The Project Gutenberg EBook of Les misrables Tome IV, by Victor Hugo

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Title: Les misrables Tome IV
       L'idylle rue Plumet et l'pope rue Saint-Denis

Author: Victor Hugo

Release Date: January 15, 2006 [EBook #17518]
[Date last updated: April 13, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Victor Hugo

LES MISRABLES

Tome IV--L'IDYLLE RUE PLUMET ET L'POPE RUE SAINT-DENIS

(1862)



TABLE DES MATIRES


Livre premier--Quelques pages d'histoire

Chapitre I Bien coup
Chapitre II Mal cousu
Chapitre III Louis-Philippe
Chapitre IV Lzardes sous la fondation
Chapitre V Faits d'o l'histoire sort et que l'histoire ignore
Chapitre VI Enjolras et ses lieutenants


Livre deuxime--ponine

Chapitre I Le Champ de l'Alouette
Chapitre II Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons
Chapitre III Apparition au pre Mabeuf
Chapitre IV Apparition  Marius


Livre troisime--La maison de la rue Plumet

Chapitre I La maison  secret
Chapitre II Jean Valjean garde national
Chapitre III _Foliis ac frondibus_ Chapitre IV Changement de grille
Chapitre V La rose s'aperoit qu'elle est une machine de guerre
Chapitre VI La bataille commence
Chapitre VII  tristesse, tristesse et demie
Chapitre VIII La cadne


Livre quatrime--Secours d'en bas peut tre secours d'en haut

Chapitre I Blessure au dehors, gurison au dedans
Chapitre II La mre Plutarque n'est pas embarrasse pour expliquer un
     phnomne


Livre cinquime--Dont la fin ne ressemble pas au commencement

Chapitre I La solitude et la caserne combines
Chapitre II Peurs de Cosette
Chapitre III Enrichies des commentaires de Toussaint
Chapitre IV Un coeur sous une pierre
Chapitre V Cosette aprs la lettre
Chapitre VI Les vieux sont faits pour sortir  propos


Livre sixime--Le petit Gavroche

Chapitre I Mchante espiglerie du vent
Chapitre II O le petit Gavroche tire parti de Napolon le Grand
Chapitre III Les pripties de l'vasion


Livre septime--L'argot

Chapitre I Origine
Chapitre II Racines
Chapitre III Argot qui pleure et argot qui rit
Chapitre IV Les deux devoirs: veiller et esprer


Livre huitime--Les enchantements et les dsolations

Chapitre I Pleine lumire
Chapitre II L'tourdissement du bonheur complet
Chapitre III Commencement d'ombre
Chapitre IV Cab roule en anglais et jappe en argot
Chapitre V Choses de la nuit
Chapitre VI Marius redevient rel au point de donner son adresse  Cosette
Chapitre VII Le vieux coeur et le jeune coeur en prsence


Livre neuvime--O vont-ils?

Chapitre I Jean Valjean
Chapitre II Marius
Chapitre III M. Mabeuf


Livre dixime--Le 5 juin 1832

Chapitre I La surface de la question
Chapitre II Le fond de la question
Chapitre III Un enterrement: occasion de renatre
Chapitre IV Les bouillonnements d'autrefois
Chapitre V Originalit de Paris


Livre onzime--L'atome fraternise avec l'ouragan

Chapitre I Quelques claircissements sur les origines de la posie de
Gavroche. Influence d'un acadmicien sur cette posie
Chapitre II Gavroche en marche
Chapitre III Juste indignation d'un perruquier
Chapitre IV L'enfant s'tonne du vieillard
Chapitre V Le vieillard
Chapitre VI Recrues


Livre douzime--Corinthe

Chapitre I Histoire de Corinthe depuis sa fondation
Chapitre II Gats pralables
Chapitre III La nuit commence  se faire sur Grantaire
Chapitre IV Essai de consolation sur la veuve Hucheloup
Chapitre V Les prparatifs
Chapitre VI En attendant
Chapitre VII L'homme recrut rue des Billettes
Chapitre VIII Plusieurs points d'interrogation  propos d'un nomm
Le Cabuc qui ne se nommait peut-tre pas Le Cabuc


Livre treizime--Marius entre dans l'ombre

Chapitre I De la rue Plumet au quartier Saint-Denis
Chapitre II Paris  vol de hibou
Chapitre III L'extrme bord


Livre quatorzime--Les grandeurs du dsespoir

Chapitre I Le drapeau--Premier acte
Chapitre II Le drapeau--Deuxime acte
Chapitre III Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras
Chapitre IV Le baril de poudre
Chapitre V Fin des vers de Jean Prouvaire
Chapitre VI L'agonie de la mort aprs l'agonie de la vie
Chapitre VII Gavroche profond calculateur des distances


Livre quinzime--La rue de l'Homme-Arm

Chapitre I Buvard, bavard
Chapitre II Le gamin ennemi des lumires
Chapitre III Pendant que Cosette et Toussaint dorment
Chapitre IV Les excs de zle de Gavroche




Livre premier--Quelques pages d'histoire




Chapitre I

Bien coup


1831 et 1832, les deux annes qui se rattachent immdiatement  la
Rvolution de Juillet, sont un des moments les plus particuliers et les
plus frappants de l'histoire. Ces deux annes au milieu de celles qui
les prcdent et qui les suivent sont comme deux montagnes. Elles ont la
grandeur rvolutionnaire. On y distingue des prcipices. Les masses
sociales, les assises mmes de la civilisation, le groupe solide des
intrts superposs et adhrents, les profils sculaires de l'antique
formation franaise, y apparaissent et y disparaissent  chaque instant
 travers les nuages orageux des systmes, des passions et des thories.
Ces apparitions et ces disparitions ont t nommes la rsistance et le
mouvement. Par intervalles on y voit luire la vrit, ce jour de l'me
humaine.

Cette remarquable poque est assez circonscrite et commence  s'loigner
assez de nous pour qu'on puisse en saisir ds  prsent les lignes
principales.

Nous allons l'essayer.

La Restauration avait t une de ces phases intermdiaires difficiles 
dfinir, o il y a de la fatigue, du bourdonnement, des murmures, du
sommeil, du tumulte, et qui ne sont autre chose que l'arrive d'une
grande nation  une tape. Ces poques sont singulires et trompent les
politiques qui veulent les exploiter. Au dbut, la nation ne demande que
le repos; on n'a qu'une soif, la paix; on n'a qu'une ambition, tre
petit. Ce qui est la traduction de rester tranquille. Les grands
vnements, les grands hasards, les grandes aventures, les grands
hommes, Dieu merci, on en a assez vu, on en a par-dessus la tte. On
donnerait Csar pour Prusias et Napolon pour le roi d'Yvetot.Quel bon
petit roi c'tait l! On a march depuis le point du jour, on est au
soir d'une longue et rude journe; on a fait le premier relais avec
Mirabeau, le second avec Robespierre, le troisime avec Bonaparte, on
est reint. Chacun demande un lit.

Les dvouements las, les hrosmes vieillis, les ambitions repues, les
fortunes faites cherchent, rclament, implorent, sollicitent, quoi? Un
gte. Ils l'ont. Ils prennent possession de la paix, de la tranquillit,
du loisir; les voil contents. Cependant en mme temps de certains faits
surgissent, se font reconnatre et frappent  la porte de leur ct. Ces
faits sont sortis des rvolutions et des guerres, ils sont, ils vivent,
ils ont droit de s'installer dans la socit et ils s'y installent; et
la plupart du temps les faits sont des marchaux des logis et des
fourriers qui ne font que prparer le logement aux principes.

Alors voici ce qui apparat aux philosophes politiques.

En mme temps que les hommes fatigus demandent le repos, les faits
accomplis demandent des garanties. Les garanties pour les faits, c'est
la mme chose que le repos pour les hommes.

C'est ce que l'Angleterre demandait aux Stuarts aprs le protecteur;
c'est ce que la France demandait aux Bourbons aprs l'Empire.

Ces garanties sont une ncessit des temps. Il faut bien les accorder.
Les princes les octroient, mais en ralit c'est la force des choses
qui les donne. Vrit profonde et utile  savoir, dont les Stuarts ne se
doutrent pas en 1660, que les Bourbons n'entrevirent mme pas en 1814.

La famille prdestine qui revint en France quand Napolon s'croula eut
la simplicit fatale de croire que c'tait elle qui donnait, et que ce
qu'elle avait donn elle pouvait le reprendre; que la maison de Bourbon
possdait le droit divin, que la France ne possdait rien; et que le
droit politique concd dans la charte de Louis XVIII n'tait autre
chose qu'une branche du droit divin, dtache par la maison de Bourbon
et gracieusement donne au peuple jusqu'au jour o il plairait au roi de
s'en ressaisir. Cependant, au dplaisir que le don lui faisait, la
maison de Bourbon aurait d sentir qu'il ne venait pas d'elle.

Elle fut hargneuse au dix-neuvime sicle. Elle fit mauvaise mine 
chaque panouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial,
c'est--dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.

Elle crut qu'elle avait de la force parce que l'Empire avait t emport
devant elle comme un chssis de thtre. Elle ne s'aperut pas qu'elle
avait t apporte elle-mme de la mme faon. Elle ne vit pas qu'elle
aussi tait dans cette main qui avait t de l Napolon.

Elle crut qu'elle avait des racines parce qu'elle tait le pass. Elle
se trompait; elle faisait partie du pass, mais tout le pass c'tait la
France. Les racines de la socit franaise n'taient point dans les
Bourbons, mais dans la nation. Ces obscures et vivaces racines ne
constituaient point le droit d'une famille, mais l'histoire d'un peuple.
Elles taient partout, except sous le trne.

La maison de Bourbon tait pour la France le noeud illustre et sanglant
de son histoire, mais n'tait plus l'lment principal de sa destine et
la base ncessaire de sa politique. On pouvait se passer des Bourbons;
on s'en tait pass vingt-deux ans; il y avait eu solution de
continuit; ils ne s'en doutaient pas. Et comment s'en seraient-ils
douts, eux qui se figuraient que Louis XVII rgnait le 9 thermidor et
que Louis XVIII rgnait le jour de Marengo? Jamais, depuis l'origine de
l'histoire, les princes n'avaient t si aveugles en prsence des faits
et de la portion d'autorit divine que les faits contiennent et
promulguent. Jamais cette prtention d'en bas qu'on appelle le droit des
rois n'avait ni  ce point le droit d'en haut.

Erreur capitale qui amena cette famille  remettre la main sur les
garanties octroyes en 1814, sur les concessions, comme elle les
qualifiait. Chose triste! ce qu'elle nommait ses concessions, c'taient
nos conqutes; ce qu'elle appelait nos empitements, c'taient nos
droits.

Lorsque l'heure lui sembla venue, la Restauration, se supposant
victorieuse de Bonaparte et enracine dans le pays, c'est--dire se
croyant forte et se croyant profonde, prit brusquement son parti et
risqua son coup. Un matin elle se dressa en face de la France, et,
levant la voix, elle contesta le titre collectif et le titre
individuel,  la nation la souverainet, au citoyen la libert. En
d'autres termes, elle nia  la nation ce qui la faisait nation et au
citoyen ce qui le faisait citoyen.

C'est l le fond de ces actes fameux qu'on appelle les Ordonnances de
juillet.

La Restauration tomba.

Elle tomba justement. Cependant, disons-le, elle n'avait pas t
absolument hostile  toutes les formes du progrs. De grandes choses
s'taient faites, elle tant  ct.

Sous la Restauration la nation s'tait habitue  la discussion dans le
calme, ce qui avait manqu  la Rpublique, et  la grandeur dans la
paix, ce qui avait manqu  l'Empire. La France libre et forte avait t
un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe. La
rvolution avait eu la parole sous Robespierre; le canon avait eu la
parole sous Bonaparte; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le
tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma.
On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumire des esprits.
Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant
quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands
principes, si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'tat:
l'galit devant la loi, la libert de la conscience, la libert de la
parole, la libert de la presse, l'accessibilit de toutes les aptitudes
 toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830. Les Bourbons
furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la
providence.

La chute des Bourbons fut pleine de grandeur, non de leur ct, mais du
ct de la nation. Eux quittrent le trne avec gravit, mais sans
autorit; leur descente dans la nuit ne fut pas une de ces disparitions
solennelles qui laissent une sombre motion  l'histoire; ce ne fut ni
le calme spectral de Charles I, ni le cri d'aigle de Napolon. Ils s'en
allrent, voil tout. Ils dposrent la couronne et ne gardrent pas
d'aurole. Ils furent dignes, mais ils ne furent pas augustes. Ils
manqurent dans une certaine mesure  la majest de leur malheur.
Charles X, pendant le voyage de Cherbourg, faisant couper une table
ronde en table carre, parut plus soucieux de l'tiquette en pril que
de la monarchie croulante. Cette diminution attrista les hommes dvous
qui aimaient leurs personnes et les hommes srieux qui honoraient leur
race. Le peuple, lui, fut admirable. La nation, attaque un matin  main
arme par une sorte d'insurrection royale, se sentit tant de force
qu'elle n'eut pas de colre. Elle se dfendit, se contint, remit les
choses  leur place, le gouvernement dans la loi, les Bourbons dans
l'exil, hlas! et s'arrta. Elle prit le vieux roi Charles X sous ce
dais qui avait abrit Louis XIV, et le posa  terre doucement. Elle ne
toucha aux personnes royales qu'avec tristesse et prcaution. Ce ne fut
pas un homme, ce ne furent pas quelques hommes, ce fut la France, la
France entire, la France victorieuse et enivre de sa victoire, qui
sembla se rappeler et qui pratiqua aux yeux du monde entier ces graves
paroles de Guillaume du Vair aprs la journe des barricades: Il est
ays  ceux qui ont accoutum d'effleurer les faveurs des grands et
saulter, comme un oiseau de branche en branche, d'une fortune afflige 
une florissante, de se montrer hardis contre leur prince en son
adversit; mais pour moi la fortune de mes roys me sera toujours
vnrable, et principalement des affligs.

Les Bourbons emportrent le respect, mais non le regret. Comme nous
venons de le dire, leur malheur fut plus grand qu'eux. Ils s'effacrent
 l'horizon.

La Rvolution de Juillet eut tout de suite des amis et des ennemis dans
le monde entier. Les uns se prcipitrent vers elle avec enthousiasme et
joie, les autres s'en dtournrent, chacun selon sa nature. Les princes
de l'Europe, au premier moment, hiboux de cette aube, fermrent les
yeux, blesss et stupfaits, et ne les rouvrirent que pour menacer.
Effroi qui se comprend, colre qui s'excuse. Cette trange rvolution
avait  peine t un choc; elle n'avait pas mme fait  la royaut
vaincue l'honneur de la traiter en ennemie et de verser son sang. Aux
yeux des gouvernements despotiques toujours intresss  ce que la
libert se calomnie elle-mme, la Rvolution de Juillet avait le tort
d'tre formidable et de rester douce. Rien du reste ne fut tent ni
machin contre elle. Les plus mcontents, les plus irrits, les plus
frmissants, la saluaient; quels que soient nos gosmes et nos
rancunes, un respect mystrieux sort des vnements dans lesquels on
sent la collaboration de quelqu'un qui travaille plus haut que l'homme.

La Rvolution de Juillet est le triomphe du droit terrassant le fait.
Chose pleine de splendeur.

Le droit terrassant le fait. De l l'clat de la rvolution de 1830, de
l sa mansutude aussi. Le droit qui triomphe n'a nul besoin d'tre
violent.

Le droit, c'est le juste et le vrai.

Le propre du droit, c'est de rester ternellement beau et pur. Le fait,
mme le plus ncessaire en apparence, mme le mieux accept des
contemporains, s'il n'existe que comme fait et s'il ne contient que trop
peu de droit ou point du tout de droit, est destin infailliblement 
devenir, avec la dure du temps, difforme, immonde, peut-tre mme
monstrueux. Si l'on veut constater d'un coup  quel degr de laideur le
fait peut arriver, vu  la distance des sicles, qu'on regarde
Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais gnie, ni un dmon, ni
un crivain lche et misrable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est
pas seulement le fait italien, c'est le fait europen, le fait du
seizime sicle. Il semble hideux, et il l'est, en prsence de l'ide
morale du dix-neuvime.

Cette lutte du droit et du fait dure depuis l'origine des socits.
Terminer le duel, amalgamer l'ide pure avec la ralit humaine, faire
pntrer pacifiquement le droit dans le fait et le fait dans le droit,
voil le travail des sages.




Chapitre II

Mal cousu


Mais autre est le travail des sages, autre est le travail des habiles.

La rvolution de 1830 s'tait vite arrte.

Sitt qu'une rvolution a fait cte, les habiles dpcent l'chouement.

Les habiles, dans notre sicle, se sont dcern  eux-mmes la
qualification d'hommes d'tat; si bien que ce mot, homme d'tat, a fini
par tre un peu un mot d'argot. Qu'on ne l'oublie pas en effet, l o il
n'y a qu'habilet, il y a ncessairement petitesse. Dire: les habiles,
cela revient  dire: les mdiocres.

De mme que dire: les hommes d'tat, cela quivaut quelquefois  dire:
les tratres.

 en croire les habiles donc, les rvolutions comme la Rvolution de
Juillet sont des artres coupes; il faut une prompte ligature. Le
droit, trop grandement proclam, branle. Aussi, une fois le droit
affirm, il faut raffermir l'tat. La libert assure, il faut songer au
pouvoir.

Ici les sages ne se sparent pas encore des habiles, mais ils commencent
 se dfier. Le pouvoir, soit. Mais, premirement, qu'est-ce que le
pouvoir? deuximement, d'o vient-il?

Les habiles semblent ne pas entendre l'objection murmure, et ils
continuent leur manoeuvre.

Selon ces politiques, ingnieux  mettre aux fictions profitables un
masque de ncessit, le premier besoin d'un peuple aprs une rvolution,
quand ce peuple fait partie d'un continent monarchique, c'est de se
procurer une dynastie. De cette faon, disent-ils, il peut avoir la paix
aprs sa rvolution, c'est--dire le temps de panser ses plaies et de
rparer sa maison. La dynastie cache l'chafaudage et couvre
l'ambulance.

Or, il n'est pas toujours facile de se procurer une dynastie.

 la rigueur, le premier homme de gnie ou mme le premier homme de
fortune venu suffit pour faire un roi. Vous avez dans le premier cas
Bonaparte et dans le second Iturbide.

Mais la premire famille venue ne suffit pas pour faire une dynastie. Il
y a ncessairement une certaine quantit d'anciennet dans une race, et
la ride des sicles ne s'improvise pas.

Si l'on se place au point de vue des hommes d'tat, sous toutes
rserves, bien entendu, aprs une rvolution, quelles sont les qualits
du roi qui en sort? Il peut tre et il est utile qu'il soit
rvolutionnaire, c'est--dire participant de sa personne  cette
rvolution, qu'il y ait mis la main, qu'il s'y soit compromis ou
illustr, qu'il en ait touch la hache ou mani l'pe.

Quelles sont les qualits d'une dynastie? Elle doit tre nationale,
c'est--dire rvolutionnaire  distance, non par des actes commis, mais
par les ides acceptes. Elle doit se composer de pass et tre
historique, se composer d'avenir et tre sympathique.

Tout ceci explique pourquoi les premires rvolutions se contentent de
trouver un homme, Cromwell ou Napolon; et pourquoi les deuximes
veulent absolument trouver une famille, la maison de Brunswick ou la
maison d'Orlans.

Les maisons royales ressemblent  ces figuiers de l'Inde dont chaque
rameau, en se courbant jusqu' terre, y prend racine et devient un
figuier. Chaque branche peut devenir une dynastie.  la seule condition
de se courber jusqu'au peuple.

Telle est la thorie des habiles.

Voici donc le grand art: faire un peu rendre  un succs le son d'une
catastrophe afin que ceux qui en profitent en tremblent aussi,
assaisonner de peur un pas de fait, augmenter la courbe de la transition
jusqu'au ralentissement du progrs, affadir cette aurore, dnoncer et
retrancher les prets de l'enthousiasme, couper les angles et les
ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le gant
peuple de flanelle et le coucher bien vite, imposer la dite  cet excs
de sant, mettre Hercule en traitement de convalescence, dlayer
l'vnement dans l'expdient, offrir aux esprits altrs d'idal ce
nectar tendu de tisane, prendre ses prcautions contre le trop de
russite, garnir la rvolution d'un abat-jour.

1830 pratiqua cette thorie, dj applique  l'Angleterre par 1688.

1830 est une rvolution arrte  mi-cte. Moiti de progrs;
quasi-droit. Or la logique ignore l' peu prs; absolument comme le
soleil ignore la chandelle.

Qui arrte les rvolutions  mi-cte? La bourgeoisie.

Pourquoi?

Parce que la bourgeoisie est l'intrt arriv  satisfaction. Hier
c'tait l'apptit, aujourd'hui c'est la plnitude, demain ce sera la
satit.

Le phnomne de 1814 aprs Napolon se reproduisit en 1830 aprs Charles
X.

On a voulu,  tort, faire de la bourgeoisie une classe. La bourgeoisie
est tout simplement la portion contente du peuple. Le bourgeois, c'est
l'homme qui a maintenant le temps de s'asseoir. Une chaise n'est pas une
caste.

Mais, pour vouloir s'asseoir trop tt, on peut arrter la marche mme du
genre humain. Cela a t souvent la faute de la bourgeoisie.

On n'est pas une classe parce qu'on fait une faute. L'gosme n'est pas
une des divisions de l'ordre social.

Du reste, il faut tre juste mme envers l'gosme, l'tat auquel
aspirait, aprs la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on
nomme la bourgeoisie, ce n'tait pas l'inertie, qui se complique
d'indiffrence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'tait
pas le sommeil, qui suppose un oubli momentan accessible aux songes;
c'tait la halte.

La halte est un mot form d'un double sens singulier et presque
contradictoire: troupe en marche, c'est--dire mouvement; station,
c'est--dire repos.

La halte, c'est la rparation des forces; c'est le repos arm et
veill; c'est le fait accompli qui pose des sentinelles et se tient sur
ses gardes. La halte suppose le combat hier et le combat demain.

C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848.

Ce que nous appelons ici combat peut aussi s'appeler progrs.

Il fallait donc  la bourgeoisie, comme aux hommes d'tat, un homme qui
exprimait ce mot: halte. Un Quoique Parce que. Une individualit
composite, signifiant rvolution et signifiant stabilit, en d'autres
termes affermissant le prsent par la compatibilit vidente du pass
avec l'avenir.

Cet homme tait tout trouv. Il s'appelait Louis-Philippe d'Orlans.

Les 221 firent Louis-Philippe roi. Lafayette se chargea du sacre. Il le
nomma _la meilleure des rpubliques_. L'htel de ville de Paris remplaa
la cathdrale de Reims.

Cette substitution d'un demi-trne au trne complet fut l'oeuvre de
1830.

Quand les habiles eurent fini, le vice immense de leur solution apparut.
Tout cela tait fait en dehors du droit absolu. Le droit absolu cria: Je
proteste! puis, chose redoutable, il rentra dans l'ombre.




Chapitre III

Louis-Philippe


Les rvolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent
ferme et choisissent bien. Mme incompltes, mme abtardies et
mtines, et rduites  l'tat de rvolution cadette, comme la
rvolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidit
providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur clipse n'est
jamais une abdication.

Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les rvolutions, elles aussi,
se trompent, et de graves mprises se sont vues.

Revenons  1830. 1830, dans sa dviation, eut du bonheur. Dans
l'tablissement qui s'appela l'ordre aprs la rvolution coupe court,
le roi valait mieux que la royaut. Louis-Philippe tait un homme rare.

Fils d'un pre auquel l'histoire accordera certainement les
circonstances attnuantes, mais aussi digne d'estime que ce pre avait
t digne de blme; ayant toutes les vertus prives et plusieurs des
vertus publiques; soigneux de sa sant, de sa fortune, de sa personne,
de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le
prix d'une anne; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon
prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais
chargs de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation
d'alcve rgulire devenue utile aprs les anciens talages illgitimes
de la branche ane; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui
est plus rare, tous les langages de tous les intrts, et les parlant;
admirable reprsentant de la classe moyenne, mais la dpassant, et de
toutes les faons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en
apprciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur
intrinsque, et, sur la question mme de sa race, trs particulier, se
dclarant Orlans et non Bourbon; trs premier prince du sang tant qu'il
n'avait t qu'altesse srnissime, mais franc bourgeois le jour o il
fut majest; diffus en public, concis dans l'intimit; avare signal,
mais non prouv; au fond, un de ces conomes aisment prodigues pour
leur fantaisie ou leur devoir; lettr, et peu sensible aux lettres;
gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; ador de sa
famille et de sa maison; causeur sduisant; homme d'tat dsabus,
intrieurement froid, domin par l'intrt immdiat, gouvernant toujours
au plus prs, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans
piti les supriorits sur les mdiocrits, habile  faire donner tort
par les majorits parlementaires  ces unanimits mystrieuses qui
grondent sourdement sous les trnes; expansif, parfois imprudent dans
son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;
fertile en expdients, en visages, en masques; faisant peur  la France
de l'Europe et  l'Europe de la France; aimant incontestablement son
pays, mais prfrant sa famille; prisant plus la domination que
l'autorit et l'autorit que la dignit, disposition qui a cela de
funeste que, tournant tout au succs, elle admet la ruse et ne rpudie
pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle
prserve la politique des chocs violents, l'tat des fractures et la
socit des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,
sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se dmentant; hardi
contre l'Autriche  Ancne, opinitre contre l'Angleterre en Espagne,
bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la
Marseillaise; inaccessible  l'abattement, aux lassitudes, au got du
beau et de l'idal, aux gnrosits tmraires,  l'utopie,  la
chimre,  la colre,  la vanit,  la crainte; ayant toutes les formes
de l'intrpidit personnelle; gnral  Valmy, soldat  Jemmapes; tt
huit fois par le rgicide, et toujours souriant; brave comme un
grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les
chances d'un branlement europen, et impropre aux grandes aventures
politiques; toujours prt  risquer sa vie, jamais son oeuvre; dguisant
sa volont en influence afin d'tre plutt obi comme intelligence que
comme roi; dou d'observation et non de divination; peu attentif aux
esprits, mais se connaissant en hommes, c'est--dire ayant besoin de
voir pour juger; bon sens prompt et pntrant, sagesse pratique, parole
facile, mmoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mmoire, son
unique point de ressemblance avec Csar, Alexandre et Napolon; sachant
les faits, les dtails, les dates, les noms propres, ignorant les
tendances, les passions, les gnies divers de la foule, les aspirations
intrieures, les soulvements cachs et obscurs des mes, en un mot,
tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;
accept par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;
s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne rgnant pas assez; son
premier ministre  lui-mme; excellent  faire de la petitesse des
ralits un obstacle  l'immensit des ides; mlant  une vraie facult
cratrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel
esprit de procdure et de chicane; fondateur et procureur d'une
dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un
avou; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du
pouvoir malgr l'inquitude de la France, et de la puissance malgr la
jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera class parmi les hommes
minents de son sicle, et serait rang parmi les gouvernants les plus
illustres de l'histoire, s'il et un peu aim la gloire et s'il et eu
le sentiment de ce qui est grand au mme degr que le sentiment de ce
qui est utile.

Louis-Philippe avait t beau, et, vieilli, tait rest gracieux; pas
toujours agr de la nation, il l'tait toujours de la foule; il
plaisait. Il avait ce don, le charme. La majest lui faisait dfaut; il
ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique
vieillard. Ses manires taient du vieux rgime et ses habitudes du
nouveau, mlange du noble et du bourgeois qui convenait  1830;
Louis-Philippe tait la transition rgnante; il avait conserv
l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au
service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais
il crivait _les polonois_ et il prononait _les hongrais_. Il portait
l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Lgion
d'honneur comme Napolon.

Il allait peu  la chapelle, point  la chasse, jamais  l'Opra.
Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;
cela entrait dans sa popularit bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il
sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps
fait partie de son aurole. Il tait un peu maon, un peu jardinier et
un peu mdecin; il saignait un postillon tomb de cheval; Louis-Philippe
n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les
royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait vers le sang
pour gurir.

Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une
dfalcation  faire; il y a ce qui accuse la royaut, ce qui accuse le
rgne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un
total diffrent. Le droit dmocratique confisqu, le progrs devenu le
deuxime intrt, les protestations de la rue rprimes violemment,
l'excution militaire des insurrections, l'meute passe par les armes,
la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays rel
par le pays lgal, le gouvernement de compte  demi avec trois cent
mille privilgis, sont le fait de la royaut; la Belgique refuse,
l'Algrie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec
plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi  Abd-el-Kader,
Blaye, Deutz achet, Pritchard pay, sont le fait du rgne; la politique
plus familiale que nationale est le fait du roi.

Comme on voit, le dcompte opr, la charge du roi s'amoindrit.

Sa grande faute, la voici: il a t modeste au nom de la France.

D'o vient cette faute?

Disons-le.

Louis-Philippe a t un roi trop pre; cette incubation d'une famille
qu'on veut faire clore dynastie a peur de tout et n'entend pas tre
drange; de l des timidits excessives, importunes au peuple qui a le
14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition
militaire.

Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent tre
remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa
famille, la famille la mritait. Ce groupe domestique tait admirable.
Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,
Marie d'Orlans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme
Charles d'Orlans l'avait mis parmi les potes. Elle avait fait de son
me un marbre qu'elle avait nomm Jeanne d'Arc. Deux des fils de
Louis-Philippe avaient arrach  Metternich cet loge dmagogique. _Ce
sont des jeunes gens comme on n'en voit gure et des princes comme on
n'en voit pas_.

Voil, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur
Louis-Philippe.

tre le prince galit, porter en soi la contradiction de la
Restauration et de la Rvolution, avoir ce ct inquitant du
rvolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut l la
fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus
complte d'un homme  un vnement; l'un entra dans l'autre, et
l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il
avait pour lui cette grande dsignation au trne, l'exil. Il avait t
proscrit, errant, pauvre. Il avait vcu de son travail. En Suisse, cet
apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un
vieux cheval pour manger.  Reichenau, il avait donn des leons de
mathmatiques pendant que sa soeur Adlade faisait de la broderie et
cousait. Ces souvenirs mls  un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.
Il avait dmoli de ses propres mains la dernire cage de fer du Mont
Saint-Michel, btie par Louis XI et utilise par Louis XV. C'tait le
compagnon de Dumouriez, c'tait l'ami de Lafayette; il avait t du club
des jacobins; Mirabeau lui avait frapp sur l'paule; Danton lui avait
dit: Jeune homme!  vingt-quatre ans, en 93, tant M. de Chartres, du
fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assist au procs
de Louis XVI, si bien nomm _ce pauvre tyran_. La clairvoyance aveugle
de la Rvolution, brisant la royaut dans le roi et le roi avec la
royaut, sans presque remarquer l'homme dans le farouche crasement de
l'ide, le vaste orage de l'assemble tribunal, la colre publique
interrogeant, Capet ne sachant que rpondre, l'effrayante vacillation
stupfaite de cette tte royale sous ce souffle sombre, l'innocence
relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme
de celui qui tait condamn, il avait regard ces choses, il avait
contempl ces vertiges; il avait vu les sicles comparatre  la barre
de la Convention; il avait vu, derrire Louis XVI, cet infortun passant
responsable, se dresser dans les tnbres la formidable accuse, la
monarchie; et il lui tait rest dans l'me l'pouvante respectueuse de
ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la
justice de Dieu.

La trace que la Rvolution avait laisse en lui tait prodigieuse. Son
souvenir tait comme une empreinte vivante de ces grandes annes minute
par minute. Un jour, devant un tmoin dont il nous est impossible de
douter, il rectifia de mmoire toute la lettre A de la liste
alphabtique de l'assemble constituante.

Louis-Philippe a t un roi de plein jour. Lui rgnant, la presse a t
libre, la tribune a t libre, la conscience et la parole ont t
libres. Les lois de septembre sont  claire-voie. Bien que sachant le
pouvoir rongeur de la lumire sur les privilges, il a laiss son trne
expos  la lumire. L'histoire lui tiendra compte de cette loyaut.

Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scne, est
aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procs n'est
encore qu'en premire instance.

L'heure o l'histoire parle avec son accent vnrable et libre n'a pas
encore sonn pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi
le jugement dfinitif; l'austre et illustre historien Louis Blanc a
lui-mme rcemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a t
l'lu de ces deux  peu prs qu'on appelle les 221 et 1830; c'est--dire
d'un demi-parlement et d'une demi-rvolution; et dans tous les cas, au
point de vue suprieur o doit se placer la philosophie, nous ne
pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de
certaines rserves au nom du principe dmocratique absolu; aux yeux de
l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le
droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons
dire ds  prsent, ces rserves faites, c'est que, somme toute et de
quelque faon qu'on le considre, Louis-Philippe, pris en lui-mme et au
point de vue de la bont humaine, demeurera, pour nous servir du vieux
langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient pass
sur un trne.

Qu'a-t-il contre lui? Ce trne. tez de Louis-Philippe le roi, il reste
l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu' tre admirable.
Souvent, au milieu des plus graves soucis, aprs une journe de lutte
contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son
appartement, et l, puis de fatigue, accabl de sommeil, que
faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit  rviser un
procs criminel, trouvant que c'tait quelque chose de tenir tte 
l'Europe, mais que c'tait une plus grande affaire encore d'arracher un
homme au bourreau. Il s'opinitrait contre son garde des sceaux; il
disputait pied  pied le terrain de la guillotine aux procureurs
gnraux, _ces bavards de la loi_, comme il les appelait. Quelquefois
les dossiers empils couvraient sa table; il les examinait tous; c'tait
une angoisse pour lui d'abandonner ces misrables ttes condamnes. Un
jour il disait au mme tmoin que nous avons indiqu tout  l'heure:
_Cette nuit, j'en ai gagn sept_. Pendant les premires annes de son
rgne, la peine de mort fut comme abolie, et l'chafaud relev fut une
violence faite au roi. La Grve ayant disparu avec la branche ane, une
Grve bourgeoise fut institue sous le nom de Barrire Saint-Jacques;
les hommes pratiques sentirent le besoin d'une guillotine quasi
lgitime; et ce fut l une des victoires de Casimir Perier, qui
reprsentait les cts troits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,
qui en reprsentait les cts libraux. Louis-Philippe avait annot de
sa main Beccaria. Aprs la machine Fieschi, il s'criait: _Quel dommage
que je n'aie pas t bless! j'aurais pu faire grce_. Une autre fois,
faisant allusion aux rsistances de ses ministres, il crivait  propos
d'un condamn politique qui est une des plus gnreuses figures de notre
temps: _Sa grce est accorde, il ne me reste plus qu' l'obtenir_.
Louis-Philippe tait doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.

Or, pour nous, dans l'histoire o l bont est la perle rare, qui a t
bon passe presque avant qui a t grand.

Louis-Philippe ayant t apprci svrement par les uns, durement
peut-tre par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantme
lui-mme aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne dposer pour lui devant
l'histoire; cette dposition, quelle qu'elle soit, est videmment et
avant tout dsintresse; une pitaphe crite par un mort est sincre;
une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mmes tnbres
donne le droit de louange; et il est peu  craindre qu'on dise jamais de
deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatt l'autre.




Chapitre IV

Lzardes sous la fondation


Au moment o le drame que nous racontons va pntrer dans l'paisseur
d'un des nuages tragiques qui couvrent les commencements du rgne de
Louis-Philippe, il ne fallait pas d'quivoque, et il tait ncessaire
que ce livre s'expliqut sur ce roi.

Louis-Philippe tait entr dans l'autorit royale sans violence, sans
action directe de sa part, par le fait d'un virement rvolutionnaire,
videmment fort distinct du but rel de la rvolution, mais dans lequel
lui, duc d'Orlans, n'avait aucune initiative personnelle. Il tait n
prince et se croyait lu roi. Il ne s'tait point donn  lui-mme ce
mandat; il ne l'avait point pris; on le lui avait offert et il l'avait
accept; convaincu,  tort certes, mais convaincu que l'offre tait
selon le droit et que l'acceptation tait selon le devoir. De l une
possession de bonne foi. Or, nous le disons en toute conscience,
Louis-Philippe tant de bonne foi dans sa possession, et la dmocratie
tant de bonne foi dans son attaque, la quantit d'pouvante qui se
dgage des luttes sociales ne charge ni le roi, ni la dmocratie. Un
choc de principes ressemble  un choc d'lments. L'ocan dfend l'eau,
l'ouragan dfend l'air; le roi dfend la royaut, la dmocratie dfend
le peuple; le relatif, qui est la monarchie, rsiste  l'absolu, qui est
la rpublique; la socit saigne sous ce conflit, mais ce qui est sa
souffrance aujourd'hui sera plus tard son salut; et, dans tous les cas,
il n'y a point ici  blmer ceux qui luttent; un des deux partis
videmment se trompe; le droit n'est pas, comme le colosse de Rhodes,
sur deux rivages  la fois, un pied dans la rpublique, un pied dans la
royaut; il est indivisible, et tout d'un ct; mais ceux qui se
trompent se trompent sincrement; un aveugle n'est pas plus un coupable
qu'un Venden n'est un brigand. N'imputons donc qu' la fatalit des
choses ces collisions redoutables. Quelles que soient ces temptes,
l'irresponsabilit humaine y est mle.

Achevons cet expos.

Le gouvernement de 1830 eut tout de suite la vie dure. Il dut, n
d'hier, combattre aujourd'hui.  peine install, il sentait dj partout
de vagues mouvements de traction sur l'appareil de juillet encore si
frachement pos et si peu solide.

La rsistance naquit le lendemain; peut-tre mme tait-elle ne la
veille.

De mois en mois, l'hostilit grandit, et de sourde devint patente.

La Rvolution de Juillet, peu accepte hors de France par les rois, nous
l'avons dit, avait t en France diversement interprte.

Dieu livre aux hommes ses volonts visibles dans les vnements, texte
obscur crit dans une langue mystrieuse. Les hommes en font
sur-le-champ des traductions; traductions htives, incorrectes, pleines
de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d'esprits comprennent
la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds,
dchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la
besogne est faite depuis longtemps; il y a dj vingt traductions sur la
place publique. De chaque traduction nat un parti, et de chaque
contre-sens une faction; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte,
et chaque faction croit possder la lumire.

Souvent le pouvoir lui-mme est une faction.

Il y a dans les rvolutions des nageurs  contre-courant; ce sont les
vieux partis.

Pour les vieux partis qui se rattachent  l'hrdit par la grce de
Dieu, les rvolutions tant sorties du droit de rvolte, on a droit de
rvolte contre elles. Erreur. Car dans les rvolutions le rvolt, ce
n'est pas le peuple, c'est le roi. Rvolution est prcisment le
contraire de rvolte. Toute rvolution, tant un accomplissement normal,
contient en elle sa lgitimit, que de faux rvolutionnaires dshonorent
quelquefois, mais qui persiste, mme souille, qui survit, mme
ensanglante. Les rvolutions sortent, non d'un accident, mais de la
ncessit. Une rvolution est un retour du factice au rel. Elle est
parce qu'il faut qu'elle soit.

Les vieux partis lgitimistes n'en assaillaient pas moins la rvolution
de 1830 avec toutes les violences qui jaillissent du faux raisonnement.
Les erreurs sont d'excellents projectiles. Ils la frappaient savamment
l o elle tait vulnrable, au dfaut de sa cuirasse,  son manque de
logique; ils attaquaient cette rvolution dans sa royaut. Ils lui
criaient: Rvolution, pourquoi ce roi? Les factions sont des aveugles
qui visent juste.

Ce cri, les rpublicains le poussaient galement. Mais, venant d'eux, ce
cri tait logique. Ce qui tait ccit chez les lgitimistes tait
clairvoyance chez les dmocrates. 1830 avait fait banqueroute au peuple.
La dmocratie indigne le lui reprochait.

Entre l'attaque du pass et l'attaque de l'avenir, l'tablissement de
juillet se dbattait. Il reprsentait la minute, aux prises d'une part
avec les sicles monarchiques, d'autre part avec le droit ternel.

En outre, au dehors, n'tant plus la rvolution et devenant la
monarchie, 1830 tait oblig de prendre le pas de l'Europe. Garder la
paix, surcrot de complication. Une harmonie voulue  contre-sens est
souvent plus onreuse qu'une guerre. De ce sourd conflit, toujours
musel, mais toujours grondant, naquit la paix arme, ce ruineux
expdient de la civilisation suspecte  elle-mme. La royaut de juillet
se cabrait, malgr qu'elle en et, dans l'attelage des cabinets
europens. Metternich l'et volontiers mise  la plate-longe. Pousse en
France par le progrs, elle poussait en Europe les monarchies, ces
tardigrades. Remorque, elle remorquait.

Cependant,  l'intrieur, pauprisme, proltariat, salaire, ducation,
pnalit, prostitution, sort de la femme, richesse, misre, production,
consommation, rpartition, change, monnaie, crdit, droit du capital,
droit du travail, toutes ces questions se multipliaient au-dessus de la
socit; surplomb terrible.

En dehors des partis politiques proprement dits, un autre mouvement se
manifestait.  la fermentation dmocratique rpondait la fermentation
philosophique. L'lite se sentait trouble comme la foule; autrement,
mais autant.

Des penseurs mditaient, tandis que le sol, c'est--dire le peuple,
travers par les courants rvolutionnaires, tremblait sous eux avec je
ne sais quelles vagues secousses pileptiques. Ces songeurs, les uns
isols, les autres runis en familles et presque en communions,
remuaient les questions sociales, pacifiquement, mais profondment;
mineurs impassibles, qui poussaient tranquillement leurs galeries dans
les profondeurs d'un volcan,  peine drangs par les commotions sourdes
et par les fournaises entrevues.

Cette tranquillit n'tait pas le moins beau spectacle de cette poque
agite.

Ces hommes laissaient aux partis politiques la question des droits, ils
s'occupaient de la question du bonheur.

Le bien-tre de l'homme, voil ce qu'ils voulaient extraire de la
socit.

Ils levaient les questions matrielles, les questions d'agriculture,
d'industrie, de commerce, presque  la dignit d'une religion. Dans la
civilisation telle qu'elle se fait, un peu par Dieu, beaucoup par
l'homme, les intrts se combinent, s'agrgent et s'amalgament de
manire  former une vritable roche dure, selon une loi dynamique
patiemment tudie par les conomistes, ces gologues de la politique.

Ces hommes, qui se groupaient sous des appellations diffrentes, mais
qu'on peut dsigner tous par le titre gnrique de socialistes,
tchaient de percer cette roche et d'en faire jaillir les eaux vives de
la flicit humaine.

Depuis la question de l'chafaud jusqu' la question de la guerre, leurs
travaux embrassaient tout. Au droit de l'homme, proclam par la
Rvolution franaise, ils ajoutaient le droit de la femme et le droit de
l'enfant.

On ne s'tonnera pas que, pour des raisons diverses, nous ne traitions
pas ici  fond, au point de vue thorique, les questions souleves par
le socialisme. Nous nous bornons  les indiquer.

Tous les problmes que les socialistes se proposaient, les visions
cosmogoniques, la rverie et le mysticisme carts, peuvent tre ramens
 deux problmes principaux:

Premier problme: Produire la richesse.

Deuxime problme: La rpartir.

Le premier problme contient la question du travail.

Le deuxime contient la question du salaire.

Dans le premier problme il s'agit de l'emploi des forces.

Dans le second de la distribution des jouissances.

Du bon emploi des forces rsulte la puissance publique.

De la bonne distribution des jouissances rsulte le bonheur individuel.

Par bonne distribution, il faut entendre non distribution gale, mais
distribution quitable. La premire galit, c'est l'quit.

De ces deux choses combines, puissance publique au dehors, bonheur
individuel au dedans, rsulte la prosprit sociale.

Prosprit sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre, la
nation grande. L'Angleterre rsout le premier de ces deux problmes.
Elle cre admirablement la richesse; elle la rpartit mal. Cette
solution qui n'est complte que d'un ct la mne fatalement  ces deux
extrmes: opulence monstrueuse, misre monstrueuse. Toutes les
jouissances  quelques-uns, toutes les privations aux autres,
c'est--dire au peuple; le privilge, l'exception, le monopole, la
fodalit, naissent du travail mme. Situation fausse et dangereuse qui
assoit la puissance publique sur la misre prive, et qui enracine la
grandeur de l'tat dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal
compose o se combinent tous les lments matriels et dans laquelle
n'entre aucun lment moral.

Le communisme et la loi agraire croient rsoudre le deuxime problme.
Ils se trompent. Leur rpartition tue la production. Le partage gal
abolit l'mulation. Et par consquent le travail. C'est une rpartition
faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est donc impossible
de s'arrter  ces prtendues solutions. Tuer la richesse, ce n'est pas
la rpartir. Les deux problmes veulent tre rsolus ensemble pour tre
bien rsolus. Les deux solutions veulent tre combines et n'en faire
qu'une.

Ne rsolvez que le premier des deux problmes, vous serez Venise, vous
serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance artificielle,
ou comme l'Angleterre une puissance matrielle; vous serez le mauvais
riche. Vous prirez par une voie de fait, comme est morte Venise, ou par
une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et le monde vous laissera
mourir et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce qui
n'est que l'gosme, tout ce qui ne reprsente pas pour le genre humain
une vertu ou une ide.

Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous
dsignons non des peuples, mais des constructions sociales, les
oligarchies superposes aux nations, et non les nations elles-mmes. Les
nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise, peuple,
renatra; l'Angleterre, aristocratie, tombera, mais l'Angleterre,
nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons.

Rsolvez les deux problmes, encouragez le riche et protgez le pauvre,
supprimez la misre, mettez un terme  l'exploitation injuste du faible
par le fort, mettez un frein  la jalousie inique de celui qui est en
route contre celui qui est arriv, ajustez mathmatiquement et
fraternellement le salaire au travail, mlez l'enseignement gratuit et
obligatoire  la croissance de l'enfance et faites de la science la base
de la virilit, dveloppez les intelligences tout en occupant les bras,
soyez  la fois un peuple puissant et une famille d'hommes heureux,
dmocratisez la proprit, non en l'abolissant, mais en
l'universalisant, de faon que tout citoyen sans exception soit
propritaire, chose plus facile qu'on ne croit, en deux mots sachez
produire la richesse et sachez la rpartir; et vous aurez tout ensemble
la grandeur matrielle et la grandeur morale; et vous serez dignes de
vous appeler la France.

Voil, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'garaient, ce que
disait le socialisme; voil ce qu'il cherchait dans les faits, voil ce
qu'il bauchait dans les esprits.

Efforts admirables! tentatives sacres!

Ces doctrines, ces thories, ces rsistances, la ncessit inattendue
pour l'homme d'tat de compter avec les philosophes, de confuses
vidences entrevues, une politique nouvelle  crer, d'accord avec le
vieux monde sans trop de dsaccord avec l'idal rvolutionnaire, une
situation dans laquelle il fallait user Lafayette  dfendre Polignac,
l'intuition du progrs transparent sous l'meute, les chambres et la
rue, les comptitions  quilibrer autour de lui, sa foi dans la
rvolution, peut-tre on ne sait quelle rsignation ventuelle ne de la
vague acceptation d'un droit dfinitif et suprieur, sa volont de
rester de sa race, son esprit de famille, son sincre respect du peuple,
sa propre honntet, proccupaient Louis-Philippe presque
douloureusement, et par instants, si fort et si courageux qu'il ft,
l'accablaient sous la difficult d'tre roi.

Il sentait sous ses pieds une dsagrgation redoutable, qui n'tait
pourtant pas une mise en poussire, la France tant plus France que
jamais.

De tnbreux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre trange
gagnant de proche en proche, s'tendait peu  peu sur les hommes, sur
les choses, sur les ides; ombre qui venait des colres et des systmes.
Tout ce qui avait t htivement touff remuait et fermentait. Parfois
la conscience de l'honnte homme reprenait sa respiration tant il y
avait de malaise dans cet air o les sophismes se mlaient aux vrits.
Les esprits tremblaient dans l'anxit sociale comme les feuilles 
l'approche d'un orage. La tension lectrique tait telle qu' de
certains instants le premier venu, un inconnu, clairait. Puis
l'obscurit crpusculaire retombait. Par intervalles, de profonds et
sourds grondements pouvaient faire juger de la quantit de foudre qu'il
y avait dans la nue.

Vingt mois  peine s'taient couls depuis la Rvolution de Juillet,
l'anne 1832 s'tait ouverte avec un aspect d'imminence et de dtresse.
La dtresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier prince de
Cond disparu dans les tnbres, Bruxelles chassant les Nassau comme
Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant  un prince franais et donne
 un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrire nous deux
dmons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la terre
tremblant en Italie, Metternich tendant la main sur Bologne, la France
brusquant l'Autriche  Ancne, au nord on ne sait quel sinistre bruit de
marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute l'Europe des
regards irrits guettant la France, l'Angleterre, allie suspecte, prte
 pousser ce qui pencherait et  se jeter sur ce qui tomberait, la
pairie s'abritant derrire Beccaria pour refuser quatre ttes  la loi,
les fleurs de lys ratures sur la voiture du roi, la croix arrache de
Notre-Dame, Lafayette amoindri, Laffitte ruin, Benjamin Constant mort
dans l'indigence, Casimir Perier mort dans l'puisement du pouvoir; la
maladie politique et la maladie sociale se dclarant  la fois dans les
deux capitales du royaume, l'une la ville de la pense, l'autre la ville
du travail;  Paris la guerre civile,  Lyon la guerre servile; dans les
deux cits la mme lueur de fournaise; une pourpre de cratre au front
du peuple; le midi fanatis, l'ouest troubl, la duchesse de Berry dans
la Vende, les complots, les conspirations, les soulvements, le
cholra, ajoutaient  la sombre rumeur des ides le sombre tumulte des
vnements.




Chapitre V

Faits d'o l'histoire sort et que l'histoire ignore


Vers la fin d'avril, tout s'tait aggrav. La fermentation devenait du
bouillonnement. Depuis 1830, il y avait eu  et l de petites meutes
partielles, vite comprimes, mais renaissantes, signe d'une vaste
conflagration sous-jacente. Quelque chose de terrible couvait. On
entrevoyait les linaments encore peu distincts et mal clairs d'une
rvolution possible. La France regardait Paris; Paris regardait le
faubourg Saint-Antoine.

Le faubourg Saint-Antoine, sourdement chauff, entrait en bullition.

Les cabarets de la rue de Charonne taient, quoique la jonction de ces
deux pithtes semble singulire applique  des cabarets, graves et
orageux.

Le gouvernement y tait purement et simplement mis en question. On y
discutait publiquement _la chose pour se battre ou pour rester
tranquille_. Il y avait des arrire-boutiques o l'on faisait jurer 
des ouvriers qu'ils se trouveraient dans la rue au premier cri d'alarme,
et qu'ils se battraient sans compter le nombre des ennemis. Une fois
l'engagement pris, un homme assis dans un coin du cabaretfaisait une
voix sonore et disait: _Tu l'entends! tu l'as jur_! Quelquefois on
montait au premier tage dans une chambre close, et l il se passait des
scnes presque maonniques. On faisait prter  l'initi des serments
_pour lui rendre service ainsi qu'aux pres de famille_. C'tait la
formule.

Dans les salles basses on lisait des brochures subversives. _Ils
crossaient le gouvernement_, dit un rapport secret du temps.

On y entendait des paroles comme celles-ci:--_Je ne sais pas les noms
des chefs. Nous autres, nous ne saurons le jour que deux heures
d'avance_.--Un ouvrier disait:--_Nous sommes trois cents, mettons chacun
dix sous, cela fera cent cinquante francs pour fabriquer des balles et
de la poudre_.--Un autre disait:--_Je ne demande pas six mois, je n'en
demande pas deux. Avant quinze jours nous serons en parallle avec le
gouvernement. Avec vingt-cinq mille hommes on peut se mettre en
face_.--Un autre disait:--_Je ne me couche pas parce que je fais des
cartouches la nuit_.--De temps en temps des hommes en bourgeois et en
beaux habits venaient, faisant des embarras, et ayant l'airde
commander, donnaient des poignes de mains _aux plus importants_, et
s'en allaient. Ils ne restaient jamais plus de dix minutes. On
changeait  voix basse des propos significatifs.--_Le complot est mr,
la chose est comble_.--C'tait bourdonn par tous ceux qui taient l,
pour emprunter l'expression mme d'un des assistants. L'exaltation tait
telle qu'un jour, en plein cabaret, un ouvrier s'cria: _Nous n'avons
pas d'armes_!--Un de ses camarades rpondit:--_Les soldats en
ont_!--parodiant ainsi, sans s'en douter, la proclamation de Bonaparte 
l'arme d'Italie.--Quand ils avaient quelque chose de plus secret,
ajoute un rapport, ils ne se le communiquaient pas l. On ne comprend
gure ce qu'ils pouvaient cacher aprs avoir dit ce qu'ils disaient.

Les runions taient quelquefois priodiques.  de certaines, on n'tait
jamais plus de huit ou dix, et toujours les mmes. Dans d'autres,
entrait qui voulait, et la salle tait si pleine qu'on tait forc de se
tenir debout. Les uns s'y trouvaient par enthousiasme et passion; les
autres parce que _c'tait leur chemin pour aller au travail_. Comme
pendant la rvolution, il y avait dans ces cabarets des femmes patriotes
qui embrassaient les nouveaux venus.

D'autres faits expressifs se faisaient jour.

Un homme entrait dans un cabaret, buvait et sortait en disant: _Marchand
de vin, ce qui est d, la rvolution le payera_.

Chez un cabaretier en face de la rue de Charonne on nommait des agents
rvolutionnaires. Le scrutin se faisait dans des casquettes.

Des ouvriers se runissaient chez un matre d'escrime qui donnait des
assauts rue de Cotte. Il y avait l un trophe d'armes form d'espadons
en bois, de cannes, de btons et de fleurets. Un jour on dmoucheta les
fleurets. Un ouvrier disait:--_Nous sommes vingt-cinq, mais on ne compte
pas sur moi, parce qu'on me regarde comme une machine_.--Cette machine a
t plus tard Qunisset.

Les choses quelconques qui se prmditaient prenaient peu  peu on ne
sait quelle trange notorit. Une femme balayant sa porte disait  une
autre femme:--_Depuis longtemps on travaille  force  faire des
cartouches_.--On lisait en pleine rue des proclamations adresses aux
gardes nationales des dpartements. Une de ces proclamations tait
signe: _Burtot, marchand de vin_.

Un jour,  la porte d'un liquoriste du march Lenoir, un homme ayant un
collier de barbe et l'accent italien montait sur une borne et lisait 
haute voix un crit singulier qui semblait maner d'un pouvoir occulte.
Des groupes s'taient forms autour de lui et applaudissaient. Les
passages qui remuaient le plus la foule ont t recueillis et
nots.--...Nos doctrines sont entraves, nos proclamations sont
dchires, nos afficheurs sont guetts et jets en prison....La
dbcle qui vient d'avoir lieu dans les cotons nous a converti plusieurs
juste-milieu.--...L'avenir des peuples s'labore dans nos rangs
obscurs.--...Voici les termes poss: action ou raction, rvolution
ou contre-rvolution. Car,  notre poque, on ne croit plus  l'inertie
ni  l'immobilit. Pour le peuple ou contre le peuple, c'est la
question. Il n'y en a pas d'autre.--...Le jour o nous ne vous
conviendrons plus, cassez-nous, mais jusque-l aidez-nous  marcher.
Tout cela en plein jour.

D'autres faits, plus audacieux encore, taient suspects au peuple 
cause de leur audace mme. Le 4 avril 1832, un passant montait sur la
borne qui fait l'angle de la rue Sainte-Marguerite et criait: _Je suis
babouviste_! Mais sous Babeuf le peuple flairait Gisquet.

Entre autres choses, ce passant disait:

-- bas la proprit! L'opposition de gauche est lche et tratre.
Quand elle veut avoir raison, elle prche la rvolution. Elle est
dmocrate pour n'tre pas battue, et royaliste pour ne pas combattre.
Les rpublicains sont des btes  plumes. Dfiez-vous des rpublicains,
citoyens travailleurs.

--Silence, citoyen mouchard! cria un ouvrier.

Ce cri mit fin au discours.

Des incidents mystrieux se produisaient.

 la chute du jour, un ouvrier rencontrait prs du canalun homme bien
mis qui lui disait:--O vas-tu, citoyen?--Monsieur, rpondait
l'ouvrier, je n'ai pas l'honneur de vous connatre.--Je te connais bien,
moi. Et l'homme ajoutait: Ne crains pas. Je suis l'agent du comit. On
te souponne de n'tre pas bien sr. Tu sais que si tu rvlais quelque
chose, on a l'oeil sur toi.--Puis il donnait  l'ouvrier une poigne de
main et s'en allait en disant:--Nous nous reverrons bientt.

La police, aux coutes, recueillait, non plus seulement dans les
cabarets, mais dans la rue, des dialogues singuliers:

--Fais-toi recevoir bien vite, disait un tisserand  un bniste.

--Pourquoi?

--Il va y avoir un coup de feu  faire.

Deux passants en haillons changeaient ces rpliques remarquables,
grosses d'une apparente jacquerie:

--Qui nous gouverne?

--C'est monsieur Philippe.

--Non, c'est la bourgeoisie.

On se tromperait si l'on croyait que nous prenons le mot jacquerie en
mauvaise part. Les Jacques, c'taient les pauvres. Or ceux qui ont faim
ont droit.

Une autre fois, on entendait passer deux hommes dont l'un disait 
l'autre:--Nous avons un bon plan d'attaque.

D'une conversation intime entre quatre hommes accroupis dans un foss du
rond-point de la barrire du Trne, on ne saisissait que ceci:

--On fera le possible pour qu'il ne se promne plus dans Paris.

Qui, _il_? Obscurit menaante.

Les principaux chefs, comme on disait dans le faubourg, se tenaient 
l'cart. On croyait qu'ils se runissaient, pour se concerter, dans un
cabaret prs de la pointe Saint-Eustache. Un nomm Aug.--, chef de la
Socit des Secours pour les tailleurs, rue Mondtour, passait pour
servir d'intermdiaire central entre les chefs et le faubourg
Saint-Antoine. Nanmoins, il y eut toujours beaucoup d'ombre sur ces
chefs, et aucun fait certain ne put infirmer la fiert singulire de
cette rponse faite plus tard par un accus devant la Cour des pairs:

--Quel tait votre chef?

--_Je n'en connaissais pas, et je n'en reconnaissais pas_.

Ce n'taient gure encore que des paroles, transparentes, mais vagues;
quelquefois des propos en l'air, des on-dit, des ou-dire. D'autres
indices survenaient.

Un charpentier, occup rue de Reuilly  clouer les planches d'une
palissade autour d'un terrain o s'levait une maison en construction,
trouvait dans ce terrain un fragment de lettre dchire o taient
encore lisibles les lignes que voici:

--...Il faut que le comit prenne des mesures pour empcher le
recrutement dans les sections pour les diffrentes socits...

Et en post-scriptum:

Nous avons appris qu'il y avait des fusils rue du
Faubourg-Poissonnire, n 5 (bis), au nombre de cinq ou six mille, chez
un armurier, dans une cour. La section ne possde point d'armes.

Ce qui fit que le charpentier s'mut et montra la chose  ses voisins,
c'est qu' quelques pas plus loin il ramassa un autre papier galement
dchir et plus significatif encore, dont nous reproduisons la
configuration  cause de l'intrt historique de ces tranges documents:

          _Q C D E_
          _u og a1 fe_

_Apprenez cette liste par coeur. Aprs, vous la dchirerez. Les hommes
admis en feront autant lorsque vous leur aurez transmis des ordres._

_Salut et fraternit._
                                             _L._

Les personnes qui furent alors dans le secret de cette trouvaille n'ont
connu que plus tard le sous-entendu de ces quatre majuscules:
_quinturions, centurions, dcurions, claireurs_, et le sens de ces
lettres: _u og a1 fe_ qui tait une date et qui voulait dire _ce __15
avril 18__32_. Sous chaque majuscule taient inscrits des noms suivis
d'indications trs caractristiques. Ainsi:--Q. _Bannerel_. 8 fusils. 83
cartouches. Homme sr.--C. _Boubire_. 1 pistolet. 40 cartouches.--D.
_Rollet_. 1 fleuret. 1 pistolet. 1 livre de poudre.--E. _Teissier_. 1
sabre. 1 giberne. Exact.--_Terreur_ 8 fusils, Brave, etc.

Enfin ce charpentier trouva, toujours dans le mme enclos, un troisime
papier sur lequel tait crite au crayon, mais trs lisiblement, cette
espce de liste nigmatique:

Unit. Blanchard. Arbre-sec. 6.
Barra. Soize. Salle-au-Comte.
Kosciusko. Aubry le boucher?
J. J. R.
Caus Gracchus.
Droit de rvision. Dufond. Four.
Chute des Girondins. Derbac. Maubue.
Washington. Pinson. 1 pist. 86 cart.
Marseillaise.
Souver. du peuple. Michel. Quincampoix. Sabre.
Hoche.
Marceau. Platon. Arbre-sec.
Varsovie. Tilly, crieur du _Populaire_.

L'honnte bourgeois entre les mains duquel cette liste tait demeure en
sut la signification. Il parat que cette liste tait la nomenclature
complte des sections du quatrime arrondissement de la socit des
Droits de l'Homme, avec les noms et les demeures des chefs de sections.
Aujourd'hui que tous ces faits rests dans l'ombre ne sont plus que de
l'histoire, on peut les publier. Il faut ajouter que la fondation de la
socit des Droits de l'Homme semble avoir t postrieure  la date o
ce papier fut trouv. Peut-tre n'tait-ce qu'une bauche.

Cependant, aprs les propos et les paroles, aprs les indices crits,
des faits matriels commenaient  percer.

Rue Popincourt, chez un marchand de bric--brac, on saisissait dans le
tiroir d'une commode sept feuilles de papier gris toutes galement
plies en long et en quatre; ces feuilles recouvraient vingt-six carrs
de ce mme papier gris plis en forme de cartouche, et une carte sur
laquelle on lisait ceci:

    Salptre 12 onces.
    Soufre    2 onces.
    Charbon   2 onces et demie.
    Eau       2 onces.

Le procs-verbal de saisie constatait que le tiroir exhalait une forte
odeur de poudre.

Un maon revenant, sa journe faite, oubliait un petit paquet sur un
banc prs du pont d'Austerlitz. Ce paquet tait port au corps de garde.
On l'ouvrait et l'on y trouvait deux dialogues imprims, signs
_Lahautire_, une chanson intitule: _Ouvriers, associez-vous_, et une
bote de fer-blanc pleine de cartouches.

Un ouvrier buvant avec un camarade lui faisait tter comme il avait
chaud, l'autre sentait un pistolet sous sa veste.

Dans un foss sur le boulevard, entre le Pre-Lachaise et la barrire du
Trne,  l'endroit le plus dsert, des enfants, en jouant, dcouvraient
sous un tas de copeaux et d'pluchures un sac qui contenait un moule 
balles, un mandrin en bois  faire des cartouches, une sbile dans
laquelle il y avait des grains de poudre de chasse, et une petite
marmite en fonte dont l'intrieur offrait des traces videntes de plomb
fondu.

Des agents de police, pntrant  l'improviste  cinq heures du matin
chez un nomm Pardon, qui fut plus tard sectionnaire de la section
Barricade-Merry et se fit tuer dans l'insurrection d'avril 1834, le
trouvaient debout prs de son lit, tenant  la main des cartouches qu'il
tait en train de faire.

Vers l'heure o les ouvriers se reposent, deux hommes taient vus se
rencontrant entre la barrire Picpus et la barrire Charenton dans un
petit chemin de ronde entre deux murs prs d'un cabaretier qui a un jeu
de Siam devant sa porte. L'un tirait de dessous sa blouse et remettait 
l'autre un pistolet. Au moment de le lui remettre il s'apercevait que la
transpiration de sa poitrine avait communiqu quelque humidit  la
poudre. Il amorait le pistolet et ajoutait de la poudre  celle qui
tait dj dans le bassinet. Puis les deux hommes se quittaient.

Un nomm Gallais, tu plus tard rue Beaubourg dans l'affaire d'avril, se
vantait d'avoir chez lui sept cents cartouches et vingt-quatre pierres 
fusil.

Le gouvernement reut un jour l'avis qu'il venait d'tre distribu des
armes au faubourg et deux cent mille cartouches. La semaine d'aprs
trente mille cartouches furent distribues. Chose remarquable, la police
n'en put saisir aucune. Une lettre intercepte portait:--Le jour n'est
pas loin o en quatre heures d'horloge quatre-vingt mille patriotes
seront sous les armes.

Toute cette fermentation tait publique, on pourrait presque dire
tranquille. L'insurrection imminente apprtait son orage avec calme en
face du gouvernement. Aucune singularit ne manquait  cette crise
encore souterraine, mais dj perceptible. Les bourgeois parlaient
paisiblement aux ouvriers de ce qui se prparait. On disait: Comment va
l'meute? du ton dont on et dit: Comment va votre femme?

Un marchand de meubles, rue Moreau, demandait:--Eh bien, quand
attaquez-vous?

Un autre boutiquier disait:

--On attaquera bientt? je le sais. Il y a un mois vous tiez quinze
mille, maintenant vous tes vingt-cinq mille.--Il offrait son fusil, et
un voisin offrait un petit pistolet qu'il voulait vendre sept francs.

Du reste, la fivre rvolutionnaire gagnait. Aucun point de Paris ni de
la France n'en tait exempt. L'artre battait partout. Comme ces
membranes qui naissent de certaines inflammations et se forment dans le
corps humain, le rseau des socits secrtes commenait  s'tendre sur
le pays. De l'association des Amis du peuple, publique et secrte tout 
la fois, naissait la socit des Droits de l'Homme, qui datait ainsi un
de ses ordres du jour: _Pluvise, an 40 de l're rpublicaine_, qui
devait survivre mme  des arrts de cour d'assises prononant sa
dissolution, et qui n'hsitait pas  donner  ses sections des noms
significatifs tels que ceux-ci:

    _Des piques._
    _Tocsin._
    _Canon d'alarme._
    _Bonnet phrygien._
    _21 janvier._
    _Des Gueux._
    _Des Truands._
    _Marche en avant._
    _Robespierre._
    _Niveau._
    _a ira._

La socit des Droits de l'Homme engendrait la socit d'Action.
C'taient les impatients qui se dtachaient et couraient devant.
D'autres associations cherchaient  se recruter dans les grandes
socits mres. Les sectionnaires se plaignaient d'tre tiraills. Ainsi
_la socit Gauloise_ et _le Comit organisateur des municipalits_.
Ainsi les associations pour _la libert de la presse_, pour _la libert
individuelle_, pour _l'instruction du peuple, contre les impts
indirects_. Puis la socit des Ouvriers galitaires, qui se divisait en
trois fractions, les galitaires, les communistes, les rformistes. Puis
l'Arme des Bastilles, une espce de cohorte organise militairement,
quatre hommes commands par un caporal, dix par un sergent, vingt par un
sous-lieutenant, quarante par un lieutenant; il n'y avait jamais plus de
cinq hommes qui se connussent. Cration o la prcaution est combine
avec l'audace et qui semble empreinte du gnie de Venise. Le comit
central, qui tait la tte, avait deux bras, la socit d'Action et
l'Arme des Bastilles. Une association lgitimiste, les Chevaliers de la
Fidlit, remuait parmi ces affiliations rpublicaines. Elle y tait
dnonce et rpudie.

Les socits parisiennes se ramifiaient dans les principales villes.
Lyon, Nantes, Lille et Marseille avaient leur socit des Droits de
l'Homme, la Charbonnire, les Hommes libres. Aix avait une socit
rvolutionnaire qu'on appelait la Cougourde. Nous avons dj prononc ce
mot.

 Paris, le faubourg Saint-Marceau n'tait gure moins bourdonnant que
le faubourg Saint-Antoine, et les coles pas moins mues que les
faubourgs. Un caf de la rue Saint-Hyacinthe et l'estaminet des
Sept-Billards, rue des Mathurins-Saint-Jacques, servaient de lieux de
ralliement aux tudiants. La socit des Amis de l'A B C, affilie aux
mutuellistes d'Angers et  la Cougourde d'Aix, se runissait, on l'a vu,
au caf Musain. Ces mmes jeunes gens se retrouvaient aussi, nous
l'avons dit, dans un restaurant cabaret prs de la rue Mondtour qu'on
appelait Corinthe. Ces runions taient secrtes. D'autres taient aussi
publiques que possible, et l'on peut juger de ces hardiesses par ce
fragment d'un interrogatoire subi dans un des procs ultrieurs:--O se
tint cette runion?--Rue de la Paix.--Chez qui?--Dans la rue.--Quelles
sections taient l?--Une seule.--Laquelle?--La section Manuel.--Qui
tait le chef?--Moi.--Vous tes trop jeune pour avoir pris tout seul ce
grave parti d'attaquer le gouvernement. D'o vous venaient vos
instructions?--Du comit central.

L'arme tait mine en mme temps que la population, comme le prouvrent
plus tard les mouvements de Belfort, de Lunville et d'pinal. On
comptait sur le cinquante-deuxime rgiment, sur le cinquime, sur le
huitime, sur le trente-septime, et sur le vingtime lger. En
Bourgogne, et dans les villes du midi on plantait _l'arbre de la
Libert_, c'est--dire un mt surmont d'un bonnet rouge.

Telle tait la situation.

Cette situation, le faubourg Saint-Antoine, plus que tout autre groupe
de population, comme nous l'avons dit en commenant, la rendait sensible
et l'accentuait. C'est l qu'tait le point de ct.

Ce vieux faubourg, peupl comme une fourmilire, laborieux, courageux et
colre comme une ruche, frmissait dans l'attente et dans le dsir d'une
commotion. Tout s'y agitait sans que le travail ft pour cela
interrompu. Rien ne saurait donner l'ide de cette physionomie vive et
sombre. Il y a dans ce faubourg de poignantes dtresses caches sous le
toit des mansardes; il y a l aussi des intelligences ardentes et rares.
C'est surtout en fait de dtresse et d'intelligence qu'il est dangereux
que les extrmes se touchent.

Le faubourg Saint-Antoine avait encore d'autres causes de
tressaillement; car il reoit le contre-coup des crises commerciales,
des faillites, des grves, des chmages, inhrents aux grands
branlements politiques. En temps de rvolution la misre est  la fois
cause et effet. Le coup qu'elle frappe lui revient. Cette population,
pleine de vertu fire, capable au plus haut point de calorique latent,
toujours prte aux prises d'armes, prompte aux explosions, irrite,
profonde, mine, semblait n'attendre que la chute d'une flammche.
Toutes les fois que de certaines tincelles flottent sur l'horizon,
chasses par le vent des vnements, on ne peut s'empcher de songer au
faubourg Saint-Antoine et au redoutable hasard qui a plac aux portes de
Paris cette poudrire de souffrances et d'ides.

Les cabarets du _faubourg Antoine_, qui se sont plus d'une fois dessins
dans l'esquisse qu'on vient de lire, ont une notorit historique. En
temps de troubles on s'y enivre de paroles plus que de vin. Une sorte
d'esprit prophtique et un effluve d'avenir y circule, enflant les
coeurs et grandissant les mes. Les cabarets du faubourg Antoine
ressemblent  ces tavernes du Mont Aventin bties sur l'antre de la
sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacrs; tavernes dont
les tables taient presque des trpieds, et o l'on buvait ce qu'Ennius
appelle _le vin sibyllin_.

Le faubourg Saint-Antoine est un rservoir de peuple. L'branlement
rvolutionnaire y fait des fissures par o coule la souverainet
populaire. Cette souverainet peut mal faire, elle se trompe comme toute
autre; mais, mme fourvoye, elle reste grande. On peut dire d'elle
comme du cyclope aveugle, _Ingens_.

En 93, selon que l'ide qui flottait tait bonne ou mauvaise, selon que
c'tait le jour du fanatisme ou de l'enthousiasme, il partait du
faubourg Saint-Antoine tantt des lgions sauvages, tantt des bandes
hroques.

Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hrisss qui, dans les
jours gnsiaques du chaos rvolutionnaire, dguenills, hurlants,
farouches, le casse-tte lev, la pique haute, se ruaient sur le vieux
Paris boulevers, que voulaient-ils? Ils voulaient la fin des
oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour
l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme,
la libert, l'galit, la fraternit, le pain pour tous, l'ide pour
tous, l'dnisation du monde, le progrs; et cette chose sainte, bonne
et douce, le progrs, pousss  bout, hors d'eux-mmes, ils la
rclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement  la
bouche. C'taient les sauvages, oui; mais les sauvages de la
civilisation.

Ils proclamaient avec furie le droit; ils voulaient, ft-ce par le
tremblement et l'pouvante, forcer le genre humain au paradis. Ils
semblaient des barbares et ils taient des sauveurs. Ils rclamaient la
lumire avec le masque de la nuit.

En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants,
mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes,
souriants, brods, dors, enrubanns, constells, en bas de soie, en
plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accouds 
une table de velours au coin d'une chemine de marbre, insistent
doucement pour le maintien et la conservation du pass, du Moyen-ge, du
droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine
de mort, de la guerre, glorifiant  demi-voix et avec politesse le
sabre, le bcher et l'chafaud. Quant  nous, si nous tions forc 
l'option entre les barbares de la civilisation et les civiliss de la
barbarie, nous choisirions les barbares.

Mais, grce au ciel, un autre choix est possible. Aucune chute  pic
n'est ncessaire, pas plus en avant qu'en arrire. Ni despotisme, ni
terrorisme. Nous voulons le progrs en pente douce.

Dieu y pourvoit. L'adoucissement des pentes, c'est l toute la politique
de Dieu.




Chapitre VI

Enjolras et ses lieutenants


 peu prs vers cette poque, Enjolras, en vue de l'vnement possible,
fit une sorte de recensement mystrieux.

Tous taient en conciliabule au caf Musain.

Enjolras dit, en mlant  ses paroles quelques mtaphores
demi-nigmatiques, mais significatives:

--Il convient de savoir o l'on en est et sur qui l'on peut compter. Si
l'on veut des combattants, il faut en faire. Avoir de quoi frapper. Cela
ne peut nuire. Ceux qui passent ont toujours plus de chance d'attraper
des coups de corne quand il y a des boeufs sur la route que lorsqu'il
n'y en a pas. Donc comptons un peu le troupeau. Combien sommes-nous? Il
ne s'agit pas de remettre ce travail-l  demain. Les rvolutionnaires
doivent toujours tre presss; le progrs n'a pas de temps  perdre.
Dfions-nous de l'inattendu. Ne nous laissons pas prendre au dpourvu.
Il s'agit de repasser sur toutes les coutures que nous avons faites et
de voir si elles tiennent. Cette affaire doit tre coule  fond
aujourd'hui. Courfeyrac, tu verras les polytechniciens. C'est leur jour
de sortie. Aujourd'hui mercredi. Feuilly, n'est-ce pas? vous verrez ceux
de la Glacire. Combeferre m'a promis d'aller  Picpus. Il y a l tout
un fourmillement excellent. Bahorel visitera l'Estrapade. Prouvaire, les
maons s'attidissent; tu nous rapporteras des nouvelles de la loge de
la rue de Grenelle-Saint-Honor. Joly ira  la clinique de Dupuytren et
ttera le pouls  l'cole de mdecine. Bossuet fera un petit tour au
palais et causera avec les stagiaires. Moi, je me charge de la
Cougourde.

--Voil tout rgl, dit Courfeyrac.

--Non.

--Qu'y a-t-il donc encore?

--Une chose trs importante.

--Qu'est-ce? demanda Combeferre.

--La barrire du Maine, rpondit Enjolras.

Enjolras resta un moment comme absorb dans ses rflexions, puis reprit:

--Barrire du Maine il y a des marbriers, des peintres, les praticiens
des ateliers de sculpture. C'est une famille enthousiaste, mais sujette
 refroidissement. Je ne sais pas ce qu'ils ont depuis quelque temps.
Ils pensent  autre chose. Ils s'teignent. Ils passent leur temps 
jouer aux dominos. Il serait urgent d'aller leur parler un peu et ferme.
C'est chez Richefeu qu'ils se runissent. On les y trouverait entre midi
et une heure. Il faudrait souffler sur ces cendres-l. J'avais compt
pour cela sur ce distrait de Marius, qui en somme est bon, mais il ne
vient plus. Il me faudrait quelqu'un pour la barrire du Maine. Je n'ai
plus personne.

--Et moi, dit Grantaire, je suis l.

--Toi?

--Moi.

--Toi, endoctriner des rpublicains! toi, rchauffer, au nom des
principes, des coeurs refroidis!

--Pourquoi pas?

--Est-ce que tu peux tre bon  quelque chose?

--Mais j'en ai la vague ambition, dit Grantaire.

--Tu ne crois  rien.

--Je crois  toi.

--Grantaire, veux-tu me rendre un service?

--Tous. Cirer tes bottes.

--Eh bien, ne te mle pas de nos affaires. Cuve ton absinthe.

--Tu es un ingrat, Enjolras.

--Tu serais homme  aller barrire du Maine! tu en serais capable!

--Je suis capable de descendre rue des Grs, de traverser la place
Saint-Michel, d'obliquer par la rue Monsieur-le-Prince, de prendre la
rue de Vaugirard, de dpasser les Carmes, de tourner rue d'Assas,
d'arriver rue du Cherche-Midi, de laisser derrire moi le Conseil de
guerre, d'arpenter la rue des Vieilles-Tuileries, d'enjamber le
boulevard, de suivre la chausse du Maine, de franchir la barrire, et
d'entrer chez Richefeu. Je suis capable de cela. Mes souliers en sont
capables.

--Connais-tu un peu ces camarades-l de chez Richefeu?

--Pas beaucoup. Nous nous tutoyons seulement.

--Qu'est-ce que tu leur diras?

--Je leur parlerai de Robespierre, pardi. De Danton. Des principes.

--Toi!

--Moi. Mais on ne me rend pas justice. Quand je m'y mets, je suis
terrible. J'ai lu Prud'homme, je connais le Contrat social, je sais par
coeur ma constitution de l'an Deux.La libert du citoyen finit o la
libert d'un autre citoyen commence. Est-ce que tu me prends pour une
brute? J'ai un vieil assignat dans mon tiroir. Les droits de l'Homme, la
souverainet du peuple, sapristi! Je suis mme un peu hbertiste. Je
puis rabcher, pendant six heures d'horloge, montre en main, des choses
superbes.

--Sois srieux, dit Enjolras.

--Je suis farouche, rpondit Grantaire.

Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend
son parti.

--Grantaire, dit-il gravement, je consens  t'essayer. Tu iras barrire
du Maine.

Grantaire logeait dans un garni tout voisin du caf Musain. Il sortit,
et revint cinq minutes aprs. Il tait all chez lui mettre un gilet 
la Robespierre.

--Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras.

Puis, d'un plat de main nergique, il appuya sur sa poitrine les deux
pointes carlates du gilet.

Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit  l'oreille:

--Sois tranquille.

Il enfona son chapeau rsolument et partit.

Un quart d'heure aprs, l'arrire-salle du caf Musain tait dserte.
Tous les amis de l'A B C taient alls, chacun de leur ct,  leur
besogne. Enjolras, qui s'tait rserv la Cougourde, sortit le dernier.

Ceux de la Cougourde d'Aix qui taient  Paris se runissaient alors
plaine d'Issy, dans une des carrires abandonnes si nombreuses de ce
ct de Paris.

Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en
lui-mme la revue de la situation. La gravit des vnements tait
visible. Quand les faits, prodromes d'une espce de maladie sociale
latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arrte et
les enchevtre. Phnomne d'o sortent les croulements et les
renaissances. Enjolras entrevoyait un soulvement lumineux sous les pans
tnbreux de l'avenir. Qui sait? le moment approchait peut-tre. Le
peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle! la rvolution
reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde:
La suite  demain! Enjolras tait content. La fournaise chauffait. Il
avait, dans ce mme instant-l, une trane de poudre d'amis parse sur
Paris. Il composait, dans sa pense, avec l'loquence philosophique et
pntrante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la
verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la mlancolie de Jean
Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de
ptillement lectrique prenant feu  la fois un peu partout. Tous 
l'oeuvre.  coup sr le rsultat rpondrait  l'effort. C'tait bien.
Ceci le fit penser  Grantaire.--Tiens, se dit-il, la barrire du Maine
me dtourne  peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu?
Voyons un peu ce que fait Grantaire, et o il en est.

Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva  la
tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant
retomber la porte qui vint lui heurter les paules, et regarda dans la
salle pleine de tables, d'hommes et de fume.

Une voix clatait dans cette brume, vivement coupe par une autre voix.
C'tait Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait.

Grantaire tait assis vis--vis d'une autre figure,  une table de
marbre Sainte-Anne seme de grains de son et constelle de dominos, il
frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit:

--Double-six.

--Du quatre.

--Le porc! je n'en ai plus.

--Tu es mort. Du deux.

--Du six.

--Du trois.

--De l'as.

-- moi la pose.

--Quatre points.

--Pniblement.

-- toi.

--J'ai fait une faute norme.

--Tu vas bien.

--Quinze.

--Sept de plus.

--Cela me fait vingt-deux. (Rvant.) Vingt-deux!

--Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au
commencement, cela changeait tout le jeu.

--Du deux mme.

--De l'as.

--De l'as! Eh bien, du cinq.

--Je n'en ai pas.

--C'est toi qui as pos, je crois?

--Oui.

--Du blanc.

--A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue rverie.) Du deux.

--De l'as.

--Ni cinq, ni as. C'est embtant pour toi.

--Domino.

--Nom d'un caniche!




Livre deuxime--ponine




Chapitre I

Le Champ de l'Alouette


Marius avait assist au dnouement inattendu du guet-apens sur la trace
duquel il avait mis Javert; mais  peine Javert eut-il quitt la masure,
emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son ct se
glissa hors de la maison. Il n'tait encore que neuf heures du soir.
Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'tait plus l'imperturbable
habitant du quartier latin; il tait all demeurer rue de la Verrerie
pour des raisons politiques; ce quartier tait de ceux o
l'insurrection dans ce temps-l s'installait volontiers. Marius dit 
Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son
lit qui en avait deux, l'tendit  terre, et dit: Voil.

Le lendemain, ds sept heures du matin, Marius revint  la masure, paya
le terme et ce qu'il devait  mame Bougon, fit charger sur une charrette
 bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et
s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint
dans la matine afin de questionner Marius sur les vnements de la
veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui rpondit: Dmnag!

Mame Bougon fut convaincue que Marius tait un peu complice des voleurs
saisis dans la nuit.--Qui aurait dit cela? s'cria-t-elle chez les
portires du quartier, un jeune homme, que a vous avait l'air d'une
fille!

Marius avait eu deux raisons pour ce dmnagement si prompt. La
premire, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison o il
avait vu, de si prs et dans tout son dveloppement le plus repoussant
et le plus froce, une laideur sociale plus affreuse peut-tre encore
que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxime, c'est qu'il ne
voulait pas figurer dans le procs quelconque qui s'ensuivrait
probablement, et tre amen  dposer contre Thnardier.

Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait
eu peur et s'tait sauv ou n'tait peut-tre mme pas rentr chez lui
au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le
retrouver, mais il n'y parvint pas.

Un mois s'coula, puis un autre. Marius tait toujours chez Courfeyrac.
Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des
pas perdus, que Thnardier tait au secret. Tous les lundis, Marius
faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thnardier.

Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs  Courfeyrac.
C'tait la premire fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces
cinq francs priodiques taient une double nigme pour Courfeyrac qui
les donnait et pour Thnardier qui les recevait.-- qui cela peut-il
aller? songeait Courfeyrac.--D'o cela peut-il me venir? se demandait
Thnardier.

Marius du reste tait navr. Tout tait de nouveau rentr dans une
trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie tait replonge dans
ce mystre o il errait  ttons. Il avait un moment revu de trs prs
dans cette obscurit la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui
semblait son pre, ces tres inconnus qui taient son seul intrt et sa
seule esprance en ce monde; et au moment o il avait cru les saisir, un
souffle avait emport toutes ces ombres. Pas une tincelle de certitude
et de vrit n'avait jailli mme du choc le plus effrayant. Aucune
conjecture possible. Il ne savait mme plus le nom qu'il avait cru
savoir.  coup sr ce n'tait plus Ursule. Et l'Alouette tait un
sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la
police? L'ouvrier  cheveux blancs que Marius avait rencontr aux
environs des Invalides lui tait revenu  l'esprit. Il devenait probable
maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc taient le mme homme. Il se
dguisait donc? Cet homme avait des cts hroques et des cts
quivoques. Pourquoi n'avait-il pas appel au secours? pourquoi
s'tait-il enfui? tait-il, oui ou non, le pre de la jeune fille? enfin
tait-il rellement l'homme que Thnardier avait cru reconnatre?
Thnardier avait pu se mprendre? Autant de problmes sans issue. Tout
ceci, il est vrai, n'tait rien au charme anglique de la jeune fille du
Luxembourg. Dtresse poignante; Marius avait une passion dans le coeur,
et la nuit sur les yeux. Il tait pouss, il tait attir, et il ne
pouvait bouger. Tout s'tait vanoui, except l'amour. De l'amour mme,
il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement
cette flamme qui nous brle nous claire aussi un peu, et nous jette
quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius
ne les entendait mme plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais l? si
j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule tait
videmment quelque part; rien n'avertissait Marius du ct o il fallait
chercher. Toute sa vie se rsumait maintenant en deux mots: une
incertitude absolue dans une brume impntrable. La revoir, elle; il y
aspirait toujours, il ne l'esprait plus.

Pour comble, la misre revenait. Il sentait tout prs de lui, derrire
lui, ce souffle glac. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps
dj, il avait discontinu son travail, et rien n'est plus dangereux que
le travail discontinu; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile
 quitter, difficile  reprendre.

Une certaine quantit de rverie est bonne, comme un narcotique  dose
discrte. Cela endort les fivres, quelquefois dures, de l'intelligence
en travail, et fait natre dans l'esprit une vapeur molle et frache qui
corrige les contours trop pres de la pense pure, comble  et l des
lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des
ides. Mais trop de rverie submerge et noie. Malheur au travailleur par
l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pense dans la rverie!
Il croit qu'il remontera aisment, et il se dit qu'aprs tout c'est la
mme chose. Erreur!

La pense est le labeur de l'intelligence, la rverie en est la volupt.
Remplacer la pense par la rverie, c'est confondre un poison avec une
nourriture.

Marius, on s'en souvient, avait commenc par l. La passion tait
survenue, et avait achev de le prcipiter dans les chimres sans objet
et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.
Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et,  mesure que
le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.
L'homme,  l'tat rveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit
dtendu ne peut pas tenir la vie serre. Il y a, dans cette faon de
vivre, du bien ml au mal, car si l'amollissement est funeste, la
gnrosit est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, gnreux et noble,
qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les
ncessits surgissent.

Pente fatale o les plus honntes et les plus fermes sont entrans
comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit  l'un de ces
deux trous, le suicide ou le crime.

 force de sortir pour aller songer, il vient un jour o l'on sort pour
aller se jeter  l'eau.

L'excs de songe fait les Escousse et les Lebras.

Marius descendait cette pente  pas lents, les yeux fixs sur celle
qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'crire l semble trange et
pourtant est vrai. Le souvenir d'un tre absent s'allume dans les
tnbres du coeur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'me dsespre
et obscure voit cette lumire  son horizon; toile de la nuit
intrieure. Elle, c'tait l toute la pense de Marius. Il ne songeait
pas  autre chose; il sentait confusment que son vieux habit devenait
un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que
ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes
s'usaient, c'est--dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je
pouvais seulement la revoir avant de mourir!

Une seule ide douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aim, que son
regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais
qu'elle connaissait son me, et que peut-tre l o elle tait, quel que
ft ce lieu mystrieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne
songeait pas  lui comme lui songeait  elle? Quelquefois, dans des
heures inexplicables comme en a tout coeur qui aime, n'ayant que des
raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de
joie, il se disait: Ce sont ses penses qui viennent  moi!--Puis il
ajoutait: Mes penses lui arrivent aussi peut-tre.

Cette illusion, dont il hochait la tte le moment d'aprs, russissait
pourtant  lui jeter dans l'me des rayons qui ressemblaient parfois 
de l'esprance. De temps en temps, surtout  cette heure du soir qui
attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de
papier o il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le
plus idal des rveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il
appelait cela lui crire.

Il ne faut pas croire que sa raison ft en dsordre. Au contraire. Il
avait perdu la facult de travailler et de se mouvoir fermement vers un
but dtermin, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la
rectitude. Marius voyait  un jour calme et rel, quoique singulier, ce
qui se passait sous ses yeux, mme les faits ou les hommes les plus
indiffrents; il disait de tout le mot juste avec une sorte
d'accablement honnte et de dsintressement candide. Son jugement,
presque dtach de l'esprance, se tenait haut et planait.

Dans cette situation d'esprit rien ne lui chappait, rien ne le
trompait, et il dcouvrait  chaque instant le fond de la vie, de
l'humanit et de la destine. Heureux, mme dans les angoisses, celui 
qui Dieu a donn une me digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu
les choses de ce monde et le coeur des hommes  cette double lumire n'a
rien vu de vrai et ne sait rien.

L'me qui aime et qui souffre est  l'tat sublime.

Du reste les jours se succdaient et rien de nouveau ne se prsentait.
Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait 
parcourir se raccourcissait  chaque instant. Il croyait dj entrevoir
distinctement le bord de l'escarpement sans fond.

--Quoi! se rptait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?

Quand on a mont la rue Saint-Jacques, laiss de ct la barrire et
suivi quelque temps  gauche l'ancien boulevard intrieur, on atteint la
rue de la Sant, puis la Glacire, et, un peu avant d'arriver  la
petite rivire des Gobelins, on rencontre une espce de champ, qui est,
dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le
seul endroit o Ruisdael serait tent de s'asseoir.

Ce je ne sais quoi d'o la grce se dgage est l, un pr vert travers
de cordes tendues o des loques schent au vent, une vieille ferme 
marachers btie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement
perc de mansardes, des palissades dlabres, un peu d'eau entre des
peupliers, des femmes, des rires, des voix;  l'horizon le Panthon,
l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Grce, noir, trapu, fantasque,
amusant, magnifique, et au fond le svre fate carr des tours de
Notre-Dame.

Comme le lieu vaut la peine d'tre vu, personne n'y vient.  peine une
charrette ou un routier tous les quarts d'heure.

Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le
conduisirent  ce terrain prs de cette eau. Ce jour-l, il y avait sur
ce boulevard une raret, un passant. Marius, vaguement frapp du charme
presque sauvage du lieu, demanda  ce passant:--Comment se nomme cet
endroit-ci?

Le passant rpondit:--C'est le champ de l'Alouette.

Et il ajouta:--C'est ici qu'Ulbach a tu la bergre d'Ivry.

Mais aprs ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de
ces conglations subites dans l'tat rveur qu'un mot suffit  produire.
Toute la pense se condense brusquement autour d'une ide, et n'est plus
capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'tait l'appellation
qui, dans les profondeurs de la mlancolie de Marius, avait remplac
Ursule.--Tiens, dit-il, dans l'espce de stupeur irraisonne propre 
ces aparts mystrieux, ceci est son champ. Je saurai ici o elle
demeure.

Cela tait absurde, mais irrsistible.

Et il vint tous les jours  ce champ de l'Alouette.




Chapitre II

Formation embryonnaire des crimes dans l'incubation des prisons


Le triomphe de Javert dans la masure Gorbeau avait sembl complet, mais
ne l'avait pas t.

D'abord, et c'tait l son principal souci, Javert n'avait point fait
prisonnier le prisonnier. L'assassin qui s'vade est plus suspect que
l'assassin; et il est probable que ce personnage, si prcieuse capture
pour les bandits, n'tait pas de moins bonne prise pour l'autorit.

Ensuite, Montparnasse avait chapp  Javert.

Il fallait attendre une autre occasion pour remettre la main sur ce
muscadin du diable. Montparnasse en effet, ayant rencontr ponine qui
faisait le guet sous les arbres du boulevard l'avait emmene, aimant
mieux tre Nmorin avec la fille que Schinderhannes avec le pre. Bien
lui en avait pris. Il tait libre. Quant  ponine, Javert l'avait fait
repincer. Consolation mdiocre. ponine avait rejoint Azelma aux
Madelonnettes.

Enfin, dans le trajet de la masure Gorbeau  la Force, un des principaux
arrts, Claquesous, s'tait perdu. On ne savait comment cela s'tait
fait, les agents et les sergents n'y comprenaient rien, il s'tait
chang en vapeur, il avait gliss entre les poucettes, il avait coul
entre les fentes de la voiture, le fiacre tait fl, et avait fui; on
ne savait que dire, sinon qu'en arrivant  la prison, plus de
Claquesous. Il y avait l de la ferie, ou de la police. Claquesous
avait-il fondu dans les tnbres comme un flocon de neige dans l'eau? Y
avait-il eu connivence inavoue des agents? Cet homme appartenait-il 
la double nigme du dsordre et de l'ordre? tait-il concentrique 
l'infraction et  la rpression? Ce sphinx avait-il les pattes de devant
dans le crime et les pattes de derrire dans l'autorit? Javert
n'acceptait point ces combinaisons-l, et se ft hriss devant de tels
compromis; mais son escouade comprenait d'autres inspecteurs que lui,
plus initis peut-tre que lui-mme, quoique ses subordonns, aux
secrets de la prfecture, et Claquesous tait un tel sclrat qu'il
pouvait tre un fort bon agent. tre en de si intimes rapports
d'escamotage avec la nuit, cela est excellent pour le brigandage et
admirable pour la police. Il y a de ces coquins  deux tranchants. Quoi
qu'il en ft, Claquesous gar ne se retrouva pas. Javert en parut plus
irrit qu'tonn.

Quant  Marius, ce dadais d'avocat qui avait eu probablement peur, et
dont Javert avait oubli le nom, Javert y tenait peu. D'ailleurs, un
avocat, cela se retrouve toujours. Mais tait-ce un avocat seulement?

L'information avait commenc.

Le juge d'instruction avait trouv utile de ne point mettre un des
hommes de la bande Patron-Minette au secret, esprant quelque bavardage.
Cet homme tait Brujon, le chevelu de la rue du Petit-Banquier. On
l'avait lch dans la cour Charlemagne, et l'oeil des surveillants tait
ouvert sur lui.

Ce nom, Brujon, est un des souvenirs de la Force. Dans la hideuse cour
dite du Btiment-Neuf, que l'administration appelait cour Saint-Bernard
et que les voleurs appelaient fosse-aux-lions, sur cette muraille
couverte de squames et de lpres qui montait  gauche  la hauteur des
toits, prs d'une vieille porte de fer rouille qui menait  l'ancienne
chapelle de l'htel ducal de la Force devenue un dortoir de brigands, on
voyait encore il y a douze ans une espce de bastille grossirement
sculpte au clou dans la pierre, et au-dessous cette signature:

          BRUJON, 1811.

Le Brujon de 1811 tait le pre du Brujon de 1832.

Ce dernier, qu'on n'a pu qu'entrevoir dans le guet-apens Gorbeau, tait
un jeune gaillard fort rus et fort adroit, ayant l'air ahuri et
plaintif. C'est sur cet air ahuri que le juge d'instruction l'avait
lch, le croyant plus utile dans la cour Charlemagne que dans la
cellule du secret.

Les voleurs ne s'interrompent pas parce qu'ils sont entre les mains de
la justice. On ne se gne point pour si peu. tre en prison pour un
crime n'empche pas de commencer un autre crime. Ce sont des artistes
qui ont un tableau au Salon et qui n'en travaillent pas moins  une
nouvelle oeuvre dans leur atelier.

Brujon semblait stupfi par la prison. On le voyait quelquefois des
heures entires dans la cour Charlemagne, debout prs de la lucarne du
cantinier, et contemplant comme un idiot cette sordide pancarte des prix
de la cantine qui commenait par: _ail, 62 centimes_, et finissait par:
_cigare, cinq centimes_. Ou bien il passait son temps  trembler,
claquant des dents, disant qu'il avait la fivre, et s'informant si l'un
des vingt-huit lits de la salle des fivreux tait vacant.

Tout  coup, vers la deuxime quinzaine de fvrier 1832, on sut que
Brujon, cet endormi, avait fait faire, par des commissionnaires de la
maison, pas sous son nom, mais sous le nom de trois de ses camarades,
trois commissions diffrentes, lesquelles lui avaient cot en tout
cinquante sous, dpense exorbitante qui attira l'attention du brigadier
de la prison.

On s'informa, et en consultant le tarif des commissions affich dans le
parloir des dtenus, on arriva  savoir que les cinquante sous se
dcomposaient ainsi: trois commissions; une au Panthon, dix sous; une
au Val-de-Grce, quinze sous; et une  la barrire de Grenelle,
vingt-cinq sous. Celle-ci tait la plus chre de tout le tarif. Or, au
Panthon, au Val-de-Grce,  la barrire de Grenelle, se trouvaient
prcisment les domiciles de trois rdeurs de barrires fort redouts,
Kruideniers, dit Bizarro, Glorieux, forat libr, et Barre-Carrosse,
sur lesquels cet incident ramena le regard de la police. On croyait
deviner que ces hommes taient affilis  Patron-Minette, dont on avait
coffr deux chefs, Babet et Gueulemer. On supposa que dans les envois de
Brujon, remis, non  des adresses de maisons, mais  des gens qui
attendaient dans la rue, il devait y avoir des avis pour quelque mfait
complot. On avait d'autres indices encore; on mit la main sur les trois
rdeurs, et l'on crut avoir vent la machination quelconque de Brujon.

Une semaine environ aprs ces mesures prises, une nuit, un surveillant
de ronde, qui inspectait le dortoir d'en bas du Btiment-Neuf, au moment
de mettre son marron dans la bote  marrons,--c'est le moyen qu'on
employait pour s'assurer que les surveillants faisaient exactement leur
service; toutes les heures un marron devait tomber dans toutes les
botes cloues aux portes des dortoirs;--un surveillant donc vit par le
judas du dortoir Brujon sur son sant qui crivait quelque chose dans
son lit  la clart de l'applique. Le gardien entra, on mit Brujon pour
un mois au cachot, mais on ne put saisir ce qu'il avait crit. La police
n'en sut pas davantage.

Ce qui est certain, c'est que le lendemain un postillon fut lanc de
la cour Charlemagne dans la fosse-aux-lions par-dessus le btiment 
cinq tages qui sparait les deux cours.

Les dtenus appellent postillon une boulette de pain artistement ptrie
qu'on envoie _en Irlande_, c'est--dire par-dessus les toits d'une
prison, d'une cour  l'autre. tymologie: par-dessus l'Angleterre; d'une
terre  l'autre; _en Irlande_. Cette boulette tombe dans la cour. Celui
qui la ramasse l'ouvre et y trouve un billet adress  quelque
prisonnier de la cour. Si c'est un dtenu qui fait la trouvaille, il
remet le billet  sa destination; si c'est un gardien, ou l'un de ces
prisonniers secrtement vendus qu'on appelle moutons dans les prisons et
renards dans les bagnes, le billet est port au greffe et livr  la
police.

Cette fois, le postillon parvint  son adresse, quoique celui auquel le
message tait destin ft en ce moment _au spar_. Ce destinataire
n'tait rien moins que Babet, l'une des quatre ttes de Patron-Minette.

Le postillon contenait un papier roul sur lequel il n'y avait que ces
deux lignes:

--Babet. Il y a une affaire rue Plumet. Une grille sur un jardin.

C'tait la chose que Brujon avait crite dans la nuit.

En dpit des fouilleurs et des fouilleuses, Babet trouva moyen de faire
passer le billet de la Force  la Salptrire  une bonne amie qu'il
avait l, et qui y tait enferme. Cette fille  son tour transmit le
billet  une autre qu'elle connaissait, une appele Magnon, fort
regarde par la police, mais pas encore arrte. Cette Magnon, dont le
lecteur a dj vu le nom, avait avec les Thnardier des relations qui
seront prcises plus tard et pouvait, en allant voir ponine, servir de
pont entre la Salptrire et les Madelonnettes.

Il arriva justement qu'en ce moment-l mme, les preuves manquant dans
l'instruction dirige contre Thnardier  l'endroit de ses filles,
ponine et Azelma furent relches.

Quand ponine sortit, Magnon, qui la guettait  la porte des
Madelonnettes, lui remit le billet de Brujon  Babet en la chargeant
d'_clairer_ l'affaire.

ponine alla rue Plumet, reconnut la grille et le jardin, observa la
maison, pia, guetta, et, quelques jours aprs, porta  Magnon, qui
demeurait rue Clocheperce, un biscuit que Magnon transmit  la matresse
de Babet  la Salptrire. Un biscuit, dans le tnbreux symbolisme des
prisons, signifie: _rien  faire_.

Si bien qu'en moins d'une semaine de l, Babet et Brujon se croisant
dans le chemin de ronde de la Force, comme l'un allait  l'instruction
et que l'autre en revenait:--Eh bien, demanda Brujon, la rue
P?--Biscuit, rpondit Babet.

Ainsi avorta ce foetus de crime enfant par Brujon  la Force.

Cet avortement pourtant eut des suites, parfaitement trangres au
programme de Brujon. On les verra.

Souvent en croyant nouer un fil, on en lie un autre.




Chapitre III

Apparition au pre Mabeuf


Marius n'allait plus chez personne, seulement il lui arrivait
quelquefois de rencontrer le pre Mabeuf.

Pendant que Marius descendait lentement ces degrs lugubres qu'on
pourrait nommer l'escalier des caves et qui mnent dans les lieux sans
lumire o l'on entend les heureux marcher au-dessus de soi, M. Mabeuf
descendait de son ct.

La _Flore de Cauteretz_ ne se vendait absolument plus. Les expriences
sur l'indigo n'avaient point russi dans le petit jardin d'Austerlitz
qui tait mal expos. M. Mabeuf n'y pouvait cultiver que quelques
plantes rares qui aiment l'humidit et l'ombre. Il ne se dcourageait
pourtant pas. Il avait obtenu un coin de terre au Jardin des plantes, en
bonne exposition, pour y faire,  ses frais, ses essais d'indigo. Pour
cela il avait mis les cuivres de sa _Flore_ au mont-de-pit. Il avait
rduit son djeuner  deux oeufs, et il en laissait un  sa vieille
servante dont il ne payait plus les gages depuis quinze mois. Et souvent
son djeuner tait son seul repas. Il ne riait plus de son rire
enfantin, il tait devenu morose, et ne recevait plus de visites. Marius
faisait bien de ne plus songer  venir. Quelquefois,  l'heure o M.
Mabeuf allait au Jardin des plantes, le vieillard et le jeune homme se
croisaient sur le boulevard de l'Hpital. Ils ne parlaient pas et se
faisaient un signe de tte tristement. Chose poignante, qu'il y ait un
moment o la misre dnoue! On tait deux amis, on est deux passants.

Le libraire Royol tait mort. M. Mabeuf ne connaissait plus que ses
livres, son jardin et son indigo; c'taient les trois formes qu'avaient
prises pour lui le bonheur, le plaisir et l'esprance. Cela lui
suffisait pour vivre. Il se disait:--Quand j'aurai fait mes boules de
bleu je serai riche, je retirerai mes cuivres du mont-de-pit, je
remettrai ma _Flore_ en vogue avec du charlatanisme, de la grosse caisse
et des annonces dans les journaux, et j'achterai, je sais bien o, un
exemplaire de l'_Art de naviguer_ de Pierre de Mdine, avec bois,
dition de 1559.--En attendant, il travaillait toute la journe  son
carr d'indigo, et le soir il rentrait chez lui pour arroser son jardin,
et lire ses livres. M. Mabeuf avait  cette poque fort prs de
quatre-vingts ans.

Un soir il eut une singulire apparition.

Il tait rentr qu'il faisait grand jour encore. La mre Plutarque dont
la sant se drangeait tait malade et couche. Il avait dn d'un os o
il restait un peu de viande et d'un morceau de pain qu'il avait trouv
sur la table de cuisine, et s'tait assis sur une borne de pierre
renverse qui tenait lieu de banc dans son jardin.

Prs de ce banc se dressait,  la mode des vieux jardins vergers, une
espce de grand bahut en solives et en planches fort dlabr, clapier au
rez-de-chausse, fruitier au premier tage. Il n'y avait pas de lapins
dans le clapier, mais il y avait quelques pommes dans le fruitier. Reste
de la provision d'hiver.

M. Mabeuf s'tait mis  feuilleter et  lire,  l'aide de ses lunettes,
deux livres qui le passionnaient, et mme, chose plus grave  son ge,
le proccupaient. Sa timidit naturelle le rendait propre  une certaine
acceptation des superstitions. Le premier de ces livres tait le fameux
trait du prsident Delancre, _De l'inconstance des dmons_, l'autre
tait l'in-quarto de Mutor de la Rubaudire. _Sur les diables de Vauvert
et les gobelins de la Bivre_. Ce dernier bouquin l'intressait d'autant
plus que son jardin avait t un des terrains anciennement hants par
les gobelins. Le crpuscule commenait  blanchir ce qui est en haut et
 noircir ce qui est en bas. Tout en lisant, et par-dessus le livre
qu'il tenait  la main, le pre Mabeuf considrait ses plantes et entre
autres un rhododendron magnifique qui tait une de ses consolations;
quatre jours de hle, de vent et de soleil, sans une goutte de pluie,
venaient de passer; les tiges se courbaient, les boutons penchaient, les
feuilles tombaient, tout cela avait besoin d'tre arros; le
rhododendron surtout tait triste. Le pre Mabeuf tait de ceux pour qui
les plantes ont des mes. Le vieillard avait travaill toute la journe
 son carr d'indigo, il tait puis de fatigue, il se leva pourtant,
posa ses livres sur le banc, et marcha tout courb et  pas chancelants
jusqu'au puits, mais quand il eut saisi la chane, il ne put mme pas la
tirer assez pour la dcrocher. Alors il se retourna et leva un regard
d'angoisse vers le ciel qui s'emplissait d'toiles.

La soire avait cette srnit qui accable les douleurs de l'homme sous
je ne sais quelle lugubre et ternelle joie. La nuit promettait d'tre
aussi aride que l'avait t le jour.

--Des toiles partout! pensait le vieillard; pas la plus petite nue!
pas une larme d'eau!

Et sa tte, qui s'tait souleve un moment, retomba sur sa poitrine.

Il la releva et regarda encore le ciel en murmurant:

--Une larme de rose! un peu de piti!

Il essaya encore une fois de dcrocher la chane du puits, et ne put.

En ce moment il entendit une voix qui disait:

--Pre Mabeuf, voulez-vous que je vous arrose votre jardin?

En mme temps un bruit de bte fauve qui passe se fit dans la haie, et
il vit sortir de la broussaille une espce de grande fille maigre qui se
dressa devant lui en le regardant hardiment. Cela avait moins l'air d'un
tre humain que d'une forme qui venait d'clore au crpuscule.

Avant que le pre Mabeuf, qui s'effarait aisment et qui avait, comme
nous avons dit, l'effroi facile, et pu rpondre une syllabe, cet tre,
dont les mouvements avaient dans l'obscurit une sorte de brusquerie
bizarre, avait dcroch la chane, plong et retir le seau, et rempli
l'arrosoir, et le bonhomme voyait cette apparition qui avait les pieds
nus et une jupe en guenilles courir dans les plates-bandes en
distribuant la vie autour d'elle. Le bruit de l'arrosoir sur les
feuilles remplissait l'me du pre Mabeuf de ravissement. Il lui
semblait que maintenant le rhododendron tait heureux.

Le premier seau vid, la fille en tira un second, puis un troisime.
Elle arrosa tout le jardin.

 la voir marcher ainsi dans les alles o sa silhouette apparaissait
toute noire, agitant sur ses grands bras anguleux son fichu tout
dchiquet, elle avait je ne sais quoi d'une chauve-souris.

Quand elle eut fini, le pre Mabeuf s'approcha les larmes aux yeux, et
lui posa la main sur le front.

--Dieu vous bnira, dit-il, vous tes un ange puisque vous avez soin des
fleurs.

--Non, rpondit-elle, je suis le diable, mais a m'est gal.

Le vieillard s'cria, sans attendre et sans entendre sa rponse:

--Quel dommage que je sois si malheureux et si pauvre, et que je ne
puisse rien faire pour vous!

--Vous pouvez quelque chose, dit-elle.

--Quoi?

--Me dire o demeure M. Marius.

Le vieillard ne comprit point.

--Quel monsieur Marius?

Il leva son regard vitreux et parut chercher quelque chose d'vanoui.

--Un jeune homme qui venait ici dans les temps.

Cependant M. Mabeuf avait fouill dans sa mmoire.

--Ah! oui,... s'cria-t-il, je sais ce que vous voulez dire. Attendez
donc! monsieur Marius... le baron Marius Pontmercy, parbleu! Il
demeure... ou plutt il ne demeure plus.... Ah bien, je ne sais pas.

Tout en parlant, il s'tait courb pour assujettir une branche du
rhododendron, et il continuait:

--Tenez, je me souviens  prsent. Il passe trs souvent sur le
boulevard et va du ct de la Glacire. Rue Croulebarbe. Le champ de
l'Alouette. Allez par l. Il n'est pas difficile  rencontrer.

Quand M. Mabeuf se releva, il n'y avait plus personne, la fille avait
disparu.

Il eut dcidment un peu peur.

--Vrai, pensa-t-il, si mon jardin n'tait pas arros, je croirais que
c'est un esprit.

Une heure plus tard, quand il fut couch, cela lui revint, et, en
s'endormant,  cet instant trouble o la pense, pareille  cet oiseau
fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu  peu la
forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confusment:

--Au fait, cela ressemble beaucoup  ce que la Rubaudire raconte des
gobelins. Serait-ce un gobelin?




Chapitre IV

Apparition  Marius


Quelques jours aprs cette visite d'un esprit au pre Mabeuf, un
matin,--c'tait un lundi, le jour de la pice de cent sous que Marius
empruntait  Courfeyrac pour Thnardier,--Marius avait mis cette pice
de cent sous dans sa poche, et, avant de la porter au greffe, il tait
all se promener un peu, esprant qu' son retour cela le ferait
travailler. C'tait d'ailleurs ternellement ainsi. Sitt lev, il
s'asseyait devant un livre et une feuille de papier pour bcler quelque
traduction; il avait  cette poque-l pour besogne la translation en
franais d'une clbre querelle d'allemands, la controverse de Gans et
de Savigny; il prenait Savigny, il prenait Gans, lisait quatre lignes,
essayait d'en crire une, ne pouvait, voyait une toile entre son papier
et lui, et se levait de sa chaise en disant:--Je vais sortir. Cela me
mettra en train.

Et il allait au champ de l'Alouette.

L il voyait plus que jamais l'toile, et moins que jamais Savigny et
Gans.

Il rentrait, essayait de reprendre son labeur, et n'y parvenait point;
pas moyen de renouer un seul des fils casss dans son cerveau; alors il
disait:--Je ne sortirai pas demain. Cela m'empche de travailler.--Et il
sortait tous les jours.

Il habitait le champ de l'Alouette plus que le logis de Courfeyrac. Sa
vritable adresse tait celle-ci: boulevard de la Sant, au septime
arbre aprs la rue Croulebarbe.

Ce matin-l, il avait quitt ce septime arbre, et s'tait assis sur le
parapet de la rivire des Gobelins. Un gai soleil pntrait les feuilles
fraches panouies et toutes lumineuses.

Il songeait  Elle. Et sa songerie, devenant reproche, retombait sur
lui; il pensait douloureusement  la paresse, paralysie de l'me, qui le
gagnait, et  cette nuit qui s'paississait d'instant en instant devant
lui au point qu'il ne voyait mme dj plus le soleil.

Cependant,  travers ce pnible dgagement d'ides indistinctes qui
n'taient pas mme un monologue tant l'action s'affaiblissait en lui, et
il n'avait plus mme la force de vouloir se dsoler,  travers cette
absorption mlancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il
entendait derrire lui, au-dessous de lui, sur les deux bords de la
rivire, les laveuses des Gobelins battre leur linge, et, au-dessus de
sa tte, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D'un ct le bruit
de la libert, de l'insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes; de
l'autre le bruit du travail. Chose qui le faisait rver profondment, et
presque rflchir, c'taient deux bruits joyeux.

Tout  coup, au milieu de son extase accable, il entendit une voix
connue qui disait:

--Tiens! le voil!

Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui tait venue
un matin chez lui, l'ane des filles Thnardier, ponine; il savait
maintenant comment elle se nommait. Chose trange, elle tait appauvrie
et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle pt faire. Elle
avait accompli un double progrs, vers la lumire et vers la dtresse.
Elle tait pieds nus et en haillons comme le jour o elle tait entre
si rsolment dans sa chambre, seulement ses haillons avaient deux mois
de plus; les trous taient plus larges, les guenilles plus sordides.
C'tait cette mme voix enroue, ce mme front terni et rid par le
hle, ce mme regard libre, gar et vacillant. Elle avait de plus
qu'autrefois dans la physionomie ce je ne sais quoi d'effray et de
lamentable que la prison traverse ajoute  la misre.

Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme
Ophlia pour tre devenue folle  la contagion de la folie d'Hamlet,
mais parce qu'elle avait couch dans quelque grenier d'curie.

Et avec tout cela elle tait belle. Quel astre vous tes,  jeunesse!

Cependant elle tait arrte devant Marius avec un peu de joie sur son
visage livide et quelque chose qui ressemblait  un sourire.

Elle fut quelques moments comme si elle ne pouvait parler.

--Je vous rencontre donc! dit-elle enfin. Le pre Mabeuf avait raison,
c'tait sur ce boulevard-ci! Comme je vous ai cherch! si vous saviez!
Savez-vous cela? j'ai t au bloc. Quinze jours! Ils m'ont lche! vu
qu'il n'y avait rien sur moi et que d'ailleurs je n'avais pas l'ge du
discernement. Il s'en fallait de deux mois. Oh! comme je vous ai
cherch! Voil six semaines. Vous ne demeurez donc plus l-bas?

--Non, dit Marius.

--Oh! je comprends.  cause de la chose. C'est dsagrable ces
esbroufes-l. Vous avez dmnag. Tiens! pourquoi donc portez-vous des
vieux chapeaux comme a? Un jeune homme comme vous, a doit avoir de
beaux habits. Savez-vous, monsieur Marius? le pre Mabeuf vous appelle
le baron Marius je ne sais plus quoi. Pas vrai que vous n'tes pas
baron? Les barons c'est des vieux, a va au Luxembourg devant le
chteau, o il y a le plus de soleil, a lit la _Quotidienne_ pour un
sou. J'ai t une fois porter une lettre chez un baron qui tait comme
a. Il avait plus de cent ans. Dites donc, o est-ce que vous demeurez 
prsent?

Marius ne rpondit pas.

--Ah! continua-t-elle, vous avez un trou  votre chemise. Il faudra que
je vous recouse cela.

Elle reprit avec une expression qui s'assombrissait peu  peu: Vous
n'avez pas l'air content de me voir?

Marius se taisait; elle garda elle-mme un instant le silence, puis
s'cria:

--Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien  avoir l'air content!

--Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?

--Ah! vous me disiez tu! reprit-elle.

--Eh bien, que veux-tu dire?

Elle se mordit la lvre; elle semblait hsiter comme en proie  une
sorte de combat intrieur. Enfin elle partit prendre son parti.

--Tant pis, c'est gal. Vous avez l'air triste, je veux que vous soyez
content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir
rire et vous voir dire: Ah bien! c'est bon. Pauvre M. Marius! vous
savez! vous m'avez promis que vous me donneriez tout ce que je
voudrais....

--Oui! mais parle donc!

Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:

--J'ai l'adresse.

Marius plit. Tout son sang reflua  son coeur.

--Quelle adresse?

--L'adresse que vous m'avez demande!

Elle ajouta comme si elle faisait effort:

--L'adresse... vous savez bien?

--Oui! bgaya Marius.

--De la demoiselle!

Ce mot prononc, elle soupira profondment.

Marius sauta du parapet o il tait assis et lui prit perdument la
main.

--Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras!
O est-ce?

--Venez avec moi, rpondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le
numro; c'est tout de l'autre ct d'ici, mais je connais bien la
maison, je vais vous conduire.

Elle retira sa main et reprit, d'un ton qui et navr un observateur,
mais qui n'effleura mme pas Marius ivre et transport:

--Oh! comme vous tes content!

Un nuage passa sur le front de Marius. Il saisit ponine par le bras.

--Jure-moi une chose!

--Jurer? dit-elle, qu'est-ce que cela veut dire? Tiens! vous voulez que
je jure?

Et elle rit.

--Ton pre! promets-moi, ponine! jure-moi que tu ne diras pas cette
adresse  ton pre!

Elle se tourna vers lui d'un air stupfait.

--ponine! comment savez-vous que je m'appelle ponine?

--Promets-moi ce que je te dis!

Mais elle semblait ne pas l'entendre.

--C'est gentil, a! vous m'avez appele ponine! Marius lui prit les
deux bras  la fois.

--Mais rponds-moi donc, au nom du ciel! fais attention  ce que je te
dis, jure-moi que tu ne diras pas l'adresse que tu sais  ton pre!

--Mon pre? dit-elle. Ah oui, mon pre! Soyez donc tranquille. Il est au
secret. D'ailleurs est-ce que je m'occupe de mon pre!

--Mais tu ne me promets pas! s'cria Marius.

--Mais lchez-moi donc! dit-elle en clatant de rire, comme vous me
secouez! Si! si! je vous promets a! je vous jure a! qu'est-ce que cela
me fait? je ne dirai pas l'adresse  mon pre. L! a va-t-il? c'est-il
a?

--Ni  personne? fit Marius.

--Ni  personne.

-- prsent, reprit Marius, conduis-moi.

--Tout de suite?

--Tout de suite.

--Venez.--Oh! comme il est content! dit-elle.

Aprs quelques pas, elle s'arrta.

--Vous me suivez de trop prs, monsieur Marius. Laissez-moi aller
devant, et suivez-moi comme cela, sans faire semblant. Il ne faut pas
qu'on voie un jeune homme bien, comme vous, avec une femme comme moi.

Aucune langue ne saurait dire tout ce qu'il y avait dans ce mot, femme,
ainsi prononc par cette enfant.

Elle fit une dizaine de pas, et s'arrta encore; Marius la rejoignit.
Elle lui adressa la parole de ct et sans se tourner vers lui:

-- propos, vous savez que vous m'avez promis quelque chose?

Marius fouilla dans sa poche. Il ne possdait au monde que les cinq
francs destins au pre Thnardier. Il les prit, et les mit dans la main
d'ponine.

Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la pice  terre, et le
regardant d'un air sombre:

--Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.




Livre troisime--La maison de la rue Plumet




Chapitre I

La maison  secret


Vers le milieu du sicle dernier, un prsident  mortier au parlement de
Paris ayant une matresse et s'en cachant, car  cette poque les grands
seigneurs montraient leurs matresses et les bourgeois les cachaient,
fit construire une petite maison faubourg Saint-Germain, dans la rue
dserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de
l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.

Cette maison se composait d'un pavillon  un seul tage, deux salles au
rez-de-chausse, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut
un boudoir, sous le toit un grenier, le tout prcd d'un jardin avec
large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent.
C'tait l tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrire
du pavillon il y avait une cour troite et au fond de la cour un logis
bas de deux pices sur cave, espce d'en-cas destin  dissimuler au
besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrire,
par une porte masque et ouvrant  secret, avec un long couloir troit,
pav, sinueux,  ciel ouvert, bord de deux hautes murailles, lequel,
cach avec un art prodigieux et comme perdu entre les cltures des
jardins et des cultures dont il suivait tous les angles et tous les
dtours, allait aboutir  une autre porte galement  secret qui
s'ouvrait  un demi-quart de lieue de l, presque dans un autre
quartier,  l'extrmit solitaire de la rue de Babylone.

M. le prsident s'introduisait par l, si bien que ceux-l mmes qui
l'eussent pi et suivi et qui eussent observ que M. le prsident se
rendait tous les jours mystrieusement quelque part, n'eussent pu se
douter qu'aller rue de Babylone c'tait aller rue Blomet. Grce 
d'habiles achats de terrains, l'ingnieux magistrat avait pu faire faire
ce travail de voirie secrte chez lui, sur sa propre terre, et par
consquent sans contrle. Plus tard il avait revendu par petites
parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du
corridor, et les propritaires de ces lots de terre croyaient des deux
cts avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne souponnaient pas mme
l'existence de ce long ruban de pav serpentant entre deux murailles
parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient
cette curiosit. Il est probable que les fauvettes et les msanges du
sicle dernier avaient fort jas sur le compte de M. le prsident.

Le pavillon, bti en pierre dans le got Mansart, lambriss et meubl
dans le got Watteau, rocaille au dedans, perruque au dehors, mur d'une
triple haie de fleurs, avait quelque chose de discret, de coquet et de
solennel, comme il sied  un caprice de l'amour et de la magistrature.

Cette maison et ce couloir, qui ont disparu aujourd'hui, existaient
encore il y a une quinzaine d'annes. En 93, un chaudronnier avait
achet la maison pour la dmolir, mais n'ayant pu en payer le prix, la
nation le mit en faillite. De sorte que ce fut la maison qui dmolit le
chaudronnier. Depuis la maison resta inhabite, et tomba lentement en
ruine, comme toute demeure  laquelle la prsence de l'homme ne
communique plus la vie. Elle tait reste meuble de ses vieux meubles
et toujours  vendre ou  louer, et les dix ou douze personnes qui
passent par an rue Plumet en taient averties par un criteau jaune et
illisible accroch  la grille du jardin depuis 1810.

Vers la fin de la Restauration, ces mmes passants purent remarquer que
l'criteau avait disparu, et que, mme, les volets du premier tage
taient ouverts. La maison en effet tait occupe. Les fentres avaient
des petits rideaux, signe qu'il y avait une femme.

Au mois d'octobre 1829, un homme d'un certain ge s'tait prsent et
avait lou la maison telle qu'elle tait, y compris, bien entendu,
l'arrire-corps de logis et le couloir qui allait aboutir  la rue de
Babylone. Il avait fait rtablir les ouvertures  secret des deux portes
de ce passage. La maison, nous venons de le dire, tait encore  peu
prs meuble des vieux ameublements du prsident, le nouveau locataire
avait ordonn quelques rparations, ajout  et l ce qui manquait,
remis des pavs  la cour, des briques aux carrelages, des marches 
l'escalier, des feuilles aux parquets et des vitres aux croises, et
enfin tait venu s'installer avec une jeune fille et une servante ge,
sans bruit, plutt comme quelqu'un qui se glisse que comme quelqu'un qui
entre chez soi. Les voisins n'en jasrent point, par la raison qu'il n'y
avait pas de voisins.

Ce locataire peu  effet tait Jean Valjean, la jeune fille tait
Cosette. La servante tait une fille appele Toussaint que Jean Valjean
avait sauve de l'hpital et de la misre et qui tait vieille,
provinciale et bgue, trois qualits qui avaient dtermin Jean Valjean
 la prendre avec lui. Il avait lou la maison sous le nom de M.
Fauchelevent, rentier. Dans tout ce qui a t racont plus haut, le
lecteur a sans doute moins tard encore que Thnardier  reconnatre
Jean Valjean.

Pourquoi Jean Valjean avait-il quitt le couvent du Petit-Picpus? Que
s'tait-il pass?

Il ne s'tait rien pass.

On s'en souvient. Jean Valjean tait heureux dans le couvent, si heureux
que sa conscience finit par s'inquiter. Il voyait Cosette tous les
jours, il sentait la paternit natre et se dvelopper en lui de plus en
plus, il couvait de l'me cette enfant, il se disait qu'elle tait 
lui, que rien ne pouvait la lui enlever, que cela serait ainsi
indfiniment, que certainement elle se ferait religieuse, y tant chaque
jour doucement provoque, qu'ainsi le couvent tait dsormais l'univers
pour elle comme pour lui, qu'il y vieillirait et qu'elle y grandirait,
qu'elle y vieillirait et qu'il y mourrait, qu'enfin, ravissante
esprance, aucune sparation n'tait possible. En rflchissant  ceci,
il en vint  tomber dans des perplexits. Il s'interrogea. Il se
demandait si tout ce bonheur-l tait bien  lui, s'il ne se composait
pas du bonheur d'un autre, du bonheur de cette enfant qu'il confisquait
et qu'il drobait, lui vieillard; si ce n'tait point l un vol? Il se
disait que cette enfant avait le droit de connatre la vie avant d'y
renoncer, que lui retrancher, d'avance et en quelque sorte sans la
consulter, toutes les joies sous prtexte de lui sauver toutes les
preuves, profiter de son ignorance et de son isolement pour lui faire
germer une vocation artificielle, c'tait dnaturer une crature humaine
et mentir  Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela
et religieuse  regret, Cosette n'en viendrait pas  le har? Dernire
pense, presque goste et moins hroque que les autres, mais qui lui
tait insupportable. Il rsolut de quitter le couvent.

Il le rsolut, il reconnut avec dsolation qu'il le fallait. Quant aux
objections, il n'y en avait pas. Cinq ans de sjour entre ces quatre
murs et de disparition avaient ncessairement dtruit ou dispers les
lments de crainte. Il pouvait rentrer parmi les hommes tranquillement.
Il avait vieilli, et tout avait chang. Qui le reconnatrait maintenant?
Et puis,  voir le pire, il n'y avait de danger que pour lui-mme, et il
n'avait pas le droit de condamner Cosette au clotre par la raison qu'il
avait t condamn au bagne. D'ailleurs, qu'est-ce que le danger devant
le devoir? Enfin, rien ne l'empchait d'tre prudent et de prendre ses
prcautions.

Quant  l'ducation de Cosette, elle tait  peu prs termine et
complte.

Une fois sa dtermination arrte, il attendit l'occasion. Elle ne tarda
pas  se prsenter. Le vieux Fauchelevent mourut.

Jean Valjean demanda audience  la rvrende prieure et lui dit qu'ayant
fait  la mort de son frre un petit hritage qui lui permettait de
vivre dsormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et
emmenait sa fille; mais que, comme il n'tait pas juste que Cosette, ne
prononant point ses voeux, et t leve gratuitement, il suppliait
humblement la rvrende prieure de trouver bon qu'il offrt  la
communaut, comme indemnit des cinq annes que Cosette y avait passes,
une somme de cinq mille francs.

C'est ainsi que Jean Valjean sortit du couvent de l'Adoration
Perptuelle.

En quittant le couvent, il prit lui-mme dans ses bras et ne voulut
confier  aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours
la clef sur lui. Cette valise intriguait Cosette,  cause de l'odeur
d'embaumement qui en sortait.

Disons tout de suite que dsormais cette malle ne le quitta plus. Il
l'avait toujours dans sa chambre. C'tait la premire et quelquefois
l'unique chose qu'il emportait dans ses dmnagements. Cosette en riait,
et appelait cette valise _l'insparable_, disant: J'en suis jalouse.

Jean Valjean du reste ne reparut pas  l'air libre sans une profonde
anxit.

Il dcouvrit la maison de la rue Plumet et s'y blottit. Il tait
dsormais en possession du nom d'Ultime Fauchelevent.

En mme temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins
attirer l'attention que s'il ft toujours rest dans le mme quartier,
de pouvoir faire au besoin des absences  la moindre inquitude qui le
prendrait, et enfin de ne plus se trouver au dpourvu comme la nuit o
il avait si miraculeusement chapp  Javert. Ces deux appartements
taient deux logis fort chtifs et d'apparence pauvre, dans deux
quartiers trs loigns l'un de l'autre, l'un rue de l'Ouest, l'autre
rue de l'Homme-Arm.

Il allait de temps en temps, tantt rue de l'Homme-Arm, tantt rue de
l'Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener
Toussaint. Il s'y faisait servir par les portiers et s'y donnait pour un
rentier de la banlieue ayant un pied--terre en ville. Cette haute vertu
avait trois domiciles dans Paris pour chapper  la police.




Chapitre II

Jean Valjean garde national


Du reste,  proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait
arrang son existence de la faon que voici:

Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande
chambre  coucher aux trumeaux peints, le boudoir aux baguettes dores,
le salon du prsident meubl de tapisseries et de vastes fauteuils; elle
avait le jardin. Jean Valjean avait fait mettre dans la chambre de
Cosette un lit  baldaquin d'ancien damas  trois couleurs, et un vieux
et beau tapis de Perse achet rue du Figuier-Saint-Paul chez la mre
Gaucher, et, pour corriger la svrit de ces vieilleries magnifiques,
il avait amalgam  ce bric--brac tous les petits meubles gais et
gracieux des jeunes filles, l'tagre, la bibliothque et les livres
dors, la papeterie, le buvard, la table  ouvrage incruste de nacre,
le ncessaire de vermeil, la toilette en porcelaine du Japon. De longs
rideaux de damas fond rouge  trois couleurs pareils au lit pendaient
aux fentres du premier tage. Au rez-de-chausse, des rideaux de
tapisserie. Tout l'hiver la petite maison de Cosette tait chauffe du
haut en bas. Lui, il habitait l'espce de loge de portier qui tait dans
la cour du fond avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois
blanc, deux chaises de paille, un pot  l'eau de faence, quelques
bouquins sur une planche, sa chre valise dans un coin, jamais de feu.
Il dnait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table.
Il avait dit  Toussaint lorsqu'elle tait entre:--C'est mademoiselle
qui est la matresse de la maison.--Et vous, mo-onsieur? avait rpliqu
Toussaint stupfaite.--Moi, je suis bien mieux que le matre, je suis le
pre.

Cosette au couvent avait t dresse au mnage et rglait la dpense qui
tait fort modeste. Tous les jours Jean Valjean prenait le bras de
Cosette et la menait promener. Il la conduisait au Luxembourg, dans
l'alle la moins frquente, et tous les dimanches  la messe, toujours
 Saint-Jacques-du-Haut-Pas, parce que c'tait fort loin. Comme c'est un
quartier trs pauvre, il y faisait beaucoup l'aumne, et les malheureux
l'entouraient dans l'glise, ce qui lui avait valu l'ptre des
Thnardier: _Au monsieur bienfaisant de l'glise
Saint-Jacques-du-Haut-Pas_. Il menait volontiers Cosette visiter les
indigents et les malades. Aucun tranger n'entrait dans la maison de la
rue Plumet. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait
lui-mme chercher l'eau  une prise d'eau qui tait tout proche sur le
boulevard. On mettait le bois et le vin dans une espce de renfoncement
demi-souterrain tapiss de rocailles qui avoisinait la porte de la rue
de Babylone et qui autrefois avait servi de grotte  M. le prsident;
car au temps des Folies et des Petites-Maisons, il n'y avait pas d'amour
sans grotte.

Il y avait dans la porte btarde de la rue de Babylone une de ces botes
tirelires destines aux lettres et aux journaux; seulement, les trois
habitants du pavillon de la rue Plumet ne recevant ni journaux ni
lettres, toute l'utilit de la bote, jadis entremetteuse d'amourettes
et confidente d'un robin dameret, tait maintenant limite aux avis du
percepteur des contributions et aux billets de garde. Car M.
Fauchelevent, rentier, tait de la garde nationale; il n'avait pu
chapper aux mailles troites du recensement de 1831. Les renseignements
municipaux pris  cette poque taient remonts jusqu'au couvent du
Petit-Picpus, sorte de nue impntrable et sainte d'o Jean Valjean
tait sorti vnrable aux yeux de sa mairie, et, par consquent, digne
de monter sa garde.

Trois ou quatre fois l'an, Jean Valjean endossait son uniforme et
faisait sa faction; trs volontiers d'ailleurs; c'tait pour lui un
dguisement correct qui le mlait  tout le monde en le laissant
solitaire. Jean Valjean venait d'atteindre ses soixante ans, ge de
l'exemption lgale; mais il n'en paraissait pas plus de cinquante;
d'ailleurs il n'avait aucune envie de se soustraire  son sergent-major
et de chicaner le comte de Lobau; il n'avait pas d'tat civil; il
cachait son nom, il cachait son identit, il cachait son ge, il cachait
tout; et, nous venons de le dire, c'tait un garde national de bonne
volont. Ressembler au premier venu qui paye ses contributions, c'tait
l toute son ambition. Cet homme avait pour idal, au dedans, l'ange, au
dehors, le bourgeois.

Notons un dtail pourtant. Quand Jean Valjean sortait avec Cosette, il
s'habillait comme on l'a vu et avait assez l'air d'un ancien officier.
Lorsqu'il sortait seul, et c'tait le plus habituellement le soir, il
tait toujours vtu d'une veste et d'un pantalon d'ouvrier, et coiff
d'une casquette qui lui cachait le visage. tait-ce prcaution, ou
humilit? Les deux  la fois. Cosette tait accoutume au ct
nigmatique de sa destine et remarquait  peine les singularits de son
pre. Quant  Toussaint, elle vnrait Jean Valjean, et trouvait bon
tout ce qu'il faisait.--Un jour, son boucher, qui avait entrevu Jean
Valjean, lui dit: C'est un drle de corps. Elle rpondit: C'est un-un
saint.

Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n'entraient et ne sortaient
jamais que par la porte de la rue de Babylone.  moins de les apercevoir
par la grille du jardin, il tait difficile de deviner qu'ils
demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours ferme. Jean
Valjean avait laiss le jardin inculte, afin qu'il n'attirt pas
l'attention.

En cela il se trompait peut-tre.




Chapitre III

_Foliis ac frondibus_


Ce jardin ainsi livr  lui-mme depuis plus d'un demi-sicle tait
devenu extraordinaire et charmant. Les passant d'il y a quarante ans
s'arrtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des
secrets qu'il drobait derrire ses paisseurs fraches et vertes. Plus
d'un songeur  cette poque a laiss bien des fois ses yeux et sa pense
pntrer indiscrtement  travers les barreaux de l'antique grille
cadenasse, tordue, branlante, scelle  deux piliers verdis et moussus,
bizarrement couronn d'un fronton d'arabesques indchiffrables.

Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies,
quelques treillages dclous par le temps pourrissant sur le mur; du
reste plus d'alles ni de gazon; du chiendent partout. Le jardinage
tait parti, et la nature tait revenue. Les mauvaises herbes
abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fte des
girofles y tait splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort
sacr des choses vers la vie; la croissance vnrable tait l chez
elle. Les arbres s'taient baisss vers les ronces, les ronces taient
montes vers les arbres, la plante avait grimp, la branche avait
flchi, ce qui rampe sur la terre avait t trouver ce qui s'panouit
dans l'air, ce qui flotte au vent s'tait pench vers ce qui se trane
dans la mousse; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles,
sarments, pines, s'taient mls, traverss, maris, confondus; la
vgtation, dans un embrassement troit et profond, avait clbr et
accompli l, sous l'oeil satisfait du crateur, en cet enclos de trois
cents pieds carrs, le saint mystre de sa fraternit, symbole de la
fraternit humaine. Ce jardin n'tait plus un jardin, c'tait une
broussaille colossale; c'est--dire quelque chose qui est impntrable
comme une fort, peupl comme une ville, frissonnant comme un nid,
sombre comme une cathdrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme
une tombe, vivant comme une foule.

En floral, cet norme buisson, libre derrire sa grille et dans ses
quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination
universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bte qui
aspire les effluves de l'amour cosmique et qui sent la sve d'avril
monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa
prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues
frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pav de la
rue dserte, les fleurs en toiles, la rose en perles, la fcondit, la
beaut, la vie, la joie, les parfums.  midi mille papillons blancs s'y
rfugiaient, et c'tait un spectacle divin de voir l tourbillonner en
flocons dans l'ombre cette neige vivante de l't. L, dans ces gaies
tnbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement
 l'me, et ce que les gazouillements avaient oubli de dire, les
bourdonnements le compltaient. Le soir une vapeur de rverie se
dgageait du jardin et l'enveloppait; un linceul de brume, une tristesse
cleste et calme, le couvraient; l'odeur si enivrante des chvrefeuilles
et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et
subtil; on entendait les derniers appels des grimperaux et des
bergeronnettes s'assoupissant sous les branchages; on y sentait cette
intimit sacre de l'oiseau et de l'arbre; le jour les ailes rjouissent
les feuilles, la nuit les feuilles protgent les ailes.

L'hiver, la broussaille tait noire, mouille, hrisse, grelottante, et
laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans
les rameaux et de rose dans les fleurs, les longs rubans d'argent des
limaces sur le froid et pais tapis des feuilles jaunes; mais de toute
faon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, t,
automne, ce petit enclos respirait la mlancolie, la contemplation, la
solitude, la libert, l'absence de l'homme, la prsence de Dieu; et la
vieille grille rouille avait l'air de dire: ce jardin est  moi.

Le pav de Paris avait beau tre l tout autour, les htels classiques
et splendides de la rue de Varenne  deux pas, le dme des Invalides
tout prs, la Chambre des dputs pas loin; les carrosses de la rue de
Bourgogne et de la rue Saint-Dominique avaient beau rouler fastueusement
dans le voisinage, les omnibus jaunes, bruns, blancs, rouges avaient
beau se croiser dans le carrefour prochain, le dsert tait rue Plumet;
et la mort des anciens propritaires, une rvolution qui avait pass,
l'croulement des antiques fortunes, l'absence, l'oubli, quarante ans
d'abandon et de viduit, avaient suffi pour ramener dans ce lieu
privilgi les fougres, les bouillons-blancs, les cigus, les
achilles, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes
gaufres aux larges feuilles de drap vert ple, les lzards, les
scarabes, les insectes inquiets et rapides; pour faire sortir des
profondeurs de la terre et reparatre entre ces quatre murs je ne sais
quelle grandeur sauvage et farouche; et pour que la nature, qui
dconcerte les arrangements mesquins de l'homme et qui se rpand
toujours tout entire l o elle se rpand, aussi bien dans la fourmi
que dans l'aigle, en vnt  s'panouir dans un mchant petit jardin
parisien avec autant de rudesse et de majest que dans une fort vierge
du Nouveau Monde.

Rien n'est petit en effet; quiconque est sujet aux pntrations
profondes de la nature, le sait. Bien qu'aucune satisfaction absolue ne
soit donne  la philosophie, pas plus de circonscrire la cause que de
limiter l'effet, le contemplateur tombe dans des extases sans fond 
cause de toutes ces dcompositions de forces aboutissant  l'unit. Tout
travaille  tout.

L'algbre s'applique aux nuages; l'irradiation de l'astre profite  la
rose; aucun penseur n'oserait dire que le parfum de l'aubpine est
inutile aux constellations. Qui donc peut calculer le trajet d'une
molcule? que savons-nous si des crations de mondes ne sont point
dtermines par des chutes de grains de sable? qui donc connat les flux
et les reflux rciproques de l'infiniment grand et de l'infiniment
petit, le retentissement des causes dans les prcipices de l'tre, et
les avalanches de la cration? Un ciron importe; le petit est grand, le
grand est petit; tout est en quilibre dans la ncessit; effrayante
vision pour l'esprit. Il y a entre les tres et les choses des relations
de prodige; dans cet inpuisable ensemble, de soleil  puceron, on ne se
mprise pas; on a besoin les uns des autres. La lumire n'emporte pas
dans l'azur les parfums terrestres sans savoir ce qu'elle en fait; la
nuit fait des distributions d'essence stellaire aux fleurs endormies.
Tous les oiseaux qui volent ont  la patte le fil de l'infini. La
germination se complique de l'closion d'un mtore et du coup de bec de
l'hirondelle brisant l'oeuf, et elle mne de front la naissance d'un ver
de terre et l'avnement de Socrate. O finit le tlescope, le microscope
commence. Lequel des deux a la vue la plus grande? Choisissez. Une
moisissure est une pliade de fleurs; une nbuleuse est une fourmilire
d'toiles. Mme promiscuit, et plus inoue encore, des choses de
l'intelligence et des faits de la substance. Les lments et les
principes se mlent, se combinent, s'pousent, se multiplient les uns
par les autres, au point de faire aboutir le monde matriel et le monde
moral  la mme clart. Le phnomne est en perptuel repli sur
lui-mme. Dans les vastes changes cosmiques, la vie universelle va et
vient en quantits inconnues, roulant tout dans l'invisible mystre des
effluves, employant tout, ne perdant pas un rve de pas un sommeil,
semant un animalcule ici, miettant un astre l, oscillant et
serpentant, faisant de la lumire une force et de la pense un lment,
dissmine et indivisible, dissolvant tout, except ce point
gomtrique, le moi; ramenant tout  l'me atome; panouissant tout en
Dieu; enchevtrant, depuis la plus haute jusqu' la plus basse, toutes
les activits dans l'obscurit d'un mcanisme vertigineux, rattachant le
vol d'un insecte au mouvement de la terre, subordonnant, qui sait? ne
ft-ce que par l'identit de la loi, l'volution de la comte dans le
firmament au tournoiement de l'infusoire dans la goutte d'eau. Machine
faite d'esprit. Engrenage norme dont le premier moteur est le moucheron
et dont la dernire roue est le zodiaque.




Chapitre IV

Changement de grille


Il semblait que ce jardin, cr autrefois pour cacher les mystres
libertins, se ft transform et ft devenu propre  abriter les mystres
chastes. Il n'avait plus ni berceaux, ni boulingrins, ni tonnelles, ni
grottes; il avait une magnifique obscurit chevele tombant comme un
voile de toutes parts. Paphos s'tait refait den. On ne sait quoi de
repentant avait assaini cette retraite. Cette bouquetire offrait
maintenant ses fleurs  l'me. Ce coquet jardin, jadis fort compromis,
tait rentr dans la virginit et la pudeur. Un prsident assist d'un
jardinier, un bonhomme qui croyait continuer Lamoignon et un autre
bonhomme qui croyait continuer Le Ntre, l'avaient contourn, taill,
chiffonn, attif, faonn pour la galanterie; la nature l'avait
ressaisi, l'avait rempli d'ombre, et l'avait arrang pour l'amour.

Il y avait aussi dans cette solitude un coeur qui tait tout prt.
L'amour n'avait qu' se montrer; il avait l un temple compos de
verdures, d'herbe, de mousse, de soupirs d'oiseaux, de molles tnbres,
de branches agites, et une me faite de douceur, de foi, de candeur,
d'espoir, d'aspiration et d'illusion.

Cosette tait sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu
plus de quatorze ans, et elle tait dans l'ge ingrat; nous l'avons
dit,  part les yeux, elle semblait plutt laide que jolie; elle n'avait
cependant aucun trait disgracieux, mais elle tait gauche, maigre,
timide et hardie  la fois, une grande petite fille enfin.

Son ducation tait termine; C'est--dire on lui avait appris la
religion, et mme, et surtout la dvotion; puis l'histoire,
c'est--dire la chose qu'on appelle ainsi au couvent, la gographie, la
grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, 
faire un nez, etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un
charme et un pril. L'me d'une jeune fille ne doit pas tre laisse
obscure; plus tard, il s'y fait des mirages trop brusques et trop vifs
comme dans une chambre noire. Elle doit tre doucement et discrtement
claire, plutt du reflet des ralits que de leur lumire directe et
dure. Demi-jour utile et gracieusement austre qui dissipe les peurs
puriles et empche les chutes. Il n'y a que l'instinct maternel,
intuition admirable o entrent les souvenirs de la vierge et
l'exprience de la femme, qui sache comment et de quoi doit tre fait ce
demi-jour. Rien ne supple  cet instinct. Pour former l'me d'une jeune
fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mre.

Cosette n'avait pas eu de mre. Elle n'avait eu que beaucoup de mres au
pluriel.

Quant  Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses  la
fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n'tait qu'un vieux homme qui
ne savait rien du tout.

Or, dans cette oeuvre de l'ducation, dans cette grave affaire de la
prparation d'une femme  la vie, que de science il faut pour lutter
contre cette grande ignorance qu'on appelle l'innocence!

Rien ne prpare une jeune fille aux passions comme le couvent. Le
couvent tourne la pense du ct de l'inconnu. Le coeur, repli sur
lui-mme, se creuse, ne pouvant s'pancher, et s'approfondit, ne pouvant
s'panouir. De l des visions, des suppositions, des conjectures, des
romans bauchs, des aventures souhaites, des constructions
fantastiques, des difices tout entiers btis dans l'obscurit
intrieure de l'esprit, sombres et secrtes demeures o les passions
trouvent tout de suite  se loger ds que la grille franchie leur permet
d'entrer. Le couvent est une compression qui, pour triompher du coeur
humain, doit durer toute la vie.

En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et
de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C'tait la
continuation de la solitude avec le commencement de la libert; un
jardin ferm, mais une nature cre, riche, voluptueuse et odorante; les
mmes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes entrevus; une
grille, mais sur la rue.

Cependant, nous le rptons, quand elle y arriva, elle n'tait encore
qu'un enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte.--Fais-y tout ce
que tu voudras, lui disait-il. Cela amusait Cosette; elle en remuait
toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait des btes;
elle y jouait, en attendant qu'elle y rvt; elle aimait ce jardin pour
les insectes qu'elle y trouvait sous ses pieds  travers l'herbe, en
attendant qu'elle l'aimt pour les toiles qu'elle y verrait dans les
branches au-dessus de sa tte.

Et puis, elle aimait son pre, c'est--dire Jean Valjean, de toute son
me, avec une nave passion filiale qui lui faisait du bonhomme un
compagnon dsir et charmant. On se souvient que M. Madeleine lisait
beaucoup, Jean Valjean avait continu; il en tait venu  causer bien;
il avait la richesse secrte et l'loquence d'une intelligence humble et
vraie qui s'est spontanment cultive. Il lui tait rest juste assez
d'pret pour assaisonner sa bont; c'tait un esprit rude et un coeur
doux. Au Luxembourg, dans leurs tte--tte, il faisait de longues
explications de tout, puisant dans ce qu'il avait lu, puisant aussi dans
ce qu'il avait souffert. Tout en l'coutant, les yeux de Cosette
erraient vaguement.

Cet homme simple suffisait  la pense de Cosette, de mme que ce jardin
sauvage  ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle
arrivait prs de lui essouffle et disait: Ah! comme j'ai couru! Il la
baisait au front.

Cosette adorait le bonhomme. Elle tait toujours sur ses talons. L o
tait Jean Valjean tait le bien-tre. Comme Jean Valjean n'habitait ni
le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l'arrire-cour
pave que dans l'enclos plein de fleurs, et dans la petite loge meuble
de chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapisseries o
s'adossaient des fauteuils capitonns. Jean Valjean lui disait
quelquefois, en souriant du bonheur d'tre importun:--Mais va-t'en chez
toi! Laisse-moi donc un peu seul!

Elle lui faisait de ces charmantes gronderies tendres qui ont tant de
grce remontant de la fille au pre:

--Pre, j'ai trs froid chez vous; pourquoi ne mettez-vous pas ici un
tapis et un pole?

--Chre enfant, il y a tant de gens qui valent mieux que moi et qui
n'ont mme pas un toit sur leur tte.

--Alors pourquoi y a-t-il du feu chez moi et tout ce qu'il faut?

--Parce que tu es une femme et un enfant.

--Bah! les hommes doivent donc avoir froid et tre mal?

--Certains hommes.

--C'est bon, je viendrai si souvent ici que vous serez bien oblig d'y
faire du feu.

Elle lui disait encore:

--Pre, Pourquoi mangez-vous du vilain pain comme cela?

--Parce que..., ma fille.

--Eh bien, si vous en mangez, j'en mangerai.

Alors, pour que Cosette ne manget pas de pain noir, Jean Valjean
mangeait du pain blanc.

Cosette ne se rappelait que confusment son enfance. Elle priait matin
et soir pour sa mre qu'elle n'avait pas connue. Les Thnardier lui
taient rests comme deux figures hideuses  l'tat de rve. Elle se
rappelait qu'elle avait t un jour, la nuit chercher de l'eau dans un
bois. Elle croyait que c'tait trs loin de Paris. Il lui semblait
qu'elle avait commenc  vivre dans un abme et que c'tait Jean Valjean
qui l'en avait tire. Son enfance lui faisait l'effet d'un temps o il
n'y avait autour d'elle que des mille-pieds, des araignes, et des
serpents. Quand elle songeait le soir avant de s'endormir, comme elle
n'avait pas une ide trs nette d'tre la fille de Jean Valjean et qu'il
ft son pre, elle s'imaginait que l'me de sa mre avait pass dans ce
bonhomme et tait venue demeurer auprs d'elle.

Lorsqu'il tait assis, elle appuyait sa joue sur ses cheveux blancs et y
laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C'est peut-tre
ma mre, cet homme-l!

Cosette, quoique ceci soit trange  noncer, dans sa profonde ignorance
de fille leve au couvent, la maternit d'ailleurs tant absolument
inintelligible  la virginit, avait fini par se figurer qu'elle avait
eu aussi peu de mre que possible. Cette mre, elle ne savait pas mme
son nom. Toutes les fois qu'il lui arrivait de le demander  Jean
Valjean, Jean Valjean se taisait. Si elle rptait sa question, il
rpondait par un sourire. Une fois elle insista; le sourire s'acheva par
une larme.

Ce silence de Jean Valjean couvrait de nuit Fantine.

Etait-ce prudence? tait-ce respect? tait-ce crainte de livrer ce nom
aux hasards d'une autre mmoire que la sienne?

Tant que Cosette avait t petite, Jean Valjean lui avait volontiers
parl de sa mre; quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible.
Il lui sembla qu'il n'osait plus. tait-ce  cause de Cosette? tait-ce
 cause de Fantine? il prouvait une sorte d'horreur religieuse  faire
entrer cette ombre dans la pense de Cosette, et  mettre la morte en
tiers dans leur destine. Plus cette ombre lui tait sacre, plus elle
lui semblait redoutable. Il songeait  Fantine et se sentait accabl de
silence. Il voyait vaguement dans les tnbres quelque chose qui
ressemblait  un doigt sur une bouche. Toute cette pudeur qui avait t
dans Fantine et qui, pendant sa vie, tait sortie d'elle violemment,
tait-elle revenue aprs sa mort se poser sur elle, veiller, indigne,
sur la paix de cette morte, et, farouche, la garder dans sa tombe? Jean
Valjean,  son insu, en subissait-il la pression? Nous qui croyons en la
mort, nous ne sommes pas de ceux qui rejetteraient cette explication
mystrieuse. De l l'impossibilit de prononcer, mme pour Cosette, ce
nom: Fantine.

Un jour Cosette lui dit:

--Pre, j'ai vu cette nuit ma mre en songe. Elle avait deux grandes
ailes. Ma mre dans sa vie doit avoir touch  la saintet.

--Par le martyre, rpondit Jean Valjean.

Du reste, Jean Valjean tait heureux.

Quand Cosette sortait avec lui, elle s'appuyait sur son bras, fire,
heureuse, dans la plnitude du coeur. Jean Valjean,  toutes ces marques
d'une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa
pense se fondre en dlices. Le pauvre homme tressaillait inond d'une
joie anglique; il s'affirmait avec transport que cela durerait toute la
vie; il se disait qu'il n'avait vraiment pas assez souffert pour mriter
un si radieux bonheur, et il remerciait Dieu, dans les profondeurs de
son me, d'avoir permis qu'il ft ainsi aim, lui misrable, par cet
tre innocent.




Chapitre V

La rose s'aperoit qu'elle est une machine de guerre


Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir et se dit: Tiens!
Il lui semblait presque qu'elle tait jolie. Ceci la jeta dans un
trouble singulier. Jusqu' ce moment elle n'avait point song  sa
figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s'y regardait pas.
Et puis, on lui avait souvent dit qu'elle tait laide; Jean Valjean seul
disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu'il en ft, Cosette s'tait
toujours crue laide, et avait grandi dans cette ide avec la rsignation
facile de l'enfance. Voici que tout d'un coup son miroir lui disait
comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de la nuit.--Si j'tais
jolie? pensait-elle, comme cela serait drle que je fusse jolie!--Et
elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beaut faisait effet
dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme
mademoiselle une telle!

Le lendemain elle se regarda, mais non par hasard, et elle douta:--O
avais-je l'esprit? dit-elle, non, je suis laide.--Elle avait tout
simplement mal dormi, elle avait les yeux battus et elle tait ple.
Elle ne s'tait pas sentie trs joyeuse la veille de croire  sa beaut,
mais elle fut triste de n'y plus croire. Elle ne se regarda plus, et
pendant plus de quinze jours elle tcha de se coiffer tournant le dos au
miroir.

Le soir, aprs le dner, elle faisait assez habituellement de la
tapisserie dans le salon, ou quelque ouvrage de couvent, et Jean Valjean
lisait  ct d'elle. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle
fut toute surprise de la faon inquite dont son pre la regardait.

Une autre fois, elle passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu'un
qu'elle ne vit pas disait derrire elle: Jolie femme! mais mal
mise.--Bah! pensa-t-elle, ce n'est pas moi. Je suis bien mise et
laide.--Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de mrinos.

Un jour enfin, elle tait dans le jardin, et elle entendit la pauvre
vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remarquez-vous comme
mademoiselle devient jolie? Cosette n'entendit pas ce que son pre
rpondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de
commotion. Elle s'chappa du jardin, monta  sa chambre, courut  la
glace, il y avait trois mois qu'elle ne s'tait regarde, et poussa un
cri. Elle venait de s'blouir elle-mme.

Elle tait belle et jolie; elle ne pouvait s'empcher d'tre de l'avis
de Toussaint et de son miroir. Sa taille s'tait faite, sa peau avait
blanchi, ses cheveux s'taient lustrs, une splendeur inconnue s'tait
allume dans ses prunelles bleues. La conscience de sa beaut lui vint
tout entire, en une minute, comme un grand jour qui se fait; les autres
la remarquaient d'ailleurs, Toussaint le disait, c'tait d'elle
videmment que le passant avait parl, il n'y avait plus  douter; elle
redescendit au jardin, se croyant reine, entendant les oiseaux chanter,
c'tait en hiver, voyant le ciel dor, le soleil dans les arbres, des
fleurs dans les buissons, perdue, folle, dans un ravissement
inexprimable.

De son ct, Jean Valjean prouvait un profond et indfinissable
serrement de coeur.

C'est qu'en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec terreur
cette beaut qui apparaissait chaque jour plus rayonnante sur le doux
visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui.

Cosette avait t belle assez longtemps avant de s'en apercevoir. Mais,
du premier jour, cette lumire inattendue qui se levait lentement et
enveloppait par degrs toute la personne de la jeune fille blessa la
paupire sombre de Jean Valjean. Il sentit que c'tait un changement
dans une vie heureuse, si heureuse qu'il n'osait y remuer dans la
crainte d'y dranger quelque chose. Cet homme qui avait pass par toutes
les dtresses, qui tait encore tout saignant des meurtrissures de sa
destine, qui avait t presque mchant et qui tait devenu presque
saint, qui, aprs avoir tran la chane du bagne, tranait maintenant
la chane invisible, mais pesante, de l'infamie indfinie, cet homme que
la loi n'avait pas lch et qui pouvait tre  chaque instant ressaisi
et ramen de l'obscurit de sa vertu au grand jour de l'opprobre public,
cet homme acceptait tout, excusait tout, pardonnait tout, bnissait
tout, voulait bien tout, et ne demandait  la providence, aux hommes,
aux lois,  la socit,  la nature, au monde, qu'une chose, que Cosette
l'aimt!

Que Cosette continut de l'aimer! que Dieu n'empcht pas le coeur de
cette enfant de venir  lui, et de rester  lui! Aim de Cosette, il se
trouvait guri, repos, apais, combl, rcompens, couronn. Aim de
Cosette, il tait bien! il n'en demandait pas davantage. On lui et dit:
Veux-tu tre mieux? il et rpondu: Non. Dieu lui et dit: Veux-tu le
ciel? il et rpondu: J'y perdrais.

Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne ft-ce qu' la
surface, le faisait frmir comme le commencement d'autre chose. Il
n'avait jamais trop su ce que c'tait que la beaut d'une femme; mais,
par instinct, il comprenait que c'tait terrible.

Cette beaut qui s'panouissait de plus en plus triomphante et superbe 
ct de lui, sous ses yeux, sur le front ingnu et redoutable de
l'enfant, du fond de sa laideur, de sa vieillesse, de sa misre, de sa
rprobation, de son accablement, il la regardait effar.

Il se disait: Comme elle est belle! Qu'est-ce que je vais devenir, moi?

L du reste tait la diffrence entre sa tendresse et la tendresse d'une
mre. Ce qu'il voyait avec angoisse, une mre l'et vu avec joie.

Les premiers symptmes ne tardrent pas  se manifester.

Ds le lendemain du jour o elle s'tait dit: Dcidment, je suis belle!
Cosette fit attention  sa toilette. Elle se rappela le mot du
passant:--Jolie, mais mal mise,--souffle d'oracle qui avait pass  ct
d'elle et s'tait vanoui aprs avoir dpos dans son coeur un des deux
germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la
coquetterie. L'amour est l'autre.

Avec la foi en sa beaut, toute l'me fminine s'panouit en elle. Elle
eut horreur du mrinos et honte de la peluche. Son pre ne lui avait
jamais rien refus. Elle sut tout de suite toute la science du chapeau,
de la robe, du mantelet, du brodequin, de la manchette, de l'toffe qui
va, de la couleur qui sied, cette science qui fait de la femme
parisienne quelque chose de si charmant, de si profond et de si
dangereux. Le mot _femme capiteuse_ a t invent pour la Parisienne.

En moins d'un mois la petite Cosette fut dans cette thbade de la rue
de Babylone une des femmes, non seulement les plus jolies, ce qui est
quelque chose, mais les mieux mises de Paris, ce qui est bien
davantage. Elle et voulu rencontrer son passant pour voir ce qu'il
dirait, et pour lui apprendre! Le fait est qu'elle tait ravissante de
tout point, et qu'elle distinguait  merveille un chapeau de Grard d'un
chapeau d'Herbaut.

Jean Valjean considrait ces ravages avec anxit. Lui qui sentait qu'il
ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes
venir  Cosette.

Du reste, rien qu' la simple inspection de la toilette de Cosette, une
femme et reconnu qu'elle n'avait pas de mre. Certaines petites
biensances, certaines conventions spciales, n'taient point observes
par Cosette. Une mre, par exemple, lui et dit qu'une jeune fille ne
s'habille point en damas.

Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son camail de damas
noir et son chapeau de crpe blanc, elle vint prendre le bras de Jean
Valjean, gaie, radieuse, rose, fire, clatante.--Pre, dit-elle,
comment me trouvez-vous ainsi? Jean Valjean rpondit d'une voix qui
ressemblait  la voix amre d'un envieux:--Charmante!--Il fut dans la
promenade comme  l'ordinaire. En rentrant il demanda  Cosette:

--Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton chapeau, tu sais?

Ceci se passait dans la chambre de Cosette. Cosette se tourna vers le
porte-manteau de la garde-robe o sa dfroque de pensionnaire tait
accroche.

--Ce dguisement! dit-elle. Pre, que voulez-vous que j'en fasse? Oh!
par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-l
sur la tte, j'ai l'air de madame Chien-fou.

Jean Valjean soupira profondment.

 partir de ce moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait
toujours  rester, disant: Pre, je m'amuse mieux ici avec
vous,--demandait maintenant toujours  sortir. En effet,  quoi bon
avoir une jolie figure et une dlicieuse toilette, si on ne les montre
pas?

Il remarqua aussi que Cosette n'avait plus le mme got pour
l'arrire-cour.  prsent, elle se tenait plus volontiers au jardin, se
promenant sans dplaisir devant la grille. Jean Valjean, farouche, ne
mettait pas les pieds dans le jardin. Il restait dans son arrire-cour,
comme le chien.

Cosette,  se savoir belle, perdit la grce de l'ignorer; grce exquise,
car la beaut rehausse de navet est ineffable, et rien n'est adorable
comme une innocente blouissante qui marche tenant en main, sans le
savoir, la clef d'un paradis. Mais ce qu'elle perdit en grce ingnue,
elle le regagna en charme pensif et srieux. Toute sa personne, pntre
des joies de la jeunesse, de l'innocence et de la beaut, respirait une
mlancolie splendide.

Ce fut  cette poque que Marius, aprs six mois couls, la revit au
Luxembourg.




Chapitre VI

La bataille commence


Cosette tait dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute
dispose pour l'embrasement. La destine, avec sa patience mystrieuse
et fatale, approchait lentement l'un de l'autre ces deux tres tout
chargs et tout languissants des orageuses lectricits de la passion,
ces deux mes qui portaient l'amour comme deux nuages portent la foudre,
et qui devaient s'aborder et se mler dans un regard comme les nuages
dans un clair.

On a tant abus du regard dans les romans d'amour qu'on a fini par le
dconsidrer. C'est  peine si l'on ose dire maintenant que deux tres
se sont aims parce qu'ils se sont regards. C'est pourtant comme cela
qu'on s'aime et uniquement comme cela. Le reste n'est que le reste, et
vient aprs. Rien n'est plus rel que ces grandes secousses que deux
mes se donnent en changeant cette tincelle.

 cette certaine heure o Cosette eut sans le savoir ce regard qui
troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui
troubla Cosette.

Il lui fit le mme mal et le mme bien.

Depuis longtemps dj elle le voyait et elle l'examinait comme les
filles examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trouvait
encore Cosette laide que dj Cosette trouvait Marius beau. Mais comme
il ne prenait point garde  elle, ce jeune homme lui tait bien gal.

Cependant elle ne pouvait s'empcher de se dire qu'il avait de beaux
cheveux, de beaux yeux, de belles dents, un charmant son de voix quand
elle l'entendait causer avec ses camarades, qu'il marchait en se tenant
mal, si l'on veut, mais avec une grce  lui, qu'il ne paraissait pas
bte du tout, que toute sa personne tait noble, douce, simple et fire,
et qu'enfin il avait l'air pauvre, mais qu'il avait bon air.

Le jour o leurs yeux se rencontrrent et se dirent enfin brusquement
ces premires choses obscures et ineffables que le regard balbutie,
Cosette ne comprit pas d'abord. Elle rentra pensive  la maison de la
rue de l'Ouest o Jean Valjean, selon son habitude, tait venu passer
six semaines. Le lendemain, en s'veillant, elle songea  ce jeune homme
inconnu, si longtemps indiffrent et glac, qui semblait maintenant
faire attention  elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que
cette attention lui ft agrable. Elle avait plutt un peu de colre
contre ce beau ddaigneux. Un fond de guerre remua en elle. Il lui
sembla, et elle en prouvait une joie encore tout enfantine, qu'elle
allait enfin se venger.

Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d'une faon indistincte,
qu'elle avait une arme. Les femmes jouent avec leur beaut comme les
enfants avec leur couteau. Elles s'y blessent.

On se rappelle les hsitations de Marius, ses palpitations, ses
terreurs. Il restait sur son banc et n'approchait pas. Ce qui dpitait
Cosette. Un jour elle dit  Jean Valjean:--Pre, promenons-nous donc un
peu de ce ct-l.--Voyant que Marius ne venait point  elle, elle alla
 lui. En pareil cas, toute femme ressemble  Mahomet. Et puis, chose
bizarre, le premier symptme de l'amour vrai chez un jeune homme, c'est
la timidit, chez une jeune fille, c'est la hardiesse. Ceci tonne, et
rien n'est plus simple pourtant. Ce sont les deux sexes qui tendent  se
rapprocher et qui prennent les qualits l'un de l'autre.

Ce jour-l, le regard de Cosette rendit Marius fou, le regard de Marius
rendit Cosette tremblante. Marius s'en alla confiant, et Cosette
inquite.  partir de ce jour, ils s'adorrent.

La premire chose que Cosette prouva, ce fut une tristesse confuse et
profonde. Il lui sembla que, du jour au lendemain, son me tait devenue
noire. Elle ne la reconnaissait plus. La blancheur de l'me des jeunes
filles, qui se compose de froideur et de gat, ressemble  la neige.
Elle fond  l'amour qui est son soleil.

Cosette ne savait pas ce que c'tait que l'amour. Elle n'avait jamais
entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de
musique profane qui entraient dans le couvent, _amour_ tait remplac
par _tambour_ ou _pandour_. Cela faisait des nigmes qui exeraient
l'imagination des _grandes_ comme: _Ah! que le tambour est agrable!_
ou: _La piti n'est pas un pandour_! Mais Cosette tait sortie encore
trop jeune pour s'tre beaucoup proccupe du tambour. Elle n'et donc
su quel nom donner  ce qu'elle prouvait maintenant. Est-on moins
malade pour ignorer le nom de sa maladie?

Elle aimait avec d'autant plus de passion qu'elle aimait avec ignorance.
Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux,
ncessaire ou mortel, ternel ou passager, permis ou prohib; elle
aimait. On l'et bien tonne si on lui et dit: Vous ne dormez pas?
mais c'est dfendu! Vous ne mangez pas? mais c'est fort mal! Vous avez
des oppressions et des battements de coeur? mais cela ne se fait pas!
Vous rougissez et vous plissez quand un certain tre vtu de noir
parat au bout d'une certaine alle verte? mais c'est abominable! Elle
n'et pas compris, et elle et rpondu: Comment peut-il y avoir de ma
faute dans une chose o je ne puis rien et o je ne sais rien?

Il se trouva que l'amour qui se prsenta tait prcisment celui qui
convenait le mieux  l'tat de son me. C'tait une sorte d'adoration 
distance, une contemplation muette, la dification d'un inconnu. C'tait
l'apparition de l'adolescence  l'adolescence, le rve des nuits devenu
roman et rest rve, le fantme souhait enfin ralis et fait chair,
mais n'ayant pas encore de nom, ni de tort, ni de tache, ni d'exigence,
ni de dfaut; en un mot, l'amant lointain et demeur dans l'idal, une
chimre ayant une forme. Toute rencontre plus palpable et plus proche
et  cette premire poque effarouch Cosette, encore  demi plonge
dans la brume grossissante du clotre. Elle avait toutes les peurs des
enfants et toutes les peurs des religieuses, mles. L'esprit du
couvent, dont elle s'tait pntre pendant cinq ans, s'vaporait encore
lentement de toute sa personne et faisait tout trembler autour d'elle.
Dans cette situation, ce n'tait pas un amant qu'il lui fallait, ce
n'tait pas mme un amoureux, c'tait une vision. Elle se mit  adorer
Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d'impossible.

Comme l'extrme navet touche  l'extrme coquetterie, elle lui
souriait, tout franchement.

Elle attendait tous les jours l'heure de la promenade avec impatience,
elle y trouvait Marius, se sentait indiciblement heureuse, et croyait
sincrement exprimer toute sa pense en disant  Jean Valjean:--Quel
dlicieux jardin que ce Luxembourg!

Marius et Cosette taient dans la nuit l'un pour l'autre. Ils ne se
parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils
se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues
sparent, ils vivaient de se regarder.

C'est ainsi que Cosette devenait peu  peu une femme et se dveloppait,
belle et amoureuse, avec la conscience de sa beaut et l'ignorance de
son amour. Coquette par-dessus le march, par innocence.




Chapitre VII

 tristesse, tristesse et demie


Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et ternelle mre
nature avertissait sourdement Jean Valjean de la prsence de Marius.
Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pense. Jean Valjean
ne voyait rien, ne savait rien, et considrait pourtant avec une
attention opinitre les tnbres o il tait, comme s'il sentait d'un
ct quelque chose qui se construisait, et de l'autre quelque chose qui
s'croulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon
Dieu, par cette mme mre nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se
drober au pre. Il arrivait cependant que Jean Valjean l'apercevait
quelquefois. Les allures de Marius n'taient plus du tout naturelles. Il
avait des prudences louches et des tmrits gauches. Il ne venait plus
tout prs comme autrefois; il s'asseyait loin et restait en extase; il
avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il
semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait
tous les jours son habit neuf; il n'tait pas bien sr qu'il ne se ft
point friser, il avait des yeux tout drles, il mettait des gants; bref,
Jean Valjean dtestait cordialement ce jeune homme.

Cosette ne laissait rien deviner. Sans savoir au juste ce qu'elle avait,
elle avait bien le sentiment que c'tait quelque chose et qu'il fallait
le cacher.

Il y avait entre le got de toilette qui tait venu  Cosette et
l'habitude d'habits neufs qui tait pousse  cet inconnu un
paralllisme importun  Jean Valjean. C'tait un hasard peut-tre, sans
doute,  coup sr, mais un hasard menaant.

Jamais il n'ouvrait la bouche  Cosette de cet inconnu.

Un jour cependant, il ne put s'en tenir, et avec ce vague dsespoir qui
jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit:--Que voil un
jeune homme qui a l'air pdant!

Cosette, l'anne d'auparavant, petite fille indiffrente, et
rpondu:--Mais non, il est charmant. Dix ans plus tard, avec l'amour de
Marius au coeur, elle et rpondu:--Pdant et insupportable  voir! vous
avez bien raison!--Au moment de la vie et du coeur o elle tait, elle
se borna  rpondre avec un calme suprme:

--Ce jeune homme-l!

Comme si elle le regardait pour la premire fois de sa vie.

--Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l'avait pas encore
remarqu. C'est moi qui le lui montre.

 simplicit des vieux! profondeur des enfants!

C'est encore une loi de ces fraches annes de souffrance et de souci,
de ces vives luttes du premier amour contre les premiers obstacles, la
jeune fille ne se laisse prendre  aucun pige, le jeune homme tombe
dans tous. Jean Valjean avait commenc contre Marius une sourde guerre
que Marius, avec la btise sublime de sa passion et de son ge, ne
devina point. Jean Valjean lui tendit une foule d'embches; il changea
d'heures, il changea de banc, il oublia son mouchoir, il vint seul au
Luxembourg; Marius donna tte baisse dans tous les panneaux; et  tous
ces points d'interrogation plants sur sa route par Jean Valjean, il
rpondit ingnument oui. Cependant Cosette restait mure dans son
insouciance apparente et dans sa tranquillit imperturbable, si bien que
Jean Valjean arriva  cette conclusion: Ce dadais est amoureux fou de
Cosette, mais Cosette ne sait seulement pas qu'il existe.

Il n'en avait pas moins dans le coeur un tremblement douloureux. La
minute o Cosette aimerait pouvait sonner d'un instant  l'autre. Tout
ne commence-t-il pas par l'indiffrence?

Une seule fois Cosette fit une faute et l'effraya. Il se levait du banc
pour partir aprs trois heures de station, elle dit:--Dj!

Jean Valjean n'avait pas discontinu les promenades au Luxembourg, ne
voulant rien faire de singulier et par-dessus tout redoutant de donner
l'veil  Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux
amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire  Marius enivr qui ne
s'apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde
qu'un radieux visage ador, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux
tincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire
capable d'un sentiment malveillant, il y avait des instants o, quand
Marius tait l, il croyait redevenir sauvage et froce, et il sentait
se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieilles profondeurs
de son me o il y avait eu jadis tant de colre. Il lui semblait
presque qu'il se reformait en lui des cratres inconnus.

Quoi! il tait l, cet tre! que venait-il faire? il venait tourner,
flairer, examiner, essayer! il venait dire: hein? pourquoi pas? il
venait rder autour de sa vie,  lui Jean Valjean! rder autour de son
bonheur, pour le prendre et l'emporter!

Jean Valjean ajoutait:--Oui, c'est cela! que vient-il chercher? une
aventure! que veut-il? une amourette! Une amourette! et moi! Quoi!
j'aurai t d'abord le plus misrable des hommes, et puis le plus
malheureux, j'aurai fait soixante ans de la vie sur les genoux, j'aurai
souffert tout ce qu'on peut souffrir, j'aurai vieilli sans avoir t
jeune, j'aurai vcu sans famille, sans parents, sans amis, sans femme,
sans enfants, j'aurai laiss de mon sang sur toutes les pierres, sur
toutes les ronces,  toutes les bornes, le long de tous les murs,
j'aurai t doux quoiqu'on ft dur pour moi et bon quoiqu'on ft
mchant, je serai redevenu honnte homme malgr tout, je me serai
repenti du mal que j'ai fait et j'aurai pardonn le mal qu'on m'a fait,
et au moment o je suis rcompens, au moment o c'est fini, au moment
o je touche au but, au moment o j'ai ce que je veux, c'est bon, c'est
bien, je l'ai pay, je l'ai gagn, tout cela s'en ira, tout cela
s'vanouira, et je perdrai Cosette, et je perdrai ma vie, ma joie, mon
me, parce qu'il aura plu  un grand niais de venir flner au
Luxembourg!

Alors ses prunelles s'emplissaient d'une clart lugubre et
extraordinaire. Ce n'tait plus un homme qui regarde un homme; ce
n'tait pas un ennemi qui regarde un ennemi. C'tait un dogue qui
regarde un voleur.

On sait le reste. Marius continua d'tre insens. Un jour il suivit
Cosette rue de l'Ouest, un autre jour il parla au portier. Le portier de
son ct parla, et dit  Jean Valjean:--Monsieur, qu'est-ce que c'est
donc qu'un jeune homme curieux qui vous a demand?--Le lendemain Jean
Valjean jeta  Marius ce coup d'oeil dont Marius s'aperut enfin. Huit
jours aprs, Jean Valjean avait dmnag. Il se jura qu'il ne remettrait
plus les pieds ni au Luxembourg, ni rue de l'Ouest. Il retourna rue
Plumet.

Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de
questions, elle ne chercha  savoir aucun pourquoi; elle en tait dj 
la priode o l'on craint d'tre pntr et de se trahir. Jean Valjean
n'avait aucune exprience de ces misres, les seules qui soient
charmantes et les seules qu'il ne connt pas; cela fit qu'il ne comprit
point la grave signification du silence de Cosette. Seulement il
remarqua qu'elle tait devenue triste, et il devint sombre. C'tait de
part et d'autre des inexpriences aux prises.

Une fois il fit un essai. Il demanda  Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Un rayon illumina le visage ple de Cosette.

--Oui, dit-elle.

Ils y allrent. Trois mois s'taient couls. Marius n'y allait plus.
Marius n'y tait pas.

Le lendemain Jean Valjean redemanda  Cosette:

--Veux-tu venir au Luxembourg?

Elle rpondit tristement et doucement:

--Non.

Jean Valjean fut froiss de cette tristesse et navr de cette douceur.

Que se passait-il dans cet esprit si jeune et dj si impntrable?
Qu'est-ce qui tait en train de s'y accomplir? qu'arrivait-il  l'me de
Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis
prs de son grabat la tte dans ses mains, et il passait des nuits
entires  se demander: Qu'y a-t-il dans la pense de Cosette? et 
songer aux choses auxquelles elle pouvait songer.

Oh! dans ces moments-l, quels regards douloureux il tournait vers le
clotre, ce sommet chaste, ce lieu des anges, cet inaccessible glacier
de la vertu! Comme il contemplait avec un ravissement dsespr ce
jardin du couvent, plein de fleurs ignores et de vierges enfermes, o
tous les parfums et toutes les mes montent droit vers le ciel! Comme il
adorait cet den referm  jamais, dont il tait sorti volontairement et
follement descendu! Comme il regrettait son abngation et sa dmence
d'avoir ramen Cosette au monde, pauvre hros du sacrifice, saisi et
terrass par son dvouement mme! comme il se disait: Qu'ai-je fait?

Du reste rien de ceci ne perait pour Cosette. Ni humeur, ni rudesse.
Toujours la mme figure sereine et bonne. Les manires de Jean Valjean
taient plus tendres et plus paternelles que jamais. Si quelque chose
et pu faire deviner moins de joie, c'tait plus de mansutude.

De son ct, Cosette languissait. Elle souffrait de l'absence de Marius
comme elle avait joui de sa prsence, singulirement, sans savoir au
juste. Quand Jean Valjean avait cess de la conduire aux promenades
habituelles, un instinct de femme lui avait confusment murmur au fond
du coeur qu'il ne fallait pas paratre tenir au Luxembourg, et que si
cela lui tait indiffrent, son pre l'y ramnerait. Mais les jours, les
semaines et les mois se succdrent. Jean Valjean avait accept
tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. Il tait
trop tard. Le jour o elle retourna au Luxembourg, Marius n'y tait
plus. Marius avait donc disparu; c'tait fini, que faire? le
retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de coeur que rien
ne dilatait et qui s'accroissait chaque jour; elle ne sut plus si
c'tait l'hiver ou l't, le soleil ou la pluie, si les oiseaux
chantaient, si l'on tait aux dahlias ou aux pquerettes, si le
Luxembourg tait plus charmant que les Tuileries, si le linge que
rapportait la blanchisseuse tait trop empes ou pas assez, si Toussaint
avait fait bien ou mal son march, et elle resta accable, absorbe,
attentive  une seule pense, l'oeil vague et fixe, comme lorsqu'on
regarde dans la nuit la place noire et profonde o une apparition s'est
vanouie.

Du reste elle non plus ne laissa rien voir  Jean Valjean, que sa
pleur. Elle lui continua son doux visage.

Cette pleur ne suffisait que trop pour occuper Jean Valjean.
Quelquefois il lui demandait:

--Qu'as-tu?

Elle rpondait:

--Je n'ai rien.

Et aprs un silence, comme elle le devinait triste aussi, elle
reprenait:

--Et vous, pre, est-ce que vous avez quelque chose?

--Moi? rien, disait-il.

Ces deux tres qui s'taient si exclusivement aims, et d'un si touchant
amour, et qui avaient vcu longtemps l'un pour l'autre, souffraient
maintenant l'un  ct de l'autre, l'un  cause de l'autre, sans se le
dire, sans s'en vouloir, et en souriant.




Chapitre VIII

La cadne


Le plus malheureux des deux, c'tait Jean Valjean. La jeunesse, mme
dans ses chagrins, a toujours une clart  elle.

 de certains moments, Jean Valjean souffrait tant qu'il devenait
puril. C'est le propre de la douleur de faire reparatre le ct enfant
de l'homme. Il sentait invinciblement que Cosette lui chappait. Il et
voulu lutter, la retenir, l'enthousiasmer par quelque chose d'extrieur
et d'clatant. Ces ides, puriles, nous venons de le dire, et en mme
temps sniles, lui donnrent, par leur enfantillage mme, une notion
assez juste de l'influence de la passementerie sur l'imagination des
jeunes filles. Il lui arriva une fois de voir passer dans la rue un
gnral  cheval en grand uniforme, le comte Coutard, commandant de
Paris. Il envia cet homme dor; il se dit quel bonheur ce serait de
pouvoir mettre cet habit-l qui tait une chose incontestable, que si
Cosette le voyait ainsi, cela l'blouirait, que lorsqu'il donnerait le
bras  Cosette et qu'il passerait devant la grille des Tuileries, on lui
prsenterait les armes, et que cela suffirait  Cosette et lui terait
l'ide de regarder les jeunes gens.

Une secousse inattendue vint se mler  ces penses tristes.

Dans la vie isole qu'ils menaient, et depuis qu'ils taient venus se
loger rue Plumet, ils avaient une habitude. Ils faisaient quelquefois la
partie de plaisir d'aller voir se lever le soleil, genre de joie douce
qui convient  ceux qui entrent dans la vie et  ceux qui en sortent.

Se promener de grand matin, pour qui aime la solitude, quivaut  se
promener la nuit, avec la gat de la nature de plus. Les rues sont
dsertes, et les oiseaux chantent. Cosette, oiseau elle-mme,
s'veillait volontiers de bonne heure. Ces excursions matinales se
prparaient la veille. Il proposait, elle acceptait. Cela s'arrangeait
comme un complot, on sortait avant le jour, et c'tait autant de petits
bonheurs pour Cosette. Ces excentricits innocentes plaisent  la
jeunesse.

La pente de Jean Valjean tait, on le sait, d'aller aux endroits peu
frquents, aux recoins solitaires, aux lieux d'oubli. Il y avait alors
aux environs des barrires de Paris des espces de champs pauvres,
presque mls  la ville, o il poussait, l't, un bl maigre, et qui,
l'automne, aprs la rcolte faite, n'avaient pas l'air moissonns, mais
pels. Jean Valjean les hantait avec prdilection. Cosette ne s'y
ennuyait point. C'tait la solitude pour lui, la libert pour elle. L,
elle redevenait petite fille, elle pouvait courir et presque jouer, elle
tait son chapeau, le posait sur les genoux de Jean Valjean, et
cueillait des bouquets. Elle regardait les papillons sur les fleurs,
mais ne les prenait pas; les mansutudes et les attendrissements
naissent avec l'amour, et la jeune fille, qui a en elle un idal
tremblant et fragile, a piti de l'aile du papillon. Elle tressait en
guirlandes des coquelicots qu'elle mettait sur sa tte, et qui,
traverss et pntrs de soleil, empourprs jusqu'au flamboiement,
faisaient  ce frais visage rose une couronne de braises.

Mme aprs que leur vie avait t attriste, ils avaient conserv leur
habitude de promenades matinales.

Donc un matin d'octobre, tents par la srnit parfaite de l'automne de
1831, ils taient sortis, et ils se trouvaient au petit jour prs de la
barrire du Maine. Ce n'tait pas l'aurore, c'tait l'aube; minute
ravissante et farouche. Quelques constellations  et l dans l'azur
ple et profond, la terre toute noire, le ciel tout blanc, un frisson
dans les brins d'herbe, partout le mystrieux saisissement du
crpuscule. Une alouette, qui semblait mle aux toiles, chantait  une
hauteur prodigieuse, et l'on et dit que cet hymne de la petitesse 
l'infini calmait l'immensit.  l'orient, le Val-de-Grce dcoupait, sur
l'horizon clair d'une clart d'acier, sa masse obscure; Vnus
blouissante montait derrire ce dme et avait l'air d'une me qui
s'vade d'un difice tnbreux.

Tout tait paix et silence; personne sur la chausse; dans les bas
cts, quelques rares ouvriers,  peine entrevus, se rendant  leur
travail.

Jean Valjean s'tait assis dans la contre-alle sur des charpentes
dposes  la porte d'un chantier. Il avait le visage tourn vers la
route, et le dos tourn au jour; il oubliait le soleil qui allait se
lever; il tait tomb dans une de ces absorptions profondes o tout
l'esprit se concentre, qui emprisonnent mme le regard et qui quivalent
 quatre murs. Il y a des mditations qu'on pourrait nommer verticales;
quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean
Valjean tait descendu dans une de ces songeries-l. Il pensait 
Cosette, au bonheur possible si rien ne se mettait entre elle et lui, 
cette lumire dont elle remplissait sa vie, lumire qui tait la
respiration de son me. Il tait presque heureux dans cette rverie.
Cosette, debout prs de lui, regardait les nuages devenir roses.

Tout  coup, Cosette s'cria: Pre, on dirait qu'on vient l-bas. Jean
Valjean leva les yeux.

Cosette avait raison.

La chausse qui mne  l'ancienne barrire du Maine prolonge, comme on
sait, la rue de Svres, et est coupe  angle droit par le boulevard
intrieur. Au coude de la chausse et du boulevard,  l'endroit o se
fait l'embranchement, on entendait un bruit difficile  expliquer 
pareille heure, et une sorte d'encombrement confus apparaissait. On ne
sait quoi d'informe, qui venait du boulevard, entrait dans la chausse.

Cela grandissait, cela semblait se mouvoir avec ordre, pourtant c'tait
hriss et frmissant; cela semblait une voiture, mais on n'en pouvait
distinguer le chargement. Il y avait des chevaux, des roues, des cris;
des fouets claquaient. Par degrs les linaments se fixrent, quoique
noys de tnbres. C'tait une voiture, en effet, qui venait de tourner
du boulevard sur la route et qui se dirigeait vers la barrire prs de
laquelle tait Jean Valjean; une deuxime, du mme aspect, la suivit,
puis une troisime, puis une quatrime; sept chariots dbouchrent
successivement, la tte des chevaux touchant l'arrire des voitures. Des
silhouettes s'agitaient sur ces chariots, on voyait des tincelles dans
le crpuscule comme s'il y avait des sabres nus, on entendait un
cliquetis qui ressemblait  des chanes remues, cela avanait, les voix
grossissaient, et c'tait une chose formidable comme il en sort de la
caverne des songes.

En approchant, cela prit forme, et s'baucha derrire les arbres avec le
blmissement de l'apparition; la masse blanchit; le jour qui se levait
peu  peu plaquait une lueur blafarde sur ce fourmillement  la fois
spulcral et vivant, les ttes de silhouettes devinrent des faces de
cadavres, et voici ce que c'tait:

Sept voitures marchaient  la file sur la route. Les six premires
avaient une structure singulire. Elles ressemblaient  des haquets de
tonneliers; c'taient des espces de longues chelles poses sur deux
roues et formant brancard  leur extrmit antrieure. Chaque haquet,
disons mieux, chaque chelle tait attele de quatre chevaux bout 
bout. Sur ces chelles taient tranes d'tranges grappes d'hommes.
Dans le peu de jour qu'il faisait, on ne voyait pas ces hommes; on les
devinait. Vingt-quatre sur chaque voiture, douze de chaque ct, adosss
les uns aux autres, faisant face aux passants, les jambes dans le vide,
ces hommes cheminaient ainsi; et ils avaient derrire le dos quelque
chose qui sonnait et qui tait une chane et au cou quelque chose qui
brillait et qui tait un carcan. Chacun avait son carcan, mais la chane
tait pour tous; de faon que ces vingt-quatre hommes, s'il leur
arrivait de descendre du haquet et de marcher, taient saisis par une
sorte d'unit inexorable et devaient serpenter sur le sol avec la chane
pour vertbre  peu prs comme le mille-pieds.  l'avant et  l'arrire
de chaque voiture, deux hommes, arms de fusils, se tenaient debout,
ayant chacun une des extrmits de la chane sous son pied. Les carcans
taient carrs. La septime voiture, vaste fourgon  ridelles, mais sans
capote, avait quatre roues et six chevaux, et portait un tas sonore de
chaudires de fer, de marmites de fonte, de rchauds et de chanes, o
taient mls quelques hommes garrotts et couchs tout de leur long,
qui paraissaient malades. Ce fourgon, tout  claire-voie, tait garni de
claies dlabres qui semblaient avoir servi aux vieux supplices.

Ces voitures tenaient le milieu du pav. Des deux cts marchaient en
double haie des gardes d'un aspect infme, coiffs de tricornes claques
comme les soldats du Directoire, tachs, trous, sordides, affubls
d'uniformes d'invalides et de pantalons de croque-morts, mi-partis gris
et bleus, presque en lambeaux, avec des paulettes rouges, des
bandoulires jaunes, des coupe-choux, des fusils et des btons; espces
de soldats goujats. Ces sbires semblaient composs de l'abjection du
mendiant et de l'autorit du bourreau. Celui qui paraissait leur chef
tenait  la main un fouet de poste. Tous ces dtails, estomps par le
crpuscule, se dessinaient de plus en plus dans le jour grandissant. En
tte et en queue du convoi, marchaient des gendarmes  cheval, graves,
le sabre au poing.

Ce cortge tait si long qu'au moment o la premire voiture atteignait
la barrire, la dernire dbouchait  peine du boulevard.

Une foule, sortie on ne sait d'o et forme en un clin d'oeil, comme
cela est frquent  Paris, se pressait des deux cts de la chausse et
regardait. On entendait dans les ruelles voisines des cris de gens qui
s'appelaient et les sabots des marachers qui accouraient pour voir.

Les hommes entasss sur les haquets se laissaient cahoter en silence.
Ils taient livides du frisson du matin. Ils avaient tous des pantalons
de toile et les pieds nus dans des sabots. Le reste du costume tait 
la fantaisie de la misre. Leurs accoutrements taient hideusement
disparates; rien n'est plus funbre que l'arlequin des guenilles.
Feutres dfoncs, casquettes goudronnes, d'affreux bonnets de laine,
et, prs du bourgeron, l'habit noir crev aux coudes; plusieurs avaient
des chapeaux de femme; d'autres taient coiffs d'un panier; on voyait
des poitrines velues, et  travers les dchirures des vtements on
distinguait des tatouages, des temples de l'amour, des coeurs enflamms,
des Cupidons. On apercevait aussi des dartres et des rougeurs malsaines.
Deux ou trois avaient une corde de paille fixe aux traverses du haquet,
et suspendue au-dessous d'eux comme un trier, qui leur soutenait les
pieds. L'un d'eux tenait  la main et portait  sa bouche quelque chose
qui avait l'air d'une pierre noire et qu'il semblait mordre; c'tait du
pain qu'il mangeait. Il n'y avait l que des yeux secs, teints, ou
lumineux d'une mauvaise lumire. La troupe d'escorte maugrait, les
enchans ne soufflaient pas; de temps en temps on entendait le bruit
d'un coup de bton sur les omoplates ou sur les ttes; quelques-uns de
ces hommes billaient; les haillons taient terribles; les pieds
pendaient, les paules oscillaient; les ttes s'entre-heurtaient, les
fers tintaient, les prunelles flambaient frocement, les poings se
crispaient ou s'ouvraient inertes comme des mains de morts; derrire le
convoi, une troupe d'enfants clatait de rire.

Cette file de voitures, quelle qu'elle ft, tait lugubre. Il tait
vident que demain, que dans une heure, une averse pouvait clater,
qu'elle serait suivie d'une autre, et d'une autre, et que les vtements
dlabrs seraient traverss, qu'une fois mouills, ces hommes ne se
scheraient plus, qu'une fois glacs, ils ne se rchaufferaient plus,
que leurs pantalons de toile seraient colls par l'onde sur leurs os,
que l'eau emplirait leurs sabots, que les coups de fouet ne pourraient
empcher le claquement des mchoires, que la chane continuerait de les
tenir par le cou, que leurs pieds continueraient de pendre; et il tait
impossible de ne pas frmir en voyant ces cratures humaines lies ainsi
et passives sous les froides nues d'automne, et livres  la pluie, 
la bise,  toutes les furies de l'air, comme des arbres et comme des
pierres.

Les coups de bton n'pargnaient pas mme les malades, qui gisaient
nous de cordes et sans mouvement sur la septime voiture et qu'on
semblait avoir jets l comme des sacs pleins de misre.

Brusquement, le soleil parut; l'immense rayon de l'orient jaillit, et
l'on et dit qu'il mettait le feu  toutes ces ttes farouches. Les
langues se dlirent; un incendie de ricanements, de jurements et de
chansons fit explosion. La large lumire horizontale coupa en deux toute
la file, illuminant les ttes et les torses, laissant les pieds et les
roues dans l'obscurit. Les penses apparurent sur les visages; ce
moment fut pouvantable; des dmons visibles,  masques tombs, des mes
froces toutes nues. claire, cette cohue resta tnbreuse.
Quelques-uns, gais, avaient  la bouche des tuyaux de plume d'o ils
soufflaient de la vermine sur la foule, choisissant les femmes; l'aurore
accentuait par la noirceur des ombres ces profils lamentables; pas un de
ces tres qui ne ft difforme  force de misre; et c'tait si
monstrueux qu'on et dit que cela changeait la clart du soleil en lueur
d'clair. La voiture qui ouvrait le cortge avait entonn et
psalmodiait  tue-tte avec une jovialit hagarde un pot-pourri de
Dsaugiers, alors fameux, _la Vestale_, les arbres frmissaient
lugubrement; dans les contre-alles, des faces de bourgeois coutaient
avec une batitude idiote ces gaudrioles chantes par des spectres.

Toutes les dtresses taient dans ce cortge comme un chaos; il y avait
l l'angle facial de toutes les btes, des vieillards, des adolescents,
des crnes nus, des barbes grises, des monstruosits cyniques, des
rsignations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insenses,
des groins coiffs de casquettes, des espces de ttes de jeunes filles
avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et,  cause
de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne
manquait que la mort. On voyait sur la premire voiture un ngre, qui,
peut-tre, avait t esclave et qui pouvait comparer les chanes.
L'effrayant niveau d'en bas, la honte, avait pass sur ces fronts;  ce
degr d'abaissement, les dernires transformations taient subies par
tous dans les dernires profondeurs; et l'ignorance change en
hbtement tait l'gale de l'intelligence, change en dsespoir. Pas de
choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme
l'lite de la boue. Il tait clair que l'ordonnateur quelconque de cette
procession immonde ne les avait pas classs. Ces tres avaient t lis
et accoupls ple-mle, dans le dsordre alphabtique probablement, et
chargs au hasard sur ces voitures. Cependant des horreurs groupes
finissent toujours par dgager une rsultante; toute addition de
malheureux donne un total; il sortait de chaque chane une me commune,
et chaque charrete avait sa physionomie.  ct de celle qui chantait,
il y en avait une qui hurlait; une troisime mendiait; on en voyait une
qui grinait des dents; une autre menaait les passants, une autre
blasphmait Dieu; la dernire se taisait comme la tombe. Dante et cru
voir les sept cercles de l'enfer en marche.

Marche des damnations vers les supplices, faite sinistrement, non sur le
formidable char fulgurant de l'Apocalypse mais, chose plus sombre, sur
la charrette des gmonies.

Un des gardes, qui avait un crochet au bout de son bton, faisait de
temps en temps mine de remuer ces tas d'ordure humains. Une vieille
femme dans la foule les montrait du doigt  un petit garon de cinq ans,
et lui disait: _Gredin, cela t'apprendra_!

Comme les chants et les blasphmes grossissaient, celui qui semblait le
capitaine de l'escorte fit claquer son fouet, et,  ce signal, une
effroyable bastonnade sourde et aveugle qui faisait le bruit de la grle
tomba sur les sept voitures; beaucoup rugirent et cumrent; ce qui
redoubla la joie des gamins accourus, nue de mouches sur ces plaies.

L'oeil de Jean Valjean tait devenu effrayant. Ce n'tait plus une
prunelle; c'tait cette vitre profonde qui remplace le regard chez
certains infortuns, qui semble inconsciente de la ralit, et o
flamboie la rverbration des pouvantes et des catastrophes. Il ne
regardait pas un spectacle; il subissait une vision. Il voulut se lever,
fuir, chapper; il ne put remuer un pied. Quelquefois les choses qu'on
voit vous saisissent et vous tiennent. Il demeura clou, ptrifi,
stupide, se demandant,  travers une confuse angoisse inexprimable, ce
que signifiait cette perscution spulcrale, et d'o sortait ce
pandmonium qui le poursuivait. Tout  coup il porta la main  son
front, geste habituel de ceux auxquels la mmoire revient subitement; il
se souvint que c'tait l l'itinraire en effet, que ce dtour tait
d'usage pour viter les rencontres royales toujours possibles sur la
route de Fontainebleau, et que, trente-cinq ans auparavant, il avait
pass par cette barrire-l.

Cosette, autrement pouvante, ne l'tait pas moins. Elle ne comprenait
pas; le souffle lui manquait; ce qu'elle voyait ne lui semblait pas
possible; enfin elle s'cria:

--Pre! qu'est-ce qu'il y a donc dans ces voitures-l?

Jean Valjean rpondit:

--Des forats.

--O donc est-ce qu'ils vont?

--Aux galres.

En ce moment la bastonnade, multiplie par cent mains, fit du zle, les
coups de plat de sabre s'en mlrent, ce fut comme une rage de fouets et
de btons; les galriens se courbrent, une obissance hideuse se
dgagea du supplice, et tous se turent avec des regards de loups
enchans. Cosette tremblait de tous ses membres; elle reprit:

--Pre, est-ce que ce sont encore des hommes?

--Quelquefois, dit le misrable.

C'tait la Chane en effet qui, partie avant le jour de Bictre, prenait
la route du Mans pour viter Fontainebleau o tait alors le roi. Ce
dtour faisait durer l'pouvantable voyage trois ou quatre jours de
plus; mais, pour pargner  la personne royale la vue d'un supplice, on
peut bien le prolonger.

Jean Valjean rentra accabl. De telles rencontres sont des chocs et le
souvenir qu'elles laissent ressemble  un branlement.

Pourtant Jean Valjean, en regagnant avec Cosette la rue de Babylone, ne
remarqua point qu'elle lui ft d'autres questions au sujet de ce qu'ils
venaient de voir; peut-tre tait-il trop absorb lui-mme dans son
accablement pour percevoir ses paroles et pour lui rpondre. Seulement
le soir, comme Cosette le quittait pour s'aller coucher, il l'entendit
qui disait  demi-voix et comme se parlant  elle-mme:--Il me semble
que si je trouvais sur mon chemin un de ces hommes-l,  mon Dieu, je
mourrais rien que de le voir de prs!

Heureusement le hasard fit que le lendemain de ce jour tragique il y
eut,  propos de je ne sais plus quelle solennit officielle, des ftes
dans Paris, revue au Champ de Mars, joutes sur la Seine, thtres aux
Champs-lyses, feu d'artifice  l'toile, illuminations partout. Jean
Valjean, faisant violence  ses habitudes, conduisit Cosette  ces
rjouissances, afin de la distraire du souvenir de la veille et
d'effacer sous le riant tumulte de tout Paris la chose abominable qui
avait pass devant elle. La revue, qui assaisonnait la fte, faisait
toute naturelle la circulation des uniformes; Jean Valjean mit son habit
de garde national avec le vague sentiment intrieur d'un homme qui se
rfugie. Du reste, le but de cette promenade sembla atteint. Cosette,
qui se faisait une loi de complaire  son pre et pour qui d'ailleurs
tout spectacle tait nouveau, accepta la distraction avec la bonne grce
facile et lgre de l'adolescence, et ne fit pas une moue trop
ddaigneuse devant cette gamelle de joie qu'on appelle une fte
publique; si bien que Jean Valjean put croire qu'il avait russi, et
qu'il ne restait plus trace de la hideuse vision.

Quelques jours aprs, un matin, comme il faisait beau soleil et qu'ils
taient tous deux sur le perron du jardin, autre infraction aux rgles
que semblait s'tre imposes Jean Valjean, et  l'habitude de rester
dans sa chambre que la tristesse avait fait prendre  Cosette, Cosette,
en peignoir, se tenait debout dans ce nglig de la premire heure qui
enveloppe adorablement les jeunes filles et qui a l'air du nuage sur
l'astre; et, la tte dans la lumire, rose d'avoir bien dormi, regarde
doucement par le bonhomme attendri, elle effeuillait une pquerette.
Cosette ignorait la ravissante lgende _je t'aime, un peu,
passionnment_, etc.; qui la lui et apprise? Elle maniait cette fleur,
d'instinct, innocemment, sans se douter qu'effeuiller une pquerette,
c'est plucher un coeur. S'il y avait une quatrime Grce appele la
Mlancolie, et souriante, elle et eu l'air de cette Grce-l. Jean
Valjean tait fascin par la contemplation de ces petits doigts sur
cette fleur, oubliant tout dans le rayonnement que cette enfant avait.
Un rouge-gorge chuchotait dans la broussaille d' ct. Des nues
blanches traversaient le ciel si gament qu'on et dit qu'elles venaient
d'tre mises en libert. Cosette continuait d'effeuiller sa fleur
attentivement; elle semblait songer  quelque chose; mais cela devait
tre charmant; tout  coup elle tourna la tte sur son paule avec la
lenteur dlicate du cygne, et dit  Jean Valjean: Pre, qu'est-ce que
c'est donc que cela, les galres?




Livre quatrime--Secours d'en bas peut tre secours d'en haut




Chapitre I

Blessure au dehors, gurison au dedans


Leur vie s'assombrissait ainsi par degrs.

Il ne leur restait plus qu'une distraction qui avait t autrefois un
bonheur, c'tait d'aller porter du pain  ceux qui avaient faim et des
vtements  ceux qui avaient froid. Dans ces visites aux pauvres, o
Cosette accompagnait souvent Jean Valjean, ils retrouvaient quelque
reste de leur ancien panchement; et, parfois, quand la journe avait
t bonne, quand il y avait eu beaucoup de dtresses secourues et
beaucoup de petits enfants ranims et rchauffs, Cosette, le soir,
tait un peu gaie. Ce fut  cette poque qu'ils firent visite au bouge
Jondrette.

Le lendemain mme de cette visite, Jean Valjean parut le matin dans le
pavillon, calme comme  l'ordinaire, mais avec une large blessure au
bras gauche, fort enflamme, fort venimeuse, qui ressemblait  une
brlure et qu'il expliqua d'une faon quelconque. Cette blessure fit
qu'il fut plus d'un mois avec la fivre sans sortir. Il ne voulut voir
aucun mdecin. Quand Cosette l'en pressait: Appelle le mdecin des
chiens, disait-il.

Cosette le pansait matin et soir avec un air si divin et un si anglique
bonheur de lui tre utile, que Jean Valjean sentait toute sa vieille
joie lui revenir, ses craintes et ses anxits se dissiper, et
contemplait Cosette en disant: Oh! la bonne blessure! Oh! le bon mal!

Cosette, voyant son pre malade, avait dsert le pavillon, et avait
repris got  la petite logette et  l'arrire-cour. Elle passait
presque toutes ses journes prs de Jean Valjean, et lui lisait les
livres qu'il voulait. En gnral, des livres de voyages. Jean Valjean
renaissait; son bonheur revivait avec des rayons ineffables; le
Luxembourg, le jeune rdeur inconnu, le refroidissement de Cosette,
toutes ces nues de son me s'effaaient. Il en venait  se dire: J'ai
imagin tout cela. Je suis un vieux fou.

Son bonheur tait tel, que l'affreuse trouvaille des Thnardier, faite
au bouge Jondrette, et si inattendue, avait en quelque sorte gliss sur
lui. Il avait russi  s'chapper, sa piste,  lui, tait perdue, que
lui importait le reste! il n'y songeait que pour plaindre ces
misrables. Les voil en prison, et dsormais hors d'tat de nuire,
pensait-il, mais quelle lamentable famille en dtresse!

Quant  la hideuse vision de la barrire du Maine, Cosette n'en avait
plus reparl.

Au couvent, soeur Sainte-Mechtilde avait appris la musique  Cosette.
Cosette avait la voix d'une fauvette qui aurait une me, et quelquefois
le soir, dans l'humble logis du bless, elle chantait des chansons
tristes qui rjouissaient Jean Valjean.

Le printemps arrivait, le jardin tait si admirable dans cette saison de
l'anne, que Jean Valjean dit  Cosette:--Tu n'y vas jamais, je veux que
tu t'y promnes.--Comme vous voudrez, pre, dit Cosette.

Et, pour obir  son pre, elle reprit ses promenades dans son jardin,
le plus souvent seule, car, comme nous l'avons indiqu, Jean Valjean,
qui probablement craignait d'tre aperu par la grille, n'y venait
presque jamais.

La blessure de Jean Valjean avait t une diversion.

Quand Cosette vit que son pre souffrait moins, et qu'il gurissait, et
qu'il semblait heureux, elle eut un contentement qu'elle ne remarqua
mme pas, tant il vint doucement et naturellement. Puis c'tait le mois
de mars, les jours allongeaient, l'hiver s'en allait, l'hiver emporte
toujours avec lui quelque chose de nos tristesses; puis vint avril, ce
point du jour de l't, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes
les enfances; un peu pleureur parfois comme un nouveau-n qu'il est. La
nature en ce mois-l a des lueurs charmantes qui passent du ciel, des
nuages, des arbres, des prairies et des fleurs, au coeur de l'homme.

Cosette tait trop jeune encore pour que cette joie d'avril qui lui
ressemblait ne la pntrt pas. Insensiblement, et sans qu'elle s'en
doutt, le noir s'en alla de son esprit. Au printemps il fait clair dans
les mes tristes comme  midi il fait clair dans les caves. Cosette mme
n'tait dj plus trs triste. Du reste, cela tait ainsi, mais elle ne
s'en rendait pas compte. Le matin, vers dix heures, aprs djeuner,
lorsqu'elle avait russi  entraner son pre pour un quart d'heure dans
le jardin, et qu'elle le promenait au soleil devant le perron en lui
soutenant son bras malade, elle ne s'apercevait point qu'elle riait 
chaque instant et qu'elle tait heureuse.

Jean Valjean, enivr, la voyait redevenir vermeille et frache.

--Oh! la bonne blessure! rptait-il tout bas.

Et il tait reconnaissant aux Thnardier.

Une fois sa blessure gurie, il avait repris ses promenades solitaires
et crpusculaires.

Ce serait une erreur de croire qu'on peut se promener de la sorte seul
dans les rgions inhabites de Paris sans rencontrer quelque aventure.




Chapitre II

La mre Plutarque n'est pas embarrasse pour expliquer un


Un soir le petit Gavroche n'avait point mang; il se souvint qu'il
n'avait pas non plus dn la veille; cela devenait fatigant. Il prit la
rsolution d'essayer de souper. Il s'en alla rder au del de la
Salptrire, dans les lieux dserts; c'est l que sont les aubaines; o
il n'y a personne, on trouve quelque chose. Il parvint jusqu' une
peuplade qui lui parut tre le village d'Austerlitz.

Dans une de ses prcdentes flneries, il avait remarqu l un vieux
jardin hant d'un vieux homme et d'une vieille femme, et dans ce jardin
un pommier passable.  ct de ce pommier, il y avait une espce de
fruitier mal clos o l'on pouvait conqurir une pomme. Une pomme, c'est
un souper; une pomme, c'est la vie. Ce qui a perdu Adam pouvait sauver
Gavroche. Le jardin ctoyait une ruelle solitaire non pave et borde de
broussailles en attendant les maisons; une haie l'en sparait.

Gavroche se dirigea vers le jardin; il retrouva la ruelle, il reconnut
le pommier, il constata le fruitier, il examina la haie; une haie, c'est
une enjambe. Le jour dclinait, pas un chat dans la ruelle, l'heure
tait bonne. Gavroche baucha l'escalade, puis s'arrta tout  coup. On
parlait dans le jardin. Gavroche regarda par une des claires-voies de la
haie.

 deux pas de lui, au pied de la haie et de l'autre ct, prcisment au
point o l'et fait dboucher la troue qu'il mditait, il y avait une
pierre couche qui faisait une espce de banc, et sur ce banc tait
assis le vieux homme du jardin, ayant devant lui la vieille femme
debout. La vieille bougonnait. Gavroche, peu discret, couta.

--Monsieur Mabeuf! disait la vieille.

--Mabeuf! pensa Gavroche, ce nom est farce.

Le vieillard interpell ne bougeait point. La vieille rpta:

--Monsieur Mabeuf!

Le vieillard, sans quitter la terre des yeux, se dcida  rpondre:

--Quoi, mre Plutarque?

--Mre Plutarque! pensa Gavroche, autre nom farce.

La mre Plutarque reprit, et force fut au vieillard d'accepter la
conversation.

--Le propritaire n'est pas content.

--Pourquoi?

--On lui doit trois termes.

--Dans trois mois on lui en devra quatre.

--Il dit qu'il vous enverra coucher dehors.

--J'irai.

--La fruitire veut qu'on la paye. Elle ne lche plus ses falourdes.
Avec quoi vous chaufferez-vous cet hiver? Nous n'aurons point de bois.

--Il y a le soleil.

--Le boucher refuse crdit, il ne veut plus donner de viande.

--Cela se trouve bien. Je digre mal la viande. C'est trop lourd.

--Qu'est-ce qu'on aura pour dner?

--Du pain.

--Le boulanger exige un acompte, et dit que pas d'argent, pas de pain.

--C'est bon.

--Qu'est-ce que vous mangerez?

--Nous avons les pommes du pommier.

--Mais, monsieur, on ne peut pourtant pas vivre comme a sans argent.

--Je n'en ai pas.

La vieille s'en alla, le vieillard resta seul. Il se mit  songer.
Gavroche songeait de son ct. Il faisait presque nuit.

Le premier rsultat de la songerie de Gavroche, ce fut qu'au lieu
d'escalader la haie, il s'accroupit dessous. Les branches s'cartaient
un peu au bas de la broussaille.

--Tiens, s'cria intrieurement Gavroche, une alcve! et il s'y blottit.
Il tait presque adoss au banc du pre Mabeuf. Il entendait
l'octognaire respirer.

Alors, pour dner, il tcha de dormir.

Sommeil de chat, sommeil d'un oeil. Tout en s'assoupissant, Gavroche
guettait.

La blancheur du ciel crpusculaire blanchissait la terre, et la ruelle
faisait une ligne livide entre deux ranges de buissons obscurs.

Tout  coup, sur cette bande blanchtre deux silhouettes parurent. L'une
venait devant, l'autre,  quelque distance, derrire.

--Voil deux tres, grommela Gavroche.

La premire silhouette semblait quelque vieux bourgeois courb et
pensif, vtu plus que simplement, marchant lentement  cause de l'ge,
et flnant le soir aux toiles.

La seconde tait droite, ferme, mince. Elle rglait son pas sur le pas
de la premire; mais dans la lenteur volontaire de l'allure, on sentait
de la souplesse et de l'agilit. Cette silhouette avait, avec on ne sait
quoi de farouche et d'inquitant, toute la tournure de ce qu'on appelait
alors un lgant; le chapeau tait d'une bonne forme, la redingote tait
noire, bien coupe, probablement de beau drap, et serre  la taille. La
tte se dressait avec une sorte de grce robuste, et, sous le chapeau,
on entrevoyait dans le crpuscule un ple profil d'adolescent. Ce profil
avait une rose  la bouche. Cette seconde silhouette tait bien connue
de Gavroche c'tait Montparnasse.

Quant  l'autre, il n'en et rien pu dire, sinon que c'tait un vieux
bonhomme.

Gavroche entra sur-le-champ en observation.

L'un de ces deux passants avait videmment des projets sur l'autre.
Gavroche tait bien situ pour voir la suite. L'alcve tait fort 
propos devenue cachette.

Montparnasse  la chasse,  une pareille heure, en un pareil lieu, cela
tait menaant. Gavroche sentait ses entrailles de gamin s'mouvoir de
piti pour le vieux.

Que faire? intervenir? une faiblesse en secourant une autre! C'tait de
quoi rire pour Montparnasse. Gavroche ne se dissimulait pas que, pour ce
redoutable bandit de dix-huit ans, le vieillard d'abord, l'enfant
ensuite, c'taient deux bouches.

Pendant que Gavroche dlibrait, l'attaque eut lieu, brusque et hideuse.
Attaque de tigre  l'onagre, attaque d'araigne  la mouche.
Montparnasse,  l'improviste, jeta la rose, bondit sur le vieillard, le
colleta, l'empoigna et s'y cramponna, et Gavroche eut de la peine 
retenir un cri. Un moment aprs, l'un de ces hommes tait sous l'autre,
accabl, rlant, se dbattant, avec un genou de marbre sur la poitrine.
Seulement ce n'tait pas tout  fait ce  quoi Gavroche s'tait attendu.
Celui qui tait  terre, c'tait Montparnasse; celui qui tait dessus,
c'tait le bonhomme.

Tout ceci se passait  quelques pas de Gavroche.

Le vieillard avait reu le choc, et l'avait rendu, et rendu si
terriblement qu'en un clin d'oeil l'assaillant et l'assailli avaient
chang de rle.

--Voil un fier invalide! pensa Gavroche.

Et il ne put s'empcher de battre des mains. Mais ce fut un battement de
mains perdu. Il n'arriva pas jusqu'aux deux combattants, absorbs et
assourdis l'un par l'autre et mlant leurs souffles dans la lutte.

Le silence se fit. Montparnasse cessa de se dbattre. Gavroche eut cet
apart: Est-ce qu'il est mort?

Le bonhomme n'avait pas prononc un mot ni jet un cri. Il se redressa,
et Gavroche l'entendit qui disait  Montparnasse:

--Relve-toi.

Montparnasse se releva, mais le bonhomme le tenait. Montparnasse avait
l'attitude humilie et furieuse d'un loup qui serait happ par un
mouton.

Gavroche regardait et coutait, faisant effort pour doubler ses yeux par
ses oreilles. Il s'amusait normment.

Il fut rcompens de sa consciencieuse anxit de spectateur. Il put
saisir au vol ce dialogue qui empruntait  l'obscurit on ne sait quel
accent tragique. Le bonhomme questionnait. Montparnasse rpondait.

--Quel ge as-tu?

--Dix-neuf ans.

--Tu es fort et bien portant. Pourquoi ne travailles-tu, pas?

--a m'ennuie.

--Quel est ton tat?

--Fainant.

--Parle srieusement. Peut-on faire quelque chose pour toi? Qu'est-ce
que tu veux tre?

--Voleur.

Il y eut un silence. Le vieillard semblait profondment pensif. Il tait
immobile et ne lchait point Montparnasse.

De moment en moment, le jeune bandit, vigoureux et leste, avait des
soubresauts de bte prise au pige. Il donnait une secousse, essayait un
croc-en-jambe, tordait perdument ses membres, tchait de s'chapper. Le
vieillard n'avait pas l'air de s'en apercevoir, et lui tenait les deux
bras d'une seule main avec l'indiffrence souveraine d'une force
absolue.

La rverie du vieillard dura quelque temps, puis, regardant fixement
Montparnasse, il leva doucement la voix, et lui adressa, dans cette
ombre o ils taient, une sorte d'allocution solennelle dont Gavroche ne
perdit pas une syllabe:

--Mon enfant tu entres par paresse dans la plus laborieuse des
existences. Ah! tu te dclares fainant! prpare-toi  travailler. As-tu
vu une machine qui est redoutable? cela s'appelle le laminoir. Il faut y
prendre garde, c'est une chose sournoise et froce; si elle vous attrape
le pan de votre habit, vous y passez tout entier. Cette machine, c'est
l'oisivet.... Arrte-toi, pendant qu'il en est temps encore, et
sauve-toi! Autrement, c'est fini; avant peu tu seras dans l'engrenage.
Une fois pris, n'espre plus rien.  la fatigue, paresseux! plus de
repos. La main de fer du travail implacable t'a saisi. Gagner ta vie,
avoir une tche, accomplir un devoir, tu ne veux pas! tre comme les
autres, cela t'ennuie! Eh bien, tu seras autrement. Le travail est la
loi; qui le repousse ennui, l'aura supplice. Tu ne veux pas tre
ouvrier, tu seras esclave. Le travail ne vous lche d'un ct que pour
vous reprendre de l'autre; tu ne veux pas tre son ami, tu seras son
ngre. Ah! tu n'as pas voulu de la lassitude honnte des hommes, tu vas
avoir la sueur des damns. O les autres chantent, tu rleras. Tu verras
de loin, d'en bas, les autres hommes travailler; il te semblera qu'ils
se reposent. Le laboureur, le moissonneur, le matelot, le forgeron,
t'apparatront dans la lumire comme les bienheureux d'un paradis. Quel
rayonnement dans l'enclume! Mener la charrue, lier la gerbe, c'est de la
joie. La barque en libert dans le vent, quelle fte! Toi, paresseux,
pioche, trane, roule, marche! Tire ton licou, te voil bte de somme
dans l'attelage de l'enfer! Ah! ne rien faire, c'tait l ton but. Eh
bien! pas une semaine, pas une journe, pas une heure sans accablement.
Tu ne pourras rien soulever qu'avec angoisse. Toutes les minutes qui
passeront feront craquer tes muscles. Ce qui sera plume pour les autres
sera pour toi rocher. Les choses les plus simple s'escarperont. La vie
se fera monstre autour de toi. Aller, venir, respirer, autant de travaux
terribles. Ton poumon te fera l'effet d'un poids de cent livres. Marcher
ici plutt que l, ce sera un problme  rsoudre. Le premier venu qui
veut sortir pousse sa porte, c'est fait, le voil dehors. Toi, si tu
veux sortir, il te faudra percer ton mur. Pour aller dans la rue,
qu'est-ce que tout le monde fait? Tout le monde descend l'escalier; toi,
tu dchireras tes draps de lit, tu en feras brin  brin une corde, puis
tu passeras par ta fentre, et tu te suspendras  ce fil sur un abme,
et ce sera la nuit, dans l'orage, dans la pluie, dans l'ouragan, et, si
la corde est trop courte, tu n'auras plus qu'une manire de descendre,
tomber. Tomber au hasard, dans le gouffre, d'une hauteur quelconque sur,
quoi? Sur ce qui est en bas, sur l'inconnu. Ou tu grimperas par un tuyau
de chemine, au risque de t'y brler; ou tu ramperas par un conduit de
latrines, au risque de t'y noyer. Je ne te parle pas des trous qu'il
faut masquer, des pierres qu'il faut ter et remettre vingt fois par
jour, des pltras qu'il faut cacher dans sa paillasse. Une serrure se
prsente; le bourgeois a dans sa poche sa clef fabrique par un
serrurier. Toi, si tu veux passer outre tu es condamn  faire un
chef-d'oeuvre effrayant, tu prendras un gros sou, tu le couperas en deux
lames avec quels outils? tu les inventeras. Cela te regarde. Puis tu
creuseras l'intrieur de ces deux lames, en mnageant soigneusement le
dehors, et tu pratiqueras sur le bord tout autour un pas de vis, de
faon qu'elles s'ajustent troitement l'une sur l'autre comme un fond et
comme un couvercle. Le dessous et le dessus ainsi visss, on n'y
devinera rien. Pour les surveillants, car tu seras guett, ce sera un
gros sou; pour toi, ce sera une bote. Que mettras-tu dans cette bote?
Un petit morceau d'acier. Un ressort de montre auquel tu auras fait des
dents et qui sera une scie. Avec cette scie, longue comme une pingle et
cache dans un sou, tu devras couper le pne de la serrure, la mche du
verrou, l'anse du cadenas, et le barreau que tu auras  ta fentre, et
la manille que tu auras  ta jambe. Ce chef-d'oeuvre fait ce prodige
accompli, tous ces miracles d'art, d'adresse, d'habilet, de patience,
excuts, si l'on vient  savoir que tu en es l'auteur, quelle sera ta
rcompense? le cachot. Voil l'avenir. La paresse, le plaisir, quels
prcipices! Ne rien faire, c'est un lugubre parti pris, sais-tu bien?
Vivre oisif de la substance sociale! tre inutile, c'est--dire
nuisible! cela mne droit au fond de la misre. Malheur  qui veut tre
parasite! il sera vermine. Ah! il ne te plat pas de travailler? Ah! tu
n'as qu'une pense, bien boire, bien manger, bien dormir. Tu boiras de
l'eau, tu mangeras du pain noir, tu dormiras sur une planche avec une
ferraille rive  tes membres et dont tu sentiras la nuit le froid sur
ta chair? Tu briseras cette ferraille, tu t'enfuiras. C'est bon. Tu te
traneras sur le ventre dans les broussailles et tu mangeras de l'herbe
comme les brutes des bois. Et tu seras repris. Et alors tu passeras des
annes dans une basse-fosse, scell  une muraille, ttonnant pour boire
 ta cruche, mordant dans un affreux pain de tnbres dont les chiens ne
voudraient pas, mangeant des fves que les vers auront manges avant
toi. Tu seras cloporte dans une cave. Ah! aie piti de toi-mme,
misrable enfant, tout jeune, qui ttais ta nourrice il n'y a pas vingt
ans, et qui as sans doute encore ta mre! je t'en conjure, coute-moi.
Tu veux de fin drap noir, des escarpins vernis, te friser, te mettre
dans tes boucles de l'huile qui sent bon, plaire aux cratures, tre
joli. Tu seras tondu ras avec une casaque rouge et des sabots. Tu veux
une bague au doigt, tu auras un carcan au cou. Et si tu regardes une
femme, un coup de bton. Et tu entreras l  vingt ans, et tu en
sortiras  cinquante! Tu entreras jeune, rose, frais, avec tes yeux
brillants et toutes tes dents blanches, et ta chevelure d'adolescent, tu
sortiras cass, courb, rid, dent, horrible, en cheveux blancs! Ah!
mon pauvre enfant, tu fais fausse route, la fainantise te conseille
mal; le plus rude des travaux, c'est le vol. Crois-moi, n'entreprends
pas cette pnible besogne d'tre un paresseux. Devenir un coquin, ce
n'est pas commode. Il est moins malais d'tre honnte homme. Va
maintenant, et pense  ce que je t'ai dit.  propos, que voulais-tu de
moi? Ma bourse. La voici.

Et le vieillard, lchant Montparnasse, lui mit dans la main sa bourse,
que Montparnasse soupesa un moment; aprs quoi, avec la mme prcaution
machinale que s'il l'et vole, Montparnasse la laissa glisser doucement
dans la poche de derrire de sa redingote.

Tout cela dit et fait, le bonhomme tourna le dos et reprit
tranquillement sa promenade.

--Ganache! murmura Montparnasse.

Qui tait ce bonhomme? le lecteur l'a sans doute devin.

Montparnasse, stupfait, le regarda disparatre dans le crpuscule.
Cette contemplation lui fut fatale.

Tandis que le vieillard s'loignait, Gavroche s'approchait.

Gavroche, d'un coup d'oeil de ct, s'tait assur que le pre Mabeuf,
endormi peut-tre, tait toujours assis sur le banc. Puis le gamin tait
sorti de sa broussaille, et s'tait mis  ramper dans l'ombre en arrire
de Montparnasse immobile. Il parvint ainsi jusqu' Montparnasse sans en
tre vu ni entendu, insinua doucement sa main dans la poche de derrire
de la redingote de fin drap noir, saisit la bourse, retira sa main, et,
se remettant  ramper, fit une vasion de couleuvre dans les tnbres.
Montparnasse, qui n'avait aucune raison d'tre sur ses gardes et qui
songeait pour la premire fois de sa vie, ne s'aperut de rien.
Gavroche, quand il fut revenu au point o tait le pre Mabeuf, jeta la
bourse par-dessus la haie, et s'enfuit  toutes jambes.

La bourse tomba sur le pied du pre Mabeuf. Cette commotion le rveilla.
Il se pencha, et ramassa la bourse. Il n'y comprit rien, et l'ouvrit.
C'tait une bourse  deux compartiments; dans l'un, il y avait quelque
monnaie; dans l'autre, il y avait six napolons.

M. Mabeuf, fort effar, porta la chose  sa gouvernante.

--Cela tombe du ciel, dit la mre Plutarque.




Livre cinquime--Dont la fin ne ressemble pas au commencement




Chapitre I

La solitude et la caserne combines


La douleur de Cosette, si poignante encore et si vive quatre ou cinq
mois auparavant, tait,  son insu mme, entre en convalescence. La
nature, le printemps, la jeunesse, l'amour pour son pre, la gat des
oiseaux et des fleurs faisaient filtrer peu  peu, jour  jour, goutte 
goutte, dans cette me si vierge et si jeune, on ne sait quoi qui
ressemblait presque  l'oubli. Le feu s'y teignait-il tout  fait? ou
s'y formait-il seulement des couches de cendre? Le fait est qu'elle ne
se sentait presque plus de point douloureux et brlant.

Un jour elle pensa tout  coup  Marius:--Tiens! dit-elle, je n'y pense
plus.

Dans cette mme semaine elle remarqua, passant devant la grille du
jardin, un fort bel officier de lanciers, taille de gupe, ravissant
uniforme, joues de jeune fille, sabre sous le bras, moustaches cires,
schapska verni. Du reste cheveux blonds, yeux bleus  fleur de tte,
figure ronde, vaine, insolente et jolie; tout le contraire de Marius. Un
cigare  la bouche.--Cosette songea que cet officier tait sans doute du
rgiment casern rue de Babylone.

Le lendemain, elle le vit encore passer. Elle remarqua l'heure.

 dater de ce moment, tait-ce le hasard? presque tous les jours elle le
vit passer.

Les camarades de l'officier s'aperurent qu'il y avait l, dans ce
jardin mal tenu, derrire cette mchante grille rococo, une assez
jolie crature qui se trouvait presque toujours l au passage du beau
lieutenant, lequel n'est point inconnu au lecteur et s'appelait Thodule
Gillenormand.

--Tiens! lui disaient-ils. Il y a une petite qui te fait de l'oeil,
regarde donc.

--Est-ce que j'ai le temps, rpondait le lancier, de regarder toutes les
filles qui me regardent?

C'tait prcisment l'instant o Marius descendait gravement vers
l'agonie et disait:--Si je pouvais seulement la revoir avant de
mourir!--Si son souhait et t ralis, s'il et vu en ce moment-l
Cosette regardant un lancier, il n'et pas pu prononcer une parole et il
et expir de douleur.

 qui la faute?  personne.

Marius tait de ces tempraments qui s'enfoncent dans le chagrin et qui
y sjournent; Cosette tait de ceux qui s'y plongent et qui en sortent.

Cosette du reste traversait ce moment dangereux, phase fatale de la
rverie fminine abandonne  elle-mme, o le coeur d'une jeune fille
isole ressemble  ces vrilles de la vigne qui s'accrochent, selon le
hasard, au chapiteau d'une colonne de marbre ou au poteau d'un cabaret.
Moment rapide et dcisif, critique pour toute orpheline, qu'elle soit
pauvre ou qu'elle soit riche, car la richesse ne dfend pas du mauvais
choix; on se msallie trs haut; la vraie msalliance est celle des
mes; et, de mme que plus d'un jeune homme inconnu, sans nom, sans
naissance, sans fortune, est un chapiteau de marbre qui soutient un
temple de grands sentiments et de grandes ides, de mme tel homme du
monde, satisfait et opulent, qui a des bottes polies et des paroles
vernies, si l'on regarde, non le dehors, mais le dedans, c'est--dire ce
qui est rserv  la femme, n'est autre chose qu'un soliveau stupide
obscurment hant par les passions violentes, immondes et avines; le
poteau d'un cabaret.

Qu'y avait-il dans l'me de Cosette? De la passion calme ou endormie;
de l'amour  l'tat flottant; quelque chose qui tait limpide, brillant,
trouble  une certaine profondeur, sombre plus bas. L'image du bel
officier se refltait  la surface. Y avait-il un souvenir au
fond?--tout au fond?--Peut-tre. Cosette ne savait pas.

Il survint un incident singulier.




Chapitre II

Peurs de Cosette


Dans la premire quinzaine d'avril, Jean Valjean fit un voyage. Cela, on
le sait, lui arrivait de temps en temps,  de trs longs intervalles. Il
restait absent un ou deux jours, trois jours au plus. O allait-il?
personne ne le savait, pas mme Cosette. Une fois seulement,  un de ces
dparts, elle l'avait accompagn en fiacre jusqu'au coin d'un petit
cul-de-sac sur l'angle duquel elle avait lu: _Impasse de la Planchette_.
L il tait descendu, et le fiacre avait ramen Cosette rue de Babylone.
C'tait en gnral quand l'argent manquait  la maison que Jean Valjean
faisait ces petits voyages.

Jean Valjean tait donc absent. Il avait dit: Je reviendrai dans trois
jours.

Le soir, Cosette tait seule dans le salon. Pour se dsennuyer, elle
avait ouvert son piano-orgue et elle s'tait mise  chanter, en
s'accompagnant, le choeur d'Euryanthe: _Chasseurs gars dans les bois_!
qui est peut-tre ce qu'il y a de plus beau dans toute la musique. Quand
elle eut fini, elle demeura pensive.

Tout  coup il lui sembla qu'elle entendait marcher dans le jardin.

Ce ne pouvait tre son pre, il tait absent; ce ne pouvait tre
Toussaint, elle tait couche. Il tait dix heures du soir.

Elle alla prs du volet du salon qui tait ferm et y colla son oreille.

Il lui parut que c'tait le pas d'un homme, et qu'on marchait trs
doucement.

Elle monta rapidement au premier, dans sa chambre, ouvrit un vasistas
perc dans son volet, et regarda dans le jardin. C'tait le moment de la
pleine lune. On y voyait comme s'il et fait jour.

Il n'y avait personne.

Elle ouvrit la fentre. Le jardin tait absolument calme, et tout ce
qu'on apercevait de la rue tait dsert comme toujours.

Cosette pensa qu'elle s'tait trompe. Elle avait cru entendre ce bruit.
C'tait une hallucination produite par le sombre et prodigieux choeur de
Weber qui ouvre devant l'esprit des profondeurs effares, qui tremble au
regard comme une fort vertigineuse, et o l'on entend le craquement des
branches mortes sous le pas inquiet des chasseurs entrevus dans le
crpuscule.

Elle n'y songea plus.

D'ailleurs Cosette de sa nature n'tait pas trs effraye. Il y avait
dans ses veines du sang de bohmienne et d'aventurire qui va pieds nus.
On s'en souvient, elle tait plutt alouette que colombe. Elle avait un
fond farouche et brave.

Le lendemain, moins tard,  la tombe de la nuit, elle se promenait dans
le jardin. Au milieu des penses confuses qui l'occupaient, elle croyait
bien percevoir par instants un bruit pareil au bruit de la veille, comme
de quelqu'un qui marcherait dans l'obscurit sous les arbres pas trs
loin d'elle, mais elle se disait que rien ne ressemble  un pas qui
marche dans l'herbe comme le froissement de deux branches qui se
dplacent d'elles-mmes, et elle n'y prenait pas garde. Elle ne voyait
rien d'ailleurs.

Elle sortit de la broussaille; il lui restait  traverser une petite
pelouse verte pour regagner le perron. La lune qui venait de se lever
derrire elle, projeta, comme Cosette sortait du massif, son ombre
devant elle sur cette pelouse.

Cosette s'arrta terrifie.

 ct de son ombre, la lune dcoupait distinctement sur le gazon une
autre ombre singulirement effrayante et terrible, une ombre qui avait
un chapeau rond.

C'tait comme l'ombre d'un homme qui et t debout sur la lisire du
massif  quelques pas en arrire de Cosette.

Elle fut une minute sans pouvoir parler, ni crier, ni appeler, ni
bouger, ni tourner la tte.

Enfin elle rassembla tout son courage et se retourna rsolument.

Il n'y avait personne.

Elle regarda  terre. L'ombre avait disparu.

Elle rentra dans la broussaille, fureta hardiment dans les coins, alla
jusqu' la grille, et ne trouva rien.

Elle se sentit vraiment glace. tait-ce encore une hallucination? Quoi!
deux jours de suite? Une hallucination, passe, mais deux hallucinations?
Ce qui tait inquitant, c'est que l'ombre n'tait assurment pas un
fantme. Les fantmes ne portent gure de chapeaux ronds.

Le lendemain Jean Valjean revint. Cosette lui conta ce qu'elle avait cru
entendre et voir. Elle s'attendait  tre rassure et que son pre
hausserait les paules et lui dirait: Tu es une petite fille folle.

Jean Valjean devint soucieux.

--Ce ne peut tre rien, lui dit-il.

Il la quitta sous un prtexte et alla dans le jardin, et elle l'aperut
qui examinait la grille avec beaucoup d'attention.

Dans la nuit elle se rveilla; cette fois elle tait sre, elle
entendait distinctement marcher tout prs du perron au-dessous de sa
fentre. Elle courut  son vasistas et l'ouvrit. Il y avait en effet
dans le jardin un homme qui tenait un gros bton  la main. Au moment o
elle allait crier, la lune claira le profil de l'homme. C'tait son
pre.

Elle se recoucha en se disant:--Il est donc bien inquiet!

Jean Valjean passa dans le jardin cette nuit-l et les deux nuits qui
suivirent. Cosette le vit par le trou de son volet.

La troisime nuit, la lune dcroissait et commenait  se lever plus
tard, il pouvait tre une heure du matin, elle entendit un grand clat
de rire et la voix de son pre qui l'appelait.

--Cosette!

Elle se jeta  bas du lit, passa sa robe de chambre et ouvrit sa
fentre.

Son pre tait en bas sur la pelouse.

--Je te rveille pour te rassurer, dit-il. Regarde. Voici ton ombre en
chapeau rond.

Et il lui montrait sur le gazon une ombre porte que la lune dessinait
et qui ressemblait en effet assez bien au spectre d'un homme qui et eu
un chapeau rond. C'tait une silhouette produite par un tuyau de
chemine en tle,  chapiteau, qui s'levait au-dessus d'un toit voisin.

Cosette aussi se mit  rire, toutes ses suppositions lugubres tombrent,
et le lendemain, en djeunant avec son pre, elle s'gaya du sinistre
jardin hant par des ombres de tuyaux de pole.

Jean Valjean redevint tout  fait tranquille; quant  Cosette, elle ne
remarqua pas beaucoup si le tuyau de pole tait bien dans la direction
de l'ombre qu'elle avait vue ou cru voir, et si la lune se trouvait au
mme point du ciel. Elle ne s'interrogea point sur cette singularit
d'un tuyau de pole qui craint d'tre pris en flagrant dlit et qui se
retire quand on regarde son ombre, car l'ombre s'tait efface quand
Cosette s'tait retourne et Cosette avait bien cru en tre sre.
Cosette se rassrna pleinement. La dmonstration lui parut complte, et
qu'il pt y avoir quelqu'un qui marchait le soir ou la nuit dans le
jardin, ceci lui sortit de la tte.

 quelques jours de l cependant un nouvel incident se produisit.




Chapitre III

Enrichies des commentaires de Toussaint


Dans le jardin, prs de la grille sur la rue, il y avait un banc de
pierre dfendu par une charmille du regard des curieux, mais auquel
pourtant,  la rigueur, le bras d'un passant pouvait atteindre  travers
la grille et la charmille.

Un soir de ce mme mois d'avril, Jean Valjean tait sorti; Cosette,
aprs le soleil couch, s'tait assise sur ce banc. Le vent frachissait
dans les arbres; Cosette songeait; une tristesse sans objet la gagnait
peu  peu, cette tristesse invincible que donne le soir et qui vient
peut-tre, qui sait? du mystre de la tombe entr'ouvert  cette
heure-l.

Fantine tait peut-tre dans cette ombre.

Cosette se leva, fit lentement le tour du jardin, marchant dans l'herbe
inonde de rose et se disant  travers l'espce de somnambulisme
mlancolique o elle tait plonge:--Il faudrait vraiment des sabots
pour le jardin  cette heure-ci. On s'enrhume.

Elle revint au banc.

Au moment de s'y rasseoir, elle remarqua  la place qu'elle avait
quitte une assez grosse pierre qui n'y tait videmment pas l'instant
d'auparavant.

Cosette considra cette pierre, se demandant ce que cela voulait dire.
Tout  coup l'ide que cette pierre n'tait point venue sur ce banc
toute seule, que quelqu'un l'avait mise l, qu'un bras avait pass 
travers cette grille, cette ide lui apparut et lui fit peur. Cette fois
ce fut une vraie peur; la pierre tait l. Pas de doute possible; elle
n'y toucha pas, s'enfuit sans oser regarder derrire elle, se rfugia
dans la maison, et ferma tout de suite au volet,  la barre et au verrou
la porte-fentre du perron. Elle demanda  Toussaint:

--Mon pre est-il rentr?

--Pas encore, mademoiselle.

(Nous avons indiqu une fois pour toutes le bgayement de Toussaint.
Qu'on nous permette de ne plus l'accentuer. Nous rpugnons  la notation
musicale d'une infirmit.)

Jean Valjean, homme pensif et promeneur nocturne, ne rentrait souvent
qu'assez tard dans la nuit.

--Toussaint, reprit Cosette, vous avez soin de bien barricader le soir
les volets sur le jardin au moins, avec les barres, et de bien mettre
les petites choses en fer dans les petits anneaux qui ferment?

--Oh! soyez tranquille, mademoiselle.

Toussaint n'y manquait pas, et Cosette le savait bien, mais elle ne put
s'empcher d'ajouter:

--C'est que c'est si dsert par ici!

--Pour a, dit Toussaint, c'est vrai. On serait assassin avant d'avoir
le temps de dire ouf! Avec cela que monsieur ne couche pas dans la
maison. Mais ne craignez rien, mademoiselle, je ferme les fentres comme
des bastilles. Des femmes seules! je crois bien que cela fait frmir!
Vous figurez-vous? voir entrer la nuit des hommes dans la chambre qui
vous disent:--tais-toi! et qui se mettent  vous couper le cou. Ce n'est
pas tant de mourir, on meurt, c'est bon, on sait bien qu'il faut qu'on
meure, mais c'est l'abomination de sentir ces gens-l vous toucher. Et
puis leurs couteaux, a doit mal couper! Ah Dieu!

--Taisez-vous, dit Cosette. Fermez bien tout.

Cosette, pouvante du mlodrame improvis par Toussaint et peut-tre
aussi du souvenir des apparitions de l'autre semaine qui lui revenaient,
n'osa mme pas lui dire:--Allez donc voir la pierre qu'on a mise sur le
banc! de peur de rouvrir la porte du jardin, et que les hommes
n'entrassent. Elle fit clore soigneusement partout les portes et
fentres, fit visiter par Toussaint toute la maison de la cave au
grenier, s'enferma dans sa chambre, mit ses verrous, regarda sous son
lit, se coucha, et dormit mal. Toute la nuit elle vit la pierre grosse
comme une montagne et pleine de cavernes.

Au soleil levant,--le propre du soleil levant est de nous faire rire de
toutes nos terreurs de la nuit, et le rire qu'on a est toujours
proportionn  la peur qu'on a eue,--au soleil levant Cosette, en
s'veillant, vit son effroi comme un cauchemar, et se dit:-- quoi ai-je
t songer? C'est comme ces pas que j'avais cru entendre l'autre semaine
dans le jardin la nuit! c'est comme l'ombre du tuyau de pole! Est-ce
que je vais devenir poltronne  prsent?--Le soleil, qui rutilait aux
fentes de ses volets et faisait de pourpre les rideaux de damas, la
rassura tellement que tout s'vanouit dans sa pense, mme la pierre.

--Il n'y avait pas plus de pierre sur le banc qu'il n'y avait d'homme en
chapeau rond dans le jardin; j'ai rv la pierre comme le reste.

Elle s'habilla, descendit au jardin, courut au banc, et se sentit une
sueur froide. La pierre y tait.

Mais ce ne fut qu'un moment. Ce qui est frayeur la nuit est curiosit le
jour.

--Bah! dit-elle, voyons donc.

Elle souleva cette pierre qui tait assez grosse. Il y avait dessous
quelque chose qui ressemblait  une lettre.

C'tait une enveloppe de papier blanc. Cosette s'en saisit. Il n'y avait
pas d'adresse d'un ct, pas de cachet de l'autre. Cependant
l'enveloppe, quoique ouverte, n'tait point vide. On entrevoyait des
papiers dans l'intrieur.

Cosette y fouilla. Ce n'tait plus de la frayeur, ce n'tait plus de la
curiosit; c'tait un commencement d'anxit.

Cosette tira de l'enveloppe ce qu'elle contenait, un petit cahier de
papier dont chaque page tait numrote et portait quelques lignes
crites d'une criture assez jolie, pensa Cosette, et trs fine.

Cosette chercha un nom, il n'y en avait pas; une signature, il n'y en
avait pas.  qui cela tait-il adress?  elle probablement, puisqu'une
main avait dpos le paquet sur son banc. De qui cela venait-il? Une
fascination irrsistible s'empara d'elle, elle essaya de dtourner ses
yeux de ces feuillets qui tremblaient dans sa main, elle regarda le
ciel, la rue, les acacias tout tremps de lumire, des pigeons qui
volaient sur un toit voisin, puis tout  coup son regard s'abaissa
vivement sur le manuscrit, et elle se dit qu'il fallait qu'elle st ce
qu'il y avait l dedans.

Voici ce qu'elle lut:




Chapitre IV

Un coeur sous une pierre


La rduction de l'univers  un seul tre, la dilatation d'un seul tre
jusqu' Dieu, voil l'amour.

L'amour, c'est la salutation des anges aux astres.

Comme l'me est triste quand elle est triste par l'amour!

Quel vide que l'absence de l'tre qui  lui seul remplit le monde! Oh!
comme il est vrai que l'tre aim devient Dieu. On comprendrait que Dieu
en ft jaloux si le Pre de tout n'avait pas videmment fait la cration
pour l'me, et l'me pour l'amour.

Il sufft d'un sourire entrevu l-bas sous un chapeau de crpe blanc 
bavolet lilas, pour que l'me entre dans le palais des rves.

Dieu est derrire tout, mais tout cache Dieu. Les choses sont noires,
les cratures sont opaques. Aimer un tre, c'est le rendre transparent.

De certaines penses sont des prires. Il y a des moments o, quelle que
soit l'attitude du corps, l'me est  genoux.

Les amants spars trompent l'absence par mille choses chimriques qui
ont pourtant leur ralit. On les empche de se voir, ils ne peuvent
s'crire; ils trouvent une foule de moyens mystrieux de correspondre.
Ils s'envoient le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le rire des
enfants, la lumire du soleil, les soupirs du vent, les rayons des
toiles, toute la cration. Et pourquoi non? Toutes les oeuvres de Dieu
sont faites pour servir l'amour. L'amour est assez puissant pour charger
la nature entire de ses messages.

O printemps, tu es une lettre que je lui cris.

L'avenir appartient encore bien plus aux coeurs qu'aux esprits. Aimer,
voil la seule chose qui puisse occuper et emplir l'ternit. 
l'infini, il faut l'inpuisable.

L'amour participe de l'me mme. Il est de mme nature qu'elle. Comme
elle il est tincelle divine, comme elle il est incorruptible,
indivisible, imprissable. C'est un point de feu qui est en nous, qui
est immortel et infini, que rien ne peut borner et que rien ne peut
teindre. On le sent brler jusque dans la moelle des os et on le voit
rayonner jusqu'au fond du ciel.

 amour! adorations! volupt de deux esprits qui se comprennent, de deux
coeurs qui s'changent, de deux regards qui se pntrent? Vous me
viendrez, n'est-ce pas, bonheurs! Promenades  deux dans les solitudes!
journes bnies et rayonnantes! J'ai quelquefois rv que de temps en
temps des heures se dtachaient de la vie des anges et venaient ici-bas
traverser la destine des hommes.

Dieu ne peut rien ajouter au bonheur de ceux qui s'aiment que de leur
donner la dure sans fin. Aprs une vie d'amour, une ternit d'amour,
c'est une augmentation en effet; mais accrotre en son intensit mme la
flicit ineffable que l'amour donne  l'me ds ce monde, c'est
impossible, mme  Dieu. Dieu, c'est la plnitude du ciel; l'amour,
c'est la plnitude de l'homme.

Vous regardez une toile pour deux motifs, parce qu'elle est lumineuse
et parce qu'elle est impntrable. Vous avez auprs de vous un plus doux
rayonnement et un plus grand mystre, la femme.

Tous, qui ne nous soyons, nous avons nos tres respirables. S'ils nous
manquent, l'air nous manque, nous touffons. Alors on meurt. Mourir par
manque d'amour, c'est affreux! L'asphyxie de l'me!

Quand l'amour a fondu et ml deux tres dans une unit anglique et
sacre, le secret de la vie est trouv pour eux; ils ne sont plus que
les deux termes d'une mme destine; ils ne sont plus que les deux ailes
d'un mme esprit. Aimez, planez!

Le jour o une femme qui passe devant vous dgage de la lumire en
marchant, vous tes perdu, vous aimez. Vous n'avez plus qu'une chose 
faire, penser  elle si fixement qu'elle soit contrainte de penser 
vous.

Ce que l'amour commence ne peut tre achev que par Dieu.

L'amour vrai se dsole et s'enchante pour un gant perdu ou pour un
mouchoir trouv, et il a besoin de l'ternit pour son dvouement et ses
esprances. Il se compose  la fois de l'infiniment grand et de
l'infiniment petit.

Si vous tes pierre, soyez aimant; si vous tes plante, soyez sensitive;
si vous tes homme, soyez amour.

Rien ne suffit  l'amour. On a le bonheur, on veut le paradis; on a le
paradis, on veut le ciel.

 vous qui vous aimez, tout cela est dans l'amour. Sachez l'y trouver.
L'amour a autant que le ciel, la contemplation, et de plus que le ciel,
la volupt.

--Vient-elle encore au Luxembourg?--Non, monsieur.--C'est dans cette
glise qu'elle entend la messe, n'est-ce pas?--Elle n'y vient
plus.--Habite-t-elle toujours cette maison?--Elle est dmnage.--O
est-elle alle demeurer?--Elle ne l'a pas dit.

Quelle chose sombre de ne pas savoir l'adresse de son me!

L'amour a des enfantillages, les autres passions ont des petitesses.
Honte aux passions qui rendent l'homme petit! Honneur  celle qui le
fait enfant!

C'est une chose trange, savez-vous cela? Je suis dans la nuit. Il y a
un tre qui en s'en allant a emport le ciel.

Oh! tre couchs cte  cte dans le mme tombeau la main dans la main,
et de temps en temps, dans les tnbres, nous caresser doucement un
doigt, cela suffirait  mon ternit.

Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir
d'amour, c'est en vivre.

Aimez. Une sombre transfiguration toile est mle  ce supplice. Il y
a de l'extase dans l'agonie.

 joie des oiseaux! c'est parce qu'ils ont le nid qu'ils ont le chant.

L'amour est une respiration cleste de l'air du paradis.

Coeurs profonds, esprits sages, prenez la vie comme Dieu la faite; c'est
une longue preuve, une prparation inintelligible  la destine
inconnue. Cette destine, la vraie, commence pour l'homme  la premire
marche de l'intrieur du tombeau. Alors il lui apparat quelque chose,
et il commence  distinguer le dfinitif. Le dfinitif, songez  ce mot.
Les vivants voient l'infini; le dfinitif ne se laisse voir qu'aux
morts. En attendant, aimez et souffrez, esprez et contemplez. Malheur,
hlas!  qui n'aura aim que des corps, des formes, des apparences! La
mort lui tera tout. Tchez d'aimer des mes, vous les retrouverez.

J'ai rencontr dans la rue un jeune homme trs pauvre qui aimait. Son
chapeau tait vieux, son habit tait us; il avait les coudes trous;
l'eau passait  travers ses souliers et les astres  travers son me.

Quelle grande chose, tre aim! Quelle chose plus grande encore, aimer!
Le coeur devient hroque  force de passion. Il ne se compose plus de
rien que de pur; il ne s'appuie plus sur rien que d'lev et de grand.
Une pense indigne n'y peut pas plus germer qu'une ortie sur un glacier.
L'me haute et sereine, inaccessible aux passions et aux motions
vulgaires, dominant les nues et les ombres de ce monde, les folies, les
mensonges, les haines, les vanits, les misres, habite le bleu du ciel,
et ne sent plus que les branlements profonds et souterrains de la
destine, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre.

S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'teindrait.




Chapitre V

Cosette aprs la lettre


Pendant cette lecture, Cosette entrait peu  peu en rverie. Au moment
o elle levait les yeux de la dernire ligne du cahier, le bel officier,
c'tait son heure, passa triomphant devant la grille. Cosette le trouva
hideux.

Elle se remit  contempler le cahier. Il tait crit d'une criture
ravissante, pensa Cosette; de la mme main, mais avec des encres
diverses, tantt trs noires, tantt blanchtres, comme lorsqu'on met de
l'eau dans l'encrier, et par consquent  des jours diffrents. C'tait
donc une pense qui s'tait panche l, soupir  soupir,
irrgulirement, sans ordre, sans choix, sans but, au hasard. Cosette
n'avait jamais rien lu de pareil. Ce manuscrit o elle voyait plus de
clart encore que d'obscurit, lui faisait l'effet d'un sanctuaire
entr'ouvert. Chacune de ces lignes mystrieuses resplendissait  ses
yeux et lui inondait le coeur d'une lumire trange. L'ducation qu'elle
avait reue lui avait parl toujours de l'me et jamais de l'amour, 
peu prs comme qui parlerait du tison et point de la flamme. Ce
manuscrit de quinze pages lui rvlait brusquement et doucement tout
l'amour, la douleur, la destine, la vie, l'ternit, le commencement,
la fin. C'tait comme une main qui se serait ouverte et lui aurait jet
subitement une poigne de rayons. Elle sentait dans ces quelques lignes
une nature passionne, ardente, gnreuse, honnte, une volont sacre,
une immense douleur et un espoir immense, un coeur serr, une extase
panouie. Qu'tait-ce que ce manuscrit? Une lettre. Lettre sans adresse,
sans nom, sans date, sans signature, pressante et dsintresse, nigme
compose de vrits, message d'amour fait pour tre apport par un ange
et lu par une vierge, rendez-vous donn hors de la terre, billet doux
d'un fantme  une ombre. C'tait un absent tranquille et accabl qui
semblait prt  se rfugier dans la mort et qui envoyait  l'absente le
secret de la destine, la clef de la vie, l'amour. Cela avait t crit
le pied dans le tombeau et le doigt dans le ciel. Ces lignes, tombes
une  une sur le papier, taient ce qu'on pourrait appeler des gouttes
d'me.

Maintenant ces pages, de qui pouvaient-elles venir? qui pouvait les
avoir crites?

Cosette n'hsita pas une minute. Un seul homme.

Lui!

Le jour s'tait refait dans son esprit. Tout avait reparu. Elle
prouvait une joie inoue et une angoisse profonde. C'tait lui! lui qui
lui crivait! lui qui tait l! lui dont le bras avait pass  travers
cette grille! Pendant qu'elle l'oubliait, il l'avait retrouve! Mais
est-ce qu'elle l'avait oubli? Non! jamais! Elle tait folle d'avoir cru
cela un moment. Elle l'avait toujours aim, toujours ador. Le feu
s'tait couvert et avait couv quelque temps, mais, elle le voyait bien,
il n'avait fait que creuser plus avant, et maintenant il clatait de
nouveau et l'embrasait tout entire. Ce cahier tait comme une flammche
tombe de cette autre me dans la sienne. Elle sentait recommencer
l'incendie. Elle se pntrait de chaque mot du manuscrit.--Oh oui!
disait-elle, comme je reconnais tout cela! C'est tout ce que j'avais
dj lu dans ses yeux.

Comme elle l'achevait pour la troisime fois, le lieutenant Thodule
revint devant la grille et fit sonner ses perons sur le pav. Force fut
 Cosette de lever les yeux. Elle le trouva fade, niais, sot, inutile,
fat, dplaisant, impertinent, et trs laid. L'officier crut devoir lui
sourire. Elle se dtourna honteuse et indigne. Elle lui aurait
volontiers jet quelque chose  la tte.

Elle s'enfuit, rentra dans la maison et s'enferma dans sa chambre pour
relire le manuscrit, pour l'apprendre par coeur, et pour songer. Quand
elle l'eut bien lu, elle le baisa et le mit dans son corset.

C'en tait fait, Cosette tait retombe dans le profond amour
sraphique. L'abme den venait de se rouvrir.

Toute la journe, Cosette fut dans une sorte d'tourdissement. Elle
pensait  peine, ses ides taient  l'tat d'cheveau brouill dans son
cerveau, elle ne parvenait  rien conjecturer, elle esprait  travers
un tremblement, quoi? des choses vagues. Elle n'osait rien se promettre,
et ne voulait rien se refuser. Des pleurs lui passaient sur le visage
et des frissons sur le corps. Il lui semblait par moments qu'elle
entrait dans le chimrique; elle se disait: est-ce rel? alors elle
ttait le papier bien-aim sous sa robe, elle le pressait contre son
coeur, elle en sentait les angles sur sa chair, et si Jean Valjean l'et
vue en ce moment, il et frmi devant cette joie lumineuse et inconnue
qui lui dbordait des paupires.--Oh oui! pensait-elle. C'est bien lui!
ceci vient de lui pour moi!

Et elle se disait qu'une intervention des anges, qu'un hasard cleste,
le lui avait rendu.

 transfigurations de l'amour!  rves! ce hasard cleste, cette
intervention des anges, c'tait cette boulette de pain lance par un
voleur  un autre voleur, de la cour Charlemagne  la fosse-aux-lions,
par-dessus les toits de la Force.




Chapitre VI

Les vieux sont faits pour sortir  propos


Le soir venu, Jean Valjean sortit, Cosette s'habilla. Elle arrangea ses
cheveux de la manire qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont
le corsage, qui avait reu un coup de ciseau de trop, et qui, par cette
chancrure, laissait voir la naissance du cou, tait, comme disent les
jeunes filles, un peu indcent. Ce n'tait pas le moins du monde
indcent, mais c'tait plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette
toilette sans savoir pourquoi.

Voulait-elle sortir? non.

Attendait-elle une visite? non.

 la brune, elle descendit au jardin. Toussaint tait occupe  sa
cuisine qui donnait sur l'arrire-cour.

Elle se mit  marcher sous les branches, les cartant de temps en temps
avec la main, parce qu'il y en avait de trs basses.

Elle arriva au banc.

La pierre y tait reste.

Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si
elle voulait la caresser et la remercier.

Tout  coup, elle eut cette impression indfinissable qu'on prouve,
mme sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derrire soi.

Elle tourna la tte et se dressa.

C'tait lui.

Il tait tte nue. Il paraissait ple et amaigri. On distinguait  peine
son vtement noir. Le crpuscule blmissait son beau front et couvrait
ses yeux de tnbres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur,
quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage tait clair par la
clart du jour qui se meurt et par la pense d'une me qui s'en va.

Il semblait que ce n'tait pas encore le fantme et que ce n'tait dj
plus l'homme.

Son chapeau tait jet  quelques pas dans les broussailles.

Cosette, prte  dfaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait
lentement, car elle se sentait attire. Lui ne bougeait point.  je ne
sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le
regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas.

Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre,
elle ft tombe.

Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais
entendue, qui s'levait  peine au-dessus du frmissement des feuilles,
et qui murmurait:

--Pardonnez-moi, je suis l. J'ai le coeur gonfl, je ne pouvais pas
vivre comme j'tais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis l,
sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N'ayez pas peur de moi. Voil
du temps dj, vous rappelez-vous le jour o vous m'avez regard?
c'tait dans le Luxembourg, prs du Gladiateur. Et le jour o vous avez
pass devant moi? C'taient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un
an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demand  la
loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous
demeuriez rue de l'Ouest au troisime sur le devant dans une maison
neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que
j'avais  faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer
une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Odon. J'ai
couru. Mais non. C'tait une personne qui avait un chapeau comme vous.
La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens
regarder vos fentres de prs. Je marche bien doucement pour que vous
n'entendiez pas, car vous auriez peut-tre peur. L'autre soir j'tais
derrire vous, vous vous tes retourne, je me suis enfui. Une fois je
vous ai entendue chanter. J'tais heureux. Est-ce que cela vous fait
quelque chose que je vous entende chanter  travers le volet? cela ne
peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous tes mon ange,
laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez!
je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que
je vous dis, je vous fche peut-tre; est-ce que je vous fche?

-- ma mre! dit-elle.

Et elle s'affaissa sur elle-mme comme si elle se mourait.

Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
troitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait
tout en chancelant. Il tait comme s'il avait la tte pleine de fume;
des clairs lui passaient entre les cils; ses ides s'vanouissaient; il
lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait
une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre dsir de cette femme
ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il tait perdu
d'amour.

Elle lui prit une main et la posa sur son coeur. Il sentit le papier qui
y tait. Il balbutia:

--Vous m'aimez donc?

Elle rpondit d'une voix si basse que ce n'tait plus qu'un souffle
qu'on entendait  peine:

--Tais-toi! tu le sais!

Et elle cacha sa tte rouge dans le sein du jeune homme superbe et
enivr.

Il tomba sur le banc, elle prs de lui. Ils n'avaient plus de paroles.
Les toiles commenaient  rayonner. Comment se fit-il que leurs lvres
se rencontrrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige
fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'panouisse, que l'aube blanchisse
derrire les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?

Un baiser, et ce fut tout.

Tous deux tressaillirent, et ils se regardrent dans l'ombre avec des
yeux clatants.

Ils ne sentaient ni la nuit frache, ni la pierre froide, ni la terre
humide, ni l'herbe mouille, ils se regardaient et ils avaient le coeur
plein de penses. Ils s'taient pris les mains, sans savoir.

Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas mme, par o il tait
entr et comment il avait pntr dans le jardin. Cela lui paraissait si
simple qu'il ft l.

De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et
tous deux frmissaient.

Par intervalles, Cosette bgayait une parole. Son me tremblait  ses
lvres comme une goutte de rose  une fleur.

Peu  peu ils se parlrent. L'panchement succda au silence qui est la
plnitude. La nuit tait sereine et splendide au-dessus de leur tte.
Ces deux tres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes,
leurs ivresses, leurs extases, leurs chimres, leurs dfaillances, comme
ils s'taient adors de loin, comme ils s'taient souhaits, leur
dsespoir, quand ils avaient cess de s'apercevoir. Ils se confirent
dans une intimit idale, que rien dj ne pouvait plus accrotre, ce
qu'ils avaient de plus cach et de plus mystrieux. Ils se racontrent,
avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la
jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la
pense. Ces deux coeurs se versrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au
bout d'une heure, c'tait le jeune homme qui avait l'me de la jeune
fille et la jeune fille qui avait l'me du jeune homme. Ils se
pntrrent, ils s'enchantrent, ils s'blouirent.

Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tte
sur son paule et lui demanda:

--Comment vous appelez-vous?

--Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?

--Je m'appelle Cosette.




Livre sixime--Le petit Gavroche




Chapitre I

Mchante espiglerie du vent


Depuis 1823, tandis que la gargote de Montfermeil sombrait et
s'engloutissait peu  peu, non dans l'abme d'une banqueroute, mais dans
le cloaque des petites dettes, les maris Thnardier avaient eu deux
autres enfants, mles tous deux. Cela faisait cinq; deux filles et trois
garons. C'tait beaucoup.

La Thnardier s'tait dbarrasse des deux derniers, encore en bas ge
et tout petits, avec un bonheur singulier.

Dbarrasse est le mot. Il n'y avait chez cette femme qu'un fragment de
nature. Phnomne dont il y a du reste plus d'un exemple. Comme la
marchale de La Mothe-Houdancourt, la Thnardier n'tait mre que
jusqu' ses filles. Sa maternit finissait l. Sa haine du genre humain
commenait  ses garons. Du ct de ses fils sa mchancet tait  pic,
et son coeur avait  cet endroit un lugubre escarpement. Comme on l'a
vu, elle dtestait l'an; elle excrait les deux autres. Pourquoi?
Parce que. Le plus terrible des motifs et la plus indiscutable des
rponses: Parce que.--Je n'ai pas besoin d'une tiaule d'enfants, disait
cette mre.

Expliquons comment les Thnardier taient parvenus  s'exonrer de leurs
deux derniers enfants, et mme  en tirer profit.

Cette fille Magnon, dont il a t question quelques pages plus haut,
tait la mme qui avait russi  faire renter par le bonhomme
Gillenormand les deux enfants qu'elle avait. Elle demeurait quai des
Clestins,  l'angle de cette antique rue du Petit-Musc qui a fait ce
qu'elle a pu pour changer en bonne odeur sa mauvaise renomme. On se
souvient de la grande pidmie de croup qui dsola, il y a trente-cinq
ans, les quartiers riverains de la Seine  Paris, et dont la science
profita pour exprimenter sur une large chelle l'efficacit des
insufflations d'alun, si utilement remplaces aujourd'hui par la
teinture externe d'iode. Dans cette pidmie, la Magnon perdit, le mme
jour, l'un le matin, l'autre le soir, ses deux garons, encore en trs
bas ge. Ce fut un coup. Ces enfants taient prcieux  leur mre; ils
reprsentaient quatre-vingts francs par mois. Ces quatre-vingts francs
taient fort exactement solds, au nom de M. Gillenormand, par son
receveur de rentes, M. Barge, huissier retir, rue du Roi-de-Sicile. Les
enfants morts, la rente tait enterre. La Magnon chercha un expdient.
Dans cette tnbreuse maonnerie du mal dont elle faisait partie, on
sait tout, on se garde le secret, et l'on s'entr'aide. Il fallait deux
enfants  la Magnon; la Thnardier en avait deux. Mme sexe, mme ge.
Bon arrangement pour l'une, bon placement pour l'autre. Les petits
Thnardier devinrent les petits Magnon. La Magnon quitta le quai des
Clestins et alla demeurer rue Clocheperce.  Paris, l'identit qui lie
un individu  lui-mme se rompt d'une rue  l'autre.

L'tat civil, n'tant averti de rien, ne rclama pas, et la substitution
se fit le plus simplement du monde. Seulement le Thnardier exigea, pour
ce prt d'enfants, dix francs par mois que la Magnon promit, et mme
paya. Il va sans dire que M. Gillenormand continua de s'excuter. Il
venait tous les six mois voir les petits. Il ne s'aperut pas du
changement.--Monsieur, lui disait la Magnon, comme ils vous ressemblent!

Thnardier,  qui les avatars taient aiss, saisit cette occasion de
devenir Jondrette. Ses deux filles et Gavroche avaient  peine eu le
temps de s'apercevoir qu'ils avaient deux petits frres.  un certain
degr de misre, on est gagn par une sorte d'indiffrence spectrale, et
l'on voit les tres comme des larves. Vos plus proches ne sont souvent
pour vous que de vagues formes de l'ombre,  peine distinctes du fond
nbuleux de la vie et facilement remles  l'invisible.

Le soir du jour o elle avait fait livraison de ses deux petits  la
Magnon, avec la volont bien expresse d'y renoncer  jamais, la
Thnardier avait eu, ou fait semblant d'avoir, un scrupule. Elle avait
dit  son mari:--Mais c'est abandonner ses enfants, cela! Thnardier,
magistral et flegmatique, cautrisa le scrupule avec ce mot:
Jean-Jacques Rousseau a fait mieux! Du scrupule la mre avait pass 
l'inquitude:--Mais si la police allait nous tourmenter? Ce que nous
avons fait l, monsieur Thnardier, dis donc, est-ce que c'est
permis?--Thnardier rpondit:--Tout est permis. Personne n'y verra que
de l'azur. D'ailleurs, dans des enfants qui n'ont pas le sou, nul n'a
intrt  y regarder de prs.

La Magnon tait une sorte d'lgante du crime. Elle faisait de la
toilette. Elle partageait son logis, meubl d'une faon manire et
misrable, avec une savante voleuse anglaise francise. Cette Anglaise
naturalise parisienne, recommandable par des relations fort riches,
intimement lie avec les mdailles de la bibliothque et les diamants de
Mlle Mars, fut plus tard clbre dans les sommiers judiciaires. On
l'appelait _mamselle_ Miss.

Les deux petits chus  la Magnon n'eurent pas  se plaindre.
Recommands par les quatre-vingts francs, ils taient mnags, comme
tout ce qui est exploit; point mal vtus, point mal nourris, traits
presque comme de petits messieurs, mieux avec la fausse mre qu'avec
la vraie. La Magnon faisait la dame et ne parlait pas argot devant eux.

Ils passrent ainsi quelques annes. Le Thnardier en augurait bien. Il
lui arriva un jour de dire  la Magnon qui lui remettait ses dix francs
mensuels:--Il faudra que le pre leur donne de l'ducation.

Tout  coup, ces deux pauvres enfants, jusque-l assez protgs, mme
par leur mauvais sort, furent brusquement jets dans la vie, et forcs
de la commencer.

Une arrestation en masse de malfaiteurs comme celle du galetas
Jondrette, ncessairement complique de perquisitions et
d'incarcrations ultrieures, est un vritable dsastre pour cette
hideuse contre-socit occulte qui vit sous la socit publique; une
aventure de ce genre entrane toutes sortes d'croulements dans ce monde
sombre. La catastrophe des Thnardier produisit la catastrophe de la
Magnon.

Un jour, peu de temps aprs que la Magnon eut remis  ponine le billet
relatif  la rue Plumet, il se fit rue Clocheperce une subite descente
de police; la Magnon fut saisie, ainsi que mamselle Miss, et toute la
maisonne, qui tait suspecte, passa dans le coup de filet. Les deux
petits garons jouaient pendant ce temps-l dans une arrire-cour et ne
virent rien de la razzia. Quand ils voulurent rentrer, ils trouvrent la
porte ferme et la maison vide. Un savetier d'une choppe en face les
appela et leur remit un papier que leur mre avait laiss pour eux.
Sur le papier il y avait une adresse: M. Barge, receveur de rentes, rue
du Roi-de-Sicile, n 8. L'homme de l'choppe leur dit:--Vous ne demeurez
plus ici. Allez l. C'est tout prs. La premire rue  gauche. Demandez
votre chemin avec ce papier-ci.

Les enfants partirent, l'an menant le cadet, et tenant  la main le
papier qui devait les guider. Il avait froid, et ses petits doigts
engourdis serraient peu et tenaient mal ce papier. Au dtour de la rue
Clocheperce, un coup de vent le lui arracha, et, comme la nuit tombait,
l'enfant ne put le retrouver.

Ils se mirent  errer au hasard dans les rues.




Chapitre II

O le petit Gavroche tire parti de Napolon le Grand


Le printemps  Paris est assez souvent travers par des bises aigres et
dures dont on est, non pas prcisment glac, mais gel; ces bises, qui
attristent les plus belles journes, font exactement l'effet de ces
souffles d'air froid qui entrent dans une chambre chaude par les fentes
d'une fentre ou d'une porte mal ferme. Il semble que la sombre porte
de l'hiver soit reste entrebille et qu'il vienne du vent par l. Au
printemps de 1832, poque o clata la premire grande pidmie de ce
sicle en Europe, ces bises taient plus pres et plus poignantes que
jamais. C'tait une porte plus glaciale encore que celle de l'hiver qui
tait entr'ouverte. C'tait la porte du spulcre. On sentait dans ces
bises le souffle du cholra.

Au point de vue mtorologique, ces vents froids avaient cela de
particulier qu'ils n'excluaient point une forte tension lectrique. De
frquents orages, accompagns d'clairs et de tonnerres, clatrent 
cette poque.

Un soir que ces bises soufflaient rudement, au point que janvier
semblait revenu et que les bourgeois avaient repris les manteaux, le
petit Gavroche, toujours grelottant gament sous ses loques, se tenait
debout et comme en extase devant la boutique d'un perruquier des
environs de l'Orme-Saint-Gervais. Il tait orn d'un chle de femme en
laine, cueilli on ne sait o, dont il s'tait fait un cache-nez. Le
petit Gavroche avait l'air d'admirer profondment une marie en cire,
dcollete et coiffe de fleurs d'oranger, qui tournait derrire la
vitre, montrant, entre deux quinquets, son sourire aux passants; mais en
ralit il observait la boutique afin de voir s'il ne pourrait pas
chiper dans la devanture un pain de savon, qu'il irait ensuite
revendre un sou  un coiffeur de la banlieue. Il lui arrivait souvent
de djeuner d'un de ces pains-l. Il appelait ce genre de travail, pour
lequel il avait du talent, faire la barbe aux barbiers.

Tout en contemplant la marie et tout en lorgnant le pain de savon, il
grommelait entre ces dents ceci:--Mardi.--Ce n'est pas mardi.--Est-ce
mardi?--C'est peut-tre mardi.--Oui, c'est mardi.

On n'a jamais su  quoi avait trait ce monologue.

Si, par hasard, ce monologue se rapportait  la dernire fois o il
avait dn, il y avait trois jours, car on tait au vendredi.

Le barbier, dans sa boutique chauffe d'un bon pole, rasait une
pratique et jetait de temps en temps un regard de ct  cet ennemi, 
ce gamin gel et effront qui avait les deux mains dans ses poches, mais
l'esprit videmment hors du fourreau.

Pendant que Gavroche examinait la marie, le vitrage et les
Windsor-soaps, deux enfants de taille ingale, assez proprement vtus,
et encore plus petits que lui, paraissant l'un sept ans, l'autre cinq,
tournrent timidement le bec-de-cane et entrrent dans la boutique en
demandant on ne sait quoi, la charit peut-tre, dans un murmure
plaintif et qui ressemblait plutt  un gmissement qu' une prire. Ils
parlaient tous deux  la fois, et leurs paroles taient inintelligibles
parce que les sanglots coupaient la voix du plus jeune et que le froid
faisait claquer les dents de l'an. Le barbier se tourna avec un visage
furieux, et sans quitter son rasoir, refoulant l'an de la main gauche
et le petit du genou, les poussa tous deux dans la rue, et referma sa
porte en disant:

--Venir refroidir le monde pour rien!

Les deux enfants se remirent en marche en pleurant. Cependant une nue
tait venue; il commenait  pleuvoir.

Le petit Gavroche courut aprs eux et les aborda:

--Qu'est-ce que vous avez donc, moutards?

--Nous ne savons pas o coucher, rpondit l'an.

--C'est a? dit Gavroche. Voil grand'chose. Est-ce qu'on pleure pour
a? Sont-ils serins donc!

Et prenant,  travers sa supriorit un peu goguenarde, un accent
d'autorit attendrie et de protection douce:

--Momacques, venez avec moi.

--Oui, monsieur, fit l'an.

Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un archevque.
Ils avaient cess de pleurer.

Gavroche leur fit monter la rue Saint-Antoine dans la direction de la
Bastille.

Gavroche, tout en cheminant, jeta un coup d'oeil indign et rtrospectif
 la boutique du barbier.

--a n'a pas de coeur, ce merlan-l, grommela-t-il. C'est un angliche.

Une fille, les voyant marcher  la file tous les trois, Gavroche en
tte, partit d'un rire bruyant. Ce rire manquait de respect au groupe.

--Bonjour, mamselle Omnibus, lui dit Gavroche.

Un instant aprs, le perruquier lui revenant, il ajouta:

--Je me trompe de bte; ce n'est pas un merlan, c'est un serpent.
Perruquier, j'irai chercher un serrurier, et je te ferai mettre une
sonnette  la queue.

Ce perruquier l'avait rendu agressif. Il apostropha, en enjambant un
ruisseau, une portire barbue et digne de rencontrer Faust sur le
Brocken, laquelle avait son balai  la main.

--Madame, lui dit-il, vous sortez donc avec votre cheval?

Et sur ce, il claboussa les bottes vernies d'un passant.

--Drle! cria le passant furieux.

Gavroche leva le nez par-dessus son chle.

--Monsieur se plaint?

--De toi! fit le passant.

--Le bureau est ferm, dit Gavroche, je ne reois plus de plaintes.

Cependant, en continuant de monter la rue, il avisa, toute glace sous
une porte cochre, une mendiante de treize ou quatorze ans, si
court-vtue qu'on voyait ses genoux. La petite commenait  tre trop
grande fille pour cela. La croissance vous joue de ces tours. La jupe
devient courte au moment o la nudit devient indcente.

--Pauvre fille! dit Gavroche. a n'a mme pas de culotte. Tiens, prends
toujours a.

Et, dfaisant toute cette bonne laine qu'il avait autour du cou, il la
jeta sur les paules maigres et violettes de la mendiante, o le
cache-nez redevint chle.

La petite le considra d'un air tonn et reut le chle en silence. 
un certain degr de dtresse, le pauvre, dans sa stupeur, ne gmit plus
du mal et ne remercie plus du bien.

Cela fait:

--Brrr! dit Gavroche, plus frissonnant que saint Martin, qui, lui du
moins, avait gard la moiti de son manteau.

Sur ce brrr! l'averse, redoublant d'humeur, fit rage. Ces mauvais
ciels-l punissent les bonnes actions.

--Ah ! s'cria Gavroche, qu'est-ce que cela signifie? Il repleut! Bon
Dieu, si cela continue, je me dsabonne.

Et il se remit en marche.

--C'est gal, reprit-il en jetant un coup d'oeil  la mendiante qui se
pelotonnait sous le chle, en voil une qui a une fameuse pelure.

Et, regardant la nue, il cria:

--Attrap!

Les deux enfants embotaient le pas derrire lui.

Comme ils passaient devant un de ces pais treillis grills qui
indiquent la boutique d'un boulanger, car on met le pain comme l'or
derrire des grillages de fer, Gavroche se tourna:

--Ah , mmes, avons-nous dn?

--Monsieur, rpondit l'an, nous n'avons pas mang depuis tantt ce
matin.

--Vous tes donc sans pre ni mre? reprit majestueusement Gavroche.

--Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons
pas o ils sont.

--Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, dit Gavroche qui tait un
penseur.

--Voil, continua l'an, deux heures que nous marchons, nous avons
cherch des choses au coin des bornes, mais nous ne trouvons rien.

--Je sais, fit Gavroche. C'est les chiens qui mangent tout.

Il reprit aprs un silence:

--Ah! nous avons perdu nos auteurs. Nous ne savons plus ce que nous en
avons fait. a ne se doit pas, gamins. C'est bte d'garer comme a des
gens d'ge. Ah ! il faut licher pourtant.

Du reste il ne leur fit pas de questions. tre sans domicile, quoi de
plus simple?

L'an des deux mmes, presque entirement revenu  la prompte
insouciance de l'enfance, fit cette exclamation:

--C'est drle tout de mme. Maman qui avait dit qu'elle nous mnerait
chercher du buis bnit le dimanche des rameaux.

--Neurs, rpondit Gavroche.

--Maman, reprit l'an, est une dame qui demeure avec mamselle Miss.

--Tanflte, repartit Gavroche.

Cependant il s'tait arrt, et depuis quelques minutes il ttait et
fouillait toutes sortes de recoins qu'il avait dans ses haillons.

Enfin il releva la tte d'un air qui ne voulait qu'tre satisfait, mais
qui tait en ralit triomphant.

--Calmons-nous, les momignards. Voici de quoi souper pour trois.

Et il tira d'une de ses poches un sou.

Sans laisser aux deux petits le temps de s'bahir, il les poussa tous
deux devant lui dans la boutique du boulanger, et mit son sou sur le
comptoir en criant:

--Garon! cinque centimes de pain.

Le boulanger, qui tait le matre en personne, prit un pain et un
couteau.

--En trois morceaux, garon! reprit Gavroche, et il ajouta avec dignit:

--Nous sommes trois.

Et voyant que le boulanger, aprs avoir examin les trois soupeurs,
avait pris un pain bis, il plongea profondment son doigt dans son nez
avec une aspiration aussi imprieuse que s'il et eu au bout du pouce la
prise de tabac du grand Frdric, et jeta au boulanger en plein visage
cette apostrophe indigne:

--Kekseka?

Ceux de nos lecteurs qui seraient tents de voir dans cette
interpellation de Gavroche au boulanger un mot russe ou polonais, ou
l'un de ces cris sauvages que les Yoways et les Botocudos se lancent du
bord d'un fleuve  l'autre  travers les solitudes, sont prvenus que
c'est un mot qu'ils disent tous les jours (eux nos lecteurs) et qui
tient lieu de cette phrase: qu'est-ce que c'est que cela? Le boulanger
comprit parfaitement et rpondit:

--Eh mais! c'est du pain, du trs bon pain de deuxime qualit.

--Vous voulez dire du larton brutal, reprit Gavroche, calme et
froidement ddaigneux. Du pain blanc, garon! du larton savonn! je
rgale.

Le boulanger ne put s'empcher de sourire, et tout en coupant le pain
blanc, il les considrait d'une faon compatissante qui choqua Gavroche.

--Ah , mitron! dit-il, qu'est-ce que vous avez donc  nous toiser
comme a?

Mis tous trois bout  bout, ils auraient fait  peine une toise.

Quand le pain fut coup, le boulanger encaissa le sou, et Gavroche dit
aux deux enfants:

--Morfilez.

Les petits garons le regardrent interdits.

Gavroche se mit  rire:

--Ah! tiens, c'est vrai, a ne sait pas encore, c'est si petit.

Et il reprit:

--Mangez.

En mme temps, il leur tendait  chacun un morceau de pain.

Et, pensant que l'an, qui lui paraissait plus digne de sa
conversation, mritait quelque encouragement spcial et devait tre
dbarrass de toute hsitation  satisfaire son apptit, il ajouta en
lui donnant la plus grosse part:

--Colle-toi a dans le fusil.

Il y avait un morceau plus petit que les deux autres; il le prit pour
lui.

Les pauvres enfants taient affams, y compris Gavroche. Tout en
arrachant leur pain  belles dents, ils encombraient la boutique du
boulanger qui, maintenant qu'il tait pay, les regardait avec humeur.

--Rentrons dans la rue, dit Gavroche.

Ils reprirent la direction de la Bastille.

De temps en temps, quand ils passaient devant les devantures de
boutiques claires, le plus petit s'arrtait pour regarder l'heure 
une montre en plomb suspendue  son cou par une ficelle.

--Voil dcidment un fort serin, disait Gavroche.

Puis, pensif, il grommelait entre ses dents:

--C'est gal, si j'avais des mmes, je les serrerais mieux que a.

Comme ils achevaient leur morceau de pain et atteignaient l'angle de
cette morose rue des Ballets au fond de laquelle on aperoit le guichet
bas et hostile de la Force:

--Tiens, c'est toi, Gavroche? dit quelqu'un.

--Tiens, c'est toi, Montparnasse? dit Gavroche.

C'tait un homme qui venait d'aborder le gamin, et cet homme n'tait
autre que Montparnasse dguis, avec des besicles bleues, mais
reconnaissable pour Gavroche.

--Mtin, poursuivit Gavroche, tu as une pelure couleur cataplasme de
graine de lin et des lunettes bleues comme un mdecin. Tu as du style,
parole de vieux!

--Chut, fit Montparnasse, pas si haut!

Et il entrana vivement Gavroche hors de la lumire des boutiques.

Les deux petits suivaient machinalement en se tenant par la main.

Quand ils furent sous l'archivolte noire d'une porte cochre,  l'abri
des regards et de la pluie:

--Sais-tu o je vas? demanda Montparnasse.

-- l'abbaye de Monte--Regret, dit Gavroche.

--Farceur!

Et Montparnasse reprit:

--Je vas retrouver Babet.

--Ah! fit Gavroche, elle s'appelle Babet.

Montparnasse baissa la voix.

--Pas elle, lui.

--Ah! Babet!

--Oui, Babet.

--Je le croyais boucl.

--Il a dfait la boucle, rpondit Montparnasse.

Et il conta rapidement au gamin que, le matin de ce mme jour o ils
taient, Babet, ayant t transfr  la Conciergerie, s'tait vad en
prenant  gauche au lieu de prendre  droite dans le corridor de
l'instruction.

Gavroche admira l'habilet.

--Quel dentiste! dit-il.

Montparnasse ajouta quelques dtails sur l'vasion de Babet, et termina
par:

--Oh! ce n'est pas tout.

Gavroche, tout en coutant, s'tait saisi d'une canne que Montparnasse
tenait  la main; il en avait machinalement tir la partie suprieure,
et la lame d'un poignard avait apparu.

--Ah! fit-il en repoussant vivement le poignard, tu as emmen ton
gendarme dguis en bourgeois.

Montparnasse cligna de l'oeil.

--Fichtre! reprit Gavroche, tu vas donc te colleter avec les cognes?

--On ne sait pas, rpondit Montparnasse d'un air indiffrent. Il est
toujours bon d'avoir une pingle sur soi.

Gavroche insista:

--Qu'est-ce que tu vas donc faire cette nuit?

Montparnasse prit de nouveau la corde grave et dit en mangeant les
syllabes:

--Des choses.

Et, changeant brusquement de conversation:

-- propos!

--Quoi?

--Une histoire de l'autre jour. Figure-toi. Je rencontre un bourgeois.
Il me fait cadeau d'un sermon et de sa bourse. Je mets a dans ma poche.
Une minute aprs, je fouille dans ma poche. Il n'y avait plus rien.

--Que le sermon, fit Gavroche.

--Mais toi, reprit Montparnasse, o vas-tu donc maintenant?

Gavroche montra ses deux protgs et dit:

--Je vas coucher ces enfants-l.

--O a, coucher?

--Chez moi.

--O a chez toi?

--Chez moi.

--Tu loges donc?

--Oui, je loge.

--Et o loges-tu?

--Dans l'lphant, dit Gavroche.

Montparnasse, quoique de sa nature peu tonn, ne put retenir une
exclamation:

--Dans l'lphant!

--Eh bien oui, dans l'lphant! repartit Gavroche. Kekaa?

Ceci est encore un mot de la langue que personne n'crit et que tout le
monde parle. Kekaa signifie: qu'est-ce que cela a?

L'observation profonde du gamin ramena Montparnasse au calme et au bon
sens. Il parut revenir  de meilleurs sentiments pour le logis de
Gavroche.

--Au fait! dit-il, oui, l'lphant. Y est-on bien?

--Trs bien, fit Gavroche. L, vrai, chenment. Il n'y a pas de vents
coulis comme sous les ponts.

--Comment y entres-tu?

--J'entre.

--E y a donc un trou? demanda Montparnasse.

--Parbleu! Mais il ne faut pas le dire. C'est entre les jambes de
devant. Les coqueurs ne l'ont pas vu.

--Et tu grimpes? Oui, je comprends.

--Un tour de main, cric, crac, c'est fait, plus personne.

Aprs un silence, Gavroche ajouta:

--Pour ces petits j'aurai une chelle.

Montparnasse se mit  rire.

--O diable as-tu pris ces mmes-l?

Gavroche rpondit avec simplicit:

--C'est des momichards dont un perruquier m'a fait cadeau.

Cependant Montparnasse tait devenu pensif.

--Tu m'as reconnu bien aisment, murmura-t-il.

Il prit dans sa poche deux petits objets qui n'taient autre chose que
deux tuyaux de plume envelopps de coton et s'en introduisit un dans
chaque narine. Ceci lui faisait un autre nez.

--a te change, dit Gavroche, tu es moins laid, tu devrais garder
toujours a.

Montparnasse tait joli garon, mais Gavroche tait railleur.

--Sans rire, demanda Montparnasse, comment me trouves-tu?

C'tait aussi un autre son de voix. En un clin d'oeil, Montparnasse
tait devenu mconnaissable.

--Oh! fais-nous Porrichinelle! s'cria Gavroche.

Les deux petits, qui n'avaient rien cout jusque-l, occups qu'ils
taient eux-mmes  fourrer leurs doigts dans leur nez, s'approchrent 
ce nom et regardrent Montparnasse avec un commencement de joie et
d'admiration.

Malheureusement Montparnasse tait soucieux.

Il posa la main sur l'paule de Gavroche et lui dit en appuyant sur les
mots:

--coute ce que je te dis, garon, si j'tais sur la place, avec mon
dogue, ma dague et ma digue, et si vous me prodiguiez dix gros sous, je
ne refuserais pas d'y goupiner, mais nous ne sommes pas le mardi gras.

Cette phrase bizarre produisit sur le gamin un effet singulier. Il se
tourna vivement, promena avec une attention profonde ses petits yeux
brillants autour de lui, et aperut,  quelques pas, un sergent de ville
qui leur tournait le dos. Gavroche laissa chapper un: ah, bon! qu'il
rprima sur-le-champ, et, secouant la main de Montparnasse:

--Eh bien, bonsoir, fit-il, je m'en vas  mon lphant avec mes mmes.
Une supposition que tu aurais besoin de moi une nuit, tu viendrais me
trouver l. Je loge  l'entresol. Il n'y a pas de portier. Tu
demanderais monsieur Gavroche.

--C'est bon, dit Montparnasse.

Et ils se sparrent, Montparnasse cheminant vers la Grve et Gavroche
vers la Bastille. Le petit de cinq ans, tran par son frre que
tranait Gavroche, tourna plusieurs fois la tte en arrire pour voir
s'en aller Porrichinelle.

La phrase amphigourique par laquelle Montparnasse avait averti Gavroche
de la prsence du sergent de ville ne contenait pas d'autre talisman que
l'assonance _dig_ rpte cinq ou six fois sous des formes varies.
Cette syllabe _dig_, non prononce isolment, mais artistement mle aux
mots d'une phrase, veut dire:--_Prenons garde, on ne peut pas parler
librement_.--Il y avait en outre dans la phrase de Montparnasse une
beaut littraire qui chappa  Gavroche, _c'est mon dogue, ma dague et,
ma digue_, locution de l'argot du Temple qui signifie, _mon chien, mon
couteau et ma femme,_ fort usit parmi les pitres et les queues-rouges
du grand sicle o Molire crivait et o Callot dessinait.

Il y a vingt ans, on voyait encore dans l'angle sud-est de la place de
la Bastille prs de la gare du canal creuse dans l'ancien foss de la
prison-citadelle, un monument bizarre qui s'est effac dj de la
mmoire des Parisiens, et qui mritait d'y laisser quelque trace, car
c'tait une pense du membre de l'Institut, gnral en chef de l'arme
d'gypte.

Nous disons monument, quoique ce ne ft qu'une maquette. Mais cette
maquette elle-mme, bauche prodigieuse, cadavre grandiose d'une ide de
Napolon que deux ou trois coups de vent successifs avaient emporte et
jete  chaque fois plus loin de nous, tait devenue historique, et
avait pris je ne sais quoi de dfinitif qui contrastait avec son aspect
provisoire. C'tait un lphant de quarante pieds de haut, construit en
charpente et en maonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait
 une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque,
maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet
angle dsert et dcouvert de la place, le large front du colosse, sa
trompe, ses dfenses, sa tour, sa croupe norme, ses quatre pieds
pareils  des colonnes faisaient, la nuit, sur le ciel toil, une
silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait
dire. C'tait une sorte de symbole de la force populaire. C'tait
sombre, nigmatique et immense. C'tait on ne sait quel fantme
puissant, visible et debout  ct du spectre invisible de la Bastille.

Peu d'trangers visitaient cet difice, aucun passant ne le regardait.
Il tombait en ruine;  chaque saison, des pltras qui se dtachaient de
ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. Les diles, comme on dit
en patois lgant, l'avaient oubli depuis 1814. Il tait l dans son
coin, morne, malade, croulant, entour d'une palissade pourrie, souille
 chaque instant par des cochers ivres; des crevasses lui lzardaient le
ventre, une latte lui sortait de la queue, les hautes herbes lui
poussaient entre les jambes; et comme le niveau de la place s'levait
depuis trente ans tout autour par ce mouvement lent et continu qui
exhausse insensiblement le sol des grandes villes, il tait dans un
creux et il semblait que la terre s'enfont sous lui. Il tait immonde,
mpris, repoussant et superbe, laid aux yeux du bourgeois, mlancolique
aux yeux du penseur. Il avait quelque chose d'une ordure qu'on va
balayer et quelque chose d'une majest qu'on va dcapiter.

Comme nous l'avons dit, la nuit l'aspect changeait. La nuit est le
vritable milieu de tout ce qui est ombre. Ds que tombait le
crpuscule, le vieil lphant se transfigurait; il prenait une figure
tranquille et redoutable dans la formidable srnit des tnbres. tant
du pass, il tait de la nuit; et cette obscurit allait  sa grandeur.

Ce monument, rude, trapu, pesant, pre, austre, presque difforme, mais
 coup sr majestueux et empreint d'une sorte de gravit magnifique et
sauvage, a disparu pour laisser rgner en paix l'espce de pole
gigantesque, orn de son tuyau, qui a remplac la sombre forteresse 
neuf tours,  peu prs comme la bourgeoisie remplace la fodalit. Il
est tout simple qu'un pole soit le symbole d'une poque dont une
marmite contient la puissance. Cette poque passera, elle passe dj; on
commence  comprendre que, s'il peut y avoir de la force dans une
chaudire, il ne peut y avoir de puissance que dans un cerveau; en
d'autres termes, que ce qui mne et entrane le monde, ce ne sont pas
les locomotives, ce sont les ides. Attelez les locomotives aux ides,
c'est bien; mais ne prenez pas le cheval pour le cavalier.

Quoi qu'il en soit, pour revenir  la place de la Bastille, l'architecte
de l'lphant avec du pltre tait parvenu  faire du grand;
l'architecte du tuyau de pole a russi  faire du petit avec du bronze.

Ce tuyau de pole, qu'on a baptis d'un nom sonore et nomm la colonne
de Juillet, ce monument manqu d'une rvolution avorte, tait encore
envelopp en 1832 d'une immense chemise en charpente que nous regrettons
pour notre part, et d'un vaste enclos en planches, qui achevait d'isoler
l'lphant.

Ce fut vers ce coin de la place,  peine clair du reflet d'un
rverbre loign, que le gamin dirigea les deux mmes.

Qu'on nous permette de nous interrompre ici et de rappeler que nous
sommes dans la simple ralit, et qu'il y a vingt ans les tribunaux
correctionnels eurent  juger, sous prvention de vagabondage et de bris
d'un monument public, un enfant qui avait t surpris couch dans
l'intrieur mme de l'lphant de la Bastille.

Ce fait constat, nous continuons.

En arrivant prs du colosse, Gavroche comprit l'effet que l'infiniment
grand peut produire sur l'infiniment petit, et dit:

--Moutards! n'ayez pas peur.

Puis il entra par une lacune de la palissade dans l'enceinte de
l'lphant et aida les mmes  enjamber la brche. Les deux enfants, un
peu effrays, suivaient sans dire mot Gavroche et se confiaient  cette
petite providence en guenilles qui leur avait donn du pain et leur
avait promis un gte.

Il y avait l, couche le long de la palissade, une chelle qui servait
le jour aux ouvriers du chantier voisin. Gavroche la souleva avec une
singulire vigueur, et l'appliqua contre une des jambes de devant de
l'lphant. Vers le point o l'chelle allait aboutir, on distinguait
une espce de trou noir dans le ventre du colosse.

Gavroche montra l'chelle et le trou  ses htes et leur dit:

--Montez et entrez.

Les deux petits garons se regardrent terrifis.

--Vous avez peur, mmes! s'cria Gavroche.

Et il ajouta:

--Vous allez voir.

Il treignit le pied rugueux de l'lphant, et en un clin d'oeil, sans
daigner se servir de l'chelle, il arriva  la crevasse. Il y entra
comme une couleuvre qui se glisse dans une fente, il s'y enfona, et un
moment aprs les deux enfants virent vaguement apparatre, comme une
forme blanchtre et blafarde, sa tte ple au bord du trou plein de
tnbres.

--Eh bien, cria-t-il, montez donc, les momignards! vous allez voir comme
on est bien!--Monte, toi! dit-il  l'an, je te tends la main.

Les petits se poussrent de l'paule, le gamin leur faisait peur et les
rassurait  la fois, et puis il pleuvait bien fort. L'an se risqua. Le
plus jeune, en voyant monter son frre et lui rest tout seul entre les
pattes de cette grosse bte, avait bien envie de pleurer, mais il
n'osait.

L'an gravissait, tout en chancelant, les barreaux de l'chelle;
Gavroche, chemin faisant, l'encourageait par des exclamations de matre
d'armes  ses coliers ou de muletier  ses mules:

--Aye pas peur!

--C'est a!

--Va toujours!

--Mets ton pied l!

--Ta main ici.

--Hardi!

Et quand il fut  sa porte, il l'empoigna brusquement et vigoureusement
par le bras et le tira  lui.

--Gob! dit-il.

Le mme avait franchi la crevasse.

--Maintenant, fit Gavroche, attends-moi. Monsieur, prenez la peine de
vous asseoir.

Et, sortant de la crevasse comme il y tait entr, il se laissa glisser
avec l'agilit d'un ouistiti le long de la jambe de l'lphant, il tomba
debout sur ses pieds dans l'herbe, saisit le petit de cinq ans 
bras-le-corps et le planta au beau milieu de l'chelle, puis il se mit 
monter derrire lui en criant  l'an:

--Je vas le pousser, tu vas le tirer.

En un instant le petit fut mont, pouss, tran, tir, bourr, fourr
dans le trou sans avoir eu le temps de se reconnatre, et Gavroche,
entrant aprs lui, repoussant d'un coup de talon l'chelle qui tomba sur
le gazon, se mit  battre des mains et cria:

--Nous y v'l! Vive le gnral Lafayette!

Cette explosion passe, il ajouta:

--Les mioches, vous tes chez moi.

Gavroche tait en effet chez lui.

 utilit inattendue de l'inutile! charit des grandes choses! bont des
gants! Ce monument dmesur qui avait contenu une pense de l'Empereur
tait devenu la bote d'un gamin. Le mme avait t accept et abrit
par le colosse. Les bourgeois endimanchs qui passaient devant
l'lphant de la Bastille disaient volontiers en le toisant d'un air de
mpris avec leurs yeux  fleur de tte:-- quoi cela sert-il?--Cela
servait  sauver du froid, du givre, de la grle, de la pluie, 
garantir du vent d'hiver,  prserver du sommeil dans la boue qui donne
la fivre et du sommeil dans la neige qui donne la mort, un petit tre
sans pre ni mre, sans pain, sans vtements, sans asile. Cela servait 
recueillir l'innocent que la socit repoussait. Cela servait  diminuer
la faute publique. C'tait une tanire ouverte  celui auquel toutes les
portes taient fermes. Il semblait que le vieux mastodonte misrable,
envahi par la vermine et par l'oubli, couvert de verrues, de moisissures
et d'ulcres, chancelant, vermoulu, abandonn, condamn, espce de
mendiant colossal demandant en vain l'aumne d'un regard bienveillant au
milieu du carrefour, avait eu piti, lui, de cet autre mendiant, du
pauvre pygme qui s'en allait sans souliers aux pieds, sans plafond sur
la tte, soufflant dans ses doigts, vtu de chiffons, nourri de ce qu'on
jette. Voil  quoi servait l'lphant de la Bastille. Cette ide de
Napolon, ddaigne par les hommes, avait t reprise par Dieu. Ce qui
n'et t qu'illustre tait devenu auguste. Il et fallu  l'Empereur,
pour raliser ce qu'il mditait, le porphyre, l'airain, le fer, l'or, le
marbre;  Dieu le vieil assemblage de planches, de solives et de pltras
suffisait. L'Empereur avait eu un rve de gnie; dans cet lphant
titanique, arm, prodigieux, dressant sa trompe, portant sa tour, et
faisant jaillir de toutes parts autour de lui des eaux joyeuses et
vivifiantes, il voulait incarner le peuple; Dieu en avait fait une chose
plus grande, il y logeait un enfant.

Le trou par o Gavroche tait entr tait une brche  peine visible du
dehors, cache qu'elle tait, nous l'avons dit, sous le ventre de
l'lphant, et si troite qu'il n'y avait gure que des chats et des
mmes qui pussent y passer.

--Commenons, dit Gavroche, par dire au portier que nous n'y sommes pas.

Et plongeant dans l'obscurit avec certitude comme quelqu'un qui connat
son appartement, il prit une planche et en boucha le trou.

Gavroche replongea dans l'obscurit. Les enfants entendirent le
reniflement de l'allumette enfonce dans la bouteille phosphorique.
L'allumette chimique n'existait pas encore; le briquet Fumade
reprsentait  cette poque le progrs.

Une clart subite leur fit cligner les yeux; Gavroche venait d'allumer
un de ces bouts de ficelle tremps dans la rsine qu'on appelle rats de
cave. Le rat de cave, qui fumait plus qu'il n'clairait, rendait
confusment visible le dedans de l'lphant.

Les deux htes de Gavroche regardrent autour d'eux et prouvrent
quelque chose de pareil  ce qu'prouverait quelqu'un qui serait enferm
dans la grosse tonne de Heidelberg, ou mieux encore  ce que dut
prouver Jonas dans le ventre biblique de la baleine. Tout un squelette
gigantesque leur apparaissait et les enveloppait. En haut, une longue
poutre brune d'o partaient de distance en distance de massives
membrures cintres figurait la colonne vertbrale avec les ctes, des
stalactites de pltre y pendaient comme des viscres, et d'un ct 
l'autre de vastes toiles d'araigne faisaient des diaphragmes poudreux.
On voyait  et l dans les coins de grosses taches noirtres qui
avaient l'air de vivre et qui se dplaaient rapidement avec un
mouvement brusque et effar.

Les dbris tombs du dos de l'lphant sur son ventre en avaient combl
la concavit, de sorte qu'on pouvait y marcher comme sur un plancher.

Le plus petit se rencogna contre son frre et dit  demi-voix:

--C'est noir.

Ce mot fit exclamer Gavroche. L'air ptrifi des deux mmes rendait une
secousse ncessaire.

--Qu'est-ce que vous me fichez? s'cria-t-il. Blaguons-nous?
faisons-nous les dgots? vous faut-il pas les Tuileries? Seriez-vous
des brutes? Dites-le. Je vous prviens que je ne suis pas du rgiment
des godiches. Ah , est-ce que vous tes les moutards du moutardier du
pape?

Un peu de rudoiement est bon dans l'pouvante. Cela rassure. Les deux
enfants se rapprochrent de Gavroche.

Gavroche, paternellement attendri de cette confiance, passa du grave au
doux et s'adressant au plus petit:

--Bta, lui dit-il en accentuant l'injure d'une nuance caressante, c'est
dehors que c'est noir. Dehors il pleut, ici il ne pleut pas; dehors il
fait froid, ici il n'y a pas une miette de vent; dehors il y a des tas
de monde, ici il n'y a personne; dehors il n'y a pas mme la lune, ici
il y a ma chandelle, nom d'unch!

Les deux enfants commenaient  regarder l'appartement avec moins
d'effroi; mais Gavroche ne leur laissa pas plus longtemps le loisir de
la contemplation.

--Vite, dit-il.

Et il les poussa vers ce que nous sommes trs heureux de pouvoir appeler
le fond de la chambre.

L tait son lit.

Le lit de Gavroche tait complet. C'est--dire qu'il y avait un matelas,
une couverture et une alcve avec rideaux.

Le matelas tait une natte de paille, la couverture un assez vaste pagne
de grosse laine grise fort chaud et presque neuf. Voici ce que c'tait
que l'alcve:

Trois chalas assez longs enfoncs et consolids dans les gravois du
sol, c'est--dire du ventre de l'lphant, deux en avant, un en arrire,
et runis par une corde  leur sommet, de manire  former un faisceau
pyramidal. Ce faisceau supportait un treillage de fil de laiton qui
tait simplement pos dessus, mais artistement appliqu et maintenu par
des attaches de fil de fer, de sorte qu'il enveloppait entirement les
trois chalas. Un cordon de grosses pierres fixait tout autour ce
treillage sur le sol, de manire  ne rien laisser passer. Ce treillage
n'tait autre chose qu'un morceau de ces grillages de cuivre dont on
revt les volires dans les mnageries. Le lit de Gavroche tait sous ce
grillage comme dans une cage. L'ensemble ressemblait  une tente
d'Esquimau.

C'est ce grillage qui tenait lieu de rideaux.

Gavroche drangea un peu les pierres qui assujettissaient le grillage
par devant; les deux pans du treillage qui retombaient l'un sur l'autre
s'cartrent.

--Mmes,  quatre pattes! dit Gavroche.

Il fit entrer avec prcaution ses htes dans la cage, puis il y entra
aprs eux, en rampant, rapprocha les pierres et referma hermtiquement
l'ouverture.

Ils s'taient tendus tous trois sur la natte.

Si petits qu'ils fussent, aucun d'eux n'et pu se tenir debout dans
l'alcve. Gavroche avait toujours le rat de cave  sa main.

--Maintenant, dit-il, pioncez! Je vas supprimer le candlabre.

--Monsieur, demanda l'an des deux frres  Gavroche en montrant le
grillage, qu'est-ce que c'est donc que a?

--a, dit Gavroche gravement, c'est pour les rats.--Pioncez!

Cependant il se crut oblig d'ajouter quelques paroles pour
l'instruction de ces tres en bas ge, et il continua:

--C'est des choses du Jardin des plantes. a sert aux animaux froces.
_Gniena_ (il y en a) plein un magasin. _Gnia_ (il n'y a) qu' monter
par-dessus un mur, qu' grimper par une fentre et qu' passer sous une
porte. On en a tant qu'on veut.

Tout en parlant, il enveloppait d'un pan de la couverture le tout petit
qui murmura:

--Oh! c'est bon! c'est chaud!

Gavroche fixa un oeil satisfait sur la couverture.

--C'est encore du Jardin des plantes, dit-il. J'ai pris a aux singes.

Et montrant  l'an la natte sur laquelle il tait couch, natte fort
paisse et admirablement travaille, il ajouta:

--a, c'tait  la girafe.

Aprs une pause, il poursuivit:

--Les btes avaient tout a. Je le leur ai pris. a ne les a pas
fches. Je leur ai dit: C'est pour l'lphant.

Il fit encore un silence et reprit:

--On passe par-dessus les murs et on se fiche du gouvernement. V'l.

Les deux enfants considraient avec un respect craintif et stupfait cet
tre intrpide et inventif, vagabond comme eux, isol comme eux, chtif
comme eux, qui avait quelque chose d'admirable et de tout-puissant, qui
leur semblait surnaturel, et dont la physionomie se composait de toutes
les grimaces d'un vieux saltimbanque mles au plus naf et au plus
charmant sourire.

--Monsieur, fit timidement l'an, vous n'avez donc pas peur des
sergents de ville?

Gavroche se borna  rpondre:

--Mme! on ne dit pas les sergents de ville, on dit les cognes.

Le tout petit avait les yeux ouverts, mais il ne disait rien. Comme il
tait au bord de la natte, l'an tant au milieu, Gavroche lui borda la
couverture comme et fait une mre et exhaussa la natte sous sa tte
avec de vieux chiffons de manire  faire au mme un oreiller. Puis il
se tourna vers l'an.

--Hein? on est joliment bien, ici!

--Ah oui! rpondit l'an en regardant Gavroche avec une expression
d'ange sauv.

Les deux pauvres petits enfants tout mouills commenaient  se
rchauffer.

--Ah , continua Gavroche, pourquoi donc est-ce que vous pleuriez?

Et montrant le petit  son frre:

--Un mioche comme a, je ne dis pas; mais un grand comme toi, pleurer,
c'est crtin; on a l'air d'un veau.

--Dame, fit l'enfant, nous n'avions plus du tout de logement o aller.

--Moutard! reprit Gavroche, on ne dit pas un logement, on dit une
piolle.

--Et puis nous avions peur d'tre tout seuls comme a la nuit.

--On ne dit pas la nuit, on dit la sorgue.

--Merci, monsieur, dit l'enfant.

--coute, repartit Gavroche, il ne faut plus geindre jamais pour rien.
J'aurai soin de vous. Tu verras comme on s'amuse. L't, nous irons  la
Glacire avec Navet, un camarade  moi, nous nous baignerons  la Gare,
nous courrons tout nus sur les trains devant le pont d'Austerlitz, a
fait rager les blanchisseuses. Elles crient, elles bisquent, si tu
savais comme elles sont farces! Nous irons voir l'homme squelette. Il
est en vie. Aux Champs-lyses. Il est maigre comme tout, ce
paroissien-l. Et puis je vous conduirai au spectacle. Je vous mnerai 
Frdrick-Lematre. J'ai des billets, je connais des acteurs, j'ai mme
jou une fois dans une pice. Nous tions des mmes comme a, on courait
sous une toile, a faisait la mer. Je vous ferai engager  mon thtre.
Nous irons voir les sauvages. Ce n'est pas vrai, ces sauvages-l. Ils
ont des maillots roses qui font des plis, et on leur voit aux coudes des
reprises en fil blanc. Aprs a, nous irons  l'Opra. Nous entrerons
avec les claqueurs. La claque  l'Opra est trs bien compose. Je
n'irais pas avec la claque sur les boulevards.  l'Opra, figure-toi, il
y en a qui payent vingt sous, mais c'est des btas. On les appelle des
lavettes.--Et puis nous irons voir guillotiner. Je vous ferai voir le
bourreau. Il demeure rue des Marais. Monsieur Sanson. Il y a une bote
aux lettres  la porte. Ah! on s'amuse fameusement!

En ce moment, une goutte de cire tomba sur le doigt de Gavroche et le
rappela aux ralits de la vie.

--Bigre! dit-il, v'l la mche qui s'use. Attention! je ne peux pas
mettre plus d'un sou par mois  mon clairage. Quand on se couche, il
faut dormir. Nous n'avons pas le temps de lire des romans de monsieur
Paul de Kock. Avec a que la lumire pourrait passer par les fentes de
la porte cochre, et les cognes n'auraient qu' voir.

--Et puis, observa timidement l'an qui seul osait causer avec Gavroche
et lui donner la rplique, un fumeron pourrait tomber dans la paille, il
faut prendre garde de brler la maison.

--On ne dit pas brler la maison, fit Gavroche, on dit riffauder le
bocard.

L'orage redoublait. On entendait,  travers des roulements de tonnerre,
l'averse battre le dos du colosse.

--Enfonc, la pluie! dit Gavroche. a m'amuse d'entendre couler la
carafe le long des jambes de la maison. L'hiver est une bte; il perd sa
marchandise, il perd sa peine, il ne peut pas nous mouiller, et a le
fait bougonner, ce vieux porteur d'eau-l.

Cette allusion au tonnerre, dont Gavroche, en sa qualit de philosophe
du dix-neuvime sicle, acceptait toutes les consquences, fut suivie
d'un large clair, si blouissant que quelque chose en entra par la
crevasse dans le ventre de l'lphant. Presque en mme temps la foudre
gronda, et trs furieusement. Les deux petits poussrent un cri, et se
soulevrent si vivement que le treillage en fut presque cart; mais
Gavroche tourna vers eux sa face hardie et profita du coup de tonnerre
pour clater de rire.

--Du calme, enfants. Ne bousculons pas l'difice. Voil du beau
tonnerre,  la bonne heure! Ce n'est pas l de la gnognotte d'clair.
Bravo le bon Dieu! nom d'unch! c'est presque aussi bien qu' l'Ambigu.

Cela dit, il refit l'ordre dans le treillage, poussa doucement les deux
enfants sur le chevet du lit, pressa leurs genoux pour les bien tendre
tout de leur long et s'cria:

--Puisque le bon Dieu allume sa chandelle, je peux souffler la mienne.
Les enfants, il faut dormir, mes jeunes humains. C'est trs mauvais de
ne pas dormir. a vous ferait schlinguer du couloir, ou, comme on dit
dans le grand monde, puer de la gueule. Entortillez-vous bien de la
pelure! je vas teindre. Y tes-vous?

--Oui, murmura l'an, je suis bien. J'ai comme de la plume sous la
tte.

--On ne dit pas la tte, cria Gavroche, on dit la tronche.

Les deux enfants se serrrent l'un contre l'autre. Gavroche acheva de
les arranger sur la natte et leur monta la couverture jusqu'aux
oreilles, puis rpta pour la troisime fois l'injonction en langue
hiratique:

--Pioncez!

Et il souffla le lumignon.

 peine la lumire tait-elle teinte qu'un tremblement singulier
commena  branler le treillage sous lequel les trois enfants taient
couchs. C'tait une multitude de frottements sourds qui rendaient un
son mtallique, comme si des griffes et des dents grinaient sur le fil
de cuivre. Cela tait accompagn de toutes sortes de petits cris aigus.

Le petit garon de cinq ans, entendant ce vacarme au-dessus de sa tte
et glac d'pouvante, poussa du coude son frre an, mais le frre an
pionait dj, comme Gavroche le lui avait ordonn. Alors le petit,
n'en pouvant plus de peur, osa interpeller Gavroche, mais tout bas, en
retenant son haleine:

--Monsieur?

--Hein? fit Gavroche qui venait de fermer les paupires.

--Qu'est-ce que c'est donc que a?

--C'est les rats, rpondit Gavroche.

Et il remit sa tte sur la natte.

Les rats en effet, qui pullulaient par milliers dans la carcasse de
l'lphant et qui taient ces taches noires vivantes dont nous avons
parl, avaient t tenus en respect par la flamme de la bougie tant
qu'elle avait brill, mais ds que cette caverne, qui tait comme leur
cit, avait t rendue  la nuit, sentant l ce que le bon conteur
Perrault appelle de la chair frache, ils s'taient rus en foule sur
la tente de Gavroche, avaient grimp jusqu'au sommet, et en mordaient
les mailles comme s'ils cherchaient  percer cette zinzelire d'un
nouveau genre.

Cependant le petit ne s'endormait pas.

--Monsieur! reprit-il.

--Hein? fit Gavroche.

--Qu'est-ce que c'est donc que les rats?

--C'est des souris.

Cette explication rassura un peu l'enfant. Il avait vu dans sa vie des
souris blanches et il n'en avait pas eu peur. Pourtant il leva encore
la voix:

--Monsieur?

--Hein? refit Gavroche.

--Pourquoi n'avez-vous pas un chat?

--J'en ai eu un, rpondit Gavroche, j'en ai apport un, mais ils me
l'ont mang.

Cette seconde explication dfit l'oeuvre de la premire, et le petit
recommena  trembler. Le dialogue entre lui et Gavroche reprit pour la
quatrime fois.

--Monsieur!

--Hein?

--Qui a qui a t mang?

--Le chat.

--Qui a qui a mang le chat?

--Les rats.

--Les souris?

--Oui, les rats.

L'enfant, constern de ces souris qui mangent les chats, poursuivit:

--Monsieur, est-ce qu'elles nous mangeraient, ces souris-l?

--Pardi! fit Gavroche.

La terreur de l'enfant tait au comble. Mais Gavroche ajouta:

--N'elle pas peur! ils ne peuvent pas entrer. Et puis je suis l!
Tiens, prends ma main. Tais-toi, et pionce!

Gavroche en mme temps prit la main du petit par-dessus son frre.
L'enfant serra cette main contre lui et se sentit rassur. Le courage et
la force ont de ces communications mystrieuses. Le silence s'tait
refait autour d'eux, le bruit des voix avait effray et loign les
rats; au bout de quelques minutes ils eurent beau revenir et faire rage,
les trois mmes, plongs dans le sommeil, n'entendaient plus rien.

Les heures de la nuit s'coulrent. L'ombre couvrait l'immense place de
la Bastille, un vent d'hiver qui se mlait  la pluie soufflait par
bouffes, les patrouilles furetaient les portes, les alles, les enclos,
les coins obscurs, et, cherchant les vagabonds nocturnes, passaient
silencieusement devant l'lphant; le monstre, debout, immobile, les
yeux ouverts dans les tnbres, avait l'air de rver comme satisfait de
sa bonne action, et abritait du ciel et des hommes les trois pauvres
enfants endormis.

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se souvenir qu' cette poque
le corps de garde de la Bastille tait situ  l'autre extrmit de la
place, et que ce qui se passait prs de l'lphant ne pouvait tre ni
aperu, ni entendu par la sentinelle.

Vers la fin de cette heure qui prcde immdiatement le point du jour,
un homme dboucha de la rue Saint-Antoine en courant, traversa la place,
tourna le grand enclos de la colonne de Juillet, et se glissa entre les
palissades jusque sous le ventre de l'lphant. Si une lumire
quelconque et clair cet homme,  la manire profonde dont il tait
mouill, on et devin qu'il avait pass la nuit sous la pluie. Arriv
sous l'lphant, il fit entendre un cri bizarre qui n'appartient 
aucune langue humaine et qu'une perruche seule pourrait reproduire. Il
rpta deux fois ce cri dont l'orthographe que voici donne  peine
quelque ide:

--Kirikikiou!

Au second cri, une voix claire, gaie et jeune, rpondit du ventre de
l'lphant:

--Oui.

Presque immdiatement, la planche qui fermait le trou se drangea et
donna passage  un enfant qui descendit le long du pied de l'lphant et
vint lestement tomber prs de l'homme. C'tait Gavroche. L'homme tait
Montparnasse.

Quant  ce cri, _kirikikiou_, c'tait l sans doute ce que l'enfant
voulait dire par: _Tu demanderas monsieur Gavroche_.

En l'entendant, il s'tait rveill en sursaut, avait ramp hors de son
alcve, en cartant un peu le grillage qu'il avait ensuite referm
soigneusement, puis il avait ouvert la trappe et tait descendu.

L'homme et l'enfant se reconnurent silencieusement dans la nuit;
Montparnasse se borna  dire:

--Nous avons besoin de toi. Viens nous donner un coup de main.

Le gamin ne demanda pas d'autre claircissement.

--Me v'l, dit-il.

Et tous deux se dirigrent vers la rue Saint-Antoine, d'o sortait
Montparnasse, serpentant rapidement  travers la longue file des
charrettes de marachers qui descendent  cette heure-l vers la halle.

Les marachers accroupis dans leurs voitures parmi les salades et les
lgumes,  demi assoupis, enfouis jusqu'aux yeux dans leurs roulires 
cause de la pluie battante, ne regardaient mme pas ces tranges
passants.




Chapitre III

Les pripties de l'vasion


Voici ce qui avait eu lieu cette mme nuit  la Force:

Une vasion avait t concerte entre Babet, Brujon, Gueulemer et
Thnardier, quoique Thnardier ft au secret. Babet avait fait l'affaire
pour son compte, le jour mme, comme on a vu d'aprs le rcit de
Montparnasse  Gavroche. Montparnasse devait les aider du dehors.

Brujon, ayant pass un mois dans une chambre de punition, avait eu le
temps, premirement, d'y tresser une corde, deuximement, d'y mrir un
plan. Autrefois ces lieux svres o la discipline de la prison livre le
condamn  lui-mme, se composaient de quatre murs de pierre, d'un
plafond de pierre, d'un pav de dalles, d'un lit de camp, d'une lucarne
grille, d'une porte double de fer, et s'appelaient _cachots;_ mais le
cachot a t jug trop horrible; maintenant cela se compose d'une porte
de fer, d'une lucarne grille, d'un lit de camp, d'un pav de dalles,
d'un plafond de pierre, de quatre murs de pierre, et cela s'appelle
_chambre de punition_. Il y fait un peu jour vers midi. L'inconvnient
de ces chambres qui, comme on voit, ne sont pas des cachots, c'est de
laisser songer des tres qu'il faudrait faire travailler.

Brujon donc avait song, et il tait sorti de la chambre de punition
avec une corde. Comme on le rputait fort dangereux dans la cour
Charlemagne, on le mit dans le Btiment-Neuf. La premire chose qu'il
trouva dans le Btiment-Neuf, ce fut Gueulemer, la seconde, ce fut un
clou; Gueulemer, c'est--dire le crime, un clou, c'est--dire la
libert.

Brujon, dont il est temps de se faire une ide complte, tait, avec une
apparence de complexion dlicate et une langueur profondment
prmdite, un gaillard poli, intelligent et voleur qui avait le regard
caressant et le sourire atroce. Son regard rsultait de sa volont et
son sourire rsultait de sa nature. Ses premires tudes dans son art
s'taient diriges vers les toits; il avait fait faire de grands progrs
 l'industrie des arracheurs de plomb qui dpouillent les toitures et
dpiautent les gouttires par le procd dit _au gras-double_.

Ce qui achevait de rendre l'instant favorable pour une tentative
d'vasion, c'est que les couvreurs remaniaient et rejointoyaient, en ce
moment-l mme, une partie des ardoises de la prison. La cour
Saint-Bernard n'tait plus absolument isole de la cour Charlemagne et
de la cour Saint-Louis. Il y avait par l-haut des chafaudages et des
chelles; en d'autres termes, des ponts et des escaliers du ct de la
dlivrance.

Le Btiment-Neuf, qui tait tout ce qu'on pouvait voir au monde de plus
lzard et de plus dcrpit, tait le point faible de la prison. Les
murs en taient  ce point rongs par le salptre qu'on avait t oblig
de revtir d'un parement de bois les votes des dortoirs, parce qu'il
s'en dtachait des pierres qui tombaient sur les prisonniers dans leurs
lits. Malgr cette vtust, on faisait la faute d'enfermer dans le
Btiment-Neuf les accuss les plus inquitants, d'y mettre les fortes
causes, comme on dit en langage de prison.

Le Btiment-Neuf contenait quatre dortoirs superposs et un comble qu'on
appelait le Bel-Air. Un large tuyau de chemine, probablement de quelque
ancienne cuisine des ducs de La Force, partait du rez-de-chausse,
traversait les quatre tages, coupait en deux tous les dortoirs o il
figurait une faon de pilier aplati, et allait trouer le toit.

Gueulemer et Brujon taient dans le mme dortoir. On les avait mis par
prcaution dans l'tage d'en bas. Le hasard faisait que la tte de leurs
lits s'appuyait au tuyau de la chemine.

Thnardier se trouvait prcisment au-dessus de leur tte dans ce comble
qualifi le Bel-Air.

Le passant qui s'arrte rue Culture-Sainte-Catherine, aprs la caserne
des pompiers, devant la porte cochre de la maison des Bains, voit une
cour pleine de fleurs et d'arbustes en caisses, au fond de laquelle se
dveloppe, avec deux ailes, une petite rotonde blanche gaye par des
contrevents verts, le rve bucolique de Jean-Jacques. Il n'y a pas plus
de dix ans, au-dessus de cette rotonde s'levait un mur noir, norme,
affreux, nu, auquel elle tait adosse. C'tait le mur du chemin de
ronde de la Force.

Ce mur derrire cette rotonde, c'tait Milton entrevu derrire Berquin.

Si haut qu'il ft, ce mur tait dpass par un toit plus noir encore
qu'on apercevait au del. C'tait le toit du Btiment-Neuf. On y
remarquait quatre lucarnes-mansardes armes de barreaux, c'taient les
fentres du Bel-Air. Une chemine perait ce toit; c'tait la chemine
qui traversait les dortoirs.

Le Bel-Air, ce comble du Btiment-Neuf, tait une espce de grande halle
mansarde, ferme de triples grilles et de portes doubles de tle que
constellaient des clous dmesurs. Quand on y entrait par l'extrmit
nord, on avait  sa gauche les quatre lucarnes, et  sa droite, faisant
face aux lucarnes, quatre cages carres assez vastes, espaces, spares
par des couloirs troits, construites jusqu' hauteur d'appui en
maonnerie et le reste jusqu'au toit en barreaux de fer.

Thnardier tait au secret dans une de ces cages, depuis la nuit du 3
fvrier. On n'a jamais pu dcouvrir comment, et par quelle connivence,
il avait russi  s'y procurer et  y cacher une bouteille de ce vin
invent, dit-on, par Desrues, auquel se mle un narcotique et que la
bande des _Endormeurs_ a rendu clbre.

Il y a dans beaucoup de prisons des employs tratres, mi-partis
geliers et voleurs, qui aident aux vasions, qui vendent  la police
une domesticit infidle, et qui font danser l'anse du panier  salade.

Dans cette mme nuit donc, o le petit Gavroche avait recueilli les deux
enfants errants, Brujon et Gueulemer, qui savaient que Babet, vad le
matin mme, les attendait dans la rue ainsi que Montparnasse, se
levrent doucement et se mirent  percer avec le clou que Brujon avait
trouv le tuyau de chemine auquel leurs lits touchaient. Les gravois
tombaient sur le lit de Brujon, de sorte qu'on ne les entendait pas. Les
giboules mles de tonnerre branlaient les portes sur leurs gonds et
faisaient dans la prison un vacarme affreux et utile. Ceux des
prisonniers qui se rveillrent firent semblant de se rendormir et
laissrent faire Gueulemer et Brujon. Brujon tait adroit; Gueulemer
tait vigoureux. Avant qu'aucun bruit ft parvenu au surveillant couch
dans la cellule grille qui avait jour sur le dortoir, le mur tait
perc, la chemine escalade, le treillis de fer qui fermait l'orifice
suprieur du tuyau forc, et les deux redoutables bandits sur le toit.
La pluie et le vent redoublaient, le toit glissait.

--Quelle bonne sorgue pour une crampe! dit Brujon.

Un abme de six pieds de large et de quatre-vingts pieds de profondeur
les sparait du mur de ronde. Au fond de cet abme ils voyaient reluire
dans l'obscurit le fusil d'un factionnaire. Ils attachrent par un bout
aux tronons des barreaux de la chemine qu'ils venaient de tordre la
corde que Brujon avait file dans son cachot, lancrent l'autre bout
par-dessus le mur de ronde, franchirent d'un bond l'abme, se
cramponnrent au chevron du mur, l'enjambrent, se laissrent glisser
l'un aprs l'autre le long de la corde sur un petit toit qui touche  la
maison des Bains, ramenrent leur corde  eux, sautrent dans la cour
des Bains, la traversrent, poussrent le vasistas du portier, auprs
duquel pendait son cordon, tirrent le cordon, ouvrirent la porte
cochre, et se trouvrent dans la rue.

Il n'y avait pas trois quarts d'heure qu'ils s'taient levs debout sur
leurs lits dans les tnbres, leur clou  la main, leur projet dans la
tte.

Quelques instants aprs, ils avaient rejoint Babet et Montparnasse qui
rdaient dans les environs.

En tirant leur corde  eux, ils l'avaient casse, et il en tait rest
un morceau attach  la chemine sur le toit. Ils n'avaient du reste
d'autre avarie que de s'tre  peu prs entirement enlev la peau des
mains.

Cette nuit-l, Thnardier tait prvenu, sans qu'on ait pu claircir de
quelle faon, et ne dormait pas.

Vers une heure du matin, la nuit tant trs noire, il vit passer sur le
toit, dans la pluie et dans la bourrasque, devant la lucarne qui tait
vis--vis de sa cage, deux ombres. L'une s'arrta  la lucarne le temps
d'un regard. C'tait Brujon. Thnardier le reconnut, et comprit. Cela
lui suffit.

Thnardier, signal comme escarpe et dtenu sous prvention de
guet-apens nocturne  main arme, tait gard  vue. Un factionnaire,
qu'on relevait de deux heures en deux heures, se promenait le fusil
charg devant sa cage. Le Bel-Air tait clair par une applique. Le
prisonnier avait aux pieds une paire de fers du poids de cinquante
livres. Tous les jours  quatre heures de l'aprs-midi, un gardien
escort de deux dogues,--cela se faisait encore ainsi  cette
poque,--entrait dans sa cage, dposait prs de son lit un pain noir de
deux livres, une cruche d'eau et une cuelle pleine d'un bouillon assez
maigre o nageaient quelques gourganes, visitait ses fers et frappait
sur les barreaux. Cet homme avec ses dogues revenait deux fois dans la
nuit.

Thnardier avait obtenu la permission de conserver une espce de
cheville en fer dont il se servait pour clouer son pain dans une fente
de la muraille, afin, disait-il, de le prserver des rats. Comme on
gardait Thnardier  vue, on n'avait point trouv d'inconvnient  cette
cheville. Cependant on se souvint plus tard qu'un gardien avait dit:--Il
vaudrait mieux ne lui laisser qu'une cheville en bois.

 deux heures du matin on vint changer le factionnaire qui tait un
vieux soldat, et on le remplaa par un conscrit. Quelques instants
aprs, l'homme aux chiens fit sa visite, et s'en alla sans avoir rien
remarqu, si ce n'est la trop grande jeunesse et l'air paysan du
tourlourou. Deux heures aprs,  quatre heures, quand on vint relever
le conscrit, on le trouva endormi et tomb  terre comme un bloc prs de
la cage de Thnardier. Quant  Thnardier, il n'y tait plus. Ses fers
briss taient sur le carreau. Il y avait un trou au plafond de sa cage,
et, au-dessus, un autre trou dans le toit. Une planche de son lit avait
t arrache et sans doute emporte, car on ne la retrouva point. On
saisit aussi dans la cellule une bouteille  moiti vide qui contenait
le reste du vin stupfiant avec lequel le soldat avait t endormi. La
bayonnette du soldat avait disparu.

Au moment o ceci fut dcouvert, on crut Thnardier hors de toute
atteinte. La ralit est qu'il n'tait plus dans le Btiment-Neuf, mais
qu'il tait encore fort en danger. Son vasion n'tait point consomme.

Thnardier, en arrivant sur le toit du Btiment-Neuf, avait trouv le
reste de la corde de Brujon qui pendait aux barreaux de la trappe
suprieure de la chemine, mais ce bout cass tant beaucoup trop court,
il n'avait pu s'vader par-dessus le chemin de ronde comme avaient fait
Brujon et Gueulemer.

Quand on dtourne de la rue des Ballets dans la rue du Roi-de-Sicile, on
rencontre presque tout de suite  droite un enfoncement sordide. Il y
avait l au sicle dernier une maison dont il ne reste plus que le mur
de fond, vritable mur de masure qui s'lve  la hauteur d'un troisime
tage entre les btiments voisins. Cette ruine est reconnaissable  deux
grandes fentres carres qu'on y voit encore; celle du milieu, la plus
proche du pignon de droite, est barre d'une solive vermoulue ajuste en
chevron d'tai.  travers ces fentres on distinguait autrefois une
haute muraille lugubre qui tait un morceau de l'enceinte du chemin de
ronde de la Force.

Le vide que la maison dmolie a laiss sur la rue est  moiti rempli
par une palissade en planches pourries contrebute de cinq bornes de
pierre. Dans cette clture se cache une petite baraque appuye  la
ruine reste debout. La palissade a une porte qui, il y a quelques
annes, n'tait ferme que d'un loquet.

C'est sur la crte de cette ruine que Thnardier tait parvenu un peu
aprs trois heures du matin.

Comment tait-il arriv l? C'est ce qu'on n'a jamais pu expliquer ni
comprendre. Les clairs avaient d tout ensemble le gner et l'aider.
S'tait-il servi des chelles et des chafaudages des couvreurs pour
gagner de toit en toit, de clture en clture, de compartiment en
compartiment, les btiments de la cour Charlemagne, puis les btiments
de la cour Saint-Louis, le mur de ronde, et de l la masure sur la rue
du Roi-de-Sicile? Mais il y avait dans ce trajet des solutions de
continuit qui semblaient le rendre impossible. Avait-il pos la planche
de son lit comme un pont du toit du Bel-Air au mur du chemin de ronde,
et s'tait-il mis  ramper  plat ventre sur le chevron du mur de ronde
tout autour de la prison jusqu' la masure? Mais le mur du chemin de
ronde de la Force dessinait une ligne crnele et ingale, il montait et
descendait, il s'abaissait  la caserne des pompiers, il se relevait 
la maison des Bains, il tait coup par des constructions, il n'avait
pas la mme hauteur sur l'htel Lamoignon que sur la rue Pave, il avait
partout des chutes et des angles droits; et puis les sentinelles
auraient d voir la sombre silhouette du fugitif; de cette faon encore
le chemin fait par Thnardier reste  peu prs inexplicable. Des deux
manires, fuite impossible. Thnardier, illumin par cette effrayante
soif de la libert qui change les prcipices en fosss, les grilles de
fer en claies d'osier, un cul-de-jatte en athlte, un podagre en oiseau,
la stupidit en instinct, l'instinct en intelligence et l'intelligence
en gnie, Thnardier avait-il invent et improvis une troisime
manire? On ne l'a jamais su.

On ne peut pas toujours se rendre compte des merveilles de l'vasion.
L'homme qui s'chappe, rptons-le, est un inspir; il y a de l'toile
et de l'clair dans la mystrieuse lueur de la fuite; l'effort vers la
dlivrance n'est pas moins surprenant que le coup d'aile vers le
sublime; et l'on dit d'un voleur vad: Comment a-t-il fait pour
escalader ce toit? de mme qu'on dit de Corneille: O a-t-il trouv
_Qu'il mourt?_

Quoi qu'il en soit, ruisselant de sueur, tremp par la pluie, les
vtements en lambeaux, les mains corches, les coudes en sang, les
genoux dchirs, Thnardier tait arriv sur ce que les enfants, dans
leur langue figure, appellent _le coupant_ du mur de la ruine, il s'y
tait couch tout de son long, et l, la force lui avait manqu. Un
escarpement  pic de la hauteur d'un troisime tage le sparait du pav
de la rue.

La corde qu'il avait tait trop courte.

Il attendait l, ple, puis, dsespr de tout l'espoir qu'il avait
eu, encore couvert par la nuit, mais se disant que le jour allait venir,
pouvant de l'ide d'entendre avant quelques instants sonner 
l'horloge voisine de Saint-Paul quatre heures, heure o l'on viendrait
relever la sentinelle et o on la trouverait endormie sous le toit
perc, regardant avec stupeur,  une profondeur terrible,  la lueur des
rverbres, le pav mouill et noir, ce pav dsir et effroyable qui
tait la mort et qui tait la libert.

Il se demandait si ses trois complices d'vasion avaient russi, s'ils
l'avaient attendu, et s'ils viendraient  son aide. Il coutait. Except
une patrouille, personne n'avait pass dans la rue depuis qu'il tait
l. Presque toute la descente des marachers de Montreuil, de Charonne,
de Vincennes et de Bercy  la halle se fait par la rue Saint-Antoine.

Quatre heures sonnrent. Thnardier tressaillit, peu d'instants aprs,
cette rumeur effare et confuse qui suit une vasion dcouverte clata
dans la prison. Le bruit des portes qu'on ouvre et qu'on ferme, le
grincement des grilles sur leurs gonds, le tumulte du corps de garde,
les appels rauques des guichetiers, le choc des crosses de fusil sur le
pav des cours, arrivaient jusqu' lui. Des lumires montaient et
descendaient aux fentres grilles des dortoirs, une torche courait sur
le comble du Btiment-Neuf, les pompiers de la caserne d' ct avaient
t appels. Leurs casques, que la torche clairait dans la pluie,
allaient et venaient le long des toits. En mme temps Thnardier voyait
du ct de la Bastille une nuance blafarde blanchir lugubrement le bas
du ciel.

Lui tait sur le haut d'un mur de dix pouces de large, tendu sous
l'averse, avec deux gouffres  droite et  gauche, ne pouvant bouger, en
proie au vertige d'une chute possible et  l'horreur d'une arrestation
certaine, et sa pense, comme le battant d'une cloche, allait de l'une
de ces ides  l'autre:--Mort si je tombe, pris si je reste.

Dans cette angoisse, il vit tout  coup, la rue tant encore tout  fait
obscure, un homme qui se glissait le long des murailles et qui venait du
ct de la rue Pave s'arrter dans le renfoncement au-dessus duquel
Thnardier tait comme suspendu. Cet homme ft rejoint par un second qui
marchait avec la mme prcaution, puis par un troisime, puis par un
quatrime. Quand ces hommes furent runis, l'un d'eux souleva le loquet
de la porte de la palissade, et ils entrrent tous quatre dans
l'enceinte o est la baraque. Ils se trouvaient prcisment au-dessous
de Thnardier. Ces hommes avaient videmment choisi ce renfoncement pour
pouvoir causer sans tre vus des passants ni de la sentinelle qui garde
le guichet de la Force  quelques pas de l. Il faut dire aussi que la
pluie tenait cette sentinelle bloque dans sa gurite. Thnardier, ne
pouvant distinguer leurs visages, prta l'oreille  leurs paroles avec
l'attention dsespre d'un misrable qui se sent perdu.

Thnardier vit passer devant ses yeux quelque chose qui ressemblait 
l'esprance, ces hommes parlaient argot.

Le premier disait, bas, mais distinctement:

--Dcarrons. Qu'est-ce que nous maquillons icigo?

Le second rpondit:

--Allons nous en. Qu'est-ce que nous faisons ici?

--Il lansquine  teindre le riffe du rabouin. Et puis les coqueurs vont
passer, il y a l un grivier qui porte gaffe, nous allons nous faire
emballer icicaille.

Ces deux mots, _icigo_ et _icicaille_, qui tous deux veulent dire ici,
et qui appartiennent, le premier  l'argot des barrires, le second 
l'argot du Temple, furent des traits de lumire pour Thnardier.  icigo
il reconnut Brujon, qui tait rdeur de barrires, et  icicaille Babet,
qui, parmi tous ses mtiers, avait t revendeur au Temple.

L'antique argot du grand sicle ne se parle plus qu'au Temple, et Babet
tait le seul mme qui le parlt bien purement. Sans _icicaille_,
Thnardier ne l'aurait point reconnu, car il avait tout  fait dnatur
sa voix.

Cependant le troisime tait intervenu:

--Rien ne presse encore, attendons un peu. Qu'est-ce qui nous dit qu'il
n'a pas besoin de nous?

 ceci, qui n'tait que du franais, Thnardier reconnut Montparnasse,
lequel mettait son lgance  entendre tous les argots et  n'en parler
aucun.

Quant au quatrime, il se taisait, mais ses vastes paules le
dnonaient. Thnardier n'hsita pas. C'tait Gueulemer.

Brujon rpliqua presque imptueusement, mais toujours  voix basse:

--Qu'est-ce que tu nous bonis l? Le tapissier n'aura pas pu tirer sa
crampe. Il ne sait pas le truc, quoi! Bouliner sa limace et faucher ses
empaffes pour maquiller une tortouse, caler des boulins aux lourdes,
braser des faffes, maquiller des caroubles, faucher les durs, balancer
sa tortouse dehors, se planquer, se camoufler, il faut tre mariol! Le
vieux n'aura pas pu, il ne sait pas goupiner!

Babet ajouta, toujours dans ce sage argot classique que parlaient
Poulailler et Cartouche, et qui est  l'argot hardi, nouveau, color et
risqu dont usait Brujon ce que la langue de Racine est  la langue
d'Andr Chnier:

--Ton orgue tapissier aura t fait marron dans l'escalier. Il faut tre
arcasien. C'est un galifard. Il se sera laiss jouer l'harnache par un
roussin, peut-tre mme par un roussi, qui lui aura battu comtois. Prte
l'oche, Montparnasse, entends-tu ces criblements dans le collge? Tu as
vu toutes ces camoufles. Il est tomb, va! Il en sera quitte pour tirer
ses vingt longes. Je n'ai pas taf, je ne suis pas un taffeur, c'est
colomb, mais il n'y a plus qu' faire les lzards, ou autrement on nous
la fera gambiller. Ne renaude pas, viens avec nousiergue, allons picter
une rouillarde encible.

--On ne laisse pas les amis dans l'embarras, grommela Montparnasse.

--Je te bonis qu'il est malade, reprit Brujon.  l'heure qui toque, le
tapissier ne vaut pas une broque! Nous n'y pouvons rien. Dcarrons. Je
crois  tout moment qu'un cogne me ceintre en pogne!

Montparnasse ne rsistait plus que faiblement; le fait est que ces
quatre hommes, avec cette fidlit qu'ont les bandits de ne jamais
s'abandonner entre eux, avaient rd toute la nuit autour de la Force,
quel que ft le pril, dans l'esprance de voir surgir au haut de
quelque muraille Thnardier. Mais la nuit qui devenait vraiment trop
belle, c'tait une averse  rendre toutes les rues dsertes, le froid
qui les gagnait, leurs vtements tremps, leurs chaussures perces, le
bruit inquitant qui venait d'clater dans la prison, les heures
coules, les patrouilles rencontres, l'espoir qui s'en allait, la peur
qui revenait, tout cela les poussait  la retraite. Montparnasse
lui-mme, qui tait peut-tre un peu le gendre de Thnardier, cdait. Un
moment de plus, ils taient partis. Thnardier haletait sur son mur
comme les naufrags de la _Mduse_ sur leur radeau en voyant le navire
apparu s'vanouir  l'horizon.

Il n'osait les appeler, un cri entendu pouvait tout perdre, il eut une
ide, une dernire, une lueur; il prit dans sa poche le bout de la corde
de Brujon qu'il avait dtach de la chemine du Btiment-Neuf, et le
jeta dans l'enceinte de la palissade.

Cette corde tomba  leurs pieds.

--Une veuve, dit Babet.

--Ma tortouse! dit Brujon.

--L'aubergiste est l, dit Montparnasse.

Ils levrent les yeux. Thnardier avana un peu la tte.

--Vite! dit Montparnasse, as-tu l'autre bout de la corde, Brujon?

--Oui.

--Noue les deux bouts ensemble, nous lui jetterons la corde, il la
fixera au mur, il en aura assez pour descendre.

Thnardier se risqua  lever la voix.

--Je suis transi.

--On te rchauffera.

--Je ne puis plus bouger.

--Tu te laisseras glisser, nous te recevrons.

--J'ai les mains gourdes.

--Noue seulement la corde au mur.

--Je ne pourrai pas.

--Il faut que l'un de nous monte, dit Montparnasse.

--Trois tages! fit Brujon.

Un ancien conduit en pltre, lequel avait servi  un pole qu'on
allumait jadis dans la baraque, rampait le long du mur et montait
presque jusqu' l'endroit o l'on apercevait Thnardier. Ce tuyau, alors
fort lzard et tout crevass, est tomb depuis, mais on en voit encore
les traces. Il tait fort troit.

--On pourrait monter par l, fit Montparnasse.

--Par ce tuyau? s'cria Babet, un orgue! jamais! il faudrait un mion.

--Il faudrait un mme, reprit Brujon.

--O trouver un moucheron? dit Gueulemer.

--Attendez, dit Montparnasse. J'ai l'affaire.

Il entr'ouvrit doucement la porte de la palissade, s'assura qu'aucun
passant ne traversait la rue, sortit avec prcaution, referma la porte
derrire lui, et partit en courant dans la direction de la Bastille.

Sept ou huit minutes s'coulrent, huit mille sicles pour Thnardier;
Babet, Brujon et Gueulemer ne desserraient pas les dents; la porte se
rouvrit enfin, et Montparnasse parut, essouffl, et amenant Gavroche. La
pluie continuait de faire la rue compltement dserte.

Le petit Gavroche entra dans l'enceinte et regarda ces figures de
bandits d'un air tranquille. L'eau lui dgouttait des cheveux. Gueulemer
lui adressa la parole:

--Mioche, es-tu un homme?

Gavroche haussa les paules et rpondit:

--Un mme comme mzig est un orgue, et des orgues comme vousailles sont
des mmes.

--Comme le mion joue du crachoir! s'cria Babet.

--Le mme pantinois n'est pas maquill de fertille lansquine, ajouta
Brujon.

--Qu'est-ce qu'il vous faut? dit Gavroche.

Montparnasse rpondit:

--Grimper par ce tuyau.

--Avec cette veuve, ft Babet.

--Et ligoter la tortouse, continua Brujon.

--Au mont du montant, reprit Babet.

--Au pieu de la vanterne, ajouta Brujon.

--Et puis? dit Gavroche.

--Voil! dit Gueulemer.

Le gamin examina la corde, le tuyau, le mur, les fentres, et fit cet
inexprimable et ddaigneux bruit des lvres qui signifie:

--Que a!

--Il y a un homme l-haut que tu sauveras, reprit Montparnasse.

--Veux-tu? reprit Brujon.

--Serin! rpondit l'enfant comme si la question lui paraissait inoue;
et il ta ses souliers.

Gueulemer saisit Gavroche d'un bras, le posa sur le toit de la baraque,
dont les planches vermoulues pliaient sous le poids de l'enfant, et lui
remit la corde que Brujon avait renoue pendant l'absence de
Montparnasse. Le gamin se dirigea vers le tuyau o il tait facile
d'entrer grce  une large crevasse qui touchait au toit. Au moment o
il allait monter, Thnardier, qui voyait le salut et la vie s'approcher,
se pencha au bord du mur; la premire lueur du jour blanchissait son
front inond de sueur, ses pommettes livides, son nez effil et sauvage,
sa barbe grise toute hrisse, et Gavroche le reconnut.

--Tiens! dit-il, c'est mon pre!... Oh! cela n'empche pas.

Et prenant la corde dans ses dents, il commena rsolment l'escalade.

Il parvint au haut de la masure, enfourcha le vieux mur comme un cheval,
et noua solidement la corde  la traverse suprieure de la fentre.

Un moment aprs, Thnardier tait dans la rue.

Ds qu'il eut touch le pav, ds qu'il se sentit hors de danger, il ne
fut plus ni fatigu, ni transi, ni tremblant; les choses terribles dont
il sortait s'vanouirent comme une fume, toute cette trange et froce
intelligence se rveilla, et se trouva debout et libre, prte  marcher
devant elle. Voici quel fut le premier mot de cet homme:

--Maintenant, qui allons-nous manger?

Il est inutile d'expliquer le sens de ce mot affreusement transparent
qui signifie tout  la fois tuer, assassiner et dvaliser. _Manger_,
sens vrai: _dvorer_.

--Rencognons-nous bien, dit Brujon. Finissons en trois mots, et nous
nous sparerons tout de suite. Il y avait une affaire qui avait l'air
bonne rue Plumet, une rue dserte, une maison isole, une vieille grille
pourrie sur un jardin, des femmes seules.

--Eh bien! pourquoi pas? demanda Thnardier.

--Ta fe, ponine, a t voir la chose, rpondit Babet.

--Et elle a apport un biscuit  Magnon, ajouta Gueulemer. Rien 
maquiller l.

--La fe n'est pas loffe, fit Thnardier. Pourtant il faudra voir.

--Oui, oui, dit Brujon, il faudra voir.

Cependant aucun de ces hommes n'avait plus l'air de voir Gavroche qui,
pendant ce colloque, s'tait assis sur une des bornes de la palissade;
il attendit quelques instants, peut-tre que son pre se tournt vers
lui, puis il remit ses souliers, et dit:

--C'est fini? Vous n'avez plus besoin de moi, les hommes? vous voil
tirs d'affaire. Je m'en vas. Il faut que j'aille lever mes mmes.

Et il s'en alla.

Les cinq hommes sortirent l'un aprs l'autre de la palissade.

Quand Gavroche eut disparu au tournant de la rue des Ballets, Babet prit
Thnardier  part:

--As-tu regard ce mion? lui demanda-t-il.

--Quel mion?

--Le mion qui a grimp au mur et t'a port la corde.

--Pas trop.

--Eh bien, je ne sais pas, mais il me semble que c'est ton fils.

--Bah! dit Thnardier, crois-tu?

Et il s'en alla.




Livre septime--L'argot




Chapitre I

Origine


_Pigritia_ est un mot terrible.

Il engendre un monde, _la pgre_, lisez: _le vol_, et un enfer, _la
pgrenne_, lisez: _la faim_.

Ainsi la paresse est mre.

Elle a un fils, le vol, et une fille, la faim.

O sommes-nous en ce moment? Dans l'argot.

Qu'est-ce que l'argot? C'est tout  la fois la nation et l'idiome; c'est
le vol sous ses deux espces, peuple et langue.

Lorsqu'il y a trente-quatre ans, le narrateur de cette grave et sombre
histoire introduisait au milieu d'un ouvrage crit dans le mme but que
celui-ci un voleur parlant argot, il y eut bahissement et
clameur.--Quoi! comment! l'argot? Mais l'argot est affreux! mais c'est
la langue des chiourmes, des bagnes, des prisons, de tout ce que la
socit a de plus abominable! etc., etc., etc.

Nous n'avons jamais compris ce genre d'objections.

Depuis, deux puissants romanciers, dont l'un est un profond observateur
du coeur humain, l'autre un intrpide ami du peuple, Balzac et Eugne
Sue, ayant fait parler des bandits dans leur langue naturelle comme
l'avait fait en 1828 l'auteur du _Dernier jour d'un condamn_, les mmes
rclamations se sont leves. On a rpt:--Que nous veulent les
crivains avec ce rvoltant patois? l'argot est odieux! l'argot fait
frmir!

Qui le nie? Sans doute.

Lorsqu'il s'agit de sonder une plaie, un gouffre ou une socit, depuis
quand est-ce un tort de descendre trop avant, d'aller au fond? Nous
avions toujours pens que c'tait quelquefois un acte de courage, et
tout au moins une action simple et utile, digne de l'attention
sympathique que mrite le devoir accept et accompli. Ne pas tout
explorer, ne pas tout tudier, s'arrter en chemin, pourquoi? S'arrter
est le fait de la sonde et non du sondeur.

Certes, aller chercher dans les bas-fonds de l'ordre social, l o la
terre finit et o la boue commence, fouiller dans ces vagues paisses,
poursuivre, saisir et jeter tout palpitant sur le pav cet idiome abject
qui ruisselle de fange ainsi tir au jour, ce vocabulaire pustuleux dont
chaque mot semble un anneau immonde d'un monstre de la vase et des
tnbres, ce n'est ni une tche attrayante, ni une tche aise. Rien
n'est plus lugubre que de contempler ainsi  nu,  la lumire de la
pense, le fourmillement effroyable de l'argot. Il semble en effet que
ce soit une sorte d'horrible bte faite pour la nuit qu'on vient
d'arracher de son cloaque. On croit voir une affreuse broussaille
vivante et hrisse qui tressaille, se meut, s'agite, redemande l'ombre,
menace et regarde. Tel mot ressemble  une griffe, tel autre  un oeil
teint et sanglant; telle phrase semble remuer comme une pince de crabe.
Tout cela vit de cette vitalit hideuse des choses qui se sont
organises dans la dsorganisation.

Maintenant, depuis quand l'horreur exclut-elle l'tude? depuis quand la
maladie chasse-t-elle le mdecin? Se figure-t-on un naturaliste qui
refuserait d'tudier la vipre, la chauve-souris, le scorpion, la
scolopendre, la tarentule, et qui les rejetterait dans leurs tnbres en
disant: Oh! que c'est laid! Le penseur qui se dtournerait de l'argot
ressemblerait  un chirurgien qui se dtournerait d'un ulcre ou d'une
verrue. Ce serait un philologue hsitant  examiner un fait de la
langue, un philosophe hsitant  scruter un fait de l'humanit. Car, il
faut bien le dire  ceux qui l'ignorent, l'argot est tout ensemble un
phnomne littraire et un rsultat social. Qu'est-ce que l'argot
proprement dit? L'argot est la langue de la misre.

Ici on peut nous arrter; on peut gnraliser le fait, ce qui est
quelquefois une manire de l'attnuer, on peut nous dire que tous les
mtiers, toutes les professions, on pourrait presque ajouter tous les
accidents de la hirarchie sociale et toutes les formes de
l'intelligence, ont leur argot. Le marchand qui dit: _Montpellier
disponible; Marseille belle qualit_, l'agent de change qui dit:
_report, prime, fin courant_, le joueur qui dit: _tiers et tout, refait
de pique_, l'huissier des les normandes qui dit: _l'affieffeur
s'arrtant  son fonds ne peut clmer les fruits de ce fonds pendant la
saisie hrditale des immeubles du renonciateur_, le vaudevilliste qui
dit: _on a gay l'ours_, le comdien qui dit: _j'ai fait four_, le
philosophe qui dit: _triplicit phnomnale_, le chasseur qui dit:
_voileci allais, voileci fuyant_, le phrnologue qui dit: _amativit,
combativit, scrtivit_, le fantassin qui dit: _ma clarinette_, le
cavalier qui dit: _mon poulet d'Inde_, le matre d'armes qui dit:_
tierce, quarte, rompez_, l'imprimeur qui dit: _parlons batio_, tous,
imprimeur, matre d'armes, cavalier, fantassin, phrnologue, chasseur,
philosophe, comdien, vaudevilliste, huissier, joueur, agent de change,
marchand, parlent argot. Le peintre qui dit: _mon rapin_, le notaire qui
dit: _mon saute-ruisseau_, le perruquier qui dit:_ mon commis_, le
savetier qui dit: _mon gniaf_, parlent argot.  la rigueur, et si on le
veut absolument, toutes ces faons diverses de dire la droite et la
gauche, le matelot _bbord_ et _tribord_, le machiniste, _ct cour_ et
_ct jardin_, le bedeau, _ct de l'ptre_ et _ct de l'vangile_,
sont de l'argot. Il y a l'argot des mijaures comme il y a eu l'argot
des prcieuses. L'htel de Rambouillet confinait quelque peu  la Cour
des Miracles. Il y a l'argot des duchesses, tmoin cette phrase crite
dans un billet doux par une trs grande dame et trs jolie femme de la
Restauration: Vous trouverez dans ces potains-l une foultitude de
raisons pour que je me libertise. Les chiffres diplomatiques sont de
l'argot; la chancellerie pontificale, en disant 26 pour _Rome,
grkztntgzyal_ pour _envoi_ et _abfxustgrnogrkzu tu XI_ pour _duc de
Modne_, parle argot. Les mdecins du moyen ge qui, pour dire carotte,
radis et navet, disaient: _opoponach, perfroschinum, reptitalmus,
dracatholicum angelorum, postmegorum_, parlaient argot. Le fabricant de
sucre qui dit: _vergeoise, tte, clairc, tape, lumps, mlis, btarde,
commun, brl, plaque_, cet honnte manufacturier parle argot. Une
certaine cole de critique d'il y a vingt ans qui disait:--_La moiti de
Shakespeare est jeux de mots et calembours_,--parlait argot. Le pote et
l'artiste qui, avec un sens profond, qualifieront M. de Montmorency un
bourgeois, s'il ne se connat pas en vers et en statues, parlent argot.
L'acadmicien classique qui appelle les fleurs _Flore_, les fruits
_Pomone_, la mer _Neptune_, l'amour _les feux_, la beaut _les appas_,
un cheval _un coursier_, la cocarde blanche ou tricolore _la rose de
Bellone_, le chapeau  trois cornes _le triangle de Mars_, l'acadmicien
classique parle argot. L'algbre, la mdecine, la botanique, ont leur
argot. La langue qu'on emploie  bord, cette admirable langue de la mer,
si complte et si pittoresque, qu'ont parle Jean Bart, Duquesne,
Suffren et Duperr, qui se mle au sifflement des agrs, au bruit des
porte-voix, au choc des haches d'abordage, au roulis, au vent,  la
rafale, au canon, est tout un argot hroque et clatant qui est au
farouche argot de la pgre ce que le lion est au chacal.

Sans doute. Mais, quoi qu'on en puisse dire, cette faon de comprendre
le mot argot est une extension, que tout le monde mme n'admettra pas.
Quant  nous, nous conservons  ce mot sa vieille acception prcise,
circonscrite et dtermine, et nous restreignons l'argot  l'argot.
L'argot vritable, l'argot par excellence, Si ces deux mots peuvent
s'accoupler, l'immmorial argot qui tait un royaume, n'est autre chose,
nous le rptons, que la langue laide, inquite, sournoise, tratre,
venimeuse, cruelle, louche, vile, profonde, fatale, de la misre. Il y
a,  l'extrmit de tous les abaissements et de toutes les infortunes,
une dernire misre qui se rvolte et qui se dcide  entrer en lutte
contre l'ensemble des faits heureux et des droits rgnants; lutte
affreuse o, tantt ruse, tantt violente,  la fois malsaine et
froce, elle attaque l'ordre social  coups d'pingle par le vice et 
coup de massue par le crime. Pour les besoins de cette lutte, la misre
a invent une langue de combat qui est l'argot.

Faire surnager et soutenir au-dessus de l'oubli, au-dessus du gouffre,
ne ft-ce qu'un fragment d'une langue quelconque que l'homme a parle et
qui se perdrait, c'est--dire un des lments, bons ou mauvais, dont la
civilisation se compose ou se complique, c'est tendre les donnes de
l'observation sociale, c'est servir la civilisation mme. Ce service,
Plaute l'a rendu, le voulant ou ne le voulant pas, en faisant parler le
phnicien  deux soldats carthaginois; ce service, Molire l'a rendu en
faisant parler le levantin et toutes sortes de patois  tant de ses
personnages. Ici les objections se raniment. Le phnicien,  merveille!
le levantin,  la bonne heure! mme le patois, passe! ce sont des
langues qui ont appartenu  des nations ou  des provinces; mais
l'argot?  quoi bon conserver l'argot?  quoi bon faire surnager
l'argot?

 cela nous ne rpondrons qu'un mot. Certes, si la langue qu'a parle
une nation ou une province est digne d'intrt, il est une chose plus
digne encore d'attention et d'tude, c'est la langue qu'a parle une
misre.

C'est la langue qu'a parle en France, par exemple, depuis plus de
quatre sicles, non seulement une misre, mais la misre, toute la
misre humaine possible.

Et puis, nous y insistons, tudier les difformits et les infirmits
sociales et les signaler pour les gurir, ce n'est point une besogne o
le choix soit permis. L'historien des moeurs et des ides n'a pas une
mission moins austre que l'historien des vnements. Celui-ci a la
surface de la civilisation, les luttes des couronnes, les naissances de
princes, les mariages de rois, les batailles, les assembles, les grands
hommes publics, les rvolutions au soleil, tout le dehors; l'autre
historien a l'intrieur, le fond, le peuple qui travaille, qui souffre
et qui attend, la femme accable, l'enfant qui agonise, les guerres
sourdes d'homme  homme, les frocits obscures, les prjugs, les
iniquits convenues, les contre-coups souterrains de la loi, les
volutions secrtes des mes, les tressaillements indistincts des
multitudes, les meurt-de-faim, les va-nu-pieds, les bras-nus, les
dshrits, les orphelins, les malheureux et les infmes, toutes les
larves qui errent dans l'obscurit. Il faut qu'il descende, le coeur
plein de charit et de svrit  la fois, comme un frre et comme un
juge, jusqu' ces casemates impntrables o rampent ple-mle ceux qui
saignent et ceux qui frappent, ceux qui pleurent et ceux qui maudissent,
ceux qui jenent et ceux qui dvorent, ceux qui endurent le mal et ceux
qui le font. Ces historiens des coeurs et des mes ont-ils des devoirs
moindres que les historiens des faits extrieurs? Croit-on qu'Alighieri
ait moins de choses  dire que Machiavel? Le dessous de la civilisation,
pour tre plus profond et plus sombre, est-il moins important que le
dessus? Connat-on bien la montagne quand on ne connat pas la caverne?

Disons-le du reste en passant, de quelques mots de ce qui prcde on
pourrait infrer entre les deux classes d'historiens une sparation
tranche qui n'existe pas dans notre esprit. Nul n'est bon historien de
la vie patente, visible, clatante et publique des peuples s'il n'est en
mme temps, dans une certaine mesure, historien de leur vie profonde et
cache; et nul n'est bon historien du dedans s'il ne sait tre, toutes
les fois que besoin est, historien du dehors. L'histoire des moeurs et
des ides pntre l'histoire des vnements, et rciproquement. Ce sont
deux ordres de faits diffrents qui se rpondent, qui s'enchanent
toujours et s'engendrent souvent. Tous les linaments que la providence
trace  la surface d'une nation ont leurs parallles sombres, mais
distincts, dans le fond, et toutes les convulsions du fond produisent
des soulvements  la surface. La vraie histoire tant mle  tout, le
vritable historien se mle de tout.

L'homme n'est pas un cercle  un seul centre; c'est une ellipse  deux
foyers. Les faits sont l'un, les ides sont l'autre.

L'argot n'est autre chose qu'un vestiaire o la langue, ayant quelque
mauvaise action  faire, se dguise. Elle s'y revt de mots masques et
de mtaphores haillons.

De la sorte elle devient horrible.

On a peine  la reconnatre. Est-ce bien la langue franaise, la grande
langue humaine? La voil prte  entrer en scne et  donner au crime la
rplique, et propre  tous les emplois du rpertoire du mal. Elle ne
marche plus, elle clopine; elle boite sur la bquille de la Cour des
miracles, bquille mtamorphosable en massue; elle se nomme truanderie;
tous les spectres, ses habilleurs, l'ont grime; elle se trane et se
dresse, double allure du reptile. Elle est apte  tous les rles
dsormais, faite louche par le faussaire, vert-de-grise par
l'empoisonneur, charbonne de la suie de l'incendiaire; et le meurtrier
lui met son rouge.

Quand on coute, du ct des honntes gens,  la porte de la socit, on
surprend le dialogue de ceux qui sont dehors. On distingue des demandes
et des rponses. On peroit, sans le comprendre, un murmure hideux,
sonnant presque comme l'accent humain, mais plus voisin du hurlement que
de la parole. C'est l'argot. Les mots sont difformes, et empreints d'on
ne sait quelle bestialit fantastique. On croit entendre des hydres
parler.

C'est l'inintelligible dans le tnbreux. Cela grince et cela chuchote,
compltant le crpuscule par l'nigme. Il fait noir dans le malheur, il
fait plus noir encore dans le crime; ces deux noirceurs amalgames
composent l'argot. Obscurit dans l'atmosphre, obscurit dans les
actes, obscurit dans les voix. pouvantable langue crapaude qui va,
vient, sautle, rampe, bave, et se meut monstrueusement dans cette
immense brume grise faite de pluie, de nuit, de faim, de vice, de
mensonge, d'injustice, de nudit, d'asphyxie et d'hiver, plein midi des
misrables.

Ayons compassion des chtis. Hlas! qui sommes-nous nous-mmes? qui
suis-je, moi qui vous parle? qui tes-vous, vous qui m'coutez? d'o
venons-nous? et est-il bien sr que nous n'ayons rien fait avant d'tre
ns? La terre n'est point sans ressemblance avec une gele. Qui sait si
l'homme n'est pas un repris de justice divine?

Regardez la vie de prs. Elle est ainsi faite qu'on y sent partout de la
punition.

tes-vous ce qu'on appelle un heureux? Eh bien, vous tes triste tous
les jours. Chaque jour a son grand chagrin ou son petit souci. Hier,
vous trembliez pour une sant qui vous est chre, aujourd'hui vous
craignez pour la vtre, demain ce sera une inquitude d'argent,
aprs-demain la diatribe d'un calomniateur, l'autre aprs-demain le
malheur d'un ami; puis le temps qu'il fait, puis quelque chose de cass
ou de perdu, puis un plaisir que la conscience et la colonne vertbrale
vous reprochent; une autre fois, la marche des affaires publiques. Sans
compter les peines de coeur. Et ainsi de suite. Un nuage se dissipe, un
autre se reforme.  peine un jour sur cent de pleine joie et de plein
soleil. Et vous tes de ce petit nombre qui a le bonheur! Quant aux
autres hommes, la nuit stagnante est sur eux.

Les esprits rflchis usent peu de cette locution: les heureux et les
malheureux. Dans ce monde, vestibule d'un autre videmment, il n'y a pas
d'heureux.

La vraie division humaine est celle-ci: les lumineux et les tnbreux.

Diminuer le nombre des tnbreux, augmenter le nombre des lumineux,
voil le but. C'est pourquoi nous crions: enseignement! science!
Apprendre  lire, c'est allumer du feu; toute syllabe pele tincelle.

Du reste qui dit lumire ne dit pas ncessairement joie. On souffre dans
la lumire; l'excs brle. La flamme est ennemie de l'aile. Brler sans
cesser de voler, c'est l le prodige du gnie.

Quand vous connatrez et quand vous aimerez, vous souffrirez encore. Le
jour nat en larmes. Les lumineux pleurent, ne ft-ce que sur les
tnbreux.

L'argot, est la langue des tnbreux.




Chapitre II

Racines


La pense est mue dans ses plus sombres profondeurs, la philosophie
sociale est sollicite  ses mditations les plus poignantes, en
prsence de cet nigmatique dialecte  la fois fltri et rvolt. C'est
l qu'il y a du chtiment visible. Chaque syllabe y a l'air marque. Les
mots de la langue vulgaire y apparaissent comme froncs et racornis sous
le fer rouge du bourreau. Quelques-uns semblent fumer encore. Telle
phrase vous fait l'effet de l'paule fleurdelyse d'un voleur
brusquement mise  nu. L'ide refuse presque de se laisser exprimer par
ces substantifs repris de justice. La mtaphore y est parfois si
effronte qu'on sent qu'elle a t au carcan.

Du reste, malgr tout cela et  cause de tout cela, ce patois trange a
de droit son compartiment dans ce grand casier impartial o il y a place
pour le liard oxyd comme pour la mdaille d'or, et qu'on nomme la
littrature. L'argot, qu'on y consente ou non, a sa syntaxe et sa
posie. C'est une langue. Si,  la difformit de certains vocables, on
reconnat qu'elle a t mche par Mandrin,  la splendeur de certaines
mtonymies, on sent que Villon l'a parle.

Ce vers si exquis et si clbre:

_Mais o sont les neiges d'antan?_

est un vers d'argot. Antan--_ante annum_--est un mot de l'argot de
Thunes qui signifiait l'_an pass_ et par extension _autrefois_. On
pouvait encore lire il y a trente-cinq ans,  l'poque du dpart de la
grande chane de 1827, dans un des cachots de Bictre, cette maxime
grave au clou sur le mur par un roi de Thunes condamn aux galres:
_Les dabs d'antan trimaient siempre pour la pierre du Cosre_. Ce qui
veut dire: _Les rois d'autrefois allaient toujours se faire sacrer_.
Dans la pense de ce roi-l, le sacre, c'tait le bagne.

Le mot _dcarade_, qui exprime le dpart d'une lourde voiture au galop,
est attribu  Villon, et il en est digne. Ce mot, qui fait feu des
quatre pieds, rsume dans une onomatope magistrale tout l'admirable
vers de La Fontaine:

_Six forts chevaux tiraient un coche._

Au point de vue purement littraire, peu d'tudes seraient plus
curieuses et plus fcondes que celle de l'argot. C'est toute une langue
dans la langue, une sorte d'excroissance maladive, une greffe malsaine
qui a produit une vgtation, un parasite qui a ses racines dans le
vieux tronc gaulois et dont le feuillage sinistre rampe sur tout un ct
de la langue. Ceci est ce qu'on pourrait appeler le premier aspect,
l'aspect vulgaire de l'argot. Mais, pour ceux qui tudient la langue
ainsi qu'il faut l'tudier, c'est--dire comme les gologues tudient la
terre, l'argot apparat comme une vritable alluvion. Selon qu'on y
creuse plus ou moins avant, on trouve dans l'argot, au-dessous du vieux
franais populaire, le provenal, l'espagnol, de l'italien, du levantin,
cette langue des ports de la Mditerrane, de l'anglais et de
l'allemand, du roman dans ses trois varits, roman franais, roman
italien, roman roman, du latin, enfin du basque et du celte. Formation
profonde et bizarre. difice souterrain bti en commun par tous les
misrables. Chaque race maudite a dpos sa couche, chaque souffrance a
laiss tomber sa pierre, chaque coeur a donn son caillou. Une foule
d'mes mauvaises, basses ou irrites, qui ont travers la vie et sont
alles s'vanouir dans l'ternit, sont l presque entires et en
quelque sorte visibles encore sous la forme d'un mot monstrueux.

Veut-on de l'espagnol? le vieil argot gothique en fourmille. Voici
_boffette_, soufflet, qui vient de _bofeton; vantane_, fentre (plus
tard vanterne), qui vient de _vantana; gat_, chat, qui vient de _gato;
acite_, huile, qui vient de _aceyte_. Veut-on de l'italien? Voici
_spade_, pe, qui vient de _spada; carvel_, bateau, qui vient de
_caravella_. Veut-on de l'anglais? Voici le _bichot_, l'vque, qui
vient de _bishop; raille_, espion, qui vient de _rascal, rascalion_,
coquin; _pilcker_, tui, qui vient de _pilcher_, fourreau. Veut-on de
l'allemand? Voici le _caleur_, le garon, _kellner;_ le _hers_, le
matre, _herzog_ (duc). Veut-on du latin? Voici _frangir_, casser,
_frangere; affurer_, voler, _fur; cadne_, chane, _catena_. Il y a un
mot qui reparat dans toutes les langues du continent avec une sorte de
puissance et d'autorit mystrieuse, c'est le mot _magnus_; l'cosse en
fait son _mac_, qui dsigne le chef du clan, Mac-Farlane,
Mac-Callummore, le grand Farlane, le grand Callummore; l'argot en fait
le _meck_, et plus tard, le _meg_, c'est--dire Dieu. Veut-on du basque?
Voici _gahisto_, le diable, qui vient de _gaztoa_, mauvais; _sorgabon_,
bonne nuit, qui vient de _gabon_, bonsoir. Veut-on du celte? Voici
_blavin_, mouchoir, qui vient de _blavet_, eau jaillissante; _mnesse_,
femme (en mauvaise part), qui vient de _meinec_, plein de pierres;
_barant_, ruisseau, de _baranton_, fontaine; _goffeur_, serrurier, de
_goff_, forgeron; la _gudouze_, la mort, qui vient de _guenn-du_,
blanche-noire. Veut-on de l'histoire enfin? L'argot appelle les cus
_les maltses_, souvenir de la monnaie qui avait cours sur les galres
de Malte.

Outre les origines philologiques qui viennent d'tre indiques, l'argot
a d'autres racines plus naturelles encore et qui sortent pour ainsi dire
de l'esprit mme de l'homme:

Premirement, la cration directe des mots. L est le mystre des
langues. Peindre par des mots qui ont, on ne sait comment ni pourquoi,
des figures. Ceci est le fond primitif de tout langage humain, ce qu'on
en pourrait nommer le granit. L'argot pullule de mots de ce genre, mots
immdiats, crs de toute pice on ne sait o ni par qui, sans
tymologies, sans analogies, sans drivs, mots solitaires, barbares,
quelquefois hideux, qui ont une singulire puissance d'expression et qui
vivent.--Le bourreau, _le taule;_--la fort, _le sabri;_ la peur, la
fuite, _taf;_--le laquais, _le larbin;_--le gnral, le prfet, le
ministre, _pharos;_--le diable, _le rabouin_. Rien n'est plus trange
que ces mots qui masquent et qui montrent. Quelques-uns, _le rabouin_,
par exemple, sont en mme temps grotesques et terribles, et vous font
l'effet d'une grimace cyclopenne.

Deuximement, la mtaphore. Le propre d'une langue qui veut tout dire et
tout cacher, c'est d'abonder en figures. La mtaphore est une nigme o
se rfugie le voleur qui complote un coup, le prisonnier qui combine une
vasion. Aucun idiome n'est plus mtaphorique que l'argot.--_Dvisser le
coco_, tordre le cou,--_tortiller_, manger;--_tre gerb_, tre
jug;--_un rat_, un voleur de pain;--_il lansquine_, il pleut, vieille
figure frappante, qui porte en quelque sorte sa date avec elle, qui
assimile les longues lignes obliques de la pluie aux piques paisses et
penches des lansquenets, et qui fait tenir dans un seul mot la
mtonymie populaire: _il pleut des hallebardes_. Quelquefois,  mesure
que l'argot va de la premire poque  la seconde, des mots passent de
l'tat sauvage et primitif au sens mtaphorique. Le diable cesse d'tre
_le rabouin_ et devient _le boulanger_, celui qui enfourne. C'est plus
spirituel, mais moins grand; quelque chose comme Racine aprs Corneille,
comme Euripide aprs Eschyle. Certaines phrases d'argot, qui participent
des deux poques et ont  la fois le caractre barbare et le caractre
mtaphorique, ressemblent  des fantasmagories.--_Les sorgueurs vont
sollicer des gails  la lune_ (les rdeurs vont voler des chevaux la
nuit).--Cela passe devant l'esprit comme un groupe de spectres. On ne
sait ce qu'on voit.

Troisimement, l'expdient. L'argot vit sur la langue. Il en use  sa
fantaisie, il y puise au hasard, et il se borne souvent, quand le besoin
surgit,  la dnaturer sommairement et grossirement. Parfois, avec les
mots usuels ainsi dforms, et compliqus de mots d'argot pur, il
compose des locutions pittoresques o l'on sent le mlange des deux
lments prcdents, la cration directe et la mtaphore:--_Le cab
jaspine, je marronne que la roulotte de Pantin trime dans le sabri_; le
chien aboie, je souponne que la diligence de Paris passe dans le
bois.--_Le dab est sinve, la dabuge est merloussire, la fe est
bative_; le bourgeois est bte, la bourgeoise est ruse, la fille est
jolie.--Le plus souvent, afin de drouter les couteurs, l'argot se
borne  ajouter indistinctement  tous les mots de la langue une sorte
de queue ignoble, une terminaison en aille, en orgue, en iergue, ou en
uche. Ainsi _Vousiergue trouvaille bonorgue ce gigotmuche_? Trouvez-vous
ce gigot bon? Phrase adresse par Cartouche  un guichetier, afin de
savoir si la somme offerte pour l'vasion lui convenait.--La terminaison
en _mar_ a t ajoute assez rcemment.

L'argot, tant l'idiome de la corruption, se corrompt vite. En outre,
comme il cherche toujours  se drober, sitt qu'il se sent compris, il
se transforme. Au rebours de toute autre vgtation, tout rayon de jour
y tue ce qu'il touche. Aussi l'argot va-t-il se dcomposant et se
recomposant sans cesse; travail obscur et rapide qui ne s'arrte jamais.
Il fait plus de chemin en dix ans que la langue en dix sicles. Ainsi le
larton devient le lartif; le gail devient le gaye; la fertanche, la
fertille; le momignard, le momacque; les siques, les frusques; la
chique, l'grugeoir; le colabre, le colas. Le diable est d'abord
gahisto, puis le rabouin, puis le boulanger; le prtre est le ratichon,
puis le sanglier; le poignard est le vingt-deux, puis le surin, puis le
lingre; les gens de police sont des railles, puis des roussins, puis des
rousses, puis des marchands de lacets, puis des coqueurs, puis des
cognes; le bourreau est le taule, puis Charlot, puis l'atigeur, puis le
becquillard. Au dix-septime sicle, se battre, c'tait _se donner du
tabac;_ au dix-neuvime, c'est _se chiquer la gueule_. Vingt locutions
diffrentes ont pass entre ces deux extrmes. Cartouche parlerait
hbreu pour Lacenaire. Tous les mots de cette langue sont
perptuellement en fuite comme les hommes qui les prononcent.

Cependant, de temps en temps, et  cause de ce mouvement mme, l'ancien
argot reparat et redevient nouveau. Il a ses chefs-lieux o il se
maintient. Le Temple conservait l'argot du dix-septime sicle; Bictre,
lorsqu'il tait prison, conservait l'argot de Thunes. On y entendait la
terminaison en _anche_ des vieux thuneurs. _Boyanches-tu_ (bois-tu?)?
_il croyanche_ (il croit). Mais le mouvement perptuel n'en reste pas
moins la loi.

Si le philosophe parvient  fixer un moment, pour l'observer, cette
langue qui s'vapore sans cesse, il tombe dans de douloureuses et utiles
mditations. Aucune tude n'est plus efficace et plus fconde en
enseignements. Pas une mtaphore, pas une tymologie de l'argot qui ne
contienne une leon.--Parmi ces hommes, _battre_ veut dire _feindre;_ on
_bat_ une maladie; la ruse est leur force.

Pour eux l'ide de l'homme ne se spare pas de l'ide de l'ombre. La
nuit se dit la _sorgue_; l'homme, _l'orgue_. L'homme est un driv de la
nuit.

Ils ont pris l'habitude de considrer la socit comme une atmosphre
qui les tue, comme une force fatale, et ils parlent de leur libert
comme on parlerait de sa sant. Un homme arrt est un _malade;_ un
homme condamn est un _mort_.

Ce qu'il y a de plus terrible pour le prisonnier dans les quatre murs de
pierre qui l'ensevelissent, c'est une sorte de chastet glaciale; il
appelle le cachot, le _castus_.--Dans ce lieu funbre, c'est toujours
sous son aspect le plus riant que la vie extrieure apparat. Le
prisonnier a des fers aux pieds; vous croyez peut-tre qu'il songe que
c'est avec les pieds qu'on marche? non, il songe que c'est avec les
pieds qu'on danse; aussi, qu'il parvienne  scier ses fers, sa premire
ide est que maintenant il peut danser, et il appelle la scie un
_bastringue_.--Un _nom_ est un _centre;_ profonde assimilation.--Le
bandit a deux ttes, l'une qui raisonne ses actions et le mne pendant
toute sa vie, l'autre qu'il a sur ses paules, le jour de sa mort; il
appelle la tte qui lui conseille le crime, la _sorbonne_, et la tte
qui l'expie, la _tronche_.--Quand un homme n'a plus que des guenilles
sur le corps et des vices dans le coeur, quand il est arriv  cette
double dgradation matrielle et morale que caractrise dans ses deux
acceptions le mot _gueux_, il est  point pour le crime, il est comme un
couteau bien affil; il a deux tranchants, sa dtresse et sa mchancet;
aussi l'argot ne dit pas un gueux; il dit un _rguis_.--Qu'est-ce que
le bagne? un brasier de damnation, un enfer. Le forat s'appelle un
_fagot_.--Enfin, quel nom les malfaiteurs donnent-ils  la prison? _le
collge_. Tout un systme pnitentiaire peut sortir de ce mot.

Le voleur a lui aussi sa chair  canon, la matire volable, vous, moi,
quiconque passe; le _pantre_. (_Pan_, tout le monde.)

Veut-on savoir o sont closes la plupart des chansons de bagne, ces
refrains appels dans le vocabulaire spcial les _lirlonfa_? Qu'on
coute ceci:

Il y avait au Chtelet de Paris une grande cave longue. Cette cave tait
 huit pieds en contre-bas au-dessous du niveau de la Seine. Elle
n'avait ni fentres ni soupiraux, l'unique ouverture tait la porte; les
hommes pouvaient y entrer, l'air non. Cette cave avait pour plafond une
vote de pierre et pour plancher dix pouces de boue. Elle avait t
dalle; mais sous le suintement des eaux, le dallage s'tait pourri et
crevass.  huit pieds au-dessus du sol, une longue poutre massive
traversait ce souterrain de part en part; de cette poutre tombaient, de
distance en distance, des chanes de trois pieds de long, et 
l'extrmit de ces chanes il y avait des carcans. On mettait dans cette
cave les hommes condamns aux galres jusqu'au jour du dpart pour
Toulon. On les poussait sous cette poutre o chacun avait son serrement
oscillant dans les tnbres qui l'attendait. Les chanes, ces bras
pendants, et les carcans, ces mains ouvertes, prenaient ces misrables
par le cou. On les rivait et on les laissait l. La chane tant trop
courte, ils ne pouvaient se coucher. Ils restaient immobiles dans cette
cave, dans cette nuit, sous cette poutre, presque pendus, obligs  des
efforts inous pour atteindre au pain ou  la cruche, la vote sur la
tte, la boue jusqu' mi-jambe, leurs excrments coulant sur leurs
jarrets, cartels de fatigue, ployant aux hanches et aux genoux,
s'accrochant par les mains  la chane pour se reposer, ne pouvant
dormir que debout, et rveills  chaque instant par l'tranglement du
carcan; quelques-uns ne se rveillaient pas. Pour manger, ils faisaient
monter avec leur talon le long de leur tibia jusqu' leur main leur pain
qu'on leur jetait dans la boue. Combien de temps demeuraient-ils ainsi?
Un mois, deux mois, six mois quelquefois; un resta une anne. C'tait
l'antichambre des galres. On tait mis l pour un livre vol au roi.
Dans ce spulcre enfer, que faisaient-ils? Ce qu'on peut faire dans un
spulcre, ils agonisaient, et ce qu'on peut faire dans un enfer, ils
chantaient. Car o il n'y a plus l'esprance, le chant reste. Dans les
eaux de Malte, quand une galre approchait, on entendait le chant avant
d'entendre les rames. Le pauvre braconnier Survincent qui avait travers
la prison-cave du Chtelet disait: _Ce sont les rimes qui m'ont
soutenu_. Inutilit de la posie.  quoi bon la rime? C'est dans cette
cave que sont nes presque toutes les chansons d'argot. C'est de ce
cachot du Grand-Chtelet de Paris que vient le mlancolique refrain de
la galre de Montgomery: _Timaloumisaine_, _timoulamison_. La plupart de
ces chansons sont lugubres; quelques-unes sont gaies; une est tendre:

          _Icicaille est le thtre_
          _Du petit dardant._

Vous aurez beau faire, vous n'anantirez pas cet ternel reste du coeur
de l'homme, l'amour.

Dans ce monde des actions sombres, on se garde le secret. Le secret,
c'est la chose de tous. Le secret, pour ces misrables, c'est l'unit
qui sert de base  l'union. Rompre le secret, c'est arracher  chaque
membre de cette communaut farouche quelque chose de lui-mme. Dnoncer,
dans l'nergique langue d'argot, cela se dit: _manger le morceau_. Comme
si le dnonciateur tirait  lui un peu de la substance de tous et se
nourrissait d'un morceau de la chair de chacun.

Qu'est-ce que recevoir un soufflet? La mtaphore banale rpond: _C'est
voir trente-six chandelles_. Ici l'argot intervient, et reprend:
_Chandelle, camoufle_. Sur ce, le langage usuel donne au soufflet pour
synonyme camouflet. Ainsi, par une sorte de pntration de bas en haut,
la mtaphore, cette trajectoire incalculable, aidant, l'argot monte de
la caverne  l'acadmie, et Poulailler disant: _J'allume ma camoufle_,
fait crire  Voltaire: _Langleviel La Beaumelle mrite cent
camouflets_.

Une fouille dans l'argot, c'est la dcouverte  chaque pas. L'tude et
l'approfondissement de cet trange idiome mnent au mystrieux point
d'intersection de la socit rgulire avec la socit maudite.

L'argot, c'est le verbe devenu forat.

Que le principe pensant de l'homme puisse tre refoul si bas, qu'il
puisse tre tran et garrott l par les obscures tyrannies de la
fatalit, qu'il puisse tre li  on ne sait quelles attaches dans ce
prcipice, cela consterne.

 pauvre pense des misrables!

Hlas! personne ne viendra-t-il au secours de l'me humaine dans cette
ombre? Sa destine est-elle d'y attendre  jamais l'esprit, le
librateur, l'immense chevaucheur des pgases et des hippogriffes, le
combattant couleur d'aurore qui descend de l'azur entre deux ailes, le
radieux chevalier de l'avenir? Appellera-t-elle toujours en vain  son
secours la lance de lumire de l'idal? Est-elle condamne  entendre
venir pouvantablement dans l'paisseur du gouffre le Mal, et 
entrevoir, de plus en plus prs d'elle, sous l'eau hideuse, cette tte
draconienne, cette gueule mchant l'cume, et cette ondulation
serpentante de griffes, de gonflements et d'anneaux? Faut-il qu'elle
reste l, sans une lueur, sans espoir, livre  cette approche
formidable, vaguement flaire du monstre, frissonnante, chevele, se
tordant les bras,  jamais enchane au rocher de la nuit, sombre
Andromde blanche et nue dans les tnbres!




Chapitre III

Argot qui pleure et argot qui rit


Comme on le voit, l'argot tout entier, l'argot d'il y a quatre cents ans
comme l'argot d'aujourd'hui, est pntr de ce sombre esprit symbolique
qui donne  tous les mots tantt une allure dolente, tantt un air
menaant. On y sent la vieille tristesse farouche de ces truands de la
Cour des Miracles qui jouaient aux cartes avec des jeux  eux, dont
quelques-uns nous ont t conservs. Le huit de trfle, par exemple,
reprsentait un grand arbre portant huit normes feuilles de trfle,
sorte de personnification fantastique de la fort. Au pied de cet arbre
on voyait un feu allum o trois livres faisaient rtir un chasseur 
la broche, et derrire, sur un autre feu, une marmite fumante d'o
sortait la tte du chien. Rien de plus lugubre que ces reprsailles en
peinture, sur un jeu de cartes, en prsence des bchers  rtir les
contrebandiers et de la chaudire  bouillir les faux monnayeurs. Les
diverses formes que prenait la pense dans le royaume d'argot, mme la
chanson, mme la raillerie, mme la menace, avaient toutes ce caractre
impuissant et accabl. Tous les chants, dont quelques mlodies ont t
recueillies, taient humbles et lamentables  pleurer. Le pgre
s'appelle _le pauvre pgre_, et il est toujours le livre qui se cache,
la souris qui se sauve, l'oiseau qui s'enfuit.  peine rclame-t-il, il
se borne  soupirer; un de ses gmissements est venu jusqu' nous:--_Je
n'entrave que le dail comment meck, le daron des orgues, peut atiger ses
mmes et ses momignards et les locher criblant sans tre atig
lui-mme_.--Le misrable, toutes les fois qu'il a le temps de penser, se
fait petit devant la loi et chtif devant la socit; il se couche 
plat ventre, il supplie, il se tourne du ct de la piti; on sent qu'il
se sait dans son tort.

Vers le milieu du dernier sicle, un changement se fit. Les chants de
prisons, les ritournelles de voleurs prirent, pour ainsi parler, un
geste insolent et jovial. Le plaintif _malur_ fut remplac par
_larifla_. On retrouve au dix-huitime sicle, dans presque toutes les
chansons des galres, des bagnes et des chiourmes, une gat diabolique
et nigmatique. On y entend ce refrain strident et sautant qu'on dirait
clair d'une lueur phosphorescente et qui semble jet dans la fort par
un feu follet jouant du fifre:

          _Mirlababi, surlababo,_
          _Mirliton ribon ribette,_
          _Surlababi, mirlababo,_
          _Mirliton ribon ribo._

Cela se chantait en gorgeant un homme dans une cave ou au coin d'un
bois.

Symptme srieux. Au dix-huitime sicle l'antique mlancolie de ces
classes mornes se dissipe. Elles se mettent  rire. Elles raillent le
grand meg et le grand dab. Louis XV tant donn, elles appellent le roi
de France le marquis de Pantin. Les voil presque gaies. Une sorte de
lumire lgre sort de ces misrables comme si la conscience ne leur
pesait plus. Ces lamentables tribus de l'ombre n'ont plus seulement
l'audace dsespre des actions, elles ont l'audace insouciante de
l'esprit. Indice qu'elles perdent le sentiment de leur criminalit, et
qu'elles se sentent jusque parmi les penseurs et les songeurs je ne sais
quels appuis qui s'ignorent eux-mmes. Indice que le vol et le pillage
commencent  s'infiltrer jusque dans des doctrines et des sophismes, de
manire  perdre un peu de leur laideur en en donnant beaucoup aux
sophismes et aux doctrines. Indice enfin, si aucune diversion ne surgit,
de quelque closion prodigieuse et prochaine.

Arrtons-nous un moment. Qui accusons-nous ici? est-ce le dix-huitime
sicle? est-ce sa philosophie? Non certes. L'oeuvre du dix-huitime
sicle est saine et bonne. Les encyclopdistes, Diderot en tte, les
physiocrates, Turgot en tte, les philosophes, Voltaire en tte, les
utopistes, Rousseau en tte, ce sont l quatre lgions sacres.
L'immense avance de l'humanit vers la lumire leur est due. Ce sont les
quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux
du progrs, Diderot vers le beau, Turgot vers l'utile, Voltaire vers le
vrai, Rousseau vers le juste. Mais,  ct et au-dessous des
philosophes, il y avait les sophistes, vgtation vnneuse mle  la
croissance salubre, cigu dans la fort vierge. Pendant que le bourreau
brlait sur le matre-escalier du palais de justice les grands livres
librateurs du sicle, des crivains aujourd'hui oublis publiaient,
avec privilge du roi, on ne sait quels crits trangement
dsorganisateurs, avidement lus des misrables. Quelques-unes de ces
publications, dtail bizarre, patronnes par un prince, se retrouvent
dans la _Bibliothque secrte_. Ces faits, profonds mais ignors,
taient inaperus  la surface. Parfois c'est l'obscurit mme d'un fait
qui est son danger. Il est obscur parce qu'il est souterrain. De tous
ces crivains, celui peut-tre qui creusa alors dans les masses la
galerie la plus malsaine, c'est Restif de la Bretonne.

Ce travail, propre  toute l'Europe, fit plus de ravage en Allemagne que
partout ailleurs. En Allemagne, pendant une certaine priode, rsume
par Schiller dans son drame fameux des _Brigands_, le vol et le pillage
s'rigeaient en protestation contre la proprit et le travail,
s'assimilaient de certaines ides lmentaires, spcieuses et fausses,
justes en apparence, absurdes en ralit, s'enveloppaient de ces ides,
y disparaissaient en quelque sorte, prenaient un nom abstrait et
passaient  l'tat de thorie, et de cette faon circulaient dans les
foules laborieuses, souffrantes et honntes,  l'insu mme des chimistes
imprudents qui avaient prpar la mixture,  l'insu mme des masses qui
l'acceptaient. Toutes les fois qu'un fait de ce genre se produit, il est
grave. La souffrance engendre la colre; et tandis que les classes
prospres s'aveuglent, ou s'endorment, ce qui est toujours fermer les
yeux, la haine des classes malheureuses allume sa torche  quelque
esprit chagrin ou mal fait qui rve dans un coin, et elle se met 
examiner la socit. L'examen de la haine, chose terrible!

De l, si le malheur des temps le veut, ces effrayantes commotions qu'on
nommait jadis _jacqueries_, prs desquelles les agitations purement
politiques sont jeux d'enfants, qui ne sont plus la lutte de l'opprim
contre l'oppresseur, mais la rvolte du malaise contre le bien-tre.
Tout s'croule alors.

Les jacqueries sont des tremblements de peuple.

C'est  ce pril, imminent peut-tre en Europe vers la fin du
dix-huitime sicle, que vint couper court la Rvolution franaise, cet
immense acte de probit.

La Rvolution franaise, qui n'est pas autre chose que l'idal arm du
glaive, se dressa, et, du mme mouvement brusque, ferma la porte du mal
et ouvrit la porte du bien.

Elle dgagea la question, promulgua la vrit, chassa le miasme,
assainit le sicle, couronna le peuple.

On peut dire qu'elle a cr l'homme une deuxime fois, en lui donnant
une seconde me, le droit.

Le dix-neuvime sicle hrite et profite de son oeuvre, et aujourd'hui
la catastrophe sociale que nous indiquions tout  l'heure est simplement
impossible. Aveugle qui la dnonce! niais qui la redoute! la rvolution
est la vaccine de la jacquerie.

Grce  la rvolution, les conditions sociales sont changes. Les
maladies fodales et monarchiques ne sont plus dans notre sang. Il n'y a
plus de moyen ge dans notre constitution. Nous ne sommes plus aux temps
o d'effroyables fourmillements intrieurs faisaient irruption, o l'on
entendait sous ses pieds la course obscure d'un bruit sourd, o
apparaissaient  la surface de la civilisation on ne sait quels
soulvements de galeries de taupes, o le sol se crevassait, o le
dessus des cavernes s'ouvrait, et o l'on voyait tout  coup sortir de
terre des ttes monstrueuses.

Le sens rvolutionnaire est un sens moral. Le sentiment du droit,
dvelopp, dveloppe le sentiment du devoir. La loi de tous, c'est la
libert, qui finit o commence la libert d'autrui, selon l'admirable
dfinition de Robespierre. Depuis 89, le peuple tout entier se dilate
dans l'individu sublim; il n'y a pas de pauvre qui, ayant son droit,
n'ait son rayon; le meurt-de-faim sent en lui l'honntet de la France;
la dignit du citoyen est une armure intrieure; qui est libre est
scrupuleux; qui vote rgne. De l l'incorruptibilit; de l l'avortement
des convoitises malsaines; de l les yeux hroquement baisss devant
les tentations. L'assainissement rvolutionnaire est tel qu'un jour de
dlivrance, un 14 juillet, un 10 aot, il n'y a plus de populace. Le
premier cri des foules illumines et grandissantes c'est: mort aux
voleurs! Le progrs est honnte homme; l'idal et l'absolu ne font pas
le mouchoir. Par qui furent escorts en 1848 les fourgons qui
contenaient les richesses des Tuileries? par les chiffonniers du
faubourg Saint-Antoine. Le haillon monta la garde devant le trsor. La
vertu fit ces dguenills resplendissants. Il y avait l, dans ces
fourgons, dans des caisses  peine fermes quelques-unes mme
entr'ouvertes, parmi cent crins blouissants, cette vieille couronne de
France toute en diamants, surmonte de l'escarboucle de la royaut, du
rgent, qui valait trente millions. Ils gardaient, pieds nus, cette
couronne.

Donc plus de jacquerie. J'en suis fch pour les habiles. C'est l de la
vieille peur qui a fait son dernier effet et qui ne pourrait plus
dsormais tre employe en politique. Le grand ressort du spectre rouge
est cass. Tout le monde le sait maintenant. L'pouvantail n'pouvante
plus. Les oiseaux prennent des familiarits avec le mannequin, les
stercoraires s'y posent, les bourgeois rient dessus.




Chapitre IV

Les deux devoirs: veiller et esprer


Cela tant, tout danger social est-il dissip? non certes. Point de
jacquerie. La socit peut se rassurer de ce ct, le sang ne lui
portera plus  la tte; mais qu'elle se proccupe de la faon dont elle
respire. L'apoplexie n'est plus  craindre, mais la phtisie est l. La
phtisie sociale s'appelle misre.

On meurt min aussi bien que foudroy.

Ne nous lassons pas de le rpter, songer, avant tout aux foules
dshrites et douloureuses, les soulager, les arer, les clairer, les
aimer, leur largir magnifiquement l'horizon, leur prodiguer sous toutes
les formes l'ducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais
l'exemple de l'oisivet, amoindrir le poids du fardeau individuel en
accroissant la notion du but universel, limiter la pauvret sans limiter
la richesse, crer de vastes champs d'activit publique et populaire,
avoir comme Briare cent mains  tendre de toutes parts aux accabls et
aux faibles, employer la puissance collective  ce grand devoir d'ouvrir
des ateliers  tous les bras, des coles  toutes les aptitudes et des
laboratoires  toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer
la peine, balancer le doit et l'avoir, c'est--dire proportionner la
jouissance  l'effort et l'assouvissement au besoin, en un mot, faire
dgager  l'appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux
qui ignorent, plus de clart et plus de bien-tre, c'est l, que les
mes sympathiques ne l'oublient pas, la premire des obligations
fraternelles, c'est, que les coeurs gostes le sachent, la premire des
ncessits politiques.

Et, disons-le, tout cela, ce n'est encore qu'un commencement. La vraie
question, c'est celle-ci: le travail ne peut tre une loi sans tre un
droit.

Nous n'insistons pas, ce n'est point ici le lieu.

Si la nature s'appelle providence, la socit doit s'appeler prvoyance.

La croissance intellectuelle et morale n'est pas moins indispensable que
l'amlioration matrielle. Savoir est un viatique; penser est de
premire ncessit; la vrit est nourriture comme le froment. Une
raison,  jeun de science et de sagesse, maigrit. Plaignons,  l'gal
des estomacs, les esprits qui ne mangent pas. S'il y a quelque chose de
plus poignant qu'un corps agonisant faute de pain, c'est une me qui
meurt de la faim de la lumire.

Le progrs tout entier tend du ct de la solution. Un jour on sera
stupfait. Le genre humain montant, les couches profondes sortiront tout
naturellement de la zone de dtresse. L'effacement de la misre se fera
par une simple lvation de niveau.

Cette solution bnie, on aurait tort d'en douter.

Le pass, il est vrai, est trs fort  l'heure o nous sommes. Il
reprend. Ce rajeunissement d'un cadavre est surprenant. Le voici qui
marche et qui vient. Il semble vainqueur; ce mort est un conqurant. Il
arrive avec sa lgion, les superstitions, avec son pe, le despotisme,
avec son drapeau, l'ignorance; depuis quelque temps il a gagn dix
batailles. Il avance, il menace, il rit, il est  nos portes. Quant 
nous, ne dsesprons pas. Vendons le champ o campe Annibal.

Nous qui croyons, que pouvons-nous craindre?

Il n'y a pas plus de reculs d'ides que de reculs de fleuves.

Mais que ceux qui ne veulent pas de l'avenir y rflchissent. En disant
non au progrs, ce n'est point l'avenir qu'ils condamnent, c'est
eux-mmes. Ils se donnent une maladie sombre; ils s'inoculent le pass.
Il n'y a qu'une manire de refuser Demain, c'est de mourir.

Or, aucune mort, celle du corps le plus tard possible, celle de l'me
jamais, c'est l ce que nous voulons.

Oui, l'nigme dira son mot, le sphinx parlera, le problme sera rsolu.
Oui, le Peuple, bauch par le dix-huitime sicle, sera achev par le
dix-neuvime. Idiot qui en douterait! L'closion future, l'closion
prochaine du bien-tre universel, est un phnomne divinement fatal.

D'immenses pousses d'ensemble rgissent les faits humains et les
amnent tous dans un temps donn  l'tat logique, c'est--dire 
l'quilibre, c'est--dire  l'quit. Une force compose de terre et de
ciel rsulte de l'humanit et la gouverne; cette force-l est une
faiseuse de miracles; les dnoments merveilleux ne lui sont pas plus
difficiles que les pripties extraordinaires. Aide de la science qui
vient de l'homme et de l'vnement qui vient d'un autre, elle
s'pouvante peu de ces contradictions dans la pose des problmes, qui
semblent au vulgaire impossibilits. Elle n'est pas moins habile  faire
jaillir une solution du rapprochement des ides qu'un enseignement du
rapprochement des faits, et l'on peut s'attendre  tout de la part de
cette mystrieuse puissance du progrs qui, un beau jour, confronte
l'orient et l'occident au fond d'un spulcre et fait dialoguer les imans
avec Bonaparte dans l'intrieur de la grande pyramide.

En attendant, pas de halte, pas d'hsitation, pas de temps d'arrt dans
la grandiose marche en avant des esprits. La philosophie sociale est
essentiellement la science de la paix. Elle a pour but et doit avoir
pour rsultat de dissoudre les colres par l'tude des antagonismes.
Elle examine, elle scrute, elle analyse; puis elle recompose. Elle
procde par voie de rduction, retranchant de tout la haine.

Qu'une socit s'abme au vent qui se dchane sur les hommes, cela
s'est vu plus d'une fois; l'histoire est pleine de naufrages de peuples
et d'empires; moeurs, lois, religions, un beau jour cet inconnu,
l'ouragan, passe et emporte tout cela. Les civilisations de l'Inde, de
la Chalde, de la Perse, de l'Assyrie, de l'gypte, ont disparu l'une
aprs l'autre. Pourquoi? nous l'ignorons. Quelles sont les causes de ces
dsastres? nous ne le savons pas. Ces socits auraient-elles pu tre
sauves? y a-t-il de leur faute? se sont-elles obstines dans quelque
vice fatal qui les a perdues? quelle quantit de suicide y a-t-il dans
ces morts terribles d'une nation et d'une race? Questions sans rponse.
L'ombre couvre ces civilisations condamnes. Elles faisaient eau
puisqu'elles s'engloutissent; nous n'avons rien de plus  dire; et c'est
avec une sorte d'effarement que nous regardons, au fond de cette mer
qu'on appelle le pass, derrire ces vagues colossales, les sicles,
sombrer ces immenses navires, Babylone, Ninive, Tarse, Thbes, Rome,
sous le souffle effrayant qui sort de toutes les bouches des tnbres.
Mais tnbres l, clart ici. Nous ignorons les maladies des
civilisations antiques, nous connaissons les infirmits de la ntre.
Nous avons partout sur elle le droit de lumire; nous contemplons ses
beauts et nous mettons  nu ses difformits. L o est le mal, nous
sondons; et, une fois la souffrance constate, l'tude de la cause mne
 la dcouverte du remde. Notre civilisation, oeuvre de vingt sicles,
en est  la fois le monstre et le prodige; elle vaut la peine d'tre
sauve. Elle le sera. La soulager, c'est dj beaucoup; l'clairer,
c'est encore quelque chose. Tous les travaux de la philosophie sociale
moderne doivent converger vers ce but. Le penseur aujourd'hui a un grand
devoir, ausculter la civilisation.

Nous le rptons, cette auscultation encourage; et c'est par cette
insistance dans l'encouragement que nous voulons finir ces quelques
pages, entr'acte austre d'un drame douloureux. Sous la mortalit
sociale on sent l'imprissabilit humaine. Pour avoir  et l ces
plaies, les cratres, et ces dartres, les solfatares, pour un volcan qui
aboutit et qui jette son pus, le globe ne meurt pas. Des maladies de
peuple ne tuent pas l'homme.

Et nanmoins, quiconque suit la clinique sociale hoche la tte par
instants. Les plus forts, les plus tendres, les plus logiques ont leurs
heures de dfaillance.

L'avenir arrivera-t-il? il semble qu'on peut presque se faire cette
question quand on voit tant d'ombre terrible. Sombre face--face des
gostes et des misrables. Chez les gostes, les prjugs, les
tnbres de l'ducation riche, l'apptit croissant par l'enivrement, un
tourdissement de prosprit qui assourdit, la crainte de souffrir qui,
dans quelques-uns, va jusqu' l'aversion des souffrants, une
satisfaction implacable, le moi si enfl qu'il ferme l'me; chez les
misrables, la convoitise, l'envie, la haine de voir les autres jouir,
les profondes secousses de la bte humaine vers les assouvissements, les
coeurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalit,
l'ignorance impure et simple.

Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel? le point lumineux
qu'on y distingue est-il de ceux qui s'teignent? L'idal est effrayant
 voir, ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isol, imperceptible,
brillant, mais entour de toutes ces grandes menaces noires
monstrueusement amonceles autour de lui; pourtant pas plus en danger
qu'une toile dans les gueules des nuages.




Livre huitime--Les enchantements et les dsolations




Chapitre I

Pleine lumire


Le lecteur a compris qu'ponine, ayant reconnu  travers la grille
l'habitante de cette rue Plumet o Magnon l'avait envoye, avait
commenc par carter les bandits de la rue Plumet, puis y avait conduit
Marius, et qu'aprs plusieurs jours d'extase devant cette grille,
Marius, entran par cette force qui pousse le fer vers l'aimant et
l'amoureux vers les pierres dont est faite la maison de celle qu'il
aime, avait fini par entrer dans le jardin de Cosette comme Romo dans
le jardin de Juliette. Cela mme lui avait t plus facile qu' Romo;
Romo tait oblig d'escalader un mur, Marius n'eut qu' forcer un peu
un des barreaux de la grille dcrpite qui vacillait dans son alvole
rouill,  la manire des dents des vieilles gens. Marius tait mince et
passa aisment.

Comme il n'y avait jamais personne dans la rue et que d'ailleurs Marius
ne pntrait dans le jardin que la nuit, il ne risquait pas d'tre vu.

 partir de cette heure bnie et sainte o un baiser fiana ces deux
mes, Marius vint l tous les soirs. Si,  ce moment de sa vie, Cosette
tait tombe dans l'amour d'un homme peu scrupuleux et libertin, elle
tait perdue; car il y a des natures gnreuses qui se livrent, et
Cosette en tait une. Une des magnanimits de la femme, c'est de cder.
L'amour,  cette hauteur o il est absolu, se complique d'on ne sait
quel cleste aveuglement de la pudeur. Mais que de dangers vous courez,
 nobles mes! Souvent, vous donnez le coeur, nous prenons le corps.
Votre coeur vous reste, et vous le regardez dans l'ombre en frmissant.
L'amour n'a point de moyen terme; ou il perd, ou il sauve. Toute la
destine humaine est ce dilemme-l. Ce dilemme, perte ou salut, aucune
fatalit ne le pose plus inexorablement que l'amour. L'amour est la vie,
s'il n'est pas la mort. Berceau; cercueil aussi. Le mme sentiment dit
oui et non dans le coeur humain. De toutes les choses que Dieu a faites,
le coeur humain est celle qui dgage le plus de lumire, hlas! et le
plus de nuit.

Dieu voulut que l'amour que Cosette rencontra ft un de ces amours qui
sauvent.

Tant que dura le mois de mai de cette anne 1832, il y eut l, toutes
les nuits, dans ce pauvre jardin sauvage, sous cette broussaille chaque
jour plus odorante et plus paissie, deux tres composs de toutes les
chastets et de toutes les innocences, dbordant de toutes les flicits
du ciel, plus voisins des archanges que des hommes, purs, honntes,
enivrs, rayonnants, qui resplendissaient l'un pour l'autre dans les
tnbres. Il semblait  Cosette que Marius avait une couronne et 
Marius que Cosette avait un nimbe. Ils se touchaient, ils se
regardaient, ils se prenaient les mains, ils se serraient l'un contre
l'autre; mais il y avait une distance qu'ils ne franchissaient pas. Non
qu'ils la respectassent; ils l'ignoraient. Marius sentait une barrire,
la puret de Cosette, et Cosette sentait un appui, la loyaut de Marius.
Le premier baiser avait t aussi le dernier. Marius, depuis, n'tait
pas all au-del d'effleurer de ses lvres la main, ou le fichu, ou une
boucle de cheveux de Cosette. Cosette tait pour lui un parfum et non
une femme. Il la respirait. Elle ne refusait rien et il ne demandait
rien. Cosette tait heureuse, et Marius tait satisfait. Ils vivaient
dans ce ravissant tat qu'on pourrait appeler l'blouissement d'une me
par une me. C'tait cet ineffable premier embrassement de deux
virginits dans l'idal. Deux cygnes se rencontrant sur la Jungfrau.

 cette heure-l de l'amour, heure o la volupt se tait absolument sous
la toute-puissance de l'extase, Marius, le pur et sraphique Marius, et
t plutt capable de monter chez une fille publique que de soulever la
robe de Cosette  la hauteur de la cheville. Une fois,  un clair de
lune, Cosette se pencha pour ramasser quelque chose  terre, son corsage
s'entr'ouvrit et laissa voir la naissance de sa gorge, Marius dtourna
les yeux.

Que se passait-il entre ces deux tres? Rien. Ils s'adoraient.

La nuit, quand ils taient l, ce jardin semblait un lieu vivant et
sacr. Toutes les fleurs s'ouvraient autour d'eux et leur envoyaient de
l'encens; eux, ils ouvraient leurs mes et les rpandaient dans les
fleurs. La vgtation lascive et vigoureuse tressaillait pleine de sve
et d'ivresse autour de ces deux innocents, et ils disaient des paroles
d'amour dont les arbres frissonnaient.

Qu'taient-ce que ces paroles? Des souffles. Rien de plus. Ces souffles
suffisaient pour troubler et pour mouvoir toute cette nature. Puissance
magique qu'on aurait peine  comprendre si on lisait dans un livre ces
causeries faites pour tre emportes et dissipes comme des fumes par
le vent sous les feuilles. tez  ces murmures de deux amants cette
mlodie qui sort de l'me et qui les accompagne comme une lyre, ce qui
reste n'est plus qu'une ombre; vous dites: Quoi! ce n'est que cela! Eh
oui, des enfantillages, des redites, des rires pour rien, des
inutilits, des niaiseries, tout ce qu'il y a au monde de plus sublime
et de plus profond! les seules choses qui vaillent la peine d'tre dites
et d'tre coutes!

Ces niaiseries-l, ces pauvrets-l, l'homme qui ne les a jamais
entendues, l'homme qui ne les a jamais prononces, est un imbcile et un
mchant homme.

Cosette disait  Marius:

--Sais-tu?...

(Dans tout cela, et  travers cette cleste virginit, et sans qu'il ft
possible  l'un et  l'autre de dire comment, le tutoiement tait venu.)

--Sais-tu? Je m'appelle Euphrasie.

--Euphrasie? Mais non, tu t'appelles Cosette.

--Oh! Cosette est un assez vilain nom qu'on m'a donn comme cela quand
j'tais petite. Mais mon vrai nom est Euphrasie. Est-ce que tu n'aimes
pas ce nom-l, Euphrasie?

--Si...--Mais Cosette n'est pas vilain.

--Est-ce que tu l'aimes mieux qu'Euphrasie?

--Mais...--oui.

--Alors je l'aime mieux aussi. C'est vrai, c'est joli, Cosette.
Appelle-moi Cosette.

Et le sourire qu'elle ajoutait faisait de ce dialogue une idylle digne
d'un bois qui serait dans le ciel.

Une autre fois elle le regardait fixement et s'criait:

--Monsieur, vous tes beau, vous tes joli, vous avez de l'esprit, vous
n'tes pas bte du tout, vous tes bien plus savant que moi, mais je
vous dfie  ce mot-l: je t'aime!

Et Marius, en plein azur, croyait entendre une strophe chante par une
toile.

Ou bien, elle lui donnait une petite tape parce qu'il toussait, et elle
lui disait:

--Ne toussez pas, monsieur. Je ne veux pas qu'on tousse chez moi sans ma
permission. C'est trs laid de tousser et de m'inquiter. Je veux que tu
te portes bien, parce que d'abord, moi, si tu ne te portais pas bien, je
serais trs malheureuse. Qu'est-ce que tu veux que je fasse?

Et cela tait tout simplement divin.

Une fois Marius dit  Cosette:

--Figure-toi, j'ai cru un temps que tu t'appelais Ursule.

Ceci les fit rire toute la soire.

Au milieu d'une autre causerie, il lui arriva de s'crier:

--Oh! un jour, au Luxembourg, j'ai eu envie d'achever de casser un
invalide!

Mais il s'arrta court et n'alla pas plus loin. Il aurait fallu parler 
Cosette de sa jarretire, et cela lui tait impossible. Il y avait l un
ctoiement inconnu, la chair, devant lequel reculait, avec une sorte
d'effroi sacr, cet immense amour innocent.

Marius se figurait la vie avec Cosette comme cela, sans autre chose;
venir tous les soirs rue Plumet, dranger le vieux barreau complaisant
de la grille du prsident, s'asseoir coude  coude sur ce banc, regarder
 travers les arbres la scintillation de la nuit commenante, faire
cohabiter le pli du genou de son pantalon avec l'ampleur de la robe de
Cosette, lui caresser l'ongle du pouce, lui dire tu, respirer l'un aprs
l'autre la mme fleur,  jamais, indfiniment. Pendant ce temps-l les
nuages passaient au-dessus de leur tte. Chaque fois que le vent
souffle, il emporte plus de rves de l'homme que de nues du ciel.

Que ce chaste amour presque farouche ft absolument sans galanterie,
non.Faire des compliments  celle qu'on aime est la premire faon de
faire des caresses, demi-audace qui s'essaye. Le compliment, c'est
quelque chose comme le baiser  travers le voile. La volupt y met sa
douce pointe, tout en se cachant. Devant la volupt le coeur recule,
pour mieux aimer. Les cajoleries de Marius, toutes satures de chimre,
taient, pour ainsi dire, azures. Les oiseaux, quand ils volent l-haut
du ct des anges, doivent entendre de ces paroles-l. Il s'y mlait
pourtant la vie, l'humanit, toute la quantit de positif dont Marius
tait capable. C'tait ce qui se dit dans la grotte, prlude de ce qui
se dira dans l'alcve; une effusion lyrique, la strophe et le sonnet
mls, les gentilles hyperboles du roucoulement, tous les raffinements
de l'adoration arrangs en bouquet et exhalant un subtil parfum cleste,
un ineffable gazouillement de coeur  coeur.

--Oh! murmurait Marius, que tu es belle! Je n'ose pas te regarder. C'est
ce qui fait que je te contemple. Tu es une grce. Je ne sais pas ce que
j'ai. Le bas de ta robe, quand le bout de ton soulier passe, me
bouleverse. Et puis quelle lueur enchante quand ta pense s'entr'ouvre!
Tu parles raison tonnamment. Il me semble par moments que tu es un
songe. Parle, je t'coute, je t'admire.  Cosette! comme c'est trange
et charmant! je suis vraiment fou. Vous tes adorable, mademoiselle.
J'tudie tes pieds au microscope et ton me au tlescope.

Et Cosette rpondait:

--Je t'aime un peu plus de tout le temps qui s'est coul depuis ce
matin.

Demandes et rponses allaient comme elles pouvaient dans ce dialogue,
tombant toujours d'accord, sur l'amour, comme les figurines de sureau
sur le clou.

Toute la personne de Cosette tait navet, ingnuit, transparence,
blancheur, candeur, rayon. On et pu dire de Cosette qu'elle tait
claire. Elle faisait  qui la voyait une sensation d'avril et de point
du jour. Il y avait de la rose dans ses yeux. Cosette tait une
condensation de lumire aurorale en forme de femme.

Il tait tout simple que Marius, l'adorant, l'admirt. Mais la vrit
est que cette petite pensionnaire, frache moulue du couvent, causait
avec une pntration exquise et disait par moments toutes sortes de
paroles vraies et dlicates. Son babil tait de la conversation. Elle ne
se trompait sur rien, et voyait juste. La femme sent et parle avec le
tendre instinct du coeur, cette infaillibilit. Personne ne sait comme
une femme dire des choses  la fois douces et profondes. La douceur et
la profondeur, c'est l toute la femme; c'est l tout le ciel.

En cette pleine flicit, il leur venait  chaque instant des larmes aux
yeux. Une bte  bon Dieu crase, une plume tombe d'un nid, une
branche d'aubpine casse, les apitoyait, et leur extase, doucement
noye de mlancolie, semblait ne demander pas mieux que de pleurer. Le
plus souverain symptme de l'amour, c'est un attendrissement parfois
presque insupportable.

Et,  ct de cela,--toutes ces contradictions sont le jeu d'clairs de
l'amour,--ils riaient volontiers, et avec une libert ravissante, et si
familirement qu'ils avaient parfois presque l'air de deux garons.
Cependant, l'insu mme des coeurs ivres de chastet, la nature
inoubliable est toujours l. Elle est l, avec son but brutal et
sublime, et, quelle que soit l'innocence des mes, on sent, dans le
tte--tte le plus pudique, l'adorable et mystrieuse nuance qui spare
un couple d'amants d'une paire d'amis.

Ils s'idoltraient.

Le permanent et l'immuable subsistent. On s'aime, on se sourit, on se
rit, on se fait des petites moues avec le bout des lvres, on
s'entrelace les doigts des mains, on se tutoie, et cela n'empche pas
l'ternit. Deux amants se cachent dans le soir, dans le crpuscule,
dans l'invisible, avec les oiseaux, avec les roses, ils se fascinent
l'un l'autre dans l'ombre avec leurs coeurs qu'ils mettent dans leurs
yeux, ils murmurent, ils chuchotent, et pendant ce temps-l d'immenses
balancements d'astres emplissent l'infini.




Chapitre II

L'tourdissement du bonheur complet


Ils existaient vaguement, effars de bonheur. Ils ne s'apercevaient pas
du cholra qui dcimait Paris prcisment en ce mois-l. Ils s'taient
fait le plus de confidences qu'ils avaient pu, mais cela n'avait pas t
bien loin au-del de leurs noms. Marius avait dit  Cosette qu'il tait
orphelin, qu'il s'appelait Marius Pontmercy, qu'il tait avocat, qu'il
vivait d'crire des choses pour les libraires, que son pre tait
colonel, que c'tait un hros, et que lui Marius tait brouill avec son
grand-pre qui tait riche. Il lui avait aussi un peu dit qu'il tait
baron; mais cela n'avait fait aucun effet  Cosette. Marius baron? elle
n'avait pas compris. Elle ne savait pas ce que ce mot voulait dire.
Marius tait Marius. De son ct elle lui avait confi qu'elle avait t
leve au couvent du Petit-Picpus, que sa mre tait morte comme  lui,
que son pre s'appelait M. Fauchelevent, qu'il tait trs bon, qu'il
donnait beaucoup aux pauvres, mais qu'il tait pauvre lui-mme, et qu'il
se privait de tout en ne la privant de rien.

Chose bizarre, dans l'espce de symphonie o Marius vivait depuis qu'il
voyait Cosette, le pass, mme le plus rcent, tait devenu tellement
confus et lointain pour lui que ce que Cosette lui conta le satisfit
pleinement. Il ne songea mme pas  lui parler de l'aventure nocturne de
la masure, des Thnardier, de la brlure, et de l'trange attitude et de
la singulire fuite de son pre. Marius avait momentanment oubli tout
cela; il ne savait mme pas le soir ce qu'il avait fait le matin, ni o
il avait djeun, ni qui lui avait parl; il avait des chants dans
l'oreille qui le rendaient sourd  toute autre pense, il n'existait
qu'aux heures o il voyait Cosette. Alors, comme il tait dans le ciel,
il tait tout simple qu'il oublit la terre. Tous deux portaient avec
langueur le poids indfinissables des volupts immatrielles. Ainsi
vivent ces somnambules qu'on appelle les amoureux.

Hlas! qui n'a prouv toutes ces choses? pourquoi vient-il une heure o
l'on sort de cet azur, et pourquoi la vie continue-t-elle aprs?

Aimer remplace presque penser. L'amour est un ardent oubli du reste.
Demandez donc de la logique  la passion. Il n'y a pas plus
d'enchanement logique absolu dans le coeur humain qu'il n'y a de figure
gomtrique parfaite dans la mcanique cleste. Pour Cosette et Marius
rien n'existait plus que Marius et Cosette. L'univers autour d'eux tait
tomb dans un trou. Ils vivaient dans une minute d'or. Il n'y avait rien
devant, rien derrire. C'est  peine si Marius songeait que Cosette
avait un pre. Il y avait dans son cerveau l'effacement de
l'blouissement. De quoi donc parlaient-ils, ces amants? On l'a vu, des
fleurs, des hirondelles, du soleil couchant, du lever de la lune, de
toutes les choses importantes. Ils s'taient dit tout, except tout. Le
tout des amoureux, c'est le rien. Mais le pre, les ralits, ce bouge,
ces bandits, cette aventure,  quoi bon? et tait-il bien sr que ce
cauchemar et exist? On tait deux, on s'adorait, il n'y avait que
cela. Toute autre chose n'tait pas. Il est probable que cet
vanouissement de l'enfer derrire nous est inhrent  l'arrive au
paradis. Est-ce qu'on a vu des dmons? est-ce qu'il y en a? est-ce qu'on
a trembl? est-ce qu'on a souffert? On n'en sait plus rien. Une nue
rose est l-dessus.

Donc ces deux tres vivaient ainsi, trs haut, avec toute
l'invraisemblance qui est dans la nature; ni au nadir, ni au znith,
entre l'homme et le sraphin, au-dessus de la fange, au-dessous de
l'ther, dans le nuage;  peine os et chair, me et extase de la tte
aux pieds; dj trop sublims pour marcher  terre, encore trop chargs
d'humanit pour disparatre dans le bleu, en suspension comme des atomes
qui attendent le prcipit; en apparence hors du destin; ignorant cette
ornire, hier, aujourd'hui, demain; merveills, pms, flottants, par
moments, assez allgs pour la fuite dans l'infini; presque prts 
l'envolement ternel.

Ils dormaient veills dans ce bercement.  lthargie splendide du rel
accabl d'idal!

Quelquefois, si belle que ft Cosette, Marius fermait les yeux devant
elle. Les yeux ferms, c'est la meilleure manire de regarder l'me.

Marius et Cosette ne se demandaient pas o cela les conduirait. Ils se
regardaient comme arrivs. C'est une trange prtention des hommes de
vouloir que l'amour conduise quelque part.




Chapitre III

Commencement d'ombre


Jean Valjean, lui, ne se doutait de rien.

Cosette, un peu moins rveuse que Marius, tait gaie, et cela suffisait
 Jean Valjean pour tre heureux. Les penses que Cosette avait, ses
proccupations tendres, l'image de Marius qui lui remplissait l'me,
n'taient rien  la puret incomparable de son beau front chaste et
souriant. Elle tait dans l'ge o la vierge porte son amour comme
l'ange porte son lys. Jean Valjean tait donc tranquille. Et puis, quand
deux amants s'entendent, cela va toujours trs bien, le tiers quelconque
qui pourrait troubler leur amour est maintenu dans un parfait
aveuglement par un petit nombre de prcautions toujours les mmes pour
tous les amoureux. Ainsi jamais d'objections de Cosette  Jean Valjean.
Voulait-il promener? Oui, mon petit pre. Voulait-il rester? Trs bien.
Voulait-il passer la soire prs de Cosette? Elle tait ravie. Comme il
se retirait toujours  dix heures du soir, ces fois-l Marius ne venait
au jardin que pass cette heure, lorsqu'il entendait de la rue Cosette
ouvrir la porte-fentre du perron. Il va sans dire que le jour on ne
rencontrait jamais Marius. Jean Valjean ne songeait mme plus que Marius
existt. Une fois seulement, un matin, il lui arriva de dire 
Cosette:--Tiens, comme tu as du blanc derrire le dos! La veille au
soir, Marius, dans un transport, avait press Cosette contre le mur.

La vieille Toussaint, qui se couchait de bonne heure, ne songeait qu'
dormir une fois sa besogne faite, et ignorait tout comme Jean Valjean.

Jamais Marius ne mettait le pied dans la maison. Quand il tait avec
Cosette, ils se cachaient dans un enfoncement prs du perron afin de ne
pouvoir tre vus ni entendus de la rue, et s'asseyaient l, se
contentant souvent, pour toute conversation, de se presser les mains
vingt fois par minute en regardant les branches des arbres. Dans ces
instants-l, le tonnerre ft tomb  trente pas d'eux qu'ils ne s'en
fussent pas douts, tant la rverie de l'un s'absorbait et plongeait
profondment dans la rverie de l'autre.

Purets limpides. Heures toutes blanches; presque toutes pareilles. Ce
genre d'amours-l est une collection de feuilles de lys et de plumes de
colombe.

Tout le jardin tait entre eux et la rue. Chaque fois que Marius entrait
ou sortait, il rajustait soigneusement le barreau de la grille de
manire qu'aucun drangement ne ft visible.

Il s'en allait habituellement vers minuit, et s'en retournait chez
Courfeyrac. Courfeyrac disait  Bahorel:

--Croirais-tu? Marius rentre  prsent  des une heure du matin!

Bahorel rpondait:

--Que veux-tu? il y a toujours un ptard dans un sminariste.

Par moments Courfeyrac croisait les bras, prenait un air srieux, et
disait  Marius:

--Vous vous drangez, jeune homme!

Courfeyrac, homme pratique, ne prenait pas en bonne part ce reflet d'un
paradis invisible sur Marius; il avait peu l'habitude des passions
indites, il s'en impatientait, et il faisait par instants  Marius des
sommations de rentrer dans le rel.

Un matin, il lui jeta cette admonition:

--Mon cher, tu me fais l'effet pour le moment d'tre situ dans la lune,
royaume du rve, province de l'illusion, capitale Bulle de Savon.
Voyons, sois bon enfant, comment s'appelle-t-elle?

Mais rien ne pouvait faire parler Marius. On lui et arrach les
ongles plutt qu'une des trois syllabes sacres dont se composait ce nom
ineffable, _Cosette_. L'amour vrai est lumineux comme l'aurore et
silencieux comme la tombe. Seulement il y avait, pour Courfeyrac, ceci
de chang en Marius, qu'il avait une taciturnit rayonnante.

Pendant ce doux mois de mai Marius et Cosette connurent ces immenses
bonheurs:

Se quereller et se dire vous, uniquement pour mieux se dire tu ensuite;

Se parler longuement, et dans les plus minutieux dtails, de gens qui ne
les intressaient pas le moins du monde; preuve de plus que, dans ce
ravissant opra qu'on appelle l'amour, le libretto n'est presque rien;

Pour Marius, couter Cosette parler chiffons;

Pour Cosette, couter Marius parler politique;

Entendre, genou contre genou, rouler les voitures rue de Babylone;

Considrer la mme plante dans l'espace ou le mme ver luisant dans
l'herbe;

Se taire ensemble; douceur plus grande encore que causer;

Etc., etc.

Cependant diverses complications approchaient.

Un soir, Marius s'acheminait au rendez-vous par le boulevard des
Invalides; il marchait habituellement le front baiss; comme il allait
tourner l'angle de la rue Plumet, il entendit qu'on disait tout prs de
lui:

--Bonsoir, monsieur Marius.

Il leva la tte, et reconnut ponine.

Cela lui fit un effet singulier. Il n'avait pas song une seule fois 
cette fille depuis le jour o elle l'avait amen rue Plumet, il ne
l'avait point revue, et elle lui tait compltement sortie de l'esprit.
Il n'avait que des motifs de reconnaissance pour elle, il lui devait son
bonheur prsent, et pourtant il lui tait gnant de la rencontrer.

C'est une erreur de croire que la passion, quand elle est heureuse et
pure, conduit l'homme  un tat de perfection; elle le conduit
simplement, nous l'avons constat,  un tat d'oubli. Dans cette
situation, l'homme oublie d'tre mauvais, mais il oublie aussi d'tre
bon. La reconnaissance, le devoir, les souvenirs essentiels et
importuns, s'vanouissent. En tout autre temps Marius et t bien autre
pour ponine. Absorb par Cosette, il ne s'tait mme pas clairement
rendu compte que cette ponine s'appelait ponine Thnardier, et qu'elle
portait un nom crit dans le testament de son pre, ce nom pour lequel
il se serait, quelques mois auparavant, si ardemment dvou. Nous
montrons Marius tel qu'il tait. Son pre lui-mme disparaissait un peu
dans son me sous la splendeur de son amour.

Il rpondit avec quelque embarras:

--Ah! c'est vous, ponine?

--Pourquoi me dites-vous vous? Est-ce que je vous ai fait quelque chose?

--Non, rpondit-il.

Certes, il n'avait rien contre elle. Loin de l. Seulement, il sentait
qu'il ne pouvait faire autrement, maintenant qu'il disait tu  Cosette,
que de dire vous  ponine.

Comme il se taisait, elle s'cria:

--Dites donc....

Puis elle s'arrta. Il semblait que les paroles manquaient  cette
crature autrefois si insouciante et si hardie. Elle essaya de sourire
et ne put. Elle reprit:

--Eh bien!...

Puis elle se tut encore et resta les yeux baisss.

--Bonsoir, monsieur Marius, dit-elle tout  coup brusquement, et elle
s'en alla.




Chapitre IV

Cab roule en anglais et jappe en argot


Le lendemain, c'tait le 3 juin, le 3 juin 1832, date qu'il faut
indiquer  cause des vnements graves qui taient  cette poque
suspendus sur l'horizon de Paris  l'tat de nuages chargs, Marius  la
nuit tombante suivait le mme chemin que la veille avec les mmes
penses de ravissement dans le coeur, lorsqu'il aperut, entre les
arbres du boulevard, ponine qui venait  lui. Deux jours de suite,
c'tait trop. Il se dtourna vivement, quitta le boulevard, changea de
route, et s'en alla rue Plumet par la rue Monsieur.

Cela fit qu'ponine le suivit jusqu' la rue Plumet, chose qu'elle
n'avait point faite encore. Elle s'tait contente jusque-l de
l'apercevoir  son passage sur le boulevard sans mme chercher  le
rencontrer. La veille seulement, elle avait essay de lui parler.

ponine le suivit donc, sans qu'il s'en doutt. Elle le vit dranger le
barreau de la grille, et se glisser dans le jardin.

--Tiens! dit-elle, il entre dans la maison!

Elle s'approcha de la grille, tta les barreaux l'un aprs l'autre et
reconnut facilement celui que Marius avait drang.

Elle murmura  demi-voix, avec un accent lugubre:

--Pas de a, Lisette!

Elle s'assit sur le soubassement de la grille, tout  ct du barreau,
comme si elle le gardait. C'tait prcisment le point o la grille
venait toucher le mur voisin. Il y avait l un angle obscur o ponine
disparaissait entirement.

Elle demeura ainsi plus d'une heure sans bouger et sans souffler, en
proie  ses ides.

Vers dix heures du soir, un des deux ou trois passants de la rue Plumet,
vieux bourgeois attard qui se htait dans ce lieu dsert et mal fam,
ctoyant la grille du jardin, et arriv  l'angle que la grille faisait
avec le mur, entendit une voix sourde et menaante qui disait:

--Je ne m'tonne plus s'il vient tous les soirs!

Le passant promena ses yeux autour de lui, ne vit personne, n'osa pas
regarder dans ce coin noir et eut grand'peur. Il doubla le pas.

Ce passant eut raison de se hter, car, trs peu d'instants aprs, six
hommes qui marchaient spars et  quelque distance les uns des autres,
le long des murs, et qu'on et pu prendre pour une patrouille grise,
entrrent dans la rue Plumet.

Le premier qui arriva  la grille du jardin s'arrta, et attendit les
autres; une seconde aprs, ils taient tous les six runis.

Ces hommes se mirent  parler  voix basse.

--C'est icicaille, dit l'un d'eux.

--Y a-t-il un cab dans le jardin? demanda un autre.

--Je ne sais pas. En tout cas j'ai lev une boulette que nous lui ferons
morfiler.

--As-tu du mastic pour frangir la vanterne?

--Oui.

--La grille est vieille, reprit un cinquime qui avait une voix de
ventriloque.

--Tant mieux, dit le second qui avait parl. Elle ne criblera pas tant
sous la bastringue et ne sera pas si dure  faucher.

Le sixime, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, se mit  visiter la
grille comme avait fait ponine une heure auparavant, empoignant
successivement chaque barreau et les branlant avec prcaution. Il
arriva ainsi au barreau que Marius avait descell. Comme il allait
saisir ce barreau, une main sortant brusquement de l'ombre s'abattit sur
son bras, il se sentit vivement repouss par le milieu de la poitrine,
et une voix enroue lui dit sans crier:

--Il y a un cab.

En mme temps il vit une fille ple debout devant lui.

L'homme eut cette commotion que donne toujours l'inattendu. Il se
hrissa hideusement; rien n'est formidable  voir comme les btes
froces inquites; leur air effray est effrayant. Il recula, et bgaya:

--Quelle est cette drlesse?

--Votre fille.

C'tait en effet ponine qui parlait  Thnardier.

 l'apparition d'ponine, les cinq autres, c'est--dire Claquesous,
Gueulemer, Babet, Montparnasse et Brujon, s'taient approchs sans
bruit, sans prcipitation, sans dire une parole, avec la lenteur
sinistre propre  ces hommes de nuit.

On leur distinguait je ne sais quels hideux outils  la main. Gueulemer
tenait une de ces pinces courbes que les rdeurs appellent fanchons.

--Ah , qu'est-ce que tu fais l? qu'est-ce que tu nous veux? es-tu
folle? s'cria Thnardier, autant qu'on peut s'crier en parlant bas.
Qu'est-ce que tu viens nous empcher de travailler?

ponine se mit  rire et lui sauta au cou.

--Je suis l, mon petit pre, parce que je suis l. Est-ce qu'il n'est
pas permis de s'asseoir sur les pierres,  prsent? C'est vous qui ne
devriez pas y tre. Qu'est-ce que vous venez y faire, puisque c'est un
biscuit? Je l'avais dit  Magnon. Il n'y a rien  faire ici. Mais
embrassez-moi donc, mon bon petit pre! Comme il y a longtemps que je ne
vous ai vu! Vous tes dehors, donc?

Le Thnardier essaya de se dbarrasser des bras d'ponine et grommela:

--C'est bon. Tu m'as embrass. Oui, je suis dehors. Je ne suis pas
dedans.  prsent, va-t'en.

Mais ponine ne lchait pas prise et redoublait ses caresses.

--Mon petit pre, comment avez-vous donc fait? Il faut que vous ayez
bien de l'esprit pour vous tre tir de l.

Contez-moi a! Et ma mre? o est ma mre? Donnez-moi donc des nouvelles
de maman.

Thnardier rpondit:

--Elle va bien, je ne sais pas, laisse-moi, je te dis va-t'en.

--Je ne veux pas m'en aller justement, fit ponine avec une minauderie
d'enfant gt, vous me renvoyez que voil quatre mois que je ne vous ai
vu et que j'ai  peine eu le temps de vous embrasser.

Et elle reprit son pre par le cou.

--Ah  mais, c'est bte! dit Babet.

--Dpchons! dit Gueulemer, les coqueurs peuvent passer.

La voix de ventriloque scanda ce distique:


          _Nous n'sommes pas le jour de l'an,_
          _ bcoter papa maman._


ponine se tourna vers les cinq bandits.

--Tiens, C'est monsieur Brujon.--Bonjour, monsieur Babet. Bonjour,
monsieur Claquesous.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur
Gueulemer?--Comment a va, Montparnasse?

--Si, on te reconnat! fit Thnardier. Mais bonjour, bonsoir, au large!
laisse-nous tranquilles.

--C'est l'heure des renards, et pas des poules, dit Montparnasse.

--Tu vois bien que nous avons  goupiner icigo, ajouta Babet.

ponine prit la main de Montparnasse.

--Prends garde! dit-il, tu vas te couper, j'ai un lingre ouvert.

--Mon petit Montparnasse, rpondit ponine trs doucement, il faut avoir
confiance dans les gens. Je suis la fille de mon pre peut-tre.
Monsieur Babet, monsieur Gueulemer, c'est moi qu'on a charge d'clairer
l'affaire.

Il est remarquable qu'ponine ne parlait pas argot. Depuis qu'elle
connaissait Marius, cette affreuse langue lui tait devenue impossible.

Elle pressa dans sa petite main osseuse et faible comme la main d'un
squelette les gros doigts rudes de Gueulemer et continua:

--Vous savez bien que je ne suis pas sotte. Ordinairement on me croit.
Je vous ai rendu service dans les occasions. Eh bien, j'ai pris des
renseignements, vous vous exposeriez inutilement, voyez-vous. Je vous
jure qu'il n'y a rien  faire dans cette maison-ci.

--Il y a des femmes seules, dit Gueulemer.

--Non. Les personnes sont dmnages.

--Les chandelles ne le sont pas, toujours! fit Babet.

Et il montra  ponine,  travers le haut des arbres, une lumire qui se
promenait dans la mansarde du pavillon. C'tait Toussaint qui avait
veill pour tendre du linge  scher.

ponine tenta un dernier effort.

--Eh bien, dit-elle, c'est du monde trs pauvre, et une baraque o ils
n'ont pas le sou.

--Va-t'en au diable! cria Thnardier. Quand nous aurons retourn la
maison, et que nous aurons mis la cave en haut et le grenier en bas,
nous te dirons ce qu'il y a dedans, et si ce sont des balles, des ronds
ou des broques.

Et il la poussa pour passer outre.

--Mon bon ami monsieur Montparnasse, dit ponine, je vous en prie, vous
qui tes bon enfant, n'entrez pas!

--Prends donc garde, tu vas te couper! rpliqua Montparnasse.

Thnardier reprit avec l'accent dcisif qu'il avait:

--Dcampe, la fe, et laisse les hommes faire leurs affaires.

ponine lcha la main de Montparnasse qu'elle avait ressaisie, et dit:

--Vous voulez donc entrer dans cette maison?

--Un peu! fit le ventriloque en ricanant.

Alors elle s'adossa  la grille, fit face aux six bandits arms
jusqu'aux dents et  qui la nuit donnait des visages de dmons, et dit
d'une voix ferme et basse:

--Eh bien, moi, je ne veux pas.

Ils s'arrtrent stupfaits. Le ventriloque pourtant acheva son
ricanement. Elle reprit:

--Les amis! coutez bien. Ce n'est pas a. Maintenant je parle. D'abord,
si vous entrez dans ce jardin, si vous touchez  cette grille, je crie,
je cogne aux portes, je rveille le monde, je vous fais empoigner tous
les six, j'appelle les sergents de ville.

--Elle le ferait, dit Thnardier bas  Brujon et au ventriloque.

Elle secoua la tte et ajouta:

-- commencer par mon pre.

Thnardier s'approcha.

--Pas si prs, bonhomme! dit-elle.

Il recula en grommelant dans ses dents:--Mais qu'est-ce qu'elle a donc?
Et il ajouta:

--Chienne!

Elle se mit  rire d'une faon terrible.

--Comme vous voudrez, vous n'entrerez pas. Je ne suis pas la fille au
chien, puisque je suis la fille au loup. Vous tes six, qu'est-ce que
cela me fait? Vous tes des hommes. Eh bien, je suis une femme. Vous ne
me faites pas peur, allez. Je vous dis que vous n'entrerez pas dans
cette maison, parce que cela ne me plat pas. Si vous approchez,
j'aboie. Je vous l'ai dit, le cab c'est moi. Je me fiche pas mal de
vous. Passez votre chemin, vous m'ennuyez! Allez o vous voudrez, mais
ne venez pas ici, je vous le dfends! Vous  coups de couteau, moi 
coups de savate, a m'est gal, avancez donc!

Elle fit un pas vers les bandits, elle tait effrayante, elle se remit 
rire.

--Pardine! je n'ai pas peur. Cet t, j'aurai faim, cet hiver, j'aurai
froid. Sont-ils farces, ces btas d'hommes de croire qu'ils font peur 
une fille! De quoi! peur? Ah ouiche, joliment! Parce que vous avez des
chipies de matresses qui se cachent sous le lit quand vous faites la
grosse voix, voil-t-il pas. Moi je n'ai peur de rien!

Elle appuya sur Thnardier son regard fixe, et dit:

--Pas mme de vous, mon pre!

Puis elle poursuivit en promenant sur les bandits ses sanglantes
prunelles de spectre:

--Qu'est-ce que a me fait  moi qu'on me ramasse demain rue Plumet sur
le pav, tue  coups de surin par mon pre, ou bien qu'on me trouve
dans un an dans les filets de Saint-Cloud ou  l'le des Cygnes au
milieu des vieux bouchons pourris et des chiens noys!

Force lui fut de s'interrompre, une toux sche la prit, son souffle
sortait comme un rle de sa poitrine troite et dbile.

Elle reprit:

--Je n'ai qu' crier, on vient, patatras. Vous tes six; moi je suis
tout le monde.

Thnardier fit un mouvement vers elle.

--Prochez pas cria-t-elle.

Il s'arrta, et lui dit avec douceur:

--Eh bien non. Je n'approcherai pas, mais ne parle pas si haut. Ma
fille, tu veux donc nous empcher de travailler? Il faut pourtant que
nous gagnions notre vie. Tu n'as donc plus d'amiti pour ton pre?

--Vous m'embtez, dit ponine.

--Il faut pourtant que nous vivions, que nous mangions....

--Crevez.

Cela dit, elle s'assit sur le soubassement de la grille en chantonnant:

          _Mon bras si dodu,_
          _Ma jambe bien faite,_
          _Et le temps perdu._

Elle avait le coude sur le genou et le menton dans sa main, et elle
balanait son pied d'un air d'indiffrence. Sa robe troue laissait voir
ses clavicules maigres. Le rverbre voisin clairait son profil et son
attitude. On ne pouvait rien voir de plus rsolu et de plus surprenant.

Les six escarpes, interdits et sombres d'tre tenus en chec par une
fille, allrent sous l'ombre porte de la lanterne et tinrent conseil
avec des haussements d'paule humilis et furieux.

Elle cependant les regardait d'un air paisible et farouche.

--Elle a quelque chose, dit Babet. Une raison. Est-ce qu'elle est
amoureuse du cab? C'est pourtant dommage de manquer a. Deux femmes, un
vieux qui loge dans une arrire-cour; il y a des rideaux pas mal aux
fentres. Le vieux doit tre un guinal. Je crois l'affaire bonne.

--Eh bien, entrez, vous autres, s'cria Montparnasse. Faites l'affaire.
Je resterai l avec la fille, et si elle bronche....

Il fit reluire au rverbre le couteau qu'il tenait ouvert dans sa
manche.

Thnardier ne disait mot et semblait prt  ce qu'on voudrait.

Brujon, qui tait un peu oracle et qui avait, comme on sait, donn
l'affaire, n'avait pas encore parl. Il paraissait pensif. Il passait
pour ne reculer devant rien, et l'on savait qu'il avait un jour
dvalis, rien que par bravade, un poste de sergents de ville. En outre
il faisait des vers et des chansons, ce qui lui donnait une grande
autorit.

Babet le questionna.

--Tu ne dis rien, Brujon?

Brujon resta encore un instant silencieux, puis il hocha la tte de
plusieurs faons varies, et se dcida enfin  lever la voix.

--Voici: j'ai rencontr ce matin deux moineaux qui se battaient; ce
soir, je me cogne  une femme qui querelle. Tout a est mauvais.
Allons-nous-en.

Ils s'en allrent.

Tout en s'en allant, Montparnasse murmura:

--C'est gal, si on avait voulu, j'aurais donn le coup de pouce.

Babet lui rpondit:

--Moi pas. Je ne tape pas une dame.

Au coin de la rue, ils s'arrtrent et changrent  voix sourde ce
dialogue nigmatique:

--O irons-nous coucher ce soir?

--Sous Pantin.

--As-tu sur toi la clef de la grille, Thnardier?

--Pardi.

ponine, qui ne les quittait pas des yeux, les vit reprendre le chemin
par o ils taient venus. Elle se leva et se mit  ramper derrire eux
le long des murailles et des maisons. Elle les suivit ainsi jusqu'au
boulevard. L, ils se sparrent, et elle vit ces six hommes s'enfoncer
dans l'obscurit o ils semblrent fondre.




Chapitre V

Choses de la nuit


Aprs le dpart des bandits, la rue Plumet reprit son tranquille aspect
nocturne.

Ce qui venait de se passer dans cette rue n'et point tonn une fort.
Les futaies, les taillis, les bruyres, les branches prement
entre-croises, les hautes herbes, existent d'une manire sombre; le
fourmillement sauvage entrevoit l les subites apparitions de
l'invisible; ce qui est au-dessous de l'homme y distingue  travers la
brume ce qui est au-del de l'homme; et les choses ignores de nous
vivants s'y confrontent dans la nuit. La nature hrisse et fauve
s'effare  de certaines approches o elle croit sentir le surnaturel.
Les forces de l'ombre se connaissent, et ont entre elles de mystrieux
quilibres. Les dents et les griffes redoutent l'insaisissable. La
bestialit buveuse de sang, les voraces apptits affams en qute de la
proie, les instincts arms d'ongles et de mchoires qui n'ont pour
source et pour but que le ventre, regardent et flairent avec inquitude
l'impassible linament spectral rdant sous un suaire, debout dans sa
vague robe frissonnante, et qui leur semble vivre d'une vie morte et
terrible. Ces brutalits, qui ne sont que matire, craignent confusment
d'avoir affaire  l'immense obscurit condense dans un tre inconnu.
Une figure noire barrant le passage arrte net la bte farouche. Ce qui
sort du cimetire intimide et dconcerte ce qui sort de l'antre; le
froce a peur du sinistre; les loups reculent devant une goule
rencontre.




Chapitre VI

Marius redevient rel au point de donner son adresse  Cosette


Pendant que cette espce de chienne  figure humaine montait la garde
contre la grille et que les six bandits lchaient pied devant une fille,
Marius tait prs de Cosette.

Jamais le ciel n'avait t plus constell et plus charmant, les arbres
plus tremblants, la senteur des herbes plus pntrante; jamais les
oiseaux ne s'taient endormis dans les feuilles avec un bruit plus doux;
jamais toutes les harmonies de la srnit universelle n'avaient mieux
rpondu aux musiques intrieures de l'amour; jamais Marius n'avait t
plus pris, plus heureux, plus extasi. Mais il avait trouv Cosette
triste. Cosette avait pleur. Elle avait les yeux rouges.

C'tait le premier nuage dans cet admirable rve.

Le premier mot de Marius avait t:

--Qu'as-tu?

Et elle avait rpondu:

--Voil.

Puis elle s'tait assise sur le banc prs du perron, et pendant qu'il
prenait place tout tremblant auprs d'elle, elle avait poursuivi:

--Mon pre m'a dit ce matin de me tenir prte, qu'il avait des affaires,
et que nous allions peut-tre partir.

Marius frissonna de la tte aux pieds.

Quand on est  la fin de la vie, mourir, cela veut dire partir; quand on
est au commencement, partir, cela veut dire mourir.

Depuis six semaines, Marius, peu  peu, lentement, par degrs, prenait
chaque jour possession de Cosette. Possession tout idale, mais
profonde. Comme nous l'avons expliqu dj, dans le premier amour, on
prend l'me bien avant le corps; plus tard on prend le corps bien avant
l'me, quelquefois on ne prend pas l'me du tout; les Faublas et les
Prudhomme ajoutent: parce qu'il n'y en a pas; mais ce sarcasme est par
bonheur un blasphme. Marius donc possdait Cosette, comme les esprits
possdent; mais il l'enveloppait de toute son me et la saisissait
jalousement avec une incroyable conviction. Il possdait son sourire,
son haleine, son parfum, le rayonnement profond de ses prunelles bleues,
la douceur de sa peau quand il lui touchait la main, le charmant signe
qu'elle avait au cou, toutes ses penses. Ils taient convenus de ne
jamais dormir sans rver l'un de l'autre, et ils s'taient tenus parole.
Il possdait donc tous les rves de Cosette. Il regardait sans cesse et
il effleurait quelquefois de son souffle les petits cheveux qu'elle
avait  la nuque, et il se dclarait qu'il n'y avait pas un de ces
petits cheveux qui ne lui appartint  lui Marius. Il contemplait et il
adorait les choses qu'elle mettait, son noeud de ruban, ses gants, ses
manchettes, ses brodequins, comme des objets sacrs dont il tait le
matre. Il songeait qu'il tait le seigneur de ces jolis peignes
d'caille qu'elle avait dans ses cheveux, et il se disait mme, sourds
et confus bgayements de la volupt qui se faisait jour, qu'il n'y avait
pas un cordon de sa robe, pas une maille de ses bas, pas un pli de son
corset, qui ne ft  lui.  ct de Cosette, il se sentait prs de son
bien, prs de sa chose, prs de son despote et de son esclave. Il
semblait qu'ils eussent tellement ml leurs mes que, s'ils eussent
voulu les reprendre, il leur et t impossible de les
reconnatre.--Celle-ci est la mienne.--Non, c'est la mienne.--Je
t'assure que tu te trompes. Voil bien moi.--Ce que tu prends pour toi,
c'est moi.--Marius tait quelque chose qui faisait partie de Cosette et
Cosette tait quelque chose qui faisait partie de Marius. Marius sentait
Cosette vivre en lui. Avoir Cosette, possder Cosette, cela pour lui
n'tait pas distinct de respirer. Ce fut au milieu de cette foi, de cet
enivrement, de cette possession virginale, inoue et absolue, de cette
souverainet, que ces mots: Nous allons partir, tombrent tout  coup,
et que la voix brusque de la ralit lui cria: Cosette n'est pas  toi!

Marius se rveilla. Depuis six semaines, Marius vivait, nous l'avons
dit, hors de la vie; ce mot, partir! l'y fit rentrer durement.

Il ne trouva pas une parole. Cosette sentit seulement que sa main tait
trs froide. Elle lui dit  son tour:

--Qu'as-tu?

Il rpondit, si bas que Cosette l'entendait  peine:

--Je ne comprends pas ce que tu as dit.

Elle reprit:

--Ce matin mon pre m'a dit de prparer toutes mes petites affaires et
de me tenir prte, qu'il me donnerait son linge pour le mettre dans une
malle, qu'il tait oblig de faire un voyage, que nous allions partir,
qu'il faudrait avoir une grande malle pour moi et une petite pour lui,
de prparer tout cela d'ici  une semaine, et que nous irions peut-tre
en Angleterre.

--Mais c'est monstrueux! s'cria Marius.

Il est certain qu'en ce moment, dans l'esprit de Marius, aucun abus de
pouvoir, aucune violence, aucune abomination des tyrans les plus
prodigieux, aucune action de Busiris, de Tibre ou de Henri VIII
n'galait en frocit celle-ci: M. Fauchelevent emmenant sa fille en
Angleterre parce qu'il a des affaires.

Il demanda d'une voix faible:

--Et quand partirais-tu?

--Il n'a pas dit quand.

--Et quand reviendrais-tu?

--Il n'a pas dit quand.

Marius se leva, et dit froidement:

--Cosette, irez-vous?

Cosette tourna vers lui ses beaux yeux pleins d'angoisse et rpondit
avec une sorte d'garement:

--O?

--En Angleterre? irez-vous?

--Pourquoi me dis-tu vous?

--Je vous demande si vous irez?

--Comment veux-tu que je fasse? dit-elle en joignant les mains.

--Ainsi vous irez?

--Si mon pre y va?

--Ainsi, vous irez?

Cosette prit la main de Marius et l'treignit sans rpondre.

--C'est bon, dit Marius. Alors j'irai ailleurs.

Cosette sentit le sens de ce mot plus encore qu'elle ne le comprit. Elle
plit tellement que sa figure devint blanche dans l'obscurit. Elle
balbutia:

--Que veux-tu dire?

Marius la regarda, puis leva lentement ses yeux vers le ciel et
rpondit:

--Rien.

Quand sa paupire s'abaissa, il vit Cosette qui lui souriait. Le sourire
d'une femme qu'on aime a une clart qu'on voit la nuit.

--Que nous sommes btes! Marius, j'ai une ide.

--Quoi?

--Pars si nous partons! Je te dirai o. Viens me rejoindre o je serai!

Marius tait maintenant un homme tout  fait rveill. Il tait retomb
dans la ralit. Il cria  Cosette:

--Partir avec vous! es-tu folle? Mais il faut de l'argent, et je n'en ai
pas! Aller en Angleterre? Mais je dois maintenant, je ne sais pas, plus
de dix louis  Courfeyrac, un de mes amis que tu ne connais pas! Mais
j'ai un vieux chapeau qui ne vaut pas trois francs, j'ai un habit o il
manque des boutons par devant, ma chemise est toute dchire; j'ai les
coudes percs, mes bottes prennent l'eau; depuis six semaines je n'y
pense plus, et je ne te l'ai pas dit. Cosette! je suis un misrable. Tu
ne me vois que la nuit, et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le
jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angleterre! Eh! je n'ai pas de
quoi payer le passeport!

Il se jeta contre un arbre qui tait l, debout, les deux bras au-dessus
de sa tte, le front contre l'corce, ne sentant ni le bois qui lui
corchait la peau ni la fivre qui lui martelait les tempes, immobile,
et prt  tomber, comme la statue du dsespoir.

Il demeura longtemps ainsi. On resterait l'ternit dans ces abmes-l.
Enfin il se retourna. Il entendait derrire lui un petit bruit touff,
doux et triste.

C'tait Cosette qui sanglotait.

Elle pleurait depuis plus de deux heures  ct de Marius qui songeait.

Il vint  elle, tomba  genoux, et, se prosternant lentement, il prit le
bout de son pied qui passait sous sa robe et le baisa.

Elle le laissa faire en silence. Il y a des moments o la femme accepte,
comme une desse sombre et rsigne, la religion de l'amour.

--Ne pleure pas, dit-il.

Elle murmura:

--Puisque je vais peut-tre m'en aller, et que tu ne peux pas venir!

Lui reprit:

--M'aimes-tu?

Elle lui rpondit en sanglotant ce mot du paradis qui n'est jamais plus
charmant qu' travers les larmes:

--Je t'adore!

Il poursuivit avec un son de voix qui tait une inexprimable caresse:

--Ne pleure pas. Dis, veux-tu faire cela pour moi de ne pas pleurer?

--M'aimes-tu, toi? dit-elle.

Il lui prit la main.

--Cosette, je n'ai jamais donn ma parole d'honneur  personne, parce
que ma parole d'honneur me fait peur. Je sens que mon pre est  ct.
Eh bien, je te donne ma parole d'honneur la plus sacre que, si tu t'en
vas, je mourrai.

Il y eut dans l'accent dont il pronona ces paroles une mlancolie si
solennelle et si tranquille que Cosette trembla. Elle sentit ce froid
que donne une chose sombre et vraie qui passe. De saisissement elle
cessa de pleurer.

--Maintenant coute, dit-il. Ne m'attends pas demain.

--Pourquoi?

--Ne m'attends qu'aprs-demain.

--Oh! pourquoi?

--Tu verras.

--Un jour sans te voir! mais c'est impossible.

--Sacrifions un jour pour avoir peut-tre toute la vie.

Et Marius ajouta  demi-voix et en apart:

--C'est un homme qui ne change rien  ses habitudes, et il n'a jamais
reu personne que le soir.

--De quel homme parles-tu? demanda Cosette.

--Moi? je n'ai rien dit.

--Qu'est-ce que tu espres donc?

--Attends jusqu' aprs-demain.

--Tu le veux?

--Oui, Cosette.

Elle lui prit la tte dans ses deux mains, se haussant sur la pointe des
pieds pour tre  sa taille, et cherchant  voir dans ses yeux son
esprance.

Marius reprit:

--J'y songe, il faut que tu saches mon adresse, il peut arriver des
choses, on ne sait pas, je demeure chez cet ami appel Courfeyrac, rue
de la Verrerie, numro 16.

Il fouilla dans sa poche, en tira un couteau-canif, et avec la lame
crivit sur le pltre du mur:

_16, rue de la Verrerie_.

Cosette cependant s'tait remise  lui regarder dans les yeux.

--Dis-moi ta pense. Marius, tu as une pense. Dis-la-moi. Oh!
dis-la-moi pour que je passe une bonne nuit!

--Ma pense, la voici: c'est qu'il est impossible que Dieu veuille nous
sparer. Attends-moi aprs-demain.

--Qu'est-ce que je ferai jusque-l? dit Cosette. Toi tu es dehors, tu
vas, tu viens. Comme c'est heureux, les hommes! Moi, je vais rester
toute seule. Oh! que je vais tre triste! Qu'est-ce que tu feras donc
demain soir, dis?

--J'essayerai une chose.

--Alors je prierai Dieu et je penserai  toi d'ici l pour que tu
russisses. Je ne te questionne plus, puisque tu ne veux pas. Tu es mon
matre. Je passerai ma soire demain  chanter cette musique
_d'Euryanthe_ que tu aimes et que tu es venu entendre un soir derrire
mon volet. Mais aprs-demain tu viendras de bonne heure. Je t'attendrai
 la nuit,  neuf heures prcises, je t'en prviens. Mon Dieu! que c'est
triste que les jours soient longs! Tu entends,  neuf heures sonnant je
serai dans le jardin.

--Et moi aussi.

Et sans se l'tre dit, mus par la mme pense, entrans par ces
courants lectriques qui mettent deux amants en communication
continuelle, tous deux enivrs de volupt jusque dans leur douleur, ils
tombrent dans les bras l'un de l'autre, sans s'apercevoir que leurs
lvres s'taient jointes pendant que leurs regards levs, dbordant
d'extase et pleins de larmes, contemplaient les toiles.

Quand Marius sortit, la rue tait dserte. C'tait le moment o ponine
suivait les bandits jusque sur le boulevard.

Tandis que Marius rvait, la tte appuye contre l'arbre, une ide lui
avait travers l'esprit; une ide, hlas! qu'il jugeait lui-mme
insense et impossible. Il avait pris un parti violent.




Chapitre VII

Le vieux coeur et le jeune coeur en prsence


Le pre Gillenormand avait  cette poque ses quatre-vingt-onze ans bien
sonns. Il demeurait toujours avec mademoiselle Gillenormand rue des
Filles-du-Calvaire, n 6, dans cette vieille maison qui tait  lui.
C'tait, on s'en souvient, un de ces vieillards antiques qui attendent
la mort tout droits, que l'ge charge sans les faire plier, et que le
chagrin mme ne courbe pas.

Cependant, depuis quelque temps, sa fille disait: mon pre baisse. Il ne
souffletait plus les servantes; il ne frappait plus de sa canne avec
autant de verve le palier de l'escalier quand Basque tardait  lui
ouvrir. La Rvolution de Juillet l'avait  peine exaspr pendant six
mois. Il avait vu presque avec tranquillit dans le _Moniteur_ cet
accouplement de mots: M. Humblot-Cont, pair de France. Le fait est que
le vieillard tait rempli d'accablement. Il ne flchissait pas, il ne se
rendait pas, ce n'tait pas plus dans sa nature physique que dans sa
nature morale; mais il se sentait intrieurement dfaillir. Depuis
quatre ans il attendait Marius, de pied ferme, c'est bien le mot, avec
la conviction que ce mauvais petit garnement sonnerait  la porte un
jour ou l'autre; maintenant il en venait, dans de certaines heures
mornes,  se dire que pour peu que Marius se ft encore attendre...--Ce
n'tait pas la mort qui lui tait insupportable, c'tait l'ide que
peut-tre il ne reverrait plus Marius. Ne plus revoir Marius, ceci
n'tait pas entr un seul instant dans son cerveau jusqu' ce jour; 
prsent cette ide commenait  lui apparatre, et le glaait.
L'absence, comme il arrive toujours dans les sentiments naturels et
vrais, n'avait fait qu'accrotre son amour de grand-pre pour l'enfant
ingrat qui s'en tait all comme cela. C'est dans les nuits de dcembre,
par dix degrs de froid, qu'on pense le plus au soleil. M. Gillenormand
tait ou se croyait, par-dessus tout incapable de faire un pas, lui
l'aeul, vers son petit-fils;--je crverais plutt, disait-il. Il ne se
trouvait aucun tort, mais il ne songeait  Marius qu'avec un
attendrissement profond et le muet dsespoir d'un vieux bonhomme qui
s'en va dans les tnbres.

Il commenait  perdre ses dents, ce qui s'ajoutait  sa tristesse.

M. Gillenormand, sans pourtant se l'avouer  lui-mme, car il en eut t
furieux et honteux, n'avait jamais aim une matresse comme il aimait
Marius.

Il avait fait placer dans sa chambre, devant le chevet de son lit, comme
la premire chose qu'il voulait voir en s'veillant, un ancien portrait
de son autre fille, celle qui tait morte, madame Pontmercy, portrait
fait lorsqu'elle avait dix-huit ans. Il regardait sans cesse ce
portrait. Il lui arriva un jour de dire en le considrant:

--Je trouve qu'il lui ressemble.

-- ma soeur? reprit mademoiselle Gillenormand. Mais oui.

Le vieillard ajouta:

--Et  lui aussi.

Une fois, comme il tait assis, les deux genoux l'un contre l'autre et
l'oeil presque ferm, dans une posture d'abattement, sa fille se risqua
 lui dire:

--Mon pre, est-ce que vous en voulez toujours autant?...

Elle s'arrta, n'osant aller plus loin.

-- qui? demanda-t-il.

-- ce pauvre Marius?

Il souleva sa vieille tte, posa son poing amaigri et rid sur la table,
et cria de son accent le plus irrit et le plus vibrant:

--Pauvre Marius, vous dites! Ce monsieur est un drle, un mauvais gueux,
un petit vaniteux ingrat, sans coeur, sans me, un orgueilleux, un
mchant homme!

Et il se dtourna pour que sa fille ne vt pas une larme qu'il avait
dans les yeux.

Trois jours aprs, il sortit d'un silence qui durait depuis quatre
heures pour dire  sa fille  brle-pourpoint:

--J'avais eu l'honneur de prier mademoiselle Gillenormand de ne jamais
m'en parler.

La tante Gillenormand renona  toute tentative et porta ce diagnostic
profond:--Mon pre n'a jamais beaucoup aim ma soeur depuis sa sottise.
Il est clair qu'il dteste Marius.

Depuis sa sottise, signifiait: depuis qu'elle avait pous le colonel.

Du reste, comme on a pu le conjecturer, mademoiselle Gillenormand avait
chou dans sa tentative de substituer son favori, l'officier de
lanciers,  Marius. Le remplaant Thodule n'avait point russi. M.
Gillenormand n'avait pas accept le quiproquo. Le vide du coeur ne
s'accommode point d'un bouche-trou. Thodule, de son ct, tout en
flairant l'hritage, rpugnait  la corve de plaire. Le bonhomme
ennuyait le lancier, et le lancier choquait le bonhomme. Le lieutenant
Thodule tait gai sans doute, mais bavard; frivole, mais vulgaire; bon
vivant, mais de mauvaise compagnie; il avait des matresses, c'est vrai,
et il en parlait beaucoup, c'est vrai encore; mais il en parlait mal.
Toutes ses qualits avaient un dfaut. M. Gillenormand tait excd de
l'entendre conter les bonnes fortunes quelconques qu'il avait autour de
sa caserne, rue de Babylone. Et puis le lieutenant Gillenormand venait
quelquefois en uniforme avec la cocarde tricolore. Ceci le rendait tout
bonnement impossible. Le pre Gillenormand avait fini par dire  sa
fille:--J'en ai assez, du Thodule. J'ai peu de got pour les gens de
guerre en temps de paix. Reois-les si tu veux. Je ne sais pas si je
n'aime pas mieux encore les sabreurs que les traneurs de sabre. Le
cliquetis des lames dans la bataille est moins misrable, aprs tout,
que le tapage des fourreaux sur le pav. Et puis, se cambrer comme un
matamore et se sangler comme une femmelette, avoir un corset sous une
cuirasse, c'est tre ridicule deux fois. Quand on est un vritable
homme, on se tient  gale distance de la fanfaronnade et de la
mivrerie. Ni fier--bras, ni joli coeur. Garde ton Thodule pour toi.

Sa fille eut beau lui dire:--C'est pourtant votre petit-neveu,--il se
trouva que M. Gillenormand, qui tait grand-pre jusqu'au bout des
ongles, n'tait pas grand-oncle du tout.

Au fond, comme il avait de l'esprit et qu'il comparait, Thodule n'avait
servi qu' lui faire mieux regretter Marius.

Un soir, c'tait le 4 juin, ce qui n'empchait pas que le pre
Gillenormand n'et un trs bon feu dans sa chemine, il avait congdi
sa fille qui cousait dans la pice voisine. Il tait seul dans sa
chambre  bergerades, les pieds sur ses chenets,  demi envelopp dans
son vaste paravent de Coromandel  neuf feuilles, accoud  sa table o
brlaient deux bougies sous un abat-jour vert, englouti dans son
fauteuil de tapisserie, un livre  la main, mais ne lisant pas. Il tait
vtu, selon sa mode, en _incroyable_, et ressemblait  un antique
portrait de Garat. Cela l'et fait suivre dans les rues, mais sa fille
le couvrait toujours, lorsqu'il sortait, d'une vaste douillette
d'vque, qui cachait ses vtements. Chez lui, except pour se lever et
se coucher, il ne portait jamais de robe de chambre.--_Cela donne l'air
vieux_, disait-il.

Le pre Gillenormand songeait  Marius amoureusement et amrement, et,
comme d'ordinaire, l'amertume dominait. Sa tendresse aigrie finissait
toujours par bouillonner et par tourner en indignation. Il en tait  ce
point o l'on cherche  prendre son parti et  accepter ce qui dchire.
Il tait en train de s'expliquer qu'il n'y avait maintenant plus de
raison pour que Marius revnt, que s'il avait d revenir, il l'aurait
dj fait, qu'il fallait y renoncer. Il essayait de s'habituer  l'ide
que c'tait fini, et qu'il mourrait sans revoir ce monsieur. Mais
toute sa nature se rvoltait; sa vieille paternit n'y pouvait
consentir.--Quoi! disait-il, c'tait son refrain douloureux, il ne
reviendra pas!--Sa tte chauve tait tombe sur sa poitrine, et il
fixait vaguement sur la cendre de son foyer un regard lamentable et
irrit.

Au plus profond de cette rverie, son vieux domestique, Basque, entra et
demanda:

--Monsieur peut-il recevoir monsieur Marius?

Le vieillard se dressa sur son sant, blme et pareil  un cadavre qui
se lve sous une secousse galvanique. Tout son sang avait reflu  son
coeur. Il bgaya:

--Monsieur Marius quoi?

--Je ne sais pas, rpondit Basque intimid et dcontenanc par l'air du
matre, je ne l'ai pas vu. C'est Nicolette qui vient de me dire: Il y a
l un jeune homme, dites que c'est monsieur Marius.

Le pre Gillenormand balbutia  voix basse:

--Faites entrer.

Et il resta dans la mme attitude, la tte branlante, l'oeil fix sur la
porte. Elle se rouvrit. Un jeune homme entra. C'tait Marius.

Marius s'arrta  la porte comme attendant qu'on lui dt d'entrer.

Son vtement presque misrable ne s'apercevait pas dans l'obscurit que
faisait l'abat-jour. On ne distinguait que son visage calme et grave,
mais trangement triste.

Le pre Gillenormand, hbt de stupeur et de joie, resta quelques
instants sans voir autre chose qu'une clart comme lorsqu'on est devant
une apparition. Il tait prt  dfaillir; il apercevait Marius 
travers un blouissement. C'tait bien lui, c'tait bien Marius!

Enfin! aprs quatre ans! Il le saisit, pour ainsi dire, tout entier d'un
coup d'oeil. Il le trouva beau, noble, distingu, grandi, homme fait,
l'attitude convenable, l'air charmant. Il eut envie d'ouvrir ses bras,
de l'appeler, de se prcipiter, ses entrailles se fondirent en
ravissement, les paroles affectueuses le gonflaient et dbordaient de sa
poitrine; enfin toute cette tendresse se fit jour et lui arriva aux
lvres, et par le contraste qui tait le fond de sa nature, il en sortit
une duret. Il dit brusquement:

--Qu'est-ce que vous venez faire ici?

Marius rpondit avec embarras:

--Monsieur....

M. Gillenormand et voulu que Marius se jett dans ses bras. Il fut
mcontent de Marius et de lui-mme. Il sentit qu'il tait brusque et que
Marius tait froid. C'tait pour le bonhomme une insupportable et
irritante anxit de se sentir si tendre et si plor au dedans et de ne
pouvoir tre que dur au dehors. L'amertume lui revint. Il interrompit
Marius avec un accent bourru:

--Alors pourquoi venez-vous?

Cet alors signifiait: _si vous ne venez pas m'embrasser_. Marius
regarda son aeul  qui la pleur faisait un visage de marbre.

--Monsieur....

Le vieillard reprit d'une voix svre:

--Venez-vous me demander pardon? avez-vous reconnu vos torts?

Il croyait mettre Marius sur la voie et que l'enfant allait flchir.
Marius frissonna; c'tait le dsaveu de son pre qu'on lui demandait; il
baissa les yeux et rpondit:

--Non, monsieur.

--Et alors, s'cria imptueusement le vieillard avec une douleur
poignante et pleine de colre, qu'est-ce que vous me voulez?

Marius joignit les mains, fit un pas et dit d'une voix faible et qui
tremblait:

--Monsieur, ayez piti de moi.

Ce mot remua M. Gillenormand; dit plus tt, il l'et attendri, mais il
venait trop tard. L'aeul se leva; il s'appuyait sur sa canne de ses
deux mains, ses lvres taient blanches, son front vacillait, mais sa
haute taille dominait Marius inclin.

--Piti de vous, monsieur! C'est l'adolescent qui demande de la piti au
vieillard de quatre-vingt-onze ans! Vous entrez dans la vie, j'en sors;
vous allez au spectacle, au bal, au caf, au billard, vous avez de
l'esprit, vous plaisez aux femmes, vous tes joli garon; moi je crache
en plein t sur mes tisons; vous tes riche des seules richesses qu'il
y ait, moi j'ai toutes les pauvrets de la vieillesse, l'infirmit,
l'isolement! vous avez vos trente-deux dents, un bon estomac, l'oeil
vif, la force, l'apptit, la sant, la gat, une fort de cheveux
noirs; moi je n'ai mme plus de cheveux blancs, j'ai perdu mes dents, je
perds mes jambes, je perds la mmoire, il y a trois noms de rues que je
confonds sans cesse, la rue Charlot, la rue du Chaume et la rue
Saint-Claude, j'en suis l; vous avez devant vous tout l'avenir plein de
soleil, moi je commence  n'y plus voir goutte, tant j'avance dans la
nuit; vous tes amoureux, a va sans dire, moi, je ne suis aim de
personne au monde, et vous me demandez de la piti! Parbleu, Molire a
oubli ceci. Si c'est comme cela que vous plaisantez au palais,
messieurs les avocats, je vous fais mon sincre compliment. Vous tes
drles.

Et l'octognaire reprit d'une voix courrouce et grave:

--Ah , qu'est-ce que vous me voulez?

--Monsieur, dit Marius, je sais que ma prsence vous dplat, mais je
viens seulement pour vous demander une chose, et puis je vais m'en aller
tout de suite.

Vous tes un sot! dit le vieillard. Qui est-ce qui vous dit de vous en
aller?

Ceci tait la traduction de cette parole tendre qu'il avait au fond du
coeur: _Mais demande-moi donc pardon! Jette-toi donc  mon cou_! M.
Gillenormand sentait que Marius allait dans quelques instants le
quitter, que son mauvais accueil le rebutait, que sa duret le chassait,
il se disait tout cela, et sa douleur s'en accroissait, et comme sa
douleur se tournait immdiatement en colre, sa duret en augmentait. Il
et voulu que Marius comprt, et Marius ne comprenait pas; ce qui
rendait le bonhomme furieux. Il reprit:

--Comment! vous m'avez manqu,  moi, votre grand-pre, vous avez quitt
ma maison pour aller on ne sait o, vous avez dsol votre tante, vous
avez t, cela se devine, c'est plus commode, mener la vie de garon,
faire le muscadin, rentrer  toutes les heures, vous amuser, vous ne
m'avez pas donn signe de vie, vous avez fait des dettes sans mme me
dire de les payer, vous vous tes fait casseur de vitres et tapageur,
et, au bout de quatre ans, vous venez chez moi, et vous n'avez pas autre
chose  me dire que cela!

Cette faon violente de pousser le petit-fils  la tendresse ne
produisit que le silence de Marius. M. Gillenormand croisa les bras,
geste qui, chez lui, tait particulirement imprieux, et apostropha
Marius amrement:

--Finissons. Vous venez me demander quelque chose, dites-vous? Eh bien
quoi? qu'est-ce? Parlez.

--Monsieur, dit Marius avec le regard d'un homme qui sent qu'il va
tomber dans un prcipice, je viens vous demander la permission de me
marier.

M. Gillenormand sonna. Basque entr'ouvrit la porte.

--Faites venir ma fille.

Une seconde aprs, la porte se rouvrit, mademoiselle Gillenormand
n'entra pas, mais se montra; Marius tait debout, muet, les bras
pendants, avec une figure de criminel; M. Gillenormand allait et venait
en long et en large dans la chambre. Il se tourna vers sa fille et lui
dit:

--Rien. C'est monsieur Marius. Dites-lui bonjour. Monsieur veut se
marier. Voil. Allez-vous-en.

Le son de voix bref et rauque du vieillard annonait une trange
plnitude d'emportement. La tante regarda Marius d'un air effar, parut
 peine le reconnatre, ne laissa pas chapper un geste ni une syllabe,
et disparut au souffle de son pre plus vite qu'un ftu devant
l'ouragan.

Cependant le pre Gillenormand tait revenu s'adosser  la chemine.

--Vous marier!  vingt et un ans! Vous avez arrang cela! Vous n'avez
plus qu'une permission  demander! une formalit. Asseyez-vous,
monsieur. Eh bien, vous avez eu une rvolution depuis que je n'ai eu
l'honneur de vous voir. Les jacobins ont eu le dessus. Vous avez d tre
content. N'tes-vous pas rpublicain depuis que vous tes baron? Vous
accommodez cela. La rpublique fait une sauce  la baronnie. tes-vous
dcor de Juillet? avez-vous un peu pris le Louvre, monsieur? Il y a ici
tout prs, rue Saint-Antoine, vis--vis la rue des Nonaindires, un
boulet incrust dans le mur au troisime tage d'une maison avec cette
inscription: 28 juillet 1830. Allez voir cela. Cela fait bon effet. Ah!
ils font de jolies choses, vos amis!  propos, ne font-ils pas une
fontaine  la place du monument de M. le duc de Berry? Ainsi vous voulez
vous marier?  qui? peut-on sans indiscrtion demander  qui?

Il s'arrta, et, avant que Marius et eu le temps de rpondre, il ajouta
violemment:

--Ah , vous avez un tat? une fortune faite? combien gagnez-vous dans
votre mtier d'avocat?

--Rien, dit Marius avec une sorte de fermet et de rsolution presque
farouche.

--Rien? vous n'avez pour vivre que les douze cents livres que je vous
fais?

Marius ne rpondit point. M. Gillenormand continua:

--Alors, je comprends, c'est que la fille est riche?

--Comme moi.

--Quoi! pas de dot?

--Non.

--Des esprances?

--Je ne crois pas.

--Toute nue! et qu'est-ce que c'est que le pre?

--Je ne sais pas.

--Et comment s'appelle-t-elle?

--Mademoiselle Fauchelevent.

--Fauchequoi?

--Fauchelevent.

--Pttt! fit le vieillard.

--Monsieur! s'cria Marius.

M. Gillenormand l'interrompit du ton d'un homme qui se parle  lui-mme.

--C'est cela, vingt et un ans, pas d'tat, douze cents livres par an,
madame la baronne Pontmercy ira acheter deux sous de persil chez la
fruitire.

--Monsieur, reprit Marius, dans l'garement de la dernire esprance qui
s'vanouit, je vous en supplie! je vous en conjure, au nom du ciel, 
mains jointes, monsieur, je me mets  vos pieds, permettez-moi de
l'pouser.

Le vieillard poussa un clat de rire strident et lugubre  travers
lequel il toussait et parlait.

--Ah! ah! ah! vous vous tes dit: Pardine! je vais aller trouver cette
vieille perruque, cette absurde ganache! Quel dommage que je n'aie pas
mes vingt-cinq ans! comme je te vous lui flanquerais une bonne sommation
respectueuse! comme je me passerais de lui! C'est gal, je lui dirai:
Vieux crtin, tu es trop heureux de me voir, j'ai envie de me marier,
j'ai envie d'pouser mamselle n'importe qui, fille de monsieur n'importe
quoi, je n'ai pas de souliers, elle n'a pas de chemise, a va, j'ai
envie de jeter  l'eau ma carrire, mon avenir, ma jeunesse, ma vie,
j'ai envie de faire un plongeon dans la misre avec une femme au cou,
c'est mon ide, il faut que tu y consentes! et le vieux fossile
consentira. Va, mon garon, comme tu voudras, attache-toi ton pav,
pouse ta Pousselevent, ta Coupelevent...--Jamais, monsieur! jamais!

--Mon pre!

--Jamais!

 l'accent dont ce jamais fut prononc, Marius perdit tout espoir. Il
traversa la chambre  pas lents, la tte ploye, chancelant, plus
semblable encore  quelqu'un qui se meurt qu' quelqu'un qui s'en va. M.
Gillenormand le suivait des yeux, et au moment o la porte s'ouvrait et
o Marius allait sortir, il fit quatre pas avec cette vivacit snile
des vieillards imprieux et gts, saisit Marius au collet, le ramena
nergiquement dans la chambre, le jeta dans un fauteuil, et lui dit:

--Conte-moi a!

C'tait ce seul mot, _mon pre_, chapp  Marius, qui avait fait cette
rvolution.

Marius le regarda gar. Le visage mobile de M. Gillenormand n'exprimait
plus rien qu'une rude et ineffable bonhomie. L'aeul avait fait place au
grand-pre.

--Allons, voyons, parle, conte-moi tes amourettes, jabote, dis-moi tout!
Sapristi! que les jeunes gens sont btes!

--Mon pre! reprit Marius.

Toute la face du vieillard s'illumina d'un indicible rayonnement.

--Oui, c'est a! appelle-moi ton pre, et tu verras!

Il y avait maintenant quelque chose de si bon, de si doux, de si ouvert,
de si paternel en cette brusquerie, que Marius, dans ce passage subit du
dcouragement  l'esprance, en fut comme tourdi et enivr. Il tait
assis prs de la table, la lumire des bougies faisait saillir le
dlabrement de son costume que le pre Gillenormand considrait avec
tonnement.

--Eh bien, mon pre, dit Marius.

--Ah , interrompit M. Gillenormand, tu n'as donc vraiment pas le sou?
Tu es mis comme un voleur.

Il fouilla dans un tiroir, et y prit une bourse qu'il posa sur la table:

--Tiens, voil cent louis, achte-toi un chapeau.

--Mon pre, poursuivit Marius, mon bon pre, si vous saviez! je l'aime.
Vous ne vous figurez pas, la premire fois que je l'ai vue, c'tait au
Luxembourg, elle y venait; au commencement je n'y faisais pas grande
attention, et puis je ne sais pas comment cela s'est fait, j'en suis
devenu amoureux. Oh! comme cela m'a rendu malheureux! Enfin je la vois
maintenant, tous les jours, chez elle, son pre ne sait pas, imaginez
qu'ils vont partir, c'est dans le jardin que nous nous voyons, le soir,
son pre veut l'emmener en Angleterre, alors je me suis dit: Je vais
aller voir mon grand-pre et lui conter la chose. Je deviendrais fou
d'abord, je mourrais, je ferais une maladie, je me jetterais  l'eau. Il
faut absolument que je l'pouse, puisque je deviendrais fou. Enfin voil
toute la vrit, je ne crois pas que j'aie oubli quelque chose. Elle
demeure dans un jardin o il y a une grille, rue Plumet. C'est du ct
des Invalides.

Le pre Gillenormand s'tait assis radieux prs de Marius. Tout en
l'coutant et en savourant le son de sa voix, il savourait en mme temps
une longue prise de tabac.  ce mot, rue Plumet, il interrompit son
aspiration, et laissa tomber le reste de son tabac sur ses genoux.

--Rue Plumet! tu dis rue plumet?--Voyons donc!--N'y a-t-il pas une
caserne par l?--Mais oui, c'est a. Ton cousin Thodule m'en a parl.
Le lancier, l'officier.--Une fillette, mon bon ami, une
fillette!--Pardieu oui, rue Plumet. C'est ce qu'on appelait autrefois la
rue Blomet.--Voil que a me revient. J'en ai entendu parler de cette
petite de la grille de la rue Plumet. Dans un jardin. Une Pamla. Tu
n'as pas mauvais got. On la dit proprette. Entre nous, je crois que ce
dadais de lancier lui a un peu fait la cour. Je ne sais pas jusqu'o
cela a t. Enfin a ne fait rien. D'ailleurs il ne faut pas le croire.
Il se vante. Marius! je trouve a trs bien qu'un jeune homme comme toi
soit amoureux. C'est de ton ge. Je t'aime mieux amoureux que jacobin.
Je t'aime mieux pris d'un cotillon, sapristi! de vingt cotillons que de
monsieur de Robespierre. Pour ma part, je me rends cette justice qu'en
fait de sans-culottes, je n'ai jamais aim que les femmes. Les jolies
filles sont les jolies filles, que diable! il n'y a pas d'objection 
a. Quant  la petite, elle te reoit en cachette du papa. C'est dans
l'ordre. J'ai eu des histoires comme a, moi aussi. Plus d'une. Sais-tu
ce qu'on fait? On ne prend pas la chose avec frocit; on ne se
prcipite pas dans le tragique; on ne conclut pas au mariage et 
monsieur le maire avec son charpe. On est tout btement un garon
d'esprit. On a du bon sens. Glissez, mortels, n'pousez pas. On vient
trouver le grand-pre qui est bonhomme au fond, et qui a bien toujours
quelques rouleaux de louis dans un vieux tiroir; on lui dit: Grand-pre,
voil. Et le grand-pre dit: C'est tout simple. Il faut que jeunesse se
passe et que vieillesse se casse. J'ai t jeune, tu seras vieux. Va,
mon garon, tu rendras a  ton petit-fils. Voil deux cents pistoles.
Amuse-toi, mordi! Rien de mieux! C'est ainsi que l'affaire doit se
passer. On n'pouse point, mais a n'empche pas. Tu me comprends?

Marius, ptrifi et hors d'tat d'articuler une parole, fit de la tte
signe que non.

Le bonhomme clata de rire, cligna sa vieille paupire, lui donna une
tape sur le genou, le regarda entre deux yeux d'un air mystrieux et
rayonnant, et lui dit avec le plus tendre des haussements d'paules:

--Bta! fais-en ta matresse.

Marius plit. Il n'avait rien compris  tout ce que venait de dire son
grand-pre. Ce rabchage de rue Blomet, de Pamla, de caserne, de
lancier, avait pass devant Marius comme une fantasmagorie. Rien de tout
cela ne pouvait se rapporter  Cosette qui tait un lys. Le bonhomme
divaguait. Mais cette divagation avait abouti  un mot que Marius avait
compris et qui tait une mortelle injure  Cosette. Ce mot, _fais-en ta
matresse_, entra dans le coeur du svre jeune homme comme une pe.

Il se leva, ramassa son chapeau qui tait  terre, et marcha vers la
porte d'un pas assur et ferme. L il se retourna, s'inclina
profondment devant son grand-pre, redressa la tte, et dit:

--Il y a cinq ans, vous avez outrag mon pre; aujourd'hui vous outragez
ma femme. Je ne vous demande plus rien, monsieur. Adieu.

Le pre Gillenormand, stupfait, ouvrit la bouche, tendit les bras,
essaya de se lever, et, avant qu'il et pu prononcer un mot, la porte
s'tait referme et Marius avait disparu.

Le vieillard resta quelques instants immobile et comme foudroy sans
pouvoir parler ni respirer, comme si un poing ferm lui serrait le
gosier. Enfin il s'arracha de son fauteuil, courut  la porte autant
qu'on peut courir  quatre-vingt-onze ans, l'ouvrit, et cria:

--Au secours! au secours!

Sa fille parut, puis les domestiques. Il reprit avec un rle lamentable:

--Courez aprs lui! rattrapez-le! Qu'est-ce que je lui ai fait? Il est
fou! il s'en va! Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! cette fois il ne reviendra
plus!

Il alla  la fentre qui donnait sur la rue, l'ouvrit de ses vieilles
mains chevrotantes, se pencha plus d' mi-corps pendant que Basque et
Nicolette le retenaient par-derrire, et cria:

--Marius! Marius! Marius! Marius!

Mais Marius ne pouvait dj plus entendre, et tournait en ce moment-l
mme l'angle de la rue Saint-Louis.

L'octognaire porta deux ou trois fois ses deux mains  ses tempes avec
une expression d'angoisse, recula en chancelant et s'affaissa sur un
fauteuil, sans pouls, sans voix, sans larmes, branlant la tte et
agitant les lvres d'un air stupide, n'ayant plus rien dans les yeux et
dans le coeur que quelque chose de morne et de profond qui ressemblait 
la nuit.




Livre neuvime--O vont-ils?




Chapitre I

Jean Valjean


Ce mme jour, vers quatre heures de l'aprs-midi, Jean Valjean tait
assis seul sur le revers de l'un des talus les plus solitaires du Champ
de Mars. Soit prudence, soit dsir de se recueillir, soit tout
simplement par suite d'un de ces insensibles changements d'habitudes qui
s'introduisent peu  peu dans toutes les existences, il sortait
maintenant assez rarement avec Cosette. Il avait sa veste d'ouvrier et
un pantalon de toile grise, et sa casquette  longue visire lui cachait
le visage. Il tait  prsent calme et heureux du ct de Cosette; ce
qui l'avait quelque peu effray et troubl s'tait dissip; mais, depuis
une semaine ou deux, des anxits d'une autre nature lui taient venues.
Un jour, en se promenant sur le boulevard, il avait aperu Thnardier;
grce  son dguisement, Thnardier ne l'avait point reconnu; mais
depuis lors Jean Valjean l'avait revu plusieurs fois, et il avait
maintenant la certitude que Thnardier rdait dans le quartier. Ceci
avait suffi pour lui faire prendre un grand parti. Thnardier l,
c'taient tous les prils  la fois. En outre Paris n'tait pas
tranquille; les troubles politiques offraient cet inconvnient pour
quiconque avait quelque chose  cacher dans sa vie que la police tait
devenue trs inquite et trs ombrageuse, et qu'en cherchant  dpister
un homme comme Ppin ou Morey, elle pouvait fort bien dcouvrir un homme
comme Jean Valjean. Jean Valjean s'tait dcid  quitter Paris, et mme
la France, et  passer en Angleterre. Il avait prvenu Cosette. Avant
huit jours il voulait tre parti. Il s'tait assis sur le Champ de Mars,
roulant dans son esprit toutes sortes de penses, Thnardier, la police,
le voyage, et la difficult de se procurer un passeport.

 tous ces points de vue, il tait soucieux.

Enfin, un fait inexplicable qui venait de le frapper, et dont il tait
encore tout chaud, avait ajout  son veil. Le matin de ce mme jour,
seul lev dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les
volets de Cosette fussent ouverts, il avait aperu tout  coup cette
ligne grave sur la muraille, probablement avec un clou.

_16, rue de la Verrerie_.

Cela tait tout rcent, les entailles taient blanches dans le vieux
mortier noir, une touffe d'ortie au pied du mur tait poudre de fin
pltre frais. Cela probablement avait t crit l dans la nuit.
Qu'tait-ce? une adresse? un signal pour d'autres? un avertissement pour
lui? Dans tous les cas, il tait vident que le jardin tait viol, et
que des inconnus y pntraient. Il se rappela les incidents bizarres qui
avaient dj alarm la maison. Son esprit travailla sur ce canevas. Il
se garda bien de parler  Cosette de la ligne crite au clou sur le mur,
de peur de l'effrayer.

Au milieu de ces proccupations, il s'aperut,  une ombre que le soleil
projetait, que quelqu'un venait de s'arrter sur la crte du talus
immdiatement derrire lui. Il allait se retourner, lorsqu'un papier
pli en quatre tomba sur ses genoux, comme si une main l'et lch
au-dessus de sa tte. Il prit le papier, le dplia, et y lut ce mot
crit en grosses lettres au crayon:

DMNAGEZ.

Jean Valjean se leva vivement, il n'y avait plus personne sur le talus;
il chercha autour de lui et aperut une espce d'tre plus grand qu'un
enfant, plus petit qu'un homme, vtu d'une blouse grise et d'un pantalon
de velours de coton couleur poussire, qui enjambait le parapet et se
laissait glisser dans le foss du Champ de Mars.

Jean Valjean rentra chez lui sur-le-champ, tout pensif.




Chapitre II

Marius


Marius tait parti dsol de chez M. Gillenormand. Il y tait entr avec
une esprance bien petite; il en sortait avec un dsespoir immense.

Du reste, et ceux qui ont observ les commencements du coeur humain le
comprendront, le lancier, l'officier, le dadais, le cousin Thodule,
n'avait laiss aucune ombre dans son esprit. Pas la moindre. Le pote
dramatique pourrait en apparence esprer quelques complications de cette
rvlation faite  brle-pourpoint au petit-fils par le grand-pre. Mais
ce que le drame y gagnerait, la vrit le perdrait. Marius tait dans
l'ge o, en fait de mal, on ne croit rien; plus tard vient l'ge o
l'on croit tout. Les soupons ne sont autre chose que des rides. La
premire jeunesse n'en a pas. Ce qui bouleverse Othello, glisse sur
Candide. Souponner Cosette! il y a une foule de crimes que Marius et
faits plus aisment.

Il se mit  marcher dans les rues, ressource de ceux qui souffrent. Il
ne pensa  rien dont il pt se souvenir.  deux heures du matin il
rentra chez Courfeyrac et se jeta tout habill sur son matelas. Il
faisait grand soleil lorsqu'il s'endormit de cet affreux sommeil pesant
qui laisse aller et venir les ides dans le cerveau. Quand il se
rveilla, il vit debout dans la chambre, le chapeau sur la tte, tout
prts  sortir et trs affairs, Courfeyrac, Enjolras, Feuilly et
Combeferre.

Courfeyrac lui dit:

--Viens-tu  l'enterrement du gnral Lamarque?

Il lui sembla que Courfeyrac parlait chinois.

Il sortit quelque temps aprs eux. Il mit dans sa poche les pistolets
que Javert lui avait confis lors de l'aventure du 3 fvrier et qui
taient rests entre ses mains. Ces pistolets taient encore chargs. Il
serait difficile de dire quelle pense obscure il avait dans l'esprit en
les emportant.

Toute la journe il rda sans savoir o; il pleuvait par instants, il ne
s'en apercevait point; il acheta pour son dner une flte d'un sou chez
un boulanger, la mit dans sa poche et l'oublia. Il parat qu'il prit un
bain dans la Seine sans en avoir conscience. Il y a des moments o l'on
a une fournaise sous le crne. Marius tait dans un de ces moments-l.
Il n'esprait plus rien; il ne craignait plus rien; il avait fait ce pas
depuis la veille. Il attendait le soir avec une impatience fivreuse, il
n'avait plus qu'une ide claire,--c'est qu' neuf heures il verrait
Cosette. Ce dernier bonheur tait maintenant tout son avenir; aprs,
l'ombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boulevards les plus
dserts, il lui semblait, entendre dans Paris des bruits tranges. Il
sortait la tte hors de sa rverie et disait: Est-ce qu'on se bat?

 la nuit tombante,  neuf heures prcises, comme il l'avait promis 
Cosette, il tait rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia
tout. Il y avait quarante-huit heures qu'il n'avait vu Cosette, il
allait la revoir; toute autre pense s'effaa et il n'eut plus qu'une
joie inoue et profonde. Ces minutes o l'on vit des sicles ont
toujours cela de souverain et d'admirable qu'au moment o elles passent
elles emplissent entirement le coeur.

Marius drangea la grille et se prcipita dans le jardin. Cosette
n'tait pas  la place o elle l'attendait d'ordinaire. Il traversa le
fourr et alla  l'enfoncement prs du perron.--Elle m'attend l,
dit-il.--Cosette n'y tait pas. Il leva les yeux et vit que les volets
de la maison taient ferms. Il fit le tour du jardin, le jardin tait
dsert. Alors il revint  la maison, et, insens d'amour, ivre,
pouvant, exaspr de douleur et d'inquitude, comme un matre qui
rentre chez lui  une mauvaise heure, il frappa aux volets. Il frappa,
il frappa encore, au risque de voir la fentre s'ouvrir et la face
sombre du pre apparatre et lui demander: Que voulez-vous? Ceci n'tait
plus rien auprs de ce qu'il entrevoyait. Quand il eut frapp, il leva
la voix et appela Cosette.--Cosette! cria-t-il. Cosette! rpta-t-il
imprieusement. On ne rpondit pas. C'tait fini. Personne dans le
jardin; personne dans la maison.

Marius fixa ses yeux dsesprs sur cette maison lugubre, aussi noire,
aussi silencieuse et plus vide qu'une tombe. Il regarda le banc de
pierre o il avait pass tant d'adorables heures prs de Cosette. Alors
il s'assit sur les marches du perron, le coeur plein de douceur et de
rsolution, il bnit son amour dans le fond de sa pense, et il se dit
que, puisque Cosette tait partie, il n'avait plus qu' mourir.

Tout  coup il entendit une voix qui paraissait venir de la rue et qui
criait  travers les arbres:

--Monsieur Marius!

Il se dressa.

--Hein? dit-il.

--Monsieur Marius, tes-vous l?

--Oui.

--Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous attendent  la
barricade de la rue de la Chanvrerie.

Cette voix ne lui tait pas entirement inconnue. Elle ressemblait  la
voix enroue et rude d'ponine. Marius courut  la grille, carta le
barreau mobile, passa sa tte au travers et vit quelqu'un, qui lui parut
tre un jeune homme, s'enfoncer en courant dans le crpuscule.




Chapitre III

M. Mabeuf


La bourse de Jean Valjean fut inutile  M. Mabeuf. M. Mabeuf, dans sa
vnrable austrit enfantine, n'avait point accept le cadeau des
astres; il n'avait point admis qu'une toile pt se monnayer en louis
d'or. Il n'avait pas devin que ce qui tombait du ciel venait de
Gavroche. Il avait port la bourse au commissaire de police du quartier,
comme objet perdu mis par le trouveur  la disposition des rclamants.
La bourse fut perdue en effet. Il va sans dire que personne ne la
rclama, et elle ne secourut point M. Mabeuf.

Du reste, M. Mabeuf avait continu de descendre.

Les expriences sur l'indigo n'avaient pas mieux russi au Jardin des
plantes que dans son jardin d'Austerlitz. L'anne d'auparavant, il
devait les gages de sa gouvernante; maintenant, on l'a vu, il devait les
termes de son loyer. Le mont-de-pit, au bout des treize mois couls,
avait vendu les cuivres de sa _Flore_. Quelque chaudronnier en avait
fait des casseroles. Ses cuivres disparus, ne pouvant plus complter
mme les exemplaires dpareills de sa _Flore_ qu'il possdait encore,
il avait cd  vil prix  un libraire-brocanteur planches et texte,
comme _dfets._ Il ne lui tait plus rien rest de l'oeuvre de toute sa
vie. Il se mit  manger l'argent de ces exemplaires. Quand il vit que
cette chtive ressource s'puisait, il renona  son jardin et le laissa
en friche. Auparavant, et longtemps auparavant, il avait renonc aux
deux oeufs et au morceau de boeuf qu'il mangeait de temps en temps. Il
dnait avec du pain et des pommes de terre. Il avait vendu ses derniers
meubles, puis tout ce qu'il avait en double en fait de literie, de
vtements et de couvertures, puis ses herbiers et ses estampes; mais il
avait encore ses livres les plus prcieux, parmi lesquels plusieurs
d'une haute raret, entre autres _les Quadrains historiques de la
Bible_, dition de 1560, _la Concordance des Bibles_ de Pierre de Besse,
_les Marguerites de la Marguerite_ de Jean de La Haye avec ddicace  la
reine de Navarre, le livre _de la Charge et dignit de l'ambassadeur_
par le sieur de Villiers-Hotman, un _Florilegium rabbinicum_ de 1644, un
Tibulle de 1567 avec cette splendide inscription: _Venetiis, in oedibus
Manutianis;_ enfin un Diogne Larce, imprim  Lyon en 1644, et o se
trouvaient les fameuses variantes du manuscrit 411, treizime sicle, du
Vatican, et celles des deux manuscrits de Venise, 393 et 394, si
fructueusement consults par Henri Estienne, et tous les passages en
dialecte dorique qui ne se trouvent que dans le clbre manuscrit du
douzime sicle de la bibliothque de Naples. M. Mabeuf ne faisait
jamais de feu dans sa chambre et se couchait avec le jour pour ne pas
brler de chandelle. Il semblait qu'il n'et plus de voisins, on
l'vitait quand il sortait, il s'en apercevait. La misre d'un enfant
intresse une mre, la misre d'un jeune homme intresse une jeune
fille, la misre d'un vieillard n'intresse personne. C'est de toutes
les dtresses la plus froide. Cependant le pre Mabeuf n'avait pas
entirement perdu sa srnit d'enfant. Sa prunelle prenait quelque
vivacit lorsqu'elle se fixait sur ses livres, et il souriait lorsqu'il
considrait le Diogne Larce, qui tait un exemplaire unique. Son
armoire vitre tait le seul meuble qu'il et conserv en dehors de
l'indispensable.

Un jour la mre Plutarque lui dit:

--Je n'ai pas de quoi acheter le dner.

Ce qu'elle appelait le dner, c'tait un pain et quatre ou cinq pommes
de terre.

-- crdit? fit M. Mabeuf.

--Vous savez bien qu'on me refuse.

M. Mabeuf ouvrit sa bibliothque, regarda longtemps tous ses livres l'un
aprs l'autre, comme un pre oblig de dcimer ses enfants les
regarderait avant de choisir, puis en prit un vivement, le mit sous son
bras, et sortit. Il rentra deux heures aprs n'ayant plus rien sous le
bras, posa trente sous sur la table et dit:

--Vous ferez  dner.

 partir de ce moment, la mre Plutarque vit s'abaisser sur le candide
visage du vieillard un voile sombre qui ne se releva plus.

Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, il fallut recommencer. M.
Mabeuf sortait avec un livre et rentrait avec une pice d'argent. Comme
les libraires brocanteurs le voyaient forc de vendre, ils lui
rachetaient vingt sous ce qu'il avait pay vingt francs, quelquefois aux
mmes libraires. Volume  volume, toute la bibliothque y passait. Il
disait par moments: J'ai pourtant quatre-vingts ans, comme s'il avait je
ne sais quelle arrire-esprance d'arriver  la fin de ses jours avant
d'arriver  la fin de ses livres. Sa tristesse croissait. Une fois
pourtant il eut une joie. Il sortit avec un Robert Estienne qu'il vendit
trente-cinq sous quai Malaquais et revint avec un Alde qu'il avait
achet quarante sous rue des Grs.--Je dois cinq sous, dit-il tout
rayonnant  la mre Plutarque. Ce jour-l il ne dna point.

Il tait de la Socit d'horticulture. On y savait son dnment. Le
prsident de cette socit le vint voir, lui promit de parler de lui au
ministre de l'Agriculture et du Commerce, et le fit.--Mais comment donc!
s'cria le ministre. Je crois bien! Un vieux savant! un botaniste! un
bonhomme inoffensif! Il faut faire quelque chose pour lui! Le lendemain
M. Mabeuf reut une invitation  dner chez le ministre. Il montra en
tremblant de joie la lettre  la mre Plutarque.--Nous sommes sauvs!
dit-il. Au jour fix, il alla chez le ministre. Il s'aperut que sa
cravate chiffonne, son grand vieil habit carr et ses souliers cirs 
l'oeuf tonnaient les huissiers. Personne ne lui parla, pas mme le
ministre. Vers dix heures du soir, comme il attendait toujours une
parole, il entendit la femme du ministre, belle dame dcollete dont il
n'avait os s'approcher, qui demandait: Quel est donc ce vieux monsieur?
Il s'en retourna chez lui  pied,  minuit, par une pluie battante. Il
avait vendu un Elzvir pour payer son fiacre en allant.

Tous les soirs avant de se coucher il avait pris l'habitude de lire
quelques pages de son Diogne Larce. Il savait assez de grec pour jouir
des particularits du texte qu'il possdait. Il n'avait plus maintenant
d'autre joie. Quelques semaines s'coulrent. Tout  coup la mre
Plutarque tomba malade. Il est une chose plus triste que de n'avoir pas
de quoi acheter du pain chez le boulanger, c'est de n'avoir pas de quoi
acheter des drogues chez l'apothicaire. Un soir, le mdecin avait
ordonn une potion fort chre. Et puis, la maladie s'aggravait, il
fallait une garde. M. Mabeuf ouvrit sa bibliothque, il n'y avait plus
rien. Le dernier volume tait parti. Il ne lui restait que le Diogne
Larce.

Il mit l'exemplaire unique sous son bras et sortit, c'tait le 4 juin
1832; il alla porte Saint-Jacques chez le successeur de Royol, et revint
avec cent francs. Il posa la pile de pices de cinq francs sur la table
de nuit de la vieille servante et rentra dans sa chambre sans dire une
parole.

Le lendemain, ds l'aube, il s'assit sur la borne renverse dans son
jardin, et par-dessus la haie on put le voir toute la matine immobile,
le front baiss, l'oeil vaguement fix sur ses plates-bandes fltries.
Il pleuvait par instants, le vieillard ne semblait pas s'en apercevoir.
Dans l'aprs-midi, des bruits extraordinaires clatrent dans Paris.
Cela ressemblait  des coups de fusil et aux clameurs d'une multitude.

Le pre Mabeuf leva la tte. Il aperut un jardinier qui passait, et
demanda:

--Qu'est-ce que c'est?

Le jardinier rpondit, sa bche sur le dos, et de l'accent le plus
paisible:

--Ce sont des meutes.

--Comment! des meutes?

--Oui. On se bat.

--Pourquoi se bat-on?

--Ah! dame! fit le jardinier.

--De quel ct? reprit M. Mabeuf.

--Du ct de l'Arsenal.

Le pre Mabeuf rentra chez lui, prit son chapeau, chercha machinalement
un livre pour le mettre sous son bras, n'en trouva point, dit: Ah c'est
vrai et s'en alla d'un air gar.




Livre dixime--Le 5 juin 1832




Chapitre I

La surface de la question


De quoi se compose l'meute? De rien et de tout. D'une lectricit
dgage peu  peu, d'une flamme subitement jaillie, d'une force qui
erre, d'un souffle qui passe. Ce souffle rencontre des ttes qui
parlent, des cerveaux qui rvent, des mes qui souffrent, des passions
qui brlent, des misres qui hurlent, et les emporte.

O?

Au hasard.  travers l'tat,  travers les lois,  travers la prosprit
et l'insolence des autres.

Les convictions irrites, les enthousiasmes aigris, les indignations
mues, les instincts de guerre comprims, les jeunes courages exalts,
les aveuglements gnreux; la curiosit, le got du changement, la soif
de l'inattendu, le sentiment qui fait qu'on se plat  lire l'affiche
d'un nouveau spectacle et qu'on aime au thtre le coup de sifflet du
machiniste; les haines vagues, les rancunes, les dsappointements, toute
vanit qui croit que la destine lui a fait faillite; les malaises, les
songes creux, les ambitions entoures d'escarpements; quiconque espre
d'un croulement une issue; enfin, au plus bas, la tourbe, cette boue
qui prend feu, tels sont les lments de l'meute.

Ce qu'il y a de plus grand et ce qu'il y a de plus infime; les tres qui
rdent en dehors de tout, attendant une occasion, bohmes, gens sans
aveu, vagabonds de carrefours, ceux qui dorment la nuit dans un dsert
de maisons sans autre toit que les froides nues du ciel, ceux qui
demandent chaque jour leur pain au hasard et non au travail, les
inconnus de la misre et du nant, les bras nus, les pieds nus,
appartiennent  l'meute.

Quiconque a dans l'me une rvolte secrte contre un fait quelconque de
l'tat, de la vie ou du sort, confine  l'meute, et, ds qu'elle
parat, commence  frissonner et  se sentir soulev par le tourbillon.

L'meute est une sorte de trombe de l'atmosphre sociale qui se forme
brusquement dans de certaines conditions de temprature, et qui, dans
son tournoiement, monte, court, tonne, arrache, rase, crase, dmolit,
dracine, entranant avec elle les grandes natures et les chtives,
l'homme fort et l'esprit faible, le tronc d'arbre et le brin de paille.

Malheur  celui qu'elle emporte comme  celui qu'elle vient heurter!
Elle les brise l'un contre l'autre.

Elle communique  ceux qu'elle saisit on ne sait quelle puissance
extraordinaire. Elle emplit le premier venu de la force des vnements;
elle fait de tout des projectiles. Elle fait d'un moellon un boulet et
d'un portefaix un gnral.

Si l'on en croit de certains oracles de la politique sournoise, au point
de vue du pouvoir, un peu d'meute est souhaitable. Systme: l'meute
raffermit les gouvernements qu'elle ne renverse pas. Elle prouve
l'arme; elle concentre la bourgeoisie; elle tire les muscles de la
police; elle constate la force de l'ossature sociale. C'est une
gymnastique; c'est presque de l'hygine. Le pouvoir se porte mieux aprs
une meute comme l'homme aprs une friction.

L'meute, il y a trente ans, tait envisage  d'autres points de vue
encore.

Il y a pour toute chose une thorie qui se proclame elle-mme le bon
sens; Philinte contre Alceste; mdiation offerte entre le vrai et le
faux; explication, admonition, attnuation un peu hautaine qui, parce
qu'elle est mlange de blme et d'excuse, se croit la sagesse et n'est
souvent que la pdanterie. Toute une cole politique, appele juste
milieu, est sortie de l. Entre l'eau froide et l'eau chaude, c'est le
parti de l'eau tide. Cette cole, avec sa fausse profondeur, toute de
surface, qui dissque les effets sans remonter aux causes, gourmande, du
haut d'une demi-science, les agitations de la place publique.

 entendre cette cole: Les meutes qui compliqurent le fait de 1830
trent  ce grand vnement une partie de sa puret. La rvolution de
Juillet avait t un beau coup de vent populaire, brusquement suivi du
ciel bleu. Elles firent reparatre le ciel nbuleux. Elles firent
dgnrer en querelle cette rvolution d'abord si remarquable par
l'unanimit. Dans la rvolution de Juillet, comme dans tout progrs par
saccades, il y avait eu des fractures secrtes; l'meute les rendit
sensibles. On put dire: Ah! ceci est cass. Aprs la rvolution de
Juillet, on ne sentait que la dlivrance; aprs les meutes, on sentit
la catastrophe.

Toute meute ferme les boutiques, dprime le fonds, consterne la
bourse, suspend le commerce, entrave les affaires, prcipite les
faillites; plus d'argent; les fortunes prives inquites, le crdit
public branl, l'industrie dconcerte, les capitaux reculant, le
travail au rabais, partout la peur; des contre-coups dans toutes les
villes. De l des gouffres. On a calcul que le premier jour d'meute
cote  la France vingt millions, le deuxime quarante, le troisime
soixante. Une meute de trois jours cote cent vingt millions,
c'est--dire,  ne voir que le rsultat financier, quivaut  un
dsastre, naufrage ou bataille perdue, qui anantirait une flotte de
soixante vaisseaux de ligne.

Sans doute, historiquement, les meutes eurent leur beaut; la guerre
des pavs n'est pas moins grandiose et pas moins pathtique que la
guerre des buissons; dans l'une il y a l'me des forts, dans l'autre le
coeur des villes; l'une a Jean Chouan, l'autre a Jeanne. Les meutes
clairrent en rouge, mais splendidement, toutes les saillies les plus
originales du caractre parisien, la gnrosit, le dvouement, la gat
orageuse, les tudiants prouvant que la bravoure fait partie de
l'intelligence, la garde nationale inbranlable, des bivouacs de
boutiquiers, des forteresses de gamins, le mpris de la mort chez des
passants. coles et lgions se heurtaient. Aprs tout, entre les
combattants, il n'y avait qu'une diffrence d'ge; c'est la mme race;
ce sont les mmes hommes stoques qui meurent  vingt ans pour leurs
ides,  quarante ans pour leurs familles. L'arme, toujours triste dans
les guerres civiles, opposait la prudence  l'audace. Les meutes, en
mme temps qu'elles manifestrent l'intrpidit populaire, firent
l'ducation du courage bourgeois.

C'est bien. Mais tout cela vaut-il le sang vers? Et au sang vers
ajoutez l'avenir assombri, le progrs compromis, l'inquitude parmi les
meilleurs, les libraux honntes dsesprant, l'absolutisme tranger
heureux de ces blessures faites  la rvolution par elle-mme, les
vaincus de 1830 triomphant, et disant: Nous l'avions bien dit! Ajoutez
Paris grandi peut-tre, mais  coup sr la France diminue. Ajoutez, car
il faut tout dire, les massacres qui dshonoraient trop souvent la
victoire de l'ordre devenu froce sur la libert devenue folle. Somme
toute, les meutes ont t funestes.

Ainsi parle cet  peu prs de sagesse dont la bourgeoisie, cet  peu
prs de peuple, se contente si volontiers.

Quant  nous, nous rejetons ce mot trop large et par consquent trop
commode: les meutes. Entre un mouvement populaire et un mouvement
populaire, nous distinguons. Nous ne nous demandons pas si une meute
cote autant qu'une bataille. D'abord pourquoi une bataille? Ici la
question de la guerre surgit. La guerre est-elle moins flau que
l'meute n'est calamit? Et puis, toutes les meutes sont-elles
calamits? Et quand le 14 juillet coterait cent vingt millions?
L'tablissement de Philippe V en Espagne a cot  la France deux
milliards. Mme  prix gal, nous prfrerions le 14 juillet. D'ailleurs
nous repoussons ces chiffres, qui semblent des raisons et qui ne sont
que des mots. Une meute tant donne, nous l'examinons en elle-mme.
Dans tout ce que dit l'objection doctrinaire expose plus haut, il n'est
question que de l'effet, nous cherchons la cause.

Nous prcisons.




Chapitre II

Le fond de la question


Il y a l'meute, et il y a l'insurrection; ce sont deux colres; l'une a
tort, l'autre a droit. Dans les tats dmocratiques, les seuls fonds en
justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se
lve, et la ncessaire revendication de son droit peut aller jusqu' la
prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent  la
souverainet collective, la guerre du tout contre la fraction est
insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est meute; selon
que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles
sont justement ou injustement attaques. Le mme canon braqu contre la
foule a tort le 10 aot et raison le 14 vendmiaire. Apparence
semblable, fond diffrent; les Suisses dfendent le faux, Bonaparte
dfend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa libert et
dans sa souverainet, ne peut tre dfait par la rue. De mme dans les
choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant,
peut demain tre trouble. La mme furie est lgitime contre Terray et
absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrepts,
les ruptures de rails, les dmolitions de docks, les fausses routes des
multitudes, les dnis de justice du peuple au progrs, Ramus assassin
par les coliers, Rousseau chass de Suisse  coups de pierre, c'est
l'meute. Isral contre Mose, Athnes contre Phocion, Rome contre
Scipion, c'est l'meute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection.
Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb,
c'est la mme rvolte; rvolte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait
pour l'Asie avec l'pe ce que Christophe Colomb fait pour l'Amrique
avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons
d'un monde  la civilisation sont de tels accroissements de lumire que
toute rsistance, l, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse
fidlit  lui-mme. La foule est tratre au peuple. Est-il, par
exemple, rien de plus trange que cette longue et sanglante protestation
des faux saulniers, lgitime rvolte chronique, qui, au moment dcisif,
au jour du salut,  l'heure de la victoire populaire, pouse le trne,
tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait meute pour!
Sombres chefs-d'oeuvre de l'ignorance! Le faux saulnier chappe aux
potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde
blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la
Saint-Barthlemy, gorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon,
assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de
Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jhu, chevaliers du
brassard, voil l'meute. La Vende est une grande meute catholique. Le
bruit du droit en mouvement se reconnat, il ne sort pas toujours du
tremblement des masses bouleverses; il y a des rages folles, il y a des
cloches fles; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le
branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du
progrs. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel ct
vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre leve est
mauvaise. Tout pas violent en arrire est meute; reculer est une voie
de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'accs de fureur de
la vrit; les pavs que l'insurrection remue jettent l'tincelle du
droit. Ces pavs ne laissent  l'meute que leur boue. Danton contre
Louis XVI, c'est l'insurrection; Hbert contre Danton, c'est l'meute.

De l vient que, si l'insurrection, dans des cas donns, peut tre,
comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'meute peut tre le
plus fatal des attentats.

Il y a aussi quelque diffrence dans l'intensit de calorique;
l'insurrection est souvent volcan, l'meute est souvent feu de paille.

La rvolte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac
est un meutier; Camille Desmoulins est un gouvernant.

Parfois, insurrection, c'est rsurrection.

La solution de tout par le suffrage universel tant un fait absolument
moderne, et toute l'histoire antrieure  ce fait tant, depuis quatre
mille ans, remplie du droit viol et de la souffrance des peuples,
chaque poque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui
est possible. Sous les Csars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il
y avait Juvnal.

Le _facit indignatio_ remplace les Gracques.

Sous les Csars il y a l'exil de Syne; il y a aussi l'homme des
_Annales_.

Nous ne parlons pas de l'immense exil de Pathmos qui, lui aussi,
accable le monde rel d'une protestation au nom du monde idal, fait de
la vision une satire norme, et jette sur Rome-Ninive, sur
Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante rverbration de
l'Apocalypse.

Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son pidestal; on peut ne pas
le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'hbreu; mais l'homme qui
crit les _Annales_ est un latin; disons mieux, c'est un romain.

Comme les Nrons rgnent  la manire noire, ils doivent tre peints de
mme. Le travail au burin tout seul serait ple; il faut verser dans
l'entaille une prose concentre qui morde.

Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole
enchane, c'est parole terrible. L'crivain double et triple son style
quand le silence est impos par un matre au peuple. Il sort de ce
silence une certaine plnitude mystrieuse qui filtre et se fige en
airain dans la pense. La compression dans l'histoire produit la
concision dans l'historien. La solidit granitique de telle prose
clbre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran.

La tyrannie contraint l'crivain  des rtrcissements de diamtre qui
sont des accroissements de force. La priode cicronienne,  peine
suffisante sur Verrs, s'mousserait sur Caligula. Moins d'envergure
dans la phrase, plus d'intensit dans le coup. Tacite pense  bras
raccourci.

L'honntet d'un grand coeur, condense en justice et en vrit,
foudroie.

Soit dit en passant, il est  remarquer que Tacite n'est pas
historiquement superpos  Csar. Les Tibres lui sont rservs. Csar
et Tacite sont deux phnomnes successifs dont la rencontre semble
mystrieusement vite par celui qui, dans la mise en scne des sicles,
rgle les entres et les sorties. Csar est grand, Tacite est grand;
Dieu pargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre
l'autre. Le justicier, frappant Csar, pourrait frapper trop, et tre
injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne,
les pirates de Cilicie dtruits, la civilisation introduite en Gaule, en
Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a l
une sorte de dlicatesse de la justice divine, hsitant  lcher sur
l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant  Csar grce de
Tacite, et accordant les circonstances attnuantes au gnie.

Certes, le despotisme reste le despotisme, mme sous le despote de
gnie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale
est plus hideuse encore sous les tyrans infmes. Dans Ces rgnes-l rien
ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juvnal,
soufflettent plus utilement, en prsence du genre humain, cette
ignominie sans rplique.

Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et
sous Domitien, il y a une difformit de bassesse correspondante  la
laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du
despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies o se reflte le
matre; les pouvoirs publics sont immondes; les coeurs sont petits, les
consciences sont plates, les mes sont punaises; cela est ainsi sous
Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Hliogabale,
tandis qu'il ne sort du snat romain sous Csar que l'odeur de fiente
propre aux aires d'aigle.

De l la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvnal; c'est 
l'heure de l'vidence que le dmonstrateur parat.

Mais Juvnal et Tacite, de mme qu'Isae aux temps bibliques, de mme
que Dante au moyen ge, c'est l'homme; l'meute et l'insurrection, c'est
la multitude, qui tantt a tort, tantt a raison.

Dans les cas les plus gnraux, l'meute sort d'un fait matriel;
l'insurrection est toujours un phnomne moral. L'meute, c'est
Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine 
l'esprit, l'meute  l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes,
n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'meute,
Buzanais, par exemple, a un point de dpart vrai, pathtique et juste.
Pourtant elle reste meute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond,
elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente,
quoique forte, elle a frapp au hasard; elle a march comme l'lphant
aveugle, en crasant; elle a laiss derrire elle des cadavres de
vieillards, de femmes et d'enfants; elle a vers, sans savoir pourquoi,
le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon
but, le massacrer est un mauvais moyen.

Toutes les protestations armes, mme les plus lgitimes, mme le 10
aot, mme le 14 juillet, dbutent par le mme trouble. Avant que le
droit se dgage, il y a tumulte et cume. Au commencement l'insurrection
est meute, de mme que le fleuve est torrent. Ordinairement elle
aboutit  cet ocan: rvolution. Quelquefois pourtant, venue de ces
hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse,
la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'idal, aprs une
longue chute de roche en roche, aprs avoir reflt le ciel dans sa
transparence et s'tre grossie de cent affluents dans la majestueuse
allure du triomphe, l'insurrection se perd tout  coup dans quelque
fondrire bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.

Tout ceci est du pass, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela
d'admirable qu'il dissout l'meute dans son principe, et qu'en donnant
le vote  l'insurrection, il lui te l'arme. L'vanouissement des
guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontires, tel
est l'invitable progrs. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est
Demain.

Du reste, insurrection, meute, en quoi la premire diffre de la
seconde, le bourgeois, proprement dit, connat peu ces nuances. Pour lui
tout est sdition, rbellion pure et simple, rvolte du dogue contre le
matre, essai de morsure qu'il faut punir de la chane et de la niche,
aboiement, jappement; jusqu'au jour o la tte du chien, grossie tout 
coup, s'bauche vaguement dans l'ombre en face de lion.

Alors le bourgeois crie: Vive le peuple!

Cette explication donne, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de
juin 1832? est-ce une meute? est-ce une insurrection?

C'est une insurrection.

Il pourra nous arriver, dans cette mise en scne d'un vnement
redoutable, de dire parfois l'meute, mais seulement pour qualifier les
faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la
forme meute et le fond insurrection.

Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son
extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-l mmes qui n'y voient
qu'une meute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un
reste de 1830. Les imaginations mues, disent-ils, ne se calment pas en
un jour. Une rvolution ne se coupe pas  pic. Elle a toujours
ncessairement quelques ondulations avant de revenir  l'tat de paix
comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point
d'Alpes sans Jura, ni de Pyrnes sans Asturies.

Cette crise pathtique de l'histoire contemporaine que la mmoire des
Parisiens appelle _l'poque des meutes_, est  coup sr une heure
caractristique parmi les heures orageuses de ce sicle.

Un dernier mot avant d'entrer dans le rcit.

Les faits qui vont tre raconts appartiennent  cette ralit
dramatique et vivante que l'histoire nglige quelquefois, faute de temps
et d'espace. L pourtant, nous y insistons, l est la vie, la
palpitation, le frmissement humain. Les petits dtails, nous croyons
l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands vnements
et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'poque dite _des
meutes_ abonde en dtails de ce genre. Les instructions judiciaires,
par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout rvl, ni peut-tre
tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumire, parmi les
particularits connues et publies, des choses qu'on n'a point sues, des
faits sur lesquels a pass l'oubli des uns, la mort des autres. La
plupart des acteurs de ces scnes gigantesques ont disparu; ds le
lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons
dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire
raconte et ne dnonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans
les conditions du livre que nous crivons, nous ne montrerons qu'un ct
et qu'un pisode, et  coup sr le moins connu, des journes des 5 et 6
juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le
sombre voile que nous allons soulever, la figure relle de cette
effrayante aventure publique.




Chapitre III

Un enterrement: occasion de renatre


Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le cholra et glac les
esprits et jet sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement,
Paris tait ds longtemps prt pour une commotion. Ainsi que nous
l'avons dit, la grande ville ressemble  une pice de canon; quand elle
est charge, il suffit d'une tincelle qui tombe, le coup part. En juin
1832, l'tincelle fut la mort du gnral Lamarque.

Lamarque tait un homme de renomme et d'action. Il avait eu
successivement, sous l'Empire et sous la Restauration, les deux
bravoures ncessaires aux deux poques, la bravoure des champs de
bataille et la bravoure de la tribune. Il tait loquent comme il avait
t vaillant; on sentait une pe dans sa parole. Comme Foy, son
devancier, aprs avoir tenu haut le commandement, il tenait haut la
libert. Il sigeait entre la gauche et l'extrme gauche, aim du peuple
parce qu'il acceptait les chances de l'avenir, aim de la foule parce
qu'il avait bien servi l'Empereur. Il tait, avec les comtes Grard et
Drouet, un des marchaux _in petto_ de Napolon. Les traits de 1815 le
soulevaient comme une offense personnelle. Il baissait Wellington d'une
haine directe qui plaisait  la multitude; et depuis dix-sept ans, 
peine attentif aux vnements intermdiaires, il avait majestueusement
gard la tristesse de Waterloo. Dans son agonie,  sa dernire heure, il
avait serr contre sa poitrine une pe que lui avaient dcerne les
officiers des Cent-Jours. Napolon tait mort en prononant le mot
_arme_, Lamarque en prononant le mot _patrie_.

Sa mort, prvue, tait redoute du peuple comme une perte et du
gouvernement comme une occasion. Cette mort fut un deuil. Comme tout ce
qui est amer, le deuil peut se tourner en rvolte. C'est ce qui arriva.

La veille et le matin du 5 juin, jour fix pour l'enterrement de
Lamarque, le faubourg Saint-Antoine, que le convoi devait venir toucher,
prit un aspect redoutable. Ce tumultueux rseau de rues s'emplit de
rumeurs. On s'y armait comme on pouvait. Des menuisiers emportaient le
valet de leur tabli pour enfoncer les portes. Un d'eux s'tait fait
un poignard d'un crochet de chaussonnier en cassant le crochet et en
aiguisant le tronon. Un autre, dans la fivre d'attaquer, couchait
depuis trois jours tout habill. Un charpentier nomm Lombier
rencontrait un camarade qui lui demandait: O vas-tu?--Eh bien! je n'ai
pas d'armes.--Et puis? Je vais  mon chantier chercher mon compas.--Pour
quoi faire?--Je ne sais pas, disait Lombier. Un nomm Jacqueline, homme
d'expdition, abordait les ouvriers quelconques qui passaient:--Viens,
toi!--Il payait dix sous de vin, et disait:--As-tu de
l'ouvrage?--Non.--Va chez Filspierre, entre la barrire Montreuil et la
barrire Charonne, tu trouveras de l'ouvrage. On trouvait chez
Filspierre des cartouches et des armes. Certains chefs connus _faisaient
la poste_, c'est--dire couraient chez l'un et chez l'autre pour
rassembler leur monde. Chez Barthlemy, prs la barrire du Trne, chez
Capel, au Petit-Chapeau, les buveurs s'accostaient d'un air grave. On
les entendait se dire:--_O as-tu ton pistolet?--Sous ma blouse. Et
toi?--Sous ma chemise_, Rue Traversire, devant l'atelier Roland, et
cour de la Maison-Brle devant l'atelier de l'outilleur Bernier, des
groupes chuchotaient. On y remarquait, comme le plus ardent, un certain
Mavot, qui ne faisait jamais plus d'une semaine dans un atelier, les
matres le renvoyant parce qu'il fallait tous les jours se disputer
avec lui. Mavot fut tu le lendemain dans la barricade de la rue
Mnilmontant. Pretot, qui devait mourir aussi dans la lutte, secondait
Mavot, et  cette question: Quel est ton but?
rpondait:--_L'insurrection_. Des ouvriers rassembls au coin de la rue
de Bercy attendaient un nomm Lemarin, agent rvolutionnaire pour le
faubourg Saint-Marceau. Des mots d'ordre s'changeaient presque
publiquement.

Le 5 juin donc, par une journe mle de pluie et de soleil, le convoi
du gnral Lamarque traversa Paris avec la pompe militaire officielle,
un peu accrue par les prcautions. Deux bataillons, tambours draps,
fusils renverss, dix mille gardes nationaux, le sabre au ct, les
batteries de l'artillerie de la garde nationale, escortaient le
cercueil. Le corbillard tait tran par des jeunes gens. Les officiers
des Invalides le suivaient immdiatement, portant des branches de
laurier. Puis venait une multitude innombrable, agite, trange, les
sectionnaires des Amis du Peuple, l'cole de droit, l'cole de mdecine,
les rfugis de toutes les nations, drapeaux espagnols, italiens,
allemands, polonais, drapeaux tricolores horizontaux, toutes les
bannires possibles, des enfants agitant des branches vertes, des
tailleurs de pierre et des charpentiers qui faisaient grve en ce
moment-l mme, des imprimeurs reconnaissables  leurs bonnets de
papier, marchant deux par deux, trois par trois, poussant des cris,
agitant presque tous des btons, quelques-uns des sabres, sans ordre et
pourtant avec une seule me, tantt une cohue, tantt une colonne. Des
pelotons se choisissaient des chefs; un homme, arm d'une paire de
pistolets parfaitement visible, semblait en passer d'autres en revue
dont les files s'cartaient devant lui. Sur les contre-alles des
boulevards, dans les branches des arbres, aux balcons, aux fentres, sur
les toits, les ttes fourmillaient, hommes, femmes, enfants; les yeux
taient pleins d'anxit. Une foule arme passait, une foule effare
regardait.

De son ct le gouvernement observait. Il observait, la main sur la
poigne de l'pe. On pouvait voir, tout prts  marcher, gibernes
pleines, fusils et mousquetons chargs, place Louis XV, quatre escadrons
de carabiniers, en selle et clairons en tte, dans le pays latin et au
Jardin des plantes, la garde municipale, chelonne de rue en rue,  la
Halle-aux-vins un escadron de dragons,  la Grve une moiti du 12me
lger, l'autre moiti  la Bastille, le 6me dragons aux Clestins, de
l'artillerie plein la cour du Louvre. Le reste des troupes tait
consign dans les casernes, sans compter les rgiments des environs de
Paris. Le pouvoir inquiet tenait suspendus sur la multitude menaante
vingt-quatre mille soldats dans la ville et trente mille dans la
banlieue.

Divers bruits circulaient dans le cortge. On parlait de menes
lgitimistes; on parlait du duc de Reichstadt, que Dieu marquait pour la
mort  cette minute mme o la foule le dsignait pour l'empire. Un
personnage rest inconnu annonait qu' l'heure dite deux contrematres
gagns ouvriraient au peuple les portes d'une fabrique d'armes. Ce qui
dominait sur les fronts dcouverts de la plupart des assistants, c'tait
un enthousiasme ml d'accablement. On voyait aussi  et l, dans cette
multitude en proie  tant d'motions violentes, mais nobles, de vrais
visages de malfaiteurs et des bouches ignobles qui disaient: pillons! Il
y a de certaines agitations qui remuent le fond des marais et qui font
monter dans l'eau des nuages de boue. Phnomne auquel ne sont point
trangres les polices bien faites.

Le cortge chemina, avec une lenteur fbrile, de la maison mortuaire par
les boulevards jusqu' la Bastille. Il pleuvait de temps en temps; la
pluie ne faisait rien  cette foule. Plusieurs incidents, le cercueil
promen autour de la colonne Vendme, des pierres jetes au duc de
Fitz-James aperu  un balcon le chapeau sur la tte, le coq gaulois
arrach d'un drapeau populaire et tran dans la boue, un sergent de
ville bless d'un coup d'pe  la Porte Saint-Martin, un officier du
12me lger disant tout haut: Je suis rpublicain, l'cole polytechnique
survenant aprs sa consigne force, les cris: vive l'cole
polytechnique! vive la Rpublique! marqurent le trajet du convoi.  la
Bastille, les longues files de curieux redoutables qui descendaient du
faubourg Saint-Antoine firent leur jonction avec le cortge et un
certain bouillonnement terrible commena  soulever la foule.

On entendit un homme qui disait  un autre:--Tu vois bien celui-l avec
sa barbiche rouge, c'est lui qui dira quand il faudra tirer. Il parat
que cette mme barbiche rouge s'est retrouve plus tard avec la mme
fonction dans une autre meute, l'affaire Qunisset.

Le corbillard dpassa la Bastille, suivit le canal, traversa le petit
pont et atteignit l'esplanade du pont d'Austerlitz. L il s'arrta. En
ce moment cette foule vue  vol d'oiseau et offert l'aspect d'une
comte dont la tte tait  l'esplanade et dont la queue dveloppe sur
le quai Bourdon couvrait la Bastille et se prolongeait sur le boulevard
jusqu' la porte Saint-Martin. Un cercle se traa autour du corbillard.
La vaste cohue fit silence. Lafayette parla et dit adieu  Lamarque. Ce
fut un instant touchant et auguste, toutes les ttes se dcouvrirent,
tous les coeurs battaient. Tout  coup un homme  cheval, vtu de noir,
parut au milieu du groupe avec un drapeau rouge, d'autres disent avec
une pique surmonte d'un bonnet rouge. Lafayette dtourna la tte.
Excelmans quitta le cortge.

Ce drapeau rouge souleva un orage et y disparut. Du boulevard Bourdon au
pont d'Austerlitz une de ces clameurs qui ressemblent  des houles remua
la multitude. Deux cris prodigieux s'levrent:--_Lamarque au
Panthon!--Lafayette  l'htel de ville_!--Des jeunes gens, aux
acclamations de la foule, s'attelrent et se mirent  traner Lamarque
dans le corbillard par le pont d'Austerlitz et Lafayette dans un fiacre
par le quai Morland.

Dans la foule qui entourait et acclamait Lafayette, on remarquait et
l'on se montrait un Allemand nomm Ludwig Snyder, mort centenaire
depuis, qui avait fait lui aussi la guerre de 1776, et qui avait
combattu  Trenton sous Washington, et sous Lafayette  Brandywine.

Cependant sur la rive gauche la cavalerie municipale s'branlait et
venait barrer le pont, sur la rive droite les dragons sortaient des
Clestins et se dployaient le long du quai Morland. Le peuple qui
tranait Lafayette les aperut brusquement au coude du quai et cria: les
dragons! les dragons! Les dragons s'avanaient au pas, en silence,
pistolets dans les fontes, sabres aux fourreaux, Mousquetons aux
porte-crosse, avec un air d'attente sombre.

 deux cents pas du petit pont, ils firent halte. Le fiacre o tait
Lafayette chemina jusqu' eux, ils ouvrirent les rangs, le laissrent
passer, et se refermrent sur lui. En ce moment les dragons et la foule
se touchaient. Les femmes s'enfuyaient avec terreur.

Que se passa-t-il dans cette minute fatale? personne ne saurait le dire.
C'est le moment tnbreux o deux nues se mlent. Les uns racontent
qu'une fanfare sonnant la charge fut entendue du ct de l'Arsenal, les
autres qu'un coup de poignard fut donn par un enfant  un dragon. Le
fait est que trois coups de feu partirent subitement, le premier tua le
chef d'escadron Cholet, le second tua une vieille sourde qui fermait sa
fentre rue Contrescarpe, le troisime brla l'paulette d'un officier;
une femme cria: _On commence trop tt!_ et tout  coup on vit du ct
oppos au quai Morland un escadron de dragons qui tait rest dans la
caserne dboucher au galop, le sabre nu, par la rue Bassompierre et le
boulevard Bourdon, et balayer tout devant lui.

Alors tout est dit, la tempte se dchane, les pierres pleuvent, la
fusillade clate, beaucoup se prcipitent au bas de la berge et passent
le petit bras de la Seine aujourd'hui combl; les chantiers de l'le
Louviers, cette vaste citadelle toute faite, se hrissent de
combattants; on arrache des pieux, on tire des coups de pistolet, une
barricade s'bauche, les jeunes gens refouls passent le pont
d'Austerlitz avec le corbillard au pas de course et chargent la garde
municipale, les carabiniers accourent, les dragons sabrent, la foule se
disperse dans tous les sens, une rumeur de guerre vole aux quatre coins
de Paris, on crie: aux armes! on court, on culbute, on fuit, on rsiste.
La colre emporte l'meute comme le vent emporte le feu.




Chapitre IV

Les bouillonnements d'autrefois


Rien n'est plus extraordinaire que le premier fourmillement d'une
meute. Tout clate partout  la fois. tait-ce prvu? oui. tait-ce
prpar? non. D'o cela sort-il? des pavs. D'o cela tombe-t-il? des
nues. Ici l'insurrection a le caractre d'un complot; l d'une
improvisation. Le premier venu s'empare d'un courant de la foule et le
mne o il veut. Dbut plein d'pouvante o se mle une sorte de gat
formidable. Ce sont d'abord des clameurs, les magasins se ferment, les
talages des marchands disparaissent; puis des coups de feu isols; des
gens s'enfuient; des coups de crosse heurtent les portes cochres; on
entend les servantes rire dans les cours des maisons et dire: _Il va y
avoir du train!_

Un quart d'heure n'tait pas coul, voici ce qui se passait presque en
mme temps sur vingt points de Paris diffrents.

Rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, une vingtaine de jeunes gens, 
barbes et  cheveux longs, entraient dans un estaminet et en
ressortaient un moment aprs, portant un drapeau tricolore horizontal
couvert d'un crpe et ayant  leur tte trois hommes arms, l'un d'un
sabre, l'autre d'un fusil, le troisime d'une pique.

Rue des Nonaindires, un bourgeois bien vtu, qui avait du ventre, la
voix sonore, le crne chauve, le front lev, la barbe noire et une de
ces moustaches rudes qui ne peuvent se rabattre, offrait publiquement
des cartouches aux passants.

Rue Saint-Pierre-Montmartre, des hommes aux bras nus promenaient un
drapeau noir o on lisait ces mots en lettres blanches: _Rpublique ou
la mort_. Rue des Jeneurs, rue du Cadran, rue Montorgueil, rue Mandar,
apparaissaient des groupes agitant des drapeaux sur lesquels on
distinguait des lettres d'or, le mot _section_ avec un numro. Un de ces
drapeaux tait rouge et bleu avec un imperceptible entre-deux blanc.

On pillait une fabrique d'armes, boulevard Saint-Martin, et trois
boutiques d'armuriers, la premire rue Beaubourg, la deuxime rue
Michel-le-Comte, l'autre, rue du Temple. En quelques minutes les mille
mains de la foule saisissaient et emportaient deux cent trente fusils,
presque tous  deux coups, soixante-quatre sabres, quatre-vingt-trois
pistolets. Afin d'armer plus de monde, l'un prenait le fusil, l'autre la
bayonnette.

Vis--vis le quai de la Grve, des jeunes gens arms de mousquets,
s'installaient chez des femmes pour tirer. L'un d'eux avait un mousquet
 rouet. Ils sonnaient, entraient, et se mettaient  faire des
cartouches. Une de ces femmes a racont: _Je ne savais pas ce que
c'tait que des cartouches, c'est mon mari qui me l'a dit_.

Un rassemblement enfonait une boutique de curiosits rue des
Vieilles-Haudriettes et y prenait des yatagans et des armes turques.

Le cadavre d'un maon tu d'un coup de fusil gisait rue de la Perle.

Et puis, rive droite, rive gauche, sur les quais, sur les boulevards,
dans le pays latin, dans le quartier des halles, des hommes haletants,
ouvriers, tudiants, sectionnaires, lisaient des proclamations,
criaient: aux armes! brisaient les rverbres, dtelaient les voitures,
dpavaient les rues, enfonaient les portes des maisons, dracinaient
les arbres, fouillaient les caves, roulaient des tonneaux, entassaient
pavs, moellons, meubles, planches, faisaient des barricades.

On forait les bourgeois d'y aider. On entrait chez les femmes, on leur
faisait donner le sabre et le fusil des maris absents, et l'on crivait
avec du blanc d'Espagne sur la porte: _les armes sont livres_.
Quelques-uns signaient de leurs noms des reus du fusil et du sabre,
et disaient: _envoyez-les chercher demain  la mairie_. On dsarmait
dans les rues les sentinelles isoles et les gardes nationaux allant 
leur municipalit. On arrachait les paulettes aux officiers. Rue du
Cimetire-Saint-Nicolas, un officier de la garde nationale, poursuivi
par une troupe arme de btons et de fleurets, se rfugia  grand'peine
dans une maison d'o il ne put sortir qu' la nuit, et dguis.

Dans le quartier Saint-Jacques, les tudiants sortaient par essaims de
leurs htels, et montaient rue Saint-Hyacinthe au caf du Progrs ou
descendaient au caf des Sept-Billards, rue des Mathurins. L, devant
les portes, des jeunes gens debout sur des bornes distribuaient des
armes. On pillait le chantier de la rue Transnonain pour faire des
barricades. Sur un seul point, les habitants rsistaient,  l'angle des
rues Sainte-Avoye et Simon-le-Franc o ils dtruisaient eux-mmes la
barricade. Sur un seul point, les insurgs pliaient; ils abandonnaient
une barricade commence rue du Temple aprs avoir fait feu sur un
dtachement de garde nationale, et s'enfuyaient par la rue de la
Corderie. Le dtachement ramassa dans la barricade un drapeau rouge, un
paquet de cartouches et trois cents balles de pistolet. Les gardes
nationaux dchirrent le drapeau et en remportrent les lambeaux  la
pointe de leurs bayonnettes.

Tout ce que nous racontons ici lentement et successivement se faisait 
la fois sur tous les points de la ville au milieu d'un vaste tumulte,
comme une foule d'clairs dans un seul roulement de tonnerre.

En moins d'une heure, vingt-sept barricades sortirent de terre dans le
seul quartier des halles. Au centre tait cette fameuse maison n 50,
qui fut la forteresse de Jeanne et de ses cent six compagnons, et qui,
flanque d'un ct par une barricade  Saint-Merry et de l'autre par une
barricade  la rue Maubue, commandait trois rues, la rue des Arcis, la
rue Saint-Martin, et la rue Aubry-le-Boucher qu'elle prenait de front.
Deux barricades en querre se repliaient l'une de la rue Montorgueil sur
la Grande-Truanderie, l'autre de la rue Geoffroy-Langevin sur la rue
Sainte-Avoye. Sans compter d'innombrables barricades dans vingt autres
quartiers de Paris, au Marais,  la montagne Sainte-Genevive; une, rue
Mnilmontant, o l'on voyait une porte cochre arrache de ses gonds;
une autre prs du petit pont de l'Htel-Dieu faite avec une cossaise
dtele et renverse,  trois cents pas de la prfecture de police.

 la barricade de la rue des Mntriers, un homme bien mis distribuait
de l'argent aux travailleurs.  la barricade de la rue Greneta, un
cavalier parut et remit  celui qui paraissait le chef de la barricade
un rouleau qui avait l'air d'un rouleau d'argent.--_Voil_, dit-il,
_pour payer les dpenses, le vin, et coetera_. Un jeune homme blond,
sans cravate, allait d'une barricade  l'autre portant des mots d'ordre.
Un autre, le sabre nu, un bonnet de police bleu sur la tte, posait des
sentinelles. Dans l'intrieur, en de barricades, les cabarets et les
loges de portiers taient convertis en corps de garde. Du reste l'meute
se comportait selon la plus savante tactique militaire. Les rues
troites, ingales, sinueuses, pleines d'angles et de tournants, taient
admirablement choisies; les environs des halles en particulier, rseau
de rues plus embrouill qu'une fort. La socit des Amis du Peuple
avait, disait-on, pris la direction de l'insurrection dans le quartier
Sainte-Avoye. Un homme tu rue du Ponceau qu'on fouilla avait sur lui un
plan de Paris.

Ce qui avait rellement pris la direction de l'meute, c'tait une sorte
d'imptuosit inconnue qui tait dans l'air. L'insurrection,
brusquement, avait bti les barricades d'une main et de l'autre saisi
presque tous les postes de la garnison. En moins de trois heures, comme
une trane de poudre qui s'allume, les insurgs avaient envahi et
occup, sur la rive droite, l'Arsenal, la mairie de la place Royale,
tout le Marais, la fabrique d'armes Popincourt, la Galiote, le
Chteau-d'Eau, toutes les rues prs des halles; sur la rive gauche, la
caserne des Vtrans, Sainte-Plagie, la place Maubert, la poudrire des
Deux-Moulins, toutes les barrires.  cinq heures du soir ils taient
matres de la Bastille, de la Lingerie, des Blancs-Manteaux; leurs
claireurs touchaient la place des Victoires, et menaaient la Banque,
la caserne des Petits-Pres, l'htel des Postes. Le tiers de Paris tait
 l'meute.

Sur tous les points la lutte tait gigantesquement engage; et, des
dsarmements, des visites domiciliaires, des boutiques d'armuriers
vivement envahies, il rsultait ceci que le combat commenc  coups de
pierres continuait  coups de fusil.

Vers six heures du soir, le passage du Saumon devenait champ de
bataille. L'meute tait  un bout, la troupe au bout oppos. On se
fusillait d'une grille  l'autre. Un observateur, un rveur, l'auteur de
ce livre, qui tait all voir le volcan de prs, se trouva dans le
passage pris entre les deux feux. Il n'avait pour se garantir des balles
que le renflement des demi-colonnes qui sparent les boutiques; il fut
prs d'une demi-heure dans cette situation dlicate.

Cependant le rappel battait, les gardes nationaux s'habillaient et
s'armaient en hte, les lgions sortaient des mairies, les rgiments
sortaient des casernes. Vis--vis le passage de l'Ancre un tambour
recevait un coup de poignard. Un autre, rue du Cygne, tait assailli par
une trentaine de jeunes gens qui lui crevaient sa caisse et lui
prenaient son sabre. Un autre tait tu rue Grenier-Saint-Lazare. Rue
Michel-le-Comte, trois officiers tombaient morts l'un aprs l'autre.
Plusieurs gardes municipaux, blesss rue des Lombards, rtrogradaient.

Devant la Cour-Batave, un dtachement de gardes nationaux trouvait un
drapeau rouge portant cette inscription: _Rvolution rpublicaine_, n
127. tait-ce une rvolution en effet?

L'insurrection s'tait fait du centre de Paris une sorte de citadelle
inextricable, tortueuse, colossale.

L tait le foyer, l tait videmment la question. Tout le reste
n'tait qu'escarmouches. Ce qui prouvait que tout se dciderait l,
c'est qu'on ne s'y battait pas encore.

Dans quelques rgiments, les soldats taient incertains, ce qui ajoutait
 l'obscurit effrayante de la crise. Ils se rappelaient l'ovation
populaire qui avait accueilli en juillet 1830 la neutralit du 53me de
ligne. Deux hommes intrpides et prouvs par les grandes guerres, le
marchal de Lobau et le gnral Bugeaud, commandaient, Bugeaud sous
Lobau. D'normes patrouilles, composes de bataillons de la ligne
enferms dans des compagnies entires de garde nationale, et prcdes
d'un commissaire de police en charpe, allaient reconnatre les rues
insurges. De leur ct, les insurgs posaient des vedettes au coin des
carrefours et envoyaient audacieusement des patrouilles hors des
barricades. On s'observait des deux parts. Le gouvernement, avec une
arme dans la main, hsitait; la nuit allait venir et l'on commenait 
entendre le tocsin de Saint-Merry. Le ministre de la guerre d'alors, le
marchal Soult, qui avait vu Austerlitz, regardait cela d'un air sombre.

Ces vieux matelots-l, habitus  la manoeuvre correcte et n'ayant pour
ressource et pour guide que la tactique, cette boussole des batailles,
sont tout dsorients en prsence de cette immense cume qu'on appelle
la colre publique. Le vent des rvolutions n'est pas maniable.

Les gardes nationales de la banlieue accouraient en hte et en dsordre.
Un bataillon du 12me lger venait au pas de course de Saint-Denis, le
14me de ligne arrivait de Courbevoie, les batteries de l'cole
militaire avaient pris position au Carrousel; des canons descendaient de
Vincennes.

La solitude se faisait aux Tuileries, Louis-Philippe tait plein de
srnit.




Chapitre V

Originalit de Paris


Depuis deux ans, nous l'avons dit, Paris avait vu plus d'une
insurrection. Hors des quartiers insurgs, rien n'est d'ordinaire plus
trangement calme que la physionomie de Paris pendant une meute. Paris
s'accoutume trs vite  tout,--ce n'est qu'une meute,--et Paris a tant
d'affaires qu'il ne se drange pas pour si peu. Ces villes colossales
peuvent seules donner de tels spectacles. Ces enceintes immenses peuvent
seules contenir en mme temps la guerre civile et on ne sait quelle
bizarre tranquillit. D'habitude, quand l'insurrection commence, quand
on entend le tambour, le rappel, la gnrale, le boutiquier se borne 
dire:

--Il parat qu'il y a du grabuge rue Saint-Martin.

Ou:

--Faubourg Saint-Antoine.

Souvent il ajoute avec insouciance:

--Quelque part par l.

Plus tard, quand on distingue le vacarme dchirant et lugubre de la
mousqueterie et des feux de peloton, le boutiquier dit:

--a chauffe donc? Tiens, a chauffe?

Un moment aprs, si l'meute approche et gagne, il ferme prcipitamment
sa boutique et endosse rapidement son uniforme, c'est--dire met ses
marchandises en sret et risque sa personne.

On se fusille dans un carrefour, dans un passage, dans un cul-de-sac; on
prend, perd et reprend des barricades; le sang coule, la mitraille
crible les faades des maisons, les balles tuent les gens dans leur
alcve, les cadavres encombrent le pav.  quelques rues de l, on
entend le choc des billes de billard dans les cafs.

Les curieux causent et rient  deux pas de ces rues pleines de guerre;
les thtres ouvrent leurs portes et jouent des vaudevilles. Les fiacres
cheminent; les passants vont dner en ville. Quelquefois dans le
quartier mme o l'on se bat. En 1831, une fusillade s'interrompit pour
laisser passer une noce.

Lors de l'insurrection du 12 mai 1839, rue Saint-Martin, un petit vieux
homme infirme tranant une charrette  bras surmonte d'un chiffon
tricolore dans laquelle il y avait des carafes emplies d'un liquide
quelconque, allait et venait de la barricade  la troupe et de la troupe
 la barricade, offrant impartialement des verres de coco--tantt au
gouvernement, tantt  l'anarchie.

Rien n'est plus trange; et c'est l le caractre propre des meutes de
Paris qui ne se retrouve dans aucune autre capitale. Il faut pour cela
deux choses, la grandeur de Paris, et sa gat. Il faut la ville de
Voltaire et de Napolon.

Cette fois cependant, dans la prise d'armes du 5 juin 1832, la grande
ville sentit quelque chose qui tait peut-tre plus fort qu'elle. Elle
eut peur. On vit partout, dans les quartiers les plus lointains et les
plus dsintresss, les portes, les fentres et les volets ferms en
plein jour. Les courageux s'armrent, les poltrons se cachrent. Le
passant insouciant et affair disparut. Beaucoup de ces rues taient
vides comme  quatre heures du matin. On colportait des dtails
alarmants, on rpandait des nouvelles fatales.--Qu'_ils_ taient matres
de la Banque;--que, rien qu'au clotre de Saint-Merry, ils taient six
cents, retranchs et crnels dans l'glise;--que la ligne n'tait pas
sre;--qu'Armand Carrel avait t voir le marchal Clausel, et que le
marchal avait dit: _Ayez d'abord un rgiment;_--que Lafayette tait
malade, mais qu'il leur avait dit pourtant: _Je suis  vous. Je vous
suivrai partout o il y aura place pour une chaise;_--qu'il fallait se
tenir sur ses gardes; qu' la nuit il y aurait des gens qui pilleraient
les maisons isoles dans les coins dserts de Paris (ici on
reconnaissait l'imagination de la police, cette Anne Radcliffe mle au
gouvernement);--qu'une batterie avait t tablie rue
Aubry-le-Boucher;--que Lobau et Bugeaud se concertaient et qu' minuit,
ou au point du jour au plus tard, quatre colonnes marcheraient  la fois
sur le centre de l'meute, la premire venant de la Bastille, la
deuxime de la porte Saint-Martin, la troisime de la Grve, la
quatrime des halles;--que peut-tre aussi les troupes vacueraient
Paris et se retireraient au Champ de Mars;--qu'on ne savait ce qui
arriverait, mais qu' coup sr, cette fois, c'tait grave.--On se
proccupait des hsitations du marchal Soult.--Pourquoi n'attaquait-il
pas tout de suite?--Il est certain qu'il tait profondment absorb. Le
vieux lion semblait flairer dans cette ombre un monstre inconnu.

Le soir vint, les thtres n'ouvrirent pas; les patrouilles circulaient
d'un air irrit; on fouillait les passants; on arrtait les suspects. Il
y avait  neuf heures plus de huit cents personnes arrtes; la
prfecture de police tait encombre, la Conciergerie encombre, la
Force encombre.  la Conciergerie, en particulier, le long souterrain
qu'on nomme la rue de Paris tait jonch de bottes de paille sur
lesquelles gisait un entassement de prisonniers, que l'homme de Lyon,
Lagrange, haranguait avec vaillance. Toute cette paille, remue par tous
ces hommes, faisait le bruit d'une averse. Ailleurs les prisonniers
couchaient en plein air dans les praux les uns sur les autres.
L'anxit tait partout, et un certain tremblement, peu habituel 
Paris.

On se barricadait dans les maisons; les femmes et les mres
s'inquitaient; on n'entendait que ceci: _Ah mon Dieu! il n'est pas
rentr!_ Il y avait  peine au loin quelques rares roulements de
voitures. On coutait, sur le pas des portes, les rumeurs, les cris, les
tumultes, les bruits sourds et indistincts, des choses dont on disait:
_C'est la cavalerie_, ou: _Ce sont des caissons qui galopent_, les
clairons, les tambours, la fusillade, et surtout ce lamentable tocsin de
Saint-Merry. On attendait le premier coup de canon. Des hommes arms
surgissaient au coin des rues et disparaissaient en criant: Rentrez chez
vous! Et l'on se htait de verrouiller les portes. On disait: Comment
cela finira-t-il? D'instant en instant,  mesure que la nuit tombait,
Paris semblait se colorer plus lugubrement du flamboiement formidable de
l'meute.




Livre onzime--L'atome fraternise avec l'ouragan




Chapitre I

Quelques claircissements sur les origines de la posie de Gavroche.
Influence d'un acadmicien sur cette posie


 l'instant o l'insurrection, surgissant du choc du peuple et de la
troupe devant l'Arsenal, dtermina un mouvement d'avant en arrire dans
la multitude qui suivait le corbillard et qui, de toute la longueur des
boulevards, pesait, pour ainsi dire, sur la tte du convoi, ce fut un
effrayant reflux. La cohue s'branla, les rangs se rompirent, tous
coururent, partirent, s'chapprent, les uns avec les cris de l'attaque,
les autres avec la pleur de la fuite. Le grand fleuve qui couvrait les
boulevards se divisa en un clin d'oeil, dborda  droite et  gauche et
se rpandit en torrents dans deux cents rues  la fois avec le
ruissellement d'une cluse lche. En ce moment un enfant dguenill qui
descendait par la rue Mnilmontant, tenant  la main une branche de
faux-bnier en fleur qu'il venait de cueillir sur les hauteurs de
Belleville, avisa dans la devanture de boutique d'une marchande de
bric--brac un vieux pistolet d'aron. Il jeta sa branche fleurie sur le
pav, et cria:

--Mre chose, je vous emprunte votre machin.

Et il se sauva avec le pistolet.

Deux minutes aprs, un flot de bourgeois pouvants qui s'enfuyait par
la rue Amelot et la rue Basse, rencontra l'enfant qui brandissait son
pistolet et qui chantait:

          _La nuit on ne voit rien,_
          _Le jour on voit trs bien,_
          _D'un crit apocryphe_
          _Le bourgeois s'bouriffe,_
          _Pratiquez la vertu,_
          _Tutu chapeau pointu!_

C'tait le petit Gavroche qui s'en allait en guerre.

Sur le boulevard il s'aperut que le pistolet n'avait pas de chien.

De qui tait ce couplet qui lui servait  ponctuer sa marche, et toutes
les autres chansons que, dans l'occasion, il chantait volontiers? nous
l'ignorons. Qui sait? de lui peut-tre. Gavroche d'ailleurs tait au
courant de tout le fredonnement populaire en circulation, et il y mlait
son propre gazouillement. Farfadet et galopin, il faisait un pot-pourri
des voix de la nature et des voix de Paris. Il combinait le rpertoire
des oiseaux avec le rpertoire des ateliers. Il connaissait des rapins,
tribu contigu  la sienne. Il avait,  ce qu'il parat, t trois mois
apprenti imprimeur. Il avait fait un jour une commission pour monsieur
Baour-Lormian, l'un des quarante. Gavroche tait un gamin de lettres.

Gavroche du reste ne se doutait pas que dans cette vilaine nuit
pluvieuse o il avait offert  deux mioches l'hospitalit de son
lphant, c'tait pour ses propres frres qu'il avait fait office de
providence. Ses frres le soir, son pre le matin; voil quelle avait
t sa nuit. En quittant la rue des Ballets au petit jour, il tait
retourn en hte  l'lphant, en avait artistement extrait les deux
mmes, avait partag avec eux le djeuner quelconque qu'il avait
invent, puis s'en tait all, les confiant  cette bonne mre la rue
qui l'avait  peu prs lev lui-mme. En les quittant, il leur avait
donn rendez-vous pour le soir au mme endroit, et leur avait laiss
pour adieu ce discours:--_Je casse une canne, autrement dit je
m'esbigne, ou, comme on dit  la cour, je file. Les mioches, si vous ne
retrouvez pas papa maman, revenez ici ce soir. Je vous ficherai  souper
et je vous coucherai_. Les deux enfants, ramasss par quelque sergent de
ville et mis au dpt, ou vols par quelque saltimbanque, ou simplement
gars dans l'immense casse-tte chinois parisien, n'taient pas
revenus. Les bas-fonds du monde social actuel sont pleins de ces traces
perdues. Gavroche ne les avait pas revus. Dix ou douze semaines
s'taient coules depuis cette nuit-l. Il lui tait arriv plus d'une
fois de se gratter le dessus de la tte et de dire: O diable sont mes
deux enfants?

Cependant, il tait parvenu, son pistolet au poing, rue du
Pont-aux-Choux. Il remarqua qu'il n'y avait plus, dans cette rue, qu'une
boutique ouverte, et, chose digne de rflexion, une boutique de
ptissier. C'tait une occasion providentielle de manger encore un
chausson aux pommes avant d'entrer dans l'inconnu. Gavroche s'arrta,
tta ses flancs, fouilla son gousset, retourna ses poches, n'y trouva
rien, pas un sou, et se mit  crier: Au secours!

Il est dur de manquer le gteau suprme.

Gavroche n'en continua pas moins son chemin.

Deux minutes aprs, il tait rue Saint-Louis. En traversant la rue du
Parc-Royal il sentit le besoin de se ddommager du chausson de pommes
impossible, et il se donna l'immense volupt de dchirer en plein jour
les affiches de spectacle.

Un peu plus loin, voyant passer un groupe d'tres bien portants qui lui
parurent des propritaires, il haussa les paules et cracha au hasard
devant lui cette gorge de bile philosophique:

--Ces rentiers, comme c'est gras! a se gave. a patauge dans les bons
dners. Demandez-leur ce qu'ils font de leur argent. Ils n'en savent
rien. Ils le mangent, quoi! Autant en emporte le ventre.




Chapitre II

Gavroche en marche


L'agitation d'un pistolet sans chien qu'on tient  la main en pleine rue
est une telle fonction publique que Gavroche sentait crotre sa verve 
chaque pas. Il criait, parmi des bribes de la Marseillaise qu'il
chantait:

--Tout va bien. Je souffre beaucoup de la patte gauche, je me suis cass
mon rhumatisme, mais je suis content, citoyens. Les bourgeois n'ont qu'
se bien tenir, je vas leur ternuer des couplets subversifs. Qu'est-ce
que c'est que les mouchards? c'est des chiens. Nom d'unch! ne manquons
pas de respect aux chiens. Avec a que je voudrais bien en avoir un 
mon pistolet. Je viens du boulevard, mes amis, a chauffe, a jette un
petit bouillon, a mijote. Il est temps d'cumer le pot. En avant les
hommes! qu'un sang impur inonde les sillons! Je donne mes jours pour la
patrie, je ne reverrai plus ma concubine, n-i-ni, fini, oui, Nini! mais
c'est gal, vive la joie! Battons-nous, crebleu! j'en ai assez du
despotisme.

En cet instant, le cheval d'un garde national lancier qui passait
s'tant abattu, Gavroche posa son pistolet sur le pav, et releva
l'homme, puis il aida  relever le cheval. Aprs quoi il ramassa son
pistolet et reprit son chemin.

Rue de Thorigny, tout tait paix et silence. Cette apathie, propre au
Marais, contrastait avec la vaste rumeur environnante. Quatre commres
causaient sur le pas d'une porte. L'cosse a des trios de sorcires,
mais Paris a des quatuor de commres; et le tu seras roi serait tout
aussi lugubrement jet  Bonaparte dans le carrefour Baudoyer qu'
Macbeth dans la bruyre d'Armuyr. Ce serait  peu prs le mme
croassement.

Les commres de la rue de Thorigny ne s'occupaient que de leurs
affaires. C'taient trois portires et une chiffonnire avec sa hotte et
son crochet.

Elles semblaient debout toutes les quatre aux quatre coins de la
vieillesse qui sont la caducit, la dcrpitude, la ruine et la
tristesse.

La chiffonnire tait humble. Dans ce monde en plein vent, la
chiffonnire salue, la portire protge. Cela tient au coin de la borne
qui est ce que veulent les concierges, gras ou maigre, selon la
fantaisie de celui qui fait le tas. Il peut y avoir de la bont dans le
balai.

Cette chiffonnire tait une hotte reconnaissante, et elle souriait,
quel sourire! aux trois portires. Il se disait des choses comme ceci:

--Ah , votre chat est donc toujours mchant?

--Mon Dieu, les chats, vous le savez, naturellement sont l'ennemi des
chiens. C'est les chiens qui se plaignent.

--Et le monde aussi.

--Pourtant les puces de chat ne vont pas aprs le monde.

--Ce n'est pas l'embarras, les chiens, c'est dangereux. Je me rappelle
une anne o il y avait tant de chiens qu'on a t oblig de le mettre
dans les journaux. C'tait du temps qu'il y avait aux Tuileries de
grands moutons qui tranaient la petite voiture du roi de Rome. Vous
rappelez-vous le roi de Rome?

--Moi, j'aimais bien le duc de Bordeaux.

--Moi, j'ai connu Louis XVII. J'aime mieux Louis XVII.

--C'est la viande qui est chre, mame Patagon!

--Ah! ne m'en parlez pas, la boucherie est une horreur. Une horreur
horrible. On n'a plus que de la rjouissance.

Ici la chiffonnire intervint:

--Mesdames, le commerce ne va pas. Les tas d'ordures sont minables. On
ne jette plus rien. On mange tout.

--Il y en a de plus pauvres que vous, la Vargoulme.

--Ah, a C'est vrai, rpondit la chiffonnire avec dfrence, moi j'ai
un tat.

Il y eut une pause, et la chiffonnire, cdant  ce besoin d'talage qui
est le fond de l'homme, ajouta:

--Le matin en rentrant, j'pluche l'hotte, je fais mon treillage
(probablement triage). a fait des tas dans ma chambre. Je mets les
chiffons dans un panier, les trognons dans un baquet, les linges dans
mon placard, les lainages dans ma commode, les vieux papiers dans le
coin de la fentre, les choses bonnes  manger dans mon cuelle, les
morceaux de verre dans la chemine, les savates derrire la porte, et
les os sous mon lit.

Gavroche, arrt derrire, coutait:

--Les vieilles, dit-il, qu'est-ce que vous avez donc  parler politique?

Une borde l'assaillit, compose d'une hue quadruple.

--En voil encore un sclrat!

--Qu'est-ce qu'il a donc  son moignon? Un pistolet?

--Je vous demande un peu, ce gueux de mme!

--a n'est pas tranquille si a ne renverse pas l'autorit.

Gavroche, ddaigneux, se borna, pour toute reprsaille,  soulever le
bout de son nez avec son pouce en ouvrant sa main toute grande.

La chiffonnire cria:

--Mchant va-nu-pattes!

Celle qui rpondait au nom de mame Patagon frappa ses deux mains l'une
contre l'autre avec scandale:

--Il va y avoir des malheurs, c'est sr. Le galopin d' ct qui a une
barbiche, je le voyais passer tous les matins avec une jeunesse en
bonnet rose sous le bras, aujourd'hui je l'ai vu passer, il donnait le
bras  un fusil. Mame Bacheux dit qu'il y a eu la semaine passe une
rvolution ... ... ...--o est le veau!-- Pontoise. Et puis le
voyez-vous l avec un pistolet, cette horreur de polisson! Il parat
qu'il y a des canons tout plein les Clestins. Comment voulez-vous que
fasse le gouvernement avec des garnements qui ne savent qu'inventer pour
dranger le monde, quand on commenait  tre un peu tranquille aprs
tous les malheurs qu'il y a eu, bon Dieu Seigneur, cette pauvre reine
que j'ai vue passer dans la charrette! Et tout a va encore faire
renchrir le tabac. C'est une infamie! Et certainement, j'irai te voir
guillotiner, malfaiteur!

--Tu renifles, mon ancienne, dit Gavroche. Mouche ton promontoire.

Et il passa outre.

Quand il fut rue Pave, la chiffonnire lui revint  l'esprit, et il eut
ce soliloque:

--Tu as tort d'insulter les rvolutionnaires, mre Coin-de-la-Borne. Ce
pistolet-l, c'est dans ton intrt. C'est pour que tu aies dans ta
hotte plus de choses bonnes  manger.

Tout  coup il entendit du bruit derrire lui; c'tait la portire
Patagon qui l'avait suivi, et qui, de loin, lui montrait le poing en
criant:

--Tu n'es qu'un btard!

--a, dit Gavroche, je m'en fiche d'une manire profonde.

Peu aprs, il passait devant l'htel Lamoignon. L il poussa cet appel:

--En route pour la bataille!

Et il fut pris d'un accs de mlancolie. Il regarda son pistolet d'un
air de reproche qui semblait essayer de l'attendrir.

--Je pars, lui dit-il, mais toi tu ne pars pas.

Un chien peut distraire d'un autre. Un caniche trs maigre vint 
passer. Gavroche s'apitoya.

--Mon pauvre toutou, lui dit-il, tu as donc aval un tonneau qu'on te
voit tous les cerceaux.

Puis il se dirigea vers l'Orme-Saint-Gervais.




Chapitre III

Juste indignation d'un perruquier


Le digne perruquier qui avait chass les deux petits auxquels Gavroche
avait ouvert l'intestin paternel de l'lphant, tait en ce moment dans
sa boutique occup  raser un vieux soldat lgionnaire qui avait servi
sous l'Empire. On causait. Le perruquier avait naturellement parl au
vtran de l'meute, puis du gnral Lamarque, et de Lamarque on tait
venu  l'Empereur. De l une conversation de barbier  soldat, que
Prudhomme, s'il et t prsent, et enrichie d'arabesques, et qu'il et
intitule: _Dialogue du rasoir et du sabre_.

--Monsieur, disait le perruquier, comment l'Empereur montait-il 
cheval?

--Mal. Il ne savait pas tomber. Aussi il ne tombait jamais.

--Avait-il de beaux chevaux? il devait avoir de beaux chevaux?

Le jour o il m'a donn la croix, j'ai remarqu sa bte. C'tait une
jument coureuse, toute blanche. Elle avait les oreilles trs cartes,
la selle profonde, une fine tte marque d'une toile noire, le cou trs
long, les genoux fortement articuls, les ctes saillantes, les paules
obliques, l'arrire-main puissante. Un peu plus de quinze palmes de
haut.

--Joli cheval, fit le perruquier.

--C'tait la bte de sa majest.

Le perruquier sentit qu'aprs ce mot, un peu de silence tait
convenable, il s'y conforma, puis reprit:

--L'Empereur n'a t bless qu'une fois, n'est-ce pas, monsieur?

Le vieux soldat rpondit avec l'accent calme et souverain de l'homme qui
y a t.

--Au talon.  Ratisbonne. Je ne l'ai jamais vu si bien mis que ce
jour-l. Il tait propre comme un sou.

--Et vous, monsieur le vtran, vous avez d tre souvent bless?

--Moi? dit le soldat, ah! pas grand'chose. J'ai reu  Marengo deux
coups de sabre sur la nuque, une balle dans le bras droit  Austerlitz,
une autre dans la hanche gauche  Ina,  Friedland un coup de
bayonnette l,-- la Moskowa sept ou huit coups de lance n'importe o, 
Lutzen un clat d'obus qui m'a cras un doigt...--Ah! et puis 
Waterloo un biscaen dans la cuisse. Voil tout.

--Comme c'est beau, s'cria le perruquier avec un accent pindarique, de
mourir sur le champ de bataille! Moi! parole d'honneur, plutt que de
crever sur le grabat, de maladie, lentement, un peu tous les jours, avec
les drogues, les cataplasmes, la seringue et le mdecin, j'aimerais
mieux recevoir dans le ventre un boulet de canon!

--Vous n'tes pas dgot, fit le soldat.

Il achevait  peine qu'un effroyable fracas branla la boutique. Une
vitre de la devanture venait de s'toiler brusquement.

Le perruquier devint blme.

--Ah Dieu! cria-t-il, c'en est un!

--Quoi?

--Un boulet de canon.

--Le voici, dit le soldat.

Et il ramassa quelque chose qui roulait  terre. C'tait un caillou.

Le perruquier courut  la vitre brise et vit Gavroche qui s'enfuyait 
toutes jambes vers le march Saint-Jean. En passant devant la boutique
du perruquier, Gavroche, qui avait les deux mmes sur le coeur, n'avait
pu rsister au dsir de lui dire bonjour, et lui avait jet une pierre
dans ses carreaux.

--Voyez-vous! hurla le perruquier qui de blanc tait devenu bleu, cela
fait le mal pour le mal. Qu'est-ce qu'on lui a fait  ce gamin-l?




Chapitre IV

L'enfant s'tonne du vieillard


Cependant Gavroche, au march Saint-Jean, dont le poste tait dj
dsarm, venait--d'oprer sa jonction--avec une bande conduite par
Enjolras, Courfeyrac, Combeferre et Feuilly. Ils taient  peu prs
arms. Bahorel et Jean Prouvaire les avaient retrouvs et grossissaient
le groupe. Enjolras avait un fusil de chasse  deux coups, Combeferre un
fusil de garde national portant un numro de lgion, et dans sa ceinture
deux pistolets que sa redingote dboutonne laissait voir, Jean
Prouvaire un vieux mousqueton de cavalerie, Bahorel une carabine;
Courfeyrac agitait une canne  pe dgaine. Feuilly, un sabre nu au
poing, marchait en avant en criant: Vive la Pologne!

Ils arrivaient du quai Morland, sans cravates, sans chapeaux,
essouffls, mouills par la pluie, l'clair dans les yeux. Gavroche les
aborda avec calme.

--O allons-nous?

--Viens, dit Courfeyrac.

Derrire Feuilly marchait, ou plutt bondissait Bahorel, poisson dans
l'eau de l'meute. Il avait un gilet cramoisi et de ces mots qui cassent
tout. Son gilet bouleversa un passant qui cria tout perdu:

--Voil les rouges!

--Le rouge, les rouges! rpliqua Bahorel. Drle de peur, bourgeois.
Quant  moi, je ne tremble point devant un coquelicot, le petit chaperon
rouge ne m'inspire aucune pouvante. Bourgeois, croyez-moi, laissons la
peur du rouge aux btes  cornes.

Il avisa un coin de mur o tait placarde la plus pacifique feuille de
papier du monde, une permission de manger des oeufs, un mandement de
carme adress par l'archevque de Paris  ses ouailles.

Bahorel s'cria:

--Ouailles; manire polie de dire oies.

Et il arracha du mur le mandement. Ceci conquit Gavroche.  partir de
cet instant, Gavroche se mit  tudier Bahorel.

--Bahorel, observa Enjolras, tu as tort. Tu aurais d laisser ce
mandement tranquille, ce n'est pas  lui que nous avons affaire, tu
dpenses inutilement de la colre. Garde ta provision. On ne fait pas
feu hors des rangs, pas plus avec l'me qu'avec le fusil.

--Chacun son genre, Enjolras, riposta Bahorel. Cette prose d'vque me
choque, je veux manger des oeufs sans qu'on me le permette. Toi tu as le
genre froid brlant; moi je m'amuse. D'ailleurs, je ne me dpense pas,
je prends de l'lan; et si j'ai dchir ce mandement, Hercle! c'est pour
me mettre en apptit.

Ce mot, _Hercle_, frappa Gavroche. Il cherchait toutes les occasions de
s'instruire, et ce dchireur d'affiches-l avait son estime. Il lui
demanda:

--Qu'est-ce que cela veut dire, _Hercle_?

Bahorel rpondit:

--Cela veut dire sacr nom d'un chien en latin.

Ici Bahorel reconnut  une fentre un jeune homme ple  barbe noire qui
les regardait passer, probablement un ami de l'A B C. Il lui cria:

--Vite, des cartouches! _para bellum_.

--Bel homme! c'est vrai, dit Gavroche qui maintenant comprenait le
latin.

Un cortge tumultueux les accompagnait, tudiants, artistes, jeunes gens
affilis  la Cougourde d'Aix, ouvriers, gens du port, arms de btons
et de bayonnettes, quelques-uns, comme Combeferre, avec des pistolets
entrs dans leurs pantalons. Un vieillard, qui paraissait trs vieux,
marchait dans cette bande. Il n'avait point d'arme, et se htait pour ne
point rester en arrire, quoiqu'il et l'air pensif. Gavroche l'aperut:

--Kekseka? dit-il  Courfeyrac.

--C'est un vieux.

C'tait M. Mabeuf.




Chapitre V

Le vieillard


Disons ce qui s'tait pass:

Enjolras et ses amis taient sur le boulevard Bourdon prs des greniers
d'abondance au moment o les dragons avaient charg. Enjolras,
Courfeyrac et Combeferre taient de ceux qui avaient pris par la rue
Bassompierre en criant: Aux barricades! Rue Lesdiguires ils avaient
rencontr un vieillard qui cheminait.

Ce qui avait appel leur attention, c'est que ce bonhomme marchait en
zigzag comme s'il tait ivre. En outre il avait son chapeau  la main,
quoiqu'il et plu toute la matine et qu'il plt assez fort en ce
moment-l mme. Courfeyrac avait reconnu le pre Mabeuf. Il le
connaissait pour avoir maintes fois accompagn Marius jusqu' sa porte.
Sachant les habitudes paisibles et plus que timides du vieux marguillier
bouquiniste, et stupfait de le voir au milieu de ce tumulte,  deux pas
des charges de cavalerie, presque au milieu d'une fusillade, dcoiff
sous la pluie et se promenant parmi les balles, il l'avait abord, et
l'meutier de vingt-cinq ans et l'octognaire avaient chang ce
dialogue:

--Monsieur Mabeuf, rentrez chez vous.

--Pourquoi?

--Il va y avoir du tapage.

--C'est bon.

--Des coups de sabre, des coups de fusil, monsieur Mabeuf.

--C'est bon.

--Des coups de canon.

--C'est bon. O allez-vous, vous autres?

--Nous allons flanquer le gouvernement par terre.

--C'est bon.

Et il s'tait mis  les suivre. Depuis ce moment-l, il n'avait pas
prononc une parole. Son pas tait devenu ferme tout  coup, des
ouvriers lui avaient offert le bras, il avait refus d'un signe de tte.
Il s'avanait presque au premier rang de la colonne, ayant tout  la
fois le mouvement d'un homme qui marche et le visage d'un homme qui
dort.

--Quel bonhomme enrag! murmuraient les tudiants. Le bruit courait dans
l'attroupement que c'tait--un ancien conventionnel,--un vieux rgicide.

Le rassemblement avait pris par la rue de la Verrerie. Le petit Gavroche
marchait en avant avec ce chant  tue-tte qui faisait de lui une espce
de clairon. Il chantait:

          _Voici la lune qui parat,_
          _Quand irons-nous dans la fort?_
          _Demandait Charlot  Charlotte._

          _Tou tou tou_
          _Pour Chatou._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

          _Pour avoir bu de grand matin_
          _La rose  mme le thym,_
          _Deux moineaux taient en ribote._

          _Zi zi zi_
          _Pour Passy._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

          _Et ces deux pauvres petits loups_
          _Comme deux grives taient sols;_
          _Un tigre en riait dans sa grotte._

          _Don don don_
          _Pour Meudon._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

          _L'un jurait et l'autre sacrait._
          _Quand irons-nous dans la fort?_
          _Demandait Charlot  Charlotte._

          _Tin tin tin_
          _Pour Pantin._
          _Je n'ai qu'un Dieu, qu'un roi, qu'un liard et qu'une botte._

Ils se dirigeaient vers Saint-Merry.




Chapitre VI

Recrues


La bande grossissait  chaque instant. Vers la rue des Billettes, un
homme de haute taille, grisonnant, dont Courfeyrac, Enjolras et
Combeferre remarqurent la mine rude et hardie, mais qu'aucun d'eux ne
connaissait, se joignit  eux. Gavroche occup de chanter, de siffler,
de bourdonner, d'aller en avant, et de cogner aux volets des boutiques
avec la crosse de son pistolet sans chien, ne fit pas attention  cet
homme.

Il se trouva que, rue de la Verrerie, ils passrent devant la porte de
Courfeyrac.

--Cela se trouve bien, dit Courfeyrac, j'ai oubli ma bourse, et j'ai
perdu mon chapeau. Il quitta l'attroupement et monta chez lui quatre 
quatre. Il prit un vieux chapeau et sa bourse. Il prit aussi un grand
coffre carr de la dimension d'une grosse valise qui tait cach dans
son linge sale. Comme il redescendait en courant, la portire le hla.

--Monsieur de Courfeyrac!

--Portire, comment vous appelez-vous? riposta Courfeyrac.

La portire demeura bahie.

--Mais vous le savez bien, je suis la concierge, je me nomme la mre
Veuvain.

--Eh bien, si vous m'appelez encore monsieur de Courfeyrac, je vous
appelle mre de Veuvain. Maintenant, parlez, qu'y a-t-il? qu'est-ce?

--Il y a l quelqu'un qui veut vous parler.

--Qui a?

--Je ne sais pas.

--O a?

--Dans ma loge.

--Au diable! fit Courfeyrac.

--Mais a attend depuis plus d'une heure que vous rentriez! reprit la
portire.

En mme temps, une espce de jeune ouvrier, maigre, blme, petit, marqu
de taches de rousseur, vtu d'une blouse troue et d'un pantalon de
velours  ctes rapic, et qui avait plutt l'air d'une fille accoutre
en garon que d'un homme, sortit de la loge et dit  Courfeyrac d'une
voix qui, par exemple, n'tait pas le moins du monde une voix de femme:

--Monsieur Marius, s'il vous plat?

--Il n'y est pas.

--Rentrera-t-il ce soir?

--Je n'en sais rien.

Et Courfeyrac ajouta:--Quant  moi, je ne rentrerai pas.

Le jeune homme le regarda fixement et lui demanda:

--Pourquoi cela?

--Parce que.

--O allez-vous donc?

--Qu'est-ce que cela te fait?

--Voulez-vous que je vous porte votre coffre?

--Je vais aux barricades.

--Voulez-vous que j'aille avec vous?

--Si tu veux! rpondit Courfeyrac. La rue est libre, les pavs sont 
tout le monde.

Et il s'chappa en courant pour rejoindre ses amis. Quand il les eut
rejoints, il donna le coffre  porter  l'un d'eux. Ce ne fut qu'un
grand quart d'heure aprs qu'il s'aperut que le jeune homme les avait
en effet suivis.

Un attroupement ne va pas prcisment o il veut. Nous avons expliqu
que c'est un coup de vent qui l'emporte. Ils dpassrent Saint-Merry et
se trouvrent, sans trop savoir comment, rue Saint-Denis.




Livre douzime--Corinthe




Chapitre I

Histoire de Corinthe depuis sa fondation


Les Parisiens qui, aujourd'hui, en entrant dans la rue Rambuteau du ct
des halles, remarquent  leur droite, vis--vis la rue Mondtour, une
boutique de vannier ayant pour enseigne un panier qui a la forme de
l'empereur Napolon le Grand avec cette inscription:

          NAPOLEON EST
          FAIT TOUT EN OSIER

ne se doutent gure des scnes terribles que ce mme emplacement a vues,
il y a  peine trente ans.

C'est l qu'taient la rue de la Chanvrerie, que les anciens titres
crivent Chanverrerie, et le cabaret clbre appel Corinthe.

On se rappelle tout ce qui a t dit sur la barricade leve en cet
endroit et clipse d'ailleurs par la barricade Saint-Merry. C'est sur
cette fameuse barricade de la rue de la Chanvrerie, aujourd'hui tombe
dans une nuit profonde, que nous allons jeter un peu de lumire.

Qu'on nous permette de recourir, pour la clart du rcit, au moyen
simple dj employ par nous pour Waterloo. Les personnes qui voudront
se reprsenter d'une manire assez exacte les pts de maisons qui se
dressaient  cette poque prs la pointe Saint-Eustache,  l'angle
nord-est des halles de Paris, o est aujourd'hui l'embouchure de la rue
Rambuteau, n'ont qu' se figurer, touchant la rue Saint-Denis par le
sommet et par la base les halles, une N dont les deux jambages verticaux
seraient la rue de la Grande-Truanderie et la rue de la Chanvrerie et
dont la rue de la Petite-Truanderie ferait le jambage transversal. La
vieille rue Mondtour coupait les trois jambages selon les angles les
plus tortus. Si bien que l'enchevtrement ddalen de ces quatre rues
suffisait pour faire, sur un espace de cent toises carres, entre les
halles et la rue Saint-Denis d'une part, entre la rue du Cygne et la rue
des Prcheurs d'autre part, sept lots de maisons, bizarrement taills,
de grandeurs diverses, poss de travers et comme au hasard, et spars 
peine, ainsi que les blocs de pierre dans le chantier, par des fentes
troites.

Nous disons fentes troites, et nous ne pouvons pas donner une plus
juste ide de ces ruelles obscures, resserres, anguleuses, bordes de
masures  huit tages. Ces masures taient si dcrpites que, dans les
rues de la Chanvrerie et de la Petite-Truanderie, les faades
s'tayaient de poutres allant d'une maison  l'autre. La rue tait
troite et le ruisseau large, le passant y cheminait sur le pav
toujours mouill, ctoyant des boutiques pareilles  des caves, de
grosses bornes cercles de fer, des tas d'ordures excessifs, des portes
d'alles armes d'normes grilles sculaires. La rue Rambuteau a dvast
tout cela.

Le nom Mondtour peint  merveille les sinuosits de toute cette voirie.
Un peu plus loin, on les trouvait encore mieux exprimes par la _rue
Pirouette_ qui se jetait dans la rue Mondtour.

Le passant qui s'engageait de la rue Saint-Denis dans la rue de la
Chanvrerie la voyait peu  peu se rtrcir devant lui, comme s'il ft
entr dans un entonnoir allong. Au bout de la rue, qui tait fort
courte, il trouvait le passage barr du ct des halles par une haute
range de maisons, et il se ft cru dans un cul-de-sac, s'il n'et
aperu  droite et  gauche deux tranches noires par o il pouvait
s'chapper. C'tait la rue Mondtour, laquelle allait rejoindre d'un
ct la rue des Prcheurs, de l'autre la rue du Cygne et la
Petite-Truanderie. Au fond de cette espce de cul-de-sac,  l'angle de
la tranche de droite, on remarquait une maison moins leve que les
autres et formant une sorte de cap sur la rue.

C'est dans cette maison, de deux tages seulement, qu'tait allgrement
install depuis trois cents ans un cabaret illustre. Ce cabaret faisait
un bruit de joie au lieu mme que le vieux Thophile a signal dans ces
deux vers:

          _L branle le squelette horrible_
          _D'un pauvre amant qui se pendit._

L'endroit tant bon, les cabaretiers s'y succdaient de pre en fils.

Du temps de Mathurin Rgnier, ce cabaret s'appelait le _Pot-aux-Roses_,
et comme la mode tait aux rbus, il avait pour enseigne un poteau peint
en rose. Au sicle dernier, le digne Natoire, l'un des matres
fantasques aujourd'hui ddaigns par l'cole roide, s'tant gris
plusieurs fois dans ce cabaret  la table mme o s'tait sol Rgnier,
avait peint par reconnaissance une grappe de raisin de Corinthe sur le
poteau rose. Le cabaretier, de joie, en avait chang son enseigne et
avait fait dorer au-dessous de la grappe ces mots: _au Raisin de
Corinthe_. De l ce nom, _Corinthe_. Rien n'est plus naturel aux
ivrognes que les ellipses. L'ellipse est le zigzag de la phrase.
Corinthe avait peu  peu dtrn le Pot-aux-Roses. Le dernier cabaretier
de la dynastie, le pre Hucheloup, ne sachant mme plus la tradition,
avait fait peindre le poteau en bleu.

Une salle en bas o tait le comptoir, une salle au premier o tait le
billard, un escalier de bois en spirale perant le plafond, le vin sur
les tables, la fume sur les murs, des chandelles en plein jour, voil
quel tait le cabaret. Un escalier  trappe dans la salle d'en bas
conduisait  la cave. Au second tait le logis des Hucheloup. On y
montait par un escalier, chelle plutt qu'escalier, n'ayant pour entre
qu'une porte drobe dans la grande salle du premier. Sous le toit, deux
greniers mansardes, nids de servantes. La cuisine partageait le
rez-de-chausse avec la salle du comptoir.

Le pre Hucheloup tait peut-tre n chimiste, le fait est qu'il fut
cuisinier; on ne buvait pas seulement dans son cabaret, on y mangeait.
Hucheloup avait invent une chose excellente qu'on ne mangeait que chez
lui, c'taient des carpes farcies qu'il appelait _carpes au gras_. On
mangeait cela  la lueur d'une chandelle de suif ou d'un quinquet du
temps de Louis XVI sur des tables o tait cloue une toile cire en
guise de nappe. On y venait de loin. Hucheloup avait, un beau matin,
avait jug  propos d'avertir les passants de sa spcialit; il avait
tremp un pinceau dans un pot de noir, et comme il avait une orthographe
 lui, de mme qu'une cuisine  lui, il avait improvis sur son mur
cette inscription remarquable:

          CARPES HO GRAS

Un hiver, les averses et les giboules avaient eu la fantaisie d'effacer
l'S qui terminait le premier mot et le G qui commenait le troisime; et
il tait rest ceci:

          CARPE HO RAS

Le temps et la pluie aidant, une humble annonce gastronomique tait
devenue un conseil profond.

De la sorte il s'tait trouv que, ne sachant pas le franais, le pre
Hucheloup avait su le latin, qu'il avait fait sortir de la cuisine la
philosophie, et que, voulant simplement effacer Carme, il avait gal
Horace. Et ce qui tait frappant, c'est que cela aussi voulait dire:
entrez dans mon cabaret.

Rien de tout cela n'existe aujourd'hui. Le ddale Mondtour tait
ventr et largement ouvert ds 1847, et probablement n'est plus 
l'heure qu'il est. La rue de la Chanvrerie et Corinthe ont disparu sous
le pav de la rue Rambuteau.

Comme nous l'avons dit, Corinthe tait un des lieux de runion, sinon de
ralliement, de Courfeyrac et de ses amis. C'est Grantaire qui avait
dcouvert Corinthe. Il y tait entr  cause de _Carpe Horas_ et y tait
retourn  cause des _Carpes au Gras_. On y buvait, on y mangeait, on y
criait; on y payait peu, on y payait mal, on n'y payait pas, on tait
toujours bienvenu. Le pre Hucheloup tait un bonhomme.

Hucheloup, bonhomme, nous venons de le dire, tait un gargotier 
moustaches; varit amusante. Il avait toujours la mine de mauvaise
humeur, semblait vouloir intimider ses pratiques, bougonnait les gens
qui entraient chez lui, et avait l'air plus dispos  leur chercher
querelle qu' leur servir la soupe. Et pourtant, nous maintenons le mot,
on tait toujours bienvenu. Cette bizarrerie avait achaland sa
boutique, et lui amenait des jeunes gens se disant: Viens donc voir
_maronner_ le pre Hucheloup. Il avait t matre d'armes. Tout  coup
il clatait de rire. Grosse voix, bon diable. C'tait un fond comique
avec une apparence tragique; il ne demandait pas mieux que de vous faire
peur;  peu prs comme ces tabatires qui ont la forme d'un pistolet. La
dtonation ternue.

Il avait pour femme la mre Hucheloup, un tre barbu, fort laid.

Vers 1830, le pre Hucheloup mourut. Avec lui disparut le secret des
carpes au gras. Sa veuve, peu consolable, continua le cabaret. Mais la
cuisine dgnra et devint excrable, le vin, qui avait toujours t
mauvais, fut affreux. Courfeyrac et ses amis continurent pourtant
d'aller  Corinthe,--par pit, disait Bossuet.

La veuve Hucheloup tait essouffle et difforme avec des souvenirs
champtres. Elle leur tait la fadeur par la prononciation. Elle avait
une faon  elle de dire les choses qui assaisonnait ses rminiscences
villageoises et printanires. 'avait t jadis son bonheur,
affirmait-elle, d'entendre les loups-de-gorge chanter dans les
ogrpines.

La salle du premier, o tait le restaurant tait une grande longue
pice encombre de tabourets, d'escabeaux, de chaises, de bancs et de
tables, et d'un vieux billard boiteux. On y arrivait par l'escalier en
spirale qui aboutissait dans l'angle de la salle  un trou carr pareil
 une coutille de navire.

Cette salle, claire d'une seule fentre troite et d'un quinquet
toujours allum, avait un air de galetas. Tous les meubles  quatre
pieds se comportaient comme s'ils en avaient trois. Les murs blanchis 
la chaux n'avaient pour tout ornement que ce quatrain en l'honneur de
mame Hucheloup:

          _Elle tonne  dix pas, elle pouvante  deux._
          _Une verrue habite en son nez hasardeux;_
          _On tremble  chaque instant qu'elle ne vous la mouche,_
          _Et qu'un beau jour son nez ne tombe dans sa bouche._

Cela tait charbonn sur la muraille.

Mame Hucheloup, ressemblante, allait et venait du matin au soir devant
ce quatrain, avec une parfaite tranquillit. Deux servantes, appeles
Matelote et Gibelotte, et auxquelles on n'a jamais connu d'autres noms,
aidaient mame Hucheloup  poser sur les tables les cruchons de vin bleu
et les brouets varis qu'on servait aux affams dans des cuelles de
poterie. Matelote, grosse, ronde, rousse et criarde, ancienne sultane
favorite du dfunt Hucheloup, tait laide, plus que n'importe quel
monstre mythologique; pourtant, comme il sied que la servante se tienne
toujours en arrire de la matresse, elle tait moins laide que mame
Hucheloup. Gibelotte, longue, dlicate, blanche d'une blancheur
lymphatique, les yeux cerns, les paupires tombantes, toujours puise
et accable, atteinte de ce qu'on pourrait appeler la lassitude
chronique, leve la premire, couche la dernire, servait tout le
monde, mme l'autre servante, en silence et avec douceur, en souriant
sous la fatigue d'une sorte de vague sourire endormi.

Il y avait un miroir au-dessus du comptoir.

Avant d'entrer dans la salle-restaurant, on lisait sur la porte ce vers
crit  la craie par Courfeyrac:

          _Rgale si tu peux et mange si tu l'oses._




Chapitre II

Gats pralables


Laigle de Meaux, on le sait, demeurait plutt chez Joly qu'ailleurs. Il
avait un logis comme l'oiseau a une branche. Les deux amis vivaient
ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble. Tout leur tait
commun, mme un peu Musichetta. Ils taient ce que, chez les frres
chapeaux, on appelle _bini_. Le matin du 5 juin, ils s'en allrent
djeuner  Corinthe. Joly, enchifren, avait un fort coryza que Laigle
commenait  partager. L'habit de Laigle tait rp, mais Joly tait
bien mis.

Il tait environ neuf heures du matin quand ils poussrent la porte de
Corinthe.

Ils montrent au premier.

Matelote et Gibelotte les reurent.

--Hutres, fromage et jambon, dit Laigle.

Et ils s'attablrent.

Le cabaret tait vide; il n'y avait qu'eux deux.

Gibelotte, reconnaissant Joly et Laigle, mit une bouteille de vin sur la
table.

Comme ils taient aux premires hutres, une tte apparut  l'coutille
de l'escalier, et une voix dit:

--Je passais. J'ai senti, de la rue, une dlicieuse odeur de fromage de
Brie. J'entre.

C'tait Grantaire.

Grantaire prit un tabouret et s'attabla.

Gibelotte, voyant Grantaire, mit deux bouteilles de vin sur la table.

Cela fit trois.

--Est-ce que tu vas boire ces deux bouteilles? demanda Laigle 
Grantaire.

Grantaire rpondit:

--Tous sont ingnieux, toi seul es ingnu. Deux bouteilles n'ont jamais
tonn un homme.

Les autres avaient commenc par manger, Grantaire commena par boire.
Une demi-bouteille fut vivement engloutie.

--Tu as donc un trou  l'estomac? reprit Laigle.

--Tu en as bien un au coude, dit Grantaire.

Et, aprs avoir vid son verre, il ajouta:

--Ah a, Laigle des oraisons funbres, ton habit est vieux.

--Je l'espre, repartit Laigle. Cela fait que nous faisons bon mnage,
mon habit et moi. Il a pris tous mes plis, il ne me gne en rien, il
s'est moul sur mes difformits, il est complaisant  tous mes
mouvements; je ne le sens que parce qu'il me tient chaud. Les vieux
habits, c'est la mme chose que les vieux amis.

--C'est vrai, s'cria Joly entrant dans le dialogue, un vieil habit est
un vieil abi.

--Surtout, dit Grantaire, dans la bouche d'un homme enchifren.

--Grantaire, demanda Laigle, viens-tu du boulevard?

--Non.

--Nous venons de voir passer la tte du cortge, Joly et moi.

--C'est un spectacle berveilleux, dit Joly.

--Comme cette rue est tranquille! s'cria Laigle. Qui est-ce qui se
douterait que Paris est sens dessus dessous? Comme on voit que c'tait
jadis tout couvents par ici! Du Breul et Sauval en donnent la liste, et
l'abb Lebeuf. Il y en avait tout autour, a fourmillait, des chausss,
des dchausss, des tondus, des barbus, des gris, des noirs, des blancs,
des franciscains, des minimes, des capucins, des carmes, des petits
augustins, des grands augustins, des vieux augustins...--a pullulait.

--Ne parlons pas de moines, interrompit Grantaire, cela donne envie de
se gratter.

Puis il s'exclama:

--Bouh! je viens d'avaler une mauvaise hutre. Voil l'hypocondrie qui
me reprend. Les hutres sont gtes, les servantes sont laides. Je hais
l'espce humaine. J'ai pass tout  l'heure rue Richelieu devant la
grosse librairie publique. Ce tas d'cailles d'hutres qu'on appelle une
bibliothque me dgote de penser. Que de papier! que d'encre! que de
griffonnage! On a crit tout a! quel maroufle a donc dit que l'homme
tait un bipde sans plume? Et puis, j'ai rencontr une jolie fille que
je connais, belle comme le printemps, digne de s'appeler Floral, et
ravie, transporte, heureuse, aux anges, la misrable, parce que hier un
pouvantable banquier tigr de petite vrole a daign vouloir d'elle!
Hlas! la femme guette le traitant non moins que le muguet; les chattes
chassent aux souris comme aux oiseaux. Cette donzelle, il n'y a pas deux
mois qu'elle tait sage dans une mansarde, elle ajustait des petits
ronds de cuivre  des oeillets de corset, comment appelez-vous a? elle
cousait, elle avait un lit de sangle; elle demeurait auprs d'un pot de
fleurs, elle tait contente. La voil banquire. Cette transformation
s'est faite cette nuit. J'ai rencontr cette victime ce matin, toute
joyeuse. Ce qui est hideux, c'est que la drlesse tait tout aussi jolie
aujourd'hui qu'hier. Son financier ne paraissait pas sur sa figure. Les
roses ont ceci de plus ou de moins que les femmes, que les traces que
leur laissent les chenilles sont visibles. Ah! il n'y a pas de morale
sur la terre, j'en atteste le myrte, symbole de l'amour, le laurier,
symbole de la guerre, l'olivier, ce bta, symbole de la paix, le
pommier, qui a failli trangler Adam avec son ppin, et le figuier,
grand-pre des jupons. Quant au droit, voulez-vous savoir ce que c'est
que le droit? Les Gaulois convoitent Cluse, Rome protge Cluse, et leur
demande quel tort Cluse leur a fait. Brennus rpond:--Le tort que vous a
fait Albe, le tort que vous a fait Fidrie, le tort que vous ont fait
les ques, les Volsques et les Sabins. Ils taient vos voisins. Les
Clusiens sont les ntres. Nous entendons le voisinage comme vous. Vous
avez vol Albe, nous prenons Cluse. Rome dit: Vous ne prendrez pas
Cluse. Brennus prit Rome. Puis il cria: _Voe victis_! Voil ce qu'est le
droit. Ah! dans ce monde, que de btes de proie! que d'aigles! J'en ai
la chair de poule.

Il tendit son verre  Joly qui le remplit, puis il but, et poursuivit,
sans presque avoir t interrompu par ce verre de vin dont personne ne
s'aperut, pas mme lui:

--Brennus, qui prend Rome, est un aigle; le banquier, qui prend la
grisette, est un aigle. Pas plus de pudeur ici que l. Donc ne croyons 
rien. Il n'y a qu'une ralit: boire. Quelle que soit votre opinion,
soyez pour le coq maigre comme le canton d'Uri ou pour le coq gras comme
le canton de Glaris, peu importe, buvez. Vous me parlez du boulevard, du
cortge, et caetera. Ah , il va donc encore y avoir une rvolution?
Cette indigence de moyens m'tonne de la part du bon Dieu. Il faut qu'
tout moment il se remette  suifer la rainure des vnements. a
accroche, a ne marche pas. Vite une rvolution. Le bon Dieu a toujours
les mains noires de ce vilain cambouis-l.  sa place, je serais plus
simple, je ne remonterais pas  chaque instant ma mcanique, je mnerais
le genre humain rondement, je tricoterais les faits maille  maille sans
casser le fil, je n'aurais point d'en-cas, je n'aurais pas de rpertoire
extraordinaire. Ce que vous autres appelez le progrs marche par deux
moteurs, les hommes et les vnements. Mais, chose triste, de temps en
temps, l'exceptionnel est ncessaire. Pour les vnements comme pour les
hommes, la troupe ordinaire ne suffit pas; il faut parmi les hommes des
gnies, et parmi les vnements des rvolutions. Les grands accidents
sont la loi; l'ordre des choses ne peut s'en passer; et,  voir les
apparitions de comtes, on serait tent de croire que le ciel lui-mme a
besoin d'acteurs en reprsentation. Au moment o l'on s'y attend le
moins, Dieu placarde un mtore sur la muraille du firmament. Quelque
toile bizarre survient, souligne par une queue norme. Et cela fait
mourir Csar. Brutus lui donne un coup de couteau, et Dieu un coup de
comte. Crac, voil une aurore borale, voil une rvolution, voil un
grand homme; 93 en grosses lettres, Napolon en vedette, la comte de
1811 au haut de l'affiche. Ah! la belle affiche bleue, toute constelle
de flamboiements inattendus! Boum! boum! spectacle extraordinaire. Levez
les yeux, badauds. Tout est chevel, l'astre comme le drame. Bon Dieu,
c'est trop, et ce n'est pas assez. Ces ressources, prises dans
l'exception, semblent magnificence et sont pauvret. Mes amis, la
providence en est aux expdients. Une rvolution, qu'est-ce que cela
prouve? Que Dieu est  court. Il fait un coup d'tat, parce qu'il y a
solution de continuit entre le prsent et l'avenir, et parce que, lui
Dieu, il n'a pas pu joindre les deux bouts. Au fait, cela me confirme
dans mes conjectures sur la situation de fortune de Jhovah; et  voir
tant de malaise en haut et en bas, tant de mesquinerie et de pingrerie
et de ladrerie et de dtresse au ciel et sur la terre, depuis l'oiseau
qui n'a pas un grain de mil jusqu' moi qui n'ai pas cent mille livres
de rente,  voir la destine humaine, qui est fort use, et mme la
destine royale, qui montre la corde, tmoin le prince de Cond pendu, 
voir l'hiver, qui n'est pas autre chose qu'une dchirure au znith par
o le vent souffle,  voir tant de haillons dans la pourpre toute neuve
du matin au sommet des collines,  voir les gouttes de rose, ces perles
fausses,  voir le givre, ce strass,  voir l'humanit dcousue et les
vnements rapics, et tant de taches au soleil, et tant de trous  la
lune,  voir tant de misre partout, je souponne que Dieu n'est pas
riche. Il a de l'apparence, c'est vrai, mais je sens la gne. Il donne
une rvolution, comme un ngociant dont la caisse est vide donne un bal.
Il ne faut pas juger des dieux sur l'apparence. Sous la dorure du ciel
j'entrevois un univers pauvre. Dans la cration il y a de la faillite.
C'est pourquoi je suis mcontent. Voyez, c'est le cinq juin, il fait
presque nuit; depuis ce matin j'attends que le jour vienne. Il n'est pas
venu, et je gage qu'il ne viendra pas de la journe. C'est une
inexactitude de commis mal pay. Oui, tout est mal arrang, rien ne
s'ajuste  rien, ce vieux monde est tout djet, je me range dans
l'opposition. Tout va de guingois; l'univers est taquinant. C'est comme
les enfants, ceux qui en dsirent n'en ont pas, ceux qui n'en dsirent
pas en ont. Total: je bisque. En outre, Laigle de Meaux, ce chauve,
m'afflige  voir. Cela m'humilie de penser que je suis du mme ge que
ce genou. Du reste, je critique, mais je n'insulte pas. L'univers est ce
qu'il est. Je parle ici sans mchante intention et pour l'acquit de ma
conscience. Recevez, Pre ternel, l'assurance de ma considration
distingue. Ah! par tous les saints de l'Olympe et par tous les dieux du
paradis, je n'tais pas fait pour tre Parisien, c'est--dire pour
ricocher  jamais, comme un volant entre deux raquettes, du groupe des
flneurs au groupe des tapageurs! J'tais fait pour tre Turc, regardant
toute la journe des pronnelles orientales excuter ces exquises danses
d'gypte lubriques comme les songes d'un homme chaste, ou paysan
beauceron, ou gentilhomme vnitien entour de gentilles-donnes, ou petit
prince allemand fournissant la moiti d'un fantassin  la confdration
germanique, et occupant ses loisirs  faire scher ses chaussettes sur
sa haie, c'est--dire sur sa frontire! Voil pour quels destins j'tais
n! Oui, j'ai dit Turc, et je ne m'en ddis point. Je ne comprends pas
qu'on prenne habituellement les Turcs en mauvaise part; Mahom a du bon;
respect  l'inventeur des srails  houris et des paradis  odalisques!
N'insultons pas le mahomtisme, la seule religion qui soit orne d'un
poulailler! Sur ce, j'insiste pour boire. La terre est une grosse
btise. Et il parat qu'ils vont se battre, tous ces imbciles, se faire
casser le profil, se massacrer, en plein t, au mois de juin, quand ils
pourraient s'en aller, avec une crature sous le bras, respirer dans les
champs l'immense tasse de th des foins coups! Vraiment, on fait trop
de sottises. Une vieille lanterne casse que j'ai vue tout  l'heure
chez un marchand de bric--brac me suggre une rflexion: Il serait
temps d'clairer le genre humain. Oui, me revoil triste! Ce que c'est
que d'avaler une hutre et une rvolution de travers! Je redeviens
lugubre. Oh! l'affreux vieux monde! On s'y vertue, on s'y destitue, on
s'y prostitue, on s'y tue, on s'y habitue!

Et Grantaire, aprs cette quinte d'loquence, eut une quinte de toux,
mrite.

-- propos de rvolution, dit Joly, il parat que dcidbent Barius est
aboureux.

--Sait-on de qui? demanda Laigle.

--Don.

--Non?

--Don! je te dis!

--Les amours de Marius! s'cria Grantaire. Je vois a d'ici. Marius est
un brouillard, et il aura trouv une vapeur. Marius est de la race
pote. Qui dit pote dit fou. _Tymbroeus Apollo_. Marius et sa Marie, ou
sa Maria, ou sa Mariette, ou sa Marion, cela doit faire de drles
d'amants. Je me rends compte de ce que cela est. Des extases o l'on
oublie le baiser. Chastes sur la terre, mais s'accouplant dans l'infini.
Ce sont des mes qui ont des sens. Ils couchent ensemble dans les
toiles.

Grantaire entamait sa seconde bouteille, et peut-tre sa seconde
harangue quand un nouvel tre mergea du trou carr de l'escalier.
C'tait un garon de moins de dix ans, dguenill, trs petit, jaune, le
visage en museau, l'oeil vif, normment chevelu, mouill de pluie,
l'air content.

L'enfant, choisissant sans hsiter parmi les trois, quoiqu'il n'en
connt videmment aucun, s'adressa  Laigle de Meaux.

--Est-ce que vous tes monsieur Bossuet? demanda-t-il.

--C'est mon petit nom, rpondit Laigle. Que me veux-tu?

--Voil. Un grand blond sur le boulevard m'a dit: Connais-tu la mre
Hucheloup? J'ai dit: Oui, rue Chanvrerie, la veuve au vieux. Il m'a dit:
Vas-y. Tu y trouveras monsieur Bossuet, et tu lui diras de ma part:
A-B-C. C'est une farce qu'on vous fait, n'est-ce pas? Il m'a donn dix
sous.

--Joly, prte-moi dix sous, dit Laigle; et se tournant vers Grantaire:
Grantaire, prte-moi dix sous.

Cela fit vingt sous que Laigle donna  l'enfant.

--Merci, monsieur, dit le petit garon.

--Comment t'appelles-tu? demanda Laigle.

--Navet, l'ami  Gavroche.

--Reste avec nous, dit Laigle.

--Djeune avec nous, dit Grantaire.

L'enfant rpondit:

--Je ne peux pas, je suis du cortge, c'est moi qui crie  bas Polignac.

Et tirant le pied longuement derrire lui, ce qui est le plus
respectueux des saluts possibles, il s'en alla.

L'enfant parti, Grantaire prit la parole:

--Ceci est le gamin pur. Il y a beaucoup de varits dans le genre
gamin. Le gamin notaire s'appelle saute-ruisseau, le gamin cuisinier
s'appelle marmiton, le gamin boulanger s'appelle mitron, le gamin
laquais s'appelle groom, le gamin marin s'appelle mousse, le gamin
soldat s'appelle tapin, le gamin peintre s'appelle rapin, le gamin
ngociant s'appelle trottin, le gamin courtisan s'appelle menin, le
gamin roi s'appelle dauphin, le gamin dieu s'appelle bambino.

Cependant Laigle mditait; il dit  demi-voix:

--A-B-C, c'est--dire: Enterrement de Lamarque.

--Le grand blond, observa Grantaire, c'est Enjolras qui te fait avertir.

--Irons-nous? fit Bossuet.

--Il pleut, dit Joly. J'ai jur d'aller au feu, pas  l'eau. Je de veux
pas b'enrhuber.

--Je reste ici, dit Grantaire. Je prfre un djeuner  un corbillard.

--Conclusion: nous restons, reprit Laigle. Eh bien, buvons alors.
D'ailleurs on peut manquer l'enterrement, sans manquer l'meute.

--Ah! l'beute, j'en suis, s'cria Joly.

Laigle se frotta les mains:

--Voil donc qu'on va retoucher  la rvolution de 1830. Au fait elle
gne le peuple aux entournures.

--Cela m'est  peu prs gal, votre rvolution, dit Grantaire. Je
n'excre pas ce gouvernement-ci. C'est la couronne tempre par le
bonnet de coton. C'est un sceptre termin en parapluie. Au fait,
aujourd'hui, j'y songe, par le temps qu'il fait, Louis-Philippe pourra
utiliser sa royaut  deux fins, tendre le bout sceptre contre le
peuple et ouvrir le bout parapluie contre le ciel.

La salle tait obscure, de grosses nues achevaient de supprimer le
jour. Il n'y avait personne dans le cabaret, ni dans la rue, tout le
monde tant all voir les vnements.

--Est-il midi ou minuit? cria Bossuet. On n'y voit goutte. Gibelotte, de
la lumire!

Grantaire, triste, buvait.

--Enjolras me ddaigne, murmura-t-il. Enjolras a dit: Joly est malade,
Grantaire est ivre. C'est  Bossuet qu'il a envoy Navet. S'il tait
venu me prendre, je l'aurais suivi. Tant pis pour Enjolras! je n'irai
pas  son enterrement.

Cette rsolution prise, Bossuet, Joly et Grantaire ne bougrent plus du
cabaret. Vers deux heures de l'aprs-midi, la table o ils s'accoudaient
tait couverte de bouteilles vides. Deux chandelles y brlaient, l'une
dans un bougeoir de cuivre parfaitement vert, l'autre dans le goulot
d'une carafe fle. Grantaire avait entran Joly et Bossuet vers le
vin; Bossuet et Joly avaient ramen Grantaire vers la joie.

Quant  Grantaire, depuis midi, il avait dpass le vin, mdiocre source
de rves. Le vin, prs des ivrognes srieux, n'a qu'un succs d'estime.
Il y a, en fait d'brit, la magie noire et la magie blanche; le vin
n'est que la magie blanche. Grantaire tait un aventureux buveur de
songes. La noirceur d'une ivresse redoutable entr'ouverte devant lui,
loin de l'arrter l'attirait. Il avait laiss l les bouteilles et pris
la chope. La chope, c'est le gouffre. N'ayant sous la main ni opium, ni
haschisch, et voulant s'emplir le cerveau de crpuscule, il avait eu
recours  cet effrayant mlange d'eau-de-vie, de stout et d'absinthe,
qui produit des lthargies si terribles. C'est de ces trois vapeurs,
bire, eau-de-vie, absinthe, qu'est fait le plomb de l'me. Ce sont
trois tnbres; le papillon cleste s'y noie; et il s'y forme, dans une
fume membraneuse vaguement condense en aile de chauve-souris, trois
furies muettes, le Cauchemar, la Nuit, la Mort, voletant au-dessus de
Psych endormie.

Grantaire n'en tait point encore  cette phase lugubre; loin de l. Il
tai prodigieusement gai, et Bossuet et Joly lui donnaient la rplique.
Ils trinquaient. Grantaire ajoutait  l'accentuation excentrique des
mots et des ides la divagation du geste, il appuyait avec dignit son
poing gauche sur son genou, son bras faisant l'querre, et, la cravate
dfaite,  cheval sur un tabouret, son verre plein dans sa main droite,
il jetait  la grosse servante Matelote ces paroles solennelles:

--Qu'on ouvre les portes du palais! que tout le monde soit de l'Acadmie
franaise, et ait le droit d'embrasser madame Hucheloup! Buvons.

Et se tournant vers mame Hucheloup, il ajoutait:

--Femme antique et consacre par l'usage, approche que je te contemple!

Et Joly s'criait:

--Batelote et Gibelotte, de doddez plus  boire  Grantaire. Il bange
des argents fous. Il a dj dvor depuis ce batin en prodigalits
perdues deux francs quatre-vingt-quinze centibes.

Et Grantaire reprenait:

--Qui donc a dcroch les toiles sans ma permission pour les mettre sur
la table en guise de chandelles?

Bossuet, fort ivre, avait conserv son calme.

Il s'tait assis sur l'appui de la fentre ouverte, mouillant son dos 
la pluie qui tombait, et il contemplait ses deux amis.

Tout  coup il entendit derrire lui un tumulte, des pas prcipits, des
cris _aux armes_! Il se retourna, et aperut, rue Saint-Denis, au bout
de la rue de la Chanvrerie, Enjolras qui passait, la carabine  la main,
et Gavroche avec son pistolet, Feuilly avec son sabre, Courfeyrac avec
son pe, Jean Prouvaire avec son mousqueton, Combeferre avec son fusil,
Bahorel avec son fusil, et tout le rassemblement arm et orageux qui les
suivait.

La rue de la Chanvrerie n'tait gure longue que d'une porte de
carabine. Bossuet improvisa avec ses deux mains un porte-voix autour de
sa bouche, et cria:

--Courfeyrac! Courfeyrac! hohe!

Courfeyrac entendit l'appel, aperut Bossuet, et fit quelques pas dans
la rue de la Chanvrerie, en criant un: que veux-tu? qui se croisa avec
un: o vas-tu?

--Faire une barricade, rpondit Courfeyrac.

--Eh bien, ici! la place est bonne! fais-la ici!

--C'est vrai, Aigle, dit Courfeyrac.

Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupement se prcipita rue de la
Chanvrerie.




Chapitre III

La nuit commence  se faire sur Grantaire


La place tait en fait admirablement indique, l'entre de la rue
vase, le fond rtrci et en cul-de-sac, Corinthe y faisant un
tranglement, la rue Mondtour facile  barrer  droite et  gauche,
aucune attaque possible que par la rue Saint-Denis, c'est--dire de
front et  dcouvert. Bossuet gris avait eu le coup d'oeil d'Annibal 
jeun.

 l'irruption du rassemblement, l'pouvante avait pris toute la rue. Pas
un passant qui ne se ft clips. Le temps d'un clair, au fond, 
droite,  gauche, boutiques, tablis, portes d'alles, fentres,
persiennes, mansardes, volets de toute dimension, s'taient ferms
depuis les rez-de-chausse jusque sur les toits. Une vieille femme
effraye avait fix un matelas devant sa fentre  deux perches  scher
le linge, afin d'amortir la mousqueterie. La maison du cabaret tait
seule reste ouverte; et cela pour une bonne raison, c'est que
l'attroupement s'y tait ru.--Ah mon Dieu! ah mon Dieu! soupirait mame
Hucheloup.

Bossuet tait descendu au-devant de Courfeyrac.

Joly, qui s'tait mis  la fentre, cria:

--Courfeyrac, tu aurais d prendre un parapluie. Tu vas t'enrhuber.

Cependant, en quelques minutes, vingt barres de fer avaient t
arraches de la devanture grille du cabaret, dix toises de rue avaient
t dpaves; Gavroche et Bahorel avaient saisi au passage et renvers
le haquet d'un fabricant de chaux appel Anceau, ce haquet contenait
trois barriques pleines de chaux qu'ils avaient places sous des piles
de pavs; Enjolras avait lev la trappe de la cave, et toutes les
futailles vides de la veuve Hucheloup taient alles flanquer les
barriques de chaux; Feuilly, avec ses doigts habitus  enluminer les
lames dlicates des ventails, avait contre-but les barriques et le
haquet de deux massives piles de moellons. Moellons improviss comme le
reste, et pris on ne sait o. Des poutres d'tai avaient t arraches 
la faade d'une maison voisine et couches sur les futailles. Quand
Bossuet et Courfeyrac se retournrent, la moiti de la rue tait dj
barre d'un rempart plus haut qu'un homme. Rien n'est tel que la main
populaire pour btir tout ce qui se btit en dmolissant.

Matelote et Gibelotte s'taient mles aux travailleurs. Gibelotte
allait et venait charge de gravats. Sa lassitude aidait  la barricade.
Elle servait des pavs comme elle et servi du vin, l'air endormi.

Un omnibus qui avait deux chevaux blancs passa au bout de la rue.

Bossuet enjamba les pavs, courut, arrta le cocher, fit descendre les
voyageurs, donna la main aux dames, congdia le conducteur et revint
ramenant voiture et chevaux par la bride.

--Les omnibus, dit-il, ne passent pas devant Corinthe. _Non licet
omnibus adire Corinthum_.

Un instant aprs, les chevaux dtels s'en allaient au hasard par la rue
Mondtour, et l'omnibus couch sur le flanc compltait le barrage de la
rue.

Mame Hucheloup, bouleverse, s'tait rfugie au premier tage.

Elle avait l'oeil vague et regardait sans voir, criant tout bas. Ses
cris pouvants n'osaient sortir de son gosier.

--C'est la fin du monde, murmurait-elle.

Joly dposait un baiser sur le gros cou rouge et rid de mame Hucheloup
et disait  Grantaire:--Mon cher, j'ai toujours considr le cou d'une
femme comme une chose infiniment dlicate.

Mais Grantaire atteignait les plus hautes rgions du dithyrambe.
Matelote tant remonte au premier, Grantaire l'avait saisie par la
taille et poussait  la fentre de longs clats de rire.

--Matelote est laide! criait-il. Matelote est la laideur rve! Matelote
est une chimre. Voici le secret de sa naissance: un Pygmalion gothique
qui faisait des gargouilles de cathdrales tomba un beau matin amoureux
de l'une d'elles, la plus horrible. Il supplia l'amour de l'animer, et
cela fit Matelote. Regardez-la, citoyens! elle a les cheveux couleur
chromate de plomb comme la matresse du Titien, et c'est une bonne
fille. Je vous rponds qu'elle se battra bien. Toute bonne fille
contient un hros. Quant  la mre Hucheloup, c'est une vieille brave.
Voyez les moustaches qu'elle a! elle les a hrites de son mari. Une
housarde, quoi! Elle se battra aussi.  elles deux elles feront peur 
la banlieue. Camarades, nous renverserons le gouvernement, vrai comme il
est vrai qu'il existe quinze acides intermdiaires entre l'acide
margarique et l'acide formique. Du reste cela m'est parfaitement gal.
Messieurs, mon pre m'a toujours dtest parce que je ne pouvais
comprendre les mathmatiques. Je ne comprends que l'amour et la libert.
Je suis Grantaire le bon enfant! N'ayant jamais eu d'argent, je n'en ai
pas pris l'habitude, ce qui fait que je n'en ai jamais manqu; mais si
j'avais t riche, il n'y aurait plus eu de pauvres! on aurait vu! Oh!
si les bons coeurs avaient les grosses bourses! comme tout irait mieux!
Je me figure Jsus-Christ avec la fortune de Rothschild! Que de bien il
ferait! Matelote, embrassez-moi! Vous tes voluptueuse et timide! vous
avez des joues qui appellent le baiser d'une soeur, et des lvres qui
rclament le baiser d'un amant!

--Tais-toi, futaille! dit Courfeyrac.

Grantaire rpondit:

--Je suis capitoul et matre s jeux floraux!

Enjolras qui tait debout sur la crte du barrage, le fusil au poing,
leva son beau visage austre. Enjolras, on le sait, tenait du spartiate
et du puritain. Il ft mort aux Thermopyles avec Lonidas et et brl
Drogheda avec Cromwell.

--Grantaire! cria-t-il, va-t'en cuver ton vin hors d'ici. C'est la place
de l'ivresse et non de l'ivrognerie. Ne dshonore pas la barricade!

Cette parole irrite produisit sur Grantaire un effet singulier. On et
dit qu'il recevait un verre d'eau froide  travers le visage. Il parut
subitement dgris. Il s'assit, s'accouda sur une table prs de la
croise, regarda Enjolras avec une inexprimable douceur, et lui dit:

--Tu sais que je crois en toi.

--Va-t'en.

--Laisse-moi dormir ici.

--Va dormir ailleurs, cria Enjolras.

Mais Grantaire, fixant toujours sur lui ses yeux tendres et troubles,
rpondit:

--Laisse-moi y dormir--jusqu' ce que j'y meure.

Enjolras le considra d'un oeil ddaigneux:

--Grantaire, tu es incapable de croire, de penser, de vouloir, de vivre,
et de mourir.

Grantaire rpliqua d'une voix grave:

--Tu verras.

Il bgaya encore quelques mots inintelligibles, puis sa tte tomba
pesamment sur la table, et, ce qui est un effet assez habituel de la
seconde priode de l'brit o Enjolras l'avait rudement et brusquement
pouss, un instant aprs il tait endormi.




Chapitre IV

Essai de consolation sur la veuve Hucheloup


Bahorel, extasi de la barricade, criait:

Voil la rue dcollete! comme cela fait bien!

Courfeyrac, tout en dmolissant un peu le cabaret, cherchait  consoler
la veuve cabaretire.

--Mre Hucheloup, ne vous plaigniez-vous pas l'autre jour qu'on vous
avait signifi procs-verbal et mise en contravention parce que
Gibelotte avait secou un tapis de lit par votre fentre?

--Oui, mon bon monsieur Courfeyrac. Ah! mon Dieu est-ce que vous allez
me mettre aussi cette table-l dans votre horreur? Et mme que, pour le
tapis, et aussi pour un pot de fleurs qui tait tomb de la mansarde
dans la rue, le gouvernement m'a pris cent francs d'amende. Si ce n'est
pas une abomination!

--Eh bien! mre Hucheloup, nous vous vengeons.

La mre Hucheloup, dans cette rparation qu'on lui faisait, ne semblait
pas comprendre beaucoup son bnfice. Elle tait satisfaite  la manire
de cette femme arabe qui, ayant reu un soufflet de son mari, s'alla
plaindre  son pre, criant vengeance et disant:--Pre, tu dois  mon
mari affront pour affront. Le pre demanda:--Sur quelle joue as-tu reu
le soufflet? Sur la joue gauche. Le pre souffleta la joue droite et
dit:--Te voil contente. Va dire  ton mari qu'il a soufflet ma fille,
mais que j'ai soufflet sa femme.

La pluie avait cess. Des recrues taient arrives. Des ouvriers avaient
apport sous leurs blouses un baril de poudre, un panier contenant des
bouteilles de vitriol, deux ou trois torches de carnaval et une
bourriche pleine de lampions rests de la fte du roi. Laquelle fte
tait toute rcente, ayant eu lieu le 1er mai. On disait que ces
munitions venaient de la part d'un picier du faubourg Saint-Antoine
nomm Ppin. On brisait l'unique rverbre de la rue de la Chanvrerie,
la lanterne correspondante de la rue Saint-Denis, et toutes les
lanternes des rues circonvoisines, de Mondtour, du Cygne, des
Prcheurs, et de la Grande et de la Petite-Truanderie.

Enjolras, Combeferre et Courfeyrac dirigeaient tout. Maintenant deux
barricades se construisaient en mme temps, toutes deux appuyes  la
maison de Corinthe et faisant querre; la plus grande fermait la rue de
la Chanvrerie, l'autre fermait la rue Mondtour du ct de la rue du
Cygne. Cette dernire barricade, trs troite, n'tait construite que de
tonneaux et de pavs. Ils taient l environ cinquante travailleurs; une
trentaine arms de fusils; car, chemin faisant, ils avaient fait un
emprunt en bloc  une boutique d'armurier.

Rien de plus bizarre et de plus bigarr que cette troupe. L'un avait un
habit-veste, un sabre de cavalerie et deux pistolets d'aron, un autre
tait en manches de chemise avec un chapeau rond et une poire  poudre
pendue au ct, un troisime plastronn de neuf feuilles de papier gris
et arm d'une alne de sellier. Il y en avait un qui criait.
_Exterminons jusqu'au dernier et mourons au bout de notre bayonnette!_
Celui-l n'avait pas de bayonnette. Un autre talait par-dessus sa
redingote une buffleterie et une giberne de garde national avec le
couvre-giberne orn de cette inscription en laine rouge: _Ordre public_.
Force fusils portant des numros de lgions, peu de chapeaux, point de
cravates, beaucoup de bras nus, quelques piques. Ajoutez  cela tous les
ges, tous les visages, de petits jeunes gens ples, des ouvriers du
port bronzs. Tous se htaient, et, tout en s'entr'aidant, on causait
des chances possibles,--qu'on aurait des secours vers trois heures du
matin,--qu'on tait sr d'un rgiment,--que Paris se soulverait. Propos
terribles auxquels se mlait une sorte de jovialit cordiale. On et dit
des frres; ils ne savaient pas les noms les uns des autres. Les grands
prils ont cela de beau qu'ils mettent en lumire la fraternit des
inconnus.

Un feu avait t allum dans la cuisine et l'on y fondait dans un moule
 balles brocs, cuillers, fourchettes, toute l'argenterie d'tain du
cabaret. On buvait  travers tout cela. Les capsules et les chevrotines
tranaient ple-mle sur les tables avec les verres de vin. Dans la
salle de billard, mame Hucheloup, Matelote et Gibelotte, diversement
modifies par la terreur, dont l'une tait abrutie, l'autre essouffle,
l'autre veille, dchiraient de vieux torchons et faisaient de la
charpie; trois insurgs les assistaient, trois gaillards chevelus,
barbus et moustachus, qui pluchaient la toile avec des doigts de
lingre et qui les faisaient trembler.

L'homme de haute stature que Courfeyrac, Combeferre et Enjolras avaient
remarqu  l'instant o il abordait l'attroupement au coin de la rue des
Billettes, travaillait  la petite barricade et s'y rendait utile.
Gavroche travaillait  la grande. Quant au jeune homme qui avait attendu
Courfeyrac chez lui et lui avait demand monsieur Marius, il avait
disparu  peu prs vers le moment o l'on avait renvers l'omnibus.

Gavroche, compltement envol et radieux, s'tait charg de la mise en
train. Il allait, venait, montait, descendait, remontait, bruissait,
tincelait. Il semblait tre l pour l'encouragement de tous. Avait-il
un aiguillon? oui, certes, sa misre; avait-il des ailes? oui, certes,
sa joie. Gavroche tait un tourbillonnement. On le voyait sans cesse, on
l'entendait toujours. Il remplissait l'air, tant partout  la fois.
C'tait une espce d'ubiquit presque irritante; pas d'arrt possible
avec lui. L'norme barricade le sentait sur sa croupe. Il gnait les
flneurs, il excitait les paresseux, il ranimait les fatigus, il
impatientait les pensifs, mettait les uns en gat, les autres en
haleine, les autres en colre, tous en mouvement, piquait un tudiant,
mordait un ouvrier; se posait, s'arrtait, repartait, volait au-dessus
du tumulte et de l'effort, sautait de ceux-ci  ceux-l, murmurait,
bourdonnait, et harcelait tout l'attelage; mouche de l'immense Coche
rvolutionnaire.

Le mouvement perptuel tait dans ses petits bras et la clameur
perptuelle dans ses petits poumons:

--Hardi! encore des pavs! encore des tonneaux! encore des machins! o y
en a-t-il? Une hotte de pltras pour me boucher ce trou-l. C'est tout
petit, votre barricade. Il faut que a monte. Mettez-y tout, flanquez-y
tout, fichez-y tout. Cassez la maison. Une barricade, c'est le th de la
mre Gibou. Tenez, voil une porte vitre.

Ceci fit exclamer les travailleurs.

--Une porte vitre! qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'une porte
vitre, tubercule?

--Hercules vous-mmes! riposta Gavroche. Une porte vitre dans une
barricade, c'est excellent. a n'empche pas de l'attaquer, mais a gne
pour la prendre. Vous n'avez donc jamais chip des pommes pardessus un
mur o il y avait des culs de bouteilles? Une porte vitre, a coupe les
cors aux pieds de la garde nationale quand elle veut monter sur la
barricade. Pardi! le verre est tratre. Ah , vous n'avez pas une
imagination effrne, mes camarades!

Du reste, il tait furieux de son pistolet sans chien. Il allait de l'un
 l'autre, rclamant:--Un fusil! Je veux un fusil! Pourquoi ne me
donne-t-on pas un fusil?

--Un fusil  toi! dit Combeferre.

--Tiens! rpliqua Gavroche, pourquoi pas? J'en ai bien eu un en 1830
quand on s'est disput avec Charles X!

Enjolras haussa les paules.

--Quand il y en aura pour les hommes, on en donnera aux enfants.

Gavroche se tourna firement, et lui rpondit:

--Si tu es tu avant moi, je te prends le tien.

--Gamin! dit Enjolras.

--Blanc-bec! dit Gavroche.

Un lgant fourvoy qui flnait au bout de la rue, fit diversion.

Gavroche lui cria:

--Venez avec nous, jeune homme! Eh bien, cette vieille patrie, on ne
fait donc rien pour elle?

L'lgant s'enfuit.




Chapitre V

Les prparatifs


Les journaux du temps qui ont dit que la barricade de la rue de la
Chanvrerie, cette _construction presque inexpugnable_, comme ils
l'appellent, atteignait au niveau d'un premier tage, se sont tromps.
Le fait est qu'elle ne dpassait pas une hauteur moyenne de six ou sept
pieds. Elle tait btie de manire que les combattants pouvaient, 
volont, ou disparatre derrire, ou dominer le barrage et mme en
escalader la crte au moyen d'une quadruple range de pavs superposs
et arrangs en gradins  l'intrieur. Au dehors le front de la
barricade, compos de piles de pavs et de tonneaux relis par des
poutres et des planches qui s'enchevtraient dans les roues de la
charrette Anceau et de l'omnibus renvers, avait un aspect hriss et
inextricable. Une coupure suffisante pour qu'un homme y pt passer avait
t mnage entre le mur des maisons et l'extrmit de la barricade la
plus loigne du cabaret, de faon qu'une sortie tait possible. La
flche de l'omnibus tait dresse droite et maintenue avec des cordes,
et un drapeau rouge, fix  cette flche, flottait sur la barricade.

La petite barricade Mondtour, cache derrire la maison du cabaret, ne
s'apercevait pas. Les deux barricades runies formaient une vritable
redoute. Enjolras et Courfeyrac n'avaient pas jug  propos de
barricader l'autre tronon de la rue Mondtour qui ouvre par la rue des
Prcheurs une issue sur les halles, voulant sans doute conserver une
communication possible avec le dehors et redoutant peu d'tre attaqus
par la dangereuse et difficile ruelle des Prcheurs.

 cela prs de cette issue reste libre, qui constituait ce que Folard,
dans son style stratgique, et appel un boyau, et en tenant compte
aussi de la coupure exigu mnage sur la rue de la Chanvrerie,
l'intrieur de la barricade, o le cabaret faisait un angle saillant,
prsentait un quadrilatre irrgulier ferm de toutes parts. Il y avait
une vingtaine de pas d'intervalle entre le grand barrage et les hautes
maisons qui formaient le fond de la rue, en sorte qu'on pouvait dire que
la barricade tait adosse  ces maisons, toutes habites, mais closes
du haut en bas.

Tout ce travail se fit sans empchement en moins d'une heure et sans que
cette poigne d'hommes hardis vt surgir un bonnet  poil ni une
bayonnette. Les bourgeois peu frquents qui se hasardaient encore  ce
moment de l'meute dans la rue Saint-Denis jetaient un coup d'oeil rue
de la Chanvrerie, apercevaient la barricade, et doublaient le pas.

Les deux barricades termines, le drapeau arbor, on trana une table
hors du cabaret? et Courfeyrac monta sur la table. Enjolras apporta le
coffre carr et Courfeyrac l'ouvrit. Ce coffre tait rempli de
cartouches. Quand on vit les cartouches, il y eut un tressaillement
parmi les plus braves et un moment de silence.

Courfeyrac les distribua en souriant.

Chacun reut trente cartouches. Beaucoup avaient de la poudre et se
mirent  en faire d'autres avec les balles qu'on fondait. Quant au baril
de poudre, il tait sur une table  part, prs de la porte, et on le
rserva.

Le rappel, qui parcourait tout Paris, ne discontinuait pas, mais cela
avait fini par ne plus tre qu'un bruit monotone auquel ils ne faisaient
plus attention. Ce bruit tantt s'loignait, tantt s'approchait, avec
des ondulations lugubres.

On chargea les fusils et les carabines, tous ensemble, sans
prcipitation, avec une gravit solennelle. Enjolras alla placer trois
sentinelles hors des barricades, l'une rue de la Chanvrerie, la seconde
rue des Prcheurs, la troisime au coin de la Petite-Truanderie.

Puis, les barricades bties, les postes assigns, les fusils chargs,
les vedettes poses, seuls dans ces rues redoutables o personne ne
passait plus, entours de ces maisons muettes et comme mortes o ne
palpitait aucun mouvement humain, envelopps des ombres croissantes du
crpuscule qui commenait, au milieu de cette obscurit et de ce silence
o l'on sentait s'avancer quelque chose et qui avaient je ne sais quoi
de tragique et de terrifiant, isols, arms, dtermins, tranquilles,
ils attendirent.




Chapitre VI

En attendant


Dans ces heures d'attente, que firent-ils?

Il faut bien que nous le disions, puisque ceci est de l'histoire.

Tandis que les hommes faisaient des cartouches et les femmes de la
charpie, tandis qu'une large casserole, pleine d'tain et de plomb fondu
destins au moule  balles, fumait sur un rchaud ardent, pendant que
les vedettes veillaient l'arme au bras sur la barricade, pendant
qu'Enjolras, impossible  distraire, veillait sur les vedettes,
Combeferre, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Feuilly, Bossuet, Joly, Bahorel,
quelques autres encore, se cherchrent et se runirent, comme aux plus
paisibles jours de leurs causeries d'coliers, et dans un coin de ce
cabaret chang en casemate,  deux pas de la redoute qu'ils avaient
leve, leurs carabines amorces et charges appuyes au dossier de leur
chaise, ces beaux jeunes gens, si voisins d'une heure suprme, se mirent
 dire des vers d'amour.

Quels vers? Les voici:

          _Vous rappelez-vous notre douce vie,_
          _Lorsque nous tions si jeunes tous deux,_
          _Et que nous n'avions au coeur d'autre envie_
          _Que d'tre bien mis et d'tre amoureux!_

          _Lorsqu'en ajoutant votre ge  mon ge,_
          _Nous ne comptions pas  deux quarante ans,_
          _Et que, dans notre humble et petit mnage,_
          _Tout, mme l'hiver, nous tait printemps!_

          _Beaux jours! Manuel tait fier et sage,_
          _Paris s'asseyait  de saints banquets,_
          _Foy lanait la foudre, et votre corsage_
          _Avait une pingle o je me piquais._

          _Tout vous contemplait. Avocat sans causes,_
          _Quand je vous menais au Prado dner,_
          _Vous tiez jolie au point que les roses_
          _Me faisaient l'effet de se retourner;_

          _Je les entendais dire: Est-elle belle!_
          _Comme elle sent bon! quels cheveux  flots!_
          _Sous son mantelet elle cache une aile;_
          _Son bonnet charmant est  peine clos._

          _J'errais avec toi, pressant ton bras souple._
          _Les passants croyaient que l'amour charm_
          _Avait mari, dans notre heureux couple,_
          _Le doux mois d'avril au beau mois de mai._

          _Nous vivions cachs, contents, porte close,_
          _Dvorant l'amour, bon fruit dfendu;_
          _Ma bouche n'avait pas dit une chose_
          _Que dj ton coeur avait rpondu._

          _Sorbonne tait l'endroit bucolique_
          _O je t'adorais du soir au matin._
          _C'est ainsi qu'une me amoureuse applique_
          _La carte du Tendre au pays latin._

          _ place Maubert!  place Dauphine_
          _Quand, dans le taudis frais et printanier,_
          _Tu tirais ton bas sur ta jambe fine,_
          _Je voyais un astre au fond du grenier._

          _J'ai fort lu Platon, mais rien ne m'en reste;_
          _Mieux que Malebranche et que Lamennais,_
          _Tu me dmontrais la bont cleste_
          _Avec une fleur que tu me donnais._

          _Je t'obissais, tu m'tais soumise._
          _ grenier dor! te lacer! te voir_
          _Aller et venir ds l'aube en chemise,_
          _Mirant ton front jeune  ton vieux miroir!_

          _Et qui donc pourrait perdre la mmoire_
          _De ces temps d'aurore et de firmament,_
          _De rubans, de fleurs, de gaze et de moire,_
          _O l'amour bgaye un argot charmant?_

          _Nos jardins taient un pot de tulipe;_
          _Tu masquais la vitre avec un jupon;_
          _Je prenais le bol de terre de pipe,_
          _Et je te donnais la tasse en japon._

          _Et ces grands malheurs qui nous faisaient rire!_
          _Ton manchon brl, ton boa perdu!_
          _Et ce cher portrait du divin Shakespeare_
          _Qu'un soir pour souper nous avons vendu!_

          _J'tais mendiant, et toi charitable._
          _Je baisais au vol tes bras frais et ronds._
          _Dante in-folio nous servait de table_
          _Pour manger gament un cent de marrons._

          _La premire fois qu'en mon joyeux bouge_
          _Je pris un baiser  ta lvre en feu,_
          _Quand tu t'en allas dcoiffe et rouge,_
          _Je restai tout ple et je crus en Dieu_

          _Te rappelles-tu nos bonheurs sans nombre,_
          _Et tous ces fichus changs en chiffons?_
          _Oh! que de soupirs, de nos coeurs pleins d'ombre,_
          _Se sont envols dans les cieux profonds!_

L'heure, le lieu, ces souvenirs de jeunesse rappels, quelques toiles
qui commenaient  briller au ciel, le repos funbre de ces rues
dsertes, l'imminence de l'aventure inexorable qui se prparait,
donnaient un charme pathtique  ces vers murmurs  demi-voix dans le
crpuscule par Jean Prouvaire qui, nous l'avons dit, tait un doux
pote.

Cependant on avait allum un lampion dans la petite barricade, et, dans
la grande, une de ces torches de cire comme on en rencontre le mardi
gras en avant des voitures charges de masques qui vont  la Courtille.
Ces torches, on l'a vu, venaient du faubourg Saint-Antoine.

La torche avait t place dans une espce de cage de pavs ferme de
trois cts pour l'abriter du vent, et dispose de faon que toute la
lumire tombait sur le drapeau. La rue et la barricade restaient
plonges dans l'obscurit, et l'on ne voyait rien que le drapeau rouge
formidablement clair comme par une norme lanterne sourde.

Cette lumire ajoutait  l'carlate du drapeau je ne sais quelle pourpre
terrible.




Chapitre VII

L'homme recrut rue des Billettes


La nuit tait tout  fait tombe, rien ne venait. On n'entendait que des
rumeurs confuses, et par instants des fusillades, mais rares, peu
nourries et lointaines. Ce rpit, qui se prolongeait, tait signe que le
gouvernement prenait son temps et ramassait ses forces. Ces cinquante
hommes en attendaient soixante mille.

Enjolras se sentit pris de cette impatience qui saisit les mes fortes
au seuil des vnements redoutables. Il alla trouver Gavroche qui
s'tait mis  fabriquer des cartouches dans la salle basse  la clart
douteuse de deux chandelles, poses sur le comptoir par prcaution 
cause de la poudre rpandue sur les tables. Ces deux chandelles ne
jetaient aucun rayonnement au dehors. Les insurgs en outre avaient eu
soin de ne point allumer de lumire dans les tages suprieurs.

Gavroche en ce moment tait fort proccup, non pas prcisment de ses
cartouches.

L'homme de la rue des Billettes venait d'entrer dans la salle basse et
tait all s'asseoir  la table la moins claire. Il lui tait chu un
fusil de munition grand modle, qu'il tenait entre ses jambes. Gavroche
jusqu' cet instant, distrait par cent choses amusantes, n'avait pas
mme vu cet homme.

Lorsqu'il entra, Gavroche le suivit machinalement des yeux, admirant son
fusil, puis, brusquement, quand l'homme fut assis, le gamin se leva.
Ceux qui auraient pi l'homme jusqu' ce moment l'auraient vu tout
observer dans la barricade et dans la bande des insurgs avec une
attention singulire; mais depuis qu'il tait entr dans la salle, il
avait t pris d'une sorte de recueillement et semblait ne plus rien
voir de ce qui se passait. Le gamin s'approcha de ce personnage pensif
et se mit  tourner autour de lui sur la pointe du pied comme on marche
auprs de quelqu'un qu'on craint de rveiller. En mme temps, sur son
visage enfantin,  la fois si effront et si srieux, si vapor et si
profond, si gai et si navrant, passaient toutes ces grimaces de vieux
qui signifient:--Ah bah!--pas possible!--j'ai la berlue!--je
rve!--est-ce que ce serait?...--non, ce n'est pas!--mais si!--mais non!
etc. Gavroche se balanait sur ses talons crispait ses deux poings dans
ses poches, remuait le cou comme un oiseau, dpensait en une lippe
dmesure toute la sagacit de sa lvre infrieure. Il tait stupfait,
incertain, incrdule, convaincu, bloui. Il avait la mine du chef des
eunuques au march des esclaves dcouvrant une Vnus parmi des dondons,
et l'air d'un amateur reconnaissant un Raphal dans un tas de crotes.
Tout chez lui tait en travail, l'instinct qui flaire et l'intelligence
qui combine. Il tait vident qu'il arrivait un vnement  Gavroche.

C'est au plus fort de cette proccupation qu'Enjolras l'aborda.

--Tu es petit, dit Enjolras, on ne te verra pas. Sors des barricades,
glisse-toi le long des maisons, va un peu partout par les rues, et
reviens me dire ce qui se passe.

Gavroche se haussa sur ses hanches.

--Les petits sont donc bons  quelque chose! c'est bien heureux! J'y
vas. En attendant fiez-vous aux petits, mfiez-vous des grands...--Et
Gavroche, levant la tte et baissant la voix, ajouta, en dsignant
l'homme de la rue des Billettes:

--Vous voyez bien ce grand-l?

--Eh bien?

--C'est un mouchard.

--Tu es sr?

--Il n'y a pas quinze jours qu'il m'a enlev par l'oreille de la
corniche du pont Royal o je prenais l'air.

Enjolras quitta vivement le gamin et murmura quelques mots trs bas  un
ouvrier du port aux vins qui se trouvait l. L'ouvrier sortit de la
salle et y rentra presque tout de suite accompagn de trois autres. Ces
quatre hommes, quatre portefaix aux larges paules, allrent se placer,
sans rien faire qui pt attirer son attention, derrire la table o
tait accoud l'homme de la rue des Billettes. Ils taient visiblement
prts  se jeter sur lui.

Alors Enjolras s'approcha de l'homme et lui demanda:

--Qui tes-vous?

 cette question brusque, l'homme eut un soubresaut. Il plongea son
regard jusqu'au fond de la prunelle candide d'Enjolras et parut y saisir
sa pense. Il sourit d'un sourire qui tait tout ce qu'on peut voir au
monde de plus ddaigneux, de plus nergique et de plus rsolu, et
rpondit avec une gravit hautaine:

--Je vois ce que c'est.... Eh bien oui!

--Vous tes mouchard?

--Je suis agent de l'autorit.

--Vous vous appelez?

--Javert.

Enjolras fit signe aux quatre hommes. En un clin d'oeil, avant que
Javert et eu le temps de se retourner, il fut collet, terrass,
garrott, fouill.

On trouva sur lui une petite carte ronde colle entre deux verres et
portant d'un ct les armes de France, graves, avec cette lgende:
_Surveillance et vigilance_, et de l'autre cette mention: JAVERT,
inspecteur de police, g de cinquante-deux ans; et la signature du
prfet de police d'alors, M. Gisquet.

Il avait en outre sa montre et sa bourse, qui contenait quelques pices
d'or. On lui laissa la bourse et la montre. Derrire la montre, au fond
du gousset, on tta et l'on saisit un papier sous enveloppe qu'Enjolras
dplia et o il lut ces cinq lignes crites de la main mme du prfet de
police:

Sitt sa mission politique remplie, l'inspecteur Javert s'assurera, par
une surveillance spciale, s'il est vrai que des malfaiteurs aient des
allures sur la berge de la rive droite de la Seine, prs le pont
d'Ina.

Le fouillage termin, on redressa Javert, on lui noua les bras derrire
le dos et on l'attacha au milieu de la salle basse  ce poteau clbre
qui avait jadis donn son nom au cabaret.

Gavroche, qui avait assist  toute la scne et tout approuv d'un
hochement de tte silencieux, s'approcha de Javert et lui dit:

--C'est la souris qui a pris le chat.

Tout cela s'tait excut si rapidement que c'tait fini quand on s'en
aperut autour du cabaret. Javert n'avait pas jet un cri. En voyant
Javert li au poteau, Courfeyrac, Bossuet, Joly, Combeferre, et les
hommes disperss dans les deux barricades, accoururent.

Javert, adoss au poteau, et si entour de cordes qu'il ne pouvait faire
un mouvement, levait la tte avec la srnit intrpide de l'homme qui
n'a jamais menti.

--C'est un mouchard, dit Enjolras.

Et se tournant vers Javert:

--Vous serez fusill deux minutes avant que la barricade soit prise.

Javert rpliqua de son accent le plus imprieux:

--Pourquoi pas tout de suite?

--Nous mnageons la poudre.

--Alors finissez-en d'un coup de couteau.

--Mouchard, dit le bel Enjolras, nous sommes des juges et non des
assassins.

Puis il appela Gavroche.

--Toi! va  ton affaire! Fais ce que je t'ai dit.

--J'y vas, cria Gavroche.

Et s'arrtant au moment de partir:

-- propos, vous me donnerez son fusil! Et il ajouta: Je vous laisse le
musicien, mais je veux la clarinette.

Le gamin fit le salut militaire et franchit gament la coupure de la
grande barricade.




Chapitre VIII

Plusieurs points d'interrogation  propos d'un nomm Le Cabuc qui ne se
nommait peut-tre pas Le Cabuc


La peinture tragique que nous avons entreprise ne serait pas complte,
le lecteur ne verrait pas dans leur relief exact et rel ces grandes
minutes de gsine sociale et d'enfantement rvolutionnaire o il y a de
la convulsion mle  l'effort, si nous omettions, dans l'esquisse
bauche ici, un incident plein d'une horreur pique et farouche qui
survint presque aussitt aprs le dpart de Gavroche.

Les attroupements, comme on sait, font boule de neige et agglomrent en
roulant un tas d'hommes tumultueux. Ces hommes ne se demandent pas entre
eux d'o ils viennent. Parmi les passants qui s'taient runis au
rassemblement conduit par Enjolras, Combeferre et Courfeyrac, il y avait
un tre portant la veste du portefaix use aux paules, qui gesticulait
et vocifrait et avait la mine d'une espce d'ivrogne sauvage. Cet
homme, un nomm ou surnomm Le Cabuc, et du reste tout  fait inconnu de
ceux qui prtendaient le connatre, trs ivre, ou faisant semblant,
s'tait attabl avec quelques autres  une table qu'ils avaient tire en
dehors du cabaret. Ce Cabuc, tout en faisant boire ceux qui lui tenaient
tte, semblait considrer d'un air de rflexion la grande maison du fond
de la barricade dont les cinq tages dominaient toute la rue et
faisaient face  la rue Saint-Denis. Tout  coup il s'cria:

--Camarades, savez-vous? c'est de cette maison-l qu'il faudrait tirer.
Quand nous serons l aux croises, du diable si quelqu'un avance dans la
rue!

--Oui, mais la maison est ferme, dit un des buveurs.

--Cognons!

--On n'ouvrira pas.

--Enfonons la porte!

Le Cabuc court  la porte qui avait un marteau fort massif, et frappe.
La porte ne s'ouvre pas. Il frappe un second coup. Personne ne rpond.
Un troisime coup. Mme silence.

--Y a-t-il quelqu'un ici? crie Le Cabuc.

Rien ne bouge.

Alors il saisit un fusil et commence  battre la porte  coups de
crosse. C'tait une vieille porte d'alle, cintre, basse, troite,
solide, toute en chne, double  l'intrieur d'une feuille de tle et
d'une armature de fer, une vraie poterne de bastille. Les coups de
crosse faisaient trembler la maison, mais n'branlaient pas la porte.

Toutefois il est probable que les habitants s'taient mus, car on vit
enfin s'clairer et s'ouvrir une petite lucarne carre au troisime
tage, et apparatre  cette lucarne une chandelle et la tte bate et
effraye d'un bonhomme en cheveux gris qui tait le portier.

L'homme qui cognait s'interrompit.

--Messieurs, demanda le portier, que dsirez-vous?

--Ouvre! dit Le Cabuc.

--Messieurs, cela ne se peut pas.

--Ouvre toujours!

--Impossible, messieurs!

Le Cabuc prit son fusil et coucha en joue le portier; mais comme il
tait en bas, et qu'il faisait trs noir, le portier ne le vit point.

--Oui ou non, veux-tu ouvrir?

--Non, messieurs!

--Tu dis non?

--Je dis non, mes bons....

Le portier n'acheva pas. Le coup de fusil tait lch; la balle lui
tait entre sous le menton et tait sortie par la nuque aprs avoir
travers la jugulaire. Le vieillard s'affaissa sur lui-mme sans pousser
un soupir. La chandelle tomba et s'teignit, et l'on ne vit plus rien
qu'une tte immobile pose au bord de la lucarne et un peu de fume
blanchtre qui s'en allait vers le toit.

--Voil! dit Le Cabuc en laissant retomber sur le pav la crosse de son
fusil.

Il avait  peine prononc ce mot qu'il sentit une main qui se posait sur
son paule avec la pesanteur d'une serre d'aigle, et il entendit une
voix qui lui disait:

-- genoux.

Le meurtrier se retourna et vit devant lui la figure blanche et froide
d'Enjolras. Enjolras avait un pistolet  la main.

 la dtonation, il tait arriv.

Il avait empoign de sa main gauche le collet, la blouse, la chemise et
la bretelle du Cabuc.

-- genoux, rpta-t-il.

Et d'un mouvement souverain le frle jeune homme de vingt ans plia comme
un roseau le crocheteur trapu et robuste et l'agenouilla dans la boue.
Le Cabuc essaya de rsister, mais il semblait qu'il et t saisi par un
poing surhumain.

Ple, le col nu, les cheveux pars, Enjolras, avec son visage de femme,
avait en ce moment je ne sais quoi de la Thmis antique. Ses narines
gonfles, ses yeux baisss donnaient  son implacable profil grec cette
expression de colre et cette expression de chastet qui, au point de
vue de l'ancien monde, conviennent  la justice.

Toute la barricade tait accourue, puis tous s'taient rangs en cercle
 distance, sentant qu'il tait impossible de prononcer une parole
devant la chose qu'ils allaient voir.

Le Cabuc, vaincu, n'essayait plus de se dbattre et tremblait de tous
ses membres. Enjolras le lcha et tira sa montre.

--Recueille-toi, dit-il. Prie ou pense. Tu as une minute.

--Grce, murmura le meurtrier; puis il baissa la tte et balbutia
quelques jurements inarticuls.

Enjolras ne quitta pas la montre des yeux; il laissa passer la minute,
puis il remit la montre dans son gousset. Cela fait, il prit par les
cheveux Le Cabuc qui se pelotonnait contre ses genoux en hurlant et lui
appuya sur l'oreille le canon de son pistolet. Beaucoup de ces hommes
intrpides, qui taient si tranquillement entrs dans la plus effrayante
des aventures, dtournrent la tte.

On entendit l'explosion, l'assassin tomba sur le pav le front en avant,
et Enjolras se redressa et promena autour de lui son regard convaincu et
svre.

Puis il poussa du pied le cadavre et dit:

--Jetez cela dehors.

Trois hommes soulevrent le corps du misrable qu'agitaient les
dernires convulsions machinales de la vie expire, et le jetrent
par-dessus la petite barricade dans la ruelle Mondtour.

Enjolras tait demeur pensif. On ne sait quelles tnbres grandioses se
rpandaient lentement sur sa redoutable srnit. Tout  coup il leva
la voix. On fit silence.

--Citoyens, dit Enjolras, ce que cet homme a fait est effroyable et ce
que j'ai fait est horrible. Il a tu, c'est pourquoi je l'ai tu. J'ai
d le faire, car l'insurrection doit avoir sa discipline. L'assassinat
est encore plus un crime ici qu'ailleurs; nous sommes sous le regard de
la rvolution, nous sommes les prtres de la rpublique, nous sommes les
hosties du devoir, et il ne faut pas qu'on puisse calomnier notre
combat. J'ai donc jug et condamn  mort cet homme. Quant  moi,
contraint de faire ce que j'ai fait, mais l'abhorrant, je me suis jug
aussi, et vous verrez tout  l'heure  quoi je me suis condamn.

Ceux qui coutaient tressaillirent.

--Nous partagerons ton sort, cria Combeferre.

--Soit, reprit Enjolras. Encore un mot. En excutant cet homme, j'ai
obi  la ncessit; mais la ncessit est un monstre du vieux monde; la
ncessit s'appelle Fatalit. Or, la loi du progrs, c'est que les
monstres disparaissent devant les anges, et que la fatalit s'vanouisse
devant la fraternit. C'est un mauvais moment pour prononcer le mot
amour. N'importe, je le prononce, et je le glorifie. Amour, tu as
l'avenir. Mort, je me sers de toi, mais je te hais. Citoyens, il n'y
aura dans l'avenir ni tnbres, ni coups de foudre, ni ignorance froce,
ni talion sanglant. Comme il n'y aura plus de Satan, il n'y aura plus de
Michel. Dans l'avenir personne ne tuera personne, la terre rayonnera, le
genre humain aimera. Il viendra, citoyens, ce jour o tout sera
concorde, harmonie, lumire, joie et vie, il viendra. Et c'est pour
qu'il vienne que nous allons mourir.

Enjolras se tut. Ses lvres de vierge se refermrent; et il resta
quelque temps debout  l'endroit o il avait vers le sang, dans une
immobilit de marbre. Son oeil fixe faisait qu'on parlait bas autour de
lui.

Jean Prouvaire et Combeferre se serraient la main silencieusement, et,
appuys l'un sur l'autre  l'angle de la barricade, considraient avec
une admiration o il y avait de la compassion ce grave jeune homme,
bourreau et prtre, de lumire comme le cristal, et de roche aussi.

Disons tout de suite que plus tard, aprs l'action, quand les cadavres
furent ports  la morgue et fouills, on trouva sur Le Cabuc une carte
d'agent de police. L'auteur de ce livre a eu entre les mains, en 1848,
le rapport spcial fait  ce sujet au prfet de police de 1832.

Ajoutons que, s'il faut en croire une tradition de police trange, mais
probablement fonde, Le Cabuc, c'tait Claquesous. Le fait est qu'
partir de la mort du Cabuc, il ne fut plus question de Claquesous.
Claquesous n'a laiss nulle trace de sa disparition; il semblerait
s'tre amalgam  l'invisible. Sa vie avait t tnbres; sa fin fut
nuit.

Tout le groupe insurg tait encore sous l'motion de ce procs tragique
si vite instruit et si vite termin, quand Courfeyrac revit dans la
barricade le petit jeune homme qui le matin avait demand chez lui
Marius.

Ce garon, qui avait l'air hardi et insouciant, tait venu  la nuit
rejoindre les insurgs.




Livre treizime--Marius entre dans l'ombre




Chapitre I

De la rue Plumet au quartier Saint-Denis


Cette voix qui  travers le crpuscule avait appel Marius  la
barricade de la rue de la Chanvrerie lui avait fait l'effet de la voix
de la destine. Il voulait mourir, l'occasion s'offrait; il frappait 
la porte du tombeau, une main dans l'ombre lui en tendait la clef. Ces
lugubres ouvertures qui se font dans les tnbres devant le dsespoir
sont tentantes, Marius carta la grille qui l'avait tant de fois laiss
passer, sortit du jardin et dit: allons!

Fou de douleur, ne se sentant plus rien de fixe et de solide dans le
cerveau, incapable de rien accepter dsormais du sort aprs ces deux
mois passs dans les enivrements de la jeunesse et de l'amour, accabl 
la fois par toutes les rveries du dsespoir, il n'avait plus qu'un
dsir, en finir bien vite.

Il se mit  marcher rapidement. Il se trouvait prcisment qu'il tait
arm, ayant sur lui les pistolets de Javert.

Le jeune homme qu'il avait cru apercevoir s'tait perdu  ses yeux dans
les rues.

Marius, qui tait sorti de la rue Plumet par le boulevard, traversa
l'esplanade et le pont des Invalides, les Champs-lyses, la place Louis
XV, et gagna la rue de Rivoli. Les magasins y taient ouverts, le gaz y
brlait sous les arcades, les femmes achetaient dans les boutiques, on
prenait des glaces au caf Laiter, on mangeait des petits gteaux  la
ptisserie anglaise. Seulement quelques chaises de poste partaient au
galop de l'htel des Princes et de l'htel Meurice.

Marius entra par le passage Delorme dans la rue Saint-Honor. Les
boutiques y taient fermes, les marchands causaient devant leurs portes
entr'ouvertes, les passants circulaient, les rverbres taient allums,
 partir du premier tage toutes les croises taient claires comme 
l'ordinaire. Il y avait de la cavalerie sur la place du Palais-Royal.

Marius suivit la rue Saint-Honor.  mesure qu'il s'loignait du
Palais-Royal, il y avait moins de fentres claires; les boutiques
taient tout  fait closes, personne ne causait sur les seuils, la rue
s'assombrissait et en mme temps la foule s'paississait. Car les
passants maintenant taient une foule. On ne voyait personne parler dans
cette foule, et pourtant il en sortait un bourdonnement sourd et
profond.

Vers la fontaine de l'Arbre-Sec, il y avait des rassemblements,
espces de groupes immobiles et sombres qui taient parmi les allants et
venants comme des pierres au milieu d'une eau courante.

 l'entre de la rue des Prouvaires, la foule ne marchait plus. C'tait
un bloc rsistant, massif, solide, compact, presque impntrable, de
gens entasss qui s'entretenaient tout bas. Il n'y avait l presque plus
d'habits noirs ni de chapeaux ronds. Des sarraus, des blouses, des
casquettes, des ttes hrisses et terreuses. Cette multitude ondulait
confusment dans la brume nocturne. Son chuchotement avait l'accent
rauque d'un frmissement. Quoique pas un ne marcht, on entendait un
pitinement dans la boue. Au-del de cette paisseur de foule, dans la
rue du Roule, dans la rue des Prouvaires, et dans le prolongement de la
rue Saint-Honor, il n'y avait plus une seule vitre o brillt une
chandelle. On voyait s'enfoncer dans ces rues les files solitaires et
dcroissantes des lanternes. Les lanternes de ce temps-l ressemblaient
 de grosses toiles rouges pendues  des cordes et jetaient sur le pav
une ombre qui avait la forme d'une grande araigne. Ces rues n'taient
pas dsertes. On y distinguait des fusils en faisceaux, des bayonnettes
remues et des troupes bivouaquant. Aucun curieux ne dpassait cette
limite. L cessait la circulation. L finissait la foule et commenait
l'arme.

Marius voulait avec la volont de l'homme qui n'espre plus. On l'avait
appel, il fallait qu'il allt. Il trouva le moyen de traverser la foule
et de traverser le bivouac des troupes, il se droba aux patrouilles, il
vita les sentinelles. Il fit un dtour, gagna la rue de Bthisy, et se
dirigea vers les halles. Au coin de la rue des Bourdonnais il n'y avait
plus de lanternes.

Aprs avoir franchi la zone de la foule, il avait dpass la lisire des
troupes; il se trouvait dans quelque chose d'effrayant. Plus un passant,
plus un soldat, plus une lumire; personne. La solitude, le silence, la
nuit; je ne sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c'tait
entrer dans une cave.

Il continua d'avancer.

Il fit quelques pas. Quelqu'un passa prs de lui en courant. tait-ce un
homme? une femme? taient-ils plusieurs? Il n'et pu le dire. Cela avait
pass et s'tait vanoui.

De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu'il jugea tre la rue
de la Poterie; vers le milieu de cette ruelle il se heurta  un
obstacle. Il tendit les mains. C'tait une charrette renverse; son
pied reconnut des flaques d'eau, des fondrires, des pavs pars et
amoncels. Il y avait l une barricade bauche et abandonne. Il
escalada les pavs et se trouva de l'autre ct du barrage. Il marchait
trs prs des bornes et se guidait sur le mur des maisons. Un peu au
del de la barricade, il lui sembla entrevoir devant lui quelque chose
de blanc. Il approcha, cela prit une forme. C'taient deux chevaux
blancs; les chevaux de l'omnibus dtel le matin par Bossuet, qui
avaient err au hasard de rue en rue toute la journe et avaient fini
par s'arrter l, avec cette patience accable des brutes qui ne
comprennent pas plus les actions de l'homme que l'homme ne comprend les
actions de la providence.

Marius laissa les chevaux derrire lui. Comme il abordait une rue qui
lui faisait l'effet d'tre la rue du Contrat-Social, un coup de fusil,
venu on ne sait d'o et qui traversait l'obscurit au hasard, siffla
tout prs de lui, et la balle pera au-dessus de sa tte un plat  barbe
de cuivre suspendu  la boutique d'un coiffeur. On voyait encore, en
1846, rue du Contrat-Social, au coin des piliers des halles, ce plat 
barbe trou.

Ce coup de fusil, c'tait encore de la vie.  partir de cet instant, il
ne rencontra plus rien.

Tout cet itinraire ressemblait  une descente de marches noires.

Marius n'en alla pas moins en avant.




Chapitre II

Paris  vol de hibou


Un tre qui et plan sur Paris en ce moment avec l'aile de la
chauve-souris ou de la chouette et eu sous les yeux un spectacle morne.

Tout ce vieux quartier des halles, qui est comme une ville dans la
ville, que traversent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, o se
croisent mille ruelles et dont les insurgs avaient fait leur redoute et
leur place d'armes, lui et apparu comme un norme trou sombre creus au
centre de Paris. L le regard tombait dans un abme. Grce aux
rverbres briss, grce aux fentres fermes, l cessait tout
rayonnement, toute vie, toute rumeur, tout mouvement. L'invisible police
de l'meute veillait partout, et maintenait l'ordre, c'est--dire la
nuit. Noyer le petit nombre dans une vaste obscurit, multiplier chaque
combattant par les possibilits que cette obscurit contient, c'est la
tactique ncessaire de l'insurrection.  la chute du jour, toute croise
o une chandelle s'allumait avait reu une balle. La lumire tait
teinte, quelquefois l'habitant tu. Aussi rien ne bougeait. Il n'y
avait rien l que l'effroi, le deuil, la stupeur dans les maisons; dans
les rues une sorte d'horreur sacre. On n'y apercevait mme pas les
longues ranges de fentres et d'tages, les dentelures des chemines et
des toits, les reflets vagues qui luisent sur le pav boueux et mouill.
L'oeil qui et regard d'en haut dans cet amas d'ombre et entrevu
peut-tre  et l, de distance en distance, des clarts indistinctes
faisant saillir des lignes brises et bizarres, des profils de
constructions singulires, quelque chose de pareil  des lueurs allant
et venant dans des ruines; c'est l qu'taient les barricades. Le reste
tait un lac d'obscurit, brumeux, pesant, funbre, au-dessus duquel se
dressaient, silhouettes immobiles et lugubres, la tour Saint-Jacques,
l'glise Saint-Merry, et deux ou trois autres de ces grands difices
dont l'homme fait des gants et dont la nuit fait des fantmes.

Tout autour de ce labyrinthe dsert et inquitant, dans les quartiers o
la circulation parisienne n'tait pas anantie et o quelques rares
rverbres brillaient, l'observateur arien et pu distinguer la
scintillation mtallique des sabres et des bayonnettes, le roulement
sourd de l'artillerie, et le fourmillement des bataillons silencieux
grossissant de minute en minute; ceinture formidable qui se serrait et
se fermait lentement autour de l'meute.

Le quartier investi n'tait plus qu'une sorte de monstrueuse caverne;
tout y paraissait endormi ou immobile, et, comme on vient de le voir,
chacune des rues o l'on pouvait arriver n'offrait rien que de l'ombre.

Ombre farouche, pleine de piges, pleine de chocs inconnus et
redoutables, o il tait effrayant de pntrer et pouvantable de
sjourner, o ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les
attendaient, o ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui
allaient venir. Des combattants invisibles retranchs  chaque coin de
rue; les embches du spulcre caches dans les paisseurs de la nuit.
C'tait fini. Plus d'autre clart  esprer l dsormais que l'clair
des fusils, plus d'autre rencontre que l'apparition brusque et rapide de
la mort. O? comment? quand? On ne savait, mais c'tait certain et
invitable. L, dans ce lieu marqu pour la lutte, le gouvernement et
l'insurrection, la garde nationale et les socits populaires, la
bourgeoisie et l'meute, allaient s'aborder  ttons. Pour les uns comme
pour les autres, la ncessit tait la mme. Sortir de l tus ou
vainqueurs, seule issue possible dsormais. Situation tellement extrme,
obscurit tellement puissante, que les plus timides s'y sentaient pris
de rsolution et les plus hardis de terreur.

Du reste, des deux cts, furie, acharnement, dtermination gale. Pour
les uns, avancer, c'tait mourir, et personne ne songeait  reculer;
pour les autres, rester, c'tait mourir, et personne ne songeait  fuir.

Il tait ncessaire que le lendemain tout ft termin, que le triomphe
ft ici ou l, que l'insurrection ft une rvolution ou une
chauffoure. Le gouvernement le comprenait comme les partis; le moindre
bourgeois le sentait. De l une pense d'angoisse qui se mlait 
l'ombre impntrable de ce quartier o tout allait se dcider; de l un
redoublement d'anxit autour de ce silence d'o allait sortir une
catastrophe. On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit dchirant comme un
rle, menaant comme une maldiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien
n'tait glaant comme la clameur de cette cloche perdue et dsespre
se lamentant dans les tnbres.

Comme il arrive souvent, la nature semblait s'tre mise d'accord avec ce
que les hommes allaient faire. Rien ne drangeait les funestes harmonies
de cet ensemble. Les toiles avaient disparu; des nuages lourds
emplissaient tout l'horizon de leurs plis mlancoliques. Il y avait un
ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul se dployait
sur cet immense tombeau.

Tandis qu'une bataille encore toute politique se prparait dans ce mme
emplacement qui avait vu dj tant d'vnements rvolutionnaires, tandis
que la jeunesse, les associations secrtes, les coles, au nom des
principes, et la classe moyenne, au nom des intrts, s'approchaient
pour se heurter, s'treindre et se terrasser, tandis que chacun htait
et appelait l'heure dernire et dcisive de la crise, au loin et en
dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavits insondables de
ce vieux Paris misrable qui disparat sous la splendeur du Paris
heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du
peuple.

Voix effrayante et sacre qui se compose du rugissement de la brute et
de la parole de Dieu, qui terrifie les faibles et qui avertit les sages,
qui vient tout  la fois d'en bas comme la voix du lion et d'en haut
comme la voix du tonnerre.




Chapitre III

L'extrme bord


Marius tait arriv aux halles.

L tout tait plus calme, plus obscur et plus immobile encore que dans
les rues voisines. On et dit que la paix glaciale du spulcre tait
sortie de terre et s'tait rpandue sous le ciel.

Une rougeur pourtant dcoupait sur ce fond noir la haute toiture des
maisons qui barraient la rue de la Chanvrerie du ct de Saint-Eustache.
C'tait le reflet de la torche qui brlait dans la barricade de
Corinthe. Marius s'tait dirig sur cette rougeur. Elle l'avait amen au
March-aux-Poires, et il entrevoyait l'embouchure tnbreuse de la rue
des Prcheurs. Il y entra. La vedette des insurgs qui guettait 
l'autre bout ne l'aperut pas. Il se sentait tout prs de ce qu'il tait
venu chercher, et il marchait sur la pointe du pied. Il arriva ainsi au
coude de ce court tronon de la ruelle Mondtour qui tait, on s'en
souvient, la seule communication conserve par Enjolras avec le dehors.
Au coin de la dernire maison,  sa gauche, il avana la tte, et
regarda dans le tronon Mondtour.

Un peu au del de l'angle noir de la ruelle et de la rue de la
Chanvrerie qui jetait une large nappe d'ombre o il tait lui-mme
enseveli, il aperut quelque lueur sur les pavs, un peu du cabaret, et,
derrire, un lampion clignotant dans une espce de muraille informe, et
des hommes accroupis ayant des fusils sur leurs genoux. Tout cela tait
 dix toises de lui. C'tait l'intrieur de la barricade.

Les maisons qui bordaient la ruelle  droite lui cachaient le reste du
cabaret, la grande barricade et le drapeau.

Marius n'avait plus qu'un pas  faire.

Alors le malheureux jeune homme s'assit sur une borne, croisa les bras,
et songea  son pre.

Il songea  cet hroque colonel Pontmercy qui avait t un si fier
soldat, qui avait gard sous la Rpublique la frontire de France et
touch sous l'empereur la frontire d'Asie, qui avait vu Gnes,
Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, qui
avait laiss sur tous les champs de victoire de l'Europe des gouttes de
ce mme sang que lui Marius avait dans les veines, qui avait blanchi
avant l'ge dans la discipline et le commandement, qui avait vcu le
ceinturon boucl, les paulettes tombant sur la poitrine, la cocarde
noircie par la poudre, le front pliss par le casque, sous la baraque,
au camp, au bivouac, aux ambulances, et qui au bout de vingt ans tait
revenu des grandes guerres la joue balafre, le visage souriant, simple,
tranquille, admirable, pur comme un enfant, ayant tout fait pour la
France et rien contre elle.

Il se dit que son jour  lui tait venu aussi, que son heure avait enfin
sonn, qu'aprs son pre il allait, lui aussi, tre brave, intrpide,
hardi, courir au-devant des balles, offrir sa poitrine aux bayonnettes,
verser son sang, chercher l'ennemi, chercher la mort, qu'il allait faire
la guerre  son tour et descendre sur le champ de bataille, et que ce
champ de bataille o il allait descendre, c'tait la rue, et que cette
guerre qu'il allait faire, c'tait la guerre civile!

Il vit la guerre civile ouverte comme un gouffre devant lui et que
c'tait l qu'il allait tomber.

Alors il frissonna.

Il songea  cette pe de son pre que son aeul avait vendue  un
brocanteur, et qu'il avait, lui, si douloureusement regrette. Il se dit
qu'elle avait bien fait, cette vaillante et chaste pe, de lui chapper
et de s'en aller irrite dans les tnbres; que si elle s'tait enfuie
ainsi, c'est qu'elle tait intelligente et qu'elle prvoyait l'avenir;
c'est qu'elle pressentait l'meute, la guerre des ruisseaux, la guerre
des pavs, les fusillades par les soupiraux des caves, les coups donns
et reus par derrire; c'est que, venant de Marengo et de Friedland,
elle ne voulait pas aller rue de la Chanvrerie, c'est qu'aprs ce
qu'elle avait fait avec le pre, elle ne voulait pas faire cela avec le
fils! Il se dit que si cette pe tait l, si, l'ayant recueillie au
chevet de son pre mort, il avait os la prendre et l'emporter pour ce
combat de nuit entre Franais dans un carrefour,  coup sr elle lui
brlerait les mains et se mettrait  flamboyer devant lui comme l'pe
de l'ange! Il se dit qu'il tait heureux qu'elle n'y ft pas et qu'elle
et disparu, que cela tait bien, que cela tait juste, que son aeul
avait t le vrai gardien de la gloire de son pre, et qu'il valait
mieux que l'pe du colonel et t crie  l'encan, vendue au fripier,
jete aux ferrailles, que de faire aujourd'hui saigner le flanc de la
patrie.

Et puis il se mit  pleurer amrement.

Cela tait horrible. Mais que faire? Vivre sans Cosette, il ne le
pouvait. Puisqu'elle tait partie, il fallait bien qu'il mourt. Ne lui
avait-il pas donn sa parole d'honneur qu'il mourrait? Elle tait partie
sachant cela; c'est qu'il lui plaisait que Marius mourt. Et puis il
tait clair qu'elle ne l'aimait plus, puisqu'elle s'en tait alle
ainsi, sans l'avertir, sans un mot, sans une lettre, et elle savait son
adresse!  quoi bon vivre et pourquoi vivre  prsent? Et puis, quoi!
tre venu jusque-l et reculer! s'tre approch du danger, et s'enfuir!
tre venu regarder dans la barricade, et s'esquiver! s'esquiver tout
tremblant en disant: au fait, j'en ai assez comme cela, j'ai vu, cela
suffit, c'est la guerre civile, je m'en vais! Abandonner ses amis qui
l'attendaient! qui avaient peut-tre besoin de lui! qui taient une
poigne contre une arme! Manquer  tout  la fois,  l'amour, 
l'amiti,  sa parole! Donner  sa poltronnerie le prtexte du
patriotisme! Mais cela tait impossible, et si le fantme de son pre
tait l dans l'ombre et le voyait reculer, il lui fouetterait les reins
du plat de son pe et lui crierait: Marche donc, lche!

En proie au va-et-vient de ses penses, il baissait la tte.

Tout  coup il la redressa. Une sorte de rectification splendide venait
de se faire dans son esprit. Il y a une dilatation de pense propre au
voisinage de la tombe; tre prs de la mort, cela fait voir vrai. La
vision de l'action dans laquelle il se sentait peut-tre sur le point
d'entrer lui apparut, non plus lamentable, mais superbe. La guerre de la
rue se transfigura subitement, par on ne sait quel travail d'me
intrieur, devant l'oeil de sa pense. Tous les tumultueux points
d'interrogation de la rverie lui revinrent en foule, mais sans le
troubler. Il n'en laissa aucun sans rponse.

Voyons, pourquoi son pre s'indignerait-il? est-ce qu'il n'y a point des
cas o l'insurrection monte  la dignit de devoir? qu'y aurait-il donc
de diminuant pour le fils du colonel Pontmercy dans le combat qui
s'engage? Ce n'est plus Montmirail ni Champaubert; c'est autre chose. Il
ne s'agit plus d'un territoire sacr, mais d'une ide sainte. La patrie
se plaint, soit; mais l'humanit applaudit. Est-il vrai d'ailleurs que
la patrie se plaigne? La France saigne, mais la libert sourit; et
devant le sourire de la libert, la France oublie sa plaie. Et puis, 
voir les choses de plus haut encore, que viendrait-on parler de guerre
civile?

La guerre civile? qu'est-ce  dire? Est-ce qu'il y a une guerre
trangre? Est-ce que toute guerre entre hommes n'est pas la guerre
entre frres? La guerre ne se qualifie que par son but. Il n'y a ni
guerre trangre, ni guerre civile; il n'y a que la guerre injuste et la
guerre juste. Jusqu'au jour o le grand concordat humain sera conclu, la
guerre, celle du moins qui est l'effort de l'avenir qui se hte contre
le pass qui s'attarde, peut tre ncessaire. Qu'a-t-on  reprocher 
cette guerre-l? La guerre ne devient honte, l'pe ne devient poignard
que lorsqu'elle assassine le droit, le progrs, la raison, la
civilisation, la vrit. Alors, guerre civile ou guerre trangre, elle
est inique; elle s'appelle le crime. En dehors de cette chose sainte, la
justice, de quel droit une forme de la guerre en mpriserait-elle une
autre? de quel droit l'pe de Washington renierait-elle la pique de
Camille Desmoulins? Lonidas contre l'tranger, Timolon contre le
tyran, lequel est le plus grand? l'un est le dfenseur, l'autre est le
librateur. Fltrira-t-on, sans s'inquiter du but, toute prise d'armes
dans l'intrieur de la cit? alors notez d'infamie Brutus, Marcel,
Arnould de Blankenheim, Coligny. Guerre de buissons? guerre de rues?
Pourquoi pas? c'tait la guerre d'Ambiorix, d'Artevelde, de Marnix, de
Plage. Mais Ambiorix luttait contre Rome, Artevelde contre la France,
Marnix contre l'Espagne, Plage contre les Maures; tous contre
l'tranger. Eh bien, la monarchie, c'est l'tranger; l'oppression, c'est
l'tranger; le droit divin, c'est l'tranger. Le despotisme viole la
frontire morale, comme l'invasion viole la frontire gographique.
Chasser le tyran ou chasser l'anglais, c'est, dans les deux cas,
reprendre son territoire. Il vient une heure o protester ne suffit
plus; aprs la philosophie il faut l'action; la vive force achve ce que
l'ide a bauch; _Promthe enchan_ commence, Aristogiton finit;
l'Encyclopdie claire les mes, le 10 aot les lectrise. Aprs
Eschyle, Thrasybule; aprs Diderot, Danton. Les multitudes ont une
tendance  accepter le matre. Leur masse dpose de l'apathie. Une foule
se totalise aisment en obissance. Il faut les remuer, les pousser,
rudoyer les hommes par le bienfait mme de leur dlivrance, leur blesser
les yeux par le vrai, leur jeter la lumire  poignes terribles. Il
faut qu'ils soient eux-mmes un peu foudroys par leur propre salut; cet
blouissement les rveille. De l la ncessit des tocsins et des
guerres. Il faut que de grands combattants se lvent, illuminent les
nations par l'audace, et secouent cette triste humanit que couvrent
d'ombre le droit divin, la gloire csarienne, la force, le fanatisme, le
pouvoir irresponsable et les majests absolues; cohue stupidement
occupe  contempler, dans leur splendeur crpusculaire, ces sombres
triomphes de la nuit.  bas le tyran! Mais quoi? de qui parlez-vous?
appelez-vous Louis-Philippe tyran? Non; pas plus que Louis XVI. Ils sont
tous deux ce que l'histoire a coutume de nommer de bons rois; mais les
principes ne se morcellent pas, la logique du vrai est rectiligne, le
propre de la vrit c'est de manquer de complaisance; pas de concession
donc; tout empitement sur l'homme doit tre rprim; il y a le droit
divin dans Louis XVI, il y a le _parce que Bourbon_ dans Louis-Philippe;
tous deux reprsentent dans une certaine mesure la confiscation du
droit, et pour dblayer l'usurpation universelle, il faut les combattre;
il le faut, la France tant toujours ce qui commence. Quand le matre
tombe en France, il tombe partout. En somme, rtablir la vrit sociale,
rendre son trne  la libert, rendre le peuple au peuple, rendre 
l'homme la souverainet, replacer la pourpre sur la tte de la France,
restaurer dans leur plnitude la raison et l'quit, supprimer tout
germe d'antagonisme en restituant chacun  lui-mme, anantir l'obstacle
que la royaut fait  l'immense concorde universelle, remettre le genre
humain de niveau avec le droit, quelle cause plus juste, et, par
consquent, quelle guerre plus grande? Ces guerres-l construisent la
paix. Une norme forteresse de prjugs, de privilges, de
superstitions, de mensonges, d'exactions, d'abus, de violences,
d'iniquits, de tnbres, est encore debout sur le monde avec ses tours
de haine. Il faut la jeter bas. Il faut faire crouler cette masse
monstrueuse. Vaincre  Austerlitz, c'est grand, prendre la Bastille,
c'est immense.

Il n'est personne qui ne l'ait remarqu sur soi-mme, l'me, et c'est l
la merveille de son unit complique d'ubiquit, a cette aptitude
trange de raisonner presque froidement dans les extrmits les plus
violentes, et il arrive souvent que la passion dsole et le profond
dsespoir, dans l'agonie mme de leurs monologues les plus noirs,
traitent des sujets et discutent des thses. La logique se mle  la
convulsion, et le fil du syllogisme flotte sans se casser dans l'orage
lugubre de la pense. C'tait l la situation d'esprit de Marius.

Tout en songeant ainsi, accabl, mais rsolu, hsitant pourtant, et, en
somme, frmissant devant ce qu'il allait faire, son regard errait dans
l'intrieur de la barricade. Les insurgs y causaient  demi-voix, sans
remuer, et l'on y sentait ce quasi-silence qui marque la dernire phase
de l'attente. Au-dessus d'eux,  une lucarne d'un troisime tage,
Marius distinguait une espce de spectateur ou de tmoin qui lui
semblait singulirement attentif. C'tait le portier tu par Le Cabuc.
D'en bas,  la rverbration de la torche enfouie dans les pavs, on
apercevait cette tte vaguement. Rien n'tait plus trange,  cette
clart sombre et incertaine, que cette face livide, immobile, tonne,
avec ses cheveux hrisss, ses yeux ouverts et fixes et sa bouche
bante, penche sur la rue dans une attitude de curiosit.

On et dit que celui qui tait mort considrait ceux qui allaient
mourir. Une longue trane de sang qui avait coul de cette tte
descendait en filets rougetres de la lucarne jusqu' la hauteur du
premier tage o elle s'arrtait.




Livre quatorzime--Les grandeurs du dsespoir




Chapitre I

Le drapeau--Premier acte


Rien ne venait encore. Dix heures avaient sonn  Saint-Merry, Enjolras
et Combeferre taient alls s'asseoir, la carabine  la main, prs de la
coupure de la grande barricade. Ils ne se parlaient pas; ils coutaient,
cherchant  saisir mme le bruit de marche le plus sourd et le plus
lointain.

Subitement, au milieu de ce calme lugubre, une voix claire, jeune, gaie,
qui semblait venir de la rue Saint-Denis, s'leva et se mit  chanter
distinctement sur le vieil air populaire _Au clair de la lune_ cette
posie termine par une sorte de cri pareil au chant du coq:

          _Mon nez est en larmes._
          _Mon ami Bugeaud,_
          _Prt'-moi tes gendarmes_
          _Pour leur dire un mot._
          _En capote bleue,_
          _La poule au shako,_
          _Voici la banlieue!_
          _Co-cocorico!_

Ils se serrrent la main.

--C'est Gavroche, dit Enjolras.

--Il nous avertit, dit Combeferre.

Une course prcipite troubla la rue dserte, on vit un tre plus agile
qu'un clown grimper par-dessus l'omnibus, et Gavroche bondit dans la
barricade tout essouffl, en disant:

--Mon fusil! Les voici.

Un frisson lectrique parcourut toute la barricade, et l'on entendit le
mouvement des mains cherchant les fusils.

--Veux-tu ma carabine? dit Enjolras au gamin.

--Je veux le grand fusil, rpondit Gavroche.

Et il prit le fusil de Javert.

Deux sentinelles s'taient replies et taient rentres presque en mme
temps que Gavroche. C'tait la sentinelle du bout de la rue et la
vedette de la Petite-Truanderie. La vedette de la ruelle des Prcheurs
tait reste  son poste, ce qui indiquait que rien ne venait du ct
des ponts et des halles.

La rue de la Chanvrerie, dont quelques pavs  peine taient visibles au
reflet de la lumire qui se projetait sur le drapeau, offrait aux
insurgs l'aspect d'un grand porche noir vaguement ouvert dans une
fume.

Chacun avait pris son poste de combat.

Quarante-trois insurgs, parmi lesquels Enjolras, Combeferre,
Courfeyrac, Bossuet, Joly, Bahorel, et Gavroche, taient agenouills
dans la grande barricade, les ttes  fleur de la crte du barrage, les
canons des fusils et des carabines braqus sur les pavs comme  des
meurtrires, attentifs, muets, prts  faire feu. Six, commands par
Feuilly, s'taient installs, le fusil en joue, aux fentres des deux
tages de Corinthe.

Quelques instants s'coulrent encore, puis un bruit de pas, mesur,
pesant, nombreux, se fit entendre distinctement du ct de Saint-Leu. Ce
bruit, d'abord faible, puis prcis, puis lourd et sonore, s'approchait
lentement, sans halte, sans interruption, avec une continuit tranquille
et terrible. On n'entendait rien que cela. C'tait tout ensemble le
silence et le bruit de la statue du commandeur, mais ce pas de pierre
avait on ne sait quoi d'norme et de multiple qui veillait l'ide d'une
foule en mme temps que l'ide d'un spectre. On croyait entendre marcher
l'effrayante statue Lgion. Ce pas approcha; il approcha encore, et
s'arrta. Il sembla qu'on entendt au bout de la rue le souffle de
beaucoup d'hommes. On ne voyait rien pourtant, seulement on distinguait
tout au fond, dans cette paisse obscurit, une multitude de fils
mtalliques, fins comme des aiguilles et presque imperceptibles, qui
s'agitaient, pareils  ces indescriptibles rseaux phosphoriques qu'au
moment de s'endormir on aperoit, sous ses paupires fermes, dans les
premiers brouillards du sommeil. C'taient les bayonnettes et les canons
de fusils confusment clairs par la rverbration lointaine de la
torche.

Il y eut encore une pause, comme si des deux cts on attendait. Tout 
coup, du fond de cette ombre, une voix, d'autant plus sinistre qu'on ne
voyait personne, et qu'il semblait que c'tait l'obscurit elle-mme qui
parlait, cria:

--Qui vive?

En mme temps on entendit le cliquetis des fusils qui s'abattent.

Enjolras rpondit d'un accent vibrant et altier:

--Rvolution franaise.

--Feu! dit la voix.

Un clair empourpra toutes les faades de la rue comme si la porte d'une
fournaise s'ouvrait et se fermait brusquement.

Une effroyable dtonation clata sur la barricade. Le drapeau rouge
tomba. La dcharge avait t si violente et si dense qu'elle en avait
coup la hampe; c'est--dire la pointe mme du timon de l'omnibus. Des
balles, qui avaient ricoch sur les corniches des maisons, pntrrent
dans la barricade et blessrent plusieurs hommes.

L'impression de cette premire dcharge fut glaante. L'attaque tait
rude, et de nature  faire songer les plus hardis. Il tait vident
qu'on avait au moins affaire  un rgiment tout entier.

--Camarades, cria Courfeyrac, ne perdons pas la poudre. Attendons pour
riposter qu'ils soient engags dans la rue.

--Et, avant tout, dit Enjolras, relevons le drapeau!

Il ramassa le drapeau qui tait prcisment tomb  ses pieds.

On entendait au dehors le choc des baguettes dans les fusils; la troupe
rechargeait les armes.

Enjolras reprit:

--Qui est-ce qui a du coeur ici? qui est-ce qui replante le drapeau sur
la barricade?

Pas un ne rpondit. Monter sur la barricade au moment o sans doute elle
tait couche en joue de nouveau, c'tait simplement la mort. Le plus
brave hsite  se condamner. Enjolras lui-mme avait un frmissement. Il
rpta:

--Personne ne se prsente?




Chapitre II

Le drapeau--Deuxime acte


Depuis qu'on tait arriv  Corinthe et qu'on avait commenc 
construire la barricade, on n'avait plus gure fait attention au pre
Mabeuf. M. Mabeuf pourtant n'avait pas quitt l'attroupement. Il tait
entr dans le rez-de-chausse du cabaret et s'tait assis derrire le
comptoir. L, il s'tait pour ainsi dire ananti en lui-mme. Il
semblait ne plus regarder et ne plus penser. Courfeyrac et d'autres
l'avaient deux ou trois fois accost, l'avertissant du pril,
l'engageant  se retirer, sans qu'il part les entendre. Quand on ne lui
parlait pas, sa bouche remuait comme s'il rpondait  quelqu'un, et ds
qu'on lui adressait la parole, ses lvres devenaient immobiles et ses
yeux n'avaient plus l'air vivants. Quelques heures avant que la
barricade ft attaque, il avait pris une posture qu'il n'avait plus
quitte, les deux poings sur ses deux genoux et la tte penche en avant
comme s'il regardait dans un prcipice. Rien n'avait pu le tirer de
cette attitude; il ne paraissait pas que son esprit ft dans la
barricade. Quand chacun tait all prendre sa place de combat, il
n'tait plus rest dans la salle basse que Javert li au poteau, un
insurg le sabre nu, veillant sur Javert, et lui Mabeuf. Au moment de
l'attaque,  la dtonation, la secousse physique l'avait atteint et
comme rveill, il s'tait lev brusquement, il avait travers la salle,
et  l'instant o Enjolras rpta son appel:--Personne ne se prsente?
on vit le vieillard apparatre sur le seuil du cabaret.

Sa prsence fit une sorte de commotion dans les groupes. Un cri s'leva:

--C'est le votant! c'est le conventionnel! c'est le reprsentant du
peuple!

Il est probable qu'il n'entendait pas.

Il marcha droit  Enjolras, les insurgs s'cartaient devant lui avec
une crainte religieuse, il arracha le drapeau  Enjolras qui reculait
ptrifi, et alors, sans que personne ost ni l'arrter ni l'aider, ce
vieillard de quatre-vingts ans, la tte branlante, le pied ferme, se mit
 gravir lentement l'escalier de pavs pratiqu dans la barricade. Cela
tait si sombre et si grand que tous autour de lui crirent: Chapeau
bas!  chaque marche qu'il montait, c'tait effrayant, ses cheveux
blancs, sa face dcrpite, son grand front chauve et rid, ses yeux
caves, sa bouche tonne et ouverte, son vieux bras levant la bannire
rouge, surgissaient de l'ombre et grandissaient dans la clart sanglante
de la torche, et l'on croyait voir le spectre de 93 sortir de terre, le
drapeau de la terreur  la main.

Quand il fut au haut de la dernire marche, quand ce fantme tremblant
et terrible, debout sur ce monceau de dcombres en prsence de douze
cents fusils invisibles, se dressa, en face de la mort et comme s'il
tait plus fort qu'elle, toute la barricade eut dans les tnbres une
figure surnaturelle et colossale.

Il y eut un de ces silences qui ne se font qu'autour des prodiges.

Au milieu de ce silence le vieillard agita le drapeau rouge et cria:

--Vive la Rvolution! vive la Rpublique! fraternit! galit! et la
mort!

On entendit de la barricade un chuchotement bas et rapide pareil au
murmure d'un prtre press qui dpche une prire. C'tait probablement
le commissaire de police qui faisait les sommations lgales  l'autre
bout de la rue.

Puis la mme voix clatante qui avait cri: qui vive? cria:

--Retirez-vous!

M. Mabeuf, blme, hagard, les prunelles illumines des lugubres flammes
de l'garement, leva le drapeau au-dessus de son front et rpta:

--Vive la Rpublique!

--Feu! dit la voix.

Une seconde dcharge, pareille  une mitraille, s'abattit sur la
barricade.

Le vieillard flchit sur ses genoux, puis se redressa, laissa chapper
le drapeau et tomba en arrire  la renverse sur le pav, comme une
planche, tout de son long et les bras en croix.

Des ruisseaux de sang coulrent de dessous lui. Sa vieille tte, ple et
triste, semblait regarder le ciel.

Une de ces motions suprieures  l'homme qui font qu'on oublie mme de
se dfendre, saisit les insurgs, et ils s'approchrent du cadavre avec
une pouvante respectueuse.

--Quels hommes que ces rgicides! dit Enjolras.

Courfeyrac se pencha  l'oreille d'Enjolras:

--Ceci n'est que pour toi, et je ne veux pas diminuer l'enthousiasme.
Mais ce n'tait rien moins qu'un rgicide. Je l'ai connu. Il s'appelait
le pre Mabeuf. Je ne sais pas ce qu'il avait aujourd'hui. Mais c'tait
une brave ganache. Regarde-moi sa tte.

--Tte de ganache et coeur de Brutus, rpondit Enjolras.

Puis il leva la voix:

--Citoyens! ceci est l'exemple que les vieux donnent aux jeunes. Nous
hsitions, il est venu! nous reculions, il a avanc! Voil ce que ceux
qui tremblent de vieillesse enseignent  ceux qui tremblent de peur! Cet
aeul est auguste devant la patrie. Il a eu une longue vie et une
magnifique mort! Maintenant abritons le cadavre, que chacun de nous
dfende ce vieillard mort comme il dfendrait son pre vivant, et que sa
prsence au milieu de nous fasse la barricade imprenable!

Un murmure d'adhsion morne et nergique suivit ces paroles.

Enjolras se courba, souleva la tte du vieillard, et, farouche, le baisa
au front, puis, lui cartant les bras, et maniant ce mort avec une
prcaution tendre, comme s'il et craint de lui faire du mal, il lui ta
son habit, en montra  tous les trous sanglants, et dit:

--Voil maintenant notre drapeau.




Chapitre III

Gavroche aurait mieux fait d'accepter la carabine d'Enjolras


On jeta sur le pre Mabeuf un long chle noir de la veuve Hucheloup. Six
hommes firent de leurs fusils une civire, on y posa le cadavre, et on
le porta, ttes nues, avec une lenteur solennelle, sur la grande table
de la salle basse.

Ces hommes, tout entiers  la chose grave et sacre qu'ils faisaient, ne
songeaient plus  la situation prilleuse o ils taient.

Quand le cadavre passa prs de Javert toujours impassible, Enjolras dit
 l'espion:

--Toi! tout  l'heure.

Pendant ce temps-l, le petit Gavroche, qui seul n'avait pas quitt son
poste et tait rest en observation, croyait voir des hommes s'approcher
 pas de loup de la barricade. Tout  coup il cria:

--Mfiez-vous!

Courfeyrac, Enjolras, Jean Prouvaire, Combeferre, Joly, Bahorel,
Bossuet, tous sortirent en tumulte du cabaret. Il n'tait dj presque
plus temps. On apercevait une tincelante paisseur de bayonnettes
ondulant au-dessus de la barricade. Des gardes municipaux de haute
taille, pntraient, les uns en enjambant l'omnibus, les autres par la
coupure, poussant devant eux le gamin qui reculait, mais ne fuyait pas.

L'instant tait critique. C'tait cette premire redoutable minute de
l'inondation, quand le fleuve se soulve an niveau de la leve et que
l'eau commence  s'infiltrer par les fissures de la digue. Une seconde
encore, et la barricade tait prise.

Bahorel s'lana sur le premier garde municipal qui entrait et le tua 
bout portant d'un coup de carabine; le second tua Bahorel d'un coup de
bayonnette. Un autre avait dj terrass Courfeyrac qui criait:  moi!
Le plus grand de tous, une espce de colosse, marchait sur Gavroche la
bayonnette en avant. Le gamin prit dans ses petits bras l'norme fusil
de Javert, coucha rsolment en joue le gant, et lcha son coup. Rien
ne partit. Javert n'avait pas charg son fusil. Le garde municipal
clata de rire et leva la bayonnette sur l'enfant.

Avant que la bayonnette et touch Gavroche, le fusil chappait des
mains du soldat, une balle avait frapp le garde municipal au milieu du
front et il tombait sur le dos. Une seconde balle frappait en pleine
poitrine l'autre garde qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur
le pav.

C'tait Marius qui venait d'entrer dans la barricade.




Chapitre IV

Le baril de poudre


Marius, toujours cach dans le coude de la rue Mondtour, avait assist
 la premire phase du combat, irrsolu et frissonnant. Cependant il
n'avait pu rsister longtemps  ce vertige mystrieux et souverain qu'on
pourrirait nommer l'appel de l'abme. Devant l'imminence du pril,
devant la mort de M. Mabeuf, cette funbre nigme, devant Bahorel tu,
Courfeyrac criant:  moi! cet enfant menac, ses amis  secourir ou 
venger, toute hsitation s'tait vanouie, et il s'tait ru dans la
mle ses deux pistolets  la main. Du premier coup il avait sauv
Gavroche et du second dlivr Courfeyrac.

Aux coups de feu, aux cris des gardes frapps, les assaillants avaient
gravi le retranchement, sur le sommet duquel on voyait maintenant se
dresser plus d' mi-corps, et en foule, des gardes municipaux, des
soldats de la ligne, des gardes nationaux de la banlieue, le fusil au
poing. Ils couvraient dj plus des deux tiers du barrage, mais ils ne
sautaient pas dans l'enceinte, comme s'ils balanaient, craignant
quelque pige. Ils regardaient dans la barricade obscure comme on
regarderait dans une tanire de lions. La lueur de la torche n'clairait
que les bayonnettes, les bonnets  poil et le haut des visages inquiets
et irrits.

Marius n'avait plus d'armes, il avait jet ses pistolets dchargs, mais
il avait aperu le baril de poudre dans la salle basse prs de la porte.

Comme il se tournait  demi, regardant de ce ct, un soldat le coucha
en joue. Au moment o le soldat ajustait Marius, une main se posa sur le
bout du canon du fusil, et le boucha. C'tait quelqu'un qui s'tait
lanc, le jeune ouvrier au pantalon de velours. Le coup partit,
traversa la main, et peut-tre aussi l'ouvrier, car il tomba, mais la
balle n'atteignit pas Marius. Tout cela dans la fume, plutt entrevu
que vu. Marius, qui entrait dans la salle basse, s'en aperut  peine.
Cependant il avait confusment vu ce canon de fusil dirig sur lui et
cette main qui l'avait bouch, et il avait entendu le coup. Mais dans
des minutes comme celle-l, les choses qu'on voit vacillent et se
prcipitent, et l'on ne s'arrte  rien. On se sent obscurment pouss
vers plus d'ombre encore, et tout est nuage.

Les insurgs, surpris, mais non effrays, s'taient rallis. Enjolras
avait cri: Attendez! ne tirez pas au hasard! Dans la premire confusion
en effet ils pouvaient se blesser les uns les autres. La plupart taient
monts  la fentre du premier tage et aux mansardes d'o ils
dominaient les assaillants. Les plus dtermins, avec Enjolras,
Courfeyrac, Jean Prouvaire et Combeferre, s'taient firement adosss
aux maisons du fond,  dcouvert et faisant face aux ranges de soldats
et de gardes qui couronnaient la barricade.

Tout cela s'accomplit sans prcipitation, avec cette gravit trange et
menaante qui prcde les mles. Des deux parts on se couchait en joue,
 bout portant, on tait si prs qu'on pouvait se parler  porte de
voix. Quand on fut  ce point o l'tincelle va jaillir, un officier en
hausse-col et  grosses paulettes tendit son pe et dit:

--Bas les armes!

--Feu! dit Enjolras.

Les deux dtonations partirent en mme temps, et tout disparut dans la
fume.

Fume cre et touffante o se tranaient, avec des gmissements faibles
et sourds, des mourants et des blesss.

Quand la fume se dissipa, on vit des deux cts les combattants,
claircis, mais toujours aux mmes places, qui rechargeaient les armes
en silence.

Tout  coup, on entendit une voix tonnante qui criait:

--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!

Tous se retournrent du ct d'o venait la voix.

Marius tait entr dans la salle basse, y avait pris le baril de poudre,
puis il avait profit de la fume et de l'espce de brouillard obscur
qui emplissait l'enceinte retranche, pour se glisser le long de la
barricade jusqu' cette cage de pavs o tait fixe la torche. En
arracher la torche, y mettre le baril de poudre, pousser la pile de
pavs sous le baril, qui s'tait sur-le-champ dfonc, avec une sorte
d'obissance terrible, tout cela avait t pour Marius le temps de se
baisser et de se relever; et maintenant tous, gardes nationaux, gardes
municipaux, officiers, soldats, pelotonns  l'autre extrmit de la
barricade, le regardaient avec stupeur le pied sur les pavs, la torche
 la main, son fier visage clair par une rsolution fatale, penchant
la flamme de la torche vers ce monceau redoutable o l'on distinguait le
baril de poudre bris, et poussant ce cri terrifiant:

--Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade!

Marius sur cette barricade aprs l'octognaire, c'tait la vision de la
jeune rvolution aprs l'apparition de la vieille.

--Sauter la barricade! dit un sergent, et toi aussi!

Marius rpondit:

--Et moi aussi.

Et il approcha la torche du baril de poudre.

Mais il n'y avait dj plus personne sur le barrage. Les assaillants,
laissant leurs morts et leurs blesss, refluaient ple-mle et en
dsordre vers l'extrmit de la rue et s'y perdaient de nouveau dans la
nuit. Ce fut un sauve-qui-peut.

La barricade tait dgage.




Chapitre V

Fin des vers de Jean Prouvaire


Tous entourrent Marius. Courfeyrac lui sauta au cou.

--Te voil!

--Quel bonheur! dit Combeferre.

--Tu es venu  propos! fit Bossuet.

--Sans toi j'tais mort! reprit Courfeyrac.

--Sans vous j'tais gob! ajouta Gavroche.

Marius demanda:

--O est le chef?

--C'est toi, dit Enjolras.

Marius avait eu toute la journe une fournaise dans le cerveau,
maintenant c'tait un tourbillon. Ce tourbillon qui tait en lui lui
faisait l'effet d'tre hors de lui et de l'emporter. Il lui semblait
qu'il tait dj  une distance immense de la vie. Ses deux lumineux
mois de joie et d'amour aboutissant brusquement  cet effroyable
prcipice, Cosette perdue pour lui, cette barricade, M. Mabeuf se
faisant tuer pour la Rpublique, lui-mme chef d'insurgs, toutes ces
choses lui paraissaient un cauchemar monstrueux. Il tait oblig de
faire un effort d'esprit pour se rappeler que tout ce qui l'entourait
tait rel. Marius avait trop peu vcu encore pour savoir que rien n'est
plus imminent que l'impossible, et que ce qu'il faut toujours prvoir,
c'est l'imprvu. Il assistait  son propre drame comme  une pice qu'on
ne comprend pas.

Dans cette brume o tait sa pense, il ne reconnut pas Javert qui, li
 son poteau, n'avait pas fait un mouvement de la tte pendant l'attaque
de la barricade et qui regardait s'agiter autour de lui la rvolte avec
la rsignation d'un martyr et la majest d'un juge. Marius ne l'aperut
mme pas.

Cependant les assaillants ne bougeaient plus, on les entendait marcher
et fourmiller au bout de la rue, mais ils ne s'y aventuraient pas, soit
qu'ils attendissent des ordres, soit qu'avant de se ruer de nouveau sur
cette imprenable redoute, ils attendissent des renforts. Les insurgs
avaient pos des sentinelles, et quelques-uns qui taient tudiants en
mdecine s'taient mis  panser les blesss.

On avait jet les tables hors du cabaret  l'exception de deux tables
rserves  la charpie et aux cartouches, et de la table o gisait le
pre Mabeuf; on les avait ajoutes  la barricade, et on les avait
remplaces dans la salle basse par les matelas des lits de la veuve
Hucheloup et des servantes. Sur ces matelas on avait tendu les blesss.
Quant aux trois pauvres cratures qui habitaient Corinthe, on ne savait
ce qu'elles taient devenues. On finit pourtant par les retrouver
caches dans la cave.

Une motion poignante vint assombrir la joie de la barricade dgage.

On fit l'appel. Un des insurgs manquait. Et qui? Un des plus chers, un
des plus vaillants. Jean Prouvaire. On le chercha parmi les blesss, il
n'y tait pas. On le chercha parmi les morts, il n'y tait pas. Il tait
videmment prisonnier.

Combeferre dit  Enjolras:

--Ils ont notre ami; mais nous avons leur agent. Tiens-tu  la mort de
ce mouchard?

--Oui, rpondit Enjolras, mais moins qu' la vie de Jean Prouvaire.

Ceci se passait dans la salle basse prs du poteau de Javert.

--Eh bien, reprit Combeferre, je vais attacher mon mouchoir  ma canne,
et aller en parlementaire leur offrir de leur donner leur homme pour le
ntre.

--coute, dit Enjolras en posant sa main sur le bras de Combeferre.

Il y avait au bout de la rue un cliquetis d'armes significatif.

On entendit une voix mle crier:

--Vive la France! vive l'avenir!

On reconnut la voix de Prouvaire.

Un clair passa et une dtonation clata.

Le silence se refit.

--Ils l'ont tu, s'cria Combeferre.

Enjolras regarda Javert et lui dit:

--Tes amis viennent de te fusiller.




Chapitre VI

L'agonie de la mort aprs l'agonie de la vie


Une singularit de ce genre de guerre, c'est que l'attaque des
barricades se fait presque toujours de front, et qu'en gnral les
assaillants s'abstiennent de tourner les positions, soit qu'ils
redoutent des embuscades, soit qu'ils craignent de s'engager dans des
rues tortueuses. Toute l'attention des insurgs se portait donc du ct
de la grande barricade qui tait videmment le point toujours menac et
o devait recommencer infailliblement la lutte. Marius pourtant songea 
la petite barricade et y alla. Elle tait dserte et n'tait garde que
par le lampion qui tremblait entre les pavs. Du reste la ruelle
Mondtour et les embranchements de la Petite-Truanderie et du Cygne
taient profondment calmes.

Comme Marius, l'inspection faite, se retirait, il entendit son nom
prononc faiblement dans l'obscurit:

--Monsieur Marius!

Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l'avait appel deux heures
auparavant  travers la grille de la rue Plumet.

Seulement cette voix maintenant semblait n'tre plus qu'un souffle.

Il regarda autour de lui et ne vit personne.

Marius crut s'tre tromp, et que c'tait une illusion ajoute par son
esprit aux ralits extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. Il
fit un pas pour sortir de l'enfoncement recul o tait la barricade.

--Monsieur Marius! rpta la voix.

Cette fois il ne pouvait douter, il avait distinctement entendu; il
regarda, et ne vit rien.

-- vos pieds, dit la voix.

Il se courba et vit dans l'ombre une forme qui se tranait vers lui.
Cela rampait sur le pav. C'tait cela qui lui parlait.

Le lampion permettait de distinguer une blouse, un pantalon de gros
velours dchir, des pieds nus, et quelque chose qui ressemblait  une
mare de sang. Marius entrevit une tte ple qui se dressait vers lui et
qui lui dit:

--Vous ne me reconnaissez pas?

--Non.

--ponine.

Marius se baissa vivement. C'tait en effet cette malheureuse enfant.
Elle tait habille en homme.

--Comment tes-vous ici? que faites-vous l?

--Je meurs, lui dit-elle.

Il y a des mots et des incidents qui rveillent les tres accabls.
Marius s'cria comme en sursaut:

--Vous tes blesse! Attendez, je vais vous porter dans la salle. On va
vous panser. Est-ce grave? comment faut-il vous prendre pour ne pas vous
faire mal? o souffrez-vous? Du secours! mon Dieu! Mais qu'tes-vous
venue faire ici?

Et il essaya de passer son bras sous elle pour la soulever.

En la soulevant il rencontra sa main.

Elle poussa un cri faible.

--Vous ai-je fait mal? demanda Marius.

--Un peu.

--Mais je n'ai touch que votre main.

Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Marius au milieu de cette
main vit un trou noir.

--Qu'avez-vous donc  la main? dit-il.

--Elle est perce.

--Perce!

--Oui.

--De quoi?

--D'une balle.

--Comment?

--Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue?

--Oui, et une main qui l'a bouch.

--C'tait la mienne.

Marius eut un frmissement:

--Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant mieux, si c'est cela, ce n'est
rien. Laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser, on ne meurt
pas d'une main perce.

Elle murmura:

--La balle a travers la main, mais elle est sortie par le dos. C'est
inutile de m'ter d'ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me
panser, mieux qu'un chirurgien. Asseyez-vous prs de moi sur cette
pierre.

Il obit; elle posa sa tte sur les genoux de Marius, et, sans le
regarder, elle dit:

--Oh! que c'est bon! Comme on est bien! Voil! Je ne souffre plus.

Elle demeura un moment en silence, puis elle tourna son visage avec
effort et regarda Marius.

--Savez-vous, monsieur Marius? Cela me taquinait que vous entriez dans
ce jardin, c'tait bte, puisque c'tait moi qui vous avais montr la
maison, et puis enfin je devais bien me dire qu'un jeune homme comme
vous....

Elle s'interrompit, et, franchissant les sombres transitions qui taient
sans doute dans son esprit, elle reprit avec un dchirant sourire:

--Vous me trouviez laide, n'est-ce pas?

Elle continua:

--Voyez-vous, vous tes perdu! Maintenant personne ne sortira de la
barricade. C'est moi qui vous ai amen ici, tiens! Vous allez mourir.
J'y compte bien. Et pourtant, quand j'ai vu qu'on vous visait, j'ai mis
la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c'est drle! Mais c'est
que je voulais mourir avant vous. Quand j'ai reu cette balle, je me
suis trane ici, on ne m'a pas vue, on ne m'a pas ramasse. Je vous
attendais, je disais: Il ne viendra donc pas? Oh! si vous saviez, je
mordais ma blouse, je souffrais tant! Maintenant je suis bien. Vous
rappelez-vous le jour o je suis entre dans votre chambre et o je me
suis mire dans votre miroir, et le jour o je vous ai rencontr sur le
boulevard prs des femmes en journe? Comme les oiseaux chantaient! Il
n'y a pas bien longtemps. Vous m'avez donn cent sous, et je vous ai
dit: Je ne veux pas de votre argent. Avez-vous ramass votre pice au
moins? Vous n'tes pas riche. Je n'ai pas pens  vous dire de la
ramasser. Il faisait beau soleil, on n'avait pas froid. Vous
souvenez-vous, monsieur Marius? Oh! je suis heureuse! Tout le monde va
mourir.

Elle avait un air insens, grave et navrant. Sa blouse dchire montrait
sa gorge nue. Elle appuyait en parlant sa main perce sur sa poitrine o
il y avait un autre trou, et d'o il sortait par instants un flot de
sang comme le jet de vin d'une bonde ouverte.

Marius considrait cette crature infortune avec une profonde
compassion.

--Oh! reprit-elle tout  coup, cela revient. J'touffe!

Elle prit sa blouse et la mordit, et ses jambes se raidissaient sur le
pav.

En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la
barricade. L'enfant tait mont sur une table pour charger son fusil et
chantait gament la chanson alors si populaire:

          _En voyant Lafayette,_
          _Le gendarme rpte:_
          _Sauvons-nous! sauvons-nous! sauvons-nous!_

ponine se souleva, et couta, puis elle murmura:

--C'est lui.

Et se tournant vers Marius:

--Mon frre est l. Il ne faut pas qu'il me voie. Il me gronderait.

--Votre frre? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus
douloureux de son coeur aux devoirs que son pre lui avait lgus envers
les Thnardier, qui est votre frre?

--Ce petit.

--Celui qui chante?

--Oui.

Marius fit un mouvement.

--Oh! ne vous en allez pas! dit-elle, cela ne sera pas long  prsent.

Elle tait presque sur son sant, mais sa voix tait trs basse et
coupe de hoquets. Par intervalles le rle l'interrompait. Elle
approchait le plus qu'elle pouvait son visage du visage de Marius. Elle
ajouta avec une expression trange:

--coutez, je ne veux pas vous faire une farce. J'ai dans ma poche une
lettre pour vous. Depuis hier. On m'avait dit de la mettre  la poste.
Je l'ai garde. Je ne voulais pas qu'elle vous parvnt. Mais vous m'en
voudriez peut-tre quand nous allons nous revoir tout  l'heure. On se
revoit, n'est-ce pas? Prenez votre lettre.

Elle saisit convulsivement la main de Marius avec sa main troue, mais
elle semblait ne plus percevoir la souffrance. Elle mit la main de
Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier.

--Prenez, dit-elle.

Marius prit la lettre.

Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.

--Maintenant pour ma peine, promettez-moi....

Et elle s'arrta.

--Quoi? demanda Marius.

--Promettez-moi!

--Je vous promets.

--Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai
morte.--Je le sentirai.

Elle laissa retomber sa tte sur les genoux de Marius et ses paupires
se fermrent. Il crut cette pauvre me partie. ponine restait immobile;
tout  coup,  l'instant o Marius la croyait  jamais endormie, elle
ouvrit lentement ses yeux o apparaissait la sombre profondeur de la
mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait dj venir d'un
autre monde:

--Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j'tais un peu amoureuse
de vous.

Elle essaya encore de sourire et expira.




Chapitre VII

Gavroche profond calculateur des distances


Marius tint sa promesse. Il dposa un baiser sur ce front livide o
perlait une sueur glace. Ce n'tait pas une infidlit  Cosette;
c'tait un adieu pensif et doux  une malheureuse me.

Il n'avait pas pris sans un tressaillement la lettre qu'ponine lui
avait donne. Il avait tout de suite senti l un vnement. Il tait
impatient de la lire. Le coeur de l'homme est ainsi fait, l'infortune
enfant avait  peine ferm les yeux que Marius songeait  dplier ce
papier. Il la reposa doucement sur la terre et s'en alla. Quelque chose
lui disait qu'il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre.

Il s'approcha d'une chandelle dans la salle basse. C'tait un petit
billet pli et cachet avec ce soin lgant des femmes. L'adresse tait
d'une criture de femme et portait:

-- monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la
Verrerie, n 16.

Il dfit le cachet, et lut:

Mon bien-aim, hlas! mon pre veut que nous partions tout de suite.
Nous serons ce soir rue de l'Homme-Arm, n 7. Dans huit jours nous
serons  Londres. COSETTE, 4 juin.

Telle tait l'innocence de ces amours que Marius ne connaissait mme pas
l'criture de Cosette.

Ce qui s'tait pass peut tre dit en quelques mots. ponine avait tout
fait. Aprs la soire du 3 juin, elle avait eu une double pense,
djouer les projets de son pre et des bandits sur la maison de la rue
Plumet, et sparer Marius de Cosette. Elle avait chang de guenilles
avec le premier jeune drle venu qui avait trouv amusant de s'habiller
en femme pendant qu'ponine se dguisait en homme. C'tait elle qui au
Champ de Mars avait donn  Jean Valjean l'avertissement expressif:
_Dmnagez_. Jean Valjean tait rentr en effet et avait dit  Cosette:
_Nous partons ce soir et nous allons rue de l'Homme-Arm avec Toussaint.
La semaine prochaine nous serons  Londres_. Cosette, atterre de ce
coup inattendu, avait crit en hte deux lignes  Marius. Mais comment
faire mettre la lettre  la poste? Elle ne sortait pas seule, et
Toussaint, surprise d'une telle commission, et  coup sr montr la
lettre  M. Fauchelevent. Dans cette anxit, Cosette avait aperu 
travers la grille ponine en habits d'homme, qui rdait maintenant sans
cesse autour du jardin. Cosette avait appel ce jeune ouvrier et lui
avait remis cinq francs et la lettre, en lui disant: Portez cette lettre
tout de suite  son adresse. ponine avait mis la lettre dans sa poche.
Le lendemain 5 juin, elle tait alle chez Courfeyrac demander Marius,
non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute me jalouse et
aimante comprendra, pour voir. L elle avait attendu Marius, ou au
moins Courfeyrac,--toujours pour voir.--Quand Courfeyrac lui avait dit:
nous allons aux barricades, une ide lui avait travers l'esprit. Se
jeter dans cette mort-l comme elle se serait jete dans toute autre, et
y pousser Marius. Elle avait suivi Courfeyrac, s'tait assure de
l'endroit o l'on construisait la barricade; et bien sre, puisque
Marius n'avait reu aucun avis et qu'elle avait intercept la lettre,
qu'il serait  la nuit tombante au rendez-vous de tous les soirs, elle
tait alle rue Plumet, y avait attendu Marius, et lui avait envoy, au
nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l'amener  la
barricade. Elle comptait sur le dsespoir de Marius quand il ne
trouverait pas Cosette; elle ne se trompait pas. Elle tait retourne de
son ct rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu'elle y avait fait.
Elle tait morte avec cette joie tragique des coeurs jaloux qui
entranent l'tre aim dans leur mort, et qui disent: personne ne
l'aura!

Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle l'aimait donc! Il
eut un instant l'ide qu'il ne devait plus mourir. Puis il se dit: Elle
part. Son pre l'emmne en Angleterre et mon grand-pre se refuse au
mariage. Rien n'est chang dans la fatalit. Les rveurs comme Marius
ont de ces accablements suprmes, et il en sort des partis pris
dsesprs. La fatigue de vivre est insupportable; la mort, c'est plus
tt fait.

Alors il songea qu'il lui restait deux devoirs  accomplir: informer
Cosette de sa mort et lui envoyer un suprme adieu, et sauver de la
catastrophe imminente qui se prparait ce pauvre enfant, frre d'ponine
et fils de Thnardier.

Il avait sur lui un portefeuille; le mme qui avait contenu le cahier o
il avait crit tant de penses d'amour pour Cosette. Il en arracha une
feuille et crivit au crayon ces quelques lignes:

Notre mariage tait impossible. J'ai demand  mon grand-pre, il a
refus; je suis sans fortune, et toi aussi. J'ai couru chez toi, je ne
t'ai plus trouve, tu sais la parole que je t'avais donne, je la tiens.
Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon me sera prs de toi, et
te sourira.

N'ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna  plier le papier
en quatre et y mit cette adresse:

_ Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fauchelevent, rue de
l'Homme-Arm, n 7._

La lettre plie, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille,
l'ouvrit, et crivit avec le mme crayon sur la premire page ces quatre
lignes:

Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-pre,
M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, n 6, au Marais.

Il remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela
Gavroche. Le gamin,  la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse
et dvoue.

--Veux-tu faire quelque chose pour moi?

--Tout, dit Gavroche. Dieu du bon Dieu! sans vous, vrai, j'tais cuit.

--Tu vois bien cette lettre?

--Oui.

--Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Gavroche, inquiet,
commena  se gratter l'oreille), et demain matin tu la remettras  son
adresse,  mademoiselle Cosette chez M. Fauchelevent, rue de
l'Homme-Arm, n 7.

L'hroque enfant rpondit:

--Ah bien mais! pendant ce temps-l, on prendra la barricade, et je n'y
serai pas.

--La barricade ne sera plus attaque qu'au point du jour selon toute
apparence et ne sera pas prise avant demain midi.

Le nouveau rpit que les assaillants laissaient  la barricade se
prolongeait en effet. C'tait une de ces intermittences, frquentes dans
les combats nocturnes, qui sont toujours suivies d'un redoublement
d'acharnement.

--Eh bien, dit Gavroche, si j'allais porter votre lettre demain matin?

--Il sera trop tard. La barricade sera probablement bloque, toutes les
rues seront gardes, et tu ne pourras sortir. Va tout de suite.

Gavroche ne trouva rien  rpliquer, il restait l, indcis, et se
grattant l'oreille tristement. Tout  coup, avec un de ces mouvements
d'oiseau qu'il avait, il prit la lettre.

--C'est bon, dit-il.

Et il partit en courant par la ruelle Mondtour.

Gavroche avait eu une ide qui l'avait dtermin, mais qu'il n'avait pas
dite, de peur que Marius n'y ft quelque objection.

Cette ide, la voici:

--Il est  peine minuit, la rue de l'Homme-Arm n'est pas loin, je vais
porter la lettre tout de suite, et je serai revenu  temps.




Livre quinzime--La rue de l'Homme-Arm




Chapitre I

Buvard, bavard


Qu'est-ce que les convulsions d'une ville auprs des meutes de l'me?
L'homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean
Valjean, en ce moment-l mme, tait en proie  un soulvement
effrayants. Tous les gouffres s'taient rouverts en lui. Lui aussi
frissonnait, comme Paris, au seuil d'une rvolution formidable et
obscure. Quelques heures avaient suffi. Sa destine et sa conscience
s'taient brusquement couvertes d'ombre. De lui aussi, comme de Paris,
on pouvait dire: les deux principes sont en prsence. L'ange blanc et
l'ange noir vont se saisir corps  corps sur le pont de l'abme. Lequel
des deux prcipitera l'autre? Qui l'emportera?

La veille de ce mme jour 5 juin, Jean Valjean, accompagn de Cosette et
de Toussaint, s'tait install rue de l'Homme-Arm. Une priptie l'y
attendait.

Cosette n'avait pas quitt la rue Plumet sans un essai de rsistance.
Pour la premire fois depuis qu'ils existaient cte  cte, la volont
de Cosette et la volont de Jean Valjean s'taient montres distinctes,
et s'taient, sinon heurtes, du moins contredites. Il y avait eu
objection d'un ct et inflexibilit de l'autre. Le brusque conseil:
_dmnagez_, jet par un inconnu  Jean Valjean, l'avait alarm au point
de le rendre absolu. Il se croyait dpist et poursuivi. Cosette avait
d cder.

Tous deux taient arrivs rue de l'Homme-Arm sans desserrer les dents
et sans se dire un mot, absorbs chacun dans leur proccupation
personnelle; Jean Valjean si inquiet qu'il ne voyait pas la tristesse de
Cosette, Cosette si triste qu'elle ne voyait pas l'inquitude de Jean
Valjean.

Jean Valjean avait emmen Toussaint, ce qu'il n'avait jamais fait dans
ses prcdentes absences. Il entrevoyait qu'il ne reviendrait peut-tre
pas rue Plumet, et il ne pouvait ni laisser Toussaint derrire lui, ni
lui dire son secret. D'ailleurs il la sentait dvoue et sre. De
domestique  matre, la trahison commence par la curiosit. Or,
Toussaint, comme si elle et t prdestine  tre la servante de Jean
Valjean, n'tait pas curieuse. Elle disait  travers son bgayement,
dans son parler de paysanne de Barneville: Je suis de mme de mme; je
chose mon fait; le demeurant n'est pas mon travail. (Je suis ainsi; je
fais ma besogne; le reste n'est pas mon affaire.)

Dans ce dpart de la rue Plumet, qui avait t presque une fuite, Jean
Valjean n'avait rien emport que la petite valise embaume baptise par
Cosette _l'insparable_. Des malles pleines eussent exig des
commissionnaires, et des commissionnaires sont des tmoins. On avait
fait venir un fiacre  la porte de la rue de Babylone, et l'on s'en
tait all.

C'est  grand'peine que Toussaint avait obtenu la permission
d'empaqueter un peu de linge et de vtements et quelques objets de
toilette. Cosette, elle, n'avait emport que sa papeterie et son buvard.

Jean Valjean, pour accrotre la solitude et l'ombre de cette
disparition, s'tait arrang de faon  ne quitter le pavillon de la rue
Plumet qu' la chute du jour, ce qui avait laiss  Cosette le temps
d'crire son billet  Marius. On tait arriv rue de l'Homme-Arm  la
nuit close.

On s'tait couch silencieusement.

Le logement de la rue de l'Homme-Arm tait situ dans une arrire-cour,
 un deuxime tage, et compos de deux chambres  coucher, d'une salle
 manger et d'une cuisine attenante  la salle  manger, avec soupente
o il y avait un lit de sangle qui chut  Toussaint. La salle  manger
tait en mme temps l'antichambre et sparait les deux chambres 
coucher. L'appartement tait pourvu des ustensiles ncessaires.

On se rassure presque aussi follement qu'on s'inquite; la nature
humaine est ainsi.  peine Jean Valjean fut-il rue de l'Homme-Arm que
son anxit s'claircit, et, par degrs, se dissipa. Il y a des lieux
calmants qui agissent en quelque sorte mcaniquement sur l'esprit. Rue
obscure, habitants paisibles. Jean Valjean sentit on ne sait quelle
contagion de tranquillit dans cette ruelle de l'ancien Paris, si
troite qu'elle est barre aux voitures par un madrier transversal pos
sur deux poteaux, muette et sourde au milieu de la ville en rumeur,
crpusculaire en plein jour, et, pour ainsi dire, incapable d'motions
entre ses deux ranges de hautes maisons centenaires qui se taisent
comme des vieillards qu'elles sont. Il y a dans cette rue de l'oubli
stagnant. Jean Valjean y respira. Le moyen qu'on pt le trouver l?

Son premier soin fut de mettre _l'insparable_  ct de lui.

Il dormit bien. La nuit conseille, on peut ajouter: la nuit apaise. Le
lendemain matin, il s'veilla presque gai. Il trouva charmante la salle
 manger qui tait hideuse, meuble d'une vieille table ronde, d'un
buffet bas que surmontait un miroir pench, d'un fauteuil vermoulu et de
quelques chaises encombres des paquets de Toussaint. Dans un de ces
paquets, on apercevait par un hiatus l'uniforme de garde national de
Jean Valjean.

Quant  Cosette, elle s'tait fait apporter par Toussaint un bouillon
dans sa chambre, et ne parut que le soir.

Vers cinq heures, Toussaint, qui allait et venait, trs occupe de ce
petit emmnagement, avait mis sur la table de la salle  manger une
volaille froide que Cosette, par dfrence pour son pre, avait consenti
 regarder.

Cela fait, Cosette, prtextant une migraine persistante, avait dit
bonsoir  Jean Valjean et s'tait enferme dans sa chambre  coucher.
Jean Valjean avait mang une aile de poulet avec apptit, et accoud sur
la table, rassrn peu  peu, rentrait en possession de sa scurit.

Pendant qu'il faisait ce sobre dner, il avait peru confusment,  deux
ou trois reprises, le bgayement de Toussaint qui lui disait:--Monsieur,
il y a du train, on se bat dans Paris. Mais, absorb dans une foule de
combinaisons intrieures, il n'y avait point pris garde.  vrai dire, il
n'avait pas entendu.

Il se leva, et se mit  marcher de la fentre  la porte et de la porte
 la fentre, de plus en plus apais.

Avec le calme, Cosette, sa proccupation unique, revenait dans sa
pense. Non qu'il s'mt de cette migraine, petite crise de nerfs,
bouderie de jeune fille, nuage d'un moment, il n'y paratrait pas dans
un jour ou deux; mais il songeait  l'avenir, et, comme d'habitude, il y
songeait avec douceur. Aprs tout, il ne voyait aucun obstacle  ce que
la vie heureuse reprt son cours.  de certaines heures, tout semble
impossible;  d'autres heures, tout parat ais; Jean Valjean tait dans
une de ces bonnes heures. Elles viennent d'ordinaire aprs les
mauvaises, comme le jour aprs la nuit, par cette loi de succession et
de contraste qui est le fond mme de la nature et que les esprits
superficiels appellent antithse. Dans cette paisible rue o il se
rfugiait, Jean Valjean se dgageait de tout ce qui l'avait troubl
depuis quelque temps. Par cela mme qu'il avait vu beaucoup de tnbres,
il commenait  apercevoir un peu d'azur. Avoir quitt la rue Plumet
sans complication et sans incident, c'tait dj un bon pas de fait.
Peut-tre serait-il sage de se dpayser, ne ft-ce que pour quelques
mois, et d'aller  Londres. Eh bien, on irait. tre en France, tre en
Angleterre, qu'est-ce que cela faisait, pourvu qu'il et prs de lui
Cosette? Cosette tait sa nation. Cosette suffisait  son bonheur;
l'ide qu'il ne suffisait peut-tre pas, lui, au bonheur de Cosette,
cette ide, qui avait t autrefois sa fivre et son insomnie, ne se
prsentait mme pas  son esprit. Il tait dans le collapsus de toutes
ses douleurs passes, et en plein optimisme. Cosette, tant prs de lui,
lui semblait  lui; effet d'optique que tout le monde a prouv. Il
arrangeait en lui-mme, et avec toutes sortes de facilits, le dpart
pour l'Angleterre avec Cosette, et il voyait sa flicit se reconstruire
n'importe o dans les perspectives de sa rverie.

Tout en marchant de long en large  pas lents, son regard rencontra tout
 coup quelque chose d'trange.

Il aperut en face de lui, dans le miroir inclin qui surmontait le
buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici:

Mon bien-aim, hlas! mon pre veut que nous partions tout de suite.
Nous serons ce soir rue de l'Homme-Arm, n 7. Dans huit jours nous
serons  Londres. COSETTE. 4 juin.

Jean Valjean s'arrta hagard.

Cosette en arrivant avait pos son buvard sur le buffet devant le
miroir, et, toute  sa douloureuse angoisse, l'avait oubli l, sans
mme remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et ouvert prcisment 
la page sur laquelle elle avait appuy, pour les scher, les quatre
lignes crites par elle et dont elle avait charg le jeune ouvrier
passant rue Plumet. L'criture s'tait imprime sur le buvard.

Le miroir refltait l'criture.

Il en rsultait ce qu'on appelle en gomtrie l'image symtrique; de
telle sorte que l'criture renverse sur le buvard s'offrait redresse
dans le miroir et prsentait son sens naturel; et Jean Valjean avait
sous les yeux la lettre crite la veille par Cosette  Marius.

C'tait simple et foudroyant.

Jean Valjean alla au miroir. Il relut les quatre lignes, mais il n'y
crut point. Elles lui faisaient l'effet d'apparatre dans de la lueur
d'clair. C'tait une hallucination. Cela tait impossible. Cela n'tait
pas.

Peu  peu sa perception devint plus prcise; il regarda le buvard de
Cosette, et le sentiment du fait rel lui revint. Il prit le buvard et
dit: Cela vient de l. Il examina fivreusement les quatre lignes
imprimes sur le buvard, le renversement des lettres en faisait un
griffonnage bizarre, et il n'y vit aucun sens. Alors il se dit: Mais
cela ne signifie rien, il n'y a rien d'crit l. Et il respira  pleine
poitrine avec un inexprimable soulagement. Qui n'a pas eu de ces joies
btes dans les instants horribles? L'me ne se rend pas au dsespoir
sans avoir puis toutes les illusions.

Il tenait le buvard  la main et le contemplait, stupidement heureux,
presque prt  rire de l'hallucination dont il avait t dupe. Tout 
coup ses yeux retombrent sur le miroir, et il revit la vision. Les
quatre lignes s'y dessinaient avec une nettet inexorable. Cette fois ce
n'tait pas un mirage. La rcidive d'une vision est une ralit, c'tait
palpable, c'tait l'criture redresse dans le miroir. Il comprit.

Jean Valjean chancela, laissa chapper le buvard, et s'affaissa dans le
vieux fauteuil  ct du buffet, la tte tombante, la prunelle vitreuse,
gar. Il se dit que c'tait vident, et que la lumire du monde tait 
jamais clipse, et que Cosette avait crit cela  quelqu'un. Alors il
entendit son me, redevenue terrible, pousser dans les tnbres un sourd
rugissement. Allez donc ter au lion le chien qu'il a dans sa cage!

Chose bizarre et triste, en ce moment-l, Marius n'avait pas encore la
lettre de Cosette; le hasard l'avait porte en tratre  Jean Valjean
avant de la remettre  Marius.

Jean Valjean jusqu' ce jour n'avait pas t vaincu par l'preuve. Il
avait t soumis  des essais affreux; pas une voie de fait de la
mauvaise fortune ne lui avait t pargne; la frocit du sort, arme
de toutes les vindictes et de toutes les mprises sociales, l'avait pris
pour sujet et s'tait acharne sur lui. Il n'avait recul ni flchi
devant rien. Il avait accept, quand il l'avait fallu, toutes les
extrmits; il avait sacrifi son inviolabilit d'homme reconquise,
livr sa libert, risqu sa tte, tout perdu, tout souffert, et il tait
rest dsintress et stoque, au point que par moments on aurait pu le
croire absent de lui-mme comme un martyr. Sa conscience, aguerrie 
tous les assauts possibles de l'adversit, pouvait sembler  jamais
imprenable. Eh bien, quelqu'un qui et vu son for intrieur et t
forc de constater qu' cette heure elle faiblissait.

C'est que de toutes les tortures qu'il avait subies dans cette longue
question que lui donnait la destine, celle-ci tait la plus redoutable.
Jamais pareille tenaille ne l'avait saisi. Il sentit le remuement
mystrieux de toutes les sensibilits latentes. Il sentit le pincement
de la fibre inconnue. Hlas, l'preuve suprme, disons mieux, l'preuve
unique, c'est la perte de l'tre aim.

Le pauvre vieux Jean Valjean n'aimait, certes, pas Cosette autrement que
comme un pre; mais, nous l'avons fait remarquer plus haut, dans cette
paternit la viduit mme de sa vie avait introduit tous les amours; il
aimait Cosette comme sa fille, et il l'aimait comme sa mre, et il
l'aimait comme sa soeur; et, comme il n'avait jamais eu ni amante ni
pouse, comme la nature est un crancier qui n'accepte aucun prott, ce
sentiment-l aussi, le plus imperdable de tous, tait ml aux autres,
vague, ignorant, pur de la puret de l'aveuglement, inconscient,
cleste, anglique, divin; moins comme un sentiment que comme un
instinct, moins comme un instinct que comme un attrait, imperceptible et
invisible, mais rel; et l'amour proprement dit tait dans sa tendresse
norme pour Cosette comme le filon d'or est dans la montagne, tnbreux
et vierge.

Qu'on se rappelle cette situation de coeur que nous avons indique dj.
Aucun mariage n'tait possible entre eux, pas mme celui des mes; et
cependant il est certain que leurs destines s'taient pouses. Except
Cosette, c'est--dire except une enfance, Jean Valjean n'avait, dans
toute sa longue vie, rien connu de ce qu'on peut aimer. Les passions et
les amours qui se succdent n'avaient point fait en lui de ces verts
successifs, vert tendre sur vert sombre, qu'on remarque sur les
feuillages qui passent l'hiver et sur les hommes qui passent la
cinquantaine. En somme, et nous y avons plus d'une fois insist, toute
cette fusion intrieure, tout cet ensemble, dont la rsultante tait une
haute vertu, aboutissait  faire de Jean Valjean un pre pour Cosette.
Pre trange forg de l'aeul, du fils, du frre et du mari qu'il y
avait dans Jean Valjean; pre dans lequel il y avait mme une mre; pre
qui aimait Cosette et qui l'adorait, et qui avait cette enfant pour
lumire, pour demeure, pour famille, pour patrie, pour paradis.

Aussi, quand il vit que c'tait dcidment fini, qu'elle lui chappait,
qu'elle glissait de ses mains, qu'elle se drobait, que c'tait du
nuage, que c'tait de l'eau, quand il eut devant les yeux cette vidence
crasante: un autre est le but de son coeur, un autre est le souhait de
sa vie; il y a le bien-aim, je ne suis que le pre; je n'existe plus;
quand il ne put plus douter, quand il se dit: Elle s'en va hors de moi!
la douleur qu'il prouva dpassa le possible. Avoir fait tout ce qu'il
avait fait pour en venir l! et, quoi donc! n'tre rien! Alors, comme
nous venons de le dire, il eut de la tte aux pieds un frmissement de
rvolte. Il sentit jusque dans la racine de ses cheveux l'immense rveil
de l'gosme, et le moi hurla dans l'abme de cet homme.

Il y a des effondrements intrieurs. La pntration d'une certitude
dsesprante dans l'homme ne se fait point sans carter et rompre de
certains lments profonds qui sont quelquefois l'homme lui-mme. La
douleur, quand elle arrive  ce degr, est un sauve-qui-peut de toutes
les forces de la conscience. Ce sont l des crises fatales. Peu d'entre
nous en sortent semblables  eux-mmes et fermes dans le devoir. Quand
la limite de la souffrance est dborde, la vertu la plus imperturbable
se dconcerte. Jean Valjean reprit le buvard, et se convainquit de
nouveau; il resta pench et comme ptrifi sur les quatre lignes
irrcusables, l'oeil fixe; et il se fit en lui un tel nuage qu'on et pu
croire que tout le dedans de cette me s'croulait.

Il examina cette rvlation,  travers les grossissements de la rverie,
avec un calme apparent et effrayant, car c'est une chose redoutable
quand le calme de l'homme arrive  la froideur de la statue.

Il mesura le pas pouvantable que sa destine avait fait sans qu'il s'en
doutt; il se rappela ses craintes de l'autre t, si follement
dissipes; il reconnut le prcipice; c'tait toujours le mme; seulement
Jean Valjean n'tait plus au seuil, il tait au fond.

Chose inoue et poignante, il y tait tomb sans s'en apercevoir. Toute
la lumire de sa vie s'en tait alle, lui croyant voir toujours le
soleil.

Son instinct n'hsita point. Il rapprocha certaines circonstances,
certaines dates, certaines rougeurs et certaines pleurs de Cosette, et
il se dit: C'est lui. La divination du dsespoir est une sorte d'arc
mystrieux qui ne manque jamais son coup. Ds sa premire conjecture, il
atteignit Marius. Il ne savait pas le nom, mais il trouva tout de suite
l'homme. Il aperut distinctement, au fond de l'implacable vocation du
souvenir, le rdeur inconnu du Luxembourg, ce misrable chercheur
d'amourettes, ce fainant de romance, cet imbcile, ce lche, car c'est
une lchet de venir faire les yeux doux  des filles qui ont  ct
d'elles leur pre qui les aime.

Aprs qu'il eut bien constat qu'au fond de cette situation il y avait
ce jeune homme, et que tout venait de l, lui, Jean Valjean, l'homme
rgnr, l'homme qui avait tant travaill  son me, l'homme qui avait
fait tant d'efforts pour rsoudre toute la vie, toute la misre et tout
le malheur en amour, il regarda en lui-mme et il y vit un spectre, la
Haine.

Les grandes douleurs contiennent de l'accablement. Elles dcouragent
d'tre. L'homme chez lequel elles entrent sent quelque chose se retirer
de lui. Dans la jeunesse, leur visite est lugubre; plus tard, elle est
sinistre. Hlas, quand le sang est chaud, quand les cheveux sont noirs,
quand la tte est droite sur le corps comme la flamme sur le flambeau,
quand le rouleau de la destine a encore presque toute son paisseur,
quand le coeur, plein d'un amour dsirable, a encore des battements
qu'on peut lui rendre, quand on a devant soi le temps de rparer, quand
toutes les femmes sont l, et tous les sourires, et tout l'avenir, et
tout l'horizon, quand la force de la vie est complte, si c'est une
chose effroyable que le dsespoir, qu'est-ce donc dans la vieillesse,
quand les annes se prcipitent de plus en plus blmissantes,  cette
heure crpusculaire o l'on commence  voir les toiles de la tombe!

Tandis qu'il songeait, Toussaint entra, Jean Valjean se leva, et lui
demanda:

--De quel ct est-ce? savez-vous?

Toussaint, stupfaite, ne put que lui rpondre:

--Plat-il?

Jean Valjean reprit:

--Ne m'avez-vous pas dit tout  l'heure qu'on se bat?

--Ah! oui, monsieur, rpondit Toussaint. C'est du ct de Saint-Merry.

Il y a tel mouvement machinal qui nous vient,  notre insu mme, de
notre pense la plus profonde. Ce fut sans doute sous l'impulsion d'un
mouvement de ce genre, et dont il avait  peine conscience, que Jean
Valjean se trouva cinq minutes aprs dans la rue.

Il tait nu-tte, assis sur la borne de la porte de sa maison. Il
semblait couter.

La nuit tait venue.




Chapitre II

Le gamin ennemi des lumires


Combien de temps passa-t-il ainsi? Quels furent les flux et les reflux
de cette mditation tragique? se redressa-t-il? resta-t-il ploy?
avait-il t courb jusqu' tre bris? pouvait-il se redresser encore
et reprendre pied dans sa conscience sur quelque chose de solide? Il
n'aurait probablement pu le dire lui-mme.

La rue tait dserte. Quelques bourgeois inquiets qui rentraient
rapidement chez eux l'aperurent  peine. Chacun pour soi dans les temps
de pril. L'allumeur de nuit vint comme  l'ordinaire allumer le
rverbre, qui tait prcisment plac en face de la porte du n 7, et
s'en alla. Jean Valjean,  qui l'et examin dans cette ombre, n'et pas
sembl un homme vivant. Il tait l, assis sur la borne de sa porte,
immobile comme une larve de glace. Il y a de la conglation dans le
dsespoir. On entendait le tocsin et de vagues rumeurs orageuses. Au
milieu de toutes ces convulsions de la cloche mle  l'meute,
l'horloge de Saint-Paul sonna onze heures, gravement et sans se hter;
car le tocsin, c'est l'homme; l'heure, c'est Dieu. Le passage de l'heure
ne fit rien  Jean Valjean; Jean Valjean ne remua pas. Cependant,  peu
prs vers ce moment-l, une brusque dtonation clata du ct des
halles, une seconde la suivit, plus violente encore; c'tait
probablement cette attaque de la barricade de la rue de la Chanvrerie
que nous venons de voir repousse par Marius.  cette double dcharge,
dont la furie semblait accrue par la stupeur de la nuit, Jean Valjean
tressaillit; il se dressa du ct d'o le bruit venait; puis il retomba
sur la borne, il croisa les bras, et sa tte revint lentement se poser
sur sa poitrine.

Il reprit son tnbreux dialogue avec lui-mme.

Tout  coup, il leva les yeux, on marchait dans la rue, il entendait des
pas prs de lui, il regarda, et,  la lueur du rverbre, du ct de la
rue qui aboutit aux Archives, il aperut une figure livide, jeune et
radieuse.

Gavroche venait d'arriver rue de l'Homme-Arm.

Gavroche regardait en l'air, et paraissait chercher. Il voyait
parfaitement Jean Valjean, mais il ne s'en apercevait pas.

Gavroche, aprs avoir regard en l'air, regardait en bas; il se haussait
sur la pointe des pieds et ttait les portes et les fentres des
rez-de-chausse; elles taient toutes fermes, verrouilles et
cadenasses. Aprs avoir constat cinq ou six devantures de maisons
barricades de la sorte, le gamin haussa les paules, et entra en
matire avec lui-mme en ces termes:

--Pardi!

Puis il se remit  regarder en l'air.

Jean Valjean, qui, l'instant d'auparavant, dans la situation d'me o il
tait, n'et parl ni mme rpondu  personne, se sentit
irrsistiblement pouss  adresser la parole  cet enfant.

--Petit, dit-il, qu'est-ce que tu as?

--J'ai que j'ai faim, rpondit Gavroche nettement. Et il ajouta: Petit
vous-mme.

Jean Valjean fouilla dans son gousset et en tira une pice de cinq
francs.

Mais Gavroche, qui tait de l'espce du hoche-queue et qui passait vite
d'un geste  l'autre, venait de ramasser une pierre. Il avait aperu le
rverbre.

--Tiens, dit-il, vous avez encore vos lanternes ici. Vous n'tes pas en
rgle, mes amis. C'est du dsordre. Cassez-moi a.

Et il jeta la pierre dans le rverbre dont la vitre tomba avec un tel
fracas que des bourgeois, blottis sous leurs rideaux dans la maison d'en
face, crirent: Voil Quatre-vingt-treize!

Le rverbre oscilla violemment et s'teignit. La rue devint brusquement
noire.

--C'est a, la vieille rue, fit Gavroche, mets ton bonnet de nuit.

Et se tournant vers Jean Valjean:

--Comment est-ce que vous appelez ce monument gigantesque que vous avez
l au bout de la rue? C'est les Archives, pas vrai? Il faudrait me
chiffonner un peu ces grosses btes de colonnes-l, et en faire
gentiment une barricade.

Jean Valjean s'approcha de Gavroche.

--Pauvre tre, dit-il  demi-voix et se parlant  lui-mme, il a faim.

Et il lui mit la pice de cent sous dans la main.

Gavroche leva le nez, tonn de la grandeur de ce gros sou; il le
regarda dans l'obscurit, et la blancheur du gros sou l'blouit. Il
connaissait les pices de cinq francs par ou-dire; leur rputation lui
tait agrable; il fut charm d'en voir une de prs. Il dit: contemplons
le tigre.

Il le considra quelques instants avec extase; puis, se retournant vers
Jean Valjean, il lui tendit la pice et lui dit majestueusement:

--Bourgeois, j'aime mieux casser les lanternes. Reprenez votre bte
froce. On ne me corrompt point. a a cinq griffes; mais a ne
m'gratigne pas.

--As-tu une mre? demanda Jean Valjean.

Gavroche rpondit:

--Peut-tre plus que vous.

--Eh bien, reprit Jean Valjean, garde cet argent pour ta mre.

Gavroche se sentit remu. D'ailleurs, il venait de remarquer que l'homme
qui lui parlait n'avait pas de chapeau, et cela lui inspirait confiance.

--Vrai, dit-il, ce n'est pas pour m'empcher de casser les rverbres?

--Casse tout ce que tu voudras.

--Vous tes un brave homme, dit Gavroche.

Et il mit la pice de cinq francs dans une de ses poches.

Sa confiance croissant, il ajouta:

--tes-vous de la rue?

--Oui, pourquoi?

--Pourriez-vous m'indiquer le numro 7?

--Pourquoi faire le numro 7?

Ici l'enfant s'arrta, il craignit d'en avoir trop dit, il plongea
nergiquement ses ongles dans ses cheveux, et se borna  rpondre:

--Ah! voil.

Une ide traversa l'esprit de Jean Valjean. L'angoisse a de ces
lucidits-l. Il dit  l'enfant:

--Est-ce que c'est toi qui m'apportes la lettre que j'attends?

--Vous? dit Gavroche. Vous n'tes pas une femme.

--La lettre est pour mademoiselle Cosette, n'est-ce pas?

--Cosette? grommela Gavroche. Oui, je crois que c'est ce drle de
nom-l.

--Eh bien, reprit Jean Valjean, c'est moi qui dois lui remettre la
lettre. Donne.

--En ce cas, vous devez savoir que je suis envoy de la barricade?

--Sans doute, dit Jean Valjean.

Gavroche engloutit son poing dans une autre de ses poches et en tira un
papier pli en quatre.

Puis il fit le salut militaire.

--Respect  la dpche, dit-il. Elle vient du gouvernement provisoire.

--Donne, dit Jean Valjean.

Gavroche tenait le papier lev au-dessus de sa tte.

--Ne vous imaginez pas que c'est l un billet doux. C'est pour une
femme, mais c'est pour le peuple. Nous autres, nous nous battons, et
nous respectons le sexe. Nous ne sommes pas comme dans le grand monde o
il y a des lions qui envoient des poulets  des chameaux.

--Donne.

--Au fait, continua Gavroche, vous m'avez l'air d'un brave homme.

--Donne vite.

--Tenez.

Et il remit le papier  Jean Valjean.

--Et dpchez-vous, monsieur Chose, puisque mamselle Chosette attend.

Gavroche fut satisfait d'avoir produit ce mot.

Jean Valjean reprit:

--Est-ce  Saint-Merry qu'il faudra porter la rponse?

--Vous feriez l, s'cria Gavroche, une de ces ptisseries vulgairement
nommes brioches. Cette lettre vient de la barricade de la rue de la
Chanvrerie et j'y retourne. Bonsoir, citoyen.

Cela dit, Gavroche s'en alla, ou, pour mieux dire, reprit vers le lieu
d'o il venait son vol d'oiseau chapp. Il se replongea dans
l'obscurit comme s'il y faisait un trou, avec la rapidit rigide d'un
projectile; la ruelle de l'Homme-Arm redevint silencieuse et solitaire;
en un clin d'oeil, cet trange enfant, qui avait de l'ombre et du rve
en lui, s'tait enfonc dans la brume de ces ranges de maisons noires,
et s'y tait perdu comme de la fume dans des tnbres; et l'on et pu
le croire dissip et vanoui, si, quelques minutes aprs sa disparition,
une clatante cassure de vitre et le patatras splendide d'un rverbre
croulant sur le pav n'eussent brusquement rveill de nouveau les
bourgeois indigns. C'tait Gavroche qui passait rue du Chaume.




Chapitre III

Pendant que Cosette et Toussaint dorment


Jean Valjean rentra avec la lettre de Marius.

Il monta l'escalier  ttons, satisfait des tnbres comme le hibou qui
tient sa proie, ouvrit et referma doucement sa porte, couta s'il
n'entendait aucun bruit, constata que, selon toute apparence, Cosette et
Toussaint dormaient, plongea dans la bouteille du briquet Fumade trois
ou quatre allumettes avant de pouvoir faire jaillir l'tincelle, tant sa
main tremblait; il y avait du vol dans ce qu'il venait de faire. Enfin,
sa chandelle fut allume, il s'accouda sur la table, dplia le papier,
et lut.

Dans les motions violentes, on ne lit pas, on terrasse pour ainsi dire
le papier qu'on tient, on l'treint comme une victime, on le froisse, on
enfonce dedans les ongles de sa colre ou de son allgresse; on court 
la fin, on saute au commencement; l'attention a la fivre; elle comprend
en gros,  peu prs, l'essentiel; elle saisit un point, et tout le reste
disparat. Dans le billet de Marius  Cosette, Jean Valjean ne vit que
ces mots:

...Je meurs. Quand tu liras ceci, mon me sera prs de toi.

En prsence de ces deux lignes, il eut un blouissement horrible; il
resta un moment comme cras du changement d'motion qui se faisait en
lui, il regardait le billet de Marius avec une sorte d'tonnement ivre;
il avait devant les yeux cette splendeur, la mort de l'tre ha.

Il poussa un affreux cri de joie intrieure.--Ainsi, c'tait fini. Le
dnouement arrivait plus vite qu'on n'et os l'esprer. L'tre qui
encombrait sa destine disparaissait. Il s'en allait de lui-mme,
librement, de bonne volont. Sans que lui, Jean Valjean, et rien fait
pour cela, sans qu'il y et de sa faute, cet homme allait mourir.
Peut-tre mme tait-il dj mort.--Ici sa fivre fit des calculs.--Non.
Il n'est pas encore mort. La lettre a t visiblement crite pour tre
lue par Cosette le lendemain matin; depuis ces deux dcharges qu'on a
entendues entre onze heures et minuit, il n'y a rien eu; la barricade ne
sera srieusement attaque qu'au point du jour; mais c'est gal, du
moment o cet homme est ml  cette guerre, il est perdu; il est pris
dans l'engrenage.--Jean Valjean se sentait dlivr. Il allait donc, lui,
se retrouver seul avec Cosette. La concurrence cessait; l'avenir
recommenait. Il n'avait qu' garder ce billet dans sa poche. Cosette ne
saurait jamais ce que cet homme tait devenu. Il n'y a qu' laisser
les choses s'accomplir. Cet homme ne peut chapper. S'il n'est pas mort
encore, il est sr qu'il va mourir. Quel bonheur!

Tout cela dit en lui-mme, il devint sombre.

Puis il descendit et rveilla le portier.

Environ une heure aprs, Jean Valjean sortait en habit complet de garde
national et en armes. Le portier lui avait aisment trouv dans le
voisinage de quoi complter son quipement. Il avait un fusil charg et
une giberne pleine de cartouches. Il se dirigea du ct des halles.




Chapitre IV

Les excs de zle de Gavroche


Cependant il venait d'arriver une aventure  Gavroche.

Gavroche, aprs avoir consciencieusement lapid le rverbre de la rue
du Chaume, aborda la rue des Vieilles-Haudriettes, et n'y voyant pas un
chat, trouva l'occasion bonne pour entonner toute la chanson dont il
tait capable. Sa marche, loin de se ralentir par le chant, s'en
acclrait. Il se mit  semer le long des maisons endormies ou
terrifies ces couplets incendiaires:

          _L'oiseau mdit dans les charmilles_
          _Et prtend qu'hier Atala_
          _Avec un Russe s'en alla._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Mon ami pierrot, tu babilles,_
          _Parce que l'autre jour Mila_
          _Cogna sa vitre, et m'appela._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Les drlesses sont fort gentilles;_
          _Leur poison qui m'ensorcela_
          _Griserait monsieur Orfila._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _J'aime l'amour et ses bisbilles,_
          _J'aime Agns, j'aime Pamla,_
          _Lise en m'allumant se brla._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Jadis, quand je vis les mantilles_
          _De Suzette et de Zla,_
          _Mon me  leurs plis se mla._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Amour, quand, dans l'ombre o tu brilles,_
          _Tu coiffes de roses Lola,_
          _Je me damnerais pour cela._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Jeanne,  ton miroir tu t'habilles!_
          _Mon coeur un beau jour s'envola;_
          _Je crois que c'est Jeanne qui l'a._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Le soir en sortant des quadrilles,_
          _Je montre aux toiles Stella_
          _Et je leur dis: regardez-la._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

Gavroche, tout en chantant, prodiguait la pantomime. Le geste est le
point d'appui du refrain. Son visage, inpuisable rpertoire de masques,
faisait des grimaces plus convulsives et plus fantasques que les bouches
d'un linge trou dans un grand vent. Malheureusement, comme il tait
seul et dans la nuit, cela n'tait ni vu, ni visible. Il y a de ces
richesses perdues.

Soudain il s'arrta court.

--Interrompons la romance, dit-il.

Sa prunelle fline venait de distinguer dans le renfoncement d'une porte
cochre ce qu'on appelle en peinture un ensemble; c'est--dire un tre
et une chose; la chose tait une charrette  bras, l'tre tait un
Auvergnat qui dormait dedans.

Les bras de la charrette s'appuyaient sur le pav et la tte de
l'Auvergnat s'appuyait sur le tablier de la charrette. Son corps se
pelotonnait sur ce plan inclin et ses pieds touchaient la terre.

Gavroche, avec son exprience des choses de ce monde, reconnut un
ivrogne.

C'tait quelque commissionnaire du coin qui avait trop bu et qui dormait
trop.

--Voil, pensa Gavroche,  quoi servent les nuits d't. L'Auvergnat
s'endort dans sa charrette. On prend la charrette pour la Rpublique et
on laisse l'Auvergnat  la monarchie.

Son esprit venait d'tre illumin par la clart que voici:

--Cette charrette ferait joliment bien sur notre barricade.

L'Auvergnat ronflait.

Gavroche tira doucement la charrette par l'arrire et l'Auvergnat par
l'avant, c'est--dire par les pieds, et, au bout d'une minute,
l'Auvergnat, imperturbable, reposait  plat sur le pav.

La charrette tait dlivre.

Gavroche, habitu  faire face de toutes parts  l'imprvu, avait
toujours tout sur lui. Il fouilla dans une de ses poches, et en tira un
chiffon de papier et un bout de crayon rouge chip  quelque
charpentier.

Il crivit:

          _Rpublique franaise._

          Reu ta charrette.

Et il signa: Gavroche.

Cela fait, il mit le papier dans la poche du gilet de velours de
l'Auvergnat toujours ronflant, saisit le brancard dans ses deux poings,
et partit, dans la direction des halles, poussant devant lui la
charrette au grand galop avec un glorieux tapage triomphal.

Ceci tait prilleux. Il y avait un poste  l'Imprimerie royale.
Gavroche n'y songeait pas. Ce poste tait occup par des gardes
nationaux de la banlieue. Un certain veil commenait  mouvoir
l'escouade, et les ttes se soulevaient sur les lits de camp. Deux
rverbres briss coup sur coup, cette chanson chante  tue-tte, cela
tait beaucoup pour des rues si poltronnes, qui ont envie de dormir au
coucher du soleil, et qui mettent de si bonne heure leur teignoir sur
leur chandelle. Depuis une heure le gamin faisait dans cet
arrondissement paisible le vacarme d'un moucheron dans une bouteille. Le
sergent de la banlieue coutait. Il attendait. C'tait un homme prudent.

Le roulement forcen de la charrette combla la mesure de l'attente
possible, et dtermina le sergent  tenter une reconnaissance.

--Ils sont l toute une bande! dit-il, allons doucement.

Il tait clair que l'Hydre de l'Anarchie tait sortie de sa bote et
qu'elle se dmenait dans le quartier.

Et le sergent se hasarda hors du poste  pas sourds.

Tout  coup, Gavroche, poussant sa charrette, au moment o il allait
dboucher de la rue des Vieilles-Haudriettes, se trouva face  face avec
un uniforme, un shako, un plumet et un fusil.

Pour la seconde fois, il s'arrta net.

--Tiens, dit-il, c'est lui. Bonjour, l'ordre public.

Les tonnements de Gavroche taient courts et dgelaient vite.

--O vas-tu, voyou? cria le sergent.

--Citoyen, dit Gavroche, je ne vous ai pas encore appel bourgeois.
Pourquoi m'insultez-vous?

--O vas-tu, drle?

--Monsieur, reprit Gavroche, vous tiez peut-tre hier un homme
d'esprit, mais vous avez t destitu ce matin.

--Je te demande o tu vas, gredin?

Gavroche rpondit:

--Vous parlez gentiment. Vrai, on ne vous donnerait pas votre ge. Vous
devriez vendre tous vos cheveux cent francs la pice. Cela vous ferait
cinq cents francs.

--O vas-tu? o vas-tu? o vas-tu, bandit?

Gavroche repartit:

--Voil de vilains mots. La premire fois qu'on vous donnera  tter, il
faudra qu'on vous essuie mieux la bouche.

Le sergent croisa la bayonnette.

--Me diras-tu o tu vas,  la fin, misrable?

--Mon gnral, dit Gavroche, je vas chercher le mdecin pour mon pouse
qui est en couches.

--Aux armes! cria le sergent.

Se sauver par ce qui vous a perdu, c'est l le chef-d'oeuvre des hommes
forts; Gavroche mesura d'un coup d'oeil toute la situation. C'tait la
charrette qui l'avait compromis, c'tait  la charrette de le protger.

Au moment o le sergent allait fondre sur Gavroche, la charrette,
devenue projectile et lance  tour de bras, roulait sur lui avec furie,
et le sergent, atteint en plein ventre, tombait  la renverse dans le
ruisseau pendant que son fusil partait en l'air.

Au cri du sergent, les hommes du poste taient sortis ple-mle; le coup
de fusil dtermina une dcharge gnrale au hasard, aprs laquelle on
rechargea les armes et l'on recommena.

Cette mousquetade  colin-maillard dura un bon quart d'heure, et tua
quelques carreaux de vitre.

Cependant Gavroche, qui avait perdument rebrouss chemin, s'arrtait 
cinq ou six rues de l, et s'asseyait haletant sur la borne qui fait le
coin des Enfants-Rouges.

Il prtait l'oreille.

Aprs avoir souffl quelques instants, il se tourna du ct o la
fusillade faisait rage, leva sa main gauche  la hauteur de son nez, et
la lana trois fois en avant en se frappant de la main droite le
derrire de la tte; geste souverain dans lequel la gaminerie parisienne
a condens l'ironie franaise, et qui est videmment efficace, puisqu'il
a dj dur un demi-sicle.

Cette gat fut trouble par une rflexion amre.

--Oui, dit-il, je pouffe, je me tords, j'abonde en joie, mais je perds
ma route, il va falloir faire un dtour. Pourvu que j'arrive  temps 
la barricade!

L-dessus, il reprit sa course.

Et tout en courant:

--Ah , o en tais-je donc? dit-il.

Il se remit  chanter sa chanson en s'enfonant rapidement dans les
rues, et ceci dcrut dans les tnbres:

          _Mais il reste encor des bastilles,_
          _Et je vais mettre le hol_
          _Dans l'ordre public que voil._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Quelqu'un veut-il jouer aux quilles?_
          _Tout l'ancien monde s'croula_
          _Quand la grosse boule roula._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Vieux bon peuple,  coups de bquilles_
          _Cassons ce Louvre o s'tala_
          _La monarchie en falbala._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

          _Nous en avons forc les grilles;_
          _Le roi Charles Dix ce jour-l_
          _Tenait mal et se dcolla._

          _O vont les belles filles,_
          _Lon la._

La prise d'armes du poste ne fut point sans rsultat. La charrette fut
conquise, l'ivrogne fut fait prisonnier. L'une fut mise en fourrire;
l'autre fut plus tard un peu poursuivi devant les conseils de guerre
comme complice. Le ministre public d'alors fit preuve en cette
circonstance de son zle infatigable pour la dfense de la socit.

L'aventure de Gavroche, reste dans la tradition du quartier du Temple,
est un des souvenirs les plus terribles des vieux bourgeois du Marais,
et est intitule dans leur mmoire: Attaque nocturne du poste de
l'Imprimerie royale.






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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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