ont des familles soient bons enfants et nous donnent
une poigne de main et s'en aillent, et nous laissent faire ici
l'affaire tout seuls. Je sais bien qu'il faut du courage pour s'en
aller, c'est difficile; mais plus c'est difficile, plus c'est mritoire.
On dit: J'ai un fusil, je suis  la barricade, tant pis, j'y reste. Tant
pis, c'est bientt dit. Mes amis, il y a un lendemain, vous n'y serez
pas  ce lendemain, mais vos familles y seront. Et que de souffrances!
Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui
babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu'on sent frais sous le
baiser, savez-vous ce que cela devient quand c'est abandonn? J'en ai vu
un, tout petit, haut comme cela. Son pre tait mort. De pauvres gens
l'avaient recueilli par charit, mais ils n'avaient pas de pain pour
eux-mmes. L'enfant avait toujours faim. C'tait l'hiver. Il ne pleurait
pas. On le voyait aller prs du pole o il n'y avait jamais de feu et
dont le tuyau, vous savez, tait mastiqu avec de la terre jaune.
L'enfant dtachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la
mangeait. Il avait la respiration rauque, la face livide, les jambes
molles, le ventre gros. Il ne disait rien. On lui parlait, il ne
rpondait pas. Il est mort. On l'a apport mourir  l'hospice Necker, o
je l'ai vu. J'tais interne  cet hospice-l. Maintenant, s'il y a des
pres parmi vous, des pres qui ont pour bonheur de se promener le
dimanche en tenant dans leur bonne main robuste la petite main de leur
enfant, que chacun de ces pres se figure que cet enfant-l est le sien.
Ce pauvre mme, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il
a t nu sur la table d'anatomie, ses ctes faisaient saillie sous sa
peau comme les fosses sous l'herbe d'un cimetire. On lui a trouv une
espce de boue dans l'estomac. Il avait de la cendre dans les dents.
Allons, ttons-nous en conscience et prenons conseil de notre coeur. Les
statistiques constatent que la mortalit des enfants abandonns est de
cinquante-cinq pour cent. Je le rpte, il s'agit des femmes, il s'agit
des mres, il s'agit des jeunes filles, il s'agit des mioches. Est-ce
qu'on vous parle de vous? On sait bien ce que vous tes; on sait bien
que vous tes tous des braves, parbleu! on sait bien que vous avez tous
dans l'me la joie et la gloire de donner votre vie pour la grande
cause; on sait bien que vous vous sentez lus pour mourir utilement et
magnifiquement, et que chacun de vous tient  sa part du triomphe.  la
bonne heure. Mais vous n'tes pas seuls en ce monde. Il y a d'autres
tres auxquels il faut penser. Il ne faut pas tre gostes.

Tous baissrent la tte d'un air sombre.

tranges contradictions du coeur humain  ses moments les plus sublimes!
Combeferre, qui parlait ainsi, n'tait pas orphelin. Il se souvenait des
mres des autres, et il oubliait la sienne. Il allait se faire tuer. Il
tait goste.

Marius,  jeun, fivreux, successivement sorti de toutes les esprances,
chou dans la douleur, le plus sombre des naufrages, satur d'motions
violentes, et sentant la fin venir, s'tait de plus en plus enfonc dans
cette stupeur visionnaire qui prcde toujours l'heure fatale
volontairement accepte.

Un physiologiste et pu tudier sur lui les symptmes croissants de
cette absorption fbrile connue et classe par la science, et qui est 
la souffrance ce que la volupt est au plaisir. Le dsespoir aussi a
son extase. Marius en tait l. Il assistait  tout comme du dehors;
ainsi que nous l'avons dit, les choses qui se passaient devant lui, lui
semblaient lointaines; il distinguait l'ensemble, mais n'apercevait
point les dtails. Il voyait les allants et venants  travers un
flamboiement. Il entendait les voix parler comme au fond d'un abme.

Cependant ceci l'mut. Il y avait dans cette scne une pointe qui pera
jusqu' lui, et qui le rveilla. Il n'avait plus qu'une ide, mourir, et
il ne voulait pas s'en distraire; mais il songea, dans son somnambulisme
funbre, qu'en se perdant, il n'est pas dfendu de sauver quelqu'un.

Il leva la voix:

--Enjolras et Combeferre ont raison, dit-il; pas de sacrifice inutile.
Je me joins  eux, et il faut se hter. Combeferre vous a dit les choses
dcisives. Il y en a parmi vous qui ont des familles, des mres, des
soeurs, des femmes, des enfants. Que ceux-l sortent des rangs.

Personne ne bougea.

--Les hommes maris et les soutiens de famille hors des rangs! rpta
Marius.

Son autorit tait grande. Enjolras tait bien le chef de la barricade,
mais Marius en tait le sauveur.

--Je l'ordonne! cria Enjolras.

--Je vous en prie, dit Marius.

Alors, remus par la parole de Combeferre, branls par l'ordre
d'Enjolras, mus par la prire de Marius, ces hommes hroques
commencrent  se dnoncer les uns les autres.--C'est vrai, disait un
jeune  un homme fait. Tu es pre de famille. Va-t'en.--C'est plutt
toi, rpondait l'homme, tu as tes deux soeurs que tu nourris.--Et une
lutte inoue clatait. C'tait  qui ne se laisserait pas mettre  la
porte du tombeau.

--Dpchons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus
temps.

--Citoyens, poursuivit Enjolras, c'est ici la Rpublique, et le suffrage
universel rgne. Dsignez vous-mmes ceux qui doivent s'en aller.

On obit. Au bout de quelques minutes, cinq taient unanimement
dsigns, et sortaient des rangs.

--Ils sont cinq! s'cria Marius.

Il n'y avait que quatre uniformes.

--Eh bien, reprirent les cinq, il faut qu'un reste.

Et ce fut  qui resterait, et  qui trouverait aux autres des raisons de
ne pas rester. La gnreuse querelle recommena.

--Toi, tu as une femme qui t'aime.--Toi, tu as ta vieille mre.--Toi,
tu n'as plus ni pre ni mre, qu'est-ce que tes trois petits frres vont
devenir?--Toi, tu es pre de cinq enfants.--Toi, tu as le droit de
vivre, tu as dix-sept ans, c'est trop tt.

Ces grandes barricades rvolutionnaires taient des rendez-vous
d'hrosmes. L'invraisemblable y tait simple. Ces hommes ne
s'tonnaient pas les uns les autres.

--Faites vite, rptait Courfeyrac.

On cria des groupes  Marius:

--Dsignez, vous, celui qui doit rester.

--Oui, dirent les cinq, choisissez. Nous vous obirons.

Marius ne croyait plus  une motion possible. Cependant  cette ide,
choisir un homme pour la mort, tout son sang reflua vers son coeur. Il
et pli, s'il et pu plir encore.

Il s'avana vers les cinq qui lui souriaient, et chacun, l'oeil plein de
cette grande flamme qu'on voit au fond de l'histoire sur les
Thermopyles, lui criait.

--Moi! moi! moi!

Et Marius, stupidement, les compta; ils taient toujours cinq! Puis son
regard s'abaissa sur les quatre uniformes.

En cet instant, un cinquime uniforme tomba, comme du ciel, sur les
quatre autres.

Le cinquime homme tait sauv.

Marius leva les yeux et reconnut M. Fauchelevent.

Jean Valjean venait d'entrer dans la barricade.

Soit renseignement pris, soit instinct, soit hasard, il arrivait par la
ruelle Mondtour. Grce  son habit de garde national, il avait pass
aisment.

La vedette place par les insurgs dans la rue Mondtour, n'avait point
 donner le signal d'alarme pour un garde national seul. Elle l'avait
laiss s'engager dans la rue en se disant: c'est un renfort
probablement, ou au pis aller un prisonnier. Le moment tait trop grave
pour que la sentinelle pt se distraire de son devoir et de son poste
d'observation.

Au moment o Jean Valjean tait entr dans la redoute, personne ne
l'avait remarqu, tous les yeux tant fixs sur les cinq choisis et sur
les quatre uniformes. Jean Valjean, lui, avait vu et entendu, et,
silencieusement, il s'tait dpouill de son habit et l'avait jet sur
le tas des autres.

L'motion fut indescriptible.

--Quel est cet homme? demanda Bossuet.

--C'est, rpondit Combeferre, un homme qui sauve les autres.

Marius ajouta d'une voix grave:

--Je le connais.

Cette caution suffisait  tous.

Enjolras se tourna vers Jean Valjean.

--Citoyen, soyez le bienvenu.

Et il ajouta:

--Vous savez qu'on va mourir.

Jean Valjean, sans rpondre, aida l'insurg qu'il sauvait  revtir son
uniforme.




Chapitre V

Quel horizon on voit du haut de la barricade


La situation de tous, dans cette heure fatale et dans ce lieu
inexorable, avait comme rsultante et comme sommet la mlancolie suprme
d'Enjolras.

Enjolras avait en lui la plnitude de la rvolution; il tait incomplet
pourtant, autant que l'absolu peut l'tre; il tenait trop de Saint-Just,
et pas assez d'Anacharsis Cloots; cependant son esprit, dans la socit
des Amis de l'A B C, avait fini par subir une certaine aimantation des
ides de Combeferre; depuis quelque temps, il sortait peu  peu de la
forme troite du dogme et se laissait aller aux largissements du
progrs, et il en tait venu  accepter, comme volution dfinitive et
magnifique, la transformation de la grande rpublique franaise en
immense rpublique humaine. Quant aux moyens immdiats, une situation
violente tant donne, il les voulait violents; en cela, il ne variait
pas; et il tait rest de cette cole pique et redoutable que rsume ce
mot: Quatre-vingt-treize.

Enjolras tait debout sur l'escalier de pavs, un de ses coudes sur le
canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme  des
passages de souffles; les endroits o est la mort ont de ces effets de
trpieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard intrieur, des
espces de feux touffs. Tout  coup, il dressa la tte, ses cheveux
blonds se renversrent en arrire comme ceux de l'ange sur le sombre
quadrige fait d'toiles, ce fut comme une crinire de lion effare en
flamboiement d'aurole, et Enjolras s'cria:

--Citoyens, vous reprsentez-vous l'avenir? Les rues des villes inondes
de lumires, des branches vertes sur les seuils, les nations soeurs, les
hommes justes, les vieillards bnissant les enfants, le pass aimant le
prsent, les penseurs en pleine libert, les croyants en pleine galit,
pour religion le ciel, Dieu prtre direct, la conscience humaine devenue
l'autel, plus de haines, la fraternit de l'atelier et de l'cole, pour
pnalit et pour rcompense la notorit,  tous le travail, pour tous
le droit, sur tous la paix, plus de sang vers, plus de guerres, les
mres heureuses! Dompter la matire, c'est le premier pas; raliser
l'idal, c'est le second. Rflchissez  ce qu'a dj fait le progrs.
Jadis les premires races humaines voyaient avec terreur passer devant
leurs yeux l'hydre qui soufflait sur les eaux, le dragon qui vomissait
du feu, le griffon qui tait le monstre de l'air et qui volait avec les
ailes d'un aigle et les griffes d'un tigre; btes effrayantes qui
taient au-dessus de l'homme. L'homme cependant a tendu ses piges, les
piges sacrs de l'intelligence, et il a fini par y prendre les
monstres.

Nous avons dompt l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons
dompt le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le
point de dompter le griffon, nous le tenons dj, et il s'appelle le
ballon. Le jour o cette oeuvre promthenne sera termine et o l'homme
aura dfinitivement attel  sa volont la triple Chimre antique,
l'hydre, le dragon et le griffon, il sera matre de l'eau, du feu et de
l'air, et il sera pour le reste de la cration anime ce que les anciens
dieux taient jadis pour lui. Courage, et en avant! Citoyens, o
allons-nous?  la science faite gouvernement,  la force des choses
devenue seule force publique,  la loi naturelle ayant sa sanction et sa
pnalit en elle-mme et se promulguant par l'vidence,  un lever de
vrit correspondant au lever du jour. Nous allons  l'union des
peuples; nous allons  l'unit de l'homme. Plus de fictions; plus de
parasites. Le rel gouvern par le vrai, voil le but. La civilisation
tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des
continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de
pareil s'est vu dj. Les amphictyons avaient deux sances par an, l'une
 Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des hros.
L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France
porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est l la gestation du
dix-neuvime sicle. Ce qu'avait bauch la Grce est digne d'tre
achev par la France. coute-moi, toi Feuilly, vaillant ouvrier, homme
du peuple, hommes des peuples. Je te vnre. Oui, tu vois nettement les
temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni pre ni mre, Feuilly; tu
as adopt pour mre l'humanit et pour pre le droit. Tu vas mourir ici,
c'est--dire triompher. Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par
notre dfaite aussi bien que par notre victoire, c'est une rvolution
que nous allons faire. De mme que les incendies clairent toute la
ville, les rvolutions clairent tout le genre humain. Et quelle
rvolution ferons-nous? Je viens de le dire, la rvolution du Vrai. Au
point de vue politique, il n'y a qu'un seul principe--la souverainet de
l'homme sur lui-mme. Cette souverainet de moi sur moi s'appelle
Libert. L o deux ou plusieurs de ces souverainets s'associent
commence l'tat. Mais dans cette association il n'y a nulle abdication.
Chaque souverainet concde une certaine quantit d'elle-mme pour
former le droit commun. Cette quantit est la mme pour tous. Cette
identit de concession que chacun fait  tous s'appelle galit. Le
droit commun n'est pas autre chose que la protection de tous rayonnant
sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s'appelle
Fraternit. Le point d'intersection de toutes ces souverainets qui
s'agrgent s'appelle Socit. Cette intersection tant une jonction, ce
point est un noeud. De l ce qu'on appelle le lien social. Quelques-uns
disent contrat social, ce qui est la mme chose, le mot contrat tant
tymologiquement form avec l'ide de lien. Entendons-nous sur
l'galit; car, si la libert est le sommet, l'galit est la base.
L'galit, citoyens, ce n'est pas toute la vgtation  niveau, une
socit de grands brins d'herbe et de petits chnes; un voisinage de
jalousies s'entre-chtrant; c'est, civilement, toutes les aptitudes
ayant la mme ouverture; politiquement, tous les votes ayant le mme
poids; religieusement, toutes les consciences ayant le mme droit.
L'galit a un organe: l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit 
l'alphabet, c'est par l qu'il faut commencer. L'cole primaire impose
 tous, l'cole secondaire offerte  tous, c'est l la loi. De l'cole
identique sort la socit gale. Oui, enseignement! Lumire! lumire!
tout vient de la lumire et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvime
sicle est grand, mais le vingtime sicle sera heureux. Alors plus rien
de semblable  la vieille histoire; on n'aura plus  craindre, comme
aujourd'hui, une conqute, une invasion, une usurpation, une rivalit de
nations  main arme, une interruption de civilisation dpendant d'un
mariage de rois, une naissance dans les tyrannies hrditaires, un
partage de peuples par congrs, un dmembrement par croulement de
dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme
deux boucs de l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus 
craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par dtresse, la
misre par chmage, et l'chafaud, et le glaive, et les batailles, et
tous les brigandages du hasard dans la fort des vnements. On pourrait
presque dire: il n'y aura plus d'vnements. On sera heureux. Le genre
humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne;
l'harmonie se rtablira entre l'me et l'astre. L'me gravitera autour
de la vrit comme l'astre autour de la lumire. Amis, l'heure o nous
sommes et o je vous parle est une heure sombre; mais ce sont l les
achats terribles de l'avenir. Une rvolution est un page. Oh! le genre
humain sera dlivr, relev et consol! Nous le lui affirmons sur cette
barricade. D'o poussera-t-on le cri d'amour, si ce n'est du haut du
sacrifice?  mes frres, c'est ici le lieu de jonction de ceux qui
pensent et de ceux qui souffrent; cette barricade n'est faite ni de
pavs, ni de poutres, ni de ferrailles; elle est faite de deux monceaux,
un monceau d'ides et un monceau de douleurs. La misre y rencontre
l'idal. Le jour y embrasse la nuit et lui dit: Je vais mourir avec toi
et tu vas renatre avec moi. De l'treinte de toutes les dsolations
jaillit la foi. Les souffrances apportent ici leur agonie, et les ides
leur immortalit. Cette agonie et cette immortalit vont se mler et
composer notre mort. Frres, qui meurt ici meurt dans le rayonnement de
l'avenir, et nous entrons dans une tombe toute pntre d'aurore.

Enjolras s'interrompit plutt qu'il ne se tut; ses lvres remuaient
silencieusement comme s'il continuait de se parler  lui-mme, ce qui
fit qu'attentifs, et pour tcher de l'entendre encore, ils le
regardrent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota
longtemps. La parole tant souffle, les frmissements d'intelligences
ressemblent  des frmissements de feuilles.




Chapitre VI

Marius hagard, Javert laconique


Disons ce qui se passait dans la pense de Marius.

Qu'on se souvienne de sa situation d'me. Nous venons de le rappeler,
tout n'tait plus pour lui que vision. Son apprciation tait trouble.
Marius, insistons-y, tait sous l'ombre des grandes ailes tnbreuses
ouvertes sur les agonisants. Il se sentait entr dans le tombeau, il lui
semblait qu'il tait dj de l'autre ct de la muraille, et il ne
voyait plus les faces des vivants qu'avec les yeux d'un mort.

Comment M. Fauchelevent tait-il l? Pourquoi y tait-il? Qu'y venait-il
faire? Marius ne s'adressa point toutes ces questions. D'ailleurs, notre
dsespoir ayant cela de particulier qu'il enveloppe autrui comme
nous-mmes, il lui semblait logique que tout le monde vnt mourir.

Seulement il songea  Cosette avec un serrement de coeur.

Du reste M. Fauchevelent ne lui parla pas, ne le regarda pas, et n'eut
pas mme l'air d'entendre lorsque Marius leva la voix pour dire: Je le
connais.

Quant  Marius, cette attitude de M. Fauchelevent le soulageait, et si
l'on pouvait employer un tel mot pour de telles impressions, nous
dirions, lui plaisait. Il s'tait toujours senti une impossibilit
absolue d'adresser la parole  cet homme nigmatique qui tait  la fois
pour lui quivoque et imposant. Il y avait en outre trs longtemps qu'il
ne l'avait vu; ce qui, pour la nature timide et rserve de Marius,
augmentait encore l'impossibilit.

Les cinq hommes dsigns sortirent de la barricade par la ruelle
Mondtour; ils ressemblaient parfaitement  des gardes nationaux. Un
d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrassrent ceux qui
restaient.

Quand les cinq hommes renvoys  la vie furent partis, Enjolras pensa au
condamn  mort. Il entra dans la salle basse. Javert, li au pilier,
songeait.

--Te faut-il quelque chose? lui demanda Enjolras.

Javert rpondit:

--Quand me tuerez-vous?

--Attends. Nous avons besoin de toutes nos cartouches en ce moment.

--Alors, donnez-moi  boire, dit Javert.

Enjolras lui prsenta lui-mme un verre d'eau, et, comme Javert tait
garrott, il l'aida  boire.

--Est-ce l tout? reprit Enjolras.

--Je suis mal  ce poteau, rpondit Javert. Vous n'tes pas tendres de
m'avoir laiss passer la nuit l. Liez-moi comme il vous plaira, mais
vous pouvez bien me coucher sur une table comme l'autre.

Et d'un mouvement de tte il dsignait le cadavre de M. Mabeuf.

Il y avait, on s'en souvient, au fond de la salle une grande et longue
table sur laquelle on avait fondu des balles et fait des cartouches.
Toutes les cartouches tant faites et toute la poudre tant employe,
cette table tait libre.

Sur l'ordre d'Enjolras, quatre insurgs dlirent Javert du poteau.
Tandis qu'on le dliait, un cinquime lui tenait une bayonnette appuye
sur la poitrine. On lui laissa les mains attaches derrire le dos, on
lui mit aux pieds une corde  fouet mince et solide qui lui permettait
de faire des pas de quinze pouces comme  ceux qui vont monter 
l'chafaud, et on le fit marcher jusqu' la table au fond de la salle o
on l'tendit, troitement li par le milieu du corps.

Pour plus de sret, au moyen d'une corde fixe au cou, on ajouta au
systme de ligatures qui lui rendaient toute vasion impossible cette
espce de lien, appel dans les prisons martingale, qui part de la
nuque, se bifurque sur l'estomac, et vient rejoindre les mains aprs
avoir pass entre les jambes.

Pendant qu'on garrottait Javert, un homme, sur le seuil de la porte, le
considrait avec une attention singulire. L'ombre que faisait cet homme
fit tourner la tte  Javert. Il leva les yeux et reconnut Jean Valjean.
Il ne tressaillit mme pas, abaissa firement la paupire, et se borna 
dire: C'est tout simple.




Chapitre VII

La situation s'aggrave


Le jour croissait rapidement. Mais pas une fentre ne s'ouvrait, pas une
porte ne s'entre-billait; c'tait l'aurore, non le rveil. L'extrmit
de la rue de la Chanvrerie oppose  la barricade avait t vacue par
les troupes, comme nous l'avons dit; elle semblait libre et s'ouvrait
aux passants avec une tranquillit sinistre. La rue Saint-Denis tait
muette comme l'avenue des Sphinx  Thbes. Pas un tre vivant dans les
carrefours que blanchissait un reflet de soleil. Rien n'est lugubre
comme cette clart des rues dsertes.

On ne voyait rien, mais on entendait. Il se faisait  une certaine
distance un mouvement mystrieux. Il tait vident que l'instant
critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se replirent;
mais cette fois toutes.

La barricade tait plus forte que lors de la premire attaque. Depuis le
dpart des cinq, on l'avait exhausse encore.

Sur l'avis de la vedette qui avait observ la rgion des halles,
Enjolras, de peur d'une surprise par derrire, prit une rsolution
grave. Il fit barricader le petit boyau de la ruelle Mondtour rest
libre jusqu'alors. On dpava pour cela quelques longueurs de maisons de
plus. De cette faon, la barricade, mure sur trois rues, en avant sur
la rue de la Chanvrerie,  gauche sur la rue du Cygne et de la
Petite-Truanderie,  droite sur la rue Mondtour, tait vraiment presque
inexpugnable; il est vrai qu'on y tait fatalement enferm. Elle avait
trois fronts, mais n'avait plus d'issue.--Forteresse, mais souricire,
dit Courfeyrac en riant.

Enjolras fit entasser prs de la porte du cabaret une trentaine de
pavs, arrachs de trop, disait Bossuet.

Le silence tait maintenant si profond du ct d'o l'attaque devait
venir qu'Enjolras fit reprendre  chacun le poste de combat.

On distribua  tous une ration d'eau-de-vie.

Rien n'est plus curieux qu'une barricade qui se prpare  un assaut.
Chacun choisit sa place comme au spectacle. On s'accote, on s'accoude,
on s'paule. Il y en a qui se font des stalles avec des pavs. Voil un
coin de mur qui gne, on s'en loigne; voici un redan qui peut protger,
on s'y abrite. Les gauchers sont prcieux; ils prennent les places
incommodes aux autres. Beaucoup s'arrangent pour combattre assis. On
veut tre  l'aise pour tuer et confortablement pour mourir. Dans la
funeste guerre de juin 1848, un insurg qui avait un tir redoutable et
qui se battait du haut d'une terrasse sur un toit, s'y tait fait
apporter un fauteuil Voltaire; un coup de mitraille vint l'y trouver.

Sitt que le chef a command le branle-bas de combat, tous les
mouvements dsordonns cessent; plus de tiraillements de l'un  l'autre;
plus de coteries; plus d'apart; plus de bande  part; tout ce qui est
dans les esprits converge et se change en attente de l'assaillant. Une
barricade avant le danger, chaos; dans le danger, discipline. Le pril
fait l'ordre.

Ds qu'Enjolras eut pris sa carabine  deux coups et se fut plac  une
espce de crneau qu'il s'tait rserv, tous se turent. Un ptillement
de petits bruits secs retentit confusment le long de la muraille de
pavs. C'tait les fusils qu'on armait.

Du reste, les attitudes taient plus fires et plus confiantes que
jamais; l'excs du sacrifice est un affermissement; ils n'avaient plus
l'esprance, mais ils avaient le dsespoir. Le dsespoir, dernire arme,
qui donne la victoire quelquefois; Virgile l'a dit. Les ressources
suprmes sortent des rsolutions extrmes. S'embarquer dans la mort,
c'est parfois le moyen d'chapper au naufrage; et le couvercle du
cercueil devient une planche de salut.

Comme la veille au soir, toutes les attentions taient tournes, et on
pourrait presque dire appuyes, sur le bout de la rue, maintenant
clair et visible.

L'attente ne fut pas longue. Le remuement recommena distinctement du
ct de Saint-Leu, mais cela ne ressemblait pas au mouvement de la
premire attaque. Un clapotement de chanes, le cahotement inquitant
d'une masse, un cliquetis d'airain sautant sur le pav, une sorte de
fracas solennel, annoncrent qu'une ferraille sinistre s'approchait. Il
y eut un tressaillement dans les entrailles de ces vieilles rues
paisibles, perces et bties pour la circulation fconde des intrts et
des ides, et qui ne sont pas faites pour le roulement monstrueux des
roues de la guerre.

La fixit des prunelles de tous les combattants sur l'extrmit de la
rue devint farouche.

Une pice de canon apparut.

Les artilleurs poussaient la pice; elle tait dans son encastrement de
tir; l'avant-train avait t dtach; deux soutenaient l'afft, quatre
taient aux roues, d'autres suivaient avec le caisson. On voyait la
mche allume.

--Feu! cria Enjolras.

Toute la barricade fit feu, la dtonation fut effroyable; une avalanche
de fume couvrit et effaa la pice et les hommes; aprs quelques
secondes le nuage se dissipa, et le canon et les hommes reparurent; les
servants de la pice achevaient de la rouler en face de la barricade
lentement, correctement, et sans se hter. Pas un n'tait atteint. Puis
le chef de pice, pesant sur la culasse pour lever le tir, se mit 
pointer le canon avec la gravit d'un astronome qui braque une lunette.

--Bravo les canonniers! cria Bossuet.

Et toute la barricade battit des mains.

Un moment aprs, carrment pose au beau milieu de la rue,  cheval sur
le ruisseau, la pice tait en batterie. Une gueule formidable tait
ouverte sur la barricade.

--Allons, gai! fit Courfeyrac. Voil le brutal. Aprs la chiquenaude, le
coup de poing. L'arme tend vers nous sa grosse patte. La barricade va
tre srieusement secoue. La fusillade tte, le canon prend.

--C'est une pice de huit, nouveau modle, en bronze, ajouta
Combeferre. Ces pices-l, pour peu qu'on dpasse la proportion de dix
parties d'tain sur cent de cuivre, sont sujettes  clater. L'excs
d'tain les fait trop tendres. Il arrive alors qu'elles ont des caves et
des chambres dans la lumire. Pour obvier  ce danger et pouvoir forcer
la charge, il faudrait peut-tre en revenir au procd du quatorzime
sicle, le cerclage, et menaucher extrieurement la pice d'une suite
d'anneaux d'acier sans soudure, depuis la culasse jusqu'au tourillon. En
attendant, on remdie comme on peut au dfaut; on parvient  reconnatre
o sont les trous et les caves dans la lumire d'un canon au moyen du
chat. Mais il y a un meilleur moyen, c'est l'toile mobile de
Gribeauval.

--Au seizime sicle, observa Bossuet, on rayait les canons.

--Oui, rpondit Combeferre, cela augmente la puissance balistique, mais
diminue la justesse de tir. En outre, dans le tir  courte distance, la
trajectoire n'a pas toute la roideur dsirable, la parabole s'exagre,
le chemin du projectile n'est plus assez rectiligne pour qu'il puisse
frapper tous les objets intermdiaires, ncessit de combat pourtant,
dont l'importance crot avec la proximit de l'ennemi et la
prcipitation du tir. Ce dfaut de tension de la courbe du projectile
dans les canons rays du seizime sicle tenait  la faiblesse de la
charge; les faibles charges, pour cette espce d'engins, sont imposes
par des ncessits balistiques, telles, par exemple, que la conservation
des affts. En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu'il
veut; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que
six cents lieues par heure; la lumire fait soixante-dix mille lieues
par seconde. Telle est la supriorit de Jsus-Christ sur Napolon.

--Rechargez les armes, dit Enjolras.

De quelle faon le revtement de la barricade allait-il se comporter
sous le boulet? Le coup ferait-il brche? L tait la question. Pendant
que les insurgs rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le
canon.

L'anxit tait profonde dans la redoute.

Le coup partit, la dtonation clata.

--Prsent! cria une voix joyeuse.

Et en mme temps que le boulet sur la barricade, Gavroche s'abattit
dedans.

Il arrivait du ct de la rue du Cygne et il avait lestement enjamb la
barricade accessoire qui faisait front au ddale de la
Petite-Truanderie.

Gavroche fit plus d'effet dans la barricade que le boulet.

Le boulet s'tait perdu dans le fouillis des dcombres. Il avait tout au
plus bris une roue de l'omnibus, et achev la vieille charrette Anceau.
Ce que voyant, la barricade se mit  rire.

--Continuez, cria Bossuet aux artilleurs.




Chapitre VIII

Les artilleurs se font prendre au srieux


On entoura Gavroche.

Mais il n'eut le temps de rien raconter. Marius, frissonnant, le prit 
part.

--Qu'est-ce que tu viens faire ici?

--Tiens! dit l'enfant. Et vous?

Et il regarda fixement Marius avec son effronterie pique. Ses deux yeux
s'agrandissaient de la clart fire qui tait dedans.

Ce fut avec un accent svre que Marius continua:

--Qui est-ce qui te disait de revenir? As-tu au moins remis ma lettre 
son adresse?

Gavroche n'tait point sans quelque remords  l'endroit de cette lettre.
Dans sa hte de revenir  la barricade, il s'en tait dfait plutt
qu'il ne l'avait remise. Il tait forc de s'avouer  lui-mme qu'il
l'avait confie un peu lgrement  cet inconnu dont il n'avait mme pu
distinguer le visage. Il est vrai que cet homme tait nu-tte, mais cela
ne suffisait pas. En somme, il se faisait  ce sujet de petites
remontrances intrieures et il craignait les reproches de Marius. Il
prit, pour se tirer d'affaire, le procd le plus simple; il mentit
abominablement.

--Citoyen, j'ai remis la lettre au portier. La dame dormait. Elle aura
la lettre en se rveillant.

Marius, en envoyant cette lettre, avait deux buts, dire adieu  Cosette
et sauver Gavroche. Il dut se contenter de la moiti de ce qu'il
voulait.

L'envoi de sa lettre, et la prsence de M. Fauchelevent dans la
barricade, ce rapprochement s'offrit  son esprit. Il montra  Gavroche
M. Fauchelevent:

--Connais-tu cet homme?

--Non, dit Gavroche.

Gavroche, en effet, nous venons de le rappeler, n'avait vu Jean Valjean
que la nuit.

Les conjectures troubles et maladives qui s'taient bauches dans
l'esprit de Marius se dissiprent. Connaissait-il les opinions de M.
Fauchelevent? M. Fauchelevent tait rpublicain peut-tre. De l sa
prsence toute simple dans ce combat.

Cependant Gavroche tait dj  l'autre bout de la barricade criant: mon
fusil!

Courfeyrac le lui fit rendre.

Gavroche prvint les camarades, comme il les appelait, que la
barricade tait bloque. Il avait eu grand'peine  arriver. Un bataillon
de ligne, dont les faisceaux taient dans la Petite-Truanderie,
observait le ct de la rue du Cygne; du ct oppos, la garde
municipale occupait la rue des Prcheurs. En face, on avait le gros de
l'arme.

Ce renseignement donn, Gavroche ajouta:--Je vous autorise  leur
flanquer une pile indigne. Cependant Enjolras  son crneau, l'oreille
tendue, piait.

Les assaillants, peu contents sans doute du coup  boulet, ne l'avaient
pas rpt.

Une compagnie d'infanterie de ligne tait venue occuper l'extrmit de
la rue, en arrire de la pice. Les soldats dpavaient la chausse et y
construisaient avec les pavs une petite muraille basse, une faon
d'paulement qui n'avait gure plus de dix-huit pouces de hauteur et qui
faisait front  la barricade.  l'angle de gauche de cet paulement, on
voyait la tte de colonne d'un bataillon de la banlieue, mass rue
Saint-Denis.

Enjolras, au guet, crut distinguer le bruit particulier qui se fait
quand on retire des caissons les botes  mitraille, et il vit le chef
de pice changer le pointage et incliner lgrement la bouche du canon 
gauche. Puis les canonniers se mirent  charger la pice. Le chef de
pice saisit lui-mme le boutefeu et l'approcha de la lumire.

--Baissez la tte, ralliez le mur! cria Enjolras, et tous  genoux le
long de la barricade!

Les insurgs, pars devant le cabaret et qui avaient quitt leur poste
de combat  l'arrive de Gavroche, se rurent ple-mle vers la
barricade; mais avant que l'ordre d'Enjolras ft excut, la dcharge
se fit avec le rle effrayant d'un coup de mitraille. C'en tait un en
effet.

La charge avait t dirige sur la coupure de la redoute, y avait
ricoch sur le mur, et ce ricochet pouvantable avait fait deux morts et
trois blesss.

Si cela continuait, la barricade n'tait plus tenable. La mitraille
entrait.

Il y eut une rumeur de consternation.

--Empchons toujours le second coup, dit Enjolras.

Et, abaissant sa carabine, il ajusta le chef de pice qui, en ce moment,
pench sur la culasse du canon, rectifiait et fixait dfinitivement le
pointage.

Ce chef de pice tait un beau sergent de canonniers, tout jeune, blond,
 la figure trs douce, avec l'air intelligent propre  cette arme
prdestine et redoutable qui,  force de se perfectionner dans
l'horreur, doit finir par tuer la guerre.

Combeferre, debout prs d'Enjolras, considrait ce jeune homme.

--Quel dommage! dit Combeferre. La hideuse chose que ces boucheries!
Allons, quand il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerre.
Enjolras, tu vises ce sergent, tu ne le regardes pas. Figure-toi que
c'est un charmant jeune homme, il est intrpide, on voit qu'il pense,
c'est trs instruit, ces jeunes gens de l'artillerie; il a un pre, une
mre, une famille, il aime probablement, il a tout au plus vingt-cinq
ans, il pourrait tre ton frre.

--Il l'est, dit Enjolras.

--Oui, reprit Combeferre, et le mien aussi. Eh bien, ne le tuons pas.

--Laisse-moi. Il faut ce qu'il faut.

Et une larme coula lentement sur la joue de marbre d'Enjolras.

En mme temps il pressa la dtente de sa carabine. L'clair jaillit.
L'artilleur tourna deux fois sur lui-mme, les bras tendus devant lui
et la tte leve comme pour aspirer l'air, puis se renversa le flanc sur
la pice et y resta sans mouvement. On voyait son dos du centre duquel
sortait tout droit un flot de sang. La balle lui avait travers la
poitrine de part en part. Il tait mort.

Il fallut l'emporter et le remplacer. C'taient en effet quelques
minutes de gagnes.




Chapitre IX

Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
infaillible qui a influ sur la condamnation 1796


Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pice allait
recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette
mitraille. Il tait absolument ncessaire d'amortir les coups.

Enjolras jeta ce commandement:

--Il faut mettre l un matelas.

--On n'en a pas, dit Combeferre, les blesss sont dessus.

Jean Valjean, assis  l'cart sur une borne,  l'angle du cabaret, son
fusil entre les jambes, n'avait jusqu' cet instant pris part  rien de
ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire
autour de lui: Voil un fusil qui ne fait rien.

 l'ordre donn par Enjolras, il se leva.

On se souvient qu' l'arrive du rassemblement rue de la Chanvrerie, une
vieille femme, prvoyant les balles, avait mis son matelas devant sa
fentre. Cette fentre, fentre de grenier, tait sur le toit d'une
maison  six tages situe un peu en dehors de la barricade. Le matelas,
pos en travers, appuy par le bas sur deux perches  scher le linge,
tait soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux
ficelles et qui se rattachaient  des clous plants dans les chambranles
de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel
comme des cheveux.

--Quelqu'un peut-il me prter une carabine  deux coups? dit Jean
Valjean.

Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.

Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.

Une des deux cordes du matelas tait coupe.

Le matelas ne pendait plus que par un fil.

Jean Valjean lcha le second coup. La deuxime corde fouetta la vitre de
la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la
rue.

La barricade applaudit.

Toutes les voix crirent:

--Voil un matelas.

--Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?

Le matelas en effet tait tomb en dehors de la barricade, entre les
assigs et les assigeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant
exaspr la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'taient
couchs  plat ventre derrire la ligne de pavs qu'ils avaient leve,
et, pour suppler au silence forc de la pice qui se taisait en
attendant que son service ft rorganis, ils avaient ouvert le feu
contre la barricade. Les insurgs ne rpondaient pas  cette
mousqueterie, pour pargner les munitions. La fusillade se brisait  la
barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, tait terrible.

Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage
de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et
revint dans la barricade.

Lui-mme mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de
faon que les artilleurs ne le vissent pas.

Cela fait, on attendit le coup de mitraille.

Il ne tarda pas.

Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il
n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet
prvu tait obtenu. La barricade tait prserve.

--Citoyen, dit Enjolras  Jean Valjean, la Rpublique vous remercie.

Bossuet admirait et riait. Il s'cria:

--C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui
plie sur ce qui foudroie. Mais c'est gal, gloire au matelas qui annule
un canon!




Chapitre X

Aurore


En ce moment-l, Cosette se rveillait.

Sa chambre tait troite, propre, discrte, avec une longue croise au
levant sur l'arrire-cour de la maison.

Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'tait
point l la veille et elle tait dj rentre dans sa chambre quand
Toussaint avait dit: Il parat qu'il y a du train.

Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux
rves, ce qui tenait peut-tre un peu  ce que son petit lit tait trs
blanc. Quelqu'un qui tait Marius lui tait apparu dans de la lumire.
Elle se rveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit
l'effet de la continuation du songe.

Sa premire pense sortant de ce rve fut riante. Cosette se sentit
toute rassure. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures
auparavant, cette raction de l'me qui ne veut absolument pas du
malheur. Elle se mit  esprer de toutes ses forces sans savoir
pourquoi. Puis un serrement de coeur lui vint.--Voil trois jours
qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reu sa
lettre, qu'il savait o elle tait, et qu'il avait tant d'esprit, et
qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu' elle.--Et cela certainement
aujourd'hui, et peut-tre ce matin mme.--Il faisait grand jour, mais le
rayon de lumire tait trs horizontal, elle pensa qu'il tait de trs
bonne heure; qu'il fallait se lever pourtant; pour recevoir Marius.

Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par consquent
cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'tait
recevable. Tout cela tait certain. C'tait dj assez monstrueux
d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'tait
horrible au bon Dieu. Maintenant, cette cruelle taquinerie d'en haut
tait une preuve traverse. Marius allait arriver, et apporterait une
bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux;
elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le
sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-mme. Il lui est
naturel d'tre heureuse. Il semble que sa respiration soit faite
d'esprance.

Du reste, Cosette ne pouvait parvenir  se rappeler ce que Marius lui
avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et
quelle explication il lui en avait donne. Tout le monde a remarqu avec
quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber  terre court se cacher,
et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des penses qui nous
jouent le mme tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau;
c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la mmoire
dessus. Cosette se dpitait quelque peu du petit effort inutile que
faisait son souvenir. Elle se disait que c'tait bien mal  elle et
bien coupable d'avoir oubli des paroles prononces par Marius.

Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'me et du corps, sa
prire et sa toilette.

On peut  la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale,
non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait  peine, la prose ne
le doit pas.

C'est l'intrieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans
l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis ferm qui ne doit pas tre
regard par l'homme tant qu'il n'a pas t regard par le soleil. La
femme en bouton est sacre. Ce lit innocent qui se dcouvre, cette
adorable demi-nudit qui a peur d'elle-mme, ce pied blanc qui se
rfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir
comme si ce miroir tait une prunelle, cette chemise qui se hte de
remonter et de cacher l'paule pour un meuble qui craque ou pour une
voiture qui passe, ces cordons nous, ces agrafes accroches, ces lacets
tirs, ces tressaillements, ces petits frissons de froid et de pudeur,
cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquitude
presque aile l o rien n'est  craindre, les phases successives du
vtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied point
que tout cela soit racont, et c'est dj trop de l'indiquer.

L'oeil de l'homme doit tre plus religieux encore devant le lever d'une
jeune fille que devant le lever d'une toile. La possibilit d'atteindre
doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pche, la cendre
de la prune, le cristal radi de la neige, l'aile du papillon poudre de
plumes, sont des choses grossires auprs de cette chastet qui ne sait
pas mme qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de rve
et n'est pas encore une statue. Son alcve est cache dans la partie
sombre de l'idal. L'indiscret toucher du regard brutalise cette vague
pnombre. Ici, contempler, c'est profaner.

Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-mnage du
rveil de Cosette.

Un conte d'orient dit que la rose avait t faite par Dieu blanche, mais
qu'Adam l'ayant regarde au moment o elle s'entrouvrait, elle eut honte
et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les
jeunes filles et les fleurs, les trouvant vnrables.

Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui tait fort
simple en ce temps-l o les femmes n'enflaient pas leurs boucles et
leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets et ne mettaient
point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fentre et
promena ses yeux partout autour d'elle, esprant dcouvrir quelque peu
de la rue, un angle de maison, un coin de pavs, et pouvoir guetter l
Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arrire-cour tait
enveloppe de murs assez hauts, et n'avait pour chappe que quelques
jardins. Cosette dclara ces jardins hideux; pour la premire fois de sa
vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du
carrefour et t bien mieux son affaire. Elle prit le parti de regarder
le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait venir aussi de l.

Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce ft mobilit d'me; mais,
des esprances coupes d'accablement, c'tait sa situation. Elle sentit
confusment on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans l'air
en effet. Elle se dit qu'elle n'tait sre de rien, que se perdre de
vue, c'tait se perdre; et l'ide que Marius pourrait bien lui revenir
du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre.

Puis, tels sont ces nuages, le calme lui revint, et l'espoir, et une
sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.

Tout le monde tait encore couch dans la maison. Un silence provincial
rgnait. Aucun volet n'tait pouss. La loge du portier tait ferme.
Toussaint n'tait pas leve, et Cosette pensa tout naturellement que son
pre dormait. Il fallait qu'elle et bien souffert, et qu'elle souffrit
bien encore, car elle se disait que son pre avait t mchant; mais
elle comptait sur Marius. L'clipse d'une telle lumire tait dcidment
impossible. Elle pria. Par instants elle entendait  une certaine
distance des espces de secousses sourdes, et elle disait: C'est
singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes cochres de si bonne
heure. C'taient les coups de canon qui battaient la barricade.

Il y avait,  quelques pieds au-dessous de la croise de Cosette, dans
la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets;
l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-del de la corniche
si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La
mre y tait, ouvrant ses ailes en ventail sur sa couve; le pre
voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la
nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse,
la grande loi Multipliez tait l souriante et auguste, et ce doux
mystre s'panouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux
dans le soleil, l'me dans les chimres, claire par l'amour au dedans
et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans
presque oser s'avouer qu'elle pensait en mme temps  Marius, se mit 
regarder ces oiseaux, cette famille, ce mle et cette femelle, cette
mre et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne  une
vierge.




Chapitre XI

Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne


Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille
alternaient, sans grand ravage  la vrit. Le haut de la faade de
Corinthe souffrait seul; la croise du premier tage et les mansardes
du toit, cribles de chevrotines et de biscayens, se dformaient
lentement. Les combattants qui s'y taient posts avaient d s'effacer.
Du reste, ceci est une tactique de l'attaque des barricades; tirailler
longtemps, afin d'puiser les munitions des insurgs, s'ils font la
faute de rpliquer. Quand on s'aperoit, au ralentissement de leur feu,
qu'ils n'ont plus ni balles ni poudre, on donne l'assaut. Enjolras
n'tait pas tomb dans ce pige; la barricade ne ripostait point.

 chaque feu de peloton, Gavroche se gonflait la joue avec sa langue,
signe de haut ddain.

--C'est bon, disait-il, dchirez de la toile. Nous avons besoin de
charpie.

Courfeyrac interpellait la mitraille sur son peu d'effet et disait au
canon:

--Tu deviens diffus, mon bonhomme.

Dans la bataille on s'intrigue comme au bal. Il est probable que ce
silence de la redoute commenait  inquiter les assigeants et  leur
faire craindre quelque incident inattendu, et qu'ils sentirent le besoin
de voir clair  travers ce tas de pavs et de savoir ce qui se passait
derrire cette muraille impassible qui recevait les coups sans y
rpondre. Les insurgs aperurent subitement un casque qui brillait au
soleil sur un toit voisin. Un pompier tait adoss  une haute chemine
et semblait l en sentinelle. Son regard plongeait  pic dans la
barricade.

--Voil un surveillant gnant, dit Enjolras.

Jean Valjean avait rendu la carabine d'Enjolras, mais il avait son
fusil.

Sans dire un mot, il ajusta le pompier, et, une seconde aprs, le
casque, frapp d'une balle, tombait bruyamment dans la rue. Le soldat
effar se hta de disparatre.

Un deuxime observateur prit sa place. Celui-ci tait un officier. Jean
Valjean, qui avait recharg son fusil, ajusta le nouveau venu, et envoya
le casque de l'officier rejoindre le casque du soldat. L'officier
n'insista pas, et se retira trs vite. Cette fois l'avis fut compris.
Personne ne reparut sur le toit; et l'on renona  espionner la
barricade.

--Pourquoi n'avez-vous pas tu l'homme? demanda Bossuet  Jean Valjean.


Jean Valjean ne rpondit pas.




Chapitre XII

Le dsordre partisan de l'ordre


Bossuet murmura  l'oreille de Combeferre:

--Il n'a pas rpondu  ma question.

--C'est un homme qui fait de la bont  coups de fusil, dit Combeferre.

Ceux qui ont gard quelque souvenir de cette poque dj lointaine
savent que la garde nationale de la banlieue tait vaillante contre les
insurrections. Elle fut particulirement acharne et intrpide aux
journes de juin 1832. Tel bon cabaretier de Pantin, des Vertus ou de la
Cunette, dont l'meute faisait chmer l'tablissement, devenait lonin
en voyant sa salle de danse dserte, et se faisait tuer pour sauver
l'ordre reprsent par la guinguette. Dans ce temps  la fois bourgeois
et hroque, en prsence des ides qui avaient leurs chevaliers, les
intrts avaient leurs paladins. Le prosasme du mobile n'tait rien 
la bravoure du mouvement. La dcroissance d'une pile d'cus faisait
chanter  des banquiers la _Marseillaise_. On versait lyriquement son
sang pour le comptoir; et l'on dfendait avec un enthousiasme
lacdmonien la boutique, cet immense diminutif de la patrie.

Au fond, disons-le, il n'y avait rien dans tout cela que de trs
srieux. C'taient les lments sociaux qui entraient en lutte, en
attendant le jour o ils entreront en quilibre.

Un autre signe de ce temps, c'tait l'anarchie mle au
gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). On tait pour l'ordre
avec indiscipline. Le tambour battait inopinment, sur le commandement
de tel colonel de la garde nationale, des rappels de caprice; tel
capitaine allait au feu par inspiration; tel garde national se battait
d'ide, et pour son propre compte. Dans les minutes de crise, dans les
journes, on prenait conseil moins de ses chefs que de ses instincts.
Il y avait dans l'arme de l'ordre de vritables gurilleros, les uns
d'pe comme Fannicot, les autres de plume comme Henri Fonfrde.

La civilisation, malheureusement reprsente  cette poque plutt par
une agrgation d'intrts que par un groupe de principes, tait ou se
croyait en pril; elle poussait le cri d'alarme; chacun, se faisant
centre, la dfendait, la secourait et la protgeait,  sa tte; et le
premier venu prenait sur lui de sauver la socit.

Le zle parfois allait jusqu' l'extermination. Tel peloton de gardes
nationaux se constituait de son autorit prive conseil de guerre, et
jugeait et excutait en cinq minutes un insurg prisonnier. C'est une
improvisation de cette sorte qui avait tu Jean Prouvaire. Froce loi de
Lynch, qu'aucun parti n'a le droit de reprocher aux autres, car elle est
applique par la rpublique en Amrique comme par la monarchie en
Europe. Cette loi de Lynch se compliquait de mprises. Un jour d'meute,
un jeune pote, nomm Paul-Aim Garnier, fut poursuivi place Royale, la
bayonnette aux reins, et n'chappa qu'en se rfugiant sous la porte
cochre du numro 6. On criait:--_En voil encore un de ces
Saint-Simoniens!_ et l'on voulait le tuer. Or, il avait sous le bras un
volume des mmoires du duc de _Saint-Simon_. Un garde national avait lu
sur ce livre le mot: Saint-Simon, et avait cri:  mort!

Le 6 juin 1832, une compagnie de gardes nationaux de la banlieue,
commande par le capitaine Fannicot, nomm plus haut, se fit, par
fantaisie et bon plaisir, dcimer rue de la Chanvrerie. Le fait, si
singulier qu'il soit, a t constat par l'instruction judiciaire
ouverte  la suite de l'insurrection de 1832. Le capitaine Fannicot,
bourgeois impatient et hardi, espce de condottiere de l'ordre, de ceux
que nous venons de caractriser, gouvernementaliste fanatique et
insoumis, ne put rsister  l'attrait de faire feu avant l'heure et 
l'ambition de prendre la barricade  lui tout seul, c'est--dire avec
sa compagnie. Exaspr par l'apparition successive du drapeau rouge et
du vieil habit qu'il prit pour le drapeau noir, il blmait tout haut les
gnraux et les chefs de corps, lesquels tenaient conseil, ne jugeaient
pas que le moment de l'assaut dcisif ft venu, et laissaient, suivant
une expression clbre de l'un d'eux, l'insurrection cuire dans son
jus. Quant  lui, il trouvait la barricade mre, et, comme ce qui est
mr doit tomber, il essaya.

Il commandait  des hommes rsolus comme lui,  des enrags, a dit un
tmoin. Sa compagnie, celle-l mme qui avait fusill le pote Jean
Prouvaire, tait la premire du bataillon post  l'angle de la rue. Au
moment o l'on s'y attendait le moins, le capitaine lana ses hommes
contre la barricade. Ce mouvement, excut avec plus de bonne volont
que de stratgie, cota cher  la compagnie Fannicot. Avant qu'elle ft
arrive aux deux tiers de la rue, une dcharge gnrale de la barricade
l'accueillit. Quatre, les plus audacieux, qui couraient en tte, furent
foudroys  bout portant au pied mme de la redoute, et cette courageuse
cohue de gardes nationaux, gens trs braves, mais qui n'avaient point la
tnacit militaire, dut se replier, aprs quelque hsitation, en
laissant quinze cadavres sur le pav. L'instant d'hsitation donna aux
insurgs le temps de recharger les armes, et une seconde dcharge, trs
meurtrire, atteignit la compagnie avant qu'elle et pu regagner l'angle
de la rue, son abri. Un moment, elle fut prise entre deux mitrailles, et
elle reut la vole de la pice en batterie qui, n'ayant pas d'ordre,
n'avait pas discontinu son feu. L'intrpide et imprudent Fannicot fut
un des morts de cette mitraille. Il fut tu par le canon, c'est--dire
par l'ordre.

Cette attaque, plus furieuse que srieuse, irrita Enjolras.

--Les imbciles! dit-il. Ils font tuer leurs hommes, et ils nous usent
nos munitions, pour rien.

Enjolras parlait comme un vrai gnral d'meute qu'il tait.
L'insurrection et la rpression ne luttent point  armes gales.
L'insurrection, promptement puisable, n'a qu'un nombre de coups  tirer
et qu'un nombre de combattants  dpenser. Une giberne vide, un homme
tu, ne se remplacent pas. La rpression, ayant l'arme, ne compte pas
les hommes, et, ayant Vincennes, ne compte pas les coups. La rpression
a autant de rgiments que la barricade a d'hommes, et autant d'arsenaux
que la barricade a de cartouchires. Aussi sont-ce l des luttes d'un
contre cent, qui finissent toujours par l'crasement des barricades; 
moins que la rvolution, surgissant brusquement, ne vienne jeter dans la
balance son flamboyant glaive d'archange. Cela arrive. Alors tout se
lve, les pavs entrent en bouillonnement, les redoutes populaires
pullulent, Paris tressaille souverainement, le _quid divinum_ se dgage,
un 10 aot est dans l'air, un 29 juillet est dans l'air, une prodigieuse
lumire apparat, la gueule bante de la force recule, et l'arme, ce
lion, voit devant elle, debout et tranquille, ce prophte, la France.




Chapitre XIII

Lueurs qui passent


Dans le chaos de sentiments et de passions qui dfendent une barricade,
il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point
d'honneur, de l'enthousiasme, de l'idal, de la conviction, de
l'acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d'espoir.

Une de ces intermittences, un de ces vagues frmissements d'esprance
traversa subitement,  l'instant le plus inattendu, la barricade de la
Chanvrerie.

--coutez, s'cria brusquement Enjolras toujours aux aguets, il me
semble que Paris s'veille.

Il est certain que, dans la matine du 6 juin, l'insurrection eut,
pendant une heure ou deux, une certaine recrudescence. L'obstination du
tocsin de Saint-Merry ranima quelques vellits. Rue du Poirier, rue des
Gravilliers, des barricades s'bauchrent. Devant la porte
Saint-Martin, un jeune homme, arm d'une carabine, attaqua seul un
escadron de cavalerie.  dcouvert, en plein boulevard, il mit un genou
 terre, paula son arme, tira, tua le chef d'escadron, et se retourna
en disant: _En voil encore un qui ne nous fera plus de mal_. Il fut
sabr. Rue Saint-Denis, une femme tirait sur la garde municipale de
derrire une jalousie baisse. On voyait  chaque coup trembler les
feuilles de la jalousie. Un enfant de quatorze ans fut arrt rue de la
Cossonnerie avec ses poches pleines de cartouches. Plusieurs postes
furent attaqus.  l'entre de la rue Bertin-Poire, une fusillade trs
vive et tout  fait imprvue accueillit un rgiment de cuirassiers, en
tte duquel marchait le gnral Cavaignac de Baragne. Rue
Planche-Mibray, on jeta du haut des toits sur la troupe de vieux tessons
de vaisselle et des ustensiles de mnage; mauvais signe; et quand on
rendit compte de ce fait au marchal Soult, le vieux lieutenant de
Napolon devint rveur, se rappelant le mot de Suchet  Saragosse:
_Nous sommes perdus quand les vieilles femmes nous vident leur pot de
chambre sur la tte_.

Ces Symptmes gnraux qui se manifestaient au moment o l'on croyait
l'meute localise, cette fivre de colre qui reprenait le dessus, ces
flammches qui volaient  et l au-dessus de ces masses profondes de
combustible qu'on nomme les faubourgs de Paris, tout cet ensemble
inquita les chefs militaires. On se hta d'teindre ces commencements
d'incendie. On retarda, jusqu' ce que ces ptillements fussent
touffs, l'attaque des barricades Maubue, de la Chanvrerie et de
Saint-Merry, afin de n'avoir plus affaire qu' elles, et de pouvoir tout
finir d'un coup. Des colonnes furent lances dans les rues en
fermentation, balayant les grandes, sondant les petites,  droite, 
gauche, tantt avec prcaution et lentement, tantt au pas de charge. La
troupe enfonait les portes des maisons d'o l'on avait tir; en mme
temps des manoeuvres de cavalerie dispersaient les groupes des
boulevards. Cette rpression ne se fit pas sans rumeur et sans ce fracas
tumultueux propre aux chocs d'arme et de peuple. C'tait l ce
qu'Enjolras, dans les intervalles de la canonnade et de la mousqueterie,
saisissait. En outre, il avait vu au bout de la rue passer des blesss
sur des civires, et il disait  Courfeyrac:--Ces blesss-l ne viennent
pas de chez nous.

L'espoir dura peu; la lueur s'clipsa vite. En moins d'une demi-heure,
ce qui tait dans l'air s'vanouit, ce fut comme un clair sans foudre,
et les insurgs sentirent retomber sur eux cette espce de chape de
plomb que l'indiffrence du peuple jette sur les obstins abandonns.

Le mouvement gnral qui semblait s'tre vaguement dessin avait avort;
et l'attention du ministre de la guerre et la stratgie des gnraux
pouvaient se concentrer maintenant sur les trois ou quatre barricades
restes debout.

Le soleil montait sur l'horizon.

Un insurg interpella Enjolras:

--On a faim ici. Est-ce que vraiment nous allons mourir comme a sans
manger?

Enjolras, toujours accoud  son crneau, sans quitter des yeux
l'extrmit de la rue, fit un signe de tte affirmatif.




Chapitre XIV

O on lira le nom de la matresse d'Enjolras


Courfeyrac, assis sur un pav  ct d'Enjolras, continuait d'insulter
le canon, et chaque fois que passait, avec son bruit monstrueux, cette
sombre nue de projectiles qu'on appelle la mitraille, il l'accueillait
par une bouffe d'ironie.

--Tu t'poumones, mon pauvre vieux brutal, tu me fais de la peine, tu
perds ton vacarme. Ce n'est pas du tonnerre, a. C'est de la toux.

Et l'on riait autour de lui.

Courfeyrac et Bossuet, dont la vaillante belle humeur croissait avec le
pril, remplaaient, comme madame Scarron, la nourriture par la
plaisanterie, et, puisque le vin manquait, versaient  tous de la gat.

--J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa tmrit impassible
m'merveille. Il vit seul, ce qui le rend peut-tre un peu triste;
Enjolras se plaint de sa grandeur qui l'attache au veuvage. Nous autres,
nous avons tous plus ou moins des matresses qui nous rendent fous,
c'est--dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le
moins qu'on se batte comme un lion. C'est une faon de nous venger des
traits que nous font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour
faire bisquer Anglique. Tous nos hrosmes viennent de nos femmes. Un
homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la femme qui fait
partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas
amoureux, et il trouve le moyen d'tre intrpide. C'est une chose
inoue qu'on puisse tre froid comme la glace et hardi comme le feu.

Enjolras ne paraissait pas couter, mais quelqu'un qui et t prs de
lui l'et entendu murmurer  demi-voix: _Patria_.

Bossuet riait encore quand Courfeyrac s'cria:

--Du nouveau!

Et, prenant une voix d'huissier qui annonce, il ajouta:

--Je m'appelle Pice de Huit.

En effet, un nouveau personnage venait d'entrer en scne. C'tait une
deuxime bouche  feu.

Les artilleurs firent rapidement la manoeuvre de force, et mirent cette
seconde pice en batterie prs de la premire.

Ceci bauchait le dnoment.

Quelques instants aprs, les deux pices, vivement servies, tiraient de
front contre la redoute; les feux de peloton de la ligne et de la
banlieue soutenaient l'artillerie.

On entendait une autre canonnade  quelque distance. En mme temps que
deux pices s'acharnaient sur la redoute de la rue de la Chanvrerie,
deux autres bouches  feu, braques, l'une rue Saint-Denis, l'autre rue
Aubry-le-Boucher, criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre canons
se faisaient lugubrement cho.

Les aboiements des sombres chiens de la guerre se rpondaient.

Des deux pices qui battaient maintenant la barricade de la rue de la
Chanvrerie, l'une tirait  mitraille, l'autre  boulet.

La pice qui tirait  boulet tait pointe un peu haut et le tir tait
calcul de faon que le boulet frappait le bord extrme de l'arte
suprieure de la barricade, l'crtait, et miettait les pavs sur les
insurgs en clats de mitraille.

Ce procd de tir avait pour but d'carter les combattants du sommet de
la redoute, et de les contraindre  se pelotonner dans l'intrieur;
c'est--dire que cela annonait l'assaut.

Une fois les combattants chasss du haut de la barricade par le boulet
et des fentres du cabaret par la mitraille, les colonnes d'attaque
pourraient s'aventurer dans la rue sans tre vises, peut-tre mme sans
tre aperues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au
soir, et, qui sait? la prendre par surprise.

--Il faut absolument diminuer l'incommodit de ces pices, dit Enjolras,
et il cria: Feu sur les artilleurs! Tous taient prts. La barricade,
qui se taisait depuis si longtemps, fit feu perdument, sept ou huit
dcharges se succdrent avec une sorte de rage et de joie, la rue
s'emplit d'une fume aveuglante, et, au bout de quelques minutes, 
travers cette brume toute raye de flamme, on put distinguer confusment
les deux tiers des ailleurs couchs sous les roues des canons. Ceux qui
taient rests debout continuaient de servir les pices avec une
tranquillit svre; mais le feu tait ralenti.

--Voil qui va bien, dit Bossuet  Enjolras. Succs.

Enjolras hocha la tte et rpondit:

--Encore un quart d'heure de ce succs, et il n'y aura plus dix
cartouches dans la barricade.

Il parat que Gavroche entendit ce mot.




Chapitre XV

Gavroche dehors


Courfeyrac tout  coup aperut quelqu'un au bas de la barricade, dehors,
dans la rue, sous les balles.

Gavroche avait pris un panier  bouteilles, dans le cabaret, tait sorti
par la coupure, et tait paisiblement occup  vider dans son panier les
gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tus sur le talus de
la redoute.

--Qu'est-ce que tu fais l? dit Courfeyrac.

Gavroche leva le nez:

--Citoyen, j'emplis mon panier.

--Tu ne vois donc pas la mitraille?

Gavroche rpondit:

--Eh bien, il pleut. Aprs?

Courfeyrac cria:

--Rentre!

--Tout  l'heure, fit Gavroche.

Et, d'un bond, il s'enfona dans la rue.

On se souvient que la compagnie Fannicot, en se retirant, avait laiss
derrire elle une trane de cadavres.

Une vingtaine de morts gisaient  et l dans toute la longueur de la
rue sur le pav. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision
de cartouches pour la barricade.

La fume tait dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage
tomb dans une gorge de montagnes entre deux escarpements  pic, peut se
figurer cette fume resserre et comme paissie par deux sombres lignes
de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse;
de l un obscurcissement graduel qui blmissait mme le plein jour.
C'est  peine si, d'un bout  l'autre de la rue, pourtant fort courte,
les combattants s'apercevaient.

Cet obscurcissement, probablement voulu et calcul par les chefs qui
devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile  Gavroche.

Sous les plis de ce voile de fume, et grce  sa petitesse, il put
s'avancer assez loin dans la rue sans tre vu. Il dvalisa les sept ou
huit premires gibernes sans grand danger.

Il rampait  plat ventre, galopait  quatre pattes, prenait son panier
aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort 
l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchire comme un singe ouvre
une noix.

De la barricade, dont il tait encore assez prs, on n'osait lui crier
de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.

Sur un cadavre, qui tait un caporal, il trouva une poire  poudre.

--Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche.  force d'aller en
avant, il parvint au point o le brouillard de la fusillade devenait
transparent.

Si bien que les tirailleurs de la ligne rangs et  l'afft derrire
leur leve de pavs, et les tirailleurs de la banlieue masss  l'angle
de la rue, se montrrent soudainement quelque chose qui remuait dans la
fume.

Au moment o Gavroche dbarrassait de ses cartouches un sergent gisant
prs d'une borne, une balle frappa le cadavre.

--Fichtre! fit Gavroche. Voil qu'on me tue mes morts.

Une deuxime balle fit tinceler le pav  ct de lui. Une troisime
renversa son panier.

Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.

Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les
hanches, l'oeil fix sur les gardes nationaux qui tiraient, et il
chanta:

On est laid  Nanterre,

C'est la faute  Voltaire,

Et bte  Palaiseau,

C'est la faute  Rousseau.

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les
cartouches qui en taient tombes, et, avanant vers la fusillade, alla
dpouiller une autre giberne. L une quatrime balle le manqua encore.
Gavroche chanta:

Je ne suis pas notaire,

C'est la faute  Voltaire,

Je suis petit oiseau,

C'est la faute  Rousseau.

Une cinquime balle ne russit qu' tirer de lui un troisime couplet:

Joie est mon caractre,

C'est la faute  Voltaire,

Misre est mon trousseau,

C'est la faute  Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps.

Le spectacle tait pouvantable et charmant. Gavroche, fusill,
taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'tait le
moineau becquetant les chasseurs. Il rpondait  chaque dcharge par un
couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes
nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se
redressait, s'effaait dans un coin de porte, puis bondissait,
disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait  la
mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches,
vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgs, haletants
d'anxit, le suivaient des yeux. La barricade tremblait; lui, il
chantait. Ce n'tait pas un enfant, ce n'tait pas un homme; c'tait un
trange gamin fe. On et dit le nain invulnrable de la mle. Les
balles couraient aprs lui, il tait plus leste qu'elles. Il jouait on
ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que
la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une
pichenette.

Une balle pourtant, mieux ajuste ou plus tratre que les autres, finit
par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il
s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Ante
dans ce pygme; pour le gamin toucher le pav, c'est comme pour le
gant toucher la terre; Gavroche n'tait tomb que pour se redresser; il
resta assis sur son sant, un long filet de sang rayait son visage, il
leva ses deux bras en l'air, regarda du ct d'o tait venu le coup,
et se mit  chanter.

Je suis tomb par terre,

C'est la faute  Voltaire,

Le nez dans le ruisseau,

C'est la faute ....

Il n'acheva point. Une seconde balle du mme tireur l'arrta court.
Cette fois il s'abattit la face contre le pav, et ne remua plus. Cette
petite grande me venait de s'envoler.




Chapitre XVI

Comment de frre on devient pre


Il y avait en ce moment-l mme dans le jardin du Luxembourg--car le
regard du drame doit tre prsent partout,--deux enfants qui se tenaient
par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les
ayant mouills, ils marchaient dans les alles du ct du soleil; l'an
conduisait le petit; ils taient en haillons et ples; ils avaient un
air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait: J'ai bien faim.

L'an, dj un peu protecteur, conduisait son frre de la main gauche
et avait une baguette dans sa main droite.

Ils taient seuls dans le jardin. Le jardin tait dsert, les grilles
taient fermes par mesure de police  cause de l'insurrection. Les
troupes qui y avaient bivouaqu en taient sorties pour les besoins du
combat.

Comment ces enfants taient-ils l? Peut-tre s'taient-ils vads de
quelque corps de garde entrebill; peut-tre aux environs,  la
barrire d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le
carrefour voisin domin par le fronton o on lit: _invenerunt parvulum
pannis involutum,_ y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils
s'taient enfuis; peut-tre avaient-ils, la veille au soir, tromp
l'oeil des inspecteurs du jardin  l'heure de la clture, et avaient-ils
pass la nuit dans quelqu'une de ces gurites o on lit les journaux? Le
fait est qu'ils taient errants et qu'ils semblaient libres. tre errant
et sembler libre, c'est tre perdu. Ces pauvres petits taient perdus en
effet.

Ces deux enfants taient ceux-l mmes dont Gavroche avait t en peine,
et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thnardier, en location chez
la Magnon, attribus  M. Gillenormand, et maintenant feuilles tombes
de toutes ces branches sans racines, et roules sur la terre par le
vent.

Leurs vtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient de
prospectus vis--vis de M. Gillenormand, taient devenus guenilles.

Ces tres appartenaient dsormais  la statistique des Enfants
Abandonns que la police constate, ramasse, gare et retrouve sur le
pav de Paris.

Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misrables
fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperus, ils
eussent chass ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les
jardins publics: pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils ont
droit aux fleurs.

Ceux-ci taient l, grce aux grilles fermes. Ils taient en
contravention. Ils s'taient glisss dans le jardin, et ils y taient
rests. Les grilles fermes ne donnent pas cong aux inspecteurs, la
surveillance est cense continuer, mais elle s'amollit et se repose; et
les inspecteurs, mus eux aussi par l'anxit publique et plus occups
du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et n'avaient pas
vu les deux dlinquants.

Il avait plu la veille, et mme un peu le matin. Mais en juin les ondes
ne comptent pas. C'est  peine si l'on s'aperoit, une heure aprs un
orage, que cette belle journe blonde a pleur. La terre en t est
aussi vite sche que la joue d'un enfant.

 cet instant du solstice, la lumire du plein midi est, pour ainsi
dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose  la
terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une
averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin
tout ruisselait, l'aprs-midi tout poudroie.

Rien n'est admirable comme une verdure dbarbouille par la pluie et
essuye par le rayon; c'est de la fracheur chaude. Les jardins et les
prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs
fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs
parfums  la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement
ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide  faire
patienter l'homme.

Il y a des tres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant
l'azur du ciel, disent: c'est assez! songeurs absorbs dans le prodige,
puisant dans l'idoltrie de la nature l'indiffrence du bien et du mal,
contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme, qui ne
comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la soif de
ceux-l, de la nudit du pauvre en hiver, de la courbure lymphatique
d'une petite pine dorsale, du grabat, du grenier, du cachot, et des
haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut rver sous les
arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement satisfaits.
Chose trange, l'infini leur sufft. Ce grand besoin de l'homme, le
fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le
progrs, ce travail sublime, ils n'y songent pas. L'indfini, qui nat
de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur
chappe. Pourvu qu'ils soient face  face avec l'immensit, ils
sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abmer, voil leur vie.
L'histoire de l'humanit pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout n'y
est pas; le vrai Tout reste en dehors;  quoi bon s'occuper de ce
dtail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc
Aldebaran qui se lve! La mre n'a plus de lait, le nouveau-n se meurt,
je n'en sais rien, mais considrez donc cette rosace merveilleuse que
fait une rondelle de l'aubier du sapin examine au microscope!
comparez-moi la plus belle malines  cela! Ces penseurs oublient
d'aimer. Le zodiaque russit sur eux au point de les empcher de voir
l'enfant qui pleure. Dieu leur clipse l'me. C'est l une famille
d'esprits,  la fois petits et grands. Horace en tait, Goethe en tait,
La Fontaine peut-tre; magnifiques gostes de l'infini, spectateurs
tranquilles de la douleur, qui ne voient pas Nron s'il fait beau,
auxquels le soleil cache le bcher, qui regarderaient guillotiner en y
cherchant un effet de lumire, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot,
ni le rle, ni le tocsin, pour qui tout est bien puisqu'il y a le mois
de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus
de leur tte, se dclarent contents, et qui sont dtermins  tre
heureux jusqu' puisement du rayonnement des astres et du chant des
oiseaux.

Ce sont de radieux tnbreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont 
plaindre. Certes, ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut
les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on admirerait
un tre  la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous les sourcils
et qui aurait un astre au milieu du front.

L'indiffrence de ces penseurs, c'est l, selon quelques-uns, une
philosophie suprieure. Soit; mais dans cette supriorit il y a de
l'infirmit. On peut tre immortel et boiteux; tmoin Vulcain. On peut
tre plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la
nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle?

Mais alors, quoi!  qui se fier? _Solem quis dicere falsum audeat_?
Ainsi de certains gnies eux-mmes, de certains Trs-Hauts humains, des
hommes astres, pourraient se tromper? Ce qui est l-haut, au fate, au
sommet, au znith, ce qui envoie sur la terre tant de clart, verrait
peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas dsesprant? Non.
Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu.

Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et
dpeupl, tait charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient
dans la lumire des baumes et des blouissements. Les branches, folles 
la clart de midi, semblaient chercher  s'embrasser. Il y avait dans
les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient,
les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits
coups de bec dans les trous de l'corce. Les plates-bandes acceptaient
la royaut lgitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui
qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivre des oeillets. Les
vieilles corneilles de Marie de Mdicis taient amoureuses dans les
grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes,
qui ne sont autre chose que toutes les varits de la flamme, faites
fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles,
tincelles de ces fleurs flammes. Tout tait grce et gat, mme la
pluie prochaine; cette rcidive, dont les muguets et les chvrefeuilles
devaient profiter, n'avait rien d'inquitant; les hirondelles faisaient
la charmante menace de voler bas. Qui tait l aspirait du bonheur; la
vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours,
l'assistance, la paternit, la caresse, l'aurore. Les penses qui
tombaient du ciel taient douces comme une petite main d'enfant qu'on
baise.

Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre
troues de lumire; ces desses taient toutes dguenilles de soleil;
il leur pendait des rayons de tous les cts. Autour du grand bassin, la
terre tait dj sche au point d'tre presque brle. Il faisait assez
de vent pour soulever  et l de petites meutes de poussire. Quelques
feuilles jaunes, restes du dernier automne, se poursuivaient
joyeusement, et semblaient gaminer.

L'abondance de la clart avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sve,
chaleur, effluves, dbordaient; on sentait sous la cration l'normit
de la source; dans tous ces souffles pntrs d'amour, dans ce
va-et-vient de rverbrations et de reflets, dans cette prodigieuse
dpense de rayons, dans ce versement indfini d'or fluide, on sentait la
prodigalit de l'inpuisable; et, derrire cette splendeur comme
derrire un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire
d'toiles.

Grce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grce  la pluie, il
n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver;
tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui
sortent de la terre sous forme de fleurs, taient irrprochables. Cette
magnificence tait propre. Le grand silence de la nature heureuse
emplissait le jardin. Silence cleste compatible avec mille musiques,
roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims, palpitations du vent.
Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble;
les entres et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu;
les lilas finissaient, les jasmins commenaient; quelques fleurs taient
attardes, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons
rouges de juin fraternisait avec l'arrire-garde des papillons blancs de
mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des
ondulations dans l'normit magnifique des marronniers. C'tait
splendide. Un vtran de la caserne voisine qui regardait  travers la
grille disait: Voil le printemps au port d'armes et en grande tenue.

Toute la nature djeunait; la cration tait  table; c'tait l'heure;
la grande nappe bleue tait mise au ciel et la grande nappe verte sur la
terre; le soleil clairait  giorno. Dieu servait le repas universel.
Chaque tre avait sa pture ou sa pte. Le ramier trouvait du chnevis,
le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le
rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche
trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait
bien un peu les uns les autres, ce qui est le mystre du mal ml au
bien; mais pas une bte n'avait l'estomac vide.

Les deux petits abandonns taient parvenus prs du grand bassin, et, un
peu troubls par toute cette lumire, ils tchaient de se cacher,
instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, mme
impersonnelle; et ils se tenaient derrire la baraque des cygnes.

 et l, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait
confusment des cris, une rumeur, des espces de rles tumultueux qui
taient des fusillades, et des frappements sourds qui taient des coups
de canon. Il y avait de la fume au-dessus des toits du ct des halles.
Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.

Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit rptait de
temps en temps  demi-voix: J'ai faim.

Presque au mme instant que les deux enfants, un autre couple
s'approchait du grand bassin. C'tait un bonhomme de cinquante ans qui
menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le pre avec son
fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.

 cette poque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue
d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires
quand les grilles taient fermes, tolrance supprime depuis. Ce pre
et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-l.

Les deux petits pauvres regardrent venir ce monsieur et se cachrent
un peu plus.

Celui-ci tait un bourgeois. Le mme peut-tre qu'un jour Marius, 
travers sa fivre d'amour, avait entendu, prs de ce mme grand bassin,
conseillant  son fils d'viter les excs. Il avait l'air affable et
altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce
sourire mcanique, produit par trop de mchoire et trop peu de peau,
montre les dents plutt que l'me. L'enfant, avec sa brioche mordue
qu'il n'achevait pas, semblait gav. L'enfant tait vtu en garde
national  cause de l'meute, et le pre tait rest habill en
bourgeois  cause de la prudence.

Le pre et le fils s'taient arrts prs du bassin o s'battaient les
deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une
admiration spciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme
eux.

Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal,
et ils taient superbes.

Si les deux petits pauvres eussent cout et eussent t d'ge 
comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le
pre disait au fils:

--Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le
faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrs d'or et de
pierreries; je laisse ce faux clat aux mes mal organises.

Ici les cris profonds qui venaient du ct des halles clatrent avec un
redoublement de cloche et de rumeur.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.

Le pre rpondit:

--Ce sont des saturnales.

Tout  coup, il aperut les deux petits dguenills, immobiles derrire
la maisonnette verte des cygnes.

--Voil le commencement, dit-il.

Et aprs un silence il ajouta:

--L'anarchie entre dans ce jardin.

Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit
 pleurer.

--Pourquoi pleures-tu? demanda le pre.

--Je n'ai plus faim, dit l'enfant.

Le sourire du pre s'accentua.

--On n'a pas besoin de faim pour manger un gteau.

--Mon gteau m'ennuie. Il est rassis.

--Tu n'en veux plus?

--Non.

Le pre lui montra les cygnes.

--Jette-le  ces palmipdes.

L'enfant hsita. On ne veut plus de son gteau; ce n'est pas une raison
pour le donner.

Le pre poursuivit:

--Sois humain. Il faut avoir piti des animaux.

Et, prenant  son fils le gteau, il le jeta dans le bassin.

Le gteau tomba assez prs du bord.

Les cygnes taient loin, au centre du bassin, et occups  quelque
proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche.

Le bourgeois, sentant que le gteau risquait de se perdre, et mu de ce
naufrage inutile, se livra  une agitation tlgraphique qui finit par
attirer l'attention des cygnes.

Ils aperurent quelque chose qui surnageait, virrent de bord comme des
navires qu'ils sont, et se dirigrent vers la brioche lentement, avec la
majest bate qui convient  des btes blanches.

--Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir
de l'esprit.

En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement
subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouffes de vent qui
parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet
instant-l apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs,
des feux de peloton, et les rpliques lugubres du tocsin et du canon.
Ceci concida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil.

Les cygnes n'taient pas encore arrivs  la brioche.

--Rentrons, dit le pre, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main
de son fils. Puis il continua:

--Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui spare la
royaut de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont
pleuvoir.

Il regarda le nuage.

--Et peut-tre aussi la pluie elle-mme va pleuvoir; le ciel s'en mle;
la branche cadette est condamne. Rentrons vite.

--Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.

Le pre rpondit:

--Ce serait une imprudence.

Et il emmena son petit bourgeois.

Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tte vers le bassin jusqu' ce
qu'un coude des quinconces le lui et cach.

Cependant, en mme temps que les cygnes, les deux petits errants
s'taient approchs de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus
petit regardait le gteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en
allait.

Le pre et le fils entrrent dans le labyrinthe d'alles qui mne au
grand escalier du massif d'arbres du ct de la rue Madame.

Ds qu'ils ne furent plus en vue, l'an se coucha vivement  plat
ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main
gauche, pench sur l'eau, presque prt  y tomber, tendit avec sa main
droite sa baguette vers le gteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se
htrent, et en se htant firent un effet de poitrail utile au petit
pcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles
ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette
de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gteau.
L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes,
saisit le gteau, et se redressa. Le gteau tait mouill; mais ils
avaient faim et soif. L'an fit deux parts de la brioche, une grosse et
une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse  son petit frre,
et lui dit:

--Colle-toi a dans le fusil.





Chapitre XVII

_Mortuus pater filium moriturum expectat_


Marius s'tait lanc hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi.
Mais il tait trop tard. Gavroche tait mort. Combeferre rapporta le
panier de cartouches Marius rapporta l'enfant.

Hlas! pensait-il, ce que le pre avait fait pour son pre, il le
rendait au fils; seulement Thnardier avait rapport son pre vivant;
lui, il rapportait l'enfant mort.

Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il
avait, comme l'enfant, le visage inond de sang.

 l'instant o il s'tait baiss pour ramasser Gavroche, une balle lui
avait effleur le crne; il ne s'en tait pas aperu.

Courfeyrac dfit sa cravate et en banda le front de Marius.

On dposa Gavroche sur la mme table que Mabeuf, et l'on tendit sur les
deux corps le chle noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour
l'enfant.

Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapport.

Cela donnait  chaque homme quinze coups  tirer.

Jean Valjean tait toujours  la mme place, immobile sur sa borne.
Quand Combeferre lui prsenta ses quinze cartouches, il secoua la tte.

--Voil un rare excentrique, dit Combeferre bas  Enjolras. Il trouve
moyen de ne pas se battre dans cette barricade.

--Ce qui ne l'empche pas de la dfendre, rpondit Enjolras.

--L'hrosme a ses originaux, reprit Combeferre.

Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta:

--C'est un autre genre que le pre Mabeuf.

Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait 
peine l'intrieur. Ceux qui n'ont jamais travers le tourbillon de ces
sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune ide des singuliers moments
de tranquillit mls  ces convulsions. On va et vient, on cause, on
plaisante, on flne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un
combattant lui dire au milieu de la mitraille: _Nous sommes ici comme 
un djeuner de garons._ La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le
rptons, semblait au dedans fort calme. Toutes les pripties et toutes
les phases avaient t ou allaient tre puises. La position, de
critique, tait devenue menaante, et, de menaante, allait probablement
devenir dsespre.  mesure que la situation s'assombrissait, la lueur
hroque empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la
dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dvouant son glaive nu au
sombre gnie Epidotas.

Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les blesss; Bossuet et
Feuilly faisaient des cartouches avec la poire  poudre cueillie par
Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait  Feuilly: _Nous allons
bientt prendre la diligence pour une autre plante_; Courfeyrac, sur
les quelques pavs qu'il s'tait rservs prs d'Enjolras, disposait et
rangeait tout un arsenal, sa canne  pe, son fusil, deux pistolets
d'aron et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en
ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face
de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la tte avec une ficelle un
large chapeau de paille de la mre Hucheloup, de _peur des coups de
soleil_, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient
gament entre eux, comme s'ils avaient hte de parler patois une
dernire fois. Joly, qui avait dcroch le miroir de la veuve Hucheloup,
y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant dcouvert des crotes
de pain,  peu prs moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement.
Marius tait inquiet de ce que son pre allait lui dire.




Chapitre XVIII

Le vautour devenu proie


Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce
qui caractrise cette surprenante guerre des rues ne doit tre omis.

Quelle que soit cette trange tranquillit intrieure dont nous venons
de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins
vision.

Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de
l'inconnu se mlent  ces flamboiements farouches, les rvolutions sont
sphinx, et quiconque a travers une barricade croit avoir travers un
songe.

Ce qu'on ressent dans ces lieux-l, nous l'avons indiqu  propos de
Marius, et nous en verrons les consquences, c'est plus et c'est moins
que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu.
On a t terrible, on l'ignore. On a t entour d'ides combattantes
qui avaient des faces humaines; on a eu la tte dans de la lumire
d'avenir. Il y avait des cadavres couchs et des fantmes debout. Les
heures taient colossales et semblaient des heures d'ternit. On a vcu
dans la mort. Des ombres ont pass. Qu'tait-ce? On a vu des mains o il
y avait du sang; c'tait un assourdissement pouvantable, c'tait aussi
un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et
d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on tait dans de la fume,
dans de la nuit peut-tre. On croit avoir touch au suintement sinistre
des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a
dans les ongles. On ne se souvient plus.

Revenons  la rue de la Chanvrerie.

Tout  coup, entre deux dcharges, on entendit le son lointain d'une
heure qui sonnait.

--C'est midi, dit Combeferre.

Les douze coups n'taient pas sonns qu'Enjolras se dressait tout
debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante:

--Montez des pavs dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fentre
et des mansardes. La moiti des hommes aux fusils, l'autre moiti aux
pavs. Pas une minute  perdre.

Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache  l'paule, venait d'apparatre
en ordre de bataille  l'extrmit de la rue.

Ceci ne pouvait tre qu'une tte de colonne; et de quelle colonne? de la
colonne d'attaque videmment; les sapeurs-pompiers chargs de dmolir la
barricade devant toujours prcder les soldats chargs de l'escalader.

On touchait videmment  l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822,
appelait le coup de collier.

L'ordre d'Enjolras fut excut avec la hte correcte propre aux navires
et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'o l'vasion soit
impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pavs qu'Enjolras
avait fait entasser  la porte de Corinthe furent monts au premier
tage et au grenier, et, avant qu'une deuxime minute ft coule, ces
pavs, artistement poss l'un sur l'autre, muraient jusqu' moiti de la
hauteur la fentre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques
intervalles, mnags soigneusement par Feuilly, principal constructeur,
pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fentres
put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cess. Les
deux pices tiraient maintenant  boulet sur le centre du barrage afin
d'y faire une troue, et, s'il tait possible, une brche, pour
l'assaut.

Quand les pavs, destins  la dfense suprme, furent en place,
Enjolras fit porter au premier tage les bouteilles qu'il avait places
sous la table o tait Mabeuf.

--Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet.

--Eux, rpondit Enjolras.

Puis on barricada la fentre d'en bas, et l'on tint toutes prtes les
traverses de fer qui servaient  barrer intrieurement la nuit la porte
du cabaret.

La forteresse tait complte. La barricade tait le rempart, le cabaret
tait le donjon.

Des pavs qui restaient, on boucha la coupure.

Comme les dfenseurs d'une barricade sont toujours obligs de mnager
les munitions, et que les assigeants le savent, les assigeants
combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant,
s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en ralit,
et prennent leurs aises. Les apprts d'attaque se font toujours avec une
certaine lenteur mthodique; aprs quoi, la foudre.

Cette lenteur permit  Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner.
Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait
tre un chef-d'oeuvre.

Il dit  Marius:--Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les
derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.

Marius se posta en observation sur la crte de la barricade.

Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, tait
l'ambulance.

--Pas d'claboussures sur les blesss, dit-il.

Il donna ses dernires instructions dans la salle basse d'une voix
brve, mais profondment tranquille; Feuilly coutait et rpondait au
nom de tous.

--Au premier tage, tenez des haches prtes pour couper l'escalier. Les
a-t-on?

--Oui, dit Feuilly.

--Combien?

--Deux haches et un merlin.

--C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il
de fusils?

--Trente-quatre.

--Huit de trop. Tenez ces fusils chargs comme les autres, et sous la
main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes  la
barricade. Six embusqus aux mansardes et  la fentre du premier pour
faire feu sur les assaillants  travers les meurtrires des pavs. Qu'il
ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout  l'heure, quand le
tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se prcipitent  la
barricade. Les premiers arrivs seront les mieux placs.

Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit:

--Je ne t'oublie pas.

Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta:

--Le dernier qui sortira d'ici cassera la tte  cet espion.

--Ici? demanda une voix.

--Non, ne mlons pas ce cadavre aux ntres. On peut enjamber la petite
barricade sur la ruelle Mondtour. Elle n'a que quatre pieds de haut.
L'homme est bien garrott. On l'y mnera, et on l'y excutera.

Quelqu'un, en ce moment-l, tait plus impassible qu'Enjolras; c'tait
Javert.

Ici Jean Valjean apparut.

Il tait confondu dans le groupe des insurgs. Il en sortit, et dit 
Enjolras:

--Vous tes le commandant?

--Oui.

--Vous m'avez remerci tout  l'heure.

--Au nom de la Rpublique. La barricade a deux sauveurs: Marius
Pontmercy et vous.

--Pensez-vous que je mrite une rcompense?

--Certes.

--Eh bien, j'en demande une.

--Laquelle?

--Brler moi-mme la cervelle  cet homme-l.

Javert leva la tte, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible,
et dit:

--C'est juste.

Quant  Enjolras, il s'tait mis  recharger sa carabine; il promena ses
yeux autour de lui:

--Pas de rclamations?

Et il se tourna vers Jean Valjean:

--Prenez le mouchard.

Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur
l'extrmit de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis
annona qu'il venait de l'armer.

Presque au mme instant, on entendit une sonnerie de clairons.

--Alerte! cria Marius du haut de la barricade.

Javert se mit  rire de ce rire sans bruit qui lui tait propre, et,
regardant fixement les insurgs, leur dit:

--Vous n'tes gure mieux portants que moi.

--Tous dehors! cria Enjolras.

Les insurgs s'lancrent en tumulte, et, en sortant, reurent dans le
dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert:

-- tout  l'heure!




Chapitre XIX

Jean Valjean se venge


Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il dfit la corde qui
assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le noeud
tait sous la table. Aprs quoi, il lui fit signe de se lever.

Javert obit, avec cet indfinissable sourire o se condense la
suprmatie de l'autorit enchane.

Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une bte
de somme par la bricole, et, l'entranant aprs lui, sortit du cabaret,
lentement, car Javert, entrav aux jambes, ne pouvait faire que de trs
petits pas.

Jean Valjean avait le pistolet au poing.

Ils franchirent ainsi le trapze intrieur de la barricade. Les
insurgs, tout  l'attaque imminente, tournaient le dos.

Marius, seul, plac de ct  l'extrmit gauche du barrage, les vit
passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'claira de la lueur
spulcrale qu'il avait dans l'me.

Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine,  Javert garrott, mais
sans le lcher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle
Mondtour.

Quand ils eurent enjamb ce barrage, ils se trouvrent seuls tous les
deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons
les cachait aux insurgs. Les cadavres retirs de la barricade faisaient
un monceau terrible  quelques pas.

On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure
dnoue, une main perce, et un sein de femme demi-nu. C'tait ponine.

Javert considra obliquement cette morte, et, profondment calme, dit 
demi-voix:

--Il me semble que je connais cette fille-l.

Puis il se tourna vers Jean Valjean.

Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard
qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:--Javert, c'est moi.

Javert rpondit:

--Prends ta revanche.

Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit.

--Un surin! s'cria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux.

Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa
les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la
ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit:

--Vous tes libre.

Javert n'tait pas facile  tonner. Cependant, tout matre qu'il tait
de lui, il ne put se soustraire  une commotion. Il resta bant et
immobile.

Jean Valjean poursuivit:

--Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en
sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Arm,
numro sept.

Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la
bouche, et il murmura entre ses dents:

--Prends garde.

--Allez, dit Jean Valjean.

Javert reprit:

--Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Arm?

--Numro sept.

Javert rpta  demi-voix:--Numro sept.

Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux
paules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une
de ses mains, et se mit  marcher dans la direction des halles. Jean
Valjean le suivait des yeux. Aprs quelques pas, Javert se retourna, et
cria  Jean Valjean:

--Vous m'ennuyez. Tuez-moi plutt.

Javert ne s'apercevait pas lui-mme qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean:

--Allez-vous-en, dit Jean Valjean.

Javert s'loigna  pas lents. Un moment aprs, il tourna l'angle de la
rue des Prcheurs.

Quand Javert eut disparu, Jean Valjean dchargea le pistolet en l'air.

Puis il rentra dans la barricade et dit:

--C'est fait.

Cependant voici ce qui s'tait pass:

Marius, plus occup du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-l
regard attentivement l'espion garrott au fond obscur de la salle
basse.

Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir,
il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela
l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui
avait remis et dont il s'tait servi lui Marius, dans cette barricade
mme; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le
nom.

Ce souvenir pourtant tait brumeux et trouble comme toutes ses ides. Ce
ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il
s'adressa:--Est-ce que ce n'est pas l cet inspecteur de police qui m'a
dit s'appeler Javert?

Peut-tre tait-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il
fallait d'abord savoir si c'tait bien ce Javert.

Marius interpella Enjolras qui venait de se placer  l'autre bout de la
barricade.

--Enjolras?

--Quoi?

--Comment s'appelle cet homme-l?

--Qui?

--L'agent de police. Sais-tu son nom?

--Sans doute. Il nous l'a dit.

--Comment s'appelle-t-il?

--Javert.

Marius se dressa.

En ce moment on entendit le coup de pistolet.

Jean Valjean reparut et cria: C'est fait.

Un froid sombre traversa le coeur de Marius.




Chapitre XX

Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort


L'agonie de la barricade allait commencer.

Tout concourait  la majest tragique de cette minute suprme; mille
fracas mystrieux dans l'air, le souffle des masses armes mises en
mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la
cavalerie, le lourd branlement des artilleries en marche, les feux de
peloton et les canonnades se croisant dans le ddale de Paris, les
fumes de la bataille montant toutes dores au-dessus des toits, on ne
sait quels cris lointains vaguement terribles, des clairs de menace
partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du
sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil
et de nuages, la beaut du jour et l'pouvantable silence des maisons.

Car, depuis la veille, les deux ranges de maisons de la rue de la
Chanvrerie taient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes
fermes, fentres fermes, volets ferms.

Dans ces temps-l, si diffrents de ceux o nous sommes, quand l'heure
tait venue o le peuple voulait en finir avec une situation qui avait
trop dur, avec une charte octroye ou avec un pays lgal, quand la
colre universelle tait diffuse dans l'atmosphre, quand la ville
consentait au soulvement de ses pavs, quand l'insurrection faisait
sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre  l'oreille,
alors l'habitant, pntr d'meute, pour ainsi dire, tait l'auxiliaire
du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvise
qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'tait pas mre, quand
l'insurrection n'tait dcidment pas consentie, quand la masse
dsavouait le mouvement, c'en tait fait des combattants, la ville se
changeait en dsert autour de la rvolte, les mes se glaaient, les
asiles se muraient, et la rue se faisait dfil pour aider l'arme 
prendre la barricade.

On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut.
Malheur  qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas
faire. Alors il abandonne l'insurrection  elle-mme. Les insurgs
deviennent des pestifrs. Une maison est un escarpement, une porte est
un refus, une faade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il
pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il
vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons
fermes! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est
comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre
heures, mais personne n'y manque. Dans l'intrieur de cette roche, on
va, on vient, on se couche, on se lve; on y est en famille; on y boit
et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette
inhospitalit redoutable; elle y mle l'effarement, circonstance
attnuante. Quelquefois mme, et cela s'est vu, la peur devient passion;
l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de l ce
mot si profond: _Les enrags de modrs_. Il y a des flamboiements
d'pouvante suprme d'o sort, comme une fume lugubre, la colre.--Que
veulent ces gens-l? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les
hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de rvolutions comme
cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant
pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils mritent. Cela
ne nous regarde pas. Voil notre pauvre rue crible de balles. C'est un
tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.--Et la maison prend une
figure de tombe. L'insurg devant cette porte agonise; il voit arriver
la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'coute, mais
qu'on ne viendra pas; il y a l des murs qui pourraient le protger, il
y a l des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles
de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.

Qui accuser?

Personne, et tout le monde.

Les temps incomplets o nous vivons.

C'est toujours  ses risques et prils que l'utopie se transforme en
insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation
arme, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient meute
sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tt. Alors elle
se rsigne, et accepte stoquement, au lieu du triomphe, la catastrophe.
Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant mme, ceux qui la
renient, et sa magnanimit est de consentir  l'abandon. Elle est
indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.

Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?

Oui, au point de vue du genre humain.

Non, au point de vue de l'individu.

Le progrs est le mode de l'homme. La vie gnrale du genre humain
s'appelle le Progrs; le pas collectif du genre humain s'appelle le
Progrs. Le progrs marche; il fait le grand voyage humain et terrestre
vers le cleste et le divin; il a ses haltes o il rallie le troupeau
attard; il a ses stations o il mdite, en prsence de quelque Chanaan
splendide dvoilant tout  coup son horizon; il a ses nuits o il dort;
et c'est une des poignantes anxits du penseur de voir l'ombre sur
l'me humaine et de tter dans les tnbres, sans pouvoir le rveiller,
le progrs endormi.

--_Dieu est peut-tre mort_, disait un jour  celui qui crit ces lignes
Grard de Nerval, confondant le progrs avec Dieu, et prenant
l'interruption du mouvement pour la mort de l'tre.

Qui dsespre a tort. Le progrs se rveille infailliblement, et, en
somme, on pourrait dire qu'il a march mme endormi, car il a grandi.
Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. tre toujours
paisible, cela ne dpend pas plus du progrs que du fleuve; n'y levez
point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait cumer l'eau
et bouillonner l'humanit. De l des troubles; mais aprs ces troubles,
on reconnat qu'il y a du chemin de fait. Jusqu' ce que l'ordre, qui
n'est autre chose que la paix universelle, soit tabli, jusqu' ce que
l'harmonie et l'unit rgnent, le progrs aura pour tapes les
rvolutions.

Qu'est-ce donc que le Progrs? Nous venons de le dire. La vie permanente
des peuples.

Or, il arrive quelquefois que la vie momentane des individus fait
rsistance  la vie ternelle du genre humain.

Avouons-le sans amertume, l'individu a son intrt distinct, et peut
sans forfaiture stipuler pour cet intrt et le dfendre; le prsent a
sa quantit excusable d'gosme; la vie momentane a son droit, et n'est
pas tenue de se sacrifier sans cesse  l'avenir. La gnration qui a
actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas force de
l'abrger pour les gnrations, ses gales aprs tout, qui auront leur
tour plus tard.--J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je
suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je
suis pre de famille, je travaille, je prospre, je fais de bonnes
affaires, j'ai des maisons  louer, j'ai de l'argent sur l'tat, je suis
heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je dsire vivre,
laissez-moi tranquille.--De l,  de certaines heures, un froid profond
sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.

L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphre radieuse en faisant
la guerre. Elle, la vrit de demain, elle emprunte son procd, la
bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le pass.
Elle, l'ide pure, elle devient voie de fait. Elle complique son
hrosme d'une violence dont il est juste qu'elle rponde; violence
d'occasion et d'expdient, contraire aux principes, et dont elle est
fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire
au poing; elle fusille les espions, elle excute les tratres, elle
supprime des tres vivants et les jette dans les tnbres inconnues.
Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus
foi dans le rayonnement, sa force irrsistible et incorruptible. Elle
frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute pe a deux
tranchants; qui blesse avec l'un se blesse  l'autre.

Cette rserve faite, et faite en toute svrit, il nous est impossible
de ne pas admirer, qu'ils russissent ou non, les glorieux combattants
de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Mme quand ils avortent, ils
sont vnrables, et c'est peut-tre dans l'insuccs qu'ils ont plus de
majest. La victoire, quand elle est selon le progrs, mrite
l'applaudissement des peuples; mais une dfaite hroque mrite leur
attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous,
qui prfrons le martyre au succs, John Brown est plus grand que
Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.

Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.

On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.

On accuse les rvolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble
attentat. On incrimine leurs thories, on suspecte leur but, on redoute
leur arrire-pense, on dnonce leur conscience. On leur reproche
d'lever, d'chafauder et d'entasser contre le fait social rgnant un
monceau de misres, de douleurs, d'iniquits, de griefs, de dsespoirs,
et d'arracher des bas-fonds des blocs de tnbres pour s'y crneler et y
combattre. On leur crie: Vous dpavez l'enfer! Ils pourraient rpondre:
C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.

Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en,
lorsqu'on voit le pav, on songe  l'ours, et c'est une bonne volont
dont la socit s'inquite. Mais il dpend de la socit de se sauver
elle-mme; c'est  sa propre bonne volont que nous faisons appel. Aucun
remde violent n'est ncessaire. tudier le mal  l'amiable, le
constater, puis le gurir. C'est  cela que nous la convions.

Quoi qu'il en soit, mme tombs, surtout tombs, ils sont augustes, ces
hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fix sur la France,
luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de l'idal; ils
donnent leur vie en pur don pour le progrs; ils accomplissent la
volont de la providence; ils font un acte religieux.  l'heure dite,
avec autant de dsintressement qu'un acteur qui arrive  sa rplique,
obissant au scnario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat
sans esprance, et cette disparition stoque, ils l'acceptent pour
amener  ses splendides et suprmes consquences universelles le
magnifique mouvement humain irrsistiblement commenc le 14 juillet
1789. Ces soldats sont des prtres. La Rvolution franaise est un geste
de Dieu.

Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux
distinctions dj indiques dans un autre chapitre, il y a les
insurrections acceptes qui s'appellent rvolutions; il y a les
rvolutions refuses qui s'appellent meutes. Une insurrection qui
clate, c'est une ide qui passe son examen devant le peuple. Si le
peuple laisse tomber sa boule noire, l'ide est fruit sec,
l'insurrection est chauffoure.

L'entre en guerre  toute sommation et chaque fois que l'utopie le
dsire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et
 toute heure le temprament des hros et des martyrs.

Elles sont positives.  priori, l'insurrection leur rpugne;
premirement, parce qu'elle a souvent pour rsultat une catastrophe,
deuximement, parce qu'elle a toujours pour point de dpart une
abstraction.

Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idal, et pour l'idal seul
que se dvouent ceux qui se dvouent. Une insurrection est un
enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colre; de l les prises
d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou
un rgime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que
combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les
jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'tait pas
prcisment Louis-Philippe. La plupart, causant  coeur ouvert,
rendaient justice aux qualits de ce roi mitoyen  la monarchie et  la
rvolution; aucun ne le hassait. Mais ils attaquaient la branche
cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqu
la branche ane dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en
renversant la royaut en France, nous l'avons expliqu, c'tait
l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilge sur le droit dans
l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans
despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but tait lointain sans
doute, vague peut-tre, et reculant devant l'effort; mais grand.

Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les
sacrifis, sont des illusions presque toujours, mais des illusions
auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mle. L'insurg
potise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en
se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on russira peut-tre. On est
le petit nombre; on a contre soi toute une arme; mais on dfend le
droit, la loi naturelle, la souverainet de chacun sur soi-mme qui n'a
pas d'abdication possible, la justice, la vrit, et au besoin on mourra
comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas  Don Quichotte, mais
 Lonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engag, on ne recule
plus, et l'on se prcipite tte baisse, ayant pour esprance une
victoire inoue, la rvolution complte, le progrs remis en libert,
l'agrandissement du genre humain, la dlivrance universelle; et pour pis
aller les Thermopyles.

Ces passes d'armes pour le progrs chouent souvent, et nous venons de
dire pourquoi. La foule est rtive  l'entranement des paladins. Ces
lourdes masses, les multitudes, fragiles  cause de leur pesanteur mme,
craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idal.

D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intrts sont l, peu amis de
l'idal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le coeur.

La grandeur et la beaut de la France, c'est qu'elle prend moins de
ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisment la corde aux
reins. Elle est la premire veille, la dernire endormie. Elle va en
avant. Elle est chercheuse.

Cela tient  ce qu'elle est artiste.

L'idal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de mme
que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes
sont aussi les peuples consquents. Aimer la beaut, c'est voir la
lumire. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est--dire de
la civilisation, a t port d'abord par la Grce, qui l'a pass 
l'Italie, qui l'a pass  la France. Divins peuples claireurs! _Vita
lampada tradunt_.

Chose admirable, la posie d'un peuple est l'lment de son progrs. La
quantit de civilisation se mesure  la quantit d'imagination.
Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mle. Corinthe,
oui; Sybaris, non. Qui s'effmine s'abtardit. Il ne faut tre ni
dilettante, ni virtuose; mais il faut tre artiste. En matire de
civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer.  cette
condition, on donne au genre humain le patron de l'idal.

L'idal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.
C'est par la science qu'on ralisera cette vision auguste des potes: le
beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point o la civilisation est
parvenue, l'exact est un lment ncessaire du splendide, et le
sentiment artiste est non seulement servi, mais complt par l'organe
scientifique; le rve doit calculer. L'art, qui est le conqurant, doit
avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidit de
la monture importe. L'esprit moderne, c'est le gnie de la Grce ayant
pour vhicule le gnie de l'Inde; Alexandre sur l'lphant.

Les races ptrifies dans le dogme ou dmoralises par le lucre sont
impropres  la conduite de la civilisation. La gnuflexion devant
l'idole ou devant l'cu atrophie le muscle qui marche et la volont qui
va. L'absorption hiratique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un
peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette
intelligence  la fois humaine et divine du but universel, qui fait les
nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idal; Carthage n'a pas
d'idal. Athnes et Rome ont et gardent, mme  travers toute
l'paisseur nocturne des sicles, des auroles de civilisation.

La France est de la mme qualit de peuple que la Grce et l'Italie.
Elle est athnienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle
est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples
en humeur de dvouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la
prend et la quitte. Et c'est l le grand pril pour ceux qui courent
quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut
s'arrter. La France a ses rechutes de matrialisme, et,  de certains
instants, les ides qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui
rappelle la grandeur franaise et sont de la dimension d'un Missouri et
d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La gante joue la naine; l'immense
France a ses fantaisies de petitesse. Voil tout.

 cela rien  dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'clipse.
Et tout est bien, pourvu que la lumire revienne et que l'clipse ne
dgnre pas en nuit. Aube et rsurrection sont synonymes. La
rapparition de la lumire est identique  la persistance du moi.

Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe
dans l'exil, c'est pour le dvouement un en-cas acceptable. Le vrai nom
du dvouement, c'est dsintressement. Que les abandonns se laissent
abandonner, que les exils se laissent exiler, et bornons-nous 
supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils
reculent. Il ne faut pas, sous prtexte de retour  la raison, aller
trop avant dans la descente.

La matire existe, la minute existe, les intrts existent, le ventre
existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie
momentane a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le
sien. Hlas! tre mont, cela n'empche pas de tomber. On voit ceci dans
l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle
gote  l'idal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon;
et si on lui demande d'o vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff,
elle rpond: C'est que j'aime les hommes d'tat.

Un mot encore avant de rentrer dans la mle.

Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre
chose qu'une convulsion vers l'idal. Le progrs entrav est maladif, et
il a de ces tragiques pilepsies. Cette maladie du progrs, la guerre
civile, nous avons d la rencontrer sur notre passage. C'est l une des
phases fatales,  la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot
est un damn social, et dont le titre vritable est: _le Progrs_.

Le Progrs!

Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pense; et, au point de
ce drame o nous sommes, l'ide qu'il contient ayant encore plus d'une
preuve  subir, il nous est permis peut-tre, sinon d'en soulever le
voile, du moins d'en laisser transparatre nettement la lueur.

Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout 
l'autre, dans son ensemble et dans ses dtails, quelles que soient les
intermittences, les exceptions ou les dfaillances, la marche du mal au
bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de
l'apptit  la conscience, de la pourriture  la vie, de la bestialit
au devoir, de l'enfer au ciel, du nant  Dieu. Point de dpart: la
matire, point d'arrive: l'me. L'hydre au commencement, l'ange  la
fin.




Chapitre XXI

Les hros


Tout  coup le tambour battit la charge.

L'attaque fut l'ouragan. La veille, dans l'obscurit, la barricade avait
t approche silencieusement comme par un boa.  prsent, en plein
jour, dans cette rue vase, la surprise tait dcidment impossible, la
vive force d'ailleurs s'tait dmasque, le canon avait commenc le
rugissement, l'arme se rua sur la barricade. La furie tait maintenant
l'habilet. Une puissante colonne d'infanterie de ligne, coupe 
intervalles gaux de garde nationale et de garde municipale  pied, et
appuye sur des masses profondes qu'on entendait sans les voir, dboucha
dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant,
bayonnettes croises, sapeurs en tte, et, imperturbable sous les
projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d'une poutre
d'airain sur un mur.

Le mur tint bon.

Les insurgs firent feu imptueusement. La barricade escalade eut une
crinire d'clairs. L'assaut fut si forcen qu'elle fut un moment
inonde d'assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion
les chiens, et elle ne se couvrit d'assigeants que comme la falaise
d'cume, pour reparatre l'instant d'aprs, escarpe, noire et
formidable.

La colonne, force de se replier, resta masse dans la rue,  dcouvert,
mais terrible, et riposta  la redoute par une mousqueterie effrayante.
Quiconque a vu un feu d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un
croisement de foudres qu'on appelle le bouquet. Qu'on se reprsente ce
bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une balle, une
chevrotine ou un biscaen  la pointe de chacun de ses jets de feu, et
grenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade tait
l-dessous.

Des deux parts rsolution gale. La bravoure tait l presque barbare et
se compliquait d'une sorte de frocit hroque qui commenait par le
sacrifice de soi-mme. C'tait l'poque o un garde national se battait
comme un zouave. La troupe voulait en finir; l'insurrection voulait
lutter. L'acceptation de l'agonie en pleine jeunesse et en pleine sant
fait de l'intrpidit une frnsie. Chacun dans cette mle avait le
grandissement de l'heure suprme. La rue se joncha de cadavres.

La barricade avait  l'une de ses extrmits Enjolras et  l'autre
Marius. Enjolras, qui portait toute la barricade dans sa tte, se
rservait et s'abritait; trois soldats tombrent l'un aprs l'autre sous
son crneau sans l'avoir mme aperu; Marius combattait  dcouvert. Il
se faisait point de mire. Il sortait du sommet de la redoute plus qu'
mi-corps. Il n'y a pas de plus violent prodigue qu'un avare qui prend le
mors aux dents; il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un
songeur. Marius tait formidable et pensif. Il tait dans la bataille
comme dans un rve. On et dit un fantme qui fait le coup de fusil.

Les cartouches des assigs s'puisaient; leurs sarcasmes non. Dans ce
tourbillon du spulcre o ils taient, ils riaient.

Courfeyrac tait nu-tte.

--Qu'est-ce que tu as donc fait de ton chapeau? lui demanda Bossuet.

Courfeyrac rpondit:

--Ils ont fini par me l'emporter  coups de canon.

Ou bien ils disaient des choses hautaines.

--Comprend-on, s'criait amrement Feuilly, ces hommes--(et il citait
les noms, des noms connus, clbres mme, quelques-uns de l'ancienne
arme)--qui avaient promis de nous rejoindre et fait serment de nous
aider, et qui s'y taient engags d'honneur, et qui sont nos gnraux,
et qui nous abandonnent!

Et Combeferre se bornait  rpondre avec un grave sourire:

--Il y a des gens qui observent les rgles de l'honneur comme on observe
les toiles, de trs loin.

L'intrieur de la barricade tait tellement sem de cartouches dchires
qu'on et dit qu'il y avait neig.

Les assaillants avaient le nombre; les insurgs avaient la position. Ils
taient au haut d'une muraille, et ils foudroyaient  bout portant les
soldats trbuchant dans les morts et les blesss et emptrs dans
l'escarpement. Cette barricade, construite comme elle l'tait et
admirablement contre-bute, tait vraiment une de ces situations o une
poigne d'hommes tient en chec une lgion. Cependant, toujours recrute
et grossissant sous la pluie de balles, la colonne d'attaque se
rapprochait inexorablement, et maintenant, peu  peu, pas  pas, mais
avec certitude, l'amene serrait la barricade comme la vis le pressoir.

Les assauts se succdrent. L'horreur alla grandissant.

Alors clata, sur ce tas de pavs, dans cette rue de la Chanvrerie, une
lutte digne d'une muraille de Troie. Ces hommes hves, dguenills,
puiss, qui n'avaient pas mang depuis vingt-quatre heures, qui
n'avaient pas dormi, qui n'avaient plus que quelques coups  tirer, qui
ttaient leurs poches vides de cartouches, presque tous blesss, la tte
ou le bras band d'un linge rouill et noirtre, ayant dans leurs habits
des trous d'o le sang coulait,  peine arms de mauvais fusils et de
vieux sabres brchs, devinrent des Titans. La barricade fut dix fois
aborde, assaillie, escalade, et jamais prise.

Pour se faire une ide de cette lutte, il faudrait se figurer le feu mis
 un tas de courages terribles, et qu'on regarde l'incendie. Ce n'tait
pas un combat, c'tait le dedans d'une fournaise; les bouches y
respiraient de la flamme; les visages y taient extraordinaires, la
forme humaine y semblait impossible, les combattants y flamboyaient, et
c'tait formidable de voir aller et venir dans cette fume rouge ces
salamandres de la mle. Les scnes successives et simultanes de cette
tuerie grandiose, nous renonons  les peindre. L'pope seule a le
droit de remplir douze mille vers avec une bataille.

On et dit cet enfer du brahmanisme, le plus redoutable des dix-sept
abmes, que le Vda appelle la Fort des pes.

On se battait corps  corps, pied  pied,  coups de pistolet,  coups
de sabre,  coups de poing, de loin, de prs, d'en haut, d'en bas, de
partout, des toits de la maison, des fentres du cabaret, des soupiraux
des caves o quelques-uns s'taient glisss. Ils taient un contre
soixante. La faade de Corinthe,  demi dmolie, tait hideuse. La
fentre, tatoue de mitraille, avait perdu vitres et chssis, et n'tait
plus qu'un trou informe, tumultueusement bouch avec des pavs. Bossuet
fut tu; Feuilly fut tu; Courfeyrac fut tu; Joly fut tu; Combeferre,
travers de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment o il
relevait un soldat bless, n'eut que le temps de regarder le ciel, et
expira.

Marius, toujours combattant, tait si cribl de blessures,
particulirement  la tte, que son visage disparaissait dans le sang et
qu'on et dit qu'il avait la face couverte d'un mouchoir rouge.

Enjolras seul n'tait pas atteint. Quand il n'avait plus d'arme, il
tendait la main  droite ou  gauche et un insurg lui mettait une lame
quelconque au poing. Il n'avait plus qu'un tronon de quatre pes; une
de plus que Franois Ier  Marignan.

Homre dit: Diomde gorge Axyle, fils de Teuthranis, qui habitait
l'heureuse Arisba; Euryale, fils de Mciste, extermine Drsos, et
Opheltios, spe, et ce Pdasus que la naade Abarbare conut de
l'irrprochable Boucolion; Ulysse renverse Pidyte de Percose; Antiloque,
Ablre; Polypts, Astyale; Polydamas, Otos de Cyllne, et Teucer,
Artaon. Mganthios meurt sous les coups de pique d'Euripyle. Agamemnon,
roi des hros, terrasse latos n dans la ville escarpe que baigne le
sonore fleuve Satnos. Dans nos vieux pomes de gestes, Esplandian
attaque avec une bisaigu de feu le marquis gant Swantibore, lequel se
dfend en lapidant le chevalier avec des tours qu'il dracine. Nos
anciennes fresques murales nous montrent les deux ducs de Bretagne et de
Bourbon, arms, armoris et timbrs en guerre,  cheval, et s'abordant,
la hache d'armes  la main, masqus de fer, botts de fer, gants de
fer, l'un caparaonn d'hermine, l'autre drap d'azur; Bretagne avec son
lion entre les deux cornes de sa couronne, Bourbon casqu d'une
monstrueuse fleur de lys  visire. Mais pour tre superbe, il n'est pas
ncessaire de porter, comme Yvon, le morion ducal, d'avoir au poing,
comme Esplandian, une flamme vivante, ou, comme Phyls, pre de
Polydamas, d'avoir rapport d'phyre une bonne armure, prsent du roi
des hommes Euphte; il suffit de donner sa vie pour une conviction ou
pour une loyaut. Ce petit soldat naf, hier paysan de la Beauce ou du
Limousin, qui rde, le coupe-chou au ct, autour des bonnes d'enfants
dans le Luxembourg, ce jeune tudiant ple pench sur une pice
d'anatomie ou sur un livre, blond adolescent qui fait sa barbe avec des
ciseaux, prenez-les tous les deux, soufflez-leur un souffle de devoir,
mettez-les en face l'un de l'autre dans le carrefour Boucherat ou dans
le cul-de-sac Planche-Mibray, et que l'un combatte pour son drapeau, et
que l'autre combatte pour son idal, et qu'ils s'imaginent tous les deux
combattre pour la patrie; la lutte sera colossale; et l'ombre que
feront, dans le grand champ pique o se dbat l'humanit, ce pioupiou
et ce carabin aux prises, galera l'ombre que jette Mgaryon, roi de la
Lycie pleine de tigres, treignant corps  corps l'immense Ajax, gal
aux dieux.




Chapitre XXII

Pied  pied


Quand il n'y eut plus de chefs vivants qu'Enjolras et Marius aux deux
extrmits de la barricade, le centre, qu'avaient si longtemps soutenu
Courfeyrac, Joly, Bossuet, Feuilly et Combeferre, plia. Le canon, sans
faire de brche praticable, avait assez largement chancr le milieu de
la redoute; l, le sommet de la muraille avait disparu sous le boulet,
et s'tait croul; et les dbris, qui taient tombs, tantt 
l'intrieur, tantt  l'extrieur, avaient fini, en s'amoncelant, par
faire, des deux cts du barrage, deux espces de talus, l'un au dedans,
l'autre au dehors. Le talus extrieur offrait  l'abordage un plan
inclin.

Un suprme assaut y fut tent et cet assaut russit. La masse hrisse
de bayonnettes et lance au pas gymnastique arriva irrsistible, et
l'pais front de bataille de la colonne d'attaque apparut dans la fume
au haut de l'escarpement. Cette fois c'tait fini. Le groupe d'insurgs
qui dfendait le centre recula ple-mle.

Alors le sombre amour de la vie se rveilla chez quelques-uns. Couchs
en joue par cette fort de fusils, plusieurs ne voulurent plus mourir.
C'est l une minute o l'instinct de la conservation pousse des
hurlements et o la bte reparat dans l'homme. Ils taient acculs  la
haute maison  six tages qui faisait le fond de la redoute. Cette
maison pouvait tre le salut. Cette maison tait barricade et comme
mure du haut en bas. Avant que la troupe de ligne ft dans l'intrieur
de la redoute, une porte avait le temps de s'ouvrir et de se fermer, la
dure d'un clair suffisait pour cela, et la porte de cette maison,
entre-bille brusquement et referme tout de suite, pour ces dsesprs
c'tait la vie. En arrire de cette maison, il y avait les rues, la
fuite possible, l'espace. Ils se mirent  frapper contre cette porte 
coups de crosse et  coups de pied, appelant, criant, suppliant,
joignant les mains. Personne n'ouvrit. De la lucarne du troisime tage,
la tte morte les regardait.

Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit rallis autour d'eux, s'taient
lancs et les protgeaient. Enjolras avait cri aux soldats: N'avancez
pas! et un officier n'ayant pas obi, Enjolras avait tu l'officier. Il
tait maintenant dans la petite cour intrieure de la redoute, adoss 
la maison de Corinthe, l'pe d'une main, la carabine de l'autre, tenant
ouverte la porte du cabaret qu'il barrait aux assaillants. Il cria aux
dsesprs:--il n'y a qu'une porte ouverte. Celle-ci.--Et, les couvrant
de son corps, faisant  lui seul face  un bataillon, il les fit passer
derrire lui. Tous s'y prcipitrent. Enjolras, excutant avec sa
carabine, dont il se servait maintenant comme d'une canne, ce que les
btonnistes appellent la rose couverte, rabattit les bayonnettes autour
de lui et devant lui, et entra le dernier; et il y eut un instant
horrible, les soldats voulant pntrer, les insurgs voulant fermer. La
porte fut close avec une telle violence qu'en se rembotant dans son
cadre, elle laissa voir coups et colls  son chambranle les cinq
doigts d'un soldat qui s'y tait cramponn.

Marius tait rest dehors. Un coup de feu venait de lui casser la
clavicule; il sentit qu'il s'vanouissait et qu'il tombait. En ce
moment, les yeux dj ferms, il eut la commotion d'une main vigoureuse
qui le saisissait, et son vanouissement, dans lequel il se perdit, lui
laissa  peine le temps de cette pense mle au suprme souvenir de
Cosette:--Je suis fait prisonnier. Je serai fusill.

Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les rfugis du cabaret, eut la
mme ide. Mais ils taient  cet instant o chacun n'a que le temps de
songer  sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la
verrouilla, et en ferma  double tour la serrure et le cadenas, pendant
qu'on la battait furieusement au dehors, les soldats  coups de crosse,
les sapeurs  coups de hache. Les assaillants s'taient groups sur
cette porte. C'tait maintenant le sige du cabaret qui commenait.

Les soldats, disons-le, taient pleins de colre.

La mort du sergent d'artillerie les avait irrits, et puis, chose plus
funeste, pendant les quelques heures qui avaient prcd l'attaque, il
s'tait dit parmi eux que les insurgs mutilaient les prisonniers, et
qu'il y avait dans le cabaret le cadavre d'un soldat sans tte. Ce genre
de rumeurs fatales est l'accompagnement ordinaire des guerres civiles,
et ce fut un faux bruit de cette espce qui causa plus tard la
catastrophe de la rue Transnonain.

Quand la porte fut barricade, Enjolras dit aux autres:

--Vendons-nous cher.

Puis il s'approcha de la table o taient tendus Mabeuf et Gavroche. On
voyait sous le drap noir deux formes droites et rigides, l'une grande,
l'autre petite, et les deux visages se dessinaient vaguement sous les
plis froids du suaire. Une main sortait de dessous le linceul et pendait
vers la terre. C'tait celle du vieillard.

Enjolras se pencha et baisa cette main vnrable, de mme que la veille
il avait bais le front.

C'taient les deux seuls baisers qu'il et donns dans sa vie.

Abrgeons. La barricade avait lutt comme une porte de Thbes, le
cabaret lutta comme une maison de Saragosse. Ces rsistances-l sont
bourrues. Pas de quartier. Pas de parlementaire possible. On veut mourir
pourvu qu'on tue. Quand Suchet dit:--Capitulez, Palafox rpond: Aprs
la guerre au canon, la guerre au couteau. Rien ne manqua  la prise
d'assaut du cabaret Hucheloup; ni les pavs pleuvant de la fentre et du
toit sur les assigeants et exasprant les soldats par d'horribles
crasements, ni les coups de feu des caves et des mansardes, ni la
fureur de l'attaque, ni la rage de la dfense, ni enfin, quand la porte
cda, les dmences frntiques de l'extermination. Les assaillants, en
se ruant dans le cabaret, les pieds embarrasss dans les panneaux de la
porte enfonce et jete  terre, n'y trouvrent pas un combattant.
L'escalier en spirale, coup  coups de hache, gisait au milieu de la
salle basse, quelques blesss achevaient d'expirer, tout ce qui n'tait
pas tu tait au premier tage, et l, par le trou du plafond, qui avait
t l'entre de l'escalier, un feu terrifiant clata. C'taient les
dernires cartouches. Quand elles furent brles, quand ces agonisants
redoutables n'eurent plus ni poudre ni balles, chacun prit  la main
deux de ces bouteilles rserves par Enjolras et dont nous avons parl,
et ils tinrent tte  l'escalade avec ces massues effroyablement
fragiles. C'taient des bouteilles d'eau-forte. Nous disons telles
qu'elles sont ces choses sombres du carnage. L'assig, hlas, fait arme
de tout. Le feu grgeois n'a pas dshonor Archimde; la poix bouillante
n'a pas dshonor Bayard. Toute la guerre est de l'pouvante, et il n'y
a rien  y choisir. La mousqueterie des assigeants, quoique gne et de
bas en haut, tait meurtrire. Le rebord du trou du plafond fut bientt
entour de ttes mortes d'o ruisselaient de longs fils rouges et
fumants. Le fracas tait inexprimable; une fume enferme et brlante
faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire
l'horreur arrive  ce degr. Il n'y avait plus d'hommes dans cette
lutte maintenant infernale. Ce n'taient plus des gants contre des
colosses. Cela ressemblait plus  Milton et  Dante qu' Homre. Des
dmons attaquaient, des spectres rsistaient.

C'tait l'hrosme monstre.




Chapitre XXIII

Oreste  jeun et Pylade ivre


Enfin, se faisant la courte chelle, s'aidant du squelette de
l'escalier, grimpant aux murs, s'accrochant au plafond, charpant, au
bord de la trappe mme, les derniers qui rsistaient, une vingtaine
d'assigeants, soldats, gardes nationaux, gardes municipaux, ple-mle,
la plupart dfigurs par des blessures au visage dans cette ascension
redoutable, aveugls par le sang, furieux, devenus sauvages, firent
irruption dans la salle du premier tage. Il n'y avait plus l qu'un
seul qui ft debout, Enjolras. Sans cartouches, sans pe, il n'avait
plus  la main que le canon de sa carabine dont il avait bris la crosse
sur la tte de ceux qui entraient. Il avait mis le billard entre les
assaillants et lui; il avait recul  l'angle de la salle, et l, l'oeil
fier, la tte haute, ce tronon d'arme au poing, il tait encore assez
inquitant pour que le vide se ft fait autour de lui. Un cri s'leva:

--C'est le chef. C'est lui qui a tu l'artilleur. Puisqu'il s'est mis
l, il y est bien. Qu'il y reste. Fusillons-le sur place.

--Fusillez-moi, dit Enjolras.

Et, jetant le tronon de sa carabine, et croisant les bras, il prsenta
sa poitrine.

L'audace de bien mourir meut toujours les hommes. Ds qu'Enjolras eut
crois les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa
dans la salle, et ce chaos s'apaisa subitement dans une sorte de
solennit spulcrale. Il semblait que la majest menaante d'Enjolras
dsarm et immobile pest sur ce tumulte, et que, rien que par
l'autorit de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait
pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indiffrent comme un
invulnrable, contraignt cette cohue sinistre  le tuer avec respect.
Sa beaut, en ce moment-l augmente de sa fiert, tait un
resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus tre fatigu que
bless, aprs les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de
s'couler, il tait vermeil et rose. C'tait de lui peut-tre que
parlait le tmoin qui disait plus tard devant le conseil de guerre: Il
y avait un insurg que j'ai entendu nommer Apollon. Un garde national
qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: Il me semble que je
vais fusiller une fleur.

Douze hommes se formrent en peloton  l'angle oppos  Enjolras, et
apprtrent leurs fusils en silence.

Puis un sergent cria:--Joue.

Un officier intervint.

--Attendez.

Et s'adressant  Enjolras:

--Voulez-vous qu'on vous bande les yeux?

--Non.

--Est-ce bien vous qui avez tu le sergent d'artillerie?

--Oui.

Depuis quelques instants Grantaire s'tait rveill.

Grantaire, on s'en souvient, dormait depuis la veille dans la salle
haute du cabaret, assis sur une chaise, affaiss sur une table.

Il ralisait, dans toute son nergie, la vieille mtaphore: ivre mort.
Le hideux philtre absinthe-stout-alcool l'avait jet en lthargie. Sa
table tant petite et ne pouvant servir  la barricade, on la lui avait
laisse. Il tait toujours dans la mme posture, la poitrine plie sur
la table, la tte appuye  plat sur les bras, entour de verres, de
chopes et de bouteilles. Il dormait de cet crasant sommeil de l'ours
engourdi et de la sangsue repue. Rien n'y avait fait, ni la fusillade,
ni les boulets, ni la mitraille qui pntrait par la croise dans la
salle o il tait, ni le prodigieux vacarme de l'assaut. Seulement, il
rpondait quelquefois au canon par un ronflement. Il semblait attendre
l qu'une balle vnt lui pargner la peine de se rveiller. Plusieurs
cadavres gisaient autour de lui; et, au premier coup d'oeil, rien ne le
distinguait de ces dormeurs profonds de la mort.

Le bruit n'veille pas un ivrogne, le silence le rveille. Cette
singularit a t plus d'une fois observe. La chute de tout, autour de
lui, augmentait l'anantissement de Grantaire; l'croulement le
berait.--L'espce de halte que fit le tumulte devant Enjolras fut une
secousse pour ce pesant sommeil. C'est l'effet d'une voiture au galop
qui s'arrte court. Les assoupis s'y rveillent. Grantaire se dressa en
sursaut, tendit les bras, se frotta les yeux, regarda, billa, et
comprit.

L'ivresse qui finit ressemble  un rideau qui se dchire. On voit, en
bloc et d'un seul coup d'oeil, tout ce qu'elle cachait. Tout s'offre
subitement  la mmoire; et l'ivrogne qui ne sait rien de ce qui s'est
pass depuis vingt-quatre heures, n'a pas achev d'ouvrir les paupires,
qu'il est au fait. Les ides lui reviennent avec une lucidit brusque;
l'effacement de l'ivresse, sorte de bue qui aveuglait le cerveau, se
dissipe, et fait place  la claire et nette obsession des ralits.

Relgu qu'il tait dans son coin et comme abrit derrire le billard,
les soldats, l'oeil fix sur Enjolras, n'avaient pas mme aperu
Grantaire, et le sergent se prparait  rpter l'ordre: En joue! quand
tout  coup ils entendirent une voix forte crier  ct d'eux:

--Vive la Rpublique! J'en suis.

Grantaire s'tait lev.

L'immense lueur de tout le combat qu'il avait manqu, et dont il n'avait
pas t, apparut dans le regard clatant de l'ivrogne transfigur.

Il rpta: Vive la Rpublique! traversa la salle d'un pas ferme, et alla
se placer devant les fusils debout prs d'Enjolras.

--Faites-en deux d'un coup, dit-il.

Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit:

--Permets-tu?

Enjolras lui serra la main en souriant.

Ce sourire n'tait pas achev que la dtonation clata.

Enjolras, travers de huit coups de feu, resta adoss au mur comme si
les balles l'y eussent clou. Seulement il pencha la tte.

Grantaire, foudroy, s'abattit  ses pieds.

Quelques instants aprs, les soldats dlogeaient les derniers insurgs
rfugis au haut de la maison. Ils tiraillaient  travers un treillis de
bois dans le grenier. On se battait dans les combles. On jetait des
corps par les fentres, quelques-uns vivants. Deux voltigeurs, qui
essayaient de relever l'omnibus fracass, taient tus de deux coups de
carabine tirs des mansardes. Un homme en blouse en tait prcipit, un
coup de bayonnette dans le ventre, et rlait  terre. Un soldat et un
insurg glissaient ensemble sur le talus de tuiles du toit, et ne
voulaient pas se lcher, et tombaient, se tenant embrasss d'un
embrassement froce. Lutte pareille dans la cave. Cris, coups de feu,
pitinement farouche. Puis le silence. La barricade tait prise.

Les soldats commencrent la fouille des maisons d'alentour et la
poursuite des fuyards.




Chapitre XXIV

Prisonnier


Marius tait prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean.

La main qui l'avait treint par derrire au moment o il tombait, et
dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, tait
celle de Jean Valjean.

Jean Valjean n'avait pris au combat d'autre part que de s'y exposer.
Sans lui,  cette phase suprme de l'agonie, personne n'et song aux
blesss. Grce  lui, partout prsent dans le carnage comme une
providence, ceux qui tombaient taient relevs, transports dans la
salle basse, et panss. Dans les intervalles, il rparait la barricade.
Mais rien qui pt ressembler  un coup,  une attaque, ou mme  une
dfense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait.
Du reste, il avait  peine quelques gratignures. Les balles n'avaient
pas voulu de lui. Si le suicide faisait partie de ce qu'il avait rv en
venant dans ce spulcre, de ce ct-l il n'avait point russi. Mais
nous doutons qu'il et song au suicide, acte irrligieux.

Jean Valjean, dans la nue paisse du combat, n'avait pas l'air de voir
Marius; le fait est qu'il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de
feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilit de tigre,
s'abattit sur lui comme sur une proie, et l'emporta.

Le tourbillon de l'attaque tait en cet instant-l si violemment
concentr sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit
Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius vanoui, traverser le champ
dpav de la barricade et disparatre derrire l'angle de la maison de
Corinthe.

On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue; il
garantissait des balles et de la mitraille, et des regards aussi,
quelques pieds carrs de terrain. Il y a ainsi parfois dans les
incendies une chambre qui ne brle point, et dans les mers les plus
furieuses, en de d'un promontoire ou au fond d'un cul-de-sac
d'cueils, un petit coin tranquille. C'tait dans cette espce de repli
du trapze intrieur de la barricade qu'ponine avait agonis.

L Jean Valjean s'arrta, il laissa glisser  terre Marius, s'adossa au
mur et jeta les yeux autour de lui.

La situation tait pouvantable.

Pour l'instant, pour deux ou trois minutes peut-tre, ce pan de muraille
tait un abri; mais comment sortir de ce massacre? Il se rappelait
l'angoisse o il s'tait trouv rue Polonceau, huit ans auparavant, et
de quelle faon il tait parvenu  s'chapper; c'tait difficile alors,
aujourd'hui c'tait impossible. Il avait devant lui cette implacable et
sourde maison  six tages qui ne semblait habite que par l'homme mort
pench  sa fentre; il avait  sa droite la barricade assez basse qui
fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle paraissait facile,
mais on voyait au-dessus de la crte du barrage une range de pointes de
bayonnettes. C'tait la troupe de ligne, poste au del de cette
barricade, et aux aguets. Il tait vident que franchir la barricade
c'tait aller chercher un feu de peloton, et que toute tte qui se
risquerait  dpasser le haut de la muraille de pavs servirait de cible
 soixante coups de fusil. Il avait  sa gauche le champ du combat. La
mort tait derrire l'angle du mur.

Que faire?

Un oiseau seul et pu se tirer de l.

Et il fallait se dcider sur-le-champ, trouver un expdient, prendre un
parti. On se battait  quelques pas de lui; par bonheur tous
s'acharnaient sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu'un
soldat, un seul, et l'ide de tourner la maison, ou de l'attaquer en
flanc, tout tait fini.

Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade 
ct de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l'extrmit
suprme, perdu, et comme s'il et voulu y faire un trou avec ses yeux.

 force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une
telle agonie se dessina et prit forme  ses pieds, comme si c'tait une
puissance du regard de faire clore la chose demande. Il aperut 
quelques pas de lui, au bas du petit barrage si impitoyablement gard et
guett au dehors, sous un croulement de pavs qui la cachait en partie,
une grille de fer pose  plat et de niveau avec le sol. Cette grille,
faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carrs.
L'encadrement de pavs qui la maintenait avait t arrach, et elle
tait comme descelle.  travers les barreaux on entrevoyait une
ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d'une chemine ou
au cylindre d'une citerne. Jean Valjean s'lana. Sa vieille science des
vasions lui monta au cerveau comme une clart. carter les pavs,
soulever la grille, charger sur ses paules Marius inerte comme un corps
mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes
et des genoux, dans cette espce de puits heureusement peu profond,
laisser retomber au-dessus de sa tte la lourde trappe de fer sur
laquelle les pavs branls croulrent de nouveau, prendre pied sur une
surface dalle  trois mtres au-dessous du sol, cela fut excut comme
ce qu'on fait dans le dlire, avec une force de gant et une rapidit
d'aigle; cela dura quelques minutes  peine.

Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours vanoui, dans une sorte de
long corridor souterrain.

L, paix profonde, silence absolu, nuit.

L'impression qu'il avait autrefois prouve en tombant de la rue dans le
couvent, lui revint. Seulement, ce qu'il emportait aujourd'hui, ce
n'tait plus Cosette; c'tait Marius.

C'est  peine maintenant s'il entendait au-dessus de lui, comme un vague
murmure, le formidable tumulte du cabaret pris d'assaut.




Livre deuxime--L'intestin de Lviathan




Chapitre I

La terre appauvrie par la mer


Paris jette par an vingt-cinq millions  l'eau. Et ceci sans mtaphore.
Comment, et de quelle faon? jour et nuit. Dans quel but? sans aucun
but. Avec quelle pense? sans y penser. Pourquoi faire? pour rien. Au
moyen de quel organe? au moyen de son intestin. Quel est son intestin?
c'est son gout.

Vingt-cinq millions, c'est le plus modr des chiffres approximatifs que
donnent les valuations de la science spciale.

La science, aprs avoir longtemps ttonn, sait aujourd'hui que le plus
fcondant et le plus efficace des engrais, c'est l'engrais humain. Les
Chinois, disons-le  notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan
chinois, c'est Eckeberg qui le dit, ne va  la ville sans rapporter, aux
deux extrmits de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons
immondices. Grce  l'engrais humain, la terre en Chine est encore aussi
jeune qu'au temps d'Abraham. Le froment chinois rend jusqu' cent vingt
fois la semence. Il n'est aucun guano comparable en fertilit au
dtritus d'une capitale. Une grande ville est le plus puissant des
stercoraires. Employer la ville  fumer la plaine, ce serait une
russite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est
or.

Que fait-on de cet or fumier? On le balaye  l'abme.

On expdie  grands frais des convois de navires afin de rcolter au
ple austral la fiente des ptrels et des pingouins, et l'incalculable
lment d'opulence qu'on a sous la main, on l'envoie  la mer. Tout
l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu  la terre au lieu
d'tre jet  l'eau, suffirait  nourrir le monde.

Ces tas d'ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahots la
nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces ftides
coulements de fange souterraine que le pav vous cache, savez-vous ce
que c'est? C'est de la prairie en fleur, c'est de l'herbe verte, c'est
du serpolet et du thym et de la sauge, c'est du gibier, c'est du btail,
c'est le mugissement satisfait des grands boeufs le soir, c'est du foin
parfum, c'est du bl dor, c'est du pain sur votre table, c'est du sang
chaud dans vos veines, c'est de la sant, c'est de la joie, c'est de la
vie. Ainsi le veut cette cration mystrieuse qui est la transformation
sur la terre et la transfiguration dans le ciel.

Rendez cela au grand creuset; votre abondance en sortira. La nutrition
des plaines fait la nourriture des hommes.

Vous tes matres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule
par-dessus le march. Ce sera l le chef-d'oeuvre de votre ignorance.

La statistique a calcul que la France  elle seule fait tous les ans 
l'Atlantique par la bouche de ses rivires un versement d'un
demi-milliard. Notez ceci: avec ces cinq cents millions on payerait le
quart des dpenses du budget. L'habilet de l'homme est telle qu'il aime
mieux se dbarrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C'est
la substance mme du peuple qu'emportent, ici goutte  goutte, l 
flots, le misrable vomissement de nos gouts dans les fleuves et le
gigantesque vomissement de nos fleuves dans l'ocan. Chaque hoquet de
nos cloaques nous cote mille francs.  cela deux rsultats: la terre
appauvrie et l'eau empeste. La faim sortant du sillon et la maladie
sortant du fleuve.

Il est notoire, par exemple, qu' cette heure, la Tamise empoisonne
Londres.

Pour ce qui est de Paris, on a d, dans ces derniers temps, transporter
la plupart des embouchures d'gouts en aval au-dessous du dernier pont.

Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d'cluses de chasse,
aspirant et refoulant, un systme de drainage lmentaire, simple comme
le poumon de l'homme, et qui est dj en pleine fonction dans plusieurs
communes d'Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l'eau pure
des champs et pour renvoyer dans nos champs l'eau riche des villes, et
ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous
les cinq cents millions jets dehors. On pense  autre chose.

Le procd actuel fait le mal en voulant faire le bien. L'intention est
bonne, le rsultat est triste. On croit expurger la ville, on tiole la
population. Un gout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec
sa fonction double, restituant ce qu'il prend, aura remplac l'gout,
simple lavage appauvrissant, alors, ceci tant combin avec les donnes
d'une conomie sociale nouvelle, le produit de la terre sera dcupl, et
le problme de la misre sera singulirement attnu. Ajoutez la
suppression des parasitismes, il sera rsolu.

En attendant, la richesse publique s'en va  la rivire, et le coulage a
lieu. Coulage est le mot. L'Europe se ruine de la sorte par puisement.

Quant  la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant
le vingt-cinquime de la population franaise totale, et le guano
parisien tant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vrit
en valuant  vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le
demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq
millions, employs en assistance et en jouissance, doubleraient la
splendeur de Paris. La ville les dpense en cloaques. De sorte qu'on
peut dire que la grande prodigalit de Paris, sa fte merveilleuse, sa
Folie-Beaujon, son orgie, son ruissellement d'or  pleines mains, son
faste, son luxe, sa magnificence, c'est son gout.

C'est de cette faon que, dans la ccit d'une mauvaise conomie
politique, on noie et on laisse aller  vau-l'eau et se perdre dans les
gouffres le bien-tre de tous. Il devrait y avoir des filets de
Saint-Cloud pour la fortune publique.

conomiquement, le fait peut se rsumer ainsi: Paris panier perc.

Paris, cette cit modle, ce patron des capitales bien faites dont
chaque peuple tche d'avoir une copie, cette mtropole de l'idal, cette
patrie auguste de l'initiative, de l'impulsion et de l'essai, ce centre
et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l'avenir, ce
compos merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue
que nous venons de signaler, hausser les paules  un paysan du Fo-Kian.

Imitez Paris, vous vous ruinerez.

Au reste, particulirement en ce gaspillage immmorial et insens, Paris
lui-mme imite.

Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles; ce n'est point l de la
sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. Les cloaques
de Rome, dit Liebig, ont absorb tout le bien-tre du paysan romain.
Quand la campagne de Rome fut ruine par l'gout romain, Rome puisa
l'Italie, et quand elle eut mis l'Italie dans son cloaque, elle y versa
la Sicile, puis la Sardaigne, puis l'Afrique. L'gout de Rome a
engouffr le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement  la cit et
 l'univers. _Urbi et orbi_. Ville ternelle, gout insondable.

Pour ces choses-l comme pour d'autres, Rome donne l'exemple.

Cet exemple, Paris le suit, avec toute la btise propre aux villes
d'esprit.

Pour les besoins de l'opration sur laquelle nous venons de nous
expliquer, Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d'gouts; lequel a
ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artres, et sa
circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins.

Car il ne faut rien flatter, pas mme un grand peuple; l o il y a
tout, il y a l'ignominie  ct de la sublimit; et, si Paris contient
Athnes, la ville de lumire, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la
ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutce,
la ville de boue.

D'ailleurs le cachet de sa puissance est l aussi, et la titanique
sentine de Paris ralise, parmi les monuments, cet idal trange ralis
dans l'humanit par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et
Mirabeau, le grandiose abject.

Le sous-sol de Paris, si l'oeil pouvait en pntrer la surface,
prsenterait l'aspect d'un madrpore colossal. Une ponge n'a gure plus
de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour
sur laquelle repose l'antique grande ville. Sans parler des catacombes,
qui sont une cave  part, sans parler de l'inextricable treillis des
conduits du gaz, sans compter le vaste systme tubulaire de la
distribution d'eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les gouts 
eux seuls font sous les deux rives un prodigieux rseau tnbreux;
labyrinthe qui a pour fil sa pente.

L apparat, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de
l'accouchement de Paris.




Chapitre II

L'histoire ancienne de l'gout


Qu'on s'imagine Paris t comme un couvercle, le rseau souterrain des
gouts, vu  vol d'oiseau, dessinera sur les deux rives une espce de
grosse branche greffe au fleuve. Sur la rive droite l'gout de ceinture
sera le tronc de cette branche, les conduits secondaires seront les
rameaux et les impasses seront les ramuscules.

Cette figure n'est que sommaire et  demi exacte, l'angle droit, qui est
l'angle habituel de ce genre de ramifications souterraines, tant trs
rare dans la vgtation.

On se fera une image plus ressemblante de cet trange plan gomtral en
supposant qu'on voie  plat sur un fond de tnbres quelque bizarre
alphabet d'orient brouill comme un fouillis, et dont les lettres
difformes seraient soudes les unes aux autres, dans un ple-mle
apparent et comme au hasard, tantt par leurs angles, tantt par leurs
extrmits.

Les sentines et les gouts jouaient un grand rle au Moyen-ge, au
Bas-Empire et dans ce vieil Orient. La peste y naissait, les despotes y
mouraient. Les multitudes regardaient presque avec une crainte
religieuse ces lits de pourriture, monstrueux berceaux de la Mort. La
fosse aux vermines de Bnars n'est pas moins vertigineuse que la fosse
aux lions de Babylone. Tglath-Phalasar, au dire des livres rabbiniques,
jurait par la sentine de Ninive, C'est de l'gout de Munster que Jean de
Leyde faisait sortir sa fausse lune, et c'est du puits-cloaque de
Kekhscheb que son mnechme oriental, Mokann, le prophte voil du
Khorassan, faisait sortir son faux soleil.

L'histoire des hommes se reflte dans l'histoire des cloaques. Les
gmonies racontaient Rome. L'gout de Paris a t une vieille chose
formidable. Il a t spulcre, il a t asile. Le crime, l'intelligence,
la protestation sociale, la libert de conscience, la pense, le vol,
tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s'est cach
dans ce trou; les maillotins au quatorzime sicle, les tire-laine au
quinzime, les huguenots au seizime, les illumins de Morin au
dix-septime, les chauffeurs au dix-huitime. Il y a cent ans, le coup
de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait; le bois
avait la caverne, Paris avait l'gout. La truanderie, cette _picareria_
gauloise, acceptait l'gout comme succursale de la Cour des Miracles, et
le soir, narquoise et froce, rentrait sous le vomitoire Maubue comme
dans une alcve.

Il tait tout simple que ceux qui avaient pour lieu de travail quotidien
le cul-de-sac Vide-Gousset ou la rue Coupe-Gorge eussent pour domicile
nocturne le ponceau du Chemin-Vert ou le cagnard Hurepoix. De l un
fourmillement de souvenirs. Toutes sortes de fantmes hantent ces longs
corridors solitaires; partout la putridit et le miasme;  et l un
soupirail o Villon dedans cause avec Rabelais dehors.

L'gout, dans l'ancien Paris, est le rendez-vous de tous les puisements
et de tous les essais. L'conomie politique y voit un dtritus, la
philosophie sociale y voit un rsidu.

L'gout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge, et s'y
confronte. Dans ce lieu livide, il y a des tnbres, mais il n'y a plus
de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme
dfinitive. Le tas d'ordures a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La
navet s'est rfugie l. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en
voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il
est accentu d'une boue honnte. Le faux nez de Scapin l'avoisine.
Toutes les malproprets de la civilisation, une fois hors de service,
tombent dans cette fosse de vrit o aboutit l'immense glissement
social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y talent. Ce ple-mle
est une confession. L, plus de fausse apparence, aucun pltrage
possible, l'ordure te sa chemise, dnudation absolue, droute des
illusions et des mirages, plus rien que ce qui est, faisant la sinistre
figure de ce qui finit. Ralit et disparition. L, un cul de bouteille
avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticit; l, le
trognon de pomme qui a eu des opinions littraires redevient le trognon
de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat
de Caphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort
du tripot heurte le clou o pend le bout de corde du suicide, un foetus
livide roule envelopp dans des paillettes qui ont dans le mardi gras
dernier  l'Opra, une toque qui a jug les hommes se vautre prs d'une
pourriture qui a t la jupe de Margoton; c'est plus que de la
fraternit, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille.
Le dernier voile est arrach. Un gout est un cynique. Il dit tout.

Cette sincrit de l'immondice nous plat, et repose l'me. Quand on a
pass son temps  subir sur la terre le spectacle des grands airs que
prennent la raison d'tat, le serment, la sagesse politique, la justice
humaine, les probits professionnelles, les austrits de situation, les
robes incorruptibles, cela soulage d'entrer dans un gout et de voir de
la fange qui en convient.

Cela enseigne en mme temps. Nous l'avons dit tout  l'heure, l'histoire
passe par l'gout. Les Saint-Barthlemy y filtrent goutte  goutte entre
les pavs. Les grands assassinats publics, les boucheries politiques et
religieuses, traversent ce souterrain de la civilisation et y poussent
leurs cadavres. Pour l'oeil du songeur, tous les meurtriers historiques
sont l, dans la pnombre hideuse,  genoux, avec un pan de leur suaire
pour tablier, pongeant lugubrement leur besogne. Louis XI y est avec
Tristan, Franois Ier y est avec Duprat, Charles IX y est avec sa mre,
Richelieu y est avec Louis XIII, Louvois y est, Letellier y est, Hbert
et Maillard y sont, grattant les pierres et tchant de faire disparatre
la trace de leurs actions. On entend sous ces votes le balai de ces
spectres. On y respire la ftidit norme des catastrophes sociales. On
voit dans des coins des miroitements rougetres. Il coule l une eau
terrible o se sont laves des mains sanglantes.

L'observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de
son laboratoire. La philosophie est le microscope de la pense. Tout
veut la fuir, mais rien ne lui chappe. Tergiverser est inutile. Quel
ct de soi montre-t-on en tergiversant? le ct honte. La philosophie
poursuit de son regard probe le mal, et ne lui permet pas de s'vader
dans le nant. Dans l'effacement des choses qui disparaissent, dans le
rapetissement des choses qui s'vanouissent, elle reconnat tout. Elle
reconstruit la pourpre d'aprs le haillon et la femme d'aprs le
chiffon. Avec le cloaque elle refait la ville; avec la boue elle refait
les moeurs. Du tesson elle conclut l'amphore, ou la cruche. Elle
reconnat  une empreinte d'ongle sur un parchemin la diffrence qui
spare la juiverie de la Judengasse de la juiverie du Ghetto. Elle
retrouve dans ce qui reste ce qui a t, le bien, le mal, le faux, le
vrai, la tache de sang du palais, le pt d'encre de la caverne, la
goutte de suif du lupanar, les preuves subies, les tentations bien
venues, les orgies vomies, le pli qu'ont fait les caractres en
s'abaissant, la trace de la prostitution dans les mes que leur
grossiret en faisait capables, et sur la veste des portefaix de Rome
la marque du coup de coude de Messaline.




Chapitre III

Bruneseau


L'gout de Paris, au moyen ge, tait lgendaire. Au seizime sicle
Henri II essaya un sondage qui avorta. Il n'y a pas cent ans, le
cloaque, Mercier l'atteste, tait abandonn  lui-mme et devenait ce
qu'il pouvait.

Tel tait cet ancien Paris, livr aux querelles, aux indcisions et aux
ttonnements. Il fut longtemps assez bte. Plus tard, 89 montra comment
l'esprit vient aux villes. Mais, au bon vieux temps, la capitale avait
peu de tte; elle ne savait faire ses affaires ni moralement ni
matriellement, et pas mieux balayer les ordures que les abus. Tout
tait obstacle, tout faisait question. L'gout, par exemple, tait
rfractaire  tout itinraire. On ne parvenait pas plus  s'orienter
dans la voirie qu' s'entendre dans la ville; en haut l'inintelligible,
en bas l'inextricable; sous la confusion des langues il y avait la
confusion des caves; Ddale doublait Babel.

Quelquefois, l'gout de Paris se mlait de dborder, comme si ce Nil
mconnu tait subitement pris de colre. Il y avait, chose infme, des
inondations d'gout. Par moments, cet estomac de la civilisation
digrait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris
avait l'arrire-got de sa fange. Ces ressemblances de l'gout avec le
remords avaient du bon; c'taient des avertissements; fort mal pris du
reste; la ville s'indignait que sa boue et tant d'audace, et
n'admettait pas que l'ordure revnt. Chassez-la mieux.

L'inondation de 1802 est un des souvenirs actuels des Parisiens de
quatre-vingts ans. La fange se rpandit en croix place des Victoires, o
est la statue de Louis XIV; elle entra rue Saint-Honor par les deux
bouches d'gout des Champs-lyses, rue Saint-Florentin par l'gout
Saint-Florentin, rue Pierre--Poisson par l'gout de la Sonnerie, rue
Popincourt par l'gout du Chemin-Vert, rue de la Roquette par l'gout de
la rue de Lappe; elle couvrit le caniveau de la rue des Champs-lyses
jusqu' une hauteur de trente-cinq centimtres; et, au midi, par le
vomitoire de la Seine faisant sa fonction en sens inverse, elle pntra
rue Mazarine, rue de l'chaud, et rue des Marais, o elle s'arrta 
une longueur de cent neuf mtres, prcisment  quelques pas de la
maison qu'avait habite Racine, respectant, dans le dix-septime sicle,
le pote plus que le roi. Elle atteignit son maximum de profondeur rue
Saint-Pierre o elle s'leva  trois pieds au-dessus des dalles de la
gargouille, et son maximum d'tendue rue Saint-Sabin o elle s'tala sur
une longueur de deux cent trente-huit mtres.

Au commencement de ce sicle, l'gout de Paris tait encore un lieu
mystrieux. La boue ne peut jamais tre bien fame; mais ici le mauvais
renom allait jusqu' l'effroi. Paris savait confusment qu'il avait sous
lui une cave terrible. On en parlait comme de cette monstrueuse souille
de Thbes o fourmillaient des scolopendres de quinze pieds de long et
qui et pu servir de baignoire  Bhmoth. Les grosses bottes des
goutiers ne s'aventuraient jamais au del de certains points connus. On
tait encore trs voisin du temps o les tombereaux des boueurs, du haut
desquels Sainte-Foix fraternisait avec le marquis de Crqui, se
dchargeaient tout simplement dans l'gout. Quant au curage, on confiait
cette fonction aux averses, qui encombraient plus qu'elles ne
balayaient. Rome laissait encore quelque posie  son cloaque et
l'appelait Gmonies; Paris insultait le sien et l'appelait le Trou
punais. La science et la superstition taient d'accord pour l'horreur.
Le Trou punais ne rpugnait pas moins  l'hygine qu' la lgende. Le
Moine bourru tait clos sous la voussure ftide de l'gout Mouffetard;
les cadavres des Marmousets avaient t jets dans l'gout de la
Barillerie; Fagon avait attribu la redoutable fivre maligne de 1685 au
grand hiatus de l'gout du Marais qui resta bant jusqu'en 1833 rue
Saint-Louis presque en face de l'enseigne du Messager galant. La bouche
d'gout de la rue de la Mortellerie tait clbre par les pestes qui en
sortaient; avec sa grille de fer  pointes qui simulait une range de
dents, elle tait dans cette rue fatale comme une gueule de dragon
soufflant l'enfer sur les hommes. L'imagination populaire assaisonnait
le sombre vier parisien d'on ne sait quel hideux mlange d'infini.
L'gout tait sans fond. L'gout, c'tait le barathrum. L'ide
d'explorer ces rgions lpreuses ne venait pas mme  la police. Tenter
cet inconnu, jeter la sonde dans cette ombre, aller  la dcouverte dans
cet abme, qui l'et os? C'tait effrayant. Quelqu'un se prsenta
pourtant. Le cloaque eut son Christophe Colomb.

Un jour, en 1805, dans une de ces rares apparitions que l'empereur
faisait  Paris, le ministre de l'intrieur, un Decrs ou un Crtet
quelconque, vint au petit lever du matre. On entendait dans le
Carrousel le tranement des sabres de tous ces soldats extraordinaires
de la grande rpublique et du grand empire; il y avait encombrement de
hros  la porte de Napolon; hommes du Rhin, de l'Escaut, de l'Adige et
du Nil; compagnons de Joubert, de Desaix, de Marceau, de Hoche, de
Klber; arostiers de Fleurus, grenadiers de Mayence, pontonniers de
Gnes, hussards que les Pyramides avaient regards, artilleurs qu'avait
clabousss le boulet de Junot, cuirassiers qui avaient pris d'assaut la
flotte  l'ancre dans le Zuyderze; les uns avaient suivi Bonaparte sur
le pont de Lodi, les autres avaient accompagn Murat dans la tranche de
Mantoue, les autres avaient devanc Lannes dans le chemin creux de
Montebello. Toute l'arme d'alors tait l, dans la cour des Tuileries,
reprsente par une escouade ou par un peloton, et gardant Napolon au
repos; et c'tait l'poque splendide o la grande arme avait derrire
elle Marengo et devant elle Austerlitz.--Sire, dit le ministre de
l'intrieur  Napolon, j'ai vu hier l'homme le plus intrpide de votre
empire.--Qu'est-ce que cet homme? dit brusquement l'empereur, et
qu'est-ce qu'il a fait?--Il veut faire une chose,
sire.--Laquelle?--Visiter les gouts de Paris.

Cet homme existait et se nommait Bruneseau.




Chapitre IV

Dtails ignors


La visite eut lieu. Ce fut une campagne redoutable; une bataille
nocturne contre la peste et l'asphyxie. Ce fut en mme temps un voyage
de dcouvertes. Un des survivants de cette exploration, ouvrier
intelligent, trs jeune alors, en racontait encore il y a quelques
annes les curieux dtails que Bruneseau crut devoir omettre dans son
rapport au prfet de police, comme indignes du style administratif. Les
procds dsinfectants taient  cette poque trs rudimentaires. 
peine Bruneseau eut-il franchi les premires articulations du rseau
souterrain, que huit des travailleurs sur vingt refusrent d'aller plus
loin. L'opration tait complique; la visite entranait le curage; il
fallait donc curer, et en mme temps arpenter: noter les entres d'eau,
compter les grilles et les bouches, dtailler les branchements, indiquer
les courants  points de partage, reconnatre les circonscriptions
respectives des divers bassins, sonder les petits gouts greffs sur
l'gout principal, mesurer la hauteur sous clef de chaque couloir, et la
largeur, tant  la naissance des votes qu' fleur du radier, enfin
dterminer les ordonnes du nivellement au droit de chaque entre d'eau,
soit du radier de l'gout, soit du sol de la rue. On avanait
pniblement. Il n'tait pas rare que les chelles de descente
plongeassent dans trois pieds de vase. Les lanternes agonisaient dans
les miasmes. De temps en temps on emportait un goutier vanoui.  de
certains endroits, prcipice. Le sol s'tait effondr, le dallage avait
croul, l'gout s'tait chang en puits perdu; on ne trouvait plus le
solide; un homme disparut brusquement; on eut grand'peine  le retirer.
Par le conseil de Fourcroy, on allumait de distance en distance, dans
les endroits suffisamment assainis, de grandes cages pleines d'toupe
imbibe de rsine. La muraille, par places, tait couverte de fongus
difformes, et l'on et dit des tumeurs, la pierre elle-mme semblait
malade dans ce milieu irrespirable.

Bruneseau, dans son exploration, procda d'amont en aval. Au point de
partage des deux conduites d'eau du Grand-Hurleur, il dchiffra sur une
pierre en saillie la date 1550; cette pierre indiquait la limite o
s'tait arrt Philibert Delorme, charg par Henri II de visiter la
voirie souterraine de Paris. Cette pierre tait la marque du seizime
sicle  l'gout. Bruneseau retrouva la main-d'oeuvre du dix-septime
dans le conduit du Ponceau et dans le conduit de la rue
Vieille-du-Temple, vots entre 1600 et 1650, et la main-d'oeuvre du
dix-huitime dans la section ouest du canal collecteur, encaisse et
vote en 1740. Ces deux votes, surtout la moins ancienne, celle de
1740, taient plus lzardes et plus dcrpites que la maonnerie de
l'gout de ceinture, laquelle datait de 1412, poque o le ruisseau
d'eau vive de Mnilmontant fut lev  la dignit de grand gout de
Paris, avancement analogue  celui d'un paysan qui deviendrait premier
valet de chambre du roi; quelque chose comme Gros-Jean transform en
Lebel.

On crut reconnatre  et l, notamment sous le Palais de justice, des
alvoles d'anciens cachots pratiqus dans l'gout mme. _In pace_
hideux. Un carcan de fer pendait dans l'une de ces cellules. On les mura
toutes. Quelques trouvailles furent bizarres; entre autres le squelette
d'un orang-outang disparu du Jardin des plantes en 1800, disparition
probablement connexe  la fameuse et incontestable apparition du diable
rue des Bernardins dans la dernire anne du dix-huitime sicle. Le
pauvre diable avait fini par se noyer dans l'gout.

Sous le long couloir cintr qui aboutit  l'Arche-Marion, une hotte de
chiffonnier, parfaitement conserve, fit l'admiration des connaisseurs.
Partout, la vase, que les goutiers en taient venus  manier
intrpidement, abondait en objets prcieux, bijoux d'or et d'argent,
pierreries, monnaies. Un gant qui et filtr ce cloaque et eu dans son
tamis la richesse des sicles. Au point de partage des deux branchements
de la rue du Temple et de la rue Sainte-Avoye, on ramassa une singulire
mdaille huguenote en cuivre, portant d'un ct un porc coiff d'un
chapeau de cardinal et de l'autre un loup la tiare en tte.

La rencontre la plus surprenante fut  l'entre du Grand gout. Cette
entre avait t autrefois ferme par une grille dont il ne restait plus
que les gonds.  l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et
souille qui, sans doute arrte l au passage, y flottait dans l'ombre
et achevait de s'y dchiqueter. Bruneseau approcha sa lanterne et
examina ce lambeau. C'tait de la batiste trs fine, et l'on distinguait
 l'un des coins moins rong que le reste une couronne hraldique brode
au-dessus de ces sept lettres: LAVBESP. La couronne tait une couronne
de marquis et les sept lettres signifiaient _Laubespine_. On reconnut
que ce qu'on avait sous les yeux tait un morceau du linceul de Marat.
Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'tait quand il faisait
partie de la maison du comte d'Artois en qualit de mdecin des curies.
De ces amours, historiquement constats, avec une grande dame, il lui
tait rest ce drap de lit. pave ou souvenir.  sa mort, comme c'tait
le seul linge un peu fin qu'il et chez lui, on l'y avait enseveli. De
vieilles femmes avaient emmaillot pour la tombe, dans ce lange o il y
avait eu de la volupt, le tragique Ami du Peuple.

Bruneseau passa outre. On laissa cette guenille o elle tait; on ne
l'acheva pas. Fut-ce mpris ou respect? Marat mritait les deux. Et
puis, la destine y tait assez empreinte pour qu'on hsitt  y
toucher. D'ailleurs, il faut laisser aux choses du spulcre la place
qu'elles choisissent. En somme, la relique tait trange. Une marquise y
avait dormi; Marat y avait pourri; elle avait travers le Panthon pour
aboutir aux rats d'gout. Ce chiffon d'alcve, dont Watteau et jadis
joyeusement dessin tous les plis, avait fini par tre digne du regard
fixe de Dante.

La visite totale de la voirie immonditielle souterraine de Paris dura
sept ans, de 1805  1812. Tout en cheminant, Bruneseau dsignait,
dirigeait et mettait  fin des travaux considrables; en 1808, il
abaissait le radier du Ponceau, et, crant partout des lignes nouvelles,
il poussait l'gout, en 1809, sous la rue Saint-Denis jusqu' la
fontaine des Innocents; en 1810, sous la rue Froidmanteau et sous la
Salptrire, en 1811, sous la rue Neuve-des-Petits-Pres, sous la rue du
Mail, sous la rue de l'charpe, sous la place Royale, en 1812, sous la
rue de la Paix et sous la chausse d'Antin. En mme temps, il faisait
dsinfecter et assainir tout le rseau. Ds la deuxime anne, Bruneseau
s'tait adjoint son gendre Nargaud.

C'est ainsi qu'au commencement de ce sicle la vieille socit cura son
double-fond et fit la toilette de son gout. Ce fut toujours cela de
nettoy.

Tortueux, crevass, dpav, craquel, coup de fondrires, cahot par
des coudes bizarres, montant et descendant sans logique, ftide,
sauvage, farouche, submerg d'obscurit, avec des cicatrices sur ses
dalles et des balafres sur ses murs, pouvantable, tel tait, vu
rtrospectivement, l'antique gout de Paris. Ramifications en tous sens,
croisements de tranches, branchements, pattes d'oie, toiles comme dans
les sapes, ccums, culs-de-sac, votes salptres, puisards infects,
suintements dartreux sur les parois, gouttes tombant des plafonds,
tnbres; rien n'galait l'horreur de cette vieille crypte exutoire,
appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre perc de rues,
taupinire titanique o l'esprit croit voir rder  travers l'ombre,
dans de l'ordure qui a t de la splendeur, cette norme taupe aveugle,
le pass.

Ceci, nous le rptons, c'tait l'gout d'autrefois.




Chapitre V

Progrs actuel


Aujourd'hui l'gout est propre, froid, droit, correct. Il ralise
presque l'idal de ce qu'on entend en Angleterre par le mot
respectable. Il est convenable et gristre; tir au cordeau; on
pourrait presque dire  quatre pingles. Il ressemble  un fournisseur
devenu conseiller d'tat. On y voit presque clair. La fange s'y comporte
dcemment. Au premier abord, on le prendrait volontiers pour un de ces
corridors souterrains si communs jadis et si utiles aux fuites de
monarques et de princes, dans cet ancien bon temps o le peuple aimait
ses rois. L'gout actuel est un bel gout; le style pur y rgne; le
classique alexandrin rectiligne qui, chass de la posie, parat s'tre
rfugi dans l'architecture, semble ml  toutes les pierres de cette
longue vote tnbreuse et blanchtre; chaque dgorgeoir est une arcade;
la rue de Rivoli fait cole jusque dans le cloaque. Au reste, si la
ligne gomtrique est quelque part  sa place, c'est  coup sr dans la
tranche stercoraire d'une grande ville. L, tout doit tre subordonn
au chemin le plus court. L'gout a pris aujourd'hui un certain aspect
officiel. Les rapports mmes de police dont il est quelquefois l'objet
ne lui manquent plus de respect. Les mots qui le caractrisent dans le
langage administratif sont relevs et dignes. Ce qu'on appelait boyau,
on l'appelle galerie; ce qu'on appelait trou, on l'appelle regard.
Villon ne reconnatrait plus son antique logis en-cas. Ce rseau de
caves a bien toujours son immmoriale population de rongeurs, plus
pullulante que jamais; de temps en temps, un rat, vieille moustache,
risque sa tte  la fentre de l'gout et examine les Parisiens; mais
cette vermine elle-mme s'apprivoise, satisfaite qu'elle est de son
palais souterrain. Le cloaque n'a plus rien de sa frocit primitive. La
pluie, qui salissait l'gout d'autrefois, lave l'gout d' prsent. Ne
vous y fiez pas trop pourtant. Les miasmes l'habitent encore. Il est
plutt hypocrite qu'irrprochable. La prfecture de police et la
commission de salubrit ont eu beau faire. En dpit de tous les procds
d'assainissement, il exhale une vague odeur suspecte, comme Tartuffe
aprs la confession.

Convenons-en, comme,  tout prendre, le balayage est un hommage que
l'gout rend  la civilisation, et comme,  ce point de vue, la
conscience de Tartuffe est un progrs sur l'table d'Augias, il est
certain que l'gout de Paris s'est amlior.

C'est plus qu'un progrs; c'est une transmutation. Entre l'gout ancien
et l'gout actuel, il y a une rvolution. Qui a fait cette rvolution?

L'homme que tout le monde oublie et que nous avons nomm, Bruneseau.




Chapitre VI

Progrs futur


Le creusement de l'gout de Paris n'a pas t une petite besogne. Les
dix derniers sicles y ont travaill sans le pouvoir terminer, pas plus
qu'ils n'ont pu finir Paris. L'gout, en effet, reoit tous les
contre-coups de la croissance de Paris. C'est, dans la terre, une sorte
de polype tnbreux aux mille antennes qui grandit dessous en mme temps
que la ville dessus. Chaque fois que la ville perce une rue, l'gout
allonge un bras. La vieille monarchie n'avait construit que vingt-trois
mille trois cents mtres d'gouts; c'est l que Paris en tait le 1er
janvier 1806.  partir de cette poque, dont nous reparlerons tout 
l'heure, l'oeuvre a t utilement et nergiquement reprise et continue;
Napolon a bti, ces chiffres sont curieux, quatre mille huit cent
quatre mtres; Louis XVIII, cinq mille sept cent neuf; Charles X, dix
mille huit cent trente-six; Louis-Philippe, quatre-vingt-neuf mille
vingt; la Rpublique de 1848, vingt-trois mille trois cent
quatre-vingt-un; le rgime actuel, soixante-dix mille cinq cents; en
tout,  l'heure qu'il est, deux cent vingt-six mille six cent dix
mtres, soixante lieues d'gout; entrailles normes de Paris.
Ramification obscure, toujours en travail; construction ignore et
immense.

Comme on le voit, le ddale souterrain de Paris est aujourd'hui plus que
dcuple de ce qu'il tait au commencement du sicle. On se figure
malaisment tout ce qu'il a fallu de persvrance et d'efforts pour
amener ce cloaque au point de perfection relative o il est maintenant.
C'tait  grand'peine que la vieille prvt monarchique et, dans les
dix dernires annes du dix-huitime sicle, la mairie rvolutionnaire
taient parvenues  forer les cinq lieues d'gouts qui existaient avant
1806. Tous les genres d'obstacles entravaient cette opration, les uns
propres  la nature du sol, les autres inhrents aux prjugs mmes de
la population laborieuse de Paris. Paris est bti sur un gisement
trangement rebelle  la pioche,  la houe,  la sonde, au maniement
humain. Rien de plus difficile  percer et  pntrer que cette
formation gologique  laquelle se superpose la merveilleuse formation
historique nomme Paris; ds que, sous une forme quelconque, le travail
s'engage et s'aventure dans cette nappe d'alluvions, les rsistances
souterraines abondent. Ce sont des argiles liquides, des sources vives,
des roches dures, de ces vases molles et profondes que la science
spciale appelle moutardes. Le pic avance laborieusement dans des lames
calcaires alternes de filets de glaises trs minces et de couches
schisteuses aux feuillets incrusts d'cailles d'hutres contemporaines
des ocans pradamites. Parfois un ruisseau crve brusquement une vote
commence et inonde les travailleurs; ou c'est une coule de marne qui
se fait jour et se rue avec la furie d'une cataracte, brisant comme
verre les plus grosses poutres de soutnement. Tout rcemment,  la
Villette, quand il a fallu, sans interrompre la navigation et sans vider
le canal, faire passer l'gout collecteur sous le canal Saint-Martin,
une fissure s'est faite dans la cuvette du canal, l'eau a abond
subitement dans le chantier souterrain, au del de toute la puissance
des pompes d'puisement; il a fallu faire chercher par un plongeur la
fissure qui tait dans le goulet du grand bassin, et on ne l'a point
bouche sans peine. Ailleurs, prs de la Seine, et mme assez loin du
fleuve, comme par exemple  Belleville, Grande-Rue et passage Lumire,
on rencontre des sables sans fond o l'on s'enlise et o un homme peut
fondre  vue d'oeil. Ajoutez l'asphyxie par les miasmes,
l'ensevelissement par les boulements, les effondrements subits. Ajoutez
le typhus, dont les travailleurs s'imprgnent lentement. De nos jours,
aprs avoir creus la galerie de Clichy, avec banquette pour recevoir
une conduite matresse d'eau de l'Ourcq, travail excut en tranche, 
dix mtres de profondeur; aprs avoir,  travers les boulements, 
l'aide des fouilles, souvent putrides, et des trsillonnements, vot
la Bivre du boulevard de l'Hpital jusqu' la Seine; aprs avoir, pour
dlivrer Paris des eaux torrentielles de Montmartre et pour donner
coulement  cette mare fluviale de neuf hectares qui croupissait prs
de la barrire des Martyrs; aprs avoir, disons-nous, construit la ligne
d'gouts de la barrire Blanche au chemin d'Aubervilliers, en quatre
mois, jour et nuit,  une profondeur de onze mtres; aprs avoir, chose
qu'on n'avait pas vue encore, excut souterrainement un gout rue
Barre-du-Bec, sans tranche,  six mtres au-dessous du sol, le
conducteur Monnot est mort. Aprs avoir vot trois mille mtres
d'gouts sur tous les points de la ville, de la rue
Traversire-Saint-Antoine  la rue de Lourcine, aprs avoir, par le
branchement de l'Arbalte, dcharg des inondations pluviales le
carrefour Censier-Mouffetard, aprs avoir bti l'gout Saint-Georges sur
enrochement et bton dans des sables fluides, aprs avoir dirig le
redoutable abaissement de radier du branchement Notre-Dame-de-Nazareth,
l'ingnieur Duleau est mort. Il n'y a pas de bulletin pour ces actes de
bravoure-l, plus utiles pourtant que la tuerie bte des champs de
bataille.

Les gouts de Paris, en 1832, taient loin d'tre ce qu'ils sont
aujourd'hui. Bruneseau avait donn le branle, mais il fallait le cholra
pour dterminer la vaste reconstruction qui a eu lieu depuis. Il est
surprenant de dire, par exemple, qu'en 1821, une partie de l'gout de
ceinture, dit Grand Canal, comme  Venise, croupissait encore  ciel
ouvert, rue des Gourdes. Ce n'est qu'en 1823 que la ville de Paris a
trouv dans son gousset les deux cent soixante-six mille quatre-vingts
francs six centimes ncessaires  la couverture de cette turpitude. Les
trois puits absorbants du Combat, de la Cunette et de Saint-Mand, avec
leurs dgorgeoirs, leurs appareils, leurs puisards et leurs branchements
dpuratoires, ne datent que de 1836. La voirie intestinale de Paris a
t refaite  neuf et, comme nous l'avons dit, plus que dcuple depuis
un quart de sicle.

Il y a trente ans,  l'poque de l'insurrection des 5 et 6 juin, c'tait
encore, dans beaucoup d'endroits, presque l'ancien gout. Un trs grand
nombre de rues, aujourd'hui bombes, taient alors des chausses
fendues. On voyait trs souvent, au point dclive o les versants d'une
rue ou d'un carrefour aboutissaient, de larges grilles carres  gros
barreaux dont le fer luisait fourbu par les pas de la foule, dangereuses
et glissantes aux voitures et faisant abattre les chevaux. La langue
officielle des ponts et chausses donnait  ces points dclives et  ces
grilles le nom expressif de _cassis_. En 1832, dans une foule de rues,
rue de l'toile, rue Saint-Louis, rue du Temple, rue Vieille-du-Temple,
rue Notre-Dame-de-Nazareth, rue Folie-Mricourt, quai aux Fleurs, rue du
Petit-Musc, rue de Normandie, rue Pont-aux-Biches, rue des Marais,
faubourg Saint-Martin, rue Notre-Dame-des-Victoires, faubourg
Montmartre, rue Grange-Batelire, aux Champs-lyses, rue Jacob, rue de
Tournon, le vieux cloaque gothique montrait encore cyniquement ses
gueules. C'taient d'normes hiatus de pierre  cagnards, quelquefois
entours de bornes, avec une effronterie monumentale.

Paris, en 1806, en tait encore presque au chiffre d'gouts constat en
mai 1663: cinq mille trois cent vingt-huit toises. Aprs Bruneseau, le
1er janvier 1832, il en avait quarante mille trois cents mtres. De 1806
 1831, on avait bti annuellement, en moyenne, sept cent cinquante
mtres; depuis on a construit tous les ans huit et mme dix mille mtres
de galeries, en maonnerie de petits matriaux  bain de chaux
hydraulique sur fondation de bton.  deux cents francs le mtre, les
soixante lieues d'gouts du Paris actuel reprsentent quarante-huit
millions.

Outre le progrs conomique que nous avons indiqu en commenant, de
graves problmes d'hygine publique se rattachent  cette immense
question: l'gout de Paris.

Paris est entre deux nappes, une nappe d'eau et une nappe d'air. La
nappe d'eau, gisante  une assez grande profondeur souterraine, mais
dj tte par deux forages, est fournie par la couche de grs vert
situe entre la craie et le calcaire jurassique; cette couche peut tre
reprsente par un disque de vingt-cinq lieues de rayon; une foule de
rivires et de ruisseaux y suintent; on boit la Seine, la Marne,
l'Yonne, l'Oise, l'Aisne, le Cher, la Vienne et la Loire dans un verre
d'eau du puits de Grenelle. La nappe d'eau est salubre, elle vient du
ciel d'abord, de la terre ensuite; la nappe d'air est malsaine, elle
vient de l'gout. Tous les miasmes du cloaque se mlent  la respiration
de la ville; de l cette mauvaise haleine. L'air pris au-dessus d'un
fumier, ceci a t scientifiquement tabli, est plus pur que l'air pris
au-dessus de Paris. Dans un temps donn, le progrs aidant, les
mcanismes se perfectionnant, et la clart se faisant, on emploiera la
nappe d'eau  purifier la nappe d'air. C'est--dire  laver l'gout. On
sait que par lavage de l'gout, nous entendons restitution de la fange 
la terre; renvoi du fumier au sol et de l'engrais aux champs. Il y aura,
par ce simple fait, pour toute la communaut sociale, diminution de
misre et augmentation de sant.  l'heure o nous sommes, le
rayonnement des maladies de Paris va  cinquante lieues autour du
Louvre, pris comme moyeu de cette route pestilentielle.

On pourrait dire que, depuis dix sicles, le cloaque est la maladie de
Paris. L'gout est le vice que la ville a dans le sang. L'instinct
populaire ne s'y est jamais tromp. Le mtier d'goutier tait autrefois
presque aussi prilleux, et presque aussi rpugnant au peuple, que le
mtier d'quarrisseur si longtemps frapp d'horreur et abandonn au
bourreau. Il fallait une haute paye pour dcider un maon  disparatre
dans cette sape ftide; l'chelle du puisatier hsitait  s'y plonger;
on disait proverbialement: _descendre dans l'gout, c'est entrer dans la
fosse_; et toutes sortes de lgendes hideuses, nous l'avons dit,
couvraient d'pouvante ce colossal vier; sentine redoute qui a la
trace des rvolutions du globe comme des rvolutions des hommes, et o
l'on trouve des vestiges de tous les cataclysmes depuis le coquillage du
dluge jusqu'au haillon de Marat.




Livre troisime--La boue, mais l'me




Chapitre I

Le cloaque et ses surprises


C'est dans l'gout de Paris que se trouvait Jean Valjean.

Ressemblance de plus de Paris avec la mer. Comme dans l'ocan, le
plongeur peut y disparatre.

La transition tait inoue. Au milieu mme de la ville, Jean Valjean
tait sorti de la ville; et, en un clin d'oeil, le temps de lever un
couvercle et de le refermer, il avait pass du plein jour  l'obscurit
complte, de midi  minuit, du fracas au silence, du tourbillon des
tonnerres  la stagnation de la tombe, et, par une priptie bien plus
prodigieuse encore que celle de la rue Polonceau, du plus extrme pril
 la scurit la plus absolue.

Chute brusque dans une cave; disparition dans l'oubliette de Paris;
quitter cette rue o la mort tait partout pour cette espce de spulcre
o il y avait la vie; ce fut un instant trange. Il resta quelques
secondes comme tourdi; coutant, stupfait. La chausse-trape du salut
s'tait subitement ouverte sous lui. La bont cleste l'avait en quelque
sorte pris par trahison. Adorables embuscades de la providence!

Seulement le bless ne remuait point, et Jean Valjean ne savait pas si
ce qu'il emportait dans cette fosse tait un vivant ou un mort.

Sa premire sensation fut l'aveuglement. Brusquement il ne vit plus
rien. Il lui sembla aussi qu'en une minute il tait devenu sourd. Il
n'entendait plus rien. Le frntique orage de meurtre qui se dchanait
 quelques pieds au-dessus de lui n'arrivait jusqu' lui, nous l'avons
dit, grce  l'paisseur de terre qui l'en sparait, qu'teint et
indistinct, et comme une rumeur dans une profondeur. Il sentait que
c'tait solide sous ses pieds; voil tout; mais cela suffisait. Il
tendit un bras, puis l'autre, et toucha le mur des deux cts, et
reconnut que le couloir tait troit; il glissa, et reconnut que la
dalle tait mouille. Il avana un pied avec prcaution, craignant un
trou, un puisard, quelque gouffre; il constata que le dallage se
prolongeait. Une bouffe de ftidit l'avertit du lieu o il tait.

Au bout de quelques instants, il n'tait plus aveugle. Un peu de lumire
tombait du soupirail par o il s'tait gliss, et son regard s'tait
fait  cette cave. Il commena  distinguer quelque chose. Le couloir o
il s'tait terr, nul autre mot n'exprime mieux la situation, tait mur
derrire lui. C'tait un de ces culs-de-sac que la langue spciale
appelle branchements. Devant lui, il y avait un autre mur, un mur de
nuit. La clart du soupirail expirait  dix ou douze pas du point o
tait Jean Valjean, et faisait  peine une blancheur blafarde sur
quelques mtres de la paroi humide de l'gout. Au del l'opacit tait
massive; y pntrer paraissait horrible, et l'entre y semblait un
engloutissement. On pouvait s'enfoncer pourtant dans cette muraille de
brume, et il le fallait. Il fallait mme se hter. Jean Valjean songea
que cette grille, aperue par lui sous les pavs, pouvait l'tre par les
soldats, et que tout tenait  ce hasard. Ils pouvaient descendre eux
aussi dans ce puits et le fouiller. Il n'y avait pas une minute 
perdre. Il avait dpos Marius sur le sol, il le ramassa, ceci est
encore le mot vrai, le reprit sur ses paules et se mit en marche. Il
entra rsolument dans cette obscurit.

La ralit est qu'ils taient moins sauvs que Jean Valjean ne le
croyait. Des prils d'un autre genre et non moins grands les attendaient
peut-tre. Aprs le tourbillon fulgurant du combat, la caverne des
miasmes et des piges; aprs le chaos, le cloaque. Jean Valjean tait
tomb d'un cercle de l'enfer dans l'autre.

Quand il eut fait cinquante pas, il fallut s'arrter. Une question se
prsenta. Le couloir aboutissait  un autre boyau qu'il rencontrait
transversalement. L s'offraient deux voies. Laquelle prendre?
fallait-il tourner  gauche ou  droite? Comment s'orienter dans ce
labyrinthe noir? Ce labyrinthe, nous l'avons fait remarquer, a un fil;
c'est sa pente. Suivre la pente, c'est aller  la rivire.

Jean Valjean le comprit sur-le-champ.

Il se dit qu'il tait probablement dans l'gout des Halles; que, s'il
choisissait la gauche et suivait la pente, il arriverait avant un quart
d'heure  quelque embouchure sur la Seine entre le Pont-au-Change et le
Pont-Neuf, c'est--dire  une apparition en plein jour sur le point le
plus peupl de Paris. Peut-tre aboutirait-il  quelque cagnard de
carrefour. Stupeur des passants de voir deux hommes sanglants sortir de
terre sous leurs pieds. Survenue des sergents de ville, prise d'armes
du corps de garde voisin. On serait saisi avant d'tre sorti. Il valait
mieux s'enfoncer dans le ddale, se fier  cette noirceur, et s'en
remettre  la providence quant  l'issue.

Il remonta la pente et prit  droite.

Quand il eut tourn l'angle de la galerie, la lointaine lueur du
soupirail disparut, le rideau d'obscurit retomba sur lui et il redevint
aveugle. Il n'en avana pas moins, et aussi rapidement qu'il put. Les
deux bras de Marius taient passs autour de son cou et les pieds
pendaient derrire lui. Il tenait les deux bras d'une main et ttait le
mur de l'autre. La joue de Marius touchait la sienne et s'y collait,
tant sanglante. Il sentait couler sur lui et pntrer sous ses
vtements un ruisseau tide qui venait de Marius. Cependant une chaleur
humide  son oreille que touchait la bouche du bless indiquait de la
respiration, et par consquent de la vie. Le couloir o Jean Valjean
cheminait maintenant tait moins troit que le premier. Jean Valjean y
marchait assez pniblement. Les pluies de la veille n'taient pas encore
coules et faisaient un petit torrent au centre du radier, et il tait
forc de se serrer contre le mur pour ne pas avoir les pieds dans l'eau.
Il allait ainsi tnbreusement. Il ressemblait aux tres de nuit
ttonnant dans l'invisible et souterrainement perdus dans les veines de
l'ombre.

Pourtant, peu  peu, soit que des soupiraux lointains envoyassent un peu
de lueur flottante dans cette brume opaque, soit que ses yeux
s'accoutumassent  l'obscurit, il lui revint quelque vision vague, et
il recommena  se rendre confusment compte, tantt de la muraille 
laquelle il touchait, tantt de la vote sous laquelle il passait. La
pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de mme
que l'me se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu.

Se diriger tait malais.

Le trac des gouts rpercute, pour ainsi dire, le trac des rues qui
lui est superpos. Il y avait dans le Paris d'alors deux mille deux
cents rues. Qu'on se figure l-dessous cette fort de branches
tnbreuses qu'on nomme l'gout. Le systme d'gouts existant  cette
poque, mis bout  bout, et donn une longueur de onze lieues. Nous
avons dit plus haut que le rseau actuel, grce  l'activit spciale
des trente dernires annes, n'a pas moins de soixante lieues.

Jean Valjean commena par se tromper. Il crut tre sous la rue
Saint-Denis, et il tait fcheux qu'il n'y ft pas. Il y a sous la rue
Saint-Denis un vieil gout en pierre qui date de Louis XIII et qui va
droit  l'gout collecteur dit Grand gout, avec un seul coude, 
droite,  la hauteur de l'ancienne cour des Miracles, et un seul
embranchement, l'gout Saint-Martin, dont les quatre bras se coupent en
croix. Mais le boyau de la Petite-Truanderie dont l'entre tait prs du
cabaret de Corinthe n'a jamais communiqu avec le souterrain de la rue
Saint-Denis; il aboutit  l'gout Montmartre et c'est l que Jean
Valjean tait engag. L, les occasions de se perdre abondaient. L'gout
Montmartre est un des plus ddalens du vieux rseau. Heureusement Jean
Valjean avait laiss derrire lui l'gout des Halles dont le plan
gomtral figure une foule de mts de perroquet enchevtrs; mais il
avait devant lui plus d'une rencontre embarrassante et plus d'un coin de
rue--car ce sont des rues--s'offrant dans l'obscurit comme un point
d'interrogation: premirement,  sa gauche, le vaste gout Pltrire,
espce de casse-tte chinois, poussant et brouillant son chaos de T et
de Z sous l'htel des Postes et sous la rotonde de la halle aux bls
jusqu' la Seine o il se termine en Y; deuximement,  sa droite, le
corridor courbe de la rue du Cadran avec ses trois dents qui sont autant
d'impasses; troisimement,  sa gauche, l'embranchement du Mail,
compliqu, presque  l'entre, d'une espce de fourche, et allant de
zigzag en zigzag aboutir  la grande crypte exutoire du Louvre
trononne et ramifie dans tous les sens; enfin,  droite, le couloir
cul-de-sac de la rue des Jeneurs, sans compter de petits rduits  et
l, avant d'arriver  l'gout de ceinture, lequel seul pouvait le
conduire  quelque issue assez lointaine pour tre sre.

Si Jean Valjean et eu quelque notion de tout ce que nous indiquons ici,
il se ft vite aperu, rien qu'en ttant la muraille, qu'il n'tait pas
dans la galerie souterraine de la rue Saint-Denis. Au lieu de la vieille
pierre de taille, au lieu de l'ancienne architecture, hautaine et royale
jusque dans l'gout, avec radier et assises courantes en granit et
mortier de chaux grasse, laquelle cotait huit cents livres la toise, il
et senti sous sa main le bon march contemporain, l'expdient
conomique, la meulire  bain de mortier hydraulique sur couche de
bton qui cote deux cents francs le mtre, la maonnerie bourgeoise
dite  _petits matriaux_; mais il ne savait rien de tout cela.

Il allait devant lui, avec anxit, mais avec calme, ne voyant rien, ne
sachant rien, plong dans le hasard, c'est--dire englouti dans la
providence.

Par degrs, disons-le, quelque horreur le gagnait. L'ombre qui
l'enveloppait entrait dans son esprit. Il marchait dans une nigme. Cet
aqueduc du cloaque est redoutable; il s'entre-croise vertigineusement.
C'est une chose lugubre d'tre pris dans ce Paris de tnbres. Jean
Valjean tait oblig de trouver et presque d'inventer sa route sans la
voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu'il risquait pouvait tre le
dernier. Comment sortirait-il de l? Trouverait-il une issue? La
trouverait-il  temps? Cette colossale ponge souterraine aux alvoles
de pierre se laisserait-elle pntrer et percer? Y rencontrerait-on
quelque noeud inattendu d'obscurit? Arriverait-on  l'inextricable et 
l'infranchissable? Marius y mourrait-il d'hmorragie, et lui de faim?
Finiraient-ils par se perdre l tous les deux, et par faire deux
squelettes dans un coin de cette nuit? Il l'ignorait. Il se demandait
tout cela et ne pouvait se rpondre. L'intestin de Paris est un
prcipice. Comme le prophte, il tait dans le ventre du monstre.

Il eut brusquement une surprise.  l'instant le plus imprvu, et sans
avoir cess de marcher en ligne droite, il s'aperut qu'il ne montait
plus; l'eau du ruisseau lui battait les talons au lieu de lui venir sur
la pointe des pieds. L'gout maintenant descendait. Pourquoi? Allait-il
donc arriver soudainement  la Seine? Ce danger tait grand, mais le
pril de reculer l'tait plus encore. Il continua d'avancer.

Ce n'tait point vers la Seine qu'il allait. Le dos d'ne que fait le
sol de Paris sur la rive droite vide un de ses versants dans la Seine et
l'autre dans le Grand gout. La crte de ce dos d'ne qui dtermine la
division des eaux dessine une ligne trs capricieuse. Le point
culminant, qui est le lieu de partage des coulements, est, dans l'gout
Sainte-Avoye, au del de la rue Michel-le-Comte, dans l'gout du Louvre,
prs des boulevards, et dans l'gout Montmartre, prs des Halles. C'est
 ce point culminant que Jean Valjean tait arriv. Il se dirigeait vers
l'gout de ceinture; il tait dans le bon chemin. Mais il n'en savait
rien.

Chaque fois qu'il rencontrait un embranchement, il en ttait les angles,
et s'il trouvait l'ouverture qui s'offrait moins large que le corridor
o il tait, il n'entrait pas et continuait sa route, jugeant avec
raison que toute voie plus troite devait aboutir  un cul-de-sac et ne
pouvait que l'loigner du but, c'est--dire de l'issue. Il vita ainsi
le quadruple pige qui lui tait tendu dans l'obscurit par les quatre
ddales que nous venons d'numrer.

 un certain moment il reconnut qu'il sortait de dessous le Paris
ptrifi par l'meute, o les barricades avaient supprim la circulation
et qu'il rentrait sous le Paris vivant et normal. Il eut subitement
au-dessus de sa tte comme un bruit de foudre, lointain, mais continu.
C'tait le roulement des voitures.

Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu'il
faisait en lui-mme, et n'avait pas encore song  se reposer; seulement
il avait chang la main qui soutenait Marius. L'obscurit tait plus
profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait.

Tout  coup il vit son ombre devant lui. Elle se dcoupait sur une
faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier 
ses pieds et la vote sur sa tte, et qui glissait  sa droite et  sa
gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stupfait, il se
retourna.

Derrire lui, dans la partie du couloir qu'il venait de dpasser,  une
distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant l'paisseur obscure,
une sorte d'astre horrible qui avait l'air de le regarder.

C'tait la sombre toile de la police qui se levait dans l'gout.

Derrire cette toile remuaient confusment huit ou dix formes noires,
droites, indistinctes, terribles.




Chapitre II

Explication


Dans la journe du 6 juin, une battue des gouts avait t ordonne. On
craignit qu'ils ne fussent pris pour refuge par les vaincus, et le
prfet Gisquet dut fouiller le Paris occulte pendant que le gnral
Bugeaud balayait le Paris public; double opration connexe qui exigea
une double stratgie de la force publique reprsente en haut par
l'arme et en bas par la police. Trois pelotons d'agents et d'goutiers
explorrent la voirie souterraine de Paris, le premier, rive droite, le
deuxime, rive gauche, le troisime, dans la Cit.

Les agents taient arms de carabines, de casse-tte, d'pes et de
poignards.

Ce qui tait en ce moment dirig sur Jean Valjean, c'tait la lanterne
de la ronde de la rive droite.

Cette ronde venait de visiter la galerie courbe et les trois impasses
qui sont sous la rue du Cadran. Pendant qu'elle promenait son falot au
fond de ces impasses, Jean Valjean avait rencontr sur son chemin
l'entre de la galerie, l'avait reconnue plus troite que le couloir
principal et n'y avait point pntr. Il avait pass outre. Les hommes
de police, en ressortant de la galerie du Cadran, avaient cru entendre
un bruit de pas dans la direction de l'gout de ceinture. C'taient les
pas de Jean Valjean en effet. Le sergent chef de ronde avait lev sa
lanterne, et l'escouade s'tait mise  regarder dans le brouillard du
ct d'o tait venu le bruit.

Ce fut pour Jean Valjean une minute inexprimable.

Heureusement, s'il voyait bien la lanterne, la lanterne le voyait mal.
Elle tait la lumire et il tait l'ombre. Il tait trs loin, et ml 
la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s'arrta.

Du reste, il ne se rendait pas compte de ce qui se mouvait l derrire
lui. L'insomnie, le dfaut de nourriture, les motions, l'avaient fait
passer, lui aussi,  l'tat visionnaire. Il voyait un flamboiement, et
autour de ce flamboiement, des larves. Qu'tait-ce? Il ne comprenait
pas.

Jean Valjean s'tant arrt, le bruit avait cess.

Les hommes de la ronde coutaient et n'entendaient rien, ils regardaient
et ne voyaient rien. Ils se consultrent.

Il y avait  cette poque sur ce point de l'gout Montmartre une espce
de carrefour dit _de service_ qu'on a supprim depuis  cause du petit
lac intrieur qu'y formait en s'y engorgeant dans les forts orages, le
torrent des eaux pluviales. La ronde put se pelotonner dans ce
carrefour.

Jean Valjean vit ces larves faire une sorte de cercle. Ces ttes de
dogues se rapprochrent et chuchotrent.

Le rsultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu'on s'tait
tromp, qu'il n'y avait pas eu de bruit, qu'il n'y avait l personne,
qu'il tait inutile de s'engager dans l'gout de ceinture, que ce serait
du temps perdu, mais qu'il fallait se hter d'aller vers Saint-Merry,
que s'il y avait quelque chose  faire et quelque bousingot 
dpister, c'tait dans ce quartier-l.

De temps en temps les partis remettent des semelles neuves  leurs
vieilles injures. En 1832, le mot _bousingot_ faisait l'intrim entre le
mot _jacobin_ qui tait cul, et le mot _dmagogue_ alors presque
inusit et qui a fait depuis un si excellent service.

Le sergent donna l'ordre d'obliquer  gauche vers le versant de la
Seine. S'ils eussent eu l'ide de se diviser en deux escouades et
d'aller dans les deux sens, Jean Valjean tait saisi. Cela tint  ce
fil. Il est probable que les instructions de la prfecture, prvoyant un
cas de combat et les insurgs en nombre, dfendaient  la ronde de se
morceler. La ronde se remit en marche, laissant derrire elle Jean
Valjean. De tout ce mouvement Jean Valjean ne perut rien, sinon
l'clipse de la lanterne qui se retourna subitement.

Avant de s'en aller, le sergent, pour l'acquit de la conscience de la
police, dchargea sa carabine du ct qu'on abandonnait, dans la
direction de Jean Valjean. La dtonation roula d'cho en cho dans la
crypte comme le borborygme de ce boyau titanique. Un pltras qui tomba
dans le ruisseau et fit clapoter l'eau  quelques pas de Jean Valjean,
l'avertit que la balle avait frapp la vote au-dessus de sa tte.

Des pas mesurs et lents rsonnrent quelque temps sur le radier, de
plus en plus amortis par l'augmentation progressive de l'loignement, le
groupe des formes noires s'enfona, une lueur oscilla et flotta, faisant
 la vote un cintre rougetre qui dcrut, puis disparut, le silence
redevint profond, l'obscurit redevint complte, la ccit et la surdit
reprirent possession des tnbres; et Jean Valjean, n'osant encore
remuer, demeura longtemps adoss au mur, l'oreille tendue, la prunelle
dilate, regardant l'vanouissement de cette patrouille de fantmes.




Chapitre III

L'homme fil


Il faut rendre  la police de ce temps-l cette justice que, mme dans
les plus graves conjonctures publiques, elle accomplissait
imperturbablement son devoir de voirie et de surveillance. Une meute
n'tait point  ses yeux un prtexte pour laisser aux malfaiteurs la
bride sur le cou, et pour ngliger la socit par la raison que le
gouvernement tait en pril. Le service ordinaire se faisait
correctement  travers le service extraordinaire, et n'en tait pas
troubl. Au milieu d'un incalculable vnement politique commenc, sous
la pression d'une rvolution possible, sans se laisser distraire par
l'insurrection et la barricade, un agent filait un voleur.

C'tait prcisment quelque chose de pareil qui se passait dans
l'aprs-midi du 6 juin au bord de la Seine, sur la berge de la rive
droite, un peu au del du pont des Invalides.

Il n'y a plus l de berge aujourd'hui. L'aspect des lieux a chang.

Sur cette berge, deux hommes spars par une certaine distance
semblaient s'observer, l'un vitant l'autre. Celui qui allait en avant
tchait de s'loigner, celui qui venait par derrire tchait de se
rapprocher.

C'tait comme une partie d'checs qui se jouait de loin et
silencieusement. Ni l'un ni l'autre ne semblait se presser, et ils
marchaient lentement tous les deux, comme si chacun d'eux craignait de
faire par trop de hte doubler le pas  son partenaire.

On et dit un apptit qui suit une proie, sans avoir l'air de le faire
exprs. La proie tait sournoise et se tenait sur ses gardes.

Les proportions voulues entre la fouine traque et le dogue traqueur
taient observes. Celui qui tchait d'chapper avait peu d'encolure et
une chtive mine; celui qui tchait d'empoigner, gaillard de haute
stature, tait de rude aspect et devait tre de rude rencontre.

Le premier, se sentant le plus faible, vitait le second; mais il
l'vitait d'une faon profondment furieuse; qui et pu l'observer et
vu dans ses yeux la sombre hostilit de la fuite, et toute la menace
qu'il y a dans la crainte.

La berge tait solitaire; il n'y avait point de passant; pas mme de
batelier ni de dbardeur dans les chalands amarrs  et l.

On ne pouvait apercevoir aisment ces deux hommes que du quai en face,
et pour qui les et examins  cette distance, l'homme qui allait devant
et apparu comme un tre hriss, dguenill et oblique, inquiet et
grelottant sous une blouse en haillons, et l'autre comme une personne
classique et officielle, portant la redingote de l'autorit boutonne
jusqu'au menton.

Le lecteur reconnatrait peut-tre ces deux hommes, s'il les voyait de
plus prs.

Quel tait le but du dernier?

Probablement d'arriver  vtir le premier plus chaudement.

Quand un homme habill par l'tat poursuit un homme en guenilles, c'est
afin d'en faire aussi un homme habill par l'tat. Seulement la couleur
est toute la question. tre habill de bleu, c'est glorieux; tre
habill de rouge, c'est dsagrable.

Il y a une pourpre d'en bas.

C'est probablement quelque dsagrment et quelque pourpre de ce genre
que le premier dsirait esquiver.

Si l'autre le laissait marcher devant et ne le saisissait pas encore,
c'tait, selon toute apparence, dans l'espoir de le voir aboutir 
quelque rendez-vous significatif et  quelque groupe de bonne prise.
Cette opration dlicate s'appelle la filature.

Ce qui rend cette conjecture tout  fait probable, c'est que l'homme
boutonn, apercevant de la berge sur le quai un fiacre qui passait 
vide, fit signe au cocher; le cocher comprit, reconnut videmment  qui
il avait affaire, tourna bride et se mit  suivre au pas du haut du quai
les deux hommes. Ceci ne fut pas aperu du personnage louche et dchir
qui allait en avant.

Le fiacre roulait le long des arbres des Champs-lyses. On voyait
passer au-dessus du parapet le buste du cocher, son fouet  la main.

Une des instructions secrtes de la police aux agents contient cet
article:--Avoir toujours  porte une voiture de place, en cas.

Tout en manoeuvrant chacun de leur ct avec une stratgie
irrprochable, ces deux hommes approchaient d'une rampe du quai
descendant jusqu' la berge qui permettait alors aux cochers de fiacre
arrivant de Passy de venir  la rivire faire boire leurs chevaux. Cette
rampe a t supprime depuis, pour la symtrie; les chevaux crvent de
soif, mais l'oeil est flatt.

Il tait vraisemblable que l'homme en blouse allait monter par cette
rampe afin d'essayer de s'chapper dans les Champs-lyses, lieu orn
d'arbres, mais en revanche fort crois d'agents de police, et o l'autre
aurait aisment main-forte.

Ce point du quai est fort peu loign de la maison apporte de Moret 
Paris en 1824 par le colonel Brack, et dite maison de Franois Ier. Un
corps de garde est l tout prs.

 la grande surprise de son observateur, l'homme traqu ne prit point
par la rampe de l'abreuvoir. Il continua de s'avancer sur la berge le
long du quai.

Sa position devenait visiblement critique.

 moins de se jeter  la Seine, qu'allait-il faire?

Aucun moyen dsormais de remonter sur le quai; plus de rampe et pas
d'escalier; et l'on tait tout prs de l'endroit, marqu par le coude de
la Seine vers le pont d'Ina, o la berge, de plus en plus rtrcie,
finissait en langue mince et se perdait sous l'eau. L, il allait
invitablement se trouver bloqu entre le mur  pic  sa droite, la
rivire  gauche et en face, et l'autorit sur ses talons.

Il est vrai que cette fin de la berge tait masque au regard par un
monceau de dblais de six  sept pieds de haut, produit d'on ne sait
quelle dmolition. Mais cet homme esprait-il se cacher utilement
derrire ce tas de gravats qu'il suffisait de tourner? L'expdient et
t puril. Il n'y songeait certainement pas. L'innocence des voleurs ne
va point jusque-l.

Le tas de dblais faisait au bord de l'eau une sorte d'minence qui se
prolongeait en promontoire jusqu' la muraille du quai.

L'homme suivi arriva  cette petite colline et la doubla, de sorte qu'il
cessa d'tre aperu par l'autre.

Celui-ci, ne voyant pas, n'tait pas vu; il en profita pour abandonner
toute dissimulation et pour marcher trs rapidement. En quelques
instants il fut au monceau de dblais et le tourna. L, il s'arrta
stupfait. L'homme qu'il chassait n'tait plus l.

clipse totale de l'homme en blouse.

La berge n'avait gure  partir du monceau de dblais qu'une longueur
d'une trentaine de pas, puis elle plongeait sous l'eau qui venait battre
le mur du quai.

Le fuyard n'aurait pu se jeter  la Seine ni escalader le quai sans tre
vu par celui qui le suivait. Qu'tait-il devenu?

L'homme  la redingote boutonne marcha jusqu' l'extrmit de la berge,
et y resta un moment pensif, les poings convulsifs, l'oeil furetant.
Tout  coup il se frappa le front. Il venait d'apercevoir, au point o
finissait la terre et o l'eau commenait, une grille de fer large et
basse, cintre, garnie d'une paisse serrure et de trois gonds massifs.
Cette grille, sorte de porte perce au bas du quai, s'ouvrait sur la
rivire autant que sur la berge. Un ruisseau noirtre passait dessous.
Ce ruisseau se dgorgeait dans la Seine.

Au del de ses lourds barreaux rouills on distinguait une sorte de
corridor vot et obscur.

L'homme croisa les bras et regarda la grille d'un air de reproche.

Ce regard ne suffisant pas, il essaya de la pousser; il la secoua, elle
rsista solidement. Il tait probable qu'elle venait d'tre ouverte,
quoiqu'on n'et entendu aucun bruit, chose singulire d'une grille si
rouille; mais il tait certain qu'elle avait t referme. Cela
indiquait que celui devant qui cette porte venait de tourner avait non
un crochet, mais une clef.

Cette vidence clata tout de suite  l'esprit de l'homme qui
s'efforait d'branler la grille et lui arracha cet piphonme indign:

--Voil qui est fort! une clef du gouvernement!

Puis, se calmant immdiatement, il exprima tout un monde d'ides
intrieures par cette bouffe de monosyllabes accentus presque
ironiquement:

--Tiens! tiens! tiens! tiens!

Cela dit, esprant on ne sait quoi, ou voir ressortir l'homme, ou en
voir entrer d'autres, il se posta aux aguets derrire le tas de dblais,
avec la rage patiente du chien d'arrt.

De son ct, le fiacre, qui se rglait sur toutes ses allures, avait
fait halte au-dessus de lui prs du parapet. Le cocher, prvoyant une
longue station, embota le museau de ses chevaux dans le sac d'avoine
humide en bas, si connu des Parisiens, auxquels les gouvernements, soit
dit par parenthse, le mettent quelquefois. Les rares passants du pont
d'Ina, avant de s'loigner, tournaient la tte pour regarder un moment
ces deux dtails du paysage immobiles, l'homme sur la berge, le fiacre
sur le quai.




Chapitre IV

Lui aussi porte sa croix


Jean Valjean avait repris sa marche et ne s'tait plus arrt. Cette
marche tait de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces votes varie;
la hauteur moyenne est d'environ cinq pieds six pouces, et a t
calcule pour la taille d'un homme; Jean Valjean tait forc de se
courber pour ne pas heurter Marius  la vote; il fallait  chaque
instant se baisser, puis se redresser, tter sans cesse le mur. La
moiteur des pierres et la viscosit du radier en faisaient de mauvais
points d'appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trbuchait dans
le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux
n'apparaissaient qu' de trs longs intervalles, et si blmes que le
plein soleil y semblait clair de lune; tout le reste tait brouillard,
miasme, opacit, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif; soif
surtout; et c'est l, comme la mer, un lieu plein d'eau o l'on ne peut
boire.

Sa force, qui tait prodigieuse, on le sait, et fort peu diminue par
l'ge, grce  sa vie chaste et sobre, commenait pourtant  flchir. La
fatigue lui venait, et la force en dcroissant faisait crotre le poids
du fardeau. Marius, mort peut-tre, pesait comme psent les corps
inertes. Jean Valjean le soutenait de faon que la poitrine ne ft pas
gne et que la respiration pt toujours passer le mieux possible. Il
sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d'eux fut
effar au point de le mordre. Il lui venait de temps en temps par les
bavettes des bouches de l'gout un souffle d'air frais qui le ranimait.

Il pouvait tre trois heures de l'aprs-midi quand il arriva  l'gout
de ceinture.

Il fut d'abord tonn de cet largissement subit. Il se trouva
brusquement dans une galerie dont ses mains tendues n'atteignaient
point les deux murs et sous une vote que sa tte ne touchait pas. Le
Grand gout en effet a huit pieds de large sur sept de haut.

Au point o l'gout Montmartre rejoint le Grand gout, deux autres
galeries souterraines, celle de la rue de Provence et celle de
l'Abattoir, viennent faire un carrefour. Entre ces quatre voies, un
moins sagace et t indcis. Jean Valjean prit la plus large,
c'est--dire l'gout de ceinture. Mais ici revenait la question:
descendre, ou monter? Il pensa que la situation pressait, et qu'il
fallait,  tout risque, gagner maintenant la Seine. En d'autres termes,
descendre. Il tourna  gauche.

Bien lui en prit. Car ce serait une erreur de croire que l'gout de
ceinture a deux issues, l'une vers Bercy, l'autre vers Passy, et qu'il
est, comme l'indique son nom, la ceinture souterraine du Paris de la
rive droite. Le Grand gout, qui n'est, il faut s'en souvenir, autre
chose que l'ancien ruisseau Mnilmontant, aboutit, si on le remonte, 
un cul-de-sac, c'est--dire  son ancien point de dpart, qui fut sa
source, au pied de la butte Mnilmontant. Il n'a point de communication
directe avec le branchement qui ramasse les eaux de Paris  partir du
quartier Popincourt, et qui se jette dans la Seine par l'gout Amelot
au-dessus de l'ancienne le Louviers. Ce branchement, qui complte
l'gout collecteur, en est spar, sous la rue Mnilmontant mme, par un
massif qui marque le point de partage des eaux en amont et en aval. Si
Jean Valjean et remont la galerie, il ft arriv, aprs mille efforts,
puis de fatigue, expirant, dans les tnbres,  une muraille. Il tait
perdu.

 la rigueur, en revenant un peu sur ses pas, en s'engageant dans le
couloir des Filles-du-Calvaire,  la condition de ne pas hsiter  la
patte d'oie souterraine du carrefour Boucherat, en prenant le corridor
Saint-Louis, puis,  gauche, le boyau Saint-Gilles, puis en tournant 
droite et en vitant la galerie Saint-Sbastien, il et pu gagner
l'gout Amelot, et de l, pourvu qu'il ne s'gart point dans l'espce
d'F qui est sous la Bastille, atteindre l'issue sur la Seine prs de
l'Arsenal. Mais, pour cela, il et fallu connatre  fond, et dans
toutes ses ramifications et dans toutes ses perces, l'norme madrpore
de l'gout. Or, nous devons y insister, il ne savait rien de cette
voirie effrayante o il cheminait; et, si on lui et demand dans quoi
il tait, il et rpondu: dans de la nuit.

Son instinct le servit bien. Descendre, c'tait en effet le salut
possible.

Il laissa  sa droite les deux couloirs qui se ramifient en forme de
griffe sous la rue Laffitte et la rue Saint-Georges et le long corridor
bifurqu de la chausse d'Antin.

Un peu au-del d'un affluent qui tait vraisemblablement le branchement
de la Madeleine, il fit halte. Il tait trs las. Un soupirail assez
large, probablement le regard de la rue d'Anjou, donnait une lumire
presque vive. Jean Valjean, avec la douceur de mouvements qu'aurait un
frre pour son frre bless, dposa Marius sur la banquette de l'gout.
La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail
comme au fond d'une tombe. Il avait les yeux ferms, les cheveux
appliqus aux tempes comme des pinceaux schs dans de la couleur rouge,
les mains pendantes et mortes, les membres froids, du sang coagul au
coin des lvres. Un caillot de sang s'tait amass dans le noeud de la
cravate; la chemise entrait dans les plaies, le drap de l'habit frottait
les coupures bantes de la chair vive. Jean Valjean, cartant du bout
des doigts les vtements, lui posa la main sur la poitrine; le coeur
battait encore. Jean Valjean dchira sa chemise, banda les plaies le
mieux qu'il put et arrta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce
demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle,
il le regarda avec une inexprimable haine.

En drangeant les vtements de Marius, il avait trouv dans les poches
deux choses, le pain qui y tait oubli depuis la veille, et le
portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur
la premire page, il trouva les quatre lignes crites par Marius. On
s'en souvient:

Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-pre
M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, no 6, au Marais.

Jean Valjean lut,  la clart du soupirail, ces quatre lignes, et resta
un moment comme absorb en lui-mme, rptant  demi-voix: Rue des
Filles-du-Calvaire, numro six, monsieur Gillenormand. Il replaa le
portefeuille dans la poche de Marius. Il avait mang, la force lui tait
revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soigneusement la tte
sur son paule droite, et se remit  descendre l'gout.

Le Grand gout, dirig selon le thalweg de la valle de Mnilmontant, a
prs de deux lieues de long. Il est pav sur une notable partie de son
parcours.

Ce flambeau du nom des rues de Paris dont nous clairons pour le lecteur
la marche souterraine de Jean Valjean, Jean Valjean ne l'avait pas. Rien
ne lui disait quelle zone de la ville il traversait, ni quel trajet il
avait fait. Seulement la pleur croissante des flaques de lumire qu'il
rencontrait de temps en temps lui indiqua que le soleil se retirait du
pav et que le jour ne tarderait pas  dcliner; et le roulement des
voitures au-dessus de sa tte, tant devenu de continu intermittent,
puis ayant presque cess, il en conclut qu'il n'tait plus sous le Paris
central et qu'il approchait de quelque rgion solitaire, voisine des
boulevards extrieurs ou des quais extrmes. L o il y a moins de
maisons et moins de rues, l'gout a moins de soupiraux. L'obscurit
s'paississait autour de Jean Valjean. Il n'en continua pas moins
d'avancer, ttonnant dans l'ombre.

Cette ombre devint brusquement terrible.




Chapitre V

Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie


Il sentit qu'il entrait dans l'eau, et qu'il avait sous ses pieds, non
plus du pav, mais de la vase.

Il arrive parfois, sur de certaines ctes de Bretagne ou d'cosse, qu'un
homme, un voyageur ou un pcheur, cheminant  mare basse sur la grve
loin du rivage, s'aperoit soudainement que depuis plusieurs minutes il
marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix;
la semelle s'y attache; ce n'est plus du sable, c'est de la glu. La
grve est parfaitement sche, mais  tous les pas qu'on fait, ds qu'on
a lev le pied, l'empreinte qu'il laisse se remplit d'eau. L'oeil, du
reste, ne s'est aperu d'aucun changement; l'immense plage est unie et
tranquille, tout le sable a le mme aspect, rien ne distingue le sol qui
est solide du sol qui ne l'est plus; la petite nue joyeuse des pucerons
de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant.
L'homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tche de se
rapprocher de la cte. Il n'est pas inquiet. Inquiet de quoi? Seulement
il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait 
chaque pas qu'il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou
trois pouces. Dcidment il n'est pas dans la bonne route; il s'arrte
pour s'orienter. Tout  coup il regarde  ses pieds. Ses pieds ont
disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut
revenir sur ses pas, il retourne en arrire; il enfonce plus
profondment. Le sable lui vient  la cheville, il s'en arrache et se
jette  gauche, le sable lui vient  mi-jambe, il se jette  droite, le
sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnat avec une indicible
terreur qu'il est engag dans de la grve mouvante, et qu'il a sous lui
le milieu effroyable o l'homme ne peut pas plus marcher que le poisson
n'y peut nager. Il jette son fardeau s'il en a un, il s'allge comme un
navire en dtresse; il n'est dj plus temps, le sable est au-dessus de
ses genoux.

Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de
plus en plus; si la grve est dserte, si la terre est trop loin, si le
banc de sable est trop mal fam, s'il n'y a pas de hros dans les
environs, c'est fini, il est condamn  l'enlisement. Il est condamn 
cet pouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible 
retarder ni  hter, qui dure des heures, qui n'en finit pas, qui vous
prend debout, libre et en pleine sant, qui vous tire par les pieds,
qui,  chaque effort que vous tentez,  chaque clameur que vous poussez,
vous entrane un peu plus bas, qui a l'air de vous punir de votre
rsistance par un redoublement d'treinte, qui fait rentrer lentement
l'homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder
l'horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumes des villages
dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui
volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L'enlisement, c'est le
spulcre qui se fait mare et qui monte du fond de la terre vers un
vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misrable
essaye de s'asseoir, de se coucher, de ramper; tous les mouvements qu'il
fait l'enterrent; il se redresse, il enfonce; il se sent engloutir; il
hurle, implore, crie aux nues, se tord les bras, dsespre. Le voil
dans le sable jusqu'au ventre; le sable atteint la poitrine; il n'est
plus qu'un buste. Il lve les mains, jette des gmissements furieux,
crispe ses ongles sur la grve, veut se retenir  cette cendre, s'appuie
sur les coudes pour s'arracher de cette gaine molle, sanglote
frntiquement; le sable monte. Le sable atteint les paules, le sable
atteint le cou; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le
sable l'emplit; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme;
nuit. Puis le front dcrot, un peu de chevelure frissonne au-dessus du
sable; une main sort, troue la surface de la grve, remue et s'agite, et
disparat. Sinistre effacement d'un homme.

Quelquefois le cavalier s'enlise avec le cheval; quelquefois le
charretier s'enlise avec la charrette; tout sombre sous la grve. C'est
le naufrage ailleurs que dans l'eau. C'est la terre noyant l'homme. La
terre, pntre d'ocan, devient pige. Elle s'offre comme une plaine et
s'ouvre comme une onde. L'abme a de ces trahisons.

Cette funbre aventure, toujours possible sur telle ou telle plage de la
mer, tait possible aussi, il y a trente ans, dans l'gout de Paris.

Avant les importants travaux commencs en 1833, la voirie souterraine de
Paris tait sujette  des effondrements subits.

L'eau s'infiltrait dans de certains terrains sous-jacents,
particulirement friables; le radier, qu'il ft de pav, comme dans les
anciens gouts, ou de chaux hydraulique sur bton, comme dans les
nouvelles galeries, n'ayant plus de point d'appui, pliait. Un pli dans
un plancher de ce genre, c'est une fente; une fente, c'est
l'croulement. Le radier croulait sur une certaine longueur. Cette
crevasse, hiatus d'un gouffre de boue, s'appelait dans la langue
spciale _fontis_. Qu'est-ce qu'un fontis? C'est le sable mouvant des
bords de la mer tout  coup rencontr sous terre; c'est la grve du mont
Saint-Michel dans un gout. Le sol, dtremp, est comme en fusion;
toutes ses molcules sont en suspension dans un milieu mou; ce n'est pas
de la terre et ce n'est pas de l'eau. Profondeur quelquefois trs
grande. Rien de plus redoutable qu'une telle rencontre. Si l'eau domine,
la mort est prompte, il y a engloutissement; si la terre domine, la mort
est lente, il y a enlisement.

Se figure-t-on une telle mort? si l'enlisement est effroyable sur une
grve de la mer, qu'est-ce dans le cloaque? Au lieu du plein air, de la
pleine lumire, du grand jour, de ce clair horizon, de ces vastes
bruits, de ces libres nuages d'o pleut la vie, de ces barques aperues
au loin, de cette esprance sous toutes les formes, des passants
probables, du secours possible jusqu' la dernire minute, au lieu de
tout cela, la surdit, l'aveuglement, une vote noire, un dedans de
tombe dj tout fait, la mort dans la bourbe sous un couvercle!
l'touffement lent par l'immondice, une bote de pierre o l'asphyxie
ouvre sa griffe dans la fange et vous prend  la gorge; la ftidit
mle au rle; la vase au lieu de la grve, l'hydrogne sulfur au lieu
de l'ouragan, l'ordure au lieu de l'ocan! et appeler, et grincer des
dents, et se tordre, et se dbattre, et agoniser, avec cette ville
norme qui n'en sait rien, et qu'on a au-dessus de sa tte!

Inexprimable horreur de mourir ainsi! La mort rachte quelquefois son
atrocit par une certaine dignit terrible. Sur le bcher, dans le
naufrage, on peut tre grand; dans la flamme comme dans l'cume, une
attitude superbe est possible; on s'y transfigure en s'y abmant. Mais
ici point. La mort est malpropre. Il est humiliant d'expirer. Les
suprmes visions flottantes sont abjectes. Boue est synonyme de honte.
C'est petit, laid, infme. Mourir dans une tonne de malvoisie, comme
Clarence, soit; dans la fosse du boueur, comme d'Escoubleau, c'est
horrible. Se dbattre l-dedans est hideux; en mme temps qu'on agonise,
on patauge. Il y a assez de tnbres pour que ce soit l'enfer, et assez
de fange pour que ce ne soit que le bourbier, et le mourant ne sait pas
s'il va devenir spectre ou s'il va devenir crapaud.

Partout ailleurs le spulcre est sinistre; ici il est difforme.

La profondeur des fontis variait, et leur longueur, et leur densit, en
raison de la plus ou moins mauvaise qualit du sous-sol. Parfois un
fontis tait profond de trois ou quatre pieds, parfois de huit ou dix;
quelquefois on ne trouvait pas le fond. La vase tait ici presque
solide, l presque liquide. Dans le fontis Lunire, un homme et mis un
jour  disparatre, tandis qu'il et t dvor en cinq minutes par le
bourbier Phlippeaux. La vase porte plus ou moins selon son plus ou
moins de densit. Une enfant se sauve o un homme se perd. La premire
loi de salut, c'est de se dpouiller de toute espce de chargement.
Jeter son sac d'outils, ou sa hotte ou son auge, c'tait par l que
commenait tout goutier qui sentait le sol flchir sous lui.

Les fontis avaient des causes diverses: friabilit du sol; quelque
boulement  une profondeur hors de la porte de l'homme; les violentes
averses de l't; l'onde incessante de l'hiver; les longues petites
pluies fines. Parfois le poids des maisons environnantes sur un terrain
marneux ou sablonneux chassait les votes des galeries souterraines et
les faisait gauchir, ou bien il arrivait que le radier clatait et se
fendait sous cette crasante pousse. Le tassement du Panthon a
oblitr de cette faon, il y a un sicle, une partie des caves de la
montagne Sainte-Genevive. Quand un gout s'effondrait sous la pression
des maisons, le dsordre, dans certaines occasions, se traduisait en
haut dans la rue par une espce d'carts en dents de scie entre les
pavs; cette dchirure se dveloppait en ligne serpentante dans toute la
longueur de la vote lzarde, et alors, le mal tant visible, le remde
pouvait tre prompt. Il advenait aussi que souvent le ravage intrieur
ne se rvlait par aucune balafre au dehors. Et dans ce cas-l, malheur
aux goutiers. Entrant sans prcaution dans l'gout dfonc, ils
pouvaient s'y perdre. Les anciens registres font mention de quelques
puisatiers ensevelis de la sorte dans les fontis. Ils donnent plusieurs
noms; entre autres celui de l'goutier qui s'enlisa dans un effondrement
sous le cagnard de la rue Carme-Prenant, un nomm Blaise Poutrain; ce
Blaise Poutrain tait frre de Nicolas Poutrain qui fut le dernier
fossoyeur du cimetire dit charnier des Innocents en 1785, poque o ce
cimetire mourut.

Il y eut aussi ce jeune et charmant vicomte d'Escoubleau dont nous
venons de parler, l'un des hros du sige de Lrida o l'on donna
l'assaut en bas de soie, violons en tte. D'Escoubleau, surpris une nuit
chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondrire de
l'gout Beautreillis o il s'tait rfugi pour chapper au duc. Madame
de Sourdis, quand on lui raconta cette mort, demanda son flacon, et
oublia de pleurer  force de respirer des sels. En pareil cas, il n'y a
pas d'amour qui tienne; le cloaque l'teint. Hro refuse de laver le
cadavre de Landre. Thisb se bouche le nez devant Pyrame et dit: Pouah!




Chapitre VI

Le fontis


Jean Valjean se trouvait en prsence d'un fontis.

Ce genre d'croulement tait alors frquent dans le sous-sol des
Champs-lyses, difficilement maniable aux travaux hydrauliques et peu
conservateur des constructions souterraines  cause de son excessive
fluidit. Cette fluidit dpasse l'inconsistance des sables mme du
quartier Saint-Georges, qui n'ont pu tre vaincus que par un enrochement
sur bton, et des couches glaiseuses infectes de gaz du quartier des
Martyrs, si liquides que le passage n'a pu tre pratiqu sous la galerie
des Martyrs qu'au moyen d'un tuyau en fonte. Lorsqu'en 1836 on a dmoli
sous le faubourg Saint-Honor, pour le reconstruire, le vieil gout en
pierre o nous voyons en ce moment Jean Valjean engag, le sable
mouvant, qui est le sous-sol des Champs-lyses jusqu' la Seine, fit
obstacle au point que l'opration dura prs de six mois, au grand rcri
des riverains, surtout des riverains  htels et  carrosses. Les
travaux furent plus que malaiss; ils furent dangereux. Il est vrai
qu'il y eut quatre mois et demi de pluie et trois crues de la Seine.

Le fontis que Jean Valjean rencontrait avait pour cause l'averse de la
veille. Un flchissement du pav mal soutenu par le sable sous-jacent
avait produit un engorgement d'eau pluviale. L'infiltration s'tant
faite, l'effondrement avait suivi. Le radier, disloqu, s'tait affaiss
dans la vase. Sur quelle longueur? Impossible de le dire. L'obscurit
tait l plus paisse que partout ailleurs. C'tait un trou de boue dans
une caverne de nuit.

Jean Valjean sentit le pav se drober sous lui. Il entra dans cette
fange. C'tait de l'eau  la surface, de la vase au fond. Il fallait
bien passer. Revenir sur ses pas tait impossible. Marius tait
expirant, et Jean Valjean extnu. O aller d'ailleurs? Jean Valjean
avana. Du reste la fondrire parut peu profonde aux premiers pas. Mais
 mesure qu'il avanait, ses pieds plongeaient. Il eut bientt de la
vase jusqu' mi-jambe et de l'eau plus haut que les genoux. Il marchait,
exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu'il pouvait au-dessus de
l'eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l'eau  la ceinture.
Il ne pouvait dj plus reculer. Il enfonait de plus en plus. Cette
vase, assez dense pour le poids d'un homme, ne pouvait videmment en
porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s'en tirer,
isolment. Jean Valjean continua d'avancer, soutenant ce mourant, qui
tait un cadavre peut-tre.

L'eau lui venait aux aisselles; il se sentait sombrer; c'est  peine
s'il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe o il tait. La
densit, qui tait le soutien, tait aussi l'obstacle. Il soulevait
toujours Marius, et, avec une dpense de force inoue, il avanait; mais
il enfonait. Il n'avait plus que la tte hors de l'eau, et ses deux
bras levant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du dluge, une
mre qui fait ainsi de son enfant.

Il enfona encore, il renversa sa face en arrire pour chapper  l'eau
et pouvoir respirer; qui l'et vu dans cette obscurit et cru voir un
masque flottant sur de l'ombre; il apercevait vaguement au-dessus de lui
la tte pendante et le visage livide de Marius; il fit un effort
dsespr, et lana son pied en avant; son pied heurta on ne sait quoi
de solide. Un point d'appui. Il tait temps.

Il se dressa et se tordit et s'enracina avec une sorte de furie sur ce
point d'appui. Cela lui fit l'effet de la premire marche d'un escalier
remontant  la vie.

Ce point d'appui, rencontr dans la vase au moment suprme, tait le
commencement de l'autre versant du radier, qui avait pli sans se briser
et s'tait courb sous l'eau comme une planche et d'un seul morceau. Les
pavages bien construits font vote et ont de ces fermets-l. Ce
fragment de radier, submerg en partie, mais solide, tait une vritable
rampe, et, une fois sur cette rampe, on tait sauv. Jean Valjean
remonta ce plan inclin et arriva de l'autre ct de la fondrire.

En sortant de l'eau, il se heurta  une pierre et tomba sur les genoux.
Il trouva que c'tait juste, et y resta quelque temps, l'me abme dans
on ne sait quelle parole  Dieu.

Il se redressa, frissonnant, glac, infect, courb sous ce mourant qu'il
tranait, tout ruisselant de fange, l'me pleine d'une trange clart.




Chapitre VII

Quelque fois on choue o l'on croit dbarquer


Il se remit en route encore une fois.

Du reste, s'il n'avait pas laiss sa vie dans le fontis, il semblait y
avoir laiss sa force. Ce suprme effort l'avait puis. Sa lassitude
tait maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas, il tait
oblig de reprendre haleine, et s'appuyait au mur. Une fois, il dut
s'asseoir sur la banquette pour changer la position de Marius, et il
crut qu'il demeurerait l. Mais si sa vigueur tait morte, son nergie
ne l'tait point. Il se releva.

Il marcha dsesprment, presque vite, fit ainsi une centaine de pas,
sans dresser la tte, presque sans respirer, et tout  coup se cogna au
mur. Il tait parvenu  un coude de l'gout, et, en arrivant tte basse
au tournant, il avait rencontr la muraille. Il leva les yeux, et 
l'extrmit du souterrain, l-bas, devant lui, loin, trs loin, il
aperut une lumire. Cette fois, ce n'tait pas la lumire terrible;
c'tait la lumire bonne et blanche. C'tait le jour.

Jean Valjean voyait l'issue.

Une me damne qui, du milieu de la fournaise, apercevrait tout  coup
la sortie de la ghenne, prouverait ce qu'prouva Jean Valjean. Elle
volerait perdument avec le moignon de ses ailes brles vers la porte
radieuse. Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le
poids de Marius, il retrouva ses jarrets d'acier, il courut plus qu'il
ne marcha.  mesure qu'il approchait, l'issue se dessinait de plus en
plus distinctement. C'tait une arche cintre, moins haute que la vote
qui se restreignait par degrs et moins large que la galerie qui se
resserrait en mme temps que la vote s'abaissait. Le tunnel finissait
en intrieur d'entonnoir; rtrcissement vicieux, imit des guichets de
maisons de force, logique dans une prison, illogique dans un gout, et
qui a t corrig depuis.

Jean Valjean arriva  l'issue. L, il s'arrta.

C'tait bien la sortie, mais on ne pouvait sortir.

L'arche tait ferme d'une forte grille, et la grille, qui, selon toute
apparence, tournait rarement sur ses gonds oxyds, tait assujettie 
son chambranle de pierre par une serrure paisse qui, rouge de rouille,
semblait une norme brique. On voyait le trou de la clef, et le pne
robuste profondment plong dans la gche de fer. La serrure tait
visiblement ferme  double tour. C'tait une de ces serrures de
bastilles que le vieux Paris prodiguait volontiers.

Au del de la grille, le grand air, la rivire, le jour, la berge trs
troite, mais suffisante pour s'en aller, les quais lointains, Paris, ce
gouffre o l'on se drobe si aisment, le large horizon, la libert. On
distinguait  droite, en aval, le pont d'Ina, et  gauche, en amont, le
pont des Invalides; l'endroit et t propice pour attendre la nuit et
s'vader. C'tait un des points les plus solitaires de Paris; la berge
qui fait face au Gros-Caillou. Les mouches entraient et sortaient 
travers les barreaux de la grille.

Il pouvait tre huit heures et demie du soir. Le jour baissait.

Jean Valjean dposa Marius le long du mur sur la partie sche du radier,
puis marcha  la grille et crispa ses deux poings sur les barreaux; la
secousse fut frntique, l'branlement nul. La grille ne bougea pas.
Jean Valjean saisit les barreaux l'un aprs l'autre, esprant pouvoir
arracher le moins solide et s'en faire un levier pour soulever la porte
ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d'un tigre
ne sont pas plus solides dans leurs alvoles. Pas de levier; pas de
pese possible. L'obstacle tait invincible. Aucun moyen d'ouvrir la
porte.

Fallait-il donc finir l? Que faire? que devenir? Rtrograder;
recommencer le trajet effrayant qu'il avait dj parcouru; il n'en avait
pas la force. D'ailleurs, comment traverser de nouveau cette fondrire
d'o l'on ne s'tait tir que par miracle? Et aprs la fondrire, n'y
avait-il pas cette ronde de police  laquelle, certes, on n'chapperait
pas deux fois? Et puis, o aller? quelle direction prendre? Suivre la
pente, ce n'tait point aller au but. Arrivt-on  une autre issue, on
la trouverait obstrue d'un tampon ou d'une grille. Toutes les sorties
taient indubitablement closes de cette faon. Le hasard avait descell
la grille par laquelle on tait entr, mais videmment toutes les autres
bouches de l'gout taient fermes. On n'avait russi qu' s'vader dans
une prison.

C'tait fini. Tout ce qu'avait fait Jean Valjean tait inutile.
L'puisement aboutissait  l'avortement.

Ils taient pris l'un et l'autre dans la sombre et immense toile de la
mort, et Jean Valjean sentait courir sur ces fils noirs tressaillant
dans les tnbres l'pouvantable araigne.

Il tourna le dos  la grille, et tomba sur le pav, plutt terrass
qu'assis, prs de Marius, toujours sans mouvement et sa tte s'affaissa
entre ses genoux. Pas d'issue. C'tait la dernire goutte de l'angoisse.

 qui songeait-il dans ce profond accablement? Ni  lui-mme, ni 
Marius. Il pensait  Cosette.




Chapitre VIII

Le pan de l'habit dchir


Au milieu de cet anantissement, une main se posa sur son paule, et une
voix qui parlait bas lui dit:

--Part  deux.

Quelqu'un dans cette ombre? Rien ne ressemble au rve comme le
dsespoir. Jean Valjean crut rver. Il n'avait point entendu de pas.
tait-ce possible? Il leva les yeux.

Un homme tait devant lui.

Cet homme tait vtu d'une blouse; il avait les pieds nus; il tenait ses
souliers dans sa main gauche; il les avait videmment ts pour pouvoir
arriver jusqu' Jean Valjean, sans qu'on l'entendt marcher.

Jean Valjean n'eut pas un moment d'hsitation. Si imprvue que ft la
rencontre, cet homme lui tait connu. Cet homme tait Thnardier.

Quoique rveill, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Valjean, habitu aux
alertes et aguerri aux coups inattendus qu'il faut parer vite, reprit
possession sur-le-champ de toute sa prsence d'esprit. D'ailleurs la
situation ne pouvait empirer, un certain degr de dtresse n'est plus
capable de crescendo, et Thnardier lui-mme ne pouvait ajouter de la
noirceur  cette nuit.

Il y eut un instant d'attente.

Thnardier, levant sa main droite  la hauteur de son front, s'en fit
un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce
qui, avec un lger pincement de la bouche, caractrise l'attention
sagace d'un homme qui cherche  en reconnatre un autre. Il n'y russit
point. Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et
tait d'ailleurs si dfigur, si fangeux et si sanglant qu'en plein midi
il et t mconnaissable. Au contraire, clair de face par la lumire
de la grille, clart de cave, il est vrai, livide, mais prcise dans sa
lividit, Thnardier, comme dit l'nergique mtaphore banale, sauta tout
de suite aux yeux de Jean Valjean. Cette ingalit de conditions
suffisait pour assurer quelque avantage  Jean Valjean dans ce
mystrieux duel qui allait s'engager entre les deux situations et les
deux hommes. La rencontre avait lieu entre Jean Valjean voil et
Thnardier dmasqu.

Jean Valjean s'aperut tout de suite que Thnardier ne le reconnaissait
pas.

Ils se considrrent un moment dans cette pnombre, comme s'ils se
prenaient mesure. Thnardier rompit le premier le silence.

--Comment vas-tu faire pour sortir? Jean Valjean ne rpondit pas.

Thnardier continua:

--Impossible de crocheter la porte. Il faut pourtant que tu t'en ailles
d'ici.

--C'est vrai, dit Jean Valjean.

--Eh bien, part  deux.

--Que veux-tu dire?

--Tu as tu l'homme; c'est bien. Moi, j'ai la clef. Thnardier montrait
du doigt Marius. Il poursuivit:

--Je ne te connais pas, mais je veux t'aider. Tu dois tre un ami.

Jean Valjean commena  comprendre. Thnardier le prenait pour un
assassin.

Thnardier reprit:

--coute, camarade. Tu n'as pas tu cet homme sans regarder ce qu'il
avait dans ses poches. Donne-moi ma moiti. Je t'ouvre la porte.

Et, tirant  demi une grosse clef de dessous sa blouse toute troue, il
ajouta:

--Veux-tu voir comment est faite la clef des champs? Voil.

Jean Valjean demeura stupide, le mot est du vieux Corneille, au point
de douter que ce qu'il voyait ft rel. C'tait la providence
apparaissant horrible, et le bon ange sortant de terre sous la forme de
Thnardier.

Thnardier fourra son poing dans une large poche cache sous sa blouse,
en tira une corde et la tendit  Jean Valjean.

--Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le march.

--Pourquoi faire, une corde?

--Il te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras dehors. Il y a l un
tas de gravats.

--Pourquoi faire, une pierre?

--Imbcile, puisque tu vas jeter le pantre  la rivire, il te faut une
pierre et une corde, sans quoi a flotterait sur l'eau.

Jean Valjean prit la corde. Il n'est personne qui n'ait de ces
acceptations machinales.

Thnardier fit claquer ses doigts comme  l'arrive d'une ide subite:

--Ah , camarade, comment as-tu fait pour te tirer l-bas de la
fondrire? je n'ai pas os m'y risquer. Peuh! tu ne sens pas bon.

Aprs une pause, il ajouta:

--Je te fais des questions, mais tu as raison de ne pas y rpondre.
C'est un apprentissage pour le fichu quart d'heure du juge
d'instruction. Et puis, en ne parlant pas du tout, on ne risque pas de
parler trop haut. C'est gal, parce que je ne vois pas ta figure et
parce que je ne sais pas ton nom, tu aurais tort de croire que je ne
sais pas qui tu es et ce que tu veux. Connu. Tu as un peu cass ce
monsieur; maintenant tu voudrais le serrer quelque part. Il te faut la
rivire, le grand cache-sottise. Je vas te tirer d'embarras. Aider un
bon garon dans la peine, a me botte.

Tout en approuvant Jean Valjean de se taire, il cherchait visiblement 
le faire parler. Il lui poussa l'paule, de faon  tcher de le voir de
profil, et s'cria sans sortir pourtant du mdium o il maintenait sa
voix:

-- propos de la fondrire, tu es un fier animal. Pourquoi n'y as-tu pas
jet l'homme?

Jean Valjean garda le silence.

Thnardier reprit en haussant jusqu' sa pomme d'Adam la loque qui lui
servait de cravate, geste qui complte l'air capable d'un homme srieux:

--Au fait, tu as peut-tre agi sagement. Les ouvriers demain en venant
boucher le trou auraient,  coup sr, trouv le pantinois oubli l, et
on aurait pu, fil  fil, brin  brin, pincer ta trace, et arriver
jusqu' toi. Quelqu'un a pass par l'gout. Qui? par o est-il sorti?
l'a-t-on vu sortir? La police est pleine d'esprit. L'gout est tratre,
et vous dnonce. Une telle trouvaille est une raret, cela appelle
l'attention, peu de gens se servent de l'gout pour leurs affaires,
tandis que la rivire est  tout le monde. La rivire, c'est la vraie
fosse. Au bout d'un mois, on vous repche l'homme aux filets de
Saint-Cloud. Eh bien, qu'est-ce que cela fiche? c'est une charogne,
quoi! Qui a tu cet homme? Paris. Et la justice n'informe mme pas. Tu
as bien fait.

Plus Thnardier tait loquace, plus Jean Valjean tait muet, Thnardier
lui secoua de nouveau l'paule.

--Maintenant, concluons l'affaire. Partageons. Tu as vu ma clef,
montre-moi ton argent.

Thnardier tait hagard, fauve, louche, un peu menaant, pourtant
amical.

Il y avait une chose trange; les allures de Thnardier n'taient pas
simples; il n'avait pas l'air tout  fait  son aise; tout en
n'affectant pas d'air mystrieux, il parlait bas; de temps en temps, il
mettait son doigt sur sa bouche et murmurait: chut! Il tait difficile
de deviner pourquoi. Il n'y avait l personne qu'eux deux. Jean Valjean
pensa que d'autres bandits taient peut-tre cachs dans quelque recoin,
pas trs loin, et que Thnardier ne se souciait pas de partager avec
eux.

Thnardier reprit:

--Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses profondes?

Jean Valjean se fouilla.

C'tait, on s'en souvient, son habitude, d'avoir toujours de l'argent
sur lui. La sombre vie d'expdients  laquelle il tait condamn lui en
faisait une loi. Cette fois pourtant il tait pris au dpourvu. En
mettant, la veille au soir, son uniforme de garde national, il avait
oubli, lugubrement absorb qu'il tait, d'emporter son portefeuille. Il
n'avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Cela se
montait  une trentaine de francs. Il retourna sa poche, toute trempe
de fange, et tala sur la banquette du radier un louis d'or, deux pices
de cinq francs et cinq ou six gros sous.

Thnardier avana la lvre infrieure avec une torsion de cou
significative.

--Tu l'as tu pour pas cher, dit-il.

Il se mit  palper, en toute familiarit, les poches de Jean Valjean et
les poches de Marius. Jean Valjean, proccup surtout de tourner le dos
au jour, le laissait faire. Tout en maniant l'habit de Marius,
Thnardier, avec une dextrit d'escamoteur, trouva moyen d'en arracher,
sans que Jean Valjean s'en apert, un lambeau qu'il cacha sous sa
blouse, pensant probablement que ce morceau d'toffe pourrait lui servir
plus tard  reconnatre l'homme assassin et l'assassin. Il ne trouva du
reste rien de plus que les trente francs.

--C'est vrai, dit-il, l'un portant l'autre, vous n'avez pas plus que a.

Et, oubliant son mot: _part  deux_, il prit tout.

Il hsita un peu devant les gros sous. Rflexion faite, il les prit
aussi en grommelant:

--N'importe! c'est suriner les gens  trop bon march.

Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse.

--Maintenant, l'ami, il faut que tu sortes. C'est ici comme  la foire,
on paye en sortant. Tu as pay, sors.

Et il se mit  rire.

Avait-il, en apportant  un inconnu l'aide de cette clef et en faisant
sortir par cette porte un autre que lui, l'intention pure et
dsintresse de sauver un assassin? c'est ce dont il est permis de
douter.

Thnardier aida Jean Valjean  replacer Marius sur ses paules, puis il
se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe
 Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa
bouche, et demeura quelques secondes comme en suspens; l'inspection
faite, il mit la clef dans la serrure. Le pne glissa et la porte
tourna. Il n'y eut ni craquement, ni grincement. Cela se fit trs
doucement. Il tait visible que cette grille et ces gonds, huils avec
soin, s'ouvraient plus souvent qu'on ne l'et pens. Cette douceur tait
sinistre; on y sentait les alles et venues furtives, les entres et les
sorties silencieuses des hommes nocturnes, et les pas de loup du crime.
L'gout tait videmment en complicit avec quelque bande mystrieuse.
Cette grille taciturne tait une receleuse.

Thnardier entre-billa la porte, livra tout juste passage  Jean
Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef dans la serrure, et
replongea dans l'obscurit, sans faire plus de bruit qu'un souffle. Il
semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Un moment aprs,
cette hideuse providence tait rentre dans l'invisible.

Jean Valjean se trouva dehors.




Chapitre IX

Marius fait l'effet d'tre mort  quelqu'un qui s'y connat


Il laissa glisser Marius sur la berge.

Ils taient dehors!

Les miasmes, l'obscurit, l'horreur, taient derrire lui. L'air
salubre, pur, vivant, joyeux, librement respirable, l'inondait. Partout
autour de lui le silence, mais le silence charmant du soleil couch en
plein azur. Le crpuscule s'tait fait; la nuit venait, la grande
libratrice, l'amie de tous ceux qui ont besoin d'un manteau d'ombre
pour sortir d'une angoisse. Le ciel s'offrait de toutes parts comme un
calme norme. La rivire arrivait  ses pieds avec le bruit d'un baiser.
On entendait le dialogue arien des nids qui se disaient bonsoir dans
les ormes des Champs-lyses. Quelques toiles, piquant faiblement le
bleu ple du znith et visibles  la seule rverie, faisaient dans
l'immensit de petits resplendissements imperceptibles. Le soir
dployait sur la tte de Jean Valjean toutes les douceurs de l'infini.

C'tait l'heure indcise et exquise qui ne dit ni oui ni non. Il y avait
dj assez de nuit pour qu'on pt s'y perdre  quelque distance, et
encore assez de jour pour qu'on pt s'y reconnatre de prs.

Jean Valjean fut pendant quelques secondes irrsistiblement vaincu par
toute cette srnit auguste et caressante; il y a de ces minutes
d'oubli; la souffrance renonce  harceler le misrable; tout s'clipse
dans la pense; la paix couvre le songeur comme une nuit; et sous le
crpuscule qui rayonne, et  l'imitation du ciel qui s'illumine, l'me
s'toile. Jean Valjean ne put s'empcher de contempler cette vaste ombre
claire qu'il avait au-dessus de lui; pensif, il prenait dans le
majestueux silence du ciel ternel un bain d'extase et de prire. Puis,
vivement, comme si le sentiment d'un devoir lui revenait, il se courba
vers Marius, et, puisant de l'eau dans le creux de sa main, il lui en
jeta doucement quelques gouttes sur le visage. Les paupires de Marius
ne se soulevrent pas; cependant sa bouche entrouverte respirait.

Jean Valjean allait plonger de nouveau sa main dans la rivire, quand
tout  coup il sentit je ne sais quelle gne, comme lorsqu'on a, sans le
voir, quelqu'un derrire soi.

Nous avons dj indiqu ailleurs cette impression, que tout le monde
connat.

Il se retourna.

Comme tout  l'heure, quelqu'un en effet tait derrire lui.

Un homme de haute stature, envelopp d'une longue redingote, les bras
croiss, et portant dans son poing droit un casse-tte dont on voyait la
pomme de plomb, se tenait debout  quelques pas en arrire de Jean
Valjean accroupi sur Marius.

C'tait, l'ombre aidant, une sorte d'apparition. Un homme simple en et
eu peur  cause du crpuscule, et un homme rflchi  cause du
casse-tte.

Jean Valjean reconnut Javert.

Le lecteur a devin sans doute que le traqueur de Thnardier n'tait
autre que Javert. Javert, aprs sa sortie inespre de la barricade,
tait all  la prfecture de police, avait rendu verbalement compte au
prfet en personne, dans une courte audience, puis avait repris
immdiatement son service, qui impliquait, on se souvient de la note
saisie sur lui, une certaine surveillance de la berge de la rive droite
aux Champs-lyses, laquelle depuis quelque temps veillait l'attention
de la police. L, il avait aperu Thnardier et l'avait suivi. On sait
le reste.

On comprend aussi que cette grille, si obligeamment ouverte devant Jean
Valjean, tait une habilet de Thnardier. Thnardier sentait Javert
toujours l; l'homme guett a un flair qui ne le trompe pas; il fallait
jeter un os  ce limier. Un assassin, quelle aubaine! C'tait la part du
feu, qu'il ne faut jamais refuser. Thnardier, en mettant dehors Jean
Valjean  sa place, donnait une proie  la police, lui faisait lcher sa
piste, se faisait oublier dans une plus grosse aventure, rcompensait
Javert de son attente, ce qui flatte toujours un espion, gagnait trente
francs, et comptait bien, quant  lui, s'chapper  l'aide de cette
diversion.

Jean Valjean tait pass d'un cueil  l'autre.

Ces deux rencontres coup sur coup, tomber de Thnardier en Javert,
c'tait rude.

Javert ne reconnut pas Jean Valjean qui, nous l'avons dit, ne se
ressemblait plus  lui-mme. Il ne dcroisa pas les bras, assura son
casse-tte dans son poing par un mouvement imperceptible, et dit d'une
voix brve et calme:

--Qui tes-vous?

--Moi.

--Qui, vous?

--Jean Valjean.

Javert mit le casse-tte entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le
torse, posa ses deux mains puissantes sur les paules de Jean Valjean,
qui s'y embotrent comme dans deux taux, l'examina, et le reconnut.
Leurs visages se touchaient presque. Le regard de Javert tait terrible.

Jean Valjean demeura inerte sous l'treinte de Javert comme un lion qui
consentirait  la griffe d'un lynx.

--Inspecteur Javert, dit-il, vous me tenez. D'ailleurs, depuis ce matin
je me considre comme votre prisonnier. Je ne vous ai point donn mon
adresse pour chercher  vous chapper. Prenez-moi. Seulement,
accordez-moi une chose.

Javert semblait ne pas entendre. Il appuyait sur Jean Valjean sa
prunelle fixe. Son menton fronc poussait ses lvres vers son nez, signe
de rverie farouche. Enfin, il lcha Jean Valjean, se dressa tout d'une
pice, reprit  plein poignet le casse-tte, et, comme dans un songe,
murmura plutt qu'il ne pronona cette question:

--Que faites-vous l? et qu'est-ce que c'est que cet homme?

Il continuait de ne plus tutoyer Jean Valjean.

Jean Valjean rpondit, et le son de sa voix parut rveiller Javert:

--C'est de lui prcisment que je voulais vous parler. Disposez de moi
comme il vous plaira; mais aidez-moi d'abord  le rapporter chez lui. Je
ne vous demande que cela.

La face de Javert se contracta comme cela lui arrivait toutes les fois
qu'on semblait le croire capable d'une concession. Cependant il ne dit
pas non.

Il se courba de nouveau, tira de sa poche un mouchoir qu'il trempa dans
l'eau, et essuya le front ensanglant de Marius.

--Cet homme tait  la barricade, dit-il  demi-voix et comme se parlant
 lui-mme. C'est celui qu'on appelait Marius.

Espion de premire qualit, qui avait tout observ, tout cout, tout
entendu et tout recueilli, croyant mourir; qui piait mme dans
l'agonie, et qui, accoud sur la premire marche du spulcre, avait pris
des notes.

Il saisit la main de Marius, cherchant le pouls.

--C'est un bless, dit Jean Valjean.

--C'est un mort, dit Javert.

Jean Valjean rpondit:

--Non. Pas encore.

--Vous l'avez donc apport de la barricade ici? observa Javert.

Il fallait que sa proccupation ft profonde pour qu'il n'insistt point
sur cet inquitant sauvetage par l'gout, et pour qu'il ne remarqut
mme pas le silence de Jean Valjean aprs sa question.

Jean Valjean, de son ct, semblait avoir une pense unique. Il reprit:

--Il demeure au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, chez son
aeul....--Je ne sais plus le nom.

Jean Valjean fouilla dans l'habit de Marius, en tira le portefeuille,
l'ouvrit  la page crayonne par Marius, et le tendit  Javert.

Il y avait encore dans l'air assez de clart flottante pour qu'on pt
lire. Javert, en outre, avait dans l'oeil la phosphorescence fline des
oiseaux de nuit. Il dchiffra les quelques lignes crites par Marius, et
grommela:

--Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, numro 6.

Puis il cria:

--Cocher!

On se rappelle le fiacre qui attendait, en cas.

Javert garda le portefeuille de Marius.

Un moment aprs, la voiture, descendue par la rampe de l'abreuvoir,
tait sur la berge, Marius tait dpos sur la banquette du fond, et
Javert s'asseyait prs de Jean Valjean sur la banquette de devant.

La portire referme, le fiacre s'loigna rapidement, remontant les
quais dans la direction de la Bastille.

Ils quittrent les quais et entrrent dans les rues. Le cocher,
silhouette noire sur son sige, fouettait ses chevaux maigres. Silence
glacial dans le fiacre. Marius, immobile, le torse adoss au coin du
fond, la tte abattue sur la poitrine, les bras pendants, les jambes
roides, paraissait ne plus attendre qu'un cercueil; Jean Valjean
semblait fait d'ombre, et Javert de pierre; et dans cette voiture pleine
de nuit, dont l'intrieur, chaque fois qu'elle passait devant un
rverbre, apparaissait lividement blmi comme par un clair
intermittent, le hasard runissait et semblait confronter lugubrement
les trois immobilits tragiques, le cadavre, le spectre, la statue.




Chapitre X

Rentre de l'enfant prodigue de sa vie


 chaque cahot du pav, une goutte de sang tombait des cheveux de
Marius.

Il tait nuit close quand le fiacre arriva au numro 6 de la rue des
Filles-du-Calvaire.

Javert mit pied  terre le premier, constata d'un coup d'oeil le numro
au-dessus de la porte cochre, et, soulevant le lourd marteau de fer
battu, histori  la vieille mode d'un bouc et d'un satyre qui
s'affrontaient, frappa un coup violent. Le battant s'entr'ouvrit, et
Javert le poussa. Le portier se montra  demi, billant, vaguement
rveill, une chandelle  la main.

Tout dormait dans la maison. On se couche de bonne heure au Marais;
surtout les jours d'meute. Ce bon vieux quartier, effarouch par la
rvolution, se rfugie dans le sommeil, comme les enfants, lorsqu'ils
entendent venir Croquemitaine, cachent bien vite leur tte sous leur
couverture.

Cependant Jean Valjean et le cocher tiraient Marius du fiacre, Jean
Valjean le soutenant sous les aisselles et le cocher sous les jarrets.

Tout en portant Marius de la sorte, Jean Valjean glissa sa main sous les
vtements qui taient largement dchirs, tta la poitrine et s'assura
que le coeur battait encore. Il battait mme un peu moins faiblement,
comme si le mouvement de la voiture avait dtermin une certaine reprise
de la vie.

Javert interpella le portier du ton qui convient au gouvernement en
prsence du portier d'un factieux.

--Quelqu'un qui s'appelle Gillenormand?

--C'est ici. Que lui voulez-vous?

--On lui rapporte son fils.

--Son fils? dit le portier avec hbtement.

--Il est mort.

Jean Valjean, qui venait, dguenill et souill, derrire Javert, et que
le portier regardait avec quelque horreur, lui fit signe de la tte que
non.

Le portier ne parut comprendre ni le mot de Javert, ni le signe de Jean
Valjean.

Javert continua:

--Il est all  la barricade, et le voil.

-- la barricade! s'cria le portier.

--Il s'est fait tuer. Allez rveiller le pre.

Le portier ne bougeait pas.

--Allez donc! reprit Javert.

Et il ajouta:

--Demain il y aura ici de l'enterrement.

Pour Javert, les incidents habituels de la voie publique taient classs
catgoriquement, ce qui est le commencement de la prvoyance et de la
surveillance, et chaque ventualit avait son compartiment; les faits
possibles taient en quelque sorte dans des tiroirs d'o ils sortaient,
selon l'occasion, en quantits variables; il y avait, dans la rue, du
tapage, de l'meute, du carnaval, de l'enterrement.

Le portier se borna  rveiller Basque. Basque rveilla Nicolette;
Nicolette rveilla la tante Gillenormand. Quant au grand-pre, on le
laissa dormir, pensant qu'il saurait toujours la chose assez tt.

On monta Marius au premier tage, sans que personne, du reste, s'en
apert dans les autres parties de la maison, et on le dposa sur un
vieux canap dans l'antichambre de M. Gillenormand; et, tandis que
Basque allait chercher un mdecin et que Nicolette ouvrait les armoires
 linge, Jean Valjean sentit Javert qui lui touchait l'paule. Il
comprit, et redescendit, ayant derrire lui le pas de Javert qui le
suivait.

Le portier les regarda partir comme il les avait regards arriver, avec
une somnolence pouvante.

Ils remontrent dans le fiacre, et le cocher sur son sige.

--Inspecteur Javert, dit Jean Valjean, accordez-moi encore une chose.

--Laquelle? demanda rudement Javert.

--Laissez-moi rentrer un moment chez moi. Ensuite vous ferez de moi ce
que vous voudrez.

Javert demeura quelques instants silencieux, le menton rentr dans le
collet de sa redingote, puis il baissa la vitre de devant.

--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Arm, numro 7.




Chapitre XI

branlement dans l'absolu


Ils ne desserrrent plus les dents de tout le trajet.

Que voulait Jean Valjean? Achever ce qu'il avait commenc; avertir
Cosette, lui dire o tait Marius, lui donner peut-tre quelque autre
indication utile, prendre, s'il le pouvait, de certaines dispositions
suprmes. Quant  lui, quant  ce qui le concernait personnellement,
c'tait fini; il tait saisi par Javert et n'y rsistait pas; un autre
que lui, en une telle situation, et peut tre vaguement song  cette
corde que lui avait donne Thnardier et aux barreaux du premier cachot
o il entrerait; mais, depuis l'vque, il y avait dans Jean Valjean
devant tout attentat, ft-ce contre lui-mme, insistons-y, une profonde
hsitation religieuse.

Le suicide, cette mystrieuse voie de fait sur l'inconnu, laquelle peut
contenir dans une certaine mesure la mort de l'me, tait impossible 
Jean Valjean.

 l'entre de la rue de l'Homme-Arm, le fiacre s'arrta, cette rue
tant trop troite pour que les voitures puissent y pntrer. Javert et
Jean Valjean descendirent.

Le cocher reprsenta humblement  monsieur l'inspecteur que le velours
d'Utrecht de sa voiture tait tout tach par le sang de l'homme
assassin et par la boue de l'assassin. C'tait l ce qu'il avait
compris. Il ajouta qu'une indemnit lui tait due. En mme temps, tirant
de sa poche son livret, il pria monsieur l'inspecteur d'avoir la bont
de lui crire dessus un petit bout d'attestation comme quoi.

Javert repoussa le livret que lui tendait le cocher, et dit:

--Combien te faut-il, y compris ta station et la course?

--Il y a sept heures et quart, rpondit le cocher, et mon velours tait
tout neuf. Quatre-vingts francs, monsieur l'inspecteur.

Javert tira de sa poche quatre napolons et congdia le fiacre.

Jean Valjean pensa que l'intention de Javert tait de le conduire  pied
au poste des Blancs-Manteaux ou au poste des Archives, qui sont tout
prs.

Ils s'engagrent dans la rue. Elle tait, comme d'habitude, dserte.
Javert suivait Jean Valjean. Ils arrivrent au numro 7. Jean Valjean
frappa. La porte s'ouvrit.

--C'est bien, dit Javert. Montez.

Il ajouta avec une expression trange et comme s'il faisait effort en
parlant de la sorte:

--Je vous attends ici.

Jean Valjean regarda Javert. Cette faon de faire tait peu dans les
habitudes de Javert. Cependant, que Javert et maintenant en lui une
sorte de confiance hautaine, la confiance du chat qui accorde  la
souris une libert de la longueur de sa griffe, rsolu qu'tait Jean
Valjean  se livrer et  en finir, cela ne pouvait le surprendre
beaucoup. Il poussa la porte, entra dans la maison, cria au portier qui
tait couch et qui avait tir le cordon de son lit: C'est moi! et monta
l'escalier.

Parvenu au premier tage, il fit une pause. Toutes les voies
douloureuses ont des stations. La fentre du palier, qui tait une
fentre-guillotine, tait ouverte. Comme dans beaucoup d'anciennes
maisons, l'escalier prenait jour et avait vue sur la rue. Le rverbre
de la rue, situ prcisment en face, jetait quelque lumire sur les
marches, ce qui faisait une conomie d'clairage.

Jean Valjean, soit pour respirer, soit machinalement, mit la tte 
cette fentre. Il se pencha sur la rue. Elle est courte et le rverbre
l'clairait d'un bout  l'autre. Jean Valjean eut un blouissement de
stupeur; il n'y avait plus personne.

Javert s'en tait all.




Chapitre XII

L'aeul


Basque et le portier avaient transport dans le salon Marius toujours
tendu sans mouvement sur le canap o on l'avait dpos en arrivant. Le
mdecin, qu'on avait t chercher, tait accouru. La tante Gillenormand
s'tait leve.

La tante Gillenormand allait et venait, pouvante, joignant les mains,
et incapable de faire autre chose que de dire: Est-il Dieu possible!
Elle ajoutait par moments: Tout va tre confondu de sang! Quand la
premire horreur fut passe, une certaine philosophie de la situation se
fit jour jusqu' son esprit et se traduisit par cette exclamation: Cela
devait finir comme a! Elle n'alla point jusqu'au: _Je l'avais bien
dit!_ qui est d'usage dans les occasions de ce genre.

Sur l'ordre du mdecin, un lit de sangle avait t dress prs du
canap. Le mdecin examina Marius et, aprs avoir constat que le pouls
persistait, que le bless n'avait  la poitrine aucune plaie pntrante,
et que le sang du coin des lvres venait des fosses nasales, il le fit
poser  plat sur le lit, sans oreiller, la tte sur le mme plan que le
corps, et mme un peu plus basse, le buste nu, afin de faciliter la
respiration. Mademoiselle Gillenormand, voyant qu'on dshabillait
Marius, se retira. Elle se mit  dire son chapelet dans sa chambre.

Le torse n'tait atteint d'aucune lsion intrieure; une balle, amortie
par le portefeuille, avait dvi et fait le tour des ctes avec une
dchirure hideuse, mais sans profondeur, et par consquent sans danger.
La longue marche souterraine avait achev la dislocation de la clavicule
casse, et il y avait l de srieux dsordres. Les bras taient sabrs.
Aucune balafre ne dfigurait le visage; la tte pourtant tait comme
couverte de hachures; que deviendraient ces blessures  la tte?
s'arrtaient-elles au cuir chevelu? entamaient-elles le crne? On ne
pouvait le dire encore. Un symptme grave, c'est qu'elles avaient caus
l'vanouissement, et l'on ne se rveille pas toujours de ces
vanouissements-l. L'hmorragie, en outre, avait puis le bless. 
partir de la ceinture, le bas du corps avait t protg par la
barricade.

Basque et Nicolette dchiraient des linges et prparaient des bandes;
Nicolette les cousait, Basque les roulait. La charpie manquant, le
mdecin avait provisoirement arrt le sang des plaies avec des galettes
d'ouate.  ct du lit, trois bougies brlaient sur une table o la
trousse de chirurgie tait tale. Le mdecin lava le visage et les
cheveux de Marius avec de l'eau froide. Un seau plein fut rouge en un
instant. Le portier, sa chandelle  la main, clairait.

Le mdecin semblait songer tristement. De temps en temps, il faisait un
signe de tte ngatif, comme s'il rpondait  quelque question qu'il
s'adressait intrieurement. Mauvais signe pour le malade, ces mystrieux
dialogues du mdecin avec lui-mme.

Au moment o le mdecin essuyait la face et touchait lgrement du doigt
les paupires toujours fermes, une porte s'ouvrit au fond du salon, et
une longue figure ple apparut.

C'tait le grand-pre.

L'meute, depuis deux jours, avait fort agit, indign et proccup M.
Gillenormand. Il n'avait pu dormir la nuit prcdente, et il avait eu la
fivre toute la journe. Le soir, il s'tait couch de trs bonne heure,
recommandant qu'on verrouillt tout dans la maison, et, de fatigue, il
s'tait assoupi.

Les vieillards ont le sommeil fragile; la chambre de M. Gillenormand
tait contigu au salon, et, quelques prcautions qu'on et prises, le
bruit l'avait rveill. Surpris de la fente de lumire qu'il voyait  sa
porte, il tait sorti de son lit et tait venu  ttons.

Il tait sur le seuil, une main sur le bec-de-cane de la porte
entre-bille, la tte un peu penche en avant, et branlante, le corps
serr dans une robe de chambre blanche, droite et sans plis comme un
suaire, tonn; et il avait l'air d'un fantme qui regarde dans un
tombeau.

Il aperut le lit, et sur le matelas ce jeune homme sanglant, blanc
d'une blancheur de cire, les yeux ferms, la bouche ouverte, les lvres
blmes, nu jusqu' la ceinture, taillad partout de plaies vermeilles,
immobile, vivement clair.

L'aeul eut de la tte aux pieds tout le frisson que peuvent avoir des
membres ossifis, ses yeux dont la corne tait jaune  cause du grand
ge se voilrent d'une sorte de miroitement vitreux, toute sa face prit
en un instant les angles terreux d'une tte de squelette, ses bras
tombrent pendants comme si un ressort s'y ft bris, et sa stupeur se
traduisit par l'cartement des doigts de ses deux vieilles mains toutes
tremblantes, ses genoux firent un angle en avant, laissant voir par
l'ouverture de la robe de chambre ses pauvres jambes nues hrisses de
poils blancs, et il murmura:

--Marius!

--Monsieur, dit Basque, on vient de rapporter monsieur. Il est all  la
barricade, et....

--Il est mort! cria le vieillard d'une voix terrible. Ah! le brigand!

Alors une sorte de transfiguration spulcrale redressa ce centenaire
droit comme un jeune homme.

--Monsieur, dit-il, c'est vous le mdecin. Commencez par me dire une
chose. Il est mort, n'est-ce pas?

Le mdecin, au comble de l'anxit, garda le silence.

M. Gillenormand se tordit les mains avec un clat de rire effrayant.

--Il est mort! il est mort! Il s'est fait tuer aux barricades! en haine
de moi! C'est contre moi qu'il a fait a! Ah! buveur de sang! c'est
comme cela qu'il me revient! Misre de ma vie, il est mort!

Il alla  la fentre, l'ouvrit toute grande comme s'il touffait, et,
debout devant l'ombre, il se mit  parler dans la rue  la nuit:

--Perc, sabr, gorg, extermin, dchiquet, coup en morceaux!
voyez-vous a, le gueux! Il savait bien que je l'attendais, et que je
lui avais fait arranger sa chambre, et que j'avais mis au chevet de mon
lit son portrait du temps qu'il tait petit enfant! Il savait bien qu'il
n'avait qu' revenir, et que depuis des ans je le rappelais, et que je
restais le soir au coin de mon feu les mains sur mes genoux ne sachant
que faire, et que j'en tais imbcile! Tu savais bien cela, que tu
n'avais qu' rentrer, et qu' dire: C'est moi, et que tu serais le
matre de la maison, et que je t'obirais, et que tu ferais tout ce que
tu voudrais de ta vieille ganache de grand-pre! Tu le savais bien, et
tu as dit: Non, c'est un royaliste, je n'irai pas! Et tu es all aux
barricades, et tu t'es fait tuer par mchancet! pour te venger de ce
que je t'avais dit au sujet de monsieur le duc de Berry! C'est a qui
est infme! Couchez-vous donc et dormez donc tranquillement! Il est
mort. Voil mon rveil.

Le mdecin, qui commenait  tre inquiet de deux cts, quitta un
moment Marius et alla  M. Gillenormand, et lui prit le bras. L'aeul se
retourna, le regarda avec des yeux qui semblaient agrandis et sanglants,
et lui dit avec calme:

--Monsieur, je vous remercie. Je suis tranquille, je suis un homme, j'ai
vu la mort de Louis XVI, je sais porter les vnements. Il y a une chose
qui est terrible, c'est de penser que ce sont vos journaux qui font tout
le mal. Vous aurez des crivassiers, des parleurs, des avocats, des
orateurs, des tribunes, des discussions, des progrs, des lumires, des
droits de l'homme, de la libert de la presse, et voil comment on vous
rapportera vos enfants dans vos maisons! Ah! Marius! c'est abominable!
Tu! mort avant moi! Une barricade! Ah! le bandit! Docteur, vous
demeurez dans le quartier, je crois? Oh! je vous connais bien. Je vois
de ma fentre passer votre cabriolet. Je vais vous dire. Vous auriez
tort de croire que je suis en colre. On ne se met pas en colre contre
un mort. Ce serait stupide. C'est un enfant que j'ai lev. J'tais dj
vieux, qu'il tait encore tout petit. Il jouait aux Tuileries avec sa
petite pelle et sa petite chaise, et, pour que les inspecteurs ne
grondassent pas, je bouchais  mesure avec ma canne les trous qu'il
faisait dans la terre avec sa pelle. Un jour il a cri:  bas Louis
XVIII! et s'en est all. Ce n'est pas ma faute. Il tait tout rose et
tout blond. Sa mre est morte. Avez-vous remarqu que tous les petits
enfants sont blonds?  quoi cela tient-il? C'est le fils d'un de ces
brigands de la Loire, mais les enfants sont innocents des crimes de
leurs pres. Je me le rappelle quand il tait haut comme ceci. Il ne
pouvait pas parvenir  prononcer les _d_. Il avait un parler si doux et
si obscur qu'on et cru un oiseau. Je me souviens qu'une fois, devant
l'Hercule Farnse, on faisait cercle pour s'merveiller et l'admirer,
tant il tait beau, cet enfant! C'tait une tte comme il y en a dans
les tableaux. Je lui faisais ma grosse voix, je lui faisais peur avec ma
canne, mais il savait bien que c'tait pour rire. Le matin, quand il
entrait dans ma chambre, je bougonnais, mais cela me faisait l'effet du
soleil. On ne peut pas se dfendre contre ces mioches-l. Ils vous
prennent, ils vous tiennent, ils ne vous lchent plus. La vrit est
qu'il n'y avait pas d'amour comme cet enfant-l. Maintenant, qu'est-ce
que vous dites de vos Lafayette, de vos Benjamin Constant, et de vos
Tirecuir de Corcelles, qui me le tuent! a ne peut pas passer comme a.

Il s'approcha de Marius toujours livide et sans mouvement, et auquel le
mdecin tait revenu, et il recommena  se tordre les bras. Les lvres
blanches du vieillard remuaient, comme machinalement, et laissaient
passer, comme des souffles dans un rle, des mots presque indistincts
qu'on entendait  peine:--Ah! sans coeur! Ah! clubiste! Ah! sclrat!
Ah! septembriseur!--Reproches  voix basse d'un agonisant  un cadavre.

Peu  peu, comme il faut toujours que les ruptions intrieures se
fassent jour, l'enchanement des paroles revint, mais l'aeul paraissait
n'avoir plus la force de les prononcer; sa voix tait tellement sourde
et teinte qu'elle semblait venir de l'autre bord d'un abme:

--a m'est bien gal, je vais mourir aussi, moi. Et dire qu'il n'y a pas
dans Paris une drlesse qui n'et t heureuse de faire le bonheur de ce
misrable! Un gredin qui, au lieu de s'amuser et de jouir de la vie, est
all se battre et s'est fait mitrailler comme une brute! Et pour qui,
pourquoi? Pour la rpublique! Au lieu d'aller danser  la Chaumire,
comme c'est le devoir des jeunes gens! C'est bien la peine d'avoir vingt
ans. La rpublique, belle fichue sottise! Pauvres mres, faites donc de
jolis garons! Allons, il est mort. a fera deux enterrements sous la
porte cochre. Tu t'es donc fait arranger comme cela pour les beaux yeux
du gnral Lamarque! Qu'est-ce qu'il t'avait fait, ce gnral Lamarque!
Un sabreur! un bavard! Se faire tuer pour un mort! S'il n'y a pas de
quoi rendre fou! Comprenez cela!  vingt ans! Et sans retourner la tte
pour regarder s'il ne laissait rien derrire lui! Voil maintenant les
pauvres vieux bonshommes qui sont forcs de mourir tout seuls. Crve
dans ton coin, hibou! Eh bien, au fait, tant mieux, c'est ce que
j'esprais, a va me tuer net. Je suis trop vieux, j'ai cent ans, j'ai
cent mille ans, il y a longtemps que j'ai le droit d'tre mort. De ce
coup-l, c'est fait. C'est donc fini, quel bonheur!  quoi bon lui faire
respirer de l'ammoniaque et tout ce tas de drogues? Vous perdez votre
peine, imbcile de mdecin! Allez, il est mort, bien mort. Je m'y
connais, moi qui suis mort aussi. Il n'a pas fait la chose  demi. Oui,
ce temps-ci est infme, infme, infme, et voil ce que je pense de
vous, de vos ides, de vos systmes, de vos matres, de vos oracles, de
vos docteurs, de vos garnements d'crivains, de vos gueux de
philosophes, et de toutes les rvolutions qui effarouchent depuis
soixante ans les nues de corbeaux des Tuileries! Et puisque tu as t
sans piti en te faisant tuer comme cela, je n'aurai mme pas de chagrin
de ta mort, entends-tu, assassin!

En ce moment, Marius ouvrit lentement les paupires, et son regard,
encore voil par l'tonnement lthargique, s'arrta sur M. Gillenormand.

--Marius! cria le vieillard. Marius! mon petit Marius! mon enfant! mon
fils bien-aim! Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci!

Et il tomba vanoui.




Livre quatrime--Javert draill




Chapitre I

Javert draill


Javert s'tait loign  pas lents de la rue de l'Homme-Arm.

Il marchait la tte baisse, pour la premire fois de sa vie, et, pour
la premire fois de sa vie galement, les mains derrire le dos.

Jusqu' ce jour, Javert n'avait pris, dans les deux attitudes de
Napolon, que celle qui exprime la rsolution, les bras croiss sur la
poitrine, celle qui exprime l'incertitude, les mains derrire le dos,
lui tait inconnue. Maintenant, un changement s'tait fait; toute sa
personne, lente et sombre, tait empreinte d'anxit.

Il s'enfona dans les rues silencieuses.

Cependant, il suivait une direction.

Il coupa par le plus court vers la Seine, gagna le quai des Ormes,
longea le quai, dpassa la Grve, et s'arrta,  quelque distance du
poste de la place du Chtelet,  l'angle du pont Notre-Dame. La Seine
fait l, entre le pont Notre-Dame et le Pont au Change d'une part, et
d'autre part entre le quai de la Mgisserie et le quai aux Fleurs, une
sorte de lac carr travers par un rapide.

Ce point de la Seine est redout des mariniers. Rien n'est plus
dangereux que ce rapide, resserr  cette poque et irrit par les
pilotis du moulin du pont, aujourd'hui dmoli. Les deux ponts, si
voisins l'un de l'autre, augmentent le pril; l'eau se hte
formidablement sous les arches. Elle y roule de larges plis terribles;
elle s'y accumule et s'y entasse; le flot fait effort aux piles des
ponts comme pour les arracher avec de grosses cordes liquides. Les
hommes qui tombent l ne reparaissent pas; les meilleurs nageurs s'y
noient.

Javert appuya ses deux coudes sur le parapet, son menton dans ses deux
mains, et, pendant que ses ongles se crispaient machinalement dans
l'paisseur de ses favoris, il songea.

Une nouveaut, une rvolution, une catastrophe, venait de se passer au
fond de lui-mme; et il y avait de quoi s'examiner.

Javert souffrait affreusement.

Depuis quelques heures Javert avait cess d'tre simple. Il tait
troubl; ce cerveau, si limpide dans sa ccit, avait perdu sa
transparence; il y avait un nuage dans ce cristal. Javert sentait dans
sa conscience le devoir se ddoubler, et il ne pouvait se le dissimuler.
Quand il avait rencontr si inopinment Jean Valjean sur la berge de la
Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie
et du chien qui retrouve son matre.

Il voyait devant lui deux routes galement droites toutes deux, mais il
en voyait deux; et cela le terrifiait, lui qui n'avait jamais connu dans
sa vie qu'une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes
taient contraires. L'une de ces deux lignes droites excluait l'autre.
Laquelle des deux tait la vraie?

Sa situation tait inexprimable.

Devoir la vie  un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser,
tre, en dpit de soi-mme, de plain-pied avec un repris de justice, et
lui payer un service avec un autre service; se laisser dire: Va-t'en, et
lui dire  son tour: Sois libre; sacrifier  des motifs personnels le
devoir, cette obligation gnrale, et sentir dans ces motifs personnels
quelque chose de gnral aussi, et de suprieur peut-tre; trahir la
socit pour rester fidle  sa conscience; que toutes ces absurdits se
ralisassent et qu'elles vinssent s'accumuler sur lui-mme, c'est ce
dont il tait atterr.

Une chose l'avait tonn, c'tait que Jean Valjean lui et fait grce,
et une chose l'avait ptrifi, c'tait que, lui Javert, il et fait
grce  Jean Valjean.

O en tait-il? Il se cherchait et ne se trouvait plus.

Que faire maintenant? Livrer Jean Valjean, c'tait mal; laisser Jean
Valjean libre, c'tait mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorit
tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second, un forat montait
plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas,
dshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre,
il y avait de la chute. La destine a de certaines extrmits  pic sur
l'impossible, et au del desquelles la vie n'est plus qu'un prcipice.
Javert tait  une de ces extrmits-l.

Une de ses anxits, c'tait d'tre contraint de penser. La violence
mme de toutes ces motions contradictoires l'y obligeait. La pense,
chose inusite pour lui, et singulirement douloureuse.

Il y a toujours dans la pense une certaine quantit de rbellion
intrieure; et il s'irritait d'avoir cela en lui.

La pense, sur n'importe quel sujet en dehors du cercle troit de ses
fonctions, et t pour lui, dans tous les cas, une inutilit et une
fatigue; mais la pense sur la journe qui venait de s'couler tait une
torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience aprs de
telles secousses, et se rendre compte de soi-mme  soi-mme.

Ce qu'il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert,
trouv bon de dcider, contre tous les rglements de police, contre
toute l'organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier,
une mise en libert; cela lui avait convenu; il avait substitu ses
propres affaires aux affaires publiques; n'tait-ce pas inqualifiable?
Chaque fois qu'il se mettait en face de cette action sans nom qu'il
avait commise, il tremblait de la tte aux pieds.  quoi se rsoudre?
Une seule ressource lui restait: retourner en hte rue de l'Homme-Arm,
et faire crouer Jean Valjean. Il tait clair que c'tait cela qu'il
fallait faire. Il ne pouvait.

Quelque chose lui barrait le chemin de ce ct-l.

Quelque chose? Quoi? Est-ce qu'il y a au monde autre chose que les
tribunaux, les sentences excutoires, la police et l'autorit? Javert
tait boulevers.

Un galrien sacr! un forat imprenable  la justice! et cela par le
fait de Javert!

Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour svir, l'homme fait pour
subir, que ces deux hommes, qui taient l'un et l'autre la chose de la
loi, en fussent venus  ce point de se mettre tous les deux au-dessus de
la loi, est-ce que ce n'tait pas effrayant?

Quoi donc! de telles normits arriveraient et personne ne serait puni!
Jean Valjean, plus fort que l'ordre social tout entier, serait libre, et
lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement!

Sa rverie devenait peu  peu terrible.

Il et pu  travers cette rverie se faire encore quelque reproche au
sujet de l'insurg rapport rue des Filles-du-Calvaire; mais il n'y
songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande.
D'ailleurs cet insurg tait videmment un homme mort, et, lgalement,
la mort teint la poursuite.

Jean Valjean, c'tait l le poids qu'il avait sur l'esprit.

Jean Valjean le dconcertait. Tous les axiomes qui avaient t les
points d'appui de toute sa vie s'croulaient devant cet homme. La
gnrosit de Jean Valjean envers lui Javert l'accablait. D'autres
faits, qu'il se rappelait et qu'il avait autrefois traits de mensonges
et de folies, lui revenaient maintenant comme des ralits. M. Madeleine
reparaissait derrire Jean Valjean, et les deux figures se superposaient
de faon  n'en plus faire qu'une, qui tait vnrable. Javert sentait
que quelque chose d'horrible pntrait dans son me, l'admiration pour
un forat. Le respect d'un galrien, est-ce que c'est possible? Il en
frmissait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se dbattre, il
tait rduit  confesser dans son for intrieur la sublimit de ce
misrable. Cela tait odieux.

Un malfaiteur bienfaisant, un forat compatissant, doux, secourable,
clment, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine,
prfrant la piti  la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre
son ennemi, sauvant celui qui l'a frapp, agenouill sur le haut de la
vertu, plus voisin de l'ange que de l'homme! Javert tait contraint de
s'avouer que ce monstre existait.

Cela ne pouvait durer ainsi.

Certes, et nous y insistons, il ne s'tait pas rendu sans rsistance 
ce monstre,  cet ange infme,  ce hros hideux, dont il tait presque
aussi indign que stupfait. Vingt fois, quand il tait dans cette
voiture face  face avec Jean Valjean, le titre lgal avait rugi en lui.
Vingt fois, il avait t tent de se jeter sur Jean Valjean, de le
saisir et de le dvorer, c'est--dire de l'arrter. Quoi de plus simple
en effet? Crier au premier poste devant lequel on passe:--Voil un
repris de justice en rupture de ban! appeler les gendarmes et leur
dire:--Cet homme est pour vous! ensuite s'en aller, laisser l ce damn,
ignorer le reste, et ne plus se mler de rien. Cet homme est  jamais le
prisonnier de la loi; la loi en fera ce qu'elle voudra. Quoi de plus
juste? Javert s'tait dit tout cela; il avait voulu passer outre, agir,
apprhender l'homme, et, alors comme  prsent, il n'avait pas pu; et
chaque fois que sa main s'tait convulsivement leve vers le collet de
Jean Valjean, sa main, comme sous un poids norme, tait retombe, et il
avait entendu au fond de sa pense une voix, une trange voix qui lui
criait:--C'est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la
cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes.

Puis sa rflexion tombait sur lui-mme, et  ct de Jean Valjean
grandi, il se voyait, lui Javert, dgrad.

Un forat tait son bienfaiteur!

Mais aussi pourquoi avait-il permis  cet homme de le laisser vivre? Il
avait, dans cette barricade, le droit d'tre tu. Il aurait d user de
ce droit. Appeler les autres insurgs  son secours contre Jean Valjean,
se faire fusiller de force, cela valait mieux.

Sa suprme angoisse, c'tait la disparition de la certitude. Il se
sentait dracin. Le code n'tait plus qu'un tronon dans sa main. Il
avait affaire  des scrupules d'une espce inconnue. Il se faisait en
lui une rvlation sentimentale, entirement distincte de l'affirmation
lgale, son unique mesure jusqu'alors. Rester dans l'ancienne honntet,
cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et
le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait  son me, le bienfait
accept et rendu, le dvouement, la misricorde, l'indulgence, les
violences faites par la piti  l'austrit, l'acception de personnes,
plus de condamnation dfinitive, plus de damnation, la possibilit d'une
larme dans l'oeil de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant
en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les
tnbres l'effrayant lever d'un soleil moral inconnu; il en avait
l'horreur et l'blouissement. Hibou forc  des regards d'aigle.

Il se disait que c'tait donc vrai, qu'il y avait des exceptions, que
l'autorit pouvait tre dcontenance, que la rgle pouvait rester court
devant un fait, que tout ne s'encadrait pas dans le texte du code, que
l'imprvu se faisait obir, que la vertu d'un forat pouvait tendre un
pige  la vertu d'un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait tre
divin, que la destine avait de ces embuscades-l, et il songeait avec
dsespoir que lui-mme n'avait pas t  l'abri d'une surprise.

Il tait forc de reconnatre que la bont existait. Ce forat avait t
bon. Et lui-mme, chose inoue, il venait d'tre bon. Donc il se
dpravait.

Il se trouvait lche. Il se faisait horreur.

L'idal pour Javert, ce n'tait pas d'tre humain, d'tre grand, d'tre
sublime; c'tait d'tre irrprochable.

Or, il venait de faillir.

Comment en tait-il arriv l? comment tout cela s'tait-il pass? Il
n'aurait pu se le dire  lui-mme. Il prenait sa tte entre ses deux
mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas  se l'expliquer.

Il avait certainement toujours eu l'intention de remettre Jean Valjean 
la loi, dont Jean Valjean tait le captif, et dont lui, Javert, tait
l'esclave. Il ne s'tait pas avou un seul instant, pendant qu'il le
tenait, qu'il et la pense de le laisser aller. C'tait en quelque
sorte  son insu que sa main s'tait ouverte et l'avait lch.

Toutes sortes de nouveauts nigmatiques s'entr'ouvraient devant ses
yeux. Il s'adressait des questions, et il se faisait des rponses, et
ses rponses l'effrayaient. Il se demandait: Ce forat, ce dsespr,
que j'ai poursuivi jusqu' le perscuter, et qui m'a eu sous son pied,
et qui pouvait se venger, et qui le devait tout  la fois pour sa
rancune et pour sa scurit, en me laissant la vie, en me faisant grce,
qu'a-t-il fait? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui
faisant grce  mon tour, qu'ai-je fait? Mon devoir. Non. Quelque chose
de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir? Ici il
s'effarait; sa balance se disloquait; l'un des plateaux tombait dans
l'abme, l'autre s'en allait dans le ciel; et Javert n'avait pas moins
d'pouvante de celui qui tait en haut que de celui qui tait en bas.
Sans tre le moins du monde ce qu'on appelle voltairien, ou philosophe,
ou incrdule, respectueux au contraire, par instinct, pour l'glise
tablie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de
l'ensemble social; l'ordre tait son dogme et lui suffisait; depuis
qu'il avait l'ge d'homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police
 peu prs toute sa religion; tant, et nous employons ici les mots sans
la moindre ironie et dans leur acception la plus srieuse, tant, nous
l'avons dit, espion comme on est prtre. Il avait un suprieur, M.
Gisquet; il n'avait gure song jusqu' ce jour  cet autre suprieur,
Dieu.

Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinment, et en tait troubl.

Il tait dsorient de cette prsence inattendue; il ne savait que faire
de ce suprieur-l, lui qui n'ignorait pas que le subordonn est tenu de
se courber toujours, qu'il ne doit ni dsobir, ni blmer, ni discuter,
et que, vis--vis d'un suprieur qui l'tonne trop, l'infrieur n'a
d'autre ressource que sa dmission.

Mais comment s'y prendre pour donner sa dmission  Dieu?

Quoi qu'il en ft, et c'tait toujours l qu'il en revenait, un fait
pour lui dominait tout, c'est qu'il venait de commettre une infraction
pouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamn rcidiviste
en rupture de ban. Il venait d'largir un galrien. Il venait de voler
aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se
comprenait plus. Il n'tait pas sr d'tre lui-mme. Les raisons mmes
de son action lui chappaient, il n'en avait que le vertige. Il avait
vcu jusqu' ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probit
tnbreuse. Cette foi le quittait, cette probit lui faisait dfaut.
Tout ce qu'il avait cru se dissipait. Des vrits dont il ne voulait pas
l'obsdaient inexorablement. Il fallait dsormais tre un autre homme.
Il souffrait les tranges douleurs d'une conscience brusquement opre
de la cataracte. Il voyait ce qu'il lui rpugnait de voir. Il se sentait
vid, inutile, disloqu de sa vie passe, destitu, dissous. L'autorit
tait morte en lui. Il n'avait plus de raison d'tre.

Situation terrible! tre mu.

tre le granit, et douter! tre la statue du chtiment fondue tout d'une
pice dans le moule de la loi, et s'apercevoir subitement qu'on a sous
sa mamelle de bronze quelque chose d'absurde et de dsobissant qui
ressemble presque  un coeur! en venir  rendre le bien pour le bien,
quoiqu'on se soit dit jusqu' ce jour que ce bien-l c'est le mal! tre
le chien de garde, et lcher! tre la glace, et fondre! tre la
tenaille, et devenir une main! se sentir tout  coup des doigts qui
s'ouvrent! lcher prise, chose pouvantable!

L'homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant!

tre oblig de s'avouer ceci: l'infaillibilit n'est pas infaillible, il
peut y avoir de l'erreur dans le dogme, tout n'est pas dit quand un code
a parl, la socit n'est pas parfaite, l'autorit est complique de
vacillation, un craquement dans l'immuable est possible, les juges sont
des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se mprendre!
voir une flure dans l'immense vitre bleue du firmament!

Ce qui se passait dans Javert, c'tait le Fampoux d'une conscience
rectiligne, la mise hors de voie d'une me, l'crasement d'une probit
irrsistiblement lance en ligne droite et se brisant  Dieu. Certes,
cela tait trange. Que le chauffeur de l'ordre, que le mcanicien de
l'autorit, mont sur l'aveugle cheval de fer  voie rigide, puisse tre
dsaronn par un coup de lumire! que l'incommutable, le direct, le
correct, le gomtrique, le passif, le parfait, puisse flchir! qu'il y
ait pour la locomotive un chemin de Damas!

Dieu, toujours intrieur  l'homme, et rfractaire, lui la vraie
conscience,  la fausse, dfense  l'tincelle de s'teindre, ordre au
rayon de se souvenir du soleil, injonction  l'me de reconnatre le
vritable absolu quand il se confronte avec l'absolu fictif, l'humanit
imperdable, le coeur humain inamissible, ce phnomne splendide, le plus
beau peut-tre de nos prodiges intrieurs, Javert le comprenait-il?
Javert le pntrait-il? Javert s'en rendait-il compte? videmment non.
Mais sous la pression de cet incomprhensible incontestable, il sentait
son crne s'entr'ouvrir.

Il tait moins le transfigur que la victime de ce prodige. Il le
subissait, exaspr. Il ne voyait dans tout cela qu'une immense
difficult d'tre. Il lui semblait que dsormais sa respiration tait
gne  jamais.

Avoir sur sa tte de l'inconnu, il n'tait pas accoutum  cela.

Jusqu'ici tout ce qu'il avait au-dessus de lui avait t pour son regard
une surface nette, simple, limpide; l rien d'ignor, ni d'obscur; rien
qui ne ft dfini, coordonn, enchan, prcis, exact, circonscrit,
limit, ferm; tout prvu; l'autorit tait une chose plane; aucune
chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n'avait jamais vu de
l'inconnu qu'en bas. L'irrgulier, l'inattendu, l'ouverture dsordonne
du chaos, le glissement possible dans un prcipice, c'tait l le fait
des rgions infrieures, des rebelles, des mauvais, des misrables.
Maintenant Javert se renversait en arrire, et il tait brusquement
effar par cette apparition inoue: un gouffre en haut.

Quoi donc! on tait dmantel de fond en comble! on tait dconcert,
absolument!  quoi se fier! Ce dont on tait convaincu s'effondrait!

Quoi! le dfaut de la cuirasse de la socit pouvait tre trouv par un
misrable magnanime! Quoi! un honnte serviteur de la loi pouvait se
voir tout  coup pris entre deux crimes, le crime de laisser chapper un
homme, et le crime de l'arrter! Tout n'tait pas certain dans la
consigne donne par l'tat au fonctionnaire! Il pouvait y avoir des
impasses dans le devoir! Quoi donc! tout cela tait rel! tait-il vrai
qu'un ancien bandit, courb sous les condamnations, pt se redresser et
finir par avoir raison? tait-ce croyable? y avait-il donc des cas o la
loi devait se retirer devant le crime transfigur en balbutiant des
excuses?

Oui, cela tait! et Javert le voyait! et Javert le touchait! et non
seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C'taient des
ralits. Il tait abominable que les faits rels pussent arriver  une
telle difformit.

Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient  tre les
preuves de la loi; les faits, c'est Dieu qui les envoie. L'anarchie
allait-elle donc maintenant descendre de l-haut?

Ainsi,--et dans le grossissement de l'angoisse, et dans l'illusion
d'optique de la consternation, tout ce qui et pu restreindre et
corriger son impression s'effaait, et la socit, et le genre humain,
et l'univers se rsumaient dsormais  ses yeux dans un linament simple
et terrible,--ainsi la pnalit, la chose juge, la force due  la
lgislation, les arrts des cours souveraines, la magistrature, le
gouvernement, la prvention et la rpression, la sagesse officielle,
l'infaillibilit lgale, le principe d'autorit, tous les dogmes sur
lesquels repose la scurit politique et civile, la souverainet, la
justice, la logique dcoulant du code, l'absolu social, la vrit
publique, tout cela, dcombre, monceau, chaos; lui-mme Javert, le
guetteur de l'ordre, l'incorruptibilit au service de la police, la
providence-dogue de la socit, vaincu et terrass; et sur toute cette
ruine un homme debout, le bonnet vert sur la tte et l'aurole au front;
voil  quel bouleversement il en tait venu; voil la vision effroyable
qu'il avait dans l'me.

Que cela ft supportable. Non.

tat violent, s'il en fut. Il n'y avait que deux manires d'en sortir.
L'une d'aller rsolment  Jean Valjean, et de rendre au cachot l'homme
du bagne. L'autre....

Javert quitta le parapet, et, la tte haute cette fois, se dirigea d'un
pas ferme vers le poste indiqu par une lanterne  l'un des coins de la
place du Chtelet.

Arriv l, il aperut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien
qu' la faon dont ils poussent la porte d'un corps de garde, les hommes
de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte
au sergent, et s'assit  la table du poste o brlait une chandelle. Il
y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas
pour les procs-verbaux ventuels et les consignations des rondes de
nuit.

Cette table, toujours complte par sa chaise de paille, est une
institution; elle existe dans tous les postes de police; elle est
invariablement orne d'une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et
d'une grimace en carton pleine de pains  cacheter rouges, et elle est
l'tage infrieur du style officiel. C'est  elle que commence la
littrature de l'tat.

Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit  crire. Voici
ce qu'il crivit:

QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE.

Premirement: je prie monsieur le prfet de jeter les yeux.

Deuximement: les dtenus arrivant de l'instruction tent leurs
souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu'on les fouille.
Plusieurs toussent en rentrant  la prison. Cela entrane des dpenses
d'infirmerie.

Troisimement: la filature est bonne, avec relais des agents de
distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions
importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu
que, si, pour une cause quelconque, un agent vient  faiblir dans le
service, l'autre le surveille et le supple.

Quatrimement: on ne s'explique pas pourquoi le rglement spcial de la
prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d'avoir une chaise, mme
en la payant.

Cinquimement: aux Madelonnettes, il n'y a que deux barreaux  la
cantine, ce qui permet  la cantinire de laisser toucher sa main aux
dtenus.

Siximement: les dtenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres
dtenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier
son nom distinctement. C'est un vol.

Septimement: pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier
dans l'atelier des tisserands; c'est un abus de l'entrepreneur, puisque
la toile n'est pas moins bonne.

Huitimement: il est fcheux que les visitants de la Force aient 
traverser la cour des mmes pour se rendre au parloir de
Sainte-Marie-l'gyptienne.

Neuvimement: il est certain qu'on entend tous les jours des gendarmes
raconter dans la cour de la prfecture des interrogatoires de prvenus
par les magistrats. Un gendarme, qui devrait tre sacr, rpter ce
qu'il a entendu dans le cabinet de l'instruction, c'est l un dsordre
grave.

Diximement: Mme Henry est une honnte femme; sa cantine est fort
propre; mais il est mauvais qu'une femme tienne le guichet de la
souricire du secret. Cela n'est pas digne de la Conciergerie d'une
grande civilisation.

Javert crivit ces lignes de son criture la plus calme et la plus
correcte, n'omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le
papier sous la plume. Au-dessous de la dernire ligne il signa:

Javert.

Inspecteur de 1re classe.

Au poste de la place du Chtelet.

7 juin 1832, environ une heure du matin.

Javert scha l'encre frache sur le papier, le plia comme une lettre, le
cacheta, crivit au dos: _Note pour l'administration_, le laissa sur la
table, et sortit du poste. La porte vitre et grille retomba derrire
lui.

Il traversa de nouveau diagonalement la place du Chtelet, regagna le
quai, et revint avec une prcision automatique au point mme qu'il avait
quitt un quart d'heure auparavant; il s'y accouda, et se retrouva dans
la mme attitude sur la mme dalle du parapet. Il semblait qu'il n'et
pas boug.

L'obscurit tait complte. C'tait le moment spulcral qui suit minuit.
Un plafond de nuages cachait les toiles. Le ciel n'tait qu'une
paisseur sinistre. Les maisons de la Cit n'avaient plus une seule
lumire; personne ne passait; tout ce qu'on apercevait des rues et des
quais tait dsert; Notre-Dame et les tours du Palais de justice
semblaient des linaments de la nuit. Un rverbre rougissait la
margelle du quai. Les silhouettes des ponts se dformaient dans la brume
les unes derrire les autres. Les pluies avaient grossi la rivire.

L'endroit o Javert s'tait accoud tait, on s'en souvient, prcisment
situ au-dessus du rapide de la Seine,  pic sur cette redoutable
spirale de tourbillons qui se dnoue et se renoue comme une vis sans
fin.

Javert pencha la tte et regarda. Tout tait noir. On ne distinguait
rien. On entendait un bruit d'cume; mais on ne voyait pas la rivire.
Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait
et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance, dans la nuit la
plus complte, de prendre la lumire on ne sait o et de la changer en
couleuvre. La lueur s'vanouissait, et tout redevenait indistinct.
L'immensit semblait ouverte l. Ce qu'on avait au-dessous de soi, ce
n'tait pas de l'eau, c'tait du gouffre. Le mur du quai, abrupt,
confus, ml  la vapeur, tout de suite drob, faisait l'effet d'un
escarpement de l'infini.

On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et
l'odeur fade des pierres mouilles. Un souffle farouche montait de cet
abme. Le grossissement du fleuve plutt devin qu'aperu, le tragique
chuchotement du flot, l'normit lugubre des arches du pont, la chute
imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre tait pleine
d'horreur.

Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de
tnbres; il considrait l'invisible avec une fixit qui ressemblait 
de l'attention. L'eau bruissait. Tout  coup, il ta son chapeau et le
posa sur le rebord du quai. Un moment aprs, une figure haute et noire,
que de loin quelque passant attard et pu prendre pour un fantme,
apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se
redressa, et tomba droite dans les tnbres; il y eut un clapotement
sourd, et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette
forme obscure disparue sous l'eau.




Livre cinquime--Le petit-fils et le grand-pre




Chapitre I

O l'on revoit l'arbre  l'empltre de zinc


Quelque temps aprs les vnements que nous venons de raconter, le sieur
Boulatruelle eut une motion vive.

Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu'on a dj
entrevu dans les parties tnbreuses de ce livre.

Boulatruelle, on s'en souvient peut-tre, tait un homme occup de
choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des
voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rve,
il croyait aux trsors enfouis dans la fort de Montfermeil. Il esprait
quelque jour trouver de l'argent dans la terre au pied d'un arbre; en
attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.

Nanmoins, pour l'instant, il tait prudent. Il venait de l'chapper
belle. Il avait t, on le sait, ramass dans le galetas Jondrette avec
les autres bandits. Utilit d'un vice: son ivrognerie l'avait sauv. On
n'avait jamais pu claircir s'il tait l comme voleur ou comme vol.
Une ordonnance de non-lieu, fonde sur son tat d'ivresse bien constat
dans la soire du guet-apens, l'avait mis en libert. Il avait repris la
clef des bois. Il tait revenu  son chemin de Gagny  Lagny faire, sous
la surveillance administrative, de l'empierrement pour le compte de
l'tat, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui
avait failli le perdre, mais ne se tournant qu'avec plus
d'attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.

Quant  l'motion vive qu'il eut peu de temps aprs sa rentre sous le
toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici:

Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d'habitude  son travail, et
 son afft peut-tre, un peu avant le point du jour, aperut parmi les
branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l'encolure,  ce
qui lui sembla,  travers la distance et le crpuscule, ne lui tait pas
tout  fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mmoire
correcte et lucide, arme dfensive indispensable  quiconque est un peu
en lutte avec l'ordre lgal.

--O diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-l? se demanda-t-il.

Mais il ne put rien se rpondre, sinon que cela ressemblait  quelqu'un
dont il avait confusment la trace dans l'esprit.

Boulatruelle, du reste, en dehors de l'identit qu'il ne russissait
point  ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme
n'tait pas du pays. Il y arrivait.  pied, videmment. Aucune voiture
publique ne passe  ces heures-l  Montfermeil. Il avait march toute
la nuit. D'o venait-il? De pas loin. Car il n'avait ni havre-sac, ni
paquet. De Paris sans doute. Pourquoi tait-il dans ce bois? pourquoi y
tait-il  pareille heure? qu'y venait-il faire?

Boulatruelle songea au trsor.  force de creuser dans sa mmoire, il se
rappela vaguement avoir eu dj, plusieurs annes auparavant, une
semblable alerte au sujet d'un homme qui lui faisait bien l'effet de
pouvoir tre cet homme-l.

Tout en mditant, il avait, sous le poids mme de sa mditation, baiss
la tte, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n'y
avait plus rien. L'homme s'tait effac dans la fort et dans le
crpuscule.

--Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai.

Je dcouvrirai la paroisse de ce paroissien-l. Ce promeneur de
patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n'a pas de secret dans
mon bois sans que je m'en mle.

Il prit sa pioche qui tait fort aigu.

--Voil, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.

Et, comme on rattache un fil  un autre fil, embotant le pas de son
mieux dans l'itinraire que l'homme avait d suivre, il se mit en marche
 travers le taillis.

Quand il eut fait une centaine d'enjambes, le jour, qui commenait  se
lever, l'aida. Des semelles empreintes sur le sable  et l, des herbes
foules, des bruyres crases, de jeunes branches plies dans les
broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras
d'une jolie femme qui s'tire en se rveillant, lui indiqurent une
sorte de piste. Il la suivit puis il la perdit. Le temps s'coulait. Il
entra plus avant dans le bois et parvint sur une espce d'minence. Un
chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l'air de
Guillery lui donna l'ide de grimper dans un arbre. Quoique vieux il
tait agile. Il y avait l un htre de grande taille, digne de Tityre et
de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le htre, le plus haut qu'il
put.

L'ide tait bonne. En explorant la solitude du ct o le bois est tout
 fait enchevtr et farouche, Boulatruelle aperut tout  coup l'homme.

 peine l'eut-il aperu qu'il le perdit de vue.

L'homme entra, ou plutt se glissa, dans une clairire assez loigne,
masque par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait trs
bien, pour y avoir remarqu prs d'un gros tas de pierres meulires, un
chtaignier malade pans avec une plaque de zinc cloue  mme sur
l'corce. Cette clairire est celle qu'on appelait autrefois le fonds
Blaru. Le tas de pierres, destin  on ne sait quel emploi, qu'on y
voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n'gale la
longvit d'un tas de pierres, si ce n'est celle d'une palissade en
planches. C'est l provisoirement. Quelle raison pour durer!

Boulatruelle, avec la rapidit de la joie, se laissa tomber de l'arbre
plutt qu'il n'en descendit. Le gte tait trouv, il s'agissait de
saisir la bte. Ce fameux trsor rv tait probablement l.

Ce n'tait pas une petite affaire d'arriver  cette clairire. Par les
sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon
quart d'heure. En ligne droite, par le fourr, qui est l singulirement
pais, trs pineux et trs agressif, il fallait une grande demi-heure.
C'est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut 
la ligne droite; illusion d'optique respectable, mais qui perd beaucoup
d'hommes. Le fourr, si hriss qu'il ft, lui parut le bon chemin.

--Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.

Boulatruelle, accoutum  aller de travers, fit cette fois la faute
d'aller droit.

Il se jeta rsolument dans la mle des broussailles.

Il eut affaire  des houx,  des orties,  des aubpines,  des
glantiers,  des chardons,  des ronces fort irascibles. Il fut trs
gratign.

Au bas du ravin, il trouva de l'eau qu'il fallut traverser.

Il arriva enfin  la clairire Blaru, au bout de quarante minutes,
suant, mouill, essouffl, griff, froce.

Personne dans la clairire.

Boulatruelle courut au tas de pierres. Il tait  sa place. On ne
l'avait pas emport.

Quant  l'homme, il s'tait vanoui dans la fort. Il s'tait vad. O?
de quel ct? dans quel fourr? Impossible de le deviner.

Et, chose poignante, il y avait derrire le tas de pierres, devant
l'arbre  la plaque de zinc, de la terre toute frache remue, une
pioche oublie ou abandonne, et un trou.

Ce trou tait vide.

--Voleur! cria Boulatruelle en montrant les deux poings  l'horizon.




Chapitre II

Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprte  la guerre domestique


Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs
semaines une fivre accompagne de dlire, et d'assez graves symptmes
crbraux causs plutt encore par les commotions des blessures  la
tte que par les blessures elles-mmes.

Il rpta le nom de Cosette pendant des nuits entires dans la loquacit
lugubre de la fivre et avec la sombre opinitret de l'agonie. La
largeur de certaines lsions fut un srieux danger, la suppuration des
plaies larges pouvant toujours se rsorber, et par consquent tuer le
malade, sous de certaines influences atmosphriques;  chaque changement
de temps, au moindre orage, le mdecin tait inquiet.--Surtout que le
bless n'ait aucune motion, rptait-il. Les pansements taient
compliqus et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le
sparadrap n'ayant pas encore t imagine  cette poque. Nicolette
dpensa en charpie un drap de lit grand comme un plafond, disait-elle.
Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorures et le nitrate
d'argent vinrent  bout de la gangrne. Tant qu'il y eut pril, M.
Gillenormand, perdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius; ni
mort ni vivant.

Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en
cheveux blancs, fort bien mis, tel tait le signalement donn par le
portier, venait savoir des nouvelles du bless, et dposait pour les
pansements un gros paquet de charpie.

Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, aprs la douloureuse
nuit o on l'avait rapport mourant chez son grand-pre, le mdecin
dclara qu'il rpondait de lui. La convalescence s'baucha. Marius dut
pourtant rester encore plus de deux mois tendu sur une chaise longue 
cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a
toujours comme cela une dernire plaie qui ne veut pas se fermer et qui
ternise les pansements, au grand ennui du malade.

Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le
sauvrent des poursuites. En France, il n'y a pas de colre, mme
publique, que six mois n'teignent. Les meutes, dans l'tat o est la
socit, sont tellement la faute de tout le monde qu'elles sont suivies
d'un certain besoin de fermer les yeux.

Ajoutons que l'inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux
mdecins de dnoncer les blesss, ayant indign l'opinion, et non
seulement l'opinion, mais le roi tout le premier, les blesss furent
couverts et protgs par cette indignation; et,  l'exception de ceux
qui avaient t faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils
de guerre n'osrent en inquiter aucun. On laissa donc Marius
tranquille.

M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d'abord, et ensuite toutes
les extases. On eut beaucoup de peine  l'empcher de passer toutes les
nuits prs du bless; il fit apporter son grand fauteuil  ct du lit
de Marius; il exigea que sa fille prt le plus beau linge de la maison
pour en faire des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et
ane, trouva moyen d'pargner le beau linge, tout en laissant croire 
l'aeul qu'il tait obi. M. Gillenormand ne permit pas qu'on lui
expliqut que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse
toile, ni la toile neuve la toile use. Il assistait  tous les
pansements dont mademoiselle Gillenormand s'absentait pudiquement. Quand
on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait: ae! ae! Rien
n'tait touchant comme de le voir tendre au bless une tasse de tisane
avec son doux tremblement snile. Il accablait le mdecin de questions.
Il ne s'apercevait pas qu'il recommenait toujours les mmes.

Le jour o le mdecin lui annona que Marius tait hors de danger, le
bonhomme fut en dlire. Il donna trois louis de gratification  son
portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en
faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une
chanson que voici:

          _Jeanne est ne  Fougre,_
          _Vrai nid d'une bergre;_
          _J'adore son jupon_
          _Fripon._

          _Amour, tu viens en elle,_
          _Car c'est dans sa prunelle_
          _Que tu mets ton carquois,_
          _Narquois!_

          _Moi, je la chante, et j'aime_
          _Plus que Diane mme_
          _Jeanne et ses durs ttons_
          _Bretons._

Puis il se mit  genoux sur une chaise, et Basque, qui l'observait par
la porte entrouverte, crut tre sr qu'il priait.

Jusque-l, il n'avait gure cru en Dieu.

 chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en
plus, l'aeul extravaguait. Il faisait un tas d'actions machinales
pleines d'allgresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir
pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupfaite de recevoir
un matin un gros bouquet; c'tait M. Gillenormand qui le lui envoyait.
Le mari fit une scne de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre
Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il
criait: Vive la rpublique!

 chaque instant, il demandait au mdecin: N'est-ce pas qu'il n'y a plus
de danger? Il regardait Marius avec des yeux de grand'mre. Il le
couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait
plus, Marius tait le matre de la maison, il y avait de l'abdication
dans sa joie, il tait le petit-fils de son petit-fils.

Dans cette allgresse o il tait, c'tait le plus vnrable des
enfants. De peur de fatiguer ou d'importuner le convalescent, il se
mettait derrire lui pour lui sourire. Il tait content, joyeux, ravi,
charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majest douce  la
lumire gaie qu'il avait sur le visage. Quand la grce se mle aux
rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la
vieillesse panouie.

Quant  Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une ide
fixe, Cosette.

Depuis que la fivre et le dlire l'avaient quitt, il ne prononait
plus ce nom, et l'on aurait pu croire qu'il n'y songeait plus. Il se
taisait, prcisment parce que son me tait l.

Il ne savait ce que Cosette tait devenue, toute l'affaire de la rue de
la Chanvrerie tait comme un nuage dans son souvenir; des ombres presque
indistinctes flottaient dans son esprit, ponine, Gavroche, Mabeuf, les
Thnardier, tous ses amis lugubrement mls  la fume de la barricade;
l'trange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui
faisait l'effet d'une nigme dans une tempte; il ne comprenait rien 
sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait t sauv, et
personne ne le savait autour de lui; tout ce qu'on avait pu lui dire,
c'est qu'il avait t rapport la nuit dans un fiacre rue des
Filles-du-Calvaire; pass, prsent, avenir, tout n'tait plus en lui que
le brouillard d'une ide vague, mais il y avait dans cette brume un
point immobile, un linament net et prcis, quelque chose qui tait en
granit, une rsolution, une volont: retrouver Cosette. Pour lui, l'ide
de la vie n'tait pas distincte de l'ide de Cosette, il avait dcrt
dans son coeur qu'il n'accepterait pas l'une sans l'autre, et il tait
inbranlablement dcid  exiger de n'importe qui voudrait le forcer 
vivre, de son grand-pre, du sort, de l'enfer, la restitution de son
den disparu.

Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.

Soulignons ici un dtail: il n'tait point gagn et tait peu attendri
par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-pre.
D'abord il n'tait pas dans le secret de toutes; ensuite, dans ses
rveries de malade, encore fivreuses peut-tre, il se dfiait de ces
douceurs-l comme d'une chose trange et nouvelle ayant pour but de le
dompter. Il y restait froid. Le grand-pre dpensait en pure perte son
pauvre vieux sourire. Marius se disait que c'tait bon tant que lui
Marius ne parlait pas et se laissait faire; mais que, lorsqu'il
s'agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la vritable
attitude de l'aeul se dmasquerait. Alors ce serait rude; recrudescence
des questions de famille, confrontation des positions, tous les
sarcasmes et toutes les objections  la fois, Fauchelevent, Coupelevent,
la fortune, la pauvret, la misre, la pierre au cou, l'avenir.
Rsistance violente; conclusion, refus. Marius se roidissait d'avance.

Et puis,  mesure qu'il reprenait vie, ses anciens griefs
reparaissaient, les vieux ulcres de sa mmoire se rouvraient, il
resongeait au pass, le colonel Pontmercy se replaait entre M.
Gillenormand et lui Marius, il se disait qu'il n'avait aucune vraie
bont  esprer de qui avait t si injuste et si dur pour son pre. Et
avec la sant il lui revenait une sorte d'pret contre son aeul. Le
vieillard en souffrait doucement.

M. Gillenormand, sans en rien tmoigner d'ailleurs, remarquait que
Marius, depuis qu'il avait t rapport chez lui et qu'il avait repris
connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon pre. Il ne disait
point monsieur, cela est vrai; mais il trouvait moyen de ne dire ni l'un
ni l'autre, par une certaine manire de tourner ses phrases.

Une crise approchait videmment.

Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s'essayer,
escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s'appelle tter le terrain.
Un matin il advint que M. Gillenormand,  propos d'un journal qui lui
tait tomb sous la main, parla lgrement de la Convention et lcha un
piphonme royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre.

--Les hommes de 93 taient des gants, dit Marius avec svrit. Le
vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journe.

Marius, qui avait toujours prsent  l'esprit l'inflexible grand-pre de
ses premires annes, vit dans ce silence une profonde concentration de
colre, en augura une lutte acharne, et augmenta dans les
arrire-recoins de sa pense ses prparatifs de combat.

Il arrta qu'en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait
sa clavicule, mettrait  nu et  vif ce qu'il lui restait de plaies, et
repousserait toute nourriture. Ses plaies, c'taient ses munitions.
Avoir Cosette ou mourir.

Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades.

Ce moment arriva.




Chapitre III

Marius attaque


Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les
fioles et les tasses sur le marbre de la commode, tait pench sur
Marius, et lui disait de son accent le plus tendre:

--Vois-tu, mon petit Marius,  ta place je mangerais maintenant plutt
de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour
commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut
une bonne ctelette.

Marius, dont presque toutes les forces taient revenues, les rassembla,
se dressa sur son sant, appuya ses deux poings crisps sur les draps de
son lit, regarda son grand-pre en face, prit un air terrible et dit:

--Ceci m'amne  vous dire une chose.

--Laquelle?

--C'est que je veux me marier.

--Prvu, dit le grand-pre. Et il clata de rire.

--Comment, prvu?

--Oui, prvu. Tu l'auras, ta fillette.

Marius, stupfait et accabl par l'blouissement, trembla de tous ses
membres.

M. Gillenormand continua:

--Oui, tu l'auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les
jours sous la forme d'un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis
que tu es bless, elle passe son temps  pleurer et  faire de la
charpie. Je me suis inform. Elle demeure rue de l'Homme-Arm, numro
sept. Ah, nous y voil! Ah! tu la veux. Eh bien, tu l'auras. a
t'attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t'tais dit:--Je vais lui
signifier cela carrment  ce grand-pre,  cette momie de la rgence et
du directoire,  cet ancien beau,  ce Dorante devenu Gronte; il a eu
ses lgrets aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses
Cosettes; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mang du pain
du printemps; il faudra bien qu'il s'en souvienne. Nous allons voir.
Bataille. Ah! Tu prends le hanneton par les cornes. C'est bon. Je
t'offre une ctelette, et tu me rponds:  propos, je veux me marier.
C'est a qui est une transition! Ah! tu avais compt sur de la bisbille.
Tu ne savais pas que j'tais un vieux lche. Qu'est-ce que tu dis de a?
Tu bisques. Trouver ton grand-pre encore plus bte que toi, tu ne t'y
attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur
l'avocat, c'est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu
veux, a te la coupe, imbcile! coute. J'ai pris des renseignements,
moi aussi je suis sournois; elle est charmante, elle est sage, le
lancier n'est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c'est un bijou;
elle t'adore. Si tu tais mort, nous aurions t trois; sa bire aurait
accompagn la mienne. J'avais bien eu l'ide, ds que tu as t mieux,
de te la camper tout bonnement  ton chevet, mais il n'y a que dans les
romans qu'on introduit tout de go les jeunes filles prs du lit des
jolis blesss qui les intressent. a ne se fait pas. Qu'aurait dit ta
tante? Tu tais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande
 Nicolette, qui ne t'a pas quitt une minute, s'il y avait moyen qu'une
femme ft l. Et puis qu'aurait dit le mdecin? a ne gurit pas la
fivre, une jolie fille. Enfin, c'est bon, n'en parlons plus, c'est dit,
c'est fait, c'est bcl, prends-la. Telle est ma frocit. Vois-tu, j'ai
vu que tu ne m'aimais pas, j'ai dit: Qu'est-ce que je pourrais donc
faire pour que cet animal-l m'aime? J'ai dit: Tiens, j'ai ma petite
Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu'il m'aime
alors un peu, ou qu'il dise pourquoi. Ah! tu croyais que le vieux allait
tempter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute
cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas
mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon
enfant bien-aim.

Cela dit, le vieillard clata en sanglots.

Et il prit la tte de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre
sa vieille poitrine, et tous deux se mirent  pleurer. C'est l une des
formes du bonheur suprme.

--Mon pre! s'cria Marius.

--Ah! tu m'aimes donc? dit le vieillard.

Il y eut un moment ineffable. Ils touffaient et ne pouvaient parler.

Enfin le vieillard bgaya:

--Allons! le voil dbouch. Il m'a dit: Mon pre.

Marius dgagea sa tte des bras de l'aeul, et dit doucement:

--Mais, mon pre,  prsent que je me porte bien, il me semble que je
pourrais la voir.

--Prvu encore, tu la verras demain.

--Mon pre!

--Quoi?

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--Eh bien, aujourd'hui. Va pour aujourd'hui. Tu m'as dit trois fois mon
pre, a vaut bien a. Je vais m'en occuper. On te l'amnera. Prvu, te
dis-je. Ceci a dj t mis en vers. C'est le dnouement de l'lgie du
_Jeune malade_ d'Andr Chnier, d'Andr Chnier qui a t gorg par les
sclr...--par les gants de 93.

M. Gillenormand crut apercevoir un lger froncement du sourcil de
Marius, qui, en vrit, nous devons le dire, ne l'coutait plus, envol
qu'il tait dans l'extase, et pensant beaucoup plus  Cosette qu' 1793.
Le grand-pre, tremblant d'avoir introduit si mal  propos Andr
Chnier, reprit prcipitamment:

--gorg n'est pas le mot. Le fait est que les grands gnies
rvolutionnaires, qui n'taient pas mchants, cela est incontestable,
qui taient des hros, pardi! trouvaient qu'Andr Chnier les gnait un
peu, et qu'ils l'ont fait guillot....--C'est--dire que ces grands
hommes, le sept thermidor, dans l'intrt du salut public, ont pri
Andr Chnier de vouloir bien aller....

M. Gillenormand, pris  la gorge par sa propre phrase, ne put continuer;
ne pouvant ni la terminer, ni la rtracter, pendant que sa fille
arrangeait derrire Marius l'oreiller, boulevers de tant d'motions, le
vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son ge le lui permit,
hors de la chambre  coucher, en repoussa la porte derrire lui, et,
pourpre, tranglant, cumant, les yeux hors de la tte, se trouva nez 
nez avec l'honnte Basque qui cirait les bottes dans l'antichambre. Il
saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur:--Par
les cent mille Javottes du diable, ces brigands l'ont assassin!

--Qui, monsieur?

--Andr Chnier!

--Oui, monsieur, dit Basque pouvant.




Chapitre IV

Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M.
Fauchelevent soit entr avec quelque chose sous le bras


Cosette et Marius se revirent.

Ce que fut l'preuve, nous renonons  le dire. Il y a des choses qu'il
ne faut pas essayer de peindre; le soleil est du nombre.

Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, tait runie dans la
chambre de Marius au moment o Cosette entra.

Elle apparut sur le seuil; il semblait qu'elle tait dans un nimbe.

Prcisment  cet instant-l, le grand-pre allait se moucher, il resta
court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus.

--Adorable! s'cria-t-il.

Puis il se moucha bruyamment.

Cosette tait enivre, ravie, effraye, au ciel. Elle tait aussi
effarouche qu'on peut l'tre par le bonheur. Elle balbutiait, toute
ple, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n'osant
pas. Honteuse d'aimer devant tout ce monde. On est sans piti pour les
amants heureux; on reste l quand ils auraient le plus envie d'tre
seuls. Ils n'ont pourtant pas du tout besoin des gens.

Avec Cosette et derrire elle, tait entr un homme en cheveux blancs,
grave, souriant nanmoins, mais d'un vague et poignant sourire. C'tait
monsieur Fauchelevent; c'tait Jean Valjean.

Il tait _trs bien mis_, comme avait dit le portier, entirement vtu
de noir et de neuf et en cravate blanche.

Le portier tait  mille lieues de reconnatre dans ce bourgeois
correct, dans ce notaire probable, l'effrayant porteur de cadavre qui
avait surgi  sa porte dans la nuit du 7 juin, dguenill, fangeux,
hideux, hagard, la face masque de sang et de boue, soutenant sous les
bras Marius vanoui; cependant son flair de portier tait veill. Quand
M. Fauchelevent tait arriv avec Cosette, le portier n'avait pu
s'empcher de confier  sa femme cet apart: Je ne sais pourquoi je me
figure toujours que j'ai dj vu ce visage-l.

M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme  l'cart prs
de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable  un volume
in-octavo, envelopp dans du papier. Le papier de l'enveloppe tait
verdtre et semblait moisi.

--Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras?
demanda  voix basse  Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n'aimait
point les livres.

--Eh bien, rpondit du mme ton M. Gillenormand qui l'avait entendue,
c'est un savant. Aprs? Est-ce sa faute? M. Boulard, que j'ai connu, ne
marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme
cela un bouquin contre son coeur.

Et, saluant, il dit  haute voix:

--Monsieur Tranchelevent....

Le pre Gillenormand ne le fit pas exprs, mais l'inattention aux noms
propres tait chez lui une manire aristocratique.

--Monsieur Tranchelevent, j'ai l'honneur de vous demander pour mon
petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.

Monsieur Tranchelevent s'inclina.

--C'est dit, fit l'aeul.

Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras tendus et
bnissant, il cria:

--Permission de vous adorer.

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis! le gazouillement
commena. Ils se parlaient bas, Marius accoud sur sa chaise longue,
Cosette debout prs de lui.-- mon Dieu! murmurait Cosette, je vous
revois. C'est toi, c'est vous! tre all se battre comme cela! Mais
pourquoi? C'est horrible. Pendant quatre mois, j'ai t morte. Oh! que
c'est mchant d'avoir t  cette bataille! Qu'est-ce que je vous avais
fait? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout  l'heure,
quand on est venu nous dire de venir, j'ai encore cru que j'allais
mourir, mais c'tait de joie. J'tais si triste! Je n'ai pas pris le
temps de m'habiller, je dois faire peur. Qu'est-ce que vos parents
diront de me voir une collerette toute chiffonne? Mais parlez donc!
Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de
l'Homme-Arm. Il parat que votre paule, c'tait terrible. On m'a dit
qu'on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il parat qu'on a coup
les chairs avec des ciseaux. C'est a qui est affreux. J'ai pleur, je
n'ai plus d'yeux. C'est drle qu'on puisse souffrir comme cela. Votre
grand-pre a l'air trs bon! Ne vous drangez pas, ne vous mettez pas
sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh! comme je
suis heureuse! C'est donc fini, le malheur! Je suis toute sotte. Je
voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M'aimez-vous
toujours? Nous demeurons rue de l'Homme-Arm. Il n'y a pas de jardin.
J'ai fait de la charpie tout le temps; tenez, monsieur, regardez, c'est
votre faute, j'ai un durillon aux doigts.--Ange! disait Marius.

_Ange_ est le seul mot de la langue qui ne puisse s'user. Aucun autre
mot ne rsisterait  l'emploi impitoyable qu'en font les amoureux.

Puis, comme il y avait des assistants, ils s'interrompirent et ne dirent
plus un mot, se bornant  se toucher tout doucement la main.

M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui taient dans la chambre et
cria:

--Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons,
un peu de brouhaha, que diable! que ces enfants puissent jaser  leur
aise.

Et, s'approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas:

--Tutoyez-vous. Ne vous gnez pas.

La tante Gillenormand assistait avec stupeur  cette irruption de
lumire dans son intrieur vieillot. Cette stupeur n'avait rien
d'agressif; ce n'tait pas le moins du monde le regard scandalis et
envieux d'une chouette  deux ramiers; c'tait l'oeil bte d'une pauvre
innocente de cinquante-sept ans; c'tait la vie manque regardant ce
triomphe, l'amour.

--Mademoiselle Gillenormand ane, lui disait son pre, je t'avais bien
dit que cela t'arriverait.

Il resta un moment silencieux et ajouta:

--Regarde le bonheur des autres.

Puis il se tourna vers Cosette:

--Qu'elle est jolie! qu'elle est jolie! C'est un Greuze. Tu vas donc
avoir cela pour toi seul, polisson! Ah! mon coquin, tu l'chappes belle
avec moi, tu es heureux, si je n'avais pas quinze ans de trop, nous nous
battrions  l'pe  qui l'aurait. Tiens! je suis amoureux de vous,
mademoiselle. C'est tout simple. C'est votre droit. Ah! la belle jolie
charmante petite noce que cela va faire! C'est Saint-Denis du
Saint-Sacrement qui est notre paroisse, mais j'aurai une dispense pour
que vous vous pousiez  Saint-Paul. L'glise est mieux. C'est bti par
les jsuites. C'est plus coquet. C'est vis--vis la fontaine du cardinal
de Birague. Le chef-d'oeuvre de l'architecture jsuite est  Namur. a
s'appelle Saint-Loup. Il faudra y aller quand vous serez maris. Cela
vaut le voyage. Mademoiselle, je suis tout  fait de votre parti, je
veux que les filles se marient, c'est fait pour a. Il y a une certaine
sainte Catherine que je voudrais voir toujours dcoiffe. Rester fille,
c'est beau, mais c'est froid. La Bible dit: Multipliez. Pour sauver le
peuple, il faut Jeanne d'Arc; mais, pour faire le peuple, il faut la
mre Gigogne. Donc, mariez-vous, les belles. Je ne vois vraiment pas 
quoi bon rester fille? Je sais bien qu'on a une chapelle  part dans
l'glise et qu'on se rabat sur la confrrie de la Vierge; mais,
sapristi, un joli mari, brave garon, et, au bout d'un an, un gros
mioche blond qui vous tette gaillardement, et qui a de bons plis de
graisse aux cuisses, et qui vous tripote le sein  poignes dans ses
petites pattes roses en riant comme l'aurore, cela vaut pourtant mieux
que de tenir un _cierge_  vpres et de chanter _Turris eburnea_!

Le grand-pre fit une pirouette sur ses talons de quatre-vingt-dix ans,
et se remit  parler, comme un ressort qui repart:

--Ainsi, bornant le cours de tes rvasseries, Alcippe, il est donc vrai,
dans peu tu te maries.

 propos!

--Quoi? mon pre?

--N'avais-tu pas un ami intime?

--Oui, Courfeyrac.

--Qu'est-il devenu?

--Il est mort.

--Ceci est bon.

Il s'assit prs d'eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains
dans ses vieilles mains rides.

--Elle est exquise, cette mignonne. C'est un chef-d'oeuvre, cette
Cosette-l! Elle est trs petite fille et trs grande dame. Elle ne sera
que baronne, c'est droger; elle est ne marquise. Vous a-t-elle des
cils! Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous tes dans
le vrai. Aimez-vous. Soyez-en btes. L'amour, c'est la btise des hommes
et l'esprit de Dieu. Adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout 
coup, quel malheur! Voil que j'y pense! Plus de la moiti de ce que
j'ai est en viager; tant que je vivrai, cela ira encore, mais aprs ma
mort, dans une vingtaine d'annes d'ici, ah! mes pauvres enfants, vous
n'aurez pas le sou! Vos belles mains blanches, madame la baronne, feront
au diable l'honneur de le tirer par la queue.

Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait:

--Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent mille francs.

C'tait la voix de Jean Valjean.

Il n'avait pas encore prononc une parole, personne ne semblait mme
plus savoir qu'il tait l, et il se tenait debout et immobile derrire
tous ces gens heureux.

--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Euphrasie en question? demanda le
grand-pre effar.

--C'est moi, reprit Cosette.

--Six cent mille francs! rpondit Gillenormand.

--Moins quatorze ou quinze mille francs peut-tre, dit Jean Valjean.

Et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris
pour un livre.

Jean Valjean ouvrit lui-mme le paquet; c'tait une liasse de billets de
banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets
de mille francs et cent soixante-huit de cinq cents. En tout cinq cent
quatre-vingt-quatre mille francs.

--Voil un bon livre, dit M. Gillenormand.

--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! murmura la tante.

--Ceci arrange bien des choses, n'est-ce pas, mademoiselle Gillenormand
ane, reprit l'aeul. Ce diable de Marius, il vous a dnich dans
l'arbre des rves une grisette millionnaire! Fiez-vous donc maintenant
aux amourettes des jeunes gens! Les tudiants trouvent des tudiantes de
six cent mille francs. Chrubin travaille mieux que Rothschild.

--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! rptait  demi-voix
mademoiselle Gillenormand. Cinq cent quatre-vingt-quatre! autant dire
six cent mille, quoi!

Quant  Marius et  Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-l; ils
firent  peine attention  ce dtail.




Chapitre V

Dposez plutt votre argent dans telle fort que chez tel notaire


On a sans doute compris, sans qu'il soit ncessaire de l'expliquer
longuement, que Jean Valjean, aprs l'affaire Champmathieu, avait pu,
grce  sa premire vasion de quelques jours, venir  Paris, et retirer
 temps de chez Laffitte la somme gagne par lui, sous le nom de
monsieur Madeleine,  Montreuil-sur-Mer; et que, craignant d'tre
repris, ce qui lui arriva en effet peu de temps aprs, il avait cach et
enfoui cette somme dans la fort de Montfermeil au lieu dit le fonds
Blaru. La somme, six cent trente mille francs, toute en billets de
banque, avait peu de volume et tenait dans une bote; seulement, pour
prserver la bote de l'humidit, il l'avait place dans un coffret en
chne plein de copeaux de chtaignier. Dans le mme coffret, il avait
mis son autre trsor, les chandeliers de l'vque. On se souvient qu'il
avait emport ces chandeliers en s'vadant de Montreuil-sur-mer. L'homme
aperu un soir une premire fois par Boulatruelle, c'tait Jean Valjean.
Plus tard, chaque fois que Jean Valjean avait besoin d'argent, il venait
en chercher  la clairire Blaru. De l les absences dont nous avons
parl. Il avait une pioche quelque part dans les bruyres, dans une
cachette connue de lui seul. Lorsqu'il vit Marius convalescent, sentant
que l'heure approchait o cet argent pourrait tre utile, il tait all
le chercher; et c'tait encore lui que Boulatruelle avait vu dans le
bois, mais cette fois le matin et non le soir. Boulatruelle hrita de la
pioche.

La somme relle tait cinq cent quatre-vingt-quatre mille cinq cents
francs. Jean Valjean retira les cinq cents francs pour lui.--Nous
verrons aprs, pensa-t-il.

La diffrence entre cette somme et les six cent trente mille francs
retirs de chez Laffitte reprsentait la dpense de dix annes, de 1823
 1833. Les cinq annes de sjour au couvent n'avaient cot que cinq
mille francs.

Jean Valjean mit les deux flambeaux d'argent sur la chemine o ils
resplendirent  la grande admiration de Toussaint.

Du reste, Jean Valjean se savait dlivr de Javert. On avait racont
devant lui, et il avait vrifi le fait dans le _Moniteur_, qui l'avait
publi, qu'un inspecteur de police nomm Javert avait t trouv noy
sous un bateau de blanchisseuses entre le Pont au Change et le
Pont-Neuf, et qu'un crit laiss par cet homme, d'ailleurs irrprochable
et fort estim de ses chefs, faisait croire  un accs d'alination
mentale et  un suicide.--Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me
tenant, il m'a laiss en libert, c'est qu'il fallait qu'il ft dj
fou.




Chapitre VI

Les deux vieillards font tout, chacun  leur faon, pour que Cosette
soit heureuse


On prpara tout pour le mariage. Le mdecin consult dclara qu'il
pourrait avoir lieu en fvrier. On tait en dcembre. Quelques
ravissantes semaines de bonheur parfait s'coulrent.

Le moins heureux n'tait pas le grand-pre. Il restait des quarts
d'heure en contemplation devant Cosette.

--L'admirable jolie fille! s'criait-il. Et elle a l'air si douce et si
bonne! Il n'y a pas  dire mamie mon coeur, c'est la plus charmante
fille que j'aie vue de ma vie. Plus tard, a vous aura des vertus avec
odeur de violette. C'est une grce, quoi! On ne peut que vivre noblement
avec une telle crature. Marius, mon garon, tu es baron, tu es riche,
n'avocasse pas, je t'en supplie.

Cosette et Marius taient passs brusquement du spulcre au paradis. La
transition avait t peu mnage, et ils en auraient t tourdis s'ils
n'en avaient t blouis.

--Comprends-tu quelque chose  cela? disait Marius  Cosette.

--Non, rpondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous
regarde.

Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile.
Il se htait vers le bonheur de Cosette avec autant d'empressement, et,
en apparence, de joie, que Cosette elle-mme.

Comme il avait t maire, il sut rsoudre un problme dlicat, dans le
secret duquel il tait seul, l'tat civil de Cosette. Dire crment
l'origine, qui sait? cela et pu empcher le mariage. Il tira Cosette de
toutes les difficults. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen
sr de n'encourir aucune rclamation. Cosette tait ce qui restait d'une
famille teinte. Cosette n'tait pas sa fille  lui, mais la fille d'un
autre Fauchelevent. Deux frres Fauchelevent avaient t jardiniers au
couvent du Petit-Picpus. On alla  ce couvent; les meilleurs
renseignements et les plus respectables tmoignages abondrent; les
bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines  sonder les questions de
paternit, et n'y entendant pas malice, n'avaient jamais su bien au
juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette tait la fille.
Elles dirent ce qu'on voulut, et le dirent avec zle. Un acte de
notorit fut dress. Cosette devint devant la loi mademoiselle
Euphrasie Fauchelevent. Elle fut dclare orpheline de pre et de mre.
Jean Valjean s'arrangea de faon  tre dsign, sous le nom de
Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme
subrog tuteur.

Quant aux cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs, c'tait un legs
fait  Cosette par une personne morte qui dsirait rester inconnue. Le
legs primitif avait t de cinq cent quatre-vingt-quatorze mille francs;
mais dix mille francs avaient t dpenss pour l'ducation de
mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs pays au couvent mme. Ce
legs, dpos dans les mains d'un tiers, devait tre remis  Cosette  sa
majorit ou  l'poque de son mariage. Tout cet ensemble tait fort
acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d'un
demi-million. Il y avait bien  et l quelques singularits, mais on ne
les vit pas; un des intresss avait les yeux bands par l'amour, les
autres par les six cent mille francs.

Cosette apprit qu'elle n'tait pas la fille de ce vieux homme qu'elle
avait si longtemps appel pre. Ce n'tait qu'un parent; un autre
Fauchelevent tait son pre vritable. Dans tout autre moment, cela
l'et navre. Mais  l'heure ineffable o elle tait, ce ne fut qu'un
peu d'ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage
dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme
s'effaait; la vie est ainsi.

Et puis, Cosette tait habitue depuis de longues annes  voir autour
d'elle des nigmes; tout tre qui a eu une enfance mystrieuse est
toujours prt  de certains renoncements.

Elle continua pourtant de dire  Jean Valjean: Pre.

Cosette, aux anges, tait enthousiasme du pre Gillenormand. Il est
vrai qu'il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean
Valjean construisait  Cosette une situation normale dans la socit et
une possession d'tat inattaquable, M. Gillenormand veillait  la
corbeille de noces. Rien ne l'amusait comme d'tre magnifique. Il avait
donn  Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa
propre grand'mre  lui.--Ces modes-l renaissent, disait-il, les
antiquailles font fureur, et les jeunes femmes de ma vieillesse
s'habillent comme les vieilles femmes de mon enfance.

Il dvalisait ses respectables commodes de laque de Coromandel  panse
bombe qui n'avaient pas t ouvertes depuis des ans.--Confessons ces
douairires, disait-il; voyons ce qu'elles ont dans la bedaine. Il
violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes
ses femmes, de toutes ses matresses, et de toutes ses aeules. Pkins,
damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flamb, mouchoirs
des Indes brods d'un or qui peut se laver, dauphines sans envers en
pices, points de Gnes et d'Alenon, parures en vieille orfvrerie,
bonbonnires d'ivoire ornes de batailles microscopiques, nippes,
rubans, il prodiguait tout  Cosette. Cosette, merveille, perdue
d'amour pour Marius et effare de reconnaissance pour M. Gillenormand,
rvait un bonheur sans bornes vtu de satin et de velours. Sa corbeille
de noces lui apparaissait soutenue par les sraphins. Son me s'envolait
dans l'azur avec des ailes de dentelle de Malines.

L'ivresse des amoureux n'tait gale, nous l'avons dit, que par
l'extase du grand-pre. Il y avait comme une fanfare dans la rue des
Filles-du-Calvaire.

Chaque matin, nouvelle offrande de bric--brac du grand-pre  Cosette.
Tous les falbalas possibles s'panouissaient splendidement autour
d'elle.

Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement  travers son
bonheur, dit  propos de je ne sais quel incident:

--Les hommes de la rvolution sont tellement grands, qu'ils ont dj le
prestige des sicles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d'eux
semble une mmoire antique.

--Moire antique! s'cria le vieillard. Merci, Marius. C'est prcisment
l'ide que je cherchais.

Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur th
s'ajoutait  la corbeille de Cosette.

Le grand-pre extrayait de ces chiffons une sagesse.

--L'amour, c'est bien; mais il faut cela avec. Il faut de l'inutile dans
le bonheur. Le bonheur, ce n'est que le ncessaire. Assaisonnez-le-moi
normment de superflu. Un palais et son coeur. Son coeur et le Louvre.
Son coeur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma bergre, et
tchez qu'elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronne de bleuets et
ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique  perte
de vue sous une colonnade de marbre. Je consens  la bucolique et aussi
 la ferie de marbre et d'or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On
mange, mais on ne dne pas. Je veux du superflu, de l'inutile, de
l'extravagant, du trop, de ce qui ne sert  rien. Je me souviens d'avoir
vu dans la cathdrale de Strasbourg une horloge haute comme une maison 
trois tages qui marquait l'heure, qui avait la bont de marquer
l'heure, mais qui n'avait pas l'air faite pour cela; et qui, aprs avoir
sonn midi ou minuit, midi, l'heure du soleil, minuit, l'heure de
l'amour, ou toute autre heure qu'il vous plaira, vous donnait la lune et
les toiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Phbus et
Phb, et une ribambelle de choses qui sortaient d'une niche, et les
douze aptres, et l'empereur Charles-Quint, et ponine et Sabinus, et un
tas de petits bonshommes dors qui jouaient de la trompette, par-dessus
le march. Sans compter de ravissants carillons qu'elle parpillait dans
l'air  tout propos sans qu'on st pourquoi. Un mchant cadran tout nu
qui ne dit que les heures vaut-il cela? Moi je suis de l'avis de la
grosse horloge de Strasbourg, et je la prfre au coucou de la
Fort-Noire.

M. Gillenormand draisonnait spcialement  propos de la noce, et tous
les trumeaux du dix-huitime sicle passaient ple-mle dans ses
dithyrambes.

--Vous ignorez l'art des ftes. Vous ne savez pas faire un jour de joie
dans ce temps-ci, s'criait-il. Votre dix-neuvime sicle est veule. Il
manque d'excs. Il ignore le riche, il ignore le noble. En toute chose,
il est tondu ras. Votre tiers tat est insipide, incolore, inodore et
informe. Rves de vos bourgeoises qui s'tablissent, comme elles disent:
un joli boudoir frachement dcor, palissandre et calicot. Place!
place! le sieur Grigou pouse la demoiselle Grippesou. Somptuosit et
splendeur! on a coll un louis d'or  un cierge. Voil l'poque. Je
demande  m'enfuir au del des sarmates. Ah! ds 1787, j'ai prdit que
tout tait perdu, le jour o j'ai vu le duc de Rohan, prince de Lon,
duc de Chabot, duc de Montbazon, marquis de Soubise, vicomte de Thouars,
pair de France, aller  Longchamp en tapecul! Cela a port ses fruits.
Dans ce sicle on fait des affaires, on joue  la Bourse, on gagne de
l'argent, et l'on est pingre. On soigne et on vernit sa surface; on est
tir  quatre pingles, lav, savonn, ratiss, ras, peign, cir,
liss, frott, bross, nettoy au dehors, irrprochable, poli comme un
caillou, discret, propret, et en mme temps, vertu de ma mie! on a au
fond de la conscience des fumiers et des cloaques  faire reculer une
vachre qui se mouche dans ses doigts. J'octroie  ce temps-ci cette
devise: Propret sale. Marius, ne te fche pas, donne-moi la permission
de parler, je ne dis pas de mal du peuple, tu vois, j'en ai plein la
bouche de ton peuple, mais trouve bon que je flanque un peu une pile 
la bourgeoisie. J'en suis. Qui aime bien cingle bien. Sur ce, je le dis
tout net, aujourd'hui on se marie, mais on ne sait plus se marier. Ah!
c'est vrai, je regrette la gentillesse des anciennes moeurs. J'en
regrette tout. Cette lgance, cette chevalerie, ces faons courtoises
et mignonnes, ce luxe rjouissant que chacun avait, la musique faisant
partie de la noce, symphonie en haut, tambourinage en bas, les danses,
les joyeux visages attabls, les madrigaux alambiqus, les chansons, les
fuses d'artifice, les francs rires, le diable et son train, les gros
noeuds de rubans. Je regrette la jarretire de la marie. La jarretire
de la marie est cousine de la ceinture de Vnus. Sur quoi roule la
guerre de Troie? Parbleu, sur la jarretire d'Hlne. Pourquoi se
bat-on, pourquoi Diomde le divin fracasse-t-il sur la tte de Mrione
ce grand casque d'airain  dix pointes, pourquoi Achille et Hector se
pignochent-ils  grands coups de pique? Parce que Hlne a laiss
prendre  Pris sa jarretire. Avec la jarretire de Cosette, Homre
ferait l'_Iliade_. Il mettrait dans son pome un vieux bavard comme moi,
et il le nommerait Nestor. Mes amis, autrefois, dans cet aimable
autrefois, on se mariait savamment; on faisait un bon contrat, et
ensuite une bonne boustifaille. Sitt Cujas sorti, Gamache entrait.
Mais, dame! c'est que l'estomac est une bte agrable qui demande son
d, et qui veut avoir sa noce aussi. On soupait bien, et l'on avait 
table une belle voisine sans guimpe qui ne cachait sa gorge que
modrment! Oh! les larges bouches riantes, et comme on tait gai dans
ce temps-l! la jeunesse tait un bouquet; tout jeune homme se terminait
par une branche de lilas ou par une touffe de roses; ft-on guerrier, on
tait berger; et si, par hasard, on tait capitaine de dragons, on
trouvait moyen de s'appeler Florian. On tenait  tre joli. On se
brodait, on s'empourprait. Un bourgeois avait l'air d'une fleur, un
marquis avait l'air d'une pierrerie. On n'avait pas de sous-pieds, on
n'avait pas de bottes. On tait pimpant, lustr, moir, mordor,
voltigeant, mignon, coquet, ce qui n'empchait pas d'avoir l'pe au
ct. Le colibri a bec et ongles. C'tait le temps des _Indes galantes_.
Un des cts du sicle tait le dlicat, l'autre tait le magnifique;
et, par la vertu-chou! on s'amusait. Aujourd'hui on est srieux. Le
bourgeois est avare, la bourgeoise est prude; votre sicle est
infortun. On chasserait les Grces comme trop dcolletes. Hlas! on
cache la beaut comme une laideur. Depuis la rvolution, tout a des
pantalons, mme les danseuses; une baladine doit tre grave; vos
rigodons sont doctrinaires. Il faut tre majestueux. On serait bien
fch de ne pas avoir le menton dans sa cravate. L'idal d'un galopin de
vingt ans qui se marie, c'est de ressembler  monsieur Royer-Collard. Et
savez-vous  quoi l'on arrive avec cette majest l?  tre petit.
Apprenez ceci: la joie n'est pas seulement joyeuse; elle est grande.
Mais soyez donc amoureux gament, que diable! mariez-vous donc, quand
vous vous mariez, avec la fivre et l'tourdissement et le vacarme et le
tohu-bohu du bonheur! De la gravit  l'glise, soit. Mais, sitt la
messe finie, sarpejeu! il faudrait faire tourbillonner un songe autour
de l'pouse. Un mariage doit tre royal et chimrique; il doit promener
sa crmonie de la cathdrale de Reims  la pagode de Chanteloup. J'ai
horreur d'une noce pleutre. Ventregoulette! soyez dans l'olympe, au
moins ce jour-l. Soyez des dieux. Ah! l'on pourrait tre des sylphes,
des Jeux et des Ris, des argyraspides; on est des galoupiats! Mes amis,
tout nouveau mari doit tre le prince Aldobrandini. Profitez de cette
minute unique de la vie pour vous envoler dans l'empyre avec les cygnes
et les aigles, quitte  retomber le lendemain dans la bourgeoisie des
grenouilles. N'conomisez point sur l'hymne, ne lui rognez pas ses
splendeurs; ne liardez pas le jour o vous rayonnez. La noce n'est pas
le mnage. Oh! si je faisais  ma fantaisie, ce serait galant. On
entendrait des violons dans les arbres. Voici mon programme: bleu de
ciel et argent. Je mlerais  la fte les divinits agrestes, je
convoquerais les dryades et les nrides. Les noces d'Amphitrite, une
nue rose, des nymphes bien coiffes et toutes nues, un acadmicien
offrant des quatrains  la desse, un char tran par des monstres
marins.

          _Triton trottait devant, et tirait de sa conque_
          _Des sons si ravissants qu'il ravissait quiconque!_

--Voil un programme de fte, en voil un, ou je ne m'y connais pas, sac
 papier!

Pendant que le grand-pre, en pleine effusion lyrique, s'coutait
lui-mme, Cosette et Marius s'enivraient de se regarder librement.

La tante Gillenormand considrait tout cela avec sa placidit
imperturbable. Elle avait eu depuis cinq ou six mois une certaine
quantit d'motions; Marius revenu, Marius rapport sanglant, Marius
rapport d'une barricade, Marius mort, puis vivant, Marius rconcili,
Marius fianc, Marius se mariant avec une pauvresse, Marius se mariant
avec une millionnaire. Les six cent mille francs avaient t sa dernire
surprise. Puis son indiffrence de premire communiante lui tait
revenue. Elle allait rgulirement aux offices, grenait son rosaire,
lisait son eucologe, chuchotait dans un coin de la maison des _Ave_
pendant qu'on chuchotait dans l'autre des _I love you_, et, vaguement,
voyait Marius et Cosette comme deux ombres. L'ombre, c'tait elle.

Il y a un certain tat d'asctisme inerte o l'me, neutralise par
l'engourdissement, trangre  ce qu'on pourrait appeler l'affaire de
vivre, ne peroit,  l'exception des tremblements de terre et des
catastrophes, aucune des impressions humaines, ni les impressions
plaisantes, ni les impressions pnibles.--Cette dvotion-l, disait le
pre Gillenormand  sa fille, correspond au rhume de cerveau. Tu ne sens
rien de la vie. Pas de mauvaise odeur, mais pas de bonne.

Du reste, les six cent mille francs avaient fix les indcisions de la
vieille fille. Son pre avait pris l'habitude de la compter si peu qu'il
ne l'avait pas consulte sur le consentement au mariage de Marius. Il
avait agi de fougue, selon sa mode, n'ayant, despote devenu esclave,
qu'une pense, satisfaire Marius. Quant  la tante, que la tante
existt, et qu'elle pt avoir un avis, il n'y avait pas mme song, et,
toute moutonne qu'elle tait, ceci l'avait froisse. Quelque peu
rvolte dans son for intrieur, mais extrieurement impassible, elle
s'tait dit: Mon pre rsout la question du mariage sans moi; je
rsoudrai la question de l'hritage sans lui. Elle tait riche, en
effet, et le pre ne l'tait pas. Elle avait donc rserv l-dessus sa
dcision. Il est probable que si le mariage et t pauvre, elle l'et
laiss pauvre. Tant pis pour monsieur mon neveu! Il pouse une gueuse,
qu'il soit gueux. Mais le demi-million de Cosette plut  la tante et
changea sa situation intrieure  l'endroit de cette paire d'amoureux.
On doit de la considration  six cent mille francs, et il tait vident
qu'elle ne pouvait faire autrement que de laisser sa fortune  ces
jeunes gens, puisqu'ils n'en avaient plus besoin.

Il fut arrang que le couple habiterait chez le grand-pre. M.
Gillenormand voulut absolument leur donner sa chambre, la plus belle de
la maison.--_Cela me rajeunira_, dclarait-il. _C'est un ancien projet.
J'avais toujours eu l'ide de faire la noce dans ma chambre_. Il
meubla cette chambre d'un tas de vieux bibelots galants. Il la fit
plafonner et tendre d'une toffe extraordinaire qu'il avait en pice et
qu'il croyait d'Utrecht, fond satin bouton-d'or avec fleurs de velours
oreilles-d'ours.--C'est de cette toffe-l, disait-il, qu'tait drap
le lit de la duchesse d'Anville  La Roche-Guyon.--Il mit sur la
chemine une figurine de Saxe portant un manchon sur son ventre nu.

La bibliothque de M. Gillenormand devint le cabinet d'avocat dont avait
besoin Marius; un cabinet, on s'en souvient, tant exig par le conseil
de l'ordre.




Chapitre VII

Les effets de rve mls au bonheur


Les amoureux se voyaient tous les jours. Cosette venait avec M.
Fauchelevent.--C'est le renversement des choses, disait mademoiselle
Gillenormand, que la future vienne  domicile se faire faire la cour
comme a.--Mais la convalescence de Marius avait fait prendre
l'habitude, et les fauteuils de la rue des Filles-du-Calvaire, meilleurs
aux tte--tte que les chaises de paille de la rue de l'Homme-Arm,
l'avaient enracine. Marius et M. Fauchelevent se voyaient, mais ne se
parlaient pas. Il semblait que cela ft convenu. Toute fille a besoin
d'un chaperon. Cosette n'aurait pu venir sans M. Fauchelevent. Pour
Marius, M. Fauchelevent tait la condition de Cosette. Il l'acceptait.
En mettant sur le tapis, vaguement et sans prciser, les matires de la
politique, au point de vue de l'amlioration gnrale du sort de tous,
ils parvenaient  se dire un peu plus que oui ou non. Une fois, au sujet
de l'enseignement, que Marius voulait gratuit et obligatoire, multipli
sous toutes les formes, prodigu  tous comme l'air et le soleil, en un
mot, respirable au peuple tout entier, ils furent  l'unisson et
causrent presque. Marius remarqua  cette occasion que M. Fauchelevent
parlait bien, et mme avec une certaine lvation de langage. Il lui
manquait pourtant on ne sait quoi. M. Fauchelevent avait quelque chose
de moins qu'un homme du monde, et quelque chose de plus.

Marius, intrieurement et au fond de sa pense, entourait de toutes
sortes de questions muettes ce M. Fauchelevent qui tait pour lui
simplement bienveillant et froid. Il lui venait par moments des doutes
sur ses propres souvenirs. Il y avait dans sa mmoire un trou, en
endroit noir, un abme creus par quatre mois d'agonie. Beaucoup de
choses s'y taient perdues. Il en tait  se demander s'il tait bien
rel qu'il et vu M. Fauchelevent, un tel homme si srieux et si calme,
dans la barricade.

Ce n'tait pas d'ailleurs la seule stupeur que les apparitions et les
disparitions du pass lui eussent laisse dans l'esprit. Il ne faudrait
pas croire qu'il ft dlivr de toutes ces obsessions de la mmoire qui
nous forcent, mme heureux, mme satisfaits,  regarder mlancoliquement
en arrire. La tte qui ne se retourne pas vers les horizons effacs ne
contient ni pense ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans
ses mains et le pass tumultueux et vague traversait le crpuscule qu'il
avait dans le cerveau. Il revoyait tomber Mabeuf, il entendait Gavroche
chanter sous la mitraille, il sentait sous sa lvre le froid du front
d'ponine, Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Combeferre, Bossuet,
Grantaire, tous ses amis, se dressaient devant lui, puis se dissipaient.
Tous ces tres chers, douloureux, vaillants, charmants ou tragiques,
taient-ce des songes? avaient-ils en effet exist? L'meute avait tout
roul dans sa fume. Ces grandes fivres ont de grands rves. Il
s'interrogeait; il se ttait; il avait le vertige de toutes ces ralits
vanouies. O taient-ils donc tous? tait-ce bien vrai que tout ft
mort? Une chute dans les tnbres avait tout emport, except lui. Tout
cela lui semblait avoir disparu comme derrire une toile de thtre. Il
y a de ces rideaux qui s'abaissent dans la vie. Dieu passe  l'acte
suivant.

Et lui-mme, tait-il bien le mme homme? Lui, le pauvre, il tait
riche; lui, l'abandonn, il avait une famille; lui, le dsespr, il
pousait Cosette. Il lui semblait qu'il avait travers une tombe, et
qu'il y tait entr noir, et qu'il en tait sorti blanc. Et cette tombe,
les autres y taient rests.  de certains instants, tous ces tres du
pass, revenus et prsents, faisaient cercle autour de lui et
l'assombrissaient; alors il songeait  Cosette, et redevenait serein;
mais il ne fallait rien moins que cette flicit pour effacer cette
catastrophe.

M. Fauchelevent avait presque place parmi ces tres vanouis. Marius
hsitait  croire que le Fauchelevent de la barricade ft le mme que ce
Fauchelevent en chair et en os, si gravement assis prs de Cosette. Le
premier tait probablement un de ces cauchemars apports et remports
par ses heures de dlire. Du reste, leurs deux natures tant escarpes,
aucune question n'tait possible de Marius  M. Fauchelevent. L'ide ne
lui en ft pas mme venue. Nous avons indiqu dj ce dtail
caractristique.

Deux hommes qui ont un secret commun, et qui, par une sorte d'accord
tacite, n'changent pas une parole  ce sujet, cela est moins rare qu'on
ne pense.

Une fois seulement, Marius tenta un essai. Il fit venir dans la
conversation la rue de la Chanvrerie, et, se tournant vers M.
Fauchelevent, il lui dit:

--Vous connaissez bien cette rue-l?

--Quelle rue?

--La rue de la Chanvrerie?

--Je n'ai aucune ide du nom de cette rue-l, rpondit M. Fauchelevent
du ton le plus naturel du monde.

La rponse, qui portait sur le nom de la rue, et point sur la rue
elle-mme, parut  Marius plus concluante qu'elle ne l'tait.

--Dcidment, pensa-t-il, j'ai rv. J'ai eu une hallucination. C'est
quelqu'un qui lui ressemblait. M. Fauchelevent n'y tait pas.




Chapitre VIII

Deux hommes impossibles  retrouver


L'enchantement, si grand qu'il ft, n'effaa point dans l'esprit de
Marius d'autres proccupations.

Pendant que le mariage s'apprtait et en attendant l'poque fixe, il
fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches rtrospectives.

Il devait de la reconnaissance de plusieurs cts; il en devait pour son
pre, il en devait pour lui-mme.

Il y avait Thnardier; il y avait l'inconnu qui l'avait rapport, lui
Marius, chez M. Gillenormand.

Marius tenait  retrouver ces deux hommes, n'entendant point se marier,
tre heureux et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non
payes ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse dsormais. Il lui tait
impossible de laisser tout cet arrir en souffrance derrire lui, et il
voulait, avant d'entrer joyeusement dans l'avenir, avoir quittance du
pass.

Que Thnardier ft un sclrat, cela n'tait rien  ce fait qu'il avait
sauv le colonel Pontmercy. Thnardier tait un bandit pour tout le
monde, except pour Marius.

Et Marius, ignorant la vritable scne du champ de bataille de Waterloo,
ne savait pas cette particularit, que son pre tait vis--vis de
Thnardier dans cette situation trange de lui devoir la vie sans lui
devoir de reconnaissance.

Aucun des divers agents que Marius employa ne parvint  saisir la piste
de Thnardier. L'effacement semblait complet de ce ct-l. La
Thnardier tait morte en prison pendant l'instruction du procs.
Thnardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce
groupe lamentable, avaient replong dans l'ombre. Le gouffre de
l'inconnu social s'tait silencieusement referm sur ces tres. On ne
voyait mme plus  la surface ce frmissement, ce tremblement, ces
obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tomb
l, et qu'on peut y jeter la sonde.

La Thnardier tant morte, Boulatruelle tant mis hors de cause,
Claquesous ayant disparu, les principaux accuss s'tant chapps de
prison, le procs du guet-apens de la masure Gorbeau avait  peu prs
avort. L'affaire tait reste assez obscure. Le banc des assises avait
d se contenter de deux subalternes, Panchaud, dit Printanier, dit
Bigrenaille, et Demi-Liard, dit Deux-Milliards, qui avaient t
condamns contradictoirement  dix ans de galres. Les travaux forcs 
perptuit avaient t prononcs contre leurs complices vads et
contumaces. Thnardier, chef et meneur, avait t, par contumace
galement, condamn  mort. Cette condamnation tait la seule chose qui
restt sur Thnardier, jetant sur ce nom enseveli sa lueur sinistre,
comme une chandelle  ct d'une bire.

Du reste, en refoulant Thnardier dans les dernires profondeurs par la
crainte d'tre ressaisi, cette condamnation ajoutait  l'paississement
tnbreux qui couvrait cet homme.

Quant  l'autre, quant  l'homme ignor qui avait sauv Marius, les
recherches eurent d'abord quelque rsultat, puis s'arrtrent court. On
russit  retrouver le fiacre qui avait rapport Marius rue des
Filles-du-Calvaire dans la soire du 6 juin. Le cocher dclara que le 6
juin, d'aprs l'ordre d'un agent de police, il avait stationn depuis
trois heures de l'aprs-midi jusqu' la nuit, sur le quai des
Champs-lyses, au-dessus de l'issue du Grand gout; que, vers neuf
heures du soir, la grille de l'gout qui donne sur la berge de la
rivire s'tait ouverte; qu'un homme en tait sorti, portant sur ses
paules un autre homme, qui semblait mort; que l'agent, lequel tait en
observation sur ce point, avait arrt l'homme vivant et saisi l'homme
mort; que, sur l'ordre de l'agent, lui cocher avait reu tout ce
monde-l dans son fiacre; qu'on tait all d'abord rue des
Filles-du-Calvaire; qu'on y avait dpos l'homme mort; que l'homme mort,
c'tait monsieur Marius, et que lui cocher le reconnaissait bien,
quoiqu'il ft vivant cette fois-ci; qu'ensuite on tait remont dans
sa voiture, qu'il avait fouett ses chevaux, que,  quelques pas de la
porte des Archives, on lui avait cri de s'arrter, que l, dans la rue,
on l'avait pay et quitt, et que l'agent avait emmen l'autre homme;
qu'il ne savait rien de plus; que la nuit tait trs noire.

Marius, nous l'avons dit, ne se rappelait rien. Il se souvenait
seulement d'avoir t saisi en arrire par une main nergique au moment
o il tombait  la renverse dans la barricade; puis tout s'effaait pour
lui. Il n'avait repris connaissance que chez M. Gillenormand.

Il se perdait en conjectures.

Il ne pouvait douter de sa propre identit. Comment se faisait-il
pourtant que, tomb rue de la Chanvrerie, il et t ramass par l'agent
de police sur la berge de la Seine, prs du pont des Invalides?
Quelqu'un l'avait emport du quartier des halles aux Champs-lyses. Et
comment? Par l'gout. Dvouement inou!

Quelqu'un? Qui?

C'tait cet homme que Marius cherchait.

De cet homme, qui tait son sauveur, rien; nulle trace; pas le moindre
indice.

Marius, quoique oblig de ce ct-l  une grande rserve, poussa ses
recherches jusqu' la prfecture de police. L, pas plus qu'ailleurs,
les renseignements pris n'aboutirent  aucun claircissement. La
prfecture en savait moins que le cocher de fiacre. On n'y avait
connaissance d'aucune arrestation opre le 6 juin  la grille du Grand
gout; on n'y avait reu aucun rapport d'agent sur ce fait qui,  la
prfecture, tait regard comme une fable. On y attribuait l'invention
de cette fable au cocher. Un cocher qui veut un pourboire est capable de
tout, mme d'imagination. Le fait, pourtant, tait certain, et Marius
n'en pouvait douter,  moins de douter de sa propre identit, comme nous
venons de le dire.

Tout, dans cette trange nigme, tait inexplicable.

Cet homme, ce mystrieux homme, que le cocher avait vu sortir de la
grille du Grand gout portant sur son dos Marius vanoui, et que l'agent
de police aux aguets avait arrt en flagrant dlit de sauvetage d'un
insurg, qu'tait-il devenu? qu'tait devenu l'agent lui-mme? Pourquoi
cet agent avait-il gard le silence? l'homme avait-il russi  s'vader?
avait-il corrompu l'agent? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe
de vie  Marius qui lui devait tout? Le dsintressement n'tait pas
moins prodigieux que le dvouement. Pourquoi cet homme ne
reparaissait-il pas? Peut-tre tait-il au-dessus de la rcompense, mais
personne n'est au-dessus de la reconnaissance. tait-il mort? quel homme
tait-ce? quelle figure avait-il? Personne ne pouvait le dire. Le cocher
rpondait: La nuit tait trs noire. Basque et Nicolette, ahuris,
n'avaient regard que leur jeune matre tout sanglant. Le portier, dont
la chandelle avait clair la tragique arrive de Marius, avait seul
remarqu l'homme en question, et voici le signalement qu'il en donnait:
Cet homme tait pouvantable.

Dans l'espoir d'en tirer parti pour ses recherches, Marius fit conserver
les vtements ensanglants qu'il avait sur le corps, lorsqu'on l'avait
ramen chez son aeul. En examinant l'habit, on remarqua qu'un pan tait
bizarrement dchir. Un morceau manquait.

Un soir, Marius parlait, devant Cosette et Jean Valjean, de toute cette
singulire aventure, des informations sans nombre qu'il avait prises et
de l'inutilit de ses efforts. Le visage froid de monsieur
Fauchelevent l'impatientait. Il s'cria avec une vivacit qui avait
presque la vibration de la colre:

--Oui, cet homme-l, quel qu'il soit, a t sublime. Savez-vous ce qu'il
a fait, monsieur? Il est intervenu comme l'archange. Il a fallu qu'il se
jett au milieu du combat, qu'il me drobt, qu'il ouvrt l'gout, qu'il
m'y trant, qu'il m'y portt! Il a fallu qu'il ft plus d'une lieue et
demie dans d'affreuses galeries souterraines, courb, ploy, dans les
tnbres, dans le cloaque, plus d'une lieue et demie, monsieur, avec un
cadavre sur le dos! Et dans quel but? Dans l'unique but de sauver ce
cadavre. Et ce cadavre, c'tait moi. Il s'est dit: Il y a encore l
peut-tre une lueur de vie; je vais risquer mon existence  moi pour
cette misrable tincelle! Et son existence, il ne l'a pas risque une
fois, mais vingt! Et chaque pas tait un danger. La preuve, c'est qu'en
sortant de l'gout il a t arrt. Savez-vous, monsieur, que cet homme
a fait tout cela? Et aucune rcompense  attendre. Qu'tais-je? Un
insurg. Qu'tais-je? Un vaincu. Oh! si les six cent mille francs de
Cosette taient  moi....

--Ils sont  vous, interrompit Jean Valjean.

--Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour retrouver cet homme!

Jean Valjean garda le silence.




Livre sixime--La nuit blanche




Chapitre I

Le 16 fvrier 1833


La nuit du 16 au 17 fvrier 1833 fut une nuit bnie. Elle eut au-dessus
de son ombre le ciel ouvert. Ce fut la nuit de noces de Marius et de
Cosette.

La journe avait t adorable.

Ce n'avait pas t la fte bleue rve par le grand-pre, une ferie
avec une confusion de chrubins et de cupidons au-dessus de la tte des
maris, un mariage digne de faire un dessus de porte; mais cela avait
t doux et riant.

La mode du mariage n'tait pas en 1833 ce qu'elle est aujourd'hui. La
France n'avait pas encore emprunt  l'Angleterre cette dlicatesse
suprme d'enlever sa femme, de s'enfuir en sortant de l'glise, de se
cacher avec honte de son bonheur, et de combiner les allures d'un
banqueroutier avec les ravissements du cantique des cantiques. On
n'avait pas encore compris tout ce qu'il y a de chaste, d'exquis et de
dcent  cahoter son paradis en chaise de poste,  entrecouper son
mystre de clic-clacs,  prendre pour lit nuptial un lit d'auberge, et 
laisser derrire soi, dans l'alcve banale  tant par nuit, le plus
sacr des souvenirs de la vie ple-mle avec le tte--tte du
conducteur de diligence et de la servante d'auberge.

Dans cette seconde moiti du dix-neuvime sicle o nous sommes, le
maire et son charpe, le prtre et sa chasuble, la loi et Dieu, ne
suffisent plus; il faut les complter par le postillon de Longjumeau;
veste bleue aux retroussis rouges et aux boutons grelots, plaque en
brassard, culotte de peau verte, jurons aux chevaux normands  la queue
noue, faux galons, chapeau cir, gros cheveux poudrs, fouet norme et
bottes fortes. La France ne pousse pas encore l'lgance jusqu' faire,
comme la nobility anglaise, pleuvoir sur la calche de poste des maris
une grle de pantoufles cules et de vieilles savates, en souvenir de
Churchill, depuis Marlborough, ou Malbrouck, assailli le jour de son
mariage par une colre de tante qui lui porta bonheur. Les savates et
les pantoufles ne font point encore partie de nos clbrations
nuptiales; mais patience, le bon got continuant  se rpandre, on y
viendra.

En 1833, il y a cent ans, on ne pratiquait pas le mariage au grand trot.

On s'imaginait encore  cette poque, chose bizarre, qu'un mariage est
une fte intime et sociale, qu'un banquet patriarcal ne gte point une
solennit domestique, que la gat, ft-elle excessive, pourvu qu'elle
soit honnte, ne fait aucun mal au bonheur, et qu'enfin il est vnrable
et bon que la fusion de ces deux destines d'o sortira une famille
commence dans la maison, et que le mnage ait dsormais pour tmoin la
chambre nuptiale.

Et l'on avait l'impudeur de se marier chez soi.

Le mariage se fit donc, suivant cette mode maintenant caduque, chez M.
Gillenormand.

Si naturelle et si ordinaire que soit cette affaire de se marier, les
bans  publier, les actes  dresser, la mairie, l'glise, ont toujours
quelque complication. On ne put tre prt avant le 16 fvrier.

Or, nous notons ce dtail pour la pure satisfaction d'tre exact, il se
trouva que le 16 tait un mardi gras. Hsitations, scrupules,
particulirement de la tante Gillenormand.

--Un mardi gras! s'cria l'aeul, tant mieux. Il y a un proverbe:

          _Mariage un mardi gras_
          _N'aura point d'enfants ingrats._

Passons outre. Va pour le 16! Est-ce que tu veux retarder, toi, Marius?

--Non, certes! rpondit l'amoureux.

--Marions-nous, fit le grand-pre.

Le mariage se fit donc le 16, nonobstant la gat publique. Il pleuvait
ce jour-l, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d'azur au
service du bonheur, que les amants voient, mme quand le reste de la
cration serait sous un parapluie.

La veille, Jean Valjean avait remis  Marius, en prsence de M.
Gillenormand, les cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs.

Le mariage se faisant sous le rgime de la communaut, les actes avaient
t simples.

Toussaint tait dsormais inutile  Jean Valjean; Cosette en avait
hrit et l'avait promue au grade de femme de chambre.

Quant  Jean Valjean, il y avait dans la maison Gillenormand une belle
chambre meuble exprs pour lui, et Cosette lui avait si
irrsistiblement dit: Pre, je vous en prie, qu'elle lui avait fait 
peu prs promettre qu'il viendrait l'habiter.

Quelques jours avant le jour fix pour le mariage, il tait arriv un
accident  Jean Valjean; il s'tait un peu cras le pouce de la main
droite. Ce n'tait point grave; et il n'avait pas permis que personne
s'en occupt, ni le panst, ni mme vit son mal, pas mme Cosette. Cela
pourtant l'avait forc de s'emmitoufler la main d'un linge, et de porter
le bras en charpe, et l'avait empch de rien signer. M. Gillenormand,
comme subrog tuteur de Cosette, l'avait suppl.

Nous ne mnerons le lecteur ni  la mairie ni  l'glise. On ne suit
gure deux amoureux jusque-l, et l'on a l'habitude de tourner le dos au
drame ds qu'il met  sa boutonnire un bouquet de mari. Nous nous
bornerons  noter un incident qui, d'ailleurs inaperu de la noce,
marqua le trajet de la rue des Filles-du-Calvaire  l'glise Saint-Paul.

On repavait  cette poque l'extrmit nord de la rue Saint-Louis. Elle
tait barre  partir de la rue du Parc-Royal. Il tait impossible aux
voitures de la noce d'aller directement  Saint-Paul. Force tait de
changer l'itinraire, et le plus simple tait de tourner par le
boulevard. Un des invits fit observer que c'tait le mardi gras, et
qu'il y aurait l encombrement de voitures.--Pourquoi? demanda M.
Gillenormand.-- cause des masques.-- merveille, dit le grand-pre.
Allons par l. Ces jeunes gens se marient; ils vont entrer dans le
srieux de la vie. Cela les prparera de voir un peu de mascarade.

On prit par le boulevard. La premire des berlines de la noce contenait
Cosette et la tante Gillenormand, M. Gillenormand et Jean Valjean.
Marius, encore spar de sa fiance, selon l'usage, ne venait que dans
la seconde. Le cortge nuptial, au sortir de la rue des
Filles-du-Calvaire, s'engagea dans la longue procession de voitures qui
faisait la chane sans fin de la Madeleine  la Bastille et de la
Bastille  la Madeleine.

Les masques abondaient sur le boulevard. Il avait beau pleuvoir par
intervalles, Paillasse, Pantalon et Gille s'obstinaient. Dans la bonne
humeur de cet hiver de 1833, Paris s'tait dguis en Venise. On ne voit
plus de ces mardis gras-l aujourd'hui. Tout ce qui existe tant un
carnaval rpandu, il n'y a plus de carnaval.

Les contre-alles regorgeaient de passants et les fentres de curieux.
Les terrasses qui couronnent les pristyles des thtres taient bordes
de spectateurs. Outre les masques, on regardait ce dfil, propre au
mardi gras comme  Longchamps, de vhicules de toutes sortes, citadines,
tapissires, carrioles, cabriolets, marchant en ordre, rigoureusement
rivs les uns aux autres par les rglements de police et comme embots
dans des rails. Quiconque est dans un de ces vhicules-l est tout  la
fois spectateur et spectacle. Des sergents de ville maintenaient sur les
bas cts du boulevard ces deux interminables files parallles se
mouvant en mouvement contrari, et surveillaient, pour que rien
n'entravt leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant,
l'un en aval, l'autre en amont, l'un vers la chausse d'Antin, l'autre
vers le faubourg Saint-Antoine. Les voitures armories des pairs de
France et des ambassadeurs tenaient le milieu de la chausse, allant et
venant librement. De certains cortges magnifiques et joyeux, notamment
le Boeuf Gras, avaient le mme privilge. Dans cette gat de Paris,
l'Angleterre faisait claquer son fouet; la chaise de poste de lord
Seymour, harcele d'un sobriquet populacier, passait  grand bruit.

Dans la double file, le long de laquelle des gardes municipaux
galopaient comme des chiens de berger, d'honntes berlingots de famille,
encombrs de grand'tantes et d'aeules, talaient  leurs portires de
frais groupes d'enfants dguiss, pierrots de sept ans, pierrettes de
six ans, ravissants petits tres, sentant qu'ils faisaient
officiellement partie de l'allgresse publique, pntrs de la dignit
de leur arlequinade et ayant une gravit de fonctionnaires.

De temps en temps un embarras survenait quelque part dans la procession
des vhicules; l'une ou l'autre des deux files latrales s'arrtait
jusqu' ce que le noeud ft dnou; une voiture empche suffisait pour
paralyser toute la ligne. Puis on se remettait en marche.

Les carrosses de la noce taient dans la file allant vers la Bastille et
longeant le ct droit du boulevard.  la hauteur de la rue du
Pont-aux-Choux, il y eut un temps d'arrt. Presque au mme instant, sur
l'autre bas ct, l'autre file qui allait vers la Madeleine s'arrta
galement. Il y avait  ce point-l de cette file une voiture de
masques.

Ces voitures, ou, pour mieux dire, ces charretes de masques sont bien
connues des Parisiens. Si elles manquaient  un mardi gras ou  une
mi-carme, on y entendrait malice, et l'on dirait: _Il y a quelque chose
l-dessous. Probablement le ministre va changer_. Un entassement de
Cassandres, d'Arlequins et de Colombines, cahot au-dessus des passants,
tous les grotesques possibles depuis le turc jusqu'au sauvage, des
hercules supportant des marquises, des poissardes qui feraient boucher
les oreilles  Rabelais de mme que les mnades faisaient baisser les
yeux  Aristophane, perruques de filasse, maillots roses, chapeaux de
faraud, lunettes de grimacier, tricornes de Janot taquins par un
papillon, cris jets aux pitons, poings sur les hanches, postures
hardies, paules nues, faces masques, impudeurs dmuseles; un chaos
d'effronteries promen par un cocher coiff de fleurs; voil ce que
c'est que cette institution.

La Grce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du
fiacre de Vad.

Tout peut tre parodi, mme la parodie. La saturnale, cette grimace de
la beaut antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi
gras; et la bacchanale, jadis couronne de pampres, inonde de soleil,
montrant des seins de marbre dans une demi-nudit divine, aujourd'hui
avachie sous la guenille mouille du nord, a fini par s'appeler la
chie-en-lit.

La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la
monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais vingt
sous tournois pour trois coches de mascarades s carrefours. De nos
jours, ces monceaux bruyants de cratures se font habituellement
charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l'impriale, ou
accablent de leur tumultueux groupe un landau de rgie dont les capotes
sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le
sige, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils
enfourchent jusqu'aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couchs,
assis, jarrets recroquevills, jambes pendantes. Les femmes occupent les
genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des ttes leur
pyramide forcene. Ces carrosses font des montagnes d'allgresse au
milieu de la cohue. Coll, Panard et Piron en dcoulent, enrichis
d'argot. On crache de l-haut sur le peuple le catchisme poissard. Ce
fiacre, devenu dmesur par son chargement, a un air de conqute.
Brouhaha est  l'avant, Tohubohu est  l'arrire. On y vocifre, on y
vocalise, on y hurle, on y clate, on s'y tord de bonheur; la gat y
rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialit s'y tale comme une pourpre;
deux haridelles y tranent la farce panouie en apothose; c'est le char
du triomphe du Rire.

Rire trop cynique pour tre franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce
rire a une mission. Il est charg de prouver aux parisiens le carnaval.

Ces voitures poissardes, o l'on sent on ne sait quelles tnbres, font
songer le philosophe. Il y a du gouvernement l-dedans. On touche l du
doigt une affinit mystrieuse entre les hommes publics et les femmes
publiques.

Que des turpitudes chafaudes donnent un total de gat, qu'en tageant
l'ignominie sur l'opprobre on affriande un peuple, que l'espionnage
servant de cariatide  la prostitution amuse les cohues en les
affrontant, que la foule aime  voir passer sur les quatre roues d'un
fiacre ce monstrueux tas vivant, clinquant-haillon, mi-parti ordure et
lumire, qui aboie et qui chante, qu'on batte des mains  cette gloire
faite de toutes les hontes, qu'il n'y ait pas de fte pour les
multitudes si la police ne promne au milieu d'elles ces espces
d'hydres de joie  vingt ttes, certes, cela est triste. Mais qu'y
faire? Ces tombereaux de fange enrubanne et fleurie sont insults et
amnistis par le rire public. Le rire de tous est complice de la
dgradation universelle. De certaines ftes malsaines dsagrgent le
peuple et le font populace; et aux populaces comme aux tyrans il faut
des bouffons. Le roi a Roquelaure, le peuple a Paillasse. Paris est la
grande ville folle, toutes les fois qu'il n'est pas la grande cit
sublime. Le carnaval y fait partie de la politique. Paris, avouons-le,
se laisse volontiers donner la comdie par l'infamie. Il ne demande 
ses matres,--quand il a des matres,--qu'une chose: fardez-moi la boue.
Rome tait de la mme humeur. Elle aimait Nron. Nron tait un
dbardeur titan.

Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu'une de ces difformes
grappes de femmes et d'hommes masqus, trimballs dans une vaste
calche, s'arrta  gauche du boulevard pendant que le cortge de la
noce s'arrtait  droite. D'un bord du boulevard  l'autre, la voiture
o taient les masques aperut vis--vis d'elle la voiture o tait la
marie.

--Tiens! dit un masque, une noce.

--Une fausse noce, reprit un autre. C'est nous qui sommes la vraie.

Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d'ailleurs le
hol des sergents de ville, les deux masques regardrent ailleurs.

Toute la carrosse masque eut fort  faire au bout d'un instant, la
multitude se mit  la huer, ce qui est la caresse de la foule aux
mascarades; et les deux masques qui venaient de parler durent faire
front  tout le monde avec leurs camarades, et n'eurent pas trop de tous
les projectiles du rpertoire des halles pour rpondre aux normes coups
de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un
effrayant change de mtaphores.

Cependant, deux autres masques de la mme voiture, un espagnol au nez
dmesur avec un air vieillot et d'normes moustaches noires, et une
poissarde maigre, et toute jeune fille, masque d'un loup, avaient
remarqu la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les
passants s'insultaient, avaient un dialogue  voix basse.

Leur apart tait couvert par le tumulte et s'y perdait. Les bouffes de
pluie avaient mouill la voiture toute grande ouverte; le vent de
fvrier n'est pas chaud; tout en rpondant  l'Espagnol, la poissarde,
dcollete, grelottait, riait, et toussait.

Voici le dialogue:

--Dis donc.

--Quoi, daron?

--Vois-tu ce vieux?

--Quel vieux?

--L, dans la premire roulotte de la noce, de notre ct.

--Qui a le bras accroch dans une cravate noire?

--Oui.

--Eh bien?

--Je suis sr que je le connais.

--Ah!

--Je veux qu'on me fauche le colabre et n'avoir de ma vioc dit
vousaille, tonorgue ni mzig, si je ne colombe pas ce pantinois-l.

--C'est aujourd'hui que Paris est Pantin.

--Peux-tu voir la marie, en te penchant?

--Non.

--Et le mari?

--Il n'y a pas de mari dans cette roulotte-l.

--Bah!

-- moins que ce ne soit l'autre vieux.

--Tche donc de voir la marie en te penchant bien.

--Je ne peux pas.

--C'est gal, ce vieux qui a quelque chose  la patte, j'en suis sr, je
connais a.

--Et  quoi a te sert-il de le connatre?

--On ne sait pas. Des fois!

--Je me fiche pas mal des vieux, moi.

--Je le connais.

--Connais-le  ton aise.

--Comment diable est-il  la noce?

--Nous y sommes bien, nous.

--D'o vient-elle, cette noce?

--Est-ce que je sais?

--coute.

--Quoi?

--Tu devrais faire une chose.

--Quoi?

--Descendre de notre roulotte et filer cette noce-l.

--Pourquoi faire?

--Pour savoir o elle va, et ce qu'elle est. Dpche-toi de descendre,
cours, ma fe, toi qui es jeune.

--Je ne peux pas quitter la voiture.

--Pourquoi a?

--Je suis loue.

--Ah fichtre!

--Je dois ma journe de poissarde  la prfecture.

--C'est vrai.

--Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m'arrte.
Tu sais bien.

--Oui, je sais.

--Aujourd'hui, je suis achete par Pharos.

--C'est gal. Ce vieux m'embte.

--Les vieux t'embtent. Tu n'es pourtant pas une jeune fille.

--Il est dans la premire voiture.

--Eh bien?

--Dans la roulotte de la marie.

--Aprs?

--Donc il est le pre.

--Qu'est-ce que cela me fait?

--Je te dis qu'il est le pre.

--Il n'y a pas que ce pre-l.

--coute.

--Quoi?

--Moi, je ne peux gure sortir que masqu. Ici, je suis cach, on ne
sait pas que j'y suis. Mais demain, il n'y a plus de masques. C'est
mercredi des cendres. Je risque de tomber. Il faut que je rentre dans
mon trou. Toi, tu es libre.

--Pas trop.

--Plus que moi toujours.

--Eh bien, aprs?

--Il faut que tu tches de savoir o est alle cette noce-l?

--O elle va?

--Oui.

--Je le sais.

--O va-t-elle donc?

--Au Cadran Bleu.

--D'abord ce n'est pas de ce ct-l.

--Eh bien!  la Rpe.

--Ou ailleurs.

--Elle est libre. Les noces sont libres.

--Ce n'est pas tout a. Je te dis qu'il faut que tu tches de me savoir
ce que c'est que cette noce-l, dont est ce vieux, et o cette noce-l
demeure.

--Plus souvent! voil qui sera drle. C'est commode de retrouver, huit
jours aprs, une noce qui a pass dans Paris le mardi gras. Une tiquante
dans un grenier  foin! Est-ce que c'est possible?

--N'importe, il faudra tcher. Entends-tu, Azelma?

Les deux files reprirent des deux cts du boulevard leur mouvement en
sens inverse, et la voiture des masques perdit de vue la roulotte de
la marie.




Chapitre II

Jean Valjean a toujours son bras en charpe


Raliser son rve.  qui cela est-il donn? Il doit y avoir des
lections pour cela dans le ciel; nous sommes tous candidats  notre
insu; les anges votent. Cosette et Marius avaient t lus.

Cosette,  la mairie et dans l'glise, tait clatante et touchante.
C'tait Toussaint, aide de Nicolette, qui l'avait habille.

Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de
Binche, un voile de point d'Angleterre, un collier de perles fines, une
couronne de fleurs d'oranger; tout cela tait blanc, et, dans cette
blancheur, elle rayonnait. C'tait une candeur exquise se dilatant et se
transfigurant dans la clart. On et dit une vierge en train de devenir
desse.

Les beaux cheveux de Marius taient lustrs et parfums; on entrevoyait
 et l, sous l'paisseur des boucles, des lignes ples qui taient les
cicatrices de la barricade.

Le grand-pre, superbe, la tte haute, amalgamant plus que jamais dans
sa toilette et dans ses manires toutes les lgances du temps de
Barras, conduisait Cosette. Il remplaait Jean Valjean qui,  cause de
son bras en charpe, ne pouvait donner la main  la marie.

Jean Valjean, en noir, suivait et souriait.

--Monsieur Fauchelevent, lui disait l'aeul, voil un beau jour. Je vote
la fin des afflictions et des chagrins! Il ne faut plus qu'il y ait de
tristesse nulle part dsormais. Pardieu! je dcrte la joie! Le mal n'a
pas le droit d'tre. Qu'il y ait des hommes malheureux, en vrit, cela
est honteux pour l'azur du ciel. Le mal ne vient pas de l'homme qui, au
fond, est bon. Toutes les misres humaines ont pour chef-lieu et pour
gouvernement central l'enfer, autrement dit les Tuileries du diable.
Bon, voil que je dis des mots dmagogiques  prsent! Quant  moi, je
n'ai plus d'opinion politique; que tous les hommes soient riches,
c'est--dire joyeux, voil  quoi je me borne.

Quand,  l'issue de toutes les crmonies, aprs avoir prononc devant
le maire et devant le prtre tous les oui possibles, aprs avoir sign
sur les registres  la municipalit et  la sacristie, aprs avoir
chang leurs anneaux, aprs avoir t  genoux coude  coude sous le
pole de moire blanche dans la fume de l'encensoir, ils arrivrent se
tenant par la main, admirs et envis de tous, Marius en noir, elle en
blanc, prcds du suisse  paulettes de colonel frappant les dalles de
sa hallebarde, entre deux haies d'assistants merveills, sous le
portail de l'glise ouvert  deux battants, prts  remonter en voiture
et tout tant fini, Cosette ne pouvait encore y croire. Elle regardait
Marius, elle regardait la foule, elle regardait le ciel; il semblait
qu'elle et peur de se rveiller. Son air tonn et inquiet lui ajoutait
on ne sait quoi d'enchanteur. Pour s'en retourner, ils montrent
ensemble dans la mme voiture, Marius prs de Cosette; M. Gillenormand
et Jean Valjean leur faisaient vis--vis. La tante Gillenormand avait
recul d'un plan, et tait dans la seconde voiture.--Mes enfants, disait
le grand-pre, vous voil monsieur le baron et madame la baronne avec
trente mille livres de rente. Et Cosette, se penchant tout contre
Marius, lui caressa l'oreille de ce chuchotement anglique:--C'est donc
vrai. Je m'appelle Marius. Je suis madame Toi.

Ces deux tres resplendissaient. Ils taient  la minute irrvocable et
introuvable,  l'blouissant point d'intersection de toute la jeunesse
et de toute la joie. Ils ralisaient le vers de Jean Prouvaire;  eux
deux, ils n'avaient pas quarante ans. C'tait le mariage sublim; ces
deux enfants taient deux lys. Ils ne se voyaient pas, ils se
contemplaient. Cosette apercevait Marius dans une gloire; Marius
apercevait Cosette sur un autel. Et sur cet autel et dans cette gloire,
les deux apothoses se mlant, au fond, on ne sait comment, derrire un
nuage pour Cosette, dans un flamboiement pour Marius, il y avait la
chose idale, la chose relle, le rendez-vous du baiser et du songe,
l'oreiller nuptial.

Tout le tourment qu'ils avaient eu leur revenait en enivrement. Il leur
semblait que les chagrins, les insomnies, les larmes, les angoisses, les
pouvantes, les dsespoirs, devenus caresses et rayons, rendaient plus
charmante encore l'heure charmante qui approchait; et que les tristesses
taient autant de servantes qui faisaient la toilette de la joie. Avoir
souffert, comme c'est bon! Leur malheur faisait aurole  leur bonheur.
La longue agonie de leur amour aboutissait  une ascension.

C'tait dans ces deux mes le mme enchantement, nuanc de volupt dans
Marius et de pudeur dans Cosette. Ils se disaient tout bas: Nous irons
revoir notre petit jardin de la rue Plumet. Les plis de la robe de
Cosette taient sur Marius.

Un tel jour est un mlange ineffable de rve et de certitude. On possde
et on suppose. On a encore du temps devant soi pour deviner. C'est une
indicible motion ce jour-l d'tre  midi et de songer  minuit. Les
dlices de ces deux coeurs dbordaient sur la foule et donnaient de
l'allgresse aux passants.

On s'arrtait rue Saint-Antoine devant Saint-Paul pour voir  travers la
vitre de la voiture trembler les fleurs d'oranger sur la tte de
Cosette.

Puis ils rentrrent rue des Filles-du-Calvaire, chez eux. Marius, cte 
cte avec Cosette, monta, triomphant et rayonnant, cet escalier o on
l'avait tran mourant. Les pauvres, attroups devant la porte et se
partageant leurs bourses, les bnissaient. Il y avait partout des
fleurs. La maison n'tait pas moins embaume que l'glise; aprs
l'encens, les roses. Ils croyaient entendre des voix chanter dans
l'infini; ils avaient Dieu dans le coeur; la destine leur apparaissait
comme un plafond d'toiles; ils voyaient au-dessus de leurs ttes une
lueur de soleil levant. Tout  coup l'horloge sonna. Marius regarda le
charmant bras nu de Cosette et les choses roses qu'on apercevait
vaguement  travers les dentelles de son corsage, et Cosette, voyant le
regard de Marius, se mit  rougir jusqu'au blanc des yeux.

Bon nombre d'anciens amis de la famille Gillenormand avaient t
invits; on s'empressait autour de Cosette. C'tait  qui l'appellerait
madame la baronne.

L'officier Thodule Gillenormand, maintenant capitaine, tait venu de
Chartres, o il tenait garnison, pour assister  la noce de son cousin
Pontmercy. Cosette ne le reconnut pas.

Lui, de son ct, habitu  tre trouv joli par les femmes, ne se
souvint pas plus de Cosette que d'une autre.

--Comme j'ai eu raison de ne pas croire  cette histoire du lancier!
disait  part soi le pre Gillenormand.

Cosette n'avait jamais t plus tendre avec Jean Valjean. Elle tait 
l'unisson du pre Gillenormand; pendant qu'il rigeait la joie en
aphorismes et en maximes, elle exhalait l'amour et la bont comme un
parfum. Le bonheur veut tout le monde heureux.

Elle retrouvait, pour parler  Jean Valjean, des inflexions de voix du
temps qu'elle tait petite fille. Elle le caressait du sourire.

Un banquet avait t dress dans la salle  manger.

Un clairage  giorno est l'assaisonnement ncessaire d'une grande joie.
La brume et l'obscurit ne sont point acceptes par les heureux. Ils ne
consentent pas  tre noirs. La nuit, oui; les tnbres, non. Si l'on
n'a pas de soleil, il faut en faire un.

La salle  manger tait une fournaise de choses gaies. Au centre,
au-dessus de la table blanche et clatante, un lustre de Venise  lames
plates, avec toutes sortes d'oiseaux de couleur, bleus, violets, rouges,
verts, perchs au milieu des bougies; autour du lustre des girandoles,
sur le mur des miroirs-appliques  triples et quintuples branches;
glaces, cristaux, verreries, vaisselles, porcelaines, faences,
poteries, orfvreries, argenteries, tout tincelait et se rjouissait.
Les vides entre les candlabres taient combls par les bouquets, en
sorte que, l o il n'y avait pas une lumire, il y avait une fleur.

Dans l'antichambre trois violons et une flte jouaient en sourdine des
quatuors de Haydn.

Jean Valjean s'tait assis sur une chaise dans le salon derrire la
porte, dont le battant se repliait sur lui de faon  le cacher presque.
Quelques instants avant qu'on se mt  table, Cosette vint, comme par
coup de tte, lui faire une grande rvrence en talant de ses deux
mains sa toilette de marie, et, avec un regard tendrement espigle,
elle lui demanda:

--Pre, tes-vous content?

--Oui, dit Jean Valjean, je suis content.

--Eh bien, riez alors.

Jean Valjean se mit  rire.

Quelques instants aprs, Basque annona que le dner tait servi.

Les convives, prcds de M. Gillenormand donnant le bras  Cosette,
entrrent dans la salle  manger, et se rpandirent, selon l'ordre
voulu, autour de la table.

Deux grands fauteuils y figuraient,  droite et  gauche de la marie,
le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M.
Gillenormand s'assit. L'autre fauteuil resta vide.

On chercha des yeux monsieur Fauchelevent.

Il n'tait plus l.

M. Gillenormand interpella Basque.

--Sais-tu o est monsieur Fauchelevent?

--Monsieur, rpondit Basque. Prcisment. Monsieur Fauchelevent m'a dit
de dire  monsieur qu'il souffrait un peu de sa main malade, et qu'il ne
pourrait dner avec monsieur le baron et madame la baronne. Qu'il priait
qu'on l'excust. Qu'il viendrait demain matin. Il vient de sortir.

Ce fauteuil vide refroidit un moment l'effusion du repas de noces. Mais,
M. Fauchelevent absent, M. Gillenormand tait l, et le grand-pre
rayonnait pour deux. Il affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se
coucher de bonne heure, s'il souffrait, mais que ce n'tait qu'un
bobo. Cette dclaration suffit. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un coin
obscur dans une telle submersion de joie? Cosette et Marius taient dans
un de ces moments gostes et bnis o l'on n'a pas d'autre facult que
de percevoir le bonheur. Et puis, M. Gillenormand eut une
ide.--Pardieu, ce fauteuil est vide. Viens-y, Marius. Ta tante,
quoiqu'elle ait droit  toi, te le permettra. Ce fauteuil est pour toi.
C'est lgal, et c'est gentil. Fortunatus prs de
Fortunata.--Applaudissement de toute la table. Marius prit prs de
Cosette la place de Jean Valjean; et les choses s'arrangrent de telle
sorte que Cosette, d'abord triste de l'absence de Jean Valjean, finit
par en tre contente. Du moment o Marius tait le remplaant, Cosette
n'et pas regrett Dieu. Elle mit son doux petit pied chauss de satin
blanc sur le pied de Marius.

Le fauteuil occup, M. Fauchelevent fut effac; et rien ne manqua. Et,
cinq minutes aprs, la table entire riait d'un bout  l'autre avec
toute la verve de l'oubli.

Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de champagne en
main,  demi plein pour que le tremblement de ses quatre-vingt-douze ans
ne le ft pas dborder, porta la sant des maris.

--Vous n'chapperez pas  deux sermons, s'cria-t-il. Vous avez eu le
matin celui du cur, vous aurez le soir celui du grand-pre.
coutez-moi; je vais vous donner un conseil: adorez-vous. Je ne fais pas
un tas de giries, je vais au but, soyez heureux. Il n'y a pas dans la
cration d'autres sages que les tourtereaux. Les philosophes disent:
Modrez vos joies. Moi je dis: Lchez-leur la bride,  vos joies. Soyez
pris comme des diables. Soyez enrags. Les philosophes radotent. Je
voudrais leur faire rentrer leur philosophie dans la gargoine. Est-ce
qu'il peut y avoir trop de parfums, trop de boutons de rose ouverts,
trop de rossignols chantants, trop de feuilles vertes, trop d'aurore
dans la vie? est-ce qu'on peut trop s'aimer? est-ce qu'on peut trop se
plaire l'un  l'autre? Prends garde, Estelle, tu es trop jolie! Prends
garde, Nmorin, tu es trop beau! La bonne balourdise! Est-ce qu'on peut
trop s'enchanter, trop se cajoler, trop se charmer? est-ce qu'on peut
trop tre vivant? est-ce qu'on peut trop tre heureux? Modrez vos
joies. Ah ouiche!  bas les philosophes! La sagesse, c'est la
jubilation. Jubilez, jubilons. Sommes-nous heureux parce que nous sommes
bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux? Le Sancy
s'appelle-t-il le Sancy parce qu'il a appartenu  Harlay de Sancy, ou
parce qu'il pse cent six carats? Je n'en sais rien; la vie est pleine
de ces problmes-l; l'important c'est d'avoir le Sancy, et le bonheur.
Soyons heureux sans chicaner. Obissons aveuglment au soleil. Qu'est-ce
que le soleil? C'est l'amour. Qui dit amour, dit femme. Ah! ah! voil
une toute-puissance, c'est la femme. Demandez  ce dmagogue de Marius
s'il n'est pas l'esclave de cette petite tyranne de Cosette. Et de son
plein gr, le lche! La femme! Il n'y a pas de Robespierre qui tienne,
la femme rgne. Je ne suis plus royaliste que de cette royaut-l.
Qu'est-ce qu'Adam? C'est le royaume d've. Pas de 89 pour ve. Il y
avait le sceptre royal surmont d'une fleur de lys, il y avait le
sceptre imprial surmont d'un globe, il y avait le sceptre de
Charlemagne qui tait en fer, il y avait le sceptre de Louis le Grand
qui tait en or, la rvolution les a tordus entre son pouce et son
index, comme des ftus de paille de deux liards; c'est fini, c'est
cass, c'est par terre, il n'y a plus de sceptre; mais faites-moi donc
des rvolutions contre ce petit mouchoir brod qui sent le patchouli! Je
voudrais vous y voir. Essayez. Pourquoi est-ce solide? Parce que c'est
un chiffon. Ah! vous tes le dix-neuvime sicle? Eh bien, aprs? Nous
tions le dix-huitime, nous! Et nous tions aussi btes que vous. Ne
vous imaginez pas que vous ayez chang grand'chose  l'univers, parce
que votre trousse-galant s'appelle le cholra morbus, et parce que votre
bourre s'appelle la cachucha. Au fond, il faudra bien toujours aimer
les femmes. Je vous dfie de sortir de l. Ces diablesses sont nos
anges. Oui, l'amour, la femme, le baiser, c'est un cercle dont je vous
dfie de sortir; et, quant  moi, je voudrais bien y rentrer. Lequel de
vous a vu se lever dans l'infini, apaisant tout au-dessous d'elle,
regardant les flots comme une femme, l'toile Vnus, la grande coquette
de l'abme, la Climne de l'ocan? L'ocan, voil un rude Alceste. Eh
bien, il a beau bougonner, Vnus parat, il faut qu'il sourie. Cette
bte brute se soumet. Nous sommes tous ainsi. Colre, tempte, coups de
foudre, cume jusqu'au plafond. Une femme entre en scne, une toile se
lve;  plat ventre! Marius se battait il y a six mois; il se marie
aujourd'hui. C'est bien fait. Oui, Marius, oui, Cosette, vous avez
raison. Existez hardiment l'un pour l'autre, faites-vous des mamours,
faites-nous crever de rage de n'en pouvoir faire autant, idoltrez-vous.
Prenez dans vos deux becs tous les petits brins de flicit qu'il y a
sur la terre, et arrangez-vous en un nid pour la vie. Pardi, aimer, tre
aim, le beau miracle quand on est jeune! Ne vous figurez pas que vous
ayez invent cela. Moi aussi, j'ai rv, j'ai song, j'ai soupir; moi
aussi, j'ai eu une me clair de lune. L'amour est un enfant de six mille
ans. L'amour a droit  une longue barbe blanche. Mathusalem est un gamin
prs de Cupidon. Depuis soixante sicles, l'homme et la femme se tirent
d'affaire en aimant. Le diable, qui est malin, s'est mis  har l'homme;
l'homme, qui est plus malin, s'est mis  aimer la femme. De cette faon,
il s'est fait plus de bien que le diable ne lui a fait de mal. Cette
finesse-l a t trouve ds le paradis terrestre. Mes amis, l'invention
est vieille, mais elle est toute neuve. Profitez-en. Soyez Daphnis et
Chlo en attendant que vous soyiez Philmon et Baucis. Faites en sorte
que, quand vous tes l'un avec l'autre, rien ne vous manque, et que
Cosette soit le soleil pour Marius, et que Marius soit l'univers pour
Cosette. Cosette, que le beau temps, ce soit le sourire de votre mari;
Marius, que la pluie, ce soit les larmes de ta femme. Et qu'il ne pleuve
jamais dans votre mnage. Vous avez chip  la loterie le bon numro,
l'amour dans le sacrement; vous avez le gros lot, gardez-le bien,
mettez-le sous clef, ne le gaspillez pas, adorez-vous, et fichez-vous du
reste. Croyez ce que je dis l. C'est du bon sens. Bon sens ne peut
mentir. Soyez-vous l'un pour l'autre une religion. Chacun a sa faon
d'adorer Dieu. Saperlotte! la meilleure manire d'adorer Dieu, c'est
d'aimer sa femme. Je t'aime! voil mon catchisme. Quiconque aime est
orthodoxe. Le juron de Henri IV met la saintet entre la ripaille et
l'ivresse. Ventre-saint-gris! je ne suis pas de la religion de ce
juron-l. La femme y est oublie. Cela m'tonne de la part du juron de
Henri IV. Mes amis, vive la femme! je suis vieux,  ce qu'on dit; c'est
tonnant comme je me sens en train d'tre jeune. Je voudrais aller
couter des musettes dans les bois. Ces enfants-l qui russissent 
tre beaux et contents, cela me grise. Je me marierais bellement si
quelqu'un voulait. Il est impossible de s'imaginer que Dieu nous ait
faits pour autre chose que ceci: idoltrer, roucouler, adoniser, tre
pigeon, tre coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans
sa petite femme, tre fier, tre triomphant, faire jabot; voil le but
de la vie. Voil, ne vous en dplaise, ce que nous pensions, nous
autres, dans notre temps dont nous tions les jeunes gens. Ah!
vertu-bamboche! qu'il y en avait donc de charmantes femmes,  cette
poque-l, et des minois, et des tendrons! J'y exerais mes ravages.
Donc aimez-vous. Si l'on ne s'aimait pas, je ne vois pas vraiment  quoi
cela servirait qu'il y et un printemps; et, quant  moi, je prierais le
bon Dieu de serrer toutes les belles choses qu'il nous montre, et de
nous les reprendre, et de remettre dans sa bote les fleurs, les oiseaux
et les jolies filles. Mes enfants, recevez la bndiction du vieux
bonhomme.

La soire fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du
grand-pre donna l'ut  toute la fte, et chacun se rgla sur cette
cordialit presque centenaire. On dansa un peu, on rit beaucoup; ce fut
une noce bonne enfant. On et pu y convier le bonhomme Jadis. Du reste
il y tait dans la personne du pre Gillenormand.

Il y eut tumulte, puis silence. Les maris disparurent.

Un peu aprs minuit la maison Gillenormand devint un temple.

Ici nous nous arrtons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est
debout, souriant, un doigt sur la bouche.

L'me entre en contemplation devant ce sanctuaire o se fait la
clbration de l'amour.

Il doit y avoir des lueurs au-dessus de ces maisons-l. La joie qu'elles
contiennent doit s'chapper  travers les pierres des murs en clart et
rayer vaguement les tnbres. Il est impossible que cette fte sacre et
fatale n'envoie pas un rayonnement cleste  l'infini. L'amour, c'est le
creuset sublime o se fait la fusion de l'homme et de la femme; l'tre
un, l'tre triple, l'tre final, la trinit humaine en soit. Cette
naissance de deux mes en une doit tre une motion pour l'ombre.
L'amant est prtre; la vierge ravie s'pouvante. Quelque chose de cette
joie va  Dieu. L o il y a vraiment mariage, c'est--dire o il y a
amour, l'idal s'en mle. Un lit nuptial fait dans les tnbres un coin
d'aurore. S'il tait donn  la prunelle de chair de percevoir les
visions redoutables et charmantes de la vie suprieure, il est probable
qu'on verrait les formes de la nuit, les inconnus ails, les passants
bleus de l'invisible, se pencher, foule de ttes sombres, autour de la
maison lumineuse, satisfaits, bnissants, se montrant les uns aux autres
la vierge pouse, doucement effars, et ayant le reflet de la flicit
humaine sur leurs visages divins. Si,  cette heure suprme, les poux
blouis de volupt, et qui se croient seuls, coutaient, ils
entendraient dans leur chambre un bruissement d'ailes confuses. Le
bonheur parfait implique la solidarit des anges. Cette petite alcve
obscure a pour plafond tout le ciel. Quand deux bouches, devenues
sacres par l'amour, se rapprochent pour crer, il est impossible
qu'au-dessus de ce baiser ineffable il n'y ait pas un tressaillement
dans l'immense mystre des toiles.

Ces flicits sont les vraies. Pas de joie hors de ces joies-l.
L'amour, c'est l l'unique extase. Tout le reste pleure.

Aimer ou avoir aim, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n'a pas
d'autre perle  trouver dans les plis tnbreux de la vie. Aimer est un
accomplissement.




Chapitre III

L'insparable


Qu'tait devenu Jean Valjean?

Immdiatement aprs avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette,
personne ne faisant attention  lui, Jean Valjean s'tait lev, et,
inaperu, il avait gagn l'antichambre. C'tait cette mme salle o,
huit mois auparavant, il tait entr noir de boue, de sang et de poudre,
rapportant le petit-fils  l'aeul. La vieille boiserie tait
enguirlande de feuillages et de fleurs; les musiciens taient assis sur
le canap o l'on avait dpos Marius. Basque en habit noir, en culotte
courte, en bas blancs et en gants blancs, disposait des couronnes de
roses autour de chacun des plats qu'on allait servir. Jean Valjean lui
avait montr son bras en charpe, l'avait charg d'expliquer son
absence, et tait sorti.

Les croises de la salle  manger donnaient sur la rue. Jean Valjean
demeura quelques minutes debout et immobile dans l'obscurit sous ces
fentres radieuses. Il coutait. Le bruit confus du banquet venait
jusqu' lui. Il entendait la parole haute et magistrale du grand-pre,
les violons, le cliquetis des assiettes et des verres, les clats de
rire, et dans toute cette rumeur gaie il distinguait la douce voix
joyeuse de Cosette.

Il quitta la rue des Filles-du-Calvaire et s'en revint rue de
l'Homme-Arm.

Pour s'en retourner, il prit par la rue Saint-Louis, la rue
Culture-Sainte-Catherine et les Blancs-Manteaux; c'tait un peu le plus
long, mais c'tait le chemin par o, depuis trois mois, pour viter les
encombrements et les boues de la rue Vieille-du-Temple, il avait coutume
de venir tous les jours de la rue de l'Homme-Arm  la rue des
Filles-du-Calvaire, avec Cosette.

Ce chemin o Cosette avait pass excluait pour lui tout autre
itinraire.

Jean Valjean rentra chez lui. Il alluma sa chandelle et monta.
L'appartement tait vide. Toussaint elle-mme n'y tait plus. Le pas de
Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu' l'ordinaire.
Toutes les armoires taient ouvertes. Il pntra dans la chambre de
Cosette. Il n'y avait pas de draps au lit. L'oreiller de coutil, sans
taie et sans dentelles, tait pos sur les couvertures plies au pied
des matelas dont on voyait la toile et o personne ne devait plus
coucher. Tous les petits objets fminins auxquels tenait Cosette avaient
t emports; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le
lit de Toussaint tait galement dgarni. Un seul lit tait fait et
semblait attendre quelqu'un; c'tait celui de Jean Valjean.

Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d'armoires,
alla et vint d'une chambre  l'autre.

Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chandelle sur une
table.

Il avait dgag son bras de l'charpe, et il se servait de la main
droite comme s'il n'en souffrait pas.

Il s'approcha de son lit, et ses yeux s'arrtrent, fut-ce par hasard?
fut-ce avec intention? sur l'_insparable_, dont Cosette avait t
jalouse, sur la petite malle qui ne le quittait jamais. Le 4 juin, en
arrivant rue de l'Homme-Arm, il l'avait dpose sur un guridon prs de
son chevet. Il alla  ce guridon avec une sorte de vivacit, prit dans
sa poche une clef, et ouvrit la valise.

Il en tira lentement les vtements avec lesquels, dix ans auparavant,
Cosette avait quitt Montfermeil; d'abord la petite robe noire, puis le
fichu noir, puis les bons gros souliers d'enfant que Cosette aurait
presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la
brassire de futaine bien paisse, puis le jupon de tricot, puis le
tablier  poches, puis les bas de laine. Ces bas, o tait encore
gracieusement marque la forme d'une petite jambe, n'taient gure plus
longs que la main de Jean Valjean. Tout cela tait de couleur noire.
C'tait lui qui avait apport ces vtements pour elle  Montfermeil. 
mesure qu'il les tait de la valise, il les posait sur le lit. Il
pensait. Il se rappelait. C'tait en hiver, un mois de dcembre trs
froid, elle grelottait  demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits
pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait
quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La
mre avait d tre contente dans sa tombe de voir sa fille porter son
deuil, et surtout de voir qu'elle tait vtue et qu'elle avait chaud. Il
pensait  cette fort de Montfermeil; ils l'avaient traverse ensemble,
Cosette et lui; il pensait au temps qu'il faisait, aux arbres sans
feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c'est gal, c'tait
charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit, le fichu prs du
jupon, les bas  ct des souliers, la brassire  ct de la robe, et
il les regarda l'une aprs l'autre. Elle n'tait pas plus haute que
cela, elle avait sa grande poupe dans ses bras, elle avait mis son
louis d'or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous
les deux se tenant par la main, elle n'avait que lui au monde.

Alors sa vnrable tte blanche tomba sur le lit, ce vieux coeur stoque
se brisa, sa face s'abma pour ainsi dire dans les vtements de Cosette,
et si quelqu'un et pass dans l'escalier en ce moment, on et entendu
d'effrayants sanglots.




Chapitre IV

_Immortale jecur_


La vieille lutte formidable, dont nous avons dj vu plusieurs phases,
recommena.

Jacob ne lutta avec l'ange qu'une nuit. Hlas! combien de fois
avons-nous vu Jean Valjean saisi corps  corps dans les tnbres par sa
conscience et luttant perdument contre elle!

Lutte inoue!  de certains moments, c'est le pied qui glisse; 
d'autres instants, c'est le sol qui croule. Combien de fois cette
conscience, forcene au bien, l'avait-elle treint et accabl! Combien
de fois la vrit, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la
poitrine! Combien de fois, terrass par la lumire, lui avait-il cri
grce! Combien de fois cette lumire implacable, allume en lui et sur
lui par l'vque, l'avait-elle bloui de force alors qu'il souhaitait
tre aveugl! Combien de fois s'tait-il redress dans le combat, retenu
au rocher, adoss au sophisme, tran dans la poussire, tantt
renversant sa conscience sous lui, tantt renvers par elle! Combien de
fois, aprs une quivoque, aprs un raisonnement tratre et spcieux de
l'gosme, avait-il entendu sa conscience irrite lui crier  l'oreille:
Croc-en-jambe! misrable! Combien de fois sa pense rfractaire
avait-elle rl convulsivement sous l'vidence du devoir! Rsistance 
Dieu. Sueurs funbres. Que de blessures secrtes, que lui seul sentait
saigner! Que d'corchures  sa lamentable existence! Combien de fois
s'tait-il relev sanglant, meurtri, bris, clair, le dsespoir au
coeur, la srnit dans l'me? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et,
aprs l'avoir disloqu, tenaill et rompu, sa conscience, debout
au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait:
Maintenant, va en paix!

Mais, au sortir d'une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hlas!

Cette nuit-l pourtant, Jean Valjean sentit qu'il livrait son dernier
combat.

Une question se prsentait, poignante.

Les prdestinations ne sont pas toutes droites, elles ne se dveloppent
pas en avenue rectiligne devant le prdestin; elles ont des impasses,
des ccums, des tournants obscurs, des carrefours inquitants offrant
plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus
prilleux de ces carrefours.

Il tait parvenu au suprme croisement du bien et du mal. Il avait cette
tnbreuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui
tait dj arriv dans d'autres pripties douloureuses, deux routes
s'ouvraient devant lui; l'une tentante, l'autre effrayante. Laquelle
prendre?

Celle qui effrayait tait conseille par le mystrieux doigt indicateur
que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur
l'ombre.

Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et
l'embche souriante.

Cela est-il donc vrai? l'me peut gurir; le sort, non. Chose affreuse!
une destine incurable!

La question qui se prsentait, la voici:

De quelle faon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de
Cosette et de Marius? Ce bonheur, c'tait lui qui l'avait voulu, c'tait
lui qui l'avait fait; il se l'tait lui-mme enfonc dans les
entrailles, et  cette heure, en le considrant, il pouvait avoir
l'espce de satisfaction qu'aurait un armurier qui reconnatrait sa
marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la
poitrine.

Cosette avait Marius, Marius possdait Cosette. Ils avaient tout, mme
la richesse. Et c'tait son oeuvre. Mais ce bonheur, maintenant qu'il
existait, maintenant qu'il tait l, qu'allait-il en faire, lui Jean
Valjean? S'imposerait-il  ce bonheur? Le traiterait-il comme lui
appartenant? Sans doute Cosette tait  un autre; mais lui Jean Valjean
retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir?
Resterait-il l'espce de pre, entrevu, mais respect, qu'il avait t
jusqu'alors? S'introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette?
Apporterait-il, sans dire mot, son pass  cet avenir? Se
prsenterait-il l comme ayant droit, et viendrait-il s'asseoir, voil,
 ce lumineux foyer? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces
innocents dans ses deux mains tragiques? Poserait-il sur les paisibles
chenets du salon Gillenormand ses pieds qui tranaient derrire eux
l'ombre infamante de la loi? Entrerait-il en participation de chances
avec Cosette et Marius? paissirait-il l'obscurit sur son front et le
nuage dans le leur? Mettrait-il en tiers avec deux flicits sa
catastrophe? Continuerait-il de se taire? En un mot serait-il, prs de
ces deux tres heureux, le sinistre muet de la destine?

Il faut tre habitu  la fatalit et  ses rencontres pour oser lever
les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nudit
horrible. Le bien ou le mal sont derrire ce svre point
d'interrogation. Que vas-tu faire? demanda le sphinx.

Cette habitude de l'preuve, Jean Valjean l'avait. Il regarda le sphinx
fixement.

Il examina l'impitoyable problme sous toutes ses faces.

Cosette, cette existence charmante, tait le radeau de ce naufrag. Que
faire? S'y cramponner, ou lcher prise?

S'il s'y cramponnait, il sortait du dsastre, il remontait au soleil, il
laissait ruisseler de ses vtements et de ses cheveux l'eau amre, il
tait sauv, il vivait.

Allait-il lcher prise?

Alors, l'abme.

Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pense. Ou, pour mieux
dire, il combattait; il se ruait, furieux, au dedans de lui-mme, tantt
contre sa volont, tantt contre sa conviction.

Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d'avoir pu pleurer. Cela l'claira
peut-tre. Pourtant le commencement fut farouche. Une tempte, plus
furieuse que celle qui autrefois l'avait pouss vers Arras, se dchana
en lui. Le pass lui revenait en regard du prsent; il comparait et il
sanglotait. Une fois l'cluse des larmes ouvertes, le dsespr se
tordit.

Il se sentait arrt.

Hlas! dans ce pugilat  outrance entre notre gosme et notre devoir,
quand nous reculons ainsi pas  pas devant notre idal incommutable,
gars, acharns, exasprs de cder, disputant le terrain, esprant une
fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre
rsistance derrire nous que le pied du mur!

Sentir l'ombre sacre qui fait obstacle!

L'invisible inexorable, quelle obsession!

Donc avec la conscience on n'a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus;
prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, tant Dieu. On jette
dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y
jette sa richesse, on y jette son succs, on y jette sa libert ou sa
patrie, on y jette son bien-tre, on y jette son repos, on y jette sa
joie. Encore! encore! Videz le vase! penchez l'urne! Il faut finir par y
jeter son coeur.

Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme
cela.

N'est-on pas pardonnable de refuser enfin? Est-ce que l'inpuisable peut
avoir un droit? Est-ce que les chanes sans fin ne sont pas au-dessus de
la force humaine? Qui donc blmerait Sisyphe et Jean Valjean de dire:
c'est assez!

L'obissance de la matire est limite par le frottement; est-ce qu'il
n'y a pas une limite  l'obissance de l'me? Si le mouvement perptuel
est impossible, est-ce que le dvouement perptuel est exigible?

Le premier pas n'est rien; c'est le dernier qui est difficile.
Qu'tait-ce que l'affaire Champmathieu  ct du mariage de Cosette et
de ce qu'il entranait? Qu'est-ce que ceci: entrer dans le bagne,  ct
de ceci: entrer dans le nant?

 premire marche  descendre, que tu es sombre!  seconde marche, que
tu es noire!

Comment ne pas dtourner la tte cette fois?

Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C'est une torture
qui sacre. On peut y consentir la premire heure; on s'assied sur le
trne de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on
accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il
reste encore  vtir le manteau de flamme, et n'y a-t-il pas un moment
o la chair misrable se rvolte, et o l'on abdique le supplice?

Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l'accablement.

Il pesa, il songea, il considra les alternatives de la mystrieuse
balance de lumire et d'ombre.

Imposer son bagne  ces deux enfants blouissants, ou consommer lui-mme
son irrmdiable engloutissement. D'un ct le sacrifice de Cosette, de
l'autre le sien propre.

 quelle solution s'arrta-t-il?

Quelle dtermination prit-il? Quelle fut, au dedans de lui-mme, sa
rponse dfinitive  l'incorruptible interrogatoire de la fatalit?
Quelle porte se dcida-t-il  ouvrir? Quel ct de sa vie prit-il le
parti de fermer et de condamner? Entre tous ces escarpements insondables
qui l'entouraient, quel fut son choix? Quelle extrmit accepta-t-il?
Auquel de ces gouffres fit-il un signe de tte?

Sa rverie vertigineuse dura toute la nuit.

Il resta l jusqu'au jour, dans la mme attitude, ploy en deux sur ce
lit, prostern sous l'normit du sort, cras peut-tre, hlas! les
poings crisps, les bras tendus  angle droit comme un crucifi dclou
qu'on aurait jet la face contre terre. Il demeura douze heures, les
douze heures d'une longue nuit d'hiver, glac, sans relever la tte et
sans prononcer une parole. Il tait immobile comme un cadavre, pendant
que sa pense se roulait  terre et s'envolait, tantt comme l'hydre,
tantt comme l'aigle.  le voir ainsi sans mouvement on et dit un mort;
tout  coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, colle aux
vtements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu'il vivait.

Qui? on? puisque Jean Valjean tait seul et qu'il n'y avait personne l?

Le On qui est dans les tnbres.




Livre septime--La dernire gorge du calice




Chapitre I

Le septime cercle et le huitime ciel


Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des
heureux. Et aussi un peu leur sommeil attard. Le brouhaha des visites
et des flicitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 fvrier,
il tait un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau
sous le bras, occup  faire son antichambre, entendit un lger
frappement  la porte. On n'avait point sonn, ce qui est discret un
pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l'introduisit dans
le salon, encore encombr et sens dessus dessous, et qui avait l'air du
champ de bataille des joies de la veille.

--Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes rveills tard.

--Votre matre est-il lev? demanda Jean Valjean.

--Comment va le bras de monsieur? rpondit Basque.

--Mieux. Votre matre est-il lev?

--Lequel? l'ancien ou le nouveau?

--Monsieur Pontmercy.

--Monsieur le baron? fit Basque en se redressant.

On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque
chose; ils ont ce qu'un philosophe appellerait l'claboussure du titre,
et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, rpublicain
militant, et il l'avait prouv, tait maintenant baron malgr lui. Une
petite rvolution s'tait faite dans la famille sur ce titre. C'tait 
prsent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s'en dtachait. Mais
le colonel Pontmercy avait crit: _Mon fils portera mon titre_. Marius
obissait. Et puis Cosette, en qui la femme commenait  poindre, tait
ravie d'tre baronne.

--Monsieur le baron? rpta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que
monsieur Fauchelevent est l.

--Non. Ne lui dites pas que c'est moi. Dites-lui que quelqu'un demande 
lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom.

--Ah! fit Basque.

--Je veux lui faire une surprise.

--Ah! reprit Basque, se donnant  lui-mme son second ah! comme
explication du premier.

Et il sortit.

Jean Valjean resta seul.

Le salon, nous venons de le dire, tait tout en dsordre. Il semblait
qu'en prtant l'oreille on et pu y entendre encore la vague rumeur de
la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tombes des
guirlandes et des coiffures. Les bougies brles jusqu'au tronon
ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un
meuble n'tait  sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils,
rapprochs les uns des autres et faisant cercle, avaient l'air de
continuer une causerie. L'ensemble tait riant. Il y a encore une
certaine grce dans une fte morte. Cela a t heureux. Sur ces chaises
en dsarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumires teintes,
on a pens de la joie. Le soleil succdait au lustre, et entrait gament
dans le salon.

Quelques minutes s'coulrent. Jean Valjean tait immobile  l'endroit
o Basque l'avait quitt. Il tait trs ple. Ses yeux taient creux et
tellement enfoncs par l'insomnie sous l'orbite qu'ils y disparaissaient
presque. Son habit noir avait les plis fatigus d'un vtement qui a
pass la nuit. Les coudes taient blanchis de ce duvet que laisse au
drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait  ses pieds la
fentre dessine sur le parquet par le soleil.

Un bruit se fit  la porte, il leva les yeux.

Marius entra, la tte haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumire
sur le visage, le front panoui, l'oeil triomphant. Lui aussi n'avait
pas dormi.

--C'est vous, pre! s'cria-t-il en apercevant Jean Valjean; cet
imbcile de Basque qui avait un air mystrieux! Mais vous venez de trop
bonne heure. Il n'est encore que midi et demi. Cosette dort.

Ce mot: Pre, dit  M. Fauchelevent par Marius, signifiait: Flicit
suprme. Il y avait toujours eu, on le sait, escarpement, froideur et
contrainte entre eux; glace  rompre ou  fondre. Marius en tait  ce
point d'enivrement que l'escarpement s'abaissait, que la glace se
dissolvait, et que M. Fauchelevent tait pour lui, comme pour Cosette,
un pre.

Il continua; les paroles dbordaient de lui, ce qui est propre  ces
divins paroxysmes de la joie:

--Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez
manqu hier! Bonjour, pre. Comment va votre main? Mieux, n'est-ce pas?


Et, satisfait de la bonne rponse qu'il se faisait  lui-mme, il
poursuivit:

--Nous avons bien parl de vous tous les deux. Cosette vous aime tant!
Vous n'oubliez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus
de la rue de l'Homme-Arm. Nous n'en voulons plus du tout. Comment
aviez-vous pu aller demeurer dans une rue comme a, qui est malade, qui
est grognon, qui est laide, qui a une barrire  un bout, o l'on a
froid, o l'on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et
ds aujourd'hui. Ou vous aurez affaire  Cosette. Elle entend nous mener
tous par le bout du nez, je vous en prviens. Vous avez vu votre
chambre, elle est tout prs de la ntre; elle donne sur des jardins; on
a fait arranger ce qu'il y avait  la serrure, le lit est fait, elle est
toute prte, vous n'avez qu' arriver. Cosette a mis prs de votre lit
une grande vieille bergre en velours d'Utrecht,  qui elle a dit:
tends-lui les bras. Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui est
en face de vos fentres, il vient un rossignol. Vous l'aurez dans deux
mois. Vous aurez son nid  votre gauche et le ntre  votre droite. La
nuit il chantera, et le jour Cosette parlera. Votre chambre est en plein
midi. Cosette vous y rangera vos livres, votre voyage du capitaine Cook,
et l'autre, celui de Vancouver, toutes vos affaires. Il y a, je crois,
une petite valise  laquelle vous tenez, j'ai dispos un coin d'honneur
pour elle. Vous avez conquis mon grand-pre, vous lui allez. Nous
vivrons ensemble. Savez-vous le whist? vous comblerez mon grand-pre si
vous savez le whist. C'est vous qui mnerez promener Cosette mes jours
de palais, vous lui donnerez le bras, vous savez, comme au Luxembourg
autrefois. Nous sommes absolument dcids  tre trs heureux. Et vous
en serez, de notre bonheur, entendez-vous, pre? Ah , vous djeunez
avec nous aujourd'hui?

--Monsieur, dit Jean Valjean, j'ai une chose  vous dire. Je suis un
ancien forat.

La limite des sons aigus perceptibles peut tre tout aussi bien dpasse
pour l'esprit que pour l'oreille. Ces mots: _Je suis un ancien forat_,
sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l'oreille de
Marius, allaient au del du possible. Marius n'entendit pas. Il lui
sembla que quelque chose venait de lui tre dit; mais il ne sut quoi. Il
resta bant.

Il s'aperut alors que l'homme qui lui parlait tait effrayant. Tout 
son blouissement, il n'avait pas jusqu' ce moment remarqu cette
pleur terrible.

Jean Valjean dnoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit,
dfit le linge roul autour de sa main, mit son pouce  nu et le montra
 Marius.

--Je n'ai rien  la main, dit-il.

Marius regarda le pouce.

--Je n'y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean.

Il n'y avait en effet aucune trace de blessure.

Jean Valjean poursuivit:

--Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je me suis fait
absent le plus que j'ai pu. J'ai suppos cette blessure pour ne point
faire un faux, pour ne pas introduire de nullit dans les actes du
mariage, pour tre dispens de signer.

Marius bgaya:

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, rpondit Jean Valjean, que j'ai t aux galres.

--Vous me rendez fou! s'cria Marius pouvant.

--Monsieur Pontmercy, dit Jean Valjean, j'ai t dix-neuf ans aux
galres. Pour vol. Puis j'ai t condamn  perptuit. Pour vol. Pour
rcidive.  l'heure qu'il est, je suis en rupture de ban.

Marius avait beau reculer devant la ralit, refuser le fait, rsister 
l'vidence, il fallait s'y rendre. Il commena  comprendre, et comme
cela arrive toujours en pareil cas, il comprit au del. Il eut le
frisson d'un hideux clair intrieur; une ide, qui le fit frmir, lui
traversa l'esprit. Il entrevit dans l'avenir, pour lui-mme, une
destine difforme.

--Dites tout, dites tout! cria-t-il. Vous tes le pre de Cosette!

Et il fit deux pas en arrire avec un mouvement d'indicible horreur.

Jean Valjean redressa la tte dans une telle majest d'attitude qu'il
sembla grandir jusqu'au plafond.

--Il est ncessaire que vous me croyiez ici, monsieur; et, quoique notre
serment  nous autres ne soit pas reu en justice....

Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d'autorit souveraine et
spulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les
syllabes:

--...Vous me croirez. Le pre de Cosette, moi! devant Dieu, non.
Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais
ma vie  monder des arbres. Je ne m'appelle pas Fauchelevent, je
m'appelle Jean Valjean. Je ne suis rien  Cosette. Rassurez-vous.

Marius balbutia:

--Qui me prouve?....

--Moi. Puisque je le dis.

Marius regarda cet homme. Il tait lugubre et tranquille. Aucun mensonge
ne pouvait sortir d'un tel calme. Ce qui est glac est sincre. On
sentait le vrai dans cette froideur de tombe.

--Je vous crois, dit Marius.

Jean Valjean inclina la tte comme pour prendre acte, et continua:

--Que suis-je pour Cosette? un passant. Il y a dix ans, je ne savais pas
qu'elle existt. Je l'aime, c'est vrai. Une enfant qu'on a vue petite,
tant soi-mme dj vieux, on l'aime. Quand on est vieux, on se sent
grand-pre pour tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble,
supposer que j'ai quelque chose qui ressemble  un coeur. Elle tait
orpheline. Sans pre ni mre. Elle avait besoin de moi. Voil pourquoi
je me suis mis  l'aimer. C'est si faible les enfants, que le premier
venu, mme un homme comme moi, peut tre leur protecteur. J'ai fait ce
devoir-l vis--vis de Cosette. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment
appeler si peu de chose une bonne action; mais si c'est une bonne
action, eh bien, mettez que je l'ai faite. Enregistrez cette
circonstance attnuante. Aujourd'hui Cosette quitte ma vie; nos deux
chemins se sparent. Dsormais je ne puis plus rien pour elle. Elle est
madame Pontmercy. Sa providence a chang. Et Cosette gagne au change.
Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m'en parlez pas,
mais je vais au-devant de votre pense, c'est un dpt. Comment ce dpt
tait-il entre mes mains? Qu'importe? Je rends le dpt. On n'a rien de
plus  me demander. Je complte la restitution en disant mon vrai nom.
Ceci encore me regarde. Je tiens, moi,  ce que vous sachiez qui je
suis.

Et Jean Valjean regarda Marius en face.

Tout ce qu'prouvait Marius tait tumultueux et incohrent. De certains
coups de vent de la destine font de ces vagues dans notre me.

Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se
disperse en nous; nous disons les premires choses venues, lesquelles ne
sont pas toujours prcisment celles qu'il faudrait dire. Il y a des
rvlations subites qu'on ne peut porter et qui enivrent comme un vin
funeste. Marius tait stupfi de la situation nouvelle qui lui
apparaissait, au point de parler  cet homme presque comme quelqu'un qui
lui en aurait voulu de cet aveu.

--Mais enfin, s'cria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu'est-ce
qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret  vous-mme. Vous
n'tes ni dnonc, ni poursuivi, ni traqu? Vous avez une raison pour
faire, de gat de coeur, une telle rvlation. Achevez. Il y a autre
chose.  quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif?

--Pour quel motif? rpondit Jean Valjean d'une voix si basse et si
sourde qu'on et dit que c'tait  lui-mme qu'il parlait plus qu'
Marius. Pour quel motif, en effet, ce forat vient-il dire: Je suis un
forat? Eh bien oui! le motif est trange. C'est par honntet. Tenez,
ce qu'il y a de malheureux, c'est un fil que j'ai l dans le coeur et
qui me tient attach. C'est surtout quand on est vieux que ces fils-l
sont solides. Toute la vie se dfait alentour; ils rsistent. Si j'avais
pu arracher ce fil, le casser, dnouer le noeud ou le couper, m'en aller
bien loin, j'tais sauv, je n'avais qu' partir; il y a des diligences
rue du Bouloy; vous tes heureux, je m'en vais. J'ai essay de le
rompre, ce fil, j'ai tir dessus, il a tenu bon, il n'a pas cass, je
m'arrachais le coeur avec. Alors j'ai dit: Je ne puis pas vivre ailleurs
que l. Il faut que je reste. Eh bien oui, mais vous avez raison, je
suis un imbcile, pourquoi ne pas rester tout simplement? Vous m'offrez
une chambre dans la maison, madame Pontmercy m'aime bien, elle dit  ce
fauteuil: tends-lui les bras, votre grand-pre ne demande pas mieux que
de m'avoir, je lui vas, nous habiterons tous ensemble, repas en commun,
je donnerai le bras  Cosette...-- madame Pontmercy, pardon, c'est
l'habitude,--nous n'aurons qu'un toit, qu'une table, qu'un feu, le mme
coin de chemine l'hiver, la mme promenade l't, c'est la joie cela,
c'est le bonheur cela, c'est tout, cela. Nous vivrons en famille. En
famille!

 ce mot, Jean Valjean devint farouche. Il croisa les bras, considra le
plancher  ses pieds comme s'il voulait y creuser un abme, et sa voix
fut tout  coup clatante:

--En famille! non. Je ne suis d'aucune famille, moi. Je ne suis pas de
la vtre. Je ne suis pas de celle des hommes. Les maisons o l'on est
entre soi, j'y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n'est pas pour
moi. Je suis le malheureux; je suis dehors. Ai-je eu un pre et une
mre? j'en doute presque. Le jour o j'ai mari cette enfant, cela a t
fini, je l'ai vue heureuse, et qu'elle tait avec l'homme qu'elle aime,
et qu'il y avait l un bon vieillard, un mnage de deux anges, toutes
les joies dans cette maison, et que c'tait bien, et je me suis dit:
Toi, n'entre pas. Je pouvais mentir, c'est vrai, vous tromper tous,
rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a t pour elle, j'ai pu
mentir; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. Il
suffisait de me taire, c'est vrai, et tout continuait. Vous me demandez
ce qui me force  parler? une drle de chose, ma conscience. Me taire,
c'tait pourtant bien facile. J'ai pass la nuit  tcher de me le
persuader; vous me confessez, et ce que je viens vous dire est si
extraordinaire que vous en avez le droit; eh bien oui, j'ai pass la
nuit  me donner des raisons, je me suis donn de trs bonnes raisons,
j'ai fait ce que j'ai pu, allez. Mais il y a deux choses o je n'ai pas
russi; ni  casser le fil qui me tient par le coeur fix, riv et
scell ici, ni  faire taire quelqu'un qui me parle bas quand je suis
seul. C'est pourquoi je suis venu vous avouer tout ce matin. Tout, ou 
peu prs tout. Il y a de l'inutile  dire qui ne concerne que moi; je
le garde pour moi. L'essentiel, vous le savez. Donc j'ai pris mon
mystre, et je vous l'ai apport. Et j'ai ventr mon secret sous vos
yeux. Ce n'tait pas une rsolution aise  prendre. Toute la nuit je me
suis dbattu. Ah! vous croyez que je ne me suis pas dit que ce n'tait
point l l'affaire Champmathieu, qu'en cachant mon nom je ne faisais de
mal  personne, que le nom de Fauchelevent m'avait t donn par
Fauchelevent lui-mme en reconnaissance d'un service rendu, et que je
pouvais bien le garder, et que je serais heureux dans cette chambre que
vous m'offrez, que je ne gnerais rien, que je serais dans mon petit
coin, et que, tandis que vous auriez Cosette, moi j'aurais l'ide d'tre
dans la mme maison qu'elle. Chacun aurait eu son bonheur proportionn.
Continuer d'tre monsieur Fauchelevent, cela arrangeait tout. Oui,
except mon me. Il y avait de la joie partout sur moi, le fond de mon
me restait noir. Ce n'est pas assez d'tre heureux, il faut tre
content. Ainsi je serais rest monsieur Fauchelevent, ainsi mon vrai
visage, je l'aurais cach, ainsi, en prsence de votre panouissement,
j'aurais eu une nigme, ainsi, au milieu de votre plein jour, j'aurais
eu des tnbres; ainsi, sans crier gare, tout bonnement, j'aurais
introduit le bagne  votre foyer, je me serais assis  votre table avec
la pense que, si vous saviez qui je suis, vous m'en chasseriez, je me
serais laiss servir par des domestiques qui, s'ils avaient su, auraient
dit: Quelle horreur! Je vous aurais touch avec mon coude dont vous avez
droit de ne pas vouloir, je vous aurais filout vos poignes de main! Il
y aurait eu dans votre maison un partage de respect entre des cheveux
blancs vnrables et des cheveux blancs fltris;  vos heures les plus
intimes, quand tous les coeurs se seraient crus ouverts jusqu'au fond
les uns pour les autres, quand nous aurions t tous quatre ensemble,
votre aeul, vous deux, et moi, il y aurait eu l un inconnu! J'aurais
t cte  cte avec vous dans votre existence, ayant pour unique soin
de ne jamais dranger le couvercle de mon puits terrible. Ainsi, moi, un
mort, je me serais impos  vous qui tes des vivants. Elle, je l'aurais
condamne  moi  perptuit. Vous, Cosette et moi, nous aurions t
trois ttes dans le bonnet vert! Est-ce que vous ne frissonnez pas? Je
ne suis que le plus accabl des hommes, j'en aurais t le plus
monstrueux. Et ce crime, je l'aurais commis tous les jours! Et ce
mensonge, je l'aurais fait tous les jours! Et cette face de nuit, je
l'aurais eue sur mon visage tous les jours! Et ma fltrissure, je vous
en aurais donn votre part tous les jours! tous les jours!  vous mes
bien-aims,  vous mes enfants,  vous mes innocents! Se taire n'est
rien? garder le silence est simple? Non, ce n'est pas simple. Il y a un
silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignit, et ma
lchet, et ma trahison, et mon crime, je l'aurais bu goutte  goutte,
je l'aurais recrach, puis rebu, j'aurais fini  minuit et recommenc 
midi, et mon bonjour aurait menti, et mon bonsoir aurait menti, et
j'aurais dormi l-dessus, et j'aurais mang cela avec mon pain, et
j'aurais regard Cosette en face, et j'aurais rpondu au sourire de
l'ange par le sourire du damn, et j'aurais t un fourbe abominable!
Pourquoi faire? pour tre heureux. Pour tre heureux, moi! Est-ce que
j'ai le droit d'tre heureux? Je suis hors de la vie, monsieur.

Jean Valjean s'arrta. Marius coutait. De tels enchanements d'ides et
d'angoisses ne se peuvent interrompre. Jean Valjean baissa la voix de
nouveau, mais ce n'tait plus la voix sourde, c'tait la voix sinistre.

--Vous demandez pourquoi je parle? je ne suis ni dnonc, ni poursuivi,
ni traqu, dites-vous. Si! je suis dnonc! si! je suis poursuivi! si!
je suis traqu! Par qui? par moi. C'est moi qui me barre  moi-mme le
passage, et je me trane, et je me pousse, et je m'arrte, et je
m'excute, et quand on se tient soi-mme, on est bien tenu.

Et, saisissant son propre habit  poigne-main et le tirant vers Marius:

--Voyez donc ce poing-ci, continua-t-il. Est-ce que vous ne trouvez pas
qu'il tient ce collet-l de faon  ne pas le lcher? Eh bien! c'est
bien un autre poignet, la conscience! Il faut, si l'on veut tre
heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir; car, ds qu'on l'a
compris, il est implacable. On dirait qu'il vous punit de le comprendre;
mais non; il vous en rcompense; car il vous met dans un enfer o l'on
sent  ct de soi Dieu. On ne s'est pas sitt dchir les entrailles
qu'on est en paix avec soi-mme.

Et, avec une accentuation poignante, il ajouta:

--Monsieur Pontmercy, cela n'a pas le sens commun, je suis un honnte
homme. C'est en me dgradant  vos yeux que je m'lve aux miens. Ceci
m'est dj arriv une fois, mais c'tait moins douloureux; ce n'tait
rien. Oui, un honnte homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma
faute, continu de m'estimer; maintenant que vous me mprisez, je le
suis. J'ai cette fatalit sur moi que, ne pouvant jamais avoir que de la
considration vole, cette considration m'humilie et m'accable
intrieurement, et que, pour que je me respecte, il faut qu'on me
mprise. Alors je me redresse. Je suis un galrien qui obit  sa
conscience. Je sais bien que cela n'est pas ressemblant. Mais que
voulez-vous que j'y fasse? cela est. J'ai pris des engagements envers
moi-mme; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des
hasards qui nous entranent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur
Pontmercy, il m'est arriv des choses dans ma vie.

Jean Valjean fit encore une pause, avalant sa salive avec effort comme
si ses paroles avaient un arrire-got amer, et il reprit:

--Quand on a une telle horreur sur soi, on n'a pas le droit de la faire
partager aux autres  leur insu, on n'a pas le droit de leur communiquer
sa peste, on n'a pas le droit de les faire glisser dans son prcipice
sans qu'ils s'en aperoivent, on n'a pas le droit de laisser traner sa
casaque rouge sur eux, on n'a pas le droit d'encombrer sournoisement de
sa misre le bonheur d'autrui. S'approcher de ceux qui sont sains et les
toucher dans l'ombre avec son ulcre invisible, c'est hideux.
Fauchelevent a eu beau me prter son nom, je n'ai pas le droit de m'en
servir; il a pu me le donner, je n'ai pas pu le prendre. Un nom, c'est
un moi. Voyez-vous, monsieur, j'ai un peu pens, j'ai un peu lu, quoique
je sois un paysan; et je me rends compte des choses. Vous voyez que je
m'exprime convenablement. Je me suis fait une ducation  moi. Eh bien
oui, soustraire un nom et se mettre dessous, c'est dshonnte. Des
lettres de l'alphabet, cela s'escroque comme une bourse ou comme une
montre. tre une fausse signature en chair et en os, tre une fausse
clef vivante, entrer chez d'honntes gens en trichant leur serrure, ne
plus jamais regarder, loucher toujours, tre infme au dedans de moi,
non! non! non! non! Il vaut mieux souffrir, saigner, pleurer, s'arracher
la peau de la chair avec les ongles, passer les nuits  se tordre dans
les angoisses, se ronger le ventre et l'me. Voil pourquoi je viens
vous raconter tout cela. De gat de coeur, comme vous dites.

Il respira pniblement, et jeta ce dernier mot:

--Pour vivre, autrefois, j'ai vol un pain; aujourd'hui, pour vivre, je
ne veux pas voler un nom.

--Pour vivre! interrompit Marius. Vous n'avez pas besoin de ce nom pour
vivre?

--Ah! je m'entends, rpondit Jean Valjean, en levant et en abaissant la
tte lentement plusieurs fois de suite.

Il y eut un silence. Tous deux se taisaient, chacun abm dans un
gouffre de penses. Marius s'tait assis prs d'une table et appuyait le
coin de sa bouche sur un de ses doigts repli. Jean Valjean allait et
venait. Il s'arrta devant une glace et demeura sans mouvement. Puis,
comme s'il rpondait  un raisonnement intrieur, il dit en regardant
cette glace o il ne se voyait pas:

--Tandis qu' prsent je suis soulag!

Il se remit  marcher et alla  l'autre bout du salon.  l'instant o il
se retourna, il s'aperut que Marius le regardait marcher. Alors il lui
dit avec un accent inexprimable:

--Je trane un peu la jambe. Vous comprenez maintenant pourquoi.

Puis il acheva de se tourner vers Marius:

--Et maintenant, monsieur, figurez-vous ceci: Je n'ai rien dit, je suis
rest monsieur Fauchelevent, j'ai pris ma place chez vous, je suis des
vtres, je suis dans ma chambre, je viens djeuner le matin, en
pantoufles, les soirs nous allons au spectacle tous les trois,
j'accompagne madame Pontmercy aux Tuileries et  la place Royale, nous
sommes ensemble, vous me croyez votre semblable; un beau jour, je suis
l, vous tes l, nous causons, nous rions, tout  coup vous entendez
une voix crier ce nom: Jean Valjean! et voil que cette main
pouvantable, la police, sort de l'ombre et m'arrache mon masque
brusquement!

Il se tut encore; Marius s'tait lev avec un frmissement. Jean Valjean
reprit:

--Qu'en dites-vous?

Le silence de Marius rpondait.

Jean Valjean continua:

--Vous voyez bien que j'ai raison de ne pas me taire. Tenez, soyez
heureux, soyez dans le ciel, soyez l'ange d'un ange, soyez dans le
soleil, et contentez-vous-en, et ne vous inquitez pas de la manire
dont un pauvre damn s'y prend pour s'ouvrir la poitrine et faire son
devoir; vous avez un misrable homme devant vous, monsieur.

Marius traversa lentement le salon, et quand il fut prs de Jean
Valjean, lui tendit la main.

Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se prsentait point,
Jean Valjean se laissa faire, et il sembla  Marius qu'il treignait une
main de marbre.

--Mon grand-pre a des amis, dit Marius; je vous aurai votre grce.

--C'est inutile, rpondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit.
Les morts ne sont pas soumis  la surveillance. Ils sont censs pourrir
tranquillement. La mort, c'est la mme chose que la grce.

Et, dgageant sa main que Marius tenait, il ajouta avec une sorte de
dignit inexorable:

--D'ailleurs, faire mon devoir, voil l'ami auquel j'ai recours; et je
n'ai besoin que d'une grce, celle de ma conscience.

En ce moment,  l'autre extrmit du salon, la porte s'entrouvrit
doucement et dans l'entre-billement la tte de Cosette apparut. On
n'apercevait que son doux visage, elle tait admirablement dcoiffe,
elle avait les paupires encore gonfles de sommeil. Elle fit le
mouvement d'un oiseau qui passe sa tte hors du nid, regarda d'abord son
mari, puis Jean Valjean, et leur cria en riant, on croyait voir un
sourire au fond d'une rose:

--Parions que vous parlez politique! Comme c'est bte, au lieu d'tre
avec moi!

Jean Valjean tressaillit.

--Cosette!... balbutia Marius.--Et il s'arrta. On et dit deux
coupables.

Cosette, radieuse, continuait de les regarder tour  tour tous les
deux. Il y avait dans ses yeux comme des chappes de paradis.

--Je vous prends en flagrant dlit, dit Cosette. Je viens d'entendre 
travers la porte mon pre Fauchelevent qui disait:--La
conscience....--Faire son devoir....--C'est de la politique, a. Je ne
veux pas. On ne doit pas parler politique ds le lendemain. Ce n'est pas
juste.

--Tu te trompes, Cosette, rpondit Marius. Nous parlons affaires. Nous
parlons du meilleur placement  trouver pour tes six cent mille
francs....

--Ce n'est pas tout a, interrompit Cosette. Je viens. Veut-on de moi
ici?

Et, passant rsolment la porte, elle entra dans le salon. Elle tait
vtue d'un large peignoir blanc  mille plis et  grandes manches qui,
partant du cou, lui tombait jusqu'aux pieds. Il y a, dans les ciels d'or
des vieux tableaux gothiques, de ces charmants sacs  mettre un ange.

Elle se contempla de la tte aux pieds dans une grande glace, puis
s'cria avec une explosion d'extase ineffable:

--Il y avait une fois un roi et une reine. Oh! comme je suis contente!

Cela dit, elle fit la rvrence  Marius et  Jean Valjean.

--Voil, dit-elle, je vais m'installer prs de vous sur un fauteuil, on
djeune dans une demi-heure, vous direz tout ce que vous voudrez, je
sais bien qu'il faut que les hommes parlent, je serai bien sage.

Marius lui prit le bras, et lui dit amoureusement:

--Nous parlons affaires.

-- propos, rpondit Cosette, j'ai ouvert ma fentre, il vient d'arriver
un tas de pierrots dans le jardin. Des oiseaux, pas des masques. C'est
aujourd'hui mercredi des cendres; mais pas pour les oiseaux.

--Je te dis que nous parlons affaires, va, ma petite Cosette,
laisse-nous un moment. Nous parlons chiffres. Cela t'ennuierait.

--Tu as mis ce matin une charmante cravate, Marius. Vous tes fort
coquet, monseigneur. Non, cela ne m'ennuiera pas.

--Je t'assure que cela t'ennuiera.

--Non. Puisque c'est vous. Je ne vous comprendrai pas, mais je vous
couterai. Quand on entend les voix qu'on aime, on n'a pas besoin de
comprendre les mots qu'elles disent. tre l ensemble, c'est tout ce que
je veux. Je reste avec vous, bah!

--Tu es ma Cosette bien-aime! Impossible.

--Impossible!

--Oui.

--C'est bon, reprit Cosette. Je vous aurais dit des nouvelles. Je vous
aurais dit que mon grand-pre dort encore, que votre tante est  la
messe, que la chemine de la chambre de mon pre Fauchelevent fume, que
Nicolette a fait venir le ramoneur, que Toussaint et Nicolette se sont
dj disputes, que Nicolette se moque du bgayement de Toussaint. Eh
bien, vous ne saurez rien! Ah! c'est impossible? Moi aussi,  mon tour,
vous verrez, monsieur, je dirai: c'est impossible. Qui est-ce qui sera
attrap? Je t'en prie, mon petit Marius, laisse-moi ici avec vous deux.

--Je te jure qu'il faut que nous soyons seuls.

--Eh bien, est-ce que je suis quelqu'un?

Jean Valjean ne prononait pas une parole. Cosette se tourna vers lui:

--D'abord, pre, vous, je veux que vous veniez m'embrasser. Qu'est-ce
que vous faites l  ne rien dire au lieu de prendre mon parti? qui
est-ce qui m'a donn un pre comme a? Vous voyez bien que je suis trs
malheureuse en mnage. Mon mari me bat. Allons, embrassez-moi tout de
suite.

Jean Valjean s'approcha.

Cosette se retourna vers Marius.

--Vous, je vous fais la grimace.

Puis elle tendit son front  Jean Valjean.

Jean Valjean fit un pas vers elle.

Cosette recula.

--Pre, vous tes ple. Est-ce que votre bras vous fait mal?

--Il est guri, dit Jean Valjean.

--Est-ce que vous avez mal dormi?

--Non.

--Est-ce que vous tes triste?

--Non.

--Embrassez-moi. Si vous vous portez bien, si vous dormez bien, si vous
tes content, je ne vous gronderai pas.

Et de nouveau elle lui tendit son front.

Jean Valjean dposa un baiser sur ce front o il y avait un reflet
cleste.

--Souriez.

Jean Valjean obit. Ce fut le sourire d'un spectre.

--Maintenant, dfendez-moi contre mon mari.

--Cosette!... fit Marius.

--Fchez-vous, pre. Dites-lui qu'il faut que je reste. On peut bien
parler devant moi. Vous me trouvez donc bien sotte. C'est donc bien
tonnant ce que vous dites! des affaires, placer de l'argent  une
banque, voil grand'chose. Les hommes font les mystrieux pour rien. Je
veux rester. Je suis trs jolie ce matin; regarde-moi, Marius.

Et avec un haussement d'paules adorable et on ne sait quelle bouderie
exquise, elle regarda Marius. Il y eut comme un clair entre ces deux
tres. Que quelqu'un ft l, peu importait.

--Je t'aime! dit Marius.

--Je t'adore! dit Cosette.

Et ils tombrent irrsistiblement dans les bras l'un de l'autre.

-- prsent, reprit Cosette en rajustant un pli de son peignoir avec une
petite moue triomphante, je reste.

--Cela, non, rpondit Marius d'un ton suppliant. Nous avons quelque
chose  terminer.

--Encore non?

Marius prit une inflexion de voix grave:

--Je t'assure, Cosette, que c'est impossible.

--Ah! vous faites votre voix d'homme, monsieur. C'est bon, on s'en va.
Vous, pre, vous ne m'avez pas soutenue. Monsieur mon mari, monsieur mon
papa, vous tes des tyrans. Je vais le dire  grand-pre. Si vous croyez
que je vais revenir et vous faire des platitudes, vous vous trompez. Je
suis fire. Je vous attends  prsent. Vous allez voir que c'est vous
qui allez vous ennuyer sans moi. Je m'en vais, c'est bien fait.

Et elle sortit.

Deux secondes aprs, la porte se rouvrit, sa frache tte vermeille
passa encore une fois entre les deux battants, et elle leur cria:

--Je suis trs en colre.

La porte se referma et les tnbres se refirent.

Ce fut comme un rayon de soleil fourvoy qui, sans s'en douter, aurait
travers brusquement de la nuit.

Marius s'assura que la porte tait bien referme.

--Pauvre Cosette! murmura-t-il, quand elle va savoir....

 ce mot, Jean Valjean trembla de tous ses membres. Il fixa sur Marius
un oeil gar.

--Cosette! oh oui, c'est vrai, vous allez dire cela  Cosette. C'est
juste. Tiens, je n'y avais pas pens. On a de la force pour une chose,
on n'en a pas pour une autre. Monsieur, je vous en conjure, je vous en
supplie, monsieur, donnez-moi votre parole la plus sacre, ne le lui
dites pas. Est-ce qu'il ne suffit pas que vous le sachiez, vous? J'ai pu
le dire de moi-mme sans y tre forc, je l'aurais dit  l'univers, 
tout le monde, a m'tait gal. Mais elle, elle ne sait pas ce que
c'est, cela l'pouvanterait. Un forat, quoi! on serait forc de lui
expliquer, de lui dire: C'est un homme qui a t aux galres. Elle a vu
un jour passer la chane. Oh mon Dieu!

Il s'affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains.
On ne l'entendait pas, mais aux secousses de ses paules, on voyait
qu'il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs terribles.

Il y a de l'touffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le
prit, il se renversa en arrire sur le dossier du fauteuil comme pour
respirer, laissant pendre ses bras et laissant voir  Marius sa face
inonde de larmes, et Marius l'entendit murmurer si bas que sa voix
semblait tre dans une profondeur sans fond:--Oh, je voudrais mourir!

--Soyez tranquille, dit Marius, je garderai votre secret pour moi seul.

Et, moins attendri peut-tre qu'il n'aurait d l'tre, mais oblig
depuis une heure de se familiariser avec un inattendu effroyable, voyant
par degrs un forat se superposer sous ses yeux  M. Fauchelevent,
gagn peu  peu par cette ralit lugubre, et amen par la pente
naturelle de la situation  constater l'intervalle qui venait de se
faire entre cet homme et lui, Marius ajouta:

--Il est impossible que je ne vous dise pas un mot du dpt que vous
avez si fidlement et si honntement remis. C'est l un acte de
probit. Il est juste qu'une rcompense vous soit donne. Fixez la somme
vous-mme, elle vous sera compte. Ne craignez pas de la fixer trs
haut.

--Je vous en remercie, monsieur, rpondit Jean Valjean avec douceur.

Il resta pensif un moment, passant machinalement le bout de son index
sur l'ongle de son pouce, puis il leva la voix:

--Tout est  peu prs fini. Il me reste une dernire chose....

--Laquelle?

Jean Valjean eut comme une suprme hsitation, et, sans voix, presque
sans souffle, il balbutia plus qu'il ne dit:

-- prsent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui tes le
matre, que je ne dois plus voir Cosette?

--Je crois que ce serait mieux, rpondit froidement Marius.

--Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean.

Et il se dirigea vers la porte.

Il mit la main sur le bec-de-cane, le pne cda, la porte
s'entre-billa, Jean Valjean l'ouvrit assez pour pouvoir passer, demeura
une seconde immobile, puis referma la porte et se retourna vers Marius.

Il n'tait plus ple, il tait livide, il n'y avait plus de larmes dans
ses yeux, mais une sorte de flamme tragique. Sa voix tait redevenue
trangement calme.

--Tenez, monsieur, dit-il, si vous voulez, je viendrai la voir. Je vous
assure que je le dsire beaucoup. Si je n'avais pas tenu  voir Cosette,
je ne vous aurais pas fait l'aveu que je vous ai fait, je serais parti;
mais voulant rester dans l'endroit o est Cosette et continuer de la
voir, j'ai d honntement tout vous dire. Vous suivez mon raisonnement,
n'est-ce pas? c'est l une chose qui se comprend. Voyez-vous, il y a
neuf ans passs que je l'ai prs de moi. Nous avons demeur d'abord dans
cette masure du boulevard, ensuite dans le couvent, ensuite prs du
Luxembourg. C'est l que vous l'avez vue pour la premire fois. Vous
vous rappelez son chapeau de peluche bleue. Nous avons t ensuite dans
le quartier des Invalides o il y avait une grille et un jardin. Rue
Plumet. J'habitais une petite arrire-cour d'o j'entendais son piano.
Voil ma vie. Nous ne nous quittions jamais. Cela a dur neuf ans et des
mois. J'tais comme son pre, et elle tait mon enfant. Je ne sais pas
si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s'en aller  prsent, ne
plus la voir, ne plus lui parler, n'avoir plus rien, ce serait
difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en
temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais pas
longtemps. Vous diriez qu'on me reoive dans la petite salle basse. Au
rez-de-chausse. J'entrerais bien par la porte de derrire, qui est pour
les domestiques, mais cela tonnerait peut-tre. Il vaut mieux, je
crois, que j'entre par la porte de tout le monde. Monsieur, vraiment. Je
voudrais bien voir encore un peu Cosette. Aussi rarement qu'il vous
plaira. Mettez-vous  ma place, je n'ai plus que cela. Et puis, il faut
prendre garde. Si je ne venais plus du tout, il y aurait un mauvais
effet, on trouverait cela singulier. Par exemple, ce que je puis faire,
c'est de venir le soir, quand il commence  tre nuit.

--Vous viendrez tous les soirs, dit Marius, et Cosette vous attendra.

--Vous tes bon, monsieur, dit Jean Valjean.

Marius salua Jean Valjean, le bonheur reconduisit jusqu' la porte le
dsespoir, et ces deux hommes se quittrent.




Chapitre II

Les obscurits que peut contenir une rvlation


Marius tait boulevers.

L'espce d'loignement qu'il avait toujours eu pour l'homme prs duquel
il voyait Cosette, lui tait dsormais expliqu. Il y avait dans ce
personnage un on ne sait quoi nigmatique dont son instinct
l'avertissait. Cette nigme, c'tait la plus hideuse des hontes, le
bagne. Ce M. Fauchelevent tait le forat Jean Valjean.

Trouver brusquement un tel secret au milieu de son bonheur, cela
ressemble  la dcouverte d'un scorpion dans un nid de tourterelles.

Le bonheur de Marius et de Cosette tait-il condamn dsormais  ce
voisinage? tait-ce l un fait accompli? L'acceptation de cet homme
faisait-elle partie du mariage consomm? N'y avait-il plus rien  faire?

Marius avait-il pous aussi le forat?

On a beau tre couronn de lumire et de joie, on a beau savourer la
grande heure de pourpre de la vie, l'amour heureux, de telles secousses
forceraient mme l'archange dans son extase, mme le demi-dieu dans sa
gloire, au frmissement.

Comme il arrive toujours dans les changements  vue de cette espce,
Marius se demandait s'il n'avait pas de reproche  se faire  lui-mme?
Avait-il manqu de divination? Avait-il manqu de prudence? S'tait-il
tourdi involontairement? Un peu, peut-tre. S'tait-il engag, sans
assez de prcaution pour clairer les alentours, dans cette aventure
d'amour qui avait abouti  son mariage avec Cosette? Il
constatait,--c'est ainsi, par une srie de constatations successives de
nous-mmes sur nous-mmes, que la vie nous amende peu  peu,--il
constatait le ct chimrique et visionnaire de sa nature, sorte de
nuage intrieur propre  beaucoup d'organisations, et qui, dans les
paroxysmes de la passion et de la douleur, se dilate, la temprature de
l'me changeant, et envahit l'homme tout entier, au point de n'en plus
faire qu'une conscience baigne d'un brouillard. Nous avons plus d'une
fois indiqu cet lment caractristique de l'individualit de Marius.
Il se rappelait que, dans l'enivrement de son amour, rue Plumet, pendant
ces six ou sept semaines extatiques, il n'avait pas mme parl  Cosette
de ce drame nigmatique du bouge Gorbeau o la victime avait eu un si
trange parti pris de silence pendant la lutte et d'vasion aprs.
Comment se faisait-il qu'il n'en et point parl  Cosette? Cela
pourtant tait si proche et si effroyable! Comment se faisait-il qu'il
ne lui et pas mme nomm les Thnardier, et, particulirement, le jour
o il avait rencontr ponine? Il avait presque peine  s'expliquer
maintenant son silence d'alors. Il s'en rendait compte cependant. Il se
rappelait son tourdissement, son ivresse de Cosette, l'amour absorbant
tout, cet enlvement de l'un par l'autre dans l'idal, et peut-tre
aussi, comme la quantit imperceptible de raison mle  cet tat
violent et charmant de l'me, un vague et sourd instinct de cacher et
d'abolir dans sa mmoire cette aventure redoutable dont il craignait le
contact, o il ne voulait jouer aucun rle,  laquelle il se drobait,
et o il ne pouvait tre ni narrateur ni tmoin sans tre accusateur.
D'ailleurs, ces quelques semaines avaient t un clair; on n'avait eu
le temps de rien, que de s'aimer. Enfin, tout pes, tout retourn, tout
examin, quand il et racont le guet-apens Gorbeau  Cosette, quand il
lui et nomm les Thnardier, quelles qu'eussent t les consquences,
quand mme il et dcouvert que Jean Valjean tait un forat, cela
l'et-il chang, lui Marius? cela l'et-il change, elle Cosette? Et-il
recul? L'et-il moins adore? L'et-il moins pouse? Non. Cela et-il
chang quelque chose  ce qui s'tait fait? Non. Rien donc  regretter,
rien  se reprocher. Tout tait bien. Il y a un dieu pour ces ivrognes
qu'on appelle les amoureux. Aveugle, Marius avait suivi la route qu'il
et choisie clairvoyant. L'amour lui avait band les yeux, pour le mener
o? Au paradis.

Mais ce paradis tait compliqu dsormais d'un ctoiement infernal.

L'ancien loignement de Marius pour cet homme, pour ce Fauchelevent
devenu Jean Valjean, tait  prsent ml d'horreur.

Dans cette horreur, disons-le, il y avait quelque piti, et mme une
certaine surprise.

Ce voleur, ce voleur rcidiviste, avait restitu un dpt. Et quel
dpt? Six cent mille francs. Il tait seul dans le secret du dpt. Il
pouvait tout garder, il avait tout rendu.

En outre, il avait rvl de lui-mme sa situation. Rien ne l'y
obligeait. Si l'on savait qui il tait, c'tait par lui. Il y avait dans
cet aveu plus que l'acceptation de l'humiliation, il y avait
l'acceptation du pril. Pour un condamn, un masque n'est pas un masque,
c'est un abri. Il avait renonc  cet abri. Un faux nom, c'est de la
scurit; il avait rejet ce faux nom. Il pouvait, lui galrien, se
cacher  jamais dans une famille honnte; il avait rsist  cette
tentation. Et pour quel motif? par scrupule de conscience. Il l'avait
expliqu lui-mme avec l'irrsistible accent de la ralit. En somme,
quel que ft ce Jean Valjean, c'tait incontestablement une conscience
qui se rveillait. Il y avait l on ne sait quelle mystrieuse
rhabilitation commence; et, selon toute apparence, depuis longtemps
dj le scrupule tait matre de cet homme. De tels accs du juste et du
bien ne sont pas propres aux natures vulgaires. Rveil de conscience,
c'est grandeur d'me.

Jean Valjean tait sincre. Cette sincrit, visible, palpable,
irrfragable, vidente mme par la douleur qu'elle lui faisait, rendait
les informations inutiles et donnait autorit  tout ce que disait cet
homme. Ici, pour Marius, interversion trange des situations. Que
sortait-il de M. Fauchelevent? la dfiance. Que se dgageait-il de Jean
Valjean? la confiance.

Dans le mystrieux bilan de ce Jean Valjean que Marius pensif dressait,
il constatait l'actif, il constatait le passif, et il tchait d'arriver
 une balance. Mais tout cela tait comme dans un orage. Marius,
s'efforant de se faire une ide nette de cet homme, et poursuivant,
pour ainsi dire, Jean Valjean au fond de sa pense, le perdait et le
retrouvait dans une brume fatale.

Le dpt honntement rendu, la probit de l'aveu, c'tait bien. Cela
faisait comme une claircie dans la nue, puis la nue redevenait noire.

Si troubles que fussent les souvenirs de Marius, il lui en revenait
quelque ombre.

Qu'tait-ce dcidment que cette aventure du galetas Jondrette?
Pourquoi,  l'arrive de la police, cet homme, au lieu de se plaindre,
s'tait-il vad? ici Marius trouvait la rponse. Parce que cet homme
tait un repris de justice en rupture de ban.

Autre question: Pourquoi cet homme tait-il venu dans la barricade? Car
 prsent Marius revoyait distinctement ce souvenir, reparu dans ces
motions comme l'encre sympathique au feu. Cet homme tait dans la
barricade. Il n'y combattait pas. Qu'tait-il venu y faire? Devant cette
question un spectre se dressait, et faisait la rponse. Javert. Marius
se rappelait parfaitement  cette heure la funbre vision de Jean
Valjean entranant hors de la barricade Javert garrott, et il entendait
encore derrire l'angle de la petite rue Mondtour l'affreux coup de
pistolet. Il y avait, vraisemblablement, haine entre cet espion et ce
galrien. L'un gnait l'autre. Jean Valjean tait all  la barricade
pour se venger. Il y tait arriv tard. Il savait probablement que
Javert y tait prisonnier. La vendette corse a pntr dans de certains
bas-fonds et y fait loi; elle est si simple qu'elle n'tonne pas les
mes mme  demi retournes vers le bien; et ces coeurs-l sont ainsi
faits qu'un criminel, en voie de repentir, peut tre scrupuleux sur le
vol et ne l'tre pas sur la vengeance. Jean Valjean avait tu Javert. Du
moins, cela semblait vident.

Dernire question enfin; mais  celle-ci pas de rponse. Cette question,
Marius la sentait comme une tenaille. Comment se faisait-il que
l'existence de Jean Valjean et coudoy si longtemps celle de Cosette?
Qu'tait-ce que ce sombre jeu de la providence qui avait mis cet enfant
en contact avec cet homme? Y a-t-il donc aussi des chanes  deux
forges l-haut, et Dieu se plat-il  accoupler l'ange avec le dmon?
Un crime et une innocence peuvent donc tre camarades de chambre dans
le mystrieux bagne des misres? Dans ce dfil de condamns qu'on
appelle la destine humaine, deux fronts peuvent passer l'un prs de
l'autre, l'un naf, l'autre formidable, l'un tout baign des divines
blancheurs de l'aube, l'autre  jamais blmi par la lueur d'un ternel
clair? Qui avait pu dterminer cet appareillement inexplicable? De
quelle faon, par suite de quel prodige, la communaut de vie avait-elle
pu s'tablir entre cette cleste petite et ce vieux damn? Qui avait pu
lier l'agneau au loup, et, chose plus incomprhensible encore, attacher
le loup  l'agneau? Car le loup aimait l'agneau, car l'tre farouche
adorait l'tre faible, car, pendant neuf annes, l'ange avait eu pour
point d'appui le monstre. L'enfance et l'adolescence de Cosette, sa
venue au jour, sa virginale croissance vers la vie et la lumire,
avaient t abrites par ce dvouement difforme. Ici, les questions
s'exfoliaient, pour ainsi parler, en nigmes innombrables, les abmes
s'ouvraient au fond des abmes, et Marius ne pouvait plus se pencher sur
Jean Valjean sans vertige. Qu'tait-ce donc que cet homme prcipice?

Les vieux symboles gnsiaques sont ternels; dans la socit humaine,
telle qu'elle existe, jusqu'au jour o une clart plus grande la
changera, il y a  jamais deux hommes, l'un suprieur, l'autre
souterrain; celui qui est selon le bien, c'est Abel; celui qui est selon
le mal, c'est Can. Qu'tait-ce que ce Can tendre? Qu'tait-ce que ce
bandit religieusement absorb dans l'adoration d'une vierge, veillant
sur elle, l'levant, la gardant, la dignifiant, et l'enveloppant, lui
impur, de puret? Qu'tait-ce que ce cloaque qui avait vnr cette
innocence au point de ne pas lui laisser une tache? Qu'tait-ce que ce
Jean Valjean faisant l'ducation de Cosette? Qu'tait-ce que cette
figure de tnbres ayant pour unique soin de prserver de toute ombre et
de tout nuage le lever d'un astre?

L tait le secret de Jean Valjean; l aussi tait le secret de Dieu.

Devant ce double secret, Marius reculait. L'un en quelque sorte le
rassurait sur l'autre. Dieu tait dans cette aventure aussi visible que
Jean Valjean. Dieu a ses instruments. Il se sert de l'outil qu'il veut.
Il n'est pas responsable devant l'homme. Savons-nous comment Dieu s'y
prend? Jean Valjean avait travaill  Cosette. Il avait un peu fait
cette me. C'tait incontestable. Eh bien, aprs? L'ouvrier tait
horrible; mais l'oeuvre tait admirable. Dieu produit ses miracles comme
bon lui semble. Il avait construit cette charmante Cosette, et il avait
employ Jean Valjean. Il lui avait plu de se choisir cet trange
collaborateur. Quel compte avons-nous  lui demander? Est-ce la premire
fois que le fumier aide le printemps  faire la rose?

Marius se faisait ces rponses-l et se dclarait  lui-mme qu'elles
taient bonnes. Sur tous les points que nous venons d'indiquer, il
n'avait pas os presser Jean Valjean sans s'avouer  lui-mme qu'il ne
l'osait pas. Il adorait Cosette, il possdait Cosette, Cosette tait
splendidement pure. Cela lui suffisait. De quel claircissement avait-il
besoin? Cosette tait une lumire. La lumire a-t-elle besoin d'tre
claircie? Il avait tout; que pouvait-il dsirer? Tout, est-ce que ce
n'est pas assez? Les affaires personnelles de Jean Valjean ne le
regardaient pas. En se penchant sur l'ombre fatale de cet homme, il se
cramponnait  cette dclaration solennelle du misrable: _Je ne suis
rien  Cosette. Il y a dix ans, je ne savais pas qu'elle existt_.

Jean Valjean tait un passant. Il l'avait dit lui-mme. Eh bien, il
passait. Quel qu'il ft, son rle tait fini. Il y avait dsormais
Marius pour faire les fonctions de la providence prs de Cosette.
Cosette tait venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son
poux, son mle cleste. En s'envolant, Cosette, aile et transfigure,
laissait derrire elle  terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean
Valjean.

Dans quelque cercle d'ides que tournt Marius, il en revenait toujours
 une certaine horreur de Jean Valjean. Horreur sacre peut-tre, car,
nous venons de l'indiquer, il sentait un _quid divinum_ dans cet homme.
Mais, quoi qu'on fit, et quelque attnuation qu'on y chercht, il
fallait bien toujours retomber sur ceci: c'tait un forat; c'est--dire
l'tre qui, dans l'chelle sociale, n'a mme pas de place, tant
au-dessous du dernier chelon. Aprs le dernier des hommes vient le
forat. Le forat n'est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants.
La loi l'a destitu de toute la quantit d'humanit qu'elle peut ter 
un homme. Marius, sur les questions pnales, en tait encore, quoique
dmocrate, au systme inexorable, et il avait, sur ceux que la loi
frappe, toutes les ides de la loi. Il n'avait pas encore accompli,
disons-le, tous les progrs. Il n'en tait pas encore  distinguer entre
ce qui est crit par l'homme et ce qui est crit par Dieu, entre la loi
et le droit. Il n'avait point examin et pes le droit que prend l'homme
de disposer de l'irrvocable et de l'irrparable. Il n'tait pas rvolt
du mot _vindicte_. Il trouvait simple que de certaines effractions de la
loi crite fussent suivies de peines ternelles, et il acceptait, comme
procd de civilisation, la damnation sociale. Il en tait encore l,
sauf  avancer infailliblement plus tard, sa nature tant bonne, et au
fond toute faite de progrs latent.

Dans ce milieu d'ides, Jean Valjean lui apparaissait difforme et
repoussant. C'tait le rprouv. C'tait le forat. Ce mot tait pour
lui comme un son de trompette du jugement; et, aprs avoir considr
longtemps Jean Valjean, son dernier geste tait de dtourner la tte.
_Vade retro_.

Marius, il faut le reconnatre et mme y insister, tout en interrogeant
Jean Valjean au point que Jean Valjean lui avait dit: _vous me
confessez_, ne lui avait pourtant pas fait deux ou trois questions
dcisives. Ce n'tait pas qu'elles ne se fussent prsentes  son
esprit, mais il en avait eu peur. Le galetas Jondrette? La barricade?
Javert? Qui sait o se fussent arrtes les rvlations? Jean Valjean ne
semblait pas homme  reculer, et qui sait si Marius, aprs l'avoir
pouss, n'aurait pas souhait le retenir? Dans de certaines conjonctures
suprmes, ne nous est-il pas arriv  tous, aprs avoir fait une
question, de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre la rponse?
C'est surtout quand on aime qu'on a de ces lchets-l. Il n'est pas
sage de questionner  outrance les situations sinistres, surtout quand
le ct indissoluble de notre propre vie y est fatalement ml. Des
explications dsespres de Jean Valjean, quelque pouvantable lumire
pouvait sortir, et qui sait si cette clart hideuse n'aurait pas
rejailli jusqu' Cosette? Qui sait s'il n'en ft pas rest une sorte de
lueur infernale sur le front de cet ange? L'claboussure d'un clair,
c'est encore de la foudre. La fatalit a de ces solidarits-l, o
l'innocence elle-mme s'empreint de crime par la sombre loi des reflets
colorants. Les plus pures figures peuvent garder  jamais la
rverbration d'un voisinage horrible.  tort ou  raison, Marius avait
eu peur. Il en savait dj trop. Il cherchait plutt  s'tourdir qu'
s'clairer. perdu, il emportait Cosette dans ses bras en fermant les
yeux sur Jean Valjean.

Cet homme tait de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser
en chercher le fond? C'est une pouvante de questionner l'ombre. Qui
sait ce qu'elle va rpondre? L'aube pourrait en tre noircie pour
jamais.

Dans cette situation d'esprit, c'tait pour Marius une perplexit
poignante de penser que cet homme aurait dsormais un contact quelconque
avec Cosette. Ces questions redoutables, devant lesquelles il avait
recul, et d'o aurait pu sortir une dcision implacable et dfinitive,
il se reprochait presque  prsent de ne pas les avoir faites. Il se
trouvait trop bon, trop doux, disons le mot, trop faible. Cette
faiblesse l'avait entran  une concession imprudente. Il s'tait
laiss toucher. Il avait eu tort. Il aurait d purement et simplement
rejeter Jean Valjean. Jean Valjean tait la part du feu, il aurait d la
faire, et dbarrasser sa maison de cet homme. Il s'en voulait, il en
voulait  la brusquerie de ce tourbillon d'motions qui l'avait
assourdi, aveugl, et entran. Il tait mcontent de lui-mme.

Que faire maintenant? Les visites de Jean Valjean lui rpugnaient
profondment.  quoi bon cet homme chez lui? que faire? Ici il
s'tourdissait, il ne voulait pas creuser, il ne voulait pas
approfondir; il ne voulait pas se sonder lui-mme. Il avait promis, il
s'tait laiss entraner  promettre; Jean Valjean avait sa promesse;
mme  un forat, surtout  un forat, on doit tenir sa parole.
Toutefois, son premier devoir tait envers Cosette. En somme, une
rpulsion, qui dominait tout, le soulevait.

Marius roulait confusment tout cet ensemble d'ides dans son esprit,
passant de l'une  l'autre, et remu par toutes. De l un trouble
profond. Il ne lui fut pas ais de cacher ce trouble  Cosette, mais
l'amour est un talent, et Marius y parvint.

Du reste, il fit, sans but apparent, des questions  Cosette, candide
comme une colombe est blanche, et ne se doutant de rien; il lui parla de
son enfance et de sa jeunesse, et il se convainquit de plus en plus que
tout ce qu'un homme peut tre de bon, de paternel et de respectable, ce
forat l'avait t pour Cosette. Tout ce que Marius avait entrevu et
suppos tait rel. Cette ortie sinistre avait aim et protg ce lys.




Livre huitime--La dcroissance crpusculaire




Chapitre I

La chambre d'en bas


Le lendemain,  la nuit tombante, Jean Valjean frappait  la porte
cochre de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le reut. Basque se
trouvait dans la cour  point nomm, et comme s'il avait eu des ordres.
Il arrive quelquefois qu'on dit  un domestique: Vous guetterez monsieur
un tel, quand il arrivera.

Basque, sans attendre que Jean Valjean vnt  lui, lui adressa la
parole:

--Monsieur le baron m'a charg de demander  monsieur s'il dsire monter
ou rester en bas?

--Rester en bas, rpondit Jean Valjean.

Basque, d'ailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle
basse et dit: Je vais prvenir madame.

La pice o Jean Valjean entra tait un rez-de-chausse vot et humide,
servant de cellier dans l'occasion, donnant sur la rue, carrel de
carreaux rouges, et mal clair d'une fentre  barreaux de fer.

Cette chambre n'tait pas de celles que harclent le houssoir, la tte
de loup et le balai. La poussire y tait tranquille. La perscution des
araignes n'y tait pas organise. Une telle toile, largement tale,
bien noire, orne de mouches mortes, faisait la roue sur une des vitres
de la fentre. La salle, petite et basse, tait meuble d'un tas de
bouteilles vides amonceles dans un coin. La muraille, badigeonne d'un
badigeon d'ocre jaune, s'caillait par larges plaques. Au fond, il y
avait une chemine de bois peinte en noir  tablette troite. Un feu y
tait allum; ce qui indiquait qu'on avait compt sur la rponse de Jean
Valjean: _Rester en bas_.

Deux fauteuils taient placs aux deux coins de la chemine. Entre les
fauteuils tait tendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit
montrant plus de corde que de laine.

La chambre avait pour clairage le feu de la chemine et le crpuscule
de la fentre.

Jean Valjean tait fatigu. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne
dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils.

Basque revint, posa sur la chemine une bougie allume et se retira.
Jean Valjean, la tte ploye et le menton sur la poitrine, n'aperut ni
Basque, ni la bougie.

Tout  coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette tait derrire lui.

Il ne l'avait pas vue entrer, mais il avait senti qu'elle entrait. Il se
retourna. Il la contempla. Elle tait adorablement belle. Mais ce qu'il
regardait de ce profond regard, ce n'tait pas la beaut, c'tait l'me.

--Ah bien, s'cria Cosette, voil une ide! pre, je savais que vous
tiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue  celle-l. Marius
me dit que c'est vous qui voulez que je vous reoive ici.

--Oui, c'est moi.

--Je m'attendais  la rponse. Tenez-vous bien. Je vous prviens que je
vais vous faire une scne. Commenons par le commencement. Pre,
embrassez-moi.

Et elle tendit sa joue.

Jean Valjean demeura immobile.

--Vous ne bougez pas. Je le constate. Attitude de coupable. Mais c'est
gal, je vous pardonne. Jsus-Christ a dit: Tendez l'autre joue. La
voici.

Et elle tendit l'autre joue.

Jean Valjean ne remua pas. Il semblait qu'il et les pieds clous dans
le pav.

--Ceci devient srieux, dit Cosette. Qu'est-ce que je vous ai fait? Je
me dclare brouille. Vous me devez mon raccommodement. Vous dnez avec
nous.

--J'ai dn.

--Ce n'est pas vrai. Je vous ferai gronder par monsieur Gillenormand.
Les grands-pres sont faits pour tancer les pres. Allons. Montez avec
moi dans le salon. Tout de suite.

--Impossible.

Cosette ici perdit un peu de terrain. Elle cessa d'ordonner et passa aux
questions.

--Mais pourquoi? Et vous choisissez pour me voir la chambre la plus
laide de la maison. C'est horrible ici.

--Tu sais....

Jean Valjean se reprit.

--Vous savez, madame, je suis particulier, j'ai mes lubies.

Cosette frappa ses petites mains l'une contre l'autre.

--Madame!... vous savez!... encore du nouveau! Qu'est-ce que cela veut
dire?

Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois
recours.

--Vous avez voulu tre madame. Vous l'tes.

--Pas pour vous, pre.

--Ne m'appelez plus pre.

--Comment?

--Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez.

--Vous n'tes plus pre? je ne suis plus Cosette? monsieur Jean?
Qu'est-ce que cela signifie? mais c'est des rvolutions, a! que
s'est-il donc pass? Regardez-moi donc un peu en face. Et vous ne voulez
pas demeurer avec nous! Et vous ne voulez pas de ma chambre! Qu'est-ce
que je vous ai fait? Qu'est-ce que je vous ai fait? Il y a donc eu
quelque chose?

--Rien.

--Eh bien alors?

--Tout est comme  l'ordinaire.

--Pourquoi changez-vous de nom?

--Vous en avez bien chang, vous.

Il sourit encore de ce mme sourire et ajouta:

--Puisque vous tes madame Pontmercy, je puis bien tre monsieur Jean.

--Je n'y comprends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai  mon mari
la permission que vous soyez monsieur Jean. J'espre qu'il n'y
consentira pas. Vous me faites beaucoup de peine. On a des lubies, mais
on ne fait pas du chagrin  sa petite Cosette. C'est mal. Vous n'avez
pas le droit d'tre mchant, vous qui tes bon.

Il ne rpondit pas.

Elle lui prit vivement les deux mains, et, d'un mouvement irrsistible,
les levant vers son visage, elle les pressa contre son cou sous son
menton, ce qui est un profond geste de tendresse.

--Oh! lui dit-elle, soyez bon!

Et elle poursuivit:

--Voici ce que j'appelle tre bon: tre gentil, venir demeurer ici,
reprendre nos bonnes petites promenades, il y a des oiseaux ici comme
rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de l'Homme-Arm,
ne pas nous donner des charades  deviner, tre comme tout le monde,
dner avec nous, djeuner avec nous, tre mon pre.

Il dgagea ses mains.

--Vous n'avez plus besoin de pre, vous avez un mari.

Cosette s'emporta.

--Je n'ai plus besoin de pre! Des choses comme  qui n'ont pas le sens
commun, on ne sait que dire vraiment!

--Si Toussaint tait l, reprit Jean Valjean comme quelqu'un qui en est
 chercher des autorits et qui se rattache  toutes les branches, elle
serait la premire  convenir que c'est vrai que j'ai toujours eu mes
manires  moi. Il n'y a rien de nouveau. J'ai toujours aim mon coin
noir.

--Mais il fait froid ici. On n'y voit pas clair. C'est abominable, a,
de vouloir tre monsieur Jean. Je ne veux pas que vous me disiez vous.

--Tout  l'heure, en venant, rpondit Jean Valjean, j'ai vu rue
Saint-Louis un meuble. Chez un bniste. Si j'tais une jolie femme, je
me donnerais ce meuble-l. Une toilette trs bien; genre d' prsent. Ce
que vous appelez du bois de rose, je crois. C'est incrust. Une glace
assez grande. Il y a des tiroirs. C'est joli.

--Hou! le vilain ours! rpliqua Cosette.

Et avec une gentillesse suprme, serrant les dents et cartant les
lvres, elle souffla contre Jean Valjean. C'tait une Grce copiant une
chatte.

--Je suis furieuse, reprit-elle. Depuis hier vous me faites tous rager.
Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. Vous ne me dfendez pas contre
Marius. Marius ne me soutient pas contre vous. Je suis toute seule.
J'arrange une chambre gentiment. Si j'avais pu y mettre le bon Dieu, je
l'y aurais mis. On me laisse ma chambre sur les bras. Mon locataire me
fait banqueroute. Je commande  Nicolette un bon petit dner. On n'en
veut pas de votre dner, madame. Et mon pre Fauchelevent veut que je
l'appelle monsieur Jean, et que je le reoive dans une affreuse vieille
laide cave moisie o les murs ont de la barbe, et o il y a, en fait de
cristaux, des bouteilles vides, et en fait de rideaux, des toiles
d'araignes! Vous tes singulier, j'y consens, c'est votre genre, mais
on accorde une trve  des gens qui se marient. Vous n'auriez pas d
vous remettre  tre singulier tout de suite. Vous allez donc tre bien
content dans votre abominable rue de l'Homme-Arm. J'y ai t bien
dsespre, moi! Qu'est-ce que vous avez contre moi? Vous me faites
beaucoup de peine. Fi!

Et, srieuse subitement, elle regarda fixement Jean Valjean, et ajouta:

--Vous m'en voulez donc de ce que je suis heureuse?

La navet,  son insu, pntre quelquefois trs avant. Cette question,
simple pour Cosette, tait profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait
gratigner; elle dchirait.

Jean Valjean plit. Il resta un moment sans rpondre, puis, d'un accent
inexprimable et se parlant  lui-mme, il murmura:

--Son bonheur, c'tait le but de ma vie.  prsent Dieu peut me signer
ma sortie. Cosette, tu es heureuse; mon temps est fait.

--Ah! vous m'avez dit _tu_! s'cria Cosette.

Et elle lui sauta au cou.

Jean Valjean, perdu, l'treignit contre sa poitrine avec garement. Il
lui sembla presque qu'il la reprenait.

--Merci, pre! lui dit Cosette.

L'entranement allait devenir poignant pour Jean Valjean. Il se retira
doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau.

--Eh bien? dit Cosette.

Jean Valjean rpondit:

--Je vous quitte, madame, on vous attend.

Et, du seuil de la porte, il ajouta:

--Je vous ai dit tu. Dites  votre mari que cela ne m'arrivera plus.
Pardonnez-moi.

Jean Valjean sortit, laissant Cosette stupfaite de cet adieu
nigmatique.




Chapitre II

Autre pas en arrire


Le jour suivant,  la mme heure, Jean Valjean revint.

Cosette ne lui fit pas de questions, ne s'tonna plus, ne s'cria plus
qu'elle avait froid, ne parla plus du salon; elle vita de dire ni pre
ni monsieur Jean. Elle se laissa dire vous. Elle se laissa appeler
madame. Seulement elle avait une certaine diminution de joie. Elle et
t triste, si la tristesse lui et t possible.

Il est probable qu'elle avait eu avec Marius une de ces conversations
dans lesquelles l'homme aim dit ce qu'il veut, n'explique rien, et
satisfait la femme aime. La curiosit des amoureux ne va pas trs loin
au del de leur amour.

La salle basse avait fait un peu de toilette. Basque avait supprim les
bouteilles, et Nicolette les araignes.

Tous les lendemains qui suivirent ramenrent  la mme heure Jean
Valjean. Il vint tous les jours, n'ayant pas la force de prendre les
paroles de Marius autrement qu' la lettre. Marius s'arrangea de manire
 tre absent aux heures o Jean Valjean venait. La maison s'accoutuma 
la nouvelle manire d'tre de M. Fauchelevent. Toussaint y aida.
_Monsieur a toujours t comme a_, rptait-elle. Le grand-pre rendit
ce dcret:--C'est un original. Et tout fut dit. D'ailleurs, 
quatre-vingt-dix ans il n'y a plus de liaison possible; tout est
juxtaposition; un nouveau venu est une gne. Il n'y a plus de place,
toutes les habitudes sont prises. M. Fauchelevent, M. Tranchelevent, le
pre Gillenormand ne demanda pas mieux que d'tre dispens de ce
monsieur. Il ajouta:--Rien n'est plus commun que ces originaux-l. Ils
font toutes sortes de bizarreries. De motif, point. Le marquis de
Canaples tait pire. Il acheta un palais pour loger dans le grenier. Ce
sont des apparences fantasques qu'ont les gens.

Personne n'entrevit le dessous sinistre. Qui et d'ailleurs pu deviner
une telle chose? Il y a de ces marais dans l'Inde; l'eau semble
extraordinaire, inexplicable, frissonnante sans qu'il y ait de vent,
agite l o elle devrait tre calme. On regarde  la superficie ces
bouillonnements sans cause; on n'aperoit pas l'hydre qui se trane au
fond.

Beaucoup d'hommes ont ainsi un monstre secret, un mal qu'ils
nourrissent, un dragon qui les ronge, un dsespoir qui habite leur nuit.
Tel homme ressemble aux autres, va, vient. On ne sait pas qu'il a en lui
une effroyable douleur parasite aux mille dents, laquelle vit dans ce
misrable, qui en meurt. On ne sait pas que cet homme est un gouffre. Il
est stagnant, mais profond. De temps en temps un trouble auquel on ne
comprend rien se fait  sa surface. Une ride mystrieuse se plisse, puis
s'vanouit, puis reparat; une bulle d'air monte et crve. C'est peu de
chose, c'est terrible. C'est la respiration de la bte inconnue.

De certaines habitudes tranges, arriver  l'heure o les autres
partent, s'effacer pendant que les autres s'talent, garder dans toutes
les occasions ce qu'on pourrait appeler le manteau couleur de muraille,
chercher l'alle solitaire, prfrer la rue dserte, ne point se mler
aux conversations, viter les foules et les ftes, sembler  son aise et
vivre pauvrement, avoir, tout riche qu'on est, sa clef dans sa poche et
sa chandelle chez le portier, entrer par la petite porte, monter par
l'escalier drob, toutes ces singularits insignifiantes, rides, bulles
d'air, plis fugitifs  la surface, viennent souvent d'un fond
formidable.

Plusieurs semaines se passrent ainsi. Une vie nouvelle s'empara peu 
peu de Cosette; les relations que cre le mariage, les visites, le soin
de la maison, les plaisirs, ces grandes affaires. Les plaisirs de
Cosette n'taient pas coteux; ils consistaient en un seul: tre avec
Marius. Sortir avec lui, rester avec lui, c'tait l la grande
occupation de sa vie. C'tait pour eux une joie toujours toute neuve de
sortir bras dessus bras dessous,  la face du soleil, en pleine rue,
sans se cacher, devant tout le monde, tous les deux tout seuls. Cosette
eut une contrarit. Toussaint ne put s'accorder avec Nicolette, le
soudage de deux vieilles filles tant impossible, et s'en alla. Le
grand-pre se portait bien; Marius plaidait  et l quelques causes; la
tante Gillenormand menait paisiblement prs du nouveau mnage cette vie
latrale qui lui suffisait. Jean Valjean venait tous les jours.

Le tutoiement disparu, le vous, le madame, le monsieur Jean, tout cela
le faisait autre pour Cosette. Le soin qu'il avait pris lui-mme  la
dtacher de lui, lui russissait. Elle tait de plus en plus gaie et de
moins en moins tendre. Pourtant elle l'aimait toujours bien, et il le
sentait. Un jour elle lui dit tout  coup: vous tiez mon Pre, vous
n'tes plus mon pre, vous tiez mon oncle, vous n'tes plus mon oncle,
vous tiez monsieur Fauchelevent, vous tes Jean. Qui tes-vous donc? Je
n'aime pas tout a. Si je ne vous savais pas si bon, j'aurais peur de
vous.

Il demeurait toujours rue de l'Homme-Arm, ne pouvant se rsoudre 
s'loigner du quartier qu'habitait Cosette.

Dans les premiers temps il ne restait prs de Cosette que quelques
minutes, puis s'en allait.

Peu  peu il prit l'habitude de faire ses visites moins courtes. On et
dit qu'il profitait de l'autorisation des jours qui s'allongeaient; il
arriva plus tt et partit plus tard.

Un jour il chappa  Cosette de lui dire: Pre. Un clair de joie
illumina le vieux visage sombre de Jean Valjean. Il la reprit: Dites
Jean,--Ah! c'est vrai, rpondit-elle avec un clat de rire, monsieur
Jean.--C'est bien, dit-il. Et il se dtourna pour qu'elle ne le vt pas
essuyer ses yeux.




Chapitre III

Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet


Ce fut la dernire fois.  partir de cette dernire lueur, l'extinction
complte se fit. Plus de familiarit, plus de bonjour avec un baiser,
plus jamais ce mot si profondment doux: mon pre! il tait, sur sa
demande et par sa propre complicit, successivement chass de tous ses
bonheurs; et il avait cette misre qu'aprs avoir perdu Cosette tout
entire en un jour, il lui avait fallu ensuite la reperdre en dtail.

L'oeil finit par s'habituer aux jours de cave. En somme, avoir tous les
jours une apparition de Cosette, cela lui suffisait. Toute sa vie se
concentrait dans cette heure-l. Il s'asseyait prs d'elle, il la
regardait en silence, ou bien il lui parlait des annes d'autrefois, de
son enfance, du couvent, de ses petites amies d'alors.

Une aprs-midi,--c'tait une des premires journes d'avril, dj
chaude, encore frache, le moment de la grande gat du soleil, les
jardins qui environnaient les fentres de Marius et de Cosette avaient
l'motion du rveil, l'aubpine allait poindre, une bijouterie de
girofles s'talait sur les vieux murs, les gueules-de-loup roses
billaient dans les fentes des pierres, il y avait dans l'herbe un
charmant commencement de pquerettes et de boutons-d'or, les papillons
blancs de l'anne dbutaient, le vent, ce mntrier de la noce
ternelle, essayait dans les arbres les premires notes de cette grande
symphonie aurorale que les vieux potes appelaient le renouveau,--Marius
dit  Cosette:--Nous avons dit que nous irions revoir notre jardin de la
rue Plumet. Allons-y. Il ne faut pas tre ingrats.--Et ils s'envolrent
comme deux hirondelles vers le printemps. Ce jardin de la rue Plumet
leur faisait l'effet de l'aube. Ils avaient dj derrire eux quelque
chose qui tait comme le printemps de leur amour. La maison de la rue
Plumet, tant prise  bail, appartenait encore  Cosette. Ils allrent 
ce jardin et  cette maison. Ils s'y retrouvrent, ils s'y oublirent.
Le soir,  l'heure ordinaire, Jean Valjean vint rue des
Filles-du-Calvaire.--Madame est sortie avec monsieur, et n'est pas
rentre encore, lui dit Basque. Il s'assit en silence et attendit une
heure. Cosette ne rentra point. Il baissa la tte et s'en alla.

Cosette tait si enivre de sa promenade  leur jardin et si joyeuse
d'avoir vcu tout un jour dans son pass qu'elle ne parla pas d'autre
chose le lendemain.

Elle ne s'aperut pas qu'elle n'avait point vu Jean Valjean.

--De quelle faon tes-vous alls l? lui demanda Jean Valjean.

-- pied.

--Et comment tes-vous revenus?

--En fiacre.

Depuis quelque temps Jean Valjean remarquait la vie troite que menait
le jeune couple. Il en tait importun. L'conomie de Marius tait
svre, et le mot pour Jean Valjean avait son sens absolu. Il hasarda
une question:

--Pourquoi n'avez-vous pas une voiture  vous? Un joli coup ne vous
coterait que cinq cents francs par mois. Vous tes riches.

--Je ne sais pas, rpondit Cosette.

--C'est comme Toussaint, reprit Jean Valjean. Elle est partie. Vous ne
l'avez pas remplace. Pourquoi?

--Nicolette suffit.

--Mais il vous faudrait une femme de chambre.

--Est-ce que je n'ai pas Marius?

--Vous devriez avoir une maison  vous, des domestiques  vous, une
voiture, loge au spectacle. Il n'y a rien de trop beau pour vous.
Pourquoi ne pas profiter de ce que vous tes riches? La richesse, cela
s'ajoute au bonheur.

Cosette ne rpondit rien.

Les visites de Jean Valjean ne s'abrgeaient point. Loin de l. Quand
c'est le coeur qui glisse, on ne s'arrte pas sur la pente.

Lorsque Jean Valjean voulait prolonger sa visite et faire oublier
l'heure, il faisait l'loge de Marius; il le trouvait beau, noble,
courageux, spirituel, loquent, bon. Cosette enchrissait. Jean Valjean
recommenait. On ne tarissait pas. Marius, ce mot tait inpuisable; il
y avait des volumes dans ces six lettres. De cette faon Jean Valjean
parvenait  rester longtemps. Voir Cosette, oublier prs d'elle, cela
lui tait si doux! C'tait le pansement de sa plaie. Il arriva plusieurs
fois que Basque vint dire  deux reprises: Monsieur Gillenormand
m'envoie rappeler  Madame la baronne que le dner est servi.

Ces jours-l, Jean Valjean rentrait chez lui trs pensif.

Y avait-il donc du vrai dans cette comparaison de la chrysalide qui
s'tait prsente  l'esprit de Marius? Jean Valjean tait-il en effet
une chrysalide qui s'obstinerait, et qui viendrait faire des visites 
son papillon?

Un jour il resta plus longtemps encore qu' l'ordinaire. Le lendemain,
il remarqua qu'il n'y avait point de feu dans la chemine.--Tiens!
pensa-t-il. Pas de feu.--Et il se donna  lui-mme cette
explication:--C'est tout simple. Nous sommes en avril. Les froids ont
cess.

--Dieu! qu'il fait froid ici! s'cria Cosette en entrant.

--Mais non, dit Jean Valjean.

--C'est donc vous qui avez dit  Basque de ne pas faire de feu?

--Oui. Nous sommes en mai tout  l'heure.

--Mais on fait du feu jusqu'au mois de juin. Dans cette cave-ci, il en
faut toute l'anne.

--J'ai pens que le feu tait inutile.

--C'est bien l une de vos ides! reprit Cosette.

Le jour d'aprs, il y avait du feu. Mais les deux fauteuils taient
rangs  l'autre bout de la salle prs de la porte.--Qu'est-ce que cela
veut dire? pensa Jean Valjean.

Il alla chercher les fauteuils, et les remit  leur place ordinaire prs
de la chemine.

Ce feu rallum l'encouragea pourtant. Il fit durer la causerie plus
longtemps encore que d'habitude. Comme il se levait pour s'en aller,
Cosette lui dit:

--Mon mari m'a dit une drle de chose hier.

--Quelle chose donc?

--Il m'a dit: Cosette, nous avons trente mille livres de rente.
Vingt-sept que tu as, trois que me fait mon grand-pre. J'ai rpondu:
Cela fait trente. Il a repris: Aurais-tu le courage de vivre avec les
trois mille? J'ai rpondu: Oui, avec rien. Pourvu que ce soit avec toi.
Et puis j'ai demand: Pourquoi me dis-tu a? Il m'a rpondu: Pour
savoir.

Jean Valjean ne trouva pas une parole. Cosette attendait probablement de
lui quelque explication; il l'couta dans un morne silence. Il s'en
retourna rue de l'Homme-Arm; il tait si profondment absorb qu'il se
trompa de porte, et qu'au lieu de rentrer chez lui, il entra dans la
maison voisine. Ce ne fut qu'aprs avoir mont presque deux tages qu'il
s'aperut de son erreur et qu'il redescendit.

Son esprit tait bourrel de conjectures. Il tait vident que Marius
avait des doutes sur l'origine de ces six cent mille francs, qu'il
craignait quelque source non pure, qui sait? qu'il avait mme peut-tre
dcouvert que cet argent venait de lui Jean Valjean, qu'il hsitait
devant cette fortune suspecte, et rpugnait  la prendre comme sienne,
aimant mieux rester pauvres, lui et Cosette, que d'tre riches d'une
richesse trouble.

En outre, vaguement, Jean Valjean commenait  se sentir conduit.

Le jour suivant, il eut, en pntrant dans la salle basse, comme une
secousse. Les fauteuils avaient disparu. Il n'y avait pas mme une
chaise.

--Ah , s'cria Cosette en entrant, pas de fauteuils! O sont donc les
fauteuils?

--Ils n'y sont plus, rpondit Jean Valjean.

--Voil qui est fort!

Jean Valjean bgaya:

--C'est moi qui ai dit  Basque de les enlever.

--Et la raison?

--Je ne reste que quelques minutes aujourd'hui.

--Rester peu, ce n'est pas une raison pour rester debout.

--Je crois que Basque avait besoin des fauteuils pour le salon.

--Pourquoi?

--Vous avez sans doute du monde ce soir.

--Nous n'avons personne.

Jean Valjean ne put dire un mot de plus.

Cosette haussa les paules.

--Faire enlever les fauteuils! L'autre jour vous faites teindre le feu.
Comme vous tes singulier!

--Adieu, murmura Jean Valjean.

Il ne dit pas: Adieu, Cosette. Mais il n'eut pas la force de dire:
Adieu, madame.

Il sortit accabl.

Cette fois il avait compris.

Le lendemain il ne vint pas. Cosette ne le remarqua que le soir.

--Tiens, dit-elle, monsieur Jean n'est pas venu aujourd'hui.

Elle eut comme un lger serrement de coeur, mais elle s'en aperut 
peine, tout de suite distraite par un baiser de Marius.

Le jour d'aprs, il ne vint pas.

Cosette n'y prit pas garde, passa sa soire et dormit sa nuit, comme 
l'ordinaire, et n'y pensa qu'en se rveillant. Elle tait si heureuse!
Elle envoya bien vite Nicolette chez monsieur Jean savoir s'il tait
malade, et pourquoi il n'tait pas venu la veille. Nicolette rapporta la
rponse de monsieur Jean. Il n'tait point malade. Il tait occup. Il
viendrait bientt. Le plus tt qu'il pourrait. Du reste, il allait faire
un petit voyage. Que madame devait se souvenir que c'tait son habitude
de faire des voyages de temps en temps. Qu'on n'et pas d'inquitude.
Qu'on ne songet point  lui.

Nicolette, en entrant chez monsieur Jean, lui avait rpt les propres
paroles de sa matresse. Que madame envoyait savoir pourquoi monsieur
Jean n'tait pas venu la veille. Il y a deux jours que je ne suis venu,
dit Jean Valjean avec douceur.

Mais l'observation glissa sur Nicolette qui n'en rapporta rien 
Cosette.




Chapitre IV

L'attraction et l'extinction


Pendant les derniers mois du printemps et les premiers mois de l't de
1833, les passants clairsems du Marais, les marchands des boutiques,
les oisifs sur le pas des portes, remarquaient un vieillard proprement
vtu de noir, qui, tous les jours, vers la mme heure,  la nuit
tombante, sortait de la rue de l'Homme-Arm, du ct de la rue
Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, passait devant les Blancs-Manteaux,
gagnait la rue Culture-Sainte-Catherine, et, arriv  la rue de
l'charpe, tournait  gauche, et entrait dans la rue Saint-Louis.

L il marchait  pas lents, la tte tendue en avant, ne voyant rien,
n'entendant rien, l'oeil immuablement fix sur un point toujours le
mme, qui semblait pour lui toil, et qui n'tait autre que l'angle de
la rue des Filles-du-Calvaire. Plus il approchait de ce coin de rue,
plus son oeil s'clairait; une sorte de joie illuminait ses prunelles
comme une aurore intrieure il avait l'air fascin et attendri, ses
lvres faisaient des mouvements obscurs, comme s'il parlait  quelqu'un
qu'il ne voyait pas, il souriait vaguement, et il avanait le plus
lentement qu'il pouvait. On et dit que, tout en souhaitant d'arriver,
il avait peur du moment o il serait tout prs. Lorsqu'il n'y avait plus
que quelques maisons entre lui et cette rue qui paraissait l'attirer,
son pas se ralentissait au point que par instants on pouvait croire
qu'il ne marchait plus. La vacillation de sa tte et la fixit de sa
prunelle faisaient songer  l'aiguille qui cherche le ple. Quelque
temps qu'il mt  faire durer l'arrive, il fallait bien arriver; il
atteignait la rue des Filles-du-Calvaire; alors il s'arrtait, il
tremblait, il passait sa tte avec une sorte de timidit sombre au del
du coin de la dernire maison, et il regardait dans cette rue, et il y
avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait 
l'blouissement de l'impossible et  la rverbration d'un paradis
ferm. Puis une larme, qui s'tait peu  peu amasse dans l'angle des
paupires, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et
quelquefois s'arrtait  sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur
amre. Il restait ainsi quelques minutes comme s'il et t de pierre;
puis il s'en retournait par le mme chemin et du mme pas, et,  mesure
qu'il s'loignait son regard s'teignait.

Peu  peu, ce vieillard cessa d'aller jusqu' l'angle de la rue des
Filles-du-Calvaire; il s'arrtait  mi-chemin dans la rue Saint-Louis;
tantt un peu plus loin, tantt un peu plus prs. Un jour, il resta au
coin de la rue Culture-Sainte-Catherine et regarda la rue des
Filles-du-Calvaire de loin. Puis il hocha silencieusement la tte de
droite  gauche, comme s'il se refusait quelque chose, et rebroussa
chemin.

Bientt, il ne vint mme plus jusqu' la rue Saint-Louis. Il arrivait
jusqu' la rue Pave, secouait le front, et s'en retournait; puis il
n'alla plus au del de la rue des Trois-Pavillons; puis il ne dpassa
plus les Blancs-Manteaux. On et dit un pendule qu'on ne remonte plus et
dont les oscillations s'abrgent en attendant qu'elles s'arrtent.

Tous les jours il sortait de chez lui  la mme heure, il entreprenait
le mme trajet, mais il ne l'achevait plus, et, peut-tre sans qu'il en
et conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage
exprimait cette unique ide:  quoi bon? La prunelle tait teinte; plus
de rayonnement. La larme aussi tait tarie; elle ne s'amassait plus
dans l'angle des paupires; cet oeil pensif tait sec. La tte du
vieillard tait toujours tendue en avant; le menton par moments remuait;
les plis de son cou maigre faisaient de la peine. Quelquefois, quand le
temps tait mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu'il n'ouvrait
point. Les bonnes femmes du quartier disaient: C'est un innocent. Les
enfants le suivaient en riant.




Livre neuvime--Suprme ombre, suprme aurore




Chapitre I

Piti pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux


C'est une terrible chose d'tre heureux! Comme on s'en contente! Comme
on trouve que cela suffit! Comme, tant en possession du faux but de la
vie, le bonheur, on oublie le vrai but, le devoir!

Disons-le pourtant, on aurait tort d'accuser Marius.

Marius, nous l'avons expliqu, avant son mariage, n'avait pas fait de
questions  M. Fauchelevent, et, depuis, il avait craint d'en faire 
Jean Valjean. Il avait regrett la promesse  laquelle il s'tait laiss
entraner. Il s'tait beaucoup dit qu'il avait eu tort de faire cette
concession au dsespoir. Il s'tait born  loigner peu  peu Jean
Valjean de sa maison et  l'effacer le plus possible dans l'esprit de
Cosette. Il s'tait en quelque sorte toujours plac entre Cosette et
Jean Valjean, sr que de cette faon elle ne l'apercevrait pas et n'y
songerait point. C'tait plus que l'effacement, c'tait l'clipse.

Marius faisait ce qu'il jugeait ncessaire et juste. Il croyait avoir,
pour carter Jean Valjean, sans duret, mais sans faiblesse, des raisons
srieuses qu'on a vues dj et d'autres encore qu'on verra plus tard. Le
hasard lui ayant fait rencontrer, dans un procs qu'il avait plaid, un
ancien commis de la maison Laffitte, il avait eu, sans les chercher, de
mystrieux renseignements qu'il n'avait pu,  la vrit, approfondir,
par respect mme pour ce secret qu'il avait promis de garder, et par
mnagement pour la situation prilleuse de Jean Valjean. Il croyait, en
ce moment-l mme, avoir un grave devoir  accomplir, la restitution des
six cent mille francs  quelqu'un qu'il cherchait le plus discrtement
possible. En attendant, il s'abstenait de toucher  cet argent.

Quant  Cosette, elle n'tait dans aucun de ces secrets-l; mais il
serait dur de la condamner, elle aussi.

Il y avait de Marius  elle un magntisme tout-puissant, qui lui faisait
faire, d'instinct et presque machinalement, ce que Marius souhaitait.
Elle sentait, du ct de monsieur Jean, une volont de Marius; elle
s'y conformait. Son mari n'avait eu rien  lui dire; elle subissait la
pression vague, mais claire, de ses intentions tacites, et obissait
aveuglment. Son obissance ici consistait  ne pas se souvenir de ce
que Marius oubliait. Elle n'avait aucun effort  faire pour cela. Sans
qu'elle st elle-mme pourquoi, et sans qu'il y ait  l'en accuser, son
me tait tellement devenue celle de son mari, que ce qui se couvrait
d'ombre dans la pense de Marius s'obscurcissait dans la sienne.

N'allons pas trop loin cependant; en ce qui concerne Jean Valjean, cet
oubli et cet effacement n'taient que superficiels. Elle tait plutt
tourdie qu'oublieuse. Au fond, elle aimait bien celui qu'elle avait si
longtemps nomm son pre. Mais elle aimait plus encore son mari. C'est
ce qui avait un peu fauss la balance de ce coeur, penche d'un seul
ct.

Il arrivait parfois que Cosette parlait de Jean Valjean et s'tonnait.
Alors Marius la calmait:--Il est absent, je crois. N'a-t-il pas dit
qu'il partait pour un voyage? C'est vrai, pensait Cosette. Il avait
l'habitude de disparatre ainsi. Mais pas si longtemps.--Deux ou trois
fois elle envoya Nicolette rue de l'Homme-Arm s'informer si monsieur
Jean tait revenu de son voyage. Jean Valjean fit rpondre que non.

Cosette n'en demanda pas davantage, n'ayant sur la terre qu'un besoin,
Marius.

Disons encore que, de leur ct, Marius et Cosette avaient t absents.
Ils taient alls  Vernon. Marius avait men Cosette au tombeau de son
pre.

Marius avait peu  peu soustrait Cosette  Jean Valjean. Cosette s'tait
laiss faire.

Du reste, ce qu'on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas,
l'ingratitude des enfants, n'est pas toujours une chose aussi
reprochable qu'on le croit. C'est l'ingratitude de la nature. La nature,
nous l'avons dit ailleurs, regarde devant elle. La nature divise les
tres vivants en arrivants et en partants. Les partants sont tourns
vers l'ombre, les arrivants vers la lumire. De l un cart qui, du ct
des vieux, est fatal, et, du ct des jeunes, involontaire. Cet cart,
d'abord insensible, s'accrot lentement comme toute sparation de
branches. Les rameaux, sans se dtacher du tronc, s'en loignent. Ce
n'est pas leur faute. La jeunesse va o est la joie, aux ftes, aux
vives clarts, aux amours. La vieillesse va  la fin. On ne se perd pas
de vue, mais il n'y a plus d'treinte. Les jeunes gens sentent le
refroidissement de la vie; les vieillards celui de la tombe. N'accusons
pas ces pauvres enfants.




Chapitre II

Dernires palpitations de la lampe sans huile


Jean Valjean un jour descendit son escalier, fit trois pas dans la rue,
s'assit sur une borne, sur cette mme borne o Gavroche, dans la nuit du
5 au 6 juin, l'avait trouv songeant; il resta l quelques minutes, puis
remonta. Ce fut la dernire oscillation du pendule. Le lendemain, il ne
sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit.

Sa portire, qui lui apprtait son maigre repas, quelques choux ou
quelques pommes de terre avec un peu de lard, regarda dans l'assiette de
terre brune et s'exclama:

--Mais vous n'avez pas mang hier, pauvre cher homme!

--Si fait, rpondit Jean Valjean.

--L'assiette est toute pleine.

--Regardez le pot  l'eau. Il est vide.

--Cela prouve que vous avez bu; cela ne prouve pas que vous avez mang.

--Eh bien, ft Jean Valjean, si je n'ai eu faim que d'eau?

--Cela s'appelle la soif, et, quand on ne mange pas en mme temps, cela
s'appelle la fivre.

--Je mangerai demain.

--Ou  la Trinit. Pourquoi pas aujourd'hui? Est-ce qu'on dit: Je
mangerai demain! Me laisser tout mon plat sans y toucher! Mes
viquelottes qui taient si bonnes!

Jean Valjean prit la main de la vieille femme:

--Je vous promets de les manger, lui dit-il de sa voix bienveillante.

--Je ne suis pas contente de vous, rpondit la portire.

Jean Valjean ne voyait gure d'autre crature humaine que cette bonne
femme. Il y a dans Paris des rues o personne ne passe et des maisons o
personne ne vient. Il tait dans une de ces rues-l et dans une de ces
maisons-l.

Du temps qu'il sortait encore, il avait achet  un chaudronnier pour
quelques sous un petit crucifix de cuivre qu'il avait accroch  un clou
en face de son lit. Ce gibet-l est toujours bon  voir.

Une semaine s'coula sans que Jean Valjean ft un pas dans sa chambre.
Il demeurait toujours couch. La portire disait  son mari:--Le
bonhomme de l-haut ne se lve plus, il ne mange plus, il n'ira pas
loin. a a des chagrins, a. On ne m'tera pas de la tte que sa fille
est mal marie.

Le portier rpliqua avec l'accent de la souverainet maritale:

--S'il est riche, qu'il ait un mdecin. S'il n'est pas riche, qu'il n'en
ait pas. S'il n'a pas de mdecin, il mourra.

--Et s'il en a un?

--Il mourra, dit le portier.

La portire se mit  gratter avec un vieux couteau de l'herbe qui
poussait dans ce qu'elle appelait son pav, et tout en arrachant
l'herbe, elle grommelait:

--C'est dommage. Un vieillard qui est si propre! Il est blanc comme un
poulet.

Elle aperut au bout de la rue un mdecin du quartier qui passait; elle
prit sur elle de le prier de monter.

--C'est au deuxime, lui dit-elle. Vous n'aurez qu' entrer. Comme le
bonhomme ne bouge plus de son lit, la clef est toujours  la porte.

Le mdecin vit Jean Valjean et lui parla.

Quand il redescendit, la portire l'interpella:

--Eh bien, docteur?

--Votre malade est bien malade.

--Qu'est-ce qu'il a?

--Tout et rien. C'est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une
personne chre. On meurt de cela.

--Qu'est-ce qu'il vous a dit?

--Il m'a dit qu'il se portait bien.

--Reviendrez-vous, docteur?

--Oui, rpondit le mdecin. Mais il faudrait qu'un autre que moi revnt.




Chapitre III

Une plume pse  qui soulevait la charrette Fauchelevent


Un soir Jean Valjean eut de la peine  se soulever sur le coude; il se
prit la main et ne trouva pas son pouls; sa respiration tait courte et
s'arrtait par instants; il reconnut qu'il tait plus faible qu'il ne
l'avait encore t. Alors, sans doute sous la pression de quelque
proccupation suprme, il fit un effort, se dressa sur son sant, et
s'habilla. Il mit son vieux vtement d'ouvrier. Ne sortant plus, il y
tait revenu, et il le prfrait. Il dut s'interrompre plusieurs fois en
s'habillant; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui
coulait du front.

Depuis qu'il tait seul, il avait mis son lit dans l'antichambre, afin
d'habiter le moins possible cet appartement dsert.

Il ouvrit la valise et en tira le trousseau de Cosette.

Il l'tala sur son lit.

Les chandeliers de l'vque taient  leur place sur la chemine. Il
prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les
chandeliers. Puis, quoiqu'il ft encore grand jour, c'tait en t, il
les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allums en plein
jour dans les chambres o il y a des morts.

Chaque pas qu'il faisait en allant d'un meuble  l'autre l'extnuait, et
il tait oblig de s'asseoir. Ce n'tait point de la fatigue ordinaire
qui dpense la force pour la renouveler; c'tait le reste des mouvements
possibles; C'tait la vie puise qui s'goutte dans des efforts
accablants qu'on ne recommencera pas.

Une des chaises o il se laissa tomber tait place devant le miroir, si
fatal pour lui, si providentiel pour Marius, o il avait lu sur le
buvard l'criture renverse de Cosette. Il se vit dans ce miroir, et ne
se reconnut pas. Il avait quatre-vingts ans; avant le mariage de Marius,
on lui et  peine donn cinquante ans; cette anne avait compt trente.
Ce qu'il avait sur le front, ce n'tait plus la ride de l'ge, c'tait
la marque mystrieuse de la mort. On sentait l le creusement de l'ongle
impitoyable. Ses joues pendaient; la peau de son visage avait cette
couleur qui ferait croire qu'il y a dj de la terre dessus; les deux
coins de sa bouche s'abaissaient comme dans ce masque que les anciens
sculptaient sur les tombeaux; il regardait le vide avec un air de
reproche; on et dit un de ces grands tres tragiques qui ont  se
plaindre de quelqu'un.

Il tait dans cette situation, la dernire phase de l'accablement, o la
douleur ne coule plus; elle est, pour ainsi dire, coagule; il y a sur
l'me comme un caillot de dsespoir.

La nuit tait venue. Il trana laborieusement une table et le vieux
fauteuil prs de la chemine, et posa sur la table une plume, de l'encre
et du papier.

Cela fait, il eut un vanouissement. Quand il reprit connaissance, il
avait soif. Ne pouvant soulever le pot  l'eau, il le pencha pniblement
vers sa bouche, et but une gorge.

Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait
rester debout, il regarda la petite robe noire et tous ces chers objets.

Ces contemplations-l durent des heures qui semblent des minutes. Tout 
coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait; il s'accouda
 la table que les flambeaux de l'vque clairaient, et prit la plume.

Comme la plume ni l'encre n'avaient servi depuis longtemps, le bec de la
plume tait recourb, l'encre tait dessche, il fallut qu'il se levt
et qu'il mt quelques gouttes d'eau dans l'encre, ce qu'il ne put faire
sans s'arrter et s'asseoir deux ou trois fois, et il fut forc d'crire
avec le dos de la plume. Il s'essuyait le front de temps en temps.

Sa main tremblait. Il crivit lentement quelques lignes que voici:

Cosette, je te bnis. Je vais t'expliquer. Ton mari a eu raison de me
faire comprendre que je devais m'en aller; cependant il y a un peu
d'erreur dans ce qu'il a cru, mais il a eu raison. Il est excellent.
Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez
toujours mon enfant bien-aim. Cosette, on trouvera ce papier-ci, voici
ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j'ai la force de me
les rappeler, coute bien, cet argent est bien  toi. Voici toute la
chose: Le jais blanc vient de Norvge, le jais noir vient d'Angleterre,
la verroterie noire vient d'Allemagne. Le jais est plus lger, plus
prcieux, plus cher. On peut faire en France des imitations comme en
Allemagne. Il faut une petite enclume de deux pouces carrs et une lampe
 esprit de vin pour amollir la cire. La cire autrefois se faisait avec
de la rsine et du noir de fume et cotait quatre francs la livre. J'ai
imagin de la faire avec de la gomme laque et de la trbenthine. Elle
ne cote plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles
se font avec un verre violet qu'on colle au moyen de cette cire sur une
petite membrure en fer noir. Le verre doit tre violet pour les bijoux
de fer et noir pour les bijoux d'or. L'Espagne en achte beaucoup. C'est
le pays du jais...

Ici il s'interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de
ces sanglots dsesprs qui montaient par moments des profondeurs de son
tre, le pauvre homme prit sa tte dans ses deux mains, et songea.

--Oh! s'cria-t-il au dedans de lui-mme (cris lamentables, entendus de
Dieu seul), c'est fini. Je ne la verrai plus. C'est un sourire qui a
pass sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans mme la revoir. Oh! une
minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder,
elle, l'ange! et puis mourir! Ce n'est rien de mourir, ce qui est
affreux, c'est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait
un mot. Est-ce que cela ferait du mal  quelqu'un? Non, c'est fini,
jamais. Me voil tout seul. Mon Dieu! mon Dieu! je ne la verrai plus.

En ce moment on frappa  sa porte.




Chapitre IV

Bouteille d'encre qui ne russit qu' blanchir


Ce mme jour, ou, pour mieux dire, ce mme soir, comme Marius sortait de
table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier 
tudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a
crit la lettre est dans l'antichambre.

Cosette avait pris le bras du grand-pre et faisait un tour dans le
jardin.

Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier,
pli grossier, rien qu' les voir, de certaines missives dplaisent. La
lettre qu'avait apporte Basque tait de cette espce.

Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'veille un souvenir comme
une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: _
monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son htel_. Le tabac reconnu
lui fit reconnatre l'criture. On pourrait dire que l'tonnement a des
clairs. Marius fut comme illumin d'un de ces clairs-l.

L'odorat, ce mystrieux aide-mmoire, venait de faire revivre en lui
tout un monde. C'tait bien l le papier, la faon de plier, la teinte
blafarde de l'encre, c'tait bien l l'criture connue; surtout c'tait
l le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.

Ainsi, trange coup de tte du hasard! une des deux pistes qu'il avait
tant cherches, celle pour laquelle dernirement encore il avait fait
tant d'efforts et qu'il croyait  jamais perdue, venait d'elle-mme
s'offrir  lui.

Il dcacheta avidement la lettre, et il lut:

Monsieur le baron,

Si l'tre Suprme m'en avait donn les talents, j'aurais pu tre le
baron Thnard, membre de l'institut (acadmie des sciences), mais je ne
le suis pas. Je porte seulement le mme nom que lui, heureux si ce
souvenir me recommande  l'excellence de vos bonts. Le bienfait dont
vous m'honorerez sera rciproque. Je suis en possession d'un secret
consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret 
votre disposition dsirant avoir l'honneur de vous tre hutile. Je vous
donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet
individu qui n'y a pas droit, madame la baronne tant de haute
naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps
avec le crime sans abdiquer.

J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron.

Avec respect.

La lettre tait signe Thnard.

Cette signature n'tait pas fausse. Elle tait seulement un peu abrge.

Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la rvlation. Le
certificat d'origine tait complet. Aucun doute n'tait possible.

L'motion de Marius fut profonde. Aprs le mouvement de surprise, il eut
un mouvement de bonheur. Qu'il trouvt maintenant l'autre homme qu'il
cherchait, celui qui l'avait sauv lui Marius, et il n'aurait plus rien
 souhaiter.

Il ouvrit un tiroir de son secrtaire, y prit quelques billets de
banque, les mit dans sa poche, referma le secrtaire et sonna. Basque
entre-billa la porte.

--Faites entrer, dit Marius.

Basque annona:

--Monsieur Thnard.

Un homme entra.

Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui tait parfaitement
inconnu.

Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate,
des lunettes vertes  double abat-jour de taffetas vert sur les yeux,
les cheveux lisss et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la
perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux taient gris. Il
tait vtu de noir de la tte aux pieds, d'un noir trs rp, mais
propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait
supposer une montre. Il tenait  la main un vieux chapeau. Il marchait
vot, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son
salut.

Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage,
trop ample, quoique soigneusement boutonn, ne semblait pas fait pour
lui. Ici une courte digression est ncessaire.

Il y avait  Paris,  cette poque, dans un vieux logis borgne, rue
Beautreillis, prs de l'Arsenal, un juif ingnieux qui avait pour
profession de changer un gredin en honnte homme. Pas pour trop
longtemps, ce qui et pu tre gnant pour le gredin. Le changement se
faisait  vue, pour un jour ou deux,  raison de trente sous par jour,
au moyen d'un costume ressemblant le plus possible  l'honntet de tout
le monde. Ce loueur de costumes s'appelait _le Changeur_; les filous
parisiens lui avaient donn ce nom, et ne lui en connaissaient pas
d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il
affublait les gens taient  peu prs possibles. Il avait des
spcialits et des catgories;  chaque clou de son magasin pendait,
use et fripe, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, l
l'habit de cur, l l'habit de banquier, dans un coin l'habit de
militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin
l'habit d'homme d'tat. Cet tre tait le costumier du drame immense que
la friponnerie joue  Paris. Son bouge tait la coulisse d'o le vol
sortait et o l'escroquerie rentrait. Un coquin dguenill arrivait  ce
vestiaire, dposait trente sous, et choisissait, selon le rle qu'il
voulait jouer ce jour-l, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant
l'escalier, le coquin tait quelqu'un. Le lendemain les nippes taient
fidlement rapportes, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs,
n'tait jamais vol. Ces vtements avaient un inconvnient, ils
n'allaient pas; n'tant point faits pour ceux qui les portaient, ils
taient collants pour celui-ci, flottants pour celui-l, et ne
s'ajustaient  personne. Tout filou qui dpassait la moyenne humaine en
petitesse ou en grandeur, tait mal  l'aise dans les costumes du
Changeur. Il ne fallait tre ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur
n'avait prvu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure  l'espce
dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince,
ni grand, ni petit. De l des adaptations quelquefois difficiles dont
les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis
pour les exceptions! L'habit d'homme d'tat, par exemple, noir du haut
en bas, et par consquent convenable, et t trop large pour Pitt et
trop troit pour Castelcicala. Le vtement d'_homme d'tat_ tait
dsign comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: Un
habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des
bottes et du linge. Il y avait en marge: _Ancien ambassadeur_, et une
note que nous transcrivons galement: Dans une bote spare, une
perruque proprement frise, des lunettes vertes, des breloques, et deux
petits tuyaux de plume d'un pouce de long envelopps de coton. Tout
cela revenait  l'homme d'tat, ancien ambassadeur. Tout ce costume
tait, si l'on peut parler ainsi, extnu; les coutures blanchissaient,
une vague boutonnire s'entrouvrait  l'un des coudes; en outre, un
bouton manquait  l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un dtail;
la main de l'homme d'tat, devant toujours tre dans l'habit et sur le
coeur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.

Si Marius avait t familier avec les institutions occultes de Paris, il
et tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait
d'introduire, l'habit d'homme d'tat emprunt au Dcroche-moi-a du
Changeur.

Le dsappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui
qu'il attendait, tourna en disgrce pour le nouveau venu. Il l'examina
des pieds  la tte, pendant que le personnage s'inclinait dmesurment,
et lui demanda d'un ton bref:

--Que voulez-vous?

L'homme rpondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un
crocodile donnerait quelque ide:

--Il me semble impossible que je n'aie pas dj eu l'honneur de voir
monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particulirement
rencontr, il y a quelques annes, chez madame la princesse Bagration et
dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.

C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de
reconnatre quelqu'un qu'on ne connat point.

Marius tait attentif au parler de cet homme. Il piait l'accent et le
geste, mais son dsappointement croissait; c'tait une prononciation
nasillarde, absolument diffrente du son de voix aigre et sec auquel il
s'attendait. Il tait tout  fait drout.

--Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de
ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre.

La rponse tait bourrue. Le personnage, gracieux quand mme, insista.

--Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais
beaucoup Chateaubriand. Il est trs affable. Il me dit quelquefois:
Thnard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi?

Le front de Marius devint de plus en plus svre:

--Je n'ai jamais eu l'honneur d'tre reu chez monsieur de
Chateaubriand. Abrgeons. Qu'est-ce que vous voulez?

L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.

--Monsieur le baron, daignez m'couter. Il y a en Amrique, dans un pays
qui est du ct de Panama, un village appel la Joya. Ce village se
compose d'une seule maison. Une grande maison carre de trois tages en
briques cuites au soleil, chaque ct du carr long de cinq cents pieds,
chaque tage en retraite de douze pieds sur l'tage infrieur de faon 
laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'difice, au centre
une cour intrieure o sont les provisions et les munitions, pas de
fentres, des meurtrires, pas de porte, des chelles, des chelles pour
monter du sol  la premire terrasse, et de la premire  la seconde, et
de la seconde  la troisime, des chelles pour descendre dans la cour
intrieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux
chambres, des chelles; le soir on ferme les trappes, on retire les
chelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtrires; nul
moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents
habitants, voil ce village. Pourquoi tant de prcautions? c'est que ce
pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y
va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or.

--O voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du dsappointement
passait  l'impatience.

-- ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigu. La
vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des
sauvages.

--Aprs?

--Monsieur le baron, l'gosme est la loi du monde. La paysanne
proltaire qui travaille  la journe se retourne quand la diligence
passe, la paysanne propritaire qui travaille  son champ ne se retourne
pas. Le chien du pauvre aboie aprs le riche, le chien du riche aboie
aprs le pauvre. Chacun pour soi. L'intrt, voil le but des hommes.
L'or, voil l'aimant.

--Aprs? Concluez.

--Je voudrais aller m'tablir  la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon
pouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est
long et cher. Il me faut un peu d'argent.

--En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius.

L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et
rpliqua avec un redoublement de sourire:

--Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre?

Cela tait  peu prs vrai. Le fait est que le contenu de l'ptre avait
gliss sur Marius. Il avait vu l'criture plus qu'il n'avait lu la
lettre. Il s'en souvenait  peine. Depuis un moment un nouvel veil
venait de lui tre donn. Il avait remarqu ce dtail: mon pouse et ma
demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un oeil pntrant. Un juge
d'instruction n'et pas mieux regard. Il le guettait presque. Il se
borna  lui rpondre:

--Prcisez.

L'inconnu insra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tte
sans redresser son pine dorsale, mais en scrutant de son ct Marius
avec le regard vert de ses lunettes.

--Soit, monsieur le baron. Je prcise. J'ai un secret  vous vendre.

--Un secret?

--Un secret.

--Qui me concerne?

--Un peu.

--Quel est ce secret?

Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'coutant.

--Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis
intressant.

--Parlez.

--Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.

Marius tressaillit.

--Chez moi? non, dit-il.

L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit:

--Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas
ici de faits anciens, arrirs, caducs, qui peuvent tre effacs par la
prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de
faits rcents, de faits actuels, de faits encore ignors de la justice 
cette heure. Je continue. Cet homme s'est gliss dans votre confiance,
et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son
nom vrai. Et vous le dire pour rien.

--J'coute.

--Il s'appelle Jean Valjean.

--Je le sais.

--Je vais vous dire, galement pour rien, qui il est.

--Dites.

--C'est un ancien forat.

--Je le sais.

--Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire.

--Non. Je le savais auparavant.

Le ton froid de Marius, cette double rplique _je le sais_, son
laconisme rfractaire au dialogue, remurent dans l'inconnu quelque
colre sourde. Il dcocha  la drobe  Marius un regard furieux, tout
de suite teint. Si rapide qu'il ft, ce regard tait de ceux qu'on
reconnat quand on les a vus une fois; il n'chappa point  Marius. De
certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines mes; la
prunelle, ce soupirail de la pense, s'en embrase; les lunettes ne
cachent rien; mettez donc une vitre  l'enfer.

L'inconnu reprit, en souriant:

--Je ne me permets pas de dmentir monsieur le baron. Dans tous les cas,
vous devez voir que je suis renseign. Maintenant ce que j'ai  vous
apprendre n'est connu que de moi seul. Cela intresse la fortune de
madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est  vendre.
C'est  vous que je l'offre d'abord. Bon march. Vingt mille francs.

--Je sais ce secret-l comme je sais les autres, dit Marius.

Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix:

--Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.

--Je vous rpte que vous n'avez rien  m'apprendre. Je sais ce que vous
voulez me dire.

Il y eut dans l'oeil de l'homme un nouvel clair. Il s'cria:

--Il faut pourtant que je dne aujourd'hui. C'est un secret
extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je
parle. Donnez-moi vingt francs.

Marius le regarda fixement:

--Je sais votre secret extraordinaire; de mme que je savais le nom de
Jean Valjean, de mme que je sais votre nom.

--Mon nom?

--Oui.

--Ce n'est pas difficile, monsieur le baron. J'ai eu l'honneur de vous
l'crire et de vous le dire. Thnard.

--Dier.

--Hein?

--Thnardier.

--Qui a?

Dans le danger, le porc-pic se hrisse, le scarabe fait le mort, la
vieille garde se forme en carr; cet homme se mit  rire.

Puis il pousseta d'une chiquenaude un grain de poussire sur la manche
de son habit.

Marius continua:

--Vous tes aussi l'ouvrier Jondrette, le comdien Fabantou, le pote
Genflot, l'espagnol don Alvars, et la femme Balizard.

--La femme quoi?

--Et vous avez tenu une gargote  Montfermeil.

--Une gargote! Jamais.

--Et je vous dis que vous tes Thnardier.

--Je le nie.

--Et que vous tes un gueux. Tenez.

Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta  la
face.

--Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!

Et l'homme, boulevers, saluant, saisissant le billet, l'examina.

--Cinq cents francs! reprit-il, bahi. Et il bgaya  demi-voix: Un
fafiot srieux!

Puis brusquement:

--Eh bien soit, s'cria-t-il. Mettons-nous  notre aise.

Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrire,
arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux
tuyaux de plume dont il a t question tout  l'heure, et qu'on a
d'ailleurs dj vus  une autre page de ce livre, il ta son visage
comme on te son chapeau.

L'oeil s'alluma; le front ingal, ravin, bossu par endroits,
hideusement rid en haut, se dgagea, le nez redevint aigu comme un bec;
le profil froce et sagace de l'homme de proie reparut.

--Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'o
avait disparu tout nasillement, je suis Thnardier.

Et il redressa son dos vot.

Thnardier, car c'tait bien lui, tait trangement surpris; il et t
troubl s'il avait pu l'tre. Il tait venu apporter de l'tonnement, et
c'tait lui qui en recevait. Cette humiliation lui tait paye cinq
cents francs, et,  tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en tait pas
moins abasourdi.

Il voyait pour la premire fois ce baron Pontmercy, et, malgr son
dguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait 
fond. Et non seulement ce baron tait au fait de Thnardier, mais il
semblait au fait de Jean Valjean. Qu'tait-ce que ce jeune homme presque
imberbe, si glacial et si gnreux, qui savait les noms des gens, qui
savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les
fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe?

Thnardier, on se le rappelle, quoique ayant t voisin de Marius, ne
l'avait jamais vu, ce qui est frquent  Paris; il avait autrefois
entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme trs pauvre appel
Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait crit, sans le
connatre, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'tait possible
dans son esprit entre ce Marius-l et M. le baron Pontmercy.

Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille
de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux dernires syllabes, pour
lesquelles il avait toujours eu le lgitime ddain qu'on doit  ce qui
n'est qu'un remercment.

Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise  la piste des maris du
16 fvrier, et par ses fouilles personnelles, il tait parvenu  savoir
beaucoup de choses, et, du fond de ses tnbres, il avait russi 
saisir plus d'un fil mystrieux. Il avait,  force d'industrie,
dcouvert, ou, tout au moins,  force d'inductions, devin, quel tait
l'homme qu'il avait rencontr un certain jour dans le Grand gout. De
l'homme, il tait facilement arriv au nom. Il savait que madame la
baronne Pontmercy, c'tait Cosette. Mais de ce ct-l, il comptait tre
discret. Qui tait Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-mme. Il
entrevoyait bien quelque btardise, l'histoire de Fantine lui avait
toujours sembl louche, mais  quoi bon en parler? Pour se faire payer
son silence? Il avait, ou croyait avoir,  vendre mieux que cela. Et,
selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette rvlation au
baron Pontmercy: _Votre femme est btarde_, cela n'et russi qu'
attirer la botte du mari vers les reins du rvlateur.

Dans la pense de Thnardier, la conversation avec Marius n'avait pas
encore commenc. Il avait d reculer, modifier sa stratgie, quitter une
position, changer de front; mais rien d'essentiel n'tait encore
compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il
avait quelque chose de dcisif  dire, et mme contre ce baron Pontmercy
si bien renseign et si bien arm, il se sentait fort. Pour les hommes
de la nature de Thnardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui
allait s'engager, quelle tait sa situation? Il ne savait pas  qui il
parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette
revue intrieure de ses forces, et aprs avoir dit: _Je suis
Thnardier_, il attendit.

Marius tait rest pensif. Il tenait donc enfin Thnardier. Cet homme,
qu'il avait tant dsir retrouver, tait l. Il allait donc pouvoir
faire honneur  la recommandation du colonel Pontmercy. Il tait humili
que ce hros dt quelque chose  ce bandit, et que la lettre de change
tire du fond du tombeau par son pre sur lui Marius ft jusqu' ce jour
proteste. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe o tait
son esprit vis--vis de Thnardier, qu'il y avait lieu de venger le
colonel du malheur d'avoir t sauv par un tel gredin. Quoi qu'il en
ft, il tait content. Il allait donc enfin dlivrer de ce crancier
indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de
la prison pour dettes la mmoire de son pre.

 ct de ce devoir, il en avait un autre, claircir, s'il se pouvait,
la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se prsenter.
Thnardier savait peut-tre quelque chose. Il pouvait tre utile de voir
le fond de cet homme. Il commena par l.

Thnardier avait fait disparatre le fafiot srieux dans son gousset,
et regardait Marius avec une douceur presque tendre.

Marius rompit le silence.

--Thnardier, je vous ai dit votre nom.  prsent, votre secret, ce que
vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes
informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que
vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur.
Un voleur, parce qu'il a vol un riche manufacturier dont il a caus la
ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassin l'agent de
police Javert.

--Je ne comprends pas, monsieur le baron, ft Thnardier.

--Je vais me faire comprendre. coutez. Il y avait, dans un
arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu
quelque ancien dml avec la justice, et qui, sous le nom de M.
Madeleine, s'tait relev et rhabilit. Cet homme tait devenu, dans
toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des
verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant 
sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et,
en quelque sorte, par occasion. Il tait le pre nourricier des pauvres.
Il fondait des hpitaux, ouvrait des coles, visitait les malades,
dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il
tait comme le tuteur du pays. Il avait refus la croix, on l'avait
nomm maire. Un forat libr savait le secret d'une peine encourue
autrefois par cet homme; il le dnona et le fit arrter, et profita de
l'arrestation pour venir  Paris et se faire remettre par le banquier
Laffitte,--Je tiens le fait du caissier lui-mme,--au moyen d'une fausse
signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait  M.
Madeleine. Ce forat, qui a vol M. Madeleine, c'est Jean Valjean.
Quant  l'autre fait, vous n'avez rien non plus  m'apprendre. Jean
Valjean a tu l'agent Javert; il l'a tu d'un coup de pistolet. Moi qui
vous parle, j'tais prsent.

Thnardier jeta  Marius le coup d'oeil souverain d'un homme battu qui
remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute
tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite;
l'infrieur vis--vis du suprieur doit avoir le triomphe clin, et
Thnardier se borna  dire  Marius:

--Monsieur le baron, nous faisons fausse route.

Et il souligna cette phrase en faisant faire  son trousseau de
breloques un moulinet expressif.

--Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.

--Ce sont des chimres. La confiance dont monsieur le baron m'honore me
fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vrit et la justice. Je
n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean
Valjean n'a point vol M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tu
Javert.

--Voil qui est fort! comment cela?

--Pour deux raisons.

--Lesquelles? parlez.

--Voici la premire: il n'a pas vol M. Madeleine, attendu que c'est
lui-mme Jean Valjean qui est M. Madeleine.

--Que me contez-vous l?

--Et voici la seconde: il n'a pas assassin Javert, attendu que celui
qui a tu Javert, c'est Javert.

--Que voulez-vous dire?

--Que Javert s'est suicid.

--Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.

Thnardier reprit en scandant sa phrase  la faon d'un alexandrin
antique:

--L'agent-de-police-Ja-vert-a-t-trouv-noy-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.


--Mais prouvez donc!

Thnardier tira de sa poche de ct une large enveloppe de papier gris
qui semblait contenir des feuilles plies de diverses grandeurs.

--J'ai mon dossier, dit-il avec calme.

Et il ajouta:

--Monsieur le baron, dans votre intrt, j'ai voulu connatre  fond mon
Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le mme homme,
et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je
parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites,
l'criture est suspecte, l'criture est complaisante, mais des preuves
imprimes.

Tout en parlant, Thnardier extrayait de l'enveloppe deux numros de
journaux jaunis, fans, et fortement saturs de tabac. L'un de ces deux
journaux, cass  tous les plis et tombant en lambeaux carrs, semblait
beaucoup plus ancien que l'autre.

--Deux faits, deux preuves, fit Thnardier. Et il tendit  Marius les
deux journaux dploys.

Ces deux journaux, le lecteur les connat. L'un, le plus ancien, un
numro du _Drapeau blanc_ du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte
 la page 148 du tome troisime de ce livre, tablissait l'identit de
M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un _Moniteur_ du 15 juin 1832,
constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il rsultait d'un rapport
verbal de Javert au prfet que, fait prisonnier dans la barricade de la
rue de la Chanvrerie, il avait d la vie  la magnanimit d'un insurg
qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brler la cervelle,
avait tir en l'air.

Marius lut. Il y avait vidence, date certaine, preuve irrfragable, ces
deux journaux n'avaient pas t imprims exprs pour appuyer les dires
de Thnardier; la note publie dans le _Moniteur_ tait communique
administrativement par la prfecture de police. Marius ne pouvait
douter. Les renseignements du commis-caissier taient faux et lui-mme
s'tait tromp. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage.
Marius ne put retenir un cri de joie:

--Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette
fortune tait vraiment  lui! c'est Madeleine, la providence de tout un
pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un hros! c'est un
saint!

--Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un hros, dit Thnardier. C'est
un assassin et un voleur.

Et il ajouta du ton d'un homme qui commence  se sentir quelque
autorit:--Calmons-nous.

Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui
revenaient, tombrent sur lui comme une douche de glace.

--Encore! dit-il.

--Toujours, fit Thnardier. Jean Valjean n'a pas vol Madeleine, mais
c'est un voleur. Il n'a pas tu Javert, mais c'est un meurtrier.

--Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misrable vol d'il y a
quarante ans, expi, cela rsulte de vos journaux mmes, par toute une
vie de repentir, d'abngation et de vertu?

--Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je rpte que je parle
de faits actuels. Ce que j'ai  vous rvler est absolument inconnu.
C'est de l'indit. Et peut-tre y trouverez-vous la source de la fortune
habilement offerte par Jean Valjean  madame la baronne. Je dis
habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une
honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du mme coup, cacher
son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se crer une famille,
ce ne serait pas trs maladroit.

--Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.

--Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la rcompense 
votre gnrosit. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi
ne t'es-tu pas adress  Jean Valjean? Par une raison toute simple; je
sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la
combinaison ingnieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses
mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage 
la Joya, je vous prfre, vous qui avez tout,  lui qui n'a rien. Je
suis un peu fatigu, permettez-moi de prendre une chaise.

Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir.

Thnardier s'installa sur une chaise capitonne, reprit les deux
journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec
son ongle le _Drapeau blanc_: Celui-ci m'a donn du mal pour l'avoir.
Cela fait, il croisa les jambes et s'tala sur le dos, attitude propre
aux gens srs de ce qu'ils disent, puis entra en matire, gravement et
en appuyant sur les mots:

--Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de
l'meute, un homme tait dans le Grand gout de Paris, du ct o
l'gout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont
d'Ina.

Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thnardier.
Thnardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un
orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son
adversaire sous ses paroles:

--Cet homme, forc de se cacher, pour des raisons du reste trangres 
la politique, avait pris l'gout pour domicile et en avait une clef.
C'tait, je le rpte, le 6 juin; il pouvait tre huit heures du soir.
L'homme entendit du bruit dans l'gout. Trs surpris, il se blottit, et
guetta. C'tait un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de
son ct. Chose trange, il y avait dans l'gout un autre homme que lui.
La grille de sortie de l'gout n'tait pas loin. Un peu de lumire qui
en venait lui permit de reconnatre le nouveau venu et de voir que cet
homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courb. L'homme qui
marchait courb tait un ancien forat, et ce qu'il tranait sur ses
paules tait un cadavre. Flagrant dlit d'assassinat, s'il en fut.
Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce forat
allait jeter ce cadavre  la rivire. Un fait  noter, c'est qu'avant
d'arriver  la grille de sortie, ce forat, qui venait de loin dans
l'gout, avait ncessairement rencontr une fondrire pouvantable o il
semble qu'il et pu laisser le cadavre; mais, ds le lendemain, les
goutiers, en travaillant  la fondrire, y auraient retrouv l'homme
assassin, et ce n'tait pas le compte de l'assassin. Il avait mieux
aim traverser la fondrire, avec son fardeau, et ses efforts ont d
tre effrayants, il est impossible de risquer plus compltement sa vie;
je ne comprends pas qu'il soit sorti de l vivant.

La chaise de Marius se rapprocha encore. Thnardier en profita pour
respirer longuement. Il poursuivit:

--Monsieur le baron, un gout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de
tout, et mme de place. Quand deux hommes sont l, il faut qu'ils se
rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicili et le passant furent
forcs de se dire bonjour,  regret l'un et l'autre. Le passant dit au
domicili:--_Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as
la clef, donne-la-moi_. Ce forat tait un homme d'une force terrible.
Il n'y avait pas  refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa,
uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien
voir, sinon qu'il tait jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout
dfigur par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de dchirer et
d'arracher par derrire, sans que l'assassin s'en apert, un morceau de
l'habit de l'homme assassin. Pice  conviction, vous comprenez; moyen
de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il
mit la pice  conviction dans sa poche. Aprs quoi il ouvrit la grille,
fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se
sauva, se souciant peu d'tre ml au surplus de l'aventure et surtout
ne voulant pas tre l quand l'assassin jetterait l'assassin  la
rivire. Vous comprenez  prsent. Celui qui portait le cadavre, c'est
Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le
morceau de l'habit....

Thnardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant,  la
hauteur de ses yeux, pinc entre ses deux pouces et ses deux index, un
lambeau de drap noir dchiquet, tout couvert de taches sombres.

Marius s'tait lev, ple, respirant  peine, l'oeil fix sur le morceau
de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du
regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite tendue derrire
lui, cherchait en ttonnant sur la muraille une clef qui tait  la
serrure d'un placard prs de la chemine. Il trouva cette clef, ouvrit
le placard, et y enfona son bras sans y regarder, et sans que sa
prunelle effare se dtacht du chiffon que Thnardier tenait dploy.

Cependant Thnardier continuait:

--Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune
homme assassin tait un opulent tranger attir par Jean Valjean dans
un pige et porteur d'une somme norme.

--Le jeune homme c'tait moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta
sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.

Puis, arrachant le morceau des mains de Thnardier, il s'accroupit sur
l'habit, et rapprocha du pan dchiquet le morceau dchir. La dchirure
s'adaptait exactement, et le lambeau compltait l'habit.

Thnardier tait ptrifi. Il pensa ceci: Je suis pat.

Marius se redressa frmissant, dsespr, rayonnant.

Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thnardier, lui
prsentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de
billets de cinq cents francs et de mille francs.

--Vous tes un infme! vous tes un menteur, un calomniateur, un
sclrat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifi; vous
vouliez le perdre, vous n'avez russi qu' le glorifier. Et c'est vous
qui tes un voleur! Et c'est vous qui tes un assassin! Je vous ai vu,
Thnardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'Hpital. J'en sais
assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin mme, si je
voulais. Tenez, voil mille francs, sacripant que vous tes!

Et il jeta un billet de mille francs  Thnardier.

--Ah! Jondrette Thnardier, vil coquin! que ceci vous serve de leon,
brocanteur de secrets, marchand de mystres, fouilleur de tnbres,
misrable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous
protge.

--Waterloo! grommela Thnardier, en empochant les cinq cents francs avec
les mille francs.

--Oui, assassin! vous y avez sauv la vie  un colonel....

-- un gnral, dit Thnardier, en relevant la tte.

-- un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un
liard pour un gnral. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous
dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez
heureux seulement, c'est tout ce que je dsire. Ah! monstre! Voil
encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez ds demain, pour
l'Amrique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable
menteur! Je veillerai  votre dpart, bandit, et je vous compterai  ce
moment-l vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs!

--Monsieur le baron, rpondit Thnardier en saluant jusqu' terre,
reconnaissance ternelle.

Et Thnardier sortit, n'y concevant rien, stupfait et ravi de ce doux
crasement sous des sacs d'or et de cette foudre clatant sur sa tte en
billets de banque.

Foudroy, il l'tait, mais content aussi; et il et t trs fch
d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-l.

Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours aprs les
vnements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de
Marius, pour l'Amrique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni
d'une traite de vingt mille francs sur New York. La misre morale de
Thnardier, ce bourgeois manqu, tait irrmdiable; il fut en Amrique
ce qu'il tait en Europe. Le contact d'un mchant homme suffit
quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une
chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Thnardier se fit ngrier.

Ds que Thnardier fut dehors, Marius courut au jardin o Cosette se
promenait encore.

--Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un
fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauv la
vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton chle.

Cosette le crut fou, et obit.

Il ne respirait pas, il mettait la main sur son coeur pour en comprimer
les battements. Il allait et venait  grands pas, il embrassait
Cosette:--Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il.

Marius tait perdu. Il commenait  entrevoir dans ce Jean Valjean on
ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inoue lui
apparaissait, suprme et douce, humble dans son immensit. Le forat se
transfigurait en Christ. Marius avait l'blouissement de ce prodige. Il
ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'tait grand.

En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter
Cosette et s'y lana.

--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Arm, numro 7. Le fiacre partit.

--Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Arm. Je n'osais plus
t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean.

--Ton pre, Cosette! ton pre plus que jamais. Cosette, je devine. Tu
m'as dit que tu n'avais jamais reu la lettre que je t'avais envoye par
Gavroche. Elle sera tombe dans ses mains. Cosette, il est all  la
barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'tre un ange, en
passant, il en a sauv d'autres; il a sauv Javert. Il m'a tir de ce
gouffre pour me donner  toi. Il m'a port sur son dos dans cet
effroyable gout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, aprs avoir
t ta providence, il a t la mienne. Figure-toi qu'il y avait une
fondrire pouvantable,  s'y noyer cent fois,  se noyer dans la boue,
Cosette! il me l'a fait traverser. J'tais vanoui je ne voyais rien, je
n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous
allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne
nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le
trouvions! Je passerai le reste de ma vie  le vnrer. Oui, ce doit
tre cela, vois-tu, Cosette? C'est  lui que Gavroche aura remis ma
lettre. Tout s'explique. Tu comprends.

Cosette ne comprenait pas un mot.

--Tu as raison, lui dit-elle.

Cependant le fiacre roulait.




Chapitre V

Nuit derrire laquelle il y a le jour


Au coup qu'il entendit frapper  sa porte, Jean Valjean se retourna.

--Entrez, dit-il faiblement.

La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent.

Cosette se prcipita dans la chambre.

Marius resta sur le seuil, debout, appuy contre le montant de la porte.

--Cosette! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras
ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans
les yeux.

Cosette, suffoque d'motion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.

--Pre! dit-elle.

Jean Valjean, boulevers, bgayait:

--Cosette! elle! vous, madame! c'est toi! Ah mon Dieu!

Et, serr dans les bras de Cosette, il s'cria:

--C'est toi! tu es l! Tu me pardonnes donc!

Marius, baissant les paupires pour empcher ses larmes de couler, fit
un pas et murmura entre ses lvres contractes convulsivement pour
arrter les sanglots:

--Mon pre!

--Et vous aussi, vous me pardonnez! dit Jean Valjean.

Marius ne put trouver une parole, et Jean Valjean ajouta:--Merci.

Cosette arracha son chle et jeta son chapeau sur le lit.

--Cela me gne, dit-elle.

Et, s'asseyant sur les genoux du vieillard, elle carta ses cheveux
blancs d'un mouvement adorable, et lui baisa le front.

Jean Valjean se laissait faire, gar.

Cosette, qui ne comprenait que trs confusment, redoublait ses
caresses, comme si elle voulait payer la dette de Marius.

Jean Valjean balbutiait:

--Comme on est bte! Je croyais que je ne la verrais plus. Figurez-vous,
monsieur Pontmercy, qu'au moment o vous tes entr, je me disais: C'est
fini. Voil sa petite robe, je suis un misrable homme, je ne verrai
plus Cosette, je disais cela au moment mme o vous montiez l'escalier.
tais-je idiot! Voil comme on est idiot! Mais on compte sans le bon
Dieu. Le bon Dieu dit: Tu t'imagines qu'on va t'abandonner, bta! Non,
non, a ne se passera pas comme a. Allons, il y a l un pauvre bonhomme
qui a besoin d'un ange. Et l'ange vient; et l'on revoit sa Cosette, et
l'on revoit sa petite Cosette! Ah! j'tais bien malheureux!

Il fut un moment sans pouvoir parler, puis il poursuivit:

--J'avais vraiment besoin de voir Cosette une petite fois de temps en
temps. Un coeur, cela veut un os  ronger. Cependant je sentais bien que
j'tais de trop. Je me donnais des raisons: Ils n'ont pas besoin de toi,
reste dans ton coin, on n'a pas le droit de s'terniser. Ah! Dieu bni,
je la revois! Sais-tu, Cosette, que ton mari est trs beau? Ah! tu as un
joli col brod,  la bonne heure. J'aime ce dessin-l. C'est ton mari
qui l'a choisi, n'est-ce pas? Et puis, il te faudra des cachemires.
Monsieur Pontmercy, laissez-moi la tutoyer. Ce n'est pas pour longtemps.

Et Cosette reprenait:

--Quelle mchancet de nous avoir laisss comme cela! O tes-vous donc
all? pourquoi avez-vous t si longtemps? Autrefois vos voyages ne
duraient pas plus de trois ou quatre jours. J'ai envoy Nicolette, on
rpondait toujours: Il est absent. Depuis quand tes-vous revenu?
Pourquoi ne pas nous l'avoir fait savoir? Savez-vous que vous tes trs
chang? Ah! le vilain pre! il a t malade, et nous ne l'avons pas su!
Tiens, Marius, tte sa main comme elle est froide!

--Ainsi vous voil! Monsieur Pontmercy, vous me pardonnez! rpta Jean
Valjean.

 ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait
dans le coeur de Marius trouva une issue, il clata:

--Cosette, entends-tu? il en est l! il me demande pardon. Et sais-tu ce
qu'il m'a fait, Cosette? Il m'a sauv la vie. Il a fait plus. Il t'a
donne  moi. Et aprs m'avoir sauv et aprs t'avoir donne  moi,
Cosette, qu'a-t-il fait de lui-mme? il s'est sacrifi. Voil l'homme.
Et,  moi l'ingrat,  moi l'oublieux,  moi l'impitoyable,  moi le
coupable, il me dit: Merci! Cosette, toute ma vie passe aux pieds de
cet homme, ce sera trop peu. Cette barricade, cet gout, cette
fournaise, ce cloaque, il a tout travers pour moi, pour toi, Cosette!
Il m'a emport  travers toutes les morts qu'il cartait de moi et qu'il
acceptait pour lui. Tous les courages, toutes les vertus, tous les
hrosmes, toutes les saintets, il les a! Cosette, cet homme-l, c'est
l'ange!

--Chut! chut! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela?

--Mais vous! s'cria Marius avec une colre o il y avait de la
vnration, pourquoi ne l'avez-vous pas dit? C'est votre faute aussi.
Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez! Vous faites plus,
sous prtexte de vous dmasquer, vous vous calomniez. C'est affreux.

--J'ai dit la vrit, rpondit Jean Valjean.

--Non, reprit Marius, la vrit, c'est toute la vrit; et vous ne
l'avez pas dite. Vous tiez monsieur Madeleine, pourquoi ne pas l'avoir
dit? Vous aviez sauv Javert, pourquoi ne pas l'avoir dit? Je vous
devais la vie, pourquoi ne pas l'avoir dit?

--Parce que je pensais comme vous. Je trouvais que vous aviez raison. Il
fallait que je m'en allasse. Si vous aviez su cette affaire de l'gout,
vous m'auriez fait rester prs de vous. Je devais donc me taire. Si
j'avais parl, cela aurait tout gn.

--Gn quoi! gn qui! repartit Marius. Est-ce que vous croyez que vous
allez rester ici? Nous vous emmenons. Ah! mon Dieu! quand je pense que
c'est par hasard que j'ai appris tout cela! Nous vous emmenons. Vous
faites partie de nous-mmes. Vous tes son pre et le mien. Vous ne
passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus. Ne vous figurez
pas que vous serez demain ici.

--Demain, dit Jean Valjean, je ne serai pas ici, mais je ne serai pas
chez vous.

--Que voulez-vous dire? rpliqua Marius. Ah , nous ne permettons plus
de voyage. Vous ne nous quitterez plus. Vous nous appartenez. Nous ne
vous lchons pas.

--Cette fois-ci, c'est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une
voiture en bas. Je vous enlve. S'il le faut, j'emploierai la force.

Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras.

--Il y a toujours votre chambre dans notre maison, poursuivit-elle. Si
vous saviez comme le jardin est joli dans ce moment-ci! Les azales y
viennent trs bien. Les alles sont sables avec du sable de rivire; il
y a de petits coquillages violets. Vous mangerez de mes fraises. C'est
moi qui les arrose. Et plus de madame, et plus de monsieur Jean, nous
sommes en rpublique, tout le monde se dit _tu_, n'est-ce pas, Marius?
Le programme est chang. Si vous saviez, pre, j'ai eu un chagrin, il y
avait un rouge-gorge qui avait fait son nid dans un trou du mur, un
horrible chat me l'a mang. Mon pauvre joli petit rouge-gorge qui
mettait sa tte  sa fentre et qui me regardait! J'en ai pleur.
J'aurais tu le chat! Mais maintenant personne ne pleure plus. Tout le
monde rit, tout le monde est heureux. Vous allez venir avec nous. Comme
le grand-pre va tre content! Vous aurez votre carr dans le jardin,
vous le cultiverez, et nous verrons si vos fraises sont aussi belles que
les miennes. Et puis, je ferai tout ce que vous voudrez, et puis, vous
m'obirez bien.

Jean Valjean l'coutait sans l'entendre. Il entendait la musique de sa
voix plutt que le sens de ses paroles; une de ces grosses larmes, qui
sont les sombres perles de l'me, germait lentement dans son oeil. Il
murmura:

--La preuve que Dieu est bon, c'est que la voil.

--Mon pre! dit Cosette.

Jean Valjean continua:

--C'est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. Ils ont des
oiseaux plein leurs arbres. Je me promnerais avec Cosette. tre des
gens qui vivent, qui se disent bonjour, qui s'appellent dans le jardin,
c'est doux. On se voit ds le matin. Nous cultiverions chacun un petit
coin. Elle me ferait manger ses fraises, je lui ferais cueillir mes
roses. Ce serait charmant. Seulement....

Il s'interrompit, et dit doucement:

--C'est dommage.

La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la remplaa par un
sourire.

Cosette prit les deux mains du vieillard dans les siennes.

--Mon Dieu! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que
vous tes malade? Est-ce que vous souffrez?

--Moi? non, rpondit Jean Valjean, je suis trs bien. Seulement....

Il s'arrta.

--Seulement quoi?

--Je vais mourir tout  l'heure.

Cosette et Marius frissonnrent.

--Mourir! s'cria Marius.

--Oui, mais ce n'est rien, dit Jean Valjean.

Il respira, sourit, et reprit:

--Cosette, tu me parlais, continue, parle encore, ton petit rouge-gorge
est donc mort, parle, que j'entende ta voix!

Marius ptrifi regardait le vieillard.

Cosette poussa un cri dchirant.

--Pre! mon pre! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous
viviez, entendez-vous!

Jean Valjean leva la tte vers elle avec adoration.

--Oh oui, dfends-moi de mourir. Qui sait? j'obirai peut-tre. J'tais
en train de mourir quand vous tes arrivs. Cela m'a arrt, il m'a
sembl que je renaissais.

--Vous tes plein de force et de vie, s'cria Marius. Est-ce que vous
vous imaginez qu'on meurt comme cela? Vous avez eu du chagrin, vous n'en
aurez plus. C'est moi qui vous demande pardon, et  genoux encore! Vous
allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous
reprenons. Nous sommes deux ici qui n'aurons dsormais qu'une pense,
votre bonheur!

--Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que
vous ne mourrez pas.

Jean Valjean continuait de sourire.

--Quand vous me reprendriez, monsieur Pontmercy, cela ferait-il que je
ne sois pas ce que je suis? Non, Dieu a pens comme vous et moi, et il
ne change pas d'avis; il est utile que je m'en aille. La mort est un bon
arrangement. Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Que vous soyez
heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse pouse le
matin, qu'il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des
rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil, que
tous les enchantements du ciel vous remplissent l'me, et maintenant,
moi qui ne suis bon  rien, que je meure, il est sr que tout cela est
bien. Voyez-vous, soyons raisonnables, il n'y a plus rien de possible
maintenant, je sens tout  fait que c'est fini. Il y a une heure, j'ai
eu un vanouissement. Et puis, cette nuit, j'ai bu tout ce pot d'eau qui
est l. Comme ton mari est bon, Cosette! tu es bien mieux qu'avec moi.

Un bruit se fit  la porte. C'tait le mdecin qui entrait.

--Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean. Voici mes pauvres
enfants.

Marius s'approcha du mdecin. Il lui adressa ce seul mot: Monsieur?...
mais dans la manire de le prononcer, il y avait une question complte.

Le mdecin rpondit  la question par un coup d'oeil expressif.

--Parce que les choses dplaisent, dit Jean Valjean, ce n'est pas une
raison pour tre injuste envers Dieu.

Il y eut un silence. Toutes les poitrines taient oppresses.

Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit  la contempler comme
s'il voulait en prendre pour l'ternit.  la profondeur d'ombre o il
tait dj descendu, l'extase lui tait encore possible en regardant
Cosette. La rverbration de ce doux visage illuminait sa face ple. Le
spulcre peut avoir son blouissement.

Le mdecin lui tta le pouls.

--Ah! c'est vous qu'il lui fallait! murmura-t-il en regardant Cosette et
Marius.

Et, se penchant  l'oreille de Marius, il ajouta trs bas:

--Trop tard.

Jean Valjean, presque sans cesser de regarder Cosette, considra Marius
et le mdecin avec srnit. On entendit sortir de sa bouche cette
parole  peine articule:

--Ce n'est rien de mourir; c'est affreux de ne pas vivre.

Tout  coup il se leva. Ces retours de force sont quelquefois un signe
mme de l'agonie. Il marcha d'un pas ferme  la muraille, carta Marius
et le mdecin qui voulaient l'aider, dtacha du mur le petit crucifix de
cuivre qui y tait suspendu, revint s'asseoir avec toute la libert de
mouvement de la pleine sant, et dit d'une voix haute en posant le
crucifix sur la table:

--Voil le grand martyr.

Puis sa poitrine s'affaissa, sa tte eut une vacillation, comme si
l'ivresse de la tombe le prenait, et ses deux mains, poses sur ses
genoux, se mirent  creuser de l'ongle l'toffe de son pantalon.

Cosette lui soutenait les paules, et sanglotait, et tchait de lui
parler sans pouvoir y parvenir. On distinguait, parmi les mots mls 
cette salive lugubre qui accompagne les larmes, des paroles comme
celles-ci:--Pre! ne nous quittez pas. Est-il possible que nous ne vous
retrouvions que pour vous perdre?

On pourrait dire que l'agonie serpente. Elle va, vient, s'avance vers le
spulcre, et se retourne vers la vie. Il y a du ttonnement dans
l'action de mourir.

Jean Valjean, aprs cette demi-syncope, se raffermit, secoua son front
comme pour en faire tomber les tnbres, et redevint presque pleinement
lucide. Il prit un pan de la manche de Cosette et le baisa.

--Il revient! docteur, il revient! cria Marius.

--Vous tes bons tous les deux, dit Jean Valjean. Je vais vous dire ce
qui m'a fait de la peine. Ce qui m'a fait de la peine, monsieur
Pontmercy, c'est que vous n'ayez pas voulu toucher  l'argent. Cet
argent-l est bien  votre femme. Je vais vous expliquer, mes enfants,
c'est mme pour cela que je suis content de vous voir. Le jais noir
vient d'Angleterre, le jais blanc vient de Norvge. Tout ceci est dans
le papier que voil, que vous lirez. Pour les bracelets, j'ai invent de
remplacer les coulants en tle soude par des coulants en tle
rapproche. C'est plus joli, meilleur, et moins cher. Vous comprenez
tout l'argent qu'on peut gagner. La fortune de Cosette est donc bien 
elle. Je vous donne ces dtails-l pour que vous ayez l'esprit en repos.

La portire tait monte et regardait par la porte entre-bille. Le
mdecin la congdia, mais il ne put empcher qu'avant de disparatre
cette bonne femme zle ne crit au mourant:

--Voulez-vous un prtre?

--J'en ai un, rpondit Jean Valjean.

Et, du doigt, il sembla dsigner un point au-dessus de sa tte o l'on
et dit qu'il voyait quelqu'un.

Il est probable que l'vque en effet assistait  cette agonie.

Cosette, doucement, lui glissa un oreiller sous les reins.

Jean Valjean reprit:

--Monsieur Pontmercy, n'ayez pas de crainte, je vous en conjure. Les six
cent mille francs sont bien  Cosette. J'aurais donc perdu ma vie si
vous n'en jouissiez pas! Nous tions parvenus  faire trs bien cette
verroterie-l. Nous rivalisions avec ce qu'on appelle les bijoux de
Berlin. Par exemple, on ne peut pas galer le verre noir d'Allemagne.
Une grosse, qui contient douze cents grains trs bien taills, ne cote
que trois francs.

Quand un tre qui nous est cher va mourir, on le regarde avec un regard
qui se cramponne  lui et qui voudrait le retenir. Tous deux, muets
d'angoisse, ne sachant que dire  la mort, dsesprs et tremblants,
taient debout devant lui, Cosette donnant la main  Marius.

D'instant en instant, Jean Valjean dclinait. Il baissait; il se
rapprochait de l'horizon sombre. Son souffle tait devenu intermittent;
un peu de rle l'entrecoupait. Il avait de la peine  dplacer son
avant-bras, ses pieds avaient perdu tout mouvement, et en mme temps que
la misre des membres et l'accablement du corps croissait, toute la
majest de l'me montait et se dployait sur son front. La lumire du
monde inconnu tait dj visible dans sa prunelle.

Sa figure blmissait et en mme temps souriait. La vie n'tait plus l,
il y avait autre chose. Son haleine tombait, son regard grandissait.
C'tait un cadavre auquel on sentait des ailes.

Il fit signe  Cosette d'approcher, puis  Marius; c'tait videmment la
dernire minute de la dernire heure, et il se mit  leur parler d'une
voix si faible quelle semblait venir de loin, et qu'on et dit qu'il y
avait ds  prsent une muraille entre eux et lui.

--Approche, approchez tous deux. Je vous aime bien. Oh! c'est bon de
mourir comme cela! Toi aussi, tu m'aimes, ma Cosette. Je savais bien que
tu avais toujours de l'amiti pour ton vieux bonhomme. Comme tu es
gentille de m'avoir mis ce coussin sous les reins! Tu me pleureras un
peu, n'est-ce pas? Pas trop. Je ne veux pas que tu aies de vrais
chagrins. Il faudra vous amuser beaucoup, mes enfants. J'ai oubli de
vous dire que sur les boucles sans ardillons on gagnait encore plus que
sur tout le reste. La grosse, les douze douzaines, revenait  dix
francs, et se vendait soixante. C'tait vraiment un bon commerce. Il ne
faut donc pas s'tonner des six cent mille francs, monsieur Pontmercy.
C'est de l'argent honnte. Vous pouvez tre riches tranquillement. Il
faudra avoir une voiture, de temps en temps une loge aux thtres, de
belles toilettes de bal, ma Cosette, et puis donner de bons dners  vos
amis, tre trs heureux. J'crivais tout  l'heure  Cosette. Elle
trouvera ma lettre. C'est  elle que je lgue les deux chandeliers qui
sont sur la chemine. Ils sont en argent; mais pour moi ils sont en or,
ils sont en diamant; ils changent les chandelles qu'on y met, en
cierges. Je ne sais pas si celui qui me les a donns est content de moi
l-haut. J'ai fait ce que j'ai pu. Mes enfants, vous n'oublierez pas que
je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre
venu sous une pierre pour marquer l'endroit. C'est l ma volont. Pas de
nom sur la pierre. Si Cosette veut venir un peu quelquefois, cela me
fera plaisir. Vous aussi, monsieur Pontmercy. Il faut que je vous avoue
que je ne vous ai pas toujours aim; je vous en demande pardon.
Maintenant, elle et vous, vous n'tes qu'un pour moi. Je vous suis trs
reconnaissant. Je sens que vous rendez Cosette heureuse. Si vous saviez,
monsieur Pontmercy, ses belles joues roses, c'tait ma joie; quand je la
voyais un peu ple, j'tais triste. Il y a dans la commode un billet de
cinq cents francs. Je n'y ai pas touch. C'est pour les pauvres.
Cosette, vois-tu ta petite robe, l, sur le lit? la reconnais-tu? Il n'y
a pourtant que dix ans de cela. Comme le temps passe! Nous avons t
bien heureux. C'est fini. Mes enfants, ne pleurez pas, je ne vais pas
trs loin. Je vous verrai de l. Vous n'aurez qu' regarder quand il
fera nuit, vous me verrez sourire. Cosette, te rappelles-tu Montfermeil?
Tu tais dans le bois, tu avais bien peur; te rappelles-tu quand j'ai
pris l'anse du seau d'eau? C'est la premire fois que j'ai touch ta
pauvre petite main. Elle tait si froide! Ah! vous aviez les mains
rouges dans ce temps-l, mademoiselle, vous les avez bien blanches
maintenant. Et la grande poupe! te rappelles-tu? Tu la nommais
Catherine. Tu regrettais de ne pas l'avoir emmene au couvent! Comme tu
m'as fait rire des fois, mon doux ange! Quand il avait plu, tu
embarquais sur les ruisseaux des brins de paille, et tu les regardais
aller. Un jour, je t'ai donn une raquette en osier, et un volant avec
des plumes jaunes, bleues, vertes. Tu l'as oubli, toi. Tu tais si
espigle toute petite! Tu jouais. Tu te mettais des cerises aux
oreilles. Ce sont l des choses du pass. Les forts o l'on a pass
avec son enfant, les arbres o l'on s'est promen, les couvents o l'on
s'est cach, les jeux, les bons rires de l'enfance, c'est de l'ombre. Je
m'tais imagin que tout cela m'appartenait. Voil o tait ma btise.
Ces Thnardier ont t mchants. Il faut leur pardonner. Cosette, voici
le moment venu de te dire le nom de ta mre. Elle s'appelait Fantine.
Retiens ce nom-l:--Fantine. Mets-toi  genoux toutes les fois que tu le
prononceras. Elle a bien souffert. Elle t'a bien aime. Elle a eu en
malheur tout ce que tu as en bonheur. Ce sont les partages de Dieu. Il
est l-haut, il nous voit tous, et il sait ce qu'il fait au milieu de
ses grandes toiles. Je vais donc m'en aller, mes enfants. Aimez-vous
bien toujours. Il n'y a gure autre chose que cela dans le monde:
s'aimer. Vous penserez quelquefois au pauvre vieux qui est mort ici. 
ma Cosette! ce n'est pas ma faute, va, si je ne t'ai pas vue tous ces
temps-ci, cela me fendait le coeur; j'allais jusqu'au coin de ta rue, je
devais faire un drle d'effet aux gens qui me voyaient passer, j'tais
comme fou, une fois je suis sorti sans chapeau. Mes enfants, voici que
je ne vois plus trs clair, j'avais encore des choses  dire, mais c'est
gal. Pensez un peu  moi. Vous tes des tres bnis. Je ne sais pas ce
que j'ai, je vois de la lumire. Approchez encore. Je meurs heureux.
Donnez-moi vos chres ttes bien-aimes, que je mette mes mains dessus.

Cosette et Marius tombrent  genoux, perdus, touffs de larmes,
chacun sur une des mains de Jean Valjean. Ces mains augustes ne
remuaient plus.

Il tait renvers en arrire, la lueur des deux chandeliers l'clairait;
sa face blanche regardait le ciel, il laissait Cosette et Marius couvrir
ses mains de baisers; il tait mort.

La nuit tait sans toiles et profondment obscure. Sans doute, dans
l'ombre, quelque ange immense tait debout, les ailes dployes,
attendant l'me.




Chapitre VI

L'herbe cache et la pluie efface


Il y a, au cimetire du Pre-Lachaise, aux environs de la fosse commune,
loin du quartier lgant de cette ville des spulcres, loin de tous ces
tombeaux de fantaisie qui talent en prsence de l'ternit les hideuses
modes de la mort, dans un angle dsert, le long d'un vieux mur, sous un
grand if auquel grimpent les liserons, parmi les chiendents et les
mousses, une pierre. Cette pierre n'est pas plus exempte que les autres
des lpres du temps, de la moisissure, du lichen, et des fientes
d'oiseaux. L'eau la verdit, l'air la noircit. Elle n'est voisine d'aucun
sentier, et l'on n'aime pas aller de ce ct-l, parce que l'herbe est
haute et qu'on a tout de suite les pieds mouills. Quand il y a un peu
de soleil, les lzards y viennent. Il y a, tout autour, un frmissement
de folles avoines. Au printemps, les fauvettes chantent dans l'arbre.

Cette pierre est toute nue. On n'a song en la taillant qu'au ncessaire
de la tombe, et l'on n'a pris d'autre soin que de faire cette pierre
assez longue et assez troite pour couvrir un homme.

On n'y lit aucun nom.

Seulement, voil de cela bien des annes dj, une main y a crit au
crayon ces quatre vers qui sont devenus peu  peu illisibles sous la
pluie et la poussire, et qui probablement sont aujourd'hui effacs:

          _Il dort. Quoique le sort ft pour lui bien trange,_
          _Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange,_
          _La chose simplement d'elle-mme arriva,_
          _Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va._






End of the Project Gutenberg EBook of Les misrables Tome V, by Victor Hugo

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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