The Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Andr Lemoyne, by Andr Lemoyne

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Title: Oeuvres de Andr Lemoyne
       Une Idylle normande.--Le Moulin des Prs.--Alise d'vran.

Author: Andr Lemoyne

Release Date: December 9, 2005 [EBook #17271]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES DE ANDR LEMOYNE

_Une Idylle normande.--Le Moulin des Prs.--Alise d'vran_.

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31
M DCCC LXXXVI

IL A T TIR DE CET OUVRAGE:

10 exemplaires sur papier Whatman.
15 exemplaires sur papier de Chine.

_Tous ces exemplaires sont numrots et paraphs par l'diteur_.



UNE IDYLLE NORMANDE

_Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise_

_A Jules Sandeau_.




UNE IDYLLE NORMANDE

I


Le comte Henri de Morsalines avait sa trentaine sonne depuis deux mois
et cinq jours, le 15 avril 1860. Son pre, ancien armateur du Havre,
n'avait pas cru trop droger en gagnant,  grande vitesse, en toute
probit du reste, l'argent fivreux des affaires. De larges entreprises
maritimes, confies  d'intelligents capitaines et favorises d'une
heureuse toile et d'un bon vent, l'avaient promptement enrichi. Il
avait eu l'esprit de se retirer en veine de gain, et d'acheter cus
comptants plusieurs grosses fermes dans la haute et la basse Normandie;
son fils unique n'avait eu que la peine de natre, en vrai fils de roi,
dans la plume de grbe. Comme ceux  qui tout vient  souhait, il
n'avait presque jamais rien dsir. Ayant reu une trs belle ducation,
du reste, au collge Henri IV, et fait son droit comme tout le monde, il
se trouvait  sa majorit possesseur de trois cent bonnes mille livres
de rentes, en revenus de bien-fonds, qui ne roulent pas comme des pices
d'or et ne s'envolent pas comme des billets. Dans ces conditions, on est
 peu prs libre, de nos jours. Sans tre un homme de gnie, il tait
fort intelligent, d'aptitudes varies, et, trs heureusement pour un
petit monde d'lite, accusait une prfrence marque pour les belles
oeuvres d'art, surtout les toiles de paysagistes. Il ne ressemblait en
rien  quelques-uns de nos riches prudhommes contemporains qui furtent
sans pudeur les ateliers, achtent peu et parfois gratifient l'artiste
d'un sourire de commisration gouailleuse  faire lever les paules des
plus humbles. Lui, admirait srieusement, et payait fort bien. On dit
mme que plus d'un peintre en dtresse avait pu recevoir sans rougir
quelque srieux service de ses belles mains gnreuses. Dans le monde
des Arts, on ne parlait de lui qu'avec la plus courtoise dfrence.
Savoir donner de bonne grce est vraiment si rare, qu'on s'tonne
parfois du petit nombre des ingrats.

L'homme physique tait grand, vif, alerte, robuste, prompt  la
rplique. Un jour de march, un gars un peu avin, s'tant permis
quelques paroles outrecuidantes sur la fille d'un de ses fermiers, avait
t vivement apprhend au corps, et fait  genoux amende honorable
devant la pauvre fille rougissante et confuse. Dans son monde  lui,
pour deux ou trois petites affaires d'honneur dont j'oublie l'incident,
il s'tait fort correctement comport. De sorte que, si les paysannes le
regardaient comme un bon et solide garon, courageux et bienveillant,
les dames du meilleur monde le considraient comme un parfait
gentilhomme. A son ge, il avait un peu navigu, un peu chevauch, un
peu jou, un peu aim, dans le hasard des jours, sans s'tre jamais ni
trop amus, ni trop ennuy. Presque sans s'en apercevoir, il avait tout
doucement coul dans la trentaine en restant garon. A ceux qui lui
demandaient pourquoi il ne s'tait pas encore mari, il rpondait qu'il
n'avait pas eu le temps d'y songer. A ce parfait gentleman, il manquait
pourtant quelque chose, je ne sais quoi, un rien, une lueur dans la
physionomie; sa mre tait morte en lui donnant la vie. Le sourire et le
regard maternels n'avaient pas clair son berceau.

Ce jour-l, le comte avait pass la matine  tuer des lapins entre
Ravenoville et Saint-Marcouf, dans un pays accident dont les vieilles
futaies dominent les hauteurs et regardent de fort loin moutonner la
grande nappe bleue de la mer, tale magnifiquement depuis la pointe de
la Hougue jusqu'aux grves amonceles de la Vire. Une guerre aux
lapins, se disait-il, saint Hubert me pardonne! je suis honteux d'un
massacre pareil. Et tout n'est pas dtruit. Deux ou trois qu'on oublie
en donnent presque un millier l'an aprs. Quelle fcondit chez ces
aimables rongeurs, dans l'insondable mystre de leurs profonds
labyrinthes! On parle de la Vnus marine, et la Vnus souterraine, qu'en
dira-t-on?... mais je me sens quelque raideur au jarret; et le chasseur
s'allongea, parallle  son arme, dans l'ombre d'un vieux chne, en
aspirant  petites bouffes un long havane craquant sec, dont il
apprciait la valeur, tandis qu'un rossignol tout frais arriv de la
veille inaugurait  plein gosier les premires aubades du printemps.

Accoud nonchalamment sur un talus de mousse, le comte se prit d'abord 
rver, le regard perdu tout au fond de ces longues avenues o le ciel
n'est pas grand de trois aunes, comme aux yeux de Virgile, mais apparat
en demi-lune bleue, si petite, si troite et si loin qu'on dirait 
peine une troue d'cureuil.

Puis il ramena graduellement ses regards dans le voisinage, au bord d'un
chemin creux o le jour tamis par une haute range de htres rpandait
magiquement sa lumire bleutre. L il aperut quelque chose d'insolite,
blanc comme neige, hmisphrique comme un champignon gigantesque.
Tiens! s'exclama-t-il, un parasol de paysagiste... le parasol et la
bote  couleurs, et la pique et le sac de voyage... l'quipement
complet de l'heureux bohme qui chemine  son gr pour faire ses tudes
en plein air, et replier bagage au bon plaisir de Sa Grce nomade.
J'admire ce fervent adorateur de la nature, si carrment tabli dans mon
parc rserv; j'aimerais  savoir quelle route il a d prendre en dehors
de ma grille et des murs de clture, qui n'ont pas une seule brche. Je
ne connais que la taupe et l'hirondelle pour se frayer sans faon un
chemin si commode. Aprs tout, ce rveur peu soucieux des gardes
champtres m'a tout l'air d'un Juif errant qui serait  la mode. Soyons
hospitalier, abordons poliment notre homme. Et, sans plus attendre, le
comte descendit  la rencontre de l'inconnu.

Monsieur, mille pardons, mais je n'ai pas l'honneur....

--De me connatre? De profil, c'est possible, mais de face....

--Oui, l'oeil et la voix... mais la barbe me dsoriente, et j'ai beau
fouiller mes souvenirs....

--Allons, un effort de mmoire... un portrait de jeune peintre, en
habit somptueux comme Breughel de Velours.... Cheveux blonds  torrents.
Dans ta galerie,  droite.

--Georges!

--Parbleu....

Et les deux amis s'embrassrent trs cordialement, puis comme d'anciens
camarades, revinrent s'asseoir cte  cte sur le talus de mousse,
tandis que, surpris de leur indiffrence  son gard, le rossignol
redoublait de vitesse et d'intensit dans l'mission de ses vocalises.

Vraiment, dit Henri, je ne t'aurais pas reconnu avec ce masque bronz,
et ta barbe en ventail, comme celle du feu roi mon patron....

--Dame! les soleils trangers, les fatigues, les annes... sais-tu
qu'en voil sept ou huit?

--Huit... en rflchissant... et, je l'espre, tu nous reviens pour
longtemps....

--Qui sait?  une poque d'ordre composite aussi bizarre que la ntre,
les histoires les plus authentiques ressemblent  des aventures de
roman, et je ne sais vraiment pas ce que l'avenir me rserve....

--Et tu reviens de fort loin?

--D'gypte, d'Arabie, de la cte orientale d'Afrique o, entre
parenthses, j'ai failli laisser mes os de paysagiste, avant d'avoir
fini mon oeuvre, ce qui ne m'et pas absolument gay, et ce qui
t'explique un peu mon absence prolonge....

--Et depuis quand dbarqu?

--D'avant-hier seulement,  Granville, aprs avoir tourn l'Espagne par
Gibraltar. Ah! mon ami! le croirais-tu?  la fin de cette longue
traverse, quand je n'ai plus senti sous mon pied le bercement du
navire, quand j'ai pris terre en flairant les herbes, j'ai voulu d'abord
m'enfouir comme un ruminant dans ces bonnes et grasses valles
normandes, ne pouvant dtacher mes regards des longs prs qui verdoient
et verdoieraient jusqu'au bout du monde, si la mer ne les arrtait
pas.... J'ai laiss filer toutes seules mes malles sur Paris, et je bats
la campagne  travers les herbages, ivre de verdure et de joie dans ce
magnifique pays occidental qui pour la premire fois se rvle dans
toute sa gloire  mes yeux fatigus. Comme je porte toujours avec moi
quelque bout de toile et ma bote  couleurs, je n'ai pu me dfendre de
planter ici ma pique et mon parasol, et je commenais mon esquisse,
dans la fivre du premier mouvement, quand tu m'as drang... pardon,
cher ami, surpris et embrass comme un vieux camarade, aussi tonn sans
doute de me voir dans cette antique futaie, que moi de t'y
rencontrer.... Aprs tout, j'y pense, peut-tre suis-je ici chez toi,
car tu possdes tant de chteaux qui ne sont pas en Espagne....

--Oui, quelques-uns; tu es ici parfaitement chez toi tant qu'il te
plaira d'y sjourner, et mme si tt ou tard tu veux y faire un nid, mon
cher oiseau de passage....

--A la bonne heure! les annes ne t'ont pas amoindri: toujours mme
jeunesse de coeur.

--Parbleu, avec des artistes tels que toi.... Parti obscur, tu reviens
clbre. Sais-tu que depuis trois ou quatre ans on ne parle que de toi
dans Paris... on couvre d'or les plus petites toiles de Georges
Fontan.... Tes derniers envois au Salon rayonnent de lumire.... C'est
de l'Orient comme on n'en voyait plus... et tu gagnes de quatre-vingt 
cent mille francs chaque anne... la gloire et la fortune t'arrivent de
compagnie.

--Oui, l'Orient est d'un assez bon rapport pour les paysagistes...
quelques touffes de palmiers-doums, un passage d'autruches  la ligne
d'horizon, un vol de flamants roses, quatre ou cinq toiles miroitant
sur un bout de grve mouille, il n'en faut pas davantage....

Mais je n'ai pas oubli le bon gnie auquel je dois une si grande part
de mon succs. N'est-ce pas toi qui m'as tendu la main et gnreusement
ouvert ta bourse toute grande, dans un jour de dtresse? Tu m'as donn
spontanment et sans arrire-pense trente mille francs que tu pouvais
parfaitement croire  fonds perdus, quand je n'tais encore qu'un mince
bohme perdant courage et bien prs de sombrer dans le grand inconnu....

--Trente mille francs, que depuis tu m'as intgralement rembourss.

--Je n'en reste pas moins ton ternel oblig, comme  un frre de coeur
et d'art. Aussi, je bnis le hasard providentiel qui me jette
aujourd'hui sur ta route pour t'exprimer ma vive gratitude, et si jamais
 une heure quelconque de ma vie....

--J'en suis convaincu, cher et illustre matre....

--Je m'en veux pourtant de t'avoir cach quelque chose au jour nfaste
o tu m'as secouru... tu n'as jamais connu le fond de cette vieille
histoire, le plus douloureux et le plus cher secret de ma jeunesse; tu
vas le connatre.

--J'avais en effet toujours pressenti quelque mystrieuse aventure dans
ton pass, et puisque tu me crois digne de la confidence, j'coute:

--Tu sais qu'en faisant mes premires tudes de paysagiste, je courais
un peu les grves bretonnes et normandes, Houlgate, Cancale,
Arromanches, la Chapelle-en-Saint-Briac, etc.... A vingt et un ans,
robuste et bon nageur, je m'aventurais assez loin en mer,  l'aise dans
l'eau comme la mouette dans l'air, et prenant de prfrence mon bain de
sel et de lumire aux dernires lueurs du soleil couchant.

Un soir (c'tait  la Chapelle-en-Saint-Briac), je raconte sans
phrases, au courant des souvenirs. Je prenais mon bain comme d'habitude,
en toute nonchalance. Il y avait ce jour-l beaucoup de promeneurs sur
la grve, la dune et les roches. Au coucher du soleil, je crus
m'apercevoir d'un mouvement inusit dans la foule des promeneurs,
courant par bandes affoles sur le bord des plus hautes roches, avec de
grands gestes, que je distinguais fort bien, et sans doute de grands
cris que la distance et le bruit des lames m'empchaient d'entendre. Je
compris qu'il y avait un baigneur en danger. D'un rapide coup d'oeil,
j'embrassai l'horizon et me dirigeai en toute hte vers le point de la
mer o semblaient converger les gestes de la foule.... A quelques
brasses de moi, une tte blonde roulait chevele dans l'cume des
lames, je fus bientt sur elle et pus saisir  plein corps une jeune
fille presque vanouie.... Elle ouvrit dmesurment les yeux, me regarda
fixement et riva ses deux mains  mon cou dans une treinte dsespre,
mais presque aussitt les mains se dtendirent, et je n'eus qu'une masse
inerte  maintenir  flot tandis que je nageais d'un bras. La grve
n'tait pas loin, mais la mer se retirait et tu sais que, dans cette
_conche_ troite creuse en entonnoir, le flot de jusant, trs rapide,
est presque irrsistible: j'eus peine  vaincre la barre d'cume et
j'tais  bout de forces quand je heurtai la grve.... Pris de vertige,
j'eus comme un blouissement funbre avec un grand frisson
d'anantissement; mes yeux se fermrent... voil tout dans mes
souvenirs.

--Et tous deux furent sauvs, interrompit vivement le comte.

--Oui, mais attends la fin. Je n'ouvris les yeux que douze heures aprs,
dans mon lit d'auberge. Au chevet, un grave personnage inconnu semblait
pier mon rveil.

--Sauve? dis-je d'instinct....

--Oui, me rpondit-il, en me prenant les mains avec effusion.... Ma
fille... grce  vous.... Puis, aprs quelques instants de silence:
Quand on a fait preuve d'un tel courage, on doit tre homme d'honneur.
Je vous en prie, ne cherchez pas  me connatre.... Vous me voyez
heureux et navr, victime d'un grand dsastre, oblig de cacher mon nom,
mme de quitter la France; mais certainement nous nous reverrons, dans
un avenir trs prochain. Aujourd'hui, pardonnez-moi. Et me serrant de
nouveau les mains, le mystrieux personnage disparut en hte, comme si
quelque inexorable fatalit lui poussait les talons.

Pour ma part, j'eus un mois de fivre, et quand je pus me rendre 
Saint-Malo, le pre et la fille avaient quitt l'htel depuis vingt
jours pour une destination inconnue. O taient-ils? le sillon de tant
de navires s'efface  chaque heure sur la mer! On les supposait d'une
grande famille trangre, de l'Amrique espagnole, je crois. A une
poque aussi trouble que la ntre, tait-ce une affaire politique ou
quelque sinistre financier qui les expatriait? je ne l'ai jamais su.

--Et cette jeune fille, continua le comte mu et surpris, avant l'heure
du pril tu ne l'avais pas encore vue?

--Je l'avais rencontre deux fois sur la grve et j'avais admir sa
bonne grce de petite fe grandissante (elle avait quinze ans
peut-tre); sa luxuriante chevelure m'avait bloui, et j'tais rest
sous le charme de ses yeux songeurs, rvlant tout un monde de penses
dans l'aurore de la femme.

--Comme tu en parles, quel afflux d'loquence! dit Henri avec le plus
bienveillant des sourires.

--Je raconte simplement, reprit Georges. Je fus comme un fou durant
toute la saison chaude. Aux premires fracheurs de septembre, le
cerveau se calma. Ce fut alors que je me rfugiai dans l'art comme un
dsespr, et qu'un matin d'octobre (je m'en souviens, si tu l'as
oubli) je vins  toi en te disant: Henri, comme coloriste, j'ai
quelque chose en moi. Je voudrais voir l'Orient. Qu'en penses-tu?
Peut-tre dix mille francs suffiraient.... Et pour toute rponse tu
m'en donnas trente, avec le geste affable et le sourire princier de
Laurent le Magnifique.

--Le Dieu des Beaux-Arts m'en a su gr. Tes succs me rcompensent;
mais, pour en revenir une fois encore  cette jeune fille, tu ne l'as
jamais revue?

--Jamais.

--Et si, tt ou tard, tu la rencontrais?

--Ah! je donnerais tous mes rves de gloire et mes plus saintes joies
d'artiste pour une heure d'amour en toute franchise de coeur.... Mais
descendons de ces nuages platoniques et parlons un peu de toi, cher ami.
On prend des annes sous les hautes futaies de son parc aussi bien que
sur les planches d'un navire. A ton tour, raconte-moi tes aventures.
Es-tu rest garon, ou n'aurais-tu pas de beaux enfants  me faire
embrasser?

--Pas encore... mon genre de vie placide et d'apparence heureuse ne
s'est gure modifi depuis ton dpart: bains de mer, villes thermales,
champs de courses, bals et thtres, toujours la mme chose, et toujours
 peu prs les mmes figures. Cette ternelle existence au beau fixe,
implacable comme le bleu indigo du ciel napolitain chant par les
guitaristes, commenait  me donner sur les nerfs, quand un incident
fort inattendu s'est prsent dans ma vie.... Quelques mots suffiront,
puisque tu veux bien m'couter:

Dans l'aprs-midi d'une chaude journe fleurie (il y avait quelques
nues d'orage dans l'air et les plantes du jardin embaumaient), je
rptais au piano une fantaisie de Chopin, mu comme toujours de cette
musique trange, nerveuse et saccade, qui vous emporte dans son
tourbillon de fivre avec des notes poignantes comme un sanglot dans un
rve, quand j'aperus, derrire moi, dans la glace et comme encadre
dans le chambranle de la porte, une jeune femme blonde vtue de noir,
immobile comme une statue et semblant couter de tout son tre, dans le
religieux silence du recueillement. Je voulus m'interrompre, mais d'un
geste souverain et d'un regard o il y avait autant de prire que
d'autorit, elle m'obligea de continuer mon thme; et seulement lorsque
les dernires vibrations s'teignirent, elle vint  moi, comme les
apparitions en longues robes tranantes que Jean de Fiesole fait glisser
dans les fresques de ses paradis. Sa grande chevelure lui ruisselait aux
paules; elle n'tait pas d'un blond cendr, ni blond d'ambre, ni blond
de lin, mais d'un blond tonique, presque chtain,  reflets d'or.

Ici l'attention de Georges redoubla.

Trs bien, monsieur le comte, me dit-elle, vous comprenez la musique
des matres.

Je m'empressai de faire asseoir ma belle visiteuse et lui demandai ce
qui me valait l'honneur de sa venue.

Un vulgaire motif d'intrt, me rpondit-elle d'une voix toute
musicale; nous tombons des hauteurs de l'art sur la ralit plate. Mais
avant de vous exposer l'objet de ma visite, permettez-moi de vous
prsenter l'indiscrte personne qui a pris la libert de vous dranger.

Je m'inclinai respectueusement.

Vous ne vous en doutiez peut-tre pas, continua-t-elle, mais je suis de
vos parentes. Je me nomme Marie Alvars. Vous souvient-il de ce nom-l
dans votre famille?

--En effet, rpondis-je aprs rflexion, du ct maternel, parent
latrale, un peu lointaine, mais relle.

--Ma mre tant cousine de la vtre, reprit-elle d'une voix rserve, je
me trouve donc un peu votre nice. Nous avons trs longtemps vcu 
l'tranger. Moi-mme je suis ne en mer, aux bercements du navire, dans
un voyage au long cours de Liverpool  Valparaiso. Ma mre tait trop
souffrante pour me donner son lait, et comme il y avait une chvre 
bord, elle fut ma premire nourrice: ce qui explique, m'a-t-on dit, mon
caractre fantasque.

--Trs bizarre, en effet, interrompit Georges d'un ton de surprise
enjoue. Absolument comme l'ancien matre des Dieux, dont je comprends
aujourd'hui l'humeur capricante; tu m'y fais songer pour la premire
fois. Mais, pardon, continue.

--J'abrge mon rcit pour ne pas t'ennuyer. Elle me raconta que son
pre, un Espagnol de race, s'tait rfugi  la frontire de France en
temps de troubles (on se battra toujours au del des Pyrnes); qu'il
avait connu et pous sa mre  Argels; qu'esprant refaire sa fortune,
il avait navigu dans l'Inde et les deux Amriques; qu'en fin de compte,
comme un livre qui fait sa randonne, il tait revenu au gte pour
tre successivement matre de forges dans l'Arige, raffineur de sucre
dans le Pas-de-Calais ( Corbehem, je crois), et que tout rcemment il
tait venu s'chouer dans une filature  Fleury-sur-Andelle, o il se
trouvait traqu par une meute de cranciers avec un passif de deux cent
mille francs; que dans cette crise dsastreuse elle craignait un coup de
tte, que son pre avait quelque chose d'gar dans les yeux et qu'elle
avait pris sur elle de venir  moi de son propre mouvement. Elle me
parut trs digne et trs mue, et me dit en achevant: Monsieur le
comte, si ma dmarche vous parat trange, oubliez-la et pardonnez-moi;
si elle vous semble toute naturelle, faites simplement ce que vous dira
votre coeur.

Je la rassurai en prenant cong d'elle, et il rsulta de mes
informations que le noble Castillan, habile joueur de guitare et grand
rouleur de cigarettes, n'tait pas plus fait pour l'industrie qu'un
pote lyrique pour la traite des noirs; qu'il avait constamment
priclit dans les deux mondes; et, en rsum, comme la mauvaise chance
entrait au moins pour les trois quarts dans son jeu, je payai les
cranciers.

--Et de deux, pour ce dvouement de famille, s'cria Georges
spontanment dans un sincre lan d'enthousiasme.

--Oui, reprit Henri d'un ton modeste, mais grce  moi, l'honnte homme,
depuis, a pu tranquillement s'teindre dans son lit, et il m'a lgu son
trsor de fille.

--Destine sans doute  devenir ton joyau de femme?

--Comme tu le dis.... Elle me semblait un peu brusque et bizarre
d'abord, mais je me suis fait  son caractre.... Elle est vive,
intelligente, enjoue, spirituelle, trs bonne musicienne, et je dois te
dire qu'elle comprend fort bien tes paysages, qu'elle admire  tous les
Salons. C'est une de tes enthousiastes, et rcemment elle a su trouver
bec et ongles pour te dfendre contre un groupe de prtendus ralistes
qui voient mal et qui peignent lourd, gris, terne, sec et dur, en
croyant copier la nature, qui se moque ternellement d'eux, sachant
qu'elle n'est pas comprise. Marie Alvars, cher ami, connat toutes tes
oeuvres et t'apprcie, crois-le bien,  ta rare valeur. Mais je me
trouve naf, voil une grande heure que je dpense  te parler d'elle
quand j'ai sur moi son portrait: une miniature ovale tout rcemment
peinte et assez bien venue sur une feuille d'ivoire. En attendant que je
te prsente  l'original, tiens, regarde. Qu'en dis-tu?

Ici Georges fit un haut-le-corps  en perdre l'quilibre s'il n'avait eu
si bonne assiette sur son trne de mousse. La jeune fille qu'il avait
sauve, devenue femme, lui souriait comme la Joconde dans ce petit cadre
ovale  fil d'or.

Sa voix lui resta dans la gorge.

Mais comme, pour sa part, le comte attachait des yeux fort complaisants
sur la gracieuse et vivante image, le trouble de Georges lui chappa
sans doute, et quand il interrogea du regard le paysagiste:

Trs belle, rpondit Georges. Et... tu l'aimes?

--Je l'aime, oui et non, pas prcisment; je n'en suis pas fou, ce n'est
pas du dlire; mais entre dans ma vie par surprise, elle y est reste
comme un enchantement; et je crois que, si je venais  la perdre, je ne
m'en consolerais pas.

--Alors, tu l'aimes profondment, dit Georges d'une voix lente et toute
songeuse.... Et un combat terrible se passa dans le coeur du pauvre
artiste, qui se trouvait entre l'homme dvou, l'ami des grands jours,
qui l'avait arrach lui-mme de l'abme, et la femme de ses rves qui
lui souriait dans tout le rayonnement de sa beaut; il allait la revoir
sans doute, dans une heure peut-tre. Il comprit que, s'il restait, il
n'aurait plus la force de partir, et il fallait se dcider vite. La
lutte fut hroque. Il triompha; des perles de sueur froide lui
couronnaient les tempes. Allons se dit-il, soyons homme. Et il
chercha quel honnte prtexte il pourrait bien inventer pour que son
brusque dpart et une apparence de raison.

Il se creusa la tte et crut avoir enfin trouv. Pour mieux jouer sa
grave comdie, il se frappa le front comme au choc d'une ide subite,
descendit vivement de son tertre sans mot dire et, d'un air fort
proccup, s'tira, s'broua, touffa mme un petit billement, cligna
des yeux du ct de sa pique et de son parasol, puis, se plantant droit
devant le comte:

Tous mes regrets, cher ami, mais avec toi j'oublie les heures. Non pas
que je veuille en goste achever mon esquisse aujourd'hui, mais le
soleil baisse, et, pour tre en gare avant la nuit, je n'ai pas trop de
mes deux jambes.

--Comment, en gare? tes deux jambes? rpliqua le comte surpris et
faisant la moue, tu plaisantes. Tu ne veux pas me donner l'trenne de
ton retour? Puisque tu as fait tant que de venir jusqu' mes vieux
arbres, reste au moins une semaine ou deux, que j'aie le temps de te
reconnatre. Qui t'en empche et qui te presse? tu n'as pas, je suppose,
quelque diablotin  tes trousses, comme aux ballades du moyen ge.
Allons, c'est dcid, tu restes.

--Impossible, rpondit Georges avec le plus grand srieux. Je m'aperois
un peu tard, comme toujours, que je suis un pauvre tourdi, m'amusant
aux fleurs de la route et oubliant le principal, comme le Chaperon
rouge. Tiens, regarde: Dpart de Hambourg, le 18,  six heures du matin;
nous sommes au 15,  peine ai-je le temps en toute hte.

Et,  l'appui de son dire, le paysagiste exhibait une carte imprime des
Vapeurs rguliers faisant par mer le service de Hambourg  Berghen,
carte qu'il avait prise  tout hasard en passant  Granville; il ajouta:

Je serais seul, peu m'importerait l'poque du voyage, mais l-bas doit
m'attendre un camarade d'atelier de la rue Carnot, un ami fervent qui,
durant ma longue absence de Paris, s'est religieusement consacr  mes
succs d'artiste, en exposant mes toiles  tous les Salons. C'est grce
 lui que mes envois de chaque anne n'ont pas t interrompus. Puis-je
dcemment lui fausser compagnie et laisser se morfondre au quai
d'embarquement un si brave camarade, aprs avoir engag ma parole? Nous
devons faire ensemble notre tour de Norvge. Des pays du soleil, je
remonte au pays des neiges. Aprs avoir peint des palmiers et des
cdres, on fera des bouleaux et des pins. N'est-ce pas original, comme
loi de contraste?

--Et sans tre trop indiscret, poursuivit le comte opinitre, saurai-je
le nom du malencontreux ami qui t'enlve?

--Jules Bor, le peintre de marines, dont tu possdes une _cluse_ et un
_Bassin de carnage_.

Et entran lui-mme par la conviction de son courageux mensonge,
Georges ft all en Norvge, comme il le disait, pour tre jusqu'au bout
dans la logique de son rle.

Henri se rcria pourtant, Georges rpliqua et plaida si chaudement sa
cause, qu'elle tait bien prs d'tre gagne.... Mais quelque chose
d'imprvu drangea toutes ses combinaisons. La Fatalit s'en mla, comme
toujours. Cette fois elle tenait en main une petite ombrelle verte au
fond de la grande avenue. Le comte l'aperut le premier et, le coeur
allg, s'cria tout joyeux:

Ah! ma foi! tant pis pour toi! Voici la chtelaine qui s'avance de
notre ct, tu lui expliqueras tes raisons comme tu pourras. Essaye de
la convaincre. Pour moi, je m'efface absolument.




II


La belle promeneuse n'avait pas encore aperu nos deux personnages quand
elle arriva au point culminant de la grande avenue, sur la pelouse de
haute lisse o se croisaient les quatre chemins verts. L, elle s'arrta
court en repliant son ombrelle. Soit que la pente, assez rude  monter,
l'et un peu fatigue; soit qu'elle ft trop anime par une marche
rapide; soit enfin que les rayons vivifiants des premiers soleils lui
eussent empourpr les joues, elle jugea  propos de faire une halte,
s'orienta du regard et respira longuement. taient-ce les parfums des
pommiers en fleurs, rpandus par larges tranes dans l'air attidi;
taient-ce les violettes caches ou les pines blanches qui parlaient du
printemps  ses petites narines roses, dilates et toutes frmissantes?
Non, sans doute; sa pense tait ailleurs qu'aux idylles ce jour-l.
D'instinct elle flairait quelque chose d'inconnu dans la brise.
D'ailleurs les attributs de l'artiste en voyage, la pique et le parasol
au bord du chemin creux, n'avaient pas chapp  son premier coup d'oeil
et venaient d'voquer brusquement dans sa mmoire toute une scne
lumineuse du pass, mais d'une poque dj lointaine, o la ralit se
mariait au rve. Elle tressaillit, comme claire d'un infaillible
pressentiment; et quand d'assez loin, prs du comte, elle aperut
l'tranger, elle n'eut pas un doute. C'est lui, pensa-t-elle. Presque
sans le voir, elle l'avait reconnu. Tout le sang de ses veines lui
reflua au coeur. Elle n'tait gure prpare  une commotion si forte,
et fut oblige de s'appuyer un instant sur la haute canne de son
ombrelle marine. Elle se matrisa pourtant peu  peu, et quand elle put
reprendre sa marche, cette fois, grave et recueillie, elle avait
recouvr tout le sang-froid apparent qu'exigeait la situation nouvelle.

Le comte vint  sa rencontre, et lui prenant la main:

Heureuse fortune pour nous, Marie. Permettez-moi de vous prsenter un
de mes plus anciens amis, que jusqu' prsent vous connaissiez
simplement par ses oeuvres, Georges Fontan, qui nous revient
d'gypte....

Georges s'inclina profondment en essayant de voiler son trouble.

Soyez le bienvenu, monsieur, dit Marie, de sa voix musicale et
pntrante, impassible de visage, mais avec l'accent du plus grand
accueil.

--J'ose esprer, Marie, reprit le comte, que vous serez plus heureuse
que moi. Georges voulait absolument repartir ce soir mme. A peine ai-je
eu le temps de l'entrevoir. Faites-moi la grce d'insister pour qu'il
nous reste au moins quelques jours.

--Ah! monsieur, dit Marie, en le regardant bien cette fois, je... vous
en prie.

Pour toute rponse, l'artiste s'inclina de nouveau dans le rayonnement
de son regard. Il tait subjugu.

Le comte de Morsalines ramassa son fusil, qu'il avait failli oublier
(faute assez grave pour un chasseur); Georges boucla, tant bien que mal,
sur un coin d'paule, les courroies de son quipement, et Marie Alvars
rouvrit son ombrelle, en reprenant le chemin de l'avenue. Ils revinrent
ensemble  menus pas au chteau, en changeant un peu au hasard quelques
phrases toutes faites sur la belle soire d'avril.

De quel sicle datait le chteau? tait-ce brique ou granit de Barfleur?
Et le mobilier? de style Renaissance ou Louis XV? Peu nous importe,
n'est-ce pas? Ce que je puis vous affirmer, c'est que notre nouvel hte
trouva dans sa chambre d'ami linge de luxe, brosse  barbe, lime 
ongles, rasoirs de bonne trempe, ciseaux droits et curvilignes, petits
et grands miroirs, savons trs onctueux, eaux de senteur o les Flores
des Deux Mondes se donnaient rendez-vous, en un mot tout ce qu'il lui
fallait pour refaire sa toilette de plerin, de sorte qu'il descendit
fort prsentable  l'heure du dner.

Ils devaient dner seuls. Il y avait bien un quatrime couvert, pour une
respectable demoiselle de la maison, une soeur pune de feu Alvars,
que je cite seulement pour mmoire, mais elle fut peu gnante
ce-soir-l, ayant d s'absenter pour une oeuvre de charit et pousser 
quelques lieues jusqu' Sainte-Mre-glise, d'o elle devait revenir le
lendemain.

Ils dnrent donc tous trois seuls, et purent deviser librement en toute
fantaisie.

Je crois que, parmi les nombreux indignes de la Manche et du Calvados
et mme des cinq dpartements de l'ancienne Normandie (pour ne pas trop
largir notre cercle), on et trouv difficilement, dans la slection
humaine, des types aussi accentus que ceux de nos trois personnages,
comme richesse intrinsque d'organisme, et rares produits modernes de
notre monde civilis.

Il avait trs belle mine, le paysagiste, avec sa fine barbe rousse en
ventail, comme les aimait notre cher et regrett Ricard, petit-fils du
Titien, n par erreur sous notre latitude; mais ce qu'il avait de
particulirement remarquable, c'tait l'oeil: l'iris, brun comme une
goutte de caf noir, tait sabl de points d'or, et le regard, srieux
et recueilli, avait une longue porte comme ceux des marins, des rveurs
et des fauves, habitus  embrasser d'un coup d'oeil de grands espaces
de mer ou de ciel. Pour avoir longtemps vcu dans les sables d'gypte,
il avait gard dans l'oeil un vague reflet du dsert, et quand le regard
s'animait sous une paupire frange de longs cils, il y avait l du
velours et du feu. A l'appui du regard la parole tait vive, ardente,
colore, tout en images comme les versets de la Bible et les rcits des
conteurs orientaux. A son insu, Marie Alvars subissait le charme
trange de ses regards et vibrait aux sons purs de ses paroles magiques.

Elle tait vtue simplement d'une robe vert ple, garnie de dentelles
noires, dont le corsage chancr carrment faisait singulirement valoir
la jeune femme panouie dans son luxe de beaut. Le cou, d'une blancheur
mate, tait merveilleux d'inflexions aux moindres caprices de la pense;
et, aux torsades opulentes de sa chevelure, on comprenait qu' la
rigueur elle aurait pu s'en habiller comme ve; sa voix musicale tait
grave comme un son d'orgue ou caressante comme une prire de petite
fille.

Le comte, dont vous connaissez dj le portrait, fut comme toujours
affable et spirituel, dou de la rare facult de savoir bien couter,
trs sobre d'interruptions, fort heureux d'assister  cette paisible
fte de l'intelligence o le coeur entrait pour une grande part,
nullement fch d'ailleurs de rchauffer son flegme un peu britannique 
cette ardente causerie dont Georges et Marie faisaient  eux deux
presque tous les frais. C'est rellement tout un monde que la
conversation intime d'un artiste bien dou, qui voit juste, apprcie
bien et trouve la plus belle des langues, la ntre, pour traduire en
notes rapides et colores tout son flux pittoresque de riches penses
inattendues.

Bien que d'un ton fort rserv, Marie Alvars fut trs curieuse au fond,
comme sans doute elle se croyait en droit de l'tre; nerveuse, inquite,
incisive, interrogeante, elle multiplia les questions sur tous les
points, serre d'arguments comme un rquisitoire; elle voulut tout
savoir de sa vie, surtout aprs son dpart d'Alexandrie, depuis trois
annes, poque de ses dernires nouvelles au comte de Morsalines, son
meilleur ami. Comme Georges n'avait rien  cacher, ni rien  inventer,
ses explications furent toutes naturelles. Il raconta qu' son arrive
 Alexandrie, et durant son sjour au Caire, jaloux d'abord de se faire
un nom  tout prix, il avait travaill avec rage,  en perdre les yeux:
tudiant les sables, les ciels, les grves, essayant de rendre la grce
de forme ou la grandeur d'aspect des platanes, des lentisques, des
cdres ou des tamariniers;  ses yeux la couleur n'tait plus dans
l'emptement en claboussures papillotantes des romantiques, ni dans les
froides grisailles aux maigres contours des Ingristes. Pour lui la vraie
couleur tait simplement la logique de la lumire tombant sur les objets
et en prcisant les valeurs relatives: ce qu'il avait essay de rendre
et ce qui constituait la relle originalit de ses oeuvres, grassement
claires, sans charlatanisme de tons criards.

Il raconta qu'en partant d'Alexandrie il tait all  Zanzibar, de l
sur la cte orientale d'Afrique, et qu'en s'engageant dans l'intrieur
des terres, lui et son escorte avaient t capturs par un chef de tribu
indigne qui l'avait gard trois ans prisonnier; qu'il avait eu la vie
sauve grce  son talent de peintre: il avait grossirement esquiss,
disait-il, Sa Majest africaine, assez haute en couleur, nuance
d'acajou, une espce de Soulouque moins l'uniforme, ainsi que la reine
teinte de palissandre, les principaux dignitaires couronns de plumes
d'oiseaux rares, et toute leur progniture, vrais singes d'enfants
grotesques,  jambes grles et  tte d'hydrocphales, tels que dj
nous les avait montrs Decamps, etc., etc. Au bout de trois annes
d'anxits, de fivres, de nuits  moustiques, de peintures forces, il
avait d sa dlivrance au passage d'une grande caravane anglaise, qui
l'avait trs hospitalirement recueilli. Il rapportait dans ses poches
de voyageur une foule de menus objets tenant peu de place, mais du plus
grand prix. Il tala sur les fleurs de neige de la nappe damasse de
petits scarabes historiques de cornaline orientale, d'meraude et de
jaspe vert, qui avaient eu l'honneur de dormir, plusieurs sicles, sur
la poitrine des Pharaons dfunts dans une hypoge de la Haute-gypte;
des fragments d'ambre jaune d'une admirable transparence o
s'enchssaient, parfaitement conservs, des insectes au corselet noir et
aux lytres de vermillon; curieux spcimens d'espces disparues, qui,
bien avant notre dluge, depuis des milliers d'annes, furent embaums
tout vifs dans ces merveilleuses larmes d'or; enfin il exhiba deux
perles rares, que lui avait donnes l'iman de Mascate, perles en forme
de poire, grosses comme les perles blanches de notre gui d'Europe et que
Marie Alvars trouva fort belles; il glissa ces deux gouttes de lait
irises dans le creux de sa petite main longue, fluette, moite et rose,
et pour elles Marie Alvars eut un clair involontaire dans les yeux.

Aprs le dner, toute la soire fut charmante: elle se passa en musique.
Marie Alvars, d'une voix mue, pntrante, frache de timbre comme
celle d'un enfant, chanta les plus belles pages de _Don Juan_ et de la
_Flte enchante_. La voix du paysagiste, un peu rude d'accent, mais
d'une riche sonorit, fort juste et bien rythme, ne fut pas trop
indigne de _Pamina_ dans le fameux duo d'amour en andante qu'on bisse
toujours au thtre. Il fut galement biss par le comte, formant  lui
seul tout l'auditoire, et lui-mme fit preuve de la meilleure grce en
excutant avec la sret de main d'un matre la _Marche turque_, vraie
musique de fte, de joie et de lumire, qui pour le nouvel hte
s'panouissait en fleurs de bienvenue.

On se quitta un peu tard. Marie Alvars fit une profonde rvrence au
paysagiste, mais sans lui offrir la main, et le comte reconduisit
Georges  son oreiller en lui disant:

Comme tu es ici chez toi, tu commanderas. Demain,  ton gr, tu
dormiras ta grasse matine ou tu continueras ton esquisse dans l'_Avenue
des Htres_; moi je reprendrai mon fusil et les furets pour achever, si
faire se peut, l'extinction de mes rongeurs. A onze heures prcises le
djeuner, si l'heure te convient. Alors nous aviserons pour
l'aprs-midi. Le programme fut adopt.

Nos rves, a-t-on dit, ne sont pas autre chose que l'intensit de la vie
relle, en rose ou en noir. Cette nuit-l, tous trois dormirent en rose,
mais les rves furent bien diffrents.

Marie Alvars se demanda d'abord si les raisons que l'artiste avait
donnes de sa longue absence taient fort concluantes. Il restait  cet
gard dans sa pense quelques nuages persistants, mais ils se
dissiprent dans l'envahissement du premier sommeil. Quand elle fut
entre dans le pays des songes, perdant les notions de l'espace et du
temps, elle rva que Georges lui faisait une cour assidue de huit annes
(un an de plus que Jacob pour Rachel); mais les vnements
s'accomplissaient dans les plus singulires conditions: elle traversait
 la nage un grand lac d'gypte dont elle ignorait le nom (bien au del
du Nil blanc), et dans les eaux tides et parfumes, parmi les roses
bleues des nymphaeas, Georges la poursuivait sans pouvoir jamais
l'atteindre. Ce lac tait immense, et la poursuite dura huit annes, au
bout desquelles le nageur puis succombait. Au dernier souffle, au
dernier regard de l'infortun poursuivant, elle fut prise de piti, se
dtourna pour l'envelopper de ses deux bras, et put le ramener vivant
dans une le fleurie, o commena pour eux l'ternit des plus saintes
joies permises, comme dans une ferie de l'Ancien Testament.

Le sommeil de Georges le conduisit, par des chemins de traverse, au
palais de la Belle au bois dormant. La difficult n'tait pas d'y
entrer, mais, cette fois, d'en sortir. D'antiques forts sans issues,
hautes comme des flches de cathdrales, en dfendaient les abords, et
de la dernire fentre on n'apercevait ni la campagne, ni la mer.
Georges essayait de fuir, mais ses jambes se drobaient, et dans un
palais diaphane, en costume de crmonie, sur un grand lit de parade,
une jeune et belle dormeuse, la fiance de son meilleur ami, lui
souriait, les yeux ferms, l'apercevant fort bien  travers ses
paupires closes, et il entendait sa pense lui dire clairement: Pas
d'efforts inutiles, tu ne partiras plus.

Pour le comte, il rva tout naturellement de son prochain mariage
(Georges tant son tmoin), et de longues annes d'un bonheur paisible,
o toute une ligne de petits Morsalines, levs dans les traditions du
pre, vivaient en protecteurs intelligents des beaux-arts, comme une
vraie filire moderne de Mdicis, par un heureux anachronisme, dans
notre sicle de fer anglo-amricain.

Georges fut sur pied de grand matin et chercha  savoir o il se
trouvait. tait-ce bien sur notre globe ou dans le royaume des fes? Il
ouvrit ses fentres, l'air vif le dgrisa: la mer moutonnait en bas 
trois quarts de lieue, et sur les pentes boises la grasse Normandie
talait franchement ses verdures aux caresses de l'aurore. L'instinct du
paysagiste se rveilla, Georges partit pour l'avenue des Htres, se mit
rsolument  l'oeuvre dans la rose, et  onze heures son esquisse tait
finie, avec une large trane de soleil sous les branches et une fine
bue d'opale  la ligne d'horizon.

Tiens, dit-il  Henri, qui vint  sa rencontre, voil ton Avenue pour
dcorer ta salle  manger, je n'en suis pas mcontent. Elle fera trs
bon effet dans un petit cadre  biseau sabl.

Marie tait descendue; elle admira l'esquisse, et on djeuna d'assez
joyeuse humeur, l'acclimatation morale et intellectuelle tant dj
parfaite entre les trois convives. A table on parla de ce qu'il y aurait
 voir aux environs dans l'aprs-midi. On cita la tour de la Hougue,
clbre par l'clatant dsastre de Tourville; le phare de Barfleur, qui
ne ressemble en rien  son illustre frre de Cordouan, le somptueux
difice de Louis XIV, mais qui, tout moderne, dresse d'un jet dans le
ciel sa tige de granit monochrome, comme un jonc dmesur d'un seul
brin qui, plant dans l'cume des mares, peut sans crainte osciller aux
temptes, avec son toile blanche au front qui regarde  dix lieues.
Enfin on parla de la _Sinope_, petite rivire sinueuse dans une valle
profonde, trs pittoresque vers la fin de son parcours, entre le hameau
de Lestre et le havre de Quinville. Consult sur les trois points,
Georges donna la prfrence  la petite rivire.

Adopt, dit Henri, et puisqu'il en est ainsi, la valle se trouvant 
une lieue tout au plus, je vous y conduirai d'abord, et Marie t'en fera
les honneurs, tandis que je retournerai jusqu' Sainte-Mre-glise,
chercher Mlle Marthe Alvars, pure Espagnole du pays des oranges, qui
n'aime gure  voyager seule en voiture et que mon plus habile cocher ne
rassure pas. Vous aurez tout le loisir de faire une belle promenade, et
les premiers rentrs  la maison attendront les retardataires. Le plan
fut agr. On attela  midi et demi. A une heure, prs de Quinville, 
l'embranchement des routes, Georges et Marie mirent pied  terre et le
comte tourna bride en leur disant: A ce soir.

La valle s'ouvrait  quelques pas de la route. Georges et Marie
n'eurent qu' descendre par un troit sentier, entre deux haies o deux
personnes ne pouvaient passer de front. Marie prit les devants  titre
de cicerone en marchant assez vite, et bientt les deux promeneurs
virent miroiter la petite rivire, droule comme un ruban d'azur au
fond de sa valle.

Le temps tait superbe. Dans le ciel calme, d'un bleu ple, quelques
nues diaphanes tranaient nonchalamment comme des charpes blanches. Le
printemps n'tait pas trs avanc, les ormes et les chnes n'avaient pas
encore de feuilles, mais par milliers les bourgeons ptillaient au bout
des branches, et les petits saules de la rivire, tout frais habills de
vert tendre, se contemplaient en compagnie des larges fleurs d'or des
populages, des aigrettes neigeuses du trfle d'eau et des lgantes
cardamines roses. Les glantiers n'avaient pas encore fleuri, mais dj
les pommiers, les aubpines, les violettes avaient donn leurs notes
suaves dans le concert des parfums printaniers. Et les oiseaux
chantaient. Le merle redisait tout en joie sa ritournelle aux sons
flts; la grive rptait sa phrase accentue au timbre guttural; de
fort loin,  la cime des hauts arbres, les ramiers, roucoulant  voix
sourde et profonde, versaient au coeur de graves penses d'amour; et par
intervalles, au vent frais de la cte, la mer, qui brisait  une
demi-lieue, et qu'on entendait sans la voir, dominait tous ces bruits
sans les teindre, et jetait, comme un orgue de fte, sa rumeur
grandiose aux premires solennits du printemps.

Ils taient seuls tous deux, libres pour la premire fois d'changer
sans contrainte leurs penses, et ils avaient tant de choses  se dire,
eux surtout qui ne s'taient jamais parl! Bien qu'il se ft pass huit
annes depuis la scne tragique o Georges avait fait preuve d'un si
grand courage, le souvenir en tait prsent dans la mmoire de Marie
Alvars comme si l'pisode et dat de la veille. Ce grave paysagiste,
revenu, sans mot dire, des pays trangers, bronz par les soleils du
Nil, et dj clbre  un ge o tant d'autres commencent  peine 
faire parler d'eux, il tait l, marchant tout prs d'elle, rglant son
pas sur le sien, et l'enveloppant de ses regards discrets, dont il
essayait d'assoupir les lueurs, qui rvlaient une rare nergie dans
l'homme, et dans l'artiste une douceur infinie. Quand ils furent arrivs
presque  la berge de la rivire, sur une haute pelouse arrondie en
divan naturel, elle s'arrta et lui indiqua du geste, comme elle lui et
offert un fauteuil dans son salon, une place dans l'herbe o elle
s'tait assise la premire; elle jugea que l'heure tait venue d'tre
enfin claire: elle tait fort mue, mais dcide  tout savoir. Elle
se recueillit un instant pour assurer son courage et entama l'entretien
rsolument, en femme assez forte pour tenir tte aux ventualits les
plus dsesprantes.

Elle commena presque sur le ton de l'indiffrence.

Vous m'avez bien reconnue, n'est-ce pas? dit-elle, ses yeux d'un vert
sombre interrogeant les siens.

D'un signe de tte affirmatif, Georges rpondit aussitt, comme si
l'ombre d'un doute l'et gravement injuri.

Et, continua-t-elle, vous n'avez pas song un seul instant que cette
petite fille, devenue grande depuis, dont vous avez sauv la vie au
pril de la vtre, pourrait en conserver quelque gratitude, et serait
peut-tre un jour... heureuse de vous l'exprimer?

--Ce que j'ai fait tait fort simple, trs naturel, et tout autre  ma
place....

--En et fait autant, vous croyez? rpliqua-t-elle, un peu dsappointe.
Alors, en sauvant cette jeune fille vous n'avez obi qu' un mouvement
de commisration banale. Vous l'avez secourue comme toute autre
baigneuse anonyme en dtresse, ne vous proccupant que d'un facile
devoir accompli.

--Non, certes, se rcria vivement l'artiste, et j'aurais donn tout le
sang de mes veines pour prserver des injures de la mer une seule boucle
de sa chevelure.

--Ah! fit-elle tout heureuse, en voilant l'clair de ses yeux, vous la
connaissiez donc un peu dj, vous l'aviez sans doute aperue....

--Parmi les promeneuses de la grve, et j'avais admir sa bonne grce
toute franaise, et quelque chose de plus en elle, un type tranger,
d'une aristocratie rare, qui me parlait de l'Espagne o l'Arabie a
pass....

Impression trs juste, pensa-t-elle, avec une imperceptible rougeur de
joie; et reprenant la parole:

Pourtant, depuis, vous n'avez pas cherch  savoir ce qu'elle tait
devenue?

--C'tait mon voeu le plus cher, mais aprs un mois de fivre, quand je
pus enfin marcher et revivre, elle et sa famille avaient dj fait voile
pour un pays inconnu....

--Le monde est-il donc si grand? rpliqua-t-elle, aujourd'hui qu'on en
peut faire le tour en trois ou quatre mois. Dans un sicle de vapeur et
de voies rapides, on cherche, on demande, on s'enquiert, on
s'informe.... Il suffit de quelques signes indicateurs, en voulant bien,
avec un peu de persistance....

--Et le vrai nom que je ne savais pas!... reprit-il avec une certaine
animation, bien plus mu par ces lointains souvenirs que proccup de sa
dfense personnelle.

Ce fut alors qu'il lui raconta la visite prcipite qu'il avait reue
de son pre, voyageant sous un nom d'emprunt et le suppliant d'oublier
ses traces.

J'ignorais ces dtails, rpondit-elle, surprise et trouble, il ne
m'en avait jamais rien dit; et son coeur, immuable jusque-l, commenait
 plaider de lui-mme les circonstances attnuantes en faveur de
l'artiste qui la contemplait.

Georges ajouta:

Quelque chose de plus grave m'arrtait.... J'avais pressenti
qu'elle-mme m'interdirait de la connatre, qu'un abme se creusait
entre nous deux, qu'elle avait pass l'Ocan pour me dfendre
l'esprance.... Et en effet,  quoi pouvais-je prtendre alors?

--Les vrais artistes peuvent prtendre  tout, rpliqua-t-elle
vivement, et sans transition, n'admettant pas les moyens termes, elle
lui cita Titien, Vlasquez et Rubens, traits comme des princes par les
souverains de leur temps.

Oui, reprit-il, en essayant un triste sourire, mais alors j'avais
encore tout  faire.... Aussi je voulus  tout prix conqurir un nom
pour tre digne un jour de la femme qui m'tait apparue comme dans un
rve, si jamais le hasard ou la Providence me permettaient de la
rencontrer.

Un soupir involontaire chappa  Marie Alvars.

Il ne faut plus y songer, se dit-elle tout bas, le coeur plein de
larmes.

Et il y eut un long silence tandis qu'elle regardait en elle.

Elle venait d'entrer dans un nouvel ordre de penses, o sa ferme
volont flchissait. Elle en fut effraye. Comme si elle se repentait
d'en avoir trop dit, ou craignant peut-tre d'en rvler davantage, elle
se leva brusquement, et montrant du doigt, sur la haute colline d'en
face, les ruines de Saint-Michel, qu'ils n'avaient pas encore visites:

Passons la rivire, dit-elle, nous verrons l'abside romane en dbris,
o se plaisent de grosses touffes de girofles sauvages.

Ils franchirent le petit pont d'une arche, prs d'un moulin en ruines,
tout silencieux en travers de sa rivire, avec une grande roue immobile
dans son biez, et quand ils parvinrent aux dbris de la chapelle,
Georges escalada la haute niche d'un vieux saint de pierre pour lui
arracher ses fleurs, sans crainte de sacrilge, puisqu'elle les voulait.
Puis ils donnrent ensemble un rapide coup d'oeil  la frache valle,
sinueuse, intime et profonde, tout en accordant un religieux souvenir
aux saintes croyances des anctres et en admirant leur merveilleux
instinct dans le choix des hauteurs pour le facile essor des prires.

Descendus de la colline, ils longrent la Sinope en suivant l'autre
bord. Apercevant les trfles d'eau, elle dsira quelques-unes de ces
fleurs de neige en miniature si dlicatement ouvres par le grand
artiste inconnu, et pour les atteindre Georges se mit la poitrine dans
la rivire; il effraya mme un grave martin-pcheur, au guet sur une
branche morte, qui disparut aussitt comme une toile filante
horizontale, en leur jetant son reflet d'aigue-marine dans les yeux.
Puis il cueillit dans l'herbe, au hasard des rencontres, violettes,
marguerites, primevres, anmones, qui, mles  des branches d'aubpine
et de pommier, composrent un norme bouquet, assez peu harmonique,
presque invraisemblable, mais vari de formes, de nuances et de parfums,
les petites fleurs touffes par les grandes, des tiges de roseaux
servant d'armature, et de hautes panicules de gramines ondulant  la
brise comme touffes dcoratives. Ils reprirent  pied lentement le
chemin du parc, avec de longs silences ou de brves paroles dans la
sainte logique de leur trouble mutuel. Et lui ne songea pas un seul
instant  lui demander d'appuyer son bras sur le sien: il avait trop
compris qu'elle refuserait. Quand ils repassrent dans l'avenue des
Htres, o ils s'taient rencontrs la veille et o il avait travaill
le matin mme, elle fit une seconde halte, ils vinrent s'y rasseoir.

Ce fut alors que Marie Alvars renoua le premier dialogue interrompu.
Elle tait arrive  une de ces heures dcisives qui, dans la joie ou
dans les pleurs, marquent les grandes tapes de la vie. Aux intonations
srieuses, presque solennelles de sa voix, aux regards fixes de ses yeux
graves, Georges comprit que ses paroles seraient irrvocables.

Monsieur Fontan, dit-elle, j'ai quelque chose  vous demander, pas 
l'artiste,  l'homme simplement.

Georges affirma qu'il obirait en aveugle  toutes ses volonts.

Merci, reprit-elle, coutez-moi donc quelques instants, je vous prie,
et veuillez me rpondre sans arrire-pense, comme je vous parle
moi-mme.

Il fit un signe d'assentiment. Elle continua:

Saviez-vous que le comte de Morsalines (il y a trois ans bientt) avait
sauv quelque chose de plus prcieux que ma vie, celle de mon pre et
mme son honneur compromis?

Georges rpondit affirmativement.

Il vous a donc parl? reprit-elle. Vous a-t-il aussi inform de la
parent qui nous lie?... vous a-t-il dit qu'il m'avait demand d'tre sa
femme, et que... j'avais promis de l'tre?

Georges avoua que le comte lui avait tout appris.

Alors, reprit-elle, je n'ai plus de secrets  vous rvler, vous savez
tout et vous voyez clair dans ma vie... qui dsormais ne m'appartient
plus.

Et elle murmura comme  demi voix:

Les rves doivent rester dans la rgion des rves.

Georges n'avait que trop compris.

Hier, continua-t-elle, vous deviez partir pour un voyage au Nord; c'est
mon intervention qui vous a retenu; pardonnez-moi. Je souhaite
aujourd'hui que ce voyage ne soit pas diffr.... Vous partirez bientt,
n'est-ce pas? demain....

Ce dernier mot fut prononc d'une voix si faible, que Georges le devina
au mouvement de ses lvres plutt qu'il ne l'entendit.

Ah! de grce, fit-il, pliant  son insu sous l'autorit de cette
brusque prire, ne m'accorderez-vous pas au moins encore un jour?...
peut-tre  la veille d'un adieu ternel.

Elle ne rpondit pas d'abord, elle parut rflchir, comme interrogeant
son courage, puis:

Eh bien! dit-elle, le jour d'aprs.

Elle voulut reprendre l'norme bouquet qu'elle avait oubli, mais cette
grosse gerbe de plantes mal noues s'parpilla dans l'herbe, et quand
ils s'empressrent de les rattacher ensemble en resserrant les brins de
viorne et d'osier, leurs mains se rencontrrent dans les fleurs; il
pressa les deux siennes, qui ne purent se dfendre de lui rpondre par
une treinte, et alors, comme un fou, il porta ses deux mains  ses
lvres.--Elle se leva brusquement, irrite, et tous deux alors reprirent
lentement leur chemin, marchant l'un prs de l'autre, mais sans changer
ni regards ni paroles, comme deux boudeurs divins, gardant la conscience
de leur bonheur perdu, qui tiennent en main la clef des Paradis
terrestres et s'interdiraient eux-mmes de jamais les ouvrir.

Ils rentrrent les premiers. La petite glise de Saint-Marcouf avait
tint six heures dans l'loignement. Henri de Morsalines n'tait pas
revenu. Elle se mit au piano, comme pour rompre un mauvais charme et
chasser toute une obsdante lgion de penses noires. Les partitions
d'_Euryanthe_ et d'_Obron_ se trouvant ouvertes par hasard, elle joua,
comme elle et jou toute autre chose, la musique pntrante de Weber,
le gnie d'outre-Rhin qui a le mieux compris la posie des bois: le son
lointain des cors, le frisson des feuilles, le murmure des sources
caches. Georges coutait. Peu  peu, sous l'influence de ces oeuvres
magiques, il fut envahi par une sensation de fracheur religieuse comme
s'il entrait dans une fort haute: les tempes se calmrent, les nerfs se
dtendirent, un souverain philtre d'apaisement s'infusa dans ses veines,
et, du fond de son coeur assoupi, commenait  dborder le torrent des
larmes, lorsqu'un bruit de roues sur le pav de la cour annona
l'arrive du comte. Marie se leva pour le recevoir, et Georges, mal
rveill de son rve musical, s'attarda au salon. Lorsqu'il put
s'arracher de son fauteuil, il aperut, oublie sur un coin du piano,
une petite cravate de dentelle noire, encore tout embaume de sa
chevelure.

Il se jeta comme un chat sauvage sur ce chiffon bni dont le parfum
l'enivrait, le couvrit de baisers et de pleurs convulsifs et, voleur
inquiet, le serra vivement dans sa poitrine; mais son geste rapide fut
aperu par le comte, qui passait devant la porte-fentre du jardin. Pour
lui ce ne fut qu'un clair, mais lui donnait la mesure d'un abme et lui
rvlant pour la premire fois  lui-mme toute la profondeur de son
amour. Le comte avait pu voir sans tre vu. Il passa vite comme si de
rien n'tait, se jeta brusquement dans une contre-alle ombreuse du
jardin et se laissa tomber sur un banc, presque ananti, la tte enfouie
dans ses deux mains, comme cherchant  retenir ses dernires lueurs de
raison.

Vous souvient-il de ces clairs et profonds tangs des bois o, dans le
sillage d'un cerf, toute une meute en dlire a pass? Il ne suffit pas
d'un instant pour que la vase retombe, que les grandes herbes
tourmentes se dnouent et que les eaux remues aplanissent le miroir o
les hauts peupliers redressent lentement leur image.

Le cerveau troubl du comte de Morsalines resta d'abord dans un dsordre
pareil: il lui fallut quelque temps pour retrouver le fil de ses penses
perdues et se reconnatre dans la nuit qui s'tait faite en lui.

C'est elle que Georges a sauve, murmurait-il d'une voix sourde...
toutes les preuves sont l: sa chevelure blonde, cette plage bretonne,
les dsastres du pre, l'origine franco-espagnole de Marie, son ge (il
y a huit ans... elle en avait quinze), les dates et jusqu'aux chiffres
des annes, tout concorde: les moindres dtails ne laissent pas un doute
dans leur inexorable enchanement.

Et se levant pour arpenter  grands pas les alles:

Quel aveuglement! disait-il, j'aurais d tout prvoir; il l'aime avec
rage, et c'est dans un lan de passion comprime qu'il a mouill de ses
larmes et couvert de baisers la petite dentelle noire de son cou.

Puis, rflchissant:

Aprs tout, pensait-il, suis-je en droit de lui jeter mon blme?
Peut-tre ne lui a-t-il rien dit et ne s'est-il pas dparti de la
rserve absolue que lui commandaient notre ancienne amiti, les plus
simples devoirs d'un hte et ses protestations de gratitude. Il n'est
coupable d'aucun aveu, sans doute, mais la voix, le geste, le regard ont
parl.... Elle a d le comprendre  ne pas s'y tromper. Hier, dans la
soire, au seul rcit de ses voyages, comme elle coutait, et comme elle
le regardait! Jamais elle ne m'avait paru si belle, tous deux se
transfiguraient dans le rayonnement l'un de l'autre, et quand elle a
chant son duo d'amour, jamais tant d'me n'a vibr dans sa voix!
D'ailleurs, n'est-ce pas lui qui l'a sauve? Est-il trange qu'elle en
ait gard souvenir? Et moi, qu'ai-je donc fait pour elle? un sacrifice
de portefeuille, quelques chiffons de bank-notes pour tranquilliser son
pre dans une heure de crise? Voil tout.

Georges est un grand artiste, qui porte un nom justement clbre, et
moi? qui suis-je? Sans faire partie du vulgaire troupeau des hommes,
puis-je me compter parmi ces tres suprieurs qui naissent avec une
lumire en eux pour clairer les foules? Puis-je entrer en lutte?

Et pourtant, qui sait? Pourquoi me crer des fantmes? Sans vouloir
tre trop fier, dois-je navement descendre au plus humble des rles? Il
me semble, sans orgueil, que je vaux aussi quelque chose. Georges
l'aime, soit! mais elle? qui le prouve? Ce nfaste pisode de mer date
de huit ou dix annes. N'a-t-elle pas eu le temps de l'oublier, si
jamais, du reste, elle a rellement song  lui? Il a vcu dans les pays
lointains comme s'il n'tait plus de ce monde, sans donner de ses
nouvelles ni s'tre jamais enquis de personne. Marie peut tre
fantasque, bizarre, d'un caractre impossible  classer, elle m'a dit
souvent qu'elle se regardait comme une nigme pour elle-mme, mais chez
elle le coeur est un diamant pur, et quand elle a mis, tout rcemment,
sa petite main dans la mienne, j'ai pu lire sa rponse dans son limpide
regard. J'ai cru en elle, et j'y crois encore bien plus qu'en moi-mme
et que dans tous ces froids raisonnements qui s'enchevtrent dans mon
cerveau malade.... Demain, dans la matine,  tte et coeur reposs, 
l'heure o elle descend au jardin faire visite  ses fleurs, je lui
parlerai et je verrai clair dans ce qu'elle me dira,  la franche
lumire du premier soleil.

Et, dans la rapide contradiction de ses penses, le comte se rattachait
des deux mains  ces petites branches menues et pliantes, mais solides
toujours, que sur le bord des abmes se complat  nous tendre la
maternelle esprance.

Dans les revirements de son esprit, il en vint presque  excuser
l'artiste d'abord si gravement incrimin. Il se reprsenta dans ses
moindres dtails la scne de la veille, la prsence inattendue de
Georges dans son parc, leur joie mutuelle de cette rencontre toute
fortuite, qui assurment n'avait rien de prmdit (le hasard est si
grand, et parfois si rude!). Le comte se rappela la surprise, nullement
joue, du paysagiste  la vue du portrait sur ivoire, et son trouble
subit, qu'il n'avait pas remarqu d'abord, quand il lui demanda si
l'image tait belle.... Il se souvint parfaitement que l'artiste, devenu
ple, avait gard quelque temps le silence, trop mu sans doute pour
trouver  l'instant sa rponse.

Ds qu'il l'a reconnue, se disait le comte, il a compris le danger...
et quand il a pu se remettre de son trouble, le brave et digne garon a
voulu partir, ralisant en un clin d'oeil un hroque sacrifice dont je
ne me doutais pas.... Tandis que j'insistais, me fchant presque pour le
retenir, lui cherchait en hte quelque prtexte plausible pour expliquer
son brusque dpart (ce voyage en Norvge doit tre de pure invention),
il tait dj descendu pour boucler son bagage, et serait dj loin 
cette heure, si Marie n'tait venue. De nouveau, j'ai dit: reste, et
sur mon insistance ritre, c'est elle qui l'en a pri. Sous le charme
de sa voix et de son regard, il n'a pu se dfendre, je le comprends, et
n'ai rien  dire; je dois attendre, j'attendrai que la pleine lumire se
fasse; d'ici-l pas de bruit sinistre ou banal chez un vrai gentilhomme,
comme je prtends l'tre.... Il ne se passera rien qui ne soit digne
d'elle, de mon hte ou de moi-mme.

Il rentra, dj presque matre de lui-mme, et, de toute la soire, rien
dans son attitude ou son regard ne rvla les grandes crises de l'orage
intrieur. Quand Mlle Marthe Alvars descendit,  l'heure un peu tardive
du dner, le comte la prsenta fort gracieusement au paysagiste.

Mlle Marthe n'a gure t cite que pour mmoire au dbut de ce rcit.
Je lui demande humblement pardon de mon irrvrence. C'tait encore une
trs belle personne. Tous les ges ont leur genre de beaut, et quelques
femmes ont vraiment tort de regretter si amrement leur premire
jeunesse. Il est des arrire-saisons, chez les brunes surtout, qui n'ont
absolument rien  envier aux vertes richesses des printemps. Mlle Marthe
avait d'admirables paules, et des bras d'un model superbe, en pleine
chair sans emptement, avec les deux fossettes lgendaires souriant 
la rondeur des coudes. Aux lumires, elle avait une splendeur de reine,
et elle faisait encore sensation dans un bal de charit. Aux temps
mythologiques, le matre de l'Olympe l'et certainement prfre  toute
la suite juvnile, mais un peu asctique, de la Diane chasseresse, et de
nos jours, un lieutenant-colonel du gnie, un trs beau capitaine de
frgate, et mme un propritaire de hauts-fourneaux, personnage
considrable de l'Eure, avaient srieusement aspir  sa main potele;
mais l'arme de terre et l'arme de mer, ainsi que la grande usine,
avaient chou devant son ferme vouloir de rester demoiselle. Quelque
mystrieux hidalgo dfunt lui souriait-il encore au fond de son pass
dormant? Ceci la regardait seule. Elle adorait sa nice, se plaisait 
revivre en elle et le surplus de son coeur se rpandait en bonnes
oeuvres, largement et sagement rparties. Fort pieuse, trs aime des
pauvres, elle savait encore occuper sa vie et la potiser dans ses
reflets de soleil couchant.

Elle tait peut-tre imbue de quelques prjugs, mais ces lgres
imperfections donnaient du relief  ses qualits grandes. Sa prsence
fut trs heureuse ce soir-l, au milieu des passions contenues qui
couvaient autour d'elle, sans qu'elle pt s'en douter. Georges lui plut
de prime abord. Toute vive, elle eut son franc parler. Elle avait gard
la nostalgie de l'Estramadure et fut trs injuste pour la France
mridionale, qu'elle dclarait une mauvaise parodie de l'Espagne. Les
arnes d'Arles et de Nmes ne furent pas pargnes et baptises par
elles de faux cirques o grimaaient de faux toradors, voluant sous de
faux soleils. Carcassonne, Collioure et Perpignan sonnaient mal  son
oreille,  ct de Sville, de Grenade et de Cordoue, et elle avoua que
les dialectes de la Provence et du Languedoc lui donnaient
particulirement sur les nerfs quand elle songeait  sa belle langue
espagnole, faite de musique et de lumire, o de simples porteurs d'eau
se nomment des _Aguadores_.

Son petit havanais, gros comme le poing, dont Georges caressait les
belles soies blanches, tout en lui donnant du sucre et en admirant ses
oreilles roses, fit galement trs bon accueil au paysagiste. La
conversation ne languit pas un instant. Mlle Marthe s'tonna  bon droit
de plusieurs choses qu'elle avait peine  comprendre.... Elle trouvait
que les Franais, pour la plupart si contents d'eux-mmes, sont
gnralement d'une ignorance de carpes sur les dtails les plus
habituels de la vie. Je n'en connais pas un sur mille, disait-elle,
sachant que le caf dont il boit tous les jours lui vient d'un arbuste 
fruits rouges comme nos cerises.

Elle avait demand un jour dans un cercle d'rudits, o se trouvaient
quelques botanistes, le vrai nom de l'arbre qui fournit le palissandre,
et personne n'avait pu lui rpondre.

Mlle Marthe, ayant beaucoup voyag, se plut  donner  Georges de
curieux dtails sur les ppites, les paillettes et la poudre d'or,
vanns sur la cte de Guine, dans le sable des rivires, par de beaux
noirs du plus magnifique bne, et elle raconta qu'elle avait ramass de
sa main des diamants  fleur de terre dans les antiques forts
incendies du Brsil. Il n'y eut pas de lacunes regrettables dans les
dialogues varis de la soire, mais il n'y eut pas de musique non plus,
et on se quitta d'assez bonne heure. Le trio des masques (ils furent
assez dissimuls pour mriter ce nom-l), Henri, Georges et Marie, fut
afflig d'insomnies bien diffrentes des beaux rves de la veille.
Seule, Mlle Marthe passa la nuit calme. Avant de fermer les yeux, en
songeant  Georges, elle crut bien avoir dj vu cette figure-l quelque
part, mais dans un souvenir trs lointain et trs vague, et comme cet
effort de mmoire commenait  lui fatiguer le cerveau, elle prit le
parti de ne plus y penser et s'endormit en paix du sommeil des heureux
et des justes.




III


Le lendemain, le premier rayon du soleil levant tomba sur la palette de
Georges, install dj sur le pont d'une arche attenant au vieux moulin
de la Sinope. Il tait revenu seul au bord de la petite rivire o ils
taient deux la veille. Condamn  partir le jour d'aprs, il n'avait
pas voulu quitter sa chre valle sans lui dire un dernier adieu, et il
tenait  emporter dans son bagage d'artiste un vivant souvenir de cette
promenade o pour la premire fois son amour avait discrtement parl.

Le comte, qui n'avait pas ferm l'oeil de la nuit, tait parti de grand
matin pour les dunes de Ravenoville, esprant qu'une longue course 
cheval dans les brumes de la Manche lui rafrachirait le sang, et que
l'agitation du corps endormirait un peu la tempte morale; mais il eut
beau longer les grves et lancer son coureur au ras du flot, jusque dans
la haute et folle cume des lames, rien ne put calmer sa fivre, et il
eut grand'peine  patienter jusqu' l'heure habituelle o Marie
descendait au jardin.

Elle n'avait pas dormi non plus, et, pour elle surtout, cette nuit fut
terrible. Pour chapper aux tourments de son insomnie, elle essaya de
lire, mais nos plus grands crivains, prosateurs et potes, taient
fades prs du roman de son coeur. Elle jeta un rapide coup d'oeil sur sa
vie... que devait clore bientt l'union projete avec Henri de
Morsalines. Ce mariage, qui lui avait presque souri le mois prcdent,
lui semblait aujourd'hui srieux comme une prise de voile; mais elle
tait rsolue au grand sacrifice, se regardant comme engage par sa
promesse antrieure et comme indissolublement lie au grave gentilhomme
qui avait si courtoisement aspir  l'honneur de cette union. Le jour de
sa demande, elle avait, sans arrire-pense, mis franchement sa main
dans la sienne, et, ce jour-l, trs certainement, sa petite main
n'avait pas menti.

Elle descendit  dix heures, comme d'habitude. A sa vue, le comte, pour
la premire fois, fut troubl comme un enfant; il lui sembla que toute
son nergie s'en allait. Il tait plant, tout songeur, derrire une
grosse touffe de lilas, confus d'abord et presque hsitant. Elle ne
l'avait pas encore aperu.

Cette fois, elle ne fit pas attention aux grandes corolles de ses
magnolias,  peine accorda-t-elle un regard distrait aux myosotis des
sources acclimats dans l'eau de son jardin; mais en passant prs d'une
plate-bande de sable, elle se baissa vivement pour cueillir une jacinthe
orientale, puis quelques brins d'hysope aux fleurettes bleues qui, ce
jour-l peut-tre, lui disaient quelque chose de l'gypte et de
Jrusalem. Elle tait vtue de blanc, un simple ruban mauve nouait sa
chevelure. Tout en froissant les fleurettes parfumes dans ses doigts,
elle marchait avec lenteur et recueillement. Henri la contemplait. De
vagues ressouvenirs de posie sacre, d'_Esther_ et de Saint-Cyr, lui
revenaient en mmoire avec des fracheurs d'aurore, et jamais il n'avait
eu pour elle une si religieuse admiration. Ds qu'elle put apercevoir le
comte, elle vint  lui, qui semblait se trouver l comme par hasard,
tandis qu'en ralit il attendait depuis deux mortelles heures. Quand
les yeux de Marie rpondirent aux siens, ce clair regard apaisa comme un
enchantement tous les tumultes de son coeur. Il se demanda comment il
avait pu douter d'elle un seul instant; mais, dcid d'avance  lui
parler le matin mme, il entama l'entretien d'un ton qui n'tait ni trop
intime ni trop solennel mais avec une certaine gravit dans la voix:

Marie, dit-il en forme d'exorde, je suis vraiment heureux de pouvoir
causer avec vous quelques instants ce matin; si vous le permettez, je
tiendrais  votre assentiment sur quelques points en litige dans mon for
intrieur, et serais trs dsireux de connatre votre manire de voir et
de penser sur une question qui me donne  rflchir....

Sans tmoigner trop de surprise  ce grave dbut, Marie fit signe
qu'elle coutait; il continua:

Je dois vous avouer en toute franchise qu'il m'est venu des scrupules,
purils peut-tre, qui assurment ne psent pas sur ma conscience comme
des remords, mais qui me proccupent nanmoins, et mme assez
srieusement pour que je prenne la libert de vous en faire part: je me
suis demand parfois si, malgr de belles apparences qui plaident en ma
faveur, je ne serais pas au fond un trs grand goste?

Marie rpondit par un geste de dngation, en essayant de le dtromper;
elle commenait  comprendre o il voulait en venir.

Je songeais, ce matin mme, dit le comte,  un _gentleman farmer_, pas
trs vieux encore, c'est possible, mais un peu mr dj, ayant pass la
trentaine, d'habitudes rustiques, presque sauvages, aimant la chasse 
courre, le son des trompes, sa meute aux longs abois et mme le
hennissement de ses chevaux, et je me demandais si ce gentilhomme
campagnard, confin dans son manoir fodal comme un seigneur du temps
jadis, a bien le droit d'enchaner  son existence monotone la vie d'une
femme jeune, belle, intelligente, faite pour s'panouir en pleine
lumire dans les bals ou les salons de Paris, qui seuls peuvent
apprcier dignement ses clairs de jeunesse, l'aristocratie de sa
beaut, toutes les fleurs de son esprit charmant et mme (pourquoi ne
pas le dire?) le grand style de ses toilettes vraiment incomparables!

--Vous vous calomniez, monsieur le comte, rpondit-elle avec un
demi-sourire.

--Certes, non; mais, en ralit, est-ce une perspective bien attrayante
que cet ternel horizon de prs, de bois et de grves, aux fentres d'un
vieux chteau perdu dans un fond de province, o trop souvent l'ennui
doit tomber des plafonds? Enterrer de gaiet de coeur la jeunesse d'une
femme et ses plus belles annes dans une pareille solitude, n'est-ce pas
aussi cruel que de prendre de beaux papillons de jour, encore tout
frmissants de la sainte lumire du soleil, pour les clouer vivants dans
les tnbres?

--Vos comparaisons ne sont-elles pas un peu outres et ne
reprsentez-vous pas sous des bien sombres quelques scnes tranquilles
de villgiature? Arrivez au but simplement.

--Pardonnez-moi, reprit-il avec animation, si je n'ai pas dit
prcisment ce que je voulais dire, et permettez-moi d'expliquer plus
clairement ma pense.

Et mettant dans ses paroles un respect absolu et les nuances de la plus
discrte rserve, mais avec un tremblement nerveux dans la voix:

Marie, dit-il, le jour o, n'coutant que mes voeux personnels, je vous
ai demand votre main, ce jour-l peut-tre vous tes-vous crue lie 
mon gard par des sentiments de gratitude exagre, que j'apprcie sans
doute et qui vous font,  mes yeux, le plus grand honneur; mais si je
n'avais rien dit encore, si je vous adressais aujourd'hui cette demande
pour la premire fois, votre rponse serait-elle absolument la mme, en
toute libert d'esprit, en pleine indpendance de coeur?

--Oui, monsieur le comte, dit-elle  voix basse et les yeux gravement
baisss.

Le comte respira. Il y eut un long silence, et quand ils se levrent
tous deux, avec son intuition de femme, Marie ajouta:

Saviez-vous que M. Fontan veut absolument nous quitter demain? Sa
rsolution est inbranlable. Il parat que ce voyage au Nord lui tient
dcidment  coeur.

--Et moi qui jusqu'alors avais regard ce nouveau plerinage comme un
simple prtexte! C'est donc rellement srieux?

--Trs srieux, rpondit-elle.

S'il restait encore des nuages dans la pense du comte, ils furent
promptement dissips.

Le paysagiste, bon marcheur, rentra  l'heure militaire, rapportant
l'esquisse de la Sinope, que le comte trouva fort belle et que Marie
Alvars ne put voir sans tre mue profondment.

Hier, dit Georges  Henri, je t'ai fait cadeau de mon _Avenue des
Htres_; aujourd'hui, si tu le permets, je garde pour moi ce coin de
valle comme un souvenir du pays.

En djeunant, on avait parl, pour l'aprs-midi, d'une excursion 
Saint-Waast-de-la-Hougue. On attela _Slim_, alezan brl  crinire et
queue flottantes, un arabe trs doux, de onze ans dj, ge fort
respectable pour un cheval; nanmoins, Mlle Marthe, qui, cette fois,
n'tait pas sollicite par une oeuvre de charit, prfra rester  la
maison. Ils taient donc trois pour ce voyage: Georges et Henri sur le
devant de la voiture (Henri conduisait), Marie seule dans le fond, o sa
longue robe pouvait  l'aise panouir son ampleur. Par la vitre,
baisse, il lui tait facile, du reste, de renouer l'entretien
interrompu, quand, de temps  autre, il lui en prenait fantaisie. Tout
alla fort bien jusqu' la croix des routes de Montebourg  Quinville;
mais, un peu plus loin, en vue des hautes ruines de Saint-Michel, o
commence une cte rapide, qui descend en droite ligne, _Slim_ fut
quelque peu effarouch par de longs nuages emports au vent de mer et
qui, passant entre soleil et terre, barraient la route par intervalles
de leurs grandes ombres fuyantes; ce n'et rien t, mais un troupeau de
moutons poudreux se jeta dans les roues; on coupa le troupeau. Pour
surcrot d'embarras (c'tait ce jour-l foire de Quettehou, prs
Saint-Waast, on n'y avait pas song), une bande indiscipline de gros
btail, boeufs, taureaux, vaches et bouvillons, descendait la pente
oppose et venait rapidement  leur rencontre. (Les btes se rangent
moins volontiers que les hommes.)

Il y avait surtout dans le nombre un petit taureau noir sauvage, aux
regards de travers, qui faisait blanc de son oeil et  qui, sans doute,
la robe alezan de _Slim_ ne revenait pas. Il se rua sur lui en droite
ligne et se campa sur ses quatre pieds en baissant la tte comme s'il
voulait ventrer le cheval et mettre  nant l'quipage. _Slim_ fit un
bond de ct, se cabra, partit  fond de train sans qu'on pt l'arrter
et vint s'abattre au bas de la cte, sur la borne kilomtrique. Georges
et Henri furent jets  terre violemment, Georges sur le gros tas de
pierre des cantonniers, Henri au revers du foss. Marie Alvars,  part
quelques clats de vitre, n'eut aucun mal. Elle s'chappa comme un
clair de la voiture renverse, et quand elle aperut Georges tendu
sans mouvement, ple et la tte en sang, elle ne fut plus matresse
d'elle-mme, et courut  lui d'abord: la rivire tant l tout prs,
elle y descendit en hte pour mouiller une grande plaie ouverte  la
tempe; son mouchoir, son foulard de cou, ses manches de batiste y
passrent, et pour assujettir le bandeau improvis, elle noua
convulsivement sur le tout la coiffure en grosse cotonnade bleue de la
petite bergre aux moutons, qui se trouvait l. Georges revint  lui:

Merci, Marie, ce n'est rien, dit-il  voix basse.

Pour le comte, brusquement tourdi de sa chute, quand il rouvrit les
yeux, il et prfr ne jamais les rouvrir. Il avait tout vu dans
l'empressement affol de Marie prs de Georges, et dsormais il n'tait
que trop clair. Sous le coup rapide de cette commotion morale qui le
frappait si rudement en plein coeur, il retomba dans un long
vanouissement rel, et, quand il reprit conscience de la vie, Georges,
Marie et la petite bergre lui jetaient encore de l'eau froide au
visage.

La voiture tant brise et le pauvre _Slim_ couronn, ils revinrent
dans une longue charrette de paysan, que son conducteur ramenait  vide.
Au retour, on coucha l'artiste, pris de fivre; mais le mdecin dclara
son tat sans danger (deux ou trois jours de repos devaient suffire), et
Mlle Marthe s'installa au chevet du malade en vraie soeur hospitalire.

Le comte n'avait aucune blessure srieuse apparente. Sa dtermination
tait prise. Il s'tait dit:

Je comprends tout maintenant de Marie Alvars. Rien ne prvaudra contre
son opinitre et inflexible volont. Georges serait parti demain; c'est
elle qui a d hter son dpart. Elle en a eu le courage. Je la connais
bien: esclave d'une premire parole donne, elle aurait mis sa main dans
la mienne sans hypocrisie, et elle aurait suivi jusqu'au bout la ligne
rigoureuse du devoir. J'en suis sr. Il est des femmes que leur dignit
sauvegarde, qui, d'instinct, ont horreur d'une tache, comme l'hermine de
la boue; mais elle en serait morte. Et moi, d'ailleurs, aurais-je pu
touffer ses penses, renverser d'un souffle les images de ses rves,
craser ses lvres, qui, peut-tre, dans la franche illusion du sommeil,
auraient prononc  haute voix le seul nom qui lui reste au coeur!
aurais-je eu la force d'assister froidement  cette longue agonie? non,
ce viol me rvolte. Il faut une victime, je disparatrai.

De toute la soire, le comte ne laissa rien voir de son agitation, il
resta impassible. Marie put croire mme que son empressement de folle
prs de Georges, bless, n'avait pas t aperu. Avant de rentrer chez
lui, le comte de Morsalines vint s'informer de la sant de l'artiste,
qui sommeillait, et, quand il prit cong de Marie, il lui souhaita le
bonsoir affectueusement, mais simplement, comme s'il devait la revoir le
lendemain; pourtant elle remarqua quelque chose de singulier dans son
regard, un peu fixe ce soir-l, mais affable toujours.

Le comte de Morsalines ne se coucha pas de la nuit, et voulut partir
sans phrases, sans rcriminations banales, sans faux attendrissements
sur lui-mme. Il crivit trois lettres, dont deux trs courtes, 
Georges et  Marie; la troisime  son notaire, sous le couvert de Mlle
Marthe. Voici les deux premires:

MARIE,

J'ai compris le secret de votre hroque mensonge, mais je n'accepte
pas le sacrifice. Vous tes libre. Je me suis toujours fait une joie
d'obir  vos moindres volonts, je dsire que, pour une fois, les
miennes soient excutes. J'ai pri Mlle Marthe de vous les exprimer.

La seconde lettre tait ainsi conue:

GEORGES,

La vie est seme de singuliers inattendus. Nos deux rles sont changs.
Aujourd'hui, c'est moi qui voyage, et pour revenir, Dieu sait quand?
J'ai toujours eu l'envie de connatre la flore de l'Himalaya.

En post-scriptum, il avait ajout: Reste. Ton dpart l'aurait tue.

Dans la troisime lettre, destine  son notaire, le comte, voulant que
Marie qui, aprs tout, tait de sa famille, figurt au contrat avec un
apport convenable, lui donnait le chteau du Haut-Mesnil, o elle se
trouvait, et toutes ses dpendances.

Il descendit les grands escaliers bien avant l'aube, sur la pointe du
pied,  pas furtifs, pour n'veiller personne. Dans la cour, un gros
chien de chasse lui mit en silence ses deux pattes sur la poitrine comme
s'il comprenait. Le comte embrassa sa fine tte de bonne race, et
s'esquiva en toute hte. Son coup l'attendait,  quelques minutes de
l, au village de Fontenay.

Par une amre ironie de sa destine, une heure aprs, il rencontra sur
la route, dans la pleine lumire du soleil levant, deux personnages de
sa connaissance, des enfants de ses fermiers, qu'il avait maris la
semaine passe: Franois Corbin et Guillette Mauger. Guillette avait sur
l'paule la grosse _canne_ de cuivre o chaque fille du pays porte son
lait; Franois, en guise de collier sur sa blouse neuve, le talbot de sa
vache et les _enferges_ de sa _Grise_. A leur salut, le comte fit
arrter:

Eh bien, mes enfants, leur dit-il, vous voil bien heureux, n'est-ce
pas! Il ne vous manque rien?

Franois affirma navement que ses voeux taient combls.

Et toi, Guillette? dit Henri.

--Dame, rpondit la petite Normande  la mine veille... il y aurait
bien le pr de la Gervaise attenant  la maison... mais, faute de cinq
cents francs.

--Voici le pr de la Gervaise, dit le comte en lui glissant un billet
dans la main. Adieu, mes enfants.

Il arriva  Valognes quelques minutes avant l'arrt du train. Le chef de
gare, qui le connaissait, le salua avec les marques du plus profond
respect, lui ouvrit le wagon, sa casquette  la main, et quand il eut
referm la portire, au sifflet de vapeur, il remarqua, avec surprise,
deux grosses larmes dans les yeux du gentilhomme qui n'avait jamais
pleur.

[Illustration]

[Illustration]


PENSES D'UN PAYSAGISTE

_A J. DE BLANZAY_.

       *       *       *       *       *

Si tes deux mains sont pleines de vrits, ne laisse chapper que les
vrits consolantes.

       *       *       *       *       *

Les rgles gnrales ne ressemblent-elles pas aux grandes routes qui
poudroient sous les mille pieds des troupeaux aveugles.

       *       *       *       *       *

Le sicle fourmille de vieux enfants las qui rpugnent  la fatigue de
penser. Dploie un rouleau d'images, ou chante-leur des chansons.

       *       *       *       *       *

On associe un peu trop aisment la misre et le gnie: la misre est une
rude couveuse; pour un oeuf enchant qu'elle a fait clore, combien en
a-t-elle crass!

       *       *       *       *       *

La conscience: petite lanterne sourde que la solitude allume dans la
nuit.

       *       *       *       *       *

Le vin, l'argent, la gloire: sources de trois ivresses difficiles  bien
porter. Bon an, mal an, vous avez rencontr cinq ou six buveurs de belle
compagnie ayant le bourgogne ou le bordeaux galant homme; dans l'espace
d'un demi-sicle, peut-tre deux ou trois riches que leur fortune ne
grisait pas,  l'aise dans leurs millions comme une grande dame dans sa
toilette: pour la troisime ivresse, si, dans le cours de votre
existence, vous avez connu un seul demi-dieu pouvant aspirer les armes
du cigare magique sans tre tourdi par ses bouffes capiteuses,
montrez-le-moi, je vous prie;--que je mette un genou en terre.

       *       *       *       *       *

Si vous faites la part de l'organisation d'un homme, de son ducation,
du milieu social o l'ont jet sa naissance ou le hasard, et si vous
daignez rflchir  la somme d'nergie ncessaire au lutteur engag dans
cette passe terrible de la vie, vous serez parfois effray de la
grandeur morale de certains personnages que l'histoire oubliera, et vous
trouverez dans l'intimit de votre coeur une indulgence sans bornes pour
les faiblesses de tant d'autres.

       *       *       *       *       *

Connaissez-vous le pic, l'oiseau grimpeur habill de vert, qui creuse
son nid  coups de bec dans les arbres de haute futaie, les chnes ou
les htres de nos forts d'Europe; l'oiseau farouche, inquiet, bizarre,
qui rit dans la pluie et qui pleure quand le ciel est bleu? Quoi qu'en
dise la belle phrase brode de M. de Buffon, ses oeufs ne sont pas
verdtres comme sa robe de noces, mais blancs de neige,  coquille
lustre comme la porcelaine fine, afin d'tre visible  l'oeil de la
couveuse, dans la cavit profonde o s'abritent les nouveaux maris.

       *       *       *       *       *

Ne trouvez-vous pas le bon sens ridicule et la raison stupide, quand le
coeur est en jeu?

       *       *       *       *       *

A quelques lieues de Paris, le chemin de fer passe  travers un
cimetire. A la vue des cyprs et des pierres blanches fuyant aux deux
bords de la route, on se demande: A quoi bon marcher si vite pour en
arriver l?

       *       *       *       *       *

Au fond des plus belles proses on trouve souvent un pote dfleuri, qui,
d'un oeil mal essuy, contemple son ancienne couronne de Nanterre.

       *       *       *       *       *

La valeur d'un crivain se mesure  la somme de penses qu'il remue dans
un sicle.

       *       *       *       *       *

La vieille bouche stridente de Voltaire, soufflant une bise froide qui
roula tant de feuilles sches, dit moins de choses que la lvre pince
d'Erasme.

       *       *       *       *       *

Le chemin de ceinture a creus un long tunnel sous la colline du
Pre-Lachaise. J'ignore jusqu' quel point la taupe industrielle a le
droit d'tablir ses galeries souterraines sous la ville des morts. Une
voie de fer, installe sous mes vertbres, me semble une violation de
spulture. Il y a solution de continuit entre mes os et le centre du
globe. Le propritaire du dessus n'a-t-il pas droit au dessous? Au nom
de ma concession  perptuit, je rclame. J'ai ma pudeur funbre et me
crois mal enterr.

       *       *       *       *       *

Comme l'algbre, le merveilleux a sa logique; c'est un petit monde 
part, un paradis terrestre hant par de rares adeptes qui se grisent
d'azur et de rose. Une fausse note dans cette assemble d'lite est
d'une discordance aussi terrible que le cri rauque d'une perruche 
travers une belle phrase de Mozart.

       *       *       *       *       *

Il y a gens d'esprit et gens d'esprit. Que de frelons passent pour
abeilles! Heureux qui sait cueillir les sommits fleuries!

       *       *       *       *       *

Laisser croire qu'on a des ides rapporte souvent plus que d'en avoir.

       *       *       *       *       *

S'il est des femmes qui spiritualisent la chair, il en est d'autres qui
bestialiseraient le gnie.

       *       *       *       *       *

Nous ne sommes crs ni pour les grandes douleurs, ni pour les joies
trop grandes... une pluie fine rjouit les oeillets et les tulipes, et
ne fait qu'en raviver les couleurs; une averse brise les tiges et couche
les plus belles fleurs dans la boue.

       *       *       *       *       *

C'est au pays de l'oiseau-lyre, dans la chaude contre des armes, parmi
les riches bouquets d'les forms par des rcifs de corail, que vivent
en bande les grands paradisiers. Le somptueux faisceau de leurs plumes
subalaires les oblige  courir des bordes contre le vent pour ne pas
froisser leur costume de crmonie. Quand ils ont le bonheur de prvoir
assez tt les brusques ouragans des tropiques, ils s'enlvent comme une
fuse volante bien au-dessus de la ligne des nuages, et laissent passer
la tempte en promenant leur fantaisie dans les plus hautes rgions de
l'ther. Ils attendent que la paix soit rtablie sur la terre pour
descendre dans leurs forts parfumes. Leur robe-parachute est
magnifique d'ampleur. Mais si, trop enivrs par les amandes fraches des
muscadiers, ou simplement attards par une lgitime folie d'amour, ces
pauvres rois de l'air sont surpris par l'orage sous les arbres serrs de
la Polynsie, le luxe de leur toilette devient pour eux un embarras
terrible; ils s'enchevtrent en aveugles dans les lianes et les menues
branches, et les indignes les abattent d'une flche, ou les prennent 
la main sans blessure. C'est alors que commence leur supplice: dans
l'intrt des plumes, pour conserver tout son lustre  l'oiseau rare, on
lui brle les entrailles vives; puis on expdie dans le creux d'un
bambou le merveilleux dfunt aux belles filles d'Europe et d'Asie. Ce
riche supplici ne fait-il pas songer aux bien-aims potes qu'une
pense malencontreuse engage trop avant dans la mle contemporaine?
Planez dans l'azur,  potes! laissez aux prosateurs la rude besogne
qui veut de longues bottes et des balais  grands manches. Platon, le
divin penseur, rendait pleine justice  votre charme souverain, mais il
comprenait que vous gniez la manoeuvre: pleurez vos souvenirs, chantez
vos esprances; mais, pour Dieu! ne descendez jamais dans la dsolante
ornire du prsent.

       *       *       *       *       *

La langue franaise, si pauvre pour les crivains qui la connaissent
peu, n'est-elle pas d'une richesse inoue pour le virtuose qui laisse 
point tomber son doigt sur la note prcise de l'immense clavier?

       *       *       *       *       *

Les bons vers sont comme les bons vins, ils gagnent  vieillir.

       *       *       *       *       *

Il est de pauvres gens qui ont le malheur de tout comprendre.

       *       *       *       *       *

Pourquoi s'tonner du grand nombre des ingrats? Donner de bonne grce
est si rare! Aux mauvais semeurs, la rcolte des ronces.

       *       *       *       *       *

Belle pense de Tertullien: Notre impossibilit de concevoir Dieu nous
donne une ide magnifique de sa grandeur.

       *       *       *       *       *

Hygine morale, sant du coeur.

       *       *       *       *       *

Autrefois le rat de moulin, le rat d'glise, le rat d'gout vivaient 
l'aise, chacun dans son domaine; la civilisation moderne les oblige 
cumuler,  se disputer le royaume troit des tnbres, pour ne pas
mourir de faim. Pas un pauvre petit coin du monde qui n'ait son
inspecteur ou son clairage au gaz!

       *       *       *       *       *

Si vous avez eu le gnie de Richelieu et la fconde astuce de Mazarin
pour vous difier un trne, il vous est permis d'tre grand comme Louis
XIV.

       *       *       *       *       *

Ne lisez Montaigne qu' cinquante ans, quand vous aurez le torse
envelopp de chaude flanelle, le ventre au feu, les pieds sur les
chenets, dans une chambre bien close et bien capitonne, lorsque la
premire bise d'hiver fouette les vitres et fait songer aux pauvres
errants sur les routes. Montaigne est la prose d'Horace. Son livre est
le brviaire des vieux gourmets au coeur sec, hommes d'exprience aimant
 siroter la vie par petites gorges et tenant  jouir pour tous les
centimes que renferme une pice d'or quand ils consentent  la dpenser;
livre crit en beau franais, soit; et pour notre langue un des plus
riches filons du XVIe sicle; je l'avoue; mais livre des vieux,
vangile des gostes.

Est-ce bien le mme homme qui a crit une si belle page sur l'amiti?

       *       *       *       *       *

Les grands potes de la Grce antique sont ns sous une mauvaise toile:

Eschyle a le crne bris par une tortue tombant du ciel.

--Euripide est dvor par la meute d'un roi de Macdoine.

--Sophocle est tran comme un vieux fou devant l'Aropage par ses
enfants irrvrencieux.

       *       *       *       *       *

Les historiens qui blment Julien l'Apostat trouveront toute naturelle
la conscience mridionale de Henri IV.

       *       *       *       *       *

Panthres et lopards ont une robe d'toiles; mais le tigre est zbr de
grandes zones; il n'a jamais t _tigr_. On aura confondu, dans nos
premires mnageries, les rois et les reines de la race fline, et
l'usage aura religieusement consacr l'erreur populaire.

       *       *       *       *       *

Dans les belles annes de votre jeunesse,  quatorze ou quinze ans, vous
avez rencontr sans doute en voyage une charmante ville haute abrite
par de vieux chtaigniers coquettement tags sur ses pentes, et se
mirant de loin dans un fleuve tranquille, empourpr des lueurs du
matin. Aux derniers plans du paysage, comme un fil d'araigne jet dans
la brume d'or, la courbe d'un pont suspendu mariait deux collines. Le
soleil printanier vous envoyait ses rayons, comme une pluie de joie;
toutes les cloches taient en branle, l'orgue chantait et le vent tide
et parfum vous apportait des lambeaux de musique sacre. Des enfants
roses jouaient au seuil des portes ouvertes. De jeunes femmes  longues
robes cheminaient vers l'glise, et les petites vieilles, proprettes et
rjouies, laissaient panouir de belles rides maternelles sous les
amples tuyaux de leurs bonnets  barbes de neige. Quoique tranger, vous
vous sentiez chez vous. La bienvenue rayonnait sur tous les visages,
comme une sainte lumire des coeurs. Depuis, vous avez vu bien d'autres
villes, plus grandes ou plus clbres; mais la premire est reste comme
une vivante image incruste dans votre souvenir. Plus tard, vous avez
voulu la revoir; vous l'avez longtemps cherche sans pouvoir la
retrouver. Vous ne saviez plus son nom: tait-ce en France, ou sur un
versant d'Espagne? N'tait-ce pas une cit flamande, une riveraine de la
Moselle ou du Rhin? Peut-tre au pied des Alpes la retrouverais-je? Je
me rappelle une frache voisine de Saint-Gall, de Lucerne ou de Glaris.
Mais non; vous perdez votre peine. Les annes passent, et votre souhait,
vous finissez par ne plus y songer. Vous vous tiez dit pourtant:
Si j'entendais prononcer le nom de cette ville, je la reconnatrais.
Un jour, par hasard, un indiffrent rpte devant vous ce nom-l; vous
tressaillez: c'est bien elle. Des syllabes identiques vous ont frapp
l'oreille. La ville est tout prs de vous. Vous avez pass cent fois
prs d'elle sans le savoir; c'est au plus  quinze ou vingt lieues. Vous
y courez en toute hte; en route, vous coutez chanter en sourdine dans
votre coeur l'orchestre magique des lointains souvenirs. Enfin, vous
entrez dans la ville de vos rves; mais vous ne la reconnaissez plus.
C'est bien elle, pourtant; voici le mail, le pont l-bas, le clocher,
l'glise, rien n'y manque; mais le ciel est gris, le fleuve sale, les
arbres rouills, les gens rogues, les chiens maussades, les enfants
dguenills et pleurards. Quel changement! dites-vous; est-ce possible!
c'est une erreur, sans doute. Pauvre homme! Toi seul as chang.

       *       *       *       *       *

Les _robes_ jouent un assez grand rle dans notre existence d'homme.
Lorsque percent nos premires dents, que nous bgayons nos premires
syllabes et que nous essayons notre premier pas en trbuchant, notre
petite main s'accroche  une _robe_, la robe de la jeune et gracieuse
femme que Dieu fit notre mre. Elle, tricotant nos bas ou brodant nos
vestes futures, va tout droit son chemin sur le haut tapis des salons ou
le sable fin des alles, n'osant dtourner la tte pour ne pas
dcourager nos efforts..., mais son coeur a des yeux. Elle est un cho
de nos moindres mouvements. Elle chemine heureuse... l'enfant
grandira... et peut-tre un jour sera Duguay-Trouin, Ptrarque ou
Vlasquez;--elle est la mre d'un homme qui doit dompter la mer ou
conqurir des mes.--Au printemps de la vingtime anne, le frlement
d'une _robe_ veille une tempte en nous; nos oreilles tintent, nos yeux
se troublent; quelque chose nous prend  la gorge et paralyse nos
paroles; avec quelle joie nous verserions tout le sang de nos veines
pour un seul pli de cette _robe_ qui passe!--Et plus tard, quand nous
avons vu soixante et quelques fois s'effeuiller la cime rougetre des
marronniers, que l'heure est venue de quitter la scne, que nous nous
sommes couchs pour passer bientt par cette petite porte basse ouvrant
sur les grandes rgions inconnues; alors, si  notre oreiller nous
entendons le bruit d'une _robe_ qui veille, nous savons qu'une belle
main pieuse est l pour clore nos paupires. Cette suave pense nous
console presque de mourir, nous aide  passer doucement,  nous
teindre comme la dernire lueur d'un cierge bni, qui se fond dans un
flot parfum de cire blanche.

       *       *       *       *       *

J'aime le sourire des gens graves. Quand je vois s'entr'ouvrir la bouche
discrte des penseurs, je me souviens des riches floraisons rpandues
sur les calmes tangs des bois: trfles d'eau, sagittaires, nymphaeas,
villarsies. Les enfants qui passent ne se doutent pas des longues
racines chevelues qui plongent aux abmes; ils n'aperoivent que la
fleur suave close des profondeurs.

       *       *       *       *       *

Pour marcher dans l'histoire, quel guide prfrez-vous, de Jules ou de
Henri? L'un vous prend la main comme  un enfant, et, tmoin mu de vos
rires et de vos pleurs, vous promne haletant  travers les comdies ou
les drames du pass; l'autre est froid et fatigant comme un
procs-verbal: ce sera l'Anquetil des races futures; on l'achte pour
meubler sa bibliothque, mais on l'ouvre peu. Il me semble que la Muse
svre de l'histoire n'interdit pas les manifestations de la vie;
flammes visibles ou feux couvants, tous les vrais historiens sont
passionns. Hrodote est grand-oncle de l'Arioste; Thucydide, un peu
cousin de Tyrte; et Tacite frre de Juvnal.

       *       *       *       *       *

Il est des heureux qui naissent pour aimer, d'autres pour tre aims.

       *       *       *       *       *

Pourquoi saluez-vous le corbillard qui passe, conduisant un mort que
vous n'avez jamais connu? les opinions varient: les Pharisiens disent:
Bon voyage; il ne pourra plus nuire: morte la bte, mort le venin; les
chrtiens: S'il a eu des torts envers moi, j'en ai eu peut-tre  son
gard: je lui pardonne; les masses, raisonnant peu, mais souvent fort
claires sans le savoir, obissent  une pense plus haute, saluent, 
son entre dans une autre vie, un tre d'un ordre suprieur, et tirent
simplement leur casquette  l'immortalit de l'me.

       *       *       *       *       *

A notre poque, les acteurs comiques, injects d'atrabile, succombent 
des accs de folie noire, tandis que les prposs aux pompes funbres
meurent souvent de plthore alcoolique, exhilars, panouis; leur
dernier soupir est un clat de rire.

       *       *       *       *       *

Entre les aveugles-ns et les aveugles par accident la diffrence est
grande; aux derniers seuls la douleur. Ils ont joui de la lumire, ils
savent ce qu'ils ont perdu, tandis que les premiers marchent au milieu
d'un paradis terrestre qu'ils ne connaissent que par ou-dire; ils ne
peuvent souponner les splendides paysages que chaque aurore claire
pour les voyants.

       *       *       *       *       *

Les tres qui n'ont jamais aim ressemblent aux premiers aveugles.

       *       *       *       *       *

Les coloristes naissent au pays du soleil ou de la brume: Vnitiens ou
Flamands; Titien et Vronse, Rubens et Van Dyck. La lumire des uns
est-elle plus riche, plus grasse, plus ruisselante, plus gale, plus
lgre, plus subtile, plus arienne? chacune a son caractre et sa
beaut. Ce sont des lumires soeurs, sous des latitudes extrmes. L'une
est comme un rayonnement du vrai soleil; l'autre semble jaillir de
l'me, du foyer divin qui claire l'artiste noy dans les tnbres des
basses rgions humides.

       *       *       *       *       *

Le plus riche hritier des belles traditions de la grce antique, le
grand matre de la Renaissance, Jean Goujon, n'a jamais copi ni imit
la Grce. Il l'a comprise, il l'a aime, se l'est assimile dans son
ardent amour, et, devenu crateur, il a laiss des oeuvres qui vivent,
et qui vivront tant qu'un soleil se fera gloire de les clairer. Il a
retrouv le charme souverain de la beaut paenne dans l'harmonie de ces
corps suaves qui savent chanter aux yeux. C'est un frre de Prud'hon et
d'Andr Chnier.

       *       *       *       *       *

Les serments se prtent, mais ne se donnent pas: ce qui explique leur
grand nombre.

       *       *       *       *       *

Toutes les religions sont bonnes; la plus belle des raisons ne vaudra
jamais la suprme douceur de croire  quelque chose.

       *       *       *       *       *

Jusqu' prsent personne n'a pu me prouver que Dieu n'existait pas: donc
j'y crois.

       *       *       *       *       *

Les artistes n'ont pas la folie de vouloir plaire  tout le monde. Ils
savent bien qu'ils travaillent pour des groupes similaires, des
_voyants_ organiss comme eux, mais qui, ne sachant ni sculpter, ni
peindre, se glorifient d'un frre suprieur ralisant son oeuvre dans
l'harmonie de leurs penses.

       *       *       *       *       *

Chacun a ses pauvres. Pour moi, je donne de prfrence  ceux qui me
plaisent; c'est injuste pour ceux que j'oublie  regret: j'aime  penser
qu'ils pourront plaire  d'autres.

       *       *       *       *       *

J'aime peu les avocats. Quand on veut me prouver quelque chose, j'ai
l'habitude de m'en aller.

       *       *       *       *       *

De son vivant donner son nom  une rue de Paris, reprsente chez nous le
comble de la gloire: rue Rossini, rue Auber, rue Lamartine. Alfred de
Musset et Thophile Gautier, qui pourtant ne se ressemblent gure, mais
tous deux d'une distinction si rare, obtiendront-ils jamais cette
sanction municipale?

       *       *       *       *       *

Les choses les plus graves, les plus belles, les plus saintes, ne se
prouvent pas, mais se rvlent: nous comprenons l'amour en aimant, la
charit en donnant, la foi en croyant.

       *       *       *       *       *

Aprs cette vie terrestre, o donc irai-je? O sont alls ceux que
j'aime. Le reste m'importe peu.

       *       *       *       *       *

Quand la posie se met  la queue d'un parti politique, elle se dgrade.
De souveraine, elle descend au rle de servante. La princesse
blouissante devient Peau d'Ane. Et pourtant notre coeur devrait tre
un abme d'indulgence pour les potes, ne ft-ce que par gratitude pour
les saintes joies qu'ils nous ont donnes dans leurs jours de lumire.

       *       *       *       *       *

Au printemps dernier, j'ai pu voir un papillon sortant de sa chrysalide
comme de l'tui d'un ventail. D'abord tourdi et comme bloui par le
grand jour, il se trana gauchement sur le sol, tirant ses ailes
gommeuses, agglutines, collant au corps comme une robe de soie
chiffonne; mais le soleil eut bientt fait de lui scher les ailes, et,
comme une flche, il disparut dans un rayon du matin. Aprs son dpart,
l'intrieur de la chrysalide garda longtemps ses couleurs: bandes de
pourpre, stries d'azur et points d'or.--En songeant  cette chrysalide
et aux riches empreintes qu'y avait laisses le splendide plerin du
ciel, je me souviens des coeurs o l'amour a pass.

       *       *       *       *       *

On a compar les hommes qui changent d'opinion  des girouettes qui
tournent; ceux qui n'en changent pas,  des girouettes rouilles qui
n'obissent plus au vent. Nous voil donc rangs dans une de ces deux
catgories: nous sommes des pantins ou des ganaches; dure
alternative.--Tous les changements sont fort honorables quand ils n'ont
pas eu l'intrt pour mobile. Mais qui le saura?

       *       *       *       *       *

Au Thtre-Italien, ne comprenant pas les paroles, j'coute simplement
la passion qui chante, et me laisse aller en pleine eau, sans
contrainte, au courant du grand fleuve harmonique. A l'Opra, c'est
autre chose, je souffre presque toujours d'entendre notre belle langue
franaise si cruellement martyrise par un tnor pour l'mission facile
de sa note  effet. Est-ce un jargon de Savoie ou d'Auvergne? Je pars
dsappoint, ne pouvant endurer plus longtemps un tel supplice de
l'oreille.

       *       *       *       *       *

L'oiseau qui n'a pas encore bris la coquille de son oeuf peut-il se
douter par avance des magnifiques paysages qu'il verra dfiler dans son
vol, lorsque, obissant au libre gouvernail de ses ailes, il s'en ira
tout en joie par le ciel, saluant au miroir des rivires la frmissante
image des chnes et des htres dont les hautes cimes verdoient mles 
des rougeurs d'aurore.--Pour l'inconnu d'une autre vie, nous sommes
l'oiseau dans l'oeuf, hermtiquement clos: impossible de rien voir au
travers. Mais nous avons des pressentiments, et plus nos pressentiments
sont riches, plus notre intelligence est grande.

       *       *       *       *       *

Un positiviste peut tre un honnte homme, mais, assurment, il est
afflig d'un cerveau troit: il peut savoir beaucoup; avec la patience
des taupes souterraines, il peut creuser, pour une certaine classe de
curieux, de profondes galeries d'rudition, mais il n'invente rien.
L'imagination lui manque, et le got et le sens critique. Dans mes jours
gris, j'ai eu le malheur d'en connatre quelques-uns: pas une lueur dans
leur physionomie, pas une inflexion reposante dans leur timbre de voix.

       *       *       *       *       *

Les grands prosateurs sont presque aussi rares que les grands potes.

       *       *       *       *       *

Mahomet et Napolon Ier, deux gnies essentiellement pratiques,
commencrent par pouser des femmes trs riches, toutes deux veuves et
plus ges qu'eux.

       *       *       *       *       *

Pourquoi tant de veuves se remarient-elles, et si peu de veufs?

       *       *       *       *       *

J'ai connu des gens polis comme des notaires, paraissant discrets comme
des confesseurs, qui, dans le geste ou dans les mots, n'avaient rien de
compromettant si on venait  parler d'une femme absente, mais leurs yeux
s'clairaient d'une lueur singulire et devenaient bavards comme des
crieurs publics.

       *       *       *       *       *

O sainte hypocrisie du coeur, sois mille fois bnie, comme la clef d'or
ouvrant le paradis des songes! Sans toi les chemins fleuris o nous
guide srement la main d'une femme courageuse ne seraient qu'une voie
seme d'pines et de ronces: les mauvaises nouvelles cartes, les
cranciers apaiss, les courants d'air touffs dans les froids
corridors, le gibier cuit  point, le caf noir saisi dans son arme,
les pantoufles des petites habitudes chaudement fourres de cygne, tous
ces riens enchants constituant la seconde moiti de la vie,  qui les
devons-nous? Nous serions de grands ingrats de ne pas le reconnatre.

       *       *       *       *       *

Les plus hautes cimes sont claires les premires par le soleil qui se
lve et retiennent les dernires lueurs du soleil qui s'en va: images
des peuples providentiels,  l'aube et au dclin de leurs destines.

       *       *       *       *       *

Les gens acclimats dans la douleur sont dpayss dans les joies. Que,
par une rare fortune, une seule fois dans leur vie, ils aient le malheur
d'tre heureux, ils cdent  la secousse; ils passent brusquement comme
d'un rve dans la mort, sans transition, avant d'avoir bien compris la
prosprit qui les tue.

       *       *       *       *       *

Quelques chirurgiens, qui m'ont tout l'air de mauvais plaisants,
s'tonnent de ne pas trouver l'me au bout de leur scalpel, en
fouillant le cadavre: c'est la chercher quand elle est partie.

       *       *       *       *       *

Les artistes, constamment proccups de l'expression du beau, vivent
dans un monde  part, dans une haute rgion, leur vrai domaine, o, sans
mot dire, d'un geste, d'un regard, les initis se comprennent, comme
dans une franc-maonnerie tacite des intelligences.

       *       *       *       *       *

Bien couter, bien marcher, deux qualits rares... chez les artistes
dramatiques.

       *       *       *       *       *

On sort toujours plus grand d'une promenade au Louvre. Quand on a pu
saluer dans leurs oeuvres Lonard de Vinci, Rembrandt, Titien ou
Raphal, on a vcu quelques instants dans la famille des grands esprits.
Au dclin du jour, on les quitte  regret, et, du fond des galeries, les
divins matres vous accompagnent longuement de leurs regards placides et
de leur indfinissable sourire; et souvent la nuit heureuse est toute
peuple de beaux rves, grce  leur radieux souvenir.--Je sais une
minente artiste du Thtre-Franais qui, chaque semaine, fait
pieusement au Louvre un plerinage de deux ou trois heures.

       *       *       *       *       *

Les carpes aiment la boue, la truite les eaux limpides. Ainsi dans le
monde moral:  chacun son lment, ce qui tue les uns fait vivre les
autres.

       *       *       *       *       *

Se trouver  l'aise dans la compagnie des hommes suprieurs indique une
supriorit, et rciproquement: un tre infrieur y sera gn comme une
oie fourvoye parmi des cygnes.

       *       *       *       *       *

L'homme, fils de la femme, est illogique, et souvent bien plus qu'elle.

       *       *       *       *       *

Don Juan, c'est Chrubin grandi, l'adolescent fait homme, le rve
ralis.... Il ne doit pas vieillir.

       *       *       *       *       *

Si vous dpassez une petite moyenne de vertus, attendez-vous  tre
traits comme de grands criminels; exemples: Socrate, Jsus-Christ,
Jeanne d'Arc.

       *       *       *       *       *

Les grands potes sont les plus clairs: une merveilleuse lucidit dans
l'ordre des ides, la plus rigoureuse prcision dans le choix des mots
feront ternellement vivre Homre, Virgile et La Fontaine, que lisent
les enfants et que se font relire les vieillards,  l'aurore des
impressions, aux dernires lueurs de la pense.

[Illustration]




NOTES DE VOYAGE

_A M. Alfred Didot_

=Directeur de _La Chasse illustre_=.

[Illustration]






NOTES DE VOYAGE

JERSEY


Si quelques dtails relatifs  la faune ou la flore de Jersey vous
paraissent de nature  intresser quelques-uns de vos lecteurs, veuillez
faire accueil  ces notes rapides, crayonnes au hasard de mes
impressions quotidiennes. Vous n'y trouverez pas sans doute le caractre
technique par lequel se distinguent certains spcialistes, explorateurs
autoriss de la zone quatoriale ou des rgions polaires, dont l'oiseau,
la plante ou le poisson _indit_ se prsentent hrisss d'un si
formidable appareil d'artes, de plumes ou d'pines, qu'on renonce trs
volontiers  faire leur connaissance. Je ne vous donnerai que la vrit
simple en propos quelque peu dcousus.

Du livre, n'en cherchez pas dans l'le. J'en ai mang pourtant, et de
fort bon,  la _Pomme d'or_; mais assurment ce livre avait navigu,
sans doute aprs dcs, sur un des magnifiques steamers qui font le
trajet rgulier de Granville et Southampton. Un insulaire d'un ge
vnrable m'a racont n'avoir souvenir, dans sa longue existence, que
d'un seul livre vivant aperu un matin dans une claircie de luzerne.
Le bruit s'en rpandit comme une trane de poudre, et ce jour-l, aprs
la chasse  courre, le nombre des comptiteurs rclamant la bte fut si
considrable qu'on dut en appeler au tribunal (ici la Cour se nomme
_cohue_, dtail entre parenthses). On ne dit pas si le corps du dlit
fut attribu au tribunal, et si les juges furent aussi spirituels que
ceux de La Fontaine, qui rendirent une dcision si prompte afin de
l'avaler frache (l'hutre, s'entend). A Jersey, la chasse est nulle.
Elle ouvre le 1er octobre et ferme le 1er fvrier; mais en temps de
neige les gamins et les braconniers parcourent la campagne, malgr les
plus expresses prohibitions. Ce qui met un frein  leur esprit
d'aventure, c'est la dfense faite par les plus petits hobereaux de
chasser sur leurs terres, sous peine de justice et de mort pour les
chiens contrevenants. Depuis plusieurs annes les imprimeurs de
Saint-Hlier font de trs bonnes affaires, eu gard aux nombreuses
annonces interdisant la chasse, dans presque tous les journaux. Un
propritaire dnu de mansutude dpense chaque anne en frais
d'impression plus d'argent que ne vaudrait tout le gibier de son le.
Exceptons quelques lapins gars  et l dans les maigres garennes. Il
y a quelques jours, le maire (conntable) d'une paroisse et quelques
notables habitants furent condamns  l'amende pour avoir tu deux ou
trois lapins sur un terrain vague et de vaine pture, qu'un personnage
irascible de la mme paroisse prtendait lui appartenir  titre fodal.
Pas de vignes ni de champs de sarrasin pour remiser cailles et perdrix;
on n'en trouve plus; on ignore  quelle poque elles ont disparu, et par
une singularit curieuse, de mmoire d'amoureux, on n'a jamais entendu
chanter le rossignol. Portbail et Carteret ne sont pourtant qu' cinq ou
six lieues, mais jamais le _nightingale_ n'a jug  propos de franchir
la distance. Pourquoi? Mystre. Si on expliquait tout, la vie serait en
prose. En revanche, j'ai prt l'oreille  une fort belle grive, la
grande musicienne qui, branche dans les vieux ormeaux de Saint-Clment,
se faisait entendre de fort loin, mlant ses notes riches et puissantes
aux mugissements des taureaux et gnisses pars dans les gras pturages,
tandis que sur la cte le flot montant battait les roches dchiquetes
qui font  cette rgion de l'le une ceinture de granit rouge et noir
offrant l'aspect d'une grande ville incendie enfouie dans un cataclysme
sous-marin. Dans les jours calmes, quand les soleils tombants
empourprent ciel et mer, il manque pourtant quelque chose  cette
harmonie rustique et un peu sauvage des soirs: un son d'anglus  la
voix lente et grave. Pas une seule des douze paroisses n'a le religieux
bonheur de tinter la salutation de l'ange. Le culte de la Vierge n'est
pas reconnu. La posie du recueillement n'y trouve pas son compte.
Chaque soir, en revanche, un coup de canon proclame militairement le
coucher du soleil. A propos de la race bovine, je dois dire qu'elle
s'est conserve sans mlange. Tout tranger  cornes faisant mine de
reproducteur est abattu sur quai sans rmission. La race est reste
aussi pure qu'au temps du roi Guillaume.

Des corbeaux et des pies  discrtion; peu de geais, de difficile
approche, et quantit d'oiseaux de proie, sans compter leurs
correspondants  _facis_ humain, rappelant, comme dans les
_Travailleurs de la mer_, les coriaces navigateurs de contrebande qui,
aprs avoir opr un certain nombre d'annes leur bonne petite traite
des noirs, achvent paisiblement leurs vieux jours avec de fine laine
fourre dans leurs sabots de patriarche. En gnral les hirondelles
sont parties avant l'ouverture de la chasse, autrement on les fusille
sans piti sur le bord de la mer, sans aucun respect pour l'oiseau bni.
Les amateurs s'en accommodent parce qu'elles sont grasses. Le coucou,
qu'on appelle ici le hraut du printemps, arrive et dloge de bonne
heure. Les tourterelles n'apparaissent qu'en mai et partent fin
septembre. Depuis vingt ans on n'a gure vu que deux ou trois loriots
rendre visite aux cerises. Parmi les oiseaux passant quelquefois l'hiver
 Jersey, on peut compter le _mrier_, becfigue au plumage de feu, 
petite cravate blanchtre, qui se perche toujours  la cime des buissons
et d'une vaillance en amour  rendre des points  messieurs les pierrots
et  mesdames les tourterelles.

En mettant le pied sur le continent, j'ai rencontr un armateur de
Saint-Waast-la-Hougue, M. Edmond l'vque, grand disciple de saint
Hubert. Pour le tir en bateau, j'en connais peu de sa force. Il m'a fait
hommage d'un magnifique _grisard_ tu dans la tempte, et,  ma rentre
dans notre bonne ville de Paris, j'ai fait _prparer_ mon palmipde par
M. Delesalle, de la rue Saint-Dominique, un artiste qui vous prsente
ses nombreux dfunts,  ailes tendues ou replies, dans les attitudes de
la ruse, de la crainte ou de la colre, avec un tel respect de la
vrit, qu'on se demande s'il n'aurait pas vcu lui-mme dans la plume
de ses nombreux sujets. Ceux qu'il expose dans son muse m'ont paru si
vivants aprs dcs, que s'ils venaient  renatre ils seraient, je
crois, surpris et charms de leur toilette dfinitive, spcimen vraiment
pittoresque de leur bonne grce ou de leur farouche aspect.

[Illustration]

[Illustration]




LE LORIOT


En revenant du monde o vivent les oiseaux, j'aurais bien des choses 
vous dire, ne suivrais-je que le fil de mes souvenirs; mais il faut se
borner. Nous ne parlerons aujourd'hui ni du cincle plongeur, envelopp
de bulles d'air, qui, sans trbucher, marche au fond des rivires comme
un oiseau filigrane d'argent; ni du martin-pcheur, ce pauvre philosophe
vtu de si fastueux habits, restant de longues heures au bout des
branches mortes, en qute d'une proie trop souvent imaginaire; ni du pic
de nos grandes forts, cet trange et farouche oiseau vert,  calotte de
pourpre, auscultant les vieux arbres, dont la coutume, par un bizarre
contraste, est de rire dans la pluie et de se lamenter quand le ciel est
bleu (plus tard je vous dirai pourquoi); autrefois il tait
religieusement consult des augures. Aujourd'hui, si vous le permettez,
je vous dirai simplement quelques mots sur un bel tranger qui, tous les
ans, dans la saison des fleurs, nous vient d'Espagne ou d'Italie. Vous
avez bien souvent entendu sa voix, sans avoir aperu le chanteur, car il
est d'un accs difficile; vous l'avez  peine entrevu quand il passait
d'un arbre  l'autre dans les hautes branches, en vous jetant dans les
yeux sa magnifique lueur jaune; mais, dans la dure d'un clair,
l'oiseau n'a pu se fixer dans vos souvenirs.

Ses ailes revtent, de leur mantelet noir, une robe toute jaune, mais
rellement d'un jaune superbe. Ce n'est pas le jaune des canaris, ni le
jaune des hoche-queues printaniers, qui, entre parenthses, cheminent
avec tant de grce sur les herbes flottantes de nos cours d'eau; ce
n'est pas non plus le jaune des populages, ni le jaune des lysimachies;
ni le jaune des iris, ni le jaune des villarsies: car la nature est
d'une richesse inpuisable dans la rpartition de ses jaunes. Serait-ce
donc la fleur de gent ou la fleur d'ajonc qui s'en rapprochent? A moins
que l'oenothre ou le papillon soufr? Pas encore. J'ai cueilli dans les
marais de La Vergne, en Saintonge, une haute plante  tige uniflore, la
grande douve (_ranunculus lingua_), sans pdantisme; sa fleur est d'un
jaune loriot. J'avais peut-tre oubli de vous nommer l'oiseau.

De la grosseur du merle et de la grive, ce grand mangeur de cerises
prsente de singulires particularits: l'iris de son oeil est rouge
comme un reflet de ces beaux fruits vermeils: c'est un vrai miroir 
cerises; et ses oeufs, blancs comme ceux des piverts et des
martins-pcheurs (n'en dplaise  M. de Buffon), sont en outre jasps de
pourpre noir comme si on leur avait insuffl le jus des guignes. Certes,
voil des couleurs harmoniques.

Le loriot niche de prfrence sur les hauteurs des bois, comme le
ramier, dans ces rgions lumineuses qu'empourprent les premires lueurs
d'aurore, et que rchauffent encore les adieux des soleils couchants.
Son nid,  la fourche des branches, est une merveille de confort et de
solidit: feutr  l'intrieur de peluches de chardon, douces comme
plumes de marabout, il offre une couche des plus douillettes aux futurs
hritiers du chanteur; extrieurement, il est suspendu  la fourche des
branches comme un petit hamac oscillant, par des lianes ou des lanires
de bouleau ou de cerisier; grce  cet ingnieux systme d'quilibre,
quand les grands vents font rage dans les hautes futaies et versent
parfois les oeufs des autres nids, le nid du loriot ressent  peine une
petite secousse, un semblant de houle, qui berce en paix les conjoints
ou les nouveau-ns.

Il me reste  caractriser sa voix, dont j'ai parl d'abord; elle n'a
qu'un couplet, un couplet de cinq notes, mais modules avec tant de
fracheur et de suavit qu'on se demande: Est-ce une ritournelle de
flte magique ou un clair gazouillis de source lointaine? Le sucre des
cerises contribue sans doute un peu  cette ternelle fracheur du
gosier et le ferment de ces fruits entretient sa joyeuse humeur. La
phrase musicale du loriot a sa valeur intrinsque absolue, entendue
sparment; mais dans les grands concerts du printemps, sous les bois,
coutez-la: sur la basse profonde des ramiers, le verbe guttural des
grives, les deux notes du coucou (qui vont jusqu' trois quand il est
mu), les appels de la huppe,  brves intermittences isochrones,
rptant neuf ou dix fois la premire syllabe de son nom, sur toutes ces
voix la ritournelle du loriot se dtache en or pur. Peu d'oiseaux des
tropiques ou de l'quateur, sans omettre les paille-en-queue et les
paradisiers, peuvent se comparer  notre loriot d'Europe. L'heureux
plerin, laissant passer les bourrasques de mars et d'avril, nous arrive
dans les fleurs de mai, et s'en va bien avant la fin des beaux jours,
aprs la cueillette des fruits, par les ciels lumineux d'octobre, vers
l't de la Saint-Martin. Bon voyage  l'ami de nos cerisiers, et qu'il
revienne tous les ans se cantonner dans nos bois!

Aprs tout, la question des dgts ne doit pas entrer en ligne de
compte: un gamin qui monte  l'arbre en met plus sous la dent ou dans sa
poche, en un seul jour, que l'oiseau charmant dans toute la saison.

[Illustration]

[Illustration]




NIDS D'OISEAUX

LES TISSERINS


Nids d'oiseaux.... Je me prends  rver chaque fois qu'un hasard bni me
remet sous les yeux un de ces petits chefs-d'oeuvre dus  tant
d'artistes charmants, qui, non satisfaits de nous blouir par la
richesse de leur toilette, ou de nous enchanter par la fracheur de leur
voix, deviennent si merveilleusement pratiques pour les besoins de la
vie relle, et se font ingnieurs, architectes, maons, tisserands,
etc., pour les premires exigences de la famille. Je proteste, indign,
contre l'injurieuse qualification d'instinct que daigne leur accorder du
bout des lvres l'tre si peu remplum qui s'attribue fastueusement le
nom d'homme. C'est bel et bien de l'intelligence qui les caractrise, et
de l'intelligence du meilleur rayon; non de l'intelligence verbeuse
comme celle des avocats, mais de l'intelligence applique sans bruit 
des oeuvres de dvouement et d'amour, auxquelles le coeur ne reste
jamais tranger; servant au domicile futur,  l'closion,  la
nourriture de ceux qu'on attend comme de petits messies dans la chaude
lumire des soleils printaniers. Quant aux vtements, la nature s'en
charge, et nos plus grands couturiers de la rue de la Paix, ou
d'ailleurs, n'habilleront jamais leurs clients comme l'un d'eux.

Et ne croyons pas qu'il suffit de natre pour devenir un artiste dans la
srieuse acception du mot; l'oiseau de trois ou quatre ans en sait
toujours beaucoup plus que les petits jeunes. L'observation, la
rflexion, la comparaison, la logique des penses, l'exprience, en un
mot, viennent en aide  son esprit naturel, et l'oiseau travaille de
mieux en mieux en prenant des annes; de mme qu'un rossignol un peu
mr, de cinq ou six ans, par exemple, dj tnor _del primo cartello_,
rendra toujours des points aux dbutants pour les notes d'attaque et les
tours de gosier.

Quand donc possderons-nous un trait technique et un peu tendu sur
cette grave question des nids et des oeufs, nous expliquant l'infinie
varit des formes pour les uns, pour les autres la riche varit des
colorations? Un ouvrage analogue  ceux de l'Amricain Audubon, pour les
oiseaux! Mais ils deviennent rares, ces matres observateurs consacrant
leur vie tout entire, et la risquant  chaque heure pour tudier _de
visu_, dans leurs plus intimes manifestations, les libres sujets qu'ils
tiennent  connatre; affrontant comme les sauvages, dans un canot
d'corce, le courant des grands fleuves, grimpant comme des chvres 
des rocs inaccessibles, rampant comme des couleuvres sous
d'inextricables broussailles, s'aventurant de plain-pied sur le fond
mouvant des marcages, sans souci des fondrires, des reptiles ou des
fivres; et tout cet obscur hrosme pour enrichir de quelques
observations indites le grand crin de la science; ce dont peut-tre
jamais ne les remerciera le vulgaire troupeau des hommes. Mais peu
importe  qui travaille avec amour!

En attendant, bornons-nous  fournir quelques indications brves  nos
lecteurs en prenant pour exemple les diverses manires de procder de
nos oiseaux d'Europe, trs souvent moins splendides de plumage que leurs
frres des pays chauds, mais si industrieux sous notre ciel gris du Nord
pour abriter des grands vents et des pluies leur couve et leurs joies
de famille.

Les nids diffrent non-seulement d'aprs la manire de vivre et les
habitudes de l'oiseau, mais encore d'aprs les ciels, les eaux, les
terrains, la nature des vgtations; le maonnage agglutin des
hirondelles sous les poutres de nos granges ne ressemble pas aux
bchettes entre-croises du ramier dans les chnes; le trou rond des
piverts, creus  coups de bec dans un ft de htre avec la prcision du
compas, n'a gure de rapports avec le hamac du loriot ou la conque
rgulire si bien capitonne des pinsons ou des chardonnerets; les nids
en boule de la msange  queue longue, dans les hautes et fines
brindilles qui ondulent au vent, sont ceux qui se rapprochent le plus,
par leur forme, des nids curieux qui nous occupent aujourd'hui. De loin,
ils offrent l'aspect du bdgar des rosiers. C'est la chambre nuptiale
du tisserin: _textor_, tisserand, tisseur, _tisserin_, l'oreille
s'accommode galement bien de tous ces vocables. Le nid est en sphre,
en pomme, en boule, comme vous voudrez. On sort, on entre par en bas;
l'ouverture est  l'abri des pluies. Les nids sont quelquefois par
centaines sur le mme arbre, assujettis aux longues branches flexibles
et menues qui, loin de tout danger, les bercent sur les eaux. Essayez
d'en atteindre les oeufs, fouines, singes ou serpents!

[Illustration]

[Illustration]

[Illustration]


LE MOULIN DES PRS

_A_

_Madame Andr Theuriet_

_Affectueux hommage du Conteur_.

=A. L.=.




PREMIRE PARTIE




I


Il est des gens qui regardent sans voir, il en est d'autres qui voient
sans regarder. Dans le monde du commerce et de l'industrie, ceux-l font
surtout leurs affaires.

A ce titre on citait journellement Guillaume Desmarennes, le pre
Guillaume, comme on disait familirement dans une petite ville de
Saintonge, assise au bord de la Charente, que nous nommerons simplement
la ville, pour ne pas veiller de susceptibilits locales.

A six kilomtres de la ville, le hameau de Saint-Christophe tage
coquettement ses maisons  tuiles rouges tout au fond d'une herbeuse
valle, o le sifflet des locomotives n'a pas encore troubl le chant
des coqs et le mugissement des boeufs.

Un cours d'eau rapide, affluent de la Charente, y fait vaillamment
tourner le moulin  six paires de meules du pre Guillaume, dit le
Moulin-des-Prs, dans une frache presqu'le  la fourche des eaux.

L'heureux propritaire, outre les bnfices de sa meunerie, fournit
comme bouilleur de cru les principales maisons de Cognac, ce qui
constitue le plus clair de ses revenus.

C'est un homme tout rond que le pre Guillaume. Il pouvait trs bien
crire son nom de famille en deux mots (des Marennes) d'aprs les
chartes du pays; mais, sans faire prcisment fi de sa petite noblesse,
il n'y tient pas absolument, et signe Desmarennes tout court, trouvant
que ses affaires n'en vont pas plus mal et que sa vanit n'en souffre
pas trop. Sa femme et sa fille ont bien  cet gard hasard quelques
timides observations, mais ont d cder  la volont souveraine du
matre de la maison.

C'est un lundi, jour de march, que Guillaume Desmarennes est venu comme
d'habitude  la ville.

Il a touch l'argent de ses boulangers, consult Stanislas Corbin, le
vtrinaire, pour un de ses chevaux de labour; il a fait une station
dans l'tude de Faustin Verdier, son notaire, pour lui solder ses
honoraires et lui remettre en mme temps le prix d'une vigne et d'un
champ de luzerne dont il s'est arrondi  Saint-Hilaire-de-Villefranche;
il s'est arrt chez Adrien Merlerault, pharmacien de premire classe,
pour acheter du baume tranquille  un de ses garons de moulin qui s'est
lux l'paule. A la nuit tombante, il croit en avoir fini, mais se
frappe brusquement le front:

--Et mon avocat que j'allais oublier!

Matre Eugne Gurineau, du barreau de la ville, est encore dans son
cabinet quand s'y prsente Desmarennes.

--Compliments et remerciements pour vos bons conseils de lgiste dans
notre dernire affaire, lui dit le pre Guillaume en lui tendant la
main. Aujourd'hui je viens pour autre chose. Ma famille et quelques amis
se runissent samedi prochain pour fter la Saint-Christophe. J'espre
bien que vous serez des ntres.

--Avec le plus grand plaisir, assurment, si j'tais seul; mais depuis
deux jours j'ai pour hte un ancien camarade de collge.

--Qui donc?

--Un officier de marine en cong de convalescence, Georges Paulet,
retour du Sngal.

--Un fils de Paulet, l'expditeur de Bordeaux?

--Justement.

--Qui vous empche de l'amener? Venez ensemble. Il nous contera ses
voyages: je vous enverrai prendre en voiture.

--Inutile. Nous irons  pied jusqu' Saint-Christophe. C'est une
promenade.

--Comme vous voudrez. Je vous attends tous deux.

Aussitt Desmarennes parti, Georges Paulet, qui s'tait effac
discrtement, vint se rasseoir en roulant une cigarette prs de matre
Gurineau, qui lui transmit l'invitation.

--Singulier homme que ce Desmarennes, ajouta l'avocat. Figure-toi que
c'est le meilleur de mes clients, celui qui me paye le mieux et me fait
le moins parler.

--Explique-toi.

--Tu connais le proverbe: Qui terre a, guerre a; c'est surtout au bord
des rivires que le proverbe a raison. Assis au bord de l'eau vous
croyez pouvoir tranquillement faire tourner la grande roue de votre
moulin. Erreur. Le meunier d'amont vous guette, et le meunier d'aval
vous pie: tous deux trouvent que vous abusez de la rivire. tabli sur
le mme affluent de la Charente, avec tout un systme de barrages, de
vannes et d'cluses, le meunier d'amont, qui a besoin d'eau, en tire le
plus qu'il peut par anticipation, tandis que le meunier d'aval trouve 
redire  l'irrigation de vos prs.

De l, procs  n'en plus finir; je ne m'en plains pas, nous en vivons;
mais o Desmarennes devient superbe, c'est quand, aprs avoir constitu
avou et m'avoir pris pour avocat, il m'interdit la parole pour plaider
lui-mme. Chaque fois, je me lve simplement pour dire: Plaise au
tribunal entendre les explications de mon client.

Jusqu' prsent il a gagn toutes mes causes; ce qui fait singulirement
allonger la mine  mes confrres de la partie adverse, qui en sont
gnralement pour leurs frais d'loquence. S'il n'tait meunier,
Guillaume Desmarennes et fait un excellent avocat.

--Meunier, bouilleur de cru, grand propritaire terrien.... Quel cumul!
ajouta Paulet en souriant.

--Il voit tout et ne s'embarrasse de rien, continua Gurineau; pas plus
gn dans la vie que dans ses vtements. Tu verras comme il est habill:
une grande veste  pans carrs qui n'est pas un habit, et qui, sans tre
une jaquette, n'est pas non plus une redingote. C'est d'une coupe
personnelle, la coupe Desmarennes, dit-on dans le pays, avec de vastes
poches, extrieures et internes, pour enfouir ses nombreux chantillons
de grains et eaux-de-vie; tout un assortiment de fins sachets et de
petites fioles  garnir une vitrine d'exposant;--un chapeau  larges
bords, toujours de mme forme, pour bien abriter sa grosse tte 
cheveux drus et grisonnants;--enfin, de bons souliers carrs, o les
pieds se meuvent  l'aise quand ils ont  quitter leurs sabots.

--Et la proprit de Saint-Christophe est vraiment belle?

--Belle et d'un trs bon rapport; tu la verras samedi. Tu pourras en
juger par toi-mme.

[Illustration]




II


Au jour convenu, les invits de Guillaume Desmarennes, au lieu de se
rendre  l'heure prcise du dner pour se mettre  table, vinrent 
Saint-Christophe, suivant l'habitude du pays, vers le milieu de la
journe.

Il n'tait pas quatre heures  la montre de Gurineau, quand lui et son
camarade,  un brusque dtour de la route, aperurent la rivire,
entendirent le tic-tac du moulin et htrent le pas en souriant d'aise 
la fracheur de l'eau mle d'une bonne odeur de froment, tandis qu'une
flottille de canards s'battait bruyamment dans les remous  l'ombre des
peupliers frissonnants.

Debout sur le parapet de son premier pont, Desmarennes les reconnut du
coin de l'oeil, mais ne bougea pas: il avait dj ramen sur l'paule un
pan de son pervier, avec un des plombs entre ses dents, et guettait sur
le fond clair des eaux une honnte friture de goujons. Ds qu'il jugea
la prise raisonnable, il jeta l'pervier qui s'arrondit avec une
prcision merveilleuse en tombant, puis il ramena lentement sur le bord
son lourd filet, tout grouillant de sa proie frtillante.

--Pardonnez-moi, messieurs, dit-il aux arrivants; je pchais pour vous.
Si vous le voulez bien, je vais vous prsenter d'abord  la matresse de
la maison, puis nous ferons un tour de promenade pour montrer
Saint-Christophe  M. Paulet, que je remercie d'avoir accept mon
invitation.

Il avait trs bel air, Georges Paulet, en petite tenue, la tunique
flottante  poitrine ouverte et sa casquette marine  galons d'or, les
joues amaigries par la fivre des pays chauds et encore un peu bronzes
par le feu des soleils trangers.

Quand on entra, prcd de Guillaume Desmarennes, personne au grand
salon.

--O donc est Mme Desmarennes? demanda le pre Guillaume  une fillette
qui venait de traire ses vaches.

--Dans le fournil, avec mademoiselle.

--Allons au fournil! dit joyeusement Desmarennes.

En effet, la mre et la fille s'y trouvaient, toutes deux gravement
occupes, mais  des travaux diffrents.

Mme Desmarennes, grande et belle brune, un peu forte, bien en de de la
quarantaine, et Mlle Thrse, mince fillette chtain clair de vingt ans
 peine, svelte, fine et d'apparence nerveuse et volontaire.

Toutes deux, les manches retrousses bien au del des coudes, laissaient
voir sans hypocrisie leurs bras nus  petites veines bleues, et,
affubles de grands tabliers tombant comme des chasubles, semblaient
officier religieusement.

L'une, la mre, ptrissait en pleine pte un gteau fin comme ceux de
Peau-d'Ane et tout un nuage de poudre blanche enfarinait les fossettes
de ses joues.

L'autre, sa fille, arme d'une longue cuiller  manche, prs d'une
bassine de cuivre miroitant comme une sbile d'or, remplissait de jus de
groseille et de framboise toute une range de pots de confiture, aligns
comme des livres de bibliothque, sur une planchette  hauteur d'appui,
toute  son oeuvre avec un grand srieux et des moustaches de framboises
aux coins des lvres.

Toutes deux, surprises en flagrant dlit dans l'accomplissement de leur
sacerdoce, clatrent d'un franc rire, et sans fausse honte, aprs une
affable rvrence aux visiteurs, Mme Desmarennes ajouta:

--Nous en avons encore au moins pour deux heures. Donc,  ce soir,
messieurs, et bonne promenade.

Et les deux mnagres continurent gravement leur travail, en vraies
fermires qu'elles taient, comme deux fes de nos anciens contes.

Juste en face du principal corps de logis, haut de trois tages  six
fentres, une immense prairie droulait son ruban vert entre deux rangs
de peupliers quasi parallles, et qui s'en allaient si loin qu'ils
semblaient se rejoindre.

Et, comme des points roux et blancs qui se mouvaient dans l'herbe, des
boeufs et des juments libres, pars o bon leur semblait, y pturaient 
l'aise et  perte de vue.

Heureux de la surprise des visiteurs, immobiles et plants droit devant
sa prairie:

--Nous la verrons plus tard avec ses tranches d'arrosement, fit
Desmarennes; mais nous avons d'abord  inspecter les tables, les
curies, les chais, le parc, le jardin haut et le jardin bas. Par o,
messieurs, prfrez-vous commencer?

--Par les jardins, rpondirent spontanment les deux amis, auxquels
vinrent bientt s'adjoindre le docteur Laborde et quelques parents et
amis de la famille.

Dans le jardin haut, le jardin fruitier, Desmarennes leur fit voir avec
orgueil de magnifiques pchers en ventail  une belle exposition du
midi; les grosses quenouilles de ses poiriers, qu'il ne taillait jamais
 mort, sous prtexte de leur trop faire rendre; poires d'automne et
poires d'hiver, beurrs gris, beurrs d'Arenberg et Saint-Germain; plus
une avenue de rosiers en pleine floraison, mnage pour Mlle
Desmarennes.

Au jardin bas, le vrai potager des zones tempres, il eut des
explications techniques sur le carr des asperges, le coin des
artichauts, le dpartement des navets et des rutabagas, et sur la
frache terre molle et un peu noirtre o se prlassaient les fraisiers
et les cantaloups  ctes brodes;--on apercevait dans cette rgion de
longues tuiles retournes, pour isoler les fruits mrissants d'un
contact parfois trop humide.

En bordure, dans la partie la plus basse et la plus ombreuse du jardin,
on avait rserv pour Mlle Desmarennes, sous un couvert de vieux frnes,
une alle dite l'avenue des Pervenches, o tous les ans nichaient des
rossignols.

Dans toutes les parties de son exploitation, le pre gardait une pense
pour sa fille.

On parcourut ensuite le grand parc avec ses nappes d'eau vive jouxtant
la rivire et se terminant  un coquet pavillon o, les matins de
chasse, on faisait en hte un djeuner de garons.

Georges paraissait prendre un trs vif intrt  toutes les explications
dtailles que Desmarennes donnait  son auditoire, tantt stationnaire,
tantt en petite marche; il paraissait heureux d'couter. Tout lui
semblait neuf, tout lui semblait charmant. Quand on a longtemps navigu,
lorsqu'on est rest des jours et des mois loin des ctes, simplement
entre mer et ciel, et qu'on revoit son pays, surtout dans ces recoins
frais et perdus de la Saintonge, on a le coeur envahi par une sensation
de bien-tre paisible indfinissable, dont ne se douteront jamais ceux
qui n'ont pas quitt des yeux l'honnte aiguille de leur clocher.

Le sourd mugissement des boeufs, la claire fanfare des coqs, le
hennissement fier d'un cheval qui passe en reconnaissant dans la pre la
mre de son poulain; des manations confuses de trone et d'glantier,
mles au frais parfum des menthes qui vous embaument quand par mgarde
on les crase en marchant, tout contribuait  maintenir Georges Paulet
dans une disposition d'esprit des plus heureuses, lorsqu'on rentra pour
le dner.

En mnagres bien apprises qui savent le prix du temps, Mme Desmarennes
et sa fille avaient pass leur robe de soire quelques minutes avant
sept heures, et tout le personnel fminin se trouvait sous les armes
dans le salon d'attente  la rentre des promeneurs.

Entre temps, Mr Eugne Gurineau avait discrtement gliss dans
l'oreille de son camarade l'indication suivante:

--Dans cette bienheureuse maison tout hospitalire, quand on dne, on ne
parle jamais de politique, la politique tant ce qui nous divise le
plus; jamais de religion, les questions religieuses tant ce qui nous
rapproche le moins.

Quand on annona: Madame est servie, la matresse de la maison prit le
bras de l'avocat, Georges Paulet offrit le sien  Mlle Thrse, et les
deux amis se trouvrent presque en face l'un de l'autre,  une table o
il n'y avait gure qu'une vingtaine de couverts pour les parents et amis
de la famille.

Comme tous les convives avaient bel apptit et se disposaient  faire
honneur au dner, le bruit des cuillers sur les assiettes ne fut pas
interrompu dans son premier roulement; mais, le potage enlev et les
petits verres de vin blanc verss, les langues commencrent  se dlier.

--Reconnaissez-vous ce vin-l, docteur? fit Desmarennes de sa bonne voix
joyeuse.

Le docteur prit une seconde gorge et frona le sourcil rveusement.

--Dame! vous m'embarrassez quelque peu.... Limpide comme l'ambre jaune
et mousseux comme l'ai: pourtant ce n'est pas du champagne.

--Mieux que du Champagne et de notre pays encore... entre
Saint-Palais-sur-Mer et Saujon... le plant de Mdis, belle vigne qui se
prlasse aux vents salins de la Gironde. Qu'en dites-vous?

A table, l'avocat fut spirituel et pas trop verbeux, le docteur, ras de
frais et cravat de blanc sous menton bleu, ne pronona qu'une seule
fois le mot _idiosyncrasie_, et le rentra vite; les gros propritaires
et bouilleurs de cru parlrent entre eux et  mi-voix des mercuriales,
du prix des vins, de la qualit des dernires eaux-de-vie; mais toute la
table fut prise d'un accs de franche hilarit quand,  propos d'un
rcent procs, matre Gurineau dit  brle-pourpoint  Desmarennes:

--Savez-vous que, si tous mes clients n'abusaient pas plus que vous de
mes paroles, la profession d'avocat serait des plus heureuses et des
moins fatigantes? Au tribunal, vous m'imposez silence; vous me prenez
comme dfenseur pour ne rien dire, tandis que tant d'autres prtendent
que leur avocat n'en dit jamais assez.

--Pardon! vous oubliez un point capital, rpondit courtoisement
Desmarennes: vos excellents conseils et votre science approfondie du
Code, civil et forestier, m'clairent dans les questions les plus
ardues, et me donnent toujours l'aplomb ncessaire au gain de notre
cause; et d'ailleurs, vous ne manquez pas d'autres belles occasions o
vous parlez d'or  l'oreille du tribunal.

Matre Gurineau n'avait qu' s'incliner.

Mlle Desmarennes, assise  gauche de Georges Paulet, s'aperut vite
qu'elle avait prs d'elle un garon trs bien lev, discret, d'une
rserve rare et de la plus exquise urbanit, coutant toujours avec
dfrence et vitant de se mettre en relief.

Dans le gros tumulte industriel et commercial de notre poque, o la
fivre des affaires nous emporte convulsivement, on parle, on correspond
 la hte, presque brutalement, en style court de tlgramme ou de
tlphone;  peine a-t-on le temps de rflchir, encore moins d'crire
ou de causer.

De nos jours, il semble que la vraie politesse franaise, exile du
continent, se soit rfugie  bord des navires. Aussi nos officiers de
marine sont-ils particulirement apprcis par les femmes dignes du vrai
nom de femmes. Elles comprennent ce qu'il faut d'intelligence, de
discrtion, de courage et de sang-froid pour commander  des hommes
souvent rudes, isols du reste du monde, aigris par une longue absence,
et groups sur un petit espace mobile, comme le pont d'un vaisseau qui
flotte entre mer et ciel, deux solitudes. L, assurment, il est plus
difficile de se faire obir que dans une cour de caserne ou sous les
arceaux d'un couvent. Peu de gestes, pas de phrases, tout dans
l'attitude et dans l'oeil, comme chez un dompteur pour matriser ses
fauves.

Sous une apparence presque chtive et un peu grle au premier abord,
Georges Paulet cachait une nergie peu commune, qui se rvlait aux
heures graves du commandement.

Mlle Desmarennes, fille unique un peu gte, petite personne mince,
lgante, autoritaire, comprit qu'elle avait affaire  plus fort
qu'elle,  un tre suprieur comme intelligence, comme volont, ce qui
fut loin de lui dplaire; un imperceptible sourire effleura ses lvres,
et sans vouloir paratre trop curieuse elle adressa cependant au jeune
homme quelques questions brves, auxquelles il sut parfaitement
rpondre, en paraissant toujours oublieux de lui-mme et surtout se
proccupant d'elle.

Ceux qui reviennent des pays lointains, ne serait-ce qu'en souvenir des
rgions parcourues, ont presque tous dans leur langage quelque chose de
pittoresque et d'inattendu qui ne ressemble gure aux paroles banales
qu'on change communment dans les salons; et d'ailleurs leur vie
d'aventure rpand sur eux un charme qui tient du rve. Georges Paulet
parla de l'Ocanie, du Cap, du Sngal, d'o il avait rapport ces
mauvaises fivres dont il avait encore quelques accs intermittents, et
il sembla  Mlle Desmarennes que personne jusqu' prsent ne lui avait
parl de cette voix magique. C'tait comme un monde nouveau qui
s'ouvrait pour elle.

Elle tait en robe d'un bleu ple, au corsage  peine chancr, et ses
fins cheveux chtain clair encadraient une oreille diaphane adorablement
chantourne. Une perle tait enchsse dans son petit lobe rose.

Comme trs heureux contraste, la mre, habille de faille grise, avait
d'opulents cheveux noirs relevs en torsades sur un cou vraiment
superbe, laissant librement voir les belles courbes de ses lignes et ses
chaudes carnations brunes.

En oubliant les ges, on et dit que la mre tait la soeur ane de sa
fille.

Desmarennes, par intervalles, ne pouvait se dfendre de les contempler
toutes deux, comme  la drobe, dans la secrte joie de son coeur.

Georges Paulet, tout en causant avec Mlle Thrse (plus elle
interrogeait, mieux il rpondait), Georges se penchait involontairement
pour la bien voir, non avec des yeux de froid observateur sceptique,
cherchant  vous analyser, mais simplement avec les yeux d'un admirateur
sincre,  la fois respectueux et charm, des yeux qui semblaient
clairement dire: Bien que j'aie couru le globe, tout en battant
l'estrade par les nombreux sentiers de la vie, c'est la premire fois
que je rencontre sur ma route une jeune femme  laquelle personne n'a
jamais ressembl.

Quand on se leva de table pour revenir au grand salon, ce fut en
souriant que Mlle Thrse prit le bras de Georges, en le remerciant du
regard. Cette fois, le marin oublia d'allumer une cigarette, et laissant
la majorit des fumeurs s'parpiller o bon leur semblait, soit sur la
vrandah, soit  la salle de billard, il resta rsolument avec le
groupe, ou, pour mieux dire, avec la corbeille fleurie des femmes,
heureuses de leurs toilettes riantes, en compagnie du notaire et de Mme
Verdier, du docteur Laborde et de sa fille, et de quelques autres ne
tenant pas absolument  s'envelopper de fume.

On put organiser une petite sauterie. Mme Verdier, pour ne pas trop
fatiguer ce soir-l l'ancienne institutrice de la maison, se mit
obligeamment au piano. On dansa deux quadrilles o Verdier figura en
homme du monde bien appris, et, aux premiers accords d'une valse  la
mode:

--Allons, dit gaiement l'avocat  Georges Paulet en lui touchant
l'paule, montre-nous que sur le parquet glissant d'un salon tu gardes
ton pied marin comme sur le pont d'un navire.

Georges ne se le fit pas dire deux fois. Il invita Mlle Thrse, et tous
deux, d'un pas bien rythm, sans raideur et sans pose, se mirent 
tourner, se laissant aller au mouvement berceur d'une valse rveuse,
mais bien cadence, comme deux tres charmants, crs l'un pour l'autre,
et qui se reconnaissent en se voyant pour la premire fois.

Comme il tait plus grand qu'elle, il dominait de tous ses yeux son
adorable tte de jeune fille, et parfois, dans un mouvement de valse
plus rapide, les cheveux chtain clair, lui frlant la poitrine,
activaient les battements de son coeur;--tandis qu'elle, vive, souple,
heureuse, arienne, obissant au bras de son danseur, valsait en
baissant les paupires:--leurs grands cils voilaient la fivre de son
regard.




III


Vers une heure du matin, tous les invits s'en allaient, qui en tilbury,
qui en cabriolet, qui en panier, qui en break, qui en charrette
anglaise.

Mme Desmarennes voulut faire atteler pour reconduire Georges Paulet et
matre Gurineau, mais tous deux refusrent d'tre ramens en voiture,
prfrant se rendre  pied, comme ils taient venus, un splendide
quartier de lune clairant la route.

Quant  Desmarennes, comme d'habitude,  neuf heures prcises, sans mot
dire, il avait lch tout son monde, devant tre lev tous les jours
avant quatre heures pour empcher ses garons de moulin de faire grasse
matine.

Donc les deux amis s'en revenaient  pied vers la ville, tout en
devisant de leur soire.

--Comment, dit Paulet, ne m'avais-tu pas prvenu que Desmarennes avait
une si charmante fille?

--Pour t'en laisser la surprise. Tu ne m'en veux pas, j'espre?

--Certes, non; mais si tu m'en avais inform je me serais prsent
autrement, en toilette moins nglige. Ah! mon ami, quelle merveilleuse
petite crature! Elle m'a troubl le coeur et le cerveau, je reste
encore sous le charme. J'en suis fou... je la veux.

--Pour ma part, je ne demande pas mieux, tu dois bien le penser. Il
s'agit simplement de savoir si ton rve est ralisable.

--Pourquoi pas?

--Pourquoi?... Pourquoi?... Voil bien les aventureux.... Mais,  en
juger par les nombreux prtendants conduits,  ma connaissance, je te
conseille de rflchir.... Mlle Thrse est fille unique et gouverne la
maison... Sans avoir une fortune princire comparable  celles des plus
gros ngociants de Cognac, la fortune prsente du pre Guillaume est
value au moins  deux millions; d'autre part, et signe particulier
tout  son honneur, Mlle Thrse ne tient pas du tout  l'argent; elle
appartiendra tout simplement  qui saura lui plaire, n'apporterait-il au
contrat que sa jeunesse, son intelligence et son coeur.

--Et jusqu' prsent personne... dit vivement Paulet....

--N'a rempli les conditions du programme, rpliqua Gurineau. Les
nombreux prtendants se sont trop presss. Ils ont vite montr la grosse
corde de leur vulgaire ambition. Elle a trs bien compris qu'on flairait
sa dot de plusieurs points de l'arrondissement et mme du dpartement.
Elle s'est mfie, se tient sur ses gardes et a bien raison.

--Assurment, dit Georges. Certes, ce n'est pas moi qui la blmerai.

--Voyons, fit sentencieusement l'avocat, sans vouloir entrer dans trop
de dtails, rcapitulons un peu, dans le nombre des soupirants ou des
aspirants, comme tu voudras les nommer, pour nous rendre compte de la
situation.

D'abord trois ingnieurs, dont un hydrographe; l'autre, des
constructions navales; le troisime, des ponts et chausses, prcisment
un de ceux qui ont le plus travaill  ce fameux pi d'enrochement
tabli  la pointe de Grave, contre l'assaut des mares. Celui-l du
moins a pu se convaincre qu'il est plus facile d'endiguer l'Ocan qu'une
volont de petite demoiselle.

--Pas de plaisanteries! fit gravement Georges Paulet.

--Je continue donc sans commentaires. Plus tard un jeune papillon de
substitut, orn de lunettes bleues (sans doute pour tamiser le feu de
son regard), s'est prsent correctement... pour tre conduit comme
les autres, et, faisant volte-face, a demand son changement au garde
des sceaux.

Ajoutons  notre liste deux sous-prfets aux pantalons officiels 
grandes lames d'argent;

Item, un conseiller de prfecture;

Item, un inspecteur des forts, vtu d'un vert sombre, comme un pivert
de nos vieilles futaies.

Nous en avons vu de toutes les couleurs.

Ah! j'allais oublier un personnage des plus considrables, un prfet
maritime de la rgion de l'Ouest, dont la juridiction s'tend depuis
Nantes jusqu'aux frontires d'Espagne, o les eaux-de-vie de Hendaye
essayent de nous faire une petite concurrence.

Mais je m'arrte dans ma nomenclature, car je n'en finirais pas. Eh
bien! tous ces gens-l, venus chez Desmarennes  titre d'invits, se
mtamorphosaient tous en prtendants. Ils ont t bien reus, choys,
fts, nourris comme des princes de toutes les primeurs, quelques-uns
mme couchs par les gros temps; puis, en fin de compte, ils sont partis
 tour de rle, battus et riant jaune, en tant pour leurs frais de
voyage, de toilette et de bouche en coeur.

--Et comment, dit Paulet, a-t-on pu savoir que tous ces messieurs
prtendaient....

--A la longue, tout se sait, tout se dit et mme tout se paye, pour
complter le proverbe.

--Ah! mon ami, tu me navres! rpondit tristement Georges. Dans ces
conditions dsastreuses, comment puis-je oser? Ma pauvre esprance est
bien morte sur pied.

--Dame, rpliqua l'avocat en baissant le ton, il faudrait lui plaire, 
elle d'abord. Le pre et la mre, naturellement, ne viennent qu'ensuite.
Ils feront ce qu'elle voudra... Voyons.... Pas d'enfantillages....
Rflchissons.... Ne soyons ni trop enthousiaste ni trop dconcert....
Pour commencer, tu as trs bien vals, ce soir.... C'est dj quelque
chose.

--Tu crois?

--J'en suis sr.... Une autre question.... Es-tu bon cuyer?

--Peut-tre pas d'une suprme lgance, mais solide, j'en rponds. Aux
colonies, l'occasion s'est souvent prsente de faire des
reconnaissances en pays perdu, et j'ai enfourch  cru bien des btes
difficiles.

--Tant mieux!... un bon point de plus  ton actif. Tu verras comme Mlle
Thrse est belle cuyre. Elle n'a pas comme tant d'autres de talents
d'agrment. Elle ne sait ni pianoter, ni roucouler rveusement la
romance  la mode, mais pour conduire une barque ou matriser un cheval
elle dfierait n'importe qui. Et ces nobles exercices du corps ne gnent
en rien la grce des mouvements. Bien au contraire. Vive la batelire et
vive l'amazone!... Elle me plat  moi, qui suis un amateur platonique
parfaitement dsintress dans cette grave question. Quelques soupirants
dconfits ont bien essay de jaser un peu sur ses franches allures quasi
garonnires, mais elle s'en moque et a bien raison. C'est une petite
vaillante qui n'en fera jamais qu' sa tte. Heureusement que la tte
est bonne.

[Illustration]




IV


Rentrs en ville vers trois heures du matin, les deux amis continurent
 se faire part de leurs impressions.

Couchs dans une grande chambre  deux lits comme d'anciens camarades,
aprs avoir souffl leurs bougies, envelopps de larges draps fleurant
la bonne lessive de province, ils prolongrent dans l'obscurit leur
intime causerie  l'horizontale.

Georges Paulet ne pouvait parvenir  fermer l'oeil, et ne tarissait pas
sur les trsors de jeunesse, d'lgance, d'esprit et de beaut de la
petite fe de Saint-Christophe.

--A propos, explique-moi donc pourquoi sa mre l'appelle Thrse et son
pre Msange?

--Un surnom qu'elle mrite bien et qu'on lui a donn quand elle avait
cinq ou six ans,  cause de sa gentillesse et de sa vivacit.... Elle
ne tenait jamais en place, pas plus que le petit oiseau bleu cendr de
nos jardins fruitiers.

--C'est curieux!... Et depuis la femme est reste vive comme l'enfant?

A une autre question, sans doute plus longue et plus srieuse, que le
marin adressait  l'avocat, il resta sans rponse. Gurineau n'avait
peut-tre pas entendu, car bientt un ronflement sonore et rgulier de
l'orateur fit comprendre  Georges qu'il prorait dans le dsert. Il dut
forcment se rsoudre  dvider en silence l'interminable cheveau d'or
de ses rves.

Le lendemain, dans la matine, entre neuf et dix heures, un assez
curieux personnage se prsentait  Saint-Christophe,  la petite porte
du moulin, une longue et large caisse de bois blanc sur son paule.

C'tait ce qu'on appelle un vieux loup de mer, un ancien gabier
d'artimon, ayant suivi Georges Paulet dans tous ses voyages et lui tant
dvou comme un terre-neuve  son matre.

Fourniment bien astiqu, veste courte, petit chapeau de toile cire en
arrire, grand col bleu rabattu, large pantalon ballant au-dessus des
chevilles, anneaux d'or fin aux oreilles, et une bonne grosse figure
irrgulire, tellement rouge, cuite et boucane par les soleils, de
l'quateur, qu'on l'et dite taille  coups de serpe dans un bloc
d'acajou.

Il demanda Mlle Julie, fille de chambre de Thrse Desmarennes.

--Que diable peut bien me vouloir ce garon-l? se demanda Julie, jeune
paysanne alerte et affriolante comme une soubrette d'opra comique.

--Que dsirez-vous, mon brave, avec un si gros colis?

--Gros, mais pas lourd, rpliqua le matelot. Mlle Thrse est-elle  la
maison?

--Pas encore revenue de sa course  cheval.

--Ah! tant mieux, fit Baptiste avec un large rire. (Baptiste tait son
nom.) Nous allons pouvoir tout arranger. Vite, sa chambre, s'il vous
plat!

Un peu surprise, mais voyant qu'il n'y avait pas  rpliquer, Julie
prcda le porteur dans le grand escalier, et le gabier ne fut pas long
 dballer le contenu de sa caisse, mais avec des prcautions infinies,
comme une mre pour le trousseau de son enfant.

Il disposa lui-mme, au fur et  mesure de l'exhibition, sur la
chemine, sur les tables, sur les tagres, jusque sur les fauteuils,
tout un stock d'oiseaux rares de la Polynsie et de prcieux coquillages
de la mer des Indes que le soleil d'Orient met en couleur  des
profondeurs insondables:

D'abord un oiseau-lyre, presque introuvable aujourd'hui dans les les de
corail du Pacifique; puis un argus aux plumes caudales d'un dessin et
d'un ton merveilleux; des merles du Sngal aux reflets mtalliques; de
grandes conques marines  bouche de nacre rose, o soufflaient autrefois
les tritons de Virgile; de larges papillons de toutes les nuances: le
noir et vert de l'le d'Amboine, pris  vol ralenti sur la fleur
capiteuse des girofliers; le noir et or, indigne de Ceylan; le noir et
gris perle, en somptueux demi-deuil, des Indes orientales; le grand
azur du Brsil; et, dans le nombre des menus souvenirs des pays
trangers, toute une collection d'ventails, rivalisant pour la varit
des formes et la richesse des couleurs avec les oiseaux et les
papillons.

Quand Baptiste eut dispos le tout  sa guise, se reculant un peu, la
main gauche en visire sur les yeux, pour mieux juger de l'effet
produit, il respira longuement comme un homme satisfait.

--Bien comme a, dit-il; un petit aquarium comme on en voit peu.

--Musum, voulez-vous dire. De la part de qui? fit la soubrette.

Le matelot mit un doigt sur sa bouche.

--C'est un secret, je n'en sais rien moi-mme.

Et il disparut en remportant sa caisse vide, sans qu'on pt en tirer une
parole de plus.

--Moyen singulier de faire une dclaration, se dit tout bas la fine
gupe d'antichambre.

Georges attendait son homme avec une impatience fivreuse. Ds qu'il fut
de retour:

--As-tu bien fait tout ce que je t'avais dit?

--Oui, mon commandant. L'oiseau n'tait pas en cage. En son absence,
j'ai tout arrim comme  bord.

--C'est bien. Merci, Baptiste.

--Ah! mon pauvre ami, disait Gurineau  son camarade, comme te voil
fru en plein coeur! Pas de prcipitation, je t'en prie. Ne gtons
rien.--Je t'aime assez, tu le sais bien, pour ne rien compromettre, et
ne t'engager dans aucune dmarche inconsidre. Laisse-moi donc faire,
je vais tudier srieusement ta cause, la suivre comme une affaire du
Palais qui serait mienne.

--Mais quand reviendrons-nous  Saint-Christophe? Les pieds me brlent
et ma tte s'en va.

--Quand reviendrons-nous? Dans trois ou quatre jours au plus tt; mieux
vaudrait  la fin de la semaine. Heureusement que Desmarennes ne nous a
pas fait encore les honneurs de ses caves, et que nous n'avons pas
visit les chais dont il se fait gloire  bon droit. Ce sera un prtexte
plausible, et nous en profiterons pour rendre visite aux dames.

Le troisime jour (Georges n'eut pas la patience d'attendre le
quatrime), Paulet et Gurineau revenaient  Saint-Christophe dans
l'aprs-midi; mais, cette fois, ils avaient compt sans leurs htes,
absents depuis le matin, pour faire une excursion aux ruines de
Taillebourg, Desmarennes et sa femme en panier, Thrse (ou Msange) sur
sa belle petite jument favorite, fine coquette  robe alezan dor,
qu'elle nommait Topaze. Les deux autres btes de selle prfres tait
un vif arabe noir et lustr connu sous le nom de Mistral, et la Grise,
une bonne et grosse normande qui ne flchissait pas sous le poids de son
matre, quand Desmarennes accompagnait sa fille.

--A quelle heure doit rentrer la famille? demanda l'avocat.

--Peut-tre pas avant la nuit.

--Et le matre de chais, pouvons-nous lui parler?

--Justement, le voil sur le seuil de sa porte basse.

--Allons faire notre visite aux chais, dit Gurineau.

Bien que vivement contrari de voir la maison vide, Georges Paulet fit
contre fortune bon coeur et se disposa  partager l'enthousiasme de son
ami pour l'amnagement des caves et des chais de Guillaume Desmarennes,
qu'ils visitrent en dtail, ayant pour introducteur le matre de chai
lui-mme.

Il leur fit les honneurs de son domaine avec la majest d'un suisse de
cathdrale. On commena par le chai principal, au ras du sol, et en
pente, qui suivait dans toute sa longueur, en ligne parallle, les
bordures d'osier du jardin bas.

Les chais de Saintonge sont de vrais sanctuaires. On n'y voit pas
d'abord en entrant. Une impression de fracheur et de tnbres vous
saisit  la fois, comme  l'entre des vieilles cryptes romanes. On
marche  ttons comme un aveugle; puis votre oeil se familiarise avec un
demi-jour crpusculaire aux tons roux, comme dans certains intrieurs de
Van Ostade, lve de Rembrandt (ou digne de l'tre). Bientt toute une
range de barriques en bon ordre merge des pnombres. Les barriques
pleines rendent un son mat, mais si d'un coup sec votre doigt coud
interroge une futaille vide, un son d'orgue pur et vibrant s'veille et
se rpercute en multiples chos jusqu'au bout du long sanctuaire. Ce
n'est pas une odeur d'encens, de myrrhe ou de benjoin qui vous prend
les narines, comme sous les piliers d'une glise, mais le subtil et
tonique esprit de la vigne qui vous pntre et vous rconforte. Peu 
peu le jour se fait; on commence  voir clair; et, dans une pense
quasi-religieuse, on suppute l'ge et le nom de ces belles eaux-de-vie,
gloire de nos aeux, qui vieillissent en paix dans leur bon ft de chne
solidement cercl; les unes presque blanches, d'autres jaune paille ou
couleur d'ambre, de trente, quarante, et mme soixante ans, sans aucun
mlange adultre; provenant des vignes fameuses qui s'talent au soleil
sur les deux bords de la Charente, soit dans les rgions calcaires et
crayeuses de la rive gauche, reconnues comme les plus favorables
(Gimeux, Mainxe, Segonzac), donnant la grande et la petite champagne;
soit dans les terrains jurassiques et un peu argileux fournissant les
premiers et les seconds bois (le Cluzeaux, Cigogne, Mrignac); puis les
Borderies, provenant de vignes encadres sans doute par une lisire de
forts du temps de nos anctres;--et jusqu' des chantillons de crus
infrieurs, tels que les eaux-de-vie de Surgres et d'Aigrefeuille,
destines  des amateurs moins gourmets ou moins fortuns.

Tout s'y rencontrait, avec certificat d'origine et extrait de
naissance.

Matre Gurineau, quelque peu merillonn par cette atmosphre
spiritueuse, avouait en toute sincrit, les narines gonfles, que cet
assortiment de futailles vnrables lui semblait moins funbre que la
double range historique des caveaux de Saint-Denis. Il cheminait avec
lenteur et solennit dans un aimable recueillement, et quand les deux
amis passrent, des chais o vieillissaient les eaux-de-vie, dans ceux
o fermentaient les vins de la dernire rcolte, dans leurs barriques 
bondes leves, le bruit ou plutt le grouillement simultan de leur
cume en bouillons sur trois ou quatre cents fts en bon ordre qui
chantaient  la fois, ce bruit,  premire entente, pouvait se confondre
avec le frmissement continu des hauts peupliers qui frlaient au dehors
la toiture de ces interminables galeries. Les deux bruits semblaient
tre un cho l'un de l'autre.

Jusqu' six heures du soir, Georges Paulet, en victime rsigne, eut le
courage de suivre et d'couter Me Gurineau, qui se grisait  la fois de
sa parole loquente et de l'esprit des vins.

Quand ils sortirent des chais comme d'une crypte crpusculaire, en
remontant au grand jour, le marin ne put retenir un cri de dlivrance et
de joie.

Un bruit de roues se rapprochait, les matres de Saint-Christophe
revenaient, Thrse en avant, au grand trot de sa vive et coquette
alezane. Devant la porte d'entre, Topaze s'arrta court, toute
frmissante sur ses fines jambes de race, le frein blanc d'cume et des
clairs dans l'oeil. Georges fut soufflet au passage par le vent d'une
longue jupe d'amazone. Courant au devant de l'cuyre, il lui tendit la
main, qu'elle accepta, pour descendre comme un oiseau qui prend terre.

Il tait pourpre d'motion, Thrse un peu rouge, mais sa rougeur, 
elle, pouvait tre mise sur le compte d'une course prcipite dont elle
tait encore toute haletante.

Il n'avait pas dit un mot; sa voix lui restait dans la gorge.

--Merci, fit-elle en parlant la premire. tes-vous bon cavalier,
monsieur?

--Bien que marin, je puis tenir en selle, rpondit Georges, croyant 
une fine pointe d'ironie.

--Eh bien! nous verrons, dit-elle.

Desmarennes voulut les retenir  dner; mais, soit par diplomatie, soit
par discrtion, tous deux refusrent. Gurineau prtexta d'ailleurs que,
le soir mme, il attendait des confrres  sa table: parfait mensonge,
mais qui lui semblait utile  ses vues.

--Eh bien! je n'insiste pas pour aujourd'hui, fit Desmarennes; mais
aprs-demain, dans la matine, mes affaires me laisseront libre. Venez
tous deux de bonne heure. Pour mieux faire, je vous enverrai prendre en
voiture; puis nous ferons  cheval une excursion jusqu'au bout des
grandes prairies. M. Paulet pourra se rendre compte des nouveaux
barrages tablis sur la rivire, dans l'air vif du matin, et nous n'en
djeunerons que mieux. Qu'en dis-tu, Msange?... Seras-tu de la partie?

--Mais volontiers, mon pre.

[Illustration]




V


Au jour dit, tout le monde fut prt.

A l'encontre de certains militaires, raides et gourms, quand ils
s'habillent en hommes, en bourgeois, comme on dit, Georges Paulet se
trouvait parfaitement  l'aise en costume civil: petite jaquette noire,
pantalon gris, simple bret de laine brun, comme  la campagne.

Quand il mit le pied  l'trier pour enfourcher Mistral, le bel arabe le
regarda d'abord de travers, en secouant sa crinire chevelue et dressant
sa queue en ventail: d'un vif mouvement de ct, il chercha  le
dsaronner; mais il s'aperut vite qu'il avait affaire  quelqu'un de
souple et solide, dont la jambe nerveuse l'enveloppait bien. D'ailleurs
le cavalier l'appelait par son nom avec des inflexions clines dans la
voix, en lui caressant l'encolure. Bientt Mistral fila doux comme un
chevreuil.

Mlle Thrse tait sur Topaze, en amazone bleu cendr, et coiffe d'un
lger feutre  voilette releve, ses adorables cheveux chtain clair
nous en arrire, un peu haut sur le cou, comme un gros bouquet 
torsades moires.

Desmarennes montait la Grise.

Me Gurineau et Mme Desmarennes suivaient, dans un coquet petit panier.

Et, comme acolyte  la caravane, mais galement  cheval, miss Flower,
sche crature anglaise,  dents longues, pouvant avoir la trentaine,
mais accusant quarante ans; bonne cuyre au regard boral, dont le
coeur,  basse temprature, devait certainement tre au-dessous de zro.

Ancienne institutrice, elle jouait prsentement un triple rle 
Saint-Christophe: elle tenait bien les critures pour les nombreux
articles de toilette des fournisseurs; crivait en pur idiome
britannique aux divers correspondants d'outre-Manche pour les vins et
spiritueux exports  Londres et  Liverpool, et pouvait au besoin tenir
deux grandes heures au piano pour les sauteries improvises. Au
demeurant, fille assez bon garon, tenant les grandes utilits, en
termes de thtre.--Sur le thtre de la vie, ces rles ont souvent leur
emploi. Elle s'tait donc fait un nid dans la maison, et touchait
d'assez beaux revenus, en oubliant les orages du coeur.

A ct de Desmarennes, sur la Grise, elle montait Nra, une haute et
longue indigne bai-brun du Yorkshire.

Tout fut arrang pour le mieux dans cette excursion matinale, et l'amour
y trouva largement son compte.

Miss Flower et Desmarennes, carrment tablis sur leurs paisibles btes,
comme des gens qui ne tiennent pas  se fatiguer et qui d'ailleurs ont
tout le loisir d'arriver  destination, ralentissaient d'instinct leur
marche aux montes, tandis que Georges et Thrse, s'interrogeant d'un
coup d'oeil pour un petit temps de galop, enlevaient prestement leurs
montures.

Mistral et Topaze bondissaient en hennissant clair.

Le soleil dissipait les dernires bues de la nuit, qui se tranaient
encore en longues charpes blanches sur les prs bas et les terres de
labour.

Et, perdues dans les hauteurs du ciel, de petites alouettes invisibles
multipliaient en notes vibrantes leurs trilles d'esprance et de joie.

Quand Georges et Thrse furent bien seuls, laissant la caravane en
arrire, Mistral et Topaze se remirent au pas, et quelques phrases
rapides furent changes entre l'amazone et le cavalier.

--Vous devez reconnatre, monsieur, que votre manire d'agir  mon gard
a quelque chose d'trange, de peu conforme aux vieux usages de notre
monde europen....

Georges se taisait.

--Mais, reprit-elle, l'intention sauve peut-tre le procd.... Julie a
laiss faire votre matelot, et n'a pas eu le courage de rintgrer dans
sa caisse tous les trsors exotiques exhibs  mon intention, sans doute
d'aprs vos ordres?...

--Oh! mademoiselle, ce pauvre Baptiste et t si malheureux! rpondit
Georges dont la voix frmissait.

--C'est ce qu'a pens Julie. Il est parti d'ailleurs comme si la foudre
l'emportait.... Pour ma part, toute rflexion faite, je me suis laiss
traiter comme une reine des pays trangers, qu'on veut se rendre
favorable en abordant dans son le.

Georges rpondit par un radieux sourire de gratitude en s'inclinant sur
l'encolure de Mistral.

Dsormais, la glace tait brise, les regards s'changeaient, les deux
coeurs se parlaient.

Topaze et Mistral, dont parfois les fines ttes intelligentes se
rapprochaient, se mordillaient la crinire  dent courtoise.

Ils semblaient tout comprendre et se dire:

--Comme ils vont bien ensemble tous deux! Comme ils sont bien faits
l'un pour l'autre!

--Dcidment, songeait Thrse en interrogeant ses plus intimes penses,
si ce garon-l veut de moi pour sa femme, je crois bien que je ne
tarderai pas  m'appeler madame Georges Paulet. Ce nom-l me sonne bien
 l'oreille.

En rsum, Georges tait bon valseur, avait fort belle tenue  cheval.
Bien que jeune encore (quel ge? vingt-sept ou vingt-huit ans
peut-tre), il parlait srieusement, en homme d'exprience mri par de
nombreux voyages, ayant souvent chang de ciel.... Comme rserve et
savoir-vivre, elle ne connaissait personne  lui comparer....
Assurment, il se serait jet  l'eau ou au feu pour elle, afin de
ravoir son bracelet ou son ventail.... L'occasion ne s'en tait pas
encore prsente, mais elle n'en doutait pas.... Parfaite concordance
dans les ges... rare harmonie dans les caractres.... Il n'en fallait
pas davantage... d'ailleurs il l'adorait tout simplement... et pour un
convalescent pris encore par intermittences des fivres malignes de la
Vera-Cruz ou du Sngal, quel meilleur remde que la sainte fivre
d'amour?

Ainsi pensait-elle, en relevant sa voilette et attachant sur lui un de
ces francs regards qui sont toute une rvlation des coeurs.

En homme bien appris cependant, Georges n'oubliait pas absolument
Desmarennes et quand on arriva, avec une apparence de bon ensemble, au
bout de la grande prairie, le marin couta fort complaisamment toutes
les explications du gros propritaire.

Desmarennes lui fit voir d'un coup d'oeil, en suivant la ligne des
peupliers, de longues et solides chausses, tablies avec des rigoles en
contre-bas de la rivire; rigoles alimentes par des vannes sans nombre.

--Quand mes prs ont soif, ajouta Desmarennes, on lve la pale aux
petites cluses, et toute la prairie se trouve inonde comme par
enchantement,  dose et  hauteur voulues. On n'a qu' baisser toutes
les pales quand les prs ont assez bu.

Desmarennes ne s'en tint pas l. Il voulut initier le marin aux
rendements de ses prairies, lui expliquant la nature des bons fourrages
et lui nommant les principales gramines constituant la valeur de ses
foins exceptionnels; il cita la grande ftuque et le brome, sans oublier
la flole, la flouve odorante et le vulpin des prs.

Georges coutait fort obligeamment et paraissait parfaitement se rendre
compte de la prosprit de ces grands herbages, grce  l'intelligence
et  l'activit du propritaire, dont les yeux ne s'endormaient sur
aucun dtail.

Au retour, le djeuner fut trs anim, les causeries quasi familires.
Il y avait l, comme lment de conversation, quelque chose de plus
intime qu'au grand dner de la semaine prcdente. Quand, vers trois
heures de l'aprs-midi, Georges Paulet et Gurineau se laissrent
reconduire en voiture par Desmarennes lui-mme, et lorsque Msange leur
eut dit: Au revoir, messieurs! simplement  la manire dont elle
pronona: Au revoir! dans la bonne grce attendrie de l'inflexion et
le rve du regard, matre Gurineau comprit,  n'en plus douter, que
cette fois les deux coeurs taient fiancs.

Trois jours aprs, Desmarennes,  huit heures du matin, entrait comme un
obus dans le cabinet de l'avocat, dj  son travail et compulsant ses
nombreux dossiers.

--Voyons... matre Gurineau... pas d'quivoque et parlons
srieusement.... Nous sommes bien seuls... et personne ne viendra nous
dranger?

--A cette heure matinale, ce n'est gure probable, et d'ailleurs je
condamne l'entre.

Ce disant, il poussa la targette de sa porte et offrit son plus large
fauteuil  Desmarennes, qui s'y installa en essuyant la sueur de son
front et posa son grand chapeau sur la table.

--Savez-vous, matre Gurineau, que votre ami me plat fort?... Entre
nous, bien sincrement, dites-moi donc quelle est la position de ce
garon-l... qui me semble avoir ensorcel la maison.

--Ce n'est pas un reproche, n'est-ce pas? Posons bien nos prmisses....
Ce n'est pas moi qui vous l'ai jet  la tte. C'est bien vous qui tes
venu l'inviter et le prendre chez moi?...

--Assurment.... Mais, enfin, quelle est sa position, prsente et 
venir?...

--Comme position officielle, lieutenant de vaisseau... brillant avenir...
le grade de capitaine de frgate en prochaine perspective.... Comme
position pcuniaire...  peu prs dix mille livres de rentes
simplement, du chef de sa mre dfunte. Le plus riche de la famille sera
plus tard son jeune frre, du second lit, qui possdera toute la grosse
fortune de l'armateur-expditeur de Bordeaux.

--La fortune, pour moi, c'est quelque chose assurment. J'y tiendrais un
peu, je l'avoue, mais sur ce chapitre-l Msange voit autrement, et je
ne veux pas la contrarier.... Mais dans l'espce, comme vous dites, moi
je vois encore de trs srieuses difficults.

--Lesquelles? fit l'avocat.

--Dans le cas o votre ami se prononcerait, je vous avoue franchement
que je ne veux pas d'un gendre qui serait en route continuelle, ballott
du cap Horn au cap des Temptes; aujourd'hui sur la cte de Guine,
demain  Madagascar, avec une pauvre fille  la maison, noye dans un
dluge de larmes  propos de son cher absent. D'autre part, comment
faire? En France, un officier de marine ne peut pas, comme en
Angleterre, prendre sa femme  bord pour une traverse,  moins, dit-on,
d'tre contre-amiral. Et nous n'en sommes pas encore l. D'ailleurs,
quand bien mme il le pourrait, je ne tiens pas  ce qu'un tranger
m'emporte ma fille et me laisse dans une maison vide.... Comment faire?

--Dame! je ne vois qu'un moyen qui me semble trs simple.

--Lequel?

--Une bonne dmission. Georges Paulet a fait ses preuves au Mexique et
au Sngal. Il est encore souffrant de son dernier voyage.... En temps
de paix, il peut trs bien renoncer dfinitivement  la vie d'aventure.

--Voil, prcisment, o je voulais en arriver, rpondit Desmarennes
comme allg d'un grand poids qui lui touffait la poitrine.... Qu'il
donne sa dmission, autrement il ne sera jamais mon gendre.... C'est un
homme  la mer.... Voil mon ultimatum.

--Rien n'est donc encore dsespr, rpondit l'intelligent avocat en
dissimulant sa joie.... Laissez-moi ngocier cette affaire-l.... Vous
savez parfaitement que vous parlez avant tout  un homme d'honneur qui
vous aime et vous estime profondment et ne trahirait en rien vos
intrts de coeur ou d'argent, n'est-ce pas?

--J'en suis convaincu....

--Eh bien... je ne dirai absolument rien  Georges Paulet de notre
entrevue de ce matin... et je vais l'interroger srieusement sur ses
intentions.... Si, comme je veux l'esprer, le navigateur renonce
dfinitivement aux voyages, et dsire fixer sa tente au bord de votre
petite rivire, comme un gendre bienheureux et dvou... il
contribuera, assurment,  la joie tranquille de vos derniers jours, qui
sont encore trs loin, grce  Dieu et  votre constitution robuste, qui
vous permettrait d'enterrer tous les gendres.

Desmarennes remercia l'avocat d'un large sourire. Il pourrait donc
garder sa fille, sa fille bien marie et vraiment heureuse. Ne lui
avait-elle pas dit, la veille: Mon pre, si vous voulez me donner un
mari, choisissez M. Georges Paulet, je n'en veux pas d'autre?

Le jour mme, Gurineau se proposait de dire  Georges:

--Mon ami, donne ta dmission, autrement tu n'auras jamais la fille; je
connais Desmarennes, il ne bronchera pas.

Donner sa dmission!... L'officier de marine y avait dj song....
Certes, renoncer  la mer et  ses belles perspectives d'avenir, si
jeune encore,  vingt-huit ans, au premier abord cette dcision lui
semblait un rude sacrifice.

S'il tait au moins capitaine de frgate!... Mais quand parviendrait-il
au grade d'officier suprieur, dans un temps de paix profonde et pour
longtemps assure? Qui pouvait le dire?

C'tait aussi difficile  savoir par avance que de sortir de la Rgion
des Calmes avec un navire  voiles avant l'usage de la vapeur.

D'autre part, il devait le reconnatre, il avait dj suffisamment fait
ses preuves en mer, et mme sur terre, dans des circonstances graves.
Plus d'une fois port par ses chefs  l'ordre du jour,  la rigueur il
avait bien droit au repos.... Sa sant se trouvait dj compromise. Son
devoir strict de marin ne l'empchait donc pas d'obir au voeu le plus
cher de son coeur.

Qui peut d'ailleurs se vanter de connatre l'impntrable avenir? Les
circonstances prsentes se trouvant toutes favorables, s'il ne se
prononait pas d'un jour  l'autre, Msange, par dception, peut-tre
par dpit de voir qu'il hsitait  tout sacrifier pour elle, qu'il ne
l'aimait pas absolument et sans rserve, en un mot, jalouse de la mer,
Msange donnerait sa main au premier prtendant disponible,  un tre
quelconque, indiffrent pour elle.... On voit parfois de ces brusques
revirements nfastes.... Et toute sa vie  lui, par la faute de son
irrsolution, serait  jamais dsenchante... il se trouverait rduit 
reprendre la rude existence de bord,  courir, comme un morne et ternel
bohme de la mer, sur toutes les houles du globe, avec une sourde plaie
au coeur et le poignant souvenir d'un paradis perdu.

Aussi, quand Matre Gurineau, sur un ton de grave confidence et avec un
demi-sourire perplexe, lui demanda:

--Georges, s'il te fallait donner ta dmission... que ce ft le seul
moyen de russir?...

--Le faut-il absolument?

--Absolument.

--Eh bien! c'est dit. Je renonce  la mer.

Les deux amis s'embrassrent spontanment.

Georges crivit le soir mme au ministre de la marine, en faisant
surtout valoir une sant profondment altre par un trop long sjour
aux colonies.

La dmission fut accepte et, aprs ses bons tats de service, trouve
toute naturelle en temps de paix par ses camarades de bord.

Pour le mariage, les prliminaires ne furent pas longs. Georges fit
correctement sa demande, fut agr comme gendre par Desmarennes, et deux
mois aprs on put voir  Saint-Christophe une des plus belles
crmonies dont les Charentais aient gard souvenir.

On ne raconte pas le bonheur des lus.

Un simple petit dtail nous semble pourtant de nature  ne pas tre
oubli.

Quelques semaines avant la clbration du mariage, comme les fiancs et
leurs familles faisaient une promenade dans le grand parc, Desmarennes
fut tout surpris de voir son pavillon de chasse boulevers de fond en
comble par un groupe de maons et de charpentiers qui pitinaient dans
ses ruines.

Son architecte lui-mme, Anselme Durieux, tait l en personne,
commandant  une quipe d'ouvriers, son feutre sur l'oreille et tout
bossel, et ses habits couverts de pltras.

Il semblait ne pas reconnatre Desmarennes au passage, avait dj fait
abattre le grand mur de droite, et les pioches entamaient le grand mur
de gauche du pavillon central.

--Que diable faites-vous donc l, Durieux? s'exclama Desmarennes....
Certes, voil du nouveau pour moi... le propritaire ne sait pas ce
qu'on fait chez lui?

--Ordre de mademoiselle Thrse, fit gravement Durieux, impassible et
fort de son droit.

--Ah! c'est diffrent, fit le pre avec une moue srieuse.... Mais
pourquoi ne m'a-t-on rien dit?

--Une surprise... tu le sauras plus tard... quand il le faudra,
rpondit Msange souriante, en se haussant sur la pointe de ses petits
pieds et prenant d'une main familire le menton de son pre dsarm,
absolument comme une jeune desse antique lorsqu'elle adressait une
demande au matre des dieux.

Mlle Thrse avait command  l'architecte deux chambres de plus au
rez-de-chausse et une chambre  l'tage suprieur. Quelque chose de
simple, avait-elle dit, de rustique, d'lgant, de commode et de bien
clair.

L'architecte avait d'abord contrecarr tous ses plans pour y substituer
les siens, comme un petit Bramante de province, rvant d'difier un
palais ducal et mystifi de se voir rduit  construire une masure; mais
Mlle Thrse avait tenu bon.

--Voil ce que je veux, avait-elle ajout, ni plus ni moins.... C'est 
faire ou  ne pas entreprendre.

Il avait bien fallu en passer par l, et Anselme Durieux excutait en
hte, bien  contre-coeur, mais  la lettre, les ordres prcis de Mlle
Desmarennes.

A l'poque de leurs migrations, les oiseaux bienheureux qui reviennent 
nos rgions tempres, ramiers des bois, loriots et rossignols, rvent
en voyage  l'dification de leur nid futur.

A peine installs dans leurs nouveaux cantonnements, ils le btissent,
le faonnent  leur guise, bien capitonn de fins duvets, de crins, de
laine et de soie... souvent de terre et de mousse  l'extrieur...
mais,  l'intrieur, ouat comme une vraie conque de velours.

Msange avait eu la mme pense.

Elle avait pris toutes ses mesures pour tre prte au jour fortun
marquant une si belle page dans sa vie.

Les oiseaux, que bien  tort on dit lgers, sont trs srieux quand il
faut songer  tous ces menus dtails de mnage, qui contribuent pour une
si grande part aux joies sacres bnies par le crateur des mondes.

Pourquoi une jeune, charmante, heureuse petite femme intelligente et
bien Franaise, n'aurait-elle pas fait comme eux?

Le soir du mariage, au lieu de quitter brusquement leurs familles, pour
s'en aller Dieu sait o!... prendre un bruyant chemin de fer, crachant
sa fume noire; au lieu de traverser des villes inconnues, de passer par
de froids et luxueux htels qui,  vrai dire, ne sont que des auberges
o entre tout le monde; o les glaces, rayes en tous sens, affichent de
vulgaires noms de femmes crits au diamant par les grandes coureuses des
stations balnaires ou hivernales, les nouveaux maris restrent
simplement chez eux,  Saint-Christophe, bien seuls, au fond du grand
parc, inaugurant le pavillon restaur comme Msange l'entendait, ayant
pour uniques serviteurs la fine soubrette Julie, et Baptiste, le gabier
d'artimon, qui, son temps fini, restait au service de son matre pour le
dpartement de la pche et des bateaux.

Ce fut au bruit des eaux courantes, dans une verte presqu'le, tout
embaume par les menthes et les reines des prs, que la jeune femme
interna son bien-aim, l'enveloppa de ses deux bras et prit sa tte
heureuse sur son coeur enchant, pour le reposer de ses rudes et longs
voyages.

[Illustration]




DEUXIME PARTIE




I


L'inattendu joue un si grand rle dans nos pauvres destines humaines,
qu'un sage du monde antique, un Athnien, disait:

Pour affirmer avec certitude que tel homme fut heureux, il faut
attendre qu'il ait cess de vivre.

Rflexion peu consolante, mais qui trop souvent nous revient en mmoire.

A Rochefort-sur-Mer, Georges avait fait construire une barque de forme
lgante, quille, toute blanche avec un fin liston bleu.

Par une chaude matine, suivant les sinuosits de leur petite rivire,
tous deux remontaient le courant, lui aux avirons, elle au gouvernail,
une main  la barre, l'autre pendante au fil de l'eau qui la
rafrachissait.

Par instants, tous deux se contemplaient et s'enivraient l'un de
l'autre; leurs beaux regards rayonnaient de la sainte joie des coeurs,
lorsque,  un dtour de la rivire, dans le demi-jour verdtre tamis
par les aunes, en coutant le frmissement des feuilles, Msange eut un
frisson brusque, un tressaillement involontaire, et devint toute ple.

--Qu'as-tu donc, ma pauvre Msange? froid peut-tre. Un bras nu dans
l'eau. C'est imprudent.

--Non, non, c'est autre chose, dit-elle en hochant la tte; une pense
noire, un pressentiment, une horrible crainte m'a serr le coeur.

--Que veux-tu dire? Parle, je t'en prie! Qu'avons-nous  craindre?

--Je ne sais... mais je souffre d'une vague apprhension dont je ne me
rends pas compte.... Je rvais que j'tais trop heureuse... que les
grands bonheurs durent peu... je croyais voir passer des nuages dans
notre ciel.

--Songe fantastique, ma belle peureuse.... Et moi qui te croyais brave!

Mais, toute frmissante, elle appuya sa tte inquite contre la poitrine
de Georges, comme y cherchant un refuge, et l'treignit convulsivement
de ses deux bras.

Georges lui rpondit par un long baiser.

Elle essaya de sourire, mais en vain, et jusqu'au soir resta toute
srieuse, obsde par une pense fixe, comme par une sombre
hallucination....

Bien que Georges l'et traite de superstitieuse, ses craintes n'taient
pas vaines et ne tardrent pas  se raliser.

Le mois d'aprs, nous tions en juillet: de mauvais bruits,
inconsistants d'abord, commenaient  se confirmer. Dans l'air passaient
dj de vagues rumeurs de guerre et comme des bouffes d'orages
lointains.... Les vnements marchent vite, ainsi que les morts de
l'ancienne ballade d'outre-Rhin.

Pour la premire fois depuis le commencement du sicle, avant de s'en
tre aperue, la France avait l'ennemi aux frontires et se trouvait
brusquement envahie.

Se reposant un peu trop peut-tre sur de glorieux souvenirs et ses
grandes conqutes d'autrefois, elle se croyait forte et plus qu'en
mesure de rsister, tandis que rien n'tait prt pour la dfendre.

Nous tions en juillet de l'anne terrible.

Aujourd'hui que les plus braves des deux armes reposent, pour la
plupart, dans la grande galit de la mort, gardons-nous de
rcriminations rtrospectives et de larmes dclamatoires. Assurment,
mieux vaudrait oublier; mais qui peut oublier? Ne rien taire est un
devoir grave. Le pass doit clairer l'avenir.

Que ceux qui restent et ne peuvent tre consols nous pardonnent du
moins si nous touchons d'une main pieuse  de profondes douleurs encore
mal endormies.

Les hommes de terre ne suffisant pas  la dfense de Paris, on fit appel
aux hommes de mer. Lorient, Toulon, Brest, Cherbourg, Rochefort
fournirent leur contingent. De tous les points du littoral, on rpondit.

Quand, aux dernires nouvelles, plus sombres que les prcdentes;
Georges Paulet interrogea Thrse, simplement du regard:

--Va, dit-elle, rpondant la premire  sa pense. Fais ton devoir; je
serai courageuse.

--Tu viens, Baptiste? avait demand Georges.

--Oui, mon commandant.

Deux jours plus tard, tous deux s'enfermaient dans Paris assig.

Nous ne raconterons pas tous les pisodes funbres de ce dsastreux
hiver. Nous tournerons d'une main rapide la page marque de noir dans le
grand livre de nos annales. D'autres, plus tard, diront mieux que nous
les scnes d'hrosme obscurment accomplies, les sentinelles perdues
frappes en silence et tombant  leur poste dans les brumes glaces de
la nuit. Nous nous bornerons aux quelques dtails indispensables pour
l'intelligence de notre rcit.

Dans le premier effarement de la grande ville investie, renferme dans
un cercle de feu, nos marins arrivrent simplement, sans cri, sans geste
et sans phrases, comme de braves gens qui accomplissent un devoir.

Avec leur habituel sang-froid et une rigoureuse discipline, ils se
multiplirent sans bruit, heureux d'obir  des chefs intelligents et
graves, que tous aimaient et respectaient.

Rpartis sur divers points de la ceinture, o rien n'tait encore
prpar, ils dployrent une activit surhumaine, et grce  eux, tous
nos forts, mis en tat de dfense, purent dcemment rpondre au feu de
l'ennemi.

Le 21 dcembre, Georges Paulet et son matelot se trouvaient  l'affaire
du Bourget, hroque et funbre journe, qui jette un clair de gloire
sur le fond noir de nos souvenirs, et que certes nos adversaires
n'oublieront pas.

Tandis qu'eux, abrits, tiraient  coup sr du trou des caves, des
fentres des maisons, des rues barricades, des murs crnels d'un parc,
nos marins, tte haute et la poitrine en avant, sans dtacher leur fusil
de l'paule, attaquaient au pas de course, hache  la main, comme 
l'abordage, sous Jean-Bart et Duguay-Trouin.

Ce fut l, dans une lutte ingale et terrible, que tombrent trois cents
des ntres, humbles et stoques serviteurs d'une grande cause. La
plupart d'entre eux savaient qu'ils n'en reviendraient pas, mais
s'taient dit que leur exemple tait bon, et c'est avec une pre joie
qu'ils s'en allaient dans la mort.

Que de jeunes et vaillants coeurs cessrent de battre ce jour-l! Que de
beaux et francs regards teints pour jamais! Quelles mains robustes et
loyales brusquement refroidies, crispes dans une dernire treinte sur
la grande hache de combat!

De toute cette ardente et srieuse jeunesse, emporte d'un souffle
pique, comme si Jeanne d'Arc et Marceau revivaient en elle, restrent
quelques flaques de sang noir parses dans la neige.

Quand Georges Paulet tomba, d'un coup de feu en pleine poitrine, son
matelot s'agenouilla pour arracher l'uniforme et de la main chercha son
coeur, qui ne rpondait plus. Il voulut emporter son matre, mais
presque aussitt, frapp lui-mme, il s'affaissa sur le corps de son
lieutenant.

Il ne reprit connaissance que deux nuits aprs, sur un froid grabat
d'hpital, la tte enveloppe de linges saignants,  la lueur d'une
ple veilleuse qui tremblait sous les votes.

--Mon commandant? o est mon commandant? furent ses premires paroles.

--Derrire l'glise, o sont couchs les braves, rpondit un camarade,
du lit voisin.... Il tait encore temps pour toi... et pour moi.... Les
brancardiers nous ont ramasss.... Mais ceux qui dorment sont plus
heureux que nous.

La paix signe, aprs un sjour de trois longs mois  l'hpital,
Baptiste revint seul au Moulin des Prs, avec une large balafre  la
tempe gauche et un crpe au bras.

A Saint-Christophe, tout le monde prit le deuil. Bien que le souvenir de
l'hroque dfunt ft encore tout rcent dans les coeurs, personne
n'osait en parler, dans la crainte de faire dborder le torrent des
larmes. Tous y pensaient, les yeux se comprenaient, mais les bouches
restaient muettes.

--Baptiste, avait dit Guillaume Desmarennes au matelot, si rien ne
t'appelle ailleurs, reste avec nous, mon garon. Ici le travail n'est
pas trop rude. Regarde-toi comme faisant partie de la maison. Ta vie est
assure, et chacun aura pour toi les gards qui sont dus  un digne
serviteur respectant comme nous la mmoire de celui que nous pleurons.

Baptiste avait accept. Il eut son installation  part, dans une cabane
rustique, mais bien amnage, o il remisa les filets, les verveux et
les nasses, les perches et les avirons des barques et des bateaux, et
tous les engins et instruments de pche.

C'tait au fond du grand parc, non loin du cher pavillon o, quelques
mois avant, s'abritaient, comme dans un nid d'amour, les pauvres
bienheureux au bonheur si rapide, sanctuaire  jamais voil depuis 
tous les yeux profanes, o portes et fentres restaient hermtiquement
closes.

Aprs son travail de la journe, Baptiste,  l'heure du souper,
racontait parfois les divers pisodes de l'anne terrible, et les
misres du sige, aux paysans de Saintonge revenant de leurs vignes ou
de leurs champs de bl; gens paisibles qui, dans nos temps modernes,
sont rests si loin du bruit des guerres. A chacun son tour: ils en ont
eu leur bonne part autrefois.

A l'poque de saint Louis, de Charles IX et de Louis XIII, ils ont assez
largement pay leur tribut. La bataille de Taillebourg, le sige de la
Rochelle, la prise de Saint-Jean-d'Angly, ont laiss chez les
arrire-petits-fils comme de vagues rminiscences lointaines des luttes
religieuses o ligueurs et parpaillots se portaient de si rudes coups,
au temps des grandes amours et des vigoureuses haines.

Mais voil des sicles que les vignerons de Saintonge sont bien
tranquilles chez eux. Aussi les narrations de Baptiste, rapides et
colores comme les rcits des marins primitifs, leur semblaient-elles
des chroniques toutes neuves, attrayantes comme les fabuleuses lgendes
d'un autre ge.

Peu  peu on se reprit  vivre  Saint-Christophe. Le train rgulier des
affaires, la bruyante activit du moulin, les arrivages de bl, la vente
des farines, le bruit des longues charrettes allant et revenant de jour
et de nuit, et la rcolte des foins, et la moisson, et la vendange,
occuprent plus ou moins tout le monde.

Me Gurineau, l'avocat; Verdier, le notaire; le docteur Laborde
revinrent d'abord  de rares intervalles, puis rgulirement, comme
autrefois, djeuner ou dner  la maison.

Me Gurineau tait certainement un de ceux qui avaient le plus
douloureusement ressenti la perte de Georges Paulet, son ami d'enfance
et son plus cher camarade, mais lui-mme vita plus d'une fois de
prononcer son nom, d'abord  cause du grand deuil trop rcent de
Thrse, par crainte de toucher  des plaies encore vives; puis, par
habitude, soit qu'on y songet moins, soit que, dans le tumulte et le
mouvement des affaires courantes, l'oubli, comme une mousse sur les
arbres, et envahi par degrs une bonne partie des penses quotidiennes.
De sorte qu'au bout de quelques mois on finit par ne plus en parler,
bien que sa mmoire restt profondment garde dans le silence des
coeurs.

Quelques jours avant la funbre nouvelle, Thrse avait fait une grave
confidence  Mme Desmarennes: elle avait senti vaguement quelque chose
d'inconnu tressaillir en elle. Prise du fol espoir d'tre mre, de voir
revivre dans un fier garon bien  elle l'image du cher absent tant
pleur, elle s'tait quelque temps rattache  ce dernier lambeau
d'esprance; mais, trop vite due dans son rve, la jeune et sombre
veuve tait retombe, de tout le poids de son coeur, dans sa rsignation
muette, voue simplement dsormais au culte religieux des striles
souvenirs.

La seconde anne de son deuil, vers la fin du printemps, Mme Desmarennes
avait dit  sa fille:

--Thrse, je vois bien que notre sant s'altre.... Rester ainsi,
toujours au mme endroit, ce n'est pas vivre, mais vgter. Il serait
bon de changer d'air. La saison sera belle et chaude. Que dirais-tu de
Royan-les-Bains? Si nous allions y passer deux mois? Pour ma part, j'y
retournerai volontiers si le voyage t'agre. Qu'en penses-tu, ma fille?

--Mon pre viendrait-il?

--Nous accompagner, si tu le dsires. Cela te distraira sans doute un
peu, et, dans tous les cas, vaudra mieux pour nous que de pitiner
constamment sur place, avec toute une lgion de penses noires qui nous
obsdent jour et nuit. Si tu m'en crois, nous partirons en juillet.

--Comme vous voudrez, rpondit Thrse, avec son ple sourire de
rsigne  qui tout semble indiffrent.

La belle saison venue, Mme Desmarennes et sa fille lourent  Royan le
chalet des Pins, o Desmarennes resta deux jours avec elles, et vcurent
l, non prcisment comme deux recluses, mais trs modestement et comme
dans un monde  part, sans se mler  la foule tumultueuse et bariole
grouillant aux bains de Pontaillac ou au thtre du Casino; se bornant,
pour toute socit, aux deux familles qui taient venues les rejoindre,
celle du docteur et celle du notaire. Me Gurineau lui-mme apparaissait
quelquefois, entre deux plaidoyers, au bord de la mer, pour y retremper
son loquence, assurait-il avec la verve enjoue et par instants
gouailleuse qui tait le vrai fond de son caractre.

Thrse avait officiellement fini son deuil, et obissant  l'tiquette
mondaine, avait quitt ses robes noires, pour ne pas attirer trop
longtemps l'attention des indiffrents sur ses afflictions
personnelles, gardant pour elle seule le secret de sa douleur intime et
profonde; mais, comme d'instinct, elle avait renonc aux couleurs
claires et aux nuances gaies d'autrefois. Ses toilettes habituelles
taient toujours plus ou moins svres, en harmonie avec le ton srieux
de ses penses.

Bien qu'elle descendt rarement sur les plages, elle devint bientt,
malgr elle, le point de mire des lorgnettes et des longues-vues (rien
n'chappe  l'oeil dsoeuvr des curieux qui s'ennuient); et peu  peu
les esprances des prtendants commencrent  renatre. Une jeune veuve,
trs belle encore, sans enfants, fille unique dont la fortune tait par
avance cote  son chiffre, intressait au plus haut point tous les
lgants  bourse mince qui ouvrent si facilement leur bouche de fretin
vulgaire  l'hameon d'argent.

Quand elle sortait avec sa mre pour une promenade  pied tout
simplement, du ct de Saint-Georges ou de Saint-Palais-sur-Mer, tous
les regards taient braqus sur elle. On se montrait de loin cette jeune
femme aux sourcils froncs, aux lvres serres et ne souriant jamais. On
se demandait, avec une curiosit dsobligeante, si parmi les beaux
lgants de la contre personne ne pourrait tt ou tard rveiller un
clair dans ces grands yeux si obstinment voils; si ce coeur en deuil
de son premier amour resterait  jamais ferm; et, en attendant la
solution du problme, on avait baptis la jeune femme d'un surnom. On
disait la _Carmlite_ en parlant d'elle.

Thrse et Mme Desmarennes avaient fait une excursion  la
Pointe-de-Grave; elles taient descendues  Soulac, dans la vieille
glise souterraine si profondment enfouie dans les sables. Une autre
fois, par un jour de calme exceptionnel, elles avaient pu aborder 
Cordouan, au phare plant sur un cueil  quatre lieues des ctes, et
qui, de loin, par les temps clairs, se dresse en champ d'azur comme une
haute aiguille blanche.

Thrse monta jusqu'au sommet de la tour, d'o le magnifique panorama de
la Saintonge et du Mdoc se droulait  ses yeux dans les splendides
lueurs d'un soleil tombant.

Si l'aspect de la mer largit les penses et rend plus solennelles les
saintes joies des heureux, en revanche, pour ceux qui souffrent, elle
fait plus grande la solitude des coeurs. Vue de si haut et de si loin,
cette plaine bleue qui s'en allait  l'infini lui semblait immense et
ternelle comme son premier amour.

--Quel admirable dcor, pensait-elle, pour notre pauvre bonheur perdu!
S'il tait encore l, celui qui depuis deux ans ne peut rien voir ni
rien entendre!

Elle se sentit dfaillante, et, prise d'un frisson mortel, eut une vraie
crise de larmes. Mais elle essuya vite ses joues en entendant derrire
elle le pas de sa mre montant les dernires marches de granit.

--Tu as pleur, ma fille?...

--C'est le grand vent de mer qui nous fouette les yeux, rpondit-elle en
essayant de sourire.

--Descendons, tu n'y tiendrais pas.

D'autres fois, leve avec le soleil, elle s'en allait toute seule,
emporte par son bel arabe noir, jusqu' la descente pittoresque et
sauvage o commence la Grande-Cte. Narines ouvertes et la crinire au
vent, Mistral semblait aspirer dans la brise de mer comme un souvenir du
pays natal. A l'aspect de ces larges grves tales  perte de vue,
l'impressionnable et fin pur-sang, dans sa noble intuition de race,
rvait de ces grands dserts de sable o dormaient ses glorieux anctres
d'Orient. Il semblait entrevoir, comme par un effet de lointain mirage 
travers les ges, ces merveilleuses contres d'outre-mer qu'il n'avait
jamais connues, mais qui lui apparaissaient comme dans une perspective
trange,  la fois lumineuse et confuse.

Et Thrse et Mistral, lancs tous deux  corps perdu dans ces grands
espaces libres, s'enivraient de la fracheur des brises, dans leur
course vertigineuse, arienne et rapide comme un vol.

Un de ces jours-l, Thrse commit une grave imprudence  son retour. Au
lieu de suivre,  gauche, dans les sables, le chemin tout trac par la
roue des voitures, elle descendit  droite jusqu'au Puits-de-Lauture, o
le flot de mare s'engouffre avec des bruits de tonnerre.

De nombreux spectateurs, dj groups sur la falaise, regardaient, comme
 un dcor de thtre, jaillir par le trou bant les formidables flocons
d'cume.

Elle aussi voulut voir de prs, mais sans descendre de cheval, le
curieux phnomne, et poussa Mistral en avant. Mal lui en prit: Mistral
regimba, d'abord effray du bruit; puis, hennissant et flairant la mer,
il s'arrta court, humili d'abord d'engager son fin sabot d'arabe sur
des roches de granit, coupantes comme des lames de rasoir, et qui
eussent effarouch des pieds de mule. L'cuyre s'entta, la bte
s'obstina. Un coup de cravache bien cingl rpondit  son hsitation. Et
Mistral, bondissant sous l'outrage, se leva tout droit et, baissant
l'oreille, partit comme une flche vers l'abme o ils allaient
infailliblement rouler et disparatre tous deux.

Mais du groupe des curieux quelqu'un s'lana, se jetant  la tte du
cheval, et d'une main de fer lui comprima les naseaux.

Mistral s'abattit presque au bord de la falaise; Thrse, dgage de
l'trier, se releva sans aucun mal apparent.... Mistral se remit sur
pied en boitant, mais il n'en fut pas de mme du courageux sauveteur,
gisant inanim sur les roches, tout ple, avec un flot de sang qui lui
jaillissait des lvres.

Le danger disparu, la foule s'approcha pour voir et fit cercle autour de
l'homme tomb.... C'tait un jeune garon imberbe, d'une vingtaine
d'annes au plus. Sa fine chemise de batiste, dchire par endroits,
laissait voir une poitrine toute blanche, laboure de sillons rouges, et
les tempes saignaient sous les cheveux blonds agglutins. Ses yeux
ferms devaient-ils se rouvrir? Le coeur, interrog, rpondait encore
par de faibles battements. On lui jeta de l'eau de mer au visage, mais
en vain. Rien ne put le faire revenir de son vanouissement.

Deux douaniers, accourus en hte, le couchrent sur un brancard, pour le
transporter, avec des prcautions infinies, jusqu' la petite auberge
dominant la hauteur. Un lit de sangle y fut provisoirement dispos.

Quel tait ce pauvre garon? Personne ne le connaissait parmi les gens
du pays. Tout ce qu'on savait de lui, c'est qu'arriv seul depuis trois
jours par le vapeur de Bordeaux, il avait lou pour la saison un chalet
 Saint-Palais-sur-Mer. Comme signalement, pantalon gris, cravate de
foulard et jaquette bleue... le vent de la cte avait emport son
bret. Sur lui ni montre ni portefeuille, pas mme une simple carte de
nature  clairer sur son identit.

Le docteur Laborde, mand d'urgence, n'arriva que deux heures aprs
l'accident. Thrse, inquite et surprise, encore ple de sa chute et
toute mue du danger que le jeune inconnu avait couru pour elle, tait
reste  son chevet.

Dans l'attente, et durant deux mortelles heures, elle put contempler 
son aise et envelopper de tous ses regards ce jeune et courageux garon,
immobile et les yeux ferms, et qui semblait endormi de son dernier
sommeil.

Plus elle le contemplait et plus elle croyait retrouver en lui une vague
ressemblance avec quelqu'un... vu autrefois, mais  une poque trs
lointaine qu'elle ne pouvait prciser.... A qui ressemblait-il? tait-ce
une hallucination de son pauvre cerveau troubl? Il y avait l quelque
chose d'trange, de mystrieux et de voil comme l'implacable destin
antique. Elle n'osait s'arrter sur une telle pense et frmissait de
se rpondre  elle-mme.

Enfin le docteur Laborde arriva. Il commena par faire sortir tout le
monde, mme Thrse qui dut s'y rsigner, et ouvrit toute grande
l'unique fentre pour faire affluer l'air vif du dehors.

Puis il mit un petit flacon sous les narines du malade, qui aspira
longuement et rouvrit enfin les yeux.

Il voulut parler, mais sans pouvoir articuler aucun son; la voix expira
dans sa gorge.

Le docteur l'ausculta, pongea ses plaies, les recouvrit de bandelettes,
mit un doigt sur ses lvres pour lui imposer un silence absolu et
ordonna une potion calmante pour la nuit.

A Thrse anxieuse qui attendait sa rponse:

--La convalescence sera longue peut-tre dit-il, mais je rponds du
malade. Aucun organe essentiel n'est srieusement intress.... Pas de
lsion interne.... Nous le sauverons. Mais que personne ne le fasse
parler. Pas un mot. Demain, de trs bonne heure, je serai l, et dans
trois ou quatre jours nous pourrons le transporter dans un bon lit.

Sur ces entrefaites, Me Gurineau, en qute de toutes les nouvelles,
tait survenu. Il avait pris des informations. Cet intressant jeune
homme, objet de l'attention publique, si rapidement veille, avait
lou pour toute la saison le chalet des Grves,  Saint-Palais-sur-Mer.

Il demeurait  Bordeaux, quai des Chartrons.... Orphelin de pre et de
mre, il n'avait pas encore vingt et un ans, et ses tuteur et
subrog-tuteur veillaient  son immense fortune, en attendant sa
majorit.

--Et son nom? dit vivement Thrse.

--Henri Paulet, votre jeune beau-frre.

La ressemblance qui l'avait frappe s'expliquait naturellement.

--Et comment se fait-il que je ne l'aie jamais vu ni connu jusqu'
prsent? reprit-elle comme se parlant  elle-mme.

--Par une raison bien simple, reprit l'avocat.... Il voyageait dans
l'Amrique du Sud  l'poque de votre mariage... et, depuis, les
circonstances dans lesquelles vous auriez pu le connatre ne se sont pas
prsentes.... Depuis votre deuil vous avez toujours vcu dans
l'isolement, en recluse, absolument retire du monde... et vos deux
familles sont restes comme trangres l'une  l'autre....

--C'est singulier, reprit-elle... et lui sans doute ne sait pas sans
doute qui je suis... et ne connat pas le moins du monde la femme qu'il
a sauve.

--Nous le saurons bien dans quelques jours, rpondit sentencieusement
Me Gurineau, puisque le docteur nous affirme sa gurison prochaine.
Dans tous les cas, l'incident n'en serait pas moins curieux pour des
reporters... mais je reste bouche close pour tout ce qui intresse
votre chre famille.

Malgr les prvisions du docteur et ses potions calmantes, le malade eut
fivre et dlire deux jours et deux nuits, tantt les yeux grands
ouverts et prononant des mots incohrents d'une voix  peine
perceptible, tantt retombant dans une prostration profonde et dans une
somnolence comateuse prolonge d'assez mauvais augure. Enfin, au lever
du troisime jour, on vit apparatre dans son regard quelques lueurs de
raison et dans son tat gnral un vrai retour  la vie normale.

Le docteur, anxieux, malgr son calme apparent, piait de tous ses
regards la renaissance tardive de son prcieux sujet, observant les
phases diverses de son retour  la vie.

Quand le malade rouvrit enfin les yeux, tonn de se voir dans une
chambre d'auberge, cherchant  se rendre compte de son entourage, et
comme mal rveill d'un mauvais rve, Thrse,  son chevet, soufflait
sur une tasse de tisane un peu chaude et attendait l'ordre du mdecin
pour la prsenter.

Mais le malade, peu soucieux du breuvage, les yeux obstinment fixs
sur la belle et sombre veuve, buvait simplement la femme du regard.

--C'est bien moi!... Sauve, grce  vous, dit Thrse.

Puis, rapprochant la tasse:

--Allons, prenez, fit-elle d'une voix caressante et quasi-maternelle,
mais imprieuse dans sa prire, comme si elle parlait  un enfant.

Il but d'un trait et remercia en baissant la tte. Puis, comme fatigu
d'un premier effort, et doutant de la ralit, il referma les yeux et
retomba sur l'oreiller comme pour retrouver en songe une apparition trop
prompte  s'vanouir.

Le docteur crut comprendre alors que le pauvre garon avait reu en
plein coeur une de ces rudes atteintes que les mdecins terrestres ne
gurissent pas.

--Diantre! pensa-t-il  part lui, ce cas pathologique chapperait  mon
ministre.

Ds que le malade fut bien couch dans un grand lit horizontal, au
chalet des Grves, sa convalescence fut beaucoup plus rapide qu'on ne
l'avait d'abord suppos.

On avait fait venir de Bordeaux une vieille servante de la maison, du
nom de Rosalie, portant la grande coiffe des filles de Marennes, et qui
veillait, comme un vrai garde du corps, prs du malade qu'elle avait
connu tout enfant.

Si jamais convalescent fut choy, soign, dorlot comme un vrai fils de
prince, ce fut assurment le jeune hros de cette aventure.

Le chalet des Grves n'tait pas loign du chalet des Pins, o
demeuraient Thrse et sa mre; et d'autre part la famille Verdier et
celle du docteur s'taient installes, d'un commun accord, au chalet des
Bruyres, avoisinant la Conche de Vaux.

Quant  Me Gurineau, pour garder, disait-il, sa pleine libert
d'envergure, il tait tout simplement  Royan mme,  l'htel de
Bordeaux, mais tous les jours un panier de louage le ramenait aux
chalets amis, o les familles en villgiature de mer continuaient
assidment leurs relations de bon voisinage.

Grce  la parent dsormais reconnue des familles, il n'tait pas rare
de voir runies dans la chambre du malade, mais parlant  voix basse et
 phrases dcousues, Thrse et sa mre en compagnie de Mmes Verdier et
Laborde, occupes  divers ouvrages d'aiguille ou de crochet, et menant
 bonne fin ces menus chefs-d'oeuvre de dessin et de couleur qui
rvlent  la fois la patience et l'esprit des petits doigts fminins,
pour la plus grande joie des heureux  qui les cadeaux sont destins.

Un matin que le docteur, aprs sa premire visite, avait bien augur de
la journe et permis au convalescent de causer un peu plus que
d'habitude, Thrse se trouva quelques instants seule avec lui....

Sur un pliant, assise au pied du lit dont les rideaux taient relevs et
continuant son travail de tapisserie (un grand vulcain, papillon rouge
et noir, panoui sur une branche de tilleul), elle travaillait avec
recueillement, les yeux baisss sur son aiguille, tandis que lui
(qu'elle croyait assoupi) la regardait fixement avec une douceur
infinie.

Bientt ce regard pesa sur elle dans un silence embarrassant qu'elle
voulut rompre.

Elle se leva vivement, sous prtexte d'arranger les oreillers, qu'elle
tassa d'une main rapide en se rapprochant du malade.

Lui continuait  la contempler, mais sans mot dire, comme si le bruit
d'une parole et bris le charme de ses penses.

[Illustration]




II


C'tait par une chaude journe de juillet, exceptionnellement calme.

Par la haute fentre, ouverte sur un ciel d'un bleu profond, les
effluves rsineux des pins se mariaient au parfum de girofle des
oeillets sauvages.

Et tandis que la mer invisible continuait sur les plages le bruit
cadenc de sa basse continue, les notes grenes d'un piano lointain
laissaient monter par intervalles un vague souvenir de berceuse 
l'oreille du convalescent.

--Puisque le docteur vous permet aujourd'hui de causer un peu, dit
Thrse, permettrez-vous  une curieuse, indiscrte peut-tre, de vous
demander quelque chose?

Il inclina la tte en signe d'assentiment.

--Quand vous vous tes jet si bravement  la tte de mon cheval, me
connaissiez-vous dj?

--J'ignorais qui vous tiez et je ne sais pas encore votre nom....
Puis-je enfin le savoir?

Elle ne rpondit pas directement et continua d'interroger.

--Et vous ne m'aviez jamais vue avant ce jour-l?

--Oh! si... une fois... une seule....

--O donc? et  quelle poque?

--A Bordeaux, il y a quelques jours... au quai d'embarquement, quand
vous y tes passe pour prendre le vapeur de Royan.... Et, depuis ce
jour-l, je n'ai eu qu'une pense, vous revoir.... Ds le lendemain, je
suis parti pour vous rejoindre, esprant bien vous rencontrer tt ou
tard sur les plages, mais vous restiez invisible, cache  tous les
yeux. Je suis all partout,  Saint-Georges,  Pontaillac,  la pointe
de Grave, mais en vain.... Ce n'est que le jour o vous avez failli vous
briser sur les roches que j'ai pu vous revoir et vous sacrifier ma
vie.... Car, vous n'en doutez pas, je vous suivais si vous aviez roul
dans l'abme....

Et un sourire d'une joie profonde claira son visage.

--Ah! fit Thrse toute surprise, mais d'une voix trs calme cependant.

--Et maintenant, reprit-il, puis-je enfin savoir votre nom?

Il avait os prendre une de ses mains dans les siennes... il ajouta:

--Puis-je savoir si votre main est libre?

Il attendait sa rponse avec une anxit fivreuse.... Elle hsita
quelques secondes; mais, comprenant qu'il tait impossible de garder le
silence plus longtemps, elle rpondit d'une voix lente et grave:

--Vous avez sauv votre belle-soeur.... Mme Georges Paulet... la femme
de votre frre... sa veuve aujourd'hui.... Elle vous en gardera une
ternelle gratitude....

Cette rvlation inattendue fit au pauvre malade une impression
profonde... une vive rougeur empourpra ses joues, envahies presque
aussitt d'une pleur mortelle. Il resta longtemps sans pouvoir prononcer
une parole... sa main avait abandonn celle de Thrse.

Cette fatale rponse l'accablait....

--Ah! pourquoi m'a-t-on fait revenir  la vie? murmura-t-il enfin, comme
se parlant tout bas  lui-mme.... Mieux et valu mourir et ne jamais
rien savoir.

L'arrive de Mmes Verdier et Desmarennes vint  propos faire diversion 
la scne douloureuse, et bientt la conversation habituelle  voix basse
reprit son allure gnrale autour du malade qui, dans sa prostration,
semblait sommeiller, tranger dsormais  tous les bruits du monde.

Le docteur, comme de coutume, revint dans la soire, et frona le
sourcil en interrogeant le pouls de son malade. Il constata de la
fivre, une vive agitation crbrale, et recommanda expressment de le
faire moins causer le lendemain; mme pas du tout, si faire se pouvait.

--Pour une premire fois, il aura beaucoup trop parl, pensa-t-il.

Quoi qu'il en ft, les jours suivants, le calme parut se rtablir
graduellement, et grce  de sages ordonnances, rgulirement excutes,
la convalescence marcha vite, la jeunesse reprit ses droits, et dans la
quinzaine Henri Paulet put faire  pied sa premire promenade.

Ces premiers jours o il renaissait  la lumire et  la vie, au bord de
cette grande mer variant d'aspect  chaque heure, tantt verte et
blanche sous l'cume des lames, tantt bleue comme un saphir et aplanie
comme un lac, ces premiers jours furent pour Henri Paulet une longue
srie d'enchantements.

Bien qu'il n'et que trop clairement compris, aux paroles graves de sa
belle-soeur, que tout espoir d'un amour partag lui tait absolument
interdit, il n'en restait pas moins sous l'impression d'une joie
profonde, dont il ne se rendait pas compte et qu'il ne cherchait pas 
analyser.

Il pouvait au moins voir Thrse presque  chaque heure du jour; il
marchait prs d'elle, lui parlait, s'enivrait de sa voix et de son
regard, vivait dans l'air qu'elle respirait, et sentait parfois son
petit bras nerveux et volontaire s'appuyer rsolument sur le sien aux
passages difficiles creuss dans le roc ou dans les sables.

Il tressaillait de tout son tre au frlement de sa robe, ou quand sa
chevelure dnoue le frappait en plein visage dans un brusque soubresaut
des rafales marines.

Fils d'une blonde Norvgienne de Drontheim, morte en lui donnant la vie,
ce fin garon, aux longs cheveux ambrs et  l'oeil vert de mer,
ralisait sous le ciel du Midi un des types les plus purs des races
primitives du pays des neiges. Sa mre lui avait, assurment, lgu
quelque chose de sa grce native et de sa fire beaut sauvage. Son
profil presque droit, intelligent et grave, rvlait  la fois nergie
et douceur. Prs de Thrse, il cheminait  pas recueillis, comme dans
un immense et lumineux dcor de ferie. On et dit qu'il marchait dans
un paradis terrestre.

A la place de Thrse, il et fallu tre aveugle et sourde pour ne pas
s'apercevoir  chaque instant de cette muette et folle adoration, de
cette passion toute juvnile, si discrtement voile dans son intensit.

Bien des femmes voisines de la trentaine, dans le charme souverain de
leur beaut mrissante, prouvent une trange douceur cline  se
laisser franchement idoltrer par un tout jeune homme aux impressions
neuves, dont le premier amour s'veille comme un orage de printemps,
dans un ciel de lumire et de parfums. Il n'en tait pas ainsi de
Thrse; c'tait mme bien diffrent pour elle. Non choque assurment,
mais toute surprise de cette brusque closion d'amour, elle en eut
d'abord un frmissement douloureux, comme une espce de commisration
maternelle,  l'gard d'un enfant malade, inconscient et irresponsable;
mais elle n'en fut pas mue plus que de raison pour son propre compte,
et resta absolument trangre  toute pense d'amour. Dans son pauvre
coeur, encore tout meurtri de son deuil, une image inoubliable vivait
enchsse profondment; aucune autre ne pouvait y pntrer. Il n'y avait
pas deux ans qu'elle tait veuve.

Que de fois, dans le silence et l'obscurit des nuits, n'avait-elle pas
eu de chres et douloureuses apparitions, qui, de leurs sources
profondes, faisaient jaillir des torrents de larmes!

Mme longtemps aprs son rveil, elle croyait encore  la ralit de ses
visions trompeuses, et parfois refermait les paupires en essayant de
renouer ses rves.

Quand le jour brumeux du matin clairait, vaguement autour d'elle les
rideaux, les tapis et les meubles, tristement accoude sur l'oreiller,
elle avait peine  croire qu'elle tait dfinitivement seule, ouvrait
tout grands ses yeux fixes et tendait l'oreille, se demandant si Georges
ne reviendrait pas rouvrir sa porte et rpter ce cher petit nom de
Msange qui remuait si dlicieusement toutes les fibres de son coeur....

--Qui sait? se disait-elle; il aura t mal enterr peut-tre... et
prcipitamment. Nous avons eu l'extrait mortuaire, c'est vrai... mais
on n'a pas rapport le corps.... Je n'ai pas vu de mes yeux, touch de
mes deux mains ses plaies glorieuses dans une horrible certitude....
Quand il est tomb sur le champ de combat, qui donc l'a ramass?... On
ne sait. Nous n'avons eu aucun dtail prcis  cet gard. Le doute est
permis. Baptiste l'a vu tomber, assure-t-il; mais, frapp presque
aussitt lui-mme, il n'a pu voir qui l'avait relev.... Et que s'est-il
pass depuis?... Une erreur est possible, dans le ple-mle et le grand
dsordre qui suit une retraite aprs les batailles....

La pauvre femme revenait souvent  ces penses tristes et mornes, qui
troublaient  la fois sa tte et son coeur, tandis qu'elle cheminait
prs de son jeune beau-frre, Henri Paulet, que beraient encore toutes
les illusions de son ge.

Certes, pour ce brave enfant qui s'tait spontanment dvou pour elle,
elle ressentait une gratitude infinie. Bien que simple femme, elle
tait de force  lui rendre la pareille si l'occasion s'en
prsentait.... En temps de guerre et d'pidmie, sous la tente du soldat
ou sur un lit d'hpital, elle l'et soign avec l'abngation absolue
d'une vraie soeur de charit, mais il ne fallait pas lui demander autre
chose.... Aucune pense d'amour ne pouvait trouver place dans un coeur
qui ne lui appartenait plus; o veillait, sans jamais s'teindre, un
religieux et fervent souvenir.

Au cours de ces longues promenades quotidiennes, elle, la femme
reconnaissante, et son jeune beau-frre, bloui de sa beaut,
cheminaient dans la vie, cte  cte, pour ainsi dire, mais se
trouvaient fatalement sur deux lignes parallles, pouvant aller jusqu'au
bout du monde sans jamais se rencontrer.

Ces excursions de famille, o se trouvaient souvent runies Mmes
Desmarennes, Laborde et Verdier, taient toutes naturelles en
villgiature de mer; aux yeux du monde le plus strict et le plus
scrupuleux, il n'y avait absolument rien  dire. Il n'en est pas moins
vrai qu'on en jasait dj depuis quelques jours. Les commentaires
allaient leur train de Pontaillac  Saint-Georges. Les gens les mieux
informs prtendaient que le jeune Henri (et  ce nom ils fredonnaient
un air de chasse de l'Opra-Comique), le jeune Henri devait bientt
consoler la belle veuve, en essuyant ses dernires larmes; tandis que
les robes noires taient mises au crochet de l'oubli, les toilettes
bleues et roses allaient donner du travail aux couturires de la
contre.

Un simple tlgramme de quelques mots vint brutalement couper court 
tous ces bruits, et briser pour le pauvre amoureux le fil d'or des
enchantements.

Le tlgramme tait ainsi conu:

Saint-Christophe.--M. Desmarennes trs mal.... Vous demande.


Sign: BAPTISTE.


On fit en hte malles et paquets, et le soir mme Mme Desmarennes et sa
fille prenaient le chemin de fer par la ligne de Pons.

Elles taient dj cases dans leur compartiment, et le sifflet de la
locomotive avait donn le premier avertissement du dpart, lorsque Henri
Paulet, debout sur le marchepied du wagon, demanda  Thrse d'une voix
mue:

--Me sera-t-il permis de venir  Saint-Christophe prendre des nouvelles
de M. Desmarennes, et de vous revoir bientt?

--Assurment, rpondit Thrse. Vous tes de la famille.... Notre
maison sera toujours la vtre.

Mais ces quelques mots furent prononcs lentement, d'un ton grave et
solennel qui disait absolument le contraire des paroles et ne laissait
aucune place  l'esprance.

[Illustration]




III


Mais revenons  Saint-Christophe, o depuis bientt deux mois, en
l'absence de sa femme et de sa fille, Guillaume Desmarennes se trouvait
seul dans une maison vide qui lui semblait bien grande.

Racontons simplement ce qui s'tait pass. On a beau dire: Menteur
comme un proverbe, un dsastre n'arrive jamais seul. Quand la srie
noire commence pour une famille, la pauvre famille est bientt prise de
vertige dans l'engrenage sinistre des fatalits, surtout  l'poque des
grandes crises politiques, que suivent les crises financires.

1870 et 1871 furent de terribles annes; dans le dsarroi gnral des
affaires, commerciales et industrielles, plusieurs banques sautrent
dans les principales villes du dpartement.

Une banque qui saute fait sauter les autres... comme les moutons de
Panurge. L'exemple est contagieux. Desmarennes y avait dpos une
partie de sa fortune. Il en fut pour une perte sche de trois cent mille
francs.

D'autre part, la concurrence des bls d'Amrique et de Russie, les
arrivages de New-York et d'Odessa, cots  des prix infrieurs,
rduisirent presque  rien la vente de ses farines.

Pour comble de calamits,  l'ancien odium de la vigne avait succd un
flau bien autrement terrible. Le phylloxra avait envahi presque tous
les plants de la contre. Les vignes offraient un spectacle navrant: sur
les belles collines pierreuses, ensoleilles, o, les annes
prcdentes, pampres, vrilles et sarments s'enchevtraient  embarrasser
le pied des chasseurs, on ne voyait que des orties et des ronces, autour
d'un cep noir atrophi, comme s'il tait brl par le feu du ciel....
Tout tait mort sur pied.... Il n'y avait plus qu' arracher. Les
vignerons se chauffaient avec le bois de leurs vignes. Et il ne fallait
pas songer  ensemencer autre chose sur des champs de cailloux. La
vigne, heureuse autrefois, y trouvait assez d'humus pour crotre et
multiplier.... Mais bl, luzerne ou mas, rien n'y serait venu....
Autant de proprits perdues, pour longtemps du moins.

Accabl par ces trois dsastres successifs, Desmarennes n'y tint pas.
Bien qu'il ft solide de corps et qu'il passt  bon droit pour avoir
une des fortes ttes du pays, le coup fut trop rude... et quand
Baptiste envoya son tlgramme  Royan, Desmarennes venait d'tre frapp
d'une premire attaque de paralysie (une hmiplgie bien caractrise).
Il s'en tait remis pourtant et commenait  recouvrer l'usage de sa
jambe et de son bras droit, quand Thrse et sa mre revinrent 
Saint-Christophe.

Elles avaient pris toutes leurs prcautions pour ne rien brusquer, et
fait annoncer leur arrive par avance, comme si elles revenaient
d'elles-mmes, sans avoir reu le tlgramme.

Quand elles entrrent chez Desmarennes, elles le trouvrent, non pas
tendu, mais chou dans son grand fauteuil  oreillers, l'oeil fixe et
les deux pieds sur les chenets de sa haute chemine, o la cendre rouge
achevait de s'teindre.

Aprs une premire scne de larmes et d'embrassements:

--Pre, tant malade, dit Thrse, pourquoi n'avoir pas fait crire?
Nous serions revenues depuis longtemps.

--Je craignais de vous attrister l-bas par de mauvaises nouvelles. Il
est toujours assez tt pour les savoir.

Et il leur raconta une partie de ses grandes pertes financires, sans
oser leur tout avouer, de crainte de leur porter un coup trop terrible
d'abord, ou gardant peut-tre encore  part lui quelques lueurs d'espoir
jusque dans l'abme.

Grce  sa constitution robuste, revenu assez promptement de cette
premire attaque, il se levait, marchait, vaquait encore comme
d'habitude  ses affaires, mais ce n'tait plus le mme homme. Quel
changement en si peu de jours! Il n'tait plus que l'ombre de lui-mme.
--Il avait l'oeil teint, les orbites creux; ses belles joues fleuries,
d'un rose vif autrefois, n'offraient plus qu'une graisse molle et
jauntre; ses larges pantalons flottaient sur des jambes amaigries et
vacillantes; son riche abdomen avait effac sa rondeur; et, signe
caractristique de mauvais augure pour un paysan de Saintonge, la rtie
au vin blanc sucr du matin n'avait plus de saveur pour son palais et
lui semblait fade comme de l'eau claire.

Chaque jour le pauvre homme se retirait de bonne heure dans son cabinet
de travail et ne causait plus. Comme absorb par une ide fixe, il se
parlait tout bas  lui-mme. Chez les tres sanguins o l'afflux du sang
au cerveau est rapide comme un coup de fouet, il n'y a pas loin du
projet  l'excution. Thrse et sa mre redoutaient quelque chose....
Toutes deux taient dans les transes.... Desmarennes n'avait plus foi
dans son toile, et bien souvent les pauvres femmes, sans ouvrir les
lvres, changeaient un rapide regard qui traduisait leurs communes
penses:

--Surveille bien ton pre, disait Mme Desmarennes.

--Ne le perds pas des yeux, disait Thrse.

Quelques jours aprs le dpart de Mme Desmarennes et de sa fille pour
Saint-Christophe, toute la colonie voyageuse de Royan, Verdier, Laborde
et Gurineau avaient quitt les bains de mer pour rentrer dans leur
bonne petite ville et reprendre,  leurs foyers respectifs, le train
habituel de leurs affaires.

Disons de suite, pour ne pas l'oublier, que Mme Verdier, la femme du
notaire, avait, au retour, fait  Thrse un tableau navrant du pauvre
Henri Paulet, inconsolable de son brusque dpart et rentrant seul et
dsespr dans sa grande ville de Bordeaux, o il emportait en plein
coeur l'image de Thrse oublieuse. Thrse tait beaucoup trop svre
pour lui, pensait et disait Mme Verdier d'un air et d'un ton de
reproche.

C'tait une excellente petite femme que Mme Verdier, plutt blonde que
brune, sans caractre bien accus, mais, bienveillante et potele,
adorant son mari et ne s'en cachant pas,--n'ayant pas eu d'enfants, mais
aimant avec frnsie ceux des autres. Elle et donn une partie de sa
fortune pour faire des heureux. Il y a peut-tre peu de femmes comme
elle, mais il y en a, fort heureusement, et leur aspect vous console des
types rches qu'on rencontre trop frquemment dans les ornires de la
vie.

A l'encontre des gostes, dont le bonheur est fait du malheur d'autrui,
elle tait surtout heureuse du bonheur des autres.--Elle avait trs
sincrement pris part  la douleur vraie d'Henri Paulet, et tout
naturellement fait de son mieux pour le consoler, lui disant d'esprer
quand mme... que peut-tre tout n'tait pas dfinitivement perdu....
En attendant, elle l'avait autoris  lui crire, et avait promis de lui
rpondre.

Quant au docteur Laborde, il avait un peu rassur Mme Desmarennes sur
l'tat alarmant du chef de la famille.

--Ne soyez pas trop inquite, avait-il dit; il est promptement revenu
d'une premire attaque, ce qui nous offre un signe rassurant; une
seconde n'est pas  craindre de si tt, et vous savez qu'il n'y a que la
troisime qui soit vraiment dangereuse. Une bonne hygine, des
mnagements, des prcautions, pas d'motions trop vives. On peut durer
longtemps dans ces conditions-l.

videmment; mais le programme du docteur n'tait pas facile  raliser
aprs les dsastres financiers qui avaient si rudement frapp le pauvre
homme. Le malade avait des hauts et des bas, comme on dit: tantt des
jours de profonde accalmie, tantt des jours sombres o les penses
noires tournaient et retournaient dans sa grosse tte trouble, comme de
mauvaises graines aux cribles de ses moulins.

Un matin d'orage, aprs une nuit d'insomnie, Desmarennes, sous prtexte
de grande fatigue et de manque absolu d'apptit, ne descendit pas
djeuner.

Il resta dans sa chambre de travail, o il avait  rpondre, disait-il,
 de nombreuses lettres d'affaires en retard depuis longtemps.

Trs inquite, Thrse veillait.

Desmarennes, se croyant bien seul, crivait... sans doute ses dernires
volonts.

Thrse entra sans bruit et se tint toute droite derrire le fauteuil de
son pre qui d'abord ne l'avait pas aperue.

Mais en levant la tte, comme par hasard, en rflchissant  une phrase
qui n'tait pas claire, il vit dans une glace latrale l'image de sa
fille, immobile et blanche comme une statue.

--Toi, ma fille! dit-il d'une voix altre o passaient des larmes....
T'avais-je appele?

--Non, mais je suis venue de moi-mme, mon pre.... J'avais  vous
parler de choses graves.... Avec votre consentement, je me remarie.

--Et qui pouses-tu?

--Henri Paulet, le frre... de l'autre.

Elle n'osa prononcer le nom de Georges.

--Et l'autre, reprit froidement Desmarennes, tu l'as donc oubli?

--Vous tes cruel, mon pre.... Il n'est pas de ceux qu'on oublie...
mais laissons en paix ceux qui dorment.... S'il pouvait m'entendre
lui-mme aujourd'hui, peut-tre m'approuverait-il.

--Ah! fit Desmarennes tout surpris, qui avait peine  en croire ses
oreilles.

--Il n'y aura qu'un prnom de chang, continua Thrse... on
m'appellera Mme Paulet, comme toujours.... Vous comprenez bien, mon
pre, que je ne puis rester ternellement veuve.... Autrefois j'ai fait
un mariage d'amour; aujourd'hui je suis dcide  faire un mariage de
raison.... Il vous faut une famille.... J'ai rflchi mrement... je ne
suis plus une jeune fille, mais une femme srieuse....

Une vraie lutte de gnrosit s'engageait entre Thrse et son pre,
dont les derniers doutes semblaient encore longs  dissiper.

--Mais enfin, reprit-il, je ne veux pas que tu te sacrifies....

--Ce n'est pas un sacrifice, mon pre.... J'agis en femme claire...
et de ma pleine volont.

--Alors tu l'aimes donc?

Elle hsita un instant devant le regard fixe de Desmarennes qui lui
fouillait le coeur....

--Lui m'adore, rpondit-elle enfin, et fera aveuglment tout ce qu'il me
plaira de vouloir.

--O donc l'as-tu si bien connu?

--A Royan-les-Bains, quelques jours aprs votre dpart.... C'est un
brave et digne coeur.... Il m'a dj sauv la vie dans ma folle quipe
de cheval.... Et quant  vous, mon pre, cette union assure une
tranquillit parfaite  vos derniers jours.

Desmarennes, heureux et convaincu, ne rsista plus... un ple sourire
claira son visage depuis longtemps assombri.

Il embrassa perdument sa fille, la prit sur ses genoux comme  l'poque
o elle tait petite enfant, et, riant et pleurant  la fois,
l'enveloppa de ses baisers et de ses larmes.

Elle rpondit d'abord  son treinte, puis se dgageant et se levant
toute droite:

--Mon pre, l, dans la chambre  ct, ma mre aussi a quelque chose 
vous dire.

Et aprs avoir pouss son pre, presque fou de joie, dans les bras de sa
femme, elle referma vivement la porte et se mit  fouiller
prcipitamment dans le tas de journaux et de papiers qui encombraient
la table.... Elle y trouva ce qu'elle cherchait... un revolver tout
charg. Elle ouvrit aussitt la fentre et le jeta dans la rivire,
profonde et noire en cet endroit, sous le grand rideau frmissant des
trembles et des aulnes.

Comme elle redescendait au salon, elle trouva Mme Verdier qui
l'attendait.

--Justement j'allais vous crire, lui dit-elle. Vous arrivez 
propos.... Mais qu'y a-t-il donc? Vous paraissez toute mue.

--Il y a vraiment de quoi l'tre profondment, rpondit-elle.... Voyez
et lisez.

Et elle tendit  Thrse une lettre d'Henri Paulet, reue le matin mme.

Cette lettre, succdant  plusieurs autres adresses  Mme Verdier,
avait un caractre particulirement funbre.... Elle disait que, s'il ne
recevait pas dans la semaine un mot de rponse lui donnant au moins
quelques lueurs d'espoir, son parti tait pris. Il tait dcid.... Il
allait entreprendre un trs long voyage (sans fixer la contre), mais le
vrai sens de sa lettre tait qu'il allait partir pour ces grands pays
inconnus d'o personne ne revient.... Il n'y avait pas  s'y mprendre.

Cette pauvre Mme Verdier en tait encore toute frmissante et se
disposait, avec la persistance de son brave petit coeur,  plaider en
dernier ressort la cause d'Henri Paulet, comme s'il se ft agi de son
propre fils, quand Thrse l'arrta d'un geste et lui dit simplement:

--Chre madame Verdier, rpondez-lui qu'il peut venir... qu'il est
attendu... et faites-lui comprendre que dsormais il lui est permis de
tout esprer. Je serai sa femme.

Les prliminaires du mariage ne furent pas longs. Henri Paulet resta 
Saint-Christophe un mois,  peine; puis toute la famille partit pour
Bordeaux, o, le mois d'aprs, eut lieu la crmonie,  trente lieues du
grand parc o la premire solennit s'tait accomplie.

Ce soir-l, la nouvelle marie se donna sans larmes, rsolument, mais
sans amour.

[Illustration]




TROISIME PARTIE




I


Cette union n'en eut pas moins de trs beaux rsultats:

Deux bijoux d'enfants, de vrais chrubins.

A la fin de la premire anne, un garon, que la mre nomma Georges.

La seconde anne, une ravissante petite fille, baptise du nom de
Berthe.

Le garon ressemblait,  s'y mprendre, au Georges tant pleur, le
premier mari.

La fillette tait cre  l'image de son pre, Henri Paulet.

Bien qu'aimant les deux  la fois, la mre adorait le garon, le pre
idoltrait la fille.

Les nouveaux poux vivaient presque toute l'anne  Bordeaux, o ils
s'taient dfinitivement tablis, mais pour complaire  Guillaume
Desmarennes, dont la sant s'tait peu  peu raffermie, tous les ans,
ds la belle saison, vers la Saint-Jean d't,  la rcolte des foins,
ils venaient passer un mois  Saint-Christophe.

Le beau-pre aimait  revoir le cher pays de sa jeunesse et de son ge
mr, o, grce  l'opulence de son gendre, tout avait repris un air de
bien-tre et de prosprit.

Le docteur Laborde continuait  soigner sa clientle, dans sa bonne
petite ville et aux environs.

Quant  Me Gurineau, qui n'aimait pas  vivre en dsoeuvr, il avait
rapidement augment sa rputation d'avocat et sa fortune, tout en
restant garon.

Un soir il avait travaill plus tard que d'habitude, en compulsant ses
divers Codes, tout en ruminant, dans son for intrieur, le pour et le
contre d'une affaire litigieuse, embrouille comme un cheveau de laine
o une chatte aurait pass.

Dsireux de n'omettre aucun document de nature  l'clairer sur le _quid
juris_ d'une question aussi grave, il avait pris sa grande chelle pour
atteindre une _Revue encyclopdique des eaux et forts_, juche tout en
haut de sa bibliothque.

Il avait mis la main sur le dernier volume, en soufflant la poussire
et secouant la reliure, quand d'un feuillet tomba, face contre terre, un
petit portrait-carte, oubli l sans doute depuis longtemps.

Curieux de voir qui ce pouvait tre, il redescendit vite et le retourna.

C'tait son ami Georges Paulet, en costume de marin, qui lui souriait
comme autrefois dans sa jeunesse et dans son bonheur.

--Ce pauvre Georges! pensa-t-il; assurment je ne l'avais pas oubli;
mais comme le temps passe!... Six ans dj!...

Aprs l'avoir quelques instants contemple, il remit avec un soin
religieux, dans un coin de son tiroir, l'image un peu efface de son
vieux camarade; puis, aprs avoir lu son article des Eaux et Forts,
il monta tout songeur dans sa chambre  coucher.

Il avait dj le cerveau noy dans les brumes du premier sommeil, o
s'entremlaient vaguement des souvenirs du Code et de son ancienne
amiti, quand trois coups frapps  la porte de sa maison le
rveillrent brusquement.

--Qui diantre peut venir  cette heure? On se trompe, je ne suis pas
notaire, ni mdecin.. On me prend pour Laborde ou Verdier.... Quand il
s'agit des testaments ou des morts, on pourrait bien me laisser
tranquille... surtout moi qui plaide demain!

Comme on frappait de nouveau:

--Catherine, cria-t-il  sa vieille servante... si tu n'es pas couche,
va donc voir qui ce peut tre.

Catherine passa vite sa jupe, descendit en hte et remonta presque
aussitt:

--Il n'a pas dit son nom, mais il me suit dans l'escalier.--C'est un
vieil ami  vous, revenu d'un long voyage, et qui veut absolument vous
revoir.

Me Gurineau ralluma sa bougie, se frotta les yeux, mais avant d'avoir
pu reconnatre  qui il avait affaire, il fut envelopp par deux bras
convulsifs et treint comme un frre par quelqu'un qui pleurait 
chaudes larmes et n'avait pas la force de parler....

--Georges, dit-il enfin.... Tu ne me reconnais pas?

--Justement, je pensais  toi, ce soir mme, rpondit-il, mais je suis
encore si mal veill, mon ami, et si brusquement surpris, que je doute
encore si je dors ou si je rve.

Et, mlant le geste aux paroles, Me Gurineau se rhabilla vite, se jeta
de l'eau froide au visage et vint se rasseoir avec Georges, prs de la
grande chemine, en lui prenant les deux mains, tout en songeant aux
vieilles lgendes o l'on voit des morts qui reviennent.

La premire question de l'avocat fut:

--Tu reviens de Saint-Christophe?

--Non.... C'est toi d'abord que j'ai voulu, voir.

--Alors, tu ne sais rien?

--Rien absolument.... Ma femme?

--Ah! mon pauvre ami!

--Morte?

--Non, grce  Dieu.... Mais, depuis ton dpart, que d'vnements
auxquels on ne s'attendait pas!...

--Tu crains de parler.... Ne me cache rien, je t'en supplie!
apprends-moi tout, j'aurai la force de tout entendre.

--En vrit, je ne sais comment te dire.... C'est qu'il te faudra de la
fermet d'me.

--Mais parle donc.

--Eh bien! ton beau-pre, comme tant d'autres, ruin de fond en comble,
a failli perdre la raison... et, pour lui sauver l'honneur, ta femme...
s'est remarie.

Georges gardait le silence, accabl de cette rvlation.

Gurineau ajouta:

--Remarie  quelqu'un de trs riche, qui lui donnait sa fortune et son
nom.

Et comme il hsitait:

--Mais nomme-le donc! reprit Georges.

--Quelqu'un de ta famille....

--Qui?

--Ton jeune frre, qui dj lui avait sauv la vie en exposant la
sienne.

Georges ne s'attendait pas  un coup si rude.... Aprs de muets et longs
serrements de main, l'avocat essaya de lui expliquer, avec des
prcautions infinies, comment les choses s'taient passes en son
absence.... Il lui fit comprendre que tous l'avaient cru mort... que
Baptiste l'avait affirm... que l'extrait mortuaire avait t expdi
en bonne et due forme... que tous l'avaient sincrement pleur... que,
si elle n'avait agi que d'aprs les conseils de son coeur, Thrse
serait reste veuve... ternellement veuve... mais que, si femme
propose, souvent les vnements disposent.

Il lui raconta en dtail les dsastres financiers de Guillaume
Desmarennes... la crainte d'un suicide dans sa ruine et le drangement
momentan de sa raison... que c'tait simplement pour le sauver que sa
fille s'tait courageusement sacrifie... mais qu'elle tait rellement
reste veuve de coeur... que ses deux enfants la rattachaient  la
vie... qu'il y en avait un surtout, le garon, qui ressemblait  Georges,
et qu'elle aimait jusqu' l'idoltrie... que, du reste, ils ne vivaient
plus  Saint-Christophe, mais  Bordeaux les trois quarts de l'anne,
loin des chers souvenirs qui parlaient encore trop cruellement au coeur
de Thrse.

Quand Georges eut longtemps pleur, en essayant d'touffer ses
sanglots, pour faire diversion  sa grande douleur, l'avocat changea de
ton brusquement, comme un matre du barreau chez qui l'loquence du
coeur n'est pas morte. A son tour, il pressa de questions son ancien
camarade:

--Mais toi, mon ami, d'o viens-tu? Explique-moi ta rsurrection....
Comment se fait-il que tu n'aies pas crit, nous laissant six longues
annes sans nouvelles de toi? Pas un mot, pas une simple dpche pour
claircir ceux qui t'aiment.... C'est invraisemblable, et si je ne
t'avais pas en ce moment bien serr dans mes deux bras, je douterais
encore....

--L'histoire n'est que trop vraie et n'est pas longue  raconter.... Tu
sais qu' l'affaire du Bourget trois cents des ntres sont rests....
J'tais tomb, n'esprant plus me relever....

--Nous l'avions cru, du moins....

--Quand l'ennemi, continua Georges, vint reconnatre les siens, enterrer
ses morts et recueillir ses blesss, un major saxon, plus humain que les
autres, constata que je respirais encore.... Il sonda mes plaies, put
extraire la balle, et je fus emmen dans un convoi de prisonniers dirig
par voies rapides sur la frontire; je faillis rester en route de
fatigue et d'puisement; je faillis mme tre fusill d'abord par
quelques acharns qui me disaient franc-tireur. Je ne savais pas un mot
d'allemand... je fus sauv par un lambeau de mon uniforme, dj tout en
pices, mais o restaient encore, fort heureusement, quelques boutons
aux ancres marines. Mais quelles rudes tapes, mon ami! tantt  pied
dans la neige, tantt  ciel ouvert dans les wagons  btail. En
Allemagne, les prisons, les forteresses taient encombres. Nous fmes
trans de Magdebourg  Stettin et de Stettin  Dantzick.

--Mais qui t'empchait d'crire?

--C'est qu' peine la frontire passe, malgr tout mon sang-froid, que
tu connais bien, je ne pus me dfendre d'un premier mouvement.... Pour
nous faire marcher plus vite, un officier prussien m'avait touch d'un
revers de sabre... et je l'avais frapp.

--Eh bien?

--Eh bien! au lieu d'tre pass par les armes, je fus condamn  dix ans
de forteresse... et au secret le plus absolu.... Ce qui t'explique mon
silence.

--Mais alors, comment as-tu fait pour t'chapper?

--Par la providence du hasard.... Le gardien de la citadelle tait un
ancien troupier que je croyais ne pas connatre; mais lui m'avait
reconnu et n'tait pas un ingrat.

--J'ai peine  comprendre.

--Il avait servi en Afrique, au rgiment tranger, et c'est  ma prire
qu'un jour son capitaine avait lev une punition beaucoup trop svre,
injuste mme, que lui avait inflige le sergent.... Il n'en fallait pas
davantage... le vieux troupier s'en est ressouvenu, et un soir j'ai pu
trouver ouvertes les portes de ma citadelle.... Sous un faux nom,  bord
d'un navire  bl faisant la traverse de Dantzick  la Rochelle, je
suis parti... et en mettant le pied sur la terre de France, ne sachant
rien encore et n'osant pas crire... assailli d'ailleurs par de noirs
pressentiments aprs une si longue absence, je suis venu directement
chez toi... voil tout.... Et maintenant je pars pour Bordeaux.

--Pour Bordeaux, mon ami...  cette heure de nuit?... D'abord c'est
impossible... et tu n'y trouverais sans doute personne en ce moment....
Partir pour Bordeaux, c'est bientt dit.... Mais qu'y feras-tu?

Ton frre a sauv Desmarennes de la ruine... il l'a retir de l'abme
quand il en touchait le fond... tu te prsentes... je le veux bien...
ta seule identit constate met  nant le second mariage... soit...
mais elle n'en dtruit pas les effets.... La loi protge l'union
contracte de bonne foi... (l'article du Code est formel).

Les deux enfants de ton frre sont  lui, bien  lui, devant hriter de
sa fortune et de son nom... il a droit de les garder.... Toi, tu
reprends la femme; mais si on lui arrache ses enfants, que
deviendra-t-elle?

Georges se taisait, dans une anxit profonde.

--Si tu veux m'en croire, mon ami, reprit l'avocat, attends un jour ou
deux.... Partir pour Bordeaux, ce soir, ne t'avance  rien.... Je
rflchis d'ailleurs que tu pourrais croiser la famille en route... car
nous sommes au 20 juin... et c'est  cette poque que tous reviennent 
Saint-Christophe.... Laisse-moi faire... la nuit porte conseil....
Demain, nous trouverons quelque chose... je m'entendrai avec Baptiste,
ton ancien matelot....

--Ah! Baptiste! ce brave Baptiste!... Il est donc toujours l?...

--Oui, et log dans le pavillon du parc. Mais j'y songe... n'tes vous
pas de mme taille?...

--A peu prs.... Pourquoi donc?

--Cela nous servira peut-tre. En attendant, repose-toi, mon ami; tu
dois tre bien las. Tu vois, c'est toujours ma chambre  deux lits
d'autrefois. Depuis que tu as couch l (voil six ans passs), personne
n'y est venu. Tu seras chez toi; je suis sr de Catherine pour la
discrtion. Sois donc parfaitement tranquille, ta prsence ici restera
ignore de tous.

Et, comme autrefois, les deux amis couchrent l'un prs de l'autre, mais
agits bien diversement. L'avocat ne tarda pas  s'endormir en se disant
qu'il est des situations bien tranges dans la vie!

Quant  Georges, malgr les grandes fatigues du voyage et son
accablement moral, il ne fut vaincu par un lourd et douloureux sommeil
que trs avant dans la nuit.

Le lendemain, au grand jour, il n'tait pas encore veill que
Gurineau, dj revenu de Saint-Christophe, ramenait Baptiste, qui
montait pieds nus l'escalier pour ne pas faire de bruit.

--Tiens, le voil qui dort, lui dit-il  voix basse. C'est bien lui....
Tu l'as vu.... Ne le rveillons pas.

Et quand ils furent redescendus, il donna  Baptiste, qui comprenait 
demi-mot, toutes les instructions dtailles pour l'excution du plan
qu'il avait conu.

--Georges et toi, reprit-il, vous tes de mme taille, ou peu s'en
faut.... Tu m'apporteras un de tes costumes de matelot pour lui, et ds
qu'il fera nuit, il t'accompagnera travesti pour n'veiller les soupons
de personne. S'il y avait sur la route des curieux ou des indiscrets, tu
dirais....

--Je dirais que c'est tienne, un ancien gabier d'artimon  bord de l'
_Hirondelle_, qui m'est venu voir en passant.

--Trs bien! Tu comprends, il faut qu'on ne se doute de rien. Georges
passera la nuit avec toi dans le pavillon et demain, dans la matine, la
famille.... Elle est revenue, m'as-tu dit?

--Oui, d'avant-hier, except M. Henri Paulet, retenu encore  Bordeaux
deux ou trois jours pour ses affaires.

--C'est pour le mieux, reprit Gurineau. Demain, dans la matine, la
famille fera sans doute, comme d'habitude, une promenade sur la pelouse
du parc.

--C'est probable.

--Alors, sans tre vu, Georges pourra la voir.... Tout est bien compris,
n'est-ce pas?

--Parfaitement.

Le rle de l'avocat n'tait pas sans difficults.... Il sut pourtant
mener  bonne fin l'excution de son projet et dit  Baptiste en le
congdiant:

--C'est entendu, pour ce soir,  la nuit tombante; tu viendras prendre
ici ton commandant.

Quand Georges se rveilla, encore accabl de fatigue et de son lourd
sommeil, Me Gurineau lui expliqua que la famille tait revenue depuis
deux jours  Saint-Christophe... que s'il tenait  la voir sans tre
vu, il n'avait qu' prendre le costume apport par Baptiste, sans danger
d'tre reconnu, et  coucher le soir mme dans le pavillon du parc...
que Baptiste tait dans la confidence et qu'une discrtion absolue lui
tait assure.

Dans ces grandes crises qui sont  la fois comme un naufrage du coeur et
du cerveau, Georges se laissa faire comme un enfant dont la raison a
besoin d'tre guide. Il partit le soir en compagnie de Baptiste et
arriva  Saint-Christophe  nuit close.

Quand il passa comme autrefois sur le pont de la rivire, la fracheur
de l'eau et le bruit du moulin lui causrent une impression
singulire... et l'odeur des prs en pleine floraison, qui se mlait au
parfum des trones et des chvrefeuilles, le grisa de ses effluves
capiteux. Quand il aperut dans l'ombre sa maison, prs de laquelle il
passait comme un tranger, ce fut une terrible preuve... il s'arrta
un instant et s'appuya la main au coeur, comme pour en comprimer les
battement....

--Allons, commandant, dit Baptiste  voix basse, du courage!

Il en fallait. Ils entrrent dans le grand parc sans en faire crier les
grilles et passrent la nuit dans le pavillon.

Le lendemain, dans la matine, entre neuf et dix heures, Baptiste lui
fit signe de monter vite  la haute fentre du pavillon, d'o il pouvait
tout voir sans tre aperu,  travers les minces lamelles d'une petite
persienne ferme depuis trs longtemps, et lui indiqua du doigt la
pelouse verte, pleinement claire du soleil.

Il n'y avait encore personne, mais quelques instants aprs, Georges vit
Desmarennes s'acheminer vers un des bancs de la pelouse.

Ses cheveux taient tout blancs, mais encadraient encore de leurs belles
touffes drues sa bonne et grosse figure panouie, d'un rouge plus fonc.

Il tenait  la main une fille en robe blanche et  grande ceinture
bleue, smillante et vive comme une bergeronnette, qui se trmoussait en
le suivant de ses petits pieds.

Desmarennes vint s'asseoir avec elle sur un des premiers bancs et lui
passa les doigts dans les boucles de sa fine chevelure; puis, enlevant
par la taille la petite coquette si richement habille, il la fit
retomber sur un de ses genoux, paraissant tout joyeux d'tre inond par
le flot de dentelles, de gazes et de rubans qu'elle talait  grand luxe
autour d'elle.

Puis une femme apparut.... Thrse.... C'tait bien elle.... Elle
marchait lente et grave, mais ne perdant pas des yeux un fort garon de
quatre ou cinq ans, qui venait d'entrer dans le parc en courant.

Il suivait un grand lvrier fauve qui gambadait autour de lui, parfois
lui chappant d'un bond rapide, d'autres fois se laissant prendre et lui
lchant les mains, puis filant droit comme un chevreuil.

Tantt Thrse se baissait pour prendre la tte de son fils et
l'embrassait perdument.

Tantt elle l'arrtait court, lui essuyait le front, et lui glissait
inquite une main entre les deux paules, pour tre assure qu'il
n'avait pas trop chaud, avec toute la sollicitude d'un geste maternel.

C'tait bien elle... telle que Georges se la figurait voir... six
annes plus tard... les joues encore ples, mais le cou plus fort, des
formes plus accuses, plus rellement femme qu'autrefois dans sa robe
grise d't.... Mais son regard tait grave, et, malgr ses joies
srieuses de mre, on et dit que ses lvres taient dshabitues de
sourire.

Il y eut pour Georges un instant terrible.... Arrive au bout de la
pelouse, elle fit lentement des yeux le tour de l'horizon, et quand son
regard fut en face du pavillon, elle leva la tte et fixa la haute
fentre o il se trouvait.... Illusion poignante, bien qu'elle ne pt
rien voir.... Une pense d'autrefois, sans doute, lui tait venue en ce
moment, rapide comme l'clair d'un souvenir.... Ce fut l'affaire d'un
instant... puis elle baissa la tte, et, toute rveuse, elle continua
sa marche en reprenant la main de son fils qui s'tait rapproch d'elle
et semblait inquiet de son rve.

Tout le pass de Georges lui revint en mmoire comme un afflux de
souvenirs dbordants.... Tout ce qu'il peut y avoir de tempte dans un
coeur gronda sourdement dans le sien, puis s'apaisa par degrs quand
disparut cette femme recueillie, belle comme une sainte devenue mre, et
qui ne souriait plus.

Georges comprit toute l'tendue de ses graves devoirs et s'inclina
devant l'austrit du grand rle maternel.

--Chre et noble femme! murmura-t-il dans ses larmes... le coeur
dbordant d'un immense pardon.

La pense ne lui vint pas de lui arracher ses enfants, ni de la prendre
 son frre.

Il partit le soir mme pour une destination inconnue.

Le secret fut rigoureusement gard. Thrse ne sut jamais qu'il tait
revenu.

[Illustration]




ALISE D'VRAN

_A_

_Madame Clmentine Texier_

_Hommage de respect et de coeur_

A. L.

[Illustration]




I


Le vieux chteau de Rhuys ne s'tait pas relev de ses dbris depuis le
sicle dernier. Presque aux limites de nos deux plus belles provinces,
dans cette rgion voisine de la mer, o l'austre Bretagne commence  se
fondre dans la grasse Normandie, mais assez loin pourtant de nos lignes
de fer et des grandes routes dpartementales, il tait fort peu connu
des archologues, il y a quelques annes. De rares paysagistes,
marcheurs infatigables que rien n'arrte, savaient seuls qu'on trouvait
l, dans un pli de valle, trois fragments remarquables de
l'architecture oublie d'un autre ge: la haute arcade d'une chapelle
antique, dont la courbe hardie tait enveloppe de rosiers sauvages; un
escalier tournant, vrai bijou d'orfvrerie qu'un chvrefeuille
enguirlandait de ses fleurs, mles aux grappes vermeilles des
viornes-obiers; escalier surpris de ne plus conduire nulle part, et dont
la dernire marche tronque s'arrtait brusquement en plein ciel; enfin,
une grande rosace intacte dans sa rondeur, dentelle de pierre brode 
jour, et suspendue par des points d'attache invisibles, comme une toile
d'araigne gigantesque, entre deux massifs de hauts chtaigniers. Elle
tait absolument veuve de tous ses vitraux  riches enluminures, mais en
revanche, laissait transparatre la rougeur des aurores et les adieux
pourprs des soleils tombants. On et dit que la nature et l'art
s'taient donn le mot pour faire un mariage pittoresque des plus
heureux entre ces vnrables dbris et ces luxuriantes floraisons.

A l'arrire-plan des ruines, sous le tapis vert mat des lentilles d'eau,
de longs tangs dormaient  perte de vue entre d'interminables ranges
de htres. La perspective avait quelque chose d'trange, de ferique et
de lgendaire. On ne voyait jamais personne au fond des avenues, mais
parfois deux sveltes amoureux, en robe fauve et lustre, un chevreuil et
sa chevrette, venus en curieux jusqu'au bord des anciennes douves, vous
regardaient passer de leurs grands yeux nafs, aussi tranquilles dans ce
vieux parc oubli que sous les hautes futaies de la _Belle au bois
dormant_.

Il existait pourtant dans la contre un comte de Rhuys, de la vraie
souche des anciens matres fodaux, mais ces ruines ne lui appartenaient
pas, et jamais il n'avait pu racheter ces prcieux souvenirs de famille.

C'tait d'ailleurs un singulier personnage: A vingt-trois ans, aprs
avoir achev son droit  Rennes et commenc sa premire anne de stage 
Paris, il ne put voir longtemps la majorit de ses collgues plaider le
_pour_ et le _contre_ avec la plus scandaleuse indiffrence:
Dcidment, pensa-t-il, je ne veux pas vivre d'un mtier pareil.

Avec son intelligence et son nom, il et pu prtendre  une position
fort enviable dans la magistrature, mais  la condition d'tre riv du
matin au soir sur le mme sige, pour n'assister, en dfinitive, qu'au
dsolant spectacle de nos infirmits morales: cette honorable immobilit
ne souriait pas  sa vive et franche nature expansive, impressionnable
parfois jusqu' l'invraisemblance. D'autre part, il se souciait
mdiocrement du rgime militaire, et ne sentait en lui aucune vocation
prononce pour entrer dans les Ordres....

Il se trouvait donc trangement dpays  notre poque essentiellement
pratique, o il faut tre class, enregistr, tiquet, numrot,
immatricul, pour devenir quelqu'un ou quelque chose;  moins
d'aptitudes industrielles ou commerciales de haut vol ou de grande
aventure, grce auxquelles, les affaires tant surtout l'argent des
autres, on arrive  une fortune rapide ou au train _express_ filant 
toute vapeur sur la frontire du Nord.

Aprs avoir jet sa toque et son rabat, notre gentilhomme s'en revint
tout droit au petit bourg de Rhuys, retrouver la seule personne de sa
famille qui lui restt encore au monde, la soeur de son pre, une sainte
et bonne vieille demoiselle qui, aux tristes jours de l'migration,
avait beaucoup souffert, beaucoup pleur, beaucoup brod, se perdant les
yeux  cette ingrate besogne de fe. Plus tard elle tait devenue
aveugle tout  fait.

Quand elle entendit la voix de son neveu revenant, elle ne put d'abord
en croire ses oreilles. Elle se leva en sursaut de son fauteuil; mais
tant seule et ne pouvant prendre son lan dans les tnbres, toute
droite et immobile, elle attendit. Et quand elle put treindre ce cher
et unique enfant de son frre dfunt, elle l'embrassa convulsivement, le
toucha, le respira, se haussa sur la pointe de ses petits pieds pour
mieux envelopper son cou de ses deux mains qui tremblaient, et resta
longtemps sans pouvoir parler. Albert Rhuys la remit doucement dans son
fauteuil, et s'agenouillant devant elle en lui baisant les mains:

--Bien-aime tante Berthe, lui dit-il, ne soyez donc pas mue  ce
point. Je reviens en sant, en trs bonne sant, les joues rose vif
comme une vraie pomme normande... et rondes...  y mordre de toutes
vos lvres.... L... recommencez... Si j'ai quitt Paris brusquement,
sans vous crire, j'ai eu tort.... J'aurais d vous prvenir!...
Mais... tenez... j'aime mieux vous le dire tout de suite... je ne veux
tre ni avocat, ni juge, ni commerant, ni industriel, ni quoi que ce
soit au monde. Aprs neuf ou dix ans de collge entre quatre grands
murs, dix ans de prison qui vous ont cot cher; aprs trois annes de
ma sche cole de droit, et presque six mois de stage, j'en ai assez,
j'en ai trop de cette vie renferme. Je n'aurais pas le courage de
continuer mes jours dans un cabinet d'affaires ou l'enceinte mal
odorante d'un tribunal. Je veux vivre enfin en libert, au grand air,
avec vous, ma tante chrie. Je viens vous revoir, pour vous entendre,
pour vous aimer, car je ne vous ai ni assez vue, ni assez aime jusqu'
prsent. Nous avons trop vcu spars l'un de l'autre. Il me tarde de
rparer tant d'annes perdues pour le coeur. Nous ferons tous deux, vous
appuye  mon bras, de longues promenades au soleil, qui ne vous
fatigueront pas. Et le soir, aux veilles, je vous relirai lentement
tous les beaux livres que vous prfrez, tandis que vous tricoterez 
l'aise vos petites jupes de laine pour les fillettes des pauvres gens.
Et il nous restera encore de longs jours bnis  passer ensemble pour
nous aimer.

La pauvre femme tait folle de joie, et ne savait que rpondre  tant
d'affectueuses clineries trs sincres, chappes d'un coeur dbordant.

Elle fut vraiment trs heureuse d'abord, se laissant vivre sans
arrire-pense, et sentant remonter en elle comme une sve des vieux
jours. Mais peu  peu les rflexions soucieuses reprirent le dessus.
Elle gardait son ide fixe, se rservant tt ou tard de remettre les
arguments srieux en ligne de bataille.

Par une singularit curieuse chez certains aveugles, malgr les rudes
preuves du pass, malgr l'affreuse nuit qui depuis vingt ans s'tait
faite autour d'elle, les penses de Mlle Berthe n'taient pas
gnralement tristes. Depuis longtemps rsigne  vivre de prires et de
recueillement, dshabitue de voir avec ses yeux rels toutes nos
laideurs contemporaines, elle vivait rfugie en elle comme dans une
sainte chambre noire qui ne tamisait plus que les rayons d'or des beaux
souvenirs. Il lui suffisait de regarder en elle pour y trouver toutes
les richesses du monde intrieur. Sous son petit bonnet ruch, d'o
s'chappaient quelques touffes de cheveux blancs, trs doux  voir, son
visage ple  tons d'ivoire rayonnait d'une beaut surnaturelle. Certes
l'ge y avait imprim ses rides; mais irradies et peu profondes, ces
rides taient belles: elles racontaient simplement toute une vie de
sainte abngation, d'humble hrosme et de pit fervente.

Donc, un matin qu'Albert promenait Mlle Berthe, par un chaud soleil
qu'elle n'apercevait plus, mais dont les rayons vivifiants passaient
comme une caresse de velours sur ses paupires closes, presque heureuses
ce jour-l, la petite vieille aborda rsolument la question d'avenir:

--Mon cher enfant, rflchis un peu.... Quelle figure feras-tu dans le
monde avec nos cinq ou six mille livres de rente? Car, tu le sais, voil
tout ce qui nous reste.

--Mais j'espre bien ne pas faire trop mauvaise figure, reprit-il
presque en riant. Ici, nous ne sommes pas  Paris; et d'ailleurs, vous
devez me rendre cette justice, que je ne ressemble gure  l'Enfant
prodigue; ce serait plutt le contraire. Loin de vouloir m'chapper 
tire d'ailes de mon cher coin natal, c'est toujours  contre-coeur, et
pour vous obir, que j'en suis parti... et durant toutes mes absences,
 mon gr beaucoup trop prolonges, je n'tais tourment que d'un
ternel esprit de retour. Maintenant que me voil revenu, je me trouve
trs bien ici. Pourquoi changer? Je n'aime pas le jeu, n'ai point la
folle passion des voyages lointains, ni des toilettes extravagantes,
toutes causes de ruine... et il me semble que jusqu' prsent nous
avons trs bien pu faire face  toutes nos dpenses, et mme au del.

--C'est bel et bien pour le prsent, reprit-elle, mais l'avenir? Je ne
serai pas toujours l pour veiller  l'ordre de la maison, je me sens
lasse, et peut-tre le temps n'est pas loin.... o... tiens... j'ai
froid rien que d'y songer....

--Il est encore loin, ce temps-l, grce  Dieu, reprit Albert vivement.
Pourquoi vous mettre en tte de ces ides noires? Vous marchez droit
comme une demoiselle de vingt ans, les annes n'ont aucune prise sur
votre petit corps robuste, vous avez pass vaillamment l'ge des
crises, et vous tes au beau fixe de la vieillesse en fleur, qui vaut
mieux assurment que les maturits chancelantes comme on en voit tomber
tous les jours.

--Tu plaisantes, et tu dtournes la question. Tu sais parfaitement ce
que je veux dire, et tu fais la sourde oreille. Tu ne peux pourtant pas
vivre seul, il te faudra tt ou tard une femme  ton foyer... quand je
ne serai plus l.... Sans trop attendre... lorsque tu voudras, tu
pourrais fort bien....

--Ngocier un mariage avantageux, n'est-ce pas? Ma foi, non, ce n'est
pas l ma manire de voir.

--Tu ris comme un grand enfant des choses les plus srieuses....

--Trop srieuses, ma tante, beaucoup trop srieuses pour moi.

--C'est donc bien effrayant qu'une belle et pieuse jeune fille, heureuse
de porter notre nom, qui mettrait sa petite main blanche toute mue dans
la tienne, en souriant de visage dans toute la grce de son coeur? Sans
courir bien loin, dans la contre, il en est qui, sans tre absolument
trs riches, te donneraient une aisance honorable; tu peux les voir, il
en est de fort belles, dit-on, qui ne seraient pas fches d'tre
vues.... Tu connais les frres, les cousins les grands-parents, qui te
feraient facilement accueil dans une partie de chasse, une promenade,
aux bains de mer, quand tu voudras... au lieu de vivre en sauvage,
comme un ours.... Ma foi tant pis! le mot est lch.

Mais le neveu restait inflexible sur le chapitre du mariage, il tait
encore bien jeune... on avait le temps d'y songer... sa trentaine
n'tait pas sonne.... La pauvre vieille se demandait s'il tait ptri
d'un autre limon que les autres hommes, si jamais un regard de femme
n'avait rien veill dans ce coeur dormant, ou si quelque passion
profonde et cache, quelque amour impossible, le rendait invulnrable 
tout autre amour.... Enfin un jour,  bout d'arguments, butte, perdant
patience, Mlle Berthe lui dit  brle-pourpoint:

--Fais-moi une promesse, Albert.

--Volontiers.... Laquelle?

--D'pouser la premire femme qui te plaira rellement.

--Je le jure, mais  une condition....

--Dis.

--C'est que cette charmante personne voudra bien de moi....

--Assurment, rpondit aussitt Mlle Berthe. Elle serait donc bien
difficile, murmura-t-elle tout bas; mais elle ne laissa rien voir de sa
pense, qui s'acheva dans un sourire intrieur.




II


Et n'allez pas croire qu'avec sa nature primitive un peu sauvage, Albert
de Rhuys ft un rveur de la famille des Obermann ou des Ren. Loin de
l. Il n'avait absolument rien de ces grands mlancoliques incompris,
disparus avec les derniers types du romantisme. Lui aimait sincrement
la vie dans la belle acception du mot; il admirait en toute sincrit
les oeuvres du grand crateur inconnu; et, sans tre prcisment un
artiste, il regardait de tous ses yeux les magnifiques paysages de mer
et de grves si frquents aux dentelures des ctes bretonnes. Quant aux
oeuvres humaines, il apprciait en connaisseur les pages mues de nos
grands potes contemporains, et vibrait de tout son tre  une phrase
musicale et profonde de Beethoven. En outre, si, comme orateur, il avait
renonc  donner de la voix dans la grande meute enroue du barreau
moderne, il possdait en revanche un fort bel organe de tnor pour
redire  Mlle Berthe des romances et des lgendes fleuries du vieux
temps. Ajoutons que, se plaisant fort  la campagne, il savait faire
oeuvre de ses dix doigts dans la vie pratique. C'tait un disciple fort
avouable de saint Hubert et de saint Pierre, ayant le coup d'oeil sr et
la main prompte pour abattre au vol une pice de gibier. Sans tre un
pcheur  la ligne, il savait  propos mouiller ses verveux sous les
herbes en droit fil des eaux courantes et, quand il ramenait gravement
son filet sur l'paule, il n'y avait pas dans la Manche et
l'Ille-et-Vilaine un garon de moulin pour dessiner en rivire un plus
beau rond d'pervier. Ces menus talents d'ailleurs ne servaient pas  un
goste: s'il y avait une fte de famille, un baptme, un mariage parmi
les pauvres gens du pays, on tait tout surpris de voir apparatre une
belle truite de roche ou une grosse carpe  miroirs, apporte sur la
table par une main invisible, comme dans un conte de fes, sans oublier
les perdreaux suivant l'ordre des saisons. Un jour la femme d'un
sabotier, qui attendait la venue de son troisime enfant, fut prise
d'une folle envie de canard sauvage, Albert en eut vent, courut 
plusieurs lieues de l, tout prs de Pontaubault, et s'enlisa jusqu'au
jarret dans les _herbues_ de la Slune,  la poursuite d'un superbe
col-vert qui avait sa charge de plomb dans l'aile; il y risqua sa vie,
en fut quitte pour une belle fluxion de poitrine, bien caractrise,
mais la femme du sabotier mangea du canard sauvage. Notre singulier
gentilhomme ne pouvant tre l'oppresseur de vassaux qu'il n'avait plus,
se contentait d'tre ador de ses voisins, qui le nommaient _Monsieur
Albert_, tout court, rsumant tous ses titres dans la noblesse de son
coeur.

Il se laissait donc vivre depuis cinq ou six ans de cette bonne vie au
grand air, vie rustique et bien employe, lorsqu'un soir il rentra chez
lui tout dsappoint, avec quelque chose de profondment triste dans la
voix:

--Tante Berthe, vous ne savez pas?

--Qu'est-il arriv, mon enfant?

--Je viens d'entendre un piano chez l'Anglais.

--Un piano chez l'Anglais? Impossible.

--A coup sr ce n'est pas Germaine....

--Non, Germaine n'en joue pas.

Ici quelques lignes sont indispensables pour l'intelligence du rcit,
car il faut bien expliquer par quelles mains et quelles fortunes
diverses avaient pass les dbris du vieux chteau de Rhuys.

Il avait eu pour premier acqureur,  vil prix, en 1795, un tonnelier de
Vire, qui ultrieurement s'tait arrondi de quelques-unes de ses
dpendances, en prs, tangs et bois, pour revendre le tout d'un bloc 
un marchand de bestiaux de Saint-Hilaire-du-Harcout, lequel avait
doubl son gain en cdant l'immeuble et les ruines  un notaire de
Vitr, vers 1835, poque o, dans notre atmosphre potique, le vent
soufflait au moyen ge. L'heureux notaire, dans un rayon d'or de sa lune
de sa miel, avait srieusement parl d'une restauration complte et
dfinitive de l'antique manoir, mais, devant le devis monumental de son
architecte, il avait demand  rflchir. Plus tard d'ailleurs, ses
garons grandissant, ses fillettes fleurissant, oblig de faire face aux
dpenses du collge et aux frais du couvent, il avait renonc, bien qu'
son grand regret,  tous ses rves d'artiste. Comme ses prdcesseurs,
il avait profit d'une fructueuse occasion pour se dfaire de l'immeuble
et des prcieuses ruines en faveur d'un touriste du Cumberland, James
Wilson, _esquire_, insulaire d'un blond fauve, garon moyen,  qui sa
fortune princire permettait de raliser ses plus riches fantaisies;
phtisique d'ailleurs  un degr suffisant pour que ses deux mdecins lui
eussent expressment ordonn un climat moins brumeux que sa
Grande-Bretagne. Mais, aux premiers jours de novembre, il avait
grelott... et dguerpi pour se rendre en Touraine. Ce jardin de la France
se trouvant encore trop humide pour sa poitrine dlicate, il s'tait
rfugi dans le Midi...  Pau d'abord, puis  Grenade et enfin aux
Canaries.... Il avait eu le temps d'enterrer ses deux mdecins avant
d'en tre au dernier priode de son affection, mais, depuis vingt ans,
dans le bourg de Rhuys, personne n'en avait entendu parler, except son
jardinier, constitu gardien des ruines, auquel il payait exactement de
gros appointements trimestriels, mais avec dfense expresse et ritre
de ne jamais laisser entrer me qui vive dans les ruines, qui
appartenaient, bien et dment,  lui seul, James Wilson, _esquire_.
Cette faon d'agir semblait peut-tre un peu britannique, mais il en
tait ainsi; et, pour sa part, le jardinier tait trop intress au
respect de la consigne pour ne pas l'avoir scrupuleusement respecte.

Germaine tait prcisment la fille du jardinier chez laquelle Albert
avait entendu le piano de la veille, excutant pour la premire fois,
avec une verve endiable, une grande valse de Strauss dans le silence
des ruines. Fille unique, leve dans un des meilleurs pensionnats de
Rennes, Germaine faisait la pluie et le beau temps dans la maison
paternelle, maison coquette et confortable, amnage dans un coin des
ruines, et tenant de la ferme, du cottage et de la villa, comme savent
en construire nos voisins d'outre-Manche sur les vertes pelouses des
les anglo-normandes. Vive, alerte, spirituelle et pimpante comme nos
fraches soubrettes de l'ancien rpertoire, Germaine tait un des bons
partis de la contre (son pre avait cumul depuis vingt ans, comme
jardinier-ppiniriste, gardien des ruines et matre meunier); mais les
gros propritaires d'herbages et les notables marchands de bestiaux du
pays n'avaient pas encore os se frotter  sa petite main blanche,
effarouchs par ses airs de grande demoiselle, malgr sa joyeuse humeur
et ses beaux rires d'argent clair. Ils comprenaient sans doute que la
belle fille tenait son coeur et sa dot en rserve pour quelque jeune
notaire bien propret en qute d'une tude, ou un substitut en passe de
devenir procureur. A vingt ans elle se trouvait assez jeune pour
attendre. Albert l'ayant connue tout enfant, avait gard l'habitude de
la tutoyer, et entrait familirement dans la maison  toute heure. On
s'y trouvait toujours enchant de sa visite.

--J'en aurai le coeur net aujourd'hui mme, se dit-il en se levant de
trs bonne heure aprs avoir mal dormi. Je veux avoir le secret de cette
musique scandaleuse.

Et prenant son fusil, sous prtexte de battre les environs, tandis que
sa tte battait un peu la campagne, il se mit  poursuivre un gibier
fictif en attendant que Germaine et ouvert ses fentres. Ce matin-l,
les perdreaux lui partaient dans les jambes, il oubliait de les voir, et
arpentait comme un fou les gents, les bruyres et les champs de
sarrasin. Il recommena trois ou quatre fois le tour de la maison en
resserrant les cercles, comme s'il craignait d'arriver trop vite et
d'apprendre trop tt quelque fatale vrit. Il fit tant et si bien,
qu'il tait prs de neuf heures quand il apparut dans l'avenue par une
pluie battante, tremp jusqu'aux os, avec son feutre  bords pleurants,
et son chien  l'arrire, la tte et la queue basses, tous deux en fort
piteux tat, et ne se doutant gure qu'ils servaient de point de mire
(par une fentre entre-bille)  deux paires de regards fminins, fort
beaux sans doute, mais trs peu charitables dans ce moment-l: ceux de
Germaine, d'une part, puis ceux d'une autre personne qui bientt se
prsentera d'elle-mme. Quand cette dernire entendit le pas du chasseur
dans l'escalier, elle se glissa prestement derrire deux grands rideaux
de percaline qui, tout au fond de la pice, abritaient les robes de
Germaine, et ramenant les anneaux sur les tringles, elle se blottit, en
vraie curieuse qu'elle tait, dans cette cachette improvise, n'oubliant
pas de s'y mnager une petite ouverture, dans le cas o il lui plairait
d'y couler son oeil.

Le comte entra mouill, soucieux et d'assez mchante humeur.

--Dieu! comme vous voil fait, mon pauvre monsieur Albert, s'cria
Germaine en joignant les mains et rprimant  grand'peine un sourire.
Venez donc vous rchauffer.

Et jetant dans l'tre une brasse d'ajoncs secs et de menues brindilles
ptillantes, elle fit une large flambe au chasseur ruisselant.

--Il y a du nouveau, n'est-ce pas, Germaine? dit Albert anxieux, en
apercevant un magnifique piano d'rard, qui tenait toute la place entre
la porte d'entre et la premire fentre.

--Sans doute, mais asseyez-vous d'abord, et commencez par scher vos
gutres. Surtout ne regardez pas d'un air sournois ce pauvre meuble, qui
ne vous a fait aucun mal. Cinq minutes plus tt, vous auriez pu voir le
musicien, la musicienne, veux-je dire. Elle sort d'ici.

--Ah! fit Albert sur le ton de la plus parfaite indiffrence. Et
l'Anglais?

--Il n'y a plus d'Anglais. Ce brave M. Wilson (que Dieu ait son me
originale!) ne voyagera plus dans notre monde. Il est parti pour le
grand voyage. N'a-t-il pas eu la fantaisie de laisser par testament
vingt mille francs  mon intention, quand il me plaira d'entrer en
mnage. Qu'en dites-vous? pour ne m'avoir vue qu'une seule fois, toute
petite, au berceau, la bouche ouverte et les yeux dormants. Aujourd'hui,
comme je n'ai plus de secrets  garder, je puis bien tout vous dire.
Mais ne froncez pas le sourcil, et ne vous tourmentez pas d'avance pour
des nouvelles qui, aprs tout, ne sont pas si mauvaises que vous semblez
le craindre.

Albert, un peu rassur, s'tablit carrment dans la grande chaise que
lui prsentait Germaine avec sa bonne grce habituelle, tandis que son
pagneul, qui rpondait au nom de _Smillant_, allongeait son museau
tranquille sur deux pattes,  la meilleure place du foyer.

Albert avait jet son feutre, et la flamme clairait sa belle tte
bretonne, au profil de gerfaut, corrig par un doux et profond regard,
et une bouche exquise dans sa courbe irrprochable, ombrage d'une fine
moustache noire. Il secoua brusquement sa grande chevelure mouille, et
un vif clair de bont lui passant dans les yeux:

--Voyons, ma petite Germaine, raconte-moi ce que tu sais. Et d'abord,
est-ce  un hritier de l'Anglais que la proprit....

--Non. Cette fois la terre de France est rachete par un Franais.

--Un gentilhomme?

--Pas prcisment, mais un notable personnage, considrable et
considr, fort aim dans son dpartement, membre du conseil gnral, et
dput, s'il vous plat, homme richissime, un filateur de Rouen, M.
Grandperrin.

--Grandperrin? Je ne connais pas ce nom-l. Mais le piano.... Ce n'est
pas M. Grandperrin, je suppose....

--Non, certes. C'tait Mlle Alise d'vran (inclinez-vous devant ce beau
nom), fille de Mme la marquise d'vran dont, sans vous dsobliger, la
noblesse est d'aussi pur froment que la vtre.

--Quel rapport entre Mlle d'vran....

--Et M. Grandperrin? Attendez, vous dsirez tout savoir avant d'avoir
entendu. Mlle Alise d'vran est la belle-fille de M. Grandperrin par
cette raison bien simple que M. Grandperrin a pous Mme veuve la
marquise d'vran, sa mre.

--Assez forte msalliance entre l'hermine et le blaireau.

--Vous en parlez bien  votre aise, vous, monsieur Albert. Et la rigueur
des temps, vous n'en tenez pas compte? Vous ne savez pas que ce pauvre
marquis avait risqu et perdu presque tout son avoir dans une entreprise
industrielle o il ne voyait pas clair... qu'il avait laiss sa veuve
ruine, d'une sant trs compromise, avec une charmante petite fille aux
yeux superbes, mais qui toussait  en faire frmir, et qui n'avait plus
qu'un souffle.... M. Grandperrin, depuis longtemps reu et estim dans
la famille, et dj riche  millions, est venu  point dans une heure de
crise, a demand trs humblement sa main  Mme d'vran, qui, ne songeant
qu' sa chre petite presque mourante, et dont l'avenir tait noir, a
consenti par amour maternel.... Et voil comme Mlle Alise d'vran est
devenue la belle-fille de M. Grandperrin....

--Circonstances attnuantes, rpondit Albert avec un soupir
d'allgement. C'est gal, pour la marquise d'vran, s'appeler Mme
Grandperrin, c'est dur....

--Peut-tre, reprit Germaine. Mais depuis, la petite fille a grandi dans
l'or et dans la soie, comme une belle enfant dorlote, gte, adore.
Autrement, elle n'et pas vcu et ne ft pas devenue la grande
demoiselle que vous auriez pu voir si vous tiez entr cinq minutes plus
tt.

--Charmante, un modle de perfections, n'est-ce pas? dit Albert avec une
nuance d'ironie.

--Sans doute, fort belle  tous gards, ni trop srieuse, ni trop
enjoue, pensant juste, parlant bien, et marchant avec une grave
lgance.... Mais tenez... brisons l, vous m'en feriez trop dire.

--Une vraie Parisienne moderne, dit gaiement Albert, jouant _Orphe aux
Enfers_ et _Girofl-Girofla_.

--Oh! reprit vivement Germaine, vous qui chantez si bien, soit dit sans
compliment, si vous entendiez de sa main Mozart et Beethoven, ds la
premire note vous comprendriez qu'elle a su garder le respect des
matres.

--Mais tu m'en parles, dit curieusement Albert, comme si tu la
connaissais de trs longue date.

--Certainement.... Quand j'arrivai pour la premire fois au couvent de
Rennes, toute petite et un peu confuse dans ma courte jupe de cotonnade,
Mlle Alise s'y trouvait dj parmi les grandes. Et malgr la diffrence
d'ge et de race, elle vint  moi avec tant d'accueil, un sourire si
charmant, que je l'aimai  premire vue, et depuis, je ne l'ai jamais
oublie. Trois ou quatre fois depuis ma sortie du couvent, en allant
voir Cancale ou le mont Saint-Michel, elle est venue, comme une bonne
fe souriante, dire bonjour en passant  sa petite Germaine, et je vous
avouerai que j'ai contribu, pour ma part,  l'achat de la proprit par
M. Grandperrin.

--Et sais-tu, Germaine, dans quel but il a fait cette acquisition de
nos immeubles? Est-ce pour y btir une maison de plaisance, y construire
un chteau moderne en vieux style, ou simplement pour y jouir du revenu
des terres en honnte et bon propritaire? Peut-tre celui-l
consentirait-il?...

--A vous vendre  part, n'est-ce pas, vos ruines de famille? Toujours
cette ide fixe, dit Germaine en se touchant le front, mais avec un
sourire et un regard d'ineffable commisration, comme si elle rpondait
 un enfant malade. Sur ce chapitre-l, monsieur Albert, vous m'en
demandez trop long... je n'en sais rien.... Mais, tenez... voil
justement matre Gerbier qui passe dans la Grande rue. Il a rdig
l'acte de vente, et pourra vous renseigner mieux que moi.

--Tu as raison. Au revoir, Germaine. Allons. _Smillant_.

Et le chien et son matre partirent comme un clair.

Ds qu'ils furent au bas de l'escalier, une tte rieuse et spirituelle,
encadre d'une luxuriante chevelure chtain-clair, apparut entre les
rideaux entre-bills, qui s'cartrent brusquement.

--Ouf! dit Alise d'vran, je drogeais  ma dignit de demoiselle bien
ne dans ce rle d'couteuse... et je commenais  manquer d'air. Mais
j'ai pu tout voir et tout entendre.

--Et que pensez-vous de notre visiteur, mademoiselle?

--Quel drle de garon! Il a quelque chose de doux et de fier, qui ne
lui va pas mal, et j'avoue que, pour un gentilhomme rural, il n'a pas
l'air trop satisfait de sa personne, ce qui ne me dplat pas.

--Ah! pour celui-l, mademoiselle,  coup sr, la fortune ne l'a pas
gt. Il a pourtant, en manire d'acquit, termin consciencieusement
toutes ses tudes de droit et commenc son stage d'avocat  Paris mme;
mais le mtier de robin et la vie casanire lui rpugnant d'instinct, il
est revenu simplement au gte pour y planter ses choux, comme ont dit,
ou plutt pour y battre nos bruyres.

--Et pourquoi n'est-il pas entr dans la marine, cette belle voie toute
grande ouverte aux aventureux? Il aurait trs bien port l'uniforme, et
serait aujourd'hui,  trente ans, je suppose, officier suprieur. Avec
sa fire mine, l'paulette d'or lui vaudrait mieux que la veste de
chasse et son chien aux talons.

--Sans doute, mais il n'a pas voulu quitter sa vieille tante aveugle,
seul dbris de sa famille, qu'il adore comme un fils. A cause d'elle, il
a renonc courir le monde.... Et ici ils vivent tranquillement  deux
avec cinq ou six mille livres de rente. Je dis tranquillement, non pour
lui, car Dieu sait s'il est tourment par une ide fixe, qui le hante
jour et nuit: il voudrait pouvoir racheter les ruines du chteau de ses
pres, qui ne furent jamais  vendre en lots spars, un coin de parc et
ses ruines, seulement. L'Anglais n'a jamais voulu en entendre parler...
et d'ailleurs, seraient-elles  vendre, sa mince fortune n'y suffirait
pas.... Voil le papillon noir de sa vie....

--Et qui l'empchait d'pouser une femme riche dans le pays? A Dol, 
Combourg,  Fougres, il n'en doit pas manquer qui se fussent trouves
heureuses et honores de porter son nom, et dont la fortune....

--C'est prcisment ce que lui a souvent rpt Mlle Berthe, sa digne
tante, aveugle trs clairvoyante, je vous assure. Mais il a constamment
rpondu qu'il n'tait pas un coureur de dots. Voil son dernier mot et
o nous en sommes.

--Quel singulier personnage! reprit Alise, moiti songeuse, moiti
souriante. Il faudra sans doute que la demoiselle qui pourrait en
vouloir vienne lui demander sa main. C'est le monde renvers. Il s'est
fort peu inquit, du reste, du portrait flatteur et  grands traits que
tu esquissais de mon humble personne... et comme il a dgringol dans
l'escalier avec son quadrupde, quand tu lui as parl de ses ruines et
de Matre Gerbier!

--Chez lequel vous dnerez aujourd'hui avec M. Grandperrin. Il doit
arriver ce soir  six heures prcises. Le notaire invitera peut-tre
aussi M. Albert, et bien que trs sauvage, il acceptera, pour la
question qui l'intresse si gravement... j'en mettrais ma main au feu.

[Illustration]




III


Il n'est pas si facile qu'on pourrait le croire au premier abord, de
vivre en paix dans une petite ville ou dans un bourg de province. A
Paris, chacun fait ce qu'il veut ou ce qu'il peut, perdu comme un libre
oiseau dans la grande fort; mais en province nous habitons des maisons
de verre, o tous nos actes sont contrls par les nombreux voisins qui
n'ont rien de mieux  faire. En tenant compte des vanits en jeu, des
amours-propres froisss, des personnalits jalouses, on comprend sans
peine que, pour un petit nombre de gens groups sur une motte de terre,
il est aussi difficile de s'entendre que sur le pont d'un navire en mer,
ou entre les quatre murs d'un troit couvent. Heureusement qu' son
bord, matre aprs Dieu, le capitaine a droit de vie et de mort sur
l'quipage, et que dans un monastre, le suprieur tient la rgle
absolue dans sa main: la hirarchie et la discipline sauvegardent
l'ensemble et le dtail. Chacun sait  quoi s'en tenir. Cela suffit 
la rigueur; mais dans une petite ville, dans l'panouissement des
liberts municipales, c'est tout autre chose.

Cependant, par une trs rare exception aux rgles gnrales, dans le
bourg de Rhuys, moiti breton, moiti normand, et compos de deux
longues ranges de maisons curieuses, aux deux bords de la route,
baptise du nom de Grande rue, les trois personnages principaux de
l'endroit avaient rsolu ce difficile problme de vivre en assez bonne
harmonie, comme des tres intelligents et d'honnte compagnie: l'abb
Dufresne, cur de la paroisse, le mdecin des mes; le docteur Le Bihan,
charg des cures corporelles, et matre Gerbier, dj nomm, minutant
les divers contrats de sa nombreuse clientle. Ils se voyaient
journellement en trs bons termes, et ces deux derniers avaient leur
banc  l'glise. La foi du docteur tait peut-tre  dose homopathique,
et on eut trouv, sans doute, un grain de scepticisme au fond des
croyances de matre Gerbier; mais il n'y paraissait gure. Ils
coutaient religieusement la messe du dimanche, et mme parfois les
vpres des grands jours.

Ajoutons que ces trois honorables personnages n'taient pas absolument
ddaigneux des biens de la terre: la table de M. l'abb se recommandait
par les plus beaux fruits de la contre, mris dans ses jardins: pches
d'espalier d'un pourpre noir  faire envie aux couleurs des scabieuses,
poires fondantes teintes d'aurore, venues de ses vieux arbres en
quenouilles, et grosses rainettes  ctes, d'un jaune safran, parfumes
comme des fleurs de rosier sauvage. Le docteur tait renomm pour les
sauces releves et les condiments de haut got: salmis de bcassines,
coulis d'crevisses, matelottes de carpes et d'anguilles, et surtout une
merveilleuse sauce au livre,  consistance d'opiat, et d'un accent 
faire perler les tempes des plus braves. Quant au notaire, il avait la
spcialit des crmes, grce  Mme Gerbier, et dans le ministre de son
intrieur, soignait particulirement ses vins. Les meilleurs crus de
Bourgogne et de Mdoc se dpouillaient paisiblement dans ses caves, en
attendant l'heure solennelle o matre Gerbier, avec une paillette de
joie dans l'oeil,  travers ses lunettes  branches d'or, versait d'une
main recueillie le prcieux liquide, authentique et vermeil, dans ces
fins verres de mousseline transparents et hauts sur tige, qu'on pourrait
prendre pour des tulipes de cristal.

On pense bien que, pour faire honneur  M. Grandperrin, son nouvel
acqureur, matre Gerbier n'oublia pas ses deux voisins, et quand le
comte Albert de Rhuys, descendu prcipitamment de chez Germaine, vint 
le rencontrer dans la rue:

--Cela se trouve  merveille, monsieur le comte, dit en souriant matre
Gerbier (la politesse en personne), j'allais prcisment chez vous, pour
vous prier de vouloir bien tre des ntres ce soir mme. Notre nouvel
acqureur (pardonnez-moi si ma rserve professionnelle m'a fait garder
le silence jusqu' prsent), le nouvel acqureur des immeubles en bloc
de ce pauvre M. Wilson, M. Grandperrin, arrive  six heures prcises, et
dne  la maison.

--Mais, dit Albert en feignant une assez vive surprise, quel homme
est-ce que ce M. Grandperrin?

--Un homme trs recommandable, fort intelligent, et tout rond, qui vous
regarde bien en face; un des grands industriels de notre monde moderne,
quelque chose d'anglo-amricain, bien qu'il soit n de parents franais
sur le terroir du Cotentin. Mais ne vous y trompez pas, ce n'est pas le
premier venu, tant s'en faut. C'est un vrai fils de ses oeuvres. A
l'poque de mon dernier voyage  Paris, je l'ai entendu  la Chambre, et
bien qu'il n'y et  l'ordre du jour qu'une simple question pcuniaire,
emprunts, obligations, reports et diffrences, je suis rest sous le
charme de sa parole brusque et autorise. A l'aise  la tribune comme
chez lui, sans phrases, souvent les deux mains dans ses poches, avec sa
grosse verve de financier gouailleur, qui se borne  l'loquence des
chiffres, si vous l'aviez entendu, si vous aviez pu voir miroiter ses
dividendes, c'tait  vous en faire venir les millions  la bouche. Il
ferait un trs bon ministre des finances, et srement il le deviendra.
Ah! c'est un rude adversaire pour les petits avocats verbeux qui osent
se croire des hommes d'Etat, et pour messieurs les gnraux, qui, non
contents de leur gloire militaire, voudraient passer pour des orateurs.
Sa rude logique,  bonds de sanglier, culbutait leurs arguments comme
des chteaux de cartes.

--Tudieu! matre Gerbier, quelle chaleur d'me pour votre nouveau
client! Mais puisque vous le connaissez si bien, dites-moi, je vous
prie, croyez-vous que ce nouvel acqureur serait dispos...
consentirait....

--Ah! monsieur le comte, vous revenez  votre ide fixe, trs naturelle
et trs lgitime du reste, le rachat des ruines, n'est-ce pas?

Albert fit un signe affirmatif.

--Sur cette question-l, reprit gravement le notaire, je ne vous
dissimulerai pas que M. Grandperrin n'a rien d'artiste, qu'il manque
absolument de lyrisme. Lamartine et Chateaubriand sont pour lui des
livres ferms; il n'a gure le sens fodal, et, franchement, je crois
qu'il serait difficile  prendre par le ct des croisades. Mais nous
verrons, comptez sur moi pour agir au mieux de vos intrts et de votre
dsir. Si je vous ai pri d'tre des ntres pour ce soir, croyez-le
bien, c'est d'abord pour avoir l'honneur de votre compagnie, mais aussi
pour vous mettre en relations directes avec le nouvel acqureur
lui-mme. Ne prcipitons rien. Vous ne doutez pas de mon appui srieux,
si je puis vous tre bon  quelque chose.

--Merci! mille fois, mon cher monsieur Gerbier. J'accepte avec grand
plaisir. A ce soir donc.

[Illustration]




IV


A six heures, tous les invits se trouvaient runis. Mme Gerbier, en
femme bien apprise, qui connat son monde, et trs heureuse d'ailleurs
de recevoir, fit les prsentations d'usage avec la meilleure grce et
sans gaucherie provinciale; ayant toujours eu les plus grands gards
pour la noblesse et le clerg, sans ddaigner l'intelligence du
tiers-tat qui s'enrichit honntement.

A sa droite souriait l'abb Dufresne;  sa gauche, M. Grandperrin tait
carrment tabli dans sa chaise. Matre Gerbier, cravat de blanc,
rayonnait d'une faon discrte, prs de Mme Grandperrin (veuve marquise
d'vran), et le comte de Rhuys se trouvait prs de Mlle Alise, en robe
mas  noeuds de velours noir. Les autres convives avaient t rpartis
dans l'ordre le plus harmonique au double point de vue des convenances
et des caractres. A la louange de Mme Gerbier, disons que, sans tre
encombrantes, les fleurs n'avaient pas t oublies. De riches bouquets
de plantes ornementales (plantes de rivire et plantes de jardin)
taient fort habilement disposs, de manire  rjouir les yeux sans
gner le regard, et permettre  tous les convives de se bien voir et de
s'entendre.

Comme l'avait dit Matre Gerbier, M. Grandperrin tait un homme tout
rond: figure ouverte, cheveux blonds friss et favoris en ctelettes,
galement friss. N sous une heureuse toile, il s'tait dvelopp dans
le sens naturel de ses aptitudes. Fils d'un petit filateur, il tait
devenu gros filateur. Trapu, de taille moyenne, avec l'intelligence des
chiffres, une sant robuste et une volont non moins robuste, il tait
devenu trs vite un des importants capitalistes de l'poque. C'tait un
excellent convive, bon mangeur et buveur srieux sans craindre pour sa
raison. Il y a des buveurs intelligents, comme il y a des buveurs btes.
Lui tait un buveur intelligent. On prtendait mme que c'tait presque
toujours aprs un ample djeuner qu'il avait remport ses plus beaux
triomphes de tribune et donn ses meilleurs coups de boutoir
parlementaires. Ce diable de Grandperrin, disait-on  la Chambre, quand
il est sur lest avec ses trois verres de Porto, ses chiffres nous
parlent tout seuls. Que voulez-vous! Il avait su prendre la vie par
ses bons cts; gardait sans doute une ligne de chance dans sa grosse
main nerveuse, et tout lui avait russi... puisqu'il avait obtenu la
marquise d'vran, la seule esprance qui lui semblt d'abord impossible
 raliser. Mais il s'tait fait si humble, avait paru si dvou, avec
tant de sincre abngation dans ses paroles mues, prs du berceau de la
petite Alise presque mourante, que la marquise avait laiss prendre sa
main, bien froide d'abord.... Avec le temps elle avait fini par
apprcier la rare valeur de l'homme, mine d'or par le coeur et
intarissable banquier pour sa famille, payant toujours royalement, sans
l'ombre d'un sourcil circonflexe, les notes les plus formidables des
modistes et des couturiers, et disant parfois avec un adorable sourire
de bonhomie: A quoi servirait tant d'argent, si ce n'tait  donner un
peu de joie  ceux qu'on aime? Il dpensait  peine les trois quarts de
ses revenus, et la mre et la fille passaient pour des lgantes du
meilleur style dans les salons parisiens.

Le comte Albert, plac prs de Mlle d'vran, avait attendu avec la plus
courtoise dfrence, que la robe mas et apais son bruit dans toute
son ampleur, puis il vint s'asseoir  sa droite et se trouva bientt
sous le feu direct de deux grands yeux intelligents et spirituels, qui
n'avaient l'air de rien voir et se rendaient compte de tout, dont les
paupires taient franges de longs cils et dont l'iris tait brun.

Il ne put se dfendre d'admirer avec un sourire d'artiste les libres
inflexions d'un cou charmant, vigoureux et d'un blanc mat, que faisaient
valoir, dans toute l'harmonie de ses lignes, le corsage un peu chancr
et l'opulente chevelure chtain clair releve  grandes ondes de moire
avec des miroitements superbes. Il remarqua galement de petites
oreilles merveilleuses dans leur volute diaphane, oreilles musicales si
jamais il en fut, vraies fleurs de chair o de fins diamants tremblaient
comme deux gouttes de rose.

Et malgr lui il se prit  songer  ces immortelles naades qui, dans
nos bas-reliefs de la Renaissance, versent d'un bras arrondi l'urne
penche de leur fontaine, types d'aristocratie, de jeunesse et de grce
mondaine, que le gnie d'un statuaire a su trouver parmi les belles
rieuses de la cour de France, en y mlant un pur souvenir de la Grce
antique.

Albert de Rhuys comprit, du premier regard, que Mlle Alise d'vran
n'avait aucun doute sur son incontestable et fire beaut qu'elle tait
parfaitement sre d'elle-mme et  l'aise dans sa robe et dans la vie
comme un libre oiseau dans sa plume et dans l'air.

La bonne et grosse gaiet verbeuse de M. Grandperrin avait de prime
abord mis tout le monde  son aise. Aprs les premiers bruits de
cuillers et de fourchettes, la conversation naissante se prit  battre
la campagne  travers les gnralits courantes. Il fut question de la
contre et des environs curieux  voir, du mont Saint-Michel et de ses
fameux sables,

     Source de tant de fables,

et des belles ranges de tamarix ondulant aux deux bords de la route; de
Cancale et de l'le des Rimains; d'Avranches et des profondes valles
rocheuses de Carolles qui lui donnent l'aspect de Jersey; de Dinan sur
la Rance, et du cap Frhel, qu'on visite en barque par les temps calmes;
et de Saint-Malo et du grand Bey, o dort Chateaubriand.

A propos de sa tombe, le comte Albert eut une sortie assez vive:

--Au lieu d'un mince grillage et de cette petite croix mesquine  peine
mergeant du roc, j'aurais compris, s'cria-t-il, une haute croix de
granit, qu'on pt saluer du large,  cinq ou six lieues en mer, et
disant de loin aux marins qui passent: L, prs de son berceau, repose
quelqu'un de grand dont la France se glorifie.

--Je suis absolument de cet avis, rpondit Mlle d'vran, d'une voix
musicale un peu grasseyante d'un charme incomparable d'imperfection dans
son timbre perl.

Le comte s'inclina tout fier de cette approbation.

En habile matresse de maison, et en femme de tact, Mme Gerbier n'aborda
qu'un peu tard le chapitre de la fameuse proprit dont son mari avait
pass l'acte de vente. Ce ne fut gure qu'au dessert qu'elle parla pour
la premire fois  M. Grandperrin de son acquisition, et de tous les
points de la table ce fut un vrai concert d'loges.

--Monsieur, insinua adroitement  M. Grandperrin matre Gerbier, la
bouche encore sucre par une grosse poire de beurr d'Aremberg,
monsieur, sans tre trop indiscret, puis-je vous demander si votre
intention est de faire des constructions nouvelles dans le pays, et si
vous devez conserver intacte la rgion des ruines?

--Ma foi, je n'en sais trop rien encore. La question vous intresse,
parat-il?

--Oui, peut-tre, mais indirectement. A propos de ces ruines, je sais
quelqu'un tout dispos  racheter, si faire se pouvait, les ruines
seules et un coin du vieux parc y attenant. Permettez-moi d'ajouter que
ce coin de vieux parc ne vaut gure mieux que les ruines,
pcuniairement. Ce sont deux non-valeurs,  proprement parler.

--C'est votre opinion bien fonde, je pense? rpondit M. Grandperrin.

--Assurment. Figurez-vous un fouillis d'arbres inextricables o il fait
nuit en plein jour, o rien n'est amnag (on n'y a pas fait une seule
coupe depuis trente ans). Ces antiques futaies chevelues et enchevtres
ne seraient bonnes ni pour la marine, ni comme bois de charpente. Toutes
les avenues sont encombres de vieux chablis, branches vermoulues,
tombes au vent d'hiver. On n'y marche plus gure que dans la poussire
de bois mort.

--Et qui diable en pourrait vouloir dans ces conditions-l? fit
joyeusement M. Grandperrin.

--Dame, reprit matre Gerbier devenu srieux, quelqu'un y attachant une
simple valeur morale, comme souvenir de famille, votre voisin d'en face,
M. le comte de Rhuys....

--Monsieur le comte, ajouta M. Grandperrin, je ne puis de prime abord
vous dire ni oui ni non. Ne prenez pas ma rponse pour une parole de
Normand. Vous allez vite la comprendre. Je n'ai pas encore vu la
proprit. J'ai achet sans voir, pas tout  fait en aveugle pourtant.
D'une part, Mlle d'vran m'avait dit que le pays pittoresque et
accident lui plaisait; d'autre part, mon homme d'affaires, venu cinq ou
six fois dans la contre, avait pralablement flair le terrain; je
savais,  n'en pouvoir douter, que tous les immeubles taient d'un trs
bon rapport; j'tais donc sr de ne pas m'enliser dans une mauvaise
entreprise. Mais, pour en revenir  votre dsir personnel, demain, dans
l'aprs-midi, si vous le voulez bien, nous ferons ensemble une promenade
aux ruines. Je prendrai l'avis de Mme Grandperrin, consulterai Mlle
d'vran, et si rien ne s'y oppose....

--Pour ma part, dit Mlle Alise, je connais dj ces ruines, je ne vois
aucune objection  leur vente partielle, et je pense galement que ma
mre....

Mme d'vran l'approuva d'un signe de tte, le comte Albert la remercia
d'un loquent regard, et une vive rougeur lui empourpra les joues.
L'espoir renaissait en lui. En quelques instants ce ne fut plus le mme
homme, sa brusque sauvagerie s'humanisa, et il semblait presque heureux
quand on se leva de table pour prendre le caf dans la chambre voisine,
o l'on apercevait le piano de Mme Gerbier, deux petites tables de jeu
avec leur tapis vert, et des albums de photographies  tranches d'or
sur une grande console en bois des Iles.

Le whist et les checs eurent tort ce soir-l. On avait dn tard, on
fit simplement un peu de musique aprs le caf. Le piano tait neuf et
bon. Mme Gerbier plaqua les premiers accords et acheva trs correctement
deux ou trois valses en vogue d'un opra-bouffe quelconque; mais son
jeu, d'une teinte neutre, contribua singulirement  faire valoir
l'excution nerveuse et colore de Mlle d'vran, qui lui succda sans se
faire prier, et aborda les oeuvres de grand style de Weber et de
Beethoven comme si l'me des matres passait en elle. Le comte Albert la
complimenta sans rserves et sut trouver  propos quelques paroles
ferventes qui furent trs bien accueillies.

--Eh bien! rpondit-elle, souriante, s'il en est ainsi, puisque vous
tes rellement satisfait,  votre tour. Mme Gerbier m'a dit que vous
chantiez.

Il ne s'attendait gure  cette brusque demande et fut d'abord un peu
dconcert, mais il comprit qu'il ne pouvait balbutier des excuses
banales; il essaya pourtant de dire que sa voix s'tait rouille dans la
brume du marais, et qu'il avait quitt Paris depuis longtemps, 
l'poque de Donizetti et du vieux succs de _Dom Pasquale_.

--Prcisment, rpondit-elle, Donizetti, frre potique d'Alfred de
Musset, gnie d'artiste paresseux; ce sont souvent les meilleurs. Eh
bien, nous couterons la srnade de _Dom Pasquale_, je vous accompagne
de souvenir.

Elle se remit au piano. Il s'excuta de bonne grce, et chanta vraiment
fort bien cette dlicieuse inspiration d'un rossignol au coeur de feu
disant l'amour des nuits heureuses.

Sa voix mue, chaude et vibrante, sans faux clat ni roulades
pdantesques, lui mrita les applaudissements de l'auditoire et un trs
bon point de Mlle d'vran. Il la remercia vivement de l'avoir si
obligeamment accompagn, et vers la fin de la soire, il la remercia de
nouveau pour avoir plaid si chaudement sa cause dans la question des
ruines. Elle comprit  son franc regard et  l'accent de sa voix qu'il y
avait dans ses paroles autant d'admiration pour sa beaut que de
gratitude pour son intervention gnreuse; et ce soir-l, le comte
Albert rentra chez lui presque heureux, mais un peu troubl. Il traversa
sur la pointe du pied la chambre o Mlle Berthe sommeillait, lui donna,
sans la rveiller, un pur baiser filial, et, bien que fatigu par les
motions diverses de sa journe, il eut grand'peine  s'endormir.

La nuit, il aperut bien encore dans ses rves quelques fragments des
ruines, mais il en vit surgir une image nouvelle, une femme souriante,
en robe mas, qui le regardait fixement. La grande chevelure
chtain-clair, librement droule, lui descendait jusqu'aux pieds, et
dpassait la trane de la robe sur les pelouses fleuries.

[Illustration]




V


Le lendemain,  une heure de l'aprs-midi, tous les convives de la
veille se trouvaient au rendez-vous. Le pre de Germaine, familirement
nomm le pre Joussaulme, prit une grosse clef des vieux ges, et fit
bientt tourner sur ses gonds rouills une mystrieuse petite porte
basse ouvrant sur les ruines, ruines vnrables qui, depuis vingt ans,
n'avaient eu pour visiteurs que des merles ou des rossignols, et
parfois, en hiver, une mouette blanche venue de Saint-Malo jusqu'aux
tangs.

Les vieilles futaies du parc servaient de cadre aux ruines, et leurs
feuillaisons d'automne taient riches en couleur: les chnes roux, les
htres jaune d'ocre teint de feu, et par intervalles la note pourpre
d'un nflier sauvage donnaient la plus chaude valeur pittoresque  ce
coin de paysage, en plein t de la Saint-Martin.

On admira d'abord. Puis diffrents groupes se formrent parmi les
promeneurs.

En tte marchaient M. Grandperrin, Matre Gerbier, le pre Joussaulme et
le docteur, qui se baissait de temps  autre pour cueillir une jusquiame
ou un pied de belladone.

Dans les ruines mmes, Mme Grandperrin Mlle Alise, Germaine, trs anime
du geste et de la voix, et l'abb Dufresne, examinant de prs, avec son
oeil d'archologue, les curieuses dentelles de la grande rosace.

De l'un  l'autre groupe, et parfois restant un peu en arrire, autant
que la politesse pouvait le permettre, le comte Albert de Rhuys, trs
mu, presque silencieux et fort rserv, songeait  la grave question
qui peut-tre ce jour mme allait se dcider pour lui.

Les groupes s'taient rapprochs, et Matre Gerbier prorait avec assez
d'animation en s'adressant  M. Grandperrin.

--Vous le voyez, c'est pittoresque, et bon surtout pour un peintre
cherchant un motif de tableau; mais, comme j'avais eu l'honneur de vous
le dire hier dans la soire, toutes ces vieilles futaies  branches
gourmandes, pousses  tort et  travers, ne valent gure mieux que les
ruines effrites. Si on voulait en faire une vente partielle, il n'y
aurait qu' estimer la valeur intrinsque du terrain.

--Et d'ailleurs, ajouta Mlle Alise, je rponds qu'il y a d'autres
parties du parc non moins pittoresques et bien plus accidentes, au
del des tangs. Hier mme je les ai vues.

Mme Grandperrin appuya son dire d'un signe de tte affirmatif.

--Fort bien, fit M. Grandperrin, mais quelle tendue voudrait racheter
M. le comte de Rhuys?

--De la grille au premier tang, rpondit Matre Gerbier.

--C'est--dire une contenance de...? reprit M. Grandperrin en consultant
Gerbier du regard.

--De dix-neuf  vingt hectares tout au plus. N'est-ce pas, pre
Joussaulme?

--Plutt vingt que dix-neuf, rpondit ce dernier, flatt d'avoir 
donner son avis.

--Estims combien par hectare? continua M. Grandperrin.

--De neuf cents francs  mille francs, tout au plus, reprit Gerbier. Les
terres sont bonnes, mais il faudrait dfricher pour en faire des terres
arables. D'autre part, en tenant compte du bois qu'on pourrait abattre,
restons  mille francs l'hectare, soit une vingtaine de mille francs.
Qu'en pensez-vous, Joussaulme?

--C'est un chiffre raisonnable.

--Eh bien, nous allons peut-tre pouvoir nous entendre.

Et comme Matre Gerbier se disposait  faire de la main un signe de
ralliement au comte Albert, rest un peu  l'cart, par une rserve
facile  comprendre:

--Attendez, dit vivement M. Grandperrin, avant de rien dcider, je
demande un instant de rflexion.

En jetant par hasard les yeux sur les hauteurs, il avait aperu 
mi-cte un ruisseau rapide qui tombait en cascades, et dont les eaux lui
semblaient assez bien nourries.

--Comment nommez-vous ce petit cours d'eau?

--Il est connu dans le pays sous le nom de _ru des Ormes_, mais il ne
figure pas sur les cartes.

--Ce n'est pas une raison. D'o vient-il?

--La source est tout prs d'ici, rpondit Matre Gerbier, sur la hauteur
mme, dans un pli cach de la colline. Il sort d'une belle fontaine que
nous pourrons voir, fait plusieurs circuits, parat et disparat,
suivant la dclivit du terrain, se perd un instant sous les ruines
mmes, et rejaillit au del du chemin, tout au bas de la cte, pour
tomber dans la rivire, en amont du moulin que vous apercevez.

--Le mien, dit le pre Joussaulme.

M. Grandperrin s'tant rapproch du cours d'eau, restait tout rveur (ce
qui lui arrivait rarement), et, se caressant la barbe, il semblait
ruminer profondment quelque chose. Il ne s'tait pas encore prononc.
Le comte attendait avec une impatience fbrile son arrt dfinitif,
comme un verdict du jury, quand un incident fort imprvu vint troubler
le groupe des promeneurs et dranger brusquement l'ordre des ides.

[Illustration]




VI


Une chaise de poste  quatre chevaux, lance  fond de train, et menant
grand bruit de roues, hennissements, grelots, fouets et jurons,
s'arrtait court en face de la grille, avec deux postillons en selle,
tout flambants neufs du costume traditionnel: longues bottes cires,
culotte jaune, veste courte et chapeaux enrubanns. La portire s'ouvrit
 un assez gros garon d'une trentaine d'annes, aux joues fleuries, en
paletot de velours marron, et dont le ventre, dj en saillie,
s'arrondissait dans un pantalon clair.

Le nouveau personnage avait trouv sans doute original de se faire
conduire  grand'guides pour blouir les populations, ranges
effectivement aux deux bords de la route avec des yeux carquills.

--Tiens! Alexandre, s'cria M. Grandperrin ce farceur d'Alexandre! Il
n'en fait jamais d'autres, on le croit  Plombires, et il vous arrive
comme une trombe, sans se faire annoncer.

Le voyageur monta la cte et sauta au cou de M. Grandperrin, qui
l'embrassa joyeusement et le prsenta aux promeneurs:

--Mon neveu, messieurs, Alexandre Grandperrin, associ de ma maison de
Rouen.

Alexandre salua tout le monde et il eut pour Mlle d'vran un sourire
familier qui dplut singulirement au comte de Rhuys; il fut bientt mis
au courant de la question qui s'agitait, et des vingt mille francs
regards comme rmunrateurs; mais ds qu'il aperut le _ru des Ormes_:

--Mon oncle, vous n'y pensez pas, s'cria-t-il, Vous n'avez donc pas vu
ce petit cours d'eau? Il n'a l'air de rien, mais sa force motrice peut
tre merveilleuse; ce serait justement votre affaire pour la nouvelle
usine dont nous avions parl.

--Mais si, mais si, je l'avais parfaitement vu, tout aussi bien que toi,
rpondit M. Grandperrin, piqu au jeu (ce diable d'Alexandre a raison,
pensait-il), mais je n'avais encore rien dit. D'autres considrations me
faisaient rflchir. Et, quand tu es arriv, je me demandais s'il n'y
aurait pas un moyen de concilier nos intrts avec le bien lgitime
dsir de M. le comte Albert,  qui je veux tre agrable.

Par la plus trange des fatalits, le _ru des Ormes_ passait prcisment
sous la grande rosace.

--On ne peut pourtant pas dplacer les ruines, disait M. Grandperrin; il
y a trop d'arbustes cramponns, des racines et des branches, aux
jointures des pierres... tout s'croulerait... mais peut-tre
pourrait-on dtourner le cours d'eau. C'est  quoi je pensais. Pour
creuser un nouveau lit au _ru des Ormes_, sur fond de roc, il faudrait
faire jouer la mine, puis tailler  pic une tranche, sans compter les
frais de terrassement. Le devis de mon ingnieur ne dpasserait pas, je
crois, les vingt mille francs que vous tes sans doute prt  sacrifier,
monsieur le comte. Eh bien, s'il en est ainsi, vous pouvez regarder
l'affaire comme dj conclue entre nous. Dans tous les cas, ce ne serait
pas avant l'an prochain que je pourrais tablir une nouvelle usine. En
attendant, regardez-vous ici absolument comme chez vous;  toute heure,
nous absents ou prsents, les clefs sont  votre disposition....
D'ailleurs, comme notre sjour ici sera d'un mois, probablement,
j'espre bien avoir l'honneur d'tre prsent  Mlle Berthe, que Mme
Grandperrin dsire vivement connatre, et sans doute avant notre dpart,
nous pourrons faire ensemble quelques promenades dans les environs.

Albert remercia, s'inclina et prit cong de la famille Grandperrin dans
les meilleurs termes, mais quand il passa devant Alexandre, ce dernier
reut en plein visage un froid regard qui figea sur place le sourire
banal qui d'habitude lui fleurissait aux lvres.

[Illustration]




VII


Albert de Rhuys fit un rcit dtaill de sa journe  Mlle Berthe, qui
trouva son neveu dsappoint, moins triste pourtant, moins dsespr
qu'elle aurait pu le craindre. La chre et fine vieille se complut  le
faire causer longuement, et comprit sans doute qu'il y avait dsormais
dans ce coeur-l quelque chose de plus que des _ruines_.

--Autrefois, j'ai connu les d'vran, dit-elle, surtout la mre de Mme
Grandperrin. C'tait une femme d'un grand sens et fort distingue.
Malgr la msalliance de sa fille, sans doute excusable, je ne serais
pas fche de la connatre.

Le lendemain, vers dix heures, dans un rayon de soleil qui tombait des
fentres et jetait une barre d'or sur la nappe, la tante et le neveu
djeunaient paisiblement en tte--tte. Le comte coupait lui-mme, sur
l'assiette de Mlle Berthe, de petites bouches que sa fourchette
trouvait ensuite aisment (on se souvient mme qu'elle tricotait sans
voir), lorsque Germaine entra. Elle apportait une pleine corbeille de
ses plus beaux fruits mrs; Mlle Berthe la remercia et profita de
l'occasion pour obtenir quelques dtails supplmentaires dans le rcit
de la veille:

--Et les nouveaux arrivs, o logent-ils, Germaine?

--Mme Grandperrin et Mlle d'vran, tout simplement chez nous. C'est plus
commode pour elles; M. Grandperrin et son neveu, dans la dernire maison
du bourg, la plus grande, qu'ils ont loue pour un mois.

Et quand Germaine s'en alla, Albert, en la reconduisant, n'oublia pas de
lui demander pour son propre compte:

--Et ce M. Alexandre, venu d'hier seulement? le connais-tu? Quel homme
est-ce donc?

--Ma foi! tout le contraire de vous-mme, monsieur Albert, un vieil
enfant gt, bien heureux d'avoir un oncle pareil, qui lui passe toutes
ses fantaisies. Il l'aime comme Mlle Berthe vous aime ( chacun les
siens), et ferme les yeux presque en riant sur ses petites folies. Ce
neveu mne grand train  Paris, joue  la Bourse et passe pour un beau
parieur sur le terrain des courses.

--Je vois ce que c'est, dit Albert, tout simplement ce que les journaux
de Paris nomment _un petit gras_ des hautes curies, un merveilleux du
_sport_, un gandin de _Tattersalt_.

--Je ne connais pas bien ces termes-l, monsieur Albert, mais ce doit
tre quelque chose d'approchant. Quant  la graisse, c'est prcisment
ce qui le dsespre. Il prend des leons de boxe et d'escrime pour
maigrir. Mais ce qu'il perd aux exercices violents, il le rattrape vite
 ses djeuners. Il mange et boit dj comme son oncle.

--Ton petit doigt en sait long, Germaine. Tu me sembles merveilleusement
renseigne.

--Ce n'est pas bien difficile. J'ai connu tous ces dtails par hasard;
vous savez bien que je suis alle  Paris deux fois: il y a trois ans,
puis l'hiver dernier. Mlle d'vran m'a conduite dans sa loge au thtre,
et mme aux grandes sances de la Chambre.

--Encore un mot, Germaine. Ne trouves-tu pas ce M. Alexandre un peu
familier avec Mlle d'vran?

--C'est bien naturel: depuis le berceau, ils sont levs ensemble...
cte  cte.... Mais depuis qu'elle est sortie du couvent, et lui du
collge, elle lui a formellement interdit de la tutoyer, ne rpondant
qu' _vous_. Il a bien fallu obir, et je vous assure qu'elle ne se gne
pas avec lui et gote fort mdiocrement ses plaisanteries, souvent
cousues de gros fil. Tenez... pas plus tard que ce matin, il y a une
heure  peine, au moment mme o Mlle d'vran ouvrait sa fentre sur le
parc, M. Alexandre, pour essayer un fusil neuf, ne trouvait rien de
mieux que d'abattre un rouge-gorge qui chantait au soleil sur la grande
rosace, et du second coup, presque  bout portant, un pauvre petit faon
de chevreuil, qui n'a pouss qu'un soupir en tombant roide avec du sang
dans les yeux. Mlle Alise tait hors d'elle-mme. C'est odieux et
ridicule, a-t-elle dit.--Une autre fois, quand vous tuerez vos btes,
que ce ne soit jamais sous mes yeux. Aprs cela, M. Alexandre n'est
peut-tre pas un mchant garon, mais un vaniteux bouffi qu'elle regarde
comme un tre sans consquence.

Albert resta inquiet pourtant, et le soir mme il aperut au fond de la
grande avenue Mlle Alise  cheval, accompagne d'Alexandre, tous deux
emports par un galop rapide; et il lui sembla qu'ils taient bien prs
l'un de l'autre.... Il sentit comme une dent de couleuvre lui faire en
plein coeur une morsure profonde.

--Je suis tout aussi bon cuyer que ce garon-l, maugra-t-il, et je
n'entends pas que mon _Noir_ s'endorme  l'curie.

Le soir mme, il dit  Mlle Berthe:

--Ma tante, vous plat-il d'tre prsente  la famille d'vran?

--Trs volontiers, rpondit-elle.

[Illustration]




VIII


Mlle Berthe et Mme Grandperrin se comprirent parfaitement, et leur
mutuelle sympathie se resserra d'un jour  l'autre. Mlle Berthe vint
souvent aux soires de Mme Gerbier o se trouvait Mme Grandperrin, et
fut parfois de leurs promenades en voiture et  pied, tantt marchant au
bras d'Albert, tantt au bras de Mme Grandperrin, quelquefois s'appuyant
 celui de Mlle Alise, qui lui tmoigna beaucoup d'gards et de
dfrence. Elle lui en sut gr, et trouva son timbre de voix trs doux,
presque chantant. Elle aurait bien voulu pouvoir dmler quelque chose
dans les inflexions varies de sa voix caressante, deviner ce qu'elle
pensait de son neveu, mais les secrets de Mlle Alise n'taient pas
faciles  pntrer. Si je pouvais au moins voir ses yeux, pensait la
pauvre vieille; mais en cela l'aveugle se trompait. Elle aurait pu les
voir sans tre mieux claire: car ces yeux-l ne disaient que ce
qu'ils voulaient dire.

Pourtant, ds les premiers jours de sa rencontre avec Albert, Mlle
d'vran l'avait  peu prs jug: Voil sans doute le gentilhomme
vraiment digne de me donner son nom. Et elle s'tait accord un mois
pour rflchir, pour en faire une tude srieuse approfondie. La moindre
faute de got, la plus lgre infraction aux rgles de l'tiquette, une
fausse note du coeur suffisaient pour le perdre  jamais dans son
esprit. Elle attendait avec une anxit curieuse, qui n'tait pas sans
charmes, pour se prononcer en dernier ressort  son gard. Quant  lui,
elle avait compris, ds le premier soir, qu'il tait bien  elle,
subjugu, parfaitement conquis; cela ne faisait pas de doute. Mais
elle-mme se trouva bientt prise  ce terrible jeu, comme une baigneuse
en rivire, souriant aux eaux limpides et perdant pied sans s'en
apercevoir.

Et par une trange loi des contrastes, la Parisienne pur sang trouvait
dans cet amour discret d'un gentilhomme retir du monde, quelque chose
de primitif, de salubre et de fortifiant comme un parfum sauvage de
marjolaine ou de romarin, tandis que lui respirait en elle une fine
plante de serre, au parfum subtil, exquis et pntrant comme une fleur
de gardnia qui l'enivrait. Ils ne s'attendaient pas l'un et l'autre 
cette mutuelle surprise.... Ils se trouvaient ainsi dans la joie
profonde d'une rencontre inespre, aprs s'tre longtemps rvs avant
de se connatre.

Lui tait comme effray de son amour, et s'tait bien promis de ne
jamais en rien rvler, de l'enfouir silencieusement dans la profonde
intimit de son coeur,  la fois trop humble et trop fier pour en faire
l'aveu, adorant Alise pour elle et ne voulant pas qu'elle pt songer un
instant qu'il lui ferait l'injure de mendier sa dot, dot considrable au
dire de matre Gerbier, qui valuait  cinq cent mille francs au moins
les revenus annuels de M. Grandperrin, dont la fortune, par moiti,
appartiendrait plus tard  Mlle d'vran.

Sans tre prcisment jaloux d'Alexandre, type vulgaire, causeur nul,
dont le front trs troit se drobait sous un pais gazon de cheveux
ras, Albert restait soucieux cependant et trouvait que ce personnage de
famille tait beaucoup trop souvent prs de Mlle Alise. Aussi ne
voulait-il perdre aucune occasion de suivre  cheval les promenades en
voiture dans les avenues du grand parc ou dans les bois environnants.

Albert montait un vigoureux petit cheval du pays, noir comme jais, avec
une toile blanche au front, qui se nommait _rbe_;  peine sorti de
ses landes bretonnes, d'un naturel un peu sauvage, chevelu comme les
bons coureurs de l'Ukraine, ayant quelque chose de vif, de svelte,
d'allgre et de fier, avec sa narine ouverte et son oeil de feu. Il
faisait vaguement rver des fabuleux hippogriffes chants par nos vieux
conteurs du moyen ge. Secouant sa longue crinire et sa large queue en
ventail, avec un hennissement de joie, il s'enlevait comme un oiseau
sous la main nerveuse de son matre, qui le maniait avec autant
d'adresse que de vigueur, l'arrtant court au galop, et riv en selle
comme si l'homme et la bte ne faisaient qu'un; tandis qu'Alexandre,
perch dans sa rondeur sur un trs haut cheval anglais, dit de grande
race, et long joint, manquait absolument de grce naturelle; il tait
solide, mais gourm. Dans sa manire on retrouvait la haute cole, la
roideur automatique, la rhtorique de mange, et ceux qui le voyaient
passer ne se gnaient pas pour se dire: En voil un qui a d payer cher
son professeur. Il n'y avait aucune comparaison possible entre les deux
cavaliers, et Mlle d'vran n'tait pas la dernire  s'en apercevoir.

[Illustration]




IX


Dans l'intervalle des promenades au parc ou en fort, il y eut quelques
parties de pche, et Albert ne fut pas fch d'un incident dont
Alexandre se trouva le hros. Devant le pont mme de son moulin, le pre
Joussaulme avait ramass d'un seul coup d'pervier une trs belle
friture de goujons. Alexandre voulut avoir son tour, il prit bien son
temps, fit en conscience le triage des mailles, ramena un bout du filet
sur l'paule, comme le pre Joussaulme, prit entre ses dents une des
balles de plomb qui bordent l'pervier, pour lui donner du poids dans
son jet, puis il lana brusquement son engin avec la vigueur d'un
_rtiaire_ antique. Par malheur, il avait oubli de rouvrir la bouche,
et emport par la balle de plomb qui lui restait aux dents, il perdit
l'quilibre et fit un merveilleux plongeon, claboussant du coup toute
la bande affole des canards, tandis que Mlle d'vran riait aux clats.
Il n'y avait que trois pieds d'eau dans la rivire, ce qui enlevait
toute couleur dramatique  l'pisode.

Le mme soir, Albert fut plus adroit et plus heureux. Dans une excursion
au marais, par un temps superbe, Mlle d'vran s'tait approche d'une
petite vache bretonne dont la clochette au cou tintait clair, et qui
portait sur le front sa chanette en fil d'acier tordu, coquettement
tresse. Elle mangeait tranquillement une poigne d'herbes dans sa main
et regardait avec plaisir Mlle Alise (comme les btes savent regarder
les gens qui les aiment), quand Albert aperut un taureau venant droit
sur la belle promeneuse, l'oeil irrit par le foulard cerise qu'elle
avait au cou:

--Prenez garde mademoiselle, et permettez....

Et sans attendre sa rponse, il enleva le foulard d'un geste et dploya
ses couleurs vives aux yeux de la bte furieuse qui se rua sur lui. Il
fit volte-face comme un torador, et quand la bte revint une seconde
fois, par une manoeuvre habile il contourna le tronc d'un saule creux
qui se trouvait  sa porte, mais en agitant toujours le foulard, tandis
que le taureau, lanc droit  plein corps, s'envasait jusqu'aux fanons
dans un large foss plein d'eau limoneuse. Rafrachi sans doute par ce
bain inattendu, le taureau disparut sur la rive oppose, tout cuirass
de lentilles vertes, avec des guirlandes de cresson dans les cornes.

Albert s'inclina et rendit le foulard  Mlle d'vran, qui lui serra
vivement la main. Elle tait devenue toute ple. tait-ce du danger
couru par elle? tait-ce par crainte pour lui-mme? Il n'eut pas la
vanit d'y songer.

Mlle d'vran fut absente deux jours pour une excursion au mont
Saint-Michel qu'elle fit seule avec M. Grandperrin. Pour Albert, ces
deux jours furent ternels. Il comprit pour la premire fois toute la
profondeur de son amour. Le monde lui semblait vide. Bien qu'elle ft 
quelques lieues seulement, et dt promptement revenir, il eut au coeur
une impression de froide solitude comme si elle s'en tait alle loin,
trs loin, de l'autre ct de la grande mer, et qu'il ne dt jamais la
revoir. Et durant les deux nuits il entendit sonner toutes les heures 
l'glise du bourg. La seconde journe, errant comme une me en peine, il
vint et revint plusieurs fois chez Germaine, ne pouvant y revoir Alise,
mais esprant du moins retrouver l quelque chose d'elle, et avoir la
consolation d'en parler.

Avec Germaine il eut de longs entretiens; il finit par lui dire:

--Germaine, pourquoi Mlle d'vran ne s'est-elle pas encore marie?

--Et vous? rpondit Germaine.

--Moi? c'est diffrent.

--C'est toujours diffrent, reprit Germaine, trs srieuse sur un ton
plaisant. Vous pensez bien qu'elle a d avoir ses raisons, comme vous
les vtres. Elle n'a pas encore trouv sans doute celui qu'elle a rv,
et cependant, avec un peu de mmoire, la liste serait longue des
prtendants conduits.

--Ah! reprit Albert curieux.

--Oui, des officiers suprieurs de marine et de l'arme de terre,
continua Germaine; des magistrats, prsidents et procureurs; des avocats
en renom, des commerants et des industriels; matres de forges,
raffineurs de sucre, fabricants de Champagne, dont les caves, dit-on,
sont assez vastes pour qu'on s'y promne en voiture; nous avons eu
jusqu' un proviseur d'une grande ville du pays chartrain, qui s'est
permis d'esprer.... Pour celui-l, je vous assure qu'il n'a pas fait
longue antichambre sur le palier des soupirants.

Mais, continua Germaine, il y avait toujours quelque chose  redire.
Nous avons trouv les officiers de terre trop peu instruits ou trop
contents d'eux-mmes, les marins trop absents, les magistrats trop hauts
sur cravate et trop gourms, roides comme les militaires sans avoir la
distinction des nobles; les avocats trop vaniteux et trop parleurs;
trop prosaques, les commerants et les industriels; en somme, tous ces
gens-l beaucoup trop intresss et trop dsireux de la grosse dot de la
belle fille aux yeux d'or plutt que vraiment amoureux de Mlle d'vran.
Grce  Dieu et  son esprit, elle a su se garer de la mare montante,
pour se donner le temps de rflchir et de choisir  son gr; il est
probable qu'elle voudra simplement de quelqu'un qui la prendra pour
elle-mme, et qui, sans tre prcisment un Narcisse de beaut, sera
capable d'apprcier sa rare valeur de femme, un homme ayant la fiert du
caractre et la richesse du coeur; ce qui n'est pas si facile  trouver
qu'on pourrait le croire, aujourd'hui surtout.

--Elle a raison, parfaitement raison, dit Albert; je comprends
mademoiselle d'vran et l'approuve de tous points. Mais avoue, Germaine,
que sa fortune la rend inabordable, et fera sans doute reculer ceux qui
seraient peut-tre dignes d'elle, et qui, l'aimant comme elle mrite de
l'tre, se tairont... n'oseront jamais....

--Ils auront tort, ceux-l, repartit vivement Germaine. Tenez,
permettez-moi de vous le dire; je vous connais mieux que vous-mme, mon
pauvre monsieur Albert. Eh bien, avec votre caractre de rveur, vous
n'arriverez jamais  rien. Votre fiert mal place vous fera toujours
craindre une humiliation.

Ici Germaine changea de voix:

--Et si, au lieu d'tre riche, elle tait pauvre, que diriez-vous?

--Explique-toi, Germaine.

--Je m'entends fort bien: si elle se marie au gr de son beau-pre (M.
Grandperrin songe peut-tre pour elle  son neveu, ce qui n'aurait rien
d'tonnant)....

Albert devint trs ple.

--Dame, dans ce cas-l, continua Germaine, la dot sera belle, moiti de
l'immense fortune  chacun. Mais dans le cas contraire, si M.
Grandperrin n'approuve pas le choix de Mlle d'vran, elle est d'ge 
suivre sa volont,  faire les trois sommations respectueuses, pour ne
pas dire irrvrencieuses. Et alors, si elle se trouve simplement
rduite aux apports de sa mre, elle n'aura pas grand'chose, presque
rien pour ainsi dire... ce qu'elle apportera  son adorateur, ce n'est
vraiment pas la peine d'en parler.

A mesure que Germaine s'expliquait, la belle et franche physionomie du
comte Albert s'clairait.... Tout son coeur tait comme envahi par un
souverain philtre d'esprance; il se sentait revivre et se trouvait de
force  remuer le monde.... Il entrait dans un nouvel ordre de penses.
Des perspectives inattendues s'ouvraient  son regard charm comme de
grandes avenues lumineuses.

--Vraiment, dit Germaine, paraissant toute surprise, je n'aurais jamais
cru que cette dernire nouvelle pt vous causer une joie si grande.

[Illustration]




X


Quand Alise revint, Albert alla au-devant d'elle, mu comme s'il la
retrouvait aprs un long voyage, et qu'il et failli ne plus la revoir.
Cette courte absence de Mlle d'vran n'tait peut-tre qu'un petit acte
de diplomatie fminine de sa part; toujours est-il qu' dater de ce
jour-l, elle fut parfaitement sre qu'elle tait profondment aime.

Le lendemain de son retour dans l'aprs-midi, M. Grandperrin prit son
fusil pour lever une compagnie de perdreaux signale dans un champ de
sarrazin; et Alexandre se dirigea vers le moulin Joussaulme, o la
veille il avait pos des verveux en rivire sous les yeux du meunier.

Albert et Alise partirent seuls pour une longue promenade dans la fort
faisant suite au grand parc, Albert mont sur _rbe_, Mlle d'vran sur
une vive et coquette jument blanche qu'elle avait baptise du nom
_d'Hermine_.

Quand les dernires maisons du bourg furent bien loin derrire eux,
lorsque, aprs un galop rapide, ils entrrent sous bois et se trouvrent
bien seuls, on et dit que les chevaux comprenaient la pense de leurs
matres; ils se mirent au pas, et quand leurs ttes fines se
rapprochaient, le petit Noir mordillait  dents clines la crinire
blanche _d'Hermine_, avec un hennissement clair, qui parfois faisait
sourire l'amazone et le cavalier. Tous deux avaient tant de choses  se
dire qu'ils gardaient un silence profond. L'automne tait doux comme un
printemps, si doux que, se trompant de saison, quelques glantiers
avaient refleuri. Apercevant une touffe de ces rosiers sauvages:

--Ah! les belles fleurs, dit Alise.

Elle voulut en avoir aussitt, et quitta l'trier.... Tous deux
arrivrent ensemble au buisson de roses. Il n'en resta pas une sur la
haie. Quand il fallut remonter sur _Hermine_, Albert fit un marchepied
de sa main  mademoiselle d'vran, elle accepta de bonne grce et
s'enleva toute lgre en se prenant  la crinire blanche.

Mais quand Albert eut dans sa main ce petit pied de fe, chauss de
gris, petit pied fin bien arqu, spirituel et tout mu, dont il voyait
transparatre la cheville rose, et qu'il enserrait de ses doigts
convulsifs comme un vif oiseau prisonnier, il perdit absolument le peu
de raison qui flottait dans sa tte, et comme en dlire il appuya sur le
pied divin ses deux lvres de feu. Elle en tressaillit jusqu' sa grande
chevelure, comme une plante qu'un chaud soleil aurait baise brusquement
dans sa racine et qui en frmirait de toute la hauteur de sa tige.

Elle tait pourpre. D'instinct elle treignit sa cravache comme pour en
frapper l'insulteur... mais la cravache lui tomba des mains, et par une
raction subite, Mlle d'vran, de pourpre qu'elle tait, devint ple
comme une morte.... Ses yeux se fermrent, elle dfaillit et s'affaissa
dans les bras d'Albert.... Il reut pieusement le fardeau sacr,
l'emporta prs d'une source vive qui pleurait sous les grands arbres,
dposa Mlle d'vran sur la mousse comme un enfant qui dort, enveloppa
religieusement des longs plis de sa robe les petits pieds qu'il ne
songeait plus  voir, lui jeta de l'eau frache au visage, s'agenouilla
devant elle et attendit....

Quand elle rouvrit les yeux, comme en sortant d'un mauvais rve, elle ne
parut ni courrouce, ni confuse, mais triste, profondment triste, comme
d'une grave infraction  sa libert individuelle, faute srieuse qu'elle
avait peine  comprendre et qu'elle ne pardonnait pas.

Lorsqu'elle fut  peu prs remise de son trouble, elle se leva
(_Hermine_ arrte broutait des branches de saule en attendant sa
matresse). Albert se disposait  la suivre; elle l'arrta d'un geste.

--Je n'ai besoin de personne, dit-elle.

Elle se fit un montoir d'un vieil arbre tronqu, se remit prestement en
selle et, sans dtourner la tte, elle disparut au galop sous les hautes
votes de la fort.

[Illustration]




XI


Le lendemain se trouvait tre un dimanche. A l'heure des vpres, quand
Mlle d'vran entra dans l'glise, Albert et Alexandre taient prs du
bnitier. Tous deux lui prsentrent l'eau bnite. Alise toucha le doigt
d'Alexandre, et passa devant Albert sans le voir.

Plong dans un abme de rflexions dsespres, Albert se demandait
comment il pourrait sortir de cette impasse terrible o se perdaient sa
tte et son coeur.

Une singulire occasion lui vint en aide.

Alexandre n'avait pas l'habitude de mettre les pieds  l'glise. Il y
tait entr, ce jour-l, par hasard, par pur dsoeuvrement, ne sachant
trop que faire, pour voir. Il regardait les pratiques religieuses comme
une faiblesse bonne tout au plus pour les enfants, les femmes et les
vieillards. Quant  lui, il n'admettait que la souverainet de la
raison.

L'abb Dufresne, ce jour-l prchait prcisment le contraire, disant
que la haute intelligence des plus grands personnages n'expliquait
absolument rien, que, malgr tous nos progrs scientifiques, il est
certaines questions sur lesquelles l'homme du XIXe sicle n'est pas
plus avanc que No sortant de l'arche; et que l'enfant au berceau, qui
n'a pas fait ses dents et bgaye ses premires paroles, en sait tout
aussi long que le vieillard de quatre-vingts ans, dont toutes les dents
sont parties, et qui radote en sceptique.

Il parla fort loquemment.

Pendant le sermon, Alexandre eut des accs d'impatience, de petits
billements touffs, de lgers mouvements d'paules, certains
clignements d'yeux, un jeu de physionomie presque irrvrencieux; il
toussa, pitina, se leva brusquement, et, sous prtexte de voir de prs
les tableaux appendus, il fit une petite promenade, examinant les
chemins de croix qui dcoraient humblement les murs presque nus de cette
pauvre glise de village.

Il drangea mme quelques dvotes recueillies, qui reculrent leur
chaise poliment, mais semblrent toutes surprises d'un tel procd;
enfin,  bout de patience, il sortit au milieu du sermon.

Albert, qui ne perdait aucun de ses mouvements, sortit presque aussitt,
et comme il y avait beaucoup de monde pars dans le cimetire autour de
l'glise, on put entendre les paroles changes:

--C'est scandaleux, disait Albert. Agissez  votre guise, en plein air,
tant que bon vous semblera, mais non pas dans notre glise.

--C'est une leon? rpondit Alexandre.

--Certainement....

--Fort bien, monsieur. A vos ordres, quand il vous plaira.

Albert trouva facilement quatre anciens militaires comprenant ces
petites questions-l, et la rencontre eut lieu vers la fin du jour,
derrire le grand mur du cimetire, endroit peu frquent.

Malgr ses ridicules, Alexandre tait brave et n'avait pas oubli ses
nombreuses leons d'escrime. Aux premires passes, les tmoins
comprirent qu'il tait de beaucoup suprieur  son adversaire, et parat
avec plus de mthode et de sang-froid. L'emportement d'Albert lui fit
tort. Quand il se fendit  fond, l'me au bout de sa pointe fivreuse,
l'attaque fut trs bien pare, et presque aussitt, d'un coup droit en
pleine poitrine, Albert tomba.

Alexandre eut un mot cruel:

--Pas de chance pour moi: voil un coup d'pe qui va rendre intressant
ce garon-l.

Il ne se trompait pas.

Lorsque Mlle d'vran sut que le comte tait bless dangereusement
peut-tre, elle comprit qu'elle seule tait la vraie cause de cette
rencontre. Elle se fit aussitt de graves reproches  elle-mme, elle
eut des repentirs, presque des remords, se regardant comme responsable
de ce qui tait arriv.--L'pisode de la veille, dans sa promenade en
fort, s'claira d'un nouveau jour  ses yeux. Elle se trouva ridicule
dans son rle de petite pensionnaire effarouche pour un simple baiser
sur la pointe du pied, baiser fervent, sans doute, puisqu'elle en avait
tressailli de tout son tre, mais innocente peccadille aprs tout,
qu'elle avait encourage, presque autorise par la franche sympathie de
son accueil, ses regards, ses sourires ou ses paroles mues dont elle ne
se rendait pas bien compte. Si un galant homme, bloui par son ravissant
petit pied de Cendrillon, s'tait oubli jusqu' y porter ses lvres, il
fallait qu'un ardent et profond amour et parl plus haut que la froide
raison; si le comte avait un instant perdu la tte, ce grand crime tait
bien excusable. Et comme il a d souffrir, le pauvre garon,
pensa-t-elle, quand, avec une attitude rsigne et des regards
suppliants, il m'a offert l'eau bnite que j'ai mchamment prise au
doigt de ce gros fat d'Alexandre. Aprs tout, le comte Albert a prouv
qu'il prfrait une mort immdiate  mon indiffrence, et s'il est
coupable, cette lgitime folie d'amour est dj trop cruellement expie.
Et rsumant toutes ses rflexions dans cette dernire pense, Mlle
d'vran courut en hte chez Mlle Berthe.

Il tait nuit... elle frappa... personne... mais par la porte
entre-bille passait une longue bande de lumire. Elle entra, guide
par cette lumire, suivit un long corridor, et pntra, sur la pointe du
pied, jusqu' la chambre du fond.

Mlle Berthe tait assise dans son grand fauteuil, muette et pleurant,
prs de l'oreiller de son neveu. Dormant d'un mauvais sommeil, Albert
parlait en rve, et prononait un nom de femme... le sien... Alise...
Alise....

--Toujours ce nom-l, mon pauvre Albert, soupira Mlle Berthe.

L'aveugle n'avait pas encore entendu le pas assoupi de Mlle d'vran, et
se croyait seule. Mais un sanglot mal touff d'Alise lui fit dresser
l'oreille, et se levant les bras tendus:

--Qui est l? dit-elle.

Alise prit ses deux mains, la fit se rasseoir, et s'agenouillant devant
elle:

--C'est moi... Mlle d'vran.

Et elle ajouta tout bas:

--Votre fille.

--Ah! ma chre enfant! dit la pauvre vieille.

Et elle s'affaissa dans son fauteuil, enveloppant Alise de ses deux
bras.

Quand le torrent des larmes eut dbord:

--Vous tes venue seule? dit Mlle Berthe.

--Oui, rpondit Alise.

--Va, dit vivement la vieille  sa petite servante qui rentrait, va vite
chez Mme Grandperrin, et dis-lui que Mlle Berthe de Rhuys dsire
instamment la voir et lui parler. Ramne-la si tu peux.

Mme Grandperrin arriva, comprit tout et remercia avec larmes Mlle
Berthe... qui prit la main de Mlle d'vran, la mit dans celle de sa mre
et leur dit:

--Maintenant, partez vite... il faut viter toute motion trop vive 
mon cher enfant.... Embrassez-moi encore, Alise. Quand il le faudra, je
lui dirai que vous tes venue et que... vous tes sa femme.




XII


M. Grandperrin n'tait pas homme  se payer d'histoires sentimentales.
Il aimait d'ailleurs franchement son neveu, auquel tt ou tard il
destinait Alise. De cette manire-l, pensait-il, ma fortune ne sera pas
morcele: tout restera en famille.

Il voulut avoir avec Mlle d'vran un srieux entretien. Pourtant cet
homme pratique, d'une rare intelligence dans les affaires, clbre par
de grands succs de tribune, qui n'avait pas recul devant la faconde
englue des avocats les plus retors, et qui,  la Chambre, avait tenu
bon contre les charges  fond de train des plus imptueux gnraux, cet
homme se trouva embarrass, un peu interdit, presque petit garon devant
cette belle et grande jeune fille qui le regardait simplement de ses
yeux clairs, et qui, avec autant de rserve que de dignit dans son
maintien habituel, attendait ce que M. Grandperrin avait  lui dire.

Il fallut pourtant commencer.

--Alise, lui dit-il avec un certain trouble dans la voix, saviez-vous
qu'Alexandre....

--Alexandre? fit-elle.

--Ne vous a-t-il jamais parl de ses intentions, de son plus cher
dsir.... Ne vous a-t-il pas dit que son unique pense.... Enfin qu'il
aspirait  votre main?

--Il ne me l'a jamais fait entendre, et s'il m'en parlait aujourd'hui,
je n'hsiterais pas  lui dire, comme  vous-mme, la simple vrit.

--Quelle vrit?

--Ma main ne m'appartient plus.

Ici, M. Grandperrin, dont le teint tait toujours si color, devint trs
ple. Il n'en croyait pas ses oreilles. La volont d'Alise s'levant
contre la sienne lui semblait quelque chose d'anormal, d'impossible.
Autour de lui, d'habitude, on ne rsistait pas. Ses moindres dsirs
taient des ordres pour tout son monde. Quand il reprit la parole, il
avait des tremblements dans la voix.

--Mademoiselle (il n'employait ce terme solennel que dans les
circonstances graves), mademoiselle, connaissez-vous bien toute la
porte de vos paroles? Avez-vous suffisamment rflchi  tout ce qu'il y
a de srieux dans une telle dclaration?

--Je crois parfaitement le savoir, monsieur rpondit Alise.

--Alors c'est un parti pris de me blesser profondment, de me
dsesprer?

--Comment pouvez-vous m'attribuer une intention pareille?

--Eh bien! oubliez quelque folle pense en germe dans votre esprit, et
renoncez  des sentiments peut-tre irrflchis....

--Mes sentiments personnels, dit Alise, froisse  son tour, n'ont
absolument rien dont je doive rougir; et quelle que soit ma dfrence 
votre gard, je n'en saurais changer.

M. Grandperrin reut un nouveau coup mais cette fois il parvint  se
matriser.

--Alise, continua-t-il, avez-vous eu jamais quelque grave reproche  me
faire... quelque faute srieuse commise  mon insu  votre gard?

Elle fit un signe de tte ngatif.

--Eh bien, alors, pourquoi ce manque de confiance, pourquoi juger
indignes de vos confidences ceux qui vous aiment?... Mme, sans me
demander mon assentiment, ne pouviez-vous pas m'informer de ce que vous
aviez dcid... me dire que vous aviez librement dispos de vous-mme?

--Il n'y a qu'une heure, je n'en savais encore rien moi-mme.

--Et  prsent, me direz-vous le nom de cet heureux que vous avez
prfr?

--Le comte Albert de Rhuys!...

--J'apprcie ses rares qualits, sans doute, mais bien mince est sa
fortune, vous le savez.

Et il ajouta avec un peu d'hsitation:

--Et la vtre, y avez-vous song quelquefois? Vous tes-vous
proccupe?...

--Jamais, dit-elle. Celui  qui j'accorderai l'honneur de ma main me
trouvera toujours assez riche pour lui-mme. Pour vous personnellement,
monsieur, je vous garde religieusement toute ma reconnaissance pour le
pass, mais ne vous demande rien pour l'avenir. Je quitterai votre seuil
aussi pauvre que vous m'avez prise au berceau.

Et comme elle se levait en regardant la porte, M. Grandperrin se mit
devant elle et lui barra le passage. Il n'entendait pas de cette
oreille-l. Par un brusque revirement, il se sentait vaincu devant cet
inflexible vouloir d'un grand coeur. Le masque de l'homme srieux fut
sillonn de larmes, il prit Mlle d'vran dans ses bras et lui dit d'une
voix qui tremblait:

--Ma chre enfant, que votre volont soit faite.... Dormez en paix cette
nuit. Et il la ramena tout mu sous le toit de Germaine, o Mme
Grandperrin attendait sa fille.




XIII


Le soir mme, en rentrant, il eut une dernire explication avec son
neveu, et lui dit presque brutalement:

--Alexandre, tu ne peux pas pouser Mlle d'vran.

--Parce que?

--Parce que....

--Et encore?...

--D'abord, parce qu'elle ne veut pas de toi; ensuite, parce que sa main
est promise  un autre; enfin, parce que, voult-elle y consentir,
jamais, en ralit, cette femme-l ne t'appartiendrait. Tiens,
regarde-moi bien en face. Tu me connais un peu, tu sais que pour Mme
Grandperrin, l'ancienne marquise d'vran, sainte et digne femme que j'ai
toujours adore, je donnerais encore jusqu' la dernire goutte de mon
sang; eh bien elle n'a jamais t  moi absolument. Qu'importe le corps,
quand l'me est ailleurs. Comprends-tu? Voil ce que j'avais  te dire.

--Et Mlle d'vran, qui pousera-t-elle?

--Qui bon lui semblera.

--Sans doute ce gentilhomme de mince toffe, qui dans sa personne a
gard quelque chose de don Quichotte et de don Juan... le comte
Albert....

--Prcisment.

--C'tait bien la peine, reprit Alexandre, de venir dans ce pays perdu
pour se butter  un petit hobereau de province, que j'ai gratign du
bout de mon fleuret, et qui sera sur pied avant un mois; le docteur Le
Bihan en a rpondu.

--Tant mieux, dit M. Grandperrin. D'ailleurs il me plat,  moi, ce
gentilhomme, et dsormais je te dfends d'y toucher et d'en dire un mot
mal sonnant devant moi. Tu as compris, n'est-ce pas? Je veux ce que je
veux.

Alexandre savait fort bien qu'avec un oncle pareil, qui par son
enttement lgendaire tenait moins de l'homme que du sanglier, il
n'avait qu' se taire; ce qu'il fit prudemment, ses intrts d'ailleurs
pouvant plus tard en tre gravement compromis.




XIV


Un mois aprs, Mlle d'vran devenait Mme la comtesse de Rhuys, dans la
petite glise rustique o la bndiction nuptiale leur fut donne, pour
ne pas dplacer Mlle Berthe.

M. Grandperrin avait mis dans la corbeille de noces l'ancien domaine de
Rhuys et une fort belle dot, sans prjudice des dispositions  venir.

Les nouveaux maris ne reculrent pas devant le devis de l'architecte,
comme l'ancien notaire de Vitr. Un petit chteau moderne, un peu dans
le style de l'ancien, fut difi sur la hauteur,  la source mme du _ru
des Ormes_, qui put librement continuer son cours dans le voisinage des
_ruines_, intgralement respectes.

L'abb Dufresne baptisa le premier-n, qui fut un garon, et le docteur
Le Bihan, convive aimable, sans pdantisme, vint souvent en ami plutt
qu'en mdecin, chez ses bienheureux htes.

M. et Mme Gerbier devinrent galement les habitus du chteau, o le
comte et sa femme passaient, chaque anne, la plus grande partie de la
belle saison, restant trois mois d'hiver  Paris et un mois ou deux en
voyage.

[Illustration]




XV


Un an aprs la crmonie nuptiale, Germaine, en ouvrant sa fentre au
soleil du matin, aperut de loin, sur les hauteurs du chemin, un
personnage qu'il lui sembla reconnatre, M. Alexandre.... C'tait lui,
en effet, mais sans chevaux de poste cette fois, venu  pied simplement
par la station du nouveau chemin de fer.

--Tiens! M. Alexandre, dit-elle, tout seul. Qui vous amne quand les
habitants du chteau sont en voyage? Prenez donc la peine de vous
asseoir.

Il obit, aprs avoir t poliment son chapeau, s'essuya le front, suant
un peu de sa marche, se rchauffa les pieds refroidis dans la brume du
matin; puis, regardant Germaine d'un oeil admiratif o se trahissait une
certaine motion:

--Mademoiselle, lui dit-il sans ambages, je suis venu simplement vous
demander  vous-mme si vous consentiriez  vous nommer Mme Alexandre
Grandperrin.

--Dsole, monsieur Alexandre. Vous tes venu trop tard, ma parole est
donne. En voyant Mme Gerbier si parfaitement heureuse, j'avais
galement rv d'un notaire. J'en ai trouv un fait exprs pour moi; un
notaire licenci, d'un ge assez mr pour tre srieux encore assez
jeune pour me plaire, et dont la fortune quivaut  peu prs  la
mienne. Vous le connaissez peut-tre, puisqu'il habite votre ville...
c'est M. Georges Durantin, et je vous invite d'avance  la bndiction.

Quelques mois aprs, Mme Durantin tait cite parmi les femmes les plus
lgantes et les plus spirituelles du grand monde... de Rouen.

_Octobre_ 1875.

[Illustration]

[Illustration]




TABLE


Une Idylle normande.
Penses d'un paysagiste.
Notes de voyage.
Le Moulin des prs.
Alise d'vran.




[Illustration]
[Illustration]




_Achev d'imprimer_
le six avril mil huit cent quatre-vingt-six
PAR CHARLES UNSINGER
POUR
ALPHONSE LEMERRE, DITEUR

_A PARIS_






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opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

